Astrée - Partie I

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Simon Rigaud (Première partiep. som-624).


SOMMAIRE


L'ASTREE
D E
MESSIRE
HONORÉ
D'VRFÉ


Au Roy[1]


Sire,

Ces Bergers oyans raconter tant de merveilles de vostre grandeur n’eussent jamais eu la hardiesse de se presenter devant Vostre Majesté, si je ne les eusse asseurez que ces grands Roys, dont l’antiquité se vante le plus, ont esté Pasteurs, qui ont porté la houlette et le Sceptre d'une mesme main. Ceste consideration, et la connoissance que depuis ils ont euë, que les plus grandes gloires de ces bons Roys ont esté celles de la paix et de la justice, avec lesquelles ils ont heureusement conservé leurs peuples, leur a fait esperer que comme vous les imitiez et les surpassiez en ce soing paternel, vous ne mespriseriez non plus ces houlettes, et ces troupeaux qu'ils vous viennent presenter comme à leur Roy, et Pasteur souverain.

Et moy (Sire) voyant que nos Peres, pour nommer leur Roy avec plus d’honneur et de respect, ont emprunté des Perses le mot de SIRE, qui signifie Dieu, pour faire entendre aux autres nations combien naturellement le François ayme, honore, et revere son Prince: j’ay pensé que ne leur cedant point e point ceste naturelle devotion, puis que les Anciens offroient à leurs Dieux en action de graces, les choses que les mesmes Dieux avoient inventées ou produittes pour la conservation de l’estre ou du bien-estre des hommes, j’estois obligé pour les imiter, d’offrir ASTRÉE à ce grand Roy, la valeur et la prudence duquel l’a rappellé du Ciel en terre pour le bon-heur des hommes. Recevez la donc (Sire) non pas comme une simple Bergere, mais comme une œuvre de vos mains : car veritablement on vous en peut dire l’Autheur, puis que c’est à V.M. à qui toute l’Europe doit son repos, et sa tranquillité. Puissiez vous à longues années jouir du bien que vous donnés à chacun. Vostre regne soit à jamais aussi heureux, que vous l’avez rendu admirable: Et Dieu vous remplisse d’autant de contentemens et de gloire, que par vostre bonté vous obligez tous les peuples qui sont à vous, de vous benir, aimer et servir. Ce sont (Sire) les souhaits que je fais pour V.M. attendant que par l’honneur de vos commandemens je vous puisse rendre quelque meilleur service, au prix de mon sang et de ma vie, ainsi que la nature et la volonté m’y obligent, et le tiltre qu’en toute humilité je prends,

SIRE,

De tres-humble, tres affectionné, et tres-fidelle sujet et serviteur de V.M.

Honoré d’Urfé


L’AVTHEUR
A LA BERGERE
ASTRÉE.


Il n’y a donc rien, ma bergere, qui te puisse plus longuement arrester pres de moy ? Il te fasche, dis tu, de demeurer plus longtemps prisonniere dans les recoins d’un solitaire Cabinet, et de passer ainsi ton aage inutilement. Il ne sied pas bien, mon cher enfant, à une fille bien née de courre de ceste sorte, et seroit plus à propos que te renfermant ou parmy des chastes Vestales et Druydes, ou dans les murs privez des affaires domestiques, tu laissasses doucement couler le reste de ta vie ; car entre les filles celle-là doit estre la plus estimée dont l’on parle le moins. Si tu sçavois quelles sont les peines et difficultez, qui se rencontrent le long du chemin que tu entreprens, quels monstres horribles y vont attendans les passants pour les devorer, et combien il y en a eu peu, qui ayent rapporte du contentement de semblable voyage, peut-estre t’arresterois-tu sagement, où tu as este si longuement et doucement cherie. Mais ta jeunesse imprudente, qui n’a point d’experience de ce que je dis, te figure peut-estre des gloires et des vanitez qui produisent en toy ce desir. Je voy bien qu’elle te dit, que tu n’es pas si desagreable, ny d’un visage si estrange, que tu ne puisses te faire aimer à ceux qui te verront, et que tu ne seras pas plus mal receue du general, que tu l’as esté des particuliers qui t’ont desja veue. Je le souhaitterois, ma bergere, et avec autant de desir que toy ; mais bien souvent l’amour de nous mesme nous deçoit, et nous opposant ce verre devant les yeux, nous fait voir à travers tout ce qui est en nous beaucoup plus avantageux qu’il n’est pas. Toutesfois, puis que ta resolution est telle, et que si je m’y oppose, tu me menaces d’une prompte desobeissance, ressouviens toy pour le moins, que ce n’est point par volonté, mais par souffrance que je te le permets.

Et pour te laisser à ton despart quelques arrhes de l’affection paternelle que je te porte, mets bien en ta memoire ce que je te vay dire.

Si tu tombes entre les mains de ceux qui ne voyent rien d’autruy, que pour y trouver sujet de s’y desplaire, et qu’ils te reprochent que tes bergers sont ennuyeux, respons leur qu’il est à leur choix de les voir ou ne les voir point : car encor que je n’aye pû leur oster toute l’incivilite du village, si ont ils cette consideration de ne se presenter jamais devant personne qui ne les appelle.

Si tu te trouves parmy ceux qui font profession d’interpreter les songes, et descouvrir les pensées plus secrettes d’autruy, et qu’ils asseurent que Celadon est un tel homme, et Astre une telle femme, ne leur reponds rien, car ils sçavent assez qu’ils ne sçavent pas ce qu’ils disent ; mais supplie ceux qui pourroient estre abusez de leurs fictions, de considerer que si ces choses ne m’importent point, je n’eusse pas pris la peine de les cacher si diligemment, et si elles m’importent, j’aurois eu bien peu d’esprit de les avoir voulu dissimuler, et ne l’avoir sceu faire. Que si en ce qu’ils diront, il n’y a guere d’apparence, il ne les faut pas croire, et s’il y en a beaucoup, il faut penser que pour couvrir la chose que je voulois tenir cachée et ensevelie, je l’eusse autrement déguisée. Que s’ils y trouvent en effet des accidents semblables à ceux qu’ils s’imaginent, qu’ils regardent les paralleles, et comparaisons que Plutarque a faites en ses Vies des hommes illustres.

Que si quelqu’un me blasme de t’avoir choisi un Theatre, si peu renommé en Europe, t’ayant esleu le Forests, petite contrée, et peu conneue parmy les Gaules, responds leur, ma bergere, que c’est le lieu de ta naissance, que ce nom de Forests sonne je ne sçay quoy de champestre, et que le pays est tellement composé, et mesme le long de la riviere de Lignon, qu’il semble qu’il convie chacun à y vouloir passer une vie semblable. Mais qu’outre toutes ces considerations encor j’ay juge qu’il valoit mieux que j’honorasse ce pays où ceux dont je suis descendu, depuis leur sortie de Suobe, ont vescu si honorablement par tant de siecles, que non point une Arcadie comme le Sannazare. Car n’eust esté Hesiode, Homere, Pindare, et ces autres grands personnages de la Grece, le mont de Parnasse, ny l’eau d’Hippocrene, ne seroient pas plus estimez maintenant, que notre Mont d’Isoure, ou l’onde de Lignon. Nous devons cela au lieu de nostre naissance et de nostre demeure, de le rendre le plus honore et renomme qu’il nous est possible.

Que si l’on te reproche que tu ne parles pas le langage des villageois, et que toy ny ta trouppe ne sentez gueres les brebis ny les chevres, responds leur, ma bergere, que pour peu qu’ils ayent cognoissance de toy, ils sçauront que tu n’es pas, ny celles aussi qui te suivent, de ces bergeres necessiteuses, qui pour gagner leur vie conduisent les trouppeaux aux pastufages, mais que vous n’avez toutes pris cette condition, que pour vivre plus doucement et sans contrainte. Que si vos conceptions et paroles estoient veritablement telles que celles des bergers ordinaires, ils auroient aussi peu de plaisir de vous escouter, que vous auriez beaucoup de honte à les redire. Et qu’outre cela, la pluspart de la trouppe est remplie d’Amour, qui dans l’Aminte fait bien paroistre qu’il change et le langage et ]es conceptions, quand il dit :

Queste selve hoggi raggionar d’Amore
Sudranno in nova guisa, é ben parrassi
Che la mia deitá sia qui presente

In se medesma, non ne suoi ministri
Spireró nobil senzi à rozi petti
Radolciró de le lor lingue il suono.

Mais ce qui m’a fortifié d’avantage en l’opinion que j’ay, que mes bergers et bergeres pouvoient parler de cette façon sans sortir de la bien-seance des bergers, c’a esté, que j’ay veu ceux qui en representent sur les theatres, ne leur faire pas porter des habits de bureau, des sabots ny des accoustremens malfaits, comme les gens de village les portent ordinairement. Au contraire, s’ils leur donnent une houlette en la main, elle est peinte et dorée, leurs juppes sont de taffetas, leur pannetiere bien troussée, et quelque fois faite de toile d’or ou d’argent, et se contentent, pourveu que l’on puisse reconnoistre que la forme de l’habit a quelque chose de berger. Car s’il est permis de déguiser ainsi ces personnages à ceux qui particulierement font profession de representer chasque chose le plus au naturel que faire se peut, pourquoy ne m’en sera t’il permis autant, puis que je ne represente rien à l’oeil, mais à l’ouye seulement; qui n`est pas un seps qui touche si vivement l’ame ?

Voilà, ma bergere, dequoy je te veux advertir pour ce coup, afin que s’il est possible, tu rapportes quelque contentement de ton voyage. Le Ciel telle rende heureux, et te donne un si bon Genie, que tu me survives autant de siecles que le sujet qui t’a fait naistre me survivra en m’accompagnant au cercueil.


TABLE DES HISTOIRES
CONTENVES EN LA
Premiere Partie d’Astree,
de Messire Honoré d’Vrfé.


 
Histoire d’Alcippe. p.52
Histoire de Syluie. p.87
Histoire d’Aftree & Phillis. p.234
Histoire de la tromperie de Climanthe. p.191
Histoire de Stelle & Corilas. p.222
Histoire de Diane, p.241
Histoire de Tircis & Laonice. p.309
Harangue de Hylas pour Laonice. p.328
Response de Phillis pour Tircis. p.3 3 r
Iugement de Siluandre. P-334
Histoire de Siluandre. p.3 45
Histoire de Hylas. p-37 1
Histoire de Galathee & Lindamor. p4°7
Histoire de Leonide. P « 47*
Histoire de Celion & Bellinde. p-497
Histoire de Ligdamon. P » 545
Histoire de Damon & de Fortune. p.565
Histoire de Lydias & de Mellandre. p.584

TABLE DES LETTRES.

REsponfè de Céladon à Lycidas.v p.16
Lettre de Céladon à la Bergère Astree. p. 19
Lettre d’Amarillis à Alcippe. p.57
Lettre d’Astree à Cefadon. p.75
Autre lettre d’Astree à Céladon. p. 77

 
Lettre d’Amarillis à Alcippe. p.57
Lettre de Ligdamon à Siluie. p.90
Response de Siluie à Ligdamom p.94
Billet de Leonide à Ligdamon. p. 95
Lettre d’Aristandre à Siluie. p. 104
Billet de Leonide à Ligdamon. p. 109
lettre de Céladon à la Bergère Astree. p. 146
lettre de Lycidas à Phillis. p.155
lettre d’Astree à Céladon. p.161
lettre de Céladon à la Bergère Astree. ibid.
lettre contrefaitte d’Astree à Céladon. p.174
lettre d’Aftree à Céladon. p.180
lettre de Corilas à Stelle. p.235
lettre de Filandre à Diane. p. 253
lettre de Hylas à Carlis. p.379
Response de Carlis à Hylas. p.380
Response de Stelliane à Hilas. p.382
lettre de Lindamor à Galathee. p.407
Autre lettre de Lindamor à Galathee. p.429
Billet de Leonide à Lindamor. p.437
Billet de Liniamor à Leonide. p.445
Refponfe de Leonide à Lindamor. p.452
Replique de Lindamor à Leonide. ibid.
lettre de Celion à Bellinde. p.497
lettre d’Amaranthe à Celion. p.503
Response de Celion à Amaranthe. ibid.
lettre de Celion à Bellinde. p.511
Autre lettre de Celion à Bellinde. p.520
lettre de Bellinde à Celion. p.521
lettre de Lindamor à Leonide. p.539
lettre de Lindamor à Galathee. ibid.
lettre de Ligdamon à Siluie, p.559
lettre d’Astree à Céladon. p.621


TABLE DES POESIES.

Amarillis toute pleine de grâce. p.58
Amour pourquoy. p.117
Amour en trahison. p.107
A la fin celuy l’aura. p.247
Chers Oyseaux de Venus. p.56
Ceste source eternelle. p.522
Cependant que l’Amour. p.200
Dessus les bords d’vne fontaine. p.148
D’vn marbre dur. p.185
Despit foible guerrier. p.224
D’vn cœur outrecuidé. p.251
Dans le Temple sacré. p.473
Doncques le Ciel consent p.518
Dessus son pasle effroy. p.559
Elle a le cœur de glace. p.56
Elle le veut ainsi. p.118
Elle faint de m’aimer. p.184
Espoirs Ixions en audace. p.340
Ie pourray bien dessus moy-mesme. p.16
Il faudroit bien que la constance. p.175
Ie puis bien dire. p.185
I’aime à changer. p.307
Ie ne puis excuser. p.520
Icy mon beau Soleil repose. p. 606
La beauté que la mort. p.22
Le Phénix de la cendre sort. p.117
Mon Dieu quel est le mal. p.312
Outré par la douleur. p.534
Puis qu’il faut arracher. p.29
Pour faire en elle quelque effet. p. 117
Pensons nous en l’aimant. p.200
Pourquoy si vous m’aimez, p.417

Puis qu’en naissant belle Diane. p.248
Pourquoy semble-t’il tant estrange. ibid.
Pourquoy cacher nos pleurs. p.323
Quand ie vy ces beaux yeux. p. 151
Quel est ce mal. p.113
Que ses desirs soient grands. p.248
Quand ma Bergère parle. p. 374
Riuiere de Lignon. p.48
Si l’on me desdaigne, ie laisse. p.24
Sur les bords où Lignon. p.327
Tu nasquis dans la terre. p.347
Vous qui voyez mes tristes pleurs. p.612
Voudriez vous estre mon Berger. p.217


Fin de la Table de la première
Partie d'Astrée.
(image) (image)


LA PREMIERE
PARTE DE L'ASTREE
De Messire Honoré d'Vrfé.


LIVRE PREMIER.


Aupres de l’ancienne ville de Lyon, du costé du soleil couchant, il y a un pays nomme Forests, qui en sa petitesse contient ce qui est de plus rare au reste des Gaules, car estant divisé en plaines et en montaignes, les unes et les autres sont si fertiles, et situées en un air si temperé, que la terre y est capable de tout ce que peut desirer le laboureur. Au cœur du pays est le plus beau de la plaine, ceinte, comme d’une forte muraille, des monts assez voisins et arrosée du fleuve de Loyre, qui prenant sa source assez pres de là, passe presque par le milieu, non point encor trop enflé ny orgueilleux, mais doux et paisible. Plusieurs autres ruisseaux en divers lieux la vont baignant de leurs claires ondes, mais l’un des plus beaux est Lignon, qui vagabond en son cours, aussi bien que douteux en sa source, va serpentant par ceste plaine depuis les hautes montaignes de Cervieres et de Chalmasel, jusques à Feurs, où Loire le recevant, et luy faisant perdre son nom propre, l’emporte pour tribut à l’Océan.

Or sur les bords de ces delectables rivieres on a veu de tout temps quantité de bergers, qui pour la bonté de l'air, la fertilité du rivage et leur douceur naturelle, vivent avec autant de bonne fortune, qu’ils recognoissent peu la fortune. Et croi qu’ils n’eussent deu envier le contentement du premier siecle, si Amour leur eust aussi bien permis de conserver leur felicité, que le Ciel leur en avoit esté veritablement prodigue. Mais endormis en leur repos ils se sousmirent à ce flatteur, qui tost apres changea son authorité en tyrannie.

Celadon fut un de ceux qui plus vivement la ressentirent, tellement espris des perfections d’Astrée, que la haine de leurs parents ne peut l’empescher de se perdre entierement en elle. Il est vray que si en la perte de soy mesme on peut faire quelque acquisition, dont on se doive contenter, il se peut dire heureux de s’estre perdu si à propos, pour gaigner la bonne volonte de la belle Astrée, qui asseurée de son amitié, ne voulut que l’ingratitude en fust le paiemens, mais plustost une reciproque affection avec laquelle elle recevoit son amitié et ses services. De sorte que si l’on veit depuis quelques changements entr’eux, il faut croire que le Ciel le permit, seulement pour faire paroistre que rien n’est constant que l’inconstance, durable mesme en son changement. Car ayant vescu bienheureux l’espace de trois ans, lors que moins ils craignoient le fascheux accident qui leur arriva, ils se virent poussez par la trahison de Semyre, aux plus profondes infortunes de l’amour ; d’autant que Celadon desireux de cacher son affection pour decevoir l’importunité de leurs parents, qui d’une haine entr’eux vieille interrompoient par toutes sortes d’artifices leurs desseins amoureux, s’efforr,oit de monstrer que la recherche qu’il faisoit de ceste bergere estoit plustost commune que particuliere.Ruse vrayement assez bonne, si Semyre ne l’eust point malicieusement desguisée, fondant sur ceste dissimulation la trahison dont il deceut Astrée, et qu’elle paya despuis avec tant d’ennuis,de regrets et de larmes.

De fortune, ce jour l’amoureux berger s’estant leve fort matin pour entretenir ses pensées, laissant paistre l’herbe moins foulée à ses troupeaux, s’alla asseoir sur le bord de la tortueuse riviere de Lignon, attendant la venue de sa belle bergere, qui ne tarda guere apres luy, car esveillée d’un soupcon trop cuisant, elle n’avait peu clorre l’oeil de toute la nuict. A peine le Soleil commengoit de dorer le hauct des montaignes d’Isoure et de Marcilly, quand le berger aperceut de loing un troupeau qu’il recogneut bien tost pour celuy d’Astrée. Car outre que Melampe, chien tant aimé de sa bergere, aussi tost qu’il le vid, le vint follastrement caresser, encore remarqua-t’il la brebis plus cherie de sa maistresse, quoye qu’elle ne portast ce matin les rubans de diverses couleurs qu’elle souloit avoir à la teste en façon de guirlande, parce que la bergere atteinte de trop de desplaisir, ne s’estoit donne le loisir de l’agencer comme de coustume. Elle venoit apres assez lentement, et comme on pouvoit juger à ses façons, elle avoit quelque chose en l’ame qui l’affligeoit beaucoup, et laravissoit tellement en ses pensées, que fust par megarde ou autrement, passant assez pres du berger, eile ne tourna pas seulement les yeux vers le lieu où il estoit, et s’alla asseoir assez loing de làsur le bord de la riviere. Celadon sans y prendre garde, croyantqu’elle ne l’eust veu, et qu’elle l’allast chercher où il avoit accoustumé de l’attendre, r’assemblant ses brebis avec sa houlette, les chassa apres elle, qui desjà s’estant assise contre un vieux tronc, le coude appuyé sur le genouil, la joue sur la main, se soustenoit la teste et, demeuroit tellement pensive, que si Celadon n’eust este plus qu’aveugle en son mal-heur, il eust bien aisement veu que cette tristesse ne luy pouvoit proceder que de l’opinion du changement de son amitié, tout autre desplaisir n’ayant assez de pouvoir pour luy causer de si tristes et profonds pensers. Mais d’autant qu’un malheur inesperé est beaucoup plus malaise à supporter, je croy que la fortune, pour luy oster toute sorte de resistance, le voulut ainsi assaillir inopinement.

Ignorant donc son prochain mal-heur, apres avoir choisi pour ses brebis le lieu plus commode pres de celles de sa bergere, il luy vint donner le bon-jour, plein de contentement de l’avoir rencontrée, à quoy elle respondit et de visage et de parolle si froidement, que l’hyver ne porte point tant de froideurs ny de glaçons. Le berger qui n’avoit pas accoustume de la voir telle, se trouva d’abord fort estonné, et quoy qu’il ne se figurast la grandeur de sa disgrace teile qu’il l’esprouva peu apres, si est-ce que la doute d’avoir offense ce qu’il aimoit, le remplit de si grands ennuis, que le moindre estoit capable de luy oster la vie. Si la bergere eust daigne le regarder, ou que son jaloux soupçon luy eust permis de considerer quel soudain changement la froideur de sa responce avoit cause en son visage, pour certain la cognoissance de tel effet lui eust fait perdre entierement ses mesfiances ; mais il ne falloit pas que Celadon fust le Phœnix du bonheur, comme il l’estoit de l’amour, ny que la fortune luy fist plus de faveur qu’au reste des hommes, qu’elle ne laisse jamais asseurez en leur contentement. Ayant donc ainsi, demeuré longueinent pensif, il revint à soy, et tournant la veue sur sa bergere, rencontra par hazard qu’elle le regardoit, mais d’un ceil si triste, qu’il ne laissa aucune sorte de joye en son ame, si la doute où il estoit y en avoit oublié quelqu’une. Ils estoient si proches de Lignon, que le berger y pouvoit aisement atteindre du bout de sa houlette, et le dégel avoit si fort grossi son cours, que tout glorieux et charge des despouilles de ses bords, il descendoit impetueusement dans Loire. Le heu où ils assoient assis, assoit un tertre un peu relevé, contre lequel la fureur de l’onde en vain s’alloit rompant, soustenu par en bas d’un rocher tout nud, couvert au dessus seulement d’un peu de mousse. De ce lieu le berger frappoit dans la riviere du bout de sa houlette, dont il ne touchoit point tant de gouttes d’eau, que de divers pensers le venoient assaillir, qui flottants comme l’onde, n’estoient point si tost arrivez, qu’ils en estoient chassez par d’autres plus violents.

Il n’y avoit une seule action de sa vie, ny une seule de ses pensées, qu’il ne r’appelast en son ame, pour entrer en conte avec elles, et acavoir en quoy il avoit offensé ; mais n`en pouvant condamner une seule, son amitie le contraignit de luy demander l’occasion de sa colere. Elle qui ne voyoit point ses actions, ou qui les voyant, les jugeoit toutes au desavantage du berger, alloit rallumant son coeur d’un plus ardant despit, si bien que quand il voulut ouvrir la bouche, elle ne luy donna pas mesme le loisir de proferer les premieres paroles, sans l’interrompre, en disant : Ce ne vous est donc pas assez, perfide et desloyal berger, d’estre trompeur et meschant envers la personne qui le meritoit le moins, si continuant vos infidelitez, vous ne taschiez d’abuser celle qui vous a oblige à toute sorte de franchise ? Donc vous avez bien la hardiesse de soustenir ma veue, apres m’avoir tant offensée ? Donc vous m’osez presenter, sans rougir, ce visage dissimule qui couvre une ame si double, et si parjure ? Ah ! va, va tromper une autre, va perfide, et t’addresse à quelqu’une, de qui tes perfidies ne soyent point encore recogneues, et ne pense plus de te pouvoir desguiser à moy, qui ne recognois que trop, à mes despens, les effects de tes infidelitez et trahisons.

Quel devint alors ce fidelle berger ? celuy qui a bien aime le peut juger, si jamais tel reproche luy a este faict injustement. Il tombe à ses genoux pasle et transi, plus que West pas une personne morte ; Est-ce, belle bergere, luy dit-il, pour m’esprouver, ou pour me desesperer ? – Ce n’est, dit-elle, ni pour l’un, ni pour l’autre, mais pour la vérité, n’estant plus de besoin d’essayer une chose si recogneue. – Ah ! dit le berger, pourquoy n’ay je osté ce jour malheureux de ma vie ? – Il eust este à propos pour tous deux, dit-elle, que non point un jour, mais tous les jours que je t’ay veu, eussent este ostez de la tienne et de la mienne. Il est vray que tes actions ont fait, que je me treuve deschargée d’une chose, qui ayant effect, m’eust despleu d’avantage que ton infidelité. Que si le ressouvenir de ce qui s’est passé entre nous, [que je desire toutesfois estre effacé] m’a encor laissé quelque pouvoir, va t’en desloyal, et garde toy bien de te faire jamais voir à moy que je ne te le commande.

Celadon voulut repliquer, mais Amour qui oyt si clairement, à ce coup luy boucha pour son malheur les aureilles ; et parce qu’elle s’en vouloit aller, il fut contraint de la retenir par sa robbe luy disant : Je ne vous retiens pas pour vous demander pardon de l’erreur qui m’est incogneue, mais seulement pour vous faire voir quelle est la fin que j’eslis pour oster du monde celuy que vous faites paroistre d’avoir tant en horreur. Mais elle que la colère transportoit, sans tourner seulement les yeux vers luy, se debatit de telle furie qu’elle échappa, et ne luy laissa autre chose qu’un ruban, sur lequel par hazard il avoit mis la main. Elle le souloit porter au devant de sa robbe pour ageancer son colet, et y attachoit quelquefois des fleurs, quand la saison le luy permettoit ; à ce coup elle y avoit une bague, que son pere luy avoit donnée. Le triste berger la voyant partir avec tant de colere, demeura quelque temps immobile, sans presque sçavoir ce qu’il tenoit en la main, quoy qu’il y eust les yeux dessus. En fin avec un grand souspir, revenant de ceste pensée, et recognoissant ce ruban : Sois tesmoin, dit-il, ô cher cordon, que plutost que de rompre un seul des nœud de mon affection, j’ay mieux aymé perdre la vie, afin que quand je seray mort, et que ceste cruelle te verra, pour estre sur moy, tu l’asseures qu’il n’y a rien au monde qui puisse estre plus aime que je l’aime, ni amant plus mal recogneu que je suis. Et lors, se l’attachant au bras, et baisant la bague : Et toy, ; dit-il, symbole d’une entière et parfaite amitié, sois content de ne me point esloigner à ma mort, afin que ce gage pour le moins me demeure de celle qui m’avoit tant promis d’affection. A peirie eut-il fini ces mots, que tournant les yeux du coste d’Astree, il se jetta les bras croisez dans la riviere.

En ce lieu Lignon estoit tres-profond et tres-impetueux, car c’estoit un amas de l’eau, et un regorgement que le rocher luy faisoit faire contre mont; si bien que le berger demeura longuement avant que d’aller à fonds, et plus encore à revenir, et lors qu’il parut, ce fut. un genouil premier, et puis un bras, et soudain enveloppé du tournoyement de l’onde il fut emporte bien loing de là dessous l’eau. Des-ja Astrée estoit accourue sur le bord, et voyant ce qu’elle avoit tant aimé, et qu’elle ne pouvoit encore hayr, estre à son occasion si pres de la mort, se trouva si surprise de frayeur, qu’au lieu de luy donner secours elle tomba esvanouie, et si pres du bord, qu’au premier mouvement qu’elle fist lors qu’elle revint à soy, qui fut long temps apres, elle tomba dans l’eau, en si grand danger, que tout ce que peurent faire quelques bergers qui se trouverent pres de là, fut de la sauver, et avec l’aide encores de sa robe, qui la soustenant sur l’eau, leur donna loisir de la tirer à bord, mais tant hors d’elle-mesme, que sans qu’elle le sentist, ils la porterent en la cabane plus proche, qui se trouva estre de Phillis, où quelques’ unes de ses compagnes luy changerent ses habits mouillez, sans qu’elle peut parler, tant elle estoit estonnee, et pour le hazard qu’elle avoit couru, et pour la perte de Celadon, qui cependant fut emporte de l’eau avec tant de furie, que de luy mesme il alla donner sur le sec, fort loing, de l’autre coste de la riviere, entre quelques petits arbres, mais avec fort peu de signe de vie.

Aussi tost que Phillis [qui pour lors n’estoit point chez elle ] sceut l’accident arrivé à sa compagne elle se mit à courir de toute sa force; et n’eust este que Lycidas la rencontra, elle ne se fust arrestée pour quelque autre que c’eust este. Encor luy dit-elle fort briefvement le danger qu’Astrée avoit couru, sans luy parler de Celadon; aussi n’en sçavoit-elle rien. Ce berger estoit frere de Celadon, à qui le Ciel l’avoit lie d’un nœud d’amitié beaucoup plus esfroit que celuy de parentage ; d’autre costé Astrée, et Phillis, outre qu’elles estoyent germaines, s’aymoyent d’une si estroitte amitié., qu’elle meritoit bien d’estre comparée à celle des deux freres. Que si Celadon eut de la sympathie avec Astree, Lycidas n’eut pas moins d’inclination à servir Phillis, ny Phillis à aimer Lycidas.

De fortune, au mesme temps qu’ils arriverent, Astrée ouvrit les yeux, et certes bien changez de ce qu’ils souloyent estre, quand Amour victorieux s’y monstroit triomphant de tout re qui les voyoit et qu’ils voyoient. Leurs regards estoient lents et abatus, leurs paupieres pesantes et endormies, et leurs esclairs changes en larmes, larmes toutesfois qui tenant de ce cœur tout enflamme d’où elles venoient, et de ces yeux bruslant par où elles passoient, brusloient et d’amour et de pitie tous ceux qui estoient à l’entourd’elle. Quand elle apperceut sa compagne Phillis, ce fut bien lors qu’elle receut un grand eslancement, et plus encor quand elle vit Lycidas ; et quoy qu’elle ne voulut que ceux qui estoient pres d’elle recogneussent le principal sujet de son mal, si fut-elle contrainte de luy dire, que son frere s’estoit noye en luy voulant aider. Ce berger à ces nouvelles fut si estonne, que sans s’arrester d’avantage il courut sur le lieu mal-heureux avec tous ces bergers, laissant Astrée et Phillis seules, qui peu apres se mirent à les suivre, mais si tristement, que quoy qu’elles eussent beaucoup à dire, elles ne se pouvoient parler. Cependant les bergers arrivez sur le bord, et jettans l’ceil d’un costé et d’autre, ne trouverent aucune marque de ce qu’ils cherchoient, sinon ceux qui coururent plus bas, qui trouverent fort loing son chappeau, que le courant de l’eau avoit emporté, et qui par hazard s’estoit arresté entre quelques arbres que la riviere avoit desracinez et abatus. Ce furent là tout les nouvelles qu’ils peurent avoir de ce qu’ils cherchoient ; car pour luy il estoit desjà bien esloigne, et en lieu où il leur estoit impossible de le retrouver, parce qu’avant qu’Astrée fut revenue de son esvanouissement, Celadon comme j’ay dit, pousse de l’eau, donna de l’autre coste entre quelques arbres, où difficilement pouvoit-il estre veu.

Et lors qu’il estoit entre la mort et la vie, il arriva sur le mesme lieu trois belles Nymphes, dont les cheveux espars alloient ondoyans sur les espaules, couverts d’une guirlande de diverses perles : dies avoient le sein decouvert, et les manches de la robe retroussées jusques sur le coude, d’où sortoit un linomple deslie, qui fronce venoit finir aupres de la main, où deux gros bracelets de perles sembloient le tenir attaché. Chacune avoit au costé le carquois rempli de flesches, et portoit en la main un arc d’ivoire ; le bas de leur robe par le devant estoit retroussé sur la hanche, qui laissoit paroistre leurs brodequins dorez jusques à my jambe. Il sembloit qu’elles fussent venues en ce lieu avec quelque dessein, car l’une disoit ainsi : C’est bien icy le lieu, voicy bien le reply de la riviere voyez comme elle va impetueusement là haut, outrageant le bord de l’autre costé, qui se rompt et tourne taut court en cà. Considerez cette touffe d’arbres, c’est sans doute celle qui nous a este representée dans le miroir. – Il est vray, disoit la premiere,’mais il n’y a encor gueres d’apparence en tout le reste, et me semble que voicy un lieu assez escarté pour trouver ce que nous y venons chercher. La troisiesme qui n’avoit point encore parlé : Si a-t’il bien, dit-elle, quelque apparence en ce qu’il vous a dit, puis qu’il vous a si bien representé ce lieu que je ne croy point qu’il y ait icy un arbre que vous n’ayez veu dans le miroir. Avec semblables mots, elles approcherent si pres de Celadon, que quelques fueilles seulement le leur cachoyent. Et parce qu’ayant remarqué toute chose particulierement, elles recogneurent que c’estoit là sans doute le lieu qui leur avoit esté monstré, elles s’y assirent, en deliberation de voir si la fin seroit aussi veritable que le commencement ; mais elles ne se furent si tost baissees pour s’asseoir, que la principale d’entr’elles aperceut Celadon, et parce qu’elle croyoit que ce fust un berger endormy, elle estendit les mains de chaque coste sur ses compagnes. Puis sans dire mot, mettant le doigt sur la bouche, leur monstra de l’autre main entre ces petits arbres, ce qu’elle voyoit, et se leva le plus doucement qu’elle peut pour ne l’esveiller ; mais le voyant de plus pres, elle le creut mort, car il avoit encor les jambes en l’eau, le bras droit mollement estendu par dessus la teste, le gauche à demy tourne par derriere, et comme engage sous le corps. Le col faisoit un ply en avant pour la pesanteur de la teste, qui se laissoit aller en arriere, la bouche à demi entr’ouverte, et presque pleine de sablon degouttoit encore de tous costez ; le visage en quelques lieux esgratigne et souille, les yeux à moitie clos, et les cheveux qu’il portoit assez longs, si mouillez que l’eau en couloit comme de deux sources le long de ses joues, dont la vive couleur estoit si effacée qu’un mort ne l’a point d’autre sorte. Le milieu des reins estoit tellement avance, qu’il sembloit rompu, et cela faisoit paroistre le ventre enfle plus, quoy que remply de tant d’eau il le fust assez de luy-mesme.

Ces nymphes le voyant en cest estat en eurent pitié, et Leonide qui avoit parlé la premiere, comme plus pitoyable et plus officieuse, fut la premiere qui le prit sous le corps pour le tirer à la rive. A mesme instant l’eau qu’il avoit avalée ressortoit en telle abondance, que la nymphe le trouvant encore chaud, eut opinion qu’on le pourroit sauver. Lors Galathée, qui estoit la principale, se tournant vers là derniere qui la regardoit sans luy aider : Et vous Silvie, luy dit-elle, que veut dire, ma mignonne, que vous estes si faineante ? mettez la main à l’oeuvre, si ce n’est pour soulager vostre compagne, pour la pitié au moins de ce pauvre berger. – Je m’amusois, dit-elle, Madame, à considerer que quoy qu’il soit bien change, il me semble. que je le recognois. Et lors se baissant elle le prit de l’autre costé, et le regardant de plus pres : Pour certain, dit elle, je ne nie trompe pas, c’est celuy que je veux dire, et certes il merite bien que vous le secouriez ; car outre qu’il est d’une des principales familles de ceste contrée, encor a-t’il tant de merites que la peine y sera bien employée.

Cependant l’eau sortoit en telle abondance, que le berger estant fort allege, commenca à respirer, non toutesfois qu’il ouvrit les yeux, ny qu’il revint entierement. Et parce que Galathée eut opinion que c’estoit cestuy-cy, dont le druyde luy avoit parle, elle mesme commenca d’ayder à ses compagnes, disant qu’il le falloit porter en son palais d’Isoure, où elles le pourroient mieux faire secourir. Et ainsi, non point sans peine, elles le porterent jusques où le petit Meril gardoit leur chariot, sur lequel montant toutes trois, Leonide fut celle qui les guida, et pour n’estre veues avec ceste proye par les gardes du palais, dies allerent descendre à une porte secrette.

Au mesme temps, qu’elles furent parties, Astrée revenant de son esvanouissement tomba dans l’eau, comme nous avons dit, si bien que Lycidas, ny ceux qui vinrent chercher Celadon, n’en eurent autres nouvelles que celles que j’ay dites, par lesquelles Lycidas n’estant que trop asseure de la perte de son frere, s’en revenoit pour se plaindre avec Astrée de leur commun desastre. Elle ne faisoit que d’arriver sur le bord de la riviere, où contrainte du desplaisir elle s’estoit assise autant pleine d’ennny et d’estonnement, qu’elle l’avoit peu auparavant este d’inconsideration, et de jalousie. Elle estoit seule, car Phillis voyant revenir Lycidas, estoit allée chercher des nouvelles comme les autres. Ce berger arrivant, et de lassitude, et de desir de sçavoir comme ce malheur estoit advenu, s’assit pres d’elle, et la prenant par la main, luy dit : Mon Dieu, belle bergere, quel malheur est le nostre  ! Je dis le nostre : car si j’ay perdu un frere, vous avez aussi perdu une personne qui n’estoit point tant à soy mesme qu’à vous. Ou qu’Astrée fut ententive ailleurs, ou que ce discours luy ennuyast, elle n’y fit point de responce, dont Lycidas estonne, comme par reproche continua : Est il possible, Astrée, que la perte de ce miserable fils [car tel le nommoit-elle] ne vous touche l’ame assez vivement, pour vous faire accompagner sa mort, au moins de quelques larmes ? S’il ne vous avoit point aymée, ou que ceste amitié vous fut incogneue, ce seroit chose supportable de ne vous voir ressentir d’avantage son malheur; mais puis que vous ne pouvez ignorer qu’il ne vous ait aymée plus que luy-mesme, c’est chose cruelle, Astrée, croyez-moy, de vous voir aussi peu esmeue, que si vous ne le cognoissiez point. La bergere tourna alors le regard tristement vers luy, et apres l’avoir quelque temps consideré, elle luy respondit : Berger, il me deplaist de la mort de vostre frere, non pour amitié qu’il m’ait portée, mais d’autant qu’il avoit des conditions d’ailleurs, qui peuvent bien rendre sa perte regrettable ; car quant à l’amitié dont vous parlez, elle a este si commune aux autres bergeres mes compagnes, qu’elles en doivent [pour le moins] avoir autant de regret que moy. – Ah  ! ingrate bergere, [s’escria incontinent Lycidas] je tiendray le Ciel pour estre de vos complices, s’il ne punit cette injustice en vous  ! Vous avez peu croire celuy inconstant, à qui le courroux d’un pere, les inimitiez des parens, les cruautez de vostre rigueur n’ont pu diminuer la moindre partie de l’extreme affection, que vous ne sçauriez feindre de n’avoir mille et mille fois recogneue en luy trop clairement. Vrayment celle cy est bien une mecognoissance, qui surpasse toutes les plus grandes ingratitudes, puis que ses actions et ses services n’ont peu vous rendre asseurée d’une chose, dont personne, que vous, ne doute plus. – Aussi, respondit Astrée, n’y avoit-il personne à qui elle touchast comme à moy. – Elle le devoit certes [repliqua le berger] puis qu’il estoit tant à vous, que je ne sçay, et si fay, je le sçay, qu’il eust plustost desobey aux grands Dieux qu’à la moindre de vos volontez.

Alors la bergere en colere luy respondit : Laissons ce discours, Lycidas, et croyez moy, qu’il n’est point à l’avantage de vostre frere ; mais s’il m’a trompée, et laissée avec ce desplaisir de n’avoir plustost sceu recognoistre ses tromperies, et finesses, il s’en est allé, certes, avec une belle despouille, et de belles marques de sa perfidie. – Vous me rendez [repliqua Lycidas] le plus estonne du monde : en quoy avez vous recogneu ce que vous lui reprochez ? – Berger, adjousta Astrée, l’histoire en seroit trop longue et trop ennuyeuse. Contentez vous, que si vous ne le sçavez, vous estes seul en ceste ignorance, et qu’en toute ceste riviere de Lignon, il n’y a berger qui ne vous die que Celadon aymoit en mille lieux. Et sans aller plus loing, hier j’ouys de mes oreilles mesmes les discours d’amour qu’il tenoit à son Aminthe, car ainsi la nommoit-il, ausquels je me fusse arrestée plus long temps, n’eust este que sa honte me desplaisoit, et que pour dire le vray, j’avois d’autres affaires ailleurs, qui me pressoient d’avantage.

Lycidas alors comme transporte s’ecria : Je ne demande plus la cause de la mort de mon frere, c’est vostre jalousie, Astrée, et jalousie fondée sur beaucoup de raisons, pour estre cause d’un si grand mal-heur. Helas  ! Celadon, que je voy bien reussir à ceste heure vrayes les propheties de tes soupçons, quand tu disois que ceste feinte te donnoit tant de peine, qu’elle te cousteroit la vie ; mais encore ne cognoissois tu pas de quel costé ce malheur te devoit advenir. Puis s’adressant à la bergere : Est-il croiable, dit-il, Astrée, que ceste maladie ait este si grande qu’elle vous ait fait oublier les commandemens que vous luy avez faits si souvent ? Si seray-je bien tesmoing de cinq ou six fois pour le moins qu’il se mit à genous devant vous, pour vous supplier de les revoquer : vous souvient-il point que quand il revint d’Italie, ce fut une de vos premieres ordonnances, et que dedans ce rocher, où depuis si souvent je vous veis ensemble, il vous requit de luy ordonner’ de mourir, plus tost que de feindre d’en aymer une autre ? Mon : Astrée, vous dis-il [je me ressouviendray toute ma vie des mesmes paroles] ce n’est point pour refuser, mais pour ne pouvoir observer ce commandement, que je me jette à vos pieds, et vous supplie que pour tirer preuve de ce que vous pouvez sur moy, vous me commandiez de mourir, et non point de servir, comme que ce soit, autre qu’Astrée. Et vous luy respondites : Mon fils, je veux ceste preuve de vostre amitié, et non point vostre mort, qui ne peut estre sans la mienne ; car, outre que je sçay que celle cy vous est la plus difficile, encore nous rapportera-t’elle une commodité, que nous devons principalement rechercher, qui est de clorre et les yeux et la bouche aux plus curieux et aux plus medisans. S’il vous repliqua plusieurs fois, et s’il en fit tous les refus que l’obeissance [à quoy son affection l’obligeoit envers vous] luy pouvoit permettre, je m’en remets à vous-mesme, si vous voulez vous en ressouvenir ; tant y a que je ne croy point qu’il vous ait jamais desobey, que pour ce seul sujet. Et à la verité ce luy estoit une contrainte si grande, que toutes les fois qu’il revenoit du lieu, où il estoit force de feindre, il falloit qu’il se mit sur un lict, comme revenan’t de faire un tres grand effort.

Et lors, il s’arresta pour quelque temps, et puis il reprit ainsi. Or sus, Astrée, mon frere est mort. C’en est fait, quoy que vous en croyez, ou mecroyez, ne luy pent r’apporter bien, ny mal, de sorte que vous ne devez plus penser que je vous en parle en sà consideration, mais pour la seule vérité. Toutefois ayez-en telle croyance qu’il vous plaira: si vous jureray-je qu’il n’y a point deux jours que je le trouvay gravant desvers sur l’escorce de ces arbres, qui sont par delà la grande prairie à main gauche du bié et m’asseure que si vous y daignez tourner les yeux vous remarquerez que c’est luy qui les y a couppez ; car vous recognoissez trop bien ses caracteres si ce n’est qu’oublieuse de luy et de ses services passez, vous ayez de mesme perdu la memoire de tout ce qui je touche, mais je m’asseure que les dieux ne je permettront pour sa satisfaction, et pour vostre punition. Les vers sont tels :


Madrigal

Je pourray bien dessus moy mesme.
Quoy que mon amour soit extresme,
Obtenir encor ce Point,
De dire que je n’ayme point.

Mais feindre d’en aymer un’autre,
Et d’en adorer l’oeil vainqueur
Comme en effet e fay le vostre,
 Je n’en sçaurois avoir le cœur.
Et s’il le faut, ou que je meure,
Faites moy mourir de bonne heure.

Il peut y avoir sept ou huict jours, qu’ayant este contraint de m’en aller pour quelque temps sur les rives de Loire, pour response il m’escrivit une lettre que je veux que vous voyez, et si en la lisant vous ne recognoissez son innocence, je veux croire qu’avec vostre bonne volonte vous avez perdu pour luy toute espece de jugement. Et lors la prenant en sa poche, la luy leut. Elle estoit telle :


Response de Celadon à Lycidas

Ne t’enquiers plus de ce que je fais, mais sçache que je continue tousjours en ma peine ordinaire. Aimer et ne l’oser faire paroistre, aimer point ei jurer le contraire : cher frere, c’est tout l’exercice, ou plustost le supplice de ton Celadon. On dit que deux contraires ne peuvent en mesme temps estre en mesee lieu, toutesfois la vraye et la feinte amitié sont d’ordinaire en mesmes actions ; mais ne t’en estonne Point, car je suis contraint à l’un par la perfection, et à autre par le commandement de mon Astrée. Que si ceste vie te semble estrange, ressouviens toy que les miracles sont les oeuvres ordinaires des dieux et que veux tu que ma déesse cause en moy que des miracles ?


Il y avoit long temps qu’Astrée n’avoit rien respondu, parce que les paroles de Lycidas la mettoient presque hors d’elle mesme. Si est-ce que la jalousie, qui retenoit encore quelque force en son ame, luy fit prendre ce papier, comme estant en doute que Celadon l’eust escrit.

Et quoy qu’elle recogneust, que vrayement c’estoit luy, si disputoit elle le contraire en son ame, suyvant la coustume de plusieurs personnes, qui veulent tousjours fortifier, comme que ce soit, leur opinion. Et presque au mesme temps plusieurs bergers arriverent de la queste de Celadon, où ils n’avoyent trouvé autre marque de luy que son chappeau, qui ne fut à la triste Astrée qu’un grand renouvellement d’ennuy. Et parce qu’elle se ressouvint d’une cachette qu’Amour leur avoit fait inventer, et qu’elle n’eust pas voulu estre recogneue, elle fit signe à Phillis de le prendre. Et lors chacun se mit sur les regrets, et sur les louanges du pauvre berger, et n’en y eut un seul qui n’en racontast quelque vertueuse action ; elle sans plus, qui le ressentoit d’avantage, estoit contrainte de demeurer muette, et de le monstrer le moins, sçachant bien que la souveraine prudence en amour est de tenir son affection cachée, ou pour je moins de n’en faire jamais rien paroistre inutilement. Et parce que la force qu’elle se faisoit en cela, estoit tres grande, et qu’elle ne pouvoit la supporter plus longuement, elle s’approcha de Phillis, et la pria de ne la point suivre, afin que les autres en fissent de, mesme ; et luy prenant je chapeau qu’elle tenoit en sa main, elle partit seule, et se mit à suivre je sentier par où ses pas sans election la guidoyent. Il n’y avoit guere berger en la trouppe qui ne sceut l’affection de Celadon parce que ses parents par leurs contrarietez, l’avoient decouvert plus que ses actions, mais elle s’y estoit conduite avec tant de discretion, que hormis Semyre, Lycidas et Phillis, il n’en y avoit point qui sceust la bonne volonté qu’elle luy portoit, et encore que l’on cogneut bien que ceste perte l’affligeoit, si l’attribuoit-on plustost à un bon naturel, qu’à un amour [tant profite la bonne opinion que l’on a d’une personne].

Cependant elle continuoit son chemin, le long duquel mille pensers, ou plustost mille desplaisirs la talonnaient pas à pas, de telle sorte que quelquesfois douteuse, -d’autres fois asseurée de l’affection de Celadon, elle ne sçavoit, si elle le devoit plaindre, ou se plaindre de luy. Si elle se ressouvenoit de ce que Lycidas luy venoit de dire, elle le jugeoit innocent ; que si les paroles qu’elle luy avoit ouy tenir aupres de la bergere Amynthe, luy revenoient en la memoire, elle le condamnoit comme coulpable. En ce labyrinthe de diverses pensées, elle alla longuement errante par ce bois, sans nulle election de chemin, et par fortune, ou par le vouloir du Ciel, qui ne pouvoit souffrir que l’innocence de Celadon demeurast plus longuement douteuse en son ame, ses pas la conduisirent, sans qu’elle y pensast, le long du petit ruisseau entre les mesmes arbres, où Lycidas luy avoit dit que les vers de Celadon estoient gravez. Le’desir de sçavoir s’il avoit dit vray, eut bien eu assez de pouvoir en elle pour les luy faire chercher fort curieusement, encore qu’ils eussent este fort cachez : mais la coupure qui estoit encore toute fresche les lui descouvrit assez tost. 0 Dieu  ! comme elle les recogneut pour estre de Celadon, et comme promptement elle y courut pour les lire, mais combien vivement lui toucherentils l’ame  ! Elle s’assit en terre, et mettant en son giron le chappeau et la lettre de Celadon, elle demeura quelque temps les mains jointes ensemble, et les doigts serrez l’un dans l’autre, tenant les yeux sur ce qui luy restoit de son berger. Et voyant que le chappeau grossissoit àl’endroit où il avoit accoustume de mettre ses lettres, quand il vouloit les luy donner secrettement, elle y porta curieusement la main, et passant les doigts dessous la doubleure, rencontra le feutre apiecé , duquel destachant la gance, elle en tira un papier que ce jour mesme Celadon y avoit mis. Cette finesse fut inventee entr’eux, lors que la mal-veillance de leurs peres les empeschoit de se pouvoir parler; car feignant de se jetter par jeu ce chappeau, ils pouvaient aisement recevoir et donner leurs lettres. Toute tremblante elle sortit celle-cy hors de sa petite cachette, et toute hors de soyapres l’avoir despliée elle y jetta la veue pour la lire; mais elle avoit tellement esgaré les puissances de son ame, qu’elle fut contraire de se frotter plusieurs fois les yeux avant que de le pouvoir faire ; en fin elle leut tels mots :


Lettre de Celadon à la bergere Astrée

Mon Astrée, si la dissimulation, à quoi vous me contraignez, est pour me faire mourir de peine, vous le pouvez plus aisement d’une seule parole ; si c’est pour punir mon outrecuidance, vous estes juge trop doux, de m’ordonner un moindre supplice que la mort. Que si c’est pour esprouver quelle puissance vous avez sur moy, pourquoy n’en rechercher vous un tesmoignage plus prompt que celui-cy, de qui la longueur vous doit estre ennuyeuse : car je ne sçaurois penser que ce soit pour celer nostre dessein comme vous dites, puis que ne pouvant vivre en telle contrainte, ma mort sans doute en donnera assez prompte et deplorable cognoissance. Jugez donc, mon bel Astre, que c’est assez endure, et qu’il est desormais temps que vous me permettiez de faire le personnage de Celadon, ayant si longuement, et avec tant de Peine representé celuy de la personne du monde, qui luy est la plus contraire.

O quels cousteaux trenchans furent ces paroles en son ame  ! lors qu’elles luy remirent en memoire le commandement qu’elle luy avoit fait, et’la resolution qu’ils avoient prise de cacher par ceste dissimulation leur amitié. Mais voyez quels sont les enchantemens d’amour : elle recevoit un desplaisir extreme de la mort de Celadon, et toutefois elle n’estoit point sans quelque contentement au milieu de tant d’ennuis, cognoissant que veritablement il ne luy avait point este infidelle. Et des qu’elle en fust certaine, et que tant de preuves eurent esclaircy les nuages de sa jalousie, toutes ces considerations se joignirent ensemble, pour avoir plus de force à la tourmenter; de sorte que ne pouvant recourre à autre remede qu’aux larmes, tant pour plaindre Celadon, que pour pleurer sa propre perte, elle donna commencement à ses regrets, avec un ruisseau de pleurs. Et puis de cent pitoyables helas  ! interrompant le repos de son estomach, d’infinis sanglots le respirer de sa vie, et d’impitoyables mains outrageant ses belles mains mesmes, elle se ramenteut la fidelle amitié qu’elle avoit auparavant recogneue en ce berger, l’extremité de son affection, le desespoir où l’avoit poussé si promptement la rigueur de sa response. Et puis se representant le temps heureux qu’il l’avoit servie, les plaisirs et contentemens que l’honnestete de sa recherche luy avoient rapportez, et quel commencement d’ennuy elle ressentoit desja par sa perte, encore qu’elle le trouvast tres-grand, si ne le jugeoit elle egal à son imprudence, puis que le terme de tant d’années luy devoit donner assez d’asseurance de sa fidelité. D’autre costé Lycidas, qui estoit si mal satisfait d’Astree, qu il n’en pouvoit presque avec patience souffrir la pensée, se leva d’aupres de Phillis, pour ne dire chose contre sa compagne qui luy depleust, et partit l’estomach si enflé, les yeux si couverts de larmes, et le visage si change, que sa bergere le voyant en tel estat, et donnant à ce coup quelque chose à son amitié, le suivit sans craindre ce qu’on pourroit dire d’elle. Il alloit les bras croisez sur I’estomach, la teste baissée, le chappeau enfoncé, mais l’ame encore plus plongée dans la tristesse. Et parce que la pitié de son mal obligeoit les bergers qui l’aimoient à participer à ses ennuis, ils alloient suivant et plaignant apres lui ; mais ce pitoyable office ne luy estoit qu’un rengregement de douleur. Car l’extreme ennuy a cela, que la solitude doit estre son premier appareil, parce qu’en compagnie l’ame n’ose librement pousser dehors les venins de son mal, et jusques à ce qu’elle s’en soit deschargée, elle n’est capable des reniedes de la consolation. Estant en ceste peine, de fortune ils rencontrerent un jeune berger couche de son long sur l’herbe, et deux bergeres aupres de luy ; l’une luy tenant la teste en son giron, et l’autre jouant d’une harpe, cependant qu’il alloit souspirant tels vers, les yeux tendus contre le ciel, les mains jointes sur son estomach, et le visage tout couvert de larmes.


Stances sur la mort de Cleon


La beauté que la mort en cendre a fait resoudre,
La des pouillant si tost de son humanité,
Passa comme un esclair, et brusla comme un foudre,
Tant elle eut peu de vie, et beaucoup de beauté.

Ces yeux jadis autheurs des douces entreprises
Des plus cheres amours sont à jamais fermez.
Beaux yeux qui furent pleins de tant de mignardises,
Qu ’on ne les veit jamais sans qu’ils f ussent aimez.

S’il est vray, la beaute d’entre nous est ravie,
Amour pleure vaincu qui fut toujours vainqueur,
Et celle qui donnoit à mille cœurs la vie,
Est morte, si ce n’est qu’elle vive en mon cœur.

Et quel bien desormais peut estre desirable,
Puis que le plus parfait est le plustost ravy ?
Et qu’ainsi que du corps l’ombre est inseparable,
Il faut qu’un bien tousjours soit d’un mal-heur suivy ?

Il semble, ma Cleon, que votre destinée
Ait des son Orient vostre jour achevé,
Et que vostre beauté morte aussi tost que née,
Au lieu de son berceau son cercueil ait trouvé.

Non, vous ne mourez pas, mais c’est plustost moy-mesme,
Puisque vivant je fus de vous seacle animé,
Et si l’amant a vie en la chose qu’il aime,
Vous revivez en moy m’ayant tousjours aimé.

Que si je vis, amour veut donner cognoissance,
Que mesme sur la mort il a commandement,
Ou comme estant un dieu pour monstrer sa puissance
Et sans ame et sans cœur faire vivre un amant.

Mais, Cleon, si du Ciel l’ordonnance fatale
D’un trespas inhumain vous fait sentir l’effort,
Amour à vos destins rend ma fortune égale,

Vous mourrez par mon deuil, et moy par vostre mort.

Je regrettois ainsi mes douleurs immortelles,
Sans que par mes regrets la mort puist s’attendrir :
Et mes deux yeux echangez en sources eternelles,
Qui pleurerent mon mal, ne sceurent l’amoindrir.

Quand Amour avec moy d’une si belle morte
Ayant plaint la mal-heur qui cause mes travaux,
Sechons, dit-il, nos yeux, pleignons d’une autre sorte,
Aussi bien tous les pleurs sont moindres que nos maux.

Lycidas et Phillis eussent bien eu assez de curiosité pour s’enquerir de l’ennuy de ce berger,’si le leur propre le leur eust permis ; mais voyant qu’il avoit autant de besoin de consolation qu’eux, ils ne voulurent adjouster le mal d’autruy au leur, et ainsi laissant les autres bergers attentifs à l’escouter, ils continuerent leur chemin sans estre suivis de personne, pour le desir que chacun avoit de sçavoir qui estoit ceste trouppe incogneue. A peine estoit party Lycidas, qu’ils ouyrent d’assez . loing une autre voix qui sembloit de s’approcher d’eux, et la voulant escouter, ils furent empeschez par la bergere qui tenoit la teste du berger dans son giron, avec telles plaintes : Et bien  ! cruel, et bien, berger sans pitie  ! jusques à quand ce courage obstine s’endurcira-t’il à mes prieres ? jusqu’à quand as-tu ordonne que je sois dedaignée pour une chose qui n’est plus? et que pour une morte je sois privée de ce qui luy est inutile ? Regarde, Tyrcis, regarde, idolatre des morts, et ennemy des vivants, quelle est la perfection de mon amitié, et apprens quelquefois, apprens à aimer les personnes qui vivent, et non pas celles qui sont mortes, qu’il faut laisser en repos apres je dernier adieu, et non pas en troubler les cendres bien-heureuses par des larmes inutiles, et prens gardes, si tu continues, de n’attirer sur toy la vengeance de ta cruauté, et de ton injustice.

Le berger alors, sans tourner les yeux vers elle, luy respondit froidement: Pleust à Dieu, belle bergere, qu’il me fust permis de vous pouvoir satisfaire par ma mort, car pour vous oster, et moy aussi de la peine où nous sommes, je la cherirois plus que ma vie ! Mais puisque, comme si souvent vous m’avez dit, ce ne seroit que rengreger vostre mal, je vous supplie, Laonice, rentrez en vous mesme, et considerez combien vous avez peu de raison, de vouloir deux fois faire mourir ma chere Cleon. Il suffit bien [puisque mon malheur l’a ainsi voulu] qu’elle ait une fois paye le tribut de son humanité; que si apres sa mort elle est venue revivre en moy par la force de mon amitié, pourquoy, cruelle, la voulez vous faire remourir par l’oubly qu’une nouvelle amour causeroit en mon ame ? Non, non, bergere, vos reproches n’auront jamais tant de force en moy, que de me faire consentir à un si mauvais conseil, d’autant que ce que vous nommez cruauté, je l’appelle fidelité, et ce que vous croyez digne de punition, je l’estime meriter une extreme louange. Je vous ay dit qu’en mon cercueil la memoire de ma Cleon vivra parmy mes os. Ce que je vous ay dit, je l’ay mille fois juré aux dieux immortels, et à ceste belle ame qui est avecques eux ; et croiriez-vous qu’ils laissassent impuny Tyrcis, si oublieux de ses serments il devenoit infidele ? Ah  ! que je voye plustost le ciel pleuvoir des foudres sur mon chef, que jamais j’offense ny mon serment ny ma chere Cleon. Elle vouloit repliquer, lorsque je berger qui alloit chantant, les interrompit, pour estre desja trop pres d’eux, avec’ tels vers :


Chanson de l’inconstant Hylas


Si l’on me dedaigne, je laisse
La, cruelle avec son dedain.

Sans que j’attende au lendemain
De faire nouvelle maistresse ;
C’est erreur de consumer
A se faire par force aymer

Le plus souvent ces tant discrettes,
Qui vant nos amours mesprisant,
Ont au coeur un feu plus cuisant ;
Mais les flammes en sont secrettes,
Que pour d’autres nous allumons,
Cependant gue nous les aymons.

Le trop fidelle opiniastre,
Qui deceu de sa loyauté
Ayme une cruelle beauté
Ne semble-t-il point l’idolastre,
Qui de quelque idole impuissant
jamais le secours ne ressent ?

On dit que qui ne se lasse
De longuement importuner,
Par force en fin se fait donner
Mais c’est avoir mauvaise grace,
Quoy qu’on puisse avoir de quelqu’un,
Que d’estre tousjours importun.

Voyez les, ces amans fidelles,
Ils sont tousjours pleins de douleurs
Les souspirs, les regrets, les pleurs
Sont leurs contenances plus belles,
Et semble que pour estre amant,
Il faille plaindre seulement.

Celuy doit-il s’appeler homme,
Qui, l’honneur de l’homme etouffant,
Pleure tout ainsi qu’un enfant,
Pour la perte de quelque pomme ?
Ne faut-il plustost le nommer
Un fol qui croit de bien aymer ?


Moy qui veux fuyr ces sottises,
Qui ne donnent que de l’ ennuy,
Sage par le mal-heur d’autruy
J’use tousjours de mes franchises,
Et ne puis estre mecontant,
Que l’on n’en appelle inconstant.

A ces derniers vers ce berger se trouva si proche de Tyrcis, qu’il peut voir les larmes de Laonice, et parce qu’encores qu’estrangers, ils ne laissoient de se cognoistre, et de s’estre desja pratiquez quelque temps par les chemins, ce berger sçachant quel estoit l’ennui de Laonice et de Tyrcis, s’adressa d’abord à lui de ceste sorte : 0 berger desolé [car à cause de sa triste vie, c’estoit le nom que chacun luy donnoit] si j’estois comme vous, que je m’estimerois mal-heureux ? Tyrcis, l’ovant parler, se releva pour luy respondre : Et moy, luy dit-il, Hylas, si j’estois en vostre place, que je me dirois infortune  ! – S’il me falloit plaindre, adjousta cestuy-cy, autant que vous pour toutes les maistresses que j’ay perdues, j’ aurois à plaindre plus longuement que je ne sçaurois vivre. – Si vous faisiez comme moy, respondit Tyrcis, vous n’en auriez à plaindre qu’une seule. – Et si vous faisiez comme moy, repliqua Hylas, vous n’en plaindriez point du tout. – C’est en quoi, dit le desolé, je vous estime miserable ; car si rien ne peut estre le prix d’amour que l’Amour mesme, vous ne fustes jamais aimé de personne, puis que vous n’aimastes jamais, et ainsi vous pouvez bien marchander plusieurs amitiéz, mais non pas les acheter, n’ayant pas la monnoye dont telle marchandise se paye. – Et à quoy cognoissez vous, respondit Hylas, que je n’aime point ? – Je le cognois, dit Tyrcis, à vostre perpetuel changement. – Nous sommes, dit-il, d’une bien differente opinion, Car j’ay tousjours creu que l’ouvrier se rendoit plus parfait, plus il eserçoit souvent le mestier’dont il faisoit profession. – Cela est vray, respondit Tyrcis, quand on suit les regles de l’art, mais quand on fait autrement, il advient comme à ceux qui s’estant fourvoyez, plus ils marchent, et plus ils s’esloignent de leur chemin. Et c’est pourquoy, tout ainsi que la pierre qui roule con- tinuellement, ne se revestit jamais de mousse, mais plustost d’ordure et de sallete, de mesme vostre legereté se peut bien acquerir de la honte,.mais non jamais de l’amour. Il faut que vous sçachiez, Hylas, que les blessures d’Amour sont de telle qualité, que jamais elles ne guerissent. – Dieu me garde, dit Hylas, d’un tel blesseur. – Vous avez raison, repliqua Tyrcis, car si à chaque fois que vous avez este blesse d’une nouvelle beauté, vous aviez receu une playe incurable, je ne sçay si en tout vostre corps il y auroit plus une place saine, mais aussi vous estes prive de ces douceurs et de ces felicitez, qu’Amour donne aux vrais amants, et cela miraculeusement [comme toutes ses autres actions] par la mesme blessure qu’il leur a faite. Que si la langue pouvoit bien exprimer ce que le cœur ne pcut entierement gouster, et qu’il vous fust permis d’ouyr les secrets de ce dieu, je ne croy pas que vous ne voulussiez renoncer à vostre infidelité.

Hylas alors en sousriant : Sans mentir, dit-il vous avez raison, Tyrcis de vous mettre du nombre de ceux qu’Amour traite bien. Quant à moy, s’il traitte tous les autres comme vous, je vous en quitte de bon cœur ma part, et pouvez garder tout seul vos felicitez, et vos contentemens, et ne craignez que je les vous envie. Il y a plus d’un mois, que nous sommes presque d’ordinaire ensemble ; mais marquez moy le jour, l’heure, ou le moment, où j’ay peu voir vos yeux sans l’agreable compagnie de vos larmes et, au contraire, dites avec verite le jour, l’heure, et le moment où vous m’avez seulement ouy souspirer pour mes amours. Tout homme qui n’aura point le gout perverty, comme vous le sens, ne trouvera-t-il les douceurs de ma vie plus agreables, et aymables, que les amertumes ordinaires de la vostre ?

Et se tournant vers la bergere qui s’estoit plainte de Tyrcis : Et vous insensible bergere, ne prendrez vous jamais assez de courage pour vous delivrer de la tyrannie, où ce denature berger vous fait vivre ? voulez vous par votre patience vous rendre complice de sa faute ? Ne cognoissez vous pas qu’il fait gloire de vos larmes, et que vos supplications l’eslevent à telle arrogance, qu’il luy semble que vous luy estes trop obligée, quand il les escoute avec mespris ?

La bergere avec un grand helas  ! luy respondit : Il est fort aise, Hylas, à celuy qui est sain de conseiller le malade, mais si tu estois en ma place, tu cognoistrois que c’est en vain que tu me donnes ce conseil, et que la douleur me peut bien oster l’ame du corps, mais non pas la raison chasser de mon ame ceste trop forte passion. Que si cest aimé berger use envers moy de tyrannie, il peut encores traitter avec beaucoup plus absolue puissance, quand il luy plaira, ne pouvant vouloir d’avantage sur moy, que son authorité ne s’estende beaucoup plus outre. Laissons donc là tes conseils, Hylas, et cesse tes reproches, qui ne peuvent que rengreger mon mal sans espoir d’allegeance, car je suis tellement toute à Tyrcis, que je n’ay pass mesme ma volonté. – Comment, dit le berger, vostre volonté n’est pas vostre ? et que sert-il donc de vous aymer, et servir ? – Cela mesme, respondit Laonice, que me sert l’amitié et le service que je rends à ce berger. – C’est à dire, repliqua Hylas, que, je perds mon temps et ma peine, et que vous racontant mon affection, ce n’est qu’esveiller en vous les paroles, dont apres vous vous servez en parlant à Tyrcis. – Que veux-tu, Hylas, lui dit-elle en souspirant, que je te responde là dessus, sinon qu’il y a long temps que je vay pleurant ce mal-heur, mais beaucoup plus en ma consideration qu’en la tienne. – Je n’en doute point, dit Hylas, mais puis que vous estes de ceste humeur, et que je puis plus sur moy, que vous ne pouvez sur vous, touchez là, bergere, dit-il luy tendant la main, ou donnez moy conge, ou recevez-le de moy, et croyez qu’aussi bien, si vous ne le faites, je ne laisseray pas de me retirer, ayant trop de honte de servir une si pauvre maistresse.

Elle luy respondit assez froidement : Ny toy, ny moy, n’y ferons pas grand’perte. Pour le moins je t’asseure bien que celle-là ne me fera jamais oublier le mauvais traitement que je reçois de ce berger. – Si vous aviez, luy respondit-il, autant de cognoissance de ce que vous perdez en me perdant que vous monstrez peu de raison en la poursuite que vous faites, vous me plaindriez plus que vous ne souhaittez l’affection de Tyrcis ; mais le regret que vous aurez de moy sera bien petit, s’il n’esgale celuy que j’ay pour vous. Et lors il chanta tels vers en s’en allant :


Sonnet


Puis qu’il faut arracher la prof onde racine,
Qu’amour en vous voyant nie planta dans le cœur,
Et que tanz de desirs avec tant de langueur,
Ont si soigneusement nourrie en ma poitrine :

Puis qu’il faut que le temps qui vid son origine,
 Triomphe de sa fin, et s’en nomme vainqueur,
Faisons un beau dessein, et sans vivre en langueur,
Ostons en tout d’un coup, et l’espine.

Chassons tous ces desirs, esteignons tous ces feux,
Rompons tous ces liens, serrez de tant de nœuds,
Et prenons de nous-mesme un congé volontaire.

Nous le vaincrons ainsi, cest Amour indompté,
Et ferons sagement de nostre

volonté
Ce que le temps en fin nous forceroit de faire.

Si ce berger fust venu en ce pays, en une saison moins fascheuse, il y eut trouvé sans doute plus d’amis, mais l’ennuy de Celadon, dont la perte estoit encores si nouvelle, rendoit si tristes tous ceux de ce rivage, qu’ils ne se pouvoient arrester à telles gaillardises. C’est pourquoy ils le laisserent aller, sans avoir curiosité de luy demander, ny à Tyrcis aussi, quel estoit le sujet qui les conduisoit ; et quelques uns retournerent en leurs cabanes, et quelques autres continuant de rechercher Celadon, passerent qui decà, qui delà la riviere, sans laisser jusques à Loire ny arbre, ni buisson, dont ils ne descouvrissent les cachettes. Toutesfois ce fut en vain, car ils ne sceurent jamais en trouver d’autres nouvelles ; seulement Silvandre rencontra Polemas tout seul, non point loin du lieu, où peu auparavant Galathée et les autres Nymphes avoient pris Celadon. Et parce qu’il commandoit à toute la contrée sous l’authorité de la Nymphe Amasis, le berger, qui l’avoit plusieurs fois veu à Marsilly, luy rendit en le saluant tout l’honneur qu’il luy fut possible. Et d’autant qu’il s’enquit de ce qu’il alloit cherchant le long du rivage, il luy dit la perte de Celadon, dequoy Polemas fut marry, ayant tousjours aimé ceus de sa famille.

D’autre coste, Lycidas qui se promenoit avec Phillis, apres avoir quelque temps demeure muet, enfin se tournant vers elle : Et bien, belle bergere, luy dit-il, que vous semble de l’humeur de vostre compagne ? Elle qui ne sçavoit encore la jalousie d’Astree, luy respondit, que c’estoit le moindre deplaisir qu’elle en devoit avoir, et qu’en un si grand ennuy, il luy devoit bien estre permis d’esloigner, et fuir toute compagnie ; car Phillis pensoit qu’il se plaignoit, de ce qu’elle s’en estoit alle seule. Ouy certes, répliqua Lycidas, c’est le moindre, mais aussy croy-je qu’en vérité c’est le plus grand, et faut dire que c’est bien la plus ingrate du monde, et la plus indigne d’estre aimée. Voyez, pour Dieu  ! quelle humeur est la sienne : mon frere n’a jamais eu dessein, tant s’en faut, n’a jamais eu pouvoir d’aimer qu’elle seule ; elle le sçait, la cruelle qu’elle est, car les preuves qu’il luy a rendues, ne laissent rien en doute. Le temps a esté vaincu, les difficultez, voire les impossibilitez desdaignées, les absences surmontées, les courroux paternels mesprisez, ses rigueurs, ses cruautez, ses desdains mesmes supportez, par une si grande longueur de temps, que je ne sçay autre qui l’eust peu faire, que Celadon. Et, avec tout cela, ne voilà pas ceste volage, qui comme je croy, ayant ingratement changé de volonté, s’ennuyoit de voir plus longuement vivre celuy qu’autrefois elle n’avoit peu faire mourir par ses rigueurs et qu’à ceste heure elle sçavoit avoir si indignement offencé  ? Ne voilà pas, dis-je, ceste volage qui se feint de nouveaux pretextes de haine et de jalousie, luy commande un eternel exil, et le desespere, jusques à luy faire rechercher la mort  ? – Mon Dieu, dit Phillis toute estonnée, que me dites vous, Lycidas  ? est-il possible qu’Astrée ait fait une telle faute ? – Il est vrayement tres-certain, respondit le berger, elle m’en a dit une partie, et le reste je l’ay aisement jugé par ses discours. Mais bien qu’elle triomphe de la vie de mon frere, et que sa perfidie, et ingratitude luy deguise ceste faute, comme elle aimera le mieux, si vous fay-je serment. que jamais amant n’eut tant d’affection ny de fidelite que luy. Non point que je vueille qu’elle le sçache, si ce n’est que cela luy rapporte par la cognoissance qu’il luy pourroit donner de son erreur, quelque extreme déplaisir ; car d’ores en là, je luy suis autant mortel ennemy, que mon frere luy a este fidele serviteur, et elle indigne d’en estre aimé.

Ainsi alloient discourant Lycidas et Phillis  : luy, infiniment fasche de la mort de son frere, et infiniment offence contre Astrée  ; elle, marrie de Celadon, faschée de l’ennuy de Lycidas, et estonnée de la jalousie de sa compagne. Toutesfois, voyant que la playe en estoit encor trop sensible, elle ne voulut y joindre les extremes remedes, mais seulement quelques legers preparatifs, pour adoucir, et non point pour resoudre  ; car en toute façon elle ne vouloit pas que la perte de Celadon luy coustast Lycidas, et elle consideroit bien, que si la haine continuoit entre luy et Astrée, il falloit qu’elle rompit avec l’un des deux, et toutesfois l’amour ne vouloit point ceder à l’amitie, ny l’amitie à l’amour, et si l’un ne vouloit consentir à la mort de l’autre. D’autre costé Astrée remplie de tant d’occasions d’ennuis, comme je vous ay dit, lascha si bien la bonde à ses pleurs, et s’assoupit tellement en sa douleur que, pour n’avoir assez de larmes pour laver son erreur, ny assez de paroles pour declarer son regret, ses yeux et sa bouche remirent leur office à son imagination, si longuement, qu’abatue de trop d’ennuy, elle s’endormit sur telles pensées.


LE DEUXIESME
LIVRE DE LA
première partie d'Astrée


Cependant que ces choses se passoient de ceste sorte entre ces bergers et bergeres, Celadon receut des trois belles nymphes, dans le Palais d’Isoure, tous les meilleurs allegements qui leur furent possibles ; mais le travail, que l’eau luy avoit donné, avoit esté si grand, que quelque remede qu’elles luy fissent, il ne peut ouvrir les yeux, ny donner autre signe de vie que par le battement du coeur, passant ainsi le reste du jour, et une bonne partie de la nuict, avant qu’il revint à soy. Et lors quil ouvrit les yeux, ce ne fut pas avec peu d’estonnement de se trouver où il estoit advenu sur le bord de Lignon, et comme le desespoir l’avoit fait sauter dans l’eau : mais il ne sçavoit comme il estoit venu en ce lieu, et apres estre demeuré quelque temps confus en ceste pensée, il se demandoit s’il estoit vif ou mort. Si je vis, disoit-il, comment est-il possible que la cruauté d’Astrée ne me face mourir ? Et si je suis mort, qu’est- ce, ô Amour, que tu viens chercher entre ces tenebres ? ne te contentes-tu point d’avoir eu ma vie ? ou bien veux-tu dans mes cendres r’allumer encores tes anciennes flammes ? Et parce que le cuisant soucy, qu’Astrée lui avoit laissé, ne l’ayant point abandonné, appelloit toujours à luy toutes ses pensées, continua : Et vous, trop cruel souvenir de mon bon-heur passé, pourquoy me representez-vous le deplaisir qu’elle eust eu autrefois de ma perte, afin de rengreger mon mal veritable, par le sien imaginé, au lieu que pour m’alleger vous devriez plustost me dire le contentement qu’elle en a, pour la haine qu’elle me porte ?

Avec mille semblables imaginations, ce pauvre berger se r’endormit d’un si long sommeil, que les nymphes eurent loisir de venir voir comme il se portoit, et le trouvant endormy, elles ouvrirent doucement les fenestres, et les rideaux, et s’assirent autour de luy pour mieux le contempler. Galathée apres l’avoir quelque temps consideré, fut la premiere qui dit d’une voix basse, pour ne l’esveiller : Que ce berger est changé de ce qu’il estoit hier, et comme la vive couleur du visage lui est revenue en peu de temps  ! Quant à moi, je ne plains point la peine du voyage, puisque nous lui avons sauvé la vie ; car, à ce que vous dites, ma mignonne (dit-elle, s’adressant à Silvie) il est des principaux de cette contrée. – Madame, respondit la nymphe, il est tres-certain, car son pere est Alcippe, et sa mere Amarillis. – Comment, dit-elle, cet Alcippe de qui j’ay tant ouy parler, et qui pour sauver son amy, força à Usson les prisons des Visigots ? – C’est celui-là mesme, dit Silvie. Je le vis il y a cinq ou six mois à une feste que l’on chommoit en ces hameaux, qui sont le long des rives de Lignon, et parce que sur tous les autres Alcipe me sembla digne d’estre regardé, je tins sur lui longuement les yeux ; car l’authorité de sa barbe chenue, et de sa venerable vieillesse le font honorer et respecter de chacun. Mais quant à Celadon, il me souvient que de tous les jeunes bergers, il n’y eut que luy et Silvandre qui m’osassent approcher. Par Silvandre, je sceu qui estoit Celadon, et par Celadon qui estoit Silvandre ; car l’un et l’eutre avoit en ses façons et en ses discours quelque chose de plus genereux que le nom de berger ne porte.

Cependant que Silvie parloit, Amour, pour se mocquer des finesses de Climante et de Polemas, qui estoient cause que Galathée s’estoit trouvée le jour auparavant sur le lieu où elle avoit pris Celadon, commençoit de faire ressentir à la nymphe les effects d’une nouvelle amour ; car tant que Silvie parla, Galathée eut tousjours les yeux sur le berger, et les louanges qu’elle luy donnoit, furent cause qu’en mesme temps sa beauté et sa vertu, l’une par la veue, et l’autre par l’ouye, firent un mesme coup dans son ame. Et cela d’autant plus aisément qu’elle s’y trouva préparée par la tromperie de Climate, qui feignant le devin, luy avoit predit, que celuy qu’elle rencontreroit, où elle trouva Cealdon, devoit estre son mary, si elle ne vouloit estre la plus malheureuse personne du monde, ayant auparavant fait dessein que Polemas, comme par mesgarde, s’y en iroit à l’heure qu’il luy avoit dite, afin que deceue par ceste ruse, elle print volonté de l’espouser, ce qu’autrement ne luy pouvoit permettre l’affection qu’elle portoit à Lindamor. Mais la fortune, et l’Amour, qui se mocquent de la prudence, y firent trouver Celadon par le hazard que je vous ay raconté, si bien que Galathée voulant en toute sorte aimer ce berger, s’alloit à dessein representant toutes choses en luy beaucoup plus aymables. Et voyant qu’il ne s’esveilloit point, pour le laisser reposer à son aise, elle sortit le plus doucement qu’elle peut, et s’en alla entretenir ses nouvelles pensées.

Il y avoit pres de sa chambre un escalier desrobé, qui descendoit en une gallerie bassse, par où avec un pontlevis on entroit dans le jardin agené de toutes les raretez, que le lieu pouvoit permettre, fut en fontaines et en parterres, fut en allées et en ombrages, n’y ayant rien esté oblié de tout ce que l’artifice y pouvoit adjouster. Au sortir de ce lieu on entroit dans un grand bois de diverses sortes d’arbres, dont un quarré estit de coudriers, qui tous ensemble faisoient un si gracieux dedale, qu’encore que les chemins par leurs divers desturs se perdissent confusement l’un dans l’autre, si ne laissoient-ils pour leurs ombrages d’estre fort agreables. Assez pres de là dans un autre quarré, estoit la fotaine de la Verité d’amour, source à la verité merveilleuse ; car, par force des enchantemens l’amant qui s’y regardoit, voyoit celle qu’il aimoit, que s’il estoit aymé d'elle, il s’y voyoit auprès, que si de fortune elle en aimoit un autre, l’autre y estoit representé et non pas luy, et parce qu’elle descouvroit les tromperies des amants, on la nomma la Verité d’amour. A l’autre des quarrez estoit la caverne de Damon, et de Fortune, et au dernier, l’antre de la vieille Mandrague, plein de tant de raretez, et de tant de sortileges, que d’heure à autre, il y arrivoit tousjours quelque chose de nouveau ; outre que par tout le reste du bois, il y avoit plusieurs autres diverses grottes, si bien contrefaites au naturel, que l’oeil trompoit bien souvent le jugement.

Or ce fut dans ce jardin, que la nymphe se vint promener attendant le réveil du berger. Et parce que ses nouveaux desirs ne pouvoient lui permettre de s’en taire, elle feignit d’avoir oublié quelque chose qu’elle commanda à Silvie d’aller querir, d’autant qu’elle se fioit moins en elle pour sa jeunesse, qu’en Leonide, qui avoit un age plus meur, quoy que ces deux nymphes fussent ses plus secrettes confidentes. Et se voyant seule avec Leonide, elle lui dit : Que vous en semble, Leonide ? Ce druide n’a-t-il pas une grande cognoissance des choses ? Et les dieux ne se communiquent-ils pas bien librement avec luy, puis que ce qui est futur à chacun, lui est mieux cogneu qu’à nous le present ? – Sans mentir, respondit la nymphe, il vous fit bien voir dans le miroir le lieu mesme, où vous avez trouvé ce berger, et vous dit bien le temps aussi, que vous l’y avez renconté ; mais ses paroles estoient si douteuses, que mal-aisément puis-je croire que luy mesme se peust bien entendre. – Et comment dites-vous cela, responit Galathée, puis qu’il me dit paticulierement tout ce que j’y ay trouvé, que je ne saurois à ceste heure en dire plus que luy ? – Si me semble-t’il, respondit Leonide, qu’il vous dit seulement, que vous trouveriez en ce lieu là une chose de valeur inestimable, quoy que par le passé elle eust esté desdaignée. Galathée alors se mocquant d’elle, luy it : Quoy donc, Leonide, vous ne sçavez autre chose ? Il faut que vous entendiez, que particulierement il me dit : Madame, vous avez deux influences bien contraires. L’une la plus infortunée qui soit sus le ciel, l’autre la plus heureuse que l’on puisse desirer, et il depend de votre election de prendre celle que vous voudrez. Et afin que vous ne vous y trompiez, sachez que vous estes et serez servie de plusieurs grands chavaliers, dont les vertus et les merites peuvent bien diversement vous esmouvoir ; mais si vous mesurez vostre affection, ou à leurs merites, ou au jugement que vous ferez de leur amour, et non meritez, ou non point de ce que je vous en diray de la part des grands dieux, je vous predis, que vous serez la plus misérable qui vive. Et afin que vous ne soyez deceue en vostre election, ressouvenez-vous qu'un tel jour vous verrez à Marcilly un chevalier vestu de telle couleur, qui recherche, ou recherchera de vous espousser ; car si vous le permettez, dès icy je plains vostre malheur et ne puis assez vous menacer des incroyables desastres qui vous attendent, et par ainsi je vous conseille de fuir tel homme, que vous devez plustost appeller vostre mal-heur, que vostre amant. Et au contraire regardez bien le lieu qui est representé dans ce miroir, afin que vous le sçachiez retrouver le long des rives de Lignon ; car un tel jour, à telle heure, vous y rencontrerez un homme, en l’amitié duquel le Ciel a mis toute vostre felicité. Si vous faites en sorte qu’il vous ayme, ne croyez point les dieux veritables, si vous pouvez souhaiter plus de contentement que vous en aurez, mais prenez garde que le premier de vous deux qui verra l’autre, sera celuy qui aimera le premier. Vous semble-t-il que ce ne soit pas me parler fort clairement, et mesme que des-ja je ressens veritables les predictions qu’il m’a faictes ; car ayant veu ce berger la premiere, il ne faut point que j’en mente, il me semble recognoistre en moy quelque estincelle de bonne volonté pour luy. – Comment, Madame, luy dit Leonide, voudriez vous bien aymer un berger ? Ne vous ressouvenez vous pas qui vous estes ? – Si fait, Leonide, je m’en ressouviens, dit-elle, mais il faut aussi que vous sçachiez que les bergers sont hommes aussi bien que les druydes, et les chevaliers, et que leur noblesse est aussi grande que celle des autres, estans tous venus d’ancienneté de mesme tige, que l’exercice auquel on s’adonne ne peut pas nous rendre autres que nous ne sommes de nostre naissance ; de sorte que si ce berger est bien né, pourquoy ne le croiray-je aussy digne de moy que tout autre ? – Enfin, Madame, dit-elle, c’est un berger, comme que vous le vueillez desguiser. – En fin, dit Galathée, c’est un honneste homme, comme que vous le puissez qualifier. – Mais Madame, respondit Leonide, vous estes si grande nymphe, Dame apres Amasis de toutes ces belles contrées, aurez-vous le courage si a battu que d’aimer un homme nay du milieu du peuple ? un rustique ? un berger ? un homme de rien ? – M’amie repliqua Galathée, laissons ces injures, et vous ressouvenez qu’Enone se fit bien bergere pour Paris, et que l’ayant perdu, elle le regretta et peura à chaudes larmes. – Madame, (dit Leonide) celuy- là estoit fils de roy, et puis l’erreur d’autruy ne doit vous faire tomber en une semblable faute. – Si c’est faute, respondit-elle, je m’en remets aux dieux, qui me la conseillent par l’oracle de leur druyde ; mais que Celadon ne soit nay d’aussi bon sang que Paris, m’amie, vous n’avez point d’esprit si vous le dites, car ne sont-ils pas veus tous deux d’une mesme origine ? et puis n’avez-vous ouy ce que Silvie a dit de luy et de son pere ? Il faut que vous sçachiez qu’ils ne sont pas bergers, pour n’avoir de quoy vivre autrement, mais pour s’acheter par ceste douce vie, un honneste repos. – Et quoy, Madame, adjousta Leonide, vous oublierez par ainsi l’affection, et les services du gentil Lindamor ? – Je ne voudrois pas, dit Galathée, qu’un oubly fut la recompense de ses services ; mais je ne voudrois pas aussi, que l’amitié que je luy pourrois rendre fust l’entiere ruine de tous mes contentements. – Ah ! Madame, dit Leonide, ressouvenez-vous combien il a esté fidelle. – Ah ! m’amie, dit Galathée, considerez ce que c’est que d’estre eternellement mal- heureuse. – Quant à moy, respondit Leonide, je plie les espaules à ces jugements d’amour, et ne scay que dire, sinon qu’une extreme affection, une entiere fidelité, l’employ de tout un age, et un continuel service, ne se doivent si longuement recevoir, ou receus meritoyent d’estre payez d’autre monnoye que d’un change. Pour Dieu, Madame, considerez combien sont trompeurs ceux qui dient la fortune d’autruy, puis que plus souvent ce ne sont que legeres imaginations que leurs songes leur rapportent, combien menteurs, puisque de cent accidents qu’ils predisent, à peine y en a-t’il un qui advienne ! combien ignorants, puis que se meslant de cognoistre le bon-heur d’autruy, ils ne sçavent trouver le leur propre ! Et ne vueillez pour les fantastiques discours de cet homme rendre si miserable une prsonne, qui est tant à vous ; remettez- vous devant les yeux combien il vous aime, à quels hazards il s’est mis pour vous, quel combat fut celuy de Polemas, et quel desespoir fut lors le sien, quelles douleurs vous luy preparez à cette heure, et quelles morts vous le contraindrez d’inventer pour se deffaire, s’il en a cognoissance.

Galathée, en branlant la teste, luy respondit : Voyez-vous, Leonide, il ne s’agit pas icy de l’election de Lindamor, ou tout mon mal. Les considerations que vous avez sont tres bonnes pour vous, à qui mon mal-heur ne toucheroit que par la compassion ; mais pour moy elles sont trop dangereuses, puis que ce n’est pas pour un jour, mais pour tousjours que ce mal-heur me menace. Si j’estois en vostre place et vous en la mienne, peut-estre vous conseilleroy-je cela mesme que vous me conseillez, mais certes une eternelle infortune m’espouvante. Quant aux mensonges de ces personnes que vous dites, je veux bien croire pour l’amour de vous, que peut-estre il n’adviendra pas, mais peut-estre aussi adviendra-t’il.Et dist-moy, je vous supplie, croiriez vous une personne prudente, qui pour le conentement d’autruy, laisseroit balancer sur un peut-estre tout son bien, ou tout son mal ? Si vous m’aimez, ne me tenez jamais ce discours, ou autrement je croiray, que vous cherissez plus le contentement de Lindamor que le mien. Et quant à luy, ne faites doute qu’il ne s’en console bien par autre moyen que par la mort, car la raison et le temps l’emportent tousjours sur ceste fureur. Et de fait, combien en avez-vous veu de ces tant desesperez pour semblables occasions, qui peu de temps apres ne se soient repentis de leurs desespoirs ?

Ces belles nymphes discouroient ainsi, quand de loin elles virent retourner Silvie, de laquelle pour estre trop jeune, Galathée s’alloit cachant ainsi que j’ai dit. Cela fut cause qu’elle trencha son discours assez court, toutesfois elle ne laissa de dire à Leonide : Si vous m’avez aimée quelquesfois, vous me le ferez paroistre à ceste heure, que non seulement il va de mon contentement, mais de toute ma felicité. Leonide ne luy peut respondre, parce que Silvie s’en trouva si proche qu’elle eust ouy leurs discors. Estant arrivée, Galathée sceut que Celadon estoit esveillé, car de la porte elle l’avoit ouy plaindre et souspirer. Et il estoit vray, d’autant que quelque temps apres qu’elles furent sorties de sa chambre il s’esveilla en sursaut ; et parce que le soleil par les vitres donnoit à plein sur son lict, à l’ouverture de ses yeux, il demeura tellement esblouy, que confus en une clarté si grande, il ne sçavoit où il estoit. Le travail du jour passé l’avoit estourdy, mais à l’heure il ne luy en restoit plus aucune douleur, si bien que se ressouvenant de sa cheute dans Lignon, et de l’opinion qu’il avoit eue peu auparavant d’estre mort, se voyant maintenant dans cette confuse lumiere, il ne sçavoit que juger, sinon qu’Amour l’eust ravy au ciel, pour recompense de sa fidelité. Et ce qui l’abusa d’avantage en ceste opinion, fut que quand sa veue commença de se renforcer, il ne veid autour de luy, que des enrichisseures d’or, et des peintures esclattantes, dont la chambre estoit toute parée, et que son oeil foible encore ne pouvoit recognoistre pour contrefaites.

D’un costé il voyoit Saturne appuyé sur sa faux, avec les cheveux longs, le front ridé, les yeux chaissieux, le nez aquilin, et la bouche degouttante de sang, et pleine encore d’un morceau de ses enfans, dont il en avoit un demy mangé en la main gauche, auquel par l’ouverture qu’il luy avoit fait au costé avec les dents, on voyoit comme panteler les polmons, et trembler le coeur. Veue à la verité pleine de cruauté, car ce petit enfant avoit la teste renversée sur les espaules, les bras penchans par devant, et les jambes eslargies d’un costé et d’autre, toutes rougissantes du sang qui sortoit de la blessure que ce vieillard luy avoit faite, de qui la barbe longue et chenue en maints lieux se voyoit tachée des gouttes de sang qui tomboient du morceau qu’il taschoit d’avaler. Ses bras et jambes nerveuses et crasseuses, estoient en divers endroits couvertes de poil aussi bien que ses cuisses maigres, et descharnées. Dessous ses pieds s’eslevoient de gros morceaux d’ossements, dont les uns blanchissoient de vieillesse, les autres ne commençoient que d’estre descharnez, et d’autres joincts avec un peu de peau et de chair demy gastée, monstroient n’estre que depuis peu mis en ce lieu.

Autour de luy on ne voyoit que des sceptres en pieces, des couronnes rompues, de grands edifices ruinez, et cela de telle sorte, qu’ à peine restiot-il quelque legere ressemblance de ce que ç’avoit esté. Un peu plus loing on voyoit les Coribantes avec leurs cemblables et haut-bois, cacher le petit Jupiter dans une caverne, des dents devoreuses de ce pere. Puis assez pres de là on le voyoit grand, avec un visage enflambé, mais grave, et plein de majesté, les yeux benins, mais redoutables, la couronne sur la teste, en la main gauche le sceptre qu’il appuyoit sur la cuisse, où l’on voyoit encore la cicatrice de la playe qu’il s’estoit faite, quand pour l’imprudence de la nymphe semele, pour sauver le petit Bacchus, il fut contraint de s’ouvrir cest endroit, et de l’y porter jusqu’ à la fin du terme. De l’autre main il avoit le foudre à trois poinctes, qui estoit si bien representé, qu’il sembloit mesme voler des-ja par l’air.

Il avoit les pieds sur un grand monde et pres de luy on voyoit un grand aigle, qui portoit en son bec crochu un foudre, et l’approchoit levant la teste contre luy au plus pres de son genouil. Sur le dos de cét oyseau estoit le petit Ganimede, vestu à la façon des habitants du mont Ida, grasset, potelet, blanc, les cheveux dorez et frisez, qui d'une main caressoit la teste de cet oyseau, et de l’autre taschoit de prendre le foudre de celle de Jupiter, qui du coude, et non point autrement repoussoit nonchalamment ce foible bras.Un peu à costé on voyoit la couppe, et l’esguiere dont ce petit eschanson versoit le nectar à son maistre, si bien representées, que d’autant que ce petit importun s’efforçant d’atteindre à la main de Jupiter, l’avoit touchée d’un pied, il sembloit qu’elle chancelast pour tomber, et que le petit eust expressement tourné la teste pour voir ce qui en adviendroit. De chasque costé des pieds de ce dieu on voit un gran tonneau : à costé droit estoit celuy du bien, et à l’autre celuy du mal, et à l’entour les voeux, les prieres, les sacrifices estoient diversement figurez. Car les sacrifices estoient representez par des fumées entre-meslées de feu, et au dedans les voeux et supplications paroissoient comme legeres idées, et à peine marquées, en sorte que l’oeil les peut bien recognoistre. Ce seroit un trop long discours de raconter toutes ces peintures particulierement : tant y a que le tour de la chambre en estoit tout plein. Mesmes Venus dans sa coque marine entre autres choses regardoit encores la blessure que le Grec luy fit en la guerre Troyenne, et l’on voyoit tout contre le petit Cupidon qui la caressoit, avec la blesseure sur l’espaule, de la lampe de la curieuse Psyché. Et cela si bien representé, que le berger ne le pouvoit discerner pour contrefait.

Et lors qu’il estoit plus avant en ceste pensée, les trois nymphes entrerent dans sa chambre, la beauté et la majesté desquelles le ravirent encor plus en admiration. Mais ce qui luy persuada beaucoup mieux l’opinion qu’il avoit d’estre mort, fut que voyant ces nymphes, il les prit pour les trois Graces ; et mesme voyant entrer avec elles le petit Meril, de qui la hauteur, la jeunesse, la beauté, les cheveux frisez, et la jolie façon , luy firent juger que c’estoit Amour. Et quoy qu’il fut confus en luy mesme, si est-ce que ce courage qu’il eut tousjours plus grand que ne requeroit pas le nom de berger, luy donna l’asseurance, apres les avoir saluées, de demander en quel lieu il estoit. A quoi Galathée respondit : Celadon, vous estes en lieu, où l’on fait dessein de vous guerir entierement. Nous sommes celles qui vous trouvans dans l’eau vous avons porté icy, où vous avez toute puissance. Alors Silvie s’avança : Et quoy  ! Celadon, dit-elle, est-il possible que vous ne me cognoissiés point ? vous ressouvient-il pas de m’avoir veue en vostre hameau ? – Je ne sçay, respondit Celadon, belle nymphe, si l’estat où je suis pourra excuser la foiblesse de ma memoire. – Comment, dit la nymphe, ne vous ressouvenez vous plus que la nymphe Silvie, et deux de ses compagnes allerent voir vos sacrifices et vos jeux, le jour que vous chommiez à la déesse Venus ? L’accident qui vous est arrivé, vous a-t’il fait oublier, qu’apres que vous eustes gagné à la lutte tous vos compagnons, Silvie fut celle qui vous donna pour prix un chapeau de fleurs, qu’incontinent vous mistes sur la teste à la bergere Astrée ? Je ne sçay pas si toutes ces choses sont effacées de vostre memoire, si sçay-je bien que quand vous portastes ma guirlande sur les beaux cheveux d’Astrée, chacun s’en estonna, à cause de l’inimitié qu’il y avoit entre vos deux familles, et particulierement entre Alcippe vostre pere, et Alcé pere d’Astrée. Et lors mesme j’en voulus sçavoir l’occasion, mais on me l’embrouilla de sorte, que je n’en peu sçavoir autre chose, sinon qu’Amarillis ayant esté aymée de ces deux bergers, et qu’entre les rivaux il y a tousjours peu d’amitié, ils vindrent plusieurs fois aux mains, jusques à ce qu’Amarillis eut espousé vostre pere, et qu’alors Alcé, et la sage Hipolyte, que despuis il espousa, espouserent ensemble une si cruelle haine contr’eux qu’elle ne leur permit jamais d’avoir pratique ensemble. Or voyez, Celadon, si je ne vous cognois pas bien, et si je ne vous donne de bonnes enseignes de ce que je dis.

Le berger oyant ces paroles s’alla peu à peu remettant en memoire ce qu’elle disoit, et toutesfois il estoit si estonné, qu’il ne sçavoit luy respondre ; car ne cognoissant Silvie pour nymphe d’Amasis, et à cause de sa vie champestre, n’ayant point de familiarité avec elle, ny avec ses compagnes, il ne pouvoit juger pourquoy ny comment il estoit à ceste heure parmy elles. Enfin il respondit : Ce que vous me dites, belle nymphe, est fort et vray, et me ressouviens que le jour de Venus, trois nymphes donnerent les trois prix, desquels j’eu celuy de la lutte, Lycidas, mon frere, celuy de la course, qu’il donna à Phillis, et Silvandre celuy de chanter, qu’il presenta à la fille de la sage Bellinde. Mais de me ressouvenir des noms qu’elles avoient, je ne le sçaurois , d’autant que nous estions tant empeschez en nos jeux, que nous nous contentasmes de sçavoir que c’estoient des nymphes d’Amasis, et de Galathée ; car quant à nous, de mesme que nos corps ne sortent des paturages, et des bois, aussi ne font nos esprits peu curieux. – Et despuis, repliqua Galathée, n’en avez vous rien sceu d’avantage ? – Ce qui m’en a donné plus de cognoissance, respondit le berger, c’a esté le discours que mon pere m’a fait bien souvent de ses fortunes, parmy lesquelles je luy ay plusieurs fois ouy faire mention d’Amasis, mais non point d’aucune particularité qui la touche, quoy que je l’aye bien desiré. – Ce desir, reprit Galathée, est trop louable pour ne luy satisfaire ; c’est pourquoy je veux vous dire particulierement, et qui est Amasis, et qui nous sommes.

Sçachez donc, gentil berger, que de toute ancienneté ceste contrée que l’on nomme à ceste heure Foretz, fut couverte de grands abysmes d’eau, et qu’il n’y avoit que les hautes montaignes que vous voyez à l’entour, qui fussent découvertes, hormis quelques pointes dans le milieu de la plaine, comme l’escueil de bois d’Isoure, et de Mont-verdun, de sorte que les habitans demeuroient tous sur le haut des montaignes. Et c’est pourquoy encores les anciennes familles de ceste contrée ont les bastimens de leurs noms sur les lieux plus relevez, et dans les plus hautes montaignes, et pour preuve de ce que je vous dis, vous voyez encores aux coupeaux d’Isoure, de Mont-verdun, et autour du chasteau de Marcilly, de gros anneaux de fer plantez dans le rocher, où les vaisseaux s’attachoient, n’y ayant pas apparence qu’ils peussent servir à autre chose. Mais il peut y avoir quatorze ou quinze siecles, qu’un estranger Romain, qui en dix ans conquit toutes les Gaules, fittrompre quelques montaignes, par lesquelles ces eaux s’escoulerent, et peu apres se découvrit le sein de nos plaines, qui luy semblerent si agreables et fertiles, qu’il delibera de les faire habiter. Et en ce dessein fit descendre tous ceux qui vivoient aux montaignes, et dans les forests, et voulut que le premier bastiment qui y fut fait, portast le nom de Julius, comme luy. Et parce que la plaine humide et limonneuse jetta grande quantité d’arbres, quelques uns ont dit que le pays s’appelloit Foretz, et les peuples Foresiens, au lieu qu’auparavant ils estoient nommez Segusiens ; mais ceux-là sont fort déceus, car le nom de Foretz vient de Forum qui est Feurs, petite ville que les Romains firent bastir,et qu’ils nommerent Forum Segusianorum, comme s’ils eusent voulu dire la place ou le marché des Segusiens, qui proprement n’estoit que le lieu où ils tenoient leurs armées durant le temps qu’ils mirent perdre aux contrées voisines.

Voilà, Celadon, ce que l’on tient pour asseuré de l’antiquité de ceste province, mais il y a deux opinions contraires de ce que je vous vay dire. Les Romains disent que du temps que nostre plaine estoit encore couverte d’eau, la chaste déesse Diane l’eut tant agreable, qu’elle y demeuroit presque ordinairement ; car ses Dryades, et Hamadryades vivoient, et chassoient dans ces grands bois et hautes montaignes qui ceignoient ceste grande quantité d’eaux, et parce qu’elle n’estoit que de sources de fontaines, elle y venoit bien souvent se baigner avec ses Nayades, qui y demeuroient ordinairement. Mais lors que les eaux s’ecoulerent, les Nayades furent contraintes de les suivre, et d’aller avec elles dans le sein de l’ocean, si bien que la déesse se trouva tout à coup amoindrie de la moitié de ses nymphes ; et cela fut cause que ne pouvant avec un choeur si petit, continuer ses ordinaires passe-temps, elle esleut quelques filles des principaux druydes et chevaliers, qu’elle joignit avec les nymphes qui luy estoient restées, ausquelles elle donna aussi le nom de nymphes.

Mais il advint, comme en fin l’abus pervertit tout ordre, que plusieurs d’entr’elles, qui avoient de jeunesse esté nourries en leurs maisons, les unes entre les commoditez d’une aimable mere, les autres entre les allechements des soupirs, et des services des amants, ne pouvant continuer les peines de la chasse, ny bannir de leur memoire les honnestes affections de ceux qui autrefois les avoient recherchées, se voulurent retirer en leurs maisons, et se marier. Quelques autres, à qui la Déesse en refusa le congé, manquerent à leur promesse, et à leur honnesteté, de quoy elle fut tant irritée, qu’elle resolut d’esloigner ce pays prophané, ce luy sembloit, de ce vice qu’elle abhorroit si fort. Mais pour ne punir la vertu des unes, avec l’erreur des autres, avant que de partir, elle chassa ignominieusement, et bannit à jamais hors du pays toutes celles qui avoient failly, et éleut une des autres, à laquelle elle donna la mesme authorité, qu’elle avoit sur toute la contrée, et voulut qu’à jamais la race de celle là y eust toute puissance, et dès lors leur permit se marier, avec deffences toutefois tres-expresses, que les hommes n’y succedassent jamais. Depuis ce temps, il n’y a point eu d’abus entre nous, et nos lois ont tousjours esté inviolablement observées.

Mais nos druydes parlent bien d’autre sorte, car ils disent que nostre grande princesse Galathée, fille du roy Celte, femme du grand Hecule et mere de Galathée, qui donna son nom aux Gaulois, qui auparavant estoient appelez Celtes, pleine d’amour pour son mary, le suivoit partout où son courage et sa vertu se portoient contre les monstres, et contre les géants. Et de fortune en ce temps-là ces monts qui nous separent de l’Auvergne, et ceux qui sont plus en là à la main gauche, qui se nomment Cemene, et Gebenne, servoient de retraite à quelques geants, qui par leur force se rendoient redoutables à chacun. Hercule en estant adverty y vint, et parce qu’il aymoit tendrement sa chere Galathée, il la laissa en ceste contrée, qui estoit la plus voisine et où elle prenoit beaucoup de plaisir, fut à la chasse, fut en la compagnie des filles de la contrée. Et parce qu’elle estoit royne de toutes les Gaules, lors qu’Hercule eust vaincu les géants, et que la nécessité de ses Affaires le contraignit d’aller ailleurs, avant que partir, pour laisser une memoire eternelle du plaisir qu’elle avoit eu en ceste contrée, elle ordonna ce que les Romains disent, que la déesse Diane avoit fait. Mais que ce soit Galathée, ou Diane, tant y a que par un privilege surnaturel, nous avons esté particulierement maintenues en nos franchises, puis que de tant de peuples, qui comme torrens sont fondus dessus la Gaule, il n’en y a point eu qui nous ait troublé en nostre repos ; mesme Alaric Roy des Visigoths, lors qu’il conquit avec l’Aquitaine toutes les provinces de deça Loyre, ayant sceu nos statuts, en reconfirma les privileges, et sans usurper aucune authorité sur nous, nous laissa en nos anciennes franchises.

