La ceinture fléchée/Texte entier

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Illustrations par Albert Fournier.
Éditions Édouard Garand.

La Ceinture Fléchée


Grand roman canadien inédit


par


ALEXANDRE HUOT


Illustrations d’Albert Fournier


Le Roman Canadien - illustration Chénier couverture - Noir et blanc.png


« LE ROMAN CANADIEN »
Éditions Édouard Garand
1423, 1425, 1427, rue Ste-Élisabeth
Montréal


page=1

CHAPITRE I

L’ATTELAGE DE CHEVREUILS


L’hiver était hâtif, cette année-là. On n’en était qu’au 25e jour de novembre et déjà la campagne était blanche de neige. La traditionnelle bordée de la Sainte-Catherine avait été beaucoup plus forte que d’habitude. Il était tombé plusieurs pieds de neige. Les clôtures qui divisaient les champs étaient invisibles presque partout. Chose sans précédent à cette saison de l’année, les raquetteurs pouvaient exercer leur sport favori sans risquer de casser leurs raquettes en sautant les clôtures.

« Hue donc ! Cerf-Volant. »

L’homme confortablement assis dans une longue traîne sauvage tirée par deux élégants chevreuils filait à une rapidité folle sur la neige lisse et craquante que le froid vif avait durci.

« Hue donc ! Pommette ! » cria-t-il au second chevreuil au moment où les deux bêtes montaient, rapides comme l’éclair, un banc de neige qui dérobait une clôture à la vue.

L’homme était emmitouflé dans un chaud mackinaw au collet relevé. Sa figure était à demi cachée sous un épais casque de fourrure que la vieillesse rendait innommable. Sa voix était rude comme celle des coureurs des bois, rude à faire peur à un enfant.

Il monologuait :

« Ma femme aurait dû venir à cette veillée. Mais Philomène est comme ça ; elle ne veut jamais sortir. Pas moyen de la décoller de la maison. Son mari n’est pas si bête. Il ne manquerait pas une veillée où il y a du whiskey, peut-être du rhum ! Il serait bien fou de le faire, hein ? Cerf-volant, ma bonne bête ! Allons, chevreuil, je t’ai baptisé Cerf-Volant. Fais honneur à ton nom ; vole, vole. Plus vite encore. Nous sommes encore à 20 bons milles de chez le père Lacasse. Il fait déjà sombre. La nuit va bientôt tomber. Si le temps se couvre, il va faire noir comme chez le diable. Faudra aller doucement. Gagnons du temps en attendant. Hope-là, vite, au galop ! Cerf-Volant ! Remue-toi, Pommette ! »

Activés par la voix de leur maître, les deux chevreuils dociles augmentèrent de vitesse.

La traîne-sauvage bondissait ne faisant qu’effleurer la neige. À chaque cahot, l’homme devait user de toutes les ressources de son expérience pour ne pas rouler dans le champ. Il tenait les rênes serrées sans trop tirer de peur de déchirer la gueule tendre des chevreuils.

À un moment, il enleva l’épaisse couverte de fourrures qui lui recouvrait les pieds et se les frotta :

« Ah ! dit-il, Philomène avait raison. J’aurais dû mettre une autre paire de bas de laine. Les orteils commencent déjà à me geler. Faut l’admettre, les femmes ont parfois du bon sens. »

Il était botté de souliers mous en grosse vache huilée. Comme il se frottait les pieds, il releva son casque d’un mouvement instinctif, pour se gratter, et sa figure apparut, sombre, dure, terrible, mais non repoussante. Il avait des yeux noirs, profondément noirs. La vie qu’il menait, celle de coureur des bois, avait basané sa peau, l’avait endurcie, noircie et lui avait donné un aspect éternellement sale.

Le voyageur solitaire qui rencontrait Jérôme Fiola et le regardait, filait son chemin plus rapidement, pendant qu’un frisson de peur le glaçait.

Cependant, dans la poitrine de cet homme à figure rébarbative, battait un de ces grands cœurs comme on ne sait plus en faire dans les villes.

Il exerçait le métier de guide pour les chasseurs nombreux qui parcouraient l’immense forêt de Rimouski. Un jour, un de ces chasseurs mourut et lui légua la somme de $1000. Jérôme Fiola monta à Québec avec $500 et prit une magistrale brosse de deux mois et demi. À son retour, il donna $200 à sa femme et $300 au curé. Les chasseurs le comblaient d’argent et de cadeaux. Jamais sa Philomène n’avait manqué de quoi que ce fût. On s’arrachait ses services ; car c’était le meilleur guide de la région. Avec lui, « on était sûr de tuer », suivant le langage des bois. Si on lui disait : « Je veux abattre un orignal et deux chevreuils » Jérôme répondait : « On les abattra ! » Et on les abattait.

Fiola était de descendance sauvage. Son père était un pur huron de Lorette qui avait quitté sa réserve pour venir s’établir à Sainte-Blandine de Rimouski, pendant sa jeunesse.

Le père Fiola, comme ses ancêtres, se refusa toujours à cultiver la terre. Ses plaisirs favoris étaient de pêcher, de chasser et de battre sa femme. Il appréciait surtout la chasse et la pêche en temps prohibé.

Dès son jeune âge, Jérôme avait suivi son père dans ses courses à travers les forêts. Il y apprit très vite à chasser la perdrix, le chevreuil et à imiter à perfection le cri de la femelle orignal pour attirer le mâle.

Jérôme n’était jamais allé à l’école. Il ne savait ni lire ni écrire. Mais il avait sur les gens et les choses des axiomes de sage. Le chasseur redevenu avocat le citait dans ses plaidoiries et l’autre redevenu politicien répétait ses pensées sur les tribunes ou au parlement.

Fiola avait maintenant 38 ans. C’était le plus dur marcheur de la région. Mais, en voiture, comme Achille, il était vulnérable au talon et… aux orteils. Il ne cessait de maudire le temps froid, répétant avec une exagération si commune à l’humanité :

« Diable de diable qu’il fait froid ! Je suis sûr que le thermomètre marque 40 degrés sous zéro. Nous sommes au pôle-nord. »

Jérôme commençait à croire qu’il avait eu une mauvaise idée de faire un détour de 12 milles pour voir ce vieillard mystérieux dont toute la région parlait depuis quelques jours.

Mais la curiosité l’avait emporté.

Qui était cet étrange vieillard venu s’établir seul dans les bois, à cette saison de l’année ?

On ne parlait que de l’arrivée du vieillard à Sainte-Blandine, à Saint-Anaclet et jusque dans le rang éloigné des Lepage, près du Lac Lunettes.

Il était descendu du train, à Rimouski, le lundi précédent. Personne ne le connaissait dans la ville. Élégamment vêtu pour son âge, il portait une longue barbe blanche. Sa figure était bonne et honnête. Cependant un nuage constant de tristesse l’obscurcissait.

Il ne s’attarda pas à Rimouski et partit le même soir en traîneau vers les hauts du comté. Le cheval et la voiture qui l’emportaient, il les avait achetés dès son arrivée. Le traîneau était chargé de provisions et de valises.

Le vieillard dépassa Sainte-Blandine et se rendit jusque dans le rang des Lepage. Là, il acheta 500 âcres de forêt et se fit construire une maisonnette en bois rond. Il semblait pressé d’en finir ; car il ne ménagea pas les pourboires pour pousser les ouvriers dans leur travail.

À toutes les questions qu’on lui posait, le vieillard se contentait de répondre :

— Si quelqu’un vous demande qui je suis, dites-lui que vous n’en savez rien.

Les cultivateurs étaient mystifiés. Mais ce qui porta leur surprise à son comble, c’est que les Lepage qui avaient bâti la maisonnette se refusèrent complètement à dévoiler l’endroit où le vieillard s’était retiré. Ils avaient sans doute été bien payés pour garder le silence.

Les rumeurs les plus contradictoires se répandaient dans la région.

Les âmes les moins charitables se plaisaient à dire que le vieux était un repris de justice. On le soupçonnait même d’avoir assassiné Blanche Garneau. Le bruit de cette cause célèbre n’était pas encore éteint dans la province. Des mères le prenaient pour un ravisseur d’enfants. Elles pressaient, apeurées, leurs petits dans leurs bras et fermaient prudemment leurs portes à clef le soir.

Mais la plupart croyaient plutôt que le vieillard était un être inoffensif, un richard, un millionnaire au cerveau craqué.

Jérôme Fiola voulait le voir. Un de ses vieux amis, le guide Martouche, lui avait dit le matin de ce jour-là :

— Jérôme, j’ai rencontré un vieux dans le bois, hier.

Jérôme se fit désigner le lieu de la rencontre.

C’était vers ce lieu qu’il se dirigeait.

« Allons ! plus vite, Cerf-Volant ! Ne frétille pas que de la queue, frétille aussi des jambes, Pommette ! »

Il faisait nuit. Heureusement le ciel ne s’était pas couvert. Il y avait des étoiles et même de la lune.

« Ah ! s’écria Jérôme, jetant un coup d’œil sur les champs et les montagnes idéalisés par la clarté lunaire, je suis peut-être un vieux bougre ; mais chaque hiver, quand je revois pour la première fois cette blancheur de ma forêt, ça me fait quelque chose de bon au cœur. Ah ! c’est tout de même beau, ça ! Il n’est pas fou, le bon Dieu qui a créé ça ! »

Le coureur des bois ne s’ennuyait jamais seul. Il avait l’habitude de dire :

« C’est avec la forêt que je jase le mieux. Les arbres me connaissent. Ils m’aiment. Je ne les coupe pas, moi ! Quand je leur parle, leurs feuilles bruissent et me répondent. »

Les chasseurs dont il était le guide lui demandaient souvent :

— Vous devez trouver les jours longs à courir les bois, seul.

— Oh ! non, répondait-il invariablement, je ne m’ennuie pas, ne craignez rien. La forêt n’est point une seconde silencieuse. À chaque instant, j’entends un bruit que je comprends. C’est le hibou, c’est la perdrix, c’est l’écureuil, le martin-pêcheur, le pique-bois, c’est le chevreuil ; parfois, et alors j’arrête, c’est l’orignal ; cinq ou six fois, ce fut l’ours. Vous autres, vous ne savez pas quel plaisir c’est pour moi de marcher dans la forêt et d’épier tous ces bruits.

Jérôme regarda l’heure à la clarté de la lune.

« Déjà sept heures, fit-il. Heureusement, je suis près de l’endroit que m’a désigné Martouche ; car j’arriverais en retard à la veillée de la Sainte-Catherine, à Saint-Anaclet. »

À ce moment, il vit une faible lueur percer parmi les branches nues de la petite forêt voisine.

Il tira sur les rênes. Cerf-volant et Pommette prirent le galop.


CHAPITRE II

LA MAISONNETTE EN BOIS ROND


« Wo… a ! » cria Jérôme Fiola au moment où ses deux chevreuils s’arrêtaient en face d’une maisonnette en bois rond qu’éclairait la lune de côté.

Le guide examina la demeure. Elle pouvait avoir 24 pieds par 12 et avait à peine 8 ou 9 pieds de hauteur. Son constructeur l’avait bâtie en suivant l’architecture trapue des vieilles maisons d’autrefois. Le bois n’avait même pas été écorcé. Partout les preuves apparaissaient qu’on avait voulu bâtir vite.

Jérôme se gratta le menton pendant quelques instants.

Il était passé au même endroit il n’y avait pas plus de deux semaines. Cette maison n’existait pas alors. Ce devait bien être celle du vieillard mystérieux.

Allait-il entrer ?

Il était perplexe.

Peut-être risquait-il une réception froide. Le vieux le mettrait-il à la porte ?

Dans les bois, Jérôme était le plus hardi des hommes. Mais en société, il était le plus timide et le plus sauvage des enfants. Or cette maison inconnue c’était pour lui « de la société ».

Mais la curiosité le travaillait fort.

Enfin, il risqua le tout pour le tout et frappa discrètement à la lourde porte à laquelle trois marches de bois équarri conduisaient.

Il attendit une ou deux minutes. Comme il n’obtenait pas de réponse, il frappa de nouveau, cette fois avec plus de force.

Enfin Jérôme entendit une voix qui demandait de l’intérieur :

— Qui est là ?

La voix s’essayait vainement à la rudesse. Elle ne réussissait qu’à être chevrotante.

— C’est un ami, un coureur des bois qui voudrait se reposer quelques minutes », répondit Jérôme.

Quelques secondes s’écoulèrent ; puis le guide entendit un bruit de verrou que l’on tire.

La porte s’ouvrit.

Dans la lumière projetée par la lampe posée au milieu de la table dans la pièce, Jérôme vit un vieillard tremblant, à longue barbe blanche. Il était vêtu d’une longue tunique en étoffe du pays. Ses pieds étaient chaussés de fins souliers mous d’où sortaient des bas rouges qui emprisonnaient sa culotte aux genoux.

— Bonsoir, monsieur, dit le vieillard. Vous êtes le bienvenu chez moi. Mais il ne faudra rien dire de ce que vous verrez ici. Vous êtes un coureur des bois. J’ai confiance en vous ; mais je me défie de votre langue. Promettez-moi solennellement de ne rien révéler de ce que vous verrez dans ma maison.

Jérôme était estomaqué. Sous le coup de la surprise, il promit tout ce que le vieillard voulut lui faire promettre et entra.

De suite, il chercha le feu pour réchauffer ses orteils gelés. Une grosse bûche flambait dans une cheminée mal faite. Il s’en approcha. Après un silence de quelques minutes, le guide déclara :

— Je suis Jérôme Fiola, vous avez peut-être entendu parler de moi.

Le vieillard eut un éclair de joie :

— Ah ! vous êtes Jérôme Fiola, dit-il. Certes, je vous connais de renommée. N’avez-vous pas guidé dans les bois mon ami Pierre Renaud, le juge ?

— Comment ! vous connaissez monsieur le juge Renaud ! Je n’avais que seize ans, et déjà je le pilotais dans la forêt.

Mais le vieillard interrompit son interlocuteur :

— Chut ! chut ! fit-il, il ne faut dire à personne que je connais Renaud. Celui-ci pourrait savoir que je suis ici, et cela amènerait toutes sortes de complications. Rappelez-vous votre promesse, hein !

Jérôme était de plus en plus mystifié.

Qui était ce vieillard ?

— Monsieur Fiola, voulez-vous me servir de guide pour quelques jours. J’aimerais à parcourir la forêt de Rimouski, à chasser l’orignal et le chevreuil. Il me semble qu’un bon steak d’orignal ferait du bien à mon estomac détraqué. Voulez-vous ?

— Certes, répondit Jérôme, qui acceptait avec d’autant plus de satisfaction que cela allait lui donner l’occasion d’étudier le vieillard aux allures si intrigantes.

— Alors disons que vous viendrez ici après-demain. Mais pas un mot de cela à personne ! Je compte sur vous pour garder le secret le plus absolu.

Le vieillard se leva et sortit de sous la table une boîte métallique. Il prit un billet de $50 dans la boîte :

— Tiens, dit-il, voici pour vous. Je sais que la langue va vous démanger. Je vous donne ça pour apaiser la souffrance. Rappelez-vous le billet quand vous aurez trop envie de parler.

Jérôme se dit :

— Je serais bien bête de refuser. Ça ressemble diablement à une tentative de corruption. Mais le vieux n’est accusé d’aucun crime enfin !

La pièce où ils se trouvaient était meublée comme la plupart des camps de chantiers. Cependant elle était d’une impeccable propreté. Il y avait au milieu une table brute et des chaises faites de branches d’arbres. Sur la table, des assiettes, des soucoupes, des bols, des ustensiles généraux de cuisine ; dans un coin, un petit poêle dont le vieillard devait se servir pour faire cuire sa nourriture. Aux murs, deux calendriers, un crucifix de prix, une carte géographique du comté de Rimouski et une tête de chevreuil.

