L’Encyclopédie/1re édition/CHRONOLOGIE

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CHRONOLOGIE, s. f. La chronologie en général est proprement l’histoire des tems. Ce mot est dérivé de deux mots Grecs, χρονος, tems, & λογος, discours.

In tempore, dit Newton, quoad ordinem successionis, in spatio quoad ordinem situs locantur universa. Ce magnifique tableau, qui prouve que les Géometres savent quelquefois peindre, revient en quelque maniere à l’idée de Leibnitz, qui définit le tems, l’ordre des êtres successifs, & l’espace, l’ordre des coexistans. Mais ce n’est pas ici le lieu de considérer métaphysiquement le tems, ni de le comparer avec l’espace. Voyez Espace, Tems, &c. Nous ne parlerons point non plus de la mesure du tems présent & qui s’écoule ; c’est à l’Astronomie & à l’Horlogerie à fixer cette mesure. V. Mouvement. Il n’est question ici que de la science des tems passés, de l’art de mesurer ces tems, de fixer des époques &c. & c’est cette science qu’on appelle chronologie. V. Époque.

Plus les tems sont reculés, plus aussi la mesure en est incertaine : aussi est-ce principalement à la chronologie des premiers tems que les plus savans hommes se sont appliqués. M. de Fontenelle, éloge de M. Bianchini, compare ces premiers tems à un vaste palais ruiné, dont les débris sont entassés pêle-mêle, & dont la plûpart même des matériaux ont disparu. Plus il manque de ces matériaux, plus il est possible d’imaginer & de former avec les matériaux qui restent, différens plans qui n’auroient rien de commun entre eux. Tel est l’état où nous trouvons l’histoire ancienne. Il y a plus ; non-seulement les matériaux manquent en grand nombre, par la quantité d’auteurs qui ont péri : les auteurs même qui nous restent sont souvent contradictoires les uns aux autres.

Il faut alors, ou les concilier tant bien que mal, ou se résoudre à faire un choix qu’on peut toûjours soupçonner d’être un peu arbitraire. Toutes les recherches chronologiques que nous avons eûes jusqu’ici, ne sont que des combinaisons plus ou moins heureuses de ces matériaux informes. Et qui peut nous répondre que le nombre de ces combinaisons soit épuisé ? Aussi voyons-nous presque tous les jours paroître de nouveaux systèmes de chronologie. Il y a, dit le dictionnaire de Moreri, soixante-dix opinions différentes sur la chronologie, depuis le commencement du monde jusqu’à J. C. Nous nous contenterons de nommer ici les auteurs les plus célebres. Ce sont, Jules Africain, Denis le Petit, Eusebe, S. Cyrille, Bede, Scaliger, le P. Petau, Usserius, Marsham, Vossius, Pagi, Pezron, M. Desvignoles, M. Freret, & M. Newton : quæ nomina ! Et de quelle difficulté la chronologie ancienne n’est-elle pas ! puisqu’après les travaux de tant de grands hommes, elle reste encore si obscure qu’on a plûtôt vû que résolu les difficultés. C’est une espece de perspective immense & à perte de vûe, dont le fond est parsemé de nuages épais, à travers lesquels on apperçoit de distance en distance un peu de lumiere.

S’il ne s’agissoit, dit un auteur moderne, que de quelques évenemens particuliers, on ne seroit pas surpris de voir ces grands hommes différer si fort les uns des autres ; mais il est question des points les plus essentiels de l’histoire sacrée & profane ; tels que le nombre des années qui se sont écoulées depuis la création ; la distinction des années sacrées & civiles parmi les Juifs ; le séjour des Israélites en Egypte ; la chronologie des juges, celle des rois de Juda & d’Israel ; le commencement des années de la captivité, celui des septante semaines de Daniel ; l’histoire de Judith, celle d’Esther ; la naissance, la mission, la mort du Messie, &c. l’origine de l’empire des Chinois ; les dynasties d’Egypte ; l’époque du regne de Sesostris ; le commencement & la fin de l’empire d’Assyrie ; la chronologie des rois de Babylone, des rois Medes, des successeurs d’Alexandre, &c. sans parler des tems fabuleux & héroïques, où les difficultés sont encore plus nombreuses. Mém. de litt. & d’hist. par M. l’abbé d’Artigni.

L’auteur que nous venons de citer, conclut de-là fort judicieusement qu’il seroit inutile de se fatiguer à concilier les différens systèmes, ou à en imaginer de nouveaux. Il suffit, dit-il, d’en choisir un & de le suivre : ce sentiment nous paroît être aussi celui des savans les plus illustres, que nous avons consultés sur cette matiere. Prenez, par exemple, le système d’Usserius, assez suivi aujourd’hui, ou celui du P. Petau, dans son rationarium temporum. La seule attention qu’on doit avoir, en écrivant l’histoire ancienne, c’est de marquer le guide que l’on suit sur la chronologie, afin de ne causer à ses lecteurs aucun embarras ; car selon certains auteurs, il y a depuis le commencement du monde jusqu’à J. C. 3740 ans, & 6934 selon d’autres, ce qui fait une différence de 3194 ans. Cette différence doit se répandre sur tout l’intervalle, principalement sur les parties de cet intervalle les plus proches de la création du monde.

Je crois donc qu’il est inutile d’exposer ici fort au long les sentimens des chronologistes, & les preuves plus ou moins fortes sur lesquelles ils les ont appuyées. Nous renvoyons sur ce point à leurs ouvrages. D’ailleurs nous allons traiter plus bas avec quelque étendue de la chronologie sacrée, comme étant la partie de la chronologie la plus importante ; & l’on trouvera aux art. Egyptiens & Chaldéens, des remarques sur la chronologie des Egyptiens, des Assyriens, & des Chaldéens. Voici seulement les principales opinions sur la durée du monde, depuis la création jusqu’à J. C.

Selon la Vulgate.
Usserius, 4004 ans.
Scaliger, 3950
Petau, 3984
Riccioli, 4184
Selon les Septante.
Eusebe, 5200 ans.
Les tables Alphonsines, 6934
Riccioli, 5634

L’année de la naissance de J. C. est aussi fort disputée ; il y a sept à huit ans de différence sur ce point entre les auteurs. Mais depuis ce tems la chronologie commence à devenir beaucoup plus certaine par la quantité de monumens ; & les différences qui peuvent se rencontrer entre les auteurs, sont beaucoup moins considérables.

Parmi tous les auteurs qui ont écrit sur la chronologie, il en est un dont nous parlerons un peu plus au long ; non que son système soit le meilleur & le plus suivi, mais à cause du nom de l’auteur, de la singularité des preuves sur lesquelles ce système est appuyé, & enfin de la nature de ces preuves, qui étant astronomiques & mathématiques, rentrent dans la partie dont nous sommes chargés.

Selon M. Newton, le monde est moins vieux de 500 ans que ne le croyent les Chronologistes. Les preuves de ce grand homme sont de deux especes.

Les premieres roulent sur l’évaluation des générations. Les Egyptiens en comptoient 341 depuis Menés jusqu’à Sethon, & évaluoient trois générations à cent ans. Les anciens Grecs évaluoient une génération à 40 ans. Or en cela, selon M. Newton, les uns & les autres se tromperent. Il est bien vrai que trois générations ordinaires valent environ 120 ans. Mais les générations sont plus longues que les regnes, parce qu’il est évident qu’en général les hommes vivent plus long-tems que les rois ne regnent. Selon M. Newton, chaque regne est d’environ 20 ans, l’un portant l’autre ; ce qui se prouve par la durée du regne des rois d’Angleterre, depuis Guillaume le Conquérant jusqu’à George I. des vingt-quatre premiers rois de France, des vingt-quatre suivans, des quinze suivans, & enfin des soixante-trois réunis. Donc les anciens ont fait un calcul trop fort, en évaluant les générations à quarante ans.

La seconde espece de preuves, plus singuliere encore, est tirée de l’Astronomie. On sait que les points équinoxiaux ont un mouvement rétrograde & à très peu-près uniforme d’un degré en 72 ans. Voyez Précession des equinoxes.

Selon Clément Alexandrin, Chiron, qui étoit du voyage des Argonautes, fixa l’équinoxe du printems au quinzieme degré du bélier, & par conséquent le solstice d’été au quinzieme degré du cancer. Un an avant la guerre du Péloponnese, Meton fixa le solstice d’été au huitieme degré du cancer. Donc puisqu’un degré répond à soixante-douze ans, il y a sept fois soixante & douze ans de l’expédition des Argonautes au commencement de la guerre du Péloponnese, c’est-à-dire cinq cens quatre ans, & non pas sept cens, comme disoient les Grecs.

En combinant ces deux différentes preuves, M. Newton conclut que l’expédition des Argonautes doit être placée 909 ans avant Jesus-Christ, & non pas 400 ans, comme on le croyoit, ce qui rend le monde moins vieux de 500 ans.

Ce système, il faut l’avouer, n’a pas fait grande fortune. Il a été attaqué avec force par M. Freret & par le P. Souciet ; il a cependant trouvé en Angleterre & en France même des défenseurs.

