La Puritaine/Traduction Hugo, 1867

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Traduction par François-Victor Hugo.
Pagnerre (3p. 305-414).

LA

PURITAINE

OU

LA VEUVE DE WATLING STREET


PERSONNAGES :


GEORGE PYEBOARD, homme de lettres.
LE CAPITAINE FUTILE, aventurier.
SIR GODFREY, beau-frère de Lady Plus.
MAÎTRE EDMOND, fils de Lady Plus.
SIR OLIVIER DELABOUSE, amoureux de Lady Plus.
SIR JOHN BEAUDENIER, amoureux de Moll.
SIR ANDRÉ DELAVERGE, amoureux de Frances.
LE CAPORAL JURON.
PIERRE ESCARMOUCHE, vieux soldat.
NICOLAS SAINT-ANTLINGS,
SIMON SAINTE-MARIE OVERIES (5),
FRAGILITÉ.
domestiques
au service de
Lady Plus.
LE SHÉRIFF DE LONDRES
BUSARD,
CORBIN,
sergents du shériff.
DOGUIN, exempt.
un grand seigneur.
un gentleman.
officiers.


LADY PLUS, veuve d’un gentleman de la Cité.
FRANCES,
MOLL,
ses filles.
La scène est à Londres.

SCÈNE I

Entrent lady Plus, Frances et Moll, sir Godfrey et Edmond, tous vêtus de deuil. Lady Plus se tord les mains et éclate en sanglots, étant censée revenir de l’enterrement de son mari.

LADY PLUS.

Oh ! pourquoi suis-je venue au monde ? pourquoi suis-je venue au monde ?


SIR GODFREY.

Voyons, ma bonne sœur, chère sœur, bien-aimée sœur, du courage ! Montrez-vous une femme, maintenant ou jamais.


LADY PLUS.

Oh ! j’ai perdu le mari le plus cher ; j’ai enterré le plus aimable mari qui ait jamais reposé près d’une femme.


SIR GODFREY.

Oui, rendez-lui justice ; c’était en effet un honnête homme, vertueux, discret, sage… C’était mon frère, sans doute, sans doute.


LADY PLUS.

Oh ! je ne l’oublierai jamais ! jamais ! C’était un homme si bien doué pour une femme… Oh !


SIR GODFREY.

Voyons, ma bonne sœur, je pourrais pleurer autant qu’aucune femme. Mais, hélas ! nos larmes ne sauraient le rappeler à la vie. Vous êtes, il me semble, fort instruite, ma sœur, et vous savez que la mort est aussi commune que l’humanité qui nous est commune à tous… On peut être emporté en lâchant de l’eau… Tenez, est-ce que le savant ministre, maître Pigman, ne nous disait pas tout à l’heure que toute chair est fragile, que nous sommes nés pour mourir, que l’homme n’a qu’un temps, et cent autres maximes du même genre, toutes profondes, toutes élevées, toutes dignes d’un rare compère, d’un savant émérite comme lui ? Par exemple (il y a abondance d’exemples), est-ce que sir Humphrey Bubble n’est pas mort l’autre jour ? Eh bien, sa veuve s’est montrée gaillarde ; elle n’a pas pleuré plus d’une demi-heure… Fi ! fi !… Puis, ç’a été le tour du vieux monsieur Fulsome, l’usurier ; encore une veuve bien sage ! elle n’a pas pleuré du tout.


LADY PLUS.

Oh ! ne me rangez pas parmi ces méchantes femmes ; j’avais un époux qui éclipsait tous ceux-là.


SIR GODFREY.

Oui, sans doute, il les éclipsait tous.


LADY PLUS, à Edmond.

Tu restes là à nous voir tous pleurer, et tu ne verses pas une larme pour la mort de ton père ! Ô fils impie ! héritier impie que tu es !


EDMOND.

Baste ! ma mère, je ne dois pas pleurer, j’en suis sûr. Je ne suis plus, j’espère, un enfant, pour faire rire tous mes anciens camarades d’école. On se moquerait de moi, si je m’attendrissais. De grâce, qu’une de mes sœurs pleure pour moi aujourd’hui ; je rirai autant pour elle une autre fois.


LADY PLUS.

Ô sacrilège ! hors de ma vue, maudit rejeton ! Tu me fais plus de mal que la mort de mon mari. Ô fils unique pervers ! Tu as eu pour père un honnête homme… qui consentait à tromper tout le monde pour t’enrichir, et tu lui refuses un peu d’eau salée ! Un homme qui a su si habilement supplanter le légitime héritier de ce domaine ! Tu n’as pas pour lui plus d’égards !… Debout tous les matins entre quatre et cinq heures, toujours ponctuel à Westminster-Hall chaque jour de terme, avec toutes ses paperasses et tous ses grimoires, pour toi, méchant Absalon… Ô cher époux !


EDMOND.

Pleurer ! allons donc ! Je jure que je suis bien aise de le voir logé à l’église. Car, maintenant qu’il a disparu, je dépenserai tout à mon aise.


FRANCES.

Chère mère, cessez, je vous en prie ! La moitié de vos larmes suffirait. Il est temps que vous imposiez une trêve à vos yeux ! Laissez-moi pleurer à présent.


LADY PLUS.

Oh ! un si cher chevalier ! un si adorable mari ! je l’ai perdu ! je l’ai perdu !… Si le corps sur lequel tombe la pluie est béni, il aura eu, lui, une véritable ondée.


SIR GODFREY.

Sœur, reprenez courage ! Nous sommes tous mortels nous-mêmes… Je viens à vous cordialement ; toutes mes paroles sont des paroles de consolation, écoutez-moi !… Mon frère vous a laissée dans l’aisance ; vous êtes riche.


LADY PLUS.

Oh !


SIR GODFREY.

Je dis que vous êtes riche ; en outre, vous êtes belle.


LADY PLUS.

Oh !


SIR GODFREY.

Allez, vous êtes belle ; vous ne pouvez pas mettre ça sous le boisseau. La beauté doit briller. Vous n’êtes pas avancée en âge au point de ne pouvoir plus être recherchée ; vous pouvez parfaitement convenir à un autre mari. Le monde est plein de beaux galants… Il y en a un choix suffisant, ma sœur… Car, je le demande, à quoi sont bons tous nos chevaliers, sinon à épouser les riches veuves, les veuves des citoyens opulents, les belles dames cossues ? Allez, consolez-vous, vous dis-je, laissez là les sanglots et les larmes… Pourtant mon frère était un bon homme… Je ne voudrais pas que le diable me vît à présent… Allons, reprenez courage… Voilà vos filles qui sont bien dotées et qui, à leur heure, seront également demandées par de bons maris… Ainsi toutes ces larmes-là seront bien vite séchées, et une vie meilleure que jamais… Eh bien, femme, vous n’allez pas toujours pleurer ?… Il est mort, il est enterré… Pourtant, moi non plus, je ne puis m’empêcher de pleurer sur lui.


LADY PLUS.

Me remarier ! non ! Puisse-je alors être enterrée vive ! Puisse le chœur de l’église que je foulerais pour accomplir un tel dessein, devenir mon tombeau ! Et puissent les prières nuptiales du prêtre se transformer d’un souffle en oraisons funèbres ! Oh ! sur un million de millions d’hommes, je ne trouverais jamais un pareil mari. Il était incomparable, incomparable. Pas d’ardeur égale à la sienne ! Bien n’était trop cher pour moi… Je ne pouvais pas parler d’une chose que je ne l’obtinsse… Et puis, j’avais la clef de tout, je gardais tout, je recevais tout, j’avais l’argent dans ma bourse, je dépensais ce que je voulais, je sortais quand je voulais, je rentrais quand je voulais, et je faisais tout ce que je voulais (6). Oh ! mon doux mari ! je ne trouverai jamais ton pareil.


SIR GODFREY.

Sœur, ne dites pas ça ; mon frère était un honnête homme, c’est vrai, mais vous pouvez encore tomber sur un homme aussi honnête, ou bien un homme aussi honnête peut encore tomber sur vous ; ce dernier tour est le plus heureux.


LADY PLUS, s’agenouillant.

— Jamais ! oh ! si vous m’aimez, n’insistez pas. — Oh ! que je sois la risée du monde, — le sujet des propos de table — du dernier groom et du dernier valet, si jamais à l’avenir — j’écoute les propositions charnelles d’un homme !


MOLL, s’agenouillant.

— Il faut que je m’agenouille aussi… pour la forme.


FRANCES.

— Et moi, qu’aucun homme n’a encore effleurée, — dans la profondeur d’une solennelle affliction, je jure — de ne jamais me marier, et de ne jamais risquer une perte aussi cruelle — que semble l’être celle d’un époux aimé.


MOLL.

— J’aimais bien mon père, moi aussi ; mais pour dire, ~ voire pour jurer que je ne me marierai pas à cause de sa mort, — certes je devrais parler un trop mauvais latin. — Autant vaudrait jurer que je n’irai jamais au lit. — Bah ! les femmes doivent se consacrer aux vivants, et non aux morts.


LADY PLUS, tirant de son sein le portrait de son mari.

— Chère image de mon mari, oh ! que je t’embrasse ! — Comme ce portrait lui ressemble ! cette petite peinture — ravive mes larmes ; je sens mes chagrins se renouveler, — en la revoyant.


SIR GODFREY.

Sœur…


LADY PLUS.

Laissez-moi ! — Avec lui, toute vertu s’est transformée en argile… — Oh ! mon doux mari ! oh !


FRANCES.

Cher père !

Lady Plus et Frances sortent.

MOLL.

Voilà bien des gémissements en vérité ! Je crois que ma mère pleure pour toutes les femmes qui ont jamais enterré des maris ; car, si, de temps immémorial, toutes les larmes des veuves en Angleterre avaient été mises en bouteille, je ne crois pas que le tout eût rempli un cruchon de trois demi-pences. Hélas ! il faut bien peu d’eau pour mouiller un mouchoir, et cette bave-là disparaît bien vite au lavoir de Saint-Thomas. En vérité, je sais, aussi bien qu’un autre, avoir une douleur convenable ; mais, pour une larme que je donne à un père mort, je pourrais aisément accorder vingt baisers à un mari vivant.

Elle sort.

SIR GODFREY.

Bon ; va ton chemin, vieux sir Godfrey ; tu as le droit d’être fier ; tu as une excellente belle-sœur. Quelle constance ! quelle douleur ! de quel avril débordent les yeux de la pauvre âme ! Ah ! si mon frère pouvait voir cela ! il verrait alors quelle femme aimante il a laissée derrière lui. Ma foi, si je n’étais pas honteux de faire connaître mes sentiments aux voisins du jardin d’à côté, j’éclaterais en lamentations.

Il sort.

EDMOND.

Bon débarras ! mon père est couché sous terre ; son cercueil et lui forment un parfait pâté de viande, que les vers vont entamer prochainement. Adieu, vieux papa, adieu ! Désormais on ne me fera plus plier ; je m’aperçois qu’un fils unique peut être facilement dupe ; je prendrai mes mesures pour ne pas l’être… Ah ! elle voudrait me voir pleurer pour lui ; morbleu, et pourquoi ?… Parce qu’il a évincé l’héritier légitime de ces terres, lequel était un imbécile, et me les a léguées, à moi, son fils aîné. Et à cause de cela, je devrais pleurer sa mort !… Ha ! ha !… Mais, tout le monde sait ça, autant il avait eu de plaisir à me faire, autant il avait pour devoir de me faire une fortune. Je connais la loi sur ce point ; pas un attorney ne me mettrait dedans… Aussi bien, mon oncle est un vieil âne, un admirable sot ; je ferai tourner la broche à ma guise ; je ne veux plus être tenu en tutelle ; je sais suffisamment ce que je puis faire, par l’exemple de mon père. J’ai le droit pour moi à présent. Ah ! je connais ma force maintenant, et je serai assez fort pour tenir tête à ma mère, je vous le garantis.

Il sort.

SCÈNE II

[Une rue.]
Entrent George Pyeboard et Pierre Escarmouche.

GEORGE.

Que faire maintenant, mon vieux guerrier ? Toi qui avais coutume d’être ardent comme un tourne-broche, preste comme un maître d’armes et chatouilleux comme un maître d’école, te voilà réduit au silence comme un sectaire ! La guerre est maintenant assise comme un juge de paix, à ne rien faire. Où sont vos mousquets, vos couleuvrines et vos pistolets ? dans Longlane, en gage, en gage. Maintenant il ne nous reste plus, pour fusils, que les clefs forées, et, pour fusiliers, que les maquereaux, ces sentinelles de la paix, toujours prêtes à donner le signal par des hem ! des hum ! et par des accès de toux vénériens (7). Seulement vous êtes exposés à ce que vos pièces éclatent sur vous ; il y a assez de filles pour y mettre le feu.


ESCARMOUCHE.

Tout ce que je puis dire, c’est qu’assurément ça va mal pour moi ; car, depuis la fin des guerres, j’ai dépensé de ma poche plus de cent écus. Je suis soldat depuis quarante ans, et je m’aperçois aujourd’hui qu’un vieux soldat et un vieux courtisan ont une même destinée ; on les rejette tous deux comme de vieux clous…


GEORGE.

Bons tout au plus à ferrer le soulier d’un mendiant.


ESCARMOUCHE.

Je ne conteste pas que la guerre ne soit une sangsue. Mais, sur ma conscience (un soldat garde toujours un peu de sa conscience ; elle a beau être criblée de trous, comme une vieille cible ; n’importe, il s’en sert encore pour jurer par elle…) sur ma conscience donc, je déclare qu’une paix d’une certaine nature, quelque douce qu’elle paraisse, renferme plus d’oppressions secrètes, plus de maux violents qu’une guerre déclarée.


GEORGE.

C’est vrai ; et, pour ma part, je suis un pauvre gentleman, un étudiant ; j’ai été immatriculé à l’université, j’y ai usé six robes, j’y ai vu des imbéciles et des savants, des enfants de la cité et des enfants de la campagne ; j’y ai respecté l’ordre ; j’y ai arpenté le quadrangle nu tête, mangé mon ordinaire de bon appétit, et bataillé avec discrétion ; enfin, après avoir fait bien des tours et des escapades pour tenir mon esprit en haleine (ma cervelle n’ayant jamais pu endurer l’inaction), je fus expulsé de l’université, uniquement pour avoir volé un fromage au collège de Jésus (8).


ESCARMOUCHE.

Est-il possible ?


GEORGE.

Oh ! il y avait un Welche (Dieu lui pardonne !) qui poursuivit l’affaire à outrance et n’eut pas de cesse que je n’eusse tourné mon bâton de route vers Londres. Quand j’arrivai dans la cité, tous mes amis étaient dans la fosse tous partis pour la tombe… Il est vrai de dire que j’en avais laissé fort peu… Ainsi réduit aux ressources de mon esprit, j’ai dû faire mon chemin dans le monde, en me lançant au milieu des jeunes héritiers, des imbéciles, des dupes et des fils aînés des grandes dames, en exploitant le néant, en tirant ma nourriture du pavé ; et depuis lors ma bedaine n’a cessé d’être l’obligée de ma cervelle. Mais, pour revenir à vous, mon vieil Escarmouche, je suis de votre avis ; et pour ma part je souhaiterais qu’il y eût du trouble dans le monde ; car je n’ai rien au monde que mon esprit, lequel est, je crois, aussi enragé qu’il peut l’être. En confirmation de votre thèse, je dis qu’une honnête guerre vaut mieux qu’une paix corruptrice. Voyez ma profession. La multiplicité des savants couvés et nourris dans le calme plat de la paix, les fait ressembler aux poissons : ils se dévorent les uns les autres. La vulgarité de l’instruction a influé sur les mœurs, de telle sorte que la religion s’égare dans la fantaisie et se discrédite à force d’être discutée par de tant de bouches infimes. Moi-même, qui suis clerc et gradué, tout le profit que je tire de mon instruction, c’est la pédanterie de mon langage, c’est la faculté de désigner savamment ce qui me manque et de pouvoir m’appeler mendiant en grec et en latin. Donc, pour ne pas user de flatterie envers la paix, j’ose dire que c’est une mère féconde, mais une mauvaise nourrice : c’est une incessante productrice d’enfants qui doivent être des voleurs ou des richards, des coquins ou des mendiants.


ESCARMOUCHE.

Ah ! plût au ciel que je fusse né coquin, au lieu de naître mendiant ! Car, à dire vrai, j’ai été mis au monde quand mon père n’avait pas un penny dans sa bourse.


GEORGE.

Bah ! ne t’alarme pas, vieil Escarmouche. Que ceci te rassure : Facilis descendus Averni, le chemin de la coquinerie est bien facile ; tu pourras être un coquin quand tu voudras. La paix est une bonne fille pour toutes les autres professions, et une fieffée drôlesse pour nous. Traitons-la en conséquence, et ingénions-nous pour faire fortune en dépit d’elle. En effet, la justice vit de querelles, le courtisan de doucereux bonjours, et chaque état prospère par quelque imperfection. Pourquoi alors ne prospérerions-nous pas nous-mêmes par des artifices, par des ruses, par des supercheries ? Puisque notre cervelle est notre unique patrimoine, dépensons-la avec jugement, non comme un fils de famille extravagant, mais comme un bachelier sobre et discret, qui jamais ne dépasse les limites de sa pension. Quant à nos ressources, les voici. Je prendrai, moi, le rôle de diseur de bonne aventure, oui, de diseur de bonne aventure.


ESCARMOUCHE.

Parfait !


GEORGE.

Et vous, celui de devin, d’enchanteur.


ESCARMOUCHE.

D’enchanteur !


GEORGE.

Laissez-moi faire, je vous instruirai, et je vous apprendrai à tromper tous les regards, hormis ceux du diable.


ESCARMOUCHE.

Oh ! oui ! car le diable est, de tous les êtres, celui que j’ai le moins envie de tromper.


GEORGE.

Ne craignez rien, je réponds de tout… Par ce moyen nous nous aiderons l’un l’autre auprès des patients ; car il est dans la nature de ce siècle de multiplier les créatures que la rouerie peut exploiter.


ESCARMOUCHE.

Oui, toujours de nouveaux fous, toujours de fraîches dupes ! Oh ! prodigieux !


GEORGE.

Parfait ! parfait ! excellent !


ESCARMOUCHE.

Mais qu’entendez-vous par enchantement ?


GEORGE.

Ma mémoire me suggère heureusement un admirable sujet à tondre. Cette veuve, que j’ai vue tout récemment, dans son jardin, pleurer la mort de son mari ! Assurément c’est une âme larmoyante, et, à l’heure qu’il est, la moitié de sa douleur a dû lui couler des yeux. Un stratagème habilement mené pourrait réussir sur elle. C’est décidé, je lui réserve mon premier essai.


ESCARMOUCHE.

Vous avez me voix, George.


GEORGE.

C’est une bécasse pour son frère, une imbécile pour son fils et une guenon pour sa fille cadette. Je les ai entendus tous l’un après l’autre, et je vais combiner mon plan d’après leurs paroles. Toi, mon vieux Pierre Escarmouche, tu seras mon second dans tous les stratagèmes.


ESCARMOUCHE.

Comptez sur moi, George ; seulement il faut que vous m’appreniez à enchanter.


GEORGE.

Peuh ! je ferai ton éducation, Pierre.

Entre le capitaine Futile ; il traverse la scène entouré de gardes.

— Eh bien ! qui est-ce donc ?


ESCARMOUCHE.

Ô George ! ce spectacle me tue. — C’est mon frère d’armes, le capitaine Futile.


GEORGE.

Le capitaine Futile !


ESCARMOUCHE.

