L’Âge d’or

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Georges Feydeau
Écrite en collaboration avec Maurice Desvallières
Musique de Louis Varney
L’Âge d’or
Comédie musicale en trois actes et neuf tableaux
Représentée pour la première fois à Paris, au théâtre des Variétés, le 1er Mai 1905

Personnages[modifier]

Follentin : MM. Brasseur

Gabriel : Prince

Grégoire : Prince

Bourreau : Prince

Monsieur de Sartine : Prince

Louis XV : René Fugère

Henri : Claudius

Un prisonnier : Claudius

Coconas : Dambrine

Cartouche : Vauthier

Ebrahim : Petit

Bienencourt : André Simon

Maurevel : André Simon

Lebel : André Simon

Charles IX : Carpentier

Mandrin : Carpentier

Un amateur : Raiter

La hurière : Batreau

Un trottin : Bergerat

Le temps : X

Un garçon de recette : X

Un marchand de fleurs : X

Madame Follentin : Mmes Marie Magnier

La Reine Margot : Tariol-Baugé

Une collégienne : Eve Lavallière

Une paysanne : Jeanne Saulier

Catherine de Médicis : Evans

Marquise de Pompadour : Fournier

Marthe : Ginette

Gilone : Croix-Meyer

Duchesse de Châteauroux : Dorlac

Marquise de Boufflers : Rolle

Duchesse de Choiseul : Eymard

La gardienne : X

L’amphitryone : X

Mannequins, trottins, passants, passantes, soldats, etc.

Prologue[modifier]

Chez Follentin

Chambre d’un appartement modeste où se cotoyent des meubles disparates, les uns riches et de mauvais goût, les autres simples et sans prétention. A gauche 1er plan, une cheminée, avec une très belle pendule d’époque Louis XV. 2e plan, porte donnant sur la chambre de Madame Follentin et de Marthe. Au fond, à gauche, porte donnant sur une petite anti-chambre. A droite, également de face, porte donnant sur la cuisine. Entre les deux portes, lit formant alcôve. A droite, entre le 1er et le 2e plan, fenêtre ouvrant sur la rue. Au milieu de la scène, un peu à droite, une table servie à trois couverts.

Scène première[modifier]

Madame Follentin, Marthe, Bienencourt

Au lever du rideau, Marthe est à la fenêtre de droite, appuyée contre la vitre, et guette. Bienencourt est assis sur une des chaises près de la table à manger.

Madame Follentin (venant de la cuisine avec un plat qu’elle pose sur la table. A Marthe). — Eh ! bien, tu n’aperçois pas ton père ?

Marthe. — Non, m’mam.

Madame Follentin. — C’est curieux !

Bienencourt. — Ecoutez, chère Madame, je ne vais pas pouvoir attendre plus longtemps.

Marthe. — Ma foi ! je n’ai pas de conseil à vous donner, monsieur Bienencourt, mais vous savez, quand une fois papa est dehors !…

Madame Follentin. — Oh ! il rentrera. Surtout aujourd’hui que c’est ma fête. Oui. Et d’ailleurs, il a dit : « Je sors pour une heure. »

Marthe. — Oh ! une heure ! nous connaissons une dame… son mari était sorti, comme ça, pour cinq minutes et il est revenu au bout de quatre ans !

Madame Follentin. — Tu es gaie, toi !

Bienencourt — Quatre ans !.. Ça me décide ! Je m’en vais, d’autant que, toutes réflexions faites, je préfère que ce soit vous qui abordiez la question.

Marthe. — Vous avez la frousse, Monsieur Bienencourt ?

Bienencourt. — Tiens ! S’il m’envoie promener !

Madame Follentin. — Allez, Monsieur Bienencourt, je ferai tout mon possible pour faire cesser cette brouille ridicule.

Bienencourt. — Oh, oui ! n’est-ce pas ? C’est si bête !… De vieux camarades comme nous !… Songez que voilà quinze ans que nous travaillons côte à côte au ministère des Affaires Etrangères.

Madame Follentin. — C’est évident ! Mais, entre nous, vous avez manqué de doigté.

Bienencourt. — Mais en quoi ?… En quoi ?… Enfin, qu’est-ce qu’il a contre moi ?

Marthe. — Ce qu’il a ? Il a l’éléphant.

Bienencourt. — L’éléphant ?

Madame Follentin. — Eh ! oui, l’éléphant !

Marthe. — Vous lui avez soufflé l’éléphant ! C’est pas chic !

Bienencourt. — Ah ! L’éléphant de Siam ! Mais c’est le roi lui-même qui m’en a nommé commandeur.

Madame Follentin. — Oui, parce que vous vous êtes fait désigner pour l’accompagner pendant son séjour en France.

Marthe. — Ça revenait à papa !

Bienencourt. — Mais, sapristi ! si on m’a désigné, c’est que je parlais le siamois et qu’il ne le parlait pas !… Pourquoi ne le parle-t-il pas, Folletin ?

Marthe (gaiement). — Parce qu’il ne l’a pas appris.

Madame Follentin. — C’est une raison !

Bienencourt. — Ah, non ! vraiment, tout cela est trop stupide, et il est grand temps que cela finisse !…

Madame Follentin. — Ça, je suis de votre avis !

Bienencourt. — Eh bien ! aujourd’hui, c’est l’occasion ou jamais ! Follentin va être nommé chef du bureau où je suis moi-même sous-chef !

Madame Follentin et Marthe. — Ah ! vous croyez ?

Bienencourt. — C’est sûr !… Eh ! bien, alors ! « Soyons amis, Follentin, C’est moi qui t’en convie » comme dit Corneille.

Madame Follentin. — Corneille a dit ça ?

Marthe. — Oui,… à un pied près !

Bienencourt. — Alors, n’est-ce pas, Madame, je compte sur vous !

Madame Follentin. — C’est entendu !

Bienencourt. — Merci, chère Madame, pour cette parole de paix, et à bientôt. (A Marthe) Mademoiselle.

Marthe (faisant une petite révérence). — Monsieur Bienencourt, à la prochaine !

Madame Follentin. — Tenez, par ici.

Coup de sonnette, Mme Follentin qui est passée dans l’antichambre avec Bienencourt ouvre la porte d’entrée. Un garçon de recette paraît.

Madame Follentin. — Qu’est-ce que c’est ?

Le garçon de recette. — C’est pour un effet de 500 francs.

Marthe (à part). — Oh ? Zut !

Madame Follentin. — Parfaitement, je sais ! (Le garçon de recette descend en scène). Justement, mon mari n’est pas là. Si vous voulez laisser la fiche.

Marthe (à part). — Ce qu’ils sont exacts, ces garçons de recette !… C’est dégoûtant !

Madame Follentin. — Eh bien ! au revoir, Monsieur Bienencourt.

Bienencourt. — Au revoir, Madame ! Au revoir et merci.

Il sort.

Scène II[modifier]

Madame Follentin, Marthe, le garçon de recette

Le garçon de recette (écrivant la fiche et la donnant). — Voilà, Madame !

Madame Follentin (l’accompagnant). — Merci, Monsieur !

Marthe. — Encore une tuile !

Madame Follentin. — Du tapissier. Ah ! ton père avait bien besoin d’acheter tous ces meubles inutiles.

Marthe. — C’est notre héritage qui lui a tapé sur la cervelle.

Madame Follentin (allant chercher une lampe sur la cheminée, la posant sur la table et l’allumant). — Il aurait bien pu attendre de l’avoir touché avant de l’escompter. Ah ! mon pauvre oncle Vougeard ne se doutait pas qu’en nous laissant sa fortune, il nous mettrait dans un pétrin pareil.

Marthe (fermant les rideaux de la fenêtre). — Crois-tu ! ce sale petit neveu qui vient mettre opposition sur l’héritage ! Lui qui n’a aucun droit !

Madame Follentin. — Tout ça !… du chantage !

Marthe. — Laissons faire Monsieur Gabriel !

Madame Follentin. — Ah ! Gabriel !

Marthe. — C’est lui qui nous tirera du pétrin.

Madame Follentin. — Brave garçon.

Marthe. — Tu parles ! Et c’est cet homme-là que papa a fichu à la porte, parce qu’il a eu le toupet de vouloir briguer ma main.

Madame. — Qu’est-ce que tu veux ? Ton père trouve que la profession de prestidigitateur…

Marthe. — Eh ! bien, quoi ! il n’y a pas de sots métiers aujourd’hui. Monsieur Robert-Houdin est connu dans le monde entier.

Madame Follentin. — De plus, il n’a pas le sou !

Marthe. — Eh bien ! nous non plus ! Tout le monde ne peut être le fils à Chauchard.

Coup de sonnette.

Scène III[modifier]

Madame Follentin, Marthe, Gabriel

Madame Follentin. — Qu’est-ce qui sonne ?

Marthe. — Cela ne peut pas être papa. Il a sa clef !

Madame Follentin (allant ouvrir et se trouvant en face de Gabriel). — Vous !

Marthe. — Monsieur Gabriel ! Ah ! que c’est gentil !

Madame Follentin. — Vous êtes fou !… Après la défense de mon mari !… S’il avait été là.

Gabriel. — Je savais qu’il n’y était pas.

Marthe (à part). — Comme il est malin !

Gabriel. — Je n’ai qu’un mot à vous dire.

Marthe. — Oh ! dites-le longtemps !

Madame Follentin. — Marthe ! Voyons ! (A Gabriel) Je vous en prie ! Dépêchez-vous, mon mari peut revenir d’un moment à l’autre.

Gabriel. — Oui ! Eh bien, voilà !… Pour votre procès, un avocat…

Madame Follentin. — Ah !

Marthe. — Il a trouvé un avocat !

Gabriel. — Un garçon plein de talent ! Il se fait tellement fort de vous faire obtenir votre héritage qu’il ne vous demande aucun honoraire tant que vous n’aurez pas été mis en possession de votre fortune.

Madame Follentin. — Est-il possible !

Marthe. — Hein ! Crois-tu, Maman !

Madame Follentin. — Ah ! Monsieur Gabriel, vous ne pouvez pas me faire un plus beau cadeau pour ma fête.

Gabriel. — Comment ! C’est votre fête ?

Marthe. — Ça l’est !

Gabriel. — Oh ! et moi qui n’ai pas la moindre fleur ! Mais cela ne fait rien, nous ne sommes pas prestidigitateur pour rien. Un prestidigitateur s’en tire toujours avec un chapeau ; vous n’auriez pas un chapeau haut de forme à me prêter ?

Marthe. — En v’là un à papa !

Gabriel. — Vous reconnaissez, madame, que ce chapeau n’est nullement préparé ?

Madame Follentin. — Je le reconnais.

Gabriel. — Vous n’auriez pas, par hasard, dans votre poche un œuf, un peu de sel et un verre d’eau ?

Marthe (prenant les objets indiqués sur la table). — Le sel et le verre d’eau, voilà… Quant à l’œuf !…

Gabriel. — Cela ne fait rien ! nous nous en passerons. Au fond, il est purement décoratif. Je mets ce sel et ce verre d’eau dans ce chapeau.

Madame Follentin. — Mais vous allez l’abîmer ?

Marthe. — Laisse-le faire, maman. Aie la foi !

Gabriel. — Maintenant quelqu’un de l’aimable société pourrait-il me donner une cuillère ?

Madame Follentin. — Voilà !

Gabriel. — Je tourne ! Je bats !… je fouette !… une, deux et trois !… Madame, voulez-vous me permettre de vous offrir ce léger bouquet des champs ?…

Il tire un bouquet du chapeau.

Madame Follentin. — Mais c’est admirable !… Vous êtes sorcier !

Gabriel (bas à Marthe). — Entre nous, je l’avais apporté.

Marthe. — Il est épatant.

On entend un bruit de clef dans la serrure de la porte du fond.

Madame Follentin, sursautant. — Un bruit de clef.

Gabriel. — Qu’est-ce qu’il y a ?

Madame Follentin. — Marthe, c’est ton père.

Marthe. — Papa, vite, cachez-vous

Gabriel. — Où ça ? Où ça ?

Tout le monde court sur place.

Marthe. — Tenez ! Par là ! dans le bureau de papa ! Il y a une porte qui communique avec l’antichambre !

Gabriel se précipite dans la chambre de gauche.

Scène IV[modifier]

Madame Follentin, Marthe, Follentin

Ensemble

Marthe. — Ah ! papa !… te voilà !

Madame Follentin. — Ah ! quel bonheur ! Enfin, c’est toi !

Marthe. — Nous commencions à nous inquiéter.

Madame Follentin. — Comme tu reviens tard !

Follentin (de mauvaise humeur, jette son chapeau sur une chaise et se promenant de long en large). — Ah ! non, non, non ! Ah ! sale humanité !

Madame Follentin. — Qu’est-ce que tu as ?

Marthe (à part). — Il est à la grinche.

Follentin. — J’ai… que l’espèce humaine me dégoûte !… J’ai que tout va de mal en pis !… J’ai été voir mes créanciers, pour gagner du temps. Je les ai trouvés de pierre. Si je ne paie pas, on me poursuit à boulets rouges. Comme si le papier timbré vous faisait trouver de l’argent quand vous n’en avez pas !

Madame Follentin. — Mon pauvre ami !

Marthe. — Ne te fais donc pas de coton, papa !

Follentin (se levant). — Et voilà ton cher oncle, voilà ce dont il est cause !

Madame Follentin. — Oh !

Follentin. — Il doit être content de son ouvrage, là-haut !

Madame Follentin. — Enfin, voyons, ce n’est pas de sa faute.

Follentin. — Il n’avait qu’à faire un testament inattaquable ! Quand on se mêle de laisser de l’argent aux gens, on s’arrange pour ne pas compliquer leur vie.

Marthe. — Il ne pouvait pas prévoir.

Follentin. — C’est ce que je lui reproche ! Est-ce que je lui demandais quelque chose, moi ? J’étais très heureux ! Encore si j’avais ces 320.000 francs,… je ne dirais rien !… mais tant que je ne les ai pas, je m’en fiche, moi, de ces 320.000 francs. Enfin ! je n’ai pas raison ?

Madame Follentin. — Ecoute, ce n’est pas un reproche que je fais, mais si tu avais été un peu plus raisonnable, si tu n’avais pas acheté à tort et à travers.

Marthe. — Tu aurais pu payer le tapissier.

Follentin. — Ah ! bien ! bien ! Naturellement, c’est de ma faute ! On me dit : « Vous héritez de 320.000 francs. » J’aurais dû deviner que 320.000 francs ne sont pas toujours 320.000 francs. Et parce que cette brute !…

Madame Follentin. — Quelle brute ?

Follentin. — Ton oncle !

Madame Follentin. — Je t’assure que tu exagères.

Marthe. — S’il nous a laissé 320.000 francs, ce n’est pas dans une mauvaise intention.

Follentin. — Est-ce que je sais ! Le monde est si méchant ! Il n’y a qu’à voir la joie des gens quand il vous arrive quelque chose de désagréable. Tiens ! rien que tout à l’heure, en revenant — Dieu sait si j’étais embêté ! — Eh bien ! je n’ai rencontré que des mines épanouies, des gens qui riaient ! J’ai la mort dans l’âme et Paris illumine !

Madame Follentin. — Mais ce n’est pas pour toi ! C’est pour l’arrivée du roi d’Espagne !

Follentin. — Je m’en fiche, de ton roi d’Espagne !

Marthe. — Un gosse !

Follentin. — Est-ce que je lui ai demandé de venir ? Est-ce qu’il me fera trouver quatre sous, ton roi d’Espagne ? Et les voies sont obstruées, et on est bousculé, on ne peut pas avancer !… Et on appelle ça la liberté !… Oh ! quelle époque, mon Dieu ! quelle époque !

Marthe. — Allons, voyons, papa, ne te frappe donc pas !

Madame Follentin. — Au lieu de te tourner les sangs, mets-toi plutôt à table.

Follentin. — Je n’ai pas faim !

Marthe. — Eh ! bien ! n’aie pas faim, mais mange tout de même ! Tu ne peux pas rester l’estomac vide !

Follentin. — Et puis, je n’ai pas le temps ! tu sais bien qu’il y a ce soir réception au ministère !… Et la veille du jour où je dois passer chef de bureau. Je n’ai donc que le temps de m’habiller.

Madame Follentin. — Mon Dieu ! que tu es pressé, il ne s’en ira pas, ton ministre !

Marthe. — Il est du bloc !

Madame Follentin. — Pourvu que tu y sois à 10 heures. Tu as toujours le temps de prendre quelque chose, voyons !

Follentin. — Non ! non !… (Puis avec humeur.) Ah ! On ne peut rien faire comme on l’entend !

Marthe. — Eh bien ! voilà, nous sommes des despotes ! Mets-toi là !

Madame Follentin (le servant). — Voilà un bouillon !

Marthe. — Et pour gagner du temps, tout en mangeant, voici ton courrier que tu pourras dépouiller. (Elle lui remet son courrier, puis va s’asseoir à sa place habituelle).

Follentin. — Pour ce qu’il m’apportera de bon !… (Il prend sa soupe. Les deux femmes se servent. Prenant un papier de contributions parmi les lettres). Qu’est-ce que c’est que ça ? Ah ! les contributions !… Il y avait longtemps ! Voilà encore une chose inique,… les contributions ! Encore si c’était une fois,… mais tous les ans !… On n’a pas plutôt payé que ça revient !… Tout cela pour entretenir le Conseil Municipal !

Madame Follentin. — Que veux-tu, mon ami, il n’y a pas que toi !

Follentin. — Oui, mais les autres, ça m’est égal !… On vient vous dire à ça qu’il faut qu’ils éclairent les rues !… Qu’est-ce que ça me fait, à moi !… Je ne sors pas le soir. Enfin !

Marthe. — D’ailleurs, papa, c’est le papier rose ! Tu as encore le bleu, le vert, le jaune ! (Pendant ce qui précède, Follentin a pris sa soupe. Les deux femmes changent les assiettes).

Madame Follentin (les servant). — Voici le gigot !

Follentin. — Encore du gigot !

Madame Follentin. — Une tranche de gigot !

Follentin (rendant son assiette). — Pas trop cuite !… Merci. (Pendant que les femmes se servent, il ouvre une lettre qu’il parcourt). C’est du cuir ! (Il sent la lettre. Lisant) « Infâme capitaliste, nous savons que tu as fait un gros héritage… » Voilà !… « Si tu n’envoies pas une somme de cinq mille francs à l’œuvre des Sans-Patrons, on te fera sauter ! »

Madame Follentin. — Ah ! mon Dieu.

Marthe. — On va sauter !

Follentin. — Eh bien ! il ne manquerait plus que ça !… Qu’on me fasse sauter pour l’héritage de ton oncle ! Ce serait le comble de ses bienfaits !

Madame Follentin. — Eh bien ! oui, là ! Au lieu de t’énerver, mange donc ton gigot qui refroidit.

Follentin. — Dis donc, Caroline !

Madame Follentin. — Qu’est-ce que tu veux, Adolphe ?

Follentin. — Le père Ebrahim n’est pas venu me demander ?

Madame Follentin. — Le père Ebrahim ?

Follentin. — Ebrahim ! Le marchand d’antiquités.

Madame Follentin. — Non ! il n’est venu que deux personnes. D’abord un garçon de recettes qui a laissé cette fiche.

Follentin. — Un garçon de recettes avec un air gouailleur !

Madame Follentin. — Non.

Follentin. — Mais si, c’est à remarquer que quand un garçon de recettes présente un effet, il a toujours l’air gouailleur. Et l’autre ?

Madame Follentin. — Quoi, l’autre ?

Follentin. — Eh bien !… l’autre personne,… puisqu’il en est venu deux.

Madame Follentin. — Ah ! l’autre !… Oui, oui… Eh bien ! écoute, Adolphe, ne bondis pas !… C’est quelqu’un qui t’aime bien !

Follentin. — S’il m’aime bien, pourquoi veux-tu que je bondisse ?

Madame Follentin. — C’est juste !

Marthe. — C’est que, par un malentendu… qu’il regrette profondément…

Madame Follentin, — Ah ! tu peux dire que tu as un ami en lui !

Follentin. — Mais qui ? qui ? qui ?

Madame Follentin. — Monsieur Bienencourt !

Follentin (se levant, furieux). — Bienencourt ! Bienencourt est venu ?… Il a osé !

Madame Follentin. — Non ! Non !… Il n’a pas osé… Il est venu, il est venu !

Marthe. — Il est venu… sans oser.

Follentin. — Ne me parle pas de cet homme-là ! Je ne veux pas le voir ! C’est un jésuite, un intrigant !

Marthe. — Mais puisqu’il venait pour te tendre la main !

Follentin. — Ah ! et puis, fichez-moi la paix avec votre Bienencourt ! Non, tenez ! Il est dit qu’on ne me laissera pas même dîner tranquille !

Ensemble

Madame Follentin. — Mon ami !

Marthe. — Papa !

Follentin (ouvrant la porte de gauche et revenant sur ses pas). — Vous m’entendez bien !… si jamais il a le malheur de se représenter ici, je ne lui dirai qu’un mot : « Sortez, Monsieur, sortez ! »

Les deux femmes. — Sortez ?

Follentin. — Sortez !

Scène V[modifier]

Les Mêmes, Gabriel

Gabriel (sortant de la chambre de gauche). — Voilà !

Follentin. — Qu’est-ce que c’est que ça ?

Madame Follentin (à part). — Lui !

Marthe (à part). — Il n’était pas parti.

Follentin. — Vous, Monsieur. Qu’est-ce que vous faites là ?

Gabriel. — J’obéis, Monsieur. Vous m’avez dit:« Sortez ! ». Je suis sorti.

Follentin. — Est-ce que c’est à vous que je disais ça ? D’abord, qu’est-ce que vous faisiez dans mon bureau ?

Gabriel. — Mais…

Marthe. — C’est moi, papa… c’est moi qui l’ai fait passer dans ton bureau quand je t’ai entendu venir.

Follentin. — Dans mon bureau ! Et pourquoi ?

Marthe. — Pour que tu ne le voies pas.

Follentin. — Ah ! vraiment !… C’est réussi !…

Marthe. — Et C’était pour qu’il puisse s’enfuir par la porte qui donne sur l’antichambre.

Gabriel. — Malheureusement, elle était fermée extérieurement.

Follentin. — C’est trop fort ! Voilà les raisons que vous me donnez ! Je vous avais dit, Monsieur, que votre présence ici me déplaisait; vous devez donc savoir ce qu’il vous reste à faire.

Marthe. — Oh ! mais papa ! je ne veux pas que tu lui parles comme ça.

Follentin. — Qu’est-ce que c’est ?

Madame Follentin. — Marthe, voyons, Marthe !

Gabriel. — C’est bien, Monsieur, je me retire. Mais avant de partir, je tiens à vous déclarer ceci : j’aime Mademoiselle Marthe. J’ai le bonheur d’en être aimé !

Marthe. — Oui !

Gabriel. — Je jure que nous serons l’un à l’autre, ou à personne.

Marthe. — Je le jure

Follentin. — Qu’est-ce que tu dis ? En voilà assez ! Sortez, Monsieur, sortez !

Il ouvre la porte de l’antichambre.

Gabriel (passant dans l’antichambre). — Au revoir, Monsieur !

Follentin. — Bonsoir ! (Il ferme la porte de l’antichambre sur lui. On entend le bruit de la porte du vestibule qui se ferme violemment.) Oh ! tu peux faire claquer ta porte ! Je te garantis que tu ne mettras plus les pieds ici, toi !

Il entre dans la chambre à coucher.

Scène VI[modifier]

Madame Follentin, Marthe, puis Gabriel, Ebrahim, Follentin

On voit la porte du fond s’ouvrir et la tête de Gabriel qui paraît.

Gabriel. — Il est entré dans sa chambre ?

Marthe. — Ah ! vous !

Madame Follentin, — Mais c’est de la folie !

Marthe. — Mais par où êtes-vous entré ?

Gabriel. — Par nulle part ! Je n’étais pas sorti ! J’ai fait simplement claquer la porte pour faire croire !

Marthe. — Mais allez-vous-en ! Papa est à côté, il peut venir.

Gabriel. — Oui, je m’en vais. Mais dans l’intérêt même de votre père, il faut que nous puissions nous revoir pour nous entendre, nous concerter.

Marthe. — Oui !… Eh bien !… (Coup de sonnette.) Oh !…

Madame Follentin. — Quelqu’un !

Marthe. — C’est bon, je chercherai, je vous ferai savoir. Vite ! Filez !

Gabriel. — Je me sauve !

Il se dirige vers la porte du vestibule.

Madame Follentin. — Pas par là !

Marthe. — Vous pourriez vous cogner avec papa allant ouvrir !

Madame Follentin (ouvrant la porte du fond à droite). — Venez, par ici ! Attendez qu’on vienne vous chercher. (Gabriel sort. Follentin entre de gauche.) Oh !

Follentin (sortant de sa chambre en pantalon de soirée et en bretelles, en train de nouer sa cravate. Il a son gilet et son habit sous le bras). — Eh bien ! qui est-ce qui a sonné ?

Marthe. — On a sonné ?

Madame Follentin. — Nous n’avons pas entendu !

Follentin. — Oui, on a sonné ! (Nouveau coup de sonnette.). Tenez !

Madame Follentin (allant ouvrir). — J’y vais !

Follentin. — Vous n’avez donc d’oreilles que pour votre Gabriel.

Madame Follentin va ouvrir la porte d’entrée. Ebrahim paraît avec le collectionneur.

Madame Follentin. — Vous désirez, Monsieur ?

Ebrahim. — Che suis Monsieur Ebrahim, machand d’andiquidés !

Madame Follentin. — Ah ! parfaitement ! (A Follentin.) Adolphe, Monsieur Ebrahim, marchand d’antiquités, mon ami !

Follentin (se faisant aimable). — Entrez donc, Messieurs, entrez donc ! Excusez-moi de vous recevoir comme ça, je suis en train de m’habiller !

Ebrahim. — Che vous en prie ! Fous m’avez fait dire, Monsieur, que fous aviez une bendule à vendre !

Madame Follentin. — La pendule !

Marthe. — Comment, papa, tu veux laver la pendule ?

Follentin. — Chut ! Chut !… mes enfants, tout à l’heure. (Pendant ce qui suit, Madame Follentin et Marthe enlèvent le couvert tout en prêtant l’oreille. A Ebrahim.) En effet, Monsieur, il s’agit d’une pendule qui nous vient de famille !

Ebrahim (sceptique). — Les bendules qu’on fend fiennent toujours de famille.

Follentin. — Oh ! permettez, Monsieur. Pour celle-là, je vous la garantis, elle a appartenu à Barras lui-même, de qui je descends par ma mère, et Barras la tenait lui-même de son père, le père Barras !

Ebrahim. — Ah ! Ah ! Eh ! pien, foilà !… Monsieur qui est collectionneur, si la bendule lui blaît et si vous êtes et raisonnaple, je ne tis pas que nous ne ferons pas une betite affaire.

Follentin. — Voyez, Monsieur, examinez tout à votre aise. Voici la pendule de Barras. Approchez, Monsieur, approchez.

Ebrahim (lance un coup d’œil au collectionneur en faisant claquer sa langue. A mi-voix). — Recardez.

Le Collectionneur (avec un mouvement, d’admiration). — Oh ! qu’elle est belle !

Ebrahim (bas). — Chut ! Bas de chestes !

Follentin. — Maintenant, Monsieur, si pour faciliter l’affaire, il vous convenait de prendre les candélabres avec… (Il indique les candélabres affreusement modernes.)

Le Collectionneur (à Ebrahim, vivement). — Non.

Follentin. — Comme vous voudrez !

Il s’éloigne par discrétion.

Ebrahim. — Est-elle bien bure ?… On en a fait tant de Louis XV, sous Louis-Philippe.

Follentin. — Mais, Monsieur, puisque je vous dis qu’elle me vient de Barras !

Ebrahim. — Oui !… Enfin !

Follentin va discuter bas avec sa femme et Marthe.

Le Collectionneur (bas). — C’est une merveille ! Offrez cinquante mille francs !

Ebrahim (bas). — Taisez-vous !… J’ai l’hapitude. Tenez ! Foulez-vous que je vous dise ! Allez donc vous en !

Le Collectionneur. — Moi ?

Ebrahim. — Oui ! Prenez un petit air indifférent, et pour le reste, rabbortez-vous en à moi.

Le Collectionneur. — Bien ! (A Follentin.) Eh bien ! voilà, Monsieur, j’ai vu… merci… Ne vous dérangez pas !

Follentin. — Eh !… bien, il s’en va ?

Ebrahim (ouvrant de grands bras). — C’est glagué !

Follentin. — Comment, claqué. Il ne veut pas de la pendule ?

Madame Follentin. — Qu’est-ce qu’il lui reproche ?

Marthe. — Elle est pourtant bien belle !

Ebrahim. — Elle est bien pelle, elle est bien pelle ! et elle n’est pas bien pelle ! Entre nous, ce qui enlève un peu de sa valeur…

Marthe. — C’est qu’elle est à vendre !

Ebrahim. — Oh ! Matemoiselle !

Madame Follentin (La rappelant à l’ordre). — Marthe !

Follentin. — Mais alors, qu’est-ce que nous allons faire ? Qu’est-ce que nous allons faire ?

Ebrahim. — Egoutez ! Vous me faites de la peine ! Qu’est-ce que vous en foulez, de votre pendule ?

Follentin. — Je ne sais pas… la pendule de Barras ! Je l’ai fait voir à un connaisseur. Il l’a estimée à 25 000 francs.

Ebrahim. — 25 000 francs ! Ecoutez, je suis un homme très rond en affaires ! Je crois qu’en vous payant cette bendule… qui est pien, mais qui n’est pas pien, pien, euh !… 1 800 francs…

Follentin. — 1 800 francs ! La pendule de Barras ! Vous êtes fou.

Ebrahim. — Ne vous emballez pas !

Follentin. — Mais j’aimerais mieux laisser crever toute ma famille de faim que de vous la céder à ce prix-là !

Madame Follentin et Marthe. — Absolument !

Ebrahim. — Ah ! Vous êtes bon comme tous les autres. Dès qu’ils ont un pipelot te rien du tout, ils croient tout de suite qu’ils ont l’Opélisque ! Eh bien ! écoutez. Je vais faire une grande folie ! Il n’y a pas, vous me plaisez ; aussi, je vais vous offrir… 2 000 francs tout ronds !

Follentin. — Deux mille francs !

Ebrahim. — Saisissez la palle au bond ! Ne me laissez pas le temps de réfléchir !

Follentin. — 2 000 francs ! Tenez, voilà ce que j’en fais, de vos 2 000 francs !

Il prend sa feuille de contribution, en fait une boulette et la jette à terre.

Ebrahim. — Vous faites ça avec parce que c’est du papier.

Follentin. — Allez-vous-en, Monsieur, je vois rouge.

Ebrahim. — Pien ! Pien ! Mais la nuit porte conseil ! Quand vous serez décidé, vous viendrez trouver, le betit bère Ebrahim.

Follentin. — Foutez-moi le camp !

Ebrahim (en sortant). — Votre serviteur !

Il sort par le fond à gauche.

Follentin (furieux). — Shylock ! (il descend. Coup de sonnette.) Encore quelqu’un !

Il ouvre et se trouve en face d’Ebrahim.

Ebrahim. — Ecoutez, j’irai jusqu’à 2 500.

Follentin. — Oh !

Ebrahim. — Foui !…

Il sort par le fond gauche.

Follentin (arpentant la scène). — Oh ! Oh ! Oh ! L’avez-vous vue, la sale humanité ! L’avez-vous vue dans toute son horreur !

Madame Follentin. — Mais, mon ami, comment allons-nous faire ?

Follentin. — Je n’en sais rien ! (Il passe son gilet. On sonne.) Ah ! non, mon vieux ! (A sa femme.) Non, ne va pas ouvrir !… Oser m’offrir 2 000 francs d’une pendule qui vaut 25 000 ! (Nouveau coup de sonnette.) Oui, sonne, va, sonne ! (Il met son habit, nouveau coup de sonnette.) je vais lui flanquer mon pied quelque part. (Il se précipite à la porte d’entrée, qu’il ouvre.) Espèce de fourneau ! (Il se trouve en face de Bienencourt.) Bienencourt !

La surprise le fait redescendre en scène.

Scène VII[modifier]

Follentin, Madame Follentin, Marthe, Bienencourt

Bienencourt. — Oui, mon ami, moi !

Follentin. — Ah ! oui !… je sais, ma femme m’a dit. Vous êtes venu tout à l’heure. Mais je ne sais pas ce que vous demandez… Nous nous voyons tous les jours au ministère… et nos rapports…

Bienencourt. — Il ne s’agit pas pour le moment de nos rapports, il s’agit de choses plus urgentes. Je vous avoue qu’il m’est pénible d’arriver ici en messager de malheur !

Tous. — De malheur !

Bienencourt. — Oui, j’ai cru que c’était mon devoir, j’ai tenu à vous exposer moi-même les choses telles qu’elles se sont passées… afin que vous ne puissiez pas croire…

Follentin. — Mais quoi ? Quoi ? Parlez !

Bienencourt. — Eh ! bien, mon ami, cette place de chef de bureau sur laquelle vous étiez en droit de compter…

Follentin. — Je ne suis pas nommé ?

Bienencourt. — Hélas !

Madame Follentin. — Il n’est pas nommé ?

Marthe. — Tu n’es pas nommé ?

Bienencourt. — Vous n’êtes pas nommé !

Follentin. — Ah ! voilà ! Voilà comment les gouvernements d’aujourd’hui récompensent le zèle et le dévouement ! Mais enfin ! pourquoi ? Pourquoi ?

On se rapproche.

Tous. — Pourquoi ? Pourquoi ?

Bienencourt. — Oh ! Il n’y a rien de personnel ! Mais en matière d’avancement le ministre a pour règle de tenir toujours compte de la situation de fortune des candidats. Et comme il sait que vous avez fait un gros héritage !

Follentin. — Encore ! Encore ! cet héritage ! Toujours cet héritage ! Mais où est-elle, ma fortune ? Où est-elle ?

Bienencourt. — Mais enfin, n’avez-vous pas hérité ?

Follentin. — Oui, je sais, j’ai hérité de 320 000 francs !… Ah ! il est joli, mon héritage ! mais je vous le cède, mon héritage ! En voulez-vous ? Donnez-moi 300 000 francs comptant et il est à vous !

Bienencourt. — Tout cela, mon ami, c’est pour vous expliquer…

Follentin. — Mais quoi ?… Qui est-ce qui est nommé à ma place ?… Quelque imbécile !

Bienencourt. Non ! Je suis vraiment désolé !

Follentin. — C’est vous !

Bienencourt. — Follentin !

Les deux femmes. — Lui !

Follentin. — Lui !

Bienencourt. — Follentin, je vous jure !

Follentin. — Oui ! Comme pour le roi de Siam ! La croix de commandeur ! Allons ! Assez, Monsieur ! Allez porter vos trahisons ailleurs !

Bienencourt. — Trahisons !… Moi !

