Richard II/Traduction Hugo

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La Tragédie

DU

Roy Richard Deuxième

AVEC ADDITIONS NOUVELLES DE


La Scène du Parlement et de la Déposition du


ROY RICHARD


Comme elle a été iouée récemment par les seruiteurs
de Sa Maiesté le Roy, au Globe


PAR


William Shake-speare


PERSONNAGES :


LE ROI RICHARD II.
EDMOND DE LANGLEY, duc d’York.
JEAN DE GAND, duc de Lancastre,
oncles du roi.
HENRY, surnommé BOLINGBROKE (1), duc de Hereford, fils de Jean de Gand, plus tard Henry IV.
LE DUC D’AUMERLE, fils du duc d’York.
MOWBRAY, duc de Norfolk.
LE DUC DE SURREY.
LE COMTE DE SALISBURY.
LE COMTE DE BERKLEY.
BUSHY
BAGOT
créatures du roi Richard.
GREEN.
LE COMTE DE NORTHUMBERLAND.
HENRY PERCY, son fils.
LORD ROSS.
LORD WILLOUGHBY.
LORD FITZWATER.
L’ÉVÉQUE DE CARLISLE.
L’ABBÉ DE WESTMINSTER.
LE LORD MARÉCHAL.
SIR PIERCE D’EXTON.
SIR STEPHEN SCROOP.
UN CAPITAINE GALLOIS.


LA REINE.
LA DUCHESSE DE GLOCESTER.
LA DUCHESSE D’YORK.
dames d’honneur.
lords, hérauts, officiers, deux jardiniers, un geolier, un messager, un groom, gens de service.


La scène est tantôt en Angleterre, tantôt dans le pays de Galles.

Scène I.


[Londres. Le palais du roi.]


Entrent le roi Richard et sa suite ; Jean de Gand et d’autres nobles.



RICHARD.

— Vieux Jean de Gand, Lancastre que le temps honore, — as-tu, conformément à la teneur de ton serment, — amené ici Henri Hereford, ton fils hardi, — pour soutenir cette orageuse accusation, — que notre loisir ne nous a pas permis d’entendre encore, — contre le duc de Norfolk, Thomas Mowbray ?


JEAN DE GAND.

Oui, mon suzerain.


RICHARD.

Dis-moi en outre, l’as-tu sondé ? — Accuse-t-il le duc en raison d’une animosité ancienne, — ou, selon le devoir d’un bon sujet, — sur quelque preuve solide de trahison ?


JEAN DE GAND.

— Autant que j’ai pu le pénétrer, — c’est sur la présomption d’un danger dont le duc — menace Votre Altesse, nullement en raison d’une animosité invétérée.


RICHARD, à ses gens.

— Mandez-les donc en notre présence : que face à face, — fronçant sourcil contre sourcil, l’accusateur et l’accusé — s’expliquent librement devant nous.

Des gens de la suite sortent.

— Ils sont tous deux d’humeur hautaine et pleins d’ire ; — dans leur rage, sourds comme la mer, violents comme le feu.


Rentrent les gens de la suite avec Bolingbroke et Norfolk.



BOLINGBROKE.

— Puissent maintes années de jours heureux être réservées — à mon gracieux souverain, à mon suzerain bien-aimé !


NORFOLK.

— Que chaque jour accroisse le bonheur du jour précédent, — jusqu’à ce que les cieux, enviant à la terre sa félicité, — ajoutent un titre immortel à votre couronne !


RICHARD.

— Nous vous remercions tous deux ; pourtant l’un de vous n’est qu’un flatteur, — à en juger par l’objet qui vous amène, — cette accusation mutuelle de haute trahison. — Cousin de Hereford, quel grief as-tu — contre le duc de Norfolk, Thomas Mowbray ?


BOLINGBROKE.

— Tout d’abord (que le ciel soit le registre de mes paroles !) — c’est dans la ferveur de mon dévouement de sujet, — et par zèle pour le précieux salut de mon prince, — que, libre de toute injuste rancune, — je parais comme appelant en cette royale présence. — Maintenant, Thomas Mowbray, c’est vers toi que je me tourne — et tiens bon compte de ma déclaration : car ce que je vais dire, mon corps le maintiendra sur cette terre, — ou mon âme divine en répondra au ciel. — Tu es un traître et un mécréant ; — de trop bonne noblesse pour une vie trop mauvaise ; — car, plus le cristal du ciel est pur, — plus hideux semblent les nuages qui y passent. — Encore une fois, pour aggraver encore le stigmate, — je t’enfonce dans la gorge le nom de traître infâme, — désirant, s’il plaît à mon souverain, ne pas sortir d’ici — que mon glaive justicier n’ait prouvé ce qu’affirme ma bouche.


NORFOLK.

— Que la froideur de mes paroles n’accuse pas ici mon zèle, — Ce n’est pas l’épreuve d’une guerre de femmes, l’aigre clameur de deux langues acharnées, — qui peut arbitrer ce litige entre nous deux. — Un sang qui bout ainsi veut être refroidi ; — pourtant je ne puis me vanter d’avoir la patience assez docile — pour garder le silence et ne rien dire du tout. — Je le déclare tout d’abord, mon profond respect pour Votre Altesse — m’empêche de lâcher les rênes et de donner de l’éperon à ma libre parole ; — sans quoi, elle s’emporterait jusqu’à lui rejeter — doublement à la gorge ce mot de trahison. — Mettons de côté la royauté de son sang auguste, — qu’il ne soit plus le cousin de mon suzerain ; — et je le défie, je lui crache au visage, — je l’appelle calomniateur, couard et vilain. — Ce que je suis prêt à maintenir en lui laissant tous les avantages — fussé-je, pour le rencontrer, obligé de gagner au pas de course — les crêtes glacées des Alpes — ou tout autre terrain inhabitable — que jamais Anglais ait osé fouler ! — En attendant, que ceci suffise à défendre ma loyauté : — par toutes mes espérances, il en a menti effrontément.


BOLINGBROKE.

— Pâle et tremblant couard, je te jette mon gant, — abdiquant ici la parenté du roi. — Je mets de côté la royauté de mon sang auguste — que la peur, et non le respect, te fait récuser. — Si une coupable frayeur t’a laissé la force — de relever ce gage de mon honneur, eh bien ! baisse-toi. — Par ce gage et par tous les rites de la chevalerie, — je veux, en croisant le fer, te rendre raison — de ce que j’ai dit et de toutes les injures que tu pourras inventer.


NORFOLK.

— Je le relève, et, je le jure par cette épée — qui doucement apposa ma chevalerie sur mon épaule, — je suis prêt à te faire réponse par tout moyen loyal, — dans toutes les formes honorables de l’épreuve chevaleresque ; — et, une fois en selle, puissé-je n’en pas descendre vivant, — si je suis un traître ou si je combats injustement !


BOLINGBROKE.

— Écoutez ! Ce que je déclare, ma vie est engagée à le prouver : — je dis que Mowbray a reçu huit mille nobles, — destinés à la paie des soldats de Votre Altesse, — qu’il a détenus pour des usages criminels, — comme un traître félon et un infâme scélérat. — Je dis en outre (et le prouverai en combattant, — ou ici, ou ailleurs, fût-ce aux plus lointains parages — qu’ait jamais aperçus un regard anglais), — je dis que toutes les trahisons qui depuis dix-huit ans — ont été complotées et tramées dans ce pays — ont le fourbe Mowbray pour chef et pour fauteur. — Je dis encore (et je prouverai encore — ma bonne foi aux dépens de sa mauvaise vie) — que c’est lui qui a comploté la mort du duc de Glocester, — qui a instigué ses trop crédules adversaires, — et qui, conséquemment, comme un traître et un couard, — a fait ruisseler son âme innocente dans des torrents de sang. — Ce sang, comme celui du sacrifice d’Abel, crie — du fond même des cavernes muettes de la terre ; — il réclame de moi justice et rude châtiment, — et, par la glorieuse dignité de ma naissance, — ce bras le vengera, ou j’y perdrai cette vie !


RICHARD.

— Quelle hauteur atteint l’essor de sa résolution ! — Thomas de Norfolk, que dis-tu à cela ?


NORFOLK.

— Oh ! daigne mou souverain détourner la face — et commander à son oreille d’être sourde un moment, — que je dise à ce vivant opprobre du sang royal — quelle horreur fait à Dieu et aux gens de bien un si hideux menteur !


RICHARD.

— Mowbray, l’impartialité est dans nos yeux comme dans nos oreilles : — fût-il mon frère, fût-il même l’héritier de mon royaume — (et il n’est que le fils de mon frère), — je jure, par la majesté de mon sceptre, — qu’une parenté si proche de notre sang sacré — ne lui donnerait aucun privilège et ne rendrait point partiale — l’inflexible fermeté de mon âme droite. — Il est notre sujet, Mowbray, comme tu l’es toi-même : — je t’autorise à parler librement et sans crainte.


NORFOLK.

— Eh bien, Bolingbroke, jusqu’au fond de ton cœur, — par ta gorge de traître, tu mens ! — Les trois quarts de ce que j’ai reçu pour Calais, — je les ai dûment distribués aux soldats de Son Altesse ; — le dernier quart, j’ai été autorisé à le garder, — mon souverain me redevant — cette somme sur un compte considérable, — depuis le dernier voyage que je fis en France pour chercher la reine. — Avale donc ce démenti… Quant à la mort de Glocester… — je ne l’ai point assassiné ; mais, à ma disgrâce, — j’ai oublié en cette occasion mon serment, mon devoir. — Quant à vous, mon noble lord de Lancastre, — vous, l’honorable père de mon ennemi, — j’ai un jour dressé une embûche contre votre vie, — et c’est un tort qui pèse à mon âme affligée ; — mais, dernièrement, avant de recevoir le sacrement, — je l’ai confessé ; et j’ai scrupuleusement imploré — de votre grâce un pardon que j’espère avoir obtenu. — Voilà mes fautes. Quant aux autres accusations, — elles émanent de la rancune d’un scélérat, — d’un mécréant, du plus dégénéré des traîtres. — C’est ce que j’entends soutenir hardiment de ma personne ; — et, à mon tour, je lance mon gage, — aux pieds de ce traître outrecuidant, — décidé à prouver ma loyauté de gentilhomme — dans le sang le plus pur que recèle sa poitrine. — Dans ma hâte, je supplie instamment — Votre Altesse de nous assigner le jour de l’épreuve.


RICHARD.

— Gentilshommes que le courroux enflamme, laissez-vous guider par moi. — Purgeons cette colère sans tirer de sang : — voilà ce que nous prescrivons, sans être médecin. — Une profonde inimitié fait une incision trop profonde ; — oubliez, pardonnez ; arrangez-vous et mettez-vous d’accord. — Nos docteurs disent que ce n’est pas le moment de saigner… — Bon oncle, que cette querelle finisse où elle a commencé : — nous calmerons le duc de Norfolk ; vous, calmez votre fils.


JEAN DE GAND.

— Être pacificateur convient à mon âge… — Mon fils, rejetez le gage du duc de Norfolk.


RICHARD.

— Et vous, Norfolk, rejetez le sien.


JEAN DE GAND.

— Eh bien, Harry, en bien ? — Quand l’obéissance ordonne, je ne devrais pas ordonner deux fois.


RICHARD.

— Norfolk, répétez cela ; nous ordonnons ! Inutile délai !


NORFOLK.

— Je me jette moi-même à tes pieds, redouté souverain ; — ma vie est à ton service, mais non ma honte. — Ma vie appartient à mon devoir ; mais ma bonne renommée, — qui en dépit de la mort vivra sur ma tombe, — tu ne l’emploieras pas au noir usage du déshonneur. — Je suis honni, accusé, conspué, — percé au cœur par le trait envenimé de la calomnie ; — et il n’est qu’un baume pour guérir une telle blessure, c’est le sang du cœur — qui a exhalé ce poison.


RICHARD.

Cette fureur doit être contenue : — donne-moi son gage. Les lions domptent les léopards (2).


NORFOLK.

— Oui, mais n’effacent pas leurs taches ; enlevez-moi la honte, — et j’abandonne ce gage. Cher, cher seigneur, — le plus pur trésor que puisse donner l’existence mortelle, — c’est une réputation sans tache ; ôtez cela, — et les hommes ne sont qu’une fange dorée, qu’une argile peinte. — Un joyau dans un coffre dix fois verrouillé, — c’est un cœur vaillant dans une poitrine royale. — Mon honneur, c’est ma vie : tous deux ne font qu’un ; — enlevez-moi l’honneur, et ma vie est perdue. — Donc, mon cher suzerain, laissez-moi défendre mon honneur ; — c’est pour lui que je vis, pour lui que je veux mourir.


RICHARD, à Bolingbroke.

— Cousin, rejetez ce gage ; commencez.


BOLINGBROKE.

— Oh ! Dieu préserve mon âme d’une si noire vilenie ! — Puis-je paraître, cimier baissé, en présence de mon père ? — Puis-je ravaler ma hauteur jusqu’au pâle effroi d’un mendiant — devant cet effronté poltron ? Avant que ma langue — blesse mon honneur par une si outrageante faiblesse, — avant qu’elle sonne une si honteuse chamade, mes dents déchireront — le servile organe d’une lâche palinodie — et (insulte suprême !) le cracheront tout sanglant — dans ce refuge de la honte, à la face même de Mowbray !

Jean de Gand sort.

RICHARD.

— Nous ne sommes pas né pour prier, mais pour commander. — Puisque nous ne pouvons parvenir à vous réconcilier, — soyez prêts à faire vos preuves au péril de votre vie, — le jour de la Saint-Lambert, à Conventry ; — c’est là que vos épées et vos lances arbitreront — l’effervescent litige de votre haine acharnée. — Puisque nous ne pouvons vous calmer, nous verrons — la justice désigner l’honneur par la victoire. — Lord maréchal, commandez à nos hérauts d’armes — de s’apprêter à régler cette lutte intestine.

Ils sortent.


Scène II.


[L’ancien hôtel de Savoie, à Londres.] (3)


Entrent Jean de Gand et la duchesse de Glocester.

JEAN DE GAND.

— Hélas ! ce que j’ai en moi du sang de Glocester — me sollicite, plus même que vos cris, — à m’élever contre les bouchers de sa vie. — Mais puisque le châtiment réside dans les mains mêmes — qui ont commis le forfait que nous sommes impuissants à châtier, — confions notre cause à la volonté du ciel. — Quand il verra les temps mûrs sur terre, — il fera pleuvoir une brûlante vengeance sur la tête des coupables.


LA DUCHESSE.

— La fraternité n’est-elle pas pour toi un stimulant plus vif ? — L’amour n’a-t-il plus de flamme dans ton vieux sang ? — Les sept fils d’Édouard, et tu es l’un d’entre eux (4), - étaient comme sept vases pleins de son sang sacré, — comme sept beaux rameaux issus d’une même souche. — Plusieurs de ces vases ont été vidés par le cours de la nature, — plusieurs de ces rameaux ont été coupés par la destinée. — Mais Thomas, mon cher seigneur, ma vie, mon Glocester, — ce vase plein du sang sacré d’Édouard, — ce florissant rameau de la plus royale souche, — a été brisé (et toute la précieuse liqueur a été répandue), — a été haché (et les feuilles de son été ont été toutes flétries), — par la main de l’envie, par le couperet sanglant du meurtre ! — Ah ! Jean de Gand ! son sang était le tien ; le lit, la matrice, — la fougue, le moule qui t’ont formé, — l’ont fait homme ; et tu as beau vivre et respirer, — tu es tué en lui. C’est acquiescer — dans une large mesure à la mort de ton père — que laisser ainsi périr ton malheureux frère, — qui était la vivante image de ton père. — N’appelle pas cela patience, Gand, c’est désespoir : — souffrir que ton frère soit ainsi assassiné, — c’est frayer l’accès de ton cœur sans défense — à la tuerie farouche et lui apprendre à l’égorger. — Ce que nous appelons patience chez les gens vulgaires — n’est que pâle et blême couardise dans de nobles poitrines. — Que te dirai-je ? Pour sauvegarder ta propre vie, — le meilleur moyen, c’est de venger la mort de mon Glocester.


JEAN DE GAND.

— Cette querelle est celle de Dieu ; car c’est le représentant de Dieu, — l’oint du Seigneur, sacré sous ses yeux mêmes, — qui a causé cette mort ; si ce fut un crime, — que le ciel en tire vengeance ; car je ne pourrai jamais lever — un bras irrité contre son ministre.


LA DUCHESSE.

— À qui donc, hélas ! pourrai-je me plaindre ?


JEAN DE GAND.

— À Dieu, le champion et le défenseur de la veuve.


LA DUCHESSE.

— Eh bien, soit !… Adieu, vieux Jean de Gand, tu vas à Coventry voir — combattre notre neveu Hereford et le féroce Mowbray. — Oh ! puissent les injures de mon mari peser sur la lance de Hereford, — en sorte qu’elle traverse la poitrine du boucher Mowbray ! — Ou si par malheur le premier élan est manqué, — puissent les crimes de Mowbray être un tel poids pour son cœur — qu’ils brisent les reins de son coursier écumant, — et culbutent le cavalier dans la lice, — jetant le misérable à la merci de mon neveu Hereford ! — Adieu, vieillard ; la femme de ton ci-devant frère — doit finir sa vie avec la Douleur, sa compagne.


JEAN DE GAND.

— Sœur, adieu. Il faut que j’aille à Coventry. — Puisse le bonheur rester avec toi, comme partir avec moi !


LA DUCHESSE.

— Un mot encore… La douleur rebondit où elle tombe, — non qu’elle soit vide et creuse, mais par l’effet de sa lourdeur. — Je prends congé de toi avant d’avoir rien dit ; — car le chagrin ne finit pas quand il paraît épuisé. — Recommande-moi à mon frère, Edmond York. — Là, c’est tout… Non, ne t’en va pas ainsi. — Quoique ce soit là tout, ne pars pas si vite… — Je vais me rappeler autre chose… Dis-lui… Oh ! quoi ?… — dis-lui de venir me voir bien vite à Plashy. — Hélas ! et que verra là ce bon vieux York ? — Rien que des logements vides, des murailles dégarnies, — des offices dépeuplés, des dalles désertées ! — Et qu’y entendra-t-il ? pour acclamations, rien que mes gémissements ! — Recommande-moi donc à lui ; qu’il n’aille pas là-bas — chercher la douleur : elle y est partout. — Désolée, désolée, je vais partir d’ici et mourir. — C’est le dernier adieu que te disent mes yeux en pleurs.

Ils sortent.

Scène III.


[La plaine de Gosford-green, près Coventry.]


La lice est préparée ; un trône dressé. Hérauts d’armes et autres officiers de service en faction.


Entrent le Lord Maréchal et Aumerle.



LE MARÉCHAL.

— Milord Aumerle, Harry Hereford est-il armé ?


AUMERLE.

— Oui, de pied en cap, et impatient d’entrer.


LE MARÉCHAL.

— Le duc de Norfolk, plein de fougue et de hardiesse, — n’attend que le signal de la trompette de l’appelant.


AUMERLE.

— Ainsi les champions sont prêts, et l’on n’attend plus — que l’arrivée de Sa Majesté.


Fanfares, Entrent le roi Richard, qui va s’asseoir sur son trône, Jean de Gand et plusieurs autres seigneurs qui prennent leurs places. — Une trompette sonne ; une autre trompette lui répond de l’intérieur. Alors, entre Norfolk, armé de toutes pièces, précédé d’un héraut.



RICHARD.

— Maréchal, demandez à ce champion — pour quelle cause il vient ici en armes ; — demandez-lui son nom ; et, suivant l’usage, sommez-le — d’attester sous serment la justice de sa cause.


LE MARÉCHAL, à Norfolk.

— Au nom de Dieu et du roi, dis qui tu es, — et pourquoi tu viens dans cet équipement chevaleresque, — contre qui tu viens, et quelle est ta querelle. — Dis la vérité, sur ton serment et sur ta foi de chevalier, — et que dès lors le ciel et ta valeur te soient en aide !


NORFOLK.

— Mon nom est Thomas Mowbray, duc de Norfolk. — Je viens ici, engagé par un serment — (que le ciel préserve un chevalier de violer jamais !) — pour défendre mon honneur et ma loyauté — envers Dieu, mon roi et ma postérité — contre le duc de Hereford qui m’accuse, — et par la grâce de Dieu et par ce bras, — lui prouver, en me défendant, — qu’il est traître à mon Dieu, à mon roi et à moi. — Comme je combats pour la vérité, que le ciel me soit en aide !

Il s’assied.


Une trompette sonne. Entre Bolingbroke, armé de toutes pièces, précédé par un héraut.



RICHARD.

— Maréchal, demandez à ce chevalier en armes — qui il est et pourquoi il vient ici, — cuirassé d’habillements de guerre ; — et, suivant les formes de notre loi, — faites-lui attester la justice de sa cause.


LE MARÉCHAL.

— Quel est ton nom ? et pourquoi viens-tu ici — devant le roi Richard, dans sa lice royale ? — Contre qui viens-tu ? Et quelle est ta querelle ? — Parle en vrai chevalier, et, sur ce, le ciel te soit en aide !


BOLINGBROKE.

— Harry Hereford, de Lancastre et de Derby, — c’est moi ! Je me présente en armes dans cette lice, — pour y prouver, par la grâce de Dieu et la valeur de mon corps, — à Thomas Mowbray, duc de Norfolk, — qu’il n’est qu’un hideux félon, traître — au Dieu du ciel, au roi Richard et à moi ; — et, comme je combats pour la vérité, que le ciel me soit en aide !


LE MARÉCHAL.

— Sous peine de mort, que personne n’ait l’audace — ni l’insolente hardiesse de toucher les barrières, — excepté le maréchal et les officiers — désignés pour régler ces loyales épreuves.


BOLINGBROKE.