Appréhendé pour quelque acte de félonie plus ou moins grave. Il était sur le pavé… Il faisait nuit… Il manquait d’argent… Je ne puis que rendre hommage à sa résolution : il n’a pas voulu mettre en gage son justaucorps de buffle… Ah ! je voudrais que nous fussions en force pour planter nos tentes à la porte des usuriers et pour tuer ces misérables, dès qu’ils mettraient le nez au guichet.


GEORGE.

En effet, ce sont nos vieux ennemis ; ils détiennent notre argent entre leurs mains et nous font pendre pour le leur avoir volé. Mais venez, allons jusqu’à la prison ; nous saurons la nature de son crime, et il peut être sûr que nous ferons pour lui tout ce que nous pourrons. Je le soutiendrai toujours. Un coquin charitable vaut mieux qu’un chrétien doucereux.

Ils sortent.

SCÈNE III

[Une place devant une église.]
Entrent, d’un côté, le caporal Juron, et, de l’autre, trois domestiques au service de Lady Plus, Nicolas Saint-Antlings, Simon Sainte-Marie Overies, et Fragilité, tous trois vêtus de sordides habits de deuil et ayant un livre de prières à leur ceinture, comme venant de l’église.

NICOLAS.

Eh quoi ! le caporal Juron ! je suis fâché d’une rencontre qui nous rapproche autant de vous. Vous êtes l’homme dont la société nous est le plus défendue. Nous ne devons pas jurer, je puis le dire, et vous êtes le juron incarné.


SIMON.

Oui, caporal, je voudrais que vous eussiez la bonté de déguerpir ; nous ne pouvons vous tolérer ; nous ne devons pas être vus dans votre compagnie.


FRAGILITÉ.

Il n’y a pas un de nous, je puis vous le dire, qui ne serait solidement fustigé pour avoir juré.


JURON.

Ah çà ! voyons, mes trois gâte-sauce puritains, carnivores du vendredi saint, une poignée de main.


TOUS, refusant la poignée de main.

Oh !


JURON.

Ah çà ! Nicolas Saint-Antlings, Simon Sainte-Marie Overies, êtes-vous possédés du diable, pour ne pas jurer mieux que ça ? Chenapans à demi-baptisés, marauds sans marraine, le premier commandement vous apprend-il à être fiers, et le second à être sots ? Vous êtes de fiers sots de ne pas rendre hommage à un homme de marque comme moi.


FRAGILITÉ.

Tirez donc de cet homme un marc ! On ne pourrait pas seulement extraire de lui un noble.


JURON.

Un caporal, un capitaine, un brave qui d’un souffle serait capable de vous faire tous sauter en l’air avec les livres que vous avez à la ceinture !


NICOLAS.

On ne nous a pas enseigné à croire ça, monsieur, car nous savons que le souffle de l’homme est faible.

Le caporal souffle sur Fragilité.

FRAGILITÉ.

Pouah !… Tu te trompes, Nicolas ; car il a l’haleine rudement forte. Il dit qu’il nous ferait sauter tous ; pour ma part, il me ferait sauter aisément à trois cents pieds en l’air. Je garantis que, si le vent était bon, on pourrait le sentir depuis le haut de Newgate jusqu’aux plombs de Ludgate.


JURON.

Drôle ! méchant rat de cave !


NICOLAS.

Oui, vous pouvez dire tout ce que vous voudrez, pourvu que vous ne juriez pas.


JURON.

Je jure par le…


NICOLAS.

Arrêtez, arrêtez, bon caporal ; car, si vous jurez une seule fois, nous allons tomber immédiatement en syncope.


JURON.

Il faut que je jure, et je jurerai. Maroufles tremblotants, mon capitaine est en prison, et, par l’aiguillette de la braguette de cuir de Vulcain !…


NICOLAS.

Ô Simon, qu’est-ce que ce serment-là ?


FRAGILITÉ.

Si par hasard il le rompt, les braies du pauvre diable lui tomberont sur les talons, car Vénus ne lui permet qu’une aiguillette à sa culotte.


JURON.

Quand je devrais, mes gaillards, enfoncer les portes de la prison et broyer la cervelle au geôlier avec le tronc pour les pauvres, je mettrai en liberté mon honnête et cher capitaine Futile.


NICOLAS.

Eh quoi, le capitaine Futile ! le fils de ma vieille tante ! mon cher cousin en Cappadoce !


JURON.

Oui, glas d’église, sainte épluchure, religieux dehors ! Si tu étais seulement touché de la grâce, tu lui rendrais visite, tu le secourrais, tu jurerais de le tirer de prison.


NICOLAS.

Croyez-moi, caporal, en vérité, là, voici la première nouvelle que j’en ai.


JURON.

Eh bien, tiens-toi-le pour dit, marmouset. Quand tes gages d’une année devraient y passer, ne laisse pas périr un capitaine.


SIMON.

Mais, s’il est du nombre des méchants, il doit périr.


NICOLAS.

Eh bien, caporal, je vais avec vous faire visite à mon cousin. Si je puis lui rendre service, je le ferai. Mais je n’ai rien pour lui… Simon, et vous, Fragilité, ayez la bonté de faire un petit mensonge pour moi au chevalier sir Godfrey, mon vieux maître.


JURON.

Un mensonge ! vous pouvez donc mentir !


FRAGILITÉ.

Oh ! oui, nous pouvons mentir, mais nous ne devons pas jurer.


SIMON.

Effectivement, nous pouvons faire un faux pas avec la femme de notre voisin, mais nous ne devons pas jurer l’avoir fait.


JURON.

Oh ! la bonne gueuse de religion !


NICOLAS.

Ah ! Simon, je viens d’imaginer une excellente excuse qui passera admirablement. Dites que je suis allé à un jeûne.


SIMON.

À un jeûne, c’est parfait.


NICOLAS.

Oui, dites à un jeûne, en compagnie de maître Ventreplein, le ministre.


SIMON.

Maître Ventreplein ! un bien honnête homme, celui-là ! Il doit bien nourrir son troupeau, car il se connaît en bonne nourriture.


FRAGILITÉ.

Oh ! oui, je l’ai vu manger tout un porc et se rabattre ensuite sur des pieds de cochon.

Tous sortent.

SCÈNE IV

[La prison de la maréchaussée.]
Entre le capitaine Futile.

GEORGE, du dehors.

Ouvrez, s’il vous plaît.


ESCARMOUCHE, du dehors.

Ouvrez, je vous prie.


LE CAPITAINE.

Qui ça peut-il être ? Je reconnais presque ces voix.

Le guichetier ouvre. Entrent George Pyeboard et Escarmouche.

Oh ! mes amis, vous êtes les bienvenus dans cette chambre nauséabonde. Vous venez de quitter le grand air. Est-ce qu’il n’y a pas ici un étrange fumet ?


GEORGE.

Comme toutes les prisons, ce lieu garde l’odeur des divers misérables qui l’ont quitté en y laissant leur senteur. Pardieu, capitaine, je suis sincèrement affligé de ce qui t’arrive.


LE CAPITAINE.

Ma foi, George, je te remercie. Mais bah ! ce qui doit être, doit être.


ESCARMOUCHE.

Capitaine, pourquoi êtes-vous à l’ombre ? Est-ce grave ? Quel est votre délit ?


LE CAPITAINE.

En vérité, mon délit est ordinaire, commun même, un délit de grand chemin ; et je crains que ma peine ne soit tout aussi ordinaire et tout aussi commune, la hart !


GEORGE.

Ah ! ne fais pas de prophétie si noire. Il faudra que je joue de malheur, si je ne te sauve pas la vie.


LE CAPITAINE.

Que je vive ou que je meure, tu es un honnête George. Je vais vous dire… L’argent ne coulait plus dans mes poches, comme dans le temps, car aujourd’hui le courant va du côté des maquereaux et des flatteurs… J’ai fait une sortie, et je suis tombé par hasard sur un gros intendant, dont je croyais la bourse aussi replète que la personne. Le gueux n’avait sur lui qu’une misérable épargne de deux shillings. N’importe ! j’ai été découvert, poursuivi et pris. Et, je le sais, la loi a été si inflexible pour tant de soldats désespérés et sans feu ni lieu, que j’ai grand’peur de danser pour ça au bout de la corde.


ESCARMOUCHE.

Je suis doublement fâché pour vous, capitaine, d’abord que votre butin ait été si petit, et ensuite que votre danger soit si grand.


LE CAPITAINE.

Bah ! Le pire à craindre n’est que la mort… Avez-vous une pipe sur vous ?


ESCARMOUCHE.

Je crois que j’en ai une quelque part sur moi.

Escarmouche passe sa pipe au capitaine, qui l’allume.

LE CAPITAINE.

Voilà un visiteur comme il faut !


GEORGE.

— Allons, il faut que j’imagine quelque heureuse machination. — Ô ma cervelle, toi qui as toujours servi ton maître, à l’œuvre !


LE CAPORAL JURON, du dehors.

Guichetier, un tour de clef ! ouvrez-nous !


NICOLAS, du dehors.

Oui, oui, maître guichetier, donnez-nous, je vous prie, un échantillon de votre office.


LE CAPITAINE.

Comment ! encore des visites !

Entrent le caporal Juron et Nicolas.

Eh quoi ! le caporal Juron !


GEORGE ET ESCARMOUCHE, saluant.

Caporal !


JURON.

Vous en prison, honnête capitaine ! Ça ne doit pas être.


NICOLAS, au capitaine.

Comment allez-vous, cousin capitaine ?


LE CAPITAINE, à part.

Que diable vient faire ici ce niais empesé ?


NICOLAS.

Vous voyez, parent, j’ai pris la liberté grande de me présenter pour voir comment vous allez. J’ai appris que vous étiez en sûreté, et je suis bien aise que la chose ne soit pas pire.


LE CAPITAINE, à part.

Voilà une double torture, à présent… Ce dévot imbécile m’agace plus que mon emprisonnement.

Bas au caporal.

Quelle idée avez-vous eue, caporal, de le remorquer jusqu’ici ?


LE CAPORAL, bas au capitaine.

Qui ? lui ! Il va te secourir et te tirer du besoin. Je l’y forcerai bien.


LE CAPITAINE, bas au caporal.

Fi ! que de paroles perdues ! Lui ! me tirer du besoin ! J’attendrai de la pitié d’un usurier le jour où mon billet sera protesté, de l’indulgence d’un juge le jour où je n’aurai plus le sou, j’attendrai de la charité du diable même, avant d’attendre du bien d’un puritain. J’espérerai un secours de cet homme quand Lucifer sera restauré dans les honneurs de sa race et rappelé au ciel.


NICOLAS, à part.

Je gage que mon parent parle de moi, car mon oreille gauche me tinte effroyablement.


GEORGE, bas au capitaine.

Capitaine, quel est cet être-là ? Il a l’air d’un singe par en haut, et d’une grue par en bas.


LE CAPITAINE, bas à George.

Peuh ! un imbécile ! un cousin à moi. Je puis remercier Dieu de ce parent-là !


GEORGE, bas au capitaine.

Eh ! il n’en sera que plus facile à attraper. Tu changeras d’habit avec lui, et tu le laisseras ici, et ainsi…


LE CAPITAINE, bas à George.

Allons donc ! je viens justement de le dépeindre à mon caporal ; il se damnerait plutôt que de me rendre un pareil service.


GEORGE, bas au capitaine.

Eh ! je sais un stratagème bien plus adroit et bien plus joli que celui-là, si le drôle consent à être sociable…

Il s’entretient à part avec le capitaine.

LE CAPITAINE.

Ah ! maître malin !


NICOLAS.

Tiens, mon cousin m’adresse la parole ; je vais renouveler connaissance avec lui, j’espère.


ESCARMOUCHE.

Voyez donc ! quelles ridicules contorsions font ses rides !


GEORGE.

Eh bien, capitaine, que dites-vous de ce stratagème ? Il est heureux, n’est-ce pas ?


LE CAPITAINE.

Parlez bas, George ; les rats des prisons ont l’oreille plus fine que ceux des greniers.

George continue de causer à voix basse avec le capitaine et le caporal.

NICOLAS, au capitaine.

Cousin, s’il est en mon pouvoir, comme on dit, de…


LE CAPITAINE, bas à George.

En vérité, cela me réjouirait excessivement ; mais n’insistez pas, le drôle se fera pendre plutôt que de s’y prêter.


LE CAPORAL, à part.

Malepeste ! je saurai bien l’y forcer.


GEORGE, bas au capitaine.

Bah ! tâtez toujours ce rustre ; ouvrez-vous-en à lui tout nettement.


LE CAPITAINE, bas à George.

Oui, pour que son bavardage me perde ! Le drôle débagoulera nos projets à son maître. Si j’étais seulement aussi sûr de sa discrétion que je suis sûr de son refus !


NICOLAS, au capitaine.

Je serais bien charmé, cousin, si mes services, comme on dit, pouvaient…

Il s’arrête court.

GEORGE, bas au capitaine.

Eh ! vous le voyez, voilà déjà qu’il vous offre bêtement ses services.


LE CAPITAINE, bas à George.

Oui, voilà le diable ! que ne me les offre-t-il avec esprit !


NICOLAS.

En vérité, là, tout de bon, cousin…


LE CAPITAINE, à Nicolas.

Voilà quelque temps que j’observe tes grimaces. As-tu vraiment l’intention de m’être utile, comme me le feraient croire ces sourires béats, ces mines charitables que vous affectez tous, vous autres puritains ? En ce cas, je te demande de voler ce soir, à la tombée de la nuit, la chaîne de ton maître.


NICOLAS.

Oh ! je vais m’évanouir !


GEORGE.

Caporal, il se dérobe déjà !


LE CAPITAINE.

Je sais qu’elle vaut trois cents écus ; et, avec la moitié de cette somme, je puis racheter une existence qui est maintenant détenue en gage par la justice. Si tu refuses de faire cette chose fort aisée, et qui n’est nullement dangereuse, sous prétexte que tu as auprès de ton maître une bonne réputation, c’est la preuve palpable que tu n’attaches aucun prix à mon existence, et que les offres de services, balbutiées confusément par toi, sont des protestations faites uniquement du bout des lèvres, des engagements mort-nés, de futiles murmures. Eh bien, consens-tu ? Puis-je espérer mon salut de ta réponse ?


NICOLAS.

Moi, voler la chaîne de mon maître ! Non, il ne sera pas dit que Nicolas Saint-Antlings a commis un larcin.


LE CAPITAINE.

Eh bien, ne vous l’avais-je pas dit ? Tout puritain qu’il est, il veut rester honnête homme (9).


NICOLAS.

Allons, cousin, vous savez qu’il est écrit : Tu ne voleras point.


LE CAPITAINE.

Imbécile, il est écrit aussi : Tu aimeras ton prochain, et tu l’assisteras dans la détresse.


NICOLAS.

Ma foi, je crois que vous dites vrai : en quel chapitre est cela, cousin ?


LE CAPITAINE.

Eh ! au premier chapitre de la Charité, second verset.


NICOLAS.

Au premier chapitre de la Charité, dit-il ! voilà une bonne plaisanterie ! ce chapitre-là n’est pas dans mon livre.


LE CAPITAINE.

Non, je sais qu’il en a été déchiré, et voilà pourquoi la charité tient si peu de place dans ton cœur.


GEORGE, prenant Nicolas à part.

Allons, je dois vous le dire, vous êtes un parent trop ingrat, en vérité. Le capitaine vous aime si tendrement, il vous aime comme la prunelle de ses yeux, et vous êtes à ce point impitoyable. Fi ! fi !


NICOLAS, à part, à George.

Je vous en prie, ne me demandiez pas de me faire pendre ; tout, excepté cela ! S’il ne s’était agi que de dérober, je l’aurais fait, mais je ne dois pas voler ; car la parole littérale, c’est : Tu ne voleras point. Et vous voulez que je vole !


GEORGE, à part, à Nicolas.

Non, ma foi, ce serait trop, là, vraiment. Mais consentirais-tu à escamoter la chaîne de ton maître ?


NICOLAS, à part, à George.

Pour ça, oui.


GEORGE, à part, à Nicolas.

Eh ! voilà qui suffit, mon immense. Le capitaine se contentera de ça, où il n’obtiendra rien. Laisse-moi lui parler à présent.

Haut, au capitaine.

Capitaine, je me suis entendu avec votre cousin dans un coin ; c’est, sur ma parole, un brave garçon. Dame, vous n’aurez pas tout ce que vous demandez ; il vous faudra en rabattre un peu : il ne consent pas absolument, comme vous le voudriez, à voler la chaîne, mais, pour vous faire plaisir, il veut bien l’escamoter.


NICOLAS.

Ah ! pour ça, oui, cousin.


LE CAPITAINE.

Eh bien, puisqu’il ne veut pas faire davantage, à ce que je vois, il faut bien que je me contente de ça.


LE CAPORAL, à part.

Voilà une étrange fourberie !


GEORGE, à Nicolas.

Voyons, je vais vous édifier, l’ami. Comme nous ne voulons faire ici qu’une charitable plaisanterie, le chevalier ne perdra pas sa chaîne ; elle sera seulement égarée pour un jour ou deux.


NICOLAS.

Ah ! voilà qui est parfait, n’est-ce pas, parent ?


GEORGE.

Car, d’après mon plan ultérieur, nous avons plus d’avantage à la faire disparaître momentanément qu’à nous l’approprier tout à fait ; c’est ce que je vous expliquerai… Dès que tu auras la chaîne, tu la porteras par une porte de derrière dans le jardin, tu l’accrocheras bien secrètement dans le massif de romarin, pour quelque temps seulement ; et, grâce à cet inoffensif stratagème, je réussirai à élargir de prison le capitaine. Le chevalier, ton maître, obtiendra son pardon et le délivrera, le capitaine restituera à ton maître la chaîne, et il y aura des deux parts un prodigieux échange de remerciements.


NICOLAS.

Ce serait magnifique, en vérité. Mais faites-moi savoir comment vous obtiendrez ça.


GEORGE.

Oui, il est fort nécessaire que tu le saches, puisque tu dois être employé comme acteur.


NICOLAS.

Comme acteur ! Oh ! non ! un acteur est un comédien ! Et notre ministre, je puis vous le dire, déblatère formidablement contre les comédiens, parce qu’une fois ils l’ont représenté ivre sur la scène, horriblement ivre, comme il l’est parfois.


LE CAPORAL.

Par la messe ! je ne puis l’en blâmer, pauvre gargouille d’église !


GEORGE.

Eh bien donc, tu seras employé comme agent.


NICOLAS.

Oui, c’est ça, c’est ça.


GEORGE.

Écoute-moi donc : quand le vieux chevalier, ton maître, aura ragé tout son soûl pour la perte de sa chaîne, dis-lui que tu as en prison un cousin d’une science tellement rare qu’il se fait servir par le diable lui-même comme par un laquais français, et l’oblige à courir nu-tête près du ventre de son cheval, quand il en a un ; ajoute que, quand la chaîne serait enfouie sous une mine de houille, il la ferait retrouver par le diable avec la dextérité la plus irlandaise, sans qu’il soit besoin de bêche ni de pioche ; dis-lui ça seulement, suis toutes les instructions que tu recevras de moi, et tu seras un véritable parent.


LE CAPORAL.

Un être immense de délicatesse.


ESCARMOUCHE.

Un honnête teneur de livres.


LE CAPITAINE.

Et mon trois fois exquis cousin.


NICOLAS.

Eh bien, à la grâce de Dieu ! Je veux bien dérober la chaîne subtilement, et l’accrocher dans le massif de romarin ; mais ma résolution est bien prise, cousin ; je ne consentirais pas à voler, pas même, il me semble, pour mon propre père.