Follentin (furieux). — Oui, toi ! toi ! Va-t’en ! Va-t’en ! tu n’es qu’un usurpateur !

Madame Follentin (poussant Bienencourt au fond). — Oui !… Oui !… Allez-vous en, Monsieur !

Marthe. — Vous voyez que vous l’exaspérez !

Bienencourt. — Vous avez raison ! Je m’en vais !

Follentin. — Va ! Va ! Va lécher les pieds à ton ministre ! Va !… Il y a peut-être encore d’autres places à voler !…

Bienencourt (sur le pas de la porte). — Pauvre homme !

Il sort. Follentin referme la porte et redescend.

Scène VIII[modifier]

Les Mêmes moins Bienencourt

Follentin. — Ah ! le gredin ! Ah ! le misérable ! L’ai-je assez dit que c’était un traître. Je ne me trompe jamais sur les hommes !

Madame Follentin. Voyons !… Calme-toi !

Marthe. — Tu es comme une tomate !

Follentin. — Ah ! j’étouffe ! Tiens, ouvre la fenêtre ! Donne-moi de l’air !

Marthe. — Oui, voilà !… Maman, je ne peux pas l’ouvrir.

Elle tire les rideaux de la fenêtre et ouvre la croisée. Bruit assourdissant des rues de Paris, trompettes de tramways, d’automobiles, etc.

Follentin. — Et on n’a pas le droit de tuer un homme comme ça !… Enfin ! Autrefois… autrefois… un homme vous gênait, on le supprimait ! aujourd’hui, on le fait chef de bureau !… Ah ! je t’en prie, ferme la fenêtre, il n’y a pas moyen de s’entendre avec leur potin !

Madame Follentin. — Oui, mon ami.

Elle ferme la fenêtre.

Follentin. — Et puis, tiens ! regarde-moi comme ça sent ici depuis qu’on a donné de l’air !

Marthe. — C’est les odeurs de Pantin, papa, c’est signe qu’il fera beau.

Follentin. — Et voilà où en est Paris aujourd’hui ! pour qu’il fasse beau, il faut que ça sente ça : Pantin ! Et tu trouves que c’est un siècle, toi ? On ne peut plus même être tranquille chez soi ! On ne peut pas ouvrir la fenêtre sans avoir les oreilles cassées, le nez empuanti. On ne sait que faire pour vous embêter ! Tout est imposé, jusqu’à la lumière et l’air que nous respirons ! Et voilà l’air que l’on nous donne pour notre argent ! On appelle ça… le progrès ! Ah ! non, c’est trop ! c’est trop ! Quelle époque ! Mon Dieu, quelle époque !

Madame Follentin. — Voyons, mon ami, maintenant la fenêtre est fermée.

Follentin. — Mais ça pue ! Ah ! tenez ! Je suis fatigué, j’ai la fièvre, je n’en peux plus !

Marthe. — Sais-tu, papa ! Si tu étais bien raisonnable, tu te coucherais.

Follentin. — Ah bien, oui ! Je ne dormirais pas !

Marthe tout en allant faire la couverture du lit. — Mais si !… mais si !… Maman va te faire une bonne tasse de tilleul avec un peu de fleur d’oranger.

Madame Follentin. — C’est ça ! Pendant ce temps-là, tu vas te déshabiller !

Pendant ce qui suit, elle va chercher dans un placard une veilleuse-réchaud en porcelaine pour faire la tisane, l’allume et prépare la tasse.

Follentin. — Puisque je ne dormirai pas !

Madame Follentin. — Déshabille-toi toujours !

Marthe. — Donne-moi ton habit !

Elle le lui enlève.

Follentin. — Enfin !

Marthe. — Ton gilet !

Follentin (enlevant son gilet). — Non, mais… crois-tu ? Ce misérable de Bienencourt !

Marthe. — Oui, papa ! Ne pense plus à ça. (Lui donnant sa chemise de nuit qu’elle a été chercher sur le lit). Voilà ta chemise de nuit.

Follentin. — Oui… enfin ! Oh ! je le repincerai !… Retourne-toi !… (Marthe se retournant, il enlève sa chemise de jour, et passe sa chemise de nuit. Il se trouve à la tête arrêté à l’intérieur par le bouton du col qui n’est pas défait, et les deux bras de même par les manches dont les poignets sont boutonnés). Allons, bon !… bien ! ! !

Marthe (sans se retourner). — Qu’est-ce qu’il y a ?

Follentin (sous sa chemise). — Ce qu’il y a ? Tu le vois bien !

Marthe. — Mais non, papa, j’ai le dos tourné !

Follentin. — Eh bien ! tu ne peux pas te retourner ? Tu entends que j’ai la tête et les mains prises… et tu restes là !

Marthe (allant à lui). — Ah ! mon pauvre papa, attends !

Follentin (pendant que Marthe défait les boutons du col et des manches). — A quoi ça rime, je te le demande, de boutonner les chemises quand les gens ne sont pas dedans ?

Marthe. — Oui, papa, tu as raison !

Follentin (en chemise). — Pour vous embêter ! Toujours ! La ligue des blanchisseuses ! Quelle époque !… Mon Dieu, quelle époque !

Il remonte derrière l’alcôve de son lit où il enlève son pantalon.

Marthe. — Et moi, pour te distraire un peu de toutes tes idées noires, je vais te faire la lecture.

Follentin (se couchant). — Ah ! oui, c’est ça ! Pendant ce temps-là, je ne penserai pas ! (Il essaie d’arranger son oreiller). Sacré oreiller !

Marthe. — Attends ! (Elle arrange l’oreiller). Tu es bien, là ?

Follentin. — Oui, ça va ! Voyons ! Où en étions-nous de la « Reine Margot » ?

Elle feuillette le livre.

Follentin (à Madame Follentin qui fait la tisane sur la table du milieu). — Mais ne remue donc pas comme ça, toi, là-bas ! Viens donc t’asseoir ! Comment veux-tu qu’on lise ?

Madame Follentin. — Mais, mon ami,… la tisane !

Follentin. — Eh bien ! quoi ! la tisane ! Elle n’a pas besoin de toi pour bouillir !

Madame Follentin va s’asseoir sur une chaise au pied du lit à côté de Marthe qui est assise sur une autre.

Madame Follentin. — Oui, mon ami.

Follentin. — Où en étions-nous ?

Marthe. — Après le complot, quand La Môle se précipite au Louvre dans la chambre de la Reine Margot.

Madame Follentin et Follentin. — Ah ! oui !

Marthe (lisant). — « La Môle se précipita vers elle. Ah ! Madame, s’écria-t-il, on tue ! On égorge mes frères ! On veut me tuer ! On veut m’égorger aussi ! Ah ! vous êtes la Reine, sauvez-moi ! Et il se précipita à ses pieds, laissant sur le tapis une large tache de sang ! »

Follentin. — C’est beau ! C’est beau ! C’est à cette époque-là que j’aurais voulu vivre !

Marthe. — Oh ! papa ! Sous la Saint-Barthélémy ?

Follentin. — Qu’est-ce que ça me fait ! Je suis catholique, j’aurais couru le protestant !

Madame Follentin. — Voyons, tu n’as pas une nature de guerrier !

Follentin. — Naturellement ! Parce que je suis de mon époque ! J’aurais voulu que tu me voies de ce temps-là ! (Brandissant son oreiller). Tue ! Tue !

Madame Follentin. — Oui !… Eh bien, tue ! tue ! Prends donc ta tisane en attendant !

Elle le sert.

Follentin. — Tu m’embêtes avec ta tisane.

Madame Follentin. — Je t’embête, mais bois-la !

Follentin. — Ah ! Dumas ! Dumas ! « Vive Dieu, mes gentilshommes ! voudriez-vous porter la main sur un fils de France ! A toi la première manche ! Marguerite ! A moi la seconde ! Et maintenant, à la Tour de Nesles ! » (Goûtant sa tisane). Il n’y a pas de sucre.

Madame Follentin. — Mais si ! Tourne !

Follentin (après avoir bu). — Mon Dieu, que je suis fatigué !

Madame Follentin. — Naturellement ! Tu t’agites, tu t’énerves ! Tu fais une gymnastique !

Follentin (s’étendant, à Marthe). — Lis, continue !

Marthe (lisant). — « En voyant cet homme pâle, agenouillé devant elle ».

Follentin. — On n’entend rien !… Change de place.

Marthe (lisant). — « La Reine de Navarre se dressa épouvantée, cachant son visage entre ses mains et criant : » Au secours « ! »

Follentin (qui s’endort, approuvant par un grognement). — Oui.

Marthe (lisant). — «… Madame, dit La Môle, en faisant un effort pour se relever.. » (Follentin ronfle, elle s’arrête un instant, le regarde et dit à sa mère). Il dort.

Madame Follentin (bas). — Laissons-le reposer !

Elle retourne la lampe de façon que la lumière ne frappe pas dans les yeux de Follentin.

Marthe. — Et maintenant, faisons évader M. Gabriel.

Madame Follentin (surveillant Follentin). — Oui, va ! Marthe va sur la pointe des pieds jusqu’à mi-scène.

Follentin (rêvant) — Misérable ! Misérable ! Bienencourt, lui !

Le bruit fait reculer les deux jeunes gens qui, voyant que Follentin ne s’est pas réveillé, reprennent leur marche, à pas de loup, et Marthe suivant à distance sa mère, reconduit Gabriel jusqu’à la porte de sortie. Celui-ci lui baise la main, fait un adieu du regard à Madame Follentin qui lui répond en souriant et sort en refermant doucement la porte à droite.

Marthe (à Madame Follentin qui est arrivée à sa hauteur). — Bonsoir, Maman.

Madame Follentin. — Bonsoir, ma chérie !

(Elles sortent par la gauche).

Scène IX[modifier]

Follentin, Le Temps

Follentin (rêvant). — Oh ! le traître ! traître ! lui !… Roi de Siam ! Ministère ! Sale époque ! Autrefois !.. Autrefois… Oh !

A ce moment, le fond du lit s’éclaire d’une lueur indistincte, d’abord, qui peu à peu s’accentue.

Le Temps (d’une voix sépulcrale). — Follentin ! Follentin !

Follentin. — Qui m’appelle ? (La lueur a pris une forme humaine. C’est le Temps sous les traits d’Ebrahim). Qui donc es-tu ?

Le Temps. — Qui je suis ! Celui qui peut tout pour toi ! Le seul qui puisse satisfaire ton désir ! Je suis le Temps !

Follentin. — Mon Dieu ! Comme il ressemble à Ebrahim !

Le Temps. — Ce sont les Ebrahims qui ressemblent au Temps. Tu te plains de ton époque ? Tu es mécontent de ton siècle ?

Follentin. — Ah ! oui ! Tout plutôt que de vivre aujourd’hui !

Le Temps. — Eh bien ! que ton souhait s’accomplisse ! Il est dans mon pouvoir de remonter le cours des siècles. Allons à la recherche de l’Age d’or !

Follentin. — Ah ! oui, à la recherche de l’Age d’or !

La scène devient obscure.

Changement à vue.

Acte I[modifier]

Ier Tableau[modifier]

La Place Saint-Germain l’Auxerrois à Paris sous Charles IX

Au fond la Seine avec, au loin, la vue de la rive gauche. A gauche, au fond, en deça de la Seine, l’église Saint-Germain l’Auxerrois — du même côté et séparée de l’Église par une ruelle, l’Hôtel1erie de La Hurière et l’enseigne A LA BELLE ETOILE, avec chambres praticables au rez-de-chaussée et au premier étage. Sur la gauche un escalier en colimaçon relie le rez-de-chaussée au premier. A droite, au fond, le Louvre avec les fenêtres éclairées. Au premier plan, même côté, séparée du Louvre par une rue, une maison. Il est dix heures du soir, le rez-de-chaussée de l’hôtellerie est éclairé. Au dehors, la Place Saint-Germain l’Auxerrois est éclairée par la lune.

Scène première

Au lever du rideau LA HURIÈRE, sur le pas de sa porte, discute mystérieusement avec UN HOMME enveloppé d’un manteau sombre.

Les quatre filles de la Hurière, dans l’hôtellerie, très en sourdine.

Quelque chose se mijote

Qui ne nous paraît pas clair !

On murmure, l’on chuchote,

Ça sent la fièvre dans l’air !

La Hurière qui a pris congé de l’individu, à ses filles:

Allons, mes enfants, c’est l’heure

Où toute fille mineure

Dort depuis longtemps déjà.

Les quatre filles. — Oui, papa ! oui, papa !

Elles allument leurs flambeaux.

La Hurière

Vous avez de la lumière,

Baisez votre petit père,

Et oust ! plus vite que ça !

Les quatre filles. — Oui, papa ! Oui, papa !

Elles vont embrasser leur père.

Les quatre filles, parlé sur la musique. — Bonsoir, papa ! Bonsoir, papa !

La Hurière, id. les embrassant. — Bonsoir, bonsoir, mes enfants !… Allez ! Allez !

Les quatre filles, chanté au moment de partir

Quelque chose se mijote

Qui ne nous paraît pas clair,

On murmure, l’on chochotte,

Ça sent la fièvre dans l’air !

Elles sortent, La Hurière, à son comptoir, prend un casque qu’il fourbit, pendant ce qui suit. La musique continue en sourdine.

Follentin (débouchant dans la rue, suivi de Madame Follentin et de Marthe, dans leurs costumes du premier acte, Follentin en chapeau haut de forme et redingote, sa femme et sa fille en tenue de ville) — Venez par ici, mes enfants !

Madame Follentin. — C’est pas pour dire, mais les rues sont bien mal éclairées.

Follentin. — Qu’est-ce que tu veux ? C’est l’époque qui veut ça !

Marthe. — Voyons, Maman, tu ne t’attendais pas à trouver l’électricité sous Charles IX !

Madame Follentin (pincée). — Evidemment, petite ! Pas d’électricité !… Mais le gaz !

Marthe. — Oh ! papa ! Qu’est-ce que c’est que ces ombres qui viennent de ce côté !

Follentin. — Hein ? Quoi ? Où ?

Marthe. — Là ! Là !

Follentin. — Mais je ne sais pas ! Quoi ! C’est des gens de l’époque, il n’y avait pas que nous sous Charles IX.

Madame Follentin. — Viens, viens ! Je ne suis pas rassurée !

Follentin. — Ah ! là ! Mon Dieu !

Ils se dissimulent comme ils peuvent contre les maisons de droite. Paraissent de divers côté des Conjurés, enveloppés de leurs manteaux ; s’apercevant mutuellement ils reculent instinctivement.

Premiers conjurés. — Ah !

Deuxièmes conjurés. — Ah !

Les Follentin (parlé). — Qu’est-ce que c’est que ça ?

Premiers conjurés (chanté). — Qui va là ?

Deuxièmes conjurés. — Qui va, vous autres ?

Premiers conjurés. — Bidecart !

Deuxièmes conjurés. — Vadeguin !

Premiers conjurés. — Vadeguin !

Deuxièmes conjurés. — Bidecart !

Follentin (parlé). — J’ai déjà entendu ces noms-là quelque part.

Les conjurés (chanté). — Parfait ! Ils sont des nôtres.

(S’interrogeant entre eux)

Eh bien ! Eh bien !

Un conjuré

Chut ! Rien !

Motus ! Silence !

Je vous dirai

Mais par prudence,

On pourrait nous entendre.

Follentin. — Je te crois qu’on pourrait les entendre.

Un conjuré. — Parlons le langage chiffré.

Madame Follentin. — Ça doit être des francs-maçons.

Les conjurés redescendent.

Premier conjuré. — Sept, neuf, trois cent quarante. Cent vingt neuf, huit, vingt deux mille, onze, un, cinq, neuf dix.

Tous. — Oh ! Oh !

Premiers conjurés. — Vingt-neuf, neuf, trente. Un, huit, deux, douze, un, sept… comme je vous l’dis.

Tous. — Cent-vingt-cinq, trois-cent-vingt.

Premiers conjurés. — Trois-cent-vingt-cinq, huit, trois.

Tous. — Cent-vingt-sept, huit, huit, huit ?

Premiers conjurés. — Huit, huit, huit, dix-neuf, trois.

Tous. — Cent-vingt, dix, onze, un.

Premiers conjurés. — Vingt-six, un, huit, cinq, treize. Dix-neuf, cent-quatre-vingt, Saint-Germain l’Auxerrois.

Tous. — Saint-Germain, Saint-Germain, Saint-Germain l’Auxerrois !

Premiers conjurés. — Cinq-cent-huit, quarante-huit, Saint-Germain l’Auxerrois !

Ils remontent en sourdine explorer les ruelles adjacentes.

Follentin (parlé). — Cinq-cent-huit, zéro, trois, Saint-Germain l’Auxerrois.

Madame Follentin (id.). — C’est le numéro du téléphone !

Marthe. — Mais non, maman, pas encore !

Les conjurés redescendant vivement (chanté). — Ah ! la patrouille, voici la patrouille !

Les conjurés. — Que chaque bouche se verrouille,

Pas d’impair,

N’ayons pas l’air.

Ils ont tiré chacun leur bilboquet de leur poche et se disposent à en jouer.

Follentin — Oh ! j’y suis, c’est le club des Bilboquets.

Madame Follentin qui a mal entendu. — Des pick-poquets ?

Follentin. — Bil ! Bilboquets !

Marthe. — Mais oui, mère, c’est le jeu qu’on vient d’inventer pour Henri III… plus tard.

Madame Follentin. — Ah ! j’ai eu une émotion !

Les Conjurés voyant entrer la patrouille se mettent à jouer au bilboquet tout en sifflotant entre leurs dents l’air du langage chiffré. Passe la patrouille, torches en mains.

Follentin pendant que les autres sifflotent. — Eh ! bien, tiens ! tu es servie à souhait.

Marthe. — Toi qui te plaignais qu’on ne voyait pas clair dans les rues.

Follentin. — Patrouille du temps, ma chère ! Crois-tu que ça en a, un caractère !

Sortie de la patrouille.

Madame Follentin. — Oui, mais on ne peut pas dire qu’elle éclaire longtemps.

Follentin. — Ah ! Tu n’es jamais contente !

Les conjurés qui, tout en sifflotant, sont remontés pour s’assurer que la patrouille est bien partie, redescendent.

Follentin, parlé sur la musique. — Je vous demande pardon, si nous sommes là en badauds ; je vous écoutais tout à l’heure.

Premiers conjurés, terribles. — Vous nous écoutiez ?

Les Follentin. — Hein !

Deuxièmes conjurés. — Vous nous épiez !

Follentin — Moi ?

Marthe et sa mère. — Nous ?

Premiers conjurés, marchant sur eux. — Cinq, vingt-huit, neuf, douze.

Deuxièmes conjurés (id.). — Un, trois, deux, zéro, trente.

Madame et mademoiselle Follentin (enserrées entre eux). — Papa, Adolphe, ne nous quitte pas.

Tous les conjurés. — Trois-cent-sept, neuf, huit, sept, un, deux trois, zéro, vingt.

Follentin. — Je vous assure, Messieurs.

Tous les conjurés. — Six, huit, sept, un, deux, trois, dix-neuf, cent-huit, quarante quat’quat’quat’un, sept, huit, dix-neuf, cent, trente et un.

Premiers conjurés. — Couic !

Deuxièmes conjurés. — Couic !

Premiers conjurés. — Et si vous répétez un seul mot de ce que vous avez entendu, vous êtes morts.

Follentin. — Morts ?

Tous. — Morts !

Madame Follentin et Marthe. — Dieu !

Comme précédemment, ils reprennent leur air siffloté et rentrent ainsi dans l’Hôtellerie où les accueille La Hurière qui les fait descendre dans une cave et disparaît avec eux.

Madame Follentin. — Tu vois ! Tu vois ce que tu nous occasionnes.

Follentin. — Laisse donc ! Quoi ! C’est ce qu’il y a d’amusant !

Marthe. — Mais oui, maman ! Ça nous change de la banalité du vingtième siècle.

Follentin. — Regarde comme tout ça a du caractère autour de nous ! Ce que tu vois, là, c’est l’Église Saint-Germain-l’Auxerrois.

Marthe. — Et là, c’est le Louvre.

Madame Follentin. — Eh ! bien, je les connais !

Follentin. — Evidemment, tu les connais, mais pas à cette époque-là !

Marthe. — Tu connais le Louvre avec des tableaux, comme quand nous y allons le dimanche.

Follentin. — Mais songe qu’au lieu de tableaux, en ce moment-ci, il y a Charles IX, Catherine de Médicis, Henri de Navarre…

Marthe. — Qui sera Henri IV plus tard.

Follentin. — Parfaitement, il n’en sait rien, mais il sera Henri IV plus tard. Marguerite de Navarre, tcétéra, tcétéra, tcétéra.

Madame Follentin. — Faut-il qu’il y ait du logement là-dedans.

Marthe. — Plutôt !

Madame Follentin. — C’est égal, je me sens très dépaysée, il n’y a pas à dire, Adolphe, quand on se trouve comme ça dans une autre époque, on ne connaît personne.

Follentin. — Ah, bien ! c’est comme quand on voyage.

Marthe. — On fait des connaissances !

Madame Follentin. — Enfin, tu es content. C’est le principal.

Follentin. — Si je suis content ! Je nage dans la joie ! A la bonne heure ! Voilà une époque ! Personne ne nous embête !… On est libre !

Madame Follentin. — Et la vie pour rien !

Follentin. — Un poulet ; un écu ! Une sole…

Marthe. — Six sols.

Follentin. — C’est étonnant.

Madame Follentin. — Mais, dis donc, nous n’allons pas coucher ici ?

Marthe. — Je ne sais pas, papa, si tu es comme moi, mais j’ai l’estomac dans les talons.

Follentin. — Le fait est que nous avons dîné de très bonne heure. On dîne vraiment trop tôt à cette époque-ci ! Quelle heure est-il ? (Il tire sa montre). Quatre heures dix !

Madame Follentin. — Comment, quatre heures dix !

Marthe. — Mais, papa, tu as encore l’heure du 20e siècle.

Follentin. — C’est vrai ! Je ne me suis pas réglé sur l’époque ! Je vois qu’on avance sur 1905 ! Venez, mes enfants !

(Un passant passe à gauche).

Marthe. — Ah ! voilà quelqu’un.

Follentin. — Attends ! Je vais lui parler… comme on parle aujourd’hui… (Au passant). Holà ! messire !… Vous n’auriez pas l’heure sur vous !

Le passant riant. — Ma foi, non, mon gentilhomme ! Je n’ai pas l’habitude de sortir avec mon sablier !… mais voici qui vous renseignera.

Le crieur passant au fond, de droite à gauche. — Il est dix heures !… tout est tranquille !… Parisiens, dormez !

Follentin. — Il est dix heures !… merci, Messire.

Le passant. — Dieu vous garde; mon gentilhomme.

Follentin. — J’ai bien l’honneur de vous saluer.

Le passant sort par la droite.

Le crieur (reprenant). — Il est dix heures !

Follentin. — Dites donc ! mon ami ! Vous allez bien ?

Le crieur descendant. — Mais pas mal, mon gentilhomme, je vous rends grâce.

Follentin. — Hein ? Ah ! non ! Je vous disais — notez que je suis très content d’avoir de bonnes nouvelles de votre santé — mais je vous demandais… si vous alliez bien comme heure ?

Le crieur. — Toujours, mon gentilhomme ! C’est moi qui la règle.

Follentin. — Ah ! bon ! bon !

A ce moment vient au fond un seigneur entre quatre valets portant des torches à la main et des mousquets sur l’épaule.

Madame Follentin. — Mon Dieu ! Quel est cet homme entre ces gens armés ?

Marthe. — C’est un prisonnier ?

Le crieur. — Ah ! non, ma belle demoiselle, c’est un seigneur qui rentre tranquillement chez lui.

Le seigneur et les valets rentrent dans la maison de droite.

Follentin. — Mais… ces hommes armés ?

Le crieur. — Simple précaution d’usage. A pareille heure, les rues ne sont pas sûres.

Marthe. — Les rues ne sont pas sûres ?

Madame Follentin. — Pas sûres ! Tu vois, Adolphe, ce que je te disais.

Follentin. — Mais n’aie donc pas peur ! Des gens du seizième siècle ne peuvent pas assassiner des gens du vingtième.

Marthe. — Mai oui, ça ne concorderait pas.

Follentin au crieur. — Merci, mon ami.

Il lui donne vingt sous.

Le Crieur regardant la pièce à la lueur de l’auberge. — Napoléon III ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Une médaille ?

Follentin. — Comment ? C’est vingt sous !

Marthe. — Vingt sols !

Le Crieur. — Mais ça n’a pas cours ! On ne me la prendra pas ! Enfin, merci toujours, mon gentilhomme ! Et Dieu vous garde !

Follentin. — Merci, mon ami !

Le Crieur remontant. — Il est dix-heures…

Follentin. — Il est donc toujours dix heures ! Il y a dix minutes que nous causons et il est encore dix heures.

Le Crieur disparaissant par le fond à droite. — Tout est tranquille !… Parisiens…

(La voix se perd dans l’éloignement).

Scène II

Les Mêmes moins Le Crieur, puis Coconas

Madame Follentin. — Ecoute, mon ami, entrons dans cette auberge ! je t’assure que nous y serons plus en sûreté. Tiens ! tiens ! regarde, un homme ! (Coconas paraît).

Follentin. — Mais n’aie donc pas peur, il ne nous veut pas de mal. (Regardant l’enseigne). A la Belle Etoile ! Voilà, sur mon âme, une belle enseigne:et puis l’hôtellerie est voisine du Louvre, ce sera une commodité.

Coconas même jeu. — Mordi ! Voilà une auberge qui s’annonce bien ! et l’hôte doit être, sur ma parole, un hardi compère.

Madame Follentin. — Fais attention, Adolphe ! Il tourne autour de toi.

Follentin. — Laisse-donc. Il ne nous mangera pas.

Coconas. — Mordi, Monsieur ! je crois que vous avez la même sympathie que moi pour cette auberge.

Follentin. — Monsieur..

Coconas. — je m’en félicite ! car c’est flatteur pour ma Seigneurie.

Follentin. — Comme il est aimable !

Madame Follentin. — Méfie-toi, tu sais. Le vol à l’américaine, c’est comme ça que ça commence.

Coconas, leur faisant signe d’entrer. — je vous en prie…

Follentin. — Après vous !…

Coconas. — Corbleu ! je n’en ferai rien, car je suis votre humble serviteur, le Comte Annibal de Coconas.

Follentin (avec admiration). — Coconas ! Vous êtes Coconas ?

Les Deux femmes. — Coconas.

Follentin. — Mes enfants, c’est Coconas.

Coconas (chante). — Oui, sandis ! je suis Coconas.

Follentin (parlé). — Est-il possible, Coconas; celui de Monsieur Dumas ?

Coconas (chanté)

J’ignore ce Dumass

Que je ne connais pass

Et je suis Coconas

Arrivant de ce pass

Du Piémont un peu lass,

Mais sans l’ombre, en tous cass

En un mot Coconas

A la clé de Dumass

Coconas, Coconas,

Comte Annibal de Coconas.

Les Follentin. — Ah ! Monsieur Coconas.

Coconas (chanté). — Quoi ? Vous me connaissez ?

Tous (parlé). — Si nous vous connaissons.

Coconas (chanté). — Ah ! pour ma Seigneurie. C’est trop de flatterie.

Tous (parlé). — Mais non, mais comment donc.

Coconas (chanté). — Si, si, je suis confus.

Follentin (parlé). — Mais, pardon, pourquoi vous croyez-vous obligé de chanter ?

Coconas (chanté). — Parce que j’ai de la voix.

Follentin (s’inclinant). — Ah !

Coconas (vocalisant). — Ah ! Ah ! Oui, je te crois. Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

Follentin (pendant ces vocalises). — C’est vrai qu’il a de la voix.

Coconas. — Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! (brusquement)

Mais c’est drôle,

Plus je vous vois,

Et vous observe dans ce rôle.

Ne seriez-vous pas quelque fois

Le sieur Comte Joseph de Lerac de la Môle ?

Follentin. — Non, non ! je le regrette, mais je suis… Au fait, je ne sais pas pourquoi je ne chanterais pas moi aussi. (Chantant).

Je suis Monsieur Follentin Adolphe

Follentin de Paris.

Coconas (chantant). — Est-il possible !

Les Deux femmes (id.). — Ça l’est.

Coconas

Ah !

Follentin ! Follentin !

Que ce nom est argentin.

Follentin ! Follentin !

Tin, tin, tin, tin, tin.

Cela sonne

Carillonne

Comme une cloche du matin.

Tous (pendant que Coconas vocalise)

Follentin, Follentin,

Tin, tin, tin, tin, tin, tin.

C’est bien le son argentin

De la cloche du matin.

Coconas (brusquement)

Mais halte ! En tout ceci, pour moi, se manifeste,

Comme l’expression des volontés d’en haut.

Notre rencontre ici nous donne le mot

Nous devons être amis, Follentin, il le faut,

Et ne plus nous quitter, tel est le vœu céleste.

Follentin

Plus un mot,

Plus un geste

je reste.

Coconas

Il reste

Vous l’entendez, là-haut

Il reste.

— I —

Coconas

Ah ! je bénis le destin

Qui m’a mis sur mon chemin

M’a mis Follentin.

Tous

A mis Follentin.

Coconas

Désormais jusqu’au trépas

Tu peux compter sur mon bras

Foi de Coconas.

Tous

Foi de Coconas.

Coconas

Puisque le ciel l’a voulu

Dès ce jour marché conclu,

Projet résolu.

Tous

Projet résolu.

Coconas

N’ayant qu’un même chemin,

Marchant la main dans la main,

Ne faisons plus qu’un.

Tous

Ne faisons plus qu’un.

Coconas

Que le monde en nous voyant,

A la fin nous confondant,

Ne sache vraiment

Tous

Ne sache vraiment

Coconas

Quel est Coconas.

Follentin

Quel est Follentin.

Coconas.

Quel est Follentin.

Follentin

Quel est Coconas.

Tous

C’est-y Coco, c’est-y fofo,

C’est-y Nanas, c’est-y tin tin

Est-ce Coconas ou bien Follentin ?

— II —

Follentin

je suis ému franchement.

Trouver ainsi brusquement

Pareil dévouement.

Tous

Pareil dévouement,

Follentin

Ah ! certes, oui, j’en réponds,

Désormais que nous serons

Amis comme oui, oui…

Tous

Amis comme oui, oui…

Follentin

On nous verra, c’est certain,

Comme deux doigts de la main

Unis dès demain.

Tous

Unis dès demain.

Follentin

Et bientôt, je le prédis,

Faisant de ces deux amis

Un salmigondis.

Tous

Un salmigondis.

Follentin

Les gens toujours curieux

En nous voyant tous les deux

Diront à part eux

Tous

Diront à part eux

Follentin

C’est-y Foconas.

Coconas

C’est-y Collentin.

Follentin

C’est-y Focantin.

Coconas

C’est-y Collonas.

Tous

C’est-y Fofo, c’est-y Coco,

C’est-y Nanas, c’est-y Tintin,

C’est-y Fofonas ou bien Cocotin.

Follentin (présentant sa femme et sa fille). — Madame Follentin, ma femme. Ma fille, Mademoiselle Follentin.

Coconas. — Vive Dieu ! Voilà deux jolis fleurons qui manquent à la couronne de notre bon roi Charles IX !… Et je ne regrette pas d’avoir quitté le Piémont, puisqu’il m’est donné d’en régaler mes yeux.

Madame Follentin. — Ah ! comme il est galant !

Marthe. — Comme il parle joliment !

Les Deux femmes. — Il est charmant ! Il est charmant !

Coconas. — Palsambleu ! Monsieur de Follentin, prenons-nous donc par le bras, et entrons ensemble ! (Aux femmes.) Mesdames, éclairez notre chemin !

(Ils entrent dans l’auberge.)

Coconas (une fois entré). — Dites donc, Monsieur l’hôte de la Belle Etoile ! Monsieur le manant ! Monsieur le drôle !

Follentin. — Vous permettez, garçon !

La Hurière. — Pardon, Messires, je ne vous avais pas vus.

Coconas. — Il fallait nous voir ! C’est votre état !

Follentin. — Comme il a du chic pour parler à ces gens-là !

Coconas. — Servez-nous à souper.

La Hurière. — A pareille heure, il ne reste plus rien !

Coconas. — Eh ! parbleu ! Le drôle se moque de nous !

Ne vous semble-t-il pas que nous allons massacrer ce gaillard-là !

Follentin. — Déjà ?

Les Deux femmes. — Ah ! mon Dieu !

Coconas. — Tripe del papa ! Mais échauffez-vous donc, M. Follentin !

Madame Follentin. — je t’en prie, Adolphe ! Pas d’imprudence !

Marthe. — Papa ! Ne te mêle pas de ça !

Madame Follentin. — Songe que tu es étranger.

Follentin. — N’ayez pas peur !… N’ayez pas peur !… Ecoutez, je vais vous dire, Monsieur Coconas, c’est que je n’ai pas comme vous sur moi de…

(Il indique l’épée.)

Coconas. — C’est juste !… Prenez ma dague !

Follentin. — Hein ? Mais non !… mais non !

La Hurière. — Inutile, messeigneurs ! je vois que j’ai affaire à des gens de qualité, et je me souviens que j’ai là quelque part…

Coconas. — Hâte-toi donc, manant, si tu ne veux que je te fourre mon pied dans ton quelque part.

La Hurière. — J’y cours, mon gentilhomme !

(Il sort.)

Follentin. — Quelle morgue ! Comme il est grand seigneur !

Coconas. — Mordi, Monsieur ! Si nous prenions place à cette table.

Follentin. — Mordi, j’allais vous en prier ! Bobonne, Monsieur Coconas à ta droite !…

Madame Follentin (s’asseyant). — Monsieur Coconas.

Follentin. — Marthe ! A la droite de Monsieur Coconas.

Coconas. — Palsangué ! je suis ce soir le plus heureux des hommes ! (Montrant Marthe.) Entre Vénus et… (il montre Madame Follentin.) et Junon.

(Tout le monde s’assoit. Coconas entre les deux femmes, face au public, Follentin, le dos au public.)

Madame Follentin et Marthe. — Oh ! charmant !… Charmant !

Follentin. — Hein ?

Les Quatres filles de L’Aubergiste.

Salut, Messieurs les gens de qualité !

Que faut-il pour votre service ?

Excusez le garçon d’office !

Il vient d’aller, juste, en course à côté.

Mais qu’à cela ne tienne.

En attendant qu’il vienne,

Nous allons de concert

Vous mettre le couvert

Première jeune fille.

Moi, je drape

Cette nappe.

Deuxième jeune fille.

Moi, je mets

Les gobelets.

Troisième jeune fille.

Les assiettes,

Les plus nettes.

Quatrième jeune fille.

Et moi, le plus sérieux,

Les bouteilles de vin vieux.

La Hurière (arrivant de la cuisine).

Enfin voici la poularde,

Qui mijote dans sa barde.

Follentin. — Oh ! la poularde.

Tous (avec joie). — Ah !

