La République (trad. Chambry)/Livre VII

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Livre VI La République Livre VIII



1.[modifier]

514 — Eh bien après cela, dis-je, compare notre nature, considérée sous le rapport de l’éducation et du manque d’éducation, à la situation suivante. Voici des hommes dans une habitation souterraine en forme de grotte, qui a son entrée en longueur, ouvrant à la lumière du jour l’ensemble de la grotte ; ils y sont depuis leur enfance, les jambes et la nuque pris dans des liens qui les obligent à rester sur place et à ne regarder b que vers l’avant, incapables qu’ils sont, à cause du lien, de tourner la tête ; leur parvient la lumière d’un feu qui brûle en haut et au loin, derrière eux ; et entre le feu et les hommes enchaînés, une route dans la hauteur, le long de laquelle voici qu’un muret a été élevé, de la même façon que les démonstrateurs de marionnettes disposent de cloisons qui les séparent des gens ; c’est par-dessus qu’ils montrent leurs merveilles.

— Je vois, dit-il.

— Vois aussi, le long de ce muret, des hommes qui portent c des objets fabriqués de toute sorte qui dépassent du muret, des statues d’hommes 515 et d’autres êtres vivants, façonnées en pierre, en bois, et en toutes matières ; parmi ces porteurs, comme il est normal, les uns parlent, et les autres se taisent.

— C’est une image étrange que tu décris là, dit-il, et d’étranges prisonniers.

— Semblables à nous, dis-je. Pour commencer, en effet, crois-tu que de tels hommes auraient pu voir quoi que ce soit d’autre, d’eux-mêmes et les uns des autres, que les ombres qui, sous l’effet du feu, se projettent sur la paroi de la grotte en face d’eux ?

— Comment auraient-ils fait, dit-il, puisqu’ils ont été contraints, tout au long de leur vie, de garder b la tête immobile ?

— Et en ce qui concerne les objets transportés ? n’est-ce pas la même chose ?

— Bien sûr que si.

— Alors, s’ils étaient à même de parler les uns avec les autres, ne crois-tu pas qu’ils considéreraient ce qu’ils verraient comme ce qui est réellement ?

— Si, nécessairement.

— Et que se passerait-il si la prison comportait aussi un écho venant de la paroi d’en face ? Chaque fois que l’un de ceux qui passent émettrait un son, crois-tu qu’ils penseraient que ce qui l’émet est autre chose que l’ombre qui passe ?

— Non, par Zeus, je ne le crois pas, dit-il.

— Dès lors, dis-je, de tels c hommes considéreraient que le vrai n’est absolument rien d’autre que l’ensemble des ombres des objets fabriqués.

— Très nécessairement, dit-il.

— Examine alors, dis-je, ce qui se passerait si on les détachait de leurs liens et si on les guérissait de leur égarement, au cas où de façon naturelle les choses se passeraient à peu près comme suit. Chaque fois que l’un d’eux serait détaché, et serait contraint de se lever immédiatement, de retourner la tête, de marcher, et de regarder la lumière, à chacun de ces gestes il souffrirait, et l’éblouissement le rendrait incapable de distinguer les choses dont d tout à l’heure il voyait les ombres ; que crois-tu qu’il répondrait, si on lui disait que tout à l’heure il ne voyait que des sottises, tandis qu’à présent qu’il se trouve un peu plus près de ce qui est réellement, et qu’il est tourné vers ce qui est plus réel, il voit plus correctement ? Surtout si, en lui montrant chacune des choses qui passent, on lui demandait ce qu’elle est, en le contraignant à répondre ? Ne crois-tu pas qu’il serait perdu, et qu’il considérerait que ce qu’il voyait tout à l’heure était plus vrai que ce qu’on lui montre à présent ?

— Bien plus vrai, dit-il.

2.[modifier]

— Et de plus, si on le contraignait aussi à tourner les yeux e vers la lumière elle-même, n’aurait-il pas mal aux yeux, et ne la fuirait-il pas pour se retourner vers les choses qu’il est capable de distinguer, en considérant ces dernières comme réellement plus nettes que celles qu’on lui montre ?

— Si, c’est cela, dit-il.

— Et si on l’arrachait de là par la force, dis-je, en le faisant monter par la pente rocailleuse et raide, et si on ne le lâchait pas avant de l’avoir tiré dehors jusqu’à la lumière du soleil, n’en souffrirait-il pas, et ne s’indignerait-il pas d’être traîné de la sorte ? et lorsqu’il arriverait 516 à la lumière, les yeux inondés de l’éclat du jour, serait-il capable de voir ne fût-ce qu’une seule des choses qu’à présent on lui dirait être vraies ?

— Non, il ne le serait pas, dit-il, en tout cas pas tout de suite.

— Oui, je crois qu’il aurait besoin d’accoutumance pour voir les choses de là-haut. Pour commencer ce seraient les ombres qu’il distinguerait plus facilement, et après cela, sur les eaux, les images des hommes et celles des autres réalités qui s’y reflètent, et plus tard encore ces réalités elles-mêmes. À la suite de quoi il serait capable de contempler plus facilement, de nuit, les objets qui sont dans le ciel, et le ciel lui-même, en tournant les yeux vers la lumière des astres et de b la lune, que de regarder, de jour, le soleil et la lumière du soleil.

— Forcément.

— Alors je crois que c’est seulement pour finir qu’il se montrerait capable de distinguer le soleil, non pas ses apparitions sur les eaux ou en un lieu qui n’est pas le sien, mais lui-même en lui-même, dans la région qui lui est propre, et de le contempler tel qu’il est.

— Nécessairement, dit-il.

— Et après cela, dès lors, il conclurait, grâce à un raisonnement au sujet du soleil, que c’est lui qui procure les saisons et les années, et qui régit tout ce qui est dans le lieu du visible, et qui aussi, d’une certaine façon, c est cause de tout ce qu’ils voyaient là-bas.

— Il est clair, dit-il, que c’est à cela qu’il en viendrait ensuite.

— Mais dis-moi : ne crois-tu pas que, se souvenant de sa première résidence, et de la "sagesse" de là-bas, et de ses codétenus d’alors, il s’estimerait heureux du changement, tandis qu’eux il les plaindrait ?

— Si, certainement.

— Les honneurs et les louanges qu’ils pouvaient alors recevoir les uns des autres, et les privilèges réservés à celui qui distinguait de la façon la plus aiguë les choses qui passaient, et se rappelait le mieux lesquelles passaient habituellement d avant les autres, lesquelles après, et lesquelles ensemble, et qui sur cette base devinait de la façon la plus efficace laquelle allait venir, te semble-t-il qu’il aurait du désir pour ces avantages-là, et qu’il jalouserait ceux qui, chez ces gens-là, sont honorés et exercent le pouvoir ? ou bien qu’il éprouverait ce dont parle Homère, et préférerait de loin, "étant aide-laboureur, ...être aux gages D’un autre homme, un sans-terre... et subir tout au monde plutôt que se fonder ainsi sur les apparences, et vivre de cette façon-là ?

— Je le crois e pour ma part, dit-il : il accepterait de tout subir, plutôt que de vivre de cette façon-là.

— Alors représente-toi aussi ceci, dis-je, Si un tel homme redescendait s’asseoir à la même place, n’aurait-il pas les yeux emplis d’obscurité, pour être venu subitement du plein soleil ?

— Si, certainement, dit-il.

— Alors s’il lui fallait à nouveau émettre des jugements sur les ombres de là-bas, dans une compétition avec ces hommes-là qui n’ont pas cessé d’être prisonniers, au moment où lui est aveuglé, avant 517 que ses yeux ne se soient remis, et alors que le temps nécessaire pour l’accoutumance serait loin d’être négligeable, ne prêterait-il pas à rire, et ne ferait-il pas dire de lui : pour être monté là-haut, le voici qui revient avec les yeux abîmés ? et : ce n’est même pas la peine d’essayer d’aller là-haut ? Quant à celui qui entreprendrait de les détacher et de les mener en-haut, s’ils pouvaient d’une façon ou d’une autre s’emparer de lui et le tuer, ne le tueraient-ils pas ?

— Si, certainement, dit-il.

3.[modifier]

— Eh bien c’est cette image, dis-je, mon ami Glaucon, qu’il faut appliquer intégralement à ce dont nous parlions b auparavant : en assimilant la région qui apparaît grâce à la vue au séjour dans la prison, et la lumière du feu en elle à la puissance du soleil, et en rapportant la montée vers le haut et la contemplation des choses d’en-haut à la montée de l’âme vers le lieu intelligible, tu ne seras pas loin de ce que je vise, en tout cas, puisque c’est cela que tu désires entendre. Un dieu seul sait peut-être si cette visée se trouve correspondre à la vérité. Voilà donc comment m’apparaissent les choses : dans le connaissable, ce qui est au terme, c’est l’idée du bien, et on a du mal à la voir, mais une fois qu’on l’a vue c on doit conclure que c’est elle, à coup sûr, qui est pour toutes choses la cause de tout ce qu’il y a de droit et de beau, elle qui dans le visible a donné naissance à la lumière et à celui qui en est le maître, elle qui dans l’intelligible, étant maîtresse elle-même, procure vérité et intelligence ; et que c’est elle que doit voir celui qui veut agir de manière sensée, soit dans sa vie personnelle, soit dans la vie publique.

— Je le crois avec toi moi aussi, dit-il, en tout cas pour autant que j’en suis capable.

— Alors va, dis-je, crois avec moi aussi ce qui suit : ne t’étonne pas que ceux qui sont allés là-bas ne consentent pas à s’occuper des affaires des hommes, mais que ce dont leurs âmes ont envie, d ce soit d’être sans cesse là-haut. On pouvait bien s’attendre qu’il en soit ainsi, si là aussi les choses se modèlent sur l’image décrite auparavant.

— On pouvait certes s’y attendre, dit-il.

— Mais voyons : crois-tu qu’il y ait à s’étonner, dis-je, si quelqu’un qui est passé des contemplations divines aux malheurs humains se montre dépourvu d’aisance et paraît bien risible, lorsque encore aveuglé, et avant d’avoir pu suffisamment s’habituer à l’obscurité autour de lui, il est contraint d’entrer en compétition devant les tribunaux, ou dans quelque autre lieu, au sujet des ombres de ce qui est juste, ou des figurines dont ce sont les ombres, et de disputer sur la façon dont ces choses e sont conçues par ceux qui n’ont jamais vu la justice elle-même ?