M. Freret, en combinant & parcourant l’histoire des tems connus, croit que M. Newton s’est trompé, en évaluant chaque génération des rois à vingt ans. Il trouve, au contraire, par différens calculs, qu’elles doivent être évaluées à trente ans au moins, ou plûtôt entre trente & quarante ans. Il le prouve par les vingt-quatre générations, depuis Hugues Capet jusqu’à Louis XV. par Robert de Bourbon, qui donnent en 770 ans 32 ans de durée pour chaque génération ; par les douze générations de Hugues Capet jusqu’à Charles le Bel ; par les vingt de Hugues Capet à Henri III. par les vingt-sept de Hugues Capet à Louis XII. par les dix-huit de Hugues Capet à Charles VIII. Il est assez singulier que les calculs de M. Freret, & ceux de M. Newton, soient justes l’un & l’autre, & donnent des résultats si différens. La différence vient de ce que M. Newton compte par regnes, & M. Freret par générations. Par exemple, de Hugues Capet à Louis XV. il n’y a que vingt-quatre générations, mais il y a trente-deux regnes ; ce qui ne donne qu’environ vingt ans pour chaque regne, & plus de trente pour chaque génération. Ainsi ne seroit-il pas permis de penser que si le calcul de M. Newton est trop foible en moins, celui de M. Freret est trop fort en plus ? En général, non-seulement les regnes doivent être plus courts que les générations, mais les générations des rois doivent être plus courtes que celles des particuliers, parce que les fils de rois sont mariés de meilleure heure.

A l’égard des preuves astronomiques, M. Freret observe que la position des étoiles & des points équinoxiaux n’est nullement exacte dans les écrits des anciens ; que les auteurs du même tems varient beaucoup sur ce point. Il est très-vraissemblable, selon ce savant chronologiste, que Meton en plaçant le solstice d’été au huitieme degré du cancer, s’étoit conformé, non à la vérité, mais à l’usage reçû de son tems, à-peu-près comme c’est l’usage vulgaire parmi nous, de placer l’équinoxe au premier degré du bélier, quoiqu’elle n’y soit plus depuis long-tems. M. Freret fortifie cette conjecture par un grand nombre de preuves qui paroissent très-fortes. En voici les principales. Achilles Tatius dit que plusieurs Astronomes plaçoient le solstice d’été au premier degré du cancer ; les autres au 8e ; les autres au 12e ; les autres au 15e. Euctemon avoit observé le solstice avec Meton, & cet Euctemon avoit placé l’équinoxe d’automne au premier degré de la balance ; preuve, dit M. Freret, que Meton en fixant le solstice d’été au huitieme degré du cancer, se conformoit à l’usage de parler de son tems, & non à la vérité. Suivant les lois de la précession des équinoxes, l’équinoxe a dû être au huitieme degré d’aries, 964 ans avant l’ere chrétienne, & c’est à-peu-près en ce tems-là que le calendrier suivi par Meton a dû être publié. Hypparque place les points équinoxiaux à quinze degrés d’Eudoxe : il s’ensuivroit qu’il y a eu entre Hypparque & Eudoxe un intervalle de 1080 ans, ce qui est insoûtenable ; à ces preuves M. Freret en ajoûte plusieurs autres. On peut voir ce détail instructif & curieux dans un petit ouvrage qui a pour titre : abregé de la chronologie de M. Newton, fait par lui-même, & traduit sur le manuscrit Anglois, à Paris, 1725. A la suite de cet abregé, on a placé les observations de M. Freret. Il sera bon de lire à la suite de ces observations la réponse courte que M. Newton y a faite, Paris 1726, & dans laquelle il y a quelques articles qui méritent attention. Nous nous dispensons d’autant plus volontiers de rapporter ici plus au long les preuves de M. Freret, que nous apprenons qu’il paroîtra bientôt un ouvrage posthume considérable qu’il a composé sur cette matiere. Mais nous ne pouvons laisser échapper cette occasion de célebrer ici la mémoire de ce savant homme, qui joignoit à l’érudition la plus vaste l’esprit philosophique, & qui a porté ce double flambeau dans ses profondes recherches sur l’antiquité.

La chronologie ne se borne pas aux tems reculés & à la fixation des anciennes époques ; elle s’étend aussi à d’autres usages, & particulierement aux usages ecclésiastiques. C’est par son secours que nous fixons les fêtes mobiles, entr’autres cellés de Pâques, & que par le moyen des épactes, des périodes, des cycles, &c. nous construisons le calendrier. Voyez ces mots. Voyez aussi l’article An. Ainsi il y a proprement deux especes de chronologie ; l’une, pour ainsi dire purement historique, & fondée sur les faits que l’antiquité nous a transmis ; l’autre mathématique & astronomique, qui employe les observations & les calculs, tant pour débrouiller les époques, que pour les usages de la religion.

Un des ouvrages les plus utiles qui ayent paru dans ces derniers tems sur la chronologie, est l’art de vérifier les dates, commencé par Dom Maur d’Antine, & continué par deux savans religieux benédictins de la même congrégation, Dom Charles Clement & Dom Ursin Durand ; Paris, 1750. in-4°. Cet ouvrage présente d’abord une table chronologique qui renferme toutes les différentes marques propres à caractériser chaque année depuis J. C. jusqu’à nous. Ces marques sont les indictions, les épactes, le cycle pascal, le cycle solaire, les éclipses, &c. Cette table est suivie d’un excellent calendrier perpétuel, voyez l’art. Calendrier. Et l’ouvrage est terminé par un abregé chronologique des principaux évenemens depuis J. C. jusqu’à nos jours. Dans cet abregé on doit sur-tout remarquer & distinguer l’attachement des deux religieux benédictins pour les maximes du clergé de France, & de la faculté de Théologie de Paris, sur l’indépendance des rois quant au temporel, & la supériorité des conciles généraux au-dessus du Pape. Aussi cet ouvrage a-t-il été reçû très-favorablement du public ; & nous en faisons ici d’autant plus volontiers l’éloge, que les deux auteurs nous sont entierement inconnus.

M. de Fontenelle, dans l’éloge de M. Bianchini, dit que ce savant avoit imaginé une division de tems assez commode : quarante siecles depuis la création jusqu’à Auguste ; seize siecles depuis Auguste jusqu’à Charles V. chacun de ces seize siecles partagé en cinq vingtaines d’années, de sorte que dans les huit premiers comme dans les huit derniers, il y a quarante vingtaines d’années, comme quarante siecles dans la premiere division, régularité de nombres favorables à la mémoire ; au milieu des seize siecles, depuis Auguste jusqu’à Charles V. se trouve justement Charlemagne, époque des plus illustres. (O)

* Chronologie Sacrée. On entend par la Chronologie des premiers tems, l’ordre selon lequel les évenemens qui ont précédé le déluge, & qui l’ont suivi immédiatement, doivent être placés dans le tems. Mais quel parti prendrons-nous sur cet ordre ? Regarderons-nous, avec quelques anciens, le monde comme éternel, & dirons-nous que la succession des êtres n’a point eu de commencement, & ne doit point avoir de fin ? Ou convenant, soit de la création, soit de l’information de la matiere dans le tems, penserons-nous, avec quelques auteurs, que ces actes du Tout-puissant sont d’une date si reculée, qu’il n’y a aucun fil, soit historique soit traditionnel, qui puisse nous y conduire sans se rompre en cent endroits ? Ou reconnoissant l’absurdité de ces systèmes, & nous attachant aux fastes de quelques peuples, préférerons-nous ceux des habitans de la Béthique en Espagne, qui produisoient des annales de six mille ans ? Ou compterons-nous, avec les Indiens, six mille quatre cents soixante-un ans depuis Bacchus jusqu’à Alexandre ? Ou plus jaloux encore d’ancienneté, suivrons-nous cette histoire chronologique de douze à quinze mille ans dont se vantoient les Egyptiens ; & donnant avec les mêmes peuples dix-huit mille ans de plus à la durée des regnes des dieux & des héros, vieillirons-nous le monde de trente mille ans ? Ou assûrant, avec les Chaldéens, qu’il y avoit plus de quatre cents mille ans qu’ils observoient les astres lorsque Alexandre passa en Asie, leur accorderons-nous dix rois depuis le commencement de leur monarchie jusqu’au déluge ? Ferons-nous ces regnes de cent vingt sares ? & comptant avec Eusebe pour la durée du sare Chaldéen trois mille six cents ans, dirons-nous qu’il y avoit quatre cents trente-deux mille ans depuis leur premier roi jusqu’au déluge ? Ou mécontens de la durée qu’Eusebe donne au sare, & curieux de conserver aux Chaldéens toute leur ancienneté, leur restituerons-nous les quarante-un mille ans qu’ils semblent perdre à ce calcul, & leur accorderons-nous les quatre cents soixante-trois mille ans d’observations qu’ils avoient lors du passage d’Alexandre, au rapport de Diodore de Sicile ? Ou regardant toutes ces chronologies soit comme fabuleuses, soit comme réductibles, par quelque connoissance puisée dans les anciens, à la chronologie des livres sacrés, nous en tiendrons-nous à cette chronologie ? La raison & la religion nous obligent à prendre ce dernier parti. Notre objet sera donc ici premierement de montrer que ces énormes calculs des Chaldéens & autres, peuvent se réduire à quelqu’un des systèmes de nos auteurs sur la chronologie sacrée ; secondement, ces systèmes de nos auteurs ayant entre eux des différences assez considérables, fondées les unes sur la préférence exclusive qu’ils ont donnée à un des textes de l’Ecriture, les autres sur les intervalles qu’ils ont mis entre les époques d’un même texte, d’indiquer l’usage qu’il semble qu’on pourroit faire des différens textes, & d’appliquer nos vûes à la fixation de quelques-unes des principales époques. Notre Dictionnaire étant particulierement philosophique, il est également de notre devoir d’indiquer les vérités découvertes, & les voies qui pourroient conduire à celles qui sont inconnues : c’est la méthode que nous avons suivie à l’art. Canon des saintes Ecritures (v. cet art.), & c’est encore celle que nous allons suivre ici.