ESCARMOUCHE.

Pour ça, capitaine, sa résolution est bonne.


GEORGE.

Excellente. Il commence à être un brave garçon, ma foi.


LE CAPORAL.

Oui, en vérité.


NICOLAS.

Vous voyez, cousin, je consens à vous rendre n’importe quel service, pourvu toujours que je ne me compromette pas.


LE CAPITAINE.

Merci bien. Adieu. Je reconnaîtrai cela.

Nicolas sort.

LE CAPORAL.

C’est une bonne chose pour toi, capitaine, que tu aies pour cousin un âne aussi fieffé.


LE CAPITAINE.

— Ah ! c’est un fameux imbécile, n’est-ce pas, caporal ?… — Mais, Edmond, tu parles d’art magique, d’évocations ? — Que vas-tu donc faire ?


GEORGE.

Bah ! ne vous inquiétez pas de ça ; — confiez-vous à moi et à mes instructions. — Maintenant, capitaine, ne doute plus de ta délivrance ; elle s’effectuera, mon cher, avec profil pour toi, et tu auras gagné à être emprisonné, — si mes calculs ne me trompent pas. À l’œuvre, génie de la ruse ! — J’ai pour but maints résultats lointains et subtils, — que je finirai, je n’en doute pas, par atteindre. — Je vais livrer à la veuve un adroit assaut… — Capitaine, sois gai.


LE CAPITAINE.

Qui, moi ? Je porte gaiement le justaucorps de buffle.


GEORGE.

Oh ! je saurai multiplier les stratagèmes, en sorte qu’ils se fortifient les uns par les autres… Caporal Juron !


LE CAPORAL.

Voilà, immense !


GEORGE.

Et toi, vieux Pierre Escarmouche, j’ai pour vous deux un emploi urgent.


ESCARMOUCHE.

Indiquez-le, George.


LE CAPORAL.

Quel qu’il soit, nous le remplirons.


GEORGE.

Je vous charge tous deux de soutenir une querelle devant la porte de la veuve, et de croiser l’épée à la pointe du crépuscule. Ferraillez un peu, ferraillez, ferraillez.


LE CAPORAL.

Peuh ! — fiez-vous à nous, nous ferons sonner à nos lames le carillon de midi, — quand ce serait après souper.


GEORGE.

Je m’en rapporte à vous. — De cette étincelle fallacieuse je m’engage à faire jaillir une étrange illusion… Capitaine, pour favoriser mes desseins et pour rendre plus prestigieuses mes paroles à la veuve, je mettrai un beau costume de satin uni, que j’ai eu l’autre soir d’un jeune viveur ; car de nos jours les paroles passent inaperçues, si elles n’émanent pas d’un beau costume, comme celui dont m’ont pourvu les destins et mon génie. Certes, capitaine, si je ne t’aimais pas profondément, je ne voudrais pas être vu à deux cents pas d’une prison, car je proteste qu’en ce moment je suis grandement menacé par les dettes criardes. Je dois de l’argent à diverses hôtesses, et tu sais que ces drôlesses-là sont vite aux trousses d’un mortel.


LE CAPITAINE.

C’est vrai, George.


GEORGE.

Salut, capitaine !… Caporal, enseigne, partons…

Au capitaine.

Tu apprendras du nouveau la prochaine fois que nous te reverrons.


LE CAPORAL.

Du nouveau ! oui, par la grande ourse du ciel, tu en apprendras.


LE CAPITAINE.

Suffit. Adieu, mes amis. — Cette prison est comme un enfer dont les spectres se sépareraient.

Ils sortent.

SCÈNE V

[Un appartement chez Lady P1us.]
Entre Moll.

MOLL.

Ne pas me marier ! Renoncer au mariage !… Eh ! toutes les femmes le savent, il est certes aussi honorable de se marier que de coucher avec un homme. Et moi, pour mieux narguer le vœu de ma sœur, j’ai déjà choisi un amoureux, un beau galant, un chevalier de la dernière plume ; il dit qu’il me mettra en carrosse, qu’il m’habillera à la mode, qu’il m’allouera de l’argent pour jouer aux dés, et maintes autres protestations aimables qu’il scelle sur mes lèvres. En effet, son père, fort asthmatique, est un campagnard prodigieusement riche, un monstrueux fermier ; il peut donc s’amouracher à loisir ; et, ma foi, je me risque sur lui. Les femmes ont mille moyens de se tirer d’affaire. S’il est intelligent et aimable, comme il promet de l’être, eh bien, je l’aimerai et je le traiterai gentiment ; si c’est un âne, eh bien, dans le délai d’un quart d’heure, je puis le métamorphoser en bœuf… Voici mon confident qui revient.

Entre Fragilité.

FRAGILITÉ.

Oh ! mademoiselle Moll ! mademoiselle Moll !


MOLL.

Eh bien ! qu’y a-t-il ?


FRAGILITÉ.

Le chevalier, votre amoureux, sir John Beaudenier !


MOLL.

Sir John Beaudenier ! où donc ? où donc ?


FRAGILITÉ.

Il se promène dans la galerie.


MOLL.

Ma mère l’a-t-elle vu ?


FRAGILITÉ.

Oh ! non ! elle est en train de geindre dans la cuisine.


MOLL.

Amène-le tout doucement, bon Fragilité ! Je vais faire au devant de lui la moitié du chemin.


FRAGILITÉ.

Juste comme pour une rencontre de carrousel ; mais j’espère bien qu’il ne rompre pas de lance cette fois-ci.

Entre sir John Beaudenier.

MOLL.

Il est heureux que ma mère ne l’ait pas vu…

S’élançant au devant de sir John.

Oh ! soyez le bienvenu, bon sir John.


SIR JOHN.

En vérité, je vous rends grâces. Mais vous devez attendre que je vous embrasse. C’est partout la mode, sur ma parole, et je ne suis pas un nouveau venu à la cour.


MOLL.

Aux destins ne plaise que je contrario la mode !


SIR JOHN.

Donc, pour ne rien perdre des douceurs des cérémonies nouvelles, je commence par reculer, puis, revenant sur mes pas, je rends ainsi hommage à vos lèvres, et enfin je les accoste.

Il l’embrasse sur les lèvres.

MOLL.

Ma foi ! très-poli et très-émouvant ! Vous vous en acquittez à merveille, messire… Oh ! voici ma mère ! ma mère !… Sauvons-nous dans la galerie.

Moll et sir John sortent.
Entrent Lady Plus et sir Godfrey.

SIR GODFREY.

Voyons, ma sœur, obéissez à la raison ; ne faites pas la folle ; ne vous mettez pas en travers de votre jour ; on vous fait des offres somptueuses, de larges propositions ; ne repoussez pas votre fortune. Qui se présente pour vous faire la cour ? je vous le demande. Ce n’est pas un petit sot, c’est un riche chevalier de la cité, sir Olivier de la Bouse ; ce n’est pas un sot, je le répète ; en outre, à ce que j’ai ouï dire à vos servantes, (et vos servantes me disent tout, et je leur en sais gré), vos deux filles ont des galants, oui, de dignes galants encore ; l’un, un sémillant homme de qualité, sir André Delaverge, qui fait vaguement la cour à votre aînée : l’autre, le fils d’un opulent fermier, un beau jeune chevalier de la campagne ; on l’appelle sir John Beaudenier. Un excellent nom, ma foi ! Quand il aura besoin d’argent, il pourra battre monnaie avec ce nom-là !… Que de bénédictions, ma sœur !


LADY PLUS.

Ne me tente pas, Satan.


SIR GODFREY.

Satan ! Est-ce que j’ai l’air de Satan ? J’espère bien que le diable n’est pas aussi vénérable que moi.


LADY PLUS.

Vous blessez mes sentiments, mon frère, quand vous me parlez d’un galant… Oh ! je ne puis le supporter ; je bois du poison rien qu’à en entendre parler.

Entre Simon.

Eh bien, Simon, où est mon fils Edmond ?


SIMON.

À vrai dire, madame, il est occupé d’un vain exercice, il s’évertue au jeu de paume.


LADY PLUS.

Au jeu de paume ! Oh ! maintenant que son père n’est plus, je n’aurai plus sur lui aucune autorité. Oh ! méchant Edmond ! Proportions gardées, je pourrais bien appliquer à son avenir la prédiction des chroniques : De même qu’Henry de Monmouth gagna tout et qu’Henry de Windsor perdit tout (10), de même Edmond de Bristol, qui était le père, amassa tout, et Edmond de Londres, qui est le fils, dissipera tout.


SIR GODFREY.

Paix, ma sœur ! nous le réformerons ; il y a encore de l’espoir, si faible qu’il soit.

Entre Fragilité.

FRAGILITÉ.

En vérité, madame, il y a à la porte deux ou trois archers qui seraient bien aises de parler à votre excellence.


LADY PLUS.

Des archers ?


SIR GODFREY.

Je gage que c’est le fléchier de votre mari.


LADY PLUS.

Oh ! fais-les entrer ; ils me rapportent des objets qui lui ont appartenu ; sans doute je les aurai oubliés…

Entrent sir André Delaverge, sir Olivier de la Bouse, et sir John Beaudenier.

Ah çà, maraud, où sont ces archers ?


FRAGILITÉ.

Eh bien, est-ce que vous ne les voyez pas devant vous ? ne sont-ce pas des archers, puisqu’en leur qualité d’amoureux, ils lancent les flèches de Cupidon ?


LADY PLUS.

Tais-toi, méchant maroufle !


SIR OLIVIER.

Veuillez nous excuser, madame, nous venons ici animés d’une honorable affection.


SIR ANDRÉ ET SIR JOHN.

Oui, madame.


SIR OLIVIER.

Pour vous.


SIR ANDRÉ ET SIR JOHN.

Et pour vos filles.


LADY PLUS.

Oh ! pourquoi en agissez-vous ainsi avec moi, messieurs ? Je ne veux même pas vous voir en face. Quand les larmes, à peine tombées de mes yeux, sont à peine essuyées de mes joues, quand le corps de mon cher mari est à peine froid comme le tombeau, quelle raison avez-vous d’en agir ainsi avec moi ? Je ne suis pas de ces veuves qui enterrent un époux le soir, et s’en assurent un autre avant le lendemain matin. Retirez-vous, je vous prie, et contentez-vous de cette réponse, bons chevaliers, si vous êtes d’aimables chevaliers : j’ai fait vœu de ne jamais me marier, et mes filles aussi.


SIR JOHN, à part.

Oui, vous et votre fille aînée ! mais votre cadette est une bonne enfant.


SIR OLIVIER.

Madame, voilà une réponse cruelle ; ce qui me rassure, c’est que c’est la première ; et il faut être un amoureux bien malappris pour se laisser rebuter par une réponse farouche.


SIR ANDRÉ.

Où sont vos filles, madame ? J’espère qu’elles nous donneront de meilleurs encouragements.


LADY PLUS.

En vérité, elles vous répondront comme moi, croyez-moi ; elles vous feront littéralement la même réponse que moi ; vraiment, là.


SIR JOHN, à part.

Motus ! Moll est une bonne fille, elle ; je sais ce qu’elle fera.


SIR OLIVIER.

Eh bien, madame, nous prenons congé de vous pour cette fois, espérant être plus heureux un autre jour.


LADY PLUS.

Oh ! jamais ! jamais ! Quand je vivrais mille ans, si vous êtes de bons chevaliers, n’espérez plus ; ce serait en vain, bien en vain. Renoncez à vos prétentions ; et quand vous vous en serez bien dépouillés, revenez me voir.

Sortent sir John et sir André.

FRAGILITÉ, à part.

Qu’ils reviennent quand ils se seront bien dépouillés ? En effet, le meilleur moyen de faire sa cour à une veuve, c’est de se dépouiller… pour se mettre au lit avec elle.


SIR OLIVIER, bas, à sir Godfrey.

Sir André, voici vingt angelots de plus ; travaillez ferme pour moi ; il y a encore quelque chance.


SIR GODFREY.

Ne craignez rien, sir Olivier ; je tiendrai bon pour vous ; rapportez-vous-en à moi.

Sort sir Olivier.
Entre George Pyeboard.

GEORGE.

Pardon, madame la douairière.


LADY PLUS.

Quoi ! un autre amoureux, maintenant !


GEORGE.

Un amoureux, non, je vous le jure. Quand vous voudriez, madame, vous donner à moi, je ne voudrais pas m’embarrasser de vous.


LADY PLUS.

Vraiment, monsieur ? Vous n’en êtes que mieux venu, monsieur.


GEORGE.

Ah ! le ciel me préserve d’épouser une veuve, à moins d’être sur de l’enterrer au plus vite !


LADY PLUS.

Excellente franchise. Eh bien, monsieur, quelle affaire vous amène ?


GEORGE.

Une affaire fort importante… Si je pouvais vous parler en particulier ?


LADY PLUS.

Fort importante !

À sir Godfrey.

Mon frère, veuillez vous retirer.

À Fragilité.

Et vous aussi, monsieur.


FRAGILITÉ, à part.

Je rirais fort, si ce gaillard, avec son franc parler, les désarçonnait tous et sautait lui-même en selle. J’ai déjà vu des farces aussi extravagantes.

Il sort.

LADY PLUS.

Eh bien, monsieur ? nous sommes seuls.

Entrent Moll et Frances.

Mes filles, éloignez-vous.


GEORGE.

Oh ! non ! je vous en prie, laissez-les rester ; car ce que j’ai à dire leur importe autant qu’à vous.


LADY PLUS, à ses filles.

En ce cas, vous pouvez rester.


GEORGE.

— Accordez-moi, je vous prie, une attention sérieuse. — Car ce que j’ai à vous dire est plein de gravité et de danger.


LADY PLUS.

De danger !


GEORGE.

— Oui, si mes paroles passent inaperçues et restent sans effet. — Autrement, paix et bonheur !… Attention, je vous prie. — Veuve, je suis complètement étranger au pays que vous habitez ; je n’ai jamais connu votre mari, le père de ces jeunes filles, mais je sais pertinemment par certaines intelligences spirituelles qu’il est dans le purgatoire.


LADY PLUS.

Dans le purgatoire ! Bah ! ce mot-là mérite qu’on crache dessus. Je m’étonne qu’un homme de sobre langage, comme vous semblez l’être, ait la folie de croire qu’il y a un lieu pareil.


GEORGE.

Eh bien, madame, je parle avec tout mon sang-froid, je vous assure qu’il y a un purgatoire ; et je sais que votre mari y réside, et qu’il y restera probablement jusqu’à la dissolution du monde, jusqu’au feu de joie suprême et universel, jusqu’au moment où la terre se sera fondue dans le néant et où les mers auront échaudé toute la gent à nageoires. Oui, il y demeurera jusqu’alors, à moins que vous ne changiez de détermination, vous et vos deux filles ; c’est-à-dire, à moins que vous et votre fille aînée, vous ne renonciez au célibat, et que votre fille cadette ne renonce à son projet de mariage prochain.


MOLL, à part.

Comment sait-il ça ? est-ce qu’un diable le lui aurait dit ?


LADY PLUS.

Il est étrange qu’il connaisse nos pensées.

À Moll.

Ah çà, ma fille, vous aviez donc l’intention de vous marier prochainement ?


GEORGE.

Vous le voyez, elle dit oui, puisqu’elle ne dit rien… Croyez-en ce que vous voudrez, je suis un étranger pour vous ; et pourtant, vous le voyez, je connais vos déterminations, lesquelles ne peuvent m’être révélées que métaphysiquement et par des intelligences surnaturelles.


LADY PLUS.

Voilà qui me confond.


FRANCES.

Connaître ainsi nos secrets !


MOLL, à part.

Je pensais à me marier furtivement… Que n’a-t-il perdu la langue avant de divulguer cela !


LADY PLUS.

Mais, monsieur, mon mari était un trop honnête homme pour être aujourd’hui dans un purgatoire.


GEORGE.

Oh ! ne chargez pas votre conscience de faussetés ; — ce serait une pure folie de vouloir dorer aujourd’hui — ce qui n’a jusqu’ici passé que pour du cuivre. Des louanges décernées ici — ne sauraient le délier là-bas ; confessez la vérité : — je sais qu’il a acquis sa fortune par une âpre rapacité, — oh ! bien âpre, bien âpre !


LADY PLUS, à part.

Voilà qui est le plus étrange de tout. Comment sait-il ça ?


GEORGE.

Il dévorait jusqu’à la moelle les niais et les fils de famille naïfs, — et il s’abreuvait de la sueur des pauvres, — à mesure que le labeur la faisait ruisseler de leur front. — Il extorquait de l’argent par les moyens les plus iniques ; — la crasse même de ses ongles était mal acquise, — et ne lui appartenait pas… Oh !… — Je gémis d’en parler, je frémis rien que d’y songer, — je frémis !


LADY PLUS, a part.

Moi aussi je tremble, maintenant que j’y pense.

Haut.

Monsieur, je suis grandement fâchée que vous, un étranger, vous outragiez si profondément mon défunt mari.


GEORGE.

Oh !


LADY PLUS.

Un homme si assidu à l’église, qui se levait avant ses domestiques, et, dans sa ferveur religieuse, courait sans jarretières, déboutonné, voire, sauf votre respect, déculotté, à la prière du matin


GEORGE.

Ouf !


LADY PLUS.

Qui dînait en toute hâte les jours fériés, et, quand j’avais des invités de distinction, me faisait honte et se levait de table pour être bien placé au sermon de l’après-midi.


GEORGE.

Voilà le diable ! Voilà le diable, en vérité ! Il eût regardé comme un acte pie de tuer un homme, pourvu qu’il l’eût fait au banc d’œuvre, ou de ruiner son voisin, pourvu qu’il l’eût fait tout près du prédicateur… Oh ! un sermon est un beau petit manteau d’une heure de long qui cache la partie supérieure d’un hypocrite… L’église ! oui, il était l’église incarnée, et sa conscience était aussi dure que la chaire.


LADY PLUS.

Il m’est impossible d’en supporter davantage.


GEORGE.

Et à moi, veuve, il m’est impossible de flatter.


LADY PLUS.

Est-ce là tout ce que vous avez à me dire ?


GEORGE.

Non, madame. Ceci n’est que la préface. — Vous pouvez croire toutes mes assertions ; toutes sont frappées au coin de la vérité. — Si votre conscience se soulevait jusqu’à vos lèvres, vous confirmeriez mes paroles. Et, pour vous prouver que je connais l’avenir aussi bien que le présent, je vous annonce qu’un frère de votre mari fera bientôt une perte.


LADY PLUS.

Une perte ! Que le ciel en préserve sir Godfrey, mon frère !


GEORGE.

Çà, contenez votre surprise, jusqu’à ce que je vous aie prédit à toutes vos destinées, qui seront effroyables, si elles ne sont pas heureusement prévenues. Car (c’est à vous-même et à vos filles que je m’adresse), si aujourd’hui même, devant votre porte, il n’y a pas une effusion de sang dont mourra une créature humaine, vous et votre aînée vous deviendrez folles.


LADY PLUS ET FRANCES.

Oh !


MOLL.

Heureusement que je suis exceptée !


GEORGE.

Et, avec la plus impudente prostitution, vous exposerez vos corps nus à la vue de tous les assistants.


LADY PLUS.

Nos corps nus ! fi ! quelle honte !


GEORGE.

Écoutez-moi donc. — Quant à votre fille cadette, elle sera frappée de mutisme. —


MOLL.

De mutisme ! miséricorde ! C’est de toutes les peines la pire pour une femme. J’aimerais mieux être folle, courir nue, n’importe quoi !… muette !


