La République (trad. Chambry)/Livre IX

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Livre VIII La République Livre X



1.[modifier]

571 — Celui qui reste dès lors à examiner, dis-je, c’est l’homme tyrannique lui-même : par quelle transformation il provient de l’homme démocratique ; une fois né, quel genre d’homme il est ; et quel genre de vie il mène, malheureuse ou bienheureuse

— Oui, en effet, c’est lui qui reste encore, dit-il.

— Or sais-tu, dis-je, ce dont je regrette encore le manque !

— Qu’est-ce ?

— En ce qui concerne les désirs, il me semble que nous n’avons pas distingué de façon satisfaisante à la fois ce qu’ils sont, et quel est leur nombre. Or tant que cela restera insuffisant, b la recherche que nous effectuons manquera par trop de clarté.

— Eh bien, dit-il, est-ce encore le bon moment pour le faire ?

— Oui, certainement. Or considère ce que je veux voir, concernant les désirs. C’est la chose suivante : parmi les plaisirs et les désirs non nécessaires, certains, me semble-t-il, contredisent aux lois. Ils risquent certes de surgir en chacun, mais quand on les réprime aussi bien par les lois que par les désirs meilleurs, et avec l’aide de la raison, on peut les éliminer complètement chez certains hommes, ou bien il n’en reste que peu, et ils sont faibles ; tandis que chez les autres hommes ils restent plus vigoureux et c plus nombreux.

— Mais de quels désirs parles-tu là ? dit-il.

— De ceux, dis-je, qui s’éveillent à l’occasion du sommeil, lorsque dort le reste de l’âme, à savoir la partie qui calcule, qui est paisible, et qui dirige l’autre, C’est alors que la partie bestiale et sauvage, gavée de nourriture ou de boisson enivrante, bondit et rejette le sommeil pour chercher à aller assouvir ses propres penchants. Tu sais que dans un tel état elle ose tous les actes, comme si elle était déliée et débarrassée de toute honte et de toute réflexion. En effet elle n’hésite pas d à entreprendre — à ce qu’elle croit — de s’unir à la mère, et à n’importe quel autre des humains, des dieux, et des bêtes, de se souiller de n’importe quel crime, et ne veut s’abstenir d’aucun aliment quel qu’il soit ; en un mot il n’est acte de démence ou d’impudeur auquel elle renonce.

— Tu dis tout à fait vrai, répondit-il.

— En revanche, je crois, lorsque quelqu’un a avec lui-même une relation saine et réfléchie, et qu’il entre dans le sommeil après avoir mis en éveil sa partie calculante, l’avoir fait banqueter de beaux arguments et de belles réflexions, et être arrivé à l’accord avec lui-même, sans toutefois avoir livré e sa partie désirante au besoin ni à la satiété, de façon qu’elle puisse se reposer, sans causer de trouble à la partie 572 la meilleure par sa jouissance ou sa souffrance ; lorsqu’il laisse cette partie calculante, seule avec elle-même, et pure, examiner, tendre vers quelque objet, et appréhender ce qu’elle ne connaît pas parmi les choses qui ont été, qui sont ou encore qui doivent être ; et lorsque parallèlement il a calmé la partie apparentée au cœur, et qu’il s’est endormi sans s’être mis en colère contre personne, et sans avoir le cœur excité, mais qu’il a apaisé ces deux parties, en excitant la troisième, dans laquelle se produit la réflexion ; lorsque c’est dans ces dispositions qu’il entre dans le repos, tu le sais, c’est dans un tel état qu’il peut avoir le plus de contact avec la vérité, et c’est alors que les visions b qui contredisent aux lois risquent le moins de se présenter dans ses rêves.

— Oui, dit-il, je crois que c’est tout à fait cela.

— Sur ce point, sans doute, nous avons été entraînés à trop en dire. Mais ce que nous voulons reconnaître, c’est ceci : qu’il y a une espèce de désirs terrible, sauvage, et hors-la-loi en chacun, même chez le petit nombre d’entre nous qui donnent l’impression de se dominer tout à fait. Et que cela devient visible pendant les périodes de sommeil. Considère donc si à ton avis je dis quelque chose qui vaille, et si tu l’approuves.

— Mais oui, je l’approuve.

2.[modifier]

— Alors remémore-toi quel homme nous avons affirmé qu’était le partisan du peuple. Il était c devenu tel, n’est-ce pas, pour avoir été élevé dès son enfance sous un père économe, qui n’avait de considération que pour les désirs visant l’acquisition d’argent, et méprisait les désirs non nécessaires, ceux qui visent l’amusement et l’embellissement. N’est-ce pas ?

— Oui.

— Or, parce qu’il a fréquenté des hommes moins simples, pleins des désirs dont nous parlions à l’instant, il s’est lancé dans toutes sortes d’excès et en particulier dans ce genre de désirs, par haine de l’esprit d’économie de son père ; mais parce qu’il avait une nature meilleure que ses corrupteurs, à force d’être tiré dans un sens et dans l’autre, d il s’est arrêté à une position intermédiaire entre ces deux attitudes ; et c’est en jouissant de chacune de façon modérée — à ce qu’il croyait — qu’il mène une vie qui n’est ni dépourvue de liberté ni contraire aux lois, devenu, de partisan de l’oligarchie qu’il était, un partisan du peuple.

— Oui, dit-il, c’était là l’opinion, et ce l’est encore, qu’on a concernant un homme de ce genre.

— Suppose alors, dis-je, qu’à son tour un tel homme, devenu désormais plus âgé, ait un jeune fils élevé lui aussi dans les façons d’être de son père.

— Je le suppose.

— Imagine encore qu’il connaisse aussi les mêmes transformations qu’a déjà subies son père : qu’il soit entraîné e à un complet mépris des lois, nommé — par ceux qui l’entraînent — liberté complète, et que se portent au secours de ces désirs intermédiaires son père et ses autres proches, tandis que les autres portent secours en sens inverse. Et que lorsque ces habiles magiciens et faiseurs de tyrans n’espèrent plus s’emparer autrement du jeune homme, ils trouvent le moyen de créer en lui un certain amour, qu’ils instituent chef des désirs paresseux, ceux qui accaparent 573 les ressources disponibles ; il s’agit d’un faux-bourdon puissant et muni d’ailes. Crois-tu que l’amour, chez de tels hommes, soit autre chose ?

— Non pas, dit-il, il n’est rien d’autre que cela.

— Par conséquent lorsque les autres désirs, bourdonnant autour de lui, chargés d’encens, de myrrhe, de couronnes, de vins, et des plaisirs auxquels on se laisse aller dans de telles compagnies, font naître chez le faux-bourdon, en le faisant grandir et en le nourrissant à l’extrême, l’aiguillon du désir de ce qu’il n’a pas, alors c’est la folie furieuse qu’il prend pour exécuter ses ordres, et voilà que ce chef b de l’âme délire comme piqué par un taon ; chaque fois qu’il rencontre en lui-même des opinions ou des désirs considérés comme honnêtes, et qui sont encore marqués par la pudeur, il les fait tuer ou expulser de chez lui, jusqu’à se nettoyer de sa tempérance, pour s’emplir d’une folie furieuse qu’il a importée.

— Tu décris là parfaitement, dit-il, la naissance d’un homme tyrannique.

— Est-ce alors, dis-je, pour une telle raison que depuis longtemps on dit d’Eros qu’il est un "tyran " ?

— Cela risque bien d’être le cas, dit-il.

— Par conséquent, mon ami, dis-je, l’homme ivre lui aussi a une façon de penser c tyrannique ?

— Oui.

3.[modifier]

— Et celui qui délire et qui est dérangé, lui aussi entreprend — parce qu’il s’imagine en être capable — de diriger non seulement les hommes, mais encore les dieux.

— Exactement, dit-il.

— Alors, homme prodigieux, dis-je, un homme devient tyrannique au sens strict lorsque soit par nature, soit par ses occupations, soit par les deux, il est devenu adepte de l’ivresse, d’Eros, et de la bile noire.

— Oui, c’est tout à fait cela.

— C’est donc, apparemment, de cette façon-là qu’un tel homme en vient à être ce qu’il est. Mais de quelle façon vit-il ?

— Comme on le dit quand on plaisante, dit-il, cela d c’est toi qui vas me le dire.

— En effet, repris-je, je vais te le dire. Je crois qu’après cela il y a des fêtes, des cortèges, des réjouissances, des courtisanes, et tout ce qui s’ensuit, chez ceux dont Eros, qui administre leurs affaires internes en tyran, gouverne toutes les parties de l’âme.

— Nécessairement, dit-il.

— N’arrive-t-il pas alors que des désirs divers et terribles se développent en parasites, multipliant leurs exigences chaque jour et chaque nuit ?

— Oui, des désirs divers.

— Alors c’est sans retard que sont dépensés les revenus, s’il y en a.

— Forcément.

