Mesure pour mesure/Traduction Hugo, 1872

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MESURE POUR MESURE


PERSONNAGES(1)


VINCENTIO, duc de Vienne.
ANGELO, lieutenant-gouverneur en l’absence du duc.
ESCALUS, vieux seigneur, collègue d’Angelo dans le gouvernement.
CLAUDIO, jeune gentilhomme.
LUCIO, personnage fantasque.
DEUX AUTRES GENTILSHOMMES.
LE PRÉVÔT.
THOMAS,
PIERRE,
moines.
COUDE, constable niais.
ÉCUME, bourgeois imbécile.
LE CLOWN.
ABHORSON, exécuteur public.
BERNARDIN, prisonnier dissolu.
UN JUGE.
ISABELLE, sœur de Claudio.
MARIANNE, fiancée à Angelo.
JULIETTE, bien-aimée de Claudio.
FRANCISCA, nonne.
DAME SURMENÉE, maquerelle.
seigneurs, gentilshommes, gardes et gens de service.


La scène est à Vienne.

Scène I.


[Dans le palais ducal.]


Entrent le duc, Escalus, des seigneurs et des gens de service.


LE DUC.

Escalus !


ESCALUS.

Monseigneur ?


LE DUC.

Vous expliquer les principes du gouvernement, — ce serait de ma part faire étalage de phrases et de discours, — puisque je suis à même de savoir que votre propre science — dépasse, sur cette matière, la portée de toutes les instructions — que mon expérience peut vous donner. Il ne me reste donc — qu’à adjoindre le pouvoir à votre capacité, — et à les laisser agir. La nature de nos peuples, — les institutions de notre cité, les termes — du droit commun, vous sont aussi familiers — qu’au juriste le plus riche de théorie et de pratique — dont nous ayons souvenance. Voici votre commission.

Il lui donne un parchemin.

— Nous désirons que vous ne vous en départiez pas.

Aux gens de sa suite.

Holà ! qu’on mande — Angelo et qu’on lui dise de venir devant nous !

Un valet sort.
À Escalus.

Quelle figure pensez-vous qu’il fera à notre place ? — Car vous devez savoir que, par une inspiration spéciale, nous l’avons — choisi pour nous remplacer dans notre absence ; — nous lui avons prêté notre terreur et nous l’avons revêtu de notre amour, — donnant à sa lieutenance tous les organes — de notre propre autorité. Qu’en pensez-vous ?


ESCALUS.

Si quelqu’un dans Vienne est digne — d’être investi d’une faveur et d’un honneur si grands, — c’est le seigneur Angelo.


Entre Angelo.

LE DUC.

Tenez ! le voici.


ANGELO.

— Toujours obéissant à la volonté de Votre Grâce, — je viens connaître votre bon plaisir.


LE DUC.

Angelo, — ton existence a un certain caractère — qui à l’observateur révèle — pleinement ton histoire. Ton être et tes attributs — ne t’appartiennent pas tellement en propre que tu puisses consumer — ton être en tes vertus, et tes vertus en toi. — Le ciel fait de nous ce que nous faisons des torches ; — nous ne les allumons pas pour elles-mêmes : de même, si nos vertus — ne rayonnent pas hors de nous, autant vaut — que nous ne les ayons pas. Les esprits n’ont la touche du beau — que pour produire le beau. La nature ne prête jamais — le moindre scrupule de ses perfections, — sans exiger pour elle-même, l’usurière déesse, — toutes les gloires d’un créancier, — remerciements et intérêts. Mais j’adresse mes paroles — à un homme qui est par lui-même capable de me suppléer… Tiens ! Angelo, — pendant notre absence, sois pleinement comme nous-même. Qu’à Vienne la mort et la clémence — respirent sur tes lèvres et dans ton cœur. Le vieil Escalus, — quoique le premier nommé, n’est que ton second. — Prends ta commission.

Il lui remet un parchemin.

ANCELO.

Attendez, mon bon seigneur, — que mon métal ait été un peu mieux éprouvé — pour y frapper une si noble et si auguste figure.


LE DUC.

Plus d’excuses. — C’est par un choix mûr et réfléchi que nous avons — eu recours à vous. Acceptez donc vos dignités. — Notre hâte de partir est si vive — qu’elle n’écoute qu’elle-même et laisse indécises — des questions d’une haute importance. Nous comptons, — quand nous y serons conviés par les circonstances et par nos intérêts, — vous écrire de nos nouvelles ; et nous nous attendons à apprendre — ce qui vous arrivera ici. Sur ce, adieu. — Je vous laisse à l’exécution fructueuse — de vos devoirs.


ANGELO.

Au moins, monseigneur, accordez-nous la permission — de vous accompagner une partie du chemin.


LE DUC.

Ma hâte ne l’admet pas. — Sur les honneur à me rendre n’ayez aucun scrupule. Votre liberté d’action est aussi grande que la mienne : — vous pouvez aggraver ou mitiger les lois — au gré de votre conscience. Donnez-moi votre main : — je veux partir secrètement. J’aime le peuple, — mais il ne me plaît pas de parader sous ses yeux. — Si flatteurs qu’ils soient, je n’ai pas grand goût — pour ses bruyants applaudissements et pour ses véhéments vivats, — et je ne crois pas d’une sage discrétion l’homme — qui les recherche. Encore une fois, adieu.


ANGELO.

— Que les cieux protègent vos desseins !


ESCALUS.

— Qu’ils vous conduisent, et vous ramènent en plein bonheur !


LE DUC.

— Je vous remercie : adieu.

Il sort.

ESCALUS, à Angelo.

Veuillez, je vous prie, monsieur, me permettre — d’avoir avec vous un libre entretien. Il m’importe — d’examiner mes devoirs à fond : — j’ai des pouvoirs, mais de quelle étendue ? de quelle nature ? — Je ne le sais pas encore.


ANGELO.

— Il en est de même de moi… Retirons-nous ensemble, — et nous aurons bientôt la satisfaction qu’il nous faut — sur ce point.


ESCALUS.

Je suis aux ordres de Votre Excellence.

Ils sortent.

Scène II.


[Une place.]


Entrent Lucio et deux gentilshommes.

LUCIO.

Si le duc, ainsi que les autres ducs, n’entre pas en composition avec le roi de Hongrie, eh bien, alors les ducs tomberont tous sur le roi.


PREMIER GENTILHOMME.

Que le ciel nous accorde sa paix, mais non celle du roi de Hongrie !


DEUXIÈME GENTILHOMME.

Amen !


LUCIO.

Tu conclus comme ce pirate bigot qui se mit en mer avec les dix commandements, mais qui en avait rayé un de la table.


DEUXIÈME GENTILHOMME.

Tu ne voleras point ?


LUCIO.

Oui, c’est celui-là qu’il avait raturé.


PREMIER GENTILHOMME.

En effet, c’était un commandement qui commandait au capitaine et à tous ses hommes l’abandon de leurs fonctions : ils appareillaient pour voler ! Il n’y a pas un soldat parmi nous qui, dans la prière avant le repas, goûte beaucoup la formule qui implore la paix(2).


DEUXIÈME GENTILHOMME.

Je n’ai jamais entendu un soldat la désapprouver.


LUCIO.

Je te crois, car je pense que tu n’as jamais été là où se disaient les grâces.


DEUXIÈME GENTILHOMME.

Bah ! au moins une douzaine de fois.


PREMIER GENTILHOMME.

Dans quelle mesure ?


LUCIO.

Dans n’importe quel rythme et dans n’importe quelle langue.


PREMIER GENTILHOMME.

Je le crois, et dans n’importe quelle religion.


LUCIO.

Et pourquoi pas ? La grâce est toujours la grâce, en dépit de toute controverse. Par exemple, toi-même, tu es un méchant vaurien, en dépit de toute grâce.


PREMIER GENTILHOMME.

Soit, toute la différence entre nous est dans la coupe.


LUCIO.

D’accord, comme entre la lisière et le velours. Tu es la lisière.


PREMIER GENTILHOMME.

Et toi, le velours. Tu es un excellent velours, ma foi, un velours à trois poils ! Pour moi, je te le garantis, j’aime mieux être une lisière de serge anglaise que d’être un velours tondu, comme tu l’es, à la française (3). Je parle par expérience, entends-tu ?


LUCIO.

Je le crois : et l’expérience a dû être fort pénible pour toi. Je vois, d’après ton propre aveu, que je ferai bien de proposer ta santé ; mais, tant que je vivrai, je m’abstiendrai de boire dans ton verre.


PREMIER GENTILHOMME.

Je crois que je me suis fait tort, n’est-ce pas ?


DEUXIÈME GENTILHOMME.

Oui, sans doute : que tu sois pincé ou non.


LUCIO, apercevant la maquerelle.

Tenez, tenez : voici dame Complaisance qui arrive. Sous son toit, j’ai acheté des maladies qui m’ont coûté…


DEUXIÈME GENTILHOMME.

Combien, je te prie ?


LUCIO.

Devine.


DEUXIÈME GENTILHOMME.

Trois mille dollars, je veux dire trois mille douleurs, par an.


PREMIER GENTILHOMME.

Et plus encore.


LUCIO.

Plus, une couronne ! une couronne de Vénus !


DEUXIÈME GENTILHOMME, à Lucio.

Tu es toujours à te figurer que je suis malade : mais tu es plein d’erreur : je suis sain.


LUCIO.

Oui, autant que tu es saint. Ta santé est aussi creuses que ta sainteté. L’impiété a fait de toi sa proie.


Entre la maquerelle.

PREMIER GENTILHOMME.

Comment va ? Quelle est celle de vos hanches qui a la sciatique la plus profonde ?


LA MAQUERELLE.

C’est bon, c’est bon ! On vient d’arrêter là-bas et d’emmener en prison quelqu’un qui en valait cinq mille comme vous tous.


DEUXIÈME GENTILHOMME.

Qui cela, je te prie ?


LA MAQUERELLE.

Eh ! morbleu, monsieur, c’est Claudio, le signor Claudio.


PREMIER GENTILHOMME.

Claudio en prison ! Cela n’est pas.


LA MAQUERELLE.

Mais je sais bien, moi, que cela est : je l’ai vu arrêter ; je l’ai vu emmener : et, qui plus est, sa tête doit être tranchée dans les trois jours.


LUCIO.

Après tout ce badinage, j’ai peine à croire ça. En es-tu bien sûre ?


LA MAQUERELLE.

Je n’en suis que trop sûre : c’est pour avoir fait un enfant à madame Juliette.


LUCIO, aux deux gentilshommes.

Croyez-moi, la chose est possible. Il m’avait promis de venir me rejoindre, il y a deux heures : et il a toujours été exact à tenir ses promesses.


DEUXIÈME GENTILHOMME.

De plus, vous savez, cela coïncide assez avec ce dont nous causions tantôt.


PREMIER GENTILHOMME.

Cela s’accorde surtout avec la proclamation.


LUCIO.

Partons : allons apprendre ce qu’il y a de vrai.

Lucio et les deux gentilshommes sortent.

LA MAQUERELLE.

Ainsi, grâce à la guerre, grâce à la suette, grâce à la potence, grâce à la misère, me voici sans pratique.


Entre le clown.

Eh bien ! quelles nouvelles apportez-vous ?


LE CLOWN.

Il y a un homme qu’on emmène en prison, là-bas.


LA MAQUERELLE.

Eh bien, qu’a-t-il fait ?


LE CLOWN.

Une femme.


LA MAQUERELLE.

Mais quel est son crime ?


LE CLOWN.

Il a péché… la truite dans une rivière réservée.


LA MAQUERELLE.

Comment ! est-ce qu’il a fait un enfant à une fille ?


LE CLOWN.

Non ; mais il a fait d’une fille une femme. Ah ça ! vous n’avez donc pas ouï parler de la proclamation ?


LA MAQUERELLE.

Quelle proclamation, mon cher ?


LE CLOWN.

Toutes les maisons des faubourgs de Vienne doivent être abattues.


LA MAQUERELLE.

Et que deviendront celles de la cité ?


LE CLOWN.

Elles resteront pour graine : on les aurait jetées bas aussi, sans un sage bourgeois qui a intercédé pour elles.


LA MAQUERELLE.

Comment ! toutes nos maisons de réunion seront démolies dans les faubourgs ?


LE CLOWN.

Jusqu’à terre, mistresse.


LA MAQUERELLE.

Voilà, pardieu, un changement dans la chose publique ! Que deviendrai-je ?


LE CLOWN.

Allons ! ne craignez rien. Les bons conseillers ne manquent pas de clients : quoique vous changiez de résidence, vous n’avez pas besoin de changer de métier. Je serai toujours votre garçon de comptoir. Courage : on aura pitié de vous ! Vous qui avez presque perdu les yeux au service, vous serez considérée.


LA MAQUERELLE.

Que pouvons-nous faire ici, Thomas, mon garçon ? Allons-nous-en.


LE CLOWN.

Voici le signor Claudio que le prévôt mène en prison : et voilà madame Juliette.

Ils sortent.


Entrent le prévôt, Claudio, Juliette et des exempts ; puis Lucio et les deux gentilshommes.

CLAUDIO, au prévôt.

L’ami, pourquoi me montres-tu ainsi au monde entier ? — Emmène-moi en prison, où je dois être enfermé.


LE PRÉVÔI.

— Si j’agis ainsi, ce n’est pas par mauvaise intention, — c’est par l’ordre spécial du seigneur Angelo.


CLAUDIO.

— Ainsi le pouvoir, ce demi-dieu, — nous fait payer nos offenses à son poids arbitraire. — Glaive du ciel, il frappe qui il veut, — ne frappe pas qui il ne veut pas : n’importe ! il s’appelle toujours la justice ! —


LUCIO, s’avançant.

Eh bien, Claudio ? D’où vient cette contrainte que tu subis ?


CLAUDIO.

— De trop de liberté, mon Lucio, de trop de liberté. — De même que l’indigestion est la mère du jeûne, — de même toute licence dont on use immodérément — aboutit à une servitude. Nos natures, — comme des rats qui se jettent sur leur poison, — poursuivent le mal dont elles ont soif ; et quand nous buvons, nous sommes morts. —


LUCIO.

Si j’étais sûr, une fois arrêté, de parler si sagement, j’enverrais chercher quelques-uns de mes créanciers… Et pourtant, à vrai dire, j’aime mieux extravaguer en liberté que moraliser en prison… Quelle est ton offense, Claudio ?


CLAUDIO.

Rien que d’en parler serait une offense nouvelle.


LUCIO.

Quoi donc ! s’agit-il de meurtre ?


CLAUDIO.

Non.


LUCIO.

De paillardise ?


CLAUDIO.

Appelle la chose ainsi.


LE PRÉVÔT, à Claudio.

En marche, monsieur. Il faut partir.


CLAUDIO, au prévôt.

Rien qu’un mot, ami… Un mot à toi, Lucio.

Il prend Lucio à part.

LUCIO.

— Cent, s’ils peuvent t’être bons à quelque chose. — Est-ce qu’on poursuit ainsi la paillardise ?


CLAUDIO.

Voici ma situation. En vertu d’un contrat véritable, — j’ai pris possession du lit de Juliette. — Tu la connais ; elle est parfaitement ma femme ; il ne manque à notre union que la formalité — d’une célébration publique ; si nous n’en sommes pas venus là, — c’est seulement afin d’obtenir la dot — retenue encore dans le coffre-fort de ses parents, — à qui nous avons trouvé bon de cacher notre amour — jusqu’à ce que le temps nous les ait rendus favorables. Mais il arrive — que le mystère de nos relations fort intimes — est écrit, en trop gros caractères, sur la personne de Juliette.


LUCIO.

— Un enfant, peut-être ?


CLAUDIO.

Malheureusement oui ! — Maintenant le nouveau lieutenant du duc… — Est-ce la nouveauté du pouvoir qui l’éblouit et l’aveugle ? — L’État est-il pour lui — un cheval de course, — auquel, à peine en selle, il fait sentir l’éperon — pour lui apprendre qu’il est le maître ? — La tyrannie est-elle dans la fonction, — ou bien dans l’Excellence qui l’occupe ? — Je m’y perds… Toujours est-il que le nouveau gouverneur — va me réveiller toutes nos vieilles lois pénales, — armures rouillées, pendues à la muraille — depuis si longtemps que dix-neuf zodiaques ont fait leur révolution — sans qu’elles aient été portées ; et, pour se faire un nom, — le voilà qui m’applique fraîchement ce code assoupi — et abandonné : sûrement, c’est pour se faire un nom ! —


LUCIO.

Je te le garantis ; et ta tête tient si délicatement à tes épaules qu’une laitière amoureuse te l’enlèverait d’un soupir. Envoie à la recherche du duc, et porte appel devant lui.


CLAUDIO.

— C’est ce que j’ai fait, mais il est introuvable. — Je t’en prie, Lucio, rends-moi un service : — c’est aujourd’hui que ma sœur doit entrer au cloître, — et y commencer sa probation. — Informe-la du danger de ma situation, — supplie-la, en mon nom, de se faire des amis — auprès du rigide lieutenant ; dis-lui de le presser elle-même. — J’ai là un grand espoir : car dans sa jeunesse — il y a un éloquent et muet langage — fait pour émouvoir les hommes ; en outre, elle possède l’art heureux, — quand elle veut mettre en jeu le raisonnement et la parole, — de savoir persuader. —


LUCIO.

Je prie Dieu qu’elle y réussisse : aussi bien pour l’encouragement de tes pareils qui, sans cela, resteraient sous le coup d’une rigoureuse pénalité, que pour la sauvegarde de ta vie que je serais fâché de voir si follement perdue sur un coup de trictrac. Je vais la trouver.


CLAUDIO.

Merci, bon ami Lucio.


LUCIO.

Avant deux heures.


CLAUDIO, au prévôt.

Allons, l’officier ! en marche.

Ils sortent.

Scène III.


[Un monastère à Vienne.]


Entrent le duc et frère thomas.

LE DUC.

Non, saint père, rejette cette pensée ; — ne crois pas que le trait baveux de l’amour — puisse percer un cœur bien cuirassé ! Si je te demande — un secret asile, c’est pour un dessein — plus grave et plus chenu que les projets et les plans — d’une brûlante jeunesse.


FRÈRE THOMAS.

Votre Grâce peut-elle s’expliquer ?


LE DUC.

— Saint homme, nul ne sait mieux que vous — que j’ai toujours aimé la vie retirée, — et attaché peu de prix à hanter des réunions — où règnent la jeunesse, le luxe et une braverie insensée. — J’ai délégué au seigneur Angelo, — homme rigide et d’une ferme austérité, — mon pouvoir absolu et ma dignité dans Vienne. — Il me suppose parti pour la Pologne, — car c’est le bruit que j’ai répandu dans le public, — et qui est partout accepté. Maintenant, mon pieux sire, — voulez-vous savoir pourquoi je fais cela ?


FRÈRE THOMAS.

Avec plaisir, monseigneur.


LE DUC.

Nous avons des statuts stricts et des lois fort âpres, — freins et brides nécessaires pour des coursiers rétifs, — que j’ai laissé tomber depuis quatorze ans, — me résignant, comme un lion suranné dans sa caverne, — à ne plus aller en chasse. Qu’un père faible, — ayant lié en faisceau les menaçantes baguettes de bouleau, — se contente de les ficher sous les yeux de ses enfants, — comme un épouvantail hors d’usage, la verge sera vite — un objet de risée plutôt que d’effroi. De même, si nos lois — sont mortes à l’application, elles sont mortes à elles-mêmes : — la licence tire la justice par le nez ; — le bambin bat sa nourrice ; et c’en est fait — de tout décorum.


FRÈRE THOMAS.

Il dépendait de Votre Grâce — de démuseler cette justice enchaînée, dès qu’elle le voulait : — chez vous elle eût paru plus redoutable que chez le seigneur Angelo.


LE DUC.

Trop redoutable, je l’ai craint. — Puisque ç’a été ma faute de donner au peuple ses coudées franches, — il y eût eu tyrannie de ma part à le frapper et à le châtier — pour ce que je l’avais autorisé à faire : car nous autorisons — le mal quand nous lui laissons un libre cours, — au lieu de le punir. Voilà vraiment, mon père, pourquoi — j’ai imposé cette fonction à Angelo ; — embusqué sous mon nom, il pourra frapper au but, — sans que ma personne, restée invisible, — soit exposée à la censure. Pour voir de près son administration, — je veux, étant censé un moine de votre ordre, — visiter et le maître et le peuple. Je vous en prie donc, — fournissez-moi l’habit, et enseignez-moi — comment je dois me comporter pour avoir l’air — d’un véritable religieux. Les autres motifs de ma résolution, — je vous les expliquerai plus tard à loisir. — Écoutez seulement celui-ci : le seigneur Angelo est scrupuleux, — il se tient en garde contre l’envie, il avoue à peine — que son sang coule, ou que son appétit — est plus porté sur le pain que sur la pierre. Eh bien, nous verrons, — s’il est vrai que le pouvoir change les idées, ce que valent ces apparences.

Ils sortent.

Scène IV.


[Un couvent.]


Entrent Isabelle et Francisca.

ISABELLE.

— Et vous, nonnes, vous n’avez pas d’autres privilèges ?


FRANCISCA.

Ceux-là ne sont-ils pas assez grands ?


ISABELLE.

— Oui, vraiment : je n’en souhaite pas davantage ; — je désirerais au contraire une discipline plus stricte — pour la communauté des sœurs de Sainte-Claire.


LUCIO, appelant, derrière le théâtre.

— Holà ! paix en ce lieu !


ISABELLE.

Qui appelle ?


FRANCISCA.

