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Un Ennemi du peuple

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Un Ennemi du peuple
Drame en cinq actes
Traduction par Le Comte Prozor.
Perrin et Cie.

HENRIK IBSEN UN ENNEMI DU PEUPLE DRAME EN CINQ ACTES Traduit et précédé d’une Préface PAR Le Comte PROZOR ►H- PARIS s* LIBRAIRIE ACADEMIQUE DIDIER PERRIN ET C ic , LIBRAIRES-ÉDITEU 35, QUAI DES GRA>'DS-AUGUSTI>'S, 35 1905 Tous droits réservés. S^3^

PRÉFACE

À Madame Elisabeth Fœrster-Nietzsche.

I

C’était en 1881. Les Revenants venaient de soulever contre Ibsen l’indignation publique. Les portes de tous les théâtres de Norvège s’étaient refermées soudain devant celui qui, à plusieurs reprises, les avait triomphalement forcées. L’auteur longtemps combattu mais définitivement victorieux de la Comédie de l’Amour et des Soutiens de la Société ne trouva pour accueillir sa nouvelle pièce qu’un directeur suédois, M. Lindberg, dont la troupe faisait à cette époque une tournée Scandinave. Ce fut lui qui révéla aux Norvégiens les Revenants traduits dans sa langue. Pendant quinze ans et plus, les habitants de Christiania ne devaient les voir qu’en traduction, comme de simples Parisiens. Notez que c’était la période héroïque où Paris s’enrichissait d’une phalange ibsénienne pareille à celles que possédaient déjà Berlin, Munich et Vienne, à celles que Londres, Rome, Saint-Pétersbourg, Madrid, New- York allaient bientôt voir apparaître. N’importe ! les triomphes lointains du maître dont la gloire rejaillissait sur son pays, la rapidité foudroyante avec laquelle il avait créé tout un courant nouveau de sentiments, d’idées, de tendances et appelé à la vie tout un élément inconnu, rien de cela ne pouvait prévaloir contre le mouvement instinctif qui faisait reculer les Norvégiens devant le monstre qu’un des leurs avait évoqué du fond ténébreux de sa pensée. Mais était-ce bien un des leurs ? Ils n’en avaient pas le sentiment. Ils ne l’ont point encore. Depuis ce temps, Ibsen a pu, à force de gloire, forcer le pays où il est né à dire fièrement : « Il est à nous. » A le dire, oui. Mais à le penser, à le sentir ? Eh bien ! franchement non. L’orgueil dont je parle, je l’ai toujours vu mêlé d’une sorte de gêne. Qu’ils l’avouent ou non, et les plus sincères l’avouent, cette gloire leur est un fardeau à porter. Et puisque l’humanité en revendique, leur déclare-t-on, sa part, ils le lui céderaient volontiers tout entier : « Prenez-le, » diraient-ils si l’on insistait, « et laissez-nous notre Bjôrnson. »

La première fois que je le vis, — c’était à Munich, en 1 890, — Ibsen me donna une très consciencieuse étude sur son œuvre et sur sa personne, due à M. Jaeger, un fervent, un zélateur. Mais la ferveur de M. Jaeger est de celles, très fréquentes chez les peuples protestants, qui poussent moins à s’inspirer de l’idéal d’un maître qu’à voir dans le maître l’incarnation de son propre idéal, à soi. M. Jaeger, qui est évidemment un bon Norvégien, s’efforce d’établir que son grand concitoyen a le cœur le plus ardemment patriotique qui ait jamais battu dans une poitrine norvégienne. En me tendant cette biographie, Ibsen me dit : « Ne vous attachez pas trop aux appréciations, — il y aurait à gloser là-dessus, — mais je vous recommande beaucoup ce qui se rapporte à mon ascendance. Vous trouverez de tout là dedans : du sang" danois, écossais, allemand, norvégien, et peut-être cela vous expliquera-t-il bien des choses. » En disant cela, il s’animait et souriait du sourire acéré d’un analyste qu’amuse le résultat de ses pénétrantes recherches. Aimant sonder les êtres particuliers tout comme l’être collectif, la société, il lui plaît, à un moment donné, de jeter la sonde dans sa propre nature. Aimant remonter, par l’analyse, jusqu’aux raisons cachées des phénomènes psychologiques et sociaux, il éprouve de temps à autre une jouissance spéciale à décomposer son propre esprit et son propre tempérament en leurs éléments premiers. Mais il ne s’arrête pas là. De ces éléments, il lui conviendrait de former une substance douée de vertus particulières dont son génie pût tirer parti. Car son génie c’est l’inanalysable, c’est l’impression première, individuelle et libre, qui s’affranchit des influences d’origine et de milieu, qui s’isole de tout et qui joue avec la matière.

Bien au fond, chez Ibsen, il y a le poète inspiré. Ce poète apparaît par instants seulement et ce qu’il nous dit alors semble renverser la raison, à force de pousser l’idée jusqu’à ses dernières limites. Puis nous nous apercevons que la raison qu’il renverse était une raison caduque. Elle n’avait plus qu’à tomber. Et l’idée, en apparence excessive et paradoxale, dont l’apparition nous troublait, cette idée, nous commençons à le voir, représente une raison nouvelle. Nous savons que nous la comprendrons plus tard, mais nous ne pouvons encore que la sentir. Et Ibsen veut nous la faire sentir aussi fort que possible. Pour cela, il n’y a pas de plus sûr procédé que de faire apparaître la faiblesse de la raison contraire, de notre raison usuelle et commune. Nul n’y excelle comme lui. Bon nombre de ses personnages, en vivant comme tout le monde vit et en raisonnant comme tout le monde raisonne, arrivent à de tels résultats que le monde où ils s’agitent semble, — on l’a dit, — une maison de fous. Et ce qu’il y a de terrible, c’est que ces personnages ne sont autres que vous et moi, que nous tous. Ce ne sont pas, en général, des êtres d’exception ni dans le bien ni dans le mal. Ils ont les forces et les faiblesses du vulgaire et, si ces forces et ces faiblesses produisent des catastrophes qu’elles ne produisent pas souvent dans le cours ordinaire de la vie, c’est que le poète, usant de son droit, les fait agir dans des conditions exceptionnelles, bien choisies pour nous en montrer le caractère véritable. Ces catastrophes sont toujours amenées par le jeu des principes qui conduisent la société et qui nous conduisent nous-mêmes. Ibsen ne combat pas ces principes par le raisonnement. Il les expose, il leur donne même une base aussi logique qu’il peut, et puis il les laisse agir. Que voyons-nous ? Les conséquences les plus monstrueuses. Oh ! pas toujours au point de vue de ceux qui représentent ces principes. Mais à celui où le poète a su nous placer, nous, spectateurs ou lecteurs, sans que nous nous en soyons aperçus. Il est venu sournoisement nous bouleverser nos conceptions. Il est venu saper les bases mêmes de notre raison. Et comment ? En nous faisant toucher, sentir, aimer des êtres dont l’atmosphère vitale est tout autre que celle du commun, est irrespirable pour le commun, mais devient tout à coup, par la magie de l’art, si respirable pour nous que, pendant un moment, nous ne pouvons en respirer d’autre. Pour rentrer dans notre ambiance ordinaire» nous avons besoin d’un effort, que nous finissons par faire, hélas ! le livre une fois fermé ou le rideau une fois baissé. Il faut bien vivre. Or, que sont ces êtres ? Chose étrange ! ces êtres c’est encore vous et moi, mais un vous et un moi tout autres, et que nous sentons pourtant en nous, et que nous reconnaissons parfaitement. Les mobiles qui les déterminent pourraient fort bien nous déterminer nous-mêmes, si nous les laissions faire.

Entendons-nous : ces mobiles ne sont pas des entraînements de tempérament. Les entraînements de cette sorte, c’est encore de la dépendance. Notre tempérament est formé par les conditions où nous sommes nés. La nature de notre pays et le passé de notre race s’y réfléchissent et s’y résument. Et si nous nous laissons entraîner par lui, nous sommes les esclaves d’une force extérieure. Or, ce qui agit dans les personnages ibséniens dont je parle, dans ceux qui nous font sortir de notre orbite traditionnelle et conventionnelle pour nous entraîner dans une orbite nouvelle, ce qui agit en eux c’est la volonté, qui crée l’individu. C’est la volonté libre, qui n’a d’autre règle qu’elle-même. Mais c’est une volonté humaine, une volonté individualisée, consciente, qui cherche délibérément à se manifester. Si elle ne peut y arriver par la construction d’un monde qui obéisse aux lois de la raison absolue et éternelle, de même essence qu’elle, divine comme elle, cette volonté tend à apparaître sous l’aspect d’une force destructrice. Elle s’attaque au monde qui obéit aux conventions passagères, aux vérités d’un jour, à tout ce qui n’est que loi arbitraire et que limitation. Je l’ai dit, elle opère avant tout par la critique, la critique droite, radicale et impitoyable des vains principes qu’elle se propose de détruire. Elle n’a pas de peine à établir leur vanité et à démontrer que cette vanité est malfaisante. Les arguments dont elle se sert ce sont des êtres, des faits, c’est de la vie. Nous voyons un Oswald Alving victime des tares paternelles qui lui ont vicié le sang et l’âme. En regardant plus attentivement et plus profondément, nous reconnaissons que ces tares elles-mêmes sont produites par une ambiance délétère. Elle atrophie les forces élémentaires et divines de notre être originel, en les enfermant dans un étau de principes factices, de mobiles étroits et de coutumes surannées. Tout cela a subi l’œuvre du temps. Le factice, l’étroit, le suranné, viennent de ce que, dans l’arbre social dont les Alving sont des rameaux, la sève s’est appauvrie, le développement est faussé, les tissus rétrécis ou morts. Poussons l’analyse plus loin encore : à quoi tient cette dégénérescence ? Au sol même et à l’atmosphère. Œuvre du temps encore une fois, œuvre lente des éléments contraires : longues nuits et jours sans soleil, conditions tristes, déprimantes, énervantes, démoralisantes.

Contre tout cela, l’homme se dresse ; l’individu, fort de son impulsion première, réagit contre les forces mauvaises ; la volonté, plus puissante que le temps et que les éléments, et sur qui la destruction n’a pas prise, lui échappe, dans le pire des cas, en se détruisant elle-même. J’ai médit jadis de Hedda Gabier et je m’en repens. Plus tard, à la scène (c’est la seule façon de bien comprendre Ibsen), j’ai reconnu ce qu’il y avait en elle. Elle est la force et la beauté originelles, attaquées, jusque dans leurs racines au fond de l’âme de Hedda, par les laideurs, les bassesses et les impuissances du monde où elle vit. Ne pouvant construire, elle détruit par un acte suprême de volonté individuelle et rebelle. Protestation et affirmation exaspérées, qu’il ne faut pas prendre cependant pour un cri de désespérance du poète, mais pour un cri d’avertissement.

Car Ibsen n’est pas un pessimiste. Ou plutôt il ne l’est que par rapport au monde tel qu’il est, à la société telle qu’elle est. Pour celle-ci, il n’y a pas, à ses yeux, de salut. Et il n’en faut pas : sauver la société telle qu’elle est, on ne pourrait le faire qu’en aggravant ses vices, car c’est par eux qu’elle existe. Le maire, dans Brand, le prouve bien. Pour sauver son troupeau, qui allait se perdre en suivant l’apôtre intransigeant, il ne trouve qu’un moyen : c’est de réveiller l’égoïsme et la cupidité de ce troupeau. Le maire dans l’Ennemi du Peuple en fait autant, comme nous verrons. Ces deux conducteurs du peuple tel qu’il est le conduisent par les chemins qui lui conviennent. Les deux hommes qui leur sont opposés, Brand et le Dr Stockman, le prophète religieux et le prophète indépendant, l’entraînent dans des voies où il risque de se perdre, où il se perdra certainement, à moins qu’il ne se transforme jusqu’à la racine de ses impulsions et de ses conceptions acquises, et qu’un mouvement subit de son être intime, originel et divin ne le fasse remonter d’un trait jusqu’à ses impulsions et à ses conceptions libres, antérieures aux compromis et aux réductions qu’exige de nous le pacte social. Ce mouvement libérateur c’est le prodige suprême dont Nora, rompant avec la vie de famille telle qu’elle est, parle à son mari. Et, tressaillant tout à coup, cet homme entend résonner obscurément au fond de sa propre âme, toute pleine cependant de principes mondains, l’écho de cette parole, de cette promesse mystérieuse : « le plus grand des prodiges ». Qui sait si ce prodige ne s’opérera pas, puisque l’âme même d’un Htelmer récèle secrètement l’élément de vie véritable, le germe étouffé mais indestructible qui seul nous donne droit au nom d’homme ? Qui sait si nous ne finirons pas par redevenir nous-mêmes, véritablement nous-mêmes, nous-mêmes « tels que nous sommes sortis des mains du Créateur », comme dit Peer Gynt au moment où Solveig va prononcer la parole de salut ? Le prodige suprême, l’émancipation de l’homme par la femme et de la femme par l’homme, qui est le vrai mariage d’où pourraient naître la famille, la société, le peuple tels qu’ils doivent être, ce prodige dont l’idée exalte Rubek et Irène dans l’admirable Epilogue que le destin a posé comme un sceau sur l’œuvre grandiose du maître, ce prodige s’accomplira-t-il un jour ? L’œuvre morte, le livre que brûle Hedda Gabier, la statue que maudit Irène, fera-t-elle place à l’œuvre vivante, à cet art de la vie, dont parle Brand, et dont l’art des artistes et des poètes n’est que l’ombre et le symbole ? Le nouvel Adam que Brand veut faire naître dans les âmes affranchies et virilisées viendra-t-il habiter les maisons à hautes tours que rêve pour lui le constructeur Solness ? Y a-t-il pour les âmes une autre force libératrice que la mort, qui affranchit Brand, Rosmer, Solness, Rubek ? Les voix insinuantes des Hilde, le ferment secret que nous apportent les Rebecca, la stimulante folie des Irène, nous poussent-ils seulement vers le néant ? Le vertige des hauteurs ne fait-il qu’un avec le vertige de l’abîme ? Ou bien faut-il croire à une ascension possible ? Et, puisque des énergies nous sollicitent vers les sommets, ces sommets ne sont-ils pas accessibles, si ne n’est pour nous du moins pour ceux qui viendront après nous ?

Dans Empereur et Galiléen, Maximos les montre à Julien comme le royaume futur de l’humanité en marche. Ibsen lui-même, dans un moment solennel, a rompu son mutisme pour faire entrevoir à ceux qu’exaltait son apparition (c’était à Stockholm, il y a quelque vingt ans) l’avènement d’un troisième règne vers lequel la race s’achemine. De temps en temps, dans son œuvre de ténèbres apparentes, un rayon soudain nous indique que la région qu’il nous fait traverser est un terrain d’épreuves mais non de désolation. Et quand, sa dernière œuvre achevée, il m’écrivait : « Je reviendrai au combat, mais avec un nouvel équipement et des armes nouvelles », ne se proposait-il pas de nous faire pénétrer enfin dans cette terre promise vers laquelle il nous avait conduits à travers les horreurs du désert social « où ne peut vivre un homme libre » ? Qui sait ? Dès le début, le créateur de la « pièce à problème » nous a placés devant un point d’interrogation. Il a dit de lui-même : « Ma mission n’est pas de répondre. » Et, après avoir mis tout en question, il s’est tu. Allait-il parler quand un sort tragique l’a violemment maintenu dans le silence ? Lui qui nous sollicite à nous affranchir des entraves de la société, s’affranchira-t-il lui-même de celles de la nature ? Entendrons-nous encore sa voix un jour qui serait, en vérité, un beau jour ? Ou son œuvre s’accomplira-t-elle sans lui ? Au Moïse qui nous aura conduits, sans y entrer lui-même, jusqu’au pays de Chanaan, quelque Josué succédera-t-il qui nous y fera pénétrer en terrassant les Moabites, les Amalécites et surtout les Philistins ? Ou, ce Josué, n’est-ce pas à chacun de nous de l’éveiller en soi ? N’est-ce pas à nous de répondre nous-mêmes ? Il se tut aussi, le Juste à qui l’on demandait ce qu’est la vérité. N’empêche que le monde lui doive la forme la plus accessible que la vérité ait jamais revêtue. Peut-être suffira-t-il, en fait d’indication positives, que l’œuvre d’Ibsen témoigne d’une chose : c’est que la transformation de l’humanité ne lui est jamais apparue comme une impossibilité absolue, c’est que, au contraire, il souriait secrètement à cette perspective, si incertaine qu’elle fût, et, de temps en temps, se tournait vers l’avenir, pour voir si le rêve n’allait pas se transformer en une réalité vivante. L’intérêt palpitant avec lequel il considère parfois reniant qui grandit, plein de mystères et de promesses, est un signe révélateur de l’état intime de son esprit. Cet homme espérait, il espérait avec ardeur, avec passion, une passion vibrante et inquiète, qui souvent le faisait trembler pour le sort de l’être auquel s’attachait son espoir. Il le voyait menacé, perdu ; un coup retentissait et Hedwige tombait ensanglantée ; un autre coup, et Hedda Gabier se tuait avec l’enfant qu’elle portait dans son sein. D’autres fois, c’était le spectre de la dégénérescence qui le hantait jusqu’à l’exaspération, jusqu’à préférer la mort du petit Eyolf au rachitisme auquel il le voyait condamné. Mais l’espoir était invincible. Il triomphait de la mort même et en faisait un instrument de régénération. Almers et Rita séchaient leurs larmes et l’enfant infirme était remplacé par tout une jeune et robuste couvée d’enfants étrangers, venus de n’importe où, appartenant à n’importe qui, mais portant en eux la vie et ses promesses.

De toutes les pièces d’Ibsen, il n’y en a pas une où cette note d’optimisme particulier, comme involontaire et irrésistible, retentisse aussi délibérément que dans celle où il anathématise avec le plus de violence une société, d’après lui, irrémédiablement condamnée et dont les tares mortelles y sont stigmatisées sans pitié, comme elles ne l’avaient jamais été depuis les prophètes anarchistes d’Israël.

II

L’Ennemi du Peuple a été écrit immédiatement après les Revenants. Entre le sort de ces derniers et la donnée de l’œuvre dont nous nous occupons, les biographes ont voulu établir une relation de cause à effet. Au cri public et unanime soulevé en Norvège par le coup de scalpel d’Ibsen mettant à nu, dans Oswald Alving, les tares congénitales de la race, ils ont juxtaposé les clameurs furieuses, unanimes aussi, de la foule ameutée contre Stockman quand il vient lui démontrer que la source de sa vie est empoisonnée. Et ils en ont conclu à une sorte de riposte que l’auteur de la pièce honnie aurait voulu faire à l’aide d’une autre pièce, plus directe, plus personnelle et encore plus provocante, comme il convenait à un tempérament de lutteur.

Ce commentaire, malgré les arguments spécieux dont il est étayé, m’inspire la plus grande méfiance. L’absence de tout démenti de la part d’Ibsen lui-même ne prouve rien. Je sais quel malin plaisir il ressent à contempler, après chacune de ses pièces, les efforts d’ingéniosité déployés par les commentateurs et les résultats, parfois étranges, où même étrangement comiques, auxquels il leur arrive d’atteindre. Dissimulé derrière son œuvre, il nous voit nous évertuer, réussir ou nous fourvoyer, et, pour rien au monde, il ne troublerait, par une intervention intempestive, le charme de ce spectacle favori. Dans ce cas donc, comme dans les autres, il a obéi à sa règle invariable : il s’est tu. Mais ce qui me semble parler pour lui ce sont les habitudes de toute sa vie, le caractère général de son œuvre entier et puis encore les dissemblances radicales et même l’absolu contraste qui existent entre le caractère d’Ibsen et celui de son héros.

— Vous voici bien seul, cher docteur, après le départ des personnages qui vous entouraient depuis un an. À moins que d’autres ne viennent déjà les remplacer ?

— Eh oui ! Cela commence à se dessiner. Vous savez : il y a entre mes pièces une trame intime. Elles naissent l’une de l’autre et ceux-là se trompent beaucoup qui leur cherchent des interprétations étrangères à l’œuvre total. Pour bien le comprendre, il faut en lire les parties dans leur ordre chronologique. Il y a là un enchaînement qu’on saisira sans peine.

Ce colloque se répétait, sous une forme ou sous une autre, quelques mois après l’apparition de chacune des dernières pièces d’Ibsen, au moment où nous nous attablions, lui, ma femme et moi, sur la terrasse du Grand Hôtel de Christiania. La publication de Solness, d’Eyolf, de Borkmann, n’avait pas arrêté dans l’esprit du poète le travail de dramatisation inhérent à sa nature. La fonction de son esprit est de créer, de transformer sa pensée en matière d’art et de la revêtir d’une vie empruntée au monde extérieur. Or, si le monde extérieur est multiple, cette pensée est une et continue. Libérée, après la naissance de l’œuvre nouvelle, elle se retrempe en elle-même pour reprendre sa trame. Et aussitôt le génie artistique recommence également ses opérations initiales, concomitantes avec le travail de la pensée. Il contemple, observe, assimile, vivifie. Plus tard, il donnera à la matière qui s’anime la forme et le mouvement, il la soumettra aux grandes lois qui gouvernent la production d’art, il l’armera de la force nécessaire pour communiquer au dehors l’impression ressentie et l’impulsion produite par elle, il fera agir par le livre et par la scène la vis tragica dont il possède le formidable secret, et à laquelle la vis comica, dont il dispose presque au même degré, est toujours subordonnée. En un mot, ce génie est absorbé par son fonctionnement intime et la pensée qui l’emploie ne garde sa vertu inspiratrice qu’à la condition de ne pas se laisser distraire par des préoccupations étrangères à son propre cours. Telle est la vie intérieure de Henrik Ibsen. Telle est la condition même de sa puissance. Être descendu de là à une lutte contre tout ce qu’il dédaigne, à une polémique par voie de scène, eût été la chose du monde la plus contraire à sa nature qui se puisse imaginer. Je ne crains pas de dire que jamais, s’il avait dérogé de la sorte aux principes qui l’ont toujours guidé, Ibsen n’aurait produit une œuvre aussi forte au point de vue des idées et aussi parfaite au point de vue de Fart que l’est l’Ennemi du Peuple. D’ailleurs, se remettant à l’œuvre, comme nous venons de le voir, aussitôt un drame achevé, il ne pouvait, au moment de la conception, être influencé par des faits qui ne s’étaient pas encore produits. Enfin, si un mouvement irrésistible l’avait entraîné tout à coup, contrairement à son invariable coutume, à une polémique dramatisée, il n’aurait pu s’empêcher de répandre sur son porte-parole un reflet de sa propre personnalité. Jetons un coup d’œil sur la pièce pour voir ce qu’il en est.

Thomas Stockman est, à l’inverse d’Ibsen, un homme essentiellement accueillant et tout en dehors. Maison, table et bourse, main, cœur et esprit, tout est chez lui large ouvert. On entre dans son intimité comme dans un moulin, à la seule condition de faire d’énergiques professions de foi de libéralisme et de générosité. Il s’en laisse imposer par tous les charlatans du métier. Voici Hovstad, rédacteur du Messager du peuple, maraud verni de rhétorique, paysan cupide et retors paré de belles attitudes, âme servile et vénale sous des dehors de frondeur et de justicier, bas intrigant sous un aspect d’intransigeance rigide. Enfin, le type achevé du faiseur politique qui, parti de très bas, a appris à manier l’arme commode d’une opposition avisée pour conquérir les situations et les postes. Encore les prend-il moins souvent en délogeant l’ennemi qu’en lui rendant les armes, en échange d’avantages stipulés, pour pénétrer dans la place et la défendre à ses côtés contre de nouveaux assaillants. Armé de son instinct, stimulé par ses appétits, il sait faire valoir tantôt ses origines plébéiennes, tantôt sa distinction d’emprunt et ne se démonte que devant l’âme droite d’une jeune fille, Pétra Stockman, dont la noblesse ingénue déconcerte son jeu et déroute ses feintes. Et voici Billing, son collaborateur, un maroufle cynique et effronté, celui-là, jurant et goinfrant, étalant sa grossièreté native avec une envahissante complaisance, se faisant par là même une réputation de rondeur et de franchise et en usant pour dissimuler, sous ces apparences de nature primitive, une perfidie plus féroce encore que celle de Hovstad, parce qu’elle lance plus crûment le mot assassin, la calomnie sèche et droite qui a prise sur l’imagination simpliste de la plèbe.

Mais Hovstad et Billing, habiles à manier l’âme de la foule, ne pourraient l’inspirer à eux seuls. Il leur manque pour cela un élément essentiel : la respectabilité. La respectabilité ne leur fait pas seulement défaut à cause de telle ou de telle autre indélicatesse qu’on pourrait, sans doute, découvrir dans leur passé. Non, ils en seraient entièrement purs que la respectabilité ne se serait pourtant pas incarnée en eux. Ils sont trop anguleux, et la respectabilité a besoin d’une surface plane, parfaitement nivelée. Elle a besoin de modestie, d’effacement ou, du moins, du geste de la modestie et de l’effacement, d’un geste bien visible, faisant remarquer distinctement ces vertus. Or, pour qu’il y ait effacement, il faut avant tout quelque chose à effacer. Nous sommes dans une démocratie et ce quelque chose ne peut être la naissance. Nous sommes dans un petit monde mercantile, et ce quelque chose ne peut être l’intelligence spéculative, denrée qui n’y est pas demandée. L’intelligence spéculatrice même, remuante de sa nature, y provoque de l’inquiétude et de la méfiance, et la respectabilité, dont la nature est de s’établir lentement, doucement, a besoin, pour cela, d’une atmosphère calme, plutôt lourde. On soupçonne ceux qui veulent acquérir. On n’a confiance que dans ceux qui n’en ont pas besoin, dans ceux qui déjà possèdent. Ce donc qu’il faut avoir, pour jouir de la respectabilité dans de telles conditions, c’est, en premier lieu, le sac. Mais pas un sac qu’on agite et où l’on fasse sonner les écus. Pas davantage un sac au repos, mais trop gros, pouvant tirer l’œil et exciter l’envie, non plus qu’un trop petit sac qui contente celui qui le possède et lui donne l’apparence de se dérober au travail commun. Encore moins un sac dont le possesseur serre fiévreusement les cordons, ce qui excite les convoitises et tranche également sur l’uniformité générale, l’avarice étant, après tout, une originalité. Non, ce qu’il faut tout d’abord pour mériter la respectabilité civique, c’est avoir en soi ce que Maeterlinck appellerait l’esprit de la ruche, c’est être, par sa fortune modeste, son travail modeste et son humeur modeste, juste au niveau, ni au-dessus, ni au-dessous, et c’est encore, c’est surtout se dessiner une attitude qui élève l’homme ainsi fait jusqu’au type, jusqu’au symbole. Dans de telles communautés, la voix du peuple, sans être, loin de là, la voix de Dieu, sait la contrefaire en élevant celui qui s’abaisse, à condition qu’il le fasse bien visiblement. Voilà pourquoi l’imprimeur Aslaksen est président de la société des propriétaires, de la société de tempérance et de diverses autres associations qui soutiennent l’ordre moral en même temps que l’ordre économique. Mais la voix du peuple ne se contente pas d’élever ceux qui s’abaissent. Elle va jusqu’au bout du principe évangélique : elle abaisse ceux qui s’élèvent. Voilà aussi pourquoi l’imprimeur Aslaksen est commanditaire du Messager du Peuple, journal où les Hovstad et les Billing font de l’opposition au pouvoir, tombé dans les mains de la ploutocratie. Là encore l’attitude d’Aslaksen est modeste. Il est imprimeur, il imprime. Il fournit aussi le papier. Et c’est tout. Le reste échappe à sa compétence. Son affaire n’est pas de rédiger. Elle n’est pas davantage d’inspirer. Elle n’est même pas de penser. Le rôle d’Aslaksen est passif. Seulement, il dépend de lui que le papier fasse défaut et que les presses cessent de fonctionner. Toujours passivement, Aslaksen peut se dérober et aussitôt le journal s’effondrera. Plus de Messager du Peuple, plus de Hovstad, plus de Billing, le néant aura tout englouti. Ainsi donc, tout cela n’existe en réalité que par la volonté occulte, modeste, passive d’Aslaksen.

Aslaksen et ceux qu’il représente, c’est le terrain où germe la vie de la cité. Mais ce terrain même ne nourrit la récolte qu’à la condition d’être engraissé. L’engrais doit être réparti également, uniformément, il n’en faut ni trop ni trop peu. Il faut que les Aslaksen gagnent modestement, et ceux qui réussissent à les faire ainsi gagner resteront toujours, quoi qu’ils fassent, en communauté avec la médiocrité possédante. Leurs bénéfices dépassant la norme, ils provoquent assurément l’opposition dont les Messagers du Peuple sont les organes. Mais, dans ce combat, l’instinct égalitaire, qu’on pourrait être tenté d’appeler du nom plus simple d’envie, se complique de quelques autres instincts. Le principal est celui qui tend à canaliser le courant ploutocratique pour l’obliger à arroser dans une juste mesure le champ nivelé de l’aisance plébéienne. Quand l’opposition a grandi jusqu’à la menace sérieuse, quand il y a péril dans les riches demeures, leurs habitants n’ont qu’à faire la part de l’instinct canalisateur pour conserver l’essentiel : la source. Ils le savent et, étant armés, n’ont pas peur. Les Hovstad et les Billing auront beau, le cas échéant, élever la voix jusqu’au ton de la revendication sociale, ceux qu’ils attaquent ne craignent rien. Ils savent d’où part l’attaque et ce que parler veut dire. Ils accepteront au besoin le socialisme en l’enfermant dans un réseau de formules qui pourraient se réduire à une seule, inexprimée, mais souveraine : donner pour conserver.

Ceci, Ibsen nous le montre dans d’autres pièces. Mais Un Ennemi du Peuple présente un cas plus simple. Grâce à l’intervention intempestive d’un troisième élément dont nous nous occuperons tout à l’heure, ploutocrates et démocrates s’unissent pour la défense de leurs intérêts communs. La solidarité qui existe entre eux leur apparaît soudain bien clairement à tous. La vie sociale telle qu’elle est reprend sans aucune modification son cours un instant interrompu. Malheur à qui prétendrait lui opposer une digue avec sa seule volonté. Cette volonté fût-elle trempée dans la passion du vrai et stimulée par un grand idéal de liberté individuelle, il sera renversé, emporté par le courant furieux, submergé, anéanti, à moins que…

Mais achevons d’abord l’exposition commencée.

Au milieu de la cité s’élevait jadis la citadelle. Au milieu du groupement moderne s’élève la suprématie du capital productif, à laquelle, dans certains organismes politiques, appartient le pouvoir. Tel paraît être le cas en Norvège. Nous voyons Pierre Stockman, le capitaliste le plus entreprenant de la ville, revêtu en même temps d’une autorité administrative et policière. Il ne semble pas la tenir du suffrage de ses concitoyens mais de l’Etat, puisqu’il se dit fonctionnaire et attache même beaucoup de prix à ce titre. C’est donc un maire nommé par l’Etat et assisté d’un conseil municipal dont les membres appartiennent à la même classe que lui et sont associés à sa fortune. Comme leur pouvoir, à eux, est d’origine élective, nous sommes là en présence d’un accord intime entre l’Etat et la société, démocratiques l’un et l’autre. Dès lors toute l’opposition des Hovstad et des Billing, actionnée par les Aslaksen, apparaît comme une compétition d’appétits et non comme une lutte de principes. Le principe, au contraire, l’ordre existant, le monde tel qu’il est, voilà à quoi les Aslaksen tiennent avec toutes les fibres de leur être intime. Ce qui se passe dans leur âme à l’apparition de l’autorité gouvernementale, représentation tangible de cet ordre de choses, ce qu’ils éprouvent au fond d’eux-mêmes à la vue d’un de ses agents, surtout s’il est revêtu de ses insignes, par exemple à la vue de Pierre Stockman coiffé de sa casquette d’uniforme, n’est pas une opération de la raison. C’est la manifestation d’un esprit atavique de soumission, d’une tendance inhérente à leur tempérament intime et congénital procédant de cet être originel, de cet inconscient jusqu’où remonte le courant des sentiments religieux. Car c’est bien un sentiment de cette espèce qui s’empare d’Aslaksen lorsque, au moment même où se trame dans les bureaux du Messager une conspiration contre les détenteurs du pouvoir local, il aperçoit, s’acheminant vers le siège de la rédaction, le maire Stockman, incarnation du grand pouvoir lointain, invisible, que l’humble électeur a bien contribué à créer, mais qui n’en est pas moins devenu pour lui, depuis lors, l’objet d’une crainte superstitieuse. De loin, il peut le fronder, attitude qui lui convient parfois et qu’il sait d’ailleurs parfaitement inoffensive, comme Aslaksen le déclare candidement. Mais, de près, il n’ose regarder en face le dieu que l’acte liturgique du vote, accompli par lui-même, a évoqué du fond de l’urne électorale. À un degré plus ou moins élevé, cette crainte, tout le monde la partage dans la communauté. Oui, tout le monde, excepté celui même qui l’inspire et un autre que la nature a placé tout près de lui et fait naître de la même souche que lui, le docteur Thomas Stockman, frère de Pierre.

Chez le maire, il n’y a point crainte ni dévotion : il y a solidarité, il y a conscience du pouvoir, il y a aussi l’orgueil raisonné de celui qui porte la casquette d’uniforme et sait que c’est la casquette d’uniforme qui, d’emblée, en impose. Il y a aussi l’instinct de tout ce qu’il faut pour soutenir l’impression première, l’instinct des moyens, grands et petits, qu’indique la situation, la connaissance exacte des intérêts, des convoitises, des faiblesses diverses qui grouillent secrètement dans les cœurs des administrés et donnent prise sur les plus réfractaires. Il y a, en un mot, le sens politique dont Pierre Stockman est remarquablement doué et qui lui permet de manier ceux que sa présence intimide, de façon à ce que l’intimidation, lorsqu’elle ne suffit plus, fasse place à une action plus durable et plus foncièrement efficace.

Mais voyons un peu ce qu’il y a en Thomas Stockman. Les mouvements qui ont atteint jusqu’aux bases profondes de la vie impulsive des peuples, les révolutions religieuses qui ont introduit un ordre nouveau dans l’existence d’une race et un élément nouveau dans celle de l’humanité, sont toutes attribuées par l’instinct populaire à des hommes que leur naissance élève au-dessus du vulgaire. Les révélateurs sont placés par l’imagination de la foule au sommet hiérarchique de la société. On les veut fils de rois ou tout au moins issus de souche illustre. Les prophéties l’annoncent et, plus tard, les pieux chroniqueurs s’efforcent à édifier des généalogies ingénieuses à l’appui des vieilles traditions. Sous une forme accessible à la masse, cette croyance révèle une intuition psychologique subtile et juste. Les peuples ont la notion exacte de ce que, pour atteindre à un ordre nouveau, il faut d’abord s’élever jusqu’au faîte de l’ordre ancien. Sur ce faîte, l’homme est libre et peut communiquer avec l’ordre éternel, où ce qui doit venir se développe aux dépens de ce qui est. La caducité des institutions n’est sensible, en général, qu’à ceux qui ont le sentiment, conscient ou non, d’être affranchis de ces institutions. L’histoire des révolutions démontre l’extrême rareté des révolutionnaires par tempérament qui ne soient pas prédestinés à leur rôle par des causes ataviques. Un révolutionnaire parti d’en bas est, en général, révolutionnaire par état d’esprit plutôt que par état de nature. Sous diverses influences, sa raison a conçu un système nouveau qui, même s’il réussit à se substituer à l’ancien, deviendra toi ou tard aussi caduc que ce dernier. Ou bien encore, il y a été entraîné par un courant révolutionnaire déchaîné, qui, déjà, commence à s’endiguer dans des formes précises. Un nouvel ordre se dessine, auquel notre homme s’associe prestement. Tout cela n’est certes pas le fait de natures vraiment libres, par essence et non par raisonnement, de natures qu’une impulsion intime élève au-dessus de toute institution, quelle qu’elle soit, ancienne ou nouvelle.

Ces natures libres, Ibsen les a puissamment conçues et il se sent irrésistiblement attiré vers elles par une loi de sa propre personnalité. À propos de données biographiques, Ibsen a essentiellement tenu à faire remarquer à M. Georges Brandes qu’il appartenait au patriciat de Skien, sa ville natale. De même, Nietzsche, dans une occasion analogue, a commencé par signaler à M. Brandes sa descendance d’une famille noble de Pologne. Ainsi, l’un et l’autre ont voulu se placer non seulement en dehors de leur communauté, dont ils se sont séparés avec violence, mais encore au-dessus d’elle. Je reviendrai plus loin à cette correspondance de M. Brandes avec Ibsen et avec Nietzsche et au parallèle qui s’impose entre ces deux hommes. Il ne s’agit pas, chez Ibsen, de tendances politiques. Personnellement, il a tenu à bien accentuer son indépendance à l’égard de tous les partis, surtout du parti radical de son pays. En de sanglantes satires, il montre l’œuvre de ce dernier construite sur les mêmes compromissions, sur les mêmes équivoques, sur les mêmes convoitises individuelles que les autres, et n’en différant que par plus d’hypocrisie et de tortuosité. Dans ses pièces, les êtres libres et autonomes qui représentent ce principe supérieur d’indépendance qu’il définit par la formule « être soi-même » ne sont jamais des personnages politiques. Dissolvante à l’égard du monde tel qu’il est, leur action s’exerce non point sur un champ particulier, mais sur le terrain universel où s’érigent toutes les institutions de ce monde, qu’elles soient politiques, religieuses, économiques ou familiales.