— Et après cela, e sans doute, on fait des emprunts, et on opère des retraits sur le fonds.

— Certes,

— Mais lorsque tout cela fera défaut, n’arrivera-t-il pas nécessairement que la troupe véhémente des désirs qui ont été couvés là se mettra à crier ? tandis que les hommes, poussés pour ainsi dire par les aiguillons des désirs, particulièrement par celui d’Eros lui-même, qui mène tous les autres comme s’ils étaient ses exécutants, se mettent à délirer comme sous la piqûre d’un taon, et à chercher qui possède quelque bien, dont on pourrait le dépouiller, en le trompant ou 574 en lui faisant violence ?

— Si, certainement, dit-il.

— Dès lors, il leur est nécessaire de se procurer des revenus où que ce soit, ou bien d’éprouver de grandes souffrances et de grandes douleurs.

— Oui, nécessairement.

— Est-ce qu’alors, de la même façon que les plaisirs qui se sont manifestés en lui l’ont emporté sur les plaisirs précédents et leur ont enlevé ce qui leur appartenait, de même lui aussi, bien qu’il soit plus jeune qu’eux, estimera mériter de l’emporter sur père et mère, et de leur enlever ce qu’ils ont, en s’attribuant les biens paternels s’il se trouve avoir dépensé sa propre part ?

— Mais oui, bien sûr, dit-il.

— Et s’ils ne les lui remettent pas, b n’essayerait-il pas d’abord de voler ses parents en les trompant ?

— Si, certainement.

— Mais s’il n’y parvenait pas, il se saisirait ensuite de leurs biens, en leur faisant violence ?

— Oui, je le crois, dit-il.

— Et si le vieillard et la vieille femme, homme étonnant, lui résistaient et s’opposaient à lui, prendrait-il des précautions, et éviterait-il de commettre quelqu’un des actes propres aux tyrans ?

— Pour moi, dit-il, je ne suis pas très rassuré pour les parents d’un tel homme.

— Mais, Adimante, au nom de Zeus, c’est à une courtisane qu’il chérit depuis peu, et qui ne lui est pas liée par un lien nécessaire, qu’il sacrifie sa mère, c qui lui est chère depuis longtemps et qui lui est liée par un lien nécessaire ; ou bien c’est à un jeune garçon dans la fleur de l’âge, qui lui est depuis peu devenu cher, et qui ne lui est pas lié par un lien nécessaire, qu’il sacrifie son vieux père, dont l’heure est passée, et qui lui est lié par un lien nécessaire, un homme qui est le plus ancien de ceux qui lui sont chers ; es-tu d’avis qu’un tel homme irait jusqu’à frapper ses parents, et à les asservir aux premiers, au cas où il les aurait amenés dans la même maison ?

— Oui, par Zeus, dit-il.

— C’est apparemment un très grand bonheur que d’avoir engendré un fils tyrannique ! dis-je.

— Sans aucun doute, dit-il.

— Mais lorsque les biens du père et de la mère d manqueront à un tel homme, alors que l’essaim des plaisirs se sera désormais rassemblé en lui en grand nombre ? ne commencera-t-il pas par toucher au mur de quelque maison, ou au manteau de quelque promeneur attardé dans la nuit ? et après cela ne fera-t-il pas place nette dans quelque temple ? Et dans tous ces cas les opinions qu’il tenait depuis longtemps, depuis l’enfance, sur ce qui est honorable et ce qui est déshonorant, celles qui passent pour justes, se feront dominer par celles qui ont été récemment délivrées de l’esclavage, ces exécutantes d’Eros, qui les aidera à l’emporter. Ces dernières opinions, auparavant, ne se laissaient aller qu’en rêve, pendant le sommeil, à l’époque où l’homme était e encore soumis aux lois et au père et où il était gouverné en lui-même de façon démocratique ; mais une fois soumis à la tyrannie d’Eros, il est devenu constamment, en état de veille, tel qu’il était quelquefois en rêve ; dès lors il ne s’abstiendra d’aucun meurtre effrayant, ni d’aucune nourriture, ni d’aucun acte ; 575 Eros, qui vivra en lui de façon tyrannique, dans une complète absence de direction et de lois, puisqu’il sera lui-même le seul dirigeant, mènera celui qui l’abrite, comme on mènerait une cité, à un complet déchaînement ; il aura ainsi de quoi se nourrir lui-même, aussi bien que la troupe qui l’entoure, troupe venue pour une part de l’extérieur, du fait de ses mauvaises fréquentations, troupe venue aussi de l’intérieur, qui s’est relâchée et libérée parce qu’il a lui aussi ces mêmes façons d’être en lui-même. Ne sera-ce pas là la vie d’un tel homme ?

— Si, exactement, dit-il.

— Et, dis-je, si les hommes de ce genre se trouvent être peu nombreux dans une cité, b tandis que le reste de la masse sait se dominer, ils en sortent pour servir ailleurs d’exécutants à quelque tyran, ou d’auxiliaires salariés, s’il y a quelque part une guerre ; si au contraire ils se trouvent dans un contexte de paix et de calme, c’est sur place, dans la cité, qu’ils causent toute sorte de petits maux.

— De quels maux veux-tu parler ?

— Par exemple ils volent, passent les murs, coupent les bourses, dépouillent les gens, pillent les temples, réduisent à la servitude ; il arrive aussi qu’ils dénoncent, s’ils sont doués pour la parole, fassent de faux témoignages, et se laissent corrompre.

— Oui, ce sont sans doute de petits maux que tu mentionnes là, c tant que de tels hommes sont peu nombreux.

— C’est que les petites choses, dis-je, sont petites quand on les compare aux grandes ; et tout cela, comparé à un tyran, sous l’angle de la dégradation et de la misère d’une cité, ne frappe même pas à côté, comme on dit. Certes, en effet, lorsque dans une cité les hommes de ce genre et ceux qui font leur suite deviennent nombreux, et qu’ils prennent conscience de leur propre nombre, alors ce sont eux qui engendrent comme tyran, en s’alliant à la folie du peuple, celui qui parmi eux a le plus en lui-même, dans son âme, d le tyran le plus grand et le plus entier.

— On peut s’y attendre, dit-il, car ce serait lui le plus porté à la tyrannie.

— Oui, si les gens se soumettent de bon gré ; mais si la cité ne se donne pas à lui, de la même façon que tout à l’heure il brutalisait père et mère, de la même façon à nouveau, s’il en est capable, il brutalisera la patrie en y faisant entrer de nouveaux compagnons ; et celle qui lui était jadis chère, c’est en la rendant leur esclave, elle qui est à la fois sa "matrie", comme disent les Crétois, et sa patrie, qu’il la tiendra et l’entretiendra. Voilà quel serait le terme du désir d’un tel homme.

e — Oui, dit-il, ce serait tout à fait cela.

— Or, dis-je, ces hommes-là sont déjà ainsi dans leur vie privée avant même d’accéder à la direction : d’abord, pour parler des gens qu’ils fréquentent, ou bien ce sont leurs propres flatteurs, ceux qui sont prêts à les servir en toute chose, ou bien, s’ils ont eux-mêmes besoin de quelqu’un, ce sont eux qui s’abaissent, 576 qui n’hésitent pas à prendre avec lui toutes les attitudes des familiers, puis celles de parfaits étrangers une fois qu’ils ont réussi. N’est-ce pas ?

— Exactement.

— Par conséquent, tout au long de leur vie, ils vivent sans être jamais chers à personne, mais en étant toujours les maîtres ou les esclaves de quelqu’un d’autre ; la nature tyrannique reste toujours privée de goûter à la liberté et à l’amitié véritables.

— Oui, certainement.

— N’aurions-nous pas raison alors de nommer de tels hommes des hommes indignes de confiance ?

— Si, bien sûr.

— Et aussi des hommes injustes autant qu’on peut l’être, si toutefois nous avons eu raison précédemment b de nous accorder au sujet de ce qu’est la justice.

— Mais sans doute, dit-il, nous avons eu raison.

— Alors, dis-je, nous allons résumer ce qu’est l’homme le plus méchant : il est en quelque sorte celui qui, en état de veille, est tel que l’homme que nous avons décrit en train de rêver.

— Oui, exactement.

— Or devient tel celui qui, étant par nature le plus porté à la tyrannie, est amené à exercer seul le pouvoir de direction ; et plus le temps qu’il passera dans une vie de tyran sera long, plus il sera tel.

— Nécessairement, dit Glaucon prenant son tour dans le dialogue.

4.[modifier]

— Est-ce qu’alors, dis-je, celui qui paraît être le plus méchant paraîtra aussi être c le plus malheureux ? Et celui qui aura exercé la tyrannie le plus longtemps et avec le plus d’intensité, aura-t-il été véritablement malheureux avec le plus d’intensité et le plus longtemps ? La masse, elle, a là-dessus une masse d’avis.

— Il est nécessaire de répondre oui, dit-il, en tout cas à ces questions.