Les Quatre jeunes filles.

Voilà Messieurs les gens de qualité !

Mieux valait faire le service,

Qu’attendre le garçon d’office,

C’est parfois long, une course à côté.

Coconas.

Les petites sont adorables,

Aubergiste de tous les diables.

je te pardonne tes façons,

Pour ces quatre minois fripons.

La Hurière. — Ah ! Monseigneur.

Follentin.

Parbleu ! Messire,

Je rends hommage à ces tendrons.

Mais ce souper aussi m’attire.

J’ai l’estomac dans les talons.

Coconas.

C’est juste,

Moi-même je me sens toute une faim robuste.

Allez, manant, sers !

Marthe.

Mais, mère, on manque de couverts ?

Madame Follentin.

C’est pourtant vrai, quelle étourderie !

Maître d’hôtel, des couverts, je vous prie !

La Hurière et Les petites.

Des couverts ?

Marthe (moqueuse).

A moins quelquefois

De vouloir qu’on mange avec ses dix doigts.

Coconas.

Mais avec quoi donc, belle dame,

Prétendriez-vous que nous mangeassions ?

Marthe.

Avec quoi nous prétendrions ?

Coconas.

Mais, dame !…

Marthe.

Vous avez de ces questions,

Messire. Et la fourchette,

Est-ce pour les chiens qu’elle est faite ?

Tous (moins les modernes).

La fourchette !… la fourchette !… la fourchette !…

Les Trois.

Eh ! oui, pardine, la fourchette.

Tous.

La fourchette

Vous connaissez ça, la fourchette ?

Moi, connais pas ça, la fourchette.

Tu connais, ça, toi, la fourchette ?

Moi, pas du tout, quoi ! la fourchette.

Les Trois.

Quoi, vous ignorez la fourchette ?

Tous.

Oui, nous ignorons la fourchette.

Les Trois (riant).

Ah ! vous ignorez la fourchette ?

Tous.

La fourchette !… la fourchette !… la fourchette !

Qu’est-ce que c’est que la fourchette ?

Marthe.

Hein ! Ce que c’est que la fourchette ?

Tous.

Oui ! Dépeignez-nous la fourchette.

Follentin.

Que je dépeigne la fourchette ?

Soit ! C’est bien simple, la fourchette.

Tous.

La fourchette !… la fourchette !… la fourchette !…

Follentin.

Légende de la fourchette

I

La fourchette, c’est quelque chose

Comme une fourche en réduction.

C’est même de là, je suppose,

C’est de là que vient l’expression

Fourchette ! Fourchette !

Petite fourche autrement dit,

Les mots toujours en « et », en « ette »

Désignant l’objet plus petit,

C’est un instrument très pratique,

Lorsque l’on pense qu’autrefois,

On avait pour fourchette unique

Le bout de ses doigts.

C’était vraiment intolérable,

Cela gâtait tous les festins.

De ne pouvoir sortir de table

Sans gras plein les mains.

Aussi l’on était très morose,

Il fallait trouver quelque chose,

Et voilà ! Et voilà !

D’où devait naître la fourchette.

Aujourd’hui, parbleu ! ça paraît bêbête,

Mais voilà, Mais voilà !

Fallait-il encore trouver ça !

II

jadis fermière très peu sage,

Avait un époux sans ardeur,

"Ah ! tant pis, se dit la volage,

Il a mérité son malheur."

Cornette ! Cornette !

Petite corne autrement dit,

Ce fut, pour lui conter fleurette,

Ce fut son valet qu’elle prit.

Son mari, sur cette entrefaite,

En rentrant des champs la trouva.

Il paraît qu’il fit une tête !

Dame ! on comprend ça.

La fourche en main et droit au ventre,

Se précipite sur le gars

Et jusqu’aux tripe la lui rentre.

Puis, à bout de bras,

L’emporte telle une brochette

Laissant Madame stupéfaite.

C’est de là, c’est de là,

Que devait naître la fourchette.

III

De son carreau suivant le drame,

Et le groupe qui s’éloignait,

"Sur sa fourche, pensait la dame,

Qu’il est donc menu mon valet."

Fourchette ! fourchette !

Fourchette, ah ! oui, se serait mieux dit,

Qu’à certaine distance on se mette,

Tout aussitôt devient petit.

Là-bas cette forme embrochée,

Semble quelque morceau friand,

Dont on ferait une bouchée,

L’ayant sous la dent

Comme cette fourche une tige

Chez quelque raffiné de choix,

Afin d’éviter tout vestige

De gras sur les doigts.

Soudain, la femme devint verte.

La fourchette était découverte,

Et voilà ! Et voilà !

Comment on trouva la fourchette.

Etc.

Follentin. — Comment, alors ! Vous ne connaissez pas les fourchettes ?

Coconas. — Eh ! Non ! L’usage n’est pas encore venu à Paris.

Follentin, à part. — Ils ne connaissent pas !… (Brusquement.) Mais alors, ma fortune est faite !

Coconas. — Allons, passez-moi la poularde.

Il déchiqueté la poularde à pleine main.

Tous. — Oh !

Follentin, à part. — Ils sont tout de même un peu primitifs.

Coconas, à Madame Follentin. — Cette aile, belle dame.

Madame Follentin, à part. — Hein ! avec ses doigts, c’est ragoûtant !

Coconas, à Marthe. — Cette autre aile, beauté de mon âme ?

Les deux femmes. — Hein !

Follentin. — Comment est-ce qu’il l’appelle ?

Coconas. — Parbleu ! Monsieur de Follentin, vous avez là une fille qui vous fait honneur et j’en ferais volontiers la compagne de mes nuits !

Follentin. — Hein !

Coconas, indiquant la poularde. — Et vous ?

Follentin. — Le croupion, si vous voulez bien ! (Il indique le morceau.)

Coconas. — Ah ! La mître de Son Eminence ! Pincez-la donc vous-même !

Il tend la carcasse du poulet à Follentin qui tire lui-même le croupion. Ils se mettent à manger tant bien que mal.

Marthe, au bout d’un certain temps. — Comme on mange salement !

Ils cherchent des serviettes pour s’essuyer les mains.

Madame Follentin. — Qu’est-ce que tu cherches, papa ?

Follentin. — Pour m’essuyer les mains.

Coconas. — Eh ! bien, la nappe !

Madame Follentin. — La nappe !

Follentin, à part, s’essuyant les mains à la nappe. — C’est ça ! c’est l’étable à cochons.

Scène III

Les Mêmes, Maurevel sous les traits de Bienencourt

Marthe, apercevant par la fenêtre qui sépare l’auberge de la rue, Maurevel qui s’arrête inspectant la place. — Ah ! papa, regarde, là, sur la place…, l’homme au manteau amadou.

Follentin. — Eh bien ?

Madame Follentin, — Quoi ! Le manteau amadou ?

Marthe. — Dans Dumas !… Le Sire de Maurevel.

Follentin. — Hein, le traître ! Pourquoi veux-tu ?

Marthe. — Si on l’appelait l’homme au manteau amadou, c’est qu’il était le seul à le porter !

Follentin. — Tu crois ?

Madame Follentin, à Coconas. — Oh ! Monsieur Coconas ! Vous qui êtes du temps !… regardez sur la place, vous devez connaître cet homme !… Qui est-ce ?

Coconas. — Moi ! Comment voulez-vous ! Je suis arrivé hier du Piémont !

Follentin. — Cependant, dans Dumas !

Coconas. — Quoi ! Dumas. Vous venez tout le temps me parler de Dumas. Je ne connais pas cet homme-là !

Follentin. — C’est juste !… Ah ! mais il vous connaît bien, lui.

Marthe. — Oh ! papa !… le voilà.

Maurevel a repris sa marche et entre dans l’auberge. Il jette un coup d’œil circulaire, aperçoit les Follentin et paraît les reconnaître :

Maurevel. — Ah !

Il s’approche d’eux, les regarde fixement un instant.

Madame Follentin. — Comme il nous regarde !

Follentin, reconnaissant les traits de Bienencourt. — Ah !

Madame Follentin et Marthe. — Quoi ?

Follentin. — Rien ! N’aie pas l’air…

A ce moment, La Hurière sort de sa cuisine. Maurevel l’aperçoit et va à lui, Conciliabule des deux hommes.

Follentin, à Madame Follentin et à Marthe. — Avez-vous remarqué comme il ressemble à Bienencourt ?

Coconas. — A Bienencourt ?

Madame Follentin. — Oui, Oui !

Marthe. — C’est étonnant !

Follentin. — Quand je vous disais que Bienencourt était un traître !

Coconas. — Eh ! mordi !… Laissons ce Bienencourt que je ne connais pas et faisons honneur à ce vin de France !

Il leur verse à boire. Entre temps à l’arrivée de Maurevel, La Huirière est allé quérir les conjurés qui peu à peu sont venus du dessous se rassembler autour de Maurevel. Ils se mettent à chuchoter en désignant les Follentin.

Coconas, à La Hurière. — Eh ! l’hôtelier ! un autre broc !

La Hurière. — Voilà, messire ! Voici justement mon valet qui revient, il va vous apporter cela ! Eh ! là-bas.

Scène IV

Les Mêmes, Grégoire sous les traits de Gabriel

Grégoire. — Voilà, patron !

La Hurière. — Tiens ! occupe-toi de ces gentilshommes.

Grégoire. — Vous désirez, messires ?

Follentin. — Ah !

Tous. — Quoi ?

Follentin. — Et celui-là ! et celui-là !… Comme il ressemble à ce galopin de Gabriel !

Coconas. — Gabriel, mais je ne le connais pas.

Follentin. — Il ne connaît personne.

Marthe. — Attends un peu. Comment vous appelez-vous, garçon ?

Grégoire — Moi, Mademoiselle ! Je m’appelle Grégoire !

Follentin. — Ah ! Ah ! ce n’est pas ça, alors.

Marthe. — C’est dommage !

Madame Follentin. — Tu vois des ressemblances partout.

Coconas. — Vous avez fini ? Allons, garçon, un troisième broc du même. (Grégoire sort.) Un peu de gaité ! Vive Dieu ! Votre fille est charmante, Follentin, et je l’aime !

Madame Follentin. — Mais monsieur ! Voulez-vous bien !…

Coconas. — Laissez-moi, la mère !

Marthe. — Oh !… Oh !… papa ! il me fait du pied !

Follentin. — Vous faites du pied à ma fille ?

Coconas. — C’est exprès ! C’est ainsi qu’aujourd’hui on exprime une invite à l’amour, ange de ma vie.

Les deux femmes. — Oh !

Follentin. — Mais, à la fin, Monsieur Coconas !

Coconas. —Qu’est-ce à dire, Monsieur Follentin ?

Follentin. — Je dis, Monsieur, que je ne permettrai pas…

Coconas. — Ventrebleu ! Voudrez-vous me disputer cette enfant à la pointe de votre épée ?… (Son épée d’une main, saisissant Marthe de l’autre.) Venez donc l’arracher de mes bras !

Marthe. — Voulez-vous me lâcher ! Voulez-vous me lâcher !

Madame Follentin. — Mon enfant ! Mon enfant ! Rendez-moi mon enfant !

Follentin. — Mon Dieu, que c’est embêtant ! Mon Dieu, que c’est embêtant !

Madame Follentin. — Adolphe ! Tue-le ! Tue-le !

Follentin. — Mais comment veux-tu que je le tue ! J’ai rien (A Coconas.) Monsieur, vous vous conduisez comme un pignouf !

Coconas. — Pignouf ! J’ignore ce mot, mais je sens qu’il me blesse ! Par le nom vénéré de mon maître, Monseigneur le duc de Guise….

La Hurière et Maurevel— Le duc de Guise !

Coconas. —…Voudriez-vous en découdre ?

Follentin. — Quoi ?

La Hurière, bas à Maurevel. — Son maître, le duc de Guise.

Maurevel. — Celui-là est des nôtres.

Coconas, à Follentin. — Allons, monsieur ! Flamberge au vent !

Follentin. — Non, monsieur, non ! Pas de flamberge ! je ne suis pas de ceux qui croisent le fer au coin des rues ! Je me contente de répondre en protestant !

La Hurière et les consommateurs au fond, chuchotant. — C’est un protestant ! C’est un protestant !

Maurevel, s’approchant de Coconas, à mi-voix. — A vous, messire, deux mots. Au nom du duc de Guise, suivez-nous. Ici, on pourrait nous entendre !

Coconas. — Sortons !

Maurevel. — Sortons !

La Hurière. — Sortons ! (Il entraîne Coconas dans la rue.)

Follentin. — Eh ! bien, où va-t-il ? Il nous laisse là !

Pendant tout le dialogue qui suit, les conjurés qui sont dans la rue avec Coconas reprennent en sourdine l’ensemble de la conjuration.

Madame Follentin. — Je t’assure, mon ami, que nous devrions retourner aux XXe siècle.

Follentin. — Ah ! tu es bonne, toi ! (Voyant Grégoire qui rentre de la cuisine avec une bouteille de vin.) Ah ! voici le garçon qui ressemble à Gabriel.

Grégoire. — Vous êtes seuls ?… Je peux enfin vous parler.

Follentin. — Qui êtes-vous ?

Grégoire. — Je suis celui qui vous protège ! Vous ne pouvez pas rester une minute de plus ici.

Madame Follentin. — Pourquoi ?

Grégoire. — Parce qu’il y a des armes qui se fourbissent dans l’ombre ! Parce qu’il y a du feu qui couve ! Parce que tout à l’heure, quand, tintera la cloche de Saint-Germain-l’Auxerrois, il sera trop tard, parce que c’est la nuit de la Saint-Barthélemy.

Follentin. — Nom de Dieu !… Filons !

Grégoire. — Oh ! mais pas comme ça. Pour assurer votre sauvegarde, mettez ces croix à vos chapeaux !

Follentin. — La croix de Lorraine ! Vite ! mes enfants ! mettez votre croix.

Marthe. — Ah ! oui ! la croix de Lorraine.

Follentin. — Ah ! merci, jeune homme, merci. (A sa femme et sa fille qui mettent leurs croix.) Mon chapeau, où est mon chapeau ? (Il le prend et dans son trouble, il met la croix sur le derrière du chapeau et se coiffe.) Maintenant, filons !

Il se précipite vers la porte de la rue qu’il ouvre.

Tous. — On ne passe pas.

Follentin. — Pardon, messieurs, regardez ! J’ai la croix de Lorraine !

Il montre le devant de son chapeau où il suppose la croix.

Tous, tirant leurs épées. — Il ne l’a pas ! Sus aux Huguenots !

Follentin, rentrant affolé dans l’auberge. — Ah ! mon Dieu ! au secours ! Au secours !

Marthe et Madame Follentin. — Au secours ! Au secours !

Elles rentrent précipitamment, entraînées par Grégoire dans l’hôtellerie. Maurevel, La Hurière et les consommateurs poursuivent Follentin qui se sauve dans l’escalier.

Madame Follentin, à Grégoire. — Au nom du ciel, monsieur ! Sauvez-nous, sauvez ma fille !

Grégoire. — Venez par ici !… (Il les fait entrer toutes les deux dans la cuisine.) Vous trouverez une issue !

Maurevel et les autres, arrivant devant la porte. — Sus aux Huguenots ! tue ! tue !

Follentin. — Au secours ! Au secours !

Poursuite, tocsin.

Maurevel. — Le tocsin !

Tous. — Le tocsin !

Maurevel — Voilà qui va donner l’éveil ! Au Louvre ! Au Louvre !

Gens armés, tocsin.

Follentin. — Ah ! non ! Tomber juste sur la Saint-Barthélemy ! Zut ! Zut ! Zut !

RIDEAU

Variante[modifier]

Coconas, chantant.

J’ai le gosier sec

Et je bois de même

Se rincer le bec

Est tout ce que j’aime.

(A Follentin.)

L’ami, s’il vous plaît,

Votre gobelet !

Il verse,

(Aux deux femmes.)

Et vous, toutes chères,

Tendez-moi vos verres !

Les deux femmes, plus préoccupées de ce qui se passe au fond. (Chanté) — Voilà ! Voilà !

Follentin, bas à sa femme indiquant Bienencourt et les conjurés.

As-tu remarqué depuis qu’il est là

Tous ces gens soudain qui sortent de terre.

Madame Follentin. — Oui, j’ai remarqué.

Marthe — Qu’augurer de ça ?

Follentin. — Je me sens troublé par tour ce mystère.

Coconas, à sa boisson.

Ah ! c’est bon ! Ah c’est bon ! Ah c’est bon !

Le vieux vin, le bon vieux vin de France.

Cela vous met d’aplomb,

Cela donne du ton.

Ça vous chauffe et réchauffe la panse.

C’est la joie en flacon

Avec la déraison,

Tout au fond, tout au fond,

Au fond du carafon.

Follentin, à sa femme. — Que font-ils ?

Madame Follentin.

Chut ! prends garde,

Ne te retourne pas !

En chuchotant tout bas

La bande nous regarde.

Coconas.

Ah ! c’est doux ! Ah ! c’est doux ! Ah ! c’est doux !

Ce divin, cet exquis cher breuvage.

Madame Follentin.

Chacun nous dévisage,

Nous observe en dessous.

Vrai ! l’on dirait, je gage,

Qu’ils en ont après nous.

Follentin. — Après nous ?

Les deux femmes. — Après nous.

Coconas.

Eh ! bien qu’attendez-vous

Pour boire davantage ?

Follentin, chanté. — Voilà ! Voilà ! (A part.) Mon Dieu, je suis en nage.

Coconas. — Quel buveur de deux sous. (Il lui verse.)

Les Conjurés, chuchotant entre eux de façon qu’on n’entend qu’une rumeur confuse. — Chi bi chi bi chi.

Bienencourt. — Ha bou la bou tcha,

Les Conjurés. — Pa la patcha patcha.

Bienencourt. — Tou la nitchou macha.

Follentin, pendant que les autres continuent à chuchoter. — Entends-tu ce qu’ils disent

Madame Follentin. — Rien, rien.

Coconas. — C’est bon ! ces vins vous grisent !

Follentin. — Ecoute bien.

Madame Follentin. — J’entends, mais je ne comprends rien.

Follentin. — Mon Dieu, mon Dieu, les sales blagues.

Madame Follentin.

Je ne perçois que des sons vagues,

Quelque chose comme cela :

Chibou, chiboula, ala tchi ma na !

Si tu comprends ce parler-là !

Follentin.

Ça y est, je flaire un drame.

Coconas.

Mais buvez donc un peu !

Tous les trois.

Mon Dieu, qu’est-ce qui se trame ?

Qu’est-c’qui s’trame mon Dieu ?

Coconas, à La Hurière qui est occupé à fourbir un casque.

L’aubergiste, une autre bouteille !

La Hurière, sans se déranger.

A merveille !

Justement voici

Notre garçon d’office.

Affaire de service,

Adressez-vous à lui.

Coconas. — Garçon !

Le Garçon. — Votre grandeur désire ?

Tous les trois. — Ciel !

Follentin. — C’est Gabriel.

Madame Follentin. — C’est Gabriel.

Marthe. — C’est Gabriel.

Coconas. — Gabriel ?

Follentin, au garçon.

Vite, pas de cachotterie,

Gabriel c’est bien votre nom ?

Le Garçon.

Mon nom ? Non ! non !

Mon nom, c’est Jean-Marie.

Follentin.

Ah ! pardon, c’est une erreur.

Le Garçon.

Pas de mal, Monseigneur.

Les deux femmes.

Ce n’est pas Gabriel ?

Follentin.

Ce n’est que son sosie.

Coconas.

Alors, mordi ! valet,

Vite une autre bouteille.

Et surtout la pareille

Du même, s’il te plaît.

Le garçon sort.

Ensemble

Les Conjurés, prêtant serment.

Sept, neuf, vingt-sept, quarante

Dix, deux, huit, quatre, un, trente,

Trois, huit, dix, neuf, zéro,

Vingt, dix, deux, sept, neuf, seize,

Six, cent, mille, onze, un, treize,

Neuf, trois, huit, huit, dito.

Follentin.

Mon Dieu cet air qu’on chante !

Ceux que j’ai dans le dos !

Les deux femmes. Quoi ? quoi ?

Follentin.

Ne t’en déplaise,

Ce sont des Huguenots.

Les deux femmes.

Des Huguenots ! des Huguenots !

Follentin.

Oui, nous tombons, ma chère,

Ah ! la fameuse affaire !

En plein dans leurs complots.

Que c’est épouvantable !

Que c’est donc effrayant

De se sentir à table

Au-dessus d’un volcan !

Ensemble

Coconas.

Le vin est délectable

Et pétille en sortant,

S’épandant sur la table

En lave de volcan !

Tous les trois.

Que c’est épouvantable !

Que c’est donc effrayant

De se sentir à table.

Au-dessus d’un volcan.

Marthe, indiquant La Hurière assis sur un baril et nettoyant une arquebuse. — Eh là !… Eh là !…

Madame Follentin. — Plaît-il ?… Plaît-il ?…

Marthe.

Et là sur son baril

Le patron qui s’amuse,

moins que je m’abuse

fourbir son fusil.

Follentin.

Ce n’est pas un fusil,

Ce n’est qu’une arquebuse.

Mais tout ça c’est subtil,

Arquebuse et fusil,

Quand sur vous l’on en use

Ça se vaut comme outil !

Reprise de l’ensemble

Ensemble

Coconas.

Ce vin est délectable,

Et pétille en sortant

S’épandant sur la table

En lave de volcan.

Tous les trois.

Que c’est épouvantable !

Que c’est donc effrayant

De se sentir à table

Au-dessus d’un volcan.

Coconas

Ah ! c’est bon ! Ah ! c’est bon ! Ah ! c’est bon !

Le vieux vin ! le bon vieux vin de France !

Cela vous met d’aplomb.

Etc.

Les conjurés.

Sept, neuf, vingt-sept, quarante,

Dix-neuf, huit, quatre, un, trente.

Etc.

Les deux femmes.

Quel émoi

Me pénètre !

Je sens dans tout mon être

La terreur et l’effroi

Ah ! tout se glace en moi !

Oh ! mon Dieu, mon doux Maître…

Sauvez-les, sauvez-moi.

Follentin.

Près de moi

Se perpètre,

Tout prêt à se commettre

Un drame, sais-je quoi,

Qui me glace d’effroi.

O Seigneur, ô mon Maître

Sauvez-les, sauvez-moi !

Coconas. — Allons, Follentin ! un peu de gaieté ! Vive Dieu ! vous avez une façon de me tenir tête quand je me sens d’humeur folâtre ! Votre fille est charmante, Follentin, et je l’aime !

2e Tableau[modifier]

La chambre de la reine Margot, au Louvre

Le fond du décor forme un angle. Sur le pan gauche, fenêtre du Louvre. Sur le pan droit, porte donnant sur les couloirs du Louvre. Premier plan gauche, porte donnant sur un cabinet. Au-dessus, deuxième plan, le lit de la Reine Margot. A droite, premier plan, porte donnant sur un escalier secret. Au deuxième plan, porte donnant sur la chambre de Gilonne.

Scène première

La Reine Margot, les Dames d’honneur, Gilonne

Chœur

Les Dames d’honneur, tout en déshabillant la Reine Margot.

C’est le coucher de la Reine,

La Reine, la Reine.

Mais le coucher d’aujourd’hui,

Comme on dit, en vaut la peine.

La peine, la peine.

Qu’en pense le roi Henri ?

Une partie des Dames.

L’heure s’avance, allons, madame,

Allons, allons !

Pour votre époux qui vous réclame.

Pressons, pressons.

Les autres Dames, déshabillant la Reine.

Cette chemise virginale

Quittons, quittons !

Pour cette autre plus conjugale,

Changeons, changeons !

Toutes.

Une nuit d’hyménée,

Est une nuit de volupté.

Nous voulons, reine aimée,

Que votre Majesté

Soit belle, soit belle.

Belle à rendre fou d’elle

L’heureux qui la verra.

Qui sera

Le mari de la belle,

Le mari qui l’aura.

Les Dames.

Qui l’aura.

Une Dame.

Point de fanfreluches,

Toutes.

D’onguents, ni de fard.

Les Dames.

Ce sont des embûches

Toutes.

Qu’on laisse au rancart.

Une Dame.

Rien que la nature

Toutes.

C’est bien plus malin.

Une Dame.

Qui veut la capture

Toutes.

Du cœur masculin,

Une troisième Dame.

Des voiles très vagues,

Toutes.

Des tissus légers

Une Dame.

Qui semblent des vagues

Toutes.

Lorsque vous bougez.

Quatrième Dame

De la toile fine

Toutes.

Voilant vos appas,

Une Dame.

Où tout se devine.

Toutes.

Voilà le programme

Par nous édicté,

Appliquant, Madame,

Cette vérité

Les Dames

Cette vérité,

Que le grand attrait de la femme

Quand elle est belle, est sa beauté.

Reprise en chœur. — C’est le coucher… etc.

Tout cet ensemble est accompagné par le tocsin qu’on entend en sourdine au loin.

Margot (à Gilonne qui entre) : — Qu’apportes-tu là, nourrice ?

Gilonne. — La fleur d’oranger comme il convient, Majesté et la pommade, (émue). Pauvre mignonne ! (Elle l’embrasse).

Margot. — Allons, voyons, Gilonne !… pas de vaine sensiblerie.

Gilonne. — Madame, c’est plus fort que moi ! Quand je pense que j’ai nourri la reine de mon lait… et qu’aujourd’hui !… tout à l’heure !

Margot. — C’est bien, Gilonne. Mesdames, vous pouvez vous retirer.

Les dames font la révérence et sortent par la gauche, tandis que l’orchestre reprend en sourdine le motif du chœur. Le tocsin se fait entendre plus fort.

Scène II

Margot, Gilonne

Margot. — Mon Dieu ! encore ce bruit de cloches ! On dirait un signal d’alarme !

Gilonne. — Oh ! non, Majesté !… Ce sont des sonneries de liesse en l’honneur du mariage de la Reine Margot avec le roi de Navarre.

On entend quelques coups de feu lointains.

Margot. — Mais ces mousquetades, au loin ?

Gilonne. — Des salves de joie.

Margot. — Dieu t’entende, Gilonne !… Mais, je ne sais pourquoi, un sombre pressentiment !… (bruit et cris au fond) Mais, tiens ! écoute !

Voix de Follentin, — Au secours !… au secours !… à moi !

Margot. — Mon Dieu ! Mon Dieu ! quels sont ces cris ?

Follentin (frappant à la porte des couloirs du Louvre.) — Ouvrez ! Ouvrez !

Margot. — Ouvre ! Ouvre ! Gilonne !

Gilonne va ouvrir.

Follentin, se précipitant, affolé. — Madame !… On tue !… On égorge nos frères !… On veut m’égorger aussi !… Sauvez-moi !

Margot. — Mon Dieu ! Qui êtes-vous ? Que demandez-vous ? Au secours ! A l’aide !

Follentin. — Madame ! N’appelez pas ! Je suis Follentin !… Les assassins grimpent les escaliers derrière moi ! S’ils vous entendent, je sois perdu. Ah ! les voilà !

Il se précipite vers le lit.

Margot. — Mais, Monsieur ! C’est mon lit !

Follentin. — Ne craignez rien, Madame ! Mes intentions sont pures !

Il veut entrer dans le lit.

Margot. — Mais non ! Mais pas du tout ! Mais en voilà une idée !

Scène III

Les Mêmes, Coconas, La Hurière, Troupe de gens armés

Coconas entrant par la porte des couloirs. — Ah ! mordi ! Nous le tenons enfin !

Follentin. — Une arme ! une épée ! un poignard que je me défende !

La Hurière. — Sus au Huguenot, mes amis !

Tous. — Sus !

Follentin. — Quoi ?

Coconas (donnant un coup de poignard à Follentin.) — Tiens !

Follentin. — Oh ! Oh ! que c’est bête !… (Tout haut, à Margot)

Ah ! Madame, avec vos préjugés, vous m’avez perdu.

Margot. — Misérable ! Assassinerez-vous aussi une fille de France ?

La Hurière. — Madame Marguerite !

Coconas. — La Reine de Navarre.

Follentin (par terre, étonné.) — Non, c’est vrai ?

Coconas et La Hurière. — Absolument.

Follentin, avec un sifflement d’étonnement. — Ffu !

Coconas. — Madame !… Excusez-nous ! Mais entraînés à la poursuite d’un hérétique.

Margot. — Les églises et les châteaux royaux sont lieux d’asile. Le Louvre est château royal ! Sortez !… Je vous l’ordonne !

Coconas. — C’est à la femme que j’obéis et non pas à la Reine. Nous sortons, Majesté, nous sortons !… Venez !… Venez !… Nous ne manquerons pas de besogne ailleurs.

Il sort, ainsi que les gens armés.

Scène IV

Margot, Follentin, Gilonne

Margot. — Ils sont partis ! Maintenant, occupons-nous de ce malheureux ! Comment vous trouvez-vous, mon gentilhomme ?

Follentin. — Comment je me trouve ?

Margot. — Un de ces lâches ne vous a-t-il pas traversé de sa dague ?

Follentin. — Ah !… Oh ! ça n’a pas d’importance.

Margot. — Oh ! la noble réponse ! et qu’elle est bien celle d’un gentilhomme de France.

Follentin. — Oh ! ce n’est pas çà ! C’est que l’animal n’a traversé que ma redingote.

Margot. — Ah ! Dieu soit loué !

Follentin. — Ah ! Madame ! Que vous êtes bonne ! Vous m’avez sauvé ! Mais, mon Dieu ! Je ne suis pas seul ! Ma femme ! Ma fille ! Que sont-elles devenues ? Ah ! Madame ! Rendez-moi ma femme ! ma fille ! ma fille surtout !

Gilonne, qui a déposé l’aiguière sur un meuble, près de la fenêtre, regardant au dehors. — Justement, voici deux femmes qui se sont réfugiées dans la cour du Louvre et que des soldats entourent.

Margot et Follentin (courant à la fenêtre) — Deux femmes !

Follentin. — Mais oui !… C’est elles !… Ma femme !… ma fille !… (Ouvrant la fenêtre et appelant.) Caroline ! Caroline ! Marthe ! Mon Dieu ! elles ne m’entendent pas.

Margot (appelant). — Monsieur de Besme ! Monsieur de Besme, c’est moi, la Reine ! Laissez monter, Monsieur de Besme !

Follentin, s’approchant. — Monsieur de Besme ! (A Margot.) Mais il est sourd, de Besme ! Madame ! Je vous en prie !

Margot. — Vite, Gilonne ! Cours trouver Monsieur de Besme ! Et dis-lui qu’il donne l’ordre au nom de la Reine de Navarre de délivrer ces malheureuses.

Gilonne. — J’y cours, Madame,

Elle sort par la porte du couloir du Louvre.

Scène V

Margot, Follentin, puis le Page Othon

Follentin. — Ah ! Madame, comment reconnaîtrai-je jamais ? Qu’ai-je pu faire pour mériter tant de bonté ?

Margot. — C’est que tu es brave, Follentin, et je t’admire.

Follentin. — Est-ce possible ?

Duo

Margot.

Ah ! si tu t’étais vu, si tu t’étais vu,

Tout pâle et défait ici, tout à l’heure

Te précipitant le cœur éperdu,

Cherchant un refuge en cette demeure !

Follentin (parlé). — Ah ! vraiment, quand ?

Margot.

Si tu t’étais vu, si tu t’étais vu,

Calme, héroïque et résolu,

Tenant tête à cette cohorte

Ivre de sang à cette porte !

Ah ! Follentin, fier lionceau,

Ah ! tu étais beau ! Ah ! tu étais beau !

Follentin (Parlé). — C’est vrai ?

Margot.

Alors, alors, est-ce le coup de foudre ?

Que se passa-t-il en moi ?

Je ne puis le résoudre,

Je n’ai plus vu que toi… que toi !

Follentin.

Que moi ?…

Margot.

Que toi. Follentin, si je n’ose

T’en dire plus long en français,

C’est qu’à l’aveu que je ferais

Ma pudeur de femme s’oppose.

Follentin.

Ah ! voyons ! Ça marchait si bien !

Margot.

Eh bien ! Eh ! bien !

Je ne vois qu’un moyen.

Follentin.

Oui, lequel ?

Margot.

Un moyen superbe,

Pour tourner la difficulté.

Puisqu’en latin, dit un proverbe,

Les mots bravent l’honnêteté,

Parlons latin…

Follentin.

Latin ! Ah ! diable !

C’est que pour moi grec ou latin,

Tout ça, pour moi, c’est bien lointain !

Margot.

N’importe, c’est bien plus convenable,

O Follentiné ! O Follentiné !

Cum te vidi ! té ! té !

O pulchré, pulchrior étiam,

Ah ! te amabam ! te amabam !

Follentin (transporté).

Ell’m’amabam ! ell’m’amabam !

Margot.

Cet aveu que je te dis,

Tu l’as compris, tu l’as compris !

Follentin.

Ah ! Ah ! Si j’ai compris !… mais dame !

Margot (se frottant à lui).

O mon chéri !

Follentin (riant bêtement).

Hi ! Hi !

Margot.

O mon bébé !

Follentin (idem).

Hé ! Hé !

Margot (lui caressant la main).

Ta peau, qu’elle a de velouté !

C’est vrai. (A part.) Elle m’enjôle,

Sur ma parole !

Margot.

O mon chéri !

Follentin.

Hi ! Hi !

Margot.

O mon bébé !

Follentin.

Hé ! Hé !

Margot. — Je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime !

Follentin (avec transport).

Elle m’aime !

(changeant de ton.)

Oh ! tout de même,

Si j’avais pu me douter,

J’aurais pas fait dire à ma femme de monter !

Margot.

Aimons-nous ! aimons-nous ! aimons-nous ! ma chère âme !

Ensemble.

Aimons-nous ! aimons-nous ! profitons des instants !

Margot.

Tout semble ici protéger notre flamme,

Demain peut-être, il ne sera plus temps.

Ensemble.

L’amour, l’amour, voilà l’amour qui passe.

Profitons-en car l’amour est pressé.

Et s’il s’en va, tout s’effondre et tout casse,

Tout est fini ! Crac ! l’amour est passé.

Margot. — Amour, pssit, pssit !

Follentin. — Amour, pssit, pssit !

Ensemble.

Amour, de grâce !

Chez nous viens-t-en, petit, ne dis pas non !

Margot.

Amour !

(bruits de baisers)

Bssi ! Bssi !

Follentin.

Amour bssé ! bssé !

Ensemble.

Vois, l’on s’embrasse,

Nos cœurs unis t’ont préparé ta place

Bssé ! bssé ! bssé ! bssé ! bssé ! bssé ! bssé !

Amour d’amour, mon petit Cupidon,

Viens donc, chez nous, on sera bien mignon.

L’amour, l’amour, voilà l’amour qui passe,

etc…, etc… etc…

Follentin (après la reprise).

Ah ! d’une reine,

Ah ! quelle aubaine,

Je suis aimé !

Margot.

Laissons la Reine,

La souveraine,

Mon adoré !