Le vieillard était un grand nemrod. Il adorait les histoires de chasse. Jérôme en connaissait un « saccage », comme il disait, Il se mit donc à en raconter avec sa verve habituelle. Le temps passait et le guide ne s’en apercevait pas.

À la fin, un commencement d’intimité commença à s’établir entre les deux hommes :

— Dites-moi donc, monsieur, fit Jérôme, quelle idée vous a poussé à venir vous établir ici à cette saison de l’année. L’hiver est bien ennuyant à la campagne. C’est alors que l’on apprécie toutes les commodités des villes. Vous, vous choisissez ce temps pour habiter les bois. Je me demande ce qu’il y a au fond de ça.

Jérôme s’aperçut trop tard qu’il avait fait une gaffe.

Immédiatement la physionomie du vieillard se rembrunit :

— Jérôme, dit-il, si vous voulez que nous demeurions amis, ne me posez jamais de telles questions. C’est un grand secret que Dieu et moi seuls connaissons.

Le guide regarda l’heure et sursauta :

— Déjà 8 heures et demie. Je vais certainement perdre quatre ou cinq « traites » de whiskey. Je vais à une veillée, vous comprenez ; et déjà je suis trop en retard. Il me faut fuir.

Le vieillard sourit :

— Vous ne perdrez pas ces traites, dit-il ; je m’en vais vous les offrir.

Il tira d’une valise une bouteille de « Scotch » et lui en versa un grand verre que Jérôme dégusta avec une satisfaction visible.

Le vieux mit son casque et s’entoura la taille d’une ceinture fléchée qu’il attacha avec un soin particulier. Puis ils sortirent tous deux.

Le vieillard s’extasia devant les deux élégants chevreuils attelés à la traîne sauvage :

— C’est la première fois de ma vie que je vois un attelage aussi original, dit-il.

Puis il questionna :

— Comment avez-vous pu réussir à dompter des animaux d’une nature aussi farouche et peureuse ?

— Oh ! avec de la patience on arrive à tout. J’ai mes deux chevreuils depuis trois ans. Ils me rendent d’inappréciables services. Leur seul défaut, c’est qu’ils ont les reins trop faibles pour tirer un poids trop lourd. Mais quand la traîne n’est pas trop chargée, ils filent comme le vent.

Jérôme prit congé du vieillard et ils se donnèrent rendez-vous à la maisonnette pour le matin du surlendemain.

— Allons, Cerf-Volant, Pommette, en avant, hope-là ! Décollez-vous ! Vite, qu’il reste du whiskey quand j’arriverai !

En route Jérôme se demandait : Qui peut bien être cet homme et que peut-il venir faire dans cette forêt en hiver ?

CHAPITRE III

LA VEILLÉE DE LA SAINTE-CATHERINE


Quand Jérôme Fiola pénétra dans la maison où avait lieu la veillée de la Sainte-Catherine, la plus grande animation y régnait. Un violoneux jouait avec furie et étouffait du martellement de son pied le bruit de son instrument. Des couples tourbillonnaient dans un étourdissant « swing » de quadrille. Dans un coin, les vieux jasaient en riant.

Dès son arrivée, de bonnes filles aux figures jeunes et réjouies, entourèrent Jérôme et le beurrèrent de tire. Le guide eut beau se débattre, il ne put empêcher de se faire barbouiller la figure. Les demoiselles ne lui épargnèrent même pas la chevelure et la barbe.

Quand il eut réussi à s’en débarrasser avec la menace qu’il allait toutes les embrasser, Jérôme se dirigea vers le coin où les vieux causaient. Il ne fut pas du tout surpris de constater que le vieillard mystérieux était l’objet de la conversation. L’un d’eux interpella le guide :

— Et toi, observa-t-il, l’as-tu vu, ce vieillard ?

— Mais non, pas plus que vous.

— Tu en connais long et tu ne veux rien dire.

Un jeune homme entra à ce moment et se dirigea de suite vers Jérôme :

— Je viens, dit-il, de voir un orignal tué sur le bord de la route, dans le bois de Sainte-Blandine. On ne lui avait enlevé que les deux fesses.

— Me prends-tu pour le garde-chasse ? Pourquoi me contes-tu cela ? demanda Jérôme.

— Vous pourrez raconter la chose au garde-chasse que vous rencontrez souvent dans la forêt. J’ai idée que ce doit être le vieillard mystérieux qui a tué la bête.

Un autre reprit :

— Ce matin, je me suis aperçu qu’un de mes veaux était disparu.

Plusieurs voix continuèrent :

— On prétend que ce vieux est un sorcier et qu’il va donner des sorts à notre bétail.

— Ce doit être un criminel qui fuit la justice. Il faudra faire attention, autrement il va sûrement nous arriver malheur.

— J’ai perdu une de mes vaches. Ne serait-ce pas lui qui l’a prise ?

Jérôme ne put s’empêcher de rire. Le vieillard allait devenir le bouc-émissaire de la région. On lui attribuerait dorénavant tous les forfaits. Il décida alors de se payer la tête de ces braves gens :

— Vous vous trompez, dit-il. Ce vieillard est un honnête homme craignant Dieu. La preuve, je m’en vais vous la donner. J’ai rencontré ce matin le curé de Saint-Anaclet. Savez-vous ce qu’il m’a dit ?

— Non, répondirent toutes les voix dans un bel ensemble.

— Eh bien, il m’a dit que le vieillard lui avait donné un chèque de $1,000 pour son église.

Les vieux se regardèrent, hochèrent la tête, puis celui dont le veau était disparu déclara :

— Oh ! je savais bien que le vieux était un bon garçon. Ça me l’a toujours dit. J’ai même eu une chicane avec ma femme à ce sujet.

— Ce doit être un millionnaire qui vient ici se reposer des tracas de la ville.

— Il va semer l’or dans la région et nous en bénéficierons tous.

Jérôme n’avait jamais su que le vieillard avait donné de l’argent au curé de Saint-Anaclet. Son entrevue avec le curé était imaginaire. S’il avait raconté ce mensonge, c’était pour créer une bonne réputation au vieux. Il voulait lui faire une excellente presse, et il réussit à merveille. En effet, pendant tout le reste de la veillée, on ne cessa de chanter les louanges du vieillard.

Plusieurs se vantèrent de l’avoir rencontré. Suivant les uns, il avait les yeux noirs, suivant les autres, il les avait bleus ; mais tous s’accordaient à dire que sa figure était belle et bonne.

Vers onze heures, après un quadrille plus animé que les autres, un inconnu entra dans la maison. Jérôme était à ce moment près de la porte :

— Puis-je avoir une chambre pour la nuit ? questionna-t-il.

Une jeune fille lui dit en riant aux éclats :

— Personne ne se couche ici cette nuit.

— Alors, je veillerai, fit l’inconnu souriant.

Il était vêtu comme un homme des villes : caoutchoucs, feutre mou, petit paletot mince. Il pouvait avoir 25 ans. Ses traits fins portaient des traces de fatigue. L’inconnu n’était pas beau, mais il se dégageait de sa figure un quelque chose d’attirant et de sympathique.

Il se mêla aux convives.

L’arrivée de l’inconnu avait intrigué Jérôme. Il se demandait pourquoi ; car à cette époque il y avait plusieurs chasseurs dans la région. Cet homme ne venait sans doute que pour tuer un orignal ou un chevreuil. Cependant, le regard du guide ne pouvait se décider à le quitter.

À un moment, Jérôme s’aperçut que l’inconnu semblait suivre avec un intérêt particulier toutes les conversations où il était question du vieillard mystérieux.

Qu’est-ce que cela voulait dire ?

Jérôme se rapprocha de lui et engagea la conversation :

— D’où venez-vous donc cher monsieur ? questionna-t-il.

— Moi, je viens de la Rivière-du-Loup.

— Sans indiscrétion, que faites-vous ?

— Je suis commerçant.

Jérôme lui dit significativement :

— Mon nom est Jérôme Fiola, guide de la région.

Le jeune homme comprit et dit :

— Le mien est Jacques Martial, marchand de gros. Je viens ici pour chasser l’orignal. Pourriez-vous me servir de guide. Après-demain…

— Non, pas après-demain, je suis retenu par un autre. Mais je pourrai certes vous piloter demain dans la forêt.

— Va pour demain.

Alors le jeune homme baissa la voix et lui demanda à l’oreille :

— Avez-vous entendu parler d’un vieillard qui est censé vivre dans cette région, quelque part dans les bois ?

Jérôme se dit : « Tiens, ça commence à mordre. » Puis il répliqua :

— J’en ai bien entendu parler. Mais je crois que ce vieillard n’existe que dans l’imagination populaire.

— Vous ne l’avez pas vu alors ?

— Mais non.

— Vous ne l’avez pas vu bien que vous soyez chaque jour dans les bois ?

— Qui vous a dit que j’étais chaque jour dans les bois ?

— Dame ! un guide comme vous…

— Non, je ne l’ai pas vu ; et de plus je vous répète que je ne crois pas à l’existence de ce vieillard.

Jérôme et Jacques Martial se donnèrent rendez-vous à l’endroit même pour le lendemain matin.

Le guide décida alors de ne pas retourner chez lui. Il monta se coucher en ressassant dans son esprit la conversation qu’il venait d’avoir avec le jeune homme. Décidément le vieillard n’intéressait pas que les gens de Sainte-Blandine et du rang Lepage. On venait jusque de la Rivière-du-Loup pour s’informer de lui.


CHAPITRE IV

LE PORTRAIT


Les chevreuils frémissaient sous leur harnais léger. Jérôme Fiola les caressa successivement. Il leur passait la main sur le museau et les aristocratiques bêtes des bois lui léchaient la main, faisant de la tête des mouvements brusques, pendant que dans leurs yeux éternellement apeurés, on pouvait lire un reste de sauvagerie.

Jérôme venait de « prendre l’air », suivant son expression. Chaque matin, quand la neige était « bonne », il faisait une dizaine de milles dans sa traîne. C’était sa course d’appétit ; il déjeunait ensuite.

Comme il arrivait près de la maison où, la veille, avait eu lieu la soirée de la Sainte-Catherine et où il avait passé la nuit, le jeune homme qui disait s’appeler Jacques Martial en sortit.

— Hola ! Comment est-ce que ça va ce matin ? lui demanda Jérôme, toujours jovial.

— Très bien, très bien ! Partons-nous bientôt pour notre excursion de chasse ?

— Nous allons d’abord prendre un bon déjeuner. Ensuite nous verrons.

Les deux hommes pénétrèrent dans la maison. Seuls, le vieux et la vieille, les maîtres du logis étaient debout. Les autres dormaient encore.

— Vous êtes matinal, comme toujours, monsieur Fiola, remarqua le vieil habitant.

Jérôme eut un large sourire :

— C’est au petit jour qu’on prend les lièvres au collet, dit-il.

Ils mangèrent un succulent repas de campagne : des grillades de lard salé, des œufs frits et du pain de ménage.

Le guide laissa la table alors que son compagnon n’avait pas encore fini son déjeuner et sortit. Au dehors, il scruta l’horizon et le firmament. Il n’y avait pas un seul nuage. Le ciel était parfaitement clair. Un timide soleil d’hiver paraissait.

Jérôme hocha la tête et entra :

— Monsieur Martial !

— Oui ?

— Je crois bien qu’il vaut mieux ne pas aller chasser aujourd’hui.

— Mais pourquoi ?

— Parce que nous allons perdre notre temps. Il n’a pas neigé depuis quelques jours. Aujourd’hui le temps est beau et je suis sûr qu’il ne neigera pas. Actuellement les pistes de l’orignal et du chevreuil sont trop vieilles. Nous pourrions les suivre des semaines avant de rattraper les animaux. Ah ! s’il neigeait, nous aurions de belles pistes fraîches à suivre ! Mais le bon Dieu, de ce temps-ci, est avec le gibier. Vous auriez dû venir il y a 15 jours. Les lacs n’étaient pas gelés. Les orignaux étaient en rut ; ils se couraient. Je vous aurais amené au Lac Lunettes. Là, tous deux dans un bon canot de toile, nous aurions guetté l’orignal. J’aurais imité la voix de la femelle ; et vous auriez entendu le bruit des sabots du mâle descendant de la montagne. Ah ! dans ce temps-là, il faut viser juste ; car l’orignal en rut arrive sur nous, enragé. Une fois, il y a 16 ans, l’un de ces animaux a fait chavirer l’embarcation dans laquelle je me trouvais. Heureusement je sais nager. Mais un bain dans une eau froide de novembre n’est guère alléchant.

Jacques Martial déclara :

— Ainsi il est inutile de penser à la chasse pour aujourd’hui.

— Oh ! nous pourrions toujours tuer quelques perdrix. Mais s’il y a des orignaux dans les environs, le bruit des détonations les effraiera et quand viendra le temps de leur faire la chasse, ils auront déguerpi.

— Que faire alors ?

— Vous allez venir chez moi, monsieur Martial. Là, nous attendrons le jour favorable.

Le jeune homme réfléchit quelques instants, puis accepta l’offre du guide.

Jérôme se garda bien de prendre le même chemin que la veille pour retourner chez lui. Il suivit la grande route tout le temps.

Les deux chevreuils allaient lentement, le poids des deux hommes étant trop lourd pour leurs reins.

Le guide se demandait toujours avec curiosité si Jacques Martial allait lui parler du vieillard mystérieux.

Le jeune homme jasait :

— Il y a beaucoup de chasseurs dans la région actuellement ? questionna-t-il.

— Oui, pas plus que d’habitude à cette saison de l’année, mais pas moins.

— Vient-il beaucoup d’étrangers à part les chasseurs ?

Le guide dressa l’oreille :

— Ça dépend, dit-il. En été, nous avons des pêcheurs, des automobilistes. Mais actuellement il ne vient plus personne.

— Personne ? Vous en êtes sûr ? Cependant on disait hier soir, à la veillée, qu’il y avait dans la région un vieillard qui intriguait fort les gens. Connaissez-vous ce vieillard ? Vous l’avez peut-être vu ?

Jérôme fut surpris. Ne lui avait-il pas posé la même question le veille ?

— Moi, mais je ne le connais pas le moins du monde. Non seulement je ne l’ai pas vu, mais je ne crois même pas à son existence. C’est une fable inventée de toute pièce par quelque maman qui aura voulu en évoquant devant son enfant la figure terrible de ce vieillard inspirer au petit une crainte salutaire.

La conversation tomba. Jacques Martial, après quelques minutes de silence, continua :

— Cependant, il doit y avoir un fond de vérité dans cette histoire. En effet on dit que le vieillard a remis une forte somme au curé de Saint-Anaclet.

— C’est moi-même qui ai inventé cette histoire de don pour me payer la tête des bonnes gens de la veillée hier soir.

Le jeune homme eut un mouvement de surprise :

— Ah ! fit-il. Je suis tombé en plein dans le panneau, moi aussi.

Jérôme désirait tenir le mieux possible la promesse qu’il avait faite au vieillard mystérieux. Aussi fit-il du zèle :

— Vous voyez bien, cher monsieur, déclara-t-il, que cette histoire ne tient pas debout. Comment voulez-vous qu’un vieillard riche comme on le prétend vienne braver tous les froids de l’hiver, seul en pleine forêt, dans une cabane mal bâtie !…

— C’est vrai !

Changeant le sujet de la conversation, Jacques Martial demanda au guide :

— Comment donc vous y êtes-vous pris pour vous emparer de ces deux chevreuils ?

— Oh ! cela, m’a été bien facile. Après la première pluie du printemps, il se forme à la surface de la neige une petite croûte tendre. Les chevreuils ont alors peine à courir. Leurs pattes s’enfoncent et restent prises sous la croûte. Nous pouvons les prendre vivants avec une relative facilité.