Vous trouverez peut-estre estrange, que je vous parle ainsi particulierement des choses qui sont outre la capacité de celles de mon age ; mais il faut que vous sçachiez, que Pimandre, qui estoit mon pere, a esté curieux de rechercher les antiquitez de ceste contrée, de sorte que les plus sçavans druydes luy en discouroyent d’ordinaire durant le repas, et moy qui estois presque tousjours à ses costez, en retenoit ce qui me plaisoit le plus. Et ainsi je sceus que d’une ligne continuée, Amasis ma mere estoit descendue de celle que la déesse Diane ou Galathée avoit esleue. Et c’est pourquoy estant Dame de toutes ces contrées, et ayant encore un fils nommé Clidaman, elle nourrit avec nous quantité de filles, et de jeunes fils des druydes, et des chevaliers, qui pour estre en si bonne escole, apprenent toutes les vertus, que leur aage peut permettre. Les filles vont vestues comme vous nous voyez, qui est une sorte d’habit que Diane ou Galathée avoient accoustumé de porter, et que nous avons tousjurs maintenue pour memoire d’elle. Voilà, Celadon, ce que vous vouliez sçavoir de nostre estat, et m’asseure avant que vous nous esloigniez (car je veux que vous nous voyez toutes ensemble) que vous direz nostre assemblée ne ceder à nulle autre, ny en vertu, ny en beauté.

Alors Celadon cognoissant qui estoient ces belles nymphes, recogneut aussi quel respect il leur devoit, et quoy qu’il n’eust pas accostumé de se trouver ailleurs qu’entre les bergers, ses semblables, si est-ce que la bonne naissance qu’il avoit, luy appreniot assez ce qu’il devoit à telles personnes. Donc apres leur avoir rendu l’honneur, auquel il croyoit estre obligé : Mais, dit-il en continuant, encor ne puis-je assez m’estonner de me voir entre tant de grandes nymphes, moy qui ne suis qu’un simple berger, et de recevoir d’elles tant de faveurs. – Celadon, respondit Galathée, en quelque lieu que la vertu se trouve, elle merite d’estre aimée et honorée, aussi bien sous les habits des bergers, que sous la glorieuse pourpre des rois. Et pour vostre particulier vous n’estes point envers nous en moindre consideration, que le plus grand des druydes, ou des chavaliers de nostre cour, car vous ne devez leur ceder en faveur, puis que vous ne le faites en mérite. Et quant à ce que vous voyez entre nous, sçachez que ce n’est point sans un grand mystere de nos dieux, qui nous l’ont ainsi ordonné, comme vous le pourrez sçavoir à loisir, soit qu’ils ne vueillent plus que tant de vertus demeurent sauvages entre less forests, et les lieux champestres, soit qu’ils facent dessein, en vous faisant plus grand que vous n’estes, de rendre par vous bienheureuse une personne qui vous aime. Vivez seulement en repos, et vous guerissez, car il n’y a rien que vous puissiez desirer en l’estat où vous estes, que la santé. – Madame, respondit le berger, qui n’entendoit pas bien ces paroles, si je dois desirer la santé, le principal sujet est, pour vous pouvoir rendre quelque service, en eschange de tant de graces qu’il vous plaist de me faire ; il est vray que tel que je suis, il ne faut point parler que je sorte des bois, ny de nos pasturages, autrement le voeu solennel que nos peres ont fait aux dieux, nous accuseroit envers eux, d’être indignes enfans de tels peres. – Et quel est ce serment ? respondit la nymphe. – L’histoire, repliqua Celadon, en seroit trop longue, si mesme il me faloit redire le sujet, que mon père Alcippe a eu de le continuer. Tant y a, Madame, qu’il y a plusieurs années, que d’un accord general, tous ceux qui estoient le long des rives de Loire, de Lignon, de Furan, d’Argent, et de toutes ces autres rivieres, apres avoir bien recogneu les incommoditez que l’ambition d’un peuple nommé Romain, faisoit ressentir à leurs voisins pour le desir de dominer, s’assemblerent dans ceste grande plaine, qui est autour de Mont-verdun, et là d’un mutuel consentement, jurerent tous de fuir à jamais toute sorte d’ambition, puis qu’elle seule estoit cause de tant de peines, et de vivre, eux et les leurs, avec le paisible habit de bergers. Et depuis a esté marqué (tant les Dieux ont eu aggreable ce voeu) que nul de ceux qui l’ont faict, ou de leurs successeurs, n’a eu que travaux et peines incroyables, s’il ne l’a observé, et entre tous, mon pere en est l’exemple le plus remarquable et le plus nouveau ; de sorte qu’ayant cogneu que la volonté du Ciel estoit de nous retenir en repos ce que nous avons à vivre, nous avons de nouveau ratifié ce voeu, avec tant de serments, que celuy qui le romproit seroit trop detestable. – Vrayement, respondit la nymphe, je suis tres-aise d’ouyr ce que vous me dites, et n’ay encore peu sçavoir, pourquoy tant de bonnes et anciennes familles, comme j’oyois dire qu’il y en avoit entre vous, s’amusoent hors des villes, à passer leur aage entre les bois, et les lieux solitaires. Mais, Celadon, si l’estat où vous estes le vous peut permettre, dites-moy, je vous prie, quelle a esté la fortune de vostre pere Alcippe, pour luy faire reprendre la sorte de vie qu’il avoit si long-temps laissée ? car je m’aseure que le discours merite d’estre sceu.

Alors, quoy que le berger se sentist encore mal de l’eau qu’il avoit avalée, si est-ce qu’il se contraignit pour luy obeir, et commença de ceste sorte.


Histoire d’Alcippe

Vous me commandez, Madame, de vous dire la fortune la plus traversée, et la plus diverse d’homme du monde, et en laquelle on peut bien apprendre, que ceuy qui veut donner de la peine à autruy, s’en prepare la plus grande partie. Toutesfois, puis que vous le voulez ainsi, pour ne vous desobeir, je vous en diray briefvement ce que j’en ay appris par les ordinaires discours de celuy mesme à qui toutes ces choses sont advenues, car pour nous faire entendre combien nus estins heureux de vivre en repos d’esprit, mon pere nous a raconté bien suvent ses fortunes estranges. Sçachez donc, Madame, qu’Alcippe ayant esté nourry par son pere avec la simplicité de berger, eut tousjours un esprit si esloigné de sa nourriture, que toute autre chose luy plaisoit plus que ce qui sentoiot le village, si bien que jeune enfant, pour presage de ce qu’il reussiroit, et à quoy estant en aage il s’addonneroit, il n’avoit plaisir si grand que de faire des assemblées d’autres enfans ainsy que luy, ausquels il apprenoit de se mettre en ordre, et les armoit, les uns de fondes, les autres d’arcs, et de flesches, desquels il leur montroit à tirer justement, sans que les menaces des vieux et sages bergers l’en peussent destourner. Les anciens de nos hameaux qui voyoient ses actions, predisoyent de grands troubles par ces contrées, et sur tout qu’Alcippe seroit un esprit turbulent, qui jamais ne s’arresteroit dans les termes du berger.

Lors qu’il commençoit d’atteindre un demy siecle de son aage, de fortune il devint amoureux de la bergere Amarillis, qui pour lors estoit recherchée secretement d’un autre berger son voisin, nommé Alcé. Et parce qu’Alcippe avoit une si bonne opinion de soy-mesme, qu’il luy sembloit n’y avoir bergere qui ne receut aussi librement son affection, comme il la luy offriroit, il se resolut de n’user pas de beaucoup d’artifice pour la luy declarer, de sorte que la rencontrant à un des sacrifices de Pan, ainsi qu’elle retourmoit en son hameau, il luy dit : Je n’eusse jamais creu avoir si peu de force, que de ne pouvoir resister aux coups d’un ennemy, qui me blesse sans y penser. Elle luy respondit : Celuy qui blesse par mégarde, ne doit pas avoir le nom d’ennemy. – Non pas, respondit-il, en ceux qui ne s’arrestent pas aux effets, mais aux paroles seulement ; mais quant à moy je trouve que celuy qui offense comme que ce soit, est ennemy, et c’est pourquoy je vous puis bien donnerce nom. – A moy, repliqua-t-elle ? je n’en voudrois avoir, ny l’effet ny la pensée, car je fais trop d’estat de vostre merite. – Voilà, adjousta le berger, un de ces coups dont vous m’offensez le plus, en me disant une chose pour une autre. Que si veritablement vous recognissiez en moy ce que vous dites, autant que je m’estime outragé de vous, autant m’en irois-je favorisé, mais je voy bien qu’il vous suffit de porter l’amour aux yeux, et en la bouche ; sans lui donner place dans le cœur.

La bergere alors se trouvant surprise, comme n’ayant point entendu parler d’amour, lui respondit : Je fais estat, Alcippe, de vostre vertu ainsi que je dois, et non point outre mon devoir, et quant à ce que vous parlez d’amour, croyez que je n’en veux avoir, ny dans les yeux, ny dans le coeur pour personne, et moins pour ces esprits abaissez, qui vivent comme des sauvages dans les bois. – Je cognois bien, repliqua le berger, que ce n’est point election d’amour, mais ma destinée, qui fait estre vostre, uis que si l’amour doit naistre de ressemblance d’humeur, il seroit bien mal-aisé qu’Alcippe n’en eust pour vous, qui dés le berceau a eu en haine ceste vie champestre, que vous meprises si fort. Et vous proteste, s’il ne faut que changer de condition pour avoir part en vos bonnes graces, que dés icy je quitte la houlette, et les trouppeaux, et veux vivre entre les hommes, et non point entre les sauvages. – Vous pouvez bien, repondit Amarillis, changer de cndition, mais non pas m’en faire changer, estant resolue de n’estre jamais moins à moy que je suis, pour donner place à quelque plus forte affection. Si vous voulez donc que nous continuons de vivre, comme nous avons fait par le passé, changez ces discours d’affection et d’amour, en ceux que vous souliez me tenir autresfois, ou bien ne trouver point estrange que je me banisse de vostre presence, estant impossible qu’amour et l’honnesté d’Amarillis puissent demeurer ensemble.

Alcippe qui n’avoit point attendu une telle response, se voyant si éloigné de sa pensée, fut tellement confus en soy-mesme, qu’il demeura quelque temps sans luy pouvoir respondre ; en fin estant revenu, il tascha de se persuader, que la honte de son aage et de son sexe, et non pas faute de bonne volonté envers luy, luy avoit fait tenir tels propos. C’est pourquoy illuy respondit : Quelle que vous me puissiez estre, je ne seray jamais autre que vostre serviteur, et si le commandement que vous me faites n’estoit incompatible avec mon affection, vous devez croire qu’il n’ y a rien au monde qui m’y peut faire contrevenir ; vous m’en excuserez donc, et permettrez que je continue ce dessein, qui n’est qu’un tesmoignage de vostre merite, et auquel vueillez vous, ou non, je suis entierement resolu.

La bergere tournant doucement l’œil vers luy : Je ne sçay, Alcippe (luy dit-elle) si c’est par gageure ou pa opiniastreté que vous parlez de ceste sorte. – C’est, respondit-il, par tous les deux, car j’ay fait gageure avec mes desirs de vous vaincre, ou de mourir, et ceste resolution s’est changée en opiniastreté, n’y ayant rien qui me puisse divertir du serment que j’en ay faict. – Je serois bien aise (repliqua Amarills) que vous eussiez pris quelqu’autre pour but de telles imortunitez. – Vous nommerez (luy dit le berger) mes affactions comme il vous plaira, cela ne peut toutesfois me faire changer de dessein. – Ne trouvez donc point mauvais, repliqua Amarillis, si je suis aussi ferme en mon opiniastreté, que vous en vostre importunité. Le berger voulut repliquer, mais il fut interrompu par plusieurs bergeres qui survindrent ; de sorte qu’Amarillis, pour conclusion, luy dit assez bas : Vous me ferez déplaisir, Alcippe, si vostre deliberation est cogneue, car je me contente de sçavoir vos folies, et aurois trop de déplaisir que quelqu’autre les entendist.

Ainsi finirent les premiers discours de mon pere, et d’Amarillis, qui ne firent que luy augmenter le desir qu’il avoit de la servir, car rien ne donne tant d’amour que l’honnesteté. Et de fortune le long du chemin, ceste trouppe rencontra Celion, et Bellinde, qui s’estoient arrestez à contempler deux tourterelles, qui sembloient se caresser, et se faire l’amour l’une à l’autre, sans se sucier de voir à l’entour d’elles tant de personnes. Alors Alcippe, se ressouvenant du commandement qu’Amarillis venoit de luy faire, ne peut s’empescher de souspirer tels vers, et parce qu’il avoit la voix assez bonne, chacun se teut pour l’escouter.

Sonnet


Sur les contraintes de l’honneur.

Chers oyseaux de Venus, aymables tourterelles,
Qui redublez sans fin vos baisers amoureux,
Et lassez, à l’envy renouvellez par eux
Ores vos douces paix, or’vos douces querelles.

Quand je vous voy languir, et trémousser des aides,
Comme ravis de l’aise où vous estes tous deux,
Mon Dieu, qu’à nostre egard je vous estime heureux
De jouir librement de vos amours fidelles !

Vous estes fortunez de pouvoir franchement
Monstrer ce qu’il nous faut cacher si finement
Par les injustes loix que cet honneur nous donne:

Honneur feint qui nous rend de nous mesme ennemis,
Car le cruel qu’il est, sans raison il ordonne
Qu’en amour seulement le larcin soit permis.

Depuis ce temps, Alcippe se laissa tellement transporter à son affection, qu’il n’y avoit plus de borne qu’il n’outre-passast, et elle au contraire se monstroit tousjours plus froide, et plus gelée envers luy; et sur ce sujet, un jour qu’il fut prié de chanter, il dit tels vers.


Madrigal


Sur la froideur d’Amarillis.

Elle a le cœur de glace, et les yeux tous de flamme,
Et moy toutau rebours
Je gele par dehors, et je porte tousjours
Le feu dedans mon ame.

Helas ! c’est que l’Amour
A choisi pour sejour
Et mon cœur et les yeux de ma belle bergere.

Dieu, changera-t-’il point quelques fois de dessein,
Et que je l’aye aux yeux, et qu’elle l’ait au sein ?

En ce temps-là, comme je vous ay dit, Alcé rechercheroit Amarillis, et parce que c’estoit un tres-honneste berger, et qui estoit tenu pour fort sage, le pere d’Amarillis penchoit plus à luy bailler, que non point à Alcippe, à cause de son courage turbulent. Et au contraire le bergere aimoit davantage mon pere, parce que son humeur estoit plus approchante de la sienne, ce que recognoissant bien le sage pere, et ne voulant user de violence ni d’authorité absolue envers elle, il eut opinion que l’éloignement la pourroit la divertir de ceste volonté ; et ainsi resolut de l’envoyer pour quelque temps vers Artemis, soeur d’Alcé, qui se tenoit sur les rives de la riviere d’Allier. Lorsqu’Amarillis sceut la deliberation de son pere, comme tousjours on s’efforce contre les choses defendues, elle prit resolution de ne partir point sans asseurer Alcippe de sa bonne volonté ; en ce dessein, elle luy escrivit tels mots :


Lettre d’Amarillis à Alcippe

Vostre opiniastreté a surpassé la mienne, mais la mienne aussi surmontera celle qui me contraint de vous advertir, que demain je pars, et qu’aujourd’huy si vous vous trouvez sur le chemin où nous nous rencontrasmes avant-hier, et que vostre amour se puisse contenter de paole, elle aura occasion de l’estre, et à Dieu.

Il seroit trop long, Madame, de vous dire tout ce qui se passa particulierement entr’eux, outre que l’estat où je me trouve, m’empesche de le pouvoir faire. Ce me sera donc assez en abbregeant, de vous dire qu’ils se rencontrent au mesme endroit, et que ce fut là le premier lieu où mon pere eut asseurance d’estre aimé d’Amarillis, et qu’elle luy conseilla de laisser la vie champestre où il avoit esté nourry, parce qu’elle la méprisoit comme indigne d’un noble courage, luy promettant qu’il n’y avoit rien d’assez fort pour la divertir de sa resolution. Apres qu’ils furent separez, Alcippe grava tels vers sur un arbre, le long du bois:


Sonnet d’Alcippe


Sur la constance de son amitié.

Amarillis toute pleine de grace
Alloit ces bors de ces fleurs despouillant,
Mais sous la main qui les alloit cueillant,
D’autres soudain renaissoient en leur place.

Ces beaux cheveux, où l’Amour s’entrelasse,
Amour alloit d’un dux air esveillant,
Et s’il en voit quelqu’un s’esparpillant,
Tout curieux soudain il le ramasse.

Telle Lignon pour la voir s’arresta,
Et pour miroir ses eaux luy presenta,
Et puis luy dit : Une si belle image

A ton départ mon onde esloignera ;
Mais de mon coeur jamais ne partira
Le traict fatal, nymphe, de ton visage.

Lors qu’elle fut partie, et qu’il commença à bon escient de ressentir les déplaisirs de son absence, allant bien souvent sur le mesme lieu où il avoit pris congé de sa bergere, il y soupira plusieurs fois tels vers.


Sonnet


Sur l’Absence.

Riviere de Lignon, dont la course éternelle
Du gracieux FORETS va le sein arrousant,
Et qui flot dessus flot ne te vas reposant,
Que tu ne sois r’entrée en l’onde paternelle,

Ne vois-tu point Allier, qui ravissant ta belle,
Use comme outrageux

des lois du plus puissant,
Et l’honneur de tes bords loihg de toy ravissant,
T’oblige d’entreprendre une juste querelle ?

Contre ce ravisseur appelle à ton secours
Ceux qui pour son départrepandent tous les jours
Les larmes que tu vois inonder ton rivage.

Ose-le seulement, et nos yeux et nos coeurs
Verseront pour t’aider mille fleuves de pleurs,
Qui ne se trariront qu’en vengeant ton outrage.

Mais ne pouvant vivre sans la voir au mesme lieu, où il avoit tant accoustumé le bien de sa veue, il se resolut, comme que ce fust, de aprtir de là, et lors qu’il en cherchoit l’occasion, il s’en presenta une toute telle qu’il l’eust sceu desirer. Peu auparavant la mere d’Amasis estoit morte, et on se preparoit dans la grande ville de Marcilly de la recevoir comme nouvelle Dame, avec beaucoup de triomphe. Et parce que les preparatifs, que l’on y faisoit, y attiroient par curioaité presque tout le pays, mon pere fit en sorte qu’il obtint congé d’y aller. Et c’est de là d’où vint le commencement de tous ses travaux. Il avoit un demi siecle et quelques lunes, le visage beau entre tous ceux de ceste contrée, les chaevaeux blonds, annelés et crespez de la nature, qu’il portoit assez longs ; et bref, Madame, il estit tel que l’Amuor en voulut faire peut-estre queleue secrette vengeance. Et voicy comment : Il fut veu de quelque dame, et si secretement aimé d’elle, que jamais nous n’en avons peu sçavoir le nom. Au comencement qu’il arriva à Marcilly, il estoit vestu en berger, mais assez proprement, car son pere le cherissoit fort, et afin qu’il ne fist quelque folie, comme i avoit accoustumé en son hameau, il mit deux ou trois bergeres aupres, qui en avoient le soin, principalement un nommé Cleant, homme à qui l’humeur de mon pere plaisoit, de sorte qu’il l’aimoit comme s’il eust esté son fils. Ce Cleante en avoit un nommé Clindor, de l’aage de mon pere, qui sembloit avir eu de la nature la mesme inclination à aymer Alcippe. Alcippe, qui d’autre costé recognoissoit cette affection, l’aima plus que tout autre, ce qui estoit si agreable à Cleante, qu’il n’avoit rien qu’il peut refuser à mon pere.

Cela fut cause qu’apres avoir veu qualques jours, comme les jeunes chevaliers, qui estoient à ces festes, alloient vestus, comme ils s’armoient et combattient à la barriere, et ayant eclaré son dessein à son amy Clindor, tous deux ensemble requirent Cleante de leur vouloir donner les moyens de se faire paroistre entre ces chevaliers. Et comment, leur dit Cleante, avez-vous bien le courage de vous esgaler à eux ? – et pourquoy non (dit Alcippe) n’ay-je pas autant de bras, et de jambes qu’eux ? – Mais, dit Cleante, vous n’avez pas appris les civilitez des villes. – Nous ne les avons pas apprises, dit-il, mais elles ne sont point si difficiles, qu’elles nous doivent oster l’esperance de les apprendre bien tost ; et puis il me sembe qu’il n’y a pas de difference de celles-cy aux nostres, que nous ne les changions bien aisément. – Vous n’avez pas, dit-il, l’adresse des armes. – Nous avons, repliqua-t’il, assez de courage pour suppléer à ce deffaut. – Et quoy, adjousta Cleante, voudriez vous laisser la vie champestre ? – Et qu’ont affaire, respondit Alcippe, les bois avec les hommes ? et que peuvent apprendre les hommes en la pratique des bestes ? – Mais, respondit Cleante, ce vous sera bien du deplaisir de vous voir desdaigner par ces glorieux courtisans, qui à tous coups vous reprocheront que vus estes des bergers. – Si c’est honte, dit Alcippe, d’estre berger, il ne le faut plus estre ; si ce n’est pas honte, le reproche n’en peut estre mauvais. Que s’ils me mesprisent pour ce nom, je tascherois par mes actions de me faire estimer.

En fin Cleante les voyant si resolus à faire autre vie que celle de leurs peres : Or bien, dit-il, mes enfans, puis que vous avez pris ceste resolution, je vous diray, que quoy que vous soyez tenus pour bergers, vostre naissance toutesfois vient des plus anciennes tiges de ceste contrée, et d’ où il esrt sorti autant de braves chevaliers que de quelqu’autre qui soit en Gaule, mais une consideration contraire à celle que vous avez, leur fit eslire ceste vie retirée ; par ainsi ne craignez point que vous ne soyez bien receus entre ces chevaliers, dont les principaux sont mesmes de vostre sang. Ces paroles ne servirent que de rendre leur desir plus ardant, car ceste cognoissance leur donna plus d’envie de mettre en effet leur resolution, sans considerer ce qui leur pourroit advenir, fut par les incommoditez que tlle vie rapporte, fut par le desplaisir, que le pere d’Alcippe et ses parents en recevroient. Dés l’heure, Cleante fit la despense de tout ce qui leur estoit necessaire. Ils estoient tons deux si bien nays, qu’ils s’acquirent bien tost la cognoissance et l’amitié de tous les principaux. Et Alcippe en mesme temps s’adonna de telle sorte aux armes, qu’il reussit un des bons chevaliers de son temps.

Durant ces festes qui continuerent deux lunes, mon pere fut veu, comme je vous ay dit, d’une dame de qui je n’ay jamais peu sçavoir le nom, et parce qu’il ne luy defalloit aucune de ces choses qui peuvent faire aymer, elle en fut de sorte esprise, qu’elle inventa une ruse assez bonne, pour venir à bout de son intention. Un jour que mon pere assistoit dans un temple aux sacrifices, qui se faisoient pour Amasis, une assez vieille femme se vint mettre pres de luy, et feignant de faire ses oraisons, elle luy dit deux ou trois fois, Alcippe, Alcippe, sans le regarder ; luy qui s’ouyt nommer, luy vulut demander ce qu’elle luy voulit. Mais luy voyant les yeux tournez ailleurs, il creut qu’elle parloit à une autre ; elle qui s’apperceut qu’il l’escoutoit, continua : Alcippe, c’est à vous à qui je parle, encore que je ne vous regarde point. Si vous desirez d’avoir la plus belle fortune que jamais chavalier ait eue en ceste cour, trouvez-vous entre jour et nuict au carrefour qui conduit à la place de Pallas, et là, vous sçaurez de moy le reste.

Alcippe voyant qu’elle luy parloit de ceste sorte, sans la regarder aussi, luy respondit qu’il s’y trouveroit. A quoy il ne faillit point ; car, le soir approchant, il s’en alla au lieu assigné, où il ne tarda guere que ceste femme aagée ne vint à luy, presque couverte d’un taffetas qu’elle avoit sur la teste, et l’ayant tié à part, luy dit : Jeune homme, tu es le plus heureux qui vive, estant aimé de la plus belle, et la plus aimable dame de cette cour, et de laquelle (si tu veux me promettre ce que je te demanderay) dés à ceste heure, je m’oblige à te faire avoir toute sorte de contentement. Le jeune Alcippe oyant ceste proposition, demanda qu iestoit la dame. Voilà, dit-elle, la premiere chose que je veux que tu me promettes, qui est de ne t’enquérir point de son nom, et de tenir ceste fortune secrette ; l’autre, que tu permettes que je te bouche les yeux, quand je te conduiray où elle est. Alcippe luy dit : Pour ne m’enquerrir de son nom, et de tenir cette affaire secrette, cela feray-je fort volontiers ; mais de me boucher les yeux, jamais ne le permettray. – Et qu’est-ce que tu pqux craindre ? dit elle. – Je ne crains rien, respondit Alcippe, mais je veux avoir les yeux en liberté. – O jeune homme, dit la vieille, que tu es encore apprentif  ! Pourquoy veux-tu faire desplaisir à une personne qui t’aime tant ? et n’est-ce pas luy deplaire, que de vouloir sçavoir d’elle plus qu’elle ne veut ? Croy moy, ne fay point de difficulté, ne doute de rien ; quel danger y peut-il avoir pour toy ? où est ce courage que ta presence promet à l’abord ? est-il possible qu’un peril imaginé te fasse laisser un bien asseuré ? Et voayant qu’il ne s’en esmouvoit point : Que maudite soit la mere, dit-elle, qui te fit si beau, et si peu hardy ; sans doute et ton visage, et ton courage, sont plus fort de femme que de ce que tu es. Le jeune Alcippe ne pouvoit ouyr sans rire les paroles de ceste vieille en colere. En fin apres avoir qualque temps pansé en luy mesme, quel ennemy il pouvoit avoir, et trouvant qu’il n’en avoit point, il se resolut d’y aller, pourveu qu’elle luy permit de porter son espée ; et ainsi se laissa bouchr les yeux et, la prenant par la robe, la suivit où elle le voulut conduire. [57/58] Je serois trop long, si je vous racontois, madame, toutes les particularitez de ceste nuict. Tant y a qu’apres pusieurs detours, et ayant peut estre plusieurs fois passé sur un mesme chamin, il se trouva en une chambre, où les yeux bandez il fut deshabillé par ceste mesme femme, et mis dans un lict. Peu apres arriva la dame, qui l’avoit envoyé chercher, et se mettant aupres de luy, lui debaoucha les yeux, parce qu’il n’y avoit point de lumiere dans la chambre ; mais quelque peine qu’il a prit, il lne sceut jamais tirer une seule parole d’elle, de sorte qu’il se leva le matin, sans sçavoir qui elle estoit, seulement la jugea-t’il belle et jeune. Et une heure avant le jour, celle qui l’avoit amené le vint reprendre, et le reconduisit avec les mesmes ceremonies. Depuis ce jur, ils resolurent ensemble que toutes les fois qu’il y devroit retourner, il trouveroit une pierre à un certain carrefour dés le matin.

Cependant que ces choses se passoient ainsi, le pere d’Alcippe vint à mourir, de sorte qu’il demeura plus maistre de soy mesme qu’il ne souloit estre. Et n’eust esté le commandement d’Amarillis et son intention particuliere qui l’y retenoit, l’amour qu’il portoit à sa bergere l’eust peut estre rappelé dans les bois, car les faveurs de ceste dame incogneue ne pouvoient en rien luy en oster le souvenir. Que si les grands dons qu’il recevoit d’elle ordinairement, ne l’eussent retenu en ceste pratique, passé les deux ou trois premiers voyages, il s’en fust retiré, quoy qu’il sembla que depuis ce temps-là i entra en favur aupres de Pimandre, et d’Amasis. Mais pare qu’un jeune coeur pqut mal-aisément tenir longtemps quelque chose de caché, il advint que Clindor son cher amy, le voyant despenser plus que de coustume, lui demanda d’ où lui en venoient les moyens. A quoy du premier coup respondant fort diversement, en fin il luy descouvrit toute ceste fortune, et puis luy dit que quelque artifice qu’il y eust sceu mettre, il n’avoit jamais peu sçavoir qui elle estoit. Clindor trop curieux, luy conseilla de coupper demy pied de la frange du lict, et que le lendemain il suivist les meilleures maisons dont il se pouvoit douter, et qu’il la recognoistroit, ou à la couleur, ou à la piece, ce qu’il fit, et par cet artifice, mon pere eut cognoissance de celle qui le favorisoit. Toutefois il en a tellement tenu le nom secret, que ny Clindor, ny nul de ses enfans n’en a jamais rien peu sçavoir.

Mais la premiere fois que par apres il a retourna, lors qu’il estoit prest à se lever le matin, il la conjura de ne se vouloir plus cacher à luy, quaussi bien c’estoit peine perdue, puis qu’il sçavoit asseurément qu’elle estoit une telle. Elle s’oyant nommer fut sur le poinct de parler, toutesfois elle se teut, et attendit que la vieille fust venue, à laquelle, quand Alcippe fut sorti du lict, elle fit tant de menaces, croyant que ce fust elle qui l’eut descouverte, que cette pauvre femme s’en vint toute tremblante jurer à mon pere qu’il se trompoit. Luy alors en souriant, luy raconta la finesse dont il avoit usé, et que ç’avoit esté de l’invention de Clinor ; elle, bien aise de ce qu’il luy avoit descouvert, apres mille sermens u contraire, r’entra le dire à ceste dame, qui mesme s’estoit levée pour oyr leur discours. Et quand elle sceut que Clindor en avoit esté l’inventeur, elle tourna toute sa colere contre luy, pardonnant aisément à Alcippe qu’elle ne pouvoit hair toutesfois depuis ce jour elle ne l’envoya plus querir.

Et parce qu’un esprit offensé n’a rien de si doux que la vengeance, ceste femme tournera tant de tous costez, qu’elle fit une querelle à Clindor, pour laquelle il fut contraint de se battre contre un cousin de Pimandre, qu’il tua, et quoy qu’il fust poursuivy, il se sauva en Auvergne avec l’aide d’Alcippe. Mais Amasis fit en sorte, qu’Alaric Roy des Visigoths estant pour lors à Usson, avec commandement à ses officiers de le remettre entre les mains de Pimandre, qui n’attendoit pour le faire mourir que d’avoir la commodité de l’ebvoyer querir. Alcippe ne laissa rien d’intenté pour obtenir son pardon, mais ce fut en vain, car il avoit trop forte partie. C’est pourquoy voyant la perte asseurée de son amy, il delibera, à quelque hazard que ce fust, de le sauver.

Il estoit pour lors à Usson, comme je vous ay dit, place si forte qu’il eust semblé à tout autre une folie de vouloir entreprendre de l’en sortir. Son amitié, toutesfois, qui ne trouvoit rien de plus mal-aisé que de vivre sans Clindor, le fit resoudre de devancer ceux qui y alloient de la part de Pimandre. Ainsi feignant de se retirer chez soy mal content, il part luy douziesme, et un jour de marché se présentent à la porte du chasteau tous vestus en villageois, et portant sous leurs jupes de courtes espées, aux bras des paniers, comme personnes qu alloient vendre. Je luy ay ouy dire qu’il y avoit trois forteresses, l’une dans l’autre ; ces resolus paysans vindrent jusques à la derniere, où peu de Visigoths estoient restez, car la plus part estoient descendus en la basse ville pour voir le marché, et pour se pouvoir de ce qui estit necessaire pour leur garnison. Estans là ils offroient à si bon prix leurs denrées, que presque tous ceux qui estoient dedans, sortirent pour en achepter. Lors mon pere voyant l’occasion bonne, saisissant au collet celuy qui gardoit la porte, luy mit l’espée dans le corps, et chacun de ses compagnons comme luy, se deffit en mesme instant du sien, et entrant dedans mirent le reste au fil de l’espée. Et soudain serrant la porte coururent aux prisons, où ils trouverent Clindor dan sun cachot, et tant d’autres, qu’ils se jugerent, estans armez, suffisans de defaire le reste de la garnison.

Pour abreger, je vous diray, madame, qu’encore que pour l’alarme, les portes de la ville fussent fermées, si les forcerent-ils sans perdre un seul homme, quoy ue legouverneur, qui en fin y fut tué, y fist toute la resistance qu’il peut. Ainsi voilà Clindor sauvé, et Alaric averti que c’estoit mon pere qui avoit fait ceste entreprise, dequoy il se sentit tant offensé, qu’il en demanda justice à Amasis, et elle qui ne vouloit perdre son amitié, s’affectionna beaucoup pour le contenter, et envoya incontinent pour se saisir de mon pere. Mais ses amis l’en advertirent si à propos, qu’ayant donné ordre à ses affaires, il sortit hors de ceste contrée, et piqué contre Alaric plus qu’il n’est pas croyable, s’alla mettre avec une nation, qui depuis peu estoit entrée en nos Gaules, et qui, our estre blliqueuse, s’estoit saisie des deux bords du Rhosne et de l’Arar, et d’une partie des Allobroges. Et parce que desireux d’aggrandir leurs terres, ils faisoient continuellement la guerre aux Visigotz, Ostrogots et Romains, il y fut tres-bien receu avec tous ceux qu’il vulut conduire, et estant cogneu pour homme de valeur, fut incontinent honoré de diverses charges. Mais quelques années estant escoulées, Gondioch roy de ceste nation venant à mourir, Gondebaut son fils succeda à la couronne de Bourgogne, et desirant d’asseurer ses affaires dés le commencement, fit la paix avec ses voisins, mariant son fils Sigisond avec une des filles de Theodoric roy des Ostrogotz, et pour complaire à Alaric, qui estoit infiniment offensé contre Alcippe, luy promit de ne le tenir plus aupres de luy. De sorte qu’avec son congé, il se retira avec una utre peuple, qui du coté de renes s’estoit saisi d’une partie de la Gaule, en dépit des gaulois et des Romains.

Mais, madame, ce discours voouos serit ennuyeux si particulierement je vous racontis tous ses voages ; car de ceux cy il fut contrait de s’en aller à Londres vers le grand Roy Artus, qui en ce mesme temps, comme depuis je lui ay ouy raconter plusieurs fois, institua l’ordre des Chevaliers de la Table ronde. De là il fut contraint de se retirer au royaume qui porte le nom du port des Gaulois. Et en fin estant recherché par Alaric, il se resolut de passer la mer et aller à Bisance, où l’Empereur luy donna la charge de ses galeres. Mais d’autant que le desir de revenir en la patrie est plus fort que tous les autres, mon pere, quoy que tres-grand avec ces grands empereurs, n’avoit toutesfois rien plus à coeur, que de revoir fumer ses fouyers, où si souvent il avoit esté emmaillotté, et sembla que la fortune luy en presenta le moyen, lors que moins il l’attendoit. Mais j’ay ouy dire quelquefois à nos druydes, que la fortune se plaist de tourner le plus souvent sa roue de costé où l’on attend moins son tour. Alaric vint à mourir, et Thierry son fils luy succeda, qui pour avoir plusieurs freres, eut bien assez affaire à maintenir ses estats, sans penser aux inimitiez de son pere. Et ainsi se voulant rendre aymable à chacun (car la bonté et la liberalité sont les deux aymans, qui attirent le plus l’amitié de chacun) dés le commencement de son regne, il publia une abolition generale de toutes les offenses faites en son royaume. Voilà un grand commencement pour moyenner le retour d’Alcippe ! si ne pouvoit-il encore revenir, d’autant que Pimandre n’avoit point oublié l’injure receue. Toutesfois, ainsi que les Visigotz furent cause de son bannissement, de mesme la fortune s’en vulut servir pour instrument de r’appel.

Quelque temps auparavant, comme je vous ay dit, Artus roy de la Grande Bretagne avoit institué les chavaliers de la Table ronde, qui estoit un certain nombre de jeunes hommes vertueux, oblidez d’aller chercher les advntures, punir les mechans, faire justice aux oppressez, et maintenir l’honneur des dames. Or les Visigotz d’Espagne, qui alors demeuroient dans Pampelune, à l’imitation de cestuy-cy esleurent des chevaliers, qui alloient en divers lieux monstrans leur force et adresse. Il advint qu’en ce temps un de ces Visigotz, apres avoir couru plusieurs contrées s’en vint à Marcilly, où ayant fait son deffi accoustumé, il vainquit plusieurs des chavaliers de Pimandre, auxquels il cupoit la teste et d’une cruauté extreme pour tesmoignge de sa valeur les envoyoit à une Dame qu’il servoit en espagne. Entre les autres Amarillis y perit un oncle, qui comme mon pere, ne voulant demeurer dans le repos de la vie champestre, avoit suivi le mestier des armes. Et parce que durant cest eloignement, elle avoit esté assez curieuse pour avoir d’ordinaire de ses nouvelles, par la voye de certains garçons qu’elle et luy avoient dressez à cela, aussitost que ce mal-heur luy fut avenu, elle luy esrivit, non pas en opinion qu’il deust s’en retourner, mais comme luy faisant part de son deplaisir.

Amour qui n’est jamais dans une belle ame sans la remplir de mille desseins genereux, ne permit à mon pere de sçavoir le deplaisir d’Amarilis estre causé par un homme, sans incontinent faire resolution de chastier cet outrecuidé. Et ainsi avec le congé de l’empereur, s’en vint deguisé en la maison de Cleante, qui sçachant sa deliberation, tascha plusieurs fois de len divertir, mais amour avoit de plus fortes persuasions que luy. Et un matin que Pimandre sortoit pour aller au temple, Alcippe se presenta devant luy, armé de toutes pieces, et quoy qu’il eust la visiere haussée, si ne fut-il point recogneu pour la barbe qui lui estoit venue depuis son départ. Lors que Pimandre sceut sa resolution, il en fit beaucoup d’estat, pour la haine qu’il portoit à cest etranger, à cause de son arrogance et de sa cruauté, et dés l’heure mesme fit advenir le Visigoth par un heraut d’armes. Pour abreger, mon pere le vainquit, et en presenta l’espée à Pimandre, et sans se faire cognoistre à personne, sinon à Amarillis, qui le vid en la maison de Cleante, il s’en retourna à Bisance, où il fut receu comme de coustume. Cependant Cleante qui n’avoit nul plus grand desir, que de le revoir libre en Fortetz, le decouvrit à Pimandre, qui estoit fort desireux de sçavoir le nom de celui qui avoit combatu l’estranger. Luy au commencement estonné, eb fin esmeu de la vertu de cet homme, demanda s’il estoit possible qu’il fust encor en vie. A quoy Cleante respondit, en racontant toutes ses fortunes, et tous ses longs voyages et en fin quel il estoit parvenu aupres de tous les rois qu’il avoit servis. – Sans mentir, dit alors Pimandre, la vertu de cet homme merite d’estre recherchée, et non pas bannie, outre l’extreme plaisir, qu’il m’a fait ; qu’il revienne onc, et qu’il s’asseure que je le cheriray, et aimeray, et comme il merite, et que dés icy je lui pardonne tout ce qu’il a contre moy.

Ainsi mon pere, apres avoir demeuré dixsept ans en grece, revint en sa patrie, honoré de Pimandre, et d’Amasis, qui luy donnerent la plus belle charge qui fust pres de leur personne. Mais voyez que c’est que de nous. On se saoule de toute chose par l’abondance, et le desir assouvy demeure sans force. Aussi tost que mon pere eut les faveurs de la fotune telle qu’il eust sceu desirer, le voilà qu’il en perd le goust, et les mesprise. Et lors un bon demon, qui le voulut retirer de ce goulphe, où il avoit si souvent failly de faire naufrage, luy representa, à ce que je luy ay ouy dire, semblable considerations. Vien ça, Alcippe, quel est ton dessein ? N’est-ce pas de vivre heureux autant que Cloton filera tes jours ? Si cela est, où penses-tu trouver ce bien, sinon au repos ? Le repos, où peult-il estre que hors des affaires ? Les affaires, comment peuvent-elles esloigner l’ambition de la cour, puisque la mesme felicité de l’ambition git en la pluralité des affaires ? N’as tu point encor assez esprouvé l’inconstance ont elles sont pleines ? Aye pour le mons ceste consideraton en toy : l’ambition est de commander à plusieurs, chacun de ceux-là a mesme dessein que toy. Ces desseins leur proposent les mesmes chains : allant par mesme chemin, ne peuvent-ils parvenir là mesme où tu es ? Et y parvenant, puis que l’ambition est un lieu si estroit qu’il n’est pas capable que d’un seul, il faut que tu deffendes de mille qui t’attaqueront, ou que tu leur cedes. Si tu te deffens, quel peut estre ton repos, puis que tu as à te garder des amis, et des ennemis, et que jour et nuict leurs fers sont aihuisez contre toy ? Si tu leur cedes, est-il rien de si miserable qu’un courtisan décheu ? Doncques, Alcippe, r’entre en toy mesme, et te ressouviens que tes peres et ayeuls ont esté plus sages que toy. Ne vueille point estre plus advisé, mais plante un clou de diamant à la roue de ceste fortune, que tu as si souvent trouvée si muable. Reviens au lieu de ta naissance, laisse-là ceste porpre, et la change en tes premiers habits ; que ceste lance soit changée en houlette, es ceste espée en coutre, pour ouvrir la terre, et non pas le flanc des hommes. Là tu trouveras chez toy le repos, qu’en tant d’années tu n’as jamais peu trouver ailleurs.

Voilà, madame, les considerations qui r’amenerent mon pere à sa premiere profession. Et ainsi au grand estonnement de tous, mais avec beaucoup de louanges des plus sages, il revint à son premier estat, où il fit renouveler nos anciens statuts, avec tant de contentement de chacun, qu’il se pouvoit dire estre au comble de l’ambition, quoy qu’il s’en fust despouillé, pus qu’il estoit tant aimé, et honoré de ses voisins, qu’ils le tenoient pour un oracle. Et toutesfois ce ne fut pas encor là la fin de ses peines, car s’estant apres la mort de Pimandre retiré chez lui, il ne fut plustost en nos rivages, qu’Amour ne luy renouvelast sa premiere playe, n’y ayant de toutes les flesches d’amour, nulle plus acerée que celle de la conversation. Ainsi donc voilà Amarillis si avant en sa pensée, qu’elle luy donnoit plus de peine que tous ses premiers travaux. Ce fut en ce temps qu’il reprit sa devise qu’il avoit portée durant tous ses voyages, d’une penne de geay, voulant signifier PEINE J’AY. De cet amour vint une tres-grande inimitié. Car Alcé, pere d’Astrée, estoit infiniment amoureux de cette Amarillis, et Amarillis durant l’exil de mon pere, avoit permis cette recherche, par le commandement de ses parents, et à ceste heure ne s’en pouvoit distraire sans luy donner tant d’ennuy, que c’estoit le desesperer. D’autre costé, Alcippe, qui despouillant l’habit de chevalier, n’en avoit pas laissé le courage, ne pouvant souffrir un rival, vint aux mains plusieurs fois avec Alcé, qui n’estoit pas sans courage, et croit-on que n’eust esté les parens d’Amarillis, qui se resolurent de la donner à Alcippe, il fust arrivé beaucoup ce malheurs entr’eux. Mais encor que par ce mariage on coupa les racines des querelles, celles toutesfois de la haine demeurereut si vives, que depuis elles creurent si hautes, qu’il n’y a jamais eu familiarité entre Alcé, et Alcippe.

Et c’est cela (dict Celadon, s’adressant à Silvie), belle nymphe, que vous ouystes dire estant en nostre hameau ; car je suis fils d’Alcippe et d’Amarillis, et Astrée est fille d’Alcé et d’Hippolyte. Vous trouverez peut estre estrange, que n’estant sorti de nos bois ny de nos pasturaes, je sçache tant de particularitez des contrées voisines. Mais, madame, tout ce que j’en ay appris, n’a esté que de mon pere, qui me racontant sa vie, a esté contraint de me dire ensemble les choses que vous avez ouyes.

Ainsi finit Celadon son discours, et certes non point sans peine, car le parler luy en donnoit beaucoup, pour avoir encores l’estomach mal disposé, et cela fut cause qu’il raconta ceste histoire le lus briefvement qu’il peut. Galathée toutesfois en demeura plus satisfaite, qu’il ne se peut croire, pour avoir sceu de quels ayeuls estoit descendu ce berger qu’elle aimoit tant.


LE TROISIESME LIVRE
DE LA PREMIERE
Partie d'Astrée


Tant que le jour dura, ces belles nymphes tindrent si bonne compagnie à Celadon, que s’il n’eust eu le cuisant deplaisir du changement d’Astree, il n’eust point occasion de s’ennuyer, car elles estoient et belles, et remplies de beaucoup de jugement. Toutesfois en l’estat où il se trouvoit, cela ne fut assez pour luy empescher de se désirer seul ; et par ce qu’il prévoyoit bien que ce ne pouvoit estre que par le moyen de la nuit qui les contraindroit de se retirer, il la souhaitoit à toute heure. Mais lors qu’il se croyoit tout seul, il se trouva le mieux accompagné, car, la nuict estant venue, et ces nymphes retirées en leurs chambres, ses pensers luy vindrent tenir compagnie, avec de si cruels ressouvenirs, qu’ils luy firent bien autant ressentir leur abord qu’il l’avoit desiré. Quels desespoirs alors ne se presenterent point à luy ? nul, de tous ceux que l’amour peut produire, voire l’amour le plus desesperé ; car si à l’injuste sentence de sa maistresse il opposait son innocence, soudain l’execution de cest arrest luy revenoit devant les yeux. Et comme d’un penser on tombe en un autre, il rencontra de fortune avec la main le ruban où estoit la bague d’Astrée, qu’il s’estoit mis au bras. O que de mortelles memoires luy remit-il en l’esprit ! Il se representa tous les courroux qu’en cet instant là elle avoit peints au visage, toutes les cruautez que son ame faisoit paroistre et par ses paroles, et par ses actions, et tous les dedains avec lesquels elle avoit proferé les ordonnances de son bannissement. S’estant quelque peu arresté sur ce dernier malheur, il s’alla ressouvenir du changement de sa fortune, combien il s’estoit veuu heureux, combien elle l’avoit favorisé, et combien tel heur avoit continué. De là il vint à ce qu’elle avoit desdaigné d’honnestes bergers, combien elle avoit peu estimé la volonté de son pere, le courroux de sa mere, et les difficultez qui s’opposoient à leur amitié. Puis il s’alloit representant combien les fortunes d’amour estoient peu asseurées, aussi bien que toutes les autres, et combien peu de chose luy restoit de tant de faveurs, qui en fin restoient sans plus un bracelet de cheveux qu’il avoit au bras, et un portrait qui lui pendoit au col, duquel il baisa la boite plusieurs fois ; pour la bague qu’il avoit à l’autre bras, il croyoit que ce fust plustost la force, que sa bonne volonté qui la luy eust donnée.

Mais tout à coup il se ressouvint des lettres, qu’elle luy avoit escrites, durant le bonheur de sa fortune, et qu’il portoit d’ordinaire avec luy dans un petit sac de senteur. O quel tressaut fut le sien ! car il eut peur que ces nymphes fouillant ses habits ne l’eussent treuvé. En ce doute il appella fort haut le petit Meril, car pour le servir il estoit couché à une garderobe fort proche. Le jeune garçon s’oyant appeller coup sur coup, deux ou trois fois, vint sçavoir ce qu’il luy vouloit. Mon petit amy, dit Celadon, ne sçais-tu point que sont devenus mes habits ? car il y a quelque chose dedans qu’il m’ennuyeroit fort de perdre. – Vos habits, dit-il, ne sont pas loing d’icy, mais il n’y a rien dedans, car je les ay cherchez. – Ah ! dit le berger, tu te trompes, Meril, j’y avois chose que j’aimerois mieux avoir conservé que la vie. Et lors se tournant de l’autre costé du lict, se mit à pleindre et tourmenter fort long temps. Meril qui l’escoutoit, d’un costé estoit marry de son desplaisir, et de l’autre estoit en doute, s’il devoit dire ce qu’il en sçavoit. En fin ne pouvant supporter de le voir plus longuement en ceste peine, il luy dit, qu’il ne se devoit point tant ennuyer, et que la nymphe Galathée l’aymoit trop pour ne luy rendre une chose qu’il monstroit d’avoir si chere. Alors Celadon se tourna vers luy : Et comment [dit-il] la nymphe a-t’elle ce que je te demande ? – Je croy [respondit-il] que c’est cela mesme. Pour le moins je n’y ay trouvé qu’un petit sac plein de papier ; et ainsi que je le vous apportois, un peu avant que vous ayez voulu dormir, elle l’a veu, et me l’a osté. – O Dieu [dit alors le berger] – aillent toutes choses au pis qu’elles pourront. Et se tournant de l’autre costé, ne voulut luy parler d’avantage.

Cependant Galathée lisoit les lettres de Celadon, car il estoit fort vray, qu’elle les avoit ostées à Meril, suivant la curiosité ordinaire de ceux qui aiment ; mais elle luy avoit fort deffendu de n’en rien dire, parce qu’elle avoit intention de les rendre, sans qu’il sceust qu’elle les eust veues. Pour lors Silvie luy portoit un flambeau devant, et Leonide estoit ailleurs, si bien qu’à ce coup il falut qu’elle fust du secret. Nous verrons, disoit Silvie, s’il est vray, que ce berger soit si grossier comme il se feint, et s’il n’est point amoureux ; car je m’asseure que ces papiers en diront quelque chose ; et lors elle s’appuya un peu sur la table. Cependant Galathée desnouoit le cordon, qui serroit si bien, que l’eau n’y avoit guiere fait de mal ; toutesfois il y avoit quelques papiers mouillez, qu’elle tira dehors le plus doucement qu’elle peut, pour ne les rompre, et les ayant espanchez sur la table, le premier sur qui elle mit la main, fut une telle lettre.

Lettre d’Astrée à Celadon[modifier]

Qu’est-ce que vous entreprenez, Celadon ? en quelle confusion vous allez-vous mettre ? croyez moy qui vous conseille en amie, laissez ce dessein de me servir, il est trop plein d’incommoditez : quel contentement y esperez-vous ? Je suis tant insupportable que ce n’est guere moins entreprendre que l’impossible. Il faudra servir, souffrir, et n’avoir des yeux, ny de l’amour que pour moy ; car ne croyez point que je vueille avoir à partir avec quelque autre, ny que je reçoive une volonté à moitié mienne. Je suis soupçonneuse, je suis jalouse, je suis difficile à gaigner, et facile à perdre, et puis aisée à offenser et tres mal-aisée à rapaiser. Le moindre doute est en moy une asseurance : il faut que mes volontez soient des destinées, mes opinions des raisons, et mes commandemens des loix inviolables. Croyez moy encore un coup, retirer-vous, berger, de ce dangereux labyrinthe, et fuyez un dessein si ruineux. Je me recognois mieux que vous, ne vous figurez de pouvoir à la fin changer mon naturel, je rompray plustost que de plier, et ne vous plaignez à l’advenir de moy, si à ceste heure vous ne croyez ce que je vous en dis.


Ne me tenez jamais pour ce que je suis, dit Galathée, si ce berger n’est amoureux, car en voicy un commencement qui n’est pas petit. – Il n’en faut point douter, dit Silvie, estant si honneste homme. – Et comment, repliqua Galathée, avez-vous opinion qu’il faille necessairement aimer pour estre tel ? – Ouy, madame, dit-elle, à ce que j’ay ouy dire ; par ce que l’amant ne desire rien d’avantage, que d’estre aimé, pour estre aimé, il faut qu’il se rende aimable, et ce qui rend aimable, est cela mesme qui rend honneste homme. A ce mot Galathée luy donna une lettre qui estoit un peu mouillée pour la seicher au feu, et cependant elle en prit une autre qui estoit telle.

Lettre d’Astrée a Celadon[modifier]

Vous ne voulez croire que je vous ayme, et que je croye que vous m’aimez ; si je ne vous aime point, que vous profitera la creance que j’auray de vostre affection ? a faire peut-estre, que ceste opinion m’y oblige ? A peine, Celadon, le pourra ceste foible consideration, si vos merites et les services que j’ay receus de vous, ne l’ont peu encores. Or voyez en quel estat sont vos affaires : je ne veux pas seulement que vous sçachiez que vous m’aymez, mais je veux de plus, que vous soyez asseuré que je vous ayme, et entre tant d’autres, une seule chose vous en doit rendre certain ; si je vous aimois point, qui me feroit mespriser le contentement de mes parens ? Si vous considerez combien je leur doy, vous cognoistrez en quelque sorte la qualité de mon amitié, puis que non seulement elle contrepese, mais emporte de tant un si grand poids. Et à Dieu : ne soyez plus incredule.

En mesme temps Silvie rapporta la lettre, et Galathée luy dit avec beaucoup de desplaisir, qu’il aimoit, et que de plus il estoit infiniment aimé, et luy releut la lettre, qui luy touchoit fort au cœur, voyant qu’elle avoit à forcer une place, où un si fort ennemy estoit desja victorieux ; car par ces lettres, elle jugea que l’humeur de ceste bergere n’estoit pas d’estre à moitié maistresse, mais avec une tres-absolue puissance, commander à ceux qu’elle daignoit recevoir pour siens. Elle fortifia beaucoup ce jugement, quand elle leut la lettre qui avoit esté seichée ; elle estoit telle.

lettre d’Astrée a Celadon[modifier]

Lycidas a dit à ma Phillis que vous estiez aujourd’huy de mauvaise humeur : en suis-je cause, ou vous ? si c’est sans occasion ; car ne veux-je pas tousjours vous aimer, et estre aimé de vous ? et ne m’avez vous mille fois juré que vous ne desiriez que cela pour estre content ? Si c’est vous, vous me faites tort, de disposer sans que je le sçache, de qui est à moy ; car par la donation que vous m’avez faites, et que j’ay receue, et vous et tout ce qui est de vous m’appartient. Advertissez m’en donc, et je verray si je vous en doy donner permission, et cependant je le vous deffends.

Avec quel empire, dit alors Galathée, traicte ceste bergere ? – Elle ne luy fait point de tort, respondit Silvie, puis qu’elle l’en a bien adverty dés le commencement. Et sans mentir, si c’est celle que je pense, elle a quelque raison, estant l’une des plus belles, et des plus accomplies personnes, que je vy jamais. Elle s’appelle Astrée, et ce qui me le fait juger ainsi, c’est ce mot de Phillis, sçachant que les deux bergeres sont amies jurées. Et encor, comme je vous dis, que sa beauté soit extreme, toutesfois c’est ce qui est en elle de moins aimable, car elle a tant d’autres perfections, que celle-là est la moins apparente.

Ces discours ne servoient qu’à la reblesser d’avantage, puis qu’ils ne luy descouvroient que de plus grandes difficultez en son dessein. Et parce qu’elle ne vouloit que Silvie, pour lorz, en sceut d’avantage, elle resserra ces papiers, et se mit au lit, non sans une grande compagnie de diverses pensées, entre lesquelles le sommeil se glissa peu à peu.

A peine estoit il jour, que le petit Meril sortit de la chambre du berger, qui avoit plaint toute la nuict, et que le travail et le mal n’avoient peu à la venue de l’aurore. Et parce que Galathée luy avoit commandé de remarquer particulierement tout ce que feroit Celadon, et le luy rapporter, il alloit luy dire ce qu’il avoit apris. A l’heure mesme Galathée s’estant esveillée, parloit si haut avec Leonide que Meril les oyant heurta à la porte, et se fit ouvrir. Madame, dit-il, de toute ceste nuict je n’ay pas dormi, car le pauvre Celadon a failli de mourir, à cause des papiers que vous me pristes hier ; et parce que je le vy si fort desesperé, je fus contraint pour le remettre un peu, de luy dire que vous les aviez. – Comment [reprit la nymphe] il sçait donc que je les ay ? – Ouy certes, madame, respond Meril, et m’asseure qu’il vous suppliera de les luy rendre, car il les tient trop chers ; et si vous l’eussiez ouy comme moy, je ne croy point qu’il ne vous eust fait pitié. – Hé ! dy moy, Meril, adjousta la nymphe, entre autres choses, que disoit-il ? – Madame, repliqua-t’il, apres qu’il se fut enquis, si je n’avois point veu ses papiers, et qu’en fin il eust sceu que vous les aviez, il se tourna comme transporté de l’autre costé, et dit : Or sus, aillent toutes choses aus pis qu’elles pourront. Et apres avoir demeuré muet quelque temps, et qu’il pensa que je me fusse remis dans le lict, je l’ouis souspirer assez haut, et puis dire de telles paroles : Astrée, Astrée ! ce bannissement devoit-il estre la recompense de mes services ? si vostre amitié est changée, pourquoy me blasmez-vous pour vous excuser ? si j’ay failly, que ne me dites-vous ma faute ? n’y a-t’il point de justice au Ciel, non plus que de pitié en vostre ame ? Hélas ! s’il y en a, que n’en ressens-je quelque faveur, à fin que n’ayant peu mourir, comme vouloit mon desespoir, je le fasse pour le moins comme le commande la rigueur d’Astrée ? Ah ! rigoureux, pour ne dire cruel, commandement ! qui eust peu en un tel accident prendre autre resolution que celle de la mort ? n’eust-il pas donné signe de peu d’amour, plustost que de beaucoup de courage ? Et il s’arresta un peu, puis il reprit ainsi : Mais à quoy, mes traistres espoirs, m’allez-vous flattant ? est-il possible que vous m’osiez approcher encores ? dites-vous pas qu’elle changera ? Considerez, ennemis de mon repos, quelle apparence il y a que tant de temps escoulé, tant de services et d’affections recogneues, tant de desdains supportez, et d’impossibilitéz vaincues, ne l’ayent peu, et qu’une absence le puisse ? Esperons plustost un favorable cercueil de la mort, qu’un favorable repentir d’elle. Apres plusieurs semblables discours, il se teut assez long-temps ; mais estant retourné au lict, je l’ouis peu apres recommencer ses plaintes, qu’il a continuées jusques au jour, et tout ce que j’en ay peu remarquer, n’a esté que des plaintes, qu’il fait contre une Astrée, qu’il accuse de changement et de cruauté.

Si Galathée avoit sceu un peu des affaires de Celadon, par les lettres d’Astrée, elle en apprit tant par le rapport de Meril, que pour son repos, il eust esté bon qu’elle en eust esté plus ignorante. Toutesfois, en se flattant, elle se figuroit que le mépris d’Astrée pourroit luy ouvrir plus aisément le chemin à ce qu’elle desiroit. Escoliere d’amour ! qui ne sçavoit qu’amour ne meurt jamais en un cœur genereux, que la racine n’en soit entierement arrachée. En ceste esperance elle escrivit un billet qu’elle plia sans le cachter, et le mit entre ceux d’Astrée. Puis donnant le sac à Meril : Tien, luy dit-elle, Meril, rends ce sac à Celadon, et luy dy que je voudrois luy pouvoir rendre aussi bien tout le contentement qui luy deffaut. Que s’il se porte bien, et qu’il me vueille voir, dy luy que je me trouve mal ce matin. Elle disoit cela, afin qu’il eust loisir de visiter ses papiers, et de lire celuy qu’elle luy escrivoit. Meril s’en alla. Et parce que Leonide estoit dans un autre lict, elle ne peut voir le sac, ny ouyr la commission qu’elle luy avoit donnée, mais soudain qu’il fut dehors, elle l’appela, et la fit mettre dans le lict avec elle ; et apres quelques autres propos, elle luy parla de ceste sorte : Vous sçavez, Leonide, ce que je vous dy hier de ce berger, et combien il m’importe qu’il m’aime, ou qu’il ne m’aime pas ; depuis ce temps-là, j’ay sceu de ses nouvelles plus que je n’eusse voulu. Vous avez ouy ce que Meril m’a r’apporté, et ce que Silvie m’a dit des perfections d’Astrée ; si bien, continua-t’elle, que puis que la place et prise, je voy naistre une double difficulté à nostre entreprise. Toutesfois ceste heureuse bergere l’a fort offensé, et un cœur genereux souffre mal-aisément un mepris sans s’en ressentir. – Madame, luy respondit Leonide, d’un costé je voudrois que vous fussiez contente, et de l’autre je suis presque aise de ces incommoditez ; car vous vous faites tant de tort, si vous continuez, que je ne sçay, si vous l’effacerez jamais. Pensez-vous, encor que vous croyez estre icy bien secrette, que l’on ne vienne à sçavoir ceste vie ? et que sera-ce de vous, si elle se descouvre ? Le jugement ne vous manqua jamais au reste de vos actions, est-il possible qu’en cest accident il vous deffaille ? Que jugeriez-vous d’une autre qui meneroit telle vie ? Vous respondrez que vous ne faites point de mal. Ah ! Madame, il ne suffit pas à une personne de vostre qualité, d’estre exempte du crime, il faut l’estre aussi du blasme. Si c’estoit un homme qui fust digne de vous, je le patienterois ; mais encor que Celadon soit des premiers de ceste contrée, c’est toutesfois un berger, et qui n’est recogneu pour autre. Et ceste vaine opinion de bon heur, ou de mal heur, pourra-t’elle tant sur vous, qu’elle vous abatte de sorte le courage, que vous vueillez égaler ces gardeurs de brebis, ces rustiques, et ces demy-sauvages à vous ? Pour Dieu, Madame, revenez en vous-mesme, et considerez l’intention dont je profere ces paroles.

Elle eust continué, n’eust esté que Galathée toute en colere l’interrompit : Je vous ay dit que je ne voulois point que vous me tinssiez ces discours, je sçay à quoy j’en suis resolue, quand je vous en demanderay advis, donnez le moy, et une fois pour toutes, ne m’en parler plus, si vous ne voulez me déplaire. A ce mot elle se tourna de l’autre costé, en telle furie, que Leonide cogneut bien qu’elle l’avoit fort offensée. Aussi n’y a-t’il rien qui touche plus vivement, qu’opposer l’honneur à l’amour : car toutes les raisons d’amour demeurent vaincues, et l’amour toutesfois demeure tousjours en la volonté le plus fort.

Peu apres Galathée se tourna, et luy dit : Je n’ay point creu jusques icy, que vous eussiez opinion d’estre ma gouvernante, mais à ceste heure je commence d’avoir quelque creance, que vous le vous figurez. – Madame, respondit-elle, je ne me mescognoistray jamais tant, que je ne recognoisse tousjours ce que je vous doy ; mais puis que je vous trouvez si mauvais ce que mon devoir m’a fait vous dire, je proteste dés ici, que je ne vous donneray jamais occasion d’entrer pour ce subjet en colere contre moy. – C’est une estrange chose que vous, repliqua Galathée, qu’il faille que vous ayez tousjours raison en vos opinion ! Quelle apparence y a-t’il, que l’on puisse sçavoir que Celadon soit icy ? Il n’y a ceans que nous trois, Meril, et ma nourrice, sa mere : pour Meril, il ne sort point, et outre cela, il a assez de discretion pour son aage. Pour ma nourrice, sa fidelité m’est assez cogneue, et puis ç’a esté en partie par son dessein, que le tout s’est conduit de cette sorte. Car luy ayant raconté ce que le druyde m’avoit predit, elle qui m’aime plus tendrement que si j’estois son enfant propre, me conseilla de ne dedaigner cet advertissement ; et parce que je luy proposay la difficulté du grand abord des personnes qui viennent ceans quand j’y suis, elle mesme m’advertit de feindre que je me voulois purger. – Et quel est vostre dessein ? dit Leonide. – De faire en sorte, respondit Galathée, que ce berger me vueille du bien, et jusques à ce que cela soit, de ne le point laisser sortir de ceans ; que si une fois il vient à m’aimer, je laisseray conduire le reste à la fortune. – Madame, dit Leonide, Dieu vous en donne tout le contentement que vous en desirez ; mais permettez moy de vous dire encore pour ce coup, que vous vous ruinez de reputation. Quel temps faut-il pour déraciner l’affection si bien prise qu’il porte à Astrée, la beauté, et la vertu de laquelle on dit estre sans seconde ? – Mais, interrompit incontinent la nymphe, elle le desdaigne, elle l’offense, elle le chasse : pensezvous qu’il n’ayt pas assez e courage pour la laisser ? – O Madame, rayez cela de vostre esperance, dit Leonide ; s’il n’a point de courage, il ne ressentira pas, et s’il en a, un homme genereux ne se divertit jamais d’une entreprise pour les difficultez. Ressouvenez-vous pour exemple, de combien de desdains vous avez usé contre [72/73] Lindamor, et combien vous l’avez traicté cruellement, et combien il a peu fait de cas de tels desdains ny de telles cruautez. Mais qu’il soit ainsi, que Celadon, pour estre enfin un berger, n’ait pas tant de courage que Lindamor, et qu’il fléchisse aux coups d’Astrée, qu’esperez-vous de bon pour cela ? pensez-vous qu’un esprit trompé soit aisé à retromper une seconde fois en un mesme sujet ? Non, non, madame, quoy qu’il soit et de naissance, et de conversation entre des hommes grossiers, si ne le peut-il estre tant, qu’il ne craigne de se rebrusler à ce feu, dont la douleur lui cuit encore en l’ame. Il faut [et c’est ce que vous pouvez esperer de plus avantageux] que le temps le guerisse entierement de ceste brusleure, avant qu’il puisse tourner les yeux sur un autre sujet semblable, et quelle longueur y faudra-t’il ? Et cependant, sera-t’il possible d’empescher si long temps que les gardes qui ne sont qu’en ceste basse cour, ne viennent à le sçavoir ? ou en le voyant [car encore ne le pouvez-vous pas tenir tousjours en une chambre] ou par le rapport de Meril, qui [encor qu’assez discret pour son aage] est enfin un enfant ? – Leonide, luy dit-elle, cessez de vous travailler pour ce sujet, ma resolution est celle que je vous ay dite ; que si vous voulez ne faire croire que vous m’aimez, favorisez mon dessein en ce que vous pourrez, et du reste laissez-m’en le soucy. Ce matin, si le mal de Celadon le permet [il me sembla qu’hier il se portoit bien] vous pourrez le conduire au jardin, car pour aujourd’huy je me trouve un peu mal, et difficilement sortiray-je du lict, que sur le soir. Leonide toute triste ne luy respondit, sinon qu’elle rapporteroit tousjours tout ce qu’elle pourroit à son contentement.

Cependant qu’elles discouroient ainsi, Meril fit son message, et ayant trouvé le berger esveillé, luy donna le bon jour de la part de la nymphe, et luy presenta ses papiers. O combien promptement se releva-t’il sur le lict ! il fit ouvrir les rideaux, et les fenetres, n’ayant le loisir de se lever, tant il avoit de haste de voir e qui luy avoit cousté tant de regrets. Il ouvre le petit sac, et apres l’avoir baisé plusieurs fois : O secretaire, dit-il, de ma vie plus heureuse ! comment t’es-tu trouvé entre ces mains estrangeres ? A ce mot il sort toutes les lettres sur le lict, et pour voir s’il en manquoit quelqu’une, il les remit en leur rang, selon le temps qu’il les avoit receues, et voyant qu’il restoit un billet, il l’ouvre et leut tels mots :

Celadon, je veux que vous sçachiez que Galathée vous aime, et que le Ciel a permis le desdain d’Astrée, pour ne vouloir que plus long temps une bergere possedast ce qu’une nymphe desire. Recognoissez ce bonheur, et ne le refusez.

L’estonnement du berger fut tres-grand, toutesfois voyant que le petit Meril consideroit ses actions, il n’en voulut faire semblant. Les resserrant donc toutes ensemble, et se remettant au lict, il luy demanda qui les luy avoit baillées. Je les ay prises, dit-il, dans la toilette de madame, et n’eust esté que je desiroit de vous oster de la peine où je vous voyois, je n’eusse osé y aller ; car elle se trouve un peu mal. – Et qui est avec elle ? demanda Celadon. – Les deux nymphes, dit-il, que vous veites icy hier, dont l’une est Leonide, niepce d’Adamas, l’autre est Silvie, fille de Deante le glorieux ; et certes elle n’est pas sa fille sans raison, car c’est bien la plus altiere en ses façons que l’on puisse voir. Ainsi receut Celadon le premier advertissement de la bonne volonté de Galathée, car encor qu’il n’y eust chiffre, ny signature au billet qu’il avoit receu, si jugea-t’il bien que cela n’avoit point esté fait sans qu’elle le sceut. Et dés lors il previt que ce luy seroit une surcharge à ses ennuis, et qu’il s’y falloit resoudre.

Voyant donc que la moitié du jour estoit presque passée, et se trouvant assez bien, il ne voulut demeurer plus long temps au lict, croyant que plustost il en sortiroit, plustost aussi pourroit-il prendre congé de ces belles nymphes. S’estant levé en ceste deliberation, ainsi qu’il sortoit pour s’aller promener, il rencontra Leonide et Silvie, que Galathée, n’osant se lever, ny se monstrer encor à luy ; de honte du billet qu’elle luy avoit escrit, luy escrit, luy enoyoit pour l’entretenir. Ils descendirent dans le jardin. Et parce que Celadon leur vouloit cacher son ennuy, il se monstroit avec le visage le plus riant qu’il pouvoit dissimuler, et feignant d’estre curieux de sçavoir tout ce qu’il voyoit : Belles nymphes, leur dit-il, n’est ce pas pres d’icy où se trouve la fontaine de la Verité d’amour ? je voudrois bien, s’il estoit possible, que nous la veissions. – C’est bien pres d’icy, respondit la nymphe, car il ne faut que descendre dans ce grand bois ; mais de la voir il est possible, et il en faut remercier ceste belle qui en est cause, dit-elle en monstrant Silvie. – Je ne sçay, repliqua-t’elle, pourquoy vous m’en accusez ; car quant à moy je n’ouys jamais blasmer l’espée, si elle couppe l’imprudent qui met le doigt dessus. – Il est vray, respondit Leonide, mais si ay bien moy celuy qui en blesse, et vostre beauté n’est pas de celles qui se laissent voir sans homicide. – Telle qu’elle est, respondit Silvie, avec un peu de rougeur, elle a bien d’assez fort liens, pour ne lascher jamais ce qu’elle estreint une fois.

Elle disoit cecy, en luy reprochant l’infidelité d’Agis, qui l’ayant quelque temps aimée, pour une jalousie, ou pour une absence de deux mois, s’estoit entierement changé, et pour Polemas qu’une autre beauté luy avoit desrobé, ce qu’elle entendit fort bien. Aussi luy repliqua-t’elle : J’advoue, ma sœur, que mes liens sont aisez à deslier, mais c’est d’autant que je n’ay jamais voulu prendre la peine de les nouer. Celadon oyoit avec beaucoup de plaisir leurs petites disputes, et à fin qu’elles ne finissent si tost, il dit à Silvie : Belle nymphe, puis que c’est de vous d’où procede la difficulté de voir ceste admirable fontaine, nous ne vous aurions pas peu d’obligation, si par vous mesmes nous apprenions comme cela est advenu. – Celadon, respondit la nymphe en sousriant, vous avez bien assez d’affaire chez vous, sans aller chercher ceux d’autrui. Toutesfois si la curiosité peut encor trouver place avec vostre amour, ceste parleuse de Leonide, si vous l’en priez, vous en dira bien la fin, puis que, sans estre requise, elle vous a si bien dit le commencement. – Ma sœur, respondit Leonide, vostre beauté fait bien mieux parler tout ceux de qui elle est veue. Et puis que vous me donnez permission d’en dire un effet, je vous aime tant que je ne laisseray jamais vos victoires incogneues, et mesmes celles , que vous desirez si fort que l’on sçache. Toutesfois pour n’ennuyer ce berger, j’abregeray pour ce coup le plus qu’il me sera possible. – Non point pour cela, interrompit le berger, mais pour donner loisir à ceste belle nymphe de vous rendre la pareille. – N’en doutez nullement, repliqua Silvie, mais selon qu’elle me traitera, je verray ce que j’auray à faire. Ainsi de l’une et de l’autre, par leur bouche mesme, Celadon apprenoit leur vie plus particuliere, et afin qu’en se promenant il les peust mieux ouyr, elles le mirent entre elles, et marchant au petit pas, Leonide commença de ceste sorte.

Histoire de Silvie[modifier]

Ceux qui dient que pour estre aimé, il ne faut qu’aimer, n’ont pas esprouvé ny les yeux, ny le courage de ceste nymphe ; autrement ils eussent cogneu, que tout ainsi que l’eau de la fontaine fiut incessamment de sa source, que de mesme l’amour, qui naist de ceste belle, s’esloigne d’elle le plus qu’il peu. Si oyant le discours que je vay faire, vous n’advouez ce que je dis, je veux bien que vous m’accusiez de peu de jugement.

Amasis, mère de Galathée, a un fils nommé Clidaman, accompagné de toutes aimables vertus qu’une personne de son aage, et de sa qualité peut avoir, car il semble estre nay à tout ce qui est des armes, et des dames. Il peut y avoir trois ans, que pour donner cognoissance de son gentil naturel, avec la permission d’Amasis, il fit un serviteur à toutes les nymphes, et cela non point par election, mais par sort ; par ce qu’ayant mis tous les noms des nymphes dans un vase, et tous ceux des jeunes chevaliers dans l’autre, devant toute l’assemblée, il prit la plus jeune d’entre nous, et le plus jeune d’entr’eux : au fils il donna le vase des nymphes, et à la fille celuy des chevaliers. Et lors, apres plusieurs sons de trompettes, le jeune garçon tira, et le premier nom qui sortir, fut Silvie ; soudain on en fit faire de mesme à la jeune nymphe, qui tira celuy de Clidaman. Grand certes fut l’applaudissement de chacun, mais plus grande la gentillesse de Clidaman, qui apres avoir receu le billet vint, un genouil en terre, baiser les mains à ceste belle nymphe, qui toute honteuse ne l’eust point permis, sans le commandement d’Amasis, qui dit que c’estoit le moindre hommage qu’elle deust recevoir au nom d’un si grand dieu que l’Amour. Apres elle toutes les autres furent appellées : aux unes il rencontra selon leur desir, aux autres non ; tant y a que Galathée en eut un tres-accomply, nommé Lindamor, qui pour lors ne faisoit que revenir de l’armée de Merouée. Quant au mien, il s’appelloit Agis, le plus inconstant et trompeur qui fut jamais. Or de ceux qui furent ainsi donnez, les uns servirent par apparence, les autres par leur volonté ratifierent à ces belles la donation que le hazard leur avoit fait d’eux ; et ceux qui s’en deffendirent le mieux, furent ceux qui auparavant avoient desja conceu quelque affection.

Entre autres le jeune Ligdamon en fut un : cestuy-cy escheut à Silere, nymphe à la verité bien aymable, mais non pour luy, qui avoit des-ja disposé de ses volontez. Et certes ce fut une grande fortune pour luy d’estre alors absent ; car il n’eust jamais fait à Silere le feint hommage qu’Amasis commandoit, et cela luy eust peut-estre causé quelque disgrace. Car il faut, gentil berger, que vous sçachiez, qu’il avoit esté nourry si jeune parmy nous, qu’il avoit point encor dix ans quand il y fut mis, au reste si beau et si adroit en tout ce qu’il faisoit, qu’il n’y avoit celle qui n’en fist cas, et plus que toutes Silvie, estant presque de mesme aage. Au commencement leur ordinaire conversation engendra une amitié de frere à sœur, telle que leur cognoissance estoit capable e recevoir. Mais à mesure que Ligdamon prenoit plus d’aage, il prenoit aussi plus d’affection ; si bien que l’enfance se changeant en quelque chose de plus rassis, il commença sur les quatorze ou quinze ans, de changer en desirs ses volontez, et peu à peu ses desirs en passions. Toutesfois il vesquit avec tant de discretion que Silvie n’en eut jamais cognoissance qu’elle mesme ne l’y forçast. Depuis qu’il fut attaint à bon escient, et qu’il recogneut son mal, il jugea bien incontinent le peu d’espoir qu’il y avoit de guerison, une seule des humeurs de Silvie ne luy pouvant estre cachée. Si bien que la joye et la gaillardise qui estoient en son visage, et en toutes ses actions, se changerent en tristesse, et sa tristesse en si pesante melancolie, qu’il n’y avoit celuy qui ne recogneust ce changement. Silvie ne fut pas des dernieres à luy demander la cause, mais elle n’en peut tirer que des responses interrompues. En fin voyant qu’il continuoit en ceste façon de vivre, un jour qu’elle commençoit desja à se plaindre de son peu d’amitié, et à luy reprocher qu’elle l’obligeoit à ne luy rien celer, elle ouyt qu’il ne peut si bien se contraindre, qu’un tres-ardent souspir ne luy eschappast au lieu de response. Ce qui la fit entrer en opinion qu’amour peut-estre estoit la cause de son mal.

Et voyés, si le pauvre Ligdamon conduisoit discrettement ses actions, puis qu’elle ne se peut jamais imaginer d’en estre la cause. Je croy bien que l’humeur da la nymphe, qui ne panchoit point du tout à ce dessein, en pouvoit estre en partie l’occasion. Car mal-aisément pensons-nous à une chose esloignée de nostre intention ; mais encor falloit-il qu’en cela sa prudence fut grande et sa froideur aussi, puis qu’elle couvroit du tout l’ardeur de son affection. Elle donc plus qu’auparavant le presse ; que si c’est amour, elle luy promet toute l’assistance, et tous les bons offices qui se peuvent esperer de son amitié. Plus il luy en fait de refus, et plus elle desire de le sçavoir ; en fin ne pouvant se deffendre d’avantage, il luy advoua que c’estoit amour, mais qu’il avoit fait serment de n’en dire jamais le sujet. Car, disoit-il, de l’aimer, mon outrecuidance certes est grande, mais forcée par tant de beautez, qu’elle est excusable en cela ; de l’oser nommer, quelle excuse couvriroit l’ouverture que je ferais de ma temerité ? – Celle, respondit incontinent Silvie, de l’amitié que vous me portez. – Vrayement, repliqua Ligdamon, j’auray donc celle-là, et celle de vostre commandement, que je vous supplie avoir ensemble devant les yeux pour ma descharge, et ce miroir qui vous fera voir ce que vous desirez sçavoir. A ce mot il prend celuy qu’elle portoit à sa ceinture, et le luy mit devant les yeux.

Pensez quelle fut sa surprise, recognoissant incontinent ce qu’il vouloit dire ; et elle m’a depuis juré qu’elle croyoit au commencement que ce fut de Galathée, de qui il vouloit parler. Cependant qu’il demeuroit ravy à la considerer, elle demeura ravie à se considerer en sa simplicité, en colere contre luy, mais beaucoup plus contre elle-mesme voyant bien qu’elle luy avoit tiré par force ceste declaration de sa bouche. Toutesfois son courage altier ne permis pas qu’elle fit longue deffense, pour la justice de Ligdamon ; car tout à coup elle se leva, et sans parler à luy, partit pleine de despit que quelqu’un l’osast aimer. Orgueilleuse beauté qui ne juge rien digne de soy ! Le fidele Ligdamon demeura, mais sans ame, et comme une statue insensible. En fin revenant à soy, il se conduisit le mieux qu’il peut en son logis, d’où il ne partit de long temps, parce que la cognoissance qu’il eut du peu d’amitié de Silvie, le toucha si vivement qu’il tomba malade ; de sorte que personne le luy esperoit plus de vie, quand il se resolut de luy escrire une telle lettre :

Lettre de Ligdamon a Silvie[modifier]

La perte de ma vie n’eust eu assez de force pour vous descouvrir la temerité de vostre serviteur, sans vostre exprés commandement. Si toutesfois vous jugez que je devois mourir, et me taire, dites aussi que vos yeux devoient avoir moins absolue puissance sur moy ; car, si à la premiere semonce, que leur beauté m’en fit, je ne peus me deffendre de leur donner mon ame, comment en ayant esté si souvent requis, eussé-je refusé la recognoissance de ce don ? Que si toutesfois j’ay offensé en offrant mon cœur à vostre beauté, je veux bien pour la faute que j’ay commise de presenter à tant de merites chose de si peu de valeur, vous sacrifier encore ma vie, sans regretter la perte de l’un ny de l’autre, que d’autant qu’ils ne vous sont agreables.

Cette lettre fut portée à Silvie lors qu’elle estoit seule dans sa chambre. Il est vrai que j’y arrivay en mesme temps, et certes à la bonne heure pour Ligdamon ; car voyez quelle est l’humeur de ceste belle nymphe : elle avoit pris un si grand despit contre luy, depuis qu’il luy avoit découvert son affection, que seulement elle n’effaça pas le souvenir de son amitié passé, mais en perdit tellement la volonté, que Ligdamon luy estoit comme chose indifferente, si bien que, quand elle oyoit que chacun desesperoit de sa guerison, elle ne s’en esmouvoit non plus que si elle ne l’eust jamais veu. Moy qui plus particulierement y prenoit garde, je ne sçavois qu’en juger, sinon que sa jeunesse lui faisoit ainsi aisément perdre l’amitié des personnes absentes ; mais à ceste fois que je luy veis refuser ce qu’on luy donnoit de sa part, je cogneus bien qu’il y devoit avoir entr’eux du mauvais mesnage. Cela fut cause que je pris la lettre qu’elle avoir refusée, et que le jeune garçon, qui l’avoit apportée par le commandement de son maistre, avoit laissée sur la table. Elle alors, moins fine qu’elle ne vouloit pas estre, me courut apres, et me pria de ne la point lire. Je la veux voir, dis-je, quand ce ne seroit que pour la defense que vous m’en faites. Elle rougit alors, et me dit : non, ne la lisez point, ma sœur, obligez moy de cela, je vous en conjure par nostre amitié. – Et quelle doit-elle estre, luy respondis-je, si elle peut souffrir que vous me cachiez quelque chose ? Croyez, Silvie, que si elle vous laisse assez de dissimulation pour vous couvrir à moy, qu’elle me donne bien assez de curiosité pour vous découvrir. – Et quoy, dit-elle, il n’y a donc plus d’esperance en vostre discretion ? – Non plus, luy dis-je, que de sincerité en vostre amitié. Elle demeura un peu muette en me regardant, et s’approchant de moy me dit : Au moins promettez moy que vous ne la verrez point, que je ne vous aye fait le discours de tou ce qui s’est passé. – Je le veux bien, dis-je, pourveu que vous ne soyez point mensongere.

Apres m’avoir juré qu’elle me diroit veritablement tout, et m’avoir adjuré que je n’enfisse jamais semblant, elle me raconta ce que je vous ay dit de Ligdamon. Et à ceste heure, continua-t’elle, il vient de m’envoyer ceste lettre, et j’ay bien affaire de ses plaintes, ou plustost de ses feintes. – Mais, luy respondis-je, si elles estoient veritables ? – le seroient, pourquoy ay-je à mes mesler, dit-elle, de ses folies ? – Pour cela mesme, adjoustai-je, que celuy est obligé d’aider au miserable, qu’il a fait tomber dans un precipice. – Et que puis-je mais de son mal ? repliqua-t’elle, pouvois-je moins faire que de vivre, puis que j’estois au monde ? pourquoy avoit-il les yeux ? pourquoy s’est-il trouvé où j’estoit ? vouliez-vous que je m’en fuisse ? – Toutes ces excuses, luy dis-je, ne sont pas valables, car sans doute vous estescomplice de son mal. Si vous eussiez esté moins pleine de perfectins , si vous vous fussiez rendue moins aimable, croyez-vous qu’il eust esté reduit à ceste extreeité ? – Et vrayement, me dit-elle en sousriant, vous estes bien jolie de me charger de ceste faute : quelle vouliez-vous que je fusse, si je n’eusse esté celle que je suis ? – Et quoy, Silvie, luy respondis-je ne sçavezvous point, que celuy qui aiguise un fer entre les mains d’un furieux, est en partie coupable du mal qu’il en fait ? et pourquoy ne le serez-vous pas, puis que ceste beauté, que le Ciel à votre naissance vous a donnée, a esté par vous si curieusement aiguisée avec tant de vertus, et aimables perfections, qu’il n’y a œil qui sans estre blessé les puisse voir ? et vous ne serez pas blasmée des meurtres que vostre cruauté en fera ? Voyez vous, Silvie, il ne falloit pas que vous fussiez moins belle, ni moyns remplie des perfections, mais vous deviez vous estudier autant à vous faire bonne, que vous estiez belle, et à mettre autantde douceur en vostre ame, que le Ciel vous en avoit mis au visage ; mais le mal est que vos yeux pour mieux blesser l’ont toute prise, et n’ont laissé en elle que rigueur et cruauté.

Or, gentil berger, ce qui me faisoit tant affectionner la deffense de Ligdamon estoit, qu’outre que nous estions un peu alliés, encor estoit-il fort aimé de toutes celles qui le cognoissoient, et j’avoie sceu qu’il estoit reduit à fort mauvais terme. Doncques, apresquelques semblables propos, j’ouvris la lettre, et la leus tout haut, afin qu’elle l’entendist. Mais elle n’en fit jamais un seul clin d’œil, ce que je trouvay fort estrange, et previs bien, que si je n’usois d’une tres-grande force, à peine tirerois-je jamais d’elle quelquebon remede pour mon malade ; ce qui me fit resoudre de luy dire du premier coup, qu’en toute façon je ne voulois point que Ligdamon se perdist. Voyez, ma sœur, me dit-elle, puis que vous estes si pitoyable, guerissez-le. – Ce n’est pas de moy, respondis-je, dont sa guerison despend ; mais je vous asseure bien, si vous continuez envers luy, comme vous avez fait par le passé, que je vous en feray avoir du desplaisir, car je feray qu’Amasis le sçaura, et n’y aura une seule de nos compagns, à qui je ne le die. – Vous seriez bien assez folle, repliqua-t’elle. – N’en doutez nullement, respondis-je, car pour conclusion, j’aime Ligdamon, et ne veux point voir sa perte, tant que je le pourray empescher. – Vous dites fort bien,Leonide, [me dit-elle alors en colere] ce sont icy des offices que j’ay tousjours attendus de vostre amitié. – Mon amitié [luy respondis-je] seroit toute telle envers vous contre luy, s’il avoit le tort.

En ce poinct nous demeurasmes quelque temps sans parler ; en fin je luy demanday quelle estoit sa resolution. Telle que vous voudrez, me dit-elle, pourveu que vous ne me fassiez point ce desplaisir de publier les folies de Ligdamon : car encor que je n’en puisse estre taxée, il me fascheroit toutesfois qu’on les sceust. – Voyez, m’escriay-je alors, quelle humeur est la vostre, Silvie, vous craignez que l’on sçache qu’un homme vous ait aimée, et vous ne craignez pas de faire sçavoir que vous luy avez donné la mort. – Par ce, respondit-elle, qu’on peut soupçonner le premier estre produit avec quelque consentement de mon costé, mais non point le dernier. – Laissons cela, repliquay-je, et vous resolvez que je veux que Ligdamon soit à l’advenir traitté d’autre sorte.

Et puis je continuay, qu’elle s’asseurast que je ne permettrois point qu’il mourust, et que je voulois qu’elle luy escrivist en façon, qu’il ne se desesperast plus, que quand il seroit guery, je me contenterois qu’elle en usast comme elle voudroit, pourveu qu’elle luy laissast la vie. J’eus de la peine à obtenir cette grace d’elle, toutesfois je la menaçois à tous coup de le dire ; ainsi apres un long debat, et l’avoir fait recommencer deux ou trois fois, en fin elle luy escrivit de ceste sorte.

Response de Silvie a Ligdamon[modifier]

S’il y a quelque chose en vous qui me plaise, c’est moins vostre mort que toute autre ; la recognoissance de vostre faute m’a satisfaite, et ne veux point d’autre vengeance de vostre temerité, que la peine que vous en aurez. Recognoissez vous à l’advenir, et me recognoissez. A Dieu, et vivez :

Je luy escrivis ces mots au bas de la lettre, afin qu’il esperast mieux, ayant un si bon second.

Billet de Leonide[modifier]

à Ligdamon, dans la response de Silvie.

Leonide a mis la plume en la main à ceste nymphe. Amour le vouloit, vostre justice l’y convioit, son devoir le luy commandoit, mais son opiniastreté avoit une grande deffense. Puis que ceste faveur est la premiere que j’ay obtenue pour vous, guerissez vous, et esperez.

Ces billets luy furent portez si à propos, qu’ayant encor assez de force pour les lire, il veit le commandement que Silvie luy faisoit de vivre. Et parce que jusques alors il n’avoit voulu user user d’aucune sorte de remede, depuis, pour ne desobeyr à ceste nymphe, il se gouverna de telle façon qu’en peu de temps il se porta mieux ; ou fust que sa maladie ayant fait tout son effort, estoit sur son declin, ou que veritablement le contentement de l’ame soit un bon remede pour les douleurs du corps, tant y a que depuis son mal alla toujours diminuant. Mais cela esmeut si peu ceste cruelle beauté, qu’elle ne se changea jamais envers luy, et quand il fut guery, la plus favorable response qu’il peut avoir, fut : je ne vous ayme point, je ne vous hay point aussi ; contentez vous que de tous ceux qui me pratiquent, vous estes celuy qui me desplaist le moins. Que si luy on moy la recherchions de plus grande declaration, elle nous disoit les paroles si cruelles, qu’autre que son courage ne les pouvoit imaginer, ny autre affection les supporter, que celle de Ligdamon.

Mais pour ne tirer ce discours en longueur, Ligdamon l’ aima, et servit tousjours depuis sans nulle autre apparence d’espoir, que celle que je vous ay dicte, jusques à ce que Clidaman fut esleupar la fortune pour la servir ; alors certes il faillit bien à perdre toute resolution, et n’eust esté qu’il sceut par moy, qu’il n’estoit pas mieux traitté, je ne sçay quel l fust devenu. Toutesfois, encor que cela le consolast un peu, la grandeur de son rival luy donnoit plus de jalousie. Il me souvient qu’une fois il me fit une telle response, sur ce que je luy disoit, qu’il ne devoit se monstrer tant en peine pour Clidaman. Belle nymphe, me respondit-il, je vous diray librement d’où mon souci procede, et puis juger si j’ay tort. Il y a desja si long-temps que j’espreuve Silvie ne pouvoir estre esmeue, ny par fidelité d’affection, ny par extremité d’amour, que c’est sans doute qu’elle ne peut estre blessée de ce costé-là. Toutesfois, comme j’ay appris du sage Adamas, vostre oncle, toute personne est sujette à une certeine force, dont elle ne peut eviter l’attrait, quand une fois elle en est touchée. Et quelle puis-je penser, que puisse estre celle de ceste belle, si ce n’est la grandeur et la puissance ? et ainsi si je crains, c’est la fortune, et non les merites de Clidaman ; sa grandeur, et non point son affection. Mais certes en cela il avoit ; car ny l’amour de Ligdamon, ny la grandeur de Clidaman n’esmeurent jamais une seule estincelle de bonne volonté en Silvie. Et je ne croy point qu’Amour ne la garde pour exemple aux autres, la voulant punir de tant de desdains, par quelque moyen inaccoustumé. Or en ce mesme temps il advint un grand tesmoignage de sa beauté, ou pour le moins de la force qu’elle a à se faire aymer.

C’estoit le jour tant celebre, que tous les ans nous chommons, le sixiesme de la lune de juillet, et qu’Amasis a accoustumé de faire ce solennel sacrifice, tant à cause de la feste, que pour estre le jour de la nativité de Galathée, lors qu’estant desja bien avant au sacrifice, il arriva dans le temple quantité de personnes vestues de dueil, au milieu desquelles venoit un chevalier plein de tant de majesté entre les autres, qu’il estoit aisé à juger qu’il estoit leur maistre. Il estoit triste et melancholique, qu’il faisoit bien paroistre d’avoir quelque chose en l’ame qui l’affligeoit beaucoup. Son habit noir en façon de mante, luy trainoit jusques en terre, qui empeschoit de cognoistre la beauté de sa taille, mais le visage qu’il avoit découvert, et la teste nue, dont la poil blond et crespé faisoit honte au soleil, attiroient les yeux de chacun sur luy. Il vint au petit pas jusques où estoit Amasis, et apres luy avoir baisé la robbe, il se retira, attendant que le sacrifice fust achevé, et par fortune bonne, ou mauvaise pour luy, je ne sçay, il se trouva vis à vis de Silvie. Estrange effet d’amour ! Il n’eust si tost mis les yeux sur elle, qu’il ne la cogneust, quoy qu’auparavant il ne l’eust jamais veue, et pour en estre plus asseuré, le demanda à l’un des siens, qui nous cognoissoit toutes ; sa reponse fut suivie d’un profond souspir par cest estranger, et depuis, tant que les ceremonies durerent, il n’osta les yeux de dessus. Enfin le sacrifice estant parachevé, Amasis s’en retourna en son palais, où luy ayant donné audience, il luy parla devant tous de telle sorte :

Madame, encore que le dueil que vous voyez en mes habits, soit beaucoup plus noir en mon ame, si ne peut-il égaler la cause que j’en ay. Et toutesfois, encore que ma perte soit extreme, je ne pense pas estre le seul qui y ait perdu, car vous y estes particulierement amoindrie entre vos fidelles serviteurs, d’un qui peut estre n’estoit point ny le moins affectionné, ny le plus inutile à vostre service. Ceste considerstion m’avoit fait esperer de pouvoir obtenir de vous quelque vengeance de sa mort contre son homicide ; mais dés que je suis entré dans ce temple, j’en ay perdu toute esperance, jugeant que si le desir de vengeance mouroit en moy qui suis le frere de l’offensé, qu’à plus forte raison se perdroit-elle en vous, madame, en qui la compassion du mort, et le service qu’il vous avoit voué, en peuvent sans plus faire naistre quelque volonté. Toutesfois, parce que je voy les armes de l’homicide de mon frere, preparées desja contre moy, non point pour fuyr telle mort, mais pour en advertir les autres, je vous dirai le plus briefvement qu’il me sera possible, la fortune de celuy que je regrette.

Encore, madame, que je n’aye l’honneur d’estre cogneu de vous, je m’asseure toutesfois qu’au nom frere, qui n’a jamais vescu qu’a vostre service, vous me recognoistrez pour vostre tres-humble serviteur. Il s’appeloit Aristandre, et sommes tous deux fils de ce grand Cleomir, qui pour vostre service visita si souvent le Tibre, le Rin, et le Danube. Et d’autant que j’estoy le plus jeune, il peut y avoir neuf ans, qu’aussitost qu’il me vid capablede porter les armes, il m’envoya en l’armée de ce grand Meroüée, la delice des hommes, et le plus agreable prince qui vint jamais en Gaule. De dire pourquoy mon pere m’envoya plutost vers Meroüée, que vers Thierry le roy des Visigots, ou vers celuy des Bourguignons, il me seroit mal-aisé, toutesfois j’ay opinion que ce fut, pour ne me faire servir un prince si proche de vos estats, que la fortune pourroit rendre vostre ennemy. Tant y a que la rencontre pour moy fut telle, que Childeric son fils, prince belliqueux, et de grande esperance, me voyant presque de son aage, me voulut plus particulierement favoriser de son amitié que tout autre. Quand j’arrivay pres de luy, c’estoit sur le poinct que ce grand et prudent AEtius traittoit un accord avec Meroüée et ses Francs [car tels nomme-t’il tous ceux qui le suivent] pour resister à ce fleau de Dieu Attila, roy des Huns, qui ayant r’amassée par les deserts de l’Asie, un nombre incroyable de gens, jusques à cinq cents mille combattans, descendit comme un deluge, ravageant furieusement tous les pays par où il passoit. Et encor que c’est AEtius Lieutenant general en Gaule de Valentinian, fut venu en deliberation de faire la guerre à Meroüée, qui durant le gouvernement de Castinus s’estoit saisi d’une partie de la Gaule, si luy sembla-t’il meilleur de se le rendre amy, et les Visigots, et les Bourguignons, avant que d’estre deffait par Attila, qui desja ayant traversé la Germanie, estoit sur les bords du Rhin, où il ne demeura long temps sans s’avancer tellement en Gaule qu’il assiegea la ville d’Orleans, d’où la survenue de Thierry roy des Visigots luy fit lever le siege, et prendre autre chemin. Mais attaint par Meroüée, et AEtius avec leurs confederez, aux champs Cathalauniques, il fut deffaict, plus par la vaillance des Francs, et la prudence de Meroüée, que de toute autre force. Depuis AEtius ayant esté tué, peut-estre par le commandement de son maistre, pour quelque mescontentement, Meroüée fut receu à Paris, Orleans, Sens, et aux villes voisines, pour seigneur et pour roy ; et tou ce peuple luy a depuis porté tant d’affection, que non seulement il veut estre à luy, mais se fait nommer du nom des Francs, pour luy estre plus agreable, et leur paIs au lieu de Gaule prend le nom de France.

Cependant que j’estoit ainsi entre les armes des Francs, des Gaulois, des Romains, des Bourguignons, des Visigots, et des Huns, mon frere estoit entre celles d’amour. Armes d’autant plus offensives, qu’elles n’adressent toutes leurs playes qu’au cœur ! Son desastre fut tel [si toutefois à ceste heure il m’est permis de le nommer ainsi] qu’estant nourri avec Clidaman, il vid la belle Silvie, mais la voyant, il vid sa mort aussi, n’ayant depuis vescu que comme se trainant au cercueil. D’en dire la cause je ne sçaurois, car estant avec Childeric, je n’en sceu autre chose sinon quemon frere estoit à l’extremité. Encor que j’eusse tous les contentement qui se peuvent, comme estant bien veu de mon maistre, aimé de mes compagnons, chery, et honoré generalement de tous, pour une certaine bonne opinion que l’on avoit conceue de moy aux affaires qui s’estoient présentées, qui peut-estre m’avoit plus r’apporté entre eux d’authorité et de credit, que mon aage, et ma capacité ne meritoyent. Si ne peus-je. sçachant la maladie de mon frere, m’arrester plus long temps pres de Childeric ; au contraire, prenant congé de luy, et luy promettant de retournerbien tost, je m’en revins avec la haste que requeroit mon amitié. Soudain que je fus arrivé chez luy, plusieurs luy coururent dire que Guyemants estoit venu, car c’est ainsi que l’on m’appelle ; son amitié luy donna assez de force, pour se relever sur le lict, et m’embrasser de la plus entiere affection, que jamais un frere serra l’autre entre les bras.

Il ne serviroit, madame, que de vous ennuyer, et me reblesser encor plus vivement, de vous raconter les choses que nostre amitié fit entre nous. Tant y a que deux ou trois jours apres, mon frere fut reduit à telle extremité, qu’à peine avoit-il la force de respirer, et toutesfois ce cruel amour l’adonnoit tousjours plustost aux souspirs, qu’à la necessité qu’il en avoit pour respirer, et parmy ses plus cuisants regrets, on n’oyoit que le nom de Silvie. Moy à qui le déplaisir de sa mort estoit si violent, que rien n’estoit assez fort pour me le faire dissimuler, je voulois tant de mal à ceste Silvie incogneue, que je ne pouvoit m’empescher de la maudire ; ce que mon frere oyant, et son affection estant encore plus forte que son mal, il s’efforça de me parler ainsi : Mon frere, si vous ne voulez estre mon plus grand ennemy, cessez, je vous prie, ces imprecations, qui ne peuvent que m’estre plus desagreables, que mon mal mesure. J’esliroy plustost de n’estre point, que si elles avoyent effect, et estant inutiles, que profitez-vous, sinon de me témoigner combien vous hayssez ce que j’ayme ? Je sçay bien que ma perte vous ennuye, et en cela je ressens plus nostre separation que ma fin. Mais puis que tout homme est nay pour mourir, pourquoy avec moy ne remerciez-vous le Ciel, qui m’a esleu la plus belle mort, et plus belle meurtriere qu’autre ayt jamais eue ? L’extremité de mon affection, et l’extremité de la vertu de Silvie, sont les armes desquelles sa beauté s’est servie, pour me mettre au cercueil ; et pourquoy me plaignez-vous, et voulez-vous mal à celle à qui je veux plus de bien qu’à mon ame ? Je croy qu’il vouloit dire d’avantage, mais la force luy manqua. Et moy, plus baigné de pleurs de pitié, que contre Attila je n’avois jamais esté mouillé de sueur sous mes armes, ny mes armes n’avoient esté teintes de sang sur moy, je luy responds : Mon frere, celle qui vous ravit aux vostres, est la plus injuste qui fut jamais. Et si elle est belle, les dieux mesme ont usé d’injustice en elle, car ou ils luy devoyent changer le visage, ou le cœur.

Alors Aristandre, ayant repris d’avantage de force, me repliqua : Pour Dieu, Guyemants, ne blasphemez plus de ceste sorte, et croyez que Silvie a le cœur si respondant au visage, que comme l’un est plein de beauté, l’autre aussi l’est de vertu. Que si pour l’aimer je meurs, ne vous en estonnez, pource que si l’œil ne peut sans esblouissement soustenir les esclairs d’un soleil sans nuage, comment mon ame ne seroit-elle demeurée esblouye aux rayons de tant de soleils qui esclairent en ceste belle ? Que si je n’ay peu gouster tant de divinitez sans mourir, que j’aye au moins le contentement de celle qui mourut pour voir Jupiter en sa divinité. Je veux dire que comme sa mort rendit tesmoignage que nulle autre n’avoit veu tant de divinitez qu’elle, que vous avouyez aussi que nul n’ayma jamais tant de beauté, ny tant de vertu que moy.

Moy qui venois d’un exercice qui me faisoit croire n’y avoir point d’amour forcé, mais volontaire, avec lequel on s’alloit flattant en l’oysiveté, je luy dis : Est-il possible qu’une seule beauté soit la cause de votre mort ? – Mon frere, me respodit-il, je suis en telle extremité que je ne pense pas vous pouvoir satisfaire, en ce que vous me demandez. Mais, continua-t’il en me prenant la main, par l’amitié fraternelle, et par la nostre particuliere, qui nous lie encor plus, je vous adjure de me promettre un don. Je le fis. Lors il continua : Portez de ma part ce baiser à Silvie, [et lors il me baisa la main] et observez ce que vous trouverez de ma derniere volonté, et quand vous verrez ceste nymphe, vous sçaurez ce que vous m’avez demandé. A ce mot, avec le souffle s’envola son ame, et son corps me demeura froid entre les bras.

L’affliction que je ressentis de ceste perte, comme elle ne peut estre imaginée que par celuy qui l’a faite, aussi ne peut-elle estre comprinse, que par le cœur qui l’a soufferte. Et mal-aisément parviendra la parole, où la pensée ne peut atteindre ; si bien que sans m’arrester d’avantage à pleurer ce desastre, je vous diray, madame, qu’aussi-tost que ma douleur me l’a voulu permettre je me suis mis en chemin, tant pour vous rendre l’hommage, que je vous doy, et vous demander justice de la mort d’Aristandre, que pour observer la promesse que je luy ay faite envers son homicide, et luy presenter ce que dans sa derniere volonté il a laissé par escrit, et à fin que je me puisse dire aussi juste observateur de ma parole, que son affection a esté inviolable. Mais soudain que je me suis presenté devant vous, et que j’ay voulu ouvrir la bouche pour accuser ceste meutriere, j’ay recogneu si veritables les paroles de mon frere, que non seulement j’excuse sa mort, mais encore j’en desire, et requiers une semblable. Ce sera donc, Madame, avec vostre permission, que je paracheveray.

Et lors, faisant une grande reverence à Amasis, il choisit entre nous Silvie, et mettant un genouil en terre, il luy dit : Belle meurtiere, encor que sur ce beau sein il tombast une larme de pitié à la nouvell de la mort d’une personne qui vous estoit tant acquise, vous ne laisseriez d’en avoir aussi entiere, et honorable victoire. Toutesfois si vous jugez qu’à tant de flammes, que vous aviez allumées en luy, si peu d’eau ne seroit pas grand allegement, recevez pour le moins l’ardant baiser qu’il vous envoye, ou plustost son ame changée en ce baiser, qu’il remet en ceste belle main, riche à la verité des despouilles de plusieurs autres libertez, mais de nulle plus entiere que la sienne.

