Mon petit Trott/Texte entier

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Plon (p. --260).




MON PETIT TROTT




L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers.




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André LICHTENBERGER


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MON


PETIT TROTT


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COURONNÉ PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE
(Prix Montyon)


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PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, rue garancière — 6°


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Tous droits réservés


MON PETIT TROTT




I

LE NOËL DE TROTT


Avant que Trott soit réveillé, quelque chose dit en lui : « C’est Noël », et aussitôt Trott se réveille. Vite il saute à bas de son petit lit où hier il s’endormit si lentement, pensant que jamais demain n’arriverait ; vite il court à la cheminée où il a posé ses deux petits souliers jaunes. Trott pousse un cri et demeure immobile d’admiration : un tambour, un sabre, un fusil, quatre boîtes de soldats, des bonbons, deux livres d’images, que sais-je encore ? et tout pour Trott… Il aperçoit sa jolie maman qui le guette à la porte, et il se jette à son cou, si heureux. Elle l’embrasse et lui dit :

— C’est le petit Jésus qui t’a donné tout cela.

Trott connaît le petit Jésus ; il a vu son portrait. Il est bien petit pour porter tant de choses, et comment fait-il pour rester si rose en passant par tant de cheminées ? À la reconnaissance de Trott se mêle une grande admiration, et Trott le remercie avec dévotion. Pourtant il se dépêche pour jouir plus tôt de ses nouveaux trésors.

Jane, la bonne anglaise, ouvre les persiennes : il fait splendide, le soleil de Nice entre par la fenêtre, la mer bleuit en face de la villa, l’air est imprégné de joie : ce beau Noël étincelant exalte le bonheur de Trott. À peine on peut le débarbouiller et l’habiller ; à peine il consent à déjeuner. Puis il s’assied par terre à côté de maman avec tous ses jouets. Il les tourne, les retourne, les admire sous toutes leurs faces.

— Comme je voudrais, dit-il tout à coup, que mon pauvre papa soit ici !

Maman répond par un petit soupir. Papa est parti sur un grand bateau, et il navigue, là-bas, très loin, de l’autre côté de la boule ronde.

Un coup de sonnette retentit. Jane entre : elle porte un énorme bouquet de fleurs et un polichinelle plus énorme. Elle donne le bouquet à maman et le polichinelle à Trott, et dit :

— De la part de M. Aaron.

Maman pousse une exclamation de joie, elle devient toute rose et cache sa figure dans les fleurs. Trott n’est pas content. Il regarde le polichinelle avec mauvaise humeur. Trott n’aime pas M. Aaron. M. Aaron est très riche ; il est beau, il est assez jeune ; il est toujours bien aimable pour Trott, il l’a emmené plusieurs fois promener dans sa voiture avec sa maman, il lui donne des bonbons et l’appelle mon mignon. Mais Trott ne l’aime pas ; il lui prend trop sa petite maman : souvent, quand il rentre de la promenade, il trouve M. Aaron assis auprès d’elle, et alors on le renvoie très vite chez Jane. Et puis M. Aaron est Juif. Et Trott sait que ce sont les Juifs qui ont fait mourir le pauvre petit Jésus quand il a été grand. Trott se rappelle une image où l’on voit le Christ sur une croix : il y a près de lui un homme en robe qui ressemble à M. Aaron. Sans doute M. Aaron va à la messe, mais il est Juif pourtant. Thérèse, la cuisinière, le dit, et Trott l’approuve… De quel droit ose-t-il fêter la naissance du petit Jésus ?…

Maman parle :

— Quel superbe polichinelle, mon petit Trott ! vraiment notre ami Aaron te gâte !

Trott répond sèchement :

— Je n’aime pas ce polichinelle.

Maman jette les hauts cris et en vante les beautés. Trott l’écoute d’un air renfrogné et dit : « Il a un vilain nez crochu comme M. Aaron ; je ne l’aime pas. » Maman rit et se moque de Trott. Trott est blessé et ne répond pas. Pour se venger, il met le polichinelle son vilain nez contre le mur, et de temps en temps il lui jette un regard menaçant.

Mais la mauvaise humeur de Trott ne dure pas. Onze heures sonnent. Comme c’est fête, Trott accompagne sa maman à l’église. Il met son manteau à collet de velours, ses beaux gants jaunes et son béret neuf à rubans de soie ; il tient le livre de prières de maman et marche à côté d’elle. À l’entrée de l’église, un monsieur la salue. C’est M. Aaron. Elle le remercie de son envoi. Trott ne veut rien dire. Maman l’excuse, et, pour consoler M. Aaron, elle l’invite à venir prendre le thé l’après-midi avec elle. Trott est indigné ; c’est la première fois que pareille chose arrive. M. Aaron a l’air très heureux, il passe la main dans sa barbe et répond à maman à demi-voix des choses aimables qui la font sourire et un peu rougir.

Cependant on entre à l’église. Trott s’assied et écoute avec recueillement les chants, la liturgie et le sermon de M. le curé. Justement M. le curé raconte la naissance du petit Jésus entre l’âne et la vache ; il parle de sa fin douloureuse, et il recommande qu’en l’honneur de sa fête chacun songe à faire plaisir aux autres, et en particulier aux pauvres et aux humbles.

Trott a bu les paroles de M. le curé, et son âme est agitée de plusieurs émotions : il sent redoubler sa haine contre les Juifs et contre M. Aaron ; il sent une grande tendresse pour le petit Jésus, et il voudrait la montrer en faisant ce que dit M. le curé. Mais voilà ; Trott est si petit qu’il ne peut faire plaisir à personne ; tout le monde lui donne, et lui ne peut rien donner. Qui trouver de plus humble que lui et de plus pauvre qu’il pourrait secourir en ce jour ?

En retournant à la maison, Trott médite sur ce grave sujet. Sa maman lui parle. Il n’entend pas. Elle n’insiste pas et songe de son côté. Cependant il lève la tête à la voix d’une petite fille qui se tient sur la place à côté d’un âne gris sellé : quelquefois on permet à Trott de faire une promenade sur son dos… Non, Trott ne sortira pas aujourd’hui. L’âne se met à braire pour dire bonjour, et la petite fille lui donne un grand coup sur le dos pour le faire taire. Cela attriste Trott, et soudain une lumière se fait dans son esprit. N’est-ce pas le petit Jésus qui lui indique l’humble qu’il doit secourir ? Seul de tous ceux qu’il a rencontrés, le pauvre âne ne fête pas Noël ; seul, il n’a pas sujet d’être heureux. Or, le petit Jésus est né près d’un âne et d’une vache. Trott ne connaît pas de vache, mais il connaît un âne, un âne comme celui qui a vu naître le petit Jésus. Et, au fait, qui sait si ce n’est pas le même ? Thérèse dit qu’il est si vieux ! Trott tressaille d’émotion et de joie ; pourtant il se sent un peu confus d’être monté sur le dos de celui qui a été peut-être le premier camarade du petit Jésus.

Pendant tout le déjeuner, Trott médite son plan. Après déjeuner, maman se retire. Elle va écrire quelques lettres et faire toilette pour recevoir M. Aaron. Trott se glisse par la porte et se met à courir vers la place : il ira chercher l’âne et lui donnera un peu de dessert qui reste sur la table. La petite fille consent à confier l’âne à Trott, et tous deux reviennent ensemble, Trott le conduisant avec respect et, malgré son impatience, n’osant le presser lorsqu’il fait une pause pour chasser une mouche de son flanc pelé. Trott arrête l’âne devant la fenêtre de la salle à manger et lui dit : « Attends ! » et Trott se précipite dans la salle à manger. Hélas ! voilà que Louise a desservi pendant son absence : il n’y a plus rien sur la table. Trott pourrait aller demander du pain à la cuisine, mais il sait bien que la charité doit être discrète. Trott est désolé. Il va à la fenêtre et voit l’âne dans la cour. L’âne lève le nez et s’approche à petits pas d’un air joyeux. Il s’arrête devant Trott et paraît le regarder avec étonnement, puis avec reproche : quoi ! lui a-t-on donné une fausse espérance ? et l’âne exhale sa déconvenue dans un braiment sonore, comme celui du matin. Ce braiment retentit aux oreilles de Trott comme un cri de désespoir et de blâme douloureux. Les larmes lui viennent aux yeux ; ne pourra-t-il donc rien donner à l’ami du petit Jésus ?

Soudain Trott aperçoit sur la cheminée, dans un beau vase, le bouquet de M. Aaron, et de nouveau, comme le matin, une inspiration lui vient : il comprend que son devoir est de plaire au petit Jésus à la fois en punissant un de ses bourreaux et en faisant plaisir à son ami. Avec un enthousiasme d’apôtre, Trott saisit le bouquet, s’élance par la porte, dégringole le perron et arrive devant l’âne. L’âne flaire les fleurs un instant, puis y porte la dent. Il y prend goût. Trott le regarde avec ravissement, le cœur gonflé de félicité. Il n’entend pas la fenêtre du salon s’ouvrir et ne s’aperçoit pas que sa maman, attirée par le braiment de l’âne, sort la tête pour voir ce qui se passe.

— Trott, que fais-tu là ?

Trott est tiré brusquement de son extase. Il lève les yeux. Les sourcils de sa petite maman sont froncés, et sa voix est sévère. Trott reste immobile, vaguement inquiet.

— Rentre tout de suite et apporte-moi ce bouquet.

Trott rentre et présente piteusement un paquet informe de tiges décapitées. Maman jette un cri de désespoir :

— Mes pauvres fleurs, ô Trott, comment as-tu pu les traiter ainsi ?

Trott est très affligé.

— C’est pour te venger de ce bon M. Aaron et me causer de la peine que tu as fait cela. Méchant garçon ! vilain garçon !

Trott, éperdu, balbutie quelques mots :

— J’ai voulu faire plaisir à l’âne… M. le curé avait dit qu’il fallait penser aux humbles… Je ne savais pas que vous aimiez tant M. Aaron…

Au lieu de calmer maman, cette dernière phrase l’irrite tout à fait :

— Je n’aime pas M. Aaron, je l’estime, sache-le bien, et il le mérite ; c’est un ami.

Et elle recommence à gronder Trott si durement, si durement, que le cœur du pauvre Trott se gonfle, se gonfle, et que ses larmes commencent à ruisseler. Maman n’est pas encore attendrie ; elle l’envoie dans un coin du salon, lui ordonnant d’une voix sèche de rester tranquille pour ne pas faire de nouvelles sottises « si c’est possible ».

C’en est trop. Trott cache sa figure dans ses mains :

— Maman, maman, jamais vous ne m’avez grondé comme cela, même quand j’ai cassé le beau médaillon que mon pauvre papa vous avait donné avant de partir.

Et il éclate en sanglots désespérés… Il pleure longtemps ; peu à peu ses larmes cessent, mais un affreux scepticisme a germé en lui ; il ne croit plus au bien ni au mal, l’enfant Jésus l’a trompé, l’âne est un perfide, il faut demander pardon à M. Aaron, il a fait de la peine à sa petite maman, et elle l’a grondé, ô tant ! tant ! Un sanglot lui remonte à la gorge qu’il ne peut réprimer.

— Trott ! dit une voix toute changée.

Trott n’ose regarder.

— Mon petit Trott ! dit la voix, plus doucement encore.

Trott tourne un peu la tête, hasarde un œil et il voit sa maman qui lui sourit. Elle n’a plus l’air fâchée du tout, petite maman.

— Viens m’embrasser, mon petit Trott, dit-elle. Et ses lèvres tremblent un peu.

Trott se jette dans ses bras ; elle l’assied sur ses genoux et le couvre de longs baisers. Trott ferme les yeux et se laisse faire avec délices. Quand il les rouvre, il voit que ceux de sa maman sont tout drôles. Est-ce qu’il lui aurait encore fait de la peine sans le savoir ?… Mais non, voilà maman qui se met à rire et qui ramasse ce qui fut le bouquet de M. Aaron :

— Bah ! dit-elle, puisqu’il est perdu, autant l’achever ; va le porter à ton âne, qu’il le finisse.

Trott se hâte avec bonheur.

— Et puis, lui crie-t-elle avant qu’il ait passé la porte, quand il aura tout mangé, tu viendras chercher un petit billet que je vais écrire à M. Aaron pour le prier de ne pas venir prendre le thé aujourd’hui : j’ai un peu de migraine. Tu iras le porter toi-même avec l’âne.

Le soir, sa petite mère à son chevet, Trott fit sa prière comme d’habitude. Et quand il dit cette phrase : « Ne nous laissez point tomber dans la tentation, mais délivrez-nous du mal », quelque chose de tiède tomba sur son front ; mais Trott ne sentit rien : il dormait déjà.



II

LES LEÇONS DE MISS


— Monsieur Trott, Miss est là qui vous attend.

Trott fait la sourde oreille et regarde par la fenêtre d’un air détaché.

— Eh bien, Trott, dit maman, tu n’entends pas Jane qui t’appelle ?

Trott lève des yeux candides.

— Si maman. Mais ça m’ennuie un peu, vous savez, de sortir avec Miss.

Maman fronce les sourcils sévèrement, pas trop.

— Allons, mon petit homme, va-t’en vite, et surtout retiens bien les histoires qu’elle te racontera. Tu me les répéteras à déjeuner.

Trott s’en va en traînant les pieds. Il livre mélancoliquement à Jane son torse qu’elle enfouit dans une petite vareuse bleue. Il lui présente son crâne qu’elle surmonte d’un chapeau à rubans. Il songe qu’il va falloir écouter les histoires de Miss. Trop heureux encore que la menace de maman soit vaine ; Trott le sait par expérience, elle aura trop d’autres choses en tête à déjeuner, petite maman, pour penser encore à ce qu’elle a dit ce matin.

Miss est sous les armes. Un voile vert adoucit les couleurs vivaces de son teint. Ses bras immenses sont terminés par une ombrelle écossaise et par un livre broché rouge orange. Son corps noueux présente l’aspect d’un sac de charbon trop mince et trop rempli : sous la serge brune se dressent des aspérités redoutables. Quand on s’y cogne on a des bleus. Devant seulement, depuis le cou jusqu’aux pieds, c’est tout lisse, tout droit, tout plat ; ce qui déroute les observations féministes de Trott, qui se livre tous les matins sur ce sujet à des conjectures aventurées. Miss offre sa main sèche à Trott qui pour l’atteindre allonge le bras. Elle le saisit avec force et s’éloigne dans des foulées puissantes que Trott suit d’un petit galop allongé. On dirait un faucheux très haut sur jambes, escorté d’un tout petit cloporte.

Miss commence par la question habituelle :

— Trott, quel a été hier votre plus grand péché ?

Trott déteste cette manière d’entrer en conversation. Il faut tout de suite se livrer à des efforts de mémoire fatigants et désagréables. Mais force est de s’exécuter. Trott a commis hier beaucoup de péchés. Quel est le plus grand ? Il a renversé son verre à déjeuner, il a laissé ses légumes, puis redemandé trois fois de la crème. Il a versé un peu d’encre dans le café de la vieille Thérèse pour voir sa figure quand elle le boirait ; ça lui a presque donné une attaque. Il a enfermé Puss dans le salon sans y faire attention ; ce qui en est résulté, Trott ne vous le dira pas, il est trop bien élevé, mais maman l’a senti. Sans doute, c’est la faute de Puss, mais c’est bien un peu celle de Trott aussi. Tout cela, c’est bien grave, mais il y a pire encore. Oh ! oui, voilà le grand péché. Hier maman a mené Trott chez le dentiste pour arranger un tout petit trou qu’il avait dans une dent. Quand Trott a senti l’odeur fade de la salle de torture, quand il a vu le dentiste, le grand fauteuil, les instruments d’acier, les roues, les pinces, les limes et tout le reste, il s’est mis à se débattre de toutes ses forces et à braire comme un petit âne, tant et tant que sa maman en a été toute bouleversée, a tiré son mouchoir et s’est mise à pleurer sur le canapé. Quand Trott a vu cela, il a tout de même fini par se laisser faire. Mais c’est égal, il a été bien vilain. Pauvre maman ! pour se remettre, il lui a fallu entrer chez le pâtissier y boire deux verres d’alicante et y croquer trois gâteaux. Trott en a reçu un aussi pour sa récompense.

Trott a terminé sa confession.

Miss dit :

— Vous avez péché hier par manque de courage. Je vais vous donner aujourd’hui des exemples de courage tirés de l’histoire des peuples anciens et de celle des peuples modernes, principalement des Anglais, chez qui cette vertu est si admirablement représentée.

Trott soupire. Il devinait d’avance cette réponse. Tous les matins, après qu’il a dénoncé son péché principal, Miss lui récite des exemples de la vertu qui lui a fait défaut. Ils sont empruntés à l’histoire ancienne et à l’histoire moderne, et surtout à l’histoire d’Angleterre. Il paraît qu’en Angleterre toutes les vertus sont extraordinairement abondantes. Aussi dans l’âme de Trott tous les héros sont plus ou moins munis de casquettes plates, de vestons à carreaux, de knickerbockers et de gros souliers jaunes. Cela leur donne parfois des aspects bizarres. L’autre jour, Trott a révélé à Miss qu’il avait tiré les cheveux de Marie de Milly. Pour lui montrer la beauté de l’amitié, elle lui a raconté l’histoire d’Achille et de Patrocle. Depuis, quoi qu’il en soit, il se les figure sous les traits de deux minstrels nègres qui chantaient et dansaient au cirque, les twings Whillalloo. Socrate est sûrement un vieux monsieur à lunettes d’or, et à figure toute rose, qui tous les jours est assis sur un banc à côté de Xantippe, dont les dents terribles et carnassières attestent le dangereux caractère. Le révérend Webster se trouve représenter saint Louis qui était si pieux. Mais les rôles les plus singuliers sont attribués à un gros, gras, rouge cocher anglais qui conduit une belle voiture à deux chevaux où est toujours assise une vieille dame avec une petite fille. Il a été successivement François Ier, Ajax, Jules César et Cromwell.

— Vous m’écoutez, Trott, n’est-ce pas ?

Miss, avec des yeux fulgurants, conte comment Léodinas se fit tuer avec trois cents Spartiates pour défendre sa patrie. Puis elle passe à Horatius Coclès ; c’est encore plus beau : un homme qui n’avait qu’un œil a défendu un pont contre toute une armée. Dans l’ardeur de son enthousiasme, Mis. entraîne Trott à une allure redoublée. Elle s’arrête : Mucius Scævola, pour se punir de n’avoir pas tué le méchant roi, s’était fait cuire une main. Miss étend la sienne avec un geste si farouche que Trott se demande si elle n’en a pas fait autant. Malheureusement elle a un gant, on ne voit rien.

Arrivons à l’histoire d’Angleterre. C’est Richard Cœur de Lion qui extermine les Sarrasins en Terre Sainte. L’ombrelle de Miss sabre les Sarrasins, s’enfonce dans les cuirasses, s’agite dans les airs comme l’étendard des Plantagenets. Trott se figure Miss à califourchon sur un cheval tout habillé, comme ceux des chevaliers, et chargeant les infidèles. Elle n’aurait pas eu besoin de cuirasse ; elle est si dure ! toutes les flèches se seraient cassées en la touchant. Pauvres Sarrasins !

— Dans les temps modernes, les traits sublimes ne sont pas moins nombreux. Car les années n’ont rien enlevé à l’héroïsme anglais. Je vous citerai l’amiral anglais Nelson qui, ayant eu un bras enlevé au combat de Trafalgar, continua d’ordonner la manœuvre et ne quitta le commandement qu’avec la vie. Je vous citerai encore…

Mais voilà un magasin de mercerie. Miss a une emplette à faire. Trott va continuer de marcher jusqu’à la promenade qui est tout près ; là il l’attendra. Miss entre dans le magasin, Trott s’éloigne.

Il est un peu étourdi de tous ces héroïsmes. Léonidas, Nelson, Mucius Scævola, Horatius Coclès, Richard Cœur de Lion, s’agitent dans sa tête en une sarabande échevelée. Avec quel feu Miss a raconté leur histoire ! Machinalement Trott se promène en agitant ses bras et en découvrant ses dents, qui malheureusement ne sont ni assez grandes ni assez jaunes. Certes Miss qui sait tant d’histoires sur toutes les vertus doit être joliment vertueuse ! Trott ne l’aime pas beaucoup, mais il se sent plein pour elle d’une respectueuse admiration ! Ce n’est pas lui qui aurait tué trois cents hommes, ou qui aurait fait cuire sa main sur une lampe. Il s’est brûlé une fois à une bougie et il a pleuré. Et tout à l’heure Miss a étendu le bras comme Mucius, Mucius, comment s’appelait-il ? Il n’y avait pas de lampe, c’est vrai. Mais, s’il y en avait eu une, sûrement elle l’aurait fait tout de même. Et elle aurait joliment flambé, sa main, qui est si sèche ! Et comme elle aurait été bien en Nelson ! Trott se figure Miss dans un costume de marin, avec un grand col, n’ayant plus qu’un bras, mais si long, et commandant la manœuvre de sa voix glapissante ! Voici peu à peu que Léonidas, et Coclès, et Scævola, et Nelson, et tout le reste se réunissent pour Trott en une seule figure, et cette figure…

Tiens ! qu’est-ce qu’elle a donc, Miss ? On dirait qu’elle joue ; elle sautille, elle gambade, elle pirouette comme une petite folle. Trott n’a jamais rien vu de pareil. Elle jette des regards en arrière, puis se retourne tout à fait, et marche à reculons en agitant son ombrelle et en poussant des sons bizarres. Qu’est-ce qu’elle peut avoir ? Trott est très intrigué. Enfin il discerne la cause de ces manœuvres. C’est le chien du boulanger, un vilain petit roquet qui gronde et qui aboie après tous les passants. Il a, on ne sait pourquoi, une aversion particulière pour les Anglaises.

Le voilà qui se précipite en grognant. Puis il bat en retraite, se précipite de nouveau en grognant plus fort, se dresse sur ses pattes de derrière, se tapit contre le sol, découvre ses dents dans un sourire inquiétant. Visiblement ce sont les mollets, plus exactement les bas de jambes de Miss qui l’aguichent. Pauvre toutou ! on voit bien qu’il est habitué à ronger des os. Ses attaques deviennent plus pressantes. Il s’est juré de goûter de l’Anglaise. Les joues de Miss ont pâli. Seul son nez reste allumé, comme le fanal d’un navire en détresse. Le roquet l’environne de rondes folles qui se resserrent. Il est aussi insensible aux paroles mielleuses qu’aux menaces de l’ombrelle. Ses pointes hardies effleurent les jupes. Ses dents avides serrent de près les ossements qu’elles convoitent. Miss a des chiens une terreur irraisonnée. Elle sent ses tempes qui battent ; des frissons glacés la parcourent ; une sueur d’angoisse humecte son dos desséché. Elle voudrait pleurer et appeler au secours. Seule sa dignité britannique la soutient. Comme ils riraient, les boutiquiers qui goguenardent sur leurs portes !

Mais voici que, dans une attaque plus impétueuse, les incisives du roquet ont happé l’endroit où devait être le mollet ! L’amour-propre de Miss s’enfuit dans une déroute sans appel. Elle trousse ses jupes et prend ses jambes à son cou avec un galop de méhari. Mais le roquet est plus leste encore. Il bondit et saisit entre ses dents la robe de Miss, une forte robe d’étoffe anglaise. Miss est arrêtée dans son élan. Elle se retourne et demeure immobile, fascinée, brebis pantelante sous les crocs du fauve dévorant. Les boutiquiers se tordent à l’entrée de leurs échoppes.

Mais voici que le toutou s’enfuit en hurlant, la queue entre les jambes, l’oreille basse, une patte en l’air. Trott a trouvé que le jeu durait trop, et d’un geste énergique il a mis sa pelle en contact avec le dos de l’animal… L’ennemi est hors de vue. Miss reprend sa dignité britannique, sa raideur et la main de Trott. Son sang se remet à circuler dans ses veines.

Une voix lui dit :

— Vous devez être joliment courageuse, Miss ? Hein ?

Miss abaisse sur Trott un regard sévère. Se moquerait-il d’elle ? Mais elle rencontre des yeux limpides où l’ironie est absente. D’un geste mécanique elle se baisse et grave l’empreinte de ses incisives sur la petite joue. Trott n’approfondit pas les raisons de cette démonstration, trop absorbé dans ses réflexions.