Ils arrivaient à la demeure du guide située dans l’un des rangs de Sainte-Blandine.

La maison était quelconque. Il y en a des milliers qui lui ressemblent partout, sur le bord des routes, dans la province de Québec.

Philomène accueillit son époux avec une humeur qui eût étonné seulement un célibataire :

— Comment ! tu n’es pas saoul ! Jérôme, s’exclama-t-elle. Où allons-nous faire la croix ! C’est un miracle. Oh ! pardon !

Madame Fiola venait d’apercevoir le jeune étranger. Elle rougit :

— Entrez, entrez, fit-elle.

Elle ajouta, s’adressant à Jacques Martial :

— Excusez-moi, monsieur, mon mari n’est pas un modèle de tempérance.

Jérôme dit en riant :

— Tu devrais pratiquer, toi, la tempérance du langage.

Ils pénétrèrent dans la maison.

Le jeune homme se décapota. Comme il enlevait son paletot, un portrait tomba sur le plancher. Il se précipita pour le ramasser. Mais son geste ne fut pas assez rapide. Jérôme avait déjà le portrait dans ses mains. Après y avoir jeté un coup d’œil furtif, il le remit au jeune homme en réprimant un mouvement de surprise.

Il y avait en effet de quoi surprendre le guide.

Dans le portrait que Jacques Martial venait d’échapper, Jérôme avait reconnu la figure du vieillard mystérieux.

CHAPITRE V

LA FORME BLANCHE


Jérôme Fiola ne laissa rien voir de la surprise qui l’avait envahie à la vue du portrait du vieillard mystérieux. Il se contenta de dire à Jacques Martial :

— Il est inutile de s’attaquer au gros gibier aujourd’hui, je vous l’ai déjà dit. Mais nous pouvons quand même aller vagabonder dans la forêt. Nous tendrons quelques collets aux lièvres. Et puis j’ai placé il y a quelque temps sur le bord du lac à l’Orignal des pièges auxquels des rats-musqués et des visons pourraient bien s’être pris. Si le cœur vous le dit, vous pouvez venir avec moi.

Jacques accepta immédiatement.

Madame Fiola leur prépara un lunch substantiel et ils quittèrent la maison.

Jérôme eût préféré faire la randonnée à pieds. Mais il eut compassion des jambes peu habituées de son hôte et ils partirent confortablement assis dans la traîne sauvage tirée par Cerf-Volant et Pommette.

En route, le guide dit à son compagnon :

— Je regrette d’être obligé de vous fausser compagnie dès demain matin, Monsieur Martial. Mais j’ai promis à un chasseur de le guider dans la forêt.

— Oh ! je ne suis pas particulier sur ce point, mon bon Jérôme. Notre expédition comptera un homme de plus, votre autre client. Nous serons trois. Il y aura plus de plaisir.

Le guide se gratta la tête et continua en hésitant :

— C’est que, dit-il, mon client est particulier, lui. Il veut absolument être seul avec moi.

— Quel ours mal léché ! Comment s’appelle-t-il ? Il est possible que je le connaisse.

Jérôme était perplexe. Il ne voulait pas répondre à la question. D’ailleurs il ne le pouvait pas, car il ignorait le nom du vieillard mystérieux.

— Franchement, dit-il, je dois vous avouer que je ne sais pas comment se nomme ce vieux…

— Ah ! c’est un vieillard !

Un éclair de curiosité s’était allumé dans la prunelle de Jacques.

Jérôme la surprit.

— Vous pouvez me croire, continua-t-il.

Il arrive souvent que je guide dans la forêt des gens dont j’ignore la situation sociale et même le nom. Je ne suis pas curieux. Ils me payent toujours avec des beaux billets de banque. Je n’accepte jamais de chèques. Alors que n’importent les noms !

Jacques resta songeur quelques minutes ; puis il reprit :

— Mais pourquoi ce vieillard fuit-il toute compagnie ? Pourquoi veut-il être seul avec son guide dans la forêt ?

« Me voilà bien pris ! pensa Jérôme. Vais-je dévoiler l’identité du vieillard mystérieux ? non, mille fois non. Mais si je ne parle pas, si je ne lui fournis pas une explication plausible, ce satané jeune homme qui a un portrait intrigant dans ses poches va se douter de quelque chose. Et au diable ! Si je sais ce qui va arriver ensuite. Il faut prévenir cela à tout prix. Tiens, j’ai une idée. Mentons, mentons ; c’est pour une bonne cause. »

Jérôme dit alors à Jacques :

— Je ne sais, monsieur Martial, si je dois vous dire la vérité au sujet de ce vieillard : je ne sais s’il serait bien pour moi de vous révéler pourquoi il préfère être en tête a tête avec moi dans la forêt.

Le jeune homme regardait le guide avec des yeux brillants. Jérôme s’aperçut que ses dernières paroles l’avaient suprêmement intéressé.

« Ah ! animal, pensa-t-il, tu crois que je vais te dire la vérité. Mais détrompe-toi. Je suis en train de te rouler dans les grands prix. »

Il poursuivit à haute voix :

— Non, réellement, je crois qu’il vaut mieux me taire.

— Voyons, Voyons ! Jérôme, fit Martial ; fiez-vous à moi. Je suis un homme discret. Et puis ces façons secrètes de votre étrange client m’intriguent. Racontez, voyons !

Après s’être de nouveau fait tirer l’oreille, Jérôme commença :

— Mon client est un homme très fier, très orgueilleux…

— Oui, je sais ça.

Jérôme sursauta :

— Comment ! Mais le connaissez-vous ?

Jacques bafouilla :

— Non, non, mais… enfin… un homme qui veut être seul avec vous… enfin… vous comprenez.

Jérôme ne comprenait pas le moins du monde cette explication qui n’en était pas une. Il comprenait cependant que Martial connaissait le vieillard mystérieux, qu’il croyait avec justesse que le chasseur et le vieillard ne faisaient qu’un et enfin que le vieillard était fier et orgueilleux.

— Je disais donc que mon client est fier et orgueilleux. Il se pique auprès de tous ses amis d’être un excellent chasseur et un tireur de premier ordre. Cependant, avec le meilleur fusil, il ne pourrait pas casser une bouteille à 25 pieds. Alors quand nous voyons un orignal, ce n’est pas lui qui le tue, c’est moi. Il retourne chez lui avec l’orignal mort et il se vante à tout le monde de l’avoir tué, lui ! Voilà.

— Il y a longtemps qu’il est votre client ?

— Oh ! nous nous connaissons depuis une dizaine d’années.

— Vrai ? Et vous ne savez pas encore son nom ?

Jérôme fut surpris par l’imprévu de la question. Mais il s’en tira bien :

— Oh ! s’exclama-t-il en riant, je vous ai dit que je savais pas son nom ; mais je le sais.

— Alors comment s’appelle-t-il ?

— Oh ! ne me demandez pas ça. Je ne répondrai pas. Pensez-vous que je vais vous donner le nom d’un chasseur dans de telles conditions ! Ce serait trahir sa confiance. Si je le faisais, vous auriez raison de ne plus requérir mes services. Car, vous savez, dans les bois, on a beau être bon tireur, on a souvent besoin de la balle du guide pour tuer l’orignal et le chevreuil. Quand je tue, on ne m’en attribue jamais le mérite ; je suis payé pour m’effacer, c’est pourquoi je ne m’en plains pas. Alors si vous savez que je ne suis pas discret, vous auriez raison de ne pas me demander de vous servir de guide. Comprenez-vous ?

— Oui, je comprends ; n’en parlons plus.

Il était près de midi.

Un soleil pâle et cerné d’hiver paraissait. Jérôme regarda le firmament. Des nuages isolés, seuls dans l’immensité doucement lumineux, voyageaient poussés par le vent du nord-est.

Le guide déclara sentencieusement :

— Je ne serais pas surpris si, ce soir, nous avions de la neige.

— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— Oh ! mon père, qui était un sauvage pur de Lorette, m’a appris à lire dans le ciel. Quand je me trompe, ça ne dépend pas de mon père ; c’est que je me suis écarté un peu de ses enseignements.

Soudain Jacques Martial poussa Jérôme et lui dit :

— Quelle est cette forme blanche qui se meut là-bas sur la neige ?

Jérôme regarda longuement :

— Ce n’est pas une bête, dit-il. C’est une personne, un homme, une femme peut-être. Ohé ! Cerf-volant ohé ! Pommette ! Au galop ! nous allons bien voir.

CHAPITRE VI

MAM’ZELLE ALICE


Jérôme Fiola fouetta de nouveau ses chevreuils. Enivré par la course, il voulait aller plus vite, plus vite encore.

La forme blanche commençait à se préciser.

— Décidément, nous sommes en présence d’un homme.

— Et il s’en va dans la même direction que nous.

Une minute après, le guide s’écria :

— Mais ce n’est pas un homme, c’est une femme. Oh ! je crois que je ne me trompe pas. C’est Mam’zelle Alice, je le gagerais.

Le jeune homme interrogea avec une certaine curiosité :

— Mademoiselle Alice ? Quelle est cette jeune fille ?

— C’est la fille de Madame Paquin. C’est vrai, vous n’êtes pas au courant de cette histoire, vous qui venez de la Rivière-du-Loup. Ici, tout le monde la connaît.

— Ça a l’air intéressant. Racontez donc.

— Eh bien, commença Jérôme après avoir consciencieusement craché, Madame Paquin est ici depuis quinze ou dix-huit ans. Elle est arrivée un beau matin à Sainte-Blandine avec une petite fille qui ne marchait pas encore et est allé trouver le curé. « Je veux acheter une maison dans votre paroisse », lui dit-elle. Comme il n’y en avait pas à vendre, elle s’en fit construire une. Et depuis, elle y habite avec sa fillette qui est devenue une jeune fille belle comme le jour. Elle tourne la tête à tous les garçons du village. Madame Paquin était belle aussi dans son jeune temps. Monsieur le curé disait que c’était une madone. C’est pourquoi ici on appelle souvent Mam’zelle Alice la fille de la madone. Plusieurs habitants du village ont demandé à Madame Paquin d’où elle venait, qui elle était, où vivaient ses parents. Mais toutes les questions demeurèrent sans réponse. La madone a toujours été muette. Ainsi on ne sait rien de son passé. Au début les mauvaises langues se mirent de la partie. On prétendit que Mme Paquin n’était pas mariée, que sa fillette était illégitime, oh ! un tas de choses comme les commères savent si bien en inventer dans les paroisses. Mais monsieur le curé mit ordre à cela ; ce ne fut pas long. Il dit à tout le monde pendant sa visite paroissiale que Madame Paquin était une sainte femme et que ceux qui placotaient contre elle étaient de vilaines personnes. Les cancans arrêtèrent. Depuis, la mère et la fille vivent paisiblement dans leur jolie petite maison au quatrième rang. Elles paraissent avoir beaucoup d’argent. En effet, elles roulent l’automobile et donnent beaucoup aux bonnes oeuvres paroissiales. Et puis, elles ne sont pas fières du tout. Ce sont des dames de la ville, fort instruites. Jamais la petite Alice n’est allée à l’école ici. C’est sa mère qui l’a éduquée ; et la jeune fille en connaît long sur tout. Tiens, elle peut vous dire les noms de toutes les étoiles du firmament, le soir. Malgré cela, Madame Paquin et mam’zelle Alice saluent tout le monde. Elles viennent souvent à nos veillées et elles en donnent aussi chez elles de temps en temps. Elles nous traitent comme des égaux et ça nous fait plaisir naturellement. Mam’zelle Alice est toujours gaie comme un petit oiseau ; mais sa mère est triste. Quand elle sourit, il y a malgré tout de la tristesse dans sa figure.

Jacques Martial déclara :

— Cette affaire me paraît bien mystérieuse. Mais si la mère n’a pas parlé, la jeune fille ne se montre-t-elle pas plus loquace ?

— Oh ! non. D’ailleurs elle ne connaît rien de l’histoire. Monsieur le curé a bien défendu à tout le monde dans la paroisse de parler de quoi que ce soit à mam’zelle Alice. Elle se figure qu’elle est venue au monde ici, qu’il n’y a jamais rien eu de mystérieux dans la vie de sa mère. C’est pourquoi, pendant les veillées, elle demande souvent à madame Paquin : « Voyons, maman, pourquoi êtes-vous toujours si triste ? Dansez donc un quadrille avec nous. » La mère ne répond rien. Une fois, je l’ai vu se tourner et essuyer une larme.

Pendant qu’il racontait l’histoire, Jérôme avait ralenti l’allure de ses chevreuils. Ils n’étaient plus maintemant qu’à quelques centaines de pieds de la forme blanche. C’était bien une jeune fille. Elle s’en allait d’un bon pas, chaussée de raquettes qui devaient être fines et souples, car elle gambadait, semblant heureuse du moment présent et insouciante de l’avenir.

Le guide lui cria :

— Ohé ! mam’zelle Alice, attendez-nous !

La jeune fille se retourna :

— Oh ! fit-elle, joyeuse, c’est Jérôme. Voyons, Pommette, voyons, Cerf-Volant, arrivez, arrivez ! Au galop !

Les chevreuils aussitôt accélèrent leur course sensiblement.

— Voyez, fit le guide à son compagnon, les deux bêtes reconnaissent mam’zelle Alice et elles vont plus vite. C’est qu’elles l’aiment. Elle est si bonne !

— Bonjour, Jérôme !

— Bonjour, mam’zelle Alice.

La jeune fille était belle, d’une beauté encore en évolution. Les lignes de son corps n’étaient pas définitives. Sa figure saine et pure était comme un fruit qui commence à mûrir. Elle était vêtue d’un chandail, d’un bonnet de laine blanche et d’une jupe de même couleur. Le rouge agité de ses pommettes ressortait davantage de tout ce blanc.

Tout de suite, Jacques Martial s’intéressa à cette jeune fille.

Les présentations faites, mam’zelle Alice dit au jeune homme :

— Vous êtes un chasseur, monsieur. Comme j’aimerais aller, moi aussi, dans la forêt, la vraie, celle où l’on peut se perdre ! Mais maman ne veut pas m’y laisser aller à cette saison de l’année. Elle dit que c’est trop froid, que je peux attraper du mal. Je ne crois pas ça, et je voudrais faire consentir maman.

Jacques raconta alors à la jeune fille que le temps n’était pas favorable à la chasse. Et puis, Jérôme partait le lendemain en excursion avec un inconnu.

— Oh ! il commence à neiger, s’écria la jeune fille.

En effet le ciel s’était couvert et une petite neige tombait en voltigeant.

— Si la neige continue ainsi quelques heures nous tuerons certainement un orignal demain, dit le guide.

— Malheureusement, je ne serai pas de la partie, s’écria avec tristesse Jacques Martial.

— Mais comment ça ? interrogea Alice.

On lui expliqua pourquoi l’étrange chasseur voulait être seul avec Jérôme.

— Mais vous, monsieur Martial, où irez-vous pendant ce temps ?

Le guide intervint :

— Si vous voulez rester chez moi, vous êtes le bienvenu. Je serai de retour dans deux ou trois jours. Êtes-vous pressé ?

— Non, pas précisément.

— Alors, attendez mon retour et je vous promets un orignal et un chevreuil.

Jacques, se tournant vers la jeune fille, lui dit :

— Et vous, mademoiselle, ainsi vous aimez beaucoup la chasse ?

— Oh ! oui.

— Et elle connaît sur le bout de ses doigts tous les bois des environs, dit Jérôme.

— Mais alors, fit le jeune homme, vous pourriez me guider dans la forêt. Pendant l’absence de Fiola, nous ferions la petite chasse.

Puis, avec une crainte, il demanda :

— Votre mère s’objecterait-elle à cela ?

— Oh ! non, maman me laisse libre comme l’oiseau. Elle a confiance en moi.