A ce mot il luy baisa la main, et puis continua ainsi, apres s’estre relevé : Entre les papiers où Aristandre avoit mis sa derniere volonté nous avons trouvé cestuy-cy, et parce qu’il est cacheté de la façon que vous voyez, et qu’il s’adresse à vous, je le vous apporte avec la protestation, que par son testament il me commande de vous faire, avant que vous l’ouvriez. Que si vostre volonté n’est de luy accorder la requeste qu’il vous y fait, il vous supplie de ne la lire point, afin qu’en sa mort, comme en sa vie, il ne ressente les traits de vostre cruauté. Lors il luy presenta une lettre que Silvie troublée de cet accident eust refusé, sans le commandement qu’Amasis luy en fit. Et puis Guyemants reprit la parolle ainsi : J’ay jusques icy satisfait à la derniere volonté d’Aristandre, il reste que je poursuive sur son homicide sa cruelle mort. Mais si autresfois l’offense m’avoit fait ce commandement, l’amour à ceste heure m’ordonne, que ma plus belle vengeance soit le sacrifice de ma liberté, sur le mesme autel, qui fume encores de celle de mon frere, qui m’estant ravie, lors que je n respirois contre vous, que sang, et mort, rendra tesmoignage que justement tout œil qui vous void, vous dois son cœur pour tribut, et qu’injustement tout homme vit, qui ne vit en vostre service. Silvie confuse un peu de ceste rencontre, demeura assez long-temps à respondre, de sorte qu’Amasis prit le papier qu’elle avoit en la main, et ayant dit à Guyemants que Silvie luy feroit response, elle se tira à part avec quelques-unes de nous, et rompant le cachet, leut telles paroles.

Lettre d’aristandre a Silvie[modifier]

Si mon affection ne vous a peu rendre mon service agreable, ny mon service mon affection, que pour le moins, ou ceste affection vous rende ma mort pleine de pitié, ou ma mort vous asseure de la fidelitéde mon affection, et que comme nul n’ayma jamais tant de perfections, que nul aussi n’ayma jamais avec tant de passion. Le dernier tesmoignage que je vous en rendray, sera le don de ce que j’ay de plus cher apres vous, qui est mon frere ; car je sçay bien que je le vous donne, puis que je luy ordonne de vousde vous voir, sçachant assez par experience, qu’il est impossible que cela soit sans qu’il vous ayme. Ne vueillez pas, ma belle meurtriere, qu’il soit heritier de ma fortune, mais ouy bien de celle que j’eusse peu justement meriter envers toute autre que vous. Celuy qui vous escrit, c’est un serviteur, qui pour avoir eu plus d’amour qu’un cœur n’estoit capable d’en concevoir, voulut mourir plustost que d’en diminuer.

Amasis appellant alors Silvie, luy demanda de quelle si grande cruauté elle avoitpeu user contre Aristrandre, qui l’eut conduit à ceste extremité. La nymphe rougissant luy respodit, qu’elle ne sçavoit dequoy il se pouvoit plaindre. Je veux, luy dit-elle, que vous receviez Guyemants en sa place. alors l’appellant devant tous, elle luy demanda s’il vouloit observer l’intention de son frere. Il respondit qu’ouy, pourveu qu’elle ne fut point contraire à son affection. Je prie ceste nymphe, dit alors Amasis, de vous recevoir en sa place, et que vous ayez meilleure fortune que luy. De vous recevoir, je le luy commande ; pour la fortune dont il parle, ce n’est jamais la priere ny le commandement d’autruy, qui la peut faire, mais le propre merite, ou la fortune mesme. Guyemants apres avoir baisé la robbe à Amasis, en vint faire de mesme à la main de silvie, en signe de servitude ; mais elle estoit si piquée contre luy, des reproches qu’il luy avoit faits, et de la declaration de son affection, que sans le commandement d’Amasis, elle le l’eust jamais permis.

On commençoit à se retirer, quand Cliaman, qui revenoit de la chasse, fut adverty de ce nouveau serviteur de sa serviteur de sa maistresse, dequoy il fit ses plaintes si haut, qu’Amasis et Guyemants les ouyrent. Et parce qu’il ne sçavoit d’où cela procedoit, elle le luy declara. Et à peine avoit-elle parachevé, que Clidaman reprenant la parole, se plaignit qu’elle eust permis une chose tant à son desavantage, que c’estoit revoquer ses ordonnances, que le destin la luy avoit esleue, que nul ne la luy sçauroit ravir sans la vie : paroles qu’il proferoit avec affection et vehemence, parce qu’à bon escient il aimoit Silvie. Mais Guyemants, qui outre sa nouvelle amour avoit une si bonne opinion de soy mesme, qu’il n’eust voulu ceder à personne du monde, respondit, addressant sa parole à Amasis : Madame, on veut que je soit point serviteur de la belle Silvie. Ceux qui le requierent sçavent peu d’amour, autrement ils ne penseroit oas que vostre ordonnance, ny celle de tous les dieux ensemble, fust assez forte pour divertir de cours d’unne affection ; c’est pourquoy je declare ouvertement, que si on me deffend ce qui m’a desja esté permis, je seray desobeissant, et rebelle, et n’y a devoir ny consideration qui me fasse changer. Et lors se tournant vers Clidaman : Je sçay le respect que je vous doy, mais je ressens aussi le pouvoir qu’amour a sur moy. Si le destin vous a donné à Silvie, sa beauté est celle qui m’a acquis : jugez lequel des deux dons luy doit estre plus agreable. Cidaman vouloit répondre, quand Amasis luy dit : Mon fils, vous auriez raison de vous douloir, si on alteroit nos ordonnances, mais on ne les intereese nullement ; il vous a esté commandé de servir Silvie, et non pas deffendu aux autres. Les senteurs rendent plus d’odeur, eatant esmeues ; un amant aussi, ayant un rival, rend plus de tesmoignages de ses merites.

Ainsi ordonna Amasis. Et voilà Silvie bien servie ; car Guyemants n’oublioit chose que son affection lui commandast, et Clidaman, à l’envi, s’estudioit de paroistre encor plus soigneux. Mais sur tout Ligdamon la servoit avec tant de discretion, et de respect, que le plus souvent il ne l’osoit aborder, pour ne donner cognoissance aux autres de son affection ; et à mon gré son service estoit bien autant aymable que nul les autres, mais certes une fois il faillit de perdre patience. Il advint qu’amasis se trouva entre les mains une éguille faite en façon d’espée, dont Silvie avoit accoustumé de se reveler, et accommoder le poil, et voyant Clidaman assez pres d’elle, elle la luy donna pour la porter à sa maistresse, mais il la garda tout le jour, afin de mettre Guyemants en peine. Il ne se doutoit point de Ligdamon ; et voyez comme bien souvent on blesse l’un pour l’autre, car le poison qui fut preperé pour Guyemants toucha tant au cœur à Ligdamon, que ne pouvant le dissimuler, afin de n’en donner cognoissance, il se retira en son logis, où apres avoir quelque temps envenimé son mal par ses pensers, il print la plume, et m’escrivit tels vers.

Madrigal sur l’espée de Silvie


entre les mains de Clidaman

Amour en trahision
D’une meurtriere espée,
Mais non passans raison,
De mon bon-heur l’esperance a coupée ;

Car ne pouvant payer
Ma grande servitude,
Par un digne loyer,
Qui l’excusast de son ingratitude,
Il veut me traiter finement,
Plustost en soldat qu’en amant.

Et au bas de ces vers il adjousta ces paroles :

Il faut advouer, belle Leonide, que Silvie fait comme le soleil, qui jette indefferemment ses rayons sur les choses plus viles, aussi bien que sur les plus nobles.

Luy-mesme m’apporta ce papiers, et ne peus, quoy que je m’y estudiasse, y rien entendre, ny tirer de luy autre chose, sinon que Silvie luy avoit donné un grand coup d’espée ; et, me laissant, s’en alla le plus perdu homme de la terre. Voyez comme Amour est artificieux blesseur, qui avec de si petites armes fait de si grands coup. Il me fascha de le voir en cet estat, et pour sçavoir s’il y avoit quelque chose de nouveau, j’allay trouver Silvie ; mais elle me jura qu’elle ne sçavoit que ce pouvoit estre. En fin ayant demeuré quelque temps à relire ces vers, tout à coup elle porta la main à ses cheveux, et n’y trouvant son poinçon, elle se mit à sousrire, et dit que son poinçon estoit perdu, et que quelqu’un l’avoit trouvé, et qu’il falloit que Ligdamon le luy eust recogneu. A peine m’avoit-elle dit cela, que Clidaman entra dans la sale avec ceste meurtriere espée en la main. Je la suppliay de ne luy laisser plus. Je verray, dit-elle, sa discretion, puis j’useray du pouvoir quw je doy avoir sur luy. Elle le faillit pas à son dessein, car d’abord elle luy dit : Voila une espée qui est à moy. Il respondit : Aussi est bien celuy qui la porte. – Je la veux avoir, dit-elle. – Je voudrois, respondit-il, que vous voulussiez de mesme tout ce qui est à vous. – Ne me la voulez-vous pas rendre ? dit la nymphe. – Comment, repliqua-t’il, pourrois je vouloir quelque chose, puis que je n’ay point de volonté ? – Et, luy dit-elle, qu’avez vous fait de celle que voous aviez ? – Vous me l’avez ravie, dit-il, et à cette heure elle est changée en la vostre. – Puis donc, continua-t’elle, que vostre volonté n’est que la mienne, vous me rendrez ce poinçon, parce que je le veux. – Puis, dit-il, que je veux cela mesme que vous voulez, et que vous voulez avoir ce poiçon, il faut par necessité que je le vueille avoir aussi. Silvie sortit un peu. Mais enfin, dit-elle, je veux que vous me le donniez. – Et moy aussi, dit-il, je veux que me le donniez. Alors la nymphe estendit la main et le prit. Je ne vous refuseray jamais, dit-il, quoy que vous vueillez m’oster, et fut ce le cœur encores une fois.

Ainsi Silvie receut son espée, et j’escrivis ce billet à Ligdamon.

Billet de Leonide[modifier]

à Ligdamon.

Le bien que sans le sçavoir on avoit fait á vostre rival, le sçachant luy a esté ravy : jugez en quel terme sont ses affaires, puis que les faveurs qu’il a, procedent d’ignorance, et les desfaveurs de deliberation.

Ainsi Ligdamon fut guery, non pas de la mesme main, mais de mesme fer qui l’avoit blessé. Cependant l’affection de Guyemants vint à telle extremité, que peut-estr ne devoit-elle rien à celle d’Aristandre, d’autre costé Clidaman, sous la couverture de la courtoisie avoit laissé couler en son ame une tres ardante et tres veritable amour. Apres avoir entre eux plusieurs fois essayé à l’envy, qui seroit plus agreable à Silvie, et cogneu qu’elle les favrisoit, et deffavorisoit également, ils se resolurent un jour, parce que d’ailleurs ils s’entre-aimoyent fort, de sçavoir qui des deux estoit le plus aimé, et vindrent pour cet effet à Silvie de laquelle ils eeurent de si froides responses, qu’ils n’y peurent asseoir jugement. Alors par le conseil d’un druyde, qui peut-estre se faschoit de voir deux telles personnes perdre si inutilement le temps, qu’ils pouvoient bien mieux employer pour la deffense des Gaules, que tant de barbares alloient inondant, ils vindrent à la fontaine de la Verité d’amour.

Vous sçavez quelle est la proprieté de cste eau, et comme elle declare par force les pensées plus secrettes des amants ; car celuy qui regarde dedans, y voit sa maistresse, et s’il est aimé, il se voit aupres, et si elle en aime quelqu’autre, c’est la figure de celuy là qui s’y voit. Or Clidaman fut le premier qui s’y presenta, il mit le genouil en terre, baisa le bord de la fontaine, et apres avoir supplié le demon du lieu de luy estre plus favorable qu’à Damon, il se panche un peu en dedans ; incontinent Silvie s’y presente si belle et admirable, que l’amant transporté se baissa pour luy baiser la main, mais son contentement fut bien changé, quand il ne vid personne pres d’elle. Il se retira fort troublé, apres y avoir demeuuré quelque temps, et sans en vouloir dire autre chose, fit signe à Guyemants, qu’il y esprouvast sa fortune. Luy, avec toutes les ceremonies requises ayant fait sa requeste, jetta l’œil sur la fontaine ; mais il fut traité comme Clidaman, parce que Silvie seule se presenta, bruslant presque avec ses beaux yeux l’onde qui sembloit rire autour d’elle.

Tous deux estonnez de ceste rencontre, en demanderent la cause à ce druyde, qui estoit tres-grand magicien. Il respondit que c’estoit, d’autant que Silvie n’aimoit encore personne, comme n’estant point capable de pouvoir estre bruslée, mais de brusler seulement. Eux qui ne se pouvoient croire tant deffavorisez, parce qu’ils s’y estoient presentez separez, y retournerent tous deux ensemble ; et quoy que l’un et l’autre se panchast de divers costez, si est-ce que la nymphe y parut seule. Le duyde en souriant les vint retirer, leur disant qu’ils creussent pour certein n’estre point aimés, et que se pancher d’un costé et d’autre ne pouvoit representer leur figure dans ceste eau : Car il faut, disoit-il, que vous sçachiez, que tout ainsi que les autres eaux representent les corps qui luy sont devant, celle-cy represente les esprits. Or l’esprit qui n’est que la volonté, la memoire et le jugement, lors qu’il aime, se transforme en la chose aimée ; et c’est pourquoy lors que vous vous presentez icy, elle reçoit la figure de vostre esprit, et non pas de vostre corps, et vostre esprit, estant changé en Silvie, il represente Silvie, et non pas vous. Que si Silvie vous aimoit, elle seroit changée aussi bien en vous, que vous en elle ; et ainsi representant vostre esprit vous verriez Silvie, et voyant Silvie changée, comme je vous ay dit, par cet amour, vous vous y verriez aussi.

Clidaman estoit demeuré fort attentif à ce discours, et considerant que la conclusion estoit une asseurance de ce qu’il craignoit le plus, de colere mettant l’espée à la main, en frappa deux ou trois coups de toute sa force sur la marbre de la fontaine ; mais son espée ayant au commencement resisté, en fin se rompit par le milieu, sans laisser presque marque de ses corps. Et parce qu’il estoit resolu en toute façon de rompre la pierre, imitant en cela le chien en colere, qui mord le caillou que l’on luy a jetté, le druyde luy fit entendre qu’il se travailloit en vain, d’autant que cet enchantement ne pouvoit prendre finnpar force, mais par extremité d’amour ; que toutesfois, s’il vouloit le rendre inutile, il en sçavoit le moyen.

Clidaman nourrissoit pour rareté dans de grandes cages de fer, deux lyons, et deux licornes, qu’il faisoit bien souvent combattre contre diverses sortes d’animaux. Or ce druyde les luy demanda pour gardes de ceste fontaine, et les enchanta de sorte, qu’encor qu’ils fussent mis en liberté, ils ne pouvoit abandonner l’entrée de la grotte, sinon quand ils alloient chercher à vivre, car en ce temps-là, il n’y en demeuroit que deux. Et depuis n’ont fait mal à personne qu’à ceux qui ont voulu essayer la fontaine ; mais ils assaillent ceux-là avec tant de fuire, qu’il n’y a point d’apparence que l’on s’y hazarde, car les lyons sont si garands et affreux, ont lesongles si longs et si tranchans, sont si legers et adroits, et si animez à ceste deffense, qu’ils font des effets incroyables. D’autre costé les licornes ont la corne si pointure et si fort, qu’elles perceroient un rocher, et heurtent avec tant de force et de vitesse, qu’il n’y a personne qui les puisse éviter. Aussi tost que ceste garde fut ainsi disposé, Clidaman et Guyemants partirent si secrettement, qu’Amasis ny Silvie n’en sceurent rien, qu’ils ne fussent desja bien loing. Ils allerent trouver Meroüée et Childeric, car on nous a dit depuis, que se voyants également traitez de l’amour, ils voulurent essayer, si les armes leur seroient également favorables.

Ainsi, gentil berger, nous avons perdu la commodité de ceste fontaine, qui découvroit si bien les cachettes des pensées trompeuses, que si tous eussent été comme Ligdamon, ils ne nous l’eussent pas fait perdre ; car lors que je sceus que Clidaman et Guyemants s’y en alloit, je luy conseillay d’estre le tiens, m’as- seurent qu’il seroit le plus fovorisé. Mais il me fit une telle response : Belle Leonide, je conseilleray tousjours à ceux qui sont en doute de leur bien, ou de leur mal, qu’ils hazardent quelquesfois d’en sçavoir la verité ; mais ne seroit-ce folie à celuy qui n’a jamais peu concevoir aucune esperance de ce qu’il desire, de rechercher une plus seure cognoissance de son desastre ? Quant à moy, je ne suis point en doute, si la belle Silvie m’aime, ou non, je n’en suis que trop asseuré, et quand je voudray en sçavoir d’avantage, je ne le demanderay jamais qu’à ses yeux, et à ses actions. Depuis ce temps là son affection est allée croissant, tout ainsi que le feu où l’on met du bois ; car c’est le propre de la pratique, de rendre ce qui plaist plus agreable, et ce qui ennuye plus ennuyeux, et Dieu sçait, comme ceste cruelle l’a tousjours traité. Le moment est á venir, auquel elle l’a jamais voulu voir sans desdain, ou cruauté ; et ne sçay, quant à moi, comme un homme genereux a eu tant de patience, puis qu’en verité les offenses qu’elle luy a faites, tiennent plustost de l’outrage que de la rigueur.

Un jour qu’il la rencontra qu’elle s’alloit promener seule avec moy, parce qu’il a la voix fort agreable, et que je le priay de chanter, il dit tels vers :

Chanson sur un désir


Quel est ce mal qui me travaille,
Et ne veut me donner loisir
De trouver remede qui vaille?
Hélas ! c’est un ardant desir,
Qui comme un feu tousjours aspire

Au lieu plus haut et mal-aisé :
Car le bien que plus je desire,
C’est celuy qui m’est refusé.

Ce desir eut dés sa naissance
Et pour sa mere et pour sa sœur,
Une temeraire esperance,
Qui presque le fit possesseur ;
Mais comme le cœur d’une femme
N’est pas en amour arresté,
Le desir me demeure en l’ame,
Bien que l’espoir m’en soit osté.

Mais si l’esperance est esteinte,
Pourquoy, desir, t’efforces-tu
De faire une plus grande atteinte?
C’est que tu nays de la vertu,
Et comme elle est tousjours plus forte,
Et sans faveurs et sans appas,
Quoy que l’esperance soit morte,
Desir, pourtant tu ne meurs pas.

Il n’eust point si tost achevé, que Silvie reprit aussi : Hé ! dites moy, Ligdamon, puis que je ne suis pas cause de vostre mal, pourquoy vous en prenez-vous à moy ? C’est vostre desir que vous devez accuser, car c’est luy qui vous travaille vainement. Le passionné Ligdamon respondit : Le desir est celuy certes qui me tourmente, mais ce n’est pas luy qui en doit estre blasmé, c’est ce qui le faist naistre, ce sont les vertus et les perfections de Silvie. – Si les desirs, repliqu-t’elle, ne sont desreglez, ils ne tourmentent point, et s’ils sont desreglez, et qu’ils transportent au delà de la raison, ils doivent naistre d’autre objet que de la vertu et ne sont point vrays enfans d’un tel pere, puis qu’ils ne luy ressemblent point. – Jusques icy, respondit Ligdamon, je n’ay point ouy dire que l’on desavouast un enfant pour ne ressembler à son pere. Et toutesfois les extremes desirs ne sont point contre la raison : car n’est-il pas raisonnable de desirer toutes choses bonnes, selon le degré de leur bonté ? Et par ainsi une extreme beauté sera raisonnablement aimé en extremité ; que s’l les faut en quelque chose blasmer, on ne sçauroit dire qu’ils soyent contre raison, mais outre la raison. – Cela suffit, repliqua ceste cruelle, je ne suis point plus raisonnable que la raison ; c’est pourquoy je ne veux advouer pour mien ce qui l’outrepasse. A ce mot, pour ne luy laisser le moyen de luy respondre, elle alla rencontrer quelques-unes de ses compagnes qui nous avoyent suivies.

Une fois qu’Amasis revenoit de ce petit lieu de Montbrison, où le beauté des jardins de la solitude l’avoient plus long-temps arrestée qu’elle ne pensoit, la nuict la surprit en revenant à Marcilly. Et parce que le soir estoit assez frais, je luy allois demandant par les chemin, expressement pour le faire parler devant sa mais- tresse, s’il ne sentoit point la fraischeur et l’humidité du serain. A quoy il me respondit, qu’il y avoit long temps, que le froid, ny le chaud exterieur ne luy pouvoient quiere faire de mal. Et luy demandant pourquoy, et quelle estoit sa recepte : A l’un , me respondit-il, j’oppose aes desirs ardents, et à l’autre mon espoir gelé. – Si cela est, luy repliquay-je soudain, d’où vient que je vous oys si souvent dire que vous bruslez, et d’autres fois que vous gelez ? – Ah ! me respondit-il avec un grand souspir, courtoise nymphe, le mal dont je me plains, ne me tourmente pas par dehors ; c’est au dedans, et encores si profondement, que je n’ay cachette en l’ame si reculée, où je n’en ressente la douleur. Car il faut que vous sçachiez, qu’en tout autre, le feu, et le froid sont incompatibles ensemble ; mais moy, j’ay dans le cœur continuellement le feu allumé, et la froid glace, et en ressens sans soulagement le seule incommodité.

Silvie ne tarda plus longuement à luy faire ressentir ses cruautez accoustumées que jusqu’à la fin de cette parole. Encores crois-je qu’elle ne luy donna pas mesme du tout le loisir de la proferer, tant elle avoit d’envie de lui faire esprouver ses pointures, veu que se tournant vers moy, comme sousriant, elle dit, en panchant desdaigneusement la teste de son costé : O que Ligdamon est heureux d’avoir, et le chaud, et le froid quand il veut ! Pour le moins il n’a pas de quoy se plaindre, ny de ressentir beaucoup d’incommoditez, car si la froideur de son espoir le gele, qu’il se rechauffe en l’ardeur de ses desirs ; que si ses desirs trop ardents le bruslent, qu’il se refroidisse aux glaçons de ses espoirs. – Il est bien necessaire, belle Silvie, respondit Ligdamon, que j’use de ce remede pour me maintenir, autrement il y a long temps que je ne serois plus, mais c’est bien peu de soulagement à un si grand feu. Tant s’en faut, la cognoissance de ces choses m’est une nouvelle blesseure qui m’offense, d’autant plus qu’en la grandeur de mes desirs, je cognoy leur impuissance, et en leur impuissance leur grandeur. – Vous figurerez, repliqua la nymphe, vostre mal tel que vous voudrez, si ne croiray-je jamais que le froid estant si pres du chaud, et le chaud si pres du froid, l’un ny l’autre permette à son voisin d’offenser beaucoup. – A la verité, respondit Ligdamon, me faire brusler et geler en mesme temps, n’est pas une des moindres merveilles qui procedent de vous ; mais celle-cy est bien plus grande, que c’est de vostre glace, que procede ma chaleur, et de ma chaleur vostre glace. – Mais il est encor plus merveilleux de voir qu’un homme puisse avoir de semblables imaginations, adjousta la nymphe ; car elles conçoivent des choses tant impossibles, que celui qui les croioit, pourroit estre autant taxé de peu de jugement, que vous, en les disant, de peu de verité. – J’advoue, respondit-il, que mes imagination conçoivent des choses du tout impossibles ; mais cela procede de mon trop d’affection, et de vostre trop de cruauté, et comme cela est un de vos moindres effects, aussi ce que vous me reprochez, n’est un de mes moindres tourments. – Je croy, advousta.t’elle, que vos tourmens, et mes effects, sont en leur plus grande force en vos discours. – Malaisément, respondit Ligdamon, pourroit-on bien dire ce qui ne se peut bien ressentir. – Mal-aisément, repliqua la nymphe, peuvent avoir cognoissance les sentiments des vaines idées d’une malade imagination. – Si la verité, adjousta Ligdamon, n’accompagnoit ceste imagination, à peine aurois-je tant de besoin de vostre compassion. – Les hommes, repondit la nymphe, font leurs trophées de nostre honte. – Ne fissiez vous point mieux, respondit-il, les vostres de nostre perte ? – Je ne veis jamais, repliqua Silvie, des personnes tants perdues, qui se touvassent si bien que vous faites tous.

Puis je vous raconte des cruautez de ceste nymphe, et des patiences de Ligdamon, et plus il m’en revient en la memoire. Quand Clidaman s’en fut allé, comme je vous ay dit, Amasis voulut luy envoyer apres la pluspart des jeunes chevaliers de ceste contrée, sous la charge de Ligdamon, afin qu’il fust tenu de Meroüée pour tel qu’il estoit. Entre autres Ligdamon, comme tres-gentil chevalier, n’y fut point oublié, mais ceste cruelle ne voulut jamais luy dire adieu, feignant de se trouver mal ; luy toutesfois, qui ne s’en vouloit point aller sans qu’elle le sceust en quelque sorte, m’escrivit tels vers.

Sur un depart


Amour, pourquoy, puis que tu veux
Que je brusle de tant de feux,
Faut-il que j’esloigne Madame?

Je luy respondis.

Pour faire en elle quelque effait,
Ne sçais-tu qu’en la cendre naist
Le Phœnix qui meurt en la flamme ?

Il eust esté trop heureux de ceste response ; mais ceste cruelle m’ayant trouvé que j’escrivois, et ne voulant, ny luy faire du bien, ny permettre qu’qutre luy en fist, me ravit la plume à toute force de la main, me disant que les flatteries que je faisois à Ligdamon, estoyent cause de la continuation de ses folies, et qu’il avoit plus à se plaindre de moy, que d’elle. Pour la fin elle luy escrivit.

Response de Silvie


Le Pœnix de la cendre sort,
Parce qu’en la flamme il est mort.
L’absence en l’amour est mortelle,
Si la presence n’a rien peu.
Jamais par le froid n’est rompu
Le glaçon qu’un feu ne degelle.

Vous pouvez penser avec quel contentement il partit. Il fut fort à propos pour luy d’avoir accoustumé de longue main semblables coups, et qu’il se ressouvint, que les deffaveurs qui partent de celles que l’on sert, doivent le plus souvent tenir lieu de faveurs. Et me souvient que sur ce discours, il se disoit le plus heureux amant du monde, puis que les ordinaires deffaveurs qu’il recevoit de Silvie, ne pouvoyent le mettre en doute, qu’elle n’eust beaucoup de memoire de luy, et qu’elle ne le recogneust pour son serviteur, et que puis qu’ele ne traittoit point de ceste sorte avec les autres, qui ne luy estoient point particulierement affectionnez, il faisoit croire que ceste monnoye estoit celle, dont elle payoit ceux qui estoient à elle, et que telle qu’elle estoit, il la falloit cherir, puis qu’elle avoit ceste marque. Et sur ce sujet, il m’envoya ces vers avant que partir.

Sonnet


Elle le veut ainsi, ceste beauté supreme,
Que ce soit l’impossible, et non ce que je puis,
Qui luy fasse l’esay de ce que je luy suis ?
Et bien, elle le veut, et je le veux de mesme.

Enfin elle verra que mon amour extreme,
En sa source ressemble à la source du puis,
Car plus elle voudra m’espuiser par ennuis,
Et puis elle verra qu’infiniment je l’ayme.

La source qui produit ma belle affection,
Est celle-là sans plus de sa perfection,
Eternelle en effect, comme elle est eternelle.

Donc, essays rigoureux de mon cruel destin,
Puisez incessamment, mon amour est sans fin
Et plus vous puiserez, plus elle sera belle.

Leonide eust continué son discours, n’eust esté que de loing elle vid venir Galathée, qui apres avoir demeuré longuement seule, et ne pouvant plus long temps se priver de la veue du berger, s’estoit habillée le mieux à son advantage, que son miroir luy avoit sceu conseiller, et s’en venoit sans autre compagnie que du petit Meril. Elle estoit belle et bien digne d’estre aimée d’un cœur qui n’eust point eu d’autre affection. En ce mesme temps, pour la confusion que l’eau avoit mise en l’estomach de Celadon, il se trouva fort mal ; de sorte qu’à l’abord de la nymphe, ils furent contraints de se retirer, et le berger peu apres se mit au lict, où il demeura plusieurs jours tombant et se relevant de ce mal sans pouvoir estre, ny bien malade, ni bien guery.


LE QUATRIESME LIVRE
DE LA PREMIERE
Partie d'Astrée


Galathée, qui estoit atteinte à bon escient, tant que la maladie de Celadon dura, ne bougea presque d’ordinaire d’aupres de son lict, et quand elle estoit contrainte de s’en éloigner pour reposer, ou pour quelqu’autre affaire, elle y laissoit le plus souvent Leonide, à qui elle avoit donné charge de ne perdre une seule occasion de faire entendre au berger sa bonne volonté, croyant que par ce moyen elle luy ferait en fin esperer ce que sa condition luy deffendoit. Et certes Leonide ne la trompoit nullement, car encore qu’elle eust bien voulu que Lindamor eust esté satisfait, toutesfois elle, qui attendoit tout son avancement de Galathée, n’avoit nul plus grand dessein que de luy complaire. Mais Amour, qui se joue ordinairement de la prudence des amants, et se plaist à conduire ses effets au rebours de leurs intentions, rendit par la conversation du berger, Leonide plus necessiteuse d’un qui parlast pour elle, qu’autre qui fust en la trouppe ; car l’ordinaire veue de ce berger, qui n’avoit faute de nulle de ces choses qui peuvent faire aymer, luy fit recognoistre que la beauté a de trop secretes intelligences avec nostre ame pour la laisser si librement approcher de ses puissances, sans soupçon de trahison. Le berger s’en apperceut assez tost, mais l’affection qu’il portoit à Astrée, encore qu’outragé si indignement, ne vouloit luy permettre de souffrir ceste amitié naissante avec patience.

Cela fut cause qu’il se resolut de prendre congé de Galathée, dés qu’il commenceroit de se trouver un peu moins mal ; mais aussi tost qu’il luy en ouvrit la bouche : Comment, luy dit-elle, Celadon, recevez-vous si mauvais traittement de moy, que vous vueilliez partir de ceans avant que d’estre bien guery ? Et lors qu’il luy respondit; que c’estoit de crainte de l’incommoder, et qu’aussi pour ses affaires, il estoit contraint de retourner en son hameau, asseurer ses parents et amis de sa santé, elle l’interrompit, disant : Non, Celadon, n’entrez point en doute que je sois incommodée, pourveu que je vous voye accommodé ; et quant à vos affaires et à vos amis, sans moy, de qui il semble que la compagnie vous déplaise si fort, vous ne seriez pas en ceste peine, puis que desja vous ne seriez plus : Et me semble que le plus grand affaire que vous ayez, c’est de satisfaire à l’obligation que vous m’avez, et que L’ingratitude ne sera pas petite, qui me refusera quelques moments de ceste vie, que vous tenez toute de moy. Et puis il ne faut desormais que vous tourniez plus les yeux sur chose si basse que vostre vie passée ; il faut que vous laissiez vos hameaux, et vos troupeaux, pour ceux qui n’ont pas les merites que vous avez, et qu’à l’advenir vous leviez les yeux à moy, qui puis, et veux faire pour vous, si vos actions ne m’en ostent la volonté.

Quoy que le berger fist semblant de n’entendre ce discours, si le comprint-il aysément, et dés lors évita le plus qu’il luy fut possible, de parler à elle particulierement. Mais le déplaisir que ceste vie luy rapportoit, estoit tel, que perdant presque patience, un jour que Leonide l’oyant souspirer, luy en demanda l’occasion, puis qu’il estoit en lieu où l’on ne desiroit rien que son contentement, il luy respondit : Belle nymphe, entre tous les plus miserables, je me puis dire le plus rigoureusement traité de la fortune, car pour le moins ceux qui ont du mal ont aussi permission de s’en douloir, et ont ce soulagement d’estre plaints ; mais moy, je ne l’ose faire, d’autant que mon malheur vient couvert du masque de son contraire, et cela est cause qu’au lieu d’estre plaint, je suis plustost blasmé pour homme de peu de jugement. Que si vous et Galathée sçaviez quels sont les amers absinthes, dont je suis nourry en ce lieu, heureux à la verité pour tout autre que pour moy, je m’asseure que vous auriez pitié de ma vie. - Et que faut-il, dit-elle, pour vous soulager ? – Pour ceste heure, luy dit-il, il ne me faut que la permission de m’en aller. – Voulez-vous, repliqua la nymphe, que j’en parle à Galathée ? – Je vous en requiers, respondit-il, par tout ce que vous aimez le plus. – Ce sera donc par vous, dit la nymphe en rougissant.

Et, sans tourner la teste vers luy, elle sortit de la chambre pour aller où estoit Galathée, qu’elle trouva toute seule dans le jardin, et qui desja commençoit de soupçonner qu’il y eust de l’amour du costé de Leonide, luy semblant qu’elle n’avançoit en rien en la charge qu’elle luy avoit donnée, quoy qu’elle ne bougeast presque de tout le jour d’aupres de luy, parce que sçachant combien les armes de la beauté du berger estoient trenchantes, elle jugeoit bien qu’il en pouvoit blesser aussi bien deux, comme une. Toutesfois, estant contrainte de passer par ses mains, ell taschoit de se detromper le plus qui luy estoit possible, et ainsi continuoit tous-jours envers la nymphe le mesme visage qu’elle avoit accoustumé.

Et lors qu’elle la veit venir à elle, elle s’avança pour s’enquerir comme se portoit le berger, et ayant sceu qu’il estoit au mesme estat qu’elle l’avoit laissé, elle se remit au promenoir ; et apres avoir fait quelques pas sans parler, elle se tourna vers la nymphe, et luy dit : Mais, dites moy, Leonide, fut-il jamais homme plus insensible que Celadon, puisque ny mes actions, ny vos peruasions ne luy peuvent donner ressentiment de ce qu’il me doit rendre ? – Quant à moy, respondit Léonide, je l’accuse plustost de peu d’esprit, et de faute de courage, que non point de ressentiment, car j’ay opinion qu’il n’a pas le jugement de recognoistre à quoy tendent vos actions ; que s’il recognoist mes paroles, il n’a pas le courage de pretendre si haut. Et ainsi, autant que l’aymant de vos perfections et de vos faveurs le peut eslever à vous, autant la pesanteur de son peu de merites, et de sa condition le rabaisse ; mais il ne faut point trouver cela estrange, puisque les pommiers portent des pommes, et les chesnes des glans, car chaque chose produit selon son naturel. Aussi que pouvez-vous esperer, que produise le courage d’un villageois, que des desseins d’une ame vile, et rabaissée ? – Je croy bien, respondit Galathée, que la grande difference de nos conditions luy pourroient donner beaucoup de respect ; mais je ne puis penser, s’il recognoist ceste difference, qu’il n’ait assez d’esprit, pour juger à quelle fin je le traite avec tant de douceurs, si ce n’est qu’il soit desja tant engagé envers ceste Astrée, qu’il ne s’en puisse plus retirer. – Asseurez-vous, madame, repliqua Leonide, que ce n’est point respect, mais sottise, qui le rend ainsi mescognoissant ; car je veux bien advouer, comme vous sçavez, qu’asseurément il est vray qu’il aime Astrée, mais s’il avoit du jugement, ne la mespriseroit-il pas pour vous, qui meritez, sans comparaison, beaucoup d’avantage ? Et toutesfois, il est si mal advisé, qu’à tous les coups que je luy parle de vous, il ne me respond qu’avec les regrets de l’éloignement de son Astrée, qu’il represente avec tant de desplaisirs, que l’on jugeroit que le sejour qu’il fait ceans luy est infiniment ennuyeux. Et, ce matin mesme, l’oyant souspirer, je luy en ay demandé la cause ; il m’a fait des responses qui émouvroient des pierres à pitié, et en fin la conclusion a esté, que je vous requisse qu’il s’en peust aller. – Ouy, repliqua Galathée, rouge de colere, et ne pouvant disssimuler sa jalousie, confessez verité, Leonide, il vous a émeue. – Il est vray, madame, il m’a émeue de pitié, et me semble, puis qu’il a tant d’envie de s’en aller, que vous ne devez point le retenir par force, car l’amour n’entre jamais dans un coeur à coups de fouet. – Je n’entends pas, repliqua Galathée, qu’il vous ait esmeue de pitié, mais n’en parlons plus. Peut-estre quand il sera bien sain, ressentira-t’il aussi tost les effets du despit qu’il a fait naistre en moy, que ceux de l’amour qu’il a produits en vous ; cependant, pour parler franchement, qu’il se resolve de ne partir point d’ici à sa volonté, mais à la mienne. Leonide voulut respondre, mais la nymphe l’interrompit : Or sus, Leonide, luy dit-elle, c’est assez, contentez-vous que je n’en dis pas d’avantage, allez seulement, ma resolution est celle là.

Ainsi Leonide fut contrainte de se taire, et de s’en aller, ressentant de telle sorte ceste injure, qu’elle resolut dés lors de se retirer chez Adamas, son oncle, et ne recevoir jamais plus le soucy des secrets de Galathée, qui en mesme temps appella Silvie qui se promenoit en une autre allée, toute seule, à qui, contre son dessein, elle ne peut s’empescher, en se plaignant de Leonide, de faire sçavoir ce que jusques alors elle luy avoit couché. Mais Silvie, encor que jeune, toutesfois pleine de beaucoup de jugement pour r’accommoder toutes choses, tascha d’excuser Leonide au mieux qu’il luy fut possible, jugeant bien que si sa compagne se despitoit, et que ces choses vinssent à estre sceues, elles ne pouvoient que rapporter beaucoup de honte à sa maistresse. Et c’est pourquoy elle luy dit apres plusieurs autres propos : Vous sçavez bien, madame, que jamais vous ne m’avez rien descouvert de cest affaire, et toutesfois je vous en diray de telles particularitez, que vous ne m’en jugerez pas tant ignorante, comme je le vous ay fait paroistre, mais mon humeur n’est pas de m’entremettre aux choses où je ne suis point appellée. Il y a desja quelque temps, que voyant ma compagne si assidue aupres de Celadon, je soupçonnois que l’amour en fut cause, et non pas la compassion de son mal, et parce que c’est chose qui nous touche à toutes, je me resolus avant que de luy en parler, d’en estre bien asseurée. Et dés lors j’espiay ses actions de plus pres que de coustume, et fis tant qu’avant-hier je me mis en la ruelle du lict du berger, cependant qu’il dormoit, et peu apres Leonide entra, qui en poussant la porte, l’esveilla sans y penser ; et, apres plusieurs discours communs, elle vint à parler de l’amitié qu’il avoit portée à la bergere Astrée, et Astrée à luy. Mais, dit-elle, croyez moy, berger, que ce n’est rien, au prix de l’affection que Galathée vous porte. – A moy ? dit-il. – Ouy, à vous, repliqua Leonide, et n’en faites point tant l’estonné, vous sçavez combien de fois je le vous ay dit, encor est-elle plus grande que mes paroles. – Belle nymphe, respondit le berger, je ne merite, ny ne croy tant de bonheur ; aussi quel seroit son dessein envers moy, qui suis né berger, et qui veux vivre et mourir tel ? – Vostre naissance, reprit ma compagne, ne peut estre que grande, puis qu’elle a donné commencement à tant de perfections. – O Leonide, respondit, vos paroles sont pleines de mocquerie ; mais quand elles seroient veritables, avez-vous opinion que je ne sçache qui est Galathée, et qui je suis ? Si fais, certes, belle nymphe, et sçay fort bien mesurer ma petitesse, et sa grandeur à l’aulne du devoir. – Voire, respondit Leonide, pensez-vous qu’Amour se serve des mesmes mesures, que les hommes ? Cela est bon pour ceux qui veulent vendre ou acheter, mais ne sçavez-vous pas, que les dons ne se mesurent point, et amour n’estant rien qu’un don, pourquoy le voudriez-vous reduire à l’aulne du devoir ? Ne doutez plus de ce que je vous dis, et pour ne manquer à vostre devoir, rendez luy autant, et d’amour, et d’affection, qu’elle vous en donne.

Je vous jure, madame, que jusques alors je m’estois figurée que Leonide parloit pour elle mesme, et ne faut point que j’en mente : du commencement ce discours m’estonna, mais depuis voyant avec combien de discretion vos actions estoient conduites, je louay beaucoup la puissance que vous aviez sur elles, sçachant bien qu’il est plus difficile de commander absolument à soy-mesme qu’à tout autre. – Ma mignonne, respondit Galathée, si vous sçaviez l’occasion que j’ay de rechercher l’amitié de Celadon vous loueriez et conseilleriez ce mesme dessein, car vous souvient-il de ce druyde qui nous predit nostre fortune ? – J’en ay bonne memoire, respondit-elle, il n’y a pas fort long-temps. – Vous sçavez, continua Galathée, combien de choses veritables il vous a predites, et à Leonide aussi. Or sçachez que de mesme il m’a asseurée, que si j’espousois jamais autre que Celadon, je serois la plus mal-heureuse personne de la terre ; vous semble-t’il qu’ayant tant de preuves de la verité de ses predictions, je doive mespriser celle-ci, qui me touche si fort ? Et c’est pourquoy je trouvois si mauvais que Leonide eust esté si mal advisée, que de marcher sur mes pas, luy en ayant fait ceste mesme declaration. – Madame, respondit Silvie, n’entrez nullement en ceste doute, car en verité, je ne vous ments point, et me semble que vous ne devez la dépiter d’avantage, de peur qu’en se plaignant elle ne descouvre ce dessein à quelque autre. – M’amie, respondit Galathée en l’embrassant, je ne doute point de ce dont vous m’avez asseurée, et vous promets, que je me conduiray envers Leonide, ainsi que vous m’avez conseillée.

Cependant qu’elles discouroient ainsi, Leonide alla retrouver Celadon, auquel elle raconta de mot à mot les propos que Galathée et elle avoient eus sur son suject, et qu’il pouvoit se resoudre, que le lieu où il estoit, avoit apparence d’une libre demeure, mais que veritablement c’estoit une prison. Ce qui le toucha si vivement, qu’au lieu que son mal n’alloit que trainant, il devint si violent, que le soir mesme la fievre le reprit, si ardante, que Galathée l’estant allé voir, et le trouvant si fort empiré, entra fort en doute de sa vie, et plus encore, quand le lendemain son mal se rendant tousjours plus grand, il leur evanouit deux ou trois fois entre les bras. Et quoy que ces nymphes ne l’esloignassent jamais de plus loin que l’une au chevet, et l’autre aux pieds de son lict, sans prendre autre repos, que celuy, que par des sommeils interrompus, le sommeil extreme leur alloit quelquefois dérobant, si est-ce qu’il estoit tres-mal secouru, n’y ayant en ce lieu aucune commodité pour un malade, et n’osant en faire venir d’ailleurs, de peur d’estre descouvertes. Si bien que le berger courut une grande fortune de sa vie, et telle qu’un soir il se trouva en si grande extremité, que les nymphes le tindrent pour mort ; mais en fin il revint à soy, et peu apres fit une tres grande perte de sang, qui l’affaiblit de sorte, qu’il voulut reposer. Cela fut cause que les nymphes le laisserent seul avec Meril, et s’estant retirées, Silvie toute effrayée de cest accident, s’adressant à Galathée, luy dit : Il me semble, madame, que vous estes pour entrer en une grande confusion, si vous n’y mettez quelque ordre. Jugez en quelle peine vous seriez, si ce berger se perdoit entre vos mains, à faute de secours. – Helas ! dit la nymphe, dés l’accroissement de son mal j’ay bien considéré ce que vous dites, mais quel remede y a-t’il ? Nous sommes icy entierement despourveues de ce qui luy est necessaire, et d’en avoir ailleurs, quand il iroit de ma vie, je ne le voudrois pas faire, pour la crainte que j’ay, que l’on le sçache ceans.

Leonide, que l’affection faisoit parler plus resolument que Silvie, luy dit : Madame, ces craintes sont fort bonnes, en ce qui ne touche point la vie de personne ; mais où il y en va, il ne faut point estre tant considerée, ou bien prevoir les autres inconveniens qui en peuvent naistre. Si ce berger meurt, avez-vous opinion que sa mort demeure sans estre sceue ? quand ce ne seroit que pour punition, il faut que vous croyez que le Ciel mesme la decouvriroit. Mais prenons toutes choses au pis, et qu’on sçache que ce berger est ceans : et quoy, pour cela ne pourrez-vous pas couvrir vostre dessein de celuy de la compassion, à laquelle nostre naturel nous incline toutes ? Et toutesfois, s’il vous plaist de vous reposer de cest affaire sur moy, je m’asseure de le conduire si discrettement, que personne n’en descouvrira rien. Car, madame, j’ay , comme vous sçavez, mon oncle Adamas, prince des druydes de ceste contrée à qui nul des secrets de nature, ny des vertus des herbes ne peut estre cachée. Il est homme plein de discretion, et jugement, je sçay qu’il a particuliere inclination à vous faire service : si vous l’employez en ceste occasion, je tiens pour certain que le tout reussira à vostre contentement.

Galathée demeura quelque temps sans respondre, mais Silvie qui voyoit que c’estoit le meilleur expedient et prevoyoit que par le moyen du sage Adamas, elle divertiroit Galathée de ceste honteuse vie, respondit assez promptement, que ceste voye luy sembloit la plus asseurée. A quoy Galathée consentit, n’en pouvant eslire une meilleure. Il reste, reprit Leonide, de sçavoir, madame, à fin que je n’outrepasse vostre commandement, que c’est que vous voulez que je die, ou que je taise à Adamas ? – Il n’y a rien, respondit Silvie, voyant que Galathée demeuroit interdite, qui oblige tant à se taire, que de fire paroistre une entiere fiance, ny rien au contraire qui dispense plus à parler que la meffiance recogneue. De sorte qu’il me semble pour rendre Adamas secret, qu’il luy faut dire, avant qu’il vienne, tout ce qu’il pourra descouvrir quand il sera icy. – Je suis, respondit Galathée, tant hors de moy, qu’à peine sçay-je ce que je dis. C’est pourquoy je remets toute chose à vostre discretion.

Ainsi partit Leonide avec dessein, quoy que la nuict fust au commencement fort obscure, de ne s’arrester qu’elle ne fust chez son oncle, de qui la demeure estoit sur le panchant de la montagne de Marcilly, assez pres des vestales et druydes de Laigneu. Mais son voyage fut beaucoup plus long qu’elle ne pensoit ; car arrivant sur la pointe du jour, elle sceut qu’il estoit allé à Feurs, et qu’il n’en reviendroit de deux, ou trois jours, qui fut cause que sans s’y arrester beaucoup, elle en prit le chemin, tant lasse toutesfois, que n’eust esté le desir de la guerison du berger, qui ne luy donnoit nul repos, sans doute elle eust attendu Adamas chez luy, où elle ne fit que se reposer environ une demie heure, parce que n’estant accoustumée à ce travail, elle le trouvoit fort difficile, et lors qu’il luy sembla de s’estre assez rafraischie, elle partit seule comme elle y estoit venue. Mais à peine avoit-elle fait une lieue qu’elle vid venir de loin par le mesme chemin qu’elle avoit fait, une nymphe toute seule, que peu apres elle cogneut pour estre Silvie. Ceste rencontre ne luy donna pas un petit sursaut, coyant qu’elle luy vint annoncer la mort de Celadon, mais ce fut tout au contraire ; car elle sceut par elle, que depuis son depart il avoit fort bien reposé, et qu’à son resveil il s’estoit trouvé sans fievre, qu’à ceste occasion Galathée l’avoit fait incontinent partir pour la r’attraper, afin de l’en advertir, et de luy dire que le berger estant en si bon estat, il n’estoit pas de besoin d’amener Adamas, ny de luy découvrir leurs affaires.

Il seroit bien mal-aisé de representer quel fut le contentement de Leonide, oyant la guerison du berger qu’elle aymoit. Et apres en avoir loué Dieu, elle dit à sa compagne : Puis, ma soeur, que je recognois, suivant les discours que vous me tenez, que Galathée ne vous a point celé le dessein qu’elle a touchant ce berger, il faut que je vous en parle franchement, et que je vous die, que ceste sorte de vie me deplaist infiniment, et que je la trouve fort honteuse, et pour elle, et pour nous. Car elle en est tellement passionnée, que quelque mespris que ce berger fasse d’elle, elle ne s’en peut distraire, et a tellement devant les yeux les predictions d’un certain druyde, qu’elle croit tout son bon heur dependre de cest amour, et c’est le bon, que suivant l’humeur des amans, elle juge Celadon tant aimable, qu’elle croit chacun le devoir aimer autant qu’elle, comme si tous le voyoient de ses mesmes yeux. Et c’est là mon grief : car elle est devenue si jalouse de moy, qu’à peine me peut-elle souffrir aupres de luy. Or, ma soeur, si ceste vie vient à se sçavoir, comme il n’en faut point douter, puis qu’il n’y a rien de si secret qui ne se descouvre, jugez que c’est qu’on dira de nous, et quelle opinion nous aurions de quelqu’autre, à qui semblable chose fust arrivée. J’ay fait tout ce qui m’a esté possible pour l’en distraire, mais ç’a esté sans effect ; c’est pourquoy je suis resolue de la laisser aimer, puis qu’elle veut aimer, pourveu que ce ne soit point à nos despens. Je vous fais tous ce discours, pour vous dire qu’il me sembleroit trés à propos d’y chercher quelque bon remede, et que je ne voy point un moyen plus aisé, que par l’entremise de mon oncle, qui en viendra bien à bout par son conseil et par sa prudence. – Ma soeur, respondit Silvie, je loue infiniment vostre dessein, et pour vous donner commodité de conduire Adamas vers elle, je m’en retourneray d’icy, et diray que j’ay esté chez Adamas, et que je n’ay trouvé ny vous, ny luy. – Il sera donc à propos, respondit Leonide, que nous allions nous reposer dans quelque buisson, afin qu’il semble que vous m’ayez cherchée plus long temps, aussi bien suis-je si lasse qu’il faut que je dorme un peu, si je veux achever mon voyage. – Allons, ma soeur, repliqua Silvie, et croyez que vous ne faites peu pour vous, d’oster Celadon d’entre nous, car je prevoy bien à l’humeur de Galathée, qu’avec le temps il vous raporteroit beaucoup de desplaisir.

A ce mot, elles se prirent par la main, et regardant ou elles pourroient passer une partie du jour, elles virent un lieu de l’autre costé de Lignon, qui leur sembla si à propos, que passant sur le pont de la Boteresse, et laissant Bonlieu, sejour des druydes et vestales à main gauche, et descendant le long de la riviere, elles vindrent se mettre dedans un gros buisson, qui estoit tout joignant le grand chemin, et de qui l’espaisseur rendoit en tout temps un agreable sejour, où apres avoir choisi l’endroit le plus couvert, elles s’endormirent l’une aupres de l’autre. Et cependant qu’elles reposoient, Astrée, Diane et Phillis vindrent de fortune conduire leurs trouppeaux en ce mesme lieu, et, sans voir les nymphes, s’assirent aupres d’elles. Et parce que les amitiez qui naissent en la mauvaise fortune, sont bien plus estroittes et serrées, que celles qui se conçoivent dans le bonheur, Diane qui s’estoit liée d’amitié avec Astrée, et Phillis, depuis le desastre de Celadon, leur portoit tant de bonne volonté, et elles à elle, que presque de tout le jour elles ne s’abandonnoient. Et certes Astrée avoit bien besoin de consolation, puis que presque au mesme temps elle perdit Alcé et Hippolyte ses pere et mere : Hippolyte pour la frayeur qu’elle eut de la perte d’Astrée, lors qu’elle tomba dedans l’eau, et Alcé pour le desplaisir de la perte de sa cher compagne ; qui toutesfois fut à Astrée un foible soulagement, pouvant plaindre la perte de Celadon sous la couverture de celle de son pere et de sa mere.

Et comme je vous ay dit, Diane, fille de la sage Bellinde, pour ne manquer au devoir de voisinage, l’allant plusieurs fois visiter, trouva son humeur si agreable, et Astrée la sienne, et Phillis celle de toutes deux, qu’elles se jurerent ensemble une si estroitte amitié, que jamais depuis elles ne se separerent, et ce jour avoit esté le premier, qu’Astrée estoit sortie de sa cabane. De sorte que ses deux fidelles compagnes se trouverent avec elle, mais elle ne fut plustost assise, qu’elle n’aperceut de loin Semire, qui la venoit trouver. Ce berger avoit esté long temps amoureux d’Astrée, et ayant recogneu qu’elle aimoit Celadon, il avoit esté cause de leur mauvais mesnage, s’estant persuadé qu’ayant chassé Celadon, il obtiendroit aisément son lieu ; il s’en venoit la trouver, afin de commencer son dessein, mais il fut fort deceu. Car Astrée ayant recogneu sa finesse, conceut une haine si grande contre luy, qu’aussi tost qu’elle l’apperceut, se mettant la main sur les yeux, pour ne le voir, elle pria Phillis de luy dire de sa part, qu’il ne se presentast jamais à elle. Et ces paroles furent proférées avec un certain changement de visage, et d’une si grande vehemence, que ses compagnes y recogneurent bien une tres-grande animosité, qui fit avancer plus promptement Phillis vers le berger. Quand il ouyt ce message, il demeura tellement confus en sa pensée, qu’il sembloit estre immobile. En fin vaincu et contraint par la cognoissance de son erreur, il luy dit : Discrette Phillis, j’advoue que le ciel est juste, de me donner plus d’ennuy qu’un coeur n’est capable de supporter, puis qu’encor ne peut-il esgaler son chastiment à mon offence, ayant esté cause de faire rompre la plus belle et la plus entiere amitié qui ait jamais esté. Mais afin que les Dieux ne me punissent point plus rigoureusement, dites à ceste belle bergere, que je demande pardon, et à elle et aux cendres de Celadon, l’asseurant que l’extreme affection que je luy ay portée, a sans plus esté la cause de ceste faute, que loin d’elle et de ses yeux, à bon droict courroucez, j’iray plaignant toute ma vie. A ce mot il s’en alla tant desolé que son repentir toucha Phillis de quelque pitié. Et estant revenue vers ses compagnes, leur redit ce que le berger avoit respondu. Helas ! ma soeur, dit Astrée, j’ay plus d’occasion de fuyr ce meschant, que je n’ay pas de pleurer ; jugez par là, si je le dois faire : c’est luy sans plus qui est cause de tout mon ennuy. – Comment, ma soeur, dit-elle, de vostre ennuy ? A-t’il tant de puissance sur vous ? Si j’osois vous raconter sa meschanceté, dit Astrée, et mon imprudence, vous diriez qu’il a usé de plus grand artifice, que l’esprit le plus cauteleux sçauroit jamais inventer. Diane qui recogneut que c’estoit à son occasion qu’elle n’en parloit pas plus clairement à Phillis, pour n’y avoir encore que huict ou dix jours qu’elles se hantoient si familierement, leur dit, que ce n’estoit pas son dessein de leur apporter de la contrainte. Et vous, belle bergere, dit-elle se tournant vers la triste Astrée, me donnerez occasion de croire que vous ne m’aimez pas, si vous usez moins librement envers moy, que envers Phillis, puis qu’encore qu’il n’y ait pas si long temps, que j’ay le bien de vostre conversation, si ne devez-vous moins estre asseurée de mon affection que de la sienne. Phillis alors luy respondit : Je m’asseure qu’Astrée parlera tousjours devant vous aussi franchement que devant elle mesme, son humeur n’estant pas d’estre amie à moitié, et depuis qu’elle s’est jurée telle, il n’y a plus de cachette en son ame. – Il est certain, continua Astrée, et ce qui m’empesche d’en parler d’avantage, ce n’est seulement que remettre le fer dans une playe ne sert qu’à l’envenimer. – Si est-ce, repliqua Diane, qu’il faut bien souvent user du fer pour les guerir ; et quant à moy, il me semble que de dire librement son mal à une amie, c’est luy en remettre une partie. Et si j’osois vous en prier, ce me seroit une très-grande satisfaction, de sçavoir quelle a esté vostre vie, tout ainsi que je ne feray jamais difficulté de vous raconter la mienne, quand vous en aurez la curiosité. – Puis que vous le voulez ainsi, respondit Astrée, et que vous avez agreable de participer à mes ennuis, je veux donc que par apres vous me fassiez part de vos contentements, et que cependant vous me permettiez d’user de briefveté en ce discours, que vous desirez sçavoir de moy ; aussi bien une histoire si mal-heureuse que la mienne, ne peut plaire que pour estre courte. Et s’estant toutes trois assises en rond, elle reprit la parole de ceste sorte.

HISTOIRE D’ASTRÉE
et Phillis.


CEux qui penſoient que les amitiez, & les haines paſſaſſent de pere en fils, s’ils ſçauoient qu’elle a eſté la fortune de Celadõ, & de moy, aduoüeroient ſans doute qu’ils ſe ſont bien fort trompez. Car, belle Diane, ie croy que vous auez ſouuẽt ouy dire la vieille inimitié d’entre Alcé, & Hippolite, mes pere & mere, & Alcippe et Amarillis, pere & mere de Celadõ : leur haine les ayant accompagnez iuſques au cercueil, qui a eſté cause de tant de troubles entre les Bergers de ceſte contrée que ie m’aſſeure qu’il n’y a perſonne qui l’ignore le long des riues du cruel & diffamé Lignõ. Et toutesfois il ſembla qu’Amour, pour monſtrer ſa puiſſance, voulut expreſſement de perſonnes tant ennemies en vnir deux ſi eſtroitement, que rien n’en peut rõpre les liens que la mort. Car à peine Celadon auoit atteint l’age de 14. ou 15. ans, & moy de 12. ou treize, qu’en vne aſſemblee qui se faiſoit au Temple de Venus qui eſt ſur le haut de ce mont, releué dans la plaine, vis à vis de Mont-Suc, à vne lieuë du chaſteau de Montbriſon, ce ieune Berger me vid, & comme il m’a raconté depuis, il en auoit conceu le deſir, long-tẽps auparauant par le rapport que l’on luy auoit faict de moy. Mais l’empeſchement que ie vous ay dict de nos peres luy en auoit oſté les moyens, & faut que i’aduouë, que ie ne croy pas qu’il en euſt plus de volonté que moy : Car ie ne ſçay pourquoy lors que i’oyois parler de luy, le cœur me treſſailloit en l’eſtomach : ſi ce n’eſt que ce fut vn preſage des troubles que depuis ſont arriuez à son occaſion. Or ſoudain qu’il me veid ie ne ſçay comment il trouua ſuiet d’Amour, en moy, tant y a que depuis ce tẽps il ſe reſolut de m’aimer, & de me ſervir, & ſembla qu’à ceſtre premiere veuü nous fuſſions l’un & l’autre ſur le point qu’il nous falloit aimer : puis qu’auſſi-toſt qu’on me dit que c’eſtoit le fils d’Alcippe, je reſſentis un certain changement en moy, qui n’eſtoit pas ordinaire, et deslors toutes ſes actions commencerent à me plaire & à me ſembler beaucoup plus agreables que de tous ces autres jeune bergers de ſon aage ; & parce qu’il n’oſoit encores s’aprocher de moy, & que la parole luy eſtoit interdite, ſes regards, par leurs allees & venuës, me parlerent ſi ſouvent, qu’enfin je recogneus qu’il avoit envie de m’en dire d’avantage, & de fait, en un bal qui ſe tenoit au pied de la montagne ſous des vieux ormes, qui rendent un agreable ombrage, il uſa de tant d’artifice, que ſans m’en prendre garde, & monſtrant que c’eſtoit par meſgarde, il ſe trouva au deſſous de ma main. Quant à moy, je ne fis point ſemblant de le cognoiſtre, & traittois avec luy, comme avec tous les autres. Luy au contraire en me prenant la main, baiſſa la teſte, de ſorte que faiſant ſemblant de baiſer ſa main, je ſentis ſur la mienne ſa bouche : cét acte me fit monter la rougeur au viſage, & feignant de n’y prendre garde, je tournay la teſte de l’autre coſté, comme attentive au branle que nous danſions. Cela fut cauſe qu’il demeura quelque temps ſans parler à moy, ne sçachant, comme je crois, par où il devoit commencer : enfin, ne voulant perdre ceſte occaſion qu’il avoit ſi long-temps recherchée, il s’avança devant moy, & parla à l’oreille de Corilas, qui me conduiſoit à ce bal, ſi haut (feignant touteſois de le dire bas) que j’ouys tels mots : Pleuſt à Dieu, Corilas, que la querelle des peres de ceſte bergere, & de moy, euſt à ſe demeſler entre nous deux : & lors il ſe retira en ſa place, & Corilas luy reſpondit aſſez haut : Ne faites point ce ſouhait, Celadon : car peut-eſtre ne ſouhaitterez vous jamais rien de ſi dangereux. – Quelque hazard qu’il y ait (respondit Celadon tout haut) je ne me desdiray jamais de ce que je vous ay dit, et en deussé-je donner le coeur pour gage. – En semblables promesses, repliqua Corilas, on n’offre jamais une moindre asseurance que celle-là, et toutesfois il y en a fort peu, qui quelque temps apres ne s’en desdient. – Quiconque, adjousta le berger, fera difficulté de courre la fortune dont vous me menacez, je le croiray pour homme de peu de courage. – C’est vertu, respondit Corilas, d’estre courageux, mais c’est une folie aussi d’estre temeraire. – A la preuve, repliqua Celadon, on cognoistra quel je suis ; et cependant je vous promets encore un coup, que je ne m’en desdiray jamais.

Et parce que je faisois semblant de ne prendre garde à leurs discours, adressant sa parole à moy, il me dit : Et vous, belle bergere, quelle opinion en avez-vous ? – Je ne sçay, luy respondis-je, dequoy vous parlez. – Il m’a dit, reprit Corilas, que pour tirer un grand bien d’un grand mal, il voudroit que la haine de vos peres fust changée en amour entre les enfans. – Comment, respondis-je, faisant semblant de ne le cognoistre pas, estes-vous fils d’Alcippe ? Et m’ayant respondu qu’ouy, et de plus mon serviteur. Il me semble, luy dis-je, qu’il eust été plus à propos que vous vous fussiez mis aupres de quelqu’autre, qui eust eu plus d’occasion de l’avoir agreable que moy. – J’ay bien ouy dire, repliqua Celadon, que les dieux punissent les erreurs des peres sur les enfans, mais entre les hommes cela n’a jamais esté accoustumé. Ce n’est pas qu’il ne doive estre permis à vostre beauté, qui est divine, d’user des mesmes privileges des dieux ; mais si cela est, vous devez aussi comme eux le pardon quand on le vous demande. – Est-ce ainsi, berger, interrompit Corilas, que vous commencez vostre combat en criant mercy ? – En tel combat, respondit-il, estre vaincu c’est une espece de victoire, et quant à moy je le veux bien estre, pourveu qu’elle en vueille la despouille. Je croy qu’ils eussent plus longuement continué leur discours, si le branle eust duré d’avantage, mais la fin nous separa, et chacun reprit sa place. Quelque temps apres, on commença de proposer les prix aux divers exercices qu’on avoit accoustumé de faire, comme de luitter, de courre, de sauter, et de jetter la barre, ausquels Celadon pour estre trop jeune, ne fut receu qu’à celuy de la course dont il eut le prix, qui estoit une guirlande de diverses fleurs, qui luy fut mise sur la teste par toute l’assemblée, avec beaucoup de louange, qu’estant si jeune il eust vaincu tant d’autres bergers. Luy, sans beaucoup songer en soy-mesme, se l’ostant, me la vint poser sur les cheveux, me disant assez bas : Voicy qui reconfirme ce que je vous ay dit. Je fus si surprise que je ne peus luy respondre, et n’eust esté Artemis, vostre mere, Phillis, je la luy eusse rendue ; non pas que venant de sa main elle ne me fust fort agreable, mais parce que je craignois qu’Alcé, et Hippolyte le trouvassent mauvais. Toutesfois Artemis, qui desiroit plustost d’assoupir que de r’allumer ces vieilles inimitiez, me commanda de la recevoir, et de l’en remercier, ce que je fis si froidement, que chacun jugea bien, que ce n’avoit esté que par l’ordonnance de ma tante.

Tout ce jour se passa de ceste sorte, et le lendemain aussi, sans que le jeune berger perdit une seule commodité de me faire paroistre son affection. Et parce que le troisiesme jour on a accoustumé de representer en l’honneur de Venus le jugement que Paris donna des trois Déesses, Celadon resolut de se mesler parmy les filles sous habit de bergere. Vous sçavez bien que le troisiesme jour, sur la fin du repas, le grand Druyde a de coustume de jetter entre les filles une pomme d’or, sur laquelle sont escrits les noms des trois bergeres, qui luy semblent les plus belles de la trouppe, avec ce mot Soit donnée à la plus belle des trois, et qu’apres on tire au sort celle qui doit faire le personnage de Paris, qui avec les trois bergeres entre dans le temple de la Beauté, dedié à Venus, où les portes estant bien fermées, elle fait jugement de la beauté de toutes trois, les voyant nues, hormis un foible linge, qui les couvre de la ceinture jusques aupres du genouil. Et parce qu’autrefois il y a eu de l’abus, et que quelques bergers se sont meslez parmy les bergeres, il fut ordonné par edict public, que celuy qui commettroit semblable faute, seroit sans remission lapidé par les filles à la porte du temple. Or il advint que ce jeune enfant, sans consideration de ce danger extreme, ce jour là s’habilla en bergere, et se mettant dans nostre trouppe fut receu pour fille, et comme si la fortune l’eust voulu favoriser, mon nom fut escrit sur la pomme, et celuy de Malthée, et de Stelle ; et lors qu’on vint à tirer le nom de celle qui feroit le personnage de Paris, j’ouys nommer Orithie, qui estoit le nom que Celadon avoit pris. Dieu sçait si en son ame il ne receut toute la joye dont il pouvoit estre capable, voyant son dessein si bien reussir !

Enfin nous fusmes menées dans le temple, où le juge estant assis en son siege, les portes closes, et nous trois demeurées toutes seules dedans avec luy, nous commençasmes, selon l’ordonnance, à nous deshabiller. Et parce qu’il falloit que chacune à part allast parler à luy, et faire offre tout ainsi que les trois déesses avoient fait autrefois à Paris, Stelle qui fut la plus diligente à se deshabiller, s’alla la premiere presenter à luy qu’il contempla quelque temps, et apres avoir ouy ce qu’elle luy vouloit dire, il la fit retirer pour donner place à Malthée, qui m’avoit devancée, parce que me faschant fort de me monstrer nue, j’allois retardant le plus que je pouvois de me despouiller. Celadon à qui le temps sembloit trop long, apres avoir fort peu entretenu Malthée, voyant que je n’y allois point, m’appella paresseuse. En fin ne pouvant plus dilayer, j’y fus contrainte, mais, mon Dieu ! quand je m’en souviens, je meurs encor de honte : j’avois les cheveux espars, qui me couvroient presque toute, sur lesquels pour tout ornement je n’avois que la guirlande que le jour au paravant il m’avoit donnée. Quand les autres furent retirées, et qu’il me vid en cest estat aupres de luy, je pris bien garde qu’il changea deux ou trois fois de couleur, mais je n’en eusse jamais soupçonné la cause ; de mon costé la honte m’avoit teint la joue d’une si vive couleur, qu’il m’a juré depuis ne m’avoir jamais veue si belle, et eust bien voulu qu’il luy eust esté permis de demeurer tout le jour en ceste contemplation. Mais craignant d’estre découvert, il fut contraint d’abreger son contentement, et voyant que je ne luy disois rien, car la honte me tenoit la langue liée : Et quoy, Astrée, me dit-il, croyez-vous vostre cause tant avantageuse, que vous n’ayez besoin comme les autres, de vous rendre vostre juge affectionné ? – Je ne doute point, Orithie, luy respondis-je, que je n’aye plus de besoin de seduire mon juge par mes paroles, que Stelle ny Malthée ; mais je sçay bien aussi que je leur cede autant en la persuasion qu’en la beauté. De sorte que n’eust esté la contrainte à quoy la coustume m’a obligée, je ne fusse jamais venue devant vous pour esperance de gagner le prix. – Et si vous l’emportez, respondit le berger, qu’est-ce que vous ferez pour moy ? – Je vous en auray, luy dis-je, d’autant plus d’obligation, que je croy le meriter moins. – Et quoy, me repliqua-t’il, vous ne me faites point d’autre offre ? – Il faut, luy dis-je, que la demande vienne de vous, car je ne vous en sçaurois faire, qui meritast d’estre receue. – Jurez moy, me dit le berger, que vous me donnerez ce que je vous demanderay, et mon jugement sera à vostre avantage.

Apres que je le luy eus promis, il me demanda de mes cheveux pour en faire un bracelet, ce que je fis, et apres les avoir serrez dans un papier, il me dit : Or, Astrée, je retiendray ces cheveux pour gage du serment que vous me faites, afin que si vous y contrevenez jamais, je les puisse offrir à la déesse Venus, et luy en demander vengeance. – Cela, luy respondis-je, est superflu, puis que je suis resolue de n’y manquer jamais. Alors avec un visage riant, il me dit : Dieu soit loué, belle Astrée, de ce que mon dessein a reussi si heureusement ; car sçachez que ce que vous m’avez promis, c’est de m’aimer plus que personne du monde, et me recevoir pour vostre fidele serviteur, qui suis Celadon, et non pas Orithie, comme vous pensez. Je dis ce Celadon, par qui Amour a voulu rendre preuve que la haine n’est assez forte pour detourner ses effets, puis qu’entre les inimitiez de nos peres, il m’a fait estre tellement à vous, que je n’ai point redouté de mourir à la porte de ce temple, pour vous rendre tesmoignage de mon affection.

Jugez, sage Diane, quelle je devins lors ; car amour me deffendoit de venger ma pudicité, et toutesfois la honte m’animoit contre l’amour. Enfin apres une confuse dispute, il me fut impossible de consentir à moy-mesme de le faire mourir, puis que l’offense qu’il m’avait faite n’estoit procedée que de m’aimer trop. Toutesfois le cognoissant estre berger, je ne peux plus longuement demeurer nue devant ses yeux, et sans luy faire autre response, je m’en courus vers mes compagnes, que je trouvay desja presque revestues. Et reprenant mes habits sans sçavoir presque ce que je faisois, je m’habillay le plus promptement qu’il me fut possible.

Mais pour abreger, lors que nous fusmes toutes prestes, la dissimulée Orithie se mit sur le sueil de la porte, et nous ayant toutes trois aupres d’elle : J’ordonne, dit-il, que le prix de la beauté soit donné à Astrée, en tesmoignage de quoy je luy presente la pomme d’or, et ne faut que personne doute de mon jugement, puis que je l’ay veue, et qu’encores que fille, j’en ay ressenti la force. En proferant ces mots, il me presenta la pomme que je receus toute troublée, et plus encores quand tout bas il me dit : Recevez ceste pomme pour gage de mon affection, qui est toute infinie comme elle est toute ronde. Je luy respondis : Contente toy, temeraire, que je la reçois pour sauver ta vie, et qu’autrement je la refuserois de ta main. Il ne peut me repliquer de peur d’estre ouy et recogneu, et parce que c’estoit la coutusme, que celle qui recevoit la pomme, baisoit le juge pour remerciement, je fus contrainte de le baiser ; mais je vous asseure, que quand jusques alors je ne l’eusse point recogneu, j’eusse bien découvert que c’estoit un berger, car ce n’estoit point un baiser de fille. Incontinent la foule, et l’applaudissement de la trouppe nous separa, parce que le druyde m’ayant couronnée, me fit porter dans une chaire jusques où estoit l’assemblée, avec tant d’honneur, que chacun s’estonnoit, que je ne m’en resjouyssois d’avantage ; mais j’estois tellement interditte, et si fort combatue d’amour et de despit, qu’à peine sçavois-je ce que je faisois. Quant à Celadon, aussi tost qu’il eut parachevé les ceremonies, il se perdit entre les autres bergers, et peu à peu sans qu’on y prist garde, se retira de la troupe, et laissa ces habits empruntez, pour reprendre les siens naturels avec lesquels il nous vint retrouver ayant un visage si asseuré, que personne ne s’en fust jamais douté.

Quant à moy, lors que je le revis, je n’osois presque tourner les yeux sur luy, pleine de honte et de colere ; mais luy qui s’en prenoit garde, sans en faire semblant, trouva le moyen de m’accoster, et me dit assez haut : Le juge qui vous a donné le prix de beauté, a monstré d’avoir beaucoup de jugement et me semble que quoy que la justice de vostre cause meritast bien une si favorable sentence, vous ne laissez de luy avoir quelque obligation. – Je croy, berger, luy respondis-je assez bas, qu’il m’est plus obligé que moy à luy, puis que s’il m’a donné une pomme, qui en quelque sorte m’estoit deue, je luy ay donné la vie, que pour sa temerité il meritoit de perdre. – Aussi m’a-t’il dit, respondit incontinent Celadon, qu’il ne la veut conserver que pour vostre service. – Si je n’eusse eu plus d’egard, repliquay-je, à moy mesme qu’à luy, je n’eusse pas laissé sans chastiment une si grande outrecuidance. Mais, Celadon, c’est assez, coupons là ce discours, et contentez-vous, que si je ne vous ay faict punir comme vous meritez, ce n’a seulement esté, que pour ne vouloir donner occasion à chacun de penser quelque chose de plus mal à propos de moy et non point pour faute de volonté que j’eusse de vous en voir chastié. – S’il n’y a eu, dit-il, que ceste occasion, qui ait retardé ma mort, dites moy de quelle façon vous voulez que je meure, et vous verrez que je n’ay moins de courage pour vous satisfaire, que j’ay eu d’amour pour vous offenser.

Ce discours seroit trop long, si je voulois particulierement vous redire tous nos propos. Tant y a, qu’apres plusieurs repliques d’un costé et d’autre, par lesquelles il m’estoit impossible de douter de son affection, si pour le moins les divers changemens de visage en peuvent donner quelque cognoissance, je luy dis, feignant d’estre en colere : Ressouviens toy, berger, de l’inimitié de nos peres, et croy que celle que je te porteray ne leur cedera en rien, si tu m’importunes jamais plus de tes folies, ausquelles ta jeunesse et mon honneur font pardonner pour ceste fois. Je luy dis ces derniers mots, afin de luy donner un peu de courage, car il est tout vray que sa beauté, son courage, et son affection me plaisoient : Et afin qu’il ne peust me respondre, je me tournay pour parler à Stelle qui estoit pres de moy. Luy tout estonné de ceste response, se retira de l’assemblée, si triste, qu’en peu de jours il devint presque mescognoissable et si particulier, qu’il ne hantoit plus que les lieux plus retirez et sauvages de nos bois. Dequoy estant advertie par quelques unes de mes compagnes, qui m’en parloient sans penser que j’en fusse la cause, je commençay d’en ressentir de la peine, et resolus en moy-mesme de chercher quelque moyen de luy donner un peu plus de satisfaction. Et parce, comme je vous ay dit, qu’il s’esloignoit de toute sorte de compagnie, je fus contrainte pour le rencontrer, de conduire mes troupeaux du costé où je sceus qu’il se retiroit le plus souvent, et apres y avoir esté en vain deux ou trois fois, en fin un jour, ainsi que je l’allois cherchant, il me sembla d’entr’ouyr sa voix entre quelques arbres, et je ne fus point trompée, car, m’aprochant doucement, je le veis couché en terre de son long, et les yeux tous moites de larmes, si tendus contre le ciel, qu’ils sembloient immobiles.

La veue que j’en eus, me trouvant toute disposée, m’esmeut tellement à pitié, que je me resolus de ne le laisser plus en semblable peine. C’est pourquoy, apres l’avoir quelque temps consideré, et ne voulant point luy faire paroistre, que je le voulusse rechercher, je me retiray assez loin de là, où, faisant semblant de ne prendre garde à luy, je me mis à chanter si haut, que ma voix parvint jusques à ses aureilles. Aussi tost qu’il m’ouyt, je veis qu’il se releva en sursaut, et tournant les yeux du costé où j’estois, il demeura comme ravy à m’escouter, à quoy ayant pris garde, à fin de luy donner commodité de m’approcher, je fis semblant de dormir, et toutesfois je tenois les yeux entr’ouverts pour voir ce qu’il deviendroit, et certes il ne manqua point de faire ce que j’avois pensé ; car s’approchant doucement de moy il se vint mettre à genoux le plus pres qu’il peut, et apres avoir demeuré long temps en cet estat, lors que je faisois semblant d’estre le plus assoupie, pour luy donner plus de hardiesse, je sentis qu’apres plusieurs souspirs, il se baissa doucement contre ma bouche, et me baisa.

Alors me semblant qu’il avoit bien assez pris de courage, j’ouvris les yeux, comme m’estant esveillée quand il m’avoit touchée, et me relevant, je luy dis feignant d’estre en colere : Mal appris berger, qui vous a rendu si outrecuidé, que de venir interrompre mon sommeil de ceste sorte ? Luy alors tout tremblant, et sans lever les genoux : C’est vous, belle bergere, dit-il, qui m’y avez contraint, et si j’ay failly, vous en devez punir vos perfections qui en sont cause. – Ce sont toujours là, luy dis-je, les excuses de vos outrecuidances ; mais si vous continuez à m’offenser ainsi, croyez, berger, que je ne le supporteray pas. – Si vous appelez offense, me respondit-il, d’estre aymée et adorée, commencez de bonne heure à chercher le chastiment que vous me voulez donner, car dés icy je vous jure, que je vous offenseray de ceste sorte toute ma vie, et qu’il n’y a ny rigueur de vostre cruauté, ny inimitié de nos peres, ny empeschement de l’univers ensemble, qui me puisse divertir de ce dessein.

Mais, belle Diane, il faut que j’abbrege ces agreables discours, estans si peu convenables en la maison desastrée où je suis, et vous diray seulement qu’en fin estant vaincue, je luy dis : Mais quoy, berger, quelle fin aura vostre dessein, puis que ceux qui vous peuvent rendre tel qu’il leur plaist, le desapprouvent ? – Comment, me repliqua-t’il incontint, rendre tel qu’il leur plaist ? tant s’en faut qu’Alcippe ait ceste puissance sur ma volonté, que je ne l’ay pas moy-mesme. – Vous pouvez, luy respondis-je, vous dispenser de vous, à vostre gré, mais non pas de l’obeissance que vous devez à vostre pere, sans faire une grande faute. – L’obeissance, adjousta-t’il, que je luy dois, ne peut passer au delà de ce que je puis sur moy. Car ce n’est pas faillir, de ne point faire ce que l’on ne peut ; mais, soit ainsi que je le doive, puis que de deux maux on doit fuir le plus grand, je choisiray plutost de faillir envers luy, qui n’est qu’un homme, qu’envers vostre beauté qui est divine.

Nos discours en fin continuerent si avant, qu’il fallut que je luy permisse d’estre mon serviteur. Et d’autant que nous estions si jeunes et l’un et l’autre, que nous n’avions pas encore beaucoup d’artifice pour couvrir nos desseins, Alcippe s’en print incontinent garde, et ne voulant point que ceste amitié passast plus outre, il resolut avec le bon vieillard Cleante son ancien amy, de luy faire entreprendre un voyage si long, que l’absence effaçast ceste jeune impression d’amour ; mais cest esloignement y profita aussi peu que tous les autres artifices, dont depuis il se servit. Car Celadon, quoy que jeune enfant, a tousjours eu une telle resolution à vaincre toutes difficultez, qu’au lieu que quelqu’autre eust pris ces contrarietez pour peine, il les recevoit pour preuve de soy-mesme, et les nommoit les pierres de touche de sa fidelité ; et d’autant qu’il sceut que son voyage devoit estre long, il me pria de luy donner commodité de me dire à Dieu.

Je le fis, belle Diane, mais si vous eussiez veu l’affection dont il me supplioit de l’aimer, les sermens dont il m’asseuroit de ne point changer, et les conjurations dont il m’obligeoit à n’en aimer point d’autre, vous eussiez, sans doute, jugé, que toutes choses plus impossibles pouvoient arriver plustost que la perte de ceste amitié. En fin ne pouvant plus retarder, il me dit : Mon Astre, car tel estoit le nom, dont plus communement en particulier il me nommoit, je vous laisse mon frere Lycidas, à qui je ne celay jamais un seul de mes desseins. Il sçait quel service je vous ay voué, permettez moy, si vous voulez que je parte avec quelque contentement, que vous recevrez comme venant de moy, tous les services qu’il vous fera, et par sa presence vous renouvellerez la memoire de Celadon. Et certes il avoit raison de me faire ceste priere, car Lycidas, durant son esloignement, se monstra si curieux d’obsever ce que son frere luy avoit recommandé, qu’il y en eut plusieurs qui creurent qu’il avoit succedé à l’affection que son frere me portoit. Cela fut cause qu’Alcippe, apres l’avoir tenu trois ans hors de ceste contrée, le rappella avec opinion qu’un si long terme auroit aisément effacé la legere impression qu’amour avoit peu faire en une ame si jeune, et que devenu plus sage, il distrairoit mesme Lycidas de mon affection. Mais son retour ne me fut qu’une extreme asseurance de sa fidelité ; car la froideur des Alpes, qu’il avoit passées par deux fois, ne peut en rien diminuer le feu de son amour, ny les admirables beautez de ces Romaines le divertir tant soit peu de ce qu’il m’avoit promis. O Dieu ! avec quel contentement me vint-il retrouver ! il me supplia par son frere, que je luy donnasse commodité de me parler. Je croy avoir encore sa lettre. Helas ! j’ay plus cherement consevé ce qui venoit de luy, que luy-mesme. Et lors elle tira de sa poche un petit sac semblable à celuy que Celadon portoit, où à son imitation elle conservoit curieusement les lettres qu’elle recevoit de luy, et tirant la premiere, car elles estoient toutes d’ordre, apres s’estre essuyé les yeux, elle leut tels mots.

Lettre de Celadon à la Bergere Astrée[modifier]

Belle Astrée, mon exil a esté vaincu de ma patience ; fasse le Ciel qu’il l’ait aussi esté de vostre amitié. Je suis party avec tant de regret, et revenu avec tant de contentement, que n’estant mort, ny en allant, ny en revenant, je tesmoigneray tousjours qu’on ne peut mourir de trop de plaisir, ny de trop de desplaisir. Permettez-moy donc que je vous voye, à fin que je puisse raconter ma fortune à celle qui est ma seule fortune.

Belle Diane, il est impossible que je me ressouvienne des discours, que nous eusmens alors, sans me reblesser, de sorte que la moindre playe m’en est aussi douloureuse que la mort. Pendant l’absence de Celadon, Artemis, ma tante et mere de Phillis, vint visiter ses parens, et mena avec elle ceste belle bergère dit-elle, monstrant Phillis. Et parce que nostre façon de vivre luy sembla plus agreable que celle des bergers d’Allier, elle resolut de demeurer avec nous, qui ne me fut pas peu de contentement ; car par ce moyen nous vismes à nous pratiquer, et quoy que l’amitié ne fust pas si estroitte qu’elle a esté depuis, toutesfois son humeur me plaisoit de sorte, que je passois assez agreablement plusieurs heures fascheuses avec elle. Et lors que Celadon fut de retour, et qu’il l’eut quelque temps hantée, il en fit un si bon jugement que je puis dire avec verité, qu’il est cause de l’estroitte affection, qui depuis a esté entr’elle et moy. Ce fut à ceste fois que luy, ayant atteint l’aage de dix sept ou dix huict ans, et moy de quinze ou seize, nous commençasmes de nous conduire avec plus de prudence ; de sorte que pour celer nostre amitié, je le priay, ou plustost je le contraignis de faire cas de toutes les bergeres, qui auroient quelque apparence de beauté, afin que la recherche qu’il faisoit de moy, fust plustost jugée commune que particuliere. Je dis que je l’y contraignis, parce que je n’ay pas opinion que sans son frere Lycidas il y eust jamais voulu consentir ; car apres s’estre plusieurs fois jetté à genoux devant moy, pour revoquer le commandement que je luy en faisois, en fin son frere luy dit, qu’il estoit necessaire pour mon contentement d’en user ainsi, et que s’il n’y sçavoit point d’autre remede, il falloit qu’en cela il se servist de l’imagination, et que parlant aux autres, il se figurast que c’estoit à moy. Helas ! le pauvre berger avoit bien raison d’en faire tant de difficulté, car il prevoyoit trop veritablement que de là procederoit la cause de sa mort. Excusez, sage Diane, si mes pleurs interrompent mon discours, puis que j’en ay tant de sujet, que ce seroit impieté de me les interdire.

Et apres s’estre essuyé les yeux, elle reprit son discours ainsi : Et parce que Phillis estoit d’ordinaire avec moy, ce fut à elle qu’il s’adressa premierement, mais avec tant de contrainte, que je ne pouvois quelquesfois m’empescher d’en rire, et d’autant que Phillis croyoit que ce fust à bon escient, et qu’elle traittoit envers luy comme on a de coustume d’user envers ceux qui commencent une recherche, je me souviens que s’en voyant assez rudement traitté, il chantoit fort souvent ceste chanson, qu’il avoit faite sur ce sujet.

Chanson


Dessus les bords d’une fontaine
D’humide mousse revestus,
Dont l’onde à maints replis tortus,
S’alloit esgarant par la plaine,
Un berger se mirant en l’eau,
Chantoit ces vers au chalumeau :
Cessez un jour, cessez, la belle,
Avant ma mort d’estre cruelle.
Se peut-il qu’un si grand supplice,
Que pour vous je souffre en aimant,
Si les dieux sont dieux de justice,
Soit en fin souffert vainement ?
Peut-il estre qu’une amitié
N’esmeuve jamais

à pitié,
Mesme quand l’amour est extreme,
Comme est celle dont je vous ayme ?
   Ces yeux de qui les mignardises
M’ont souvent contraint d’esperer,
Encores que pleins de faintises,
Veulent-ils bien se parjurer ?
Ils m’ont dit souvent que son coeur
Quitteroit en fin sa rigueur,
Accordant à ce faux langage
Le reste de son beau visage.
 Mais quoy ? les beaux yeux des bergeres,
Se trouveront aussi trompeurs,
Que des cours les attraits pipeurs ?
Doncques ces beautez bocageres,
Quoy que sans fard dessus le front,
Dedans le coeur se farderont,
Et n’apprendront en leurs escoles,
Qu’à ne donner que des paroles ?
   C’est assez, il est temps, la belle,
De finir ceste cruauté
Et croyez que toute beauté,
Qui n’a la douceur avec elle,
C’est un œil qui n’a point de jour,
Et qu’une belle sans amour,
Comme indigne de ceste flame,
Ressemble un corps qui n’a point d’ame.

Ma sœur, interrompit Phillis, je me ressouviens fort bien de ce que vous dites, et faut que je vous fasse rire de la façon dont il parloit à moy, car le plus souvent ce n’estoient que des mots tant interrompus, qu’il eust fallu deviner pour les entendre, et d’or- dinaire, quand il me vouloit nommer, il avoit tant accoustumé de parler à vous, qu’il m’appeloit Astrée. Mais voyez que c’est de nostre inclination. Je recognoissois bien que la nature avoit en quelque sorte advantagé Celadon par dessus Lycidas ; toutesfois sans en pouvoir dire la raison, Lycidas m’estoit beaucoup plus agreable. – Helas ! ma soeur, dit Astrée, vous me remettez en memoire un propos qu’il me tint en ce temps-là de vous, et de ceste belle bergere, dit-elle, en tournant vers Diane. Belle bergere, me disoit-il, la sage Bellinde, et vostre tante Artemis, sont infiniment heureuses d’avoir de telles filles, et nostre Lignon leur est fort obligé, puis que par leur moyen il a le bon-heur de voir sur ses rives, ces deux belles et sages bergeres. Et croyez que si je m’y cognois, elles seules meritent l’amitié d’Astrée, c’est pourquoy je vous conseille de les aymer ; car je prevoy, pour le peu de cognoissance que j’ay eu d’elles, que bous recevrez beaucoup de contentement de leur familiarité. Pleust à Dieu que l’une d’elles daignast regarder mon frere Lycidas, avec quelle affection l’y porterois-je ! Et d’autant que j’avois encor fort peu de cognoissance de vous, belle Diane, je luy respondis, que je desirerois plustost qu’il servist Phillis.

Et il advint ainsi que je le souhaittois, car l’ordinaire conversation qu’il eut avec elle à mon occasion, produisit au commencement de la familiarité entr’eux, et en fin de l’amour à bon escient. Un jour qu’il la trouva à commodité, il resolut de luy declarer son affection avec le plus d’amour, et le moins de paroles qu’il pourroit : Belle bergere, luy dit-il, vous avez assez de cognoissance de vous-mesme, pour croire que ceux qui vous aiment, ne vous peuvent aimer qu’infiniment. Il ne peut estre que mes actions ne vous ayent donné quelque cognoissance de mon affection, pour peu que vous en ayez recogneu ; puis qu’on ne peut vous aimer qu’à l’extreme, vous devez advouer que mon amour est tresgrande, et toutesfois estant telle, je ne demande en vous encore qu’un commencement de bonne volonté. Nous nous trouvasmes si pres, Celadon et moy, que nous peusmes ouyr ceste declaration, et la response aussi que Phillis luy fit, qui à la verité fut plus rude que je ne l’eusse pas attendu d’elle ; car dés long temps auparavant, elle, et moy avions fort bien recogneu aux yeux et aux actions de Lycidas, qu’il l’aimoit, et en avions souvent discouru, et je l’avois plustost trouvée de bonne volonté envers luy qu’autrement.

Toutesfois à ce coup, elle luy respondit avec tant d’aigreur, que Lycidas s’en alla comme desesperé, et Celadon qui aimoit son frere plus que l’ordinaire, ne pouvant souffrir de le voir traitter de ceste sorte, et ne sçachant à qui s’en prendre, s’en faschoit presque contre moy, dont au commencement je ne peus m’empescher de sousrire, et en fin je luy dis : Ne vous ennuyez point, Celadon, de ceste response, car nous y sommes presque obligées, puis que les bergers de ce temps, pour la plus part se plaisent beaucoup plus de faire croire à chacun qu’ils ont plusierus bonnes fortunes, que presque de les avoir vrayement, ayant opinion que la gloire d’un berger s’augmente par la diminution de nostre honneur. Et à fin que vous sçachiez que je cognois bien l’humeur de Phillis, je prends la charge de mettre Lycidas en ses bonnes graces, pouveu qu’il continue, et qu’il ait un peu de patience. Mais il faut advouer, que quand j’en parlay la premiere fois à ceste bergere, elle me renvoya si loin, que je ne sçavois presque qu’en esperer, si bien que je me resolus de la gagner avec le temps ; mais Lycidas qui n’avoit point de patience, fit dessein plusieurs fois de ne l’aimer plus, et en ce temps il alloit chantant d’ordinaire tels vers.

Stances[modifier]

Sur une resolution de ne plus aimer.

 

Quand je vy ces beaux yeux nos superbes vainqueurs,
Soudain je m’y sousmis comme aux roys de nos cœurs,

Pensant que la rigueur en deust estre bannie ;
Mais depuis espreuvant leur dure cruauté,
Je creus qu’eterniser en nous leur tyrannie,
Ce n’estoit pas amour, mais plustost lascheté.

Il est vray que c’est d’eux, dont naissent tous les jours
Aux moindres de leurs traits quelques nouveaux amours ;
Mais à quoy sert cela, si comme de sa source
L’eau, soudain qu’elle y naist, incontinent s’enfuit ?
De mesme aussi l’amour, d’une soudaine course
S’enfuit loing de ces yeux, quoy qu’il en soit produit.

A son exemple aussi fuyons-les ces beaux yeux,
Fuyons-les, et croyons que c’est pour nostre mieux.
Et quand ils nous voudroient faire quelque poursuite,
N’attendons point leurs coups n’y pouvant resister,
Car il vaut beaucoup mieux se sauver à la fuitte,
Que d’attendre la mort qu’on peut bien eviter.

Je croy que Lycidas n’eust pas si promptement mis fin à la cruauté dont Phillis refusoit son affection, si de fortune un jour, qu’elle et moy, selon nostre coustume, nous allions promener le long de Lignon, nous n’eussions rencontré ce berger dans une isle de la riviere, en lieu fort escarté, et où il n’y avoit pas apparence de feinte. Nous le vismes d’un des costez de la riviere, qui estoit bien assez large et profonde pour nous empescher d’aller où il estoit, mais non pas d’ouyr les vers qu’il alloit plaignant, en traçant à ce qu’il sembloit quelques chiffres sur le sable avec le bout de sa houlette, que nous ne pouvions recognoistre, pour la distance qu’il y avoit de luy à nous. Mais les vers estoient tels.


Madrigal[modifier]

Qu’il ne doit point esperer d’estre aimé.

 
Pensons-nous en l’aimant,
Que nostre amour fidelle
Puisse jetter

en elle
Quelque seur fondement ?
Helas ! c’est vainement.

Car plustost pour ma peine
Ce que je vay tracer
Sur l’inconstante arene
Ferme se doit penser,
Que pour mon advantage
En son ame volage
Je jette onc en l’aimant
Quelque seur fondement.

Peu apres nous ouysmes que s’estant teu pour quelque temps, il reprenoit ainsi la parole avec un grand Helas ! et levant les yeux au ciel : O Dieu ! si vous estes en colere contre moy, parce que j’adore avec plus de devotion l’oeuvre de vos mains que vous mesme, pourquoy n’avez-vous compassion de l’erreur que vous me faites faire ? que si vous n’aviez agreable que Phillis fust adorée, ou vous deviez mettre moins de perfections en elle, ou en moy moins de cognoissance de ses perfections ; car n’est-ce profaner une chose de tant de merite, que de luy offrir moins d’affection ?

Je croy que ce berger continua assez longuement semblables discours, mais je ne les peuz ouyr, parce que Phillis me prenant par force sous le bras, m’emmena avec elle. Et lors que nous fusmes un peu éloignées, je luy dis : Mauvaise Phillis, pourquoy n’avez-vous pitié de ce berger que vous voyez mourir à vostre occasion ? – Ma soeur, me respondit-elle, les bergers de ceste contrée sont si dissimulés, que le plus souvent leur coeur nie ce que leur bouche promet ; que si sans passion nous voulons regarder les actions de cestuy-cy, nous cognoistrons qu’il n’y a rien qu’artifice. Et pour les paroles que nous venons d’ouyr, je juge quant à moy, que nous ayant veues de loin, il s’est expressement mis sur nostre chemin, afin que nous ouyssions ses plaintes dissimulées ; autrement n’eussent –elles pas esté aussi bonnes, dictes à nous mesmes, qu’à ces bois, et à ces rives sauvages ? – Mais, ma soeur, luy repondis-je, vous le luy avez deffendu. – Voilà, me repliqua-t’elle, une grande connoissance de son peu d’amitié, y a t’il quelque commandement assez fort pour arrester une violente affection ? Croyez, ma soeur, que l’amitié qui peut flechir, n’est pas forte : pensez-vous que s’il eust desobey à mes commandemens, je ne l’eusse pas tenu pour m’aimer d’avantage ? – Mais ma soeur, en fin, luy dis-je, il vous a obey. – Et bien, me repliqua-t’elle, il m’a obey, et en cela je le tiens pour fort obeissant, mais en ce qu’il a du tout laissé ma recherche, je le tiens pour fort peu passionné. Et quoy ? estoit-il point d’advis qu’à la premiere ouverture qu’il m’a faicte de sa bonne volonté, j’en prisse des tesmoins, à fin qu’il ne s’en pûst plus desdire ?

Si je ne l’eusse interrompue, je croy qu’elle eust continué encore long temps ce discours. Mais parce que je desirois que Lycidas fust traité d’autre sorte, pour la peine que Celadon en souffroit, je luy dis, que ces façons de parler estoient à propos avec Lycidas, mais non pas avec moy, qui sçavois bien que nous sommes obligées de monstrer plus de mécontentement quand on nous parle d’amour, que nous n’en ressentons, à fin d’espreuver par là, quelle intention ont ceux qui parlent à nous ; que je la louerois, si elle usoit de ces termes envers Lycidas, mais que c’estoit trop de meffiance envers moy, qui ne luy avois jamais celé que ce j’avois de plus secret dans l’ame ; et que pour conclusion, puis qu’il estoit impossible qu’elle evitast d’estre aimée de quelqu’un, qu’il valoit beaucoup mieux que ce fust de Lycidas, que de tout autre, puis qu’elle devoit desja estre asseurée de son affection. A quoy elle me respondit, qu’elle n’avoit jamais pensé de dissimuler envers moy, et qu’elle seroit trop marrie que j’eusse ceste opinion d’elle, et que pour m’en rendre plus de preuves, puis que je voulois qu’elle receust Lycidas, qu’elle m’obeyroit lors qu’elle recognoistroit qu’il l’aymeroit ainsi que je disois. Cela fut cause que Celadon la trouvant quelque temps apres avec moy, luy donna une lettre que son frere luy escrivoit par mon conseil.

Lettre de Lycidas à Phillis[modifier]

Si je ne vous ay tousjours aimée, que jamais ne sois-je aimé de personne, et si mon affection a jamais changé, que jamais le mal-heur où je suis ne se change. Il est vray que depuis quelque temps, j’ay plus caché d’amour dans le coeur, que je n’en ay laissé paroistre en mes yeux, ny en mes paroles. Si j’ay failli en cela, accusez en le respect que je vous porte, qui m’a ordonné d’en user ainsi. Que si vous ne croyez le serment que je vous en fay, tirez en telle preuve que vous voudrez de moy, et vous cognoistrez que vous m’avez mieux acquis, que je ne sçay vous en asseurer par mes veritables, mais trop impuissantes paroles.

En fin, sage Diane, apres plusieurs repliques d’un costé et d’autre, nous fismes en sorte que Lycidas fut receu, et dés lors nous commençasmes tous quatre une vie, qui n’estoit point desagreable, nous favorisans l’un l’autre avec le plus de discretion qu’il nous estoit possible. Et à fin de mieux couvrir nostre dessein, nous inventasmes plusieurs moyens, fut de nous parler, fut de nous escrire secrettement. Vous aurez peut-estre bien pris garde à ce rocher, qui est sur le grand chemin allant à la Roche. Il faut que vous sçachiez, qu’il y a un peu de peine à monter au dessus, mais y estant, le lieu est enfoncé, de sorte que l’on s’y peut tenir debout sans estre veu par dehors, et parce qu’il est sur le grand chemin, nous le choisismes pour nous y assembler, sans que personne nous vist ; que si quelqu’un nous rencontroit en y allant, nous feignions de passer chemin, et afin que l’un ny l’autre n’y allast point vainement, nous mettions dés le matin quelque brisée au pied, pour marque que nous avions à nous dire quelque chose. Il est vray que pour estre trop pres du chemin, pour peu que nostre voix haussast, nous pouvions estre ouys de ceux qui alloient et venoient ; et cela estoit cause que d’ordinaire nous laissions ou Phillis, ou Lycidas en garde, qui d’aussi loing qu’ils voyoient approcher quelqu’un, toussoient pour nous en advertir. Et parce que nous avions coustume de nous escrire tous les jours, pour estre quelquefois empeschez, et ne pouvoir venir en ce lieu, nous avions choisi le long de ce petit ruisseau, qui costoye la grande allée, un vieux saule mymangé de vieillesse, dans le creux duquel nous mettions tous les jours des lettres, et afin de pouvoir plus aisément faire response, nous y laissions ordinairement une escritoire.

Bref, sage Diane, nous nous tournions de tous les costez qu’il nous estoit possible, pour nous tenir cachez. Et mesme nous avions pris une telle coustume de ne nous parler point, Celadon et moy, ny Lycidas et Phillis, qu’il y en eut plusieurs qui creurent que Celadon eust changé de volonté. Et parce qu’au contraire aussi tost qu’il voyoit Phillis, il l’alloit entretenir, et elle luy faisoit toute la bonne chere qu’il luy estoit possible, et moy de mesme, toutes les fois que Lycidas arrivoit, je rompois compagnie à tout autre pour parler à luy, il advint que par succession de temps Celadon mesme eut opinion que j’aymois Lycidas, et moy je creus qu’il aymoit Phillis, et Phillis pensa que Lycidas m’aymoit, et Lycidas eut opinion que Phillis aymoit Celadon. De sorte que nous nous trouvasmes, sans y penser, tellement embrouillez de ces opinions, que la jalousie nous fit bien paroistre qu’il faut peu d’apparence pour la faire naistre dans un coeur qui aime bien. – A la verité, interrompit Phillis, nous estions bien escolieres d’amour en ce temps-là ; car à quoy nous servoit, pour cacher ce que vrayment nous aymions, de faire croire à chacun un amour qui n’estoit pas ? puis que vous deviez bien autant craindre que l’on creust que vous voulussiez du bien à Lycidas comme à Celadon. – Ma soeur, ma soeur, repliqua Astrée, luy frappant de la main sur l’espaule, nous ne craignons guere qu’on pense de nous ce qui n’est pas, et au contraire le moindre soupçon de ce qui est vray, ne nous laisse aucun repos.

Cette jalousie, continua-t’elle, se tournant vers Diane, nous attaignit tellement tous quatre, que je ne crois pas que la vie nous eust longuement duré, si quelque bon demon ne nous eust fait resoudre de nous en esclaircir en presence les uns des autres. Desja sept ou huict jours s’estoient escoulez, que nous ne nous voyions plus dans le rocher, et que les lettres que Celadon et moy mettions au pied du saule, estoient si differentes de celles que nous avions accoustumé, qu’il sembloit que ce fussent differentes personnes. En fin , comme je vous dis, quelque bon demon ayant soucy de nous, nous fit par hazard rencontrer tous quatre en ce mesme lieu sans nulle autre compagnie. Et l’amitié de Celadon (d’autant plus forte que toutes les autres, qu’elle le contraignit le premier de parler) luy mit ces paroles dans la bouche : Belle Astrée, si je pensois que le temps peust remedier au mal que je ressens, je m’en remettrois au remede qu’il me pourroit r’apporter ; mais puis que plus il va vieillissant, plus aussi va-t’il augmentant, je suis contraint de luy en rechercher un meilleur par la plainte que je vous veux faire du tort que je reçoy, et d’autant plus aisément m’y suis-je resolu, que je suis pour faire ma plainte, et devant mes juges, et devant mes parties. Et lors qu’il vouloit continuer, Lycidas l’interrompit disant qu’il estoit en une peine qui n’estoit en grandeur guere differente de la sienne. – En grandeur ? dit Celadon, il est impossible, car la mienne est extreme. – Et la mienne, repliqua Lycidas, est sans comparaison.