Des annales Babyloniennes, Egyptiennes, ou Chaldéennes, réduites à notre chronologie. C’est à M. Gibert que nous aurons l’obligation de ce que nous allons exposer sur cette matiere si importante & si difficile. Voyez une lettre qu’il a publiée en 1743, Amst. Les anciens désignoient par le nom d’année, la révolution d’une planete quelconque autour du ciel. Voyez Macrobe, Eudoxe, Varron, Diodore de Sicile, Pline, Plutarque, S. Augustin, &c. Ainsi l’année eut deux, trois, quatre, six, douze mois ; & selon Palephate & Suidas, d’autres fois un seul jour. Mais quelles sortes de révolutions entendoient les Chaldéens, quand ils s’arrogeoient quatre cents soixante-treize mille ans d’observations ? Quelles ? celles d’un jour solaire, répond M. Gibert ; le jour solaire étoit leur année astronomique : d’où il s’ensuit, selon cette supposition, que les 473 mille années des Chaldéens se réduisent à 473 mille de nos jours, ou à 1297 & environ neuf mois, de nos années solaires. Or c’est-là précisément le nombre d’années qu’Eusebe compte depuis les premieres découvertes d’Atlas en Astronomie, jusqu’au passage d’Alexandre en Asie ; & il place ces découvertes à l’an 384 d’Abraham : mais le passage d’Alexandre est de l’an 1582 ; l’intervalle de l’une à l’autre est donc précisément de 1298 ans, comme nous l’avons trouvé.

Cette rencontre devient d’autant plus frappante, qu’Atlas passe pour l’inventeur même de l’Astrologie, & par conséquent ses observations, comme la date des plus anciennes. L’histoire fournit même des conjectures assez fortes de l’identité des observations d’Atlas, avec les premieres observations des Chaldéens. Mais voyons la suite de cette supposition de M. Gibert.

Berose ajoûtoit 17000 ans aux observations des Chaldéens. L’histoire de cet auteur dédiée à Antiochus Soter, fut vraissemblablement conduite jusqu’aux dernieres années de Seleucus Nicanor, prédécesseur de cet Antiochus. Ce fut à-peu-près dans ce tems que Babylone perdit son nom, & que ses habitans passerent dans la ville nouvelle construite par Seleucus, c’est-à-dire la 293 année avant J. C. ou plûtôt la 289 ; car Eusebe nous apprend que Seleucus peuploit alors la ville qu’il avoit bâtie. Or les 17000 ans de Berose évalués à la maniere de M. Gibert, donnent 46 ans six à sept mois, ou l’intervalle précis du passage d’Alexandre en Asie, jusqu’à la premiere année de la cxxiij. olympiade, c’est-à-dire jusqu’au moment où Berose avoit conduit son histoire.

Les 720000 années qu’Epigene donnoit aux observations conservées à Babylone, ne font pas plus de difficulté : réduites à des années Juliennes, elles font 1971 ans & environ trois mois ; ce qui approche fort des 1903 ans que Callisthene accordoit au même genre d’observations : la différence de 68 ans vient de ce que Callisthene finit son calcul à la prise de Babylone par Alexandre, comme il le devoit, & qu’Epigene conduisit le sien jusque sous Ptolémée Philadelphe, ou jusqu’à son tems.

Autre preuve de la vérité des calculs & de la supposition de M. Gibert. Alexandre Polyhistor dit, d’après Berose, que l’on conservoit à Babylone depuis plus de 150000 ans des mémoires historiques de tout ce qui s’étoit passé pendant un si long intervalle. Il n’est personne qui sur ce passage n’accuse Berose d’imposture, en se rappellant que Nabonassar, qui ne vivoit que 410 à 411 ans avant Alexandre, détruisit tous les monumens historiques des tems qui l’avoient précédé ; cependant en réduisant ces 150000 ans à autant de jours, on trouve 410 ans huit mois & trois jours, & les 150000 de Berose ne sont plus qu’une affectation puérile de sa part. Les 410 ans huit mois & trois jours qu’on trouve par la supposition de M. Gibert, se sont précisément écoulés depuis le 26 Février de l’an 747 avant J. C. où commence l’ere de Nabonassar, jusqu’au premier Novembre de l’an 337, c’est-à-dire jusqu’à l’année & au mois d’où les Babyloniens datoient le regne d’Alexandre, après la mort de son pere. Cette réduction ramene donc toûjours à des époques vraies ; les 30000 ans que les Egyptiens donnoient au regne du Soleil, le même que Joseph, se réduisent aux 80 ans que l’Ecriture accorde au ministere de ce patriarche ; les 1300 ans & plus que quelques-uns comptent depuis Menès jusqu’à Neithocris, ne sont que des années de six mois, qui se réduisent à 668 années Juliennes que le canon des rois Thébains d’Eratosthene met entre les deux mêmes regnes ; les 2936 ans que Dicearque compte depuis Sésostris jusqu’à la premiere olympiade, ne sont que des années de trois mois, qui se réduisent aux 734 que les marbres de Paros comptent entre Danaüs frere de Sésostris & les olympiades, &c. Voyez la lettre de M. Gibert.

De la chronologie Chinoise rappellée à notre chronologie. Nous avons fait voir à l’article Chinois, que le regne de Fohi fut un tems fabuleux, peu propre à fonder une véritable époque chronologique. Le pere Longobardi convient lui-même que la chronologie des Chinois est très-incertaine ; & si l’on s’en rapporte à la table chronologique de Nien, auteur très estimé à la Chine, dont Jean François Fouquet nous a fait connoître l’ouvrage, l’histoire de la Chine n’a point d’époque certaine plus ancienne que l’an 400 avant J. C. Kortholt qui avoit bien examiné cette chronologie de Nien, ajoûte que Fouquet disoit des tems antérieurs de l’ere Chinoise, que les lettrés n’en disputoient pas avec moins de fureur & de fruit, que les nôtres des dynasties Egyptiennes & des origines Assyriennes & Chaldéennes ; & qu’il étoit permis à chacun de croire des premiers tems de cette nation tout ce qu’il en jugeroit à propos. Mais si suivant les dissertations de M. Freret, il faut rapporter l’époque d’Yao, un des premiers empereurs de la Chine, à l’an 2145 ou 7 avant J. C. les Chinois plaçant leur premiere observation astronomique, & la composition d’un calendrier célebre dans leurs livres 150 ans avant Yao, l’époque des premieres observations Chinoises & celle des premieres observations Chaldéennes coïncideront. C’est une observation singuliere.

Y auroit-il donc quelque rapport, quelque connexion, entre l’astronomie Chinoise & celle des Chaldéens ? Les Chinois sont certainement sortis, ainsi que tous les autres peuples, des plaines de Sennaar ; & l’on ne pourroit guere en avoir un indice plus fort que cette identité d’époque, dans leurs observations astronomiques les plus anciennes.

Plus on examine l’origine des peuples, plus on les rapproche de ces fameuses plaines ; plus on examine leur chronologie & plus on y démêle d’erreurs, plus on la rapproche de quelqu’un de nos systèmes de chronologie sacrée. Cette chronologie est donc la vraie ; le plus ancien peuple est donc celui qui en est possesseur ; tenons-nous en donc aux fastes de ce peuple.

Nous en avons trois exemplaires différens : ce sont ou trois textes ou trois copies d’un premier original ; ces copies varient entre elles sur la chronologie des premiers âges du monde : le texte Hébreu de la massore abrege les tems ; il ne compte qu’environ quatre mille ans depuis Adam jusqu’à J. C. le texte Samaritain donne plus d’étendue à l’intervalle de ces époques ; mais on le prétend moins correct : les Septante font remonter la création du monde jusqu’à six mille ans avant J. C. il y a selon le texte Hébreu 1656 ans depuis Adam au déluge ; 1307, selon le Samaritain ; & 2242, selon Eusebe & les Septante ; ou 2256, selon Josephe & les Septante ; ou 2262, selon Jule Africain, S. Epiphane, le pere Petau, & les Septante.

Si les Chronologistes sont divisés, & sur le choix des textes, & sur les tems écoulés, pour l’intervalle de la création au déluge, ils ne le sont pas moins pour les tems postérieurs au déluge, & sur les intervalles des époques de ces tems. Voyez seulement Marsham & Pezron.