— Alors, disons que c’est entendu pour demain.

— Entendu, fit la jeune fille visiblement satisfaite. J’irai vous chercher à la maison de Jérôme demain matin à 8 heures.

CHAPITRE VII

LA CHASSE À L’ORIGNAL


— Tiens, je crois que c’est une piste d’orignal.

Jérôme Fiola se pencha sur la neige fraîche et examina une trace bien distincte qui s’en allait, en suivant les méandres du sentier, dans la forêt.

Le vieillard mystérieux l’accompagnait.

— Oh ! fit-il, quelle joie, si je puis tuer un orignal aujourd’hui !

Jérôme avait terminé son examen :

— C’est bien une piste d’orignal, dit-il. Et la bête n’est pas passée ici depuis plus d’une demi-heure.

Le vieillard sourit de contentement.

— Que faut-il faire ? questionna-t-il ?

— Il faut avancer prudemment, éviter de faire le moindre bruit. D’ailleurs l’épaisse couche de neige qui recouvre la forêt favorisera notre marche silencieuse. À partir de ce moment, monsieur, je vous ordonne poliment de ne plus prononcer un mot jusqu’à ce que je vous aie moi-même adressé la parole. Je vous ferai savoir par signes ce qu’il faut que vous fassiez.

Ils continuèrent silencieusement leur route dans le sentier boisé, Jérôme regardant de tous côtés et s’arrêtant souvent pour écouter des bruits qui n’étaient rien pour le vieillard mais qui, pour le guide, avaient des significations distinctes.

Il était tombé une épaisse couche de neige depuis la veille. Mais ce jour-là il faisait beau. Le temps était sec et un petit vent fouettait dans les veines, un sang qui circulait joyeusement et créait la gaieté.

Au plus épais de la forêt, Jérôme s’arrêta soudain. Sur un signe presqu’impoliment autoritaire, il fit stopper le vieillard ; puis il lui indiqua un coin du bois avec un regard interrogateur.

Le vieillard répliqua de la même façon, qu’il voyait…

À travers les branches, une splendide tête d’orignal coiffée d’un panache superbe et gigantesque apparaissait entre deux sapins. La bête mangeait doucement sa frugale nourriture d’hiver. Elle n’était pas le moins du monde effrayée.

Sans doute les chasseurs ne l’avaient pas effarouchée depuis plusieurs jours ; car elle semblait parfaitement tranquille et devait croire dans sa tête rudimentaire qu’elle était sur son domaine à elle et qu’il n’y avait aucun danger.

Jérôme évolua dans la direction de l’orignal avec une prudence extrême. C’est à ce moment que le vieillard s’aperçut que Fiola avait bien dans ses veines du sang de sauvage.

La bête continuait de brouter paisiblement. La forêt s’était faite silencieuse. Ce silence dans cette lumière, dépouillé de toutes les étrangetés de la nuit, avait quelque chose de suprêmement beau.

Le vieillard suivait le guide. La solennité du moment le poussait, lui aussi, à une circonspection si grande qu’il ne faisait pas le moindre bruit.

Quand les deux compagnons furent à environ cent pieds de la bête, d’accord ils s’arrêtèrent. Le guide indiqua à l’autre qu’il était temps de tirer. Le vieillard épaula son fusil. Une détonation retentit. L’orignal fit un sursaut terrible, puis s’élança avec un bruit de branches cassées, fuyant dans la forêt.

— Oh ! sapristi ! je l’ai manqué, s’écria tristement le vieillard.

— Mais non, mais non. Il est atteint, et il n’ira pas loin, j’en suis sûr. Suivons-le !

Les deux hommes partirent au pas de course.

Le guide avait raison. Quelques centaines de pieds plus loin, ils virent l’orignal étendu, se débattant dans une agonie qui était à sa fin.

— Nous allons laisser la bête ici, car il nous sera impossible de la transporter sans voiture. Allons en chercher une.

L’autre acquiesça.

Le soir, Jérôme était assis avec le vieillard dans la maisonnette de ce dernier.

Ils étaient tous deux fatigués de leur journée de travail qui avait été dure. En effet ce n’est pas une mince besogne que de débiter un orignal et de le transporter à plusieurs milles de distance.

Mais le vieux était joyeux. Il parlait avec animation.

Jérôme était toujours curieux de savoir quelque chose du mystère qui entourait son hôte et client. Il questionna :

— Des journées pareilles, ça doit vous fatiguer, monsieur. Car vous venez de la ville, n’est-ce pas ?

— Mais oui, je viens de la ville. J’ai passé toute ma vie là. C’est pourquoi maintenant, j’aime la campagne, je l’adore. Je suis content d’être loin des foules houleuses, des bruits assourdissants des tramways, des trompes d’automobiles, des cancans, des chicanes !

— Connaissez-vous Montréal ?

— Oui. J’y suis allé plusieurs fois. C’est une ville dont le Canada peut s’enorgueillir, une ville qui prouve que les Canadiens français de la province de Québec savent faire quelque chose et le font bien !

— Moi, malheureusement je n’ai jamais visité Montréal. Je suis allé à Québec une seule fois. C’est une belle ville. Mais j’aimerais y aller encore, car je ne l’ai guère vue.

— Comment ça ?

— J’étais saoul.

Cette franchise brutale du guide fit rire le vieillard.

— Oh ! dit-il, Québec vaut la peine d’être visitée plusieurs fois.

— C’est là que vous demeurez ? interrogea le guide saisissant aux cheveux l’occasion de savoir quelque chose.

— Mais non, mais non, mon ami Jérôme. Je suis venu au monde et j’ai toujours demeuré à la Rivière du…

Ici le vieillard s’interrompit gauchement. Puis :

— Non, non, fit-il, je parle trop. Il ne faut pas que je te dise ça. Je compte naturellement sur ta plus entière discrétion.

— Oh ! oui, vous avez raison d’y compter. Je serai muet comme une tombe. Ainsi, vous venez de la Rivière-du-Loup. Ca m’intéresse, car hier, j’ai guidé dans la forêt un jeune homme qui vient de la même ville que vous.

Le vieillard s’assombrit :

— Quel est son nom ? questionna-t-il.

— Jacques Martial.

L’autre sursauta :

— Jacques Martial ! Jacques Martial ! s’écria-t-il. Oh ! Jérôme, ne va jamais lui dire que je suis ici. Ce serait un terrible malheur. T’a-t-il parlé de moi ?

— Oh ! il m’a bien posé plusieurs questions. Il voulait savoir qu’est-ce qu’il y avait de vrai dans cette rumeur de vieillard mystérieux. Mais je suis resté muet et j’ai si bien su le déjouer qu’il est maintenant convaincu, j’en suis sûr, que vous n’existez même pas.

— Tant mieux, tant mieux.

Jérôme se demandait avec inquiétude quelle relation il pouvait bien y avoir entre Jacques Martial et le vieillard.


CHAPITRE VIII

DEUX ÉTRANGES RESSEMBLANCES


Ce même soir, pendant que Jérôme Fiola causait dans la maisonnette en bois rond avec le vieillard mystérieux, Alice Paquin était assise dans le salon de sa demeure et entretenait une conversation animée avec Jacques Martial.

La pièce où ils se trouvaient était meublée avec un luxe discret, un luxe essentiellement féminin où on reconnaît la délicatesse d’une main de femme jusque dans les plus infimes détails de la décoration.

Madame Paquin aidait à sa servante à laver la vaisselle. On venait de quitter la table.

Le jeune homme et la jeune fille avaient passé la journée ensemble. Ils s’étaient amusés comme deux gamins à jouer aux chasseurs.

Il n’y a rien comme un tête à tête de chasse ou de pêche pour amener une intimité rapide. C’est comme les amitiés contractées quand on est gris de vin.

Jacques et Alice se sentaient parfaitement à l’aise en face l’un de l’autre.

Toute la journée ils avaient conversé sur tous les sujets.

Le jeune homme avait passé de surprise en surprise. La jeune fille l’étonnait par l’étendue de son érudition. Elle aurait pu en montrer à bien des professeurs d’astronomie, de littérature, voire même de philosophie.

Cependant une chose intriguait Jacques. Chaque fois qu’il regardait Alice, il avait l’impression de l’avoir déjà vue quelque part, autrefois. Ils avait beau se creuser la tête, il ne pouvait faire que son souvenir se précisât davantage.

Ils s’en ouvrit à la jeune fille.

— Où puis-je donc vous avoir vue ? questionna-t-il.

— C’est à se le demander. En effet, je n’ai pas quitté le district depuis ma naissance.

Pauvre petite, sa mère lui avait laissé entendre qu’elle était née à Sainte-Blandine. Madame Paquin avait un secret à cacher.

— Mais quel secret ? se demandait Jacques.

Alice continua :

— Je vais souvent à Rimouski en automobile. Les chemins sont affreusement mauvais. Mais mon Ford passe partout ; et ça ne fait rien ; j’aime ça. Cependant maman m’a toujours refusé de me rendre au Bic. Elle ne veut pas me dire le pourquoi de son refus. J’aimerais tant aussi aller à Québec, à Montréal.

La conversation fut interrompue par un chut ! de Jacques qui avait vu un lièvre passer dans le bois, en jetant un regard effarouché vers eux.

La jeune fille cria sèchement :

— Arrête !

Drôlement obéissant comme c’est son habitude, le lièvre se planta sur son train de derrière et regarda autour de lui, immobile.

Jacques épaula son fusil et tira.

Le faible animal tomba, inerte.

Le jeune homme était content de son petit exploit. Stupide comme la plupart des hommes le sont quand une femme est près d’eux en de pareilles circonstances, il fut orgueilleux comme si c’eût été un orignal qu’il eût tué.

La jeune fille le félicita de son coup d’œil juste.

Ils prirent le chemin du retour. Alice l’invita à venir chez elle.

— Pourquoi refuser ? se dit-il, cette jeune fille me plait. Je passerai une soirée agréable.

Il accepta.

Tandis qu’ils revenaient tranquillement, bras dessus, bras dessous, elle lui expliqua comment il se faisait qu’elle fût si instruite !

— Maman, dit-elle, est une érudite. Vous verrez à la maison la bibliothèque considérable que nous possédons. Il y a des livres sur tout. Mais on ne me laisse pas tout lire. Il y a ce que maman appelle les « rayons du diable ». Ils sont toujours fermés à clef afin que ma curiosité ne soit pas tentée. Je ne suis jamais allée à l’école. D’autres vous l’ont probablement dit. C’est maman qui s’est chargée de mon instruction. Je crois qu’elle a un peu réussi. Depuis que j’ai eu 6 ans, tous les jours, maman m’a enseigné quelque chose. Mon cours n’est pas encore terminé. Chère maman ! Que je les aime ces nombreuses années d’études avec elle ! Quand je lisais un livre, souvent je n’y comprenais goutte. Mais dès que maman me donnait des explications, tout devenait lumineux.

La jeune fille dit alors à Jacques en appuyant davantage sur son bras :

— Vous allez la connaître, maman ; vous verrez comme elle est belle et bonne. Ce qui me désole, c’est qu’elle se montre toujours un peu triste. Il y a quelque chose que je ne comprends pas en elle.

Jacques ne put s’empêcher de dire :

— C’est une sainte femme !

— Mais la connaissez-vous ?

— Non ; seulement d’autres m’en ont parlé. Soyez sûre que tous les villageois sans exception ont une très haute estime et un très profond respect pour votre mère.

Alice rougit de plaisir :

— Oh ! que je suis contente, fit-elle.

Puis, se rembrunissant :

— Il y a certainement un gros secret dans sa vie passée. Mais personne ne peut savoir. Je voudrais tant qu’elle me le dise ! Il me semble que si nous étions deux à supporter le fardeau, celui-ci ne pèserait presque plus.

— Ne forcez pas les confidences de votre mère, mademoiselle, dit gravement le jeune homme. Elle a sans doute raison de se taire. Il y a tant de choses qu’ignorent les jeunes filles comme vous !

Alice fit fuser un rire argentin :

— Oh ! dit-elle, mais vous parlez comme maman ! Allons, ne faites pas votre petit père. Il y a bien des choses, aussi, que les jeunes gens ignorent.

Pendant tout le reste du trajet, ce ne fut plus que badinages.

Le soir, confortablement installé dans un fauteuil généreusement coussiné, Jacques fumait une cigarette pendant qu’Alice tapotait de petits airs exquis sur le piano.

Madame Paquin apparut, tristement souriante.

— Savez-vous, dit-elle, que c’est la première, oui, la première fois que je reçois un citadin dans la maison. Oh ! J’ai donné plusieurs veillées à des cultivateurs des alentours. Mais jamais je n’ai reçu ce qu’on appelle dans le village un monsieur.

Elle apparaissait de côté, dans une porte, grande, élancée, dans une robe sombre qui lui allait à merveille.

Un peintre eût adoré ce tableau et l’eût intitulé : « La Souffrance Discrète ! »

En voyant soudain ainsi le profil de cette femme, Jacques sentit un souvenir remuer en sa mémoire.

Pour la seconde fois ce jour-là, il se dit :

« Cette femme me rappelle quelqu’un. Où donc ai-je déjà vu ce profil ? »

Mais cette fois encore son souvenir ne put se préciser davantage.

Alice lui demanda :

— Mais, monsieur Jacques, qu’avez-vous donc à tant songer ?

— Je songe à la délicieuse journée que nous avons passée ensemble et qui se répétera, je l’espère. Vous ne vous objectez pas à de futures rencontres, Madame Paquin ?

— Oh ! non, fit la femme, Alice a si peu de distractions et je suis pour elle une si triste compagne !

CHAPITRE IX

L’HOMME AU CHAPEAU NOIR


Jérôme Fiola venait de quitter la maisonnette du vieillard. Celui-ci se prépara à se coucher.

Tout un travail se faisait dans son cerveau.

Jacques Martial était dans le district.

Que venait-il y faire ?

Sans doute il lui voulait du mal, encore, toujours, lui qui avait été si bon, si dévoué pour le jeune homme !

— S’il allait venir me relancer jusqu’ici, pensa le vieillard.

Il se dirigea immédiatement vers la porte dont il poussa les nombreux verrous qu’il y avait fait affixer.

Puis il se coucha. Mais il ne put dormir. Il voyait toujours l’image de Jacques Martial ; il lui semblait que le jeune homme allait le prendre à la gorge et l’étouffer, là ! Une peur enfantine, atroce s’empara de lui. Il ralluma sa lampe et ne put s’empêcher de scruter tous les coins de la pièce afin de bien s’assurer qu’il était seul.

Soudain, il entendit quelqu’un frapper discrètement à la porte. Il crut d’abord être le jouet d’une illusion et il écouta. Cette fois, les coups dans la porte s’étaient faits plus forts. Puis une voix s’éleva qui criait :

— Ohé ! monsieur, ouvrez la porte aux amis. On gèle dehors.

Le vieillard sourit et poussa un soupir de soulagement. Il avait reconnu la voix comme étant celle de Gédéon Lepage, un des cultivateurs qui avaient construit sa maisonnette.

Il ouvrit la porte, content d’avoir quelqu’un d’ami près de lui à ce moment où une peur folle l’envahissait. Lepage, un gars de la campagne bien bâti, entra.

— Qu’est-ce qui t’amène à cette heure ? jeune homme, interrogea le vieillard. Il est plus de minuit.

— Oh ! vous savez, monsieur, c’est un peu le remords et puis une chose grave vient de se passer.

Le vieillard sentit quelque chose manquer en lui. Dieu ! allait-on encore lui annoncer de mauvaises nouvelles ?

— Mais le temps s’est mis au froid. C’est sous zéro maintenant. Laissez-moi me chauffer un peu pendant que je m’en vais vous raconter ça.