— C’est la voix d’un homme. Chère Isabelle, — tournez la clef et sachez ce qu’il veut ; — cela vous est permis, à moi non : vous êtes encore libre ; — quand vous aurez prononcé vos vœux, vous ne pourrez plus parler aux hommes — qu’en présence de la supérieure. — Alors même, si vous parlez, vous ne devrez pas montrer votre visage ; — ou, si vous montrez votre visage : — vous ne devrez pas parler. — Il appelle encore ; répondez-lui, je vous prie.

Francisca sort.

ISABELLE, ouvrant la porte.

Paix et prospérité ! Qui est-ce qui appelle ?


LUCIO, entrant.

Salut, vierge, si vous l’êtes, comme les roses de ces joues — le proclament. Pourriez-vous me rendre le service — de me conduire en présence d’Isabelle, — une novice de ce couvent, la charmante sœur — de son malheureux frère Claudio ?


ISABELLE.

— Pourquoi son malheureux frère ? Excusez cette question, — d’autant plus, je dois maintenant vous le faire savoir, — que je suis cette Isabelle, sa sœur.


LUCIO.

— Gentille beauté, votre frère vous salue affectueusement. — Pour vous dire la chose en deux mots, il est en prison.


ISABELLE.

— Malheureuse que je suis ! Et pourquoi ?


LUCIO.

Pour ce dont, si j’avais pu être son juge, — il eût été puni par des remerciements : — il a fait un enfant à sa mie.


ISABELLE.

Monsieur, ne me contez pas de vos histoires.


LUCIO.

— C’est la vérité. Quoique ce soit mon péché familier — d’agir en étourneau et de badiner avec les filles, — ayant la langue fort loin du cœur, je ne voudrais pas jouer ce jeu avec toutes les vierges. — Je vous tiens pour une créature céleste et sacrée, — pour une âme immortalisée par le renoncement, — à qui l’on ne doit parler qu’avec sincérité, — comme à une sainte.


ISABELLE.

— Vous blasphémez le bien en vous moquant de moi.


LUCIO.

— Ne le croyez pas. Bref, voici la vérité : votre frère et son amante se sont embrassés : — par la raison que ce qui se nourrit se remplit et que la jachère nue — passe par la floraison des semailles à la récolte, — la matrice féconde de la donzelle — atteste un plein labourage et une parfaite culture…


ISABELLE.

— Quelque fille grosse de lui ?… Ma cousine Juliette ?


LUCIO.

Est-ce qu’elle est votre cousine ?


ISABELLE.

— Adoptive : vous savez ! les écolières se donnent des noms de fantaisie, — enfantillages d’une affection sérieuse !


LUCIO.

Eh bien ! c’est elle-même.


ISABELLE.

Oh ! qu’il l’épouse !


LUCIO.

Voilà la question. — Le duc est parti d’ici d’une manière très-étrange ; — il avait tenu plusieurs gentilshommes, et moi entre autres, — dans l’attente et dans l’espérance d’un emploi : mais nous apprenons, — par ceux qui connaissent les plus secrets ressorts de l’État, — que ses insinuations étaient à une distance infinie — de ses intentions véritables. À sa place, — dans le plein exercice de son autorité, — gouverne le seigneur Angelo, un homme dont le sang — n’est que de la neige fondue, qui ne sent jamais — le voluptueux stimulant et l’impulsion des sens, — mais qui amortit et émousse son instinct naturel, — au profit de son âme, par l’étude et par le jeûne. — C’est lui qui, pour effrayer les mœurs et la liberté, — habituées, depuis longtemps, à s’ébattre près de la hideuse loi — comme des souris près d’un lion, a ramassé l’édit — dont la teneur accablante condamne votre frère — à perdre la vie. Il fait arrêter Claudio en conséquence, — et lui applique le statut dans toute sa rigueur, — pour faire de lui un exemple. Tout espoir est perdu, — à moins que par vos belles prières vous n’ayez la grâce — d’attendrir Angelo. Et voilà en substance la raison — de mon entremise entre vous et votre pauvre frère.


ISABELLE.

En veut-il — donc à sa vie ?


LUCIO.

Il l’a déjà condamné ; — et, à ce que j’apprends, le prévôt a ordre — de le faire exécuter.


ISABELLE.

Hélas ! quel pauvre — moyen ai-je donc de lui être utile ?


LUCIO.

Essayez le pouvoir que vous avez.


ISABELLE.

Mon pouvoir ! — Helas ! je doute…


LUCIO.

Nos doutes sont des traîtres — qui nous font perdre une victoire que nous pourrions souvent gagner, — par la crainte d’une tentative. Allez trouver le seigneur Angelo, — et qu’il apprenne par vous que, quand les filles sollicitent, — les hommes sont aussi généreux que des dieux, et que, quand elles pleurent et s’agenouillent, — elles obtiennent toutes leurs requêtes — au gré de leurs propres désirs.


ISABELLE.

— Je verrai ce que je puis faire.


LUCIO.

Mais promptement.


ISABELLE.

Je vais m’en occuper sur-le-champ, — ne prenant que le temps de donner à la supérieure — connaissance de l’affaire. Je vous rends grâces humblement. — Recommandez-moi à mon frère : ce soir, de bonne heure, — je lui ferai savoir certainement le succès de ma démarche.


LUCIO.

— Je prends congé de vous.


ISABELLE.

Cher monsieur, adieu.

Ils sortent.

Scène V.


[Une salle d’assises.]


Entrent Angelo et Escalus, puis un juge assesseur, le prévôt, des officiers de justice et des gens de service. Angelo et Escalus causent entre eux.

ANGELO.

Ne faisons pas de la loi un épouvantail — qui, dressé pour faire peur aux oiseaux de proie, — finit, gardant toujours la même forme, — par être leur perchoir, et non plus leur terreur.


ESCALUS.

D’accord. Aiguisons — notre glaive, mais plutôt pour inciser légèrement, — que pour abattre et frapper à mort. Hélas ! ce gentilhomme, — que je voudrais sauver, avait un bien noble père. — J’en appelle même à Votre Excellence, — que je crois de la plus droite vertu : — si, dans l’effervescence de vos propres passions, — vous aviez trouvé l’heure d’accord avec le lieu, le lieu d’accord avec votre désir, — si l’énergique action de vos sens — avait pu aisément atteindre l’objet de vos pensées, — n’auriez-vous pas une fois dans votre vie — commis l’erreur même pour laquelle vous le censurez aujourd’hui — et attiré la loi sur votre tête ?


ANGELO.

— Autre chose est d’être tenté, Escalus, — autre chose de faillir. Je ne nie pas — que le jury qui prononce sur la vie d’un prisonnier — puisse, sur ses douze membres assermentés, compter un ou deux voleurs — plus coupables que l’accusé. Ce qui est révélé à la justice — est ce que la justice poursuit. Qu importe aux lois — que ce soient des voleurs qui condamnent les voleurs ! Il est tout simple — que, si nous trouvons un joyau, nous nous baissions et nous le ramassions — où nous le voyons, mais que, si nous ne le voyons pas, — nous marchions dessus sans y penser. — Vous ne pouvez pas excuser le coupable — par la raison que j’aurais commis a même faute. Mais dites-moi plutôt que, — si jamais je la commets, moi qui le condamne, — mon propre jugement devra servir de précédent à ma mort, — sans que la partialité intervienne. Messire, il faut qu’il meure.


ESCALUS.

— Qu’il en soit comme le voudra votre sagesse !


ANGELO, haussant la voix.

Où est le prévôt ?


LE PRÉVÔT.

— Ici, aux ordres de Votre Excellence.


ANGELO.

Veillez à ce que Claudio — soit exécuté demain matin à neuf heures ; — amenez-lui un confesseur, qu’il se prépare ! Car il est au terme de son pèlerinage.

Le prévôt sort.

ESCALUS.

— Allons, que le ciel lui pardonne, et nous pardonne à tous ! — Les uns s’élèvent par le péché, les autres tombent par la vertu. — Les uns s’échappent d’un fourré de crimes, sans répondre d’aucun ; — les autres sont condamnés pour une seule faute.


Entrent Coude, Écume, le clown, des exempts.

COUDE, aux exempts.

Allons ! amenez-les ; si ce sont des gens de bien dans la république que ceux qui usent de continuels abus dans les maisons publiques, je ne connais plus de loi… Amenez-les.


ANGELO, à Coude.

Eh bien, monsieur, quel est votre nom ? Et de quoi s’agit-il ?


COUDE.

S’il plaît à Votre Honneur, je suis le pauvre constable du duc, et j’ai nom Coude ; je m’appuie sur la justice, monsieur, et j’amène ici devant Votre Bonne Seigneurie deux bienfaiteurs notoires.

Il montre Écume et le clown.

ANGELO.

Des bienfaiteurs ? Bon ! Des bienfaiteurs de quelle espèce ? Ne seraient-ce pas des malfaiteurs ?


COUDE.

S’il plaît à Votre Honneur, je ne sais pas bien ce qu’ils sont ; mais ce sont des coquins avérés, pour ça, j’en suis sûr, et exempts de toutes les profanations que doivent avoir de bons chrétiens.


ESCALUS.

Excellent exposé ! voilà un officier capable !


ANGELO.

Allons, quelles sont leurs qualités ? Vous vous appelez Coude ?… Pourquoi ne parles-tu pas, Coude ?


LE CLOWN.

Il ne peut pas, monsieur, il y a un trou à ce coude-là.


ANGELO, au clown.

Et qui êtes-vous, monsieur ?


COUDE.

Lui, monsieur ? un cabaretier, monsieur, à moitié maquereau, un gaillard qui sert une mauvaise femme dont la maison, monsieur, a été abattue dans le faubourg, à ce qu’on dit, et maintenant elle fait profession de tenir une étuve qui, je crois, est une fort vilaine maison également.


ESCALUS.

Comment le savez-vous ?


COUDE.

Mon épouse, monsieur, que je déteste à la face du ciel et de Votre Honneur…


ESCALUS.

Comment ! ton épouse ?


COUDE.

Oui, monsieur, laquelle, Dieu soit loué ! est une honnête femme…


ESCALUS.

Et c’est pour ça que tu la détestes ?


COUDE.

Oui, monsieur, je déteste et mon épouse et moi-même que, si cette maison-là n’est pas une maison de prostitution, tant pis pour elle, car c’est une méchante maison.


ESCALUS.

Comment le sais-tu, constable ?


COUDE.

Eh, monsieur, je le sais par mon épouse qui, si elle avait été femme de goût cardinal, aurait pu se rendre coupable là de fornication, d’adultère et d’impuretés de toutes sortes.


ESCALUS.

Par l’entremise de cette femme ?


COUDE.

Oui, monsieur, par l’entremise de Dame Surmenée, mais elle a craché à la face de l’insolent et lui a tenu tête.


LE CLOWN.

Monsieur, n’en déplaise à Votre Honneur, cela n’est pas.


COUDE, montrant Angelo et Escalus au clown.

Prouve-le devant ces marauds-là, homme d’honneur, prouve-le.


ESCALUS, à Angelo.

Entendez-vous comme il transpose les mots ?


LE CLOWN.

Monsieur, son épouse était grosse quand elle est entrée, et elle avait envie, sauf votre respect, de pruneaux cuits. Or, monsieur, nous n’en avions que deux dans la maison, qui à cette époque lointaine étaient dressés, pour ainsi dire, sur un plat à dessert, un plat d’environ six sous. Vos Seigneuries ont vu de ces plats-là : ce ne sont pas des plats de Chine, mais ce sont de fort bons plats.


ESCALUS.

Allez, allez, le plat n’importe pas, l’ami.


LE CLOWN.

Non, effectivement, monsieur, pas une épingle ! vous êtes dans le vrai. Mais, au fait ! Comme je disais, cette dame Coude, étant, comme je disais, grosse et fort ventrue, avait, comme je disais, grande envie de pruneaux ; or, comme je disais, il n’en restait que deux dans le plat, maître Écume, ici présent, le même homme que voici, ayant mangé le reste, comme je disais, et ayant payé, comme je disais, fort honnêtement ; en effet, comme vous savez, maître Écume, je n’ai pas pu vous rendre six sous.


ÉCUME.

Non, effectivement.


LE CLOWN.

Fort bien. Vous étiez alors, si vous vous souvenez, à rompre les noyaux des pruneaux susdits.


ÉCUME.

Oui, effectivement.


LE CLOWN.

Fort bien donc. Je vous disais alors, si vous vous souvenez, qu’un tel et un tel ne guériraient jamais de la chose que vous savez, à moins de suivre un bien bon régime, comme je vous disais.


ÉCUME.

Tout cela est vrai.


LE CLOWN.

Ah ! fort bien donc.


ESCALUS.

Allons, vous êtes un fastidieux imbécile ! à la question ! Qu’a-t-on fait à la femme de Coude dont il ait cause de se plaindre ? Venons-en à ce qui lui a été fait.


LE CLOWN.

Monsieur, Votre Honneur ne peut pas encore en venir à ça.


ESCALUS.

Non, monsieur, et ce n’est pas non plus mon intention.


LE CLOWN.

Pourtant, monsieur, vous y viendrez, s’il plaît à Votre Honneur. Eh ! je vous en conjure, considérez maître Écume ici présent, monsieur : un homme de quatre-vingts livres par an, dont le père est mort à la Toussaint… Était-ce pas à la Toussaint, maître Écume ?


ÉCUME.

La veille de la fête de tous l’essa im.


LE CLOWN.

Ah ! fort bien. J’espère que voilà des vérités. Lui, monsieur, il était assis comme je disais, sur une chaise basse, monsieur. C’était dans la salle de la Grappe où, en effet, vous aimez à vous asseoir.

Se tournant vers Écume.

N’est-ce pas ?


ÉCUME.

Oui, je l’aime parce que c’est une chambre ouverte et bonne pour l’hiver.


LE CLOWN.

Ah ! fort bien donc… J’espère que voilà des vérités.


ANGELO, à Escalus.

Cela va durer autant qu’une nuit de Russie, — au temps où les nuits y sont les plus longues. Je vais prendre congé de vous — et vous laisser entendre la cause, — espérant que vous y trouverez bonne cause pour les fustiger tous.


ESCALUS.

— Je m’y attends. Le bonjour à Votre Seigneurie ! —

Angelo sort.

Maintenant, monsieur, poursuivez : qu’a-t-on fait à la femme de Coude, encore une fois ?


LE CLOWN.

Une fois, monsieur ? Il n’est rien qu’on lui ait fait une fois.


COUDE, à Estalus.

Je vous en conjure, monsieur, demandez-lui ce que cet homme a fait à ma femme.


LE CLOWN.

J’en conjure Votre Honneur, demandez-le-moi.


ESCALUS.

Eh bien, qu’est-ce que monsieur a fait à sa femme ?


LE CLOWN, montrant Écume.

Je vous en conjure, seigneur, considérez la figure de ce gentilhomme… Cher maître Écume, regardez Sa Seigneurie ; c’est pour votre bien… Votre Honneur observe-t-il sa figure ?


ESCALUS.

Oui, monsieur, fort bien.


LE CLOWN.

Ah ! je vous en conjure, observez-la bien.


ESCALUS.

Eh bien, c’est ce que je fais.


LE CLOWN.

Votre Seigneurie aperçoit-elle rien de mauvais dans sa figure ?


ESCALUS.

Mais, non.


LE CLOWN.

Je suis prêt à supposer, la main sur le livre saint, que sa figure est ce qu’il y a de pire en lui. Or donc, si sa figure est ce qu’il y a de pire en lui, comment maître Écume aurait-il pu faire le moindre mal à l’épouse du constable ? Je le demande à Votre Honneur.


ESCALUS.

Il a raison. Constable, que dites-vous à cela ?


COUDE.

D’abord, ne vous déplaise, la maison est une maison respectée ; ensuite, ce gaillard est un gaillard respecté ; enfin, sa maîtresse est une femme respectée.


LE CLOWN.

Sur ma parole, seigneur, son épouse est une personne plus respectée qu’aucun de nous.


COUDE.

Maraud, tu mens ; tu mens, méchant maraud ! Le temps est encore à venir où elle ait jamais été respectée avec homme, femme ou enfant.


LE CLOWN.

Monsieur, elle a été respectée avec lui-même avant qu’il l’épousât.


ESCALUS, regardant Coude, puis le clown.

Quel est le plus sensé, ici ? Le magistrat, ou le délinquant ?

À Coude.

Est-ce vrai ?


COUDE, au clown.

Ah ! misérable ! ah ! maraud ! ah ! cynique Annibal ! Moi, respecté avec elle ! avant que je l’épousasse ! Si jamais j’ai été respecté avec elle ou elle avec moi, que Votre Excellence ne me considère plus comme le pauvre officier du duc ! Prouve cela, cynique Annibal, ou je vais t’intenter une action en voies de fait.


ESCALUS.

S’il vous appliquait un soufflet, vous pourriez aussi lui intenter une action en calomnie.


COUDE.

Morguienne, je remercie Votre Bonne Excellence du conseil. Qu’est-ce que Votre Excellence veut que je fasse de ce mauvais gueux ?


ESCALUS.

Ma foi, l’officier, puisqu’il a en lui des vilenies que tu révélerais volontiers, si tu pouvais, qu’il continue ses déportements jusqu’à ce que tu saches en quoi elles consistent.


COUDE.

Morguienne, je remercie Votre Excellence. Tu vois à présent, mauvais gueux, ce qui va t’arriver : il faut que tu continues, maraud, il faut que tu continues !


ESCALUS, à Écume.

Où êtes-vous né, l’ami ?


ÉCUME.

Ici, à Vienne, monsieur.


ESCALUS.

Vous avez un revenu de quatre-vingts livres par an ?


ÉCUME.

Oui, monsieur, ne vous déplaise.


ESCALUS.

Il suffit.

Au clown.

Quelle est votre profession, monsieur ?


LE CLOWN.

Garçon cabaretier, garçon d’une pauvre veuve.


ESCALUS.

Le nom de votre maîtresse ?


LE CLOWN.

Dame Surmenée.


ESCALUS.

A-t-elle eu plus d’un mari ?


LE CLOWN.

Neuf, monsieur ; le dernier l’a Surmenée.


ESCALUS.

Neuf !… Ici, maître Écume, approchez. Je ne vous conseille pas de vous accointer avec des cabaretiers ; ils vous écorcheront, maître Écume, et vous les ferez pendre. Détalez, et que je n’entende plus parler de vous.


ÉCUME.

Je remercie Votre Excellence. Pour ma part, je n’entre jamais dans une chambre de taverne, que je n’y sois écorché.


ESCALUS.

Bon. En voilà assez, maître Écume. Adieu.

Écume sort.
Au clown.

Ici, maître cabaretier, approchez. Comment vous nommez-vous, maître cabaretier ?


LE CLOWN.

Pompée.


ESCALUS.

Et encore ?


LE CLOWN.

Fessier, monsieur.


ESCALUS.

Oui-dà, votre fessier est ce qu’il y a en vous de plus grand ; en sorte que, dans le sens le plus bestial, vous êtes êtes le grand Pompée. Pompée, vous êtes tant soit peu maquereau, Pompée, quelque couleur que vous donniez à la chose en vous disant cabaretier. N’est-ce pas ? Allons, dites-moi la vérité : cela vaudra mieux pour vous.


LE CLOWN.

Ma foi, monsieur, je suis un pauvre hère qui désire vivre.


ESCALUS.

Comment désirez-vous vivre, Pompée ? En vous faisant maquereau ! Que pensez-vous de ce métier-là, Pompée ? Est-ce un métier légitime ?


LE CLOWN.

Oui, monsieur, si la loi voulait le permettre.


ESCALUS.

Mais la loi ne veut pas le permettre, Pompée, et il ne sera pas permis à Vienne.


LE CLOWN.

Est-ce que Votre Excellence entend mutiler et châtrer toute la jeunesse de la cité ?


ESCALUS.

Non, Pompée.


LE CLOWN.

En ce cas, monsieur, dans mon humble opinion, ils iront toujours à la chose. Si Votre Excellence veut prendre des mesures à l’égard des gaupes et des ribauds, elle n’aura plus à redouter les maquereaux.


ESCALUS.

De jolies mesures viennent d’être inaugurées, je puis vous le dire. Il ne s’agit que d’être décapité ou pendu.


LE CLOWN.

Si vous décapitez et pendez, seulement pendant dix ans, ceux qui commettent ce délit-là, vous ferez bien de donner commission pour avoir de nouvelles têtes. Si cette loi-là tient à Vienne dix ans, je veux louer la plus belle maison de la ville, à raison de six sous par travée. Si vous vivez assez pour voir ça, rappelez-vous la prédiction de Pompée.


ESCALUS.

Merci, brave Pompée ; en retour de votre prophétie, écoutez, que je vous donne un avis. Ne vous faites ramener devant moi pour quelque délit que ce soit, non, pas même pour celui de loger où vous logez. Autrement, Pompée, je vous traquerai jusque dans votre tente, et je deviendrai pour vous un terrible César : pour parler net, Pompée, je vous ferai fouetter. Passe pour cette fois, Pompée. Adieu.


LE CLOWN.

Je remercie Votre Seigneurie de son bon conseil : mais dans quelle mesure je le suivrai, c’est ce que détermineront la chair et la fortune.

Me fouetter ! Non, non. Que le charretier fouette sa rosse !
Le fouet ne saurait chasser cœur vaillant de son métier.

Il sort.

ESCALUS.

Ici, maître Coude ; approchez, maître constable. Combien de temps avez-vous été dans cette place de constable ?


COUDE.

Sept ans et demi, monsieur.


ESCALUS.

Je jugeais bien, à votre aisance dans ces fonctions, que vous les aviez remplies quelque temps : vous dites sept ans de suite !


COUDE.

Et demi, monsieur !


ESCALUS.

Hélas ! que de peines cela vous a données ! On a tort de vous imposer si souvent cette charge : n’y a-t-il pas d’autres hommes dans votre quartier, capables de l’exercer ?


COUDE.