— Lord maréchal, permettez que je baise la main de mon souverain — et que je plie le genou devant Sa Majesté ; — car, Mowbray et moi, nous sommes comme deux hommes — ayant fait vœu d’un long et pénible pèlerinage. — Prenons donc solennellement congé — de nos amis divers par un affectueux adieu.


LE MARÉCHAL, à Richard.

— L’appelant salue Votre Altesse en toute féauté, — et demande à vous baiser la main et à prendre congé de vous.


RICHARD, se levant.

Nous voulons descendre et le presser dans nos bras. — Cousin Hereford, qu’à la justice de ta cause — la fortune réponde en ce loyal combat ! — Adieu, mon sang ! Si tu le répands aujourd’hui, — nous pourrons pleurer, mais non venger ta mort.


BOLINGBROKE.

— Oh ! que de nobles yeux ne profanent pas une larme — pour moi, si je suis transpercé par la lance de Mowbray ! — Aussi confiant que le faucon qui fond — sur un oiseau, je vais combattre Mowbray.

Au lord maréchal.

— Mon aimable lord, je prends congé de vous, — et de vous, mon noble cousin, lord Aumerle. — Je ne suis pas malade, quoique aux prises avec la mort ; — mais je suis alerte et jeune, et je respire la joie.

Se tournant vers Jean de Gand.

— Eh ! c’est comme aux festins anglais ! j’aborde — le meilleur en dernier, pour finir par le plus doux ! — Ô toi, auteur terrestre de mon existence, — dont l’ardeur juvénile, en moi régénérée, — m’exalte par une double énergie — au niveau d’une victoire trop haute pour ma tête, — donne à mon armure la trempe de tes prières, acère de tes bénédictions la pointe de ma lance, — en sorte qu’elle pénètre, comme la cire, la cotte de Mowbray, — et fourbis à neuf le nom de Jean de Gand — par la prouesse même de son fils.


JEAN DE GAND.

— Le ciel te fasse prospère en ta bonne cause ! — Sois à l’exécution prompt comme l’éclair ; — et que tes coups, doublement redoublés, — tombent comme un écrasant tonnerre sur le casque — de ton perfide ennemi ! Surexcite ton jeune sang, sois vaillant et vis.


BOLINGBROKE.

— Mon innocence et Saint-Georges à la rescousse !

Il s’assied.

NORFOLK.

— Quel que soit le sort que me réserve Dieu ou la fortune, — ici doit vivre ou mourir, fidèle au trône du roi Richard, — un loyal, juste et intègre gentilhomme. — Jamais captif n’eut plus de joie — à secouer les chaînes de la servitude et à ressaisir — une liberté d’or sans contrôle — que n’en a mon âme palpitante à célébrer — cette fête martiale avec mon adversaire. — Très-puissant suzerain, et vous, compagnons, mes pairs, — recevez de ma bouche un souhait d’heureuses années. — Serein et joyeux, comme à une parade, — je vais au combat. La loyauté a un cœur tranquille.


RICHARD.

— Adieu, milord : je vois avec sécurité — luire dans ton regard la vertu et la valeur. — Maréchal, ordonnez l’épreuve, et faites commencer.

Le roi et les lords retournent à leurs sièges.

LE MARÉCHAL.

Harry de Hereford, de Lancastre et de Derby, — reçois ta lance, et Dieu défende le droit !


BOLINGBROKE, se levant.

— Crénelé dans mon espérance, je crie : Amen !


LE MARÉCHAL, à un officier.

— Allez porter cette lance à Thomas, duc de Norfolk.


PREMIER HÉRAUT D’ARMES.

— Harry de Hereford, Lancastre et Derby, — se présente ici pour son Dieu, son souverain et lui-même, — afin de prouver, sous peine d’être reconnu fourbe et félon, — que le duc de Norfolk, Thomas Mowbray, — est traître à son Dieu, à son souverain et à lui ; il le somme de s’élancer au combat.


DEUXIÈME HÉRAUT D’ARMES.

— Ici se présente Thomas Mowbray, duc de Norfolk, — pour se défendre et pour prouver, — sous peine d’être reconnu fourbe et félon, — que Harry de Hereford, Lancastre et Derby, — est déloyal à Dieu, à son souverain et à lui ; déterminé et plein d’ardeur, — il n’attend que le signal pour commencer.


LE MARÉCHAL.

— Sonnez, trompettes ; et élancez-vous, combattants.

On sonne la charge.
Le roi jette dans le champ clos son bâton de commandant (5).

— Arrêtez ! le roi a jeté son bâton.


RICHARD.

— Que tous deux déposent leurs heaumes et leurs lances et retournent à leurs sièges.

À Jean de Gand et aux seigneurs assesseurs.

— Venez conférer avec nous… Et que les trompettes sonnent — jusqu’au moment où nous signifierons à ces ducs ce que nous aurons décrété.

Longue fanfare.
Aux combattants.

Approchez, — et écoutez ce que nous avons arrêté avec notre conseil. — Attendu que la terre de notre royaume ne doit pas être souillée — de ce sang précieux qu’elle a nourri ; — que nos yeux abhorrent l’atroce spectacle des plaies civiles creusées par des épées voisines ; — que, dans notre pensée, l’orgueil aux ailes d’aigle d’une ambition qui aspire à la nue — et la rancune d’une jalouse rivalité vous provoquent — à réveiller la paix qui, dans le berceau de notre pays, — sommeille avec la calme et douce respiration d’un enfant endormi ; — attendu que l’alarme causée par le rauque ouragan des tambours, — par le cri terrible des trompettes stridentes — et par le choc discordant des armes furieuses — pourrait chasser la noble paix de nos tranquilles contrées — et nous réduire à marcher dans le sang de nos parents ; — en conséquence, nous vous bannissons de nos territoires. — Vous, cousin Hereford, sous peine de mort, — jusqu’à ce que deux fois cinq étés aient enrichi nos champs, — vous ne reverrez pas nos beaux domaines, — mais vous foulerez les sentiers étrangers de l’exil.


BOLINGBROKE.

— Que votre volonté soit faite ! Une chose doit me consoler : — c’est que le soleil, qui vous réchauffe ici, luira aussi pour moi ; — c’est que les rayons d’or qu’il vous prête ici — brilleront sur moi et doreront mon exil.


RICHARD.

— À toi, Norfolk, est réservé un arrêt plus rigoureux, — que j’ai quelque répugnance à prononcer. — Les heures furtives et lentes ne détermineront pas la limite indéfinie de ton douloureux exil. — Cette sentence désespérante : « Ne reviens jamais, sous peine de mort ! » je la prononce contre toi.


NORFOLK.

— Sentence rigoureuse, mon souverain seigneur, — et que je n’attendais pas de la bouche de Votre Altesse ! — Coup profond — qui me rejette dans une atmosphère misérable ! — Ah ! j’avais mérité de Votre Altesse une meilleure récompense ! — L’idiome que j’ai appris depuis quarante années, — mon anglais natal, je dois désormais l’oublier. — Et désormais ma langue me sera aussi inutile — qu’une viole ou une harpe sans cordes, — qu’un bon instrument enfermé dans son étui — ou mis entre des mains — qui ne savent pas le toucher pour en régler l’harmonie. — Dans ma bouche vous avez emprisonné ma langue — sous la double grille de mes dents et de mes lèvres ; — et la stupide, l’insensible, la stérile ignorance — doit me servir de geôlier. — Je suis trop vieux pour cajoler une nourrice, — trop avancé en âge pour me faire écolier. — Qu’est-ce donc que ta sentence, sinon une mort muette — qui dérobe à ma langue son souffle natal ?


RICHARD.

— Il ne te sert de rien de te lamenter. — Après notre sentence, les plaintes arrivent trop tard.


NORFOLK.

— Ainsi je vais tourner le dos au soleil de mon pays — pour aller vivre dans les mélancoliques ténèbres d’une nuit sans fin.

Il va pour se retirer.

RICHARD, à Norfolk.

— Reviens et prends un engagement.

Aux deux exilés.

— Posez sur notre royale épée vos mains proscrites ; — jurez, par l’allégeance que vous devez au ciel — (celle que vous nous devez, nous la bannissons avec vous), — de tenir le serment que nous vous administrons : — jurez, au nom de l’honneur et du ciel, — de ne jamais vous rapprocher dans l’exil par une mutuelle sympathie, — de ne jamais vous retrouver face à face, — de ne jamais vous écrire, ni vous saluer, de ne jamais apaiser — la sombre tempête de votre haine domestique, — de ne jamais vous réunir de propos délibéré — pour tramer aucune intrigue, aucun complot coupable — contre nous, notre gouvernement, nos sujets, notre pays.


BOLINGBROKE.

Je le jure.


NORFOLK.

— Je jure aussi d’observer toutes ces conditions.


BOLINGBROKE.

— Norfolk, encore un mot, mais un mot d’ennemi ! — Eu ce moment, si le roi nous avait laissés faire, — une de nos âmes serait errante dans les airs, — bannie du frêle sépulcre de notre chair, — comme notre chair est maintenant bannie de cette terre. — Confesse tes trahisons, avant de fuir ce royaume. — Puisque tu as si loin à aller, n’emporte pas — l’accablant fardeau d’une conscience coupable.


NORFOLK.

— Non, Bolingbroke. Si jamais je fus un traître, — que mon nom soit rayé du livre de vie, — et moi, banni du ciel, comme d’ici ! — Mais ce que tu es, le ciel, toi et moi, nous le savons ; — et le roi en fera trop tôt, je le crains, la déplorable épreuve… — Adieu, mon suzerain… Désormais je ne puis plus m’égarer. — Hormis la route d’Angleterre, tout chemin est le mien.


RICHARD, à Jean de Gand.

— Oncle, dans la glace de tes yeux — je vois l’affliction de ton cœur ; ton triste aspect — a du nombre de ses années d’exil — retranché quatre années.

À Bolingbroke.

Après six hivers glacés, — retourne de l’exil dans la patrie, et tu seras le bienvenu.


BOLINGBROKE.

— Que de temps dans un petit mot ! — Quatre hivers languissants et quatre riants printemps — tiennent dans une parole. Tel est, le souffle des rois !


JEAN DE GAND.

— Je remercie mon suzerain d’avoir, par égard pour moi, — abrégé de quatre ans l’exil de mon fils. — Mais je n’en recueillerai que peu d’avantage ; — car, avant que les six années qu’il doit passer loin de moi — aient varié leurs lunes et accompli leur révolution, — ma lampe privée d’huile et ma flamme épuisée — seront éteintes par l’âge dans la nuit éternelle ; — mon bout de lumignon sera brûlé et fini, — et la mort aveugle ne me laissera pas revoir mon fils.


RICHARD.

— Bah ! mon oncle, tu as bien des années à vivre.


JEAN DE GAND.

— Pas une minute, roi, que tu puisses me donner. — Tu peux abréger mes jours par un sombre chagrin, — et m’enlever des nuits, mais non me prêter un lendemain. — Tu peux aider l’âge à sillonner ma face, — mais tu ne peux arrêter une ride en son pèlerinage. — Ta parole peut concourir avec l’âge à ma mort, — mais, mort, ton royaume ne saurait racheter mon souffle !


RICHARD.

— Ton fils est banni par un sage verdict — auquel tu as, pour ta part, donné ton suffrage : — pourquoi donc sembles-tu protester contre notre justice ?


JEAN DE GAND.

— Les choses, douces au goût, deviennent aigres à la digestion. — Vous m’avez consulté comme juge ; mais j’aurais mieux aimé — que vous m’eussiez dit d’argumenter en père. — Oh ! si c’eût été un étranger, et non mon enfant, — j’aurais eu plus d’indulgence pour pallier sa faute ; j’ai tenu à éviter l’imputation de partialité, — et j’ai par ma sentence détruit ma propre vie. — Hélas ! j’espérais qu’un de vous me dirait — que j’étais trop rigoureux de me défaire ainsi de mon bien ; — mais vous avez souffert que ma langue — me fît, contre mon gré, ce mal involontaire.


RICHARD.

— Cousin, adieu… Toi aussi, mon oncle, dis-lui adieu : — nous le bannissons pour six ans ; il faut qu’il parte.

Fanfares. Sortent Richard et sa suite.

AUMERLE.

— Cousin, adieu : ce que votre personne ne pourra plus nous dire, — signifiez-le par écrit du lieu de votre résidence.


LE MARÉCHAL.

— Moi, milord, je ne prends pas congé de vous ; car je compte vous escorter — à cheval, aussi loin que le permettra cette terre.


JEAN DE GAND.

— Oh ! pourquoi thésaurises-tu tes paroles, — et ne réponds-tu pas aux effusions de tes amis ?


BOLINGBROKE.

— Les paroles me manquent pour vous faire mes adieux, — au moment même où ma langue devrait les prodiguer — pour exhaler la douleur exubérante de mon cœur.


JEAN DE GAND.

— Ton chagrin n’est qu’une absence temporaire.


BOLINGBROKE.

— En l’absence de la joie, le chagrin est toujours présent.


JEAN DE GAND.

— Qu’est-ce que six hivers ? C’est bien vite passé.


BOLINGBROKE.

— Oui, pour l’homme dans la joie ; mais d’une heure le chagrin en fait dix.


JEAN DE GAND.

— Suppose que c’est un voyage que tu fais pour ton plaisir.


BOLINGBROKE.

— Mon cœur me détrompera par un soupir, — lui pour qui ce sera un pèlerinage forcé.


JEAN DE GAND.

— Regarde le sombre cercle de ta marche douloureuse — comme la monture où tu dois enchâsser — le précieux joyau de ton retour.


BOLINGBROKE.

— Non, chacun de mes pas pénibles — me rappellera bien plutôt quel monde — m’éloigne des joyaux qui me sont chers. — Il faut que je fasse le long apprentissage — des routes de l’étranger ; et à la fin, — devenu libre, de quoi pourrai-je me vanter, — sinon d’avoir été le journalier de la douleur ?


JEAN DE GAND.

— Tous les lieux que visite le regard des cieux — sont pour le sage autant de ports et d’heureux havres : — apprends de la nécessité à raisonner ainsi. — Il n’est point de vertu comme la nécessité ! — Pense, non que le roi t’a banni, — mais que tu as banni le roi. Le malheur s’appesantit d’autant plus — qu’il s’aperçoit qu’on le supporte faiblement. — Va, figure-toi que je t’ai envoyé en quête de la gloire, — et non que le roi t’a exilé ; ou suppose — qu’une peste dévorante plane dans notre atmosphère, — et que tu fuis vers un climat plus pur. — Écoute, imagine que tout ce que ton âme a de plus cher — est là où tu vas et non là d’où tu viens. — Prends les oiseaux qui chantent pour des musiciens, — le gazon que tu foules pour la natte d’un salon, — les fleurs, pour de belles dames, et ta marche — pour la mesure délicieuse d’une danse. — Car le chagrin hargneux a moins de pouvoir pour mordre — l’homme qui le nargue et le traite légèrement (6).


BOLINGBROKE.

— Oh ! qui peut tenir un tison dans sa main, — en songeant aux glaces du Caucase ? — ou émousser l’aiguillon d’un appétit famélique — par la seule idée d’un festin imaginaire ? — ou se rouler nu dans la neige de décembre, — en songeant à la chaleur d’un été fantastique ? — Oh ! non, la pensée du bien — ne rend que plus vif le sentiment du mal. — La dent cruelle de la douleur n’est jamais plus venimeuse — que quand elle mord sans ouvrir la plaie.


JEAN DE GAND.

— Viens, viens, mon fils ; je vais te mettre dans ton chemin. — Si j’étais jeune comme toi, et dans ta situation, je ne voudrais pas rester.


BOLINGBROKE.

— Adieu donc, sol de l’Angleterre ; adieu, terre chérie, — ma mère, ma nourrice, qui me portes encore ! — En quelque lieu que j’erre, je pourrai toujours me vanter — d’être, quoique banni, un véritable Anglais.

Tous sortent.

Scène IV.


[Le palais du roi à Londres.]


Entrent Richard, Bagot et Green, puis Aumerle.

RICHARD.

— Nous l’avons remarqué… Cousin Aumerle, — jusqu’où avez-vous accompagné le haut Hereford ?


AUMERLE.

— J’ai accompagné le haut Hereford, puisque ainsi vous l’appelez, — jusqu’à la première grande route, et je l’ai quitté là.


RICHARD.

— Et, dites-moi, la séparation a-t-elle fait verser bien des larmes ?


AUMERLE.

— Ma foi, aucune de ma part, n’était un vent du nord-est, — qui, en nous soufflant aigrement au visage, — a réveillé la pituite endormie, et a ainsi, par hasard, — honoré d’une larme notre creuse séparation.


RICHARD.

— Qu’a dit notre cousin, quand vous l’avez quitté ?


AUMERLE.

Il m’a dit adieu ; — et, comme mon cœur répugnait à ce que ma langue — profanât ce mot, j’ai habilement feint — d’être accablé par une telle douleur — que les paroles semblaient ensevelies dans la tombe de mon chagrin. — Morbleu ! si le mot adieu avait pu allonger les heures — et ajouter des années à son court bannissement, — il aurait eu de moi un volume d’adieux ; — mais, la chose étant impossible, il n’en a pas eu un seul.


RICHARD.

— Il est notre cousin, cousin ; mais il est douteux, — quand le temps le rappellera de l’exil, — que notre parent revienne voir sa famille. — Nous-même, et Bushy, et Bagot que voici, et Green, — nous avons remarqué sa courtoisie envers les gens du peuple, — par quelle humble et familière révérence — il semblait plonger dans leurs cœurs, — que de respects il prostituait à ces manants, — gagnant de pauvres artisans par l’artifice de ses sourires — et par son édifiante soumission aux rigueurs de son sort, — comme s’il eût voulu emporter leurs affections dans l’exil ! — Il ôtait son chapeau à une marchande d’huîtres ! — Deux haquetiers lui criaient : Dieu vous conduise ! — et obtenaient le tribut de son souple genou — avec des merci, mes compatriotes, mes chers amis. — Comme si l’Angleterre lui appartenait par réversion, — et qu’il fût le plus prochain espoir de nos sujets !


GREEN.

— C’est bon, il est parti, et avec lui disparaissent toutes ces idées. — Songeons maintenant aux rebelles qui surgissent en Irlande. — Il faut faire diligence, mon seigneur ; — ne leur laissons pas trouver de nouvelles ressources dans de nouveaux retards, — aussi utiles pour eux que funestes à Votre Altesse.


RICHARD.

— Nous irons en personne à cette guerre. — Et, comme nos coffres, grâce à une cour trop somptueuse — et à de trop généreuses largesses, se sont quelque peu allégés, — nous sommes forcé d’affermer notre domaine royal, — dont le revenu doit subvenir à nos besoins — pour les affaires urgentes. Si cela ne suffît pas, — nos délégués auront des blancs seings — sur lesquels ils inscriront tous les gens riches, connus d’eux, — pour de larges sommes d’or — qu’ils nous enverront plus tard comme subsides ; — car nous voulons partir sur-le-champ pour l’Irlande.

Entre Bushy.

— Bushy, quelles nouvelles ?


BUSHY.

— Le vieux Jean de Gand est gravement malade, milord ; — il a été pris soudain, et il envoie en toute hâte — supplier Votre Majesté de l’aller voir.


RICHARD.

— Où est-il ?


BUSHY.

À Ely-House.


RICHARD.

— Ciel, suggère à son médecin l’idée — de le dépêcher immédiatement à sa tombe ! — La garniture de ses coffres nous fera des habits — pour équiper nos soldats dans cette guerre d’Irlande. — Venez, messieurs, allons le visiter. — Dieu veuille qu’en faisant toute diligence, nous arrivions trop tard !

Ils sortent.



Scène V.


[Un appartement dans Ely-House.]


Jean de Gand est étendu sur un lit de repos ; le duc d’York et d’autres seigneurs sont debout près de lui.

JEAN DE GAND.

— Le roi viendra-t-il ? Que je puisse rendre mon dernier soupir — dans un conseil salutaire pour son imprudente jeunesse !


YORK.

— Ne vous tourmentez pas ; ne vous mettez pas hors d’haleine ; — car c’est en vain que les conseils parviennent à son oreille.


JEAN DE GAND.

— Oh ! mais on dit que la voix des mourants — commande l’attention, comme une profonde harmonie. — Quand les paroles sont rares, elles ne sont guère proférées en vain. — Car c’est la vérité que murmurent ceux qui murmurent leurs paroles à l’agonie. — Celui qui bientôt ne pourra plus rien dire est plus écouté — que ceux dont la jeunesse et la santé inspirent la causerie. — La fin des hommes est plus remarquée que toute leur vie passée. — Le coucher du soleil, le final d’une mélodie — (l’arrière-goût des douceurs en est toujours le plus doux) restent — gravés dans la mémoire plus que les choses antérieures. — Bien que Richard ait refusé d’écouter les conseils de ma vie, — son oreille peut ne pas être sourde à la triste parole de ma mort.


YORK.

— Non, elle est absorbée par les accents flatteurs, — par les louanges adressées à sa puissance, et puis — par des vers licencieux dont l’harmonie venimeuse — trouve toujours ouverte l’oreille de la jeunesse, — par le récit des modes de cette superbe Italie — dont notre nation, toujours tardive en ses singeries, — suit les manières en trébuchant dans une basse imitation ! — Survient-il dans le monde une vanité, — quelque vile qu’elle soit, pourvu qu’elle soit neuve, — vite on l’insinue à l’oreille royale ! — Aussi les conseils arrivent toujours trop tard, — là où la volonté se mutine contre l’empire de la raison. — Ne cherche pas à diriger celui qui veut lui-même choisir son chemin. — À peine te reste-t-il un souffle, et tu veux le perdre !


JEAN DE GAND.

