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Œuvres poétiques (Théophile de Viau)/Troisième partie

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Seconde partie Œuvres poétiques




Livre:Viau - Œuvres complètes, Jannet, 1856, tome 2.djvu

I. La plainte de Théophile à son ami Tircis[modifier]


Tircis, tu connais bien dans le mal qui me presse,
Qu’un peu d’ingratitude est jointe à ta paresse ;
Tout contre mon brasier je te vois sommeiller,
Et sa flamme et son bruit te devrait éveiller.
Tu sais bien qu’il est vrai que mon procès s’achève,
Qu’on va bientôt brûler mon portrait à la Grève,
Que déjà mes amis ont travaillé sans fruit
À prévenir l’horreur de cet infâme bruit,
Que le Roi me délaisse, et qu’en cette aventure
Une juste douleur doit forcer ma nature,
Que le plus résolu ne peut sans soupirer
Entendre les ennuis où tu me vois durer.
Sache aussi que mon âme est presque toute usée,
Que Cloton tient mes jours au bout de sa fusée !
Qu’il faut que mon espoir se rende à mes malheurs,
Et que mon jugement me conseille les pleurs,
Que si mon mauvais sort a fini la durée
De la sainte amitié que tu m’avais jurée,
Comment, suivant le cour du naturel humain,
Tu me vois trébucher sans me donner la main ?
Pour le moins fais semblant d’avoir un peu de peine,
Voyant le précipice où le destin me traîne,
Afin qu’un bruit fâcheux ne vienne à me blâmer
D’avoir si mal connu qui je devais aimer.
Damon qui nuit et jour, pour éviter se blâme,
S’obstine à travailler et du corps et de l’âme,
M’assure pour le moins, en son petit secours,
Que sa fidélité me durera toujours.
Il ne tient pas à lui que l’injuste licence
De mes persécuteurs ne cède à l’innocence :
Il fait tout ce qu’il peut pour écarter de moi
Les périls qui me font examiner ta foi.
Sans eux je n’aurais vu jamais ton âme ouverte,
Toujours ta lâcheté m’avait été couverte,
L’excès de mon malheur n’est cruel qu’en ce point
Qui me dit, malgré moi, que tu ne m’aimes point.
Si le moindre rayon de la vertu t’éclaire,
Souviens-toi qu’on t’a vu dans le soin de me plaire,
Et qu’avant la disgrâce où tu me vois soumis,
Tu faisais vanité d’être de mes amis.
Regarde que ton cœur se lâche et m’abandonne
Dès le premier essai que mon malheur te donne,
Et que tu sais mon sort n’être aujourd’hui battu
Que par des trahisons qu’on fait à ma vertu.
Toi-même qui me vois au fond de ma pensée,
Qui sais comme ma vie s’est ci-devant passée,
Et que dans le secret d’un véritable amour
Mon esprit innocent s’est peint cent fois le jour,
Tu sais que d’aucun tort ton cœur ne me soupçonne,
Que je n’ai ni trompé, ni fait tort à personne,
Que depuis m’être instruit en la romaine loi,
Mon âme dignement a senti de la foi,
Et que l’unique espoir de mon salut se fonde
En la croix de celui qui racheta le monde :
Mon cœur se porte là d’un mouvement tout droit,
Et croit assurément ce que l’Église croit,
Bien que des imposteurs, qu’une aveugle ignorance
Oppose absolument aux libertés de France,
Fassent courir des bruits que mon sens libertin
Confond l’Auteur du monde avecque le destin.
Et leur impertinence a fait croire à des femmes
Que j’étais un prêcheur à suborner les âmes.
On dit pis de ma vie, on parle plus de moi
Que si j’avais traité d’exterminer la Loi.
On fait voir en mon nom des odieuses rimes
Pour perdre un innocent et professer des crimes ;
Ils ont fait sous mes pas des creux de toutes parts,
Ont eu des espions à guetter mes regards,
Ont détourné de moi ceux dont les bons génies
Tenaient avecque moi leurs volontés unies,
Ils ont avec Satan contre moi pactisé,
À force de médire ils m’ont débaptisé.
Sans autre fondement qu’une envieuse rage
Contre des passe-temps où m’a porté mon âge,
Un plaisir naturel où mes esprits enclins
Ne laissent point de place à des désirs malins,
Un divertissement qu’on doit permettre à l’homme,
Ce que Sa Sainteté ne punit pas à Rome,
Car la nécessité que la police suit,
Permettant ce péché ne fait pas peu de fruit,
Ce n’est pas une tache à son divin Empire,
Car toujours de deux maux faut éviter le pire.
Encore ai-je un défaut contre qui leur abois
Eclate autrement : C’est, Tircis, que je bois.
Ils pensent que le vin soit le feu qui m’inspire
Cette facilité dont tu me vois écrire,
Et qu’on ne me saurait ouïr parler latin
Si ce n’est que je sois à la Pomme de Pin ;
Ils croient que le vin, m’ayant gâté l’haleine,
M’a plus fait de bourgeons qu’on n’en peint à Silène.
Je crois que ma débauche, en ses plus grands efforts,
Ne m’empêcha jamais ni l’esprit ni le corps.
Mes plus sobres repas méritent des censures,
Partout ma liberté ne sent que des morsures.
Il est vrai que mon sort en ceci est mauvais :
C’est que beaucoup de gens savent ce que je fais.
Quelques lieux si cachés où mon péché se niche,
Aussitôt mon péché au carrefour s’affiche ;
Partout où l’on me voit je suis toujours à nu.
Tout le crime que j’ai, c’est d’être trop connu.
Que, malgré ma bonté, cette gloire légère
D’avoir un peu de bruit, m’a causé de misère !
Que mon sort était doux s’il eût coulé mes ans
Où les bords de Garonne ont les flots si plaisants !
Tenant mes jours cachés dans ce lieu solitaire,
Nul que moi ne m’eût fait ni parler ni me taire.
À ma commodité j’aurais eu le sommeil,
À mon gré j’aurais pris et l’ombre et le soleil.
Dans ces vallons obscurs, où la mère nature
À pourvu nos troupeaux d’éternelle pâture,
J’aurais eu le plaisir de boire à petits traits
D’un vin clair, pétillant et délicat et frais,
Qu’un terroir, assez maigre, et tout coupé de roches,
Produit heureusement sur des montagnes proches.
Là mes frères et moi pouvions joyeusement,
Sans seigneur, ni vassal, vivre assez doucement.
Là tous ces médisants, à qui je suis en proie,
N’eussent point envié, ni censuré ma joie :
J’aurais suivi partout l’objet de mes désirs,
J’aurais pu consacrer ma plume à mes plaisirs.
Là, d’une passion ni ferme ni légère,
J’aurais donné mon feu aux yeux d’une bergère
Dont le cœur innocent eût contenté mes vœux
D’un bracelet de chanvre avecque ses cheveux.
J’aurais dans ce plaisir si bien flatté ma vie
Que l’orgueil de Caliste en eût crevé d’envie ;
J’aurais peint la douceur de nos embrasements
Par tous les lieux témoins de nos embrassements.
Et, comme ce climat est le plus beau du monde,
Ma veine en eût été mille fois plus féconde :
L’aile d’un papillon m’eût plus fourni de vers
Qu’aujourd’hui ne ferait le bruit de l’univers.
Et s’il faut malgré moi que mon esprit se pique
De l’orgueilleux dessein d’un poème héroïque,
Il faut bien que je cherche un plus libre séjour
Que celui de Paris ou celui de la Cour.
Si ma condition peut devenir meilleure,
Que le Roi me permette une retraite sûre,
Que je puisse trouver en France un petit coin
Où mes persécuteurs me trouvent assez loin,
Dans le doux souvenir d’être sorti de peine,
De quelles gaietés nourrirais-je ma veine ?
Lors tu sera honteux qu’en mon adversité
Je t’aie tant de fois en vain sollicité,
D’avoir abandonné le train d’une fortune
Qu’il te fallait avoir avecque moi commune.
Recherche en tes désirs, ores si refroidis,
Si tu m’es aujourd’hui ce que tu fus jadis.
Je t’eusse fait jadis passer les Pyrénées,
J’eusse attaché tes jours avecque mes années,
Et conduit tes desseins au cours de mon destin
Des bords de l’Occident jusqu’au flot du matin.
Et je n’ai rien commis, même dans mon courage,
Qui te puisse obliger à me tourner visage ;
Depuis je n’ai rien fait, et j’en jure les dieux,
Que d’aimer, ô Tircis, tous les jours un peu mieux.
Hélas ! si mon malheur avait un peu de crime,
Ma raison trouverait ta froideur légitime,
Je me consolerais de ne trouver de quoi
Je ne pusse en mon mal me venger que de moi.
Un reste d’amitié fait qu’aujourd’hui j’enrage
De sentir que celui que je chéris m’outrage :
Tu vois bien que le sort, sans yeux ni jugement,
Tourne tes volontés avec son changement.
Depuis mon accident tu m’as trouvé funeste,
Tu crois que mon abord te doit donner la peste,
Tu m’accuses partout où tu me vois blâmer,
Et tu me hais autant que tu me dois aimer.
Au moins assure-toi, quoi que le temps y fasse,
Qu’un si perfide orgueil n’aura jamais de grâce.
Je vois bien que mes maux acheveront leurs cours,
Qu’un Soleil plus heureux achevera mes jours,
Que ma bonne fortune écrasera l’envie
Malgré les cruautés qui font gémir ma vie.
Au bout du désespoir paraîtra mon bonheur,
Toute cette infamie accroîtra mon honneur.
Ce n’est pas aux enfants d’une commune race,
Quelque si grand pouvoir dont le corps me menace,
Quelque trépas honteux dont le cruel dessein
S’agite contre moi dans leur perfide sein ; […]
Et comme malgré moi tu t’es rendu perfide,
Comme malgré l’honneur tu t’es montré timide,
Parmi tous mes travaux, sache que malgré toi
Je garderai toujours mon courage et ma foi.
Et l’obstination de la malice noire
Avec ma patience augmentera ma gloire.

II. La pénitence de Théophile[modifier]

Aujourd’hui que les courtisans,
Les bourgeois et les artisans,
Et les peuples de la campagne,
Pour noyer les soins du trépas
Passent les excès d’Allemagne
Dans leur voluptueux repas,
Que le jeu, la danse et l’amour
Occupent la nuit et le jour
Des enfants de la douce vie,
Que le cœur le plus débauché
Contente la plus molle envie
Que lui fournisse le péché,
Que les plus modestes désirs
Ne respirent que les plaisirs,
Que les luths par toute la terre
Ont fait taire les pistolets,
Et cacher les dieux de la guerre
Dans la machine des ballets,
Mon jeu, ma danse et mon festin
Se font avec saint Augustin,
Dont l’aimable et sainte lecture
Est ici mon contrepoison
En la misérable aventure
Des longs ennuis de ma prison.
Celui qui d’un pieux devoir
Employa l’absolu pouvoir
À borner ici mon étude,
L’envoya pour m’entretenir
Dans cette étroite solitude
Dont il voulut me retenir.
Parmi le céleste entretien
D’un si beau livre et si chrétien,
Je me mêle à la voix des anges,
Et transporté de cet honneur,
Mon esprit donne des louanges
À qui m’a causé ce bonheur.
Je vois dans ces divins écrits
Que l’orgueil des plus grands esprits
Ne sert au sien que de trophée,
Et que la sotte Antiquité
Soupire et languit étouffée
Sous le joug de la vérité.
Tous ces démons du temps passé
Dont il a vivement tracé
Les larcins et les adultères,
Sont moins que fantômes de nuit
Devant les glorieux mystères
Du grand Soleil qui nous reluit.
Tous ces grands temples si vantés
Dont tant de siècles enchantés
Ont suivi les fameux oracles,
N’ont plus de renom ni de lieu,
Et désormais tous les miracles
Se font en la Cité de Dieu.
Grande lumière de la foi,
Qui me donnez si bien de quoi
Me consoler dans les ténèbres,
Mon désespoir le plus mordant
Et mes soucis les plus funèbres
Se calment en te regardant.
Je ne te puis lire si peu
Qu’aussitôt un céleste feu
Ne me perce au profond de l’âme,
Et que mes sens faits plus chrétiens
Ne gardent beaucoup de la flamme
Que me font éclater les tiens.
Je maudis mes jours débauchés,
Et dans l’horreur de mes péchés,
Bénissant mille fois l’orage
Qui m’en donne le repentir,
Je trouve encore en mon courage
Quelque espoir de me garantir.
Cet espoir prend à son secours
Le souvenir de tant de jours
Dont la jeune et grande licence
Eut besoin des confessions
Qui cherchèrent de l’innocence
Pour tes premières actions.
Grand Saint, pardonne à ce captif
Qui d’un emprunt lâche et furtif,
Porte ici ton divin exemple :
Pressé d’un accident mortel
J’entre tout sanglant dans le temple
Et me sers du droit de l’autel.
Alors que mes yeux indiscrets
Ont trop percé dans tes secrets,
Jésus m’a mis dans la pensée
Qu’il se fit ouvrir le côté,
Et que sa veine fut percée
Pour laver notre iniquité.
Esprit heureux, puisqu’aujourd’hui
Tu contemples avecque lui
Les félicités éternelles,
Et que tu me vois empêché
Des affections criminelles
De l’objet mortel du péché,
Jette un peu l’œil sur ma prison,
Et portant de ton oraison
La faiblesse de ma prière,
Gagne pour moi son amitié,
Et me rends la digne matière
Des mouvements de sa pitié.
Je confesse que justement
Un si rude et si long tourment
Voit tarder sa miséricorde,
Mais ni ma plume ni ma voix
N’ont jamais rien fait que n’accorde
La douceur des humaines lois.
Et puisque Dieu m’a tant aimé
Que d’avoir ici renfermé
Les pauvres Muses étonnées
Sous les ailes du Parlement,
Les méchants perdront leurs journées
À me creuser le monument.
Augustin, ouvre ici tes yeux :
Je proteste devant les Cieux,
La main dans les feuillets du livre
Où tu m’as attaché les sens,
Qu’il faut pour m’empêcher de vivre
Faire mourir les innocents.