Gédéon Lepage s’approcha du feu que le vieillard tisonna et auquel il ajouta une grosse bûche d’érable. Puis le jeune homme dit :

— Il faut commencer par le commencement. Il y a deux jours, un étranger est apparu dans le district.

— Mais… interrompit l’autre.

— Oh ! je sais ce que vous allez me dire, monsieur. Vous nous aviez fait jurer de vous prévenir dès qu’un étranger mettrait le nez par ici. Mais que voulez-vous ? nous avons été négligents. Un de nos chevaux et deux de nos bêtes à cornes ont été malades. Nous nous disions : « Il faut y aller ! Il faut y aller ! » Et ça a traîné jusqu’à ce soir. Je ne dis pas ça pour nous excuser mais pour vous expliquer. Donc, ce soir, un second étranger est venu. Il s’est arrêté chez nous.

— Et que vous a-t-il demandé ?

— Il nous a demandé s’il y avait un vieillard mystérieux dans la région.

— Vous avez été muets ?

— Comme des roches, monsieur. Soyez-en sûr. Quand les Lepage donnent leur parole, elle est bel et bien donnée ; ils ne la reprennent pas. Aussi nous avons dit à ce monsieur que nous ne savions rien de cette histoire. Mais il a questionné, questionné : Avait-on entendu parler d’un vieillard ? Ne vivait-il pas dans la forêt ? Ne se montrait-il point très secret ? N’avait-il pas donné de l’argent à un curé ? Enfin il nous a assommé deux heures durant, ce maudit homme. À la fin, savez-vous ce qu’il a fait ?

— Non.

— Eh bien, il a mis un beau billet de cent piastres sur la table de la cuisine et il a dit : ce billet est à celui qui va parler le premier.

— Le goujat !

— Alors notre père s’est levé, a pris le billet et l’a jeté dans le poêle.

— Bien, bien, ça !

— L’homme s’est levé, très pâle et est sorti. Ça se passait ce soir. Mais n’ayez crainte, le billet n’a pas été brûlé. Le poêle ne chauffait pas ; c’était la cheminée qui flambait à ce moment. Aussi je vous ai apporté ce billet de $100 parce que notre père et nous, nous croyons qu’il vous appartient.

L’étranger a voulu s’en servir contre vous. Prenez-le.

Le vieillard le prit, mais immédiatement le remit au jeune homme :

— Tiens, je vous le donne, dit-il, vous l’avez bien gagné.

Gédéon Lepage tournait son casque dans ses mains. Il semblait avoir quelque chose à dire qui le gênait. Enfin :

— Il est bien sûr que vous n’avez jamais commis d’action mauvaise, monsieur ? questionna-t-il.

Le vieillard resta estomaqué :

— Comment ?

— Oui, vous n’êtes jamais allé en prison ?

— Oh ! la, la, qui peut bien vous avoir mis ça en tête, éclata de rire le vieux. Mais non, je ne sais pas ce que c’est qu’un cachot. J’ai toujours été bon, honnête, tout ce que vous voudrez.

— Il faut m’excuser, monsieur, de vous demander ça. Mais vous avez des allures si curieuses que notre père et nous, nous avions peur d’être mêlés à une affaire dangereuse et d’être mis en prison aussi, vous savez.

— Ne crains rien, jeune homme, celui qui te parle a toujours été un honnête et charitable citoyen.

— Et puis, monsieur, l’étranger qui est venu nous voir ce soir nous a eu l’air d’être un détective.

— Comment ! un détective ! Qu’est-ce que la police peut bien avoir à faire avec toute cette histoire ? Mais qu’est-ce qui vous a fait croire que c’était un détective ?

— Bien, quand il a été parti, nous avons jasé de ça ensemble. Je suis allé quelquefois aux vues animées, à Rimouski, aux « portraits », comme dit mon père. Là, j’ai vu des détectives. Ils portaient toujours des chapeaux durs. Eh bien ! ce soir, l’étranger avait aussi un chapeau dur. Alors, vous comprenez…

Le vieillard rit fort et bien longtemps :

— Il y a longtemps que je ne me suis pas autant amusé, dit-il à la fin en se tenant le ventre. Ah ! elle est bonne, celle-là.

Puis sérieusement :

— Mais décris-moi donc cet étranger.

— Il avait un pardessus noir, un chapeau dur, je vous l’ai dit, une moustache couleur corneille, une belle figure, des dents très blanches.

— Était-il grand ?

— Oh ! oui, notre père prétend qu’il mesure au moins six pieds. Mais s’il avait voulu se battre, nous sommes de bonnes jeunesses, nous aussi.

— As-tu remarqué s’il portait un signe noir sur une joue ?

— Tiens, tiens, vous me faites rappeler. Oui, oui, il portait bien ça.

Le vieillard pâlit terriblement et s’écria en levant les bras au ciel :

— C’est lui ! Mon Dieu ! préservez-moi.

— Qu’y a-t-il ? monsieur. Qu’y a-t-il ?

Le vieillard se ressaisit vite :

— Oh ! rien, rien. Ne fais pas attention.

— Au fait, monsieur, j’oubliais de vous dire que le premier étranger que nous avons vu il y a deux jours s’appelle Jacques Martial.

— Oui, oui, je le savais. Mon Dieu ! que vais-je devenir ? Jacques Martial et puis l’autre, l’autre ! c’est terrible.


CHAPITRE X

EST-CE UN CRIMINEL ?


— Bonjour, monsieur, fit Jérôme Fiola, surpris et se tenant immobile dans l’embrasure de la porte de sa demeure.

— Vous êtes monsieur Fiola ?

— Oui.

— Le guide ?

— Oui.

— Puis-je vous causer quelques instants ?

Le derby de l’inconnu lui donnait des appréhensions. Comme Gédéon Lepage, il pensait que tous les détectives portaient des chapeaux durs. « Enfin, pensa-t-il, je n’ai pas commis de crimes. » Il cherchait partout dans sa conscience et ne découvrait rien de répréhensible depuis sa fameuse brosse à Québec.

L’étranger demanda :

— Puis-je entrer ?

— Certainement, certainement, monsieur, répondit le guide en faisant un geste rapide et gauche.

Il venait seulement de s’apercevoir qu’il bloquait la porte.

— Je regrette de ne pas pouvoir vous introduire dans notre salon. Mais, vous savez, en hiver, nous ne chauffons pas cette pièce ; ça gaspillerait trop de bois. Je suis donc obligé de vous recevoir dans la cuisine.

Quand ils furent installés tous deux près du poêle à deux ponts, Madame Fiola lavant sa vaisselle dans un autre coin de la pièce, l’inconnu commença :

— J’irai droit au but, dit-il. Il s’agit d’une affaire très grave.

— Mon Dieu ! monsieur, personne n’a été tué, toujours !

— Non, mais l’affaire est presque aussi sérieuse. Il pourrait y avoir plusieurs années de pénitencier pour quelqu’un.

— Sainte-Bénite ! Jérôme, tu n’as rien fait de mal, hein ?

C’était Madame Fiola qui, toute pâle, toute nerveuse, avait parlé.

Jérôme répondit d’une voix qui s’exerçait à ne pas trembler :

— Non, non, la mère, tu devrais connaître bien trop ton mari pour lui demander ça !

L’inconnu dit alors :

— Je suis détective, monsieur Fiola.

— Ah ! je m’en doutais. Votre chapeau dur, vous savez…

L’inconnu fit un signe de tête qui voulait dire qu’il ne comprenait rien à l’exclamation du guide. Puis :

— Un homme bien connu dans la province de Québec, un homme qui occupe une très haute position dans le commerce et dans la finance est accusé d’un vol de $250,000.

— Oui ? fit Jérôme, ben, qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse. Il s’agit sans doute d’un des chasseurs que j’ai guidés dans la forêt…

Le guide poussa alors un soupir de soulagement tardif. Enfin, ce n’était toujours pas lui qui était inculpé !

— Mais, vous savez, dit-il, si un de mes clients est voleur, pourquoi venir me l’annoncer ?

Je ne connais rien de cette affaire-là. Quand les gens des villes sont dans le bois, vous savez, ils ont pour principe de se reposer complètement, exclusivement, et ils ne parlent jamais de leurs affaires. Je me demande ce qui vous amène ici, monsieur.

— Laissez-moi continuer, vous allez savoir. Donc, je disais qu’un homme bien connu dans les mondes de la finance et du commerce était sous le coup d’une grave accusation de vol. Eh bien, cet homme est ici !

— Ici !

— Non, non, monsieur, il n’y a que mon mari, moi et les enfants dans la maison, s’écria Madame Fiola.

L’inconnu sourit :

— Par ici, dit-il, j’entends qu’il est dans le district. Si je suis venu vous voir, c’est qu’on m’a dit que vous l’aviez vu.

— Moi, j’ai vu ce voleur ! ah ! bien, non.

— Vous connaissez la rumeur qui circule dans la région à l’effet qu’il y aurait quelque part dans les bois un vieillard mystérieux.

— Oui, oui, fit le guide qui pensa : « Tiens, tiens, encore un autre qui en a au pauvre vieux ! Mais sapristi ! est-ce vrai qu’il est coupable de vol ? Ça compliquerait les choses. »

— Savez-vous où est caché ce vieillard ?

Le guide resta silencieux.

Allait-il dévoiler la cachette du vieux ?

Dans son âme rustre, il se demanda ce qui allait arriver s’il se taisait. Ignorant, illettré, comme tous ceux de sa classe, il avait une peur instinctive de la loi et se figurait qu’on peut être condamné même si on ne fait rien de mal du moment qu’on n’a pas d’argent pour se défendre. Diable ! il était dans une position difficile, périlleuse :

« Je voudrais bien avoir en ma présence les trois ou quatre juges que j’ai conduits dans la forêt, se dit-il. Ils me donneraient d’utiles conseils en ce moment. »

L’étranger insista :

— Votre silence est éloquent, fit-il. Je vois maintenant que vous savez quelque chose, mais qu’il vous répugne de parler. Sans doute le vieillard vous a-t-il fait solennellement promettre de vous taire. Mais, vous savez, je suis détective, et quand je questionne vous êtes obligé de répondre. Ainsi savez-vous où demeure le vieillard dans la forêt ?

Cette seconde fois encore, le guide ne répondit point.

L’autre continua en élevant la voix :

— Vais-je être obligé de vous amener de force à Rimouski devant un juge pour vous faire parler ? Vous devez savoir que j’ai toute l’autorité de le faire. Ainsi répondez.

Jérôme allait obéir quand une lumineuse idée lui traversa le cerveau : si ce détective n’en était pas un, s’il mentait afin de compromettre l’autre. Si c’était un des redoutables ennemis du vieillard que celui-ci craignait tant, il commettrait une gaffe irréparable en parlant. Non, mieux valait se taire.

Il irait voir celui à qui tout le village, tous les villages de la province de Québec vont en cas de besoin, celui qui recevait toujours les gens avec douceur et s’intéressait à leurs récits ; il irait voir monsieur le curé. Oui, c’était bien ça qu’il valait mieux faire. Il dit :

— Monsieur, je ne sais absolument rien de ce que vous me demandez.

— Alors pourquoi avez-vous parlé à d’autres d’un curé à qui le vieillard aurait donné de l’argent ?

— Oh ! ça, c’était un mensonge que je fis malicieusement pour faire taire des commentaires défavorables sur le vieillard.

— Mais vous êtes au courant de la rumeur d’un vieillard mystérieux qui logerait dans la forêt.

— Oui, et c’est tout ce que je sais. Mais vous êtes détective ; je désire vous rendre service. Ainsi je m’en vais partir immédiatement faire des recherches. Et s’il y a un homme dans Sainte-Blandine qui peut découvrir le repaire du vieillard, c’est bien moi ; car je connais tous les recoins de la forêt. Ainsi, attendez-moi ici jusqu’à ce soir. À mon retour, je vous dirai ce que j’aurai appris.


CHAPITRE XI

LES CONSEILS DU CURÉ


Quand Jérôme entra au presbytère, monsieur le curé Brassard était assis dans son cabinet de travail, préparant le prône du dimanche suivant.

Une horloge sévère posée sur son pupitre marquait 2.30 heures.

La pièce était meublée sobrement de deux fauteuils et de trois chaises.

Aux murs il y avait une image de la Vierge, une autre de Sainte-Blandine et un diplôme de B. A. de l’Université Laval de Québec, faisant foi que si l’abbé Brassard avait pris la soutane ce n’était pas parce qu’ayant bloqué son baccalauréat les professions libérales lui étaient fermées jusqu’à reprise plus heureuse.

L’abbé Brassard accueillit Jérôme paternellement, comme d’ailleurs il accueillait tous ses paroissiens.

— Qu’est-ce qui t’amène au presbytère, Jérôme, mon enfant ?

Le guide était toujours à l’aise avec le curé. Il allait lui répondre quand celui-ci lui dit :

— Au fait, pendant que j’y pense, je voudrais bien tuer un orignal avant la clôture de la saison de la chasse.

— Je suis à vos ordres, monsieur le curé. Quand vous voudrez aller dans le bois, faites-le moi dire et je ne vous chargerai pas plus cher que d’habitude.

Les deux hommes eurent un bon rire franc, jovial. En effet Jérôme n’avait jamais demandé un sou de rémunération pour les voyages de chasse qu’il avait fait faire au curé. Il disait que c’était sa façon de payer sa dîme.

— Mais dis-moi ce qui t’amène ici, Jérôme.

— Eh bien ! C’est une affaire grave.

— Mon Dieu ! que tu es solennel ! J’espère qu’il n’y a pas eu de désordres dans la paroisse. Tu sais, depuis que les Racine se sont mis à fabriquer de la bagosse et à vendre cette liqueur empoisonnée aux villageois, je suis toujours inquiet.

— Mais, monsieur le curé, vous n’avez qu’à les dénoncer et on les arrêtera.

— Mon bon fils, ce fut Judas qui dénonça Jésus et non Jésus qui dénonça Judas. Et puis, si je les trahissais auprès des autorités policières, j’aurais peur d’entendre le coq chanter comme après les renseignements successifs de Pierre, le chef des apôtres. Non, j’aime mieux user de douceur. Jusqu’à présent, j’ai réussi à diminuer leur commerce. S’ils l’ont augmenté de nouveau c’est qu’ils ont eu une très mauvaise récolte et que, comme le bois ne se vend pas bien cette année, ils sont en face de la misère. Mais assez parlé ! Jasons de ce qui t’amène.

— Eh ben, monsieur le curé, ce sera long. D’abord, vous savez qu’il y a dans la région un vieillard mystérieux ?

— Oui, mais qu’y a-t-il de vrai dans toute cette histoire ?

Le guide prit un ton de confessionnal.

— Je puis compter sur votre absolue discrétion, monsieur le curé. Je suis venu pour vous demander un conseil et je ne voudrais pas que quelqu’un sût ce que je vais vous dire parce que j’ai promis solennellement de me taire.

— Mais, mais ça m’a l’air sérieux. Tu n’as pas l’habitude d’être aussi cachottier, mon bon Jérôme. Quant au secret, tu peux te fier à moi pour le garder. Mais laisse-moi regarder aux deux portes qui communiquent avec les pièces voisines pour m’assurer que ma servante, la curieuse Julie, n’est pas aux écoutes.

Elle n’y était pas.

Jérôme s’ouvrit alors au curé.

Il lui raconta les rumeurs premières au sujet du vieillard, la première entrevue dans la maisonnette en bois rond, l’arrivée de Jacques Martial, la chasse avec le vieillard, et enfin l’étrange conversation qu’il venait d’avoir avec l’inconnu qui se prétendait détective.

— Ainsi, l’étranger dit que le vieillard mystérieux est un voleur. Penses-tu que c’est vrai, Jérôme ?