C’est à cette catégorie d’hommes qu’appartient, tout d’abord à son insu, Thomas Stockman, frère du maire Pierre Stockman, dont il vient d’être question. Une circonstance imprévue le révèle à lui-même. Ce médecin, ce savant, a doté sa ville natale d’un établissement thermal qui fait la prospérité de la cité et sur lequel se basent toutes les espérances et toutes les spéculations de ses habitants. Or, un jour, l’analyse lui livre un résultat déconcertant. La source même d’où découle l’eau des bains contient, il est vrai, tous les principes qui la rendent salutaire, mais les conduites que la municipalité a fait construire sont contaminées. Des milliers de microbes amènent la pestilence là où il s’agissait d’accumuler la santé. La cupidité des hommes dirigeants a vicié tout le caractère de l’œuvre. Chacun d’eux a voulu, contre une belle indemnité, faire passer ces conduites par son terrain. Or, sur ces terrains, s’élèvent des usines, des Fabriques. Celles-ci distillent des immondices dont l’eau curative s’imprègne à son passage. À ce mal essentiel il n’y a à opposer qu’un remède radical : fermer l’établissement, établir la prise d’eau au-dessus de tous les foyers d’infection, transformer le système des conduites, lui donner une autre direction et rendre ainsi à l’entreprise son caractère originel et bienfaisant. Alors seulement le public pourra être convié. Jusque-là il y aurait crime à s’enrichir aux dépens de gens qu’on empoisonne en leur promettant la santé.

Le Dr Stockman communique sa découverte aux hommes du Messager du Peuple, Hovstad et Billing, ses commensaux, ses intimes, dont le dernier se contente de sa bière et de son rôti, tandis que le premier convoite la dot présumée de sa fille, à tailler dans la fortune d’un oncle à héritage. Car Thomas Stockman lui-même, généreux et imprévoyant, n’est arrivé qu’à gagner presque autant qu’il dépense, comme il le dit naïvement et fièrement à son frère. Son sort est intimement lié à celui de l’établissement, ce à quoi il ne songe pas un instant quand il s’agit de révéler la vérité au peuple.

Comment le peuple la reçoit-il, la vérité ? Comme il l’a toujours reçue. Les intéressés, la maire en tête, se chargent d’abord d’établir la solidarité qui existe entre eux et leurs administrés. Le fardeau étant trop lourd pour le faire supporter par les gros actionnaires de l’établissement, qui sont, en même temps, les détenteurs de l’autorité, il faudra bien l’imposer aux contribuables. Aslaksen comprend l’argument et, dès lors, c’en est fait de l’appui du Messager, que commanditaire et rédacteur s’étaient empressées d’offrir au docteur Stockman tant qu’ils ne voyaient dans sa découverte qu’une arme de combat contre la ploutocratie, objet de leur envie.

Les choses ont bien changé depuis que Pierre Stockman, le maire, a montré à ces messieurs non point où est le vrai et où est le faux, — c’est là leur moindre souci, — mais où est le gain et où est la perte, ce qui leur importe avant tout. Dans une assemblée populaire convoquée par Thomas Stockman, qui n’a plus d’autre ressource pour se faire entendre, où sont ses plus âpres adversaires ? Ce n’est pas son frère ni les gros bonnets groupés autour de la casquette d’uniforme : ce sont les libéraux, à qui ils abandonnent la besogne, sûrs désormais que ceux-ci la rempliront avec plus de zèle et de succès qu’eux-mêmes. C’est Hovstad qui, dans son héros de la veille, dénonce à la foule un ennemi du Peuple. C’est Aslaksen, qui, élu président sur la proposition du maire, provoque un vote dans ce sens, flétrissure publique infligée au champion de cette intempestive vérité, dont le triomphe exigerait tant de sacrifices. C’est, enfin, l’ignoble Billing qui, à la question : « Mais qu’a donc le docteur ? » répond en sourdine par une insinuation d’autant mieux acceptée, d’autant plus prompte à se répandre qu’elle est plus grossière et satisfait plus simplement des gens peu enclins à se creuser la tête : « Vous savez, il avait demandé une augmentation de traitement : on la lui aura refusée ». « Oh ! alors. » Et le gros du public s’écoule, satisfait. Cela a encore mieux pris que les subtiles avocasseries de Hovstad.

Eh bien ! c’est à ce moment-là que Thomas Stockman, abandonné de tous, injurié et vilipendé, fait subitement sa plus grande découverte. Dans un élan de défi suprême il groupe autour de lui tous les siens et formule devant eux cet aphorisme dont on connaît la fortune et l’effet sur tant d’esprits contemporains : « L’homme le plus fort est celui qui est le plus seul. » Formule de vraie liberté individuelle substituée à toutes les libertés politiques et sociales. Formule d’élan humain, d’ascension vers les hauteurs de l’indépendance spirituelle, vers un état de puissance et de vie pleine, intégrale, féconde. Il y a pour l’humanité un sommet à atteindre, une position à conquérir, un assaut à livrer et ceux qui le livrent ne peuvent, comme dans tout assaut, agir et lutter qu’individuellement. Ils ne peuvent se préoccuper ni des victimes qui tombent à côté d’eux, ni des impuissances sur lesquelles il leur faut piétiner pour marcher vers le but suprême, ni de ceux qui ne peuvent les suivre. Ici, se sentir fort n’est pas se toucher les coudes. C’est le combat isolé, c’est le corps à corps contre l’ennemi invisible, contre cet esprit de compromission dans lequel Brand, déjà, voyait le dernier démon à terrasser. Et l’enjeu ? L’enjeu est la vie même de l’humanité, la vie vraie et forte, digne de l’individu vrai et fort à qui Nietzsche, à ce moment même, donnait le nom de Surhomme. Ainsi parla Zarathoustra parut la même année qu’un Ennemi du Peuple. Les deux œuvres sont de 1883.

Cet individu ne peut naître dans le monde tel qu’il est, soumis à l’esprit de compromission, aux règles et aux lois que cet esprit suggère. Thomas Stockman appelle donc à lui tout ce qui s’affranchit de ces règles et de ces lois. À ses petits vauriens de fils, il demande de lui amener des vauriens encore plus indisciplinés qu’eux, pour essayer de trouver là les germes d’une race nouvelle. Et, comme les deux gamins ont été chassés de l’école, simplement parce qu’ils sont ses fils, c’est lui-même qui, désormais, se charge de leur éducation. Il ne leur apprendra qu’une chose : être des hommes libres.

À cette idée, à cette préoccupation de la génération qui va venir, à ce mot d’ordre jeté à la jeunesse et à ses éducateurs, aboutit l’œuvre dont nous nous occupons. N’ai-je pas eu raison de l’appeler optimiste ? Ne voyons-nous pas, alors que toutes les bassesses, tous les dégoûts, toutes les ténèbres morales s’épaississent au dernier acte de la pièce, le plus comiquement et le plus tragiquement magistral de tous, à cet acte où grimace, entre autres, la figure de Martin Kül, l’oncle à héritage, homme seul aussi, en lutte contre la société dont les représentants l’ont blackboulé, — placé là par l’auteur pour rendre visible et palpable la distinction qui existe entre l’isolement et la révolte par égoïsme et par rancune et l’isolement et la révolte par générosité, — ne voyons-nous pas, dis-je, à ce moment même, l’irruption soudaine d’un rayon puissant d’audace et de foi dans l’avenir ? Et voici que tous les odieux fantômes s’évanouissent. Il a suffi d’un seul mot, d’une courte réplique, d’un simple mouvement de scène, pour évoquer les possibilités nouvelles que commence à entrevoir l’indomptable lutteur.

« Le soleil, le soleil ! » murmurait, dans sa crise dernière, l’infortuné Oswald Alving des Revenants. Et ce mot semblait tirer de la situation une déchirante ironie. Le soleil ne se levait, eût-on dit, que pour éclairer un avenir de désolation et de néant. Mais voici que, dans l’Ennemi du Peuple, par la seule présence des deux fils de Stockman et surtout par celle de leur sœur aînée, cet avenir s’anime, éveille notre attention, enhardit notre espoir. C’est là, à mon sens, le vrai lien qui relie cette pièce à celle qui l’avait immédiatement précédée. Non, vraiment, je ne vois pas là de riposte personnelle d’Ibsen au public norvégien. Stockman n’est pas Ibsen. Si, aux derniers actes, il est conduit à reconnaître les vérités qu’Ibsen, pour sa part, a toujours professées, c’est que Stockman personnifie l’élite à laquelle le poète s’adresse. Ibsen, je l’ai dit ailleurs, ne prêche pas sur la montagne, mais dans la synagogue. Ses pièces ne sont pas des sermons pour la foule. Elle le sent bien et ne lui viendra jamais. Ses pièces sont un régal pour quelques-uns. Dans ce régal, il y a de la moelle de lion, bonne pour les jeunes constitutions, mais il y a aussi de fortes épices, dangereuses pour les débilités. Tant pis pour eux et tant mieux pour l’humanité en marche, qui en sera plus vite débarrassée.

C’est le moment de parler d’Ibsen et de Nietzsche comme de deux agents d’une même force, dont la nature est encore indéterminée et les effets incalculables.

III

Nietzsche ne connaissait pas l’Ennemi du Peuple. Je tiens le fait de bonne source et ce témoignage concorde bien avec un reproche que l’auteur de la Volonté de Puissance fait quelque part à celui des Soutiens de la Société. Le dénouement de cette dernière pièce prend, en effet, une allure quelque peu pédagogique à l’égard d’une société trop vieille pour être régénérée, fût-ce par les moyens les plus radicaux. Nietzsche en fut désagréablement frappé et cette impression se retrouve dans ses notes recueillies et publiées de longues années plus tard. « Que ne laisse-t-il donc tout ce monde marcher à sa perte, dit-il en substance. C’est ce qu’il y a de mieux à faire. » Comme si cette réflexion, encore inexprimée, s’était mystérieusement communiquée à Ibsen, nous la retrouvons presque mot pour mot dans la bouche de Stockman, qui, de découverte en découverte, en arrive, au dénouement, à proclamer irrémédiablement perdue la race à laquelle il s’adressait tantôt et dont il ne songe plus à entreprendre le salut.

Ce personnage, parfaitement inconnu de Nietzsche, a donc élevé avant lui le drapeau du patriciat humain opposé au drapeau de la plèbe humaine, et il y a inscrit, lui aussi, le principe de l’instabilité morale et sociale, que Nietzsche va bientôt soutenir à son tour, le principe de l’éternel devenir, en vertu duquel toutes les formes existantes, aussitôt qu’elles ont accompli leur œuvre, sont fatalement vouées à la destruction et, jusque-là, se transforment en danger public, la vérité d’hier étant devenue le mensonge d’aujourd’hui. Il est vrai que le lutteur de Christiania concentre avec moins de précision que le lutteur de Naumburg ses attaques contre le point où s’élève l’édifice chrétien. Il semble même, dans Brand, admettre la possibilité de livrer le combat sur le terrain du Christianisme, en en déplaçant, il est vrai, le centre d’action et en ramenant à l’Horeb ce qui avait été transporté au mont des Oliviers. Mais Stockman, lui, n’a pas de ces soucis. Il se contente d’effacer d’un trait le mot d’ordre du Christianisme, la loi de pardon et de mansuétude. Les termes mêmes dont il se sert déterminent bien son attitude à l’égard de la doctrine chrétienne : « Je ne songe pas, comme le recommandait certain personnage, à vous pardonner parce que vous ne savez ce que vous faites. » Voilà un langage qui ne laisse pas de doute sur les dispositions de l’Ennemi du Peuple et qui rappelle bien celles que Nietzsche accentuait avec une insistance parfois pénible. Bref, il n’y a pas à en douter : une impulsion identique et simultanée faisait parler et agir ces deux hommes, qui ne se connaissaient pas et dont l’un, Nietzsche, avait sur l’autre, Ibsen, des idées erronées, tandis que celui-ci, à l’époque, du moins, où fut écrit Un Ennemi du Peuple, ignorait du premier tout, jusqu’au nom.

Et maintenant reportons-nous un peu en arrière. L’impulsion à laquelle obéit Ibsen, nous la retrouvons suscitant un autre homme encore, qui lui était également inconnu, mais auquel Nietzsche, dans les lettres qui viennent d’être publiées, s’adressait comme à un maître. Je ne répéterai pas ici ce que j’ai dit dans la préface de Brand sur le rapport indéniable qui existe entre l’esprit d’Ibsen et celui de Taine. Contempteurs de la société démocratique, de l’état démocratique et même de l’Etat en général, ils sont, en même temps, l’un et l’autre, ennemis des révolutions restreintes, des révolutions politiques dirigées contre un point circonscrit du système, alors que c’est de tout le système et même, à vrai dire, de tout système qu’il s’agit.

Ibsen et Taine sont nés tous deux en 1828, date fatidique, qui fut aussi celle de la naissance de Tolstoï. Tolstoï déteste Ibsen et méconnaît Taine. N’empêche que son activité, destructrice à l’égard des formes sociales, évocatrice d’un état en dehors de l’Etat se joigne forcément à celle de ces deux hommes dans le mouvement auquel Nietzsche imprima l’allure vertigineuse qui, peut-être, lui convient le mieux.

Vertige des sommes ou vertige de l’abîme, peu importe. Le résultat est le même : c’est l’anéantissement de ce qui est au profit de ce qui doit venir, Tolstoï veut y arriver par l’abstention générale conduisant à l’anéantissement de l’Etat. Taine s’y acheminait par l’analyse scientifique, dont l’esprit dissolvant, s’étant une fois emparé de l’humanité, ne laisse rien subsister en elle des dispositions nécessaires au maintien de l’ordre social. Chacun de ces hommes procède conformément à sa nature, le Slave par la sensibilité, le Latin par l’intelligence. Mais les deux Germains, eux, Ibsen et Nietzsche (celui-ci, comme le lui écrivait Brandes, était, malgré son universalisme, entièrement Allemand de pensée et de langage), les deux Germains agissent plus directement et se montrent plus conscients du principe qui les fait agir. Les deux Germains, chassant de race également, procèdent par la volonté. La loi, pour Taine, est de penser. La loi, pour Tolstoï, est d’aimer. La loi, pour eux, est de combattre. À cette loi, tout se subordonne, tout, jusqu’à la réalité des choses, tout, jusqu’à la vérité. La vérité, pour Nietzsche, est uniquement ce qui sert au combat livré par nos énergies pour l’obtention de la puissance, loi primordiale de notre être. Le mensonge n’est un principe négatif qu’en tant qu’il gêne le fonctionnement de cette loi et devient force positive et vitale du moment où il lui est nécessaire. En rencontrant cette idée dans la Volonté de Puissance, qui donc, s’il a lu le Canard sauvage, ne se rappelle le mensonge vital d’Ibsen ? Dans cette pièce, il ne le proclame encore que nécessaire à la vie d’un homme ordinaire. Mais, plus tard, ce ne sont pas des hommes ordinaires ceux qui, affirmant une chose incertaine, contestable, repoussent violemment la notion de sa fausseté possible, et s’écrient : « Il faut, je veux, je veux, je veux que ce soit vrai. » Ce qui est en œuvre chez ces hommes, chez Solness, chez Rubeck, c’est bien ce que Nietzsche appelle « la volonté de puissance ». À cette volonté, agençant le fonctionnement de nos pensées et de nos volitions conscientes, tout en nous se plie à notre insu. Elle a un caractère suggestionnant et stimulant qu’Ibsen rend sensible par l’intervention, chaque fois, d’une femme qui, tout en agissant sur le héros d’une façon déterminante, n’obéit pourtant qu’à une impulsion qu’elle a reçue de lui-même, sans qu’il s’en fût douté. Être réceptif par excellence, la femme a recueilli ce que l’homme a de plus profond et de plus inconscient au fond de sa nature, elle l’a conservé intact en elle, à l’abri des forces contraires, à l’abri de l’esprit de compromission, et, le moment venu, elle le lui rend impulsivement, irrésistiblement.

Cela est vrai dans la vie. Les choses se passent ainsi. Ibsen a noté les résultats de ses observations psychologiques et peut-être de son expérience personnelle. Si ces résultats se sont ordonnés chez lui en une vision particulière du monde moral, si, conformément à la nature de son génie, ils ont pris, dans ses œuvres, un aspect suggestif, une valeur symbolique, s’ils ont même créé une force impulsive qui, émanant de l’œuvre d’art, se propage sourdement au sein de la société, c’est que cela devait être. C’est que l’œuvre d’Ibsen est arrivée en son temps et que, de l’esprit de ce temps, le poète avait fortement conscience. Encore une fois, il voulait et, comme Nietzsche, il agissait selon sa volonté, sur le terrain que ses aptitudes lui avaient dévolu. Et ce terrain était excellent.

Le destin, auquel Ibsen, dans ses derniers drames, semble parfois en vouloir, lui avait cependant accordé une faveur cruellement refusée à Nietzsche. Malgré le soin pieux avec lequel l’amour fraternel s’attache aujourd’hui à répandre sur l’existence de ce dernier un rayon de sérénité posthume, à y recueillir chaque trace de joie et de réconfort pour que la sœur ait la consolation de pouvoir dire de son frère atrocement éprouvé « Il connut cependant le bonheur », — cette vie ne nous apparaît que comme un long— martyre, caractère qui tient essentiellement à ceci : Nietzsche, dans le monde de la vie intellectuelle, n’avait pas de patrie. Ibsen en avait une : il était dramaturge. Il était solidement établi dans un genre existant. Il n’avait pas et ne voulait pas avoir d’amis, mais il avait un public qui lui en tenait lieu et lui apportait une force que d’autres artistes demandent à l’amitié : la communion des fantaisies. Cet appui, il pouvait toujours se le procurer auprès de son public, en usant des procédés connus et éprouvés que l’art de la scène fournissait à son génie dramatique. Nietzsche, lui, n’avait à sa disposition ni genre, ni procédé connu Il avait tout à créer, son public y compris. Une combinaison de philologie, de philosophie, de poésie et d’art comme celle que son esprit avait à sa disposition était chose inouïe, où personne, tout d’abord, ne se reconnut, si ce n’est quelques esprits originaux et indépendants que leur originalité et leur indépendance mêmes devaient nécessairement lui aliéner tôt ou tard. En/un mot, Nietzsche était un déclassé à qui manquait cette solidarité dans le déclassement qui est un effort vers la création d’un centre nouveau et où la nature retrouve d’ordinaire ses droits. C’était un déclassé condamné à l’isolement, un déclassé dans un pays de classement à outrance. Ses appels constants et désespérés à des amis qui, toujours, finissaient par le fuir, témoignent des souffrances auxquelles il fut condamné et qui causèrent, à n’en pas douter, ses maladies et sa mort précoce. En un mot, « l’homme le plus seul » d’Ibsen ce ne fut pas Ibsen, qui fuyait l’amitié, ce fut Nietzsche, qui la recherchait éperdûment. Demandez plutôt ce qu’il en pense à M. Georges Brandes, qui reçut de l’un et de l’autre des confidences épistolaires dont la publication simultanée a, elle aussi, de quoi frapper les esprits. Demandez-lui qui de ces deux hommes fut réellement le plus seul. Il doit s’y connaître, lui que sa propre destinée a rapproché du type de Thomas Stockman.

Qui sait même s’il ne fut pas pour quelque chose dans la création de ce type, sa figure, je le sais, s’étant à mainte reprise imposée à Ibsen en quête de caractères. Et demandez aussi à M. Georges Brandes qui des deux il juge le plus fort, qui des deux produisit et communiqua à d’autres la plus grande quantité d’énergie. Il a, pour en juger, un excellent dynamomètre à sa disposition : je veux dire la jeunesse qu’il a si puissamment contribué à former au sein de la population à la fois éveillée et réfléchie que lui fournissait son pays natal. Gourant ibsénien et courant nietzschéen, ce dernier créé en Scandinavie par M. Brandes lui-même, sont là en présence. Us sont distincts, comme distinctes, quoique indissolublement associées au même mouvement, les natures des deux grands protagonistes. Lequel des deux est aujourd’hui le plus fort ? Lequel donne le plus d’impulsion au mouvement ? Ibsen, chez qui résonne toujous, à travers les âpretés de sa volonté tendue, une note attendrie, nostalgique, évoquant l’idéal de douceur et d’amour dont force lui fut de se détourner pour faire œuvre de vie ? ou Nietzsche, apportant une fiévreuse ardeur à étouffer cette note et y dépensant le meilleur de ses forces ? Ibsen, qui se dérobe aux particuliers et se livre à tous ? ou Nietzsche, passionnément communicatif envers tous ceux qu’il appelle, et finalement impénétrable à la plupart de ceux qui lui arrivent ? Ibsen qui, pour la dénonciation du pacte social et pour l’exaltation des énergies qu’il étouffe, ne voit pas de meilleur agent que la femme, puisque ce pacte, conclu en dehors d’elle, n’a pas de prise sur sa nature et qu’ainsi, chez elle seule, se retrouvent, à l’état primitif, les énergies à stimuler ? ou Nietzsche, aux yeux de qui la fonction de la femme n’est pas de stimuler ces énergies, mais de leur servir d’épreuve, la femme représentant l’insidieuse nature dont nous avons à triompher ? Ibsen le misanthrope ou Nietzsche le mysogine ? Ibsen demandant que nous soyons nous-mêmes ? ou Nietzsche demandant que nous soyons plus que nous-mêmes ? Ibsen avec sa volonté de constance contre laquelle tout doit se briser ? ou Nietzsche avec sa volonté de puissance qui, elle-même, brise tout ? Ibsen mettant deux ans à composer chacun de ses drames ? ou Nietzsche écrivant en vingt jours les deux premières parties de Zarathoustra ? Ibsen avec sa forme d’art ferme comme la loi ? ou Nietzsche avec la sienne agile comme la guerre ?

Tout cela M. Georges Brandes le sait bien. Il connaît les deux hommes dont il s’agit, tous deux étant XLII PREFACE

venus à lui par sympathie d’effort. Et il connaît aussi lajeunessequilui arrive, attirée par la même sympathie. Laquelle de ces deux natures a le plus de prise non sur les plus nombreux mais sur les plus forts, qui ne sont pas nécessairement les p’ us seuls, mais qui sont capables de l’être ? Est-c ? Ibsen, est-ce Nietzsche qui arrive le mieux à former à son tour des natures de maître ? Ou bien cette question est-elle oiseuse ? Ibsen et Nietzsche sont-ils simplement les deux côtés d’un parallélogramme de forces où peut s’exprimer, sur le terrain littéraire, le mouvement qui nous entraîne vers un nouvel état d’esprit et le monde vers un nouvel état de choses ? Et la résultante n’est-elle pas encore à tracer et à désigner d’un nom nouveau, quand viendra celui chez qui l’effort ne se fera plus sentir et qui, nous prenant par la main, nous conduira sans violence, avec une sérénité olympienne, vers cet état où nous nous trouverons tout à coup à notre aise, comme si nous y avions toujours été ?

Quoi qu’il en soit, ces hommes de volonté n’ont pas réussi à nous faire apparaître la volonté humaine comme une force indépendante. M. Brandes, que je viens de nommer, n’a-t-il pas donné aux plus importantes de ses études littéraires le titre collectif de « Principaux courants de la vie intellectuelle de notre temps » ? Or, obéira un courant, surtout inconsciemment, comme l’ont fait les esprits originaux qu’il ncus explique par la vie autant que par l’œuvre, ce n’est pas être libre, tant s’en faut. Et on ne Test pas davantage en restant, quoi qu’on fasse, soumis à des lois qui, pour porter le nom d’esthétiques, n’en sont pas moins impératives. Que dis-je ? plus impératives mille fois, puisque éternelles, que tous les codes de lois morales, écrits, traditionnels ou tacites.

Ibsen nous en donne une preuve éclatante que je vais relever pour conclure.

IV

Supposons Un Ennemi du Peuple écrit par un de ceux qui parlent d’inaugurer un genre nouveau, le théâtre d’idées. Nous pouvons être à peu près sûrs d’une chose : lors même que la scène de la réunion publique, si superbe de mouvement et de vie, n’aurait pas tourné, chez lui, à la conférence théâtrale, et je ne vois pas trop l’auteur échappant à ce casse-cou, il y en a un autre qu’il lui aurait été presque impossible d’éviter. L’apôtre, une fois déchaîné en lui, n’aurait pas manqué de jeter, à la fin, l’artiste pardessus bord. Emporté par le souffle qui déblaie le monde, il se serait senti prêtre, prophète, que saisje ? Transformant le théâtre en temple, il se serait mis à prêcher, à vaticiner et nous aurions vu,’au dernier acte, le rideau se lever non sur une action scénique, mais sur quelque péroraison dialoguée comme on nous en a servi plus d’une depuis lors.

Au lieu de cela, que voyons-nous chez Ibsen ? Les personnages apparaissent de plus en plus vivants, sous l’action des circonstances amenées par le jeu même de leurs caractères. Ces circonstances exercent sur eux, à leur tour, un effet de réactif qui les oblige à montrer peu à peu le fond et le tréfond de leurs âmes. Le spectacle s’anime graduellement jusqu’au fantastique, jusqu’à une vraie bacchanale de bassesses, de convoitises et de perfidies. En même temps, il se concentre autour d’un même trait et d’une même machination. Le trait qui unit les Hovstad, les Aslaksen, les Pierre Stockman dans l’abjection et dans l’impuissance c’est d’être condamnés par la vulgarité de leurs natures à voir l’âme d’autrui composée des mêmes éléments grossiers que la leur.Delà, pour eux, l’impossibilité absolue de s’élever jusqu’à la connaissance des hommes supérieurs et d’avoir prise sur eux. Leur astuce n’arrive pas et ne peut arriver plus loin que de chercher et de croire trouver le mobile secret qui a fait agir le docteur, d’imaginer ce mobile pareil à celui qui les aurait fait agir eux-mêmes et de tabler là-dessus. On a vu Martin Kùl, de qui les enfants de Thomas Stockman doivent hériter, battre la ville et, profitant de la panique, acheter à vil prix les actions de l’établissement. Nul doute : le tout était un coup monté entre l’oncle et le neveu. Et voici ce dernier excitant, tout à coup, non plus le mépris de ses mirmidons, ce mépris dont ils l’avaient accablé la veille, mais leur admiration, leur envie, leur convoitise. Les voici s’appliquant maintenant à le faire chanter et arrivant enfin à lui arracher les dernières écailles des yeux, et à lui découvrir un abîme de boue plus profond encore que celui qu’il supposait, si profond qu’il en éprouve lui-même un vertige éphémère. Quand, du fond de cet abîme, surgit la figure presque diabolique de Martin Kül, où se concentre toute l’ignorance et toute la ruse de l’esprit du sol terré dans sa fange natale, tout ce qu’il a de grotesque et tout ce qu’il a d’implacable, quand Martin Kül, soupesant son portefeuille, dit au docteur : « Ceci est l’avenir des tiens, persévère et tu l’anéantis, cède et tu le sauves, alors le juste lui-même est ébranlé. C’est la scène de Brand et de l’Esprit de Compromission qui se répète sous une autre forme. Mais il suffit, pour qu’il se ressaisisse aussitôt, de l’apparition des enfants. Là est la pierre de touche : le souci qu’éveille dans une âme vaillante la vue de l’avenir le rappelant à sa responsabilité envers l’humanité nouvelle n’est pas le souci de lui léguer le calme par la soumission, c’est celui de lui léguer l’indépendance par le combat. C’est aussi celui de n’avoir pas à rougir devant elle, en capitulant honteusement. Voilà le dernier geste, le dernier mot, la dernière suggestion de la pièce. Voilà comment Ibsen termine, en nous amenant au point où il voulait en venir, par la voie qu’il lui convenait de prendre, et en faisant converger vers ce dénouement la hardiesse de sa pensée, l’âpreté de sa satire et toute sa verve dramatique. La dernière position est emportée d’assaut et le drapeau que nous y voyons flotter n’est ni celui de Jérémie ni celui de Savonarole : c’est celui de Molière. « In hoc signo vinces, » dit à Ibsen son génie artistique.

Voyez plutôt le comique des scènes, écoutez les mordantes répliques, les boutades savoureuses, et vraiment vous ne vous sentirez pas au temple, vous vous sentirez au théâtre, bien au théâtre, rien qu’au théâtre. Et ce sera tant mieux, même pour l’effet moral à obtenir. Car l’atmosphère que vous aurez respirée là est une atmosphère de fantaisie créatrice de pouvoir souverain, le pouvoir de l’artiste sur son œuvre ; c’est cette atmosphère après laquelle il est si difficile de vivre dans le renfermé des usages et des convenances. Ce n’est pas par persuasion, c’est par vertige que le maître vous aura entraîné dans son orbite et gagné à la cause qu’il sert. Il vous aura montré un Thomas Stockman délivré de toutes les entraves, même de celles du sens commun. Il dit à ses enfants qui lui demandent : « Qu’allons-nous étudier maintenant ? » — « Absolument rien. » Il dit à sa femme qui lui demande : « De quoi vivrons-nous ? » — « Bah ! il me reste la clientèle de ceux qui n’ont rien. » Et vous ne réfléchissez pas que le docteur Henrik Ibsen, qui fait dire ces choses à son héros, a fait de son fils un des citoyens les plus cultivés de son pays, dont il est aujourd’hui le premier homme d’Etat ; ni que la clientèle du Dr Henrik Ibsen, que son public ne lui a pas seulement donné de quoi faire vivre ses idées mais encore de quoi faire vivre sa famille. Vous ne réfléchissez pas à cela parce que vous avez devant vous non pas le docteur Henrik Ibsen parlant par la bouche de son personnage, mais le docteur Thomas Stockman ayant reçu de son créateur une personnalité propre et une existence autonome. Vous ne vous dites pas non plus que cette existence s’évanouira tout à l’heure, le rideau une fois baissé après le dernier acte. Car vous la sentez éternelle, car vous comprenez, sans vous en rendre compte, que Thomas Stockman est une idée vivante et, en le comprenant, vous comprenez, toujours d’une façon irréfléchie et inexprimée, que, vous aussi, vous êtes une idée vivante et que tout l’est autour de vous. La vertu contagieuse de l’art vous fait vivre en cet instant ce qu’il y a en vous de vie impérissable. Vous transportant dans la région des idées, elle vous la fait sentir en même temps comme une région de vie.

Et vous ne pensez pas davantage que l’acteur costumé, grimé et fardé qui est devant vous est parfaitement ridicule de vous dire des choses graves et édifiantes qu’il a apprises par cœur. Garces choses, sur la scène, sont elles-mêmes costumées, grimées et fardées, comme celui qui les dit. Ce n’est qu’en vous qu’elles redeviennent graves et édifiantes, comme elles l’étaient dans l’intime pensée du poète. Quanta la transmission scénique, elle s’est faite selon les règles scéniques. La fiction, la fantaisie ont tout dominé. La vérité a revêtu les apparences du mensonge théâtral, sans quoi ce mensonge vous eût, en effet, choqué par contraste. La disposition créée par la magie de l’art se serait aussitôt évanouie et une volonté rebelle se serait dressée en vous contre la volonté du poète. Pour lui, il ne s’agissait pas de vous convaincre. Il s’agissait de vous entraîner par la griserie artistique. Il ne fallait pas qu’une parole de pure raison, directe et crue, dissipât cette griserie. Pour produire un effet vivant il, faut une œuvre vivante ; une pièce meurt sitôt que la conférence s’y met. Et ce qui disparait en elle ce n’est pas seulement sa force dramatique, c’est encore sa force morale. Ce n’est pas le jeu qui devient vérité, c’est la vérité qui se fait cabotinage.

Voilà ce qu’Ibsen comprend admirablement. Il n’ignore pas que l’idée, pour avoir droit à la scène, doit, plus encore que le sentiment et que la fantaisie, se soumettre aux conditions de l’art qu’elle invoque à son aide. Que ses collaborateurs scéniques le sachent de leur côté. Jouer de l’Ibsen est pour eux un danger d’autant plus sérieux que plus sérieuse est la cause qu’ils servent et qu’ils peuvent trahir. Je ne parle, bien entendu, qu’à ceux pour qui cette tâche est une affaire d’enthousiasme ou, tout au moins, de conscience artistique et qui jouent pour un public capable de subir le vertige ibsénien. C’est le seul public qu’il puisse être question de dégriser et le seul également dont il puisse être question ici.

Je sais combien est difficile ce que je demande aux acteurs à qui je m’adresse. Je sais qu’ils ont pénétré Ibsen non seulement par l’entraînement, mais encore par la réflexion. Ils ont saisi sa pensée, ils sont entrés dans ses intentions morales et sociales, ils ont en eux tout ce qu’il faut pour le comprendre et pour l’aimer, parce qu’ils ne sont pas seulement acteurs, parce qu’ils sont hommes, hommes de leur temps, emportés eux-mêmes par le courant qui nous a donné les Ibsen et les Nietzsche, et qu’il leur faut peut-être se faire violence pour ne pas trahir quelque chose de leurs pensées et de leurs émotions personnelles, pour éviter ce qu’Ibsen a su éviter lui-même, à force d’art.

Heureusement, ils ont à leur disposition un puissant levier : c’est le succès de son effort. Les personnages qu’il a créés ont de quoi les animer et les soutenir. Ils ont de quoi transformer le costume, le grimage et le fard en instruments servant à l’expression de la vie, et cela parce qu’il y a quelque chose à exprimer, parce qu’il y a de la vie employant ces instruments et les empêchant de nous choquer plus que ne nous choquent la couleur et la toile d’un tableau quand la couleur et la toile sont devenues évocatrices de vie. Oh ! mais, pour en arriver là, il faut soutenir cette vie de toute la force de son intuition propre. Il faut la maintenir dans les conditions où elle doit se manifester sur la scène. Il faut lui conserver la fantaisie dont l’a douée le poète. Il ne faut détruire cette fantaisie ni par des effets de prêche, ni par des effets de clinique, ni par des affectations d’intellectualité, ni par des affectations de réalisme. Il ne faut pas de ton doctrinal nous empêchant de sentir ce qui émeut Nora Helmer, ni de hoquet nous empêchant d’entendre ce que dit Oswald Alving. Il faut qu’on saisisse la passion et la souffrance à travers la pensée et il faut qu’on saisisse la pensée à travers la passion et la souffrance. Encore une fois, je sais que tout cela est très difficile. Mais la difficulté, qu’on se le dise bien, a existé avant tout pour Ibsen lui-même. La façon magistrale dont il s’en est tiré a de quoi exalter et inspirer ses interprètes. Qu’ils fassent comme lui. Qu’ils s’effacent partout derrière les personnages, sans rien perdre de l’impulsion qui les soutient dans leur jeu. Qu’ils comprennent aussi profondément que possible et nous conduisent à la compréhension, mais sans jamais avoir l’air de nous dire : « Je comprends. » Qu’ils nous laissent cette satisfaction à nous-mêmes.

L PREFACE

Et puis qu’ils imitent aussi le maître dans son art merveilleux de développer les caractères au courant de l’action. Plus encore que celle-ci, les caractères que nous présente Ibsen nous ménagent des révélations constantes et progressives. Que cette progression soit observée par l’acteur. Il y a, dans chaque personnage d’Ibsen, une admirable unité de nature. Mais elle s’exprime en transformations logiques, non en figures stéréotypées. Grâce à ces transformations et à ce qu’elles ont de nécessaire, nous acquérons de ces personnages une connaissance que nous n’aurionsjamais eue sans cela, quelque soin que l’acteur eût mis à composer son rôle. Ici ce soin doit consister aménager avec une extrême finesse la gradation des effets. Il faut que les êtres se révèlent à mesure que le drame avance. Il faut que nous les comprenions non par ce qu’ils sont dès l’abord, mais par ce qu’ils deviennent et ne peuvent pas ne pas devenir. Il faut que le Thomas Stockman de la fin, provocant et superbe, nous paraisse impossible sans le Stockman du commencement, avec sa folle générosité, mais aussi avec la fière conscience de sa supériorité bienfaisante. Les physionomies doivent être unes, mais non point uniformes. Elles se dessinent sous l’effet des réactifs, — je veux dire, encore une fois, des circonstances, des crises déchaînées, de ces crises qui amènent presque subitement les caractères à maturité et qui, par le raccourci de l’action, aident à produire l’illusion scénique, — raccourci du temps et de l’espace. Sur chaque être le réactif influe d’une façon particulière. La diversité des natures s’accentue. Le développement, chez l’homme, est, malgré sa rapidité, logiquement apparent et régulier. Chez la femme, il se produit en dessous. La logique est plus difficile à découvrir. Elle n’en est pas moins absolue, ses conséquences, apparaissant en traits soudains, doivent nous frapper, mais non pas nous désorienter en nous surprenant trop vivement. Le travail sourd et précipité qui amène les déterminations subites d’une Mme Stockman, par exemple, si sensée, si timorée au début et, tout à coup, par mouvement spontané, se rangeant du côté de son mari attaqué et le soutenant dans sa lutte contre tous, ce travail est toujours le combat de deux instincts. Dans Un Ennemi du Peuple ce combat est remarquablement rendu par la fougue avec laquelle Mme Stockman se précipite sur la scène pour détourner son mari de sa folle équipée et par la fougue non moins grande avec laquelle, exaltée par la situation, elle lui dit ensuite : « Je suis avec toi. » Cela demande à être dignement rendu.

J’ai mentionné à dessein cet épisode pour indiquer l’importance, chez Ibsen, des personnages et des scènes de second plan. Il n’y en a pas qui ne contiennent une force concourant à l’effet général et qu’il faut faire valoir pour que cet effet se produise. Il n’y a pas de trous chez Ibsen. Un mauvais jeu peut seul en produire. En général, il faut se souvenir que l’effervescence amenée par les réactifs dont je parle est, chez les personnages, une effervescence de passion, mais que la passion ne devient visible que lorsque le réactif a opéré. La passion, convoitise, cupidité, amour jaloux du pouvoir, amour-propre blessé, — fait tomber les masques des visages de Hovstad, d’Aslaksen, envenime Billing, surexcite Pierre Stockman. Il faut la faire éclater, mais en son temps. Je n’aime pas du tout les effets préparés d’avance « pour ne pas dérouter le spectateur ». Je n’aime pas les Nora tourmentées dès le début (erreur que commet une des plus grandes artistes de la scène allemande), je n’aime pas les Oswald grimaçants et crispés aussitôt en scène, le tout en contradiction avec ce qu’ils disent et ce qu’ils font, à moins que l’interprète ne donne à ce qu’ils disent et à ce qu’ils font une expression forcée, qui n’est nulle part indiquée dans le texte. C’est précisément ainsi qu’on arrive à dérouter le spectateur. Il n’y a pas là, d’ordinaire, la moindre psychologue. Il n’y a qu’un acteur ou qu’une actrice préparant visiblement et maladroitement son grand effet du trois, ou du quatre, ou du cinq, grand effet qui, les trois quarts du temps, est lui-même en désaccord complet avec les intentions de l’auteur. Si on veut le faire comprendre, qu’on commence par le comprendre soi-même. Le meilleur moyen, pour cela, c’est de suivre ponctuellement les indications de cet instructeur de premier ordre, à qui le théâtre de Bergen dut jadis des années de prospérité et qui, aujourd’hui, tient à diriger, autant que possible, en caractérisant les personnages, en notant les mouvements, en précisant les jeux de scène, la représentation de ses propres pièces comme il a, un jour, dirigé celles des œuvres d’autrui. Qu’on s’abandonne à lui. C’est l’unique façon de s’assimiler sa pensée. Qu’on ait confiance en Ibsen et confiance dans le public. Le premier est un psychologue sûr, qui n’a pas besoin qu’on lui vienne en aide. Le second sentira toujours le frisson de la réalité quand on la lui présentera dans les conditions strictement fixées par le maître, sans y ajouter je ne sais quel réalisme de son propre crû.