III. Requête de Théophile au Roi[modifier]

Au milieu de mes libertés,
Dans un plein repos de ma vie,
Où mes plus molles voluptés
Semblaient avoir passé l’envie,
D’un trait de foudre inopiné
Que jeta le ciel mutiné
Dessus le comble de ma joie,
Mes desseins se virent trahis,
Et moi d’un même coup la proie
De tous ceux que j’avais haïs.
Le visage des courtisans
Se peignit en cette aventure
Des couleurs dont les médisants
Voulurent peindre ma nature.
Du premier trait dont le malheur
Sépara mon destin du leur,
Mes amis changèrent de face :
Ils furent tous muets et sourds,
Et je ne vis en ma disgrâce
Rien que moi-même à mon secours.
Quelques faibles solliciteurs
Faisaient encore un peu de mine
D’arrêter mes persécuteurs
Sur le penchant de ma ruine ;
Mais en un péril si pressant
Leur secours fut si languissant
Et ma guérison si tardive
Que la raison me résolut
À voir si quelque étrange rive
M’offrirait un port de salut.
Je fus longtemps à desseigner
Où j’irais habiter la terre,
Et sur le point de m’éloigner
Mille peurs me faisaient la guerre ;
Car le Soleil qui chaque jour
Fait si vite un si large tour,
Ne visite point de contrée
Où ces chefs de dissensions
Ne donnent aisément l’entrée
À quelqu’un de leurs espions.
Après cinq ou six mois d’erreurs,
Incertain en quel lieu du monde
Je pourrais rasseoir les terreurs
De ma misère vagabonde,
Une incroyable trahison
Me fit rencontrer ma prison
Où j’avais cherché mon asile :
Mon protecteur fut mon sergent.
Ô grand Dieu, qu’il est difficile
De courre avecque de l’argent !
Le billet d’un religieux,
Respecté comme des patentes,
Fit épier en tant de lieux
Le porteur des Muses errantes
Qu’à la fin deux méchant prévôts,
Fort grands voleurs, et très dévots,
Priant Dieu comme des apôtres,
Mirent la main sur mon collet,
Et tout disant leurs patenôtres,
Pillèrent jusqu’à mon valet.
À l’éclat du premier appas,
Eblouis un peu de la proie,
Ils doutèrent si je n’étais pas
Un faiseur de fausse monnoie.
Ils m’interrogeaient sur le prix
Des quadruples qu’on m’avait pris
Qui n’étaient pas au coin de France.
Lors il me prit un tremblement
De crainte que leur ignorance
Me jugeât prévôtablement.
Ils ne pouvaient s’imaginer
Sans soupçon de beaucoup de crimes,
Qu’on trouvât tant à butiner
Sur un simple faiseur de rimes ;
Et quoique l’or fût bon et beau
Aussi bien au jour qu’au flambeau,
Il croyaient, me voyant sans peine
Quelque fonds qu’on me dérobât,
Que c’étaient des feuilles de chêne
Avec la marque du sabbat.
Ils disaient entre eux sourdement
Que je parlais avec la Lune,
Et que le Diable assurément
Etait auteur de ma fortune ;
Que pour faire service à Dieu
Il fallait bien choisir un lieu
Où l’objet de leur tyrannie
Me fit sans cesse discourir
Du trépas plein d’ignominie
Qui me devait faire périr.
Sans cordon, jartières, ni gants,
Au milieu de dix hallebardes,
Je flattais des gueux arrogants
Qu’on m’avait ordonné pour gardes ;
Et nonobstant chargé de fers
On m’enfonce dans les Enfers
D’une profonde et noire cave
Où l’on n’a qu’un peu d’air puant
Des vapeurs de la froide bave
D’un vieux mur humide et gluant.
Dedans ce commun lieu de pleurs
Où je me vis si misérable,
Les assassins et les voleurs
Avaient un trou plus favorable.
Tout le monde disait de moi
Que je n’avais ni foi ni loi,
Qu’on ne connaissait point de vice
Où mon âme ne s’adonnât,
Et quelque trait que j’écrivisse
C’était pis qu’un assassinat ;
Qu’un saint homme de grand esprit,
Enfant du bienheureux Ignace,
Disait en chaire et par écrit
Que j’étais mort par contumace,
Que je ne m’étais absenté
Que de peur d’être exécuté
Aussi bien que mon effigie,
Que je n’étais qu’un suborneur,
Et que j’enseignais la magie
Dedans les cabarets d’honneur ;
Qu’on avait bandé les ressorts
De la noire et forte machine
Dont le souple et vaste corps
Etend ses bras jusqu’à la Chine ;
Qu’en France et parmi l’étranger
Ils avaient de quoi se venger
Et de quoi forger une foudre
Dont le coup me serait fatal
En dût-il coûter plus de poudre
Qu’il n’en perdirent à Vuital.
Que le gaillard Père Guérin
Qui tous les jours fait dans la chaise
Plus de leçons à Tabarin
Qu’à tous les clercs d’un diocèse,
Comme s’il eût bien disposé
Et terre et ciel à ma ruine,
Prêchait qu’à peu de jours de là
La justice humaine et divine
M’immolerait à Loyola ;
Que par le sentiment chrétien
D’une charité volontaire,
Infinité de gens de bien
Avaient entrepris mon affaire,
Qu’on était si fort irrité
Qu’en dépit de la vérité
Que Jésus-Christ a tant aimée,
Pour les intérêts du clergé
On me voulait voir en fumée
Soudain que je serais jugé.
On emploie de par le Roi,
De la force et de l’artifice,
Comme si Lucifer pour moi
Eût entrepris sur la justice.
À Paris, soudain que j’y fus,
J’entendais par des bruits confus
Que tout était prêt pour me cuire,
Et je doutais avec raison
Si ce peuple m’allait conduire
À la Grève ou dans la prison.
Ici donc comme en un tombeau,
Troublé du péril où je rêve,
Sans compagnie et sans flambeau,
Toujours dans le discours de Grève,
À l’ombre d’un petit faux jour
Qui perce un peu l’obscure tour
Où les bourreaux vont à la quête,
Grand Roi, l’honneur de l’univers,
Je vous présente la requête
De ce pauvre faiseur de vers.
Je demande premièrement
Qu’on supprime ce grand volume
Qui brave trop insolemment
La captivité de ma plume,
Et que monsieur le cardinal,
Après m’avoir fait tant de mal,
Pour l’amour de Dieu se retienne :
Il va contre la charité,
Et choque une vertu chrétienne
Quand il choque ma liberté ;
Qu’on remontre aux religieux
À qui mon nom semble un blasphème,
Que leur zèle est injurieux
De vouloir m’ôter le baptême ;
Que les crimes qu’ils ont prêchés,
Inconnus aux plus débauchés,
Sont controuvés pour me détruire
Et sèment un subtil appas
Par où l’âme se peut instruire
Au vice qu’elle ne sait pas ;
Que si ma plume avait commis
Tout le mal qu’ils vous font entendre,
La fureur de mes ennemis
M’aurait déjà réduit en cendre ;
Que leurs écrits et leurs abois,
Qui déjà depuis tant de mois
Font la guerre à mon innocence,
M’auraient fait faire mon procès
Si dans ma plus grande licence
Je n’avais évité l’excès ;
Que c’était un procédé nouveau,
Dont Ignace était incapable,
De fouiller l’air, la terre et l’eau
Pour rendre un innocent coupable ;
Qu’autrefois on a pardonné
Ce carnaval désordonné
De quelques-uns de nos poètes
Qui se trouvèrent convaincus
D’avoir sacrifiés aux bêtes
Devant l’idole de Bacchus ;
Qu’à mon exemple nos rimeurs
Ne prendront point ce privilège,
Et que mes écrits et mes mœurs
Ont en horreur le sacrilège ;
Que mon confesseur soit témoin
Si je ne rends pas tout le soin
Qu’un bon chrétien doit à l’Église,
Et qu’on ne voit en aucun lieu
Qu’un vers de ma façon se lise
Qui soit au déshonneur de Dieu ;
Que l’honneur, la pitié, le droit
Sont violés en ma poursuite,
Et que certain Père voudrait
N’avoir point empêché ma fuite,
Mais la honte d’avoir manqué
Ce qu’il a si fort attaqué,
Demande qu’on m’anéantisse
De peur que, me rendant au Roi,
Les marques de son injustice
Ne survivent avecque moi.
Juste Roi, protecteur des lois,
Vous sur qui l’équité se fonde,
Qui seul emportez sur les rois
Ce titre le plus beau du monde,
Voyez avec combien de tort
Votre justice sent l’effort
Du tourment qui me désespère :
En France on n’a jamais souffert
Cette procédure étrangère
Qui vous offense et qui me perd.
Si j’étais du plus vil métier
Qui s’exerce parmi les rues,
Si j’étais fils de savetier
Ou de vendeuse de morues,
On craindrait qu’un peuple irrité,
Pour punir la témérité
De celui qui me persécute,
Ne fît avec sédition
Ce que sa fureur exécute
En son aveugle émotion.
Après ce jugement mortel,
Où l’on a vu ma renommée
Et mon portrait sur leur autel
N’être plus qu’un peu de fumée,
Fallait-il chercher de nouveau
Les matières de mon tombeau ?
Fallait-il permettre à l’envie
D’employer ses injustes soins
Pour faire ici languir ma vie
En l’attente des faux témoins ?
Mais quelques peuples si lointains
Dont la nouvelle intelligence
Puisse accompagner les desseins
De leur cruelle diligence,
Que des lutins, des loups-garoux,
Obéissant à leur courroux,
Viennent ici pour me confondre,
Dieu, qui leur serrera la voix,
Pour mon salut fera répondre
La sainte majesté des lois.
Qui peut avoir assez de front,
Quels fols ont assez de licence
Pour ne se taire avec affront
À l’abord de mon innocence ?
Et quoique la canaille ait dit
Pour l’argent ou pour le crédit
Dont on leur a jeté l’amorce,
Dans les mouvements de leurs yeux
On verra qu’ils parlent par force
Devant des juges et des dieux.
Ô grand Maître de l’univers,
Puissant auteur de la nature,
Qui voyez dans ces cœurs pervers
L’appareil de leur imposture,
Et vous, sainte Mère de Dieu,
À qui les noirs creux de ce lieu
Sont aussi clairs que les étoiles,
Voyez l’horreur où l’on m’a mis,
Et me développez des toiles
Dont m’ont enceint mes ennemis !
Sire, jetez un peu vos yeux
Sur le précipice où je tombe,
Saint image du Roi des cieux,
Rompez les maux où je succombe.
Si vous ne m’arrachez des mains
De quelques morgueurs inhumains
À qui mes maux donnent à vivre,
L’hiver me donnera secours :
En me tuant il me délivre
De mille trépas tous les jours.
Qu’il plaise à votre Majesté
De se remettre en la mémoire
Que parfois mes vers ont été
Les messagers de votre gloire,
Comme, pour accomplir mes vœux,
Encore aujourd’hui je ne veux
Ravoir ma liberté première
Que pour la mettre en ce devoir,
Et ne demande la lumière
Que pour l’honneur de vous revoir.
Dans ces lieux voués au malheur,
Le Soleil, contre sa nature,
À moins de jour et de chaleur
Que l’on n’en fait à sa peinture ;
On n’y voit le ciel que bien peu,
On n’y voit ni terre ni feu,
On meurt de l’air qu’on y respire,
Tous les objets y sont glacés ;
Si bien que c’est ici l’empire
Où les vivants sont trépassés.
Comme Alcide força la mort
Lorsqu’il lui fit lâcher Thésée,
Vous ferez, avec moins d’effort,
Chose plus grande et plus aisée.
Signez mon élargissement :
Ainsi de trois doigts seulement
Vous abattrez vingt et deux portes
Et romprez les barres de fer
De trois grilles qui sont plus fortes
Que toutes celles de l’Enfer.

IV. Requête de Théophile à Nosseigneurs de Parlement[modifier]

Celui qui briserait les portes
Du cachot noir des troupes mortes,
Voyant les maux que j’ai soufferts,
Dirait que ma prison est pire :
Ici les âmes ont des fers,
Ici le plus constant soupire.
Dieux, souffrez-vous que les Enfers
Soient au milieu de votre empire,
Et qu’une âme innocente, en un corps languissant,
Ne trouve point de crise aux douleurs qu’elle sent ?
L’œil du monde qui par ses flammes
Nourrit autant de corps et d’âmes
Qu’en peut porter chaque élément,
Ne saurait vivre demi-heure
Où m’a logé le Parlement ;
Et faut que ce bel astre meure
Lorsqu’il arrive seulement
Au premier pas de ma demeure.
Chers lieutenants des dieux qui gouvernez mon sort,
Croyez-vous que je vive où le Soleil est mort ?
Je sais bien que mes insolences
Ont si fort chargé les balances
Qu’elles penchent à la rigueur,
Et que ma pauvre âme abattue
D’une longue et juste langueur,
Hors d’apparence s’évertue
De sauver un peu de vigueur
Dans le désespoir qui la tue ;
Mais vous êtes des dieux, et n’avez point de mains
Pour la première faute où tombent les humains.
Si mon offense était un crime,
La calamité qui m’opprime
Dans les horreurs de ma prison
Ne pourrait sans effronterie
Vous demander sa guérison ;
Mon insolente flatterie
Ferait lors une trahison
À la pitié dont je vous prie,
Et ce reste d’espoir qui m’accompagne ici
Se rendrait criminel de vous crier merci.
Pressé d’un si honteux outrage,
Je cherche au fond de mon courage
Mes secrets les moins paraissants,
Je songe à toutes les délices
Où se sont emportés mes sens ;
Je m’adresse à tous mes complices :
Mais ils se trouvent innocents
Et s’irritent de mes supplices.
Ô ciel ! ô bonnes mœurs ! que puis-je avoir commis
Pour rendre à mon bon droit tant de dieux ennemis ?
Mais c’est en vain que je me fie
À la raison qui justifie
Ma pensée et mes actions ;
Bien que mon bon droit soit palpable,
Ce sont peut-être illusions :
Le Parlement n’est pas capable
Des légères impressions
Qui font un innocent coupable.
Quelque tort apparent qui me puisse assaillir,
Les juges sont des dieux, ils ne sauraient faillir.
N’ai-je point mérité la flamme
De n’avoir su ployer mon âme
À louer vos divins esprits ?
Il est temps que le Ciel s’irrite
Et qu’il punisse le mépris
D’un flatteur de Cour hypocrite
Qui vous a volé tant d’écrits
Qui sont dus à votre mérite.
Courtisans qui m’avez tant dérobé de jours,
Est-ce vous dont j’espère aujourd’hui du secours ?
Race lâche et dénaturée,
Autrefois si mal figurée
Par mes vers mal récompensés,
Si ma vengeance est assouvie,
Vous serez si bien effacés
Que vous ne ferez plus d’envie
Aux honnêtes gens offensés
Des louanges de votre vie,
Et que les vertueux douteront désormais
Quel vaut mieux d’un marquis ou d’un clerc du Palais.
Et s’il faut que mes funérailles
Se fassent entre les murailles
Dont mes regards sont limités
Dans ces pierres moins impassibles
Que vos courages hébétés,
J’écrirai des vers si lisibles
Que vos honteuses lâchetés
Y seront à jamais visibles,
Et que les criminels de ce hideux manoir
N’y verront point d’objet plus infâme et plus noir.
Mais si jamais le Ciel m’accorde
Qu’un rayon de miséricorde
Passe au travers de cette tour,
Et qu’enfin mes juges ployables
Ou par justice ou par amour
M’ôtent de ces lieux effroyables,
Je vous ferai paraître au jour
Dans des portraits si pitoyables,
Que votre faible éclat se trouvera si faux,
Que vos fils rougiront de vos sales défauts.
Mes juges, mes dieux tutélaires,
S’il est juste que vos colères
Me laissent désormais vivant,
Si le trait de la calomnie
Me perce encore assez avant,
Si ma muse est assez punie,
Permettez que dorénavant
Elle soit sans ignominie,
Afin que votre honneur puisse trouver des vers
Dignes de les porter aux yeux de l’univers.

V. Très humble requête de Théophile à Monseigneur le premier président[modifier]

Privé de la clarté des cieux
Sous l’enclos d’une voûte sombre
Où les limites de mes yeux
Sont dans l’espace de mon ombre,
Dévoré d’un ardent désir
Qui soupire après le plaisir
Et la liberté de ma vie,
Je m’irrite contre le sort
Et ne veux plus mal à l’envie
Que d’avoir différé ma mort.
Plût au Ciel qu’il me fût permis,
Sans violer les droits de l’âme,
De me rendre à mes ennemis,
Et moi-même allumer ma flamme !
Que bientôt j’aurais évité
La honteuse captivité
Dont la force du temps me lie !
Aujourd’hui mes sens bienheureux
Verraient ma peine ensevelie
Dans un sépulcre généreux.
Mais ce grand Dieu qui fit nos lois,
Lorsqu’il régla nos destinées
Ne laissa point à notre choix
La mesure de nos années.
Quand nos astres ont fait leurs cours,
Et que la trame de nos jours
N’a plus aucun filet à suivre,
L’homme alors peut changer de lieu,
Et pour continuer de vivre
Ne doit mourir qu’avecque Dieu.
Aussi me puis-je bien vanter
Que dans l’horreur d’une aventure
Assez capable de tenter
La faiblesse de la nature,
Le Ciel, ami des innocents,
Fit voir à mes timides sens
Sa divinité si propice
Qu’encore j’ai toujours été
Sur le bord de mon précipice
D’un visage assez arrêté.
Il est vrai qu’au point d’endurer
Les affronts que la calomnie
M’a fait si longuement durer,
Ma constance se voit finie.
Dans ce sanglant ressouvenir
Celui qui veut me retenir
Il a ses passions trop lentes,
Et n’a jamais été battu
Des prospérités insolentes
Qui s’attaquent à la vertu.
Mais, ô l’erreur de mes esprits !
Dans le siècle infâme où nous sommes,
Tout ce déshonneur n’est qu’un prix
Pour passer le commun des hommes.
Combien de favoris de Dieu
Dans un plus misérable lieu
Ont senti de pires malices,
Et dans leurs innocentes mains,
Qui n’avaient que les Cieux complices,
Reçu des fers inhumains !
D’ailleurs l’épine est sous la fleur,
Le jour sort d’une couche noire ;
Et que sais-je si mon malheur
N’est point la source de ma gloire ?
Un jour mes ennuis effacés,
Dans mon souvenir retracés,
Seront eux-même leur salaire :
Toutes les choses ont leur tour,
Dieu veut souvent que la colère
Soit la marque de son amour.
Qui me pourra persuader
Que la Cour soit toujours charmée ?
D’où la peut encore aborder
Le venin de la renommée ?
Si Verdun ouvre un peu ses yeux
Quel esprit assez captieux
Pourra mordre à sa conscience ?
De quel vent peut-on écumer
Dans ce grand gouffre de science
Pour n’y pas bientôt abîmer ?
Grande lumière de nos jours,
Dont les projets sont des miracles,
Et de qui les communs discours
Ont plus de poids que les oracles,
Sainte guide de tant de dieux
Qui, sur le modèle des cieux,
Donnez des règles à la terre,
Dieu sans excès et sans défaut,
Vous avez ça-bas un tonnerre,
Comme en a ce grand Dieu là-haut.
Le Ciel par de si beaux crayons
Marque le fil de vos harangues
Qu’on y voit les mêmes rayons
Du grand trésor de tant de langues
Qu’il versa par le Saint-Esprit
Au disciples de Jésus-Christ.
Paris est jaloux que Toulouse
Ait eu devant lui tant d’honneur,
L’Europe est aujourd’hui jalouse
Que la France ait tout ce bonheur.
Quand je pense profondément
À vos vertus si reconnues,
Mon espoir prend un fondement
Qui l’élève au dessus des nues,
Je laisse reposer mes soins,
Les alarmes des faux témoins
Ne me donnent plus tant de crainte,
Et mon esprit tout transporté,
Au milieu de tant de contrainte,
Goûte à demi ma liberté.
C’est de vous sur tous que j’attends
À voir retrancher la licence
Qui fait habiter trop longtemps
La crainte avec l’innocence ;
Et quand tout l’Enfer répandrait
Ses ténèbres sur mon bon droit,
Je sais que votre esprit éclate
Dans la plus noire obscurité,
Et que tout l’appas qui vous flatte
C’est la voix de la vérité.
Mais, ô l’honneur du Parlement !
Tout ce que j’écris vous offense
Puisqu’écrire ici seulement
C’est violer votre défense.
Mon faible esprit s’est débauché
À l’objet d’un si doux péché,
Et croit sa faute légitime,
Car la vertu doit avouer
Qu’elle-même est pis que le crime,
Si c’est crime que vous louer.