— Ben, je ne sais que croire. Le vieux a pourtant l’air honnête. Il est bon, aimable, gentil. Il me fait un peu penser à mam’zelle Alice.

— Écoute, Jérôme, fit le prêtre en hochant sa tête pendant qu’un sourire éclairait sa figure, si tous les racontars des calomniateurs étaient vrais, l’enfer ne serait pas assez grand pour contenir le nombre énorme des damnés. Presque tout le genre humain brûlerait dans les flammes éternelles. Aussi la théorie du grain de sel est-elle la seule applicable dans ce genre d’affaires.

— Alors, monsieur le curé, croyez-vous, en votre conscience, que le vieillard est un voleur ?

— En ma conscience, mon enfant, je crois toujours le bien jusqu’à ce qu’on m’ait démontré le mal. Ainsi mon âme vit dans une quiétude divine. Celui qui est porté à croire le mal dès qu’on le lui raconte vit avec Satan dans son esprit ; car le mal c’est Satan. Moi, j’aime mieux avoir Dieu en le mien. Ainsi, mon enfant, comme l’étranger ne t’a donné aucune preuve de la culpabilité du vieillard, ne le crois pas coupable. Tiens ta parole, garde son secret.

— Mais s’il était réellement un voleur ?

— Il y a moyen de le savoir. Cet étranger qui se dit détective doit avoir des preuves de ce vol de $250,000. Demande-lui de t’expliquer ces preuves.

— Bien, je comprends, c’est ce que je vais faire. Mais du diable ! si je sais comment je vais me débarrasser de lui. Il m’attend chez moi actuellement. Et puis je ne sais même pas s’il est vrai qu’il soit de la police.

— C’est facile de le savoir. Demande-lui de te faire voir son insigne de détective.

— C’est vrai, voilà un bon moyen, fit le guide soudain illuminé.

À ce moment, la sonnette de la porte se fit entendre. Julie alla ouvrir. Une conversation brève s’était engagée dans le corridor entre la servante et le nouveau venu.

— Tiens, remarqua l’abbé Brassard, c’est le curé de Saint-Anaclet qui arrive.

Quand celui-ci pénétra dans la pièce, il vit Jérôme :

— Tiens, dit-il, voilà l’homme que je désire le plus voir aujourd’hui.

Puis s’adressant au curé :

— Figurez-vous, l’abbé, l’autre jour, j’apprends une nouvelle renversante. Fiola que voici avait dit à qui voulait l’entendre que j’avais reçu une grosse somme en don d’un vieillard mystérieux qui habiterait, paraît-il, la région. C’était faux. Personne ne m’avait donné un sou excepté mes paroissiens dont plusieurs se font tirer l’oreille pour payer leur dîme intégralement. Or hier matin, Gédéon Lepage s’amène au presbytère, me remet une grande enveloppe et file à l’anglaise avant que j’ai eu le temps de l’ouvrir. Je la décachète et je trouve un papier qui m’avait bien l’air de signifier qu’il avait une valeur de $1000. Ce papier était accompagné d’un billet sur lequel je lus : « Acceptez ce don pour vous et vos œuvres. — D’un ami qui vous estime. »

Je partis à 2 heures ce matin pour Rimouski. Là, à la banque, on m’a dit que le papier valait non seulement $1000, mais qu’à la Bourse, la veille, on en aurait payé $1500. Voilà.

Jérôme était content. Voyons, est-ce qu’un homme qui donne $1500 à un curé peut être un voleur ?

— Monsieur le curé, expliqua-t-il, un soir, pour défendre ce vieillard contre les calomnies des villageois je me vis obligé de mentir. Je leur fis accroire qu’il vous avait donné une grosse somme d’argent. Alors, de suite, les louanges se mirent à pleuvoir. Je racontai ensuite l’affaire au vieillard qui, en vous envoyant l’argent, a voulu sans doute effacer mon mensonge.

— Ainsi, tu connais ce vieillard, toi, Jérôme ? fit le curé de Saint-Anaclet.

— Nom d’une pipe maudite ! s’exclama le guide, j’ai trahi mon secret. Mais, monsieur le curé je puis compter sur votre silence, votre silence absolu, hein ? Il s’agit d’une affaire de vie ou de mort.

— Oui, il vaudra mieux vous taire, dit l’abbé Brassard.

Le curé de Saint-Anaclet déclara :

— Nous allons supposer que tu m’as dit ça à confesse.


CHAPITRE XII

LE COUP DE PIED


Madame Fiola était demeurée seule à la maison avec l’étranger après le départ de Jérôme.

Celui-ci ne tarda pas à lier la conversation :

— Et vous, Madame, je suis sûr que vous avez entendu parler de quelque chose ?

— Bien ! on n’entend pas parler de grand’chose par ici, vous savez. Le premier voisin est à un mille. Et puis, on n’est pas des placoteux.

— Voyons ! Madame Fiola, vous ne me direz pas que vous ignorez tout du vieillard mystérieux !

— Mais oui, monsieur, je vous le dirai. Mon homme n’est pas un bavasseux. Je l’ai vu, des fois, dans le temps de la chasse passer une grande semaine sans dire un mot ! C’était quand il ne tuait pas. Ah ! mais quand il tuait il aurait pu parler toute la journée et toute la nuit.

— Et a-t-il tué dernièrement ?

— Mais oui. Et il a parlé naturellement.

— Qu’a-t-il dit ?

— Oh ! la ritournelle ordinaire : la marche, l’orignal, le coup de carabine.

— Mais avec qui était-il quand il a abattu la bête ?

— Ça, je n’en sais rien. Il ne me l’a pas dit.

— Vous ne le lui avez pas demandé ?

— Non.

— Vous n’êtes pas curieuse pour une femme.

— J’ai appris à ne pas l’être. Je me suis fait assez chanter de bêtises par mon homme pour ça. Jérôme veut toujours que je me contente de ce que je lui dis.

L’étranger répéta sa question. La mère Fiola devait savoir quelque chose. Il était sûr qu’elle n’ignorait pas où demeurait le vieillard mystérieux.

Mais la femme demeura muette pour l’excellente raison qu’elle ne savait rien, rien de rien.

L’étranger ne le croyait pas.

À la fin, il demanda :

— Vous n’êtes pas riche, vous et votre mari ?

— Sainte-Bénite ! non, monsieur.

— Accepteriez-vous $20 pour votre secret ?

— Comment ! mon secret ? je n’ai pas de secret.

L’étranger sortit de sa poche un rouleau de billets de banque et en déposa un sur la table de la cuisine :

— Il est à vous si vous parlez.

Silence…

— Dites-moi où est le vieillard mystérieux et je vous donne un second billet.

À ce moment, Jérôme Fiola entra, de retour du presbytère.

De suite, l’étranger se tourna vers lui :

— Et puis, avez-vous de bonnes nouvelles ?

— Oui et non.

— Je ne comprends guère.

— Eh bien ! je sais maintenant où demeure le vieillard mystérieux.

— À la bonne heure.

— Mais d’abord, dites-moi votre nom.

— Mon nom ? Mais qu’est-ce que mon nom a à faire avec cette histoire ?

— Il a beaucoup à faire, pour moi du moins. C’est pourquoi je veux le savoir.

— Eh bien ! je me nomme Onésiphore Ouellette. Maintenant dites-moi où demeure le vieillard.

— Patientez un instant, fit le guide, content de tenir à la fin le haut du pavé et sentant qu’il jouait avec le pseudo Onésiphore Ouellette comme le gros chat avec la petite souris.

— Mais que voulez-vous d’autre ?

— Je désire savoir où vous demeurez.

— C’est bien simple, je demeure partout ou je ne demeure nulle part si vous aimez mieux ; car je voyage.

Jérôme crut que l’autre voulait se moquer de lui. Un petit peu de colère le fit frissonner.

— Écoutez, dit-il, ne jouez pas au fin-fin avec moi. Je ne suis pas instruit mais je ne suis pas fou. Où demeurez-vous ?

— À Montréal.

Jérôme décida alors de prendre un risque et de porter un gros coup. Il dit :

— Ce n’est pas vrai ; vous ne demeurez pas à Montréal.

L’autre sursauta :

— Où est-ce que je demeure donc ?

— À la Rivière-du-Loup !

L’étranger eut un mouvement de surprise, presque de stupeur qui n’échappa point au guide :

— Tiens, j’avais raison dans mes pronostics, se dit-il ; c’est bien à la Rivière-du-Loup qu’il demeure.

L’étranger éleva la voix :

— Enfin en avez-vous assez maintenant et me direz-vous l’endroit où est caché le vieillard ?

— Patientez encore.

— Comment ! Vous n’en avez pas fini ?

— Non. Vous avez dit tout à l’heure que vous aviez droit de m’arrêter. Mais on n’arrête pas un homme sans mandat. Montrez-moi votre mandat d’arrestation.

L’étranger hésita, bafouilla, puis :

— Je n’ai pas de mandat avec moi. Mais j’avais quand même le droit de vous arrêter « sous soupçon », comme disent les avocats.

— Je me fiche des avocats, et je vous dis qu’on n’en fait pas accroire à Jérôme Fiola. Vous avez voulu m’intimider. Mais apprenez que si je ne suis pas instruit, si je ne sais pas lire, ça ne m’empêche pas d’être aussi fin que vous.

La mère Fiola, satisfaite de la tournure prise par les événements s’écria avec enthousiasme :

— Plus fin, Jérôme, tu es plus fin que lui.

— Enfin, déclara Onésiphore Ouellette, qui venait de passer par toutes les nuances de la couleur rouge, où voulez-vous en venir ?

Mais Jérôme, dont la voix était devenue de plus en plus assurée, dit alors :

— Vous avez dit tout à l’heure, avant mon départ, que vous étiez détective. Montrez-moi votre insigne si vous voulez que je vous croie.

Ouellette lui fit voir un petite insigne minuscule. Mais comme Jérôme ne savait pas lire :

— Essaye de défricher ça, toi, la mère. Moi, j’en suis incapable.

Madame Fiola tourna et retourna l’insigne en tous les sens. Enfin elle dit :

— Ce n’est marqué nulle part « détective ». Ça m’a plutôt l’air d’être un insigne de franc-maçon comme les chasseurs américains en portent.

Jérôme éclata :

— Ah ! vous êtes venu ici pour nous blaguer. Vous n’avez pas de mandat d’arrestation ; vous n’êtes même pas détective, et vous venez ici pour nous en imposer. C’est un peu fort ! Sortez.

Le guide accompagna son dernier mot d’un geste qui voulait dire de déguerpir au plus tôt sinon que son pied allait se loger quelque part.

Onésiphore Ouellette ne se le fit pas dire deux fois. Il saisit son paletot et son derby et s’enfuit.

Quand la femme fut seule avec le guide, elle lui montra le billet de $20 sur la table et lui relata la scène qui avait précédé son arrivée.

Jérôme s’empara du $20 et sortit en courant. Il cria à Ouellette qui s’éloignait de venir chercher le billet. Mais Ouellette se garda bien d’obéir.

— Enfin, se dit Fiola, je donnerai cet argent au curé. Il le sanctifiera, lui !

CHAPITRE XIII

LA CEINTURE FLÉCHÉE


— Il a dit s’appeler Onésiphore Ouellette ?

— Oui.

— Il y a plusieurs Ouellette à la Rivière-du-Loup ; mais je n’en connais aucun dont le nom de baptême soit Onésiphore.

Ces dernières paroles avaient été prononcées par le vieillard mystérieux à l’adresse de Jérôme Fiola, le lendemain de la visite de ce dernier chez le curé de Sainte-Blandine.

À bonne heure le matin, le guide n’avait rien eu de plus pressé que de venir raconter au vieillard l’aventure de la veille. Celui-ci s’était fait décrire Onésiphore Ouellette comme il l’avait fait avec Gédéon Lepage.

— Oui, c’est lui, c’est bien lui, avait-il dit nerveusement.

Le vieillard se dirigea vers un coin de la pièce, dans la maisonnette en bois rond et revint vers Jérôme avec une ceinture fléchée. Puis :

— Les Lepage m’ont dit, Fiola, que tu étais l’homme le plus honnête dans le district. Est-ce vrai ?

— Sans me vanter, monsieur, je n’ai jamais volé quoi que ce fût à personne, et cependant j’ai eu bien des occasions de le faire.

— On m’a raconté qu’un jour la femme d’un chasseur perdit une bague sertie de diamants très riches. Tu la trouvas et la lui rendis.

— Oui, c’était Madame Barras qui l’avait perdue.

— Une autre fois, tu ramassas dans le bois un rouleau de billets de banques.

— J’appris qu’ils appartenaient au Dr. Edmond Roy et je les lui rendis.

— Et bien ! Jérôme, j’ai une absolue confiance en toi, et je m’en vais te le prouver.

Puis, élevant la ceinture fléchée à la hauteur de ses yeux, il dit :

— Je tiens en ce moment dans mes mains un objet auquel je tiens presque autant qu’à la vie. Je m’en vais te confier cette ceinture. Fais-y attention comme à la prunelle de tes yeux. Si tu la perdais, je ne serais plus qu’une pauvre loque humaine à la merci de toutes les infortunes.

Jérôme était mystifié :

— Je ne comprends rien de rien, dit-il. Cette ceinture fléchée est de qualité. Mais pourquoi y êtes-vous si attaché, je me le demande ? Enfin, ce n’est qu’un objet qui peut être remplacé pour quelques piastres.

— Écoute, Jérôme, je sais que mes paroles te paraissent étranges.

— Oui, je ne sais si…

— Tu ne sais si je ne suis point fou.

— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.

— Détrompe-toi. Je jouis de la plénitude de mes facultés mentales. Laisse-moi te demander de me faire une promesse : celle de ne chercher par aucun moyen à apprendre pourquoi je suis si attaché à cette ceinture fléchée. Promets-tu ?

— Oui.

— Bien, à la bonne heure. Maintenant, Jérôme, ne t’inquiète pas. En temps et lieu, tu connaîtras le secret de la ceinture fléchée. Crois bien que si je m’en sépare, ce n’est qu’à la dernière extrémité, qu’en suprême ressource, parce que je me sens en grand danger.

Jérôme s’empara de la ceinture. Immédiatement, il s’écria :



page=1

— Elle est bien lourde !

Le vieillard faillit perdre contenance.

Mais il se ressaisit :

— Oh ! elle est de qualité supérieure, voilà tout !

— Elle est d’un bon poids en tout cas.

Le guide se passa la main dans les cheveux, se gratta :

— Mais cette ceinture est bien précieuse, d’après ce que vous me dites. Ça va être un vrai cauchemar jour et nuit pour moi. Je vais toujours avoir peur de me la faire voler. Vous savez, chez nous, monsieur, il n’y a pas de coffres-forts. Où vais-je la mettre ?

— Mets-la simplement à ta taille et garde-la à ta taille la nuit comme le jour.

— C’est une bonne idée, ça. C’est ce que je fais à l’instant.

Il se passa la ceinture fléchée autour de la taille et termina son ouvrage en un nœud savant comme les sauvages savaient si bien en faire autrefois.

Mais il s’écria en riant sous la poussée d’une idée drôle qui lui était subitement venue :

— C’est ma femme qui va en faire une tête quand elle me verra sauter dans le lit, le soir, avec ma ceinture fléchée autour de la taille. Toute la paroisse de Sainte-Blandine va le savoir.

— Ah ! Mais il ne faut pas. Ce serait un malheur irréparable. Si les gens apprenaient que tu as plus que des attentions régulières pour la ceinture fléchée, ils en parleraient ; ces propos arriveraient aux oreilles de mes ennemis et tout serait perdu.

— Oh ! j’arrangerai bien ça avec ma vieille. Sous la menace d’une fessée des mieux conditionnées, je lui ferai promettre de se taire. Et elle se taira. Une chance, l’Asile de Beauport est loin et les frais de transport très élevés, car elle me croira certainement fou à lier et elle pourrait avoir l’idée de m’envoyer dans une maison de fous.