J’ai vu dénaturer dans un sens contraire quelques figures puissamment marquées, telles que celle de Martin Kül, qu’on aperçoit, çà et là, dans l’œuvre d’Ibsen, comme la signature du maître. Chez elles, il n’y pas, à vrai dire, de développement de caractères. Elles apparaissent telles que des forces de la nature fixes et déterminées. Puis, on les voit reparaître, au moment décisif, jouant parfois le rôle du destin tragique. Elles incarnent, en effet, quelque principe fixe qui échappe à l’action du temps, à l’évolution sociale, à l’œuvre du progrès ou de la décadence humaines. Ou bien encore, cette œuvre s’y cristallise d’une façon définitive, si bien qu’aucun réactif n’a plus de prise sur elles. C’est la fatalité des conditions auxquelles s’en prend Ibsen qui produit un Rank, un Ulrik Bramdel ou un Martin Kül. Mais, ces produits une fois formés, rien n’agira plus sur eux, tandis qu’eux agiront sur tout ce qui les approche. Rien ne guérira Rank et ne l’empêchera de communiquer un frisson de mort à Nora et même à Helmer. Rien ne pénétrera à travers l’écorce qui enveloppe l’esprit et l’âme d’un Martin Kûl et ne l’empêchera de troubler jusqu’à l’esprit et à l’âme d’un Thomas Stockmann. D’autre part, tante Julie traversera, indemne, l’atmosphère de la maison Tesman et y répandra un peu de bénédiction que Hedda elle-même sentira un instant. Et la Femme-aux-Rats pénétrant inopinément dans la maison des Almers, agira aussitôt sur le point faible et obscurcira du premier coup le cerveau surmené d’un enfant débile.

Ces forces mystérieuses, nous les rencontrons dans la vie et celui-là aurait fait du monde un tableau imparfait et faux qui aurait néglige d’en tenir compte. Ibsen, en les représentant, n’a pas voulu créer des abstractions, des symboles. Il a reproduit de fortes impressions personnelles en nous laissant deviner tout ce qu’elles ont vaguement suggéré à son esprit de penseur et de poète. Et les figures qu’il a burinées d’après cela doivent être reproduites de la même façon. Ibsen, dans un coin de son être, a gardé intacte la sensitivité et la fantaisie qui le dominaient enfant. C’est cet élément de sa nature qui a produit les figures dont je parle ici. Elles le fascinent, l’effraient et l’amusent. Plus d’un de nous conserve en lui un élément de même espèce, un coin d’enfance dont un artiste penseur interprétant Ibsen arrivera à trouver le chemin. J’espère me faire comprendre de lui en lui disant : « Amusez-nous mais amusez-nous comme on amuse les enfants sensitifs, intelligents et poètes, qui veulent, en s’amusant, penser et aussi avoir peur un peu, avoir peur delà vie, la trouver très intéressante, intéressante jusqu’à les effrayer. Il faut que l’impression que vous nous donnez soit une impression de vie bien intense, d’une intensité d’impression enfantine. Il faut que les idées qu’elle éveille s’éveillent comme les idées d’enfant le font en pareil cas, à demi obscures encore, mais impérieuses et obsédantes. Cette obsession ne peut se produire sans que la figure qui la provoque ait été vue de façon à se graver pour toujours dans la mémoire et dans la fantaisie. Des traits, des attitudes, des tics doivent l’avoir rendue plus individuelle et, en quelque sorte, plus réelle que toutes les autres. Il faut à ces impressions, pour qu’elles soient stimulantes et suggestives, une précision extrême. Vous, artiste, vous, comédien, vous le savez mieux que personne. C’est à des impressions très précises produites par des figures nettement accusées, dans des circonstances nettement déterminées, que se rattache l’éveil dans plus d’un d’entre nous, de certaines idées dominantes auxquelles notre esprit reste à jamais assujetti. Ce fait donne à l’art que vous servez le secret de sa puissance. Pour avoir su utiliser ce secret, Ibsen est devenu le révélateur qu’il est. En l’utilisant à votre tour, vous pouvez attacher votre œuvre à son œuvre et votre nom à son nom. Opérez sur notre esprit comme la vie a opéré sur le sien et comme elle opère sur la vôtre, et vous serez l’artiste qu’il veut que vous soyez, comme nous serons, grâce à vous, ne fût-ce qu’un instant, les hommes qu’il veut que nous soyons ! »

Voilà, dira-t-on, bien des règles, bien des prescriptions, quand il s’agit de celui qui s’est écrié par la bouche de Mme Alving : « Ah ! ces règles et ces prescriptions ! Il me semble parfois que tous les malheurs de ce monde en procèdent. » Oui, mais c’est que, dans son propre œuvre, la règle, la maudite règle finit par dominer, tyrannique, absolue. Il riait, je m’en souviens, de se voir proclamé apôtre en anarchie. « Cela tient simplement, me disait-il, à la bévue d’un interviewer, à qui j’avais déclare que j’étais anarchiste en matière de règles théâtrales et qui n’a pas manqué d’annoncer aussitôt qu’Ibsen se déclarait anarchiste. » Le journaliste en question aurait fidèlement transmis les paroles de son illustre interlocuteur qu’il aurait été démenti non par Ibsen, il est vrai, mais par le théâtre d’Ibsen. Peut-être même ce qu’on a fait dire à l’auteur d’Un Ennemi du Peuple et de Solness le constructeur est-il plus près de la réalité que ce qu’il a vraiment dit. Par un contraste dont il est, d’ailleurs, parfaitement inconscient comme son propos le prouve, plus il s’attache à démontrer la caducité de ce qui fut construit de main d’homme non seulement autour de nos destinées, mais encore au dedans de nos âmes et de nos consciences, la caducité de nos remparts intérieurs comme celle de notre citadelle intérieure, et plus il accentue, comme artiste, le caractère intangible de l’édifice qui l’abrite, lui, de l’édifice, si frêle en apparence, des vieilles lois théâtrales. Non seulement il restaure de plus en plus, à mesure que son art s’affermit, les trois unités matérielles, unité de temps, d’espace et d’action, mais il y ajoute trois unités morales, unité de caractère, d’idée et de volonté, de caractère dans ses personnages, d’idée dans l’ensemble de son œuvre, de volonté en lui-même.

C’est cette dernière, inflexible et puissante, véritable volonté de puissance dans le sens que Nietzsche attachait à cette expression, c’est elle qui, contrairement à sa volonté consciente, l’a empêché, quoi qu’il en dise, d’être « un anarchiste en matière de règles théâtrales ». Elle l’a conduit à la loi non pour se soumettre à elle, mais pour remployer comme un instrument docile et éprouvé.

Il ne s’en est pas tenu là et n’a pas seulement respecté les vieilles lois de son art. Il a fait plus. Jamais Ibsen ne s’est élevé, à l’instar de Dumas et de maint autre dramaturge, contre telle règle, contre telle prescription particulière inscrite dans le code. Nous ne le trouvons nulle part rompant en visière contre un article de la loi, et l’on est, après tout, fondé à ne voir dans le cri d’exaspération poussé par Mme Alving qu’un symptôme de son état d’âme à elle, et non de l’état d’esprit de l’auteur. N’ajoute-t-elle pas aussitôt : « Voyez à quoi j’en suis réduite ? » Ce qui permet de croire qu’Ibsen combat non point les conditions légales qui régissent la société, mais les conditions morales par qui tant d’âmes supérieures sont poussées à la révolte contre l’ordre établi. Ce n’est pas cette révolte qu’il a en vue quand il parle de « révolutionner l’esprit humain », ce qui est, à vrai dire, moins dangereux pour la tranquillité publique que la plus petite grève de cochers de fiacre. Non ! Ibsen a une instinctive répugnance contre tout ce qui trouble la tranquillité publique. Plus qu’un autre, c’est le capitaine Horster qui, dans Un Ennemi du Peuple, est son porte-paroles quand, au mot grotesque de Billing : « Il faut que tout le monde soit au gouvernail, » il répond : « Je ne sais si les choses se passent ainsi sur terre ferme, mais, chez nous, cela ne réussirait guère. » Ibsen sait que, lorsque la tranquillité publique est troublée, elle l’est immanquablement au profit des Hovstad et des Billing. Il sait que son œuvre, à lui, peut et doit même s’accomplir à la faveur de l’ordre extérieur, qui permet au sourd travail des idées de se poursuivre librement, jusqu’à l’éruption finale, après laquelle rien ne subsistera de ce qui appartient au passé et le inonde sera débarrassé des revenants qui le hantent et l’énervent. Et Ibsen, après quelques expériences de jeunesse qui n’eurent d’autre résultat positif que d’alimenter sa satire, est aujourd’hui fermement, radicalement conservateur. L’idée d’être pris pour un anarchiste lui paraît baroque et risible.

Pourtant, quand, au cours de l’entretien que je viens de mentionner, je lui appris que ses œuvres avaient été trouvées parmi les papiers d’un anarchiste récemment exécuté (je crois que c’était Vaillant), je vis, après une expression mêlée de surprise, d’un peu de confusion et d’une visible répugnance, ses traits se tendre tout à coup. Il se fit un silence, pendant lequel de secrètes intuitions purent bien traverser sa pensée. Peut-être cette pensée lui est-elle, autant et plus qu’à nous, dissimulée par la fantasmagorie des rêves artistiques dont elle revêt la forme. Peut-être, à certains moments seulement, a-t-il conscience de sa propre nature et de sa propre force. Peut-être comprend-il alors qu’une pensée vivifiée par l’art se détache, en quelque sorte, de l’esprit qui l’a produite pour vivre d’une vie autonome, pour engendrer des actes que cet esprit n’a ni prévus ni voulus, du moins consciemment. Ces actes peuvent être héroïques et ils peuvent être monstrueux. Une pensée d’énergie s’imposant au monde par des œuvres et par des gestes d’art qu’un courant irrésistible provoque à un moment donné de l’histoire peut créer quelque Julien Sorel, comme elle peut susciter un Napoléon. Les Julien seront broyés par l’appareil social et les Napoléon s’empareront de cet appareil et le feront servir aux fins vers où les pousse irrésistiblement l’impulsion reçue. C’est à l’art de donner cette impulsion. C’est à lui d’alimenter la fournaise d’où sortiront, il faut l’espérer, les natures entières et belles dont nous avons besoin. C’est à lui de fournir le moule. Laissons des mains grossières détruire et balayer les produits avortés. C’est leur affaire. La nôtre est d’attendre l’œuvre parfaite, l’œuvre belle, et celle de l’art est de la préparer. Il a, pour cela, une condition première à réaliser. Il a une fonction à remplir. Il a un but final à atteindre. Il doit être :

Evocateur de vie,

Générateur d’énergie,

Créateur de beauté, de beauté rayonnante et dominatrice, telle qu’un individu de pensée et de force peut seul l’incarner en lui.

Ibsen est venu au moment où tout imposait à l’art ce caractère essentiel. Son théâtre est né d’un effort qui n’est pas seulement son effort. À ceux qui s’y associent d’une volonté réglée et opiniâtre comme la sienne d’être ses interprètes ou d’être ses continuateurs !

Ecrit à bord du paquebot « Prinz Waldemar », entre Lisbonne et Rio-Janeiro. Achevé à Pétropolis le 30 octobre 1904.
M. Prozor.


PERSONNAGES


LE DOCTEUR THOMAS STOCKMANN, médecin d’une station thermale.

Mme STOCKMANN, sa femme.

PÉTRA, leur fille, maîtresse d’école.

EILIF et MARTIN, leurs fils, 13 et 10 ans.

PIERRE STOCKMANN, frère aîné du docteur, maire, maître de police, président de la société thermale, etc.

MARTIN KIIL, tanneur, père adoptif de Mme Stockmann.

HOVSTAD, rédacteur du « Messager du Peuple ».

BILLING, collaborateur du journal.

HORSTER, capitaine de vaisseau.

ASLAKSEN, imprimeur.


Bourgeois de toute condition, quelques femmes et une bande d’écoliers, venus à la réunion publique.


(L’action se passe dans une petite ville, sur la côte méridionale de Norvège.)

un ennemi du peuple


ACTE premier

(Le soir, chez le docteur. Chambre pauvrement mais convenablement meublée et tenue avec soin. A droite, une porte conduisant au cabinet de travail du docteur Stockmann. Plus au fond, du même côté, une autre porte, donnant sur le vestibule. A gauche, en face de cette dernière, une porte conduisant aux chambres à coucher, — plus près, le poële, — vers le premier plan, derrière une table ovale recouverte d’un tapis, un sofa, au-dessus duquel est suspendue une glace. Au fond de la pièce, par une porte ouverte, on aperçoit la salle à manger. Sur la table supportant une lampe à abat-jour, le souper est servi.)

(A table, dans la salle à manger, Billing, une serviette sous le menton.

Mme Stockmann, debout, lui passe un plat de bœuf. Les autres convives ont soupé, leurs places sont vides, leurs couverts en désordre.)


Mme STOCKMANN

Eh oui ! monsieur Billing, quand on est en retard de toute une heure, on ne trouve plus que des morceaux froids.


BILLING, mangeant

Excellent, remarquable.


Mme STOCKMANN

Vous savez combien Stockmann tient aux heures de repas.


BILLING

Cela m’est égal. Les plats me semblent presque meilleurs quand je puis les déguster ainsi tout seul, sans être gêné.


Mme STOCKMANN

Allons, allons, — du moment où ils vous ragoûtent…

(Ecoutant, tournée vers la porte d’entrée:)

C’est, sans doute, Hovstad.


BILLING

Peut-être bien.

(Entre Pierre Stockmann, le Maire, en pardessus, coiffé de sa casquette d’uniforme, une canne à la main.)

LE MAIRE

Bonsoir, belle-sœur, — mes très humbles compliments.


Mme STOCKMANN, entrant dans la première chambre

Tiens, c’est vous ? Eh ! bonsoir. C’est bien gentil à vous de venir nous voir.


LE MAIRE

Je passais justement par ici. Alors… (Jetant un coup d’œil vers la salle à manger.) Mais vous avez du monde, je crois.


Mme STOCKMANN, légèrement embarrassée

Pas du tout. Un simple hasard… (Vivement) Ne voulez-vous pas entrer vous-même, prendre un morceau ?


LE MAIRE

Moi ! Non, vraiment ; je vous remercie. Un souper chaud ? Je n’ai pas un estomac à cela, moi.


Mme STOCKMANN

Oh ! une fois n’est pas coutume.


LE MAIRE

Non, non, merci bien, je m’en tiens à mon thé et à mes beurrées. C’est plus sain à la longue, — et puis c’est un peu plus économique.


Mme STOCKMANN, souriant.

Il ne faut pourtant pas vous imaginer que nous soyons des paniers percés, Thomas et moi.


LE MAIRE

Pas vous, belle-sœur. Je suis loin de le prétendre. (Indiquant la porte du cabinet du docteur.) Il est sorti ?


Mme STOCKMANN

Oui, il est allé faire un petit tour après souper, — avec les enfants.


LE MAIRE

Etes-vous bien sûre que ce soit bon pour la santé ? (Ecoutant.) C’est sans doute lui qui rentre.


Mme STOCKMANN

Non, je ne crois pas… (On frappe.) Entrez.

(Entre Hovstad, venant du vestibule.)

Mme STOCKMANN

Ah ! c’est vous, monsieur Hovstad.


HOVSTAD

Oui. Vous m’excuserez, mais j’ai été retenu à l’imprimerie. Bonsoir, monsieur le maire.


LE MAIRE, le saluant avec quelque raideur

Monsieur le rédacteur… Vous venez sans doute pour affaire ?


HOVSTAD

Oui, en partie. Il s’agit d’un article à publier.


LE MAIRE

Bien entendu. On dit que mon frère collabore très activement au « Messager du peuple ».


HOVSTAD

Oui, il ne craint pas d’écrire au « Messager » quand il a quelque vérité à dire.


Mme STOCKMANN, à Hovstad

Mais ne voulez-vous pas… ? (Elle indique la salle à manger.)


LE MAIRE

Comment donc ! mais je ne lui reproche nullement de s’adresser à un public où il trouve de l’écho. D’ailleurs, je n’ai pas de motif personnel d’en vouloir à votre feuille, monsieur Hovstad.


HOVSTAD

Il me semble, en effet…


LE MAIRE

En somme, il règne dans notre ville un bel esprit de tolérance, de bonne combourgeoisie. C’est que nous avons un grand intérêt commun qui nous groupe et nous réunit, un intérêt dont tous les citoyens bien pensants ont un égal souci.


HOVSTAD

L’établissement thermal.


LE MAIRE

Vous l’avez dit. Nous avons notre grand et bel établissement tout neuf. Souvenez-vous de ce que je vous dis, monsieur Hovstad : l’établissement de bains deviendra pour la cité une condition d’existence primant toutes les autres. Il n’y a pas à en douter !


Mme STOCKMANN

C’est aussi l’avis de Thomas.


LE MAIRE

Quel développement extraordinaire la ville n’a-t-elle pas acquis depuis deux ans ! L’argent a afflué, il y a de la vie, du mouvement. Les maisons, les terrains, montent en valeur de jour en jour.


HOVSTAD

Et il y a de moins en moins de gens sans travail.


LE MAIRE

C’est vrai. Là aussi le progrès est réjouissant. Le fardeau de l’assistance publique pèse bien moins sur les classes possédantes. Et il diminuera encore si nous avons un bon été, beaucoup d’étrangers, un beau contingent de malades qui étendront la réputation de notre établissement.


HOVSTAD

Et l’on peut s’y attendre, dit-on.


LE MAIRE

En effet, cela s’annonce bien. Tous les jours, on nous écrit pour s’enquérir des logements et de tout ce qui s’en suit.


HOVSTAD

Allons, je vois que l’article du docteur viendra à propos.


LE MAIRE

Ah ! il a encore écrit quelque chose ?


HOVSTAD

Cela date de cet hiver. Il s’agissait de recommander nos eaux, de faire ressortir les bonnes conditions hygiéniques de notre localité. A cette époque, j’ai mis l’article de côté.


LE MAIRE

Tiens, tiens ! il y avait, sans doute, quelque accroc ?


HOVSTAD

Ce n’est pas cela, mais j’ai pensé qu’il valait mieux attendre le printemps. C’est maintenant seulement qu’on commence à se remuer, à songer aux villégiatures.


LE MAIRE

C’est juste, c’est très juste, monsieur Hovstad.


Mme STOCKMANN

Oui, Thomas est infatigable, quand il s’agit de l’établissement.


LE MAIRE

Mon Dieu, il est attaché à son service.


HOVSTAD

Oui, et c’est même à lui qu’on doit en premier lieu la création de cet établissement.


LE MAIRE

A lui ? Vraiment ? Oui, je me suis laissé dire, en effet, que certaines gens la lui attribuent. Je croyais pourtant que, moi aussi, j’avais modestement contribué à cette entreprise.


Mme STOCKMANN

Oui, c’est ce que Thomas répète toujours.


HOVSTAD

Eh ! qui songe à le nier, monsieur le maire ? Chacun sait que c’est vous qui avez mis l’affaire en branle et l’avez appelée à la vie. Je voulais dire seulement que la première idée est venue du docteur.


LE MAIRE

Oh ! pour des idées, — mon frère en a eu dans son temps, — il n’en a eu que trop ! Mais, quand il s’agit d’exécution, c’est à d’autres gens qu’il faut s’adresser, monsieur Hovstad. Et je m’imaginais que, dans cette maison, du moins…


Mme STOCKMANN

Voyons, cher beau-frère…


HOVSTAD

Comment pouvez-vous penser, monsieur le maire… ?


Mme STOCKMANN

Entrez donc là, monsieur Hovstad, et prenez quelque chose. Mon mari ne peut tarder à rentrer.


HOVSTAD

Merci. Peut-être bien… un petit morceau.

(Il entre dans la salle à manger.)

LE MAIRE, baissant un peu la voix

C’est singulier. Ces fils de paysans n’arriveront jamais à avoir du tact.


Mme STOCKMANN

Voyons, que vous importe ! Ne pouvez-vous donc, vous et Thomas, partager cet honneur en bons frères ?


LE MAIRE

Cela semblerait naturel. Il paraît cependant que tout le monde ne s’accommode pas d’un partage.


Mme STOCKMANN

Allons donc ! Vous vous en tirez si bien ensemble, vous et Thomas. (Ecoutant.) Je crois que, cette fois, c’est lui.

(Elle va ouvrir la porte du vestibule.)

LE Dr STOCKMANN, riant et parlant bruyamment à la cantonade

Tiens, Catherine, voici encore un convive, N’est-ce pas drôle, dis ? Entrez donc, capitaine Horster. Débarrassez-vous de votre pardessus. C’est vrai, vous sortez sans pardessus, vous. Figure-toi, Catherine, que je l’ai péché dans la rue. Il faisait des façons pour monter chez nous.


LE CAPITAINE HORSTER, entre et va saluer Mme Stockmann

LE Dr STOCKMANN, dans la porte

Allons, entrez, gamins. Tu sais, ils ont de nouveau une faim de loups. Venez, capitaine Horster. Vous me direz des nouvelles de ce rôti.

(Il entraîne Horster dans la salle à manger. Eilif et Martin y entrent aussi.)

Mme STOCKMANN

Mais tu ne vois donc pas, Thomas…


LE Dr STOCKMANN dans la porte, se retournant

Ah ! c’est toi, Pierre ! (Il s’approche de lui et lui tend la main.) Je suis bien content de te voir.


LE MAIRE

Je n’ai, malheureusement, qu’un instant à…


LE Dr STOCKMANN

Des bêtises ! Dans un instant on va servir le toddy[ws 1]. Tu n’oublies pas le toddy, Catherine ?


Mme STOCKMANN

Non, non, bien sûr. On fait bouillir l’eau.

(Elle entre dans la salle à manger.)

LE MAIRE

Du toddy ! Il ne manquait plus que cela…


LE Dr STOCKMANN

Viens, mets-toi là. Nous nous paierons quelques bons instants.


LE MAIRE

Merci. Je ne prends jamais part aux soirées de toddy.


LE Dr STOCKMANN

Mais ceci n’est pas une soirée.


LE MAIRE

Il me semble que si. (Jetant un coup d’œil dans la salle à manger.) Je m’étonne qu’ils trouvent où engloutir toute cette mangeaille.


LE Dr STOCKMANN, se frottant les mains.

Oui, n’est-ce pas qu’il fait beau de voir manger la jeunesse ? Toujours de l’appétit ! A la bonne heure ! Il leur faut de la nourriture, des forces ! Ce sont eux, vois-tu, les piocheurs qui remueront le champ de l’avenir et y feront germer les semences nouvelles.


LE MAIRE

Oserais-je te demander où tu aperçois ce champ à remuer ?


LE Dr STOCKMANN

Ma foi, demande-le à la jeunesse. Elle te répondra quand l’heure sera venue. Nous n’y distinguons pas grand’chose, nous autres. C’est bien simple. Deux vieux mulets comme toi et moi.


LE MAIRE

Là, là ! tu as d’étranges façons de t’exprimer.


LE Dr STOCKMANN

Il ne faut pas m’en vouloir, Pierre. Je suis si heureux, si content, vois-tu. C’est avec une indicible joie que je vois autour de moi toute cette vie en germe, en travail. Quelle superbe époque que la nôtre ! C’est comme un monde nouveau que nous voyons se former sous nos peux.


LE MAIRE

Vraiment ? Tu trouves ?


LE Dr STOCKMANN

Oui, je comprends que tu ne puisses pas t’en rendre compte comme moi. Tu as passé toute ta vie sans sortir d’ici et cela amortit les impressions. Mais moi qui ai dû m’enfermer pendant des années, là-haut, vers le pôle, dans un coin perdu, sans presque jamais rencontrer un visage nouveau, entendre une parole de vie, j’éprouve le sentiment que j’aurais eu en me trouvant tout à coup au milieu d’une grande ville pleine de mouvement et d’action.


LE MAIRE

Hem… une grande ville…


LE Dr STOCKMANN

Oui, je sais bien. Tout cela est petit en comparaison de ce qu’on voit ailleurs. Mais il y a ici de la vie, de l’avenir, une quantité de choses qui appellent à l’œuvre, au combat. Et c’est là l’important. (Appelant.) Catherine ! le facteur n’a rien apporté ?


Mme STOCKMANN, de la salle à manger

Non. Il n’est pas venu.


LE Dr STOCKMANN

Et puis, c’est quelque chose, Pierre, que d’avoir du pain sur la planche ! On apprend à l’apprécier quand on a été, comme nous, réduit à la portion congrue.


LE MAIRE

En effet…


LE Dr STOCKMANN

Mon Dieu, oui. Tu te figures bien que nous n’avons pas toujours été sur des roses, là-haut. Et maintenant, pouvoir vivre comme des seigneurs ! Aujourd’hui, par exemple, nous avons du rôti à dîner. Et à souper aussi, ma foi. Tu ne veux pas en goûter un morceau ? Je vais te le montrer, au moins. Allons, viens…


LE MAIRE

Non, non. Pour rien au monde.


LE Dr STOCKMANN

Viens ici, en ce cas. Tu vois, nous avons un tapis sur la table ?


LE MAIRE

Oui, je l’ai remarqué.


LE Dr STOCKMANN

Et puis, un abat-jour. Regarde ! Tout cela, ce sont les économies de Catherine. Et cela a l’air cossu, gentil. Tu ne trouves pas ? Tiens, place-toi là ! Non, non, non ! pas ainsi. Là ! Tu vois : quand le jour donne en plein… C’est vraiment élégant. Pas vrai ?


LE MAIRE

Mon Dieu, quand, on peut se permettre ce genre de luxe…


LE Dr STOCKMANN

Eh oui ! Je puis me le permettre à présent. Catherine dit que je gagne presque autant que ce que nous dépensons.


LE MAIRE

Oui, presque…


LE Dr STOCKMANN

Il faut pourtant qu’un savant vive sur un certain pied. Je suis sûr qu’un simple chef de district dépense par an beaucoup plus que moi.


LE MAIRE

Je crois bien ! Un chef de district, un employé supérieur de l’Etat…


LE Dr STOCKMANN

Eh bien ! prenons le premier gros commerçant venu. Un être de cette espèce dépense plusieurs fois ce que…


LE MAIRE

Eh ! c’est dans l’ordre des choses.


LE Dr STOCKMANN

Du reste, Pierre, je ne fais vraiment pas de dépenses inutiles. Mais je ne puis me refuser la joie de voir du monde chez moi. C’est, pour moi, un besoin du cœur, vois-tu, une nécessité vitale, retranché, comme je l’ai été pendant des années de la société des hommes, de voir autour de moi toute une jeunesse à l’esprit libre, hardi, actif, entreprenant. C’est elle que tu vois attablée là bas, faisant honneur au souper. Je voudrais que tu connusses un peu Hovstad.


LE MAIRE

Ah oui ! Hovstad. Justement, il me parlait

d’un article de toi qu’il allait encore publier.

LE Dr STOCKMANN

Un article de moi ?


LE MAIRE

Oui, sur l’établissement. Un article que tu as écrit cet hiver.


LE Dr STOCKMANN

(Test vrai, je n’y songeais plus. Ah ! mais je ne veux pas qu’il paraisse jusqu’à nouvel ordre.


LE MAIRE

Vraiment ? Il me semble pourtant que ce serait le bon moment.


LE Dr STOCKMANN

Oui, oui, dans des conditions normales.

(Il traverse la chambre.)

LE MAIRE, le suivant des yeux

Qu’y a-t-il donc d’anormal ici ?


LE Dr STOCKMANN, s’arrêtant

Ecoute, Pierre, là ! en vérité je ne puis pas te le dire. Du moins, pas ce soir. Il y a peut-être, ici, beaucoup de choses qui ne sont pas normales. Et peut-être rien. Peut-être n’est-ce qu’une simple imagination.


LE MAIRE

En vérité, voilà bien des énigmes. S’agirait-il d’un projet qu’on voudrait dérober à ma compétence ? Il me semble pourtant qu’en qualité de président de l’administration thermale…


LE Dr STOCKMANN

Il me semble, à moi, qu’en qualité de.... Voyons, Pierre, nous n’allons pas nous prendre aux cheveux.


LE MAIRE

A Dieu ne plaise. Je n’ai pas coutume de prendre les gens aux cheveux, comme tu dis. Mais j’exige bien expressément que toutes les mesures à prendre suivent la voie réglementaire et passent par l’autorité légalement constituée à cet effet. Je n’admets pas les chemins détournés ni les portes de derrière.


LE Dr STOCKMANN

Ai-je l’habitude de les prendre, les chemins détournés et les portes de derrière ?


LE MAIRE

En tout cas, tu as un penchant inné à aller ton propre chemin. Et, dans une société bien organisée, c’est là également une chose inadmissible. Le particulier doit y être, coûte que coûte, subordonné au général ou, pour mieux dire, aux autorités appelées à veiller au bien général.


LE Dr STOCKMANN

C’est possible. Mais en quoi, diantre, cela me concerne-t-il ?


LE MAIRE

Cette vérité, mon bon Thomas, tu n’as jamais voulu la reconnaître. Mais fais bien attention, tu finiras par l’apprendre à tes dépens, — un jour ou l’autre. Je tenais à te le dire. Adieu.


LE Dr STOCKMANN

Mais tu es fou à lier. Tu cherches midi à quatorze heures.


LE MAIRE

Ce n’est pas mon habitude. Je te prierai, d’ailleurs… (Avec un salut du côté de la salle à manger.) Adieu, belle-sœur. Adieu, messieurs.

(Il sort.)

Mme STOCKMANN, arrivant

Il est parti ?


LE Dr STOCKMANN

Mais oui. Et tout en colère.


Mme STOCKMANN

Mais que lui as-tu fait encore, mon cher Thomas ?


LE Dr STOCKMANN

Absolument rien. Il ne peut pourtant pas exiger que je lui fasse mon rapport avant que l’heure soit venue.


Mme STOCKMANN

Quel rapport as-tu donc à lui faire ?


LE Dr STOCKMANN

Hem… Cela, Catherine, c’est mon affaire. — Je m’étonne que le facteur n’arrive pas.

(Hovstad, Billing et Horster, un peu

plus tard Eillif tlMartin entrent, venant

de la salle à manger.)

BILLING, s’élirant

Ah ! Dieu me damne, un tel repas, cela vous transforme un homme.


HOVSTAD

Le maire n’était pas d’humeur de rose, ce soir.


LE Dr STOCKMANN

Cela vient de l’estomac. Il a une mauvaise digestion.


HOVSTAD

C’est surtout nous autres du « Messager » qu’il ne peut pas digérer.


Mme STOCKMANN

Je crois que vous ne vous en êtes pas mal tiré, pourtant.


HOVSTAD

Oui, oui. Mais ce n’est qu’une sorte de trêve.


BILLING

Une trêve, oui, c’est le mot.


LE Dr STOCKMANN

Souvenons-nous que Pierre est un pauvre solitaire. Il n’a pas de foyer où s’abriter ; rien que des affaires, des affaires. Et puis tout ce thé clair qu’il s’ingurgite… Allons attablez-vous, mes enfants ! Eh bien, Catherine, et ce toddy ?


Mme STOCKMANN, se dirigeant vers la salle à manger

Tout à l’heure. Je vais le chercher.


LE Dr STOCKMANN

Venez vous mettre ici, près de moi, capitaine Horster. On vous voit si rarement… Je vous en prie… prenez place, mes amis.

(Ils s’attablent. Mme Stockmann apporte,

sur un plateau, une bouilloire, des verres,

des carafons, etc.)

Mme STOCKMANN

Tenez : voici l’arack, voici le rhum, et voilà le cognac. Que chacun se serve comme il l’entend.


LE Dr STOCKMANN, prenant un verre

C’est ce que nous allons faire. (Pendant qu’on prépare le toddy.) Maintenant, en avant les cigares ! Eilif ! Tu dois savoir où est la boîte. Et toi, Martin, apporte-moi ma pipe. (Les deux garçons passent dans la chambre de droite.) Je soupçonne Eilif de chiper un cigare de temps en temps, mais je ne fais semblant de rien. (Appelant :) Et puis, ma calotte, Martin ! Catherine ! voudrais-tu lui dire où je l’ai posée ? Tiens, il l’apporte. (Les deux garçons apportent les objets demandés.) Servez-vous, mes amis. Moi, voyez-vous, je m’en tiens à ma pipe. Regardez-la : elle m’a accompagné dans bien des courses, par les bourrasques de Norrland. (Trinquant :) A votre santé ! Bien sûr, j’aime autant être assis tranquillement au foyer.


Mme STOCKMANN, tricotant

Allez-vous bientôt appareiller, capitaine Horster ?


HORSTER

J’espère être prêt la semaine prochaine.


Mme STOCKMANN
C’est en Amérique que vous allez ?

HORSTER

Oui, c’est ce qu’on projette.


BILLING

Mais alors, vous ne prendrez pas part aux élections municipales.


HORSTER

Il y aura donc de nouvelles élections ?


BILLING

Vous ne le saviez pas ?


HORSTER

Non. Je ne me mêle pas de ces affaires.


BILLING

Vous n’êtes pourtant pas indifférent aux intérêts publics ?


HORSTER

Ma foi, je ne m’y entends guère.


BILLING

N’importe. On doit du moins prendre part aux votes.


HORSTER

Même ceux qui n’y comprennent rien ?


BILLING

Qui n’y comprennent rien ? Que voulez-vous dire ? La société est comme un navire. Tout le monde doit être au gouvernail.


HORSTER

Peut-être est-ce ainsi sur la terre ferme. En mer, cela ne réussirait guère.


HOVSTAD

C’est étrange comme la plupart des marins se soucient peu des intérêts du pays.


BILLING

En effet, c’est bien singulier.


LE Dr STOCKMANN

Les marins sont pareils aux oiseaux voyageurs. Ils se sentent chez eux au nord comme au midi. Mais cela ne nous oblige qu’à plus d’activité, nous autres, monsieur Hovstad. « Le Messager » de demain parlera-t-il de nos intérêts généraux ?


HOVSTAD

De nos affaires municipales ? Non. Mais après-demain je comptais publier votre article.


LE Dr STOCKMANN

Diantre, c’est vrai !… Mon article !… Non,

écoutez, il faut attendre un peu…

HOVSTAD

Tiens ? Nous avions justement de la place et le moment me semblait bien choisi.


LE Dr STOCKMANN

Oui, oui. Vous avez peut-être raison. N’importe. Il faut attendre. Je vous expliquerai cela plus tard.

(Entre Pétra, venant du vestibule, en chapeau et en manteau, des cahiers sous le bras.)

PÉTRA

Bonsoir.


LE Dr STOCKMANN

Ah ! te voici ? Bonsoir, Pétra.

(On échange des saluts. Pétra se débarrasse et dépose les cahiers sur une chaise, près de la porte.)

PÉTRA

Tiens ! on se fait du bon temps ici, pendant que je trime dehors.


LE Dr STOCKMANN

Eh bien ! Fais-toi du bon temps, toi aussi.


BILLING

Faut-il que je vous prépare un petit verre ?


PÉTRA, s’approchant de la table

Merci, j’aime autant le préparer moi-même. Vous le faites toujours trop fort. Ah ! c’est juste, père : j’ai une lettre pour toi.

(Elle s’approche de la chaise où elle a déposé son manteau.)

LE Dr STOCKMANN

Une lettre ! De qui ?


PÉTRA, cherchant dans la poche du manteau

Le facteur me la remise au moment où je sortais.


LE Dr STOCKMANN, se levant et allant au devant d’elle

Et tu ne me l’apportes que maintenant !


PÉTRA

Je n’avais vraiment pas le temps de remonter. Tiens : la voici.


LE Dr STOCKMANN, saisissant la lettre

Donne, donne, mon enfant ! (Regardant l’adresse.) Oui, c’est bien cela…


Mme STOCKMANN

C’est celle que tu attendais, Thomas ?


LE Dr STOCKMANN

Précisément. Vite ! Il faut que j’aille lire cela. Où trouverai-je de la lumière, Catherine ? On a de nouveau oublié de poser une lampe dans ma

chambre !

Mme STOCKMANN

Mais non : la lampe brûle sur ton bureau.


LE Dr STOCKMANN

Tant mieux, tant mieux. Excusez-moi un instant… (Il passe dans la chambre de droite.)


PÉTRA

Qu’est-ce que cela peut être, mère ?


Mme STOCKMANN

Je n’en sais rien. Tous ces derniers jours, il ne cessait de demander si le facteur était venu.


BILLING

Sans doute un patient qui demeure à la campagne.


PÉTRA

Pauvre père ; il a vraiment trop à faire. (Préparant son toddy.) C’est ça qui va être bon !


HOVSTAD

Vous avez encore donné une leçon à l’école du soir ?


PÉTRA, goûtant le toddy

Une leçon de deux heures.


BILLING

Et quatre heures d’institut ce matin…


PÉTRA, s’attablant
Cinq heures.

Mme STOCKMANN

Et tu as encore des devoirs à corriger, à ce que je vois.


PÉTRA

Tout un paquet.


HOVSTAD

Vous travaillez beaucoup, vous aussi, à ce que je vois.


PÉTRA

Oui, mais je ne m’en plains pas. On éprouve une si délicieuse fatigue quand c’est fini !


BILLING

Vous aimez cela ?


PÉTRA

Oui, on dort si bien après une journée de travail !


MARTIN

Il faut que tu aies beaucoup péché, Pétra.


PÉTRA

Moi ?


MARTIN

Mais oui, puisque tu travailles tant. M. Rœrlund dit que le travail nous a été donné en punition

de nos péchés.

EILIF, sifflotant

Zut ! tu es bien bête de croire à ces choses-là.


Mme STOCKMANN

Allons, allons, Eilif.