Ma foi, monsieur, il en est peu qui aient l’esprit nécessaire en pareille matière ; ceux qui sont choisis sont bien aises de me choisir à leur tour pour les remplacer ; je le fais pour quelques pièces de monnaie, et je suffis à tout.


ESCALUS.

Écoutez, apportez-moi les noms des six ou sept plus capables de votre paroisse.


COUDE.

Chez Votre Grandeur, monsieur ?


ESCALUS.

Chez moi. Adieu.

Coude sort.
Au juge.

Quelle heure peut-il être ?


LE JUGE.

Onze heures, monsieur.


ESCALUS.

Je vous prie à dîner chez moi.


LE JUGE.

Je vous remercie humblement.


ESCALUS.

La mort de Claudio me désole ; mais il n’y a pas de remède.


LE JUGE.

— Le seigneur Angelo est sévère.


ESCALUS.

C’est nécessaire. — La clémence n’est pas clémence, qui souvent paraît telle : — le pardon est toujours le père de la récidive. — Mais pourtant… pauvre Claudio !… Il n’y a pas de remède. — Allons, monsieur.

Ils sortent.

Scène VI.


[Le palais d’Angelo.]


Entrent le prévôt et un valet.

LE VALET.

— Il est à entendre une cause ; il va venir sur-le-champ. — Je vais vous annoncer.


LE PRÉVÔT.

— Faites, je vous prie.

Le valet sort.

Je veux savoir — sa décision : peut-être se laissera-t-il fléchir. Hélas ! — il n’a commis, lui, qu’une faute chimérique. — Toutes les classes, tous les âges ont un levain de ce vice ; et qu’il — meure pour cela !


Entre Angelo.

ANGELO.

Eh bien, qu’y a-t-il, prévôt ?


LE PRÉVÔT.

— Est-ce votre volonté que Claudio meure demain ?


ANGELO.

— Ne t’ai-je pas dit que oui ? N’as-tu pas l’ordre ? — Pourquoi cette nouvelle demande ?


LE PRÉVÔT.

J’ai craint de trop me presser. — J’ai vu, ne vous déplaise, — après l’exécution, la justice — se repentir de son arrêt.


ANGELO.

Allez ; je prends tout sur moi. — Faites votre office, ou résignez votre emploi et l’on se passera bien de vous.


LE PRÉVÔT.

J’implore le pardon de Votre Honneur. — Que fera-t-on, monsieur, de la gémissante Juliette ? — Elle est bien près de son terme.


ANGELO.

Conduisez-la — dans quelque endroit plus convenable, et cela, sans délai.


Le valet revient.

LE VALET.

— La sœur du condamné est ici, — et demande accès près de vous.


ANGELO.

Est-ce qu’il a une sœur ?


LE PRÉVÔT.

— Oui, mon bon seigneur, une toute vertueuse jeune fille, — qui doit entrer bientôt au couvent, — si elle n’y est déjà.


ANGELO.

Eh bien, qu’on la fasse entrer.

Le valet sort.

— Veillez, vous, à ce que la fornicatrice soit emmenée ; — qu’elle ait tout ce qu’il lui faut, mais sans profusion ; — des ordres seront donnes pour cela.


Entrent Lucio et Isabelle.

LE PRÉVÔT, saluant pour se retirer.

Dieu garde Votre Honneur !


ANGELO.

— Restez un moment.

À Isabelle.

Vous êtes la bienvenue ; que voulez-vous ?…


ISABELLE.

— C’est en triste solliciteuse que je m’adresse à Votre Seigneurie. — Votre Seigneurie daignera-t-elle m’entendre ?


ANGELO.

Soit ; quelle est votre requête ?


ISABELLE.

— Il est un vice qu’entre tous j’abhorre — et désire voir tomber sous le coup de la justice, — pour lequel je n’intercéderais pas, si je n’avais pas à le faire, — pour lequel je n’aurais pas à intercéder, si chez moi — la bienveillance ne combattait pas la répugnance.


ANGELO.

Eh bien, au fait.


ISABELLE.

— J’ai un frère qui est condamné à mort. — Je vous en conjure, que condamné soit le crime, — et non mon frère !


LE PRÉVÔT, à part.

Le ciel t’accorde la grâce d’émouvoir !


ANGELO.

— Condamner le crime et non l’auteur du crime ! — Mais tout crime est condamné avant d’être commis : — ma fonction serait réduite au néant, — si je flétrissais les crimes que répriment nos codes — en laissant libres leurs auteurs.


ISABELLE.

Ô juste mais rigoureuse loi ! — J’ai donc eu un frère… Le ciel garde Votre Honneur !

Elle va pour se retirer.

LUCIO, bas, à Isabelle.

— Ne renoncez pas ainsi : revenez à la charge, suppliez-le, — agenouillez-vous devant lui, pendez-vous à sa robe ; — vous êtes trop froide ; vous auriez besoin d’une épingle, — que vous ne pourriez pas la demander plus mollement. — Revenez à lui, vous dis-je.


ISABELLE.

— Faut-il donc qu’il meure ?


ANGELO.

Jeune fille, pas de remède.


ISABELLE.

— Si fait ; je pense que vous pourriez lui pardonner, — sans que votre merci affligeât le ciel ni les hommes.


ANGELO.

— Je ne le veux pas.


ISABELLE.

Mais le pourriez-vous, si vous vouliez ?


ANGELO.

— Sachez-le : ce que je ne veux pas, je ne le puis pas.


ISABELLE.

— Mais ne pourriez-vous le faire, sans faire tort au monde, — si votre cœur ressentait pour lui la même pitié — que le mien ?


ANGELO.

Il est jugé ; c’est trop tard.


LUCIO, bas, à Isabelle.

— Vous êtes trop froide.


ISABELLE.

— Trop tard ! Mais non ! Moi, si je dis une parole, — je puis la rétracter. Croyez-le bien, — aucun des insignes réservés aux grands, — ni la couronne du roi, ni le glaive du lieutenant, — ni le bâton du maréchal, ni la robe du juge, — ne leur ajoute autant de prestige — que la clémence. S’il avait été à votre place, et vous à la sienne, — vous auriez failli comme lui, mais lui, — il n’eût pas été inflexible comme vous.


ANGELO.

Retirez-vous, je vous prie.


ISABELLE.

— Plût au ciel que j’eusse votre puissance — et que vous fussiez Isabelle ! En serait-il ainsi alors ? — Non : je montrerais ce que c’est qu’être juge — et qu’être prisonnier.


LUCIO, à part.

— Oui, touchez-le là : vous tenez la veine.


ANGELO.

— Votre frère est le condamné de la loi, — et vous perdez vos paroles.


ISABELLE.

Hélas ! hélas ! — Mais jadis toutes les âmes étaient condamnées, — et Celui qui aurait pu si bien se prévaloir de cette déchéance — y trouva le remède. Où en seriez-vous, — si Celui dont émane toute justice — vous jugeait seulement d’après ce que vous êtes ? Oh ! pensez à cela, — et alors vous sentirez le souffle de la pitié sur vos lèvres, — comme un homme nouveau !


ANGELO.

Résignez-vous, belle enfant ; — c’est la loi, et non moi, qui condamne votre frère : — fût-il mon parent, mon frère ou mon fils, — il en serait de même pour lui ; il doit mourir demain.


ISABELLE.

— Demain ! oh ! si brusquement ! Épargnez-le, épargnez-le ! — Il n’est pas préparé à la mort ! Même pour nos cuisines, — nous ne tuons un oiseau qu’en sa saison ; aurons-nous pour servir le ciel — moins de scrupule que pour soigner — nos grossières personnes ? Mon bon, mon bon seigneur, réfléchissez : — qui donc jusqu’ici a été mis à mort pour cette offense ? — Et il y en a tant qui l’ont commise !


LUCIO, à part.

C’est cela : bien dit.


ANGELO.

— Quoiqu’elle ait sommeillé, la loi n’était pas morte : — tant de coupables n’eussent pas osé commettre ce crime — si le premier qui enfreignit l’édit — avait répondu devant elle de son action. Désormais elle veille, — elle prend note de ce qui se passe, et fixe — un regard de prophétesse sur le cristal qui lui montre les crimes futurs. — Ces crimes, qui, grâce à la tolérance, sont déjà conçus ou vont l’être, — et que l’avenir doit couver et faire éclore, — elle ne leur permettra pas d’avoir une postérité — et de se survivre.


ISABELLE.

Pourtant faites acte de pitié.


ANGELO.

— Je fais acte de pitié surtout quand je fais acte de justice. — Car alors j’ai pitié de ceux que je ne connais pas, — et qu’un crime absous corromprait plus tard ; — et je fais le bien de celui qui, expiant un crime odieux, — ne peut plus vivre pour en commettre un second. Prenez-en votre parti ; — votre frère mourra demain ; résignez-vous.


ISABELLE.

— Ainsi, il faut que vous soyez le premier à appliquer cette sentence — et lui, le premier à la subir ! Oh ! il est beau — d’avoir la force d’un géant, mais il est tyrannique — d’en user comme un géant !


LUCIO, à part.

Voilà qui est bien dit.


ISABELLE.

— Si les grands de ce monde pouvaient tonner — comme Jéhovah lui-même, Jéhovah n’aurait jamais de repos, — car le plus chétif, le plus mince ministre — lui remplirait son ciel de tonnerres, — rien que de tonnerres. Ciel miséricordieux ! — quand tu lances tes éclairs sulfureux, — c’est pour fendre le chêne noueux et rebelle, plutôt que — l’humble myrte ! Mais l’homme, l’homme vaniteux ! — drapé dans sa petite et brève autorité, — connaissant le moins ce dont il est le plus assuré, — sa fragile essence, il s’évertue, comme un singe en colère, — à faire à la face du ciel des farces grotesques — qui font pleurer les anges, et qui, s’ils avaient nos ironies, — leur donneraient le fou rire des mortels !


LUCIO, à part.

— Ô ferme ! ferme, fillette ! il fléchira ; je le vois déjà venir.


LE PRÉVÔT.

— Fasse le ciel qu’elle le captive !


ISABELLE.

— Nous ne savons pas peser les actes de notre frère comme les nôtres. — Les grands peuvent se moquer des saints : c’est preuve d’esprit chez eux, — mais, chez leurs inférieurs, c’est une odieuse profanation.


LUCIO, à part.

— Tu es dans le vrai, jeune fille : insiste là-dessus.


ISABELLE.

— Ce qui chez le capitaine n’est qu’un mot de colère — est chez le soldat franc blasphème.


LUCIO, à part.

— Comment sais-tu tout cela ? Insiste encore.


ANGELO.

— Pourquoi me poursuivez-vous de ces maximes ?


ISABELLE.

— Parce que l’autorité, bien que faillible comme nous tous, — porte en elle-même une sorte de remède — qui cicatrise le vice de la grandeur. Rentrez en vous-même ; — frappez votre cœur, et demandez-lui s’il n’a conscience de rien — qui ressemble à la faute de mon frère : s’il confesse — une faiblesse de nature analogue à la sienne, — qu’il ne lance pas sur vos lèvres une sentence — contre la vie de mon frère !


ANGELO, à part.

Elle parle, et avec tant de raison — qu’elle agit sur ma raison.

Haut, à Isabelle.

Adieu.

Il va pour se retirer.

ISABELLE.

— Mon généreux seigneur, retournez-vous.


ANGELO.

— Je réfléchirai… Revenez demain.


ISABELLE.

— Écoutez comment je veux vous corrompre. Mon bon seigneur, retournez-vous.


ANGELO.

— Comment ! me corrompre ?


ISABELLE.

— Oui, en vous offrant des dons que vous partagerez avec le ciel.


LUCIO, à part.

— Ah ! vous gâtiez tout sans cela.


ISABELLE.

— En vous offrant, non de futiles sicles d’or monnayé, — non des pierres plus ou moins précieuses, — selon qu’un caprice les évalue, mais de vraies prières — qui monteront vers le ciel et y entreront — avant le soleil levant, des prières d’âmes immaculées, — des vierges vouées au jeûne dont la pensée ne s’attache — à rien de temporel.


ANGELO.

Bien, venez me voir — demain.


LUCIO, bas, à Isabelle.

Allons, c’est bien ; partons.


ISABELLE.

— Dieu protège Votre Honneur !


ANGELO, à part.

Ainsi soit-il ! car déjà — je suis sur cette voie de la tentation — que me barre la prière.


ISABELLE.

À quelle heure demain — me présenterai-je à Votre Seigneurie ?


ANGELO.

À n’importe quel moment, avant midi.


ISABELLE.

— Dieu garde Votre Honneur !

Elle sort avec Lucio et le prévôt.

ANGELO.

— Oui, de toi et de ta vertu même ! — Qu’est-ce donc ? qu’est-ce donc ? Est-ce sa faute, ou la mienne ? — De la tentatrice, ou du tenté, qui est le plus coupable ? Ah ! — ce n’est pas elle : elle ne veut pas me tenter ; c’est moi — qui, exposé au soleil près de la violette, — exhale, non l’odeur de la fleur, mais les miasmes de la charogne, — sous le rayon bienfaisant ! Se peut-il — que la chasteté séduise plus nos sens — que la légèreté de la femme ? Quand nous avons tant de terrains déblayés, — désirerons-nous donc raser le sanctuaire — pour y installer nos latrines ? Oh ! fi, fi, fi donc ! — Que fais-tu ? ou qu’es-tu, Angelo ? — La désirerais-tu criminellement pour les choses mêmes — qui la font vertueuse ? Oh ! que son frère vive ! — Les larrons sont autorisés au brigandage — quand les juges eux-mêmes volent. Quoi ! l’aimerais-je donc, — que je désire l’entendre encore, — et me rassasier de sa vue ? Est-ce que je rêve ? — Ô ennemi rusé qui, pour attraper un saint, — prends une sainte pour amorce ! Dangereuse entre toutes — est la tentation qui nous excite — à faillir par amour pour la vertu. Jamais la prostituée, — avec sa double séduction, l’art et la nature, — n’a pu une seule fois émouvoir mes sens ; mais cette vertueuse vierge — me domine tout entier, et jusqu’ici, — en voyant les hommes s’éprendre, je n’ai fait que sourire et m’étonner !

Il sort (4).

Scène VII.


[Une prison.]


Entrent le duc, en costume de religieux, et le prévôt.

LE DUC.

— Salut, prévôt ! car tel est, je crois, votre titre.


LE PRÉVÔT.

— Je suis le prévôt. Que voulez-vous, bon frère ?


LE DUC.

— Engagé par ma charité et par le vœu sacré de mon ordre, — je viens visiter les âmes affligées — ici dans cette prison : accordez-moi le privilège d’usage, — en me les laissant voir et en me faisant connaître — la nature de leur crime, pour que je leur donne — en conséquence les soins de mon ministère.


LE PRÉVÔT.

— Je voudrais faire plus encore, s’il en était besoin.

Entre Juliette.

— Tenez ! voici une de mes pensionnaires, une damoiselle — qui, en tombant dans les flammes de sa propre jeunesse, — a fait une ampoule à sa réputation. Elle est grosse ; — et son complice est condamné, un jeune homme, — plus en état de commettre une seconde faute du même genre — que de mourir pour celle-ci !


LE DUC.

— Quand doit-il mourir ?


LE PRÉVÔT.

Demain, je crois.

À Juliette.

— J’ai tout préparé pour vous, attendez un peu, — et l’on va vous emmener.


LE DUC.

— Vous repentez-vous, belle enfant, du péché que vous portez ?


JULIETTE.

— Oui, et j’en subis la honte avec une entière résignation.


LE DUC.

— Je vous enseignerai à faire votre examen de conscience — et à reconnaître si votre repentir est solide — ou creux.


JLIETTE.

Je l’apprendrai volontiers.


LE DUC.

— Aimez-vous l’homme qui a fait votre malheur ?


JULIETTE.

— Oui, comme j’aime la femme qui a fait le sien.


LE DUC.

— Ainsi donc, il paraît que votre acte si blâmable — a été commis d’un mutuel accord ?


JULIETTE.

D’un mutuel accord.


LE DUC.

— Alors votre péché a été plus grave que le sien.


JULIETTE.

— Je le confesse et m’en repens, mon père.


LE DUC.

— C’est bien, ma fille ; mais prenez garde que la cause de votre repentir — ne soit la honte que vous a attirée le péché ; — ce remords-là a pour objet nous-même et non le ciel : — il prouve que, si nous ménageons le ciel, ce n’est pas par amour pour lui, — mais par crainte…


JULIETTE.

— Je me repens du péché, parce que c’est un mal, — et j’en recueille la honte avec joie.


LE DUC.

Persévérez. — Votre compagnon, à ce que j’apprends, doit mourir demain, — et je vais lui porter mes conseils… — La grâce soit avec vous ! Benedicite !

Il sort.

JULIETTE.

— Il doit mourir demain… Ô loi cruelle — qui me laisse une vie dont la jouissance même — n’est qu’une horrible agonie !


LE PRÉVÔT.

Que je le plains !

Ils sortent.

Scène VIII.



ANGELO.

— Quand je veux prier et penser, mes pensées et mes prières — errent d’objet en objet ! Le ciel a de moi de creuses paroles, — tandis que mon imagination, n’écoutant pas ma langue, — est ancrée à Isabelle… Sur ma bouche le ciel — dont je ne fais que mâcher le nom, — et dans mon cœur le mal tenace et croissant — de ma passion ! Le gouvernement, qui faisait toute mon étude, est pour moi comme un bon livre qui, à force d’être relu, est devenu aride et fastidieux. Oui, ma gravité, — qui faisait mon orgueil (que personne ne m’entende !) — je pourrais l’échanger avec profit pour la plume futile — que l’air chasse comme un jouet. Ô dignité ! ô apparence ! — que de fois, grâce à ton enveloppe, à ton vêtement, — tu extorques la crainte des fous et enchaînes les Sages — à tes faux semblants ! Chair, tu es toujours la chair. — Mais écrivez le mot ange sur la corne du diable, — et elle

n’est plus pour personne le cimier du démon !
Entre un valet.

— Eh bien, qui est là ?


LE VALET.

Une nommée Isabelle, une religieuse, — demande accès près de vous.


ANGELO.

Montrez-lui le chemin.

Sort le valet.

— Ô ciel ! pourquoi mon sang afflue-t-il vers mon cœur — de manière à le paralyser lui-même, — et à priver tous mes autres organes — du ressort nécessaire ? — Ainsi la foule stupide joue avec un homme évanoui : — elle arrive en masse pour le secourir, et intercepte ainsi l’air — qui le ferait revivre. Ainsi encore, — les sujets d’un roi bien-aimé, — quittant leurs occupations, dans l’élan d’une obséquieuse tendresse, — se pressent tous autour de lui tellement que leur amour malappris — fait l’effet d’une offense (5).

Entre Isabelle.

— Eh bien, jolie fille ?


ISABELLE.

Je suis venue pour connaître votre décision.


ANGELO.

— J’eusse préféré que vous pussiez la connaître — sans me la demander. Votre frère ne peut vivre.


ISABELLE.

— C’est ainsi… Le ciel garde Votre Honneur !

Elle va pour se retirer.

ANGELO.

— Et pourtant il pourrait vivre quelque temps encore, — aussi longtemps même que vous ou moi… Et pourtant il doit mourir.


ISABELLE.

— Par votre arrêt ?


ANGELO.

Oui.


ISABELLE.

Quand ? Je vous conjure de me le dire, afin que, pendant le répit, — quel qu’il soit, qui lui est accordé, il puisse prémunir — son âme contre la perdition.


ANGELO.

— Ah ! fi de ces vices immondes ! Autant vaudrait — pardonner à celui qui ravit à la nature — un homme déjà créé qu’épargner — ces impudents voluptueux qui frappent l’image divine — en espèces prohibées. Il est tout aussi aisé — de détruire illégitimement une existence légitime — que de verser le métal dans des creusets défendus — pour en faire une illégitime.


ISABELLE.

— Cela est écrit dans le ciel, mais non sur la terre.


ANGELO.

— C’est votre avis ? Alors je vais vite vous embarrasser. — Qu’aimeriez— vous mieux, voir la plus juste loi — ôter la vie à votre frère, ou, pour le racheter, — livrer votre corps à d’impures voluptés, — comme la femme qu’il a souillée ?


ISABELLE.

Monsieur, croyez-le, — j’aimerais mieux sacrifier mon corps que mon âme.


ANGELO.

— Je ne parle pas de votre âme… Les péchés obligés — font nombre sans nous être comptés.


ISABELLE.

Comment dites-vous ?


ANGELO.

— Non, je ne garantirais pas cela ; car je puis réfuter — ce que je viens de dire. Répondez à ceci : — moi, aujourd’hui l’organe de la loi écrite, — je prononce une sentence contre la vie de votre frère : — ne pourrait-il y avoir charité à pécher — pour sauver la vie de ce frère ?


ISABELLE.

Consentez à le faire, — et j’en prends les risques sur mon âme : — ce ne sera point péché, mais charité.


ANGELO.

— Si vous consentiez à le faire aux risques de votre âme, — la charité compenserait le péché.


ISABELLE.

— Si je fais un péché en demandant qu’il vive, — ciel, que j’en porte la peine ! Si vous en faites un — en m’accordant ma requête, je prierai tous les matins — pour qu’il soit ajouté à mes fautes — et ne vous soit pas imputé.


ANGELO.

Non, mais écoutez-moi. — Votre pensée ne suit pas la mienne : ou vous êtes ignorante, — ou vous affectez de l’être, et cela n’est pas bien.


ISABELLE.

— Que je sois ignorante et incapable de bien faire, — pourvu que j’aie la grâce de reconnaître mon insuffisance !


ANGELO.

— Ainsi la sagesse cherche à paraître plus brillante — en s’accusant elle-même ! Ainsi le masque noir — fait rêver une beauté dix fois plus éclatante — que la beauté sans voile… Mais écoutez-moi. — Pour être compris nettement, je vais parler plus clairement : — votre frère doit mourir.