— Cela n’est nullement étonnant, dit-il.

— Un homme, en tout cas un homme pourvu de bon sens, 518 dis-je, se souviendrait que c’est de deux façons et à partir de deux causes que les troubles des yeux se produisent : lorsqu’ils passent de la lumière à l’obscurité, ou de l’obscurité à la lumière. Et, considérant que la même chose se produit aussi pour l’âme, chaque fois qu’il en verrait une troublée et incapable de distinguer quelque objet, il ne rirait pas de façon inconsidérée, mais examinerait si, venue d’une vie plus lumineuse, c’est par manque d’accoutumance qu’elle est dans le noir, ou si, passant d’une plus grande ignorance à un état plus lumineux, b elle a été frappée d’éblouissement par ce qui est plus brillant ; dès lors il estimerait la première heureuse d’éprouver cela et de vivre ainsi, et plaindrait la seconde ; et au cas où il voudrait rire de cette dernière, son rire serait moins ridicule que s’il visait l’âme qui vient d’en haut, de la lumière.

— Ce que tu dis là est très approprié, dit-il.

4.[modifier]

— Il faut dès lors, dis-je, si tout cela est vrai, que sur ce sujet nous jugions à peu près ainsi : que l’éducation n’est pas précisément ce que certains, pour en faire la réclame, affirment qu’elle est. Ils affirment, n’est-ce pas, que le savoir c n’est pas dans l’âme, et qu’eux l’y font entrer, comme s’ils faisaient entrer la vision dans des yeux aveugles.

— Oui, c’est ce qu’ils affirment, dit-il.

— Or le présent argument en tout cas, dis-je, signifie que cette puissance d’apprendre est présente dans l’âme de chacun, avec aussi l’organe grâce auquel chacun peut apprendre : comme si on avait affaire à un œil qui ne serait pas capable de se détourner de l’obscur pour aller vers ce qui est lumineux autrement qu’avec l’ensemble du corps, ainsi c’est avec l’ensemble de l’âme qu’il faut retourner cet organe pour l’écarter de ce qui est soumis au devenir, jusqu’à ce qu’elle devienne capable de soutenir la contemplation de ce qui est, et de la région la plus lumineuse de ce qui est. Or cela, c’est ce que nous affirmons être d le bien. N’est-ce pas ?

— Oui.

— L’éducation dès lors, dis-je, serait l’art de retourner cet organe lui-même, l’art qui sait de quelle façon le faire changer d’orientation le plus aisément et le plus efficacement possible, non pas l’art de produire en lui la puissance de voir, puisqu’il la possède déjà, sans être correctement orienté ni regarder là où il faudrait, mais l’art de trouver le moyen de le réorienter.

— Oui, apparemment, dit-il,

— Dès lors les autres vertus, que l’on appelle vertus de l’âme, risquent bien d’être assez proches de celles du corps, car elles n’y sont pas préalablement présentes en réalité, et on les y crée e plus tard par des habitudes et des exercices — tandis qu’apparemment la vertu de penser se trouve très certainement appartenir à quelque chose de plus divin, qui ne perd jamais sa puissance, mais qui, en fonction du retournement qu’il subit, devient utile et avantageux ou au contraire 519 inutile et nuisible. N’as-tu jamais réfléchi, à propos de ceux dont on dit qu’ils sont des méchants, mais qu’ils savent y faire, combien leur âme mesquine sait regarder de façon perçante et distinguer avec acuité les choses vers lesquelles elle s’est tournée, car elle n’a pas la vue faible, mais est contrainte de servir la méchanceté, si bien que plus elle regarde avec acuité, plus elle fait de mal ?

— Oui, exactement, dit-il.

— Cependant, dis-je, cette âme mesquine, avec la nature qu’elle a, si en taillant en elle dès l’enfance on la débarrassait de ce qui l’apparente au devenir, comme on enlèverait des charges de plomb b qui, venues se coller à sa nature à force de victuailles, de plaisirs, et de convoitises de ce genre, tournent la vue de l’âme vers le bas ; si elle en était débarrassée, et qu’elle se retournait vers ce qui est vrai, ce même organe, chez les mêmes hommes, verrait aussi cela avec la plus grande acuité, comme il voit ce vers quoi il est à présent tourné.

— Oui, ce serait normal, dit-il.

— Mais dis-moi : ne serait-il pas normal, dis-je — et nécessaire, en fonction de ce qui a été dit auparavant -, que ceux qui sont sans éducation et sans expérience de la vérité ne sachent jamais administrer une cité de façon satisfaisante, c ni non plus ceux qu’on laisse passer leur vie, jusqu’à sa fin, dans l’éducation ? les premiers parce qu’ils n’ont pas un but unique dans la vie, dont la visée orienterait tout ce qu’ils auraient à faire dans leur vie personnelle comme dans la vie publique ; les autres parce qu’ils n’iront pas s’en charger de leur plein gré. Car ils sont persuadés d’être parvenus de leur vivant dans les îles des Bienheureux.

— C’est vrai, dit-il.

— C’est donc notre tâche, dis-je, à nous les fondateurs, que de contraindre les naturels les meilleurs à aller vers l’enseignement que précédemment nous avons déclaré être le plus important, à voir le bien d et à accomplir cette ascension, et une fois qu’après leur ascension ils auront vu de façon satisfaisante, de ne pas leur permettre ce qui à présent leur est permis.

— Qu’est-ce donc ?

— D’y rester, dis-je, et de ne pas consentir à redescendre auprès des prisonniers de tout à l’heure, et à prendre part aux peines comme aux honneurs qui ont cours chez eux, que ces honneurs soient plus ou moins négligeables ou substantiels.

— Alors, dit-il, nous commettrons une injustice envers eux, et rendrons leur vie pire, alors qu’elle pourrait être meilleure ?

5.[modifier]

— Tu as oublié e à nouveau, mon ami, dis-je, qu’à la loi il n’importe pas qu’un groupe quelconque dans la cité réussisse de façon exceptionnelle, mais qu’elle veut agencer les choses de telle façon que cela se produise dans la cité tout entière, en mettant les citoyens dans l’harmonie par la persuasion et par la contrainte, et en faisant en sorte qu’ils échangent les uns avec les autres les services que chaque groupe est capable 520 de rendre à ce qui est commun ; que la loi elle-même produit de tels hommes dans la cité non pas pour laisser chacun d’eux se tourner vers ce qu’il veut, mais pour elle-même se servir d’eux afin de lier la cité à elle-même.

— C’est vrai, dit-il. En effet, je l’avais oublié.

— Observe alors, Glaucon, dis-je, que nous ne commettrons pas d’injustice envers ceux qui chez nous deviennent philosophes, mais que nous leur tiendrons un langage de justice, en les contraignant de surcroît à se soucier des autres et à les garder. Nous leur dirons en effet qu’il est normal que ceux b qui deviennent comme eux, dans les autres cités, ne prennent pas leur part des peines qu’on y assume : car c’est de leur propre mouvement qu’ils se développent, en dépit du régime politique qui règne en chacune, et il est juste que ce qui se développe de soi-même, ne devant sa nourriture à personne, ne désire pas non plus payer à quiconque le prix de sa nourriture. Mais dans votre cas, c’est nous qui pour vous-mêmes comme pour le reste de la cité, comme cela se passe dans les essaims, vous avons engendrés pour être des chefs et des rois, en vous donnant une éducation meilleure et plus parfaite que n’est celle des autres , c et en vous rendant plus capables de participer de l’un et de l’autre mode de vie. Il vous faut donc descendre, chacun à votre tour, vers le séjour commun des autres, et vous accoutumer à contempler les choses obscures. Une fois accoutumés, en effet, vous verrez dix mille fois mieux que ceux de là-bas ; vous reconnaîtrez chacune des figurines : ce qu’elle est, et de quoi elle est l’image, pour avoir vu le vrai sur ce qui est beau, juste, et bon. Et ainsi c’est en état de veille que la cité sera administrée, par nous et par vous, et non pas en songe, comme à présent où la plupart sont administrées par des gens qui se combattent les uns les autres pour des ombres, et qui entrent en dissension d pour le pouvoir, comme si c’était là quelque grand bien, Or le vrai est en quelque sorte ceci : la cité où vont diriger ceux qui sont les moins empressés à diriger, c’est celle-là qui est nécessairement administrée le mieux et avec le moins de dissension, et celle que dirigent les gens opposés est dans l’état opposé.

— Oui, exactement, dit-il.

— Crois-tu alors que ceux que nous avons élevés, entendant cela, continueront à refuser de nous croire, et ne consentiront pas à s’associer aux peines de la cité, chacun à son tour, tout en passant la plus grande partie de leur temps entre eux dans la région pure ?

— C’est impossible, dit-il. Car ce sont e bien là des prescriptions justes que nous imposerons à des hommes justes. Cependant, avant tout c’est comme vers une obligation que chacun d’entre eux se portera vers le pouvoir, à l’opposé de ce que font ceux qui dirigent à présent dans chaque cité.

— C’est cela, mon camarade, dis-je. Si tu trouves, pour ceux qui vont diriger, une vie meilleure que 521 ce pouvoir même, c’est que tu as la possibilité de faire naître une cité bien administrée. Car c’est en elle seule que le pouvoir sera exercé par ceux qui sont réellement riches, non pas d’or, mais de la richesse que doit posséder l’homme heureux, à savoir d’une vie bonne et pleine de raison. Mais si ce sont des mendiants, des hommes affamés de biens personnels qui se portent vers les affaires publiques, croyant que c’est là qu’il y a du bien à dérober, tu n’auras pas cette possibilité. Car quand l’exercice du pouvoir devient l’objet d’un combat, une telle guerre, qui oppose des proches et se déroule à l’intérieur, les détruit à la fois eux-mêmes, et le reste de la cité.

— C’est tout à fait vrai, dit-il.

— Or as-tu, b dis-je, l’idée de quelque autre vie capable de mépriser les charges de direction politique, en dehors de la vie consacrée à la philosophie véritable ?

— Non, par Zeus, dit-il.

— Mais par ailleurs il faut que ce ne soient pas des amoureux de l’exercice du pouvoir qui s’y portent. Sinon, les amoureux rivaux se combattront mutuellement.

— Comment l’éviteraient-ils, en effet ?

— Alors quels autres contraindras-tu à se porter vers la garde de la cité, sinon ceux qui tout à la fois sont les plus doués de sens pour trouver les moyens par lesquels le mieux administrer une cité, et qui possèdent d’autres titres honorifiques, et une vie meilleure que la vie politique ?

