Page:Binet - La Vie de P. de Ronsard, éd. Laumonier, 1910.djvu/107

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DE PIERRE DE RONSARD

Il incitoit fort ceux qui l’alloient voir, et principalement les

    Qui montre assez, avec autres semblables pieces en ses œuvres, qu’il n’avoit faute de volonté ny de moyens pour loger les Muses en nos temples *. Il avoit aussi desseigné trois livres * de la Militie Françoise qu’il adressoit au Roy, dont le commencement est vers la fin des Poëmes *. [C au Roy, dont voicy le fragment :

    Je chante par quel art la France peut remettre
    Les armes en honneur, vueilles le moy permettre,
    Neufvaine qui d’Olympe habite les sommetz.
    Accomplissant par moy l’œuvre que je prometz.
    Mars quitte moy le sein de Cypris ton amie,
    Repousse de tes yeux la jeunesse endormie,
    Desveloppe ton bras languissant à l’entour
    De son col qui l’enerve empoisonné d’Amour.
    Vien le dos tout chargé du fais de ta cuirasse,
    Pren la hache en la main tel que te veit * la Thrace
    Retournant tout sanglant du meurtre des Geans
    Foudroyez à les piedz par les champs Phlegreans.
    Et toy, prince Henry, * des armes la merveille,
    Apres le soing public preste moy ton oreille,
    Inspire moy l’audace, eschauffe moy la peur,
    Et metz avecques moy la main à ce labeur]

    Pareillement un Poëme intitulé l’Hercule Tu-lion [C intitulé Hercule Tu’lion] *, non achevé, qu’il avoit ainsi commencé :

    Tu peux te garantir du Soleil qui nous brusle
    (Dit le fort Iocaste * au magnanime Hercule)
    Dessous ceste umbre assis, s’il te plaist nous conter
    Comme ta force peut * le Lion surmonter,
    Qui prenoit en Nemée et logis et pasture,
    Et dont la peau te sert encore de vesture.
    Car à voir tes sourcils, tes cheveux mal-peignez.
    Tes bras pelus, nerveux, et tes yeux renfrongnez.
    Nul homme sinon toy n’eust sceu parfaire l’œuvre,
    Puis ta dure massue assez le nous descœuvre.
    Il n’avoit achevé, quand dix bœufs du Soleil, *
    Effroyez de la peau du Lion non-pareil
    Qu’Hercule avoit au dos, le choquant l’irriterent,
    Et l’ire de son fiel agassant despiterent.

    [C En sa premiere jeunesse il s’estoit addonné à la Muse latine, et de fait nous avons veu quelques vers latins de sa façon assez passables, comme ceux qu’il addresse au Cardinal de Lorraine, et à Charles Evesque du Mans et Cardinal de Ramboüillet, et les Epigrammes contre quelques ministres, et le Tombeau du Roy Charles IX, mais qui monstrent par quelque contrainte forcée, ou qu’il n’y estoit point entierement né, ou qu’il ne s’y plaisoit pas, aussi n’en avoit-il continué l’exercice, pour escrire en nostre langue *.

    Quant à l’oraison continuë *, il ne disoit pas des mieux en propos communs, ou plustost se plaisoit en une dedaigneuse nonchalance, laquelle il mettoit au compte de sa liberté. Que s’il avoit à discourir, en presence ou par commandement des grands avec quelque appareil, il disoit des mieux : tesmoin le docte discours qu’il fit sur le suject des vertus actives*, qui se voit encores entre les mains des curieux et qu’il accompagna d’une genereuse et pareille action *, par le commandement, et en presence du Roy Henry III, lors que ce prince voulut dresser l’Academie de son Palais, et fit choix des plus doctes hommes de son roiaume, pour aprendre à moindre peine les bonnes lettres par leurs rares discours, enrichis des plus belles choses qu’on peust rechercher sur un suject, et qu’ils debvoient faire chacun à leur tour. Du nombre desquels furent choisis des premiers avec Ronsard le sieur de Pybrac, qui estoit autheur de ceste entreprise, et Doron Maistre des Requestes, Tyard Evesque de Chalons, Baïf, Desportes Abbé de Tyron, et le docte du Per-