À table, maman lui demande :

— Eh bien ! t’es-tu amusé ce matin ?

Il répond avec enthousiasme.

— Oh ! oui, maman ! et si tu savais comme Miss est courageuse ! Elle m’a raconté l’histoire de M. Cervelas qui a brûlé trois cents Sarrasins qui étaient Spartiates. Sa main aussi était brûlée sur la lampe, mais avec l’autre bras qui a été emporté il commandait la manœuvre sur le pont ; et puis…

Mais maman n’aime pas les histoires.

— C’est bien, Trott, mange ta soupe.

Et Trott la mange, les yeux rivés sur la statue de l’héroïsme qui porte un voile vert et une robe de serge brune.



III

TROTT AU SALON


On est au salon. Il y a Mme Thilorier et Mme de Bray et maman. Trott est là aussi parce qu’il est un peu enrhumé ; et puis maman pour s’amuser lui a fait friser tous ses cheveux, et elle veut montrer aux dames comme il est drôle. Dehors il fait une grosse bourrasque d’hiver. On dirait que le soleil ne reviendra jamais ; le vent grogne et crie comme un vilain homme en colère, et il lance aux vitres des paquets de pluie mêlée de neige fondue. Il fait bon être bien douillettement vêtu, et se blottir frileusement au coin du feu qui brille et qui pétille.

Les dames bavardent en prenant le thé avec beaucoup de bonnes choses. Trott a eu sa tasse de lait et une tartine de beurre. Il sait bien que tous ces gâteaux ne sont pas pour lui. Il est trop petit. Ce n’est pas pour les enfants. C’est pour les grandes personnes. Il y a des tas de choses qui sont très bien pour les grandes personnes et qui sont très mal pour les enfants. Pourquoi cela ? On ne comprend pas. L’autre jour maman était en colère ; elle a dit : « Sacré nom de quelque chose » d’un air très fâché. Tout le monde a ri. Hier Trott a dit comme elle. On lui a donné une grosse chiquenaude sur le bout du nez. C’est comme ça. Les grandes personnes peuvent parler tant qu’elles veulent : ça ne fait rien. Les enfants, on les fait taire. On a beaucoup plaint Mme de Bray qui a fait un accroc à sa robe ; Trott, on l’a mis en pénitence quand il a déchiré son pantalon. Les dames se retournent à l’église pour voir qui entre ; on roule de gros yeux aux enfants qui font la même chose. Pourquoi tout cela ? Trott ne sait pas trop ; mais c’est une chose décidée, établie ; il faut s’incliner. C’est drôle.

Les dames bavardent, croquent, boivent ; boivent, croquent, bavardent, tout à la fois. Mme Thilorier dit :

— Savez-vous qui j’ai aperçu en venant, à travers la vitre du coupé, pataugeant dans la boue et son parapluie à demi retourné ? Devinez. Oh ! vous ne pourrez pas : cette pauvre Madeleine Saint-Clar !

Maman et Mme de Bray poussent deux piaulements aigus. Comment font-elles ça ? Trott essaye de les imiter. Ça vient. Un coup d’œil sévère de maman lui arrête le piaulement au milieu du gosier. Il le ravale en s’étouffant un peu. Ce sera pour une autre fois.

— Comment ! la pauvre femme ! qu’est-elle donc devenue depuis le pouf de son mari ?

— Oh ! c’est toute une histoire. Vous savez qu’ils ont été complètement ruinés par le krach du nickel. Saint-Clar a payé son passif, ça c’est vrai. La dot de Madeleine y a passé tout entière. Mais après ça, il ne leur restait plus rien, littéralement rien. Alors Saint-Clar est parti pour le Transvaal où il essaye de refaire fortune ; et Madeleine, Madeleine…, elle donne des leçons, ma chère, oui, des leçons au cachet.

— Quelle horreur !

— Oh ! c’est affreux ; moi, j’aurais mieux aimé mourir.

Trott aimerait mieux donner des leçons ; ça doit toujours être plus amusant que d’en prendre. C’est égal, il vaut encore mieux se promener en voiture et aller au bal comme Mme de Bray. Pauvre Mme Saint-Clar !

— C’est très beau, ce courage, évidemment. Mais ne trouvez-vous pas qu’elle a tort de se montrer dans ces lieux où elle a vécu autrefois ? Pour elle, ce doit être une souffrance. Et, vis-à-vis d’autrui, c’est presque un manque de tact. Cela a l’air d’un reproche ou d’une demande de secours. N’est-ce pas, mignonne ?

Peut-être bien. Mais maman a à peine aperçu Mme Saint-Clar une ou deux fois jadis. Mme de Bray reprend :

— Pourquoi surtout venir ici où la vie est si chère ! il faut savoir proportionner son genre d’existence à ses ressources. Pauvre petite femme ! je la reconnais bien là. Elle n’a jamais eu beaucoup de tête. Mais la leçon n’a pas l’air de lui avoir profité.

— Évidemment, chère madame, vous avez mille fois raison. Comme c’est vrai ce que vous dites là ! C’est une remarque que j’ai faite bien souvent.

Mme Thilorier approuve de la tête, puis elle dit :

— Pauvre femme ! il faut pourtant rappeler à sa décharge qu’elle a un enfant très délicat de la poitrine. Le médecin avait dit l’an dernier que le Midi était indispensable pour lui au moins pendant deux hivers encore. C’est sans doute pour cela qu’elle a quitté Paris. Mais, certes, elle aurait pu choisir un autre point de la côte…

Trott est un peu ému. Cette dame a donc un petit garçon qui est malade ? Et elle est obligée de donner des leçons pour qu’il puisse venir ici ? Trott ne comprend pas très bien ce rapprochement. Il aurait mieux valu acheter tout simplement des billets pour le chemin de fer. Enfin, c’est comme ça. Elle doit être bien malheureuse, cette dame.

— Je vous assure qu’en l’apercevant tout à l’heure au milieu des flaques, ramassée sous un parapluie de cuisinière et luttant contre le vent, avec une jaquette retapée de la Belle Jardinière, j’ai eu une vraie pitié. Vous souvenez-vous de sa victoria jaune, avec ses amours de petits poneys ?

— Très gentils. M. de Bray avait eu l’idée de les acheter à sa vente. Avez-vous eu l’occasion de rencontrer cette malheureuse depuis sa catastrophe ? J’espère, au moins, qu’elle ne se montre plus dans le monde.

— Oh ! quant à ça, il faut lui rendre cette justice qu’elle garde une réserve parfaite. Je l’ai aperçue une fois au Louvre. Elle m’a fait un si petit signe de tête que j’aurais très bien pu ne pas la voir. Je lui ai serré la main et lui ai dit quelques paroles. Jamais elle ne se permet même une visite. Elle a vraiment du tact.

Trott est étonné. Pourquoi est-ce qu’elle ne doit pas faire de visites, cette pauvre dame qui court comme cela sous la pluie et qui a si peu d’argent ? Elle aurait plus besoin que d’autres de thé bien chaud et de gâteaux. Trott lui en donnerait tout de suite s’il en avait. Pourquoi ne veut-on pas qu’elle vienne en chercher ? Ça doit être encore quelque chose pour les grandes personnes.

— J’avais eu l’idée de lui demander de venir me voir de temps en temps. Mon mari me l’a défendu…

Mme de Bray se renverse en arrière avec un petit cri aigu. Elle montre toutes ses dents comme si elle voulait mordre.

— Mais il a eu mille fois raison ! Voyez-vous la figure qu’elle aurait faite à votre jour dans sa jaquette de la Belle Jardinière, et égouttant toute l’eau du ciel sur nos robes et sur vos tapis ? Je vois d’ici la duchesse de Bioloy assise à côté de l’institutrice de ses enfants ! Mais vous êtes folle, ma chérie, folle à lier. Je sais des personnes qui n’auraient plus remis les pieds chez vous après une pareille aventure.

Voilà l’explication. On ne peut pas faire asseoir cette dame toute mouillée et si mal habillée sur les beaux fauteuils, à côté des robes de soie des autres dames. Elle abîmerait tout. Trott aussi, quand il est sale, on ne le laisse pas entrer au salon. Elle est comme lui. Pauvre dame ! Trott voudrait bien l’embrasser. Ses habits à lui ne craignent rien. Elle ne le salirait pas. Les petits enfants ne sont pas comme les grandes personnes. Ils peuvent être gentils avec ceux qui sont malheureux. Et il lui donnerait quelque chose pour son petit garçon qui est malade ; un de ses joujoux ; pas un cassé, un des plus beaux, qui lui fasse bien plaisir.

Maman est un peu rouge ; elle a les yeux baissés et balbutie :

— Alors vous me blâmeriez, si je lui demandais de m’amener ici quelquefois son petit garçon ?

Mme de Bray lève les bras au ciel et laisse échapper une cascade de paroles et de petits cris. Trott soupire. Elle est encore plus grande personne que maman, Mme de Bray. Trott avait espéré un instant… Elle doit avoir raison, évidemment.

Mme de Bray s’est levée avec beaucoup de gestes.

— Non, ma chérie, non, croyez-moi, renoncez à cette idée absurde. Pour elle comme pour vous, ce rapprochement n’est pas désirable. Faisons la charité, très bien. Mais ne créons pas de déclassés avant tout. Pas de promiscuité !

Promiscuité, voilà un beau mot ! Il faut que Trott le retienne. Proximi… Proximi… Trott se sent soulevé de terre. C’est Mme de Bray qui le tient entre ses mains.

— Le beau petit homme ! N’est-ce pas, mon chéri, tu le diras à ta maman, elle ne peut pas recevoir ici cette madame Saint-Clar ?

Trott répond gravement :

— Non, madame, elle ne peut pas.

Mme de Bray le pose par terre et se met à battre des mains en riant de toutes ses forces. Mme Thilorier rit aussi. Elle demande à Trott :

— Et pourquoi cela, messire Trott ?

Trott n’a pas envie de répondre. Il baisse les yeux. Mais Mme Thilorier insiste. Alors Trott murmure à voix basse :

— Parce qu’elle est pauvre.

Puis il ajoute en relevant la tête :

— Mais moi, je pourrai aller l’embrasser, n’est-ce pas, maman ?



IV

LA CHARITÉ DE M. AARON


Aujourd’hui c’est bien amusant. Mme Ray est venue voir maman. Elle lui a demandé de venir faire un tour de promenade avec elle jusqu’au jardin d’hiver. Maman a d’abord dit non, puis oui. Et Mme Ray a dit avec son petit accent américain : « Emmenons Trott. » Maman a dit : « Il nous ennuiera. » Mme Ray a dit : « Mais non, il nous suivra comme un petit caniche. » Trott a répété en regardant maman avec des yeux suppliants : « Maman, je vous suivrai comme un petit caniche. » Mme Ray s’est mise à rire en l’appelant darling ; maman a ri aussi. On l’a fourré dans sa vareuse bleue et sous sa toque à pompon. En route !

Maintenant il marche fièrement : d’une main, il brandit sa belle canne avec une tête de bouledogue au bout ; dans l’autre, il tient une pièce de deux sous que Mme Ray lui a donnée pour s’acheter un gâteau ou un sucre d’orge ; la pièce est toute neuve : pour une pièce comme cela, on doit avoir un gâteau très gros ou un sucre d’orge très long. De temps en temps, Trott entr’ouvre sa main pour voir briller la pièce. Il se sent joyeux et allègre. Et tout bas, en trottinant derrière les deux dames, il se dit à part lui qu’il n’est pas un petit caniche, mais un homme très fort qui est chargé de veiller sur elles et de les protéger en cas de danger. Elles ne le savent pas, les dames, mais lui, Trott, il le sait bien.

Ah ! voilà une fâcheuse rencontre ! C’est M. Aaron. Il sort d’une boutique. Il est en train de remettre dans la poche de son gilet une belle bourse à mailles d’or. Il aperçoit les dames. Un sourire découvre ses dents. Il s’avance à pas empressés, ôte son chapeau mou et s’incline. On voit apparaître le dessus brillant de ses cheveux noirs. Ça sent comme chez le coiffeur. Trott est mécontent. Il contemple d’un œil malveillant le complet gris perle de M. Aaron, son faux col éclatant de blancheur où s’étale sa barbe noire, sa boutonnière fleurie, sa cravate écossaise, ses bottines immaculées, le jonc à bec d’argent qu’il balance dans sa main gauche où reluisent deux grosses bagues. Mme Ray regarde maman d’un air drôle comme si elle avait envie de rire. Maman n’a pas l’air enchantée ; et elle est devenue un peu rouge.

Est-ce qu’elles ne vont pas bientôt lui dire adieu à ce monsieur-là ? Mais non ; on reste immobile à raconter toutes sortes de choses. M. Aaron fait de grands gestes, il prodigue les sourires, gratte la terre du bout de sa canne, se rejette le buste en arrière ; il ressemble aux gros pigeons qui roucoulent et se font la révérence devant l’écurie du Cosmopolitan-Hôtel. Enfin on se remet en route. Mais voilà que M. Aaron, au lieu de s’en aller de son côté, marche à côté de maman tout en continuant de discourir. On n’est pas plus indiscret !

On dirait que c’est aussi l’avis de Mme Ray. Elle est un peu en arrière avec Trott.

Elle lui dit tout à coup :

Look, Trott.

Et la voilà qui se met à tirer la langue et à faire une épouvantable grimace derrière le dos de M. Aaron. Trott éclate de rire tout haut. Maman et M. Aaron se retournent. Mme Ray leur raconte d’un air calme une petite histoire, tandis que Trott continue à rire à part lui. Pour un petit garçon ce serait très laid de faire une grimace comme ça. Mais pour une grande personne c’est très amusant. Elle est drôle, Mme Ray.

On parle de beaucoup de choses qui n’intéressent guère Trott. Pourtant il écoute vaguement, n’ayant pas autre chose à faire. Voilà Mme Ray qui demande à M. Aaron des nouvelles de la fête qu’on a donnée au profit des enfants malades de l’hôpital de Sainte-Marie. Ces pauvres petits enfants ! quelquefois on les aperçoit quand on passe près du jardin de l’hôpital ; ils sont tout pâles et tout maigres, et toussent toujours. Pourvu qu’on ait pu leur donner beaucoup d’argent !

M. Aaron hausse les épaules d’un air dédaigneux. Il n’admet pas ce genre de fêtes, qui servent plus à amuser les oisifs qu’à secourir les pauvres. Au moins la moitié de l’argent qu’elles rapportent est mangée en frais inutiles. C’est une très sotte habitude que de faire de la charité une manière de distraction. Que l’on s’amuse tant qu’on peut, c’est très bien. Mais, quand on s’occupe des pauvres, il faut le faire sérieusement, se donner tout entier à cette tâche, sans songer à soi et à son propre plaisir.

Trott n’a pas très bien compris tout ce qu’a dit M. Aaron. Ce qui est clair, c’est que de méchantes gens ont dépensé pour eux l’argent des petits malades. C’est très mal. M. Aaron parle en remuant les mains et d’une voix très harmonieuse. Trott pense qu’il ressemble à une image de son livre d’Histoire sainte qui représente le roi David dansant devant l’arche.

Mme Ray dit de sa voix un peu pointue :

— Vous êtes admirable, monsieur. Savez-vous bien que saint Martin lui-même ne donna aux pauvres que la moitié de son manteau ?

M. Aaron sourit (il sourit toujours !). Il parle, il raconte, il fait des phrases. Enfin, il déclare :

— Saint Martin eut tort. En matière de charité, je le répète, il faut donner tout ou rien. Voilà ma devise.

Eh bien ! c’est superbe. Trott n’aime guère M. Aaron. Mais il ne peut s’empêcher d’être plein d’admiration. Thérèse a joliment tort de dire que M. Aaron n’est qu’un vilain avare de Juif… à moins que… M. Aaron a dit qu’il fallait donner tout ou rien. Qui sait ? peut-être qu’il ne donne rien.

Une complainte mélancolique vient geindre aux oreilles de Trott. C’est un pauvre vieux mendiant qui est accroupi au bord de la route. Ses habits sont tout déchirés et ont la couleur de la poussière. Une barbe en broussaille pendille sous son menton ; des cheveux épars descendent sur ses joues creuses ; des mains crochues tiennent une chose extraordinaire, qui ressemble vaguement à un chapeau et qu’il tend aux passants. Il est si sale, si misérable, si lamentable, qu’on aimerait mieux ne pas le voir. Pourtant on ne peut pas s’empêcher d’avoir pitié de lui.

Trott est plein d’anxiété. Que va faire M. Aaron ?

M. Aaron semble ne rien voir. Il continue à sourire et à raconter des histoires aux deux dames, sans avoir l’air de se préoccuper du mendiant. Sûrement il va passer à côté de lui sans s’en apercevoir…

Mais non. Le voilà qui s’arrête. Il plonge deux doigts dans la poche de son gilet, dans la poche où tout à l’heure il a mis la petite bourse d’or ; il y fouille une seconde, jette quelque chose de lourd dans le chapeau du vieux qui se confond en bénédiction, et se remet à marcher, sans cesser de bavarder, comme s’il n’avait rien fait que de très naturel.

Toutes les idées de Trott sont bouleversées. La figure de M. Aaron s’entoure à ses yeux d’un nimbe éclatant. Tout, il a tout donné à ce pauvre, d’un petit geste, comme ça, vite, sans avoir l’air d’y faire attention. Et il y avait sûrement des tas de sous et même des pièces d’or dans la bourse… On a beau dire, il n’y a pas beaucoup de gens qui feraient ça… Il n’y en a pas beaucoup.

Une rougeur monte au front de Trott. Il ouvre sa main gauche et y aperçoit ses deux sous. Il n’a seulement pas songé à les donner au pauvre, lui. Et pourtant il n’a pas besoin de gâteau ou de sucre d’orge. C’est seulement par gourmandise qu’il va s’en acheter un. Et le pauvre peut-être n’en a jamais goûté. Une tristesse amère envahit l’âme de Trott. Il regarde en arrière. Le pauvre a disparu. Il est trop tard pour retourner sur ses pas. Impossible. Trott est navré.

Un arrêt subit l’arrache de sa mélancolie. On est à l’entrée du jardin d’hiver. M. Aaron montre à maman la boutique du pâtissier et lui demande de venir avec Mme Ray prendre une tasse de thé. Maman refuse. Mais M. Aaron insiste toujours d’un air aimable.

Quel bon homme ! Il est encore meilleur que saint Martin. Non seulement il a donné tout ce qu’il avait, mais il veut encore donner ce qu’il n’a pas. Il a oublié qu’il n’a plus d’argent, et il veut offrir à goûter à ces dames. Trott se sent si ému que les larmes lui en viennent presque aux yeux. Et lui qui… Enfin, il va réparer sa faute. Deux sous ! un petit garçon ne peut pas acheter beaucoup de choses avec. Mais peut-être qu’une grande personne…

À la hauteur du ventre de M. Aaron, une voix perçante se fait entendre :

— Monsieur Aaron !

Surpris, M. Aaron abaisse les yeux. Il voit au-dessus d’une tête blonde un poing levé qui se dresse et lui tend une pièce de deux sous.

— Que voulez-vous, mon petit ami ?

— C’est pour payer le thé, monsieur, puisque tout à l’heure, vous savez, vous avez tout donné au vieux pauvre…

Mme Ray se tord de rire. Maman se mord les lèvres. M. Aaron se met à rire aussi, mais d’un air pas du tout gai. Il balbutie quelques mots : bon petit homme, leçon bien méritée, pris à la lettre, et donne une ou deux petites tapes sur l’épaule de Trott étonné.

On entre chez le pâtissier. Tout le monde s’assied autour d’une petite table. M. Aaron commande le thé et beaucoup de gâteaux. Une demoiselle avec un bonnet blanc apporte des tas de bonnes choses. Qui va payer tout ça ? Sans doute Mme Ray ou maman. Mais M. Aaron n’est pas gêné. On dirait que c’est lui qui invite tout le monde.

Mais c’est que c’est bien lui. Le voilà qui met sa main dans la poche de son gilet ; il en tire la fameuse bourse d’or, où roulent une dizaine de pièces d’or, et il en prend une entre ses doigts…

Trott est ahuri de stupeur. Ses yeux lui sortent à moitié de la tête. Alors, quoi ? qu’est-ce ça veut dire, ce qu’il disait tout à l’heure ? Qu’est-ce qu’il a donné au pauvre ? peut-être deux sous ! et il avait dit tout ou rien. M. Aaron n’est qu’un menteur. Le regard de Trott se charge de mépris et d’orage…

M. Aaron tend sa pièce à la dame au bonnet blanc. Trott se dresse sur sa chaise comme un pantin à ressort.

— Madame, je veux payer mon gâteau.

Et il remet fièrement les deux sous à la pâtissière. Au moins M. Aaron ne l’aura pas invité.



V

L’HISTOIRE DE THÉRÈSE


Maman est allée au concert. Jane est au service anglais. Louise est sortie. Trott est resté seul avec la vieille Thérèse.

La vieille Thérèse est près de la fenêtre de la salle à manger. Elle tient un grand couteau. D’un côté, il y a un panier de pommes de terre ; de l’autre, un saladier. Elle prend les pommes de terre dans le panier, en enlève la peau avec le grand couteau et puis les jette dans le saladier en laissant tomber les épluchures sur son tablier. Trott est assis en face d’elle sur sa petite chaise. Il la contemple gravement. C’est intéressant. Elle est très adroite, Thérèse. Le couteau court vite sur les pommes de terre et n’en enlève que la peau. Si Trott essayait de faire comme Thérèse, il se couperait sûrement un ou deux doigts.

Dehors il fait sombre. C’est un gris après-midi d’hiver. On dirait que le pauvre soleil est tout à fait mort pour toujours. Il tombe une pluie froide, fine, régulière. On ne voit presque pas à travers les vitres, qui sont couvertes de brouillard. C’est un temps où l’on n’a pas envie de rire ou de sauter. Et on a un peu peur de la nuit qui n’est plus bien loin, et qui étend lentement son grand manteau noir et lourd. Thérèse murmure d’une voix cassée une chanson lugubre avec des refrains très tristes. Tout cela vous donne un petit froid au cœur, pas tout à fait, mais un peu tout de même, comme si on avait envie de pleurer.

— Thérèse, racontez-moi une histoire.

La vieille Thérèse lève le nez de dessus ses pommes de terre, se gratte derrière l’oreille avec le manche du couteau, et dit :

— Seigneur Dieu, mon chéri, je ne sais pas d’histoires.

Mais Trott répond avec fermeté :

— Oh ! si ! Thérèse, vous savez des histoires. Toutes les grandes personnes en savent. Et comme vous êtes un peu vieille, vous devez en savoir beaucoup, n’est-ce pas ?

Thérèse est flattée de cette confiance. Elle se défend plus mollement. Pourtant elle est embarrassée. Enfin elle propose :

— Si vous voulez, monsieur Trott, je m’en vais vous raconter mon histoire à moi. C’est la seule que je sache.

Certainement que Trott veut. Il est très satisfait. Elle va être jolie, cette histoire-là. Et puis elle sera longue. Thérèse est si vieille ! Elle doit avoir eu tant d’aventures ! Qui sait si elle n’a pas été la marraine de Cendrillon, où la grand’maman du Chaperon rouge ou la fée Carabosse ? Trott rapproche son fauteuil du panier de pommes de terre. Il appuie ses coudes sur ses genoux, pose son menton dans ses mains, et écoute de toutes ses oreilles. Et la vieille Thérèse, tout en se remettant à peler ses pommes de terre, se met à raconter son histoire d’une voix lente.

Elle est très drôle, cette histoire. Elle n’est pas du tout comme Trott croyait.

Il paraît qu’autrefois la vieille Thérèse a été une jolie petite fille. Elle avait des robes blanches et roses, une grande natte dans le dos, deux petits frères, une maman très gentille et un papa qui était très fort : il n’avait pas d’or à son habit, comme le papa de Trott, mais son uniforme était d’un beau vert avec des boutons qui brillaient. Tout le monde vivait dans une maison au toit rouge, au milieu d’un jardin. On était bien gai et bien heureux. On riait tous les jours et on s’aimait beaucoup.