ISABELLE.

Oui.


ANGELO.

— Et son offense est telle qu’elle paraît — passible de cette peine devant la loi.


ISABELLE.

— C’est vrai.


ANGELO.

— Supposez qu’il n’y ait qu’un moyen de sauver sa vie… — Je ne suggère pas cet expédient plutôt qu’un autre, — je parle par hypothèse… Supposez que vous, sa sœur, — vous vous sachiez désirée par quelque personnage — qui, par son crédit auprès du juge ou par son éminente position, — puisse retirer à votre frère les menottes — de la loi répressive, et que, n’ayant — aucun autre moyen terrestre de le sauver, il vous faille livrer les trésors de votre corps — à cet homme ou laisser exécuter votre frère : — que feriez-vous ?


ISABELLE.

— Je ferais pour mon pauvre frère ce que je ferais pour moi-même. — Or, si j’étais sous le coup de la mort, — je me parerais, comme de rubis, des marques du fouet déchirant, — et je me dépouillerais pour la tombe, comme pour un lit — ardemment convoité, plutôt que de prostituer — mon corps à la honte.


ANGELO.

Il faut donc que votre frère meure.


ISABELLE.

Ce serait le parti le moins désastreux. — Mieux vaudrait pour le frère une mort d’un moment — que pour la sœur qui le rachèterait — une mort éternelle.


ANGELO.

— Ne seriez-vous pas alors aussi cruelle que la sentence — que vous réprouviez si fort ?


ISABELLE.

— Une rançon ignominieuse et un pardon spontané — ne sont pas de la même famille : une légitime merci n’a — point de parenté avec une infâme rédemption.


ANGELO.

— Vous sembliez tout à l’heure faire de la loi un tyran, — et présenter l’infraction de votre frère comme une — fredaine plutôt que comme un vice.


ISABELLE.

— Oh ! pardonnez-moi, monseigneur. Il arrive souvent — que, pour avoir ce que nous désirons, nous ne disons pas ce que nous pensons. — J’excuse quelque peu ce que je hais — en faveur de ce que j’aime chèrement.


ANGELO.

Nous sommes tous fragiles.


ISABELLE.

Eh bien, que mon frère meure, — s’il subit seul le vasselage du mal, — s’il est l’unique héritier de la faiblesse !


ANGELO.

Certes, les femmes sont fragiles aussi.


ISABELLE.

— Oui, comme les glaces où elles se mirent, — et qui se brisent aussi facilement qu’elles reflètent les formes… — Les femmes !… Le ciel les protège ! Ce sont les hommes qui corrompent leur nature, — en abusant d’elles. Certes, appelez-nous dix fois fragiles, — car nous sommes délicates comme nos complexions, — et crédules aux impressions fausses.


ANGELO.

Je le crois. — Et puisque tel est votre propre sexe, d’après votre témoignage, — puisque nous-mêmes, je suppose, nous ne sommes pas plus fortement — constitués pour résister aux erreurs, parlons hardiment. — Je vous prends au mot : soyez ce que vous êtes, — c’est-à-dire, une femme ; si vous êtes plus, vous n’êtes plus femme ; — si vous l’êtes, comme l’indique bien — tout votre extérieur, prouvez-le, — en revêtant la livrée prédestinée.


ISABELLE.

— Je n’ai qu’un seul langage : mon généreux seigneur, — je vous en conjure, reprenez avec moi votre premier ton.


ANGELO.

Comprenez bien, je vous aime !


ISABELLE.

— Mon frère a aimé Juliette, — et vous me dites qu’il mourra pour cela.


ANGELO.

— Il ne mourra pas, Isabelle, si vous m’accordez votre amour.


ISABELLE.

— Je sais que votre vertu s’arroge le privilège — d’assumer l’apparence du vice — pour éprouver autrui.


ANGELO.

Croyez-moi, sur mon honneur, — mes paroles expriment ma pensée.


ISABELLE.

— Ah ! pour donner pareille chose à croire, il faut avoir peu d’honneur — et une bien mauvaise pensée !… Hypocrisie ! hypocrisie ! — Je te dénoncerai, Angelo, prends-y garde. — Signe-moi immédiatement la grâce de mon frère, — ou à gorge déployée je crierai au monde — quel homme tu es.


ANGELO.

Qui te croira, Isabelle ? — Mon nom immaculé, l’austérité de ma vie, — mon témoignage opposé au vôtre et mon rang dans l’État, — prévaudront sur votre accusation, — au point que votre propre rapport sera étouffé, — comme sentant la calomnie. J’ai commencé, — et maintenant je lâche les rênes à mes sens effrénés ! — Accorde ton consentement à mon ardent désir ; — réprime toute pruderie et toutes ces fâcheuses rougeurs — qui repoussent ce qu’elles réclament. Rachète ton frère — en livrant ton corps à ma fantaisie : — autrement, non seulement il subira la mort, — mais ton inflexibilité prolongera son agonie — par une lente torture. Réponds-moi demain, — ou, par la passion qui désormais me guide souverainement, — je serai pour lui un tyran !… Quant à vous, — dites ce que vous voudrez, mes faussetés prévaudront sur vos vérités.

Il sort.

ISABELLE.

— À qui me plaindre ? Si je racontais ceci, — qui me croirait ? Ô bouches redoutables — qui portent sur les mêmes lèvres — ou la condamnation ou l’acquittement, — qui forcent la loi à s’incliner devant leur caprice, qui — accrochent le juste et l’injuste à leur appétit — comme une servile amorce ! Je vais trouver mon frère ; — bien qu’il ait failli par l’instigation des sens, — il n’en a pas moins l’âme pleine d’honneur. — Eût-il vingt têtes à poser — sur vingt billots sanglants, il les livrerait toutes, — plutôt que de laisser sa sœur soumettre sa personne — à une si horrible pollution. — Donc, vis chaste, Isabelle, et toi, frère, meurs !… — Notre chasteté est plus que notre frère. — Je vais lui dire la proposition d’Angelo, — et préparer sa pensée à la mort, pour le repos de son âme.

Elle sort (6).

Scène IX.


[Un cachot.]


Entrent le Duc, Claudio et le Prévôt.

LE DUC.

— Ainsi, vous espérez votre pardon du seigneur Angelo ?


CLAUDIO.

— Les misérables n’ont d’autre cordial — que l’espoir. — J’ai l’espoir de vivre et suis préparé à mourir.


LE DUC.

— Soyez résigné à la mort ; et la mort et la vie — vous en seront plus douces. Raisonnez ainsi avec la vie : — Si je te perds, je perds une chose — à laquelle des fous peuvent seuls tenir ; tu es un souffle, — asservi à toutes les influences climatériques, — et qui, dans la demeure où tu résides, — entretient l’affliction. Tu n’es que le jouet de la mort : — car tu t’évertues à l’éviter dans ta fuite, — et tu ne fais que courir à elle. Tu n’es pas noble : — car toutes les jouissances que tu enfantes — ont pour nourrice la bassesse. Tu n’es point vaillante : — car tu crains le mol et grêle aiguillon — d’un pauvre reptile. Ton meilleur repos est le sommeil, — et tu le provoques souvent : pourtant tu as une peur grossière — de ta mort qui n’est rien de plus. Tu n’es pas toi-même : — car tu n’es qu’un composé de milliers d’atomes — issus de la poussière.Heureuse ! tu ne l’es pas ; — car ce que tu n’as pas, tu tâches toujours de l’acquérir, — et tu dédaignes ce que tu as. Tu n’es pas stable ; — car ta nature suit les étranges errements — de la lune. Si tu es riche, tu es pauvre : car, pareille à l’âne dont l’échine ploie sous les lingots, — tu ne portes que pour une étape ton fardeau de richesses, — et la mort te décharge. Tu n as pas d’amis : — car tes propres entrailles qui t’appellent père, — les êtres mêmes émanés de tes reins, maudissent la goutte, la lèpre et le catarrhe, — de ne pas t’achever plus tôt. Tu n’as ni la jeunesse ni la vieillesse, — mais, comme en une sieste d’après-dîner, — la vision de toutes deux : car toute ta bienheureuse jeunesse — prend l’âge de ta vieillesse et mendie l’aumône — de la caducité paralytique ; et quand tu es vieille et riche, — tu n’as plus ni chaleur, ni affection, ni énergie, ni beauté, — pour jouir de tes richesses. Qu’y a-t-il donc — dans ce qu’on appelle la vie ? Ah ! cette vie — recèle en elle-même des milliers d’autres morts ; et pourtant nous craignons la mort — qui ne fait que régler le compte !


CLAUDIO.

Je vous remercie humblement. — Je vois qu’en demandant à vivre, je cherche à mourir, — et qu’en cherchant la mort, je trouve la vie : qu’elle vienne !


ISABELLE, du dehors.

— Holà ! que la paix soit ici avec la grâce, sa bonne compagne !


LE PRÉVÔT.

— Qui est là ? Entrez. Le souhait mérite un bon accueil.


Entre Isabelle.

LE DUC, à Claudio.

— Cher seigneur, avant peu je reviendrai vous voir.


CLAUDIO.

— Très-sacré seigneur, je vous remercie.


ISABELLE.

— J’ai un mot ou deux à dire à Claudio.


LE PRÉVÔT.

— Soyez la très-bien venue. Voyez, seigneur, voici votre sœur.


LE DUC.

— Un mot, prévôt.


LE PRÉVÔT.

Autant qu’il vous plaira.


LE DUC, bas, au prévôt.

— Mettez-moi à portée de les entendre sans être vu.

Sortent le duc et le prévôt.

CLAUDIO.

— Eh bien, ma sœur, quelle consolation m’apportez-vous ?


ISABELLE.

— Une consolation excellente, excellente entre toutes. — Le seigneur Angelo, ayant affaire au ciel, — vous choisit pour son ambassadeur là-haut, — et vous y accrédite à jamais. — Ainsi faites vite vos préparatifs suprêmes ; — vous partez demain.


CLAUDIO.

Est-ce qu’il n’y a pas de remède ?


ISABELLE.

Aucun, si ce n’est un remède qui, pour sauver une tête, — briserait un cœur.


CLAUDIO.

En existe-t-il un ?


ISABELLE.

— Oui, frère, vous pouvez vivre. — Il y a dans votre juge une diabolique clémence — qui, si vous l’implorez, vous laissera la vie, — mais vous enchaînera jusqu’à la mort !


CLAUDIO.

Une prison perpétuelle ?


ISABELLE.

— Oui, justement, une prison perpétuelle, une réclusion — qui, eussiez-vous le monde entier pour vous mouvoir, — vous retiendra à la chaîne.


CLAUDIO.

Mais par quel moyen ?


ISABELLE.

— Par un moyen qui, si vous l’acceptez, — vous enlèvera l’écorce de l’honneur — et vous laissera nu.


CLAUDIO.

Explique-toi.


ISABELLE.

— Oh ! je me défie de toi, Claudio, et je tremble — que l’amour d’une existence fébrile — ne te fasse préférer six ou sept hivers — à un perpétuel honneur. As-tu le courage de mourir ? — La douleur de la mort est surtout dans l’appréhension ; — et le pauvre scarabée, sur lequel nous marchons, — subit, en souffrance corporelle, des angoisses aussi grandes — que le géant qui meurt !


CLAUDIO.

Pourquoi me fais-tu cet affront ? — Crois-tu que j’emprunte ma résolution — aux fleurs d’une tendre rhétorique ? Si je dois mourir, — je suis prêt à accueillir la nuit funèbre comme une fiancée, — et à l’étreindre dans mes bras !


ISABELLE.

— C’est bien mon frère qui a parlé ! c’est bien la tombe de mon père — qui a proféré ce cri ! Oui, tu dois mourir : — tu es trop noble pour conserver une vie — par de vils expédients. Ce ministre aux saints dehors, dont le visage impassible et la parole mesurée — glacent les jeunes têtes et font rentrer en cage les folies, — comme un faucon les poules, ce ministre est un démon. — Si l’on retirait de lui toute la fange, on découvrirait — un abîme aussi profond que l’enfer.


CLAUDIO.

Le majestueux Angelo ?


ISABELLE.

— Oh ! livrée menteuse de l’enfer — qui revêt et couvre le corps le plus damné — de majestueux galons ! Croiras-tu, Claudio, — que, si je voulais lui céder ma virginité, — tu pourrais être libre !


CLAUDIO.

Ô ciel ! Cela ne se peut pas.


ISABELLE.

— Oui, au prix de cette immonde offense, il te permettrait — de l’offenser encore. Cette nuit même — je dois faire ce que j’ai horreur de dire ; — sinon, tu meurs demain.


CLAUDIO.

Tu n’en feras rien.


ISABELLE.

— Oh ! s’il ne s’agissait que de ma vie, — je la jetterais pour vous sauver — aussi volontiers qu’une épingle.


CLAUDIO.

Merci, chère Isabelle.


ISABELLE.

— Préparez-vous, Claudio, à mourir demain.


CLAUDIO.

— Oui… Il a donc en lui des passions — qui l’obligent à mordre ainsi la face de la loi — au moment même où il en impose le respect !… Assurément ce n’est pas un péché, — ou des sept péchés mortels c’est le moindre.


ISABELLE.

Quel est le moindre ?


CLAUDIO.

— Si c’était une faute damnable, lui, qui est si sage, — voudrait-il pour la farce d’un moment — encourir une peine éternelle ?… Ô Isabelle !


ISABELLE.

— Que dit mon frère ?


CLAUDIO.

La mort est une terrible chose.


ISABELLE.

— Et une vie déshonorée une chose odieuse.


CLAUDIO.

— Oui, mais mourir et aller nous ne savons où ! — Être gisant dans de froides cloisons et pourrir ; — ce corps sensible, plein de chaleur et de mouvement, devenant — une argile malléable, tandis que l’esprit, privé de lumière, — est plongé dans des flots brûlants, ou retenu — dans les frissonnantes régions des impénétrables glaces, — ou emprisonné dans les vents invisibles — et lancé avec une implacable violence autour — de l’univers en suspens ; plus misérable encore que le plus misérable — de ces damnés qui conçoivent dans des hurlements — des pensées illégitimes et informes !… Ah ! c’est trop horrible ! — La vie terrestre la plus pénible et la plus répulsive — que l’âge, la maladie, le dénûment et la prison — puissent infliger à la créature, est un paradis, — comparée à ce que nous craignons de la mort.


ISABELLE.

— Hélas ! hélas !


CLAUDIO.

Chère sœur, faites-moi vivre ! — Le péché que vous commettez pour sauver la vie d’un frère, — est autorisé par la nature au point — de devenir vertu.


ISABELLE.

Ô brute ! — Ô lâche sans foi ! ô malheureux sans honneur ! — Veux-tu donc te faire une existence de ma faute ? — N’est-ce pas une sorte d’inceste que de vivre — du déshonneur de ta propre sœur ? Que dois-je penser ? — Dieu me pardonne ! Ma mère aurait-elle triché mon père ? — Une engeance aussi dégradée et aussi perverse — ne saurait être issue de son sang. Reçois mon refus ! — Meurs, péris ! Quand je n’aurais qu’à me baisser — pour te soustraire à ton sort, je le laisserais s’accomplir. — Je dirai mille prières pour ta mort, — mais pas un mot pour te sauver !


CLAUDIO.

— Mais écoutez-moi, Isabelle !


ISABELLE.

Oh ! fi, fi, fi ! — Le vice chez toi n’est pas un accident, c’est un trafic ! — Tu ferais de la clémence même une entremetteuse ! — Il vaut mieux que tu meures promptement.

Elle va pour se retirer (7).

CLAUDIO.

Oh ! écoutez-moi, Isabelle. —


Rentre le duc.

LE DUC.

Un mot, de grâce, jeune sœur, un mot seulement.


ISABELLE.

Que me voulez-vous ?


LE DUC.

Si vous pouviez disposer de quelque loisir, je voudrais avoir tout à l’heure un entretien avec vous. La satisfaction que j’ai à vous demander est dans votre intérêt même.


ISABELLE.

Je n’ai pas de loisir superflu. Le temps que je resterai doit être volé à d’autres affaires ; mais je veux bien vous écouter un moment.


LE DUC, bas, à Claudio.

Mon fils, j’ai entendu ce qui s’est passé entre vous et votre sœur. Angelo n’a jamais eu l’intention de la corrompre ; il n’a voulu que mettre sa vertu à l’épreuve, pour exercer son jugement à l’étude de la nature humaine. Ayant le vrai sentiment de l’honneur, elle lui a signifié ce gracieux refus qu’il a été fort aise de recevoir. Je suis le confesseur d’Angelo, et je sais que telle est la vérité. Préparez-vous donc à la mort. Ne leurrez pas votre résolution d’espérances décevantes. Demain vous devez mourir ; mettez-vous à genoux et tenez-vous prêt.


CLAUDIO.

Que ma sœur me pardonne ! Je suis tellement désenchanté de la vie que je veux faire des vœux pour en être débarrassé.


LE DUC.

Persévérez dans ces sentiments. Adieu.

Claudio sort.


Rentre le Prévôt.

Prévôt, un mot !


LE PRÉVÔT.

Que voulez-vous, mon père ?


LE DUC.

Qu’à peine arrivé vous vous retiriez. Laissez-moi un moment avec cette vierge… Mon caractère vous garantit, comme mon habit, qu’aucun préjudice ne peut l’atteindre dans ma compagnie.


LE PRÉVÔT.

À la bonne heure.

Il sort.

LE DUC.

La main qui vous fit belle vous fit vertueuse. La vertu qui fait bon marché de ses charmes rend éphémères les charmes de la. beauté ; mais la grâce, étant l’âme de votre personne, en parera le corps à jamais. La fortune a porté à ma connaissance l’assaut qu’Angelo vous a livré ; et, si la fragilité humaine n’offrait pas maints exemples d’une pareille chute, Angelo m’étonnerait. Comment ferez-vous pour contenter ce ministre et sauver votre frère ?


ISABELLE.

Je vais l’édifier sur-le-champ. J’aime mieux pour mon frère une mort légale que pour mon fils une naissance illégitime. Mais, oh ! combien notre bon duc se trompe sur Angelo ! Si jamais il revient et que je puisse lui parler, ou j’ouvrirai la bouche en vain ou je démasquerai ce gouvernant.


LE DUC.

Ce ne sera pas un mal. Pourtant, au point où en sont les choses, il échappera à votre accusation ; il prétendra n’avoir voulu que vous sonder. Aussi rivez votre oreille à mes avis. À mon zèle pour faire le bien un remède se présente. J’ai tout lieu de croire que vous pouvez fort honnêtement rendre à une pauvre femme outragée un service mérité, soustraire votre frère à la colère de la loi, conserver sans tache votre gracieuse personne, et faire grand plaisir au duc absent, si, par aventure, il revient jamais pour être instruit de cette affaire.


ISABELLE.

Expliquez-vous ; je me sens le courage de faire tout ce qui ne paraîtra pas noir à la pureté de mon âme.


LE DUC.

La vertu est hardie, et l’honnêteté intrépide… Est-ce que vous n’avez pas ouï parler de Marianne, la sœur de Frédéric, le grand capitaine qui a péri sur mer ?


ISABELLE.

J’ai ouï parler de cette dame, et en fort bons termes.


LE DUC.

Angelo devait l’épouser ; il lui était fiancé par serment, et le jour même des noces était fixé. Dans intervalle du contrat à la solennité, Frédéric fit naufrage, et la dot de sa sœur qu’il apportait disparut avec le vaisseau. Voyez que de malheurs s’ensuivirent pour la pauvre damoiselle ! Elle perdit là un noble et illustre frère qui toujours avait eu pour elle la plus tendre et la plus sincère affection ; avec lui, sa dot, l’élément et le nerf de sa fortune ; et enfin, le mari qui lui était engagé, cet hypocrite Angelo.


ISABELLE.

Est-il possible ! Est-ce qu’Angelo l’a abandonnée ?


LE DUC.

Il l’a abandonnée à ses larmes, sans en sécher une seule par un mot consolant, et a dévoré ses serments sous prétexte de découvertes déshonorantes pour elle. Bref, il l’a vouée au deuil qu’elle porte encore dans son amour pour lui, et, de marbre à ses pleurs, il en est inondé, sans en être attendri.


ISABELLE.

Qu’elle serait charitable, la mort qui enlèverait de ce monde cette pauvre fille ! Qu’elle est corrompue, la vie qui permet de vivre à cet homme !… Mais quel avantage peut-elle retirer de tout ceci ?


LE DUC.

C’est une rupture à laquelle vous pouvez aisément remédier : et cette cure sauve votre frère, tout en vous préservant du déshonneur.


ISABELLE.

Montrez-moi comment, bon père.


LE DUC.

La jeune fille dont je parle a conservé dans son cœur sa première affection : cet injuste et cruel procédé, qui, selon toute raison, devait tarir son amour, n’a fait, comme l’obstacle dans le torrent, que le rendre plus violent et plus éperdu. Allez trouver Angelo ; répondez à ses sollicitations par une spécieuse soumission ; acquiescez à ses demandes jusqu’au bout ; et, pour votre garantie, posez seulement ces conditions, que votre tête-à-tête ne sera pas long, que l’heure sera celle de l’ombre et du silence, et que le lieu conviendra à tous égards. Cela étant dûment arrête, tout le reste s’ensuit. Nous conseillerons à cette jeune fille outragée de prendre pour elle votre rendez-vous et d’y aller à votre place. Si le secret de cette rencontre se découvre plus tard, Angelo peut être obligé à lui faire réparation ; et, par ce moyen, votre frère est sauvé, votre honneur intact, la pauvre Marianne satisfaite, et le ministre corrompu enfin démasqué. Je vais instruire la jeune fille et la préparer à cette entreprise. Si vous savez bien la mener à fin, un double bienfait absout la supercherie. Qu’en pensez-vous ?