— Il me semble que je suis un prophète subitement inspiré, — et voici, en expirant, ce que je prédis de lui. — La flamme ardente et furieuse de son orgie ne saurait durer ; — car les feux violents se consument d’eux-mêmes. — Les petites pluies durent longtemps, mais les brusques orages sont courts. — Il fatigue vite, celui qui galope trop vite. — La nourriture étouffe qui se nourrit trop avidement. — La futile vanité, insatiable cormoran, — bientôt à bout d’aliments, se dévore elle-même. — Cet auguste trône des rois, cette île porte-sceptre, — cette terre de majesté, ce siège de Mars, — cet autre Éden, ce demi-paradis, — cette forteresse bâtie par la nature pour se défendre — contre l’invasion et le coup de main de la guerre, — cette heureuse race d’hommes, ce petit univers, — cette pierre précieuse enchâssée dans une mer d’argent — qui la défend, comme un rempart, — ou comme le fossé protecteur d’un château, — contre l’envie des contrées moins heureuses, — ce lieu béni, cette terre, cet empire, cette Angleterre, — cette nourrice, cette mère féconde de princes vraiment royaux, — redoutables par leur race, fameux par leur naissance, — qui, au service de la chrétienté et de la vraie chevalerie, — ont porté la renommée de leurs exploits — jusque dans la rebelle Judée, jusqu’au sépulcre — du fils bienheureux de Marie, la rançon du monde ; — cette patrie de tant d’âmes chères, cette chère, chère patrie, — chérie pour sa gloire dans le monde, — est maintenant affermée (je meurs en le déclarant), — comme un fief ou une ferme misérable (7). — Cette Angleterre, engagée dans une mer triomphante, — dont la côte rocheuse repousse l’envieux assaut — de l’humide Neptune, est maintenant engagée à l’ignominie — par les taches d’encre et par les parchemins pourris ! — Cette Angleterre qui avait coutume d’asservir les autres, — a consommé honteusement sa propre servitude ! — Oh ! si ce scandale pouvait s’évanouir avec ma vie, — que je serais heureux de mourir !


Entrent le Roi Richard, la Reine, Aumerle (8), Bushy, Green, Bagot, Rose et Willoughby.

YORK.

— Le roi est venu : ménagez sa jeunesse ; — car les jeunes poulains ardents deviennent furieux quand on les irrite.


LA REINE.

— Comment se porte notre noble oncle Lancastre ?


RICHARD.

— Comment va, l’homme ? Comment se porte le vieux Gand ?


JEAN DE GAND.

— Oh ! que ce nom convient à ma personne ! — Vieux gant, en vérité, vieille peau racornie ! — En moi la douleur a gardé un long jeûne fastidieux ; — et qui peut jeûner sans se dessécher ? — J’ai longtemps veillé l’Angleterre endormie ; — les veilles amènent la maigreur, et la maigreur est toute décharnée. — Ce bonheur qui soutient un père, — la vue de mes enfants, j’en ai été strictement sevré, — et c’est par cette privation que tu as fait de moi ce que je suis, — un vieux gant bon à jeter dans la fosse, une vieille peau — dont hérite la matrice profonde de la tombe !


RICHARD.

— Un malade peut-il jouer si subtilement sur son nom !


JEAN DE GAND.

— Non ! ma misère s’amuse à se moquer d’elle-même ; — puisque tu veux détruire mon nom avec moi, — car je me moque de mon nom, grand roi, pour te flatter.


RICHARD.

— Les mourants devraient-ils flatter ceux qui vivent ?


JEAN DE GAND.

— Non, non ; ce sont les vivants qui flattent ceux qui meurent.


RICHARD.

— Mais toi qui es mourant, tu dis que tu me flattes.


JEAN DE GAND.

— Oh ! non, c’est toi qui te meurs, bien que je sois le plus malade.


RICHARD.

— Je suis en pleine santé, je respire, et je te vois bien malade.


JEAN DE GAND.

— Ah ! celui qui m’a créé sait que je te vois bien malade : — la maladie que tu vois en moi, je la vois en toi. — Ton lit de mort, c’est ce vaste pays, — où tu languis dans l’agonie de ta renommée. — Et toi, trop insoucieux patient, — tu confies ta personne sacrée aux soins — des médecins mêmes qui ont fait ton mal. — Mille flatteurs siègent sous ta couronne, — dont le cercle n’est pas plus large que ta tête ; — et, si petite que soit cette cage, — leurs ravages ont toute l’étendue de ce royaume. — Oh ! si d’un regard prophétique ton aïeul avait — pu voir comment le fils de son fils ruinerait ses fils, — il aurait mis ton déshonneur hors de ta portée ; — il t’aurait dépossédé d’avance en te déposant, — plutôt que de te laisser, possédé que tu es, te déposer toi-même. — Oui, cousin, quand tu serais le maître du monde, — il y aurait déshonneur à affermer ce pays ; — mais quand tu ne possèdes au monde que l’Angleterre, — n’est-il pas plus que déshonorant de la déshonorer ainsi ? — Tu es un seigneur d’Angleterre, tu n’en est plus le roi : — ta puissance légale s’est asservie à la loi, — et…


RICHARD.

Et toi, chétif esprit, imbécile lunatique, — tu te prévaux du privilège de la fièvre, — pour oser avec ta morale glacée — faire pâlir notre joue, pour oser, dans ton délire, — chasser le sang royal de sa résidence native ! — Ah ! par la très-royale majesté de mon trône, — si tu n’étais le frère du fils du grand Édouard, — cette langue, qui roule si rondement dans ta tête, — ferait rouler ta tête de tes insolentes épaules !


JEAN DE GAND.

— Oh ! ne m’épargne pas, fils de mon frère Édouard, — par cette raison que je suis le fils d’Édouard son père ! — Pareil au pélican, tu as déjà tiré — de ce sang et tu t’en es enivré. — Mon frère Glocester, cette âme si franchement bienveillante, — (veuille le ciel l’admettre à la félicité parmi les âmes bienheureuses !) — peut te servir de précédent, pour témoigner — que tu ne te fais pas scrupule de verser le sang d’Édouard. — Ligue-toi avec mon mal présent ; — et que ta cruauté s’associe à la vieillesse crochue — pour faucher d’un coup une fleur depuis trop longtemps flétrie. — Vis dans ton infamie, mais que ton infamie ne meure pas avec toi ! — Et puissent ces derniers mots être à jamais tes bourreaux !… — Portez-moi à mon lit, et puis à ma tombe ! — Que ceux-là aiment la vie qui ont encore l’amour et l’honneur !

Il sort, emporté par ses gens.

RICHARD.

— Et que ceux-la meurent qui n’ont plus que la vieillesse et l’humeur sombre ! — Tu n’as plus qu’elles deux, et toutes deux sont faites pour la tombe.


YORK.

— Je supplie Votre Majesté de n’imputer ces paroles — qu’à l’humeur d’une sénilité maladive. — Il vous aime, sur ma vie, et vous chérit — autant que Henry, duc de Hereford, s’il était ici.


RICHARD.

— C’est juste ; vous dites vrai : son affection ressemble à celle de Hereford ; — la mienne ressemble à la leur. Les choses doivent être comme elles sont.


Entre Northumberland.

NORTHUMBERLAND.

— Mon suzerain, le vieux Gand se recommande au souvenir de Votre Majesté.


RICHARD.

— Que dit-il ?


NORTHUMBERLAND.

Rien, vraiment : tout est dit. — Sa langue est désormais un instrument sans corde. — Paroles et vie, le vieux Lancastre a tout épuisé.


YORK.

— Puisse York être maintenant le premier à faire ainsi banqueroute ! — Si pauvre que soit la mort, elle met fin à la misère mortelle.


RICHARD.

— Le fruit le plus mûr doit tomber le premier ; de là sa chute. — Son temps est terminé ; nous, nous avons à achever notre pèlerinage : — n’en parlons plus… Songeons maintenant à notre guerre d’Irlande. — Il nous faut exterminer ces Kernes farouches et échevelés, — seuls êtres venimeux qui vivent — sur une terre où rien de venimeux n’a le privilège de vivre. — Et comme cette grande entreprise entraîne des charges, — nous saisissons pour nos subsides — l’argenterie, les espèces, les revenus et les biens meubles — que possédait notre oncle Jean de Gand.


YORK.

— Où s’arrêtera ma patience ? Ah ! jusques à quand — un tendre respect me fera-t-il subir l’iniquité ! — La mort de Glocester, le bannissement de Hereford, — les affronts faits à Gand, les griefs intimes de l’Angleterre, — les empêchements apportés au mariage — du pauvre Bolingbroke, ma propre humiliation, — rien n’a pu assombrir mon visage serein, — ni soulever contre mon souverain un pli de mon front. — Je suis le dernier des fils du noble Édouard, — qui avaient pour aîné ton père, le prince de Galles. — Dans la guerre, jamais lion ne fut plus furieusement terrible ; — dans la paix, jamais agneau ne fut plus docile et plus doux — que ce jeune et royal gentilhomme. — Tu as ses traits, car il te ressemblait, — quand il avait atteint le nombre de tes heures. — Mais, quand il fronçait le sourcil, c’était contre les Français, — et non contre ses amis : sa noble main — avait gagné ce qu’elle dépensait, et ne dépensait pas — ce qu’avait gagné le bras triomphant de son père ; — ses mains n’étaient pas souillées du sang de ses parents, — mais rougies du sang des ennemis de sa race. — Ô Richard, York s’est laissé emporter par la douleur ; — sans quoi il n’eût jamais fait une telle comparaison.


RICHARD.

— Eh bien, mon oncle, de quoi s’agit-il ?


YORK.

Ô mon suzerain, — pardonnez-moi, si c’est votre plaisir ; sinon, je me résignerai à ne pas être pardonné. — Vous prétendez saisir et accaparer dans vos main — les apanages royaux et les droits du banni Hereford ! — Gand n’est-il pas mort ? et Hereford n’est-il pas vivant ? — Gand n’était-il pas fidèle ? et Harry n’est-il pas loyal ? — Ce prince ne méritait-il pas d’avoir un héritier ? — Et n’a-t-il pas laissé pour héritier un fils bien méritant ? — Anéantissez les droits de Hereford, et vous anéantissez — toutes les chartes et tous les droits consacrés par le temps ; — vous empêchez que demain succède à aujourd’hui ; — vous cessez d’être vous-même, car comment êtes-vous roi, — si ce n’est par hérédité et par succession légitime ? — Ah ! je le déclare devant Dieu (Dieu fasse que je ne dise pas vrai !), — si vous saisissez injustement le titres de Hereford, — si vous détenez les lettres patentes qui l’autorisent — à revendiquer son héritage — par ses procureurs généraux, si vous refusez l’hommage offert par lui, — vous attirez mille dangers sur votre tête, — vous vous aliénez mille cœurs bien disposés, — et vous entraînez mon affectueuse patience vers des pensées — que l’honneur et l’allégeance ne sauraient inspirer.


RICHARD.

— Pensez ce que vous voudrez ; nous saisissons dans nos mains — sa vaisselle plate, ses biens, son argent et ses terres.


YORK.

— Je n’en serai pas témoin. Adieu, mon suzerain. — Quelles seront les suites de ceci, nul ne peut le dire ; — mais il y a lieu de croire que de mauvais procédés — ne sauraient aboutir à de bons résultats.

Il sort.

RICHARD.

— Bushy, va immédiatement chez le comte de Wiltshire ; — dis lui de nous rejoindre à Ely-House pour aviser à cette affaire. Demain — nous ferons route pour l’Irlande ; et il est grand temps, ma foi. — En notre absence, nous créons — notre oncle York lord gouverneur d’Angleterre, — car il est loyal, et nous a toujours bien aimé ! — Venez, notre reine : demain il nous faudra partir ; — amusons-nous, car nous n’avons pas longtemps à rester.

Fanfares.
Sortent le roi, la reine, Bushy, Aumerle, Green et Bagot.

NORTHUMBERLAND.

— Eh bien, milords, le duc de Lancastre est mort.


ROSS.

— Et vivant ; car à présent son fils est duc.


WILLOUGHBY.

— Duc par le titre, mais non par le revenu.


NORTHUMBERLAND.

— Il le serait largement des deux façons, si la justice avait ses droits.


ROSS.

— Mon cœur est gros ; mais il crèvera dans le silence — plutôt que de se soulager par un libre langage.


NORTHUMBERLAND.

— Non ! dis ta pensée ; et qu’il perde à jamais la parole celui qui répétera tes paroles pour te faire tort !


WILLOUGHBY.

— Ce que tu veux dire concerne-t-il le duc de Hereford ? — Si cela est, parle hardiment, mon cher : — mon oreille est prompte à écouter, quand il s’agit de son bien.


ROSS.

— De son bien ? Je ne puis rien pour son bien — (si vous trouvez que ce soit pour son bien), que le plaindre — d’être ainsi châtré et dépouillé de son patrimoine.


NORTHUMBERLAND.

— Par le ciel, c’est une honte que de laisser accabler par de telles iniquités — un prince royal et tant d’autres — nobles enfants de ce pays chancelant. — Le roi n’est plus lui-même ; il se laisse bassement mener — par des flatteurs ; et, à la première accusation — que leur haine inventera contre nous, — le roi exercera des poursuites sévères — contre nous, nos existences, nos enfants, nos héritiers.


ROSS.

— Il a pillé les communes par des taxes exorbitantes, — et il a à jamais perdu leur affection ; il a, pour de vieilles querelles, — frappé d’amende les nobles, et il a à jamais perdu leur affection.


WILLOUGHBY.

— Et Chaque jour sont inventées de nouvelles exactions, — blancs seings, dons volontaires, et je ne sais quoi encore. — Mais, au nom du ciel, à quoi passe tout cela ?


NORTHUMBERLAND.

— Les guerres n’en ont rien absorbé, car il n’a pas guerroyé ; — il a lâchement cédé par un compromis — ce que ses ancêtres avaient conquis par de grands coups ; — il a dépensé dans la paix plus qu’eux dans la guerre.


ROSS.

— Le comte de Wiltshire a le royaume en ferme.


WIIIOUGHBY.

Le roi a fait banqueroute comme un homme insolvable.


NORTHUMBERLAND.

— L’opprobre et la ruine planent sur lui.


ROSS.

— Malgré ses taxes écrasantes, — il n’a d’argent pour cette guerre d’Irlande — qu’en volant le duc banni.


NORTHUMBERLAND.

— Son noble parent ! ô roi dégénéré ! — Mais, milords, nous entendons chanter cette formidable tempête — et nous ne cherchons pas de refuge pour éviter l’ouragan. — Nous voyons le vent enfler violemment nos voiles et nous ne les carguons pas !… Nous nous laissons perdre par sécurité !


ROSS.

— Nous voyons le naufrage qui nous menace ; et le danger est devenu inévitable — par notre indolence à en conjurer les causes.


NORTHUMBERLAND.

— Non pas. Dans les yeux caves de la mort — je vois poindre la vie ; mais je n’ose dire — combien est proche l’heure de notre salut.


WILLOUGHBY.

— Ah ! fais-nous part de tes pensées, comme nous te faisons part des nôtres.


ROSS.

— Parle avec confiance, Northumberland ; — nous trois ne faisons qu’un avec toi, et, adressées à nous, — tes paroles ne sont que des pensées. Exprime-toi donc hardiment.


NORTHUMBERLAND.

— Eh bien, voici : (9) de Port-le-Blanc, une baie — de Bretagne, j’ai reçu la nouvelle — que Harry, duc de Hereford, Reignold, lord Cobham, — qui s’est échappé dernièrement de chez le duc d’Exeter, — son frère, le ci-devant archevêque de Cantorbéry (10), - sir Thomas Erpingham, sir John Ramston, — sir John Norbéry, sir Robert Waterton, et Francis Quoint, — tous parfaitement équipés par le duc de Bretagne, — avec huit gros vaisseaux et trois mille hommes de guerre, — arrivent ici en toute hâte — et comptent aborder avant peu sur notre côte septentrionale. — Peut-être auraient-ils déjà pris terre, n’était qu’ils attendent — le départ du roi pour l’Irlande. — Si donc nous voulons secouer notre joug servile, — remplumer les ailes brisées de notre patrie défaillante, — racheter d’un engagement mercantile la couronne souillée, — essuyer la poussière qui cache l’or de notre sceptre, — et rendre son prestige à la majesté souveraine, — partez vite avec moi pour Ravenspurg. — Mais si par défaillance vous n’avez pas ce courage, restez, gardez-moi le secret, et j’irai seul.


ROSS.

— À cheval ! à cheval ! parle d’hésitations à ceux qui ont peur.


WILLOUGHBY.

— Que mon cheval tienne bon, et je serai là le premier.

Ils sortent.

Scène VI.


[Londres. Le palais du roi.]


Entrent la Reine, Bushy et Bagot.

BUSHY.

— Madame, Votre Majesté est trop triste. — Vous avez promis, en quittant le roi, — d’écarter une mélancolie délétère pour la vie, — et de garder une humeur enjouée.


LA REINE.

— J’ai fait cette promesse pour plaire au roi, mais je ne puis me plaire — à la tenir ; pourtant je ne sache pas avoir de motif — pour choyer un hôte tel que le chagrin, — hormis l’ennui d’avoir dit adieu à un hôte aussi cher — que mon cher Richard. N’importe, il me semble toujours — que quelque malheur imminent, dont la fortune est grosse, — va m’arriver ; et mon âme — tremble intérieurement de je ne sais quoi : quelque chose l’attriste, — et ce n’est pas seulement le départ de monseigneur le roi.


BUSHY.

— Tout chagrin a vingt spectres — qui font l’effet du chagrin sans l’être. — Car le regard de la douleur, sous le verre aveuglant des larmes, — divise un seul objet en plusieurs ; — comme ces cristaux à facettes qui, considérés de face, — ne montrent rien que confusion, et, vus obliquement, — font saillir une figure. Ainsi, votre chère majesté, — voyant de travers le départ de son seigneur, — y trouve maintes formes de douleur qui la font gémir, — mais qui en réalité ne sont que des reflets — chimériques. Donc, trois fois gracieuse reine, — ne pleurez que le départ de votre seigneur : c’est là votre seul ennui évident. — Si vous envoyez d’autres, c’est avec le regard trouble d’une douleur — qui pleure comme véritables des maux imaginaires.


LA REINE.

— C’est possible ; mais un sentiment intime — me persuade qu’il en est autrement. Quoi qu’il en soit, — je ne puis être que triste, profondément triste : — bien que ma pensée ne s’arrête à aucune pensée, — je ne sais quelle oppression m’énerve et m’écrase.


BUSHY.

— Cette douleur n’est qu’une imagination, ma gracieuse dame !


LA REINE.

— Nullement ; si c’était une imagination, — elle serait enfantée — par quelque chagrin antérieur ; elle ne l’est pas, — car rien n’a engendré ce qui m’afflige ; — le néant dont je souffre n’est pas né de quelque chose. — C’est par anticipation que j’ai cette douleur ; — ce qu’elle est, je ne le sais pas encore, — je ne puis la décrire ; c’est un mal sans nom.


Entre Green.

GREEN.

— Dieu garde Votre Majesté !… Heureuse rencontre, messieurs ! — J’espère que le roi n’est pas encore embarqué pour l’Irlande.


LA REINE.

— Pourquoi l’espères-tu ? Espérons plutôt qu’il l’est. — Car son entreprise appelle la célérité ; sa célérité, notre espoir. — Pourquoi donc espères-tu qu’il n’est pas embarqué ?


GREEN.

— Parce qu’il pourrait encore, lui, notre espoir, faire replier ses troupes, — et réduire au désespoir l’espoir d’un ennemi — qui vient de débarquer en force dans ce pays. — Le banni Bolingbroke s’est rappelé lui-même — et, les armes à la main, est arrivé sain et sauf — à Ravenspurg.


LA REINE.

Le Dieu du ciel nous en préserve !


GREEN.

— Oh ! il n’est que trop vrai, madame ; et, qui pis est, — le lord Northumberland, son jeune fils Henri Percy, — les lords Ross, Beaumont et Willoughby, ont couru se joindre à lui avec tous leurs puissants amis.


BUSHY.

— Pourquoi n’avez-vous pas proclamé traîtres Northumberland — et tous ceux de la faction révoltée ?


GREEN.

— Nous l’avons fait : sur quoi le comte de Worcester — a brisé son bâton, résigné sa charge de sénéchal, — et tous les gens de la maison du roi ont fui avec lui — vers Bolingbroke.


LA REINE.

— Green, tu viens d’accoucher ma douleur, — et Bolingbroke en est le fils effrayant. — Maintenant mon âme a mis au monde son prodige ; — et moi, mère, j’ai dans les convulsions de cette nouvelle délivrance — accumulé souffrance sur souffrance, angoisse sur angoisse.


BUSHY.

— Ne désespérez pas, madame.


LA REINE.

Et qui m’en empêchera ? — Je veux désespérer et rompre — avec le fourbe espoir. C’est un flatteur, — un parasite qui fait reculer la mort. — La mort dénouerait doucement les liens de l’existence, — sans le faux espoir qui en prolonge l’agonie.


Entre York.

GREEN.

— Voici venir le duc d’York.


LA REINE.

— Avec les insignes de la guerre autour de son cou vieilli. — Oh ! qu’il a l’air soucieux et préoccupé ! — Oncle, — au nom du ciel, dites-nous des paroles consolantes.


YORK.

— Si j’en disais, je mentirais à ma pensée. — La consolation est au ciel ; et nous sommes sur la terre, — où il n’existe que croix, soucis et chagrins. — Votre mari est allé sauver son empire au loin, — tandis que d’autres viennent le lui faire perdre chez lui. — Il m’a laissé ici pour étayer ses États, — moi qui, affaibli par l’âge, ne puis me soutenir moi-même. — Maintenant vient l’heure critique qu’ont amenée ses excès ! — Maintenant il va éprouver les amis qui le flattaient.


Entre un serviteur.

UN SERVITEUR.