— L’homme tyrannique, dis-je, ne correspondrait, sur le plan de la similitude, à rien d’autre qu’à la cité gouvernée de façon tyrannique, et l’homme partisan du peuple à la cité gouvernée de façon démocratique, et ainsi de suite pour les autres ?

— Oui, bien sûr.

— Or ce qu’un type de cité est par rapport à un autre, sur le plan de l’excellence et du bonheur, un type d’homme l’est aussi par rapport à un autre ?

d — Inévitablement.

— Qu’est-ce donc qu’une cité gouvernée de façon tyrannique est, sous le rapport de l’excellence, par rapport à une cité gouvernée de façon royale, comme celle que nous avons décrite en premier lieu ?

— Elle en est tout l’opposé, dit-il. En effet l’une est la meilleure, et l’autre est la pire.

— Je ne te demanderai pas, dis-je, de laquelle des deux tu veux parler. C’est en effet évident. Mais quand il s’agit du bonheur et du malheur, en juges-tu de la même façon, ou autrement ? Et ne nous laissons pas impressionner, en considérant le tyran, qui n’est qu’un individu, ou les quelques rares qui peuvent l’entourer ; mais, comme il convient, entrons regarder la cité considérée comme un tout, pénétrons-y en tout lieu e et voyons-la tout entière, pour alors manifester notre opinion.

— Eh bien tu as raison de nous y inviter, dit-il. Et il est visible à quiconque qu’il n’y a pas de cité plus malheureuse qu’une cité gouvernée de façon tyrannique, et pas de cité plus heureuse qu’une cité gouvernée de façon royale.

— Alors, dis-je, est-ce que si je t’invitais à procéder de la même façon au sujet des hommes individuels aussi 577 j’aurais raison de le faire ? J’estimerais capable de les juger celui qui serait capable, en pénétrant par la pensée dans le caractère d’un homme, de distinguer les choses, et qui, au lieu, comme un enfant qui regarde de l’extérieur, de se laisser impressionner par cette mise en scène d’objets tyranniques dont ils destinent les figures aux gens de l’extérieur, discriminerait de façon suffisante. Je croirais donc que nous devons tous prêter l’oreille à celui qui d’une part est capable de juger, et qui par ailleurs a vécu avec le tyran dans le même lieu que lui, a assisté à ses actions dans sa maison, a vu comment il se comporte avec chacun de ses b proches, là où on peut le voir le plus dépouillé de son apparat tragique, et aussi au milieu des dangers publics ; et que nous devons inviter celui qui a observé tout cela à proclamer où en est le tyran, comparé aux autres hommes, sous le rapport du bonheur et du malheur. Qu’en dirais-tu ?

— Tu aurais tout à fait raison, dit-il, de nous inviter aussi à cela.

— Veux-tu alors, dis-je, que nous fassions semblant d’être du nombre de ceux qui sont capables de juger, et qui ont déjà rencontré de tels hommes , de façon à avoir quelqu’un pour répondre aux questions que nous posons ?

— Oui, certainement.

5.[modifier]

— Eh bien alors, dis-je, examine les choses de la façon suivante : c en te rappelant la similitude de la cité et de l’homme, et en les considérant ainsi successivement, dis-nous ce qu’est leur situation à l’une, et à l’autre.

— Leur situation à quel égard ? dit-il.

— En premier lieu, dis-je, pour parler de la cité, diras-tu libre, ou esclave, celle qui est gouvernée de façon tyrannique ?

— Aussi esclave que possible, dit-il.

— Et cependant tu vois en elle des maîtres et des hommes libres.

— J’en vois, dit-il, mais cela n’est que peu de chose ; tandis qu’en elle l’ensemble, pour ainsi dire, et ce qu’on y trouve de plus estimable, y est indignement et misérablement esclave.

— Si donc l’homme, dis-je, d est semblable à la cité, n’est-il pas nécessaire qu’en lui aussi il y ait la même disposition, et que son âme soit pleine d’une mentalité totalement servile, qui a perdu le sens de la liberté, et que soient esclaves ces parties-là de l’âme qui étaient les plus estimables, tandis que la petite partie qui est à la fois la plus mauvaise et la plus apte au délire, est leur maîtresse ?

— Si, cela est nécessaire, dit-il.

— Mais voyons : une telle âme, diras-tu qu’elle est esclave, ou libre ?

— Esclave, sans nul doute, à mon avis en tout cas.

— Or la cité, de son côté, qui est esclave et gouvernée de façon tyrannique, est celle qui fait le moins ce qu’elle veut ?

— Indéniablement.

— Alors l’âme gouvernée e de façon tyrannique, elle aussi, fera le moins ce qu’elle veut, pour parler de l’âme dans son entier; mais constamment entraînée par la violence d’un taon furieux, elle débordera de trouble et de regret.

— Inévitablement.

— Et la cité gouvernée de façon tyrannique sera nécessairement riche, ou dans le besoin ?

— Dans le besoin.

— Alors une âme tyrannique, elle aussi, 578 doit nécessairement être toujours accablée de pauvreté, et insatiable.

— Oui, c’est cela, dit-il.

— Mais alors ? n’est-il pas en ce cas nécessaire qu’une telle cité et qu’un tel homme débordent de peur ?

— Si, c’est très nécessaire.

— Les gémissements, les plaintes, les thrènes, les souffrances, crois-tu qu’on en trouvera plus dans une autre cité que dans celle-là ?

— Nullement.

— Et penses-tu que dans un autre homme on en trouvera plus que dans cet homme tyrannique, qui délire sous l’effet des désirs et des passions érotiques ?

— Non, comment serait-ce possible ? dit-il.

— C’est donc, je crois, en regardant toutes ces b réalités, et d’autres analogues, que tu as jugé cette cité la plus malheureuse de toutes.

— N’avais-je pas raison ? dit-il.

— Si, tout à fait, dis-je. Mais quand il s’agit cette fois de l’homme tyrannique, que dis-tu, quand tu regardes ces mêmes réalités ?

— Qu’il est de loin l’homme le plus malheureux, en comparaison de tous les autres.

— Cette fois-ci, dis-je, tu n’as plus raison.

— Comment cela ? dit-il.

— C’est que, dis-je, cet homme-là n’est pas encore l’homme suprêmement malheureux.

— Mais qui l’est alors ?

— Celui que je vais dire te semblera peut-être encore plus malheureux que lui.

- Lequel ?

— Celui, c dis-je, qui alors qu’il est tyrannique, ne mène pas une vie privée, mais a en plus la malchance, à cause de circonstances malheureuses, qu’il lui incombe de devenir tyran.

— D’après ce qui a été dit auparavant, dit-il, je conjecture que c’est toi qui dis vrai.

— Oui, dis-je, toutefois ce n’est pas croire de telles choses qu’il faut, mais bien examiner ces deux hommes dans notre dialogue. Car c’est sur ce qu’il y a de plus important que porte l’examen : sur la vie bonne, et sur la mauvaise.

— Tu as tout à fait raison, dit-il.

— Alors examine si vraiment je dis quelque chose de valable. En effet il me semble qu’il faut réfléchir d à cela en examinant la chose à partir des cas suivants.

— Lesquels ?

— À partir de chacun des individus privés qui, étant riches dans les cités, ont en leur possession de nombreux hommes asservis. En effet ces individus ont au moins ceci de semblable avec les tyrans, qu’ils dirigent de nombreux hommes. Ce qui diffère est le nombre de ces hommes, du côté des tyrans.

— Oui, il diffère en effet.

— Or tu sais que les premiers sont sans crainte, et n’ont pas peur de leurs domestiques ?

— De quoi auraient-ils peur ?

— De rien, dis-je. Mais en saisis-tu la raison ?

— Oui : c’est que la cité tout entière, en cas de besoin, viendrait au secours de chacun des individus privés.

— Tu parles e comme il convient, dis-je. Mais voyons : si l’un des dieux, prenant un homme isolé, qui possède cinquante esclaves ou plus, l’enlevait de la cité, lui, sa femme et ses enfants, et le plaçait dans un lieu isolé, avec ses domestiques, et le reste de ses biens, un lieu où aucun des hommes libres ne pourrait venir lui porter secours, imagines-tu la nature et l’intensité de la peur qu’il éprouverait de se voir lui-même, ses enfants, et sa femme, assassinés par ses domestiques ?

— Une peur sans limites, selon moi, dit-il.

— Ne serait-il pas 579 contraint dès lors d’amadouer certains des esclaves eux-mêmes, de leur faire nombre de promesses, et de les rendre libres alors qu’il n’aurait nullement à le faire ? Et n’apparaîtrait-il pas lui-même comme le flatteur de ceux qui le servent ?