Cependant que nos bergers parloient ensemble, je me tournay vers Phillis, et luy dis : Vous verrez, ma soeur, que ces bergers se veulent plaindre de nous. A quoy elle me respondit, que nous avions bien plus d’occasion de nous plaindre d’eux. Mais encore, luy dis-je, que j’en aye beaucoup de me douloir de Celadon, toutesfois j’en ai encor d’avantage de vous, qui sous tiltre de l’amitié que vous feignez de me porter, l’avez distrait de celle qu’il me faisoit paroistre, de sorte que je puis dire, que vous me l’avez desrobé. Et parce que Phillis demeura si confuse de mes propos, qu’elle ne sçavoit que me respondre, Celadon s’adressant à moy, me dit : Ah ! belle bergere, mais volage comme belle, est-ce ainsi que vous avez perdu la memoire des services de Celadon et de vos serments ? Je ne me plains pas tant de Lycidas, encor qu’il ait manqué au devoir de la proximité et de l’amitié qui est entre nous, comme je me deuls de vous à vous mesme, sçachant bien que le desir que vos perfections produisent dans un coeur, peut bien faire oublier toute sorte de service. Mais est-il possible qu’un si long service que le mien, une si absolue puissance que celle que vous avez tousjours eue sur moy, et une si entiere affection que la mienne, n’ait peu arrester l’inconstance de vostre ame ? ou bien si encore tout ce qui vient de moy est trop peu pour le pouvoir, comment est-ce que vostre foy si souvent jurée, et les dieux si souvent pris pour tesmoins, ne vous ont peu empescher de faire devant mes yeux une nouvelle election ? En mesme temps Lycidas prenant la belle main de Phillis, apres un grand souspir, luy dit : Belle main, en qui j’ay entierement remis ma volonté, puis-je vivre et sçavoir que tu te plaises à la despouille d’un autre coeur que du mien ? du mien, dis-je, qui avoit merité tant de fortune, si quelqu’un eust peu en estre digne par la plus grande, par la plus sincere et par la plus fidele amitié qui ait jamais esté ? Je ne pus escouter les autres paroles que Lycidas continua, car je fus contrainte de respondre à Celadon : Berger, berger, luy dis-je, tous ces mots de fidelité et d’amitié sont plus en vostre bouche, qu’en vostre coeur, et j’ay plus d’occasion de me plaindre de vous, que de vous escouter ; mais parce que je ne fay plus d’estat de rien qui vienne de vous, je ne daignerois m’en douloir. Vous en devriez faire de mesme, si vos dissimulations le vous permettoient ; mais puis que nos affaires sont en ce terme, continuez, Celadon, aymez bien Phillis, et la servez bien, ses vertus le meritent. Que si en parlant à vous je rougis, c’est de despit d’avoir aymé ce qui en estoit tant indigne, et de m’y estre si lourdement deceue. L’estonnement de Celadon fut si grand, oyant les reproches que je luy faisois, qu’il demeura longuement sans pouvoir parler, ce qui me donna commodité d’ouyr ce que Phillis respondoit à Lycidas : Lycidas, Lycidas, luy dit elle, celuy qui me doit, me demande. Vous me nommez volage, et vous sçavez bien que c’est le nom le plus convenable à vos actions ; mais vous pensez en vous plaignant le premier, effacer le tort que vous me faites, à moy ? non, je faux, mais à vous-mesme, car ce vous est plus de honte de changer, que je ne fais de perte en vostre changement. Mais ce qui m’offense, c’est que vous vueilliez m’accuser de vostre faute, et feindre quelque bonne occasion de vostre infidelité : il est vray toutesfois, que celuy qui deçoit un frere, peut bien tromper celle qui ne luy est rien. Et lors se tournant vers moy, elle me dit : Et vous, Astrée, croyez que le gain que vous avez fait, le divertissant de mon amitié, ne peut estre de plus longue durée que jusques à ce qu’il se presente un autre objet, encor que je sçache bien que vos perfections ont tant de puissance, que si ce n’estoit un coeur tout de plume, vous le pourriez arrester. – Phillis, luy repliquay-je, la preuve rend tesmoignage que vous estes une flatteuse, quand vous parlez ainsi des perfections qui sont en moy, puis que m’ayant desrobé Celadon, il faut qu’elles soient bien foibles, ne l’ayant peu retenir apres l’avoir pris. Celadon se jettant à genoux devant moy : Ce n’est pas, me dit-il, pour mespriser les merites de Phillis, mais je proteste bien devant tous les dieux, qu’elle n’alluma jamais la moindre estincelle d’amour dans mon ame, et que je supporteroy avec moins de desespoir l’offence que vous feriez contre moy en changeant, que non point celle que vous faites contre mon affection en me blasmant d’inconstance.

Il ne sert à rien, sage Diane, de particulariser tous nos discours, car ils seroient trop longs, et vous pourroient ennuyer ; tant y a qu’avant que nous separer nous fusmes tellement remis en nostre bon sens, ainsi le faut-il dire, que nous recogneusmes le peu de raison qu’il y avoit de nous soupçonner les uns les autres. Et toutesfois nous avions bien à louer le Ciel, que nous nous fissions ceste declaration tous quatre ensemble, puis que je ne crois pas qu’autrement il eust esté possible de desraciner cette erreur de nostre ame ; et, quant à moy, je vous asseure bien que rien n’eust peu me faire entendre raison, si Celadon ne m’eust parlé de ceste sorte devant Phillis mesme.

Or depuis ce temps nous allasmes un peu plus retenus que de coustume. Mais au sortir de ce travail je rentray en un autre qui n’estoit guere moindre, car nous ne peusmes si bien dissimuler, qu’Alcippe qui y prenoit garde, ne recogneust que l’affection de son fils envers moy n’estoit pas du tout esteinte. Et pour s’en asseurer, il veilla si bien ses actions, que remarquant avec quelle curiosité il alloit tous les jours à ce vieil saule, où nous mettions nos lettres, un matin il s’y en alla le premier, et apres avoir longuement cherché, prenant garde à la foulure que nous avions faite sur l’herbe pour y estre allez si souvent, il se laissa conduire, et le trac le mena droit au pied de l’arbre, où il trouva une lettre que j’y avois mise le soir ; elle estoit telle.

lettre d’Astrée à Celadon[modifier]

Hier nous allasmes au temple, où nous fusmes assemblées pour assister aux honneurs qu’on fait à Pan, et à Siringue en leur chommant ce jour : j’eusse dit festoyant, si vous y eussiez esté, mais l’amitié que je vous porte est telle, que ny mesmes les choses divines, s’il m’est permis de le dire ainsi, sans vous ne me peuvent plaire. Je me trouve tant incommodée de nos communs importuns, que sans la promesse que j’ay faicte de vous escrire tous les jours, je ne sçay si aujourd’huy vous eussiez eu de mes nouvelles : recevez-les donc pour ce coup de ma promesse.

Quand Alcippe eut leu ceste lettre, il la remit au mesme lieu, et se cachant pour voir la response, son fils ne tarda pas d’y venir, et ne se trouvant point de papier rescrivit sur le dos de ma lettre. Et m’a dit depuis que la sienne estoit telle.

Lettre de Celadon à la bergere Astrée[modifier]

Vous m’obligez et desobligez en mesme temps ; pardon, si ce mot vous offense. Quand vous me dites que vous m’aimez, puis-je avoir quelque plus grande obligation à tous les dieux ? Mais l’offense n’est pas petite, quand ceste fois vous ne m’escrivez que pour me l’avoir promis, car je dois ce bien à vostre promesse et non pas à vostre amitié. Ressouvenez vous, je vous supplie, que je ne suis pas à vous, parce que je le vous ay promis, mais parce que veritablement je suis vostre, et que de mesme je ne veux pas des lettres pour les conditions qui sont entre nous ; mais pour le seul tesmoignage de vostre bonne volonté, ne les cherissant pas pour estre marchandées, mais pour m’estre envoyées d’une entiere et parfaite affection.

Alcippe n’avoit peu recognoistre qui estoit la bergere à qui cette lettre s’adressoit, car il n’y avoit personne de nommé. Mais voyez que c’est d’un esprit qui veut contrarier ; il ne plaignit pas sa peine d’attendre en ce mesme lieu plus de cinq ou six heures, pour voir qui seroit celle qui la viendroit querir, s’asseurant bien que le jour ne s’escouleroit pas, que quelqu’une ne la vint prendre. Il estoit desja fort tard quand je m’y en allay ; mais soudain qu’il m’apperceut, de peur que je ne la prisse, il se leva, et fit semblant de s’estre endormy là, et moy, pour ne luy point donner de soupçon, tournant mes pas, je faignis de prendre une autre voye. Luy au contraire, fort satisfait de sa peine, aussi tost que je fus partie, prit la lettre, et se retira chez soy, d’où il fit incontinent dessein d’en envoyer son fils, parce il ne vouloit en sorte quelconque qu’il eust alliance entre nous, à cause de l’extreme inimitié qu’il y avoit entre Alcée et luy, et au contraire avoit l’intention de le marier avec Malthée, fille de Forelle, pour quelque commodité qu’il pretendoit de leur voisinage. Les paroles qui furent dites entre nous à son depart, n’ont esté que trop divulguées par une des nymphes de Bellinde ; car je ne sçay comment ce jour là Lycidas, qui estoit au pied du rocher, s’endormit, et ceste nymphe en passant nous ouyt, et escrivit dans des tablettes tous nos discours. – Et quoy, interrompit Diane, sont- ce les vers que j’ay ouy chanter à une des nymphes de ma mere, sur le depart d’un berger ? – Ce les sont, respondit Astrée, et parce que je n’ay jamais voulu faire semblant qu’il y eust quelque chose qui me touchast, je ne les ay osé demander. – Ne vous en mettez point en peine, repliqua Diane, car demain je vous en donneray une coppie. Et apres qu’Astrée l’en eut remerciée, elle continua : Or durant cest esloignement, Olimpe, fille du berger Lupeandre, demeurant sur les confins de Forests, du costé de la riviere de Furan, vint avec sa mere en nostre hameau ; et parce que ceste bonne vieille aymoit fort Amarillis, comme ayant de jeunesse esté nouries ensemble, elle la vint visiter. Ceste jeune bergere n’estoit pas si belle qu’elle estoit affettée, et avoit si bonne opinion d’elle mesme, qu’il luy sembloit que tous les bergers qui la regardoient, en estoient amoureux, qui est une regle infaillible pour toutes celles qui s’affectionnent aisément. Cela fut cause qu’aussi tost qu’elle fut arrivée dans la maison d’Alcippe, elle commença de s’embesongner de Lycidas, ayant opinion que la civilité dont il usoit envers elle, procedast d’amour ; soudain que le berger s’en apperceut, il nous le vint dire, pour sçavoir comme il avoit à s’y conduire. Nous fusmes d’avis, afin de mieux couvrir l’affection qu’il portoit à Phillis, qu’il maintint Olimpe en ceste opinion. Et peu apres il advint par mal-heur qu’Artemis eut quelque affaire sur les rives d’Allier, où elle emmena avec Phillis, quelque artifice que nous sceussions inventer pour la retenir. Durant cest esloignement, qui peut estre de six à sept lunes, la mere d’Olimpe s’en retourna, et laissa sa fille entre les mains d’Amarillis, en intention que Lycidas l’espouseroit, jugeant selon ce qu’elle en voyoit, qu’il l’aimoit desja beaucoup ; et parce que c’estoit un party advantageux pour elle, elle fut conseillée par sa mere de le rendre le plus amoureux qu’il luy seroit possible. Et vous asseure, belle Diane, qu’elle ne s’y feignit point, car depuis ce temps-là elle estoit plustost celle qui recherchoit, que la recherchée.

Si bien que un jour qu’elle le trouva à propos, ce luy sembloit, dans le plus retiré du bois de Bon- lieu, où de fortune il estoit allé chercher un brebis qui s’estoit esgarée, apres quelques propos communs, elle luy jetta un bras au col, et apres l’avoir baisé, luy dit : Gentil berger, je ne sçay qu’il y peut avoir en moy de si desagreable, que je ne puisse par tant de demonstrations de bonne volonté trouver lieu en vos bonnes graces. – C’est peut- estre, respondit le berger en sousriant, parce que je n’en ay point. – Celuy qui diroit comme vous, repliqua la bergere, devroit estre estimé autant aveugle que vous l’estes, si vous ne voyez point l’offre que je vous fais de mon amitié. Jusques à quand, berger, ordonnez- vous que j’aime sans estre aimée, et que je recherche sans que l’on m’en sçache gré ? Si me smble-t’il que les autres bergeres, de qui vous faites tant de cas, ne sont point plus aimables que moy, ny n’ont aucun avantage dessus moy, sinon en la possession de vos bonnes graces. Olimpe proferoit ces paroles avec tant d’affection, que Lycidas en fut esmeu.

Belle Diane, toutes les autres fois que je me suis ressouvenue de l’accident qui arriva lors à ce berger, je n’ay peu m’empescher d’en rire, mais ores mon mal-heur me le deffend. Et toutesfois il me semble qu’il n’y a pas dequoy s’ennuyer, sinon pour Phillis, qui lui avoit tant commandé de feindre de l’aimer ; car la feinte en fin fut à bon escient, et ainsi ceste miserable Olimpe, pensant par ses faveurs se faire aime d’avantage, se rendit depuis ce temps-là si mesprisée, que Lycidas [ayant eu d’elle tout ce qu’il en pouvoit avoir] la desdaigna, de sorte qu’il ne la pouvoit souffrir aupres de luy. Incontinent que ceste fortune luy fut arrivée, il me la vint raconter avec tant d’apparence de desplaisir, qu j’eus opinion qu’il se repentoit de sa faute. Et toutesfois il n’advint pas ainsi, car ceste bergere fit tant la folle, qu’elle en devint enceinte ; et lors qu’elle commençoit de ressentir, Phillis revint de son voyage. Et si je l’avois attendue avec beaucoup de peine, aussi la receus-je avec beaucoup de contentement ; mais comme on s’enquiert ordinairement le plutost de ce qui touche au cœur, Phillis, apres les deux ou trois premieres paroles, ne manqua de demander comme Lycidas se portoit, et comme il se gouvernoit avec Olimpe. Fort bien, luy respondis-je, et m’asseure qu’il ne tardera guere à vous en venir dire de nouvelles.

Je luy en tranchois le propos si court, de peur de luy dire quelque chose qui offensast Lycidas, qui de son costé n’estoit pas sans peine, ne sçachant comme aborder sa bergere. En fin il se resolut de souffrir toutes choses plustost que d’estre banny de sa veue, et s’en vint la trouver en son logis, où il sçavoit que j’estois. Soudain que Phillis le vid, elle courut à luy les bras ouverts pour le saluer ; mais s’estant un peu reculé, il luy dit : Belle Phillis, je n’ay point assez de hardiesse pour m’approcher de vous, si vous ne me pardonnez la faute que je vous ay faite. La bergere [ayant opinion qu’il s’excusoit de ne luy estre venu au devant, comme il avoit accoustumé] luy respondit : Il n’y a rien qui me puisse retarder de saluer Lycidas, et quand il m’auroit offensée beaucoup d’avantage, je luy pardonne toutes choses. A ce mot elle s’avança, et le salua avec beaucoup d’affection ; mais il y eut du plaisir quand elle l’eut ramené à moy, et qu’il me pria de declarer son erreur à sa maistresse, afin de sçavoir promptement à quoy elle le condamneroit : Non pas, dit-il, que le regret de l’avoir offensée ne m’accompagne au cerceuil, mais pour le desir que j’ay de sçavoir qu’elle ordonnera de moy. Ce mot fit montrer la couleur au visage de Phillis, se doutant bien que son pardon avoit esté plus grand, que son intention ; à quoy Lycidas prenant garde : Je n’ay point assez de courage, me dit-il, pour ouyr la declaration que vous luy en ferez. Pardonnez moy donc, belle maistresse, [se tournant vers Phillis], si je vous romps si tost compagnie, et si ma vie a despleu, et que ma mort vous puisse satisfaire, ne soyez point avare de mon sang. A ce mot, quoy que Phillis le r’appellast, il ne voulust revenir, au contraire poussant la porte il nous laissa seules.

Vous pouvez croire que Phillis ne fut paresseuse de s’enquerir s’il y avoit quelque chose de nouveau et d’où venoit une si grande crainte. Sans l’arrester d’un long discours, je luy dis ce qui en estoit, et ensemble mis toute la faute dessus nous, qui avions esté si mal advisées de ne prevoir que sa jeunesse ne pouvoit faire plus de resistance aux recherches de ceste folle, et que son desplaisir en estoit si grand, que son erreur en estoit pardonnable. Du premier coup je n’obtins pas d’elle ce que je desirois ; mais, peu de jours apres, Lycidas par mon conseil se vint jetter à ses genoux. Et parce que pour ne le voir point, elle s’en courut en une autre chambre, et de celle là en une autre, fuyant Lycidas, qui l’alloit poursuivant, et qui estoit resolu, ainsi qu’il disoit, de ne la laisser en paix, qu’il n’eust le pardon, ou la mort, en fin, ne sçachant plus où fuyr, elle s’arresta en un cabinet, où Lycidas entrant et fermant les portes, se remit à genoux devant elle, et sans luy dire autre chose, attendoit l’arrest de sa volonté. Ceste affectionnée opiniastreté eut plus de force sur elle, que mes persuasions, et ainsi apres avoir demeuré quelque temps sans luy rien dire : Va, lui dit-elle, importun, c’est à ton opiniastreté, et non à toy que je pardonne. A ce mot luy baisa la main, et me vint ouvrir la porte, pour me monstrer qu’il en avoit eu la victoire. Et lors voyant ses affaires en si bon estat, je ne les laissay point separer que toutes offenses ne fussent entierement remises. Et Phillis pardonna tellement à son berger, que depuis le voyant en peine extreme de celer le ventre d’Olimpe, qui grossissoit à veue d’œil, elle s’offrit de luy ayder et assister en tout ce qu’il luy seroit possible.

Pour certain, interrompit alors Diane, voilà une estrange preuve de bonne amitié : pardonner une telle offense qui est entierement contre l’amitié, et de plus empescher que celle qui en est cause n’en ait du desplaisir ! Sans mentir, Phillis, c’est trop, et pour moy j’advoue que mon courage ne le sçauroit souffrir. – Si fit donc bien mon amitié, respondit Phillis, et par là vous pouvez juger de quelle qualité elle est. – Laissons ceste consideration à part, repliqua Diane, car elle seroit fort desavantageuse pour vous, puis que de ne ressentir les offenses qui se font contre l’amitié, c’est plustost signe de deffaut que de surabondance d’amour ; et quant à moy, si j’eusse esté des amies de Lycidas, j’eusse expliqué ceste offre au desavantage de vostre bonne volonté. – Ah ! Diane, dit Phillis, si vous sçaviez que c’est que d’aimer, comme de vous faire aimer, vous jugeriez qu’au besoin se cognoist l’amy, mais le Ciel s’est contenté de vous avoir faite pour estre aimée, et non pas pour aymer. – Si cela est, respondit Diane, je luy suis plus obligé d’un tel bien, que de la vie : mais si suis-je capable sans aimer de juger de l’amitié. – Il ne se peut, interrompit Phillis. – J’aime donc mieux m’en taire, respondit Diane, que d’en parler avec une si chere permission. Toutesfois si vous me voulez faire autant de grace qu’au medecin, qui parle et juge indifferemment de toutes sortes de maladies sans les avoir eues, je diray, que s’il y a quelque chose en l’amitié, dont l’on doive faire estat, ce doit estre sans plus l’amitié mesme : car toute autre chose qui nous en plaist, ce n’est que pour estre jointe avec elle. Et par ainsi il n’y a rien qui puisse plus offenser celuy qui ayme, que de remarquer quelque deffaut d’amour, et ne point ressentir telles offenses, c’est veritablement avoir l’esprit ladre pour ceste passion. Et voulez- vous que je vous die ce qu’il me semble de l’amitié ? C’est une musique à plusieurs voix, qui bien unies rendent une tres- douce harmonie ; mais si l’une desaccorde, elle ne desplaist pas seulement, mais fait tout le plaisir qu’elles ont donné auparavant. – Par ainsi, dit Phillis, mauvaise Diane, vous voulez dire, que si on vous avoit servie longuement, la premiere offense effaceroit toute la memoire du passé. – Cela mesme, dit Diane, ou peu moins. – O Dieu, s’escria Phillis, que celuy qui vous aimera, n’aura pas œuvre faite ! – Celuy qui m’aimera, repliqua Diane, s’il veut que je l’aime, prendra garde de n’offenser mon amitié. Et croyez-moy, Phillis, qu’à ce coup vous avez plus fait d’injure à Lycidas, qu’il ne vous avoit auparavant offensée. – Donc, dit Phillis en sousriant, autresfois je disois que c’estoit l’amitié qui me l’avoit fait faire ; mais à ceste heure je dirois que c’estoit la vengeance, et aux plus curieux j’en diray la raison que vous m’avez apprise. – Ils jugeront, adjousta Diane, qu’autresfois vous avez sceu aimer, et qu’à ceste heure vous sçavez que c’est d’aimer. – Quoy que c’en soit, respondit Phillis, s’il y eust de la faute, elle proceda d’ignorance, et non point de deffaut d’amour, car je pensois y estre obligée ; mais s’il y retourne jamais, je me garderay bien d’y retomber. Et vous, Astrée, vous estes trop longuement muette, dites nous donc comme j’assistay à faire ceste enfant ?

Alors Astrée reprit ainsi : Soudain que ceste bergere se fut offerte, Lycidas l’accepta fort effrontément, et dés lors il envoya un jeune berger à Moin, pour luy amener la sage femme de ce lieu, les yeux clos, à fin qu’elle ne sceust discerner où elle alloit. Diane alors, comme toute estonnée, mit le doigt sur la bouche, et dit : Belle bergere, cecy n’a pas esté si secret que vous pensez, je me ressouviens d’en avoir ouy parler. – Je vous supplie, dit Phillis, racontez nous comme vous l’avez ouy dire, pour sçavoir s’il a esté redit à la verité. – Je ne sçay, adjousta Diane, si je m’en pourray bien ressouvenir ; le pauvre Filandre fut celuy qui m’en fit le conte, et m’asseura qu’il l’avoit appris de Lucine la sage femme, à qui mesme il estoit arrivé, et qu’elle n’en eust jamais parlé, si on se fust fié en elle.

Un jour qu’elle se promenoit dans le parc, qui est entre Montbrison et Moin, avec plusieurs autres ses compagnes, elle vid venir à elle un jeune homme, qu’elle ne cognoissoit point, et qui à son abord luy fit des recommandations de quelques unes de ses parentes, qui estoient à Feurs, et puis luy en dit quelques particularitez, à fin de la separer un peu des autres femmes qui estoient avec elle. Et lors qu’il la vid seule, il luy fit entendre qu’une meilleure occasion le conduisoit vers elle : Car c’est, luy dit-il, pour vous conjurer par toute la pitié que vous eustes jamais, de vouloir secourir une honneste femme, qui est en danger, si vous luy refusez vostre aide. La bonne femme fut un peu surprise d’ouyr changer tout à coup ce discours, mais le jeune homme la pria de celer mieux son estonnement, et qu’il esliroit plustost la mort, que si on venoit à soupçonner cest affaire ; et Lucine s’estant r’asseurée, et ayant promis qu’elle seroit secrette, et qu’il luy dist seulement en quel temps elle se devoit tenir preste. Ne faites donc point de voyage de deux mois, luy dit le jeune homme, et à fin que vous ne perdiez rien, voilà l’argent que vous pourriez gagner ailleurs durant ce temps-là. A ce mot il luy donna quelques pieces d’or dans un papier, et s’en retourna sans passer à la ville, apres toutesfois avoir sceu d’elle, si elle ne marcheroit pas la nuict, et qu’elle luy eust respondu, voyant le gain si grand, que nul temps ne la pourroit arrester.

Dans quinze ou seize jours apres, ainsi qu’elle sortoit de Moin, sur les cinq ou six heures du soir, elle le vid revenir avec le visage tout changé, et s’approchant d’elle, luy dit : Ma mere, le temps nous a deceu, il faut partir, les chevaux nous attendent, et la necessité nous presse. Elle voulut rentrer en sa maison pour donner ordre à ses affaires, mais il ne voulut le luy permettre, craignant qu’elle n’en parlast à quelqu’un. Ainsi estant parvenue dans un valon fort retiré du grand chemin du costé de la Garde, elle trouva deux chevaux avec un homme de belle taille, et vestu de noir, qui les gardoit ; aussi tost qu’il vid Lucine, il s’en vint à elle avec un visage fort ouvert, et apres plusieurs remerciements, la fit mettre en trousse derriere celuy qui l’estoit allé querir, puis montant sur l’autre cheval, s’en allerent au grand trot à travers les champs. Et lors qu’ils furent un esloignez de la ville, et que la nuict commençoit à s’obscurcir, ce jeune homme sortant un mouchoir de sa poche banda les yeux à Lucine, quelque difficulté qu’elle en sceut faire, et apres firent faire deux ou trois tours au cheval, sur lequel elle esoit, pour luy oster toute cognoissance du chemin qu’ils vouloient tenir ; et puis reprenant le trot, marcherent une bonne partie de la nuict, sans qu’elle sceut où elle alloit, sinon qu’ils luy firent passer une riviere, comme elle croit, deux ou trois fois. Et puis la mettant à terre, la firent marcher quelque temps à pied, et ainsi qu’elle pouvoit, c’estoit par un bois, où en fin elle entrevit un peu de lumiere à travers le mouchoir, que tost apres ils luy osterent.

Et lors elle se trouva sous une tente de tapisserie, accommodée de telle façon que le vent n’y pouvoit entrer : d’un costé elle vid une jeune femme dans un lict de camp qui se plaignoit fort, et qui estoit masquée ; au pied du lict elle apperceut une femme qui avoit aussi le viage couvert, et qui à ses habits monstroit d’estre aagée, elle tenoit les mains jointes, et avoit les larmes aux yeux. De l’autre costé il y avoit une jeune fille de chambre masquée, avec un flambeau en la main ; au chevet du lict estoit panché cet honneste homme qu’elle avoit trouvé avec les chevaux, qui faisoit paroistre de ressentir infiniment le mal de ceste femme qui estoit appuyée contre son estomach. Et le jeune homme qui l’avoit portée en trousse, alloit d’un costé et d’autre pour donner ce qui estoit necessaire, y ayant sur une table au milieu de ceste tente, deux grands flambeaux allumez. Il est aisé à croire, que Lucine fut fort estonnée de se trouver en tel lieu. Toutesfois elle n’eut le loisir de demeurer long temps en cet estonnement ; car on eust jugé que ceste petite creature n’attendoit que l’arrivée de ceste femme pour venir au monde, tant la mere prit tost les douleurs de l’accouchement, qui ne luy durerent pas une demie heure sans delivrer d’une fille. Mais ce fut une diligence encore plus grande que celle dont on usa à debagager incontinent, et à mettre l’accouchée, et l’enfant dans une litiere, et à renvoyer Lucine apres l’avoir bien contentée, les yeux clos toutesfois, ainsi qu’elle estoit venue. Que si on se fust fié en elle, elle jure que jamais elle n’en eust parlé, mais qu’il luy sembloit que leur meffiance luy en donnoit congé ; et voilà tout ce que j’en ay peu sçavoir par Philandre.

Astrée et Phillis, qui avoient esté fort attentives à son discours, se regarderent entr’elles fort estonnées, et Phillis ne peut s’empescher de sousrire, et Diane luy demandant la raison : C’est parce, dit-elle, que vous nous avez dit une histoire, que nous ne sçavions pas. Et pour moy, je ne sçaurois m’imaginer qui ce peut estre ; car pour Olimpe, elle ne se fut point tant hazardée, et faut par necessité que ce soit autre qu’une bergere, y ayant un si grand appareil. – En verité, respondit Diane, je prenois cest honneste homme pour Lycidas, la vieille pour la mere de Celadon, et la fille de chambre pour vous, et jugeois que vous vous fussiez ainsi deguisées, pour n’estre recogneues. – Si vous asseureray-je, reprit Astrée, que ce n’est point Olimpe, car Phillis n’y usa d’autre artifice que de la faire venir en sa maison. Et de fortune sa mere Artemis estoit pour lors allée sur les rives d’Allier ; et parce qu’Olimpe estoit entre les mains d’Amarillis, il fallut qu’elle feignist d’estre malade, ce qui luy fut fort aysé, à cause du mal qu’elle avoit desja. Et apres avoir trainé quelque temps, elle fit elle mesme à la mere de Celadon, que le changement d’air luy r’apporteroit peut-estre du soulagement, et qu’elle s’asseuroit que Phillis seroit bien aise de la retirer chez elle. Amarillis qui se sentoit chargée de sa maladie, fut bien aise de ceste resolution, et ainsi Phillis la vint querir ; et lors que le terme approcha, Lycidas alla prendre la sage femme, et luy banda les yeux, à fin qu’elle ne recogneut point le chemin, mais quand elle fut arrivée, il luy les débanda, sçachant bien qu’elle ne cognoistroit pas Olimpe, comme ne l’ayant jamais veue auparavant. Voilà tout l’artifice qui y fut fait, et soudain qu’elle fut bien remise, elle s’en alla chez elle.

Et nous a-t’on dit depuis, qu’elle usa d’un bien plaisant artifice pour faire nourrir sa fille ; car aussi tost qu’elle fut arrivée, elle aposta une folle femme, qui feignant de l’avoir faite, la vint donner à un berger, qui avoit accoustumé de servir chez sa mere, disant qu’elle l’avoit eue de luy. Et parce que ce pauvre berger s’en sentoit fort innocent, il la refusa et la rabroua de sorte, qu’elle, qui estoit faite au badinage, le poursuivit jusques dans la chambre de Lupeandre mesme ; el là, quoy que le berger la refusast, elle mit l’enfant au milieu de la chambre, et s’en alla. On nous a dit que Lupeandre se courrouça fort, et Olimpe aussi à ce berger ; mais la conclusion fut, qu’Olimpe se tournant vers sa mere : Encor ne faut-il, luy dit-elle, que ceste petite creature demeure sans estre nourrie ; elle ne peut mais de la faute d’autruy, et ce sera une œuvre agreable aux dieux de la faire eslever. La mere, qui estoit bonne et charitable, s’y acorda ; et ainsi Olimpe retira sa fille aupres d’elle.

Cependant Celadon estoit chez Forelle, où l’on luy faisoit toute la bonne chere qu’il se pouvoit, et mesme Malthée avoit eu commandement de son pere de luy faire toutes les honnestes caresses qu’elle pourroit. Mais Celadon avoit tant de desplaisir de nostre separation, que toutes leurs honnestetez luy tenoient lieu de supplice, et vivoit ainsi avec tant de tristesse, que Forelle ne pouvant souffrir le mespris qu’il faisoit de sa fille, en advertit Alcippe, afin qu’il ne s’attendit plus à ceste alliance, qui ayant sceu la resolution de son fils, esmeu, comme je croy, de pitié, fit dessein d’user encore une fois de quelque artifice, et apres cela ne le tourmenter point d’avantage. Or pendant le sejour que Celadon fit pres de Malthée, mon oncle Phocion fit en sorte, que Corebe, tres-riche et honneste, me vint rechercher, et parce qu’il avoit toutes les bonnes parties qu’on eust sceu desirer, plusieurs en parloient desja, comme si le mariage eust esté resolu. De quoy Alcippe se voulant servir, fit la ruse que je vous diray. Il y a un berger nommé Squilindre demeurant sur les lisieres de Forests, en un hameau appellé Argental, homme fin, et sans foy, et qui entre ses autres industries sçait si bien contrefaire toutes sortes de lettres, que celuy mesme de qui il les veut imiter, est bien empesché de recognoistre le fausseté : ce fut à cet homme, à qui Alcippe monstra celle qu’il avoit trouvée de moy au pied de l’arbre, ainsi que je vous ay dit, et luy en fit escrire une autre à Celadon en mon nom, qui estoit telle.

Lettre contrefaite d’Astrée à Celadon.[modifier]

Celadon, puis que je suis contrainte par le commandement de mon pere, vous ne trouverez point estrange que je vous prie de finir cest qu’autrefois je vous ay conjuré de rendre eternel. Alcé m’a donnée à Corebe ; et quoy que le parti me soit avantageux, si est-ce que je ne laisse de ressentir beaucoup la separation de nostre amitié. Toutesfois, puis que c’est folie de contrarier à ce qui ne peut arriver autrement, je vous conseille de vous armer de resolution, et d’oublier tellement tout ce qui s’est passé entre nous, que Celadon n’ait plus de memoire d’Astrée, comme Astrée est containte d’ores en là, de perdre pour son devoir tous les souvenirs de Celadon.

Cette lettre fut portée assez finement à Celadon par un jeune berger incogneu. Dieux ! quel devint-il d’abord, et quel fut le desplaisir qui luy serra le cœur ? Donc, dit-il, Astrée, il est bien vray qu’il n’y a rien de durable au monde, puis que ceste ferme resolution que vous m’avez si souvent jurée, s’est changée si promptement ! Donc vous voulez que je sois tesmoin, que quelque perfection qu’une femme puisse avoir, elle ne peut se despouiller de son inconstance naturelle ? Donc le Ciel a consenty, que pour un plus grand supplice, la vie me restast, apres la perte de vostre amitié, à fin que seulement je vesquisse pour ressentir d’avantage mon desastre ? Et là tombant évanouy, il ne revint point plustost en soy-mesme que les plaintes en sa bouche ; et ce qui luy persuadoit plus aisément ce change, c’estoit que la lettre ne faisoit qu’approuver le bruit commun du mariage de Corebe, et de moy. Il demeura tout le jour sur un lict, sans vouloir parler à personne, et la nuict estant veneu, il se desroba de ses compagnons, et se mit dans les bois les plus reculez, fuyant la rencontre des hommes comme une beste sauvage, resolu de mourir loing de la compagnie des hommes, puis qu’ils estoient la cause de son ennuy.

En ceste resolution il courut toutes les montaignes de Forests, du costé de Cervieres, où en fin il choisit un lieu qui luy sembla le moins frequenté, avec dessein d’y parachever le reste de ses tristes jours. Le lieu s’appelloit Lapau, d’où sourdoit l’une des sources du desastreux Lignon, car l’autre vient des montaignes de Chalmasel.

Or sur les bords de ceste fontaine, il bastit une petite cabane, où il vesquit retiré plus de six mois, durant lesquels sa plus ordinaire nourriture estoit les pleurs, et les plaintes. Ce fut en ce temps qu’il fit ceste chanson.

Chanson de Celadon, sur le changement d’Astrée.[modifier]


Il faudroit bien que la constance
M’eust derobé le sentiment,
Si je ne ressentois l’offence,
Que m’a fait vostre changement,
Et la ressentant si soudain
Je ne recourois au dedain.
 Vous m’avez dedaigné, parjure,
Pour un que vous n’aviez point veu,

Parce qu’il eut par adventure
Plus de bien que je n’ay pas eu :
Infidelle, osez-vous encor
Sacrifier à ce veau d’or ?
 Où sont les sermens que nous fismes ?
Où sont tant de pleurs espandus,
Et ces adieux, quand nous partismes ?
Le Ciel les a bien entendus :
Quand vostre cœur les oublioit,
Vostre bouche les les publioit.
 Yeux parjurez, flamme infidelle,
Qui n’aimez sinon en changeant,
Fasse amour qu’une beauté telle
Que la vostre m’aille vengeant :
Qu’elle faigne de vous aimer
Seulement pour vous enflammer.
 Ainsi pressé de sa tristesse,
Un amant trahy se plaignoit,
Quand on luy dit que sa maistresse
Pour un autre le dedaignoit :
Et le Ciel tonnant par pitié
Promit venger son amitié.
 Il estoit couché, miserable,
Pres de Lignon, et s’en alloit,
Du doigt marquant dessus le sable
Leurs chiffres, ainsi qu’il souloit :
Ce chiffre, dit-il, trop heureux,
Helas ! n’est plus propre à nous deux.
 Lors de pleur, enfant de la peine,
Qu’une juste douleur poussoit,
Tombant à grands flots sur l’arene,
Ces doubles chiffres effaçoit :
Efface, dit-il, ô mon pleur,
Non pas ceux-cy, mais ceux du cœur.
 Amant

qui plein de couardise,
T’en vas plaignant si longuement
Une ame toute de feintise :
Lors que tu sceus son changement,
Ou tu devois soudain mourir,
Ou bien incontinent guerir.

La solitude de Celadon eust esté beaucoup plus longue sans le commandement qu’Alcippe fit à Lycidas de chercher son frere, ayant en soy-mesme fait dessein [puis qu’aussi bien voyoit-il que sa peine luy estoit inutile] de ne contrarier plus à ceste amitié ; mais Lycidas eust longuement cherché sans une rencontre qui nous advint ce jour-là mesme.

J’estois sur le bord de Lignon, et tenois les yeux sur son cours, resvant pour lors à la perte de Celadon, et Phillis et Lycidas parloient ensemble un peu plus loin, quand nous vismes de petites balottes qui alloient nageans sur l’eau. La premiere qui s’en prit garde fut Phillis, qui nous les monstra, mais nous ne peusmes deviner ce que ce pouvoit estre. Et parce que Lycidas recogneut la curiosité de sa maistresse, pour luy satisfaire, il s’avança le plus avant qu’il peut en l’eau, et fit tant avec une longue branche, qu’il en prit une. Mais voyant que ce n’estoit que cire, parce qu’il s’estoit mouillé, et qu’il se faschoit d’avoir pris tant de peine pour chose qui valoit si peu, il la jetta de dépit en terre, et si à propos, que frappant contre un gros caillou, elle se mit toute en pieces, et n’en resta qu’un papier, qui avoit esté mis dedans, que Phillis courut incontinent prendre, et l’ayant ouvert, nous y leusmes tels mots.

Va t’en, papier, plus heureux que celuy qui t’envoye, revoir les bords tant aimez où ma bergere demeure ; et si accompagné des pleurs dont je vay grossissant ceste riviere, il t’advient de baiser le sablon où ses pas sont imprimez, arrestesy ton cours, et demeure bien fortuné, où mon mal-heur m’empesche d’estre. Que si tu parviens en ses mains, qui m’ont ravi le cœur, et qu’elle te demande ce que je fay ? dy luy, ô fidelle papier, que jour et nuict je me change en pleurs pour laver son infidelité. Et si, touchée de repentir, elle ne guerit pas la playe qu’elle a faite à sa foy, et à mon amitié, et que mes ennuis seront tesmoins et devant les hommes, et devant les dieux, que comme elle est la plus belle, et la plus infidelle du monde, que je ne suis aussi le plus fidelle et plus affectionné qui vive, avec asseurance toutesfois de n’avoir jamais contentement que par la mort.

Nous n’eusmes pas si tost jetté les yeux sur ceste escriture, que nous la recogneusmes tous trois, pour estre de Celadon ; qui fut cause que Lycidas courut pour retirer les autres qui nageoient sur l’eau, mais le courant les avoit emportées si loin, qu’il ne les peut atteindre. Toutesfois nous jugeasmes bien par celle-cy, qu’il devoit estre aupres de la source de Lignon, qui fut cause que Lycidas le lendemain partit de bonne heure pour le chercher, et usa de telle diligence, que trois jours apres il le trouva en sa solitude, si changé de qu’il souloit estre, qu’il n’estoit pas presque recognoissable. Mais quand il luy ditm qu’il falloit s’en revenir vers moy, et que je le luy commandois ainsi, il ne pouvoit à peine se persuader que son frere ne le voulust tromper. En fin la lettre qu’il luy porta de moy, luy donna tant de contentement, que dans fort peu de jours il reprit son bon visage, et nous revint trouver, non toutesfois si tost qu’Alcippe ne mourust avant son retour, et que peu de jours apres Amarillis ne le suivist. Et lors nous eusmes bien opinion que la fortune avoit fait tous ses plus grands efforts contre nous, puis que ces deux personnes estoient mortes, qui nous y contrarioient le plus. Mais n’advintil pas par mal-heur, que la recherche de Corebe alla continuant, si avant qu’Alcé, Hippolyte, et Phocion ne me laissoient point de repos ?

Et toutesfois ce ne fut pas de leur costé dont nostre mal-heur proceda, quoy que Corebe en partie en fut cause ; car lors qu’il me vint rechercher, parce qu’il estoit fort riche, il amena avec luy plusieurs bergers, entre lesquels estoit Semire, berger à la verité plein de plusieurs bonnes qualitez, s’il n’eust esté le perfide, et le plus cauteleux homme qui fut jamais. Aussi tost qu’il jetta les yeux sur moy, il fit dessein de me servir, sans se soucier de l’amitié que Corebe luy portoit. Et parce que Celadon et moy, pour cacher nostre amitié, avions fait dessein, comme je vous ay desja dit, de feindre, luy, d’aimer toutes les bergeres, et moy, de patienter indifferemment la recherche de toute sorte de bergers, il creut au commencement que la bonne reception que je luy faisois, estoit la naissance de quelque plus grande affection, et n’eust si tost recogneu celle qui estoit entre Celadon et moy, si de mal-heur il n’eust trouvé de mes lettres. Car encor que pour sa derniere perte on cogneut bien qu’il m’aimoit, si y en avoit-il fort peu qui creussent que je l’aimasse, tant je m’y estois conduite froidement, depuis que Celadon est retourné. Et parce que les lettres qu’Alcippe avoit trouvées au pied de l’arbre, nous avoient cousté si cher, nous ne voulusmes plus y fier celles que nous nous escrivions, mais iventasmes un autre artifice qui nous sembla plus asseuré. Celadon avoit apiecé au droit du cordon de son chappeau, par le dedans, un peu de feutre si proprement, qu’à peine se voyoit-il, et cela se serroit avec une gance à un bouton par dehors, où il faignoit de retrousser l’aile du chappeau ; il mettoit là dedans sa lettre, et puis faisant semblant de se jouer, ou il me jettoit son chappeau, ou je le luy ostois, ou il le faisoit tomber, ou feignoit pour mieux courre, ou sauter, de le mettre en terre, et ainsi j’y prenois ou mettois la lettre. Je ne sçay comme par mal-heur, un jour que j’en avois une entre les mains pour l’y mettre, en courant apres quelque loup, qui estoit venu passer aupres de nos troupeaux, je la laissay tomber, si mal-heureusement pour moy, que Semire, qui venoit apres, la releva, et vid qu’elle estoit telle.

Lettre d’Astrèe à Celadon[modifier]

Mon cher Celadon, j’ay receu vostre lettre, qui m’a esté autant agreable, que je sçay que les miennes le vous sont, et n’y ay rien trouvé qui ne me satisface, hor-mis les remerciements que vous me faites, qui ne me semblent à propos, ny pour mon amitié, ny pour ce Celadon, qui dés long temps s’est desja tout donné à moy : car s’ils ne sont point vostres, ne sçavez-vous pas que ce qui n’a point ce titre ne sçauroit me plaire ? que s’ils sont à vous, pourquoy me donnez-vous separé, ce qu’en une fois j’ay receu, quand vous vous donnastes tout à moy ? N’en usez donc plus, je vous supplie, si vous ne me voulez faire croire, que vous avez plus de civilité que d’amour.

Depuis qu’il eut trouvé cette lettre, il fit dessein de ne me parler plus d’amour, qu’il ne m’eust mise mal avec Celadon, et commença de ceste sorte. En premier lieu il me supplia de luy pardonner s’il avoit esté si temeraire que d’avoir osé hausser les yeux à moy, que ma beauté l’y avoit contraint, mais qu’il recognoissoit bien son peu de merite, et qu’à ceste occasion il me protestoit qu’il ne s’y mesprendoit jamais plus, et que seulement il me supplioit d’oublier son outrecuidance. Et puis il se rendit tellement amy et familier de Celadon, qu’il sembloit qu’il ne peust rien aimer d’avantage ; et pour m’abuser mieux, il ne me rencontroit sans trouver quelque occasion de parler de parler à l’avantage de mon berger, couvrant si finement son intention, que personne n’eust pensé qu’il eust fait à dessein. Ces louanges de la personne que j’aimois, comme je vous ay dit, me deceurent si bien, que je prenois un plaisir extreme de l’entretenir ; et ainsi deux ou trois lunes s’escoulerent fort heureusement pour Celadon et pour moy, mais ce fut, comme je croy, pour me faire ressentir d’avantage ce que depuis je n’ai cessé ny ne cesseray de pleurer.

A ce mot, au lieu de ses paroles, ses larmes representerent ses desplaisirs à ses compagnes, avec telle abondance, que ny l’une ny l’autre n’oserent ouvrir la bouche, craignant d’augmenter davantage ses pleurs, car plus par raison on veut seicher les larmes, et plus on n va augmentant la source. En fin elle reprit ainsi : Helas ! sage Diane, comment me puis-je souvenir de cet accident sans mourir ? Desja Semire estoit si familier, et avec Celadon at avec moy, que le plus souvent nous estions ensemble. Et lors qu’il creut d’avoir assez acquis de creance en mon endroit pour me persuader ce qu’il vouloit entreprendre, un jour qu’il me trouva seule, apres que nous eusmes longuement parlé des diverses trahisons, que les bergers faisoient aux bergeres qu’ils faignoient d’aimer. Mais je m’estonne, dit-il, qu’il y ait si peu de bergeres qui prennent garde à ces tromperies, quoy que d’ailleurs elles soient fort avisées. – C’est, luy respondis-je, que l’amour leur clost les yeux. – Sans mentir, me repliqua-t’il, je le croy ainsi, car autrement il ne seroit pas possible que vous ne recogneussiez celle que l’on vous veut faire. Et lors de taisant, il montroit de se preparer à m’en dire d’avantage ; mais comme s’il se fut repenty de m’en avoir tant dit, il se reprit ainsi : Semire, Semire, que penses-tu faire ? ne vois-tu pas qu’elle se plaist en ceste tromperie ? pourquoy la veux-tu mettre en peine ? Et lors s’adressant à moy, il continua : Je voy bien, belle Astrée, que mes discours vous ont rapporté du desplaisir ; mais pardonnez-le moy, qui n’y ay esté poussé que par l’affection que j’ay à vostre service. – Semire, luy dis-je, je vous suis obligée de ceste bonne volonté, mais je le serois encor d’avantage, si vous paracheviez ce quenvous avez commencé. – Ah ! bergere, me respondit-il, je ne vous en ay que trop dit ; mais peut-estre le recognoistrez vous mieux avec le temps, et lors vous jugerez que veritablement Semire est vostre serviteur.

Ah le malicieux ! combien fut-il veritable en ses mauvaises promesses, car depuis je n’en ay que trop recogneu pour me laisser le seul desir de vivre. Si est-ce pour lors il ne voulut m’en dire d’avantage, afin de m’en donner plus de volonté. Et quand il eut opinion que j’en avois assez, un jour que selon ma coustume je le pressois de me faire sçavoir la fin de mon contentement, et que je l’eus conjuré par le pouvoir que j’avois eu autrefois sur luy, de me dire entierement ce qu’il avoit commencé, il me respondit : Belle bergere, vousnme conjurez tellement, que je croirois faire une trop grande faute de vous desobeir. Si voudrois-je ne vous en avoir jamais commencé le propos, pour le desplaisir que je prevoy que la fin vous rapportera.

Et apres que je l’eus asseuré du contraire, il me sceut si bien persuader que Celadon aimoit Aminthe, fille du fils de Cleante, que la jalousie, coustumiere compagne des ames qui aiment bien, commença de me persuader que cela pouvoit estre vray, et ce fut bien un mal-heur extreme, qu’alors je ne me ressouvins point du commandement, que je luy, que je luy avois fait de feindre d’aimer les autres bergeres. Toutesfois voulant faire la fine, pour dissimuler mon desplaisir, je respondis à Semire que je n’avois jamais ny creu, ny voulu que Celadon me particularisast plus que les autres ; que s’il sembloit que nous eussions quelque familiarité, ce n’estoit que pour la longue cognoissance que nous avion eue ensemble, mais quant à ses recherches, elle m’estoient indifferentes. Or, me respondit lors ce cauteleux : Je loue Dieu que vostre humeur soit telle, mais puis qu’il est ainsi, il ne peut estre que vous ne preniez plaisir d’ouyr les passionez discours qu’il tient à son Aminthe.

Il faut que j’advoue, sage Diane, quand j’ouys nommer Aminthe sienne, j’en changeay de couleur. Et parce qu’il m’offroit de me faire ouyr leurs paroles, il me sembla que je ne devois fuir de recognoistre la perfidie de Celadon, helas ! plus fidelle, que moy bien avisée. Et ainsi j’acceptay cest offre, et certes il ne faillit pas à sa promesse ; car peu apres il s’enrevint courant m’asseurer qu’il les avoit laissez assez pres de là, et que Celadon avoit la teste dans le giron d’Aminthe, qui des mains luy alloit relevant le poil, me racontant ces particularitez pour me piquer d’avantage. Je le suivis, mais tant hors de moy, que je ne me ressouviens, ny du chemin, que je fis, ny comme il me fit approcher si pres d’eux, sans qu’ils m’apperceussent. Depuis j’ay jugé que ne se souciant point d’estre ouys, ils ne prenoient garde à ceux qui les escoutoient ; tant y a que je m’en trouvay si pres, que j’ouys Celadon, qui luy respondoit : Croyez-moy, belle bergere, qu’il n’y a beauté qui soit plus vivement emprainte en une ame, que celle qui est dans la mienne. – Mais, Celadon, respondit Aminthe, comment est-il possible qu’un cœur si jeune que le vostre puisse avoir assez de dureté pour retenir longuement ce que l’amour y peut graver. – Mauvaise bergere, repliqua mon Celadron, laissons ces raisons à part, ne me mesurez ny à l’aulne, ny au poids de nul autre, honorez moy de vos bonnes graces, et vous verrez si je ne les conserveray aussi cheres en on mame, et aussi longuement que ma vie. – Celadon, Celadon, adjousta Aminthe, vous seriez bien puny, si vos feintes devenoient veritables, et si le Ciel pour me venger, vous faisoit aimer ceste Aminthe, dont vous vous mocquez.

Jusques icy il n’y avoit rien, qui en quelque sorte ne fust supportable ; mais, ô dieux ! pour feindre, quelle fut la response qu’il luy fit ! Je prie Amour, luy dit-il, belle bergere, si je me mocque, qu’il fasse tomber la mocquerie sur moy, et si j’ay merité d’obtenir quelque grace de luy, qu’il me donne la punition dont vous me menacez. Aminthe ne pouvant juger l’intention de ses discours, ne luy respondit qu’avec un sousris, et avec une façon de la main, la luy passant et repassant devant les yeux, que j’interpretois en mon langage qu’elle ne le refuseroit pas si elle croyoit ses paroles veritables. Mais ce qui me toucha bien vivement, fut que Celadon, apres avoir esté quelque temps sans parler, jetta un grand souspir, qu’elle accompagna incontinent d’un autre. Et lors que le berger se releva pour luy parler, elle se mit la main sur les yeux, et rougit, comme presque ayant honte que ce souspir luy fust eschappé, qui fut cause que Celadon se remettant en sa premiere place, peu apres chanta ces vers.


Sonnet


Qu’il cognoist qu’on feint de l’aimer.

Elle feint de m’aimer pleine de mignardise,
Souspirant apres moy, me voyant souspirer,
Et par de feintes pleurs tesmoigne d’endurer
L’ardeur que dans mon ame elle cognoist es prise.


Le plus accort amant, lors qu’elle se deguise,
De ses trompeurs attraits ne se peut retirer :
Il faut estre sans cœur pour ne point desirer
D’estre si doucement deceu par sa feintise.

Je me trompe moy-mesme au faux bien que je voy,
Et mes contentements conspirent contre moy.
Traistres miroirs du cœur, lumieres infidelles,

Je vous recognois bien et vos trompeurs appas :
Mais que me sert cela, puis qu’Amour ne veut pas,
Voyant vos trahisons, que je me garde d’elles ?

Apres s’estre teu quelque temps, Aminthe luy dit : Et quoy, Celadon, vous ennuyez-vous si tost ? – Je crains plustost, dit-il, d’ennuyer celle à qui en toute façon je ne veux que plaire. – Et qui peut-c’estre, dit-elle, puis que nous sommes seuls ? Ah ! qu’elle se trompoit bien, et que j’y estois bien pour ma part, et aussi cherement qu’autre qui fust de la troupe ! Ce n’est aussi que vous, respondit Celadon, que je crains d’importuner ; mais si vous me le commandez, je continueray. – Je n’oserois, repliqua la bergere, user de commandement, où mesme la priere est trop indiscrette. – Vous userez, reprit le berger, des termes qu’il vous plaira ; mais en fin je ne suis que vostre serviteur. Et lors il recommença de ceste sorte.

Madrigal


Sur la ressemblance de sa dame et de luy.

Je puis bien dire que nos cœurs
Sont tous deux faits de roche dure :
Le mien resistant aux rigueurs,
Et le vostre, puis qu’il endure
Les coups d’amour et de mes pleurs.

Mais considerant les douleurs,
Dont j’eternise ma souffrance,
Je dis en cette extremité :
Je

suis un rocher en constance,
Et vous l’estes en cruauté.

Belle Diane, il fut hors de mon pouvoir d’arrester d’avantage en ce lieu, et ainsi m’esloignant doucement d’eux, je m’en retournay à mon trouppeau, si triste que de ce jour je ne peus ouvrir la bouche ; et parce qu’il estoit desja assez tard, je retiray mes brebis en leur parc, et passay une nuict telle que vous pouvez penser. Helas ! que tout cela estoit peu de chose, si je n’y eusse adjousté la folie que je pleureray aussi long temps que j’aurray des larmes. Aussi je ne sçay qui m’avoit tant aveuglée ; car si j’eusse eu encor quelque reste de jugement parmy ceste Nouvelle jalousie, pour le moins je me fusse enquise de Celadon quel estoit son dessein, et quoy qu’il eust voulu dissimuler, j’eusse assez aisément recogneu sa feinte.Mais sans autre consideration, le lendemain qu’il

me vint trouver aupres De mon trouppeau, je luy parlay avec tant de mespris, que desesperé, Il se precipita dans ce goulphe, où se noyant, il noya d’un coup tous mes contentements. A ce mot elle devint pasle comme la mort, et n’eust esté que Phillis la reveilla, la tirant par le bras, elle estoit en danger d’esvanouyr.


LE CINQUIESME LIVRE
DE LA PREMIERE
Partie d'Astrée


Le bruit que ces bergeres firent lors qu’Astrée faillit d’esvanouyr, fut si grand, que Leonide s’en esveilla, et les oyant parler aupres d’elle, la curiosité luy donna volonté de sçavoir qui elles estoient. Et parce qu’apres estre un peu remises, ces trois bergeres se leverent pour s’en aller, tout ce qu’elle peut faire, ce fut d’éveiller Silvie pour les luy monstrer. Aussi tost qu’elle les apperceut, elle recogneut Astrée, quoy qu’elle fust fort changée, pour le déplaisir qu’elle avoit de la perte de Celadon. – Et les autres deux, dit Leonide, qui sont-elles ? – L’une, dit-elle, qui est à main gauche, c’est Diane, fille de la sage Bellinde, et de Celion. Et suis bien marrie que nous ayons si longuement dormy, car je m’asseure que nous eussions bien appris de leurs nouvelles, y ayant apparence que l’occasion qui les a esloignées des autres, n’a esté que pour parler plus librement. – Vrayement, respondit Leonide, j’advoue n’avoir jamais rien veu de plus beau qu’Astrée, et faisant comparaison d’elle à toutes les autres, je la trouve du tout avantagée. – Considerez, repliqua Silvie, quelle esperance doit avoir Galathée de divertir l’affection du berger.

Ceste consideration toucha bien aussi vivement Leonide, pour son subjet propre, que pour celuy de Galathée. Toutesfois Amour qui ne vit jamais aux despens de personne, sans luy donner pour payement quelque espece d’esperance, ne voulut point traitter ceste nymphe plus avarement que les autres, et ainsi, quoy qu’il n’y eust pas grande apparence, ne laissa de luy promettre que peut-estre l’absence d’Astrée et l’amitié qu’elle luy feroit paroistre, luy pourroient faire changer de volonté. Et apres quelques autres discours, ces nymphes se separerent, Leonide prenant le chemin de Feurs, et Silvie celuy d’Isoure, cependant que les trois belles bergeres ayant ramassé leurs troupeaux, s’alloient peu à peu retirant dedans leurs cabanes.

A peine avoient-elles mis le pied dans le grand pré, où sur le tard on avoit accoustumé de s’assembler, qu’elles apperceurent Lycidas parlant avec Silvandre ; mais aussi tost que le berger recogneut Astrée, il devint pasle, et si changé, que pour n’en donner cognoissance à Silvandre, il luy rompit compagnie, avec quelque mauvaise excuse. Mais, voulant eviter leur rencontre, Phillis luy alla couper chemin avec Diane, apres avoir dit à Astrée la mauvaise satisfaction que ce berger avoit d’elle. Et parce que Phillis ne vouloit point le prendre, l’ayant jusques là trop cherement conservé, quoy qu’il essayast de l’outrepasser promptement, si l’atteignit-elle, et luy dit en sousriant : Si vous fuyez de ceste sorte vos amies, que ferez-vous de vos ennemies ? Il respondit : La compagnie que vous cherissez tant, ne vous permet pas de retenir ce nom. – Celle, repliqua la bergere, de qui vous vous plaignez, souffre plus de peine de vous avoir offensé que vous mesme. – Ce n’est pas, respondit le berger, guerir la blesseure que de rompre le glaive qui l’a faite.

En mesme temps Astrée arriva, qui s’adressant à Lycidas, luy dit : Tant s’en faut, berger, que je die la hayne que vous me portez estre injuste, que j’advoue que vous ne me sçauriez autant haïr, que vous en avez d’occasion. Toutesfois, si la memoire de celuy qui est cause de ceste mauvaise satisfaction, vous est encor aussi vive en l’ame, qu’elle le sera jamais en la mienne, vous vous ressouviendrez que je suis la chose du monde, qu’il a plus aimée, et qu’il vous sieroit mal de me hayr, puis qu’encore il n’y a rien qu’il aime d’avantage que moy. Lycidas vouloit respondre, et peut-estre selon sa passion trop aigrement, mais Diane, luy mettant la main devant la bouche, luy dit : Lycidas, Lycidas, si vous ne recevez ceste satisfaction, autant que jusques icy vous avez eu de raison, autant serez vous blasmé pour estre deraisonnable. Astrée, sans s’arrester à ce que Diane disoit, luy osta la main du visage, et luy dit : Non, non, sage bergere, ne contraignez point Lycidas, laissez luy user de toutes les rigoureuses paroles qu’il luy plaira. Je sçay que ce sont des effets de sa juste douleur : toutesfois je sçay bien aussi, qu’en cela il n’a pas fait plus de perte que moy. Lycidas oyant ses paroles, et la façon dont Astrée les proferoit, donna tesmoignage avec ses larmes qu’elle l’avoit attendry, et ne pouvant se commander si promptemens, quelque deffense que Phillis et Diane fissent, il se defit de leurs mains, et s’en alla d’un autre costé ; dequoy Phillis s’appercevant, afin d’en avoir entiere victoire, le suivit, et luy sceut si bien representer le desplaisir d’Astrée, et la meschanceté de Semire, qu’enfin elle le remit bien avec sa compagne.

Mais cependant Leonide suivoit son chemin à Feurs, et quoy qu’elle se hastast, elle ne peut outrepasser Ponsins, parce qu’elle avoit dormi trop long temps. Cela fut cause qu’elle s’esveilla beaucoup avant le jour, desireuse de retourner de bonne heure, afin de pouvoir demeurer quelque temps à son retour, avec les bergeres qu’elle venoit de laisser. Toutesfois, elle n’osa partir avant que la clarté luy monstrast le chemin, de peur de se perdre, quoy qu’il luy fust impossible de fermer l’œil le reste de la nuict. Cependant qu’elle alloit entretenant ses pensées, et qu’elle y estoit le plus attentive, elle ouyt que quelqu’un parloit assez pres d’elle, car il n’y avoit qu’un entre-deux d’aiz fort delié, qui separoit une chambre en deux, d’autant que le maistre du logis estoit un fort honneste pasteur, qui par sa courtoisie, et pour les loix de l’hospitalité, recevoit librement ceux qui faisoient chemin, sans s’enquerir quels quels ils estoient ; et parce que son logis estoit assez estroit, il avoit esté contraint de faire des entre-deux d’aiz pour avoir plus de chambres. Or quand la nymphe y arriva, il y avoit deux estrangers logez ; mais parce qu’il estoit fort tard, ils estoient desja retirez et endormis, et de fortune la chambre où la nymphe fut logée estoit faicte de ceste sorte, et tout aupres de la leur, sans qu’en s’y couchant elle s’en prit garde. Oyant donc murmurer quelqu’un aupres de son lict, car le chevet estoit tourné de ce costé là, afin de les mieux entendre, elle approcha l’oreille à la fente d’un aiz, et par hazard l’un d’eux relevant la voix un peu plus, elle ouyt qu’il respondit ainsi à l’autre : Que voulez-vous que je vous die d’avantage, sinon qu’amour vous rend ainsi impatient ? Et bien, elle se sera trouvée lasse, ou malade, ou incommodée de quelque survenant qui l’aura fait retarder, et faut-il se desesperer pour cela ?

Leonide pensoit bien recognoistre ceste voix, mais elle ne pouvoit s’en ressouvenir entierement, si fit bien de l’autre, aussi tost qu’il respondit : Mais voyez-vous, Climanthe, ce n’est pas cela qui me met en peine, car l’attente ne m’ennuyera jamais, tant que j’espereray quelque bonne issue de nostre entreprise ; ce que je crains, et qui me met sur les espines où vous me voyez, c’est que vous ne luy ayez pas bien fait entendre ce que nous avions deliberé, ou qu’elle n’ait pas adjousté foy à vos paroles.

Leonide oyant ce discours, et recognoissant fort bien celui qui parloit, estonnée, et desireuse d’en sçavoir d’avantage, s’approcha si pres des aiz, qu’elle n’en perdoit une seule parole, et lors elle ouyt que Climanthe respondit : Dieu me soit en ayde avec cet homme. Je vous ay desja dit plusieurs fois que cela estoit impossible. – Ouy bien, dit l’autre, à vostre jugement. – Vrayement, respondit Climanthe, pour le vous faire advouer, et pour vous faire sortir de ceste peine, je vous veux encor une fois redire le tout par le menu.

Histoire de la tromperie de Climanthe[modifier]

Apres que nous nous fusmes separez, et que vous m’eustes fait cognoistre Galathée, Silvie, Leonide, et les autres nymphes d’Amasis, aussi bien de veue que je les cognoissois desja par les discours que vous m’en aviez tenus, je creus qu’une des principales choses qui pouvoient servir à nostre dessein, estoit de sçavoir comme seroit vestu Lindamor le jour de son depart. Car vous sçavez que Clidaman et Guyemants, s’en estans allez trouver Meroüée, Amasis commanda à Lindamor de le suivre avec tous les jeunes chevaliers de ceste contrée, afin que Clidaman fust recogneu de Meroüée pour celuy qu’il estoit ! Et par malheur, il sembloit que Lindamor eust plus de dessein de faire tenir sa sa livrée secrette, qu’il n’avoit jamais eu. Si est-ce que j’allay si bien espiant l’occasion, qu’un soir qu’il estoit au milieu de la rue, j’ouys qu’il commanda à un de ses gens d’aller chez le maistre qui luy faisoit ses habits, pour luy apporter le hoqueton qu’il avoit fait faire pour le jour de la monstre, parce qu’il le vouloit essayer : et d’autant qu’il avoit espressement deffendu de ne le laisser voir à personne, il luy donna une bague pour contre-signe. Je suivis d’assez loin cest homme pour recognoistre le logis, et le lendemain à bonne heure, sçachant le nom du maistre, j’entray effrontement en sa maison, et luy dis que je venois de la part de Lindamor, parce qu’Amasis le presoit de partir, et qu’il craignoit que ses habits ne fussent pas faits à temps, et que je ne m’en fiasse point à ce qu’il m’en diroit, mais que je les visse moy-mesme pour luy en rapporter la verité. Et puis continuant, je luy dis : Il m’eust donné la bague que vous sçavez pour contre-signe, mais il m’a dit, qu’il suffisoit que je vous disse, qu’hier au soir il avoit envoyé querir le hoqueton, et que celuy qui le vint demander, vous l’avoit apportée. Ainsi je trompay le maistre, et remarquay ses habits le mieux qu’il me fut possible. Et lors que je fis semblant de le haster, il me respondit qu’il avoit assez de temps, puis que ce jour là mesme il avoit veu une lettre d’Amasis, dans l’assemblée de la ville, par laquelle elle leur ordonnoit de se tenir armez dans cinq semaines, parce qu’au jour qu’elle leur marquoit, elle vouloit faire son assemblée dans leur ville, à cause de la monstre generale que Lindamor et ses troupes faisoient pour aller trouver Clidaman, et que le lendemain elle vouloit que vous fussiez receu pour general de ceste contrée en son absence. Par ce moyen, je sceus le jour du despart de Lindamor, et de plus, que vous demeureriez en ce pays, qui fut un accident, qui vint tres à propos pour parachever nostre dessein, quoy que vous en eussiez esté desja bien adverty.

Suivant cela, je m’en allay retirer dans ce grand bois de Savignieu, où sur le bord de la petite riviere qui passe au travers, je fis une cabane de fueilles, mais si cachée que plusieurs eussent passé aupres sans la voir, et cela à fin que l’on creust que j’y avois demeuré longuement, car comme vous sçavez, personne ne me cognoissoit en ceste contrée. Et pour mieux monstrer qu’il y avoit long temps que j’y demeurois, les fueilles dont je couvris ceste loge, estoient desja toutes seiches, et puis je pris le grand miroir que j’avois fait faire, que je mis sur un autel, que j’entournay de houx, et d’espines, y mettant parmy quelques herbes, comme verveine, fougere, et autres semblables. Sur un des costez je mis du guy, que je disois estre de chesne, de l’autre la serpe d’or, dont je feignois l’avoir couppé le sixiesme de la premiere lune, et au milieu le linceul, où je l’avois cueilly. Et au dessus de tout cela, j’attachay le miroir le plus obscur, afin que mon artifice fust moins apperceu, et vis à vis par le dessus, j’y accomoday le papier peint, où j’avois tiré si au naturel le lieu que je voulois monstrer à Galathée, qu’il n’y avoit personne qui ne le recogneut. Et à fin que ceux qui seroient en bas, s’ils tournoient les yeux en haut ne le vissent, du costé où l’on entroit, j’entrelassay des branches, et des fueilles de telle sorte ensemble, qu’il estoit impossible ; et parce que si l’on eust approchée l’autre, se tournant de l’austre costé, on eust sans doute veu mon artifice, [l57/l58] je fis à l’entour un assez grand cerne, où je mis les encensoirs de rang, et deffendois à chacun de ne les outre-passer point.

Au devant du miroir, il y avait une aiz, sur laquelle Hecate estoit peinte : ceste aiz avoit tout le bas ferré d’un fusil, et comme vous sçavez, elle ne tenoit qu’à quelques poils de cheval, si deliez, qu’avec l’obscurité du lieu, il n’y avoit personne qui les peust apercevoir ; aussi tost que l’on les tiroit, l’aiz tomboit, et de sa pesanteur frappoit du fusil sur une pierre si à propos, qu’elle ne manquoit presque jamais de faire feu. J’avois mis au mesme lieu une mixtion de soulphre, et de salpestre, qui s’esprend de sorte au feu qui le touche, qu’il s’en esleve une flamme, avec une si grande promptitude, qu’il n’y a celuy qui n’en demeure en quelque sorte estonné : ce que j’avois inventé pour faire croire que c’estoit une espece, ou de divinité, ou d’enchantement ; tant y a que je trouvay le tout si bien disposé, qu’il me sembloit qu’il n’y avoit rien à redire. Apres toutes ces choses, je commençay quelques fois à me laisser voir, mais rarement, et soudain que je prenois garde que l’on m’avoit apperceu, je me retirois en ma loge où je faisois semblant de ne me nourrir que de racines, parce que la nuict j’allois acheter à trois ou quatre lieues de là, avec d’autres habits, tout ce qui m’estoit necessaire.

Dans peu de jours plusieurs se prirent garde de moy, et le bruit de ma vie fut si grand, qu’il parvint jusques aux aureilles d’Amasis, qui se venoit bien souvent promener dans ces grands jardins de Montbrison. Et entre autres, une fois qu’elle y estoit, Silaire, Silvie, Leonide et plusieurs autres de leurs compagnes, vindrent se promener le long de mon petit ruisseau, où pour lors je faisois semblant d’amasser quelques herbes. Aussi tost que je recogneus qu’elles m’avoient apperceu, je me retiray au grand pas en ma cabane ; elles qui estoient curieuses de me voir, et de parler à moy, me suivrent à travers ces grands arbres. Je m’estois desja mis à genoux, mais quand je les ouys approcher, je m’en vins sur la porte, où la premiere que je rencontray, fut Leonide. Et parce qu’elle estoit preste d’entrer, la repoussant un peu, je luy dis assez rudement : Leonide, la divinité que je sers, vous commande de ne profaner ses autels. A ces mots elle recula, un peu surprise, car mon habit de druyde me faisoit rendre de l’honneur, et le nom de la divinité donnoit de la crainte. Et apres s’estre r’asseurée, elle me dit : Les autels de vostre dieu, quel qu’il soit, ne peuvent estre profanez de recevoir mes vœux, puis que je ne viens que pour luy rendre l’honneur que le Ciel demande de nous. – Le Ciel, luy respondis-je, demande à la verité les vœux, et l’honneur, mais non point differents de ce qu’il les ordonne ; par ainsi, si le zele de la divinité que je sers, vous ameine icy, il faut que vous observiez ce qu’elle commande. – Et quel est son commandement ? adjousta Silvie. – Silvie, luy dis-je, si vous avez la mesme intention que vostre compagne, faites toutes deux ce que je vous diray, et puis vos vœux luy seront agreables. Avant que la lune commence à decroistre, lavez-vous avant jour la jambe droitte jusques au genouil, et le bras jusques au coude dans ce ruisseau qui passe devant ceste saincte caverne ; et puis, la jambe, et le bras nud, venez icy avec un chappeau de verveine et une ceinture de fougere. Apres je vous diray ce que vous aurez à faire pour participer aux sacrez mysteres de ce lieu, que je vous ouvriray, et declaleray.

Et lors luy prenant la main, je luy dis : Voulez-vous, pour tesmoignage des graces dont la divinité que je sers me favorise, que je vous die une partie de vostre vie, et de ce qui vous adviendra ? – Non pas moy, dit-elle, car je n’ay point tant de curiosité. Mais vous, ma compagne, dit-elle, s’adressant à Leonide, je vous ay veue autresfois desireuse de la sçavoir, passez en à ceste heure vostre envie. – Je vous en supplie, me dit Leonide, en me presentant la main. Alors me ressouvenant de ce que vous m’aviez dit de ces nymphes en particulier, je luy pris la main, et luy demanday, si elle estoit née de jour ou de nuict, et sçachant que c’estoit de nuict, je pris la main gauche, et apres l’avoir quelque temps considerée, je luy dis : Leonide, ceste ligne de vie, nette, bien marquée et longue, vous monstre que vous devez vivre, pour les maladies du corps, assez saine, mais ceste petite croix, qui est sur la mesme ligne, presque au haut de l’angle, qui a deux petites lignes au dessus, et trois au dessous, et ces trois aussi, qui sont à la fin de celle de la vie, vers la restrainte, monstrent en vous des maladies que l’amour vous donnera, qui vous empescheront d’estre aussi saine de l’esprit, que du corps. Et ces cinq ou six poincts, qui, comme petits grains, sont semez çà et là de ceste mesme ligne, me font juger que vous ne hayrez jamais ceux qui vous aimeront, mais plustost que vous vous plairez d’estre aimée, et d’estre servie. Or regardez ceste autre ligne, qui prend de la racine de celle que nous avons desja parlé, et passant par le milieu de la main, s’esleve vers le mont de la lune : elle s’appelle moyenne naturelle. Ces coupures que vous y voyez, qui paroissent un peu, signifient que vous vous courroucez facilement, et mesme contre ceux, sur qui l’amour vous donne authorité. Et ceste petite estoile, qui tourne contre l’enfleure du poulce, monstre que vous estes pleine de bonté, et de douceur, et que facilement vous perdez vos coleres. Mais voyez vous ceste ligne que nous nommons Mensale, qui se joint avec la moyenne naturelle, en sorte que les deux font un angle ? cela monstre que vous aurez divers troubles en l’entendement pour l’amour, qui vous rendront quelquesfois la vie desagreable : ce que je juge encor mieux, considerant que peu apres la moyenne deffaut, et celle-cy s’assemble avec celle de la vie, si bien qu’elles font l’angle de la Mensale, et de l’autre, car cela m’apprend que tard, ou jamais aurez vous la conclusion de vos desirs.

Je voulois continuer, quand elle retira la main, et me dit, que ce n’estoit pas ce qu’elle me demandoit, car je parlois trop en general, mais qu’elle vouloit sçavoir ce qui adviendroit du dessein qu’elle avoit. Alors je luy respondis : les Numes celestes sçavent eux seuls ce qui est de l’avenir, sinon en tant que par leur bonté, ils en donnent cognoissance à leurs serviteurs. Et cela quelquefois pour le bien public, quelquefois pour satisfaire aux ardantes supplications de ceux, qui plusieurs fois en importunent leurs autels, et bien souvent pour faire paroistre que rien ne leur est caché. Et toutesfois c’est apres au prudent interprete de ce dieu, de n’en rien dire qu’autant qu’il cognoist estre necessaire, par ce que les secrets des dieux ne veulent point estre divulgués sans occasion. Je vous dy cecy, afin que vostre curiosité se contente de ce que je vous en ay discouru un peu moins clairement que vous ne desirez, car il n’est pas necessaire que je le vous die autrement. Et à fin que vous cognoissiez, que le dieu ne m’est point chiche de ses graces, et qu’il me parle familierement, je vous veux dire des choses qui vous sont advenues, par lesquelles vous jugerez combien je sçay. En premier lieu, belles nymphes, vous sçavez bien que je ne vous vy jamais, et toutesfois, à l’abord, je vous ay toutes nommées par vos noms : ce que j’ay fait, parce que je veux bien que vous me croyez plus sçavant que le commun, non pas à fin que la gloire m’en revienne, ce seroit trop de presomption, mais à la divinité que je sers en ce lieu. Or il faut que vous croyez que tout ce que je vous diray, je l’ay appris du mesme maistre.

Et certes en cela je ne mentois pas, car c’estoit vous, Polemas, qui me l’aviez dit. Mais parce, continuay-je, que les particularitez rendront peut-estre mon discours plus long, il ne seroit point hors de propos que nous nous missions sous ces arbres voisins. A ce mot nous y allasmes, et lors je recommençay ainsi. – Vrayement, interrompit Polemas, vous ne pouviez conduire avec plus d’artifice ce commencement. – Vous jugerez, respondit Climanthe, que la continuation ne fut point avec moins de prudence. Je pris donc la parole de ceste sorte :

Belle nymphe, il peut y avoir trois ans, que le gentil Agis, en pleine assemblée, vous fut donné pour serviteur. A ce commencement, vous vous fustes indifferens, car jusques alors la jeunesse de l’un et de l’autre estoit cause que vos cœurs n’estoient capables des passions que l’amour conçoit. Mais, depuis ce temps, vostre beauté en luy, et sa recherche en vous, commencerent d’esveiller peu à peu ces feux, dont nature met les premieres estincelles en nous dés l’heure que nous naissons ; de sorte que ce qui vous estoit indifferent, devint paticulier en tous deux, et l’amour en fin se forma, et nasquit en son ame, avec toutes les passions qui ont accoustumé de l’accompagner, et en vous une bonne volonté, qui vous faisoit agréer d’avantage son affection, et ses services que de tout autre. La premiere fois qu’à bon escient il vous en fit ouverture, fut quand Amasis s’allant promener dans ses beaux jardins de Mont-brison il vous prit sous le bras, et apres avoir demeuré quelque temps sans parler, il vous dit tout à coup : En fin, belle nymphe, il ne sert de rien que je dispute en moy-mesme, si je dois, ou si je ne dois pas vous declarer ce que j’ay dans l’ame ; car le dissimuler est peut-estre recevable en ce qui quelquesfois peut estre changé, mais ce qui me contraint de parler à ceste heure, m’accompagnera jusques au delà du tombeau.

Icy je m’arrestay, et luy dis : Voulez-vous, Leonide, que je redie les mesmes paroles que vous luy respondites ? – Sans mentir, luy dit alors Polemas, vous vous mettiez en un grand hazard d’estre descouvert. – Nullement, respondit Climanthe, et pour vous rendre preuve de la perfection de ma memoire, je vous diray les mesmes paroles. – Mais, repliqua Polemas, si moy-mesme m’estois oublié à les vous dire ? – O, adjousta Climanthe, je ne doute pas que cela ne soit ; mais tant y a que le sujet des paroles estoit celuy que vous m’avez dit, et elle mesme ne sçauroit se ressouvenir des mesmes mots, de sorte qu’avec l’opinion que ce soit un dieu qui me les ait dits, sans doute elle eust creu, que c’es- toient ceux-là mesmes. Que si vous n’eussiez esté si familier avec elle, comme vostre secrette affection vous avoit rendu, je ne l’eusse pas si aisément entrepris. Mais, me ressouvenant que vous m’aviez dit, que vous l’aviez servie fort longuement, et que ce service avoit esté tousjours bien receu, jusques à ce que vous aviez changé d’affection, et que vous estiez devenu serviteur de Galathée, et mesmes que cela estoit cause que pour vous faire desplaisir, elle tenoit le party de Lindamor contre vous, je parlois plus hardiment de tout ce qui s’estoit passé en ce temps-là, sçachant bien que l’amour ne permet pas que l’on puisse celer quelque chose à la personne que l’on aime.

Mais, pour revenir à nostre propos, elle me respondit : Je veux bien que vous m’en disiez ce qu’il vous plaira, mais nous en croirons ce que nous voudrons. Ce qu’elle disoit, comme estant un peu picquée de ce qu’elle le vouloit peut-estre celer à ses compagnes. Je ne laissay de continuer : Or bien, Leonide, vous en croirez ce qu’il vous plaira, car je m’asseure que je ne vous diray rien qu’en vostre ame vous ne l’avouyez pour vray. Vous luy respondites, comme feignant de n’entendre pas ce qu’il vouloit dire : Vous avez raison, Agis, de ne point taire par dissimulation ce qui vous doit accompagner aussi longuement que vous vivrez, autrement, ne pouvant estre qu’il ne se descouvre, vous seriez tenu pour personne double, nom qui n’est honorable à nulle sorte de gens, mais moins à ceux qui font la profession que vous faites. – Ce conseil donc, respondit-il, et ma passion me containdront de vous dire, belle nymphe, que ny l’inégalité de vos merites à moy, ny le peu de bonne volonté, que j’ay recogneu en vous, n’ont peu empescher mon affection, ny ma temerité, qu’elles ne m’ayent eslevé jusques à vous. Que si toutesfois, non point la qualité du don, mais de la volonté doit estre recevable, je puis dire avec asseurance, que l’on ne vous sçauroit offrir un plus grand sacrifice ; car ce cœur que je vous donne, je le donne avec toutes les affections et avec toutes les puissances de mon ame, et tellement tout, que ce qui apres ceste donation, ne se trouvera vostre en moy, je le desavoueray et renonceray comme ne m’appartenant pas. La conclusion fut que vous luy respondites : Agis, je croiray ces paroles, quand le temps, et vos services me les auront dittes, aussi bien que vostre bouche. Voilà la premiere declaration d’amitié que vous eustes de luy, de laquelle il vous rendit par apres assez de preuves, tant par la recherche qu’il fit pour vous espouser, que par les querelles qu’il prit contre plusieurs, desquels il estoit jaloux. Ce fut en ce temps que voulant vous friser les cheveux, vous vous bruslates la joue, sur quoy il fit tels vers.

Chanson d’Agis


Sur la bruslure de la joue de Leonide.

Cependant que l’Amour se jouë
Dedans l’or de vos beaux cheveux,
Une estincelle de ses feux
Par mal’heur vous touche la jouë

Par là jugez, nymphe cruelle,
Combien en est le feu cuisant,
Puis que ceste seule estincelle
Tant de douleur va produisant.

Cependant que vostre œil eslance,
Encores qu’il en fust vainqueur,
Tant de flammes contre mon cœur,
L’une la joue vous offense.

Par là jugez, nymphe cruelle,
Combien en est le feu cuisant,
Puis que ceste seule estincelle
Tant de douleur va produisant.

Cependant que mon cœur en flame
Vouloit son ardeur vous lancer,
Son feu qui ne pût y passer,
Brusla la jouë au lieu de l’ame.

Par là jugez, nymphe cruelle,
Combien en est le feu cuisant,
Puis que ceste seule estincelle

Tant de douleur va produisant.

Et pour vous faire paroistre que veritablement je sçay ces choses, par une divinité qui ne peut mentir, et de qui la veue, et l’ouye penetrent jusques dans le profond de cœurs, je vous veux dire une chose sur ce sujet, que personne ne peut sçavoir que vous et Agis.

Elle eut peur que je ne descouvrisse quelque secret qui la peust fascher ; aussi estoit-ce mon dessein de luy donner ceste apprehension. Cela fut cause qu’elle me dit toute troublée : Homme de Dieu, encor que je ne craigne pas que vous ou autre puissiez dire chose sur ce sujet, qui me doive importer, toutefois ce discours est si sensible, qu’il est bien mal-aisé d’y toucher d’une main si douce, que la blessure n’en cuise, c’est pourquoy je vous supplie de le finir.

Elle profera ces paroles avec un tel changement de visage, et d’une voix si interditte, que pour la r’asseurer, je fus contraint de luy dire : Vous ne devez me croire avec si peu de consideration, que je ne sçache celer ce qui pourroit vous offenser, ny que j’ignore que les moindres blessures sont bien fort sensibles en la partie où je vous touche, car c’est au cœur à qui toutes ces playes s’adressent. Mais puis que vous ne voulez pas en sçavoir d’avantage, je m’en tairay, aussi bien il est temps que je r’entre vers la divinité qui me rappelle.

Et en cest instant, je me levay, et leur donnay le bon jour. Puis apres avoir fait quelque apparence de ceremonies sur la riviere, je dy assez haut : O souveraine deité, qui presides en ce lieu, voicy que dedans ceste eau je me nettoye, et despouille de tout le profane que la pratique des hommes me peut avoir laissé, depuis que je suis sorty hors de ton sainct temple. A ce mot je donnay trois fois dans la bouche, et les yeux, et les mains tournées au ciel j’ entray en ma cabane sans parler à elles. Et par ce que je me doutay bien qu’elles auroient assez de curiosité pour venir voir ce que je ferois, je m’en allay devant l’autel, où faisant semblant de me mettre en terre, je tiray les poils de cheval, qui faisant leur effect, laisserent tomber la petite aiz ferrée qui estoit devant le miroir, qui donna si à propos sur le caillou, qu’il fit feu, et en mesme temps se prit à la composition, qui estoit au dessous, si bien que la flamme en sortit avec tant de promptitude, que ces nymphes, qui estoient à la porte, voyant au commencement esclairer le miroir, puis tout à coup le feu si prompt, et violent, prirent une telle frayeur, qu’elles s’en retournerent avec beaucoup d’opinion, et de ma saincteté, et du respect envers la divinité que je servois. Ce commencement pouvoit-il estre mieux conduit que cela ? – Non certes, respondit Polemas, et je juge bien, quant à moy, que toute personne qui n’en eust point esté advertie, s’y fut aisément trompée.

Cependant que Climanthe parloit ainsi, Leonide l’escoutoit, si ravie hors d’elle-mesme, qu’elle ne sçavoit si elle dormoit ou veilloit ; car elle voyoit bien que tout ce qu’il racontoit, estoit tres-veritable, et toutesfois elle ne pouvoit bonnement croire que cela fust ainsi. Et, cependant qu’elle disputoit en elle-mesme, elle ouyt que Climanthe recommençoit : Or ces nymphes s’en allerent, et ne puis sçavoir asseurément quel rapport elles firent de moy, si est-ce que par conjecture il y a apparence qu’elles dirent à chacun les choses admirables qu’elles avoient veues. Et comme la renommée augmente tousjours, la cour n’estoit pleine que de moy ; et certes en ce temps-là j’eus de la peine à continuer mon entreprise, car une infinité de personnes vindrent me voir, les unes par curiosité, les autres pour estre instruites, et plusieurs pour sçavoir ce si que l’on disoit de moy, n’estoit point controuvé, et fallut que j’usasse de grandes ruses. Quelques fois pour échapper, je disois que ce jour là estoit un jour muet pour la deité que je servois, une autre fois que quelqu’un avoit l’offensée, et qu’elle ne vouloit point respondre, que je ne l’eusse appaisée par jeusnes. D’autres fois je mettois des conditions aux ceremonies que je leur faisois faire, qu’ils ne pouvoient parachever qu’avec beaucoup de temps, et quelques fois quand le tout estoit finy, j’y trouvois à dire, ou qu’ils n’avoient pas bien observé tout, ou qu’ils en avoient trop ou trop peu fait ; et par ainsi je les faisois recommencer, et allois gaignant le temps. Pour le regard de ceux dont quelque chose m’estoit cogneue, je les dépeschois assez promptement, et cela estoit cause que les autres desireux d’en sçavoir autant que les premiers, se sousmettoient à tout ce que je voulois.

Or, durant ce temps, Amasis me vint voir, et avec elle Galathée. Apres que j’eus satisfait à Amasis sur ce qu’elle me demandoit, qui fut en somme de sçavoir quel seroit le voyage que Clidaman avoit entrepris, et que je luy eus dis qu’il courroit beaucoup de fortune, qu’il seroit blessé, et qu’il se trouveroit en trois batailles avec le prince des Francs, mais qu’en fin il s’en reviendroit avec toute sorte d’honneur et de gloire, elle se retira de moy fort contente, et me pria que je recommandasse son fils à la deité que je servois.

Mais Galathée, beaucoup plus curieuse que sa mere, me tirant à part, me dit : Mon pere, obligez moy de me dire ce que vous sçavez de ma fortune. Alors je luy dis, qu’elle me monstrast la main, je la regarday quelque temps, puis je la fis cracher trois fois en terre, et ayant mis le pied gauche dessus, je la tournay du costé du soleil levant, et je la fis regarder quelque temps en haut. Je luy pris la mesure du visage, et de la main, puis la grosseur du col, et avec ceste mesure je mesuray depuis la ceinture en haut, et en fin luy regardant encor un coup les deux mains, je luy dis : Galathée, vous estes heureuse, si vous sçavez prendre vostre heur, et tres mal-heureuse, si vous le laissez eschapper, ou par nonchalance, ou par amour, ou par faute de courage. Mais à la verité, si vous ne vous rendez incapable du bien à quoy le Ciel vous a destinée, vous ne sçauriez par le desir attaindre à plus de felicité, et tout ce bien, ou tout ce mal, vous est preparé par l’amour. Advisez donc de prendre une belle et ferme resolution en vous-mesme, de ne vous laisser esbranler à persuasion d’amour, ny à conseil d’amie, ny à commandemens de parents. Que si vous ne le faites, je ne croy point qu’il y ait sous le Ciel rien de plus miserable que vous serez. – Mon Dieu, dit alors Galathée, vous m’estonnez. – Ne vous en estonnez point, luy dis-je, car ce que je vous en dis, n’est que pour vostre bien. Et afin que vous vous y puissiez conduire avec toute prudence, je vous en veux descouvrir tout ce que la divinité qui me l’a appris, me permet; mais ressouvenez-vous de le tenir si secret, que vous ne le disiez à personne.

Apres qu’elle me l’eust promis, je continuay de ceste sorte : Ma fille (car l’office auquel les dieux m’ont appellé, me permet de vous nommer ainsi) vous estes et serez servie de plusieurs grands chevaliers, dont les vertus et les merites peuvent diversement vous esmouvoir. Mais si vous mesurez vostre affection, ou à leurs merites, ou au jugement que vous ferez de leur amour, et non point à ce que je vous en diray, vous vous rendrez autant pleine de malheur qu’une personne hors de la grace des dieux le sçauroit estre. Car moy qui suis l’interprete de leur volonté, en la vous disant, je vous oste toute excuse de l’ignorer, si bien que d’ores en là vous serez desobeissante envers eux, si vous y contrevenez; et vous sçavez que le Ciel demande plus l’obeissance et la sousmission que tout autre sacrifice, par ainsi ressouvenez vous bien de ce que je vous vay dire.

Le jour que les bacchanales vont par les rues hurlant et tem- pestant, pleines de l’enthousiasme de leur dieu, vous serez en la grande ville de Marcilly, où plusieurs chevaliers vous verront : mais prenez bien garde à celuy qui sera vestu de toile d’or verte, et qui de toute la suite portera la mesme couleur ; si vous l’aimez, je plains dés icy vostre mal-heur, et ne puis assez vous dire, que vous serez la butte de tous desastres et de toutes infortunes, car vous en ressentirez plus encores, que je ne vous en puis dire. – Mon pere, me respondit-elle un peu estonnée, à cela je sçay un bon remede, qui est de ne rien aimer du tout. – Mon enfant, luy repliquay-je, ce remede est fort dangereux, d’autant que non seulement vous pouvez offenser les dieux, en faisant ce qu’ils ne veulent pas, mais aussi en ne faisant pas ce qu’ils veulent ; par ainsi prenez garde à vous. – Et comment, adjousta-t’elle, faut-il que je m’y conduise ? – Je vous ay des-ja dit, luy respondis-je, ce que vous ne devez pas faire, à ceste heure je vous diray ce qu’il faut que vous fassiez.

Il faut en premier lieu, que vous sçachiez que toutes les choses corporelles ou spirituelles ont chacune leurs contraires, et leurs sympathisantes ; des plus petites nous pourrions venir à la preuve des plus grandes. Mais pour la cognoissance qu’il faut que vous ayez, ce discours seroit inutile ; aussi ce que je vous en dis, n’est que pour faire entendre, que tout ainsi que vous avez ce mal-heur contraire à vostre bon-heur, aussi avez vous un destin si capable de vous rendre heureuse, que vostre heur ne se peut representer, et en cela les dieux ont voulu recompenser celuy, auquel ils vous ont sousmise. – Puis qu’il est ainsi, me respondit-elle, je vous conjure, mon pere, par la divinité que vous servez, de me dire quel il est. – C’est, luy dis-je, une autre personne, que si vous l’espousez, vous vivrez avec toute la felicité qu’une mortelle peut avoir. – Et qui est-il ? respondit incontinent Galathée. – Belle nymphe, luy dis-je, ce que je vous dy ne vient pas de moy, c’est d’Hecate que je sers. De sorte que si je ne vous en dy d’avantage, ne croyez pas que ce soit faute de volonté, mais c’est qu’elle ne me l’a point encor descouvert, et cela d’autant que je n’en ay pas eu la curiosité. Mais si vous en avez envie, observez les choses que je vous diray, et vous en sçaurez tout ce qui sera necessaire, car encor que liberalement les dieux fassent les biens aux hommes qu’il leur plaist, si veulent-ils estre recogneus pour dieux, et les sacrifices des mortels leur agreent, donnent de n’estre point ingrats des biens receus.

Apres quelques autres propos, ceste nymphe fort interditte me dit, qu’elle ne desiroit rien d’avantage, et qu’elle observeroit tout ce que j’ordonnerois. Il est temps à ceste heure, luy dis-je, car la lune est en son plein, ou peu s’en faut, et si vous la laissez décroistre, vous ne le pourrez plus. Et puis je luy fis le mesme commandement que j’avois fait à Silvie et à Leonide, de se laver avant jour dans le ruisseau voisin, la jambe et le bras, et venir de ceste sorte avec un chappeau de verveine, et une ceinture de fougere devant ceste caverne, et que j’y tiendrois preparé ce qui seroit necessaire pour le sacrifice ; mais qu’il ne falloit pas que ceux qui y assisteroient, fussent en autre estat qu’elle. – Et bien, me dit-elle, j’y viendray avec deux de mes nymphes, et si secrettement que personne n’en sçaura rien ; mais advisez à ne me parler devant elles en sorte qu’elles sçachent asseurément cet affaire, car elles tascheroient de m’en divertir.

Je fus extremement aise de cet avertissement, ayant moy-mesme ceste mesme crainte, outre que la voyant avec ceste prevoyance je jugeay qu’elle faisoit dessein de suyvre mon advis, autrement elle ne s’en fust pas souciée. Ainsi donc elle s’en alla avec asseurance de revenir le troisiesme jour d’apres. Or ce qui m’avoit fait dire qu’il falloit que ce fut avant que la lune descreust, fut afin que si quelqu’autre me venoit importuner de semblable chose, je peusse trouver excuse sur le deffaut de la lune, et aussi j’avois dit qu’il falloit que ce fust avant le jour, afin d’y avoir moins de personnes. Et quant au jour des Bacchanales, j’avois conté que c’estoit ce jour là que Lindamor devoit prendre congé d’Amasis à Marcilly, et d’elle par consequent, et aussi qu’il seroit habillé de vert. Or toutes ces choses ainsi resolues et preparées, je donnay ordre à trouver ce qu’il falloit, pour le sacrifice que nous avions à faire le troisiesme jour : car encore que je ne sceusse guere bien ce mestier, si falloit-il que je me monstrasse expert en cela, afin qu’elles, qui y estoient accoustumées, n’y trouvassent rien à dire. Vous sçavez que dés le commencement nous y estions preparez, et que nous avions donné ordre pour recouvrer tout ce qui estoit necessaire. Le matin venu, à peine le jour commençoit à poindre, que je la trouvay en l’estat que je luy avois ordonné avec Silvie et Leonide, et sans mentir je desiray alors que vous y fussiez, pour avoir le contentement de voir cette belle, dont les cheveux au gré du vent s’alloient recrespants en ondes, n’estans couverts qne d’un chappeau de verveine. Vous eussiez veu ce bras nud, et ceste jambe blanche comme albastre, le tout gras et poli, en sorte qu’il n’y avoit point d’apparence d’os, la greve longue et droite, et le pied petit et mignard, qui faisoit honte à ceux de Thetis.

Il faut que j’advoue la verité, je voulus un peu passer le temps, et voir d’avantage de ces beautez, de sorte que je leur dis qu’il falloit qu’elles se parfumassent tout le corps d’encens masle, et de soufre, afin que les visions des déitez de Stix ne les peussent offenser, et leur monstray à cet effet un lieu un peu plus reculé, où elles ne pouvoient estre veues que mal-aisément.

Sur le panchant du vallon voisin duquel ce petit ruisseau arrouse le pied, il s’esleve un boccage espaissi branche sur branche de diverses fueilles, dont les cheveux n’ayans jamais esté tondus par le fer, à cause que le bois est dedié à Diane, s’entr’ombrageoient espandus l’un sur l’autre, de sorte que mal-aisément pouvoient-ils estre percez du soleil ny à son lever, ny à son coucher, et par ainsi au plus haut du midy mesme, une chiche lumiere d’un jour blafard y pallissoit d’ordinaire. Ce lieu ainsi commode leur donna courage, mais plus encore la curiosité de sçavoir ce qu’elles desiroient. Là donc, apres avoir pris les parfums necessaires, elles vont se deshabiller toutes trois ; et moy qui sçavois quel estoit le lieu, m’esgarant à travers les halliers, revins par un autre costé où elles estoient, et eus commodité de les voir nues. Sans mentir, je ne vy de ma vie rien de si beau, mais sur toutes je trouvay Leonide admirable. Fust en la proportion de son corps, fust en la blancheur de la peau, fust en l’embonpoint, elle les surpassoit de beaucoup, si bien qu’alors je vous condamnay pour homme peu expert aux beautez cachées, puis que vous l’aviez quittée pour Galathée, qui à la verité a bien quelque chose de beau au visage, mais le reste si peu accompagnant ce qui se voit, qu’il se peut avec raison nommer un abuseur. – Mon Dieu, Climanthe, dit alors Polemas, qui ne pouvoit ouyr parler de ceste sorte de ce qu’il aimoit, si vous me voulez plaire, laissez ces termes, et continuez vostre discours, car il y a bien de la comparaison du visage de Leonide à celuy de Galathée. – En cela, respondit Climanthe, vous pourriez avoir quelque raison ; mais croyez-moy, qui le sçay pour l’avoir veu, le visage de Leonide est ce qui est de moins beau en son corps. – Or je luy conseille donc, dit Polemas tout en colere, qu’elle cache le visage, et qu’elle monstre ce qu’elle a de plus beau ; mais voyez-vous, vous aviez les yeux troublez, tant pour l’obscurité du lieu, que pour avoir tout l’entendement à vostre entreprise, de sorte qu’en ce temps-là mal aisément en pouviez vous faire quelque bon jugement. Mais laissons cela à part et continuez vostre discours, je vous supplie.

Leonide qui escoutoit tous ces propos, voyant avec quel mespris Polemas parloit d’elle, se ressentit de sorte offensée contre luy, que jamais depuis elle ne luy peust pardonner, et au contraire quoy qu’elle voulust mal à la ruse de Climanthe, si l’aimoit-elle en quelque sorte s’oyant louer, car il n’y a rien qui chatouille d’avantage une fille que la louange de sa beauté, et mesme quand elle est hors de soupçon de flatterie. Cependant qu’elle estoit en ces pensers, elle ouyt qu’il continuoit ainsi :

Or ces trois belles nymphes s’en revindrent vers moy, et me trouverent au devant de ma caverne, où je faisois une fosse pour le sacrifice, d’autant que soudain qu’elles avoient commencé de se r’habiller, je m’en estois revenu, et avois eu le loisir d’en faire une partie. Je la creusai d’une coudée et de quatre pieds en rond, puis j’allumay trois feux à l’entour, d’encens, d’ache, de pavot, et avec un encensoir, je parfumay le lieu trois fois en rond, et autant ma cabane, et puis je leur entournay le corps de verveine, et leur fis a chacune une couronne de pavot, et mis dans leur bouche du sel, que je leur fis mascher.

Apres je pris trois genices noires, et les plus belles que j’eusse sceu choisir, et neuf brebis qui n’avoyent point esté cogneues du bellier, dont la laine noire et longue ressembloit à de la soye, tant elle estoit douce et deliée ; je conduisis ces animaux sans les frapper sur la fosse, où m’estant tourné du costé de l’occident, je les poussay sur le bord, de la main gauche, et de l’autre je prins le poil qui estoit entre les cornes, et le jettay dedans le creux, y respandant ensemble du laict, de la farine, du vin, et du miel. Et apres avoir appellé quatre fois Hecate, je mis le cousteau dans le cœur des animaux l’un apres l’autre, et en receus le sang dans une tasse, et puis r’appellant encore Hecate, je le laissay tomber peu à peu dedans. Lors me semblant qu’il ne restoit plus rien à faire, je me relevay sur le bout des pieds, et faisant comme le transporté, je dis aux nymphes : Voicy le dieu, il est temps. Et prenant Galathée par la main, nous entrasmes tous quatre dedans. Je m’estois rendu farouche, j’avois les yeux ouverts, et rouans dans la teste, la bouche entr’ouverte, l’estomach pantelant, et le corps comme tremoussant par le sainct enthousiasme. Estant pres de l’autel, je dis : O saincte deité, qui presides en ce lieu, donne moy que je puisse respondre à ceste nymphe avec verité, sur ce qu’elle m’a demandé. Le lieu estoit fort obscur, et n’y avoit clarté que celle que deux petits flambeaux donnoient, qui estoient allumez sur l’autel, et le jour qui estoit des-ja assez grand donnoit un peu de clarté à l’endroit où estoit le papier peint, afin qu’il se peust mieux representer dans le miroir.

Apres avoir dit ces mots, je me laissay choir en terre, et ayant tenu quelque temps la teste en bas, je me relevay, et m’adressant à Galathée, je luy dis : Nymphe aimée du Ciel, tes veux et tes sacrifices ont esté reçus, la deité que nous avons reclamée, veut que par la veue, et non seulement par l’ouye, tu sçaches où tu dois trouver ton bien. Approche toy de cest autel, et dy apres moy : O grande Hecate, qui presides aux palus stygieux, ainsi jamais le chien à trois testes ne t’aboye quand tu y descendras, ainsi tes autels fument tousjours d’agreables sacrifices, comme je te promets tous les ans de les charger d’un semblable à cestuy-cy, pourveu, grande déesse, que par toy je voye ce que je te requiers.

A ceste derniere parole, je touchay les poils de cheval, ausquels la petite aiz estoit suspendue, qui estant laschée tomba, et sans manquer donnant sur le caillou, fit le feu accoustumé, avec une flamme si prompte, que Galathée fut surprise de frayeur. Mais je la retins, et luy dis : Nymphe, n’ayez peur, c’est Hecate qui vous monstre ce que vous demandez. Lors la fumée peu à peu se perdant, le miroir se vid, mais un peu troublé de la fumée de ce feu, qui fut cause que prenant une esponge mouillée, que je tenois expressément au bout d’une canne, je passay deux ou trois fois sur la glace, qui la rendit fort claire. Et de fortune le soleil se leva en mesme temps, donnant si à propos sur le papier peint, qu’il paroissoit si bien dans le miroir, que je ne l’eusse sceu desirer mieux. Apres qu’elles y eurent regardé quelque temps, je dis a Galathée : Ressouviens toy, nymphe, qu’Hecate te fait sçavoir par moy, qu’en ce lieu que tu vois representé dans ce miroir, tu trouveras un diamant à demy perdu. qu’une belle et trop desdaigneuse a mesprisé, croyant qu’il fust faux, et toutesfois il est d’inestimable valeur, prend le et le conserve curieusement. Or ceste riviere, c’est Lignon; ceste Saulsaye qui est deçà, c’est le costé de Mont-verdun, au dessus de ceste colline, où il semble qu’autrefois la riviere ait eu son cours : remarque bien le lieu, et t’en ressouviens. Puis tirant la nymphe à part, je luy dis: Mon enfant, vous avez, comme je vous ay dit, une influence infiniment mauvaise, et une autre la plus heureuse qu’on puisse desirer. La mauvaise, je la vous ay dicte, gardez-vous-en, si vous aimez vostre contentement, La bonne, c’est celle-cy que vous voyez dans ce miroir. Remarquez donc bien le lieu que je vous y ay fait voir, et afin de vous en mieux ressouvenir, apres que j’auray parlé à vous, retournez le voir, et le remarquez bien, car le jour que la lune sera au mesme estat, qu’elle est aujourd’huy, environ ceste mesme heure, un peu plus tost, ou un peu plus tard, vous trouverez celuy que vous devez aimer; s’il vous void avant que vous luy, il vous aimera, mais difficilement le pourrez vous aimer; au contraire, si vous le voyez la premiere, il aura de la peine à vous aimer, et vous l’aimerez incontinent. Si faut-il, comme que ce soit, que par vostre prudence vous surmontiez ceste contrarieté: resolvez-vous donc, et de vous vaincre, et de le vaincre, s’il est de besoin, car sans doute avec le temps vous y parviendrez. Que si vous ne le rencontrez la premiere fois, retournez-y la lune d’apres au mesme jour, et environ ceste mesme heure, et continuez ainsi jusques à la troisiesme, si à la seconde vous ne l’y rencontrez: Hecate ne veut pas bien m’asseurer du jour. Les Dieux se plaisent de mettre de la peine en ce qu’ils veulent nous donner, afin que l’obeissance qu’en cela nous leur rendons, soit tesmognage combien nous les estimons.

Lors, prenant une petite houssine, je m’approchay du miroir, et luy monstray avec le bout tous les lieux. Voyez-vous, luy disois-je, voilà la montaigne d’Isoure, voilà Mont-verdun, voilà la riviere de Lignon. Or voyez-vous la Cala à ce bord de deçà, et un peu plus bas la Pra: allant à la chasse vous y avez passé souvent, vous pourrez bien le recognoistre. Or, nymphe, Hecate te mande encor par moy, que si tu n’observes ce qu’elle t’a declaré, et ce que tu luy as promis, elle augmentera le malheur dont le destin te menace. Et puis changeant un peu de voix, je luy dis: Et je suis tres-aise qu’avant mon depart j’aye esté si heureux, que de vous avoir donné cest advis, car encor que je ne sois point de ceste contrée, si est-ce que vostre vertu et vostre pieté envers les dieux m’obligent à vous aimer, et à prier Hecate qu’elle vous conserve et rende heureuse. Et par là vous voyez que je suis du tout à ceste déesse, puis que m’ayant commandé de partir dans demain, sans luy contredire, je m’y resous, et vous dis adieu.

A ce mot, je les mis hors de la cabane, et leur ostant les herbes que je leur avois mises autour, je les bruslay dans le feu qui estoit encor allumé, et puis me retiray.