ISABELLE.

La seule idée m’en charme déjà, et je ne doute pas qu’elle n’aboutisse au plus heureux succès.


LE DUC.

La chose est en grande partie dans vos mains. Courez vite auprès d’Angelo. S’il vous implore pour son lit cette nuit, promettez-lui satisfaction. Je vais de ce pas à Saint-Luc : c’est là, dans un pavillon retiré, que demeure la désolée Marianne. Venez m’y réjoindre, et soyez expéditive avec Angelo, que nous en finissions vite.


ISABELLE.

Je vous remercie de ce plan sauveur. Adieu, bon père.

Ils sortent de différents côtés.

Scène X.


[Devant la prison.]


Le duc se croise avec Coude, le clown et des exempts.

COUDE.

Ah ! s’il n’y a pas de remède pour vous empêcher d’acheter et de vendre les hommes et les femmes comme des bêtes, tout le monde finira par s’abreuver de bâtard rouge et blanc (8).


LE DUC.

Ô ciel ! quel charabia !


LE CLOWN.

Le monde a cessé d’être amusant, depuis que de deux usuriers, le plus aimable a été ruiné, et le plus nuisible autorisé par la loi à porter une robe fourrée, pour se tenir chaudement, et fourrée de peau de renard et d’agneau encore ! comme pour signifier que la fraude, étant plus riche que l’innocence, a droit, elle, à des insignes !


COUDE.

Avancez, monsieur… Dieu vous bénisse, mon père le frère !


LE DUC.

Et vous pareillement, mon frère le père !… Quelle offense cet homme vous a-t-il faite, monsieur ?


COUDE.

Morbleu ! monsieur, il a offensé la loi, et nous le soupçonnons aussi, monsieur, d’être un voleur, monsieur. Car nous avons trouvé sur lui, monsieur, une fausse clé étrange que nous avons envoyée au lieutenant.


LE DUC.

— Fi, drôle ! ruffian, ignoble ruffian ! — Le mal que tu fais faire — est donc ta ressource pour vivre ? Songes-tu à ce que c’est — que de bourrer une panse et de vêtir une échine — du produit de ce vice immonde ? Dis-toi : — de leur abominable et bestial attouchement, — je bois, je mange, je m’habille, et je vis ! — Crois-tu que ce soit vivre que de devoir le vivre — à une chose si infecte ? Va, réforme-toi, réforme-toi. —


LE CLOWN.

En effet, monsieur, elle infecte quelque peu ; mais pourtant, monsieur, je vous prouverai…


LE DUC.

— Ah ! si le diable te fournit des preuves pour excuser le péché, — c’est bien la preuve que tu seras des siens… Officier, emmenez-le en prison ; — la correction et l’instruction devront être mises en œuvre, — avant que cette brute s’amende.


COUDE.

Il doit comparoir devant le lieutenant, monsieur : il lui a déjà donné une semonce. Le lieutenant ne saurait tolérer un putassier. S’il est souteneur de putains et qu’il comparaisse devant lui, autant vaudrait pour lui faire une commission à un mille de céans.


LE DUC.

— Plût au ciel que nous fussions tous ce que quelques-uns veulent paraître, — exempts de vices, ou du moins dans le vice exempts d’hypocrisie !


Entre Lucio.

COUDE.

Il aura une corde au cou, comme vous à la taille, messire.


LE CLOWN, reconnaissant Lucio.

J’aperçois du secours !… J’implore caution… Voici un gentilhomme, un ami à moi.


LUCIO.

Eh bien, noble Pompée ! Quoi, à la suite de César ! Est-ce qu’on te traîne en triomphe ? Quoi ! n’y a-t-il plus de statues de Pygmalion, récemment devenues femmes qu’on puisse obtenir en mettant la main à la poche et en la retirant crispée ? Que réponds-tu, hein ? Que dis-tu de cet air, de cette chanson, de cette mesure ? As-tu noyé ta voix dans la dernière pluie, hein ? Que dis-tu, coureur ? Le monde est-il comme devant, l’ami ? Quelle est la mode ? Est-ce d’être mélancolique et laconique ? Comment ? Dis-moi le goût régnant !


LE DUC.

Toujours, toujours le même, empirant toujours !


LUCIO.

Comment va mon cher trésor, ta maîtresse ? Procure-t-elle toujours, hein ?


LE CLOWN.

Ma foi, monsieur, elle a dévoré tout son rosbif, et maintenant elle est au régime.


LUCIO.

Dame, c’est juste ; c’est dans l’ordre ; il en doit être ainsi. Toujours la putain fraîche et la maquerelle poivrée : la conséquence est inévitable. Il en doit être ainsi… Tu vas donc en prison, Pompée ?


LE CLOWN.

Oui-dà, monsieur.


LUCIO.

Eh ! il n’y a pas de mal, Pompée. Adieu. Va, dis que c’est moi qui t’ai envoyé là… Est-ce pour dettes, Pompée ? Pourquoi ?


COUDE.

Pour maquerellage, pour maquerellage.


LUCIO.

Ah ! en ce cas, emprisonnez-le. Si l’emprisonnement est la rétribution du maquereau, il lui est bien dû. Maquereau il est, sans nul doute, et de toute antiquité encore ! Maquereau de naissance !… Adieu, bon Pompée ! Mes compliments à la prison, Pompée ! À présent vous allez devenir bon époux, Pompée ; vous garderez la maison.


LE CLOWN.

J’espère, monsieur, que Votre Respectable Seigneurie sera ma caution.


LUCIO.

Non, vraiment, Pompée. Ce n’est pas l’usage. Je prierai, Pompée, qu’on prolonge votre captivité. Si vous ne la prenez pas en patience, dame, c’est que vous êtes bien vif. Adieu, officieux Pompée !

Au duc.

Dieu vous bénisse, mon frère !


LE DUC.

Et vous aussi.


LUCIO.

Brigitte se peint-elle toujours, Pompée, hein ?


COUDE, au clown.

Marchez, monsieur, marchez.


LE CLOWN, à Lucio.

Alors, monsieur, vous ne voulez pas être ma caution ?


LUCIO.

Alors, Pompée ? Maintenant non plus.

Au duc.

Quoi de nouveau dans le monde, frère ? Quoi de nouveau ?


COUDE, au clown.

Marchez, monsieur, marchez.


LUCIO.

Va !… Au chenil, Pompée ! Va !

Coude, le clown et les exempts sortent.

Quelles nouvelles du duc, frère ?


LE DUC.

Je n’en sais pas : pouvez-vous m’en donner ?


LUCIO.

Les uns disent qu’il est chez l’empereur de Russie ; d’autres, qu’il est à Rome. Mais où croyez-vous qu’il soit ?


LE DUC.

Je ne sais pas. Mais où qu’il soit, je lui souhaite prospérité.


LUCIO.

Quelle folle et fantasque lubie l’a pris de s’esquiver ainsi de ses états, et d’usurper aux vagabonds un métier pour lequel il n’était pas né ! Le seigneur Angelo s’est parfaitement enducaillé pendant son absence ; il passe quelque peu les bornes.


LE DUC.

Il gouverne bien.


LUCIO.

Un peu plus d’indulgence envers la paillardise ne lui ferait pas de tort… Il est un peu trop farouche sur cet article, mon frère.


LE DUC.

C’est un vice trop général, et la sévérité doit y remédier.


LUCIO.

Oui, ma foi, c’est un vice qui a de nombreuses alliances ; il est bien apparenté ; mais il est impossible de l’extirper tout à fait, frère, sans interdire le boire et le manger. On dit que cet Angelo n’est pas né de l’homme et de la femme, suivant les voies normales de la création. Est-ce vrai, croyez-vous ?


LE DUC.

Comment serait-il né alors ?


LUCIO.

D’aucuns rapportent qu’une sirène l’a eu pour frai ; d’autres, qu’il a été engendré entre deux morues sèches. Mais il est certain que, quand il lâche de l’eau, son urine est de la glace fondante ; ça, je le sais. Et puis, c’est un être stérile ; ça, c’est indubitable.


LE DUC.

Vous êtes plaisant, monsieur, et vous avez la parole vive.


LUCIO.

Aussi, quelle cruauté à lui, pour la rébellion d’une braguette, d’enlever la vie à un homme ! Est-ce que le duc absent aurait agi ainsi ? Plutôt que de pendre un homme pour avoir fait cent bâtards, il aurait payé les mois de nourrice de mille. Il avait quelque expérience de la besogne ; il connaissait le service, et c’est ce qui le portait à l’indulgence.


LE DUC.

Je n’ai jamais ouï dire que le duc absent fût fort suspect sur l’article des femmes : ce n’est pas là que l’entraînaient ses goûts.


LUCIO.

Ah ! monsieur, vous vous trompez.


LE DUC.

Ce n’est pas possible.


LUCIO.

Qui ? Le duc ?… Jusqu’à une mendiante de cinquante ans !… Même il avait l’habitude de lui mettre un ducat dans sa sébile criarde. Le duc avait ses faiblesses… Il se soûlait volontiers aussi ; permettez-moi de vous l’apprendre.


LE DUC.

Vous lui faites injure, sûrement.


LUCIO.

Monsieur, j’étais de ses intimes. C’était un gaillard sournois que le duc, et je crois savoir la cause de sa disparition.


LE DUC.

Et quelle peut en être la cause, je vous prie ?


LUCIO.

Non, pardon. C’est un secret qui doit être renfermé entre les dents et les lèvres ; mais, je puis vous confier ceci… Le plus grand nombre de ses sujets tenait le duc pour sage.


LE DUC.

Sage ? Eh ! sans nul doute, il l’était.


LUCIO.

C’est un gaillard très-superficiel, très-ignare et très-léger.


LE DUC.

Il y a de votre part envie, sottise ou méprise. Le cours même de son existence et la manière dont il a gouverné devraient, au besoin, lui assurer un meilleur renom. Que seulement on le juge sur ses propres actes, et l’envieux reconnaîtra en lui un savant, un homme d’État, un soldat ! Ainsi, vous parlez en ignorant ; ou, si vous êtes bien informé, la malveillance vous aveugle fort.


LUCIO.

Monsieur, je connais le duc et je l’aime.


LE DUC.

L’amitié s’exprimerait avec une plus intime connaissance, et la connaissance avec une plus sympathique amitié. amitié.


LUCIO.

Allons, monsieur, je sais ce que je sais.


LE DUC.

J’ai peine à le croire, puisque vous ne savez pas ce que vous dites. Mais si jamais le duc revient (comme nous le demandons dans nos prières), c’est devant lui, je vous préviens, que vous me répondrez de vos paroles. Si c’est la vérité que vous avez dite, vous aurez le courage de la soutenir. Je serai obligé de vous faire sommation : votre nom, je vous prie ?


LUCIO.

Monsieur, mon nom est Lucio ; je suis bien connu du duc.


LE DUC.

Il vous connaîtra mieux encore, monsieur, s’il m’est donné de vivre pour vous exposer.


LUCIO.

Je ne vous crains pas.


LE DUC.

Oh ! vous espérez que le duc ne reviendra plus, ou vous me croyez un trop impuissant adversaire. Le fait est que je ne puis pas vous faire grand mal ; vous jurerez n’avoir rien dit.


LUCIO.

Je veux être pendu si je le jure : tu te trompes sur mon compte, moine. Mais ne parlons plus de ça. Peux-tu me dire si Claudio meurt demain, oui ou non ?


LE DUC.

Pourquoi mourrait-il, monsieur ?


LUCIO.

Pourquoi ? pour avoir rempli une bouteille au moyen d’un entonnoir. Je voudrais que le duc dont nous parlons fût de retour. Ce ministre impuissant dépeuplera la province à force de continence ; les moineaux ne doivent plus se nicher dans son pignon, sous prétexte qu’ils sont trop paillards. Au moins, le duc poursuivrait dans l’ombre les méfaits de l’ombre ; jamais il ne les produirait à la lumière ; je voudrais qu’il fût de retour ; morbleu, ce pauvre Claudio est condamné pour s’être délacé. Adieu, bon moine : prie pour moi, je te prie. Le duc, je te le répète, mangeait du mouton les vendredis. Son temps est passé maintenant ; pourtant, je te le déclare, il s’aboucherait encore avec une gueuse, sentît-elle l’ail et le pain bis. Dis que je t’ai dit ça. Adieu.

Il sort.

LE DUC.

— Pas de puissance ni de grandeur, en ce monde de mortalité, — qui échappe à la censure ! la calomnie qui blesse par derrière — frappe la plus blanche vertu. Quel roi est assez puissant — pour retenir le fiel sur les lèvres de la médisance ?… — Mais qui vient ici ?


Entrent Escalus, le Prévôt, la Maquerelle et les exempts.

ESCALUS.

Allez ! emmenez-la en prison.


LA MAQUERELLE.

Mon bon seigneur, soyez bon pour moi. Votre Excellence passe pour un homme miséricordieux… Mon bon seigneur !


ESCALUS.

Après une double et triple admonition, toujours coupable du même méfait ! C’en serait assez pour que la pitié blasphémât et devînt tyrannique.


LE PRÉVÔT.

Une maquerelle en exercice depuis onze ans, n’en déplaise à Votre Honneur !


LA MAQUERELLE.

Monseigneur, c’est une calomnie d’un certain Lucio contre moi. Et dame Cateau Portebas était grosse de lui du temps du duc ; il lui avait promis mariage. Son enfant aura quinze mois, viennent la Saint-Philippe et la Saint-Jacques ; je l’ai gardé moi-même, et voyez quelles injures il colporte contre moi.


ESCALUS.

Ce garçon-là est un garçon fort dissipé : qu’il soit mandé devant nous… En prison, cette femme !… Allez, plus un mot !

Les exempts emmènent la maquerelle.

Prévôt, mon confrère Angelo est inflexible : il faut que Claudio meure demain. Qu’on lui procure des théologiens, et qu’il ait tous les secours de la charité. Si mon confrère prenait conseil de ma pitié, il n’en serait pas ainsi de Claudio.


LE PRÉVÔT, montrant le duc.

Voici, ne vous déplaise, un moine qui l’a visité et préparé à recevoir la mort.


ESCALUS, au duc.

Bonsoir, bon père.


LE DUC.

Que la bénédiction et la bonté suprême vous assistent !


ESCALUS.

D’où êtes-vous ?


LE DUC.

— Je ne suis pas de ce pays, bien que ma destinée m’ait appelé — à l’habiter pour un temps. Membre d’une pieuse confrérie, je suis arrivé récemment du Saint-Siège, — avec une mission spéciale de Sa Sainteté.


ESCALUS.

Quoi de nouveau dans le monde ?


LE DUC.

Rien, si ce n’est que la vertu est en proie à une fièvre violente que la dissolution seule peut guérir. La nouveauté est la seule préoccupation, et il y a autant de danger à vieillir dans un mode d’existence que de mérite à être inconstant dans une entreprise. La probité est trop rare pour que la société soit sûre ; mais les sûretés sont assez multipliées pour rendre intolérable la solidarité : c’est sur ce problème principalement que pivote la science du monde. Cette nouvelle est assez vieille, et pourtant c’est la nouvelle de tous les jours. Dites-moi, monsieur, de quelle nature était le duc ?


ESCALUS.

C’était un homme qui, avant toute autre chose, s’appliquait spécialement à se connaître lui-même.


LE DUC.

À quels plaisirs s’adonnait-il ?


ESCALUS.

Le spectacle de la gaieté d’autrui le réjouissait plus que ne l’égayaient les prétendus divertissements imaginés pour le réjouir : c’était un gentilhomme d’une parfaite tempérance. Mais laissons-le à sa destinée, en priant pour qu’elle lui soit prospère ; et permettez-moi de vous demander en quelles dispositions vous avez trouvé Claudio. On m’a fait entendre que vous lui avez accordé une visite.


LE DUC.

Il déclare que la sentence de son juge n’a rien d’inique, et s’humilie fort volontiers devant la détermination de la justice ; pourtant, sous l’inspiration de sa fragilité, il s’était forgé maintes illusions qui lui faisaient espérer de vivre ; j’ai pu l’en désabuser, par ma salutaire insistance, et, maintenant, il est résigné à mourir.


ESCALUS.

Vous vous êtes acquitté de vos devoirs envers le ciel et de la dette de votre ministère envers le prisonnier. J’ai intercédé pour le pauvre gentilhomme jusqu’à la limite extrême de ma modération ; mais j’ai trouvé si sévère le juge mon confrère, qu’il m’a forcé à lui dire qu’il était

en effet la justice même.

LE DUC.

Si sa propre existence répond à la rigueur de sa procédure, il lui sied bien d’être rigoureux ; mais, s’il lui arrive de faillir, il s’est condamné lui-même.


ESCALUS.

Je vais visiter le prisonnier… Adieu.


LE DUC.

La paix soit avec vous !

Sortent Escalus et le prévôt.

— Celui qui veut porter le glaive du ciel — doit être aussi saint que sévère. — Il doit trouver dans sa conscience un modèle — de grâce pour résister, de vertu pour agir. — Il doit peser la rétribution des autres — à l’exacte balance de ses propres faiblesses. — Honte à celui dont les coups cruels — tuent pour des fautes auxquelles il est enclin !… — Triple honte à cet Angelo, — qui sarcle mes vices et laisse croître les siens ! — Oh ! que ne peut recéler un homme — sous les dehors même d’un ange ! — Comme l’hypocrisie, faite de crimes, — faisant du monde sa dupe — peut attirer dans ses vains fils d’araignée — les choses les plus considérables et les plus substantielles !… — Il faut que, contre le vice, j’aie recours à la ruse. — Angelo couchera ce soir — avec sa fiancée ancienne, mais dédaignée : — grâce à ce déguisement, — une fourberie satisfera l’exigence de la fourberie, — en donnant force à un ancien engagement.

Il sort.

Scène XI


[Chez Marianne.]


Marianne est assise ; un page chante près d’elle.

LE PAGE.

Éloigne, oh ! éloigne ces lèvres,
Coupables d’un si doux parjure,
Et ces yeux, aube du jour,
Lumières qui égarent l’aurore !

Mais rends-moi mes baisers,
Rends-moi
Ces sceaux de notre amour qui l’ont en vain scellé,
Qui l’ont en vain scellé.


MARIANNE.

— Interromps ta chanson, et retire-toi vite. — Voici venir un consolateur dont les avis — ont souvent calmé les sanglots de ma douleur.

Le page sort.


Entre le duc, toujours déguisé.

MARIANNE.

— J’implore votre pardon, messire. J’aurais volontiers souhaité — que vous ne m’eussiez pas trouvée si occupée de musique. — Laissez-moi m’excuser en vous avouant — que ma gaieté s’en attriste, comme mon chagrin s’en égaie.


LE DUC.

— Il est bon d’aimer la musique, quoiqu’elle ait souvent le don magique — de changer le mal en bien et de provoquer le bien au mal. — Dites-moi, je vous prie, quelqu’un est-il venu me demander aujourd’hui ? Voici à peu près le moment du rendez-vous que j’ai donné.


MARIANNE.

On ne vous a pas demandé ; je suis restée ici tout le jour.


Entre Isabelle.

LE DUC.

Je vous crois sans hésiter. Voici juste le moment venu. Retirez-vous un instant, je vous conjure ; il se peut que je vous rappelle tout à l’heure pour une chose utile à vos intérêts.


MARIANNE.

Je vous suis pour toujours obligée.

Elle sort.

LE DUC, à Isabelle.

— Nous voici réunis fort à propos : soyez la bienvenue. — Quelles nouvelles avez-vous de ce digne lieutenant ?


ISABELLE, tenant deux clefs à la main.

— Il a un jardin muré de brique, — dont le côté occidental s’adosse à un vignoble ; — on entre dans ce vignoble par une grille en charpente — qu’ouvre cette grosse clef. — Cette autre clef commande une petite porte — qui du vignoble conduit au jardin ; — c’est là que j’ai promis d’aller le trouver — au milieu de la nuit épaisse.


LE DUC.

— Mais saurez-vous bien trouver le chemin ?


ISABELLE.

— J’en ai fait une étude scrupuleuse et minutieuse. — Lui-même, avec les chuchotements d’un zèle criminel — et des gestes expressifs, m’a montré — par deux fois ce chemin.


LE DUC.

N’y a-t-il pas d’autres conventions — arrêtées entre vous, que Marianne doive observer ?


ISABELLE.

Non, aucune, si ce n’est que le rendez-vous aura lieu dans les ténèbres, — et que (je l’en ai bien prévenu) notre tête-à-tête doit être fort court ; car je lui ai fait savoir — que je serai accompagnée d’une servante — qui m’attendra, persuadée — que je viens pour mon frère.


LE DUC.

C’est bien arrangé. — Je n’ai pas encore dit à Marianne — un seul mot de ceci.

Appelant.

Holà !… M’entendez-vous ? — revenez !


Rentre Marianne.

LE DUC, présentant Isabelle à Marianne.

— Veuillez, je vous prie, lier connaissance avec cette jeune fille, — elle vient pour vous être utile.


ISABELLE.

Tel est mon désir.


LE DUC, à Marianne.

— Êtes-vous persuadée que je vous veux du bien ?


MARIANNE.

— Oui, bon frère, j’en suis sûre : je le sais par expérience.


LE DUC.

— Prenez donc cette compagne par la main : — elle a une confidence toute prête pour votre oreille. — Je vous attendrai, mais faites vite : — les vapeurs de la nuit approchent.


MARIANNE, à Isabelle.

Voulez-vous faire un tour ?

Marianne et Isabelle sortent.

LE DUC.