Système de Marsham.
Du déluge à la vocation d’Abraham, 426 ans.
De la vocation d’Abraham à la sortie d’Egypte, 430.
De l’exode à la fondation du temple, 480.
La durée du temple, 400.
La captivité, 70.
Système de Pezron.
Du déluge à la vocation d’Abraham, 1257.
De la vocation d’Abraham à la sortie d’Egypte, 430.
De la sortie d’Egypte à la fondation du temple, 873.
De la fondation du temple à sa destruction, 470.
La captivité, 70.

Les différences sont plus ou moins fortes entre les autres systèmes, pour lesquels nous renvoyons à leurs auteurs.

Tant de diversités, tant entre les textes qu’entre leurs commentateurs, suggéra à M. l’abbé de Prades, bachelier de Sorbonne, une opinion qui a fait beaucoup de bruit, & dont nous allons rendre compte, d’autant plus volontiers que nous l’avons combattue de tout tems, & que son exposition ne suppose aucun calcul.

M. l’abbé de Prades se demande à lui-même comment il a pû se faire que Moyse ait écrit une chronologie, & qu’elle se trouve si altérée qu’il ne soit plus possible, des trois différentes chronologies qu’on lit dans les différens textes, de discerner laquelle est de Moyse, ou même s’il y en a une de cet auteur. Il remarque que cette contradiction des chronologies a donné naissance à une infinité de systèmes différens : que les auteurs de ces systèmes n’ont rien épargné pour détruire l’autorité des textes qu’ils ne suivoient pas ; témoin le pere Morin de l’Oratoire, à qui il n’a pas tenu que le texte Samaritain ne s’élevât sur les ruines du texte Hébreu : que les différentes chronologies ont suivi la fortune des différens textes, en Orient, en Occident, & dans les autres églises : que les Chronologues n’en ont adopté aucune scrupuleusement : que les additions, corrections, retranchemens qu’ils ont jugé à propos d’y faire, prouvent bien qu’à leur avis même il n’y en a aucune d’absolument correcte : que la nation Chinoise n’a jamais entré dans aucun de ces plans chronologiques : qu’on ne peut cependant rejetter en doute les époques Chinoises, sans se jetter dans un Pirrhonisme historique : que cet oubli fournissoit une grande difficulté aux impies contre le récit de Moyse, qui faisoit descendre tous les hommes de Noé, tandis qu’il se trouvoit un peuple dont les annales remontoient au-delà du déluge : qu’en répondant à cette difficulté des impies par la chronologie des Septante, qui n’embrasse pas encore les époques Chinoises les plus reculées, telles que le regne de Fohi, on leur donnoit occasion d’en proposer une autre sur l’altération des livres saints, où le tems avoit pû insérer des chronologies différentes, & troubler même celles qui y avoient été insérées : que la conformité sur les faits ne répondoit pas à la diversité sur les chronologies : que le P. Tournemine sensible à cette difficulté, a tout mis en œuvre pour accorder les chronologies ; mais que son système a des défauts considérables, comme de ne pas expliquer pourquoi le centenaire n’est pas omis partout dans le texte hébreu, ou ajoûté par-tout dans les Septante ; & qu’occupé de ces difficultés, elle se grossissoit d’autant plus, qu’il se prévenoit davantage que Moyse avoit écrit une chronologie. Voilà ce qui a paru à M. l’abbé de Prades.

Et il a pensé que Moyse n’étoit auteur d’aucune des trois chronologies ; que c’étoient trois systèmes inventés après coup ; que les différences qui les distinguent ne peuvent être des erreurs de copistes ; que si les erreurs de copistes avoient pû enfanter des chronologies différentes, il y en auroit bien plus de trois ; que les trois chronologies ne différeroient entre elles que comme trois copies de la même chronologie ; que si, antérieurement à la version des Septante, la chronologie du texte Hébreu sur lequel ils ont traduit avoit passé pour authentique, on ne conçoit pas comment ces respectables traducteurs auroient osé l’abandonner ; qu’on ne peut supposer que les Septante ayent conservé la chronologie de l’Hébreu, & que la différence qu’on remarque à présent entre les calculs de ces deux textes vient de corruption ; qu’on peut demander de quel côté vient la corruption, si c’est du côté de l’Hébreu ou du côté des Septante, ou de l’un & de l’autre côté ; que, selon la derniere réponse, la seule qu’on puisse faire, il n’y a aucune de ces chronologies qui soit la vraie ; qu’il est étonnant que l’ignorance des copistes n’ait commencé à se faire sentir que depuis les Septante ; que l’intervalle du tems compris entre Ptolémée Philadelphe & la naissance de J. C. ait été le seul exposé à ce malheur, & que les histoires profanes n’ayent en ce point aucune conformité de sort avec les livres sacrés ; que la vigilance superstitieuse des Juifs a été ici trompée bien grossierement ; que les nombres étant écrits tout au long dans les textes, & non en chiffres, l’altération devient très difficile ; en un mot, que quelque facile qu’elle soit, elle ne peut jamais produire des systèmes ; qu’on ne peut supposer que la chronologie de Moyse est comme dispersée dans les trois textes, qu’il faut sur chaque fait en particulier les consulter, & prendre le parti qui paroîtra le plus conforme à la vérité, selon d’autres circonstances.

Selon ce système de M. l’abbé de Prades, il est évident que l’objection des impies tirée de la diversité des trois chronologies, se réduit à rien ; mais n’affoiblit-il pas d’un autre côté la preuve de l’authenticité des faits qu’ils contiennent, fondée sur cette vigilance prodigieuse avec laquelle les Juifs conservoient leurs ouvrages ? Que devient cette vigilance, lorsque des hommes auront pû pousser la hardiesse, soit à insérer une chronologie dans le texte, si Moyse n’en a fait aucune, soit à y en substituer une autre que la sienne ? M. l’abbé de Prades prétend que ces chronologies sont trois systèmes différens ; mais il prouve seulement que leur altération est fort extraordinaire : comment prendre ces chronologies pour des systèmes liés & suivis, quand on voit que le centenaire n’est pas omis dans tout le texte Hébreu, & qu’il n’est pas ajoûté à tous les patriarches dans le texte des Septante ? Si la conformité s’est conservée dans les faits, c’est que par leur nature les faits sont moins exposés aux erreurs que des calculs chronologiques : quelque grossieres que soient ces erreurs, elles ne doivent point étonner. Rien n’empêche donc qu’on n’admette les trois textes, & qu’on ne cherche à les concilier, d’autant plus qu’on trouve dans tous les trois pris collectivement dequoi satisfaire à beaucoup de difficultés. Mais comment cette conciliation se fera-t-elle ? Entre plusieurs moyens, on a l’examen des calculs mêmes & celui des circonstances : l’examen des calculs suffit seul quelquefois ; cet examen joint à la combinaison des circonstances suffira très-souvent. Quant aux endroits où le concours de ces deux moyens ne donnera aucun résultat, ces endroits resteront obscurs.

Voilà notre système, qui, comme on peut s’en appercevoir, est très-différent de celui de M. l’abbé de Prades. M. de Prades nie que Moyse ait jamais fait une chronologie, nous croyons le contraire ; il rejette les trois textes comme interpolés, & nous les respectons tous les trois comme contenant la chronologie de Moyse. Il a combattu notre système dans son apologie par une raison qui lui est particulierement applicable ; c’est que l’examen & la combinaison des calculs ne satisferoit peut-être pas à tout : mais cet examen n’est pas le seul que nous proposions ; nous y joignons celui des circonstances, qui determine tantôt pour un manuscrit, tantôt pour un autre, tantôt pour un résultat qui n’est proprement ni de l’un ni de l’autre, mais qui naît de la comparaison de tous les trois. D’ailleurs, quelque plausible que pût être le système de M. l’abbé de Prades, il ne seroit point permis de l’embrasser depuis que les censures de plusieurs évéques de France & de la faculté de Théologie l’ont déclare attentatoire à l’authenticité des livres saints.

Les textes variant entr’eux sur la chronologie des premiers âges du monde, si l’on accordoit en tout à chacun une égale autorité, il est évident qu’on ne sauroit à quoi s’en tenir sur le tems que les patriarches ont vécu, soit à l’égard de ceux qui ont précédé le déluge, soit à l’égard de ceux qui ne sont venus qu’après ce grand évenement. Mais le Chrétien n’imite point dans son respect pour les livres qui contiennent les fondemens de sa foi, la pusillanimité du Juif, ou le scrupule du Musulman. Il ose leur appliquer les regles de la critique, soûmettre leur chronologie aux discussions de la raison, & chercher dans ces occasions la vérité avec toute la liberté possible, sans craindre d’encourir le reproche d’impiété.