Ce sont les deux petits frères qui sont partis les premiers. Il paraît qu’ils étaient si sages que le bon Dieu a voulu les avoir près de lui. Un soir, ils ont beaucoup toussé ; et puis ils sont devenus tout rouges ; et puis, après quelques jours, on les a emportés de la maison. Le bon Dieu les avait appelés. Il leur a mis sur le dos des ailes blanches, sur la tête un cercle d’or. Et maintenant ce sont des petits anges. Oui, la vieille Thérèse est la sœur de deux petits anges. Comme ce serait drôle si elle avait aussi des ailes blanches et un cercle d’or…

Et après, c’est le papa de Thérèse qui s’en est allé. Il a été longtemps malade. Lui qui était si grand et si fort, il est devenu maigre, si maigre qu’on lui voyait les os à travers la peau. Un matin, il est aussi parti de la maison, et il n’est plus revenu. Et Thérèse et sa maman ont remis les robes noires qu’elles s’étaient faites après que les deux petits frères étaient partis : et elles les ont gardées bien longtemps.

Et après, peu à peu, la maman de Thérèse, elle aussi, est tombée malade. Les médecins lui donnaient des tas de remèdes très chers : ça ne servait à rien du tout. Elle était toujours plus malade. Et puis, elle avait trop envie de revoir les deux petits frères et leur papa. Et à la fin, elle aussi, elle s’est sauvée pour les rejoindre. Et Thérèse a été toute seule. Elle a beaucoup pleuré, beaucoup, beaucoup.

Alors elle était très pauvre. Elle a dû quitter son pays et sa petite maison, et tous les gens qu’elle connaissait, parce qu’elle n’avait pas de quoi manger. Et elle a été prise comme bonne chez des gens riches. Elle a élevé deux petits enfants. Mais, quand ils ont été un peu grands, on l’a renvoyée et elle ne les a plus jamais vus. Pourtant elle les aimait beaucoup. Elle a été chez d’autres gens, dans d’autres villes qu’elle ne connaissait pas, et puis chez d’autres encore. Et c’est après bien des années — pourtant elle n’était pas encore très vieille — qu’elle est devenue cuisinière chez la maman du papa de Trott. Elle est restée chez elle pendant longtemps. Et c’est seulement quand cette maman s’en est allée, elle aussi, pour ne plus revenir, que le papa de Trott lui a demandé de venir chez lui. Elle y était avant que Trott fût né, et c’est souvent elle qui l’a bercé quand il était tout petit.

— Et vous resterez toujours, n’est-ce pas, Thérèse ?

— Si longtemps que votre maman voudra de moi, monsieur Trott, ou bien jusqu’à ce que le bon Dieu me fasse signe à mon tour. Quelquefois je pense que ce sera peut-être bientôt. Mais j’ai fini mes pommes de terre. Je vais chercher ma lampe.

La vieille Thérèse se lève péniblement. Elle rassemble les épluchures dans son tablier, ramasse le panier vide et le saladier plein, et s’en va en traînant les pieds.

Trott reste seul. La nuit est presque tout à fait tombée. Dehors il n’y a plus qu’une lueur toute pâle, et les grands pins du jardin se dressent comme des spectres noirs aux bras maigres. On n’entend que le clapotement régulier de la petite pluie qui tombe, et de temps en temps le gémissement plaintif du vent qui passe au large, ou le roulement sourd d’une vague plus forte qui déferle.

Trott songe gravement. Pauvre Thérèse ! Ce n’est pas étonnant qu’elle soit si souvent de mauvaise humeur ! Trott tâchera de ne plus trop la faire enrager. Ça doit être bien triste de voir partir comme cela les petits frères, et le papa, et la maman, et tous ceux qu’on aime, et d’aller de lieu en lieu, chez des gens qu’on ne connaît pas, comme un pauvre chien qu’on chasse… Une fois, Mme de Bray a dit que ce n’était pas d’être vieux seulement qui donnait des rides, mais aussi d’avoir du chagrin. Pauvre Thérèse ! elle est si ridée…

Et tout à coup un grand froid vient au cœur de Trott. Et il tremble de la tête aux pieds sur sa petite chaise. Car une pensée qu’il n’a jamais eue l’a traversé. Elle a été une jolie petite fille aux joues roses, aux longs cheveux blonds, Thérèse. Et maintenant c’est une vieille femme qui a des cheveux gris et des mains toutes crochues. Trott est un petit garçon blond et rose ; est-ce que par hasard un jour il aura aussi des rides, des cheveux gris et des mains crochues ?

Trott est atterré. Sans doute, il se réjouit d’être grand. C’est beau d’être un homme, d’être fort, de monter à cheval, d’aller sur la mer et de faire tout ce qu’on veut. Mais, après, est-ce qu’il faut qu’on devienne comme la vieille Thérèse ? Et puis, est-ce qu’il est possible qu’on soit… tout seul ? Est-ce que vraiment il se pourrait qu’un jour papa… et maman… ? Et sans qu’il sache, sans qu’il comprenne pourquoi, il semble à Trott que dans la nuit, maintenant presque toute noire, il y a comme un chemin qui descend, qui s’enfonce et qui devient plus noir. Des deux côtés se dressent des croix blanches et des anges s’envolent çà et là. Et le chemin descend, s’enfonce, devient toujours plus noir. Et il semble à Trott qu’il va y glisser, s’y engloutir peu à peu.

Thérèse rentre avec la lampe. Elle aperçoit le visage de Trott tout en larmes. Elle pose précipitamment sa lampe et le prend sur ses genoux.

— Seigneur Dieu ! mon chéri, qu’avez-vous ?

De gros sanglots soulèvent la poitrine de Trott. Mais la lampe verse de la lumière et de la gaieté. C’est bon de n’être plus seul. Peu à peu les sanglots s’apaisent et les vilaines idées s’en vont.

Mais le soir, avant de s’endormir, il murmure très bas à l’oreille de Jane, tout étonnée :

— N’est-ce pas, Jane, je serai toujours un petit garçon ?



VI

TROTT, PUSS ET JIP


Trott rentre de la promenade. Jane lui ôte son manteau et lui change ses souliers. Il se laisse faire sans mot dire. Il ne répond pas à ses questions. Il réfléchit. Visiblement une grande pensée le préoccupe ; et il la retourne sur toutes ses faces. Jane essaye de le plaisanter et de se moquer de lui. Trott la contemple d’un air calme et distrait qui lui ferme bientôt la bouche. Et il se replonge dans ses méditations.

Ésaü et Jacob étaient certainement deux vilains hommes. Esaü devait avoir l’air très méchant. Trott ne peut penser à lui sans un mouvement de crainte. Il était tout poilu et cherchait son frère pour le tuer. C’est très laid. On ne doit pas vouloir tuer son frère, même quand on est très en colère contre lui. Quant à Jacob, il est peut-être encore moins aimable. C’était un avare et un menteur. Il s’est mis des peaux de bêtes sur les mains pour tromper le vieux père Isaac. Et il a fait payer très cher à son frère un plat de lentilles. Il y a aussi une histoire d’agneaux et de chevreaux qui n’est pas à son avantage. Eh bien ! ces deux vilains hommes se sont réconciliés. Comment ça ? c’est que le bon Dieu l’a voulu. Et c’est vrai, puisque c’est raconté dans l’Histoire sainte. Si ce n’était pas raconté dans l’Histoire sainte, Trott ne le croirait peut-être pas tout à fait. D’Ésaü encore, on peut penser un peu de bien. Il a sur l’image de l’Histoire sainte un grand casque et une belle barbe. Mais que ce sournois de Jacob soit devenu un excellent homme, et même une espèce de saint, c’est vraiment extraordinaire. Enfin c’est comme ça.

Jip et Puss ressemblent beaucoup à Esaü et à Jacob, et ils sont aussi ennemis mortels. Jip représente tout à fait bien Esaü. C’est un grand bêta de caniche noir tout velu ; un moment il aboie très fort, saute contre vous et a l’air de vouloir vous dévorer ; l’instant d’après, il pense à autre chose et vient vous lécher la main. Quant à Puss, c’est le portrait frappant de Jacob. Il a l’air tout doucereux et tout aimable. Mais chaque fois qu’il peut faire un mauvais coup sans danger, il ne manque pas l’occasion. L’autre jour, Jip rongeait un os. Un joueur de cor de chasse a passé dans la rue. C’est son ennemi personnel. Jip a lâché son os et s’est précipité contre la palissade du jardin pour aboyer. Quand il est revenu, Puss avait emporté l’os sur la fourche d’un pin, et il mâchonnait là-haut avec satisfaction. Ça vaut bien l’histoire des lentilles.

Eh bien ! puisque Ésaü et Jacob se sont réconciliés et sont devenus très bons tous les deux, il faut que Jip et Puss fassent la même chose, et Trott va s’en occuper. On doit toujours tâcher de faire plaisir au bon Dieu. Comment mieux y réussir qu’en faisant la même chose que lui ?

Trott a pris cette résolution à la promenade. Il ne s’agit plus que de la mettre à exécution. Mais c’est là le difficile. Dès que Jip voit Puss, il jette un hurlement, découvre ses crocs, et se précipite sur lui. Puss sort toutes ses griffes, arque son dos, crache et jure de la plus vilaine manière, jusqu’à ce qu’il ait pu s’élancer sur un meuble ou sur un arbre. Alors il y reste bien tranquille, les paupières mi-closes, suivant d’un coin d’œil goguenard Jip qui va et vient d’un air rageur et désappointé.

Évidemment ce sont de très mauvaises dispositions. Ésaü ne voulait pas manger Jacob. Il n’y en a que plus de mérite à réussir, Trott n’est pas pessimiste. À l’œuvre !

D’abord, où sont les deux patients ? En voici toujours un. C’est Puss. Il est niché sur un petit fauteuil bleu dans la chambre à jouer. C’est sa place favorite. Il a l’air d’humeur tout à fait paisible. Jamais on ne se figurerait, à le voir, comme il sait bien griffer et mordre. Il est couché en boule, la tête presque retournée. La gueule rose a l’air de sourire, tant elle est fendue. Il entr’ouvre un œil quand Trott s’approche, et lui tend un peu son menton blanc pour qu’il le gratte. Il faut prendre Puss par les bons sentiments. Trott le gratte consciencieusement. Un ronron de béatitude lui répond. C’est parfait. Tout en grattant, Trott adresse à Puss quelques sages conseils et quelques recommandations de patience. Puss les reçoit passivement. Le voilà préparé.

Où est Jip ? Trott appelle dans le corridor :

— Jip ! Jip !

Pas de réponse. Alors il doit être à la cuisine. Ce sale de Jip ! Il est toujours à y courir, pour y manger des tas de vilaines choses qui lui sont défendues parce qu’elles le font sentir mauvais : mais la vieille Thérèse les lui donne en cachette.

En effet, Jip est justement en train de lécher un fond de plat d’apparence suspecte. Trott appelle impérativement :

— Ici, Jip !

Jip arrive à petits pas en se tortillant d’un air un peu embarrassé. Pourtant il se lèche les babines avec une satisfaction visible. Cette action vexe Trott, qui y voit une provocation ou une ironie. C’est égal, il ne lui donnera pas de tape. Puisque Jip vient de croquer quelque chose, il aura peut-être moins envie de dévorer Puss. Et, puisqu’il a été désobéissant, il voudra se faire pardonner.

Trott explique d’une voix sévère à Jip ce qu’il attend de lui. Jip a l’air plein de bonne volonté. Il lève sa patte droite avec une figure honnête, l’agite dans les airs d’une manière suppliante et veut absolument l’offrir à Trott. Oui, Trott la prendra pour lui faire plaisir. Mais ce n’est pas tout. Il faudra après être bien sage… Ceci est plus difficile à faire entendre. Se sentant pardonné, Jip tient à manifester sa joie et sa reconnaissance. Il passe deux ou trois fois sa langue sur la figure de Trott et veut à toute force jouer avec lui. Trott le contient avec peine. Il arrive pourtant à achever ses exhortations. Voilà. Ça y est.

Trott et Jip sortent de la cuisine ensemble. Jip remue la queue, tâche de mordiller les souliers de Trott, et saute si fort après sa main qu’il manque de le jeter par terre.

— Doucement, Jip ! nous allons à la chambre à jouer pour voir Puss.

Chambre à jouer ! Puss ! Il semble que ces mots aient sur Jip une vertu magique.

Pan, il pousse un grognement et part comme une flèche dans le corridor. Trott s’élance à sa suite désespérément. Hélas ! ses jambes sont trop courtes, et le parquet trop glissant. Il s’étale par terre de tout son long. Une pensée illumine sa chute : pourvu que la porte de la chambre soit fermée !

Hélas !

À l’entrée de la chambre, Jip exécute un brusque virage. On entend battre la porte. Des clameurs effroyables se déchaînent.

Quel spectacle ! Jacob est acculé dans un coin. Son dos est bossu comme celui d’un dromadaire. Ses joues sont gonflées, sa gueule est fendue jusqu’au cou. Il jure et crache comme un furieux. Il a l’air d’un fagot d’épines : toutes ses griffes sont dehors, et il les allonge avec des détentes brusques dans la direction de l’ennemi. Ésaü exécute devant lui une danse menaçante. Il aboie de toutes ses forces, se dresse sur ses pattes de derrière, puis se tapit contre le sol et bondit en avant. Mais les ressorts de Jacob fonctionnent avec une précision admirable. Ésaü pousse un hurlement plaintif et bat en retraite. Jacob, d’un bond adroit, s’élance sur la bibliothèque. Ses griffes sont ornées d’une belle touffe de poils noirs qui manque au front d’Ésaü. Pas de chance !

Trott saisit Jip par son collier. Il lui donne deux ou trois bonnes tapes sur la tête, l’oblige à s’asseoir, et le maintient de toutes ses forces.

Pour être moins mauvaise, la situation n’est pas encore bonne, loin de là.

Puss, sur sa bibliothèque, est horriblement nerveux. Il est accroupi dans une pose pleine de défiance. Ses yeux tout ronds brillent comme deux globes électriques. Sa queue se balance de droite et de gauche d’une manière fébrile. De son gosier s’échappent des modulations prolongées, qui tiennent à la fois de la menace et de la crainte. De temps en temps ça monte très haut, comme un sanglot aigu, et puis ça se termine en grondement haineux. Au moindre mouvement de Jip, les griffes ressortent et les jurements se multiplient. Jip n’est guère mieux disposé. Il se livre à des tentatives désordonnées. Sa langue pend d’une aune hors de sa gueule. Il contemple Puss avec des yeux qui débordent de convoitise.

Ces débuts sont bien fâcheux. Il ne faut pas se décourager. Trott s’arme de patience et d’énergie. Il multiplie à Jip les exhortations et les petites tapes. Le moyen est bon. Peu à peu ses soubresauts deviennent moins violents. Il consent à rester assis immobile. Mais sa langue et ses yeux demeurent significatifs. Puss aussi se calme un peu. Il a cessé de chanter. Il se contente d’observer Jip avec une attention soutenue et de hérisser légèrement son poil au moindre signe d’hostilité. Visiblement les esprits s’apaisent.

Il faut en profiter.

D’un ton impérieux, Trott commande à Jip :

— Ne bouge pas.

Après deux ou trois essais de désobéissance, Jip se résigne. Trott peut le lâcher. Il reste sur son séant. Alors Trott s’achemine vers Puss d’un air doux. Il lui passe deux ou trois fois la main sur le dos pour le rassurer. Puss se prête à ces caresses sans abandon. Pourtant il ne donne pas de signe de mécontentement positif. C’est un progrès.

Après un retentissant « Ne bouge pas, Jip ! » Trott se résout à tenter le coup décisif. D’un geste rapide, il enlève Puss de la bibliothèque et le prend dans ses bras. Puss profère deux ou trois grondements d’inquiétude et un miaulement lamentable. Mais il n’y a pas de résistance absolue. Quant à Jip, il s’est mis debout sur son derrière et fait le beau d’un air plein de sollicitation.

Quel triomphe ! Évidemment il demande la paix. Trott fait un pas en avant et lui adresse quelques paroles encourageantes.

Hélas ! c’est la catastrophe.

Ce n’était pas pour faire la paix avec Puss que Jip le réclamait. Il a cru que Trott, cédant à ses désirs, le lui offrait pour qu’il lui tordît le cou. Et, trouvant Trott un peu lent, il prend les devants et s’élance sur lui d’un bond. Des sons inexprimables s’échappent du gosier de Puss. Trott essaye de le maintenir… Pan ! un paquet d’épingles bien pointues vient lui labourer le nez. Il pousse un cri, ouvre les bras… C’est un galop furieux dans la chambre. Une chaise tombe. La pelle et la pincette s’écroulent avec fracas. Aboiements. Hurlements déchirants. Enfin Puss aperçoit la porte ouverte. On voit disparaître comme l’éclair sa queue en crochet que Jip suit à dix centimètres.

Trott est assis par terre, dans la désolation. Il a une grosse bosse à la tête de sa chute dans le corridor. Son nez saigne très fort ; et ça cuit beaucoup. Il s’essuie avec accablement. Et peut-être que tout à l’heure il sera grondé. Une grande tristesse envahit son âme. Pendant un quart d’heure des pensées douloureuses se pressent sous son front…

Peu à peu pourtant son visage s’éclaircit. Après tout, Jacob et Ésaü étaient frères. Ils devaient moins se détester. Puss et Jip ne sont pas frères du tout. C’était donc plus difficile de les réconcilier. Qui sait si le bon Dieu lui-même aurait réussi du premier coup ? Et Trott n’est pas le bon Dieu, il n’est que Trott. Cette pensée le rassérène. Il se lève et va se faire laver son pauvre nez.

Jane jette les hauts cris à son aspect. Elle le gronde et se moque de son visage bouffi. Elle espère que c’est une bonne leçon qui lui servira. Quelle idée de vouloir rendre amies ces deux vilaines bêtes !

Trott lui répond avec fermeté :

— Est-ce que le bon Dieu n’a pas rendu amis Jacob et Ésaü ?

Jane se tait. Après tout, Puss et Jip sont restés un petit moment sans se battre. C’est déjà joli. Ce soir, Trott demandera au bon Dieu de l’aider un peu. Et demain il recommencera.



VII

LES AMIES DE MAMAN


Trott est au jardin avec Jane. La vieille Thérèse est assise près d’eux. Elle écosse ses petits pois pour le dîner. On voit passer les visites qui vont chez maman ou qui s’en retournent. Ça n’amuse pas beaucoup Trott qui aime mieux bêcher son jardin ; et puis il a peur que les dames ne veuillent l’embrasser. Mais Thérèse et Jane n’ont pas les mêmes craintes. Leurs yeux et leurs langues s’en donnent tant qu’elles peuvent ; et elles peuvent beaucoup. Trott écoute leurs propos avec distraction.

Il n’aurait jamais cru que toutes ces belles dames étaient si laides et si mal habillées. Elles ont des chapeaux à plumes et des robes de soie qui lui en imposent. Il paraît pourtant qu’elles sont affreusement fagotées, de vraies poupées. Enfin Jane et Thérèse doivent s’y connaître. Il ne savait pas non plus qu’elles racontaient tant d’histoires. Il paraît que chacune a la sienne, et que quelquefois une seule en a plusieurs. Mme de Calet, paraît-il, en a eu jusqu’à six à la fois. Six histoires !

— Elle ne s’embrouillait pas dedans, dites, Jane ?

Jane demande, étonnée :

— Dans quoi ?

— Dans ces histoires, vous savez, Jane, que vous avez dites…

Trott est informé qu’il est un petit bêta qui n’a pas ses oreilles dans ses poches. C’est vrai, et ça lui est égal. Il retourne à sa bêche. Il faudra qu’il demande une fois à Mme de Calet de lui raconter une de ses histoires ; par exemple, celle du beau cuirassier ; elle doit être joliment drôle celle-là. Jane riait à se tordre en la racontant à demi-voix à Thérèse. Vilaine Jane ! elle ne veut pas la lui redire.

Voilà Mme de Grèbes qui entre. Elle intrigue beaucoup Trott. Elle a des cheveux tout rouges, des sourcils tout noirs, des joues toutes roses, et des dents qui éblouissent, tant elles sont blanches. Mais sa peau est ridée comme un pruneau sec, et elle marche comme une poupée à ressort. Sa physionomie ne revient pas à Trott, Elle lui déplaît, l’inquiète, et il la trouve très laide.

— Seigneur Dieu ! grommelle Thérèse, si ce n’est pas une honte à son âge de se graisser comme cela ! Il y a plus de peinture sur sa vieille peau que dans la boutique du marchand de couleurs.

En voilà une idée, par exemple, de se mettre de la peinture sur la peau ! Trott n’aurait jamais imaginé une chose pareille. C’est donc pour ça qu’elle est si rose ! Trott se sent indigné. C’est très vilain de se déguiser comme ça. Il approuve Thérèse et Jane qui la blâment en termes très vifs…

— Ses cheveux d’étoupe, et son râtelier en dents d’hippopotame…

Quoi, ses cheveux sont en étoupe ? Il fallait qu’ils fussent joliment laids ceux qu’elle avait avant, pour qu’elle ait mis ceux-là sur sa tête. Ce n’est pas Trott qui changerait les siens comme ça. Et il ne changerait pas non plus ses dents contre des dents d’hippopot…

— Vraiment, dit Thérèse, quelqu’un devrait avoir pitié d’elle et lui dire qu’elle est une vraie caricature.

Peut-être bien. Seulement ça ne serait pas poli. Il faudrait trouver une manière gentille de lui dire ça. C’est vrai qu’elle est affreuse. Et puis ça doit être très mal de se peindre comme ça. Pourquoi ? C’est un peu difficile à dire. Mais ça doit être quelque chose comme de mentir. Et les menteurs vont en enfer, ça c’est sur. Mme de Grèbes ira en enfer.

Elle descend le perron à petits pas. Trott la contemple avec hostilité. Il se la figure sur un gril, au-dessus d’un grand feu qu’attisent des diablotins cornus avec une queue en tire-bouchon. Elle flamberait joliment bien, son étoupe ! Pourtant Trott a un peu pitié d’elle : si personne ne l’a avertie, peut-être qu’elle ne sait pas que c’est mal.

Mme de Grèbes descend l’allée. Trott ne peut se détacher d’elle. Il se met à trottiner parallèlement dans le petit sentier que les buissons de lauriers rendent invisible. Elle ne le voit pas, mais lui, il la voit très bien. Il ne la perd pas des yeux. Il a une crainte vague que tout à coup elle se décroche un bras ou crache son râtelier.

La voilà qui s’arrête. Elle promène un regard circulaire autour d’elle et ne voit personne. Alors elle plonge sa main dans sa poche… Pour sûr elle va se dévisser.

Mais non ; elle a sorti quelque chose qu’elle frotte sur ses sourcils. Puis elle tire encore quelque chose et le frotte sur ses lèvres. Ses sourcils sont devenus plus noirs et ses lèvres plus rouges. Trott est ahuri de stupeur.

La voilà maintenant qui a pris une petite glace, une boîte à poudre et une houppette, et qui se fourre tout plein de poudre sur les joues. Mais tout à coup elle laisse tomber sa boîte, son miroir et sa houppette en poussant un cri aigu. Car à deux pas d’elle une petite voix sévère lui a crié dans les bosquets de laurier :

— Hein ! Si le bon Dieu vous voyait !

Et Trott s’éloigne, satisfait d’avoir concilié ses devoirs de chrétien et d’homme du monde.



VIII

LE PETIT PAUVRE


Trott joue sur la place. Derrière la villa de maman il y a juste une jolie petite plage, toute petite : presque personne n’y vient. On permet à Trott d’aller y jouer tout seul, en lui défendant seulement de s’approcher trop de la mer. D’ailleurs Jane est assise au jardin, et de temps en temps elle lui jette un coup d’œil sans en avoir l’air.

Trott a pris sa pelle. Il a fait un trou énorme et une énorme montagne : presque aussi haute, pas tout à fait pourtant, que les gros rochers qui se baignent dans l’eau ou qui dorment sur le sable.

— Monsieur Trott, venez vite chercher votre goûter.