— Aucuns autres, dit-il.

6.[modifier]

c — Veux-tu alors que maintenant nous examinions de quelle façon de tels hommes y seront produits, et comment on les amènera à la lumière, comme on dit bien que certains sont montés depuis l’Hadès jusques aux dieux ?

— Bien sûr que je le veux, dit-il.

— Faire cela, apparemment, ne consisterait pas à retourner une coquille , mais à convertir une âme d’un jour qui est nocturne au jour véritable ; c’est l’ascension vers ce qui est, ascension que nous affirmerons être la vraie philosophie.

— C’est tout à fait cela.

— Par conséquent, il faut examiner lequel des enseignements a une telle d capacité ?

— Forcément.

— Quel serait alors, Glaucon, l’enseignement capable de tirer l’âme depuis ce qui devient vers ce qui est ? Mais, tout en disant cela, je pense à la chose suivante ; n’avons-nous pas affirmé qu’il était nécessaire qu’ils soient, quand ils sont jeunes, des athlètes de la guerre ?

— Si, nous l’avons affirmé.

— Il faut donc que l’enseignement que nous cherchons ait, en plus de cet avantage, aussi un autre.

— Lequel ?

— Qu’il ne soit pas inutile à des hommes de guerre.

— Il le faut sans doute, dit-il, si toutefois cela est possible.

— Or c’est par la gymnastique, e n’est-ce pas, et par la musique, qu’auparavant nous les avons éduqués.

— Oui, par elles, dit-il.

— Or la gymnastique, n’est-ce pas, c’est de ce qui est soumis au devenir et à la destruction qu’elle s’occupe : c’est en effet à l’accroissement et au dépérissement du corps qu’elle préside.

— Apparemment,

— Alors ce ne serait pas là l’enseignement que nous cherchons.

522 — Non, en effet.

— Mais serait-ce la musique, telle que nous l'avons précédemment décrite ?

— Mais celle-là en tout cas était, dit-il, un simple pendant de la gymnastique, si tu t’en souviens : elle éduquait les gardiens en leur donnant des habitudes, procurant à force d’harmonie un certain état bien harmonisé, et non un savoir, et à force de rythme une allure bien rythmée ; et elle communiquait dans ses paroles certaines habitudes parentes des précédentes, aussi bien dans celles des paroles qui étaient de l’ordre du mythe que dans celles qui, au contraire, étaient plus véridiques ; mais d’enseignement capable de conduire vers quelque chose comme ce que toi tu recherches à présent, il n’y en avait aucun b en elle.

— C’est de la façon la plus exacte, dis-je, que tu me remets cela en mémoire. En réalité, en effet, elle ne comportait rien de tel. Mais, génial Glaucon, qu’est-ce qui pourrait avoir cette qualité ? Car les autres arts, n’est-ce pas, nous ont tous semblé être quelque peu des pratiques de tâcherons.

— Bien sûr. Mais alors quel autre enseignement reste-t-il, si l’on met de côté la musique, la gymnastique, et les arts ?

— Allons, dis-je, si nous ne pouvons en choisir aucun en dehors de ceux-là, prenons un de ceux qui les concernent tous.

— Lequel ?

c — Par exemple cet enseignement commun, dont font usage tous les arts, tous les raisonnements, et tous les savoirs — celui aussi que tout un chacun doit nécessairement apprendre en premier lieu.

— Lequel ? dit-il.

— Cet enseignement trivial, dis-je, consistant à reconnaître le 1, le 2 et le 3 ; je veux désigner par là, en bref, la numération et le calcul. Ne se trouve-t-il pas, pour parler de ces opérations, que tout art comme tout savoir y ont nécessairement part ?

— Si, tout à fait, dit-il.

— Par conséquent, dis-je, l’art de la guerre aussi ?

— Très nécessairement, dit-il.

— Certes, dis-je, c’est un stratège d bien ridicule que Palamède , dans les tragédies, fait voir à chaque fois en Agamemnon. N’as-tu pas remarqué que Palamède affirme qu’ayant inventé le nombre, ce fut lui qui, à Troie, fixa à l’armée son ordre de bataille, et dénombra les vaisseaux et tout le reste, comme si avant lui cela n’avait pas été dénombré, et comme si apparemment Agamemnon n’avait même pas su combien de pieds il avait, si en effet il ne savait pas compter ? Dès lors, quel genre de stratège crois-tu qu’il ait pu être ?

— Pour moi, un bien étrange, dit-il, si cela était vrai.

7.[modifier]

— Poserons-nous alors, e dis-je, que c’est un enseignement nécessaire à l’homme de guerre que de pouvoir calculer et compter ?

— Le plus nécessaire de tous, dit-il, s’il veut s’entendre un tant soit peu aux ordres de bataille, ou plutôt seulement être un être humain.

— Tu penses donc, concernant cet enseignement, dis-je, la même chose que moi ?

— Laquelle ?

— Il y a des chances qu’il soit un de ces enseignements que nous cherchons, 523 conduisant naturellement à l’intelligence, mais que personne n’en use correctement, alors qu’il est tout à fait apte à tirer vers ce qui est réellement.

— En quel sens dis-tu cela ? dit-il.

— Je vais, dis-je, essayer de te faire voir du moins ce qu’est mon sentiment. Les choses que je distingue à part moi comme propres ou non à mener au but que nous disons, considère-les toi aussi, et approuve ou refuse, pour que là aussi nous voyions plus clairement si la chose est telle que je la devine,

— Fais-moi voir comment tu les distingues, dit-il.

— Eh bien je te l’indique, dis-je, en te faisant observer que, lors de la perception, certaines choses n’invitent pas l’intelligence à les examiner, du fait qu’elles sont jugées de façon suffisante par la perception, tandis que les autres l’incitent tout à fait à cet examen, parce que la perception n’y aboutit à rien de sain.

— C’est des choses qui apparaissent de loin, dit-il, que tu veux visiblement parler, et des objets représentés sur des tableaux en trompe l’œil.

— Non, dis-je, tu n’as pas du tout trouvé ce dont je veux parler.

— Alors de quelles choses parles-tu ? dit-il.

— Les choses qui ne sollicitent pas l’intelligence, dis-je, sont celles qui n’aboutissent pas simultanément c à une perception contradictoire ; tandis que celles qui aboutissent à ce résultat, je considère qu’elles la sollicitent, puisque leur perception ne fait nullement voir telle donnée plutôt que la donnée opposée, qu’elle nous parvienne de près ou de loin. Mais tu comprendras plus clairement ce que je veux dire si je m’y prends ainsi : disons que nous avons là trois doigts, le plus petit, le second, et le moyen.

— Très bien, dit-il.

— Conçois bien que j’en parle comme de doigts vus de près. Mais examine avec moi ceci à leur sujet.

— Quoi ?

— Un doigt, c’est ce que chacun d’eux apparaît également être, d et à cet égard cela ne change rien qu’on le voie au milieu ou au bord, qu’il soit blanc ou noir, qu’il soit gros ou mince, et tout ce qui est de cet ordre. En effet, dans tous ces cas, l’âme de la plupart des hommes n’est pas contrainte à demander à l’intelligence ce que peut bien être un doigt. Jamais en effet la vue ne lui a signifié simultanément qu’un doigt fût le contraire d’un doigt.

— Non, en effet, dit-il.

— Par conséquent, dis-je, une telle circonstance ne serait vraisemblablement pas propre à solliciter ni e à éveiller l’intelligence.

— Non, vraisemblablement.

— Mais dis-moi : leur grandeur et leur petitesse, la vue les voit-elle de façon satisfaisante ? et est-ce que cela ne change rien pour elle que tel d’entre eux soit situé au milieu ou au bord ? et n’en va-t-il pas de même pour le toucher, s’agissant de grosseur ou de minceur, ou de mollesse et de dureté ! Et les autres sensations, ne manifestent-elles pas ce genre de données d’une façon insuffisante ? Chacune d’elles ne procède-t-elle pas de la façon suivante : en premier lieu 524 le sens assigné à la perception de ce qui est dur est nécessairement assigné aussi à celle de ce qui est mou, et il rapporte à l’âme qu’il perçoit le même objet comme dur et comme mou ?

— Oui, c’est cela, dit-il.

— Par conséquent, dis-je, il est nécessaire qu’en de tels cas, l’âme de son côté soit perdue et se demande ce que peut bien être ce dur que la sensation lui signifie, si la sensation décrit aussi le même objet comme mou, et se demande aussi, pour celle de léger, et celle de lourd, ce qu’est le léger, et le lourd, si la sensation signifie le lourd comme léger, et le léger comme lourd ?

b — En effet, dit-il, ces informations sont bien étranges pour l’âme, et elles demandent examen.

— Il est donc normal, dis-je, que dans de tels cas l’âme essaie d’abord, en appelant à la rescousse raisonnement et intelligence, d’examiner si chacune des qualités indiquées est une seule, ou deux.

— Forcément.

— Par conséquent, s’il apparaît que ce sont deux choses, chacune paraît être à la fois différente, et une ?

— Oui.

— Si donc chacune des deux est une, et que prises ensemble elles sont deux, l’âme concevra en tout cas ces deux-là comme séparées ; car si elle ne les séparait pas, elle ne les concevrait pas comme deux, c mais comme une seule.

— C’est exact.

— Or la vue voit bien le grand et le petit, affirmons-nous, comme quelque chose qui est non pas divisé en deux, mais qui est confondu. N’est-ce pas ?

— Oui.

— Et pour éclaircir cela, l’intelligence a été contrainte de voir grand et petit non pas comme confondus, mais comme séparés, au contraire de ce que faisait la vue.

— C’est vrai.

— N’est-ce donc pas de là que nous vient d’abord l’idée de nous demander ce que peuvent bien être à leur tour le grand et le petit ?

— Si, exactement.

— Et c’est ainsi que dès lors nous avons nommé d’un côté l’intelligible, de l’autre le visible.

d — C’est tout à fait exact, dit-il.

8.[modifier]

— Eh bien c’était cela que tout à l’heure j’essayais de dire : que certaines choses sont propres à solliciter l’intelligence, et les autres non ; celles qui viennent frapper les sens simultanément avec leurs contraires, je les définis comme propres à solliciter l’intelligence, celles qui ne le font pas, comme impropres à l’éveiller.