VI. Remerciement de Théophile à Corydon[modifier]

Filles du souverain des dieux,
Belles princesses toutes nues
Qui foulez ce mont glorieux
Dont la vertu touche les nues,
Chères germaines du Soleil,
Devant qui la sœur du sommeil
Voit toutes ses fureurs captives,
Descendez de ce double mont,
Et ne vous montrez point rétives
Quand le mérite vous semond.
Derechef pour l’amour de moi,
Saintes filles de la Mémoire,
Si vous avez congé du Roi
D’interrompre un peu son histoire,
Suivez ce petit trait de feu
Dont votre frère perce un peu
L’obscurité de ma demeure ;
Déesses, il vous faut hâter,
Le Soleil n’a que demi-heure
Tous les jours à me visiter.
Mais quel éclat dans ce manoir
Chasse l’obscurité de l’ombre ?
D’où vient qu’en ce cachot si noir
On ne trouve plus rien de sombre ?
Invisibles divinités
Qui par mes importunités
Etes si promptement venues,
Dieux ! que je me dirai content
De vous avoir entretenues
Malgré ceux qui m’en veulent tant !
Dites-moi, car c’est le sujet
Pour qui ma passion vous presse,
Quel doit être aujourd’hui l’objet
De votre immortelle caresse.
Faites que vos divins regards
Le cherchent en toutes les parts !
Où mes amitiés sont allées.
Ah ! qu’il paraît visiblement !
Muses, vous êtes appelées
Pour Corydon tant seulement.
Est-ce vous le seul des vivants
Qui n’avez point perdu courage
Pour la fureur de tant de vents
Qui conspirent à mon naufrage,
Vous seul capable de pitié,
Qu’une si longue inimitié,
Contre moi si fort obstinée
N’a jamais encore abattu,
Et qui suivez ma destinée
Jusqu’aux abois de ma vertu ?
Et tant de lâches courtisans
Dont j’ai si bien flatté la vie,
Contre moi sont les partisans
Ou les esclaves de l’envie !
Aujourd’hui ces esprits abjects
Ploient à tous les faux objets
Que leur offre la calomnie,
Et n’osent d’un mot seulement
S’opposer à la tyrannie
Qui me creuse le monument.
Ce ne sont que mignards de lit,
Ce sont des courages de terre
Que la moindre vague amollit,
Et qui n’ont qu’un éclat de verre ;
Ce n’est que mollesse et que fard ;
Leurs sens, leurs voix et leur regard
Ont toujours diverse visée,
Et pour le mal et pour le bien
Ils ont une âme divisée
Qui ne peut s’assurer de rien.
Ces cœurs où l’ennemi de Dieu
À logé tant de perfidie
Qu’on n’y saurait trouver de lieu
Pour une affection hardie,
Ils n’ont jamais d’ami si cher
Que sa mort les puisse empêcher
De quelque visite ordinaire,
Où depuis le matin au soir
Bien souvent ils n’ont rien à faire
Que se regarder et s’asseoir.
Mais que peut-on contre le sort ?
Laissons là ces vilaines âmes,
Leur lâcheté n’a point de tort ;
Ils naquirent pour être infâmes ;
La fortune aux yeux aveuglés,
Aux mouvements tous déréglés,
Les a conçus à l’aventure
Et sous un astre transporté
Qui cheminait contre nature
Quand il leur versa sa clarté.
Vous êtes né tout au rebours
De leurs influences malines,
L’astre dont vous suivez le cours
Suit les routes les plus divines.
Il est vrai que vous méritez
Au-delà des prospérités
Dont il vous a laissé l’usage ;
Si le destin donnait un rang
Selon l’esprit et le courage
Damon serait prince du sang.
Ô dieux ! que me faut-il choisir
Pour louer mon dieu tutélaire ?
Que ferai-je en l’ardent désir
Que mon esprit a de vous plaire ?
Je dirai partout mon bonheur,
Je peindrai si bien votre honneur
Que la mer qui voit les deux Pôles
Dont se mesure l’univers,
Gardera sur ses ondes molles
Le caractère de mes vers.

VII. Théophile à son ami Chiron[modifier]

Toi qui fais un breuvage d’eau
Mille fois meilleurs et plus beau
Que celui du beau Ganymède,
Et qui lui donnes tant d’appas
Que sa liqueur est un remède
Contre l’atteinte du trépas,
Penses-tu que malgré l’ennui
Que me peut donner aujourd’hui
L’horreur d’une prison si noire,
Je ne te garde encore un lieu
Au même endroit de ma mémoire
Où se doit mettre un demi-dieu ?
Bouffi d’un air tout infecté,
De tant d’ordures humecté,
Et du froid qui me fait la guerre,
Tout chagrin et tout abattu,
Mieux qu’en autre lieu de la terre
Il me souvient de ta vertu.
Chiron, au moins si je pouvais
Te faire ouïr les tristes voix
Dont t’invoquent mes maladies,
Tu me pourrais donner de quoi
Forcer mes Muses étourdies
À parler dignement de toi.
De tant de vases précieux
Où l’art le plus exquis des cieux
À caché sa meilleur force,
Si j’avais seulement goûté
À leur moindre petite amorce
J’aurais trop d’aise et de santé.
Si devant que de me coucher
Mes soupirs se pouvaient boucher
D’un long trait de cet hydromèle
Où tout chagrin s’ensevelit,
L’enfant dont avorta Sémèle
Ne me mettrait jamais au lit.
Au lieu des continus ennuis
Qui me font passer tant de nuits
Avec des visions horribles,
Mes yeux verraient en sommeillant
Mille voluptés invisibles
Que la main cherche en s’éveillant.
Au lieu d’être dans les enfers,
De songer des feux et des fers
Qui me font le repos si triste,
Je songerais d’être à Paris
Dans le cabinet où Caliste
Eut triomphé de Cloris.
À l’éclat de ses doux flambeaux
Les noires caves des tombeaux
D’où je vois sortir les Furies,
Se peindraient de vives couleurs
Et seraient à mes rêveries
De beaux près tapissés de fleurs.
Ah ! que je perds de ne pouvoir
Quelquefois t’ouïr et te voir
Dans mes noires mélancolies
Qui ne me laissent presque rien
De tant d’agréables folies
Qu’on aimait en mon entretien !
Que mes dieux sont mes ennemis
De ce qu’ils ne m’ont pas permis
De t’appeler en ma détresse !
Docte Chiron, après le Roi
Et les faveurs de ma maîtresse,
Mon cœur n’a de regret qu’à toi.

VIII. Prière de Théophile aux poètes de ce temps[modifier]

Vous à qui de fraîches vallées
Pour moi si durement gelée
Ouvrent leurs fontaines de vers,
Vous qui pouvez mettre en peinture
Le grand objet de l’univers
Et tous les traits de la nature,
Beaux esprits si chers à la gloire,
Et sans qui l’œil de la mémoire
Ne saurait rien trouver de beau,
Ecoutez la voix d’un poète
Que les alarmes du tombeau
Rendent à chaque fois muette.
Vous savez qu’une injuste race
Maintenant fait de ma disgrâce
Le jouet d’un zèle trompeur,
Et que leurs perfides menées,
Dont les plus résolus ont peur,
Tiennent mes Muses enchaînées.
S’il arrive que mon naufrage
Soit la fin de ce grand orage
Dont je vois mes jours menacés,
Je vous conjure, ô troupe sainte,
Par tout l’honneur des trépassés,
De vouloir achever ma plainte.
Gardez bien que la calomnie
Ne laisse de l’ignominie
Aux tourments qu’elle m’a jurés,
Et que le brasier qu’elle allume,
Si mes os en sont dévorés,
Ne brûle pas aussi ma plume.
Contre tous les esprits de verre
Autrefois j’avais un tonnerre,
Mais le temps flatte leur courroux,
Tout me quitte, la Muse est prise,
Et le bruit de tant de verrous
Me choque la voix, et la brise.
Que si cette race ennemie
Me laisse après tant d’infamie
Dans les termes de me venger,
N’attendez point que je me venge :
Au lieu du soin de l’outrager
J’aurai soin de votre louange.
Car s’il faut que mes forces luttent
Contre ceux qui me persécutent,
De quelle terre des humains
Ne sont leurs ligues emparées ?
Il faudrait contr’eux plus de mains
Que n’en auraient cent Briarées.
Ma pauvre âme toute abattue
Dans ce long ennui qui me tue
N’a plus de désirs violents ;
Mon courage et mon assurance
Me font de vigoureux élans
Du côté de mon espérance.
Ici pour dénouer la chaîne
Qui me tient tout prêt à la gêne,
Mon esprit n’applique ses soins
Et ne réserve sa puissance
Qu’à rembarrer les faux témoins
Qui combattront mon innocence.
Déjà depuis six mois je songe
De quel si dangereux mensonge
Ils m’auront tendu le lien,
Et de quel si souple artifice
Leur esprit plus fort que le mien
Me convaincra de maléfice.
On voit assez que mes parties,
Bien soigneusement averties
De mes plus criminels secrets,
N’ont recours qu’à la tromperie,
Et que mes juges sont discrets
De ne point punir leur furie.
Mais ainsi qu’à fouler leur haine
Les juges ont des pieds de laine,
Je vois que ces esprits humains
Laissent longtemps gronder l’envie
Sans mettre leurs pesantes mains
Dessus mon innocente vie.
Et cependant ma patience,
À qui leur bonne conscience
Promet un jour ma liberté,
S’exerce à chercher une rime
Qui persuade à leur bonté
Qu’on me pardonnera sans crime.
Ma Muse faible et sans haleine,
Ouvrant sa malheureuse veine
À recours à votre pitié :
Ne mordez point sur son ouvrage,
Car ici votre inimitié
Démentirait votre courage.
Je ne fus jamais si superbe
Que d’ôter aux vers de MALHERBE
Le français qu’ils nous ont appris,
Et sans malice et sans envie
J’ai toujours lu dans ses écrits
L’immortalité de sa vie.
Plût au ciel que sa renommée
Fût aussi chèrement aimée
De mon Prince qu’elle est de moi,
Son destin loin de la commune
Serait toujours avec le Roi
Dedans le char de la Fortune.
Une autre veine violente,
Toujours chaude et toujours sanglante
Des combats de guerre et d’amour,
À tant d’éclats sur les théâtres
Qu’en dépit des frelons de Cour
Elle a fait mes sens idolâtres :
HARDY, dont le plus grand volume
N’a jamais su tarir la plume,
Pousse un torrent de tant de vers
Qu’on dirait que l’eau d’Hippocrène
Ne tient tous ses vaisseaux ouverts
Qu’alors qu’il y remplit sa veine.
PORCHERES avec tant de flamme
Pousse les mouvements de l’âme
Vers la route des immortels
Qu’il laisse partout des matières
Où ses vers trouvent des autels
Et les autres des cimetières.
Encore n’ai-je point l’audace
De fouler leur première trace.
BOISROBERT en peut amener
Après ses pas toute une presse
Qui mieux que moi peuvent donner
Des louanges à sa princesse.
SAINT-AMANT sait polir la rime
Avec une si douce lime
Que son luth n’est pas mignard,
Ni GOMBAUD dans une élégie,
Ni l’épigramme de MAYNARD
Qui semble avoir de la magie.
Et vous, mille ou plus que j’adore,
Que mon dessein veut joindre encore
À ces génies vigoureux
De qui je tache ici la gloire
Parce que le sort malheureux
Les a fait choir à ma mémoire.
Voyant mes Muses étourdies
Des frayeurs et des maladies
Qui me prennent à tous moments,
Faites-leur un peu de caresse
Et leur rendez les compliments
De celui qui vous les adresse.

IX. Remontrance de Théophile à Monsieur de Vertamont conseiller en la Grand-Chambre[modifier]

Désormais que le renouveau
Fond la glace et dessèche l’eau
Qui rendent les près inutiles,
Et qu’en l’objet de leurs plaisirs
Les places des plus grandes villes
Sont des prisons à nos désirs ;
Que l’oiseau, de qui les glaçons
Avaient enfermé les chansons
Dans la poitrine refroidie,
Trouve la clef de son gosier
Et promène sa mélodie
Sur le myrte et sur le rosier ;
Que l’abeille, après la rigueur
Qui tient ses ailes en langueur
Au fond de ses petites cruches,
S’en va continuer le miel,
Et quittant la prison des ruches,
N’a son vol borné que du ciel ;
Que les zéphyres s’épanchant
Parmi les entrailles des champs
Lâchent ce que le froid enserre ;
Que l’Aurore avecque ses pleurs
Ouvre les cachots de la terre
Pour en faire sortir les fleurs ;
Que le temps se rend si bénin
Même aux serpents pleins de venin
Dont notre sang est la pâture ;
Qu’en la faveur de la saison
Et par arrêt de la nature
Il les fait sortir de prison ;
L’an a fait plus de la moitié
Que tous les jours votre pitié
Me doit faire changer de place :
Ne me tenez plus en suspens,
Et me faites au moins la grâce
Que le ciel fait aux serpents.

X. La maison de Sylvie par Théophile[modifier]


Ode I[modifier]

Pour laisser avant que mourir
Les traits vivants d’une peinture
Qui ne puisse jamais périr
Qu’en la perte de la nature,
Je passe de crayons dorés
Sur les lieux les plus révérés
Où la vertu se réfugie,
Et dont le port me fut ouvert
Pour mettre ma tête à couvert
Quand on brûla mon effigie.
Tout le monde a dit qu’Apollon
Favorise qui le réclame,
Et qu’avec l’eau de son vallon
Le savoir peut couler dans l’âme ;
Mais j’étouffe ce vieil abus
Et bannis désormais Phébus
De la bouche de nos poètes :
Tous ses temples sont démolis
Et ses démons ensevelis
Dans des sépultures muettes.
Je ne consacre point mes vers
À ces idoles effacées
Qui n’ont été dans l’univers
Qu’un faux objet de nos pensées.
Ces fantômes n’ont plus de lieu :
Tel qu’on dit avoir été dieu
N’était pas seulement un homme
Le premier qui vit l’Éternel
Fut cet imprudent criminel
Qui mordit la fatale pomme.
Tous ces dieux de bronze et d’airain
N’ont jamais lancé le tonnerre,
C’est le dard du Dieu souverain
Qui créa le ciel et la terre.
Ah ! que le céleste courroux
Était bien embrasé sur nous
Lorsqu’il fit parler ces oracles,
Et que sans détourner nos pas
Il nous vit courir aux appas
De leurs pernicieux miracles.
Satan ne nous fait plus broncher
Dans de si dangereuses toiles ;
Le Dieu que nous allons chercher
Loge plus haut que les étoiles.
Nulle divinité que lui
Ne me peut donner aujourd’hui
Cette flamme ou cette fumée
Dont nos entendements épris
S’efforcent à gagner le prix
Qui mérite la renommée.
Après lui je m’en vais louer
Une image de Dieu si belle
Que le Ciel me doit avouer
Du travail que je fais pour elle.
Car après ses sacrés autels
Qui devant leurs feux immortels
Font aussi prosterner les anges,
Nous pouvons sans impiété
Flatter une chaste beauté
Du doux encens de nos louanges.
Ainsi sous de modestes vœux
Mes vers promettent à Sylvie
Ce bruit charmeur que les neveux
Nomment une seconde vie.
Que si mes écrits méprisés
Ne peuvent voir autorisés
Les témoignages de sa gloire,
Ces eaux, ces rochers et ces bois
Prendront des âmes et des voix
Pour en conserver la mémoire.
Si quelques arbres renommés
D’une adoration profane
Ont été jadis animés
Des sombres regards de Diane,
Si les ruisseaux en murmurant
Allaient autrefois discourant
Au gré d’un faune ou d’une fée,
Et si la masse du rocher
Se laissa quelquefois toucher
Aux chansons que disait Orphée,
Quelle dureté peut avoir
L’objet que ma Princesse touche,
Qu’elle ne puisse le pourvoir
Tout aussitôt d’âme et de bouche ?
Dans ses bâtiments orgueilleux,
Dans ses promenoirs merveilleux,
Quelle solidité de marbres
Ne pourront pénétrer ses yeux ?
Quelles fontaines et quels arbres
Ne les estimeront des dieux ?
Les plus durs chênes entrouverts
Bien plutôt de gré que de force,
Peindront pour elle de mes vers
Et leurs feuilles et leur écorce,
Et quand ils les auront gravés
Sur leurs fronts les plus relevés,
Je sais que les plus fiers orages
Ne leur oseront pas toucher,
Et pourront plutôt arracher
Leurs racines et leurs ombrages.
Je sais que ces miroirs flottants
Où l’objet change tant de place,
Pour elle devenus constants
Auront une fidèle glace,
Et sous un ornement si beau
La surface même de l’eau,
Nonobstant sa délicatesse,
Gardera sûrement encrés
Et mes caractères sacrés
Et les attraits de la Princesse.
Mais sa gloire n’a pas besoin
Que mon seul ouvrage en réponde ;
Le ciel a déjà pris le soin
De la peindre par tout le monde :
Ses yeux sont peints dans le Soleil,
L’Aurore dans son teint vermeil
Voit ses autres beautés tracées,
Et rien n’éteindra ses vertus
Que les cieux ne soient abattus
Et les étoiles effacées.