— Milord, votre fils était parti avant mon arrivée.


YORK.

— Parti !… Allons, bien !… Que les choses aillent comme elles voudront ! — Les nobles se sont enfuis ; les communes sont froides, — et je crains bien qu’elles ne se révoltent en faveur d’Hereford. — Maraud, rends-toi à Plashy auprès ma sœur Glocester ; — dis-lui de d’envoyer immédiatement mille livres. — Tiens, prends mon anneau.


LE SERVITEUR.

— Milord, j’avais oublié de le dire à votre seigneurie, — aujourd’hui, en venant, j’y ai passé… — Mais je vais vous affliger si je vous révèle le reste.


YORK.

— Qu’est-ce, maraud ?


LE SERVITEUR.

— Une heure avant mon arrivée, la duchesse était morte.


YORK.

— Miséricorde ! quelle marée de malheurs — vient fondre tout à coup sur cette malheureuse terre ! — Je ne sais que faire… Plût à Dieu que, — sans que je l’y eusse provoqué par aucune trahison, — le roi eût pris ma tête avec celle de mon frère ! — Eh bien, a-t-on dépêché des courriers pour l’Irlande ? — Comment trouver de l’argent pour cette guerre ? — Venez, ma sœur… ma nièce, veux-je dire ! pardonnez, je vous prie…

Au serviteur.

— Va, l’ami, rends-toi chez moi, procure-toi des chariots, — et rapporte toutes les armes qui sont là.

Le serviteur sort.
Aux seigneurs.

— Messieurs, voulez-vous aller rassembler vos hommes ? Si je sais — comment et par quel moyen mettre ordre aux affaires — désordonnées qui me tombent sur les bras, — qu’on ne me croie jamais !… Tous deux sont mes parents : — l’un est mon souverain, que mon serment — et mon devoir m’enjoignent de défendre ; par contre, l’autre — est mon neveu, que le roi a lésé, — à qui la conscience et ma parenté m’enjoignent d’obtenir réparation. — Il faut pourtant faire quelque chose… Venez, ma nièce, je vais — vous mettre en lieu sûr… Allez rassembler vos hommes, — et rejoignez-moi immédiatement au château de Berkley. — Je devrais également aller à Plashy, — mais le temps ne me le permet pas. Tout est bouleversé ; — tout est livré à la confusion.

Sortent York et la Reine.

BUSHY.

— Le vent est bon pour porter les nouvelles en Irlande ; — mais aucune n’en revient. Lever des forces — proportionnées à celles de l’ennemi, — c’est pour nous tout à fait impossible.


GREEN.

— En outre, notre dévouement au roi — nous dévoue à la haine de ceux qui n’aiment pas le roi.


RAGOT.

— C’est-à-dire du peuple capricieux : car son amour — est dans sa bourse : et quiconque la vide — lui remplit le cœur d’une mortelle haine.


BUSHY.

— Ainsi le roi est généralement condamné.


RAGOT.

— Si le jugement dépend du peuple, nous le sommes également, — ayant toujours été dévoués au roi.


GREEN.

— Eh bien, je vais me réfugier sur-le-champ au château de Bristol : — le comte de Wiltshire y est déjà.


BUSHY.

— J’irai avec vous : car le plus léger service — que le peuple hostile puisse nous rendre, — c’est de nous mettre tous en pièces, le chien ! — Voulez-vous venir avec nous ?


RAGOT.

— Non, je vais en Irlande près de Sa Majesté. — Adieu. Si les présages de mon cœur ne sont pas vains, — nous nous séparons ici tous trois pour ne jamais nous retrouver.


BUSHY.

— Tout dépend de la tentative d’York pour repousser Bolingbroke.


GREEN.

— Hélas ! pauvre duc ! la tâche qu’il entreprend, — c’est de compter les sables de la plage, c’est de boire l’Océan ! — Pour un qui combattra de son côté, mille déserteront.


BUSHY.

— Adieu, encore une fois ! une fois pour toutes, et pour toujours !


GREEN.

— Eh bien, nous nous retrouverons peut-être.


BAGOT.

Jamais, je le crains.

Ils sortent.

Scène VII.


[Les montagnes du Glocestershire.]


Entrent Bolingbroke et Northumberland, accompagnés de leurs troupes.



BOLINGBROKE.

— Quelle distance y a-t-il, milord, d’ici à Berkley ?


NORTHUMBERLAND.

— Ma foi, noble lord, — je suis étranger ici dans le comté de Glocester. — Ces hautes et sauvages collines, ces chemins rudes et inégaux — allongent notre marche et la rendent fatigante. — Et cependant le miel de votre suave parole — a rendu douce et délectable cette âpre route. — Mais je songe combien le chemin — de Ravenspurg à Cotsword aura paru pénible — à Ross et à Willoughby, privés de votre compagnie, — qui, je le déclare, a complètement trompé — l’ennui et la longueur de ce voyage. — Mais le leur est adouci par l’espérance d’avoir — le bonheur que je possède à présent ; — et l’espoir de la joie prochaine est une joie presque égale — à la joie de l’espoir accompli. — Pour les lords fatigués, cet espoir-là — abrégera la route, comme l’a abrégée pour moi — le charme visible de votre noble compagnie.


BOLINGBROKE.

— Ma compagnie a beaucoup moins de valeur — que vos bonnes paroles… Mais qui vient ici ?


Entre Harry Percy.

NORTHUMBERLAND.

— C’est mon fils, le jeune Harry Percy, — envoyé je ne sais d’où par mon frère Worcester… — Harry, comment va votre oncle ?


PERCY.

— Je croyais, milord, avoir par vous de ses nouvelles.


NORTHUMBERLAND.

— Comment ! N’est-il pas avec la reine ?


PERCY.

—Non, mon bon seigneur ; il a quitté la cour, — brisé son bâton d’office, et dispersé — la maison du roi.


NORTHUMBERLAND.

— Pour quelle raison ? — Il n’était pas dans ces dispositions la dernière fois que nous nous sommes parlé.


PERCY.

Parce que votre seigneurie a été proclamée traître. — Lui, milord, il est allé à Ravenspurg — offrir ses services au duc de Hereford ; — et il m’a envoyé par Berkley, pour reconnaître — quelles forces le duc a levées là, — avec ordre de me rendre ensuite à Ravenspurg.


NORTHUMBERLAND.

— Avez-vous oublié le duc de Hereford, mon enfant ?


PERCY.

— Non, mon bon seigneur. Car je ne puis oublier — ce que je ne me suis jamais rappelé. Je ne sache pas — l’avoir jamais connu de ma vie.


NORTHUMBERLAND.

— Apprenez donc à le connaître désormais ; voici le duc.


PERCY, à Bolingbroke.

— Mon gracieux seigneur, je vous offre, — tels quels, les services d’un jouvenceau tendre et inculte, — que l’âge mûrira et élèvera, j’espère, — à la hauteur des plus éclatants services.


BOLINGBROKE.

— Je te remercie, gentil Percy ; sois sûr — que je m’estime heureux surtout — d’avoir l’âme reconnaissante envers mes bons amis. — Ma fortune, en mûrissant avec ton affection, — ne cessera d’en récompenser la fidélité.— Mon cœur fait ce pacte, ma main le scelle ainsi.

Il serre la main de Percy.

NORTHUMBERLAND.

— Quelle distance y a-t-il d’ici à Berkley ? Et quel effectif — a là ce bon vieux York avec ses hommes de guerre ?


PERCY.

— Là-bas près de cette touffe d’arbres est le château, — défendu par trois cents hommes, à ce que j’ai ouï dire. — Au dedans sont les lords York, Berkley et Seymour ; — pas d’autres personnages de renom et de qualité.


Entrent Ross et Willoughby.

NORTHUMBERLAND.

— Voici venir les lords Ross et Willoughby, — l’éperon ensanglanté, la face rougie par la hâte.


BOLINGBROKE.

— Bienvenus, milords. Je vois que votre affection s’attache — à un traître banni. Je n’ai pour tout bien qu’une gratitude encore impuissante qui, dès qu’elle sera plus riche, — récompensera dignement votre amour et vos efforts.


ROSS.

— Votre présence nous fait riches, très-noble lord.


WILLOUGHBY.

— Et elle nous paie avec usure de nos efforts pour l’obtenir.


BOLINGBROKE.

— Recevez encore des remercîments, ces bons du trésor du pauvre, — qui jusqu’à ce que ma fortune enfant devienne majeure, — seront le gage de ma libéralité… Mais qui vient ici ?


Entre Berkley.

NORTHUMBERLAND.

— C’est milord de Berkley, si je ne me trompe.


BERKLEY.

— Milord de Hereford, mon message est pour vous.


BOLINGBROKE.

— Milord, je ne réponds qu’au nom de Lancastre : — je suis venu chercher ce titre en Angleterre, — et je dois le trouver sur vos lèvres, — avant de répliquer à ce que vous pouvez dire.


BERKLEY.

— Ne vous y méprenez pas, milord : ce n’est point mon intention — de raturer aucun de vos titres d’honneur. — Je viens à vous, milord, milord… comme vous voudrez, — de la part du très-glorieux régent de ce royaume, — le duc d’York, pour savoir ce qui vous à porté — à prendre avantage d’une auguste absence — pour troubler par une guerre intestine notre paix nationale.


Entrent York et son escorte.

BOLINGBROKE.

— Je n’aurai pas besoin de transmettre par vous ma réponse ; — voici venir Sa Grâce en personne… Mon noble oncle !

Il s’agenouille.

YORK.

— Ah ! fais plier ton cœur plutôt que ce genou, — dont l’hommage est hypocrite et trompeur.


BOLINGBROKE.

— Mon gracieux oncle !…


YORK.

Bah ! bah ! — ne me qualifie pas de grâce ni d’oncle ! — Je ne suis pas l’oncle d’un traître ; et ce mot grâce — dans une bouche impie n’est que profane. — Pourquoi ces pieds bannis et proscrits — ont-ils osé toucher la poussière du sol de l’Angleterre ? — Pourquoi, pourquoi ont-ils osé franchir — tant de milles sur son sein pacifique, — effrayant ses pâles hameaux par l’appareil de la guerre — et par l’ostentation d’une méprisable prise d’armes ? — Es-tu venu parce que l’oint du seigneur, le roi, est absent ? — Eh ! fol enfant, le roi est resté ici, — et son autorité réside dans mon cœur loyal. — Si j’avais encore autant de fougueuse jeunesse — qu’au temps ou le brave Gand, ton père, et moi, — nous dégagions le Prince Noir, ce jeune Mars de l’humanité, — des rangs de plusieurs milliers de Français, — oh ! comme ce bras, — maintenant prisonnier de la paralysie, t’aurait vite châtié ! — comme il t’aurait vite administré la correction de ta faute !


BOLINGBROKE.

— Mon gracieux oncle, faites-moi connaître ma faute : — quelle est-elle ? en quoi consiste-t-elle ?


YORK.

— Elle est de la plus grave nature ; — une grosse rébellion, une détestable trahison ! — Tu es un banni, et voici que tu viens, — avant que ton temps soit expiré, — braver ton souverain les armes à la main !


BOLINGBROKE.

— C’est Hereford qui fut banni naguère ; — aujourd’hui c’est Lancastre qui revient. — Mon noble oncle, j’en conjure Votre Grâce, — examinez mes griefs d’un œil impartial. — Vous êtes mon père, car il me semble voir en vous — revivre le vieux Jean de Gand. Eh bien donc, ô mon père ! — permeitez-vous que je reste condamné — à la vie errante d’un vagabond, mes droits et mes titres souverains — arrachés de mes mains par la force et abandonnés — à de prodigues parvenus ! Pourquoi suis-je né ? — Si le roi, mon cousin, est roi d’Angleterre, — il faut reconnaître que je suis duc de Lancastre. — Vous avec un fils, Aumerle, mon noble parent : — si vous étiez mort le premier, et qu’il eût été ainsi accablé, — il aurait trouvé dans son oncle Jean de Gand un père — pour chasser ses offenseurs et les réduire aux abois ! — On me défend de réclamer ici mon investiture, — et pourtant j’y suis autorisé par mes lettres patentes. — Les biens de mon père sont séquestrés et vendus, — et tout cela pour le plus coupable usage. — Que vouliez-vous que je fisse ? Je suis un sujet, — et j’invoque la loi. On me refuse des procureurs ; — et voilà pourquoi je revendique en personne mes droits — de légitime descendant à l’héritage de mes pères.


NORTHUMBERLAND.

— Le noble duc a été trop injustement traité.


ROSS.

— Il dépend de Votre Grâce de lui faire réparation.


WILLOUGHBY.

— Des hommes infimes se sont agrandis de ses domaines.


YORK.

— Lords d’Angleterre, écoutez-moi, — j’ai ressenti les outrages faits à mon neveu, — et j’ai tâché par tous mes efforts de lui obtenir réparation ; — mais venir ainsi, les armes à la main, — opérer avec le tranchant de son glaive le redressement de ses torts, — chercher la réparation par l’outrage, c’est ce qui ne se doit pas ; — et vous tous qui le soutenez en ceci, — vous fomentez la rébellion, et vous êtes tous rebelles.


NORTHUMBERLAND.

— Le noble duc a juré qu’il vient seulement — réclamer son bien : et pour cette légitime revendication, — nous avons tous solennellement juré de lui donner aide ; — et puisse ne jamais connaître le bonheur, celui qui violera ce serment !


YORK.

— Bien, bien. Je prévois l’issue de cette prise d’armes. — Je ne puis l’empêcher, je dois le confesser ; mon pouvoir est trop faible, mes ressources sont insuffisantes. — Mais, si je le pouvais, par celui qui m’adonne la vie ! — je vous arrêterais tous et je vous ferais plier devant la merci souveraine du roi. — Mais, puisque je ne le puis, sachez — que je reste neutre. Sur ce, adieu ; à moins qu’il ne vous plaise d’entrer dans le château, — et de vous y reposer cette nuit.


BOLINGBROKE.

— Une offre, mon oncle, que nous accepterons volontiers. — Mais il faut que nous décidions Votre Grâce à venir avec nous — au château de Bristol, occupé, dit-on, — par Bushy, Bagot et leurs complices, — ces chenilles de la république, — que j’ai juré d’extirper et de détruire.


YORK.

— Il se peut que j’aille avec vous… Mais je veux y réfléchir ; — car je répugne à violer les lois de mon pays. — Vous n’êtes ni mes amis ni mes ennemis : vous êtes les bienvenus. — Les choses, devenues irrémédiables, me deviennent indifférentes.

Ils sortent.

Scène VIII.


[Un camp dans le pays de Galles.]


Entrent Salisbury et un Capitaine (11).

LE CAPITAINE.

— Milord de Salisbury, nous avons attendu dix jours ; — c’est à grand’peine que nous avons retenu nos compatriotes ; — et cependant nous ne recevons aucune nouvelle du roi : — conséquemment, nous allons nous disperser : adieu.


SALISBURY.

— Attends encore un jour, fidèle Gallois ; — le roi repose toute sa confiance — en toi.


LE CAPITAINE.

On croit que le roi est mort ; nous ne voulons plus attendre. — Les lauriers dans notre pays sont tous flétris (12), — et les météores épouvantent les étoiles fixes du ciel. — La pâle lune luit sanglante sur la terre, — et des prophètes à la mine décharnée murmurent de formidables changements ; — les riches ont l’air triste, et les gueux dansent et sautent de joie, — les uns, craignant de perdre leur fortune, — les autres espérant faire la leur par la fureur et la guerre. — Ces signes sont les avant-coureurs de la mort ou de la chute des rois. — Adieu ; mes compatriotes sont partis et en fuite, — convaincus que Richard, leur roi, est mort.

Il sort.

SALISBURY.

— Ah ! Richard ! c’est avec le regard d’une âme accablée — que je vois ta gloire, comme une étoile filante, — tomber du firmament sur la terre abjecte ! — Ton soleil se couche en pleurant au fond de l’occident, — annonçant les orages à venir, le malheur et le désordre. — Tes amis ont fui pour se joindre à tes ennemis ; — et tous les destins marchent contre ta fortune.

Il sort.

Scène IX.


[Le camp de Bolingbroke à Bristol.]


Entrent Bolingbroke, York, Northumberland, Percy, Willoughbv, Ross, suivis d’officiers qui amènent Bushy et Green prisonniers.

BOLINGBROKE.

Faites avancer ces hommes. — Bushy et Green, je ne veux pas tourmenter vos âmes, — qui vont dans un moment être séparées de vos corps, — par une trop longue dénonciation de vos funestes existences ; — car ce ne serait pas charitable. Néanmoins, pour laver mes mains — de votre sang, ici, à la vue de tous, — je veux exposer quelques-uns des motifs de votre mort. — Vous avez égaré un prince, un roi vraiment royal, — un parfait gentilhomme de race et de nature ; — vous l’avez complètement dénaturé et défiguré. — Dans vos criminels loisirs, vous avez, en quelque sorte, — établi un divorce entre la reine et lui ; — vous avez dépossédé le lit royal, — et flétri les belles joues d’une charmante reine — avec les larmes arrachées de ses yeux par vos noirs outrages. — Moi-même, prince par la fortune de ma naissance, — proche du roi par le sang, proche de lui par l’affection — jusqu’au jour où vous m’avez fait méconnaître par lui, — j’ai dû courber la tête sous vos injures, — et exhaler dans les nues étrangères mes soupirs anglais, — mangeant le pain amer de la proscription, — tandis que vous viviez de mes seigneuries, — que vous détruisiez mes parcs, et que vous abattiez mes forêts ; — tandis que vous arrachiez de mes fenêtres mon blason de famille — et que vous effaciez ma devise, ne me laissant d’autres signes — que l’estime des hommes et le sang de mes veines — pour prouver au monde que je suis gentilhomme. — Ces motifs et bien d’autres (je pourrais en dire deux fois plus) — vous condamnent à mort… Qu’on les livre — à l’exécution et au bras de la mort !


BUSHY.

— Le coup de la mort m’est plus agréable — que ne l’est Bolingbroke à l’Angleterre… Milords, adieu.


GREEN.

— Ce qui me console, c’est que le ciel prendra nos âmes, — et punira l’iniquité des peines de l’enfer.


BOLINGBROKE.

— Milord Northumberland, veillez à ce qu’ils soient dépêchés.

Sortent Northumberland et d’autres, avec les prisonniers.

— Mon oncle, vous dites que la reine est chez vous. — Au nom du ciel, qu’elle soit bien traitée : — dites-lui que je lui envoie mes affectueux hommages ; — ayez bien soin que mes compliments lui soient transmis.


YORK.

— J’ai dépêché un de mes gentilshommes — avec une lettre pleine de votre affection pour elle.


BOLINGBROKE.

— Merci, cher oncle… Venez, milords ! en marche ! — Allons combattre Glendower et ses complices. — Un peu de travail encore, et, ensuite, congé !

Ils sortent.

Scène X.


[La côte du pays de Galles. Un château à l’horizon.]


Fanfares. Tambours et trompettes. Entrent le roi Richard, l’évêque de Carlisle, Aumerle et des soldats.

RICHARD.

— Vous appelez Barkloughly le château que voici ?


AUMERLE.

— Oui milord… Comment Votre Grâce trouve-t-elle l’air de ce pays, — après avoir été secouée par les mers déchaînées ?


RICHARD.

— Comment ne l’aimerais-je pas ? Je pleure de joie — de me retrouver encore une fois dans mon royaume… — Terre chérie, je te salue de mon étreinte, — quoique des rebelles te déchirent avec les sabots de leurs chevaux. — Comme une mère, longtemps séparée de son enfant, — mêle les sourires et les larmes dans la folle joie de le revoir ; — ainsi, souriant et pleurant, je te salue, ma terre, — et te caresse de mes royales mains. — Ne nourris pas les ennemis de ton souverain, ma gentille terre, — et refuse tout cordial à leur appétit dévorant. — Mais fais en sorte que tes araignées qui sucent ton venin, — que tes crapauds rampants se trouvent sur leur chemin — et blessent les pieds perfides — qui te foulent d’un pas usurpateur. — N’offre à mes ennemis que des orties ; — et quand ils cueilleront une fleur sur ton sein, — fais-la garder, je te prie, par une vipère, — dont la langue fourchue puisse d’un trait meurtrier — lancer la mort aux ennemis de ton souverain… — Ne riez pas de mes paroles, milords, comme d’une folle adjuration. — Cette terre aura du sentiment, et ses pierres — se changeront en soldats armés, avant que son roi natal — chancelle sous les coups d’une infâme rébellion.


L’ÉVÊQUE DE CARLISLE.

— Ne craignez rien, milord. Le pouvoir qui vous a fait roi — aura le pouvoir de vous maintenir roi, en dépit de tout. — Les moyens que présente le ciel, il faut les saisir, — et non les négliger ; autrement, si, quand le ciel veut, — nous ne voulons pas, nous repoussons les offres du ciel, — les moyens providentiels de secours et de salut.


AUMERLE.

— Il veut dire, milord, que nous sommes trop indolents, — tandis que Bolingbroke, grâce à notre sécurité, — s’agrandit et se renforce en ressources et en amis.


RICHARD.