— Si, dit-il, il y serait tout à fait contraint, sous peine de périr,

— Mais que se passerait-il, dis-je, si ce dieu installait aussi d’autres hommes, des voisins en grand nombre en cercle autour de lui, qui ne supporteraient pas que quiconque se juge digne de devenir le maître d’autrui, mais qui, chaque fois qu’ils surprendraient quelqu’un à le faire, le châtieraient par les pires des châtiments ?

— Je crois, dit-il, que son malheur serait alors b encore plus complet, vu qu’il serait surveillé par un cercle de gens qui lui seraient tous hostiles.

— Eh bien, n’est-ce pas dans une telle prison qu’est lié le tyran, lui qui par nature est tel que nous l’avons décrit, plein de peurs et de désirs érotiques multiples et divers ? Lui qui a l’âme avide, il est le seul d’entre les habitants de la cité à n’avoir pas le loisir de partir pour voyager où que ce soit, ni de contempler ces choses mêmes que les autres hommes libres désirent contempler ; c’est la plupart du temps enfoui dans sa maison, comme une femme, qu’il passe sa vie, allant jusqu’à jalouser c les autres citoyens lorsque l’un d’eux voyage à l’extérieur et voit quelque chose d’intéressant.

— Si, certainement, dit-il.

6.[modifier]

— Par conséquent ce sont là autant de maux supplémentaires que récolte l’homme qui a en lui-même un mauvais régime politique, celui qu’à l’instant tu jugeais toi-même être le plus malheureux, l’homme tyrannique, lorsqu’il ne mène pas sa vie en individu privé mais qu’il est contraint, par quelque rencontre, d’exercer la tyrannie, et que lui qui est sans pouvoir sur lui-même entreprend de diriger les autres : comme si quelqu’un, dont le corps est malade et qui est sans pouvoir sur lui-même, était contraint de passer sa vie non pas en menant une vie d’individu privé, d mais en confrontant son corps à celui d’autres hommes, et en les combattant.

— Tu prends là, dit-il, un exemple tout à fait semblable, et tu dis tout à fait vrai, Socrate.

— Par conséquent, dis-je, mon cher Glaucon, cette situation est malheureuse à tous égards, et celui qui exerce la tyrannie vit quelque chose d’encore plus terrible que celui jugé par toi mener la vie la plus pénible ?

— Oui, parfaitement, dit-il.

— Par conséquent, même si quelqu’un est d’un autre avis, en vérité celui qui est réellement tyran est réellement esclave, il vit dans un comble de flagornerie et d’esclavage, e et il est le flatteur des gens les plus méchants ; il ne satisfait aucunement ses désirs, mais il apparaîtrait comme absolument démuni de la plupart des choses, et comme véritablement pauvre, si l’on savait considérer son âme tout entière ; il déborde de peur tout au long de sa vie, et il est plein de soubresauts et de souffrances, si en effet il ressemble à la disposition de la cité qu’il dirige. Or il y ressemble, n’est-ce pas ?

— Oui, beaucoup, dit-il.

580 — Eh bien, attribuerons-nous encore à cet homme, en plus de cela, les caractéristiques dont nous avons parlé précédemment ? à savoir que nécessairement — et cela s’accentuera en lui en raison de la charge de direction qu’il exerce — il sera envieux, indigne de confiance, injuste, incapable d’amitié, impie, qu’il accueillera et nourrira toute sorte de vices, et qu’en conséquence de tout cela il sera lui-même le plus déshérité des hommes, et rendra ensuite tels ceux qui sont proches de lui, eux aussi ?

— Aucun de ceux qui ont du bon sens, dit-il, ne te contredira.

— Eh bien allons, dis-je, à présent, de même que se prononce b le juge du dernier recours , toi aussi, de la même façon, énonce ton jugement, dis-nous lequel est le premier, selon ton opinion, en ce qui concerne le bonheur, et lequel est second, et ainsi de suite pour les cinq, l’homme royal, le timocratique, l’oligarchique, le démocratique, le tyrannique.

— Mais le jugement est bien facile, dit-il. En effet c’est dans l’ordre dans lequel je les ai fait entrer, comme des chœurs, que je les juge, en ce qui concerne l’excellence et les vices, le bonheur et son opposé.

— Alors allons-nous embaucher un héraut, dis-je, ou bien vais-je annoncer moi-même que le fils d’Ariston a jugé que l’homme c le meilleur et le plus juste, c’est lui le plus heureux, et que c’est l’homme le plus royal, celui qui règne sur lui-même ; tandis que l’homme le plus méchant et le plus injuste est l’homme le plus malheureux, et que ce dernier se trouve être, en revanche, celui qui étant l’homme le plus tyrannique, exerce le plus de tyrannie à la fois sur lui-même et sur la cité ?

— Fais-en l’annonce, toi, dit-il.

— Alors dois-je proclamer en outre, dis-je, que cela est le cas aussi bien si ces hommes sont ce qu’ils sont sans que personne s’en aperçoive, que si s’en aperçoivent tous les hommes et tous les dieux ?

— Proclame-le aussi, dit-il,

7.[modifier]

— Eh bien soit, dis-je. Telle serait alors notre première démonstration. d Pour la seconde, vois si à ton avis elle a quelque valeur.

— Quelle est-elle ?

— Puisque de même qu’une cité, dis-je, est divisée en trois espèces, de même l’âme de chacun est aussi divisée en trois, cela admettra, il me semble, aussi une autre démonstration.

— Laquelle ?

— Celle-ci. Puisqu’il y a trois éléments, les plaisirs eux aussi me paraissent être de trois sortes, une pour chaque. De même pour les désirs, et les modes de direction de l’âme.

— Que veux-tu dire par là ? dit-il.

— Le premier élément, affirmions-nous, est celui par lequel l’homme comprend, le second celui par lequel il a du cœur ; quant au troisième, à cause du nombre des formes qu’il prend, nous n’avons pu le nommer e d’un nom qui lui soit propre, mais nous l’avons nommé par ce qu’il y avait en lui de plus important et de plus vigoureux. Nous l’avons en effet appelé "désirant" , à cause de la force en lui des désirs touchant à la nourriture, à la boisson, aux plaisirs d’Aphrodite, et à tout ce qui en découle, et évidemment "ami de l’argent", parce que c’est surtout par l’argent 581 que les désirs de ce genre se réalisent.

— Et nous avons eu raison, en tout cas, dit-il.

— Eh bien, si nous affirmions aussi que le plaisir et le goût de cet élément vont vers le profit, n’aurions-nous pas de façon décisive un élément essentiel sur lequel nous appuyer, dans l’argumentation, de façon à nous rendre visible à nous-mêmes l’objet dont nous parlons chaque fois que nous parlerions de cette partie de l’âme ? en nommant cet élément ami de l’argent et ami du profit, ne le nommerions-nous pas correctement ?

— Si, à mon avis en tout cas, dit-il.

— Mais dis-moi : l’élément apparenté au cœur, n’affirmons-nous pas cependant qu’il est toujours tout entier orienté vers la domination, la victoire, et la bonne réputation ?

b — Si, certainement.

— Si par conséquent nous l’appelions ami de la victoire, et ami des honneurs, serait-ce dans le ton ?

— Oui, tout à fait dans le ton.

— Mais l’élément par lequel nous comprenons, il est visible à chacun qu’il est toujours tout entier tendu vers la connaissance de la vérité, où qu’elle soit, et qu’il est parmi ces éléments celui qui se soucie le moins d’argent et de réputation.

— Oui, de loin.

— Alors en le nommant ami de la compréhension et ami de la sagesse, philosophe, nous le nommerions sur le mode qui convient ?

— Oui, forcément.

— Or, dis-je, dans les âmes de certains hommes c c’est bien l’un de ces éléments qui dirige, et dans celles des autres c’est l’un des deux autres, quel qu’il se trouve être ?

— C’est bien cela, dit-il.

— C’est donc pour cela que nous disons que dans le genre humain, les trois espèces principales sont l’ami de la sagesse ou philosophe, l’ambitieux ou ami de la victoire, et l’ami du profit ?

— Oui, parfaitement.

— Et de plaisirs aussi, il y a donc trois sortes, une correspondant à chaque espèce d’hommes ?

— Oui, exactement.

— Or sais-tu, dis-je, que si te prenait l’envie de demander à trois hommes, pris dans chaque espèce, et chacun à son tour, lequel de ces types de vie est le plus agréable, chacun ferait surtout l’éloge du sien propre ? Celui qui recherche l’argent affirmera d qu’en comparaison du profit, le plaisir d’être honoré ou celui de comprendre est sans valeur, à moins qu’on n’en retire quelque argent ?

— C’est vrai, dit-il.

— Et que dire de celui qui a le goût des honneurs ? dis-je. Ne juge-t-il pas le plaisir qu’on tire de l’argent quelque peu vulgaire ? et en revanche le plaisir qu’on tire du savoir, à moins que la connaissance n’apporte quelque honneur, ne le considère-t-il pas comme une fumée et une vanité ?

— Si, c’est cela, dit-il.