— Désormais, oui, je comprends, dit-il, et je suis du même avis que toi.

— Mais voyons : le nombre, et l’unité, à quelle catégorie te semblent-ils appartenir ?

— Je n’en ai aucune idée, dit-il.

— Eh bien, dis-je, déduis-le de ce qui a été dit précédemment. Car si l’unité peut être vue de façon suffisante, telle qu’elle est en elle-même, ou être saisie suffisamment par quelque autre e perception des sens, elle ne saurait être propre à nous tirer vers l’essence, vers ce qui est, comme nous l’avons dit à propos du doigt ; tandis que si on voit constamment en elle quelque opposition, de sorte qu’elle ne paraisse pas plus être une que le contraire, on aurait à coup sûr besoin dès lors de quelque chose pour en décider, et l’âme dans ce cas-là serait nécessairement égarée, et obligée de conduire une recherche, en mettant en mouvement en elle-même la pensée, et de se demander ce que peut bien être l’unité en elle-même : ainsi 525 l’étude concernant l’unité serait de celles qui mènent à la contemplation de ce qui est réellement, et y convertissent.

— Oui, à coup sûr, dit-il, la perception visuelle de l’unité ne manque pas de comporter cette propriété ; en effet nous voyons simultanément la même chose comme une, et comme un nombre infini de choses.

— Par conséquent s’il en est ainsi de l’unité, dis-je, cette même chose se produit aussi pour tout nombre ?

— Forcément.

— Or tout l’art du calcul, comme toute l’arithmétique, concerne le nombre.

— Exactement.

— Ces matières paraissent alors propres à mener b vers la vérité.

— Oui, extraordinairement propres à cela.

— Elles feraient donc partie, apparemment, des enseignements que nous recherchons. Car un homme de guerre, pour mettre l’armée en ordre de bataille, doit nécessairement les apprendre, et un philosophe aussi, car il lui faut s’attacher à ce qui est réellement en se dégageant du devenir, ou renoncer à jamais devenir apte à calculer.

— C’est cela, dit-il.

— Or notre gardien se trouve être à la fois homme de guerre et philosophe.

— Certes.

— Il serait alors approprié, Glaucon, de prescrire cet enseignement par une loi, et de convaincre ceux qui doivent avoir part à ce qu’il y a de plus important dans la cité, de se porter vers c l’art du calcul et de s’y appliquer, non pas en profanes, mais jusqu’à parvenir à la contemplation de la nature des nombres grâce à l’intelligence en elle-même, en pratiquant cet art non pas pour la vente et l’achat, comme des marchands ou des commerçants, mais en visant à la fois à faire la guerre, et à convertir plus aisément l’âme elle-même, du devenir à la vérité et à l’essence, à ce qui est.

— Tu dis très bien les choses, répondit-il.

— Et certes, dis-je, je conçois bien, maintenant qu’on a parlé de l’enseignement d du calcul, combien il est subtil, et utile pour nous à plus d’un titre, en vue de ce que nous désirons, à condition qu’on s’y applique en vue de connaître, et non en vue de commercer.

— En quoi ? demanda-t-il.

— Pour le résultat dont nous venons précisément de parler : c’est qu’il mène fermement l’âme vers le haut, et la contraint à dialoguer au sujet des nombres eux-mêmes, sans du tout accepter que dans le dialogue avec elle on lui propose des nombres qui aient des corps visibles ou tangibles. Tu sais en effet, n’est-ce pas, que ceux qui s’y entendent, e si on entreprend, par un argument, de couper l’unité elle-même, en rient et ne l’acceptent pas ; si toi tu en fais de la petite monnaie, eux la multiplient d’autant, pour éviter que l’unité puisse apparaître non plus comme un, mais comme un grand nombre de parties.

— Tu dis tout à fait vrai, dit-il.

— Alors, Glaucon, 526 si quelqu’un allait leur demander : "Hommes étonnants, quels sont ces nombres dont vous vous entretenez, dans lesquels l’unité est telle que selon vos axiomes, à savoir à chaque fois chacune égale à toute autre, sans la moindre différence, et ne comportant pas de partie en elle-même ?" , que crois-tu qu’ils répondraient ?

— Ceci, d’après moi : c’est qu’ils s’entretiennent de nombres qu’il y a seulement lieu de concevoir, mais dont il n’est nullement possible de se saisir d’une autre façon.

— Vois-tu alors, mon ami, dis-je, que cet enseignement risque bien de nous être réellement nécessaire, puisqu’il b apparaît qu’il contraint l’âme à faire usage de l’intelligence en elle-même pour atteindre la vérité en elle-même ?

— Oui, en effet, dit-il, c’est exactement ce qu’il fait.

— Mais dis-moi : as-tu déjà observé que ceux qui sont naturellement aptes au calcul se montrent intelligents pour ainsi dire dans tous les autres enseignements, et que les élèves lents, pourvu qu’on les éduque et les exerce dans cet enseignement, et quand même ils n’y gagneraient aucun autre avantage, progressent cependant au moins en devenant tous plus intelligents qu’ils n’étaient ?

— Oui, c’est ce qui se passe, dit-il.

— Et sans nul doute, c à ce que je crois, des enseignements qui procurent plus de peine à celui qui l’apprend et qui s’y exerce que celui-là, on n’en trouverait ni facilement ni en grand nombre.

— Non, en effet.

— C’est donc pour toutes ces raisons qu’il ne faut pas négliger cet enseignement, mais que ceux dont les naturels sont les meilleurs doivent y être formés.

— Je suis du même avis que toi, dit-il.

9.[modifier]

— Que ce premier enseignement soit donc adopté par nous, dis-je ; mais examinons le deuxième, qui découle du premier, pour voir s’il nous convient en quoi que ce soit.

— Lequel ? demanda-t-il. Est-ce de la géométrie que tu veux parler ?

— C’est cela même, dis-je.

— Tout ce qui en elle, dit-il, d concerne la conduite de la guerre, il est visible que cela convient ; en effet, pour installer les campements, s’emparer des places fortes, pour rassembler et déployer l’armée, et pour toutes les autres manœuvres des expéditions, à la fois lors des batailles elles-mêmes et lors des déplacements, il y aurait une différence entre un homme versé en géométrie, et un qui ne l’est pas.

— Mais à coup sûr, dis-je, pour de telles applications une petite dose de géométrie et de calcul suffirait. Ce qu’il faut examiner, c’est l’essentiel de la géométrie, ce qui en elle va plus loin, e pour voir si de quelque façon cela tend à ce but élevé : faire distinguer plus aisément l’idée du Bien. Or nous affirmons que tend à cela tout ce qui contraint l’âme à se tourner vers le lieu où est la partie la plus heureuse de ce qui est, ce qu’à tout prix elle doit regarder.

— Tu as raison, dit-il.

— Par conséquent si elle contraint à contempler l’essence, ce qui est, elle convient ; si c’est ce qui devient, elle ne convient pas.

— C’est bien en tout cas ce que nous affirmons.

— Or le point suivant en tout cas, 527 dis-je, ceux qui ont ne serait-ce qu’une petite expérience de la géométrie ne nous le disputeront pas : c’est que cette connaissance est tout à l’opposé de ce qu’en disent les discours tenus par ceux qui la pratiquent.

— Comment cela ? dit-il.

— C’est qu’ils en parlent de façon bien risible, et bien utilitaire : en effet, c’est comme des gens de pratique, et en vue d’une pratique, qu’ils produisent tous leurs énoncés, parlant de "porter au carré" , d’ "appliquer" et d’ "additionner" , et énonçant tout sur ce mode ; alors que tout cet enseignement, b on ne s’y exerce en fait que pour parvenir à la connaissance.

— Exactement, dit-il.

— Il nous faut donc tomber d’accord encore sur le point suivant ?

— Lequel ?

— Qu’on s’y exerce pour parvenir à la connaissance de ce qui est toujours, et non de ce qui à un certain moment naît et se défait.

— C’est aisé à accorder, dit-il. L’art géométrique, en effet, est connaissance de ce qui est toujours.

— Alors, noble ami, c’est qu’il est propre à tirer l’âme vers la vérité, et à façonner la réflexion philosophe pour lui faire orienter vers le haut ce qu’à présent nous orientons indûment vers le bas.

— Oui, autant que c’est possible, dit-il.

— Par conséquent, autant que c’est possible, dis-je, c il faut particulièrement prescrire à ceux qui sont dans ta Cité de Beauté de ne s’écarter d’aucune façon de la géométrie ; d’ailleurs les avantages secondaires de cet enseignement ne sont pas négligeables.

— Lesquels ? dit-il.

— Ceux-là mêmes dont toi tu as parlé, dis-je, ceux qui concernent la guerre ; et en plus, pour toutes les disciplines, quand il s’agit de mieux les assimiler, nous savons bien qu’il y aura une différence générale et complète entre qui s’est attaché à la géométrie, et qui ne s’y est pas attaché.

— Générale, certes, par Zeus, dit-il.

— Allons-nous donc l’instituer comme deuxième enseignement pour les jeunes gens ?

— Oui, instituons-la, dit-il.

10.[modifier]

— Mais alors ? d en troisième lieu, allons-nous instituer l’astronomie ? N’est-ce pas là ton avis ?

— Si, c’est mon avis, dit-il. Car être en situation de bien percevoir à quel moment on en est du mois, et des années, cela convient non seulement à l’agriculture ou à la navigation, mais pas moins à la conduite d’une armée.

— Tu es délicieux, dis-je ; tu ressembles à qui aurait peur, devant la masse, de sembler prescrire des études sans utilité. Or ce qui n’est pas du tout peu de chose, mais qui est difficile à faire admettre, c’est que dans ces études un certain organe, dans l’âme de chacun, est purifié et ranimé à la fois, e organe qui est détruit et aveuglé par les autres occupations, alors qu’il serait plus important à sauvegarder que dix mille yeux : c’est par lui seul, en effet, que la vérité est vue. À ceux par conséquent qui partagent cet avis, tu donneras l’impression de parler merveilleusement bien ; mais ceux qui ne s’en sont d’aucune façon avisés penseront vraisemblablement que tu ne dis rien qui vaille, car ils ne voient aucun autre avantage qu’on puisse en retirer qui mérite d’être mentionné, à part l’utilité. Examine dès lors ici même avec lesquels tu dialogues ; ou bien 528 si ce n’est ni avec les uns, ni avec les autres, mais si c’est principalement pour toi-même que tu tiens ces discours, tout en ne les refusant pas jalousement à autrui, au cas où il pourrait en tirer quelque profit.