Je vous veux dire a ceste heure, pourquoy je luy dis que ce fust à la pleine lune, car vous vous estes fasché que je luy ay donné si long terme; je l’ay fait, afin que Lindamor fust party, avant qu’elle y allast, n’y ayant pas apparence qu’Amasis le luy eust permis auparavant. Et puis encor falloit-il que vous, qui deviez prendre la charge de toute la province, eussiez un peu de loisir de demeurer pres d’Amasis, apres le depart de tous ces chevaliers, pour y commencer à donner quelque ordre. Plus que d’aller si promptement à la chasse, chacun en eust murmuré : d’autant que vous sçavez combien une personne qui se mesle de I’Estat, est sujette aux envies et calomnies. Je luy donnay les trois lunes apres, afin que si vous y failliez un jour, vous y peussiez estre l’autre. Je luy dis, que si elle vous voyoit le premier, qu’elle vous aymeroit facilement, que si c’estoit vous, ce seroit au contraire, et cela seulement pource que je sçavois bien que vous seriez le premier à la voir, si bien qu’elle trouveroit veritable en elle mesme ceste difficulté d’amour; car comme vous sçavez, elle aime Lindamor. Je luy dis, que je devois partir le lendemain, à fin qu’elle ne trouvast pas estrange mon depart, si de fortune elle revenoit me chercher pour quelque autre curiosité. Car ayant fait envers elle ce que nous avions resolu, ma plus grande haste estoit de m’en aller pour n’estre recogneu de quelque druyde, qui m’eust fait chastier, et vous sçavez bien que ç’a tousjours esté là toute ma crainte : vous semble-t’il que j’y aye oublié quelque chose ? – Non certes, dit alors Polemas, mais que peut-ce estre ce qui l’a des-ja retardée si long-temps ? – Quant à moy, dit Climanthe, je ne le puis sçavoir, si ce n’est qu’elle n’ait pas bien conté les jours de la lune. Mais puis que rien ne vous presse, et que vous pouvez encor vous retrouver icy au temps que je luy ay donné, je suis d’advis que vous le fassiez, et que tous les matins, deux jours avant et apres, vous ne manquiez point d’aller là à bonne heure ; car il est tout vray, que le premier jour nous y fusmes un peu trop tard. – Et que voulez-vous, respondit Polemas, que j’y fasse ? Ce fut la perte de ce berger qui se noya, qui en, fut cause, et vous sçavez bien que le bord de la riviere estoit si plein de personnes, que je n’eusse peu demeurer là seul sans soupçon. Mais si ne retardasmes-nous pas beaucoup, et n’y a pas apparence qu’elle y fust ce jour là ; car je m’asseure que la mesme occasion qui m’empescha, l’aura aussi fait retarder, pour n’estre point veue. – Ne vous persuadez point cela, repliqua Climanthe, elle estoit trop desireuse d’observer ce que je luy avois ordonné. Mais il me semble qu’il seroit temps de se lever, afin que vous partissiez.

Et lors, ouvrant les fenestres, il vid poindre le jour. Sans doute, luy dit-il, avant que vous soyez au lieu où vous devez estre, l’heure sera passée ; hastez-vous, car il vaut mieux en toutes choses avoir plusieurs heures de reste, qu’un moment de moins. – Et voulez-vous, luy dit Polemas, que nous y allions encore ? pensez-vous qu’elle y vienne, y ayant plus de quinze jours que le temps est passé ? – Peut-estre, respondit-il, aura-t’elle mal conté, ne laissons pas de nous y trouver.

Leonide, qui craignait d’estre veue, par Polemas, ou par Climanthe, n’osa se lever qu’ils ne fussent partis, et afin de recognoistre le visage de Climanthe, lors qu’il fut jour, elle le considera de sorte, qu’il luy sembla impossible qu’il se peust dissimuler à elle. Et soudain qu’elle les vid sortir hors de la maison, elle depescha de s’habiller, et apres avoir pris congé de son hoste, continua son voyage si confuse en elle mesme du malicieux artifice de ces deux personnes, qu’il luy sembloit que tout autre y eust esté deceue aussi bien qu’elle. Si est-ce que le mespris que Polemas avoit fait de sa beauté, la picquoit si vivement, qu’elle resolut de remedier par sa prudence à sa malice, et de faire en sorte que Lindamor en son absence ne ressentist les effects de ceste trahison, ce qu’elle jugea ne se pouvoir faire mieux que par le moyen de son oncle Adamas, auquel elle fit dessein de declarer tout ce qu’elle en sçavoit.

Et en ceste resolution, elle se hastoit pour aller à Feurs, où elle pensoit le trouver ; mais elle arriva trop tard, car dés le matin il estoit party pour s’en retourner chez luy, ayant le jour auparavant achevé, ce qui estoit dy sacrifice. Et des-ja le soleil commençoit à eschauffer bien fort, quand il se trouva dans la grande plaine de Mont-verdun ; et parce qu’à main gauche il remarqua une touffe d’arbres qui faisoient, ce luy sembloit, un assez gracieux ombrage, il y tourna ses pas en volonté de s’y reposer quelque temps. A peine y estoit-il arrivé, qu’il vid venir d’assez loing un berger, qui sernbloit chercher ce mesme lieu, pour la mesme occasion qui l’y avoit conduit. Et parce qu’il monstroit d’estre fort pensif en soy-mesme, lors qu’il arriva, Adamas pour ne le distraire de ses pensées, ne le voulut point saluer, mais sans se faire voir à luy, voulut escouter ce qu’il alloit disant. Et peu apres qu’il se fut assis de l’autre costé du buisson, il ouyt qu’il reprit la parole ainsi. Et pourquoy aymerois-je ceste volage ? En premier lieu sa beauté ne m’y peut contraindre, car elle n’en a pas assez pour avoir le nom de belle. Et puis ses merites ne sont point tels, que s’ils ne sont aidez d’autres considerations, ils puissent retenir un honneste homme à son service ; et en fin son amitié, qui estoit tout ce qui m’obligeoit à elle, est si muable, que s’il y a quelque impression d’amour en son cœur, je croy qu’il est non seulement de cire, mais de cire presque fondue, tant il reçoit aisément les figures de toutes nouveautez, et qu’il ressemble à ces yeux, qui reçoivent les figures de tout ce qu’on leur presente, mais aussi qui les perdent aussi tost que l’object n’en est plus devant eux. Que si je l’ay aimée, il faut que j’advoue, que c’est parce que je pensois qu’elle m’aimast, mais si cela n’estoit pas, je l’excuse, car je sçay bien qu’elle mesme pensoit de m’aimer.

Ce berger eust continué d’avantage, n’eust esté qu’une bergere de fortune y survint, qui sembloit l’avoir suivy de loing ; et quoy qu’elle eust ouy quelques paroles des siennes, elle n’en fit semblant, et au contraire s’asseant aupres de luy, elle luy dit : Et bien, Corilas, quel nouveau soucy est celuy qui vous retient si pensif ? Le berger luy respondit le plus desdaigneusement qu’il peut, et sans tourner la teste de son costé : C’est celuy qui me fait rechercher avec quelle nouvelle tromperie vous laisserez ceux qu’a ceste heure vous commencez d’aimer. – Et quoy, dit la bergere, pourriez-vous croire que j’affectionne autre que vous ? – Et vous, dit le berger, pourriez-vous croire que je pense que vous m’affectionnez ? – Que croyez-vous donc de moy ? dit-elle. – Tout le pire, respondit Corilas, que vous pouvez croire d’une personne que vous haïssez. – Vous avez, adjousta-t’elle, d’estranges opinions de moy. – Et vous, dit Corilas, d’estranges effets en vous. – O dieux  ! dit la bergere, quel homme ay-je trouvé en vous ? – C’est moy, respondit le berger, qui puis dire avec beaucoup plus de raison, en vous rencontrant, Stelle, quelle femme ay-je trouvée ? Car y a-t’il rien qui soit plus incapable d’amitié que vous ? vous, dis je, qui ne vous plaisez qu’à tromper ceux qui se fient en vous, et qui imitez le chasseur, qui poursuit avec tant de soing la beste, dont apres il donne curée a ses chiens. – Vous avez, dit-elle, si peu de raison en ce que vous dites, que celuy en aurait encore moins, qui s’arresteroit à vous respondre. – Pleust à Dieu, dit le berger, que j’en eusse tousjours eu autant en mon ame, ceste heure j’en ay en mes paroles, je n’aurois pas le regret qui m’afflige.

Et apres s’estre l’un et l’autre teus pour quelque temps, elle releva sa voir, et chantant, luy parla de ceste sorte ; et luy de mesme, pour ne demeurer sans response, luy alloit repliquant.

Dialogue de Stelle et Corilas Stelle


Voudriez vous estre, mon berger,
A faute d’amour infidelle ?

Corilas

Pour suivre vostre esprit leger,
Il faut plustost une bonne aisle,
Que non pas un courage haut,
Mais vous suivre, c’est un deffaut.

Stelle

Vous n’avez pas tousjours pensé,
Que m’aimé fust erreur si grande.

Corilas

Ne parlons plus du temps passé,
Celuy vit mal qui ne s’amende,
Le passé ne peut revenir,

Ny moy non plus m’en souvenir.

Stelle

Que c’est de ne sçvoir aymer,
Et se figurer le contraire

corilas

pourquoy me voulez-vous blasmer,
de ce que vous ne sçavez faire ?
vous aimez par opinion,
et non pas par élection.

stelle

je vous aime, et vous aimeray,
quoy que vostre amour soit changée.

corilas

moy, jamais je ne changeray
celle où mon ame est engagée :
ne croyez point qu’ à chaque jour
je change comme vous d’amour.

stelle

vous estes doncques resolu
de suivre une amitié nouvelle ?

corilas

si quelquefois vous m’avez pleu,
je vous jugeois estre plus belle ;
j’ay depuis veu la verité,
vous avez trop peu de beauté.

stelle

infidelle ! vous destuisez
une amitié qui fut si grande !

corilas

de vostre erreur vous m’accusez ,
le battu paye ainsi l’amende ;
Mais dites ce qu’il vous plaira,
Ce qui fut, jamais ne sera.

Stelle

Mais quoy, vous m’aimiez en effet,

Qui vous fait estre si volage ?

Corilas

Quand on voit l’erreur qu’on a fait,
Changer d’avis, c’est estre sage :
Il vaut mieux tard se repentir,
Que jamais d’erreur ne sortir.

Stelle

Le change oste donc d’entre nous
Ceste amitié que je desire.

Corilas

Le change m’a fait estre à vous,
De vous le change me retire ;
Mais si je plains changeant ainsi,
C’est d’avoir tardé jusque’icy.

Stelle

Et quoy l’honneur ny le devoir
Ne sçauroient vaincre une humeur telle ?

Corilas

Qu’est-ce qu’en vous je puis plus voir,
Qui ceste amitié renouvelle,
Dont vos feintes m’avoient espris,
Puis qu’en son lieu j’ay le mespris ?

Stelle

Je vous verray pour me venger,
Sans estre aimé, servir quelqu’autre.

Corilas

Bien tost d’un tel mal le changer
Me guerira comme du vostre :
Et si je fais onc autrement,
J’auray perdu l’entendement.

Stelle

Et n’aurez vous point de regret
D’une infidelité si grande ?

Corilas


J’en ay prononcé le decret,
Celuy me doit qui me demande ;
Mais demandez, et plaignez vous,
Toute amour est morte entre nous.

La bergere voyant bien qu’il ne demeureroit jamais sans replique à ses demandes, le laissant chanter, luy dit : Et quoy, Corilas, il n’y a donc plus d’esperance en vous ? – Non plus, dit-il, qu’en vous de fidelité, et ne croyez point que vos feintes, ny vos belles paroles me puissent faire changer de resolution. Je suis trop affermi en ceste opiniastreté, de sorte que c’est en vain que vous essayez vos armes contre moy, elles sont trop faibles, je n’en crains plus le coup. Je vous conseille de les esprouver contre d’autres, à qui leur cognoissance ne les fasse pas mepriser comme à moy ; il ne peut estre que vous n’en trouviez à qui le Ciel, pour punir quelque secrette faute, ordonne de vous aimer, et ils vous seront d’autant plus agreables, que la nouveauté vous plaist sur toute chose.

A ce coup la bergere fut à bon escient piqueée, toutesfois feignant de tourner ceste offense en risée, elle luy dit en s’en allant : Que je me mocque de vous, Corilas, et de vostre colere ! Nous vous reverrons bien tost en vostre bonne humeur ! Cependant contentez-vous que je patiente vostre faute sans que vous la rejetiés sur moy. – Je sçay, repliqua le berger, que c’est vostre coustume de vous mocquer de ceux qui vous aiment, mais si l’humeur que j’ay me dure, je vous asseure que vous pourrez long-temps vous mocquer de moy, avant que ce soit d’une personne qui vous aime.

Ainsi se separerent ces deux ennemis. Et Adamas qui les avoit escoutez, ayant cognoissance par leurs noms, de la famille dont ils estoient, eut envie de sçavoir d’avantage de leur affaire, et appelant Corilas par son nom, le fit venir à luy. Et parce que le berger se monstroit estonné de ceste surprise, pour le respect qu’on portoit à l’habit, et à la qualité de druyde, à fin de le r’asseurer, il le fit asseoir aupres de luy, et puis luy parla ainsi : Mon enfant, car tel je vous puis nommer, pour l’amitié que j’ay tousjours portée à tous ceux de vostre famille, il ne faut que vous soyez marry d’avoir parlé si franchement à Stelle devant moy. Je suis tres-aise d’avoir sceu vostre prudence, mais je desirerois d’en sçavoir d’avantage, à fin de vous conseiller si bien en ceste affaire, que vous n’y fissiez point d’erreur, et pour moy je ne croy pas y avoir peu de difficulté, puis que les loix de la civilité et de la courtoisie obligent peut-estre d’avantage qu’on ne pense pas.

Aussi tost que Corilas avoit vei le druyde, il l’avoit bien recogneu, pour l’avoir veu plusieurs fois en divers sacrifices. Mais n’ayant jamais parlé à luy, il n’avoit la hardiesse de luy raconter par le menu ce qui s’esoit passé entre Stelle, et luy, quoy qu’il desirast fort que chacun sceust la justice de sa cause, et la perfidie de la bergere ; de quoy s’appercevant Adamas, afin de luy en donner courage, il luy fit entendre qu’il en sçavoit desja une partie, et que plusieurs le racontoient à son desavantage, ce qu’il oyoit avec déplaisir, pour l’amitié qu’il avoit tousjours portée aux siens. – Je crains, respondit Corilas, que ce ne vous soit importunité d’ouïr les particularitez de nos villages. – Tant s’en faut, repliqua-t’il, ce me sera beaucoup de satisfaction de sçavoir que vous n’avez point de tort, aussi bien veux-je passer icy une partie de la chaleur, et ce sera autant de temps employé.

Histoire de Stelle et Corilas[modifier]

Puis que vous le commandez ainsi, dit le berger, il faut que je prenne ce discours d’un peu plus haut. Il y a fort long temps que Stelle demeura vefve d’un mary, que le Ciel luy avoit donné, plustost pour en avoir le nom que l’effet: car outre qu’il estoit maladif, sa vieillesse qui approchoit de soixante et quinze ans, luy diminua tellement les forces, qu’elle le contraignit de laisser ceste jeune vefve, avant presque qu’elle fut vraiement marriée. L’amitié qu’elle luy portoit ne luy fit pas beaucoup ressentir ceste perte, ny son humeur aussi, qui n’a jamais esté de prendre fort à coeur les accidents qui luy surviennent. Demeurant donc fort satisfaite en soy-mesme, de se voir delivrée tout à coup de deux pesants fardeaux, à sçavoir, de l’importunité d’un fascheux mary, et de l’authorité que ses parents avoient eccoustumé d’avoir sur elle, incontinent elle se mit à bon escient au monde, et quoy que sa beauté, ainsi que vous avez veu, ne soit pas de celles qui peuvent contraindre à se faire aimer, si est-ce que ses affetteries ne deplaisoient point `s la pluspart de ceux qui la voyoient.

Elle pouvoit avoir dix sept ou dixhuict ans, age tout propre à commettre beaucoup d’imrpudences, quand on a la liberté. Cela fut cause que Salian, son frere, tres-honneste, et tres-advisé berger, et des plus grands amis que j’eusse, ne pouvant supporter ses libres et coustumieres recherches, à fin de luy en oster les commoditez en quelque sorte, se resolut de l’esloigner de son hameau, et la mettre en telle compagnie, qu’elle peust passer son aage plus dangereux sans reproche. Pour cet effect, il pria Cleante de trouver bon qu’elle fist compagnie à sa petite fille Aminthe, parce qu’elles estoient presque d’un aage, encore que Stelle en eust quelque peu d’avantage. Et d’autant que Cleante le trouva bon, elles commencerent ensemble une vie si privée, et si familiere, que jamais ces deux bergeres n’estoient l’une sans l’autre. Plusieurs s’estonnoient qu’estans si differentes d’humeurs, elles peussent se lier si estroittement; mais la douce pratique D’Aminthe ne dedisoit les deliberations de sa compagne, et Stelle ne trouvoit jamais rien de mauvais de tout ce qu’Aminthe vouloit. De ceste sorte elles vesquirent si privément, qu’il n’y avoit rien de caché entre elles.

Mais en fin Lysis fils du berger Genetian, laissant les valons gelez de Mont-Lune, descendit dans nostre plaine, où ayant veu Stelle en une assemblée générale, qui se faisoit au temple de Venus, vis à vis de Mont-Suc, lors mesme qu’Astrée eut le prix de beauté, il en devint de sorte amoureux, que je ne croy pas qu’il ne le soit encores au tombeau. Et elle le trouva tant à son gré, qu’apres plusieurs voyages, et plusieurs messages, ses affections passerent si avant, que Lysis luy fit parler de mariage, à quoy elle fit toute telle response qu’il eust sceu d ce temps-là Salian fut contraint de faire un voyage si lontain, qu’il ne sceut rien de tout ce traitté, outre qu’elle s’estoit desja prise une si grande authorité sur soy mesme, qu’elle ne luy communiquoit oas beaucoup de ses affaires. D’autre costé, Aminthe la voyant si tost resolue à ce mariage, plusierus fois luy demanda si c’estoit à bon escient, et qu’il luy sembloit qu’en chose de si grande importance, il y falloit bien regarder. – Ne vous en mettez point en peine, luy dit-elle, je sortiray aisément de cest affaire.

Sur cela, Lysis, qui poursuivoit fort vivement, prit jour assigné pour faire l’assemblée, et se mit aux despenses accoustumées en semblable occasion, tenant son mariage pour asseuré. Mais l’humeur coustumiere de plusieurs femmes, de ne faire personne maistre de leur liberté, l’empescja de continuer son premier dessein, qu’elle tascha de rompre par des demandes tant desraisonnables, qu’elle croyoit que les parents et amis de Lysis n’y consentiroient jamais; mais l’amour qu’il luy portoit, estant plus fort que toutes ces difficultez, elle fut en fin contrainte de le rompre sans autre couverture que de son peu de bonne volonté. Si Lysis fut offensé, vous le pouvez juger, recevant un si grand outrage, toutesfois il ne peut chasser cet amour, qu’il ne fust encor vainqueur. Et me souvient que sur ce discours il fit ces vers, que depuis, lors que nous fusmes amis, il me donna.

Sonnet


Sur un despit d’Amour.

Despit, foible guerrier, parrain audacieux,
Qui me conduis au camp sous de si foibles armes
Contre un Amour armé de flesches et de charmes,
Amour si coustumier d’estre victorieux :

Si le vent de son aisle aux premieres alarmes
Fait fondre tes glaçons, qui coulent de mes yeux :
Et que feront les feux qui consument les dieux,
Et qui vont s’irritant par les torrens de larmes ?

Je viens crier merci, vaincu je tends la main,
Flechissant sous le joug d’un vainqueur inhumain,
Qui de ta resistance augmentera sa gloire :

Je veux pour mon salut faire armer la pitié,
Et si de ma bergere elle esmeut l’amitié,
Mon sang soit mon triomphe, et ma mort ma victoire.

Ce qui fut cause de ce changement en Stelle, fut une nouvelle affetion, que la recherche d’un berger nommé Semire, fit naistre dans son ame, dequoy Lysis s’apperceut le dernier, par ce qu’elle se cachoit plus de luy que de tout autre. Ce berger est entre tous ceux que je vids jamais, le plus dissimulé et cauteleux, du reste tres-honneste homme, et personne qui a beaucoup d’aimables parties, qui donnerent occasion à la bergere de refuser, contre sa promesse, l’alliance de Lysis, mettant ce refus en ligne de faveur à son nouvel amant, qui toutesfois ne triompha pas longuement de ceste victoire, car il advint que Lupeandre faisant une assemblée pour le mariage de sa fille Olympe, Lysis et Stelle y furent appelez. Et parce que nous sommes fort proches parents, Olympe et moy, je ne voulus faillir de m’y trouver. Je ne sçay si ce fut vengeance d’amour, ou que le naturel inconstant de la bergere, par son bransle incertain, la rapportast d’où elle estoit partie, tant y a qu’elle ne revid pas si tost Lysis, qu’il luy reprit fantasie de le r’appeller et pour cest effet n’oublia nulles de ses affetteries, dont la nature luy a esté imprudemment prodigue. Mais le courage offensé du berger luy donnoit d’assez bonnes armes, non pas pour ne l’aimer, mais pour cacher seulement son affection. Enfin sur le soir que chacun estoit attentif, qui à danser, et qui à entretenir la personne plus à son gré, elle le poursuivit de sorte, que le serrant contre une fenestre, d’où il ne pouvoit honnestement eschapper, il fut contrainct de soustenir les efforts de son ennemie.

D’autre costé, Semire qui avoit tousjours l’œil sur elle, ayant remarqué les poursuites qu’elle avoit faites tout le soir à ce berger, suivant le naturel de tout amant, commença à laisser naistre quelque jalousie en son ame, sçachant bien que la mesche nouvellement estainte se r’allume fort aisément. Et voyant qu’elle avoit serré Lysis contre la fenestre, à fin d’ouyr ce qu’elle luy disoit, faignant de parler à quelqu’autre, il se mit si pres d’eux, qu’il ouyt qu’elle luy demandoit pourquoy il la fuyoit si fort. – Vrayement, respondit Lysis, c’est me poursuivre à outrance, et avec trop d’effronterie. – Mais encore, reprit Stelle, que je sçache d’où procedent ces injures ; peut-estre que m’ayant ouye, et jugeant sans passion, tout le mal ne sera du costé de celuy que vous pensez. – Pour Dieu, respondit Lysis, bergere, laissez moy en paix et qu’il vous suffise que ces injures procedent de la haine que je vous porte, et l’occasion de ma haine, de vostre legereté, qui la rend si juste, que pleust au Ciel que celuy qui en a tout le tort, en ressentist aussi tout le deplaisir ; mais mettons toutes ces choses sous les pieds, et en perdez aussi bien la memoire que j’ay perdu toute volonté de vous aimer. – J’entens, respondit Stelle, d’où procede vostre courroux, et certes vous avez bien raison de vous en formaliser de ceste sorte. Voyez, je vous supplie, le grand tort qu’on luy a fait, de ne l’avoir receu pour mary, aussi tost qu’il s’est presenté : n’est-ce pas la coustume de ne le faire jamais demander deux fois ? A la verité, si je ne vous sy pris au mot, je vous ay fait une grande offense ; mais quelle apparence y a-t’il aussi de refuser une personne si constante, qui m’a aimée presque trois mois ?

Lysis, voyant devant luy celle que son outrage ne luy permettoit d’aimer, et que son amitié ne souffroit qu’il haïst, ne sçavoit avec quels mots luy respondre. Toutesfois pour interrompre ce torrent de paroles, il luy dit : Stelle, c’est assez, nous avons esprouvé il y a long temps, que vous sçavez mieux dire que faire, et que les paroles vous croissent en la bouche d’avantage, quand la raison vous deffaut le plus. Mais tenez ce que je vous vay dire pour inviolable : autant que je vous ay autrefois aimée, autant vous hays-je à ceste heure, et ne sera jour de ma vie, que je ne vous publie pour la plus ingratte, et plus trompeuse femme qui soit sous le Ciel. A ce mot, forçant son affection, et le bras de Stelle, qu’elle appuyoit à la muraille pour le clorre contre la fenestre, il la laissa seule, et s’en alla entre les autres bergers, qui pour l’heure le garantirent de ceste ennemie.

Semire, qui, comme je vous ay dit, escoutoit tous ces discours, demeura si estonné, et si mal satisfait d’elle, que dés lors il se resolut de ne faire jamais estat d’un esprit si volage. Et ce qui luy en donna encore plus de volonté, fut que par hazard, ayant longuement recherché l’occasion de parler à elle, et voyant que Lysis l’avoit laissée seule, je m’en allay l’accoster. Car il faut que j’avoue que ses attraits et mignardises avaient eu plus de force sur mon ame, que les outrages qu’elle avoit fait à Lysis ne m’avoyent peu donner de cognoissance de l’imperfection de son esprit. Et comme chacun va tousjours flattant son desir, je m’allois figurant que ce que les merites de Lysis n’avoient peu obtenir sur elle, ma bonne fortune me le pourroit acquerir. Tant que sa recherche dura, je ne voulus point faire paroistre mon affection, car outre le parentage qui estoit entre luy et moy, encor’ y avoit-il une tres-estroitte amitié ; mais lors que je veis qu’il s’en despartoit, croyant que la place fust vacante [je n’avois pris garde à la recherche de Semire] je creus qu’il estoit plus à propos de luy en descouvrir quelque chose, que non pas d’attendre qu’elle eust quelque autre dessein. Ainsi donc m’adressant à elle, et la voyant toute pensive, je luy dis : qu’il falloit bien que ce fust quelque grande occasion qui la rendoit ainsi changée, car ceste tristesse n’estoit pas coustumiere à sa belle humeur. – C’est ce fascheux de Lysis, me respondit-ell, qui se ressouvient tousjours du passé, et me va reprochant le refus que j’ay fait de luy. – Et cela, luy dis-je, vous ennuye-t’il ? – Il ne peut estre autrement, me respondi elle : car on ne despouille pas une affection comme une chemise, et il prit si mal mon retardement qu’il l’a tousjours nommé un congé. – Vrayement, luy dit-je, Lysis ne meritoit pas l’honneur de vos bonnes graces, puis que, ne les pouvant acheter par ses merites, il devoit pour le moins essayer de le faire par ses longs services accompagnez d’une forte patience ; mais son humeur bouillante, et peut-estre son peu d’amitié ne le luy permirent pas. Si ce bon-heur ,e fust arrivé comme à luy, avec quelle affection l’eussé-je receu, et avec quelle patience l’eussé-je attendu ?

Vous trouverez peut-estre estrange, mon pere, de m’ouyr dire le prompt changement de ceste bergere, et toutesfois je vous jure qu’elle receut l’ouverture de mon amitié, aussi tost que je la luy fis, et de telle sorte, qu’avant que nous separer, elle eut agreable l’offre du service que je luy fis, et me permit de me dire son serviteur. Vous pouvez croire que Semire qui estoit aux escoutes, ne [l85/l86] demeura guiere plus satisfait de moy, qu’il avoit esté de Lysis. Et de fait, depuis ce temps il se departit de ceste recherche, si discrettement toutesfois, que plusieurs creurent que Stelle par ses refus en avoit esté la cause ; car elle ne monstra pas de s’en soucier beaucoup, parce que la place de son amitié estoit occupée du nouveau dessein qu’elle avoit en moy ; qui estoit cause que je recevois plus de faveur d’elle, que je n’eusse pas fait, de quoy Lysis s’apperceut bien tost.

Mais Amour qui veut tousjours triompher de l’amitié, m’empeschoit de luy en parler, craignant de déplaire à la bergere ; et quoy qu’il s’offensast bien fort de ce que je me cachois de luy, si ne luy en eussé-je jamais parlé sans la permission de Stelle, qui mesme me fit paroistre de desirer que cet affaire passast par ses mains. Et depuis, comme j’ay remarqué, elle le faisoit en dessein de le rembarquer encor une fois avec elle. Mais moy, qui pour lors ne prenois pas garde à toutes ces ruses, et qui ne cherchois que le moyen de la contenter, une nuict que Lysis et moi estions couchez ensemble, je luy tins un tel langage : Il faut que je vous advoue, Lysis, qu’en fin amour s’est mocqué de moy, et de plus qu’il n’y a point de delay à ma mort, s’il ne vient de vous. – De moy, respondit Lysis, vous devez estre asseuré que je ne failliray jamais à nostre amitié, encor que vostre meffiance vous y fasse faire de si grandes fautes ; et ne croyez pas que je n’aye recogneu vostre amour, mais vostre silence qui m’offensoit, m’a fait taire. – Puis, repliquay-je, que vous l’avez cogneu, et que vous ne m’en avez point parlé, je suis le plus offensé, car j’advoue bien d’avoir failly en quelque chose contre nostre amitié en me taisant. Mais il faut considerer qu’un amant n’est pas à soy mesme, et que de toutes ses erreurs il en faut accuser la violence de son mal ; mais vous qui n’avez point de passion, vous n’avez point d’excuse que le deffaut d’amitié.

Lysis se mit à sousrire, oyant mes raisons, et me respondit : Vous estes plaisant, Corilas, de me payer en me demandant, si ne veux-je toutesfois vous contredire, et puis que vous avez ceste opinion, voyez en quoy je puis amender ceste faute. – En faisant pour moy, respondis-je, ce que vous n’avez peu faire pour vous. C’est [il faut en fin le dire] que si je ne parviens à l’amitié de Stelle, il n’y a plus d’espoir en moy. – O Dieu ! s’escria alors Lysis, à quel passage vous conduit vostre desastre ? Fuyez, Corilas, ce dangereux rivage, où, en verité, il n’y a que des rochers et des bancs, qui ne sont remarquez que par les naufrages de ceux qui ont pris ceste mesme route. Je vous en parle comme experimenté, vous le sçavez. Je croy bien qu’ailleurs vos merites vous acquer­ront meilleure fortune qu’à moy, mais avec ceste perfide, c’est erreur que d’esperer que la vertu ny la raison le puissent faire.

Je luy respondis : Ce ne m’est peu de contentement de vous ouyr tenir ce language ; car jusques icy j’ay esté en doute que vous n’en eussiez encores quelque ressentiment, et cela m’a fait aller plus retenu. Mais puis que, Dieu merci, cela n’est pas, je veux en cet amour tirer une extreme preuve de vostre amitié. Je sçay que la haine qui succede à l’amour, se mesure à la grandeur de son devancier, et qu’ayant tant.aimé ceste belle bergere, venant à la haïr, la haine en doit estre d’autant plus grande. Toutesfois ayant sceu par Stelle mesme, que je ne puis parvenir à ce que je desire que par vostre moyen, je vous adjure par nostre amitié, de m’y vouloir aider, soit en le luy conseillant, soit en la priant, ou de quelque sorte.que ce puisse estre et je nomme celle cy une extreme preuve ; car je ne doute point que la haïssant, il ne vous ennuye de parler à elle, mais c’est mon amitié qui veut faire paroistre qu’elle est plus forte que la haine.

Lysis fut bien surpris, attendant de moy toute autre priere que celle-ci, par laquelle, outre le desplaisir qu’il avoit de parler à Stelle, encor se voyoit-il à jamais privé de la personne qu’il aimoit le plus. Toutesfois il respondit : Je feray tout ce que vous voudrez, vous ne vous sçauriez promettre d’avantage de moy, que j’en ay de volonté. Mais ressouvenez vous de ce qui s’est passé entre nous, et que j’ay tousjours ouy dire, qu’aux messages d’amour, il se faut servir de personnes qui ne sont point hayes. Il est vray qu’il ne faut pour Stelle y regarder de si pres, puis que je vous asseure, que vous y ferez aussi bien vos affaires de ceste sorte que d’une autre.

Voilà donc le pauvre Lysis au.lieu d’amant devenu messager d’amour, mestier que son amitié luy commanda de faire pour moy, non point par acquit, mais en intention de m’y servir en amy, quoy que peut-estre depuis l’amour luy fist en quelque sorte changer ce dessein, comme je vous diray. Mais en cela il faut accu­ser la violence d’amour, et le pouvoir trop absolu qu’il a sur les hommes, et admirer là l’amitié qu’il me portoit, qui luy permit de consentir à se priver à jamais de ce qu’il aymoit, pour me le faire posseder. Quelques jours apres, recherchant la commodité de parler à elle, il la trouva si à propos chez elle, qu’il n’y avoit personne qui peust interrompre son discours, pour long qu’il le voulust faire. Et lors, renouvellant le souvenir de l’injure qu’il en avoit eue, il s’arma tellement contre ses attraits, qu’amour n’eut guiere d’es­poir pour ce coup de le pouvoir vaincre. Ce ne fut pas que la ber­gere ne mist autant d’estude pour le surmonter, que luy pour trouver des seuretez pour sa liberté ; mais parce que contre amour il opposa le despit et l’amitié, le premier armé de l’offense, et l’autre du devoir, il demeura invaincu en ce combat.

Avant qu’il commençast de parler, elle, le voyant approcher, luy alla au devant, avec les paroles de la mesme affetterie : Quel nouveau bon-heur, dit elle, est celuy qui me rameine ce desiré Lysis ? Quelle faveur inesperée est celle-cy ? je retourne à bien esperer de moy, puis que vous revenez : car je puis avec verité jurer, que depuis que vous me laissastes, je n’ay jamais eu un entier contentement. A quoy le berger respondit : Plus affettée que fidelle bergere, je suis plus satisfait de la confession que vous faites, que je n’ay esté offensé par vostre infidelité. Mais laissons ce discours, et oublions-le pour jamais, et respondez moy à ce que je veux vous demander. Estes-vous encor resolue de tromper tous ceux qui vous aimeront ? Pour moy, je sçay bien qu’en croire, nulle de vos humeurs à mes despens ne m’estant incogneue. Mais ce qui me convie à le vous demander, c’est pour cognoistre à vostre mine, si l’on en sera quitte à meilleur marché ; car si vous dites avec affection, serment, ou autre sorte d’asseurance, que nul ne sera deceu de vous, pour certain ils sont de mon rang.

La bergere n’attendoit pas ces reproches, toutesfois elle ne laissa de luy respondre : Si vous n’estes venu que pour m’injurier, je vous remercie de ceste visite ; mais aussi vous avez bien occasion de vous plaindre de moy. – Me plaindre, respondit le berger, je vous prie, laissons cela à part, je ne me plains non plus que je vous injurie, et tant s’en faut que j’use de plainte, que je me loue de vostre humeur ; car si vous eussiez plus longuement fait paroistre de m’aimer, j’eusse plus long temps vescu en tromperie. Et pleust à Dieu que la perte de vostre amitié ne m’eust r’apporté plus de regret que de dommage ; vous n’auriez pas occasion de dire que je me plains, non plus que je ne vous injurie pas, puis que l’injure et la verité ne peuvent non plus estre ensemble, que vous et la fidelité, mais il est tres-veritable que vous estes la plus trompeuse et la plus ingratte bergere de Forests. – Il me semble, luy respon­dit Stelle, peu courtois berger, que ces discours seraient mieux en la bouche de quelqu’autre que de vous.

Alors Lysis changeant un peu de façon : Jusques icy, dit-il, j’ay preste ma langue au juste despit de Lysis, à ceste heure je la preste à un qui a bien plus affaire de vous : c’est un peu prudent berger qui vous aime, et qui n’a rien de cher au prix de vos bonnes graces. Elle croyant qu’il se mocquast, luy respondit : Laissons ce discours, et qu’il vous suffise, Lysis, que vous m’avez aimée, sans à ceste heure vouloir renouveller le souvenir de vos erreurs. – A la verité, repliqua soudain le berger, c’estoient bien erreurs celles qui me poussoient à vous aimer. Mais voua n’errez pas moins, si vous avez opinion que je parle de moy : c’est du pauvre Corilas, qui s’est tellement laissé surprendre à ce qui se void de vous, que pour chose que je luy aye sceu dire de vostre humeur, il m’a esté impossible de l’en tirer. Je luy ay dit ce que j’avois esprouvé de vous, le peu d’amitié, et le peu d’asseurance qu’il y a en vostre ame, et en vos paroles ; je luy ay juré que vous le tromperiez, et je sçay que vous m’empescherez d’estre parjure. Mais le pauvre miserable est tant aveuglé, qu’il a opinion qu’où je n’ay peu atteindre, ses mérites le feront parvenir. Et toutesfois, pour le destromper, je luy ay bien dit, que le plus grand empeschement d’obtenir quelque chose de vous, estoit le merite. Et afin que vous en croyez ce que je vous en dis, voicy une lettre qu’il vous escrit : j’ay opinion que s’il a failly, vous luy en ferez bien faire.la penitence.

Et parce que Stelle ne vouloit lire ma lettre, Lysis l’ouvrant la luy leut tout haut.

Lettre de Corilas A Stelle[modifier]

Il est bien impossible de vous voir sans vous aymet, mais plus encore de vous aymer sans estre extreme en telle affection; que si pour ma deffense il vous plaist de considerer ceste verité, quand ce papier se presentera devant vos yeux, je m’asseure que la grandeur de mon mal obtiendra par pitié, autant de pardon envers vous, que l’outrecuidance qui m’esleve à tant de merites, pourrait meriter de juste punition. Attendant le jugement que vous en ferez, permettez que je baise mille et mille fois vos belles mains, sans pouvoir par tel nombre esgaler celuy des morts, que le refus de ceste supplication me donnera, ny des felicitez qui m’accompagneront, si vous me recevez, comme veritablement je suis, pour vostre tres-affectionné et fidelle serviteur.

Soudain que Lysis eut achevé de lire, il continua : Et bien, Stelle, de quelle mort mourra-t’il ? pour combien en sera-t’il quitte ? Pour moy, je commence à le plaindre, et vous à penser par quel moyen vous l’entretiendrez en opinion où il est, et puis comme vous luy ferez trouver vos refus plus amers.

Ces discours touchoient à bon escient ceste bergere, voyant combien il estoit esloigné de l’aimer, de sorte que pour l’inter­rompre, elle fut contrainte de luy dire : Il me semble, Lysis, que si Corilas est en la volonté que ce papier fait paroistre, il a esté peu advisé de vous y employer, puis que vos paroles sont plus capables d’acquerir de la haine que de l’amitié, et que vous semblez plustost messager de guerre, que de paix. — Stelle, repliqua le berger, tant s’en faut qu’il ait esté peu advisé en ceste election, que s’il avoit monstre autant de jugement au reste de ses actions, il ne seroit pas tant nécessiteux de vostre secours. Il a esprouvé vos affetteries, il sçait quels sont vos attraits, et de qui se fust-il peu servir sans soupçon de se faire plustost un compétiteur qu’un amy favorable, sinon de moy, qui vous hays plus que la mort ? Et toutesfois l’artifice dont je me sers, n’est pas mauvais, car vous representant si naïfvement ce que vous estes, vous recognoistrés mieux l’honneur qu’il vous fait de vous aimer. Mais laissons ce propos, et me dites à bon escient, s’il est en vos bonnes graces, et combien il y demeurera ? puis qu’en verité je n’oserois retourner à luy sans luv en apporter quelque bonne response ; je vous en conjure par son amitié, et par la nostre passée.

A ce propos le berger en adjousta quelques autres avec tant de prieres, que la bergere creut qu’il le disoit à bon escient, ce qu’elle mesme se persuada aisément selon son naturel ; car c’est la coustume de celles qui s’affectionnent aisément, de croire encore plus aisément d’estre aimées. Si est-ce que, pour ceste fois, Lysis ne peut obtenir d’elle, si non que l’amitié de son cousin, au deffaut de la sienne, ne luy estoit point desagreable, mais que le temps seroit son conseil. Et depuis, par diverses fois, il la sollicita, de sorte qu’il en eut toute telle asseurance qu’il voulut, et parce qu’il se ressouvint de son humeur volage, il tascha de l’obliger par une promesse escrite de sa main, et la sceut tourner de tant de testez, qu’il en eut ce qu’il voulut.

Il s’en revint de ceste sorte vers moy, et me fit le discours de tout ce qu’il avoit fait, hormis de ceste promesse, car, cognoissant l’humeur de Stelle, il se doutoit tousjours qu’elle le tromperoit, et que, s’il me parloit de ce papier, ce seroit m’y embarquer d’avan­tage, et puis plus de peine à me r’amener ; tout cecy fut sans le sceu d’Aminthe, de laquelle plus que de nulle autre Stelle se cachoit. Lors que j’eus receu une telle asseurance de ce que je desirois le plus, apres en avoir remercié la bergere, je commençay avec sa permission de donner ordre aux nopces, et ne faisois plus difficulté d’en parler ouvertement, quoy que Lysis me predit tousjours bien, qu’en fin je serois trompé. Mais l’apparence du bien que nous desirons, flatte de sorte, que mal-aisément prestons nous l’aureille à qui nous dit le contraire.

Cependant que ce mariage s’alloit divulgant, Semire, qui, comme je vous ay dit, avoit quitté ceste recherche à cause de Lysis et de moy, estant picqué des discours qu’elle avoit tenus de luy, resolut pour faire paroistre le contraire, à quelque prix que ce fust, de rentrer en ses bonnes graces, en dessein de la quitter par apres si effrontément, qu’elle ne peust plus dire que ceste separation procedast d’elle. Il ne fallut pas y apporter beaucoup d’artifice, car son humeur changeante se laissa aisément aller à son naturel, et ainsi tout à coup la voilà resolue de me quitter pour Semire, comme peu auparavant elle avoit quitté Semire pour moy. Si n’est oit-elle pas sans peine, à cause de la promesse qu’elle avoit escritte, ne sçachant. comment s’en desdire.

En fin le jour des nopces estant vertu, où j’avois assemblé la plus part de mes parents et amis, je m’en tenois si asseuré, que j’en recevois la resjouissance de tout le monde. Mais elle qui pensoit bien ailleurs, lors que je n’estois attentif qu’à faire bonne chere à ceux qui estoient venus, rompit tout à fait ce traitté, avec des excuses encores plus mal basties que les premières, dequoy je me sentis tant offensé, que, partant de chez elle sans luy dire adieu, je conceus un si grand mespris de sa legereté, que jamais depuis elle n’a peu rappointer avec moy.

Or jugez, mon pere, si j’ay occasion de me douloir d’elle, et si ceux qui le racontent à mon desavantage en ont esté bien infor­mez. – A la verité, respondit Adamas, voilà une femme indigne de ce nom, et m’estonne comme il est possible, qu’ayant trompé tant de gens, il y ait encor quelqu’un qui se fie en elle. – Encore ne vous ay-je pas tout raconté, reprit Corilas ; car après que chacun s’en fut allé, horsmis Lysis,elle fit en sorte que Semire l’arresta jusque sur le soir. Cependant, comme je croy, qu’elle alloit cher­chant quelque artifice pour r’avoir sa promesse, parce qu’elle voyoit bien qu’il estoit du tout offensé contre elle, en fin tout effrontément elle luy parla de ceste sorte : Est-il possible, Lysis, que vous ayez tellement perdu l’affection, que si souvent vous m’avez jurée, que vous n’ayez plus nulle volonté de me plaire ? – Moy, dit Lysis, le Ciel me fasse plustost mourir.

A ce mot, quelque empeschement qu’elle y sceust mettre, il sortit de la maison pour s’en aller, mais elle l’atteignit assez pres de là, et luy .prenant la main entre les siennes, la luy alloit serrant d’une façon, que chacun eust jugé qu’il y avoit bien de l’amour. Et quoy qu’il fust tres-sçavant de son humeur et de ses tromperies, si ne se peut-il empescher de se plaire à ses flatteries, encor qu’il ne leur adjousta point de foy, ce qu’il tesmoigna bien, lors que con­siderant ses actions, il luy dit : Mon Dieu, Stelle, que vous abusez des graces dont le Ciel vous a esté sans raison prodigue ! Si ce corps enfermoit un esprit qui eust quelque ressemblance avec sa beauté, qui est-ce qui pourroit vous resister ? Elle qui recogneut quelle force avoient eu ses caressees, y adjousta tout l’artifice de ses yeux, toutes les menteries de sa bouche, et toutes les malices de ses inventions, avec lesquelles elle le tourna de tant de costez, qu’elle le mit presque hors de luy mesme, et puis elle usa de tels mots : Gentil berger, s’il est vray que vous soyez ce Lvsis, qui autrefois m’a tant affectionnée, je vous conjure par le souvenir d’une saison si heureuse pour moy, de vouloir m’escouter en par­ticulier. Et croyez que si vous avez eu quelque occasion de vous plaindre, je vous feray paroistre, que ceste seconde faute, ou pour le moins que vous estimez telle, n’a esté commise que pour reme­dier à la premiere. A ces paroles Lysis fut vaincu ; toutesfois pour ne se montrer si foible, il luy respondit : Voyez vous, Stelle, com­bien vous estes esloignée de vostre opinion, tant s’en faut que je voulusse faire quelque chose qui vous pleust, qu’il n’y a rien qui vous desplaise que je ne tasche de faire. – Puis qu’il n’y a point d’autre moyen, respondit la bergère, revenez donc dans la maison pour me desplaire. – Avec ceste intention, respondit-il, je le veux.

Ainsi donc ils r’entrerent chez elle, et lors qu’ils furent près du feu, elle reprit la parole de ceste sorte : En fin, berger, il est impos­sible que je vive plus longuement avec vous, et que je dissimule. Il faut que j’oste du tout le masque à mes actions, et vous cognoistrez que ceste pauvre Stelle, que vous avez tant estimée volage, est plus constante que vous ne pensez pas, et veux seulement, quand vous le cognoistrez ainsi, que pour satisfaction des outrages que vous m’avez faits, vous confessiez librement que vous m avez outragée. Mais, dit-elle soudain, interrompant ce propos, qu avez-vous fait de la promesse qu’autrefois vous avez eue de moy en faveur de Corilas ? car si vous la luy avez donnée, cela seul peut interrompre nos affaires.

Qui est-ce qui, en la place de Lysis, n’eust creu qu’elle l’aimait et qui ne se fust laissé tromper comme luy ? Aussi ce berger, ayant opinion qu’elle vouloit faire pour luy ce qu elle m’avoit refusé, luv rendit sans difficulté ceste promesse qu il avoit tousjours tenue et fort chere et fort secrette. Soudam qu’elle l’eut, elle la déchira, et s’approchant du feu luy en fit un sacrifice et puis, se tournant vers le berger, elle luy dit en sousriant : Il ne tiendra plus qu’à vous, gentil berger, que vous ne poursuiviez vostre voyage car il est des-ja tard. – 0 Dieu ! s’escria Lysis cognoissant sa tromperie, est-il possible que jusques à trois fois j’aye esté deceu d’une mesme personne. – Et quelle occasion, luy dit Stelle, avez-vous de dire que vous ayez este trompe ? Ah ! perfide et desloyale, dit-il, ne venez-vous pas de me dire que vous me feriez paroistre que ceste derniere faute n’a este faite que pour reparer la premiere, et que pour me monstrer que jous estiez constante, vous me descouvririez au nud vostre cœur et vos intentions? – Lysis, dit-elle, vous venez tousjours aux injures. Si je ne vous ay jamais aimé, ne suis-je constante à ne vous aimer point encores ? et ne vous fay-je voir quel est mon cœur ? et a quoy tendent mes actions, puis qu’ayant eu ce que je voulois de vous, je vous laisse en paix ? Crovez que toutes les paroles que vous m avez fait perdre depuis une heure en çà, n’estoient que pour recou­vrer ce papier, et à ceste heure que je l’ay, je prie Dieu qu il vous donne le bonsoir.

Quel estonnement pensez-vous que fut celuy du berger ? Il fut si grand, que sans parler, ny temporiser d’avantage, demy hors de sov, il s’en alla chez luy.

Mais certes il a bien eu depuis occasion d’estre venge, car Semire, comme je vous ay dit, qui avoit esté la cause de mon mal, ou plustost de mon bien, telle puis-je nommer ceste separation d ami­tié, se ressentant encor offensé du premier mespris qu elle avoit fait de luy, voyant ceste extreme legereté, et considerant que peut-estre luy en pourroit-elle faire encore de mesme, resolut de la prevenir. Et ainsi, l’ayant abusée, comme nous l’avions esté, Lysis et moy, il rompit le traitté de mariage au milieu de l’assem­blée qui en a voit esté faite, qui fit dire à plusieurs, que par les mesmes armes dont l’on blesse, on en reçoit bien souvent le supplice.

Corilas finit de ceste sorte. Et Adamas en sousriant luy dit : Mon enfant, le meilleur conseil que je vous puisse donner en cecy, c’est de fuir la familiarité de ceste trompeuse, et pour vous deffendre de ses artifices, et contenter vos parents, qui desirent avec tant d’impatience de vous voir marié, lors que quelque bon party se presentera, recevez-le sans vous arrester à ces jeunesses d’amour ; car il n’y a rien qui vous puisse mieux garantir des finesses et surprises de ceste trompeuse, ny qui vous rende plus estimé parmy vos voisins, que de vous marier, non point par amour, mais par raison. Celle-là estant une des plus importantes actions, que vous puissiez jamais faire, et de laquelle tout l’heur et tout le mal-heur d’un homme peut dépendre. A ce mot ils se separerent, car il commençoit à se faire tard, et chacun prit le chemin de son logis.


LE SIXIESME LIVRE
DE LA PREMIERE
Partie d'Astrée


D’autre costé Leonide n’ayant point trouvé Adamas à Feurs, reprit le chemin par où elle estoit venue, sans y sejourner que le temps qu’il fallut pour disner. Et parce qu’elle avoit resolu de demeurer ceste nuict avec les belles bergeres qu’elle avoit veues le jour auparavant, pour le desir qu’elle avoit de les cognoistre plus particulierement, elle vint repasser au mesme lieu, où elle les avoit rencontrées, puis estendant la veue de tous les costez, il luy sembla bien d’en voir quelques unes. Mais ne les pouvant recognoistre pour estre trop loing, avec un grand tour, elle s’en approcha le plus qu’elle peut, et lors, les voyant au visage, elle cogneut que c’estoient les mesmes qu’elle cherchoit. Elle devoit estimer beaucoup ceste rencontre, car de fortune elles estoient sorties de leur hameau, en délibération de passer le reste du jour ensemble, et pour couler plus aisément le temps, faisoient dessein de n’estre qu’elles trois, afin de pouvoir plus librement parler de tout ce qu’elles avoient de plus secret, si bien que Leonide ne pouvoit venir plus à propos, pour satisfaire à sa curiosité, mesme qu’elle ne faisoient qu’y arriver.

Estant doncques aux escoutes, elle ouyt qu’Astrée, prenant Diane par la main, luy dit ; C’est à ce coup, sage bergere, que vous nous payerez ce que vous nous avez promis, puis que sur la parole que nous avons eue de vous, Phillis, et moy, n’avons point fait de difficulté de dire tout ce que vous avez, voulu sçavoir de nous. – Belle Astrée, respondit Diane, ma parole m’oblige sans doute à vous faire le discours de ma vie, mais beaucoup plus l’amitié qui est entre nous, sçachant bien que c’est estre coulpable d’une trop grande faute, que d’avoir quelque cachette en l’ame, pour la personne que l’on aime. Que si j’ay tant retardé de satisfaire à ce que vous desirez de moy, croyés, belles bergeres, que c’a esté, que le loisir ne me l’a encore permis, car encor que je sois tres asseurée, que je ne sçaurois vous raconter mes jeunesses sans rougir, si est-ce que ceste honte me sera aisée à vaincre, quand je penseray que c’est pour vous complaire. – Pourquoy rougiriez-vous, res-pondit Phillis, puis que ce n’est pas faute que d’aimer ? – Si ce ne l’est pas, repliqua Diane, c’est pour le moins un portrait de la faute, et si ressemblant que bien souvent ils sont pris l’un pour l’autre. – Ceux, adjousta Phillis, qui s’y deçoivent ainsi, ont bien la veue mauvaise. – II est vray, respondit Diane, mais c’est nostre mal-heur, qu’il y en a plus de ceste sorte, que non pas des bonnes. – Vous nous offenseriez, interrompit Astrée, si vous aviez ceste opinion de nous. – L’amitié que je vous porte à toutes deux, respondit Diane, vous doit assez asseurer, que je n’en sçaurois faire mauvais jugement : car il est impossible d’aimer ce que l’on n’estime pas. Aussi ce qui me met en peine, n’est pas l’opinion que mes amies peuvent avoir de moy, mais ouy bien le reste du monde, d’autant qu’avec mes amies je vivray tousjours de sorte, que mes actions leur seront cogneues, et par ce moyen l’opinion ne peut avoir force en elles, mais aux autres, il m’est impossible ; si bien qu’envers elles les rapports peuvent beaucoup noircir une personne, et c’est pour ce sujet, puis que vous m’ordonnez de vous raconter une partie de ma vie, que je vous conjure par nostre amitié de n’en parler jamais. Et le luy ayant juré toutes deux, elle reprit son discours en ceste sorte.

Histoire de Diane[modifier]

Ce seroit chose estrange, si le discours que vous desirez sçavoir de moy, ne vous estoit ennuyeux, puis, belles et discretes bergeres, qu’il m’a tant fait endurer de desplaisir, que je ne croy point y employer à ceste heure plus de paroles à le redire, qu’il m’a cousté de larmes à le souffrir. Et puis qu’en fin il vous plaist que je renouvelle ces fascheux ressouvenirs, permettez-moy que j’abrege, pour n’amoindrir en quelque sorte le bon-heur où je suis, par la mémoire de mes ennuis passez : Je m’asseure qu’encores que vous n’ayez jamais veu Celion, ny Bellinde, que toutesfois vous avez bien ouy dire qu’ils estaient mes pere et mere, et peut-estre aurez sceu une partie des traverses qu’ils ont eues, pour l’amour l’un de l’autre, qui m’empeschera de les redire, quoy qu’elles ayent esté presage de celles que je devois recevoir. Et faut que vous sçachiez, qu’après que les soucis de l’amour furent amortis par le mariage, à fin qu’ils ne demeurassent oyseux, les affaires du mesnage commencerent à naistre, et en telle abondance, que s’ennuyans des procez, ils furent contraints d’en accorder plusieurs à l’amiable. Entre autres un de leurs voisins nommé Phormion les travailla de sorte, que leurs amis furent enfin d’avis, pour assoupir tous ces soucis, de faire quelques promesses d’alliance future entr’eux. Et parce que ny l’un ny l’autre n’avoyent point encores d’enfans [n’y ayant pas long temps qu’ils estoyent-mariez] ils jurèrent par Theutates sur l’autel de Belenus, que s’ils n’avoient tous deux qu’un fils, et une fille, ils les marieraient ensemble, et promirent ceste alliance avec tant de serments, que celuy qui l’eust rompue, eust esté le plus parjure homme du monde.

Quelque temps apres, mon père eut un fils, qui se perdit lors que les Gots et Ostrogots ravagèrent ceste province. Peu apres je nasquis, mais si malheureusement pour moy, que jamais mon père ne me vid, estant née apres sa mort. Cela fut cause que Phormion voyant mon père mort, et mon frère perdu, [ces barbares l’avoient enlevé, et peut-estre tué, ou laissé mourir de necessité] et que mon oncle Dinamis s’en estoit allé de deplaisir de ceste perte, se résolut, s’il pouvoit avoir un fils, de rechercher l’effet de leurs promesses. Il advint que quelque temps après sa femme accoucha, mais ce fut d’une fille, et parce qu’elle estoit aagée, et qu’il craignoit de n’en avoir plus d’elle, il fit courir le bruit que c’estoit d’un fils, et y usa d’une si grande finesse, que jamais personne ne s’en prit garde : artifice qui luy fut aisé, parce que personne n’eust creu qu’il eust voulu user d’une telle tromperie, et que jusques à certain aage, il est bien mal-aisé de pouvoir par le visage y recognoistre quelque chose. Et pour mieux decevoir les plus fins, la fit appeller Filidas, et quand elle fut en aage, luy fit apprendre les exercices propres aux jeunes bergers, ausquels elle ne s’accommodoit point trop mal. Le dessein de Phormion estoit, me voyant sans pere et sans oncle, de se rendre maistre de mon bien, par ce faint mariage, et quand Filidas, et moy serions plus grandes, de me marier avec un de ses neveux qu’il aimoit bien fort. Et veritablement il ne fut point deceu en son premier dessein, car Bellinde estoit trop religieuse envers les dieux, pour manquer à ce qu’elle sçavoit que son mary s’estoit obligé. Il est vray que me voyant ravie d’entre ses mains [car soudain apres ce mariage dissimulé, je fus remise entre celles de Phormion], elle en receut tant de déplaisir, que ne pouvant plus demeurer en ceste contrée, elle s’en alla sur le lac de Leman, pour estre maistresse des vestales et druydes d’Eviens, ainsi que la vieille Cleotine luy fit sçavoir par son oracle.

Cependant me voilà entre les mains de Phormion, qui incontinent apres retira chez soy ce neveu, auquel il me vouloit donner, qui se nommoit Amidor. Ce fut le commencement de mes peines, parce que son oncle luy fit entendre, qu’à cause de nostre bas aage le mariage de Filidas et de moy n’estoit pas tant asseuré, que si nous n’estions agreables l’un à l’autre, il ne se peust bien rompre, et que si cela advenoit, il aimeroit mieux qu’il m’espousast que tout autre, et qu’il fist son profit de cet advertissement, avec tant de discretion, que personne ne s’en peut prendre garde, taschant cependant de m’obliger à son amitié, en sorte que je me donnasse à luy, si je venois à estre libre. Ce jeune berger se mit si bien ce dessein dans l’opinion, que tant que ceste fantaisie luy dura, il ne se peut dire combien j’avois d’occasion de me louer de luy. En mesme temps Daphnis, tres-honneste et sage bergere, revint des rives de Furan, où elle avoit demeuré plusieurs années, et parce que nous étions voisines, la conversation que nous eusmes par hazard ensemble, nous rendit tant amies, que je commençay de ne m’ennuyer plus tant que je soulois. Car il faut que j’avoue que l’humeur de Filidas m’estoit de telle sorte insupportable, que je ne pouvois presque la souffrir, d’autant que la crainte qu’elle avoit que je devinsse plus sçavante, la rendoit si jalouse de moy, que je ne pouvois presque parler à personne.

Les choses estant en ces termes, Phormion tout à coup tomba malade, et le jour mesme fut si promptement étouffé d’un catarrhe, qu’il ne peut ny parler, ny donner aucun ordre à ses affaires, ny aux miennes. Filidas au commencement se trouva un peu estonnée, en fin se voyant maistresse absolue de soy-mesme, et de moy, elle resolut de se conserver ceste authorité, considerant que la liberté que le nom d’homme rapporte, est beaucoup plus agreable que n’est la servitude, à laquelle nostre sexe est soumis, outre qu’elle n’ignoroit pas, que venant à se declarer fille, elle ne donneroit peu à parler à toute la contrée. Ces raisons luy firent continuer le nom qu’elle avoit durant la vie de son pere, et craignant plus que jamais, que quelqu’un ne découvrist ce qu’elle estoit, elle me tenoit de si pres, que mal-aisément, estois-je jamais sans elle. mais, belles bergeres, puis qu’il vous plaist de sçavoir mes jeunesses, c’est à ce coup qu’il faut qu’en les oyant vous les excusiez, et qu’ensemble vous ayez ceste creance de moy, que j’ay eu tant, et de si grands ennuis pour aimer, que je ne suis plus sensible de ce costé là, m’y estant de sorte endurcie, que l’amour n’a plus d’assez fortes armes, ny de pointe assez acerée pour me percer la peau. helas ! c’est du berger filandre, dont je veux parler, filandre qui le premier m’a peu donner quelque ressentiment d’amour, et qui n’estant plus, a emporté tout ce qui en pouvoit estre capable de moy. – vrayement, interrompit astrée, ou l’amitié de filandre a esté peu de chose, ou vous y avez usé d’une grande prudence, puis qu’en verité je n’en ouys jamais parler ; qui est chose bien rare, d’autant que la médisance ne pardonne pas mesme à ce qui n’est pas. – que l’on n’en ait point parlé, respondit diane, j’en suis plus obligée à nostre bonne intention, qu’à nostre prudence, et pour l’affection du berger, vous pourrez juger quelle elle estoit, par le discours que je vous en feray, mais le ciel qui a recogneu nos pures et nettes intentions, a voulu nous favoriser de ce bon heur. la première fois que je le veis, ce fut le jour que nous chommons à apollon, et à diane, qu’il vint aux jeux en compagnie d’une sœur, qui luy ressembloit si fort, qu’ils retenoyent sur eux les yeux de la plus grande partie de l’assemblée. et parce qu’elle estoit parente assez proche de ma chere daphnis, aussi tost que je la vey, je l’embrassay et caressay avec un visage si ouvert, que dés lors elle se jugea obligée à m’aimer. elle se nommoit callirée, et estoit mariée sur les rives de furan à un berger nommé gerestan, qu’elle n’avoit jamais veu que le jour qu’elle l’espousa, qui estoit cause du peu d’amitié qu’elle luy portoit. les caresses que je fis à la sœur donnerent occasion au frere de demeurer pres de moy, tant que le sacrifice dura. et par fortune, je ne sçay si je. dois dire bonne ou mauvaise pour luy, je m’estois ce jour agencée le mieux que j’avois peu, me semblant qu’à cause de mon nom, ceste feste me touchoit bien plus particulierement que les autres. et luy, qui venant d’un long voyage, n’avoit autre cognoissance, ny des bergers, ny des bergeres, que celle que sa sœur luy donnoit, ne nous laissa guerre de tout le jour, si bien qu’en quelque sorte me sentant obligée à l’entretenir, je fis ce que je peux pour luy plaire. Et ma peine fut point inutile, car dés lors ce pauvre berger donna naissance à une affection, qui ne finit jamais que par sa mort. Encores suis-je tres-certaine, que si au cercueil on a quelque souvenir des vivans, il m’aime et conserve parmy ses cendres, la pure affection qu’il m’a jurée.

Daphnis s’en prit garde dés ce jour mesme, et de fait, le soir estant au lict, [parce que Filidas s’estoit trouvée mal, et n’avoit peu venir à ces jeux] elle me le dit. Mais je rejettay ceste opinion si loin, qu’elle me dit : Je voy bien, Diane, que ce jour me coustera beaucoup de prieres, et à Filandre beaucoup de peine ; mais quoy qu’il advienne, si n’en serez vous pas du tout exempte. Elle avoit accoustumé de me faire souvent la guerre de semblables recherches, parce qu’elle voyoit que je les craignois, cela fut cause que je ne m’arrestay pas à luy respondre. Si est-ce que cet advertissement fut cause, que le lendemain il me sembla de recognoistre quelque apparence de ce qu’elle m’avoit dit. L’apres-dinée, nous avions accoustumé de nous assembler sous quelques arbres, et là danser aux chansons, ou bien nous asseoir en rond, et nous entretenir des discours que nous jugions plus agreables, afin de nous ennuyer en ceste assemblée, que le moins qu’il nous seroit possible. Il advint que Filandre n’ayant cognoissance que de Daphnis et de moy, se vint asseoir entre elle et moy, et attendant de sçavoir à quoy toute la trouppe se resoudroit, pour n’estre muette, je l’enquerois de ce que je pensois qu’il me pouvoit respondre, à quoy Amidor prenant garde, entra en si grande jalousie, que laissant la compagnie sans en dire le sujet, il s’en alla chantant ceste vilanelle ayant auparavant tourné l’œil vers moy, pour faire cognoistre que c’estoit de moy, dont il entendoit parler.

Vilanelle


d’Amidor reprochant une legereté.

A la fin celuy l’aura,
Qui dernier la servira.
De ce cœur cent fois volage,
Plus que le vent animé,

Qui peut croire d’estre aimé,
Ne doit pas estre creu sage :
Car en fin celuy l’aura,
Qui dernier la servira.

A tous vents la girouette,
Sur le faiste d’une tour,
Elle aussi vers toute amour
Tourne le cœur et la teste :
A la fin, etc.

Le chasseur jamais ne prise
Ce qu’à la fin il a pris,
L’inconstante fait bien pris,
Mesprisant qui la tient prise :
Mais en fin, etc.

Ainsi qu’un clou l’autre chasse
Dedans son cœur le dernier,
De celuy, qui fut premier,
Soudain usurpe la place :
C’est pourquoy celuy l’aura,
Qui dernier la servira.

J’eusse bien eu assez d’authorité sur moy, pour m’empescher de donner cognoissance du déplaisir que ceste chanson me r’apportoit, n’eust esté que chacun me regarda, et sans Daphnis je ne sçay quelle je fusse devenue ; mais elle, pleine de discretion, sans attendre la fin de ceste vilanelle, l’interrompit de ceste sorte, s’adressant à moy.

Madrigal


de Daphnis sur l’amitié qu’elle porte à Diane.

Puis qu’en naissant, belle Diane,
Amour des cœurs vous fit l’aimant,
Pourquoy dit-on que je profane
Tant de beautez en vous aimant,
Si par destin je vous adore ?

Que si l’amour le plus parfait,
Comme on dit, de semblance naist,
Le nostre sera bien extreme
Puis que de vous et moy ce n’est
Q’un sexe mesme.

Et afin de mieux couvrir la rougeur de mon visage, et faire croire que je n’avois point pris garde aux paroles d’Amidor, aussi tost que Daphnis eut finy, je luy respondis ainsi :

Madrigal


sur le mesme sujet.

Pourquoy semble-t’il tant estrange,
Que fille comme vous estant,
Toutesfois je vous aime tant ?
Si l’amant en l’aimé se change,
Ne puis-je pas mieux me changer,
Estant bergere en un berger ?

Apres nous, chacun selon son rang, chanta quelques vers, et mesme Filandre, qui avoit la voix tres-bonne, quand ce vint à son tour, dit cestuy-cy d’une fort bonne grace.

Stances

de Filandre, sur la naissance de son affection.

Que ses desirs soient

grands, et ses attentes vaines,
Ses amours pleins de feux, et plus encor de peines,
Qu’il aime, et que jamais il ne puisse estre aimé,
Ou bien s’il est aimé, qu’on ne puisse luy plaire,
Sans devoir esperer, toutesfois qu’il espere,
Mais seulement à fin qu’il soit plus enflamé.

Ainsi sur mon berceau de la Parque ordonnée,
Neuf fois se prononça la dure destinée,
qui devoit infallible accompagner mes jours.
a main droite le ciel tonna plein de nuages,
et depuis j’ay cogneu que ces tristes presages
regardent mes desseins, et les suivent tousjours.

ne vous estonnez donc, suivant ceste ordonnance ;
si voyant vos beautez, mon amitié commence ;
que si je suis puny du dessein proposé,
ce m’est allegement, qu’on en juge coulpable
la loy de mon destin, et ma faute louable,
en disant qu’un cœur bas ne l’eust jamais osé

ainsi quand le soucy d’une amour infeconde
se conforme aux rayons du grand astre du monde,
il semble en le suivant qu’il die : on mon soleil,
brusle moy de tes raiz, fay que par toy je meure,
pour le moins en mourant ce plaisir me demeure,
qu’autre feu ne pouvoit me brusler que ton œil.

quand l’unique phœnix d’un artifice rare
instruit par la nature ensemble se prepare
du reste de sa tombe à faire son berceau,
il dit à ce beau feu, gardien de son ame :
je renais en la gloire en mourant en ta flamme,
et je reprends la vie aux cendres du tombeau.

il en dit bien encores quelques autres, mais je les ay oubliez tant y a qu’il me sembla que c’estoit à moy à qui ces paroles s’adressoient. et je ne sçay si ce que daphnis m’en avoit dit me le faisoit paroistre ainsi, ou ses yeux qui parloient encor plus clairement que sa bouche. mais si ces vers m’en donnerent cognoissance, sa discretion me le tesmoigna bien mieux peu apres ; car c’est un des effets de la vraye affection, que de servir discrettement et de donner cognoissance de son mal, que par les effets, sur lesquels on n’a point de puissance.

ce jeune berger recogneut l’humeur d’amidor, et d’autant que l’amour rend toujours curieux, s’estant enquis que c’estoit que de filidas, il jugea que le meilleur artifice pour leur clorre les yeux à tous deux, estoit de faire amitié bien estroitte avec eux, sans donner aucune cognoissance de celle qu’il me portoit. l’amour le rendit bien si fin et prudent, que continuant son dessein, il ne deceut pas seulement Amidor, mais presque mes yeux aussi, parce que d’ordinaire il nous laissoit pour aller vers luy, et ne venoit jamais où nous estions, que luy tenant compagnie. Il est vray que la malicieuse Daphnis le recogneut incontinent : Parce, disoit-elle, qu’Amidor n’estoit pas tant aimable, qu’il peust convier un si honneste berger que Filandre, à user de si soigneuse recherche, de sorte qu’il falloit que ce fust pour quelque plus digne sujet. Elle fut cause que je commençay de m’en prendre garde, et faut que j’advoue, qu’alors sa discretion me pleut, et que si j’eusse peu souffrire d’estre aimée, c’eust esté de luy ; mais l’heure n’estoit pas encor venue que je pouvois estre blessée de ce costé-là. Toutesfois je ne laissois de me plaire à ses actions, et d’approuver son dessein en quelque sorte.

Pour prendre congé de nous, il nous vint accompagner fort loin ; et, au partir, je n’ouys jamais tant d’asseurance d’amitié qu’il en dit à Amidor, ny tant d’offres de services pour Filidas. Et ceste folle de Daphnis me disoit à l’oreille : Figurez-vous que c’est à vous qu’il parle, et si vous ne luy respondez, vous luy faites bien de tort. Et lors que Amidor usoit de remerciemens, elle me disoit : O qu’il est sot de croire que ces offrandes s’adressent à son autel !

Mais il sceut si bien dissimuler, qu’il s’acquit du tout Amidor, et gaigna tant sur sa bonne volonté, qu’estant de retour, et redisant ce que Filandre l’avoit prié de dire de sa part à Filidas, y adjousta tant d’avantageuses louanges, que ceste fille prit envie de le voir. Et quelques jours apres sans m’en rien dire, [parce que quand je parlois de luy, c’estoit avec une certaine nonchalence, qu’il sembloit que ce fust par mépris] ils l’envoyerent prier de les venir voir. Dieu sçait s’il s’en fit solliciter plus d’une fois, car c’estoit tout ce qu’il desiroit le plus, luy semblant qu’il estoit impossible que son dessein eut meilleur commencement.

Et de fortune, le jour qu’il devoit arriver, Daphnis et moy, nous promenions sous quelques arbres, qui sont de l’autre costé de ce pré le plus pres d’icy, et ne sçachant presque à quoy nous entretenir, cependant que nos trouppeaux paissoient, nous allions incertaines où nos pas sans élection nous guidoient, lors que nous entr’ouismes une voix d’assez loin, et qui d’abord nous sembla estrangere. Le desir de la cognoistre nous fit tourner droit vers le lieu où la voix nous conduisoit, et parce que Daphnis alloit la premiere, elle recogneut Filandre avant que moy, et me fit signe d’aller doucement. Et quand je fus pres d’elle, s’approchant de mon oreille, elle me nomma Filandre, qui du dos appuyé contre un arbre entretenoit ses pensées, lassé [comme il y avoit apparence] de la longueur du chemin. Et par hazard, quand nous y arrivasmes, il recommença de ceste sorte :


D’un cœur outrecuidé,
Je mesprisois Amour, ses ruses et ses charmes,
Lors que changeant ses armes,
Des vostres contre moy, le trompeur s’est aidé,
Et toutesfois avant

que de m’en faire outrage,
Il me tint ce langage :

Un dieu contre mes loix arrogant devenu,
Pour avoir obtenu
D’un serpent la victoire,
Voulut nier ma gloire :
Mais quoy ? d’une Daphné, je le rendis amant,
Pour luy monstrer ma force :

Que si j’ay mis ses feux sous ceste froide escorce,
Juge quel chastiment
Sera le tien Filandre :

Car le feu qui brusla ce dieu si glorieux,
Ne vint que des beaux yeux
D’une nymphe, qu’encor toute insensible il aime :
Mais je veux que le tien
Plus ardent que le sien,
Vienne non d’une nymphe, ains de Diane mesme.

Quand je m’ouys nommer, belles bergeres, je tressaillis, comme si sans y penser j’eusse mis le pied sur un serpent, et sans vouloir attendre d’avantage, je m’en allay le plus doucement que je peux, pour n’estre pas veue, quoy que Daphnis, pour m’y faire retourner, me laissast aller assez loing toute seule. En fin voyant que je continuois mon chemin, elle s’esloigna peu à peu de luy pour n’estre point ouye, et puis vint à toute course me r’attaindre, et avant presque qu’elle eust repris haleine, elle m’alloit criant mille reproches interrompus. Et quand elle peut parler : Sans mentir, me dit-elle, si le Ciel ne vous punit, je croiray qu’il est aussi injuste que vous. Et quelle cruauté est la vostre, de ne vouloir seulement escouter celuy qui se plaint ?– Et à quoy me pouvoit servir, luy dis-je, de demeurer là plus longuement ?– Pour ouyr, me dit-elle, le mal que vous luy faites. – Moy, respondis-je, vous estes une mocqueuse de dire que je fasse du mal à une personne, en qui mesme je ne pense pas. – C’est en quoy, me repliqua-t’elle, vous le travaillez le plus, car si vous pensiez souvent en luy, il seroit impossible que vous n’en eussiez pitié.

Je rougis à ce mot, et le changement de couleur fit bien cognoistre à Daphnis, que ces paroles m’offensoient. Cela fut cause qu’en sousriant, elle me dit : Je me mocque, Diane, c’est pour passe-temps ce que j’en dis, et ne croy pas qu’il y pense. Et quant à ce qu’il chantoit, où il a nommé vostre nom, c’est pour certain pour quelqu’autre qui a un mesme nom, ou que pour se desennuyer, il va chantant ces vers, qu’il a appris de quelqu’autre. Nous allasmes discourant de ceste sorte, et si longuement, qu’ennuyées du promenoir nous revinsmes par un autre chemin, au mesme lieu où estoit Filandre ; quant à moy, ce fut par mesgarde, il peut bien estre que Daphnis le fit à dessein. Et nous trouvant si pres de luy, je fus contrainte de le considerer. Auparavant il estoit assis et appuyé contre un arbre ; mais à ce coup nous le trouvasmes couché de son long en terre, un bras sous la teste, et sembloit qu’il veillast, car il avoit devant luy une lettre toute mouillée des pleurs qui luy couloient de long du visage. Mais en effet il dormoit, y ayant apparence que lisant ce papier, le travail du chemin avec ses profonds pensers l’eust peu à peu assoupi ; nous en fusmes encores plus certaines, quand Daphnis, plus asseurée que moy, se baissant lentement, m’apporta la lettre toute mouillée des larmes qui trouvoient passage sous sa paupiere mal close. Ceste veue me toucha de pitié, mais beaucoup plus sa lettre, qui estoit telle :

Lettre de Filandre à Diane[modifier]

Ceux qui ont l’honneur de vous voir, courent une dangereuse fortune. S’ils vous aiment, ils sont outrecuidez, et s’ils ne vous aiment point, ils sont sans jugement, vos perfections estans telles, qu’avec raison elles ne peuvent ny estre aimées, ny n’estre point aimées. Et moy, estant contraint de tomber en l’une de ces deux erreurs, j’ay choisi celle qui a plus esté selon mon humeur, et dont aussi bien il m’estoit impossible de me retirer. Ne trouvez donc mauvais, belle Diane, puis qu’on ne vous peut voir sans vous aimer, que vous ayant veue je vous aime. Que si ceste temerité merite chastiment, ressouvenez vous que j’aime mieux vous aimer en mourant, que vivre sans vous aimer. Mais que dis-je, j’aime mieux ? il n’est plus en mon choix : car il faut que par necessité je sois, tant que je vivray, aussi veritablement vostre serviteur, que vous ne sçauriez estre telle que vous estes, sans estre la plus belle bergere qui vive.

A peine peus-je achever ceste lettre que je m’en retournay toute tremblante, et Daphnis la remit si doucement où elle l’avoit prise, qu’il s’en esveille point. Et s’en revenant à moy qui l’attendois assez pres de là : Me permettez-vous de parler ?me dit-elle ? – Nostre amitié, luy respondis-je, vous en donne toute puissance. – En verité, continua-t’elle, je plains Filandre, car il est tout vray qu’il vous aime, et m’asseure qu’en vostre ame vous n’en doutez nullement. – Daphnis, luy dis-je, qui aura failly en fera la penitence. – Si cela estoit, me repliqua-t’elle, Fialndre n’en feroit point, car je n’advoueray jamais que ce soit faute de vous aimer, et croirois que ce seroit plustost offenser de ne le faire pas, puis que les choses belles n’ont esté faites que pour estre aimées et cheries. – Je me remets à vostre jugement, luy dis-je, si mon visage doit estre mis entre les choses qui sont nommées belles. Mais je vous conjure seulement par vostre amitié de ne luy faire jamais sçavoir que j’aye quelque cognoissance de son intention. Et si vous l’aimez, conseillez-luy de ne m’en point parler, car vous estimant, et Callirée, comme je fais, je serois marrie qu’il me le fallust bannir de nostre compagnie, et vous sçavez bien que j’y serois contrainte, s’il prenoit la hardiesse de m’en parler. – Et comment voulez-vous donc qu’il vive ?me dit-elle. – Comme il vivoit, luy dis-je, avant qu’il m’eust veue. – Mais, me repliqua-t’elle, cela ne se peut plus, puis qu’alors il n’avoit point encor esté atteint de ce feu qui le brusle. – Qu’il en cherche, luy dis-je, luy-mesme les moyens, sans m’offenser, qu’il esteigne ce feu. – Le feu, dit-elle, qui se peut esteindre, n’est pas grand, et le vostre est extreme. – Le feu, adjoustay-je, pour grand qu’il soit, ne brusle, si on ne s’en approche. – Encor, me dit-elle, que celuy qui s’est bruslé, fuye ce feu, il ne laisse d’avoir la bruslure, et en fuyant d’en emporter la douleur. – Pour conclusion, luy dis-je, si cela est, j’aime mieux estre le feu qui le brusle.

Avec semblables discours, nous revinsmes vers nos troupeaux, et sur le soir les ramenasmes en nos hameaux, où nous trouvasmes Filandre, à qui Filidas faisoit tant de bonne chere, et Amidor aussi, que Daphnis croyoit qu’il les eust ensorcellez, n’estant pas leur humeur de traitter ainsi avec les autres. Il demeura quelques jours avec nous, durant lesquels il ne fit jamais semblant de moy, vivant avec une si grande discretion, que n’eust esté ce que Daphnis et moy en avions veu, nous n’eussions jamais soupçonné son intention.

En fin il fut contraint de partir, et ne sçachant à quoy se resoudre, s’en alla chez sa sœur, parce qu’il l’aimoit, et se fioit en elle comme en soy-mesme. Ceste bergere, comme je vous ay dit, avoit esté mariée par authorité, et n’avoit autre contentement que celuy que l’amitié qu’elle portoit à ce frere luy pouvoit donner. Soudain qu’elle le vid, elle fut curieuse, apres les premieres salutations, de sçavoir quel avoit esté son voyage, et luy ayant respondu, qu’il vendoit de chez Filidas, elle luy demanda des nouvelles de Daphnis et de moy ; à quoy ayant satisfait, et l’oyant parler avec tant de louanges de moy, elle luy dit à l’oreille : J’ay peur, mon frere, que vous l’aimiez plus que moy. – Je l’aime, respondit-il, comme son merite m’y oblige. – Si cela est, expliqua-t’elle, j’ay bien deviné ; car il n’y a bergere au monde qui ait plus de merite, et faut que j’advoue, que si j’estois homme, voulust-elle ou non, je serois son serviteur. – Je croy, ma sœur, luy respondit-il, que vous le dites à bon escient ?– Je le vous jure, dit-elle, sur ce que j’ay de plus cher. – Je pense, repliqua-t’il, que si cela estoit, vous ne seriez pas sans affaire ; car à ce que j’ay peu juger, elle est d’un humeur, qui ne seroit pas aisée à fleschir, outre que Filidas en meurt de jalousie, et Amidor la veille de sorte, que jamais elle n’est sans l’un des deux. – O mon frere, s’ecria-t’elle, tu es pris, puis que tu as remarqué ces particularitez ! Ne me le cele plus, et sans mentir, si c’est faute que d’aimer, celle là est fort pardonnable. Et sans le laisser, le pressa de sorte, qu’apres mille protestations et autant de supplications de n’en faire jamais semblant, il le luy advoua, et avec des paroles si affectionnées, qu’elle eust bien esté incredule, si elle en eust douté. Et lors qu’elle luy demanda comment j’avois receu ceste declaration : O dieux ! luy dit-il, si vous sçaviez quelle est son humeur, vous diriez que jamais personne n’entreprit un dessein plus difficile. Tout ce que j’ay peu faire jusques icy a esté de tromper Filidas et Amidor, leur faisant croire qu’il n’a rien au monde qui soit plus à eux que moy, et j’y suis si bien parvenu, qu’ils m’envoyerent prier de les voir.

Et lors il luy fit tout le discours de ce qui s’estoit passé entr’eux. Mais, dit-il, continuant son propos, quoy que j’y fusse allé en dessein de descouvrir à Diane combien je suis à elle, si n’ay-je jamais osé, tant le respect a eu de force sur moy, qui me fait desesperer de le pouvoir jamais, si ce n’est qu’une longue pratique m’en donne la hardiesse. Mais cela ne peut estre sans que Filidas et Amidor s’en prennent garde, si bien, ma sœur, que pour vous dire l’estat où je suis, c’est presque un desespoir.

Callirée qui aymoit ce frere plus que toute autre chose, ressentit sa peine si vivement, qu’apres avoir quelque temps pensé, elle luy dit : Voulez-vous, mon frere, qu’en ceste occasion, je vous rende une preuve de ma bonne volonté ?– Ma sœur, luy respondit-il, quoy que je n’en sois point en doute, si est-ce que ny en cet accident, ny en tout autre, je n’en refuseray jamais de vous ; car les tesmoignages de ce que nous desirons, ne laissent de nous estre agreables, encore que d’ailleurs nous en soyons asseurez. – Or bien, mon frere, luy dit-elle, puis que vous le voulez, je vous rendray donc cestuy-cy, qui ne sera pas petit, pour le hazard en quoy je me mettray.

Et puis, elle continua : Vous sçavez la ressemblance de nos visages, de nostre hauteur, et de nostre parole, et que si ce n’estoit l’habit, ceux mesmes qui sont d’ordinaire avec nous, nous prendroient l’un pour l’autre. Puis que vous croyez que le seul moyen de parvenir à vostre dessein, est de pouvoir demeurer sans soupçon aupres de Diane, en pouvons-nous trouver un plus aisé ny plus secret, que de changer d’habits vous et moy ?Car, vous estant pris pour fille, Filidas n’entrera jamais en mauvaise opinion, quelque sejour que vous fassiez aupres de Diane, et moy, revenant vers Gerestan avec vos habits, je luy feray entendre que Daphnis et Diane vous auront retenu par force. Et ne faut qu’inventer quelque bonne excuse pour avoir congé de mon mary pour les aller voir, mais je ne sçay quelle elle sera, puis que, comme vous sçavez, il est assez difficile. – Vraiment, ma sœur, respondit Filandre, je n’ay jamais doubté de vostre bon naturel mais à ceste heure il faut que j’advoue, qu’il n’y eut jamais une meilleure sœur. Et puis qu’il vous plaist de prendre ceste peine, je vous supplie, si je la reçois, d’accuser mon amour qui m’y force, et de croire que c’est le seul moyen de conserver la vie à ce frere que vous aymez.

Et lors il l’embrassa avec tant de recognoissance de l’obligation qu’il luy avoit, qu’elle devint plus desireuse de l’y servir, qu’elle n’estoit auparavant. En fin elle luy dit : Mon frere, laissons toutes ces paroles pour d’autres qui s’aiment moins, et voyons seulement de mettre la main à l’œuvre. Pour le congé, dit-il, nous l’obtiendrons aisément, feignans que toute la bonne chere qui m’a esté faicte chez Filidas, n’a esté que pour l’intention qu’Amidor a de rechercher la niepce de vostre mary. Et parce que ceste charge luy ennuye, je m’asseure qu’il sera bien aise que vous y alliez, luy faisant entendre que vous et Daphnis ensemble pourriez aisément traitter ce mariage. Mais quel ordre mettrons-nous en nos cheveux ?car les vostres trop longs, et les miens trop courts, nous r’apporteront bien de l’incommodité. – Ne vous souciez de cela, luy dit-elle, pour peu que vous laissiez croistre les vostres, ils seront assez grands pour les coiffer comme moy, et quant aux miens, je les couperay comme les vostres. – Mais, luy dit-il, ma sœur, ne plaindrez-vous point vostre poil ?– Mon frere, luy repliqua-t’elle, ne croyez point que j’aye rien de plus cher que vostre contentement, outre que j’eviteray tant d’importunitez, cependant que vous porterez mes habits, ne couchant point aupres de Gerestan ; que s’il falloit avoir mon poil, ma peau encores, je ne ferois point de difficulté de la coupper.

A ce mot il l’embrassa, luy disant que Dieu quelquefois la delivreroit de ce tourment. Et Filandre pour ne perdre le temps, à la premiere occasion qui luy sembla à propos, en parla à Gerestan, luy representant ceste alliance si faisable et si avantageuse, qu’il s’y laissa porter fort aisément. Et parce que Filandre vouloit donner loisir à ses cheveux de croistre, il feignit d’aller donner quelque ordre à ses affaires, et qu’il seroit bien tost de retour. Mais Filidas ne sceut plustost Filandre de retour qu’elle ne l’allast visiter, accompagnée seulement d’Amidor, et n’en voulut partir sans le ramener vers nous, où il demeura sept ou huit jours sans avoir plus de hardiesse de se declarer à moy que la premiere fois.

Durant ce temps, pour monstrer combien il est mal-aisé de forcer longuement le naturel, quoy que Filidas contrefist l’homme tant qu’elle pouvoit, si fut-elle contrainte de ressentir les passions de femme, car les recherches et les merites de Filandre firent l’effet sur elle, qu’il desiroit qu’elles en moy. Mais amour, qui se plaist à rendre les actions des plus advisez toutes contraires à leurs desseins, luy fit faire coup sur ce qu’il visoit le moins.

Ainsi voilà la pauvre Filidas tant hors d’elle-mesme, qu’elle ne pouvoit vivre sans Filandre, et luy faisoit des recherches si apparentes, qu’il en demeuroit tout estonné, et n’eust esté le desir qu’il avoit de pouvoir demeurer pres de moy, il n’eust jamais souffert ceste façon de vivre. En fin quand il jugea que ses cheveux estoient assez longs pour se coiffer, il retourna chez Gerestan, et luy raconta qu’il avoit donné un bon commencement à leur affaire, mais que Daphnis avoit jugé à propos, avant qu’elle en parlast, qu’Amidor veist sa niepce en quelque lieu, afin de sçavoir si elle luy seroit agreable, et que le meilleur moyen estoit que Callirée l’y conduisit, qu’aussi bien ce seroit un commencement d’amitié qui ne pouvoit que leur profiter.

Gerestan qui ne desiroit rien avec tant de passion, que d’estre deschargé de ceste niepce, trouva ceste proposition fort bonne, et le commanda fort absolument à sa femme, qui pour luy en donner plus de volonté, fit semblant de ne l’approuver beaucoup, pour le commencement, mettant quelque difficulté à son voyage, et monstrant de partir d’aupres de luy à regret, disant qu’elle sçavoit bien que telles affaires ne se manient pas comme l’on veut, ny si promtement que l’on se les propose, et que cependant leurs affaires domestiques n’en iroient pas mieux. Mais Gerestan, qui ne vouloit qu’elle eust autre volonté que la sienne, s’y affectionna de sorte, que trois jours apres il la fit partir avec son frere et sa niepce.

La premiere journée, elle alla coucher chez Filandre, où le matin ils changerent d’habits, qui estoient si bien faits l’un pour l’autre, que ceux mesmes qui les accompagnoient n’y recogneurent rien, et faut que j’advoue, que j’y fus deceue comme les autres, n’y ayant entre eux difference quelconque que je peusse remarquer. Mais j’y pouvois estre bien aisément trompée, puis que Filidas le fut, quoy qu’elle ne veist que par les yeux de l’amour, qu’on dit estre plus penetrans que ceux d’un lynx ; car soudain qu’ils furent arrivez, elle nous laissa la feinte Callirée, je veux dire Filandre, et emmena la vraye dans une autre chambre pour se reposer. Le long du chemin son frere l’avoit instruite de tout ce qu’elle avoit à luy respondre, et mesme l’avoit advertie des recherches qu’elle luy faisoit, qui ressembloient, disoit-il, à celles que les personnes qui aiment ont accoustumé. Dequoy et l’un et l’autre estoit fort scandalizé, et quoy que Callirée fust fort resolue de supporter toutes ces importunitez pour le contentement de son frere, si est ce qu’elle, qui croyoit Filidas estre homme, en avoit tant d’horreur, qu ce n’estoit pas une foible contrainte que celle qu’elle se faisoit de parler à elle.

Quant à nous, lors que nous fusmes retirées seules, Daphnis et moy, fismes à Filandre toutes les caresses qu’entre femmes on a de coustume, je veux dire entre celles, où il y a de l’amitié et de la privauté, que ce berger recevoit avec tant de transport qu’il m’a depuis juré, qu’il estoit hors de soy-mesme. Si je n’eusse esté bien enfant, peut-estre que ses actions me l’eussent fait recognoistre, et toutesfois Daphnis ne s’en douta point, tant il se sçavoit bien contrefaire. Et parce quIl estoit des-ja tard apres le soupper, nous nous retirasmes à part, cependant que Callirée et Filidas se promenoient le long de la chambre. Je ne sçay quant à moy quels furent leurs discours ; mais les nostres n’estoient que des asseurances d’amitié, que Filandre me faisoit d’une si entiere affection, qu’il estoit aisé à juger, que si plustost, et en autre habit il ne m’en avoit rien dit, il ne le falloit point blasmer de deffaut de volonté, mais de hardiesse seulement. Pour moy j’essayois de luy en faire paroistre de mesme, car le croyant fille, je pensois y estre obligée par sa bonne volonté, par son merite, et par la proximité d’elle et de Daphnis.

Dés lors Amidor, qui auparavant m’avoit voulu du bien, commença à changer ceste amitié, et à aimer la fainte Callirée, parce que Filandre, qui craignoit que sa demeure ne despleust à ce jeune homme, faisoit tout ce qu’il pouvoit pour luy complaire. Le volage humeur d’Amidor ne luy peut permettre de recevoir ces faveurs sans devenir amoureux. Ce que je ne trouvay pas estrange, d’autant que la beauté, le jugement, et la curiosité du berger, qui ne dementoient en rien les perfections d’une fille, ne luy en donnoient que trop de subjet.

Voyez combien Amour est folastre, et à quoy il passe son temps ! A Filidas qui est fille, il fait aimer une fille, et à Amidor un homme, et avec tant de passion, qu’estant en particulier, ce seul sujet estoit assez suffisant de nous entretenir. Dieu sçait si Filandre sçavoit faire la fille, et si Callirée contrefaisoit bien son frere, et s’ils avoient faute de prudence à conduire bien chacun son nouvel amant !

La froideur dont Callirée usoit envers moy estoit cause que Filidas n’en avoit point de soupçon, outre que son amour l’en empeschoit assez ; et faut que je confesse que la voyant si fort se retirer à Filidas, Daphnis et moy eusmes opinion que Filandre eust changé de volonté, dont je recevois un contentement extreme, pour l’amitié que je portois à sa sœur.

Sept ou huict jours s’escoulerent de ceste sorte, sans que personne en trouvast le temps trop long, parce que chacun avoit un dessein particulier. Mais Callirée qui avoit peur que son mary ne s’ennuyast de ce sejour, sollicitoit son frere de me faire sçavoir son dessein, disant qu’il n’y avoit pas apparence que la familiarité qui estoit des-ja entre luy et moy, me peut permettre de refuser son service ; mais luy qui m’alloit tastant de tous costez, n’eut jamais la hardiesse de se declarer : Et pour abuser Gerestan, il la pria d’aller vers son mary en l’habit où elle estoit, l’asseurant qu’il n’y cognoistroit rien, et de luy faire entendre que par l’advis de Daphnis, elle avoit laissé Callirée chez Filidas, afin de traiter avec plus de loisir le mariage d’Amidor et de sa niepce.

Au commencement sa sœur s’estonna, car son mary estoit assez fascheux. En fin voulant en tout contenter son frere, elle s’y resolut, et pour rendre cette excuse plus vray-semblable, ils parlerent à Daphnis du mariage d’Amidor, qu’elle rejetta assez loing pour plusieurs considerations qu’elle leur mit en avant. Mais sçachant qu’ils avoient pris ce sujet pour avoir congé de Gerestan, qu’autrement ils n’eussent peu avoir, elle qui se plaisoit en leur compagnie, me le communiqua, et fusmes d’advis qu’il estoit à propos de faire semblant que ceste alliance fust faisable, et sur ceste resolution elle en escrivit à Gerestan, luy conseillant de laisser sa femme pour quelque temps avec nous, afin que nostre amitié fust cause que l’alliance s’en fist avec moins de difficulté, et qu’elle croyoit que toutes choses y fussent bien disposées. Avec ceste resolution Callirée ainsi revestue alla trouver son mary, qui deceu de l’habit, la pris pour son frere, et receut les excuses du sejour de sa femme, estant bien aise qu’elle y fust demeurée pour ce sujet. Jugez, belle bergere, si je n’y pouvois pas bien estre trompée, puis que son mary ne la peut recognoistre.

Ce fut en ce temps, que la bonne volonté qu’il me portoit, augmenta de sorte, qu’il n’y eut plus de moyen de la celer, quelque force qu’il se peut faire, la conversation ayant cela de propre, qu’elle rend ce qui est aimé, plus aimé, et plus hay ce que l’on trouve mauvais. Et recognoissant son impuissance, il s’advisa de me persuader, qu’encor qu’il fust fille, il ne laissoit d’estre amoureux de moy, avec autant de passion, et plus encores que s’il eust esté homme, et le disoit si naifvement, que Daphnis qui m’aimoit bien fort, disoit que jusques à ceste heure elle ne l’avoit jamais recogneue, mais qu’il estoit vray, qu’elle en estoit aussi amoureuse ; ce qu’il ne falloit pas trouver estrange, puis que Filidas, qui estoit homme, aimoit de sorte Filandre, que ce n’estoit rien moins qu’amour. Et la dissimulée Callirée juroit qu’une des plus fortes occasions qui avoient contraint son frere à s’en aller, estoit la recherche qu’il luy faisoit ; dequoy ils me sceurent dire tant de raisons, que je me laissay aisément persuader que cela estoit, me semblant mesme qu’il n’y avoit rien qui me peust importer. Ayant donc receu ceste fainte, elle ne faisoit plus de difficulté de me parler librement de sa passion, mais toutesfois comme femme. Et parce qu’elle me juroit que les mesmes ressentimens et les mesmes passions que les hommes ont pour l’amour, estoient en elle, et que ce luy estoit un grand soulagement de les dire, bien souvent estans seules, et n’ayant point cet entretien desagreable, elle se mettoit à genoux devant moy, et me representoit ses veritables affections, et Daphnis mesme qui s’y plaisoit, quelquefois l’y convioit.

Douze ou quinze jours s’escoulerent ainsi, avec tant de plaisir pour Filandre, qu’il m’a depuis juré n’avoir jamais passé des jours plus heureux, quoy que ses desirs luy donnassent d’extremes impatiences. Et cela fut cause qu’augmentant de jour à autre son affection, et se plaisant en ces pensers, bien souvent il se retiroit seul pour les entretenir, et parce que le jour il ne vouloit nous esloigner, quelquefois la nuict, quand il pensoit que chacun dormoit, il sortoit de sa chambre, et s’en alloit dans un jardin, où sous quelques arbres il passoit une partie du temps en ses considerations. Et d’autant que plusieurs fois il sortoit de ceste sorte, Daphnis s’en prit garde, qui couchoit en mesme chambre, et comme ordinairement on soupçonne plustot le mal que le bien, elle eut opinion de luy et d’Amidor, pour la recherche que ce jeune berger luy faisoit. Et pour s’en asseurer, elle veilla de façon, feignant de dormir, que voyant sortir la fainte Callirée du lict, elle le suivit de si pres, qu’elle fut presque aussi tost que ce jeune berger dans la basse cour, n’ayant mis sur elle qu’une robe à la haste. Et le suivant pas à pas à la lueur de la lune, elle le vid sortir de la maison, par une porte mal fermée, et entrer dans un jardin, qui estoit sous les fenestres de ma chambre, et passant jusques au milieu, le veid asseoir sous quelques arbres, et tendant les yeux contre le ciel, ouyt ce qu’il disoit fort haut :


Ainsi ma Diane surpasse
En beauté les autres beautez,
Comme de nuict la lune efface
De clarté les autres clartez.

Quoy que Filandre eust dit ces paroles assez haut, si est-ce que Daphnis n’en entre-ouyt que quelques mots, pour estre trop esloignée ; mais prenant le tour un peu plus long, elle s’approcha de luy sans estre veue, le plus doucement qu’elle peut, quoy qu’il fust si attentif à son imagination, que quand elle eust esté devant luy, il ne l’eust pas apperceue, à ce que depuis il m’a juré, A peine s’estoit-elle mise en terre pres de luy, qu’elle l’ouyt souspirer fort haut, et puis apres d’une voix assez abatue dire : Et pourquoy ne veut ma fortune que je sois aussi capable de la servir, qu’elle est digne d’estre servie ?et qu’elle ne reçoive aussi bien les affections de ceux qui l’ayment, qu’elle leur donne d’extremes passions ? Ah ! Callirée, que vostre ruse a esté pernicieuse pour mon repos, et que ma hardiesse est punie d’un tres-juste supplice !

Daphnis escoutoit fort attentivement Filandre et quoy qu’il parlast assez clairement, si ne pouvoit-elle comprendre ce qu’il vouloit dire, abusée de l’opinion qu’il fust Callirée. Cela fut cause que luy prestant l’oreille, encores plus curieuse, elle ouyt que peu apres rehaussant la voix, il dit : Mais, outrecuidé Filandre, qui pourra jamais excuser ta faute, ou quel assez grand chastiment esgalera ton erreur ? Tu aymes ceste bergere, et ne voys-tu pas qu’autant que sa beauté luy commande, autant te le deffend son honnesteté ? combien de fois t’en ay-je adverty ? et si tu ne m’as voulu croire, n’accuse de ton mal que ton imprudence.

A ce mot sa langue se teut, mais ses yeux et ses soupirs en son lieu commencerent à rendre tesmoignage quelle estoit la passion, dont il n’avoit peu descouvrir que si peu. Et pour se divertir de ses pensers, ou plustost pour les continuer plus doucement, il se leva, pour se promener comme de coustume, et si promptement, qu’il apperceut Daphnis, quoy que pour se cacher elle se mist à la fuit ; mais luy qui l’avoit veue, pour la recognoistre, la poursuivit jusques à l’entrée d’un bois de coudriers, où il l’atteignit. Et pensant qu’elle eust descouvert tout ce qu’il avoit tenu si caché, demy en cholere, il luy dit : Et quelle curiosité, Daphnis, est celle-cy, de me venir espier de nuict en ce lieu ? – C’est, respondit Daphnis en sousriant, pour apprendre de vous par finesse ce que je n’eusse sceu autrement. [Et en cela elle pensoit parler à Callirée, n’ayant pas encor descouvert qu’il fust Filandre.] – Et bien, reprit Filandre, pensant estre descouvert, quelle si grande nouveauté y avez-vous apprise ? – Toute celle, dit Daphnis, que j’en voulois sçavoir. – Vous voilà donc, dit Filandre, bien satisfaite de votre curiosité. – Aussi bien, respondit-elle, que vous l’estes, et le serez mal de vostre ruse, car tout ce sejour pres de Diane, et toute ceste grande affection que vous luy faites paroistre, ne vous rapporteront en fin que de l’ennuy, et du deplaisir. – O dieux, s’écria Filandre, est il possible que je sois descouvert ? Ah ! discrette Daphnis, puis que vous sçavez ainsi le sujet de mon sejour, vous avez bien entre vos mains et ma vie, et ma mort ; mais si vous vous ressouvenez de ce que je vous suis, et quels offices d’amitié vous avez receu de moy, quand l’occasion s’en est présentée, je veux croire que vous aimerez mieux mon bien et mon contentement, que non pas mon desespoir, ny ma ruine. Daphnis pensoit encores parler à Callirée, et avoit opinion que toute ceste crainte fust à cause de Gerestan, qui eust trouvé mauvais, s’il en eust esté adverty, qu’elle fist cest office à son frere, et pour l’en asseurer, luy dit : Tant s’en faut que vous ayez à redouter ce que je sçay de vos affaires, que si vous m’en eussiez advertie, j’y eusse contribué et tout le conseil , et toute l’assistance que vous eussiez peu desirer de moy. Mais racontez moy d’un bout à l’autre tout ce dessein, à fin que vostre franchise m’oblige plus à vous y servir, que la meffiance que vous avez eue de moy ne me peut avoir offensée. – Je le veux, dit-il, ô Daphnis, pourveu que vous me promettiez de n’en dire rien à Diane, que je n’y consente. – C’est un discours, respondit la bergere, qu’il ne luy faut pas faire mal à propos, son humeur estant peut-estre plus estrange que vous ne croiriez pas en cela. – C’est là mon grief, dit Filandre, ayant dés le commencement assez recogneu que j’entreprenois un dessein presque impossible. Car d’abord que ma sœur et moy resolusmes de changer d’habit, elle prenant le mien, et moy le sien, je prevy bien que tout ce qui m’en reussiroit de plus avantageux, seroit de pouvoir vivre plus librement quelques jours aupres d’elle, ainsi desguisée, que si elle me recognoissoit pour Filandre. – Comment ? interrompit Daphnis, toute surprise, comment ? pour Filandre ? et n’estes-vous pas Callirée ?

Le berger qui pensoit qu’elle l’eust auparavant recogneu, fut bien marry de s’estre descouvert si legerement ; toutesfois voyant que la faute estoit faite, et qu’il ne pouvoit plus retirer la parole qu’il avoit proferée, pensa estre à propos de s’en prevaloir, et luy dit : Voyez, Daphnis, si vous avez occasion de vous douloir de moy, et de dire que je ne me fie pas en vous, puis que si librement je vous descouvre le secret de ma vie ; car ce que je viens de vous dire m’est de telle importance, qu’aussi tost qu’autre que vous le sçaura, il n’y a plus d’esperance de salut en moy. Mais je veux bien m’y fier, et me remettre tellement en vos mains, que je ne puisse vivre que par vous. Sçachez donc, bergere, que vous voyez devant vous Filandre sous les habits de sa sœur, et qu’amour en moy, et la compassion en elle, ont esté cause que nous nous soyons ainsi desguisez.

Et apres luy alla racontant son extreme affection, la recherche qu’il avoit faite d’Amidor, et de Filidas, l’invention de Callirée à changer d’habits, la resolution d’aller trouver son mary vestue en homme ; bref, tout ce qui s’estoit passé en cet affaire, avec tant de demonstration d’amour, qu’encores qu’au commencement Daphnis se fust estonnée de la hardiesse de luy et de sa sœur, si est-ce qu’elle en perdit l’estonnement, quand elle recogneut la grandeur de son affection, jugeant bien qu’elle les pouvoit porter à de plus grandes folies. Et encor que si elle eust esté appellée à leur conseil, lors qu’ils firent ceste entreprise, elle n’en eust jamais esté d’advis, toutesfois voyant comme l’effet en avoit bien reussy, elle resolut de luy aider en tout ce qui luy seroit possible, et n’y espargner ny peine, ny soing, ny artifice qu’elle jugeast despendre d’elle.

Et le luy ayant promis avec plusieurs asseurances d’amitité, elle luy donna le meilleur advis qu’elle peut, qui estoit de m’engager peu à peu en son amitié : Car, disoit-elle, l’amour envers les femmes est un de ces outrages, dont la parole offense plus que le coup : c’est un outrage que nul n’a honte de faire, pourvu que le nom luy en soit caché. De sorte que j’estime ceux-là bien advisez qui se font aimer à leurs bergeres, avant que de leur parler d’amour ; d’autant qu’amour est un animal qui n’a rien de rude que le nom, estant d’ailleurs tant agreable, qu’il n’y a personne à qui il desplaise. Et par ainsi, pour estre receu de Diane, il faut que ce soit sans le luy nommer, ny mesme sans qu’elle le voye, et user d’une telle prudence, qu’elle vous ayme aussi tost qu’elle pourra sçavoir que vous l’aimez d’amour ; car y estant embarquée, elle ne pourra par apres se retirer au port, encor qu’elle voye quelque apparence de tourmente autour d’elle. Il semble que jusques icy vous vous y estes conduit avec une assez grande prudence, mais il faut continuer. La feinte que vous avez faicte d’estre amoureuse d’elle, encores que fille, est tres à propos, estant trescertain que toute amour qui est soufferte, en fin en produit une reciproque. Mais il faut passer plus outre.