Trott grimpe la pente et reçoit des mains de Jane un morceau de chocolat et un croissant. Il retourne à sa montagne. C’est ennuyeux de manger debout. La montagne va se changer en fauteuil. Trott s’assied dessus, les pieds dans le trou. Il se met à grignoter son chocolat à petits coups. Il s’amuse à y faire des dessins avec ses dents C’est très drôle.

Qu’est-ce que c’est que ça ? Il y a une ombre devant Trott. Trott lève le nez. C’est un petit garçon. Il est très sale et il a de vilains habits. Sa figure est toute noire, ses mains aussi. Et sous le nez il a de laides choses rouges. Trott lève sa pelle d’un air menaçant :

— Va-t’en !

Le petit garçon met son coude sur ses yeux ; il recule de trois pas, puis s’assied par terre en face de Trott et le regarde.

Trott continue à grignoter en le regardant aussi. En voilà un que sa Jane ne doit pas ennuyer tous les matins à le débarbouiller et à le savonner du haut en bas ! Il a de la chance. Mais non : Trott est aristocrate et grand garçon. C’est ennuyeux de se laver, mais c’est bon d’être propre. Qu’il est vilain, ce petit garçon !

— Tu es joliment sale, hein ?

Le petit garçon baisse les yeux, puis il les relève et se met à ricaner d’un air bête, sans répondre. Il fait passer du sable d’une de ses mains dans l’autre sans interruption. Mais ça n’a pas l’air de l’amuser beaucoup. Il ne cesse pas de fixer Trott qui est en train d’achever son croissant.

Trott contemple le petit garçon. Il suit son regard, rencontre au bout le croissant. Trois fois, il répète cette manœuvre, puis, sûr de ne pas se tromper :

— C’est bon, hein ! un croissant ?

Et il se fourre le reste dans la bouche.

Le petit garçon pousse une espèce de grognement mélancolique.

— Tu as déjà goûté ?

Le petit garçon le regarde avec des yeux hébétés. Trott répète la question :

— Tu as déjà goûté ?

Le petit garçon fait signe que non.

— Alors tu vas goûter tout à l’heure ?

Le petit garçon regarde par terre. Il remplit sa main de sable et recommence son manège, en secouant de nouveau la tête.

— Tu ne goûtes pas aujourd’hui ?

Le petit garçon ne répond rien, mais Trott comprend qu’il a deviné juste.

— Alors tu as eu une indigestion hier ?

Le petit garçon ouvre de grands yeux. Ce mot « indigestion » a l’air de lui dévoiler des horizons insoupçonnés. Mais il secoue toujours la tête.

— Ou tu as mal au ventre ?

Toujours non.

— Ou tu n’as pas été sage ?

Le petit garçon rouvre des yeux imbéciles. Ça ne doit pas être ça encore.

— Alors pourquoi est-ce que tu n’as pas eu à goûter ?

Le petit garçon crache par terre au grand dégoût de Trott, se gratte la tête d’une main et se fourre la majeure partie de l’autre dans le nez. Il pousse une série de sons peu intelligibles.

— On ne t’a rien donné ?

L’enfant fait un signe affirmatif.

— Pourquoi tu n’as pas demandé à ta maman ?

— J’y ai demandé.

— Et elle ne t’a rien donné ?

— Y avait plus rien à la maison.

Cette nouvelle paraît fantastique à Trott. À quoi servent donc les buffets et les garde-manger ? Chaque fois qu’on ouvre celui du corridor, ou celui de la cuisine, on voit des tas de bonnes choses. Ça n’est pas possible. Le petit garçon est un menteur. Sa maman lui a dit qu’il n’y avait plus rien pour le punir. Trott dit d’un ton sévère :

— Tu n’as pas été sage. Qu’est-ce que tu as fait ?

Le petit le regarde avec des yeux ronds, idiots. Pas de réponse. Trott s’impatiente.

— Tu as été gourmand ? tu as été impoli ? tu as fait fâcher Miss ? tu n’as pas bien dit ta fable.

Toujours non.

— Tu as été désobéissant ?

L’enfant laisse tomber de ses lèvres :

— J’fais tout c’que j’veux. On m’dit rien.

Mais enfin qu’est-ce que ça veut dire que ces histoires-là ? Trott reprend avec un commencement de colère :

— Alors pourquoi tu n’as pas eu à goûter ?

L’enfant répond de nouveau avec résignation :

— Y a plus rien à la maison.

C’est donc vrai. Trott nage dans la stupeur. Comment est-ce que c’est possible ? comment est-ce qu’une maman peut ne pas avoir à donner à manger à son petit garçon ?

— Alors tu as faim ?

Il n’y a pas à se tromper à l’expression des yeux du petit garçon.

— Si j’avais su, je t’aurais donné un peu de mon croissant, parce que, moi, je n’avais pas faim. Mais maintenant, j’ai fini, tu comprends ?

Le petit garçon hoche la tête d’un air résigné. Il a très bien compris.

Trott réfléchit un moment. Enfin il articule une question compliquée :

— Mais pourquoi est-ce qu’il n’y a rien dans le buffet chez ta maman ?

— Y a pas de buffet.

C’est prodigieux.

— Et dans l’armoire ?

— L’père gagne pas lourd. La mère est malade avec l’petit frère. Alors, y a guère à boulotter.

Boulotter ! fi donc ! voilà un vilain mot. Trott sait qu’il ne doit pas causer avec les enfants mal élevés. Il est sur le point de s’en aller. Mais la curiosité est la plus forte.

— Pourquoi ton papa n’achète pas de quoi manger.

— Y a plus d’argent, pardine.

Ça, c’est une raison. Mais non : Thérèse achète souvent sans argent ; elle fait inscrire au compte de maman.

— Dis qu’on écrive sur le carnet.

L’enfant secoue la tête. Il paraît que ça ne se peut pas. Il refait couler le sable entre ses doigts.

Trott est envahi par une stupeur qui confine à l’effroi. Il y a donc des enfants qui ne sont pas méchants et dont les mamans n’ont pas de quoi leur donner à manger ? À quoi pense le bon Dieu ? Est-ce bien possible !

Trott interrogea encore :

— Et ton papa demande tous les jours au bon Dieu de vous donner votre pain quotidien ?

Le petit garçon a l’air de ne pas comprendre.

Trott répète sa question.

— J ’crois pas.

Trott respire. Voilà la cause du mystère trouvée. Mais c’est très mal.

— Quoi ? ton papa ne fait pas sa prière ?

— J ’crois pas.

— Il ne parle jamais du bon Dieu ?

— J ’crois pas. P’t-être bien quéq’fois, quand il est en colère.

Drôle de moment pour prier.

— Comment est-ce qu’il dit ?

— Y dit : « Sacré nom de Dieu » ; et y gueule très fort.

Trott médite. Ça ne doit pas être une bonne prière. Jamais maman ne lui a appris de prière comme ça. Peut-être pourtant que les grandes personnes…

— Et toi, comment pries-tu ?

Le petit garçon se met à rire d’un air sournois et ne répond pas.

— Dis comment tu pries.

Le petit garçon ricane toujours. Enfin il finit par articuler :

— L’bon Dieu, c’est des blagues.

Trott demeure un instant suffoqué. Le bon Dieu, c’est des blagues ? Le bon Dieu que sa petite maman lui a appris à prier tous les soirs ; lui qui empêche qu’il arrive du mal à son papa là-bas, sur les grandes mers où il navigue ; lui qui donne à Trott son pain quotidien avec des confitures, du beurre, des gâteaux, du chocolat…! Trott sent le rouge lui monter au visage.

Il n’a pas la controverse patiente. Il saisit la pelle et en applique un bon coup sur la tête du sceptique qui le reçoit passivement en se protégeant du coude et en louchant vers lui avec une surprise ahurie.

— Tu es un méchant, et le bon Dieu fait joliment bien de ne pas te donner à manger, si c’est comme ça que tu le remercies.

— De quoi qu’y faut que je le remercie ? geint le petit garçon.

Cette question embarrasse Trott. C’est vrai : quand on est méchant ou trop malheureux, on n’aime pas prier le bon Dieu. On est fâché contre tout le monde et on a envie de bouder. Trott avait déjà fait deux pas pour s’en aller. Il réfléchit. Il revient.

— Écoute. Si tu ne fais pas ta prière, le bon Dieu ne peut pas t’entendre, ça c’est sûr. Si tu lui demandes à manger, il te donnera quelque chose, mais il faut lui demander.

Le petit garçon est perplexe. Ce n’est pas bien sûr, ce que dit Trott. Mais après tout on ne risque rien à demander. Qui sait ce qui peut arriver ? Il a bien reçu l’autre jour deux sous en mendiant.

— Ous’ qu’il est, l’bon Dieu ?

Ça c’est difficile de répondre. Trott s’embrouille un peu dans ses explications. Il est partout, le bon Dieu, partout, surtout dans les églises. On ne le voit pas. Mais il suffit de lui demander une chose pour qu’il vous la donne. Trott explique.

— Ce soir, avant de te coucher, tu prieras le bon Dieu qu’il t’envoie à déjeuner demain matin un gros croissant, et tu l’auras.

— Ous’ qu’y sera ?

Eh bien ! sur la table, à côté du chocolat. Il n’y a pas de chocolat ? Alors sur la cheminée, par exemple.

— L’père me l’chipera. J’aimerais mieux que l’bon Dieu m’l’apporte ici dans l’trou sous l’rocher. Je viendrais l’chercher.

Rien n’est plus facile. Ça n’est pas l’habitude du bon Dieu. Mais il peut bien faire cela pour le petit garçon. C’est entendu. Il n’y aura qu’à bien lui expliquer l’endroit. Tout est compris ? Le petit garçon a l’air gêné. Qu’est-ce qu’il y a encore ?

— J’saurais pas dire ça au bon Dieu. Je le connais pas.

Trott pousse un soupir d’énervement. Qu’il est bête, ce petit ! C’est égal, Trott ira jusqu’au bout.

Il se met à genoux.

— Fais comme moi.

Le petit garçon essaye de l’imiter. Il tombe sur le nez. Trott rage. Enfin le voilà bien placé.

— Joins les mains.

Après plusieurs tentatives infructueuses, les mains sont jointes. Mais qu’elles sont sales ! Elles ne doivent pas beaucoup plaire au bon Dieu, ces mains-là. Enfin !

— Répète après moi : « Mon cher bon Dieu, j’ai très faim. » Eh bien ! répète donc…

Le petit garçon pousse une série de grognements ; avec de la bonne volonté, on y distingue « Dieu » et « faim ». Il se tortille comme un ver.

— Reste tranquille. « J’ai très faim. Mettez-moi, je vous prie, un gros croissant demain matin dans le trou du rocher où Trott a laissé sa pelle. Amen. »

Trott se relève satisfait. Voilà comment il faut prier. Il s’en va après avoir adressé un signe de tête protecteur à son catéchumène.

Toute la soirée Trott est absorbé dans ses pensées. Qu’il sera content demain, le petit garçon ! Trott est tout guilleret d’y songer. Pourtant un scrupule lui vient.

— Maman, quand on demande au bon Dieu quelque chose, il le donne toujours, n’est-ce pas ?

— Bien sûr, mon chéri, pourvu que ce soit quelque chose de raisonnable et qu’on le demande de tout son cœur.

Trott est rassuré. Certes, c’est raisonnable de demander un croissant pour son déjeuner ; et quant à le demander de tout son cœur… Trott se souvient avec quels yeux le petit le regardait manger.

Trott dort. Il rêve de hottes de croissants, grands comme des cornes de bœuf ou des défenses d’éléphant, que le bon Dieu vient vider devant le petit pauvre. Il en mange, il en mange tant qu’il peut. Le bon Dieu en apporte toujours d’autres. Il rit, il est content ; ses joues sont rouges et rebondies. Trott est tout fier et ravi.

— Bonjour, monsieur Trott, j’espère que vous avez bien dormi.

Jane débarbouille Trott et l’habille. Il faudra que le petit garçon demande aussi au bon Dieu de le laver et de lui donner d’autres habits. Pendant toute sa toilette, Trott ne fait que songer à lui. Il voudrait bien voir sa figure quand il va trouver le croissant. Comme il fait beau ce matin ! c’est pour que le croissant ne soit pas mouillé.

Trott avale son chocolat en deux minutes. Il fourre son croissant dans sa poche pour faire plus vite.

— Maman, est-ce que je puis aller un peu sur la plage ?

— Comme tu es pressé ce matin, mon chéri ! Bah ! il fait si beau. Vas-y, On t’appellera quand Miss sera là.

Trott se précipite. Il court au rocher. Comment va-t-il être, le croissant du bon Dieu ! Il doit être plus doré et plus gros que ceux du boulanger… Un petit sentiment d’envie gratte au cœur de Trott…

Trott met sa main dans le trou. Il regarde. Il devient tout pâle de saisissement. Il n’y a rien. Il regarde encore. Est-ce possible… ? Peut-être que le bon Dieu l’a laissé tomber à côté. Trott regarde par terre alentour. Rien non plus. Il regarde dans les autres trous de rocher. Rien nulle part, rien. Qu’est-ce que cela veut dire ? Tout à l’heure le petit garçon va venir, et quand il ne trouvera rien, il dira encore que le bon Dieu c’est des blagues ; il croira que Trott a menti ; et il aura si faim ! Oh ! là, là ! une émotion serre Trott à la gorge. Sans doute le bon Dieu était trop occupé aujourd’hui, ou il a oublié, ou les croissants étaient brûlés. C’est arrivé une fois à la maison. Il aurait mieux fait d’en donner un, même brûlé. Qu’est-ce qui va se passer ? Trott est atterré. Et il sent ses jambes flageoler, quand de loin il reconnaît le petit pauvre qui accourt à grands pas vers le rocher, la figure joyeuse d’avance et les lèvres gourmandes. Trott se sent transi jusqu’à l’âme. Il a envie de se sauver. Machinalement il fourre ses deux mains dans ses poches. Oh ! bonheur ! D’un geste rapide il plonge au fond du trou le croissant de son déjeuner qu’il vient d’y trouver.

Le petit pauvre est assis par terre. Il se bourre à s’étouffer. Trott est debout et le regarde pensif. Il sent maintenant que son petit estomac n’est pas aussi bien garni que chaque matin. Et ce n’est pas sans une certaine amertume qu’il voit disparaître ce qui aurait dû être son déjeuner. Mais il se réjouit pourtant, songeant comme le bon Dieu doit être content qu’il ait réparé son étourderie.

Le petit garçon a fini.

— Il était bon le croissant, hein ?

— Pour sûr, mais c’est pas l’bon Dieu qui l’a porté. J’t’ai vu l’fiche dans l’trou.

Trott devient cramoisi. C’est vrai. Pas moyen de le nier. Mais tout à coup son front s’éclaircit, et il répond d’un ton victorieux :

— Oui, mais je crois que c’est peut-être le bon Dieu qui m’avait dit de le mettre.

Et il s’éloigne à jeun, mais rasséréné.



IX

L’ESCARGOT


Maman est absente pour toute la journée. Elle est partie ce matin avec une foule de messieurs et de dames dans une grande voiture : M. de Veler conduisait, et M. de Thilanges soufflait dans une grande trompette. C’était très joli. Naturellement Trott est resté à la maison. Il est trop petit. On a prié Miss de venir passer la journée avec lui, afin qu’il ne s’ennuie pas. Trott aurait mieux aimé rester seul avec Jane, mais on ne lui a pas demandé son avis.

Miss est assise sur un banc au fond du jardin. Elle lit un livre anglais. Ses lunettes surmontent son nez imposant. Aucun muscle de sa figure ne tressaille. Elle tourne les pages avec une régularité automatique. Trott a essayé de faire pas mal de choses ; mais rien ne l’amuse beaucoup. Enfin il va à son petit coin de jardin afin de le passer en revue. Il est assez en désordre, ce jardin. Il y a un mélange de cailloux, d’épluchures, de gazon maigre et de morceaux de bois épars, qui ne rend pas son aspect engageant. Mais tout de même il est bien beau, grâce au rosier qui pousse au milieu. Ce rosier, Trott ne l’a pas planté ; il est superbe ; quelquefois il y pousse des roses. Et justement aujourd’hui il y en a une tout épanouie. Trott la contemple sous toutes ses faces avec orgueil et ravissement. Elle est joliment belle, cette rose…

Tout à coup les yeux de Trott s’arrondissent et deviennent fixes. Il reste bouche bée et devient tout rouge. Qu’est-ce que c’est que ça ? En voilà une horreur ! Sur la rose il y a un colimaçon qui se promène, un vilain colimaçon qui laisse derrière lui une trace baveuse. Il tourne la tête à gauche, à droite, rentre ses cornes, les ressort… Il ne se gêne pas vraiment !

Trott l’examine un instant, puis il appelle d’une voix perçante :

— Oh ! Miss, venez voir !

Miss lève son grand nez de dessus son livre. Elle met le livre sous son bras et en quatre enjambées elle est auprès de Trott.

— Qu’y a-t-il ?

Trott montre du doigt avec dégoût. Il a horreur de ces bêtes-là.

Miss abaisse son regard et fixe l’escargot.

— C’est un escargot.

Trott s’en doutait.

— Ce mollusque est nuisible à la végétation, vous pouvez le détruire.

Trott est touché de cette permission, mais il a une vraie répulsion à saisir l’animal.

— Miss, vous ne voulez pas le prendre ?

Miss le regarde sévèrement :

— Pourquoi serait-ce moi qui le prendrais, et non vous ? Il est sur votre bien. C’est à vous de défendre votre bien.

Trott soupire. Il sait que, quand Miss a parlé, il est inutile de protester. Il avance sa main, la retire… Enfin il pose le doigt sur la coquille. Quelle chance ! L’escargot a eu peur. Il s’est recroquevillé tout entier au fond de sa maison. Plus rien ne passe. Trott respire plus librement. Mais, c’est égal, il n’aime pas ces bêtes, non, vraiment, pas du tout. Qu’est-ce qu’il faut en faire ? Ah ! quelle bonne idée ! il va le jeter par-dessus le mur dans le jardin de Mme Ducrieux. Trott ramène son bras en arrière…

Mais Miss le saisit au vol. Elle dit d’une voix austère :

— Il est défendu de chercher votre bien dans le mal d’autrui. Ce mollusque dévorerait les plantes de la voisine. Il est injuste que vous le jetiez chez elle.

— Alors, qu’est-ce qu’il faut faire ?

Miss dit :

— Écrasez-le sous votre pied.

Trott contemple l’escargot avec perplexité. L’écraser sous son pied ? pouah ! rien que l’idée d’entendre craquer la coquille, puis de sentir sous sa semelle la chair molle de la bête lui donne mal au cœur. On pourrait le tuer autrement ; par exemple, le jeter dans le puits. Oui, cela vaudrait beaucoup mieux.

Trott se prépare à mettre son idée à exécution. Pourtant il n’est pas satisfait. Après tout, le pauvre escargot n’a rien fait de bien mal. Est-ce que ça n’est pas méchant de le tuer comme cela ? il se promenait tout tranquillement et était peut-être très gai à faire son petit tour et son dîner sur le beau rosier, au beau soleil. Oui, mais il l’abîmait. Il le mangeait. Il doit être puni. Eh ! pourquoi le punir ? il faut bien qu’il mange, lui aussi. Il mange ce qu’il peut. Ce n’est pas pour abîmer la rose, par méchanceté, qu’il rampait dessus ; c’était parce qu’il avait faim, parce qu’il en avait besoin pour se nourrir. Est-ce que vraiment on peut le tuer pour cela ?

Bah ! est-ce qu’on ne tue pas les bœufs, et les moutons, et les veaux, et les pauvres petits agneaux qui bêlent si tristement, et les jolis oiseaux des bois qui sifflent de si joyeuses chansons ? Ils sont plus intéressants qu’un escargot et pas plus méchants que lui. Pourtant on les tue bien. Donc !… Trott lève le bras pour précipiter l’escargot… Mais il le ramène doucement. Sa main tient toujours la coquille.

Oui, c’est vrai, on tue toutes ces bêtes. Mais c’est pour les manger, parce qu’on en a besoin. Sans ça c’est très mal de les tuer. Trott se souvient qu’une fois son papa a tiré les oreilles à un méchant gamin qui avait abattu un oiseau à coups de pierres. Il était très en colère, papa ! Et pourtant les oiseaux picorent les fruits ; les bœufs et les moutons broutent l’herbe et les jolies fleurs. Trott a vu l’autre jour une vache arracher au moins cinquante marguerites d’un coup de dent. Malgré ça, ç’aurait été très vilain de la tuer et l’escargot n’est pas plus coupable qu’elle.

Trott, à force d’agiter ces problèmes, se sent très mal à son aise. Il commence à avoir un peu envie de pleurer. Il lui semble maintenant qu’il commettrait un très grand péché en immolant l’escargot à sa colère. Et pourtant, vraiment, non, il ne peut pas laisser abîmer et déchiqueter ses fleurs par cette vilaine bête. Que faire ? Il se torture le cerveau.

Des raisonnements s’ébauchent vaguement dans sa tête. C’est mal de tuer un mouton. Mais, si on le mange, ce n’est pas mal. C’est mal de tuer un escargot, mais…

Il fixe l’animal avec des yeux épouvantés. Non, vraiment, c’est impossible. Miss de loin le regarde d’un air moqueur. Elle a posé son livre sur ses genoux, et ses lèvres retroussées découvrent les débris d’un vieux jeu de dominos. Elle sourit des perplexités de Trott. Comment cela finira-t-il ?

Tout à coup Miss se lève comme si on lui avait piqué une épingle quelque part. Elle pousse un cri strident et se précipite, faisant glisser à terre le livre précieux.

Que s’est-il passé ? D’un geste précis, rapide et inattendu, Trott s’est fourré l’escargot au fond du gosier, et, fermant les yeux, il l’a avalé.

— Oh ! Trott ! for shame ! comment pouvez-vous ! comme c’est malsain ! naughty boy ! quelle horreur !

Des syllabes éperdues et polyglottes s’entre-choquent sur ses lèvres.

Trott laisse tomber l’averse avec calme. Il est plus préoccupé de ce qui se passe dans son intérieur. Il a un peu d’inquiétude pour son estomac. Ça gargouille drôlement ; sans doute l’escargot se promène. Cette idée lui donne un petit haut-le-cœur.

Mais non. C’est fini. Il doit être digéré. Alors Trott retourne à son jardin ; il contemple la rose avec un redoublement de tendresse et se sent fier d’avoir protégé sa beauté sans avoir sacrifié inutilement la vie de son humble agresseur.



X

TROTT EN VISITE


Mme de Tréan demeure là-bas, dans le chalet rouge qui a deux petites tourelles. Il est perché tout seul sur un rocher qui avance dans la mer ; et il a l’air de dire aux gens qui passent : « Passez, ne faites pas attention à moi. »

Mme de Tréan doit être très vieille ; pourtant Thérèse, la cuisinière, dit qu’elle ne l’est pas tant que ça. Mais elle a des cheveux tout blancs, des joues avec des rides, et ses mains couvertes de bagues tremblent, quand elle vous prend la vôtre. Son dos est courbé ; elle fait à peine quelques pas chaque jour au soleil dans son jardin, ou bien un petit tour dans sa voiture noire, qui a un cocher noir et un cheval noir. Le reste du jour, elle est assise immobile dans son salon, seule, ou avec une demoiselle très ennuyeuse qui lui fait la lecture. Elle ne veut voir personne, et personne ne vient la voir. Mais elle avait autrefois un fils qui était le camarade du papa de Trott. Il est mort, ce fils, là-bas, bien loin, noyé dans une mer terrible. Avant que le papa de Trott soit reparti pour son grand voyage, elle lui a demandé d’amener Trott et sa petite maman. Et maintenant quelquefois elle les invite à déjeuner avec elle.