Ode II[modifier]

Un soir que les flots mariniers
Apprêtaient leur molle litière
Aux quatre rouges limoniers
Qui sont au joug de la lumière,
Je penchais mes yeux sur le bord
D’un lit où la Naïade dort
Et regardant pêcher Sylvie
Je voyais battre les poissons
À qui plus tôt perdrait la vie
En l’honneur de ses hameçons.
D’une main défendant le bruit
Et de l’autre jetant la ligne
Elle fait qu’abordant la nuit
Le jour plus bellement décline.
Le Soleil craignait d’éclairer
Et craignait de se retirer,
Les étoiles n’osaient paraître,
Les flots n’osaient s’entrepousser,
Le zéphyre n’osait passer,
L’herbe se retenait de croître.
Ses yeux jetaient un feu dans l’eau :
Ce feu choque l’eau sans la craindre,
Et l’eau trouve ce feu si beau
Qu’elle ne l’oserait éteindre.
Ces éléments si furieux
Pour le respect de ses beaux yeux
Interrompirent leur querelle,
Et de crainte de la fâcher
Se virent contraints de cacher
Leur inimitié naturelle.
Les Tritons en la regardant
À travers leurs vitres liquides,
D’abord à cet objet ardent
Sentent qu’ils ne sont plus humides,
Et par étonnement soudain
Chacun d’eux dans un corps de daim
Cache sa forme dépouillée,
S’étonne de se voir cornu,
Et comment le poil est venu
Dessus son écaille mouillée.
Soupirant du cruel affront
Qui de dieux les a fait des bêtes
Et sous les cornes de leur front
À courbé leurs honteuses têtes,
Ils ont abandonné les eaux,
Et dans la rive où les rameaux
Leur ont fait un logis si sombre,
Promenant leurs yeux ébahis,
N’osent plus fier que leur ombre
À l’étang qui les a trahis.
On dit que la sœur du Soleil
Eut ce pouvoir sur la nature
Lorsque d’un changement pareil
Actéon quitta sa figure.
Ce que fit sa divine main
Pour punir dans un corps humain
Sa curiosité profane,
S’est fait ici contre les dieux
Qui n’avaient approché leurs yeux
Que des yeux de notre Diane.
Ces daims que la honte et la peur
Chassent des murs et des allées,
Maudissent le destin trompeur
Des frontières qu’il leur a volées.
Leur cœur privé d’humidité
Ne peut qu’avec timidité
Voir le ciel ni fouler la terre
Où Sylvie en ses promenoirs
Jette l’éclat de ses yeux noirs
Qui leur font encore la guerre.
Ils s’estiment heureux pourtant
De prendre l’air qu’elle respire,
Leur destin n’est que trop content
De voir le jour sous son empire.
La Princesse qui les charma
Alors qu’elle les transforma
Les fit être blancs comme neige,
Et pour consoler leur douleur
Ils reçurent le privilège
De porter toujours sa couleur.
Lorsqu’à petits flocons liés
La neige fraîchement venue
Sur de grands tapis déliés
Épanche l’amas de la nue,
Lorsque sur le chemin des cieux
Ses grains serrés et gracieux
N’ont trouvé ni vent ni tonnerre,
Et que sur les premiers coupeaux,
Loin des hommes et des troupeaux,
Ils ont peint les bois et la terre,
Quelque vigueur que nous ayons
Contre les esclaves qu’elle darde,
Ils nous blessent, et leurs rayons
Éblouissent qui les regarde.
Tel dedans ce parc ombrageux
Éclate le troupeau neigeux,
Et dans ses vêtements modestes,
Où le front de Sylvie est peint,
Fait briller l’éclat de son teint
À l’envi des neiges célestes.
En la saison que le Soleil,
Vaincu du froid et de l’orage,
Laisse tant d’heures au sommeil
Et si peu de temps à l’ouvrage,
La neige, voyant que ces daims
La foulent avec des dédains,
S’irrite de leurs bonds superbes
Et pour affamer ce troupeau,
Par dépit sous un froid manteau
Cache et transit toutes les herbes.
Mais le parc pour ses nourrissons
Tient assez de crèches couvertes
Que la neige ni les glaçons
Ne trouveront jamais ouvertes.
Là le plus rigoureux hiver
Ne les saurait jamais priver
Ni de loge ni de pâture :
Ils y trouvent toujours du vert
Qu’un peu de soin met à couvert
Des outrages de la nature.
Là les faisans et les perdrix
Y fournissent leurs compagnies
Mieux que les Halles de Paris
Ne les sauraient avoir fournies.
Avec elles voit-on manger
Ce que l’air le plus étranger
Nous peut faire venir de rare,
Des oiseaux venus de si loin
Qu’on y voit imiter le soin
D’un grand Roi qui n’est pas avare.
Les animaux les moins privés
Aussi bien que les moins sauvages,
Sont également captivés
Dans ces bois et dans ces rivages.
Le maître d’un lieu si plaisant
De l’hiver le plus malfaisant
Défie toutes les malices :
À l’abondance de son bien
Les éléments ne trouvent rien
Pour lui retrancher ses délices.

Ode III[modifier]

Dans ce parc un vallon secret
Tout voilé de ramages sombres,
Où le Soleil est si discret
Qu’il n’y force jamais les ombres,
Presse d’un cours si diligent
Les flots de deux ruisseaux d’argent
Et donne une fraîcheur si vive
À tous les objets d’alentour,
Que même les martyrs d’amour
Y trouvent leur douleur captive.
Un étang dort là tout auprès,
Où ces fontaines violentes
Courent et font du bruit exprès
Pour éveiller ses vagues lentes.
Lui d’un maintien majestueux
Reçoit l’abord impétueux
De ces Naïades vagabondes,
Qui dedans ce large vaisseau
Confondent leur petit ruisseau
Et ne discernent plus ses ondes.
Là Mélicerte en un gazon
Frais de l’étang qui l’environne,
Fait aux cygnes une maison
Qui lui sert aussi de couronne.
Si la vague qui bat ses bords
Jamais avecque des trésors
N’arrive à son petit empire,
Au moins les vents et les rochers
N’y font point crier les nochers
Dont ils ont brisé le navire.
Là les oiseaux font leurs petits
Et n’ont jamais vu leurs couvées
Soûler les sanglants appétits
Du serpent qui les a trouvées.
Là n’étend point ses plis mortels
Ce monstre de qui tant d’autels
Ont jadis adoré les charmes,
Et qui d’un gosier gémissant
Fait tomber l’âme du passant
Dedans l’embûche de ses larmes.
Zéphyr en chasse les chaleurs,
Rien que les cygnes n’y repaissent,
On n’y trouve rien sous les fleurs
Que la fraîcheur dont elles naissent.
Le gazon garde quelquefois
Le bandeau, l’arc et le carquois
De mille Amours qui se dépouillent
À l’ombrage de ses roseaux
Et dans l’humidité des eaux
Trempent leurs jeunes corps qui bouillent.
L’étang leur prête sa fraîcheur,
La Naïade leur verse à boire,
Toute l’eau prend de leur blancheur
L’éclat d’une couleur d’ivoire.
On voit là ces nageurs ardents
Dans les ondes qu’ils vont fendant
Faire la guerre aux Néréides,
Qui devant leur teint mieux uni
Cachent leur visage terni
Et leur front tout coupé de rides.
Or’ensemble, ores dispersés,
Ils brillent dans ce crêpe sombre,
Et sous les flots qu’ils ont percés
Laissent évanouir leur ombre.
Parfois dans une claire nuit,
Qui du feu de leurs yeux reluit
Sans aucun ombrage des nues,
Diane quitte son berger
Et s’en va là-dedans nager
Avecque ses étoiles nues.
Les ondes qui leur font l’amour
Se refrisent sur leurs épaules
Et font danser tout alentour
L’ombre des roseaux et des saules.
Le dieu de l’eau tout furieux
Haussé pour regarder leurs yeux
Et leur poil qui flotte sur l’onde,
Du premier qu’il voit approcher
Pense voir ce jeune cocher
Qui fit jadis brûler le monde.
Et ce pauvre amant langoureux
Dont le feu toujours se rallume
Et de qui les soins amoureux
Ont fait ainsi blanchir la plume,
Ce beau cygne à qui Phaéton
Laissa ce lamentable ton
Témoin d’une amitié si sainte,
Sur le dos son aile élevant
Met ses voiles blanches au vent
Pour chercher l’objet de sa plainte.
Ainsi pour flatter son ennui
Il demande au dieu Mélicerte
Si chaque dieu n’est pas celui
Dont il soupire tant la perte,
Et contemplant de tous côtés
La semblance de leurs beautés,
Il sent renouveler sa flamme,
Errant avec de faux plaisirs
Sur les traces des vieux désirs
Que conserve encore son âme.
Toujours ce furieux dessein
Entretient ses blessures fraîches,
Et fait venir contre son sein
L’air brûlant et les ondes sèches.
Ces attraits empreints là-dedans
Comme avec des flambeaux ardents,
Lui rendent la peau toute noire :
Ainsi dedans comme dehors
Il lui tient l’esprit et le corps,
La voix, les yeux et la mémoire.

Ode IV[modifier]

Chaste oiseau, que ton amitié
Fut malheureusement suivie !
Sa mort est digne de pitié
Comme ta foi digne d’envie.
Que ce précipité tombeau,
Qui t’en laissa l’objet si beau,
Fut cruel à tes destinées !
Si la mort l’eût laissé vieillir,
Tes passions allaient faillir :
Car tout s’éteint par les années.
Mais quoi ! le sort a des revers
Et certains mouvements de haine
Qui demeurent toujours couverts
Aux yeux de la prudence humaine.
Si pour fuir ce repentir
Ton jugement eût pu sentir
Le jour qui vous devait disjoindre,
Tu n’eusses jamais vu ce jour,
Et jamais le trait de l’Amour
Ne se fût mêlé de te poindre.
Pour avoir aimé ce garçon
Encore après la sépulture,
Ne crains pas le mauvais soupçon
Qui peut blâmer ton aventure.
Les courages des vertueux
Peuvent d’un vœu respectueux
Aimer toutes beautés sans crime,
Comme, donnant à tes amours
Ce chaste et ce commun discours,
Mon cœur n’a point passé la rime.
Certains critiques curieux
En trouvent les mœurs offensées,
Mais leurs soupçons injurieux
Sont les crimes de leurs pensées.
Le dessein de la chasteté
Prend une honnête liberté
Et franchit les sottes limites
Que prescrivent les imposteurs
Qui, sous des robes de docteurs,
Ont des âmes de sodomites.
Le Ciel nous donne la beauté
Pour une marque de sa grâce :
C’est par où sa divinité
Marque toujours un peu sa trace.
Tous les objets les mieux formés
Doivent être les mieux aimés,
Si ce n’est qu’une âme maligne,
Esclave d’un corps vicieux,
Combatte les faveurs des cieux
Et démente son origine.
Ô que le désir aveuglé
Où l’âme du brutal aspire,
Est loin du mouvement réglé
Dont le cœur vertueux soupire !
Que ce feu que nature a mis
Dans le cœur de deux vrais amis
À des ravissements étranges !
Nature a fondé cet amour :
Ainsi les yeux aiment le jour,
Ainsi le Ciel aime les anges.
Ainsi malgré ces tristes bruits
Et leur imposture cruelle,
Tircis et moi goûtons les fruits
D’une amitié chaste et fidèle.
Rien ne sépare nos désirs,
Ni nos ennuis, ni nos plaisirs :
Nos influences enlacées
S’étreignent d’un même lien,
Et mes sentiments ne sont rien
Que le miroir de ses pensées.
Certains feux de divinité
Qu’on nommait autrefois génies,
D’une invisible affinité
Tiennent nos fortunes unies.
Quelque visage différent,
Quelque divers sort apparent
Qui se lise en nos aventures,
Sa raison et son amitié
Prennent aujourd’hui la moitié
De ma honte et de mes injures.
Lorsque d’un si subit effroi
Les plus noirs enfants de l’envie,
Au milieu des faveurs du Roi
Osèrent menacer ma vie,
Et que pour me voir opprimé
Le Parlement même, animé
Des rapports de la calomnie,
Sans pitié me vit combattu
De la secrète tyrannie
Des ennemis de ma vertu,
Tircis avecque trop de foi
M’assura comme il est unique
À qui l’astre luisant sur moi
De tous mes destins communique.
Il n’eut pas disposé son cours
À commencer les tristes jours
Dont je souffre encore l’orage,
Qu’il s’en vint sous un froid sommeil
De tout ce funeste appareil
À Damon faire voir l’image.
Tircis outré de mes douleurs,
Me redit ce songe effroyable
Qu’un long train de tant de malheurs
Rendent dorénavant aimable.
D’un long soupir qui devança
La première voix qu’il poussa
Pour prédire mon aventure,
Je sentis mon sang se geler,
Et comme autour de moi voler
L’ombre de ma douleur future.

Ode V[modifier]

« Damon, dit-il, j’étais au lit,
Goûtant ce que les nuits nous versent
Lorsque le somme ensevelit
Les soins du jour qui nous traversent,
Au milieu d’un profond repos
Où nul regard ni nul propos
N’abusait de ma fantaisie,
Une froide et noire vapeur
Me transit l’âme d’une peur
Qui la tient encore saisie.
Jamais que lors notre amitié
N’avait mis mon cœur à la gêne,
Tu me fis lors plus de pitié
Que Philis ne me fait de peine.
Cet effroyable souvenir
Me vient encore entretenir,
Et me redonne les alarmes
Du spectacle plus ennemi
Qui jamais d’un œil endormi
À pu faire couler des larmes.
Je ne sais si le feu d’amour
Qui n’abandonne point mon âme,
Au défaut des rayons du jour
Ouvrit lors mes yeux de sa flamme.
Combien que dans ce froid sommeil
La visible ardeur du Soleil
Se fût du tout évanouie,
Je crus qu’en cette fiction
J’avais libre la fonction
De ma vue et de mon ouïe.
Un grand fantôme souterrain
Sortant de l’infernale fosse,
Enroué comme de l’airain
Où roulerait une carrosse,
D’un abord qui me menaçait
Et d’un regard qui me blessait,
Dressant vers moi ses pas funèbres,
Fier des commissions du sort,
Me dit trois fois : « Damon est mort »,
Puis se perdit dans les ténèbres.
Sans doute que leurs vérités,
Plus puissantes que leurs mensonges,
Touchent plus fort nos facultés
Et nous impriment mieux les songes,
Je retins si bien ses accents,
Et son image dans mes sens
Demeura tellement empreinte,
Que ton corps mort entre mes bras
Et ton sang versé dans mes draps
Ne m’eussent pas fait plus de crainte.
Après, d’une autre illusion
Réfléchissant sur ma pensée,
Et songeant à la vision,
Qui s’était fraîchement passée,
Je songeais qu’encore on doutait
En quel état Damon était,
Et comme, au fort de la lumière
Où les objets sont éclaircis,
Je condamnais les faux soucis
De mon illusion première.
Mais dans ce doute un messager,
Qui portait les couleurs des Parques,
Me vint de ce fatal danger
Rafraîchir les funestes marques :
Un garçon habillé de deuil,
Qui semblait sortir du cercueil,
Ouvrant les rideaux de ma couche,
Me crie : « On a tué Damon »,
Mais d’un accent que le démon
N’avait pas été plus farouche.
Morphée à ce second assaut,
Ôtant ses fers à ma paupière,
Me réveilla tout en sursaut,
Et me laissa voir la lumière.
Je me levai déshabillé,
Plus transi, plus froid, plus mouillé
Que si j’étais sorti de l’onde :
C’était au point que l’Occident
Laisse sortir le char ardent
Où roule le flambeau du monde.
Cherchant du soulas par mes yeux,
Je mets la tête à la fenêtre,
Et regarde un peu dans les cieux
Le jour qui ne faisait que naître.
Et combien que ce songe-là
Dans mon sang que la peur gela
Laissât encore ses images,
Je me rassure et me rendors,
Croyant que les vapeurs du corps
Avaient enfanté ces nuages.
Le sommeil ne m’eut pas repris
Que, songeant encore à ta vie,
Tu vins rassurer mes esprits
Qu’on ne te l’avait point ravie.
« Il est vrai, Tircis, me dis-tu,
Qu’on en veut bien à ma vertu ».
Là je te vis dans une émeute
Avancer l’épée à la main
Vers un portail qui chut soudain
Et qui t’accabla de sa chute.
De là, ce songe en mon cerveau
Poursuivant toujours son idée,
Je te vis suivre en un tombeau
Par une foule débordée.
Les juges y tenaient leur rang,
L’un d’entre eux épancha du sang
Qui me jaillit contre la face.
Là tout mon songe s’acheva,
Et ton pauvre ami se leva
Noyé d’une sueur de glace. »
Cher Tircis, lorsque mon esprit
D’une souvenance importune
Repense au destin qui t’apprit
Les secrets de mon infortune,
Lorsque je suis le moins troublé,
Tout mon espoir est accablé
De la tempête inévitable
Dont me bat le courroux divin,
Et voici comment son devin
À rendu ta voix véritable.
Ce songe du fatal secret
Où ma première mort fut peinte,
Prédisait le cruel décret
Dont ma liberté fut éteinte.
Ce garçon aux vêtements noirs
Qui semblait sortir des manoirs
Qui ne s’ouvrent qu’à la magie,
Lorsqu’il parla de mon tombeau
Prédisait l’infâme flambeau
Qui consuma mon effigie.
Tircis encore à l’autre fois
Que cette vision suivie,
Par mes regards et par ma voix
L’assura que j’étais en vie,
Se doit assez ressouvenir
Du souci qui le fit venir
Où j’avais commencé ma fuite,
Lorsque sa voix moins que ses pleurs
Me dit ce songe de malheurs
Dont j’attends encore la suite.
Ce songe avec autant de foi
Lui fit voir l’épée et la porte,
Et le peuple alentour de moi
Comme d’une personne morte :
Quand mes faibles bras alarmés
À cinquante voleurs armés
Voulurent présenter l’épée,
Je chus sous un portail ouvert,
Et fus saisi dans le couvert
Où ma bonne foi fut trompée.
Soudain le sieur de Commartin
Qui porte des habits funèbres,
Me fit serrer à Saint-Quentin
Entre les fers et les ténèbres.
Depuis, toujours tout enchaîné,
Soixante archers m’ont amené
Par les bruits de la populace,
Dedans ces ténébreux manoirs
Où ce sang et les juges noirs
M’avaient déjà marqué la place.