— Et l’ami de la sagesse, le philosophe, dis-je, quelle estime devons-nous croire qu’il accorde aux autres plaisirs en comparaison de celui de connaître e le vrai tel qu’il est, et d’avoir un niveau de plaisir comparable chaque fois qu’on apprend à le connaître ? N’estimera-t-il pas qu’ils sont loin de compte ? et ne les appelle-t-il pas des plaisirs réellement "nécessaires", au sens où il ne rechercherait nullement ces autres plaisirs si la nécessité ne l’y forçait ?

— Oui, dit-il, nous devons bien savoir cela.

8.[modifier]

— Eh bien, dis-je, puisque ce dont on dispute, c’est des plaisirs, et du mode de vie même, propres à chaque espèce d’homme, non pas sous l’angle d’une vie plus belle ou plus déshonorante, ni même pire ou meilleure, mais simplement plus agréable, plus dénuée de peine, 582 de quelle façon pourrions-nous déterminer lequel d’entre eux dit le plus vrai ?

— Moi en tout cas, dit-il, je ne saurais pas du tout le dire.

— Eh bien examine les choses de la façon suivante. Par quoi doit être jugé ce qu’on veut faire bien juger ? N’est-ce pas par l’expérience, par la réflexion, et par la raison ? Aurait-on un meilleur instrument pour juger, que ces trois-là ?

— Comment pourrait-on en trouver un ? dit-il.

— Examine alors. Il y a en jeu trois hommes : lequel a le plus d’expérience de tous les plaisirs dont nous avons parlé ? Est-ce que l’ami du profit, s’il cherchait à connaître la vérité en elle-même telle qu’elle est, te paraîtrait avoir plus d’expérience du plaisir b qui vient du savoir, que l’ami de la sagesse en aurait du plaisir que l’on prend à faire un profit ?

— C’est ce dernier qui l’emporte, et de loin, dit-il. En effet il lui faut nécessairement goûter aux autres plaisirs dès l’enfance ; tandis que l’ami du profit, pour autant que sa nature le pousse à chercher à connaître les choses qui sont réellement, n’a aucune nécessité à goûter à ce plaisir, et à sa douceur, ni à en acquérir l’expérience ; bien au contraire, même s’il y mettait du cœur, cela ne lui serait pas facile. Par conséquent, dis-je, c’est de loin que celui qui a le goût de la sagesse l’emporte, en tout cas sur celui qui a le goût du profit, par l’expérience qu’il a des plaisirs de l’une et de l’autre sorte.

— Certainement, c et de loin.

— Mais comment le comparer avec celui qui a le goût des honneurs ? L’ami de la sagesse a-t-il moins d’expérience du plaisir que l’on prend à être honoré que l’ami des honneurs n’en a du plaisir qui provient de la réflexion ?

— Mais les honneurs, dit-il, pourvu que chacun accomplisse la tâche à laquelle il se voue, s’attachent à eux tous — et en effet le riche a l’estime de beaucoup de gens, comme l’ont aussi l’homme viril, et l’homme sage — si bien que tous ont l’expérience du plaisir que l’on prend à être honoré, de ce qu’il est. Tandis que pour la contemplation de ce qui est réellement, il est impossible à un autre qu’au philosophe de goûter au plaisir qu’elle comporte.

— Par conséquent, d dis-je, quant à l’expérience, c’est lui qui juge le mieux parmi les hommes.

— Oui, de loin.

— Et en plus il sera le seul à avoir gagné cette expérience en l’assortissant de réflexion.

— Bien sûr.

— Mais, n’est-ce pas, l’outil encore avec lequel il faut juger, n’est pas l’outil de l’ami du profit ni de l’ami des honneurs, mais celui de l’ami de la sagesse.

— Quel outil ?

— Nous avons affirmé que c’est par des raisonnements qu’il faut juger. N’est-ce pas ?

— Oui.

— Or ce sont les raisonnements qui sont surtout son outil.

— Oui, forcément.

— Or si c’était par la richesse et par le profit qu’était le mieux jugé ce qui est à juger, ce que l’ami du profit e louerait et blâmerait serait nécessairement ce qu’il y a de plus vrai.

— Oui, très nécessairement.

— Et si c’était par l’honneur, par la victoire, et par la virilité, ne serait-ce pas ce qu’auraient jugé l’ami des honneurs, et l’ami de la victoire ?

— Si, visiblement.

— Mais puisque c’est par l’expérience, la réflexion, et la raison ?

— Il est nécessaire, dit-il, que soit le plus vrai ce dont l’ami de la sagesse, le philosophe, qui est l’ami des arguments, le philologue, fait l’éloge.

— Par conséquent, parmi les trois 583 types de plaisir qui existent, le plaisir qui touche la partie de l’âme grâce à laquelle nous comprenons est le plus agréable, et celui d’entre nous chez qui cette partie est dirigeante, celui-là a la vie la plus agréable ?

— Comment en serait-il autrement ? dit-il, En tout cas c’est en laudateur autorisé que l’homme de réflexion fait l’éloge de son propre mode de vie.

— Et laquelle des vies, dis-je, le juge déclare-t-il être au second rang, et quel plaisir dit-il être au second ?

— Il est évident que c’est le plaisir de l’homme de guerre, et de l’ami des honneurs. En effet ces deux-là sont plus proches du sien propre que ne l’est celui de l’homme désireux d’acquérir.

— Et le dernier, alors, est celui de l’ami du profit, semble-t-il.

— Certainement, dit-il.

9.[modifier]

— On aurait donc b dès lors eu ainsi deux manches de suite, et deux fois le juste aurait vaincu l’injuste. Eh bien la troisième manche, à la manière olympique, dédions-la à Zeus Sauveur et Olympien : considère que le plaisir des autres que l’homme réfléchi n’est ni tout à fait vrai, ni pur, mais qu’il est comme une reproduction en trompe l’œil, à ce qu’il me semble avoir entendu dire par un de ceux qui s’y connaissent. Et ce serait là la plus grave et la plus décisive des défaites.

— Et de loin. Mais en quel sens dis-tu cela ?

— Je le découvrirai de la façon suivante, dis-je : en cherchant en même temps que toi, c qui répondras à mes questions.

— Alors pose-les, dit-il.

— Eh bien dis-moi, repris-je : n’affirmons-nous pas que la souffrance est l’opposé du plaisir ?

— Si, tout à fait.

— Et aussi que n’avoir ni plaisir ni souffrance, c’est là quelque chose qui existe ?

— Certes, que c’est quelque chose qui existe.

— Et que, situé au milieu entre ces deux états, c’est un certain repos de l’âme à leur égard ? N’est-ce pas ce que tu veux dire ?

— Si, c’est bien cela, dit-il.

— Eh bien te rappelles-tu, dis-je, les propos des gens malades, ceux qu’ils tiennent lorsqu’ils sont malades ?

— Lesquels ?

— Ils disent qu’il n’y a rien de plus agréable que d’être en bonne santé, mais qu’ils d ne s’étaient pas aperçus, avant d’être malades, que c’était ce qu’il y a de plus agréable.

— Je m’en souviens, dit-il.

— Et n’entends-tu pas dire par ceux qui sont possédés par une douleur extrême, qu’il n’y a rien de plus agréable que de cesser de souffrir ?

— Si, je l’entends dire.

— Et dans beaucoup d’autres cas semblables, je crois, tu t’aperçois que les hommes, quand ils se trouvent dans la souffrance, font l’éloge de l’absence de souffrance et du repos qu’elle donne, disant que c’est là ce qu’il y a de plus agréable — et non la jouissance. C’est qu’en effet, dit-il, cette chose devient peut-être alors agréable et aimable, je veux dire le repos.

— Et donc, lorsqu’on cessera e d’éprouver une jouissance, dis-je, le repos par rapport au plaisir sera chose pénible.

— Peut-être, dit-il.

— Par conséquent ce que nous affirmions à l’instant être entre l’un et l’autre, à savoir le repos, cela sera quelquefois et l’un et l’autre : à la fois souffrance, et plaisir.

— Apparemment.

— Or est-il possible que ce qui n’est ni l’un ni l’autre devienne et l’un et l’autre ?

— Non, pas à mon avis.

— Or l’agrément qui se manifeste dans l’âme, comme le déplaisir, sont l’un et l’autre une certaine excitation. N’est-ce pas ?

— Oui. 584 — Et ce qui n’est ni pénible ni agréable, n’est-ce pas apparu à l’instant être un repos, situé comme à égale distance entre les deux ? Si, c’est bien comme cela que c’est apparu.

— De quelle façon alors peut-il être correct de considérer comme agréable de ne pas souffrir, ou comme pénible de ne pas jouir ?

— D’aucune façon.

— Par conséquent le repos, dis-je, n’est pas réellement, mais paraît chose agréable en comparaison de la souffrance, et chose douloureuse en comparaison de l’agréable à un moment donné, et il n’y a rien de valide dans ces semblances par rapport à la vérité du plaisir. Ce n’est qu’une sorte de sorcellerie.