Ce n’est pas bien gai. Il n’y a pas un bruit dans la maison. Les vieux domestiques glissent dans les corridors, si doucement qu’on a presque peur. Il n’y a ni chien, ni chat, ni oiseau. On n’entend que la grande voix de la mer qui se plaint, gronde ou murmure au pied de la villa, la mer qui a pris le fils de Mme de Tréan. Quand il va chez elle, Trott est intimidé et parle bas comme quand il entre dans une église. Il n’y a que des meubles sombres et graves, des tentures avec des plis lourds, et des tapis épais ; de grands rideaux voilent la fenêtre, et le soleil n’entre point. Pourquoi Mme de Tréan aimerait-elle le soleil ? Ses yeux ont tant pleuré qu’ils se sont fondus, et maintenant elle ne voit plus rien : elle est aveugle. Quand elle soulève ses paupières qui sont presque toujours baissées, on aperçoit quelque chose de vague, de trouble, de profond, qui effraye : et alors, tout de suite, sans qu’il sache pourquoi, Trott pense au grand naufrage où le fils de Mme de Tréan s’est noyé, là-bas, de l’autre côté de la boule ronde.

Trott rentre de sa promenade avec Miss. Maman est au salon, dans un joli peignoir rose avec des tas de dentelles. Elle cause avec Mme Thilorier. Comment est-ce que maman peut parler si vite ? Il faudra que Trott essaye de faire comme elle. Mais il ne pourrait pas ; il cracherait, ça c’est sûr. Maman ne crache pas, elle.

— Oh ! mon petit chat, je suis désolée, absolument désolée. Je me faisais une fête, une vraie fête… Mais aujourd’hui, pas moyen ; j’ai promis… Ce bon Thilanges, c’est donc vrai qu’il m’adore ? Oh ! il n’entend rien, le petit, n’est-ce pas, mon Trott ? Il faut toujours faire attention, vous avez bien raison ; si vous saviez comme je me surveille ! Quel joli bracelet ! de chez Vasquez, n’est-ce pas ? C’est un nouveau ? De qui vient-il ? Oh ! je suis indiscrète… Ah ! je le dirai… Où donc en étais-je ? Ah ! oui, non, ça n’est pas possible. Je vais déjeuner chez Mme de Tréan… Mais oui, pensez donc, la vieille sur la falaise. C’est une charité, vous savez ; mon pauvre Pierre me l’a tant recommandée ! Oh ! il n’est pas encore sur son retour. C’est affreux, la séparation ! Les femmes de marin sont bien heureuses ? Oh ! la vilaine ! je le dirai à M. Thilorier, Oui, oui ! je le dirai… Absolument pas, ma loulou, tout ce que je peux faire, c’est de me précipiter chez vous en sortant de table. Attendez-moi jusqu’à deux heures et demie. Soyez gentille. Je voudrais tant être là au commencement ! C’est convenu ? Oh ! il faut que je t’embrasse. Bon ! je vous tutoie ! Bah ! ça ne fait rien ! et tu les embrasseras tous pour moi, tous, et ton mari, et même ce gros Thilanges. Oh ! c’est affreux, ce que je dis ! Quoi, Trott, tu es encore là ? Veux-tu bien vite te sauver ! Dis à Jane de t’habiller pour aller déjeuner chez Mme de Tréan. Tu ne seras jamais prêt.

Trott va paisiblement se livrer aux mains de Jane. Il est plein d’admiration pour sa maman. Mme Thilorier a bien essayé de parler, elle aussi. Elle n’a pas pu. Elle a poussé un ou deux petits gloussements, elle ouvrait la bouche comme un coq qui veut chanter : chaque fois maman lui a renfoncé ce qu’elle allait dire. Trott est joliment fier de sa maman. Il paraît qu’elle est pourtant bavarde, Mme Thilorier ; Thérèse dit qu’elle l’est comme une douzaine de pies. Eh bien ! maman l’a fait taire. Il n’y a pas beaucoup de mamans comme cela.

— Descendez au jardin, monsieur Trott, et attendez-y votre maman. Elle ne tardera pas.

Trott va s’asseoir au jardin. Il sait qu’il en a pour un bon moment. Maman n’est jamais prête. C’est bien naturel. Elle est une grande personne. Seulement, ce qui est ennuyeux, c’est qu’il faudra marcher très vite pour ne pas être en retard. Et alors Trott aura très chaud en arrivant. Ça n’est pas agréable. Enfin, tant pis ! quand Trott sera grand, il partira plus tôt, ou bien ses jambes seront plus longues…

Pauvre Mme de Tréan ! elle effraye un peu Trott. Il lui semble qu’elle est une de ces fées dont on lui a conté des histoires. Sa villa est comme un de ces châteaux fantastiques où elles étaient cachées. Mais quoiqu’elle soit vieille, elle doit être une bonne fée. Les déjeuners chez elle sont toujours exquis. Elle dit des choses gentilles à Trott, d’une voix très douce. Et puis c’est bien flatteur d’être invité comme un homme. Chez Mme Thilorier, maman n’emmène jamais Trott. Cet après-midi il va pouvoir raconter à Marie de Milly et aux autres qu’il est allé déjeuner en ville. Elles seront bien étonnées.

Ah ! voilà maman ! elle dégringole le perron en mettant un de ses gants.

— Vite, vite, mon petit Trott, nous sommes en retard.

Trott soupire mélancoliquement. Il avait prévu ça. Heureusement la maison de Mme de Tréan n’est pas très loin. Au trot !

Maman a sonné. La lourde porte s’ébranle et tourne silencieusement sur ses gonds. Le vieux domestique apparaît. Maman lui fait un petit bonjour d’amitié qu’il reçoit avec gravité. Il introduit les visiteurs au salon. Mme de Tréan est assise dans un fauteuil, toute seule, les mains croisées, les yeux baissés. Maman se précipite vers elle et lui explique qu’elle est en retard. Pourquoi dit-elle ça ? Mme de Tréan doit bien le savoir. Trott va lui tendre son front, puis il s’assied sur une chaise basse, tandis que maman et Mme de Tréan se mettent à causer.

Le salon de Mme de Tréan n’est pas comme les autres. Trott resterait des heures à regarder tout ce qu’il y a dedans. Il y a beaucoup de vieux portraits qui vous contemplent avec des yeux tranquilles ; et Trott se sent bien petit devant eux. Celui du noyé sourit au milieu dans un cadre noir. Il y a des armes accrochées au mur : des armes qui étaient à lui et des armes extraordinaires qu’il a rapportées de chez les sauvages. Beaucoup de photographies, et surtout les siennes, à tous les âges. Mme de Tréan ne peut pas les voir. Mais elle les tient quelquefois, très longtemps, dans ses mains. Il y a aussi des coquillages, très beaux, très grands, avec des couleurs étincelantes. Ce sont des souvenirs de ses voyages. Sur une console, on voit une espèce de bête toute ronde, avec une langue en flanelle rouge et des pointes de tous les côtés. On dirait une grosse châtaigne. Trott ne se lasse pas de l’examiner. Il paraît que c’est un poisson. Heureusement on n’en mangera pas comme ça à table.

Le déjeuner est servi.

— Voyons, mon petit cavalier, venez me donner le bras.

Trott accourt, très fier et très ému de cette grande tâche. La vieille dame prend sa petite main dans la sienne qui tremble, et elle s’avance à tout petits pas vers la salle à manger. Mlle Millet, celle qui fait la lecture à Mme de Tréan, y est déjà. Maman lui serre la main comme si c’était sa meilleure amie, et lui dit trois ou quatre petits mots en anglais ; maman ne sait pas l’anglais et Mlle Millet non plus : mais c’est l’habitude. On juche Trott sur une grande chaise avec un dossier très haut, et on lui attache sa serviette au cou.

Il n’ouvre pas la bouche. D’abord les enfants ne doivent pas parler à table. Et puis, il est très préoccupé de bien se tenir. Sans doute, s’il mettait son coude sur la table ou s’il renversait son verre, Mme de Tréan ne le verrait pas. Mais ce serait beaucoup plus mal, ce serait comme un mensonge. Et Trott s’applique tant que la sueur lui en vient au front. Aussi ne prête-t-il qu’une oreille distraite aux conversations.

C’est presque toujours maman qui parle. Elle n’est jamais fatiguée ! Mme de Tréan l’écoute, place un mot de temps en temps, et un petit sourire lui vient au coin de la bouche. Mlle Millet est dans le ravissement, elle a les yeux ronds et la bouche ouverte. Et maman a l’air enchantée de son succès.

— Il y a longtemps que vous n’avez eu de nouvelles de Pierre, mon enfant ?

— Voilà déjà trois semaines ! Si vous saviez, chère madame, comme cette séparation me pèse ! Toujours seule ! j’ai bien quelques amies qui voudraient me distraire. Mais on est si sévère ! Le casino est impossible, à peine quelques petits dîners, un tour dans une ou deux soirées… Et puis, l’inquiétude, l’éloignement…

Mme de Tréan a fait une petite grimace.

— Heureusement vous avez Trott pour vous tenir compagnie.

— Pauvre chéri, je crois bien ! C’est ma grande ressource. Si je m’écoutais, je passerais toutes mes journées avec lui. Mais on se doit à ses amis. Il faut réagir contre les idées noires. Et puis, le voilà presque un homme ! Je ne lui suffis plus.

L’homme lutte contre un morceau de poisson qui ne veut pas venir sur sa fourchette. Il est cramoisi. Hourra ! le poisson est vaincu. Mais il y a une goutte de sauce sur la nappe. Quel malheur ! Personne n’a rien vu…

— Et chez qui se donnait cette soirée ?

— Chez Mme de Bray, une amie intime. Je la connais depuis six mois. D’ailleurs, je n’y suis restée qu’un instant. C’était ravissant : un cotillon tout en fleurs naturelles. On ne pouvait rien imaginer de plus exquis. Et ensuite un souper par petites tables. J’étais avec Éva Thilorier, Vêler et le gros Thilanges. On était d’une gaieté…

Mme de Tréan n’a pas l’air de très bonne humeur. Maman continue de parler, puis peu à peu sa voix baisse, ses mots viennent moins vite… C’est le moment.

— Madame !

Mme de Tréan tressaille.

— Quoi donc, mon petit ami ?

— J’ai fait une tache avec la sauce du poisson. Je suis bien fâché.

Maman coupe la parole à Trott, d’un geste indigné. Mme de Tréan a un sourire tout joyeux.

— C’est très bien, mon petit Trott, d’avouer ses péchés à ceux qui ne les ont pas vus. Il faut toujours agir de manière que chacun puisse connaître toutes nos actions ; et si, par hasard, elles ne sont pas parfaitement irréprochables, au moins faut-il n’en rien dissimuler. N’est-ce pas, ma chère enfant ?

Comment donc ! c’est précisément ce que maman a toujours exigé de Trott. Il est encore bien petit, mais certainement il a de bonnes habitudes. Mme de Tréan est trop aimable de l’avoir remarqué.

Mme de Tréan pousse un petit soupir. Maman commence à lui raconter sa promenade de l’autre jour, dans la grande voiture, avec toutes ces dames et tous ces messieurs. Petite maman rit : elle imite les gestes de M. de Thilanges, et la voix pointue de Mme Ray. Mais Mme de Tréan n’a pas l’air gai du tout. Sa figure, qui n’est jamais bien joyeuse, est tout à fait sévère. Et peu à peu, comme tout à l’heure, la voix de maman s’éteint dans un petit silence.

— Voulez-vous me faire un plaisir, mon enfant ? Venez m’accompagner cet après-midi avec Trott dans ma petite promenade en voiture. Sans doute, ce n’est pas une société bien gaie que je vous offre…

Petite maman est désolée. (Elle était déjà désolée ce matin en parlant à Mme Thilorier : que de désolations en un jour !) Si elle avait pu prévoir, elle se serait arrangée !… Mais elle a promis absolument d’être chez Éva Thilorier à deux heures et demie : il s’agit d’une comédie qu’on va distribuer. Oh ! elle n’acceptera qu’un petit bout de rôle de rien du tout, mais il faut qu’elle y soit. Que de regrets…

Mme de Tréan dit simplement :

— Il y a des engagements auxquels on ne peut manquer. Du moment que c’en est un…

Le déjeuner est fini. On est retourné au salon. On cause encore un peu. Mais Mme de Tréan est distraite et maman a moins d’entrain. Et puis, elle regarde souvent la pendule ; voilà le quart déjà passé ! Pauvre maman ! Enfin elle se lève et pousse quelques petits grognements.

— Adieu, mon enfant. Je ne vous demande pas de me laisser Trott. La promenade lui ferait peut-être du bien ; mais pour un enfant de son âge…

Maman a saisi l’idée avec enthousiasme :

— Oh ! Trott sera enchanté, madame, et ce sera si bon pour lui ! N’est-ce pas, Trott, que tu veux bien aller te promener en voiture avec Mme de Tréan ?

Trott n’en avait pas bien envie. Il devait aller jouer sur la plage avec Marie de Milly. Ç’aurait été plus amusant. Il ouvre la bouche pour le dire. Mais la pauvre Mme de Tréan doit tant s’ennuyer avec cette bête de Mlle Millet ! Ça ne serait pas gentil ; et puis il y aura le cheval noir…

— Oui, maman, je veux bien.

Mme de Tréan a compris que la voix n’était pas très enthousiaste. Elle a essayé de protester. Maman n’a rien voulu entendre. Trott est enchanté, elle aussi. Elle embrasse Mme de Tréan et Trott, serre la main de mademoiselle, et se sauve bien vite.

La voiture noire emmène la vieille dame et Trott assis à côté d’elle.

Maintenant Trott est ravi pour de bon. C’est amusant d’aller en voiture. Et puis, il aime bien Mme de Tréan. Et puis, ç’aurait été très vilain de s’en aller comme ça.

Mme de Tréan demande :

— Vous n’êtes pas trop fâché d’être resté avec moi, mon petit homme ?

— Oh ! non, madame. D’abord ça m’ennuyait un peu, parce que j’aurais voulu aller jouer avec Marie de Milly. Mais maintenant je suis très content.

Mme de Tréan sourit. Puis elle retombe dans son silence. Il semble que les plis de son front soient plus creusés. Elle doit penser à des choses tristes. C’est depuis le déjeuner, Trott l’a remarqué, qu’elle est comme ça. Pendant que maman lui racontait toutes ses histoires, elle n’avait pas l’air de s’amuser du tout. Et, au fait, qui sait ? ça lui a fait peut-être de la peine de penser à toutes ces belles choses qu’elle ne peut plus voir : aux jolies toilettes des dames, aux grandes voitures à quatre chevaux, aux fleurs, aux soupers, à tout ce que maman aime tant. En ce moment aussi, comme c’est beau, ce qu’on voit de la voiture, des deux côtés de la route ! Par ici, les grands bois de pins toujours verts, avec, derrière, les montagnes bleuâtres, et par là la grande mer qui se balance lentement. Ça vous fait tout chaud au cœur de regarder ces choses, aux rayons du clair soleil qui sourit là-haut.

Et Mme de Tréan ne voit rien de cela, rien du tout. Ça doit être horrible d’être toujours dans la nuit, toujours, toujours. Trott n’aime pas beaucoup la nuit ; il n’y a que du noir partout, ou bien quelquefois des choses très vilaines, qui vous font peur, et qui s’agitent vaguement. Qui sait si, dans cette nuit, Mme de Tréan ne voit pas les grandes vagues qui autrefois ont emporté son fils dans le grand naufrage ?

— À quoi pensez-vous, mon petit Trott ?

Trott se sent rougir. Heureusement on ne le voit pas. Il ne répond pas tout de suite.

— Il doit y avoir une belle vue du côté de la mer, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui, madame, c’est-à-dire, oh !… assez belle.

Comme Trott est égoïste ! Tout cela est si brillant, si clair, si joyeux qu’il allait le dire : il allait oublier que de tout cela Mme de Tréan ne voit rien, et qu’alors elle aura encore plus de peine…

— Assez, seulement, Trott ? Il me semble que vous êtes difficile.

Trott est embarrassé. C’est vrai que c’est très beau. Il ne peut pas mentir. Mais comment faire…

— C’est moins beau que le paradis, n’est-ce pas, madame ?

Mme de Tréan sourit et passe sa main sur la tête du petit homme. Trott est content. C’est comme si une petite lumière avait brillé sur la figure si grave. C’est qu’elle verra le paradis, Mme de Tréan, peut-être bientôt, puisqu’elle est si vieille. Alors ça lui fait plaisir qu’on en parle.

Mais en attendant, ici, ce n’est pas le paradis, et pourtant on est joliment bien. C’est vraiment trop gai, tout ce qu’on voit : on a envie de rire, de sauter, de danser, de frétiller. Trott a beau se tenir à quatre. Ça n’est pas possible, il va dire des bêtises. Le rocher, là-bas, a l’air d’un gros bonhomme accroupi. Il faudrait savoir… Elle ne voit pas. Et là-bas, cette petite maison au milieu des pins ! Est-ce que ce n’est pas le château de l’Ogre où le petit Poucet… ? Est-ce que… Elle ne voit pas. Comme c’est drôle, cette falaise toute rouge ! On dirait… Elle ne voit pas. Trott a de terribles démangeaisons de parler, de faire des questions. On dirait que toutes ces belles choses lui entrent par les yeux et vont presser un petit ressort sous la langue, là, au fond du cou, un petit ressort qui a besoin de sauter, de babiller, de dire toute sorte de choses, de faire des questions, qui peut-être feront de la peine, oh ! sans que ce soit exprès, c’est vrai, mais ça sera tout à fait la même chose. C’est horrible. Comment faire pour l’empêcher ?

Oh ! quelle idée ! Comme ça toutes ces belles choses ne pourront plus entrer et lui taquiner la langue. Il sera comme Mme de Tréan et ne risquera pas de lui faire de la peine en parlant. Et c’est vrai. Maintenant il ne se sent plus gai du tout. Pauvre Mme de Tréan ! On doit passer en ce moment près des roches rouges… En écartant un tout petit peu seulement… Fi donc ! ce serait très mal.

— Nous sommes à Silève, n’est-ce pas, Jean ?

Le cocher dit :

— Oui, madame.

— Voyez-vous, mon petit Trott, ces grands rochers rouges ? On dit qu’ils ressemblent à des champignons. Les voyez-vous ?

— Non, madame, je ne les vois pas.

— Comment cela ? Est-ce qu’ils sont partis ?

— Je ne sais pas, madame.

Mme de Tréan est tout étonnée.

— Et comment faites-vous pour ne pas les voir ?

Trott ne sait que répondre.

— Est-ce que tout cela ne vaut pas la peine d’être regardé ? Est-ce que ce n’est pas bien beau ?

— Oh ! si, madame, c’était bien joli. Mais c’était trop joli, vous comprenez, parce que… Alors j’ai pensé qu’il valait mieux… parce que… sans ça…

Mme de Tréan ne comprend pas encore très bien. La voix de Trott est saccadée, comme s’il faisait un effort, et comme s’il avait un peu envie de pleurer. Mme de Tréan veut caresser sa joue pour dissiper le petit caprice. Elle rencontre deux poings fermés qui écrasent deux yeux bien clos. Elle retient une exclamation. Elle a compris…

Avec un geste bien doux et bien tendre, elle écarte les deux petits poings, et dit à Trott d’une voix qui tremble encore plus que d’habitude :

— Mais, mon chéri, il faut que vous me racontiez tout ce que vous voyez. Ce sera comme si je voyais moi-même.

Vraiment ? oh ! quelle chance ! Trott s’est tellement écrasé les yeux que d’abord il ne voit que du rouge qui danse… Mais ça s’arrange vite. Et il regarde, et il babille et il raconte… La voiture s’en retourne : il ne tarit pas tout le long du chemin. Et c’est vrai : Mme de Tréan n’a plus sa figure triste : sans doute on ne peut pas dire qu’elle soit gaie. Mais elle écoute Trott d’un air drôle, en le tenant doucement pressé contre elle de son bras gauche.

On est devant la maison de maman. Déjà ! quel dommage ! Trott descend de voiture après avoir embrassé bien fort Mme de Tréan. Alors pourquoi est-ce qu’elle était triste, quand maman avait raconté toutes ses histoires ? Trott ne comprend pas. Tant pis ! elle est consolée.

Sur la route le cocher noir ramène Mme de Tréan à sa villa. Mais devant elle, dans ses yeux morts, par hasard, ce n’est pas l’inoubliable figure du disparu qui se dessine en traits pâles. Il y a un visage rose et souriant, que ses vrais yeux n’ont jamais vu, mais qu’elle devine avec des yeux plus perçants, avec des yeux qui voient très clair tout au fond de son âme. Et pour sûr elle le reconnaîtra du premier coup, plus tard, dans le paradis, dans ce beau paradis qui est plus beau encore que la promenade de Silève ; — Trott le lui a dit.



XI

LE MARDI GRAS DE TROTT


Trott raconte :

— Vous savez, Jane, c’est aujourd’hui mardi gras. Et j’irai à la matinée d’enfants de Mme Le Corbeiller ; et j’aurai un costume de polichinelle jaune et rouge, bien plus beau que le polichinelle de M. Aaron ; et je mangerai des masses de gâteaux ; et je danserai ; et je boirai du punch très fort, parce que je suis un homme ; et puis…

Mais Jane dit :

— Tenez-vous donc tranquille, monsieur Trott. Je ne pourrai jamais boutonner vos bottines.

Trott se tient coi très longtemps, trois secondes. Oh ! voilà les fourmis qui reviennent ; elles grimpent, elles mordillent, elles chatouillent… Pan ! les petites jambes se détendent comme une paire de ressorts, à deux doigts du nez de Jane.

Jane se fâche.

— Vous allez être en retard pour le déjeuner et il y a une dame.

Trott est poli. Il sait qu’on ne doit pas faire attendre les dames. Il fait un effort surhumain.

— Quelle dame, Jane ?

— Mme de Sérigny, vous savez, la maman de la petite Suzanne, qui est morte l’année dernière.

Trott se compose un visage. Il sait qu’il faut être sérieux quand on parle de la mort. La mort, c’est quelque chose pour les grandes personnes, quelque chose de difficile. Il y a le ciel, les anges tout blancs et tout roses ; les belles musiques ; ça, ça n’est pas triste. Mais il y a aussi des hommes noirs, des larmes, des choses horribles. On ne bouge plus ; on est couché dans une boîte, comme une grande boîte de dominos ; et puis… Trott sait jouer aux dominos ; pas tout à fait, mais presque, c’est amusant, mais pas tant que d’être un polichinelle. Oh ! ça !…


Un petit cheval échappé se précipite par la porte de la salle à manger. C’est Trott…

— Doucement, chéri, dit sa maman.

Il y a une dame. Elle est habillée tout en noir. De grands voiles noirs l’enveloppent. Ses cheveux sont tout blancs. Pourtant elle n’a pas l’air vieille. Sa figure aussi est blanche. Comme elle est blanche et maigre ! Trott en est interdit.

— Tu ne reconnais pas Mme de Sérigny ?

Trott s’avance vers la dame et lui tend le front. Elle le chatouille en l’embrassant, parce que ses lèvres tremblent.

— Vous ne vous rappelez plus la petite Suzanne, mon petit Trott ? dit une voix qui semble à Trott venir de très loin, tant elle est faible et drôle.

Si, Trott se rappelle. Elle était bien douce et bien gentille, la petite Suzanne. Mais comme elle était toujours pâle et fatiguée ! Sa figure était toute blanche comme celle de sa maman, sauf sur les joues pourtant. Là, quelquefois elle était très rouge. Elle toussait presque toujours, et cela avait l’air de lui faire si mal ! Et la dernière fois qu’il l’a vue, Trott s’en souvient bien maintenant, c’était au dernier mardi gras justement, au bal d’enfants de Mme Le Corbeiller. Elle était habillée en bergère, une pauvre petite bergère qui n’aurait guère pu suivre ses moutons. On l’avait installée dans un grand fauteuil, tout empaquetée dans des châles et des fourrures. Comme Trott était en pâtre provençal, on avait dit qu’ils étaient mari et femme. Pendant tout l’après-midi, entre les danses, il venait gravement s’asseoir auprès d’elle, l’embrasser, et lui porter des bonbons qu’elle ne mangeait pas. Elle, elle souriait très joliment, elle disait merci et elle toussait. Cette année, elle ne sera plus là. Mais il y en aura d’autres. D’abord il y aura sûrement Marie ; pas Marie Dollier : celle-ci, Trott ne s’en soucie pas ; mais l’autre, Marie de Milly, qui a de si longs cheveux blonds ; et puis Maud, et puis Yvonne, et puis Lily… Est-ce Yvonne ou Lily que Trott préfère ? Oh ! mais, peut-être que Solanges viendra, si elle n’est pas trop grande… C’est ça qui serait une chance !…

— Maman, est-ce que Solanges sera au bal chez Mme Le Corbeiller ?