BILLING, riant

C’est impayable !


HOVSTAD

Tu n’aimerais pas à travailler, Martin ?


MARTIN

Non, je n’aimerais pas cela.


HOVSTAD

Mais alors que veux-tu faire quand tu seras grand ?


MARTIN

Moi ? je voudrais me faire viking.


EILIF

Mais, alors, il faudrait que tu fusses païen.


MARTIN

Eh bien ! je pourrais me faire païen, quoi ?


BILLING

Quant à cela je suis de ton avis, Martin. C’est précisément ce que je dis.


Mme STOCKMANN, lui faisant un signe

Pour sûr que non, monsieur Billing. Vous

ne dites pas cela.

BILLING

Dieu me damne si ce n’est pas vrai ! Je suis un païen et je m’en glorifie. Vous allez voir : nous deviendrons tous païens avant qu’il soit longtemps.


MARTIN

Et alors, n’est-ce pas, nous pourrons faire ce qu’il nous plaira ?


BILLING

Dame, vois-tu, Martin…


Mme STOCKMANN

Allons, enfants, il faut rentrer chez vous. Vous avez sans doute des devoirs pour demain.


EILIF

Je voudrais bien rester encore un instant ici, moi.


Mme STOCKMANN

Non : toi aussi, il faut que tu rentres. Allez-vous en tous les deux.

(Les deux garçons prennent congé et entrent dans la chambre à gauche.)

HOVSTAD

Croyez-vous vraiment que cela fasse du mai aux enfants d’entendre de tels propos ?


Mme STOCKMANN

Je n’en sais rien, mais je n’aime pas cela.


PÉTRA

Oui, mère, mais je crois que tu as grand tort.


Mme STOCKMANN

C’est bien possible, mais je n’aime pas cela. Pas ici, du moins.


PÉTRA

Il y a tant de mensonge, à la maison comme à l’école. Ici, il faut se taire et là bas nous devons mentir aux enfants qui nous écoutent.


HORSTER

Mentir, dites-vous ?


PÉTRA

Croyez-vous donc qu’on ne nous oblige pas à leur enseigner une quantité de choses auxquelles nous ne croyons pas nous-mêmes ?


BILLING

Oui, ce n’est que trop vrai.


PÉTRA

Si j’en avais seulement les moyens, c’est moi qui fonderais une école où les choses se passeraient

autrement !

BILLING

Ah bah ! les moyens…


HORSTER

Mon Dieu, mademoiselle Stockmann, si vous y songez sérieusement, j’ai un local à votre disposition. La vieille maison de mon défunt frère est grande et presque vide. Il y a là, au rez-de-chaussée, une salle à manger très spacieuse.


PÉTRA, riant

Oui, oui, merci. Mais je présume qu’il n’en sera rien.


HOVSTAD

Non, non, je suis sûr que mademoiselle Pétra passera plutôt au journalisme. A propos, avez-vous trouvé un peu de temps pour vous occuper de cette nouvelle anglaise que vous deviez traduire pour nous ?


PÉTRA

Non, pas encore. Mais vous l’aurez à temps, je vous le promets.

(Entre le Dr Stockmann, venant de son

cabinet de travail, une lettre ouverte à la

main. )

LE Dr STOCKMANN, agitant la lettre

Eh bien ! vous pouvez être sûrs maintenant

qu’il y aura du nouveau en ville !

BILLING

Du nouveau ?


Mme STOCKMANN

Qu’est-ce donc ?


LE Dr STOCKMANN

Une grande découverte, Catherine !


HOVSTAD

Vraiment ?


Mme STOCKMANN

Que tu as faite ?


LE Dr STOCKMANN

Que j’ai faite. (Arpentant la chambre :) Qu’ils viennent dire à présent, comme d’habitude, que ce sont des lubies, des idées de fou. Mais ils s’en garderont bien ! Ha, ha ! ils s’en garderont, bien sûr !


PÉTRA

Voyons, père ! Dis-nous, à la fin, ce que c’est.


LE Dr STOCKMANN

Oui, oui, attendez un peu, vous allez tout apprendre. Pensez donc ! Si je tenais Pierre, là, sous la main ! Ah ! l’on voit bien maintenant comment nous formons nos jugements, pauvres humains que nous sommes, vrais aveugles, pires que des taupes.


HOVSTAD

Que voulez-vous dire, monsieur le docteur ?


LE Dr STOCKMANN, s’arrêtant près de la table

N’est-ce pas l’opinion générale que notre ville est un lieu salubre ?


HOVSTAD

Je crois bien.


LE Dr STOCKMANN

Extraordinairement salubre même, un endroit qu’il faut chaudement recommander aux malades comme aux gens bien portants.


Mme STOCKMANN

Mais, mon cher Thomas…


LE Dr STOCKMANN

Aussi l’avons-nous recommandé et célébré de notre mieux. J’ai écrit tant que j’ai pu, articles dans « le Messager », brochures…


HOVSTAD

Oui, oui, eh bien ?


LE Dr STOCKMANN

Cet établissement balnéaire qu’on a appelé la grande artère, le nerf moteur de la cité, — et je ne sais quoi encore…


BILLING

« Le cœur palpitant de notre cité, » me suis je permis d’écrire à un moment solennel…


LE Dr STOCKMANN

C’est vrai. J’oubliais. Eh bien ! savez-vous ce que c’est, en réalité, que ce superbe établissement ainsi glorifié et qui a coûté tant d’argent — oui, savez-vous ce que c’est ?


HOVSTAD

Voyons ! dites-le.


Mme STOCKMANN

Oui, dis !


LE Dr STOCKMANN

L’établissement tout entier est une fosse pestilentielle.


PÉTRA

Les bains, père !


Mme STOCKMANN, en même temps

Nos bains !


HOVSTAD, de même
Monsieur le docteur…

BILLING

C’est incroyable !


LE Dr STOCKMANN

Tout l’établissement n’est qu’un sépulcre blanchi, un réservoir à peste, vous dis-je. Dangereux au plus haut degré pour la santé publique ! Toutes les immondices de Mœlledal, toutes ces puanteurs qui descendent de là haut infectent l’eau des conduites qui mènent au réservoir. Et ces maudites ordures distillent ensuite leur poison jusqu’à la plage…


HOVSTAD

Jusqu’aux bains de mer ?


LE Dr STOCKMANN

Précisément.


HOVSTAD

Et comment avez-vous pu vous convaincre de tout cela, monsieur le docteur ?


LE Dr STOCKMANN

J’ai fait des recherches aussi consciencieuses que possible. Oh ! il y a longtemps que je soupçonnais quelque chose. La saison dernière, il y a eu des cas étranges parmi les baigneurs, —

des affections typhoïdes et gastriques.

Mme STOCKMANN

Oui, c’est vrai.


LE Dr STOCKMANN

Nous pensions alors que c’étaient les baigneurs qui avaient apporté l’infection. Mais plus tard, — cet hiver, — il m’est venu d’autres idées. Je me mis alors à examiner l’eau, aussi bien que faire se pouvait.


Mme STOCKMANN

C’est donc là ce qui te préoccupait tant ?


LE Dr STOCKMANN

Ah ! tu peux bien le dire, Catherine, que cela me préoccupait ! Mais ici je manquais de tous les moyens dont dispose la science. J’envoyai donc des échantillons de l’eau à boire et de l’eau de mer à l’Université pour les faire bien exactement analyser par un chimiste.


HOVSTAD

Et l’on vient de vous envoyer les résultats de l’analyse ?


LE Dr STOCKMANN, montrant la lettre

Les voici ! On a constaté la présence dans l’eau de matières organiques en décomposition. C’est plein d’infusoires. L’usage intérieur ou extérieur en est absolument préjudiciable à la santé.


Mme STOCKMANN

Dieu soit loué que tu l’aies découvert à temps!


LE Dr STOCKMANN

Ah ! c’est le cas de le dire.


HOVSTAD

Et que comptez-vous faire maintenant, monsieur le docteur ?


LE Dr STOCKMANN

Mettre ordre à la chose, bien entendu.


HOVSTAD

Il y a donc moyen…


LE Dr STOCKMANN

Il faut bien. Autrement tout l’établissement est perdu… Il n’y a plus qu’à le fermer. Heureusement, nous n’en sommes pas là. Je me rends parfaitement compte de ce qu’il y a à faire.


Mme STOCKMANN

Et dire, mon cher Thomas, que tu as gardé le secret sur tout cela.


LE Dr STOCKMANN

J’aurais dû, n’est-ce pas, courir la ville et en parler à tout venant avant d’avoir une certitude complète ? Ma foi non, je ne suis pas fou à ce point.


PÉTRA

Mais à nous, du moins.


LE Dr STOCKMANN

A pas âme qui vive. Mais demain tu iras chez le Blaireau


Mme STOCKMANN

Voyons, Thomas…


LE Dr STOCKMANN

C’est bien, c’est bien. Tu iras chez grand-père. Ah ! il aura lieu d’être étonné. Il me croit détraqué, n’est-ce pas ? Oh ! il n’est pas le seul d’ailleurs, à ce que j’ai remarqué. Mais ils verront bien, les bonnes gens, ils verront bien !… (Il fait le tour de la chambre, en se frottant les mains.) Tu vas voir, Catherine, le remue-ménage que cela fera ! Tu n’en auras jamais vu de pareil. Il faudra changer toute la canalisation.


HOVSTAD, se levant

Toute la canalisation.. ?


LE Dr STOCKMANN

Je crois bien. La prise d’eau est située trop

bas. Il faut l’établir beaucoup plus haut.

PÉTRA

Ainsi, c’est toi qui avais raison tout de même ?


LE Dr STOCKMANN

Oui, t’en souviens-tu, Pétra ? J’ai écrit contre leur projet au moment où ils allaient l’exécuter. Mais, à cette époque, personne ne voulait m’écouter. Eh bien ! vous verrez quelle bordée je vais leur lâcher. Car vous pensez bien que j’ai rédigé un rapport à l’administration des bains. Il est prêt depuis une semaine. Je n’attendais que ceci. (il montre la lettre.) Maintenant, il va être expédié sur l’heure. (Il entre chez lui et ressort avec une liasse de papiers.) Regardez-moi cela : quatre feuilles d’une écriture bien compacte. J’y joindrai la lettre. Catherine ! un journal ! Il faut envelopper le tout. Là, ça y est ! Donne le rouleau à… à… (Frappant du pied.) Comment diable s’appelle-t-elle ? A la bonne, enfin ! Qu’elle le porte immédiatement au maire. (Mme Stockmann prend le rouleau et sort par la salle à manger.)


PÉTRA

Que crois-tu que dira l’oncle Pierre, père ?


LE Dr STOCKMANN

Que veux-tu qu’il dise ? Il devrait être content, je crois, qu’une vérité de cette importance soit enfin dévoilée.


HOVSTAD

Me permettez-vous de faire paraître une note sur votre découverte dans « le Messager » ?


LE Dr STOCKMANN

Oui, vous m’obligerez beaucoup…


HOVSTAD

Il est à souhaiter, en effet, que le public soit renseigné aussi tôt que possible.


LE Dr STOCKMANN

Assurément oui.


Mme STOCKMANN, rentrant

La bonne est partie.


BILLING

Dieu me damne si vous ne devenez pas le premier homme de la cité, monsieur le Docteur.


LE Dr STOCKMANN, marchant, l’air réjoui

Allons donc ! Je n’ai fait, en somme, que mon devoir. J’ai eu de la chance, voilà tout. J’ai trouvé ce que je cherchais : un trésor. N’importe…


BILLING

Dites donc, Hovstad, ne vous semble-t-il pas que la ville devrait faire une ovation au Dr Stockmann ?


HOVSTAD

Je vais toujours faire une motion dans ce sens.


BILLING

Et moi, je vais en parler à Aslaksen.


LE Dr STOCKMANN

Non, mes amis, pas de ces parades de foire ! Je ne veux pas en entendre parler. Et si la direction veut m’augmenter mes gages, je refuse. Tu entends, Catherine ! Je refuse.


Mme STOCKMANN

Et tu as raison.


PÉTRA, levant son verre

A ta santé, père !

HOVSTAD et BILLING

A votre santé, monsieur le docteur, à votre santé !


HOVSTAD, trinquant avec le docteur

Puisse toute cette affaire ne vous causer que de la satisfaction et de la joie !


LE Dr STOCKMANN

Merci, mes chers amis, merci ! Je suis si heureux, — Ah ! c’est une bénédiction que d’avoir le sentiment d’un service rendu à sa ville natale et à ses concitoyens. Hourrah, Catherine ! (il lui passe les deux mains autour du cou et la fait tournoyer. Elle crie et résiste. Rires, applaudissements et acclamations. Eilif et Martin passent la tête par la porte entr’ouverte.)

RIDEAU

ACTE II

(L’avant-midi chez le docteur. La porte de la salle à manger est ouverte.)


Mme STOCKMANN
(une lettre cachetée à la main, entre par

la porte de la salle à manger, s’avance jusqu’à la première porte à droite et jette

un coup d’œil dans la pièce voisine.)

Tu es là, Thomas ?

(Voix du docteur Stockmann.)

Oui, je viens de rentrer. (Il entre.)


LE Dr STOCKMANN

Qu’y a-t-il ?


Mme STOCKMANN

Voici une lettre de ton frère.

(Elle la lui tend.)

LE Dr STOCKMANN

Ah ! très bien ! Voyons ce qu’il m’écrit. (il ouvre l’enveloppe et lit : ) « Ci-inclus le manuscrit dont j’ai reçu communication… » (Il continue à voix plus basse.) Hem…


Mme STOCKMANN

Que t’écrit-il donc ?


LE Dr STOCKMANN, mettant les papiers dans sa poche

Rien. Il me dit qu’il passera lui-même chez moi vers midi.


Mme STOCKMANN

Tu te souviendras au moins qu’il faut être rentré à temps ?


LE Dr STOCKMANN

Oh ! je n’ai pas besoin de sortir. Mes visites sont faites.


Mme STOCKMANN

Il me tarde bien de savoir comment il a pris la chose.


LE Dr STOCKMANN

Tu le verras un peu vexé de ce que ce soit moi, et non lui, qui aie fait la découverte.


Mme STOCKMANN

Mais oui. Cela ne t’inquiète pas ?


LE Dr STOCKMANN

Mon Dieu, il sera content au fond. Seulement, tu sais combien Pierre a peur de voir quelqu’un d’autre que lui rendre service à la communauté. Une peur du diable !


Mme STOCKMANN

En ce cas, Thomas, tu devrais être bien gentil et partager avec lui l’honneur de la découverte. Ne pourrais-tu pas le laisser croire que c’est lui qui t’a mis sur la trace.. ?


LE Dr STOCKMANN

Je ne demande pas mieux. Pourvu que je mette ordre à la chose, je…


MARTIN KIIL
(passe la tête par l’ouverture de la porte

du vestibule, promène dans la pièce un regard scrutateur, fait entendre un petit rire

étouffé et demande narquoisement :)

Dites donc — c’est vrai ?


Mme STOCKMANN, allant au devant de lui

Tiens, c’est toi, père ?


LE Dr STOCKMANN

Eh ! bien le bonjour, beau-père !


Mme STOCKMANN

Mais entre donc.


MARTIN KIIL

Si c’est vrai , j’entre, — si non, je m’en vais.


LE Dr STOCKMANN

Si c’est vrai ?… Mais de quoi s’agit-il ?

4

MARTIN KIIL

Eh ! pardi ! de cette affaire d’eaux. Voyons, est-ce vrai, cette folie ?


LE Dr STOCKMANN

Certainement oui, c’est vrai. Mais comment avez-vous pu l’apprendre ?


MARTIN KIIL, entrant

Avant d’aller à l’école, Pétra est venue en courant…


LE Dr STOCKMANN

Vraiment ? Pétra ?


MARTIN KIIL

Eh oui ! Pétra est venue nous dire… D’abord j’ai pensé qu’elle se moquait de moi. Mais cela ne lui ressemble guère.


LE Dr STOCKMANN

Allons donc, comment avez-vous pu croire… ?


MARTIN KIIL

Oh ! il ne faut jamais se fier à personne. On se moque de vous avant que vous y ayez seulement songé… Ainsi, c’est, tout de même, vrai ?


LE Dr STOCKMANN

Sans doute. Asseyez-vous, beau-père, nous allons causer. (Il le fait asseoir sur le sofa.) N’est-ce pas que c’est une vraie chance pour la commune ?


MARTIN KIIL, étouffant un rire

Une chance pour la commune ?


LE Dr STOCKMANN

Oui, une chance que j’aie découvert la chose à temps.


MARTIN KIIL, même jeu

Oui, oui, oui. C’est égal, je ne vous aurais jamais cru capable de faire des tours de singe à votre propre frère.


LE Dr STOCKMANN

Des tours de singe ?


Mme STOCKMANN

Voyons, cher père…


MARTIN KIIL
(Les mains et le menton sur le pommeau

de sa canne, cligne malignement des

yeux en regardant le docteur.)

Comment est-ce donc, cette affaire ? Il y a, n’est-ce pas, une bête qui est entrée dans les conduites d’eau ?


LE Dr STOCKMANN
Oui, un microbe.

MARTIN KIIL

Pétra m’a même dit qu’il en serait entré beaucoup, de ces bêtes. Toute une masse.


LE Dr STOCKMANN

Parfaitement. Des centaines de mille…


MARTIN KIIL

Que personne ne peut voir. Pas vrai ?


LE Dr STOCKMANN

Non, on ne peut les voir. C’est juste.


MARTIN KIIL, avec un petit rire guttural

Le diable m’emporte, c’est encore la meilleure histoire que vous m’ayez jamais contée.


LE Dr STOCKMANN

Que voulez-vous dire ?


MARTIN KIIL

Mais jamais vous ne ferez gober cela au maire.


LE Dr STOCKMANN

C’est ce que nous verrons bien.


MARTIN KIIL

Vous le croyez donc assez fou pour… !


LE Dr STOCKMANN

Je crois que tout le monde dans la commune

sera assez fou pour cela.

MARTIN KIIL

Tout le monde ! Ma foi, oui, c’est possible. Eh bien ! ils ont besoin de cela. Ils ne l’auront pas volé. Ah ! ils font les malins. Ils veulent nous en remontrer, à nous autres vieux. Ne m’ont-ils pas blackboulé au conseil ? Oui, j’ai été chassé comme un chien. Mais ils vont le payer cher. C’est ça, Stockmann, faites-leur seulement des tours de singe.


LE Dr STOCKMANN

Voyons, beau-père…


MARTIN KIIL

Des tours de singe, vous dis-je. (il se lève.) Si vous arrivez à les faire tous donner dans le panneau, le maire et ses amis, j’offrirai sur l’heure cent couronnes pour les pauvres.


LE Dr STOCKMANN

C’est bien gentil à vous.


MARTIN KIIL

Vous savez, ce n’est pas que je roule sur l’or. Mais si vous y arrivez, j’offre à Noël une cinquantaine de couronnes pour les pauvres.

(Hovstad entre par la porte du vestibule.)

HOVSTAD

Bonjour ! (S’arrêtant :) Ah ! excusez-moi.


LE Dr STOCKMANN

Non, entrez, entrez.


MARTIN KIIL, avec le même gloussement

Lui ! Il en est donc aussi ?


HOVSTAD

Que voulez-vous dire ?


LE Dr STOCKMANN

Eh oui ! il en est.


MARTIN KIIL

J’aurais pu m’en douter ! Il faut que les journaux en parlent. Eh bien ! Stockmann, on peut dire que vous savez arranger les choses. Et maintenant, laissez-moi m’en aller.


LE Dr STOCKMANN

Mais non, beau-père, restez encore un moment.


MARTIN KIIL

Non, je m’en vais. Et soignez bien toute cette farce. Le diable m’emporte si vous n’y trouvez pas votre affaire.

(Il sort, accompagné par Mme Stockmann.)

LE Dr STOCKMANN, riant

Figurez-vous que le vieux ne croit pas un mot de l’histoire des conduites.


HOVSTAD

C’est donc de cela qu’il… ?


LE Dr STOCKMANN

Oui, c’est de cela qu’il s’agissait. Et c’est aussi, sans doute, ce qui vous amène.


HOVSTAD

Oui. Avez-vous un moment à me donner, monsieur le docteur ?


LE Dr STOCKMANN

Autant de moments qu’il vous plaira, mon cher ami.


HOVSTAD

Avez-vous des nouvelles du maire ?


LE Dr STOCKMANN

Pas encore. Il doit venir tantôt.


HOVSTAD

J’ai beaucoup réfléchi à l’affaire depuis hier soir.


LE Dr STOCKMANN

Eh bien ?


HOVSTAD

Vous qui êtes un médecin et un savant, vous n’envisagez cette question des eaux qu’en elle-même. Je veux dire que vous ne songez pas à tout ce qui s’y rattache.


LE Dr STOCKMANN

Ah ? Que voulez-vous dire… ? Voyons, mon ami, asseyons-nous. — Non, là, sur le sofa.

(Hovstad s’assied sur le sofa. Le docteur

s’établit dans le fauteuil, de l’autre

côté de la table.)

LE Dr STOCKMANN

Allons ! Vous disiez donc ?


HOVSTAD

Vous nous avez affirmé hier que cette eau gâtée provenait de certaines malpropretés qui gisent dans le sous-sol.


LE Dr STOCKMANN

Oui, à coup sûr. Cela vient de là-haut, de ce marais pestilentiel de Mœlledal.


HOVSTAD

Eh bien, docteur, vous m’excuserez, mais je suis d’un avis différent. L’infection vient d’ailleurs. Je connais un autre marécage.


LE Dr STOCKMANN
Un autre marécage ? Où cela ?

HOVSTAD

Je parle du marécage où croupit toute notre vie communale.


LE Dr STOCKMANN

Voyons, mon cher monsieur Hovstad, que diable me chantez-vous là ?


HOVSTAD

Toutes les affaires de la commune ont passé peu à peu dans les mains d’une bande de fonctionnaires…


LE Dr STOCKMANN

Oh ! il n’y a pas que des fonctionnaires…


HOVSTAD

Non, mais tout ce qui n’est pas fonctionnaire compte parmi les amis et les adhérents des gens en fonction. Ce sont tous ces riches, tous ces porteurs de vieux noms, ce sont eux qui nous conduisent et nous gouvernent.


LE Dr STOCKMANN

Oui, mais il y a là vraiment des gens de valeur, des gens entendus.


HOVSTAD

Ils l’ont bien prouvé en donnant aux conduites

la direction qu’elles ont.

LE Dr STOCKMANN

Oui, j’en conviens, ils ont fait là une grosse sottise. Mais on va justement y remédier.


HOVSTAD

Vous croyez donc que cela marchera sans encombre ?


LE Dr STOCKMANN

Avec ou sans encombre, il faut bien que cela marche.


HOVSTAD

Oui, si la presse s’en mêle.


LE Dr STOCKMANN

C’est inutile, mon ami. Je suis sûr que mon frère…


HOVSTAD

Excusez-moi, monsieur le docteur, mais je compte soulever toute la question.


LE Dr STOCKMANN

Dans votre journal ?


HOVSTAD

Oui. Quand j’ai pris « le Messager » en main, ce fut avec l’idée de faire sauter le cercle de fer où nous enserrent tous ces ankylosés, ces vieux

têtus qui détiennent le pouvoir.

LE Dr STOCKMANN

C’est vrai, mais vous m’avez dit vous-même où cela vous avait mené. Le journal a failli péricliter.


HOVSTAD

Oui, cette fois-là nous avons du rengainer, c’est juste. Nous courions le risque de voir toute l’entreprise balnéaire échouer si ses hommes venaient à tomber. Mais aujourd’hui qu’elle est en pleine floraison, nous pouvons enfin nous passer de ces hauts et puissants seigneurs.


LE Dr STOCKMANN

Oui, nous pouvons nous en passer. N’empêche que nous leur devions une grande reconnaissance.


HOVSTAD

On la leur témoignera avec tous les honneurs qui leur sont dus. Mais un journaliste à tendances populaires comme moi ne peut laisser échapper une si belle occasion. Il faut saper la vieille légende de l’infaillibilité des hommes qui nous dirigent. Comme toute autre superstition, celle-ci doit être détruite jusque dans

ses racines.

LE Dr STOCKMANN

Sur ce point, monsieur Hovstad, je m’associe à vous de tout mon cœur ; si c’est une superstition, il n’en faut pas.


HOVSTAD

Je voudrais bien épargner le maire, puisque c’est votre frère. Mais la vérité avant tout, n’est-il pas vrai ?


LE Dr STOCKMANN

Cela va sans dire. — (Avec éclat :) Mais cependant… cependant !


HOVSTAD

Il ne faut pas que vous me jugiez mal. Je ne suis ni plus égoïste, ni plus ambitieux qu’un autre.


LE Dr STOCKMANN

Mais, mon cher ami, qui prétend le contraire ?


HOVSTAD

Je suis d’humble extraction, comme vous savez ; cela m’a permis d’examiner ce qu’il faut avant tout aux couches populaires. Ce qu’il leur faut c’est d’être admises à diriger, elles aussi, les intérêts publics. Il n’y a que cela pour développer les facultés, les notions, le sentiment de sa dignité…


LE Dr STOCKMANN

Cela va sans dire…


HOVSTAD

Oui, et il me semble qu’un journaliste ne saurait, sans assumer une lourde responsabilité, laisser échapper une occasion propice d’émanciper la masse des humbles, des opprimés. Je sais bien que, parmi les gros bonnets, je passerai pour un agitateur, ou pire que cela. Mais qu’on dise ce qu’on voudra pourvu que ma conscience n’ait rien à se reprocher.


LE Dr STOCKMANN

C’est parfait, parfait, mon cher monsieur Hovstad. Et pourtant, du diable si… ! (On frapppe à la porte.) Entrez !

(Dans la porte du vestibule on voit

apparaître l’imprimeur Aslaksen. Il est pauvrement, mais proprement vêtu de noir. Cravate blanche un peu chiffonnée. Dans

sa main gantée, un chapeau à crêpe.)

ASLAKSEN, avec une révérence

Excusez-moi, monsieur le docteur, si je prends

la liberté…

LE Dr STOCKMANN, se levant

Tiens, l’imprimeur Aslaksen !


ASLAKSEN

Oui, monsieur le docteur, c’est moi.


HOVSTAD, se levant

Est-ce moi que vous chercher, Aslaksen ?


ASLAKSEN

Non, je ne savais pas que vous étiez ici. Non, c’est au docteur lui-même que…


LE Dr STOCKMANN

Allons, dites, qu’y a-t-il à votre service ?


ASLAKSEN

Est-il vrai, comme me l’a dit monsieur Billing, que vous veuillez améliorer nos conduites d’eau.


LE Dr STOCKMANN

Oui, celles de l’établissement.


ASLAKSEN

J’entends bien. Alors, je viens vous dire que j’appuierai cette affaire de toutes mes forces.


HOVSTAD, au docteur

Vous voyez bien !


LE Dr STOCKMANN

Je vous en remercie cordialement, mais…


ASLAKSEN

C’est qu’il n’y a peut-être pas de mal à pouvoir compter sur nous autres, petits bourgeois. Dans la commune, nous formons, pour ainsi dire, une majorité compacte, chaque fois que nous voulons bien quelque chose. Et il est toujours bon d’avoir la majorité pour soi, monsieur le docteur.


LE Dr STOCKMANN

C’est incontestable ; seulement, je ne puis comprendre qu’il faille tant de précautions pour une chose aussi simple.


ASLAKSEN

Eh si ! on peut en avoir besoin. Je connais bien nos autorités, voyez-vous. Ceux qui sont au pouvoir n’accueillent pas volontiers les projets qui viennent de gens d’une autre espèce. Voilà pourquoi il ne serait pas superflu, à mon avis, de faire une petite manifestation.


HOVSTAD

C’est cela, c’est cela.


LE Dr STOCKMANN

Une manifestation, dites-vous ? De quelle sorte de manifestation voulez-vous parler ?


ASLAKSEN

Oh ! monsieur le docteur, il s’agirait, bien entendu, d’y mettre beaucoup de mesure et de tempérance. Je suis toujours pour la tempérance. La tempérance est la première vertu du citoyen. C’est du moins, mon opinion.


LE Dr STOCKMANN

On la connaît, monsieur Aslaksen.


ASLAKSEN

Oui, j’ose dire qu’on la connaît. Et quant à cette question des conduites d’eaux, elle est de la plus haute importance pour nous autres, petits bourgeois. L’établissement de bains ne promet-il pas d’être une petite mine d’or ? C’est de là que nous tirerons désormais le plus clair de notre subsistance, tous, tant que nous sommes, et surtout les propriétaires de maisons. Aussi sommes-nous décidés à soutenir l’établissement de toutes nos forces. En qualité de président de l’association des propriétaires de maisons…


LE Dr STOCKMANN

Eh bien… ?


ASLAKSEN

… et, par-dessus le marché, d’agent de la Société de tempérance… Vous savez, n’est-ce pas, que je fais de l’agitation pour la loi de tempérance ?


LE Dr STOCKMANN

Oui, sans doute.


ASLAKSEN

… Il va sans dire que je suis en rapport avec beaucoup de monde. Et comme on me tient pour un citoyen sensé et respectueux des lois, — vous l’avez dit vous-même, — je ne manque pas de quelque influence en ville, — j’ai un petit peu de pouvoir, s’il m’est permis d’en parler moi-même.


LE Dr STOCKMANN

Je le sais bien, monsieur Aslaksen.


ASLAKSEN

C’est pour vous dire qu’il me serait très facile d’organiser une adresse, si c’était nécessaire.


LE Dr STOCKMANN

Une adresse, dites-vous ?


ASLAKSEN

Oui, une adresse de remerciements, où les habitants de la commune vous exprimeraient leur reconnaissance d’avoir si bien veillé aux intérêts publics. Il va sans dire qu’elle devrait être conçue dans un esprit de mesure et de tempérance pour ne pas offenser les autorités ni personne, d’ailleurs, de ceux qui détiennent le pouvoir. À cette condition, on ne pourra nous en vouloir, n’est-il pas vrai ?


HOVSTAD

Et lors même que cela ne serait pas tout à fait de leur goût…


ASLAKSEN

Non, non, non, monsieur Hosvstad. Pas d’insolence envers l’autorité. Pas d’opposition contre ceux de qui nous dépendons. J’en ai assez et, d’ailleurs, cela n’a jamais conduite rien de bon. Mais il n’y a rien d’offensant à ce qu’un citoyen exprime librement quelques idées sensées.


LE Dr STOCKMANN, lui secouant la main

Je ne saurais vous dire, mon cher monsieur Aslaksen, combien je me réjouis de trouver tant d’écho parmi mes concitoyens. J’en suis heureux, heureux ! Dites donc, vous ne prendriez pas un verre de sherry ? Hein ?


ASLAKSEN

Non, merci. C’est un genre de spiritueux dont je ne fais jamais usage.


LE Dr STOCKMANN

Un verre de bière alors ? Qu’en dites-vous ?


ASLAKSEN

Merci, monsieur le docteur. Je ne prends rien à cette heure-ci. Et maintenant, il faut que j’aille en ville, causer avec quelques propriétaires de maisons et préparer l’opinion.


LE Dr STOCKMANN

C’est bien, bien aimable à vous, monsieur Aslaksen. Mais je ne puis concevoir qu’il faille tant d’apprêts pour une chose qui devrait aller de soi.


ASLAKSEN

Les autorités sont un peu lourdes dans leurs mouvements. Oh ! je ne dis pas cela pour leur faire un reproche…


HOVSTAD

Nous allons demain les mettre en branle avec notre journal, Aslaksen.


ASLAKSEN

Oui, mais pas de violence, monsieur Hovstad. Procédez avec mesure et tempérance, autrement vous ne les ferez pas bouger d’un pouce. Fiez-vous à mon avis. J’ai puisé de l’expérience à l’école de la vie. Allons, monsieur le docteur, je vais vous dire le bonsoir. Vous savez maintenant que vous pouvez vous appuyer sur nous autres, petits bourgeois, comme sur un mur solide. Vous avez pour vous la majorité compacte, monsieur le docteur.


LE Dr STOCKMANN

Je vous remercie, mon cher monsieur Aslaksen. (il lui tend la main.) Adieu, adieu !


ASLAKSEN

Venez-vous avec moi à l’imprimerie, monsieur Hovstad ?


HOVSTAD

Je vous suis. J’ai encore quelque chose à terminer.


ASLAKSEN

C’est bien, c’est bien.

(Il salue et s’en va. Le Dr Stockmann le suit dans le vestibule.)


HOVSTAD

Eh bien ! qu’en dites-vous, docteur ? Ne pensez-vous pas qu’il serait temps de faire un peu d’air ici, de secouer toute cette torpeur, cette pusillanimité, cette lâcheté ?


LE Dr STOCKMANN

C’est à propos d’Aslaksen que vous dites cela ?


HOVSTAD

Oui, c’est un de ceux qui pataugent dans le marais, si brave homme qu’il soit, d’ailleurs. Et la plupart des autres lui ressemblent, ménageant la chèvre et le chou, embarrassés dans un réseau d’égards, de considérations qui les empêchent de faire un seul pas décisif.


LE Dr STOCKMANN

Oui, mais Aslaksen m’a paru si bien intentionné.


HOVSTAD

Il y a une chose qui, à mes yeux, importe davantage : c’est d’être un homme ferme et sûr de soi.


LE Dr STOCKMANN

Vous avez parfaitement raison.


HOVSTAD

Voilà pourquoi je tiens à saisir cette occasion pour voir si je puis enfin donner quelque virilité aux hommes bien intentionnés. Il faut extirper de cette ville le culte idolâtre de l’autorité. Il faut que l’impardonnable bévue commise dans cette question des eaux soit un trait de lumière pour tous les électeurs.


LE Dr STOCKMANN

C’est bien. Si vous croyez vraiment qu’il y va de l’intérêt public, faites. Mais pas avant que j’aie parlé avec mon frère.


HOVSTAD

Je préparerai à tout événement un article directorial et si le maire se refuse à appuyer l’affaire


LE Dr STOCKMANN

Allons donc ! Comment pouvez-vous croire.. ?


HOVSTAD

Tout est possible. Et en ce cas ?


LE Dr STOCKMANN

En ce cas, je vous promets… écoutez… en ce cas vous pouvez publier mon mémoire. D’un bout à l’autre.


HOVSTAD

Vrai ? Votre parole ?


LE Dr STOCKMANN, lui tendant le manuscrit

Tenez. Emportez cela. Je ne vois pas de mal à ce que vous en preniez connaissance. Vous me le rendrez ensuite.


HOVSTAD

C’est bien, c’est bien. Je n’y manquerai pas. Et maintenant, adieu, docteur.


LE Dr STOCKMANN

Adieu, adieu. Vous verrez, monsieur Hovstad, que tout marchera comme sur des roulettes.


HOVSTAD

Hem… Nous allons voir. (Il salue et sort par la porte du vestibule.)


LE Dr STOCKMANN, s’approchant de la porte de la salle à manger

Catherine… ! Ah ! te voici rentrée, Pétra ?


PÉTRA

Oui, je viens de rentrer. J’ai été à l’école.


Mme STOCKMANN, entrant

Il n’est pas encore venu ?


LE Dr STOCKMANN

Pierre ? Non, mais j’ai eu un longue conversation avec Hovstad. Il est enthousiaste de ma découverte. C’est que, vois-tu, elle a une bien plus grande portée que je ne me l’étais d’abord Hyuré. Et il met sa feuille à ma disposition, si le besoin s’en présente.


Mme STOCKMANN

Crois-tu donc que cela arrive ?


LE Dr STOCKMANN

Pas du tout. Mais il est bon, en tout cas, de se dire qu’on a pour soi la presse libérale et indépendante. Et puis, figure-toi que j’ai reçu également la visite du président de l’association des propriétaires de maisons.


Mme STOCKMANN

Vraiment ? Et que te voulait-il ?


LE Dr STOCKMANN

Lui aussi veut me soutenir. Ils veulent tous me soutenir si cela bronche. Dis donc, Catherine, sais-tu ce que j’ai derrière moi ?


Mme STOCKMANN

Derrière-toi ? Ma foi non, je ne sais pas.


LE Dr STOCKMANN

J’ai derrière moi la majorité compacte.


Mme STOCKMANN

Ah ! vraiment ? Et cela te sert à quelque chose, Thomas ?


LE Dr STOCKMANN

Je crois bien que cela me sert ! (il arpente la chambre en se frottant les mains.) Ah ! mon Dieu ! qu’il est bon de se sentir ainsi en communion fraternelle avec ses concitoyens !


PÉTRA

Oui, et de pouvoir faire tant de bien, père t


LE Dr STOCKMANN

Oui, ma fille, et cela à sa commune !


Mme STOCKMANN

Ah ! on a sonné.


LE Dr STOCKMANN

Cela doit être lui… (On frappe.) Entrez.


LE MAIRE, entrant par la porte du vestibule

Bonjour.


LE Dr STOCKMANN

Bonjour, Pierre, sois le bienvenu.


Mme STOCKMANN

Bonjour, beau-frère. Cela va bien ?


LE MAIRE

Merci, comme ci, comme ça. (Au docteur.) J’ai trouvé hier, en rentrant du bureau, un mémoire que tu m’as envoyé touchant les eaux de rétablissement.


LE Dr STOCKMANN

L’as-tu lu ?


LE MAIRE

Oui, je l’ai lu.


LE Dr STOCKMANN

Eh bien ? Qu’en dis-tu ?


LE MAIREregardant autour de lui

Hem…


Mme STOCKMANN

Viens, Pétra.

(Elle passe avec Pétra dans la chambre de gauche.)


LE MAIRE, après un temps

Etait-il bien nécessaire de faire toutes ces investigations derrière mon dos ?


LE Dr STOCKMANN

Mais oui, il me fallait avoir la certitude absolue que…


LE MAIRE

Et tu dis que tu Tas acquise ?


LE Dr STOCKMANN

Tu as pu t’en convaincre toi-même.


LE MAIRE

As-tu l’intention de communiquer ce mémoire à la direction de l’établissement, comme une sorte de document officiel ?


LE Dr STOCKMANN

Certainement. Il faut agir, et vite.


LE MAIRE

Comme toujours, tu emploies dans ton mémoire des termes violents. Tu dis, entre autres, que ce que nous offrons à nos hôtes c’est du poison à jet continu.