Celle qui t’aime

Par cela même

Subit la loi,

Et, fille d’Eve,

N’a plus qu’un rêve,

C’est d’être à toi !

Follentin.

O douce parole,

Qui charme mon cœur !

Margot.

Viens, ô mon idole,

Marchons au bonheur !

Foin de la couronne,

Et foin de la Cour,

Je les abandonne,

Si j’ai ton amour.

Follentin.

O douce parole,

Qui charme mon cœur,

Allons mon idole,

Marchons au bonheur !

Margot.

Loin, loin, loin, loin, loin au bout de la terre

Nous nous aimerons hors de tout danger.

Moi, je serai ta bergère.

Follentin.

Et moi ton berger.

Margot.

Ta bergère,

Follentin.

Ton berger.

Ensemble.

L’amour, l’amour, voilà l’amour qui passe.

etc. etc. etc.

Musique à l’orchestre.

Follentin (dans les bras de la Reine). — Chut !… un trémolo !… qui cela peut-il être ?

Margot. — Un trémolo ! C’est quelqu’un qui vient !

Le Page Othon (accourant du fond). — Madame ! Madame !

Margot. — Qui est-ce, mon petit page aimé ?

Othon. — Sa Majesté le Roi de Navarre qui se dirige de ce côté ! Et comme je savais que vous n’étiez pas seule !…

Margot. — Le roi de Navarre ? Ici !

Othon. — Oui, ma Reine !

(Il sort)

Follentin. — Henri IV ! Mais c’est votre mari !

Margot. — Oui, depuis ce matin ! C’est ce soir notre première nuit de noces.

Follentin (à part). — Non !… Eh bien ! elle va bien, la reine, pour une jeune mariée !

Margot. — Vite ! Cachez-vous !

Follentin. — Mais où ça ? Où ça ?

Margot (indiquant la droite). — Là, dans ce cabinet !

Follentin (cherchant à ouvrir la porte). — Mais c’est fermé !

Margot. — Tenez !… la clef, là !… par terre !…

Follentin. — Oui ! Oui ! (Sa main tremble, Il ne peut mettre la clef dans la serrure). Je ne trouve pas le trou.

Margot. — Ne tremblez donc pas comme ça !

Follentin. Si vous croyez que je le fais exprès ! allez donc trouver un trou de serrure quand on sent Henri IV à ses trousses !

Margot, indiquant le lit. — Ah ! trop tard !.. Tenez !.. là !

Follentin. — Comment, là ?… Mais votre nuit de noces… !

Margot. — Ne vous en occupez pas et ne bougez pas !

Elle le pousse contre le lit sur la partie face au public et le recouvre du rideau qui est un peu court et laisse voir les pieds de Follentin.

Scène VI

Margot, le page Othon, Henri de Navarre, Follentin caché, deux pages

Deux pages entrent du fond, en portant des candélabres d’or avec des bougies de cire rose. Entrée du Roi de Navarre.

Margot, à Henri qui entre du fond. — Vous, Sire !

Henri. — Ventre saint-gris ! Madame, ma présence m’a tout l’air de vous surprendre ? Ne m’attendiez-vous donc pas ?

Margot. — Si fait !… mais…

Henri (fait signe aux pages qui se retirent.). — Ne craignez rien, Madame. Je ne viens pas réclamer mes droits de mari. Je n’ai pas oublié le pacte qui nous unit !… Alliés et pas époux !

Margot (avec un soupir de soulagement.). — Ah !

Henri. — Mais il importait, au point de vue politique, qu’on me vît entrer dans la chambre de la Reine la nuit de mes noces… et qu’en ce lit conjugal… (Il fait un pas vers le lit.)

Margot (s’interposant). — Sire !

Henri. — Mais la Reine me paraît bien troublée.

Margot. — Sire !… C’est que la présence de Votre Majesté… pour la première fois chez moi.

Henri. — Ouais ! Ouais ! (à part) Il y a quelqu’un ici. Ce doit être mon cousin le duc d’Alençon.

Margot. — A quoi pensez-vous, Sire ?

Henri (qui pendant ce qui précède a pris une cravache qui se trouvait sur un meuble). — A rien !… Je regardais le pommeau de cette cravache qui est vraiment d’une ciselure exquise. (A part, apercevant les pieds de Follentin). Ah ! Ah ! voilà des pieds qui appartiennent sûrement à quelqu’un !

Margot (à part, suivant le regard d’Henri et apercevant les pieds) : — Dieu, ses pieds !

Henri. — Ah ! vive Dieu, Madame !… Ce sont aussi vos bottes de chasse que j’aperçois au pied de votre lit.

Margot. — Hein ?… Non… euh !… Oui, Sire.

Henri. — Ah ! mordi !… Il faut que votre bottier soit le dernier des ivrognes pour avoir ainsi vu double en vous prenant mesure ! Fi ! donc. Les pieds mignons de la Reine dans de pareils bateaux,

Il donne un coup de cravache sur les pieds de Follentin.

Margot. — Elles sont en effet un peu grandes, et je comptais en faire l’observation à…

Henri. — Un peu grandes ! C’est-à-dire qu’elles sont de taille à chausser le pied de notre cousin le duc d’Alençon.

Il donne un second coup de cravache.

Voix de Follentin. — Oh !

Henri. — Il n’y a pas de : « Oh ! »… Madame, votre bottier a de la chance de ne pas tomber sous ma main, car j’ai là une cravache qui me démange !… (le rideau tremble violemment). Mais voyez donc, Madame !… Il y a sûrement un courant d’air dans votre chambre. Voyez comme ce rideau s’agite !…

Margot. — Oui ! je sais. C’est un vent coulis qui vient de la porte.

Henri. — Comme c’est désagréable !

Il donne un énorme coup de cravache sur le rideau, à la hauteur du ventre de Follentin, qui, sous le coup, rentre brusquement le ventre, ce qui fait pointer la tête sous le rideau.

Margot. — Mon Dieu ! Le malheureux !

Henri. — Oh ! Voyez donc cette poussière dans les rideaux quand on tape dessus ! Regardez-moi ça, quelle poussière ! Voyez encore ! (coup de cravache) Tenez ! (On aperçoit sous le rideau la silhouette de Follentin, qui se retourne et présente son postérieur aux coups) ; Regardez-moi donc ça !… Regardez-moi donc ça ! (Il porte chaque fois un coup de cravache.)

Margot. — Sire !… Assez ! Assez !

Henri. — C’est vrai, Madame ! Je vous fais avaler de la poussière !… (Il remet la cravache sur la table). Aussi bien la Reine doit être fatiguée, et je ne saurais lui infliger une plus longue nuit de noces. Tout ce que je demande à Votre Majesté, c’est de se souvenir qu’elle porte le nom du Roi de Navarre et qu’elle ne doit rien entreprendre qui puisse publiquement le ridiculiser.

Margot. — C’est juré !…

Henri (lui baisant la main). — Le reste ne me regarde pas ! Au revoir, Madame, et bonne nuit !

(Il sort par le fond).

Scène VII

Margot, Follentin

Margot (allant au rideau). — Mon pauvre ami !

Follentin (sortant de derrière le rideau et se frottant les reins). — Non ! vous savez, il est embêtant, votre mari !… Voyez-vous cette manière de flanquer des coups de cravache contre ce lit ! Tout cela nous montre que je ne saurais rester plus longtemps chez la Reine.

Margot. — Tu pars, Follentin ?

Follentin. — Excusez-moi !… Ce n’est certainement pas que je m’ennuie, mais Madame Follentin et ma fille peuvent se demander ce que je suis devenu. Il faut que j’aille les rejoindre.

Margot. — Tu as raison, Follentin ! Le Louvre est plein d’embûches, il vaut mieux que tu partes, mais auparavant…

Couplet de Margot.

I

Nous avons fait un trop beau rêve

Mais la réalité se lève.

Il faut partir.

Cette idylle qui vient de naître,

Un jour nous permettra peut-être

D’y revenir.

Hélas ! Aujourd’hui l’heure sonne,

Adieu donc, je frissonne,

Ah ! pense à moi.

En sortant d’ici tout à l’heure,

Lève tes yeux vers ma demeure,

Cher, et dis-toi :

C’est là-haut, c’est là-haut,

C’est là-haut, tout de même

Que respire un être qui m’aime.

C’est là-haut, c’est là-haut, que pense à moi Margot.

C’est là-haut, c’est là-haut, tout de même,

Margot, Margot, pauvre Margot.

La peine est extrême, tout là-haut, tout là-haut…

Là-haut (ter)

II

Demain, tu m’oublieras sans doute,

Je fus un instant sur ta route,

Puis au revoir,

Pourtant si parfois il t’arrive

De passer là, sur cette rive,

Par un beau soir,

Quand tu verras à ma fenêtre,

Une lumière transparaître,

Dis-toi ceci :

Là-haut, cette petite flamme,

Qui vacille, hélas ! c’est mon âme,

Qui brûle ainsi.

C’est là-haut, c’est là-haut,

C’est là-haut, tout de même

Que respire un être qui m’aime,

C’est là-haut ; c’est là-haut, que pense à moi Margot

C’est là-haut, c’est là-haut, tout de même,

Margot, Margot, pauvre Margot,

La peine est extrême, tout là-haut, tout là-haut !

Là-haut (ter).

Margot. — Et maintenant, pars donc, Follentin ! Mais promets que je te reverrai !

Follentin. — Mordi, madame ! Je vous le promets ! (Il lui baise la main). Adieu, Madame !

Il se dirige vers le fond.

Margot. — Non, pas par là ! Il ne faut pas qu’on voie un étranger sortir de chez la Reine ! Tenez, prenez cet escalier.

Follentin. — L’escalier de service ?

Margot. — Non, un escalier secret qui ne sert qu’à la famille royale lorsqu’elle veut sortir incognito du Louvre. Allez, et que Dieu vous garde !

Follentin. — C’est ça ! Et on se reverra, hein ?

Il sort par le premier plan droite.

Scène VIII

Margot, puis Follentin, puis Catherine de Médicis et Charles IX

Margot. — Allons ! n’y pensons plus !… Cher Follentin ! Si Dieu m’écoute, je te reverrai !

Follentin (rentrant, vivement). — Ah ! mon Dieu ! Ah ! mon Dieu !

Margot. — Déjà !

Follentin. — Voilà Catherine et Charles !

Margot. — Qui ça !

Follentin. — Catherine de Médicis et Charles IX ! Ils viennent de ce côté !… Tenez, écoutez plutôt !… (musique à l’orchestre). On retrémole !

Margot. — La reine-mère, et le Roi ! Mon Dieu

Follentin. — Quel nouveau danger nous menace !

Margot. — Que diront-ils s’ils ne voient pas le roi de Navarre chez sa femme la nuit de ses noces ?… Si, à sa place ; ils trouvent un étranger.

Follentin. — Aïe ! aïe ! aïe ! aïe ! aïe ! aïe !

Margot. — Quelle idée !… Vous, allez sauver le roi de Navarre

Follentin, effrayé. — Moi ? Il va falloir se battre ?

Margot. — Non !

Follentin. — Alors, je veux bien !

Margot. — Entrez dans mon lit.

Follentin. — Moi ?

Margot. — Collez-vous la tête contre le mur ! et quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, ne bougez pas et dormez !..

Follentin. — Mais j’ai mes bottines !

Margot. — Oh ! nous avons bien le temps de nous occuper de ces bagatelles. Allez !

Follentin. — Ah !… bon !

Il se couche dans le lit.

Margot. — Poussez-vous, faites-moi une petite place !

Follentin. — Ah ! alors, vous aussi ?

Margot. — Mais oui, mais oui ! puisque vous êtes le Roi de Navarre !

Elle se couche à côté de lui dans la partie la plus proche du public.

Follentin. — Eh bien ! on m’aurait dit ce matin que je coucherais avec la Reine Margot !…

Margot. — C’est bon !

Elle ferme les rideaux du lit. La porte de l’escalier dérobé s’ouvre, quatre gentilshommes paraissent, laissent passer Catherine de Médicis et Charles IX et se rangent près de la porte.

Catherine. — Pas de bruit ! Venez, mon fils ! (aux gentilshommes.) Vous, Messieurs, gardez cette porte !

Les gentilshommes s’inclinent et sortent.

Charles IX. — Qu’est-ce encore, ma mère ? Quelle trame nouvelle contre ce pauvre Henriot ? Je vous ai déjà dit que je ne pouvais oublier que par son mariage avec une fille de France, il est devenu mon beau-frère.

Catherine. — Oui ! mais s’il ne l’était pas !

Charles IX. — Vous dites ?

Catherine. — Si je vous donnais la preuve que ce roitelet, la nuit même de ses noces, a déserté la couche nuptiale ?

Charles IX. — Mordi, Madame !… si cela était !

Catherine, l’entraînant vers le lit. — Venez donc, mon fils !

Margot, sautant à bas du lit. — Qui est là ?… Vous, Madame ! Vous, mon frère !

Catherine. — Margot, mon enfant ! ma fille ! Nous venons d’apprendre l’affront qui vient d’être fait en ta personne à la famille de France !

Margot. — De quel affront parlez-vous, ma mère ?

Charles IX. — Ah ! mordi ! Si la chose est vraie !… (Il frappe du poing sur un meuble.)

Margot. — Plus bas, mon frère !… Vous allez éveiller le roi de Navarre.

Catherine. — Le roi de Navarre ?

Margot. — Tenez ! Voyez plutôt comme il repose. (Elle tire le rideau du lit. On voit le dos et le derrière de la tête de Follentin couché. Catherine et Charles se regardent.)

Margot. — Vous ne pouvez voir son profil, car il est tourné du côté de la ruelle, mais sa nuque, sa chevelure aux boucles soyeuses, la blancheur de son cou, ne les reconnaissez-vous pas ?

Charles IX. — Oui ! Oui !

Catherine (à part.) — Est-ce que je rêve ?

Charles IX. — C’est étrange ! Il me paraît plus gras que dans le jour !

Margot. — Chut ! C’est parce qu’il dort ! Le pauvre aimé est tout gonflé de sommeil ! (ronflement de Follentin.) Tenez, entendez-le comme il respire !

Charles IX. — Il ronfle !

Margot. — Oui. Eh bien ! dans ces ronflements, si vous les écoutez bien,… ne retrouvez-vous pas son accent béarnais ?

Charles IX. — Peut-être !… oui !… oui !

Margot. — Mais je vous demande pardon, ma mère, et à vous aussi, mon frère, vous étiez venus pour me parler. Qu’aviez-vous à me dire ?

Catherine. — Rien !

Margot. — Rien !

Catherine. — Recouchez-vous donc, ma fille,… que nous ne fassions pas tort à votre cher Henriot d’instants qui lui appartiennent.

Margot fait la révérence et se recouche.

Les rideaux retombent.

Charles (à mi-voix.) — Eh ! Que me disiez-vous, ma mère ?

Catherine. — Ah ! Je n’y comprends rien : je ne sais qui se joue de moi, de ma police ou de ma fille.

Quatuor.

Scène IX

Les Mêmes, Un gentilhomme

Un gentilhomme (rentrant.) — Le Sire de Maurevel demande à être reçu par Votre Majesté.

Catherine. — Notre chef des pétardiers !… Qu’on le fasse entrer !… Nous allons peut-être savoir quelque chose.

Margot (passant la tête par les rideaux.) — Ah !

Qu’est-ce qu’ils complotent encore ?

Follentin (passant également sa tête par les rideaux au pied du lit.) — Ils n’ont pas l’air de vouloir s’en aller.

Scène X

Les Mêmes, Maurevel

Catherine. — Vous, Maurevel !… Vous arrivez bien !

Maurevel. — Majesté !

Catherine. — Qu’est donc venu me dire un de vos hommes que Sa Majesté, le roi de Navarre, était monté chez Madame de Sauves ?

Maurevel. — Eh ! bien, Majesté ?

Catherine. — Eh bien ! il ne saurait être chez Madame de Sauves, car il est là ! (Elle indique le lit.)

Maurevel. — Là ?

Catherine. — Là !…

Charles IX. — Qu’avez-vous à répondre, Monsieur de Maurevel ?

Maurevel. — J’ai à répondre, Majesté, que le Sire de Maurevel n’avance jamais rien qu’il n’ait d’abord contrôlé, que le roi de Navarre est bien chez Madame de Sauves, et que s’il y a un homme dans le lit de la reine, cet homme n’est pas le roi de Navarre.

Catherine. — Pas le roi de Navarre !

Charles IX. — Enfer et damnation !

Follentin (passant la tête à travers les rideaux.) Y a pas ! Ils manigancent quelque chose !

Maurevel. — Et à l’appui de ce que j’avance, je signalerai à Votre Majesté que tout à l’heure un homme, un huguenot poursuivi par de fidèles sujets de Votre Majesté s’est précipité dans l’appartement de la Reine ! (Tirant de derrière son dos le chapeau haut de forme de Follentin.) Voici un couvre-chef que, dans sa fuite, il a laissé tomber dans les couloirs du Louvre.

Follentin. — Mon chapeau !

Maurevel. — Et dont la forme étrange montre bien que son propriétaire n’est pas de Paris !…

Charles IX (prenant le chapeau.) — Qu’il est drôle !… Et cela se met sur la tête !

(Il essaye le chapeau).

Catherine. — Mon fils, retirez cela ! Vous êtes horrible avec ! Voilà certes une mode qui ne prendra jamais.

Charles IX (ôtant le chapeau.) — C’est égal ! C’est curieux ! Je m’en ferai un panier à papiers ! (Il le pose sur un meuble, reprenant son idée.) Mais alors, si cet homme qui est là n’est pas le roi de Navarre, c’est donc un étranger ?

Maurevel. — C’est un étranger ; Sire !

Charles IX. — Mordi !, Nous allons réveiller cet insolent et lui faire sur le champ justice !

Catherine. — Gardez-vous en bien !… Ce serait là de mauvaise politique ! Laissons notre bien-aimé Henriot se charger de cette besogne ! (A Maurevel.) Monsieur de Maurevel, vous allez faire garder toutes les issues de cette chambre !… Et si cet homme en sort ; n’oubliez pas que les couloirs du Louvre sont bâtis de telle sorte que les détonations des arquebuses n’y ont pas d’écho.

Maurevel, s’inclinant. — J’ai compris, Majesté !

Catherine. — Allez ! (Il sort par le fond ; à Charles.)

Quant à nous, mon fils, nous allons faire prévenir immédiatement notre cher Henriot qu’il ait à descendre chez sa femme, la Reine de Navarre.

Reprise de l’ensemble du quatuor. Catherine et Charles IX sortent par la porte de l’escalier dérobé.

Scène XI

Margot, Follentin

Margot (sautant à bas du lit). — Partis !… Ils sont partis !… Vite !… venez !…

Follentin. — Ah ! On se lève ! (se levant) Eh bien ! vous savez, sauf leur respect, ils sont rudement embêtants dans votre famille !

Margot. — Maintenant, vous pouvez partir. D’ailleurs, il le faut, chaque minute augmente le danger !

Follentin. — Mais, dites donc, maintenant, je suis signalé. Et si l’on me voit sous ce costume !…

Margot. — C’est juste !… Attendez !

Elle frappe sur un timbre.

Follentin. — Que faites-vous ?

Margot. — J’ai mon idée.

Scène XII

Les Mêmes, Othon

Othon (paraissant). — Majesté !

Margot. — C’est messire Follentin qui voudrait quitter notre palais du Louvre sans être reconnu. Or sous son costume, ce n’est pas possible. Vite ! mon fidèle Othon ! J’en appelle à votre dévouement ! Déshabillez-vous et changez de costume avec lui.

Othon. — Hein ?

Follentin. — Comment ! Je vais me mettre en page ?

Margot. — Nous n’avons pas le choix des moyens ! Allez ! Allez ! Je ne regarde pas !

Elle remonte et regarde à la fenêtre.

Othon. — J’obéis, Majesté !

Follentin. — Bon !

Les deux hommes commencent à se déshabiller.

Follentin. — Non ! La tête de ma femme quand elle me verra demain en Charles IX.

Othon. — Voici mon pourpoint, messire !

Follentin. — Merci !… Je vous le ferai reporter demain par un commissionnaire. Voici ma redingote !

Othon. — Redin ?

Follentin. — Gote !

Othon. — Ah !

Follentin. — Et voilà… mon gilet.

Othon. — Voici mon haut-de-chausses.

Follentin. — Et moi… mon pantalon.

Il se trouve en caleçon-maillot beige, il enfile le haut-de-chausse, pendant que le page enfile le pantalon.

Margot (au fond, sans se retourner). — Eh bien cela avance ?

Follentin. — Ça va ! Ça va ! Là !… le pourpoint !

(il le met).

Othon, passant la redingote. — La Redingote !… le gilet ! (Il le met par dessus la redingote, à Follentin, lui présentant son épée) et maintenant mon épée (Il l’attache à la ceinture de Follentin).

Follentin (pendant qu’il la lui met). — Vous savez, si ça ne vous fait rien, une autre fois quand vous vous mettrez en redingote, mettez donc le gilet par dessous.

Othon. — Ah ! vous croyez ?

Follentin. — J’en suis sûr !

Othon. — Voici ma toque !

Follentin (il la met). — Et voilà mon chapeau !… (Il l’enfonce sur la tête d’Othon). Là !… ça y est ?

Margot (se retournant). — Ah ! Follentin, que tu es beau comme ça !

Follentin. — N’est-ce pas ? Je crois que ça y est ! (Arpentant la scène,) Ah ! Ah ! Tripe del papa ! par la corbleu ! Sandi ! Mordi !… Mercredi !… Jeudi !… à Chantilly, Messieurs ! A Chantilly ! Tout le monde descend !

Margot. — Ami ! Ami ! Ce n’est pas le moment de plaisanter !

Follentin. — Ah ! Ah ! et Othon ! Regardez donc Othon ! A-t-il une touche comme ça !

Othon. — Je me sens tout gauche dans ce costume. (A Margot.) Je demanderai à Votre Majesté la permission de remonter jusqu’à ma chambre pour changer d’accoutrement.

Margot. — Allez, mon joli page ! d’autant que si une de mes dames d’honneur vous voyait !… Allez !

Othon sort par le fond.

Margot. — Et vous, mon beau Follentin, vous n’avez qu’à sortir comme si de rien n’était. En reconnaissant la tenue des pages du palais, personne ne s’avisera de vous demander qui vous êtes.

Follentin (s’inclinant et lui baisant la main). — Majesté !

Margot. — A bientôt ! Follentin !

Follentin. — A bientôt !

Il remonte. Coup de feu à la cantonade, au fond.

Follentin. — Qu’est-ce que c’est que ça ?

Othon, rentrant du fond, affolé. — Au secours ! Au secours !

Margot. — Qu’y a-t-il ?

Othon. — Là ! Là ! les gardes, le chef des pétardiers ! ils ont tiré sur moi !

Follentin. — Sur vous ?

Margot. — Vous n’êtes pas blessé ?

Othon. — Je ne sais pas !… Si !… Là !… mon chapeau.

Il plonge sa main dans l’intérieur et fait passer un doigt par le trou de la balle.

Follentin. — Oh ! mon numéro un ! Eh bien ! Ils vont bien !… On voit que cela ne leur appartient pas !…

Othon. — Je ne pourrai jamais regagner ma chambre tant que je serai dans ce costume !… (A Follentin.)

Messire, si c’était un effet de votre bonté de vouloir bien me rendre…

Follentin. — Votre costume ? Ah ! non, merci ! Pour que ce soit sur moi qu’on tire !

Margot, à Othon. — Il y a peut-être un moyen ! Vous allez venir avec moi dans ce cabinet (A Follentin.) Quant à vous, ne perdez pas de temps ! Partez !

Follentin. — C’est ça !… C’est ça !…

Margot, à Othon. — Venez !

Ils entrent dans le cabinet.

Follentin. — C’est égal, c’est de la chance tout de même qu’on ait tiré sur lui ! Si cela avait été sur moi !… J’ai cinq centimètres de plus, je l’aurais dans la caboche, bien obligé !… Filons !… (Il sort par la porte de l’escalier dérobé, la scène reste vide un instant — trémolo — puis il rentre affolé.) Henri IV !… C’est Henri IV !… un trémolo, j’aurais dû m’en douter !… Dieu ! qu’ils sont collants dans cette famille !… Où me cacher ? Ah ! (Il se précipite dans le lit.)

Scène XIII

Follentin, Henri de Navarre

Henri, entrant, par la porte de l’escalier dérobé, un billet à la main. — Mordi ! Que m’écrit la reine-mère ! « Un homme est en train de prendre votre place chez votre femme ! » Pour qu’elle me le signale, ce ne saurait être mon cher beau-frère, le duc d’Alençon ! Par les cornes du diable ! Nous allons bien voir ! (Il va au lit et ouvre les rideaux. On voit Follentin assis sur le rebord du lit.) Ah !

Follentin, à part. — Zut !

Henri. — Un page du palais ! Que faites-vous ici, vous ?

Follentin. — Mais… m… ais !…

Henri. — Ne bêlez pas ! Où est la Reine

Follentin, voulant se montrer aimable. — Elle va venir !

Henri. — Hein ?

Follentin. — Elle a été un petit instant dans son cabinet de toilette.

Henri. — Elle va venir !… Vous osez ? Il avoue ! Enfer et damnation ! C’est un affront qui ne se lavera que dans le sang !

Follentin. — Qu’est-ce qu’il dit ?

Henri, tirant son épée. — Allons, debout, manant !… et flamberge au vent !

Follentin, descendant du lit. — Je vais vous expliquer.

Henri. — Pas d’explication !… Allons, Monsieur ! J’ai failli attendre !…

Follentin. — Ah, ça ! ce n’est pas de vous !

Henri. — Qu’est-ce que vous dites ?

Follentin. — Rien ! (A part.) A-t-il mauvais caractère !

Henri. — Allons ! Allons ! Faut-il vous mettre l’épée dans les reins pour vous forcer à vous battre ?

Follentin, cherchant son épée qui a tourné et se trouve derrière lui. — Voilà ! Voilà ! Attendez.

Henri. — Allons ! flamberge au vent ! Qu’est-ce que vous cherchez ?

Follentin. — Mais… ma flamberge !… Je l’ai dans le dos ! C’est mon ceinturon qui a tourné.

Henri. — Trêve de facéties ! Vous y êtes ?

Follentin, tirant son épée. — Voilà ! Voilà ! (A part.) Quelle fichue idée j’ai eue d’entrer dans le Louvre !

Henri. — A nous deux, Monsieur ! (Ils croisent le fer.)

Follentin. — Dites donc, ça pique, ça !

Henri. — C’est votre peau que je veux !

Follentin. — Ma peau ! Ma peau ! Il est bon, lui ! (Parant un coup de Henri.) Eh là ! Attendez donc ! Je n’y suis pas ! (Tout en se battant.) Un duel avec Henri IV ! Quelle page d’histoire !

Henri. — Allez ! Parez celle-là !

Follentin. — Oh, là !

Henri. — Et celle-ci !

Follentin. — Oh, là ! Ah ! non ! Vous savez !

Il attrape l’épée d’Henri.

Henri — Hein ! Voulez-vous lâcher mon épée ! la main gauche est défendue !

Follentin. — Ah ! ça m’est bien égal ! ce n’est pas moi qui ai demandé à me battre, n’est-ce pas ? (Lui portant des coups d’épée.) Eh ! allez ! Eh ! allez donc !

Henri. — Ah ! misérable, traître ! Il m’a tué ! (Il tombe.)

Follentin. — Mon Dieu !

Henri. — Au secours ! à l’assassin !

Follentin. — Taisez-vous donc, mon Dieu ! (Voyant Henri immobile.) Est-ce que je l’aurais tué ? (Posant son oreille sur la poitrine d’Henri.) Je n’entends plus le cœur, ni à gauche, ni à droite ! (Avec éclat.) J’ai tué Henri IV ! J’ai tué Henri IV !… Non, c’est pas possible ! Et Ravaillac alors ! Mais je ne peux pas le laisser là !… On peut venir !… Si on le trouve ! Où le cacher ! Où le cacher ! (Il prend Henri à bras le corps et exécute une vraie valse avec lui.) Mon Dieu ! du monde ! (Apercevant la banquette en bois sculpté.) Ah ! cette banquette !… elle forme coffre !… Un pied dans le crime ! (Il traîne Henri jusqu’à la banquette.) Ce qu’il est lourd, cet animal-là ! (Il ouvre la banquette et le met dedans.)

Scène XIV

Follentin, Gilonne, Madame Follentin, Marthe puis Margot

Gilonne. — Si vous voulez entrer, mesdames !

Madame Follentin, entrant avec sa fille. — Ah ! Adolphe, mon ami !

Marthe. — Papa ! mon petit papa

Follentin. — Oui ! bon ! vite, filons !

Madame Follentin. — Hein ! déjà !

Follentin. — Oui, oui, déjà, nous ne pouvons pas attendre.

Marthe. — Comme tu es drôle en Charles IX !

Madame Follentin. — C’est bien mieux qu’à l’Elysée.

Follentin. — Ce n’est pas le moment de rire ! vite ! venez !… (Apercevant Margot qui sort du cabinet.) Nom d’un chien ! la Reine.

Margot. — Tiens ! (Saluant.) Mesdames !… (Les deux femmes saluent.) Ah ! Ce sont ces dames qui…

Follentin. — Oui, parfaitement ! (Les présentant, très rapidement.) Madame Follentin !… Ma fille. (A Madame Follentin et à Marthe,) Madame de Navarre !

Madame Follentin. — Ah ! la reine, peut-être !

Follentin. — La reine… oui ! oui ! allons, venez ! venez !

Madame Follentin. — Mais attends donc ! (A Margot.) Ah ! Madame, très honorée ! (A Marthe.) Salue, Marthe !

Marthe. — Madame !

Madame Follentin. — Et Sa Majesté le Roi de Navarre va bien ?

Margot. — Mais…

Follentin. — Très bien ! très bien ! Il va très bien ! Il repose ! Allons-nous-en !

Un Gentilhomme, paraissant. — Leurs Majestés !

Follentin, à part. — Allons, bon ! Il ne manquait plus qu’eux.

Margot, — Le roi et la reine-mère !

Madame Follentin. — Du monde ! Je ne voudrais vraiment pas être indiscrète. Adolphe, si on s’en allait ?

Follentin. — Elle a raison ! Nous sommes indiscrets ! Nous sommes indiscrets !

Margot. — Du tout ! Du tout ! (Comme une chose sans importance.) La famille !

Follentin, à part. — Mon Dieu, que j’ai chaud !

Scène XV

Les Mêmes, Charles IX, Catherine

Charles IX et Catherine, entrant et apercevant les Follentin. — Hein !

Margot. — Vous, ma mère ! et vous, Charles ! Quelle charmante surprise !

Catherine, bas à Charles. — On n’a donc pas prévenu le roi de Navarre ?

Charles IX (idem). — Qu’est-ce à dire, ma mère ?

Catherine. — Je n’y comprends rien !

Margot, présentant les Follentin. — Quelques amis à moi, Madame.

Catherine. — Ah ! Ah !

Margot. — Monsieur et Madame Follentin et leur fille. Sa Majesté ma mère, la Reine Catherine, et mon frère, le roi Charles IX,

Madame Follentin, saluant. — Madame ! (Bas à Marthe.) Quel monde on reçoit au Louvre !

Follentin. — Allons bon ! Leurs Majestés qui sont assises sur Henri IV.

Gémissement dans la banquette,

Tous. — Qu’est-ce que c’est que ça !

Autre gémissement.

Catherine. — Vous avez des borborygmes, Charles ?

Charles IX. — Non, ma mère ! Cela doit être vous !

Nouveau gémissement.

Follentin, à part. — Nom d’un chien ! C’est le Béarnais qui se réveille.

Voix d’Henri, sous la banquette. — A moi ! Au secours !

Tous. — Hein !

Madame Follentin. — On a crié « au secours ! »

Follentin, à part. — L’animal ! Il va me faire pincer.

Voix d’Henri. — Au secours ! Au secours !

Tous. — Où ça ? Où ça ?

Margot. — Qui crie « au secours » ?

Follentin. — C’est moi ! C’est moi ! je suis ventriloque !

Madame Follentin. — Toi !

Voix d’Henri. — A moi ! A moi ! Henri ! Dans le coffre !

Tous. — Dans le coffre !

Madame Follentin. — Ça vient du coffre en bois !

On se précipite vers la banquette qu’on ouvre.

Follentin, à part. — C’est bien malin ce qu’il fait là !

Tous, reculant devant l’apparition d’Henri, pâle et défait, qui. se met sur son séant. — Dieu !

Henri, désignant Follentin. — Là ! Là ! Assassin ! Lui ! Il m’a tué ! Il m’a tué !

Tous. — Vous ?

Madame Follentin. — Tu as tué Henri IV, toi ?

Follentin. — Mais non ! mais non !

Charles IX — Vous avez tué le roi de Navarre ?

Follentin. — Je vais vous expliquer !

Tous, excepté sa femme et sa fille. — Pas d’explication !

Catherine, ouvrant la porte du fond. Appelez notre chef des pétardiers !

Follentin. — Mon Dieu ! Qu’est-ce qu’on va me faire !

Madame Follentin, désespérée. — Adolphe a tué Henri IV ! Adolphe a tué Henri IV !

Catherine, à Maurevel-Bienencourt qui paraît. — Emparez-vous de cet homme ! C’est l’assassin du roi de Navarre !

Follentin. — Mon Dieu !

Madame Follentin. — Adolphe !

Marthe. — Papa !

Bienencourt, à Follentin. — Au nom du roi, je vous arrête !

Follentin. — Bienencourt ! Ah ça ! Où me menez-vous ?

Bienencourt. — En place de Grève.

Monsieur et Madame Follentin et Marthe. — En place de Grève.

Bienencourt. — Faites entrer le bourreau !

Les Follentin. Le bourreau !

Catherine, au bourreau qui a paru masqué. — Bourreau ! Tu vois cette tête ! Je te la donne !

Follentin. — Comment, elle la donne !… Mais… elle est à moi !

Sur un geste de Catherine, le bourreau s’avance et met la main sur l’épaule de Follentin.

Madame Follentin. — Grâce, Monsieur le Bourreau ! (A Marthe.) Toi qui es plus jeune, demande-lui.

Marthe. — Grâce ! Monsieur le Bourreau !… Papa !

Follentin. — Je suis marié et père de famille !

Le Bourreau-Gabriel, bas. — Taisez-vous, je vous sauve !

Follentin. — Gabriel !

Gabriel — Chut ! (Il remet son masque,)

Follentin. — C’est Gabriel !… Alors, qu’est-ce que je risque !… Adieu, mes enfants. Marchons ! Monsieur, je suis à vous ! Vive la ligue ! (Nuit.) Grand Dieu ! Je suis aveugle !

Voix du Temps. — Follentin ! Follentin !

Follentin, qui est seul en scène. — Bon, qu’est-ce que c’est encore !

Voix du Temps. — Follentin ! Follentin !

Follentin. — Le Temps ! C’est le Temps !

Changement à vue.