— Trott ! fait maman d’un ton de reproche.

Trott rougit et baisse le nez dans son assiette. Les enfants ne doivent pas parler à table. Et puis, peut-être qu’il aurait mieux valu ne rien dire du bal devant cette dame habillée de noir… Pauvre Suzanne ! il l’aimait bien. Mais comme c’est ennuyeux que sa maman soit juste venue déjeuner à la maison aujourd’hui où Trott avait tant de choses à dire ! Eh bien, oui, elle est morte ; c’est dommage, mais on ne peut plus rien y faire, mais Trott n’est pas mort, lui. Ah bien ! ce n’est pas lui qui se laisserait mourir comme ça ! Trott est un homme. Il est fort. Jane elle-même, qui est pourtant moqueuse, lui a dit hier qu’il avait des jambes de coq et du sang de navet : les jambes d’un coq, c’est joliment fort ; et il est joliment rouge, le sang des navets qu’on mange dans la salade (Trott a oublié que ces navets-là s’appellent des betteraves). Trott est plein de vie, d’une vie qui a besoin de sortir ; il remue les jambes, cogne son verre, laisse tomber sa fourchette, se tortille comme une anguille sur sa chaise… Ah ! quel malheur que cette dame soit venue ! Trott a bien envie de se fâcher contre elle, et il se fâcherait peut-être tout à fait si, quand il lève le nez, il ne voyait toujours ses yeux fixés sur lui avec un regard si drôle.

Enfin le dessert est mangé. Trott embrasse la dame et se sauve au jardin. Il court avec Jip, essaye de baigner Puss qui crache et ne veut pas (qu’il est sale, ce Puss !), renverse la brouette du jardinier, fait un accroc à sa culotte, casse un carreau de la serre. Malgré tout, le temps ne passe pas. Est-ce qu’il ne sera jamais deux heures ?

Enfin voici Jane qui l’appelle. Trott s’élance comme une flèche et s’abandonne à ses mains expertes.

Une demi-heure plus tard, maman sort du jardin escortée d’un splendide polichinelle. Trott ne se tient pas de joie. Il admire la bosse de son ventre et se tord le cou pour admirer celle de son dos. Il fait claquer ses petits sabots, plante son bicorne sur l’oreille, s’épanouit à contempler sa bigarrure rouge et jaune. Il se respecte, s’adore, se vénère. Mme Le Corbeiller demeure tout près. On ira à pied. Pendant le chemin, Trott sautille, danse, crie, chante, pétille comme un champagne mousseux : il a le diable au corps. Son ombre avec ses deux bosses le comble d’orgueil. Plusieurs fois il essaye de sauter par-dessus sans y réussir. Sa maman se moque de lui. Par dignité, il prend l’air froissé et ne dit plus rien ; ah ! on verra… mais non, pas moyen. Voilà le soleil qui rit, les petites brises folles qui chuchotent mille drôleries, les jambes qui dansent toutes seules… La dignité sera pour demain.


Voici la maison de Mme Le Corbeiller, Elle en impose beaucoup à Trott, cette maison, avec ses plafonds si hauts et ses valets de pied presque aussi hauts, qui vous accueillent avec tant de gravité. N’importe ! aujourd’hui, Trott les brave, et il passe devant eux sans être intimidé. Il fait son entrée au salon. Bon ! il faut dire bonjour à Mme Le Corbeiller. Ça, c’est encore un peu terrible. Quelques dames le tournent, le retournent, le tripotent. Qu’elles sont ennuyeuses ! Horreur ! Mme Plantain s’avance ! quand Trott était petit, elle lui a une fois demandé la permission de l’embrasser, et il lui a dit : « Non, merci. » Il avait raison, car quand elle vous embrasse, ça pique, et, après, on est tout mouillé. Mais aujourd’hui que Trott est grand garçon, il rougit, et ce souvenir est pénible à sa correction.

Ouf ! c’est fini. Trott s’esquive lestement pour se mêler au petit monde dansant. Il est tout ahuri d’abord. Il ne reconnaît personne. Tout cela passe, repasse, tourbillonne… Les masques, les costumes, le bruit, les lumières au milieu de l’après-midi… Trott se sent vraiment gêné. Il n’aperçoit aucune de ses amies. Ah ! enfin, voilà Marie Dollier… Trott ne s’en soucie guère. Mais elle saura lui dire les costumes des autres, afin qu’il puisse se dépêtrer au milieu de ces chaperons rouges, clownesses, reines, Mauresques, bouquetières, marquises, etc. Il va l’engager.

Quel malheur ! Marie de Milly et Lily sont enrhumées ; Yvonne et Maud étaient invitées ailleurs et n’ont pas pu venir. Le visage de Trott s’assombrit. Alors, ça ne va pas être bien amusant.

Heureusement, voilà Solanges ! c’est ça qui est une chance ! Elle est en marquise, avec des cheveux poudrés et une jupe qui bouffe. Trott, tout joyeux, court à elle. Mais elle l’accueille par un éclat de rire :

— Oh ! mon pauvre Trott, que tu es laid !

Trott est horriblement humilié. Il ne lui aurait pas cru si mauvais goût. Enfin il fait bonne contenance et lui demande de danser avec lui. Mais elle répond d’un ton de protection :

— Non, mon chéri, tu es trop petit ; et puis, tu comprends, tes bosses me gêneraient.

Et elle s’éloigne en riant, fièrement appuyée au bras d’un grand toréador de douze ans.

Alors Trott éprouve les affres de la jalousie et la haine de la cruauté des femmes. Toute sa bonne humeur est partie. Il y a bien d’autres petites filles, mais il ne les connaît pas, sauf Alice Prébins, avec qui il est brouillé, et Laure Lanney, qui est trop petite. Et, pour que ce soit amusant, il faut avoir une danseuse presque pour soi, avec qui l’on puisse rire et jacasser. Mme Le Corbeiller voit son isolement. Elle le prend par la main et le mène à une petite princesse. La petite princesse louche, et elle a la figure très grognon. En dansant, elle écrase les pieds du pauvre Trott, qui menace de s’embarrasser dans sa traîne. Aussi il se dépêche de la planter là. Et, de crainte qu’on ne la lui ramène, il va se cacher dans un coin. Et il se sent tout triste et tout seul.

Il regarde les autres tourner. Il regarde les mamans qui vont prendre le thé. Il entend leurs voix et des lambeaux de phrase. Sa petite maman est bien jolie. Elle cause, elle rit, elle a l’air de s’amuser beaucoup plus que son Trott. Il regarde les murs, les tableaux, les meubles. Il y a là un fauteuil… Trott détourne les yeux, il les promène dans tous les coins du salon. Ils reviennent au fauteuil. Oui, il le reconnaît avec ses drôles de bêtes sculptées et ses grands bras. C’est dans ce fauteuil que la petite Suzanne était assise l’an dernier. Lui, il venait s’accroupir à ses pieds sur un tabouret. Elle n’était pas du tout grognon de ne pas danser ; elle souriait à tout ce qu’il disait. Ce n’est pas elle qui l’aurait dédaigné. Voilà justement Solanges qui s’est assise sur le fauteuil… Il semble à Trott que ce soit une injure, et il voudrait aller la chasser.

Pauvre Suzanne ! maintenant elle dort toute seule là-bas, dans le petit cimetière, près de la mer, qui lui chante ses terribles chansons, sous de grands arbres au feuillage sombre, couverte de terre froide, de pierres, où les fleurs qu’on apporte se fanent vite. Pauvre Suzanne ! Trott sait bien où elle est. Une fois, sur la route de la falaise, en passant près de la grille du cimetière, Jane, sans que maman le sache, lui a montré une croix blanche : « C’est la tombe de Suzanne. » La tombe ! À ce mot de tombe, si lourd, si grave, un frisson parcourt le petit cœur de Trott. Pauvre Suzanne !

Et voilà que Trott se sent mal à son aise. Est-ce que ce n’est pas bien vilain à lui d’avoir dansé avec d’autres en ce jour anniversaire de celui où il l’a vue pour la dernière fois ? Maman a refusé, l’autre soir, d’aller dîner chez Mme Ray parce que c’était le jour de la mort d’oncle Gérard. Et oncle Gérard est mort il y a bien longtemps ; Trott ne l’a pas connu ; et puis c’était seulement le frère de maman. Tandis que Suzanne a été sa femme à lui ! un jour seulement, sans doute, et c’était pour rire. Peut-être, pourtant, cela compte un peu pour de bon. Et puis c’était une si bonne petite amie ! Trott devient tout à fait inquiet. Sa conscience murmure. Que faire ?

On verse le thé. Les mamans rient, crient, s’embrassent, s’agitent… Trott pense irrévérencieusement aux chattes qui miaulent et se trémoussent, quand Thérèse leur apporte leur pâtée. Enfin elles se mettent à manger et à boire sans cesser de bavarder. Des phrases lui arrivent. Et quoiqu’il n’ait pas entendu de nom, tout de même, tout de suite, il a compris de qui l’on parle. C’est la voix de sa petite maman.

— Pauvre femme ! pour la sortir de ses idées, je lui ai demandé de déjeuner avec moi ce matin. Ce n’est plus qu’une ombre. Croiriez-vous que, depuis qu’elle peut se lever, elle passe tous ses après-midi sur la tombe de sa petite fille ?

Toutes les dames poussent des gémissements pendant quelques secondes. Puis elles se remettent à grignoter des bonbons. Et maman est de nouveau très gaie. Elle a l’air d’avoir tout à fait oublié ce qu’elle vient de dire.

Trott est consterné. Ah ! cette fois, c’est un vrai remords ! Il connaît bien cette chose qui le prend à la gorge et qui le gratte. Il voudrait pleurer et demander pardon. Il se souvient, oh ! avec une honte cruelle, comme il a été bruyant, égoïste, insouciant, à ce déjeuner où la maman de Suzanne le regardait avec des yeux si tendres ! et quelles vilaines pensées il a eues contre elle ! Trott voudrait se cacher pour ne plus se voir lui-même. Qu’a-t-elle dû penser de lui, qu’a-t-elle dû penser ?

La petite Suzanne est au ciel. Elle sait que son ami ne l’a pas oubliée, au moins pas tout à fait. Mais sa pauvre maman, qui est si seule, si seule, il n’a rien su lui dire de gentil ; mais il a ri devant elle ! elle a dû le prendre pour un petit sans cœur ! Comme elle doit être triste ! Trott sent bien maintenant comme c’est dur de n’avoir pas tout près de soi quelqu’un qu’on aime beaucoup : et pourtant, dans ce salon, il y a bien des gens, et sa petite maman. Et cette maman-là, elle est toujours toute seule, toujours, toujours, et tout à fait, puisque le papa de Suzanne est aussi mort… Et quand elle veut embrasser sa petite fille, elle est arrêtée par un mur de pierre froide et dure, très froide, très dure, que jamais personne n’enlèvera. Oh ! comme elle doit être malheureuse ! comme elle doit pleurer ! Elle regardait Trott avec de tels yeux ! Oh ! il aurait dû dire quelque chose de gentil, l’embrasser, la consoler ! Et il n’a rien dit, rien fait, rien, rien. Trott se déteste, il se tord les mains, il voudrait se battre. Oh ! cher petit bon Dieu, pourquoi avez-vous permis à votre petit Trott d’être si horriblement méchant ? Pourquoi n’est-il pas plutôt mort comme la petite Suzanne !

· · · · · · · · · · · · · ·

Il y a eu un craquement de petits sabots sur le parquet. Une porte s’est doucement fermée. Au milieu de la musique, de la danse, des cris, des rires, du goûter, personne n’a rien vu. Mais le fauteuil où tout à l’heure Trott était niché est vide.

Le soleil s’est caché. La nuit commence à descendre. Une petite pluie froide, vilaine, pénétrante, s’est mise à tomber. De temps en temps les rafales d’un vent sinistre la lancent lamentablement aux vitres des maisons et aux visages des rares passants qui se retournent stupéfaits pour suivre des yeux quelque chose de rouge et jaune qui trotte dans la boue, clopin-clopant. C’est un pauvre polichinelle bien bouleversé, bien malheureux. Il est tout crotté, tout transi ; il a perdu un de ses sabots ; un coup de vent lui a pris son chapeau ; il est tombé dans une flaque d’eau, et s’est relevé trempé et tout sali. Les cailloux font mal à ses pieds déchaussés, et le chemin est bien long. Mais Trott court toujours.

Voici la grille de l’entrée. Il la traverse très vite pour que le gardien ne l’arrête pas au passage. Il faut prendre le sentier à droite. Pourvu qu’elle soit encore là ! Le petit polichinelle court à travers les tombes dont les grandes croix le regardent étonnées. Brusquement il s’arrête. À quelques pas, devant la croix que Jane lui a montrée, est agenouillée la dame en noir qui, ce matin, a déjeuné chez maman. Elle est là malgré le vent, la pluie, et la nuit qui s’étend. Comment l’aborder ? Trott n’a pas pensé à cela. Il reste immobile, puis fait deux pas. Une ronce lui déchire le pied. Il pousse un petit cri. La dame se retourne et le regarde avec stupeur.

— Mon petit Trott, que faites-vous là ?…

Trott claque des dents de froid, d’émotion, de frayeur, de remords… Oh ! il ne peut pas lui expliquer.

— Madame, je voulais, je voulais…

Il ne sait pas finir la phrase, mais il tend les bras et la regarde. Est-ce qu’elle ne comprendra pas ?

Oh ! la dame comprend ! Elle est une maman, une maman qui a perdu son enfant. Elle saisit dans ses bras le pauvre Trott et le presse désespérément contre son cœur, comme si quelque chose de la petite morte venait de ressusciter pour elle…

Et si quelqu’un avait passé à ce moment sur la route des falaises, il aurait vu un bien singulier spectacle : une dame en grand deuil et un petit polichinelle crotté se tenant embrassés et sanglotant devant la tombe de la petite Suzanne.



XII

TROTT EST MALADE


Trott ne rit plus. Trott ne parle plus. Trott ne bouge plus. Trott est malade. Il est couché dans son petit lit blanc avec beaucoup de couvertures ramenées jusqu’au menton. Il a très chaud à la tête, et sa tête est si lourde ! Et puis il a si soif ! On lui donne à boire toutes les heures trois cuillerées tièdes d’une potion amère très mauvaise. De temps en temps, quelque chose de froid le chatouille près du cou. C’est très bon d’abord. Puis ça descend, ça court, ça glisse, ça entre, ça le secoue si fort qu’il claque des dents et tient la couverture très serrée avec ses deux mains crispées. C’est un frisson.

Tous les jours le médecin vient : une fois le matin et une fois l’après-midi ; quelquefois encore le soir. C’est un vieux monsieur avec des lunettes, un gros ventre et une barbe grise. Il regarde Trott d’un air indécis et a une espèce de petite toux. Il lui pose toutes sortes de questions. Trott y répond très sagement. Alors il grommelle un petit moment, se passe la main sur le front, puis tout à coup se décide et se met à écrire très vite en faisant cracher la plume. Tous les jours c’est la même chose.

Trott n’a pas mal d’ailleurs. Sans doute, ce n’est pas agréable d’être étendu dans son lit. Il est un peu faible et très courbatu. Sa tête est trop chaude et trop lourde. Et ces frissons qui d’abord sont si agréables finissent par être bien fatigants. Pourtant Trott n’a pas très mal. Quand Jane vient lui demander très doucement comment cela va, il dit : « Très bien », et quand elle ajoute : « Il ne vous faut rien ? » il répond : « Non, merci. »

Vraiment Trott n’est pas mal. Lui qui s’ennuyait quelquefois avec tous ses joujoux, il ne s’ennuie plus du tout. Il y a des tas de choses à regarder. On ne se figure pas tout ce qu’on peut voir, rien que dans le plafond. Il ne fait pas très clair dans la chambre ; les rideaux sont presque tirés. Aussi les coins du plafond sont tout sombres. On peut y deviner toutes sortes de formes singulières. Il y a aussi le papier de la chambre qui est bien intéressant. Trott passe des heures à contempler les fleurs qui y sont dessinées. Il sait très bien comment elles sont rangées : une rose, une verte, une jaune ; une rose, une verte, une jaune. Trott essaye de compter les roses, puis les vertes, puis les jaunes. Mais c’est difficile de compter si longtemps ; il y en a tant ! et puis elles se mettent à danser, à tourner, on dirait qu’elles se courent après. C’est joli, mais c’est fatigant. Trott ferme les yeux.

— Tu as mal, mon chéri ?

C’est maman qui a parlé. Pauvre petite maman ! elle a un bien drôle d’air. Comme elle a les yeux rouges et qu’elle est agitée ! Elle tourne dans la chambre, va à la fenêtre, se précipite hors de la porte, rentre en souriant de travers. Elle renverse les potions, casse les verres, fait bien du bruit en trottinant ; et cela résonne, toc, toc, toc, dans la tête de Trott. Ou bien elle se jette sur son petit garçon et l’embrasse si fort qu’il en perd la respiration. C’est parce qu’elle l’aime bien, il le sait. Mais est-ce qu’elle ne pourrait pas le serrer un peu moins fort ?

Non, Trott n’a pas mal. Il regarde sa maman. Elle a l’air tout triste.

— Maman, vous n’êtes plus fâchée, n’est-ce pas, que j’aie été malade le jour où Mme Florin-Gautier vous avait invitée ?

Le jour où Trott est tombé malade (il doit y avoir déjà bien longtemps), maman devait aller à une soirée chez Mme Florin-Gautier. Elle s’était fait faire une belle robe jaune avec du vert, et pas de manches du tout. Maman aime beaucoup les belles robes sans manches et les soirées. Et elle avait l’air un peu grognon de devoir rester à la maison. Elle a dit à Mme de Bray, qui venait la chercher, des mots que Trott n’a pas bien compris : « Désolant, ma guigne, monstre d’enfant, fait exprès, etc. » Trott a bien compris que sa petite maman n’était pas contente.

— Maman, vous savez, je n’ai pas fait exprès d’être malade ce jour-là. Et puis vous auriez très bien pu aller au bal. Jane serait restée avec moi, comme tous les autres soirs cet hiver.

Maman tord un petit mouchoir dans ses mains. Elle regarde de côté, se mouche, va arranger quelque chose sur la cheminée et revient. Elle dit d’une voix un peu enrouée :

— Sois tranquille, mon chéri. Ce n’est pas ta faute si tu es malade. Mais ne parle pas trop pour être bien vite guéri.

Trott veut bien. Il reste tout tranquille.

Peu à peu le jour se fond et la chambre devient obscure. Trott est sur le dos, les yeux grands ouverts. Il y a maintenant deux ronds de lumière au plafond ; un grand, tout pâle, celui de la veilleuse ; un plus petit, plus brillant, celui de la lampe de maman. Ils tremblotent tout doucement comme des yeux qui clignent ou comme des papillons qui ne peuvent pas s’envoler. Autour, le noir s’étend, descend, devient plus noir, et le silence et la nuit sont partout.

Mais Trott n’a pas peur de cette nuit. Car la voilà qui se peuple, qui s’anime, qui grouille bien vite, partout, de toutes sortes de choses extraordinaires. De tous les coins du noir il se met à sortir des nuages qui nagent dans l’air. Ils sont noirs aussi. Mais au milieu il monte comme des bulles rouges ou vertes ou bleues. Elles grandissent et crèvent : alors il fait tout noir. Puis ça recommence. Les nuages tournent lentement dans les airs, si lentement, si régulièrement que Trott en a presque le vertige. Et quand ils ont tourné tout autour du rond de lumière, ils l’effleurent, s’y précipitent, et disparaissent. Mais il y en a d’autres qui viennent les remplacer. Tout le plafond est plein de gros nuages d’orage, lourds, chauds, écrasants. Ils emplissent la chambre de leur masse ; ils pressent la pauvre tête de Trott jusqu’à la broyer. Il voudrait lever les bras, crier, les chasser. Ils pèsent toujours plus. Oh ! sa pauvre tête !

Ce n’est pas étonnant qu’ils soient si lourds, les nuages. En voilà un qui se fend. Et il en sort des masses de choses. D’abord de la pluie ; une terrible pluie, froide comme de la neige. Elle coule d’abord goutte à goutte, puis à pleins seaux, puis en cascade. Et cela inonde Trott. Il faudrait un parapluie. Il n’en a pas. Comment le laisse-t-on sous cette pluie ? Tout à l’heure son lit brûlait comme un gril. Maintenant il est glacé comme un marbre.

Heureusement ça ne dure pas. Ce n’était qu’une farce. Une volée de ballons rouges sortent du nuage crevé. De beaux ballons comme ceux que l’homme à casquette jaune vend sur la place. On dirait une énorme grappe de raisins rouges. Comme Trott voudrait en saisir un ! Les ficelles pendillent autour de lui, montent, descendent, sautillent. En vain il jette ses bras en l’air pour les attraper. Oh ! c’est celle-là qu’il faudrait tenir. Il y a un ballon plus gros que tous les autres ensemble. Il grossit à vue d’œil. Il va faire éclater la maison. Si Trott pouvait le tenir ! Il saute, il crie : « Victoire ! » La ficelle est saisie. Il s’assied dans la nacelle, et, pouf ! le ballon l’emporte bien loin dans la vilaine chambre.

C’est maintenant qu’il fait bon. Le ballon passe au-dessus de la plage. Trott voit ses petites amies, il est tout glorieux. Elles le regardent avec des yeux étonnés et l’appellent. Il voudrait bien emmener Marie de Milly. Mais il n’y a pas de place, et puis le ballon ne descendrait pas.

Il y a un vent froid sur la plage. Ça vous jette un manteau de glace sur les épaules Puis tout à coup le soleil est trop chaud. Allons plus loin. Voilà Trott parti au-dessus de la pleine mer. Il regarde sous lui les grandes vagues qui lèvent leurs dos énormes, puis qui se creusent en précipices effroyables. Trott suit leur mouvement. Il descend au fond de leurs abîmes : alors les clameurs des eaux l’ahurissent, il est oppressé jusqu’à perdre la respiration, puis soudain il est enlevé sur leur crête à une hauteur vertigineuse. C’est comme un bouchon qui monte ou qui descend. Non, pas comme un bouchon. Comme un gros flocon d’écume qui voltigerait sur l’eau, un petit nuage blanc oublié, avec Trott dessus, léger comme une plume.

Oh ! ne descendons plus comme ça, ne descendons plus, n’est-ce pas, petit nuage ! Il ne faut pas non plus aller à terre. Il y fait trop de soleil. Et au large il y a des brumes très froides. Où donc ? Le petit nuage s’élance droit comme une flèche vers les étoiles.

Oh ! que c’est beau ! Les étoiles dansent gravement des quadrilles extraordinaires. Elles s’avancent, reculent, clignent de l’œil, et se saluent, faisant scintiller leurs robes pailletées. C’est bal aujourd’hui chez elles. Il y a grande fête dans le salon du ciel. Quelle chance ! Trott est arrivé au bon moment. Il donne la main à une toute petite étoile. Il voudrait aussi danser. Mais il n’ose : elles sont si nombreuses, si brillantes, à se presser, à reluire, à se trémousser et à dansoter. Il se sent tout perdu au milieu d’elles. Et qu’y faire ? Non, ce n’est pas encore là… Plus haut ! Trott, plus haut ! Trott a compris. Il donne un coup de pied et s’élance d’un bond dans le ciel par delà les étoiles.

Oh ! c’est maintenant que c’est beau et que c’est bon ! C’est là qu’il faudrait rester. Le ciel n’est plus bleu, ni gris, ni noir, ni étoilé. Mais partout, de tous les côtés, en bas, en haut, là-bas, là encore, partout enfin, c’est rose, rose comme les plus tendres mousselines roses, rose comme les plus fins coquillages, rose comme les plus délicates roses qui viennent d’éclore au printemps. Tout est rose. Un parfum de rose emplit les airs. Tout est rose. Une musique rose gazouille berceusement des mélodies tendres, exquises, roses, elles aussi. Et dans les lointains vagues et indécis palpitent vaguement des choses innombrables qui s’enfuient comme des fumées roses, plus haut encore, par delà le ciel.