Ode VI[modifier]

Ainsi prophétisa Tircis
Les malheurs que toute une année
Par des accidents si précis
À fait choir sur ma destinée ;
La furie de mon destin
Lui parut au même matin
Qu’elle répandit sa bruine,
Car le décret du Parlement
Se donnait au même moment,
Que Tircis songeait ma ruine.
Mon innocence et ma raison
Pour échapper à leur colère
Appelèrent de ma prison
À l’autel d’un dieu tutélaire.
C’est où je trouvai mon support,
C’est où Tircis courut d’abord
Prédire et consoler ma peine.
Nous étions lors tous deux couverts
De ces arbres pour qui mes vers
Ouvrent si justement ma veine.
Nous étions dans un cabinet
Enceint de fontaines et d’arbres,
Son meuble est si clair et si net
Que l’émail est moins que les marbres.
Celui qui l’a fait si poli
Semble avoir jadis démoli
Le grand palais de la lumière,
Et pillant son riche pourpris,
De tout ce glorieux débris
Avoir là porté la matière.
Pour conserver son ornement
Le Soleil le lave et l’essuie,
Car c’est le Soleil seulement
Qui fait le beau temps et la pluie ;
Flore y met tant de belles fleurs
Que l’Aurore ne peut sans pleurs
Voir leur éclat qui la surmonte :
C’est à cause de cet affront
Qu’elle montre si peu son front
Et qu’on la voit rougir de honte.
L’odeur de ces fleurs passerait
Le musc de Rome et de Castille,
Et la terre s’offenserait
Qu’on y brûlât de la pastille.
Le garçon qui se consuma
Dans les ondes qu’il alluma,
Voit là tous ses appas renaître,
Et ravi d’un objet si beau,
Il admire que son tombeau
Lui conserve encore son être.
La Nymphe qui lui fait la cour
Le voit là tous les ans revivre,
Car son opiniâtre amour
La contraint encore à le suivre.
Là le Ciel semble avoir pitié
Des longs maux de son amitié,
Et permet parfois au Zéphyre
De la mener à son amant,
Qui respire insensiblement
L’air des flammes qu’elle soupire.
Écho dedans un si beau feu,
Jalouse que le Ciel la voie,
Est invisible et parle peu,
De respect, de honte et de joie.
Ainsi mes esprits transportés
Se trouvent tout déconcertés
Quand une beauté me regarde,
Et mon discours le moins suspect
Trouve toujours ou le respect
Ou la honte qui le retarde.
Quand je vois partir les regards
Des superbes yeux de Caliste,
Qui sont autant de coups de dards
Où nulle qu’elle ne résiste,
Le témoin le plus assuré,
Qui de mon esprit égaré
Montre la passion confuse,
C’est que je ne saurais comment
Le prier d’un mot seulement
Que sa voix ne me le refuse.
Je suivrais l’importun désir
Qui m’en parle toujours dans l’âme,
Et prendrais ici le loisir
De parler un peu de ma flamme ;
Mais l’entreprise du tableau
Qui par un cabinet si beau
Commence à promener la Muse,
Me tient dans ce parc enchanté
Où le printemps le plus hâté
Toujours cinq ou six mois s’amuse.
Quand le Ciel lassé d’endurer
Les insolences de Borée
L’a contraint de se retirer
Loin de la campagne azurée,
Que les Zéphyres rappelés
Des ruisseaux à demi gelés
Ont rompu les écorces dures,
Et d’un souffle vif et serein
Du céleste palais d’airain
Ont chassé toutes les ordures,
Les rayons du jour égarés
Parmi des ombres incertaines
Éparpillent leurs feux dorés
Dessus l’azur de ces fontaines.
Son or dedans l’eau confondu,
Avecque ce cristal fondu
Mêle son teint et sa nature,
Et sème son éclat mouvant
Comme la branche au gré du vent
Efface et marque sa peinture.
Zéphyre jaloux du Soleil
Qui paraît si beau sur les ondes,
Traverse ainsi l’état vermeil
De ces allées vagabondes ;
Ainsi ces amoureux Zéphyrs
De leurs nerfs qui sont leurs soupirs
Renforçant leurs secousses fraîches,
Détournent toujours ce flambeau
Et pour cacher le front de l’eau
Jettent au moins des feuilles sèches.
L’eau qui fuit en les retardant,
Orgueilleuse de leur querelle,
Rit et s’échappe cependant
Qu’ils sont à disputer pour elle,
Et pour prix de tous leurs efforts,
Laissant les âmes sur les bords
De cette fontaine superbe,
Dissipent toutes leurs chaleurs
À conserver l’état des fleurs
Et la molle fraîcheur de l’herbe.
C’est où se couche Palémon
Qui triomphe de leur maîtresse,
Et plein d’écume et de limon,
Quand il veut reçoit sa caresse.
Ainsi naguère deux bergers
Ont couru les sanglants dangers
Que l’honneur a mis à l’épée,
Et par un malheur mutuel
Laissent vainqueur de leur duel
Un vilain qui plut à Napée.

Ode VII[modifier]

Le plus superbe ameublement
Dont le séjour des rois éclate,
L’or semé prodigalement
Sur la soie et sur l’écarlate,
N’eurent jamais rien de pareil
Aux teintures dont le Soleil
Couvre les petits flots de verre.
Quelle couleur peut plaire mieux
Que celle qui contraint les cieux
De faire l’amour avec la terre ?
Ce cabinet toujours couvert
D’une large et haute tenture,
Prend son ameublement tout vert
Des propres mains de la Nature,
D’elle de qui le juste soin
Étend ses charités si loin,
Et dont la richesse féconde
Paraît si claire en chaque lieu
Que la providence de Dieu
L’établit pour nourrir le monde.
Tous les blés elle les produit ;
Le cep ne vit que de sa force,
Elle en fait le pampre et le fruit
Et les racines et l’écorce.
Elle donne le mouvement
Et le siège à chaque élément,
Et selon que Dieu l’autorise,
Notre destin pend de ses mains,
Et l’influence des humains
Ou leur nuit ou les favorise.
Elle a mis toute sa bonté
Et son savoir et sa richesse
Et les trésors de sa beauté
Sur le Duc et sur la Duchesse.
Elle a fait les heureux accords
Qui joignent leur âme et leur corps.
Bref, c’est elle aussi qui marie
Les Zéphyres avec nos fleurs,
Et qui fait de tant de couleurs
Tous les ans leur tapisserie.
Avec les naturels appas
Dont ce beau cabinet se pare,
La musique ne manque pas
D’y fournir ce qu’elle a de rare.
Ces chantres si tôt éveillés
Qui dorment toujours habillés,
Quand l’Aurore les vient semondre
Lui donnent un si doux salut
Que Saint-Amant avec son luth
Aurait peine de les confondre.
Quand la Princesse y fait séjour,
Ces oiseaux pensent que l’Aurore,
À dessein d’y tenir sa cour,
À quitté les rives du More.
Un saint désir de l’approcher
Les anime et les fait pencher
Des branches qui lui font ombrage,
Et devant ces divinités
Leurs innocentes libertés
Ne craignent rien qui les outrage.
Leurs cœurs se laissent dérober,
Insensiblement ils s’oublient,
Et des rameaux qu’ils font courber
Quelquefois leurs pieds se délient ;
Leur petit corps précipité
Se fie en la légèreté
De la plume qui le retarde ;
Ils planent sur les ailerons
Et volent aux environs
De Sylvie qui les regarde.
Quand elle écoute leurs chansons,
Leur vaine gloire s’étudie
À réciter quelques leçons
De leur plus douce mélodie.
Chacun d’eux se trouve ravi,
Ils étalent tous à l’envi
Leur trésor caché sous la plume,
Et ces remèdes si plaisants
Qui des soucis les plus cuisants
Détrempent toute l’amertume.
Comme les chantres quelquefois,
D’une complaisance ignorante,
Mignardant et l’œil et la voix
Devant les beaux yeux d’Amarante,
Leur plaisir et leur vanité
Fait qu’avec importunité
Ils nous prodiguent leurs merveilles,
Et qu’ils chantent si longuement
Que leur concert le plus charmant
Lasse l’esprit et les oreilles,
Ainsi l’entretien d’un rimeur
Enflé des arts et des sciences,
Lorsqu’il se trouve en bonne humeur
Vient à bout de nos patiences,
Et sans qu’on puisse rebuter
Cet instinct de persécuter
Que leur inspire le génie,
Il faut à force de parler
Que leur poumon las de souffler
Fasse paix à la compagnie,
Ainsi ces oiseaux s’attachant
Au dessein de plaire à Sylvie,
Dans les longs efforts de leurs chants
Semblent vouloir laisser la vie ;
Leur gosier sans cesse mouvant
Étourdit les eaux et le vent,
Et vaincu de sa violence,
Quoiqu’il veuille se retenir,
Il peut à peine revenir
À la liberté du silence.
Comme ils tâchent à qui mieux mieux
De faire agréer leur hommage,
Leur zèle rend presque odieux
Le tumulte de leur ramage.
Leur bruit est ce bruit de Paris
Lorsqu’une voix de tant de cris
Bénit le Roi parmi les rues
Qu’on le fâche en le bénissant,
Et l’air éclate d’un accent
Qui semble avoir crevé les nues.

Ode VIII[modifier]

Sur tous le Rossignol outré
Dans son âme encore altérée
N’a jamais pu dire à son gré
Les affronts que lui fit Térée.
Ses poumons sans cesse enflammés
Sont ses vieux soupirs ranimés,
Et ce peu d’esprit qui lui reste
N’est qu’un souvenir éternel
De maudire son criminel
Et l’appeler toujours inceste.
Ce petit oiseau tout penché
Où la Princesse se présente,
Craint d’avoir le gosier bouché,
Le bec clos, la langue pesante,
Et cependant qu’il peut jouir
Du bonheur de se faire ouïr,
Lui raconte son aventure,
Et gazouille soir et matin
Sur les caprices du destin
Qui lui fit changer de nature.
Il a de si divers accès
Dans le long récit de sa honte
Qu’on aura fini mon procès
Quand il aura fini son conte.
Les morts gisants sous Pélion,
Toutes les cendres d’Ilion
N’ont point donné tant de matière
De faire des plaintes aux cieux
Que cet oiseau malicieux
En vomit sur son cimetière.
Ce plaisir reste à son malheur
Que sa voix qui daigne le suivre
Afin de venger sa douleur
La fait continuer de vivre.
Il ne fait pas bon irriter
Celui qui sait si bien chanter ;
Car l’artifice de l’envie
Ne saurait trouver un tombeau
D’où son esprit toujours plus beau
Ne revienne encore à la vie.
La cendre de son monument,
Malgré les races ennemies,
Fait revivre éternellement
Son mérite et leurs infamies.
Les vers flatteurs et médisants
Trouvent toujours des partisans :
Le pinceau d’un faiseur de rimes,
S’il est adroit aux fictions,
Aux plus sincères actions
Sait donner la couleur des crimes.
Dieux ! que c’est un contentement
Bien doux à la raison humaine
Que d’exhaler si doucement
La douleur que nous fait la haine !
Un brutal qu’on va poursuivant
Dans des soupirs d’air et de vent
Cherche une honteuse allégeance,
Mais la douleur des bons esprits
Qui laisse des soupirs écrits
Guérit avecque la vengeance.
Aujourd’hui dans les durs soucis
Du malheur qui me bat sans cesse,
Si mes sens n’étaient adoucis
Par le respect de la Princesse,
J’écrirais avecque du fiel
Les adversités dont le Ciel
Souffre que les méchants me troublent,
Et quand mes maux m’accableraient
Mes injures redoubleraient
Comme leurs cruautés redoublent.
Peut-être les sanglants auteurs
De tant et de si longs outrages,
Ces infâmes persécuteurs
Verront mourir leurs vieilles rages ;
Et si ma fortune à son tour
Permet que je me venge un jour,
N’ai-je point une encre assez noire
Et dans ma plume assez de traits
Pour les peindre dans ces portraits
Qui font horreur à la mémoire ?
Mais ici mes vers glorieux
D’un objet plus beau que les anges,
Laissent ce soin injurieux
Pour s’occuper à des louanges.
Puisque l’horreur de la prison
Nous laisse encore la raison,
Muses, laissons passer l’orage.
Donnons plutôt notre entretien
À louer qui nous fait du bien
Qu’à maudire qui nous outrage.
Et mon esprit voluptueux
Souvent pardonne par faiblesse,
Et comme font les vertueux
Ne s’aigrit que quand on le blesse.
Encore dans ces lieux d’horreur
Je ne sais quelle molle erreur
Parmi tous ces objets funèbres
Me tire toujours au plaisir,
Et mon œil qui suit mon désir
Voit Chantilly dans ces ténèbres.
Au travers de ma noire tour
Mon âme a des rayons qui percent
Dans ce parc que les yeux du jour
Si difficilement traversent,
Mes sens en ont tout le tableau,
Je sens les fleurs au bord de l’eau,
Je prends le frais qui les humecte,
La Princesse s’y vient assoir,
Je vois comme elle y va le soir
Que le jour fuit et la respecte.
Les oiseaux n’y font plus de bruit,
Le seul roi de leur harmonie
Qui touche un luth en pleine nuit
Demeure en notre compagnie ;
Et laissant ses vieilles douleurs
Dans la lumière et les chaleurs
Que la fuite du jour emporte,
Il concerte si sagement
Qu’il semble que le jugement
Lui forme des airs de la sorte.

Ode IX[modifier]

« Moi qui chante soir et matin
Dans le cabinet de l’Aurore,
Où je vois ce riche butin
Qu’elle prend au rivage More,
L’or, les perles et les rubis
Dont ses flammes et ses habits
Ont jadis marqué la Cigale,
Et tout ce superbe appareil
Qu’elle dérobait au Soleil
Pour se faire aimer à Céphale,
Je vis un jour ensevelis
Devant la reine d’Amathonte
Tous les œillets et tous les lys
Que la terre cachait de honte,
Car je chantai l’hymne du prix
Qui fit voir que devant Cypris
Toute autre beauté comparée
Si peu les siennes égalait
Qu’un enfant connut qu’il fallait
Lui donner la pomme dorée.
Tous les jours la reine des bois
Devant mes yeux passe et repasse,
Et souvent pour ouïr ma voix
Se détourne un peu de la chasse ;
Souvent qu’elle se va baigner
Où rien ne l’ose accompagner
Que ses Dryades vagabondes,
J’ai tout seul cette privauté
De voir l’éclat de sa beauté
Dans l’habit de l’air et de l’onde.
Mais j’atteste l’air et les cieux
Dont je tiens la voix et la vie,
Que mon jugement et mes yeux
Aiment mieux mille fois Sylvie.
Un de ses regards seulement
Qui partent si nonchalamment,
Donne à mes chansons tant d’amorce
Et de si douces vanités
Que les autres divinités
N’en jouissent plus que de force.
Si mes airs cent fois récités
Comme l’ambition me presse,
Mêlent tant de diversités
Aux chansons que je vous adresse,
C’est que ma voix cherche des traits
Pour un chacun de vos attraits ;
Mais c’est en vain qu’elle se pique
De satisfaire à tous vœux,
Car le moindre de vos cheveux
Peut tarir toute ma musique.
Quand ma voix qui peut tout ravir
Réussirait à vous complaire,
Le soin que j’ai de vous servir
Tâche en vain de me satisfaire ;
Je crois que mes airs innocents
Au lieu d’avoir flatté vos sens
Leur ont donné de la tristesse,
Et que mes accents enroués
Au lieu de les avoir loués
Ont choqué leur délicatesse.
Quand la nuit vous ôte d’ici
Et que ses ombres coutumières
Laissent ce cabinet noirci
De l’absence de vos lumières,
Aussitôt j’ois que le Zéphyr
Me demande avec un soupir
Ce que vous êtes devenue,
Et l’eau me dit en murmurant
Que je ne suis qu’un ignorant
De vous avoir si peu tenue.
Ô Zéphyres ! ô chères eaux !
Ne m’en imputez point l’injure :
J’ai chanté tous les airs nouveaux
Que m’apprit autrefois Mercure ;
Mais que ma voix dorénavant
N’approche ni ruisseau ni vent,
Que l’air ne porte plus mes ailes,
Si dans le printemps à venir
Je n’ai de quoi l’entretenir
De dix mille chansons nouvelles. »
Ainsi finit ses tons charmeurs
L’oiseau dont le gosier mobile
Souffle toujours à nos humeurs
De quoi faire mourir la bile,
Et brûlant après son dessein,
Il ramasse dedans son sein
Le doux charme des voix humaines,
La musique des instruments
Et les paisibles roulements
Du beau cristal de nos fontaines.
Comme en la terre et par le ciel
De petites mouches errantes
Mêlent pour composer leur miel
Mille matières différentes,
Formant ses airs qui sont ses fruits,
L’oiseau digère mille bruits
En une seule mélodie.
Et selon le temps de sa voix,
Tous les ans le parc une fois
Le reçoit et le congédie.

Ode X[modifier]

Rossignol, c’est assez chanté,
Ce parc est désormais trop sombre,
Je trouve Apollon rebuté
D’écrire si longtemps à l’ombre.
Ces lieux si beaux et si divers
Méritent chacun tous les vers
Que je dois à tout le volume ;
Mais je sens croître mon sujet,
Et toujours un plus grand objet
Se vient présenter à ma plume.
Je sais qu’un seul rayon du jour
Mériterait toute ma peine,
Et que ces étangs d’alentour
Pourraient bien engloutir ma veine ;
Une goutte d’eau, une fleur,
Chaque feuille et chaque couleur
Dont nature a marqué ces marbres,
Mérite tout un livre à part,
Aussi bien que chaque regard
Dont Sylvie a touché ces arbres.
Mais les myrtes et les lauriers
De tant de beautés de sa race
Et de tant de fameux guerriers
Me demandent déjà leur place.
Saints rameaux de Mars et d’Amour,
En quel si reculé séjour
Vous plaît-il que je vous apporte ?
C’est pour vous, immortels rameaux,
Que j’abandonne ces ormeaux
Et foule aux pieds leur feuille morte.
Pour vous je laisse auprès de moi
Une loge aujourd’hui déserte,
Que jadis pour l’amour d’un roi
Ces arbres ont ainsi couverte.
Sous ce toit loin des courtisans
De qui les soupçons médisants
N’ont jamais appris à se taire,
Alcandre a mille fois goûté
Ce qu’un prince a de volupté
Quand il trouve un lieu solitaire.
Je dirais les secrets moments
Des faveurs, des feintes malices
Dont le caprice des amants
Forme leur plainte et leurs délices ;
Mais si l’œil de Sylvie un jour
De cette lecture d’amour
Avait surpris son innocence,
Ma prison me serait trop peu,
Lors faudrait-il dresser le feu
Dont on veut punir ma licence.
Suivant le vertueux sentier
Où mon juste dessein m’attire,
Je laisse à gauche ce quartier
Pour le Faune et pour le Satyre ;
Or quelque si pressant dessein
Qui m’enflamme aujourd’hui le sein,
Quelque vanité qui m’appelle,
Ce serait un péché mortel
Si je ne visitais l’autel
Étant si près de la chapelle.
Que ces arbres sont bien ornés !
Je suis ravi quand je contemple
Que ces promenoirs sont bornés
Des sacrés murs d’un petit temple.
Ici loge le Roi des Rois :
C’est ce Dieu qui porta la Croix
Et qui fit à ces bois funèbres
Attacher ses pieds et ses mains
Pour délivrer tous les humains
Du feu qui vit dans les ténèbres.
Son Esprit par tout se mouvant
Fait tout vivre et mourir au monde.
Il arrête et pousse le vent,
Et le flux et reflux de l’onde,
Il ôte et donne le sommeil,
Il montre et cache le Soleil.
Notre force et notre industrie
Sont de l’ouvrage de ses mains,
Et c’est de lui que les humains
Tiennent race et biens et patrie.
Il a fait le tout du néant,
Tous les anges lui font hommage,
Et le nain comme le géant
Porte sa glorieuse image ;
Il fait au corps de l’univers
Et le sexe et l’âge divers ;
Devant lui c’est une peinture
Que le ciel et chaque élément,
Il peut d’un trait d’œil seulement
Effacer toute la nature.
Tous les siècles lui sont présents,
Et sa grandeur non mesurée
Fait des minutes et des ans
Même trace et même durée.
Son Esprit partout épandu,
Jusqu’en nos âmes descendu,
Voit naître toutes nos pensées ;
Même en dormant nos visions
N’ont jamais eu d’illusions
Qu’il n’ait auparavant tracées.
Ici, Muses, à deux genoux
Implorons sa divine grâce
D’imprimer toujours devant nous
Les marques d’une heureuse trace :
C’est elle qui nous doit guider
Depuis celui qui vint fonder
La première Croix dans la France
Jusqu’à sa race qui promet
De la planter chez Mahomet
Avec la pointe de sa lance.
C’est où mon esprit enchaîné
Goûtera par un long étude
L’aise que prend mon cœur bien né
Quand il combat l’ingratitude ;
Et si j’ai bien loué les eaux,
Les ombres, les fleurs, les oiseaux
Qui ne songent point à me plaire,
Lysis qui songe à mon ennui
Verra sur sa race et sur lui
Ma reconnaissance exemplaire.
Il faudrait que ce devancier,
Le plus vieux que je veux produire,
Eût bien enrouillé son acier
Si je ne le faisais reluire ;
Mais les livres et les discours
Ont si bien conservé le cours
De cette véritable gloire,
Que je ferai de mauvais vers
Si vos titres les plus couverts
Ne font éclat en la mémoire.