Nous faisons aisément plusieurs choses, qui nous sembleroient fort difficiles, si la coustume ne nous les rendoit aisées. C’est pourquoy ceux qui n’ont pas accoustumé une viande, la treuvent au commencement d’un goust fascheux, qui peu à peu se rend agreable par l’usage. Il faut que de là vous appreniez à rendre à Diane les discours amoureux plus aisez, et que par la coustume, ce qu’elle a si peu accoustumé luy soit ordinaire ; et pour y mieux parvenir, il faut trouver quelque invention pour luy rendre agreable vostre recherche, et que vous luy puissiez parler, encores que fille, aux mesmes termes que les bergers.

Car tout ainsi que l’oreille qui a accosutumé d’ouyr la musique, est capable d’y plier mesme la voix, et la hausser, et baisser aux tons qui sont harmonieux, encor que d’ailleurs on ne sçache rien en cest art ; de mesme, la bergere qui oyt souvent les discours d’un amant, y plie les puissances de son ame, et encor qu’elle ne sçache point aymer, ne laisse à se porter insensiblement aux ressentiments de l’amour. Je veux dire qu’elle aime la compagnie de ceste personne, en ressent l’éloignement, a pitié de son mal, et brusle en effet sans y penser. Voyez vous, Filandre, ne faites pas vostre profit de ces instructions ailleurs, et ne croyez pas que si je ne vous aimois, et n’avois pitié de vous, je vous decouvrisse ces secrets de l’escole ; mais recevez ce que je vous dis pour arrhes de ce que je desire faire pour vous.

Avec semblables paroles, voyant que le jour approchoit ; ils se retirent dans le logis, non pas sans se moquer de l’amour d’Amidor, qui le prenoit pour fille, et de r’apporter une partie de ses discours pour en rire. Et s’estans sur le matin endormis en ceste resolution, ils demeurent bien tard au lict, pour se recompenser de la perte de la nuict ; ce qui donna commodité au jeune Amidor de les y surprendre, et n’eust esté que presque en mesme temps j’entray dans leur chambre, je croy qu’il eust peut-estre recogneu la tromperie, car s’estant adressé au lict de la fainte Callirée, quoy qu’elle jouast bien son personnage, luy parlant avec toute la modestie qu’il luy estoit possible, et luy monstrant un visage severe, pour luy oster la hardiesse de ne se point hazarder, si est-ce que son affection l’eust peut-estre licencié, et que ses mains indiscrettes eussent descouvert son sein. Mais à mon abord Daphnis me pria de l’en empescher de les separer, ce que je fis avec beaucoup de contentement de Filandre, qui feignant de m’en remercier, me baisa la main avec tant d’affection, que si je l’eusse tant soit peu soupçonné, j’eusse bien recogneu que veritablement il y avoit de l’amour. Apres, leur ayant donné le bon jour, je r’amenay Amidor avec moy, à fin qu’ils eussent le loisir de s’habiller. Et parce qu’ils avoient dessein de parachever ce qu’ils avoient proposé, incontinent apres disner que nous fusmes retirez comme de coustume sous quelques arbres, pour jouir du frais, encor qu’Amidor y fust, Daphnis jugea que l’occasion estoit bonne, estant bien aise que ce fust mesme en sa presence, pour luy en oster son soupçon, et que si à l’advenir il l’oyoit par mesgarde parler quelquefois en homme, il ne le trouvast point estrange, faisant donc signe à Filandre, à fin qu’il aydast à son dessein, elle luy dit : Et qu’est-ce, Callirée, qui vous peut rendre muette en la presence de Diane ? – C’est, respondit-il, que j’allois en moy-mesme faisant plusieurs souhaits, pour la volonté que j’ay de faire service à ma maistresse, et entre autres un, que je n’eusse jamais pensé devoir desirer ? – Et quel est-il ? interrompit Amidor. – C’est, continua Filandre, que je voudrois estre homme pour rendre plus de service à Diane. – Et comment, adjousta Daphnis, estes-vous amoureuse d’elle ? – Plus, respondit Filandre, que ne le sçauroit estre tout le reste de l’univers. – J’aime donc mieux, dit Amidor, que vous soyez fille, tant pour mon advantage, que pour celuy de Filidas. – La consideration de l’un, ny de l’autre, repliqua Filandre, ne me fera pas changer de desir. – Et quoy, adjousta Daphnis, auriez-vous opinion que Diane vous aimast d’avantage ? – Je le devrois ainsi esperer, dit Filandre, par les loix de nature, si ce n’est que, comme en sa beauté, elle en outrepasse les forces, qu’en son humeur, elle en desdaigne les ordonnances. – Vous me croirez telle qu’il vous plaira, luy dis-je, si vous fais-je serment veritable, qu’il n’y a homme au monde que j’aime plus que vous. – Aussi, me repliqua-t’il, n’y a-t’il personne qui vous ayt tant voué de service ; mais ce bon-heur ne me durera, que jusques à ce que meilleur subjet se presente. – Me croyez-vous [luy repliquay-je] si volage que vous me faictes ? – Ce n’est pas [me respondit-il] que je croye en vous les imperfections de l’inconstance ; mais je sçay bien que j’en ay les causes pour les deffauts qui sont en moy. – Le deffaut, luy dis-je, est plustost de mon costé.

Et à ce mot je l’embrassay, et le baisay d’une aussi sincere affection que s’il eust esté ma sœur. Dequoy Daphnis sourioit en soy-mesme, me voyant si bien abusée. Mais Amidor nous interrompant, jaloux [comme je croy], de tous deux : Je pense, dit-il, que c’est à bon escient, et que Callirée ne se mocque point. – Comment, dit-il, me mocquer ?que le Ciel me punisse plus rigoureusement qu’il ne chastia jamais parjure, s’il y eut jamais amour plus violente, ny plus passionnée que celle que je porte à Diane. – Et si vous estiez homme, adjousta Daphnis, sçauriez-vous bien user des paroles d’homme, pour declarer vostre passion ? – Encore, respondit-il, que j’aye peu d’esprit, si est-ce que mon extreme affection ne me laisseroit jamais muette en semblable occasion. – Et voyons, la belle, dit Amidor, si ce ne vous est peine, comme vous vous demesleriez d’une telle entreprise. – Si ma maistresse, dit Filandre, me le permet, je le feray, avec promesse toutesfois qu’elle m’accordera trois supplications que je luy feray : la premiere, qu’elle me respondra à ce que je luy diray ; l’autre, qu’elle ne croira point estre une feinte, ce que sous autre personne que de Callirée je luy representeray, mais les recevra comme tres-veritables, encores qu’impuissantes passions ; et pour la fin, qu’elle me promettra que jamais autre que moy la serve en ceste qualité. Moy qui voyois que chacun y prenoit plaisir, et aussi que veritablement j’aimois Filandre sous les habits de sa sœur, luy respondis, que pour sa seconde et derniere demande, qu’elles luy estoient accordées, tout ainsi qu’elle les sçauroit desirer, que pour la premiere, j’estois si peu accoustumée à faire telles responses, que je m’asseurois qu’elle y auroit peu de plaisir. Toutesfois que pour ne la dedire en rien, j’essayerois de m’en acquitter le mieux qu’il me seroit possible.

A ce mot, se relevant sur un genouil, parce que nous estions assis en rond, me prenant une main, il commença de ceste sorte : Je n’eusse jamais creu, belle maistresse, considerant en vous tant de perfections, qu’il peust estre permis à un mortel de vous aimer, si je n’eusse esprouvé en moy mesme, qu’il est impossible de vous voir, et ne vous aimer point. Mais sçachant bien que le Ciel est trop juste pour vous commander une chose impossible, j’ay tenu pour certain qu’il vouloit que vous fussiez aimée, puis qu’il permettoit que vous fussiez veue, et sur ceste creance j’ay fortifié de raisons la hardiesse que j’avois eue de vous voir, et beny en mon cœur l’impuissance, qui m’a aussi tost soumis à vous, que mes yeux se sont tournez vers vous. Que si les loix ordonnent que l’on donne à chacun ce qui est sien, ne trouvez mauvais, belle bergere, que je vous donne mon cœur, puis qu’il vous est tellement acquis, que si vous le refusez, je le desadvoue pour estre mien. A ce mot il se teut, pour ouyr ce que je luy respondrois, mais avec une façon, que s’il n’eust point eu l’habit qu’il portoit, mal-aisément eust-on peu douter qu’il ne le dist à bon escient. Et pour ne contrevenir à ce que je luy avois promis, je luy fis telle response : Bergere, si les louanges que vous me donnez estoient veritables, je croirois peut-estre ce que vous me dites de vostre affection ; mais sçachant bien que ce sont flatteries, je ne puis croire que le reste ne soit dissimulation. – C’est trop blesser vostre jugement, me dit-il, que de douter de la grandeur de vostre merite, mais c’est avec semblables excuses que vous avez accoustumé de refuser les choses que vous ne voulez pas ; si puis-je avec verité jurer par Teutates, et vous sçavez bien que je ne me parjure pas, que vous ne refuserez jamais rien qui vous soit donné de meilleure, ny plus entiere volonté. Je sçay bien, luy respondis-je, que les bergers de ceste contrée ont accoustumé d’user de plus de paroles, où il y a moins de verité, et qu’ils tiennent entre eux pour chose tres-averée, que les dieux n’escoutent, ny ne punissent jamais les faux serments des amoureux. – Si c’est un vice particulier de vos bergers, dit-il, je m’en remets à vostre cognoissance ; mais moy, qui suis estranger, je ne dois participer à leur honte, non plus que je ne fais à leur faute. Et toutesfois par vos paroles mesmes plus cruelles, il faut que je retire quelque satisfaction pour moy. Car encor que les dieux ne punissent les serments des amoureux, si je ne le suis pas, comme il semble que vous en doutez, les dieux ne laisseront de m’envoyer le chastiment de parjure, et s’ils ne le font, vous serez contrainte d’avouer, que n’estant point chastié, je ne suis don point menteur, et si je suis menteur, et ne suis bien chastié, il faut que vous confessiez que je suis amant. Et par ainsi, de quelque costé que vostre bel esprit se veuille tourner, il ne sçauroit desadvouer qu’il n’y a point de beauté en la terre, ou Diane est belle, et que jamais beauté n’a esté aimée, ou la vostre l’est de ce berger, qui est à vos genous, et qui en cest estat implore le secours de toutes les graces, pour en retirer une de vous, qu’il croit meriter, si une parfaite amour a jamais eu du merite. – Si je suis belle, repliquay-je, je m’en remets aux yeux qui me voyent sainement ; mais vous ne sçauriez nier que vous ne soyez parjure et dissimulée, et il faut, Callirée, que je die que l’asseurance dont vous me parlez en homme, me fait resoudre à ne croire jamais aux paroles, puis qu’estant fille, vous les sçavez si bien déguiser. – Et pourquoy, Diane, dit-il lors en sousriant, interrompez-vous si tost les discours de vostre serviteur ?Vous estonnez-vous qu’estant Callirée, je vous parle avec tant d’affection ?Ressouvenez-vous qu’il n’y a impuissance de condition qui m’en fasse jamais diminuer ; tant s’en faut, ce sera plustost ceste occasion, qui la conservera, et plus violente et eternelle, puis qu’il n’y a rien qui diminue tant l’ardeur du desir, que la jouissance de ce qu’on desire, et cela ne pouvant estre entre nous, vous serez jusques à mon cercueil tousjours aimée, et moy tousjours amante. Et toutesfois si Tiresias, apres avoir esté fille, devint homme, pourquoy ne puis-je esperer que les dieux me pourroient bien autant favoriser, si vous l’aviez agreable ? Croyez, ma belle Diane, puis que les dieux ne font jamais rien en vain, qu’il n’y a pas apparence qu’ils ayent mis en moi une si parfaite affection, pour m’en laisser vainement travailler, et que si la nature m’a fait naistre fille, mon amour extreme me peut bien rendre telle, que ce ne soit point inutilement.

Daphnis qui voyoit que ce discours s’alloit fort esgarant, et qu’il estoit dangereux que cest amant se laissast transporter à dire chose qui le fist descouvrir par Amidor, l’interrompit, en luy disant : C’est sans doute, Callirée, que vostre amour ne sera point esprise inutilement, tant que vous servirez ceste belle bergere, non plus que le flambeau ne se consume pas en vain, qui esclaire à ceux qui sont dans la maison ; car tout le reste du monde n’estant que pour servir ceste belle, vous aurez fort bien employé vos jours, quand vous les aurez passes en son service. – Mais changeons de discours, dit Amidor, car voicy venir Filidas, qui ne prendroit nullement plaisir à les ouyr, encore que vous soyez fille. Et presque en mesme temps Filidas arriva, qui nous fit toutes lever pour le saluer. Mais Amidor, qui aimoit passionnément la fainte Callirée, lors que sa cousine arriva, prit le temps si à propos, que s’esloignant avec Filandre un peu de la trouppe, et la prenant sous le bras, et voyant que personne ne les pouvoit ouyr, commença de luy parler ainsi : Est-il possible, belle bergere, que les paroles que vous venez de tenir à Diane, soient veritables, ou bien si vous les avez dites seulement pour monstrer la beauté de vostre esprit ?– Croyez, Amidor, luy respondit-il, que je ne suis point mensongere, et que jamais je ne dis rien plus veritablement, que l’asseurance que je luy ay faite de mon affection ; que si en quelque chose j’ay manqué à la verité, ç’a esté pour en avoir dit moins que j’en ressens. Mais en cela je dois estre excusé, puis qu’il n’y a point d’assez bonnes paroles pour le pouvoir dire comme je le conçois. A quoy il respondit avec un grand soupir : Puis que cela est, belle Callirée, mal-aisément puis-je croire que vous ne recognoissiez beaucoup mieux l’affection que l’on vous porte, puis que vous ressentez les mesmes coups dont vous blessez, que non point celles qui en sont du tout ignorantes, et cela sera cause que je n’iray point recherchant d’autres paroles pour vous declarer ce que je souffre pour vous, ny d’autres raisons pour excuser ma hardiesse, que celles dont vous avez usé parlant à Diane. Et seulement j’adjousteray ceste consideration, afin que vous cognoissiez la grandeur de mon affection : Que si le coup qui ne se void, se doit juger selon la force du bras qui le donne, la beauté de Diane, dont vous ressentez la blessure, estant beaucoup moindre que la vostre, doit bien avoir fait moindre effort en vous que la vostre en moy. Et toutesfois, si vous l’aimez avec tant de violence, considerez comment Amidor doit estre traitté de Callirée, et quelle peut estre son affection, car il ne sçauroit la vous declarer que par la comparaison de la vostre. – Berger, luy respondit-il, si la cognoissance que vous avez eue de l’amitié que je porte à Diane, vous a donné la hardiesse de me parler de ceste sorte, il faut que je supporte le supplice que mon inconsideration merite, ayant parlé si ouvertement devant vous. Mais aussi deviez-vous avoir esgard, qu’estant fille, je ne pouvois par ces discours offenser son honnesteté, et si faites bien vous la mienne en me parlant ainis, qui ay un mary, qui ne supporteroit pas avec patience cest outrage, s’il en estoit adverty. Mais outre cela, puis que vous parlez de Diane, à qui veritablement je me suis entierement donnée, encor faut-il que je vous die, que si vous voulez que je mesure vostre affection à la mienne, selon les causes que nous avons d’aimer, je ne croiray pas que vous en ayez beaucoup, puis que ce que vous nommez beauté en moy ne peut, en sorte que ce soit, retenir ce nom aupres de la sienne. – Belle bergere, luy dit Amidor, je n’ay jamais creu que l’on vous peust offenser en vous aimant, mais puis que cela est, j’advoue que je merite chastiment, et que je suis prest à le recevoir tout tel que vous me l’ordonnerez. Il est vray que vous devez ensemble vous resoudre à joindre au mesme supplice tout celuy que je pourray meriter, en vous aimant le reste de ma vie, car il est impossible, que je vive sans vous aimer. Et ne croyez point que le mescontentement de Gerestan m’en puisse jamais divertir : celuy qui ne craint ny les hazards, ny la mort mesme, ne redoutera jamais un homme. Mais quant à ce qui vous touche, j’advoue que j’ay failly en faisant quelque comparaison de vous à Diane, estant, sans doute, mal proportionnée de son costé. Il est vray que ce n’a pas esté comme de chose esgale, mais comme du moindre au plus grand, et ayant eu opinion que ce que vous ressentiez, vous donneroit plus de cognoissance de ma peine, j’ay commis ceste erreur, en laquelle, si vous me pardonnez, je proteste de ne retomber jamais.

Filandre qui m’aimoit à bon escient, et qui avoit eu opinion qu’Amidor en fist de mesme, eust mal-aisément supporté d’ouyr parler de moy avec tant de mespris, s’il n’eust eu dessein de descouvrir ce qui en estoit ; mais desirant de s’en eclaircir, et luy semblant d’en avoir rencontré une fort bonne occasion, il eut tant de puissance sur soy-mesme, que sans luy en faire semblant, il luy dit : Comment ?est-il possible, Amidor, que vostre bouche profere des paroles que vostre cœur desment si fort ? Pensez-vous que je ne sçache pas bien que vous dissimulez ?et que dés long temps vostre affection est toute pour Diane ? – Mon affection ! repliqua-t’il comme surpris, que jamais personne ne me puisse aimer, si j’aime autre bergere que vous ! Je ne dis pas qu’autresfois je n’ay esté de ses amis ; mais son humeur inesgale, tantost toute de feu, tantost toute de glace, m’en a tellement retiré, qu’à ceste heure elle m’est indifferente. – Et comment, dit Filandre, m’osez-vous parler ainsi, puis que je sçay qu’en verité elle vous a aimé et vous aime encores ? – Je ne veux pas nier, dit Amidor qu’elle ne m’ait aimé. Et, continua-t’il en sousriant, je ne jurerois pas qu’elle ne m’aime encores ; mais si ferois bien qu’elle n’est point aimée de moy, et que je luy en laisse tout le soucy.

Ce qu’Amidor disoit en cela estoit bien selon son humeur ; car c’estoit sa vanité ordinaire, de vouloir qu’on creust qu’il eust plusieurs bonnes fortunes, et à ceste occasion, il avoit accoustumé de se rendre à dessein si familier de celles qu’il hantoit, que quand il s’en retiroit, il pouvoit presque par ses sousris, et niant froidement, faire croire tout ce qu’il vouloit d’elles. A ce coup Filandre recogneut bien son artifice, et n’eust esté qu’il craignoit de se descouvrir, il se sentit tellement touché de mon offense, que je crois qu’il l’eust repris de mensonge ; si ne peut-il s’empescher de luy respondre assez aigrement : Vrayment, Amidor, vous estes le plus indigne berger, qui vive parmy les bonnes compagnies. Vous avez le courage de parler de ceste sorte de Diane, à qui vous monstrez tant d’amitié, et à qui vous avez tant d’obligation ? Et que pouvons-nous esperer, nous, qui n’approchons en rien ses merites, puis que ny ses perfections, ny son amitié, ny vostre alliance ne vous peuvent attacher la langue ? Quant à moy, j’advoue que vous estes la plus dangereuse personne qui vive, et qui voudra avoir du repos doit tascher de vous esloigner comme une maladie tres-contagieuse.

A ce mot il le quitta, et nous vint retrouver, le visage tant enflammé de colere, que Daphnis cogneut bien qu’il estoit offensé d’Amidor, qui estoit demeuré si estonné de ceste separation, qu’il ne sçavoit ce qu’il avoit à faire. Depuis, le soir, Daphnis s’enquit de Filandre de leur discours, et parce qu’elle m’aimoit, et jugeoit que cela ne pouvoit que beaucoup accroistre l’amitié que je portois à la fainte Callirée, dés le matin elle me le raconta avec tant d’aspreté contre Amidor, et si avantageusement pour Filandre, qu’il faut advouer que depuis je ne me peus si aisément deffendre de l’aimer, lors que je le recogneus, me semblant que sa bonne volonté m’y obligeoit. Mais Daphnis, qui sçavoit bien que si je l’aimois alors, c’estoit pour le croire Callirée, luy conseilloit ordinairement de se decouvrir à moy, disant qu’elle croyoit bien qu’au commencement je le rejetterois, et m’en fascherois, mais qu’en fin toutes choses se remettroient, et que de son costé elle y travailleroit de sorte, qu’elle esperoit en venir à bout. Mais elle ne peut avoir d’assez fortes persuasions pour luy en donner le courage, qui fit resoudre Daphnis de le faire elle mesme sans qu’il le sçeust, prevoyant bien que Gerestan voudroit r’avoir sa femme, et que ceste finesse auroit esté inutile.

En ceste resolution, un jour qu’elle me trouva seule, apres quelques discours assez ordinaires : Mais que sera-ce en fin, dit-elle de ceste folle de Callirée ? je croy en verité que vous luy ferez perdre l’entendement, car elle vous aime si passionnément, que je ne croy pas qu’elle puisse vivre. Si Filidas va un jour coucher hors de ceans, et que vous puissiez sortir une nuict de vostre chambre, il faut que vous la voyez en l’estat où je l’ay trouvée plusieurs fois ; car presque toutes les nuicts qui sont un peu claires, elle les passe dans le jardin, et se plaist de sorte en ses imaginations, que je ne la puis retirer qu’à force de ses resveries. – Je voudroy bien, luy respondis-je, luy pouvoir r’apporter du soulagement, mais que veut-elle de moy ? ne luy rends-je pas amitié pour amitié ? ne luy en fais-je assez paroistre par toutes mes actions ? manqué-je à quelque sorte de courtoisie, ou de devoir envers elle ?– Cela est vray. Mais, me repliqua t’elle, si vous aviez ouy ses discours, je ne croy pas qu’elle ne vous fist compassion, et vous supplie que sans qu’elle le sçache, vous la veniez escouter une nuict. Je le luy promis fort librement, et luy dis que ce seroit bientost ; car Filidas m’avoit dit le soir auparavant, qu’elle vouloit visiter Gerestan, et faire amitié avec luy. Quelques jours apres, Filidas selon son dessein, emmenant Amidor avec luy, partit pour aller voir Gerestan, ayant resolu de ne revenir de sept ou huict jours apres, afin de luy faire parositre plus d’amitié, et ce sejour nous vint fort à propos, car s’il eust esté en la maison, mal-aisément luy eussions nous peu cacher le trouble en quoy nous fusmes. Or le mesme jour du depart, Filandre, suivant sa coustume, ne manqua pas de descendre au jardin à moitié déshabillé, lors qu’il creut que chacun estoit endormy. Au contraire, Daphnis, qui s’estoit couchée la premiere, aussi tost qu’elle le vid sortir, se depescha de me le venir dire, et me mettant hastivement une robe dessus, je la suivis assez viste, jusques à ce que nous fusmes dans le jardin. Mais lors qu’elle eut remarqué où il estoit, elle me fit signe d’aller au petit pas apres elle, et quand nous nous en fusmes approchées, de sorte que nous le pouvions ouyr, nous nous assismes en terre, et incontinent apres, j’ouys qu’il disoit : Mais à quoy toute ceste patience ? à quoy tous ces dilayements ? Ne faut-il pas que tu meures sans secours, ou que tu descouvres ta blessure au chirurgien qui la peut guerir ? Et là s’arrestant pour quelque temps, il reprenoit ainsi avec un grand souspir : Ne dis-tu pas, ô fascheuse crainte, qu’elle nous bannira de sa presence ? et qu’elle nous ordonnera une mort desesperée ? Et bien, si nous mourons, ne nous sera-ce pas beaucoup de soulagement d’abreger une si miserable vie que la nostre, et mourant satisfaire à l’offense que nous aurons faicte ? Et quant au bannissement, s’il ne nous vient d’elle, le pouvons-nous eviter de Gerestan, de qui l’impatience ne nous laissera guere d’avantage icy ?Que si toutesfois nous obtenons un plus long sejour de cest importun, et que la mort ne nous vienne du courroux de la belle Diane, helas ! pourrons-nous eviter la violence de nostre affection ? Que faut-il donc que je fasse ? Que je le luy die ? Ah ! je ne l’offenseray jamais, s’il m’est possible. Le luy tairay-je ? Et pourquoy le taire, puis qu’aussi bien ma mort luy en donnera une bien prompte cognoissance ? Quoy donc ? je l’offenseray ? Ah ! l’outrage et l’amitié ne vont jamais ensemble. Mourons donc plustost. Mais si je consens à ma mort, ne luy fais-je pas perdre le plus fidelle serviteur qu’elle ait jamais ? et puis est-il possible qu’en adorant on puisse offenser ? Je le luy diray donc, et en mesme temps luy descouvriray l’estomac, afin que le fer plus aisément punisse mon erreur, si elle le veut. Voilà, luy diray-je, où demeure le cœur de cet infortuné Filandre, qui sous les habits de Callirée, au lieu d’acquerir vos bonnes graces, a rencontré vostre courroux : vengez-vous, et le punissez, et soyez certaine que si la vengeance vous satisfait, le supplice luy en sera tres-agreable.

Belles bergeres, quand j’ouys parler Filandre de ceste sorte, je ne sçay ce que je devins, tant je fus surprise d’estonnement. Je sçay bien que je m’en voulus aller, afin de ne voir plus ce trompeur, tant pleine de despit que j’en tremblois toute. Mais Daphnis, pour achever entierement sa trahison, me retint par force, et parce, comme je vous ay dit, que nous estions fort pres du berger, au premier bruit que nous fismes, il tourna la teste, et croyant que ce ne fust que Daphnis, il s’y en vint ; mais quand il m’apperceut, et qu’il creut que je l’avois ouy : O dieux ! dit-il, quel supplice effacera ma faute ? Ah ! Daphnis, je n’eusse jamais attendu cette trahison de vous. Et à ce moment il s’en alla courant par le jardin comme une personne insensée, quoy qu’elle l’appellast deux ou trois fois par le nom de Callirée. Mais craignant d’estre ouye de quelqu’autre, et plus encore que le desespoir ne fist faire à Filandre quelque chose de mal à propos en sa personne, elle me laissa seule, et se mit à le suivre, me disant toute en colere en partant : Vous verrez, Diane, que si vous traittez mal Filandre, peut-estre vous ruinerez-vous de sorte, que vous en ressentirez le plus grand desplaisir. Si je fus estonnée de cet accident, jugez-le, belles bergeres, puisque je ne sçavois pas mesme m’en retourner. En fin apres avoir repris un peu mes esprits, je cherchay de tant de costez, que je revins en ma chambre, où m’estant remise au lict toute tremblante, je ne peus clorre l’œil de toute la nuict.

Quant à Daphnis, elle chercha tant Filandre, qu’en fin elle le rencontra plus mort que vif, et apres l’avoir tancé de n’avoir sceu se prevaloir d’une si favorable occasion, et toutesfois l’avoir asseuré que je n’estois point si estonnée de cet accident que luy, elle le remit un peu, et le r’asseura en quelque sorte, non point toutesfois tellement que le lendemain il eust la hardiesse de sortir de sa chambre. Moy d’autre costé, infiniment offensée contre tous deux, je fus contrainte de tenir le lict, pour ne donner cognoissance de mon desplaisir à ceux qui estoient autour de nous, et particulierement à la niepce de Gerestan. Mais de bonne fortune elle n’estoit pas plus spirituelle que de raison, de sorte que nous luy cachasmes aisément ce mauvais mesnage, ce qui nous eust esté presque impossible, et mesme à Filandre, autour duquel elle demeuroit ordinairement.

Daphnis ne se trouva pas peu empeschée en ceste occasion, car au commencement je ne pouvois la recevoir en ses excuses. En fin elle me tourna de tant de costez, et me sceut tellement deguiser ceste affection, que je luy promis d’oublier le desplaisir qu’elle m’avoit fait, jurant toutesfois, quant à Filandre, que je ne le verrois jamais. Et je croy qu’il s’en fust allé sans me voir, ne me pouvant supporter courroucée, n’eust esté le danger où il craignoit que Callirée tombast, car elle avoit à faire à un mary, qui estoit assez fascheux. Ce fust ceste consideration qui le retint, mais sans bouger du lict, faignant d’estre malade. Cinq ou six jours se passerent sans que je le voulusse voir, quelque raison que Daphnis me peust alleguer pour luy, et n’eust esté que je fus advertie que Filidas revenoit et Callirée aussi, je ne l’eusse veu de long temps.

Mais la crainte que j’eus que Filidas ne s’en prist garde, et que ce qui estoit si secret, ne fust divulgué par toute la contrée, me fit resoudre à le voir, avec condition, qu’il ne me feroit point de semblant de ce qui s’estoit passé, n’ayant pas assez de force sur moy, pour m’empescher de ne donner quelque cognoissance de mon desplaisir. Il le promit, et le tint ; car à peine oisoit-il tourner les yeux vers moy, et quand il le faisoit, c’estoit avec une certaine soubmission, qui ne m’asseuroit pas peu de son extreme amour. Et de fortune, incontinent apres que j’y fus entrée, Filidas, Amior, et le dissimulé Filandre arriverent dans la chambre, de qui les fenestres fermées donnerent assez bonne commodité de cacher nos visages. Filandre avoit adverty sa sœur de tout ce que luy estoit advenu, et cela avoit esté cause que le sejour de Filidas n’avoit pas esté si long, qu’il en avoit fait dessein ; car elle, disant que sa sœur estoit malade, les contraignit de s’en retourner.

Mais ce discours seroit trop ennuyeux, si je n’abregeois toutes nos petites querelles. Tant y a que Callirée ayant sceu comme toutes choses estoient passées, quelquefois les tournant en gausserie, d’autres fois cherchant des apparences de raison, sceut de sorte de servir de son bien dire, estant mesme aidée de Daphnis, qu’en fin je consentis au sejour de Filandre, jusqu’à ce que les cheveux fussent revenus à sa sœur, cognoissant bien que ce seroit la ruiner et moy aussi, si je precipitois d’avantage son retour. Et il advint [comme elle avoit fort bien prevu] que durant le temps que ce poil demeura à croistre, l’ordinaire conversation du berger, qui en fin ne m’estoit point desagreable, et la cognoissance de la grandeur de son affection, commencerent à me flatter de sorte, que de moy-mesme j’excusois sa tromperie, considerant de plus le respect et la prudence dont il s’y estoit conduit. Si bien qu’avant qu’il peust partir, il obtint ceste declaration qu’il avoit tant desirée, à sçavoir que oubliois sa tromperie, et que ne sortant point des termes de son devoir, j’aimerois sa bonne volonté, et la cherirois pour son merite, ainsi que je devrois. La cognoissance qu’il me donna de son contentement, ayant ceste asseurance de moy, me rendit bien aussi asseurée de son affection, que peu auparavant son desplaisir m’en avoit fait certaine, car il fut tel qu’à peine le pouvoit-il dissimuler.

Cependant que nous estions en ces termes, Filidas, de qui l’amour s’alloit tousjours augmentant, ne peut en couvrir d’avantage la grandeur, de sorte qu’elle resolut de tenter tout à fait le dissimulé Filandre. Avec ce dessein, la trouvant à propos un jour qu’elles se promenoient ensemble dans une touffe d’arbres, qui fait l’un des quarrez du jardin, elle luy parla de ceste sorte, apres avoir esté longuement interditte : Et bien, Filandre, sera-t’il vray que quelque amitié que je vous puisse faire paroistre, je ne sois point assez heureux pour estre aimé de vous ? Callirée luy respondit : Je ne sçay, Filidas, quelle plus grande amitié vous me demandez, ny comment je vous en puis rendre d’avantage, si vous mesme ne m’en donnez les moyens. – Ah ! dit-elle, si vostre volonté estoit telle que la mienne la desire, je le pourrois bien faire. – Jusqu’à ce que vous m’ayez esprouvée, dit Callirée, pourquoy voulez-vous douter de moy ?– Ne sçavez-vous pas, dit Filidas, que l’extreme desir est tousjours suivy de doute ? jurez-moy que vous ne me manquerez point d’amitié, et je vous declarerai peut-estre chose dont vous serez bien estonnée.

Callirée fut un peu surprise, ne sçachant ce qu’elle vouloit dire ; toutesfois, pour en sçavoir la conclusion, elle luy respondit : Je le vous jure, Filidas, tout ainsi que vous me le demandez, et de plus que je ne pourray jamais vous rendre tesmoignage de bonne volonté que je ne le fasse. A ce mot, pour remerciement, et presque par transport, Filidas la prenant par la teste, la baisa avec tant de vehemence, que Callirée en rougit, et la repoussant tout en colere, luy demanda quelle façon estoit celle-là. – Je sçay, respondit alors Filidas, que ce baiser vous estonne, et que mes actions jusques icy vous auront peut-estre fait soupçonner quelque chose d’estrange en moy ; mais si vous voulez avoir la patience de m’escouter, je m’asseure que vous en aurez plustost pitié que mauvais opinion. Et lors reprenant du commencement jusques au bout, elle luy fit entendre le procez qui avoit esté entre Phormion et Celion nos peres, l’accord qui fut fait pour l’assoupir, et en fin l’artifice de son pere à la faire eslever comme un homme, encor qu’elle fust fille. Bref nostre mariage, et tout ce que je viens de vous raconter, et puis continua de ceste sorte : Or ce que je veux de vous pour satisfaction de vostre promesse, c’est que recognoissant l’extreme affection que je vous porte, vous me receviez pour vostre femme, et je feray espouser Diane à mon cousin Amidor, que mon pere avoit expressement eslevé dans sa maison pour ce subjet. Et là dessus elle adjousta tant de paroles pour la persuader, que Callirée estonnée plus que je ne vous sçaurois dire, eut le loisir de revenir à soy, et luy respondre, que sans mentir elle luy avoit raconté de grandes choses, et telles que mal-aisément les pourroit-elle croire, si elle ne les asseuroit d’autre façon que par paroles. Elle, alors se desboutonnant, se descouvrit le sein : L’honnesteté, luy dit-elle, me deffend de vous en monstrer d’avantage, mais cela, ce me semble, vous doit suffire.

Callirée alors pour avoir loisir de se conseiller avec nous, fit semblant d’en estre fort aise, mais qu’elle avoit des parents, dont elle esperoit tout son avancement, et sans l’advis desquels elle ne feroit jamais une resolution de telle importance, et sur tout, qu’elle la supplioit de tenir ceste affaire secrette ; car, la divulguant, ce ne seroit que donner sujet à plusieurs de parler, et qu’elle l’asseuroit dés lors, que quand il n’y resteroit que son consentement, elle luy donneroit cognoissance de sa bonne volonté. Avec semblables propos elle finirent leur promenoir, et revindrent au logis, où de tout le jour, Callirée n’osa nous accoster, de peur que Filidas n’eust opinionqu’elle nous en parlast ; mais le soir elle raconta à son frere tous ces discours, et puis tous deux allerent trouver Daphnis, à laquelle ils les firent entendre. Jugez si l’estonnement fut grand ; mais qu’il peut estre, le contentement de Filandre le surpassoit de beaucoup, luy semblant que le Ciel luy offroit un tres-grand acheminement à la conclusion de ses desirs.

Le matin Daphnis me pria d’aller voir la feinte Callirée, et la vraye demeura aupres de Filidas, afin qu’elle ne s’en doutast. Dieu sçait quelle je devins, quand je sceu tout ce discours. Je vous jure que j’estois si estonnée, que je ne sçavois si ce n’estoit point un songe. Mais ce fut le bon que Daphnis se plaignoit infiniment de moy, que je le luy eusse si longuement celé, et quelque serment que je luy fisse, que je n’en avois rien sceu jusques à l’heure, elle ne me vouloit point croire si enfant, et lors que je luy disois que je pensois que tous les hommes fussent comme Filidas, elle se tuoit de rire de mon ignorance. En fin nous resolusmes, de peur que Bellinde ne voulust disposer de moy à sa volonté, ou que Filidas ne me fist quelque surprise pour Amidor, qu’il ne falloit rien faire à la volée et sans y bien penser ; car, dés lors, par la sollicitation de Daphnis et de Callirée, je promis à Filandre de l’espouser. Et cela fut cause que reprenant ses habits, apres avoir asseuré Filidas, qu’il alloit pour en parler à ses parens, il se retira avec sa sœur vers Gerestan, qui ne prit jamais garde à ceste ruse. Depuis ce temps il fut permis à Filandre de m’escrire ; car, envoyant d’ordinaire de ses nouvelles à Filidas, j’avois tousjours de ses lettres, et si finement, que ny Amidor ne s’en apperceurent jamais.

Or, belles bergeres, jusques icy ceste recherche ne m’avoit guere r’apporté d’amertume, mais, helas ! c’est ce qui s’ensuivit, qui m’a tant fait avaler d’absinthe, que jusques au cercueil il ne faut pas que j’espere de gouster quelque douceur.

Il advint pour mon mal-heur, qu’un estranger passant par ceste contrée me vid endormie à la fontaine des Sicomores, où la fraischeur de l’ombrage, et le doux gazouillement de l’onde m’avoient sur le haut du jour assoupie. Luy que la beauté du lieu avoit attiré pour passer l’ardeur du midy, n’eut plustost jetté l’œil sur moy, qu’il y remarqua quelque chose qui luy pleut. Dieux ! quel homme, ou plustost quel monstre estoit ce ! Il avoit le visage reluisant de noirceur, les cheveux raccourcis et meslez comme la laine de nos moutons, quand il n’y qu’un mois ou deux qu’on les a tondus, la barbe à petits bouquets clairement espanchée autour du menton, le nez aplaty entre les yeux et rehaussé et large par le bout, la bouche grosse, les levres renversées, et presque fendues sous le nez. Mais rien n’estoit si estrange que ses yeux, car en tout le visage il n’y paroissoit rien de blanc, que ce qu’il en descouvroit, quand il les rouloit dans la teste. Ce bel amant me fut destiné par le Ciel, pour m’oster à jamais toute volonté d’aimer ; car estant ravy à me considerer, il ne peut s’empescher [transporté comme je croy de ce nouveau desir] de s’approcher de moy pour me baiser. Mais parce qu’il estoit armé, et à cheval, le bruit qu’il fit m’esveilla, et si à propos, qu’ainsi qu’il estoit prest de se baisser pour satisfaire à sa volonté, j’ouvris les yeux, et voyant ce monstre si pres de moy, premierement je fis un grand cris, puis luy portant les mains au visage, le heurtay de toute ma force. Luy qui estoit à moitié panché, n’attendant pas ceste deffense, fut si surpris, que le coup le fit balancer, et de peur qu’il eut, comme je pense, de choirs sur moy, il aima mieux tomber de l’autre costé, si bien que j’eus loisir de me lever. Je ne croy pas que s’il m’eust touchée, je ne fusse morte de frayeur ; car figurez vous que tout ce qui est de plus horrible ne sçauroit en rien approcher l’horreur de son visage espouvantable.

J’estois des-ja bien esloignée quand il se releva, et voyant qu’il ne me sçauroit attaindre, parce qu’il estoit armé assez pesamment, et que la peur m’attachoit des aisles aux pieds, il sauta promptement sur son cheval, et à toute course, me suivoit, lors qu’estant presque hors d’haleine, la pauvre Filidas, qui assez pres de là entretenoit Filandre, qui nous estoit venu voir, et qui s’estoit endormy en luy parlant, ayant ouy ma voix, courut à moy, voyant que ce cruel me poursuivoit avec l’espée nue en la main, car la colere de sa cheute luy avoit effacé toute amour. Elle s’opposa genereusement à sa furie, me faisant paroistre par ce dernier acte, qu’elle m’avoit autant aimé que son sexe le luy permettoit, et d’abord luy prit la bride du cheval, dont ce barbare offensé, sans nul esgard de l’humanité, luy donna de l’espée sur le bras, de telle force qu’il le luy destacha du corps, et elle presque en mesme temps de douleur mourut, et tomba entre les pieds de son cheval, qui broncha si lourdement que son maistre eut assez d’affaire à s’en despestrer. Et parce que Filidas en mourant fit un grand cry, nommant fort haut Filandre, luy qui estoit aupres l’ouyt, et la voyant en si piteux estat, en eut un extreme desplaisir, mais plus encores, quand il vid ce barbare, s’estant desmeslé de son cheval, me courre apres, l’espée en la main, et moy, comme je vous disois, et de peur, et de la course que j’avois faite, tant hors d’haleine que je ne pouvois presque mettre un pied devant l’autre.

Que devint ce pauvre berger ? Je ne croy pas que jamais lyonne, à qui les petits ont esté desrobez, lors qu’elle void ceux qui les emportent, s’eslançast plus legerement apres eux, que le courageux Filandre apres ce cruel. Et parce qu’il estoit chargé d’armes qui l’empeschoient de courre, il l’atteignit assez tost, et d’abort luy cria : Cessez, chevalier, cessez d’outrager d’avantage celle qui merite mieux d’estre adorée. Et parce qu’il ne s’arrestoit point, ou fust que pour estre en furie il n’oyoit point sa voix, ou que pour estre estranger, il n’entendoit point son langage, Filandre mettant une pierre dans sa fronde, la luy jetta d’une si grande impetuosité, que le frappant à la teste, sans les armes qu’il y portoit, il n’y a point de doute qu’il l’eust tué de ce coup, qui fut tel, que l’estranger s’en aboucha. Mais il se releva incontinent, et oubliant la colere qu’il avoit contre moy, s’adressa tout en furie à Filandre, qui se trouva si pres, qu’il ne peut eviter le coup malheureux qu’il luy donna dans le corps, n’ayant en la main que sa houlette pour toute deffense. Toutesfois se voyant le glaive de son ennemy si avant, sa naturelle generosité luy donna tant de force et de courage, qu’au lieu de reculer il s’avança, et s’enfonçant le fer dans l’estomach jusques aux gardes, il luy planta le bout ferré de sa houlette entre les deux yeux, si avant qu’il ne l’en peut plus retirer, qui fut cause que la luy laissant ainsi attachée, il le saisit à la gorge, et de mains et de dents paracheva de le tuer. Mais, helas ! ce fut bien une victoire cherement achetée ; car ainsi que ce barbare tomba mort d’un costé, Filandre n’ayant plus de force, se laissa choir de l’autre, toutesfois si à propos, que tombant à la renverse, l’espée qu’il avoit au travers du corps, heurta de la pointe contre une pierre, et la pesanteur du corps la fit ressortir de la playe. Moy qui de temps en temps tournois la teste pour voir si ce cruel ne m’atteignoit point encores, veis bien au commencement que Filandre le couroit, et dés lors une extreme frayeur me saisit. Mais, helas ! quand je veis blessé si dangereusement, oubliant toute sorte de crainte, je m’arrestay ; mais, quand il tomba, la frayeur de la mort ne me peut empescher de courre vers luy, at aussi morte presque que luy, je me jettay en terre, l’appellant toute esplorée par son nom. Il avoit desjà perdu beaucoup de sang, et en perdoit à toute heure d’avantage par les deux costez de sa playe.

Et voyez quelle force a une amitié ! moy qui ne sçaurois voir du sang sans m’esvanouir, j’eus bien alors le courage de luy mettre mon mouchoir contre sa blessure, pour empescher le cours du sang, et rompant mon voile, luy en mettre autant de l’autre costé. Ce petit soulagement luy servit de quelque chose, car luy ayant mis la teste en mon giron, il ouvrit les yeux , et reprit la parole. Et me voyant toute couverte de larmes, il s’efforça de me dire : Si jamais j’ay esperé une fin plus favorable que celle-cy, je prie le Ciel, belle bergere, qu’il n’ait point de pitié pour moy. Je voyois bien que mon peu de merite ne me pourroit jamais faire atteindre ce bon-heur desiré, et je craignois qu’en fin le desespoir ne me contraignit à quelque furieuse resolution contre moy-mesme. Les dieux qui sçavent mieux ce qu’il nous faut, que nous ne le sçavons desirer, ont bien cogneu, que n’ayant vescu depuis si long temps que pour vous, il falloit aussi que je mourusse pour vous. Et jugez quel est mon contentement, puis que je meurs non seulement pour vous, mais encore pour vous conserver la chose du monde que vous avez la plus chere, qui est vostre pudicité. Or, ma maistresse, puis qu’il ne me reste plus rien puor mon contentement, qu’un seul poinct, par l’affection que vous avez recogneue en Filandre, je vous supplie de me le vouloir accorder, afin que ceste ame heureuse entierement puisse vous aller attendre aux champs Elisiens, avec ceste satisfaction de vous.

Il me dit ces paroles à mots interrompus, et avec beaucoup de peine ; et moy qui le voyois en cet estat, pour luy donner tout le contentement qu’il pouvoit desirer, luy respondis : Amy, les dieux n’ont point fait naistre en nous une si belle et honneste affection, our l’esteindre si promptement, et pour ne nous en laisser que le regret. J’espere qu’ils vous donneront encores tant de vie, que je pourray vous faire cognoistre que je ne vous cede point en amitié, non plus que vous ne le faites à personnes en merite. Et pour preuve de tout ce que je vous dy, demandez seulement tout ce que vous voudrez de moy, car il n’y a rien que je vous puisse ny vueille refuser. A ces derniers mots, il me prit la main, et se l’ap- prochant de la bouche : Je baise, dit-il, ceste main, pour remerciement de la grace que vous me faites. Et lors dressant les yeux au ciel : O dieux, dit-il, je ne vous requiers qu’autant de vie qu’il m’en faut pour l’accomplissement de la promesse que Diane me vient de faire. Et puis adressant sa parole à moy, avec tant de peine, qu’à peine pouvoit-il proferer les mots, il me dit ainsi : Or, ma belle maistresse, escoutez donc ce que je veux de vous, puis que je ne ressens l’aigreur de la mort, que pour vous. Je vous conjure par mon affection et par vostre promesse, que j’emporte ce contentement hors de ce monde, que je puisse dire que je suis vostre mary, et croyez, si je le reçois, que mon ame ira tres-contente en quelque lieu qu’il luy faille aller, ayant un si grand tes- moignage de vostre bonne volonté.

Je vous jure, belles bergeres, que ces paroles me toucherent si vivement, que je ne sçay comme j’eus assez de force à me soustenir, et croy, quant à moy, que ce fut la seule volonté que j’avois de luy complaire, qui m’en donna le courage. Cela fut cause qu’il n’eut pas plustost fini sa demande, que luy retendant la main, je luy dis : Filandre, je vous accorde ce que vous me requerez, et vous jure devant tous les dieux, et particulierement devant les divinitez qui sont en ces lieux, que Diane se donne à vous, et qu’elle vous reçoit et de cœur et d’ame pour son mary. Et, en disant ces mots, je le baisay. Et moy, me dit-il, je vous reçoy, ma belle maistresse, me donne à vous pour jamais, tres-heureux et content d’emporter ce glorieux nom de mary Diane. Helas ! ce mot de Diane fut le dernier qu’il profera ; car, m’ayant les bras au col, et me tirant à luy pour me baiser, il expira, laissant ainsi son esprit sur mes levres.

Quelle je devins, le voyant mort, jugez-le, belles bergeres, puis que veritablement je l’aimois. Je tombay abouchées sur luy, sans pouls, et sans sentiment, et de telle sorte esvanouie, que je fus emportée chez moy, sans que je revinisse. O Dieux ! que j’ay ressenti vivement cette perte, et recogneu plus que veritable ce que tant de fois il m’avoit predit, que je l’aimerois d’avantage apres sa morte que durant sa vie. Car j’ay despuis conservé si vive sa memoire en mon ame, qu’il me semble qu’à toute heure je l’ay devant mes yeux, et que sans cesse il me dit, que pour n’estre ingrate il faut que je l’aime. Aussi, fais-je, ô belle ame, et avec la plus entiere affection qu’il se peut, et si où tu es, on a quelque cognoissance de ce qui se fait çà bas, reçoy, ô cher amy, ceste volonté, et ces larmes que je t’offre pour tesmoignage, que Diane aimera jusques au cercueil son cher Filandre.


LE SEPTIESME LIVRE
DE LA PREMIERE
Partie d'Astrée


Astrée, pour interrompre les tristes paroles de Diane : Mais, belle bergere, luy dit- elle, qui estoit ce miserable, qui fut cause d’un si grand desastre ? – Helas ! dit Diane, que voulez-vous que je vous en die? C’estoit en ennemy, qui n’estoit au monde que pour estre cause de mes eternelles larmes. – Mais encor, respondit Astrée, ne sceut-on jamais quel homme c’estoit ? – On nous dit, repliqua-t’elle, quelque temps apres, qu’il venoit de certains pays barbares, outre un destroit, je ne sçay si je le sçauray bien nommer, qui s’appelle les Colonnes d’Hercule. Et le sujet qui le fit venir de si loin pour mon mal-heur, estoit que devenu amoureux en ces contrées-là, sa dame luy avoit commandé de chercher toute l’Europe, pour sçavoir s’il y en avoit quelqu’autre aussi belle qu’elle ; et s’il venoit à rencontrer quelque amant, qui voulust maintenir la beauté de sa maistresse, il estoit obligé de combattre contre luy, et luy en envoyer la teste, avec le pourrait et le nom de la dame. Helas ! que pleust aux dieux que j’eusse esté moins prompte à m’enfuir, lors qu’il me poursuivoit pour me tuer, à fin que par ma mort j’eusse empesché celle du pauvre Filandre. A ces paroles, elle se mit à pleurer, avec une telle abondance de larmes, que Phillis pour la divertir, changea de propos, et se levant la premiere. Nous avons, dit-elle, demeuré trop longuement assises, il me semble qu’il seroit bon de se promener un peu. A ce mot, elles se leverent toutes trois, et s’en allerent du costé de leurs hameaux, car aussi bien estoit-il tantost temps de disner.

Leonide qui estoit [comme je vous ay dit] aux escoutes, ne perdoit pas une seule parole de ces bergeres, et plus elle oyoit de leurs nouvelles, et plus elle en estoit desireuse. Mais quand elle les vid partir sans parler de Celadon, elle en fut fort faschée ; toutesfois, sous l’esperance qu’elle eut que demeurant ce jour avec elles, elle en pourroit découvrir quelque chose, et aussi que desja elle en avoit fait le dessein, lors qu’elle les vid un peu esloignées, elle sortit de ce buisson, et faisant un peu de tour, se mit à les suivre, car elle ne vouloit pas qu’elles pensassent qu’elle les eust ouyes. De fortune Phillis se tournant du costé d’où elles venoient, l’apperceut d’assez loing, et la monstra à ses compagnes, qui s’arresterent ; mais voyant qu’elle venoit vers elles, pour luy rendre le devoir que sa condition meritoit, elles retournerent en arriere, et la saluerent. Leonide, toute pleine de courtoisie, apres leur avoir rendu leur salut, s’adressant á Diane, luy dit : Sage Diane, je veux estre aujourd’huy vostre hostesse, pourveu qu’Astrée et Phillis soient de la trouppe, car je suis partie ce matin de chez Adamas mon oncle, en dessein de passer tout ce jour avec vous, pour cognoistre si ce que l’on m’a dit de vostre vertu, Diane, de vostre beauté, Astrée, de vostre merite, Phillis, respond à la renommée qui est divulguée de vous.

Diane voyant que ses compagnes s’en remettoient à elle, luy respondit: Grande nymphe, il seroit peut-estre meilleur pour nous que vous eussiez seulement nostre cognoissance par le rapport de la renommée, puis qu’elle nous est tant avantageuse ; toutesfois, puis qu’il vous plaist de nous faire cest honneur, nous le recevrons, comme nous sommes obligées de recevoir avec reverence les graces qu’il plaist au Ciel de nous faire. A ces dernieres paroles, elles la mirent entr’ elles, et la menerent au hameau de Diane, où elle fut receue d’un si bon visage, et avec tant de civilité, qu’elle s’estonnoit comme il estoit possible qu’entre les bois, et les pasturages, des personnes tant accomplies fussent eslevées. L’ apresdisnée se passa entre elles en plusieurs devis, et en des demandes que Leonide leur faisoit ; et entre autres elle s’enqueroit, qu’estoit devenu un berger nommé Celadon, qui estoit fils d’Alcippe. Diane respondit, qu’il y avoit quelque temps qu’il s’estoit noyé dans Lignon. Et son frere Lycidas, dit-elle, est-il marié ? – Non point encor, dit Diane; et ne croy pas qu’il en ait beaucoup de haste, car le desplaisir de son frere luy est encor trop vif en la memoire. – Et par quel malheur, adjousta Leonide, se perdit-il ? – Il voulut, dit Diane, secourir ceste bergere qui y estoit tombée avant que luy. Et lors elle monstra Astrée.

La nymphe qui sans en faire semblant, prenoit garde aux actions d’Astrée, voyant qu’à ceste memoire elle changeoit de visage, et pour dissimuler ceste rougeur, elle mettoit la main sur ses yeux, cogneut bien qu’elle l’amoit à bon escient, et pour en découvrir d’avantage, continua : Et n’en a-t-on jamais retrouvé le corps? – Non, dit Diane, et seulement son chappeau fut recognu, qui s’estoit arresté à quelques arbres, que le courant de l’eau avoit desracinez. Phillis qui cogneut que si ce discours continuoit plus outre, il tireroit les larmes des yeux de sa compagne qu’elle avoit desja beaucoup de peine à retenir, afin de l’interrompre : Mais, grand nymphe, luy dit-elle, quelle bonne fortune pour nous a esté celle qui vous a conduitte en ce leiu ? – A mon abord, dit Leonide, je la vous ay dicte : ç‘a seulement esté pour avoir le bien de vostre cognoissance, et pour faire amitié avec vous, desirant d’avoir le plaisir de vostre compagnie. – Puis que cela est, reprit Phillis, si vous le trouvez bon, il seroit à propos de sortir comme de coustume à nos exercices accoustumez ; et par ainsi vous auriez plus de cognoissance de nostre façon de vivre, et mesme, si vous permettez, d’user devant vous de la franchise de nos villages. – C’est, dit Leonide, de quoy je voulois vous requerir ; car je sçay que la contrainte n’est jamais agreable, et je ne viens pas icy pour vous desplaire. De ceste corte, Leonide prenant Diane d’une main et Astrée de l’autre, elles sortirent, et avec plusieurs discours parvinrent jusques à un bois, qui s’alloit estendant jusque sur le bord de Lignon, et là pour avoir plus d’humidité, s’espaississoit d’avantage, et rendoit le lieu plus champestre. A peine furent-elles assises, qu’elles ouyrent chanter assez pres de là, et Diane fut la premiere qui en recogneut la voix, et se tournant vers Leonide : Grande nymphe, luy dit-elle, prendrez-vous plaisir d’ouyr discourir un jeune berger, qui n’a rien de villageois que le nom, et l’habit ? car ayant tousjours esté nourry dans les grandes villes, et parmy les personnes civilisées, il ressent moins nos bois, que tout autre chose. – Et qui est-il ? respondit Leonide. – C’est, repliqua Diane, le berger Silvandre, qui n’est parmy nous, que depuis vingt-cinq ou trente lunes. – Et de quelle famille est-il? Dit la nymphe. – Il seroit bien mal-aisé, adjousta Diane, de le vous pouvoir dire, car il ne sçait luy mesme qui est son pere et sa mere, et a seulement quelque legere cognoissance qu’ils sont de Forests ; et à ceste occasion, lors qu’il a peu, il y est revenu, avec resolution de n’en plus partir. Et à la verité, nostre Lignon y perdroit beaucoup, s’il s’en alloit, car je ne crois pas que de longtemps il y vienne berger plus accomply. – Vous le louez trop, respondit la nymphe, pour ne me donner point envie de le voir: allons nous en l’entretenir. – S’il vous apperçoit, dit Diane, et qu’il ait opinion de ne vous estre ennuyeux, il ne faillira point de venir bien tost vers vous.

Et il advint comme elle le disoit, car de fortune le berger qui se promenoit, les appercevant, tourna incontinent ses pas vers elles, et les salua ; mais parce qu’il ne cognoissoit point Leonide, il faisoit semblant de vouloir continuer son chemin, lors que Diane luy dit : Est-ce ainsi, Silvandre, que l’on vous a enseigné la civilité dans les villes, d’interrompre une si bonne compagnie par vostre venue, et puis ne luy rien dire ? Le berger luy respondit en sousriant : Puis que j’ay failly en vous interrompant, moins je continueray en ceste faute, et moindre, ce me semble, sera mon erreur. – Ce n’est pas, respondit Diane, ce qui vous faisoit si tost partir d’icy, mais plustost que vous n’y avez rien trouvé qui merite de vous y arrester. Toutesfois si vous tournez la veue vers ceste belle nymphe, je m’asseure que si vous avez des yeux, vous ne croirez pas d’en pouvoir trouver d’avantage ailleurs. – Ce qui attire quelque chose, repliqua Silvandre, doit avoir quelque sympathie avec elle ; mais il ne vous doit point sembler estrange, n’y en ayant point entre tant de merites, et mes imperfections, que je n’aye point ressenty cest attrait, que vous me reprochez. – Votre modestie, interrompit Leonide, vous fait mettre ceste dissemblance entre nous : mais la croyez-vous au corps ou en l’ame ? Pour le corps, vostre visage et le reste qui se void de vous, vous le deffend, si c’est en l’ame, il me semble que si vous en avez une raisonnable, elle n’est point differente des nostres.

Silvandre cogneut bien qu’il n’avoit pas à parler avec des bergeres, mais avec une personne qui estoit bien plus relevée, qui le fit resoudre de luy respondre avec des raisons plus fermes qu’il n’avoit pas accoustumé entre les bergeres, et ainsi il luy dit : Le prix, belle nymphe, qui est en toutes les choses de l’univers, ne se doit pas prendre pour ce que nous en voyons, mais pour ce à quoy elles sont propres, car autrement l’homme qui est le plus estimé, seroit le moindre, puis qu’il n’y a animal qui ne le surpasse en quelque chose particuliere, l’un en force, l’autre en vistesse, l’autre en veue, l’autre en ouye et autres semblables privileges du corps. Mais quand on considere que les dieux ont fait tous ces animaux pour servir à l’homme, et l’homme pour servir aux dieux, il faut advouer que les dieux l’ont jugé estre d’avan- tage. Et par ceste raison, je veux dire, que pour cognoistre le prix de chacun, il faut regarder à quoy les dieux s’en servent, car il n’y a pas apparence, qu’ils ne sçachent bien la valeur de chaque chose. Que si nous en faisons ainsi de vous et de moy, qui ne dira que les dieux auroient une grande mescognoissance de nous, si estans egaux en merite, ils se servoient de vous pour nymphe, et de moy pour berger ?

Leonide loua en elle mesme beaucoup le gentil esprit du berger, qui soustenoit si bien une mauvaise cause, et pour luy donner sujet de continuer, elle luy dit : Quand cela seroit recevable pour mon regard, toutesfois, pourquoy est-ce que ces bergeres ne vous eussent peu arrester, puisque, selon ce que vous dittes, elles doivent avoir ceste conformité avec vous ? – Sage nymphe, respondit Silvandre, la moindre cede tousjours à la plus grande partie: où vous estes, ces bergeres en doivent faire de mesme. – Et quoy? adjousta Diane, desdaigneux berger, nous estimez-vous si peu? – Tant s’en faut, respondit Silvandre, c’est pour vous estimer beaucoup que j’en parle ainsi, car si j’avois mauvaise opinion de vous, je ne dirois pas que vous fussiez une partie de ceste grande nymphe, puis que par là je ne vous rend point son inferieure, sinon qu’elle merite d’estre aimée et respectée pour sa beauté, pour ses merites, et pour sa condition, et vous pour voz beautez et merites. – Vous vous jouez, Silvandre, respondit Diane, si veux-je croire que j’en ay assez pour obtenir l’affection d’un honneste berger.

Elle parloit ainsi, parce qu’il estoit si esloigné de toute amour, qu’entre elles il estoit nommé bien souvent l’insensible, et elle estoit bien aise de le faire parler, A quoy il respondit : Vostre creance sera telle qu’il vous plaira ; si m’advouerez-vous, que pour cet effet il vous deffaut une des principales parties. – Et laquelle ? dit Diane. – La volonté, repliqua-t’il, car vostre volonté est si contraire à cet effect – ... que, dit Phillis, en l’interrompant, jamais Silvandre ne le fut d’avantage à l’amour.

Le berger l’oyant parler, se retira vers Astrée, disant que lon luy faisoit supercherie, et que c’estoit l’outrager que de se mettre tant contre luy. L’outrage, dit Diane, s’adresse tout à moy ; car ceste bergere, me voyant aux mains avec un si fort ennemy, et faisant un sinistre jegement de mon courage et de ma force, m’a voulu ayder. – Ce n’est pas, dit-il, en cela, belle bergere, qu’elle vous a offensée, car elle eust eu trop peu de jugement, si elle n’eust creu vostre victoire certaine ; mais c’est que, me voyant desja vaincu, elle a voulu vous en desrober l’honneur, en essayant de me donner un coup sur la fin du combat, mais je ne sçay comme elle l’entend, car si vous ne vous en meslez plus, je vous asseure qu’elle n’aura pas si aisément ceste gloire, qu’elle pense.

Phillis qui de son naturel estoit gaye, et qui ce juor avoit resolu de faire passer le temps à Leonide, luy respondit avec un certain haussement de teste: Il est bon là, Silvandre, que vous ayez opinion que de vous vaincre soit quelque chose de desirable, ou d’honorable pour moy; moy, dis-je, qui mettrois cette victoire entre les moindres que j’obtins jamais. – Si ne la devez-vous pas tant mespriser, dit le berger, quand ce ne seroit que pour estre la premiere qui m’auroit vaincu. – Autant, repliqua Phillis, qu’il y a d’honneur d’estre la premiere en ce qui a du merite, autant y a-t’il de honte en ce qui est au contraire. – Ah ! beregre, interrompit Diane, ne parlez point ainsi de Silvandre ; car si tous les beregrs, qui sont moins de luy, devoient estre mesprisez, je ne sçay qui seroit celuy de qui il faudroit faire cas. – Volià, Diane, respondit Phillis, les premiers coups, dont vous le surmontez, sans doute il est à vous. C’est la coustume de ces esprits hagards et farouches, de se laisser surprendre aux premiers attraits, d’autant que n’ayant accoustumé telles faveurs, ils les reçoivent avec tant de goust, qu’ils n’ont point de resistance contre elles. Phillis disoit ces paroles en se mocquant; si advint-il toutesfois que ceste gratieuse deffense de Diane fit croire au berger qu’il estoit obligé à la servir par les loix de la courtoisie. Et dés lors ceste opinion, et les perfections de Diane eurent tant de pouvoir sur luy, qu’il conceut ce germe d’amour, que le temps et la pratique acreuerent comme nous dirons cy apres.

Ceste dispute dura quelque temps entre ces bergeres, avec beaucoup de contentement de Leonide, qui admiroit leur gentil esprit. Phillis en fin se tournant vers le berger, luy dit: Mais à quoy servent tant de paroles? S’il est vray que vous soyez tel, venonsen à la preuve, et me dites, quelle bergere fait particulierement estat de vous? – Celle, respondit le berger, de qui vous me voyez faire estat particulierement. – Vous voulez dire, adjousta Phillis, que vous n’en recherchez point, mais cela procede de faute de courage. – Plustost, repliqua Silvandre, de faute de volonté. Et puis continuant : Et vous qui me mesprisez si fort, dites-nous quel berger est-ce qui vous aime particulierement ? – Tous ceux qui ont de l’esprit et du courage, respondit Phillis, car celuy qui void ce qui est aimable sans l’aimer, a faute d’esprit ou de courage. – Ceste raison, dit Silvandre, vous oblige donc à m’aimer, ou vous accuse de grands deffauts ; mais ne parlons point si generalement, et particularisez nous quelqu’un qui vous aime. Alors Phillis avec un visage grave et severe: Je voudrois bien, dit-elle, qu’il y en eust d’assez temeraires pour l’entreprendre. – C’est donc, adjousta Silvandre, faute de courage. – Tant s’en faut, respondit Phillis, c’est faute de volonté. – Et pourquoy, s’escria Silvandre, voulez-vous que l’on croye que ce soit plustost en vous faute de volonté qu’en moy? – Il ne seroit pas mauvais, dit la bergere, que les actions qui vous sont bien seantes, me fussent permises: trouveriez-vous à propos que je courusse, luitasse, ou sautasse comme vous faites? Mais c’est trop disputer sur un mauvais sujet, il faut que Diane y mette la conclusion, et voyez si se ne m’asseure bien fort de la justice de ma cause, puis que je prends un juge partial. – Je le seray tousjours, respondit Diane, pour la raison, qui me sera cogneue. – Or bien, continua Phillis, quand les paroles ne peuvent verifier ce que l’on soustient, n’ est-on pas obligé d’en venir à la preuve ? – C’est sans doute, respondit Diane. – Condamnez donc ce berger, reprit Phillis, à rendre preuve du merite, qu’il dit estre en luy, et qu’à ceste occasion il entreprenne de servir et d’aimer une bergere de telle sorte, qu’il la contraigne d’advouer qu’il merite d’estre aimé; que s’il ne le peut, qu’il confesse librement son peu de valeur.

Leonide et les bergeres trouverent ceste proposition si agreable, que d’une commune voix il y fut condamné. Non pas, dit Diane, en sousriant, qu’il soit contraint de l’aimer: car en amour la contrainte ne peut rien, et faut que sa naissance procede d’une libre volonté; mais j’ordonne bien qu’il la serve et honore ainsi que vous dites. – Mon juge, respondit Silvandre, quoy une vous m’ayez condamné sans m’ouyr, si ne veux-je point appeller de vostre sentence ; mais je requiers seulement, que celle qu’il me faudra servir, merite, et sçache recognoistre mon service. – Silvandre, Silvandre, dit Phillis, parce que le courage vous deffaut, vous cherchez des eschappatoires, mais si vous en osteray-je bien tous tous les moyens, par celle que je vous proposeray ; car c’est Diane, puis qu’il ne luy deffaut, ny esprit pour recognoistre vostre merite, ny merites puor vous donner volonté de la servir. – Quant à moy, respondit Silvandre, j’y en recognois plus que vous ne sçauriez dire, pourveu que ce ne soit point profaner ses beautez de les servir par gageure. Diane vouloit respondre, et se fust excusée de ceste corvée ; mais à la requeste de Leonide et d’Astrée, elle y consentit, avec condition toutesfois, que ceste essay ne dureroit que trois lunes.

Ceste recherche estant doncques ainsi arrestée. Silvandre se jettant à genoux, baisa la main à sa nouvelle maistresse, comme pour faire le serment de fidelité, et puis se relevant : A ceste heure, dit-il, j’ay receu vostre ordonnance, ne me permettez-vous pas, belle maistresse, de vous proposer un tort qui m’a esté fait ? Et Diane luy respondit qu’il en avoit toute liberté. Il reprit ainsi : Si pour avoir parlé trop avantageusement de mes merites, contre une personne qui me méprisoit, j’ay justement esté condamné à en faire la preuve, pourqouy ceste glorieuse de Phillis, qui a beaucoup plus de vanité que moy, et qui mesme est cause de toute ceste dispute, ne sera-t-elle condamnée à en rendre un semblable tesmoignage ? Astrée, sans attendre ce que respondroit Diane, dit qu’elle tenoit ceste requeste pour si juste, qu’elle s’asseuroit qu’elle luy seroit acordée ; et Diane en ayant demandé l’advis de la nymphe, et voyant qu’elle estoit de mesme opinion, condamna la bergere, ainsi qu’il l’avoit requis. Je n’attendois pas, dit Phillis, une sentence plus favorable, ayant telles parties ; mais bien, que faut-il que je fasse ? – Que vous acqueriez, dit Silvandre, les bonnes graces de quelque berger. – Cela, dit Diane, n’est pas raisonnable, car jamais la raison ne contraire au devoir. Mais j’ordonne qu’elle serve une bergere, et que, tout ainsi que vous, elle soit obligée de s’en faire aimer, et que celuy de vous deux qui sera moins aimable au gré de celle que vous servirez, soit contraint de ceder à l’autre. – Je veux donc, dit Phillis, servir Astrée. – Ma sœur, respondit-elle, il me semble que vous doutiez de vostre merite, puis que vous cherchez œuvre faite ; mais il faut que ce soit cette belle Diane non seulement pour les deux raisons que vous avez alleguées à Silvandre, qui sont ses merites et son esprit, mais, outre cela, parce qu’elle pourra plus equitablement juger du service de l’un et de l’autre, si c’est à elle seule que vous vous adressiez.

Ceste ordonnance sembla si equitable à chacun, qu’ils l’observerent, apres avoir tiré serment de Diane, que sans esgard d’autre chose que de la verité, les trois mois estans finis, elle en feroit le jugement. Il y avoit du plaisir à voir ceste nouvelle sorte d’amour : car Phillis faisoit fort bien le serviteur, et Silvandre en faignant le devint à bon escient, ainsi que nous dirons cy apres. Diane d’autre costé sçavoit si bien faire la maistresse, quil n’y eust eu personne, qui n’eust creu que c’estoit sans fainte.

Lors qu’ils estoient sur ce discours, et que Leonide en elle mesme jugeoit ceste vie pour la plus heureuse de toutes, ils virent venir du costé du pré, deux bergeres, et trois bergers, qui, à leurs habits, monstroient d’estre etrangeres. Et lors qu’ils furent un peu plus pres, Leonide qui estoit curieuse de cognoistre les bergers et bergeres de Lignon par leur nom, demanda qui estoient ceux cy. A quoy Phillis respondit, qu’ils estoient estrangers, et qu’il y avoit quelques mois qu’ils estoient venus de compagnie, que qant à elle, elle n’en avoit autre cognoissance. Alors Silvandre adjousta, qu’elle perdoit beaucoup de ne les cognoistre pas plus particulierement, car entr’autres il y en avoit un, nommé Hylas, de la plus agreable humeur qu’il se peut dire : D’autant qu’il aime, disoit-il, tout ce qu’il void, mais il a cela de bon, que qui luy fait le mal, luy donne le remede, parce que si son inconstance le fait aimer, son inconstance aussi le fait bien tost oublier, et il a de si extravagantes raisons pour prouver son humeur estre la meilleure qu’il est impossible de l’ouyr sans rire. – Vrayement, dit Leonide, sa compagnie doit estre agreable, et faut que nous le mettions en discours aussi tost qu’il sera icy. – Ce sera, respondit Silvandre, sans beaucoup de peine, car il veut tousjours parler. Mais s‘il est de ceste humeur, il y en un autre avec luy, qui en a bien une toute contraire, parce qu’il ne fait que regretter une bergere morte qu’il a aimée. Celuy-là est homme rassis, et monstre d’avoir du jugement, mais il est si triste, qu’il ne sort jamais propos de sa bouche, qui ne tienne de la melancolie de son ame. – Et qu’est-ce, repliqua Leonide, qui les arreste en ceste contrée ? – Sans mentir, dit-il, belle nymphe, je n’ay pas encore eu ceste curiosité ; mais si vous voulez, je le leur demanderay, car il me semble qu’ils viennent icy.

A ce mot, ils furent si pres, qu’ils ouyrent que Hylas venoit chantant tels vers :


Villanelle de Hylas


sur son inconstance.

La belle qui m’arrestera,
Beaucoup plus d’honneur en aura.

I

J’ayme à changer, c’est ma franchise,
Et mon humeur m’y va portant


Mais quoy ? si je suis inconstant,
Faut-il pourtant qu’on me mesprise ?
Tant s’en faut, qui m’arrestera,
Beaucoup plus d’honneur en aura.

II

Faire aymer une ame barbare,
C’est signe de grande beauté :
Et rendre mon cœur arresté,
C’est un effect encor plus rare :
Si bien que qui m’arrestera,
Beaucoup plus d’honneur en aura.

III

Arrester un faix immobile,
Qui ne le peut faire aisément ?
Mais arrester un mouvement,
C’est chose bien plus difficile :
C’est pourquoy, qui m’arrestera,
Beaucoup plus d’honneur en aura.


IIII

Et pourqouy trouvez-vous estrange
Que je change pour avoir mieux ?
Il faudroit bien estre sans veux,
Qui ne voudroit ainsi le change :
Mais celle qui m’arrestera,
Beaucoup plus d’honneur en aura.

V

On dira bien que ceste belle,
Qui rendra mon cœur arresté,
Surpassera tout beauté,
Me rendant constant et fidelle :
Par ainsi qui m’arrestera,
Beaucoup plus d’honneur en aura.

VI

Venez doncques, cheres maistress

es,
Qui de beauté voulez le prix,
Arrester mes legers esprits,
Par des faveurs et des caresses :
Car celle qui m’arrestera,
Beaucoup plus d’honneur en aura.

Leonide en souriant contre Silvandre, luy dit, que ce berger n’estoit pas de ces trompeurs qui dissimulent leurs imperfections, puis qu’il les alloit chantant. – C’est parce, respondit Silvandre, qu’il ne croit pas que ce soit vice, et qu’il en fait gloire. A ce mot, ils arriverent si pres, que pour leur rendre leur salut, la nymphe, et le berger furent contraints d’interrompre leurs propos. Et parce que Silvandre avoit bonne memoire de ce que la nymphe luy avoit demandé de l’estat de ces bergers, aussi tost que les premieres paroles de la civilité furent parachevées : Mais Tircis, dit Silvandre, car tel estoit le nom du berger, si ce ne vous est importunité, dittes-nous le sujet qui vous a fait venir en ceste contrée de Forestz, et qui vous y retient ? Tircis alors mettant le genouil en terre, et levant les yeux, et les mains en haut : O bonté infinie ! dit-il, qui par ta prevoyance gouvernes tout l’Univers, sois-tu louée à jamais de celle qu’il t’a pleu avoir de moy. Et puis se relevant, avec beaucoup d’estonnement de la nymphe, et de cette trouppe, il respondit à Silvandre : Gentil berger, vous me demandez que c’est qui m’ameine et me retient en ceste contrée ? Sçachez que ce n’est autre que vous, et que c’est vous seul que j’ay si longuement cherché. – Moy ? respondit Silvandre, et comment peut-il estre, puis que je n’ay point de cognoissance de vous ? – C’est en partie, respondit-il, pour cela, que je vous cherche. – Et s’il est ainsi, repliqua Silvandre, il y a desja long temps que vous estes parmy nous, que veut dire que vous ne m’en avez parlé ? – Parce, respondit Tircis, que je ne vous cognoissois pas. Et pour satisfaire à la demande que vous m’avez faite, parce que le discours en est long, s’il vous plaist, je le vous raconteray, quand vous aurez repris vos places sous ces arbres comme vous estiez, quand nous sommes arrivez.

Silvandre alors se tournant vers Diane : Ma maistresse, dit-il, vous plaist-il de vous r’asseoir ? – C’est à Leonide, respondit Diane, à qui vous le deviez avoir demandé. – Je sçay bien, respondit le berger, que la civilité me le commandoit ainsi, mais amour me l’a ordonné d’autre sorte.

Leonide prenant Diane et Astrée par la main, s’assit au milieu, disant que Silvandre avoit eu raison, parce que l’amour, qui a autre consideration que de soy-mesme, n’est pas vray amour, et apres elles les autres bergeres et bergers s’assirent en rond. Et lors Tircis, se tournant vers la bergere, qui estoit avec luy : Voicy le jour heureux, dit-il. Laonice, que nous avons tant desiré, et que depuis que nous sommes entrez en ceste contrée, nous avons attendu avec tant d’impatience. Il ne tiendra plus qu’à vous, que nous ne sortions de cette peine, ainsi qu’a ordonné l’Oracle.Alors la bergere, sans luy faire autre response, s’adressa à Silvandre, et luy parla de cette sorte :

Histoire de Tircis et de Laonice[modifier]

De toutes les amitiez il n’y erra point, à ce que j’ay ouy dire, qui puissent estre plus affectionnées, que celles qui naissent avec l’enfance, parce que la coustume que ce jeune aage prend, va peu à peu se changeant en nature, de laquelle s’il est mal-aisé de se despouiller, ceux le sçavent qui luy veulent contrarier. Je dis cecy pour me servir en quelque sorte d’excuse, lors, gentil berger, que vous me verrez contrainte de vous dire que j’ayme Tircis ; car cette affection fut presque succée avec le laict, et ainsi mon ame s’eslevant avec telle nourriture, receut en elle-mesme comme propres, les accidens de cette passion. Et sembloit que toutes choses à ma naissance s’y accordast : car nos demeures voisines, l’amitié qui estoit entre nos peres, nos aages qui estoient fort egaux, et la gentillesse de l’enfance de Tircis, ne m’en donnoient que trop de commodité. Mais le mal-heur voulut que presque en mesme temps nasquit Cleon dans nostre hameau, avec peut-estre plus de graces que moy ; mais sans doute avec beaucoup plus de bonne fortune, car, dés lors que cette fille commença d’ouvrir les yeux, il sembla que Tircis en receut au cœur des flammes, puis que dans le berceau mesme il se plaisoit à la considerer. En ce temps là, je pouvois avoir six ans, et luy dix, et voyez comme le Ciel dispose de nous sans nostre consentement ! Dés l’heure que je le veis, je l’aimay, et dés l’heure qu’il vid Cleon, il l’aima ; et quoy que ce fussent amitiez telles que l’aage pouvoit supporter, toutesfois elles n’estoient pas si petites, que l’on ne recogneust fort bien cette difference entre nous. Puis venant à croistre, nostre amitié aussi creut à telle hauteur, que peut-estre n’y en a-t-il jamais eu qui l’ait surpassée.

En cette jeunesse vous puovez croire que j’y allois sans prendre garde à ses actions ; mais venant un peu plus avant en aage, je remarquay en luy tant de deffaut de bonne volonté, que je me resolus de m’en divertir : resolution que plusieurs despitez conçoivent, mais que point de vrays amans ne peuvent executer, comme j’esprouvay long temps apres. Toutesfois mon courage offensé eut bien assez de pouvoir pour me faire dissimuler, et si je ne pouvois en verité m’en retirer entierement, essayer pour le moins de prendre quelque espece de congé. Ce qui m’en ostoit plus les moyens, estoit, que je ne voyois point que Tircis affectionnast autre bergere ; car tout ce qu’il faisoit avec Cleon ne pouvoit donner soupçon, que ce ne fust enfance, pius que pour lors elle ne pouvoit avoir plus de neuf ans. Et quand elle commença à croistre, et qu’elle peut ressentir les traits d’amour, elle se retira de sorte de luy, qu’il sembloit que cest esloignement estoit capable de la garantir de telles blesseures. Mais Amour plus fin qu’elle, sceut de telle sorte approcher de son ame les merites, l’affection, et les services de Tircis, qu’en fin elle se trouva au milieu, et tellement entournée de toutes parts, que si de l’une elle evitoit d’estre blessée, la playe qu’elle recevoit de l’autre en estoit plus grande et plus profonde. Si bien qu’elle ne peut recourre à nul meilleur remede qu’à la dissimulation, non pas pour ne recevoir les coups, mais seulement pour empescher que son ennemy ny autre les apperceust. Elle peut bien toutesfois user de ceste feinte, quand elle ne commença que d’avoir la peau esgratignée ; mais quand la blesseure fut grande, il fallut se rendre, et s’advouer vaincue. Ainsi voilà Tircis aimé de sa Cleon, le voilà qui jouyt de toutes les honnestes douceurs d’une amitié, quoy que du commencement il ne sceust presque quel estoit son mal, ainsi que ces vers le tesmoignent, qu’il fit en ce temps-là .

Sonnet


Mon Dieu ! quel est le mal dont je suis tourmenté ?
Depuis que je la veis, ceste Cleon si belle,
J’ay senty dans le cœur une douleur nouvelle,
Encores que son œil me l’ait soudain osté.

Depuis, d’un chaud desir je me sens agité,
Si toutesfois desir tel mouvement s’appelle,

De qui le jugement tellement s’ensorcelle,
Qu’il joint à son dessein ma propre volonté.

De ce comencement mon mal a pris naissance,
Car depuis le desir accreut sa violence,
Et soudain je perdis et repos et repas.

Au lieu de ce repos nasquit l’inquietude,
Qui serve du desir bâttti ma servitude :
C’est le mal que je sens, et que je n’entens pas.

Depuis que Tircis eut recogneu la bonne volonté de l’heureuse Cleon, il la receut avec tant de contentement, que son cœur n’estant capable de le celer, fut contraint d’en faire part à ses yeux qui soudain, Dieu sçait combien changez de ce qu’ils souloient estre, ne donnoient que trop de cognoissance de leur joye. La discretion de Cleon estoit bien telle, qu’elle ne donna aucun avantage à Tircis sur son devoir ; si est-ce que jalouse de son honneur, elle le pria de feindre de m’aimer, afin que ceux qui remarqueroient ses actions, s’arrestans à celles-cy toutes evidentes, n’allassent point recherchant celles qu’elle vouloit cacher. Elle fit election de moy plustost que de toute autre, s’estant apperceue de long temps que je l’aimois, et sçachant combien il est mal-aisé d’estre aimée sans aimer, elle pensa que facilement chacun croiroit cette amitié, n’y en ayant guieres parmi nous, qui ne se fussent apperceues de la bonne volonté que je luy portois. Luy qui n’avoit dessein que celuy que Cleon approuvoit, tascha incontinent d’effectuer ce qu’elle luy avoit commandé.

Dieux ! quand il me souvient des douces paroles dont il usoit envers moy, je ne puis, encores que mensongeres, m’empescher de les cherir, et de remercier Amour des heureux moments, dont il m’a fait jouir en ce temps-là, et souhaitter que ne pouvant estre plus heureuse, je fusse pour le moins tousjours ainsi trompée. Et certes Tircis n’eut pas beaucoup de peine à me persuader qu’il m’amoit, car outre que chacun croit facilement ce qu’il desire, encores me sembloit-il que cela estoit faisable, puis que je ne me jugeois point tant desagreable qu’une si longue pratique que la nostre n’eust peu gagner quelque chose sur luy, et mesme avec le soin que j’avois eu de luy plaire ; dequoy ceste glorieuese de Cleon passoit bien souvent le temps avec luy. Mais si Amour eust esté juste, il devoit faire tomber la mocquerie sur elle mesme, permettant que Tircis vint à m’aimer sans feinte.

Toutesfois il n’advint pas comme cela, au contraire : ceste dissimulation luy estoit tant insupportable, qu’il ne la pouvoit continuer, et n’eust esté que l’amour ferme les yeux à ceux qui ayment, il n’eust pas esté possible que je ne m’en fusse apperceue, aussi bien que la pluspart de ceux qui nous voyoient ensemble, ausquels, comme à mes ennemis plus declarez, je n’adjoustois point de foy. Et parce que Cleon et moy estions fort familieres, ceste fine bergere eut peur que le temps et la veue que j’en avois ne m’ostassent de l’erreur où j’estois. Mais, gentil berger, il eust fallu que j’eusse esté aussi advisée qu’elle, toutesfois pour se mieux cacher encore, elle inventa une ruze, qui ne fut pas mauvaise.

Son dessein, comme je vous ay dit, estoit de cacher l’amitié que Tircis luy portoit par celle qu’il me faisoit paroistre, et il advint comme elle le reposa, car on comença d’en parler assez haut, et à mon desavantage. Et encor que ce ne fussent que ceux qui ne prennent garde qu’aux apparences, si est-ce que ce nombre estant plus grand que l’autre, le bruit en courut incontinent, et le soupçon qu’on avoit auparavant de celles de Cleon, s’amortit tout à fait, si bien que je pouvois dire, qu’elle aymoit à mes despens. Mais elle qui craignoit, ainsi que je vous ay dit, que je ne vinsse à descouvrir cet artifice, voulut le cacher sous un autre, en conseilla Tircis de me faire entendre que chacun commençoit de recognoistre nostre amitié, et d’en faire des jugements assez mauvais, qu’il estoit necessaire de faire cesser ce bruit par la prudence, et qu’il falloit qu’il fist semblant d’aymer Cleon, à fin que par ce divetissement, ceux qui en parloient mal, se teussent. Et vous direz, luy disoit-elle, que vous m’eslisez plustost qu’une autre, pour la commodité que vous aurez d’estre pres d’elle, et de luy parler. Moy, qui estois toute bonne, et sans finesse, je trouvay ce conseil tres-bon ; si bien qu’avec ma permission, depuis ce jour, quand nous nous trouvions tous trois ensemble, il ne faisoit point de difficulté d’entretenir sa Cleon, comme il avoit accoustumé.

Et certes il y avoit bien du plaisir pour eux, et pour tout autre qui eust sceu ceste dissimulation : car, voyant la recherche qu’il faisoit de Cleon, je pensois qu’il se mocquast, et à peine me pouvois-je empescher d’en rire ; d’autre costé, Cleon, prenant garde à mes façons, et sçachant la tromperie en quoy je la pensois estre, avoit une peine extreme de n’en faire point de semblant. Mesme que ce trompeur luy faisoit quelquefois des clins d’œil, qu’elle ne pouvoit dissimuler, sinon trouvant excuse de dire de quelqu’autre sujet, qui bien souvent estoit si hors de propos, que j’en accusois l’amour qu’elle portoit au berger, et le contentement que ceste tromperie luy r’apportoit. Et voyez si j’estois bonne en mon ame, qui ressentois par pitié le desplaisir qu’elle recevroit, quand elle sçauroit la verité ! mais depuis je trouvay que je me plaignois en sa personne. Toutesfois je m’excuse, car qui n’y eus testé deceue, puis que l’amour, aussi tost qu’il se saisit entierement d’une ame, la despouille incontinent de toute deffiance envers la personne aymée ? et ce dissimulé berger jouoit de telle sorte son personnage, que si j’eusse esté en la place de Cleon, j’eusse peut-estre douté que sa fainte n’eust esté veritable.

Estant quelquefois au milieu de nous deux, s’il se relaschoit à faire trop de demonstration de son amitié à Cleon, aussi tost il se tournoit vers moy, et me demandoit à l’oreille, s’il ne faisoit pas bien. Mais sa plus grande finesse ne s’arresta pas à si peu de chose : oyez, je vous supplie, jusques où elle passa. En particulier il parloit à Cleon plus souvent qu’à moy, luy baisoit la main, demeuroit une et deux heures à genoux devant elle, et ne se cachoit point de moy, pour les causes que je vous ay dictes. Mais en general jamais il ne bougeoit d’aupres de moy, me recherchoit avec tant de dissimulation, que la plus part continuoit l’opinion que l’on avoit eue de nos amours ; ce qu’il faisoit à dessein, voulant que seule je visse la recherche qu’il luy faisoit, parce qu’il sçavoit bien, que je ne la croyois pas, mais ne vouloit, en sorte que ce fust, que ceux qui la pourroient penser veritable, en eussent tant soit peu de cognoissance. Et quand je luy disois, que nous ne pourrions oster l’opinion aux personnes de notre amitié, et que nul ne pouvoit croire à ce que l’on m’en disoit, qu’il aymast Cleon. – Et comment, me respondit-il, voulez-vous qu’ils croyent une chose qui n’est pas ? tant y a que nostre finesse, en despit des plus malpensans, sera creue du general.

Mais luy qui estoit fort advisé, voyant qu’il se presentoit occasion de passer encor plus outre, me dit, que sur tout il falloit tromper Cleon, et que celle-là estant bien deceue, c’estoit avoir presque parachevé nostre dessein ; qu’à ceste occasion il falloit que je luy parlasse pour luy, et que je fusse comme confidente. Elle, me disoit-il, qui a desja ceste opinion, recevra de bon cœur les messages que vous luy ferez, et ainsi nous vivrons en asseurance. O quelle miserable fortune nous courons bien souvent ! Quant à moy, je pensois que si quelquefois Cleon avoit creu que j’eusse aimé ce berger, je luy en ferois perdre l’opinion en la priant de l’aimer, et comme confidente luy parlant pour luy. Mais Cleon ayant sceu les discours que j’avois tenus au berger, et voyant la contrainte avec quoy elle vivoit, jugea que par mon moyen elle en pourroit avoir des messages, et mesme des lettres.

Cela fut cause q’elle receut fort bien la proposition que je luy en fis, et que depuis ce temps elle traitta avec luy, comme avec celuy qui l’amoit, et moy je ne servois qu’à porter les billets de l’un à l’autre. O Amour ! quel mestier est celuy que tu me fis faire alors ? Je ne m’en plains toutesfois, puis que j’ay ouy dire, que je n’ay pas esté la premiere qui a fait de semblables offices pour autruy, les pensant faire pour soy-mesme.

En ce temps, parce que les Francs, les Romains, les Gots, et les Bourguignons, se faisoient une tres-cruelle guerre, nous fusmes contraints de nous retirer en la ville, qui porte le nom du Pasteur juge des trois Déesses, car nos demeures n’estoient point trop esloignées de là, le long des bords du grand fleuve de Seine. Et d’autant qu’à cause du grand abord des gens, qui de tous les costez s’y venoient retirer, et qui ne puovoient avoir les commoditez telles qu’ils avoient accoustumé aux champs, les maladies contagieuses commencerent de prendre un si grand cours par toute la ville, que mesme les plus grands ne s’en pouvoient deffendre, il advint que la mere de Cleon en fut atteinte. Et quoy que ce mal soit si espouventable, qu’il n’y a le plus souvent ny parentage, ny obligation d’amitié qui puisse retenir les sains aupres de ceux qui en sont touchez, si est-ce que le bon naturel de Cleon eut autant de pouvoir sur elle, qu’elle ne voulust jamis esloigner sa mere, quelque remonstrance qu’elle luy fist. Au contraire, lors qu’aucunes de ses plus familieres l’en voulurent retirer, luy representant le danger où elle se mettoit, et que c’estoit offenser les dieux que de les tenter de ceste sorte : Si vous m’aimez, leur disoit-elle, ne me tentez jamais ce discours ; car ne dois-je pas la vie à celle qui me l’a donnée, et les dieux peuvent-ils estre offensez que je serve celle qui m’a appris à les adorer ?

En ceste resolution, elle ne voulut jamais abandonner sa mere, et s’enfermant avec elle, la servit tousjours aussi franchement, que si ce n’eust point esté une maladie contagieuse. Tircis estoit tout le jour à leur porte, bruslant de desir d’entrer dans leur logis ; mais la deffense de Cleon l’en empeschoit, qui ne luy voulut permettre, de peur que les mal-pensans ne jugeassent ceste assistance au desavantage de sa pudicité. Luy qui ne vouloit luy deplaire, n’y osant entrer, leur faisoit apporter tout ce qui estoit necessaire, avec un soin si grand, qu’elles n’eurent jamais faute de rien. Toutesfois, ainsi le voulut le Ciel, ceste malheureuse Cleon ne laissa d’estre atteinte du mal de sa mere, quelques preservatifs que Tircis luy peust apporter. Quand ce berger le sceut, il ne fut possible de le retenir qu’il n’entrast dans leur logis, luy semblant qu’il n’estoit plus saison de faindre, ny de redouter les morsures du mesdisant. Il met donc ordre à tous ses affaires, dispose de son bien, et declare sa derniere volonté ; puis ayant laissé charge à quelques uns de ses amis de le secourir, il se r’enferme avec la mere, et la fille, resolu de courre la mesme fortune que Cleon.

Il ne sert de dire que d’alonger ce discours, de vous redire quels furent les bons offices, quels les services qu’il rendit à la mere pour la consideration de la fille, car il ne s’en peut imaginer d’avantage que ceux que son affection luy faisoit produire. Mais quand il la vid morte, et qu’il ne luy restoit plus que sa maistresse, de qui le mal encores alloit empirant, je ne crois pas que ce pauvre berger reposast un moment. Continuellement il la tenoit entre ses bras, ou bien il luy pensoit son mal ; elle, d’autre costé, qui l’avoit tousjours tant aymé, recognoissoit tant d’amour en ceste derniere action, que la sienne estoit de beaucoup augmentée, de sorte qu’un de ses plus grands ennuis, estoit le danger, en quoy elle le voyoit à son occasion. Luy, au contraire, avoit tant de satisfaction, que la Fortune, encores qu’ennemie, luy eust offert ce moyen de luy tesmoigner sa bonne volonté, qu’il ne pouvoit luy rendre assez de remerciements. Il advint que le mal de la bergere estant en estat d’estre percé, il n’y eut point de chirurgien, qui voulust, pour la crainte du danger, se hazarder de la toucher. Tircis, à qui l’affection ne faisoit rien trouver de difficile, s’estant fait apprendere comment il falloit faire, prit la lancette, et luy levant le bras, le luy perça et la pensa sans crainte.

Bref, gentil berger, toutes les choses plus dangereuses et plus malaisées luy estoient douces, et trop faciles ; si est-ce que le mal augmentant d’heure à autre, reduisit en fin ceste tant aimée Cleon en tel estat, qu’il ne luy resta plus que la force de luy dire ces paroles : Je suis bien marrie, Tircis, que les dieux n’ayent voulu estendre d’avantage le filet de ma vie ; non point que l’aye volonté de vivre plus long-temps, car ce desir ne me le fera jamais souhaitter, ayant trop esprouvé quelles sont les incommoditez qui suivent les humains, mais seulement pour en quelque sorte ne mourir point tant vostre obligée, et avoir le loisir de vous rendre tesmoignage, que je ne suis point atteinte ny d’ingratitude ny de mescognoissance. Il est vray que quand je considere, quelles sont les obligations que je vous ay, je juge bien que le Ciel est tres juste de m’oster de ce monde, puis qu’aussi bien, quand j’y vivrois autant de siecles que j’ay de jours, je ne sçaurois satisfaire à la moindre du nombre infiny que vostre affection m’a produitte. Recevez donc pour tout ce que je vous dois, non pas un bien égal, mais ouy bien tout celuy que je puis, qui est un serment que je vous fay, que la mort ne m’effacera jamais la memoire de vostre amitié, ny le desir que j’ay de vous en rendre toute la recognoissance, qu’une personne qui aime bien, peut donner à celle à qui elle est obligée.

Ces mots furent proferez avec beaucoup de peine, mais l’amitié qu’elle portoit au berger, luy donna la force de le pouvoir dire, ausquels Tircis respondit : Ma belle maistresse, malaisément pourrois-je croire de vous avoir obligée, ny de le pouvoir jamais faire, puisque ce que j’ay fait jusques icy, ne m’a pas encores satisfait. Et quand vous me dites que vous m’avez de l’obligation, je voy bien que vous ne cognoissez la grandeur de l’amour de Tircis, autrememt vous ne penseriez pas, que si peu de chose fust capable de payer le tribut d’un si grand devoir. Croyez, belle Cleon, que la faveur que vous m’avez faite d’avoir eu agreables les services que vous dittes que je vous ay rendus, me charge d’un si grand faix, que mille vies et mille semblables occasions ne sçauroient m’en descharger. Le Ciel qui ne m’a fait naistre que pour vous, m’accuseroit de mescognoissance, si je ne vivois à vous, et si j’avois quelque dessein d’employer un seul moment de ceste vie, ailleurs qu’à vostre service.

Il vouloit continuer, lors que la beregre, atteinte de trop de mal, l’interrompit : Cesse, amy, et me laisse parler, afin que le peu de vie qui me reste soit employé à t’asseurer que tu ne sçaurois estre aimé d’avantage, que tu l’es de moy, qui me s’entant pressée de partir, te dis l’eternel à Dieu. Et te supplie de trois choses, d’aimer tousjours ta Cleon, de me faire enterrer pres des os de ma mere, et d’ordonner que quand tu payeras le devoir de l’humanité, ton corps soit mis aupres du mien, à fin que je meure avec ce contentement, que ne t’ayant peu estre unie en la vie, je le sois pour le moins en la mort. Il luy respondit : Les dieux seroient injustets, si ayans donné commencement à une si belle amitié que la nostre, ils la separoient si promptement. J’espere qu’ils vous conserveront, ou que pour le moins ils me prendront avant que vous, s’ils ont quelque compassion d’un affligé. Mais s’ils ne veulent, je les requiers seulement de me donner assez de vie pour satisfaire aux commandemens que vous me faites, et puis me permettre de vous suivre ; que s’ils ne tranchent ma fusée, et que la main me demeure libre, soyez certain, ô ma belle maistresse, que vous ne serez pas longuement sans moy. – Amy, luy respndit-elle, je t’ordonne outre cela de vivre autant que les dieux le voudront, car en la longueur de ta vie, ils se monstreront envers nous tres-pitoyables, puis que par ce moyen, cependant que je raconteray aux champs Elisiens nostre parfaicte amitié, tu la publieras aux vivants ; et ainsi les morts, et les hommes honoreront nostre memoire. Mais amy, je sens que le mal me contrainte de te laisser. A Dieu, le plus aimable et le plus aimé d’entre les hommes, A ces derniers mots elle mourut demeurant la teste appuyée sur le sein de son berger.

De redire icy le desplaisir qu’il en eut, et les regrets qu’il en fit, ce ne seroit que remettre le fer plus avant en sa playe ; outre que ses blessures sont encores si ouvertes, que chacun en les voyant, pourra juger quels en ont esté les coups. – O mort ! s’escria Tircis, qui m’as desrobé le meilleur de moy, ou rends moy ce que tu m’as osté, ou emporte le reste.

Et lors, pour donner lieu aux larmes et aux sanglots, que ce ressouvenir luy arrachoit du cœur, il se teut pour quelque temps, quand Silvandre luy respresenta qu’il devoit s’y resoudre, puisqu’il n’y avoit point de remede, et qu’aux choses advenues, et qui ne pouvoient plus estre, les plaintes n’estoient que tesmoignages de foiblesse. Tant s’en faut, dit Tircis, c’est en quoy je trouve plus d’occasion de plainte, car s’il y avoit quelque remede, le plaindre ne seroit pas d’homme advisé ny de courage ; mais il doit bien estre permis de plaindre ce à quoy on ne peut trouver aucun autre allegement. Lors Laonice reprenant la parole, continua de ceste sorte : En fin ceste heureuse bergere estant morte, et Tircis luy ayant rendu les derniers offices d’amitié, il ordonna qu’elle fust enterrée aupres de sa mere. Mais la nonchalance de ceux à qui il dona ceste charge, fut telle, qu’ils la mirent ailleurs ; car quant à luy, il estoit tellement affligé, qu’il ne bougeoit de dessus un lict, sans que rien luy conservast la vie, que le commandement qu’elle luy en avoit fait. Quelques jours apres, s’enquerant de ceux qui le venoient voir, en quel lieu ce corps tant aimé avoit esté mis, il sceut qu’il n’estoit point avec celuy de la mere : dont il receut tant de desplaisir, que convenant d’une grande somme avec ceux qui avoient accoustumé de les enterrer, ils luy promirent de l’oster de là où il estoit, et le remettre avec sa mere. Et de fait ils s’y en allerent, et ayans descouvert la terre,ils le prindrent antre trois ou quatre qu’ils estoient ; mais l’ayant portée quelques pas, l’infection en estoit si grande, qu’ils furent contraints de le laisser à my-chemin, resolus de mourir plustost que de le porter plus outre, dont Tircis adverty, apres leur avoir fait deplus grandes offres enores, et vayant qu’ils n’y vouloient point entendre : Et quoy, dit-il tout haut, as-tu donc esperé que l’affection du gain peust d’avantage en eux, que la tienne en toy ? Ah ! Tircis, c’est trop offenser la grandeur de ton amitié. Il dit, et comme transporté s’en courut sur le lieu où estoit le corps, et quoy qu’il eust demeuré trois jours enterré, et que la puanteur en fust extresme, si le prit-il entre ses bras, et l’emporta jusques en la tombe de la mere, qui avoit desja esté ouverte. Et apres un si bel acte, et un si grand tesmoignage des son affection, se retirant hors de la ville, il demeura quarante nuicts séparé de chacun.

Or toutes ces choses me furent incogneuses, car une de mes tantes ayant esté malade d’un semblable mal, presques en mesme temps, nous n’avions point de frequentation avec personne, et le jour mesme qu’il revint, j’estois aussi revenue, et ayant seulement entendu la mort de Cleon, je m’en allay chez luy pour en sçavoir les particularitez. Mais arrivant à la porte de sa chambre, je mis l’œil à l’ouverture de la serrure, parce qu’en m’en approchant, il me sembla de l’avoir ouy souspirer, et je n’estois point trompée, car je les veis sur le lict, les yeux tournez contre le ciel, les mains jointes ; et le visage couvert de larmes. Si je fus estonnée, gentil bergere, jugez-le, car je ne pensois point qu’il l’aimast, et venois en partie pour me resjouir avec luy. En fin apres l’avoir consideré quelque temps, et avec un souspir qui sembloit luy mespartir l’estomach, je luy ouys proferer telles paroles.

Sur la mort de Cleon[modifier]

Stances


Pourquoy cacher nos pleurs ? il n’est plus temps de feindre
Un amour que sa mort descouvre par mon dueil,
Qui cesse d’esperer, il doit cesser de craindre,
Et l’espoir de ma vie est dedans le cercueil.

Elle vivoit en moy, je vivois tout en elle.
Nos esprits l’un à l’autre estraints de mille nœuds
S’unissoient tellement, qu’en leur amour fidelle,
Tous les deux n’estoient qu’un, et chacun estoit deux.

Mais sur le poinct qu’amour d’un fondement plus ferme
Asseuroit mes plaisirs, j’ay veu tout renverser,
C’est d’autant que mon heur avoit touché le terme,
Qu’il est permis d’atteindre, et non d’outre-passer.

Ce fut dedans Paris, que les belles pensées,
Qu’amour esprit en moy, finirent par la mort,
Au mesme temps qu’on vid les Gaules oppressées,
Aux efforts estrangers opposer leur effort.

Et falloit-it aussi que tombe moins celebre
Que Paris, enfermast ce que j’ay peu cherir.
Ou que mon mal advint en saison moins funebre,
Que quand toute l’Europe estoit preste à perir.

Mais je me trompe, ô dieux ! ma Cleon n`est point morte,
Son cœur pour vivre en moy, ne vivoit plus en soy :
Le corps seul en est mort, et de contraire sorte,
Mon esprit meurt an elle, et le sien vit en moy.

Dieux ! quelle devins-je, quand je l’ouys parler ainsi ? mon estonnement fut tel que, sans y penser, estant appuyée contre la porte, je l’entr’ouvris presque à moitié, à quoy il torna la teste, et me voyant, n’en fit autre semblant, sinon que me tendant la main, il me pria de m’asseoir sur le lict pres de luy. Et lors sans s’essuyer les yeux, car aussi bien y eust-il fallu tousjours le mouchoir, il me parla de ceste sorte : Et bien, Laonice, la pauvre Cleon est morte, et nous sommes demeurez pour plaindre ce ravissement. Et parce que la peine où j’estois, ne me lassoit la force de pouvoir luy respondre, il continua : Je sçay bien, bergere, que me voyant en ceste stat pour Cleon, vous demeurez estonnée, que la feinte amitié que je luy ay portée, me puisse donner de si grands ressentimens. Mais, helas ! sortez d’erreur, je vous supplie ; aussi bien me sembleroit-il commettre une trop grande faute contre amour, si sans occasion je continuois la feinte, que mon affection m’a jusques icy commandée. Sçachez donc, Laonice, que j’ay aymé Cleon, et que toute autre recherche n’a esté que pour couverture de celle-cy ; par ainsi, si vous m’avez eu de l’amitié, pour Dieu, Laonice, plaignez moy en ce desastre, qui a d’un mesme coup mis, tous mes espoirs dans son cercueil. Et si vous estes en quelque sorte offensée, pardonnes à Tircis l’erreur qu’il a fait envers vous pour ne faillir en ce qu’il devoit à Cleon.