GEORGE.

Prêtez l’oreille. Avant que la nuit tombe sur les collines, les marais et les prairies, ma prédiction aura été soumise à l’épreuve, et dès lors je devrai être cru en conséquence.


LADY PLUS.

S’il dit vrai, nous sommes toutes déshonorées, toutes perdues.


MOLL.

Muette ! Ah ! je vais parler autant que je pourrai, d’ici à ce soir.


GEORGE.

Mais s’il arrive (ce que je désire fort dans votre intérêt) que les étranges destinées qui vous menacent soient prévenues par cet incident de mortelle effusion de sang dont je viens de vous parler, écoutez-moi, il y va de votre vie.

À lady Plus et à Frances.

Vous deux qui avez fait vœu de ne jamais vous marier, vous devrez chercher des maris au plus vite.

À Moll.

Et vous, la troisième, qui avez un tel désir de dépouiller la chasteté virginale, vous ne devrez plus vous occuper de mariage.


MOLL.

Double tourment !


GEORGE.

Si vous vous soustrayiez à cette injonction, vous maintiendriez votre père dans le purgatoire, et les peines que vous subiriez dans ce monde paralyseraient, à force d’horreur, les oreilles qui les entendraient raconter.


LADY PLUS.

Me marier ! Mais j’ai fait vœu de ne jamais me marier.


FRANCES.

Et moi aussi !


MOLL.

Et moi j’ai fait vœu de ne pas commettre l’ânerie de ne pas me marier. Quel contre-temps !


GEORGE.

Mesdames, tout prophète que je suis, je ne puis améliorer les destinées ; je vous les fais connaître telles qu’elles me sont révélées ; je voudrais qu’elles fussent à votre goût et conformes à vos désirs ; c’est tout le mal que je vous voudrais.


LADY PLUS.

Oh ! c’est la juste expiation de la fortune mal acquise de mon mari.


GEORGE.

Je vous engage à réfléchir et à y renoncer.


LADY PLUS.

Je vais trouver sir Godfrey, mon frère, et l’informer de ces terribles présages.


FRANCES.

En effet, ma mère, ils lui annoncent une perte.


LADY PLUS.

Oh ! oui, vraiment.

À George.

— Si une heureuse issue couronne tes paroles, — je récompenserai ta science.


GEORGE.

Il suffit, madame. C’est tout ce que je désire.

Sortent Lady Plus et Frances.

MOLL.

— Muette, et pis encore, pas mariée ! — Ni parole, ni baiser ! double calamité !

Elle sort.

GEORGE.

Ainsi, tout va bien jusqu’à présent. Je joue mon rôle de devin aussi bien que si j’avais une sorcière pour grand’maman. Par un heureux hasard, étant dans le verger de mon auberge qui avoisine le jardin de la veuve, j’ai appliqué le trou de mon oreille à un trou de la muraille, et j’ai entendu ces créatures proférer les vœux et dire les paroles dont j’ai fait ainsi mon profit ; et, ce qui m’encourage dans mon stratagème, c’est que je leur découvre une simplicité naturelle qui avalera aisément n’importe quelle énormité, pourvu qu’elle soit suffisamment couverte. Pour confirmer mon premier présage, j’ai chargé Pierre Escarmouche, le vieux soldat, de blesser à la jambe le caporal Juron ; je m’élancerai entre eux deux, dans la bagarre ; et, au lieu de donner au caporal un cordial pour le réconforter, je lui verserai dans la bouche un narcotique qui le fera passer pour mort ; puis, le vieux soldat étant arrêté et sur le point d’être mené à l’exécution, j’interviendrai et je m’engagerai à guérir l’homme mort, sous peine de subir moi-même le supplice du condamné ; le caporal s’éveillera à la minute précise où l’action du narcotique sera épuisée, et ainsi je m’assurerai l’admiration générale, et, fort d’un tel prestige, je ferai valoir mon adresse quand j’en trouverai l’occasion. Si cet imbécile de Nicolas fait de la chaîne exactement ce que je lui ai dit, mon plan aura réussi, le capitaine sera délivré, et mon esprit sera a jamais vanté par les étudiants et par les soldats.

Il sort.

SCÈNE VI

[Le jardin de Lady Plus.]
Entre Nicolas-Saint-Antlings, portant la chaîne.

NICOLAS.

Oh ! j’ai trouvé, pour enlever la chaîne, une excellente occasion ; mon maître venait de la retirer pour essayer un nouveau pourpoint, et moi, je l’ai subtilisée petit à petit, fort puritainement ! Quand il s’apercevra de la disparition, nous allons bien rire. À l’œuvre, mon cousin le sorcier ! Le monde verra que je tiens fidèlement parole, car je vais accrocher cette chaîne entre le ciel et la terre, parmi les branches de romarin.

Il sort.

SCÈNE VII

[Une place devant la maison de Lady Plus.
Entrent Simon Sainte-Marie-Overies et Fragilité.

FRAGILITÉ.

Diantre, Simon ! Madame renvoie tous ses galants et leur met la puce à l’oreille.


SIMON.

Fragilité, elle agit en femme honnête, chaste et vertueuse ; car les veuves ne doivent pas se vautrer dans le bourbier de l’iniquité.


FRAGILITÉ.

Pourtant, Simon, il y a bien des veuves qui s’obstinent à le faire, quoi qu’il leur en advienne.


SIMON.

C’est qu’en réalité, mon cher, leur chair impure désire une conjonction copulative… Mais, Fragilité, quels étrangers y a-t-il à la maison ?


FRAGILITÉ.

Personne, Simon ; si ce n’est maître Filou, le tailleur ; il est là-haut, chez sir Godfrey, à lui vanter un pourpoint, et il faut que je trotte tout à l’heure pour aller chercher maître Eau de Savon, le barbier.


SIMON.

Maître Eau de Savon est un brave homme qui lave parfaitement les péchés de la barbe.

Entre Escarmouche.

ESCARMOUCHE.

Eh bien, créatures, quelle heure est-il ?


FRAGILITÉ.

Ah çà, nous prenez-vous pour un jaquemart d’horloge ?


ESCARMOUCHE.

Encore une fois, quelle heure est-il ?


SIMON.

En vérité, là, nous ne connaissons que l’heure de notre conscience ; nous savons que toutes les horloges mondaines vont mal, et qu’elles sont réglées par des sacristains ivres.


ESCARMOUCHE.

Eh bien, quelle heure est-il à votre consciences… Oh ! interrompons-nous ; voici venir le caporal.

Entre le caporal Juron.

Hum ! hum ! quelle heure est-il ?


LE CAPORAL.

Quelle heure ? Eh bien, il est passé dix-sept heures.


FRAGILITÉ, a part.

Passé dix-sept heures ! Ah ! il a trouvé à qui parler maintenant ; le caporal Juron va lui tenir tête.


ESCARMOUCHE, au caporal.

Ah çà ! railles-tu ? et te moques-tu de moi ? Je suis un soldat… Passé dix-sept heures !


LE CAPORAL.

Oui. Tu ne te fâches pas contre les chiffres, n’est-ce pas ? Eh bien, je vais te le prouver ; douze heures et une heure font bien treize heures, j’espère ; et deux heures font quatorze heures ; et trois heures font quinze heures ; et quatre heures font seize heures ; et cinq heures font dix-sept heures. Donc, il est passé dix-sept heures… Dans une cause aussi juste, je prendrai le parti du cadran !


ESCARMOUCHE.

En ce cas, je dis qu’il est passé cinq heures.


LE CAPORAL.

Je jurerais, moi, qu’il est passé dix-sept heures. Connais-tu pas tes chiffres ? Faut-il t’apprendre à compter ?


ESCARMOUCHE, dégaînant.

M’apprendre à compter, à moi, dans la rue !


LE CAPORAL, dégainant.

Oui, et en pleine place publique.

Escarmouche et le caporal ferraillent.

SIMON.

À la garde ! par ici les piques ! À la garde !

Il sort en courant.

FRAGILITÉ.

Au jeu que jouent ces gens-là, il faut faire atout de pique.

Entre George Pyeboard.

Morbleu, voilà le valet maître… À la garde ! à la garde ! par ici les piques !


LE CAPORAL, à Escarmouche.

Ah ! misérable ! tu m’as ouvert une veine à la jambe.


GEORGE, intervenant.

Qu’y a-t-il ? fi ! fi ! redressez, redressez ces épées !


LE CAPORAL.

Par le bleu firmament ! il n’était pas dans mon rôle, George, d’être blessé à la jambe.


GEORGE.

Oh ! silence maintenant !… J’ai ici un cordial pour te réconforter…

Entrent un Officier et des gardes.

L’OFFICIER.

Tombez sur eux ! tombez sur eux ! mettez la main sur ces misérables !


ESCARMOUCHE.

Mettre la main sur moi !


GEORGE.

Je ne veux pas qu’on me voie au milieu d’eux maintenant.

Il se cache.

LE CAPORAL.

— Je suis blessé : ce sont des chirurgiens qui devraient — mettre la main sur moi, et non ces brusques soudards.


L’OFFICIER.

— Eh bien, emmenez-le pour le faire panser.

On emporte le caporal.

— Ce soldat mutin viendra avec moi en prison.


ESCARMOUCHE.

— En prison ! où est George ?


L’OFFICIER.

Emmenez-le.

L’officier et les gardes sortent emmenant Escarmouche.

GEORGE, sortant de sa cachette.

Ainsi, — tout s’arrange comme je le désire. La veuve, ébahie, — va désormais m’enraciner dans sa confiance, — et sera émerveillée de la vertu de mes paroles ; — car l’événement conjure le présage qui menaçait ses filles et elle — de folie et de mutisme, et leur cause une joie — mêlée d’admiration. Ces êtres chétifs, — le soldat et le caporal, n’étaient faits — que pour me servir d’instruments. — Maintenant, à mon patient ! voici sa potion.

Il sort.

SCÈNE VIII

[Un appartement chez Lady Plus.]
Entrent Lady Plus, ses filles Moll et Frances, puis Fragilité.

LADY PLUS.

— Ô bonheur prodigieux, inespéré ! — Ô événement fortuné ! Je crois que nos existences — ont été bénies au berceau. Nous sommes délivrées — de ces prédictions humiliantes et brutales — par cette équipée sanglante. Va, Fragilité, cours, et informe-toi — si l’homme qui a reçu une blessure ici, devant ma porte, — est encore vivant ou s’il est mort.


FRAGILITÉ.

Madame, il a été transporté chez le supérieur ; mais, s’il n’avait pas d’argent en entrant là, je garantis qu’il est mort à l’heure qu’il est.

Il sort.

FRANCES.

Certes, cet homme est un rare devin ; il n’a pas regardé nos mains, il n’a vu aucune marque sur nous… C’est assurément un prodigieux gaillard.


MOLL.

Je suis bien aise d’avoir encore l’usage de ma langue. C’est toujours cela. Je trouverai bien moyen de me marier, et bientôt, j’espère.


LADY PLUS.

Oh ! où est mon frère sir Godfrey ? Je voudrais qu’il fût ici, je lui raconterais avec quelle sûreté prophétique cet habile garçon a tout prédit.

Entre sir Godfrey, furieux.

SIR GODFREY.

Ah ! ma chaîne, ma chaîne ! j’ai perdu ma chaîne ! Où sont ces misérables valets ?


LADY PLUS.

Oh ! il a perdu sa chaîne.


SIR GODFREY.

Ma chaîne ! ma chaîne !


LADY PLUS.

Frère, de la patience ! Écoutez-moi. Vous savez, je vous ai dit qu’un homme fort expert m’avait dit que vous feriez une perte, et ainsi il a prophétisé la vérité.


SIR GODFREY.

Fi ! c’est un misérable d’avoir prophétisé la perte de ma chaîne ! Elle valait plus de trois cents écus. Et puis, elle avait appartenu à mon père, au père de mon père, à l’arrière-grand-père de mon grand-père. J’aurais autant aimé perdre mon cou que la chaîne qui y était suspendue. Oh ! ma chaîne ! ma chaîne !


LADY PLUS.

Oh ! frère, qui donc est à l’abri des accidents ? Il est fort heureux que celui-ci ne soit pas plus considérable.


SIR GODFREY.

Plus considérable ! Ô ma charitable sœur, vous auriez donc voulu que j’eusse perdu davantage ? Ma plus belle robe de chambre avec sa dentelle d’or ! Mon haut-de-chausses de fête et ma jaquette garnie de perles !… Plus considérable !


LADY PLUS.

Oh ! frère, vous pouvez lire…


SIR GODFREY.

Mais je ne puis pas lire où est ma chaîne. Quels sont les étrangers qui sont venus ici ? Vous laissez entrer des étrangers, des filous, des happe-chair. Comment se fait-il que ma chaîne ait disparu ? Il n’y avait personne avec moi là-haut que mon tailleur, et mon tailleur ne volerait pas, j’espère.


MOLL.

Non ! il aurait peur des chaînes !

Entre Fragilité.

LADY PLUS.

Eh bien, maraud, quelles nouvelles ?


FRAGILITÉ.

Oh ! madame, il peut bien s’appeler un caporal, maintenant, car il n’a pas plus de chance de vivre qu’un chapon qui râle.


LADY PLUS, à part.

Tant mieux !


SIR GODFREY.

Morbleu, qu’est-ce que cela à côté de ma chaîne perdue ?… Où est ma chaîne, drôle ?


FRAGILITÉ.

Votre chaîne, monsieur ?


SIR GODFREY.

Ma chaîne est perdue, misérable !


FRAGILITÉ.

Je voudrais voir pendu à la chaîne celui qui l’a prise. Hélas ! monsieur, je n’ai pas vu votre chaîne depuis le moment où elle-même était pendue à votre cou.


SIR GODFREY.

Assez, valet. Elle avait trois mille anneaux ; je les ai souvent comptés dans mes prières… Bien des fois, bien des fois… Trois mille anneaux !


FRAGILITÉ.

S’il en est ainsi, monsieur, rassurez-vous ; votre chaîne ne peut certainement pas être perdue.


SIR GODFREY.

Pourquoi ? pourquoi ?


FRAGILITÉ.

Parce qu’il est impossible de dissimuler une chaîne qui est trois mille fois percée à jour.


SIR GODFREY.

Sornette !

Entre Nicolas.

Ah çà, long Nicolas, où est ma chaîne ?


NICOLAS.

Eh bien, à votre cou, n’est-ce pas, monsieur ?


SIR GODFREY.

À mon cou, valet ? ma chaîne est perdue ; elle a été filoutée ; je suis volé.


LADY PLUS.

Allons, mon frère, montrez-vous un homme.


NICOLAS.

Que la chaîne soit volée ou perdue, s’il avait un peu de patience, madame, je pourrais le mettre en rapport avec un homme fort habile, un parent à moi, qui la lui ferait retrouver en un clin d’œil.


SIR GODFREY.

Vraiment ? Eh bien, j’aurai de la patience. Parle, où demeure-t-il ?


NICOLAS.

Dame, monsieur, il demeure pour le moment où il voudrait bien ne pas demeurer, s’il pouvait faire autrement, à la maréchaussée, monsieur. Mais, une fois mis en liberté, c’est un homme rare ; il a voyagé dans le monde entier ; il a été dans les vingt-sept provinces. Ah ! monsieur, il vous ferait retrouver votre chaîne, quand elle aurait été emportée au galop à mille milles de la ville.


SIR GODFREY.

L’admirable gaillard ! Pourquoi est-il à l’ombre ?


NICOLAS.

Pour une vétille : l’autre soir il a volé deux shillings à un intendant, ce que n’importe qui aurait fait, et il est enfermé pour ça.


SIR GODFREY.

Je le ferai gracier. — Une misère ! Il aura son pardon, — et de plus une large récompense. Je vais m’en occuper. — Je n’ai qu’à voir les magistrats ; ils feront beaucoup pour m’obliger. — Je vais m’en occuper tout de suite. Bonne sœur, pardonnez-moi. — Tout s’arrangera, j’espère, et tournera bien. — Je me suis senti calmé, rien qu’à entendre parler de cet enchanteur.

Ils sortent.

SCÈNE IX

[Londres. Une rue.]
Entrent Busard et Corbin, accompagnés du garde Doguin.

BUSARD.

L’hôtesse de l’auberge où il loge ne veut plus lui faire crédit ; elle m’a payé pour l’arrêter. Si vous voulez m’accompagner (car j’ignore de quelle nature est cet étudiant, s’il est violent ou leste), vous partagerez avec moi, sergent Corbin. J’ai le bel écu pour l’arrêter.


CORBIN.

Ma foi, je veux bien partager avec vous, sergent, moins pour l’amour de l’argent, que par haine contre cet homme de lettres. Dame, sergent, vous savez, il est tout simple que nous haïssions les gens de lettres, parce qu’ils s’obstinent à exposer sur les tréteaux et sur les scènes nos travers, nos ruses et nos menées.


BUSARD.

Oui, et avec quelle acrimonie ! En vérité, je me suis toujours demandé comment ces gueux-là pouvaient si bien voir dans nos cœurs, quand nos pourpoints sont boutonnés d’acier.


CORBIN.

Oui, et si hermétiquement. Oh ! ce sont des gens dangereux. Ils ont l’esprit plus scrutateur que le coup d’œil d’un constable.


BUSARD.

Chut ! chut ! chut !… Garde Doguin ! garde Doguin !


DOGUIN.

Quoi donc, sergent ?


BUSARD.

Est-il toujours dans la boutique de l’apothicaire ?


DOGUIN.

Oui, oui.


BUSARD.

Aux aguets ! aux aguets !


CORBIN.

Le meilleur de l’affaire, sergent, c’est que, si c’est un véritable homme de lettres, il n’a pas d’armes sur lui, je crois.


BUSARD.

Non, non, il n’a pas d’armes sur lui.


CORBIN.

Par la messe ! je suis bien aise de ça ; ça me donne plus de courage. Ah ! il aura beau raidir le cou ; si une fois je l’empoigne, rapportez-vous en à moi pour l’entraîner. Désignez-moi les hommes les mieux découplés qui aient jamais bâtonné un sergent ; du moment qu’ils sont sans armes, je n’ai pas mon pareil pour les appréhender. J’ai fait mes preuves, je puis vous le dire.


DOGUIN.

Sergent Busard ! sergent Busard !


BUSARD.

Eh bien !


DOGUIN.

Il vient de sortir seul.


BUSARD.

Silence ! silence ! pas trop d’appétit ! Laissons-le frétiller un peu, laissons-le frétiller un peu. Nous le pincerons à l’improviste. J’ai fait la pêche dans mon temps.


COBBIN.

Oui, et vous avez attrapé plus d’un imbécile, sergent.

Entre George Pyeboard.

GEORGE, à part.

Je viens de quitter Nicolas. La chaîne est en place, — et le vieux chevalier a fait éclater sa rage. — La veuve m’admire grandement — pour mon magique savoir ; je suis noyé dans les délices, — car désormais rien ne saurait déranger mon plan. — Et maintenant il faut que j’aille en prison voir le capitaine, et là…


BUSARD, s’élançant.

Je vous arrête, monsieur.


GEORGE.

Oh ! je disais plus vrai que je ne pensais, il faut que j’aille en prison tout de bon.


BUSARD.

On dit que vous êtes un homme de lettres… Ah çà, monsieur… Garde Doguin, veillez sur ses armes… Nous vous apprendrons à déblatérer contre les sergents, à les mettre en scène, à égratigner leurs vices.


GEORGE.

Ah ! traitez-moi comme un gentleman… Je ne suis guère moins.