XI. Lettre de Théophile à son frère[modifier]

Mon frère, mon dernier appui,
Toi seul dont le secours me dure
Et toi qui seul trouves aujourd’hui
Mon adversité longue et dure,
Ami ferme, ardent, généreux,
Que mon sort le plus malheureux
Pique d’aventure à le suivre,
Achève de me secourir :
Il faudra qu’on me laisse vivre
Après m’avoir fait tant mourir.
Quand les dangers où Dieu m’a mis
Verront mon espérance morte,
Quand mes juges et mes amis
T’auront tous refusé la porte,
Quand tu seras las de prier,
Quand tu seras las de crier,
Ayant bien balancé ma tête
Entre mon salut et ma mort,
Il faut enfin que la tempête
M’ouvre le sépulcre ou le port.
Mais l’heure, qui la peut savoir !
Nos malheurs ont certaines courses
Et des flots dont on ne peut voir
Ni les limites ni les sources.
Dieu seul connaît ce changement ;
Car l’esprit ni le jugement
Dont nous a pourvus la nature,
Quoique l’on veuille présumer
N’entend non plus notre aventure
Que le secret flux de la mer.
Je sais bien que tous les vivants,
Eussent-ils juré ma ruine,
N’aideront point mes poursuivants
Malgré la volonté divine.
Tous leurs efforts sans son aveu
Ne sauraient m’ôter un cheveu.
Si le Ciel ne les autorise
Ils nous menacent seulement ;
Eux ni nous de leur entreprise
Ne savons pas l’événement.
Cependant je suis abattu,
Mon courage se laisse mordre,
Et d’heure en heure ma vertu
Laisse tous mes sens en désordre.
La raison avec ses discours
Au lieu de me donner secours
Est importune à ma faiblesse,
Et les pointes de la douleur,
Même alors que rien ne me blesse,
Me changent et voix et couleur.
Mon sens noirci d’un long effroi
Ne se plaît qu’en ce qui l’attriste,
Et le seul désespoir chez moi
Ne trouve rien qui lui résiste.
La nuit mon somme interrompu,
Tiré d’un sang tout corrompu,
Me met tant de frayeurs dans l’âme
Que je n’ose bouger mes bras
De peur de trouver de la flamme
Et des serpents parmi mes draps.
Au matin mon premier objet
C’est la colère insatiable
Et le long et cruel projet
Dont m’attaquent les fils du Diable ;
Et peut-être ces noirs Lutins
Que la haine de mes destins
À trouvé si prompts à me nuire,
Vaincus par des démons meilleurs,
Perdent le soin de me détruire
Et soufflent leur tempête ailleurs.
Peut-être, comme les voleurs
Sont quelquefois lassés de crimes,
Les ministres de mes malheurs
Sont las de déchiffrer mes rimes ;
Quelque reste d’humanité,
Voyant l’injuste impunité
Dont on flatte la calomnie,
Peut-être leur bat dans le sein
Et s’oppose à leur félonie
Dans un si barbare dessein.
Mais quand il faudrait que le Ciel
Mêlât sa foudre à leur bruine,
Et qu’ils auraient autant de fiel
Qu’il leur en faut pour ma ruine,
Attendant ce fatal succès
Pourquoi tant de fiévreux accès
Me feront-ils pâlir la face,
Et si souvent hors de propos,
Avecque des sueurs de glace,
Me troubleront-ils le repos ?
Quoique l’implacable courroux
D’une si puissante partie
Fasse gronder trente verrous
Contre l’espoir de ma sortie,
Et que ton ardente amitié
Par tous les soins de la pitié
Que te peut fournir la nature
Te rende en vain si diligent
Et ne donne qu’à l’aventure
Tes pas, tes écrits et ton argent,
J’espère toutefois au Ciel :
Il fit que ce troupeau farouche
Tout prêt à dévorer Daniel
Ne trouva ni griffe ni bouche.
C’est le même qui fit jadis
Descendre un air de Paradis
Dans l’air brûlant de la fournaise
Où les saints parmi les chaleurs
Ne sentirent non plus la braise
Que s’ils eussent foulé des fleurs.
Mon Dieu, mon souverain recours
Peut s’opposer à mes misères,
Car ses bras ne sont pas plus courts
Qu’ils étaient au temps de nos pères.
Pour être si prêt à mourir
Dieu ne me peut pas moins guérir :
C’est des afflictions extrêmes
Qu’il tire la prospérité,
Comme les fortunes suprêmes
Souvent le trouvent irrité.
Tel de qui l’orgueilleux destin
Brave la misère et l’envie,
N’a peut-être plus qu’un matin
Ni de volupté ni de vie.
La Fortune qui n’a point d’yeux,
Devant tous les flambeaux des cieux
Nous peut porter dans une fosse ;
Elle va haut, mais que sait-on
S’il fait plus sûr dans son carrosse
Que dans celui de Phaéton ?
Le plus brave de tous les rois
Dressant un appareil de guerre
Qui devait imposer des lois
À tous les peuples de la terre,
Entre les bras de ses sujets,
Assuré de tous les objets
Comme de ses meilleurs gardes,
Se vit frapper mortellement
D’un coup à qui cent hallebardes
Prenaient garde inutilement.
En quelle plage des mortels
Ne peut le vent crever la terre ?
En quel palais et quels autels
Ne se peut glisser le tonnerre ?
Quels vaisseaux et quels matelots
Sont toujours assurés des flots ?
Quelquefois des villes entières
Par un horrible changement
Ont rencontré leurs cimetières
En la place du fondement.
Le sort qui va toujours de nuit,
Enivré d’orgueil et de joie,
Quoiqu’il soit sagement conduit
Garde malaisément sa voie.
Ah ! que les souverains décrets
Ont toujours demeuré secrets
À la subtilité de l’homme !
Dieu seul connaît l’état humain :
Il sait ce qu’aujourd’hui nous sommes,
Et ce que nous serons demain.
Or selon l’ordinaire cours
Qu’il fait observer à nature,
L’astre qui préside à mes jours
S’en va changer mon aventure.
Mes yeux sont épuisés de pleurs,
Mes esprits, usés des malheurs,
Vivent d’un sang gelé de craintes.
La nuit trouve enfin la clarté,
Et l’excès de tant de contraintes
Me présage ma liberté.
Quelque lac qui me soit tendu
Par de si subtils adversaires,
Encore n’ai-je point perdu
L’espérance de voir Boussères ;
Encore un coup le dieu du jour
Tout devant moi fera sa cour
Aux rives de notre héritage,
Et je verrai ses cheveux blonds
Du même or qui luit sur le Tage
Dorer l’argent de nos sablons.
Je verrai ces bois verdissants
Où nos îles et l’herbe fraîche
Servent aux troupeaux mugissants
Et de promenoir et de crèche ;
L’Aurore y trouve à son retour
L’herbe qu’ils ont mangé le jour ;
Je verrai l’eau qui les abreuve
Et j’orrai plaindre les graviers
Et répartir l’écho du fleuve
Aux injures des mariniers.
Le pêcheur en se morfondant
Passe la nuit dans ce rivage
Qu’il croît être plus abondant
Que les bords de la mer sauvage ;
Il vend si peu ce qu’il a pris
Qu’un teston est souvent le prix
Dont il laisse vider sa nasse,
Et la quantité du poisson
Déchire parfois la tirasse
Et n’en paye pas la façon.
S’il plaît à la bonté des cieux
Encore une fois à ma vie
Je paîtrai ma dent et mes yeux
Du rouge éclat de la pavie ;
Encore ce brugnon muscat
Dont le pourpre est plus délicat
Que le teint uni de Caliste,
Me fera d’un œil ménager
Etudier dessus la piste
Qui me l’est venu ravager.
Je cueillerai ces abricots,
Les fraises à couleur de flammes
Où nos bergers font des écots
Qui seraient ici bons aux dames,
Et ces figues et ces melons
Dont la bouche des aquilons
N’a jamais su baiser l’écorce,
Et ces jaunes muscats si chers
Que jamais la grêle ne force
Dans l’asile de nos rochers.
Je verrai sur nos grenadiers
Leurs rouges pommes entrouvertes,
Où le ciel comme à ses lauriers
Garde toujours des feuilles vertes ;
Je verrai ce touffu jasmin
Qui fait ombre à tout le chemin
D’une assez spacieuse allée,
Et la parfume d’une fleur
Qui conserve dans la gelée
Son odorat et sa couleur.
Je reverrai fleurir nos prés,
Je leur verrai couper les herbes ;
Je verrai quelque temps après
Le paysan couché sur les gerbes ;
Et comme ce climat divin
Nous est très libéral de vin,
Après avoir rempli la grange
Je verrai du matin au soir
Comme les flots de la vendange
Ecumeront dans le pressoir.
Là d’un esprit laborieux
L’infatigable Bellegarde,
De la voix, des mains et des yeux
À tout le revenu prend garde.
Il connaît d’un exact soin
Ce que les prés rendent de foin,
Ce que nos troupeaux ont de laines,
Et sait mieux que les vieux paysans
Ce que la montagne et la plaine
Nous peuvent donner tous les ans.
Nous cueillerons tout à moitié
Comme nous avons fait encore,
Ignorants de l’inimitié
Dont une race se dévore ;
Et frères et sœurs et neveux,
De mêmes soins, de mêmes vœux
Flattant une si douce terre,
Nous y trouverons trop de quoi,
Y dût l’orage de la guerre
Ramener le canon du Roi.
Si je passais dans ce loisir
Encore autant que j’ai de vie,
Le comble d’un si cher plaisir
Bornerait tout mon envie.
Il faut qu’un jour ma liberté
Se lâche en cette volupté ;
Je n’ai plus de regret au Louvre.
Ayant vécu dans ces douceurs,
Que la même terre me couvre
Qui couvre mes prédécesseurs.
Ce sont les droits que mon pays
À mérités de ma naissance,
Et mon sort les aurait trahis
Si la mort m’arrivait en France.
Non, non, quelque cruel complot
Qui de la Garonne et du Lot
Veuille éloigner ma sépulture,
Je ne dois point en autre lieu
Rendre mon corps à la nature,
Ni résigner mon âme à Dieu.
L’espérance ne confond point ;
Mes maux ont trop de véhémence,
Mes travaux sont au dernier point,
Il faut que mon repos commence.
Quelle vengeance n’a point pris
Le plus fier de tous ces esprits
Qui s’irritent de ma constance !
Ils m’ont vu lâchement soumis
Contrefaire une repentance
De ce que je n’ai point commis.
Ah ! que les cris d’un innocent,
Quelques longs maux qui les exercent,
Trouvent malaisément l’accent
Dont ces âmes de fer se percent !
Leur rage dure un an sur moi
Sans trouver ni raison ni loi
Qui l’apaise ou qui lui résiste ;
Le plus juste et le plus chrétien
Croit que sa charité m’assiste
Si sa haine ne me fait rien.
L’énorme suite de malheurs !
Dois-je donc aux races meurtrières
Tant de fièvres et tant de pleurs,
Tant de respects, tant de prières,
Pour passer mes nuits sans sommeil,
Sans feu, sans air et sans Soleil,
Et pour mordre ici les murailles ?
N’ai-je encore souffert qu’en vain ?
Me dois-je arracher les entrailles
Pour soûler leur dernière faim ?
Parjures infracteurs des lois,
Corrupteurs des plus belles âmes,
Effroyables meurtriers des rois,
Ouvriers de couteaux et de flammes,
Pâles prophètes de tombeaux,
Fantômes, loup-garoux, corbeaux,
Horrible et venimeuse engeance :
Malgré vous, race des enfers,
À la fin j’aurai la vengeance
De l’injuste affront de mes fers.
Derechef, mon dernier appui,
Toi seul dont le secours me dure
Et qui seul trouves aujourd’hui
Mon adversité longue et dure,
Rare frère, ami généreux,
Que mon sort le plus malheureux
Pique davantage à le suivre,
Achève de me secourir :
Il faudra qu’on me laisse vivre
Après m’avoir fait tant mourir.

Appendice. Poésies de Théophile ou qui lui ont été attribuées et qu’il n’a pas recueillies dans ses œuvres[modifier]