— C’est bien cela que je choisis, dit-il : que ce soit pour moi-même principalement que je parle, pose des questions, et donne des réponses.

— Alors reviens en arrière, dis-je. Car à l’instant nous n’avons pas pris correctement ce qui venait à la suite de la géométrie.

— Comment avons-nous fait ? dit-il,

— Après la surface, dis-je, nous avons pris le solide qui est déjà en mouvement, avant de le prendre tel qu’il est en lui-même ; b or ce qui est correct, c’est, après le passage à la deuxième dimension, de prendre à la suite le passage à la troisième. C’est à savoir, n’est-ce pas, ce qui concerne le passage à la dimension des cubes, et les objets qui participent de la profondeur.

— Oui, en effet, dit-il. Mais ces choses-là, Socrate, ne semblent pas avoir encore été découvertes.

— En effet, dis-je, et la cause en est double. D’une part, aucune cité ne les tenant en honneur, on les étudie sans énergie, du fait qu’elles sont difficiles ; d’autre part ceux qui les étudient ont besoin de quelqu’un qui les supervise, sans qui ils ne pourraient les découvrir ; or, en premier lieu, il est difficile qu’il se trouve un tel homme; et ensuite, même s’il s’en trouvait un, dans l’état actuel des choses ceux qui sont doués pour cette recherche auraient une trop haute opinion d’eux-mêmes pour lui obéir. c Si en revanche une cité tout entière contribuait à cette supervision, en tenant ces choses en honneur, ils obéiraient, et ces questions, soumises à une recherche continue et soutenue, feraient apparaître ce qu’il en est : puisque même à présent, où elles sont méprisées et entravées par la masse, et même par ceux qui les étudient, qui ne comprennent pas en quoi consiste leur utilité, cependant, malgré tout cela, elles progressent en s’imposant grâce au charme qu’elles exercent, et il n’y a rien d d’étonnant à ce qu’elles soient venues au jour.

— Certes oui, dit-il, en tout cas elles ont du charme, et un charme exceptionnel. Mais explique-moi plus clairement ce dont tu parlais à l’instant. Tu as donc posé la géométrie comme ce qui s’occupe de la surface.

— Oui, dis-je.

— Ensuite, dit-il, tu as placé après elle en premier lieu l’astronomie ; et plus tard tu es revenu en arrière.

— En effet, dis-je, en me hâtant de tout parcourir trop rapidement, j’ai plutôt perdu du temps. À la suite vient en effet l’investigation concernant le passage à la profondeur ; parce que, sous l’angle de la recherche, elle est dans un état ridicule, je l’ai passée et après la géométrie, j’ai cité l’astronomie, qui concerne e le mouvement de ce qui a de la profondeur.

— Tu rapportes cela exactement, dit-il.

— Posons donc, dis-je, l’astronomie comme quatrième enseignement, avec l’espoir que celui qu’à présent nous laissons de côté existera, pourvu qu’un jour une cité s’en occupe.

— Vraisemblablement, dit-il. Et puisqu’à l’instant, Socrate, tu m’as reproché, à propos de l’astronomie, d’en faire l’éloge de façon vulgaire, je vais en faire à présent l’éloge sur le mode sur lequel toi tu t’en occupes. 529 Il me semble qu’il est visible pour chacun qu’elle contraint l’âme à regarder vers le haut, et qu’elle la mène des choses de ce monde vers celles de là-bas.

— Peut-être, dis-je, est-ce visible pour tout un chacun, mais pas pour moi. Car moi, ce n’est pas mon avis.

— Alors quel est-il ? demanda-t-il.

— De la façon dont la prennent ceux qui la poussent vers la philosophie, il me semble qu’elle fait regarder tout à fait vers le bas.

— En quel sens dis-tu cela ? demanda-t-il.

— Ce n’est pas sans audace, dis-je, que tu me sembles concevoir en toi-même ce qu’est l’étude des choses d’en haut ! C’est comme si tu pensais b que quelqu’un qui renverserait la tête pour contempler des décorations variées sur un plafond, et y apprendrait quelque chose, contemplerait par l’intelligence, non par les yeux ! Peut-être d’ailleurs penses-tu bien, et moi de façon naïve. Car moi, de mon côté, je ne peux considérer comme propre à tourner le regard de l’âme vers le haut d’autre étude que celle qui concerne ce qui est réellement, l’invisible ; et si quelqu’un, regardant bouche bée vers le haut ou bouche close vers le bas, entreprenait d’étudier l’un des objets sensibles, j’affirme qu’il ne pourrait jamais rien apprendre car aucune des choses de cet ordre ne comporte de savoir et que son âme ne regarderait pas vers le haut, mais c vers le bas, même s’il cherchait à apprendre allongé sur le dos, que ce soit sur terre ou sur mer.

11.[modifier]

— J’ai là mon juste châtiment, dit-il. En effet, tu as eu raison de me faire ce reproche. Mais de quelle façon disais-tu qu’il fallait étudier l’astronomie, à l’encontre de la façon dont on l’étudie à présent, si on voulait l’étudier d’une façon qui profite à ce dont nous parlons ?

— De la façon suivante, dis-je : je disais que ces décorations variées qui sont dans le ciel, du fait que c’est sur le visible qu’elles ont été ouvragées, il faut penser que tout en étant les plus belles et d les plus exactes des choses de cet ordre, elles sont très inférieures aux véritables : à savoir les mouvements qu’emportent la vitesse réelle et la lenteur réelle l’une par rapport à l’autre, selon le nombre véritable, et selon toutes les configurations véritables, et qui emportent ce qui est en elles : choses qui peuvent être saisies par la parole et par la pensée, mais pas par la vue. Es-tu d’un autre avis ?

— Non, nullement, dit-il.

— Par conséquent, dis-je, il faut avoir recours à la variété des ornements du ciel comme à des modèles pour la connaissance qui vise ces réalités-là ; de la même façon que si on trouvait des dessins exceptionnels tracés e avec grand soin par Dédale ou par quelque autre artisan ou dessinateur : celui qui a quelque peu l’expérience de la géométrie, en voyant de tels objets, penserait qu’ils sont sans doute d’une très belle exécution, mais qu’il serait certainement ridicule de les examiner sérieusement pour y saisir la vérité de ce qui est égal, double, 530 ou dans quelque autre proportion.

— Bien sûr, ce serait ridicule, dit-il.

— Celui dès lors qui est réellement spécialiste en astronomie, dis-je, ne crois-tu pas que c’est dans le même état d’esprit qu’il portera ses regards sur le mouvement des astres ? il considérera que sans doute la plus belle façon possible de faire tenir ensemble de tels ouvrages, c’est bien celle qu’a mise en œuvre l’artisan du ciel, à la fois pour le ciel lui-même et pour les objets qui s’y trouvent ; mais s’agissant de la proportion de la nuit par rapport au jour, de l’une et de l’autre par rapport au mois, du mois par rapport à l’année, et des autres astres par rapport aux nôtres b et les uns par rapport aux autres, ne jugera-t-il pas absurde, selon toi, le comportement de celui qui estime que ces processus se produisent toujours de façon identique, sans jamais dévier en rien, alors qu’ils mettent en jeu un corps, et qu’ils sont visibles, et qui croit bon de chercher par tous les moyens à saisir leur vérité ?

— Si, c’est mon avis, dit-il, à présent que je t’entends exposer les choses.

— C’est donc en procédant par problèmes, dis-je, que nous étudierons l’astronomie, comme la géométrie ; et ce qui se produit dans le ciel, nous le négligerons, si nous voulons c réellement, par notre fréquentation de l’astronomie, rendre utile, d’inutile qu’il était, l’élément qui dans l’âme est par nature apte à la pensée.

— Tu prescris là, dit-il, une tâche plusieurs fois plus importante que celle qui à présent est remplie par l’astronomie.

— Et je crois pour ma part, dis-je, que nous organiserons aussi les autres enseignements sur le même mode, si toutefois il y a quelque intérêt à nous avoir comme législateurs. Mais as-tu à mentionner quelque autre connaissance qui s’impose ?

12.[modifier]

— Non, je n’en ai pas, dit-il, en tout cas pas comme cela, pour l’instant.

— Cependant ce n’est pas une seule espèce, dis-je, mais plusieurs, que présente le mouvement, à ce que je crois. Pourra peut-être d toutes les mentionner celui qui s’y connaît ; mais même à nous, il y en a deux qui s’imposent clairement.

— Lesquelles ?

— En plus de la précédente, dis-je, une autre qui lui fait pendant.

— Laquelle ? Il y a des chances, dis-je, que comme les yeux sont attachés à l’astronomie, de même les oreilles soient attachées au mouvement harmonique, et que ces connaissances soient sœurs l’une de l’autre, comme l’affirment à la fois les Pythagoriciens, et nous, Glaucon, qui les approuvons. N’est-ce pas notre attitude ?

— Si, c’est cela, dit-il.

— Par conséquent, dis-je, puisque cette tâche e est multiple, nous nous renseignerons auprès d’eux pour savoir comment ils parlent de ce sujet, et de tout autre sujet dont ils se trouvent parler en outre. Mais pour nous, dans tout cela, nous ferons en sorte de garder ce qui nous est propre.

— Qu’est-ce ?

— D’éviter que ceux que nous élevons entreprennent jamais d’apprendre là-dessus quoi que ce soit d’imparfait, et qui n’aboutisse pas à chaque fois au lieu où il faut que tout aboutisse, comme nous le disions à l’instant au sujet de l’astronomie. Ne sais-tu pas qu’en harmonie aussi on agit 531 d’une façon certes différente, mais analogue ? En effet, quand on mesure les accords et les sons entendus les uns par rapport aux autres, on s’y lance, comme les astronomes, dans des efforts sans terme.

— Par les dieux, dit-il, c’est aussi de façon certes ridicule qu’ils nomment certaines "densités" , et tendent l’oreille comme s’ils voulaient traquer les sons dans un environnement, les uns déclarant qu’ils perçoivent encore entre deux notes un certain son, et que c’est là l’intervalle le plus petit par rapport auquel il faut mesurer ; et les autres contestant cela et disant que ce son est semblable à ceux déjà émis ; et les uns et les autres plaçant b les oreilles avant l’intelligence.