BUSARD.

Vous un gentleman ! voilà, en vérité, une bonne plaisanterie. Est-ce qu’un lettré peut être un gentleman, quand les gentlemen ne veulent pas être lettrés ? Voyez les fils des bourgeois opulents ; lettrés ou non, ils sont gentlemen de par le métier de leurs pères… Un homme de lettres, gentleman !


GEORGE.

Oui, que la fortune m’accable de tous ses coups, elle n’entamera pas ma qualité de gentleman, accidens inseparabile de mon sang.


CORBIN.

N’importe, vous vous êtes rudement encanaillé, je vous le garantis.


BUSARD.

Allez devant, garde Doguin, et enregistrez l’action au greffe.

Sort Doguin.

GEORGE.

Je vous en prie, ne me rudoyez pas, j’irai où vous voudrez.


BUSARD.

Oh ! il est dompté ; lâchez-le, sergent.


GEORGE.

De grâce, à la requête de qui suis-je arrêté ?


BUSARD.

Eh ! à la requête de l’hôtesse chez qui vous demeurez, mistress Cunniburrow. Pour logement et nourriture, la somme s’élève à quatre livres cinq shillings et cinq pence.


GEORGE, à part.

— Je connais trop bien le chiffre, mais je comptais — sur un jour à venir… N’importe, telle est mon étoile, — et il faut que je m’y soumette, si mauvaise qu’elle soit. — Je le déclare maintenant, mon plan est renversé tout de bon ; — il faut que le capitaine se résigne. — Voilà le fruit de la supercherie.


BUSARD.

Allons, en marche !


GEORGE.

Je vous en prie, donnez-moi seulement le temps de rattacher ma jarretière, et je suis à vous.


BUSARD.

Soit, mais payez-nous pour nous faire attendre ; croyez-vous que ce n’est pas fatiguant de rester ainsi en arrêt ?


GEORGE, à part, faisant mine de remettre sa jarretière.

Je ne suis plus qu’un pauvre misérable ; je ne me remettrai jamais de cette maladie-là… Qu’un fer rouge leur ronge les poignets ! Ils m’ont flanqué à l’épaule une fièvre dont je ne serai débarrassé, je le crains, que quand le fossoyeur m’aura élargi avec le véritable habeas corpus. Oh ! si une fois je suis emprisonné, je serai écrasé sous la chicane, et je n’aurai même pas la chance de l’être rapidement ; je pourrai être écrasé quarante ans durant, jusqu’à ce que je devienne un mince vieillard à travers lequel on verra, comme à travers une grille… Toutes mes ressources sont anéanties ! Que faire ? Mon esprit m’a-t-il servi si longtemps, pour me faire faux bond (comme un maraud émérite), quand j’ai le plus besoin de lui ? Il n’y a donc pas moyen de soustraire ma pauvre carcasse à ces busards-là ?… Oui… j’ai heureusement un papier sur moi !… Oui, ma foi… Essayons… Ça peut réussir… L’extrémité est la pierre de touche de l’esprit.


BUSARD.

Morbleu ! combien d’aunes ont donc tes jarretières, que tu es si long à les rattacher ? En marche, monsieur !


GEORGE.

En vérité, sergent, je vous jure que vous ne pouviez pas m’arrêter à un plus mauvais moment, car, pour l’instant. je n’ai pas sur moi une seule médaille ayant cours.


BUSARD.

Corbleu ! comment aurons-nous nos honoraires alors ?


CORBIN.

Il nous faut des honoraires, l’ami.


GEORGE.

En vérité, j’aurais désiré, dans votre propre intérêt, être arrêté par vous une demi-heure plus tard ; car, je le déclare, si vous ne m’aviez pas empêché, j’allais en grande liesse recevoir cinq livres sterling d’un gentleman pour le plan d’une mascarade que voici indiqué sur ce papier. Mais maintenant, marchons… Il faut me résigner. C’est une perte sèche à ajouter au bilan de mon malheur.


BUSARD.

Eh ! à quelle distance demeure ce gentleman ?


CORBIN, à part.

Bien dit, sergent. Il est bon de battre monnaie.


BUSARD, à George.

Parlez. Si ce n’est pas loin…


GEORGE.

Nous venons justement de passer la maison ; la dernière rue derrière nous.


BUSARD.

Corbleu ! vous nous avez déjà fait diantrement attendre ; si, quand vous aurez l’argent, vous nous promettez d’être libéral à notre égard, de doubler nos honoraires, et de nous donner un bon pourboire, eh bien, nous vous rendrons le service d’aller avec vous chez ce gentleman.


CORBIN, à part.

Bien dit encore, sergent. Insistez là-dessus.


GEORGE.

Ma foi, si ça vous va, je vous remettrai tout ; pour ma part, je n’empocherai pas un penny ; mon hôtesse aura quatre livres cinq shillings ; elle me rabattra les cinq pence, et je vous abandonnerai les quinze shillings restant.


CORBIN.

Ah ! maintenant, tu es un bon lettré.


BUSARD.

Un excellent lettré, ma foi. Il a très-bien marché depuis quelques instants. Allons, nous vous accompagnons.

Ils sortent.

SCÈNE X

[Une galerie richement décorée.]
On frappe au dehors. Entre un domestique.

LE DOMESTIQUE.

Qui donc frappe ainsi à la porte ? Ah ! nous aurions grand besoin d’un portier.


GEORGE, du dehors.

Ce sont des amis.

Le domestique ouvre.
Paraissent George, Busard. Corbin et Doguin.

GEORGE, continuant, au domestique.

Le gentleman, votre maître, est-il chez lui ?


LE DOMESTIQUE.

Oui. Avez-vous affaire à lui ?


GEORGE.

Oui. Il n’aura qu’à me voir pour savoir ce dont il s’agit. Mais vous ne me reconnaissez donc pas ?


LE DOMESTIQUE.

Non, ma foi, monsieur. Veuillez entrer, je vais lui dire que vous êtes là ; veuillez vous promener ici dans la galerie jusqu’à ce qu’il vienne.


GEORGE.

Nous attendrons sa révérence.

À part.

Révérence doit être son titre, si j’en juge par les colonnes qui sont à sa porte, par la belle entrée et par le guichet ; car personnellement je ne connais pas le maître de ce lieu. N’importe ; c’est heureux qu’il soit chez lui. Quel qu’il soit, si ce n’est pas un citoyen trop formaliste, il peut me rendre service.

Haut.

Sergent, comment trouvez-vous cette maison ? N’est-elle pas de la plus belle ordonnance ?


CORBIN.

En vérité, prisonnier, c’est une maison excessivement belle.


GEORGE.

Pourtant je m’étonne que ce valet ne m’ait pas reconnu ; c’est qu’il ne m’avait pas encore vu. N’importe, l’oubli du valet sera réparé par le maître… Voici une salle assez confortable, il me semble… Vous n’avez pas en prison de salles comme celle-ci.


BUSARD.

Non, ce sont des chenils en comparaison.


GEORGE.

De vrais chenils… Je puis vous l’avouer, j’ai grand espoir d’avoir ma chambre ici avant peu, voire ma nourriture ; car, quand il prend les gens en gré, c’est bien le gentleman le plus généreux : vous ne pouvez guère vous imaginer à quel point. Et quelle belle galerie j’aurais là pour me promener, pour étudier, pour faire des vers !


BUSARD.

Oh ! c’est fort agréable pour un homme de lettres.


GEORGE.

Voyez ces cartes, ces peintures, ces plans : comme tout est élégant et choisi !

Entre un gentleman.

Par la messe, le voici.

À part.

Ce doit être un gentleman ; j’aime fort sa barbe.

Haut.

Toute prospérité à votre révérence !


LE GENTLEMAN.

Vous êtes le très-bien venu, monsieur.


BUSARD.

Un salut familier.


CORBIN.

Par la messe ! il parait que le gentleman fait grand cas de lui.


GEORGE, à part, au gentleman.

Je vous en supplie, monsieur, protégez-moi, ou je suis perdu.

Haut.

J’ai ici votre mascarade, monsieur ; voyez, monsieur.

À part.

Tout d’abord je conjure votre révérence de me pardonner mon impertinence ; la nécessité me rend plus hardi que je ne voudrais l’être… Je suis un pauvre gentleman, un homme de lettres ; et, pour comble de malheur, je suis tombé dans les mains d’officiers impitoyables ; j’ai été arrêté pour des dettes que, si minimes qu’elles soient, je suis incapable de payer, n’ayant ni terres, ni argent, ni ami ; en sorte que, si je glisse dans le gouffre dévorant de la prison, je suis destiné probablement à succomber et à être écrasé jusqu’aux os par les taxes et par les extorsions. Ah ! si jamais la pitié eut de l’influence sur les sentiments d’un gentleman, je vous supplie de vouloir bien favoriser l’évasion dont j’ai déjà médité le plan.


LE GENTLEMAN.

Poursuivez.


BUSARD, à Corbin.

Je garantis qu’il lui plaît singulièrement.


GEORGE, à part, au gentleman.

Dans le vertige de ma détresse, tout ahuri, ne sachant que faire, j’ai eu, après maints efforts d’esprit, l’idée de tirer parti de ce papier ; et, pour jeter de la poudre aux yeux de ces ignares, je leur ai dit que j’avais écrit dessus le plan d’une mascarade, et que, s’ils ne m’avaient pas arrêté, j’allais chez un gentleman en recevoir le prix. Eux, alléchés par cette parole et espérant tirer de moi de l’argent, ont offert de m’accompagner jusque chez lui. Mon unique chance, monsieur, était de frapper hardiment à votre porte, que mes conjectures me signalaient comme la plus belle et la plus hospitalière, et je présume avoir trouvé juste ce que je cherchais, intelligence et pitié. Que votre révérence daigne seulement se prêter à l’exécution de mon plan, en autorisant un de ses gens à me faire sortir par une porte de derrière, et je vous en serai à jamais reconnaissant.


LE GENTLEMAN.

Un plan excellent, ma foi !


BUSARD.

Un plan excellent, dit-il ; il l’aime prodigieusement.


LE GENTLEMAN.

Sur ma parole, je n’en connais pas de meilleur.


CORBIN.

Entendez-vous, sergent ? Il jure qu’il n’en connaît pas de meilleur.


BUSARD.

Oh ! il n’y a pas à dire, c’est un homme de lettres supérieur, spécialement pour une mascarade.


LE GENTLEMAN.

Donnez-moi votre papier, votre plan ; jamais de ma vie je n’ai été plus charmé. Fort spirituel, excessivement spirituel, admirablement combiné ! Venez, monsieur, venez recevoir votre argent.

Il sort.

GEORGE.

Je suis votre bonne Révérence.

Aux sergents.

Vous avez entendu comme il l’apprécie.


BUSARD.

Peuh ! nous savions bien qu’il ne pouvait faire autrement… Va ton chemin, tu es un gaillard fièrement spirituel, là, vraiment ; tu nous le raconteras à la taverne tout à l’heure, n’est-ce pas ?


GEORGE.

Oui, oui, certainement… Tenez, sergents, voilà des cartes et de jolis bibelots ; occupez-vous à les regarder en attendant ; j’aurai bien vite compté l’argent, vous savez.


BUSARD.

Va, va, petit coquin, va chercher ton quibus ; je commence à t’aimer ; je veux me soûler ce soir dans ta compagnie.


GEORGE, à part.

Dans ces terrestres tribulations je puis bien nommer — ce gentleman mon sauveur, — car il m’a préserve de ces trois démons affamés.

Il sort.

BUSARD.

Morbleu ! sergent, ces cartes sont assez bien peintes, mais elles ne sont pas encore de mon goût ; il me semble qu’elles sont trop surchargées, et trop pleines de cercles et de conjurations ; ils prétendent qu’une de ces cartes représente le monde entier, mais je n’ai pas encore pu y découvrir la prison du marché aux volailles.


CORBIN.

Je le crois bien ! Comment pourriez-vous l’y trouver ? Vous savez bien qu’elle est derrière un tas de maisons.


DOGUIN.

Par la messe ! c’est vrai ; alors nous devons regarder à l’envers de la carte… Corbleu ! il n’y a rien ; tout est nu.


CORBIN.

Je te garantis que ceci représente la prison, car chacun sait qu’il y a là bon nombre de gaillards nus.


BUSARD.

c’est probable, sergent ; je n’avais pas encore fait cette remarque… Morbleu, sergent, et vous, garde, je vous le déclare, j’aimerais ces cartes à la folie, si nous pouvions y voir les gens sortir de chez eux. Ce serait si charmant, nous en consulterions une le matin tout en déjeunant, et nous n’aurions plus à battre le pavé toute la journée pour faire nos perquisitions.


CORBIN.

Oui, morbleu, j’en achèterais une moi-même… Mais en voilà assez sur ce sujet. Où souperons-nous ce soir, les cinq livres reçues ? parlons de ça. J’ai en tête un tour qui en vaut mille. Vous deux, vous emmènerez notre homme à la taverne, tandis que, moi, j’entreprendrai l’hôtelière et je la mettrai à contribution ; je sais qu’elle sera bien aise de palper de l’argent, ayant la conviction que c’est une créance bien hasardeuse et bien désespérée. Que diriez-vous si je faisais en sorte qu’elle se contentât de la moitié de la somme et que nous eussions les cinquante shillings restant à partager entre nous, mes braves ?


BUSARD.

Dame, je te proclamerais le roi des sergents, et tu serais à jamais enregistré dans nos archives.


CORBIN.

Eh bien, laissez-moi faire ; nous allons passer une fameuse nuit, sur ma parole.


DOGUIN.

Corbleu ! je crois qu’il reçoit un surplus d’argent ; il tarde si longtemps !


BUSARD.

Il tarde longtemps, en effet. Il se peut, je puis vous le dire, que, par enthousiasme, le gentleman se montre plus généreux.


CORBIN.

Ce serait splendide. Nous fouillerons notre homme.


BUSARD.

Oui, assurément, nous le fouillerons et nous l’allégerons un tantinet.

Renlre le gentleman.

CORBIN.

Ah ! voici le gentleman… Pardon, monsieur.


LE GENTLEMAN.

Bonsoir, messieurs… Auriez-vous à me parler ?


BUSARD.

Non, ce n’est pas à votre révérence que nous voudrions parler ; nous attendons un ami à nous, qui vient de sortir avec votre révérence.


LE GENTLEMAN.

Qui ? ce n’est pas l’homme de lettres ?


BUSARD.

Si fait, lui-même, n’en déplaise à votre révérence.


LE GENTLEMAN.

Vous avait-il demandé de l’attendre ? En ce cas, il vous a fait faux bond. Je vous assure qu’il est parti il y a plus d’une heure.


CORBIN.

Comment cela, monsieur ?


LE GENTLEMAN.

Je lui ai payé son argent, et il est sorti, m’a dit mon valet, par la porte de derrière.


BUSARD.

Par la porte de derrière !


LE GENTLEMAN.

Eh bien, qu’y a-t-il ?


BUSARD.

Il était notre prisonnier, monsieur, nous l’avions arrêté.


LE GENTLEMAN.

Allons ! ce n’est pas possible. Vous, les officiers du shériff ! En ce cas, vous avez eu tort. Pourquoi ne me l’avez vous pas dit ? J’aurais pu, je vous assure, l’empêcher de vous échapper. Je l’ai payé intégralement en monnaie d’Angleterre, frappée au dernier coin.


CORBIN.

Que la peste l’étouffe !


BUSARD.

Corbleu ! s’est-il ainsi gaussé de nous ?


DOGUIN.

Où souperons-nous ce soir, sergents ?


BUSARD.

Il s’agit bien de souper, à présent ! Nous ne mangerons que de la soupe pendant un mois.

Au gentleman.

Nous ne saurions imputer ce contre-temps à un manque de bonne volonté de la part de votre révérence. Vous avez fait ce que tout autre eût fait. Notre mauvaise chance a voulu que l’affaire fût manquée ; mais, si jamais nous le rattrapons, la prison le charmera.


CORBIN.

Le cachot le pourrira.


DOGUIN.

Amen !

Ils sortent.

LE GENTLEMAN.

Oui, — allez cracher votre colère au dehors. Je suis fier — d’avoir pu le secourir : c’était chose bien juste ; — je n’ai pas voulu qu’un homme si spirituel sortît de chez moi les mains vides. — Hélas ! le pauvre diable, je ne pouvais le blâmer — de chercher à se délivrer et à s’arracher — de leurs griffes impitoyables… Je suis bien aise qu’il ait été — en mon pouvoir de rendre service à un lettré.

Il sort.

SCÈNE XI

[La prison de la maréchaussée.]
Entrent le capitaine et George Pyeboard tout emmitouflé.

LE CAPITAINE.

Eh bien, qui est là ? qui êtes-vous ?


GEORGE.

Toujours l’homme que je dois être, capitaine.


LE CAPITAINE.

George Pyeboard ! honnête George ? Pourquoi es-tu venu ainsi le visage à demi-voilé ?


GEORGE.

Ah ! capitaine, j’ai bien cru que nous ne ririons plus, que nous ne passerions plus ensemble une heure joyeuse.


LE CAPITAINE.

Pourquoi ? pourquoi ?


GEORGE.

— Au moment où je venais te donner mes instructions et t’apprendre — l’heureuse nouvelle de ta prochaine délivrance, — j’ai été suivi à la piste et arrêté, capitaine.


LE CAPITAINE.

Arrêté, George !


GEORGE.

Arrêté ! devine, devine combien de limiers j’avais à mes trousses.


LE CAPITAINE.

Des limiers ? ma foi, je n’en sais rien.


GEORGE.

Presque autant que George Stone, l’ours, trois à la fois, trois à la fois !


LE CAPITAINE.

Comment donc t’en es-tu débarrassé ?


GEORGE.

— Le temps presse et réclame toute notre présence d’esprit. Qu’il te suffise de savoir — que j’ai échappé par miracle et que me voici sain et sauf. — Je te conterai cela dans un autre moment, et nous noierons — nos yeux dans le rire. Capitaine, mon plan — a pour but ton bonheur ; car, avant que la journée — soit avancée jusqu’à la ceinture, tu seras libre. — Le caporal est dans son premier sommeil, la chaîne est cachée, — ton cousin t’a nommé, et le vieux chevalier — travaille sur ses jarrets goutteux à ta délivrance. — Tout ce qui reste à faire, capitaine, dépend de toi ; il faut que tu évoques.


LE CAPITAINE.

Que j’évoque ! Les évocations au diable ! Est-ce que je sais évoquer ?


GEORGE.

Les évocations au diable ! Sur ma parole, je ne voudrais pas que tu eusses affaire au diable dans tes évocations… Tiens, regarde, j’ai apporté un cercle tout tracé pour toi.


LE CAPITAINE.

Morbleu ! es-tu dans ton bon sens ? Sais-tu ce que tu dis ? Tu parles à un capitaine d’évocations ! As-tu jamais vu un capitaine évoquer ? Tu appelles ça un cercle ? il est beaucoup trop vaste, ce me semble ; s’il avait été plus étroit, alors je saurais ce que je dois en faire.


GEORGE.

Eh ! le premier imbécile venu sait ça, capitaine. Je vous parle sans détour, capitaine, si vous voulez rester ici et être pendu aux prochaines assises, vous le pouvez.


LE CAPITAINE.

Non, ma foi, George. Allons, allons, adonnons-nous aux évocations.


GEORGE.