1. Poésies publiées avant sa mort
I
In Gabrielis Roberti opera
Qui misces Violisque Rosas unaque Hyacinthis
Lilia, puniceis, teque Amaranthe crocis
Num Caestum Veneris, num peplum Palladis ornas ?
Utrumvis optes fiet utrumque tibi
Scilicet ut virtutis opus caneres et Amoris
Ingenium faelix utraque Diva dedit.
II
À un marquis
Satire
Marquis, comment te portes-tu ?
Comme quoi passes-tu la vie ?
Si tu n’as aujourd’hui f… tu
Ces vers t’en donneront envie.
Es-tu gaillard ? Es-tu dispos ?
T’aperçois-tu que tu guérisses ?
Ce c…llon est-il plus si gros ?
Sens-tu du mal lorsque tu pisses ?
Je n’ai connu jamais garçon
Si amoureux de la débauche ;
Je t’aime bien de la façon,
L’aze f…te qui ne chevauche.
N’étant plus si fort ni si beau,
Selon le cours de la nature,
Ton esprit au lieu du bordeau
Discourra de la sépulture.
Mais que sert-il tant de rêver
En méditation si froide
Tant que Dieu nous veut conserver
Les nerfs souples et le v. roide ?
III
Contre une vieille
Stances
Cette vieille qui des tombeaux
Chasse les vers et les corbeaux,
Naquit cent avant la guerre
Du fameux siège d’Ilion
Et avant que Deucalion
N’eût encor repeuplé la terre.
Un jour cette vilaine-là
Dans un bénitier distilla
Les pleurs de son œil hypocrite,
Depuis le diable qui la vit
Craignant de gagner mal au v.
N’osa toucher à l’eau bénite.
Cette vesse quand on la…ut
Découle de sueur partout,
Elle rote, pète et se mouche.
Si parfois elle vesse aussi
On ne sait lequel a vessi
Du cul, du nez ou de la bouche.
Son…tre jaune, vert et bleu
De morve, de colle et de gleu,
Sentait le souffre et le bitume
Qui découlait sur mes…llons
Comme deux pestilents caillons
Qui jaillissent d’un apostume.
Son c. vilain, baveux, suant,
Et plus que le retrait puant,
Ciselé de la cicatrice,
De chaude pisse et de poulains
Et de mille chancres malins
Qui percent jusqu’à la matrice.
Mille morpions rangés aux bords,
Tous plats battus et demi-morts,
Tenaient leur général concile
Pour ronger l’onguent vérolé
Qui leur a quatre fois volé
Le poil qui leur servait d’asile.
IV
Elégie
Bien que jamais Amour ne m’ait montré sa flamme
Et que même vos yeux n’aient point touché mon âme,
Voyant tant de beauté je ne peux m’empêcher
D’écrire à ce sujet, vous en dût-il fâcher.
Je sais qu’une louange indignement écrite
Offense son objet et fait honte au mérite,
Que la faveur d’un sot se doit désavouer
Et qu’un mauvais esprit ne sait jamais louer ;
Et pour dire le vrai je ne suis point si vain
De croire qu’on m’estime assez bon écrivain,
Digne de consacrer une œuvre à la mémoire
De qui notre vertu peut tirer de la gloire,
Et ne me vante point qu’avec présomption
D’un vent qui puisse atteindre à sa perfection :
Je la connais trop haute et crois qu’elle me passe
D’autant qu’on voit le ciel plus haut que le Parnasse.
L’objet de ma pensée est trop loin de mes yeux
Qui ne pénètrent point la nature des dieux.
Comme on ne voit jamais la vertu toute nue
Je ne vois rien de vous qu’au travers d’une nue,
Aux rais de ce soleil ma vue s’évanouit,
Plus je pense approcher, plus elle s’éblouit.
V
Epigramme
Corsaille d’un seul fils fut mère,
Qui mort étant mis au cercueil,
Toute la Cour en fut en deuil,
Car chacun s’en pensait le père.
VI
Autre
Cet enfant, ô Parques sévères,
Etait le plus grand des humains
S’il eût pu échapper vos mains,
Car il avait plus de cent pères.
Il ne fallait se tourmenter
D’assembler les États en France :
Cet enfant seul en leur absence
Les pouvait tous représenter.
VII
Autre épigramme par Philis
Je perds mon temps et mes discours
De vous raconter mes amours
Et la rigueur de mon martyre.
Mon désir ne se peut borner :
Je veux ce que je n’ose dire
Et ce que n’osez me donner.
VIII
Sonnet
Je songeais que Philis des enfers revenue,
Belle comme elle était à la clarté du jour,
Voulait que son fantôme encore fît l’amour
Et que comme Ixion j’embrassasse une nue.
Son ombre dans mon lit se glissa toute nue
Et me dit : "Cher Tircis, me voici de retour,
Je n’ai fait qu’embellir en ce triste séjour
Où depuis ton départ le sort m’a retenue.
Je viens pour rebaiser le plus beau des amants,
Je viens pour remourir dans tes embrassements".
Alors, quand cette idole eut abusé ma flamme,
Elle me dit : "Adieu, je m’en vais chez les morts.
Comme tu t’es vanté d’avoir…tu mon corps,
Tu te pourras vanter d’avoir…tu mon âme".
IX
Sonnet
Saturne aime le Ciel et Jupin son tonnerre,
Junon les cœurs hautains, Cyprine les ébats,
Mercure les discours, Mars les cruels combats,
Diane les forêts, Cérès toute la terre,
Neptune son trident, Bacche son vert lierre,
Minerve la sagesse et Pluton les lieux bas,
Vulcain le feu ardent, Mégère les débats,
Flore les belles fleurs que Printinne desserre,
Pan se plaît dans les bois et Priape aux jardins,
Palès aime les près et Thémis les humains,
Phébus sa douce lyre et Cupidon ses flèches,
Les Parques leurs fuseaux, la Lune son éclat,
Hercule ses labeurs, les…teurs toutes brèches,
Et Lyse n’aime rien que mon v. délicat.
X
Epigramme
Puisque, comme tu dis, Pilame,
Les vers que tu fais sont dorés,
Il ne leur reste que la flamme
Pour les rendre tout épurés.
XI
Sur la mort de Durand et des deux Siti, frères
Sonnet
C’est un supplice doux et que le Ciel avoue,
On orra toujours dire à la postérité
Que c’est le châtiment qu’un traître a mérité
Et la fin misérable où lui-même se voue.
Heureux qui vous chérit, bienheureux qui vous loue,
Le sort doit travailler à sa prospérité,
Mais ces lâches ingrats qui vous ont irrité
Doivent ainsi périr et sécher sur la roue.
J’ai vu ces criminels en leur suprême sort,
J’ai vu les fers, les feux, les bourreaux et la mort :
Mon âme en les voyant bénit votre bon ange.
Le peuple à cet objet a prié Dieu pour vous.
Même les patients ont trouvé bien étrange
D’avoir eu la faveur d’un traitement si doux.
XII
Sonnet
Philis, tout est…tu, je meurs de la vérole ;
Elle exerce sur moi sa dernière rigueur :
Mon v. baisse la tête et n’a point de vigueur,
Un ulcère puant a gâté ma parole.
J’ai sué trente jours, j’ai vomi de la colle,
Jamais de si grands maux n’eurent tant de longueur,
L’esprit le plus constant fût mort à ma langueur,
Et mon affliction n’a rien qui la console.
Mes amis plus secrets ne m’osent approcher,
Moi-même, en cet état, je ne m’ose toucher ;
Philis, le mal me vient de vous avoir…tue.
Mon Dieu, je me repens d’avoir si mal vécu :
Et si votre courroux à ce coup ne me tue,
Je fais vœu désormais de ne…tre qu’en cul.
XIII
Chanson en dialogue
Dem. Quelle fièvre avez-vous, Pâquette,
Qui vous rend le teint si défait ?
Rép. C’est le désir d’une brayette
Dont je ne puis avoir l’effet.
Dem. Certes vous êtes maigre et jaune,
Je ne sais pas que demandez.
Rép. Un gros v. long comme un quart d’aune.
Prêtez-le moi si vous l’avez.
Dem. Mais quoi ? vous n’êtes point honteuse
De dire ainsi votre appétit ?
Rép. Homme goulu, femme f…euse,
Ne désirent rien de petit.
Dem. Si vous voyez quelque v. mince,
Voudriez-vous pas bien l’approcher ?
Rép. Quand ce serait celui d’un prince
Je ne voudrais pas le toucher.
Dem. De quelque valet l’accointance
Serait-ce bien votre désir ?
Rép. Oui s’il le fait d’obéissance
Et le refait pour le plaisir.
Dem. Vous avez la fesse soudaine
Alors qu’on vous presse le flanc ?
Rép. Le cul sans cesse me démène
Comme l’aiguille d’un cadran.
Dem. Qui vous voit la mine si froide
Ne vous croit point le cul si chaud.
Rép. C’est au c. qu’il faut un v. roide,
Ce n’est point au front qu’il le faut.
XIV
Epigramme
Je ne vis onc femme si froide
Et je crois qu’on n’en saurait voir ;
Vous lui montrez votre v. roide
Et la…utez sans l’émouvoir.
XV
Dialogue
Dem. Qui est ce corps que mille enfants en deuil
S’en vont pleurant le menant au cercueil ?
Rép. C’est Picholin que ses veuves pleurantes
Vont conduisant sous ces voûtes relentes.
Dem. Les veuves, non les filles ? Rép. Veuves, car Picholin
Pouvait bien chevaucher sans laisser d’orphelin ;
Il fut bougre parfait et même jusqu’aux chattes
Il les a enfilées en dépit de leurs pattes.
Et afin que tu croies que je ne suis pas menteur,
Si tu ne sors d’ici il te…tra, lecteur.
XV
Satire
Que mes jours ont un mauvais sort !
Que ma planète est mal logée !
Que la fortune est enragée
De me persécuter de la sorte !
L’on ne me voit point rire aux farces,
Je n’aime ni bals ni chansons,
Foutre des culs et des garçons,
Maugrébieu, des cons et des garces.
L’un me dit : ta femme chevauche.
Je viens de perdre mon argent,
J’ai fait rencontre d’un sergent,
Et j’ai vu le croissant à gauche.
Je me fâche et me plains de tout,
Tout ce que je vois m’importune ;
Ventre-bleu, le destin me…ut,
J’enrage contre la fortune.
Je pisse le verre et le feu,
Je ne crache que de la colle,
Je n’ai pas presques un cheveu :
Ah ! ventre-bleu, j’ai la vérole.
J’ai la gravelle dans les reins,
Je ne trouve plus qui je foute,
Et la sainte ampoule de Reims
Tarirait plus tôt que ma goutte.
À cinquante ans un homme est mort,
Ce n’est plus rien que pourriture :
Morbleu, les destins nous font tort,
…tre d’eux et de la nature !
XVII
Epigramme d’une femme qui avait un v. à la joue
C’est un caprice de nature
De vous avoir mis la figure
D’un v. à côté du menton ;
Si j’eusse été, belle, à sa place,
Sans vous incommoder de face,
Je vous l’eusse mis dans le c.
XVIII
De Cilise
Ô mon Dieu ! qu’elle est bien apprise !
Qu’elle forme bien tous ses pas !
La voyez-vous point ? c’est Cilise,
Qui ne marche que par compas.
L’on dirait à son apparence,
Quand quelqu’un la vient saluer
Et qu’elle fait la révérence,
Qu’elle ne peut se remuer.
Mais quand on lui donne d’un branle
En l’absence de son cocu,
Vous diriez, comme elle se branle,
Qu’elle a des épines au cul.
XIX
Remède approuvé pour les filles
Recipe virgam hominis
Cum duobus testiculis
Gros, durs et longs et pleins d’humeur,
Pris dans le soupirail du cœur.
Virga rigide figatur,
Pro una vice in die,
Deux ou trois fois iteretur,
Soir et matin Quotidie.
XX
Epigramme d’un impuissant
Un gros abbé se laissait en sa couche
Tâter le v. aux mains d’une nonnain,
Mais son engin demeurait sous sa main
Sans se mouvoir tout ainsi qu’une souche.
Cette nonnain qui n’avait point de trêve,
Voyant son vit demeurer ainsi plat,
Lui dit : Monsieur dites Magnificat,
Quand on le dit tout le monde se lève.
XXI
Ode
Plein d’ardeur et d’obéissance
Envers la majesté d’Amour,
Et maîtrisé de la puissance
Du plus doux objet de la Cour,
J’ai quitté le plaisant séjour
Où le Ciel me donna naissance.
Les près, les arbres, les fontaines
N’ont pour moi rien de gracieux,
Je trouve leurs amorces vaines
Et ne puis détourner mes yeux
De cet objet délicieux
D’où l’Amour fait venir nos peines.
Autrefois j’aimais la lumière,
Et lorsqu’un beau Soleil riant
Couvrait l’azur d’une rivière
Des richesses de l’Orient,
Je saluais tout en priant
Les rais de sa clarté première ;
Mais depuis une douce flamme
Dont Amour m’est venu saisir,
J’ai changé les vœux de mon âme :
Un plus bel astre est mon désir,
Et l’objet de tout mon plaisir
Sont les yeux d’une belle dame.
Autrefois j’aimais la peinture
Et l’émail des vives couleurs
Dont la terre a sa couverture
Quand l’Aurore avec ses pleurs
Baigne le sein de tant de fleurs
Que lui présente la Nature ;
Maintenant ce plaisir sauvage
M’est plus aigre que mon tourment,
Je hais les fleurs d’un jardinage,
Et depuis que je fus amant
Je n’aimai plus tant seulement
Que les lys de ce beau visage.
Ô déserts je vous abandonne,
Votre séjour est trop hideux,
L’horreur de vos forêts m’étonne.
C’est dans la Cour où je me veux,
Et c’est, ô Reine de mes yeux,
À vos beautés que je me donne.
XXII
Au sieur Hardy
Coutumier de courre une plaine
Qui s’étend par tout l’univers,
J’entends à composer des vers
Trois milliers tout d’une haleine,
HARDY, dont les lauriers féconds
Font ombre à tant de doctes têtes
Que les plus grands de nos poètes
S’honorent d’être tes seconds,
Jamais ta veine ne s’amuse
À couler un sonnet mignard,
Détestant la pointe et le fard
Qui rompt les forces à la Muse.
Que c’est peu d’ouïr Cupidon
En sonnets mollement s’ébattre
Au prix de voir sur le théâtre
Le désespoir de ta Didon.
J’aime Renaud et Théagène,
J’en aime encor un million,
Mais plus qu’un livre d’Ilion
Achille mort dessus ta scène.
Je marque entre les beaux esprits
Malherbe, Bertaut et Porchères
Dont les louanges me sont chères
Comme j’adore leurs écrits.
Mais à l’air de tes tragédies
On verrait failli leur poumon,
Et comme glace du Strymon
Seraient leurs veines refroidies.
Tu parais sur ces arbrisseaux
Tel qu’un grand pin de Silésie,
Qu’un océan de poésie
Parmi ces murmurants ruisseaux.
Les envieux de ton estime
Te donnent peu de sentiment,
L’ignorance est le châtiment
Comme la cause de ce crime.
HARDY, contre ces faux abois
Toutes leurs Muses inégales
Tu feras voir comme cigales
Se crever en leur propre voix.
XXIII
À Monsieur de Ligonde
Pense à l’honneur de ta maison,
Pense à toi-même et sans remise,
Crois-moi, dégage ta raison
De la fripière où tu l’as mise.
Fors ton cœur dont elle s’empare
Et la ruse de l’avoir pris,
Ce qu’elle peut avoir de rare
Mérite à peine tes mépris.
Ne sois donc plus rétif à croire
Qui te conseille sagement,
Ou je dirai que tu fais gloire
D’avoir perdu le jugement.
XXIV
Epitaphe
À tort l’âme nous est ravie,
Car par un supposé malheur
Vous êtes morte de douleur
Me croyant n’être pas en vie :
D’amour, courant après mes pas,
Vous entrâtes chez le trépas.
Puisque ma vie en est complice,
Que pour moi vous touchez la mort,
Je devrais éprouver le sort
De mon imaginé supplice :
Je vivrais avec vous là-bas,
Où je meurs pour n’y être pas.
XXV
À de bons musiciens qui avaient chanté à de sottes gens
Epigramme
Orphée avait ainsi la voix
Captivant la troupe brutale,
Et ce qu’il fit dedans le bois
Vous l’avez fait dans cette salle.
XXVI
Autre épigramme
Enfants, buvons à qui mieux mieux
Sans crainte de gâter nos yeux :
Le Soleil boit le sel et l’onde
Sans faire jamais un repas
Qu’il ne soit ivre, et n’est-il pas
Le plus bel œil de tout le monde ?
Crainte de vous charger le cœur
Du jus sacré de ma liqueur,
Compagnons ne quittez le verre.
Le Soleil en fait bien autant :
Car après qu’il a bu d’autant
Il rend gorge au sein de la terre.
XXVII
Sur la centaura du sieur Jean Baptiste Andreini, dit Lélie
Si ma veine rude et pesante
Dans les vers qu’elle te présente
S’attache indignement au front de ton esprit,
Tes propres vers y sont complices
Où j’ai trouvé tant de délices
Que leurs enchantements m’ont dérobé l’esprit.
Sache que c’est avecque honte
Que ma petite offrande monte
Sur l’autel où je viens rendre hommage à tes vers,
Car ils montreront ma folie
Non seulement par l’Italie
Mais dans tous les climats qui sont en l’univers.
XXVIII
Bacchus
Avant que je parusse au jour
Encore le petit Amour
N’avait pas le secret de bien charmer les âmes ;
Les hommes ni les dieux n’aimaient que mollement
Et n’ont jamais appris que par moi seulement
Le vrai mystère de ses flammes.
Ceux dont j’anime les esprits
Ont moins d’amour que de mépris
Pour toutes les grandeurs dont la fortune éclate ;
Rien comme une beauté ne touche leur désir,
Et vos seules faveurs sont l’unique plaisir
Dont leur espérance se flatte.
Je suis père de la valeur,
Et pour grand que soit un malheur
Que le destin propose aux plus cruelles guerres,
Ceux qui m’ont consulté sont exempts de la peur,
Et si pour toute force ils n’ont qu’une vapeur
Et ne sont armés que de verres.
Le pauvre le plus abattu
Avec l’appui de ma vertu
Sur le front des ennuis fait éclater la joie ;
Pour lui tous les graviers sont pleins de diamants,
Et dans le fil terni de ses vieux vêtements
Il ne trouve qu’or et que soie.
Je suis le seul dieu sans pareil
Qui fis voir aux yeux du Soleil
La nature impuissante à produire mon être ;
Un si hardi dessein surmonta ses efforts,
Et le maître des dieux lui-même ouvrit son corps
Pour me faire achever de naître.
Sémèle en cet enfantement
Endura sans étonnement
Que tout le feu du ciel descendît sur la terre ;
Et ses mânes contents se vantent aujourd’hui
Qu’au moins de son amour elle brûla celui
Qui la fit brûler du tonnerre.