Obscurité. Le Temps paraît dans les nuages.

Le Temps. — Tu n’es pas content de l’époque où je t’ai mené, Follentin ?

Follentin. Ah ! non, alors !

Le Temps. Eh bien ! désignes-en donc une autre ! Tu vas pouvoir choisir !

Changement.

Les nuages se dissipent.

Royaume des Epoques.

Les époques sont rangées au fond avec les Siècles à leurs pieds.

Chœur des époques

Le Temps. — Quelle époque choisis-tu, Follentin ?

Follentin. — J’aime mieux m’en rapporter au hasard.

Le Temps. — Soit !

Le Temps fait paraître la Destinée qui tient la roue du Destin.

Grand air de la destinée

Le Temps. — Nous allons faire tirer par le plus jeune de la société.

C’est le XXe siècle qui sort, représenté par un enfant de six ans. Il tourne la roue qui amène Louis XV.

La Destinée. — Louis XV.

Le Temps. — Eh bien ! tu ne vas pas t’ennuyer.

Arrivée d’un cortège de postillons qui viennent chercher le nouvel hôte du règne. Parmi eux paraît Bienencourt en postillon.

Bienencourt, à part. — Tu croyais m’échapper, Follentin, mais tu comptais sans moi.

GRAND FINAL

RIDEAU

Acte II[modifier]

Ier Tableau[modifier]

Un paysage désert avec rochers. A droite, un amas de rochers plus grands masque une grotte invisible pour le public.

Scène première

Les Brigands, puis Cartouche, puis Follentin

Au lever du rideau, éclairs, tonnerre, rafales.

Chœur des brigands

Quel chien de temps,

Ah ! mes enfants !

Ça traverse,

Voire transperce.

C’est à dégoûter, vraiment,

Du beau métier de brigand.

1er Brigand

Ad libitum

Ce voyageur qu’on détrousse,

Certes ! se la coule douce !

Soumis à son bon plaisir,

On n’a pas idée,

Nous attendions sous l’ondée

Que Monsieur daigne venir.

Ce voyageur qu’on détrousse

Vraiment se la coule douce !

Reprise du Chœur

Quel chien de temps !

Etc., etc., etc.

Entrée de Cartouche enveloppé d’un grand manteau, suivi d’un détachement de brigands.

Tous. — Voilà le chef ! Voilà Cartouche !

Cartouche. — C’est bien, mes enfants ! Vous êtes prêts ?…

Tous. — Oui, chef, oui !

On entend au loin des claquements de fouet et des grelots de chevaux,

Cartouche. — Chut ! Ecoutez !… des claquements de fouet ! des grelots de chevaux. C’est la chaise !

Tous. — C’est la chaise !

Cartouche. — Allez ! Tous ! Dans les plis de terrain. derrière les rochers !… Dissimulez-vous ! Et à mon signal, en avant !

Tous. — En avant !

Tous les brigands et Cartouche disparaissent. Les grelots se rapprochent puis s’arrêtent. On entend des jurons lointains.

Follentin, entrant, un mouchoir sur son chapeau haut de forme. — Eh bien ! Ça y est ! C’est la panne ! La panne au beau milieu de la campagne ! Avec des seaux d’eau sur la tête ! C’est un rêve !

Bienencourt, en postillon. — Excusez-moi, Monsieur le voyageur. Je suis désolé de l’accident. Mais les routes sont si mauvaises ! Et la nuit est si noire !

Follentin. — Bah ! Laissez donc, mon brave. Quoi ! Nous avons versé ! Eh ! bien, après ? Cela jette un peu d’imprévu dans le voyage ! Et comme c’est romanesque ! Voyager en chaise de poste, la nuit, avec un bel orage ! un orage Louis XV ! Ah ! Voilà une époque au moins ! J’avoue que j’en avais soupé, moi, de Charles IX ! Allez, mon ami, allez relever votre voiture et quand ce sera fait, vous viendrez me prévenir.

Bienencourt, sortant, — Oui, va toujours ! Va toujours !

Follentin. — Ah ! je crois que cette fois je le tiens ; mon âge d’or ! Ce que ma femme va être contente !… Ah ! nom d’un chien !… Ma femme ! Ma fille !… Mon Dieu ! j’ai oublié ma femme sous Charles IX !

On entend de nouveau des claquements de fouet et les grelots qui s’éloignent.

Follentin. — Hein ? Qu’est ce que c’est ? Les grelots de la voiture !… (Il remonte au fond.) Mon Dieu ! Mais il a l’air de s’en aller ! Eh bien ! postillon ! postillon !…

Voix de Bienencourt. — Oui, mon vieux, cours après !…

Follentin. — Cette voix ! Bienencourt ! Bienencourt !

On entend un signal semblable à un hullulement.

Follentin. — Hein ? Qu’est-ce que c’est que ça ?… (Un autre hullulement répond.) Mais c’est un signal ! Où m’a-t-il mené, mon Dieu ! Où m’a-t-il mené ! (Les brigands paraissent et le cernent.) Ciel !

Cartouche. — Emparez-vous de cet homme !

Follentin. — Au secours ! Au secours !

Cartouche, — Ficelez-le ! Bâillonnez-le !… (Les brigands le ficellent et le bâillonnent. Lutte. Pendant ce tumulte on entend une musique souterraine qui s’échappe de la grotte.) Et maintenant, rentrons !… Finies les affaires !… A mes devoirs de maître de maison ! Justement, c’est le jour de Madame Cartouche… (Il appuie sur un des rochers de droite qui s’ouvre et laisse voir une grotte meublée comme un salon très élégant. Meubles rares. Le tout très brillamment éclairé.)

Madame Cartouche est au clavecin en train d’accompagner Madame Mandrin qui chante. D’autres dames en grande toilette et quelques brigands en grand costume sont assis çà et là et écoutent. Les dames s’éventent comme dans une soirée. Au moment où Cartouche entre, tout le monde est en train d’applaudir.)

Toutes les Dames. — Ah ! Monsieur Cartouche !

Cartouche. — Moi-même, Mesdames ! (Embrassant Madame Cartouche.) Bonsoir, ma chérie ! (Apercevant Madame Mandrin.) Ah ! Madame Mandrin ! Quelle charmante surprise ! Votre mari n’est pas venu ?

Madame Mandrin. — Non, il dîne ce soir chez le lieutenant de police:Il doit venir me chercher tout à l’heure

Cartouche. — Ah ! Je le verrai avec plaisir !

Madame Cartouche. — Mais comme tu viens tard, mon ami !

Cartouche. — Pardonne-moi, ma chère femme aimée, mais nous avons été retenus par une opération importante, et même je vous amène un invité.

Les Dames. — Ah ! vraiment !

Cartouche, à la porte de la grotte. — Introduisez le voyageur !… Vous l’excuserez, mesdames, d’être en costume de voyage, mais il ne s’attendait pas à passer la soirée ici.

Les Dames. — Comment donc !… Comment donc !… deux brigands apportent Follentin à bras.

Cartouche. — Entrez donc, mon cher hôte !

Toutes les dames lui présentent des fauteuils.

Madame Mandrin. — Mais si vous gardez ce foulard, vous attraperez froid en sortant.

Cartouche. — C’est juste ! Enlevez donc le foulard de Monsieur !

Les brigands enlèvent le mouchoir qui lui bande les yeux et la bouche.

Follentin. — Où suis-je ?

Cartouche. — Mais chez nous !… Vous êtes notre hôte, l’hôte de Cartouche.

Follentin. — Cartouche !

Cartouche, présentant sa femme. — Madame Cartouche, ma femme !

Follentin. — Madame !… Enchanté !… (A part.) Qu’est-ce qu’ils vont me faire ?

Cartouche. — Je ne vous fais pas enlever ces cordes tout de suite, parce que ce serait imprudent d’enlever tout à la fois. Vous pourriez vous enrhumer.

Follentin. — Vous êtes bien aimable !

Cartouche, à Madame Mandrin. — Mais, chère Madame, vous étiez en train de chanter quand nous sommes entrés. J’espère que ce n’est qu’un plaisir interrompu et que nous aurons la bonne fortune…

Toutes les Dames. — Oh ! oui ! Oh ! oui ! chère Madame !

Madame Mandrin. — C’est que ce soir, je suis un peu enrouée.

Madame Cartouche. — Oh ! vous êtes trop modeste.

Une Dame. — Vous n’avez jamais été plus en voix.

Toutes les Dames., — Oh ! oui ! Certes ! Jamais plus !

Cartouche. — Allons ! un fauteuil !

Follentin. — Vous me comblez.

Une Dame. — Un programme, Monsieur !

Madame Cartouche se remet au clavecin et accompagne Madame Mandrin qui chante une romance du temps.

Tous, applaudissant. — Bravo ! Charmant !

Cartouche, à Follentin. — Eh ! bien, vous n’applaudissez pas ?

Follentin, ficelé et ne pouvant bouger les bras. — Si ! Si ! Bravo ! Bravo !

Cartouche. — de qui est donc cet air charmant ?

Madame Mandrin. — Mais de Lulli !

Cartouche. — Ah ! ce Lulli !… plein de talent… (A Follentin.) Vous le connaissez ?

Follentin. — Lulli !… Oui !… Comment donc ! Mounet-Lully !

Cartouche. — C’est possible !… Je ne sais pas son petit nom !

Un valet de pied entrant du fond.

Le valet. — Le souper est servi !

Madame Cartouche. — Mesdames, choisissez vos cavaliers !… Si vous voulez passer dans la salle à manger, le souper est servi ! (A Follentin.) Voulez-vous m’offrir votre bras, monsieur ?…

Follentin. — Comment donc !… (Il offre son coude.) Seulement, Madame, ne marchons pas trop vite, parce que j’ai un peu de peine à avancer.

Cartouche, très aimable. — Un peu d’ankylose, peut-être ?

Follentin. — Un peu d’ankylose !

Pendant ce qui précède, à l’extérieur, un brigand est venu apporter une carte et parler à un autre brigand qui est resté depuis l’entrée de la bande à monter la garde ;

Le Brigand, qui monte la garde. — C’est bien. Attendez ! Je vais porter la carte au chef !

Il entre dans la grotte.

Cartouche. — Qu’est ce que c’est ?

Le Brigand. — C’est un gentilhomme qui vous demande audience.

Cartouche. — Quel gentilhomme ?

Le Brigand. — Voici sa carte !

Cartouche, lisant. — « Le Prince Gabriel de Morteval de Villemar, lieutenant de brigands du XXe siècle ! » Un confrère !… Faites entrer !

Le Brigand fait un signe à celui qui est resté à gauche, qui lui-même fait signe à la cantonade au fond. Gabriel paraît au fond à droite sur les rochers qui dominent la grotte, il descend en scène. Costume de gommeux, XXe siècle. Très chic, chapeau huit-reflets, gardénia, habit monocle; les yeux bandés comme un parlementaire.

Le Brigand, faisant le factionnaire. — Par ici !… (Il introduit Gabriel dans la grotte.)

Scène II

Les Mêmes, Gabriel

Follentin. — Mon Dieu !… Qu’est-ce que c’est encore que celui-là ?

Cartouche, à Gabriel. — C’est vous qui’m’avez fait passer votre carte ? Prince Gabriel de Morteval de Villemar, lieutenant de brigands du XXe siècle !…

Gabriel. — C’est moi, mon cher Maître !

Cartouche. — Et que demandez-vous ?

Gabriel. — Je suis envoyé par notre bande qui s’inquiète de l’absence prolongée de notre chef, le célèbre brigand Adolphe Follentin !…

Tous. — Hein !

Follentin, à part. — Qu’est-ce qu’il dit ?… (Haut.) Moi ! chef de brigands !… Mais jamais de la vie !

Gabriel. — Ah ! le voilà ! J’entends sa voix. C’est bien lui. Bonjour, chef !…

Follentin. — Mais non !… Mais non !… Mais il est fou !… Qu’est-ce que c’est que ce bonhomme-là !

Cartouche. — Qu’est-ce que ça veut dire ? (Au brigand.) Retirez le bandeau !

Le brigand retire le bandeau de Gabriel.

Follentin, à part. — Gabriel ! C’est Gabriel !

Gabriel, s’inclinant. — Ah ! chef !

Cartouche. — Vous connaissez notre prisonnier ?

Gabriel. — Prisonnier !… Croyez-vous bien qu’il le soit ?… Et s’il est ici, ne vous êtes-vous pas dit que lorsqu’on tient un homme comme le célèbre Follentin, c’est que lui-même veut bien qu’on le tienne.

Cartouche. — Qu’est-ce que vous dites ?

Follentin, à part. — Où veut-il en venir ?…

Gabriel. — Vous le croyez bien ligoté, bien ficelé, mais seigneur Cartouche, regardez comme il est ficelé !… Une, deux, trois !… tombez cordes et liens !…

Les cordes qui ligottent Follentin se déroulent d’elles-mêmes et disparaissent.

Tous. — Oh !

Cartouche. — Mais c’est de la sorcellerie !

Tous. — de la sorcellerie !

Follentin. — Il est étonnant !

Gabriel. — Sorcellerie ?… Progrès ! Ah ! Cartouche ! Saluez votre maître qui a bien voulu remonter le cours des siècles pour vous apporter les résultats de deux cents ans d’expérience !

Cartouche. — Eh ! quoi ! se peut-il qu’il y ait tant de progrès dans mon industrie ?

Gabriel. — Mais vous êtes dans l’enfance de l’art ! N’est-ce pas, Capitaine Follentin ?

Follentin. — Dans l’enfance ! Dans l’enfance !

Gabriel. — Ainsi, tenez ! Qu’est-ce que ce trousseau d’objets ridicules et embarrassants que je vois pendu à la ceinture de cet homme ? (Il indique un trousseau de rossignols et de fausses clés à la ceinture du brigand.) :

Cartouche. — Mais ce sont mes outils de travail !… Un trousseau de fausses clefs !

Gabriel. — Allons donc !… Est-ce qu’on se sert de cela aujourd’hui !… (A Follentin.) Capitaine !… Montrez votre trousseau !

Follentin. — Mais je n’en ai pas.

Gabriel. — Mais si !… Mais si !… Il n’y a pas à faire de mystère avec le seigneur Cartouche ! Nous savons bien tous où vous avez coutume de cacher votre trousseau !

Follentin. — Moi !…

Gabriel. — Mais oui !… dans la fosse nasale de votre narine gauche.

Follentin. — Dans la…

Gabriel. — Mais oui !… Tenez. !

Il lui prend le nez et en sort tout un trousseau de rossignols et de pince-monseigneur en miniature.

Tous. — Oh !

Cartouche. — C’est admirable !

Follentin, à part. — Comment, j’avais tout ça dans le nez ?…

Cartouche. — Oh ! Messieurs !… Mesdames !… Vous qui vous y connaissez ! Regardez tous ces objets comme c’est fait !… (Il passe le trousseau de clefs à tous les invités.).

Gabriel. — Et grâce à cet attirail !… Voulez-vous voir le butin de sa journée ?

Follentin. — Le butin de ma journée !…

Tous. — Oui, oui ! Le butin !

Il tire des oreilles, des yeux, du gilet de Follentin toute une série d’objets volés : montres, bijoux, portefeuilles. A chaque objet, exclamation d’admiration de l’assistance.

Follentin, à part. — Qu’il est fort, ce Gabriel, qu’il est fort !

Cartouche. — Oh ! Monsieur Follentin !… Je suis vraiment heureux d’avoir fait votre connaissance. Désormais, vous êtes des nôtres. Follentin !… Capitaine Follentin, faites-moi l’honneur de devenir mon associé !

Tous. — Oh !

Follentin. — Mais ce n’est pas possible !… Je ne peux pas !… J’ai ma bande !

Cartouche. — Eh ! bien, elle fusionnera avec la nôtre. Allons, Follentin, mon ami…

Tous. — Follentin !… Voyons ?

Follentin. — Mais…

Gabriel, bas à Follentin. — Acceptez, pour gagner du temps !

Follentin. — Eh ! bien, soit !

Tous. — Vive Follentin !.. Vive notre nouveau chef !

Follentin, protestant, modestement, — Oh ! Co-chef, Messieurs, co-chef !

Tous. — Vive le co-chef !

Follentin. — Il n’y a pas !… Même dans la bouche de vulgaires fripouilles, une ovation, ça fait plaisir…

Cartouche. — Quant à vous, prince Gabriel de Villemar, de je ne sais pas quoi ! Allez prévenir votre bande que désormais elle est des nôtres !…

Gabriel. — J’y cours, co-chef !… (A part, en sortant.) Je vais quérir la maréchaussée !…

Scène III

Les Mêmes, moins Gabriel, Mandrin

Cartouche. — Et maintenant, je vais vous faire donner des armes !…

Follentin. — des armes ?

Cartouche, aux brigands. — Qu’on apporte une paire de pistolets et un fusil à pierre.

Follentin. — A pierre ?

Cartouche. — A pierre !… mais oui, mon cher collègue, et le dernier modèle ! Capitaine Follentin, il est d’usage dans les chasses à courre, quand on a un invité de marque, de lui faire les honneurs du pied. Nous allons vous faire les honneurs du premier voyageur qui passera !…

Follentin. — Comment ça

Cartouche. — Vous avez vos armes, vous allez vous mettre là !… (Il indique l’extérieur.) Et maintenant qu’il passe quelqu’un, c’est à vous qu’appartiendra le détroussage d’honneur.

Follentin. — Comment ! Il faut que je détrousse ?

Cartouche. — Eh ! mon Dieu, oui !… J’espère qu’on vous donne là un témoignage…

Follentin, à part. — Dont je me serais bien passé !…

Cartouche. — Allons, bonne chasse, Capitaine ! Ah ! en cas d’alerte, si vous avez besoin qu’on vous prête main-forte, vous n’avez qu’à presser sur ce bouton. (Il indique le rocher extérieur.)

Madame Cartouche. — Maintenant, si vous désirez un verre d’eau, même, ou autre chose, deux coups !…

Follentin. — Merci bien.

Cartouche appuie sur un bouton extérieur, les rochers se referment et l’intérieur de la grotte disparaît.

Follentin, seul au dehors. — C’est gai ! Me voilà chef de brigands, moi !… On a beau dire, ça ne doit pas être rose tous les jours, ce métier-là !… C’est curieux, cette manie des brigands d’aller toujours se fourrer dans des endroits pas sûrs !… Brrrou ! regardez-moi ça !… Ces terrains vagues, c’est le désert !… Où sommes-nous, mon Dieu ?…Qu’est-ce que ça peut être au XXe siècle que ce pays perdu ?

Une voix surnaturelle. — Tu veux le savoir, Follentin ! Eh ! bien, regarde.

La toile du fond se transforme et l’on voit cinématographiquement la place de la Trinité…grouillante de monde et de voitures. Mêler à la foule, autant que possible, des personnages connus.

Follentin. — La Place de la Trinité !… (L’artiste nomme les personnages au passage. Il passe lui-même.) Tiens, moi !… (La vision disparaît et on voit le premier décor de campagne avec la lune.)

Follentin. — Eh ! bien, non, vrai !… Jamais je n’aurais reconnu ici la Place de la Trinité !… Comme tout change !… Mon Dieu !… Qu’est-ce que je vois là ?… On dirait un homme qui se dirige de ce côté ! (Un homme enveloppé dans un grand manteau passe dans les rochers au-dessus de la grotte.) Quel idiot ! Qu’est-ce qu’il vient faire ? Il y a vraiment des gens qui sont d’une imprudence !… Si je lui faisais comprendre sans en avoir l’air, comme si je me parlais à moi-même !… (Haut) Hum ! Hum ! Il y a des brigands ici !… Il y a des brigands ! Le premier voyageur qui s’y frotte, on le détrousse !…

L’Homme, descendant en scène. — Ah ! quelqu’un !…

Follentin. — Comment ! Il vient !… Mais est-il bête ! Il est donc sourd !

L’Homme. — Ah ! Dites-moi, l’ami !

Follentin. — Ah ! ma foi, tant pis !… C’est lui qui l’aura voulu… (Terrible.) La bourse ou la vie !…

L’Homme. — Qu’est-ce que c’est ?

Follentin. — Il n’y a pas de « qu’est-ce que c’est » !…La bourse ou la vie !

L’Homme. — Oh ! mais, ma parole, c’est un fusil nouveau modèle que vous avez là, le dernier fusil à pierre !

Follentin. — Hein !… Oui,… bien incommode !

L’Homme. — Oh ! mais c’est curieux !… Voulez-vous me permettre ?…

Follentin, donnant son fusil. — Mais je vous en prie !

L’Homme. — Merci !… Et maintenant, à votre tour ! La bourse ou la vie !

Follentin. — Hein !

L’Homme..— Allons, allons ! Dépêchons !

Follentin. — Oui, monsieur !… Oui, monsieur !…

Il se fouille.

L’homme. — Vos pistolets d’abord.

Follentin. — Voilà, Monsieur, voilà !…

L’homme. — Et la bourse maintenant !

Follentin. — Voilà, Monsieur !

L’homme. — Enfin tous les menus objets que vous pouvez avoir sur vous !

Follentin. — Bien, Monsieur ! (Il donne tout ce qu’il a.)

L’homme. — Allons, mon ami, je vois que vous êtes encore jeune dans le métier. Et maintenant, annoncez à votre Capitaine Cartouche, son collègue et ami, le Capitaine Mandrin !

Follentin. — Mandrin !… C’est Mandrin !

L’homme.— Allez !

Follentin. — Oui, Mandrin !… (il appuie sur le bouton, les rochers se rouvrent et laissent voir l’intérieur de la grotte. Tous les personnages dansent un menuet, accompagnés au clavecin par Madame Mandrin).

Tous. — Qu’est-ce qu’il y a ?

Cartouche. — Comment, vous ?… Eh bien ! et le détroussage ?

Follentin. — Çà y est !… Il m’a pris tout ce que j’avais sur moi.

Cartouche. — Qui ?

Follentin. — Lui !

Cartouche. — Monsieur !

Tous. — Mandrin !

Mandrin. — Mon Dieu, oui !… Il faut bien s’amuser un brin, n’est-ce pas, Monsieur ?… Il a besoin d’apprendre son métier, le jeune homme.

Cartouche. — Lui !… Mais c’est le premier chef de brigands du 20e siècle !…

Mandrin. — Non !… Eh bien ! il n’est pas fort !

Madame Cartouche. — Une coupe de champagne, Monsieur Mandrin ?

Mandrin. — Tout de même !… A votre santé, mesdames ! A vous, Cartouche ! A vous, le brigand du XXe siècle !

Tous. — A la santé du Capitaine Mandrin !

Scène IV

Les Mêmes, Bienencourt en Chef de la Maréchaussée, la Maréchaussée

Un brigand (accourant). — Capitaine !… Capitaine !

Cartouche. — Pardon !… Les affaires !…

Le brigand. — La Maréchaussée se dirige de ce côté.

Tous. — La Maréchaussée !

Cartouche. — La Maréchaussée !

Follentin. — La Maréchaussée !… Sauvons-nous…

Il se précipite à gauche et disparaît.

Mandrin. — Pas par là ! Pas par là ! Chacun pour soi ! A la caverne !

Il se précipite dans la grotte et appuie sur un bouton intérieur, les rochers se referment.

Follentin, revenant du fond, affolé. — Ah ! mon Dieu !… Ils arrivent par là !… Ils arrivent par là !… Eh bien, quoi ? C’est fermé ! Ils ont fermé la grotte !

Il appuie sur le bouton, les rochers s’ouvrent.

Tous les brigands (à l’intérieur). — Mais fermez donc ! Fermez donc !

Follentin. — La Maréchaussée !… C’est la Maréchaussée !

Cartouche. — Mais allez-vous fermer, malepeste !

Gabriel, paraissant à la tête de la Maréchaussée en uniforme de lieutenant. — A la grotte ! En avant !…

Follentin. — Mais fermez donc, nom d’un chien !…

Gabriel. — En joue ! Rendez-vous ou vous êtes morts !

Mandrin. — Nous sommes pris !

Cartouche. — Ah ! vous êtes encore un malin, vous !

Gabriel. — Allez ! arrêtez-moi tous ces gens-là !

Follentin. — Dieu !… C’est Gabriel.

Gabriel (en montrant Follentin). — A celui-là, seul, la liberté !

Follentin. — Sauvé !… Merci, mon Dieu !

Bienencourt (apparaissant en uniforme archi-galonné de Maréchal de France). — Pas encore !

Tous. — Hein ?…

Bienencourt. — Soldats, pas de passe-droit !… Et empoignez-moi tout le monde !

Gabriel. — Mais…

Bienencourt. — Obéissez, lieutenant, je suis Maréchal de France !

Follentin. — Bienencourt !

Gabriel. — Malédiction !

Bienencourt. — Et maintenant, à la Bastille !

Follentin. — Ah ! zut !

RIDEAU

2e Tableau[modifier]

Un Cachot à la Bastille

Fenêtres à barreaux au fond. Au fond gauche, pan coupé. Porte d’entrée. Droite, 2e plan, une couchette en paille, une autre à gauche et une troisième au fond. Au-dessus de ces couchettes, rivées au mur, des chaînes.

Scène première

Follentin, Cartouche, Mandrin

Ils sont assis au milieu de la scène, chacun sur la pierre qui leur sert ordinairement de siège et jouent aux cartes sur la redingote de Follentin qu’ils ont posée, pliée sur leurs genoux.

Follentin, donnant les cartes. — Combien ?

Cartouche. — Deux.

Mandrin. — Trois.

Follentin. — Servi !… (Il pose ses cartes. Chacun prend son jeu.) Cartouche, vous n’avez pas mis au jeu !

Cartouche. — J’avais oublié !

Follentin. — Vous oubliez toujours ! A vous de parler !

Cartouche. — Passe parole !

Mandrin. — Parole !

Follentin. — Dix francs !

Cartouche. — Vous dites ?

Follentin. — Deux écus !

Mandrin. — Je passe !

Cartouche. — Je les tiens ! Brelan d’as !

Follentin. — Floche !

Cartouche. — Animal !

Follentin ramasse l’argent et passe les cartes à Cartouche.

Follentin. — A vous de faire !

Cartouche. — A moi !… (Tout en donnant les cartes.) Décidément, c’est très amusant, le poker ! (On entend dans le dessous une voix qui chantonne « Viens poupoule ».) Ecoutez !

Follentin. — Le signal que j’ai indiqué au prisonnier du dessous. Il nous annonce que le geôlier fait sa ronde.

Cartouche. — Brave prisonnier !… Vite ! gagnons nos chaînes.

Mandrin. — Flûte ! J’avais full d’entrée !

Cartouche. — Oui, ce sera pour une autre fois !… Vite ! dissimulons le matériel.

Ils emportent chacun leur pierre.

Mandrin. — Là !… et à l’attache !

Ils se précipitent vers les couchettes ; Follentin à droite, Cartouche à gauche et Mandrin au fond et se renchaînent. On entend les verrous de la porte.

Follentin. — Il était temps !

Les trois prisonniers, pour se donner une contenance, se mettent à manger leur pain.

Scène II

Les Mêmes, Bienencourt en geôlier, entrant par pan coupé gauche

Bienencourt, une lanterne à la main. — Ah ! Ah ! vous faites honneur au repas, je vois ! C’est bien, messieurs les prisonniers ; il est bon d’avoir le ventre plein à l’heure où l’on va sauter le pas.

Tous. — Sauter le pas ?

Bienencourt. — Mon Dieu, oui !… votre dernier dîner. demain, pour vous, le fouet, la roue, la mort !

Tous. — La mort !

Follentin. — La mort !… mais non ! C’est impossible !… D’abord, Louis XV m’attend !

Bienencourt. — Oui, mais, pour cela, il faudrait pouvoir arriver jusqu’à lui. Ah ! Ah ! Follentin, tu ne m’échapperas pas ! Et pour plus de précautions, j’ai fait demander le serrurier de la Bastille pour qu’il s’assure que vos chaînes sont bien rivées et que les barreaux de cette fenêtre sont bien solides !… Bon appétit, messieurs !

Tous avec rage. Ah !

Il sort par le pan coupé gauche, avec un ricanement satanique.

Scène III

Follentin, Cartouche, Mandrin

Cartouche. — Mais nous ne pouvons pas rester ici !…

Tous. — Non !

Ils enlèvent leurs chaînes.

Mandrin. — Si demain, au petit jour, nous sommes encore là,… c’en est fait de nous !

Follentin. — Et moi, je me connais. Quand on me fait faire quelque chose de trop bon matin, ça me fiche à bas pour toute la journée !

Cartouche. — Aussi faut-il fuir !

Tous. — Fuyons !

Mandrin. — Mais comment ?

Ils se mettent tous à tourner dans tous les sens comme des souris dans une souricière.

Follentin. — Oui ! Eh bien ! nous n’avançons pas. Je crois qu’il vaut mieux chercher le moyen avant.

Tous. — Cherchons !

Follentin. — Ce qui me paraît le plus naturel, c’est la fenêtre.

Mandrin. — Mais les barreaux !

Follentin. — Ah, oui ! sacrés barreaux !… (Allant secouer les barreaux qui lui restent dans les mains.) Ah ! ils ne tiennent pas !

Tous. — Ah !

Follentin. — Sauvés, nous sommes sauvés !

Mandrin. — Comment, sauvés ! mais c’est à trente-cinq mètres du sol !

Follentin. — C’est vrai ! mais enfin, c’est déjà quelque chose, nous savons qu’on peut sortir par là !

Cartouche. — En se cassant le cou !

Follentin. — Oui, mais enfin, c’est déjà quelque chose ! Maintenant, ce qu’il faut trouver, c’est justement le moyen de ne pas se casser le cou !… Eh bien ! en attachant des rideaux, les uns aux autres, sur une longueur de 35 mètres !…

Mandrin. — Oui, mais nous n’avons pas de rideaux !

Follentin. — Oui, mais nous savons que si nous en avions, c’est déjà quelque chose ! Attendez donc !… J’ai une idée !… nos chemises, nos vêtements, en les effilant… et en les tressant après, nous faisons une corde.

Cartouche. — Mais il faudra quinze ans !

Follentin. — Quinze ans !… oui, oui !… En effet ! d’ici demain matin, nous ne trouverons jamais les 15 années nécessaires. Mais alors, j’ai trouvé !…

Tous. — Quoi ?

Follentin. — Mandrin sort le premier et se suspend par les mains au rebord de la fenêtre, vous, Cartouche, vous descendez le long de Mandrin, et vous vous accrochez à ses pieds. Moi je descends le long de Mandrin et puis le long de vous, et je m’accroche à vos pieds !

Mandrin. — Oui, mais ça ne fera jamais trente-cinq mètres !

Follentin. — Oui !… mais c’est déjà quelque chose !… Et puis alors,… attendez !… Mandrin, lui, qui n’a plus rien à faire là-haut, descend le long de vous et le long de moi…

Cartouche. — Mais pour cela, il lâche la fenêtre !…

Follentin. — Naturellement !

Mandrin. — Mais alors, nous dégringolons tous les trois !

Follentin. — C’est vrai !… Je n’y avais pas pensé ! Mon Dieu ! tout de même, si au lieu de trois nous avions été cinq !… Ça allait tout seul !

Tous s’arrachant les cheveux. — Ah ! non ! Ah ! non ! Il faut trouver !… Il faut trouver !…

On entend les verrous de la porte.

Tous. — Le geôlier ! le geôlier !… (Affolement général.) A nos chaînes !… non, pas par là !… Ah ! les barreaux !

Dans l’enchevêtrement de la débandade ; ils sont allés s’enchaîner chacun à une place différente de celle qui leur était respectivement affectée. Ils sont à peine assis que la porte s’ouvre et Bienencourt paraît.

Scène IV

Les Mêmes, Bienencourt, puis Gabriel

Bienencourt. — Hein !… Ah, çà ! vous jouez donc aux quatre coins, vous ! Dieu !… les barreaux !… Ils ont scié les barreaux !… Ah ! mes gaillards, vous allez bien, mais vous avez compté sans moi. (Appelant.) Entrez, serrurier !

Gabriel, en serrurier, entrant. — Voilà, patron !

Bienencourt. — Vous voyez ces gredins-là ! Vous allez leur mettre doubles chaînes et les river solidement !… Après quoi, vous rescellerez les barreaux !

Gabriel. — Oui, patron !… Compris !…

Bienencourt. — Je vous enferme !… Je viendrai vous chercher dans un quart d’heure.

Il sort et referme la porte.

Scène V

Follentin, Gabriel, Cartouche, Mandrin, puis Latude

Tous pendant que Gabriel va déposer sa trousse de serrurier tout à fait sur le devant de la scène et s’accroupit. — Parti !

Ils se débarrassent tous les trois de leurs chaînes.

Follentin. — Oh ! quelle idée !… (Pantomime. Il indique le serrurier à Cartouche et à Mandrin, et fait le geste de lui tordre le cou. Les autres font « oui » de la tête.) Ma foi ! tant pis ! c’est le pied dans le crime !

Tous. — Allons !

Ils foncent sur Gabriel et cherchent à l’étrangler.

Gabriel se débattant. — Eh ! là ! Eh ! là ! tout beau, vous autres !… Si c’est comme ça que vous recevez les gens qui viennent à votre secours !

Tous. — Hein !

Gabriel retire sa barbe.

Follentin. — Gabriel !

Cartouche. — Votre lieutenant !

Gabriel. — Lui-même !

Follentin. — Ah ! Gabriel !… Dieu soit béni !

Gabriel. — Et maintenant, mes amis, pas de temps à perdre !… Il s’agit de filer ! Déjà, pour faciliter la chose, j’ai scié les barreaux.

Mandrin. — C’était vous !

Gabriel. — C’était moi !

Follentin. — Brave garçon !

Gabriel. — Et maintenant, vous n’avez qu’à prendre une échelle de corde !

Follentin. — C’est ça !… C’est ça !… une échelle de corde !

Cartouche. — Mais nous n’en avons pas !

Follentin. — Ah ! c’est vrai ce qu’il dit là !… Nous n’en avons pas !

Gabriel. — La belle affaire !… Ne suis-je pas prestidigitateur ! Et n’avez-vous pas votre chapeau !

Follentin. — C’est vrai !

Il lui donne son chapeau.

Gabriel. — Une ! deux ! trois !… (En tirant une échelle de corde.) Une échelle, une !…

Tous avec joie. — Une échelle !

Ils esquissent une danse de joie.

Gabriel. — Oh ! Il ne s’agit pas de danser en ce moment. Vous vous réjouirez quand vous serez hors d’ici !… Accrochez l’échelle !

Mandrin va accrocher l’échelle à la fenêtre.

Follentin. — Ça va ?

Cartouche. — Oui !… Elle arrive juste au raz du sol…

Mandrin. — Alors, filons ! (Il va pour enjamber la fenêtre.) Tiens ! Attendez donc ! Quel est cet homme qui tourne autour de la Bastille !

Tous. — Un homme ?

Cartouche. — Oui !… Il a vu l’échelle !… Il lève la tête de notre côté… Mon Dieu !… serait-ce un espion !