A ces paroles, transportée de colere, je partis si hors de moy, qu’à peine peus-je retrouver mon logis, d’où je ne sortis de long temps ; mais apres avoir contrarié mille fois à l’amour, si fallut-il s’y sousmettre, et advouer que le despit est une foible deffense, quand il luy plaist. Par ainsi, me voilà autant à Tircis, que je l’avois jamais esté ; j’excuse en moy-mesme les trahisons qu’il m’avoit faites, et luy pardonne les torts et les faintes, avec lesquelles il m’avoit offensée, les nommant pour leur pardonner, non pas faintes ny trahisons, mais violences d’amour. Et je fus d’autant plus aisément portée à ce pardon, qu’amour, qui se disoit complice de sa faute, m’alloit flattant d’un certain espoir de succeder à la place de Cleon.

Lors que j’estois en ceste pensée, ne voilà pas une de mes sœurs, qui me vient advertir que Tircis s’estoit perdu, en sorte qu’on ne le voyoit plus, et que personne ne sçavoit où il estoit ! Ceste recharge de douleur me surpit si fort, que tout ce que je peus, fut de luy dire, que ceste tristesse estant passée, il reviendroit comme il s’en estoit allée ; mais, dés lors, je fis dessein de le suivre. Et afin de n’estre empeschée de personne, je partis si secrettement sur le commencement de la nuict, qu’avant le jour je me trouvay fort esloignée. Si je fus estonnée au commencement, me voyant seule dans ces obscuritez, le Ciel le sçait, à qui mes plaintes estoient adressées ; mais Amour qui m’accompagnoit secrettement, me donna assez de courage pour parachever mon dessein. Ainsi donc je poursuivy mon voyage, suivant sans plus la route que mes pas rencontroient, car je ne sçavois où Tircis alloit, ny moy aussi. De sorte que je fus vagabonde plus de quatre mois, sans en avoir nouvelle.

En fin passsant le Mont-d’or, je rencontray ceste bergere [dit-elle monstrant Madonthe] et avec elle ce berger nommé Tersandre, assis à l’ombre d’un rocher, attendant que la chaleur du midy s’abatist. Et parce que ma coustume estoit de demander des nouvelles de Tircis à tous ceux que je rencontrois, je m’adressay où je les veis, et sceus que mon berger, aux marques qu’ils m’en donnerent, estoit en ces deserts, et qu’il alloit toujours regrettant Cleon. Alors je leur racontay ce que je viens de vous dire, et les adjuray de m’en dire les plus asseurées nouvelles qu’ils pourroient. A quoy Madonthe, esmeue de pitié, me respondit avec tant de douceur, que je la jugeay attainte de mesme mal que le mien, et mon opinion ne fut mauvaise ; car je sceus depuis d’elle la longue histoire de ses ennuis, par laquelle je cogneus qu’Amour blesse aussi bien dans les cours que dans nos bois. Parce que nos fortunes avoyent quelque sympathie entre elles, elle me pria de vouloir demeurer et parachever nos voyeges ensemble, puis que toutes deux faisions une mesme queste. Moy qui me veis seule, je receus les bras ouvertes ceste commodité, et despuis nous ne nous sommes point esloignées. Mais que serte ce discours à mon propos, puis que je ne veux seulement que raconter ce qui est de Tircis et de moi ? Gentil berger, ce me sera assez de vous dire, qu’apres avoir demeuré plus de trois mois en ces pays-là, en fin nous sceusmes qu’il estoit venu icy, où nous n’arrivasmes si tost, que je le rencontray, et tant à l’impourveu pour luy, qu’il en demeura surpris. Pour le commencement il me receut avec un assez bon visage ; mais en fin sçachant l’occasion de mon voyage, il me declara tout au long l’affection extreme qu’il avoit portée à Cleon, et combien il estoit hors de son pouvoir de m’aimer. Amour, s’il y a quelque justice en toy, je te demande, et non à cest ingrat, quelque recognoissance de tant de travaux passez.

Ainsi paracheva Laonice, et monstrant qu’elle n’avoit rien d’avantage à dire, en s’essuyant les yeux, elle les tourna pitoyablement contre Silvandre, comme luy demandant faveur en la justice de sa cause.

Lors Tircis parla de ceste sorte : Sage berger, quoy que l’histoire de mes malheurs soit telle que ceste berger vient de vous raconter, si est ce que celle de mes douleurs est bien plus pitoyable, de laquelle toutesfois je ne vous veux point entretenir d’avantage, de crainte de vous ennuyer, et ceste compagnie ; seulement, j’adjousteray à ce qu’elle vient de dire, que ne pouvant supporter ses plaintes ordinaires, d’un commun consentement, nous allasmes à l’Oracle, pour sçavoir ce qu’il ordonneroit de nous, et nous eusmes une telle response par la bouche d’Arontine.

Oracle

Sur les bords où Lignon paisiblement serpente,
Amans, vous trouverez un curieux berger,
Qui premier s’enquerra du mal qui vous tourmente,
Croyez-le : car le Ciel l’eslit pour vous juger.

Et quoy qu’il y ait des-ja long temps que nous sommes icy, si est-ce que vous estes le premier qui nous avez demandé l’estat de nostre fortune. C’est pourquoy nous nous jettons entre vos bras, et vous requerons d’ordonner ce que nous avons à faire. Et à fin que rien ne se fist que par la volonté du dieu, la vieille qui nous rendit cet oracle, nous dit que vous ayant rencontré, nous eussions à jetter au sort qui seroit celuy qui maintiendroit la cause de l’un et de l’autre, et que pour cet effet, tous ceux qui s’y rencontreroient, eussent à mettre un gage entre vos mains dans un chapeau. Le premier qui en sortiroit, seroit celuy qui parleroit pour Laonice, et le dernier de tous pour moy. A ce mot il les pria tous de le vouloir : à qouy chacun ayant consenty, de fortune celuy de Hylas fut le premier, et celuy de Phillis le dernier. Dequoy Hylas se sousriant : Autrefois, dit-il, que j’estois serviteur de Laonice, j’eusse mal-aisément voulu persuader à Tircis de l’aimer ; mais à cette heure que je ne suis que pour Madonthe, je veux bien obéir à ce que le dieu me commande. – Berger, repondit Leonide, vous devez cognoistre par là, quelle est la providence de ceste divinité, puis que pour esmouvoir quelqu’un à changer d`affection, il en donne charge à l’inconstant Hylas, comme à celuy qui par l’usage en doit bien sçavoir les moyens ; et pour continuer une fidelle amitié il en donne la persuasion à une bergere constante en toutes ses actions. Et que pour juger de l’un et de l’autre, il a esleu une personne qui ne peut estre partiale : car Silvandre n’est constant ny inconstant, puis qu’il n’a jamais rien aimé. Alors Silvandre, prenant la parole : Puis donc que vous voulez, ô Tircis, et vous, Laonice, que je sois juge de vos differents, jurez entre mes mains tous deux, que vous l’observerez inviolablement, autrement ce ne seroit qu’irriter d’avantage les dieux, et prendre de la peine en vain, Ce qu’ils firent, et lors Hylas commença de ceste sorte :

Harangue de Hylas pour Laonice.[modifier]

Si j’avois à soustenir la cause de Laonice devant quelque personne desnaturée, je craindrois peut estre que le deffaut de ma capacité n’amoindrist en quelque sorte la justice qui est en elle ; mais puis que c’est devant vous, gentil berger, qui avez un cœur d’homme [je veux dire, qui sçavez quels sont les devoirs d’un homme bien né] non seulement je ne me deffie point d’un favorable jugement, mais tiens pour certain, que si vous estiez en la place de Tircis, vous auriez honte que telle erreur vous pust estre reprochée. Je ne m’arresteray donc point à chercher plusieurs raisons sur ce sujet, qui de luy-mesme est si clair, que toute autre lumiere ne luy peut servir que d’ombrage, et diray seulement, que le nom qu’il porte d’homme, l’oblige au contraire de ce qu’il a fait, et que les loix et ordonnances du Ciel et de la nature luy commandent de ne point disputer d’avantage en ceste cause. Les devoirs de la courtoisie ne luy ordonnent-ils de rendre les bienfaits receus ? Le Ciel ne commande-t’il pas, qu’à tous services quelque loyer soit rendu ? et la nature ne le contraint-elle d’aimer une belle femme, qui l’aime, et d’abhorrer plustost que de cherir une personne morte ? Mais cestuy-cy, tout au rebours, aux faveurs receuses de Laonice rend des discourtoisies, et au lieu des services qu’il advoue luy-mesme qu’elle luy a faits, luy servant si longuement de couverture en l’amitié de Cleon, il la paye d’ingratitude, et pour l’affection qu’elle luy a portée dés le berceau, il ne luy fait paroistre que du mespris. Si es-tu bien homme, Tircis, si monstres-tu de cognoistre les dieux, et si me semble-t’il bien que ceste bergere est telle, que si ce n’estoit que son influence la sousmet á ce mal heur, elle est plus propre à faire ressentir, que de ressentir elle-mesme les outrages dont elle se plaint ! Que si tu es homme, ne sçais-tu pas que c’est le propre de l’homme d’aimer les vivans, et non pas les morts ? que si tu cognois les dieux, ne sçait-tu pas qu’ils punissent ceux qui contreviennent à leurs ordonnances ? et que

Amour jamais l’aimer à l’aimé ne pardonne ?

Que si tu advoues que dés le berceau elle t’a servy et aimé : Dieux ! seroit-il possible qu’une si longue affection, et un si agreable service deust en fin estre payé du mespris ?

Mais soit ainsi, que ceste affection, et ce service estans volontaires en Laonice, et non pas recherchez de Tircis, puissent peu meriter envers une ame ingrate, encores ne puis-je croir que vous n’ordonniez, ô juste Silvandre, qu’un trompeur doive faire satisfaction à celuy qu’il a deceu, et que par ainsi Tircis, qui par ses dissimulations a si long temps trompé ceste belle bergere, ne soit obligé à reparer ceste injure envers elle, avec autant de veritables affections, qu’il luy en a fait recevoir de mensogneres et de fausses. Que si chacun doit aimer son semblable, n’ordonnez-vous pas, nostre Juge, que Tircis aime une personne vivante, et non pas une morte, et mette son amitié en ce qui peut aimer, et non point entre les cendres froides d’un cercueil ? Mais, Tircis, dy moy, quel peut estre ton dessein, apres que tu auras noyé d’un fleuve de larmes les tristes reliques de la pauvre Cleon ? crois-tu de la pouvoir ressusciter par tes souspirs et par tes pleurs ? Helas ! ce n’est qu’une fois que l’on paye Charon, on n’entre jamais qu’une fois dans sa nacelle, on a beau le r’appeller de là, il est sourd à tels cris, et ne reçoit jamais les personnes qui viennent de ce bord. C’est impiété, Tircis, que d’aller tourmentant le repos de ceux que les dieux appellent. L’amitié est ordonnée pour les vivans, et le cercueil pour ceux qui sont morts : ne vueille confondre de telle sorte leurs ordonnances, qu’à une Cleon morte tu donnes une affection vivante, et à une Laonice vive le cercueil. Et en cela ne t’arme point du nom de constance, car elle n’y a nul interest : trouverois-tu à propos qu’une personne allast nue, parce qu’elle auroit gasté ses premiers habits ? Croy moy, qu’il est aussi digne de risée de t’ouyr dire, que parce que Cleon est parachevée, tu ne veux plus rien aimer. Rentre, rentre en toy-mesme, recognois ton erreur, jette toy aux pieds de cette belle, advoue luy ta faute, et tu eviteras par ainsi la contrainte, à quoy nostre juste juge par sa sentence te sousmettra.

Hylas acheva de cette sorte, avec beaucoup de contentement de chacun, sinon de Tircis, de qui les larmes donnoient cognoissance de sa douleur, lors que Phillis, apres avoir receu le commandement de Silvandre, levant les yeux aux ciel, respondit ainsi à Hylas :


Reponse de Phillis pour Tircis

O belle Cleon, qui entends du ciel l’injure que l’on propose de te faire, inspire moy de ta divinité ; car telle te veux-je estimer si les vertus ont jamais peu rendre divine une personne humaine ; et fais en sorte, que mon ignorance n’affoiblisse les raisons que Tircis a de n’aymer jamais que tes perfections. Et vous, sage bergere, qui sçavez mieux que je devrois dire pour sa deffense que je ne sçaurois le concevoir, satisfaites aux deffauts qui seront en moy, par l’abondance des raisons qui sont en ma cause.

Et pour commencer, je diray, Hylas, que toutes les raisons que tu allegues pour preuve qu’estant aimé on doit aimer, quoy qu’elles soient fausses, te sont toutesfois accordées pour bonnes ; mais pour quoy veux-tu conclurre par là, que Tircis doit traihir l’amitié de Cleon, pour en commencer une nouvelle avec Laonice ? Tu demandes des choses impossibles, et contrariantes : impossibles, d’autant que nul n’est obligé à plus qu’il ne peut, et comment veux-tu que mon berger aime, s’il n’a point de volonté ? Tu ris, Hylas, quand tu m’oys dire qu’il n’en a point. – Il est vray, interrompit Hylas, car qu’auroit-il fait de la sienne ? – Celuy, respondit Phillis, qui aime donne son ame mesme à la personne aimée, et la volonté n’en est qu’une puissance. –Mais, répliqua Hylas, ceste Cleon à qui vous voulez qu’il l’ait remise, estant morte, n’a plus rien de personne, et ainsi Tircis doit avoir repris ce qui estoit à soy. – Ah ! Hylas, Haylas, respondit Phillis, tu parles bien en novice d’amour ; car les donations qui sont faittes par son authorité, sont à jamais irrevocables. – Et que seroit donc devenue, adjousta Hylas, ceste volonté depuis la mort de Cleon ? – Ceste petite perte, repliqua Phillis, a suivi l’extreme qu’il a faite en la perdant. Que si le plaisir est l’objet de la volonté, puisqu’il ne peut plus avoir de plaisir, qu’a-t’il affaire de volonté ? et ainsi elle a suivy Cleon. Que si Cleon n’est plus ny aussi sa volonté, car il n’en a jamais eu que pour elle. Mais si Cleon est encore en quelque lieu, comme nos druides nous enseignent, ceste volonté est entre ses mains si contente en tel lieu, que si elle-mesme la vouloit chasser, elle ne tourneroit pas vers Tircis, comme sçachant bien qu’elle y seroit inutilement, mais iroit dans le cercueil reposer avec ses os bien-aimez. Et cela estant, pourquoy accuses-tu d’ingratitude le fidele Tircis, s’il n’est pas en son pouvoir d’aimer ailleurs ? Et voilà comment tu demandes non seulement une chose impossible, mais contraire à soy-mesme ; car si chacun doit aimer ce qu’il aime, pourquoy veux-tu qu’il n’aime pas Cleon, qui n’a jamais manqué envers luy d’amitié ? Et quant à la recompense que tu demandes pour les services et pour les lettres que Laonice portoit de l’un à l’autre, qu’elle se ressouvienne du contentement qu’elle y recevoit, et combien durant ceste tromperie elle a passé de jours heureux, qu’autrement elle eust trainés miserablement : qu’elle balance ses services avec ce payement, et je m’asseure qu’elle se trouvera leur redevable. Tu dis, Hylas, que Tircis l’a trompée : ce n’a point esté tromperie, mais juste chastiment d’Amour, qui a fait retomber les coups sur elle-mesme, puis que son intention n’estoit pas de servir, mais de decevoir la prudente Cleon ; que si elle a à se plaindre de quelque chose, c’est que de deux trompeuses elle a esté la moins fine

Voilà, Silvandre, comme briefvement il m’a semblé de respondre aux fausses raisons de ce berger, et ne me reste plus que de faire advouer à Laonice, qu’elle a tort de poursuivre une telle injustice. Ce que je feray aisément, s’il luy plaist de me repondre. Belle bergere, dites moy, aimez-vous bien Tircis ? – Bergere, dit-elle, toute personne qui me cognoistra, n’en doutera jamais. – Et s’il estoit contraint, repliqua Phillis, de s’esloigner pour long temps, et que quelqu’autre vint cependant à vous rechercher, changeriez-vous ceste amitié ? – Nullement, dit-elle, car j’aurois tousjours esperance qu’il reviendroit. – Et, adjousta Phillis, si vous sçaviez qu’il ne deust jamais revenir, laisseriez-vous de l’aimer ? – Non certes, respondit-elle. – O belle Laonice, continua Phillis. ne trouvez donc estrange que Tircis, qui sçait que sa Cleon pour ses merites est eslevée au Ciel, qui sçait que de là haut elle void toutes ses actions, et qu’elle se resjouyt de sa fidelité, ne vueille changer l’affection qu’il luy a portée, ny permettre que ceste distance des lieux separe leurs affections, puis que toutes les incommoditez de la vie ne l’ont jamais peu faire. Ne pensez pas, comme Hylas dit, que jamais nul ne repasse deçà le fleuve d’Ache-ron : plusieurs qui ont esté aimez des dieux, sont allez et revenus, et qui le sçauroit estre d’avantage que la belle Cleon, de qui la naissance a esté veue par la destinée d’un œil si doux et favorable qu’elle n’a jamais rien aimé, dont elle n’ait obtenu l’amour ? O Laonice, s’il estoit permis à vos yeux de voir la divinité, vous verriez ceste Cleon, qui sans doute est à : ceste heure en ce Heu, pour deffendre sa cause, qui est à mon aureille pour me dire les mesmes paroles qu’il faut que je profere, et lors vous jugerez que Hylas a eu tort de dire, que Tircis n’aime qu’une froide cendre.

Il me semble de la voir là au milieu, de nous revestue d’immortalité au lieu d’un corps fragile, et sujet à tous accidents, qui reproche à Hylas les blasphèmes dont il a usé contre elle.

Et que respondrois-tu, Hylas, si l’heureuse Cleon te disoit : Tu yeux, inconstant, noircir mon Tircis de ta mesme infidelité ; si autrefois il m’a aimée, crois-tu’que ç’ait esté mon corps ? si tu me dis qu’ouy, je respondray qu’il ne doit estre condamné (puis que nul amant ne doit jamais se retirer d’une amour, commencée) d’aimer les cendres que je luy ay laissées dans mon cercueil, autant qu’elles dureront. Que s’il advoue d’avoir aimé mon esprit, qui est ma principale partie, et pourquoy, inconstant, changera-t’il ceste volonté, à ceste heure qu’elle est plus parfaicte qu’elle n’a jamais esté ? Autresfois (ainsi le veut la misere des vivans) je pou-vois estre jalouse, je pouvois estre importune, il me falloit servir, j’estois veue de plusieurs comme de luy ; mais, à ceste heure, affranchie de toute imperfection, je ne suis capable de luy rapporter ces desplaisirs. Et toy, Hylas, tu veux avec tes sacrileges inventions, divertir de moy celuy en qui seule je vis en terre, et par une cruauté plus barbare, qu’inouye, essayes de me redonner une autre fois la mort.

Sage Silvandre, les paroles que je viens de proferer sonnent si vivement à mes aureilles, que je ne puis croire que vous ne les ayez ouyes et ressenties jusques au cœur ; cela est cause que pour laisser parler ceste divinité en vostre ame, je me tairay apres vous avoir dit seulement, qu’Amour est si juste que vous en devez craindre en vous-mesmes les supplices, si la pieté de Laomce plustost que la raison de Cleon, vous esmeuvent et vous emportent.

A ce mot, Phillis s’estant levée avec une courtoise reverence, fit signe qu’elle ne vouloit rien dire de plus pour Tircis. De sorte que Laomce vouloit respondre, quand Silvandre le luy deffendit, luy disant qu’il n’estoit plus temps de se deffendre, mais d’ouyr seu-ment l’arrest que les dieux prononceroient par sa bouche. Et apres avoir quelque temps consideré en soy mesme les raisons des uns et des autres, il prononça une telle sentence.


Jugement de Silvandre

Des causes debatues devant nous, le point principal est de sçavoir, si amour peut mourir par la mort de la chose aimée : sur quoy nous disons qu’une amour perissable n’est pas vray amour, car il doit suivre le sujet qui luy a donné naissance. C’est pourquoy ceux qui ont aimé le corps seulement, doivent enclorre toutes les amours du corps dans le mesme tombeau où il s’enserre, mais ceux qui outre cela ont aimé l’esprit, doivent avec leur amour voler après cet esprit aimé jusques au plus haut ciel, sans que la distance les puisse separer. Doncques toutes ces choses bien considerées, nous ordonnons que Tircis aime tousjours sa Cleon, et que des deux amours qui peuvent estre, en nous, l’une suive le corps de Cleon au tombeau et l’autre l’esprit dans les cieux. Et par ainsi, il soit d’ores en là deffendu aux recherches de Laonice de tourmenter d’avantage le repas de Cleon : car telle est la volonté du dieu qui parle en moy.

Ayant dit ainsi sans attendre les plaintes et les reproches qu’il prevoyoit en Leonice et en Hylas, il fit une grande reverance à Leonide et au reste de la troupe, et s’en alla sans autre compagne que celle de Phillis qui ne voulut non plus s’y arrester, pour n’ouyr les regrets de ceste bergere.

Et parce qu’il estoit tard, Leonide se retira dans le hameau de Diane pour ceste nuict et les bergers et les bergeres, ainsi qu’ils avoient accoustumé, sinon Laonice, qui infiniment offensée de Silvandre et Phillis, jura de ne partir de ceste contrée, qu’elle ne leur eust r’apporté un desplaisir remarquable. Il sembla que la fortune la cocnduisit ainsi qu’elle eust sceu desirer : car ayant laissé la compagne et s’estant mise dans le plus espais du bois pour se plaindre en toute liberté, en fin son bon demon luy remit devant les yeux le mespris insupportable de Tircis, combien il estoit veritablement indigne d’estre aymé d’elle, et luy fit une telle honte de sa faute, que mille fois elle jura de le haïr, et à son occasion, Silvandre et Phillis.

Il advint cependant, que Lycidas, qui depuis quelques jours commençoit d’estre mal satisfait de Phillis, à cause de quelque froideur qu’il luy sembloit de recognoistre en elle, aperceut Silvandre qui la venoit entretenant. Et il estoit vray que la bergere usoit de plus de froideur envers luy, ou plustost de nonchalance, qu’elle ne fasoit pas avant la frequentation de Diane, parce que ceste nouvelle amitié, et le plaisir qu’Astrée, Diane, et elle prenoient ensemble, l’occupoit de sorte qu’elle ne soucioit plus de ces petites mignardises, dont l’affection de Lycidas estoit nourrie. Et luy qui sçavoit fort bien qu’une amour ne se peut bastir, que de la ruine d’une precedente, eut option que ce qui la rendoit plus nonchalante envers luy, et moins soucieuse de l’entretenir estoit quelque nouvelle amitié, qui la divertissoit ; et ne pouvant encores recognoistre qui ne estoit le subjet, il s’alloit tout seul rongeant par ses pensées, et se retiroit dans les lieux les plus cachez, afin de se plaindre avec plus de franchise. Et par mal-heur, lors qu’il s’en vouloit retourner, il vid, comme je vous ai dit, Silvandre et Phillis de loing, veue qui ne luy r’apporta pas peu de soupçon, car sçachant le merite du berger et de la bergere, il creut aisément que Silvandre n’ayant jamais rien aimé, s’estoit donné à elle, et qu’elle, suivant l’humeur de celles de son sexe, eust assez volontieres receu ceste donation.

Toutes ces considerations luy donnerent beaucoup de soupçon ; mais plus encore, quand passant pres de luy sans le voir, il ouyt, ou il luy sembla des paroles d’amour, et cela pouvoit bien estre, à cause de la sentence que Silvandre venoit de donner. Mais pour le faire sortir du tout patience, il advint que les ayant laissé passer, il sortit du lieu où il estoit, et pour ne les suivre, prit le chemin d’où ils venoient, et la fortune voulut qu’il s’alla rasseoir aupres du lieu où il estoit Laonice, sans la voir, où apres avoir quelque temps resvé à son desplaisir, transporté de trop d’ennuy, il s’escria assez haut : O Amour, est-il possible que tu souffres une si grande injustice sans la punir ? est-il possible qu’en ton regne les outrages et les services soient egalement recompensez ? Et puis se taisant pour quelque temps, en fin les yeux tendus au ciel, et les bras croisez, se laissant aller à la renverse, il reprit ainsi : Pour la fin, il te plaist, Amour que je rende tesmoignage qu’il n’y a point de constance en nulle femme, et que Phillis pour estre de ce sexe, quoy que remplie de toute autre perfection, est sujette aux mesmes loix de ceste inconstance naturelle. Je dis ceste Phillis, de qui l’amitié m’a esté autrefois plus asseurée que ma volonté mesme. Mais quoy, o ma bergere ! ne suis-je pas mesme Lycidas, de qui vous avez monstré de cherir si fort l’affection ? ce que vous avez autrefois jugé de recommandable en moy, est-il tellement changé, que vous trouviez plus agreable un Silvandre incogneu, un vagabond, un homme que toute terre mesprise, et ne daigne advouer pour sien ?

Laonice qui escoutoit ce berger, oyant nommer Phillis et Silvandre, desireuse d’en sçavoir d’avantage, commença de luy prester l’aureille à bon escient, et si à propos pour elle, qu’elle apprit, avant que de partir de là, tout ce qu’elle eust peu desirer des plus secrettes pensées de Phillis. Et de là, prenant l’occasion de luy desplaire ou à Silvandre, elle resolut de mettre ce berger encor plus avant en ceste opinion, s’asseurant que si elle aimoit Lycidas, elle le rendroit jaloux, et si c’estoit Silvandre, elle en divulgueroit l’amour de telle sorte, que chacun le sçauroit. Et ainsi, lors que ce berger fut parti (car son mal ne luy permettoit de demeurer lanquement en un mesme lieu), elle sortit aussi de ce lieu, en se mettant apres luy, l’attaignit assez pres de là, parlant avec Corilas qu’il avoit rencontré en chemin, et feignant de leur demander des nouvelles du berger desolé, ils luy respondirent qu’ils ne le cognoissoient point. C’est, leur dit-elle, un berger qui va plaignant une bergere morte, et que l’on m’a dit avoir demeuré presque toute l’apresdinée en la compagne de la belle bergere Phillis et son serviteur. – Et qui est celuy-la ? respondit incontinent Lycidas. – Je ne sçay pas, continua la bergere, si je sçauray bien dire son nom, il me semble qu’il s’appelle Silandre, ou Silvandre, un berger de moyenne taille, le visage un peu long, et d’assez agreable humeur, quant il luy plaist. – Et qui vous a dit, repliqua Lycidas, qu’il estoit son serviteur ? – Les actions de l’un et de l’autre, respondit-elle, car j’ay passé autrefois par de semblables détroits, et je me souviens encor de quel pied on y marche ; mais dites-moy, si vous sçavez quelque nouvelle de celuy que je cherche, car il se fait nuict, et je ne sçay où le trouver.

Lycidas ne luy peut respondre, tant il se trouva surpris, mais Corilas luy dit, qu’elle suivist ce sentier, et qu’aussi tost qu’elle seroit sortie de ce bois, elle verroit un grand pré, où sans doute elle en apprendroit des nouvelles : car c’estoit là où tous les soirs chacun s’assembloit avant que de se retirer, et que de peur qu’elle ne s’egarast, il luy feroir compagne, si elle l’avoit agreable. Elle qui estoit bien aise de dissimuler encores d’avantage (faignant de ne sçavoir pas le chemin) receut avec beaucoup de courtoisie l’offre qu’il luy avoit faite, et donnant le bon soir à Lycidas, prit le chemin qui luy avoit esté monstré, le laissant si hors de soy, qu’il demeura fort longuement immobile au mesme lieu. En fin revenant comme d’un long évanouyssement, il s’alloit redisant les mesmes paroles de la bergere, auquelles il luy estoit impossible de n’adjouster beaucoup de foy, ne la pouvant soupçonner de menterie.

Il seroit trop long de redire icy les regrets qu’il fit, et les outrages qu’il dit à la fidelle Phillis, tant y a que de toute nuict, il ne fit qu’aller tournoiant dans le plus retiré du bois, où sur le matin travaille d’ennuy, et du trop long marcher, il fut contraint de se coucher sous quelques arbres, où tout moite de pleurs, en fin son extreme déplaisir le contraignit de s’endormir.


LE HUICTIESME LIVRE
DE LA PREMIERE
Partie d'Astrée


Soudain que le jour parut, Diane, Astrée et Phillis se trouverent ensemble, afin d’estre au lever de Leonide, qui ne pouvant assez estimer leur honnesteté et courtoisie, s’estoit habillée dés que la premiere clarté avoit donné dans sa chambre, pour ne perdre un seul moment du temps qu’elle pourroit demeurer avec elles, de sorte que ces bergeres furent estonnées de la voir si diligente, lors qu’elles ouvrirent la porte, et toutes ensemble, se prenant par la main ; sortirent du hameau pour commencer le mesme exercice du jour precedent.

A peine avoient elles passé entierement les dernieres maisons, qu’elles apperceurent Silvandre, qui sous la faincte recherche de Diane, commençoit à ressentir une amour naissante et véritable ; car picqué de ce nouveau soucy, de toute la nuict il n’avait peu clorre l’œil, tant son penser luy estoit allé representant tous les discours, et toutes les actions qu’il avoit veues de Diane le jour auparavant, si bien que ne pouvant attendre la venue de l’aurore dans le lict, il l’avoit devancée, et avoit desja esté long temps pres de ce hameau, pour voir quand sa nouvelle maistresse sortiroit, et aussi tost qu’il l’avoit apperceue, s’en estoit venu à elle chantant ces vers.

Stances


Des désirs trop élevez.

Espoirs, Ixions en audace,
Du Ciel dédaignant la menace,
Vous aspirez plus qu’il ne faut :
Au Ciel comme Icare pretendre,
C’est bien pour tomber d’un grand saut
Mais ne laissez de l’entreprendre.

Ainsi que jadis Promethée
En sa poictrine bequetée
Ses tourmens immortalisa,
Ayant ravy le feu celeste
Il dit : au moins ce bien me reste,
 D’avoir peu ce que nul n’osa.

Mon cœur sur un roc de constance
Tout devoré par ma souffrance,
Dira : Les plus hautains esprits
N’ont osé desrober sa flame,
Et j’ay ceste gloire en mon ame
 D’avoir plus que nul entrepris.

Echo pour l’amour de Narcisse
Contant aux rochers son supplice,
Se consoloit en son esmoy,
Et leur disoit toute enflammée :
Si de luy je ne suis l’aimée,
Nul autre ne l’aime que moy.

Phillis, qui estoit d’une humeur fort gaye, et qui se vouloit bien acquiter de l’essay à quoy elle avoit esté condamnée, se tournant vers Diane : Ma maistresse, luy dit-elle, fiez vous à l’advenir aux paroles de ce berger. Hier il ne vous aimoit point, et à cest’heure il meurt d’amour ; pour le moins, puisqu’il en vouloit tant dire, il devoit commencer de meilleure heure à vous servir, ou attendre encore quelque temps avant que de proferer telles paroles. Silvandre estoit si pres qu’il peut ouyr Phillis, qui le fit escrier de loing : O ma maistresse, bouchez vos oreilles aux mauvaises paroles de mon ennemie. Et puis estant arrivé : Ah ! mauvaise Phillis, lui dit-il, est-ce ainsi que de la ruine de mon contentement, vous taschez de bastir le vostre ? – II est bon là, respondit Phillis, de parler de vostre contentement ; n’avez-vous point avec les autres encor ceste perfection de la pluspart des bergers, qui par vanité se dient infiniment contents et favorisez de leur maistresse, quoy qu’au contraire ils en soient mal traittez ? Vous parlez de contentement ? Vous, Silvandre, vous avez la hardiesse d’user de ces paroles, en la presence mesme de Diane, et que direz-vous ailleurs, puis que vous avez l’outrecuidance de parler ainsi devant elle ?

Elle eust continué, n’eust esté que le berger, apres avoir salué la nymphe, et les bergeres, l’interrompit ainsi : Vous voulez que ma maistresse trouve mauvais que j’aye parlé du contentement que j’ay en la servant, et pourquoy ne voulez-vous pas que je le die, s’il est vray ? – II est vray ? respondit Phillis, voyez quelle vanité ! direz-vous pas encore qu’elle vous aime, et qu’elle ne peut vivre sans vous ? – Je ne diray pas, repliqua le berger, que cela soit, mais je vous respondray bien, que je voudrois qu’il fust ainsi. Mais vous monstrez de trouver si estrange que je die avoir du contentement au service que je rends à ma maistresse, que je suis contraint de vous demander, si vous n’y en avez point. – Pour le moins, dit-elle, si j’y en ay, je ne m’en vante pas. – C’est ingratitude, reprit le berger, de recevoir du bien de quelqu’un sans l’en remercier, et comment est-il possible d’aimer la mesme personne envers qui on est ingrat ? – Par là, interrompit Leonide, je jugerois que Phillis n’aime point Diane. – II y a peu de personnes qui ne fissent ce mesme jugement, respondit Silvandre, et je croy qu’elle mesme le pense ainsi. – Si vous aviez de bonnes raisons, vous me le pourriez persuader, repliqua Phillis. – S’il ne faut que des raisons pour le prouver, dit Silvandre, je n’en ay desja plus affaire ; car quoy que je preuve ou nie une chose, cela ne la fait pas estre autre que ce qu’elle est ; si bien que puis qu’il ne me manque que des raisons pour prouver vostre peu d’amitié, qu’ay-je affaire de vous en convaincre ? Tant y a que pour faire que vous n’aimiez point Diane, il ne tient qu’à vous à le prouver.

Phillis demeura un peu empeschéa à respondre, et Astrée lui dit : II semble, ma sœur, que vous approuviez ce que dit ce berger ? – Je ne l’approuve pas, respondit-elle, mais je suis bien empeschée à la reprouver. – Si cela est, adjousta Diane, vous ne m’aimez point ; car puis que Silvandre a trouvé les raisons que vous demandiez, et ausquelles vous ne pouvez resister, il faut advouer que ce qu’il dit est vray. A ce mot, le berger s’approcha de Diane, et luy dît : Belle et juste maistresse, est-il possible que ceste ennemie bergere ait encore la hardiesse de ne me vouloir permettre de dire que le service que je vous rends, me rapporte du contentement, quand ce ne seroit que pour la response que vous venez de faire tant à mon advantage ? – En disant, respondit Astrée, que Phillis ne l’aime point, elle ne dit pas pour cela que vous l’aimiez, ou qu’elle vous aime. – Si j’oyois, respondit-il, ces paroles, je vous aime ou vous m’aimez, de la bouche de ma maistresse, ce ne seroit pas un contentement, mais un transport qui me raviroit hors de moy, de trop de satisfaction. Et toutesfois, si celuy qui se taist monstre de consentir à ce qu’il ouyt, pourquoy ne puis-je dire que ma belle maistresse advoue que je l’aime, puis que sans y contredire elle oyt ce que je dis ? – Si l’amour, repliqua Phillis, consiste en paroles, vous en avez plus que le reste des hommes ensemble : car je ne croy pas que pour mauvaise cause que vous ayez, elles vous deffaillent jamais.

Leonide prenoit un plaisir extreme aux discours de ces bergeres, et n’eust esté la peine, en quoy le mal de Céladon la tenoit, elle eust demeuré plusieurs jours avec elles. Mais quoy qu’elle sceust qu’il estoit hors de fievre, si ne laissoit-elle de craindre qu’il ne retombast ; cela fut cause qu’elle les pria de prendre avec elle le chemin de Laignieu, jusques à la riviere, pource qu’elle jouyroit plus long temps de leur entretien. Elles le lui accorderent librement, car, outre que la courtoisie le leur commandoit, encores se plaisoient-elles fort en sa compagnie. Ainsi donc, prenant Diane d’un costé, et Astrée de l’autre, elle s’achemina vers la Bouteresse. Mais Silvandre fut bien trompé, qui de fortune s’estoit trouvé plus esloigné de Diane que Phillis, de sorte qu’elle avoit pris la place qu’il desiroit ; de quoy Phillis toute glorieuse s’alloit mocquant du berger, disant que sa maistresse pouvoit aisément juger qui estoit plus soigneux de la servir. Elle doit donner cela, respondit-il, à vostre importunité, et non pas à votre affection ; car si vous l’aimiez, vous me laisseriez la place que vous avez. – Ce seroit plustost signe du contraire, dit Phillis, si j’en laissois approcher quelqu’autre plus que moy ; car si la personne qui aime, desire presque se transformer en la chose aimée, plus on s’en peut approcher, et plus on est pres de la perfection de ses desirs. – L’amant, respondit Silvandre, qui a plus d’esgard à son contentement particulier, qu’à celuy de la personne aimée, ne merite pas ce tiltre. De sorte que vous qui regardez d’avantage au plaisir que vous avez d’estre si pres de vostre maistresse, que non point à sa commodité, ne devez pas dire que vous l’aimiez, mais vous mesme seulement ; car si j’estois au lieu où vous estes, si l’aiderois à marcher, et vous ne faites que Pempescher. – Si ma maistresse, repliqua Phillis, me rudoyoit autant que vous, je ne sçay si je l’aimerois. – Je sçay donc bien asseurément, adjousta le berger, que si j’estois au lieu de vostre maistresse, je ne vous aimerois point. Comment ? avoir la hardiesse de la menacer de ceste sorte ? Ah ! Phillis, une des principales loix d’amour, c’est que celui qui peut s’imaginer de pouvoir quelquefois n’aimer point, n’est desja plus amant. Ma maistresse, je vous demande justice, et vous requiers de la part d’amour, que vous punissiez ce crime de leze Majesté, et que l’ostant de ce lieu trop honnorable pour elle qui n’aime point, vous m’y mettiez, moy qui ne veux vivre que pour aimer. – Ma maistresse, interrompit Phillis, je voy bien que cet envieux de mon bien, ne me laissera point en repos, que je ne luy quitte ceste place, et je crains qu’avec son langage il ne vous y fasse consentir ; c’est pourquoy je desire, si vous le trouvez bon, de le prevenir, et la luy laisser, avec condition qu’il vous declarera une chose que je luy proposeray.

Silvandre alors, sans attendre la response de Diane, dit à Phillis : Ostez vous seulement, bergere, car je ne refuseray jamais ceste condition, puis que sans cela je ne luy celeray jamais chose qu’elle vueille sçavoir de moy. A ce mot, il se mit en sa place, et lors Phillis luy dit : Envieux berger, quoy que le lieu où vous estes ne se puisse acheter, si est-ce que vous avez promis d’avantage que vous ne pensez ; car vous estes obligé de nous dire qui vous estes et quelle occasion vous a conduit en ceste contrée, puis qu’il y a desja si long temps que vous estes icy, et nous n’avons peu en sçavoir encore que fort peu.

Leonide, qui avoit ceste mesme volonté, prenant la parole : Sans mentir, dit-elle, Phillis, vous n’avez point encor monstre plus de prudence qu’en ceste proposition ; car en mesme temps vous avez mis Diane, et moy, hors d’une grande peine : Diane, pour l’incommodité que vous luy donniez, empeschant que Silvandre ne l’aidast à marcher, et moy, pour le desir que j’avois de le cognoistre plus particulierement. – Je voudrois bien, respondit le berger en souspirant, vous pouvoir bien satisfaire en ceste curiosité, mais la fortune me le refuse tellement, que je puis dire que j’en suis et plus desireux, et presque autant ignorant que vous ; car il luy plaist de m’avoir faist naistre, et me faire sçavoir que je vis, en me cachant toute autre cognoissance de moy. Et afin que vous ne croyez que je ne yueille satisfaire à ma promesse, je vous jure par Theutates, et par les beautez de Diane, dit-il, se tournant vers Phillis, que je vous diray veritablement tout ce que j’en sçay.

Histoire de Silvandre[modifier]

Lors qu’AEtius fut fait Lieutenant general en Gaule de l’Empereur Valentinian, il trouva fort dangereux pour les Romains que Gondioch, premier roy des Bourguignons, en possedast la plus grande partie, et se resolut de l’en chasser, et le renvoyer delà le Rhin, d’où il estoit venu peu auparavant, lors que Stilico, pour le bon service qu’il avoit fait aux Romains, contre le Goth Radagryse, luy donna les anciennes provinces des Authunois, des Sequanois, et des Allobroges, que dés lors de leur nom ils nommerent Bourgongne. Et, sans le commandement de Valentinian, il est aisé à croire qu’il l’eust fait, pour avoir toutes les forces de l’Empire entre ses mains ; mais l’Empereur se voyant un grand nombre d’ennemis sur les bras, comme Gots, Huns, Wandales, et Francs, qui tous l’attaquoient en divers lieux, commanda à Ætius de les laisser en paix : ce qui ne fust pas si tost, que desja les Bourguignons n’eussent receu de grandes routes, et telles que toutes leurs provinces et celles qui leur estoient voisines, s’en ressentirent, ayans leurs ennemis fait le dégast avec tant de cruauté, que tout ce qu’ils trouvoient, ils l’emmenoient.

Or moy, pour lors, qui pouvois avoir cinq ou six ans, fus comme plusieurs autres emmené en la derniere ville des Allobroges, par quelques Bourguignons, qui pour se venger, estans entrez dans les pays confederez à leurs ennemis, y firent les mesmes desordres qu’ils recevoient. De pouvoir dire quelle estoit l’intention de ceux qui me prindrent, je ne le sçaurois, si ce n’estoit pour en avoir quelque somme d’argent. Tant y a que la fortune me fut si bonne, apres m’avoir esté tant ennemie, que je tombay entre les mains d’un Helvetien, qui avoit un pere fort vieux, et tres homme de bien, et qui prenant quelque bonne opinion de moy, tant pour ma physionomie, que pour quelque agreable response qu’en cet aage je luy a vois rendue, me retira pres de luy, en intention de me faire estudier. Et de fait, quoy que son fils y contrariast en tout ce qu’il luy estoit possible, si ne laissa-t-il de suivre son premier dessein, et ainsi n’espargna rien pour me faire instruire en toute sorte de doctrine, m’envoyant aux Universitez des Massiliens en la province des Romains. Si bien que je pouvois dire avec beaucoup de raison, que j’estois perdu, si je n’eusse esté perdu. Toutesfois quoy que, selon mon genie, il n’y eust rien qui me fut plus agreable que les lettres, si est ce que ce m’estoit un continuel supplice, de penser que je ne sçaurois d’où, ny qui j’estois, me semblant que jamais ce malheur n’estoit advenu à nul autre. Et comme j’estois en ce soucy, un de mes amis me conseilla d’enquerir quelque Oracle pour en sçavoir la verité ; car, quant à moy, pour estre trop jeune, je n’avois aucune memoire, non plus que je n’en ay encore, du lieu où j’avais esté pris, ny de ma naissance. Et celuy qui me le conseilloit, me disoit, qu’il n’y avoit pas apparence que le Ciel ayant eu tant de soin de moy, que j’en avois recogneu depuis ma perte, il ne me voulust favoriser de quelque chose d’avantage. Cetamyme sceut si bien persuader, que tous deux ensemble nous y allasmes : et-la response que nous eusmes, fut telle.

Oracle


Tu nasquis dans la terre, où fut jadis Neptune :
Jamais tu ne sçauras celuy dont tu es né,
Que Silvandre ne meure, et à telle fortune
Tu fus par les destins au berceau destiné.

Jugez, belle Diane, quelle satisfaction nous eusmes de ceste response. Quant à moy, sans m’y arrester d’avantage, je me resolus de ne m’en enquerir jamais, puis qu’il estoit impossible que je ne le sceusse sans mourir ; et vesquis par apres avec beaucoup plus de repos d’esprit, me remettant à la conduite du Ciel, et m’employant seulement à mes estudes, ausquelles je fis un tel progrez, que le vieillard Abariel (car tel estoit le nom du pere de celuy qui m’avoit enlevé) eut envie de me revoir avant que de mourir, presageant presque sa fin prochaine. Estant donc arrivé pres de luy, et en ayant receu tout le plus doux traittement que j’eusse sceu desirer, un jour que j’estois seul dans sa chambre, il me parla de ceste sorte : Mon fils (car comme tel je vous, ay tousjours aimé, despuis que la rigueur de la guerre vous remit en mes mains) je ne vous croy point si mecognoissant de ce que j’ay fait pour vous, que vous puissiez douter de ma bonne volonté ; toutesfois si le soin que j’ay eu de faire instruire vostre jeunesse, ne vous a donné assez de cognoissance, je veux que vous l’ayez par ce que je desire de faire pour vous. Vous sçavez que mon fils Azahyde, qui fut celuy qui vous prit, et amena chez moy, a une fille que j’aime autant que moy mesme, et parce que je fais estat de passer le peu de jours, qui me restent, en repos et tranquillité, je fay dessein de vous marier avec elle, et vous donner si bonne part de mon bien, que je puisse vivre avec vous autant qu’il plaira aux dieux. Et ne croyez point que j’aye fait ce dessein à la volée, car il y a long temps que j’y prepare toute chose. En premier lieu, j’ay voulu recognoistre quelle estoit vostre humeur, cependant que vous estiez enfant, pour juger si vous pourriez compatir avec moy, d’autant qu’en un tel aage on n’a point encore d’artifice, et ainsi on void à nud toutes les affections d’une ame. Et vous trouvant tel que j’eusse voulu qu’Azahide eust esté, je pensay d’establir le repos de mes derniers jours sur vous, et pour cet effect, je vous envoyay aux estudes, sçachant bien qu’il n’y a rien qui rende une ame plus capable de la raison que la cognoissance des choses. Et cependant que vous avez esté loing de ma presence, j’ay tellement disposé ma petite fille à vous espouser, que pour me complaire, elle le desire presque autant que moy. Il est vray, qu’elle voudrait bien sçavoir qui, et d’où vous estes, et pour luy satisfaire je me suis enquis d’Azahide plusieurs fois, en quel lieu il vous prit. Mais il m’a tousjours dit qu’il n’en sçavoit autre chose, sinon que c’estoit delà le fleuve du Rhosne, hors la province Viennoise, et que vous luy fustes donné par celuy qui vous avoit enlevé à plus de deux journées en là, en eschange de quelques armes ; mais que peutestre vous en pourriez vous mieux ressouvenir, car vous pouviez avoir cinq ou six ans. Et luy ayant demandé si les habits que vous aviez lors, ne pouvoient point donner quelque cognoissance de quels parents vous estiez issu, il m’a respondu que non, d’autant que vous estiez si jeune encore, que mal-aisément pouvoit-on juger à vos habits de quelle condition vous estiez. De sorte, mon fils, que si vostre memoire ne vous sert en cela, il n’y a personne qui nous puisse oster de ceste peine.

Ainsi se teut le bon vieillard Abariel, et me prenant par la main, me pria encore de luy en dire tout ce que j’en sçavois : auquel apres tous les remerciements que je sceus luy faire, tant de la bonne opinion qu’il avoit de moy, que de la nourriture qu’il m’avoit donnée, et du mariage, qu’il me proposoit, je luy respondis, qu’en verité j’estois si jeune, quand je fus pris, que je n’avois aucune souvenance, ny de mes parents, ny de ma condition. – Cela, reprit le bon vieillard, est bien fascheux, toutesfois nous ne laisserons pas de passer outre, pourveu que vous l’ayez agreable, n’ayant attendu d’en parler à Azahyde, que pour sçavoir vostre volonté. Et luy ayant respondu, que je serois trop ingrat, si je n’obeissois entierement à ce qu’il me commanderoit, dés l’heure mesme, me faisant retirer, il envoya querir son fils, et luy declara son dessein que depuis mon retour il avoit sceu de sa fille, et que la crainte de perdre le bien que Abariel nous donneroit, luy faisoit de sorte desappreuver, que quand son pere luy en parla, il le rejetta si loing, et avec tant de raisons, qu’en fin le bon homme ne pouvant l’y faire consentir, luy dit franchement : Azahide, si tu ne veux donner ta fille à qui je voudray, je donneray mon bien à qui tu ne voudras pas ; et pour ce, resous toy de l’accorder à Silvandre, ou je luy en choisiray une qui sera mon heritiere.

Azahide, qui estoit infiniment avare, et qui craignoit de perdre ce bien, voyant son pere en tels termes, revint un peu à soy, et le supplia de luy donner quelques jours de terme pour s’y résoudre, ce que le pere, qui estoit bon, luy accorda aisément, desirant de faire toute chose avec la douceur, et puis m’en advertir. Mais il n’estoit pas besoin, car je le cognoissois assez aux yeux, et aux discours du fils, qui commença de me rudoyer et traitter si mal, qu’à peine le pouvois-je souffrir.

Or durant le temps qu’il avoit pris, il commanda à sa fille, qui avoit l’ame meilleure que luy, sur peine qu’il la feroit mourir (car c’estoit un homme tout de sang et de meurtre) de faire semblant au bon vieillard, qu’elle estoit marrie que son pere ne voulust faire sa volonté, et qu’elle ne pouvoit pas mais de sa des-obeissance ; que tant s’en faut, elle estoit preste à m’espouser secrettement, et quand il serait faict, le temps y feroit consentir son pere. Et cela estoit en dessein de me faire mourir.

La pauvre fille fut bien empeschée, car d’un costé les menaces ordinaires de son pere, de qui elle sçavoit le meschant naturel, la poussoient à jouer ce personnage, d’autre costé l’amitié que dés l’enfance elle me portoit, l’en empeschoit ; si est-ce qu’en fin son aage tendre, car elle n’avoit point encore passé un demy siecle, ne luy laissa pas assez de resolution pour s’en defendre. Et ainsi toute tremblante, elle vint faire la harangue au bon homme, qui la receut avec tant de confiance, qu’apres l’avoir baisée au front deux ou trois fois, en fin il se resolut d’en user comme elle luy avoit dit, et me le commanda si absoluement, que quelque doute que j’eusse de cet affaire, si n’osay-je luy contredire.

Or a resolution fut prise de ceste sorte, que je monterois par une fenestre dedans sa chambre, où je l’espouserois secrettement. Cette ville est assise sur l’extremité des Allobroges du costé des Helveces, et est sur le bord du grand lac de Leman, de telle sorte que les ondes frappent contre les maisons, et puis se desgorgent avec le Rhosne, qui luy passe au milieu. Le dessein d’Azahyde estoit, parce que leur logis estoit de ce costé-là, de me faire tirer avec une corde jusques à la moitié de la muraille, et puis me laisser aller dans le lac, où me noyant, on n’auroit jamais nouvelles de moy, parce que le Rhosne avec son impetuosité m’eust emporté bien loin ? de là, où entre les rochers estroits, je me fusse tellement brisé, que personne ne m’eust peu recognoistre. Et sans doute son dessein eust reussi, car j’estois resolu d’obeyr au bon Abariel, n’eust esté que le jour avant que cela deust estre, la pauvre fille, à qui on avoit commandé de me faire bonne chere, afin de m’abuser mieux, emeue de compassion et d’horreur d’estre cause de ma mort, ne peut s’empescher, toute tremblante, de me le découvrir, me disant puis apres : Voyez vous, Silvandre, en vous sauvant la vie, je me donne la mort ; car je sçay bien qu’Azahyde ne me le pardonnera jamais, mais j’ayme mieux mourir innocente, que si je vivois coulpable de vostre mort. Apres l’avoir remerciée, je luy dis, qu’elle ne craignist point la fureur d’Azahyde, et que j’y pourvoirais en sorte, qu’elle n’en auroit jamais desplaisir, que de son costé elle fist seulement ce que son pere luy avoit dit, et que je remedierais bien à son salut et au mien, mais que sur tout elle fust secrette.

Et dés le soir je retiray tout l’argent, que je pouvois avoir à moy, et donnay si bon ordre à tout ce qu’il me falloit faire, sans qu’Abariel s’en prist garde, que l’heure estant venue qu’il falloit aller au lieu destiné, apres avoir pris congé du bon vieillard, qui vint avec moy jusques sur la rive, je montay dans la petite barque, que luy mesme avois apprestée. Et puis allant doucement sous la fenestre, je fis semblant de m’y attacher, mais ce ne furent que mes habits remplis de sable. Et soudain me retirant un peu à costé, pour voir ce qu’il en adviendroit, je les ouys tout à coup retomber dans le lac, où avec la rame, je batis doucement l’eau, à fin qu’ils creussent, oyant ce bruit, que ce fust moy qui me debattois. Mais je fus bien tost contraint de m’oster de là, parce qu’ils jetterent tant de pierres, qu’à peine me peus-je sauver, et peu apres je veis mettre une lumiere à la fenestre, de laquelle ayant peur d’estre découvert, je me cachay dans le batteau, m’y couchant de mon long. Cela fut cause que la nuict estant fort obscure, et moy un peu esloigné, et la chandelle leur ostant encore d’avantage la veue, ils ne me virent point, et creurent que le batteau s’estoit ainsi reculé de luy mesme.

Or quand chacun se fut retiré de la fenestre, j’ouys un grand tumulte au bord où j’avois laissé Abariel, et comme je peus juger, il me sembla d’ouyr ses exclamations, que je pensay estre à cause du bruit qu’il m’avoit ouy faire dans l’eau, craignant que je fusse noyé. Tant y a que je me resolus de ne retourner plus chez luy, non pas que je n’eusse beaucoup de regret de ne le pouvoir servir sur ses vieux jours, pour les extremes obligations que je luy avois, mais pour la trop grande asseurance de la mauvaise volonté d’Azahyde ; je sçavois bien que si ce n’estoit à ce coup, ce seroit à un autre, qu’il paracheveroit son pernicieux dessein. Ainsi donc estant venu aux chaisnes qui ferment le port, je fus contraint de laisser mon batteau pour passer à nage de l’ autre costé, où estant parvenu avec quelque danger, à cause de l’obscurité de la nuict, je m’en allay sur le bord, où j’avois caché d’autres habits et tout ce que j’avois de meilleur.

Et prenant le chemin d’Agaune, je parvins sur la pointe du jour à Evians. Et vous asseure que j’estois si las d’avoir marché assez hastivement, que je fus contraint de me reposer tout ce jour-là, où de fortune n’estant point cogneu, je voulus aller prendre conseil, ainsi que plusieurs faisoient en leurs affaires plus urgentes, de la sage Bellinde, qui est maistresse des Vestales, qui sont le long de ce lac, et que depuis j’ay sceu estre mere de ma belle maistresse. Tant y a que luy ayant fait entendre tous mes desastres, elle consulta l’oracle, et le lendemain elle me dit, que le dieu me commandoit de ne m’estonner de tant d’adversitez, et qu’il estoit necessaire, si je voulois en sortir, de me voir dans la fontaine de la Verité d’amour, parce qu’en son eau estoit mon seul remede, et qu’aussi tost que je m’y serois veu, je recognoistrois et mon pere, et mon pays. Et luy ayant demandé en quel lieu estoit ceste fontaine, elle me fit entendre qu’elle estoit en ceste contrée de Forests, et puis m’en dclara la propriété et l’enchantement, avec tant de courtoisie que je luy en demeuray infiniment obligé.

Dés l’heure mesme, je me resolus d’y venir, et prenant mon chemin par la ville de Plancus, je m’en vins ici il y a quelques lunes, où le premier que je rencontray, fut Celadon, qui pour lors revenoit d’un voyage assez loingtain, duquel j’appris en quel lieu estoit ceste admirable fontaine. Mais lors que je voulus y aller, je tombay tellement malade, que je demeuray six mois sans sortir du logis ; et, quelque temps apres, que je me sentois assez fort, ainsi que je me mettois en chemin, je sceu par ceux d’alentour, qu’un magicien à cause de Clidaman l’avoit mise sous la garde de deux lyons, et de deux licornes, qu’il y avoit enchantées, et que le sortilege ne pouvoit se rompre qu’avec le sang et la mort du plus fidelle amant, et de la plus fidelle amante, qui fut oncques en ceste contrée.

Dieu sçait si ceste nouvelle me r’apporta de l’ennuy, me voyant presque hors d’esperance de ce que je desirois. Toutesfois considerant que c’estoit ce païs que le Ciel avoit destiné pour me faire recognoistre mes parents, je pensay qu’il estoit à propos d’y demeurer, et que peut-estre ces ridelles en amour se pourroient en fin trouver ; mais certes, c’est une marchandise si rare, que je ne l’ose presque plus esperer. Avec ce dessein je me resolus de m’habiller en berger, à fin de pouvoir vivre plus librement parmi tant de bonnes compagnies, qui sont le long de ces rives de Lignon, et pour n’y estre point inutilement, je mis tout le reste de l’argent que j’avois, en bestail, et en une petite cabane, où je me suis depuis retiré. Voilà, belle Leonide, ce que vous avez desiré sçavoir de moy, et voilà le payement de Phillis, pour la place qu’elle m’a vendue ; que d’oresnavant doncques, ô ma belle maistresse, elle n’ait plus la hardiesse de la prendre, puis qu’elle l’a donnée à si bon prix.

Je suis tres-aise, respondit Leonide, de vous avoir ouy raconter cette fortune, et vous diray que vous devez bien esperer de vous, puis que les dieux par leurs oracles vous font paroistre d’en avoir soing ; quant à moy, je les en prie de tout mon cœur. – Et moy non, reprit Phillis, en gaussant ; car s’il estoit cogneu, peut-estre que le merite de son pere lui feroit avoir nostre maistresse, estant tout certain que les biens et l’alliance peuvent plus aux mariages, que le mente propre, ny l’amour. – Or regardez comme vous l’entendez, reprit Silvandre : tant s’en faut que vous me vueilliez tant de mal, que j’espere par vostre moyen de parvenir à ceste cognoissance que je desire. – Par mon moyen ? respondit-elle toute estonnée, et comment cela ? – Par vostre moyen, continua ce berger : car puis qu’il faut que les lyons meurent par le sang d’un amant et d’une amante fidelle, pourquoy ne dois-je croire que je suis cest amant, et vous l’amante ? – Fidèle suis-je bien, respondit Phillis, mais vaillante ne suis-je pas, de sorte que pour bien aymer ma maistresse, je ne le cederay à personne ; mais pour mon sang et ma vie n’en parlons point, car quel service luy pourrois-je faire estant morte ? – Je vous asseure, respondit Diane, que je veux vostre vie de tous deux, et non pas vostre mort, et que j’aimerois mieux estre en danger moy mesme, que de vous y voir à mon occasion.

Cependant qu’ils discouroient de ceste sorte, et qu’ils alloient approchant du pont de la Bouteresse, ils virent de loing un homme qui venoit assez viste, et qui estant plus proche, fut recogneu bien tost par Leonide : car c’estoit Paris, fils du grand druide Adamas, qui estant revenu de Feurs, et ayant sceu que sa niepce Pestoit venu chercher, et voyant qu’elle ne revenoit point, luy envoyoit son fils pour l’advertir qu’il estoit de retour, et pour sçavoir quelle occasion la conduisoit ainsi seule, d’autant que ce n’estoit pas leur coustume d’aller sans compagnie.

D’aussi loing que la nymphe le recogneut, elle le nomma à ces belles bergeres, et elles, pour ne faillir au devoir de la civilité, quand il fut pres d’elles, le saluerent avec tant de courtoisie, que la beauté et l’agreable façon de Diane luy pleurent de sorte, qu’il en demeura presque ravy, et n’eust esté que les caresses de Leonide le divertirent un peu, il eust esté d’abord bien empesché à cacher cette surprise. Toutesfois, apres les premieres salutations, apres luy avoir dit ce qui le conduisoit vers elle : Ma sœur, luy dit-il, car Adamas vouloit qu’ils se nommassent frere et sœur, où avez-vous trouvé ceste belle compagnie ? – Mon frere, luy respondit-elle, il y a deux jours que nous sommes ensemble, et si je vous asseuré que nous ne nous sommes point ennuyées. Celle-cy, luy monstrant Astrée, est la belle bergere dont vous avez tant ouy parler pour sa beauté, car c’est Astrée, et celle-cy, luy monstrant Diane, c’est la fille de Bellinde et de Celion, et l’autre c’est Phillis, et ce berger, c’est l’incogneu Silvandre, de qui toutesfois les merites sont si cogneus, qu’il n’y a celuy en ceste contrée qui ne les ayme. – Sans mentir, dit Paris, mon pere avoit tort d’avoir peur que vous fussiez mal accompagnée, et s’il eust sceu que vous l’eussiez esté si bien, il n’en eust pas tant esté en inquietude. – Gentil Paris, dit Silvandre, une personne qui a tant de vertus qu’a ceste belle nymphe, ne peut jamais estre mal accompagnée. -Et moins encores, respondit-il, quand elle est entre tant de sages et belles bergeres.

Et en disant ce mot, il tourna les yeux sur Diane, qui presque se sentant semondre respondit : II est impossible, courtois Paris, que l’on puisse adjouster quelque chose à ce qui est accomply. – Si est-ce, repliqua Paris, que selon mon jugement, j’aymerois-mieux estre avec elle tant que vous y seriez, que quand elle sera seule. – C’est vostre courtoisie, respondit-elle, qui vous fait user de ces termes à l’avantage des estrangeres. – Vous ne sçauriez, respondit Paris, vous nommer estrangeres envers moy, que vous ne me disiez estranger envers vous, qui m’est un reproche, dont j’ay beaucoup de honte, parce que je ne puis qu’estre blasmé d’estre si voisin de tant de beautez, et de tant de merites, et que toutesfois je leur sois presque incogneu. Mais pour amender cette erreur, je me resous de faire mieux à l’advenir, et de vous pratiquer autant, que j’en ay esté sans raison trop esloigné par le passé. Et en disant ces dernieres paroles, il se tourna vers la nymphe : Et vous, ma sœur, encor que je sois venu pour vous chercher, toutesfois vous ne laisserez, dit-il, de vous en aller seule ; aussi bien n’y a-t-il guiere loing d’icy chez Adamas, car quant à moy je veux demeurer jusques à la nuict avec ceste belle compagnie. – Je voudrois bien, dit-elle, en pouvoir faire de mesme, mais pour ceste heure je suis contrainte d’achever mon voyage. Bien suis-je résolue de donner tellement ordre à mes affaires, que je pourray aussi bien que vous vivre parmy elles, car je ne croy point qu’il y ait vie plus heureuse que la leur.

Avec quelques autres semblables propos, elle prit congé de ces belles bergeres, et apres les avoir embrassées fort estroittement, elle leur promit encores de nouveau de les venir revoir bien tost, et puis partit si contente, et satisfaicte d’elles, qu’elle resolut de changer les vanitez de la Cour à la simplicité de ceste vie. Mais ce qui l’y portoit d’avantage, estoit qu’elle avoit dessein de faire sortir Celadon hors des mains de Galathée, et croyoit qu’il reviendroit incontinent en ce hameau, où elle faisoit deliberation de le pratiquer sous l’ombre de ces bergeres. Voilà quel fut le voyage de Leonide, qui vit naistre deux amours tres grandes, celle de Silvandre, sous la fainte gageure, ainsi que nous avons dit, et celle de Paris, ainsi que nous dirons, envers Diane. Car, depuis ce jour, il en devint tellement amoureux, que pour estre familierement aupres d’elle, il quitta la vie qu’il avoit accoustumé, et s’habilla en berger, et voulut estre nommé tel entre elles, afin de se rendre plus aimable à sa maistresse, qui de son costé l’honoroit, comme son merite et sa bonne volonté l’y obligeoient ; mais par ce qu’en la suite de nostre discours nous en parlerons bien souvent, nous n’en dirons pas pour ce coup d’avantage.

S’en retournant donc tous ensemble en leurs hameaux, ainsi qu’ils approchoient du grand pré, où la pluspart des troupeaux paissoient d’ordinaire, ils virent venir de loing Tircis, Hylas, et Lycidas, dont les deux premiers sembloient se disputer à bon escient, car l’action des bras et du reste du corps de Hylas le faisoit paroistre. Quant à Lycidas, il estoit tout en soy-mesme, et le chappeau enfoncé, et les mains contre le dos, alloit regardant le bout de ses pieds, monstrant bien qu’il avoit quelque chose en l’ame qui l’affligeoit beaucoup.

Et lors qu’ils furent assez pres pour se recognoistre, et que Hylas apperceut Phillis. entre ces bergers, d’autant que depuis le jour auparavant il commençoit de l’aimer, laissant Tircis, il s’en vint à elle, et sans saluer le reste de la compagnie, la prit sous les bras et avec son humeur accoustumée, sans autre déguisement de paroles, luy dit la volonté qu’il avoit de la servir. Phillis, qui commençoit de le recognoistre, et qui estoit bien aise de passer son temps, lui dit : Je ne sçay, Hylas, d’où vous peut naistre ceste volonté, car il n’y a rien en moy qui vous y puisse convier. – Si vous croyez, dit-il, ce que vous dites, vous m’en aurez tant plus d’obligation, et si vous ne le croyez pas, vous me jugerez homme d’esprit, de sçavoir recognoistre ce qui merite d’estre servy, et ainsi vous m’en estimerez tant plus. – Ne doutez point, respondit-elle, que comme que ce soit, je ne vous estime, et que je ne reçoive vostre amitié comme elle merite, et quand ce ne seroit pour autre consideration, pour ce au moins que vous estes le premier qui m’a aimée.

De fortune, au mesme temps qu’ils parloient ainsi, Lycidas survint, de qui la jalousie estoit tellement accreue, qu’elle surpassoit desja son affection, et pour son mal-heur il arriva si mal à propos, qu’il peut ouyr la response que Hylas fit à Phillis, qui fut telle : Je ne sçay pas, belle bergere, si vous continuerez comme vous avez commencé avec moy, mais si cela est, vous serez peu veritable, car je sçay bien pour le moins que Silvandre m’aydera à vous desmentir, et s’il ne le veut faire pour ne vous desplaire, je m’asseure que tous ceux qui vous virent hier ensemble, tesmoignerent que Silvandre estoit vostre serviteur. Je ne sçay pas s’il a laissé son amitié dessous le chevet, tant y a que si cela n’est, vous estes sa maistresse.

Silvandre qui ne pensoit point aux amours de Lycidas, croyant qu’il luy seroit fort honteux de desavouer Hylas, et qu’outre cela il offenseroit Phillis, de dire autrement devant elle, respondit : II ne faut point, berger, que vous cherchiez autre tesmoin que moy pour ce sujet, et ne devez croire que les bergers de Lignon se puissent vestir et devestir si promptement de leurs affections, car ils sont grossiers, et pource tardifs et lents à tout ce qu’ils font. Mais tout ainsi que plus un clou est gros, et plus il supporte de pesanteur et est plus difficile à arracher, aussi plus nous sommes difficiles et grossiers en nos affections, plus aussi durent-elles en nos ames. De sorte que si vous m’avez veu serviteur de cette belle bergere, vous me voyez encor tel, car nous ne changeons pas à toutes les fois que nous dormons. Que si cela vous advient, à vous, dis-je, qui avez le cerveau chaud, ainsi que vostre teste chauve, et vostre poil ardant le monstrent, il ne faut que vous fassiez mesme jugement de nous.

Hylas oyant parler ce berger si franchement, et si au vray de son humeur, pensa, ou que Tircis lui en eust dist quelque chose, ou qu’il le devoit avoir cogneu ailleurs ; et pour ce, tout estonné : Berger, luy dit-il, m’avez-vous veu autrefois, ou qui vous a appris ce que vous dites de moy ? – Je ne vous vy jamais, dit Silvandre. Mais vostre phisionomie et vos discours me font juger ce que je dis ; car malaisément peut-on soupçonner en autruy un deffaut, duquel on est entierement exempt. – II faut donc, respondit Hylas, que vous ne soyez point du tout exempt de ceste circonstance que vous soupçonnez en moy. – Le soupçon, repliqua Silvandre, naist ou de peu d’apparence, ou d’une apparence qui n’est point du tout, sinon en nostre imagination, et c’est celuy-là qu’on ne peut avoir d’autruy sans estre entaché. Mais ce que j’ay dit de vous, ce n’est pas un soupçon, c’est une asseurance. Appellez-vous soupçon, de vous avoir ouy dire que vous aviez aymé Laonice ? Et puis quittant celle-là pour ceste seconde, dit-il, qui estoit hier avec elle, vous les avez en fin changées toutes deux pour Phillis, que vous laisserez sans doute pour la premiere venue, de qui les yeux vous daigneront regarder.

Tircis qui les oyoit ainsi discourir, voyant que Hylas demeuroit vaincu, prit la parole de ceste sorte : Hylas, il ne faut plus se cacher, vous estes descouvert, ce berger a les yeux trop clairs pour ne voir les taches de vostre inconstance. Il faut advouer la verité ; car, si vous combatez contre elle, outre qu’en fin vous serez recogneu pour menteur, encore ne luy pouvant resister, d’autant que rien n’est si fort que la verité, vous ne ferez que rendre preuve de vostre foiblesse : Confessez donc librement ce qui en est, et afin de vous donner courage, je veux commencer. Sçachez, gentil berger, qu’il est vray que Hylas est le plus inconstant, le plus desloyal, et le plus traistre envers les bergeres, à qui il promet amitié, qui ait jamais esté. De sorte, adjousta Phillis, qu’il oblige fort celles qu’il n’aime point. – Et moy, ma maistresse, respondit Hylas, vous estes aussi contre moy ? Vous croyez les impostures de ces malicieux ? Ne voyez vous pas que Tircis, se sentant obligé à Silvandre de la sentence qu’il a donnée en sa faveur, pense le payer en quelque sorte de vous donner une mauvaise opinion de moy. – Et qu’importe cela ? dit Phillis à Silvandre. – Qu’il importe ? respondit l’inconstant ; ne sçavez-vous pas qu’il est plus difficile de prendre une place occupée, que non point celle qui n’est detenue de personne ? II veut dire, adjousta Silvandre, que tant que vous l’aimerez, il me sera plus mal-aisé d’acquerir vos bonnes graces. Mais Hylas, mon amy, combien estes-vous deceu ? Tant s’en faut, quand je verray qu’elle daignera tourner les yeux sur vous, je seray tout asseuré de son amitié ; car je la cognois de si bon jugement, qu’elle sçaura tousjours bien eslire ce qui sera meilleur.

Hylas alors respondit : Vous croyez peut estre, glorieux berger, d’avoir quelque avantage sur moy ? Ma maistresse, ne le croyez pas, car il n’en est rien. Et de fait, quel homme peut-il estre, puis qu’il n’a jamais eu la hardiesse d’aimer, ny de servir qu’une seule bergere, et encore si froidement que vous diriez qu’il se moque, là où j’en ay aimé autant que j’en ay veues de belles, et de toutes j’ay esté bien receu tant qu’il m’a pleu. Quel service pouvez-vous esperer de luy, y estant si nouveau qu’il ne sçait par où commencer ? Mais moy, qui en ay servi de toutes sortes, de tout aage, de toute condition, et de toutes humeurs, je sçay de quelle façon il le faut, et ce qui doit, ou ne doit pas vous plaire ; et pour preuve de mon dire, permettez moy de l’interroger, si vous voulez cognoistre son ignorance.

Et lors se tournant vers luy, il continua : Qu’est-ce, Silvandre, qui peut obliger d’avantage une belle bergere à nous aimer ? C’est, dit Silvandre, n’aimer qu’elle seule. – Et qu’est-ce, continua Hylas, qui luy peut plaire d’avantage ? – C’est, respondit Silvandre, l’aimer extremement. – Or voyez, reprit alors l’inconstant, quel ignorant amoureux est cestuy cy ? Tant s’en faut que’ce qu’il dit soit vray, qu’il engendre le mespris et la haine ; car n’aimer qu’elle seule, luy donne occasion de croire que c’est faute de courage, si l’on ne l’ose entreprendre, et pensant estre aimée à faute de quelqu’autre, elle mesprise un tel amant. Au lieu que si vous aymez par tout, pour peu que la chose le merite, elle ne croit pas, quand vous venez à elle, que ce soit pour ne sçavoir où aller ailleurs, et cela l’oblige à vous aimer, mesme si vous la particularisez, et luy faites paroistre de vous fier d’avantage en elle, et que pour mieux le luy persuader, vous luy racontiez tout ce que vous sçavez des autres, et une fois la sepmaine vous luy rapportiez tout ce que vous leur avez dit, et qu’elles vous auront respondu, agençant encor le conte, comme l’occasion le requerra, afin de le rendre plus agreable, et la convier à cherir vostre compagnie. C’est ainsi, novice amoureux, c’est ainsi que vous l’obligerez à quelque amour.

Mais pour luy plaire, il faut au rebours fuir comme poison l’extremité de l’amour, puis qu’il n’y a rien entre deux amans de plus ennuyeux que ceste si grande et extreme affection ; car vous qui aimez de ceste sorte, pour vous plaire, taschez de luy estre tous-jours apres, de parler tousjours à elle, elle ne sçauroit tousser, que vous ne luy demandiez ce qu’elle veut, elle ne peut tourner le pied que vous n’en fassiez de mesme : bref, elle est presque contrainte de vous porter, tant vous la pressez et importunez. Mais le pis est, que si elle se trouve quelquefois mal, et qu’elle ne vous rie, qu’elle ne parle à vous, et ne vous reçoive comme decoustume, vous voilà aux plaintes et aux pleurs ; mais je dis plaintes, dont vous luy remplissez tellement les oreilles, que pour se racheter de ces importunitez, elle est forcée de se contraindre. Et quelque fois qu’elle voudra estre seule, et se resserrer pour quelque temps en ses pensées, elle sera contrainte de vous voir, vous entretenir, et vous faire mille contes, pour vous contenter. Vous semble-t’il que cela soit un bon moyen pour se faire aimer ? tant s’en faut, en amour comme en toute autre chose, la mediocrité est seulement louable, si bien qu’il faut aimer mediocrement pour eviter toutes ces fascheuses importunitez. Mais encor n’est-ce pas assez ; car pour plaire, il ne suffit pas que l’on ne desplaise point, il faut avoir encor quelques attraits qui soient aimables, et cela c’est estre joyeux, plaisant, avoir tousjours à faire quelque bon conte, et sur tout n’estre jamais muet devant elle. C’est ainsi, Silvandre, qu’il faut obliger une bergere à nous aimer, et que nous pouvons acquerir ses bonnes graces. Or voyez, ma maistresse, si je n’y suis maistre passé et quel estat vous devez faire de mon affection. Elle vouloit respondre, mais Silvandre l’interrompit, la suppliant de luy permettre de parler. Et lors il interrogea Hylas de ceste sorte : Qu’est-ce, berger, que vous desirez le plus quand vous aimez ? D’estre aimé, respondit Hylas. – Mais, répliqua Silvandre, quand vous estes aimé, que souhaittez-vous de ceste amitié ? – Que la personne que j’aime, dit Hylas, fasse plus d’estat de moy que de tout autre, qu’elle se fie en moy, et qu’elle tasche de me plaire. – Est-il possible, reprit alors Silvandre, que pour conserver la vie, vous usiez du poison ? Comment voulez-vous qu’elle se fie en vous, si vous ne luy estes pas fidele ? – Mais, dit le berger, elle ne le sçaura pas. – Et ne voyez-vous, respondit Silvandre, que vous voulez faire avec trahison, ce que je dis qu’il faut faire avec sincerité ? Si elle ne sçait pas que vous en aimez d’autre, elle vous croira fidele, et ainsi ceste feinte vous profitera, mais jugez si la fainte peut ce que fera le vray. Vous parlez de mespris et de despit, et y a-t’il rien qui apporte plus l’un et l’autre en un esprit genereux, que de penser : celuy que je vois icy à genoux devant moy, s’est lassé d’y estre devant une vingtaine, qui ne me valent pas ; ceste bouche dont il baise ma main est flestrie des baisers qu’elle donne à la premiere main qu’elle rencontre, et ces yeux dont il semble qu’il idolatre mon visage, estincellent encores de l’amour de toutes celles qui ont le nom de femme ? Et qu’ay-je affaire d’une chose si commune ? Et pourquoy en ferois-je estat, puis qu’il ne fait rien, d’avantage pour moy, que pour la premiere qui le daigne regarder ? Quand il parle à moy, il pense que ce soit à telle ou à telle personne, et ces paroles dont il use, il les vient d’apprendre à l’escole d’une telle, ou bien il vient les estudier icy, pour les aller dire là. Dieu sçait quels mespris et quel despit luy peut faire concevoir ceste pensée !

Et de mesme pour le second point : que pour se faire aimer, il ne faut guiere aimer, et estre joyeux et galland ; car estre joyeux et rieur est fort bon pour un plaisant, et pour une personne de telle estoffe, mais pour un amant, c’est à dire, pour un autre nous mesme, ô Hylas, qu’il faut bien d’autres conditions ! Vous dites qu’en toutes choses la mediocrité seule est bonne. Il y en a, berger, qui n’ont point d’extrémité, de milieu, ny de deffaut, comme la fidelité ; car celuy qui n’est qu’un peu fidelle ne l’est point du tout, et qui l’est, l’est en extremité, c’est à dire, qu’il n’y peut point avoir de fidelité plus grande que l’autre. De mesme est-il de la vaillance, et de mesme aussi de l’amour, car celuy qui peut la mesurer, ou qui en peut imaginer quelqu’autre plus grande que la sienne, il n’aime pas. Par ainsi, vous voyez (Hylas) comme en commandant que l’on n’aime que mediocrement, vous ordonnez une chose impossible. Et quand vous aimez ainsi, vous faites comme ces fols melancoliques, qui croyent estre sçavans en toutes sciences, et toutefois ne sçavent rien, puis que vous avez opinion d’aimer, et en effet vous n’aimez pas. Mais soit ainsi, que l’on puisse aimer un peu : et ne sçavez-vous que l’amitié n’a point d’autre moisson que l’amitié, et que tout ce qu’elle seme, c’est seulement pour en recueillir ce fruit ? Et comment voulez-vous que celle que vous aimerez un peu, vous vueille aimer beaucoup ? puis que tant s’en faut qu’elle y gagnast, qu’elle perdroit une partie de ce qu’elle semeroit en terre tant ingrate. – Elle ne sçauroit pas, dit Hylas, que je l’aimasse ainsi.

— Voicy, dit Silvandre, la mesme trahison que je vous ay desja reprochée. Et croyez-vous, puis que vous dites que les effets d’une extreme amour sont les importunitez, que vous avez racontées, que si vous ne les luy rendiez pas, elle ne cogneust bien la foiblesse de vostre affection ? ô Hylas, que vous sçavez peu en amour ! Ces effets qu’une extrémité d’amour produit, et que vous nommez importunitez, sont bien tels peut-estre envers ceux qui, comme vous, ne sçavent aimer, et qui n’ont jamais approché de ce dieu, qu’à perte de vue. Mais ceux qui sont vrayement touchez, ceux qui à bon escient aiment, et qui sçavent quels sont les devoirs, et quels les sacrifices qui se font aux autels d’amour, tant s’en faut qu’à semblables effets ils donnent le nom d’importunitez, qu’ils les appellent felicitez, et parfaits contentements. Sçavezvous bien que c’est qu’aimer ? c’est mourir en soy, pour revivre en autruy, c’est ne se point aimer que d’autant que l’on est agreable à la chose aimée, et bref, c’est une volonté de se transformer, s’il se peut entierement en elle. Et pouvez-vous imaginer qu’une .personne qui aime de ceste sorte, puisse estre quelque fois importunée de la presence de ce qu’elle aime, et que la cognoissance qu’elle reçoit d’estre vrayement aimée, ne luy soit pas une chose si agreable, que toutes les autres au prix de celle-là ne peuvent seulement estre goustées ? Et puis, si vous aviez quelquefois esprouvé que c’est qu’aimer, comme je dis, vous ne penseriez pas que celuy qui aime de telle sorte, puisse rien faire qui desplaise. Quand ce ne serait que pour cela seulement, que tout ce qui est marqué de ce beau charactere de l’amour, ne peust etre desagreable, encor advoueriez-vous qu’il est tellement desireux de plaire, que s’il y fait quelque faute, telle erreur mesme plaist, voyant à quelque intention elle est faicte, ou que le desir d’estre aimable donne tant de force à un vray amant, que s’il ne se rend tel à tout le monde, il n’y manque guiere envers celle qu’il aime. De là vient que plusieurs qui ne sont pas jugez plus aimables en general que d’autres, seront plus aimez, et estimez d’une personne particuliere. Or voyez, Hylas, si vous n’estes pas bien ignorant en amour, puis que jusques icy vous avez creu d’aimer, et toutesfois vous n’avez fait qu’abuser du nom d’amour, et trahir celles que vous avez pensé d’aimer ? – Comment, dit Hylas, que je n’ay point aimé jusques icy ? et qu’ay-je donc fait avec Carlis, Amaranthe, Laonice, et tant d’autres ? – Ne sçavez-vous pas, dit Silvandre, qu’en toutes sortes d’arts il y a des personnes qui les font bien, et d’autres mal ? L’amour est de mesme, car on peut bien aimer comme moy, et mal aimer, comme vous ; et ainsi on me pourra nommer maistre, et vous brouillon d’amour.

A ces derniers mots, il n’y eut celuy qui peust s’empescher de rire, sinon Lycidas, qui oyant ce discours, ne pouvoit que se fortifier d’avantage en sa jalousie, de laquelle Phillis ne se prenoit garde, croyant de luy avoir rendu de si grandes preuves de son amitié, que par raison il n’en devoit plus douter : l’ignorante qui ne sçavoit pas que la jalousie en amour est un rejetton qui attire pour soy la nourriture qui doit aller aux bonnes branches, et aux bons fruits, et que plus elle est grande, plus aussi monstre-t’elle la felicité du lieu et la force de la plante !

Paris qui admirait le bel esprit de Silvandre, ne sçavoit que juger de luy, et luy sembloit que s’il eust esté nourry entre les personnes civilisées, il.eust esté sans pareil, puis que vivant entre ces bergers, il estoit tel, qu’il ne cognoissoit rien de plus gentil. Cela fut cause qu’il resolut de faire amitié avec luy, afin de jouyr plus librement de sa compagnie. Et pour le faire disputer encore, il s’adressa à Hylas, et luy dit, qu’il falloit avouer, qu’il avoit pris un mauvais party, puis qu’il en estoit demeuré muet. – II ne se faut point estonner de cela, dit Diane, puis qu’il n’y a juge si violent que la conscience. Hylas sçait bien qu’il dispute contre la verité, et que c’est seulement pour flatter sa faute.

Et quoy que Diane continuast quelque temps ce discours, si est-ce que Hylas ne respondit mot, estant attentif à regarder Phillis, qui depuis qu’elle avoit peu accoster Lycidas, l’avoit tousjours entretenu assez bas. Et parce qu’Astrée ne vouloit qu’il ouist ce qu’elle luy disoit, elle l’interrompit plusieurs fois, jusques à ce qu’elle le contraignit de luy dire : Si Phillis estoit autant importune, je ne l’aimerois point. – Vrayement, berger, lui dit-elle, expres pour l’empescher de les escouter, si vous estes aussi mal-gratieux envers elle, que peu civil envers nous, elle ne fera pas grand conte de vous. Et parce que Phillis, sans prendre garde à ceste dispute, continuoit son discours, Diane luy dit : Et quoy, Phillis, est-ce ainsi que vous me rendez le devoir que vous me devez ? vous me laissez donc pour aller entretenir un berger ? A quoy Phillis toute surprise respondit : Je ne voudrois pas, ma maistresse, que ceste erreur vous eust despleu ;car j’avois opinion que les beaux discours du gentil Hylas vous empeschoient de prendre garde à moy, qui cependant taschois de donner ordre à une affaire, dont ce berger me parloit. Et certes elle ne mentoit point, car elle estoit bien empeschée, pour la froideur qu’elle recognoissoit en luy. Il est bon là, Phillis, respondit Diane, avec des paroles de vraye maistresse, vous pensez payer tousjours toutes vos fautes par vos excuses ; mais ressouvenez-vous que toutes ces nonchalances ne sont pas de petites preuves de vostre peu d’amitié, et qu’en temps et lieu j’auray memoire de la façon dont vous me servez.

Hylas avoit repris Phillis sous les bras et ne sçachant la gageure de Silvandre et d’elle, fut estonné d’ouir parler Diane de ceste sorte. C’est pourquoy la voyant preste à recommencer ses excuses, il l’interrompit, luy disant : Que veut dire, ma belle maistresse, que ceste glorieuse bergere vous traitte ainsi mal ? Luy voudriez vous bien ceder en quelque chose ? Ne faites pas cette faute, je vous supplie : car encor qu’elle soit belle, si avez vous bien assez de beauté pour faire vostre party à part, et qui peut-estre ne cedera guiere au sien. – Ah ! Hylas, dit Phillis, si vous sçaviez contre qui vous parlez, vous esliriez plustost d’estre muet le reste de vostre vie que de vous estre servy de la parole pour deplaire à cette belle bergere, qui vous peut d’un clin d’œil, si vous m’aimez, rendre le plus malheureux qui aime. – Sur moy, dit le berger, elle peut hausser ou baisser, ouvrir ou fermer les yeux ; mais mon mal-heur, non plus que mon bon-heur, ne dépendra jamais, ny de ses yeux, ni de tout son visage, et si toutesfois je vous ayme et veux vous aimer. – Si vous m’aimez, adjousta Phillis, et que je puisse quelque chose sur vous, elle y a beaucoup plus de puissance ; car je puis estre esmeue, ou par vostre amitié, ou par vos services, à ne vous pas mal-traiter, mais cette bergere n’estant ny aimée, ny servie de vous,n’en aura aucune pitié. -Et qu’ay-je à faire, dit Hylas, de sa pitié ? peut-estre que je suis à sa mercy ? – Ouy certes, repliqua Phillis, vous estes à sa mercy : je ne veux que ce qu’elle veut, et ne puis faire que ce qu’elle me commande ; car voilà la maistresse que j’aime, que je sers, et que j’adore, mais de telle sorte que pour elle seule je veux aimer, je veux servir, et pour elle seule je yeux adorer, si bien qu’elle est toute mon amitié, tout mon service, et toute ma devotion. Or voyez, Hylas, que vous avez offensé, et quel pardon vous luy devez demander.

Alors le berger se jettant aux pieds de Diane, tout estonné, apres l’avoir un peu considerée, luy dit : Belle maistresse de la mienne, si celuy qui aime pouvoit avoir des yeux pour voir quelqu’autre chose que le sujet aimé, j’eusse bien veu en quelque sorte, que chacun doit honorer et reverer vos merites ; mais puis que je les ay clos à toute autre’chose qu’à ma Phillis, vous auriez trop de cruauté, si vous ne me pardonniez la faute que je vous advoue, et dont je vous crie mercy.

Phillis, qui avoit envie de se despestrer de cet homme, pour parler à Lycidas, ainsi qu’il l’en avoit priée, se hasta de respondre avant que Diane, pour luy dire que Diane ne luy pardonneroit point, qu’avec condition qu’il leur raconteroit les recherches, et les rencontres qu’il avoit eues depuis qu’il commençoit d’aimer ; car il estoit impossible que le discours n’en fust bien fort agreable, puis qu’il en avoit servy de tant de sortes, que les accidents en devoient estre de mesme.-Vrayement, Phillis, dit Diane, vous estes une grande devineuse, car j’avois desja faict dessein de ne luy pardonner jamais qu’avec ceste condition. Et pour cela, Hylas, resolvez-vous-y. – Comment ? dit le berger, vous me voulez contraindre à dire ma vie devant ma maistresse ? Et quelle opinion aura-t’elle de moy, quand elle ouyra dire que j’en ay aimé plus de cent : qu’aux unes j’ay donné congé avant que de les laisser, et que j’ay laissé les autres avant que de leur en rien dire ? Quand elle sçaura qu’en mesms temps j’ay esté partagé à plusieurs, que pensera-t’elle de moy ? – Rien de pire, que ce qu’elle pense, dit Silvandre, car elle ne vous jugera qu’inconstant, aussi bien alors qu’elle fait desja – II est vray, dit Phillis, mais afin que vous n’entriez, point en cette doute, j’ay affaire ailleurs, où Astrée viendra avec moy, s’il luy plaist,’et cependant vous obeirez aux commandemens de Diane.

A ce mot elle prit Astrée sous les bras, et se retira du costé du bois, où desjà Lycidas estoit allé. Et parce que Silvandre avoit entre-ouv ce qu’elle luy avoit respondu, il la suivit de loing, pour voir quel estoit son dessein, à quoy le soir luy servit de beaucoup pour n’estre veu, car il commençoit de se faire tard, outre qu’il alloit gaignant les buissons, et se cachant de telle sorte, qu’il les suivit aisément sans estre veu, et arriva si à propos, qu’il ouyt qu’Astrée luy disoit : Quelle humeur est celle de Lycidas, de vouloir parler à vous à ceste heure, et en ce lieu, puis qu’il a tant d’autres commoditez, que je ne sçay comme il a choisi ce temps incommode. – Je ne sçay certes, respondit Phillis, je l’ay trouvé tout triste ce soir, je ne sçay ce qui luy peut estre survenu, mais il m’a tant conjurée de venir.icy, que je n’ay peu dilayer. Je vous supplie de vous promener, cependant que nous serons ensemble, car sur tout il m’a requis que je fusse seule. – Je feray, respondit Astrée, tout ce qu’il vous plaira, mais prenez garde qu’il ne soit trouvé mauvais de vous voir parler à luy à ces heures indues, et mesme estant seule en ce lieu escarté. – C’est pour ceste consideration, respondit Phillis, que je vous ay donné la peine de venir jusqu’icy, et c’est pour cela aussi que je vous supplie de vous promener si pres de nous, que si quelqu’un survient, il pense que nous soyons tous trois ensemble.

Cependant qu’elles parloient ainsi, Diane et Paris pressoient Hylas de leur raconter sa vie, pour satisfaire au commandement de sa maistresse, et quoy qu’il en fist beaucoup de difficulté, si est-ce qu’en fin il commença de ceste sorte.

Histoire de Hylas[modifier]

Vous voulez donc, belle maistresse de la mienne, et vous, gentil Paris, que je vous die les fortunes qui me sont advenues, depuis que j’ay commencé d’aimer ? Ne croyez pas que le refus que j’en ay fait, vienne de ne sçavoir que dire, car j’ay trop aimé pour avoir faute de suject, mais plustost de ce que je vois trop peu de jour pour avoir le loisir, non pas de les vous dire toutes (cela seroit trop long), mais bien d’en commencer une seulement. Toutesfois, puis que pour obeir, il faut que je satisfasse à vos volontez, je vous prie, en m’escoutant, de vous ressouvenir, que toute chose est sujette à quelque puissance superieure, qui la force presque aux actions qu’il luy plaist. Et celle à quoy la mienne m’incline ainsi violemment, c’est l’amour : car autrement vous vous estonneriez peut-estre, de m’y voir tellement porté, qu’il n’y a point de chaisne assez forte, soit du devoir, soit de l’obligation, qui m’en puisse retirer. Et j’adovue librement, que s’il faut que chacun ait quelque inclination de la nature, que la mienne est d’inconstance, de laquelle je ne dois point estre blasmé. puis que le Ciel me l’ordonne ainsi. Ayez ceste consideration devant les yeux, cependant que vous escouterez le discours que je vay vous faire.

Entre les principales contrées que le Rhosne en son cours impetueux va visitant, apres avoir receu l’Arar, l’Isere, la Durance, et plusieurs autres rivieres, il vient frapper contre les anciens murs de la ville d’Arles, chef de son pays, et des plus peuplées et riches de la province des Romains. Aupres de ceste belle ville se vint camper, il y a fort long temps, à ce que j’ay ouy dire à nos druydes, un grand Capitaine nommé Caius Marius, devant la remarquable victoire qu’il obtint contre les Cimbres, Cimmeriens, et Celtoscythes, aux pieds des Alpes, qui estans partis du profond de l’Océan Scythique, avec leurs femmes et enfans, en intention de saccager Rome, furent tellement deffaits par ce grand capitaine, qu’il n’en resta un seul en vie. Et si les armes Romaines en avoient espargné quelqu’un, la barbare fureur qui estoit dans leur courage leur fit tourner leurs propres mains contre eux-mesmes, et de rage se tuer, pour ne pouvoir vivre, ayans esté vaincus. Or l’armée Romaine, pour r’asseurer les alliez, et amis de leur Republique, venant camper, comme je vous disois, pres de ceste ville, et selon la coustume de leur nation ceignant leur camp de profondes tranchées, il advint qu’estans fort pres :du Rhosne, ce fleuve qui est tres-impetueux, et qui mine et ronge incessamment ses bords, peu à peu vint avec le temps à rencontrer ces larges et profondes fosses, et entrant avec impetuosité dans ce canal, qu’il trouva tout fait, courut d’une si grande furie, qu’il continua les tranchées jusques dans la mer, où il se va desgorgeant, par ce moyen, par deux voyes : car l’ancien cours a tousjours suivy son chemin ordinaire, et ce nouveau s’est tellement agrandy, qu’il esgale les plus grandes rivieres, faisant entre-deux une Isle tres delectable, et tres fertile. Et à cause que ce sont les tranchées de Caius Marius, le peuple par un mot corrompu, l’appelle de son nom Camargue, et depuis, parce que le lieu se trouva tout entouré d’eau, à sçavoir de ces deux bras du Rhosne et de la mer Mediterranée, ils la nommerent l’isle de Camargue.

Je ne vous eusse pas dit tant au long l’origine de ce lieu, n’eust esté que c’est la contrée où j’ay pris naissance, et où ceux dont je suis venu, se sont de long temps logez ; car à cause de la fertilité du lieu, et qu’il est comme destaché du reste de la terre, il y a quantité de bergers qui s’y sont venus retirer, lesquels à cause de l’abondance des pasturages on appela pastres. Et mes peres y ont tousjours esté tenus en quelque consideration parmy les principaux, soit pour avoir esté estimez gens de bien et vertueux, soit pour avoir eu honnestement et selon leur condition, des biens de fortune ; aussi me laisserent-ils assez accommodé, lorsqu’ils moururent, qui fut sans doute trop tost pour moy, car mon pere mourut le jour mesme que je nasquis, et ma mere qui m’esleva avec toute sorte de mignardise, en enfant unique, ou plustost enfant gasté, ne me dura que jusques à ma douziesme année. Jugez quel maistre de maison je de vois estre ! Entre les autres imperfections de ce jeune aage, je ne peus eviter celle de la presomption, me semblant qu’il n’y avoit pastre en toute Camargue, qui ne me deust respecter. Mais quand je fus un peu plus advancé, et que l’amour commença de se mesler avec ceste presomption, il me sembloit que toutes les bergeres estoient amoureuses de moy, et qu’il n’y en avoit une seule qui ne receust mon amitié avec obligation. Et ce qui me fortifia en ceste opinion, fut qu’une belle et sage bergere, ma voisine, nommée Carlis, me faisoit toutes les honnestes caresses, à quoy le voisinage la pouvoit convier. J’estois si jeune encores, que nulles des incommoditez qu’amour a de coustume de r’apporter aux amants par ses transports violents, ne me pouvoyent atteindre, de sorte que je n’en ressentois que la douceur. Et sur ce sujet je me ressouviens que quelquefois j’allois chantant ces vers :

Sonnet


Sur la douceur d’une amitié.

Quand ma bergere parle, ou bien quand elle chante.
Ou que d’un doux clin d’œil die eblouit nos yeux,
Amour parle avec elle, et d’un son gratieux ,
Nous ravit par l’oreille, et des yeux nous enchante.

On ne le voit point tel, quand cruel il tourmente
Les cœurs passionnez de desirs furieux.
Mais bien lors qu’enfantin, il s’encourt tout joyeux
 Dans le sein, de sa mere, et mille amours enfante.

Ny jamais se jouant aux vergers de Paphos,
Ny prenant au giron des Graces son repos,
Nul ne l’a veu si beau qu’aupres de ma bergere :

Mais quand il blesse aussi, le doit-on dire Amour ?
Il l’est quand il se joue, et qu’il fait son sejour
Dans le sein de Carlis, comme au sein de sa mere.

Encor que l’aage où j’estois ne me permist pas de sçavoir ce que c’estoit que l’amour, si ne laissois-je de me plaire en la compagnie de ceste bergere, et d’user des recherches dont j’oyois que se servoient ceux qu’on appelloit amoureux ; de sorte que la longue continuation fit croire à plusieurs que j’en sçavois plus que mon’aage ne permettoit. Et cela fut cause, que quand je fus parvenu aux dix-huict ou dix-neuf ans, je me trouvay engagé à la servir. Mais d’autant que mon humeur n’estoit pas de me soucier beaucoup de ceste vaine gloire, que la pluspart de ceux qui se meslent d’aimer, se veulent attribuer, qui est d’estre estimez constans, la bonne chere de Carlis m’obligeoit beaucoup plus que ce devoir imaginé.

De là vint qu’un de mes plus grands amis prit occasion de me divertir d’elle. Il s’appelloit Hermante, et sans que j’y eusse pris garde, estoit tellement devenu amoureux de Carlis, qu’il n’avoit contentement que d’estre aupres d’elle. Moy qui estois jeune, je ne m’apperceus jamais de ceste nouvelle affection, aussi avois-je trop peu de finesse pour la recognoistre, puis que les plus rusez en ce mestier ne l’eussent peu faire que malaisement. Il avoit plus d’aage que moy, et par consequent plus de prudence, de sorte qu’il sçavoit si bien dissimuler, que je ne croy pas que personne pour lors s’en doutast. Mais ce qui luy donnoit beaucoup d’incommodité, c’estoit que les parens de ceste bergere desiroient que le mariage d’elle et de moy se fist, à cause qu’ils avoient opinion que ce luy fust advantage. De quoy Hermante estant adverty, mesmes cognoissant aux discours de la bergere, que veritablement elle m’aimoit, il creut qu’elle se retireroit de moy, si je commençois de me retirer d’elle. Il avoit bien recogneu, comme je vous ay dit, que je changerois aussi tost que l’occasion s’en presenteroit. Et apres avoir consideré en soy-mesme par où il commenceroit ce dessein, il lui sembla que me donnant opinion de meriter d’avantage, il me feroit desdaigner pour l’incertain ce qui m’estoit asseuré. Il y parvint fort aisément : car outre que je le croyois comme mon amy, ce bien ne me pouvoit estre cher, qui m’estroit venu sans peine, et me faisoit croire que j’obtiendrois bien quelque chose de meilleur, si je voulois m’y estudier. Luy d’autre part me le sçavoit si bien persuader, que je tenois pour certain n’y avoir bergere en toute Camargue, qui ne me receust plus librement que je ne voudrois la choisir.

Asseuré sur ceste creance, j’oste entierement Carlis de mon ame, apres je fay élection d’une autre que je jugeay le meriter, et sans doute je ne me trompay point, car elle avoit assez de beauté pour donner de l’amour, et de la prudence pour le sçavoir conduire. Elle s’appelloit Stilliane, estimée entre les plus belles et plus sages de toute l’isle, au reste altiere, er telle qu’il me falloit pour m’oster de l’erreur où j’estois. Et voyez quelle estoit ma presomtion : parce qu’elle avoit esté servie de plusieurs, et que tous y avoient perdu leur temps, je me mis à la rechercher plus volontiers, à fin que chacun cogneust mieux mon merite.

Carlis qui veritablement m’aimoit, fut bien estonnée de ce changement, ne sçachant quelle occasion j’en pouvois avoir, mais si fallut-il le souffrir. Elle eut beau me r’appeler, et pour le commencement user de toutes les sortes d’attraits, dont elle se peut ressouvenir, je n’avois garde de retourner, j’estois es trop haute mer, il n’y avoit pas ordre de reprendre terre si promptement ; mais si elle eut du desplaisir de cette separation, elle en fut bien tost vengée par celle-là mesme qui estoit cause du mal. Car me figurant qu’aussi tost que j’asseurerois Stilliane de mon amour, qu’elle se donneroit encor plus librement à moy, la premiere fois que je la rencontray à propos en une assemblée qui se faisoit, je luy dis en dansant avec elle : Belle bergere, je ne sçay quel pouvoir est le vostre, ny de quelle sorte de charmes se servent vos yeux ; tant y a que Hylas se trouve tant vostre serviteur, que personne ne le sçauroit estre d’avantage.

Elle creut que je me mocquois, sçachant bien l’amour que j’avois portée à Carlis, qui luy fit respondre en sousriant : Ces discours, Hylas sont-ce pas ceux que vous avez appris en l’escole de la belle Carlis ? Je voulois respondre, quand selon l’ordre du bal on nous vint separer, et ne peus la r’approcher quelque peine que j’y misse. De sorte que je fus contraint d’attendre que l’assemblée se separast, et la voyant sortir des premieres pour se retirer, je m’advançay, et la pris sous les bras. Elle au commencement so sousrit, et puis me dit : Est-ce par resolution, Hylas, ou par commandement que co soir vous m’avez entreprise ? – Pourquoy, lui respondis-je, me faites vous cette demande ? – Parce, me dit-elle, que je vois si peu d’apparence de raison en ce que vous faites, que je n’en puis soupçonner que ces deux occasions. – C’est, luy dis-je, pour toutes les deux, car je suis resolu de n’aimer jamais que la belle Stilliane, et vostre beauté me commande de n’en servir jamais d’autre. – Je croy, me respondit-elle, que vous ne pensez pas parler à moy, ou que vous ne me cognoissez point, et afin que vous ne vous y trompiez plus longuement, sçachez que je ne suis pas Carlis, et que je me nomme Stilliane. – Il faudroit, luy respondis-je, estre bien aveugle pour vous prendre au lieu de Carlis, elle est trop imparfaite pour estre prise pour vous, ou vous pour elle. Et je sçay trop pour ma liberté, que vous estes Stilliane, et seroit bon pour mon repos que j’en sceusse moins. Nous parvinsmes ainsi à son logis, sans que je peusse recognoistre, si elle l’avoit eu agreable ou non.

Le lendemain, il ne fut pas plustost jour, que j’allay trouver Hermante, pour lui raconter ce qui m’estoit advenu le soir. Je le trouvay encor au lict, et parce qu’il me veit bien agité : Et bien, me dit-il, qu’y a-t’il de nouveau ? La victoire est-elle obtenue avant le combat ? – Ah ! mon amy, luy respondis-je, j’ay bien trouvé à qui parler, elle me desdaigne, elle se mocque de moi, elle me renvoye à chasque mot à Carlis. Bref, croyez qu’elle me traitte bien en maistresse.

Il ne se peut tenir de rire, oyant apres tout au long nos discours, car il n’en avoit pas attendu moins ; mais cognoissant bien mon humeur assez changeante, il eut peur que je ne revinsse à Carlis, et qu’elle ne me receust, qui fut cause qu’il me respondit : Avez-vous esperé moins que cela d’elle ? L’estimeriez-vous digne de vostre amitié, si ne sçachant encore au vray que vous l’aimez, elle se donnoit à vous ? Comment peut-elle adjouster foy au peu de paroles que vous luy avez dites, en ayant tant ouy autresfois, où vous juriez le contraire à Carlis ? Elle seroit sans mentir fort ayseé à gagner, si elle se monstroit vaincue pour si peu de combat. – Mais, luy dis-je, avant que je sois aimé d’elle, s’il faut que je luy en die autant que j’ay desja faict à Carlis, quand est-ce à vostre advis que cela sera ? – Vrayment, me respondit Hermante, vous sçavez bien peu que c’est qu’amour. Il faut que vous appreniez, Hylas, que quand on dit à une bergere, je vous aime, voire mesme quand on luy en fait quelque demonstration, elle ne le croit pas si promptement, d’autant que c’est la coustume de pastres bien nourris d’avoir de la courtoisie et il semble que leur sexe pour sa foiblesse oblige les hommes à les servir et honorer. Et, au contraire, à la moindre apparence de haine que l’on leur rend, elles croyent fort aisement d’estre hayes, parce que les amitiez sont naturelles, et les inimitiez au contraire, et ceux qui vont contre le naturel, il faut que ce soit par un dessein resolu, au lieu que ceux qui le suivent il semble plustost quece soit par coustume. Par là, Hylas, je veux dire que vous ferez bien plus aisément croire à Carlis que vous la ha?ssez à la moindre mauvaise volonté que vous luy monstrerez, que vous ne persuaderez pas à Stilliane que vous l’aimez. Et parce que vous voyez bien qu’elle a sur le cœur ceste affection de Carlis, croyez moy que ce que vous avez à faire de plus pressé, est de luy donner cognoissance que vous n’aimez plus cette Carlis, ce que vous devez faire par quelque action cogneue non seulement à Carlis, mais à Stilliane, et à plusieurs autres. Bref, belle bergere, il me sceut tourner de tant de costez, qu’en fin j’escrivis à la pauvre Carlis une telle lettre.