Des textes de l’Ecriture, que nous avons, chacun a ses prérogatives : l’Hébreu paroît écrit dans la même langue que le premier original : le Samaritain prétend au même avantage ; il a de plus celui d’avoir conservé les anciens caracteres hébraïques du premier original Hébreu. La version des Septante a été faite sur l’Hébreu des anciens Juifs. L’église Chrétienne l’a adoptée ; la synagogue en a reconnu l’autorité, & Josephe qui a travaillé son histoire sur les livres Hébreux de son tems, se conforme assez ordinairement aux Septante. S’il s’est glissé quelque faute dans leur version, ne peut-il pas s’en être glissé de même dans l’Hébreu ? Ne peut-on pas avoir le même soupçon sur le Samaritain ? Toutes les copies ne sont-elles pas sujettes à ces accidens & à beaucoup d’autres ? Les copistes ne sont pas moins négligens & infideles en copiant de l’Hébreu qu’en transcrivant du Grec. C’est de leur habileté, de leur attention, & de leur bonne foi, que dépend la pureté d’un texte, & non de la langue dans laquelle il est écrit. J’ai dit de leur bonne foi, parce que les sentimens particuliers du copiste peuvent influer bien plus impunément sur la copie d’un manuscrit, que ceux d’un savant de nos jours sur l’édition d’un ouvrage imprimé ; car si la comparaison des manuscrits est si difficile & si rare aujourd’hui même qu’ils sont rassemblés dans un petit nombre d’édifices particuliers, combien n’étoit-elle pas plus difficile & plus rare jadis, qu’ils étoient éloignés les uns des autres & dispersés dans la société, rari nantes in gurgite vasto ? Je conçois que dans ces tems où la collection de quelques manuscrits étoit la marque de la plus grande opulence, il n’étoit pas impossible qu’un habile copiste bouleversât tout un ouvrage, & peut-être même en composât quelques-uns en entier sous des noms empruntés.

Les trois textes de l’Ecriture ayant à-peu-près les mêmes prérogatives, c’est donc de leur propre fonds qu’il s’agit de tirer des raisons de préférer l’un à l’autre dans les endroits où ils se contredisent. Il faut examiner, avec toute la sévérité de la critique, les variétés & les différentes leçons ; chercher où est la faute, & ne pas décider que le texte Hébreu est infaillible, par la raison seule que c’est celui dont les Juifs se sont servis & se servent encore. Une autre sorte de prévention non moins légere, ce seroit de donner l’avantage aux Septante, & d’accuser les Juifs d’une malice qu’ils n’ont jamais eûe ni dû avoir, celle d’avoir corrompu leurs écritures de propos délibéré, comme quelques-uns l’ont avancé, soit par un excès de zele contre ce peuple, soit par une ignorance grossiere sur ce qui le regarde.

L’équité veut qu’on ne considere les trois textes que comme trois copies d’un même original, sur l’autorité plus ou moins grande desquelles il ne nous est guere permis de prendre parti, & qu’il faut tâcher de concilier en les respectant également.

Ces principes posés, nous allons, non pas donner des décisions, car rien ne seroit plus téméraire de notre part, mais proposer quelques conjectures raisonnables sur la chronologie des trois textes, la vie des anciens patriarches, & le tems de leur naissance. Je n’entends pas le tems qui a précédé le déluge. Les textes sont à la vérité remplis de contradictions sur ce point, comme on a vû plus haut ; mais il importe peu d’en connoître la durée. C’est de la connoissance des tems qui ont suivi le déluge, que dépendent la division des peuples, l’établissement des empires, & la succession des princes, conduite jusqu’à nous sans autre interruption que celle qui naît du changement des familles, de la chûte des états, & des révolutions dans les gouvernemens.

Nous observerons, avant que d’entrer dans cette matiere, que l’autorité de Josephe est ici très-considérable, & qu’il ne faut point négliger cet auteur, soit pour le suivre, soit pour le corriger quand ses sentimens & sa chronologie different des textes de l’Ecriture.

Puisque ni ces textes, ni cet historien, ne sont d’accord entr’eux sur la chronologie, il faut nécessairement qu’il y ait faute : & puisqu’ils sont de même nature, sujets aux mêmes accidens, & par conséquent également fautifs, il peut y avoir faute dans tous, & il peut se faire aussi qu’il y en ait un exact. Voyons donc quel est celui qui a le préjugé en sa faveur dans la question dont il s’agit.

Premierement, il me semble que le texte Samaritain & les Septante ont eu raison d’accorder aux patriarches cent ans de plus que le texte Hébreu, & d’étendre de cet intervalle la suite de leur ordre chronologique, soit parce que des trois textes il y en a deux qui conviennent en ce point, soit parce qu’il est plus facile à un copiste d’omettre un mot ou un chiffre de son original, que d’en ajoûter un qui n’en est pas. Nous savons par expérience que les additions rares qui sont de la négligence des copistes, consistent en répétitions, & les autres fautes, en omissions, corruptions, transpositions, &c. mais ce n’est pas de ces inexactitudes qu’il s’agit ici. D’ailleurs Josephe est conforme aux Septante & au Samaritain, en comptant la durée des vies de chaque patriarche en particulier. Mais, dira-t-on, on retrouve dans la somme totale, celle de l’Hébreu. Il faut en convenir, & c’est dans cet historien une faute très-bisarre. Mais il me semble qu’il est plus simple de supposer que Josephe s’est trompé dans une regle d’arithmétique que dans un fait historique, & que par conséquent l’erreur est plûtôt dans le total que dans les sommes particulieres. M. Arnaud, qui avertit en marge de sa traduction qu’il a corrigé cet endroit de Josephe sur les manuscrits, s’est bien gardé de toucher à la durée des vies, & d’en retrancher les cent ans. Il les a seulement suppléés dans le résultat de l’addition.

Nous inviterons en passant quelques-uns des membres savans de l’académie des inscriptions & belles-lettres, de nous donner un mémoire d’après l’expérience & la raison, sur les fautes qui doivent naturellement échapper aux copistes. Et poursuivant notre objet, nous remarquerons encore que dès les premiers tems qui ont suivi le déluge, on voit dans le texte Hébreu même des guerres & des tributs imposés sur des peuples subjugués, & que le tems marqué par ce texte paroît bien court, quand on le compare avec les évenemens qu’il renferme. Les trois enfans de Noé se sont fait une postérité immense ; les peuples ont cessé de connoître leur commune origine ; ils se sont regardés comme des étrangers, & traités comme des ennemis ; & cela dans l’intervalle de trois cents soixante-sept ans. Car l’Hébreu n’en accorde pas davantage au second âge. Ce second âge n’est que de trois cents soixante-sept ans. L’Hébreu ne compte que trois cents soixante-sept ans depuis le déluge jusqu’à la sortie d’Abraham hors de la ville de Haran ou Charan en Mésopotamie ; & Sem en a vécu, selon le même texte, cinq cents deux depuis le déluge. La vie des hommes qui lui ont succédé immédiatement dans ce second âge, étoit de quatre cents ans. Noé lui-même en a survécu après le déluge trois cents cinquante. Ainsi les royaumes se seront fondés ; les guerres se seront faites de leur tems ; ou ils auront méconnu leurs enfans ; ou c’est en vain qu’ils auront crié à ces furieux : malheureux que faites-vous, vous êtes freres, & vous vous égorgez ? Abraham aura été contemporain de Noé ; Sem aura vû Isaac pendant plus de trente ans, & les enfans d’un même pere se seront ignorés du vivant même de leur pere ; cela paroît difficile à croire. Et si la rapidité de ces évenemens ne nous permet pas de penser qu’on s’est trompé sur la naissance d’Adam & les tems qui ont précédé le déluge, elle forme une grande difficulté sur la certitude de ceux qui l’ont suivie. Combien cette difficulté ne s’augmente-t-elle pas encore par la promptitude & le prodige de la multiplication des enfans de Noé ! Il ne s’agit pas ici de la fable de Deucalion & de Pirrha, qui changeoient en hommes les pierres qu’ils jettoient derriere eux, mais d’un fait, & d’un fait incontestable, qu’on ne pourroit nier sans se rendre coupable d’impiété.

Ce n’est pas tout que les objections tirées des faits précédens ; voici d’autres circonstances qui ne feront guere moins sentir le besoin d’étendre la durée du second âge. C’est une monnoie d’argent publique, qui a son coin, son titre, son poids, & son cours long-tems avant Abraham. La Genese en fait mention comme d’une chose commune & d’une origine ancienne, à l’occasion du tombeau qu’Abraham acheta des fils de Heth. Voilà donc les mines découvertes, & la maniere de fondre, de purifier, & de travailler les métaux, pratiquée. Mais il n’y a que ceux qui connoissent le détail de ces travaux qui sachent combien l’invention en suppose de tems, & combien ici l’industrie des hommes marche lentement.

Convenons donc que, quand on ne renonce pas au bon sens, à la raison, & à l’expérience, on a de la peine à concevoir tous ces évenemens à la maniere de quelques auteurs. Rien ne les embarrasse ; les miracles ne leur coûtent rien ; & ils ne s’apperçoivent pas que cette ressource est pour & contre, & qu’elle ne sert pas moins à lever les difficultés qu’ils proposent à leurs adversaires, qu’à lever celles qui leur sont proposées.