LE Dr STOCKMANN

Voyons, Pierre, n’est-ce pas vrai ? Pense donc ! de Peau empoisonnée pour l’usage externe et interne ! Et cela à de pauvres malades qui viennent à nous avec confiance et nous paient en beaux deniers comptants pour recouvrer leur santé !


LE MAIRE

Et puis tu vas, de déduction en déduction, jusqu’à conclure qu’il nous faut établir un cloaque pour les soi-disants immondices de Mœlledal et diriger ailleurs tout le système des conduites.


LE Dr STOCKMANN

Connaîtrais-tu un autre moyen d’en sortir ? Moi, je n’en connais pas.


LE MAIRE

J’ai trouvé un prétexte pour me rendre ce matin chez l’ingénieur municipal et j’ai mis sur le tapis, d’une façon moitié sérieuse, moitié plaisante, ces réformes comme une mesure que nous aurions peut-être à examiner un jour.


LE Dr STOCKMANN

Un jour ?


LE MAIRE

Il sourit naturellement de mes propos extravagants… T’es-tu jamais donné la peine de réfléchir à ce que les changements que tu proposes pourraient bien coûter ? Renseignements pris, les frais se monteraient, au plus juste, à quelques centaines de mille couronnes.


LE Dr STOCKMANN

Cela reviendrait-il vraiment si cher ?


LE MAIRE

Oui. Et le pis est que le travail prendrait au moins deux ans.


LE Dr STOCKMANN

Deux ans, dis-tu ? Tant que cela ?


LE MAIRE

Au moins. Et que ferons-nous de l’établissement pendant ce temps ? Faudrait-il le fermer ? Nous y serions bien forcés. Crois-tu qu’il nous viendrait encore des baigneurs après que nos eaux auraient été déclarées malfaisantes ?


LE Dr STOCKMANN

Mais elles le sont, Pierre !


LE MAIRE

Et tout cela juste au moment où l’établissement commence à prospérer. Les localités voisines peuvent aussi prétendre à devenir des stations balnéaires. Ne penses-tu pas qu’elles mettraient aussitôt tout en œuvre pour attirer à. elles le courant des étrangers ? Cela n’offre aucun doute. Et nous voici en belle posture. Il n’y aurait plus qu’à fermer cet établissement qui nous a coûté si cher. Et ainsi tu aurais ruiné ta ville natale.


LE Dr STOCKMANN

Moi… j’aurais ruiné…


LE MAIRE

Tout son avenir est dans notre établissement de bains. Tu t’en rends compte aussi bien que moi.


LE Dr STOCKMANN

Mais que crois-tu donc qu’il y ait à faire ?


LE MAIRE

Ton mémoire ne m’a pas convaincu que les conditions balnéaires soient aussi précaires que tu les représentes.


LE Dr STOCKMANN

Hélas ! elles le sont bien plus. Ou du moins elles le deviendront en été, à l’époque des chaleurs.


LE MAIRE

Encore une fois, je crois que tu exagères beaucoup. Un bon médecin doit savoir prendre ses mesures, il doit s’entendre à prévenir les mauvaises influences et à y porter remède si elles se font trop évidemment sentir.


LE Dr STOCKMANN

Et alors… ? Achève !


LE MAIRE

Le système établi est un fait et doit, par conséquent, être accepté comme tel. Cela ne veut pas dire que la direction se refuse à examiner en son temps les perfectionnements qu’il y aurait lieu d’introduire sans s’imposer des charges au dessus de nos forces.


LE Dr STOCKMANN

Et tu crois que je m’associerais à un expédient de cette espèce !


LE MAIRE

Un expédient ?


LE Dr STOCKMANN

Oui, ce serait un expédient, une tromperie, un mensonge, un véritable crime contre le public, contre la société !


LE MAIRE

Comme je viens de le dire, je n’ai pas acquis la conviction qu’il y ait vraiment péril en la demeure.


LE Dr STOCKMANN

Si, tu l’as acquise I II est impossible que tu ne l’aies pas acquise. Je suis certain d’avoir exposé les choses de la façon la plus claire et la plus probante. Et tu en es persuadé, Pierre. Mais tu ne veux pas mettre la main à l’affaire. C’est toi qui as fait passer tout le projet des constructions actuelles. C’est grâce à toi que les conduites et les bâtiments se trouvent à la place qu’ils occupent. Et c’est cela, c’est cette maudite méprise que tu ne veux pas reconnaître. Ah ça ! — crois-tu que je ne voie pas ton jeu ?


LE MAIRE

Et lors même qu’il en serait ainsi ! Si je veille, avec quelque anxiété, je l’avoue, sur ma considération, je le fais dans l’intérêt de la communauté. Sans autorité morale, je ne saurais imprimer aux affaires publiques la direction que j’estime la plus profitable. Voilà, entre autres motifs, ce qui me fait tenir essentiellement à ce que ton rapport ne soit pas présenté à la direction. Il est d’intérêt public de ne pas lui donner cours. Plus tard, je mettrai la question à l’ordre du jour et nous ferons de notre mieux en silence ; mais il faut que rien, absolument rien de cette malheureuse affaire ne transpire au dehors.


LE Dr STOCKMANN

Eh ! mon bon Pierre, il n’y a plus moyen de l’empêcher.


LE MAIRE

Il faut l’empêcher à tout prix.


LE Dr STOCKMANN

Je te dis que ça n’est plus possible. Il y a trop de personnes initiées.


LE MAIRE

Initiées ? Qui cela ? Ce ne sont pas, au moins, ces messieurs du « Messager du peuple » ?


LE Dr STOCKMANN

Eux aussi. La presse libérale et indépendante saura veiller à ce que vous fassiez votre devoir.


LE MAIRE, après un temps

Tu es vraiment trop irréfléchi, Thomas. N’as-tu pas songé aux suites que tout cela pourrait avoir pour toi et pour les tiens ?


LE Dr STOCKMANN

Aux suites que cela pourrait avoir… ?


LE MAIRE

Pour toi et les tiens, oui.


LE Dr STOCKMANN

Que diable veux-tu dire ?


LE MAIRE

Je crois avoir toujours agi envers toi en frère obligeant et secourable.


LE Dr STOCKMANN

Assurément, et je t’en remercie.


LE MAIRE

Je ne demande pas de remerciements. Jusqu’à un certain point, j’y ai été forcé. Il y allait de mon, propre intérêt. J’ai toujours espéré qu’en améliorant ta situation économique j’aurais quelque prise sur toi.


LE Dr STOCKMANN

Plaît-il ?… Ainsi, c’est seulement par intérêt personnel…


LE MAIRE

Jusqu’à un certain "point, dis-je. Il est fâcheux pour un fonctionnaire qu’un homme qui lui tient de si près ne’cesse de se compromettre comme tu le fais.


LE Dr STOCKMANN

Vraiment ? Je ne cesse de me compromettre ?


LE MAIRE

Hélas, oui ! sans t’en rendre compte. Tu as un caractère inquiet, batailleur, subversif. Et puis ton malheureux penchant à écrire publiquement sur toute espèce de choses, possibles et impossibles De tout ce qui te passe par la tête, il faut que tu fasses immédiatement un article de journal ou même une brochure.


LE Dr STOCKMANN

N’est-il pas du devoir de tout bon citoyen, quand il lui vient une idée neuve, de la communiquer au public ?


LE MAIRE

Oh ! le public n’a pas besoin d’idées neuves. Ce qu’il lui faut, au public, ce sont les bonnes vieilles idées reçues.


LE Dr STOCKMANN

Et tu dis cela tout simplement, sans embages ?


LE MAIRE

Mais oui. Il faut qu’enfin je m’explique franchement avec toi. Jusqu’à présent j’ai évité de le faire, connaissant ton caractère irascible ; mais aujourd’hui je dois te dire toute la vérité, Thomas. Tu ne sais pas quel tort tu te fais, avec tes étourderies. Tu te plains des autorités, du gouvernement, tu pars même en guerre contre lui, — tu prétends avoir été mis à l’écart, persécuté. Mais pouvais-tu l’attendre à autre chose, mauvais coucheur que tu es ?


LE Dr STOCKMANN

Bon, voici, que je suis maintenant un mauvais coucheur !


LE MAIRE

Oui, Thomas, il n’est pas commode de travailler avec toi. J’ai eu l’occasion de m’en convaincre. Tu n’as d’égards pour rien. Tu sembles oublier que c’est à moi que tu dois ton poste de médecin de l’établissement.


LE Dr STOCKMANN

J’étais tout indiqué pour cela ! On ne pouvait m’opposer personne ! Le premier, j’ai vu que notre ville pouvait devenir une belle station balnéaire. Et j’étais, à ce moment, seul à le comprendre. Seul j’ai combattu pour cette idée, des années durant. J’ai écrit mémoire sur mémoire.


LE MAIRE

Assurément. Mais le moment n’était pas encore venu. Mon Dieu, tu ne pouvais pas en juger dans le trou lointain que tu habitais alors. Mais, à l’heure opportune, nous avons pris la chose en mains, — moi… et les autres.


LE Dr STOCKMANN

Oui, et vous avez abîmé mon superbe projet. Ah ! l’on voit bien quels habiles gaillards vous êtes !


LE MAIRE

Ce que je vois dans tout cela c’est que tu cherches un nouvel exutoire pour ton humeur belliqueuse. Tu t’en prends à tes supérieurs. C’est ta vieille habitude. Tu ne peux pas souffrir d’autorité au-dessus de toi. Tu regardes de travers quiconque est revêtu d’une charge de quelque importance. Tu le considères comme un ennemi personnel, — et ne tardes pas à l’attaquer avec toutes les armes qui te tombent sous la main. Mais te voici averti des intérêts qui sont en jeu, intérêts de la ville et, par conséquent, intérêts personnels pour moi. Aussi dois-je te prévenir, mon cher Thomas, que je serai inexorable dans ce que j’exige de toi.


LE Dr STOCKMANN

Et qu’exiges-tu de moi ?


LE MAIRE

Puisque tu as été assez indiscret pour parler de cette question délicate à des personnes qu’elle ne regarde pas, bien que ce fût là une sorte de secret directorial, on ne peut plus, bien entendu, étouffer l’affaire. Elle donnera lieu à toute sorte de bruits, que les gens mal intentionnés ne manqueront pas d’amplifier. Il est donc indispensable que tu prennes d’avance des mesures à cet égard.


LE Dr STOCKMANN

Moi ? Quelles mesures ? Je ne te comprends pas.


LE MAIRE

On est en droit de s’attendre à ce qu’un nouvel examen te convainque que les choses sont loin d’être aussi dangereuses, aussi inquiétantes que tu te l’étais imaginé au premier moment.


LE Dr STOCKMANN

Ah ? C’est donc là ce que tu attends de moi !


LE MAIRE

On s’attend aussi à ce que tu aies et témoignes publiquement assez de confiance dans la direction pour croire qu’elle entreprendra sérieusement et consciencieusement tout ce qu’il faut pour prévenir les inconvénients qui pourraient se présenter.


LE Dr STOCKMANN

Mais jamais de la vie vous n’y arriverez avec des expédients et des palliatifs ! Je te le dis, Pierre, avec toute la force de ma conviction !


LE MAIRE

Comme employé, tu n’es pas libre d’avoir une conviction à part.


LE Dr STOCKMANN, stupéfait

Je ne suis pas libre de… ?


LE MAIRE

Comme employé, dis-je. Oh ! comme homme privé, tu peux penser ce qui te plaît. Mais, comme employé de l’établissement, tu n’as pas le droit d’exprimer une conviction qui ne soit pas d’accord avec celle de tes supérieurs.


LE Dr STOCKMANN

C’est trop fort, à la fini Moi, médecin, homme de science, je n’aurais pas le droit de… !


LE MAIRE

Il ne s’agit pas ici d’une question purement scientifique, mais d’une question complexe, d’une question économique autant que technique.


LE Dr STOCKMANN

Eh ! peu m’importe ! Que diantre, je prétends avoir le droit de m’exprimer librement sur toutes les questions du monde !


LE MAIRE

À ton gré. Mais pas sur ce qui concerne notre établissement thermal. Cela, nous te le défendons.


LE Dr STOCKMANN, criant

Vous me le défendez… ! Espèce de… !


LE MAIRE

Je te l’interdis, moi, ton chef. Et quand je t’interdis une chose, tu n’as qu’à obéir.


LE Dr STOCKMANN, se maîtrisant

Écoute, Pierre…, si tu n’étais pas mon frère…


PÉTRA, ouvrant vivement la porte

Tu ne dois pas supporter cela, père !


Mme STOCKMANN, la suivant

Pétra, Pétra !


LE MAIRE

Ah ! On écoutait donc aux portes.


Mme STOCKMANN

Vous parliez si haut qu’on ne pouvait pas éviter de…


PÉTRA

Oui, j’écoutais.


LE MAIRE

Eh bien ! J’aime mieux cela, après tout.


LE Dr STOCKMANN, s’approchant de lui

Tu me parlais d’interdiction et d’obéissance ?


LE MAIRE

Tu m’as forcé à prendre ce ton.


LE Dr STOCKMANN

Et tu exiges que je me donne à moi-même un soufflet en public.


LE MAIRE

Nous estimons indispensable que tu publies une déclaration connue celle que j’exige de toi.


LE Dr STOCKMANN

Et si je me refuse à… obéir ?


LE MAIRE

En ce cas, nous publierons nous-mêmes une déclaration faite pour rassurer le public.


LE Dr STOCKMANN

C’est fort bien ; mais moi je prendrai la plume pour vous répondre. Je maintiendrai ce que j’ai dit. Je prouverai que j’ai raison et que vous avez tort. Et que vous restera-t-il à faire ?


LE MAIRE

Il ne dépendrait pas de moi qu’après cela tu reçusses ton congé.


LE Dr STOCKMANN

Quoi… ?


PÉTRA

Père… congédié !


MmeSTOCKMANN

Congédié !


LE MAIRE

Oui congédié de son poste de médecin de l’établissement. Je me verrais obligé de proposer ton renvoi immédiat, de t’écarter de toute participation aux affaires de l’établissement.


LE Dr STOCKMANN

Vous vous risqueriez à faire cela ?


LE MAIRE

C’est toi-même qui joues un jeu risqué.


PÉTRA

Mon oncle, c’est là un procédé révoltant envers un homme comme mon père !


MmeSTOCKMANN

Si tu pouvais te taire, Pétra !


LE MAIRE, regardant Pétra

Tiens, tiens, on se mêle déjà d’exprimer des opinions. Oh ! cela ne pouvait pas manquer. Mme Stockmann.) Belle-sœur, vous qui semblez la personne la plus sensée de la maison, vous devriez user de votre influence sur votre mari et lui faire comprendre les suites que tout cela peut avoir pour lui, pour sa famille.


LE Dr STOCKMANN

Ma famille ne regarde que moi !


LE MAIRE

… Pour sa famille, je le répète, et pour la ville qu’il habite.


LE Dr STOCKMANN

C’est moi qui veux le vrai bien de la ville ! Je veux mettre à jour des défectuosités qui éclateront tôt ou tard. Oh ! on verra bien si j’aime ma cité natale !


LE MAIRE

Toi qui, par aveugle bravade, l’attaques follement aux sources mêmes où elle puise le plus clair de sa subsistance !


LE Dr STOCKMANN

Mais, malheureux, ces sources sont empoisonnées ! Nous vivons d’un trafic d’immondices et de pourriture ! Notre vie sociale ne fleurit qu’en plongeant ses racines dans un mensonge !


LE MAIRE

Imagination que tout cela, pour ne pas dire pis. L’homme qui émet d’aussi odieuses insinuations contre sa propre cité ne peut être qu’un ennemi public.


LE Dr STOCKMANN, marchant sur lui

Tu oses… !


Mme STOCKMANN, se jetant entre eux

Thomas !


PÉTRA, saisissant le bras de son père

Calme-toi, père !


LE MAIRE

Je ne veux pas m’exposer à des violences. Tu es averti. Réfléchis à ton devoir envers toi-même et envers les tiens. Adieu.

(Il sort.)

LE Dr STOCKMANN, arpentant la chambre

Et je me laisserais traiter ainsi dans ma propre maison ! Qu’en dis-tu, Catherine ?


Mme STOCKMANN

Certainement, Thomas, c’est aussi honteux que ridicule.


PÉTRA

Ah ! si je l’avais tenu, l’oncle !


LE Dr STOCKMANN

Tout cela est de ma faute. Il y a longtemps que j’aurais dû me hérisser contre lui, lui montrer les dents, le tenir à distance ! Ennemi public, moi ! Il me le paiera, aussi vrai que j’existe !


Mme STOCKMANN

Mais mon bon Thomas, ton frère est au pouvoir, tu n’y peux rien.


LE Dr STOCKMANN

À lui le pouvoir, oui, mais à moi le droit !


MmeSTOCKMANN

Oh ! le droit… À quoi cela te sert-il situ n’as pas le pouvoir ?


PÉTRA

Fi mère, comment peux-tu parler ainsi ?


LE Dr STOCKMANN

Quoi ? Il ne servirait à rien, dans un état libre, d’avoir le droit de son côté ? Tu me fais rire, Catherine. Et puis, — n’ai-je pas devant moi la presse libérale et indépendante et derrière moi la majorité compacte ? C’est du pouvoir, ça, ou je ne m’y entends pas !


MmeSTOCKMANN

Mais, grand Dieu, Thomas, tu ne songes pourtant pas à… ?


LE Dr STOCKMANN

Je ne songe pas… à quoi ?


MmeSTOCKMANN

… à te mettre en campagne contre ton frère ?


LE Dr STOCKMANN

Et que diable veux-tu que je fasse si ce n’est de combattre pour la justice et pour la vérité ?


PÉTRA

J’allais te faire la même question.


Mme STOCKMANN

Mais cela ne sert à rien. S’ils ne veulent pas, tu ne peux pas les forcer.


LE Dr STOCKMANN

Oh ! oh ! Catherine, donne-moi le temps seulement, et tu verras à quoi servira ma campagne.


MmeSTOCKMANN

Elle servira à te faire congédier, voilà tout.


LE Dr STOCKMANN

Eh bien ! j’aurai toujours accompli mon devoir envers le public, envers la société, moi qu’on appelle un ennemi public !


MmeSTOCKMANN

Et ta famille, Thomas ? Et nous autres ? Est-ce là ton devoir envers ceux dont tu es le soutien ?


PÉTRA

Oh, mère ! ne pense donc pas à nous toujours et avant tout.


MmeSTOCKMANN

Tu en parles à ton aise, toi. Tu peux au besoin voler de tes propres ailes. Mais songe aux garçons, Thomas, et un peu à toi-même, et à moi aussi.


LE Dr STOCKMANN

Ah ça ! tu es folle, je crois, Catherine ! À supposer que je sois assez lâche pour tomber à genoux devant ce Pierre et devant sa satanée clique, aurais-je jamais un instant de bonheur, ma vie durant ?


Mme STOCKMANN

Je n’en sais rien, mais Dieu nous préserve du bonheur qui nous attend tous, si tu continues à les défier. Nous serons de nouveau sans ressources, sans rien de fixe devant nous. Il me semble pourtant que nous devrions en avoir assez, après notre expérience de jadis. Souviens-toi de cela, Thomas. Souviens-toi de ce que cela représente.


LE Dr STOCKMANN, se raidissant et serrant les poings

Et voilà à quelle situation ces ronds-de-cuir peuvent réduire un honnête homme ! N’est-ce pas horrible, Catherine ?


Mme STOCKMANN

Oui, on se conduit bien mal envers toi, c’est vrai. Mais, grand Dieu ! que d’injustices il faut supporter dans ce bas monde ! Voici les garçons, Thomas ! Regarde-les ! Que deviendront-ils ? Non, non, tu n’aurais pas le cœur de…

(Eilif et Martin, leurs livres de classes

sous le bras, sont entrés pendant cette

dernière réplique.)

LE Dr STOCKMANN

Les garçons ! (Il reprend subitement son attitude ferme et décidée.) Non, quand le monde croulerait, je ne courberai pas l’échiné sous le joug.

(Il se dirige vers sa chambre.)

Mme STOCKMANN, le suivant Thomas ! que veux-tu faire ?

LE Dr STOCKMANN, sur le seuil de la porte

Je veux avoir le droit de regarder mes garçons en face quand ils seront grands et libres, (il entre chez soi.)


Mme STOCKMANN, éclatant en sanglots.

Ah ! que Dieu nous vienne en aide à tous !


PÉTRA

Père est un homme ! Il ne se rendra pas.

(Les garçons, étonnés, demandent ce

qui se passe. Pétra leur fait signe de se

taire.)

ACTE III

Bureau de la rédaction du « Messager du Peuple ». Au fond, à gauche, la porte d’entrée ; à droite, une porte vitrée par où l’on aperçoit l’imprimerie. Du côté droit, une porte. Au milieu de la pièce, une grande table couverte de papiers, de journaux et de livres. Au premier plan, à gauche devant une fenêtre, un pupitre et une chaise haute. Une couple de fauteuils près de la table. Quelques chaises contre les murs. La chambre est mal tenue et mal éclairée, le mobilier usé, les fauteuils sont sales et déchirés. Quelques typographes travaillent dans l’imprimerie. Un peu plus loin, on voit fonctionner une presse à la main.

Hovstad, assis au pupitre, écrit. Au bout d’un instant entre Billing, venant de droite. Il tient en main le manuscrit du docteur.


BILLING

Eh bien ! il faut avouer… !


HOVSTAD

Vous avez tout lu.


BILLING, déposant le manuscrit sur le pupitre

D’un bout à l’autre.


HOVSTAD

Ne trouvez-vous pas le docteur passablement raide ?


BILLING

Raide ? Dieu me damne, je le trouve écrasant. Chaque mot tombe comme un poids, ou plutôt — comment dire ? — comme un coup de massue.


HOVSTAD

Oui, mais il s’agit de gens qu’on n’abat pas du premier coup.


BILLING

C’est vrai. Aussi faudra-t-il frapper coup sur coup, jusqu’à ce que toute notre oligarchie s’écroule à la fin. Pendant que je lisais le manuscrit, il me semblait voir de loin la révolution en marche.


HOVSTAD, se retournant

Chut ! Il ne faut pas qu’Aslaksen vous entende.


BILLING, baissant la voix

Aslaksen est une poule mouillée, un pleutre. Il manque de courage, de virilité. Mais cette fois, vous imposerez bien votre volonté ? Dites ? L’article passera ?


HOVSTAD

Si le maire ne se rend pas de bon gré…


BILLING

Le diable m’emporte, — ce serait dommage.


HOVSTAD

Heureusement, quoi qu’il arrive, nous pourrons tirer parti de la situation. Si le maire rejette le projet du docteur, il se met sur le dos toute la petite bourgeoisie, l’association des propriétaires de maisons et le reste. Et s’il y adhère, il se brouille avec un tas de gros actionnaires de l’établissement, jusqu’ici ses plus fermes appuis.


BILLING

Oui, oui, car ils devront y aller de la forte somme…


HOVSTAD

Ah oui ! vous pouvez y compter. De toute façon, voilà le cercle rompu, et alors, voyez-vous, nous allons, chaque jour que Dieu donne, éclairer le public sur l’insuffisance du maire dans tous les domaines et sur la nécessité d’attribuer tous les postes de confiance à des libéraux.


BILLING

C’est juste, mort de mon âme ! Je vois cela d’ici. Nous sommes sur le seuil d’une révolution !

(On frappe.)

HOVSTAD

Chut. (Haut.) Entrez !

(Le Dr Stockmann entre par la porte du fond à gauche.)

HOVSTAD, allant au devant de lui

Ah ! voici le docteur. Eh bien ?


LE Dr STOCKMANN

Allez-y, monsieur Hovstad ! Imprimez tout !


HOVSTAD

Nous en sommes donc là ?


BILLING

Hourrah !


LE Dr STOCKMANN

Allez-y, vous dis-je. Oui, certes, nous en sommes-là. Mais ils seront servis à souhait. Nous aurons la guerre, monsieur Billing !


BILLING

La guerre au couteau, j’espère. On leur mettra le couteau sur la gorge, docteur !


LE Dr STOCKMANN

Le mémoire n’est qu’un commencement. J’ai déjà en tête la matière de quatre à cinq nouveaux articles. Où est Aslaksen ?


BILLING, appelant, tourné vers l’imprimerie

Ohé, Aslaksen, venez ici pour un instant


HOVSTAD

Quatre à cinq nouveaux articles, dites-vous ? Sur la même question ?


LE Dr STOCKMANN

Du tout, mon ami. Il s’agit de bien autre chose. Mais le tout a sa source dans les conduites et dans le cloaque. Tout cela se tient. C’est absolument comme les vieilles bâtisses, quand on y met la pioche.


BILLING

Ma foi, oui, Dieu me damne. On n’a pas fini avant d’avoir démoli tout le bataclan.


ASLAKSEN, de l’imprimerie

Démoli ? Vous ne songez pas à démolir l’établissement, au moins, docteur ?


HOVSTAD

Pas du tout. Ne craignez donc rien.


LE Dr STOCKMANN

Non, il s’agit de tout autre chose. Eh bien ! que dites-vous de mon article, monsieur Hovstad ?


HOVSTAD

Je trouve que c’est un pur chef-d’œuvre.


LE Dr STOCKMANN

N’est-ce pas ? — Allons ! j’en suis enchanté, — enchanté.


HOVSTAD

C’est si net, si bien cela. Inutile d’être du métier pour saisir le fil. Je ne crains pas de prédire que vous aurez pour vous tous les gens éclairés.


ASLAKSEN

Et tous les gens réfléchis, n’est-ce pas ?


BILLING

Réfléchis ou irréfléchis, — je pense que presque toute la ville sera avec vous.


ASLAKSEN

Allons, je vois que nous pourrons imprimer l’article.


LE Dr STOCKMANN

J’espère bien !


HOVSTAD

Il passera demain matin.


LE Dr STOCKMANN

Pardieu, oui ! il n’y a pas un jour à perdre. Écoutez, monsieur Aslaksen, ce que je tenais à vous demander, c’est de vous charger vous-même du manuscrit.


ASLAKSEN

Je n’y manquerai pas.


LE Dr STOCKMANN

Veillez sur lui comme sur un trésor. Pas de coquilles ! Chaque mot a son importance. Je repasserai un peu plus tard. Peut-être aurez-vous une épreuve à me montrer. Vrai, je ne saurais vous dire combien j’ai soif de voir la chose imprimée, lancée.


BILLING

Oui, lancée… comme une bombe !


LE Dr STOCKMANN

Soumise au jugement de tous les citoyens compétents. Ah ! vous ne pouvez vous figurer par où j’ai passé aujourd’hui. On m’a menacé de tout au monde. On a voulu me dépouiller de ce qu’il y a de plus élémentaire parmi les droits de l’homme.


BILLING

Gomment ? Les droits de l’homme ! Vous en dépouiller !


LE Dr STOCKMANN

On a voulu m’avilir, faire de moi un lâche, on m’a demandé de faire passer mes intérêts avant mes convictions les plus intimes et les plus sacrées.


BILLING

Dieu me damne, c’est trop grossier à la fin !


HOVSTAD

Oh ! de ce côté-là, on peut s’attendre à tout.


LE Dr STOCKMANN

Mais avec moi ils perdent leur temps. Je leleur montrerai noir sur blanc. Désormais, je m’ancre dans « le Messager » et il ne se passera pas un seul jour sans que je les enduise d’un article explosible.


ASLAKSEN

Ah ça ! écoutez donc ?…


BILLING

Hourrah ! on va se battre, on va se battre !


LE Dr STOCKMANN

… Je leur ferai mordre la poussière, je les briserai, je raserai leurs fortifications, je les anéantirai aux yeux de tout le public honnête ! Voilà ce que je compte faire !


ASLAKSEN

Oui, docteur, mais, je vous en prie, faites-le avec mesure et tempérance.


BILLING

Non, non, non ! N’épargnez pas la dynamite !


LE Dr STOCKMANN, sans se laisser troubler

… Car il ne s’agit plus seulement de conduites et de cloaques, voyez-vous. C’est toute la société qu’il faut nettoyer, désinfecter…


BILLING

Enfin ! vous avez prononcé la parole magique !


LE Dr STOCKMANN

Il faut, comprenez-vous, balayer tous ces bons hommes à paliatifs. Il faut les balayer de partout ! J’ai entrevu aujourd’hui des perspectives infinies. Je ne les distingue pas encore bien clairement, mais je ne tarderai pas à m’y reconnaître. Il nous faut battre les champs, mes amis, pour découvrir de jeunes et vigoureux porte-drapeaux. Il nous faut de nouveaux chefs à tous les avant-postes.


BILLING

Écoutez, écoutez !


LE Dr STOCKMANN

Restons unis seulement, et tout marchera à souhait. On lancera le nouvel ordre de choses comme un navire quittant le chantier. Ne croyez-vous pas ?


HOVSTAD

Pour ma part, je crois que nous avons enfin toutes les chances entre nos mains, pour donner à l’administration communale la direction qu’elle doit prendre.


ASLAKSEN

Et, pour peu que nous agissions avec mesure et tempérance, je ne m’imagine pas que cela puisse être dangereux.


LE Dr STOCKMANN

Qui diable se préoccupe de savoir si c’est dangereux ou non ! Ce que je fais, je le fais au nom de la vérité et pour obéir à ma conscience.


HOVSTAD

Vous êtes un homme qui méritez d’être soutenu, docteur.


ASLAKSEN

Oui, c’est bien sûr. Le docteur est un véritable ami de notre ville. C’est un véritable ami de la société.


BILLING

Aslaksen ! le docteur Stockmann est, Dieu me damne, un ami du peuple !


ASLAKSEN

J’ai dans l’idée que la Société des Propriétaires de maisons le proclamera sous peu.


LE Dr STOCKMANN, ému, serrant leurs mains

Merci, merci, mes chers, mes fidèles amis. Cela me réconforte de vous entendre parler ainsi. Ce n’est pas ainsi que m’appelait monsieur mon frère. Allons ! il me le paiera avec usure… Maintenant, il faut que j’aille voir un pauvre diable qui réclame mes soins… Encore une fois, je reviendrai. Veillez bien sur le manuscrit, monsieur Aslaksen. Et, pour tout l’or du monde, ne supprimez pas un seul point d’exclamation. Ajoutez-en plutôt deux ou trois ! C’est bien, c’est bien. Au revoir, mes amis, au revoir !

(Échange de saluts. Il s’en va, accompagné jusqu’à la porte.)

HOVSTAD

Cet homme peut nous rendre d’inappréciables services.


ASLAKSEN

Oui, tant qu’il s’en tiendra à l’affaire des eaux. Mais, s’il allait plus loin, il ne ferait pas bon de le suivre.


HOVSTAD

Hem, cela dépend…


BILLING

Vous êtes toujours si diantrement timoré Aslaksen.


ASLAKSEN

Timoré ? Oui, quand il s’agit des gros bonnets de chez nous, je suis timoré, monsieur Billing. C’est que, je vais vous dire : l’expérience m’a enseigné bien des choses. Mais mettez-moi à la grande politique et vous verrez si j’ai peur, fût-ce du gouvernement lui-même.


BILLING

Non, non, je le sais bien. Mais c’est-là, précisément, ce qu’il y a en vous de contradictoire.


ASLAKSEN

Je suis un homme consciencieux, voilà tout : celui qui attaque le gouvernement ne fait, du moins, aucun tort à la société. Ces gens-là, voyez-vous, ne se soucient pas de nos attaques. On ne les déloge pas d’où ils sont, tandis que nos autorités locales, on peut les renverser et alors il peut en venir d’autres qui ne s’entendent pas aux affaires. Et il peut en résulter un tort irréparable pour les propriétaires de maisons et pour tout le monde.


HOVSTAD

Et l’autonomie, et l’éducation civique ? Qu’en faites-vous ? Y avez-vous réfléchi ?


BILLING

Quand un homme a un dépôt à garder, il n’a pas le temps de réfléchir à tout, monsieur Hovstad.


HOVSTAD

Dieu me préserve, en ce cas, d’avoir jamais un dépôt à garder !


BILLING

Écoutez, — écoutez !


ASLAKSEN, souriant

Hem. (Indiquant du doigt le pupitre :) Ce tabouret directorial était occupé avant vous par M. Stensgaard, le préfet diocésain.


BILLING, crachant

Pouah ! Ce déserteur !


HOVSTAD

Je ne suis pas une girouette — et je ne le deviendrai jamais.


ASLAKSEN

Un politicien ne doit jurer de rien, monsieur Hovstad. Et vous, monsieur Billing, vous devriez, ces jours-ci, mettre un peu d’eau dans votre vin, et même beaucoup. Ne postulez-vous pas le poste de secrétaire à la mairie ?


BILLING

Moi !…


HOVSTAD

Vraiment, Billing ?


BILLING

Eh bien ! oui. Vous devriez bien comprendre que c’est seulement pour agacer nos grands augures.


ASLAKSEN

Ma foi, cela ne me regarde pas, mais quand on m’accuse de lâcheté et de contradiction, je tiens à bien établir ceci : l’imprimeur Aslaksen a un passé politique ouvert à deux battants ; tout le monde peut y regarder. Je n’ai subi aucune transformation, voyez-vous, si ce n’est que je suis devenu plus tempérant. Mon cœur est toujours avec le peuple, mais je ne nie pas que ma raison incline un peu vers les gens au pouvoir, — je parle de nos autorités locales, bien entendu.

(Il rentre dans l’imprimerie.)

BILLING

Ne pourrions-nous pas nous débarrasser de lui, Hovstad ?


HOVSTAD

En connaissez-vous un autre qui avance le papier et les frais d’imprimerie ?


BILLING

Quelle satanée misère que de n’avoir pas de capital roulant !


HOVSTAD, s’asseyant au pupitre

Oh ! si nous en avions un…


BILLING

Et si nous nous adressions au docteur Stockmann ?


HOVSTAD, feuilletant les papiers

Bah ! à quoi bon ? Il n’a rien.


BILLING

Oui, mais il a derrière lui un homme solide, le vieux Martin Kiil, le blaireau, comme on l’appelle.


HOVSTAD, écrivant

Vous êtes donc sûr qu’il ait de la fortune, celui-là ?


BILLING

Je crois bien, pardi ! Et une partie de sa fortune reviendra nécessairement à la famille Stockmann. En tout cas, il ne peut manquer de doter les enfants.


HOVSTAD, se retournant à demi

Vous tablez là-dessus ?


BILLING

Si je… ? — Mon Dieu non, je ne table sur rien.


HOVSTAD

Vous faites bien. Et quant à ce poste à la mairie, vous ne devriez pas y compter non plus. Je puis vous assurer — que vous ne l’aurez pas.


BILLING

Vous croyez donc que je l’ignore ? Mais j’y tiens, à ne pas l’obtenir. Être ainsi évincé, cela stimule au combat. On y gagne comme un flux de bile fraîche. Et cela peut servir dans un trou comme celui-ci, où les bons stimulants sont rares.


HOVSTAD, écrivant

Ah oui ! ah oui !


BILLING

Patience ! Vous entendrez bientôt parler de moi ! — Et maintenant, je vais rédiger l’appel aux propriétaires de maisons.

(Il entre dans la chambre de droite.)

HOVSTAD, assis au pupitre, mordille son porte-plume et dit lentement.

Hem… allons-y donc… (On frappe.) Entrez ! (Pétra entre par la porte du fond, à gauche.)


HOVSTAD, se levant vivement

Gomment, c’est vous ? Vous ici ?


PÉTRA

Oui, excusez-moi…


HOVSTAD, avançant un fauteuil

Vous ne voulez pas vous asseoir ?


PÉTRA

Merci. Je viens pour un instant.


HOVSTAD

Est-ce votre père qui… ?


PÉTRA

Non, je viens pour mon propre compte. (Elle retire un livre de la poche de son manteau.) Je vous rapporte cette nouvelle anglaise.


HOVSTAD

Pourquoi me la rendez-vous ?


PÉTRA

Mon Dieu, parce que je ne veux pas la traduire.


HOVSTAD

Mais vous me l’aviez promis.


PÉTRA

Oui, avant de l’avoir lue. D’ailleurs, vous ne l’avez, sans doute, pas lue vous-même ?


HOVSTAD

Non. Vous savez bien que je ne comprends pas l’anglais, mais…


PÉTRA

Je le sais. Aussi suis-je venue vous engager à prendre autre chose. (Posant le livre sur la table.) Ceci n’est pas fait pour « le Messager ».


HOVSTAD

Pourquoi cela ?


PÉTRA

Parce que c’est contraire à vos idées.


HOVSTAD

Oh ! quant à cela…


PÉTRA

Vous ne me comprenez pas, je crois. Il est question là-dedans d’une Puissance surnaturelle qui se charge de ceux qu’on appelle ici-bas les bons et arrange tout pour le mieux en leur faveur, tandis que ceux qu’on appelle les méchants reçoivent leur châtiment.


HOVSTAD

Mais je n’y vois rien à redire. C’est l’aliment que le peuple demande.


PÉTRA

Est-ce à vous de le lui servir ? Vous ne pensez pas le premier mot de tout cela. Vous savez bien que les choses ne se passent pas ainsi en réalité.


HOVSTAD

Vous avez parfaitement raison. Mais un rédacteur de journal ne peut pas toujours faire ce qu’il voudrait. Il doit parfois s’incliner devant l’opinion populaire dans les choses de moindre importance. Ce qu’il y a de plus important au monde c’est la politique, — du moins pour un journal. Si je veux avoir le peuple avec moi et le conduire à la liberté et au progrès, je ne dois pas l’effaroucher. S’ils trouvent un conte moral de cette espèce au rez-de-chaussée, ils monteront plus volontiers au premier. Ils se sentiront, en quelque sorte, plus à l’aise.


PÉTRA

Fi ! Vous ne voudriez pas tendre de tels pièges à vos lecteurs. Vous n’êtes pas une araignée qui guette sa proie.


HOVSTAD, souriant

Merci de la bonne opinion que vous avez de moi. Eh bien ! oui, ce sont là les idées de Billing et non les miennes.


PÉTRA

Les idées de Billing ?


HOVSTAD

Certainement. C’est du moins ce qu’il débitait un de ces jours. Aussi bien est-ce Billing qui tenait si vivement à insérer cette nouvelle. Puisque je ne connais pas le livre !


PÉTRA

Mais comment Billing, avec ses larges opinions… ?