— Ô puissance ! ô grandeur ! des millions d’yeux louches — sont fixés sur toi ! des volumes de rapports, — chargés de commentaires faux et contradictoires, roulent — sur tes actions. Mille esprits capricieux — t’attribuent la paternité de leurs vains rêves — et torturent ta pensée à leur fantaisie !

Rentrent Marianne et Isabelle.

Soyez les bienvenues ! Qu’avez-vous décidé ?


ISABELLE.

— Elle se chargera de l’entreprise, mon père, — si vous le lui conseillez.


LE DUC.

Je ne l’y autorise pas, — je l’en supplie.


ISABELLE.

Vous avez peu de chose à dire : — seulement, quand vous le quitterez, ces simples mots, tout doucement et tout bas : — Maintenant, souvenez-vous de mon frère.


MARIANNE.

Ne craignez rien.


LE DUC.

— Et vous, ma gente fille, ne craignez rien non plus. — Il est votre mari par contrat préalable : — vous rapprocher ainsi n’est point péché ; — la validité de vos droits sur lui — couvre la supercherie. Allons, partons. — Nous avons à récolter, mais d’abord à semer.

Ils sortent.

Scène XII.


[L’intérieur de la prison.]


Il fait nuit. Entrent le prévôt et le clown.

LE PRÉVÔT.

Venez ici, maraud. Êtes-vous capable de couper la tête d’un homme ?


LE CLOWN.

Oui, monsieur, si l’homme est célibataire ; mais s’il est marié, il est le chef de sa femme, et je suis incapable de couper un chef de femme.


LE PRÉVÔT.

Allons, monsieur, laissez-là vos quolibets, et donnez-moi une réponse directe. Demain matin Claudio et Bernardin doivent mourir. Il y a ici dans notre prison un exécuteur public qui pour son office a besoin d’un aide. Si vous voulez prendre sur vous de l’assister, cela pourra vous délivrer de vos fers ; sinon, vous ferez tout votre temps de prison, et vous ne serez élargi qu’après avoir été impitoyablement fouetté. Car vous avez été un maquereau notoire.


LE CLOWN.

Monsieur, j’ai été maquereau illégalement de temps immémorial ; mais je n’en consentirai pas moins à être bourreau légalement. Je serai bien aise de recevoir quelques instructions de mon collègue.


LE PRÉVÔT, appelant.

Holà, Abhorson ! Où est Abhorson ? Est-il là ?


Entre Abhorson.

ABHORSON.

Appelez-vous, monsieur ?


LE PRÉVÔT.

Maraud, voici un gaillard qui vous aidera pour votre exécution de demain. Si vous le trouvez convenable, arrangez-vous avec lui à l’année, et logez-le ici avec vous. Si non, employez-le pour cette fois, et congédiez-le. Il ne peut exciper avec vous de sa considération : il a été maquereau.


ABHORSON.

Maquereau, monsieur ? Fi donc ! il va déshonorer notre art.


LE PRÉVÔT.

Allons, monsieur, vous êtes gens de poids égal : une plume ferait pencher la balance.

Il sort.

LE CLOWN.

Monsieur, je m’adresse à votre bonne grâce (car certes vous avez fort bonne grâce, quoique vous ayez une mine patibulaire), est-ce que vous appelez votre profession un art ?


ABHORSON.

Oui, monsieur, un art.


LE CLOWN.

J’ai ouï dire, monsieur, que la peinture est un art ; or, vos putains, monsieur, appartenant à ma profession et faisant usage de peinture, prouvent que ma profession est un art. Mais quel art il peut y avoir à pendre, que je sois pendu si je puis le deviner.


ABHORSON.

Monsieur, c’est un art.


LE CLOWN.

La preuve.


ABHORSON.

Une défroque d’honnête homme va toujours à un voleur…


LE CLOWN.

En effet, elle a beau être trop petite pour le voleur, il lui suffit qu’un honnête homme l’ait trouvée assez ample ; elle a beau être trop ample pour le voleur, le voleur la trouve encore trop petite. Ainsi une défroque d’honnête homme va toujours à un voleur.


Rentre le prévôt.

LE PRÉVÔT.

Êtes-vous d’accord ?


LE CLOWN.

Monsieur, je veux bien entrer à son service ; car je trouve que votre bourreau fait un métier plus pénitent que votre maquereau, il demande plus souvent pardon (9).


LE PRÉVÔT.

Vous, maraud, préparez votre billot et votre hache pour demain à quatre heures.


ABHORSON.

Allons, ruffian ; je vais t’instruire dans mon métier ; suis-moi.


LE CLOWN.

J’ai le désir d’apprendre, monsieur, et j’espère que, si vous avez occasion de m’employer pour votre compte personnel, vous trouverez la chose lestement exécutée ; car, vraiment, monsieur, pour toutes vos bontés, je vous dois une bonne exécution.


LE PRÉVÔT.

Faites venir ici Bernardin et Claudio.

Sortent le Clown et Abhorson.

— L’un a ma pitié ; l’autre ne l’obtiendrait pas — fût-il mon frère : c’est un assassin.


Entre Claudio.

LE PRÉVÔT, lui montrant un papier.

— Tiens ! Claudio, voici l’ordre pour ta mort. — C’est maintenant l’heure sépulcrale de minuit, et demain à huit heures — tu seras fait immortel. Où est Bernardin ?


CLAUDIO.

— Il est plongé dans un sommeil aussi profond que l’innocent repos — qui détend les membres du voyageur : — il ne veut pas s’éveiller.


LE PRÉVÔT.

Quel bien peut-on lui faire ?… — Allez vous préparer.

On entend frapper à la porte.

Mais, chut ! Quel est ce bruit ?

À Claudio.

— Le ciel donne courage à vos esprits !

Sort Claudio. Nouveaux coups.

Tout à l’heure !… — J’espère que c’est une grâce, ou un sursis, pour le très cher Claudio… Bienvenu, mon père.


Entre le duc.

LE DUC.

Que les meilleurs et les plus purs esprits de la nuit — vous escortent, bon prévôt !… Est-il venu quelqu’un ici depuis peu ?


LE PRÉVÔT.

— Personne, depuis que le couvre-feu a sonné.


LE DUC.

Isabelle n’est pas venue ?


LE PRÉVÔT.

— Non.


LE DUC.

Elles seront ici alors avant qu’il soit longtemps.


LE PRÉVÔT.

— Quelles bonnes nouvelles pour Claudio ?


LE DUC.

On en espère.


LE PRÉVÔT.

— Ce lieutenant est bien dur.


LE DUC.

— Non pas, non pas. Sa vie est parallèle — à la ligne tracée par sa haute justice. — Par une sainte abstinence il réprime — en lui-même ce qu’il s’évertue de tout son pouvoir — à modérer chez les autres. Si lui-même était atteint — de ce qu’il corrige, alors il serait tyrannique ; — mais, les choses étant ainsi, il est juste.

On frappe.

Les voici !

Le prévôt sort.

— Voici un prévôt humain. Il est rare que — le geôlier d’acier soit l’ami des hommes.

Nouveaux coups.

— Eh bien ! quel bruit ! De quelle ardeur il doit avoir l’esprit possédé, l’être qui blesse de pareils coups — la frémissante poterne !


Le prévôt rentre, parlant à quelqu’un à la porte.

LE PRÉVÔT.

— Il faut qu’il reste là, jusqu’à ce que l’officier — se lève pour l’introduire : on vient de l’appeler.


LE DUC.

— N’avez-vous pas encore de contre-ordre pour Claudio ? — Faut-il donc qu’il meure demain ?


LE PRÉVÔT.

Aucun contre-ordre, monsieur, aucun.


LE DUC.

— Si proche que soit l’aube, prévôt, — vous aurez des nouvelles avant le matin.


LE PRÉVÔT.

Peut-être — en savez-vous quelque chose. Pourtant, je crois qu’il ne viendra pas — de contre-ordre : nous n’en avons pas d’exemple. — D’ailleurs, sur le siège même de la justice, — à l’audience publique, le seigneur Angelo — a déclaré le contraire.


Entre un messager.

LE PRÉVÔT, continuant.

Cet homme est à Sa Seigneurie.


LE DUC.

C’est la grâce de Claudio qui arrive.


LE MESSAGER, remettant un pli au prévôt.

Monseigneur vous envoie ces instructions, et en outre vous recommande par mon organe de ne vous en écarter sur aucun point, soit pour l’heure, soit pour l’objet, soit pour tout autre détail. Sur ce, bonjour ; car la matinée est proche, à ce que je présume.


LE PRÉVÔT.

Je lui obéirai.

Sort le messager. Le prévôt parcourt du regard le papier qui lui a été remis.

LE Duc, à part.

C’est le pardon de Claudio, acheté par un crime — où est impliqué celui même qui pardonne : — le mal fait un rapide progrès — quand il s’appuie sur une haute autorité. — Quand le vice produit la démence, la clémence va — jusqu’à amnistier l’offenseur par sympathie pour la faute. — Eh bien, monsieur, quelles nouvelles ?


LE PRÉVÔT, qui vient d’achever sa lecture.

Je vous l’avais bien dit. Le seigneur Angelo, craignant sans doute que je ne me relâche dans mon office, me stimule par cette injonction inusitée. J’en suis tout surpris, car c’est chose qui ne lui est jamais arrivée.


LE DUC.

Veuillez lire. J’écoute.


LE PRÉVÔT, lisant.

« Quelque avis contraire que vous receviez, que Claudio soit exécuté à quatre heures, et Bernardin, dans l’après-midi. Pour ma plus grande satisfaction, que la tête de Claudio me soit envoyée à cinq heures ! Que ces ordres soient dûment exécutés ; leur accomplissement, songez-y, importe plus que je ne dois le dire encore. N’allez pas faillir à votre mandat : vous en répondriez sur votre tête. »

Que dites-vous de ceci, monsieur ?


LE DUC.

Qu’est-ce que ce Bernardin qui doit être exécuté dans l’après-midi ?


LE PRÉVÔT.

Un Bohémien de naissance, mais nourri et élevé ici ; voilà neuf ans qu’il vieillit en prison.


LE DUC.

Comment se fait-il que le duc absent ne l’ait pas rendu à la liberté ou livré à l’exécuteur ? J’ai ouï dire que c’était toujours sa manière de procéder.


LE PRÉVÔT.

Ses amis ont obtenu pour lui de continuels sursis. Et, en vérité, ce n’est que récemment, sous le gouvernement du seigneur Angelo, que son fait a été prouvé d’une manière indubitable.


LE DUC.

Est-il avéré maintenant ?


LE PRÉVÔT.

Tout à fait évident, et lui-même ne le nie pas.


LE DUC.

A-t-il témoigné du repentir en prison ? À quel point semble-t-il touché ?


LE PRÉVÔT.

C’est un homme qui ne redoute pas plus la mort que le sommeil de l’ivresse ; indifférent, indolent et insouciant du passé, du présent ou de l’avenir ; insensible à sa mortalité et désespérément mortel.


LE DUC.

Il a besoin de conseils.


LE PRÉVÔT.

Il n’en veut écouter aucun : il a toujours eu la libre pratique de la prison. On lui donnerait permission de s’échapper d’ici, qu’il ne le voudrait pas. Il est ivre plusieurs rois par jour, s’il ne l’est pas plusieurs jours durant. Nous l’avons bien souvent éveillé, comme pour le mener à l’exécution, et nous lui avons montré un mandat simulé : cela ne l’a pas ému du tout.


LE DUC.

Nous en reparlerons tout à l’heure… Prévôt, sur votre front est écrit : Loyauté et fermeté; si je lis mal, il faut que ma vieille sagacité me trompe bien ; je n’hésiterais pas à m’aventurer sur la présomption de mon diagnostic. Claudio, que vous avez reçu mandat d’exécuter, n’a pas plus forfait à la loi qu’Angelo qui l’a condamné. Pour vous faire comprendre cela d’une manière manifeste, je ne vous demande qu’un délai de quatre jours ; et, de votre côté, il faut que vous m’accordiez une faveur immédiate et dangereuse.


LE PRÉVÔT.

Laquelle, je vous prie, monsieur ?


LE DUC.

Celle de différer l’exécution.


LE PRÉVÔT.

Hélas ! comment le puis-je, puisque j’ai une heure imitée, et l’ordre exprès, sous les peines les plus graves, de déposer la tête sous les yeux d’Angelo ? Si j’y contreviens en quoi que ce soit, je puis me mettre dans le même cas que Claudio.


LE DUC.

Par les vœux de mon ordre, je vous garantis de tout risque, si vous vous laissez guider par mes instructions. Que ce Bernardin soit exécuté ce matin, et sa tête portée à Angelo !


LE PRÉVÔT.

Angelo les a vus tous deux : il reconnaîtra le visage.


LE DUC.

Oh ! la mort change tant ! Pour ajouter à l’illusion, rasez la tête et nouez la barbe, et dites que c’est le pénitent qui a désiré être ainsi tonsuré avant sa mort. Vous savez que c’est un cas fréquent. Si pour tout cela, il tombe sur vous autre chose que des remercîments et des faveurs, par le saint que je révère, je vous défendrai au péril de ma vie.


LE PRÉVÔT.

Pardon, bon père ; mais cela est contre mon serment.


LE DUC.

Avez-vous juré fidélité au duc, ou à son lieutenant ?


LE PRÉVÔT.

À lui et à ses délégués.


LE DUC.

Vous serez sûr de n’avoir commis aucune forfaiture, si le duc sanctionne la justice de votre conduite ?


LE PRÉVÔT.

Quelle probabilité y a-t-il à cela ?


LE DUC.

Il y a non-seulement vraisemblance, mais certitude. Mais puisque je vous vois si craintif, puisque ni ma robe, ni mon intrépidité, ni mes raisons ne sauraient vous imposer suffisamment, j’irai plus loin que je ne voulais pour dissiper toutes vos craintes.

Il tire un papier cacheté et le montre an prévôt.

Regardez, monsieur, voici la main et le sceau du duc. Vous connaissez l’écriture, je n’en doute pas, et le cachet ne vous est pas étranger.


LE PRÉVÔT, examinant le papier.

Je les reconnais tous deux.


LE DUC.

Le contenu annonce le retour du duc ; vous le lirez tout à l’heure à loisir, et vous y verrez qu’il sera ici avant deux jours. C’est une chose qu’Angelo ne sait pas ; car aujourd’hui même il reçoit une lettre d une étrange teneur : peut-être le duc est-il mort, peut-être est-il entré dans un monastère, peut-être aussi n y a-t-il rien de vrai dans tout cela !… Voyez, l’étoile du berger l’invite à déparquer… Ne vous récriez pas à la possibilité de toutes ces choses : tous les problèmes sont aises, dès qu’ils sont connus. Appelez votre exécuteur, et que la tête de Bernardin tombe ! Je vais le confesser immédiatement et le préparer pour un lieu meilleur. Vous êtes encore ébahi, mais voici qui vous édifiera absolument.

Il lui montre le papier.

Partons ; il fait presque jour.

Ils sortent.

Scène XIII.


[Une autre salle dans la prison.]


Entre le Clown.

LE CLOWN.

J’ai ici autant de connaissances que si j’étais dans notre maison de commerce. On se croirait céans chez dame Surmenée, tant on y rencontre de ses anciennes pratiques (10). D’abord, il y a le jeune monsieur Écervelé ; il est ici pour une livraison de papier gris et de vieux gingembre, évaluée à cent quatre-vingt-dix-sept livres, dont il a tiré cinq marcs, argent comptant (11). Dame, c’est que le gingembre n’a guère été demandé : les vieilles femmes étaient toutes mortes. Puis, il y a un monsieur Cabriole, à la requête de monsieur Trois-Poils, le mercier, pour quatre habillements de satin couleur pêche, qu’il est fort empêché de payer. Puis, nous avons ici le jeune Étourdi, et le jeune monsieur Beauserment, et monsieur Éperon de Cuivre, et monsieur de Maigre-Valet, l’homme de la dague et de l’épée, et le jeune Chute de Cheveux, qui a tué le corpulent Pouding, et maître Dégagé, le spadassin, et le brave monsieur Cordon de Soulier, le grand voyageur, et cet extravagant Burette, qui a poignardé Despintes, et, je crois, quarante encore, tous grands faiseurs dans notre état, et qui vivent désormais à la grâce de Dieu.


Entre Abhorson.

ABHORSON.

Maraud, amenez ici Bernardin.


LE CLOWN, appelant.

Maître Bernardin, il faut vous lever pour être pendu ! Maître Bernardin !


ABHORSON.

Holà, Bernardin !


BERNARDIN, de l’intérieur.

La vérole vous étrangle ! Qui est-ce qui fait ce bruit-là ? Qui êtes-vous ?


LE CLOWN.

Vos amis, monsieur ! le bourreau ! Ayez la bonté de vous lever, monsieur, qu’on vous mette à mort.


BERNARDIN, de l’intérieur.

Au diable, chenapan ! au diable ! J’ai envie de dormir !


ABHORSON, au clown.

Dites-lui qu’il faut qu’il s’éveille, et promptement.


LE CLOWN.

Voyons, maître Bernardin, éveillez-vous, qu’on vous exécute ; vous dormirez après.


ABHORSON.

Entrez, et ramenez-le.


LE CLOWN.

Il vient, monsieur, il vient ; j’entends le bruissement de sa paille.


Entre Bernardin.

ABHORSON, au clown.

La hache est-elle sur le billot, maroufle ?


LE CLOWN.

Toute prête, monsieur.


BERNARDIN.

Eh bien, Abhorson, qu’y a-t-il de nouveau ?


ABHORSON.

Vrai, monsieur, je vous invite à vous flanquer en prière, car, voyez-vous, l’ordre est arrivé.


BERNARDIN.

Coquin, j’ai bu toute la nuit, je ne suis pas préparé pour ça.


LE CLOWN.

Oh ! tant mieux, monsieur : celui qui boit toute la nuit et est pendu de bon matin, n’en dort que plus profondément toute la journée.


Entre le duc.

ABHORSON, montrant le duc à Bernardin.

Tenez, monsieur, voici votre père spirituel qui vient. Croyez-vous que nous plaisantions, maintenant ?


LE DUC, à Bernardin.

Monsieur, mû par ma charité, à la nouvelle que vous alliez si vite partir, je suis venu vous conseiller, vous consoler, et prier avec vous.


BERNARDIN.

Moi ? Fi donc, moine ! J’ai bu sec toute la nuit, et j’aurai du temps encore pour me préparer, ou il faudra qu’on me fasse sauter la cervelle à coups de bûche. Je ne consentirai pas à mourir aujourd’hui ; ça, c’est certain.


LE DUC.

Oh ! monsieur, il le faut : ainsi, je vous en conjure, songez au voyage que vous allez faire.


BERNARDIN.

Je jure que personne au monde ne me décidera à mourir aujourd’hui.


LE DUC.

Mais écoutez…


BERNARDIN.

Pas un mot ; si vous avez quelque chose à me dire, venez à mon cachot, car je n’en sortirai pas aujourd’hui.

Il sort.

LE DUC.

Incapable de vivre ou de mourir ! Ô cœur engravé !… — Suivez-le, compagnons ; menez-le à l’échafaud.

Sortent Abborson et le clown.


Entre le prévôt.

LE PRÉVÔT.

Eh bien, monsieur, comment trouvez-vous le prisonnier ?


LE DUC.

— Nullement préparé, nullement apte à mourir. — L’expédier dans l’état où il est, — ce serait le damner.


LE PRÉVÔT.

Ici, dans la prison, mon père, — est mort ce matin d’une fièvre maligne — un certain Ragozin, pirate notoire, — ayant l’âge de Claudio, la barbe et les cheveux — juste de sa couleur. Si nous laissions de côté — ce réprouvé, jusqu’à ce qu’il soit convenablement disposé, — et si nous offrions au lieutenant la tête — de Ragozin, plus semblable à celle de Claudio ?


LE DUC.

— Oh ! c’est un accident providentiel ! — Agissez sur-le-champ ; voici bientôt l’heure — fixée par Angelo. Veillez à ce que la chose soit exécutée — et l’envoi fait conformément à ses ordres, tandis que, moi, — j’exhorterai cet épais misérable à accepter la mort.


LE PRÉVÔT.

— Cela va être fait immédiatement, mon bon père. Mais Bernardin est condamné à mourir cette après-midi ; — et que ferons-nous de Claudio — pour me garantir du danger auquel je suis exposé, — s’il est reconnu qu’il est vivant ?


LE DUC.

Voici ce qu’il faut faire. — Logez dans des réduits secrets et Bernardin et Claudio. — Avant que le soleil ait fait deux fois son salut journalier — aux générations terrestres, vous verrez — votre sûreté garantie.


LE PRÉVÔT.

— Je me mets volontiers sous votre dépendance.


LE DUC.

— Vite, dépêchez, et envoyez la tête à Angelo.

Le prévôt sort.

— Maintenant, je vais écrire à Angelo une lettre — que portera le prévôt. La teneur — lui attestera que je suis sur le point d’arriver — et que, pour de graves considérations, je suis obligé — de faire une entrée publique. Je le prierai — de venir me rencontrer à la fontaine consacrée, — à une lieue en aval de la ville ; et de là, — en procession solennelle et dans un cérémonial dûment réglé, — nous ferons route avec Angelo.


Rentre le prévôt.

LE PRÉVÔT.

— Voici la tête : je vais la porter moi-même.


LE DUC.

— C’est fort bien. Revenez vite ; — car j’ai à vous communiquer des choses — qui ne doivent être confiées qu’à votre oreille.


LE PRÉVÔT.

Je ferai toute diligence.

Il sort.

ISABELLE, de l’intérieur.

La paix céans ! Holà !


LE DUC.

— La voix d’Isabelle ?… Elle vient savoir — si la grâce de son frère est arrivée ici : — mais je veux la tenir dans l’ignorance de son bonheur, — pour changer son désespoir en une joie céleste, — au moment où elle s’y attendra le moins.


Entre Isabelle.