— Désespérant cousin ! ne sais-tu pas — que, quand l’œil pénétrant du ciel est caché — derrière le globe et éclaire le monde inférieur, — alors voleurs et bandits se répandent partout, invisibles — et sanglants, en meurtres et en outrages ; — mais sitôt que, sortant de dessous cette sphère terrestre, — l’astre embrase à l’orient les fières cimes des pins — et darde sa lumière dans tous les antres coupables, — alors les meurtres, les trahisons et les crimes détestés, — n’ayant plus sur les épaules le manteau de la nuit, — restent découverts et nus, tout tremblants d’eux-mêmes ? — Ainsi, quand ce voleur, ce traître Bolingbroke, — qui s’ébattait dans la nuit, — tandis que nous errions aux antipodes (13), - nous verra remonter sur le trône, notre orient, — sa trahison apparaîtra rougissant sur sa face, — et, incapable d’endurer la vue du jour, — épouvantée d’elle-même, elle tremblera de ses crimes. — Toutes les eaux de la mer orageuse et rude — ne sauraient laver du front d’un roi l’onction sacrée. — Le souffle des humains ne saurait déposer — le lieutenant élu par le Seigneur. — À chaque homme qu’à enrôlé Bolingbroke — pour lever un perfide acier contre notre couronne d’or, — Dieu, défendant son Richard, oppose un ange glorieux, — pris à la solde céleste. Donc, si les anges combattent, — les faibles hommes doivent succomber ; car le ciel sauvegarde toujours le droit.


Entre Salisbury.

— Bienvenu, milord ! — À quelle distance sont réunies vos forces ?


SALISBURY.

— Mon gracieux lord, juste à la distance — de ce faible bras. Le découragement guide ma langue — et ne me permet que les paroles de désespoir. — Un jour de retard, mon noble lord, a, je le crains, — enveloppé de nuages tous tes beaux jours ici-bas. — Oh ! rappelle la journée d’hier, fais rétrograder le temps, — et tu auras douze mille hommes de guerre. — Aujourd’hui, aujourd’hui, ce malheureux jour de retard, — anéantit pour toi bonheur, amis, fortune et puissance. — Car tous les Gallois, sur le bruit de ta mort, — sont allés vers Bolingbroke, ou dispersés et en fuite.


AUMERLE.

— Remettez-vous, mon suzerain… Pourquoi Votre Grâce pâlit-elle ainsi ?


RICHARD.

— Il n’y a qu’un moment, le sang de vingt mille hommes — faisait rayonner ma face, et les voilà échappés ! — Ah ! jusqu’à ce qu’il me vienne autant de sang, — n’ai-je pas raison d’être pâle comme un mort ? — Toutes les âmes, qui veulent être sauvées, fuient loin de mon côté ; — car le temps a mis un stigmate sur mon orgueil.


AUMERLE.

— Reprenez courage, mon suzerain… Rappelez-vous qui vous êtes.


RICHARD.

— Je m’étais oublié… Ne suis-je pas roi ? — Réveille-toi, Majesté fainéante ! tu dors. — Est-ce que le nom de roi ne vaut pas quarante mille noms ? — Arme-toi, arme-toi, mon nom ! un chétif sujet s’attaque — à ta gloire suprême !… Ne regardez pas à terre, — vous, favoris d’un roi… Ne sommes-nous pas en haut ? — Qu’en haut soient nos pensées ! Je sais que mon oncle York — a des forces suffisantes pour notre succès… Mais qui vient ici ?


Entre Scroop.

SCROOP.

— Que le ciel accorde à mon suzerain plus d’allégresse et de bonheur — que ne peut lui en apporter ma voix timbrée de douleur !


RICHARD.

— Mon oreille est ouverte et mon cœur préparé. — Le pis que tu puisses me révéler est une perte mondaine. — Mon royaume est-il perdu, dis ? eh bien, il était mon souci ; — et que perd-on à être débarrassé d’un souci ? — Bolingbroke prétend-il être aussi grand que nous ? — Il ne sera pas plus grand ; s’il sert Dieu, — nous le servirons aussi, et nous serons ainsi son égal. — Est-ce que nos sujets se révoltent ? nous n’y pouvons rien : — ils violent leur foi envers Dieu comme envers nous ! — Crie-moi malheur, destruction, ruine, désastre, catastrophe ! — Le pis, c’est la mort, et la mort veut avoir son jour.


SCROOP.

— Je suis bien aise que Votre Altesse soit si bien armée — pour supporter le choc de la calamité. — Telle qu’une tempête irrésistible — qui noie les rives des fleuves sous leurs flots argentés, — comme si l’univers entier allait se dissoudre en larmes, — telle déborde par-dessus toute limite la rage — de Bolingbroke, couvrant votre terre épouvantée — d’acier brillant et dur et de cœurs plus durs que l’acier. — Les barbes blanches arment leurs crânes minces et chauves — contre ta Majesté ; les enfants, s’évertuant à grossir — leurs voix de filles, — agitent leurs membres féminins — dans de roides et incommodes armures qu’ils traînent contre ta couronne ; — tes propres chapelins apprennent à bander l’if — doublement fatal de leurs arcs contre ton sceptre (14) ; - les femmes même, quittant leur quenouille, brandissent des hachettes rouillées — contre ton trône ; jeunes et vieux se révoltent, — et tout va plus mal encore que je ne puis dire.


RICHARD.

— Tu ne dis que trop bien, trop bien, un si triste récit. — Où est le comte de Wiltshire ? où est Bagot ? — qu’est devenu Bushy ? — où est Green ? — qu’ils aient laissé ce dangereux ennemi — mesurer nos États par une marche si paisible ! — Si nous l’emportons, ils le paieront de leurs têtes ! — Je gage qu’ils ont fait leur paix avec Bolingbroke.


SCROOP.

— Effectivement, milord, ils ont fait leur paix avec lui.


RICHARD.

— Ô scélérats ! vipères ! damnés sans rédemption ! — Chiens, prêts, au moindre signe, à ramper devant le premier venu ! — Serpents, réchauffés avec le sang de mon cœur, qui me percent le cœur ! — Trois Judas, dont chacun est trois fois pire que Judas ! — Ils ont fait leur paix ! Que le terrible enfer fasse la guerre — à leurs âmes souillées pour ce crime !


SCROOP.

— La plus douce affection, je le vois, en se dénaturant, — tourne à la plus aigre et à la plus mortelle haine. — Rétractez vos imprécations contre leurs âmes. Ils ont fait leur paix, — mais en tendant leur tête, et non leur main. Ceux que vous maudissez — ont reçu le coup suprême de la mort — et gisent profondément ensevelis dans le gouffre de la terre.


AUMERLE.

— Quoi ! Bushy, Green et le comte de Wiltshire sont morts !


SCROOP.

— Oui, tous trois ont eu la tête tranchée à Bristol.


AUMERLE.

— Où est le duc mon père avec ses forces ?


RICHARD.

— Peu importe… Qu’on ne me parle plus d’espérance ! — Causons de tombeaux, de vers et d’épitaphes. — Faisons de la poussière notre papier, et avec la pluie de nos yeux — écrivons la douleur sur le sein de la terre. — Choisissons des exécuteurs testamentaires et disons nos dernières volontés… — Et pourtant, non ! Car, que pouvons-nous léguer, — hormis notre corps dégradé à la terre ? — Nos domaines, nos existences, tout est à Bolingbroke. — Et nous ne pouvons rien appeler nôtre, si ce n’est la mort, — et cette chétive maquette de terre stérile — qui empâte et couvre nos os ! — Au nom du ciel, asseyons-nous à terre, — et disons la triste histoire de la mort des rois : — les uns déposés, d’autres tués à la guerre, — d’autres hantés par les spectres de ceux qu’ils avaient détrônés, — d’autres empoisonnés par leurs femmes, d’autres égorgés en dormant, — tous assassinés ! Car dans le cercle même de la couronne — qui entoure les tempes mortelles d’un roi — la mort tient sa cour, et là, la farceuse trône, — raillant l’autorité de ce roi, ricanant de sa pompe, — lui accordant un souffle, une petite scène — pour jouer au monarque, se faire craindre et tuer d’un regard, — lui inspirant l’égoïsme et la vanité avec l’idée — que cette chair qui sert de rempart à notre vie — est un impénétrable airain ! Puis, après s’être ainsi amusée, — elle en finit ; avec une petite épingle, — elle perce ce rempart, et… adieu le roi ! — Couvrez vos têtes, et n’offrez pas à ce qui n’est que chair et que sang — l’hommage d’une vénération dérisoire ; jetez de côté le respect, — la tradition, l’étiquette, et la déférence cérémonieuse ; — car vous vous êtes mépris sur moi jusqu’ici. — Comme vous, je vis de pain, je sens le besoin, j’éprouve la douleur, — et j’ai besoin d’amis. Ainsi asservi, — comment pouvez-vous me dire que je suis roi ?


L’ÉVÈQUE DE CARLISLE.

— Milord, les hommes sages ne s’affligent jamais des maux présents, — mais ils emploient le présent à prévenir les afflictions nouvelles. — La peur paralysant la force, craindre l’ennemi, — c’est fortifier l’ennemi de toute votre faiblesse, — c’est follement combattre contre vous-même (15). — Trembler, c’est vous faire tuer. Que risquez-vous de plus à combattre ? — Mourir en combattant, c’est riposter à la mort par la mort, — tandis que mourir en tremblant, c’est payer à la mort un lâche tribut.


AUMERLE.

— Mon père a des troupes : informez-vous de lui, — et d’un membre apprenez à faire un corps.


RICHARD.

— Tu me reprends justement… Arrogant Bolingbroke, je viens — échanger les coups avec toi dans une journée décisive. — Cet accès de frayeur est dissipé… — C’est une tâche aisée que de conquérir ce qui est à nous… — Dis-moi, Scroop, où est mon oncle avec ses forces ? — Que tes paroles me soient douces, ami, si ta mine m’est amère !


SCROOP.

— On juge par l’aspect du ciel — l’état et la disposition du temps ; — de même vous pouvez juger, à mon air triste et accablé, — que ma langue n’a à dire que les plus tristes choses. Je serais un bourreau, si, détail à détail, — je prolongeais le plus douloureux récit. Votre oncle York s’est joint à Bolingbroke ; — tous vos châteaux du Nord se sont rendus, — et tous vos gentilshommes du Sud ont pris les armes — en sa faveur.


RICHARD.

Tu en as dit assez !…

À Aumerle.

— Maudit sois-tu, cousin, de m’avoir écarté — de la douce voie du désespoir ! — Que dis-tu maintenant ? Quelle espérance avons-nous maintenant ? — Par le ciel, je haïrai éternellement — quiconque me dira encore d’espérer. — Allons au château de Flint ; c’est là que j’agoniserai. — Un roi, esclave du malheur, doit obéir royalement au malheur, — Licenciez les forces qui me restent ; et qu’elles aillent — cultiver un terrain qui offre encore quelque espoir de récolte ; — chez moi il n’en est plus. Qu’on ne me parle pas — de revenir sur ceci. Tout conseil serait vain.


AUMERLE.

— Un mot, mon suzerain.


RICHARD.

Il m’offense doublement — celui qui me blesse par les flatteries de son langage. — Licenciez ceux qui me suivent ; laissez-les aller… Qu’ils passent — de la nuit de Richard au grand jour de Bolingbroke !

Ils sortent.

Scène XI.


[Le pays de Galles. Devant le château de Flint.]


Entrent, tambour battant, couleurs déployées. Bolingbroke et ses troupes ; York, Northumberland et d’autres.



BOLINGBROKE.

— Ainsi, nous l’apprenons par cet avis, — les Gallois sont dispersés ; et Salisbury — est allé rejoindre le roi qui est récemment débarqué, — avec quelques amis particuliers, sur cette côte.


NORTHUMBERLAND.

— Voilà une fort agréable et fort bonne nouvelle, milord ; — Richard a caché sa tête non loin d’ici.


YORK.

— Il serait bienséant que lord Northumberland — dit : le roi Richard… Jour désastreux — où ce roi sacré devrait cacher sa tête !


NORTHUMBERLAND.

— Votre Grâce me comprend mal : c’était seulement pour abréger — que j’avais omis son titre.


YORK.

— Il fut un temps, — où, si vous aviez ainsi abrégé avec lui, — il eût abrégé avec vous jusqu’à vous raccourcir, — pour ce coup de tête, de toute la longueur de votre tête.


BOLINGBROKE.

— Ne vous méprenez pas, mon oncle, plus que vous ne devez.


YORK.

— Et vous, mon bon neveu, ne prenez pas plus que vous ne devez, — de peur de vous méprendre. Le ciel est au-dessus de votre tête.


BOLINGBROKE.

— Je le sais, mon oncle, et je ne m’oppose point — à sa volonté… Mais qui vient ici ?


Entre Percy.

— Eh bien, Harry, es-t-ce que ce château ne veut pas se rendre ?


PERCY.

— Ce château, milord, est armé royalement — contre ton entrée.


BOLINGBROKE.

Royalement ! — Mais il ne renferme pas un roi ?


PERCY.

Si fait, mon bon lord, — il renferme un roi. Le roi Richard est — dans cette enceinte de ciment et de pierre : — et avec lui sont lord Aumerle, lord Salisbury, — sir Stephen Scroop ; en outre, un ecclésiastique — de sainte dignité, je n’ai pu savoir qui.


NORTHUMBERLAND.

— C’est probablement l’évêque de Carlisle.


BOLINGBROKE, à Northumberland.

Noble lord, — avancez-vous jusqu’aux flancs rudes de cet ancien château ; — par la trompette de cuivre envoyez la fanfare de parlementaire — à ses oreillons délabrés, et transmettez-lui ce message. — Henry Bolingbroke — baise à deux genoux la main du roi Richard, et offre l’allégeance et le loyal dévouement de son cœur — à sa très-royale personne. Je suis venu ici — pour déposer à ses pieds mes armes et ma puissance, — pourvu que la révocation de mon bannissement — et la restauration de mes terres soient pleinement concédées. — Sinon, je prendrai avantage de ma force, — et j’abattrai la poussière de l’été sous des averses de sang — qui pleuvront des blessures des Anglais égorgés. — Combien il répugnerait à l’âme de Bolingbroke — d’inonder de cette tempête cramoisie — le giron frais et vert de la belle terre du roi Richard, — mon hommage agenouillé le démontrera tendrement. — Allez lui déclarer cela, tandis que nous marcherons — sur le tapis gazonné de cette plaine…

Northumberland s’avance vers le château, précédé d’un trompette.

— Marchons sans faire bruire le menaçant tambour, — que des créneaux chancelants de ce château — nos loyales propositions soient pleinement entendues. — Ma rencontre avec le roi Richard ne doit pas, il me semble, — être moins formidable que la rencontre des deux éléments contraires, — le feu et l’eau, alors que leur choc foudroyant — déchire la joue nébuleuse des cieux. — Qu’il soit le feu, je serai l’eau flexible, — Qu’il soit tout à la rage, tandis que sur la terre je ferai pleuvoir — mes eaux ; sur la terre et non sur lui ! — Avançons et observons la contenance du roi Richard.

Le héraut de Northumberland sonne une chamade ; un autre trompette y répond du château. Fanfare.


Richard paraît sur les remparts, avec l’évêque de Carlisle, Aumerle, Scroop et Salisbury.

YORK.

— Voyez, voyez, le roi Richard lui-même apparaît : — tel que le soleil rougissant de colère, — alors que, du portail enflammé de l’orient, — il aperçoit les nuages envieux conjurés — pour ternir sa gloire et pour obscurcir la trace — radieuse de sa course vers l’occident. — Il a toujours l’air d’un roi ; regardez, son œil, — brillant comme celui de l’aigle, rayonne — d’une majesté souveraine ! Hélas ! hélas ! quel malheur — qu’aucune offense assombrisse tant de splendeur !


RICHARD, à Northumberland.

— Nous sommes stupéfaits ; nous avons attendu jusqu’ici — que tu fléchisses un genou tremblant — devant nous qui croyions être ton roi légitime. — Si nous le sommes, comment tes jarrets osent-ils oublier — de rendre à notre présence leur respectueux devoir ? — Si nous ne le sommes pas, montre-nous la main divine — qui nous a destitué de notre office ; car nous savons bien que nulle main de chair et d’os — ne peut saisir la poignée sacrée de notre sceptre, — sans profanation, vol ou usurpation. — Peut-être croyez-vous que, comme vous, tous — ont fait violence à leur âme pour la détourner de nous, — et que nous sommes isolé et dénué d’amis ; — mais sachez que mon maître, le Dieu omnipotent, — assemble, dans les nues, en notre faveur, — des armées de fléaux, qui frapperont — vos enfants encore à naître, — tandis que vous levez vos mains vassales contre ma tête, — et que vous menacez la gloire de ma précieuse couronne. — Dites à Bolingbroks (car c’est lui, je crois, que je vois là-bas) — que chaque pas qu’il fait sur mon territoire — est une dangereuse trahison. Il est venu ouvrir — l’écarlate testament de la guerre saignante ; — mais avant qu’il possède en paix la couronne à laquelle il aspire, — dix mille couronnes sanglantes, dix mille crânes de fils enlevés à leurs mères, — dépareront la face en fleurs de l’Angleterre, — changeront la sereine pâleur de la paix virginale — en pourpre furieuse, et inonderont — du sang anglais le plus loyal, l’herbe de nos prairies !


NORTHUMBERLAND.

— Au roi des cieux ne plaise que notre seigneur le roi — soit ainsi assailli par une guerre — civile et incivile ! Ton trois fois noble cousin, — Harry Bolingbroke, baise humblement ta main ; — il jure par la tombe honorée — qui recouvre les os de votre royal grand-père, — et par la royale noblesse de ton sang et du sien, — issus, l’un et l’autre, de la même source auguste, — et par le bras enseveli du belliqueux Jean de Gand, — il jure par sa gloire et par son honneur, — serment qui résume tous les serments, — que son seul objet, en venant ici, — est de réclamer son royal héritage et d’implorer — à genoux la révocation de son bannissement. — Cela une fois accordé par le roi, — il abandonnera ses armes brillantes à la rouille, — ses coursiers bardés de fer à l’écurie, et son cœur — au bonheur de servir loyalement Votre Majesté. — Il jure, foi de prince, que cela est juste ; — et moi, foi de gentilhomme, je suis de son avis.


RICHARD.

— Écoute, Northumberland, voici la réponse du roi : — Son noble cousin est ici tout à fait le bienvenu, — et toutes ses justes demandes — seront accomplies sans contradiction. — Avec toute la grâce de ton langage, — offre à son affable déférence mes affectueux compliments.

Northumberland revient conférer avec Bolingbroke.

RICHARD, continuant, à Aumerle.

— Nous nous avilissons, n’est-ce pas, cousin ? — par une si pauvre attitude, par des paroles si conciliantes ? — Faut-il rappeler Northumberland, envoyer — un défi au traître, et puis mourir ?


AUMERLE.

— Non, mon bon seigneur ; combattons avec d’affables paroles, — jusqu’à ce que le temps nous prête des amis, et ces amis, le secours de leurs épées.


RICHARD.

— Ô Dieu ! ô Dieu ! faut-il que ma langue, — qui a prononcé une terrible sentence de bannissement — contre cet homme altier, la révoque — avec des paroles de douceur ! Oh ! que ne suis-je aussi grand — que ma douleur ou moins grand que mon nom ! — Que ne puis-je oublier ce que j’ai été, — ou ne plus me rappeler ce que je devrais être aujourd’hui ! — Tu te soulèves, cœur altier ? Libre à toi de battre, — puisque nos ennemis sont libres de nous battre !


AUMERLE.

— Northumberland revient de la part de Bolingbroke.


RICHARD.

— Que faut-il que le roi fasse à présent ? Faut-il qu’il se soumette ? — Le roi le fera. Faut-il qu’il soit déposé ? — Le roi s’y résignera. Faut-il qu’il perde — le nom de roi ? Au nom de Dieu, qu’on le lui ôte ! — Je donnerai mes joyaux pour un chapelet, — mon splendide palais pour un ermitage, — mon éclatant appareil pour la robe d’un mendiant, — mes gobelets ciselés pour un plat de bois, — mon sceptre pour un bâton de pèlerin, — mes sujets pour une paire de saints sculptés, — et mon vaste royaume pour un petit tombeau, — un petit, petit tombeau, un obscur tombeau ! — Je consens même à être enterré sur la route royale, — sur la route la plus fréquentée, pour que les pieds de mes sujets — puissent à toute heure fouler la tête de leur souverain. — Vivant, ils marchent bien sur mon cœur : — une fois enterré, pourquoi pas sur ma tête ?… — Aumerle, tu pleures ! mon tendre cousin ! — Eh bien, nous verserons l’orage de ces larmes méprisées ; — et, mêlées à nos soupirs, elles coucheront les blés de l’été, — et feront la famine sur cette terre révoltée. — Ou bien, si tu veux, nous nous ferons un jeu de nos chagrins, — et nous emploierons nos larmes à quelque gracieuse gageure ! — Par exemple, nous les laisserons tomber toujours au même endroit, — jusqu’à ce qu’elles aient excavé dans la terre — deux fosses où nous serons ensevelis avec cette inscription : Ci-gisent — deux cousins qui ont creusé leurs fosses avec des pleurs ! — Est-ce que notre malheur ne ferait pas bien ainsi ?… Allons, allons, je vois — que je babille follement, et vous vous moquez de moi.

À Northumberland qui est revenu près du rempart.

— Très-puissant prince, milord Northumberland, — que dit le roi Bolingbroke ? Sa Majesté veut-elle — permettre à Richard de vivre jusqu’à ce que Richard meure ? — Tu fais la révérence, et Bolingbroke dit oui.


NORTHUMBERLAND.

— Milord, il vous attend dans la cour basse — pour conférer avec vous. Vous plaira-t-il de descendre ?


RICHARD.

— Je descends, je descends, comme l’éclatant Phaéton, — impuissant à conduire des rosses indociles.

Northumberland rejoint Bolingbroke.

— Dans la cour basse ! Cour basse, en effet, où les rois s’abaissent — jusqu’à venir à l’appel des traîtres, et jusqu’à leur faire honneur ! — Dans la cour basse ! Allons en bas ! En bas la cour ! En bas, le roi ! — Car c’est le hibou nocturne qui crie à la hauteur où devrait chanter l’alouette !

Le roi et sa suite quittent le rempart.

BOLINGBROKE.

— Que dit Sa Majesté ?


NORTHUMBERLAND.