HOVSTAD

Oh ! Billing est un être complexe. Ainsi, j’entends dire qu’il postule actuellement la place de secrétaire à la mairie.


PÉTRA

Je n’en crois rien, Hovstad. Comment pourrait-il se plier à tout ce qu’exige un tel emploi ?


HOVSTAD

Ma foi, demandez-le-lui.


PÉTRA

Je n’aurais jamais cru cela de Billing.


HOVSTAD, la regardant plus fixement

Vraiment ? Cela vous surprend-il à ce point ?


PÉTRA

Oui. Ou peut-être pas tout à fait. Mon Dieu, au fond


HOVSTAD

Nous ne valons pas grand’chose, Mademoiselle, nous autres, journalistes.


PÉTRA

Ce que vous dites-là, le pensez-vous ?


HOVSTAD

Quelquefois.


PÉTRA

Tant que vous ne faites que vous chamailler, selon votre ordinaire, je le veux bien. Mais aujourd’hui que vous défendez une grande cause…


HOVSTAD

Celle de votre père, n’est-ce pas ?


PÉTRA

Oui. Il me semble que vous devez sentir votre valeur, votre supériorité sur le commun des hommes.


HOVSTAD

Oui, aujourd’hui, j’ai bien un peu ce sentiment.


PÉTRA

Il me semble, en effet… Ah ! vous avez suivi une superbe vocation : frayer la voie aux vérités méconnues, aux idées neuves et hardies ! Et ne fût-ce que le courage de vous mettre en avant pour défendre un homme injustement traité…


HOVSTAD

Surtout quand cet homme est votre père… hem… je ne sais comment…


PÉTRA

Vous voulez dire quand c’est un homme comme mon père, la droiture et l’honneur même ?


HOVSTAD, plus doucement

Quand cet homme est votre père, ai-je dit.


PÉTRA, subitement

C’est donc là ce qui…


HOVSTAD

Oui, Pétra… mademoiselle Pétra…


PÉTRA

C’est donc là ce qui vous préoccupe avant tout ? Ce n’est pas la cause elle-même ? Ce n’est pas la vérité ? Ce n’est pas le grand cœur généreux de mon père ?


HOVSTAD

Mais si, mais si, naturellement.


PÉTRA

Allons donc ! Vous en avez trop dit, Hovstad, Maintenant je ne vous croirai jamais plus en rien.


HOVSTAD

Pouvez-vous vraiment m’en vouloir tant que cela de vous faire passer avant tout le reste ?


PÉTRA

Ce qui me fâche contre vous c’est que vous avez manqué de droiture envers mon père. Vous lui avez fait croire que c’est la vérité et le bien public qui vous tenaient à cœur avant tout. Vous avez trompé mon père et vous m’avez trompée moi-même. Vous n’êtes pas l’homme pour qui vous vous faisiez passer. Et cela, je ne le vous pardonnerai jamais… jamais !


HOVSTAD

Vous devriez me parler moins durement, mademoiselle Pétra, surtout en ce moment.


PÉTRA

Pourquoi surtout en ce moment ?


HOVSTAD

Parce que votre père ne peut se passer de mon appui.


PÉTRA, le toisant de haut en bas

Voilà donc quelle espèce d’homme vous êtes ? Pouah !


HOVSTAD

Non, non, vous vous trompez, cela m’a pris comme cela, tout à coup. Ne croyez pas…


PÉTRA

Je sais ce que je dois croire. Adieu.


ASLAKSEN, venant de l’imprimerie, dit vivement, d’un air de mystère

Non d’un nom, monsieur Hovstad… (Apercevant Pétra :) Aïe ! cela tombe mal.


PÉTRA

Ainsi, je vous laisse le livre : vous pouvez le donner à quelqu’un d’autre.

(Elle se dirige vers la sortie.)

HOVSTAD, la suivant

Mais, Mademoiselle…


PÉTRA

Adieu.

(Elle sort.)

ASLASKSEN

Écoutez, monsieur Hovstad !


HOVSTAD

Quoi ? qu’y a-t-il ?


ASLASKSEN

Le maire est là, dans l’imprimerie.


HOVSTAD

Vous dites ? Le maire ?


ASLASKSEN

Oui, il demande à vous parler. Il est entré par la porte de derrière, — pour ne pas être vu, vous comprenez.


HOVSTAD

Qu’est-ce que cela signifie ? Non, attendez. J’y vais moi-même…

(Il se dirige vers la porte de l’imprimerie, ouvre, salue et invite le maire à entrer.)

HOVSTAD

Soyez aux aguets, Aslaksen, pour que personne…


ASLAKSEN

Compris.

(Il rentre à l’imprimerie.)

LE MAIRE

Vous ne vous attendiez pas à me voir ici, monsieur Hovstad ?


HOVSTAD

Non, je l’avoue.


LE MAIRE, promenant un regard dans la pièce

Vous êtes bien installé. C’est gentil, ici.


HOVSTAD

Oh !…


LE MAIRE

Et moi qui viens ainsi, sans plus de façon, vous prendre votre temps.


HOVSTAD

Je vous en prie, monsieur le maire… Je suis à votre service. Mais permettez-moi d’abord de vous débarrasser. Il pose la casquette et la canne du maire sur une chaise.) Veuillez donc prendre place, monsieur le maire.


LE MAIRE, s’asseyant près de la table

La journée a été vraiment bien ennuyeuse pour moi, monsieur Hovstad.


HOVSTAD

En vérité, monsieur le maire. C’est que vous êtes surchargé de besogne et…


LE MAIRE

L’ennui dont je parle m’est causé par le médecin de l’établissement.


HOVSTAD

Tiens, tiens. Par le docteur ?


LE MAIRE

Il a présenté à l’administration des bains une sorte de rapport sur de prétendues défectuosités.


HOVSTAD

Oh ! vraiment ?


LE MAIRE

Il ne vous en a donc pas parlé… ? Je croyais, d’après ce qu’il m’a dit…


HOVSTAD

Ah oui !… c’est vrai, il a laissé tomber quelques mots…


ASLAKSEN, venant de l’imprimerie

Il me faudrait le manuscrit…


HOVSTAD, avec impatience

Hem… Ne voyez-vous pas qu’il est sur le pupitre ?


ASLAKSEN, trouvant le manuscrit

Ah oui !


LE MAIRE

Eh tiens ! le voici justement.


ASLAKSEN

C’est l’article du docteur, monsieur le maire.


HOVSTAD

C’est donc de cela que vous voulez parler ?


LE MAIRE

Oui, c’est bien de cela. Qu’en pensez-vous ?


HOVSTAD

Je ne suis pas expert en la matière, et n’ai fait que le parcourir.


LE MAIRE

Mais vous l’insérez.


HOVSTAD

Je ne puis guère refuser à un homme comme…


ASLAKSEN

Je n’ai rien à dire dans le journal, monsieur le maire…


LE MAIRE

Bien entendu.


ASLAKSEN

Je ne fais qu’imprimer ce qu’on me passe.


LE MAIRE

C’est tout à fait correct.


ASLAKSEN

Aussi dois-je…

(Il se dirige vers l’imprimerie.)

LE MAIRE

Non, attendez un peu, monsieur Aslaksen. Vous permettez, monsieur Hovstad…


HOVSTAD

Comment donc ! monsieur le maire.


LE MAIRE

Vous êtes un homme sensé et réfléchi, monsieur Aslaksen.


ASLAKSEN

Je me réjouis de vous l’entendre dire, monsieur le maire.


LE MAIRE

Et vous avez de l’influence sur la masse.


ASLAKSEN

Sur les petites gens, oui.


LE MAIRE

Les petits contribuables sont les plus nombreux, ici comme ailleurs.


ASLAKSEN

C’est juste.


LE MAIRE

Et je ne doute pas que vous connaissiez les dispositions qui règnent chez la plupart d’entre eux.


ASLAKSEN

Pour cela, j’ose dire que oui, monsieur le maire.


LE MAIRE

Allons, c’est bien, — puisqu’il y a tant d’esprit de sacrifice chez les citoyens les moins fortunés de notre ville…


ASLAKSEN

Comment cela ?


HOVSTAD

D’esprit de sacrifice ?


LE MAIRE

C’est un beau trait d’esprit public, un très beau trait. J’allais dire que je ne m’y attendais pas. Mais vous connaissez les dispositions locales mieux que moi.


ASLAKSEN

Mais, monsieur le maire…


LE MAIRE

Et ce ne sont pas de petits sacrifices que la ville aura à supporter.


HOVSTAD

La ville ?


ASLAKSEN

Mais je ne comprends pas… C’est l’établissement…


LE MAIRE

D’après un devis provisoire, les modifications que le médecin des eaux juge désirables se monteront à deux cent mille couronnes environ.


ASLAKSEN

C’est beaucoup d’argent, mais…


LE MAIRE

Nous devrons, bien entendu, procéder à un emprunt communal.


HOVSTAD, se levant vivement

Il ne peut pourtant pas être question de faire supporter par la ville… ?


ASLAKSEN

On puiserait dans la caisse municipale ? Dans les pauvres poches des petites gens ?


LE MAIRE

Mais, mon cher monsieur Aslaksen, où voulez-vous que nous prenions les moyens nécessaires ?


ASLAKSEN

C’est à messieurs les propriétaires de l’établissement de les fournir.


LE MAIRE

Les propriétaires de l’établissement ne sont pas en état de débourser plus qu’ils ne l’ont déjà fait.


ASLAKSEN

Est-ce bien sûr, tout cela, monsieur le maire ?


LE MAIRE

Je m’en suis assuré. Si l’on tient à tous ces frais, il faut que la ville les supporte elle-même.


ASLAKSEN

Mais, Dieu me damne, — excusez-moi ! — c’est là une tout autre affaire, monsieur Hovstad !


HOVSTAD

En effet.


LE MAIRE

Et ce qu’il y a de plus fatal c’est que nous devrons fermer l’établissement pour une couple d’années.


HOVSTAD

Fermer ? Entièrement fermer ?


ASLAKSEN

Pour deux ans !


LE MAIRE

Oui, c’est, au bas mot, ce que dureront les travaux.


ASLAKSEN

Mais, Dieu me confonde, nous n’y tiendrons pas, monsieur le maire ! Et de quoi vivrons-nous pendant ce temps, nous autres, propriétaires de maisons ?


LE MAIRE

Hélas ! monsieur Aslaksen, je ne sais que vous répondre. Mais que voulez-vous que nous fassions ? Croyez-vous qu’il nous viendra un seul baigneur après qu’on se sera amusé à leur faire croire que nos eaux sont gâtées, que nous vivons sur un terrain pestilentiel, que toute la ville est…


ASLAKSEN

Et tout cela n’est qu’une imagination ?


LE MAIRE

Avec la meilleure volonté du monde, je n’ai pu constater autre chose.


ASLAKSEN

Mais alors le docteur Stockmann est vraiment inexcusable ; — je vous demande pardon, monsieur le maire, mais…


LE MAIRE

Vous ne dites là qu’une triste vérité, monsieur Aslaksen. Mon frère n’a malheureusement été toute sa vie qu’un étourdi.


ASLAKSEN

Et vous voulez l’appuyer dans une telle affaire, monsieur Hovstad ?


HOVSTAD

Mais aussi qui pouvait s’attendre à…


LE MAIRE

J’ai rédigé un court exposé de la situation telle qu’elle se présente à qui l’envisage sainement. J’y ai même indiqué sommairement la façon de parer aux inconvénients possibles sans dépasser les ressources dont dispose la caisse de rétablissement.


HOVSTAD

Avez-vous l’article sur vous, monsieur le maire ?


LE MAIRE, cherchant dans sa poche

Oui, je l’ai apporté pour le cas où vous…


ASLAKSEN, brusquement

Mille tonnerres, le voici !


LE MAIRE

Qui, cela ? Mon frère ?


HOVSTAD

Où cela ? Où cela ?


ASLAKSEN

Il traverse l’imprimerie.


LE MAIRE

C’est une fatalité. Je ne voudrais guère le rencontrer ici et j’aurais encore besoin de vous parler.


HOVSTAD, indiquant la porte de droite

Entrez là et attendez un peu.


LE MAIRE

Mais ?..


HOVSTAD

Vous n’y trouverez que Billing.


ASLAKSEN

Vite, vite, monsieur le maire. Le voici qui vient.


LE MAIRE

Allons, c’est bien. Mais tâchez qu’il ne reste pas trop longtemps.

(Il sort par la porte de droite, que Hovstad ouvre devant lui et qu’il referme aussitôt.)

HOVSTAD

Feignez une occupation quelconque, Aslaksen.

(Il s’assied et écrit. Aslaksen fouille dans un tas de journaux posés sur une chaise, à droite.)

LE Dr STOCKMANN, venant de l’imprimerie

C’est encore moi.

(Il dépose sa canne et son chapeau.)

HOVSTAD, écrivant

Déjà de retour, monsieur le docteur. Dépêchez-vous, Aslaksen. L’affaire presse et nous n’avons pas beaucoup de temps.


LE Dr STOCKMANN, à ASLAKSEN

Il n’y a pas encore d’épreuves prêtes, me dit-on.


ASLAKSEN, sans se retourner.

Vous n’y pensez pas, docteur.


LE Dr STOCKMANN

Non, non. Mais vous comprenez mon impatience. Je n’aurai de repos que lorsque j’aurai vu la chose imprimée.


HOVSTAD

Hem… Cela durera encore quelque temps. N’est-ce pas, Aslaksen ?


ASLAKSEN

J’en ai grand’peur.


LE Dr STOCKMANN

C’est bien, c’est bien, mes chers amis. Je repasserai donc, je reviendrai deux fois, s’il le faut. Une si grande cause ! Le salut de la ville ! Ce n’est pas le moment de faire le paresseux. (Il va partir, mais s’arrête subitement et revient en arrière.) Attendez ! J’ai encore quelque chose à vous dire.


HOVSTAD

Excusez-moi, monsieur le docteur, mais ne pourriez-vous pas remettre…


LE Dr STOCKMANN

C’est dit en deux mots. Voici l’affaire : si l’on apprend, en lisant demain mon article, que j’ai passé l’hiver à travailler en silence pour le bien de la ville…


HOVSTAD

Mais, docteur…


LE Dr STOCKMANN

Je sais ce que vous voulez dire. Je n’ai fait que mon satané devoir, mon devoir de bon citoyen. Eh ! ma foi, je le sais aussi bien que vous. Mais mes concitoyens, comprenez-vous… Eh ouil tous ces braves gens qui m’aiment tant…


ASLAKSEN

Oui, monsieur le docteur, on vous aimait bien dans la ville jusqu’à ce jour.


LE Dr STOCKMANN

Oui, et voilà précisément ce qui me fait craindre… Enfin, voici ce que je veux dire : quand on aura entendu, — surtout dans les classes les moins aisées, cet avertissement salutaire, cette exhortation à prendre désormais les affaires de la ville dans ses propres mains…


HOVSTAD, se levant vivement

Hem, monsieur le docteur, je ne vous cacherai pas…


LE Dr STOCKMANN

Ah ! ah ! j’avais bien deviné qu’il se tramait quelque chose ! Mais’je ne veux pas en entendre parler. Si l’on fait vraiment quelques préparatifs…


HOVSTAD

Que voulez-vous dire ?


LE Dr STOCKMANN

Eh bien ! oui, si l’on se prépare à manifester d’une façon ou d’une autre, — défilé, dîner, souscription pour un cadeau quelconque, — que sais-je, promettez-moi solennellement de mettre cela à néant. Et vous aussi, monsieur Aslaksen ; vous entendez !


HOVSTAD

Pardon, monsieur le docteur ; il faut enfin que nous vous disions une bonne fois la pure vérité. (Mme Stockmann, en toilette de promenade, entre par la porte du fond, à gauche.)


Mme STOCKMANN, apercevant le docteur

J’en étais sûre !


HOVSTAD, allant au devant d’elle

Eh ! voici maintenant madame Stockmann ?


LE Dr STOCKMANN

Que diable viens-tu faire ici, Catherine ?


Mme STOCKMANN

Tu peux bien te douter de ce que je viens faire.


HOVSTAD

Voulez-vous prendre place ? Ou peut-être…


Mme STOCKMANN

Merci. Ne vous donnez pas la peine… Et ne m’en veuillez pas si je viens chercher Stockmann. C’est que je suis mère de trois enfants, savez-vous !


LE Dr STOCKMANN

C’est bien, c’est bien. Nous savons cela.


Mme STOCKMANN

Ah bien ! on ne se douterait pas, aujourd’hui, que tu te souviennes de ta femme et de tes enfants. Autrement, tu ne ferais pas tout ce qu’il faut pour nous perdre tous, tant que nous sommes.


LE Dr STOCKMANN

Ah ça ! tu es folle, Catherine. Parce qu’un homme a femme et enfants, il n’aurait donc plus le droit de proclamer la vérité, — le droit de se montrer bon citoyen, — le droit de servir la ville où il demeure !


Mme STOCKMANN

Il y a mesure à tout, Thomas.


ASLAKSEN

C’est ce que je dis. Mesure et tempérance.


Mme STOCKMANN

Et voilà pourquoi, monsieur Hovstad, vous agissez mal envers nous en détournant mon mari de sa famille et de son foyer pour l’entraîner à toutes ces histoires.


HOVSTAD

Je vous assure que je n’entraîne personne à…


LE Dr STOCKMANN

M’entraîner ! Crois-tu donc que je me laisse entraîner ?


Mme STOCKMANN

Oui, certes. Je sais bien que tu es l’homme le plus intelligent de la ville ; mais tu es si facile à entraîner, Thomas. (À Hovstad.) Savez-vous seulement qu’il perdra son poste si vous publiez ce qu’il a écrit ?


ASLAKSEN

Que dites-vous là ?


HOVSTAD

Ah ! ma foi, monsieur le docteur…


LE Dr STOCKMANN, riant

Ah, ah, ah ! qu’ils essaient un peu ! — Non, tu sais, ils s’en garderont bien. Car derrière moi, vois-tu, j’ai la majorité compacte.


Mme STOCKMANN

C’est bien là le malheur, que tu aies une si vilaine chose derrière toi.


LE Dr STOCKMANN

Ta, ta, ta, Catherine, — retourne chez toi, soigne ta maison et laisse-moi soigner la société. Comment peux-tu avoir peur quand je suis si Confiant et si joyeux ? (Il arpente la chambre en se frottant les mains.) Eh ! sois-en sûre, la vérité et le peuple gagneront la bataille. Oh ! je vois déjà toute la bourgeoisie libérale serrer ses rangs et marcher à la victoire ! — (Il s’arrête subitement devant une chaise.) Mais… mais que diantre est-ce donc là ?


ASLAKSEN, regardant l’objet

Aïe !


HOVSTAD, de même

Hem…


LE Dr STOCKMANN

J’ai vu cela à la tête du pouvoir.,

(Il prend avec précaution la casquette du maire et la lève délicatement entre le pouce et l’index.)

Mme STOCKMANN

La casquette du maire !


LE Dr STOCKMANN

Et voici le bâton du commandement. De par tous les diables, qu’est-ce que cela… ?


HOVSTAD

Allons, puisqu’il faut…


LE Dr STOCKMANN

Ah ! je comprends, il est venu vous entortiller ! Ah, ah, ah ! il est bien tombé ! Et, en m’apercevant dans l’imprimerie… (Il éclate de rire.) Il s’est sauvé, monsieur Aslaksen ?


ASLAKSEN, vivement

Ma foi, oui, il s’est sauvé, monsieur le docteur.


LE Dr STOCKMANN

Il s’est sauvé en abandonnant sa canne et… Quelle sottise ! Pierre ne se sauve pas et n’abandonne rien. Mais que diable avez-vous fait de lui ? Ah ! pardi, il doit être là dedans. Attends un peu, Catherine, tu vas voir.


Mme STOCKMANN

Thomas… je t’en prie… !


ASLAKSEN

Prenez garde, monsieur le docteur !

LE Dr STOCKMANN, qui s’est coiffé de la casquette du maire et tient sa canne en main, s’approche de la porte, l’ouvre et salue de la main l’ombre de la casquette.)
(Le maire entre, rouge de colère. Derrière lui, Billing.)

LE MAIRE

Que veut dire cette farce ?


LE Dr STOCKMANN

Respect devant moi, mon bon Pierre. C’est moi maintenant qui suis l’autorité.

(Il se promène de long en large.)

Mme STOCKMANN, prête à pleurer

Voyons, Thomas !


LE MAIRE, le suivant

Rends-moi ma casquette et ma canne !


LE Dr STOCKMANN, sans changer de ton

Si tu es préfet de police, je suis préfet de la ville, je suis le maître dans toute la cité, entends-tu !


LE MAIRE

Ôte la casquette, te dis-je. N’oublie pas que c’est une casquette d’uniforme, protégée par les règlements !


LE Dr STOCKMANN

Zut ! crois-tu donc que le lion populaire ait peur des casquettes d’uniforme. Il se réveille, sache-le bien, et demain nous faisons une révolution. Ah ! tu menaçais de me destituer ! C’est moi qui te destituerai, — je te destituerai de tous les postes de confiance. — Crois-tu que cela me soit impossible. Allons donc ! J’ai pour moi les forces sociales triomphantes. Hovstad et Billing tonneront dans « le Messager » et l’imprimeur Aslaksen marchera à la tête de toute l’association des propriétaires de maisons.


ASLAKSEN

C’est ce que je ne ferai pas, monsieur le docteur.


LE Dr STOCKMANN

Mais si, vous le ferez…


LE MAIRE

Tiens, peut-être bien que monsieur Hovstad préfère tout de même se mettre du côté de l’agitation.


HOVSTAD

Non, monsieur le maire.


ASLAKSEN

Non, monsieur Hovstad n’est pas assez fou pour se ruiner et pour ruiner la feuille à propos d’une pure imagination.


LE Dr STOCKMANN, regardant autour de lui

Qu’est-ce que tout cela veut dire ?


HOVSTAD

Vous avez présenté l’affaire sous un faux jour, monsieur le docteur, et je ne puis vous accorder mon appui.


BILLING

Non, après ce que monsieur le maire a bien voulu me raconter dans l’autre chambre…


LE Dr STOCKMANN

C’est faux ! Laissez-moi faire. Publiez seulement mon article et je serai homme à le défendre.


HOVSTAD

Je ne le publierai pas. Je ne peux pas, je ne veux pas et je n’ose pas le publier.


LE Dr STOCKMANN

Vous n’osez pas ? Quel est ce propos ? N’êtes-vous pas Directeur ? Et ce sont les directeurs, si je ne me trompe, qui dirigent la presse !


ASLAKSEN

Non, monsieur le docteur, ce sont les abonnés.


LE MAIRE

Heureusement.


ASLAKSEN

C’est l’opinion publique, c’est le public éclairé, propriétaires de maisons et autres, ce sont eux qui dirigent les journaux.


LE Dr STOCKMANN, d’une voix contenue

Et toutes ces puissances, je les ai contre moi.


ASLAKSEN

Oui, Monsieur. Si votre article paraissait, ce serait une vraie ruine pour notre bourgeoisie.


LE Dr STOCKMANN

Vraiment…


LE MAIRE

Ma casquette et ma canne !


LE Dr STOCKMANN
(Dépose la casquette et la canne sur la table.)

LE MAIRE, les prenant dans la main

Ton pouvoir de maire a eu une brusque fin.


LE Dr STOCKMANN

Tout n’est pas encore fini, (À Hovstad :) Ainsi, vous ne pouvez décidément pas publier mon article dans « le Messager » ?


HOVSTAD

Cela m’est tout à fait impossible, ne fût-ce que par égard pour votre famille.


Mme STOCKMANN

Oh ! vous n’avez pas à vous préoccuper de notre famille, monsieur Hovstad.


LE MAIRE, tirant un papier de sa poche

Il suffira, pour éclairer le public, que ceci paraisse. C’est un exposé authentique. Voulez-vous le prendre ?


HOVSTAD, prenant le papier

C’est bien. On l’insérera.


LE Dr STOCKMANN

Mais pas le mien. On croit pouvoir étouffer ma voix et celle de la vérité ! Mais ce n’est pas si facile à faire que vous le croyez. M. Aslaksen, faites-moi le plaisir de prendre immédiatement mon manuscrit et de l’imprimera part et à mes frais. Je l’édite moi-même. Tirez-le à quatre cents, non, à cinq cents, à six cents exemplaires.


ASLAKSEN

Pour tout l’or du monde, je ne prêterai pas mes presses à un tel écrit, monsieur le docteur. Je tiens trop à l’opinion publique. Vous ne trouverez à imprimer cela nulle part dans toute la ville.


LE Dr STOCKMANN

Alors, rendez-le moi.


HOVSTAD, lui tendant le manuscrit

Le voici.


LE Dr STOCKMANN, prenant son chapeau et sa canne

Il paraîtra, quoiqu’il arrive. Je le lirai devant une grande assemblée populaire. Il faut que tous mes concitoyens entendent la voix de la vérité !


LE MAIRE

Pas une société ne te louera son local pour un tel usage.


ASLAKSEN

Pas une seule, j’en suis absolument sûr.


BILLING

Dieu me damne s’il s’en trouve une !


Mme STOCKMANN

Ce serait, par trop honteux, à la fin ! Mais pourquoi se mettent-ils donc tous contre toi, tous ces hommes ?


LE Dr STOCKMANN, rageusement

Je vais te le dire : c’est parce que, dans cette ville, il n’y a pas d’hommes, il n’y a que des bonnes femmes comme toi, qui ne pensent qu’à leurs familles et pas du tout à la communauté.


Mme STOCKMANN, lui saisissant le bras

Je leur montrerai, en ce cas, qu’une… bonne femme peut quelquefois valoir un homme. Maintenant, je suis avec toi, Thomas !


LE Dr STOCKMANN

Bien dit, Catherine ! je veux être damné si mon rapport n’arrive pas quand même à la publicité ! Si je ne trouve pas de local à louer, je louerai un tambour et je parcourrai la ville en lisant la chose à tous les coins de rue.


LE MAIRE

Tu n’es pas encore fou à ce point !


LE Dr STOCKMANN

Que si !


ASLASKSEN

Vous ne trouverez pas un seul homme dans toute la ville pour vous accompagner.


BILLING

Le diable m’emporte si vous en trouvez un !


Mme STOCKMANN

Ne te rends pas. Thomas ! Je prierai les garçons de t’accompagner.


LE Dr STOCKMANN

C’est une superbe idée !


Mme STOCKMANN

Martin sera enchanté de le faire. Et Eilif te suivra bien, lui aussi.


LE Dr STOCKMANN

Et Pétra donc ! Et toi-même, Catherine !


Mme STOCKMANN

Non, non, pas moi. Mais je serai à la fenêtre et je te regarderai. Je te le promets.


LE Dr STOCKMANN, l’étreint et l’embrasse

Merci ! Et maintenant, nous allons nous mesurer. Ah ! mes bons messieurs ! Nous allons voir si la pleutrerie aura le pouvoir de fermer la bouche à un patriote qui veut purifier la société !

(Il sort avec sa femme par la porte du fond à gauche.)

LE MAIRE, secouant la tête
Il a fini par la rendre folle, elle aussi.

ACTE IV

(Grande salle d’aspect ancien dans la maison du capitaine Horster. Au fond, une porte d’entrée ouverte à deux battants et donnant sur le vestibule. Trois fenêtres au mur de gauche. En face, contre celui de droite, une estrade sur laquelle est placée une petite table. Sur la table une carafe d’eau, un verre, deux bougies et une sonnette. La salle est éclairée par des lampes disposées entre les fenêtres Sur le premier plan à gauche, une table avec des bougies et une chaise. Sur le premier plan, à droite, une porte, près de laquelle sont placées des chaises). (Grande assemblée, où sont représentées toutes les classes de la bourgeoisie. Quelques femmes et quelques petits écoliers se perdent dans la foule. Le public afflue graduellement, par la porte du fond. La salle se remplit.)


UN BOURGEOIS

Te voici donc, toi aussi, Lamstad.


SECOND BOURGEOIS

Je suis de toutes les réunions populaires, moi.


UN VOISIN

Vous avez un sifflet sur vous, au moins ?


PREMIER ROURGEOIS

Je crois bien, pardi. Et vous ?


TROISIÈME BOURGEOIS

Eh oui ! sans doute. Le caboteur Evensen, lui, parlait d’apporter une grosse trompette.


SECOND BOURGEOIS

Ce farceur d’Evensen !

(Rires dans le groupe.)

QUATRIÈME BOURGEOIS, s’approchant d’eux

Dites-moi donc, savez-vous ce qui va se passer, ce soir ?


SECOND BOURGEOIS

Eh ! c’est le docteur Stockmann qui fait une conférence contre le maire.


LE NOUVEAU VENU

Mais c’est son frère.


PREMIER BOURGEOIS

. C’est égal. Le docteur Stockmann n’a peur de rien.


TROISIÈME BOURGEOIS

Mais il a tort. On l’a dit dans « le Messager ».


SECOND BOURGEOIS

Il faut croire, en effet, que cette fois il est dans son tort, puisqu’on n’a voulu lui louer ni la salle des propriétaires de maison, ni celle du cercle de la bourgeoisie.


PREMIER BOURGEOIS

Il n’a même pas pu obtenir la salle des bains.


SECOND BOURGEOIS

Non, tu le sais bien.


UN HOMME, dans un autre groupe

Pour qui faut-il être dans cette affaire, dites ?


UN AUTRE, dans le même groupe

Ayez seulement l’œil sur l’imprimeur Aslaksen et faites comme lui.


BILLING, une serviette sous le bras, se frayant un passage

Excusez-moi, messieurs ! Voudriez-vous me laisser passer ? Je suis envoyé par « le Messager ». Grand merci !

(Il s’assied à la table de gauche.)

UN OUVRIER

Qu’est-ce qu’il est, celui-là ?


AUTRE OUVRIER

Tu ne le connais pas ? C’est ce Billing qui travaille dans le journal d’Aslaksen.

(Le capitaine Horster introduit par la porte du premier plan de droite madame Stockmann et Pétra, suivies de Martin et d’Eilif.)

HORSTER

J’ai pensé que la famille serait bien là. Il vous serait très facile de vous éclipser par ici, s’il arrivait quelque chose.


Mme STOCKMANN

Vous croyez donc qu’il y aura bagarre ?


HORSTER

On ne peut jamais savoir… il y a tant de monde. Cela ne fait rien : asseyez-vous tout tranquillement.


Mme STOCKMANN, s’assied

Gomme c’est gentil à vous d’avoir offert votre salle à Stockmann.


HORSTER

Puisque tout le monde a refusé, je…


PÉTRA, qui s’est également assise

Et puis c’est du courage, Horster.


HORSTER

Oh ! il n’en faut pas beaucoup pour cela.

(Hovstad et Aslaksen s’avancent simultanément, mais chacun à part, fendant la foule, jusqu’au premier plan.)

ASLAKSEN, s’approchant de Horster.

Le docteur n’est pas encore là.


HORSTER

Il attend dans la chambre à côté.

(Mouvement devant la porte du fond.)

HOVSTAD, à Billing

Regardez donc, voici le maire.


BILLING

Dieu me damne ! il donne tout de même de sa personne !

(Le maire Stockmann se fraie doucement un passage à travers la foule, saluant poliment de côté et d’autre, et va se placer contre le mur de gauche. Un instant après, par la porte de droite, entre le Dr Stockmann en habit noir, cravaté de blanc. Çà et là, quelques timides applaudissements aussitôt étouffés par des chuts discrets. Le silence s’établit.)

STOCKMANN, à demi voix

Gomment ça va-t-il, Catherine ?


STOCKMANN

Oh ! ça va bien. (Plus bas :) Ne t’emporte pas, Thomas, je t’en prie.


LE Dr STOCKMANN

Bast ! tu vas voir, je sais me contenir. (Il regarde sa montre, monte sur l’estrade et salue de la tête.) L’heure est passée depuis quinze minutes. — Je vais donc commencer.

(Il tire son manuscrit.)

ASLAKSEN

Il me semble qu’on devrait commencer par élire un président.


LE Dr STOCKMANN

C’est absolument inutile.


QUELQUES MESSIEURS

Si, si !


LE MAIRE

Je serais également d’avis de choisir quelqu’un pour diriger les débats.


LE Dr STOCKMANN

Voyons, Pierre ! On n’est ici que pour entendre une conférence.


LE MAIRE

La conférence du docteur pourrait offrir matière à contestations.


VOIX NOMBREUSES

Un président ! Un président !


HOVSTAD

La volonté générale des citoyens semble réclamer un président.


STOCKMANN, se maîtrisant

Allons ! va pour la volonté générale des citoyens ! Qu’elle fasse ce qu’elle veut.


ASLAKSEN

Monsieur le maire acceplerait-il cette mission ?


VOIX NOMBREUSES, applaudissant

Bravo, bravo !


LE MAIRE

Diverses raisons faciles à comprendre m’obligent à la décliner. Mais nous avons heureusement parmi nous un homme fait, je crois, pour réunir tous les suffrages. Je veux parler du président de l’association des propriétaires de maisons, de monsieur l’imprimeur Aslaksen.


VOIX NOMBREUSES

Oui, oui ! Vive Aslaksen ! Hourrah pour Aslaksen !


STOCKMANN, prend son manuscrit et descend de l’estrade

ASLAKSEN

Appelé par la confiance de mes concitoyens, je suis disposé à…

(Applaudissements et acclamations. Aslaksen monte sur l’estrade.)

BILLING, écrivant

Nous mettons : « monsieur l’imprimeur Aslaksen a été élu par acclamation. »


ASLAKSEN

Et puisque me voici à cette place, je vous demande la permission de vous dire quelques paroles bien concises. Je suis un homme tranquille et pacifique qui aime la modération réfléchie et… et la réflexion modérée. Tous ceux qui me connaissent peuvent l’attester.


VOIX NOMBREUSES

Oui, oui, certes, Aslaksen.


ASLAKSEN

J’ai appris à l’école de la vie et de l’expérience que la modération et la tempérance sont les vertus qui profitent le mieux aux citoyens…


LE MAIRE

Écoutez.


ASLAKSEN

… et que circonspection et tempérance font aussi l’affaire de la société. Je dois donc engager l’honorable citoyen qui a convoqué cette réunion à faire tout son possible pour se maintenir dans les limites de la modération et de la tempérance.


UN HOMME, près de la porte

À la santé de la société de tempérance !


UNE VOIX

Brrr ! que le diable…


VOIX NOMBREUSES

Chut, chut !


ASLAKSEN

Pas d’interruptions, messieurs ! — Quelqu’un demande-t-il la parole ?


LE MAIRE

Monsieur le président !


ASLAKSEN

Monsieur le maire Stockmann a la parole.


LE MAIRE

Étant donnée la proche parenté qui, comme on le sait sans doute, me lie au médecin des eaux, je préférerais ne pas prendre la parole ce soir. Mais ma position vis-à-vis de l’établissement et mon souci des intérêts vitaux de notre cité m’obligent à présenter une motion. Je me plais à croire que pas un des citoyens ici présents ne souhaite la diffusion de certains bruits mal fondés, exagérés en tout cas, touchant les conditions sanitaires de la ville.


VOIX NOMBREUSES

Non, non, non ! Pas de ça ! Nous protestons !


LE MAIRE

Je propose, en conséquence, que l’assemblée n’autorise pas le médecin des eaux à lire ou à développer son exposé.


LE Dr STOCKMANN, éclatant

N’autorise pas… ? Ah ça !


Mme STOCKMANN, toussant

Hem, hem !


LE Dr STOCKMANN

Allons, va pour n’autorise pas !


LE MAIRE

J’ai, dans « le Messager du Peuple », renseigné le public sur les faits essentiels, en sorte que tous les citoyens bien pensants peuvent facilement se faire une opinion. On peut juger, d’après cela, que le projet du médecin des eaux, — outre qu’il constitue un vote de méfiance contre ceux qui dirigent les intérêts de la ville, — tend au fond à imposer aux contribuables une charge de quelques centaines de mille couronnes, pour le moins.

(Signes de désapprobation ; quelques coups de sifflets.)

ASLAKSEN, agitant la sonnette

Silence, messieurs ! Je me permets d’appuyer la motion du maire. C’est aussi mon opinion, qu’il y a dans le mouvement soulevé par le docteur une arrière-pensée. Il parle de l’établissement, mais ce qu’il médite en réalité c’est une révolution. Il veut transférer le pouvoir en d’autres mains. Oh ! personne ne met en doute l’honorabilité de ses vues. Il ne peut y avoir assurément qu’un seul avis là-dessus. Moi aussi, je suis partisan du gouvernement du peuple par le peuple, pourvu que cela ne coûte pas trop cher aux contribuables. Mais ce serait ici le cas. Voilà pourquoi — non, le diable m’emporte, — avec votre permission, — si je puis suivre le docteur Stockmann dans cette affaire. On peut aussi payer les violons trop cher à la fin. Voilà ce que j’en pense, moi.

(Vif assentiment de toutes parts.)

HOVSTAD

Moi aussi, je sens le besoin de définir mon attitude. Le mouvement provoqué par le Dr Stockmann semblait tout d’abord gagner quelques sympathies et je l’ai appuyé aussi impartialement que j’ai pu. Mais bientôt nous nous aperçûmes que nous avions été induits en erreur, que l’exposé était faux…


LE Dr STOCKMANN

Faux !…


HOVSTAD

Mettons sujet à caution. Les explications du maire vous en ont convaincus. J’espère que personne ici ne met en doute mes tendances libérales. Tout le monde connaît l’attitude du « Messager du Peuple » dans les grandes questions politiques. Mais des gens d’expérience et de bon sens m’ont appris que, lorsqu’il s’agit d’affaires purement locales, le devoir d’un journal est de procéder avec une certaine prudence.


ASLAKSEN

Je suis tout à fait d’accord avec l’orateur.


HOVSTAD

Et il est hors de doute que, dans l’affaire qui nous occupe, le Dr Stockmann a la volonté générale contre lui. Or, quel est, Messieurs, le premier devoir d’un rédacteur ? N’est-ce pas d’agir en concordance avec les idées de ses lecteurs ? Va-t-il pas reçu une sorte de mandat tacite qui l’oblige à combattre sans trêve ni repos pour le bien de ceux dont il représente les opinions ? Serais-je dans l’erreur ?


VOIX NOMBREUSES

Son, non, non ! Le rédacteur Hovstad a raison !