Follentin. — Mais, ma parole, il grimpe à l’échelle !…

Tous. — Mais oui !

Mandrin. — Si nous laissions tomber l’échelle ?

Cartouche. — Mais alors nous ne l’aurions plus !

Follentin. — Vous avez raison ! Mieux vaut le laisser monter !… Et si c’est un espion, couic !…

Tous. — C’est ça !…

Follentin. — Oh ! maintenant, rien ne m’arrête plus !

Tous. — Lui !

Paraît en haut de l’échelle, un homme qui enjambe la fenêtre.

Latude. — Enfin !

Tous. — Qui vive !

Latude. — Hein ! quoi ?

Follentin. — Allons, parlez, qui êtes-vous ?

Latude. — Moi ?… Latude !

Tous. — Latude !

Latude. — Merci, mes amis !… Merci de m’avoir donné le moyen de réintégrer ma chère Bastille !

Tous. — Comment ?

Latude. — Voilà des années, monsieur, que l’administration me met à la porte chaque fois que je reviens ici. On aura beau faire, chaque fois qu’on me chassera, je saurai bien y revenir.

Follentin. — A votre aise, monsieur Latude ! Mais nous qui n’avons pas les mêmes raisons que vous, nous allons jouer la fille de l’air. A vous, Cartouche !

Cartouche. — Par obéissance !… (Il enjambe la fenêtre et disparaît.) A vous, Mandrin !

Mandrin même jeu. — Ça me connaît !

Gabriel. — A vous, M. Follentin !

Follentin. — A moi !… (Enjambant la fenêtre.) Oh ! nom d’un chien ! Oh ! que c’est haut !

Gabriel. — Eh ! bien, allez !

Follentin. — Mais je ne peux pas !… Il n’y a pas mèche !… j’ai le vertige !

On entend les verrous de la porte.

Scène VI

Les Mêmes, Bienencourt

Bienencourt, entrant et l’apercevant. — Oh ! une évasion !… (Se précipitant à la fenêtre et en retirant Follentin.) Allez-vous-en, vous !

Follentin. — Mais je ne peux pas !… J’ai le vertige !

Bienencourt. — Allez-vous-en donc ! (Regardant par la fenêtre,) Mandrin et Cartouche qui se sauvent !… Oh ! mais toi, du moins, tu ne te sauveras pas !… (Il détache l’échelle et la jette dans l’espace.) A la garde ! A la garde !

Il sort en courant.

Gabriel. — Vous voilà bien, maintenant !

Follentin. — Qu’est-ce que vous voulez !… même avec l’échelle, j’aurais pas pu !… Mon Dieu !… Comment sortir d’ici ! (suppliant Gabriel.) Dans mon chapeau… vous ne trouveriez pas encore quelque chose ?

Gabriel. — Attendez donc ! :.. peut-être !… A moi les trucs de Robert-Houdin et de Buatier de Cola ! (Il tire un énorme foulard du chapeau.) Vous voyez ce foulard !

Follentin. — Et qu’est-ce que vous voulez que je fasse d’un foulard ?

Gabriel. — Attendez donc !… Voyons, où voulez-vous aller ?

Follentin. — Où ?… Chez Louis XV. Il m’attend !

Gabriel. — Va pour Louis XV !… Mettez-vous là ! (Il le couvre du foulard et l’escamote.) Une, deux, trois, passez Follentin. (Follentin a disparu.) Et d’un ! Et vous, M. Latude !… Eh ! M. Latude.

Latude passant sa tête à travers la paille. — Quoi ?

Gabriel. — Pendant que vous me tenez, vous ne voulez pas en profiter pour sortir d’ici ?

Latude. — Quitter la Bastille ? Jamais !

Gabriel. — Eh bien ! rendez-moi un service !

Latude. — Un service !

Gabriel. — J’ai des dames à aller rechercher sous Charles IX, couvrez-moi de ce foulard et dites : un, deux, trois !… Et escamotez-moi !

Latude. — Mais je ne sais pas !

Gabriel. — Ne vous inquiétez pas, faites ce que je vous dis !… Ça ira tout seul !

Latude. — Vous y êtes ?

Gabriel. — J’y suis !

Latude le couvrant du foulard. — Un, deux, trois !

Il l’escamote. A ce moment la porte s’ouvre. Bienencourt paraît suivi de gardes.

Bienencourt. — Par ici !… Par ici !… Oh ! il a filé !… (Apercevant Latude.) Qu’est-ce que c’est que celui-là !

Latude. — Moi ? Latude !

Bienencourt. — Vous !… Encore !… Chassez-moi cet homme !… Mettez-le dehors !

Latude se débattant. — Non, non ! Je veux de la prison ! Je veux qu’on me condamne !

Bienencourt. — On ne vous condamnera pas !

Latude. — C’est ce que nous verrons !… (Se campant devant les soldats.) Mort aux vaches !

Tous. — Hein ?

Latude. — Mort aux vaches !… Mort aux vaches !…

On l’empoigne.

RIDEAU

3e Tableau[modifier]

Sous Louis XV — A Versailles

Un coin de parc. A droite un grand arbre.

Scène première

Les Dames de la Cour, Madame de Châteauroux, Madame de Boufflers, Madame de Chevreuse, etc.

Au lever du rideau, va et vient ou groupement de dames de la cour. Au premier plan, un groupe de dames en train de jouer au jeu des portraits. Parmi ces dames, se trouve Madame de Châteauroux.

Motif de l’ensemble des dames de la Cour. Toutes en lignes en haut de la scène, elles descendent en chantant.

Chœur des dames.

Allons, Madame de Châteauroux,

C’est à vous, c’est à vous,

Vous, d’aller sur la sellette.

Allons, pour la devinette…

Un instant, retirez-vous,

Madame de Châteauroux.

Elles saluent.

Madame de Châteauroux, allant à droite. — Faites vite !

Boufflers. — N’écoutez pas !

Toutes la suivant.

Sans aucun doute !

Elles gagnent la gauche.

Madame de Châteauroux. — Comment voulez-vous que j’écoute ? Vous parlez tout bas.

Madame de Chevreuse. — Un nom de personne ou de chose ?

Madame de Boufflers allant aux dames de gauche

Moi, Mesdames, je propose

Comme portrait, la Pompadour.

Les Dames. — Soit, va pour la marquise de Pompadour.

Madame de Boufflers allant aux dames de droite. —Ouh ! Ouh !

Les Dames venant au milieu. — Ouh ! Ouh !

Madame de Châteauroux (Madame de Boufflers va près de Madame de Châteauroux). — Vous y êtes ?

Les Dames. — Ça y est, nous sommes prêtes.

Madame de Châteauroux. — Allons, voyons ! Cherchons ! Cherchons ! C’est…

Elle gagne par la gauche en regardant les dames à chaque mot chanté. Madame de Boufflers à droite.

Toutes. — C’est…

Madame de Châteauroux. — Une femme ?

Toutes. — Une femme.

Madame de Châteauroux. — Et grande dame ?

Toutes. — Et grande dame.

Madame de Châteauroux. — Vient à la cour ?

Toutes, — Vient à la Cour.

Madame de Châteauroux. — Femme d’amour ?

Toutes. — Femme d’amour !

Madame de Châteauroux, extrême gauche.

J’y suis, la chose est exquise,

C’est Madame de Pompadour.

Les Dames.

C’est la Marquise ! C’est la Marquise !

Les trois dames de droite gagnent la droite et les trois dames de gauche gagnent la gauche et se réunissent. Vient au milieu.

Madame de Châteauroux.

C’est la Marquise, la marquise !

Toutes.

Eh ! oui, vraiment c’est la marquise.

Bravo, Madame de Châteauroux !

Comme vous (bis), aucune sur la sellette

Ne trouve une devinette,

Comme vous, oui, comme vous, Madame de Châteauroux.

Madame de Boufflers, à Madame de Châteauroux. — Ah ! vraiment, duchesse, vous avez le don de la divination..

Madame de Chevreuse. — Comment avez-vous trouvé tout de suite que c’était la marquise de Pompadour ?

Madame de Châteauroux. — Comme c’est difficile ! Je suis l’ancienne favorite de Sa Majesté ; la Pompadour m’a remplacée dans l’amour du roi — nous sommes entre femmes — je devais bien penser que vous me la serviriez !…

Les Dames. — Oh ! Duchesse !

Madame de Boufflers. — Vous avez la dent dure.

Une Voix Lointaine. — Sa Majesté le Roi !

Madame de Châteauroux. — Mesdames ! Mesdames ! Voici le Roi !

Les Dames, chuchotant. — Sa Majesté, Sa Majesté ! Voici le Roi !

Les dames se rangent vivement sur les deux côtés de la scène.

Le Capitaine des Mousquetaires, annonçant. — Sa Majesté le Roi !

Scène II

Les Mêmes, Louis XV, Follentin

Louis XV paraît, accompagné de Follentin en habit, le claque sous le bras. Les dames s’inclinent et font la révérence de cour.

Louis XV. — Malepeste ! Mesdames, que voilà un joli parterre pour réjouir nos yeux !

Les Dames. — Sire !

Follentin saluant à droite et à gauche, — Mesdames !

Louis XV à Madame de Châteauroux. — Bonjour, duchesse ! Cela me fait plaisir de vous voir !

Madame de Châteauroux. — Votre Majesté me comble.

Louis XV, lui baisant la main. — J’ai la reconnaissance du souvenir. Mesdames, permettez-moi de vous présenter le chevalier Follentin qui a bien voulu quitter son époque pour faire une incursion sous notre règne.

Les Dames s’inclinant. — Chevalier !…

Louis XV. — Nous vous ferons remarquer, Chevalier, que donnant cette fête en votre honneur, nous avons eu soin de ne réunir que des dames et d’éliminer tous les maris.

Follentin. — Ah ! Sire, c’est d’un galant ! Le fait est que les maris, c’est toujours un peu gênant.

Louis XV. — Pas sous notre règne. Allons, mesdames, pour le chevalier Follentin, toutes vos séductions et vos plus jolis sourires.

Les Dames entourant Follentin et l’aguichant. — Ah ! Chevalier ! mon beau chevalier !

Follentin. — Eh ! Eh ! j’aime bien ça, moi !

Il tire son mouchoir et s’évente.

Madame de Châteauroux. — Ah ! le mouchoir ! le mouchoir !

Madame de Boufflers. — Ah ! C’est moi qui l’ai !

Follentin. — Elle m’a fait mon mouchoir !

Madame de Boufflers. — Si vous voulez le ravoir, cela coûtera un baiser.

Follentin. — Mais deux, madame ! Deux !

Louis XV. — Vous ne vous ennuyez pas ! La marquise de Boufflers !

Follentin. — Oh ! pendant que j’y suis !.(Il l’embrasse) Ah ! c’est exquis !

Dans sa joie, il fait jouer le ressort de son chapeau claque qui détonne bruyamment.

Les Dames poussant un cri. — Ah !

Louis XV sursautant également. — Qu’est-ce que c’est que ça ?

Follentin. — Quoi Sire ?

Louis XV. — Cet engin ?

Follentin. — Ça !… c’est mon chapeau.

Madame de Châteauroux. — Vous nous avez fait une peur !

Madame de Boufflers. — J’en ai des palpitations.

Louis XV. — Qu’est-ce qu’il a, votre chapeau ? Il est à pétards ?

Follentin. — A claque, Sire, à claque tout simplement.

Madame de Châteauroux. — Ah ! Chevalier, je vous. en veux pour la peur que vous venez de me faire.

Follentin. — Vous m’en voulez, Madame ?

Louis XV. — Bah ! Embrassez donc la duchesse de Châteauroux et tout sera pardonné.

Follentin. — Mais… comment donc !

Madame de Boufflers. — Eh ! bien, mais… et moi aussi j’ai eu peur !

Louis XV. — Ah ! marquise ! Vous avez déjà eu votre compte.

Follentin. — Ça ne fait rien ! (Il l’embrasse.)

Les Dames. — Eh bien ! et nous ?

Louis XV. — Allez ! la duchesse de Chevreuse ! La marquise de Mirepoix ! Madame de Bouffémont ! Toutes ces dames, enfin !

Follentin. — Voilà, mesdames, voilà ! et allez donc, c’est pas mon père ! (Tapant sur son talon noir.) Suis-je assez talon rouge ?

Les Dames. — Il m’a embrassée ! Il m’a embrassée !…

Louis XV. — Vous voyez, Chevalier, que vous n’aurez pas le temps de vous ennuyer sous notre règne.

Follentin. — Ah ! je vous crois ! Sire, quel siècle ! Celui de la galanterie, du libertinage, de l’amour !

Louis XV. — J’espère que vous avez assez de jolies femmes comme ça !

Follentin. — Il y en aurait une de plus que cela ne serait pas pour me faire peur !

A ce moment, on entend un craquement dans l’arbre praticable. Une branche sur laquelle est une jeune paysanne à cheval se brise et la petite roule à terre.

Tous. — Ah !

Louis XV. — Eh bien ! vous êtes servi !

Follentin. — C’est le ciel qui l’envoie !

Chœur

Ah ! mon Dieu ! Qu’est-ce que c’est qu’ça ?

Quelle est cette jouvencelle ?

D’où sort-elle, t-elle ?

D’où sort-elle, celle-là ?

Louis XV.

Elle tombe de la lune,

Sans trompette ni tambour.

La façon est peu commune

De s’introduire à la cour.

Quelle est cette jouvencelle ?

La Paysanne.

Rondeau

Messieurs, Mesdames, m’en veuillez pas,

De m’présenter de cette manière,

Vous d’vez comprendr’qu’on n’est pas fière

Quand on déboul’la tête en bas !

Je vous d’mande bien excuse,

Mais ce qui m’fait le plus d’effet,

C’est de constater, sauf vot’respect

Le beau résultat de ma ruse.

On disait tant, tout alentour

« Ce soir, au château, grande fête ! »

Tout ça me trottait dans la tête.

Ah ! si je pouvais voir la Cour !

A ce désir qui m’affriole,

J’éprouve un bonheur de gamin,

Et je sens mon cœur sous ma main,

Pan, pan, qui fait la cabriole,

Je m’dis : "Y a pas, faut pénétrer !

S’agit d’escalader la grille,

Dam’! c’est pas très jeune fille,

Mais c’est le seul moyen d’entrer ! "

Seul’ment, voilà la grosse affaire,

Se glisser dans le parc, ça va !

Mais voyez-vous qu’une fois là,

Je sois pincée ? Eh bien ! ma chère,

J’suis dans la place, c’est au mieux,

Mais encor’faut-il que j’y reste !

En vain, j’aurai la jambe leste :

Tous vos gardes ont de bons yeux.

Soudain j’eus cette pensée folle :

"Sur un arbre je verrai tout !

Quitte à me rompre ainsi le cou,

Si j’viens à faire la cabriole ! "

J’aperçois ce gros chêne-là,

Il est au centre de la fête.

"Je m’en vais monter jusqu’au faîte,

Bien fin qui m’dénichera."

Et me voilà de branche en branche

Grimpant, grimpant jusque là-haut,

En éreintant bien comme il faut,

Ma pauvre robe de Dimanche.

Mais cela m’était bien égal,

C’est en dessous que tout se passe.

J’étais à la meilleure place,

Pour moi c’était le principal.

Quand soudain j’sens qu’ça dégringole,

Voilà ma branche qui fait crac.

Je perds l’équilibre et puis, flac !

J’crois qu’on a vu… ma cabriole ?

Louis XV. — Elle est délicieuse, cette petite tombée de l’arbre.

La Paysanne. — Ah ! m’sieur le roi.

Les Dames, soufflant. — Sire ! Sire ! Sire !

La Paysanne. — Quoi ?

Madame de Châteauroux. — Quand on parle au roi, on dit « Sire ou Votre Majesté ! »

La Paysanne, au Roi. — C’est vrai ?

Louis XV. — Ça n’a pas d’importance ! Comment t’appelles-tu, mon enfant ?

La Paysanne. — Jeanne, M’sieur Sire !

Louis XV. — Tu n’as pas un autre nom ?

La Paysanne. — Si !… mais je ne peux pas le dire devant la Cour. Il n’est pas convenable !

Louis XV. — Va donc !

La Paysanne. — Bécu !

Tous. — Oh !

Madame de Boufflers. — Quelle horreur !

Follentin. — Bécu ! Bécu ! Jeanne Bécu ! (Il va à Bécu.)

Tous. — Qu’est-ce qu’il y a ?

Follentin. — Sire ! Sire ! Mais c’est la Du Barry.

Tous. — La Du Barry !

Louis XV. — Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce que c’est que ça, la Du Barry ?

Follentin. — Votre favorite, Sire !

Jeanne. — Favorite, moi ?

Follentin — Oui ! Oui ! Si vous ne le savez pas, je vous l’apprends, moi ! Jeanne Bécu, la future femme du Barry ! Votre favorite de l’avenir !

Louis XV. — Comment le savez-vous ?

Follentin. — Par les Mémoires !

Louis XV. — Au fait, pourquoi pas ?… Elle est délicieuse, cette enfant !

Follentin. — Là ! là ! Vous le voyez ! Vous le sentez poindre en vous, ce sentiment qui doit vous dominer un jour.

Louis XV. — Mais oui ! mais oui !

Follentin. — Eh ! bien, alors n’attendez donc pas la date de l’histoire ! Avancez les événements puisque vous en avez l’occasion !

Louis XV. — Quelle flamme, Chevalier ! C’est à croire que j’entends parler mon fidèle Lebel.

Follentin. — Dis, petite, ça ne te dirait pas de devenir la favorite du Roi ?

Jeanne. — S’il n’y a pas trop d’ouvrage.

Louis XV. — Elle est délicieuse !… Vous avez raison, Chevalier, nous allons donner ce croc-en-jambe à l’histoire ! (A Jeanne.) Désormais, ma chère enfant, vous faites partie de la Cour.

Jeanne. — Moi ?

Les Dames. — Ah ! Ah !

Elles s’inclinent toutes.

Jeanne, sautant de joie. — Dans la cour !… Moi !… Je pourrai amener Maman ?

Tous. — Hein ?

Louis XV. — Ah ! non ! Nous y pourvoirons plus tard. Allons, petite, embrasse-moi !

Jeanne. — Ah ! Ce n’est pas de refus. (Elle l’embrasse, se pavanant.) Mesdames ! Je suis de la Cour ! Je suis de la Cour !

Louis XV. — Eh ! bien, au moins, ça fait plaisir de lui faire plaisir ! Ah ! chevalier ! Je suis très emballé ! Comment pourrai-je reconnaître ?…

Follentin. — Donnez-moi la Légion d’Honneur.

Jeanne. — Oh ! donnez-lui ça !

Louis XV. — Qu’est-ce que c’est que ça ?

Follentin. — Comment ! Vous ne connaissez pas ?… Ah ! c’est vrai ! Ça n’est pas vous qui… Oh ! mais il faut instituer ça, Sire ! Ressource précieuse pour un Gouvernement ! Ça permet de favoriser ceux qui la méritent, et encore plus ceux qui ne la méritent pas.

Louis XV. — J’instituerai, Chevalier, j’instituerai !

Follentin. — C’est ça ! (A part.) Je ne suis pas fâché de jouer ce tour-là à Napoléon !

Louis XV, tendant sa tabatière. — Une prise, Chevalier ?

Follentin. — Merci, Sire, le tabac, je ne le prise qu’en cigare.

Louis XV. — En cigare ?… Qu’entendez-vous par là ?

Follentin. — Vous ne connaissez pas les cigares, Sire ? Mais si vous voulez me permettre… (Il ouvre son porte-cigares et lui en offre un.)

Jeanne. — Oh ! qu’est-ce que c’est que ça ?

Louis XV. — Oh ! les étranges rouleaux ! Voyez donc, Mesdames.

Toutes les Dames, — Oh !

Louis XV. — Et comment les prisez-vous ? Vous ne pouvez pas cependant vous introduire cela dans le nez.

Follentin. — Je les fume, Sire.

Louis XV. — Oh ! que cela est curieux ! Oh ! montrez-nous donc ça !

Follentin. — A vos ordres, Majesté.

Les Dames. — Un réchaud ! Un réchaud !

Follentin. — Inutile ! Tenez !…

Tirant une boîte d’allumettes, il allume une allumette.

Tous. — Oh !

Louis XV. — Ah ! que c’est ingénieux ! Vraiment ! vous avez fait là une invention admirable.

Follentin. — Moi ! Au fait, pourquoi pas ? (Avec suffisance.) Oui, je fais ça avec une mèche que je trempe dans la cire et dont j’enduis l’extrémité de phosphore.

Le Roi prend l’allumette, qu’il donne à Bécu.

Bécu. — Oh ! que c’est amusant !

Madame de Châteauroux. — On dirait un petit feu d’artifice.

Louis XV. — Ah ! Chevalier ! Il faudra que je vous achète votre invention pour le compte de l’État.

Follentin. — Très volontiers, Sire ! Mais si j’ai un conseil à donner à Votre Majesté, ne les faites pas mettre en régie parce qu’elles ne prendraient plus.

Louis XV. — Malepeste ! Cela sent bon, ce que vous fumez-là !

Follentin. — Vous trouvez, Sire ?

Jeanne. — Oh ! oui, alors !

Louis XV. — Ma parole ! J’ai presque envie d’y goûter !

Follentin. — Oh ! Sire ! Je n’osais pas vous en offrir.

Louis XV. — Osez, Chevalier ! (Follentin lui tend son porte-cigares, prenant un cigare.) Allons, nous allons un peu goûter ça !

Jeanne. — Oh ! et moi ! Et moi !… Je ne pourrais pas en goûter un ?

Follentin. — Ma petite, fille, je veux bien, mais pour une femme, c’est peut-être un peu fort.

Jeanne. — Allez donc !… Allez donc !

Follentin. — Soit ! A vos risques et périls !

Louis XV. — Dites-moi, Chevalier ! Par quel côté cela se fume-t-il, ce machin-là ?

Follentin. — Mais… par la bouche, Sire !

Louis XV. — Oui, ça je sais bien.

Follentin. — Ah ! pardon !… Tenez !… Vous mordez le petit bout pour faciliter le tirage… comme ça ! Et maintenant, vous tirez !

Louis allume son cigare.

Madame de Boufflers. — Le Roi tire !

Les Dames. — Le Roi fume ! Le Roi fume !

Louis XV. — Mon Dieu, oui ! Le Roi fume !

Jeanne. — Un peu de feu, Sire.

Louis XV. — Voilà, petite ! (Jeanne allume son cigare à celui du Roi.) Amusante en diable, cette petite ! (Tirant une bouffée.) C’est très bon, vous savez, très bon !

Jeanne. — Ça sent les feuilles sèches qu’on brûle.

Follentin. — Pur Havane.

Louis XV. — Mesdames ! Je crois que je vais me mettre au cigare.

Scène III

Les Mêmes, Le Capitaine

Le Capitaine. — Sire ! Les musiciens du Roi attendent les ordres de Votre Majesté.

Louis XV. — Monsieur Rameau est-il arrivé ?

Le Capitaine. — Pas encore, Sire !

Louis XV. — Qu’on attende sa venue !

Le Capitaine sort.

Madame de Boufflers. — Monsieur Rameau !…

Madame de Châteauroux. — Nous allons avoir Monsieur Rameau ?

Louis XV. — Oui, Mesdames ! C’est la surprise que je vous ménage pour cette fête. Notre délicieux musicien…

Toutes. — Oh !

Louis XV. —… va nous donner la primeur de son nouvel opéra : Castor et Pollux !

Jeanne, qui fume toujours son cigare. — De la musique ! On va faire de la musique.

Follentin. — Eh ! oui ! de la musique ancienne !

Les Dames. — Mais non ! Mais non !

Madame de Châteauroux. — Moderne, Chevalier !

Follentin. — C’est juste ! Eh bien ! petite, ce cigare ?

Jeanne. — Ça va, Monsieur, ça va !

Follentin, à Louis XV. — Elle était faite pour être sapeur ! (Remarquant le Roi qui ne lui répond pas et semble en proie à un grand malaise.) Qu’est-ce que vous avez, Sire ?

Louis XV. — Rien !

Jeanne. — Votre Majesté est toute pâle.

Madame de Châteauroux. — Votre Majesté est malade ?

Les Dames. — Le Roi est malade ! Le Roi est malade !

Louis XV. — Je ne sais pas, c’est comme une sueur qui me monte à la tête, des vertiges !…

Follentin. — C’est le cigare, Sire, quand on n’en a pas l’habitude.

Louis XV. — Mais ce ne sera rien ! ça va passer…, le grand air aidant. (A Follentin.) Mon Dieu, peut-on fumer des cochonneries pareilles !

Les Dames. — Mon Dieu ! Mon Dieu !

Louis XV, qui a lutté contre son indisposition, brusquement. — Oh ! là, là, là ! Oh ! là, là, là ! Je reviens ! Je reviens ! (Aux courtisans qui s’élancent à sa suite.) Non, non, que personne ne me suive ! Je ne veux pas qu’on me suive. (Il disparaît précipitamment.)

Scène IV

Les Mêmes, moins Louis XV

Tous.

Chœur

Mon Dieu, la fâcheuse aventure !

Le Roi qui ne se sent pas bien.

Follentin.

Ne craignez rien, ne craignez rien !

C’est sans danger, je vous assure,

Ça rend malade comme un chien,

Mais ce n’est pas un mal qui dure.

Tous.

Il a bien mal au cœur,

Notre pauvre monarque,

Chacun de nous remarque

Son étrange pâleur.

Son visage se tire,

Il frissonne, il transpire.

C’est qu’il a trop fumé,

Louis le Bien-Aimé !

Jeanne.

Moi, je connais un remède

Pour guérir le mal de cœur.

Voici comment on procède.

C’est souverain, sur l’honneur.

On infuse la mélisse

Avec des ronds de citron,

de girofle l’on épice,

La canelle aussi, c’est bon.

Et l’on boit cette tisane,

Avec un doigt de cognac,

Remède de paysanne,

Mais qui remet l’estomac.

Follentin.

Ce remède en vaut un autre,

Sans vouloir tomber le vôtre,

Pour moi, j’en connais des tas,

Pour guérir ses embarras,

Nous avons l’antipyrine,

Nous avons la cérébrine,

Nous avons l’analgésine,

Nous avons la migrainine,

On vante aussi l’escalgine,

Puis l’antipeslagine.

Ensemble :

Tous.

Mon Dieu ! que de noms en ine,

Jamais ça ne se termine.

Follentin.

La quinine, l’aspirine,

Et puis l’amidopyrine.

Follentin.

Voulez-vous un nom en on ?

Prenez du pyramidon.

Tous.

Non, cet homme est incroyable,

Il sait tout, il connaît tout.

Dites-nous, soyez aimable,

Ces drogues se trouvent où ?

Follentin.

Eh ! bien, tenez, allez donc de ma part à la Pharmacie Normale

Quinze, ou dix-sept rue Drouot.

En tous cas, je vous la signale,

C’est en fac’du Figaro.

Tous :

Figaro ?

Rue Drouot ?

Follentin.

Pardon pour cette réclame,

C’est mon pharmacien, voilà !

Que personne ne me blâme,

Je ne touche rien pour ça !

Chœur

Vraiment, dans la capitale,

J’ignore la rue Drouot,

Et la Pharmacie Normale,

Encore plus le Figaro.

Que personne ne le blâme,

C’est son pharmacien, voilà,

Il ne fait pas de réclame,

Et ne touche rien pour ça !

Un Seigneur.

Messieurs, bonne nouvelle,

Sa Majesté revient.

Tous.

Sa Majesté ! Comment va-t-elle ?

Le Seigneur.

Mais j’espère bien !

Entre le roi.

Le Roi, parlé. — Ah ! ça va mieux !

Tous, parlé. — Ah !

Chanté :

Il n’a plus mal au cœur,

Notre bien cher monarque ?

Aucun de nous remarque

Qu’il a repris couleur !

Sa figure est meilleure,

Bien mieux que tout à l’heure,

Quand il avait fumé,

Louis le Bien-Aimé.

Louis XV. — Ah non ! vous savez, Chevalier, désormais, le cigare !…

Follentin. — C’est fini, vous deux ?

Jeanne. — C’est pas pour dire, Sire, mais il n’en faut pas beaucoup pour vous mettre à bas.

Louis XV. — Raille, enfant, raille ! Tu verras, petite favorite !

Jeanne. — Favorite ?…

Louis XV. — Mais tu ne saurais garder ces vêtements de paysanne. (Au Capitaine.) Holà ! qu’on me mande Lebel.

Le Capitaine sort.

Follentin. — Lebel !… quoi, Lebel !… Est-ce que c’est le fameux valet de chambre de Votre Majesté ?

Louis XV. — Oui, il m’est fort précieux en maintes circonstances !

Bienencourt, paraissant en Lebel. — Me voici, Majesté.

Louis XV. — Oh ! c’est toi ! Avance ici, Lebel !… Tu vas conduire cette jeune enfant auprès de la Marquise de Pompadour, et tu lui diras que je la lui envoie pour ce qu’elle sait et pour ce que je veux !

Bienencourt. — Compris, Majesté !

Jeanne. — Favorite ! Je suis favorite ! (Avec importance.) Suivez-moi !

Les Dames, s’inclinant. — Madame !…

Le Roi. Allez, mon enfant !

Jeanne. Allons-y !

Sortie de Jeanne, Madame de Châteauroux et des dames de la Cour sur la reprise en sourdine du « Mal de cœur ».

Scène V

Louis XV, Follentin, puis le Capitaine, puis Franklin

Follentin. — Comment, Sire, c’est la Pompadour que vous chargez ?…

Louis XV. — Et que voulez-vous, chevalier !… La Pompadour, c’est comme votre cigare, c’est fini, nous deux ! Alors, comme elle veut rester en faveur, il faut bien qu’elle me soit utile à quelque chose !…

Follentin. — Oh ! La Pompadour !… Cette femme dont je me faisais un tel idéal !… dont au collège j’étais amoureux rien que sur ses portraits !… Elle est donc décatie ?

Louis XV. — Du tout ! Elle est toujours superbe !

Follentin. — Eh bien ! de mon temps, quand nos favorites se mettent à faire ce métier-là, c’est qu’elles n’ont plus qu’à choisir entre ça… et le désert !

Le Capitaine, entrant. — Sir Benjamin Franklin !

Follentin. — Benjamin Franklin !

Louis XV, à Franklin qui paraît. — Ah ! c’est vous !… Ah ! Sir Benjamin Franklin.

Franklin, accent américain. — Majesté !… Aoh ! Je suis très… très, aoh ! much, I am honoured.

Louis XV. — Je ne saurais vous dire combien je suis heureux de recevoir à ma Cour l’illustre savant que vous êtes.

Franklin. — Aoh ! Majesté !… I am really confused.

Louis XV. — Laissez donc. (A Follentin.) Chevalier, vous avez devant vous Sir Benjamin Franklin, une des gloires scientifiques du Nouveau Monde qui a bien voulu honorer la France de sa présence. (Franklin s’incline.) Vous avez sans doute entendu parler ?…

Follentin. — Comment, si j’ai entendu parler ! Qui est-ce qui ne connaît pas Benjamin Franklin ?…

Louis XV. — Il paraît, Sir Benjamin, que vous êtes sur la piste d’une invention sensationnelle.

Franklin. — Le piste ?…

Louis XV. — Oui, qu’enfin vous êtes en train de trouver…

Franklin. — Oh !… trouver, pas encore, Sire !… Je cherche.

Le Roi. — Eh bien, cherchez, Monsieur Franklin, cherchez !

Follentin. — Ah ! quoi donc ? Quoi donc ?

Franklin. — Une chose, aoh !… Je ne sais pas si je trouverai !… J’ai appelé ça provisoirement : l’ « Antifulmen ».

Follentin. — L’ « Antifulmen » ? Je n’ai jamais entendu parler de ça !… Qu’est-ce que c’est ?

Franklin. — Eh ! bien, voilà !… Notre… c’est que, pour expliquer !… Vous ne parlez pas l’anglais ?

Follentin. — Je le comprends, mais quant à le parler…

Franklin. — Oh ! vous comprenez, eh bien ! alors… Voilà :

Duo

1

Franklin.

Just this moment, my intention

Is to make a great invention

Follentin.

Voyez-vous ça !

Franklin.

I found, it will be a wonder !

For it will protect from thunder !

Follentin.

Oui, oui ! voilà !

Franklin.

What may I do, to only state

That I can danger captivate.

Follentin.

Voilà l’chiendent !

Franklin.

This problem sur’ly is not small,

But I’ill find it ! dash it all !

Follentin.

Absolument !

Franklin.

Oh ! I’ll succeed, I wish I could !

Vous avez compris ?

Follentin.

I have understood !

Ensemble.

Well ! Well !

It is very well !

There is one thing I can tell :

You speak Franch, oh ! like an angel,

You speak English like an angel.

Well ! Well !

2

Follentin.

Si j’ai bien compris vos propos,

Voici votre affaire en deux mots,

Franklin.

Let’s see a bit !

Follentin.

Vous poursuivez ce grand problème,

de capter la foudre quand même

Franklin.

Oh, yes ! that’s it !

Follentin.

Tout ceci pour nous préserver

Contre cet éternel danger,

Franklin.

Yes ! Yes ! indeed.

Follentin.

La chose est-elle près d’éclore,

Vous ne pouvez le dire encore.

Franklin.

Oh ! well, splendid !

Follentin.

Mais vous saurez vaincre à tout prix.

Have I understood ?

Franklin.

C’est très bien compris !

Ensemble

Well ! Well !

It is very well !

Really Sir, I bless the spell,

You speak French, oh ! like an angel.

You speak, English like an angel.

Well ! Well !

Franklin. — Oh ! you speak very well indeed.

Follentin. — Oh ! non ! it’s you ! it’s you ! Votre « Antifulmen », c’est le paratonnerre.

Franklin. — Le quoi ?

Follentin. — Le paratonnerre !

Franklin. — Mais oui ! C’est bien ça ! Aoh ! Bravo ! le paratonnerre ! Si vous permettez, je garderai le nom.

Follentin. — Mais, je vous en prie, cela vous appartient.

Franklin. — Paratonnerre ! C’est une trouvaille !… Seulement, voilà, c’est l’appareil que je ne tiens pas encore.

Follentin, — Vous ne tenez pas l’appareil ?… Ah ! que c’est drôle ! Qu’est-ce qui vous embarrasse ?

Franklin. — Aoh ! I say, all and nothing !

Follentin. — Il ne possède pas l’appareil ! Mais je vais vous le donner, moi ! C’est d’un simple ! Une grande barre de fer avec un bout en cuivre, l’extrême-pointe en platine !…

Franklin. — Oui.

Follentin. — Et alors, à la base, un grand câble métallique qui va se noyer dans un puits.

Franklin. — Oh !… le puits !… What an idea !

Follentin. — Eh ! bien, voilà, il n’y avait qu’à me demander.

Louis XV. — Ah ! comme il est fort ! Chevalier, c’est admirable !

Franklin. — Ah ! Sire ! permettez-moi… prendre note quelque part.