Vous désirez votre délivrance ? Eh bien, je me suis ingénié pour l’obtenir, et j’ai mis tout en œuvre pour l’assurer ; je veux, en outre, garnir votre bourse d’écus, et vous préparer un meilleur avenir, vous êtes un pauvre capitaine ; je veux faire de vous désormais un commandant des riches imbéciles : c’est la carrière la plus féconde, vraiment, que la paix vous ouvre, beaucoup plus sûre que l’exploitation des grands chemins, des bruyères et des garennes, et cependant bien plus lucrative. Car les plus grands voleurs ne sont jamais pendus, jamais pendus. Pourquoi ? parce qu’ils sont habiles, et filoutent en chambre. Ils savent châtier les niais et leur soutirer en une nuit plus d’argent que votre escroquerie hongre n’en enlèvera en une année de course. Ce qui confirme le vieux dicton de nos grand-mères : Celui-là est le plus sensé, qui se tient le plus chaudement, c’est-à-dire, celui qui vole près d’un bon feu.


LE CAPITAINE.

Bonne explication, ma foi, George. Tu as parfaitement épluché ce dicton.


GEORGE.

Capitaine, ce n’est pas le moment de tergiverser ni de lambiner. Le vieux chevalier sera ici tout à l’heure. Je vous instruirai, je vous dirigerai, je vous dirai le secret du tour : ce n’est rien.


LE CAPITAINE.

Corbacque ! George, je ne sais pas ce que ça veut dire, évoquer. Je serai pendu avant de pouvoir évoquer.


GEORGE.

Bah ! ne me dites pas ça, capitaine ; ce qui est sûr, c’est que vous ne pourrez plus évoquer après que vous serez pendu… Écoutez bien, l’opération est délicate, mon cher. Vous commencez par étendre votre cercle sur le sol ; puis, après une petite cérémonie magique, pour laquelle je vous remettrai une baguette d’écuyer argentée tout exprès, vous entrez dans le cercle, en proférant un mot bien sonore, et en trépignant fortement… Par exemple, est-ce que vous n’avez jamais remarqué la démarche frémissante d’un comédien qui déchaîne une tempête avec sa langue et la foudre avec ses talons ?


LE CAPITAINE.

Oh ! oui, oui, oui ; souvent, souvent.


GEORGE.

Eh bien, imitez-le. Il faudra bien peu de chose pour jeter de la poudre aux yeux du vieux chevalier. Car notez bien que jamais il n’osera s’aventurer dans la chambre ; tout au plus, peut-être, regardera-t-il par le trou de la serrure, pour voir comment marche l’opération.


LE CAPITAINE.

Soit, je puis bien jouer ce rôle-là quand je voudrai ; mais, au bout du compte, George, je ne parviendrai qu’à me couvrir de confusion. Je puis bien proférer des paroles sonores, trépigner, prendre des airs effarés ; mais, s’il regarde par le trou de la serrure, à cette seule idée, je vais éclater de rire et tout gâter. Oui, je te l’avoue, George, dès que j’ai certaines idées en tête, je suis pris d’un tel fou rire que, quand le diable lui-même serait là, je rirais à sa barbe.


GEORGE.

Bah ! c’est un enfantillage. Pour réprimer cet accès, il suffirait de songer à quelque désastre, à quelque triste accident, comme, par exemple, la mort de ton père à la campagne.


LE CAPITAINE.

Diantre ! cette pensée-là donnerait à mon hilarité une telle frénésie que je ne pourrais plus cesser de rire.


GEORGE.

Eh bien, alors songe qu’on va te pendre.


LE CAPITAINE.

Morbleu ! l’idée est bonne. Maintenant, je ferai la chose à merveille, je te le garantis ; n’aie plus d’inquiétude. Mais comment faire, George, pour trouver des mots foudroyants et des noms horribles ?


GEORGE.

Bah ! capitaine, une invocation en charabias quelconque fera on ne peut mieux l’affaire, pourvu que tu la hurles congrûment. Ou bien tu peux aller à la boutique d’un apothicaire, et, apprendre tous les mots inscrits sur les boîtes.


LE CAPITAINE.

Ma foi, tu dis vrai, George, il y a là des mots assez étranges pour faire la fortune de cent charlatans, si pauvres qu’ils soient en commençant. Mais voici encore une chose à craindre : si, par suite de cette évocation fallacieuse, un diable véritable allait surgir tout de bon ?


GEORGE.

Un diable véritable, capitaine ! Il n’en a jamais existé un seul. Sur ma parole, celui qui a cette fonction-là est un coquin aussi feux que notre dernier marguillier.


LE CAPITAINE.

En ce cas, George, il a la conscience suffisamment fausse.


CRIS DES PRISONNIERS, dans l’intérieur de la prison.

Bons gentlemen qui passez, secourez-nous… Bons gentlemen qui passez ! Bon sir Godfrey !

Entrent sir Godfrey, maître Edmond Plus, et Nicolas.

GEORGE.

Le voici ! le voici !


NICOLAS, montrant le capitaine à sir Godfrey.

Maître, voilà mon cousin, là, en justaucorps de buffle.

Montrant sir Godfrey au capitaine.

Cousin, voilà mon maître, là, en chapeau de taffetas, faites-lui, je vous prie, un profond salut.

Sir Godfrey et le capitaine se saluent.

SIR GODFREY, au capitaine.

Eh bien, mon ami…

Il s’entretient à part avec le capitaine.

GEORGE, saluent Edmond.

Pourrais-je avoir communication de votre nom, monsieur ?


EDMOND.

Je m’appelle maître Edmond.


GEORGE.

Maître Edmond ! Seriez-vous welche, monsieur ?


EDMOND.

Welche ! et pourquoi ?


GEORGE.

Parce que maître est votre prénom, et Edmond votre nom de famille.


EDMOND.

Oh ! j’ai encore un autre nom. Je m’appelle maître Edmond Plus.


GEORGE.

Oh ! je vous demande pardon, monsieur.

Il s’entretient tout bas avec Edmond.

LE CAPITAINE, à sir Godfrey.

Je sais que vous êtes le bon maître de mon cousin ; et, par ce motif, le meilleur de ma science est à votre service. Si vous aviez été pour moi un simple étranger, si vous n’aviez pas été mis en rapport avec moi par une connaissance commune, je me serais absolument refusé à être votre homme, d’abord à cause de l’acte du Parlement contre les enchanteurs et les sorcières, ensuite parce que je ne veux pas faire de mon art un métier vulgaire, trivial et banal.


SIR GODFREY.

En cela, je loue grandement votre circonspection, bon capitaine enchanteur ; et, pour que je sois bien sûr du secret, vous opérerez chez ma sœur, je pourrais dire chez moi-même, car la maison nous appartient à tous deux par portion égale.


LE CAPITAINE.

Fort bien, monsieur… Comment puis-je qualifier votre perte, monsieur ?


SIR GODFREY.

Oh ! vous pouvez la qualifier de grande perte. C’est une perte considérable, monsieur, que celle d’une splendide chaîne d’or ; parce qu’elle m’appartenait, ne croyez pas que j’exagère. Qu’en dis-tu, Nicolas ?


NICOLAS.

Oh ! c’était une délicieuse chaîne d’or, cousin, comme vous savez.


SIR GODFREY.

Comme vous savez ! Est-ce que vous le saviez, capitaine ?


LE CAPITAINE, à part.

Confiez donc des secrets à un imbécile !

Haut.

Monsieur, il peut dire que je le savais, en ce sens que, grâce à mon art, j’ai la faculté de tout connaître.


SIR GODFREY.

Oui, c’est fort juste.


LE CAPITAINE, à part.

Au diable tous les imbéciles !… L’explication restait collée à mes lèvres comme la poix du navire à la blouse d’un marin ; j’ai eu de la peine à l’arracher.

Haut.

Par Notre-Dame, chevalier, ce serait une perte affreuse que la perte d’une chaîne aussi belle ; mais, je puis vous en donner la douce assurance, pour peu qu’elle soit entre le ciel et la terre, chevalier, je vous la restituerai.


SIR GODFREY.

Prodigieux enchanteur !… Oh ! oui, elle est entre le ciel et la terre, je vous le garantis ; elle ne peut pas être sortie du royaume ; je suis sûr qu’elle est quelque part sur la terre.


LE CAPITAINE, à part.

Oui, et plus près de nous que tu ne le crois.


SIR GODFREY.

D’abord, en effet, ma chaîne est une riche chaîne, et ce qui est riche, vous savez, ne doit point entrer au ciel.


NICOLAS.

Et puis, monsieur, quant au diable, il n’en a pas besoin, car vous savez qu’il a une fameuse chaîne à lui, celui-là.


SIR GODFREY.

Tu dis vrai, Nicolas, mais le diable s’est, de nos jours, débarrassé de sa chaîne.


LE CAPITAINE.

En résumé, chevalier, j’ai dans la puissance de mon art une telle confiance que je m’engage à ravoir votre chaîne.


SIR GODFREY.

Ô exquis capitaine !


LE CAPITAINE.

Dame ! il m’en coûtera beaucoup de sueur… J’aimerais mieux passer par seize étuves.


SIR GODFREY.

Oui, brave homme, je te crois.


LE CAPITAINE.

Et puis une vive douleur aux reins et au foie.


NICOLAS.

Oh ! ça vous démangera de ce côté-là, cousin, parce que vous n’êtes pas encore exercé à la chose.


SIR GODFREY.

En vérité, vous n’y êtes pas encore exercé, capitaine ?


LE CAPITAINE, à part.

Au diable tous les imbéciles !

Haut.

Effectivement, capitaine, il n’y a pas longtemps que je m’y exerce, et conséquemment j’aurai d’autant plus de peine, vous comprenez.


SIR GODFREY.

Oh ! certainement, certainement.


LE CAPITAINE, à part.

Dans quels embarras il me plonge ! Si ce chevalier n’était pas un imbécile, j’aurais été déjà deux fois démasqué. Avoir un tel âne pour cousin, c’est pour un capitaine pis qu’une malédiction ! Morbleu, j’ai peur qu’il ne débagoule tout avant que je commence l’opération.

À sir Godfrey.

Maintenant, monsieur, pour en venir au point essentiel, vous voyez que je suis pincé ici par les griffes de la maréchaussée, et que je ne puis rien faire.


SIR GODFREY.

Bah ! bah ! je devine ta pensée ; tu veux dire que tu es prisonnier ; je te déclare que tu ne l’es pas.


LE CAPITAINE.

Comment cela ? n’est-ce pas ici la maréchaussée ?


SIR GODFREY.

Veux-tu m’écouter ? J’ai ouï parler de ton rare talent d’enchanteur. — Ma chaîne était perdue ; j’ai travaillé à ta délivrance, — comme tout à l’heure, à la maison, tu vas travailler pour moi. — Geôlier !

Entre le geôlier.

LE GEÔLIER.

Monsieur !


SIR GODFREY.

Parle, cet homme n’est-il pas libre ?


LE GEÔLIER.

Oui, dès qu’il le voudra, monsieur, les frais une fois payés.


SIR GODFREY.

Va, va, je les paie, moi.


LE GEÔLIER.

Je remercie votre révérence.

Il sort.

LE CAPITAINE.

Ah ! sur ma parole, vous êtes un cher chevalier. Bonté inattendue ! Oh ! rien n’est égal à un gentleman généreux. J’évoquerai pour vous, monsieur, jusqu’à ce que l’écume sorte par mon justaucorps de buffle.


SIR GODFREY.

En ce cas, tu ne seras pas quitte avec une si chétive récompense ; car, à la première vue de ma chaîne retrouvée, quarante-cinq anges d’argent apparaîtront pour toi.


LE CAPITAINE.

En vérité, ce sera une splendide apparition, une bien belle apparition… Ah çà, tous ces gens-là sont-ils de votre maison ? êtes-vous sûr d’eux, messire ?


SIR GODFREY.

Oui, oui… Non, non… Celui qui cause là-bas avec mon écervelé de neveu, Dieu veuille qu’il soit discret !


LE CAPITAINE.

Qui ? lui ! c’est un ami, un mien ami rare, un admirable homme, chevalier, le plus beau diseur de bonne aventure.


SIR GODFREY.

Oh ! en effet, c’est lui qui est venu chez ma sœur et qui a prédit la perte de ma chaîne ; je ne lui en veux pas, car je vois qu’il était dans ma destinée de la perdre.

À George.

Pardon, monsieur le diseur de bonne aventure, je vous ai entrevu à la maison, chez ma sœur la veuve ; c’est là que vous avez prédit la perte d’une chaîne ; eh bien, moi qui vous parle, je suis celui qui l’a perdue.


GEORGE.

En vérité, monsieur ?


EDMOND, à sir Godfrey.

— Sur ma parole, m’noncle, c’est un rare gaillard, il m’a si bien prédit ma destinée ; je trouve sa prophétie si conforme à ma nature !


SIR GODFREY.

Quelle est cette destinée ? Dieu veuille qu’elle soit bonne !


EDMOND.

Oh ! elle est plus que bonne, m’noncle ; je serai un jour, à ce qu’il affirme, un si parfait viveur que je dépenserai tout mon bien plus vite que mon père ne l’a acquis.


SIR GODFREY.

Voilà, en effet, une destinée.


EDMOND.

Oh ! elle est tellement d’accord avec mes goûts !


SIR GODFREY.

Oui, ce sera la conclusion… La malédiction du pauvre doit-elle prévaloir au point que la fortune, acquise astucieusement par le père, sera dissipée follement par le fils ? Oui, oui, oui. Ce sera la conclusion.

Le capitaine et George consultent un almanach.

GEORGE, au capitaine.

Arrête, arrête, arrête !


LE CAPITAINE.

Tourne toujours, George.


GEORGE.

Juin, juillet… Voici… Juillet, c’est le mois… Dimanche, le treize ; hier, le quatorze ; aujourd’hui, le quinze.


LE CAPITAINE.

Regarde vite le quinze… Si dans le courant de ces deux jours-ci il devait y avoir quelque violent orage, ce serait le meilleur moment ; je différerais l’opération jusque-là… Un bon orage, si ça ne te fait rien !


GEORGE.

Voici le quinze… Chaude et belle journée.


LE CAPITAINE.

Peuh ! je l’aimerais mieux chaude et laide !


GEORGE.

Le seize, c’est demain… La matinée généralement belle et agréable.


LE CAPITAINE.

Pas de chance !


GEORGE.

Mais vers midi, éclairs et tonnerre.


LE CAPITAINE.

Êclairs et tonnerre ? Admirable ! On ne peut mieux ! J’évoquerai demain à midi précis, George.


GEORGE.

Ô almanach ! sois seulement véridique demain, et je te permets de mentir tout le reste de l’année.


LE CAPITAINE, à sir Godfrey.

Monsieur, je dois implorer votre patience. Veuillez m’accorder toute cette journée, pour que je puisse m’équiper solidement… L’autre jour j’ai envoyé un esprit chercher du renfort dans le Lancashire, et j’attends son retour ce soir même. Demain matin, mon ami que voici, et moi, nous irons déjeuner chez vous.


SIR GODFREY.

Oh ! vous serez les très-bien venus.


LE CAPITAINE.

Et vers midi, sans faute, je me propose d’évoquer.


SIR GODFREY.

Midi sera un moment excellent pour vous.


EDMOND.

Évoquer ! vous comptez évoquer chez nous demain, monsieur !


LE CAPITAINE.

Oui, morbleu, monsieur ; c’est mon intention, jeune gentleman.


EDMOND.

Sur ma parole, pour ça, je vous aimerai tant que je vivrai. Oh ! c’est délicieux ! Nous aurons demain une séance de sorcellerie.


NICOLAS.

Peuh ! j’aurais pu moi-même vous annoncer ça.


LE CAPITAINE.

Ah ! vous auriez pu lui annoncer ça. Imbécile ! bélître ! En vérité !


EDMOND, au capitaine.

Écoutez, monsieur, je désire faire avec vous plus ample connaissance. Vous gagnerez de l’argent avec moi, maintenant que je sais que vous pouvez évoquer. — Mais pourriez-vous retrouver n’importe quel objet perdu ?


LE CAPITAINE.

Oh ! n’importe quel objet perdu.


EDMOND.

Eh bien, tenez, monsieur, je m’adresse à vous comme à un ami et comme à un enchanteur ; j’épouserais volontiers la fille d’un apothicaire, mais on m’a dit qu’elle avait perdu son pucelage à Stony Stratford. Si seulement vous pouviez par vos évocations le retrouver et tout remettre en ordre…


LE CAPITAINE.

Je m’en charge, monsieur.


EDMOND.

Sur ma parole, je vous remercie, là !


LE CAPITAINE, à sir Godfrey.

Je m’égaie un peu avec le fils de votre frère, monsieur.


SIR GDDFREY.

Oh ! c’est un jeune homme simple, fort simple… Venez, capitaine, et vous aussi, monsieur… Si, en attendant le déjeuner de demain, nous buvions un gallon de vin avant de nous quitter ?


LE CAPITAINE ET GEORGE.

Ma foi, volontiers, monsieur.


NICOLAS, saluant le capitaine et George.

Cousin ! homme de lettres !


GEORGE.

Maintenant, tu es un bon diable, et tu vaux cent Brownistes (11).


NICOLAS.

Vraiment ? Je vous remercie de tout cœur, là.

Ils sortent.

SCÈNE XII.

[Le vestibule de la maison de Lady Plus.]
Entrent Moll et sir John Beaudenier.

SIR JOHN.

Mais j’espère qu’une femme de qualité comme vous ne traitera pas ainsi un chevalier. Le congédier, le repousser ainsi à plaisir, ah ! vous ne le voudriez pas. Croyez-vous que j’aie été fait chevalier pour rien ? Non, sur ma parole, fille de lady.


MOLL.

Je vous en prie, sir John, différons un peu la chose. J’ai, autant que vous, le désir de me marier ; mais après ce que m’a dit le diseur de bonne aventure !


SIR JOHN.

Peste soit du diseur de bonne aventure ! Contrarier ainsi mes amours ! Que n’a-t-il été pendu il y a sept ans ! Savait-il dans quel état j’étais ? Il y a là de quoi réduire un homme à aller se noyer dans l’étang de ses pères !


MOLL.

Et puis, sir John, il m’a dit en outre qu’une infraction à sa défense maintiendrait mon père au purgatoire.


SIR JOHN.

Au purgatoire ! Bah ! laissez-le là purger son cœur. Qu’avons-nous à nous occuper de lui ? Il y a là assez de médecins pour examiner son onde. Qu’est-ce que ça nous fait ? Comment peut-il empêcher nos amours ? Qu’il aille se faire pendre, maintenant qu’il est mort !… Quoi ! j’ai galopé nuit et jour pour vous annoncer la joyeuse nouvelle de la mort de mon père, et maintenant…


MOLL.

La mort de votre père ! Le vieux fermier est mort !


SIR JOHN.

Aussi mort, Moll, que la porte de sa grange.


MOLL.

Et maintenant vous me tiendrez parole, sir John ? j’aurai mon coche et mon cocher ?


SIR JOHN.

Oui, certes.


MOLL.

Et deux chevaux blancs à plumes noires pour attelage ?


SIR JOHN.

Aussi.


MOLL.

Avec un laquais galonné pour courir en avant, et des livrées bariolées pour trottiner en arrière ?


SIR JOHN.

Également, Moll.


MOLL.

Et j’aurai de l’argent dans ma bourse pour aller où je voudrai ?


SIR JOHN.

Tout ça.


MOLL.

Eh bien, soit ! Advienne que pourra ! Nous allons nous engager l’un à l’autre devant les filles de la cuisine.

Sortent sir John et Moll.
Entrent Lady Plus, Frances et Fragilité.

LADY PLUS.

Eh bien, où est mon frère sir Godfrey ? Est-ce qu’il est sorti ce matin ?