Le chagrin et la tristesse de son cœur — le font divaguer, comme un homme en délire ; — néanmoins il descend.

Richard et sa suite apparaissent au bas de la forteresse.

BOLINGBROKE.

— Rangez-vous tous, — et témoignez à Sa Majesté le respect qui lui est dû… — Mon gracieux seigneur…

Il s’agenouille.

RICHARD.

— Beau cousin, vous dégradez votre genou princier — en accordant à la terre vile l’honneur de le baiser. — Je préférerais une preuve d’affection, sensible pour mon cœur, — à ces démonstrations de déférence qui blessent mon regard. — Relevez-vous, cousin, relevez-vous ; si bas que soit votre genou, — votre cœur, je le sais, s’élève au moins à cette hauteur.

Il porte la main à sa tête.

BOLINGBROKE.

— Mon gracieux seigneur, je ne viens que réclamer ce qui m’appartient.


RICHARD.

— Ce qui est à vous, vous appartient, et je suis à vous ; et tout est à vous.


BOLINGBROKE.

— Soyez à moi, mon très-redouté seigneur, — autant que mes fidèles services mériteront votre affection.


RICHARD.

— Vous avez bien mérité… Ils méritent bien de posséder, — ceux qui savent le plus puissant et le plus sûr moyen d’obtenir… — Mon oncle, donnez-moi votre main ; — voyons, séchez vos yeux : — les larmes prouvent l’affection, mais ne fournissent pas le remède… — Cousin, je suis trop jeune pour être votre père, — quoique vous soyez assez vieux pour être mon héritier… — Ce que vous voulez, je le donnerai, et volontiers ; — car il faut bien faire ce que la force nous contraint de faire. — Marchons vers Londres… voulez-vous, cousin ?


BOLINGBROKE.

— Oui, mon bon seigneur.


RICHARD.

— Alors, je ne dois pas dire non.

Fanfares. Ils sortent.

Scène XII.


[Les jardins du château de Langley.]


Entrent la Reine et deux de ses Dames.

LA REINE.

— Quel divertissement pourrions-nous improviser ici, dans ce jardin, — pour chasser le pénible souci qui m’obsède ?


PREMIÈRE DAME.

— Madame, nous jouerons aux boules.


LA REINE.

Cela me fera penser — que le monde est plein d’aspérité et que ma fortune — dévie.


PREMIÈRE DAME.

Madame, nous danserons.


LA REINE.

— Mes jambes ne sauraient garder la mesure dans le plaisir, — quand mon pauvre cœur ne la garde pas dans la douleur. — Ainsi, pas de danse, ma fille ; quelque autre jeu !


PREMIÈRE DAME.

— Madame, nous conterons des histoires.


LA REINE.

Tristes ou gaies ?


PREMIÈRE DAME.

— Comme vous voudrez, madame.


LA REINE.

Je n’en veux ni de tristes ni de gaies. — Car si elles sont gaies, la gaieté ne me manquant que trop, — elles me rappelleront d’autant plus vivement mon chagrin. — Si elles sont tristes, comme je n’ai que trop de tristesse, — elles ajouteront un surcroît de chagrin à mon manque de gaieté. — Les souffrances que j’ai, je n’ai pas besoin de les redoubler ; — quant à celles que je n’ai pas, il est inutile que je m’en affecte.


PREMIÈRE DAME.

— Madame, je chanterai.


LA REINE.

Tant mieux, si tu as sujet de chanter ; — mais tu me plairais davantage, si tu voulais pleurer.


PREMIÈRE DAME.

— Je pleurerais, madame, si cela pouvait vous faire du bien.


LA REINE.

— Et moi aussi je pleurerais, si cela pouvait me faire du bien, — et je n’aurais pas à t’emprunter des larmes. — Mais chut !… voici venir les jardiniers. — Mettons-nous à l’ombre de ces arbres.


Entrent un Jardinier et deux Garçons.

— Je gage ma misère contre un cent d’épingles — qu’ils vont parler politique ; car ainsi fait chacun — à l’approche d’une révolution. Tout sinistre a de sinistres avant-coureurs.

La reine et ses dames se mettent à l’écart.

LE JARDINIER, au premier garçon.

— Va rattacher ces abricots vagabonds — qui, comme des enfants indociles, font ployer leur père — sous le poids accablant de leur prodigalité. — Donne un support à ces branches fléchissantes.

Au second garçon.

— Toi, va, comme un exécuteur, — abattre les têtes des rameaux trop hâtifs — qui s’élèvent trop haut dans notre république. — L’égalité doit être partout dans notre gouvernement… — Tandis que vous vous emploierez ainsi, moi, j’irai sarcler — les herbes nuisibles qui, sans profit, absorbent — aux dépens des fleurs saines la fécondité du sol.


PREMIER GARÇON.

— Pourquoi dans cet enclos — maintenir la loi, l’ordre, la juste harmonie, — et y faire voir le modèle d’un État régulier, — quand notre pays tout entier, ce jardin muré par la mer, — est plein de mauvaises herbes, voit ses plus belles fleurs étouffées, — tous ses arbres fruitiers incultes, ses haies ruinées, — ses parterres en désordre, et ses plantes salutaires — en proie aux chenilles ?


LE JARDINIER.

Tais-toi… — Celui qui a souffert ce printemps désordonné — est lui-même arrivé à la chute des feuilles. — Les mauvaises herbes, qu’abritait son large feuillage, et qui le dévoraient en paraissant le soutenir, — ont été arrachées et complètement déracinées par Bolingbroke. — Je veux parler du comte de Wiltshire, de Bushy et de Green.


PREMIER GARÇON.

— Comment ! est-ce qu’ils sont morts ?


LE JARDINIER.

Ils sont morts ; et Bolingbroke — a saisi le roi dissipateur… Oh ! quel dommage — qu’il n’ait pas soigné et cultivé ses domaines — comme nous ce jardin ! Nous, la saison venue, — nous incisons l’écorce, cette peau de nos arbres fruitiers, — de peur que regorgeant de sève et de sang, — ils ne se perdent par excès de richesses. — S’il en avait fait autant aux grands et aux ambitieux, — ils auraient pu vivre pour porter, et lui pour recueillir — les fruits du devoir. — Toutes les branches superflues, — nous les élaguons pour faire vivre les rameaux producteurs. — S’il en avait fait autant, lui-même porterait encore la couronne, — que les dissipations de sa frivole existence ont à jamais jetée bas.


PREMIER SERVITEUR.

— Comment ! vous croyez donc que le roi sera déposé ?


LE JARDINIER.

— Il est déjà dominé ; et il est fort probable — qu’il sera déposé… Des lettres sont parvenues la nuit dernière — à un ami cher de ce bon duc d’York, — qui annoncent de sombres nouvelles.


LA REINE, sortant de sa cachette.

Oh ! j’étouffe ! — Il faut que je parle… Vieux spectre d’Adam, — toi dont l’état est de cultiver ce jardin, comment oses-tu — de ta voix rauque balbutier cette sinistre nouvelle ? — Quelle Ève, quel serpent t’a insinué — de répéter ainsi la chute de l’homme maudit ? — Pourquoi dis-tu que Richard est déposé ? — Être chétif, à peine au-dessus de la terre, tu oses — présager la chute du roi ! Dis-moi où, quand et comment — tu as su cette funeste nouvelle ? Parle, misérable.


LE JARDINIER.

— Pardonnez-moi, madame. J’ai peu de joie — à murmurer cette nouvelle ; mais ce que je dis est vrai. — Le roi Richard est dans la puissante main — de Bolingbroke. Leurs deux fortunes sont pesées ; — dans le plateau de votre seigneur il n’y a que lui-même, — et quelques rares vanités qui le rendent encore plus léger ; — mais dans le bassin du grand Bolingbroke, — il y a, outre lui-même, tous les pairs d’Angleterre, — et grâce à cette surcharge, il l’emporte sur le roi Richard. — Courez à Londres, et vous vous en convaincrez ; — je ne dis que ce que chacun sait.


LA REINE.

— Rapide calamité dont la marche est si prompte, — n’est-ce pas moi que concerne ton message, — et je suis la dernière à le connaître ! Oh ! tu entends — me prévenir la dernière, pour que, plus tard que tous, je garde — la souffrance dans mon cœur… Venez, mesdames, allons — trouver à Londres l’infortuné roi de Londres. — Ah ! étais-je née pour ceci ! pour que ma tristesse — parât le triomphe du grand Bolingbroke ! — Jardinier, pour m’avoir annoncé cette nouvelle de malheur, — je voudrais que les plantes que tu greffes ne fleurissent jamais.

Sortent la reine et ses dames.

LE JARDINIER.

— Pauvre reine ! si cela pouvait empêcher ton malheur, — je voudrais que mon art fût sous le coup de ta malédiction ! — Ici elle a laissé tomber une larme ; ici, à cette place, — je sèmerai la rue, cette âcre herbe de grâce : — la rue, emblème de tristesse, apparaîtra ici bientôt, — en souvenir d’une reine éplorée.

Ils sortent.

Scène XIII.


[Londres. Westminster Hall.]


Les lords spirituels sont à la droite du trône ; les lords temporels à la gauche ; les communes au bas. Entrent Bolingbroke, Aumerle, Surrey, Northumberland, Percy, Fitzwater, un autre lord, l’évêque de Carlisle, l’abbé de Westminster, et les gens de la suite. Des officiers, escortant Bagot, ferment la marche.

BOLINGBROKE.

Faites avancer Bagot… — Maintenant, Bagot, exprime-toi librement ; — dis ce que tu sais de la mort du noble Glocester, — qui l’a tramée avec le roi, et qui a exécuté — l’œuvre sanglante de sa fin prématurée.


BAGOT.

— Eh bien, confrontez-moi avec lord Aumerle.


BOLINGBROKE, à Aumerle.

— Cousin, avancez, et regardez cet homme.


BAGOT.

— Milord Aumerle, je sais que votre langue hardie — dédaignerait de se démentir. — À cette époque funèbre où fut complotée la mort de Glocester, — je vous ai entendu dire : N’ai-je pas le bras long, — moi qui, de cette paisible cour d’Angleterre, puis atteindre — jusqu’à Calais la tête de mon oncle ? — Entre autres propos, à cette même époque, — je vous ai ouï dire — que vous refuseriez — l’offre de cent mille couronnes — plutôt que de consentir au retour de Bolingbroke en Angleterre ; et vous avez ajouté — que la mort de votre cousin serait une bénédiction pour ce pays.


AUMERLE.

— Princes et nobles lords, — quelle réponse dois-je faire à cet homme vil ? — Dois-je déshonorer mon illustre étoile — en me faisant son égal pour lui infliger un châtiment ? — Ou je dois m’y résoudre ou laisser souiller mon honneur — par l’accusation de ses lèvres calomnieuses… — Voici mon gage, sceau manuel de mort — qui te marque pour l’enfer ! Je dis que tu mens, — et je soutiendrai que ce que tu as dit est faux, — je le soutiendrai dans le sang de ton cœur, tout indigne qu’il est — de ternir la trempe de ma chevaleresque épée !

Il jette son gant.

BOLINGBROKE.

— Bagot, arrête, je te défends de le relever.


AUMERLE.

— Je voudrais que ce fût le plus illustre de cette assemblée, — hormis un seul, qui m’eût ainsi provoqué.


FITZWATER.

— Si ta valeur exige la parité, — voici mon gage, Aumerle, en échange du tien.

Il jette son gant.

— Par ce beau soleil qui me montre où tu es, — je t’ai entendu dire, et dire en t’en vantant, — que tu étais l’auteur de la mort du noble Glocester. — Si tu le nies, tu en as vingt fois menti ; — et je rejetterai ton imposture dans ton cœur, — qui l’a forgée, avec la pointe de ma rapière.


AUMERLE.

— Lâche, tu n’oserais vivre assez pour voir un pareil jour.


FITZWATER.

— Ah ! sur mon âme, je voudrais que ce fût sur l’heure.


AUMERLE.

— Fitzwater, tu es désormais un damné de l’enfer.


PERCY.

— Aumerle, tu mens ; il est aussi honorable — en ce défi que tu es déloyal : — en foi de quoi, je jette ici mon gage, — je soutiendrai mon dire jusqu’à l’extinction — de ton souffle mortel. Ramasse, si tu l’oses.

Il jette son gant.

AUMERLE.

— Si je ne le fais pas, puisse ma main tomber en pourriture, — et ne plus jamais brandir l’acier vengeur — sur le casque étincelant de mon ennemi !


UN LORD.

— Je fais le même vœu, parjure Aumerle ; — et je te provoque par tous les démentis — qui peuvent être hurlés à ton oreille traîtresse — d’un soleil à l’autre. Voici le gage de mon honneur ; — mets-le à l’épreuve, si tu l’oses.


AUMERLE.

— Qui me défie encore ? par le ciel, je jette le gant à tous : — j’ai dans ce seul cœur mille esprits — pour tenir tête à vingt mille comme vous.


SURREY.

— Milord Fitzwater, je me rappelle très-bien — le moment ou vous causiez avec Aumerle.


FITZWATER.

— Il est vrai, milord ; vous étiez présent, — et vous pouvez certifier que mon rapport est vrai.


SURREY.

— Aussi faux, par le ciel, que le ciel même est vrai.


FITZWATER.

— Surrey, tu mens.


SURREY.

Enfant sans honneur ! — Ce démenti pèsera à mon épée — jusqu’à ce qu’elle t’ait puni par une vengeance éclatante, jusqu’à ce que toi, le donneur de démentis, et ton démenti, vous dormiez — sous terre aussi profondément que le crâne de ton père. — En foi de quoi, voici le gage de mon honneur ; — mets-le à l’épreuve, si tu l’oses.


FITZWATER.

— Insensé qui éperonnes un cheval emporté ! — Si j’ose manger, boire, respirer et vivre, — j’oserai affronter Surrey dans un désert, — et cracher sur lui en lui disant : Tu mens, — tu mens, tu mens ! Voici qui m’engage sur ma foi — à t’infliger une solide correction !

Il jette son gant.

— Comme je prétends prospérer dans ce monde où j’entre, — Aumerle est coupable de ce dont je l’accuse. — En outre, j’ai entendu dire au banni Norfolk — que toi, Aumerle, tu avais envoyé deux de tes hommes — pour exécuter le noble duc à Calais.


AUMERLE.

— Que quelque honnête chrétien me prête un gage pour déclarer — que Norfolk en a menti ! En voici un que je lui jette, — au cas où il serait rappelé pour défendre son honneur.


BOLINGBROKE.

— Toutes ces querelles resteront en suspens — jusqu’à ce que Norfolk soit rappelé : oui, il sera rappelé, — et, quoique mon ennemi, rétabli — dans toutes ses terres et seigneuries. Quand il sera revenu, — nous le mettrons aux prises avec Aumerle.


L’ÉVÊQUE DE CARLISLE.

— Ce jour honorable ne viendra jamais. — Maintes fois Norfolk banni a combattu — pour Jésus-Christ ; maintes fois, dans le champ glorieux du christianisme, — il a arboré l’étendard de la foi chrétienne — contre les noirs païens. Turcs et Sarrasins. — Enfin, fatigué de ses travaux de guerre, il s’est retiré — en Italie ; et là, à Venise, il a remis — son corps à la terre de ce beau pays, — et son âme pure au Christ, son capitaine, — sous les couleurs duquel il avait si longtemps combattu.


BOLINGBROKE.

— Comment ! évêque, Norfolk est mort !


L’ÉVÊQUE DE CARLISLE.

Aussi sûrement que je suis vivant, milord.


BOLINGBROKE.

— Qu’une bien heureuse paix conduise son âme bien-heureuse au sein — du bon vieil Abraham !… Lords appelants, — toutes vos querelles resteront en suspens, — jusqu’à ce que nous vous ayons assigné vos jours d’épreuve.


Entrent York et sa suite.

YORK.

— Puissant duc de Lancastre, je viens à toi — de la part du découronné Richard qui, de sa pleine. volonté, — t’adopte pour héritier et remet son auguste sceptre — en la possession de ta royale main. — Monte sur le trône que tu hérites dès à présent de lui, — et vive Henry, quatrième du nom !


BOLINGBROKE.

— Au nom de Dieu, je vais monter sur le trône royal.


L’ÉVÊQUE DE CARLISLE.

Ah ! à Dieu ne plaise ! — Mes paroles dussent-elles sembler mauvaises à ce royal auditoire, — il est bon qu’avant tout je dise la vérité. — Plût à Dieu qu’il y eût dans cette noble compagnie un homme — assez noble pour être le juge royal — du noble Richard ! Alors la vraie noblesse — lui apprendrait à s’abstenir d’une aussi affreuse iniquité. — Quel sujet peut prononcer une sentence sur son roi ? — Et, entre ceux qui siègent ici, qui n’est pas sujet de Richard ? — On ne juge pas les voleurs sans les entendre, — quelque évident que paraisse leur crime ; — et l’image de la majesté de Dieu, — son lieutenant, son intendant, son représentant élu, — l’oint du Seigneur, couronné, installé depuis maintes années, — sera jugé par une bouche sujette et inférieure, — sans être même présent ! Ne permettez pas, ô mon Dieu, — que, dans une région chrétienne, des âmes civilisées — donnent le spectacle d’un forfait aussi odieux, aussi noir, aussi infâme ! — C’est à des sujets que je parle, et que je parle en sujet, — enhardi par Dieu même à défendre son roi. — Milord de Hereford que voici, et que vous appelez roi, — est un félon, traître au roi de l’altier Hereford ! —Et si vous le couronnez, je vous prédis ceci : — le sang anglais engraissera la terre, — et les âges futurs gémiront de cet odieux forfait. — La paix ira dormir chez les Turcs et les infidèles ; — et, en ce séjour de la paix, des guerres tumultueuses — jetteront dans la mêlée famille contre famille, parents contre parents. — Le désordre, l’horreur, l’épouvante et la révolte — habiteront ici ; et ce pays sera appelé — le Golgotha des crânes humains ! — Oh ! si vous élevez cette maison contre cette maison, — ce sera la plus désastreuse anarchie — qui soit jamais tombée sur cette terre maudite. — Empêchez cela, résistez à cela, que cela ne soit pas ! — Les enfants de vos petits-enfants crieraient sur vous : Malédiction ! (17)


NORTHUMBERLAND.

— Vous avez bien disserté, monsieur ; et, pour votre peine, — nous vous arrêtons ici comme coupable de haute trahison. — Milord de Westminster, chargez-vous — de le tenir sous bonne garde jusqu’au jour de son procès. (18) — Daignez, milords, accéder à la requête des communes.


BOLINGBROKE.

— Qu’on aille chercher Richard, pour qu’à la vue de tous — il puisse abdiquer : nos procédés ainsi — ne seront pas suspects.


YORK.

Je vais être son guide.

Il sort.

BOLINGBROKE.

— Lords, qui êtes ici arrêtés par nos ordres, — donnez caution de vous présenter au jour désigné.

À l’évêque de Carlisle.

— Nous devons peu à votre affection, — et nous comptions peu sur votre concours.


Rentre York, accompagné de Richard et de plusieurs officiers portant la couronne et les insignes de la royauté.

RICHARD.

— Hélas ! pourquoi suis-je mandé devant un roi, — avant d’avoir secoué les royales pensées — dans lesquelles je régnais ? J’ai à peine appris — à insinuer, à flatter, à saluer et à plier le genou : — donnez à la douleur le temps de m’initier — à cette soumission.

Il regarde autour de lui.

Mais je me rappelle bien — les traits de ces hommes : n’étaient-ils pas à moi ? — Naguère ne me criaient-il pas tous salut ? — C’est ce que Judas cria au Christ : mais lui, sur douze, — trouva onze fidèles ; moi, sur douze mille, pas un ! — Dieu sauve le roi !… Est-ce que personne ne dit : Amen ? — Suis-je à la fois le prêtre et le clerc ? Eh bien soit ! Amen ! — Dieu sauve le roi ! quoique je ne sois plus le roi ! — Et amen encore, quand le ciel voudrait que je le fusse toujours ! — Pour quel emploi m’envoie-t-on chercher ?


YORK.

— Pour accomplir, de ton plein gré, — ce qu’une majesté fatiguée t’a fait offrir, — la cession de ta dignité et de ta couronne — à Henry Bolingbroke.


RICHARD.

— Donnez-moi la couronne… Là, cousin, prends la couronne : — je la tiens de ce côté, tiens-la de l’autre. — Maintenant cette couronne d’or est comme un puits profond — auquel sont attachés deux seaux, remplis l’un après l’autre : l’un, vide, s’agitant sans cesse en l’air, — l’autre, en bas, disparu et plein d’eau. — Le seau d’en bas, plein de larmes, c’est moi, — abreuvé de douleurs ; le seau qui monte, c’est vous.


BOLINGBROKE.

— Je croyais que vous abdiquiez de votre plein gré.


RICHARD.

— Ma couronne, oui ; mais mes chagrins me restent. — Vous pouvez me destituer de ma gloire et de ma puissance, — mais non de mes chagrins : je suis toujours roi de ceux-là.


BOLINGBROKE.

— Vous me transmettez une partie de vos soucis avec votre couronne.


RICHARD.

— Vos soucis, en s’augmentant, ne m’enlèvent pas mes soucis. — Ce qui fait mon souci, c’est la perte de mes vieux soucis ; — ce qui fait votre souci, c’est le gain de nouveaux soucis. — Je garde les soucis mêmes que je cède : — ils suivent la couronne, et pourtant ils me restent.


BOLINGBROKE.

— Êtes-vous consentant de renoncer à la couronne ?


RICHARD.