— Toi, dis-je, tu veux parler de ces braves gens qui tracassent les cordes et les torturent en les étirant sur les chevalets. Mais pour que l’image ne devienne pas trop longue, avec les coups de plectre qu’on donne, et l’accusation portée contre les cordes d’être réticentes ou vantardes, j’arrête là l’image, et j’affirme que ce n’est pas d’eux que je parle, mais de ceux dont nous avons dit à l’instant que nous leur poserions des questions sur l’harmonie . Car ils font la même chose qu’on fait en astronomie : c ils font des recherches sur les nombres dans les accords qu’on entend, sans s’élever jusqu’aux problèmes consistant à examiner quels nombres sont en accord, et lesquels ne le sont pas, et pourquoi ils le sont ou non.

— Tu désignes là, dit-il, une tâche prodigieuse !

— Utile en tout cas, dis-je, à la recherche du beau et du bien, mais inutile quand on la poursuit dans un autre dessein.

— C’est au moins vraisemblable, dit-il.

13.[modifier]

— Et je crois pour ma part, dis-je, que ce parcours à travers toutes les études que nous avons décrites, s’il d parvient jusqu’à ce qu’elles ont entre elles de commun et d’apparenté, et en conclut, par le raisonnement, en quoi elles sont apparentées les unes aux autres, contribuera partiellement à ce vers quoi nous voulons orienter cette préoccupation, et ce ne sera pas sans profit que nous aurons fait effort ; sinon, ç’aura été sans profit.

— Moi aussi, dit-il, c’est comme toi que je vois l’avenir. Mais c’est d’une entreprise énorme que tu parles, Socrate.

— Seulement de celle du prélude, dis-je. Ou alors de quoi ? Ne savons-nous pas que toutes ces choses ne sont que le prélude de l’air même qu’il faut apprendre ? Car tu n’es sans doute pas d’avis, n’est-ce pas, que ceux qui s’y e entendent soient déjà les spécialistes du dialogue .

— Non, par Zeus, dit-il, sauf pour un bien petit nombre de ceux que moi j’ai rencontrés.

— Mais alors, dis-je, crois-tu que ceux qui ne sont capables ni de rendre ni d’entendre raison, connaîtront jamais rien de ce que nous affirmons qu’il faut connaître ?

— Cela non plus je ne le crois pas, dit-il.

532 — Eh bien, Glaucon, dis-je, n’est-ce pas là dès lors l’air même que module la pratique du dialogue ? Cet air, bien qu’il soit intelligible, il se pourrait que la puissance de la vue l’imite : nous disions d’elle qu’elle essayait de considérer d’abord les êtres vivants en eux-mêmes, après cela les astres, et pour finir le soleil lui-même. De même aussi, chaque fois que quelqu’un, au moyen du dialogue, entreprend sans l’aide d’aucun des sens, de tendre par l’intermédiaire de l’argumentation vers cela même que chaque chose est, et qu’il ne s’arrête pas avant d’avoir saisi par la seule intelligence b ce que le bien est en lui-même, il parvient au terme même de l’intelligible, comme le premier, tout à l’heure, à celui du visible.

— Oui, exactement, dit-il.

— Or dis-moi : n’appelles-tu pas "dialectique" une telle démarche ?

— Si, bien sûr.

— Eh bien, dis-je, détacher les hommes de leurs liens, les faire se détourner des ombres pour les orienter vers les figurines et vers la lumière, et les faire remonter depuis le souterrain jusque vers le plein soleil ; et là, à cause de leur incapacité à porter déjà leurs regards sur les êtres vivants, les plantes et sur la lumière du soleil, c faire que leurs regards se portent plutôt sur les apparences divines apparues à la surface de l’eau et sur les ombres des choses qui sont réellement, et non plus sur les ombres des figurines, ombres projetées par cette autre lumière qui, à en juger par comparaison avec le soleil, est elle-même comme une ombre ; eh bien c’est ce que toute la pratique des arts que nous avons détaillés possède la capacité de réaliser, à savoir de mener ce qu’il y a de meilleur dans l’âme vers la vision de ce qu’il y a d’excellent dans les choses qui sont réellement, de la même façon que tout à l’heure on élevait ce qu’il y a de plus clairvoyant dans le corps vers la contemplation de ce qu’il y a de plus éclatant dans le lieu d corporel et visible.

— Pour moi, dit-il, j’accepte cette présentation. Ce sont pourtant là, me semble-t-il, des perspectives tout à fait difficiles à accepter — et par ailleurs, d’une autre façon, difficiles à ne pas accepter. Cependant — car ce n’est pas seulement au moment présent que nous avons à les entendre exposer, mais nous aurons à nous y attaquer à nouveau de nombreuses fois — posons que les choses se passent comme elles sont présentées à présent, et passons à l’air lui-même, en le détaillant de la même façon que nous avons détaillé le prélude. Explique-moi donc quel est le caractère de la capacité de dialoguer, e en quelles espèces elle se divise, et aussi ce que sont ses démarches : car ces démarches, apparemment, pourraient être enfin celles qui conduisent au lieu même où celui qui y parviendrait trouverait l’interruption de son cheminement, et le terme de son voyage,

— Mon ami Glaucon, dis-je, tu ne seras plus 533 à même de m’y suivre — car pour ce qui me concerne en tout cas, l’empressement ne me ferait nullement défaut : c’est que tu ne verrais plus l’image de ce dont nous parlons, mais le vrai lui-même, en tout cas tel qu’il m’apparaît : qu’il soit réellement tel ou non, c’est là un point qui ne mérite pas encore d’être tranché avec assurance ; mais qu’il y ait quelque chose de cet ordre à voir, cela on peut l’assurer. N’est-ce pas ?

— Oui, bien sûr.

— Par conséquent aussi que c’est la capacité de dialoguer qui serait seule capable de faire apparaître cela à qui est versé dans les disciplines que nous avons exposées, et que ce ne serait possible par aucune autre voie ?

— Oui, dit-il, cela aussi il y a lieu de l’assurer.

— Sur le point suivant en tout cas, dis-je, personne b ne nous contestera quand nous disons qu’existe un certain autre parcours qui entreprend, en suivant un cheminement précis, de saisir à propos de toute chose, concernant chacune en elle-même, ce que chacune est réellement. Tous les autres arts au contraire, ou bien s’orientent en fonction des opinions des hommes et de leurs désirs, ou bien envisagent tous le développement et la "composition" des choses, ou bien les soins à donner aux êtres qui croissent naturellement ou aux choses qui sont composées synthétiquement; quant aux arts restants, dont nous avons affirmé qu’ils saisissent quelque chose de ce qui est réellement, je veux dire la géométrie et les arts c qui lui font suite, nous voyons que ce ne sont que des songes qu’on fait à propos de ce qui est réellement, mais qu’il leur sera impossible d’y voir aussi clair que dans la veille, tant qu’ils garderont intangibles les hypothèses dont ils se servent, et dont ils ne sont pas capables de rendre raison. Car celui qui a pour point de départ quelque chose qu’il ne connaît pas, et dont le point d’aboutissement et les étapes intermédiaires sont enchaînés à partir de quelque chose qu’il ne connaît pas, comment pourrait-il bien, en accordant ensemble de tels éléments, parvenir jamais à un savoir ?

— D’aucune façon, dit-il.

14.[modifier]

— Par conséquent, dis-je, le parcours "dialectique" est le seul à progresser ainsi, en supprimant les hypothèses et en remontant jusqu’au point de départ lui-même, pour y gagner en solidité, et le seul qui réellement d tire en douceur l’œil de l’âme, enfoui dans quelque bourbier barbare et l’entraîne vers le haut, en ayant recours, pour l’aider à opérer sa conversion, aux arts que nous avons détaillés, Ces derniers, nous les avons souvent désignés du nom de "savoirs" , à cause de l’usage, mais il leur faut un autre nom qui indique plus de clarté qu’il n’y en a dans l’opinion, mais plus de trouble que dans le savoir — dans ce qui précède, c’est ce que nous avons quelque part défini comme "la pensée" ; mais il n’y a pas lieu, à ce qu’il me semble, d’ouvrir une controverse sur le nom, quand on a e à examiner des choses aussi importantes que celles que nous avons devant nous,

— Non, en effet, dit-il.

— Alors suffira ce qui fait seulement voir comment désigner avec clarté l’état qui est dans l’âme ?

— Oui.

— Il suffira donc, dis-je comme auparavant, de nommer la première section "savoir", la deuxième "pensée", 534 la troisième "conviction", et "faculté de se fonder sur les ressemblances" la quatrième ; de nommer ces deux dernières prises ensemble "opinion", et les deux premières ensemble "intelligence", et de dire que l’opinion vise le devenir, tandis que l’intelligence vise ce qui est, l’essence ; que ce que l’essence est par rapport au devenir, l’intelligence l’est par rapport à l’opinion, et ce que l’intelligence est par rapport à l’opinion, le savoir l’est par rapport à la conviction, et la pensée par rapport à la faculté de se fonder sur les ressemblances ; et quant aux rapports proportionnels entre les choses auxquelles ces capacités se rapportent, et à la division en deux de chaque section, celle de ce qui est opiné, et celle de l’intelligible, laissons cela, Glaucon, pour ne pas nous encombrer d’arguments cent fois plus lourds que ceux par lesquels nous sommes passés.

b — Eh bien moi en tout cas, dit-il, pour autant que je puisse suivre, je suis dans l’ensemble du même avis que toi.

— Est-ce que tu acceptes aussi de nommer "spécialiste du dialogue " [dialecticien], celui qui saisit la raison de ce qu’est chaque chose ? et pour celui qui ne la possède pas, diras-tu que moins il est capable d’en rendre raison à lui-même et à autrui, moins il a, de cette chose, l’intelligence ?

— Oui, dit-il, car comment pourrais-je dire qu’il l’a ?

— Or au sujet du bien aussi il en va de même. L’homme qui n’est pas capable de distinguer par le discours l’idée du bien, en la séparant de toutes les autres, et c de passer, comme dans un combat, à travers toutes les réfutations, en s’employant à les réfuter non pas en se fondant sur l’apparence, mais sur l’essence, sur ce qui est, l’homme qui ne se fraie pas un passage à travers tous ces obstacles grâce à un discours qui ne faillit pas, n’affirmeras-tu pas que s’il se comporte ainsi, c’est qu’il ne connaît pas le Bien lui-même, ni aucun autre bien d’ailleurs, mais que, si de quelque côté il touche à son reflet, il y touche par une opinion, pas par un savoir ; et que, parcourant en rêve et en dormant sa vie présente, avant même d’avoir pu s’éveiller ici-bas il parviendra d’abord chez Hadès d pour s’y assoupir complètement ?