Trott court avec elles. Maintenant ce sont de grandes processions qui montent. Elles ne sont plus roses. Pourtant elles sont encore plus exquises, si c’est possible. Ce sont d’innombrables formes blanches, douces, légères, qui s’en vont les mains dans les mains, laissant tomber de leurs lèvres un murmure de chansons qu’on ne peut pas répéter. On dirait des bandes de premières communiantes ou de mariées. Mais il y a un cercle d’or sur leurs têtes. Et à leurs épaules se déploient deux grandes ailes blanches, blanches comme celles des cygnes, plus blanches, blanches comme celles des anges… Et les cortèges des anges glissent, flottent, ondulent avec des mouvements de caresse… Trott leur tend les bras. Ils le reçoivent, l’enveloppent de leurs ailes et l’emmènent dans leur vol. Il sent la douce chaleur de leur sein ; il sent le frémissement léger de leurs baisers ; il sent la rapidité enivrante de leur course ailée. Ils l’entraînent très vite, très doucement, très vite pourtant, plus haut, toujours plus haut. Maintenant tout est blanc. Tout est blanc. Tout, tout, tout. Un blanc immense, éclatant, superbe, doux pourtant, où l’on voudrait s’étendre et s’endormir. Mais en haut il y a quelque chose. Quelque chose de plus brillant encore ; quelque chose d’extraordinaire et qu’on ne connaît pas. Cela grandit, cela étincelle, cela attire, cela appelle. Oh ! comme c’est beau ! Et les anges poussent Trott doucement en lui soufflant : « C’est le paradis, le bon Dieu t’attend. » Trott lève ses petits bras. Alors cela grandit encore. Trott a quitté le sein des anges ; il court, il vole, il se précipite tout seul. Des choses inexprimables se précisent.

Oh ! oh ! oh ! Qu’est-ce donc ? Il y a une grande secousse. Trott se brouille. C’est bleu, rose. Oh ! que c’est chaud ! Quel froid ! Au secours ! maman, maman !

Trott est assis sur son lit, haletant, étouffant, le corps en sueur. Sa petite maman et Jane le tiennent chacune d’un côté. Elles ont l’air bouleversé… Trott se laisse retomber. La tête lui tourne. Il se sent brisé. Oh ! qu’il faisait bon tout à l’heure ! Encore un instant, et Trott était en paradis, là où l’on était encore mieux que dans le rose.

— Maman !

Maman s’élance. Elle dévore des yeux le petit visage aminci aux pommettes enfiévrées.

— Qu’y a-t-il, mon chéri ?

— Maman, est-ce que vous avez des commissions pour le bon Dieu et pour l’oncle Gérard ?

Maman ne répond pas. Elle regarde Trott avec des yeux hagards.

— Parce que, si vous en avez, il faudrait me les donner maintenant. Vous savez, je crois que je vais partir ; et après ce serait trop tard.

Maman ne répond rien. Elle saisit la petite main moite. Trott referme les yeux. Il s’est remis en route pour le pays lointain. Et toute la nuit, jusqu’à ce que l’aube vienne blêmir aux fenêtres, sa maman, le cœur brisé, épie s’il reviendra, — ou si, peut-être, il ne reviendra pas.



XIII

TROTT VA MIEUX


Il y a un très doux soleil qui sourit là-haut dans le ciel tout bleu. À travers la toile du parasol il vient donner une caresse d’amitié sur la tête de Trott. Il n’est pas si fort qu’on ne puisse le regarder en face ; et Trott le regarde, tout heureux de renouveler connaissance. C’est qu’il y a bien longtemps qu’il ne l’avait vu ainsi, le beau gai soleil, sans en être séparé par un toit ou par un carreau de vitre. Combien de jours ? Oh ! Trott ne sait pas. Peut-être cent, ou mille, ou trente-sept. Ce dernier nombre est pour Trott l’infini. Il est resté tant de jours dans son lit !

Trott se met à repenser en arrière, vaguement : maintenant c’est très doux, quoique pourtant cela lui donne un peu de frayeur. C’est comme si, dans sa vie, il y avait une espèce de trou noir et profond. En regardant bien, il y a des choses qu’il distingue encore, comme si le noir n’était pas tout noir, comme si des fantômes s’agitaient dedans. Celui-là ressemble à sa petite maman ; mais il est tout pâle, tout triste, tout maigre ; ce n’est pas elle. Cet autre ressemble à une Jane qui aurait les yeux rouges et son bonnet de travers. Cet autre encore au gros docteur derrière les verres de ses lunettes. Tout cela est loin, loin, et si vague, comme ce qu’il se rappelle quand on lui dit des choses qui sont arrivées l’an dernier. C’est qu’après ça il est tombé tout à fait dans le trou noir. On ne peut pas dire comment c’était et ce qui s’y passait. Quand Trott essaye d’y penser, il s’agite dans sa tête des choses encore plus confuses. Ce sont comme des fumées qui passent, de grosses fumées lourdes, avec des images pleines d’épouvante et des figures horribles, et Trott n’aime pas à y songer. Ah ! après, par exemple, c’est plus agréable de se souvenir. Il semble que, petit à petit, on ne sait comment, ce vilain noir se soit fondu, ait diminué, soit devenu plus clair, peu à peu, comme les taches d’encre que lave Jane. Et un matin, un joli petit matin, encore bien proche, un exquis petit matin bien joyeux, tout frais, tout rose, un matin, Trott s’est réveillé tout léger, tout gai, avec la tête bien libre et bien dispose. Et au lieu de spectres horribles s’agitant dans une fumée noire, avec une chaleur mortelle ou un froid de glace, sur des nuages qui vous enlevaient ou dans des gouffres où l’on roulait, Trott a vu à côté de son lit sa petite maman endormie sur un fauteuil et Jane arrangeant des fioles près de la fenêtre.

Alors il a essayé de parler. Mais il ne savait plus trop comment on faisait. Il a poussé un petit grognement. Maman s’est réveillée en sursaut. Il a voulu lui dire bonjour, et il a dit : « Maman, j’ai faim. » Maman a fondu en larmes (quelle drôle d’idée !) si fort qu’elle n’arrivait plus à s’arrêter. Trott ne savait pas que c’était si triste… Pourtant on a fini par lui apporter une petite tasse de bouillon. C’est ça qui est bon ! Seulement il n’y en avait pas assez. Et comme il s’est senti fort après l’avoir bu ! Il lui semblait que tout de suite il allait pouvoir se lever et se mettre à courir !

Ah bien ! oui ! quand quelques jours après on l’a laissé poser son pied par terre pour la première fois, toute la chambre s’est mise à tourner autour de lui comme un manège de chevaux de bois, et, sans maman et Jane, il se serait étalé par terre de tout son long. Pourtant, bien doucement, en s’appuyant, il est arrivé à se lever, puis à mettre une jambe devant l’autre, enfin à aller jusqu’à une chaise longue préparée pour lui près de la fenêtre. Oh ! que c’était bon de respirer tout vif, tout pur, tout parfumé, le bon air de la mer !

Et aujourd’hui, pour la première fois, sur la petite plage qui, par derrière, monte jusqu’au jardin, on a installé un grand parasol avec un fauteuil. Entre sa maman et Jane, émues et attentives, Trott s’est avancé à petits pas très lents. Oh ! s’il avait voulu, il aurait pu aller plus vite. Il est très fort maintenant. Mais pour la première fois il faut être prudent. D’ailleurs c’est très long. Il y avait peut-être bien cinquante pas à faire : c’est beaucoup quand on n’en a presque pas fait depuis tant de jours. Aussi Trott était bien content d’arriver. Quand il s’est assis, il a vu une espèce de brouillard tout trouble devant lui, et il est devenu si pâle que maman et Jane ont eu très peur. Mais il sentait très bien qu’il n’allait pas se trouver mal pour de bon et que, quand ce serait passé, il serait tout à fait bien.

Et c’est vrai : maintenant il se sent tout à fait bien. Jane lui a apporté une grande tasse de lait qu’il boira tout à l’heure. Puis elle est rentrée à la maison. Maman s’est assise à une petite table tout près. Pour ne pas fatiguer Trott, elle ne lui parle pas, et elle se met à écrire une lettre au papa de Trott pour lui dire que maintenant son petit garçon va mieux et que ce n’est pas cette fois encore qu’il partira pour un pays plus lointain que tous ceux où voyage papa, pour un pays d’où l’on ne revient pas. Pauvre papa ! il sera bien content d’apprendre que son petit garçon est guéri. Il doit être bien inquiet là-bas, tout là-bas, des nouvelles qu’il a reçues. Pauvre papa ! Trott voudrait qu’il ait déjà la lettre.

Cette grande mer bleue qu’on voit là tout près, c’est la même eau où navigue papa. Est-ce que, si l’on y jetait un paquet, elle ne se chargerait pas de le porter ? Qui sait ? Peut-être pourtant la poste est plus sûre. Mais elle a l’air de bien bonne humeur, la mer, aujourd’hui. Il y a des tas de petites vagues gazouillantes qui viennent gambader et s’étendre sur le rivage. Elles se poussent et jouent comme des petits enfants. Elles chantent des couplets joyeux et frétillants et cabriolent avec une prestesse étonnante. Elles sont frangées de cols blancs comme Trott lui-même, et leur costume est bleu comme le costume de marin de Trott. L’une après l’autre, elles se dépêchent d’accourir sur la grève, de s’y reposer une seconde, et puis de s’en retourner. Toute la mer est en gaieté, en joie et en sourire. On dirait que tous les milliers des petites vagues folles s’empressent à qui mieux mieux de venir susurrer à Trott : « Bonjour, mon petit Trott ; quelle chance que tu sois guéri ! » Elle est très gentille, la mer, et Trott lui dit merci de tout son cœur.

Le ciel aussi s’est mis de la partie. Il a déployé son grand manteau bleu avec sa belle décoration qui brille, le soleil. À peine quelques petits flocons blancs sont épars çà et là. On voit que ce sont des nuages pour rire, des amours de petits nuages où il n’y a pas de pluie, qui ne sont venus là que pour se chauffer un petit moment et qui s’envoleront tout à l’heure sur l’aile du vent pour aller dire aux autres partout : « Vous savez la bonne nouvelle ? Trott est guéri. »

Quand Trott est tombé malade, c’était presque l’hiver encore. Les fleurs et les feuilles n’osaient guère paraître ; beaucoup restaient cachées, blotties au fond de leurs troncs d’arbres bien chauds, méfiantes de la gelée, ou des neiges, ou du vilain mistral. Mais maintenant elles sont devenues plus braves. L’hiver grognon s’est sauvé tout à fait, houspillé par le bon soleil qui lui a déchiré sa sombre houppelande. Il est parti. On ne sait plus où il est. Est-ce qu’il a jamais existé ? Et, vite, vite, comme les petites souris qui mettent le nez hors du trou, sitôt le chat loin, vite, vite les petits bourgeons, les petits brins d’herbe, toutes les petites pousses du jardin, les fleurs des tamarins, les toutes petites pâquerettes, et les fleurettes jaunes qui viennent presque jusque sur la plage, tout cela s’est mis à germer, à pousser, à grandir, à grouiller, comme si chacune avait voulu être la première à venir dire à Trott : « Eh bien ! mon cher petit Trott ! nous voilà : nous te souhaitons bonne santé. »

Quel dommage de ne pouvoir déjà se promener et courir ! Pauvres jambes ! elles sont encore bien maigres. Il faut laisser aux mollets le temps de se remplumer. Ce sera peut-être pour demain, ou pour après-demain, ou pour un autre jour. Pour le moment, c’est déjà bien joli d’être assis comme ça en plein air au soleil. Trott sent bien qu’il n’irait pas loin en marchant, et il se tient content de ce qu’il a. D’ailleurs, il n’a pas besoin de prendre beaucoup d’exercice pour avoir de l’appétit. Trott se trouve tout à coup un creux énorme. Oh ! qu’il a faim ! Et dire qu’il ne s’en apercevait pas tout à l’heure ! Heureusement, sa tasse de lait est toute prête ; et il peut l’atteindre sans déranger maman qui écrit sa lettre. Trott prend sa tasse des deux mains. Il la soulève et se prépare à boire… Tiens ! il y a une mouche au milieu du lait.

Trott s’arrête, offensé. C’est bien fait. Vilaine gourmande ! qui lui a permis de boire le lait de Trott ? Elle va se noyer, et elle ne l’aura pas volé.

Comme elle a l’air épouvantée, la mouche ! Elle remue désespérément les pattes ; elle essaye de battre les ailes ; elle n’y arrive pas. Chaque mouvement qu’elle fait l’enfonce davantage… Bientôt ce sera fini.

Pauvre mouche ! Après tout, c’est une bien grosse punition. Trott lui tend la cuillère : « Grimpe dessus et va-t’en. » Mais la mouche a tout à fait perdu la tête. Au lieu de s’approcher, elle s’éloigne. Ah ! bien, alors !… Tant pis pour elle !

Mais non ! Tout à coup Trott se sent pris d’une immense pitié. Est-ce qu’il n’était pas un peu comme cette pauvre mouche tous ces jours derniers, quand il se débattait dans sa fièvre, qu’il repoussait sa maman et Jane ? Cette tasse de lait, c’est pour la mouche une mer effroyable où elle va s’engloutir, quelque chose comme cet horrible noir où Trott était emporté.

Trott poursuit la mouche avec la cuillère. Est-ce qu’il n’arrivera donc jamais à l’attraper ? Les pattes remuent moins. Oh ! elle ne va pas mourir ? Il semble à Trott que ce soit quelque chose comme si lui-même allait retomber malade…

Enfin, la mouche est prise dans la cuillère, et Trott la verse avec un peu de lait sur la table de fer-blanc. N’est-il pas trop tard, hélas ? Elle est échouée lamentablement sur un côté ; les ailes sont collées ; les pattes ne remuent plus ; c’est une petite loque. Elle a l’air étouffée, noyée, morte définitivement. Trott la pousse de côté, légèrement, avec la cuillère. Il oublie de boire. Il la contemple avec anxiété. Rien ne bouge. Elle est morte.

Non ! Est-ce bien possible ? Voilà une patte qui s’agite faiblement. Puis plus rien. Ah ! en voici deux ! Elle se les frotte l’une contre l’autre. Puis, tout de suite, elle s’essuie la figure. Ça, c’est propre, madame la mouche. Elle fait un grand effort, en dégage une troisième et se traîne à trois pattes. Oh ! mais ça va vite maintenant. Voilà la quatrième délivrée, et puis les deux dernières. Il n’y a que les ailes qui ne vont pas encore. Elle a beau se les lisser, se les lustrer, se les gratter avec ses pattes : elles ne veulent pas se décoller. Pourtant on dirait que l’une… Allons donc ! courage ! Ça y est. On entend un zzzon significatif. L’aile droite est libre ; l’aile gauche est encore poisseuse ; mais pas pour longtemps. Elle se met à remuer, à remuer… Zzzon… Les voilà toutes deux rétablies. La mouche se promène de long en large d’un air affairé. Elle va, elle vient, elle s’arrête, elle reprend sa route comme si elle cherchait très vite quelque chose d’égaré, par-ci, par-là, par-là encore. Et tout à coup, pfttt, la voilà envolée.

Elle aurait pu dire merci. Trott est un peu choqué. Mais il est tout de même bien content. Il saisit sa tasse de lait, la boit doucement à petites gorgées gourmandes pour faire durer le plaisir ; puis, renversé dans son fauteuil, il regarde rêveusement l’envers du parasol où plusieurs mouches se promènent. C’est peut-être celle-ci, ou celle-là, ou cette autre. Comme elle a été preste à se sauver ! Dans quelques jours Trott fera de même, c’est ça qui sera bon, oh ! oui… c’est… ça… qui… se… ra…

Maman a fini sa lettre. Elle lève la tête et voit son petit garçon qui dort les lèvres entr’ouvertes. Il est encore bien blanc, bien pâle, bien maigre, avec ses traits tout tirés. Mais il y a un peu de rose qui est revenu sur ses joues, et le beau soleil, la mer murmurante, le ciel resplendissant, et les herbes nouvelles-nées chuchotent tous ensemble à maman, en chœur embaumé et souriant : « Tu vas voir, nous aurons joliment vite fait de le guérir, notre petit Trott ! »



XIV

PAPA REVIENT


Est-ce que les aiguilles de la pendule sont malades aujourd’hui ? Elles se traînent comme des éclopées, comme Trott les premiers jours après sa maladie. Toutes les cinq minutes, Trott va leur rendre visite. C’est désolant. Il y en a une qui marche un tout petit peu. C’est la plus grande. Tout à l’heure elle était à droite en l’air. Maintenant elle commence à s’incliner légèrement de côté. Mais elle descend avec une précaution ! ah ! ah ! pour sûr, elle ne risque pas de se jeter par terre à force de courir. Quant à la petite, c’est tout à fait décourageant ; elle ne bouge pas plus qu’une borne. Que faire ?

— Est-ce que vous êtes sûre, Jane, qu’il n’est pas encore l’heure de partir pour la gare ? Vous savez que le train est presque toujours en avance. Et puis je crois que la pendule est arrêtée.

Mais Jane, sans même tirer sa montre d’argent, sans lever les yeux de la chaussette qu’elle ravaude, répond d’un ton infaillible :

— Non, monsieur Trott, nous avons encore plus de trois quarts d’heure avant de nous mettre en route.

Trois quarts d’heure ! Est-ce que c’est bientôt ou dans très longtemps ? Il y a des quarts d’heure qui n’en finissent pas, et d’autres qui se sauvent si vite qu’on ne sait pas où ils ont passé. Quand Trott joue sur la plage avec ses petits amis et que Jane lui dit : « Nous partons dans un quart d’heure », ce quart d’heure-là est envolé en moins de rien. Mais quand il faut faire la lecture pendant un quart d’heure, ou bien que, quand on rentre, Louise vous dit : « Il y a encore un quart d’heure jusqu’au déjeuner », voilà ces polissons de quarts d’heure qui s’allongent si démesurément qu’on croit qu’ils ne finiront jamais. Comment vont être ces trois quarts d’heure-là ? Trott pressent avec mélancolie qu’ils seront de l’espèce des longs. Car ils sont toujours comme ça dès qu’on s’ennuie.

Oh ! là ! là ! Trott bâille à se décrocher la mâchoire. Il regarde dédaigneusement ses jouets. Comme ils sont tous laids et bêtes aujourd’hui ! À la fin il s’achemine vers la cuisine :

— J’espère, Thérèse, que vous allez nous faire un bon dîner pour le retour de papa.

Pas de chance ! Thérèse est en train de frotter et de récurer sa cuisine. Ces jours-là elle n’est pas commode.

Thérèse ne répond rien. Trott attend, hésite, réfléchit. Puis il répète sa question d’une voix qui n’est pas parfaitement affermie.

Toujours le même silence. Trott se sent inquiet. Quand on questionne Thérèse et qu’elle ne veut pas répondre, généralement ça se termine mal. À la fin elle vous répond trop. Va-t-il encore faire un essai ? Hum !

— Thérèse !

Thérèse accroupie lève la tête. Elle dirige vers Trott un regard, oh ! mais un regard…

Ça suffit à Trott. Il bat en retraite avec précipitation en claquant la porte derrière lui. La porte fermée, le courage lui revient. Et il crie à travers la serrure, d’une voix énergique :

— Vous êtes joliment grognon, aujourd’hui, Thérèse !

Puis il détale avec agilité.

Louise astique la salle à manger. Comme tout le monde travaille aujourd’hui ! Ça ne se voit pas souvent. Louise est une bonne fille. Mais elle n’a pas beaucoup de conversation. Trott la considère comme un être un peu inférieur. Elle frictionne si violemment tous les meubles que sa figure en est cramoisie. C’est pour papa qu’elle se donne tant de peine. D’habitude, elle n’a pas l’air de tant travailler que ça.

— Papa sera très content, Louise, si le plancher de la salle à manger brille beaucoup ; je lui dirai que c’est vous qui l’avez si bien ciré.

Les couleurs de Louise s’enrichissent encore. Elle a la figure comme quand on passe à la lumière devant le bocal rouge du pharmacien. Mais elle se contente de pousser une série de petits grognements qui veulent être aimables, mais qu’on ne comprend pas. Généralement c’est comme ça, la conversation avec elle.

Jip dort. Il se met à grogner quand Trott veut le réveiller. D’ailleurs, il est un peu malade en ce moment et très grognon. Il vaut mieux le laisser tranquille. Quant à Puss, il est introuvable. Il a justement choisi le jour du retour de papa pour aller se promener. Quand il reviendra, Trott lui fera la leçon. C’est une vilaine manière de se conduire.

À travers les vitres, Trott regarde Bertrand qui ratisse le sable des allées. Elles sont lisses comme le tapis du salon. Pas une feuille d’arbre, pas une branche, pas une mauvaise herbe. Ça non plus, ça n’est pas ordinaire. Il n’y pas à dire : on voit joliment bien que c’est papa qui revient.

Il y a trois jours, un petit papier bleu est arrivé ; vous savez, un de ces papiers qui courent le long des fils du télégraphe si vite qu’on ne les voit jamais passer. Ce papier-là racontait que tout de suite, beaucoup plus tôt qu’on ne pensait, le papa de Trott revenait en France. Maman est devenue toute pâle d’abord ; puis elle s’est mise à rire et à danser comme une folle, en pressant Trott dans ses deux bras si fort qu’il en perdait presque la respiration. Quelle chance ! Pendant deux jours, c’était comme si on vivait dans un joli rêve. Tout avait l’air comme d’habitude. Et pourtant tout était changé. Tout à coup, quand on ne pensait à rien, quelque chose vous frétillait dans le cœur, comme un gai petit oiseau qui voulait s’envoler. Le soleil était plus brillant, le ciel plus bleu, et l’on avait envie de rire et de crier du matin au soir.

Hier matin maman est partie pour Toulon. C’est là qu’aborde le bateau de papa. Trott aurait bien voulu aller aussi à sa rencontre. Mais maman a eu peur qu’il ne s’enrhumât et ne tombât de nouveau malade. Pourtant il est bien guéri maintenant. Mais on ne le laisse pas faire encore tout ce qu’il veut ; et ses joues ne sont pas si rondes qu’avant, ni si rouges.

Trott est monté sur une chaise et se regarde dans la glace. Si papa allait ne pas le reconnaître ? Cette idée inquiète d’abord un peu Trott. Bah ! il n’y a pas de danger ! Un papa reconnaît toujours son petit garçon. Mais lui, Trott, va-t-il bien reconnaître son papa ? Oh ! cette bêtise ! bien sûr il le reconnaîtra. Certainement, en ce moment, il ne pourrait pas dire exactement comment il est. Mais pour sûr il le reconnaîtra tout de même, et il se jettera dans ses bras en lui disant : « Bonjour, mon cher petit papa. Comme je suis heureux que tu sois de retour ! » Maman veut que Trott lui dise vous, parce que c’est plus distingué. Mais papa lui permet de lui dire tu, comme lui-même dit tu à Trott. Trott aime mieux ça.

En ce moment papa et maman sont en chemin de fer. Ils roulent très vite, et chaque tour de roue les rapproche. Ils doivent joliment parler ensemble ! De quoi peuvent-ils bien parler ? Sans doute papa raconte ses grands voyages et décrit les hommes noirs et jaunes qu’il a rencontrés. Et maman, elle lui raconte comme elle a été souvent à des bals et à des dîners. Tiens ! c’est vrai, ce soir, justement, elle doit aller dîner chez Mme Thilorier. Ça n’est pas de chance. Enfin Trott aura tout de même le temps de bien les embrasser. De quoi parlent-ils encore, papa et maman ? de ceci et de ça, et puis, qui sait ? peut-être bien un tout petit peu, peut-être aussi de… Trott se met à rire tout seul. Il lève les yeux et aperçoit dans la glace un autre Trott qui lui rit d’un air un peu nigaud. Il rit plus fort. L’autre Trott de même. Ils se sont compris. Peut-être que papa et maman parlent un peu de leur petit garçon. Qu’est-ce qu’ils peuvent bien en dire ?