— Oui… et non, car je ne dois plus rien être ; — non, non, car je renonce pour toi à être ce que je suis. — Remarque maintenant comme je vais me dépouiller : — je retire ce lourd diadème de ma tête, — ce sceptre incommode de ma main, — et de mon cœur l’orgueil du pouvoir royal. — Avec mes propres larmes je me lave de l’onction sainte : — de mes propres mains j’enlève ma couronne ; — de ma propre bouche j’abjure ma dignité sacrée ; — de ma propre voix j’annule tous les serments de fidélité, — j’abdique toute pompe et toute majesté, — j’abandonne mes manoirs, rentes et revenus, — je rapporte mes actes, décrets et statuts. — Que Dieu pardonne tous les serments violés envers moi ! — Que Dieu maintienne inviolables tous les serments à toi prêtés ! — Qu’il ne m’afflige plus de rien, moi qui n’ai plus rien, — et qu’il t’exauce en tout, toi qui as tout acquis ! — Puisses-tu vivre longtemps assis sur le trône de Richard, — et puisse Richard être bientôt couché dans un trou sous la terre ! — Dieu sauve le roi Henry, c’est le vœu de l’ex-roi Richard ! — Dieu veuille lui accorder maintes années de jours radieux ! — Que me reste-t-il à faire ?


NORTHUMBERLAND, lui présentant un papier.

Il vous reste à lire — ces accusations, ces crimes graves — commis par votre personne et par vos familiers — contre l’État et les intérêts de ce pays, — afin que par cette confession la conscience de tous — soit convaincue que vous êtes justement déposé.


RICHARD.

— Le faut-il ? faut-il que je dévide — l’écheveau de mes folies ? Bon Northumberland, — si tes fautes étaient enregistrées, — serais-tu pas humilié d’en donner lecture — devant une si noble compagnie ? Si tu le faisais, — tu y trouverais un odieux article, — contenant la déposition d’un roi — et la rupture violente d’un serment sacré, — marqué pour la damnation dans le livre des cieux !… — Oui, toi, et vous tous qui impassibles me regardez ici — harcelé par ma misère ! — Qu’importe qu’il y en ait parmi vous qui, comme Pilate, se lavent les mains, — en montrant un semblant de pitié !… Vous-mêmes, Pilates, — vous m’avez livré à ma croix amère, — et nulle eau ne pourra laver votre péché.


NORTHUMBERLAND.

— Dépêchez, milord ; lisez ces articles.


RICHARD.

— Mes yeux sont pleins de larmes, je ne puis y voir. — Et pourtant l’eau amère ne les aveugle pas au point — qu’ils ne puissent voir ici un tas de traîtres ! — Oui, si je tourne mes regards sur moi-même, — je me trouve traître comme le reste : — car j’ai donné ici le consentement de mon âme — pour dépouiller le corps sacré d’un roi ; — j’ai avili la gloire, asservi la souveraineté, — assujetti la majesté suprême et encanaillé le pouvoir !


NORTHUMBERLAND.

— Monseigneur.


RICHARD.

— Je ne suis pas ton seigneur, homme hautain et insolent ! — Je ne suis le seigneur de personne ! — Je n’ai pas de nom, pas de titre — (non, pas même le nom qui me fut donné sur les fonts baptismaux), — qui ne soit usurpé… Hélas ! quel malheur ! — avoir traversé tant d’hivers, — et ne pas savoir de quel nom m’appeler ! Oh ! que ne suis-je un dérisoire roi de neige, — exposé au soleil de Bolingbroke, — pour me fondre tout en eau !… — Bon roi… grand roi (et pourtant pas grandement bon), — si ma parole a encore une valeur en Angleterre, — faites, sur son commandement, apporter un miroir, — que je voie comment est mon visage, — depuis qu’il est dépouillé de sa majesté.


BOLINGBROKE.

— Que l’un de vous aille chercher un miroir.

Un homme de la suite sort.

NORTHUMBERUKD.

— Lisez ce papier, en attendant que le miroir arrive.


RICHARD.

— Démon ! tu me tourmentes avant que je sois arrivé en enfer.


BOLINGBROKE.

— N’insistez plus, milord Northumberland.


NORTHUMBERLAND.

— Alors les communes ne seront pas satisfaites.


RICHARD.

— Elles seront satisfaites : j’en lirai assez, — quand j’aurai sous les yeux le livre même — où tous mes péchés sont écrits, c’est-à-dire moi-même.

L’homme rentre avec un miroir et le remet à Richard.

— Donnez-moi cette glace ; c’est là que je veux lire… Quoi ! pas de rides plus profondes ! La douleur qui a porté — tant de coups à ce visage, — n’y a pas fait de plus profondes blessures ! miroir flatteur, — comme les courtisans de ma prospérité, — tu me trompes ! est-ce là le visage de celui — qui chaque jour sous le toit de son palais — entretenait dix mille hommes ? Est-ce là ce visage — qui, comme le soleil, faisait baisser tous les yeux ? — Est-ce là ce front qui affronta tant de folies — et qui reçut de Bolingbroke l’affront suprême ? — Une gloire bien fragile brille sur ce visage ; — eh bien, le visage est aussi fragile que la gloire.

Il jette à terre le miroir, qui se brise.

— Car le voilà brisé en mille éclats… — Remarque, roi taciturne, la morale de ce spectacle, — comme ma douleur a vite détruit mon visage !


BOLINGBROKE.

— L’ombre de votre douleur a détruit — l’ombre de votre visage.


RICHARD.

Répète cela. — L’ombre de ma douleur ? ah ! voyons ! — C’est très-vrai, mon chagrin est tout intérieur ; — et ces formes externes de la désolation — ne sont que les ombres du chagrin invisible — qui fermente en silence dans l’âme torturée. — C’est là qu’en est l’essence ; et je te remercie, roi, — de ta bonté grande : non-seulement tu donnes — cause à mon affliction, mais tu instruis ma douleur — à remonter à sa cause. Je vais demander une faveur, — et puis partir pour ne plus vous importuner. — L’obtiendrai-je ?


BOLINGBROKE.

Quelle est-elle, beau cousin ?


RICHARD.

— Beau cousin ! Eh ! mais je suis plus grand qu’un roi. — Car, quand j’étais roi, mes flatteurs — n’étaient que mes sujets ; et maintenant que je suis un sujet, — voici que j’ai un roi pour flatteur. — Étant si grand, je n’ai pas besoin de solliciter.


BOLINGBROKE.

— Demandez pourtant.


RICHARD.

Et j’obtiendrai la chose ?


BOLINGBROKE.

Vous l’obtiendrez.


RICHARD.

— Eh bien ! permettez-moi de m’en aller.


BOLINGBROKE.

Où ?


RICHARD.

— Où Vous voudrez, pourvu que je sois loin de votre vue.


BOLINGBROKE.

— Que quelques-uns d’entre vous le convoient jusqu’à la Tour.


RICHARD.

— C’est bien un convoi, en effet ! Vous savez hâter un convoi, — vous tous, qui vous élevez si lestement par la chute d’un roi légitime !

Richard sort, escorté par quelques lords et par des gardes.

BOLINGBROKE.

— À mercredi prochain nous fixons solennellement — notre couronnement : lords, préparez-vous.

Tous sortent, excepté l’abbé de Westminster, l’évêque de Carlisle, et Aumerle.

L’ABBÉ DE WESTMINSTER.

— Nous venons de voir un malheureux spectacle !


L’ÉVÈQUE DE CARLISLE.

— Le malheur est à venir : les enfants encore à naître — sentiront ce jour les déchirer comme une épine.


AUMERLE.

— Saints ecclésiastiques, n’y a-t-il aucun secret moyen — de délivrer le royaume de ce funeste opprobre !


L’ABBÉ DE WESTMINSTER.

— Avant que j’explique franchement ma pensée, milord, — vous vous engagerez, sous la foi du sacrement, non-seulement — à tenir mes projets ensevelis, mais à exécuter — tout ce qu’il m’arrivera de décider. — Je vois le mécontentement sur vos fronts, — la tristesse dans vos cœurs, et les larmes dans vos yeux. — Venez souper chez moi ; je vous proposerai — un plan qui nous ramènera d’heureux jours.

Ils sortent.

Scène XIV.


[Aux abords de la tour de Londres.]


Entrent la Reine et quelques dames.

LA REINE.

— Le roi passera par ici. Voici le chemin — qui mène à cette affreuse tour de Jules César, — dont le sein de pierre est la prison assignée — par le fier Bolingbroke à mon seigneur condamné. — Reposons-nous ici, si cette terre rebelle — permet encore le repos à la femme de son roi légitime.


Entre Richard, conduit par des gardes.

— Mais doucement ! regardez, ou plutôt ne regardez pas — se flétrir ma belle rose… Mais non, levez les yeux, considérez-la, — de sorte que, vous épanchant en une rosée de pitié, — vous puissiez la raviver avec des larmes d’amour !… — Ô toi, image du désert où fut l’antique Troie, — mappemonde de l’honneur, tombe du roi Richard, — et non plus le roi Richard, magnifique hôtellerie, — pourquoi la hideuse douleur est-elle logée chez toi, — quand le triomphe est devenu l’hôte d’un cabaret ?


RICHARD.

— Femme charmante, ne te ligue pas avec la douleur — pour précipiter ma fin. Apprends, chère âme, — à ne voir dans notre première condition qu’un rêve heureux — dont nous nous sommes éveillés pour connaître enfin — notre état réel. Ô ma mie, je suis le compagnon inséparable — du sinistre destin ; et lui et moi — nous resterons unis jusqu’à la mort. Cours en France, — et va te cloîtrer dans quelque maison religieuse. — Il nous faut, par une sainte existence, — regagner dans un monde nouveau la couronne — que nos heures profanes nous ont enlevée ici-bas.


LA REINE.

— Quoi ! mon Richard est-il changé et affaibli — d’esprit, comme de corps ? Bolingbroke a-t-il — détrôné ton intelligence ? A-t-il été jusqu’à ton cœur ? — Le lion mourant allonge sa griffe — et blesse la terre, à défaut d’autre chose, dans sa rage — d’être maîtrisé : et toi, comme un écolier, — tu prends la correction en patience ! tu baises la verge, — et tu rampes sous l’outrage avec une basse humilité, — toi, le lion, toi, roi des animaux !


RICHARD.

— Roi des animaux, en effet ! Si je n’avais régné sur des brutes, — je serais toujours l’heureux roi des hommes ! — Chère ex-reine, prépare-toi a partir pour la France, — suppose que je suis mort et que tu reçois ici, — comme à mon lit de mort, mon dernier adieu ! — Dans les longues nuits d’hiver, assieds-toi près du feu — avec de bonnes vieilles gens, et fais-leur conter les récits — des âges de malheur dès longtemps écoulés ; — puis, avant de leur dire bonsoir, comme réplique à leur triste histoire, — conte-leur ma chute lamentable, — et renvoie-les en larmes à leurs lits. — Les tisons insensibles eux-mêmes, sympathiquement émus — par l’accent douloureux de ton langage, — laisseront leur flamme éplorée s’éteindre de compassion — et se couvriront, les uns de cendres, les autres d’un noir charbonnement, — pour prendre le deuil du roi légitime détrôné !


Entrent Northumberland et sa suite.

NORTHUMBERLAND.

— Milord, les intentions de Bolingbroke sont changées : — vous irez à Pomfret, non à la Tour. — Et pour vous aussi, madame, une décision a été prise : — vous partirez en toute hâte pour la France (19).


RICHARD.

— Northumberland, tu as servi d’échelle — à l’ambitieux Bolingbroke pour monter sur mon trône : — mais avant que le temps ait vieilli bien des heures, — ce crime hideux, devenu un abcès, — s’épanchera en corruption. Tu penseras, — même s’il partage le royaume et t’en donne la moitié, — que c’est trop peu pour toi qui lui as procuré le tout ; — et lui, il pensera que toi, qui sais le moyen — d’établir un roi illégitime, tu saurais également, — à la moindre provocation, trouver moyen — de le culbuter du haut de son trône usurpé. — L’amitié de deux méchants se convertit en crainte, — cette crainte en haine, et la haine entraîne l’un ou l’autre, sinon tous deux, — à une catastrophe et à une mort méritée.


NORTHUMBERLAND.

— Que ma faute retombe sur ma tête, et que cela finisse ! — Dites-vous adieu et séparez-vous ; car vous devez partir sur-le-champ.


RICHARD.

— Double divorce !… Méchants, vous violez — un double mariage, d’abord entre ma couronne et moi, — et puis entre moi et la femme que j’ai épousée…

À la reine.

— Laisse-moi rompre par un baiser les vœux qui nous unissent ; — par un baiser ? impossible… puisque c’est par un baiser qu’ils ont été scellés. — Sépare-nous, Northumberland : moi, pour aller vers le Nord — où le climat languit dans un froid glacial et morbide ; — ma femme, vers la France d’où elle est venue pompeuse — et parée comme le doux Mai, — et où elle est renvoyée sombre comme la Toussaint.


LA REINE.

— Faut-il donc que nous nous quittions ! faut-il que nous soyons séparés !


RICHARD.

— Oui, il faut que la main s’éloigne de la main, mon amour, le cœur du cœur !


LA REINE, à Northumberland.

— Bannissez-nous tous deux, et renvoyez le roi avec moi.


NORTHUMBERLAND.

— Ce serait charitable, mais peu politique.


LA REINE.

— Eh bien ! laissez-moi aller où il ira.


RICHARD.

— Deux infortunes qui pleurent à la fois n’en font qu’une. — Pleure-moi en France, je te pleurerai ici ; — mieux vaut être éloignés l’un de l’autre que rapprochés sans satisfaction possible. — Va, compte tes pas par des soupirs ; je compterai les miens par des sanglots.


LA REINE.

— Mon chemin étant le plus long rendra ma plainte la plus longue.


RICHARD.

— Mon chemin étant le plus court, je sangloterai deux fois à chaque pas, — et j’allongerai la route par un surcroît de désespoir. — Allons, allons, cessons de faire la cour à la douleur : — car, quand on épouse la douleur, c’est pour bien longtemps. — Qu’un baiser nous ferme la bouche dans un muet adieu !

Ils s’embrassent.

— Ainsi je te donne mon cœur et te prends le tien.


LA REINE.

— Rends-moi le mien ; ce ne serait pas bien à moi — de garder ton cœur et de le déchirer.

Ils s’embrassent de nouveau.

— Maintenant que j’ai repris le mien, pars, — que je tâche de le déchirer dans un sanglot !


RICHARD.

— Nous agaçons le malheur par ces folles lenteurs. — Encore une fois, adieu… Que notre douleur dise le reste !

Ils sortent.

Scène XV.


[Dans le palais du duc d’York.]


Entrent le Duc et la Duchesse d’York.

LA DUCHESSE.

— Milord, vous disiez, — quand les larmes vous ont interrompu, que vous finiriez de me conter — l’entrée de nos deux neveux dans Londres.


YORK.

Où en suis-je resté ?


LA DUCHESSE.

À ce triste moment, milord, — où, du haut des fenêtres, des mains brutales et malapprises — jetaient de la poussière et des ordures sur la tête du roi Richard.


YORK.

Je disais donc que le duc, le grand Bolingbroke, — monté sur un destrier ardent et fougueux, — qui semblait bien connaître son superbe cavalier, — poursuivait sa marche d’un pas lent, mais majestueux, — tandis que toutes les voix criaient : Dieu te garde, Bolingbroke ! — Vous eussiez cru que les fenêtres mêmes parlaient, — si pressées étaient les figures jeunes et vieilles — qui par les croisées dardaient leurs regards avides — sur son visage, et que tous les murs, — tapissés de personnages, s’écriaient à la fois : — Jésus te préserve, bienvenu Bolingbroke ! — pendant que lui, se tournant de côté et d’autre, — la tête nue et courbée plus bas que le cou de son fier palefroi, — leur disait : Je vous remercie, compatriotes ! — Et il avançait ainsi, recommençant toujours.


LA DUCHESSE.

— Hélas ! et le pauvre Richard ! quelle figure faisait-il à cheval ?


YORK.

— Comme les spectateurs au théâtre, — dès qu’un acteur favori a quitté la scène, — jettent un regard insouciant sur celui qui entre ensuite, — trouvant son bavardage fastidieux ; — ainsi, et plus dédaigneusement encore, les regards de la foule — tombaient sur Richard. Nul ne criait : Dieu le garde ! — Nulle bouche joyeuse ne saluait son retour ; — mais on jetait de la poussière sur sa tête sacrée : — et lui, le visage contracté par les pleurs et les sourires, — marques de sa douleur et de sa patience, — rejetait cette poussière avec une tristesse tellement douce — que, si Dieu n’avait, pour quelque grand dessein, acéré — le cœur des hommes, tous se seraient attendris, — et que la barbarie même l’aurait pris en pitié (20). — Mais le ciel a la main dans ces événements ; — et nous devons nous résigner avec calme à sa volonté suprême. — Nous sommes maintenant les sujets jurés de Bolingbroke — dont je reconnais à jamais la puissance et la grandeur.


Entre Aumerle.

LA DUCHESSE.

— Voici venir mon fils Aumerle.


YORK.

Il était Aumerle naguère ; — mais il a perdu ce titre, pour avoir été partisan de Richard, — et maintenant, madame, vous devez l’appeler Rutland (21). - Je me suis, devant le parlement, porté caution de son dévouement — et de sa féauté inaltérable envers le nouveau roi.


LA DUCHESSE.

— Sois le bienvenu, mon fils. Quelles sont les violettes — qui émaillent le vert giron de ce nouveau printemps ?


AUMERLE.

— Madame, je n’en sais rien et ne m’en soucie guère. — Dieu sait qu’il m’est égal d’en être ou de n’en pas être.


YORK.

— C’est bon, comporte-toi bien dans cette saison nouvelle, — de peur d’être moissonné avant ta floraison. — Quelles nouvelles d’Oxford ? Ces joutes et ces fêtes durent-elles toujours ?


AUMERLE.

Oui, milord, autant que je sache.


YORK.

Vous irez là, je le sais.


AUMERLE.

— Si Dieu ne s’y oppose, c’est mon intention.


YORK.

— Quel est donc ce sceau qui sort de ta poitrine ? — Oui-dà, tu pâlis ? Fais-moi voir cet écrit.


AUMERLE.

Milord, ce n’est rien.


YORK.

Alors, peu importe qu’on le voie. — Je veux être édifié : laisse-moi voir cet écrit ?


AUMERLE.

— Je supplie Votre Grâce de m’excuser : — c’est une chose de minime conséquence — que pour certaines raisons je ne voudrais pas laisser voir.


YORK.

— Et que j’entends voir, monsieur, pour certaines raisons. — Je crains, je crains.


LA DUCHESSE.

Que pouvez-vous craindre ? — Ce n’est sans doute qu’un billet qu’il aura souscrit — pour quelque brillant costume à porter le jour des fêtes.


YORK.

— Un billet à son ordre ! qu’aurait-il besoin d’un billet — souscrit envers lui-même ? Femme, tu es folle… — Garçon, fais-moi voir cet écrit.


AUMERLE.

— Je vous en supplie, excusez-moi ; je ne puis le montrer.


YORK.

— Je veux être édifié ; fais-le-moi voir, te dis-je.

Il arrache l’écrit de la poitrine d’Aumerle et lit.

— Trahison ! infâme trahison !… scélérat ! traître ! misérable !


LA DUCHESSE.

— Qu’y a-t-il, milord ?


YORK.

— Holà ! quelqu’un !

Entre un Valet.

Sellez mon cheval. — Miséricorde divine ! quel guet-apens !


LA DUCHESSE.

— Voyons, qu’est-ce, milord ?


YORK.

— Donnez-moi mes bottes, vous dis-je ! sellez mon cheval ! — Ah ! sur mou honneur, sur ma vie, sur ma foi, — je dénoncerai le scélérat !

Le valet sort.

LA DUCHESSE.

— De quoi s’agit-il ?


YORK.

— Paix, femme stupide !


LA DUCHESSE.

— Je ne veux pas rester en paix… De quoi s’agit-il, mon fils ?


AUMERLE.

— Soyez calme, bonne mère ; il n’y va — que de ma vie.


LA DUCHESSE.

De ta vie !


YORK.

— Apportez-moi mes bottes, je vais trouver le roi.

Le valet revient avec les bottes du duc.

LA DUCHESSE, montrant le valet.

— Chasse-le, Aumerle… Pauvre enfant, tu es consterné.

Au valet.

— Hors d’ici, scélérat ! ne reparais jamais devant moi.


YORK, au valet.

— Donne-moi mes bottes, te dis-je.


LA DUCHESSE.

— Ah ! York, que vas-tu faire ? — Tu ne veux pas cacher la faute de ton enfant ! — Avons-nous d’autres fils ? Est-il vraisemblable que nous en ayons d’autres ? — Est-ce que le temps n’a pas tari en moi la fécondité ? — Et tu veux enlever mon bel enfant à ma vieillesse, — et me dérober l’heureux nom de mère ! — Ne te ressemble-t-il pas ? N’est-il pas à toi ?


YORK.

— Femme niaise et folle, — tu veux cacher une conspiration si noire ! — ils sont douze qui ont fait vœu — en vertu d’un engagement mutuel, — de tuer le roi à Oxford.


LA DUCHESSE.

Il n’en sera pas. — Nous le garderons ici : alors qu’y pourra-t-il ?


YORK.

— Arrière, radoteuse ! fût-il vingt fois mon fils, — je le dénoncerais.


LA DUCHESSE.

Si tu avais souffert pour lui — autant que moi, tu serais moins impitoyable. — Mais maintenant je vois ta pensée : tu soupçonnes — que j’ai été déloyale à ton lit, — que c’est un bâtard, que ce n’est pas ton fils. — Cher York, cher mari, n’aie pas cette pensée-là. — Il te ressemble autant qu’il est possible de ressembler : — il ne me ressemble pas, à moi, ni à personne de ma famille, — et pourtant je l’aime.


YORK.

Arrière, femme indocile !

Il sort.

LA DUCHESSE.