Jérôme Fiola retourna chez lui, la ceinture fléchée à la taille.

Il la palpait souvent de la main et se demandait si le vieillard n’était pas fou.

— Cependant, pensa-t-il, il se conduit comme un homme ordinaire. Enfin, peut-être a-t-il une manie, celle de la ceinture fléchée. Cette manie est bien inoffensive. Je m’en vais porter cette ceinture aussi longtemps que ça lui fera plaisir.

La femme de Jérôme lui cria dès son entrée dans la maison :

— Il est venu de la visite pour toi, mon homme, en ton absence.

— Qui est-ce ?

— Tiens, regarde.

Madame Fiola lui mit sous le nez une carte de visite.

— Mais tu sais bien que je ne sais ni lire ni écrire, fit le guide. Espèce de… de… tu ne perds jamais une occasion de me faire avouer que je suis un illettré. Lis-moi ce qu’il y a d’écrit sur cette carte.

Madame Fiola lut :

« ALBERT MAINVILLE.
Détective,
Rivière-du-Loup ».

— Comment ! encore un ! s’écria Jérôme.

— Oui, mais il est bien gentil, celui-là.

— Que veut-il ?

— Il cherche un homme. D’après la description qu’il m’en a faite, cet homme ressemble furieusement à ton Onésiphore Ouellette.



CHAPITRE XIV

« OUI, JE L’AIME ! »


Sept jours s’étaient écoulés depuis la première rencontre de Jacques Martial et d’Alice Paquin.

Le jeune homme et la jeune fille s’étaient non seulement vus tous les jours pendant cet espace de temps ; mais Jacques habitait chez Madame Paquin.

Grâce à des détours habiles et à des finesses de conversation, il avait réussi à se faire inviter par la mère d’Alice à demeurer chez elle pour le temps qu’il passerait à Sainte-Blandine.

Une douce intimité s’était établie entre le jeune homme et la jeune fille. Ils entretenaient de longues conversations sur les sujets les plus variés. Leurs deux esprits communiaient aux mêmes idées, leurs deux cœurs aux mêmes sentiments. Ce n’était pas le coup de foudre ; non, c’était tout simplement la naissance d’une amitié saine que la jeunesse et l’ardeur du sang transformerait peut-être en amour.

Cet après-midi-là, Jacques se coucha.

Pendant qu’il dormait Alice se rendit au village acheter des victuailles. Il se leva. Elle n’était pas encore de retour.

Une conversation s’engagea entre lui et Madame Paquin. Il parla de tout. Puis, Madame Paquin questionna :

— Mais où donc demeurez-vous ? Vous ne me l’avez pas encore dit.

— À la Rivière-du-Loup, Madame.

La mère d’Alice ne put réprimer un geste de surprise.

Il demanda :

— Vous connaissez la Rivière-du-Loup ?

— Oui, mais il y a longtemps que j’y suis allée. Vous savez, je vis ici en recluse depuis plusieurs années. Quand je suis venue ici, Alice n’était qu’un petit bébé. Elle ne se rappelle de rien. Il ne faut pas lui répéter cela, Monsieur Jacques. Si je vous raconte ces choses, c’est qu’après tant d’années de silence mon cœur déborde. J’ai besoin de me confier du moins partiellement à quelqu’un. Jusqu’à présent, je n’ai connu que des paysans, et je ne voulais pas leur parler. Peut-être ne m’auraient-ils pas comprise. Mais dites-moi, est-ce que la Rivière-du-Loup a bien changé ?

— Oh ! Madame, je suis jeune. Et puis, quand on demeure dans une ville on ne s’aperçoit presque pas du changement. C’est comme quand on est dans un train, il peut faire du 60 à l’heure, et on ne s’en soucie guère. Mais si on le voit s’engouffrer à cette vitesse à une gare, c’est bien différent. En tout cas je puis vous dire que la Rivière-du-Loup a progressé, s’est développée de façon remarquable.

Madame Paquin demeura songeuse. Elle semblait avoir sur le bout de la langue une question qu’elle voulait poser et qu’il lui coûtait d’exprimer. Enfin elle se décida :

— Du temps que je demeurais à la Rivière-du-Loup, dit-elle, j’ai connu une famille de Martial que j’estimais beaucoup. Je me demande si ce sont de vos parents.

— Oh ! Madame, la Rivière-du-Loup, c’est la ville des Martial. Il y en a beaucoup.

— Mais David Martial ?

Le jeune homme sursauta :

— David Martial ! s’écria-t-il, mais c’est mon père !

— Votre père ! oh !

Madame Paquin pâlit. Puis deux grosses larmes roulèrent lourdement sur ses joues.

Jacques, intimidé devant cette douleur subite, ne savait quelle attitude prendre.

Il dit :

— Mais qu’avez-vous, Madame ?

— Oh ! ne vous occupez pas de moi. Ce sont mes nerfs de femme, voilà tout. J’ai tant de souvenirs disparus, tant de souvenirs brisés, broyés, déchiquetés, dans mon cœur, voyez-vous !

Elle hésita :

— Alors, dit-elle, alors vous connaissez bien Henri Latulippe.

— Mon oncle Henri Latulippe !

— Ah ! c’est vrai, c’est votre oncle.

— Et vous le connaissez, vous aussi ?

— Oui, c’est-à-dire… que je l’ai vu autrefois… Enfin…

Madame Paquin bafouillait. Jacques s’aperçut qu’elle retenait ses sanglots. Elle put terminer :

— Enfin… enfin, je le… connais.

— Pauvre oncle Henri !

— Pourquoi cette exclamation !

— Bien, figurez-vous : mon oncle est actuellement l’un des plus riches Canadiens français du bas du fleuve. Il vaut bien son million. Or depuis plus de quinze jours, il est disparu.

— Disparu !

— Oui, et on ignore totalement où il est. On ne sait même pas pourquoi il a fui. Les affaires vont merveilleusement bien. Pourquoi est-il parti ? Mystère ! Et il a emporté avec lui tout son argent disponible, celui qu’il pouvait réaliser à court délai, soit quelques centaines de mille piastres.

Madame Paquin paraissait très émue.

Jacques Martial poursuivait :

— Je ne sais si mon pauvre oncle jouit de la plénitude de ses facultés mentales ; mais, le jour qu’il est disparu, il me fit une scène. Il faut que je vous explique. Vous ne savez pas que je suis le gérant-général de ses établissements. Or il prétendit que j’avais des intentions malhonnêtes à son égard, que je complotais contre son bien, bref que je le volais…

Madame Paquin semblait passionnée par cette histoire.

Mais à ce moment on entendit les grelots de l’attelage d’Alice qui arrêtait son cheval en face de la maison.

— Chut ! Chut ! fit Madame Paquin. Je vous en prie, Monsieur Jacques, ne répétez pas à Alice un seul mot de ce que nous venons de dire. Me le promettez-vous ?

— Je vous le promets.

— Solennellement ?

— Sur l’amour que j’ai pour elle ?

— Vous l’aimez ?

— Oui.

— D’amour ?

— Oui.

— Vous voulez la marier ?

— Oui.

Madame Paquin poussa un grand cri et perdit connaissance.



CHAPITRE XV

ON GARDERA LE SECRET SI…


La famille Lepage était plongée dans la plus grande perturbation.

Albert Mainville, le détective de la Rivière-du-Loup qui était allé chez Jérôme Fiola en l’absence de ce dernier, venait de leur rendre visite. Il leur avait posé des questions qui avaient intrigué les paysans par leur mystère. Il leur avait posé des questions sur le vieillard mystérieux, sur l’autre, l’homme au chapeau dur, le dit Onésiphore Ouellette qui était ou se faisait passer pour détective.

La mère Lepage avait peur et faisait peur aux autres membres de la famille.

On craignait que toute cette histoire ne cause des troubles sans nombre.

Enfin, le père Lepage, après avoir solennellement craché par terre, parla pour la première fois, après avoir assisté en témoin muet à toute la scène précédente :

— Toi, la mère, dit-il, tu jases, tu jases, tu dis que tu as peur qu’on se fasse mettre en prison ; tu déclares que le mystérieux vieillard est peut-être un criminel, un bandit et que le détective Mainville est sans doute à sa recherche. C’est bien beau tout ça. Mais quand nous avons bâti la maisonnette en bois rond du vieux, il nous a bien payés, si bien payés que nous pourrions nous exempter d’aller dans les chantiers cet hiver et vivre grassement avec l’argent qu’il nous a donné jusqu’à la récolte prochaine. Écoutez, les gars, moi, j’entends dur, nous avons fait une promesse solennelle au vieillard. Toi Gédéon, mon fils, tu as de bonnes oreilles, répète-nous ce que le vieux nous a demandé.

Gédéon se recueillit quelques instants :

— Nous étions tous ici, dans cette pièce, dit-il. Le vieillard était assis là, tiens ! (Il désignait une chaise inoccupée près du poêle de cuisine.) Il nous a dit : « Est-ce que je puis compter sur vous comme sur des gens foncièrement honnêtes en qui je peux me fier absolument ? » Le père a répondu : « Monsieur, parcourez tous les rangs depuis Rimouski et Sainte-Blandine jusqu’à Saint-Anaclet et Saint-Marcelin, arrêtez à toutes les maisons et demandez si le père Lepage est un honnête homme. Vous verrez ce qu’on vous répondra ! On vous dira, monsieur, que jamais le père Lepage n’a même fait mal à une mouche. Ça vaut quelque chose, monsieur, une réputation comme ça dans une région comme la nôtre, où tout le monde critique son voisin. »

— Oui, c’est bien ça que je lui ai dit, opina le père Lepage.

Gédéon poursuivit :

— Le vieux alors a dit au père : « Écoutez, monsieur Lepage, je voudrais faire construire une maisonnette en bois rond dans la forêt. Je vais vous donner $600 si vous voulez entreprendre le « job ». Mais j’exigerai en même temps de vous une promesse formelle, une promesse excessivement importante, qu’il faudra que vous teniez à tout prix : celle de ne jamais dévoiler à âme qui vive, ni demain ni dans dix ans ni dans vingt ans l’endroit où sera située cette maisonnette. J’exigerai plus de vous : il faudra que vous gardiez le secret le plus absolu sur mon existence même. Si quelqu’un vous parle de moi, n’importe qui, fût-ce le roi d’Angleterre, dites-lui que vous ne savez rien. Dans ces conditions, êtes-vous prêt à construire ma maison ? »

— C’est alors que je demandai au vieillard, interrompit le père Lepage : « Nous assurez-vous, monsieur, que vous n’avez jamais commis de mal dans votre vie et que le secret que vous nous demandez de garder ne dérobera pas à la justice un crime accompli ? »

Gédéon déclara :

— Le vieillard vous répondit, père : « Je vous jure que j’ai toujours été et que je suis honnête homme. Sur ma parole d’honneur, le secret que je vous demande est en même temps une bonne action ». C’est alors que nous tous, en bloc, nous promîmes au vieux de ne jamais dire un mot qui serait de nature à révéler l’endroit où il demeure ou à faire savoir à des étrangers qu’il est dans la région. Est-ce que j’ai bien parlé, mon père ?

— Oui, mon fils, c’est ça, c’est exactement ça. Eh bien ! Mes enfants, nous avons promis, nous devons tenir. Il est vrai que maintenant nous avons des doutes sur l’honnêteté du vieillard. Mais ce n’est pas une raison pour le trahir sans l’avoir entendu. Voici ce que nous allons faire. Gédéon va se rendre à la maisonnette en bois rond. Il va expliquer au vieux ce qui en est et lui demander des explications sur tout cela. Si les explications sont satisfaisantes, nous continuerons à nous taire ; sinon nous parlerons. »

Les enfants approuvèrent la sagesse des paroles de leur père. Pour une fois, la mère Lepage opina dans le même sens.


CHAPITRE XVI

LE PHILOSOPHE DE LA FORÊT


Suivant les instructions de son père, Gédéon Lepage s’était rendu chez le vieillard mystérieux et lui avait posé l’ultimatum de la famille.

— Ainsi, Gédéon, fit le vieillard en se promenant nerveusement, vous n’avez plus confiance en moi.

— Bien, monsieur, nous ne savons que penser. Ça tire à « hue », ça tire à « dia ». Il y en a qui vous disent honnête, d’autres croient que vous êtes un criminel. Nous ne voudrions pas être jetés en prison, nous autres, voyez-vous !

— Qui vous a mis cette idée en tête, que j’étais un voleur ?

— Un nommé Mainville est venu chez nous aujourd’hui. C’est un détective. Ça nous a fait peur, vous comprenez.

Le vieillard connaissait bien Mainville, le détective fameux dont la renommée dépassait les frontières de la province de Québec.

Il se demandait ce que Mainville pouvait bien venir faire dans la région.

Question qui l’intriguait, qui lui inspirait même des craintes vagues.

— Enfin, que voulez-vous de moi ? demanda le vieillard.

— Nous voulons savoir votre nom, votre adresse, ce que vous faites et pourquoi vous êtes venu ici.

Le vieillard réfléchit :

— Eh bien, je m’en vais vous le dire, mais à une condition, c’est que vous ne le répéterez à personne. Promets-tu, Gédéon ?

— Je promets que le secret ne sortira pas de la famille.

L’autre se recueillit, puis il commença son histoire :

— Je viens de la Rivière-du-Loup où je suis propriétaire de la plus importante maison d’affaires de la ville. J’ai toujours fait de l’argent comme de l’eau. La vie m’a constamment donné ce que je lui demandais. À la fin, je n’eus plus rien à souhaiter : j’avais tout. Alors une tristesse m’envahit, celle de la solitude dans un luxe effarant. Je me mis à négliger mes affaires qui en étaient venues à m’ennuyer. Heureusement elles ne périclitèrent pas, car j’avais des employés intelligents et dévoués. À la fin, je me pris à réfléchir et je me dis qu’il me fallait quelque chose pour me relever le moral. Mais quoi ? J’avais tout ce qu’un vieillard peut désirer de biens terrestres. Que me manquait-il ? Soudain, un jour, je le trouvai. Ce qui me manquait, c’étaient la pauvreté, les privations. Alors je décidai de tout quitter pour venir passer un hiver dans la forêt et y mener une vie dure et solitaire. Après quelques mois d’une telle existence, j’étais sûr que j’allais reprendre avec un grand bonheur ma vie aisée d’autrefois.

Le vieillard se tut quelques instants.

— Voilà pourquoi je suis ici, Gédéon. Comprends-tu maintenant ?

Le jeune paysan hocha la tête :

— Je comprends… un peu, dit-il. Enfin vous êtes instruit et moi pas. Il y a des choses qui me dépassent. Mais je crois avoir saisi le principal.

— Au printemps, je retournerai à la Rivière-du-Loup et vous n’entendrez plus parler de moi. Es-tu satisfait maintenant ?

— Oui, oui.

Quand Gédéon eut pris congé de lui, le vieillard poussa un ouf ! de satisfaction. Un grand poids venait de lui être enlevé des épaules : le jeune Lepage avait oublié de lui demander son nom.

— Ma foi ! dit-il à mi-voix, il y a bien longtemps que je n’ai raconté une telle série de mensonges. En tout cas, il croit à mon histoire, c’est le principal.

De son côté, en retournant chez son père, Gédéon se disait :

— Je n’ai pas compris un traître mot à l’histoire du vieux. Mais il racontait ça avec un air si honnête, si convaincu que je suis sûr que c’est la vérité.


CHAPITRE XVII

L’IDYLLE D’ALICE ET DE JACQUES


L’aveu que Jacques Martial avait fait à Madame Paquin quand il lui avait dit qu’il aimait sa fille avait déconcerté la bonne mère.