— Oui, dit-il, c’est en tout cas ce que l’argument indique.

— Considère alors, dis-je, b les plaisirs qui ne procèdent pas des souffrances, de façon que tu n’ailles pas croire, une fois de plus, que ce soit un fait de nature que le plaisir soit la cessation d’une souffrance, et la souffrance la cessation d’un plaisir.

— Dans quel cas, dit-il, et de quels plaisirs parles-tu ?

— On pourrait en citer beaucoup d’autres, dis-je, mais si tu le veux bien, considère surtout les plaisirs liés aux odeurs, Ils se manifestent en effet tout à coup avec une force incroyable, sans qu’on ait préalablement éprouvé de souffrance, et quand ils cessent ils ne laissent derrière eux aucune souffrance.

— C’est tout à fait vrai, dit-il.

— Ne nous laissons donc pas persuader c que le plaisir pur soit une cessation de la souffrance, ni la souffrance une cessation du plaisir.

— Non, en effet.

— Cependant, dis-je, parmi les prétendus plaisirs qui atteignent l’âme par l’intermédiaire du corps, les plus nombreux et les plus importants, à peu de chose près, appartiennent à ce genre : ce sont des cessations de la souffrance.

— Oui, c’est ce qu’ils sont.

— Est-ce qu’alors les jouissances anticipées et les souffrances anticipées, qui se produisent avant les choses à venir, et à partir de leur attente, ne sont pas du même ordre ?

— Si, elles le sont.

10.[modifier]

— Eh bien sais-tu, dis-je, ce qu’elles sont, d et à quoi elles ressemblent surtout ?

— À quoi ? dit-il.

— Considères-tu, dis-je, qu’existent dans la nature le haut, le bas, et le milieu ?

— Oui, je le crois.

— Crois-tu alors que quelqu’un qui serait emporté du bas vers le milieu croirait être emporté ailleurs que vers le haut ? En fait il se tiendrait au milieu, mais quand il regarderait le lieu d’où il aurait été emporté, penserait-il être ailleurs qu’en haut, puisqu’il n’aurait pas reconnu ce qu’est le véritable en haut ?

— Par Zeus, non, je ne crois pas, dit-il, qu’un homme dans ce cas croirait autre chose.

— Mais s’il était emporté en sens inverse, dis-je, e il croirait être emporté en bas, et ce qu’il croirait serait vrai ?

— Forcément.

— Il aurait donc toutes ces impressions parce qu’il n’aurait pas l’expérience de ce que sont vraiment le haut, le milieu, et le bas ?

— Visiblement.

— T’étonnerais-tu alors si ceux qui n’ont pas l’expérience de la vérité, ont eux aussi des opinions qui ne sont pas saines sur beaucoup d’autres sujets, et si leur relation avec le plaisir, avec la souffrance, et avec ce qui est intermédiaire, est telle que, lorsqu’ils sont emportés vers ce qui est pénible, ce qu’ils croient 585 est vrai et ils souffrent réellement ; mais que lorsqu’ils sont emportés de la souffrance vers ce qui est au milieu, ils sont persuadés d’être arrivés à la plénitude du plaisir : comme des gens qui regarderaient le gris en le comparant avec le noir, sans avoir l’expérience du blanc, ainsi eux se trompent quand ils regardent l’absence de souffrance en la comparant avec la souffrance, sans avoir l’expérience du plaisir ?

— Par Zeus, dit-il, je ne serais pas étonné de cela, mais bien plutôt qu’il n’en aille pas ainsi.

— Alors conçois les choses de la façon suivante, dis-je. La faim, la soif, et les états de ce genre, ne sont-ils pas des sortes de vides dans b l’état du corps ?

— Si, bien sûr, Et l’ignorance, et le manque de sagesse, n’est-ce pas là une vacuité, mais cette fois dans l’état de l’âme ?

— Si, certainement.

— Or on peut s’emplir en prenant de la nourriture, ou en acquérant de l’intelligence ?

— Oui, bien sûr.

— Et la plénitude la plus vraie vient-elle de ce qui est moins, ou de ce qui est davantage ?

— Il est visible qu’elle vient de ce qui est davantage.

— Alors quelles espèces, selon toi, participent le plus de l’être pur : celles comme les aliments, la boisson, les plats cuisinés, et toute la nourriture, ou bien l’espèce de l’opinion vraie, du savoir, et de l’intelligence, c et en un mot de tout ce qui constitue l’excellence ? Juges-en de la façon suivante : ce qui touche à ce qui est toujours semblable, immortel, et qui est la vérité, ce qui est soi-même tel, et qui se produit dans ce qui est tel, te semble-t-il être davantage que ce qui touche à ce qui n’est jamais semblable, et qui est mortel, et qui lui-même est tel et se produit dans ce qui est tel ?

— L’emporte de beaucoup, dit-il, ce qui touche à ce qui est toujours semblable.

— Par conséquent l’être de ce qui est constamment dissemblable participe-t-il plus à l’être qu’au savoir ?

— Nullement.

— Mais quoi ? participe-t-il plus à la vérité ?

— Non plus.

— Or, s’il participe moins à la vérité, ne participe-t-il pas moins à l’être aussi ?

— Si, nécessairement.

— Par conséquent d les espèces de ce qui touche à l’entretien du corps participent moins à la vérité et à l’être que les espèces qui, en revanche, touchent à l’entretien de l’âme ?

— Beaucoup moins.

— Et pour ce qui concerne le corps lui-même, ne crois-tu pas qu’il en est de même, si on le compare avec l’âme ?

— Si, je le crois.

— Par conséquent, ce qui s’emplit de choses plus réelles, et qui est lui-même plus réel, s’emplit plus réellement que ce qui s’emplit de choses moins réelles, et qui est lui-même moins réel ?

— Oui, forcément.

— Donc, si s’emplir de choses qui naturellement vous conviennent est agréable, ce qui s’emplit plus réellement et de choses plus réelles e jouirait plus réellement et plus véritablement d’un plaisir véritable, tandis que ce qui recevrait des choses moins réelles s’emplirait moins véritablement et de façon moins assurée, et recevrait un plaisir moins fiable et moins vrai.

— Tout à fait nécessairement, dit-il.

— Par conséquent ceux qui n’ont pas l’expérience de la réflexion et de l’excellence, 586 mais sont constamment plongés dans la bonne chère et ce qui s’y apparente, sont emportés vers le bas, apparemment, et ensuite inversement vers la région médiane, et ils errent de cette façon tout au long de leur vie ; jamais ils ne dépassent ce stade pour aller vers les véritables hauteurs, les regarder ou y être emporté, jamais ils ne s’emplissent réellement de ce qui est réellement, ni ne goûtent à un plaisir stable et pur ; mais, à la façon du bétail, ils regardent toujours vers le bas, ils restent penchés vers la terre, vers les tables, ils paissent, s’engraissent, et couvrent leurs femelles, et b leur désir d’en avoir encore plus les fait se piétiner, se donner mutuellement des coups de cornes et de sabots de fer, et leur insatiabilité les fait s’entretuer : c’est qu’ils n’ont pas empli avec des réalités ce qui en eux existe réellement, et qui serait capable de le retenir.

— C’est de façon tout à fait exacte, Socrate, dit Glaucon, que tu donnes là ton oracle sur la vie de la plupart des hommes.

— N’est-ce donc pas une nécessité qu’ils soient plongés dans des plaisirs mêlés de souffrances, images en trompe l’œil du vrai plaisir, qui ne prennent de relief que par leurs positions respectives : c dès lors ces plaisirs paraissent intenses les uns et les autres, et engendrent chez les humains, en proie à la déraison, des désirs érotiques furieux dont ils deviennent eux-mêmes les enjeux, comme lorsque Stésichore affirme que c’est le fantôme d’Hélène qui devint l’enjeu de la lutte des combattants de Troie, à cause de l’ignorance du vrai où ils étaient ?

— Si, il y a toute nécessité, dit-il, que ce soit quelque chose comme cela.

11.[modifier]

— Mais dis-moi : autour de l’élément apparenté au cœur, n’est-il pas nécessaire que se produisent d’autres phénomènes semblables, lorsqu’on met en action cet élément lui-même, soit par envie, dans l’ambition éprise des honneurs, soit par violence, dans l’amour de la victoire, soit par colère, dans le mauvais caractère, et qu’on cherche sans calcul d et sans intelligence à obtenir satiété d’honneurs, de victoire, et de colère ?