— Qu’est-ce que vous faites là, perché sur une chaise, monsieur Trott ? Voilà une heure que je vous cherche. Nous allons être en retard.

Trott dégringole d’un bond. Il est furieux contre Jane. Il voudrait la battre. Une heure, c’est peut-être plus que trois quarts d’heure. Si papa était déjà arrivé ! Vilaine Jane !

C’était une plaisanterie. Il y a encore le temps. Une heure est moins que trois quarts d’heure, quand c’est Jane qui parle.

En deux minutes Trott est prêt. Il se trouve dans la rue avec Jane. Il lui propose de courir avec lui de toutes ses forces jusqu’à la gare. Mais Jane refuse avec indignation. Le train n’est jamais en avance. Et ils auront sûrement encore dix minutes à attendre, peut-être un quart d’heure. Oh ! ce quart d’heure ! Celui-là, Trott en est certain d’avance, ce sera le plus long et le plus vilain de tous les quarts d’heure qu’on puisse imaginer.

On entre dans la gare. Jane parlemente avec un employé. D’abord il grogne et a l’air de mauvaise humeur. Enfin il s’attendrit. Trott et Jane traversent les salles d’attente et ressortent de l’autre côté sur le quai où tout à l’heure les wagons vont venir se ranger.

Oh ! que ce train est lent à venir ! Ça fait mal à Trott d’attendre. Il lui semble qu’on lui a décroché quelque chose dans son intérieur. Ça glisse, ça roule, ça saute, ça court, dans tous ses membres, dans sa poitrine, partout ; ça lui monte tout à coup jusqu’à la gorge comme s’il allait être obligé d’éclater de rire, ou de se mettre à sangloter, — il ne sait pas lequel des deux.

Voici un homme avec une casquette qui passe.

— Est-ce que le train va bientôt arriver, monsieur ?

— Quel train ?

— Le train de papa.

L’homme rit bêtement. Trott voudrait lui donner une bonne tape.

— D’où vient-il, votre papa ?

— De Toulon.

L’homme regarde la grande pendule ! Oh ! mon Dieu, pourvu qu’il ne dise pas un quart d’heure !

— Le train entrera en gare dans cinq minutes.

Cinq minutes, vous croyez que ce n’est pas bien long ? Eh bien ! vous vous trompez. Elles n’en finissent pas, ces cinq malheureuses minutes. Trott va, vient, regarde l’horloge avec défiance, pose mille questions saugrenues à Jane, et examine les voyageurs qui attendent le train pour s’en aller : tiens ! Socrate et Xantippe sont du nombre : bon voyage !

Jane n’a pas l’air autrement émue ; elle contient avec calme les impatiences de Trott ; on dirait qu’elle trouve tout naturel que papa revienne. Qu’elle est drôle !

Ah ! voilà l’homme à casquette blanche qui sort par une porte vitrée. Une cloche sonne. Les hommes en blouse bleue se mettent à courir en faisant rouler des petites voitures qui font beaucoup de bruit.

— Voici l’heure, monsieur Trott, dit Jane. Regardez là-bas. Vous allez voir paraître le train.

Il semble à Trott qu’une quantité de cloches sonnent dans sa tête et qu’une foule de petites voitures y roulent avec un grand tintamarre. Il est monté sur un banc pour mieux regarder. Comme ça, il est presque aussi grand que Jane. Il regarde si fort que les yeux lui font presque mal. On ne voit rien. Et voilà l’heure déjà passée. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Tout à coup, au-dessus du bois de pins, là-bas, une petite fumée se dresse…

— Voyez-vous la fumée de la locomotive ?

C’est elle. C’est lui. C’est eux. Jane maintient de toutes ses forces Trott qui se démène comme un possédé.

Au tournant de la voie, une grosse locomotive surgit, crachant et soufflant. Elle grandit, grossit avec un grondement énorme. La voilà. Un bruit de tonnerre passe devant Trott ahuri. Est-ce que le train ne s’arrête pas ? Ah ! enfin !

Aux fenêtres, voilà des têtes qui paraissent. Des vieilles dames. Des Anglais avec des casquettes. Un bébé et sa nourrice. Un cuirassier. Où sont-ils donc ?

— Regardez, monsieur Trott ! regardez donc par là.

Où ça ? Trott a la tête perdue. Il ne voit plus rien. Il se laisse entraîner par Jane qui court. Des gens lui cognent des valises dans le ventre. Il manque de tomber sur un paquet de couvertures. Et ce n’est que quand il est au bas d’un wagon que tout à coup, en levant les yeux, il aperçoit un monsieur à barbe brune et à casquette bleu et or qui se penche hors de la portière et essaye de l’ouvrir, mais qui est très maladroit, parce qu’en même temps ses yeux ne quittent pas la figure de Trott.

Qui est ce monsieur ? Le cœur de Trott bat comme une horloge. Il y a une espèce de brouillard devant ses yeux. C’est comme si une foule de vieilles choses qui dormaient dans sa tête se levaient autour de lui comme des fumées…

Le monsieur saute en bas du wagon, s’empare de Trott, le soulève de terre comme une plume. Une barbe piquante lui écorche plusieurs fois la figure. Comme c’est bon ! Une voix lui parle. Il ne répond pas. Il a oublié les belles phrases qu’il voulait dire. D’autres bras l’enlèvent. Une peau plus douce se frotte contre la sienne. Maman rit et pleure à la fois. Enfin on le repose à terre. Il est un peu étouffé et bousculé par les gens qui vont et qui viennent. On passe devant l’employé qui demande les billets. La gare est traversée. Et sans savoir trop comment, Trott se trouve cheminant sur la route de la maison entre son papa et sa maman, qui lui donnent chacun une main.

C’est donc vrai. Ce n’est pas un rêve. Tous les quarts d’heure sont passés. Et papa est arrivé. Tout cela paraît très invraisemblable à Trott. Il est très intimidé. Il ne parle que par monosyllabes et ose à peine, de temps en temps, hasarder un œil vers le visage de papa qui le regarde en souriant. Mais il boit toutes ses paroles et serre très fort sa grande main dans la sienne. Et, quand on arrive à la maison, Trott se demande comment il a fait pour se passer si longtemps de son cher papa.

Maman s’occupe de faire déballer les bagages. Papa s’assied dans un fauteuil et prend Trott sur ses genoux. Maintenant Trott est devenu tout à fait brave. Et il regarde bien en face la belle figure brune qui le regarde.

— Eh bien ! mon petit homme, on est content de revoir son papa ? on ne veut pas le mettre à la porte ?

— Oh ! papa ! n’est-ce pas, tu ne t’en iras plus jamais ?

— Pas de longtemps, dans tous les cas.

— Et quand tu seras ici, tu seras souvent avec moi ?

— Mais tous les jours, maître Trott, si vous voulez bien de moi.

Trott se met à rire. Non, ça c’est trop beau. Il sait bien que ce n’est pas possible. Les grandes personnes ne peuvent pas être comme ça toujours avec les enfants. Et même aujourd’hui papa et maman doivent aller dîner chez Mme Thilorier.

— Qu’est-ce que tu me chantes avec ta Mme Thilorier ?

Alors papa n’y va pas ? En voilà une chance ! Alors Trott ne sera plus seul quand maman ira aux bals et aux dîners ?

Papa se met à rire.

— J’espère que ta maman nous tiendra compagnie.

Trott le regarde d’un air de doute. Ça n’est pas bien sûr. Maman aime beaucoup ne pas rester trop à la maison. Il est vrai qu’un papa comme ça doit faire des choses extraordinaires. Qui sait ?

Voilà maman qui paraît. Tous les bagages sont rangés.

— Vous savez, maman, papa reste avec moi à dîner ce soir ; alors vous pourrez vous amuser bien tard chez Mme Thilorier, sans faire veiller Louise.

Maman devient toute rouge et se met à rire. Trott est un petit fou. Si fou que ça ! Il ne l’aurait pas cru.

Peut-être papa non plus. Il n’a pas l’air aussi gai que tout à l’heure. Ses yeux vont de Trott à maman d’un air tout drôle. On dirait qu’il y a sur sa figure comme une ombre, quoique le soleil ne soit pas encore couché.



XV

LA MISSION DE TROTT


Trott est assis par terre, sur la plage. Sa pelle gît d’un côté, son seau de l’autre. Il gratte machinalement dans le sable avec ses deux mains et regarde devant lui, sans savoir où. Il ne voit pas les petites vagues qui se roulent sur le rivage comme des chatons câlins. Il regarde dans le bleu, les yeux perdus. Il a la bouche ouverte. Trott est grave. Trott est inquiet. Trott est triste.

Depuis quand ? depuis plusieurs jours déjà. Exactement, depuis que papa est de retour. Oui, c’est une chose extraordinaire qu’on peut à peine croire. Mais c’est comme ça. On s’était tant réjoui de le voir revenir, ce papa ! Pendant les trois jours qu’ils l’ont attendu, maman et Trott ne tenaient plus en place d’impatience. Eh bien ! maintenant qu’il est là, quand tout le monde devrait être tout à fait heureux, Trott est triste.

Pourquoi cela ? On ne sait pas très bien. C’est un peu difficile à expliquer. D’abord, bien sûr, ce n’est pas la faute de papa. Papa a toujours raison. Il n’y a qu’à regarder ses grands yeux bruns qui vont tout droit, tout au fond, pour être sûr qu’il voit tout, qu’il sait tout et qu’il fait tout mieux que personne. Et puis, c’est papa. Mais ce qui est certain, c’est qu’il n’est pas comme avant de partir. Autrefois il riait, il était très gai, il faisait des folies. Trott était bien petit quand il s’est embarqué : mais il se souvient que quelquefois il gambadait tant et disait de si drôles de choses, que maman était obligée de lui dire : « Pierre, soyez sérieux. » Papa ne gambade plus. Il ne dit plus de choses drôles. On dirait que ses gros sourcils noirs sont devenus plus gros et plus noirs. Ses yeux sont si brillants qu’on n’ose presque pas les regarder. Et certainement il y a des gens qui ont peur de lui. Depuis que papa est là, on ne voit plus jamais Mme de Bray, Mme Thilorier et plusieurs autres dames ; et non plus M. de Thilanges qui, avant, venait presque tous les jours. Et maman ne va plus non plus faire des visites ; elle reste à la maison ; et elle ne met plus jamais ses robes sans manches pour aller au bal le soir.

C’est qu’elle aussi elle est changée depuis le retour de papa, petite maman. Trott ne l’a jamais vue comme cela. Figurez-vous qu’elle ne rit presque plus, qu’elle ne parle presque plus, que plus jamais elle ne se met à danser en levant la jambe et en chantant : « Tararaboum. » Tout ça, c’est fini. Quand papa est là, elle parle très peu avec lui ; elle a les yeux baissés ; elle laisse tomber les choses, les casse, les embrouille. Elle a de drôles de mouvements brusques et maladroits. On dirait Jip quand il fait une sottise. Si papa lui demande quelque chose, elle répond très vite, comme si les mots se dépêchaient de venir, et pourtant comme s’ils ne pouvaient pas passer. Si par hasard elle lève les yeux, ils sont tout drôles comme quand on a avalé du poivre, ou une goutte de cognac, ou qu’on va pleurer tout à l’heure. Quand elle est seule avec Trott, ce n’est plus non plus comme autrefois. Elle le prend sur ses genoux très doucement en lui disant des mots très tendres et en lui caressant les cheveux lentement, très longtemps. Et, quand Trott la regarde, il voit qu’elle a les yeux tout pleins d’eau, comme si, à l’intérieur, elle avait un très gros chagrin qui lui faisait beaucoup de mal et qui débordait.

Et de tout cela Trott est atterré. Qu’est-ce qui peut se passer ? Personne n’est mort, puisqu’on ne met pas d’habits noirs. Personne n’est malade, puisque le médecin ne vient pas. Trott est sage. Il fait très beau temps. Les déjeuners et les dîners sont toujours très bons. Alors quoi ?

C’est si horrible que ça fait mal à Trott d’y penser. Hélas ! il sait bien ce qu’il y a. Mais il voudrait tant ne pas le savoir ! C’est trop affreux. Il n’y a pas de doute. C’est une chose si extraordinaire que ça paraît impossible. Mais c’est vrai. C’est vrai.

Ce qui est arrivé, c’est que le papa de Trott est fâché contre sa maman. Voilà. D’abord Trott ne voulait pas le croire. Mais maintenant c’est sûr. Peu à peu il a bien fallu qu’il le fût. Comment est-ce que c’est possible ? Papa ne peut pas avoir tort. Mais alors est-ce que maman… est-ce que la maman de Trott a été méchante ? C’est épouvantable qu’un petit garçon se demande cela. Trott rougit tout seul de cette pensée. Non, maman n’a pas été méchante. C’est impossible. Maman est bien trop bonne et trop gentille. Et puis, c’est maman.

Alors pourquoi est-ce que papa est fâché ?

Eh bien ! c’est assez difficile à comprendre, mais voici pourquoi. Maman aimait à aller en voiture, à mettre de belles robes pour danser au bal, à jouer la comédie, à entendre de la musique, à rire et à plaisanter avec les messieurs. Tout cela, on croirait que ce n’est pas bien terrible, n’est-ce pas ! Eh bien ! quand maman, ou Trott, ou quelqu’un d’autre parle de ces choses-là, voilà les sourcils de papa qui se rapprochent ; il semble que son regard devienne si lourd qu’on voudrait se mettre les mains devant les yeux pour ne pas être écrasé ; et, s’il parle, sa voix est rauque comme si on râpait ses paroles. Maman devient rouge, ses mains tremblent, et ses yeux se remplissent d’eau. Tout à coup Trott se souvient que Mme de Tréan aussi n’avait pas l’air contente quand maman racontait comme elle s’amusait. Il y a des choses singulières que Trott ne comprend pas bien. Évidemment les grandes personnes, comme papa et Mme de Tréan, n’aiment pas qu’on s’amuse trop. Sans doute, maman n’est pas tout à fait une aussi grande personne. Elle a cru qu’elle pouvait faire comme les enfants qui s’amusent tant qu’ils veulent sans qu’on les gronde.

L’autre jour, Trott, oh ! bien malgré lui, a entendu des choses épouvantables. Avant d’entrer dans la salle à manger, pendant qu’il se lavait les mains à la petite fontaine, il a tout à coup entendu la voix de papa, une voix toute changée qu’il ne connaissait pas ; on aurait dit de grands coups de fouet, et puis des grondements de tonnerre. Pour sûr il était très en colère. Et il disait des mots que Trott ne comprenait pas bien : tas de péronnelles et de gommeux — tenue déplorable — lettre anonyme — mari de carton — cruelle surprise — plus que de la légèreté — vieux polisson de Thilanges — tirer le nez — youtre d’Aaron, etc., etc. C’est très bien fait pour M . Aaron et M. de Thilanges. Trott ne les aime pas du tout. Mais, ces choses-là, Trott a très bien compris qu’elles n’étaient pas pour les enfants. Et il a eu une telle peur de cette grosse voix, qu’il s’est mis bien fort les mains sur les oreilles pour ne plus rien entendre. Après un moment il est entré dans la salle à manger. Papa se promenait de long en large d’un air très fâché. Maman, avant de se mettre à table, est allée regarder par la fenêtre et s’est mouchée très fort. Elle n’était pourtant pas enrhumée. Et à déjeuner personne n’a eu faim.

Et depuis ? Eh bien ! depuis, il y a toujours quelque chose. Papa ne s’est pas remis en colère. Mais il n’a pas l’air gai. Il ne dit presque rien. Il a des plis au milieu du front. Quand il se promène avec Trott, il ne lui raconte plus d’histoires. Et maman est comme si elle était malade. On n’entend plus sa voix. Et elle regarde papa avec de grands yeux tristes qui vous donnent envie de pleurer. À table, on laisse parler Trott tant qu’il veut. Mais ce n’est pas amusant de parler tout seul. Et par moments il y a de longs silences, comme si personne n’osait rien dire, comme si chacun, à part soi, pensait à de très tristes choses qu’on ne peut pas répéter.

Et Trott est dans une très grande détresse. Jamais il n’aurait cru qu’un papa et une maman pouvaient être fâchés ensemble. Chaque fois qu’il y pense, ça lui fait mal, oh ! si mal, qu’il voudrait crier pour se soulager. Il lui semble qu’il existe un tas de vilaines choses, très laides, très terribles, qu’il ne connaissait pas. Et depuis ce malheur, on dirait qu’il y a une petite fente par où il entrevoit tout cela. Il tâche de ne pas voir, il ferme les yeux. Mais malgré lui toutes ces horreurs approchent, lui soulèvent les paupières. Oh ! quand est-ce que cela finira, pour que Trott puisse penser à autre chose, à des choses bonnes et gaies, et pour qu’il ne voie plus ces figures de cauchemar qui s’approchent ! Peut-être que les grandes personnes doivent les connaître, mais ce n’est pas possible qu’elles viennent faire mal aussi aux petits enfants…

Voilà bien des jours que cela dure. Est-ce que ce sera toujours comme ça ? Maman n’est pas fâchée, on le voit bien. Elle voudrait que papa soit content et tout le monde aussi. Eh bien ! qu’elle lui demande pardon et que ce soit fini. Le bon Dieu pardonne toujours, et papa ne voudra pas être plus sévère que lui. Oh ! vite, vite… Trott n’a plus envie de rire, de babiller, de courir, de s’amuser. Quand il est avec papa et maman, il ne fait qu’examiner leurs figures, pour voir si tout à coup un petit coin de soleil ne va pas venir y rayonner ; et quand il est loin, même pendant qu’il joue, il voit toujours le front de papa avec ces plis durs au milieu, et la pauvre bouche de maman qui a l’air si désolée de ne plus sourire.

— Vite, monsieur Trott, le dîner est sonné.

Il faut s’en aller. C’est dommage. Il faisait bon sur la plage. Le soleil se couchait si joliment dans un tas de petits nuages roses ! On aurait dit de doux oreillers de plume où il descendait s’endormir. Après dîner, il sera parti pour sûr. Comme on a vite fait de manger depuis qu’on n’est plus gai, peut-être qu’on pourra encore sortir un peu. Maintenant Trott va revoir les figures sombres de papa et de maman… à moins que, par hasard…

Hélas ! non. Ce dîner sera encore comme les autres. À peine à table Trott hasarde un clin d’œil vers maman, un autre vers papa. Ça suffit. Papa a l’air de penser à des choses très graves. Maman regarde dans son assiette. On raconte à demi-voix des histoires pas très intéressantes. Pourtant ils sont contents de voir Trott. Ils lui font des questions et écoutent ce qu’il dit. Trott aimerait mieux que ce soit comme autrefois, qu’on le fasse un peu taire et que ce soient eux qui parlent et qui rient. Maman voudrait bien. Elle essaye de dire des paroles gentilles, de parler de choses gaies ; mais ça vient très difficilement. Et papa est toujours sérieux. Il n’a plus sa voix dure, mais il a une voix triste, lente et douce, qui fait presque plus de peine à Trott, comme si plus jamais il ne devait rire et être gai. Si quelqu’un d’autre était si sévère avec sa petite maman, Trott trouverait cela très mal ; et maman sûrement se mettrait en colère et gronderait. Mais elle ne se met pas en colère, elle ne gronde pas. C’est sans doute que papa a raison d’être fâché. Et alors c’est que maman… Oh ! que Trott a mal ! Oh ! il faut que papa et maman soient contents et réconciliés ; sans cela, lui non plus jamais il ne pourra être heureux. Si papa allait repartir pour un autre voyage sans que tout soit arrangé, ce serait horrible.

On a très vite fini de dîner.

— Maman, il fait très beau ce soir. Est-ce que vous ne voulez pas sortir encore un peu ?

Maman interroge papa du regard. Papa dit :

— Mais oui. Nous pouvons aller jusqu’à la plage. Nous nous assiérons sur le sable. Il fera bon prendre un peu l’air.

On met à Trott sa petite veste. Papa prend sa casquette et maman s’enveloppe dans un grand fichu.

On fait quelques pas sur la plage. Puis papa et maman s’asseyent sur le sable. Un peu plus bas, Trott s’accroupit à leurs pieds.

Comme elle est belle, la nuit qui commence ! Il ne fait pas encore tout à fait noir. Les étoiles pourtant s’allument déjà dans le ciel. Et voici la grande lune presque ronde qui se lève. Ses rayons très doux s’étendent comme des caresses, et l’un d’eux vient briller sur la mer qui s’enflamme. Une rivière d’argent sillonne les eaux noires, où çà et là reluit une paillette étincelante. Sur la terre murmurent les bruits lointains des choses qui vont s’endormir ; le gazouillis lent de la mer lui chuchote bonsoir ; et dans les cieux les étoiles se hâtent de scintiller pour veiller sur le monde qui s’assoupit.

Comment peut-on être triste ou fâché devant tant de belles choses ? Il semble à Trott qu’il oublierait toutes ses peines et toutes ses colères. Comme il danse sur la mer, le rayon de lune ! C’est très beau ; c’est très gai ; pas gai à vous faire rire, mais d’une très bonne gaieté qui fait chaud, qui fait doux au cœur. Le rayon a l’air de glisser vers Trott, d’hésiter, de se sauver, de revenir, de jouer avec lui. Il vient de là-haut, du ciel où est le bon Dieu… Comme tout est noir ! C’est la grande nuit. Il va être l’heure de dormir. On va chercher Trott pour le mettre au lit. Est-ce que c’est nécessaire ? à quoi bon ? On dormira si bien sous le plafond des étoiles ! Il fait trop exquis ce soir pour aller se nicher entre quatre murs. Le sable est une couche molle. Trott s’étend de tout son long, les pieds en bas du côté de la mer, la tête en haut entre les jambes de papa et celles de maman. C’est fait. Voilà le sommeil qui arrive en planant comme un grand oiseau noir ; les idées s’envolent comme des hirondelles dans le ciel. Bientôt il n’y aura plus rien. Et maman n’est pas venue faire faire sa prière à Trott ; et Jane non plus. Il faut qu’il la dise tout seul. Mais il a trop sommeil, il oublie les mots. Le bon Dieu lui pardonnera. Oh ! mais il y a une chose qu’il faut demander ; celle-là est trop importante. Trott la demande en dedans ; il tâche de se la répéter, il ne peut pas, il s’endort. Pourtant il faut que le bon Dieu l’entende. Alors il fait un grand effort. Et tout à coup, arrachant papa et maman aux pensées sombres qui les assiègent, une petite voix qui monte vient frapper à la porte de leurs cœurs.

— Oh ! mon cher petit bon Dieu ! j’ai si mal que papa soit fâché contre maman ! Oh ! si vous saviez comme j’ai mal ! Oh ! je vous en prie, faites qu’il ne soit plus fâché, pour que je n’aie plus peur et pour que ces terribles choses, vous savez, soient loin de moi, parce que je suis un petit enfant. Et faites que je puisse de nouveau aimer papa et maman de tout mon cœur tout plein ; parce que, voyez-vous, mon petit bon Dieu, quand on est fâché, j’ai trop mal et j’ai trop peur, et puis je suis un petit enfant. Amen.

Une grande paix solennelle tombe des cieux rayonnants. La mer murmure le refrain tranquille de sa chanson apaisante. Le sourire de la terre assoupie répond au sourire calme des étoiles. Et la voix de Trott a retenti comme une petite voix secrète et très forte qui est au fond de tous les cœurs. Papa s’est penché vers maman. Il a pris sa main dans la sienne. Et peu à peu maman s’est rapprochée et a mis sa tête sur son épaule. Elle sanglote très doucement. Quelques paroles définitives montent du cœur aux lèvres. Et le pardon, la confiance et la bonne volonté se lèvent et s’épandent comme des vols soyeux de papillons de nuit.

Trott est au lit. Il entr’ouvre un œil et voit deux visages penchés sur lui, tout près l’un de l’autre, joue contre joue. Il sourit vaguement et s’endort. Demain ce sera bon de se réveiller.



FIN


TABLE


 1
 17
III. — 
 33
 71
 87
VIII. — 
 95
IX. — 
 117
 127
 155
XII. — 
 177
XIII. — 
 195
XIV. — 
 211
 233



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PARIS
TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie
8, rue Garancière
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