Louis XV. — Je vous en prie. La science avant tout !

Franklin, avant de sortir, à Follentin. — Ah ! Chevalier ! Je vous devrai ma réputation.

Follentin. — Allez donc ! Allez donc ! C’est de bon cœur ! (A Louis XV.) Eh ! bien, voilà, plus tard on ne connaîtra que lui.

Scène VI

Les mêmes, le Capitaine, puis le page

Le Capitaine. — Sire, c’est un jeune page de la suite de la Marquise de Pompadour qui demande à être reçu par Votre Majesté.

Follentin. — La Pompadour !

Louis XV. — Qu’il entre !

Le page, entrant et s’inclinant. — Sire !

Louis XV. — Qu’est-ce qu’il y a, petit ?

Le page. — Sire ! La Marquise de Pompadour m’envoie vers Votre Majesté pour lui dire, qu’obéissant aux ordres de Votre Majesté, elle a fait le nécessaire et qu’elle aura l’honneur d’amener elle-même la personne à Votre Majesté.

Louis XV. — Parfait !

Follentin. — Ah ! sacré Louis XV, va ! Oh ! pardon !

Louis XV. — Eh ! bien, ne vous gênez pas, chevalier !

Follentin. — Excusez-moi, Sire !… Trente ans de République !… (Au page !) Ah ! c’est égal ! tu fais un joli métier, toi, petit page ! Il est gentil, ce crapaud ! Il fait de drôles de commissions pour son âge, mais il est gentil !

Louis XV. — Comment t’appelles-tu ?

Le page. — Moi, Sire, Charles Follentin.

Follentin. — Hein ?

Louis XV. — Follentin ? (Il regarde Follentin.)

Follentin. — Dieu ! mais oui !… Page de la Marquise de Pompadour !… Plus tard officier au service du Roi ! Seriez-vous par hasard Charles Etienne Jacques Emile Follentin, né en janvier 1742 ?

Le page. — Oui, Monsieur.

Follentin. — Mort le 5 fructidor an IV ?

Le page. — Ça, je ne peux pas vous le dire encore.

Follentin. — Ça ne fait rien. C’est toi, tu meurs le 5 fructidor an IV.

Le page, éclatant en sanglots. — Moi !… Je meurs !… Ah !

Louis XV. — Ah ! pauvre petit !

Follentin. — Mais non, voyons, tu as le temps de pleurer puisque ce n’est que le 5 fructidor an IV.

Le page. — Oui, monsieur, oui.

Follentin. — Lui ! Lui ! C’est lui ! (Lui tendant les bras.) Mon arrière-grand-père !… C’est mon arrière-grand-père !

Le page. — Qu’est-ce que vous dites ?

Louis XV. — Qu’est-ce qu’il dit ?

Follentin. — Grand-papa ! dans mes bras !

Louis XV. — Il est fou !

Follentin. — Oui, Adolphe Follentin, arrière-petit-fils de Charles Etienne Jacques Emile Follentin et de dame Rose Amélie Clémentine Bernage.

Le page. — Ma cousine.

Follentin. — C’est moi !

Le page. — Est-il possible ! Ah ! mon petit-fils !

Follentin. — Grand-papa ! (Ils s’embrassent. Tout le monde est très ému.)

Louis XV, ému. — Ah ! la famille !

Follentin. — Je n’aurais jamais cru que mon arrière-grand-père fût si jeune.

Scène VII

Les Mêmes, Lebel, Le Capitaine, puis La Marquise de Pompadour

Lebel. — La Marquise de Pompadour.

Tous. — La Marquise !

Follentin. — La Pompadour ! C’est la Pompadour !

Le page. — La Marquise ! (A Follentin.) Je te demande pardon, mon enfant, il faut que j’aille au-devant d’elle.

Follentin. Va ! Va ! Grand-père ! Enfin, je vais donc voir la Pompadour !

Entrée de toutes les dames de la Cour. En même temps paraissent au fond des laquais portant une chaise à porteurs de laquelle descend la Pompadour en grande toilette.

Chœur

Voici la Pompadour,

Belle comme l’amour,

Pompadour dont les charmes

Ont fait rendre les armes

Aux puissants de la Cour,

Voici la Pompadour.

Follentin, parlé. — Mon Dieu ! Qu’elle est belle !

Louis XV. — Soyez la bienvenue, marquise.

La Pompadour, faisant la révérence. — Sire !

Louis XV. — Eh bien ! la jeune personne ?

La Pompadour. — Ah ! Sire ! Sire ! Vous êtes dur !

Louis XV. — Plaît-il ?

La Pompadour, à mi-voix. — Monarque cruel ! Tu as donc oublié les heures d’amour passées ensemble ! Les serments éternels !… Louis ! Louis !

Louis XV, à mi-voix. — Ah ! non ! Je t’en prie, Antoinette ! Pas d’histoires à la Cour !

Follentin, à part. — Oh ! Le torchon brûle !

La Pompadour. — Ah ! Louis ! Louis !

Louis XV. — Ah ! non ! madame. Je vous en prie, pas de romances.

La Pompadour. — C’est bien, Sire ! (A Lebel.) Faites avancer la chaise de Mademoiselle Bécu.

Louis XV. — Il faudra que je lui fasse changer ce nom-là ! (Pendant ces répliques, une seconde chaise à porteurs a paru.)

La Pompadour, allant à la chaise à porteurs dont les laquais ont ouvert les portes. — Descendez, ma mignonne, que je vous présente à Sa Majesté.

Jeanne, en grande toilette. — C’est pas de refus !

Tous, y compris le Roi et Follentin. — Qu’elle est belle !

Jeanne, riant. — Je dois avoir l’air d’un chien habillé, comme ça.

Louis XV. — Venez, mon enfant !

Jeanne, se prenant les pieds dans ses jupes et manquant de tomber. — Ce qu’on est peu à l’aise dans ces falbalas !

Toutes les Dames font la révérence. — Madame !

Jeanne, leur serrant la main à toutes. — Bonjour, Madame ! Bonjour, Madame !

Louis XV. — Ah ! regardez-la, chevalier !… Elle est exquise de gaucherie ingénue, de charme, de jeunesse.

Follentin, emballé. — Oh ! Et la Pompadour ! Et la Pompadour !

Louis XV. — Ah ! ma foi, tant pis ! Au diable l’étiquette ! Jeanne Bécu, je t’adore !

Jeanne. — Vous êtes bien honnête.

Louis XV, s’asseyant sur un fauteuil. — Viens ! Viens ici !

Follentin. — C’est ça ! Et allez donc ! Et moi, la Pompadour ! Ohé ! Ohé !

La Pompadour. — Hein ? Mais voulez-vous me laisser !

Follentin. — Fais pas attention ! (Il l’embrasse dans le cou. Toutes les dames, en voyant ce spectacle, pivotent sur les talons et s’esquivent discrètement.)

La Pompadour, après la sortie, à Follentin. — Mais je ne vous connais pas !

Follentin. — Eh bien ! C’est un moyen de faire connaissance. Je suis sous Louis XV. C’est pour m’amuser. A moi, le Parc aux cerfs ! (Il lui fait signe de s’asseoir sur ses genoux.)

Le Page, à Follentin. — Dis donc, je suis là, mon enfant !

Follentin. — Oh ! toi ! grand papa, va jouer ! Ce n’est pas de ton âge !

Le page sort.

Scène VIII

Les Mêmes, Bienencourt (en Lebel)

Bienencourt. — Sire !

Louis XV. — Hein ! Quoi ! Qu’est-ce qu’il y a ?

Bienencourt. — Deux dames qui demandent Monsieur Follentin.

Follentin. — Mais qu’est-ce que vous me chantez ? Ce doit être une erreur ! Je n’ai pas de relations dans le siècle.

Louis XV. — N’importe ! Deux dames !… Sont-elles jolies ?

Bienencourt. — Charmantes !

Louis XV. — Fais-les donc venir ! Plus on est de belles, plus on rit.

Follentin. — Oui ! Il faut rire ! Il faut rire !

Quatuor

Partie carrée ! Partie carrée,

Tout au plaisir, tout à l’amour,

Ah ! l’existence évaporée,

Grisante qu’on mène à la Cour !

Partie carrée ! Partie carrée !

Vive l’amour, à l’unisson.

On se sent l’âme enamourée,

Tout ça, c’est l’air de Trianon.

Bécu.

Favorite ! moi favorite !

Pompadour.

Favorite ! elle est favorite !

Louis XV.

Pour ma Bécu, j’ai de l’amour !

Bécu.

Pour moi quelle

grandeur subite !

Pompadour.

Tout mon pauvre

cœur s’en dépite !

Follentin.

J’aime la Pom, j’aime la Pompadour !

Bécu.

Autant que la Reine,

La faveur du Roi,

Me fait souveraine,

Favorite ! moi !

Follentin.

Embrasse-moi !

Embrasse-moi !

Louis XV.

Embrasse-moi !

Embrasse-moi !

Pompadour.

Pour moi quelle peine !

Une autre que moi,

Règne en Souveraine

Sur le cœur du Roi.

Follentin.

Embrasse-moi (bis)

Mon Dieu, quelle veine !

La Pompadour, moi !

Je prends, quelle aubaine !

La suite du Roi !

Embrasse-moi (bis)

Louis XV.

Embrasse-moi ! (bis)

Le sort qui t’amène,

Soit béni, ma foi !

Ce baiser t’enchaîne

A l’amour du Roi.

Embrasse-moi ! (bis)

Bécu.

Favorite ! moi ! Favorite !

Pompadour.

Favorite ! Elle est favorite !

Louis XV.

Pour ma Bécu, j’ai de l’amour.

Bécu.

Pour moi, quelle

grandeur subite !

Pompadour.

Tout mon pauvre

cœur s’en dépite !

Follentin.

J’aime la Pom, j’aime la Pompadour.

Ensemble.

Partie carrée ! Partie carrée !

Etc., etc., etc.

Louis XV, embrassant Jeanne. — Ma petite Bécu ! Ma petite Bécu !

Jeanne. — Ah ! Sire, que vous avez la barbe qui gratte !

Louis XV. — Par amour, ma Bécu ! par amour !

Follentin, embrassant la Pompadour. — Ah ! ma Pompadour ! ma Pompadour !

Scène IX

Les Mêmes, Lebel, Madame Follentin, Marthe

Lebel paraît avec Madame Follentin et Marthe qu’il introduit, et sort.

Madame Follentin. — Jour de Dieu !

Follentin. — Ma femme ! Ah ! que c’est embêtant !

Madame Follentin. — Ah ! c’est pour ça que tu nous a plantées là, sous Charles IX, toi !

Follentin. — Mais…

Madame Follentin. — Pour venir faire la noce sous Louis XV.

Louis XV. — Mais, pardon, Madame…

Madame Follentin, sans le regarder. — Assez, là !

Louis XV. — Hein ?

Madame Follentin. — Je te pince, là, avec des cocottes sur tes genoux.

Jeanne et La Pompadour. — Cocottes ?

Follentin. — Mais tu n’y penses pas ! C’est la Pompadour ! La Du Barry !

Madame Follentin. — C’est des grues !

La Pompadour. — Ah ! mais, dites donc, vous !

Jeanne. — Je vais lui crêper le chignon, à celle-là !

Madame Follentin, les deux poings sur les hanches. — Qu’est-ce que c’est, les petites ?

Marthe. — Maman ! Maman ! Je t’en prie !

Madame Follentin. — Laisse-moi, toi !

Follentin. — Caroline ! je t’en prie, pas de scène ici !

Madame Follentin, à Follentin. — En attendant, tu vas me faire le plaisir de rentrer, et un peu vite !… Ce n’est pas la place des gens mariés.

Jeanne. — C’est ça, allez-vous en, allez-vous en !

Follentin. — Ah ! c’est comme ça ! Ah ! bien, non, je ne rentrerai pas ! Tu n’as aucun droit sur moi !

Madame Follentin. — Tu oublies que je t’ai épousé !…

Follentin. — En 1876, nous sommes en 1727. Je ne suis pas encore ton mari !

Madame Follentin. — Ah ! C’est trop fort ! Ah ! C’est comme ça ! Ah ! Je ne suis pas encore ta femme ! Nous sommes dans le siècle où l’on cascade ! Eh bien ! moi aussi (A Louis XV) Louis XV ? Où est-il, Louis XV ? Ah ! le voilà ! Vous aimez les femmes ? Eh bien ! prenez-moi ! Je suis à vous !

Louis XV. — Hein ! Ah ! non !

Jeanne. — Elle ne s’est pas regardée !

Louis XV. — Mais si vous tenez à notre royale faveur, j’avoue que j’honorerais volontiers cette jeune fille.

Follentin et Madame Follentin. — Qu’est-ce que vous dites ?

Louis XV. — Et si vous y mettez un peu de complaisance…

Follentin. — Ah, ça ! dites donc ! Pour qui me prenez-vous ?

Louis XV. — Tenez ! J’a justement une bonne ferme générale !

Follentin. — Une ferme générale ?… Eh bien ! la ferme !

Louis XV. — N’est-ce pas ainsi que j’ai fait avec le père de la Pompadour ! Ce brave Poisson !

Follentin. — Justement ! Je ne suis pas un Poisson !

Madame Follentin. — Il n’y en a jamais eu dans notre famille ! Ah ! mais !…

Marthe. — Oh !

Madame Follentin. — Voulez-vous laisser ma fille ! mon enfant !

La Pompadour. — Non ! Mais voyez-vous ces airs dégoûtés !

Follentin. — A-t-on jamais vu !

Madame Follentin. — Marthe ! Mon enfant !

Lebel. — Sire !… C’est trop d’honneur que vous leur faites de discuter avec eux !… N’êtes-vous pas le Maître !…

Louis XV. — Tu as raison, Lebel. Tu conduiras Mademoiselle Follentin à mes appartements particuliers.

Marthe. — Maman ! Maman ! Je ne veux pas !

Jeanne. — Mais moi non plus !

Follentin, sautant au cou du Roi. — Voulez-vous laisser ma fille !… Voulez-vous ?…

Lebel. — Il a porté la main sur Sa Majesté.

Tous. — Oh ! Oh !

Follentin. — Ah ! Je n’ai vraiment pas de chance avec les rois !

Lebel. — Sire ! Une bonne lettre de cachet, et je me charge du reste !

Louis XV. — Vous avez raison, Lebel ! M. de Sartine, qu’on appelle monsieur de Sartine !

Tous. — A la Bastille ! A la Bastille !

Follentin. — Encore ! Ah ! Zut !

Lebel, montrant Sartine qui paraît. — Voici M. de Sartine ! (Il regarde Follentin en ricanant d’un air de triomphe.) Ah ! Ah ! Ah !

Follentin, le reconnaissant. — Bienencourt !

Scène X.

Les Mêmes, Gabriel

Gabriel, arrivant avec quelques soldats. — Vous m’avez fait appeler, Sire ?

Tous les Follentin, à part. — Gabriel !

Louis XV, montrant Follentin. — L’homme du 20e siècle ! A la Bastille ! (Louis XV remonte avec la Cour.)

Bienencourt, à Gabriel. — Ordre du Roi, monsieur.

Gabriel. — Oui, Monsieur, (Il tend sa baguette de police. Immédiatement Bienencourt est revêtu de, l’habit de Follentin et Follentin de celui de Bienencourt.)

Follentin et Bienencourt. — Oh !

Gabriel, à ses hommes, montrant Bienencourt. — Emparez-vous de cet homme !

Bienencourt. — Moi ! Mais jamais de la vie ! Il y a erreur !

Louis XV. — Allez ! Allez ! Ce Follentin à la Bastille !

Tous. — A la Bastille ! A la Bastille !

Gabriel. — A toi, la première manche, Bienencourt, mais à moi la seconde.

Il sort.

Louis XV, à Follentin. — Et toi, Lebel.

Follentin. — Sire !

Madame Follentin. — Comment, Lebel !

Follentin. — Chut ! Tais-toi !

Louis XV. — Conduis ces dames à mes appartements

Follentin. — Comptez là-dessus, Sire !

Louis XV, à la Pompadour. — Venez, Madame !

Jeanne et La Pompadour. — Oui, Majesté.

Elles font la révérence. Ils remontent.

Follentin. — Et maintenant, filons !

Madame Follentin. — Oh ! oui ! filons !

Follentin. — J’en ai assez de Louis XV.

Madame Follentin. — Et nous donc !

Follentin. — La vérité, c’est que je me suis trompé de route, au lieu d’aller chercher le bonheur dans le passé, j’aurais dû aller le demander à l’avenir.

Madame Follentin et Marthe. — Oh ! oui, alors !

Follentin. — Vous êtes de mon avis ?

Les Dames. — Oh ! oui !

Follentin. — Alors, donnons-nous la main et disons ensemble ! Sale époque ! Ah ! sale époque !

A ce moment sort de terre une automobile fantastique dont le chauffeur est le « Temps ».

Le Temps. — Tu voudrais aller dans l’avenir, Follentin ?

Tous les Follentin. — Oh ! oui ! oui ! l’avenir !

Le Temps. — Montez donc avec moi ! (Tous les Follentin montent dans l’automobile.) Et en route pour l’an 2000 !

L’automobile disparaît sous terre.

Le Capitaine. — Le Concert du Roi !

Louis XV, à toute la Cour qui a paru pendant ce qui précède. — Prenez place, mesdames ! (Toute la Cour se groupe et s’assoit. Louis XV entre ses trois favorites : Madame de Châteauroux, La Pompadour et Jeanne Bécu. Rameau paraît et salue le Roi.) Si vous voulez commencer, M. Rameau !

Rameau se met à un clavecin qu’on a apporté et se met à jouer. Le rideau baisse lentement sur ce tableau.

RIDEAU

Acte III[modifier]

Ier Tableau[modifier]

En l’an 2000

La Place Saint-Augustin

Scène première

Promeneurs, Pelotinettes

Les Pelotinettes, jeunes femmes dernier cri, monocle à l’œil, cigarette aux lèvres.

Nous sommes les pelotinettes,

Aux portes des grands magasins,

Tout en fumant des cigarettes

Nous guettons les petits trottins.

Un ballon en forme de cigare s’arrête à la plate-forme.

La Conductrice. — Les voyageurs pour Mantes, Dieppe, Le Havre, en cigare !

Chœur des Trottins.

Ni-ni, c’est fini,

Filons, filons vite !

L’atelier c’est très gentil,

Mais surtout quand on le quitte.

Les Pelotinettes.

Jeunes gens, écoutez-moi donc,

Ensemble on pourrait faire quelques fêtes,

Jeunes gens, écoutez-nous donc,

Voulez-vous qu’on fasse un petit gueul’ton

Les Trottins.

Non, Mesdam’s, on n’vous êcout’pas,

Vous vous méprenez ! Nous sommes honnêtes,

On se moque pas mal de tous vos repas,

Nous somm’s honnêt’s, nous ne marchons pas !

Les Pelotinettes.

Vous ne marchez pas ?

Les Trottins.

Nous ne marchons pas.

Les Pelotinettes.

Vous ne marchez pas ?

Les Trottins.

Nous ne marchons pas ! Nous ne marchons pas !

Sur la fin du chœur, on entend des rires gouailleurs.

Scène II

Les Mêmes, Follentin, Madame Follentin, Marthe

paraissent, suivis de quelques passants qui se moquent d’eux.

Follentin. — Oh ! mais avez-vous fini de nous suivre comme ça ?

Madame Follentin. — Tas d’imbéciles !

Marthe. — Maman !… On m’a pincée !…

Les Passants, riant. — Ah ! Ah ! Ah !

Rumeurs parmi les Pelotinettes et les Trottins.

Ah ! Ah ! Ah ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Regardez-les !… Ah ! bien, vrai !… Ces costumes !… (Exclamations à distribuer entre les Pelotinettes et les Trottins.)

Madame Follentin, les imitant. — Ah ! Ah ! Ah ! Si vous voyiez comme vous avez l’air bête avec vos « Ah ! Ah ! Ah ! »

Tous. — Ah ! Ah ! Ah !

La Gardienne de la Paix, entrant. — Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a encore ?

Un des Trottins. — C’est ces masques !

La Gardienne. — C’est vous qui causez ces attroupements ?

Madame Follentin. — Mais, Madame l’agent, c’est ces gens qui s’obstinent à nous suivre en criant : « à la chienlit ! »

La Gardienne. — Aussi pourquoi sortez-vous déguisés ? Ce n’est pas le vendredi gras aujourd’hui !…

Follentin. — Je vais vous dire, madame l’agent, c’est que nous ne sommes pas de ce siècle.

Madame Follentin. — Nous sommes du 20e.

Marthe. — Alors, nous avons encore nos vêtements de l’époque !

La Gardienne. — Ce n’est pas des raisons !… faudra en changer !… (A tous les personnages.) Allons circulez ! circulez !…

Sortie des pelotinettes et des trottins sur la reprise à l’orchestre du motif de l’ensemble du début de l’acte.

Scène III

Follentin, Madame Follentin, Marthe, La Gardienne

Follentin. — Ah, çà ! Où pouvons-nous bien être ici ? C’est curieux, on dirait Saint-Augustin.

Madame Follentin. — Oui !… et pourtant il n’y a pas de canal à Saint-Augustin.

Marthe. — Non.

Follentin. — Dites donc, madame l’agent, qu’est-ce que c’est que ce canal ?

La Gardienne. — C’est le Canal Malesherbes, Monsieur.

Tous les trois. — Le Canal Malesherbes !

La Gardienne. — Oui, qui nous relie avec Paris-Port de mer.

Follentin. — Oh ! Nous avons enfin Paris-Port de mer ?

La Gardienne. — Mais, dame !… D’où sortez-vous ?

Madame Follentin. — Mais alors, nous avions raison ! Ce canal Malesherbes, c’est bien Saint-Augustin.

Marthe. — Mais oui, Maman ! Tiens, la statue de Jeanne d’Arc.

Follentin. — Mais oui… tiens ! qu’est-ce qu’elle a donc de changé ?

La Gardienne. — Où ça, Jeanne d’Arc ?

Madame Follentin. — Là-bas !

La Gardienne. — Ça !… C’est la statue équestre de Thalamas.

Follentin. — Thalamas ?

La Gardienne. — Oui, un grand homme d’autrefois qui a été brûlé vif sur un bûcher !…

Follentin. — Allons donc ! lui aussi ?

Madame Follentin. — C’est bien son tour !

Follentin. — Thalamas ! Thalamas qui a dégringolé Jeanne d’Arc !

La Gardienne. — Allons ! Allez vous changer !… que je ne vous retrouve plus comme ça.

Follentin. — Oui, madame l’agent.

La gardienne remonte.

Un Passant s’adressant à La gardienne. — Pardon, la rue Emile Combes ?…

La Gardienne. — A Montmartre !… Ancienne rue des Abbesses.

Le Passant. — Merci, sergente !

Il sort de droite pendant que la gardienne sort de gauche.

Scène IV

Follentin, Madame Follentin, Marthe

Follentin. — Hein ! crois-tu, bobonne, que Paris est changé !

Madame Follentin. — Et comme la vie paraît s’être transformée ! Tout est dans les airs maintenant !… Regarde les maisons ! les plus beaux étages en haut !

Follentin. — Plus de toits ! des terrasses !

Marthe. — Avec des arbres dessus !

Une voix, dans l’embarcadère des ballons-cigares. — Place Thalamas ! Les voyageurs pour Brétigny, Orléans, Tours, en cigare !

Arrivée d’un nouveau ballon-cigare.

Marthe. — Oh ! papa ! maman ! regardez donc !

Follentin. — Eh ! bien, oui, ce sont les fameux ballons-cigares.

Madame Follentin. — Quel progrès !

Follentin. — Où es-tu, Santos Dumont ?

Madame Follentin. — Et au moins les rues sont tranquilles.

Marthe. — Pas de voitures !

Follentin. — Pas d’omnibus !

Madame Follentin. — Pas de tramways.

Tous les trois. — A la bonne heure !

Plusieurs personnes, vivement. — Prenez garde !

A ce moment, sifflement strident dans l’air (tel un bruit de toupie) suivi d’un nuage de poussière qui s’élève du sol. On entend le commencement d’un juron : « Esp… »

Follentin, Madame Follentin et Marthe pivotent comme dans un tourbillon et tombent tous les trois assis. — Oh !

Scène V

Les Mêmes, des passants, puis Gabriel

Plusieurs passants, hommes et femmes se précipitent et relèvent les Follentin.

Première Passante, à Madame Follentin. — Vous n’avez rien ?

Deuxième Passante, relevant Marthe. — Vous ne vous êtes pas fait de mal ?

Troisième Passante, à Follentin. — Vous n’avez rien de cassé ?

Follentin, Marthe, Madame Follentin. — Non ! Non !

Follentin. — Qu’est-ce qu’il y a eu donc ?

Madame Follentin. — Un cyclone ?

Première Passante. — Il y a que vous avez failli être écrasés par une automobile !

Les autres Passantes. — Mais oui ! Mais oui !

Follentin. — Comment, une automobile ? (A Madame Follentin.) Tu as vu une automobile, toi ?

Madame Follentin. — Mais non ! Mais non !

Deuxième Passante. — Naturellement ! Vous n’avez rien vu ! Comment voulez-vous voir une automobile qui fait du 2000 à l’heure !

Follentin. — Comment ! On ne voit plus les automobiles aujourd’hui ?

Première Passante. — Evidemment ! Quand vous tirez un coup de fusil, est-ce que vous voyez la balle ?

Madame Follentin. — Mais c’est effrayant !

Deuxième Passante. — Oh ! vous l’avez échappé belle ! Mais vous pouvez dire qu’il vous a un peu bouffé le nez, le chauffeur.

Follentin. — Nous ?

Première Passante. — Mais dame ! Vous n’avez pas entendu ?

Follentin. — J’ai entendu… J’ai entendu : « Esp… »

Deuxième Passante. — Eh ! bien, oui, il vous a dit : « Espèce d’idiot ! Regardez-moi le crétin qui ne peut pas faire attention ! Qu’est-ce qui m’a donné une moule pareille ? »

Les Trois Follentin, — Mais nous n’avons rien entendu !

Première Passante. — Vous n’avez pas entendu parce que quand il a fini la phrase, il était déjà à Versailles.

Follentin. — Ah ! par exemple !

Entre Gabriel.

Scène VI

Les Mêmes, Gabriel costume de l’époque.

Gabriel. — Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi ce rassemblement ?

Deuxième Passante. — Ce sont des gens qui ont failli être écrasés par une automobile.

Gabriel. — Vraiment ?

Follentin. — Imaginez-vous, monsieur… ah ! Gabriel !…

Madame Follentin, Marthe. — Gabriel !

Gabriel. — Madame Follentin, Monsieur Follentin, Mademoiselle Marthe !

Première Passante. — Ils se connaissent.

Gabriel. — Oui, mesdames, oui, messieurs, merci bien.

Première Passante. — De rien ! De rien !

Deuxième Passante. — Et une autre fois, faites attention aux automobiles.

Elles sortent.

Scène VII

Follentin, Madame Follentin, Marthe, Gabriel

Follentin. — Vous ! Vous ! Ah ! bien, si je m’attendais à vous retrouver de ces jours…

Gabriel. — Croyez-vous que je vous aurais abandonnés ?

Marthe. — Hein, papa !… Qu’il est gentil ?

Gabriel. — Quand je vous ai vus quitter Louis XV, je n’ai fait qu’un saut jusqu’à maintenant

Les Trois Follentin. — Brave ami !

Madame Follentin. — Ah ! mon petit Gabriel, je suis bien contente de vous avoir retrouvé !

Marthe. — Vous ne nous quittez plus, n’est-ce pas ?

Gabriel. — Comment donc ! Je suis tout à votre disposition pour vous piloter.

Follentin. — Comme il est précieux, ce garçon-là, comme il est précieux !

Pendant la dernière réplique, deux jeunes gens sont entrés et regardent la devanture du bijoutier.

Premier Jeune Homme. Oh ! Auguste !… regarde-moi cette épingle de cravate !

Deuxième Jeune Homme. — Oh ! hein ! Charles !…

Premier Jeune Homme. — Oh ! et ces boutons de manchettes !

Deuxième Jeune Homme. — Crois-tu que ça nous irait bien, Charles ?

Follentin. — Oh ! là ! là ! Qu’est-ce que c’est que ces deux petits jeunes gens ?

Gabriel. — Ça, c’est des petits jeunes gens comme tous les autres d’aujourd’hui.

Madame Follentin. — Oh ! bien, vrai !

Premier Jeune Homme, au second. — Ah ! Auguste, quand trouverons-nous une bonne amie pour nous offrir de beaux bijoux comme ça !…

Madame Follentin. —.Oh ! quel cynisme !

Follentin. — Hein ! mais c’est des…

Gabriel. — Non, mais voilà ce que l’émancipation de la femme a fait de l’homme aujourd’hui !

Follentin. — Comment, ils accepteraient qu’une dame…

Gabriel. — Absolument !… N’est-ce pas, messieurs, que si une de ces dames vous offrait un de ces bijoux, vous accepteriez ?

Les Deux Jeunes Gens, à Madame Folientin. — Oh ! vraiment, madame, vous êtes bien aimable !…

Madame Follentin. — Non ! non ! non ! C’est une question ! C’est une question !

Les Deux Jeunes Gens, désappointés. — Ah !

Gabriel. — J’ai dit une de ces dames, en général !

Follentin. — Vous accepteriez ?

Premier Jeune Homme. — Naturellement ! Qui voulez-vous qui offre des bijoux aux hommes si ce n’est les femmes !

Deuxième Jeune Homme. — Ah ! bien, cela serait du propre !…

Follentin. — Ah ! non, quelles mœurs !… Au 20e siècle, messieurs, un homme se serait cru déshonoré si…

Premier Jeune Homme. — Ah ! parbleu ! au 20e siècle !… Vous en avez de bonnes !…

Gabriel. — Ah ! au 20e siècle !…

I

Vous nous parlez là d’une époque

Qu’avec regret chaque homme évoque.

Premier Jeune Homme.

Il est bien temps

Gabriel.

Où le mâle seul était le maître,

Le Grand Manitou qu’il doit être.

Deuxième Jeune Homme.

C’est le bon sens.

Gabriel.

La femme était notre compagne,

On la laissait à la campagne,

Premier Jeune Homme.

Ou n’importe où.

Gabriel.

Elle nous faisait la couture,

L’amour et la progéniture.

Deuxième Jeune Homme.

Aussi coucou !

Gabriel.

Tout ça c’était sans importance,

L’homme avait la prédominance !

Premier Jeune Homme.

Tout était là.

Gabriel.

Jusqu’au jour où le féminisme,

Fruit de notre « Je m’en foutisme »,

Deuxième Jeune Homme.

Nous culbuta.

Gabriel.

L’homme, quand il le vit paraître,

Se dit : « C’est mort avant de naître. »

Premier Jeune Homme.

Il en sourit.

Gabriel.

Un jour, il comprit sa sottise,

Mais trop tard, sa place était prise.

Deuxième Jeune Homme.

On était frit !

Premier Jeune Homme.

C’est juste ? Auguste ?

Deuxième Jeune Homme.

Tu parles ! Charles !

Ensemble.

Ça y est ! Ça y est !

C’est fait ! C’est fait !

Tant pis pour nous, larirette,

Fallait pas faire la boulette !

Mais maintenant qu’elle est faite,

Tant pis pour nous, larira,

Il n’y a qu’à l’avaler comme ça !

Deuxième Jeune Homme.

C’est pas vrai, Charley ?

Premier Jeune Homme.

C’est juste, Auguste !

II

Gabriel.

Or comme il faut que dans la vie,

Tout trouve sa contre-partie,

Deuxième Jeune Homme.

Qu’arriva-t-il ?

Gabriel.

C’est que, supplanté par la femme,

Aujourd’hui, l’homme c’est la Dame.

Premier Jeune Homme.

Quel sort viril !

Gabriel.

C’est pour nous qu’on fait des folies,

Pour nous ces fêtes, ces orgies !

Deuxième Jeune Homme.

Pour nos beaux yeux !

Gabriel.

Pour nous, tout l’argent qu’on gaspille,

L’argent des filles de famille !

Premier Jeune Homme.

De leurs aïeux

Gabriel.

Dans notre vie aventureuse,

Trouver michette sérieuse,

Deuxième Jeune Homme.

C’est l’objectif.

Gabriel.

C’est admis, cela fait le compte !

L’amour, ce n’est plus une honte !

Premier Jeune Homme.

C’est lucratif !

Gabriel.

Alors, pourquoi dire « Fontaine… » !

Récriminer, c’est pas la peine.

Deuxième Jeune Homme.

C’est évident !

Gabriel.

C’est déroger, soit, mais en somme,

Puisque c’est là le sort de l’homme !

Premier Jeune Homme.

Profitons-en !

Deuxième Jeune Homme.

C’est pas vrai, Charley ?

Premier Jeune Homme.

Très juste, Auguste !

Ensemble.

Ça y est ! Ça y est !

C’est fait ! C’est fait !

etc. etc. etc.

après le refrain

Premier Jeune Homme.

C’est pas juste, Auguste ?

Deuxième Jeune Homme.

Tu parles ! Charles !

Follentin. — Ah ! Messieurs, laissez-moi vous le dire, vous me dégoûtez !

Premier Jeune Homme. — Qu’est-ce que vous voulez, monsieur, c’est le siècle qui veut ça !

Reprise du refrain

Ça y est ! Ça y est !

C’est fait ! C’est fait !

etc. etc. etc.

Les deux jeunes gens sortent.

Follentin. — Quelle décadence ! Quelle décadence ! Alors, voilà où nous en sommes à cette époque-là ?

Madame Follentin. — Mais je ne trouve pas ça si mal, puisque c’est nous qui en bénéficions, n’est-ce pas, Marthe ?

Marthe. — Oui, maman !

Follentin. — Naturellement ! Tu es contente, toi ?

Madame Follentin. — Evidemment ! Nous avons été assez longtemps sous le boisseau ! C’est bien votre tour.

Gabriel. — Qu’est-ce que vous voulez, M. Follentin, il faut bien se faire une raison.

Scène VIII

Les Mêmes, les Mannequins

A ce moment, entrent du fond des mannequins en toilettes très élégantes, en faisant des grâces sur un mouvement de valse lente.

Les Follentin. — Qu’est-ce que c’est que ça ?

Gabriel. — Mais je ne sais pas !… Je ne connais pas ça !

Les mannequins se tournent dans tous les sens de façon à faire valoir leurs toilettes, relevant leurs jupes pour laisser voir leur jupons, retirent leurs manteaux pour montrer leur corsages, etc. etc. etc.

Madame Follentin. — On fait des ballets en plein air ?

Les Mannequins, se rassemblant après leur pas sur le devant de la scène et tous en chœur, parlé. La toilette… complète… 39 francs… « au beau jardinier ! »

Les mannequins reprennent leur pas et disparaissent.

Follentin. — Ah ! C’est des mannequins réclame !

Gabriel. — C’est bête ! J’aurais dû m’en douter.

Madame Follentin. — « Au beau jardinier !… » mais voilà notre affaire.