— Si, dit-il, il est nécessaire que de tels phénomènes se produisent aussi autour de cet élément. Mais voyons, dis-je. Pouvons-nous affirmer avec assurance que tous les désirs liés à l’élément qui a le goût du profit, et à celui qui a le goût de la victoire, dans le cas où ils suivent la conduite du savoir et de la raison, et poursuivent les plaisirs en compagnie de ces guides, quand ils recevront ceux vers lesquels les aura guidés l’élément sage, recevront les plaisirs à la fois les plus vrais, du fait qu’ils suivent la vérité — et pour autant qu’il soit en leur pouvoir d’en saisir des vrais -, et les plaisirs qui leur sont appropriés, e si l’on admet que ce qui est le meilleur pour chacun est aussi ce qui lui est le plus approprié ?

— Mais bien sûr, dit-il, que c’est le plus approprié.

— Par conséquent quand l’âme tout entière suit l’élément ami de la sagesse, et qu’elle n’entre pas en dissension interne, il en résulte que chaque partie généralement s’occupe de ses propres affaires, et qu’elle est juste, et en particulier que chacune cueille le fruit des plaisirs qui lui appartiennent en propre, qui sont les meilleurs, et les plus vrais, 587 autant que cela est possible.

— Oui, parfaitement.

— En revanche, lorsque c’est un des autres éléments qui exerce le pouvoir, il en résulte qu’il ne découvre pas le plaisir qui lui est propre, et qu’il contraint les autres éléments à poursuivre un plaisir qui n’est pas non plus le leur, et qui n’est pas véritable.

— Oui, c’est cela, dit-il.

— Or c’est ce qui est le plus distant de la philosophie et de la raison qui peut surtout avoir un tel effet ?

— Oui, c’est surtout cela.

— Et ce qui est le plus distant de la raison, n’est-ce pas ce qui est le plus distant de la loi comme de l’ordre ?

— Si, visiblement.

— Or ceux qui nous sont apparus comme les plus b distants, ne sont-ce pas les désirs érotiques et tyranniques ?

— Si, et de loin.

— Et les moins distants, les désirs royaux et ordonnés ?

— Oui.

— Je crois alors que c’est le tyran qui sera le plus distant du plaisir vrai, et qui lui est approprié, et l’autre le sera le moins.

— Oui, nécessairement.

— Et par conséquent, dis-je, le tyran vivra la vie la moins agréable, et le roi la plus agréable.

— Très nécessairement.

— Or sais-tu, dis-je, de combien de fois la vie que mène le tyran est moins agréable que celle que mène le roi ?

— Je le saurai si tu me le dis, dit-il.

— Il y a trois plaisirs, apparemment, un légitime, et deux bâtards ; le tyran, dépassant les plaisirs bâtards c pour aller encore au-delà, fuit la loi et la raison ; il fait maison commune avec certains plaisirs esclaves, qui sont ses exécutants, et il n’est pas très facile de dire de combien de fois il est inférieur, sinon peut-être de la façon suivante.

— Laquelle ? dit-il.

— Le tyran est distant de l’homme oligarchique de trois degrés, n’est-ce pas, car à égale distance entre eux, il y avait le partisan du peuple.

— Oui.

— Il ferait donc maison commune avec un fantôme du plaisir éloigné lui aussi de trois degrés de celui-là sous l’angle de la vérité, si ce qu’on a dit jusqu’à présent est vrai ?

— C’est cela.

— Mais l’homme oligarchique, à son tour, est le troisième à partir de l’homme royal, d si nous posons comme un seul homme l’homme aristocratique et l’homme royal.

— Oui, il est en effet le troisième.

— Par conséquent, dis-je, c’est de trois fois trois que le tyran est arithmétiquement distant du vrai plaisir.

— C’est ce qu’il apparaît être.

— Par conséquent, dis-je, apparemment, le fantôme de plaisir tyrannique, en fonction du nombre mesurant sa grandeur, serait une surface.

— Oui, parfaitement.

— Et si l’on pratique l’élévation à la puissance carrée, et cube, on voit bien de quelle distance il se trouve éloigné.

— C’est visible, dit-il, à quelqu’un en tout cas qui est spécialiste du calcul.

— Or si l’on veut dire, en renversant les choses, de combien le e roi est distant du tyran, sous l’angle de la vérité du plaisir, on trouvera, une fois la multiplication accomplie, qu’il vit 729 fois plus agréablement que lui, et le tyran plus misérablement de ce même intervalle.

— Tu as fourni là, dit-il, un incroyable calcul de la différence entre ces deux hommes, l’homme juste et 588 l’injuste, par rapport au plaisir et à la douleur.

— Et cependant c’est un chiffre à la fois vrai, et qui convient à leurs vies, dis-je, pour autant que leur conviennent jours, nuits, mois et années.

— Mais de fait ils leur conviennent, dit-il.

— Or si, sous le rapport du plaisir, l’homme de bien qui est juste l’emporte à ce point sur l’homme méchant qui est injuste, il l’emportera incroyablement plus sur lui sous le rapport de la grâce, de la beauté, et de la perfection de la vie ?

— Incroyablement, certes, par Zeus, dit-il.

12.[modifier]

— Eh bien soit, dis-je. Puisque nous en sommes arrivés à ce point b du dialogue, reprenons ce qui avait été dit au début, et qui nous a menés jusqu’ici. Il avait été dit, n’est-ce pas, qu’il était avantageux de commettre l’injustice, quand on était un homme parfaitement injuste mais qui avait la réputation d’être juste. N’est-ce pas ce qui avait été dit ?

— Si, c’est bien cela.

— Eh bien alors, dis-je, entrons en dialogue avec celui qui prétend cela, puisque nous sommes tombés d’accord sur la puissance respective de la pratique de l’injustice, et de celle de la justice.

— Comment s’y prendre ? dit-il.

— En modelant par la parole une image de l’âme, de façon que celui qui défend cette thèse puisse avoir sous les yeux ce dont il parle.

— Quel genre d’image ? c dit-il.

— Une image du genre d’êtres naturels, dis-je, dont les récits rapportent qu’ils existèrent jadis : celui de la Chimère, celui de Scylla, et celui de Cerbère, et la foule des autres êtres dont on rapporte que de nombreuses formes s’y unissaient naturellement en un tout unique.

— Oui, dit-il, c’est ce qu’on rapporte.

— Modèle alors la forme unifiée d’un animal divers et polycéphale, qui aurait, disposées en cercle, des têtes d’animaux paisibles et des têtes d’animaux sauvages, et capable de se transformer de l’une en l’autre et de faire sortir tout cela de lui-même.

— C’est là l’œuvre d’un mouleur remarquable, dit-il. d Et cependant, puisque la parole est manière plus facile à modeler que la cire et les matières analogues, supposons que la voici modelée.

— Fais alors une forme de lion, et une forme d’homme. Mais que le premier objet soit de loin le plus grand, et que le second ait la seconde place.

— Cela est plus facile, dit-il, voilà, c’est fait, c’est modelé.

— Attache alors ces trois êtres ensemble en un seul, en parvenant à faire qu’ils soient naturellement unis les uns aux autres,

— Les voici attachés ensemble, dit-il.

— Modèle autour d’eux, à l’extérieur, l’image d’un être unique, celle de l’homme, de façon que pour qui ne peut voir ce qu’il y a dedans, mais e ne voit que la gaine extérieure, cela paraisse un seul être vivant, un homme,

— Le modelage autour d’eux est fait, dit-il.

— Disons alors à celui qui affirme qu’il est avantageux pour cet homme de commettre l’injustice, mais qu’agir justement ne lui rapporte rien, disons-lui qu’il ne déclare rien d’autre que ceci : qu’il serait avantageux pour lui de rendre forte, en la faisant festoyer, cette bête multiple, à la fois le lion, et ce qui va avec le lion, et cependant d’affamer l’homme 589 et de le rendre faible, au point que chacun des deux autres puisse le traîner là où il veut le faire aller ; et, au lieu de les habituer l’un à l’autre et de les rendre amis l’un de l’autre, de les laisser se déchirer et se dévorer mutuellement en se battant.

— En effet, dit-il, c’est tout à fait cela que dirait celui qui fait l’éloge de la pratique de l’injustice.

— Or celui qui, à l’inverse, dit que c’est faire ce qui est juste qui est avantageux, celui-là affirmerait qu’il faut faire et dire ce qui permettra à l’homme intérieur d’avoir le plus de pouvoir sur l’homme, b et de prendre soin de l’animal polycéphale comme le ferait un agriculteur : en nourrissant et en domestiquant les êtres paisibles, et en empêchant ceux qui sont sauvages de se développer. Il se ferait une alliée de la nature du lion et se soucierait de tous en commun, pour les élever en les rendant chers les uns aux autres et à lui-même, N’est-ce pas ?

— Oui, c’est exactement ce que, de son côté, dit celui qui fait l’éloge de ce qui est juste.

— Alors, de quelque façon qu’on le tourne, celui qui fait l’éloge de ce qui est juste dirait vrai, c et celui qui fait l’éloge de l’injuste dirait faux. En effet, qu’on examine les choses par rapport au plaisir, par rapport à la bonne réputation, ou à l’utilité, celui qui fait l’éloge de ce qui est juste dit vrai, celui qui le blâme ne dit rien de valide, et blâme sans connaître ce qu’il blâme.