— Par Zeus, dit-il, c’est exactement ce que j’affirmerai.

— Cependant ces enfants qui sont à toi, que tu élèves et éduques en paroles, si un jour tu devais les élever en fait, tu ne les laisserais pas, à ce que je crois, quand ils sont aussi dépourvus de raison que des lignes irrationnelles, diriger dans la cité et être maîtres de ce qui s’y trouve de plus important,

— Non, en effet, dit-il.

— Alors leur prescriras-tu par une loi d’avoir à se saisir surtout de l’éducation apte à les rendre capables d’interroger et de répondre de la façon la plus compétente ?

— Oui, dit-il, j’établirai cette loi, e avec toi en tout cas.

— C’est donc qu’il te semble, dis-je, que la dialectique est placée en haut, comme au faîte de nos enseignements, et qu’il ne serait pas correct de placer un autre enseignement plus haut qu’elle, mais que l’exposé concernant les enseignements atteint ici son 535 terme ?

— Oui, il me le semble, dit-il.

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— Alors, dis-je, c’est la répartition qu’il te reste à faire : à savoir à qui nous donnerons ces enseignements, et de quelle manière.

— Oui, visiblement, dit-il.

— Or tu te rappelles, dans la sélection antérieure des dirigeants, lesquels nous avions sélectionnés ?

— Comment ne pas s’en souvenir ? dit-il.

— Eh bien pour l’essentiel, dis-je, considère que ce sont bien ces natures-là qu’il faut sélectionner : en effet il faut préférer les plus fermes et les plus virils, et autant que possible ceux qui ont la plus belle apparence ; mais qu’outre cela il faut rechercher b des hommes au caractère non seulement noble et vaillant, mais qui devront aussi posséder, dans leur nature, des éléments propices à cette éducation.

— Comment les détermines-tu ?

— Il faut, homme bienheureux, dis-je, qu’ils aient un vif goût de l’étude, et qu’ils n’aient pas de difficulté à apprendre, Car sans aucun doute les âmes sont bien plus intimidées par les études exigeantes que par les exercices gymniques exigeants : c’est que l’effort les concerne plus en propre, leur est particulier, et qu’elles ne le partagent pas avec le corps.

— C’est vrai, dit-il.

— Et il faut aussi chercher un individu qui ait de la mémoire, qui soit infatigable, et c qui ait du goût pour toutes les sortes d’efforts. Comment sinon crois-tu que quelqu’un consentira à la fois à endurer les efforts du corps, et à accomplir un tel apprentissage et un tel exercice ?

— Personne n’y consentira, dit-il, à moins qu’il ne soit naturellement bien doué à tous égards.

— Or l’erreur d’aujourd’hui, dis-je (et c’est à cause de cela que le discrédit est tombé sur la philosophie), comme nous l’avons dit auparavant, c’est qu’on s’y attache sans être digne d’elle ; car il faudrait que s’y attachent non des bâtards, mais des fils authentiques.

— En quel sens dis-tu cela ?

— En premier lieu, dis-je, il faut d que celui qui veut s’y attacher ne boite pas dans son goût de l’effort, l’aimant à moitié et le détestant à moitié. Or c’est ce qui a lieu lorsque quelqu’un a du goût pour l’exercice gymnique, pour la chasse, et pour tous les efforts qui mettent en jeu le corps, mais qu’il n’a pas de goût pour l’étude, n’aime pas écouter, ni n’est doué pour la recherche, mais hait l’effort dans tous ces domaines. Et j’appelle aussi boiteux celui dont l’amour de l’effort est orienté en sens contraire.

— Tu dis tout à fait vrai, dit-il.

— Par conséquent par rapport à la vérité aussi, dis-je, nous considérerons de la même façon comme mutilée l’âme e qui certes hait la fausseté délibérée, et la supporte difficilement elle-même, et s’indigne vivement quand d’autres disent le faux, mais qui accepte de bonne humeur la fausseté involontaire, et qui, lorsqu’elle est convaincue d’ignorance sur quelque point, ne s’en indigne pas, mais se vautre sans façons dans son ignorance, comme un porc bestial ?

536 — Oui, exactement, dit-il.

— Et par rapport à la tempérance aussi, dis-je, à la virilité, à la hauteur de vues, et à toutes les parties de l’excellence, il ne faut pas moins prendre garde à distinguer qui est bâtard, et qui est authentique. Car lorsqu’on ne sait pas examiner ce genre de questions, qu’on soit un individu ou une cité, on a recours, sans s’en apercevoir, à des boiteux et à des bâtards pour ce dont on se trouve avoir besoin, en les prenant comme amis, ou comme dirigeants.

— C’est exactement ainsi qu’il en va, dit-il.

— Il nous faut donc, dis-je, prendre bien soin de toutes ces choses. b Car si ce sont des hommes aux membres et à l’esprit droits que nous éduquons, après les avoir amenés à un enseignement et à un exercice si difficiles, la justice elle-même ne pourra nous blâmer, et nous préserverons à la fois la cité et le régime politique ; tandis que si ce sont des gens d’autre sorte que nous y menons, nous aboutirons au résultat tout à fait opposé, tout en faisant déverser encore plus de ridicule sur la philosophie.

— Oui, ce serait assurément déshonorant, dit-il.

— Exactement, dis-je ; mais j’ai l’impression que c’est moi-même aussi, pour l’instant, qui suis ridicule.

— En quoi ? dit-il.

— J’avais oublié, dis-je, c que nous étions en train de jouer, et j’ai trop haussé le ton. En effet, en parlant j’ai regardé du côté de la philosophie, et en la voyant indignement couverte de boue, il me semble que je me suis emporté, et que j’ai dit ce que j’ai dit en me mettant en colère contre ceux qui en sont la cause, avec trop de sérieux.

— Non, par Zeus, dit-il, en tout cas pas à mon avis d’auditeur.

— Mais à mon avis à moi d’orateur, dis-je. Cependant n’oublions pas ceci : dans notre sélection précédente nous avons sélectionné les vieillards, tandis que dans celle-ci ce ne sera pas acceptable. En effet d il ne faut pas en croire Solon quand il dit qu’en vieillissant on est capable de beaucoup apprendre : non, on en est encore moins capable que de courir ; c’est aux jeunes que reviennent tous les efforts intenses et fréquents.

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— Nécessairement, dit-il.

— Par conséquent ce qui touche aux calculs, à la géométrie, et à tout l’enseignement préalable qui doit être donné avant la dialectique, il faut le leur proposer quand ils sont enfants, sans donner à l’enseignement l’allure d’une contrainte à apprendre.

— Pourquoi donc ?

— Parce que, dis-je, il faut que l’homme e libre ne suive aucun enseignement dans un climat d’esclavage. Les efforts du corps, en effet, quand ils sont imposés par la force, ne peuvent pas faire de mal au corps ; tandis qu’aucun enseignement, s’il est imposé à l’âme par la force, ne peut s’y maintenir.

— C’est vrai, dit-il.

— N’aie donc pas recours à la force, homme excellent, dis-je, pour mener les enfants dans leurs études, mais aux 537 jeux, de façon à être plus à même de distinguer pour quoi chacun est naturellement doué.

— Ce que tu dis est raisonnable, dit-il.

— Or te souviens-tu, dis-je, que nous avons affirmé qu’il fallait mener les enfants même à la guerre, sur des chevaux, pour qu’ils en aient le spectacle, et que si c’était à peu près sans risque, il fallait en outre les amener à proximité du combat et leur faire goûter le sang, comme aux chiots ?

— Je m’en souviens, dit-il.

— Dès lors, en toutes ces choses, dis-je, les exercices pénibles, les études, et les situations dangereuses, celui qui à chaque fois apparaîtra comme le plus alerte, il faudra le sélectionner dans un groupe à part.

b — À quel âge ? dit-il.

— Lorsqu’on leur laissera abandonner les exercices gymniques obligatoires, dis-je ; car dans la période précédente, qu’elle soit de deux ou de trois ans, il était impossible de faire quoi que ce soit d’autre ; fatigue et sommeil, en effet, sont ennemis des études. Et en même temps ce sera l’une des épreuves, et pas la moindre, que de voir quelle valeur chacun aura montrée au cours des exercices gymniques.

— Oui, forcément, dit-il.

— Donc, après cette période, dis-je, ceux des jeunes âgés de vingt ans qu’on aura sélectionnés recevront des honneurs plus grands que les autres, et les enseignements c que, dans leur éducation d’enfants, on leur avait présentés pêle-mêle, il faudra les rassembler de façon à leur donner une vue synoptique de la parenté des enseignements les uns avec les autres, et avec la nature de ce qui est réellement.

— Certes, dit-il, seul un tel enseignement peut rester ferme, chez ceux en qui il est introduit.

— Et c’est aussi, dis-je, le meilleur moyen de mettre à l’épreuve le naturel doué pour le dialogue, dialectique, pour le distinguer de celui qui ne l’est pas ; car celui qui est capable d’avoir une vue synoptique est dialecticien, l’autre non.

— Je le crois comme toi, dit-il.

— Il faudra donc, dis-je, que tu les soumettes à un examen sur ces points, d pour savoir lesquels parmi eux correspondront le mieux à ces exigences : d’être constants dans les études, mais constants aussi à la guerre et dans les autres obligations légales ; ce sont ceux-là, lorsqu’ils auront passé les trente ans, qu’il faudra préférer parmi ceux déjà préférés, porter à de plus grands honneurs ; et il faudra déterminer, en mettant à l’épreuve leur faculté de dialoguer, lequel est capable, en se passant des yeux et du reste des organes de la perception, d’aller avec vérité vers cela même qui est réellement. Et c’est là une tâche qui demande grande vigilance, mon camarade.

— Pourquoi particulièrement ? dit-il.

— Tu ne remarques pas, e dis-je, l’ampleur du mal qui atteint à présent l’activité dialectique ?

— Lequel ? dit-il.

— En quelque sorte, dis-je, les gens s’y emplissent de mépris des lois.

— Oui, exactement, dit-il.

— Or trouves-tu étonnant que cela leur arrive, et ne le leur pardonnes-tu pas ?

— Par quel biais au juste ? dit-il.