Il lui avait demandé la permission d’avouer son amour à Alice. Madame Paquin lui avait demandé une journée pour réfléchir.

Cette journée était écoulée ; et maintenant Jacques, profitant d’une sortie de la jeune fille, demanda à Madame Paquin, la voix un peu tremblante d’émotion :

— J’espère que votre réponse est favorable.

La mère semblait troublée :

— Monsieur Martial, dit-elle, vous offrez à ma fille les meilleures garanties de bonheur. D’ailleurs, après avoir observé Alice, je crois pouvoir vous dire que celle-ci vous aime déjà inconsciemment et beaucoup. Je n’ai aucune objection à ce mariage. Mais il faut que je vous raconte mon passé. Après cela, peut-être aurez-vous des objections vous-même.

Jacques répliqua avec empressement :

— Madame, je n’ai jamais construit mes opinions sur les cancans. Je sais qu’on a eu des mauvaises paroles sur vous. Mais le curé a fait taire les méchantes langues.

— Notre curé est si bon ! Mais ce n’est pas assez, il faut que je vous parle ; il faut que vous m’écoutiez.

Elle commença :

— J’étais jeune ; j’avais 22 ans. Depuis près de deux ans, j’étais mariée à un jeune homme auquel on promettait un avenir brillant. Nous demeurions à la Rivière-du-Loup. Mon mari et moi, nous nous aimions jusqu’à l’adoration. Une petite fille, Alice, naquit et elle cimenta encore davantage notre union. Mais mon mari avait des ennemis qu’il s’était faits en affaires, des ennemis implacables. Ils cherchèrent son point faible et le trouvèrent : c’était moi. Alors ils se mirent à répandre toutes sortes de calomnies sur mon compte. Ils osèrent même dire que je trompais mon mari, et nommèrent comme mon amant son associé, à lui.

Madame Paquin éclata en sanglots :

— Oh ! dit-elle d’une voix entrecoupée, je ne puis me rappeler toutes ces horribles choses sans pleurer.

Jacques voulut la consoler.

— Laissez, dit-elle, laissez.

Puis :

— Mon mari reçut des lettres anonymes dénonçant ma conduite. J’étais pure, monsieur Jacques, honnête comme ma petite Alice. Mon mari se garda bien de me montrer les lettres. Il avait un caractère facilement jaloux. Il m’observa. Moi, j’étais gentille, comme je croyais qu’il était de mon devoir de l’être, avec son associé. Il crut que les intentions que je lui donnais avaient une signification méchante. Un soir, oh ! quel soir terrible ! Mon mari ayant oublié un document à la maison, son associé vint le chercher. Je savais que ce document était dans la chambre. J’y entrai ; l’homme me suivit bien innocemment. À ce moment mon mari arriva en coup de vent, terrible, épouvantable à voir. Il ignorait que si son associé était dans la chambre, c’était qu’il était venu chercher le document. Il me traita comme la dernière des dernières. Il me menaça de la séparation de corps. Il jura qu’il allait m’arracher ma petite fille. Mon Dieu ! Mon Dieu !

De nouveau, Madame Paquin sanglota.

— Vous ne connaissez pas le cœur d’une mère, Monsieur Jacques. Quand il m’a dit qu’il allait me séparer de mon enfant, mon cœur se broya, mes entrailles se déchirèrent. Je pris une résolution, celle de fuir, de fuir de suite. Pendant la nuit, je courus au coffre-fort et je pris toute ma fortune personnelle qui se trouvait en actions et en obligations et je me sauvai sur le premier train, à Rimouski. Depuis lors, je demeure ici dans cette petite maison.

Il y eut un silence…

Madame Paquin termina :

— J’ai voulu vous raconter cela, monsieur Jacques, afin que vous jugiez. Si vous croyez qu’Alice est déshonorée…

Jacques interrompit la mère précipitamment :

— Vous êtes une sainte femme ! madame Paquin, s’écria-t-il.

Puis :

— Ainsi, vous m’accordez la main de votre fille ?

La mère eut un sourire radieux à travers ses dernières larmes :

— Oui, dit-elle.

Mam’zelle Alice entrait à ce moment.

Jacques lui demanda tendrement, mais à brûle-pourpoint tout de même :

— Donc, c’est décidé, nous nous marions tous deux lundi prochain, n’est-ce pas ?

Puis il s’approcha d’elle, devant sa mère et la baisa sur les lèvres.



page=1

La jeune fille pâlit, éclata en sanglots puis réfugia sa tête sur la poitrine de Jacques.


CHAPITRE XVIII

LE DÉTECTIVE MAINVILLE


— Bonjour, monsieur. C’est vous, Monsieur Jérôme Fiola ?

— Oui, répondit le guide. Et je gage que vous êtes monsieur le détective…

— Mainville, vous avez deviné. Puis-je entrer ?

— Oh ! un instant ! s’écria le guide soupçonneux. Montrez-moi d’abord votre insigne de détective. Chat échaudé, vous savez… Et puis le curé n’est pas un fou.

Mainville, ahuri, fit voir un insigne en règle.

— Maintenant, monsieur le détective, puis-je savoir si vous avez un mandat d’arrestation ?

— Contre vous, non. Contre un autre, oui.

— Est-ce un vieillard que vous venez pour arrêter ?

— Non, c’est un homme dans la force de l’âge.

Jérôme laissa échapper un sourire de satisfaction et ouvrit la porte plus grande au visiteur afin de lui permettre d’entrer.

Quand ils furent installés dans la cuisine, le détective sortit d’une poche une engageante bouteille de Scotch et la déposa sur la table.

Le guide la regardait avec un air de convoitise. Il y avait longtemps qu’il ne s’était mouillé le gosier. L’envie était forte.

— D’abord, dit Mainville, prenons un petit verre de Scotch.

Le petit verre fut en réalité un presque plein verre à bière pour Jérôme.

Au bout de dix minutes, lorsqu’il prit son second coup, il commençait à être éméché.

— Je suis venu vous voir, monsieur Fiola, dit le détective, pour vous demander quelques renseignements. Savez-vous où loge un nommé Jacques Martial dans le moment ?

— Ce n’est toujours pas lui que vous voulez arrêter ?

— Non, c’est lui qui a porté plainte contre celui que je veux arrêter.

— Eh bien ! Jacques Martial est actuellement chez Madame Paquin.

— Où ça ?

— Oh ! pas loin d’ici. J’irai vous y conduire si vous voulez. Mais dites-donc, vous, vous ne connaîtriez pas par hasard un nommé Onésiphore Ouellette ?

— Quelle sorte d’homme est-ce ?

Jérôme lui en fit la description sans omettre le chapeau dur.

Le détective se donna une retentissante tape sur la cuisse :

— Sapristi ! s’écria-t-il, mais c’est Onésiphore Monette qui a changé son nom. Et Onésiphore Monette, c’est lui que je viens arrêter.

— Ah ! et pourquoi ?

— Jacques Martial l’accuse de vol. Ils travaillaient tous deux chez Albert Martineau, le fameux homme d’affaires de la Rivière-du-Loup.

— Albert Martineau ! Est-ce un vieillard ?

— Oui.

— Je gage que…

Mais le guide s’arrêta. Il n’était pas encore assez ivre pour oublier qu’il avait un secret à garder.

Mainville sourit :

— Vous pouvez parler en toute sûreté, dit-il. Le vieillard mystérieux, c’est Albert Martineau. Prenez donc un autre coup.

Pour la cinquième ou sixième fois, le guide emplit de Scotch son verre à bière et se le lança dans la gorge.

Mainville continua :

— Je disais donc que Martial et Monette travaillaient pour le père Martineau. Martial est le neveu du vieillard. Monette intrigua et réussit à faire croire à M. Martineau que Martial le volait. Ce dernier fut congédié. Mais les vols continuèrent. Le vieillard, quoique sain d’esprit, a l’intelligence affaiblie par l’âge. Il crut ce que Monette lui disait : c’est-à-dire que Martial, voleur habile comme Satan finirait par lui enlever toute sa fortune. En réalité c’était Monette qui volait. Le vieillard, sans en dire un mot à personne prit une grande résolution. Un matin on s’aperçut qu’il avait vendu à peu près tous ses biens et qu’il était disparu. Martial s’inquiéta. Il croyait que le vieux, avec son argent, avait acheté des pierres précieuses et les avait emportées. Son opinion était la vraie. Je me rendis à Québec et deux bijoutiers me dirent avoir vendu une quantité énorme de diamants au vieillard dont je leur montrai le portrait. Nous suivîmes le père Martineau à la piste jusqu’ici. Les employés du train le connaissaient presque tous et l’avaient vu descendre à Rimouski. Pourquoi il se cache et cache en même temps son identité ? C’est qu’il a peur que l’on ne lui vole ses diamants. Ses craintes sont justifiées puisque Monette est dans la région et cherche maintenant à le détrousser de nouveau. Mais il n’ira pas loin. Bientôt je lui mettrai la main au collet. Nous avons d’ailleurs une très forte preuve contre lui. Il va faire un très long stage au pénitencier.


CHAPITRE XIX

LE VOL DE LA CEINTURE FLÉCHÉE


Jérôme commençait à « tricoler », comme on dit. Il en était au point où tout homme est prêt à révéler les plus grands secrets. Se penchant vers le détective, il lui dit :

— Les diamants du père Martineau, je sais où ils sont.

— Mais où donc ?

— Ici !

— Oui, je suis sûr qu’on les a cachés dans une ceinture fléchée que le vieillard m’a remise.

Le guide alla chercher la ceinture.

Mais un homme s’était glissé dans la maison inaperçu, après avoir ouvert la porte sans faire le moindre bruit.

Au moment où le guide montrait la ceinture fléchée au détective, l’homme, Onésiphore Ouellette alias Monette, bondit, s’empara de la ceinture et s’enfuit.

Les deux autres restèrent bouche bée.

Mais leur inaction ne dura qu’un instant.

Le détective sortit en courant et tira plusieurs coups de revolver. Mais le fuyard était trop loin.

Le guide avait suivi Mainville :

— Monette s’en va vers la demeure de Madame Paquin, dit-il. Tiens, il a oublié de chausser ses raquettes qu’il a laissées ici. Il ne pourra pas prendre les champs. Il y a trop de neige et elle est trop molle ; il s’embourberait. Il suivra donc le chemin. Dans dix minutes nous l’aurons rattrapé.

En un tour de mains, Jérôme avait attelé ses chevreuils.

À ce moment, à la surprise, à la stupéfaction générale le vieillard mystérieux arriva en courant, à la raquette. Il ne fit pas attention au détective et se dirigea vers le guide qui sortait de l’étable avec ses chevreuils :

— Jérôme, dit-il, au comble de l’exaltation nerveuse, protège-moi, protège-moi. On a voulu me tuer. Monette en qui j’avais mis toute ma confiance est venu chez moi. Il m’a malmené, il a mis la maison sens dessus dessous. Il a voulu me voler. Tu as toujours la ceinture fléchée, hein ? Jérôme.

— Non, on vient de me la voler.

— Qui ?

— Monette.

— Mon Dieu !

— Vite, monsieur, vite, détective, sautez dans la traîne-sauvage ; moi, je vais courir. Monette s’en va là-bas. Nous allons le rattraper. Allons, Pommette hola ! Cerf-Volant, en avant ! Faites la course de votre vie.

Pour la première fois dans leur existence, les deux superbes chevreuils goûtèrent au fouet, Ils bondirent. Jérôme courait de toutes ses forces ; les rênes à la main, pour les suivre. La route était droite. On voyait encore le fuyard dans le lointain.

Le vieillard était au comble de l’exaltation :

— Plus vite ! Jérôme, plus vite ! criait-il.

Le détective gardait son sang-froid et disait entre ses dents :

— Nous allons l’avoir, l’animal !

La distance diminuait entre le fuyard et les chevreuils.

La maison de madame Paquin apparut.

Ils virent Monette y entrer.

— Cette fois nous l’avons, le détective.



CHAPITRE XX

CETTE CEINTURE EST UN SYMBOLE…


Au moment où Monette entra en coup de vent chez Madame Paquin, celle-ci, Alice et Jacques conversaient tranquillement dans le salon.

Le criminel braqua un revolver sur le groupe.

— Je me cache derrière cette tenture, dit-il. Voyez ce pistolet. Il va venir quelqu’un me demander dans quelques minutes. Vous leur direz qu’il n’y a personne ici excepté vous. Sinon, je vous tue comme des chiens.

— Misérable ! rugit Martial, enfin tu découvres ton jeu !

— Tais-toi, jeune coq, ou je t’envoie continuer tes rugissements dans l’autre monde.

Monette se cacha derrière la tenture.

Il était temps.

Mainville, le vieillard et Jérôme entrèrent.

— Il y a un homme qui vient d’entrer dans cette maison ? interrogea le détective.

Jacques Martial répliqua :

— Non, vous vous trompez, nous sommes seuls.

Mais en même temps, d’un signe des yeux presque imperceptible, il désignait la tenture au détective.

Mainville comprit de suite et vit aussitôt une paire de pieds que la tenture ne cachait pas à la vue, car elle se terminait à environ quatre ou cinq pouces du plancher.

D’un bond, rapide comme l’éclair, il sauta sur la tenture, l’arracha, et donna un croc-en-jambe à Monette.

Un coup de feu partit.

Les deux hommes roulèrent sur le plancher.

Ce fut une minute d’angoisse suprême.

Enfin, Mainville se releva et empoigna Monette au collet. On s’aperçut alors que ce dernier avait déjà les menottes au poignet.

Pendant toute cette scène, Madame Paquin s’était tenue renversée dans un fauteuil, la tête dans les mains.

Elle se leva.

Le vieillard poussa un cri :

— Jeanne ! fit-il.

— Albert !

— Oh ! Jeanne, il y a tant d’années que je te cherche pour te demander pardon. Tu as toujours été une sainte femme. J’étais fou de t’accuser, fou de te chasser. Mon associé m’a tout expliqué plus tard ; j’ai compris. Oh ! Jeanne, veux-tu de moi, encore, veux-tu de ton mari ?

Madame Paquin, Madame Martineau pleurait à chaudes larmes :

— Albert, merci, dit-elle. Je ne croyais pas devoir vivre une minute si douce. Embrasse-moi.

Ils s’étreignirent longuement.

— Et elle ? fit le vieillard en désignant Alice, est-ce que…

— Embrasse ta fille, mon ami.

— Oh ! Alice, ma petite Alice chérie, viens dans mes bras.

— Père, père, oui, oh ! oui, papa. Enfin, j’ai un papa.

Le vieillard se dirigea vers Martial :

— Pardon, Jacques, pour le mal que j’ai pensé de toi ! Tu m’as sauvé malgré toutes les peines que je t’ai données. Demande-moi n’importe quoi, je te l’accorde.

— Eh bien, mon oncle, je vous demande la main de votre fille.

Le vieillard sourit :

— Les rêves de ma jeunesse se réalisent, dit-il.

— Contrairement à la coutume canadienne, continua le père d’Alice, je donnerai une dot à ma fille. Choisissez cinquante des plus beaux diamants qui sont dans chacune des flèches de la ceinture que nous venons de reconquérir. Ils sont à vous, mes enfants.

Jérôme mit son mot :

— C’est la plus riche ceinture fléchée que j’ai jamais vue.

Le vieillard répliqua :

— Ces diamants peuvent être considérés comme un symbole. La ceinture fléchée nous vient des pionniers, des coureurs des bois qui ont bâti notre pays. Les diamants, ce sont les exploits intrépides de ces ancêtres fiers qui rendent riche et lourde cette ceinture dont s’enorgueillissent tous les vrais Canadiens français.


— FIN —

TABLE DES MATIÈRES


Chapitres. 
 
Pages
IV. — 
 9
 11
 12
 14
 19
 20
XII. — 
 22
 24
 31