— Suis-le, Aumerle : monte un de ses chevaux, — pique des deux, arrive avant lui devant le roi, — et implore ton pardon avant qu’il t’accuse. — Je ne serai pas longue à te rejoindre : toute vieille que je suis, — je suis sûre de galoper aussi vite qu’York ; — et je ne me relèverai de terre, — que Bolingbroke ne t’ait pardonné. En avant ! — pars.

Ils sortent.

Scène XVI.


[Dans le château de Windsor.]


Entrent Bolingbroke en costume royal, Percy et d’autres lords.

BOLINGBROKE.

— Personne ne peut-il me donner des nouvelles de mon enfant prodigue ? — Voilà trois mois entiers que je ne l’ai vu. — S’il est un fléau qui nous menace, c’est lui. — Dieu veuille, milords, qu’on puisse le trouver ! — Faites chercher à Londres, dans les tavernes ; — car on dit qu’il les fréquente journellement — avec des compagnons dévergondés et dépravés, — de ces gens, dit-on, qui se tiennent dans les ruelles étroites, battent — notre guet et dévalisent les passants. — Et lui, ce jeune gars libertin et efféminé, — se fait un point d’honneur de soutenir — cette bande dissolue ! (22)


PERCY.

— Milord, j’ai vu le prince il y a deux jours, — et je lui ai parlé des carrousels qui se donnent à Oxford.


BOLINGBROKE.

— Et qu’a dit le galant ?


PERCY.

— Il a répondu qu’il irait dans un lupanar — prendre le gant de la créature la plus publique, — qu’il le porterait comme une faveur, et qu’avec cela — il désarçonnerait le plus robuste jouteur.


BOLINGBROKE.

— Désespérément dissolu !… Pourtant à travers ses vices — j’aperçois quelques étincelles d’espoir — que l’âge peut faire jaillir avec éclat. — Mais qui vient ici ?


Aumerle entre tout effaré.

AUMERLE.

Où est le roi ?


BOLINGBROKE.

Que veut — notre cousin, avec ce regard et cet air effaré ?


AUMERLE.

— Dieu garde Votre Grâce ! Je supplie Votre Majesté — de permettre pour un moment que je m’entretienne seul avec elle.


BOLINGBROKE, aux lords.

— Retirez-vous et laissez-nous seuls.

Percy et les lords se retirent.

AUMERLE, se jetant aux pieds de Bolingbroke.

— Puissent mes genoux prendre à jamais racine en terre, — puisse ma langue être rivée dans ma bouche à mon palais, — si je me relève ou parle avant que vous pardonniez.


BOLINGBROKE.

— La faute est-elle en projet, ou commise ? — Si elle est encore en projet, quelque odieuse qu’elle soit, — afin de conquérir ton dévouement à venir, je te pardonne.


AUMERLE.

— Permettez-moi donc de tourner la clef, — que personne n’entre avant que mon récit soit fini.


BOLINGBROKE.

— Comme tu voudras.

Aumerle ferme la porte.

YORK, du dehors.

— Méfie-toi, mon prince, tiens-toi sur tes gardes ! — Tu as un traître, là en ta présence.


BOLINGBROKE, dégainant.

— Scélérat ! je vais m’assurer de toi.


AUMERLE.

Retiens ta main vengeresse ; — tu n’as rien à craindre.


YORK, du dehors.

— Ouvre la porte, roi follement imprudent et confiant ! — Faut-il que par amour je te parle en rebelle ! — Ouvre la porte ou je vais l’enfoncer.


Bolingbroke ouvre la porte. York entre.

BOLINGBROKE.

— De quoi s’agit-il, mon oncle ? parle ; — reprends haleine ; dis-nous d’où le danger nous menace, — que nous nous armions pour y faire face.


YORK.

— Parcours cet écrit, et tu reconnaîtras — la trahison que ma hâte m’empêche d’expliquer.


AUMERLE, au roi.

— Souviens-toi, en lisant, de ta promesse. — Je me repens : ne lis pas mon nom là ; — mon cœur n’est point complice de ma main.


YORK.

— Il l’était, scélérat, avant que ta main eût signé. — Roi, j’ai arraché cela de la poitrine du traître ; — c’est la crainte et non l’amour qui cause son repentir. — Oublie toute pitié pour lui, de peur que ta pitié ne devienne — un serpent qui te perce le cœur.


BOLINGBROKE.

— Ô hideux, énorme et audacieux complot ! — Ô loyal père d’un fils félon ! — Source argentine, limpide et immaculée, — d’où ce ruisseau n’est sorti — que pour se souiller dans de fangeux méandres ! — Le bien débordé de toi est devenu le mal ; — aussi, c’est ton excessive bonté qui excusera — cette mortelle noirceur de ton coupable fils.


YORK.

— Ainsi, ma vertu sera l’entremetteuse de son vice ! — Il dépensera mon honneur à son infamie, — comme un enfant prodigue, l’or d’un père avare ! — Ah ! mon honneur doit vivre par la mort de son déshonneur, — ou son déshonneur fera la honte de ma vie ! — Tu me tues en l’épargnant : en lui laissant le souffle, — tu fais vivre le traître et mourir l’honnête homme.


LA DUCHESSE D’YORK, de l’extérieur.

— Holà, mon prince ! au nom du ciel, que j’entre !


BOLINGBROKE.

— Quelle est l’inquiète suppliante qui pousse ce cri strident ?


LA DUCHESSE.

— Une femme, ta tante ! grand roi, c’est moi ! — Écoute-moi, ouvre la porte, — exauce une mendiante qui n’a jamais mendié.


BOLINGBROKE.

— La scène change : d’une chose sérieuse — nous passons à l’intermède de la Mendiante et du Roi (23). - Mon dangereux cousin, faites entrer votre mère. — Je sais qu’elle vient intercéder pour votre noir forfait.


YORK.

— Si tu pardonnes à la prière de qui que ce soit, — cette indulgence fera peut-être prospérer de nouveaux forfaits. — Coupe ce membre gangrené, et le reste reste sain ; — laisse-le, et tout le reste se corrompt.


Entre la duchesse d’York.

LA DUCHESSE.

— Ô roi ! ne crois pas cet homme au cœur dur : — qui ne s’aime pas soi-même ne peut aimer personne.


YORK.

— Femme frénétique, que fais-tu ici ? — Est-ce que tes vieilles mamelles veulent encore nourrir ce traître ?


LA DUCHESSE.

— Patience, cher York !… Écoute-moi, mon doux seigneur.

Elle s’agenouille.

BOLINGBROKE.

— Relevez-vous, ma bonne tante.


LA DUCHESSE.

Pas encore, je t’en conjure. — Je veux ne jamais cesser d’être à genoux, — je veux ne jamais voir le jour visible aux heureux, — que tu ne m’aies rendu la joie, que tu ne m’aies prescrit d’être joyeuse — en pardonnant à Rutland, mon coupable enfant.


AUMERLE, s’agenouillant.

— Je me joins à genoux aux prières de ma mère.


YORK, s’agenouillant.

— Et moi j’oppose à leurs instances ma loyale génuflexion. — Puisse-t-il t’arriver malheur, si tu fais grâce !


LA DUCHESSE.

— Est-ce qu’il parle sérieusement ? Regarde son visage, — ses yeux ne versent point de larmes, ses prières sont dérisoires, — ses paroles partent du bout des lèvres, les nôtres du fond du cœur ; — il ne prie que mollement et désire un refus : — nous, nous prions avec cœur, avec âme, avec tout notre être. — Ses jarrets fatigués se redresseraient volontiers, je le sais : — nos genoux resteront à terre jusqu’à ce qu’ils y prennent racine. — Ses prières sont pleines d’une menteuse hypocrisie ; — les nôtres, d’une ferveur vraie et d’une profonde sincérité. — Nos prières prient plus haut que les siennes ; qu’elles obtiennent donc — cette miséricorde que doivent obtenir les vraies prières !


BOLINGBROKE.

— Bonne tante, relevez-vous.


LA DUCHESSE.

Non, ne dis pas encore : relevez-vous ! — Dis : je pardonne, avant de dire : relevez-vous. — Si j’avais été la nourrice chargée de t’apprendre à parler, — le mot pardon eût été le premier dit par toi. — Jamais je n’ai tant brûlé d’entendre un mot. — Roi, dis : je pardonne ; que la pitié te le fasse dire. — Le mot est court, mais moins court encore qu’il n’est doux : — pas de mot qui aille aussi bien à la bouche des rois !


YORK.

— Parle-leur en français, roi ; dis-leur : Pardonnez-moy.


LA DUCHESSE.

— Tu apprends au pardon à annuler le pardon ! — Ah ! mari cruel, seigneur endurci — qui places le mot à contre-sens du mot ! Ah ! parle de pardon dans l’idiome de notre pays ; — nous ne comprenons rien à ce français ironique. — Ton regard commence à parler, prête-lui ta voix ! — Ou bien donne une oreille à ton cœur compatissant, — afin qu’entendant nos plaintes et nos prières perçantes, — tu sois ému de pitié assez pour pardonner !


BOLINGBROKE.

— Bonne tante, relevez-vous.


LA DUCHESSE.

Je ne demande pas à me relever, — L’unique grâce que je sollicite, c’est un pardon.


BOLINGBROKE.

— Je lui pardonne comme Dieu me pardonnera.


LA DUCHESSE.

— Ô heureux triomphe d’un genou ployé ! — Pourtant, je ne suis pas guérie de ma frayeur : redis encore cela. — Répéter un pardon, ce n’est pas doubler le pardon, — c’est seulement le confirmer.


BOLINGBROKE.

— De tout mon cœur je lui pardonne.


LA DUCHESSE.

Tu es un dieu sur la terre.


BOLINGBROKE.

— Quant à ce loyal beau-frère (24), et à cet abbé, - et au reste de cette clique de conjurés, — la destruction va leur aboyer aux talons. — Bon oncle, faites envoyer des troupes — à Oxford et partout où se trouveront ces traîtres. — Je jure qu’ils ne vivront pas longtemps en ce monde, — sans que je les attrape, si une fois je sais où ils sont. — Mon oncle, adieu… Adieu cousin. — Votre mère a heureusement prié pour vous ; soyez désormais fidèle.


LA DUCHESSE.

— Viens, mon fils, viens, vieux pécheur ; que Dieu fasse de toi un homme nouveau.

Ils sortent (25).

Scène XVII.


[À Windsor.]


Entrent Exton et un valet.

EXTON.

— As-tu pas remarqué ce qu’a dit le roi ? — N’ai-je pas un ami qui me délivrera de cette vivante alarme ? — C’est cela, n’est-ce pas ?


LE VALET.

Ce sont ses propres paroles.


EXTON.

N’ai-je pas un ami ? a-t-il dit. Il a répété cela deux fois, — il a insisté à deux reprises, n’est-ce pas ?


LE VALET.

— Oui.


EXTON.

— Et tout en parlant, il m’a expressément regardé, — comme pour dire : je voudrais que tu fusses homme — à brusquer le divorce entre mon cœur et cette épouvante, — désignant par là le roi qui est à Pomfret. Allons, partons. — Je suis l’ami du roi et je le délivrerai de son ennemi.

Ils sortent.

Scène XVIII.


[Le donjon du château de Pomfret.]


Entre le roi Richard.

RICHARD.

— J’ai cherché jusqu’ici comment je pourrais comparer — la prison où je vis avec le monde ; — mais, comme le monde est populeux, — et qu’ici il n’y a d’autre créature que moi, — je n’ai pas trouvé moyen. Pourtant forgeons ce rapprochement. — Je considère ma cervelle comme la femelle de mon esprit : — mon esprit est le père, et à eux deux ils procréent — une génération de pensées qui pullulent — et qui peuplent ce microcosme — de fantaisies sombres comme les populations de ce monde ; — car aucune pensée ne contient la satisfaction. Les plus élevées, — les pensées qui ont trait aux choses divines, sont mélangées — de doutes et mettent le verbe même — en contradiction avec le verbe. — Ainsi à cette parole : Laissez arriver à moi les petits, elles opposeront celle-ci : — Il est aussi difficile d’arriver qu’à un chameaude passer par le trou d^une aiguille. — Les pensées qui tendent à l’ambition complotent — d’inexécutables miracles : elles cherchent comment ces faibles ongles pourraient — creuser un passage à travers les flancs de pierre — de ce dur monde, les murs de ma sordide prison ; — et, comme c’est impossible, elles expirent dans leur propre vanité. — Les pensées qui tendent à la résignation insistent sur ce point — que nous ne sommes pas la première victime de la fortune, — et que nous ne serons pas la dernière ; comme ces mendiants stupides, — qui, assis au pilori, donnent à leur ignominie ce refuge — que bien d’autres y ont été et que bien d’autres encore y seront assis, — et qui trouvent ainsi une sorte de soulagement — à mettre leur propre infortune sur le dos — de ceux qui ont déjà enduré la pareille. — Ainsi je joue à moi seul bien des personnages, — dont aucun n’est content. Par moments, je suis roi ; — alors les trahisons me font souhaiter d’être mendiant, — et me voilà mendiant. Alors l’écrasante misère — me persuade que j’étais mieux, étant roi ; — et me voilà redevenu roi : mais immédiatement — je songe que je suis détrôné par Bolingbroke, — et aussitôt je ne suis plus rien. Mais quoi que je sois, — ni pour moi, ni pour aucun homme de cette humanité, — il ne saurait y avoir de satisfaction avant ce soulagement suprême, — l’anéantissement.

On entend une musique.

Qu’entends-je ? de la musique !… — Ah ! ah ! observez la mesure… Comme la plus douce musique est aigre, — quand les temps sont manqués et les accords non observés ! — Il en est de même dans l’harmonie des existences humaines. — Ici j’ai l’ouïe assez délicate — pour reprendre une note fausse dans une corde dérangée. — Mais, dans le concert de mon pouvoir et de mon temps, — je n’ai pas eu l’ouïe assez fine pour discerner les temps manqués ! — J’ai abusé du temps, et à présent le temps abuse de moi ; — car à présent le temps fait de moi son horloge. — Mes pensées sont des minutes, dont chaque seconde est marquée par un soupir — à ce cadran extérieur de mes yeux, — auquel est fixé, comme la pointe de l’aiguille, — mon doigt qui sans cesse en essuie les larmes. — Le son qui indique l’heure, c’est — le bruyant sanglot qui est le battant — du timbre de mon cœur. Ainsi les soupirs, les larmes et les sanglots — marquent les secondes, les minutes et les heures… Mais le temps — vole pour Bolingbroke en joie superbe, — tandis que je fais ici pour lui le stupide office d’un ressort d’horloge. — Cette musique m’exaspère : qu’elle cesse ! — Quoique parfois elle ramène le fou à la raison, — elle aurait sur moi l’effet de rendre fou le raisonnable. — N’importe ! béni soit le noble cœur qui me donne ce concert ! — C’est une preuve d’affection ; et l’affection pour Richard — est un étrange joyau en ce monde de haine.


Entre un Groom.

LE GROOM.

— Salut, royal prince !


RICHARD.

Merci, mon noble pair. — Le moins cher d’entre nous est de dix liards trop cher. — Qui es-tu ! Et comment es-tu venu en ce lieu — où nul homme ne vient que ce triste limier — qui m’apporte ma nourriture pour faire vivre mon infortune ?


LE GROOM.

— Roi, j’étais un pauvre groom de tes écuries, — quand tu étais roi. Allant à York, — j’ai à grand’peine fini par obtenir permission — de revoir les traits du roi, mon ci-devant maître. — Oh ! que j’ai eu le cœur navré, le jour du couronnement, — quand, dans les rues de Londres, j’ai vu — Bolingbroke sur le rouan Barbary, — ce cheval que tu as si souvent monté, — ce cheval que j’avais dressé avec tant de soin !


RICHARD.

— Il montait Barbary !… Et, dis-moi, mon ami, — comment Barbary se gouvernait-il sous lui ?


LE GROOM.

— Si fièrement qu’il semblait dédaigner la terre.


RICHARD.

— Tant il était fier d’avoir Bolingbroke sur le dos ! — Cette rosse a mangé du pain dans ma main royale ; — elle était fière d’être caressée par cette main. — Et elle n’a pas bronché ! Elle ne s’est pas abattue — (puisque l’orgueil doit avoir une chute), et elle n’a pas cassé le cou — à l’homme orgueilleux qui usurpait sa croupe !… — Pardon, cheval ! Pourquoi te faire des reproches — puisque, créé pour être dominé par l’homme, — tu es né pour porter ! Moi je ne suis pas né cheval ; — et pourtant je porte mon fardeau comme un âne, — éperonné et surmené par l’impétueux Bolingbroke.


Entre le Geôlier, un plat à la main.

LE GEÔLIER, au groom.

— Camarade, détale ; il ne faut pas rester ici plus longtemps.


RICHARD.

— Si tu m’aimes, il est temps que tu partes.


LE GROOM.

— Ce que ma langue n’ose exprimer, mon cœur le dira.

Il sort.

LE GEÔLIER, montrant le plat.

— Milord, vous plairait-il de manger ?


RICHARD.

— Goûte d’abord, comme d’habitude.


LE GEÔLIER.

— Milord, je n’ose : sir Pierce d’Exton, — que le roi vient d’envoyer, me donne l’ordre contraire.


RICHARD.

— Le diable emporte Henry de Lancastre, et toi ! — Ma patience est usée, et je suis las.

Il frappe le geôlier.

LE GEÔLIER.

— À l’aide ! à l’aide ! à l’aide !


Entrent Exton et des gens armés.

RICHARD.

— Qu’est-ce à dire ? Que prétend la mort dans cette brutale attaque ? — Manant, ta propre main me fournit l’instrument de ta mort.

Il arrache une arme à l’un des assaillants et le tue.

— Toi, va remplir une autre place dans l’enfer.

Il en tue un second ; puis est lui-même frappé à mort par Exton.

— Il brûlera dans des flammes inextinguibles, le bras — qui donne ce vertige à ma personne… Exton, ta main féroce — a souillé du sang du roi la propre terre du roi. — Monte, monte, mon âme ! ton séjour est là-haut, — tandis que ma chair grossière s’affaisse ici-bas pour mourir.

Il meurt.

EXTON.

— Aussi plein de valeur que de sang royal ! — J’ai épuisé l’une et l’autre ! Oh ! plût au ciel que ce fût une bonne action ! — Car maintenant le démon, qui prétendait que je faisais bien, — me dit que cette action est enregistrée dans l’enfer. — Je vais porter ce roi mort au roi vivant. — Qu’on emporte les autres, et qu’on leur donne ici la sépulture.

Il sortent (26).

Scène XIX.


[Le château de Windsor.]


Fanfares. Entrent Bolingbroke et York avec des seigneurs et les gens de leur suite.

BOLINGBROKE.

— Cher oncle York, la dernière nouvelle que nous apprenons, — c’est que les rebelles ont incendié — notre ville de Cicester, dans le Glocestershire : — ont-ils été pris ou tués, c’est ce que nous ne savons pas encore.


Entre Northumberland.

— Bienvenu, milord ! quelles nouvelles ?


NORTHUMBERLAND.

— D’abord, que je souhaite toute prospérité à ton pouvoir sacré ; — ensuite, que j’ai envoyé à Londres — les têtes de Salisbury, de Spencer, de Blunt et de Kent. — Les détails de leur arrestation sont — amplement exposés dans le papier que voici.

Il lui présente un papier.

BOLINGBROKE.

— Nous te remercions pour ta peine, noble Percy ; — à tes mérites seront décernées des récompenses méritées.


Entre Fitzwater.

FITZWATER.

— Milord, j’ai envoyé de Londres à Oxford — les têtes de Brocas et de sir Bennet Seely, — deux des dangereux affidés — qui ont comploté à Oxford ton effroyable renversement.


BOLINGBROKE.

— Tes services, Fitzwater, ne seront pas oubliés ; — je sais toute la noblesse de ton mérite.


Entre Percy avec l’évêque de Carlisle.

PERCY.

— Le grand conspirateur, l’abbé de Westminster, — accablé de remords et de mélancolie amère, — à livré son corps à la tombe ; — mais voici Carlisle vivant pour subir — ton royal arrêt et la peine de son orgueil.


BOLINGBROKE.

— Carlisle, voici notre arrêt : — Choisis quelque retraite, quelque pieuse résidence, — autre que celle que tu possèdes, et vas-y jouir de la vie. — Pourvu que tu vives en paix, tu mourras libre de toute persécution. — Car, bien que tu aies toujours été mon ennemi, — je vois en toi de hautes étincelles d’honneur.


Entre Exton, suivi de gens portant un cercueil.

EXTON.

— Grand roi, je te présente dans ce cercueil — ta crainte ensevelie. Ci-gît, inanimé, — le plus puissant entre tes plus grands ennemis, — Richard de Bordeaux, amené là par moi.


BOLINGBROKE.

— Exton, je ne te remercie pas ; car tu as, — de ta main fatale, commis une action qui retombera en opprobre — sur ma tête et sur cet illustre pays.


EXTON.

— C’est sur un mot de vous, milord, que je l’ai commise.


BOLINGBROKE.

— Ils n’aiment pas le poison, ceux qui ont besoin du poison, — et je ne t’aime pas. Quoique j’aie souhaité sa mort, — je l’aime assassiné, et hais son assassin. — Pour ta peine reçois les reproches de ta conscience, — mais non mon approbation ni ma faveur princière. — Va errer avec Caïn dans l’ombre de la nuit, — et ne montre jamais ta tête au jour ni à la lumière. — Milords, je vous l’assure, c’est pour mon âme une profonde tristesse — que ma grandeur naissante ait été arrosée de sang. — Venez vous associer au deuil qui m’afflige, — et couvrez-vous vite du noir funèbre. — Je veux faire un voyage en Terre Sainte, — pour laver de ce sang ma main coupable. — Marchez tristement à ma suite, et, honorant mon deuil, — suivez en larmes cette bière prématurée.

Ils sortent.


fin de richard ii.