HOVSTAD

Il m’en a coûté, et beaucoup, de rompre avec un homme dont j’ai été l’hôte assidu ces derniers temps, — avec un homme qui, jusqu’à ce jour, a été l’objet des sympathies générales de ses concitoyens, — avec un homme dont le seul, ou, en tout cas, le principal défaut est de consulter son cœur plutôt que sa tête.


QUELQUES VOIX ISOLÉES

C’est vrai ! Hourrah pour le Dr Stockmann !


HOVSTAD

Mais mes devoirs sociaux m’ont imposé cette rupture. Et puis il y a encore une considération qui me pousse à le combattre pour l’arrêter, si c’est possible, sur la voix fatale où il s’est engagé : je songe à sa famille…


LE Dr STOCKMANN

Tenez-vous-en aux conduites et au cloaque !


HOVSTAD

… Je songe à son épouse et à ses enfants en bas âge.


MARTIN

C’est nous, ça, dis mère ?


Mme STOCKMANN

Chut !


ASLAKSEN

Allons, je mets aux voix la proposition de monsieur le maire.


LE Dr STOCKMANN

C’est inutile ! Je ne compte pas parler ce soir de toute cette cochonnerie qui empoisonne les bains. Non ! J’ai tout autre chose à vous faire entendre.


LE MAIRE, à demi voix

Qu’est-ce que cela peut bien être encore ?


UN HOMME IVRE, près de la porte d’entrée

Je suis un contribuable ! et alors, j’ai, moi aussi, le droit de dire mon opinion ! Et je suis pleinement, parfaitement, incroyablement persuadé que…


VOIX NOMBREUSES

Silence, là-bas !


AUTRE VOIX

Il est ivre ! à la porte !

(On met l’ivrogne à la porte.)

LE Dr STOCKMANN

Ai-je la parole ?


ASLAKSEN, agitant la sonnette

Monsieur le docteur Stockmann a la parole.


LE Dr STOCKMANN

J’aurais voulu voir, il y a quelques jours, qu’on essayât de me museler, ainsi qu’on la fait ce soir ! Comme un lion, j’aurais défendu mes droits d’homme les plus sacrés ! Mais que m’importe aujourd’hui ! Il y a des questions plus graves sur lesquels je tiens à me prononcer.

(La foule se presse davantage autour de lui. Parmi ceux qui se sont rapprochés, on distingue Martin Kiil.)

LE Dr STOCKMANN, continuant

J’ai beaucoup réfléchi ces derniers jours. J’ai ruminé bien des pensées, j’en ai tant ruminé qu’à la fin elles commençaient à bourdonner dans ma tête…


LE MAIRE, toussant

Hem !…


LE Dr STOCKMANN

Mais j’ai fini par m’y retrouver. Alors, tout m’est apparu si nettement ! C’est si facile à exposer ! Voilà pourquoi vous me voyez ce soir devant vous. Oui, mes chers concitoyens, j’ai des révélations à vous faire ! J’ai à vous révéler une découverte d’une tout autre portée que l’empoisonnement de nos conduites d’eau et que l’état pestilentiel du terrain d’où viennent nos bains sanitaires.


CRIS NOMBREUX

Silence sur les bains ! Nous ne voulons pas en entendre parler. Pas un mot là-dessus !


LE Dr STOCKMANN

Je le répète, j’ai à vous parler de la grande découverte que j’ai faite ces jours-ci. Ce que j’ai découvert, c’est que toutes les sources morales de notre existence sont empoisonnées, que toute notre société bourgeoise repose sur le sol pestilentiel du mensonge.


VOIX INTERLOQUÉES, en sourdine

Que dit-il là ?


LE MAIRE

Une telle insinuation !…


ASLAKSEN, la main sur la sonnette

J’invite l’orateur à se modérer.


LE Dr STOCKMANN

J’ai aime ma ville natale autant qu’on peut aimer l’abri tutélaire de ses jeunes années. Je n’étais pas vieux quand je quittai ces parages et l’on eût dit que l’éloignement, la nostalgie, le souvenir auréolassent à mes yeux les hommes et les choses de ce pays.

(Quelques applaudissements et quelques acclamations.)

LE Dr STOCKMANN

Ce fut ainsi que je passai bien des années dans un coin perdu de l’extrême nord. Au contact des hommes qui vivent çà et là entre les récifs de cette terre désolée, je me demandai parfois si l’on n’eût pas rendu un meilleur service à ces pauvres créatures dégradées en leur envoyant un vétérinaire au lieu d’un homme comme moi.

(Murmures dans la salle.)

BILLING, déposant sa plume

Dieu me damne si j’ai jamais entendu… !


HOVSTAD

C’est bafouer une honorable population !


LE Dr STOCKMANN

Attendez un peu ! — Personne, je crois, ne saurait prétendre que j’aie oublié là bas ma ville natale. J’étais comme un oiseau de proie couvant son œuf et, ce qui devait sortir de cet œuf, c’était le plan de l’établissement thermal.

(Applaudissements et interruptions.)

LE Dr STOCKMANN

Et quand enfin je fus assez favorisé par un sort propice pour pouvoir rentrer chez moi, ah ! mes chers concitoyens, il me sembla que je n’avais plus rien à désirer. Ou plutôt si ! j’avais un désir, brûlant, impérieux, irrésistible : c’était de pouvoir me consacrer au bien de ma ville et de ma communauté.


LE MAIRE, regardant en l’air

Singulière manière de s’en acquitter… hem.


LE Dr STOCKMANN

C’est ainsi que je nageais dans une aveugle félicité, jusqu’à ce que, hier matin, — ou plutôt non, — avant-hier, dans l’après-midi, mes yeux se fussent, tout à coup, ouverts tout grands et la première chose que j’aperçus ce fut l’incommensurable bêtise de l’autorité…

(Bruit, exclamations et rires. Madame Stockmann tousse avec insistance.)

LE MAIRE

Monsieur le président ?


ASLAKSEN, sonnant

De par le droit que me donne mon poste de président… !


LE Dr STOCKMANN

C’est une mesquinerie que de s’attacher à un mot, monsieur Aslaksen. Tout ce que je voulais dire c’est que je fus frappé de l’incommensurable cochonnerie dont nos hommes dirigeants s’étaient rendus coupables dans la question des bains, Je ne puis souffrir les hommes dirigeants. Je les ai en abomination. — J’ai assez rencontré de cette engeance sur mon chemin. Ils me rappellent des boucs lâchés dans une jeune plantation. Us ne font que dégâts partout. Impossible à un homme libre d’avancer sans se heurtera eux de quelque coté qu’il se tourne. — Ce que je préférerais encore ce serait d’en voir détruire la race, comme on procède envers d’autres bêtes nuisibles…

(Agitation dans la salle.)

LE MAIRE

Monsieur le président, peut-on laisser passer de telles expressions ?


ASLAKSEN, la main sur la sonnette

Monsieur le docteur… !


LE Dr STOCKMANN

Je ne comprends pas que j’aie mis tant de temps à voir clair dans l’âme de ces messieurs. J’avais pourtant sous les yeux presque journellement, dans cette ville même, un superbe échantillon de l’espèce dans la personne de mon frère Pierre, homme aux mouvements lents, aux préjugés tenaces…

(Rires, bruit et sifflets. Mme Stockmann tousse obstinément.)

ASLAKSEN, agite violemment la sonnette

L’HOMME IVRE, qui est rentré

C’est-il moi que vous visez ? C’est que, moi aussi, je m’appelle Pierre, mais le diable m’emporte si…


VOIX COURROUCÉES

À la porte l’ivrogne ! À la porte ! À la porte !

(On jette l’ivrogne à la porte.)

LE MAIRE

Qu’est-ce que c’est que cet individu ?


UN VOISIN

Je ne le connais pas, monsieur le maire.


UN AUTRE

Il n’est pas de la ville.


UN TROISIÈME

Cela doit être un colporteur étranger, venu de… (Le reste des paroles se perd dans le bruit.)


ASLAKSEN

L’homme a évidemment bu trop de bière. — Continuez, monsieur le docteur, mais tâchez de vous tenir dans les limites de la modération et de la tempérance.


LE Dr STOCKMANN

Fort bien, mes chers concitoyens. Je n’en dirai pas davantage sur nos hommes dirigeants. D’autant plus que, si quelqu’un augurait de ce que je viens de dire que je veux m’en prendre ce soir à ces messieurs, il se tromperait, — il se tromperait du tout au tout. Car j’ai la douce consolation de croire que les traînards, que tous ces vieux débris d’un monde intellectuel qui s’en va prendront eux-mêmes admirablement soin de leur mort. Point n’est besoin d’un médecin pour hâter leur trépas. Et ce n’est pas non plus cette sorte de gens qui constitue pour la société le « langer le plus imminent. Ce ne sont pas eux qui mettent le plus d’activité à empoisonner les sources de notre vie morale et à empester le sol sur lequel nous nous mourons. Ce ne sont pas eux, les plus dangereux ennemis de la vérité et de la liberté.


CRIS DE TOUS COTÉS

Qui est-ce alors ? qui est-ce ? Nommez-les !


LE Dr STOCKMANN

Oui, vous pouvez y compter, je les nommerai ! car c’est précisément là la grande découverte que j’ai faite hier. (Haussant la voix.) L’ennemi le plus dangereux de la vérité et de la liberté parmi nous c’est la majorité compacte. Oui, c’est la majorité compacte, la majorité libérale, — c’est bien elle ! Maintenant, vous le savez.

(Bruit extraordinaire dans la salle. La plupart des assistants crient, piétinent et sifflent. Quelques vieux messieurs échangent des regards à la dérobée et semblent se divertir. Madame Stockmann se lève, l’air inquiet. Eilif et Martin se dirigent, menaçants, vers les écoliers, qui font du vacarme. Aslaksen agite la sonnette et exhorte au calme. Hovstad et Billing parlent tous les deux, mais on ne peut les entendre. Enfin le silence se rétablit.)

ASLAKSEN

Le président espère que l’orateur retirera ses expressions irréfléchies.


LE Dr STOCKMANN

Jamais de la vie, monsieur Aslaksen. C’est la grande majorité de notre population qui me dépouille de ma liberté et veut m’empêcher de dire la vérité.


HOVSTAD

La majorité a toujours le droit pour elle.


BILLING

Et la vérité, elle l’a aussi pour elle, Dieu me damne !


LE Dr STOCKMANN

La majorité n’a jamais le droit pour elle. Jamais, vous dis-je ! C’est là un de ces mensonges sociaux contre lesquels un homme libre et capable de penser doit nécessairement s’insurger. Oui est-ce qui constitue la majorité des habitants d’un pays ? Les gens intelligents ouïes imbéciles ? Nous sommes, je pense, tous d’accord pour affirmer que, si l’on considère le globe terrestre dans son ensemble, les imbéciles y forment une écrasante majorité. Mais alors, quand le diable y serait, il n’y a pas de droit au monde qui mette les gens intelligents sous la dépendance des imbéciles !

(Bruit et exclamations.)

LE Dr STOCKMANN

Oui, oui, vous pouvez crier plus haut que moi, mais vous ne pouvez pas me répondre. La majorité a pour elle le pouvoir, hélas ! mais non point le droit. Le droit est de mon côté, à moi, et du côté de quelques individus isolés. Le droit est toujours du côté de la minorité.

(Le bruit recommence, tout aussi violent.)

HOVSTAD

Ah ! ah ! le Dr Stockmann s’est donc fait aristocrate depuis avant-hier !


LE Dr STOCKMANN

Je le répète, il ne me convient pas de perdre mon temps à parler du faible troupeau des retardataires rachitiques et courts d’haleine qui n’ont plus rien de commun avec le grand mouvement de la vie. Je songe au petit nombre, aux individus isolés qui se sont emparés de toutes les vérités naissantes. Ce sont, pour ainsi dire, des hommes placés aux avant-postes, si loin que la majorité compacte ne peut encore les rejoindre. Ils défendent là-bas des vérités trop fraîchement écloses sur le terrain de la vie consciente pour qu’une majorité ait déjà pu se grouper autour d’elles.


HOVSTAD

Alors, c’est en révolutionnaire que vous vous êtes transformé, monsieur le docteur ?


LE Dr STOCKMANN

Eh ! grand Dieu, oui, monsieur Hovstad. Je me propose de faire une révolution contre le mensonge qui veut que la majorité détienne le vrai. Quelles sont donc ces vérités autour desquelles la pluralité des hommes aime à se grouper ? Ce sont des vérités si avancées en âge qu’elles sont sur le point de se décomposer. Mais quand une vérité en est là, elle est aussi sur le point de devenir un mensonge, messieurs.

(Rires et expressions de raillerie.)

LE Dr STOCKMANN

Oui, oui, croyez-m’en si vous voulez, mais les vérités n’ont pas, comme on se l’imagine vulgairement, la résistance d’un Mathusalem. Une vérité de complexion normale vit d’ordinaire — mettons 17, 18, tout au plus 20 ans, rarement davantage. Mais ces vérités surannées sont toujours d’une maigreur effrayante. Elles n’ont plus que la peau et les os. Et pourtant, c’est alors seulement que la majorité s’en occupe enfin et qu’elle les recommande à la société comme une saine nourriture morale. Or, je puis vous assurer que de tels aliments n’ont guère de valeur nutritive. Comme médecin, je dois m’y entendre. Toutes ces vérités majoritaires ne peuvent être comparées qu’à de la vieille salaison. On dirait des jambons desséchés, verdâtres et moisis ; de là provient le scorbut moral qui gagne les sociétés.


ASLAKSEN

Il me semble que l’honorable orateur s’écarte considérablement de son sujet.


LE MAIRE

Je ne puis que me ranger à l’avis du président.


LE Dr STOCKMANN

Ah ça ! tu es fou, Pierre ! Mais j’y suis en plein, dans mon sujet. Car je ne veux pas dire autre chose, sinon que la pluralité des hommes, la masse, — enfin cette satanée majorité compacte, — que c’est elle, entendez bien, qui empoisonne les sources de notre vie morale et empeste le terrain sur lequel nous nous mouvons.


HOVSTAD

Et tout cela parce que la grande majorité populaire et libérale a le bon sens de ne s’incliner que devant des vérités certaines et reconnues.


LE Dr STOCKMANN

Ah ! mon cher monsieur Hovstad, ne me parlez donc pas de vérités certaines ! Les vérités reconnues par la masse, par la multitude, ce sont ces mêmes vérités que les combattants d’avant-postes tenaient pour certaines du temps de nos grands-pères. Nous, les combattants d’avant-postes d’aujourd’hui, nous ne les reconnaissons plus. Et je crois même qu’en fait de vérité certaine il n’en existe qu’une : c’est que nulle société ne peut vivre en bonne santé si elle n’a pour toute nourriture que ces vieilles vérités sans consistance.


HOVSTAD

Fort bien, mais au lieu de propos en l’air, il serait amusant de vous entendre dire ce que sont ces vérités sans consistance dont nous vivons.

(Assentiment de divers côtés.)

LE Dr STOCKMANN

Oh ! je pourrais vous en énumérer toute une masse, de ces objets de rebut. Mais, pour commencer, je m’en tiendrai à une vérité reconnue, qui, au fond, n’est qu’un vilain mensonge, mais dont M. Hovstad, et « le Messager », et toute la clientèle du « Messager » n’en font pas moins leur pâture ordinaire.


HOVSTAD

Et c’est ?


LE Dr STOCKMANN

C’est la doctrine que vous avez héritée de vos aïeux et que vous allez propageant étourdîment de droite et de gauche, la doctrine d’après laquelle le vulgaire, la masse, la foule constituerait l’essence du peuple, serait identique avec le peuple lui-même, — la doctrine qui, à l’homme du commun, à celui qui représente l’ignorance et les infirmités sociales, attribue le même droit de condamner et d’approuver, de régner et de gouverner qu’aux êtres distingués qui composent l’élite intellectuelle.


BILLING

Ah bien ! Dieu me damne si j’ai jamais…


HOVSTAD, s’exclamant en même temps

Citoyens, notez bien ces paroles !


VOIX IRRITÉES

Oh, oh ! nous ne sommes donc pas le peuple ? Il n’y a donc que les gens distingués qui aient le droit de gouverner ?


UN OUVRIER

À la porte, celui qui parle ainsi !


D’AUTRES

À la porte !


UN BOURGEOIS

Embouche ta trompette, Evansen.

(Forts coups de trompette, sifflets et bruit assourdissant.)

LE Dr STOCKMANN, quand le tumulte s’est un peu apaisé

Voyons ! soyez donc raisonnables ! Souffrez qu’on vous parle, ne fût-ce qu’une fois, le langage de la vérité. Je ne vous demande pas de partager immédiatement mon avis, tous tant que vous êtes. Mais je me serais attendu à ce que M. Hovstad, du moins, réflexion faite, me donnât raison, lui qui se dit libre-penseur.


MURMURES DE SURPRISE

Libre-penseur ? Comment ! Le rédacteur Hovstad serait libre-penseur ?


HOVSTAD, criant

Prouvez-le, docteur Stockmann ! Où ai-je écrit cela ?


LE Dr STOCKMANN, réfléchissant

Ma foi, non, vous êtes dans le vrai. Vous n’avez jamais eu ce courage. Allons ! je ne veux pas abuser de votre embarras, monsieur Hovstad. Admettons que ce soit moi, qui sois libre-penseur. Aussi bien je tiens à établir scientifiquement, de façon à ce que vous en soyez tous convaincus, comme quoi M. Hovstad et « le Messager du Peuple » vous font honteusement poser lorsqu’ils vous affirment que vous, le vulgaire, la masse, la foule, constituez l’essence même du peuple. Ce n’est là, entendez-vous, qu’un mensonge de presse ! Le vulgaire n’est que la matière brute qui demande à être transformée en peuple.

(Murmures, rires et agitation.)

LE Dr STOCKMANN

Eh ! n’en est-il pas ainsi de tout le reste du règne animal ? Comparez un peu les espèces cultivées avec celles qui ne le sont pas. Prenez une simple poule de village : que peut bien valoir la chair de cette maigre volaille rabougrie ? Pas grand’chose, n’est-ce pas ? Et voyez les œufs qu’elle pond : une corneille ou une pie de taille ordinaire vous en pondront de presque aussi beaux. En revanche, considérez une poule de race cultivée, espagnole ou japonaise, ou encore une dinde, un noble faisan, que sais-je ? la différence saute aux yeux. Et les chiens donc, avec qui nous sommes en si étroite communauté ? Figurez-vous d’abord un simple chien de village, un de ces misérables roquets qui courent, pelés, le long des rues, en salissant les murs. Et maintenant mettez-le à côté d’un beau caniche, de ceux qui, pendant plusieurs générations, ont été élevés dans des maisons seigneuriales, nourris de mets délicats, l’oreille faite aux sons de la musique et d’un langage harmonieux. Ne croyez-vous pas que le caniche aura le crâne autrement développé que le roquet ? Vous pouvez y compter ! Ce sont des caniches de cette sorte que certains industriels prennent tout jeunes pour leur enseigner les tours les plus invraisemblables. Jamais un roquet n’en apprendra de pareils, se mit-il la tête en bas et les pattes en air.

(Bruit et rires dans toute la salle.)

UN BOURGEOIS

Vous voulez maintenant nous transformer en chiens !


UN AUTRE

Nous ne sommes pas des bêtes, monsieur le docteur !


LE Dr STOCKMANN

Eh, ma foi, si, mon petit père, nous sommes des bêtes ! De véritables bêtes, aussi authentiques que possible, tous tant que nous sommes. Ce qui est vrai, par exemple, c’est qu’il y a parmi nous fort peu de bêtes de race. Ah ! il y a une terrible distance entre l’homme caniche et l’homme roquet. Le plus plaisant de l’affaire, c’est que M. Hovstad est parfaitement d’accord avec moi tant qu’il ne s’agit que de bêtes à quatre pattes.


HOVSTAD

Oui, oui, tenons-nous-en là.


LE Dr STOCKMANN

Mais sitôt que j’étends le principe aux animaux à deux pieds, M. Hovstad s’arrête. Il n’ose plus avoir ses propres idées, suivre sa pensée jusqu’au bout. Il renverse toute la doctrine et proclame dans « le Messager » que la poule de village et le chien de rue sont les plus beaux ornements de l’animalité. Mon Dieu, il en est toujours ainsi, tant qu’un homme n’a pas éliminé ce qu’il y a de plèbe en lui pour atteindre à la vraie distinction morale.


HOVSTAD

Je ne prétends à aucune distinction. Je descends d’une simple famille de paysans et je suis fier de plonger mes racines dans cette plèbe qu’on vilipende ici.


UN GROUPE D’OUVRIERS

Vive Hovstad ! Hourrah, hourrah !


LE Dr STOCKMANN

Pour trouver la plèbe dont je parle, il est inutile de plonger dans des profondeurs. Elle rampe et fourmille tout autour de nous, jusqu’au haut de l’échelle sociale. Sans aller bien loin, regardez votre propre maire, si coquet, si soigné de sa personne ! Mon frère Pierre est, je vous assure, aussi plébéien qu’il est possible de l’être…

(Rires et sifflets.)

LE MAIRE

Je proteste contre de telles personnalités.


LE Dr STOCKMANN, imperturbable

… Et, s’il l’est, ce n’est pas parce que nous descendons, lui et moi, de je ne sais quel vilain pirate de Poméramie ou des environs, — car c’est notre cas…


LE MAIRE

Une légende absurde, que je nie !


LE Dr STOCKMANN

… mais parce qu’il pense ce que pensent ses supérieurs et que ses opinions sont celles de ses supérieurs. Quiconque agit ainsi est, au moral, un plébéien. Et voilà pourquoi mon frère Pierre, malgré ses grands airs, est, au fond, si diantrement loin d’être un homme distingué, — et, par conséquent, si loin d’être un homme libéral.


LE MAIRE

Monsieur le président !


HOVSTAD

Vraiment ? Il n’y a donc, chez nous, que les gens distingués qui soient libéraux ? Voilà certes une conception nouvelle.

(Rires.)

LE Dr STOCKMANN

Oui, c’est encore une de mes découvertes. Et en voici une autre, le vrai libéralisme, qui est la liberté d’esprit, se confond exactement avec la moralité. Voilà pourquoi, je le répète, « le Messager du Peuple » est impardonnable de répandre quotidiennement une fausse doctrine, d’après laquelle il n’y aurait de libérale que la la masse, la foule, la majorité compacte, seules gardiennes de la morale, tandis que la culture ferait suinter dans nos mœurs le vice, la corruption et toutes les malpropretés de l’âme, comme les tanneries du Mœlledal font suinter des ordures dans nos eaux minérales.

(Bruit et interruptions.)

LE Dr STOCKMANN, criant, imperturbable et emporté par ses idées

Et c’est ce même « Messager du Peuple » qui proclame que la masse adroit à de plus hautes conditions d’existence ! Mais, de par tous les diables, si la doctrine du « Messager » tenait debout, accorder ces conditions à la masse équivaudrait exactement à la précipiter dans le vice et dans la corruption ! Heureusement, il n’y a là qu’un vieux mensonge dont nous avons hérité de nos pères. Non, ce n’est pas la culture qui démoralise, c’est l’abrutissement, la pauvreté, les misérables conditions de la vie qui accomplissent cette œuvre infernale ! Dans une maison où l’on n’aère pas et où l’on ne balaie pas tous les jours, — Catherine, ma femme, prétend même qu’on doit laver quotidiennement le plancher, mais c’est sujet à contestation, — dans une telle maison, dis-je, il ne faut que deux à trois ans pour que ses habitants perdent la faculté de penser et d’agir conformément aux préceptes de la morale. Le défaut d’oxygène débilite la conscience. Et il est à supposer que l’oxygène manque dans un très grand nombre de maisons de notre ville, puisque la majorité compacte est assez dépourvue de conscience pour vouloir fonder la prospérité publique sur la base pestilentielle de la fraude et du mensonge.


ASLAKSEN

On n’a pas le droit de lancer une si grossière accusation contre toute une communauté de citoyens.


UN MONSIEUR

Je propose au président de retirer la parole à l’orateur.


VOIX IRRITÉES

Oui, oui, c’est juste ! Retirez-lui la parole !


LE Dr STOCKMANN, éclatant

En ce cas, je crierai la vérité à tous les coins de rues ! J’écrirai dans les journaux des autres villes ! Tout le pays saura où nous en sommes !


HOVSTAD

On dirait presque que le docteur Stockmann a l’intention de ruiner notre cité.


LE Dr STOCKMANN

Oui, j’aime à tel point ma ville natale que je préférerais l’anéantir plutôt que de voir sa prospérité s’élever sur un mensonge.


ASLAKSEN

Ce sont là des paroles un peu fortes.

(Bruit et sifflets. En vain Mme Stockmann tousse-t-elle, le docteur ne l’entend plus.)

HOVSTAD, criant au milieu du vacarme

Il faut être un ennemi du public pour vouloir ainsi détruire toute une communauté !


LE Dr STOCKMANN, s’exaltant de plus en plus

Eh ! qu’importe la destruction d’une communauté qui ne vit que de mensonge ! Il faut qu’elle soit rasée du sol, entendez-vous ! Tous ceux qui se nourrissent de mensonge doivent être exterminés comme des bêtes malfaisantes ! Vous finirez par empester tout le pays 1 Tout le pays, grâce à vous, méritera bientôt d’être réduit à néant. Et, si les choses en viennent là, alors vous m’entendrez dire du plus profond de mon cœur : périsse tout le pays, croule et périsse tout ce peuple !


UN HOMME, dans la foule

Cela s’appelle parler en véritable ennemi du peuple !


BILLING

Dieu me damne, je viens d’entendre la voix du peuple !


LA FOULE ENTIÈRE, criant

Oui, oui, oui, c’est un ennemi du peuple ! Il hait son pays ! Il…


ASLAKSEN

Comme homme et comme citoyen, je suis profondément indigné de ce qu’il m’a fallu entendre ici. Le docteur Stockmann s’est révélé sous un jour inattendu. Je dois malheureusement m’associer à une opinion qui vient d’être exprimée par d’honorables citoyens. Et je suis d’avis que nous formulions cette opinion en votant une résolution. Je propose la formule suivante : « L’assemblée déclare considérer le docteur Thomas Stockmann, médecin des eaux, comme un ennemi du peuple. »

(Tonnerre de hourrrahs. Assentiment général. Un grand nombre d’assistants entourent le docteur et sifflent contre lui. Mme Stockmann et Pétra se sont levées. Martin et Eilif se battent avec d’autres écoliers qui ont sifflé. Quelques hommes faits les séparent.)

LE Dr STOCKMANN, aux siffleurs

Insensés que vous êtes… ! Je vous dis que…


ASLAKSEN, sonnant

Le docteur n’a plus la parole. Il faut un vote formel. Mais, pour ménager les sentiments personnels, il ne doit pas être oral ni nominal. Avez-vons un peu de papier, monsieur Billing ?


BILLING

En voici du blanc et du bleu…


ASLAKSEN, descendant de la tribune

Fort bien. De cette façon, cela ira plus vite. Découpez-le en petits morceaux… : là ! (À l’assemblée.) Les papiers bleus signifient non, les blancs signifient oui. Je vais moi-même recueillir les votes.

(Le maire quitte la salle. Aslaksen et quelques autres citoyens circulent en recueillant les papiers dans leurs chapeaux.)

UN MONSIEUR, à Hovstad

Qu’est-ce qui arrive au docteur, dites donc ? que faut-il en penser ?


HOVSTAD

Vous savez combien il est irréfléchi.


AUTRE MONSIEUR, à Billing

Écoutez, vous qui fréquentez la maison : avez-vous remarqué qu’il boive.


BILLING

Dieu me damne si je sais que vous dire. Chaque fois qu’on entre, il y a toujours du toddy sur la table.


TROISIÈME MONSIEUR

Non, je le crois plutôt un peu timbré.


PREMIER MONSIEUR

Eh ! eh ! il se pourrait en effet qu’il y eût un peu de folie héréditaire dans la famille.


BILLING

Ma foi, c’est bien possible.


QUATRIÈME MONSIEUR

Mais non, c’est de la méchanceté pure : il a voulu se venger d’une chose ou d’une autre.


BILLING

Précisément, un de ces jours, il parlait d’une augmentation de traitement. On la lui aura refusée.


TOUS LES MESSIEURS, unanimement

Eh ! mais alors tout s’explique !


L’HOMME IVRE, au milieu de la foule

J’en veux un bleu, moi ! Et puis un blanc aussi !


CRIS

Voici encore l’homme ivre ! À la porte !


MARTIN KIIL, s’approchant du docteur

Eh bien ! Stockmann, vous voyez maintenant à quoi mènent les tours de singe ?


LE Dr STOCKMANN

J’ai fait mon devoir.


MARTIN KIIL

Que disiez-vous donc des tanneries du Mœlledal ?


LE Dr STOCKMANN

Vous l’avez bien entendu : j’ai dit que c’est de là que viennent toutes ces saletés.


MARTIN KIIL

De la mienne aussi ?


LE Dr STOCKMANN

Hélas ! la vôtre est, je crois, la pire de toutes.


MARTIN KIIL

Comptez-vous mettre cela dans les journaux ?


LE Dr STOCKMANN

Je ne mets rien sous le boisseau.


MARTIN KIIL

Cela pourra vous coûter cher, Stockmann.

(Il s’en va.)

UN GROS MONSIEUR, s’approche de Horster, sans saluer les dames.

Eh bien ! capitaine, vous louez donc votre maison à des ennemis du peuple ?


HORSTER

Il me semble, monsieur, que j’ai le droit de disposer de ma propriété comme je l’entends.


LE GROS MONSIEUR

Alors, vous ne pouvez pas m’en vouloir si j’en fais autant de la mienne.


HORSTER

Que voulez-vous dire ?


LE GROS MONSIEUR

Vous aurez de mes nouvelles demain.

(Il lui tourne le dos et s’en va.)

PÉTRA

N’était-ce pas votre armateur, Horster ?


HORSTER

Oui, c’était monsieur Vik.


SLAKSEN, les bulletins en main, monte sur l’estrade et sonne.

Messieurs, permettez-moi de vous faire connaître le résultat. Par toutes les voix sauf une…


UN JEUNE MONSIEUR

La voix de l’homme ivre !


ASLAKSEN

Par toutes les voix sauf celle d’un homme pris de vin, l’assemblée déclare que le docteur Thomas Stockmann, médecin des eaux, est un ennemi du peuple. (Cris et assentiments.) Vive notre vieille et honorable communauté ! (Nouveaux cris d’approbation.) Vive notre vaillant et énergique maire, qui a si loyalement étouffé la voix du sang ! (Hourrah.) La séance est levée.

(Il descend de l’estrade.)

BILLING

Vive le président !


LA FOULE ENTIÈRE

Vive l’imprimeur Aslaksen !


LE Dr STOCKMANN

Mon chapeau et mon pardessus, Pétra ! Capitaine, avez-vous des places à bord pour le Nouveau-Monde ?


HORSTER

Pour vous et les vôtres, il y aura toujours des places, monsieur le docteur.


LE Dr STOCKMANN, pendant que Pétra l’aide à mettre son pardessus

C’est bien. Viens, Catherine ! Venez, enfants !

(Il sort, en offrant le bras à sa femme.)

Mme STOCKMANN, à demi voix

Je t’en prie, Thomas, prenons la porte de derrière.


LE Dr STOCKMANN

Pas de porte de derrière, Catherine. (Haussant la voix.) Vous entendrez parler de l’ennemi du peuple, avant qu’il secoue sur vous la poussière de ses sandales ! C’est que je n’ai pas la mansuétude de qui vous savez. Je ne dis pas que je vous pardonne, car vous ne savez ce que vous faites.


ASLAKSEN

Une telle comparaison est un blasphème, docteur Stockmann !


BILLING

Dieu me damne ! C’est raide à entendre pour un homme sérieux.


UNE VOIX GROSSIÈRE

Le voici qui menace maintenant !


CRIS EXCITÉS

Allons lui casser les vitres ! Jetez-le dans le fiord !


UN HOMME, dans la foule

Embouche ton clairon, Evensen ! Sonne, sonne !

(Coups de clairon, sifflets et cris sauvages. Le docteur, avec les siens, s’avance vers la sortie. Horster lui fraie un passage.)

LA FOULE ENTIÈRE, hurlant derrière eux

Ennemi du peuple ! Ennemi du peuple ! Ennemi du peuple !


BILLLNG, rangeant ses notes

Dieu me damne si je vais ce soir boire du toddy chez les Stockmann.

(Les assistants se pressent vers la sortie. Le tumulte continue dehors. On entend de la rue crier : « Ennemi du peuple, ennemi du peuple ! » )

ACTE V

Le cabinet de travail du Dr Stockmann. Étagères et armoires où sont rangés des livres et des pièces d anatomie. Au fond, une porte donnant sur le vestibule. Sur le premier plan à gauche, la porte du salon. À droite, deux fenêtres dont toutes les vitres sont cassées. Au milieu de la chambre, la table de travail du docteur, chargée de livres et de papiers. La chambre est en désordre. Heure de l’avant-midi.

Le Dr Stockmann, en robe de chambre et en pantoufles, coiffé d’une calotte, se tient penché et fouille avec un parapluie sous une des armoires. Il finit par amener une pierre.


LE Dr STOCKMANN, parlant par la porte ouverte du salon

Écoute, Catherine, en voici encore une.


Mme STOCKMANN, du salon

Oh ! ce n’est pas la dernière, va.


LE Dr STOCKMANN, ajoutant la pierre à un tas d’autres disposées sur la table

Ces pierres, je vais les garder comme un trésor sacré. Eilif et Martin pourront les regarder tous les jours et plus tard je les leur laisserai en héritage, (il fouille sous une étagère.) Est-ce que… comment diable s’appelle-t-elle donc, cette petite ?… est-ce qu’elle n’est pas encore allée chercher le vitrier ?


Mme STOCKMANN

Si, mais il ne savait pas, a-t-il répondu, s’il aurait le temps de venir aujourd’hui.


LE Dr STOCKMANN

Tu verras qu’il ne l’osera pas.


Mme STOCKMANN

C’est bien aussi ce qu’a pensé Randine : il n’osera pas, à cause des voisins. (Parlant du côté du salon.) Qu’y a-t-il, Randine ? Oui, oui. (Elle passe au salon et rentre aussitôt.) Voici une lettre pour toi, Thomas.


LE Dr STOCKMANN

Donne, (il ouvre la lettre et la lit.) Ah ! très bien.


Mme STOCKMANN

De qui est-ce ?


LE Dr STOCKMANN

Du propriétaire. Il dénonce le bail.


Mme STOCKMANN

Ce n’est pas possible ? Lui, si poli…


LE Dr STOCKMANN, regardant la lettre

Il n’ose pas faire autrement, dit-il. Il regrette bien, mais il n’ose pas, — par égard pour ses concitoyens, — par respect pour l’opinion publique ; — il n’est pas indépendant, — il n’ose pas braver certains hommes influents…


Mme STOCKMANN

Tu vois bien, Thomas.


LE Dr STOCKMANN

Oui, oui, je vois très bien. Ils sont tous lâches, dans cette ville. Personne n’ose rien, par crainte des autres. (Il jette la lettre sur la table.) Mais cela nous est bien égal, Catherine. Nous nous embarquons pour le Nouveau Monde, et puis…


Mme STOCKMANN

Mais, Thomas, est-ce bien raisonnable de nous embarquer ainsi ?


LE Dr STOCKMANN

Tu voudrais que je restasse ici, après avoir été mis au pilori comme ennemi du peuple, après avoir été flétri, après avoir eu mes vitres brisées ! Et tu n’as pas encore tout vu, Catherine : tiens, ils ont fait une énorme déchirure dans mon pantalon noir.


Mme STOCKMANN

Oh ! c’est trop fort : ton meilleur pantalon !


LE Dr STOCKMANN

Il ne faut jamais mettre son meilleur pantalon quand on va combattre pour la liberté et pour la vérité. Au fait, je ne me soucie pas trop de mon pantalon : tu pourras toujours le rapiécer. Mais ce que je ne pourrai jamais digérer de ma vie c’est que la populace, la foule ose me serrer de près, me traiter d’égal à égal.


Mme STOCKMANN

Oui, Thomas, ils ont été bien grossiers envers toi, les gens de cette ville. Mais est-ce une raison pour que nous quittions le pays ?


LE Dr STOCKMANN

Crois-tu donc que la plèbe soit moins violente dans les autres villes que dans la nôtre ? Allons donc, ce sera toujours blanc bonnet et bonnet blanc. Après tout, je m’en moque. Laissons aboyer les roquets. Ce n’est pas encore là ce qu’il y a de pire : le pis est que, d’un bout du pays à l’autre, chaque homme est l’esclave d’un parti. Ce n’est pas que le mal soit si terrible en lui-même. Les choses ne valent peut-être pas mieux dans le libre occident : là aussi, on voit fleurir la majorité compacte, et l’opinion libérale, et tout le diable et son train. Mais tout cela, vois-tu, a lieu dans de vastes proportions. On y tue raide, mais on n’y fait pas mourir à petit feu, on n’y tenaille pas une âme libre mesquinement, comme chez nous. Et au besoin on peut se tenir à l’écart. (Remontant vers le fond.) Ah ! Si je savais seulement quelque forêt vierge ou quelque petite île à acheter à bon prix dans les mers du Sud.


Mme STOCKMANN

Oui, mais nos garçons, Thomas ?


LE Dr STOCKMANN, s’arrêtant

Vraiment, Catherine, tu m’étonnes ! Quoi ? Tu aimerais mieux que nos garçons grandissent dans une société comme la nôtre ? Tu as pourtant vu toi-même hier que la moitié de cette population est folle à lier. Et, si l’autre moitié n’a pas perdu l’esprit, c’est que ce sont des brutes qui n’ont point d’esprit à perdre.


Mme STOCKMANN

Oui, mon cher Thomas, mais aussi tu es tellement imprudent dans tes paroles.


LE Dr STOCKMANN

Allons donc ! Ce n’est peut-être pas vrai ce que je dis ? Ne bouleversent-ils pas toutes les idées. Ne font-ils pas une bouillie de ce qui est juste et injuste ? N’appellent-ils pas mensonge ce que je sais être la vérité ? Mais ce qu’il y a encore de plus prodigieusement fou, ce sont tous ces hommes, mûrs pourtant, tous ces libéraux qu’on voit circuler en masse, se prenant eux-mêmes et se faisant prendre pour des esprits indépendants. A-t-on jamais rien vu de pareil, dis, Catherine ?