FRAGILITÉ.

Oh ! non, madame, il est en haut à déjeuner avec un sorcier, sauf votre honneur.


LADY PLUS.

Un sorcier ! quelle manière d’homme est-ce ?


FRAGILITÉ.

Oh ! un homme étonnant, madame, très-fortement constitué par en haut, car il porte un justaucorps de buffle. Il dit qu’il retrouvera la chaîne de sir Godfrey, pour peu qu’elle soit suspendue entre le ciel et la terre.


LADY PLUS.

Bah ! est-il possible ? En ce cas, c’est un homme admirable, je le garantis. Heureuse la femme qui serait gratifiée d’un époux si savant ! Quelle figure a-t-il, Fragilité ? Très-brun, je gage, une barbe noire, des joues hâlées, des sourcils enfumés.


FRAGILITÉ.

Peuh ! il n’est ni enfumé, ni halé, ni noir, ni rien de tout ça ; je vous le déclare, madame, il a le teint aussi clair que chacun de nous ; je crois que, si vous le voyiez une fois seulement, vous le prendriez pour un chrétien.


FRANCES.

Le teint si clair, et tant de science, c’est étonnant, ma mère.

Entrent sir Olivier Delabouse et sir André Delaverge.

SIR OLIVIER.

Dieu vous bénisse, chère dame !


SIR ANDRÉ.

Et vous, belle demoiselle !

Fragilité sort.

LADY PLUS.

Que prétendez-vous donc, messieurs ? Fi ! ne vous ai-je pas donné réponse ?


SIR OLIVIER.

Chère dame !


LADY PLUS.

Allons, je ne veux pas barguigner avec vous pour un baiser. Ma fille, donnez un baiser au gentleman.


FRANCES.

Oui, ma foi.


SIR ANDRÉ.

Je suis fier d’une telle faveur.


LADY PLUS.

En vérité, là, sir Olivier, vous êtes bien coupable de revenir, quand vous connaissez la résolution dont j’ai accouché devant vous… autant qu’une veuve peut accoucher.


SIR ANDRÉ.

C’est que je caresse encore quelque espoir, madame.


LADY PLUS.

Eh bien, là, est-ce que je ne vous ai pas prié de renoncer complètement à vos instances, si vous reveniez me voir ? parlez, ne l’ai-je pas fait ?


SIR ANDRÉ.

Mais l’amour sincère que mon cœur vous porte…


LADY PLUS.

Allons, je vais vous couper la parole. Pourtant, sir Olivier, si cela peut vous donner un vague espoir, sachez que ma destinée m’a été révélée et que je dois me remarier.


SIR ANDRÉ.

Ô bonheur !


LADY PLUS.

Mais tant que je pourrai faire autrement, je ne me remarierai pas. Ah ! je tiendrai bon.

Rentre Fragilité.

FRAGILITÉ.

Oh ! madame ! madame !


LADY PLUS.

Eh bien ! pourquoi tant de hâte ?

Fragilité lui parle bas à l’oreille.

SIR OLIVIER.

En vérité, mistress Frances, je vous maintiendrai galamment. Je vous produirai à la cour, je vous introduirai dans la belle compagnie de pauvres parentes à moi, des dames qui ne portent que du drap d’argent, et puis vous aurez votre singe, votre perroquet, votre mousquet, votre pis…


FRANCES.

Ce sera charmant.


LADY PLUS, à Fragilité.

Eh quoi ! c’est donc ici qu’il veut évoquer ? Comment faire pour me débarrasser de ces chevaliers ?

À sir André et à sir Olivier.

Veuillez faire un tour dans le jardin et y cueillir un œillet ou une giroflée.


SIR ANDRÉ ET SIR OLIVIER.

De tout notre cœur, madame, et nous nous regardons comme hautement favorisés.

Tous sortent.

SIR GODFREY, derrière le théâtre.

Entre, Nicolas, et regarde. La place est-elle nette ?


NICOLAS, mettant la tête à la porte.

Aussi nette que l’œil d’un charretier, monsieur.


SIR GODFREY, derrière le théâtre.

Eh bien, entrons, capitaine enchanteur.

Entrent sir Godfrey, le Capitaine, George, Edmond et Nicolas.

SIR GODFREY

Eh bien, comment trouvez-vous notre salle, monsieur ?


LE CAPITAINE.

Oh ! prodigieusement commode !


EDMOND.

Je puis vous l’affirmer, capitaine, cette salle, qui s’étend tout simplement devant vous, est la plus belle pièce de la maison de ma mère ; la chambre la plus propice aux évocations, il me semble… Eh ! mais vous pourriez y souhaiter la bienvenue à je ne sais combien de diables ; mon père en a eu ici jusqu’à vingt à la fois.


GEORGE.

Vingt diables !


EDMOND.

Ce n’était pas des petits commis, mais bien les personnages les plus cossus qu’il pût réunir.


SIR GODFREY.

Maintenant, trêve de bavardage, et vite à la besogne ! L’aiguille du cadran est sur le signe de midi. Oh ! mais, écoutez donc, capitaine, un frisson me saisit.


LE CAPITAINE.

Qu’y a-t-il donc, monsieur ?


SIR GODFREY.

Si le démon allait faire le diable ici et déchirer les tentures ?


LE CAPITAINE.

Peuh ! soyez tranquille, sir Godfrey.


EDMOND.

Oui, m’noncle, ou s’il allait vomir des flammes sur le plafond ?


SIR GODFREY.

c’est juste. Il n’est couvert que d’une mince couche de plâtre, et le feu prendrait vite aux lattes. Et, si par hasard il vomit par terre, il va brûler tout le parquet.


LE CAPITAINE.

Ma vie répond de la vôtre, sir Godfrey.


SIR GODFREY.

Ma sœur a un soin tout particulier de cette salle, je puis vous le dire ; conséquemment, s’il faut qu’il vomisse quelque part, priez-le de vomir dans la cheminée.


GEORGE.

Bah ! sir Godfrey, soyez sûr qu’il ne sera pas assez mal élevé pour vomir et baver sur le parquet.


SIR GODFREY.

Mais, bon capitaine, je vous en prie, faites bien attention… Mettez-vous dans votre cercle ; nous ne vous troublerons pas, je vous le garantis… Venez, nous allons passer dans la chambre voisine ; et, pour être sûrs de tenir le diable à distance, nous barrerons la porte avec quelques ouvrages de haute piété !


EDMOND.

C’est une belle idée, m’noncle ; et, pour que le parquet soit aussi sanctifié que la porte, je vais briser deux ou trois rosaires, et en semer les morceaux dans la chambre.

Grondement de tonnerre.

Oh ! déjà le diable !

Tous se sauvent, excepté le capitaine et George, qui se cache.

GEORGE.

Tudieu, capitaine, marmonne quelque chose, par pudeur ! Voilà qu’il éclaire et qu’il tonne, avant que tu commences. Dépêche-toi.


LE CAPITAINE.

Paix, je te prie, George… Tu vas me faire rire et tout gâter.

Nouveau coup de foudre.

GEORGE.

Oh ! ça recommence. Vite, vite, vite, capitaine.


LE CAPITAINE.

Rhumbos-ragdayon, pur, pur, colucundrion, hois-polis.


SIR GODFREY, regardant par le trou de la serrure.

Oh ! l’admirable enchanteur ! il a déjà fait venir le tonnerre.

Éclair. Nouveau coup de foudre.

GEORGE.

Écoute, écoute… Encore, capitaine !


LE CAPITAINE.

Benjamino, gaspois — kay — gosgothoteron — umbrois.


SIR GODFREY, derrière la porte.

Oh ! je voudrais que le diable parût vite : il n’a pas de conscience de donner tant de peine à un homme.

Nouvel éclair.

GEORGE.

Encore !


LE CAPITAINE.

Flouste kak opumpos — dragone — leloomenos — méli mélo.


GEORGE.

Bien dit, capitaine.


SIR GODFREY, derrière la porte.

Si long à venir ! Oh ! je regrette maintenant d’avoir fait commencer l’opération ; car je crains bien que ce furieux orage ne détruise tous les fruits de la terre et ne couche mon blé dans les champs. Oh !


LE CAPITAINE.

Gog de gog, hobgoblin, huncks, hounslow, hockley te coome park.


LADY PLUS, derrière la scène.

Oh ! frère, frère, quelle tempête dans le jardin ! Bien sûr, il y a de l’enchantement dans l’air.


SIR GODFREY, derrière la scène.

À la maison même, sœur.


GEORGE.

Tout à l’heure, je vais apparaître, capitaine.


LE CAPITAINE.

Nunck — Nunck Rip — Gascoines, Ips, Suagouta.


SIR GODFREY.

Il sue à grosses gouttes, le pauvre homme ! Miséricorde ! Miséricorde !


GEORGE.

Maintenant j’arrive.


LE CAPITAINE.

Holà ! soufre ! Face de suie !


GEORGE, s’avançant sur la scène.

Archisorcier, que me veux-tu ?


SIR GODFREY, derrière la scène.

Oh ! le diable, ma sœur ! dans la salle à manger ! Chantez des psaumes, ma sœur ; je vous garantis que ça le tiendra à distance. Vite ! vite !


GEORGE, au capitaine.

C’est ça, c’est ça… Maintenant je te rends ta liberté ! Assez, capitaine, assez ! Donnons-nous le temps de rire un peu… Ils frissonnent et frémissent tous en ce moment, comme s’ils avaient un tremblement de terre dans les reins.


LE CAPITAINE.

Eh bien, George, comment a été la chose ? Comment a-t-elle été ? M’en suis-je suffisamment bien tiré ?


GEORGE.

Ma foi, capitaine, mieux qu’aucun enchanteur ; car l’opération était parfaitement innocente, et pourtant leur crédulité effarée a été pleinement satisfaite. Vous êtes grandement redevable à la foudre qui éclatait juste dans ce moment-là. Les éclairs vous ont donné un fier prestige, je puis vous le dire.


LE CAPITAINE.

Je dois en convenir, George. Morbleu, si nous avions pu apporter ici subrepticement un pétard ou un pot à feu, ça aurait fait un admirable effet.


GEORGE.

Inutile ! inutile ! Tu n’as plus à te mettre en peine de rien, capitaine.


LE CAPITAINE.

En peine de rien ? Je te garantis, George, que mes talons me font plus de mal que ceux d’un danseur morisque, un jour de Pentecôte (12).


GEORGE.

Tout est fini maintenant… Il ne reste plus qu’à révéler que la chaîne est dans le jardin, à la place où, comme tu sais, elle est cachée depuis deux jours.


LE CAPITAINE.

Mais je crains que ce renard de Nicolas n’ait déjà tout révélé.


GEORGE.

Ne crains rien, capitaine. Il faut maintenant mettre la chose à exécution. Le moment est venu. Appelle-les et prends pitié d’eux, car je crois que pour l’instant plusieurs d’entre eux sont dans un pitoyable état.


LE CAPITAINE, appelant.

Sir Godfrey ! Nicolas ! cousin !… Morbleu ! ils sont encore sous le coup de leur émotion… George ! Sir Godfrey !


SIR GODFREY, derrière la scène.

Oh ! est-ce là la voix du diable ? Par quel hasard sait-il mon nom ?


LE CAPITAINE.

N’ayez pas peur, sir Godfrey, tout est tranquille.


SIR GODFREY, derrière la scène.

Est-il rentré sous terre ?


LE CAPITAINE.

Oui, et il vient de laisser tomber votre chaîne dans le jardin.


SIR GODFREY, derrière la scène.

Dans le jardin ! Dans notre jardin ?


LE CAPITAINE.

Dans votre jardin !


SIR GODFREY, derrière la scène.

Ô enchanteur exquis ! de quel côté ?


LE CAPITAINE.

Regardez bien dans un bosquet de romarin.


SIR GODFREY, derrière la scène.

Ma sœur, dans le bosquet de romarin… Venez, venez… c’est là qu’est ma chaîne, à ce qu’il dit.


LADY PLUS, derrière la scène.

Ô bonheur ! courons, courons.


EDMOND, appelant par le trou de la serrure.

Capitaine enchanteur !


LE CAPITAINE.

Qui m’appelle ? maître Edmond ?


EDMOND.

Oui, maître Edmond… Puis-je entrer sans danger, le croyez-vous ?


LE CAPITAINE.

Peuh ! depuis longtemps. Tout est rentré dans l’ordre. Ne craignez rien. Je vous en prie, entrez.

Entre EDMOND.

Eh bien, mon brave ?


EDMOND.

Oh ! il fait formidablement chaud dans cette salle, en vérité. Morbleu, ma chemise est déjà collée à ma bedaine. Quelle vapeur le gueux a laissée derrière lui ! Ouf ! il faut aérer cette salle, messieurs, elle sent horriblement le soufre. Ouvrons les fenêtres.


GEORGE.

En vérité, maître Edmond, c’est une idée que vous vous faites.


EDMOND.

Je voudrais bien vous croire, mais pensez-vous que je ne sache pas distinguer son odeur d’une autre ? N’importe : je vous sais gré de dire ça, parce que votre intention est de me rassurer, et, sur ma parole, je vous en aimerai tout le reste de mes jours.


LE CAPITAINE.

Peuh ! cela n’en vaut pas la peine, monsieur. Aimez-moi après plus ample expérience.


EDMOND.

Morbleu ! pendant que j’y pense, je vais voir s’il a roussi les tentures.


GEORGE, bas au capitaine.

Capitaine, pour nous amuser un peu, en attendant les autres, fais-lui croire que tu vas le rendre magiquement invisible. Il est capable, comme tu vois, d’ajouter foi à tout. Je me charge de donner force à la chose.


LE CAPITAINE, bas, à George.

Va, retire-toi à l’autre bout de la salle.

George se met à l’écart.

EDMOND, au capitaine.

Je déclare que vous êtes un homme rare… N’est-ce pas ?


LE CAPITAINE.

Ah ! maître Edmond, vous ne connaissez que la plus minime partie de mon pouvoir. Tenez, à cet instant même, je n’aurais qu’à agiter ma baguette trois fois au-dessus de votre tête, pour vous rendre magiquement invisible.


EDMOND.

Bah ! impossible ! faire que je marche sans être vu ! Ma foi, j’en rirais fort… Eh bien, je réclame de vous cette obligeance, faites-le, bon capitaine enchanteur.


LE CAPITAINE.

En vérité, je ne puis guère vous refuser un si léger service, maître Edmond Plus… Tenez, monsieur, il n’y a que ceci à faire, et encore ceci, et maintenant vous êtes invisible.


EDMOND.

Suis-je invisible en effet ? qui l’aurait cru ?


LE CAPITAINE.

Vous voyez ce diseur de bonne aventure là-bas à l’autre bout de la chambre ; allez à lui, faites de lui ce que vous voudrez, il ne vous découvrira pas.


EDMOND.

Vraiment ? Eh bien, essayons.

Il bouscule violemment George Pyeboard.

GEORGE.

Ah çà, capitaine ? qui donc vient de me bousculer ?


LE CAPITAINE.

De vous bousculer ? je n’ai vu personne.


EDMOND, riant.

Ho ! ha ! ha !

Bas, au capitaine.

Dites que c’était un esprit.


LE CAPITAINE, bas, à Edmond.

Faut-il ?

Haut, à George.

C’est peut-être un esprit qui hante le cercle.

Edmond tire le bout du nez à George.

GEORGE.

Ah ! encore mon nez ! je t’en prie, exorcise-le, capitaine.


EDMOND.

Ma foi, voilà qui est excellent ; je puis faire maintenant n’importe quelle farce sans être vu… Et à présent que j’y pense, sir Godfrey, mon oncle, m’a attaqué l’autre jour, et a fait des rapports sur moi à ma mère. Maintenant que je suis invisible, je vais lui appliquer un bon soufflet, quand il reviendra du jardin ; Je puis joliment me venger de lui à présent.

Entrent sir Godfrey, Lady Plus, Frances et Nicolas, portant la chaîne.

SIR GODFREY.

J’ai ma chaîne ! Ma chaîne est retrouvée ! Ô capitaine exquis ! Ô admirable enchanteur !

Edmond le soufflète.

Oh ! que prétendez-vous, mon neveu ?


EDMOND.

Mon neveu ! j’espère bien que vous ne me reconnaissez pas, mon oncle.


LADY PLUS.

Pourquoi donc avez-vous frappé votre oncle, mon fils ?


EDMDND.

Çà, capitaine, ne serais-je pas invisible ?


LE CAPITAINE, à part.

Quelle bonne plaisanterie, George !

À Edmond.

Non, monsieur, vous ne l’êtes plus… Ah çà, ne m’avez vous pas vu, quand je vous ai désensorcelé ?


EDMOND.

Non, sur ma parole, capitaine… En ce cas, je vous demande pardon, mon oncle. Je me croyais invisible quand je vous ai frappé.


SIR GODFREY.

Ainsi, vous le feriez volontiers, si vous n’étiez pas vu. Allez, vous êtes un sot ; et, si je n’étais pas transporté par l’excès de la joie, je vous administrerais une correction.


EDMOND.

Une correction ! fi donc ! Ne songez plus, ni vous ni ma mère, à me fouetter comme vous l’avez fait jusqu’ici.


SIR GODFREY.

Capitaine, ma joie est telle que je ne sais comment vous remercier. Laissez-moi vous embrasser. Ô mon cher capitaine, je suis tout étourdi de mon bonheur. Homme rare ! Elle était dans le bosquet de romarin, juste comme si quelqu’un l’avait placée là… Quelle science ! quelle science !


LADY PLUS, à part.

Allons, puisque la destinée me commande de me marier, je veux épouser un homme d’esprit, un homme de talent. Voilà un capitaine distingué, et c’est un beau titre, me foi, que celui de femme de capitaine. La femme d’un capitaine, cela sonne fort bien… Et puis, tout le monde sait qu’un capitaine distingué est le digne camarade du plus grand seigneur ; pourquoi ne serait-il pas le tendre compagnon de lit d’une dame de qualité ?… Je le veux.

Entre Fragilité.

FRAGILITÉ.

Ah ! madame ! messieurs ! voilà une bien belle procession qui passe dans la rue.


LADY PLUS.

Quelle belle procession ?


FRAGILITÉ.

Oh ! il y en a un qu’on va enterrer, et un autre qu’on va pendre.


LADY PLUS.

Triste spectacle !


GEORGE, à part.

Sur ma vie, capitaine, je gage que celui qu’on enterre est le caporal, et que celui qu’on va exécuter est le vieil Escarmouche, le soldat. Voici à peu près le moment où le caporal doit s’éveiller. Ô narcotique, garde ton action quelque temps encore, et nous allons avoir un admirable coup de théâtre ; car je vais me charger de ressusciter le mort.


FRAGILITÉ.

Oh ! les voici ! les voici !

On voit paraître, à l’entrée du vestibule, le cercueil du caporal, puis Escarmouche, garrotté et conduit par des gardes, auxquels commande le shériff.

GEORGE, à part.

Maintenant il faut que je m’entende secrètement avec le soldat et que je prévienne son impatience, ou tout est découvert.


LADY PLUS.

Ô lamentable spectacle ! Voilà les deux frères qui se sont battus et blessés devant notre porte.


SIR GODFREY.

Mais ils n’étaient pas frères, ma sœur.


ESCARMOUCHE, à part.

George, avise bien vite, ou je vais loger à Tyburn.


GEORGE, à part.

Silence !

Haut.

Messieurs, daignez m’écouter, et vous spécialement, maître shériff. Cet homme va être exécuté, parce qu’il a blessé l’homme que voilà dans ce cercueil.


LE SHÉRIFF.