— C’est, dis-je, comme si un enfant adopté élevé parmi de grandes richesses, au milieu d’une parentèle 538 nombreuse et importante et de nombreux flatteurs, s’apercevait, devenu homme, qu’il n’est pas l’enfant de ceux qui affirment être ses parents, sans pour autant découvrir ceux qui l’ont réellement engendré : peux-tu imaginer ce que serait son état d’esprit envers les flatteurs, et envers ceux qui sont ses parents adoptifs, à l’époque où il ne connaissait pas l’affaire de la substitution, et à celle où au contraire il la connaît ? Ou bien veux-tu entendre comment je l’imagine ?

— Oui, c’est ce que je préfère, dit-il.

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— J’imagine donc, dis-je, qu’à l’époque où il ne saurait pas il honorerait plus son père et sa b mère et les autres qui semblent être ses parents, que les flatteurs ; qu’il les négligerait moins quand ils ont quelque besoin, qu’il irait moins agir ou parler contre eux en violation des lois ; qu’il refuserait moins de leur obéir, sur les choses importantes, qu’aux flatteurs,

— C’est vraisemblable, dit-il.

— En revanche, une fois qu’il se sera aperçu de ce qu’il en est, j’imagine qu’au contraire, vis-à-vis des premiers, ses marques d’honneur et le sérieux de son zèle se relâcheraient, tandis que vis-à-vis des flatteurs ils s’intensifieraient, qu’à la fois il obéirait à ces derniers incomparablement plus qu’auparavant, c et vivrait désormais conformément à leurs vœux, et les fréquenterait sans se cacher, mais que du père de jadis, et de ses autres prétendus parents, à moins qu’il ne soit par nature tout à fait admirable, il ne tiendrait aucun compte.

— Ce que tu racontes, dit-il, est tout à fait ce qui se produirait. Mais de quelle façon cette image s’applique-t-elle à ceux qui s’attachent aux dialogues ?

— De la façon suivante, Nous avons depuis l’enfance, n’est-ce pas, des croyances au sujet de ce qui est juste, et de ce qui est beau, dans lesquelles nous avons été élevés comme par des parents, obéissant à ces croyances comme à des dirigeants, et les honorant.

— Oui, nous les avons.

— Or il y a aussi d d’autres pratiques, opposées à ces croyances, et porteuses de plaisirs, qui flattent notre âme et l’attirent à elles, sans convaincre ceux qui sont un tant soit peu mesurés ; ces derniers honorent les croyances "paternelles", et leur obéissent comme à des dirigeants.

— C’est cela.

— Mais dis-moi, repris-je. Lorsqu’à un homme qui se comporte ainsi on pose la question : qu’est-ce que le convenable ? et qu’ayant répondu ce qu’il a entendu du législateur, il voit sa parole réfutée ; et qu’en le réfutant souvent et de nombreuses façons on le réduit à l’opinion que ce qu’il a nommé tel e n’est en rien plutôt convenable que déshonorant, et de même pour ce qui est juste, ce qui est bon, et ce qu’il tenait le plus en honneur, après cela comment crois-tu qu’il se comportera par rapport à ces valeurs, pour ce qui est de les honorer et de leur obéir comme à des dirigeants ?

— Nécessairement, dit-il, il ne les honorera ni ne leur obéira plus autant.

— Or, dis-je, lorsqu’il considérera que ces choses ne sont ni honorables, ni ses parentes comme auparavant, sans avoir pour autant découvert le vrai, est-il vraisemblable qu’il s’oriente 539 vers quelque autre vie que vers celle qui le flatte ?

— Non, cela ne se peut, dit-il.

— Dès lors, je crois, il donnera l’impression de mépriser la loi, lui qui la respectait.

— Nécessairement.

— Par conséquent, dis-je, ce qui arrive à ceux qui s’attachent ainsi aux dialogues est normal, et, comme je le disais à l’instant, cela mérite tout à fait le pardon.

— Et la pitié, dit-il.

— Par conséquent, pour que cette pitié n’ait pas à s’exercer envers ces hommes de trente ans, il te faudra prendre toutes les précautions quand tu les mettras aux dialogues ?

— Oui, exactement, dit-il.

— Eh bien n’est-ce pas déjà une précaution essentielle, que d’éviter b qu’ils n’y goûtent dès leur jeunesse ? Car, je crois, tu n’as pas été sans t’apercevoir que les tout jeunes gens, lorsqu’ils goûtent pour la première fois aux échanges d’arguments, en font un usage pervers, comme d’un jeu, s’en servant toujours pour contredire, et qu’en imitant ceux qui réfutent, eux-mêmes en réfutent d’autres, prenant plaisir, comme de jeunes chiens, à tirer et à déchiqueter par la parole quiconque se trouve près d’eux.

— Oui, un plaisir extraordinaire,

— Dès lors, lorsqu’ils ont eux-mêmes réfuté beaucoup de gens, et qu’ils ont été réfutés par beaucoup, ils se jettent c vite, et violemment, dans le refus de rien penser de ce qu’ils pensaient auparavant ; et en conséquence eux-mêmes, aussi bien que tout ce qui touche à la philosophie, se trouvent déconsidérés aux yeux des gens.

— C’est tout à fait vrai, dit-il.

— Tandis qu’un homme plus âgé, dis-je, ne consentirait pas à participer d’un tel délire ; il imitera celui qui veut dialoguer pour examiner le vrai, plutôt que celui qui, pour s’amuser, joue à contredire : il sera plus mesuré d lui-même, et du coup il rendra cette occupation plus honorable, au lieu de la déconsidérer.

— C’est exact, dit-il.

— Or tout ce que nous avions dit auparavant sur ce point, visait aussi à cette précaution : quand nous disions que devaient être ordonnés et stables les naturels auxquels on accorderait de prendre part aux dialogues, et que ce ne serait pas comme à présent le premier venu, celui qui ne convient nullement, qui pourrait aborder cela ?

— Oui, exactement, dit-il.

18.[modifier]

Cela suffit-il donc, pour ce qui est de la participation aux dialogues, de s’y tenir continûment et avec intensité, sans rien faire d’autre, mais en s’y exerçant "gymniquement" d’une façon qui fasse pendant aux exercices gymniques du corps, durant deux fois plus d’années que pour ceux-là ?

e — Veux-tu dire six ans, dit-il, ou quatre?

— Peu importe, dis-je, mettons cinq. Car après cela tu devras les faire redescendre dans la caverne de tout à l’heure, et les contraindre à exercer la direction dans le domaine de la guerre, et dans toutes les fonctions de direction propres aux jeunes gens, pour qu’en matière d’expérience non plus ils n’aient pas de retard sur les autres. Et il faudra encore, là aussi, les éprouver pour voir si, quand ils seront tiraillés de tous côtés, 540 ils resteront fermes ou se laisseront ébranler.

— Et quelle durée, dit-il, assignes-tu à cela ?

— Quinze ans, dis-je. Et quand ils auront atteint cinquante ans, ceux d’entre eux qui seront restés intacts et auront excellé de toutes les manières et en tout point, dans l’action et dans le savoir, il faudra enfin les pousser vers le terme, et les contraindre, en relevant ce qu’il y a d’éclatant dans leur âme, à porter leurs regards sur ce qui procure de la lumière à toutes choses, et à regarder le bien lui-même, pour avoir recours à lui comme à un modèle, et ordonner à la fois la cité, les particuliers, b et eux-mêmes, pendant le reste de leur vie, chacun à son tour : qu’ils consacrent la plupart du temps à la philosophie, mais lorsque vient leur tour, qu’ils viennent trimer dans les choses politiques, et que chacun dirige dans l’intérêt de la cité, en faisant cela non pas comme quelque chose d’honorable, mais comme une tâche nécessaire ; qu’ayant ainsi éduqué à chaque fois d’autres hommes pour les rendre tels qu’eux-mêmes, ils les laissent à leur place comme gardiens de la cité, et partent résider dans les îles des bienheureux. Et que la cité leur accorde des monuments, et des sacrifices, c à frais publics, comme à des Génies, si toutefois la Pythie l’approuve, et sinon comme à des êtres à la fois heureux et divins.

— Ils sont très beaux, Socrate, dit-il, les dirigeants que, comme un sculpteur de statues, tu as fabriqués là.

— Et les dirigeantes aussi, Glaucon, dis-je. Car ne crois nullement que ce que j’ai dit concerne plus les hommes que les femmes, celles des femmes du moins qui naissent avec des natures satisfaisantes.

— Tu as raison, dit-il, si en effet elles doivent avoir tout en commun à égalité avec 1es hommes, comme nous l’avons exposé,

— Mais d voyons, dis-je. Êtes-vous d’accord que ce que nous avons décrit au sujet de la cité et du régime politique n’était pas un vœu pieux : c’était certes difficile, mais c’était réalisable de quelque façon, et pas d’une autre que celle qui a été dite, à savoir lorsque ceux qui sont véritablement philosophes, devenus soit à plusieurs, soit un seul, détenteurs du pouvoir dans une cité, mépriseront les honneurs d’à présent, jugeant qu’ils sont incompatibles avec la Liberté et ne valent rien, mais auront la plus haute estime pour la rectitude, et pour les honneurs qui en proviennent, e considérant comme le plus important et le plus nécessaire ce qui est juste ; et qu’ils se mettront donc à son service en le favorisant pour organiser leur propre cité ?

— De quelle façon ? dit-il.

— Ceux qui dans la cité, dis-je, se trouveront avoir plus de dix ans, ils les expulseront tous 541 vers la campagne, et ils mettront leurs propres enfants à l’abri des mœurs d’à présent, qui sont précisément celles de leurs parents, pour pouvoir les élever selon leurs mœurs et leurs lois propres, à savoir celles que nous avons exposées tout à l’heure ; c’est ainsi, n’est-ce pas, que la cité, avec le régime politique mis en place, pourra, de la façon la plus rapide et la plus aisée, connaître le bonheur elle-même, tandis que le peuple chez qui elle sera installée en tirera le plus grand profit ?

— Exactement ainsi, b dit-il. Et tu me sembles, Socrate, avoir bien découvert de quelle façon cela pourrait se produire, si cela se produisait jamais.

— Eh bien, dis-je, ne sont-ils pas suffisants, nos échanges d’arguments au sujet de cette cité, comme de l’homme qui lui est semblable ? Car on voit assez, n’est-ce pas, comment nous affirmerons qu’il doit être, lui aussi.

— On le voit, dit-il. Et la question que tu mentionnes me semble être parvenue à son terme.