Mais que disent le bon sens, l’expérience, & la raison ? qu’en supposant, comme il est juste, l’autorité de l’Ecriture sainte, les hommes ont vécu ensemble long-tems après le déluge ; qu’ils n’ont formé qu’une société jusqu’à ce qu’ils ayent été assez nombreux pour se séparer ; que quand Dieu dit aux enfans de Noé de peupler la terre & de se la partager, il ne leur ordonna pas de se disperser çà & là en solitaires, & de laisser le patriarche Noé tout seul ; que, quand il les benit pour croître, sa volonté étoit qu’ils ne s’étendissent qu’à mesure qu’ils croîtroient ; que l’ordre, croissez, multipliez, & remplissez toute la terre, suppose une grande multiplication actuelle ; & que par conséquent ceux qui, avant la confusion des langues, envoyent Sem dans la Syrie ou dans la Chaldée, Cam en Egypte, & Japhet je ne sais où, fondent là-dessus des chronologies de royaumes, font regner Cam en Egypte sous le nom de Menez, & lui donnent, après soixante-neuf ans au plus écoulés, trois successeurs dans trois royaumes différens ; que ces auteurs, dis-je, fussent-ils cent fois plus habiles que Marsham, nous font l’histoire de leurs imaginations, & nullement celle des tems.

Que disent le bon sens, la raison, l’expérience, & la sainte Ecriture ? que les hommes choisirent après le déluge une habitation commune dans le lieu le plus commode dont ils se trouverent voisins. Que la plaine de Sennaar leur ayant plû, ils s’y établirent ; que ce fut-là qu’ils s’occuperent à réparer le dégât & le ravage des eaux ; que ce ne fut d’abord qu’une famille peu nombreuse ; puis une parenté composée de plusieurs familles ; dans la suite un peuple : & qu’alors trop nombreux pour l’étendue de la plaine, & assez nombreux pour se séparer en grandes colonies, ils dirent : « Puisque nous sommes obligés de nous diviser, travaillons auparavant à un ouvrage commun, qui transmette à nos descendans la mémoire de leur origine, & qui soit un monument éternel de notre union ; élevons une tour dont le sommet atteigne le ciel ». Dessein extravagant, mais dont le succès leur parut si certain, que Moyse fait dire à Dieu dans la Genese : Confondons leur langage ; car ils ne cesseront de travailler qu’ils n’ayent achevé leur ouvrage. Ils avoient sans doute proportionné leur projet à leur nombre ; mais à peine ont-ils commencé ce monument d’orgueil, que la confusion des langues les contraignit de l’abandonner. Ils formerent des colonies ; ils se transporterent en différentes contrées, entre lesquelles la nécessité de subsister mit plus ou moins de distance. D’un grand peuple il s’en forma plusieurs petits. Ces petits s’étendirent ; les distances qui les séparoient diminuerent peu-à-peu, s’évanouirent ; & les membres épars d’une même famille se rejoignirent, mais après des siecles si reculés, que chacun d’eux se trouva tout-à-coup voisin d’un peuple qu’il ne connoissoit pas, & dont il ignoroit la langue, les idiomes s’étant altérés parmi eux, comme nous voyons qu’il est arrivé parmi nous. Nous avons appris à parler de nos peres ; nos peres avoient appris des leurs, & ainsi de suite en remontant ; cependant s’ils ressuscitoient, ils n’entendroient plus notre langue, ni nous la leur. Ces colonies trouverent entr’elles tant de diversité, qu’il ne leur vint pas en pensée qu’elles partoient toutes d’une même tige. Ce voisinage étranger produisit les guerres ; les arts existoient déjà. Les disputes sur l’ancienneté d’origine commencerent. Il y en eut d’assez fous pour se prétendre aborigenes de la terre même qu’ils habitoient. Mais les guerres qui semblent si fort diviser les hommes, firent alors par un effet contraire, qu’ils se mêlerent, que les langues acheverent de se défigurer, que les idiomes se multiplierent encore, & que les grands empires se formerent.

Voilà ce que le bon sens, l’expérience, & l’Ecriture font penser ; ce que l’antiquité prodigieuse des Chaldéens, des Egyptiens, & des Chinois, autorise ; ce que la fable même, qui n’est que la vérité cachée sous un voile que le tems épaissit & que l’étude déchire, semble favoriser ; mais tout cela n’est pas l’ouvrage de trois siecles que le texte Hébreu compte depuis le déluge jusqu’à Abraham. Que dirons-nous donc à ceux qui nous objecteront ce texte, les guerres, le nombre des peuples, les arts, les religions, les langues, &c. répondrons-nous avec quelques-uns que les femmes ne manquoient jamais d’accoucher régulierement tous les neuf mois d’un garçon & d’une fille à la fois ? ou tâcherons-nous plûtôt d’affoiblir, sinon d’anéantir cette difficulté, en soutenant les Septante & le texte Samaritain contre le texte Hébreu, & en accordant cent ans de plus aux patriarches ? Mais quand les raisons qui precedent ne nous engageroient pas dans ce parti, nous y serions bientôt jettés par les dynasties d’Egypte, les rois de la Chine, & d’autres chronologies qu’on ne sauroit traiter de fabuleuses, que par petitesse d’esprit ou défaut de lecture, & qui remontent dans le tems bien au-de-là de l’époque du deluge, selon le calcul du texte Hébreu. Eh, laissons au moins mourir les peres, avant que de faire regner les enfans ; & donnons aux enfans le tems d’oublier leur origine & leur religion, & de se méconnoître, avant que de les armer les uns contre les autres.

Secondement, il me semble qu’il faudroit placer la naissance de Tharé, pere d’Abraham, à la cent vingt-neuvieme année de l’âge de Nacor, grand-pere d’Abraham, quoique le texte Samaritain la fasse remonter à la soixante dix-neuvieme, & que le texte des Septante la mette à la cent soixante dix-neuvieme, le texte Hébreu à la vingt-neuvieme, & Josephe à la cent vingtieme. Cette grande diversité permet de présumer qu’il y a faute par-tout ; & rien n’empêche de soupçonner que le Samaritain a oublié le centenaire, & de corriger cette faute de copiste par les Septante & par Josephe, qui ne l’ont pas omis. Quant aux chiffres qui suivent le centenaire, il se peut faire que l’Hébreu soit plus exact ; Josephe en approche davantage, & les neuf ans peuvent avoir été omis dans Josephe. On croira, si l’on veut encore, que le Samaritain & les Septante doivent l’emporter, puisqu’ils se trouvent conformes dans le petit nombre. Dans ce cas, tout sera fautif dans cet endroit, excepté les Septante, & Tharé sera né à la cent soixante dix-neuvieme année de l’âge de Nacor son pere.

Texte Samaritain,   79 ans.
Septante, 179.
Josephe, 120.
Texte Hébreu, 29.
Sentiment proposé, 129.

Troisiemement. Il paroît que Caïnan mis par les Septante pour troisieme patriarche en comptant depuis Sem, ou pour quatrieme depuis Noé, doit être rayé de ce rang : c’est le consentement de l’Hébreu, du Samaritain, & de Josephe ; & il est omis au premier chapitre du premier livre des Paralippomenes dans les Septante même, où la suite des patriarches designés dans la Genese est répétée. Origene ne l’avoit pas admis dans ses hexaples ; ce qui semble prouver qu’il ne se trouvoit pas dans les meilleurs exemplaires des Septante : Origene dit, dans l’homélie vingtieme sur S.Jean, qu’Abraham a été le vingtieme depuis Adam, & le dixieme depuis Noé ; on lit la même chose dans les antiquités de Josephe. Ni l’un ni l’autre n’ont donné place à ce Caïnan parmi les patriarches qui ont suivi le déluge. S’il s’y rencontroit dans quelques exemplaires, ce seroit une contradiction à laquelle il ne faudroit avoir aucun égard. Théophile d’Antioche, Jule Africain, Eusebe, l’ont traité comme Origene & Josephe. On ne manquera pas d’objecter le troisieme chapitre de saint Luc ; mais ce témoignage peut être affoibli par le manuscrit de Cambridge où Caïnan ne se trouve point : d’où il s’ensuit qu’il s’étoit déjà glissé par la faute des copistes dans quelques exemplaires de S. Luc & des Septante. Il y a grande apparence que ce personnage est le même que le Caïnan d’avant le déluge, & que son nom a passé d’une généalogie dans l’autre, où il se trouve précisément au même rang, le quatrieme depuis Noé, comme il est le quatrieme depuis Adam.

Quatriemement. Il est vraissemblable que la somme totale de la vie des patriarches, marquée dans l’Hébreu & le Samaritain, est celle qu’il faut admettre : ces deux textes ne different que pour Heber & Tharé. L’Hébreu fait vivre Heber quatre cents soixante-quatre ans, & le Samaritain lui ôte soixante ans : mais cette différence n’a rien d’important ; parce qu’il ne s’agit pas de la durée de leur vie, mais du tems de leur naissance. Cependant pour dire ce que je pense sur la vie d’Heber, le Samaritain me paroît plus correct que l’Hébreu, soit parce qu’il s’accorde avec les Septante, soit parce que la vie de ces patriarches va toûjours en diminuant à mesure qu’ils s’éloignent du déluge ; au lieu que si on accorde à Heber quatre cents soixante-quatre ans, cet ordre de diminution sera interrompu : Heber aura plus vécu que son pere & plus que son ayeul. On trouvera cette conjecture assez foible ; mais il faut bien s’en contenter au défaut d’une plus grande preuve. Quant à la différence qu’il y a entre l’Hébreu & le Samaritain sur le tems que Tharé a vécu ; comme elle fait une difficulté plus essentielle, & qu’elle touche à la naissance d’Abraham, nous l’examinerons plus au long.