C’est vrai, c’est vrai ; il doit subir la peine légale, et je connais la légalité.


GEORGE.

Mais pardon, maître shériff ; si cet homme-là avait été guéri et remis sur pied, celui-ci aurait été rendu à la liberté, n’est-ce pas ?


LE SHÉRIFF.

En doutez-vous, monsieur ?


GEORGE.

Eh bien, je rends ce soldat à la liberté, et je subirai la mort qui lui était destinée, si dans un moment je ne rends pas à la santé l’homme qui est dans ce cercueil.


LE SHÉHIFF.

Comment, monsieur ! ressusciter un mort ! Ce serait la chose la plus étrange.


FRANCES, allant vers George.

Cher monsieur, je vous aime, et je voudrais que le meilleur de mon être fût à vous… Oh ! ne tentez pas une aussi impossible aventure.


GEORGE.

Vous m’aimez ! Eh bien, pour l’amour de vous, je veux faire ce miracle.

Au shériff.

Permettez que le corps soit déposé ici.


LE SHÉRIFF.

Porteurs, déposez ici ce cercueil… Voilà qui est prodigieux et bien digne de la chronique de Stowe.


GEORGE.

Veuillez laisser le champ libre à notre art salutaire.

Les assistants s’éloignent du cercueil.

Par la messe ! ses joues commencent à reprendre leur chaleur naturelle… Ah ! bon caporal, réveille-toi vite, ou je vais faire un plus long somme que toi… Morbleu, s’il était réellement mort, il serait pleinement vengé du tour que je lui ai joué !… J’aimerais mieux courir sur la corde, que de sentir la corde courir comme une dartre sur moi… Oh ! il remue… il remue de nouveau… Voyez, messieurs, il revient, il a tressailli, il se dresse.


LE SHÉRIFF.

Oh ! oh ! protégez-nous ! miséricorde !


GEORGE.

Non, ne bougez pas, je vous prie ; vous l’étourdiriez davantage… Il ne reconnaît personne encore.


LE CAPORAL.

Sangdieu ! où suis-je ? Couvert de neige ? Par quel miracle ?…


GEORGE.

Ah ! je savais bien que la première chose qu’il ferait en revenant à la vie, ce serait de jurer.


LE CAPORAL.

Tudieu ! l’hôtesse !… un potage chaud !… Oh ! ho ! allumez une douzaine de fagots dans la salle de la Lune, là.


GEORGE, à lady Plus.

Madame, vous devriez bien avoir un peu de pitié pour lui, et le faire mener devant le feu de votre cuisine.


LADY PLUS.

Oh ! de tout mon cœur, monsieur. Nicolas, Fragilité, aidez à le transporter.


NICOLAS.

Que j’aide à le transporter ! Faites plutôt appeler les servantes… Je n’aurai jamais le courage de le porter, en vérité, là.


FRAGILITÉ.

Ni moi non plus. De tous les êtres, un revenant est ce que j’ai le plus de répugnance à toucher.


LE CAPORAL.

Mordieu ! voyons donc ! où me suis-je soûlé la nuit dernière ?… Ha !


LADY PLUS.

Ah çà ? faudra-t-il que je vous ordonne encore une fois de l’emporter ?


FRAGILITÉ.

Dame ! nous sommes aussi effrayés que vous, je vous le garantis… Ho !


LADY PLUS.

Allez, marauds, et dites aux servantes de lui faire immédiatement un brouet pour lui calmer le cerveau… ou un chaudeau au Xérès. Vite, vite !

Fragilité et Nicolas sortent, emportant le caporal.

LE SHÉRIFF, à George.

Monsieur, qui que vous soyez, je fais plus que vous admirer.


LADY PLUS.

Ah ! monsieur le shériff, quand vous saurez tout, vous direz que voici les deux hommes les plus extraordinaires qui soient dans l’enceinte de la chrétienté.


LE SHÉRIFF.

Les deux hommes… Ah ? c’est prodigieux !… Gardes, je vous décharge de votre prisonnier, laissez-le libre, tout est arrangé.


SIR GODFREY.

Oui, et il y a une collation toute prête, monsieur le shériff, à laquelle je vous invite bien cordialement, ainsi que votre ci-devant prisonnier.

Il montre Escarmouche.

Vous voyez cette belle chaîne, monsieur… Chut ! plus un mot ! elle a été perdue et retrouvée… Venez, mes inestimables héros, nous causerons de vos hauts faits en faisant mousser le Charneco (13) ; et, en guise de bouffon, nous ferons asseoir à l’extrémité de la table le revenant en blanc linceul.


LE SHÉRIFF.

Voilà un parfait boute-en-train, ma foi !

Tous sortent, excepté Frances.

FRANCES.

— Allons, puisqu’il m’est enjoint d’aimer et de me marier, — je rejette mon vœu stupide au vain souffle — qui l’enfanta… Maintenant, amour, joue ton rôle ; — ce lettré a déchiffré le livre de mon cœur.

Elle sort.

SCÈNE XIII

[Une cour dans la maison de lady Plus.]
Entrent précipitamment maître Edmond et Fragilité.

EDMOND.

Voici la matinée des noces de ma mère et de ma sœur.


FRAGILITÉ.

Ah ! maître Edmond, nous allons voir de belles choses.


EDMOND.

Va, Fragilité, cours chez le sacristain, tu sais que ma mère se marié à Saint-Antlings. Dépêche-toi, il est plus de cinq heures. Fais ouvrir les portes de l’église. Ma sœur est presque prête.


FRAGILITÉ.

Quoi ! déjà, maître Edmond !


EDMOND.

Va, dépêche-toi ; cours d’abord chez le sacristain, puis cours chez le clerc, puis cours chez maître Pigman, le ministre, et puis cours chez la modiste, puis cours à la maison.


FRAGILITÉ.

En voilà, des courses !


EDMOND.

Écoute donc, Fragilité.


FRAGILITÉ.

Quoi ! encore des courses !


EDMOND.

Les servantes ont-elles pensé à joncher le chemin de l’Église ?


FRAGILITÉ.

Peuh ! il y a une heure déjà. Je les ai aidées moi-même.


EDMOND.

En avant ! en avant ! en avant ! en avant !


FRAGILITÉ.

En avant ! en avant ! en avant ! en avant donc !


EDMOND.

Je vais avoir un beau-père unique, un brave capitaine, capable de battre toute notre rue : le capitaine Futile. Maintenant, madame ma mère devra s’accommoder de ce nom délicat, milady Futile ! Milady Futile, le plus beau nom possible pour une femme… Et puis il y a l’homme de lettres, maître Pyeboard, pour ma sœur Frances, qui va devenir mistress Frances Pyeboard. Ils feront bonne chère, ceux-là, je vous le garantis… (14). Tous les chevaliers se sont cassé le nez ; ils peuvent aller chez le chirurgien, à présent.

Entrent le capitaine et George Pyeboard en habits de noces.

Chut ! chut ! qui donc arrive ici précédé de deux torches ? Mon cher capitaine, et mon bel écrivain ! Comme en une nuit ils se sont métamorphoses magnifiquement ! Ils ont l’air, ma foi, d’élégants bretons. Voilà, sur ma parole, un galant changement. Pardieu ! ils auront loué à l’heure leurs gens et tout ce qu’ils portent.


LE CAPITAINE.

Maître Edmond ! aimable, honnête, exquis maître Edmond !


EDMOND.

Ah ! suave capitaine beau-père, voilà un rare parfum !


GEORGE.

Eh bien, les fiancées sont-elles levées ? Pouvons-nous nous faufiler près d’elles ? Le croyez-vous, maître Edmond ?


EDMOND.

Oh ! elles sont presque prêtes, je vous assure ; tout à l’heure, j’ai vu leurs torches allumées, et, dans ma hâte de descendre, j’ai dégringolé l’escalier.


GEORGE.

Pauvre maître Edmond !

Passant des musiciens.

LE CAPITAINE.

Ah ! les musiciens ! je vous en prie, maître Edmond, introduisez-les, et arrosez-les un peu.


EDMOND.

Avec plaisir, cher capitaine beau-père ; je veux que chacun d’eux soit aussi soûl qu’un vulgaire ménétrier.

Tous sortent.
Entre sir John Beaudenier.

SIR JOHN, appelant.

Pst ! mistress Moll ! mistress Moll !

Moll paraît à une fenêtre, laçant sa robe.

MOLL.

Qui est là ?


SIR JOHN.

Moi !


MOLL.

Qui ? sir John ? Ah ! ma foi, vous êtes un coq matinal ! Qui aurait cru que vous seriez debout de si bonne heure ?


SIR JOHN.

De grâce, Moll, permettez que je monte.


MOLL.

Non, ma foi, sir John, je vous consigne en bas ; car vous autres, chevaliers, vous êtes dangereux, dès qu’une fois vous prenez le dessus.


SIR JOHN.

Sur ma parole, je ne resterai pas là.


MOLL.

Sur ma parole, vous resterez là. Car, sir John, vous devez connaître la nature de nos climats. Une fille du nord peut tenir bon dans son propre pays jusqu’à l’age de quinze ans ; mais, pour peu qu’elle se hasarde au sud et vienne jusqu’à Londres, le carillon sonne pour elle après douze.


SIR JOHN.

Oh ! tu es une folle enfant, Moll ; mais, je t’en prie, dépêche-toi, car le prêtre est parti en avant.


MOLL.

Rejoignez-le ; je ne tarderai pas à vous suivre.

Sir John sort, Moll disparaît.

SCÈNE XIV

[Chez sir Olivier Delabouse.]
Entrent sir Olivier Delabouse, sir André Delaverge et le vieil Escarmouche, causant.

SIR OLIVIER.

Ô fourberie monstrueuse ! inouïe !


SIR ANDRÉ.

Chevalier, je n’ai jamais de ma vie entendu parler d’une telle vilenie dans notre pays.


SIR OLIVIER.

Bah ! c’est impossible ! oseriez-vous soutenir vos paroles ?


ESCARMOUCHE.

Nous les soutiendrions à leur barbe. Nous connaissons toutes leurs machinations. Ils ne peuvent pas équivoquer avec nous. Ils nous ont honteusement bafoués, ils ont fait de nous leur instrument pour s’élever sur nos épaules, mais ils se repentiront de leur coquinerie. C’est ce matin qu’ils doivent se marier.


SIR OLIVIER.

Ce n’est que trop vrai. Pourtant, si la veuve n’est pas affolée par tant d’impostures et de fourberies, la révélation de leur vilenie attirera le mépris sur ces deux hommes. Dans ce but, je vous le confie en secret, je me suis adressé la nuit dernière à un noble personnage dont je suis l’obligé autant qu’il est le mien. Je compte donc sur sa précieuse éloquence, et qu’il se mettra pour moi en frais de bonnes paroles. À dire vrai, c’est seulement dans des occasions aussi urgentes que je le considère comme m’étant redevable. En émettant de temps à autre une parole généreuse, ici, dans la cité, il me rend plus de services que s’il m’avait payé, dans une circonstance unique, la moitié de sa dette, en ajournant au jugement dernier le paiement de l’autre moitié.


SIR ANDRÉ.

En vérité ! monsieur, soit dit sans flatterie, vous avez fait preuve d’un grand jugement dans ces quelques mots.


SIR OLIVIER.

Vous le savez, toute parole prononcée par un tel personnage a un effet, une portée considérable, et c’est par sa bouche que nous dénoncerons la fourberie avérée de ces hommes.


ESCARMOUCHE.

Et je maintiendrai ce qu’il dira, chevalier.

Entre un valet.

SIR OLIVIER.

Eh bien, l’ami ?


LE VALET.

Ne vous déplaise, monsieur, milord vient de descendre de son carrosse.


SIR OLIVIER.

— Milord est déjà arrivé ! Sa seigneurie est matinale. — Vous voyez quelle est son amitié pour moi ; debout avant le soleil ! — Sur ma parole, je l’ai trouvé en bonnet de nuit à onze heures. — Il y a encore de l’espoir. Venez, je vais tout lui conter.

Ils sortent.

SCÈNE XV

[Devant l’église de Saint-Antlings.]
Entrent les deux fiancés, le capitaine Futile et George Pyeboard ; puis sir Godfrey et Edmond ; puis Lady Plus, dépouillée de ses habits de veuve, et Mistresss Frances, l’une et l’autre escortées de deux chevaliers d’honneur ; puis sir John Beaudenier et Moll ; puis Nicolas. À leur rencontre viennent un seigneur, sir Olivier Delabouse, sir André Delaverge et Escarmouche.

LE SEIGNEUR, à lady Plus.

Pardon, lady.


LADY PLUS.

Milord, votre seigneurie est la bienvenue auprès de sa très-humble servante.


LE SEIGNEUR.

Madame, quoique je vienne de la cour, je ne viens pas pour vous flatter. Quel front, en effet, a mérité le stigmate de ma parole, si ce n’est le vôtre, ô femme qui ne distinguez plus l’encre du lait, aveuglée que vous êtes par cette folle étourderie qui est inhérente à l’état de veuve ! Car, vous autres veuves (à l’exception d’un bien petit nombre), vous avez pour spécialité de haïr ceux qui vous aiment honnêtement et religieusement dans le culte de l’honneur, de la société, de la postérité, et de vous éprendre éperdûment de ceux qui ne vous aiment que pour vous perdre. Ceux qui vous considèrent le moins sont le plus considérés par vous. Ceux qui vous haïssent le plus sont le plus aimés de vous. Si, entre dix millions d’hommes, il en est un qui soit maudit, misérable, né sous la plus funeste étoile, le plus accablé par le sort, le plus abhorré de Dieu, le moins estimé de tout le monde, cet homme est sûr de devenir votre époux, tellement est fantasque la lune qui gouverne votre sang. Un impudent est celui qui vous fait le mieux la cour ; une bouche flatteuse est celle qui vous séduit le plus. Dans la plaisanterie, celui qui parle le plus grossièrement est pour vous le plus charmant. Vous ne savez pas distinguer la vérité de la fourberie, ce qui est trouble de ce qui est pur. Témoins ces deux monstres trompeurs que vous avez choisis pour époux.


LADY PLUS.

Trompeurs !


GEORGE, à part.

Tout va être découvert.


LE CAPITAINE, à part.

Tudieu ! George, qui donc a jasé ? Cet imbécile de Nicolas !


LE SEIGNEUR.

Avec quoi en effet en ont-ils imposé à votre crédule nature ? Avec des supercheries, une prétendue prophétie relative à votre mariage, et une prétendue évocation pour avoir le collier. Sir Olivier sait la fausseté de tout cela. Ce ne sont que vilenies, impostures et fourberies.


LADY PLUS.

Ô prodige ! aussi je trouvais surprenant que mon mari, avec toute son adresse, fût incapable de se soustraire au purgatoire.


SIR GODFREY.

Et moi, plus surprenant que chaîne eût disparu sans que mon tailleur l’eût prise.


MOLL.

Et ce que je trouvais le plus surprenant, moi, c’est que le mariage me fût interdit, quand il avait pour moi tant d’attrait… Allons, sir John, le beau temps est revenu pour nous ; la lune a changé depuis hier soir.


GEORGE, à part.

Je sens en moi la pointe de tous les remords.


LE SEIGNEUR.

Et, pour être bien sûre que je ne vous trompe pas, regardez le complice de leur fourberie, qui, voyant avec une envie amère leur brusque fortune a, par dépit, révélé toutes leurs machination.

Il montre Escarmouche.

GEORGE, à part.

Vil soldat ! nous dénoncer ainsi !


LE SEIGNEUR.

Veuve, reconnaissez-vous maintenant la fausseté de ce que trop vite vous avez cru sincère ?.


LADY PLUS.

Oh ! oui ! pour ma confusion.


SIR GODFREY.

Mais pardon, milord ! Il est bien vrai que ma chaîne a été perdue, et retrouvée d’une étrange manière.


LE SEIGNEUR, à Escarmouche.

Expliquez-lui ça, soldat.


ESCARMOUCHE.

En deux mots, chevalier, c’est toi qui as été l’archi-dupe.


SIR GODFREY.

Comment ça, monsieur ?


ESCARMOUCHE.

Eh bien, je vais le prouver. La chaîne a été purement et simplement cachée tout ce temps-ci dans le bosquet de romarin, et tu as tiré cet homme de prison pour qu’il la retrouvât par une évocation magique. L’homme a fait l’opération dans un admirable charabias, et en vérité, il n’avait pas besoin d’y mettre plus de malice, puisqu’il savait où était la chaîne.


SIR GODFREY.

Oh ! la coquinerie de ces coquins ! Mais qui donc avait mis là ma chaîne ?


ESCARMOUCHE.

Eh bien, en vérité, là, c’est quelqu’un qui ne veut pas jurer, mais qui veut bien mentir, quelqu’un qui ne veut pas voler, mais qui veut bien dérober, l’insigne Nicolas saint-Antlings.


SIR GODFREY.

— Oh ! le misérable ! un homme de notre secte, — toujours réputé si pieux, si intègre, si religieux, — un puritain, voleur ! a-t-on ouï chose pareille ? — Le vol est plus infâme encore que l’assassinat, tu le sais bien. — Arrière, maraud ! Je veux arracher de ton dos mon lion héraldique… — de mes propres mains !


NICOLAS.

— Cher maître, oh !


LE SEIGNEUR.

Voyons, chevalier, écoutez avec patience. Et maintenant, veuve, puisque vous êtes si près de l’église, ce serait grand dommage, ce serait presque une cruauté de vous renvoyer à la maison sans un époux.

À sir Olivier.

Approchez, vous, homme plein de vraie dignité, d’honneur et de loyauté, qui n’avez pas voulu vous éloigner de cette veuve, et permettre à des impostures de vous la ravir. Et, par ce mot : impostures, je n’entends nullement flétrir le beau titre du capitaine, ni ternir la noble auréole du savant ; car j’honore les fiers mérites de l’homme de guerre, autant que je chéris les talents féconds de l’homme de lettres… Venez, lady, et vous, belle vierge, tournez vos regards et vos affections les plus pures vers ces hommes estimés à la cour et à la ville, qui depuis longtemps vous recherchent et qui, tous deux, vous consacrent, avec l’amour le plus sincère, leur cœur et leur fortune.


SIR GODFREY.

Cédez, ma bonne sœur ! Cédez, chère petite Frances, ce sont des hommes distingués ! Vous serez les bienvenues à la cour : grande considération pour une femme de la cité, chère sœur.


LE SEIGNEUR.

Allons ! son silence y consent.


LADY PLUS.

Je ne sais avec quelle figure.


LE SEIGNEUR.

Bah ! bah ! avec votre propre figure. Et c’est tout ce qu’il veut.


LADY PLUS, à sir Olivier et à sir André.

Pardon, mes dignes messieurs, ma fille et moi nous avons été injustes pour votre amour.


SIR OLIVIER.

Nous pardonnerons aisément, madame, si vous l’agréez désormais.


LADY PLUS.

De toute mon âme.


FRANCES.

Et moi, de tout mon cœur.


MOLL.

Et moi, sir John, de toute mon âme et de tout mon cœur.


SIR JOHN.

L’une et l’autre sont à moi, Moll.


LE SEIGNEUR.

Maintenant, mesdames, — quelle âme honnête n’approuverait votre choix — et ne l’applaudirait volontiers du geste et de la voix ? — Heureux changement qui met le ciel même en joie ! — Allons, venez consacrer votre bonheur ; vous ne manquerez pas — de parrains ; car, croyez-moi, je vois ici — bien des mains prêtes à vous donner leur concours.

Tous sortent.
FIN DE LA PURITAINE.