— En effet, dit-il, il me semble qu’il ne le connaît nullement.

— Essayons alors de le convaincre en douceur — car ce n’est pas délibérément qu’il se trompe — en lui posant la question suivante : "O bienheureux homme, ne pourrions-nous pas dire que les distinctions reconnues entre ce qui est honorable et ce qui est déshonorant ont été engendrées par des considérations de ce genre : est honorable d ce qui rend les parts bestiales de la nature soumises à l’homme, ou plutôt peut-être soumises au divin, et est déshonorant ce qui rend la part paisible esclave de la part sauvage ? " Sera-t-il d’accord, ou bien comment répondra-t-il ?

— Il sera d’accord, s’il m’en croit, dit-il.

— Existe-t-il alors, dis-je, d’après ce raisonnement, quelqu’un pour qui il soit avantageux de s’emparer injustement d’une quantité d’or, si ce qui se produit est à peu près ceci : qu’en s’emparant de l’or, il rend en même temps la part la meilleure de lui-même esclave de la part la plus vicieuse ? Autrement dit, si e en saisissant de l’or il devait réduire en esclavage son fils ou sa fille, en les soumettant à des hommes sauvages et méchants, cela ne serait pas avantageux pour lui, quelle que soit la quantité d’or qu’il aurait gagnée à l’occasion ; et si c’est la part la plus divine de lui-même qu’il rend esclave de la part la plus étrangère au divin et la plus souillée, sans avoir pitié d’elle, alors comment pourrait-il ne pas être malheureux ? et 590 l’or qu’il recevrait ne viendrait-il pas payer un désastre bien plus terrible que ce ne fut le cas pour Eriphyle, quand elle reçut un collier contre la vie de son mari ?

— Bien plus, en effet, dit Glaucon. Car c’est moi qui vais te répondre à sa place.

13.[modifier]

— Or ne crois-tu pas aussi que si depuis toujours l’on blâme le manque de discipline, c’est pour des raisons comme celles-ci : parce que dans un tel défaut on laisse trop de champ à cet animal terrible, à ce grand animal aux nombreuses formes ?

— Si, visiblement, dit-il.

— Et l’insolence, et le mauvais caractère, si on les blâme, n’est-ce pas parce que b l’élément semblable au lion et au serpent y est accru et renforcé aux dépens de l’harmonie ?

— Si, certainement.

— Et le goût du luxe, et la mollesse, ne les blâme-t-on pas pour le relâchement et le laisser-aller qu’ils accordent à ce même élément, lorsqu’ils y font entrer la lâcheté ?

— Si, bien sûr.

— Et la flatterie et le manque du sens de la liberté, ne se montrent-ils pas lorsqu’on place ce même élément, celui qui est apparenté au cœur, sous la dépendance de la bête apparentée à la foule, ou qu’en l’avilissant pour gagner de l’argent, et à cause de l’insatiabilité de la bête, on l’habitue dès la jeunesse à devenir un singe, plutôt qu’un lion ?

c — Si, certainement, dit-il.

— Et l’artisanat, et le travail manuel, pourquoi crois-tu qu’ils comportent une marque infamante ? Est-ce pour un autre motif, affirmerons-nous, que celui qui apparaît lorsque chez quelqu’un l’espèce de ce qu’il y a de meilleur est placée de naissance dans un tel état de faiblesse qu’il est incapable de diriger les animaux qui sont en lui, mais que c’est lui qui doit prendre soin d’eux, en n’étant capable que d’apprendre à reconnaître ce qui les amadoue ?

— En effet, apparemment, dit-il.

— Or pour qu’un tel homme soit dirigé par un élément semblable à celui par lequel est dirigé l’homme le meilleur, allons-nous affirmer qu’il doit être précisément l’esclave de cet homme d le meilleur, en qui c’est l’élément divin qui dirige ? non que nous croyions que l’esclave doive être dirigé à son désavantage, comme Thrasymaque croyait que les dirigés le sont, mais pour autant qu’il est meilleur pour chacun d’être dirigé par un élément divin et sage ; soit que, dans le meilleur des cas, on l’ait à soi en soi-même, soit que, à défaut, cet élément exerce sa surveillance de l’extérieur. De cette façon nous serions tous, autant que possible, des semblables et des amis, puisque nous serions tous pilotés par le même élément ?

— Oui, et nous aurons raison de l’affirmer, dit-il.

— Et c’est aussi, dis-je, ce que fait voir la loi : e elle vise à peu près la même chose, quand elle sert d’alliée à tous ceux qui vivent dans la cité. C’est ce que vise aussi la direction que nous exerçons sur les enfants, le fait que nous ne les laissions pas être libres, avant d’avoir installé en eux, comme dans une cité, un régime politique, d’avoir pris soin 591 de ce qu’il y a de meilleur en eux avec ce qu’il y a de meilleur en nous, et d’avoir installé à notre place un gardien semblable à nous pour y exercer le pouvoir. C’est alors seulement que nous laissons l’homme aller librement.

— Oui, c’est ce que fait voir la loi, dit-il.

— Comment alors pourrons-nous affirmer, Glaucon, et selon quelle argumentation, qu’il soit avantageux de commettre l’injustice, de manquer de discipline, ou de perpétrer quelque acte déshonorant, alors que cela nous rendra plus méchant, quand bien même on aurait par là acquis plus d’argent, ou quelque autre puissance ?

— Nous ne le pourrons nullement, dit-il.

— Et comment affirmer que commettre l’injustice sans être vu, et sans en rendre justice, soit avantageux ? N’est-ce pas un fait que celui qui n’est pas aperçu b devient encore plus méchant, tandis que chez celui qui n’échappe pas aux regards, et qui est châtié, l’élément bestial se couche et se calme, tandis que l’élément calme est rendu libre ? alors l’âme tout entière, restituée à sa nature la meilleure, gagne, en acquérant modération et justice accompagnées de sagesse, un état encore plus estimable que celui d’un corps qui gagnerait force et beauté accompagnées de santé, et cela dans la proportion même où l’âme a plus de valeur que le corps ?

— Si, certainement, dit-il.

— Par conséquent, celui du moins qui a du bon sens vivra c en tendant toutes ses forces vers ce but, en prisant en premier lieu les connaissances qui feront cet effet à son âme, et en méprisant les autres ?

— Oui, visiblement, dit-il.

— Ensuite, dis-je, il vivra en se gardant d’abandonner l’état et la nourriture de son corps au plaisir bestial et dénué de raison, et de s’orienter de ce côté-là. Mais, sans même prendre en considération sa santé, sans accorder de privilège à ce qui pourrait le rendre fort, ou beau, ou lui donner la santé, si cela ne doit pas aussi lui permettre de se dominer, d on le verra toujours subordonner l’harmonie de son corps à l’accord qui est dans son âme.

— Oui, certainement, dit-il, à condition qu’il veuille être véritablement musicien.

— N’y subordonnera-t-il pas aussi, dis-je, un ordre concerté et un accord dans l’acquisition des richesses ? Et, puisqu’il ne se laisse pas impressionner par ce que la masse juge être le bonheur, voudra-t-il accroître à l’infini le poids de sa richesse, pour en retirer des maux infinis ?

— Je ne le crois pas, dit-il.

— Au contraire, prenant en considération le régime e politique qui est en lui-même, dis-je, et prenant garde de ne rien ébranler de ce qui le compose par l’excès ou l’insuffisance de son bien, il pilotera les choses en ajoutant à ses biens ou en les dépensant autant qu’il en aura le pouvoir.

— Oui, parfaitement, dit-il.

— Et pour les honneurs aussi, selon la même considération, 592 il prendra sa part de certains d’entre eux et les goûtera de bon gré, ceux dont il pense qu’ils le rendront meilleur ; mais pour ceux dont il pensera qu’ils déferaient l’état qui prévaut en lui, il les fuira dans sa vie privée comme dans la vie publique.

— Il ne consentira donc pas, dit-il, à s’occuper des affaires de la cité, si c’est là son souci.

— Si, par le Chien, dis-je, en tout cas dans la cité qui est la sienne, et même sérieusement, mais peut-être pas dans la cité de ses pères, à moins que quelque chance divine ne survienne.

— Je comprends, dit-il. Tu veux dire qu’il le fera dans la cité dont nous avons exposé la fondation, celle qui est située dans nos arguments, car je crois b qu’elle n’existe nulle part sur la terre.

— Mais, dis-je, elle est peut-être située là-haut dans le ciel, comme un modèle pour qui veut la regarder et, en la regardant, se gouverner lui-même. Et il n’importe d’ailleurs en rien qu’elle existe ou doive exister quelque part. Car lui se soucierait des affaires de celle-là seule, et d’aucune autre.

— Oui, on peut s’y attendre, dit-il.