Mme STOCKMANN

Oui, oui, sans doute, c’est fou, mais…

(Entre Pétra, venant du salon.)

Mme STOCKMANN

Tu rentres de l’école, — déjà ?


PÉTRA

J’ai reçu mon congé.


Mme STOCKMANN

Ton congé !


LE Dr STOCKMANN

Toi aussi !


PÉTRA

Mme Busk nie l’a signifié. Alors j’ai préféré partir tout de suite.


LE Dr STOCKMANN

Par ma foi, tu as eu bien raison !


Mme STOCKMANN

Oui aurait cru que Mme Busk était une si méchante femme !


PÉTRA

Oh ! mère, Mme Busk n’est vraiment pas méchante : j’ai bien vu que cela lui faisait de la peine. Mais elle n’osait pas agir autrement, m’a-t-elle dit. Et voilà comment j’ai été congédiée.


LE Dr STOCKMANN, riant et se frottant les mains

Encore une qui n’ose pas ! C’est charmant.


Mme STOCKMANN

Ah oui ! Après ces vilaines histoires d’hier soir.


PÉTRA

Ce n’est pas seulement cela. Ecoute un peu, père !


LE Dr STOCKMANN

Eh bien ?


PÉTRA

Mme Busk m’a montré jusqu’à trois lettres qu’elle avait reçues ce matin.


LE Dr STOCKMANN

Anonymes, naturellement ?


PÉTRA

Oui.


LE Dr STOCKMANN

Tu vois, Catherine, ils n’osent pas signer !



PÉTRA

Et dans deux de ces lettres, il était dit qu’un monsieur qui fréquente chez nous aurait raconté cette nuit au cercle que j’avais sur certaines questions des opinions excessivement libres.


LE Dr STOCKMANN

J’espère que tu ne l’auras pas nié ?


PÉTRA

Tu comprends bien que non. Mme Busk a elle-même des opinions assez libres quand nous sommes seule à seule. Mais, après ces propos tenus sur mon compte, elle n’a pas osé me garder.


Mme STOCKMANN

Pense donc ! Une personne qui fréquente chez nous ! Tu vois bien, Thomas, comme on te récompense pour ton hospitalité.


LE Dr STOCKMANN

Nous ne pouvons pas vivre dans toutes ces saletés. Emballe aussi vite que tu pourras, Catherine, et partons : le plus tôt sera le mieux.


Mme STOCKMANN

Chut ! Il me semble entendre quelqu’un dans le vestibule. Va donc voir, Pétra.


PÉTRA, ouvrant la porte

Ah ! c’est vous, capitaine Horster ? Veuillez entrer.


LE CAPITAINE HORSTER, parlant du vestibule

Bonjour. J’ai voulu voir comment vous alliez ce matin.


LE Dr STOCKMANN, lui secouant la main

Merci, c’est bien gentil à vous.


Mme STOCKMANN

Et aussi de nous avoir aidés à rentrer, capitaine Horster.


PÉTRA

Mais comment êtes-vous rentré vous-même ?


HORSTER

Eh ! mon Dieu, cela n’a pas trop mal marché. Je suis assez fort et ces gens-là le sont surtout en paroles.


LE Dr STOCKMANN

Oui, dites donc, n’est-ce pas drôle, cette sacrée lâcheté ? Venez ici : je vais vous montrer quelque chose ! Tenez : voici des pierres qu’ils ont jetées chez nous. Regardez-les : c’est à peine s’il y en a deux dans tout le tas qui soient de belles pierres de combat. Tout le reste n’est que du gravier, du bocard. Et pourtant on les entendait brailler et jurer qu’ils allaient me faire mon affaire. Mais quant à agir, ah ! on peut attendre longtemps dans cette ville !


HORSTER

Cette fois, docteur, cela a été tant mieux pour vous.


LE Dr STOCKMANN

Je n’en disconviens pas. Mais c’est vexant tout de même. Car, si l’on en vient un jour à une mêlée de quelque importance pour le pays, vous verrez que l’opinion sera d’avis de prendre ses jambes à son cou. Et alors, capitaine Horster, on verra la majorité compacte décamper comme un troupeau de moutons. C’est ce qu’il y a de plus triste à penser. Vraiment, cela me chagrine. D’ailleurs, que le diable !… Je m’en moque ! Je suis un ennemi du peuple, disent-ils. Va pour l’ennemi du peuple.


Mme STOCKMANN

Tu ne le seras jamais, Thomas.


LE Dr STOCKMANN

Ne le jure pas trop haut, Catherine. Un mot peut agir sur vous comme une épingle qui vous égratignerait le poumon. Ah ! ce mot maudit ! Je ne puis le digérer. Je le sens là, au creux de l’estomac. Il me travaille, il me ronge comme le fer chaud. Et il ny a pas de magnésie qui puisse m’en débarrasser.


PÉTRA

Bast ! Contente-toi d’en rire, père.


HORSTER

Les gens finiront pas changer d’idées, monsieur le docteur.


Mme STOCKMANN

Oui, Thomas, tu peux en être sûr, aussi vrai que tu es là.


LE Dr STOCKMANN

Oui, peut-être, quand il sera trop tard. Ah ! ils verront bien alors ! Il leur faudra patauger dans leur fange, en regrettant d’avoir forcé un patriote à prendre le chemin de l’exil. Quand mettez-vous à la voile, capitaine ?


HORSTER

Hem, — c’est à ce sujet, à vrai dire, que j’étais venu vous parler.


LE Dr STOCKMANN

Voyons ! il est arrivé quelque chose au bateau ?


HORSTER

Non. Mais voilà… je ne serai pas de la traversée.


PÉTRA

Vous n’avez pas été congédié, au moins ?


HORSTER, souriant

Mais si, je l’ai été.


PÉTRA

Vous aussi.


Mme STOCKMANN

Tu vois bien, Thomas.


LE Dr STOCKMANN

Et c’est la vérité qui en est cause ! Ah ! si j’avais pu prévoir !


HORSTER

Ne vous faites pas de soucia ce sujet. Je trouverai bien un emploi chez quelque armateur dans une autre ville.


LE Dr STOCKMANN

Et c’est ce monsieur Vik, — un homme riche, indépendant… Pouah !


HORSTER

Et, au demeurant, un homme équitable. Il m’a dit qu’il aurait bien voulu me garder s’il osait…


LE Dr STOCKMANN

Mais il n’ose pas ? Bien entendu !


HORSTER

Ce n’est pas si simple, m’a-t-il dit, d’être d’un parti.


LE Dr STOCKMANN

Ah ! pour ça, il a raison, cet honnête homme ! Un parti ? C’est une charcuterie où l’on réduit les tètes en hachis. Hachis de viande ou hachis de volaille, tous tant qu’ils sont !


Mme STOCKMANN

Voyons, Thomas !


PÉTRA, à Horster

Si seulement vous ne nous aviez pas accompagnés, les choses n’en seraient peut-être pas là.


HORSTER

Je ne regrette pas de l’avoir fait.


PÉTRA, lui tendant la main

Merci !


HORSTER, au docteur

Et puis, je tenais encore à vous dire que, si vous vous voulez partir quand même, j’ai pensé à un autre moyen…


LE Dr STOCKMANN

C’est très bien. Pourvu que nous nous en allions le plus vite possible…


Mme STOCKMANN

Chut ! On frappe, je crois ?


PÉTRA

Cela doit être l’oncle.


LE Dr STOCKMANN

Ah, ah ! (criant.) Entrez !


Mme STOCKMANN

Je t’en prie, mon cher Thomas, promets-moi…

(Le maire Stockmann entre par la porte du vestibule.)

LE MAIRE, dans la porte

Ah ! tu es occupé ? En ce cas, je préfère…


LE Dr STOCKMANN

Non, non, entre.


LE MAIRE

Mais je voudrais te parler entre quatre yeux.


Mme STOCKMANN

Nous allons passer au salon, pendant ce temps.


HORSTER

Et moi je reviendrai plus tard.


LE Dr STOCKMANN

Non, entrez avec eux, capitaine Horster. Je voudrais savoir ce qui en est.


HORSTER

Très bien, j’attendrai.

(Il accompagne Mme Stockmann et Petra au salon.)

LE MAIRE, se tait, mais regarde à la dérobée du côté des fenêtres

LE Dr STOCKMANN

Tu trouves qu’il y a beaucoup d’air ici, ce matin ? Tu peux te couvrir.


LE MAIRE

Avec ta permission… (il se couvre.) Je crois que j’ai pris froid hier soir. Je l’ai senti.


LE Dr STOCKMANN

Vraiment ? Quant à moi, j’ai trouvé qu’il faisait plutôt chaud.


LE MAIRE

Je regrette qu’il n’ait pas été en mon pouvoir de prévenir ces excès nocturnes.


LE Dr STOCKMANN

As-tu, sans cela, quelque chose de particulier à me dire ?


LE MAIRE, tirant un grand pli de sa poche

Je suis chargé de te remettre ce pli de la part de la direction.


LE Dr STOCKMANN

Je suis congédié ?


LE MAIRE

Oui, à partir d’aujourd’hui, (il dépose le pli sur la table.) Nous en sommes fâchés, mais, — franchement, — nous n’aurions pas osé agir autrement, en présence de l’opinion publique.


LE Dr STOCKMANN

Pas osé ? Ce n’est pas la première fois que j’entends ce mot aujourd’hui.


LE MAIRE

Je te prierai de te rendre bien compte de ta situation. À l’avenir, tu ne dois pas compter sur la moindre clientèle dans cette ville.


LE Dr STOCKMANN

Le diable soit de la clientèle ! Mais comment peux-tu en être si sur ?


LE MAIRE

L’association des propriétaires fait circuler une liste qu’on porte de maison en maison. Tous les citoyens bien pensants sont invités à s’abstenir de te consulter. Et je puis t’assurer que pas un père de famille ne se risquera à refuser sa signature. On n’ose pas, tout simplement.


LE Dr STOCKMANN

Non, non, je n’en doute point. Et après ?


LE MAIRE

Si j’ai un conseil à te donner, ce serait de quitter la place pour quelque temps…


LE Dr STOCKMANN

Justement, j’y songe un peu à quitter la place.


LE MAIRE

Très bien. Et si, plus tard, après une demi-année de réflexion, tout bien pesé, tu te décidais à écrire quelques mots des regrets, où tu reconnaîtrais ton erreur…


LE Dr STOCKMANN

Tu crois qu’on me rendrait mon poste ?


LE MAIRE

Peut-être. Ce n’est pas tout à fait impossible.


LE Dr STOCKMANN

Eh bien ! et l’opinion publique ? Vous n’oseriez pas la braver, l’opinion publique ?


LE MAIRE

L’opinion est chose essentiellement variable. Et puis, à parler franchement, il nous importe beaucoup d’avoir cet aveu signé de ta main.


LE Dr STOCKMANN

Je crois bien. Vous vous en lécheriez les babines. Mais tu te souviens, que diable, de ce que je t’ai dit au sujet de ces tours d’acrobate !


LE MAIRE

Tu étais alors en tout autre posture, tu pouvais croire que tu avais toute la ville derrière toi.


LE Dr STOCKMANN

Et maintenant je dois sentir que j’ai toute la ville sur le dos… (Éclatant.) Mais eussé-je sur le dos le diable et son train, jamais, entends-tu, jamais !


LE MAIRE

Un soutien de famille n’ose pas agir comme tu le fais. Tu ne devrais pas l’oser, Thomas.


LE Dr STOCKMANN

Pas l’oser ! Il n’y a qu’une chose au monde qu’un homme libre n’ose pas faire. Sais-tu ce que c’est ?


LE MAIRE

Non.


LE Dr STOCKMANN

Naturellement. Eh bien ! je vais te le dire : un homme libre n’ose pas se couvrir d’ordures. Il n’ose pas se comporter de façon à devoir se cracher soi-même au visage !


LE MAIRE

Cela a l’air tout à fait plausible. Et s’il n’existait pas d’autre explication à ta récalcitrance… Mais c’est que, justement, il y en a une.


LE Dr STOCKMANN

Que veux-tu dire ?


LE MAIRE

Tu le comprends très bien. Mais, en qualité de frère et d’homme réfléchi, je te conseille de ne pas trop compter sur des expectatives qui pourraient fort bien ne pas se réaliser.


LE Dr STOCKMANN

Ah ça ! qu’est-ce que tout cela signifie ?


LE MAIRE

Voudrais-tu vraiment me faire croire que tu ignores les dispositions testamentaires du tanneur Kiil ?


LE Dr STOCKMANN

Je crois que le peu qu’il possède est destiné à une fondation pour les vieux ouvriers nécessiteux. Mais en quoi cela me concerne-t-il ?


LE MAIRE

D’abord il ne s’agit pas d’une bagatelle. Le tanneur Kiil est un homme assez riche.


LE Dr STOCKMANN

Je ne m’en suis jamais douté… !


LE MAIRE

Hem…, vraiment ? Alors tune te doutes pas non plus qu’une partie assez considérable de sa fortune doit échoir à tes enfants et que, toi et ta femme, devez en avoir l’usufruit votre vie durant. Il ne te l’a pas dit ?


LE Dr STOCKMANN

Jamais de la vie ! Tout au contraire, il n’a cessé de se plaindre furieusement d’avoir été taxé contre tout bon sens. Mais es-tu si positivement sûr de cela, Pierre ?


LE MAIRE

Je le tiens d’une source absolument certaine.


LE Dr STOCKMANN

Eh ! grand Dieu, voilà donc le sort de Catherine assuré, — et celui des enfants aussi ! Allons il faut que je le lui raconte. (Appelant.) Catherine, Catherine !


LE MAIRE, le retenant

Chut ! pas un mot encore !


Mme STOCKMANN, ouvrant la porte

Qu’est-ce qu’il y a ?


LE Dr STOCKMANN

Rien. Tu peux retourner là-bas.

(Mme Stockmann referme la porte.)

LE Dr STOCKMANN, allant et venant

En sûreté ! Quand on pense, en sûreté, tous ! Leur vie durant ! C’est pourtant un bon sentiment que de se savoir en sûreté !


LE MAIRE

Mais c’est que tu l’es pas, précisément. Le tanneur Kiil peut annuler son testament quand bon lui semblera.


LE Dr STOCKMANN

Mais il ne le fera pas, mon bon Pierre. Le blaireau est beaucoup trop enchanté que je te prenne à partie, toi et tous tes prud’hommes d’amis.


LE MAIRE, avec un haut-le-corps, le scrutant du regard

Oh ! mais cela éclaire bien des choses.


LE Dr STOCKMANN

Quoi donc ?


LE MAIRE

Ainsi tout cela était une manœuvre combinée. Ces attaques violentes, immodérées que tu as livrées — au nom de la vérité — contre les hommes qui dirigent cette cité…


LE Dr STOCKMANN

Eh bien ? Eh bien ?


LE MAIRE

Ce n’était donc que le prix convenu du testament de ce rancunier de Martin Kiil.


LE Dr STOCKMANN, la voix presque éteinte

Pierre, — tu es le plus affreux plébéien que j’aie jamais rencontré de ma vie,


LE MAIRE

Il n’y a plus rien de commun entre nous. Ton congé est irrévocable. Maintenant nous avons une arme contre toi.

(Il sort.)

LE Dr STOCKMANN

Pouah, pouah, pouah ! (Appelant.) Catherine, fais laver le plancher après lui ! Qu’on apporte un seau d’eau. Appelle-la… comment diable se nomme-t-elle… ? Celle qui a toujours du charbon au nez.


Mme STOCKMANN, dans la porte du salon

Chut, chut, donc, Thomas !


PÉTRA, dans la même porte

Écoute, père, grand’père est là, qui demande s’il peut te parler seul à seul ?


LE Dr STOCKMANN

Certainement. (Allant jusqu’à la porte.) Entrez donc, beau-père.

(Martin Kiil entre. Le docteur ferme la porte derrière lui.)

LE Dr STOCKMANN

Eh bien ? Qu’y a-t-il ? Asseyez-vous.


MARTIN KILL

Je ne veux pas m’asseoir. (Regardant autour de lui.) Cela a un bel aspect chez vous aujourd’hui, Stockmann.



LE Dr STOCKMANN

N’est-ce pas


MARTIN KILL

Un bien bel aspect. Et beaucoup d’air frais. Vous en avez assez maintenant, de cet oxygène dont vous parliez hier. Vous devez avoir la conscience propre aujourd’hui, dites donc.


LE Dr STOCKMANN

Assurément.


MARTIN KILL

Je me figure cela. (Se frappant la poitrine.) Mais savez-vous ce que j’ai là, moi ?


LE Dr STOCKMANN

Une conscience propre aussi, j’espère.


MARTIN KILL

Ah bah ! Bien mieux que cela. (11 tire un gros portefeuille de sa poche, l’ouvre et montre un paquet de valeurs.)


LE Dr STOCKMANN, le regard étonné

Des actions de l’établissement de bains ?


MARTIN KILL

Il n’était pas difficile de s’en procurer.


LE Dr STOCKMANN

Et vous êtes allé acheter cela ?


MARTIN KILL

J’en ai acheté tant que j’ai pu, tant que l’argent a suffi.


LE Dr STOCKMANN

Mais beau-père, vous oubliez dans quelle situation désespérée l’établissement se trouve à l’heure qu’il est !


MARTIN KILL

Si vous vous conduisez en homme raisonnable, vous l’aurez vite remis sur pied.


LE Dr STOCKMANN

Ah ! vous voyez bien que je fais ce que je peux, mais… Les gens sont fous dans cette ville !


MARTIN KILL

Vous disiez bien qu’il n’y avait pire cochonnerie que celle qui descendait de ma tannerie. Mais, s’il en était ainsi, nous n’avons cessé, mon grand-père, mon père et moi, durant de nombreuses années, d’empester la ville : comme qui dirait trois anges exterminateurs. Croyez-vous que je puisse rester sous le poids de cette honte.


LE Dr STOCKMANN

Hélas ! je crois qu’il faudra vous y résoudre.


MARTIN KILL

Grand merci ! Je tiens à mon nom et à ma réputation. On m’appelle « le blaireau », à ce qu’il paraît. Un blaireau c’est une espèce de cochon. Eh bien ! ils en auront le démenti. Je tiens à vivre et à mourir proprement.


LE Dr STOCKMANN

Et comment vous y prendrez-vous ?


MARTIN KILL

C’est vous qui me nettoierez, Stockmann.


LE Dr STOCKMANN

Moi !


MARTIN KILL

Savez-vous avec quel argent j’ai acheté ces actions ? Non, vous ne pouvez pas le savoir. Eh bien ! je m’en vais vous le dire. C’est avec l’argent que Catherine, et Pétra, et les garçons doivent recueillir un jour après moi. Car j’ai, tout de même, mis quelque chose de côté, savez-vous.


LE Dr STOCKMANN, avec éclat

Comment ! c’est l’argent de Catherine que vous employez ainsi !


MARTIN KILL

Oui, tout cet argent est maintenant engagé dans l’établissement de bains. Et puis je m’en vais voir si vous êtes vraiment si fou, Stockmann, mais là, — fou à lier. Continuer à dire qu’il vient des bêtes et d’autres saletés de ma tannerie, c’est comme si vous découpiez de larges bandes de peau sur le corps de Catherine, et de Pétra, et des garçons aussi. Ce n’est pas ainsi qu’agit un bon père de famille, — à moins qu’il ne soit fou, quoi !


LE Dr STOCKMANN, arpentant la pièce

Mais je suis fou, moi, je suis fou.


MARTIN KILL

Pas si diantrement fou pourtant, quand il y va de votre femme et de vos enfants.


LE Dr STOCKMANN, s’arrêtant devant lui

Vous auriez bien pu me consulter avant d’acheter toute cette friperie !


MARTIN KILL

Ce qui est fait est fait.


LE Dr STOCKMANN, allant et venant, inquiet

Si seulement je n’étais pas à tel point sûr de mon affaire… ! Mais je suis intimement convaincu d’avoir raison.


MARTIN KILL, sous-pesant le portefeuille

Si vous vous entêtez dans votre folie, tout ceci ne vaut pas grand’chose.

(Il remet le portefeuille dans sa poche.)

LE Dr STOCKMANN

Mais, que diable, il me semble que la science devrait trouver des moyens préventifs, inventer quelque préservatif…


MARTIN KILL

Quelque chose qui tue les bêtes, voulez-vous dire ?


LE Dr STOCKMANN

Oui, ou qui les rende inofïensives.


MARTIN KILL

Vous ne pourriez pas essayer de la mort-aux-rats ?


LE Dr STOCKMANN

Ah ! des balivernes ! — Mais, après tout, puisqu’on s’accorde à dire que tout cela n’est que pure fantaisie, c’est peut-être vrai. C’est de la pure fantaisie. Si cela leur convient… ! Est-ce que ces roquets ignorants et bornés n’ont pas tous aboyé contre moi, ne m’ont pas proclamé ennemi du peuple ? Il s’en est même fallu de peu qu’ils ne m’arrachassent les vêtements que j’avais sur le corps.


MARTIN KILL

Et toutes les vitres donc, qu’ils vous ont cassées !


LE Dr STOCKMANN

Oui, et puis ces devoirs de famille ! Il faut que j’en parle à Catherine. Elle s’entend si bien à ces sortes de choses !


MARTIN KILL

C’est cela. Écoutez seulement les conseils d’une femme sensée.


LE Dr STOCKMANN, marchant contre lui

O n’aviez-vous besoin aussi de faire cette sottise ! D’aventurer ainsi l’argent de Catherine ! De m’exposer à une si cruelle, à une si affreuse torture ! Quand je vous regarde, c’est comme si je voyais le diable en personne.


MARTIN KILL

En ce cas, il vaut mieux que je m’en aille. Mais, d’ici à deux heures, je veux savoir à quoi m’en tenir. Oui ou non. Si c’est non, les actions passent à l’asile et cela aujourd’hui même.


LE Dr STOCKMANN

Et Catherine ? Qu’aura-t-elle ?


MARTIN KILL

Pas un sou.

(Dans la porte du vestibule, qui s’ouvre, on aperçoit Hovstad et Aslaksen.)

MARTIN KILL

Tiens, ces deux-là ?


STOCKMANN, les fixant

Quoi ! Vous osez venir chez moi !


HOVSTAD

Mais oui, comme vous voyez.


ASLASKEN

Nous avons à vous parler, voyez-vous.


MARTIN KILL, bas

Oui ou non, — avant deux heures.


ASLAKSEN, avec un coup d’œil à Hovstad

Ah ! ah !

(Martin Kiil sort.)

LE Dr STOCKMANN

Eh bien ! que me voulez-vous ? Soyez brefs.


HOVSTAD

Je comprends bien qu’après notre attitude d’hier vous nous en veuillez.


LE Dr STOCKMANN

Vous appelez cela une attitude ? Une belle attitude, en vérité ! J’appelle cela, moi, un manque d’attitude, une attitude de mazettes. Pouah !


HOVSTAD

Appelez cela comme il vous plaira. Le fait est que nous ne pouvions pas agir autrement.


LE Dr STOCKMANN

Ou plutôt que vous n’osiez pas ? N’est-il pas vrai ?


HOVSTAD

Admettons.


ASLASKEN

Mais aussi pourquoi ne pas nous avoir prévenus d’avance ? Rien qu’un petit mot, un petit signe d’entente à M. Hovstad et à moi.


LE Dr STOCKMANN

D’entente ? Au sujet de quoi ?


ASLASKEN

De ce qui se cachait derrière tout cela.


LE Dr STOCKMANN

Je ne vous comprends pas.


ASLAKSEN, hochant la tête d’un air d’entente

Que si, vous me comprenez très bien, docteur Stockmann.


HOVSTAD

Il n’y a plus à dissimuler.


STOCKMANN, les regardant lour à tour l’un et l’autre

Ah ça ! de par tous les diables… !


ASLASKEN

Est-ce que je me trompe, — ou votre beau-père ne fait-il pas le tour de la ville, achetant tout ce qu’il y a d’actions de l’établissement ?


LE Dr STOCKMANN

Oui, il a acheté ce matin des actions de l’établissement de bains. Et après… ?


ASLASKEN

Il aurait été plus prudent d’employer à cela quelqu’un d’autre, quelqu’un qui ne vous eût pas tenu d’aussi près.


HOVSTAD

Et puis vous n’auriez pas dû vous mettre vous-même en avant. On n’avait pas besoin de savoir que l’attaque contre l’établissement venait de vous. Vous auriez dû me consulter, docteur Stockmann.


LE Dr STOCKMANN
(Regarde quelque temps devant soi. Une lueur semble se faire dans son esprit et il dit, comme s’il tombait du ciel.)

Voyons, est-ce imaginable ? Fait-on de ces choses-là ?


ASLAKSEN, souriant

Il paraît que oui. Mais il faut y mettre de la finesse, voyez-vous.


HOVSTAD

Et puis il vaut mieux avoir plusieurs personnes dans l’affaire. Cela diminue la responsabilité de chacun.


STOCKMANN, se contenant

En un mot, messieurs, que me voulez-vous ?


ASLASKEN

Monsieur Hovstad vous le dira mieux que moi.


HOVSTAD

Non, Aslaksen, dites-le vous-même.


ASLASKEN

Eh bien, oui. Voici l’affaire : maintenant que nous savons de quoi il en retourne, nous oserions bien mettre « le Messager du Peuple » à votre disposition.


LE Dr STOCKMANN

Vraiment ? Vous oseriez le faire ? Eh bien ! et l’opinion publique ? Vous ne craignez donc pas qu’elle se soulève contre nous ?


HOVSTAD

Nous tâcherons de calmer l’orage.


ASLASKEN

Et puis, monsieur le docteur, il faut savoir se retourner. Dès que votre attaque aura fait son effet…


LE Dr STOCKMANN

Dès que nous aurons, mon beau-père et moi, acheté ces actions à bas prix… C’est bien ce que vous voulez dire ?


HOVSTAD

C’est, après tout, dans l’intérêt de la science que vous aspirez à la direction de l’établissement.


LE Dr STOCKMANN

Bien entendu. C’est par intérêt pour la science que j’ai persuadé au vieux blaireau d’entrer dans la combinaison. Après quoi, nous remuerons un peu la terre et tripoterons les conduites d’eau, sans qu’il en coûte une couronne à la caisse municipale. Croyez-vous que cela puisse s’arranger ainsi, hein ?


HOVSTAD

Je le crois, — si vous avez « le Messager » pour vous.


ASLASKEN

Eu pays libre, la presse est un pouvoir, monsieur le docteur.


LE Dr STOCKMANN

Assurément, et l’opinion publique aussi. Vous, monsieur Aslaksen, vous prendrez sur votre conscience l’Association des propriétaires, n’estce pas ?


ASLASKEN

Aussi bien l’Association des propriétaires que les Amis de la Tempérance. Vous pouvez y compter.


LE Dr STOCKMANN

Mais voyons, messieurs, — j’ai honte de soulever la question, mais enfin, — quels avantages… ?


HOVSTAD

Vous comprenez que nous aurions préféré vous soutenir pour rien. Malheureusement, « le Messager » n’est pas bien solide, cela ne marche guère… Et suspendre la publication en ce moment, où il y a tant à faire dans la haute politique, me serait très pénible.


LE Dr STOCKMANN

Naturellement. Ce serait une rude épreuve pour un ami du peuple comme vous. (Éclatant.) Mais je suis un ennemi du peuple, moi ! (Courant dans la chambre.) Où est ma canne ? Ou diable est ma canne ?


HOVSTAD

Qu’est-ce à dire ?


ASLASKEN

Vous ne voudriez pas… ?


STOCKMANN, s’arrêtant

Et si je ne vous donnais pas un sou de ce que me rapportent mes actions ? On ne puise pas comme on veut chez nous autres, gens riches, dites-vous bien cela.


HOVSTAD

Et vous, dites-vous bien qu’il y a deux façons de la présenter, cette affaire.


LE Dr STOCKMANN

Oui, vous êtes homme à le faire : si je ne viens pas à l’aide au « Messager », vous présentez la chose sous un vilain aspect. Vous me faites la chasse, n’est-ce pas, vous me traquez, — vous tâchez de me broyer les os, comme un chien fait d’un lièvre !


HOVSTAD

C’est la loi de la nature. Chaque animal cherche sa pitance.


ASLASKEN

On prend sa nourriture où on la trouve, voyez-vous.


LE Dr STOCKMANN

Eh bien ! allez chercher la vôtre dans l’égoût. (Il court dans la chambre.) Ah ! nous allons voir quel animal est le plus fort. (Il trouve son parapluie et le brandit) Haïdi ! là !


HOVSTAD

Vous n’allez pas vous livrer à des voies de fait !


ASLASKEN

Voulez-vous bien lâcher ce parapluie !


LE Dr STOCKMANN

Allons, monsieur Hovstad, sautez par la fenêtre !


HOVSTAD, près de la porte du vestibule

Ah ça ! êtes-vous fou !


LE Dr STOCKMANN

Par la fenêtre, monsieur Aslaksen ! Sautez, vous dis-je ! dépêchez-vous !


ASLAKSEN, courant autour du bureau

Modération, tempérance, monsieur le docteur. Je suis un homme faible, je supporte si peu… (Criant.) Au secours, au secours !

(Rentrent Mme Stockman, Pétra et Horster, venant du salon.)

Mme STOCKMANN

Ah ! mon Dieu, Thomas, qu’est-ce ce qui se passe ?


STOCKMANN, brandissant le parapluie

Sautez, vous dis-je ! À l’égout !


HOVSTAD

C’est une attaque contre un homme inoffensif ! Je vous prends à témoin, capitaine Horster.

(Il se précipite dans le vestibule.)

ASLAKSEN, ahuri

Si seulement on connaissait les conditions locales.

(Il se glisse au salon.)

Mme STOCKMANN

Allons, contiens-toi, Thomas !


STOCKMANN, jetant le parapluie

Jour de Dieu, ils ont tout de même réussi à s’échapper !


Mme STOCKMANN

Mais que te voulaient-ils donc ?


LE Dr STOCKMANN

Tu le sauras plus tard. Maintenant, j’ai autre chose a régler. (Il s’approche du bureau et trace quelques mots sur une carte de visite.) Tu vois ce qu’il y a là, Catherine ?


Mme STOCKMANN

Trois non en grandes lettres. Qu’est-ce que cela veut dire ?


LE Dr STOCKMANN

Tu le sauras plus tard également. (Tendant la carte à Pétra.) Tiens, Pétra, envoie le petit souillon porter cela au blaireau, si vite qu’elle pourra. Dépêche-toi !

(Pétra sort, la carte en main, par la porte du vestibule.)

LE Dr STOCKMANN

On peut dire que le diable m’a envoyé aujourd’hui tous ses suppôts. Ah ! mais je vais maintenant aiguiser ma plume pour en faire un dard que je tremperai dans de la bile et du venin. Je vais leur vider mon encrier sur le crâne.


Mme STOCKMANN

Oui, Thomas, mais tu oublies que nous partons.

(Pétra rentre.)

LE Dr STOCKMANN

Eh bien ?


PÉTRA

C’est fait.


LE Dr STOCKMANN

Bon. — Nous partons, dis-tu ? Ah ! diantre, non, nous ne partons pas. Nous restons où nous sommes, Catherine.


PÉTRA

Nous restons ?


Mme STOCKMANN

Dans cette ville ?


LE Dr STOCKMANN

Oui, justement, dans cette ville. C’est ici que je livrerai bataille, c’est ici que je vaincrai ! Si seulement mon pantalon était raccommodé, je sortirais immédiatement pour chercher une maison. Il nous faut un toit pour l’hiver.


HORSTER

Vous pouvez le trouver chez moi.


LE Dr STOCKMANN

Vrai ?


HORSTER

Mais oui, cela n’offre aucune difficulté. J’ai assez de chambres et je suis presque toujours absent.


Mme STOCKMANN

Oh ! comme c’est gentil à vous, Horster.


PÉTRA

Merci.


STOCKMANN, lui serrant la main

Merci, merci ! Voilà donc ce souci écarté. Et, à présent, je vais me mettre sérieusement à la besogne, dès aujourd’hui. Oh ! il y aura une infinité de choses à remuer, Catherine ! Il est heureux que je puisse disposer de tout mon temps. Car, tu sais, j’ai reçu mon congé de médecin des eaux.


STOCKMANN, soupirant

Hélas ! je m’y attendais.


LE Dr STOCKMANN

… Et puis ils veulent m’enlever ma clientèle. A leur aise ! Il me restera toujours celle des pauvres, des gens qui ne paient rien. Eh ! mon Dieu, ce sont ceux, après tout, qui ont le plus besoin de moi. Mais, ce qu’ils ne pourront éviter, ce sera de m’entendre. Mort de mon âme, je leur tiendrai des sermons tant que je pourrai, à tout propos et hors de propos, comme il est écrit quelque part.


Mme STOCKMANN

Tu as pourtant bien vu, mon cher Thomas, à quoi mènent les sermons.


LE Dr STOCKMANN

Vraiment, Catherine, tu me fais rire. Tu voudrais donc que je me laissasse rouler dans la poussière par l’opinion publique, la majorité compacte et toutes ces inventions du diable ! Grand merci ! Ce que je veux est pourtant si clair et si simple ! Je veux tout uniment faire entrer dans leurs têtes, à tous ces roquets, que les libéraux sont les plus perfides ennemis des hommes libres, que les programmes de partis tordent le cou à toutes les jeunes vérités viables, — que les considérations opportunistes mettent sens dessus dessous la morale et la justice, si bien que la vie finira par être atroce dans ce pays. Qu’en pensez-vous, capitaine Horster ? Ne croyez-vous pas que je finirai bien par le leur faire comprendre ?


HORSTER

C’est possible. Je ne m’entends guère à ces sortes de choses.


LE Dr STOCKMANN

Mais si, — écoutez-moi bien ! Ce qu’il faut exterminer ce sont les chefs de parti. Car un chef départi, voyez-vous, c’est comme un loup, oui, c’est comme un loup dévorant qui a besoin pour vivre de tant et tant de pièces de bétail chaque année. Regardez plutôt Hovstad et Aslaksen : combien de pièces de bétail leur tombent en pâture ! À moins qu’ils ne les estropient et ne les mutilent de telle façon qu’elles ne soient plus bonnes qu’à faire des propriétaires de maison et des abonnés du « Messager » ! (Il s’assied à demi sur la table.) Viens donc voir, Catherine, comme le soleil entre chez nous aujourd’hui. Et tout cet air printanier dont j’ai pu m’emplir les poumons !


Mme STOCKMANN

Oui, Thomas, si l’on pouvait ne vivre que de soleil et d’air printanier !


LE Dr STOCKMANN

Bah ! tu rogneras, tu feras des économies, on s’en tirera ainsi. C’est là le moindre de mes soucis. Non, le pis est que je ne connais personne d’assez libre, ni d’assez distingué pour continuer mon œuvre après moi.


PÉTRA

Ne pense donc pas à cela, père : tu as du temps devant toi. — Eh ! tiens, voici les gamins.

(Entrent Eilif et Martin, venant du salon.)

Mme STOCKMANN

Vous avez donc vacances aujourd’hui ?


MARTIN

Non, mais nous nous sommes battus avec les autres pendant la récréation.


EILIF

Ce n’est pas vrai : ce sont les autres qui se sont battus avec nous.


MARTIN

Alors, monsieur Rœrlund a dit comme ça que nous ferions mieux de rester chez nous quelques jours.


STOCKMANN, faisant claquer ses doigts et sautant à bas de la table

Je tiens mon affaire ! Ah ! cette fois, je la tiens ! Vous ne remettrez plus jamais les pieds à l’école !


LES ENFANTS

Jamais les pieds à l’école !


Mme STOCKMANN

Voyons, Thomas !


LE Dr STOCKMANN

Jamais, vous dis-je ! Je vais faire votre éducation moi-même ; — c’est-à-dire que vous n’étudierez absolument rien…


MARTIN

Hourrah !


LE Dr STOCKMANN

… mais je ferai de vous des hommes libres et distingués. — Écoute, Pétra, tu m’aideras dans cette besogne, n’est-ce pas ?


PÉTRA

Oui, père, tu peux y compter.


LE Dr STOCKMANN

Et les classes se feront dans la salle où j’ai été insolemment proclamé ennemi du peuple. Mais il faut que nous soyons plusieurs. J’ai besoin d’au moins douze gamins pour commencer.


Mme STOCKMANN

Tu ne les trouveras certes pas dans cette ville.


LE Dr STOCKMANN

Nous allons voir, (aux enfants.) Connaissez-vous quelques gamins de rues, — quelques vrais polissons… ?


MARTIN

Oui, père, j’en connais beaucoup !


LE Dr STOCKMANN

C’est bien. Amène-m’en quelques exemplaires. Je vais faire une expérience sur les roquets. Une fois n’est pas coutume et on en rencontre quelquefois qui ont des têtes extraordinaires.


MARTIN

Mais, quand nous serons devenus des hommes libres et distingués, qu’allons-nous faire après ?


LE Dr STOCKMANN

Après ? Vous allez chasser tous les loups par delà les monts, mes enfants.

(Eilif prend un air un peu perplexe. Martin saute et crie hourrah.)

Mme STOCKMANN

Ah ! pourvu que ce ne soient pas les loups qui te chassent, Thomas.


LE Dr STOCKMANN

Es-tu folle, Catherine ! Me chasser ? Moi qui suis maintenant l’homme le plus fort de cette ville !


Mme STOCKMANN

L’homme le plus fort ? Maintenant ?


LE Dr STOCKMANN

Eh bien ! oui, je ne crains pas de prononcer ce grand mot : je suis aujourd’hui un des hommes les plus forts qu’il y ait au monde.


MARTIN

Ah bah ?


STOCKMANN, baissant la voix

Chut ! Il ne faut encore en parler à personne, mais j’ai fait une grande découverte.


Mme STOCKMANN

Encore ?


LE Dr STOCKMANN

Eh oui ! eh Oui ! (Il les rassemble tous autour de lui et dit d’un ton de confidence.) Écoutez bien ce que je vais vous dire : l’homme le plus fort qu’il y ait au monde, c’est celui qui est le plus seul.


STOCKMANN, souriant avec un signe de tête affectueux

Mon cher Thomas… !


PETRA, lui saisissant les mains dans un élan de confiance

Père !


FIN

Notes[modifier]

  1. Un genre de grog.