2. Poésies publiées après sa mort
XXIX
Philandre sur la maladie de Tircis
Les dieux qui frappent aujourd’hui
L’ange à qui j’ai voué ma plume,
Par jalousie ou par coutume
Tâchent à triompher de lui.
C’est leur éternel exercice :
Ils tuèrent jadis Narcisse,
Ils ont fait mourir Cyparis,
Et d’une influence maudite
Dedans les bourbes de Paris
Ont fait choir le sang d’Hippolyte.
Les uns meurent dans le brasier,
Un autre est englouti de l’onde,
Tel aujourd’hui sort de ce monde
Qui n’était pas malade hier.
C’est la bonté, c’est la malice,
La providence et le caprice
Ou de la nature ou des dieux :
Nous ayant faits tels que nous sommes,
Ils deviennent tous envieux
De la prospérité des hommes.
Nous avons des yeux et des mains,
Les dieux ne sont qu’air et nuage ;
S’ils veulent avoir un visage,
Ils l’empruntent chez les humains.
Dans leur palais mélancolique
Ne se fait ni bal ni musique,
Ils n’ont ni repos ni sommeil.
Leur plus glorieux avantage
C’est la conduite du Soleil
Qui ne luit que pour notre usage.
Il est vrai que nous sommes mis
Tôt ou tard dans la sépulture,
Mais c’est un effet de nature
Qui ne leur fut jamais permis.
Quand il veut le plus misérable
Trouve son sort si favorable
Qu’il se peut lui-même guérir ;
Les dieux, esclaves de la vie,
Ne se sauraient faire mourir
Quand même ils en auraient envie.
Bref, notre sort est assez doux,
Et pour n’être pas immortelle
Notre nature est assez belle
Si nous savons jouir de nous.
Notre mal c’est notre faiblesse,
Rien que nous-mêmes ne nous blesse.
Le sot glisse sur les plaisirs,
Mais le sage y demeure ferme
Attendant que tous ses désirs
Et ses jours aient fini leur terme.
Les plus fortes adversités
Sont changeantes et passagères,
Et toujours la fin des misères
Commence les félicités.
On ne saurait sentir ni feindre
Un sujet de toujours se plaindre.
En nos esprits comme en nos corps
La nature est toujours humaine :
Quand la douleur fait plus d’efforts
Elle finit bientôt la peine.
Votre Tircis n’est plus si mal,
Sa beauté rompt la tyrannie
De cette meurtrière impunie
Qui porte le ciseau fatal.
Ces ardents éclats de lumière
Qui sous leur mourante paupière
Paraissaient presque ensevelis,
S’allument pour tarir nos larmes,
Et ce teint pâle a tant de charmes
Qu’il tient entièrement des lys.
Cette débilité d’accent
En est une plus douce amorce,
Et plus il a perdu de force
Plus il est devenu puissant.
Comme lors d’un temps froid et sombre
Qui déguise avecque son ombre
L’éclat du souverain flambeau,
Il semble que ce beau visage
Afin d’en devenir plus beau
Se soit lavé dans le rivage.
Mais vous que le courage emporte
Aux appas que l’honneur a mis
Devant cette funeste porte
Qui renferme les ennemis,
Quelle santé vous peut défendre
Que la mort ne vous vienne prendre
Partout où vous portez vos pas ?
Quel espoir que vous puissiez suivre ?
Vous êtes plus près du trépas
Que ceux qui n’ont qu’une heure à vivre.
Prenez pour vous tous les soucis
Où le soin de la mort oblige,
Et plaignez désormais Tircis
De quoi votre danger l’afflige.
Son naturel me persuade
Qu’il n’a plus que l’âme malade
Des hasards qu’il vous voit courir,
Et vraiment la seule aventure
Qui vous pourrait faire mourir,
Pourrait faire sa sépulture.
XXX
Epigramme
Vous commettez un grand abus
En prenant Bordier pour Phébus,
Il est trop mal dans la fortune
Pour souffrir ces comparaisons :
Car Phébus a douze maisons
Et le coquin n’en a pas une.
XXXI
À Monsieur de L. sur la mort de son père
Ode
Ote-toi, laisse-moi rêver.
Je sens un feu se soulever
Dont mon âme est toute embrasée.
Ô beaux prés, beaux rivages verts,
Ô grands flambeaux de l’univers,
Que je trouve ma veine aisée !
Belle Aurore, douce Rosée,
Que vous m’allez donner de vers !
Le vent s’enfuit dans les ormeaux,
Et pressant les feuillus rameaux
Abat le reste de la nue ;
Iris a perdu ses couleurs ;
L’air n’a plus d’ombre, ni de pleurs ;
La bergère aux champs revenue,
Mouillant sa jambe toute nue,
Foule les herbes et les fleurs.
Ces longues pluies dont l’hiver
Empêchait Tircis d’arriver
Ne seront plus continuées,
L’orage ne fait plus de bruit,
La clarté dissipe la nuit,
Ses noirceurs sont diminuées,
Le vent emporte les nuées,
Et voilà le Soleil qui luit.
Mon Dieu, que le Soleil est beau !
Que les froides nuits du tombeau
Font d’outrages à la nature !
La mort grosse de déplaisirs,
De ténèbres et de soupirs,
D’os, de vers et de pourriture,
Etouffe dans la sépulture
Et nos forces et nos désirs.
Chez elle les géants sont nains,
Les Mores et les Africains
Sont aussi glacés que le Scythe,
Les dieux y tirent l’aviron,
César comme le bûcheron,
Attendant que l’on ressuscite,
Tous les jours aux bords du Cocyte
Se trouve au lever de Charon.
Tircis, vous y viendrez un jour ;
Alors les Grâces et l’Amour
Vous quitteront sur le passage,
Et dedans ces royaumes vains,
Effacé du rang des humains,
Sans mouvement et sans visage,
Vous ne trouverez plus l’usage
Ni de vos yeux ni de vos mains.
Votre père est enseveli,
Et dans les noirs flots de l’oubli
Où la Parque l’a fait descendre,
Il ne sait rien de votre ennui,
Et ne fût-il mort qu’aujourd’hui,
Puisqu’il n’est plus qu’os et que cendre,
Il est aussi mort qu’Alexandre
Et vous touche aussi peu que lui.
Saturne n’a plus ses maisons
Ni ses ailes, ni ses saisons :
Les destins en ont fait une ombre ;
Ce grand Mars n’est-il pas détruit ?
Ses faits ne sont qu’un peu de bruit.
Jupiter n’est plus qu’un feu sombre
Qui se cache parmi le nombre
Des petits flambeaux de la nuit.
Le cours des ruisselets errants,
La fière chute des torrents,
Les rivières, les eaux salées,
Perdront et bruit et mouvement ;
Le Soleil insensiblement
Les ayant toutes avalées,
Dedans les voûtes étoilées
Transportera leur élément.
Le sable, le poisson, les flots,
Le navire, les matelots,
Tritons et Nymphes et Neptune
À la fin se verront perclus ;
Sur leur dos ne se fera plus
Rouler le char de la Fortune,
Et l’influence de la Lune
Abandonnera le reflux.
Les planètes s’arrêteront,
Les éléments se mêleront
En cette admirable structure
Dont le Ciel nous laisse jouir.
Ce qu’on voit, ce qu’on peut ouïr,
Passera comme une peinture :
L’impuissance de la Nature
Laissera tout évanouir.
Celui qui formant le Soleil
Arracha d’un profond sommeil
L’air et le feu, la terre et l’onde,
Renversera d’un coup de main
La demeure du genre humain
Et la base où le ciel se fonde :
Et ce grand désordre du monde
Peut-être arrivera demain.
XXXII
Va sous les heureux auspices
De la reine fille des eaux ;
Ainsi toujours te soient propices
Les regards des frères jumeaux ;
Que le dieu puissant qui gouverne
La profonde et sourde caverne
Où les vents demeurent enclos,
Ne laisse aller que le Zéphyre
Dans les voiles de la navire
Qui te va porter sur les flots.
Toi qui tiens un gage si rare,
Orgueilleux et riche vaisseau,
Qui dessus l’élément barbare
Porte ce glorieux fardeau,
Fais que bientôt Virgile arrive
Sain et sauf à la grecque rive,
Et sans faire trop long séjour,
À force de voile et de rame,
Fais que la moitié de mon âme
Soit bientôt ici de retour.
Celui qui le premier du monde,
Forçant les éternelles lois,
Entreprit de bâtir sur l’onde
Une faible maison de bois,
Qui, sans perdre bras ni courage,
À vu combattre en un orage
Les vents d’Afrique et d’Aquilon
Dont les terreurs continuées
Mêlent souvent dans les nuées
Et les vapeurs et le sablon,
Qui pour le frimas et la pluie
Que verse toute une saison,
Ne se déplaît ni ne s’ennuie
Dans l’ordure de sa prison,
Quand il oit du côté de l’Ourse
Murmurer l’orgueilleuse course
De ces vieux tyrans de la mer
Sous qui le flot Adriatique
Tantôt demeure pacifique
Et tantôt fait tout abîmer,
Quand il vit parmi les tempêtes
Les rocs sanglants d’Acroceron
Et mille monstrueuses bêtes
Qui font leur quête à l’environ,
S’il ne regretta le rivage
Il avait l’esprit bien sauvage :
Au lieu d’un naturel humain
Il avait le cœur d’une Erine,
Au lieu de cuir en la poitrine
Il avait des plaques d’airain.
En vain l’Auteur de la nature
À séparé cet élément,
Qu’il a fait comme une ceinture
Pour nous contenir seulement ;
Nos téméraires artifices
Ont inventé des édifices
Par où notre désir mutin
À déjà trouvé des passages
Pour les plus retirés voyages
Où reluit l’espoir du butin.
Il n’est rien que l’audace humaine
Qui se résout à tout souffrir,
Ne délibère et n’entreprenne,
Quelque mal qui se puisse offrir.
L’insolence de Prométhée,
L’orgueil de ce premier athée,
Jusqu’au ciel pilla les autels
Et ravit les flammes célestes
D’où depuis et fièvres et pestes
En ont puni tous les mortels.
Personne auparavant ce crime
D’un puîné ne porta le deuil :
Le cours d’un âge légitime
Nous mettait tous dans le cercueil.
Dédale encore sur la plume
Voulut voir où le jour s’allume ;
Hercule fut dans les Enfers
Et pénétrant ces noires caves
En ramena quelques esclaves
Qu’il avait arraché des fers.
Bref, rien ne paraît impossible
À l’entreprise des humains,
Rien n’est si fort inaccessible
Qu’ils n’y puissent jeter les mains.
Les fermes voûtes azurées
Devant nous sont mal assurées :
Notre fureur y veut monter.
C’est aussi pourquoi le tonnerre,
Pour châtier toujours la terre,
Est en la main de Jupiter.
XXXIII
Epigramme à un jeune seigneur fort libéral
Personne n’est fâché du bien
Dont votre sort heureux abonde
D’autant qu’il ne vous sert de rien
Qu’à faire du plaisir au monde.
Ainsi le céleste flambeau
Qui fut l’ornement le plus beau
Qu’enfanta la masse première,
N’a jamais eu des envieux,
Car il n’use de sa lumière
Que pour en éclairer nos yeux.
XXXIV
Quatrain
Je naquis au monde tout nu,
Je ne sais combien je vivrai,
Si je n’ai rien quand je mourrai
Je n’aurai gagné ni perdu.
XXXV
Quatrain
Fait par Théophile, n’ayant eu d’un prince qu’un tableau pour récompense de certains vers
Ce prince est d’étrange nature,
Je ne sais qui diable l’a fait ;
Car il ne paye qu’en peinture
Ceux qui le servent en effet.
XXXVI
Epitaphe
De la même, au sieur de Colletet
Que l’image de ce tombeau
Met en désordre mes pensées,
Et que je plains de ce flambeau
Les flammes qui sont éclipsées ;
Mais puisque COLLETET est venu réparer
Par des vers éclatants et qui doivent durer
Cette mort et ce feu qui n’ont rien de profane,
Reines, qui m’élevez sur le sacré vallon,
Me conseilleriez-vous de soupirer Diane
Après avoir ouï les soupirs d’Apollon ?
XXXVII
Au Roi
Epigramme
Sainte image du Roi des Cieux,
Jeune et victorieux Monarque
Qui donnez de l’envie aux dieux
Et de la terreur à la Parque,
Sans injustice et sans effort
Vous ressusciterez un mort.
Eteignez le feu qu’on m’allume
Et, modérant l’ardeur des lois,
Ne laissez point brûler la plume
Qui n’écrivit que vos exploits.
XXXVIII
Sonnet
À quoi bon me presser tant d’aller à confesse,
Beauté de qui dépend et mon bien et mon mal ?
Si je n’approche point le sacré tribunal,
Je montre mon respect plutôt que ma paresse.
Je ne sens point en moi de péché qui me presse.
Je vous aime, Philis, d’un amour sans égal.
L’amour pour le salut n’a rien qui soit fatal,
Et le dire tout bas marquerait ma faiblesse.
J’en parlerai partout, je le dirai tout haut.
Je reconnais pourtant que j’ai quelque défaut
Dont je n’aurai jamais aucune repentance :
Mon crime est que j’enrage et peste en chaque lieu,
Malgré tous mes respects et ma persévérance,
Que vous ne vouliez pas me faire offenser Dieu.
XXXIX
Impromptu
On rapporte de lui [Théophile] qu’étant allé chez un grand Seigneur, il y avait un homme qu’on disait fou et par conséquent poète, et que Théophile fit cet impromptu :
J’avouerai avec vous
Que tous les poètes sont fous ;
Mais sachant ce que vous êtes,
Tous les fous ne sont pas poètes.
XL
Impromptu
Un jour M. le duc d’Uzès promettait à Théophile de le porter en toute occasion, c’est-à-dire de l’assister de ses services. Notre auteur répondit en cette manière sur-le-champ :
Monseigneur je vous remercie,
Tant d’honneur je n’ai mérité,
Et si de vous j’étais porté
On me prendrait pour le Messie.
XLI
Impromptu
Madame de… le priant de faire une comparaison d’elle avec le Soleil, il fit cet autre impromptu :
Que me veut donc cette importune ?
Que je la compare au Soleil ?
Il est commun, elle est commune :
Voilà ce qu’ils ont de pareil.
XLII
Epigramme
Contre un Juge
Un rapporteur de dur accès
S’en allant juger mon procès,
Je le priais d’une humble face.
Alors, lui, d’un sévère front,
Me dit que je me retirasse,
Que sa mule avait le pied prompt.
Tout doucement je me recule
Disant en moi-même tout bas :
Le diable vous emporte pas
Je vous crains plus que votre mule.
XLIII
Epigramme
Tu dis que George est paresseux,
Ton discours est peu véritable,
Car il est toujours parmi ceux
Qui sont des premiers à la table.
XLIV
Epigramme
Un larron conduit et mené
Dans la prison où l’on le loge,
Est sur-le-champ examiné.
Et lui dit, comme on l’interroge :
Hélas ! encore ai-je pis fait.
Fais-nous donc, dit le juge, entendre
En quoi tu crois avoir méfait.
De m’être, dit-il, laissé prendre.
XLV
Epigramme
Un certain, sans grande raison,
Ecrit au dessus de sa porte :
Par cet endroit en nulle sorte
Le fou ne passe en ma maison.
Il faut donc, dis-je, que le maître
Entre chez lui par la fenêtre.
XLVI
Epigramme
Vous vous moquez, vieilles croupières,
De ce qu’ainsi nous nous mouillons !
S’il pleuvait du jus des couillons
On vous verrait sous les gouttières.
XLVII
À Monsieur de Liancourt
Entretiens la mélancolie
Dont si joyeusement tu meurs :
Aussi bien est-ce une folie
De croire vaincre ses humeurs.
La tristesse pensive et blême
Ne prend conseil que d’elle-même :
Elle seule entend ses secrets.
Le chagrin jamais ne se lasse,
Et quoi que la raison y fasse,
Elle achève tous ses regrets.
Une profonde rêverie
T’accoutume à ne rien ouïr
Et tu n’as point de fâcherie
Qu’au propos de te réjouir.
N’est-il pas vrai que les études
Te plaisent, et les solitudes ?
Que les vers touchent ton esprit ?
Je t’en ferai tant que je vive,
Et c’est pour toi que je cultive
Ce bel art que le ciel m’apprit.
Lorsqu’enfin la haine importune
Qui me défend de t’approcher
N’ôtera plus à ma fortune
Ce bonheur qu’elle tient si cher,
Aucun plaisir ne se compare
À celui que je te prépare.
Je quitterai tous mes amis
Et quelque maître que je serve
Mon service est avec réserve
De celui que je t’ai promis.
La force d’une destinée
Qui me tire agréablement
Me tient ainsi l’âme obstinée
À t’aimer éternellement.
Sans toi le ciel m’avait fait naître
Incapable d’avoir un maître.
Prends garde de ne maltraiter
Ma volontaire servitude,
Et jamais ton ingratitude,
Ne te la fasse regretter.
Ce n’est pas qu’il me prenne envie
De me dédire de mes vœux,
Ni de passer jamais ma vie
Qu’avecque toi si tu ne veux.
J’endurerai de ta colère
Auparavant que te déplaire
Comme font les plus bas esprits.
Ne flatte pas trop mon mérite,
Mais aussi jamais ne m’irrite
Par les injures du mépris.
Liancourt, traite moi, de grâce,
Comme un esprit des mieux domptés,
Et de force ni de menace
Ne gouverne mes volontés.
Un fier commandement qui presse
M’oblige moins qu’une caresse :
J’enrage s’il me faut fléchir.
Les liens trop forts je les brise,
Et la rigueur qui me maîtrise
Me conseille de m’affranchir.
Une âme aux crimes endormie,
Qui ne s’émeut d’aucun affront
Et que l’horreur de l’infamie
Ne peut faire changer de front,
Sert à tout et jamais ne pense
Qu’au profit de la récompense.
Dieux qui m’avez voulu donner
Plus d’amour et plus de courage,
Vous savez que le moindre outrage
Est capable de m’étonner.
Mais à quoi cette défiance ?
Je parle un peu bien rudement
Et reproche à ma conscience
Des faux soupçons qu’elle dément.
Je n’ai rien qui m’oblige à craindre
Que tes dédains me fassent plaindre.
Je sais que tu me fais l’honneur
De me tenir en quelque estime,
Comme je crois bien légitime
L’espérance de ce bonheur.
Je trouve un soin bien ridicule
De travailler à son renom
Dût-on vaincre le nom d’Hercule
Dont je doute s’il fut ou non.
Après nous il ne faut attendre
Que la pourriture et la cendre.
Achille dont le vieux tombeau
Est de si fraîche renommée,
Quand sa paupière fut fermée
Ne se vit ni vaillant ni beau.
En l’ignorance de notre âge
Les bons esprits ont ce malheur
Qu’on juge mal de leur courage
Fussent-ils fils de la valeur.
On pense que depuis Pompée
Les savants n’ont tiré l’épée,
Et semble un monstre en l’univers
Qui ne se peut croire sans charmes,
Qu’on homme ait pu porter les armes
Et qu’il ait su faire des vers.
Je ne veux pas que les histoires
À nos neveux fassent savoir
Le petit bruit de deux victoires
Que le destin m’a fait avoir.
Quoi qu’on parle, quoi qu’on se taise,
Je n’en suis pas mieux à mon aise ;
Et si peu qu’on m’a vu cueillir
Des lauriers au sort de la guerre,
Je veux bien que dessus la terre
Il puisse avecque moi vieillir.
Quand tu seras parmi les anges,
En ces délicieux propos,
Je ne veux point que mes louanges
Divertissent ton doux repos.
Aussitôt je me veux résoudre
À croire que tu n’es que poudre.
Je veux, tant que ton œil luira,
Que mes écrits le réjouissent ;
Mais je veux qu’ils s’ensevelissent
Alors qu’on t’ensevelira.
Mais à quoi ces discours funèbres
Des sépultures et des morts ?
C’est boire aux fleuves des ténèbres
Avant que d’en toucher les bords.
Après nous il ne faut attendre
Que la pourriture et la cendre
Achille dont le vieux tombeau
Est de si fraîche renommée,
Quand sa paupière fut fermée
Ne se vit ni vaillant, ni beau.
Tandis que l’apparence est grande
Que notre âge n’arrive pas
À l’heure de payer l’offrande
Que prend l’idole du trépas,
Servons à notre jeune vie :
Aussi bien l’être de la vie
Au tombeau comme nous est mis.
Et quel bon sens ou quelle étude
Nous peut ôter l’incertitude
Du futur qui nous est promis ?
Liancourt, je pensais écrire
Huit ou dix vers tant seulement,
Mais comme la fureur m’attire
Je la suis insensiblement.
Comme je n’ai nulle mesure
En l’amitié que je te jure,
J’ai peine de me retenir
En un service qui te plaise :
Car c’est le comble de mon aise
Que l’honneur de t’entretenir.