Marthe. — Mais oui, maman !

Madame Follentin. — Nous qui avons à nous nipper des pieds à la tête ! Où est-ce ? Où est-ce, ce beau jardinier ?

Gabriel. — Si vous voulez venir avec moi ?

Follentin. — C’est ça ! C’est ça ! pendant ce temps-là je vais m’inquiéter d’un tailleur pour moi.

Gabriel. — Allez !

Madame Follentin. — C’est ça, allons !

Tous. — Allons !

A ce moment, la fenêtre de gauche s’ouvre brusquement et une femme en peignoir paraît, les cheveux en désordre.

La Femme. — Au secours, à moi, on me tue, on m’assassine !

Les Follentin. — Mon Dieu ! qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Un Homme paraissant et pressant une femme à la gorge. — Te tairas-tu, catin ?

Gabriel. — Eh bien ! venez-vous, mesdames ?

Follentin. — Mais vous ne voyez donc pas ?

Madame Follentin. — Là ! là !

Marthe. — On assassine.

L’homme, poignardant la femme. — Tiens !

La femme. — Ah !

Follentin. — Et personne ne bouge ?

Madame Follentin, indiquant les badauds. — Ils restent là tranquillement, les lâches !

Follentin. — Lâches ! Lâches !

Madame Follentin. — Mais vas-y donc, au lieu de crier : « lâches ! »

Follentin. — Viens avec moi.

La Femme, assassinée. — Ciel ! c’est mon frère !

Gabriel. — Mais venez donc, ne soyez pas badauds !

La fenêtre s’est refermée et un grand transparent paraît avec ces mots : « Lire la suite dans Les Mangeurs de Blancs, le nouveau roman de Pierre Levallois. »

Follentin. — Comment, c’était encore la publicité ?

Gabriel. — Mais, dame !

Madame Follentin. — Ah ! bien ! nous nous y sommes laissés prendre !…

Follentin. — Vous, mais pas moi !

Gabriel. — Allons, venez !…

Madame Follentin. — C’est ça !

Follentin. — Et on se retrouve ici.

Madame Follentin, Marthe, Gabriel. — Entendu !

Ils sortent.

Scène IX

Follentin, Une Pelotinette

Follentin, s’orientant. — Voyons ! Où trouverai-je un tailleur !

Une Pelotinette, s’approchant de Follentin qui lui tourne le dos. A part : Un jeune horizontal ! (s’approchant et à son oreille.) Tout à fait charmant.

Follentin, se retournant. — Madame !

La Pelotinette — Oh ! Oh ! c’est un vieux garde ! (Elle s’éclipse.)

Follentin. — Comment, un vieux garde !

La Gardienne de la Paix, traversant la scène. — Allons, circulez !

Follentin. — Madame l’agent !

La Gardienne. — Je vous dis de circuler ! Un homme non accompagné ne doit pas se rassembler comme ça sur la chaussée.

Follentin. — Oh ! Je vous demande pardon. Je ne savais pas. Voyons, ce tailleur !

Scène X

Follentin, La Collégienne puis le marchand de fleurs

A l’une des fenêtres de la maison de droite, qui est ouverte depuis le début de l’acte, parait une collégienne, la pipe à la bouche, un livre à la main.

La Collégienne, apercevant Follentin. — Ah ! ventre de mon père ! Le bel homme. (Lui faisant signe.) Eh, psst ! (Follentin se retourne pour voir à qui s’adresse l’apostrophe) Psst !

Follentin. — Ah ! c’est à moi

La Collégienne. — Attendez-moi un instant !… Je descends ! (Elle disparaît).

Follentin. — Oh ! (A part.) Qu’est-ce qu’elle me veut, cette petite ?

La Collégienne, projetée en scène par un toboggan qui émerge en dehors du mur de la maison. A cheval sur l’extrémité du toboggan. — Bonjour m’sieur !

Follentin. — Hein ! Comment !… Elle a pris la gouttière !

La Collégienne. — Ce n’est pas une gouttière, monsieur, c’est le toboggan de la maison.

Follentin. — Ah ! je ne savais pas qu’on avait adopté…

La Collégienne. — Oh ! partout ! C’est si commode quand on est pressé.

Follentin. — Et qu’est-ce que vous me voulez, ma petite fille ?

La Collégienne. — Oh ! m’sieur, vous attendez quelqu’un ?

Follentin. — Non, ma petite amie, non.

La Collégienne. — Oh ! alors, si vous. n’attendez personne, on pourrait peut-être tous les deux…

Follentin. — Quoi donc, ma petite fille ?

La Collégienne. — Oh ! m’sieur ! Vous êtes beau !

Follentin. — Hein !

La Collégienne. — Vous ne voulez pas que nous allions prendre quelque chose au bar tous les deux ?…

Follentin. — Nous !…

La Collégienne. — Un petit apéritif, n’importe quoi !… un étherbrandy, une morphine-curaçao, quelque chose qui mette en appétit.

Follentin. — Non ! Non ! je vous remercie bien !

La Collégienne. — Oh ! m’sieur ! ne soyez pas cruel, si vous ne voulez pas aller au bar…, eh ! bien, on pourrait… (Elle lui parle à l’oreille.)

Follentin. — Quoi ?… Mais, ma parole, elle me fait des propositions !

La Collégienne. — Oh ! m’sieur, m’sieur, tout ce que vous voudrez !… vous savez, j’ai 40 francs.

Follentin. — Quand vous en auriez 40.000 ! C’est ça qui m’est égal ! Vous n’avez pas honte ! A votre âge !

La Collégienne. — Quoi ! à mon âge ! J’ai quinze ans ! et toutes mes camarades ont de petits bons amis, des garçons de brasserie, ou des petits cocos du quartier.

Follentin. — Eh bien ! c’est du joli !

La Collégienne. — Et moi, encore rien !

Couplets

I

Seule dans ce collège,

Vrai, c’est trop de candeur,

Seule, vous l’avouerai-je ?

J’ai conservé ma fleur.

Toutes mes camarades,

Plus heureuses que moi,

S’offrent des rigolades,

En me montrant du doigt.

Oh ! ma chère,

C’est la rosière,

Oh ! là, là !

Vois-tu ça !

Zut, zut, zut, va te faire, lanlaire,

Ça n’peut pas durer comme ça,

N’y a qu’un’chose à faire,

Hop ! ma vertu, hop ! la ! la !

Il y a que ça, petit père,

Il y a que c’moyen-là !

II

Pas à me dire chiche,

Quand j’ai que chose en moi,

Ce soir, faut que ça biche,

Ou ça dise pourquoi.

Ah ! soyez le Messie,

Le sauveur que j’attends,

Que demain cette scie,

Ait enfin fait son temps.

Ah ! ma chère,

C’est la rosière…

etc. etc. etc.

Follentin. — Oh ! mais elle est extraordinaire !

La Collégienne. — Oh ! m’sieur, soyez, gentil !

Follentin. — Mais non ! mais non !

La Collégienne. — Ecoutez, voilà ce qu’on pourrait faire…

Follentin. — Mais non ! mais non !

La Collégienne. — Mais… laissez-moi parler, voyons ! Vous direz « mais non » après !… Eh ! bien, voilà : de 5 à 7, je ne suis pas libre, j’ai mon service militaire à faire.

Follentin, — Votre service ?

La Collégienne. — Mon service militaire.

Follentin — De cinq à sept ?

La Collégienne. — Alors, moi j’ai devancé l’appel pour en être débarrassée plus tôt et je suis sergent d’infanterie.

Follentin. — De cinq à sept ?

La Collégienne. — Mais oui, comme tout le monde !… c’est le service obligatoire… tous les jours de cinq à sept, pendant six mois.

Follentin. — Allons donc !

La Collégienne. — De cinq à sept ! mais à partir de 7 heures, je suis libre ! Si vous voulez, je vous emmène dîner au bar de la plateforme de l’Arc de Triomphe.

Follentin. — Hein !

La Collégienne. — Il est très bien ! Il est très bien !… Et il y a une vue superbe.

Follentin. — Voilà ce qu’on fait des monuments commémoratifs, aujourd’hui !

La Collégienne. — Après ça, si vous voulez, nous irons finir la soirée aux Folies-Saint-Augustin.

Follentin. — Où ça, les Folies-Saint-Augustin ?

La Collégienne. — Mais là ! Il y a un grand duc qui fait de la voltige. Cela fait courir tout Paris…

Follentin. — Mais alors… ce n’est donc plus une église ?

La Collégienne. — Saint-Augustin ? mais non ! c’est un music-hall. Ah, çà ! d’ou sortez-vous ? Il y a un siècle que c’est comme ça depuis la séparation de l’Église et de l’État !… Si vous voulez je louerai la chaire d’avant-scène ; c’est de là qu’on voit le mieux.

Follentin. — Mais non ! mais, non ! Vous êtes bien gentille, mais sérieusement !…

La Collégienne. — Vous tenez donc bien à votre vertu ?

Follentin. — Ce n’est pas à la mienne que je tiens !…

Un aimable marchand de fleurs, s’avançant. — Un bouquet pour votre beau monsieur, princesse ?

La Collégienne. — Ah ! des fleurs ! Voulez-vous des fleurs ?

Follentin. — Mais non ! mais non ! Laissez-nous donc, vous !

Le marchand de fleurs. — Ma belle dame, ayez pitié d’un pauvre archimillionnaire !

La Collégienne. — Non ! vous êtes millionnaire… Oh ! mon pauvre homme !

Follentin, — Je ne comprends pas ! Il me semble que si vous êtes archimillionnaire !…

La Collégienne. — Justement ! C’est une victime de l’impôt sur le revenu.

Le marchand. — Ah ! c’est dur, Monsieur, allez !

1

Jadis j’étais riche,

Je menais grand train,

Quand, va te faire fiche,

Le peupl’souverain,

S’dit un jour : "En somme,

Je n’vois pas pourquoi,

Y en a qu’ont la somme,

Et qu’ce n’s’rait pas moi ! "

Dès lors vaill’que vaille,

Il chercha comment

Confisquer l’argent,

Et v’la sa trouvaille,

L’impôt, l’impôt sur le revenu — u

Depuis qu’ils l’ont eu,

C’t’impôt saugrenu,

L’impôt, l’impôt sur le revenu — u.

2

Pour mieux nous atteindre,

On créa tout vif,

Sommes-nous à plaindre,

L’impôt progressif.

Plus on a de rente,

Plus on s’voit grever,

Echelle ascendante,

Pour vous décaver.

Cet impôt farouche,

Fait ainsi que moi,

Je paie — ô la Loi !

Plus que je ne touche !

L’impôt, l’impôt sur le revenu u.

Etc., etc., etc.

Follentin. — O mon pauvre archi-millionnaire !

Le marchand. — Vous pouvez le dire, Monsieur ! avec leur sale impôt progressif ! Passe encore pour les petites fortunes. Mais moi, j’ai deux millions de rente, Monsieur, savez-vous ce que ça me coûte : cent deux pour cent de mon revenu !

Follentin. — Cent deux pour cent !

Le Marchand, — Oui, Monsieur, et alors c’est pour gagner ces deux pour cent en plus qu’il faut que je trime.

Follentin. — Oh ! bien, deux pour cent !

La Collégienne. — Eh bien ! Vous n’avez pas l’ait d’y penser, ça fait 40 000 francs par an.

Le marchand. — Si vous croyez que c’est facile en vendant des fleurs.

Follentin. — C’est vrai !… Oh ! mais, il faut lui acheter ses fleurs ! Vite, vos bouquets, vos bouquets !

La Collégienne, — C’est ça, vos bouquets !

Le marchand, lui donnant ses fleurs. — Mon bon monsieur ! ma belle demoiselle ! Cela vous sera compté au ciel !

Follentin, voulant payer. — Attendez, attendez

La Collégienne. Du tout ! du tout, c’est moi !

Elle paie.

Le marchand. — Si vous avez besoin d’autres fleurs, j’ai mon éventaire à côté, au coin de la rue. Vous n’avez qu’à me demander.

Follentin. — C’est ça ! Vous vous appelez ?

Le marchand. — Rotschild !

Follentin. — Pas possible !

Le marchand. — Au revoir, Monsieur, et merci bien.

Il sort.

Follentin, à la collègienne. — Attendez ! je ne veux pas permettre… Laissez-moi vous rembourser.

La Collégienne. — Mais jamais de la vie !

Follentin. — Mais si ! mais si !

La Collégienne. — Mais non ! mais non !

Follentin. — Ah ! c’est d’un XXIe siècle !… (Chant militaire en sourdine.) Qu’est-ce que c’est que ça ? Oh ! des soldats !

La Collégienne. — Sapristi ! Le peloton que je commande ! Quelle heure est-il ?

Follentin. — Cinq heures.

La Collégienne. — Cinq heures ! Nom d’un chien !

L’heure du service, et moi qui ne suis pas en tenue !… Ah ? bien, je suis bien !

Chœur

De cinq à sept !

De cinq à sept !

Chaque jour, six mois, c’est bien net,

C’est le service obligatoire,

De cinq à sept !

De cinq à sept !

De cinq à sept ! la sale histoire,

Il faut trimer comme soldat

Pour le service de l’État.

Sur la fin du chœur, ont paru deux pelotons :

l’un de soldats hommes, l’autre de soldats femmes.

La Collégienne, en sergent. — Halte ! Rassemblement (L’arrêt se fait net.) — Là, regardez-moi ces cosaques Il faut que ça s’arrête ensemble ! Combien de fois faut-il que je vous répète que je veux entendre chaque pas séparément.

Follentin. — C’est vos soldats, alors, ça

La Collégienne. — Oui ! peloton des hommes ! peloton des femmes !

Follentin. — Oh ! oui, pelotons des femmes

La Collégienne. — Comment ?

Follentin. — Rien ! C’est une réflexion.

La Collégienne. — Ce que vous voyez là, C’est les célibataires ! Quant aux gens mariés, ils forment un peloton à part. Seulement il est toujours en retard, ce-lui-là !… Allons, le peloton marié, là, grouillez-vous !

Paraît un troisième peloton composé de gens mariés.

Tous Ceux du Peloton Marié. — Voilà, Sergent, voilà !

Follentin. — Alors, c’est ça, l’armée d’aujourd’hui ?

La Collégienne. — Eh ! bien, oui, puisque — c’est le service obligatoire pour tout le monde, hommes, femmes,

chacun y passe !

Parmi les mariés, deux s’embrassent.

La Collégienne. — Allons ! les nouveaux mariés ! Vous pouvez bien attendre sept heures, ! Et vous, le soldat du premier peloton, avez-vous fini de faire de l’œil à la petite de la troisième du deux ?…

Le Soldat. — Sergent ! J’en pince pour elle !

La Collégienne. — Ce n’est pas mon affaire !… Si c’est pour la bagatelle, après le service !… Sinon, épousez-la et au peloton des gens mariés ! Qu’est-ce que c’est que ça, donc ? Allez, mes enfants, manœuvrez un peu pour montrer à Monsieur. (Commandant.) Mouvement horizontal et latéral des bras, sans flexion, avec flexion des extrémités inférieures. Commencez !

Tous les Soldats Hommes et Femmes. — Une ! deux ! Une ! deux !

Ils exécutent le mouvement les uns après les autres et sans aucun ensemble.

La Collégienne. — C’est ça !… Ça va !… (A Follentin.) Croyez-vous que c’est une manœuvre, que ça manque assez d’ensemble ?

Follentin. — C’est admirable !

La Collégienne. — Attention, mes enfants, voilà un général.

Follentin. — Un général ! un général !

Le Général traverse la scène et salue militairement en passant devant les trois pelotons : la collégienne, tous les soldats répondent par un pied de nez.

Follentin. — Ah ! mais qu’est-ce qu’ils font ?… Un pied de nez au général ?

La Collégienne. — Mais oui !

Follentin. — Mais c’est le conseil de guerre !

La Collégienne. — Mais jamais de la vie ! C’est le règlement en vigueur aujourd’hui sur les marques extérieures de respect.

Couplets

I

La Collégienne

Jadis on disait à chaque homme.

Soldats, mes enfants, voici comme

Les Soldats.

Com, com, com, com, com, com, comme,

La Collégienne.

A tout chef quand il passera,

Son respect on témoignera.

Les Soldats.

Ra, ra, ra, ra, ra, ra, ra.

La Collégienne.

Dans l’ordre de la hiérarchie,

D’abord l’arme qu’on rectifie,

Les Soldats.

Fi, fi, fi, fi, fi, fi, fi,

La Collégienne.

Puis le port d’arme, mes enfants :

Présentez arm’! sonnez aux champs !

Les Soldats.

Cliamps, champs, champs !

La Collégienne.

Et voilà comme,

Pour chaque homme,

Se règle le respect en somme.

Pour l’adjudant, c’était comme ça

Tous.

Ça, ça, ça

La Collégienne.

Pour le Capitaine, voilà !

Tous.

La, la, la.

La Collégienne.

Le Colonel, lui, c’était ça !

Tous.

Ça, ça, ça !

La Collégienne.

Enfin, le Général, voilà !

(Sonnerie aux Champs,)

Tous.

Ta ra, ta ra, ta, ra, ta, ta.

II

La Collégienne.

Un beau jour, on trouva qu’en somme,

Ce, pour la dignité de l’homme,

Tous.

Lom, lom, lom, lom, lom, lom, lomme

La Collégienne.

Ces marques de soumission,

C’était une humiliation !

Tous.

Tion, tion, tion, tion, tion, tion, tion !

La Collégienne.

Lors au rancart : « Présentez armes » !

« Portez-arme », aussi, manquait de charme.

Tous.

Charm, charm, charm, charm, charm, charm,

charme !

La Collégienne.

On supprima tout, fallut bien

Trouver qué qu’chos’, restait plus rien.

Tous.

Rien, rien, rien !

La Collégienne.

Et voilà comme.

Pour chaque homme,

Aujourd’hui ça se règle en somme.

Pour un adjudant, c’est comme ça :

Tous.

Ça, ça, ça !

La Collégienne.

Pour le Capitaine, voilà !

Tous.

La, la, la !

La Collégienne.

Le Colonel, lui c’est comme ça !

Tous.

Ça, ça, ça.

La Collégienne.

Enfin le Général, voilà !

Tous.

La, la

Tur, lu, tu, tu, la, tu, tu, tu, tu.

La Collégienne. — Et maintenant, à la caserne ! (Commandant.) Par file à droite, gauche ! (Tous les soldats exécutent ce mouvement très mal.) Très bien ! En avant, marche !… (Tout le monde se met en marche.) Pas au pas, là, pas au pas ! Allez tout droit, je vous rejoins !

Sortie des soldats.

La Collégienne. — Au revoir, mon chéri !

Follentin. — Au revoir, ma petite collégienne,

La Collégienne. — Eh ! bien, quoi ! Tu ne m’embrasses pas ?

Follentin, — Si, mais si !

La Collégienne, l’embrassant. — Ah ! mon chéri !

Scène XI

Les Mêmes, puis la Gardienne

La Gardienne. Ah çà ! dites donc, vous autres, qu’est-ce que c’est que cette tenue dans la rue ?

Follentin et La Collégienne. — Oh !

La Gardienne, à Follentin, — Comment ! C’est encore vous ? Alors, quoi !… Vous faites le truc ?…

Follentin. — Moi ?

La Collégienne. — Pardon ! Monsieur est avec moi !

La Gardienne. — D’abord, toi, crapaude, tais-toi !

La Collégienne, — Crapaude ?

La Gardienne, à Follentin. — Vous n’avez pas honte ! Péripatéticien !

Follentin. — Hein ! Comment m’a-t-elle appelé ?

La Collégienne. — Ah ! mais dites donc, madame l’agent !…

La Gardienne. — Veux-tu détaler, nom de Dieu !

La Collégienne se sauve, au moment de sortir se retourne. — Mort aux bœufs !

La Gardienne. — Qu’est-ce que tu dis ? Qu’est-ce que tu dis ? Attends un peu !

Elle disparaît.

Follentin, riant. Ah ! Ah ! mort aux bœufs ! Elle le lui a bien mis dans la main.

Scène XII

Follentin, Madame Follentin

Madame Follentin, paraissant en costume de l’époque.— Me voilà, moi !

Follentin, l’apercevant. Ah ! Caroline ! Non !… Ce que tu as une touche comme ça !

Il se tord.

Madame Follentin. — Quoi ? C’est ce qui se porte maintenant !

Follentin. — Ah ! bien vrai !… Eh ! bien, et Marthe ? Et Gabriel ?… Qu’est-ce que tu en as fait ?

Madame Follentin. — Marthe et Gabriel ? Ils viennent de partir pour Bornéo !

Follentin. — Comment, pour Bornéo ?

Madame Follentin. — Ah ! oui, c’est vrai ! J’oubliais de te dire ! Je viens de les marier, ces enfants !

Follentin. — Les marier ?

Madame Follentin. — Oui, ils s’aiment depuis si longtemps, ces petits. J’ai voulu leur être agréable !

Follentin. Ah, çà ! voyons ! Tu perds la tête ! Tu divagues !

Madame Follentin. — Du tout, du tout ! En traversant « Le Beau jardinier » au rayon des mariages, il y a précisément un officier municipal qui y est attaché. Alors, ça c’est réglé séance tenante !

Follentin, n’en croyant pas ses oreilles. — Tu les as mariés ?

Madame Follentin. — Voilà une heure que je te le dis !

Follentin. — Sans mon consentement ?

Madame Follentin. — Naturellement ! sans ton consentement ! Aujourd’hui le père n’a plus voix au chapitre. Du moment que l’on a le consentement de la mère.

Follentin. — Ah ! c’est trop fort !

Madame Follentin. — Mais puisque c’est comme ça que ça se fait aujourd’hui !

Follentin. — Oui ! Eh, bien ! je m’en fiche pas mal de ce qui se fait aujourd’hui !… Et puis, et puis… en voilà une existence ! Rester en tête-à-tête avec toi !… Sans compter que tu as cent ans de plus !…

Madame Follentin. — Mais, toi aussi, tu as cent ans de plus !

Follentin. — Oui, mais moi… c’est moi !… Ah ! non alors !… non ! non !

Madame Follentin. — Oh ! rassure-toi, je n’ai aucunement l’intention de me cantonner dans le tête-à-tête, et la preuve c’est que ce soir même je vais m’offrir une petite fête. Tiens ! justement avec les deux jeunes gens de tout à l’heure que nous avons retrouvés « Au beau jardinier » où ils sont commis au rayon des gants.

Follentin. — Qu’est-ce que tu dis ? Tu vas aller faire la noce ?

Madame Follentin. — Oui, je suis dans le train !

Follentin. — Ecoute-moi, Caroline !… Je te défends !…

Madame Follentin. — Tu me défends ?… Tu vas me faire le plaisir de rentrer à la maison, et un peu vite !… Et à l’avenir, de rester dans ton rôle d’homme marié !…

Follentin. — Qui est ?

Madame Follentin. — Qui est de surveiller le ménage, de vérifier le linge, de faire les raccommodages.

Follentin. — Moi ! moi !… Ah ! non, non ! Je t’ai épousée sous un régime où la femme devait obéissance à son mari, je revendique mes droits !

Madame Follentin. — Oui ! Eh bien ! les voilà, tes droits.

Elle lui allonge une gifle.

Follentin. — Oh !

Les deux jeunes gens entrent.

Les deux jeunes gens. — Nous sommes en retard ?…

Madame Follentin. — Du tout !… Du tout !… Venez, mes petits amis.

Follentin. — Oh !

Madame Follentin. — Et toi, à la maison !…

Follentin. — Oh !

Madame Follentin et les deux jeunes gens sortent.

Scène XIII

Follentin, Bienencourt

Bienencourt, en vieux monsieur vénérable qui est entré pendant les dernières répliques. — Et toi, à la maison !… Et vous supportez, monsieur, qu’une femme vous parle de la sorte ?…

Follentin. — Vous l’avez entendue, monsieur, et c’est ma femme !… Voilà ce que votre époque en a fait !…

Bienencourt. — Il faut vous révolter.

Follentin. — Ah !… n’est-ce pas, Monsieur ! (A part.) Très sympathique, ce vieillard respectable, ça doit être un académicien.

Bienencourt. — Un homme beau et bien fait comme vous, est-ce que vous êtes fait pour croupir dans la médiocrité bourgeoise, pour mener la vie d’homme de ménage ? Allons donc !… Je connais vingt dames riches, monsieur, qui seraient trop heureuses de mettre leur fortune à vos pieds !…

Follentin. — Hein ?

Bienencourt. — Un mot !… un signe !… et je fais de vous le demi-castor le plus envié de Paris !

Follentin. — Ah ça ! mais qui êtes-vous donc ?

Bienencourt. — Voici ma carte.

Follentin, lisant. — « Monsieur Alphonse, tableaux et objets d’art. » Ah çà ! mais monsieur, vous êtes !…

Bienencourt. — Procureur de la République !

Follentin. — Oh !

Bienencourt. — Tenez !… Voulez-vous connaître la grande vie d’aujourd’hui ?

Follentin. — Oh ! oui, je veux ! Oh ! oui, je veux !…

Bienencourt. — Voulez-vous la voir, la jeunesse du jour, la jeunesse décadente !… Je vais vous faire goûter d’une nuit d’orgie au vingt et unième siècle !…

Ils remontent. A ce moment la fenêtre se rouvre.

La femme reparaît.

La Femme. — A moi !… Au secours !… On m’assassine !…

Follentin. Ah ! non !… vous, là-haut !… On ne me la fait plus.

Bienencourt. — Allons !…

Changement à vue.

RIDEAU

2e Tableau[modifier]

L’orgie romaine

Tous les chœurs, hommes et femmes, sont étendus, les uns près des autres, enlacés et lascifs. Tous ont la coupe en main.

Scène Première

Chœurs, l’Amphitryonne

Chœurs.

C’est l’orgie

Avec toute sa folie.

Tous nos sens

Tressaillent en même temps,

L’ivresse envahit nos cervelles,

A nous ! A nous tous à l’envi,

D’âpres sensations nouvelles,

La vie en cache à l’infini.

C’est l’orgie

Avec toute sa folie.

Tous nos sens

S’enflamment en même temps.

Bacchanal !

Bacchanal !

Bacchanal infernale !

Buvons, buvons !

Nous roulerons,

Gai, gai, quand nous serons ronds.

L’Amphitryonne

Levons la coupe des ivresses

Dans un même élan enflammé,

A nos amants, à nos maîtresses,

A ce que nous avons aimé.

Coule en nos veines,

O coupe pleine,

Philtre idéal !

Ether fatal

Qui stupéfie !

Dans nos cervelles, dans nos esprits,

Par les vapeurs anéantis,

Répands, ah ! l’oubli de la vie,

Effaces-en les soucis !

Forçats de la machine ronde,

Transporte-nous dans l’au-delà !

Il faut jouir tant qu’on est là,

Car, après nous, la fin du monde !

Levons la coupe des ivresses…

etc. etc. etc.

Scène II

Les Mêmes, Follentin, Bienencourt

Bienencourt, introduisant Follentin. — Entrez !

Tous. — Ah !

Follentin. — Mesdames !

L’Amphitryonne. — Quel est cet étranger ?

Bienencourt. — Salut à vous, éthéromanes, morphinomanes, intellectuels et raffinés, dernière expression de la jeunesse décadente d’aujourd’hui. C’est un convive que je vous amène qui demande place à l’orgie.

L’Amphitryonne. — Sois le bienvenu, qui que tu sois, noble étranger.

Tous. — Sois le bienvenu !

Follentin. — Ah ! vraiment ?

L’Amphitryonne. — Toi qui estimes comme nous qu’il faut arracher à la vie le secret de toutes ses jouissances, connaître toutes les sensations nouvelles, toi qui veux sacrifier avec nous au Dieu que nous adorons, à l’esprit du Mal, au Dieu du Vice, sois le bienvenu !

Tous. — Sois le bienvenu !

Follentin, à part. — Ah ! Caroline ! Caroline ! c’est toi qui l’auras voulu !

L’Amphitryonne. — Choisis, parmi ces belles, les chairs qui te tentent ! Pour toi les baisers fous, les étreintes passionnées, les caresses subtiles. C’est la fête des sens ! C’est l’orgie !

Follentin, enlaçant les femmes qui s’offrent à lui. — Ah ! si l’on me voyait au ministère !

L’Amphitryonne. — Tiens ! prends cette coupe, et vous, versez le breuvage qui donne l’extase !

Follentin, pendant qu’on lui verse. — Ohé ! Ohé ! à nous la grande noce !

Bienencourt, triomphant. — Allons ! Cette fois tu m’appartiens ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

Il s’éclipse par la porte de droite qui se referme.

L’Amphitryonne. — Bois !

Follentin, goûtant. — Oh ! nom d’un chien ! la sale drogue !

L’Amphitryonne.

Levons la coupe des ivresses,

Dans un même élan enflammé,

A nos amants, à nos maîtresses,

A ce que nous avons aimé !

Que l’encens fume

Et nous embrume !

Que les parfums,

Subtils et fins,

Nous engourdissent,

Et que les roses en même temps,

Sous leurs pétales odorants,

En pluie, ah ! nous ensevelissent !

A nos derniers moments !

Cette minute est sans seconde,

C’est notre dernier rendez-vous

Et puisque le monde, c’est vous,

Ah ! buvons à la fin du monde !

Levons la coupe des ivresses,

etc. etc. etc.

Follentin. — Ah, çà ! de quelle fin du monde parlez-vous ?

L’Amphitryonne. — De la fin qui nous attend.

Follentin. — Hein !

L’Amphitryonne. — Nous allons connaître la plus subtile des sensations humaines.

Follentin. — Qui est ?

L’Amphitryonne. — Mon palais est miné, et quand sonnera le dernier coup de minuit, nous allons tous sauter.

Follentin, affolé. — Sauter ! Ah ! mais pas du tout ! En voilà une sale blague ! (Courant à la porte.) Ouvrez ! Ouvrez !

L’Amphitryonne. — Inutile ! Tout est fermé ! Et voici minuit qui sonne !

Follentin. — Minuit !

Les Chœurs, pendant que sonne minuit à coups espacés :

Voilà minuit ! minuit qui sonne !

C’est le grand saut dans l’inconnu,

Mes amis, courte et bonne,

Nous avons bien vécu !.

(Pendant le chœur, Follentin, affolé, s’épuise contre la porte en parvenant à intervalles à établir le dialogue suivant).

Follentin. — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !… et cette porte !… cette porte qui résiste !… au secours !… au secours !… mon Dieu !… cinq… six… sept ! et Gabriel !… Gabriel qui n’est pas là !… Plus que trois !… Ah ! sauvez-moi ! sauvez-moi !

Bienencourt, paraissant en Idole du Vice, — Trop tard !

Le dernier coup de minuit sonne, violente détonation, tout le monde s’effondre.

CHANGEMENT

Epilogue[modifier]

Même décor qu’au prologue. Seule, la pendule n’est plus sur la cheminée. Au lever du rideau, orage, éclairs et tonnerre.

Scène première

Follentin dans son lit dont les rideaux sont fermés, Madame Follentin et Marthe, en toilette du matin

Marthe. — Quel orage, Mon Dieu !

Coup de sonnette.

Madame Follentin. — Tiens ! va voir ! on sonne ! (Pendant que Marthe va ouvrir, montrant le lit.) Et dire que voilà vingt-quatre heures qu’il dort comme ça !

Gabriel entre vivement, introduit par Marthe, trempé comme une soupe, un parapluie ruisselant.

Madame Follentin et Marthe. — Oh ! vous !

Gabriel. — Oui ! oui ! Follentin ! vite ! il faut que je le voie !

Madame Follentin. — Vous n’y pensez pas, voyons ! Vous savez comme il vous a reçu hier !

Gabriel. — Ah ! Je vous garantis bien que la nouvelle que j’apporte…

Coup de tonnerre extrêmement violent.

Les Deux Femmes. — Oh !

Elles se signent.

Madame Follentin. — Il n’a pas dû tomber loin, celui-là.

Voix de Follentin, dans le lit. — Arrêtez l’horloge ! arrêtez l’horloge !

Tous. — Il se réveille.

Gabriel, courant au lit dont il ouvre les rideaux. — Monsieur Follentin.

Follentin. — Ah ! Gabriel, mon bon ange ! Sauvez-moi ! Sauvez-moi encore !

Gabriel. — Qu’est-ce que vous avez ?

Madame Follentin. — Adolphe !

Marthe. — Papa !

Madame Follentin. — Réveille-toi, tu as le cauchemar.

Follentin. — Non ! non ! enlevez la pendule ! enlevez la pendule !

Gabriel. — C’est justement pour ça que je viens.

Follentin. — Qu’est ce que vous dites ?

Gabriel. — La pendule ! la pendule de Barras ! Ça y est ! Je l’ai vendue !

Follentin, Marthe et Madame Follentin. — C’est-il possible !

Follentin. — Hein ! mais je ne veux pas ! 25 000 ! pas un sou de moins.

Gabriel. — J’ai mieux !

Tous. — Hein ? Combien ?

Gabriel. — Douze cent mille francs !

Follentin, étouffant d’émotion. — Douze ! Douze !

Il s’affale sur son oreiller.

Gabriel. — Voici le chèque que je vous apporte.

Madame Follentin. — Ah ! mon ami !

Marthe. — Mon cher Gabriel !

Follentin. — Mais comment avez-vous fait ?

Gabriel. — Oh ! c’est bien simple ! Une note dans les journaux annonçant que vous aviez refusé un million de votre pendule. Immédiatement j’ai trouvé un Américain qui m’en a offert douze cent mille.

Follentin. — Ah ! mon enfant ! mon gendre !

Tous les Trois (à part avec joie). — Son gendre !

Follentin. — Ah ! je l’ai toujours beaucoup aimé, ce garçon-là !

On sonne, Marthe court ouvrir.

Madame Follentin. — Qu’est-ce que c’est ?

Marthe. — M. Ebrahim.

Follentin, à Ebrahim qui paraît. — Ah ! trop tard, monsieur Ebrahim, c’est vendu !

Ebrahim. — Ah ! combien ?

Follentin. — Douze cent mille francs !

Ebrahim. — Tartoufle ! pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ? Je vous l’aurais achetée !

Marthe, qui. a été pour fermer la porte, trouve Bienencourt sur le seuil. — Ah ! Monsieur Bienencourt !

Follentin. — Bienencourt !

Bienencourt. — Tiens ! mon ami, tu m’as traité d’usurpateur, voici ma lettre de démission !… Je te cède ma place.

Follentin. — Toi ! toi ! tu as fait ça ! Tiens ! voilà ce que j’en fais de ta lettre de démission. (Il la déchire.) Ah ! mes amis ! mes amis ! Je suis bien heureux. Quand je pense que je m’échinais à chercher le bonheur à travers les siècles !… Pendant que, ce temps-là, il m’attendait chez moi.

Madame Follentin. — Oui, mon ami, le véritable bonheur, c’est celui qu’on se fait soi-même.

Follentin. — Tu as raison, Caroline. Il est entre nos mains, l’Age d’Or !

RIDEAU