ISABELLE.

— Oh ! pardon !


LE DUC.

— Le bonjour à vous, ma belle et gracieuse fille !


ISABELLE.

— Il doit m’être d’autant meilleur qu’il m’est souhaité par un si saint homme. — Le lieutenant a-t-il enfin envoyé le pardon de mon frère ?


LE DUC.

— Il l’a relâché, Isabelle, de ce monde. — Sa tête est tombée, et envoyée à Angelo.


ISABELLE.

— Non, cela n’est pas !


LE DUC.

Cela est : — montrez votre sagesse, ma fille, par une calme patience.


ISABELLE.

— Oh ! je vais le trouver et lui arracher les yeux !


LE DUC.

— Vous ne serez pas admise en sa présence.


ISABELLE.

— Malheureux Claudio ! Misérable Isabelle ! — Monde inique ! Damné Angelo !

Elle pleure.

LE DUC.

— Tout cela ne saurait le blesser ni vous profiter : — abstenez-vous-en donc ; remettez votre cause au ciel. — Écoutez ce que je dis, et vous en reconnaîtrez — à chaque syllabe l’exacte vérité. — Le duc revient demain… Allons, séchez vos larmes… — Quelqu’un du couvent, son confesseur, — m’a confié ce fait. Déjà il en a porté — l’avis à Escalus et à Angelo, — qui s’apprêtent à le recevoir aux portes — pour lui remettre leurs pouvoirs. Si vous pouvez, mettez votre raison — à la salutaire allure que je désire lui voir prendre, — et vous obtiendrez une satisfaction complète de ce misérable, — la faveur du duc, la vengeance que vous avez à cœur, — et la louange de tous.


ISABELLE.

Je me laisse diriger par vous.


LE DUC, lui remettant un pli.

— Eh bien, portez cette lettre à frère Pierre ; — c’est celle où il me mande le retour du duc. — Dites-lui, sur la foi de ce gage, que je désire sa présence — chez Marianne ce soir. La cause de votre amie, la vôtre, — je lui expliquerai tout parfaitement ; il vous conduira — devant le duc, et il accusera Angelo — face à face. Pour moi, pauvre moine, — je suis lié par un vœu sacré, — et je serai absent. Partez, vous, avec cette lettre ; — contenez ces larmes qui brûlent vos yeux, — avec la force d’un cœur serein. Ne vous fiez plus à mon saint ordre, — si j’égare votre marche… Qui est là ?


Entre Lucio.

LUCIO.

— Bonjour ! Moine, où est le prévôt ?


LE DUC.

Il est dehors, monsieur.


LUCIO.

Ô jolie Isabelle ! J’ai le cœur livide de voir tes yeux si rouges : il faut prendre patience !… Je me résigne à dîner et à souper avec de l’eau et du son ; dans l’intérêt de ma tête, je n’ose plus m’emplir le ventre ; un repas substantiel m’exciterait à la chose. Mais on dit que le duc sera ici demain… Ma foi, Isabelle, j’aimais ton frère ; si ce vieux fantasque, le duc des coins noirs, avait été ici, Claudio aurait vécu.

Sort Isabelle.

LE DUC.

Monsieur, le duc vous est merveilleusement peu obligé pour tous vos rapports : heureusement que son caractère n’en dépend pas.


LUCIO.

Moine, tu ne connais pas le duc aussi bien que moi : c’est un meilleur coureur de buissons que tu ne supposes.


LE DUC.

Allez, un jour vous répondrez de ceci. Adieu.


LUCIO.

Non, attends ; je vais faire route avec toi. Je puis te dire de jolies histoires du duc.


LE DUC.

Monsieur, vous m’en avez déjà trop dit, si elles sont vraies ; si elles ne le sont pas, une seule était superflue.


LUCIO.

J’ai comparu une fois devant lui pour avoir engrossé une donzelle.


LE DUC.

Vous avez fait chose pareille ?


LUCIO.

Oui, morbleu ; mais j’ai dû la nier sous serment ; sans quoi, on m’aurait marié à cette vertu blette.


LE DUC.

Monsieur, votre compagnie est plus gaie qu’honnête. Portez-vous bien.


LUCIO.

Ma foi, je veux aller avec toi jusqu’au bout de la ruelle. Si les propos grivois t’offensent, nous en serons sobre. Dame, frère, je suis une espèce de poix ; je m’attache.

Ils sortent.

Scène XIV.


[Chez Angelo.]


Entrent Angelo et Escalus.

ESCALUS.

Chacune des lettres qu’il écrit désavoue l’autre.


ANGELO.

De la manière la plus contradictoire et la plus incohérente. Ses actes ont une grande apparence de folie : prions le ciel que sa raison ne soit pas altérée. Et pourquoi le rencontrer aux portes et lui remettre là notre autorité ?


ESCALUS.

Je ne devine pas.


ANGELO.

Et pourquoi devons-nous proclamer une heure avant son entrée que, s’il y a des gens qui désirent un redressement de griefs, ils devront présenter leur pétition dans la rue ?


ESCALUS.

La raison en est visible, c’est pour en finir avec toutes les plaintes et pour nous délivrer des récriminations ultérieures qui dès lors seront sans force contre nous.


ANGELO.

Eh bien, chargez-vous de cette proclamation, je vous prie. — J’irai vous voir chez vous de bon matin. — Faites prévenir les grands vassaux — qui doivent le rencontrer.


ESCALUS.

Oui, monsieur. Adieu.


ANGELO.

Bonsoir !

Escalus sort.

— Cette action me bouleverse entièrement, elle me déconcerte — et me rend incapable de rien faire… Une vierge déflorée ! — et par un personnage éminent qui outrait — la loi contre ce crime ! Si une tendre pudeur — ne l’empêchait de proclamer son désastre virginal, — comme elle pourrait m’accuser ! Mais la raison l’oblige au silence : — car mon autorité est forte d’un prestige écrasant — qui, avant qu’un scandale privé pût l’atteindre, — confondrait l’accusateur… Claudio aurait vécu, — si je n’avais craint que sa jeunesse turbulente, mue par un dangereux ressentiment, — ne cherchât, dans les temps à venir, à venger — le déshonneur d’une vie concédée — au prix d’une si honteuse rançon… Plût au ciel pourtant qu’il vécût ! — Hélas ! quand une fois nous avons mis notre vertu en oubli, — rien ne va bien : nous voudrions et nous ne voudrions pas.

Il sort.

Scène XV.


[Aux environs de Vienne.]


Entrent le duc, dans son costume de prince, et frère Pierre.

LE DUC, remettant des papiers au moine.

— Remettez-moi ces lettres au moment opportun. — Le prévôt connaît notre projet et notre plan. — La chose une fois en train, observez bien vos instructions, — et poursuivez toujours notre but suprême, — dussiez-vous dévier parfois d’un expédient à l’autre, — selon que les circonstances l’exigeront. Allez, passez chez Flavius, — et dites-lui où je suis : prévenez pareillement — Valentinus, Roland et Crassus, — et dites-leur d’amener les trompettes jusqu’à la porte de la ville ; — mais envoyez-moi d’abord Flavius.


FRÈRE PIERRE.

Vos ordres vont être exécutés au plus vite.

Il sort.


Entre Varrius.

LE DUC.

— Je te remercie, Varrius ; tu as fait grande diligence. — Viens, nous marcherons ensemble. D’autres de nos amis — vont venir nous saluer ici tout à l’heure, mon gentil Varrius.

Ils sortent.

Scène XVI.


[Un faubourg de Vienne.]


Entrent Isabelle et Marianne.

ISABELLE.

— Je répugne à parler avec tous ces détours ; — je voudrais dire la vérité : mais l’accuser ainsi, — c’est votre rôle à vous. D’ailleurs il me conseille cette façon d’agir — pour mieux voiler nos fins.


MARIANNE.

Laissez-vous guider par lui.


ISABELLE.

— Il me dit en outre que, si par aventure — il parle contre moi pour la partie adverse, — je ne le trouve pas étrange : car c’est une médecine — dont l’amertume aura un doux arrière-goût.


MARIANNE.

— Je voudrais que frère Pierre…


ISABELLE.

Silence !… Le voici qui vient.


Entre frère Pierre.

PIERRE.

— Venez, je vous ai trouvé une place très-favorable — où vous serez si bien à la portée du duc — qu’il ne pourra passer sans vous voir. Deux fois les trompettes ont sonné. — Les plus nobles et les plus importants citoyens — ont occupé les portes, et dans un instant — le duc va entrer. Ainsi, partons vite.

Ils sortent.



Scène XVII.


[Une place publique devant une porte de Vienne.]


Marianne, voilée ; Isabelle et Pierre, à distance. Entrent, par des côtés opposés, le duc, Varrius et des seigneurs, Angelo, Escalus, Lucio, le prévôt, des officiers et des citoyens.

LE Duc, à Angelo.

— Charmé de la rencontre, mon très-digne cousin.

À Escalus.

— Notre vieil et fidèle ami, nous sommes aise de vous voir.


ANGELO ET ESCALUS.

— Heureux soit le retour de Votre Royale Grâce !


LE DUC.

— Mille remerciements du fond du cœur à vous deux ! — Nous nous sommes enquis de vous ; et nous avons ouï dire — tant de bien de votre justice, que force est à notre âme — de vous désigner à la gratitude publique, — avant-courrière d’autres récompenses.


ANGELO.

Vous augmentez encore mes obligations.


LE DUC.

— Oh ! votre mérite parle haut, et je lui ferais injure — en le recelant dans les retranchements secrets de mon cœur, — quand il mérite pour résidence un monument de bronze — inaccessible à la morsure du temps — et à la rature de l’oubli. Donnez-moi votre main, — à la vue de mes sujets, pour que tous sachent bien — que cette courtoisie visible est la proclamation spontanée — de mon intime faveur… Venez, Escalus, — vous marcherez près de nous de l’autre côté… — J’ai en vous deux bons assesseurs.


Frère Pierre et Isabelle s’avancent.

FRÈRE PIERRE, à Isabelle.

— Voici le moment pour vous ; élevez la voix et agenouillez-vous devant lui.


ISABELLE.

— Justice, ô royal duc ! Abaissez votre regard — sur une fille… je voudrais dire une vierge, outragée ! — Ô digne prince, ne déshonorez pas vos yeux — en les détournant sur un autre objet — avant d’avoir entendu ma juste plainte — et de m’avoir fait justice ! justice, justice, justice !


LE DUC.

— Exposez vos griefs : outragée en quoi ? par qui ? Soyez brève. — Voici le seigneur Angelo qui vous fera justice : — révélez-vous à lui.


ISABELLE.

Ô digne duc ! — Vous me dites de réclamer du démon la rédemption. — Écoutez-moi vous-même ; car ce que j’ai à dire — doit ou m’attirer un châtiment, si je ne suis pas crue, — ou arracher de vous une réparation. Écoutez-moi, oh ! écoutez-moi ici.


ANGELO.

— Monseigneur, sa raison, je le crains, n’est pas bien affermie : — elle m’a sollicité pour son frère, — frappé par l’arrêt de la justice.


ISABELLE.

Par l’arrêt de la justice !…


ANGELO.

— Et elle va tenir un langage bien amer et bien étrange.


ISABELLE.

— Un langage bien étrange, mais aussi bien vrai. — Qu’Angelo soit un parjure, n’est-ce pas étrange ? — Qu’Angelo soit un meurtrier, n’est-ce pas étrange ? — Qu’Angelo soit un larron adultère, — un hypocrite, un suborneur de vierges, — n’est-ce pas étrange et très-étrange ?


LE DUC.

Oui, dix fois étrange !


ISABELLE.

— Autant il est vrai que voici Angelo, — autant il l’est que ces étrangetés sont vraies. — Oui, elles sont dix fois vraies ; car la vérité est la vérité — jusqu’à la fin des nombres.


LE DUC.

Qu’on l’emmène ! Pauvre âme, — l’infirmité de sa raison la fait parler ainsi !


ISABELLE.

— Ô prince, je t’en conjure, si tu crois — qu’il est ailleurs un monde de consolation, — ne me rebute pas avec cette opinion — que je suis atteinte de folie ! Ne juge pas impossible — ce qui n’est qu’improbable. Il n’est pas impossible — que le plus mauvais gueux de cette terre — ait l’air aussi réservé, aussi grave, aussi scrupuleux, aussi accompli — qu’Angelo ; ainsi il se peut qu’Angelo, — avec toutes ses parures, tous ses diplômes, tous ses titres, tous ses insignes, — soit un archi-scélérat. Crois-moi, royal prince ! — s’il n’est rien moins que cela, il n’est rien ; mais il est pire encore, — et je manque de mots pour le qualifier.


LE DUC.

Sur mon honneur, — si elle est folle comme je le crois, — sa folie a un singulier caractère de bon sens, — une suite dans l’enchaînement des idées — que je n’ai jamais vue à la folie.


ISABELLE.

Ô gracieux duc, — éloignez cette pensée ; et ne repoussez pas la raison même — sous prétexte d’incohérence ; mais que votre raison serve — à faire surgir la vérité des ténèbres où elle est reléguée, — et à y reléguer le mensonge qui n’a du vrai que l’apparence !


LE DUC.

Bien des gens qui ne sont pas fous — ont certainement moins de raison… Qu’avez-vous à dire ?


ISABELLE.

— Je suis la sœur d’un nommé Claudio, — condamné pour acte de fornication — à perdre la tête, condamné par Angelo ; — moi, novice d’un couvent, — j’ai été mandée par mon frère ; un nommé Lucio — servant alors de messager…


LUCIO, interrompant.

C’est moi, s’il plaît à Votre Grâce. — Je suis venu la voir de la part de Claudio, et lui ai demandé — d’essayer sa gracieuse influence auprès du seigneur Angelo, — afin d’obtenir le pardon de son pauvre frère.


ISABELLE.

C’est lui, en effet.


LE DUC, à Lucio.

— On ne vous a pas dit de parler.


LUCIO.

Non, mon bon seigneur ; — on ne m’a pas non plus invité à me taire.


LE DUC.

Eh bien, je vous y invite à présent ; prenez-en note, je vous prie ; et quand vous aurez — à répondre pour vous-même, priez le ciel qu’alors vous — soyez irréprochable.


LUCIO.

Je le garantis — à Votre Seigneurie.


LE DUC.

Tâchez d’être bien garanti vous-même ; vous m’entendez !


ISABELLE, montrant Lucio.

— Ce gentilhomme a dit une partie de mon récit.


LUCIO.

Et fort bien.


LE DUC.

— Fort bien, c’est possible. Mais vous faites fort mal — de parler avant votre tour.

À Isabelle.

Poursuivez.


ISABELLE, montrant Angelo.

J’allai — trouver ce perfide et misérable ministre.


LE DUC.

— Voilà des paroles quelque peu folles.


ISABELLE.

Pardonnez : — ce langage est justifié.


LE DUC.

Pourvu qu’il soit rectifié. Au fait ! poursuivez.


ISABELLE.

J’abrège… Inutile que je raconte — comment j’argumentai, comment je suppliai à genoux, — comment il me réfuta, et comment je répliquai ; — car tout cela fut long… J’arrive vite — à l’infâme conclusion dont le seul aveu m’emplit de douleur et de honte. — Il ne voulait relâcher mon frère que si je livrais ma chaste personne — aux désirs effrénés de sa concupiscence. — Après de longs débats, — la pitié fraternelle fit taire mon honneur, — et je cédai. Mais, le lendemain matin, son caprice assouvi, il envoie l’ordre — de décapiter mon pauvre frère.


LE DUC, ironiquement.

La chose est bien vraisemblable !


ISABELLE.

— Oh ! que n’est-elle aussi vraisemblable qu’elle est vraie !


LE DUC.

— Par le ciel, misérable folle, tu ne sais ce que tu dis, — ou bien tu es subornée pour attaquer son honneur — par quelque odieuse cabale. D’abord, son intégrité — est sans tache ; ensuite, il n’est pas admissible — qu’il eût poursuivi avec une telle véhémence — des fautes personnelles à lui-même. S’il avait ainsi failli, — il aurait pesé ton frère à sa propre balance — et ne l’aurait pas frappé à mort. Quelqu’un t’a mise en avant : — confesse la vérité, et dis à quelle suggestion — tu viens ici te plaindre.


ISABELLE.

Est-ce là tout ?… — Ô vous donc, bienheureux ministres d’en haut, — accordez-moi la résignation, et, la saison venue, — dévoilez le crime aujourd’hui drapé — dans l’hypocrisie !… Que le ciel préserve Votre Grâce du malheur, — comme il est vrai que je m’éloigne d’ici, victime incomprise !


LE DUC.

— Je sais que vous voudriez bien vous éloigner… Un exempt ! — En prison cette femme !… Permettrons-nous qu’ainsi — le souffle flétrissant de la calomnie tombe — sur qui nous est si proche ? Ceci doit être une machination… — Qui était instruit de vos intentions et de votre démarche ?


ISABELLE.

— Quelqu’un que je voudrais ici, frère Ludovic.


LE DUC.

— Un saint confesseur, sans doute !… Qui connaît ce Ludovic ?


LUCIO.

— Monseigneur, je le connais ; c’est un moine intrigant. — Je n’aime pas l’homme : si c’eût été un laïque, monseigneur, — pour certaines paroles qu’il a dites contre Votre Grâce, — pendant votre retraite, je l’aurais étrillé d’importance.


LE DUC.

— Des paroles contre moi ! C’est un digne moine, apparemment ! — Et animer cette misérable femme que voici — contre notre lieutenant ! Qu’on me trouve ce moine.


LUCIO.

— Pas plus tard qu’hier soir, monseigneur je les ai vus, elle et ce moine, à la prison, — un moine impudent, — un misérable drôle !


FRÈRE PIERRE, s’avançant.

Bénie soit Votre Royale Grâce ! — J’étais là, monseigneur, et j’ai entendu — abuser votre oreille royale. Et d’abord, cette femme — accuse bien à tort votre lieutenant, — qui est aussi pur de tout contact coupable avec elle — qu’un enfant encore à naître.


LE DUC.

C’est ce que nous croyions. — Connaissez-vous ce frère Ludovic dont elle parle ?


FRÈRE PIERRE.

— Je le connais pour un saint religieux, — non pour un misérable ni pour un mondain intrigant, — comme le représente ce gentilhomme.

Il montre Lucio.

— C’est un homme, je le garantis, qui n’a jamais — diffamé Votre Grâce, comme l’affirme celui-ci.


LUCIO.

— Il l’a fait, monseigneur, et bien outrageusement, croyez-le.


FRÈRE PIERRE.

— Soit ! un jour peut-être il pourra se justifier lui-même ; — mais pour le moment, monseigneur, il est malade — d’une étrange fièvre. C’est lui qui, — ayant su qu’une plainte devait être — portée contre le seigneur Angelo, m’a requis de venir ici — pour faire en son nom la déclaration de ce qu’il sait — être vrai ou faux, déclaration qu’il s’engage — à appuyer de toutes les preuves sous la foi du serment, — dès qu’il sera mis en demeure. Et d’abord, — pour justifier ce digne seigneur, — si publiquement et si personnellement accusé, vous allez entendre le démenti direct qui va confondre cette femme — de son propre aveu.


LE DUC.

Bon frère, nous écoutons.

Des gardes emmènent Isabelle, et Marianne, voilée, s’avance.

— Est-ce que tout cela ne vous fait pas sourire, seigneur Angelo ? — Ô ciel ! l’outrecuidance de ces misérables insensés ! — Qu’on nous donne des sièges !… Venez, cousin Angelo ; — en ceci je veux être partial : soyez juge — dans votre propre cause…

Montrant Marianne au moine.

Est-ce là le témoin, frère ? — Que d’abord elle montre son visage, et ensuite qu’elle parle.


MARIANNE.

— Pardon, monseigneur, je ne veux pas montrer mon visage, — que mon mari ne me le commande.


LE DUC.

Quoi ! Êtes-vous mariée ?


MARIANNE.

— Non, monseigneur.


LE DUC.

Êtes-vous demoiselle ?


MARIANNE.

Non, monseigneur.


LE DUC.

— Veuve, alors ?


MARIANNE.

Non plus, monseigneur.


LE DUC.

Eh ! vous — n’êtes donc rien. Ni demoiselle, ni veuve, ni épouse !


LUCIO.

Monseigneur, c’est peut-être une gourgandine, car bon nombre de celles-là ne sont ni demoiselles, ni veuves, ni épouses.


LE DUC.

— Faites taire ce gaillard. Je voudrais qu’il eût quelque cause — de pérorer pour lui-même.


LUCIO.

Bien, monseigneur.


MARIANNE.

— Monseigneur, je confesse que je n’ai jamais été mariée ; — et je confesse en outre que je ne suis pas demoiselle. — J’ai connu mon mari, et pourtant mon mari ne sait pas — qu’il m’a connue.


LUCIO.

C’est qu’alors il était ivre, monseigneur : pas de meilleure explication !


LE DUC.

— Que ne l’es-tu toi-même, dans l’intérêt du silence !


LUCIO.

Bien, monseigneur.


LE DUC, désignant Marianne.

— Ce n’est pas là un témoin pour le seigneur Angelo.


MARIANNE.

J’y arrive, monseigneur. — Celle qui accuse Angelo de fornication, — accuse mon mari de ce crime, — et au moment même où elle prétend qu’il l’a commis, monseigneur, — je suis prête à déposer qu il était entre mes bras, — dans tous les épanchements de l’amour.


ANGELO.

Elle accuse donc un autre que moi ?


MARIANNE.

— Nul autre que je sache.


LE DUC.

Nul autre ? Vous venez de dire, votre mari.


MARIANNE.

— Eh ! justement, monseigneur, ce mari est Angelo — qui croit être sûr de ne m’avoir jamais possédée, — et qui est sûr, à ce qu’il croit, d’avoir possédé Isabelle.