Au reste il résulte de ce qui précede, que des trois textes le Samaritain est le plus correct, relativement à l’endroit de la chronologie que nous venons d’examiner ; il ne se trouve fautif que sur le tems où Nacor engendra Tharé : là le centenaire a été omis.

Il ne nous reste plus qu’à examiner le tems de la naissance d’Abraham, & celui de la mort de Tharé. Quoique Joseph & tous les textes s’accordent à mettre la naissance d’Abraham à la soixante-dixieme année de l’âge de Tharé, cela n’a pas empêché plusieurs chronologistes de la reculer jusqu’à la cent trentieme : & voici leurs raisons.

Selon la Genese, disent-ils, Abraham est sorti de Haran à l’âge de soixante-quinze ans ; & selon saint Etienne, chap. vij. des Actes des apôtres, il n’en est sorti qu’après la mort de son pere. Mais Tharé ayant vécu deux cents cinq ans, comme nous l’apprennent l’Hébreu & les Septante, il faut qu’Abraham ne soit venue au monde que l’an cent trente de Tharé ; car si l’on ôte 75 de 205, reste 130.

Quand on leur objecte qu’il est dit dans la Genese qu’Abraham naquit à la soixante & dixieme année de Tharé, ils répondent que la Genese ne parle point d’Abraham seul, mais qu’elle nous apprend en général qu’il avoit à cet âge Abraham, Nacor, & Haran ; ou qu’après avoir vécu soixante-dix années, il eut en différens tems ces trois enfans ; & qu’en les nommant tous les trois ensemble, il est évident que l’auteur de la Genese n’a pas eu dessein de déterminer le tems précis de la naissance de chacun. Si Abraham est nommé le premier, ajoûtent-ils, c’est par honneur, & non par droit d’aînesse.

Ces considérations ont suffi à Marsham, au pere Pezron, & à d’autres, pour fixer la naissance d’Abraham à l’an 170 de l’âge de son pere Tharé. Mais le P. Petau, Calvisius, & d’autres, n’en ont point été ébranlés, & ont persisté à faire naître Abraham l’an 70 de Tharé : ceux-ci prétendent qu’il est contre toute vraissemblance que Moyse ait négligé de marquer le tems précis de la naissance d’Abraham ; lui qui semble n’avoir fait toute la chronologie des anciens patriarches que pour en venir au pere des croyans, & qui suit d’ailleurs avec la derniere exactitude les autres années de la vie de ce patriarche : ils disent qu’il est beaucoup plus vraissemblable que dans un discours fait sur le champ, S. Etienne ait un peu confondu l’ordre des tems ; que le peu d’exactitude de ce discours paroît encore, lorsqu’il assûre que Dieu apparut à Abraham en Mésopotamie, avant que le patriarche habitât à Charran, quoique Charran soit en Mésopotamie ; en un mot, qu’il importoit peu au premier martyr & à la preuve qu’il prétendoit tirer du passage pour la venue du Messie, d’être exact sur des circonstances de géographie & de chronologie : au lieu que ces négligences auroient été impardonnables à Moyse qui faisoit une histoire.

On répond à ces raisons, que les circonstances de tems & de lieu ne faisant rien à la preuve de saint Etienne, il pouvoit se dispenser de les rapporter ; d’autant plus que si la fidélité dans ces minuties marque un homme instruit, l’erreur en un point rend suspect sur les autres, & donne à l’orateur l’air d’un homme peu sûr de ce qu’il avance.

On replique que S. Etienne ayant lû dans la Genese la mort de Tharé, au chapitre qui précede celui de la sortie d’Abraham, ou ayant peut-être suivi quelques traditions juives de son tems, il s’est trompé, sans que son erreur nuisît, soit à son raisonnement, soit à l’autorité les Actes des apôtres qui rapportent, sans approuver, ce que le saint martyr a dit. Cette réponse sauve l’autorité des Actes, mais elle paroît ébranler l’autorité de saint Etienne. C’est ce que le pere Petau a bien senti : aussi s’y prend-il autrement dans son rationarium temporum. Il suppose un retour d’Abraham dans la ville de Charran, quelque tems après sa premiere sortie : il la quitta, dit cet auteur, à l’âge de soixante-quinze ans par l’ordre de Dieu, pour aller en Canaan ; mais il conserva toûjours des relations avec sa famille ; puisqu’il est dit au chap. xxij. de la Genese, qu’on lui fit savoir le nombre des enfans de son frere Nacor. Long-tems après il revint dans sa famille à Charran, recueillit les biens qu’il y avoit laissés, & se retira pour toûjours. La premiere fois il n’emporta qu’une partie de ses biens ; & c’est de cette sortie qu’il est dit dans la Genese, & egressus est. Il ne laissa rien de ce qui lui appartenoit à la seconde fois ; & c’est de cette seconde sortie que saint Etienne a dit transtulit, ou μετῴκισεν qui est encore plus énergique, & qui n’arriva qu’après la mort de Tharé, à qui Abraham eut sans doute la consolation de demander la bénédiction & de fermer les yeux.

Il faut avoüer que pour peu qu’il y eût de vérité ou de vraissemblance au retour dans Charran & à la seconde sortie d’Abraham, il ne faudroit pas chercher d’autre dénoüement à la difficulté proposée. Mais avec tout le respect qu’on doit au P. Petau, rien n’a moins de fondement & n’est plus mal inventé que la double sortie : il n’y en a pas le moindre vestige dans la Genese. Moyse qui suit pas à pas Abraham, n’en dit pas un mot. D’ailleurs Abraham n’auroit pû retourner en Mésopotamie que soixante ans ou environ après sa premiere sortie, ou à l’âge de 135 ans, sur la fin des jours de Tharé qui en a survécu soixante à la premiere sortie, en lui accordant, avec le P. Petau, 205 ans de vie ; ou dans la trente-cinquieme année d’Isaac. Mais quelle apparence qu’Abraham à cet âge soit revenu dans son pays ! S’il y est revenu, pourquoi ne pas choisir lui-même une femme à son fils, au lieu de s’en rapporter peu de tems après, sur ce choix aux soins d’un serviteur ? Ajoûtez que ce serviteur apprend à la famille de Bathuel ce qu’Abraham ne lui eût pas laissé ignorer, s’il étoit retourné en Mésopotamie, qu’il avoit eu un fils dans sa vieillesse, & que ce fils avoit trente-cinq ans. Quoi, pour soûtenir ce voyage, le reculera-t-on jusqu’après le mariage d’Isaac, la mort de Sara, & le mariage d’Abraham avec une Cananéenne, en un mot jusqu’à sa derniere vieillesse, & cela sous prétexte de recueillir un reste de succession ? Mais Moyse, parlant de la sortie que le P. Petau regarde comme la premiere, ne dit-il pas que ce patriarche emmena avec lui sa femme Sara, son neveu Loth, & tous leurs biens ; universamque substantiam quam possederant & animas quas fecerant, in Haran. Il faut donc laisser là les imaginations du P. Petau, & concilier par d’autres voies Moyse avec saint Etienne.

Avant que de proposer là-dessus quelques idées, j’observerai que dans l’endroit des actes où S. Etienne semble mettre Charran hors de la Mésopotamie, il pourroit bien y avoir une transposition de la conjonction &, qui remise à sa place, feroit disparoître la faute de géographie qu’on lui reproche. On lit dans les Actes, Deus gloriæ apparuit patri nostro Abraha, cum esset in Mesopotamia, priusquam moraretur in Charran, & dixit ad illum, exi, &c. mettez l’&, qui est avant dixit, un peu plus haut, avant priusquam, & le sens du discours ne sera plus qu’Abraham fut en Mésopotamie avant que de demeurer à Charran, mais que Dieu lui dit avant qu’il demeurât dans cette ville, de sortir de son pays.

On peut encore répondre à cette difficulté de géographie, sans corriger le texte ni y supposer aucune faute, en disant que S. Etienne n’a pas mis Charran hors de la Mésopotamie, mais qu’il a cru qu’Abraham avoit habité un autre endroit de la Mésopotamie avant que de venir à Charran ; que Dieu lui apparut dans l’un & l’autre lieu ; que par cette raison il ne dit pas dans le verset suivant qu’Abraham sortit de Mésopotamie pour venir à Charran, mais de la terre des Chaldéens ; & qu’ainsi il semble placer la Chaldée dans la Mésopotamie, & donner ce nom non-seulement au pays qui est entre l’Euphrate & le Tigre, mais aux environs de ce dernier fleuve.

Ou même l’on peut prétendre que Ur d’où sortit Tharé, étoit une ville de Mésopotamie, mais dépendante de la domination des Chaldéens ; & que c’est pour cela qu’on l’appelle Ur Chaldaorum, Ur des Chaldéens. Ce sentiment est peut-être le plus conforme à la vérité : car Moyse dit, chap. jv. de la Genese, du serviteur qu’Abraham envoyoit en son pays chercher une femme à Isaac, qu’il alla en Mésopotamie, à la ville de Nacor. Cette ville étoit sans doute celle que Tharé avoit quittée, & où il avoit laissé Nacor, n’emmenant avec lui qu’Abraham & Loth. Il est vrai que quelques-uns ont dit que cette ville de Nacor étoit Charran ; mais si Tharé l’y avoit emmené avec lui, Moyse l’auroit dit, comme il l’a dit de Loth & de Sara. Mais revenons à nos conjectures sur la naissance & la sortie d’Abraham.

1°. Abraham n’est point revenu dans son pays après l’avoir quitté, & il n’est sorti de Haran qu’après la mort de son pere Tharé. Saint Etienne le dit expressément dans les Actes des apôtres, & la Genese l’insinue : elle dit de la sortie de Chaldée, que Tharé emmena avec lui Abraham, Loth, & Sara, pour aller habiter en Chanaan ; qu’ils vinrent jusqu’à Haran où ils s’arrêterent, & que Tharé y mourut. Ce qui prouve que le dessein de Tharé étoit d’arriver en Chanaan, mais qu’il fut prévenu par la mort dans Haran. Immédiatement après, Moyse raconte la sortie d’Abraham de la ville de Haran avec Loth, son neveu, & tous leurs biens. Abraham n’abandonna point dans une ville étrangere son pere, dont le dessein étoit de passer en Chanaan. S’il emmena Loth avec lui, c’est que Loth avoit suivi Tharé jusque dans Haran, & qu’en qualité d’oncle, il en devoit prendre soin après la mort du grand-pere.

2°. L’autorité de S. Etienne ne détermine pas l’année de la naissance d’Abraham ; mais elle oblige seulement à la placer de maniere que Tharé soit mort avant qu’Abraham ait 75 ans : mais comme Tharé pouvoit être mort long-tems avant que son fils eût atteint cet âge, le discours de S. Etienne ne jette aucune lumiere sur la chronologie.

3°. Moyse a exactement marqué le tems de la naissance d’Abraham. C’étoit son but, & la fin de sa chronologie. Abraham est le héros de son histoire : c’est par lui qu’il commence à distinguer le peuple Hébreu de tous les autres peuples de la terre ; & il a apporté la derniere exactitude à marquer les circonstances de la vie, & à compter les années de ce patriarche.

4°. On pourroit conjecturer que Tharé n’a engendré qu’à 170 ans, & qu’on a omis dans le calcul de son âge, le centenaire qui se trouve dans celui de tous ses ancêtres : mais cette conjecture manqueroit de vraissemblance ; car il est dit de Sara, avant même qu’elle sortit de Chaldée, qu’elle étoit stérile : néanmoins dans ce systeme elle n’auroit été âgée que de 25 ans, & Abraham de 35 au plus, & d’Abraham qu’il regardoit comme une chose impossible d’engendrer à cent ans, ce qu’il n’auroit jamais pensé, si lui-même n’étoit venu au monde qu’à la cent soixante-dixieme année de son pere : d’ailleurs tous les textes de l’Ecriture & Josephe s’accordant à ne point mettre ce centenaire, ce seroit supposer des oublis & multiplier des fautes sans raison, que de l’exiger.

5°. Il paroît qu’Abraham est né l’an 70 de Tharé, comme le dit Josephe, & comme il est écrit dans toutes les versions : mais puisqu’on ne recule point la naissance de ce patriarche, il est évident que le seul moyen qui reste d’accorder Moyse avec S. Etienne, c’est de diminuer la vie de Tharé.

Le tems que Tharé a vécu est marqué diversement dans les trois textes : donc il y a faute dans quelques-uns ou dans tous. Les Septante & l’Hébreu s’accordent à donner à ce patriarche 205 ans, & le Samaritain ne lui en donne que 145 : mais ce dernier texte me paroît ici plus correct que les deux autres. Le dénoüement de la difficulté qu’il s’agit de résoudre en est, ce me semble, une assez bonne preuve : 70 ans qu’avoit Tharé lorsqu’il engendra Abraham, & 75 qu’Abraham a vécu avant que de sortir de Haran, font les 145 ans du texte Samaritain ; ainsi Abraham sera sorti de cette ville après la mort de son pere, comme le dit S. Etienne ; & il sera né à 70 ans de Tharé, comme on le lit dans Moyse.

Quelques critiques soupçonnent le texte Samaritain de corruption, & ils fondent ce soupçon sur la facilité avec laquelle il accorde ces évenemens : mais il me semble qu’ils en devroient plûtôt conclure son intégrité. Le caractere de la vérité dans l’histoire, c’est de n’y faire aucun embarras ; & de deux leçons d’un même auteur, dont l’une est nette & l’autre embarrassée, il faut toûjours préferer la premiere, à moins que la clarté ne vienne évidemment d’un passage altéré ou fait après coup : or c’est ce dont on n’a ici aucune preuve. La leçon du Samaritain est plus ancienne qu’Eusebe qui l’a insérée dans ses canons chronologiques. Avant les canons d’Eusebe, qui l’auroit changée ? Les Chrétiens ? ils ne se servoient que des Septante ou de l’Hébreu commun. Les Samaritains ? quel intérêt avoient-ils à donner à Tharé plûtôt 145 ans de vie que 205 ? ils pouvoient s’en tenir à leurs écritures, & penser comme les Juifs pensent encore, qu’Abraham avoit laissé ion pere vivant dans Haran ; d’autant plus que Dieu lui dit dans la Genese, egredere de domo patris tui, sortez de la maison de votre pere.

Il s’ensuit de là que la faute n’est point dans le Samaritain, mais dans les Septante & dans l’Hébreu ; 1°. parce que la solution des difficultés, la justesse & l’accord des tems, prouvent d’un côté la pureté d’une leçon, & que les contradictions & les difficultés font soupçonner de l’autre l’altération d’un exemplaire ; 2°. parce que les Septante étant fautifs dans le calcul du tems que les patriarches ont vécu après avoir engendré, comme on ne peut s’empêcher de le penser sur l’accord de l’Hébreu & du Samaritain qui conviennent en tout, excepté dans la vie de Tharé, il est à croire que la faute sur cette vie s’est glissée ou des Septante dans l’Hébreu d’à-présent, ou d’un ancien exemplaire Hébreu, sur lequel les Septante ont traduit, dans un autre exemplaire sur lequel l’Hébreu d’aujourd’hui a été copié ; 3°. parce que l’on remarque dans tous les textes que la vie des patriarches diminue successivement : ainsi le pere de Tharé n’ayant vécu que 148 ans, il est vraissemblable que Tharé n’en a pas vécu 205 ; d’ailleurs les Septante même autorisent cette diminution, & prouvent que Nacor pere de Tharé, a vécu plus long-tems que son fils, car s’ils donnent à celui-ci 205 ans de vie, ils en accordent à celui-là 304. 4°. Parce que Dieu promettant à Abraham une longue vie & une belle vieillesse, ibis, lui dit-il, ad patres tuos in senectute bona, cette promesse doit s’étendre du moins jusqu’à la vie de son pere. Abraham étoit plus chéri de Dieu que Tharé, & la longue vie étoit alors un effet de la prédilection divine : cependant ce fils chéri de Dieu n’auroit pas vécu les jours de son pere, si celui-ci avoit vécu 205 ans ; car Abraham n’en a vécu que 175, ainsi qu’il est marqué dans la Genese.

Il est donc plus vraissemblable que Dieu a prolongé la vie d’Abraham de trente ans au-delà de celle de Tharé ; que Tharé n’a vécu que 145 ans ; que le texte Samaritain est correct ; que Moyse a été exact dans son histoire & sa chronologie ; & que S. Etienne, loin de s’être trompé, a parlé selon la vérité qu’il avoit puisée dans quelque exemplaire Hébreu de son tems, plus correct que les exemplaires d’aujourd’hui.

Finissons ces discussions par une réflexion que nous devons a l’intérêt de la vérité & à l’honneur des fameux chronologistes : c’est que la plûpart de ceux qui leur reprochent les variétés de leurs résultats, ne paroissent pas avoir senti l’impossibilité morale de la précision qu’ils en exigent : s’ils avoient considéré murement la multitude prodigieuse de faits à combiner ; la variété de génie des peuples chez lesquels ces faits se sont passés ; le peu d’exactitude des dates, inévitable dans les tems où les évenemens ne se transmettoient que par tradition ; la manie de l’ancienneté dont presque toutes les nations ont été infectées ; les mensonges des historiens, leurs erreurs involontaires ; la ressemblance des noms qui a souvent diminué le nombre des personnages ; leur différence qui les a multipliées plus souvent encore ; les fables présentées comme des vérités ; les vérités métamorphosées en fables ; la diversité des langues ; celle des mesures du tems, & une infinité d’autres circonstances qui concourent toutes à former des ténebres : s’ils avoient, dis-je, considéré mûrement ces choses, ils seroient surpris, non qu’il se soit trouvé des différences entre les systèmes chronologiques qu’on a inventés, mais qu’on en ait jamais pû inventer aucun.