ANGELO.

— Voilà une étrange aberration… Voyons ton visage.


MARIANNE.

— Mon mari me l’ordonne, je vais me démasquer.

Elle se dévoile.

— Voici ce visage, cruel Angelo, — que tu juras jadis être digne d’un regard ; — voici cette main qui, par un contrat sacré, — fut rivée à la tienne ; voici la personne — qui s’est chargée de l’engagement d’Isabelle — et qui, dans ton pavillon, a rempli près de toi — son rôle.


LE DUC, à Angelo.

Connaissez-vous cette femme ?


LUCIO.

— Charnellement, comme elle le dit.


LE DUC.

Assez, drôle !


LUCIO.

Suffit, monseigneur.


ANGELO.

— Monseigneur, je dois l’avouer, je connais cette femme ; — il y a cinq ans, il fut question d’un mariage — entre moi et elle. La chose fut rompue, — en partie, parce que la dot — se trouva au-dessous de nos conventions, mais principalement — parce que sa réputation était entachée — de légèreté. Depuis cette époque, depuis cinq ans, — je ne lui ai jamais parlé, je ne l’ai jamais vue, je n’ai jamais entendu parler d’elle, — j’en jure sur ma foi, sur mon honneur.


MARIANNE, se jetant aux genoux du duc.

Noble prince, — comme il est vrai que la lumière vient du ciel et la parole du souffle, — que la raison est dans la vérité et la vérité dans la vertu, — je suis fiancée à cet homme aussi étroitement — que peuvent engager des paroles sacrées. Oui, mon bon seigneur, — pas plus tard que la nuit de mardi dernier, dans le pavillon de son jardin, — il m’a connue comme sa femme. Si je dis vrai, — que je me relève saine et sauve ! — Sinon, que je sois pour toujours fixée ici, — statue de marbre !

Elle se relève.

ANGELO.

Je n’ai fait que sourire jusqu’ici. — Maintenant, mon bon seigneur, accordez-moi les pleins pouvoirs de la justice. — Ma patience est mise à bout ici : je vois — que ces pauvres insensées ne sont — que les instruments de quelque personnage plus puissant — qui les pousse. Autorisez-moi, monseigneur, — à éclaircir cette intrigue.


LE DUC.

Oui, de tout mon cœur, — et punissez-les dans toute la rigueur de votre bon plaisir. — Moine stupide ! femme perfide, complice — de celle qu’on vient d’emmener ! crois-tu donc que tes serments, — quand ils invoqueraient tous les saints, — seraient des témoignages suffisants contre un mérite et une loyauté, — marqués au sceau de l’épreuve ? Vous, seigneur Escalus, — siégez avec mon cousin : prêtez-lui votre obligeante assistance — pour découvrir l’origine de cette diffamation. — Il y a un autre moine qui les a poussés ; — qu’on l’envoie chercher !


FRÈRE PIERRE.

Je voudrais qu’il fût ici, monseigneur ; car c’est lui effectivement — qui a poussé ces femmes à se plaindre ainsi. — Votre prévôt sait où il demeure, — et il peut l’amener.


LE DUC, au prévôt.

Allez, faites vite.

Le prévôt sort.

— Et vous, mon noble et inattaquable cousin, — vous à qui il importe de poursuivre cette affaire, — redressez vos griefs par le châtiment, quel qu’il soit, — qui vous conviendra. Moi, pour un moment, — je vais vous quitter ; mais ne bougez pas que vous n’ayez dûment — achevé l’instruction sur ces calomniateurs.


ESCALUS.

Monseigneur, nous allons la faire à fond.

Le duc sort.

Signor Lucio, ne disiez-vous pas que vous connaissiez ce frère Ludovic pour un malhonnête homme ?


LUCIO.

Cucullus non facit monachum. Il n’est honnête que par l’habit ; et puis, il a tenu les plus infâmes propos sur le duc.


ESCALUS.

Nous vous prierons de rester ici jusqu’à ce qu’il vienne, et d’en témoigner contre lui. Nous allons trouver dans ce moine un fameux drôle.


LUCIO.

Comme il n’en est pas à Vienne, sur ma parole.


ESCALUS, à un huissier.

Ramenez ici cette même Isabelle.

À Angelo.

Je voudrais lui parler. De grâce, monseigneur, permettez que je la questionne ; vous allez voir comme je vais la serrer de près.


LUCIO, désignant Angelo.

Pas de plus près que lui, s’il faut croire ce qu’elle rapporte.


ESCALUS, à Lucio.

Vous dites ?


LUCIO.

Ma foi, monsieur, je pense que, si vous la serriez de près en particulier, elle se rendrait plutôt ; peut-être qu’en public elle aura honte.


Rentrent Isabelle, escortée par des exempts, puis le duc en costume de moine, et le prévôt.

ESCALUS.

Je vais procéder ténébreusement avec elle.


LUCIO.

C’est le moyen ; car les femmes sont légères vers la mi-nuit.


ESCALUS, à Isabelle, montrant Marianne.

Avancez, donzelle : voici une dame qui dément tout ce que vous avez dit.


LUCIO.

Monseigneur, voici le coquin dont je parlais, il vient avec le prévôt.


ESCALUS.

Et fort à propos… Ne lui parlez pas, que nous ne vous fassions appeler.


LUCIO.

Chut !


ESCALUS, au duc.

Approchez, monsieur : est-ce vous qui avez poussé ces femmes à calomnier le seigneur Angelo ? Elles l’ont avoué.


LE DUC.

C’est faux.


ESCALUS.

Comment ! savez-vous où vous êtes ?


LE DUC.

— Respect à votre haute magistrature ! qu’il soit dit que le démon — est parfois honoré sur son trône brûlant ! — Où est le duc ? C’est lui qui devrait m’entendre.


ESCALUS.

— Le duc est en nous, et nous voulons vous entendre : — songez à parler sincèrement.


LE DUC.

Hardiment, au moins !… Ô pauvres créatures, — vous venez donc ici réclamer l’agneau du renard ? — Adieu alors la réparation !… Le duc est parti. — Alors c’en est fait de votre cause !… Le duc est injuste — de se dérober ainsi à votre appel éclatant — et de remettre votre procès à la décision du scélérat — que vous venez ici accuser.


LUCIO.

— C’est le coquin ; c’est celui dont je parlais.


ESCALUS.

— Quoi ! moine irrévérent et impie, — n’est-ce pas assez que tu aies suborné ces femmes — pour accuser ce digne homme ? Oses-tu encore de ta bouche immonde — lui jeter à l’oreille — le nom de scélérat, puis, t’en prenant — au duc lui-même, le taxer d’injustice ?… — Qu’on l’emmène ! Au chevalet cet homme ! Nous te romprons — toutes les jointures, mais nous connaîtrons cette intrigue… Comment ! le duc injuste !


LE DUC.

— Ne vous échauffez pas tant. Le duc — n’oserait pas plus disloquer un de mes doigts qu’il — n’oserait torturer un des siens ; je ne suis pas son sujet, — ni de cette province. Mes affaires en cet État — m’ont mis à même de vivre à Vienne en observateur ; j’y ai vu la corruption fermenter et bouillonner — jusqu’à déborder la cuve ; des lois pour toutes les fautes, — mais les fautes si bien tolérées que les plus sévères statuts — y sont comme les prohibitions dans une échoppe de barbier, — un objet de moqueuse remarque (12).


ESCALUS.

— Calomnier l’État ! qu’on le mène en prison.


ANGELO.

— Qu’avez-vous à déposer contre lui, signor Lucio ? — Est-ce là l’homme dont vous nous avez parlé ?


LUCIO.

C’est lui, monseigneur. Venez ici, bonhomme à caboche chauve. Me remettez-vous ?


LE DUC.

Monsieur, je vous reconnais au son de votre voix. Je vous ai rencontré à la prison, pendant l’absence du duc.


LUCIO.

Ah ! vraiment ? Et vous rappelez-vous ce que vous avez dit du duc ?


LE DUC.

Très-nettement, monsieur.


LUCIO.

Vraiment, monsieur ? Et le duc est-il en effet un paillard, un fou et un couard, comme vous le prétendiez alors ?


LE DUC.

Il faut, monsieur, que vous changiez de personnage avec moi, avant de mettre ce propos sur mon compte ; c’est vous-même qui avez dit cela de lui ; et bien pis, bien pis.


LUCIO.

Ô damnable drôle ! Est-ce que je ne t’ai pas tiré par le nez pour ces propos-là ?


LE DUC.

Je proteste que j’aime le duc comme moi-même.


ANGELO.

Entendez-vous comme le scélérat voudrait clore la chose, après ses outrageantes félonies ?


ESCALUS.

Il ne faut pas discuter avec un pareil coquin. Emmenez-le en prison !… Où est le prévôt ?… Emmenez-le en prison ; tirez sur lui force verrous ; qu’on ne l’écoute plus… Emmenez aussi ces drôlesses avec leur autre complice.

Le prévôt met la main sur le duc.

LE DUC.

Arrêtez, monsieur ; arrêtez un moment.


ANGELO.

Quoi ! il résiste ! Prêtez main-forte, Lucio.


LUCIO.

Allons, monsieur ; allons, monsieur ; allons, monsieur ! Ah çà, monsieur !… Comment, caboche chauve, misérable menteur ! Il faut que vous soyez encapuchonné, n’est-ce pas ? Montrez votre visage de chenapan, et que la vérole vous étouffe ! Montrez votre face de loup, et qu’on vous étrangle une heure durant ! Ça tient donc bien ?

Il arrache le capuchon du moine, et le duc parait.

LE DUC.

— Tu es le premier maraud qui ait jamais fait un duc… — Et d’abord, prévôt, permettez que je sois la caution de ces trois nobles créatures.

Il montre Frère Pierre, Isabelle et Marianne.
À Lucio, qui cherche à se sauver.

— Ne vous esquivez pas, monsieur ; car entre le moine et vous — il doit y avoir une explication tout à l’heure… Qu’on se saisisse de lui.


LUCIO.

— Ceci peut aboutir à pis que la potence.


LE DUC, à Escalus.

— Je vous pardonne ce que vous avez dit ; asseyez-vous.

Montrant Angelo.

— Nous allons lui emprunter sa place.

À Angelo.

Monsieur, avec votre permission.

Il s’assied à la place d’Angelo.

— As-tu encore une parole, une idée, une imposture — qui puisse t’être utile ? En ce cas, — aies-y recours avant d’avoir entendu ce que j’ai à dire, — car alors il ne sera plus temps.


ANGELO.

Ô mon redouté seigneur, — je serais plus criminel encore que mon crime, — si je prétendais rester impénétrable, — quand je m’aperçois que Votre Grâce, comme une puissance divine, — a eu l’œil sur toutes mes menées. Aussi, bon prince, — ne retenez pas plus longtemps ma honte à votre barre, — mais que mon procès s’achève avec ma confession. — Une sentence immédiate, et ensuite la mort, — voilà toute la grâce que j’implore.


LE DUC.

Approchez, Marianne… — As-tu jamais été fiancé à cette femme, dis ?


ANGELO.

Oui, monseigneur.


LE DUC.

— Retire-toi avec elle et épouse-la sur-le-champ.

À Frère Pierre.

— Vous, mon père, officiez ; et la cérémonie achevée, — revenez ici… Allez avec lui, prévôt.

Sortent Angelo, Marianne, Frère Pierre et le prévôt.

ESCALUS.

— Monseigneur, je suis plus étonné de son déshonneur — que du scandale étrange qui le révèle.


LE DUC.

Approchez, Isabelle. — Votre confesseur est maintenant votre prince. L’homme qui était naguère — si zélé et si fervent pour vos intérêts, — n’a pas changé de cœur comme d’habit ; je suis toujours — votre défenseur dévoué.


ISABELLE.

Oh ! pardonnez-moi, — à moi, votre vassale, d’avoir usé et abusé — de votre auguste incognito.


LE DUC.

Vous êtes pardonnée, Isabelle ; — et maintenant, chère fille, soyez aussi indulgente pour nous. — La mort de votre frère, je le sais, pèse à votre cœur ; — et vous vous demandez peut-être avec surprise pourquoi je suis resté dans mon obscurité, — moi qui travaillais à lui sauver la vie, et pourquoi — je n’ai pas fait un brusque déploiement de ma puissance cachée, — plutôt que de le laisser périr ainsi. Ô généreuse fille, — c’est la rapidité de son exécution, — que je croyais moins imminente, — qui a paralysé mon projet. Mais, la paix soit avec lui ! — La vie qui n’a plus à s’effrayer de la mort est une vie meilleure — que celle qui se passe à s’en effrayer. Consolez-vous à l’idée — que votre frère est heureux.


ISABELLE.

Oui, monseigneur.


Rentrent Angelo, Marianne, frère Pierre et le prévôt.

LE DUC.

— Quant à ce nouveau marié qui s’approche, — et dont l’impudique caprice a outragé — votre honneur si bien défendu, vous devez lui pardonner — en faveur de Marianne. Mais puisqu’il a condamné votre frère, — puisque, doublement criminel, il a violé — la chasteté sacrée et rompu la promesse — qu’il avait faite de sauver votre frère, — la clémence même de la loi nous crie — de la manière la plus éclatante, par la propre bouche du coupable : — Angelo pour Claudio ! Mort pour mort ! — Que la hâte réponde à la hâte, le délai au délai ! Justice pour justice, et Mesure pour Mesure. — Donc, Angelo, ton crime est manifeste ; — tu voudrais le nier, que cela ne t’avancerait à rien ; — nous te condamnons à périr sur le même billot — où Claudio s’est incliné pour la mort… Que l’exécution soit aussi prompte ! — Emmenez-le.


MARIANNE.

Oh ! mon gracieux seigneur, — j’espère que vous ne ferez pas de mon mariage une moquerie !


LE DUC.

— C’est votre mari qui en a fait une moquerie… — Pour la sauvegarde de votre honneur, — j’ai cru votre union nécessaire ; autrement on vous aurait imputé à crime — de l’avoir connu, et ce reproche aurait pesé sur votre vie et étouffé votre bonheur à venir. Quant à ses biens, — quoiqu’ils nous reviennent par droit de confiscation, — nous vous les concédons à titre de douaire, — pour vous acheter un meilleur mari.


MARIANNE.

Ô mon cher seigneur, — je n’en veux pas d’autre ni de meilleur.


LE DUC.

N’implorez plus pour lui ; nous sommes inflexible.


MARIANNE, s’agenouillant.

Mon doux suzerain !


LE DUC.

Vous perdez votre peine… — À mort cet homme !

À Lucio.

Maintenant, monsieur, à vous.


MARIANNE.

— Ô mon bon seigneur… Chère Isabelle, prenez mon parti ; — prêtez-moi vos genoux et je vous prêterai — toute ma vie à venir, oui, toute ma vie pour vous servir.


LE DUC.

— Tu la sollicites contre toute raison. — Si elle s’agenouillait par pitié pour ce forfait, — le spectre de son frère s’arracherait à son lit de pierre et l’enlèverait d’ici dans un élan d’horreur.


MARIANNE.

Isabelle, — chère Isabelle, agenouillez-vous seulement près de moi ; — élevez les mains sans rien dire ; je parlerai seule… — On dit que les hommes les meilleurs sont pétris de défauts, — et que le plus souvent, après avoir eu quelque faiblesse, — ils n’en valent que mieux : il en peut être ainsi de mon mari ! — Ô Isabelle, ne me prêterez-vous pas un genou ?


LE DUC.

— Il meurt pour la mort de Claudio.


ISABELLE, s’agenouillant.

Magnanime seigneur, — veuillez agir envers ce condamné, — comme si mon frère vivait. Je crois presque — qu’une stricte sincérité a gouverné ses actions — jusqu’au jour où il m’a vue. Si cela est, — ne le faites pas mourir. Mon frère a été légalement frappé, — puisqu’il avait fait la chose pour laquelle il est mort. — Pour Angelo, — l’action n’a pas suivi la mauvaise intention, — elle doit donc être ensevelie dans l’oubli comme une intention — morte en route. Les pensées ne sont pas justiciables : — les intentions ne sont que des pensées.


MARIANNE.

Que des pensées, monseigneur !


LE DUC.

— Votre prière est stérile… Debout, vous dis-je !… — Mais je me souviens d’une autre faute. — Prévôt, comment se fait-il que Claudio ait été décapité — à une heure inusitée ?


LE PRÉVÔT.

C’est par commandement exprès.


LE DUC.

— Avez-vous reçu un mandat spécial pour l’exécution ?


LE PRÉVÔT.

— Non, mon bon seigneur ; c’est en vertu d’un message privé.


LE DUC.

— Pour ce fait, je vous destitue de votre charge ; — rendez vos clefs.


LE PRÉVÔT.

Pardonnez-moi, noble seigneur. — Je me doutais bien que c’était une faute, mais je n’en étais pas sûr ; — pourtant je me suis repenti après mûre réflexion ; — et la preuve, c’est qu’il y a dans la prison un homme — qui devait mourir en vertu d’un ordre privé — et que j’ai laissé vivre.


LE DUC.

Quel est cet homme ?


LE PRÉVÔT.

Son nom est Bernardin.


LE DUC.

— Que n’as-tu agi de même à l’égard de Claudio !… — Va, amène-moi ce prisonnier, que je le voie.

Le prévôt sort.

ESCALUS, à Angelo.

— Je regrette qu’un homme qui, comme vous, Angelo, — a toujours paru si éclairé et si sage, ait failli si grossièrement par l’ardeur des sens, — et ensuite par le manque de modération dans le jugement.


ANGELO.

— Je regrette de causer un pareil regret ; — et j’en ai le cœur si profondément navré — que j’invoque la mort plutôt que le pardon ; — je l’ai méritée, et je l’implore.


Rentrent le prévôt amenant Bernardin, Claudio, qui a la tête enveloppée dans son manteau, et Juliette.

LE DUC.

— Lequel est Bernardin ?


LE PRÉVÔT.

Celui-ci, monseigneur.


LE DUC.

— Il y a un moine qui m’a parlé de cet homme… — L’ami, on dit que tu as une âme endurcie — qui ne conçoit rien au-delà de ce monde, — et que tu arranges ta vie en conséquence. Tu es condamné ; — mais, pour ta peine terrestre, je te la remets toute ; — profite de cette grâce, je t’en prie, pour te préparer — un meilleur avenir… Mon père, conseillez-le ; — je le Iaisse entre vos mains. Quel est ce gaillard si bien emmitouflé ?


LE PRÉVÔT.

— C’est un autre prisonnier que j’ai sauvé, — et qui devait mourir décapité en même temps que Claudio ; — il ressemble à Claudio, à croire que c’est lui-même.

Il découvre le visage de Claudio.

LE DUC, à Isabelle.

— S’il ressemble à votre frère, en souvenir de lui — je lui pardonne. Pour vous, aimable beauté, — accordez-moi votre main, — dites que vous voulez bien être à moi, — et le voici mon frère.

Il montre Claudio.

Tout cela s’expliquera en temps opportun. — À présent, le seigneur Angelo devine qu’il est sauvé ; — il me semble voir une lueur dans son regard. — Allons, Angelo, vous recueillez le bien pour le mal : — songez à aimer votre femme ; elle ne vaut pas moins que vous. — Je me sens une disposition à l’indulgence, — et pourtant il y a quelqu’un céans que je ne puis pardonner.

À Lucio.

— Vous, l’ami, qui me teniez pour un niais, un couard, — un luxurieux fieffé, un âne, un fou, — en quoi donc ai-je mérité de — vous un pareil panégyrique ? —


LUCIO.

Ma foi, monseigneur, je n’ai fait que plaisanter suivant la mode du jour. Si vous voulez me pendre pour ça, vous le pouvez, mais j’aimerais mieux, ne vous en déplaise, être fouetté.


LE DUC.

— Fouetté d’abord, monsieur, et pendu ensuite. — Prévôt, faites proclamer par toute la ville — que, s’il existe une femme outragée par ce libertin, — (et je lui ai entendu jurer à lui-même qu’il en est une — qu’il a rendue mère), elle n’a qu’à paraître, — et il l’épousera : la noce finie, — qu’il soit fouetté et pendu.


LUCIO.

Je conjure Votre Altesse de ne pas me marier à une putain. Votre Altesse disait à l’instant que j’avais fait d’elle un duc : mon bon seigneur, ne m’en récompensez pas en faisant de moi un cocu.


LE DUC.

Sur mon honneur, tu l’épouseras. — À cette condition je te pardonne tes calomnies et — te remets tes autres offenses… Emmenez-le en prison, — et veillez à ce que nos volontés soient exécutées. —


LUCIO.

Me marier à une drôlesse, monseigneur, c’est m’infliger la mort, le fouet et la hart.


LE DUC.

— C’est ce que mérite le calomniateur d’un prince.

Montrant Juliette à Claudio.
— Songez, Claudio, à faire réparation à celle que vous avez

lésée. — Joie à vous, Marianne !… Aimez-la, Angelo, — je l’ai confessée et je connais sa vertu… — Merci, bon ami Escalus, de ta grande bonté ; — l’avenir t’en réserve une récompense plus éclatante. — Merci, prévôt, de ton zèle et de ta discrétion ; — nous t’emploierons dans un poste plus digne… — Pardonnez-lui, Angelo, de vous avoir apporté — la tête de Ragozin au lieu de celle de Claudio ; — la faute s’excuse d’elle-même… Chère Isabelle, — j’ai à faire une proposition qui intéresse fort votre bonheur : — si vous y prêtez une oreille favorable, — ce qui est mien est vôtre, et ce qui est vôtre est mien. — Sur ce, qu’on nous conduise à notre palais, et nous y révélerons — ce qui nous reste à dire, ce qu’il convient que vous sachiez tous.

Ils sortent.


FIN DE MESURE POUR MESURE.