Lettre de Hylas à Carlis[modifier]

Je ne vous escris pas à ce coup, Carlis, pour vous dire que je vous ay aimée, car vous ne l’avez que trop creu, mais bien pour vous asseurer que je ne vous aime plus. Je sçay asseurément que vous serez estonnée de ceste declaration, puis que vous m’avez tousjours plus aimé presque que je n’ay sceu desirer. Mais ce qui me retire de vous, il faut par force advouer que c’est vostre mal-heur, qui ne vous veut continuer plus long-temps le plaisir de nostre amitié, ou bien ma bonne fortune, qui ne me veut d’avantage arrester à si peu de chose. Et afin que vous ne vous plaigniez de moy, je vous dis adieu, et vous donne congé de prendre party où bon vous semblera, car en moy vous n’y devez plus avoir d’esperance.

De fortune, quand elle receut cette lettre, elle estoit en fort bonne compagnie, et mesme Stilliane y estoit, qui desapprouva de sorte cette action, qu’il n’y en eut point en toute la trouppe qui me blasmast d’avantage. Ce que Carlis recognoissant : Je vous supplie, leur dit-elle, obligez moy toutes de luy faire response. – Quant à moy, dit Stilliane, j’en seray bien le secretaire. Et lors prenant du papier et de l’ancre, toutes les autres ensemble me rescrivirent ainsi, au nom de Carlis.


Response de Carlis à Hylas[modifier]

Hylas, l’outrecuidance a esté celle qui vous a peruadé d’estre aimé de moy, et la cognoissance que j’ay eu de vostre humeur, et ma volonté qui l’a tousjours trouvée fort desagreable, ont esté celles, qui m’ont empesché de vous aimer, si bien que toute l’amitié que je vous ay portée, a esté seulement en vostre opinion, et de mesme mon mal-heur, et vostre bonne fortune, et en cela il n’y a rien eu de certain, sinon que veritablement quand vous avez creu d’estre aimé de moy, vous avez esté trompé. Je vous le jure, Hylas, apr tous les merites que vous pensez estre, et qui ne sont pas en vous, qui sont en beaucoup plus grand nombre que ceux qui me deffaillent pour estre digne de vous. L’avantage que je pretends en tout cecy, c’est d’estre exempte à l’advenir de vos importunitez, et pour n’estre point entierement ingrate du plaisir que vous me faites en cela, je ne sçay que vous souhaitter de plus avantageux, et pour moy aussi, sinon que le Ciel vous fasse à jamais continuer cette resolution pour mon contentement, comme il vous donna la volonté de me rechercher pour m’importuner. Cependant vivez content, et si vous l’estes autant que moy, estant delivrée d’un fardeau si fascheux, croyez, Hylas, que ce ne sera peu.

Il ne faut point mentir : la lecture de cette lettre me toucha un peu, car je recogneus bien en ma conscience, que j’avois tort de cette bergere. Mais la nouvelle affection que Stilliane avoit fait naistre en moy, ne me permit pas de m’y arrester d’avantage, et en fin, comment que ce fust, j’en jettois la faute sur elle : Car, disois-je en moy-mesme, si elle n’est pas si belle, ny si agreable que Stilliane, est-ce moy qui en suis coupable ? qu’elle s’en plaigne à ceux qui l’ont faitte avec moins de perfection. Et pour moy, qu’y puis-je contribuer, que de regretter et plaindre avec elle sa pauvreté ? mais cela ne me doit pas empescher d’adorer et desirer la richesse d’autruy . Avec samblables raisons, j’essayois de chasser la compassion que Carlis me faisoit, et ne croyant plus avoir rien à faire que de recevoir Stilliane, qui me sembloit estre desja toute à moy, je priay Hermante de luy porter une lettre de ma part, et ensemble luy faire voir la copie de celle que j’avois escrite à Carlis, afin qu’elle ne fust plus en doute d’elle. Luy qui estoit veritablement mon amy en tout ce qui ne touchoit point à Carlis, n’en fit difficulté. Et prenant le temps à propos qu’elle estoit seule en son logis, en luy presentant mes lettres, il luy dit en sousriant : belle Stilliane, si le feu brusle l’imprudent qui s’en approche trop, si le soleil esblouit celuy qui l’ose regarder à plein, et si le fer donne la mort à celuy qui le reçoit dans le cœur, vous ne devez vous estonner si le miserable Hylas, s’approchant trop de vous s’est bruslé, si vous osant regarder il s’est esblouy, et si recevant le trait fatal de vos yeux, il en ressent la blesseure mortelle dans le cœur.

Il vouloit continuer, mais elle, toute impatiente, l’interrompit : Cessez, hermante, vous travaillez en vain, ny Hylas n’a point assez de merite, ny vous assez de persuasion, pour me donner la volonté de changer mon contentement au sien ; ny je ne me veux point tant de mal, ny à Helas tant de bien, que je consente à mon mal-heur, pour croire à vos paroles. Il me suffit, Hermante, que l’humeur de Hylas m’est cogneue auy despens d’autruy, sans qu’aux miens je l’espreuve. et ce vous doit estre assez que Carlis ait esté si laschement trompée, sans que vous serviez encor d’instrument pour la ruine de quelqu’autre. Si vous aimez Hylas, j’aime beaucoup plus Stilliane, et si vous luy voulez donner un conseil d’amy, conseillez-le comme je la conseille, c’est qu’elle n’aime jamais Hylas : dites luy aussi qu’il n’aime jamais Stilliane. Et s’il ne vous croit, soyez certain qu’à sa confusion il emploiera son temps vainement. Et quant à la lettre que vous me presentez, je ne feray point de difficulté de la prendre, ayant de si bonnes deffenses contre ses armes, que je n’en redoute point les coups.

A ce mot, despliant ma lettre, elle la leut tout haut : ce n’estoit en fin qu’une asseurance de mon affection, par le congé que j’avois donné à Carlis à sa consideration, et une tres-humble supplication de me vouloir aimer. Elle sousrit après l’avoir leue, et s’addressant à Hermante, luy demanda s’il vouloit qu’elle me fist response, et luy ayant respondu qu’il le desiroit passionnément, elle luy dit qu’il eust un peu patience, et qu’elle l’alloit escrire. elle estoit telle :

Response de Stilliane à Hylas[modifier]

Hylas, voyez combien sont mal fondez vos desseins : vous voulez que pour la consideration de Carlis je vous aime, et il n’a y rien qui me convie tant à vous hayr que la memoire que j’ay de Carlis. Vous dites que vous m’aimez : si quelqu’autre plus veritable que vous me le disoit, je le pourrois peut-estre croire, car je cognois bien que je le merite ; mais moy qui ne mens jamais, je vous asseure que je ne vous aime point, et pource n’en doutez nullement : aussi seroit-ce avoir bien peu de jugement d’aimer une humeur si mesprisable. Si vous trouvez ces paroles un peu trop rudes, ressouvenez-vous, Hylas, que j’y suis contrainte, afin que vous ne vous persuadiez pas d’estre aimé de moy. Carlis m’est tesmoin de la condition de Hylas, et Hylas le sera de la mienne, si pour le moins il veut quelquesfois dire vray. Si cestre response vous plaist, remerciez en la priere de Hermante ; si elle vous desplaist, ressouvenez.vous de n’en accuser que vous mesme.

Hermante n’avoit point veu ceste lettre, quand il me la donna, et encor qu’il eust bien opinion qu’il y auroit de la froideur, si ne pensoit-il pas qu’elle deust estre si estrange. Il n’en fut pas toutesfois tant estonné que moy, car je demeuray comme une personne ravie, laissanr choir la lettre en terre. Et apres estre revenu à moy, j’enfonce mon chappeau dans la teste, jette les jeux en terre, m’entrelasse les bras sur l’estomac, et à grands pas et sans parler, me mets à promener le long de la chambre. Hermante estoit immobile au milieu, sans seulement tourner les yeux sur moy. Nous demeurasmes quelque temps de ceste sorte sans parler. En fin tout à coup, frappant d’une main contre l’autre, et faisant un saut au milieu de la chambre : A son dam, dis-je tout haut, qu’elle cherche qui l’aimera, à sçavoir s’il manque en Camargue de bergeres plus belles qu’elle, et qui seront bien aises que Hylas les serve. Et puis m’adressant à luy : O que Stilliane est sotte, luy dis-je, si elle croit qie je la vueille aimer par force, et que j’aurois peu de courage, si je me souciais jamais d’elle ! Et que pense-t’elle estre plus qu’une autre ? Voire, elle merite bien qu’on s’en mette en peine. Je m’asseure, Hermante, qu’elle a bien fait la resolue, quand vous avez parlé à elle : ce n’a pas esté pour le moins sans faire les petits yeux, sans se mordre la levre, et sans se frotter les mains l’une l’autre pour les paslir. Que je me mocque de ses affetteries et d’elle aussi, si elle croit que je me soucie non plus d’elle, que de la plus estrangere des Gaules ! Elle ne me sçait reprocher que ma Carlis : ouy, je l’ay aimée, et en despit d’elle je la veux aimer encores, et m’asseure qu’elle recognoistra bien tost son imprudence, mais jamais il ne faut qu’elle espere que Hylas la puisse aimer. Je dis quelques autres semblables paroles, ausquelles je veis bien changer de couleur de Hermante, mais pour lors j’en ignorois la cause. Depuis j’ay jugé que c’estoit de peur qu’il avoit que je ne revinsse en la bonne grace de sa maistresse ; si n’en fit-il autre semblant, sinon qu’il se mit à rire, et me dit qu’il y en auroit bien d’estonnées quand elles verroient ce changement.

Mais si je pris promptement cette resolution, aussi promptement la voulus-je executer. Et en ce dessein m’en allay trouver Carlis, à qui je demanday mille pardons de la lettre que je luy avois escrite, l’asseurant que ce n’avoit jamais esté faute, mais transport d’affection. Elle qui estoit offensée contre moy, comme chacun peut penser, apres m’avoir escouté paisiblement, en fin me respondit ainsi : Hylas, si les asseurances que tu me fais de ta bonne volonté, sont veritables, je suis satisfaite ; si elles sont mensongeres, ne croy pas de pouvoir renouer l’amitié qu’à jamais tu as rompue, car ton humeur est trop dangereuse.

Elle vouloit continuer, quand Stilliane, pour luy monstrer la lettre que je luy avois escritte, la venant visiter, nous interrompit. Lors qu’elle me vid pres de Carlis : Veillé-je, ou si je songe ? dit-elle toute estonnée. Est-ce bien lá Hylas que je vois, ou si c’est un fantosme ? Carlis tres-aise de cette rencontre : C’est bien Hylas, dit-elle, ma compagne, vous ne vous trompez point, et s’il vous plaist de vous approcher, vous ouyrez les douces paroles dont il me crie mercy, et comme il se desdit de tout ce qu’il m’a escrit, se sousmettant à telle punition qi’il me plaira. – Son chastiment, respondit Stilliane, ne doit point estre autre, que de luy faire continuer l’affection qu’il me porte. – A vous ? luy dit Carlis, tant s’en faut ; il me juroit quand vous estes entrée, qu’il n’aimoit que moy. – Et depuis quand ? adjousta Stilliane ; je sçay bien pour le moins que j’en ay un bon escrit, qu’Hermante depuis une heure m’a donné de sa part. Et afin que vous ne doutiez point de ce que je dis, lisez ce papier, et vous verrez si je mens.

Dieux ! que devins-je à ces mots ?

Je vous jure, belle bergere, que je ne peus jamais ouvrir la bouche pour ma deffense. Et ce qui me ruina du tout, fut que par malheur plusieurs autres bergeres y arriverent en mesme temps, ausquelles elles firent ce conte si desavantageusement pour moy, qu’il ne me fut pas possible de m’y arrester d’avantage.

Mais sans leur dire une seule parole, je vins raconter à Hermante ma mesaventure, qui faillit d’en mourir de rire, comme à la verité le sujet le meritoit. Ce bruit s’espancha de sorte par toute Camargue, que je n’osois parler à une seule bergere, qui ne me le reprochast, dont je pris tant de honte, que je resolus de sortir de l’isle pour quelque temps. Voyez si j’estois jeune, de me soucier d’estre appellé inconstant, il faudroit bien à ceste heure de semblables reproches pour me faire desmarcher d’un pas. – Voilà que c’est, dit Paris, il faut estre apprentif avant que maistre. – Il est vray, respondit Hylas, et le pis est, qu’il en faut bien souvent payer l’apprentissage.

Mais pour revenir à nostre discours, ne pouvant alors supporter la guerre ordinaire que chacun m’en faisoit, le plus secrettement qu’il me fut possible, je donnay ordre à mon mesnage, et en remis le soin entier à Hermante, et puis me mis sur un grand batteau, qui remontoit, ensemble avec plusieurs autres. Je n’avois alors autre dessein que de voyager et passer mon temps, ne me souciant non plus de Carlis, ni de Stilliane, que si je ne les eusse jamais veues, car j’en avois tellement perdu la memoire en les perdant de veue, que je n’avois un seul regret. Mais voyez combien il est difficile de contrarier à son inclination naturelle ! Je n’eus pas si tost mis le pied dans le batteau, que je veis un nouveau sujet d’amour.

Il y avoit, entre quantité d’autres voyageurs, une vieille femme, qui alloit à Lyon rendre des vœux au temple de Venus, qu’elle avoit faits pour son fils, et conduisoit avec elle sa belle-fille, pour le mesme sujet, et qui avec raison portoit le nom de belle, car elle ne l’estoit moins que Stilliane, et beaucoup plus que Carlis. Elle s’appelloit Aymée, et ne pouvoit encor avoir attaint l’aage de dix-huict ou vingt ans, et quoy qu’elle fust de Camargue, si n’avoit-elle point de cognoissance de moy, parce que son mary jaloux [comme son ordinairement les vieux qui ont de jeunes et belles femmes] et sa belle-mère soupçonneuse, la tenoient de si court, qu’elle ne se trouvoit jamais en assemblée. Or soudain que je la veis, elle me pleut, et quelque dessein que j’eusse fait au contraire, il la fallut aimer. Mais je prevy bien au mesme temps, que j’y aurois de la peine, ayant tromper la belle-mère, et à vaincre la velle-fille.

Toutesfois, pour ne ceder à la difficulté, je me resolus d’y mettre toute ma prudence, et jugeant qu’il falloit donner commencement à mon entreprise par la mere, car elle m’empeschoit de m’approcher de mon amie, je pensay qu’il n’y auroit rien de plus à propos,que de me faire cognoistre à elle, et qu’il ne pourroit estre, puis que nous estions d’un mesme lieu, que quelque ancienne cognoissance et amitié de nos familles, ou quelque vieille alliance ne me facilitast le moyen de me familiariser avec elle, et que l’occasion apres m’instruiroit de ce que j’aurois à faire. Je ne dus point deceu en ceste opinion, car aussi tost que je luy eus dit qui j’estois, et que j’eus faint quelque assez mauvaise raison de ce que j’allois desguisé, qu’elle receut pour bonne, et que je luy eus asseuré que ce qui me faisoit descouvrir à elle, n’estoit que pour la supplier de se servir plus librement de moy. Mon fils, me respondit-elle, je ne m’estonne pas que vous ayez ceste volonté envers moy, car vostre pere m’a tant aimée, que vous degenereriez trop, si vous n’aviez quelque estincelle de ceste affection. Ah ! mon enfant, que vous estes fils d’un homme de bien, et le plus aimable qui fust en toute Camargue.

Et me disant ces paroles, elle me prenoit par la teste, et me joignoit contre son estomach, et quelquesfois me baisoit au front, et ses baisers me faisoient ressouvenir de ces fouyers, qui retiennent encor quelque lente chaleur, apres que le feu en est osté ; car mon pere avoit failly de l’espouser, et peut-estre l’avoit trop servie pour sa reputation, comme je sceus depuis. Mais moy qui ne me souciois beaucoup de ses caresses, sinon en tant que’elles estoient utiles à mon dessein, feignant de les recevoir avec beaucoup d’obligation, la remerciay de l’amitié qu’elle avoit portée à mon pere, la suppliay de changer toute ceste bonne volonté au fils, et que puis le Ciel m’avoit fait heritier du reste de ses biens, elle ne me des-heritast de celuy que j’estimois le plus, qui estoit l’honneur de ses bonnes graces, et que de mon costé je voulois succeder au service que mon pere luy avoit voué, comme à la meilleure fortune de toutes les siennes.

Bref, belle bergere, je sceus de sorte flatter ma vieille, qu’elle n’aimoit rien tant que moy, et contre sa coustume, pour me gratifier, commanda à sa belle-fille de m’aimer. O qu’elle eust esté bien advisée, si elle eust suivy son conseil ! Mais je ne trouvay jamais rien de si froid en toutes ses actions, de sorte qu’encor que je fusse tout le jour aupres d’elle, si n’eus-je jamais la hardiesse de luy faire paroistre mon dessein par mes paroles, que nous ne fussions bien pres d’Avignon, car Stilliane m’avoit beaucoup fait perdre de la bonne opinion que j’avois eue de moy-mesme. Mais, outre cela, elle estoit tousjours aux pieds de la vieille, qui ordinairement m’entretenoit du temps passé.

Il advint que ce grand convoy, avec lequel nous montions, ainsi que je vous ay dit, et que plusieurs marchands assemblez faisoient faire, alla branler dans une isle aupres d’Avignon. Et d’autant que nous, qui n’estions pas accoustumez aux voyages, nous trouvions tous engourdis de demeurer si longtemps assis, cependant que les batelliers faisoient ce qui leur estoit necessaire, nous mismes pied à terre, pour nous promener, et entre autres la belle-mère d’Aimée fut de la trouppe. Aussi tost que ma bergere fut dans l’isle, elle se mit á courre de long de la riviere, et à se jouer avec d’autres filles qui estoient sorties du batteau de compagnie, et moy je me meslay parmy elles, pour avoir le moyen de prendre le temps à propos, cependant que la vieille se promenoit avec quelques autres femmes de son aage. Et de fortune Aimée s’estant un peu separée de ses compagnes, cueillant des fleurs qui venoient le long de l’eau, je m’advançay, et la pris sous le bras ; et apres avoir marché quelque temps sans parler, enfin comme venant d’un profond sommeil, je luy dis : J’aurois honte, belle bergere, d’estre si longuement muet pres de vous, ayant tant de sujet de vous parler, si je n’en avois encor plus de me taire, et si mon silence ne procedoit d’où les paroles me devroient naistre. – Je ne sçay, hylas, me dit-elle, quelle occasion vous avez de vous taire, ny quelle vous pouvez avoir de parler, ny moins quelles paroles ou silence vous voulez entendre. -Ah ! belle bergere, luy dis-je, l’affection qui me consomme d’un feu secret, me donne tant d’occasion de declarer mon mal, qu’à peine le puis-je taire. Et d’autre costé ceste affection me fait craindre de sorte d’offenser celle que j’aime en le luy declarant, que je n’ose parler ; si bien que ceste affection, qui me devroit mettre les paroles en la bouche, est celle qui me les denie quand je suis aupres de vous. – De moy ? reprit-elle incontinent : pensez-vous bien, Hylas, à ce que vous dites ? – Ouy, de vous, luy repliquay-je, et ne croyez point que je n’aye bien pensé à ce que je dis, avant que de l’avoir osé proferer. – Si je pensois, me respondit-elle, que ces paroles fussent vrayes, je vous en parlerois bien d’autre sorte. – Si vous doutez, luy dis-je, de ceste verité, jettez les yeux sur vos perfections, et vous en serez entierement asseurée.

Et lors avec mille sermens, je luy dis tout ce que j’en avois sur le cœur. Elle sans s’esmouvoir, me respondit froidement : Hylas, n’accusez point ce qui est en moy de vos folies, car je sçauray bien y remedier de sorte, que vous n’en aurez point de sujet. Au reste, puis que l’amitié que ma mere vous porte, ny la condition en quoy je suis, ne vous a peu destourner de vostre mauvaise intention, croyez que ce que le devoir n’a peu faire en vous, il le fera en moy, et que je vous osteray tellement toute sorte d’occadion de continuer, que vous recognoistrez que je suis telle que je dois estre. Vous voyez comme je vous parle froidement : ce n’est pas que je ne ressente bien fort voste indiscretion, mais c’est pour vous faire entendre que la passion ne me transporte point, mais que la raison seulement me fait parler ainsi ; que si je vois que ce moyen ne vaille rien pour divertir vostre dessein, je recourray apres aux extremes.

Ces paroles proferées avec tant de froideur, me toucherent plus vivement que je ne sçaurois vous dire. Toutesfois, ce ne fut pas ce qui m’en fit distraire, car je sçavois bien que les premieres attaques sont ordinairement soustenues de ceste façon.

Mais pas hazard, lors qu’Aimée me voyant sans paroles, et tant estonné, s’en retourna sans m’en dire d’avantage, il y eut une de ses compagnes qui me voyant ainsi resver s’en vint à moy, et me faisant la mouche, me passa deux ou trois fois la main devant les yeux, et puis se mit à courre comme presque me conviant à luy aller apres. Pour le commencement j’estois encor si estourdy du coup, que je n’en fis point de semblant ; mais quand elle y revint la seconde fois, je me mis à la suivre, et elle, apres avoir tourné quelque temps autour de ses compagnes, s’escarta de la trouppe, et apres s’estre un peu esloignée, feignant d’estre hors d’haleine, se coucha aupres d’un buisson assez touffu. Moy qui la courois au commencement sans dessein, la voyant en terre, et en lieu où elle ne pouvoit estre veue, monstrant de me vouloir venger de la peine qu’elle m’avoit donnée, je me mis à la fouetter, à quoy elle faisoit bien un peu de resistance, mais de sorte qu’elle monstroit que ceste privauté ne luy estoit point desagreable ; mesme qu’en faisant semblant de se deffendre, elle se descouvroit, comme je crois, à dessein, pour faire voir sa charnure blanche, plus qu’on n’eust pas jugé à son visage. Enfin s’estant relevée, elle me dit : Je n’eusse pas pensé, Hylas, que vous eussiez esté si rude joueur, autrement je ne me fusse pas attaquée à vous. – Si cela vous a dépleu, luy respondis-je, je vous en demande pardon ; mais si cela n’est pas, je ne fus de ma vie mieux payé de mon indiscretion que ceste fois. – Comment l’entendez-vous, me dit-elle ? – Je l’entends, luy dis-je, belle Floriante, que je ne veis jamais rien de si beau, que ce que je viens de voir. – Voyez, me dit-elle, comme vous estes menteur. Et à ce mot, me donnant doucement sur la joue, s’en recourut entre ses compagnes.

Ceste Floriante estoit fille d’un tres-honneste chevalier, qui pour lors estoit malade, et se tenoit pres des rives de l’Arar ; et elle, ayant sceu la maladie de son pere, s’en alloit le trouver, ayant demeuré quelque temps avec une de ses soeurs, qui estoit mariée en arles. Pour le visage, il n’estoit point trop beau, car elle estoit un peu brune ; mais elle avoit tant d’affeteries, et estoit d’une humeur si gaillarde, qu’il faut advouer que ceste rencontre me fit perdre la volonté que j’avois pour Aimée, mais si promptement, qu’à peine ressentis-je le desplaisir de la quitter, que le contentement d’avoir trouvé celle-cy m’en osta toute sorte de regret.

Je laisse donc Aymée, ce me semble, et me donne du tout à Florinate. Je dis, ce me semble : car il n’estoit pas vray entierement, puis que souvent, quand je la voyois, je prenois bien plaisir de parler à elle, encor que l’affection que je portois à l’autre me tirast avec un peu plus de violence ; mais, en effet, quand j’eus quelque temps consideré ce que je dis, je trouvay qu’au lieu que je n’en soulois aimer qu’une, j’en avois deux à servir. Il est vray que ce n’estoit point avec beaucoup de peine ; car quand j’estoit pres de Floriante, je ne me ressouvenois en sorte du monde d’Aymée, et quand j’estois pres d’Aymée, Floriante n’avoit point de lieu en ma memoire. Et n’y avoit rien qui me tourmentast, que quand j’estois loin de toutes les deux : car je les regrettois toutes ensemble.

Or, gentil Paris, c’est entretien me dura jusques à Vienne. Mais estant par hazard au logis [car presque tous les soirs nous mettions pied à terre, et mesme quand nous passions pres des bonnes villes] ne voilà pas qu’une bergere vint prier le patron du batteau où j’estois, de luy donner place jusques à Lyon, parce que son mary ayant esté blessé pqr quelques ennemis, luy mandoit de l’aller trouver. Le patron qui estoit courtois, la receut fort librement, et ainsi le lendemain elle se mit dans le batteau avec nous. Elle estoit belle, mais si modeste et discrette, qu’elle n’estoit pas moins recommandable pour sa vertu, que pour sa beauté, au reste, si triste, et pleine de melancolie, qu’elle faisoit pitié à toute la troupe. Et parce que j’ay tousjours eu compassion des affligez, j’en avois infiniment de celle-cy, et taschois de la desennuyer le plus qu’il m’estoit possible, dont Florinate n’estoit guiere contente, quelque mine qu’elle en fist, ny Aimée aussi.

Car ressouvenez-vous, gentil Paris, que quoy que feigne une femme, elle ne peut s’empescher de ressentir la perte d’un amant, d’autant qu’il semble que ce soit un outrage à sa beauté, et la beauté estant ce que ce sexe a de plus cher, est la partie la plus sensible qui soit en elles. Moy toutesfois, qui parmy la compassion commençois à mesler un peu d’amour, sans faire semblant de voir ces deux filles, continuois de parler à celle-cy, et entre autres choses, à fin que les discours ne nous deffaillissent, et aussi pour avoir quelque plus grande cognoissance d’elle, je la suppliay de me vouloir dire l’occasion de son ennuy. Elle alors toute pleine de courtoisie, prit la parole de ceste sorte :

La compassion que vous avez de ma peine m’oblige bien, courtois estranger, à vous rendre plus de satisfaction encores, que ce que vous me demandez, et penserois de faire und grande faute, si je vous refusois si peu de chose ; mais je vous veux supplier de considerer aussi l’estat en quoy je suis, et d’excuser mon discours, si je l’abbrege le plus qu’il me sera possible.

Sçachez donc, berger, que je suis née sur les rives de Loire, où j’ay esté élevée aussi cherement jusques en l’aage de quinze ans, qu’autre de ma condition le sçauroit estre. Mon nom fut Cloris, et mon pere s’apella Leonce, frere de Gerestan, entre les mains de qui je fus remise apres la morte de mon pere et de ma mere, qui fut en l’aage que je vous ay dit. Et deslors, je commençay à ressentir les coups de la fortune, car mon oncle ayant plus de soin de ses enfans que de moy, se sentoit bien fort importuné de ma charge. Toute la consolation que j’avois, estoit de sa femme qui se nommoit Callirée, car celle-là m’aimoit, et m’accomodoit de tout ce qui luy estoit possible, sans que son mary le sceust. Mais le Ciel vouloit m’affliger du tout, car lors que Filandre, frere de Callirée, fut tué, elle en eut tant de regret, qu’il n’y eut jamais consolatioin de personne qui la peust faire resoudre à le survivre, de sorte que peu de jours apres elle mourut, et je demeuray avec deux de ses filles, qui estoient encore si jeunes que je n’en pouvois guiere avoir du contentement.

Il advint qu’un berger de la province Viennoise, nommé Rosidor, vint visiter le temple d’Hercules, qui est pres des rives du Furan, sur le haut d’un rocher qui s’esleve au milieu des autres montagnes par dessus toutes celles qui luy sont autour. Le jour qu’il y fut, nous nous y trouvasmes une forte bonne trouppe de jeunes bergeres, car c’estoit un jour fort solemnel pour ce lieu-là. Ce ne seroit qu’user de paroles inutiles, de raconter les propos que nous eusmes ensemble, et la façon dont il me declara son amitié ; tant y a que depuis ce jour, il se donna de sorte à moy, que jamais il n’a fait paroistre de s’en vouloir desdire. Il estoit jeune et beau ; quant à son bien, il en avoit beaucoup plus que je ne devois esperer, au reste l’esprit si ressemblant à ce qui se voyoit du corps, que c’estoit un tres-parfait assemblage.

Sa recherche dura quatre ans, sans que je puisse dire qu’en ce temps là, il ait jamais fait, ny pensé chose dont il ne m’ait rendu conte et demandé advis. Ceste extreme sousmission, et si longuement continuée me fit tres-certaine qu’il m’aimoit, et ses merites qui jusques alors ne m’avoient peu obliger à l’aimer, depuis ce temps m’y convierent de façon, que je puis dire avec verité, n’y avoir rien au monde de plus aimé que Rosidor l’estoit de Cloris, dont il se sentit de sorte mon redevable, qu’il augmenta son affection, si toutesfois elle pouvoit estre augementée. Nous vesquimes ainsi plus d’un an, avec tout le plaisir qu’une parfaite amitié peut rapporter à deux amants. En fin le Ciel fit paroistre de vouloir nous rendre entierement contents, et permit que quelques difficultez, qui empeschoient nostre mariage fussent ostées : nous voilà heureux, si des mortels le peuvent estre. Car nous sommes conduits dans le temple, les voix d’Hymen Hymenée esclattoient de tous costez ; bref estant de retour au logis on n’oyoit qu’instrumens de resjouyssance, on ne voyait que bals et chansons, lors que le malheur voulut que nous fussions separez par une des plus fascheuses occasions, qui m’eust peu advenir. Nous estions alors à Vienne, où est la plus part des possessions de Rosidor. Il advint que quelques jeunes débauchez des hameaux qui sont hors de Lyon, du costé où nos Druides vont reposer le guy, quand ils l’ont couppé dans la grande forest de Mars, ditte d’Airieu, voulurent faire quelques desordres, que mon mary ne pouvant supporter, apres le leur avoir doucement remonstré, leur empescha d’executer, dont ils furent de telle sorte courroucez, que [pensant que ce seroit la plus grande offense qu’ils pourroient faire à Rosidor, que de s’attaquer à moy] il y en eut un d’eux qui me voulut casser une phiole d’ancre sur le visage. Mais voyant venir le coup, je tournay la teste, si bien que je ne fus attainte que sur le col, comme, dit-elle en se baissant, vous en pouvez voir les marques encor assez fraiches. Mon mary, qui me vid tout l’estomach plein d’ancre, et de sang, creut que j’estois fort blessée, et outre ce, l’outrage lui sembla si grand, que mettant l’espée à la main, il la passa au travers du corps de celuy qui avoit fait le coup, et puis se meslant parmi les autres, avec l’aide de ses amis, il les chassa hors de sa maison.

Jugez, berger, si je fus troublée, car je pensois estre beaucoup plus blessée que je n’estois, et voyois mon mary tout sanglant, tant de celuy qu’il avoit tué, que d’une blessure, qu’il avoit eue sur une espaule. Mais quand ceste premiere frayeur fut en partie passée, et que la playe qu’il avoit fut soudée, à peine avoit-on finy l’appareil, que la justice se vint saisir de luy, et l’emmena avec tant de violence qu’on ne me voulut permettre de luy dire adieu. Mais mon affection plus forte que leur deffense, me fit enfin venir jusques à luy, et me jettant à son col, m’y attachay de sorte, que ce fut tout ce qu’on peut faire, que de m’en oster. Luy d’autre costé, qui me voyoit en cest estat, aimant mieux mourir que d’estre separé de moy, fit tous les efforts dont un grand courage et une extreme amour estoient capables, qui furent tels, que tout blessé qu’il estoit, il se despestra de leurs mains, et sortit hors de la ville. Ceste deffense l’empescha bien d’estre prisonnier, mais elle fut cause aussi de rendre sa raison mauvaise envers la justice, qui cependant jette contre luy toutes ses menaces et proclamations, durant lesquelles son plus grand déplaisir estoit de ne pouvoir estre aupres de moy. Et parce que ce desir le pressoit fort, il se desguissoit et me venoit trouver sur le soir, et passoit toute la nuict avec moy. Dieu sçait quel contentement estoit le mien, mais combien grande aussi estoit ma crainte ; car je sçavois que ceux qui le poursuivoient, sçachant l’amour qui estoit entre nous, feroient tout ce qu’il leur seroit possible, pour l’y surprendre. Et il advint comme je l’avois tousjours craint, car en fin il y fut trouvé, et emmené dans Lyon, où soudain je le suivis, et fort à propos pour luy, d’autant que les juges qu’à toutes heures j’allois solliciter, eurent tant de pitié de moy, qu’ils luy firent grace, et ainsi nonobstant toute la poursuite de nos parties, il fut delivré.

Si j’avois eu beaucoup d’ennuy de l’accident, et de la peine où je l’avois veu, croyez, courtois berger, que je n’eus pas peu de satisfaction de le voir hors de danger, et absous de tout ce qui s’estoit passé. Mais parce que le desplaisir qu’il avoit receu dans la prison, l’avoit rendu malade, il fut contraint de sejourner quelques jours à Lyon, et moy tousjours pres de luy, essayant de luy donner tout le soulagement qu’il m’estoit possible. Enfin estant hors de danger, il me pria de venir donner ordre à sa maison, afin que nous y peussions recevoir nos amis en la resjouyssance qu’il desiroit de faire avec eux, pour le bon succez de ses affaires. Et voilà que ces desbauchez, qui ont esté cause de toute nostre peine, voyans qu’ils n’en pouvoient avoir autre raison, se sont resolus de le tuer dans son lict, et estans entrez dans son logis, lui ont donné deux ou trois coups de poignard, et le laissans pour mort, s’en sont fuis. Helas, courtois berger, jugez quelle je dois estre, et en quel repos doit estre mon ame, qui à la verité est attainte du plus sensible accident qui m’eust sceu advenir !

Ainsi finit Cloris, ayant le visage tout couvert de larmes, qui sembloient autant de perles qui roulaient sur son beau sein.

Or, gentil Paris, ce que je vous vay raconter, est bien une nouvelle source d’amour. L’affliction que je veis en ceste bergere, me toucha de tant de compassion, qu’encore que son visage ne fust peut-estre pas capable de me donner de l’amour, toutefois la pitié m’attaignit si au vif, qu’il faut que je confesse que Carlis, Stilliane, Aymée, ny Floriante, ne me lierent jamais d’une plus forte chaine, que ceste desolée Cloris. Ce n’est pas que je n’aimasse les autres, mais j’avois encor, outre leur place, celle-cy vuide dans mon ame. Me voilà donc resolu à Cloris comme aux autres, mais je cogneus bien qu’il n’estoit pas à propos de luy en parler, que Rosidor ne fust ou mort ou gueri, car la pleine où elle estoit, l’occupoit entierement.

Nous arrivasmes de ceste sorte à Lyon, où soudain chacun se separa. Il est vray que la nouvelle affection que je portois à Cloris me la fit accompagner jusques en son logis, où mesme je visitay Rosidor, afin de faire cognoissance avec luy, jugeant bien qu’il falloit commencer par là à parvenir aux bonnes graces de sa femme. Elle qui le croyoit beaucoup plus blessé qu’elle ne le trouva [car on fait tousjours le mal plus grand qu’il n’est pas, et l’apprehension augemente de beaucoup l’accident que l’on redoute] changea toute de visage, et de façon, quand elle le trouva levé et qu’il se promenoit par la chambre. Mais oyez ce qui m’arriva. La tristesse que Cloris avoit dans le batteau, fut, comme je vous ay dit, la cause de mon affection, et quand aupres de Rosidor je la veis joyeuse et contente, tout ainsi que la compassion avoit fait naistre mon amour, sa joye aussi, et son contentement le firent mourir, esprouvant bien alors, qu’un mal se doit tousjours guerir par son contraire : j’entray donc serf et captif dans ce logis, j’en sortis libre et maistre de moy-mesme. Mais considerant cet accident, je m’allay ressouvenir d’Aymée, et de Floriante ; incontinent me voila en queste de leur logis, et tournay tant d’un costé et d’autre, qu’en fin je les recontray, qu’elles s’estoient de fortune mises ensemble.

Par bonne rencontre, le lendemain estoit la grande feste de Venus. Et parce que, suivant la costume, le jour avant la solemnité, les filles chantent dans le temple les hymnes qui sont faits à l’honneur de la déesse, et qu’elles y font la veillée jusques à minuict, j’ouys prendre resolution à la belle-mere d’Aimée d’y passer la nuict, comme les autres, afin de mieux rendre son voeu. Floriante, à la secrette requeste d’Aymée, promit d’en faire de mesme ; et d’autant que l’on y demeuroit en fort grande liberté, je fis dessein, sans en parler, d’y entrer aussi, feignant d’estre fille, lors qu’il seroit bien obscur. Mais sçachant que les druides estoient eux-mêmes aux portes, depuis qu’il commençoit à se faire tard, je me resolus de m’y cacher long temps auparavant. Et de faict m’estant mis en un recoin, le moins frequenté, et le plus obscure, j’y demeuray qu’il estoit plus de neuf ou dix heures du soir. Desja le temple estoit fermé, et n’y avoit d’hommes que moy, si ce n’est qu’il y en eust quelqu’autre aussi curieux que j’estois, et desja les hymnes avoient long temps continué, lors que je sortis de ma cachette. Et parce que le temple estoit fort grand, et qu’il n’y avoit clarté que celle que quelques flambeaux allumez sur l’autel pouvoient donner à l’entour, je me mis aysément entre les filles, sans qu’elles me recogneussent. Et lors que j’allois cherchant de l’oeil l’endroit où estoit Aymée, je veis porter une petite bougie à und jeune fille, qui se levant, s’approcha de l’autel, et apres avoir fait quelques ceremonies, se mit à chanter quelques couplets, ausquels quelques ceremonies, se mit à chanter quelques couplets, ausquels sur la fin toute la trouppe respondit. Je ne sçay si ce fut ceste clarté blafarde [car quelquefois elle aide fort à couvrir l’imperfection du tout] ou bien si veritablement elle estoit belle, tant y a qu’aussi tost que je la veis, je l’aimay.

Or qu’à ceste heure ceux-là me viennent parler, qui dient que l’amour vient des yeux de la personne aimée ! Cela ne pouvoit estre, car elle ne m’eust sceu voir, outre qu’elle ne tourna pas mesme les yeux sur moy, et qu’à peine l’avois-je assez bien veue, pour la pouvoir recognoistre une autre fois et cela fut cause, que poussé de la curiosité, je me coulay doucement entre les bergeres qui luy estoient plus pres. Mais par malheur, estant avec beaucoup de danger parvenu jusqu’aupres d’elle, elle finit son hymne. Et renvoya la bougie au mesme lieu où elle souloit estre, si bien que le lieu demeura si obscur, qu’à peine en la touchant l’eussé-je peu voir. Toutesfois l’esperance qu’elle, ou quelqu’autre pres d’elle recommenceroit bien tost à chanter, m’arresta là quelque temps. Mais je veis qu’au contraire la clarté fut portée à l’autre choeur, et incontinent apres une de celles qui estoient y commença de chanter comme avoit fait ma nouvelle maistresse.

La difference que je remarquay, fust de la voix, fust du visage, estoit grande : car elle n’avoit rien qui approchast de celle que je commençois d’aimer, qui fut cause que ne pouvant plus long temps commander à ma curiosité, je m’adressay à une dame qui estoit la plus escartée, et me contrefaisaient le mieux qu’il m’estoit possible, je lui demanday qui estoit celle qui avoit chanté avant la derniere. Il faut bien, me dit elle, que vous soyez estrangere, puisque vous ne la cognoissez pas. -Peut-estre, luy respondis-je, la recognoistrois-je si j’oyois son nom. -Qui ne la recognoistra, dit-elle, à son visage, demandera son nom en vain. Toutesfois pour ne vous laisser en peine, sçachez qu’elle s’appelle Cyrcene, l’une des plus belles filles qui demeure le long des rives de l’Arar, et tellement cogneue en toute cette contrée, qu’il faut, si vous ne la cognoissez, que vous soyez d’un autre monde. Jusques là j’avois si bien contrefait ma voix, que comme la nuict luy trompoit les yeux, aussi decevois-je son oreille par mes paroles. Mais à ce coup, ne m’en ressouvenant plus, apres plusieurs autres remerciements, je luy dis, que si en eschange de la peine qu’elle avoit prise, je luy pouvois rendre quelque service, je ne croirois point qu’il y eust homme plus heureux que moy. Comment ? me dit-elle alors et qui estes-vous qui me parlez de ceste sorte ? Et me touchant soudain, et regardant de plus pres, elle recogneut à mon habit, ce que j’estois, dont toute estonnée : Avez-vous bien eu la hardiesse, me dit-elle, d’enfraindre nos loix de ceste sorte ? Sçavez-vous bien que vous ne pouvez payer ceste faute, qu’avec la perte de vostre vie ? Il faut dire la verité : quoy que je sceusse qu’il y avoit quelque chastiment ordonné, si ne pensois-je pas qu’il fust tel, dont je ne fus peu estonné. Toutesfois, luy representant que j’estois estranger, et que je ne sçavois point leurs statues, elle prit pitié de moy, et me dit que dés le commencement elle l’avoit bien recogneu, et qu’il falloit que je sceusse qu’il estoit impossible d’obtenir pardon de cette faute, parce que la loy y estoit ainsi rigoureuse pour oster de ces veilles tous les abus qui s’y souloient commettre. Toutesfois, que voyant que je n’y estois point allé de mauvaise intention, elle feroit tout ce qui lui seroit possible pour me sauver. Et que pour cest effect il ne falloit pas attendre que la minuict sonnast, car alors les druides venoient à la porte avec des flambeaux, et les regardoient toutes au visage. Qu’à ceste heure la porte du temple estoit bien fermée, mais qu’elle essayeroit de la faire ouvrir.

Et lors, me mettant un voile sur la teste qui me couvroit jusques aupres des hanches, elle m’accommoda mon manteau par dessous, en telle sorte qu’il estoit mal-aisé de recognoistre la nuict, si c’estoit une robbe. M’ayant ainsi equippé, elle dit à quelques-unes de ses voisines, qui estoient venues avec elle, qu’elle se trouvoit mal, et toutes ensemble s’en allerent demander la clef à la plus vieille de la trouppe, et nous en allans ensemble à la porte avec une petite bougie seulement, qu’elle mesme portoit, et qu’elle couvroit presque toute avec la main, feignant de la conserver du vent, nous sortismes en foule, et j’eschappay ainsi heureusement de ce danger par sa courtoisie. Et pour mieux me déguiser, et aussi que j’avois envie de sçavoir à qui j’avois ceste obligation, je m’en allay parmi les autres jusques à son logis.

Mais, belle bergere, dit-il s’adressant à Diane, ce discours n’est pas encore à moitié, et il me semble que le soleil est couché il y a long temps ; ne seroit-il pas plus à propos d’en remettre la fin à une autre fois que nous aurons plus de loisir ? -Vous avez raison, dit-elle, gentil berger, il ne faut pas desprendre tout son bien à la fois. Ce qui reste à sçauroit arrester ici plus longtemps sans se mettre a la nuict. -Il n’y a rien, dit-il, belle bergere, qui me puisse incommoder quand je suis pres de vous. -Je voudrois bien, respondit-elle, qu’il yeust quelque chose en moy, qui vous fust agreable, car vostre merite et vostre courtoisie oblige chacun à vous rendre toute sorte de service.

Paris vouloit respondre, mais Hylas l’interrompit en luy disant : Pleust à Dieu, gentil Paris, que je fusse vous, et que Diana fust Phillis, et qu’elle me tinst ce langage. – Quand cela seroit, dit Paris, vous ne lui en auriez que tant plus d’obligation. – Il est vray, dit Hylas, mais je ne craindray jamais de m’obliger en partie à celle à qui je suis desja entierement. – Vos obligations, dit Diane, ne sont pas de celles qui sont pour tousjours, vous les revoquez quand il vous plaist. – Si les unes, respondit-il, y perdent, les autres y ont de l’avantage. Et demandez à Phillis, si elle n’est pas bien aise que je sois de ceste humeur, car si j’estois autrement, elle pourroit bien se passer de mon service.

Avec semblables discours, Diana, Paris et plusieurs autres bergeres parvindrent jusques au grand pré, où ils avoyent accoustumé de s’assembler, avant que de se retirer, et Paris donnant le bon-soir à Diana, et au reste de la trouppe, print son chemin du costé de Laigneu.

Mais cependant Lycidas parloit avec Phillis, car la jalousie de Silvandre le tourmentoit de sorte qu’il n’avoit peu attendre au lendemain à luy en dire ce qu’il en avoit sur le cœur. Il estoit tellement hors de luy-mesme, qu’il ne prit pas garde que l’on l’escoutoit : mais, pensant estre seul avec elle, apres deux ou trois grands souspirs, il luy dit : Est-il possible, Phillis, que le Ciel m’ait conservé la vie si longuement pour me faire ressentir vostre infidélité ? La bergere qui attendoit toute autre sorte de discours, fut si surprise, qu’elle ne luy peut respondre. Et le berger voyant qu’elle demeuroit muette, et croyant que ce fust pour ne sçavoir quelle excuse prendre, continua : Vous avez raison, belle bergere, de ne point respondre, car vos yeux parlent assez, voire trop clairement pour mon repos. Et ce silence ne me dit et ausseure que trop ce que je vous demande, et que je ne voudrois pas sçavoir.

La bergere, qui se sentit offensée de ses paroles, luy respondit toute despite : Puis que mes yeux parlent assez pour moy, pourquoy voudriez-vous que je vous respondisse d’autre façon ? Et si mon silence vous donne plus de cognoissance de mon peu d’amitié, que mes actions passées n’ont peu faire de ma bonne volonté, pensez-vous que j’espere de vous en pouvoir rendre plus de tesmoinage par mes paroles ? Mais je voy bien que c’est, Lycidas, vous voulez faire une honneste retraite, vous avez dessein ailleurs, et pour ne l’oser, sans donner á vostre legereté quelque couverture raisonnable, vous vous faignez des chimeres, et bastissez des occasions de desplaisir, où vous sçavez bien qu’il n’y a point de sujet, afin de me rendre blasmée de vostre faute. Mais, Lycidas, serrons de pres toutes vos raisons, voyons quelles elles sont, ou si vous ne le voulez faire, retirez-vous, berger, sans m’accuser de l’erreur que vous avez commise, et dont je sçay bien que je feray une longue penitence. Mais contentez-vous de m’en laisser le mortel desplaisir, et non pas le blasme, que vous en importunez et le ciel et la terre. -Le doute où j’ay esté, repliqua le berger, m’a faict plaindre, mais l’asseurance que vous m’en donnez par vos aigres paroles me fera mourir. -Et quelle est vostre crainte ? respondit la bergere. -Jugez, repliqua-t’il, qu’elle ne doit pas estre petite, puis que la plainte qui en procede, importune et le ciel et la terre, comme vous me reprochez. Que si vous la voulez sçavoir, je la vous diray en peu de mots. Je crains que Phillis n’ayme point Lycidas. -Ouy, berger, reprit Phillis, vous pouvez croire que je ne vous ayme point, et avoir en vostre memoire ce que j’ay fait pour vous et pour Olympe ? Est-il possible que les actions de ma vie passée, vous reviennent devant les yeux, lors que vous concevez ces doutes ? -Je sçay bien, respondit le berger, que vous m’avez aimé, et si j’en eusse esté en doute, ma peine ne seroit pas telle que je la ressens ; mais je crains que comme une blessure, pour grande qu’elle soit, si elle ne fait mourir, se peut guerir avec le temps, de mesme celle qu’amour vous avoit faite alors pour moy, ne soit à cette heure de sorte guerie, qu’à peine la cicatrice en apparoisse seulement.

Phillis, à ces paroles, tournant la teste à costé, et les yeux avec un certain geste de mescontentement. Puis, berger, lui dit-elle, que jusques icy par les bons offices et par tant de tesmoignages d’affection, que je vous ay rendus, je cognoy de n’avoir rien avancé, asseurez-vous que ce que j’en plains le plus, c’est la peine et le temps que j’y ay employez.

Lycidas cogneut bien d’avoir fort offensé sa bergere. Toutesfois il estoit luy respondre : Ces courroux, bergere, ne me donnent-ils pas de nouvelles cognoissances de ce que je crains ? car se fascher des propos qu’une trop grande affection fait quelquefois proferer, n’est-ce pas signe de n’en estre quelquefois attaint ? Phillis oyant ce reproche, revint un peu à soy, et tournant le visage à luy, respondit : Voyez-vous, Lycidas, toutes faintes en toutes personnes me desplaisent, mais je n’en puis supporter en celles avec qui je veux vivre. Comment ? Lycidas a la hardiesse de me dire qu’il doute de l’amitié de sa Phillis, et je ne croiray pas qu’il dissimule : et quel tesmoignage s’en peut-il rendre que je ne vous aye rendu ? Berger, berger, croyez-moy, ces paroles me font mal penser des asseurances qu’autresfois vous m’avez données de vostre affection ; car il peut bien estre que vous me trompiez en ce qui est de vous comme il semble que vous deceviez en ce qui est de moy. Ou que comme vous pensez n’estre point aimé, l’estant plus que tout le monde, de mesme vous pensiez de m’aimer en ne m’aimant pas. -Bergere, respondit Lycidas, si mon affection estoit de ces communes, qui ont plus d’apparence que d’effet, je me condamnerois moy-mesme, lors que sa violence me transporte hors de la raison, ou bien quand je vous demande de grandes preuves d’une grande amitié. Mais puis qu’elle n’est pas telle, et que vous sçavez bien qu’elle embrasse tout ce qui est de plus grand, ne sçavez-vous pas que l’extreme amour ne marche jamais sans la crainte, encores qu’elle n’en ait point de sujet, et que pour peu qu’elle en ait, ceste crainte se change en jalousie, et la jalousie en la peine, ou plustost en la forcenerie où je me trouve ?

Cependant que Lycidas, et Phillis parloient ainsi, pensant que ces paroles ne fussent ouyes que d’eux-mesmes, et qu’ils n’eussent autres tesmoins que ces arbres, Silvandre, comme je vous ay dit, estoit aux escoutes, et n’en perdoit une seule parole. Laonice, d’autre costé, qui s’estoit endormie en ce lieu, s’esveilla au commencement de leur discours, et les recognoissant tous deux, fut infiniment aise de s’y estre trouvée si à propos, s’asseurant bien qu’ils ne se separeroient point, qu’ils ne luy apprinssent beaucoup de secrets, dont elle esperoit se servir à leur ruine. Et il advint ainsi qu’elle l’avoit esperé, car Phillis oyant dire à Lycidas qu’il estoit jaloux, luy repliqua fort haut : Et de qui ? et pourquoy ? -Ah ! Bergere, respondit l’affolé Lycidas, me faites-vous ceste demande ? Dites moy, je vous supplie, d’où procederoit ceste grande froideur envers moy depuis quelque temps, et d’où ceste familiarité que vous avez si estroitte avec Silvandre, si l’amitié que vous me souliez porter n’estoit point changée à son avantage ? Ah ! bergere, vous deviez bien croire que mon cœur n’est pas insensible à vos coups, puis qu’il a si vivement ressenty ceux de vos yeux. Combien y a t’il que vous vous estes retirée de moy ? que vous ne vous plaisez plus à parler à moy, et qu’il semble que vous allez mendiant toutes les autres compagnies pour fuir la mienne ? Où est le soin que vous aviez autrefois de vous enquerir de mes nouvelles, et l’ennuy que vous rapportoit mon retardement hors de vostre presençe ? Vous pouvez vous ressouvenir combien le nom de Lycidas vous estoit doux, et combien de fois il vous eschappoit de la bouche, pour l’abondance du cœur, en pensant nommer quelqu’autre ? Vous en pouvez-vous ressouvenir, dy-je, et n’avoir à ceste heure dans ce mesme cœur, et dans ceste mesme bouche que le nom et l’affection de Silvandre, avec lequel vous vivez de sorte, qu’il n’est pas jusques aux plus estrangers qui sont en ceste contrée, qui ne recognoissent que vous l’aymez ? Et vous trouvez estrange que moy qui suis ce mesme Lycidas, que j’ay tousjours esté, et qui ne suis né que pour une seule Phillis, sois entré en doute de vous ?

L’extreme desplaisir de Lycida luy faisoit naistre une si grande abondance de paroles en la bouche, que Phillis pour l’interrompre ne pouvoit trouver le temps de luy respondre ; car si elle ouvroit la bouche pour commencer, il continoit encore avec plus de vehemence, sans considerer que sa plainte estoit celle qui rentregeoit son mal et que s’il y avoit quelque chose qui le peust alleger c’estoit la seule response qu’il ne vouloit escouter. Et au contraire, ne cognoissant pas que ce torrent de paroles ostoit le loisir à la bergere de luy respondre, il jugeoit que son silence procedoit de se sentir coulpable, si bien qu’il alloit augmentant sa jalousie à tous mouvemens et à toutes les actions qu’il luy voyoit faire ; dequoy elle se sentit si surprise et offensée, que toute interditte elle ne sçavoit par quelles paroles elle devoit commencer, ou pour se plaindre de luy, ou pour le sortir de l’opinion où il estoit. Mais la passion du berger, qui estoit extreme, ne luy laissa pas beaucoup de loisir à y songer ; car, encore qu’il fust presque nuict, si la veit-il rougir, ou pour le moins il luy sembla de le voir, qui fut bien la conclusion de son impatience, tenant alors pour certain, ce dequoy il n’avoit encore que doubté. Et ainsi sans attendre d’avantage, apres avoir reclamé deux ou trois fois les dieux, justes punisseurs des infidelles, il s’en alla courant dans le bois, sans vouloir escouter, ny attendre Phillis, qui se mit apres luy pour luy descouvrir son erreur, mais ce fut en vain, car il alloit si viste,qu’elle le perdit incontinent dans l’espaisseur des arbres.

Et cependant Laonice, bien aise d’avoir descouvert ceste affection, et de voir un si bon commencement à son dessein, se retira comme de coustume avec la bergere sa compagne. Silvandre d’autre costé se resolut, puis que Lycidas prenoit à si bon marché tant de jalousie, de la luy vendre à l’advenir un peu plus cherement, feignant de vrayment aymer Phillis, lors qu’il verroit aupres d’elle.


LE NEUFIESME LIVRE
DE LA PREMIERE
Partie d'Astrée


Leonide cependant arriva en la maison d’Adamas, et luy ayant fait entendre que Galathée avoit infiniment affaire de luy, et pour un sujet fort pressé, qu’elle luy diroit par les chemins, il resolut, pour ne luy desobeir, de partir aussi tost que la lune esclaireroit, qui pouvoit estre une demie heure avant jour. En ceste resolution, aussi tost que la clairté commença de paroistre, ils se mirent en chemin, et lors qu’ils furent au bas de la colline, n’ayant plus qu’une plaine qui les conduisoit au palais d’Isoure, la nymphe, à la requeste de son oncle, reprit la parole de ceste sorte :

Histoire de Galathée et Lindamor[modifier]

Mon pere [car elle l’apelloit ainsi] ne vous estonnez point, je vous supplie, d’ouïr ce que j’ay à vous dire, et lors que vous en aurez occasion, ressouvenez-vous que ce mesme amour en est cause, qui autresfois vous a poussé à semblables ou plus estranges accidents. Je n’oserois vous en parler, si je n’en avois permission, voire s’il ne m’avoit esté commandé ; mais Galathée, à qui cet affaire touche, veut bien, puis qu’elle vous a esleu pour medecin de son mal, que vous en sçachiez, et la naissance et le progrez. Toutesfois elle m’a commandé de tirer parole de vous, que vous n’en direz jamais rien.

Le druyde qui sçavoit quel respect il devoit à sa dame [car pour telle la tenoit-il] luy respondit, qu’il avoit assez de prudence pour celer ce qu’il sçavoit importer à Galathée, et qu’en cela la promesse estoit superflue.

Sur ceste asseurance, continua Leonide, je paracheveray donc de vous dire ce qu’il faut que vous sçachiez.

Il y a fort long temps que Polemas devint amoureux de Galathèe. De dire comme cela advint, il seroit inutile ; tant y a qu’il l’aima de sorte, qu’à bon escient on l’en pouvoit dire amoureux. Ceste affection passa si avant, que Galathée mesme ne la pouvoit ignorer. Tant s’en faut, en particulier elle luy fit plusieurs fois paroistre de n’avoir point son service desagreable, ce qui le lia si bien, que rien depuis ne l’en a jamais peu distraire. Et c’est sans doute que Galathée avoit bien quelque occasion de favoriser Polemas, car il estoit homme qui meritoit beaucoup. Pour sa race, il est, comme vous sçavez, de cet ancien tige de Surieu, qui en noblesse ne cede pas mesme à Galathée. Quant à ce qui est de sa personne, il est fort aggreable, ayant et le visage et la façon assez capable de donner de l’amour. Sur tout il a beaucoup de sçavoir, faisant honte en cela aux plus sçavans. Mais à qui vay-je racontant toutes ces choses ? Vous les sçavez, mon pere, beaucoup mieux que moy. Tant y a que ces bonnes conditions le rendoient tellement recommandable, que Galathée le daigna bien favoriser plus que tout autre qui pour lors fust à la cour d’Amasis. Toutefois ce fut avec tant de discretion, que personne ne s’en prit jamais garde. Or Polemas, ayant ainsi le vent favorable, vivoit content de soy-mesme, autant qu’une personne fondée sur l’esperance le peut estre.

Mais cest inconstant amour, ou plustost ceste inconstante fortune, qui se plaist au changement, voire qui s’en nourrit, voulut que Polemas, aussi bien que le reste du monde, ressentist quelles sont les playes qui procedent de sa main. Vous pourrez vous ressouvenir, qu’il y a quelque temps qu’Amasis permit à Clidaman de nous donner à toutes des serviteurs. De ceste occasion comme d’un essaim, sont sortis tant d’amours, qu’outre que toute nostre cour en fut peuplée, tout le pais mesme s’en ressentit. Or entr’autres par hazard Lindamor fut à donné à Galathée : il avoit beaucoup de merites, toutesfois elle le receut aussi froidement que la cermonie de ceste feste le luy pouvoit permettre. Mais luy qui peut-estre des-jà auparavant avoit eu quelque intention, qu’il n’avoit pas osé faire paroistre outre les bornes de sa discretion, fut bien aise que ce subjet se presentast pour esclorre les beaux desseins qu’amour luy avoit fait concevoir, et de donner naissance sous le voile de la fiction à de tres-veritables passions.

Si Polemas ressentit le commencement de ceste nouvelle amitié, le progrez luy en fut encore plus ennuyeux ; d’autant que le commencement estoit convert de l’ombre de la courtoisie, et de l’exemple de toutes les autres nymphes, si bien qu’encor que Galathée le receust avec quelque apparence de douceur, cela par raison ne le pouvoit offenser, puis qu’elle y estoit obligée par la loy qui estoit commune. Mais quand ceste recherche continua, et plus encor, quand passant les bornes de la courtoisie, il vid que c’estoit commune. Mais quand ceste recherche continua, et plus encor, quand passant les bornes de la courtoisie, il vid que c’estoit à bon escient, ce fut lors qu’il ressentit les effets que la jalousie produit en une ame qui aime bien.

Galathée de son costé n’y pensoit point, ou pour le moins ne croyoit pas en venir si avant ; mais les occasions, qui , comme enfilées, se vont trainant l’une l’autre, l’emporterent si avant, que Poblemas pouvoit bien estre excusé en quelque sorte, s’il se laissoit blesser à un glaive si trenchant, et si la jalousie pouvoit plus que l’asseurance que ses services luy donnoient. Lindamor estoit gentil et n’y avoit rien qui se peust desirer en une personne bien née, dont il ne se peust contenter : courtois entre les Dames, brave entre les guerriers, plein de valeur et de courage, autant qu’autre qui ait esté en nostre cour dés plusieurs années. Il avoit esté jusques en l’aage de vingt et cinq ans, sans ressentir les effets qu’amour a accoustumé de causer dans les cœurs de son aage, non que de son naturel il ne fust serviteur des dames, ou qu’il eust faute de courage pour en hazarder quelqu’une. Mais, pour s’estre tousjours occupé à ces exercices, qui esloigenent l’oisiveté, il n’avoit donné loisir à ses affections de jetter leurs racines en son ame ; car, dés qu’il peut porter le faix des armes, poussé de cet instinct genereux, qui porte les courages nobles aux plus dangereuses entreprises, il ne laissa occasion de guerre, où il ne rendist tesmoinage de ce qu’il estoit. Depuis, estant revenu voir Clidaman, pour luy rendre le devoir à quoy il luy estoit obligé, en mesme temps il se donna à deux, à Clidaman, comme à son seigneur, et à Galathée, comme à sa dame, et à l’un et à l’autre sans l’avoir desseigné. Mais la courtoisie du jeune Clidaman, et les merites de Galathée avoient des aymans de vertu trop puissants, pour ne l’attirer à leur service.

Voilà donc, comme je vous disois, Lindamor amoureux, mais de telle sorte, que son affection ne se pouvoit plus couvrir du voile de la courtoisie. Polemas, comme celuy qui y avoit interest, le recogneust bien tost. Toutesfois, encor qu’ils fussent amis, si ne luy en fit-il point de semblant ; au contraire, se contraire, se cachant entierement à luy, il ne taschoit que de s’assuerer d’avantage de ceste amour, afin de la ruiner par tous les artifices qu’il pourroit, comme il l’essaya depuis. Et parce que, dés le retour de Lindamor, il avoit, comme je vous disoi, fait profession d’amitié avec luy, il luy fut aisé de continuer.

En ce temps, Clidaman commença de se plaire aux tournois et aux joustes, où il reussissoit fort bien, à ce que l’on disoit, pour son commencement. Mais sur tous Lindamor emportoit tousjours la gloire du plus adroit et du plus gentil, dont Polemas portoit une si grande peine, qu’il ne pouvoit dissimuler sa mauvaise volonté, et pensant, s’il faisoit ses parties avec luy, d’en emporter la plus grande gloire, parce qu’il estoit plus aagé et de plus longue main à la Cour, il estoit tousjours dans tous les desseins de son rival. Mais Lindamor, qui ne se doutoit point de l’occasion qui le luy faisoit faire, y alloit sans contrainte, et cela rendoit ses actions plus agreables ; ce que ne faisoit pas Polemas, qui avoit un dessein caché, où il falloit qu’il usast d’artifice, de sorte qu’il luy servoit presque de lustre. Et mesmes, le dernier des Bacchanales, que le jeune Clidaman fit un tournoy, pour soustenir la beauté de Silvie, Guiemants et Lindamor firent tout ce que des hommes pouvoient faire : mais entre tous, Lindamor y eut tant de grace et tant de bon-heur, que quand Galathée n’en eust point esté le juge, Amour toutesfois eust donné l’arrest contre Polemas. La nymphe qui commençoit d’avoir des yeux aussi bien pour le reste des hommes, que jusques alors elle n’en avoit eu que pour Polemas, ne peut s’empescher de dire beaucoup de choses à l’advantage de Lindamor.

Et voyez comme l’Amour se joue et se mocque de la prudence des amants ! Ce que Polemas avec tant de soing et d’artifice, va recherchant pour s’avantager par dessus Lindamor, luy nuit le plus, et le rend presque son inferieur ; car chacun faisant comparaison des actions de l’un et de l’autre, y trouvoit tant de difference, qu’il eust mieux valu pour luy, ou de n’y point assister, ou qu’il s’en fust declaré ennemy tout à fait. Ce fut ce soir mesme que Lindamor, poussé de son bon demon [je croy quant à moy, qu’il y a des jours heureux et d’autres malheureux] se declara à bon escient serviteur de la belle Galathée. Mais l’occasion aussi luy fut toute telle qu’il eust sceu desirer ; car dansant ce bal, que les Francs ont nouvellement apporté de Germanie, auquel l’on va dérobant celle que l’on veut, conduit d’amour, mais beaucoup plus poussé à ce que je croy du destin, il desroba Galathée à Polemas, qui plus attentif à son discours qu’au bal, n’y prenoit pas grade, et alloit à l’heure mesme reprochant à la nymphe la naissante amitié qu’il prevoyoit de Lindamour. Elle qui n’y avoit point encor pensé à bon escient, s’offensa de ce discours, et recent si mal ses paroles, qu’elles luy rendirent celles de Lindamor d’autant plus agreables qu’il luy sembloit en cela se venger de ce soupçonneux.

Ce qui m’en fait parler ainsi, c’est que nul ne le peut mieux sçavoir que moy qui semble avoir esté destinée pour ouyr toutes ses amours ; car soudain que nous fusmes retirées, et que Galathée fut dans le lict, elle me commanda de demeurer au chevet pour luy tenir la bougie. C’estoit lors qu’elle lisoit les depesches qui luy venoient, et mesme celles qui estoient d’importance : ce soir, elle en fit le semblant, pour donner occasion aux nymphes de la laisser seule. Et quand elles furent toutes sorties, elle me commanda de fermer la porte, puis me fit asseoir sur le pied du lict, et apres avoir un peu sousry, elle me dit : Encor faut-il, Leonide, que vous riez de la gratieuse rencontre qui m’est advenue au bal. Vous sçavez qu’il y a des-jà quelque temps que Polemas a pris volonté de me servir, car je ne le vous ay point celé. Et d’autant qu’il me sembloit qu’il vivoit envers moy avec tant d’honneur et de respect, il ne faut point en mentir, son service ne m’a point esté des agreable, et je l’ay receu avec un peu plus de bonne volonté, que des autres de ceste cour, non toutesfois qu’il y ait eu aucun amour de mon costé. Je ne veux pas dire, que peut-estre, comme l’amour flatte tousjours ses malades d’esperance, il ne se soit figuré ce qu’il a desiré ; mais la verité est que je n’ay jamais encores jugé qu’il eust pour moy quelque chose capable de m’en donner. Je ne sçay ce qui pourroit advenir, et m’en remets à ce qui en sera, mais pour ce qui est jusques icy, il n’y a aucune apparence.

Or Polemas qui a veu que j’oyois ce qu’il me vouloit dire, et que je l’escoutois avec patience, rendu d’autant plus hardy, qu’il ne remarquoit point que je vesquisse avec aucun autre de ceste sorte, a passé si outre, qu’il ne sçait plus ce qu’il fait, tant il est hors de soy. Et de faict, ce soir, il a dansé avec moy quelque temps, au commencement si resyeur, que j’ai esté contrainte, sans y penser, de luy demander ce qu’il avoit : Ne vous déplaira-t-il point, m’a-t’il dit, si je le vous decouvre ? – Nullement, luy ay-je respondu, car je ne demande jamais chose que je ne veuille sçavoir. Sur ceste asseurance il a poursuivy : Je vous diray, madame, qu’il n’est pasen ma puissance de ne resver à des actions que je voy d’ordinaire devant mes yeux, et qui me touchent si vivement, que si j’en avois aussi bien l’asseurance, que je n’en ay que le soupçon, je ne sçay s’il y auroit quelque chose assez forte, pour me retenir en vie.

Sans mentir, j’estois encor si peu advisée, que je ne sçavois ce qu’il vouloit dire ; toutesfois, me semblant que son amitié m’obligeoit à quelque sorte de curiosité, je luy ay demandé quelles actions c’estoient qui le touchoient si vivement. Alors s’arrestant un peu, et m’ayant regardée ferme quelque temps, il m’a dit : Est-il possible, madame, que sans fiction vous me demandiez que c’est ? –Et pourquoy, lui ay-je respondu, ne voulez-vous pas que je le puisse faire ? –Parce, a-t-il adjousté, que c’est à vous à qui toutes ces choses s’adressent, et que c’est de vous aussi d’où elles procedent.

Et lors, voyant que je ne disois mot, car je ne sçavois ce qu’il vouloit dire, il a recommencé à marcher, et m’a dit : Je ne veux plus que vous puissiez faindre en cest affaire sans rougir, car resolument je me veux forcer de la vous dire, quoy que le discours m’en deust couster la vie. Vous sçavez, madame, avec quelle affection, depuis que le Ciel me rendit vostre, j’ay tasché de vous rendre preuve que j’estois veritablement serviteur de la belle Galathée. Vous pouvez dire, si jusques icy vous avez recogneu quelque action des miennes tendre à autre fin, qu’à celle de vostre service, si tous mes desseins n’ont pris ce poinct pour leur but, et si tous mes desirs parvenans là, ne se sont monstrez satisfaits et contents. Je m’asseure que si ma fortune me nie de meriter quelque chose d’avantage en vous servant, que pour le moins elle ne me refusera pas ceste satisfaction de vous, que vous advouerez que veritablement je suis vostre, et à nulle autre qu’à vous. Or si cela est, jugez quel regret doit estre le mien apres tant de temps dépendu, pour ne dire perdu, lors que [s’il y avoit quelque raison en amour] je devrois plus raisonnablement attendre quelque loyer de mon affection, je vois en ma place un autre favorisé, et heritier, pour dire ainsi, de mon bien avant ma mort. Excusez moy, si j’en parle de ceste sorte, l’extreme passion arrache ces justes plaintes de mon ame, qui encore qu’elle le vueille, ne peut les taire d’avantage, voyant celuy qui triomphe de moy, en avoir acquis la victoire plus par destin, que par merite.

C’est de Lindamor, de qui je vous parle, Lindamor, de qui le service est d’autant plus heureusement receu de vous, qu’il mecede, et en affection, et en fidelité. Mon grief n’est pas pour le voir plus heureux, qu’il n’eust osé southaiter, mais ouy bien de le voir heureux à mes despens. Excusez moy, madame, je vous supplie, ou plutost excusez la grandeur de mon affection, si je me plains, puis que ce n’est qu’une plus apparente preuve du pouvoir que vous avez sur vostre tres-humble serviteur. Et ce qui me fait parler ainsi, c’est pour remarquer que vous usez envers luy des mesmes paroles, et memes façons de traitter que vous souliez envers moy, à la naissance de vostre bonne volonté, et lors que vous me permistes de vous parler, et de pouvoir dire en moy-mesme, que vous sçaviez mon affection. Cela me met hors de moy-mesme, avec tant de violence, qu’à peine puis-je commander à ces furieux mouvemens que vous me faites, et que l’offense produit en mon ame, qu’ils n’en fassent naistre des effets au delà de la discretion.

Il vouloit parler d’avantage, mais la passion en quoy il estoit, luy a si promptement osté la voix, qu’il ne luy a pas esté possible de continuer plus outre. Si je me suis offensée de ses paroles, vous le pouvez juger, car elles estoient, et temeraires, et pleines d’une vanité qui n’estoit pas supportable. Toutesfois, à fin de ne donner cognoissance de ce trouble à ceux qui n’ont des yeux que pour espier les actions d’autruy, je me suis contrainte de luy faire une response un peu moins aigre que je n’eusse fait, si j’eusse esté ailleurs. Et luy ay dit : Polemas, ce que vous estes, et ce que je suis, ne me laissera jamais douter que vous ne soyez mon serviteur, tant que vous demeurerez en la maison de ma mere, et que vous ferez service à mon frere, mais je ne puis assez m’estonner des folies, que vous allez meslant en vostre discours, en parlant d’heritage, et de vostre bien. En ce qui est de mon amitié, je ne sçay par quel droict vous me pretendriez vostre ? Mon intention, Polemas, a esté de vous aimer et estimer comme vostre vertu le merite, et ne vous devez rien figurer outre cela. Et quant à ce que vous dites de Lindamor, sortez d’erreur ; car si j’en use de mesme avec luy, que j’ay fait avec vous, vous devez croire que j’en feray de mesme avec tous ceux qui par cy-apres le meriteront, sans autre dessein plus grand que d’aimer et d’estimer ce qui le merite, en quelque sujet qu’il se trouve. – Et quoy, madame, luy dis-je lors en l’interrompant, vous semble-t’il que ceste response soit douce ? Je ne sçay pas ce que vous eussiez peu honnestement luy dire d’avantage, car à la verité il faut avouer qu’il est outrecuidé ; mais si ne peut-on nier que ceste outrecuidance ne soit née en luy avec quelque apparence de raison. – De raison ? me respondit incotinent la nymphe, et quelle raison en cela pourroit-il alleguer ? – Plusieurs, Madame, luy repliquay-je, mais pour les taire toutes, sinon une, je vous diray, que veritablement vous avez permis qu’il vous ait servie avec plus de particularité que tout autre. –C’est parce, dit Galathée, qu’il me plaisoit d’avantage, que le reste des serviteurs de mon frere. – Je le vous advoue, respondis-je, et se voyant plus avant en vos bonnes graces, que pouvoit-il moins esperer que d’estre aymé de vous ? Il a tant ouy raconter des exemples d’amour entre des personnes inesgales, qu’il ne pouvoit se flatter moins, que d’esperer cela mesme pour lay, qu’il oyoit raconter des autres. Et me souvient que sur ce mesme sujet il fit des vers qu’il chanta devant vous, il y a quelque temps, lors que vous luy commandiez de celer son affection. Ils estoient tels :

Sonnet


Pourquoy si vous m’aimez, craignez-vous qu’on le sçache ?
Est-il rien de plus beau qu’une honneste amitié ?
Les esprits vertueux l’un à l’autre elle attache,
Et loing des cœurs humains bannit l’inimitié.

Si vostre eslection est celle qui vous fasche,
Et que vous me jugiez trop indigne moitié,
Orgueilleuse beauté, qu’ à chacun on le cache,
Sans que jamais en vous se monstre la pitié.

Mais toutesfois Didon d’un corsaire n’a honte,
Paris jeune berger, son Oenone surmonte,
Et Diana s’ esmeut pour son Endymion.

Amour n’a point d’egard à la grandeurt royale,
Au sceptre le plus grand la houlette il esgale,
Et sans plus suffit la pure affection.

Alors Adamas luy demanda : Et comment, Leonide, il me semble par les paroles de Galathée, qu’elle mesprise Polemas, et par ces vers il n’y a personne qui ne jugeast qu’elle l’aime, et qu’il ne puisse seulement patienter qu’elle le dissimule ? – Mon pere, luy repliqua Leonide, il est tout vray qu’elle l’aimoit, et qu’elle luy en avoit tant rendu de preuve, qu’en le croyant il n’estoit pas si outrecuidé, qu’on l’eust peu tenir pour homme de peu d’entendement en ne le croyant pas. Et quoy qu’elle voulust faindre avec moy, si est-ce que je sçay bien qu’elle l’avoit attiré par des artifices et par des esperances de bonne volonté, dont les arrhes n’estoient pour le commencement si petites, que plusieurs autres n’y eussent esté deceus. Et je ne sçay, voyant donner de si grandes asseurances, qui eust creu qu’elle les eust voulu perdre et se desdire du marché. Mais il merite ce chastiment pour la perfidie dont il a usé envers une nymphe, de qui l’affection deceue a crié vengeance, de sorte qu’Amour l’a en fin exaucée ; car sans mentir, c’est le plus trompeur, le plus indigne d’estre aimé, pour ceste mécognoissance, qui soit sous le ciel, et ne merite pas qu’on le plaigne, s’il ressent la douleur que les autres ont soufferte pour luy.

Adamas la voyant ainsi esmeue contre Polemas, luy demanda qui stoit la nymphe qu’il avoit deceue et luy dit qu’elle devoit estre de ses amies, puis qu’elle en ressentoit l’offense si vivement. Elle recogneut alors qu’elle avoit trop cedé à sa passion, et que sans y penser elle faisoit cognoistre ce qu’elle avoit tenu secret si long-temps. Toutesfois, comme elle avoit un esprit vif, et qui ne tomboit jamais en deffaut, elle couvrit par ses dissimulations si bien ceste erreur, qu’Adamas pour lors n’y prit pas garde.

Et quoy, ma fille, luy dit Adamas ne sçavez-vous pas que les hommes vivent avec dessein de vaincre et parachever tout ce qu’ils entreprennent, et que l’amitié qu’ils font paroistre à vous autres femmes n’est que pour s’en faciliter le chemin ? Voyez-vous, Leonide, tout amour est pour le desir de chose qui deffaut : le desir estant assouvy, n’est plus desir ; n’y ayant plus de desir, il n’y a plus d’amour. Voilà pourquoy celles qui veulent estre long-temps aimées, sont celles qui donnent moins de satisfaction aux desirs des amants. – Mais adjousta Leonide, celle dont je parle, est une de mes particulieres amies, et je sçay que jamais elle n’a traité envers Polemas qu’avec toute la froideur qui se peut dire. – Cela aussi, repliqua Adamas, fait perdre le desir, car le desir se nourrit de l’esperance, et des faveurs. Or tout ainsi que la mesche de la lampe s’estaint quand l’huile deffaut, de mesme le desir meurt, lorsque sa nourriture luy est ostée ; voilà pourquoy nous voyons tant d’amours qui se changent, les unes par trop, et les autres par trop peu de faveurs.

Mais retournons à ce que vous disiez à Galathée. Qu’est-ce qu’elle vous respondit ? – Si Polemas, respondit Leonide, eust eu, me dit-elle, autant de jugement pour se mesurer, que de temerité pour m’oser aimer, il eust receu ces faveurs de ma courtoisie et non pas de mon amour. Mais, continua Galathée, cela n’a rien esté au prix de l’accident qui est arrivé en mesme temps ; car à peine avois-je respondu à Polemas ce que vous avez ouy, que Lindamor suivant le cours de la danse, m’est venu desrober, et si dextrement, que Polemas ne l’a sceu eviter, ny par mesme moyen me respondre qu’avec les yeux, mais certes il l’a fait avec un visage si renfroigné que je ne sçay comme j’ay peu m’empescher de rire. Quant à Lindamor, ou il ne s’en est pris garde, ou le recognoissant, il ne l’a voulu faire paroistre, tant y a qu’incontinent apres il m’a parlé de sorte que cela suffisoit bien à faire devenir entierement fol le pauvre Polemas, s‘ il l’eust ouy. Madame, m’a-t’il dit, est-il possible que toutes choses aillent tant au rebours, et que la fainte reussisse si vraye, et les presages aussi, que vos yeux me dirent à l’abord que je les veis ? – Lindamor, luy ay-je dit, ce seroit estre puny comme vous meritez, si feignant vous rencontriez la verité. – Ceste punition, m’a-t’il respondu, m’est si agreable, que je me voudrois mal, si je ne l’aimois et cherissois, comme le plus grand heur qui me puisse arriver. – Qu’entendez vous par là ? luy ai-je dit, car peut-estre parlons-nous de chose bien differente. – J’entends, dit-il, qu’en ce jeu du bal, je vous ay desrobée, et qu’en la verité de l’amour, vous m’avez desrobé et l’ame et le cœur.

Alors rougissant un peu, je luy ay respondu comme en colere : Et quoy, Lindamor, quels discours sont les vostres ? vous ressouvenez-vous pas qui je suis, et qui vous estes ? – Si fay, dit-il, madame, et c’est ce qui me convie à vous parler de ceste sorte, car n’estes-vous pas madame, et ne suis-je pas vostre serviteur ? – Ouy, luy ay-je respondu, mais ce n’est pas en la sorte que vous l’entendez ; car vous me devez servir avec respect et non point avec amour, ou s’il y a de l’affection il faut qu’elle naisse de vostre devoir. Il a incontinent repliqué : Madame, si je ne vous sers avec respect, jamais divinité n’a esté honorée d’un mortel ; mais que ce respect soit le pere ou l’enfant de mon affection, cela vous importe peu, car je suis resolu, quelle que vous me puissiez estre, de vous servir, de vous aimer, et de vous adorer. Et en cela ne croyez point que le devoir, à quoy Clidaman par son jeu nous a soumis, en soit la cause : il en peut bien estre la couverture, mais en fin vos merites, vos perfections, ou pour mieux dire mon destin me donne à vous, et j’y consens ; car je recognois que tout homme qui vit sans vous aimer ne merite le nom d’homme.

Ces paroles ont esté proferées avec une certaine vehemence qui m’a bien fait cognoistre qu’il disoit veritablement ce qu’il avoit en l’ame. Et voyez, je vous supplie, la plaisante rencontre. Je n’avois jamais pris garde à ceste affection, pensant que tout ce qu’il faisoit fust par jeu, et ne m’en fusse jamais apperceue, sans la jalousie de Polemas. Mais depuis j’ay eu tousjours l’œil sur Lindamor et ne faut point que j’en mente, je l’ay trouvé capable de donner aussi bien de l’amour, que de la jalousie, de sorte qu’il semble que l’autre ait esguisé le fer, dont il a voulu trancher le filet du peu d’amitié que je luy portois ; car je ne sçay comment Polemas, depuis ce temps-là, me desplaist si fort en toutes ses actions, qu’à peine l’ay-je peu souffrir pres de moy le reste du soir. Au contraire tout ce que Lindamor fait, me revient de sorte, que je m’estonne de ne l’avoir plustost remarqué. Je ne sçay si Polemas, pour estre interdit, a changé de façon, ou si la mauvaise opinion que j’ay conceue de luy, m’a changé les yeux pour son regard, tant y a que, ou mes yeux ne voyent plus comme ils souloient, ou Polemas n’est plus celuy qu’il souloit estre.

Il ne faut point que j’en mente, quand Galathée me parla de ceste sorte contre luy, je n‘en fus pas marrie, à cause de son ingratitude ; au contraire , pour luy nuire encor d’avantage, je luy dis : Je ne m’estonne pas, madame, que Lindamor vous revienne plus que Polemas, car les qualitez et les perfections de l’un et de l’autre ne sont pas esgales. Chacun qui les verra fera bien le mesme jugement que vous. Il est vray qu‘en cecy je prevoy une grande brouillerie, premierement entr’eux, et puis entre vous et Polemas. – Et pourquoy ? me dit Galathée. Avezvous opinion qu’il ait quelque puissance sur mes actions ou sur celles de Lindamor ? – Ce n’est pas cela, luy dis-je, madame, mais je cognoy assez l’humeur de Polemas. Il ne laissera rien d’intenté, et remuera le ciel et la terre, pour revenir au bon-heur qu’il croira d’avoir perdu, et comme cela, il fera de ces folies qui ne se peuvent cacher qu’à ceux qui ne les veulent point voir, et vous en aurez du desplaisir, et Lindamor s’en offensera. Et Dieu vueille qu’il n’en advienne encor pis ! Rien, rien, Leonide, me respondit-elle. Si Lindamor m’aime, il fera ce que je luy commanderay ; s’il ne m’aime pas, il ne souciera guiere de ce que Polemas fera. Et pour luy, s’il sort des limites de raison, je sçay fort bien comme il l’y faudra remettre et m’en laissez la peine, car j’y pouvoiray bien. A ce mot elle me commanda de tirer le rideau, et la laisser reposer, pour le moins si ses nouveaux desseins le luy permettoient.

Mais au sortir du bal, Lindamor qui avoit pris garde à la mine que Polemas avoit faite quand il luy avoit osté Galathée, eut quelque opinion qu’il l‘aymast. Toutesfois, n’en ayant jamais rien cogneu par ses actions passées, il voulut le luy demander, resolu, s’il l’en trouvoit amoureux, de tascher de s‘en divertir, parce qu’il se sentoit en quelque sorte obligé à cela, pour l’amitié qu’il luy avoit fait paroistre, qu’il pensoit estre veritable. Et ainsi l’abordant, le pria de luy pouvoir dire un mot en particulier. Polemas qui usoit de toute la finesse dont un homme de cour peut estre capable, peignit son visage d’une feinte bien-vueillance, et respondit : Qu’est-ce qu’il plaist à Lindamor de me commander ? – Je n’useray jamais, dit Lindamor, de commandement, où ma priere seule doit avoir quelque lieu, et pour ceste heure je ne me veux servir de l’un ny de l’autre , mais seulement, en amy, que je vous suis, vous demander une chose que nostre amitié vous oblige de me dire. – Quoy que ce puisse estre, repliqua Polemas, puis que nostre amitié m’y oblige, vous devez croire que je vous respondray avec la mesme franchise que vous sçauriez desirer. – C’est, adjousta Lindamor, qu’apres avoir servy quelque temps Galathée, selon que j’y estois obligé par l’ordonnance de Clidaman, en fin j’ay esté contraint de le faire par celle de l’amour ; car il est tout vray qu’apres l’avoir long-temps servie par la disposition de la fortune, qui me donna à elle, ses mérites m’ont depuis tellement acquis, que ma volonté a ratifié ce don, avec tant d’affection, que de m’en retirer ce seroit autant deffaut de courage, que c’est maintenant outrecuidance de dire que j’ose l’aimer. Toutesfois l’amitié qui est entre vous et moy estant contractée de plus longue main que cest amour, me donne assez de resolution pour vous dire, que si vous l’aimez, et avez quelque pretention en elle, j’espere encor avoir tant de puissance sur moy, que je m’en retieray, et donneray cognoissance que l’amour en moy, est moins que l’amitié, ou pour le moins que les folies de l’un cedent aux sagesses de l’autre. Dites moy donc franchement ce que vous avez en l’ame, à fin que vostre amitié, ny la mienne, ne se puissent plaindre de nos actions. Ce que je vous en dy, n’est pas pour descouvrir ce qui est de vos secrettes intentions, puis que vous ouvrant les miennes, vous ne devez craindre que je sçache les vostres, outre que les loix de l’amitié vous commandent de ne me les celer pas, veu que non point la curiosité, mais le désir de la conservation de nostre bien-vueillance, me fait le vous demander.

Lindamor parloit à Polemas avec la mesme franchise que doit un amy ; pauvre et ignorant amant qui croyoit qu’en amour il s’en peust trouver ! Au contraire, le dissimulé Polemas luy respondit : Lindamor, ceste belle nymphe de qui vous parlez est digne d’estre servie de tout l’univers, mais quant à moy, je n’y ay aucune pretention. Bien, vous diray-je, qu’en ce qui est de l’amour, je suis d’avis que chacun y fasse de son costé ce qu’il pourra.

Lindamor se repentit lors de luy avoir tenu un langage si plein de courtoisie, et de respect, puis qu’il en usoit si mal, et resolut de faire tout ce qui seroit en luy pour s’advancer aux bonnes graces de la nymphe. Et toutesfois il luy respondit : Puis que vous n’y avez point de dessein, je m’en resjouys, comme de la chose qui me pouvoit arriver la plus aggreable, d’autant que de m’en retirer, ce m’eust esté une peine qui m’eust esté guiere moindre que la mort. – Tant s’en faut, adjousta Polemas, que j’y aye quelque pretention d’amour que je ne l’ay jamais regardée que d’un œil de respect, tel que nous sommes tous obligez de luy rendre. – Quant à moy, repliqua Lindamor, j’honnore bien Galathée comme dame, mais aussi je l‘aime comme belle dame, et me semble que ma fortune peut pretendre aussi haut qu’il est permis à mes yeux de regarder, et que nul n’offense une divinité en l’aimant.

Avec semblables discours, ils se separerent tous deux assez mal satisfaits l’un de l’autre. Toutesfois bien differemment, car Polemas l’estoit de jalousie, et Lindamor, pour recognoistre la perfidie de son amy. Dez ce jour ils vesquirent d’une plaisante sorte, car ils estoient ordinairement ensemble, et toutesfois ils se cachoient leurs desseins, non pas Lindamor en apparence, mais en effet il se cachoit en tout ce qu’il proposoit, et qu’il desseignoit de faire. Et sçachant bien que les occasions passées ne se peuvent r’appeller, il ne laissoit perdre un seul moment de loisir, qu’il n’employast à faire paroistre son affection à la nymphe, en quoy certes il ne perdit ny son temps ny sa peine, car elle eut tellement agreable la bonne volonté qu’il luy faisoit paroistre, que si elle n’avoit pas tant d’amour que luy dedans les yeux, elle en avoit bien autant pour le moins dans le cœur. Et parce qu’il est fort mal-aisé de cacher si bien un grand feu, que quelque chose ne s’en descouvre, leurs affections qui commençoient à brusler à bon escient, se pouvoient difficilement couvrir, quelque prudence qu’ils y usassent.

Cela fut cause que Galathée se resolut de parler le moins souvent qu’il luy seroit possible à Lindamor, et de trouver quelque invention pour luy envoyer de ses lettres, et en recevoir secrettement. Et pour cet effet, elle fit dessein sur Fleurial, nepveu de la nourrice d’Amasis, et frere de la sienne, duquel elle avoit souvent recogneu la bonne volonté, parce qu’estant jardinier en ses beaux jardins de Mont-brison, ainsi que son pere toute sa vie l’avoit esté, lors qu’on y menoit promener Galathée, il la prenoit bien souvent entre ses bras, et luy alloit amassant les fleurs qu’elle vouloit. Et vous sçavez que ces amitiez d’enfance, estant comme succées avec le laict, se tournent presque en nature, outre qu’elle sçavoit bien que tous vieillards estant avares, faisant du bien à cestuy-cy, elle se l’acquerroit entierement.

Et il advint comme elle l’avoit desseigné, car un jour se trouvant un peu esloignée de nous, elle l’appella faignant de luy demander le nom de quelques fleurs qu’elle tenoit en la main. Et apres les luy avoir demandées assez haut, baissant un peu la voix, elle luy dit : Vien-çà, Fleurial m’aymes-tu bien ? – Madame, luy respondit-il, je serois le plus meschant homme qui vive si je ne vous aymois plus que tout ce qui est au monde. – Me puis-je asseurer, dit la nymphe, de ce que tu dis ? – Que jamais, repliqua-t’il, ne puissé-je vivre un moment, si je n’eslisois plustost de faillir contre le Ciel que contre vous. – Quoy ? adjousta Galathée, sans nulle sorte d’exception, fust-ce en chose qui offensast Amasis ou Clidaman ? – Je ne m’enquiers point, dit alors Fleurial, qui j‘offenserois en vous servant, car c’est à vous seule à qui je suis, et quoy que madame me paye, c’est toutesfois de vous de qui ce bien-fait me vient, et puis quand cela ne seroit point, je vous ay tousjours eu tant d’affection, que dés vostre enfance, je me donnay du tout à vous. Mais, madame, à quoy servent ces paroles ? je ne seray jamais si heureux que d’en pouvoir rendre preuve.

Alors Galathée luy dit : Ecouste, Fleurial, si tu vis en ceste resolution, et que tu sois secret, tu seras le plus heureux homme de ta condition, et ce que j’ay fait pour toy par le passé, n’est rien au prix de ce que je feray. Mais vois-tu, sois secret, et te ressouviens que si tu ne l’és, outre que d‘amie que je te suis, je te seray mortelle ennemie, encor te dois-tu asseurer qu’il n’y va rien moins que de ta vie. Va trouver Lindamor, et fais tout ce qu’il te dira, et croy que je recognoistray mieux que tu ne sçaurois esperer, les services que tu me feras en cela et prends garde à n’avoir point de langue.

A ce mot, Galathée nous vint retrouver en riant, disoit que Fleurial et elle avoient long temps parlé d’amour. Mais disoit-elle, c’est d’amour de jardin, car ce sont des amours des simples. De son costé, Fleurial, apres avoir quelque temps tourné par le jardin, feignant de faire quelque chose, sortit dehors, bien en peine de cest affaire, car il n’estoit pas tant ignorant qu’il ne cogneust bien le danger où il se mettoit, fust envers Amasis s’il estoit descouvert, fust envers Galathée s’il ne faisoit ce qu‘elle luy avoit commandé, jugeant bien que c‘estoit amour, et il avoit ouy dire que toutes les offenses d’amour touchent au cœur. En fin l’amitié qu’il portoit à Galathée et le desir du gain le fit resoudre, puis qu’il avoit promis, d’observer sa parole. Et de ce pas s‘en va trouver Lindamor qui l’attendoit, car la nymphe l’asseura qu’elle le luy envoyeroit, et que seulement il luy fist bien entendre ce qu’il auroit à faire.

Soudain que Lindamor le vid, il feignit devant chacun de ne le cognoistre pas beaucoup, et luy demanda s’il avoit quelque affaire à luy. A quoy il luy repondit tout haut, qu’il le venoit supplier de representer à Amasis ses longs services, et le peu de moyen, qu’il avoit d’estre payé de ce qui luy estoit deu. Et en fin luy parlant plus bas, luy dit l’occasion de sa venue, et s’offrit à luy rendre tout le service qu’il luy plairoit. Lindamor le remercia et luy ayant briefvement fait entendre ce qu’il avoit à faire, il jugea la chose si aisée qu’il n’en fit point de difficulté. Dés lors, comme je vous ay dit, quand Lindamor vouloit escrire, Fleurial faisoit semblant de presenter une requeste à la nymphe, et quand elle faisoit response, elle la luy rendoit avec le decret tel qu’elle l’avoit peu obtenir d’Amasis. Et parce que d’ordinaire ces vieux serviteurs ont tousjours quelque chose à demander, cestuy-cy n’avoit pas faute de sujet, pour luy presenter à toute heure de nouvelles requestes, qui obtenoient le plus souvent des responses advantageuses outre son esperance mesme.

Or durant ce temps, l’amitié que la nymphe avoit portée à Polemas diminua de telle sorte qu’à peine pouvoit elle parler à luy sans mespris, ce que ne pouvant supporter, et cognoissant bien que toute ceste froideur procedoit de l’amitié naissante de Lindamor, il se laissa tellement transporter, que n’osant parler contre Galathée, il ne peut s’empescher de dire plusieurs choses au desavantage de Lindamor, et entre autres que quoy qu’il fust bien honneste homme, et accomply de beaucoup de parties remarquables, toutefois la bonne opinion qu’il avoit de soy-mesme n’estoit pas de celles qui se sçavent mesurer, et que pour preuve de cela, il avoit esté si outrecuidé, que de hausser les yeux à l’amour de Galathée, et non seulement de la concevoir en son ame, mais encore de s’en estre vanté en parlant à luy. Discours qui parvint en fin jusques aux oreilles de Galathée, voire passa si avant, que presque toute la Cour en fut advertie. La nymphe en fut tellement offensée qu’elle resolut de traitter de sorte Lindamor, qu’il n’auroit point à l’advenir occasion de publier ses vanitez. Et cela fut cause que tost apres ce bruit fust esteint, parce qu’elle qui estoit en colere ne parloit plus à luy, et que ceux qui remarquoient ses actions, n’y recognoissans aucune apparence d’amour, furent contraints de croire le contraire. Et en mesme temps l’esloignement du chevalier, qui survint si promptement, y ayda beaucoup, parce qu’Amasis l’envoya pour un affaire d’importance sur les rives du Rhin. Mais son despart ne peut estre si precipité, qu’il ne trouvast occasion de parler à Galathée pour sçavoir la cause de son changement. Et apres l’avoir espiée quelque temps, le matin qu’elle alloit au temple avec sa mere, il se trouva si pres d’elle et tellement au milieu de nous, que malaisément pouvoit-il estre apperceu d’Amasis. Aussi tost qu’elle le vid, elle voulut changer de place, mais la retenant pas la robbe, il luy dit : Quelle offense est la mienne, ou quel changement est le vostre ? Elle respondit en s’allant : Ny offense, ny changement, car je suis tousjours Galathée et vous estes toujours Lindamor, qui estes trop bas sujet pour me pouvoir offenser.

Si ces paroles le toucherent, ses actions en rendirent tesmoinage ; car, quoy qu’il fust pres de son despart, si ne peut-il donner ordre à autre affaire qu’à rechercher en soy-mesme en quoy il avoit peu faillir. En fin ne se pouvant trouver coulpable, il luy escrivit une telle lettre.


Lettre de Lindamor a Galathée[modifier]

Ce n’est pas pour me plaindre de madame, que j’ose prendre la plume, mais pour deplorer ce mal-heur seulement qui me rend si mesprisé de celle qui autresfois ne me souloit pas traitter de ceste sorte. Si suis-je bien ce mesme serviteur, qui vous a tousjours servie avec toute sorte de respect et de soumission et vous estes ceste mesme dame qui la premiere avez esté la mienne. Depuis que vous me receustes pour voste, je ne suis point devenu moindre, ny vous plus grande : si cela est, pourquoy ne me jugez-vous digne du mesme traittement ? J’ay demandé conte à mon ame des ses actions : quand il vous plaira, je les vous desplieray touts devant les yeux ; quant à moy, je n’en ay peu accuser une seule. Si vous le jugez autrement, m’ayant ouy, ce ne sera peu de consolation à ce pauvre condamné, de sçavoir pour le moins le sujet de son supplice.

Ceste lettre luy fut portée, comme de coustume, par Fleurial, et si à propos qu‘encore qu’elle eust voulu, elle n’eust osé la refuser, à cause que nous estions toutes à l’entour. Et sans mentir, il est impossible que quelqu’autre peust mieux jouer son personnage que luy, car sa requeste estoit accompagnée de certaines paroles de pitié et de reverence, tellement accomodées à ce qu’il feignoit de demander qu’il n’y eust eu celuy qui n’y eust esté trompé. Et quant à moy, si Galathée ne me l’eust dit, jamais je n’y eusse pris garde, mais d’autant qu’il estoit mal-aisé ou plustost impossible, que le jeune cœur de la nymphe, pour se descharger n’eust quelque confidente, à qui librement elle fist entendre ce qui la pressoit si fort, entre toutes elle m’esleut, et comme plus asseurée, ce luy sembloit, et comme plus affectionnée.

Or soudain qu’elle eut receu ce papier, feignant d’avoir oublié quelque chose en son cabinet, elle m’appella, et dit aux autres nymphes qu’elle reviendroit incontinent, et qu’elles l’attendissent là. Elle monta en sa chambre, et de là en son cabinet, sans me rien dire. Je jugeois bien qu’elle avoit quelque chose qui l’ennuyoit, mais je n’osois le luy demander de crainte de l’importuner. Elle s’assit, et jettant la requeste de Fleurial sur la table, elle me dit : Ceste beste de Fleurial me va tousjours importunant des lettres de Lindamor : je vous prie, Leonide, dites luy qu’il ne m’en donne plus. Je fus un peu estonnée de ce changement ; toutesfois je sçavois bien que l’amour ne peut demeurer longuement sans querelle, et que ces petites disputes sont des soufflets qui vont d’avantage allumant son braiser, neantmoins je ne laissay de luy dire : Et depuis quand, madame, vous en donne-t’il ? – Il ya longtemps, repliqua-t’elle. Et n’en sçaviez-vous rien ? – Non certes, luy dis-je, madame.

Elle alors en fronçant un peu le sourcil : Il est vray, me dit-elle, qu’autrefois je l’ay eu agreable, mais à ceste heure il a abusé de ceste faveur et m’a offensée par sa temerité. – Et quelle est sa faute ? repliquay-je. – La faute, adjousta la nymphe, est un peu grossiere, mais toutesfois elle me desplaist plus qu‘elle n’est d’importance. Je vous laisse à penser quelle vanité est la sienne de faire entendre qu’il est amoureux de moy, et qu’il me l’a dit. – O ! madame, luy dis-je, cela n’est peut estre pas vray ; ses envieux l’ont inventé pour le ruiner, et pres de vous , et pres d’Amasis. – Cela est bon, repliqua-t’elle, mais cependant Polemas le dit par tout, et seroit-il possible que chacun le sceust et que luy seul fust sourd à ce bruit ? Que s’il l’oyt, que n’y remedie-t’il ? – Et quel remede, respondis-je, voulez-vous qu’il y apporte ? – Quel ? dit la nymphe, le fer et le sang. – Peut-estre le fait-il avec beaucoup de raison, luy dis-je, car je me ressouviens d’avoir ouy dire que ce qui nous touche en l’amour, est si sujet à la mesdisance, que le moins que l’on l’esclaircit est toujours le meilleur. – Voilà, me dit-elle, de bonnes excuses ; pour le moins me devroit-il demander ce que je veux qu’il en fasse, en cela il feroit ce qu’il doit, et moy je serois satisfaitte. – Avez-vous veu, luy respondis-je, la lettre qu’il vous escrit ? – Non, me dit-elle, et si vous diray de plus que je n‘en verray jamais, s’il m’est possible, et fuiray tant que je pourray de parler à luy.

Alors je pris le papier de Fleurial, et ouvrant la lettre, je leus tout haut ce que je vous ay des-ja dit, et adjoustay à la fin : Et bien, madame, ne devez-vous pas aimer une chose qui est toute à vous et ne vous offenser à l’advenir si aisément contre celuy qui n’a point offensé ? – Il est bon là, me dit-elle , il y a bien apparence qu’il soit le seul qui n’ayt ouy ces bruits ? Mais qu’il feigne tant qu’il voudra , au moins je me console, que s’il m’ayme, il payera bien l’interest du plaisir qu’il a eu à se vanter de nostre amour, et s’il ne m’ayme point, qu’il s’asseure que si je luy ay donné quelque sujet par le passé de concevoir une telle opinion, je la luy osteray bien à l’advenir, et luy donneray occasion de l’estouffer pour grande qu’elle ait esté. Et pour commencer, je vous prie, commandez à Fleurial, qu’il ne soit plus si hardy de m’apporter chose quelconque de cet outrecuidé. – Madame, luy dis-je, je feray tousjours tout ce qu’il vous plaira me commander, mais encor seroit-il necessaire de considerer meurement cet affaire, car vous pourriez vous faire beaucoup de tort en pensant offenser autruy. Vous sçavez bien quel homme est Fleurial : il n’a guiere plus d’esprit que ce qu’en peut tenir son jardin. Si vous luy faites cognoistre ce mauvais mesnage entre Lindamor et vous, j’ ay peur que de crainte il ne descouvre cet affaire à Amasis, ou ne s’enfuye, et ce qui luy feroit descouvrir, seroit pour s’en excuser de bonne heure. Pour Dieu, madame, considerez que desplaisir ce vous seroit : ne vaut-il pas mieux, sans rien rompre, que vous trouviez commodité de vous plaindre à Lindamor ? Et si vous ne le voulez faire, je le feray bien, et m’asseure qu’il vous satisfaira, ou bien si cela n’est, vous aurez, au partir de là , occasion de rompre du tout ceste amitié, le luy disant à luy-mesme, sans en donner cognoissance à Fleurial. – De parler à luy, me dit-elle, je sçaurois ; de luy en faire parler, mon courage ne le peut souffrir, car je luy veux trop de mal. Voyant qu’elle avoit le cœur si enflé de ceste offense : Pour le moins, luy dis-je, vous devez luy escrire. – Ne parlons point de cela, me dit-elle, c’est un outrecuidé, il n’a que trop de mes lettres. Enfin, ne pouvant obtenir autre chose d’elle, elle me permit de plier un papier en façon de lettre, et le remettre dans la requeste de Fleurial, et la luy porter. Et cela afin qu’il ne s’apperceust de ceste dissension.

Quel fut l’estonnement du pauvre Lindamor, quand il receut ce papier ! Il est mal-aisé de le pouvoir dire à qui ne l’auroit esprouvé. Et ce qui l’affligea d’avantage fut qu’il devoit par necessité partir le matin pour aller en ce voyage où les affaires d’Amasis et de Clidaman l’obligeoient de demeurer assez long-temps. De retarder son despart il ne le pouvoit, de s’en aller ainsi, c’estoit mourir. Enfin il resolut à l’heure mesme de luy escrire encores un coup, plus pour hazarder, que pour esperer quelque bonne fortune. Fleurial fit bien ce qu’il peut pour la representer promptement à Galathée, mais il ne le sceut faire, parce qu’elle, ressentant vivement ce desplaisir, ne pouvoit supporter ceste des-union qu’avec tant d’ennuy, qu’elle fut contrainte de se mettre au lict, d’où elle ne sortit de plusieurs jours. Fleurial en fin voyant Lindamor party, print la hardiesse de la venir trouver en sa chambre.

Et faut que j’advoue la vérité : parce que je voulois mal à Polemas, je fis ce que je peus pour rapiecer ceste affection de Lindamor, et pour ce sujet je donnay commodité d’entere à Fleurial. Si Galathée fut surprise, jugez-le, car elle attendoit toute autre chose plustost que celle-là ; toutesfois elle fut contrainte de feindre et prendre ce qu’il luy presenta, qui n’estoit que des fleurs en apparence. Je voulus me trouver dans la chambre, afin d’estre du conseil, et pouvoir rapporter quelque chose pour le contentement du pauvre Lindamor.

Et certes je ne luy fus point du tout inutile, car apres que Fleurial fut party, et que Galathée se vid seule, elle m’appella et me dit qu’elle pensoit estre exempte de l’importunité des lettres de Lindamor, quand il seroy party, mais à ce qu’elle voyoit il n’y avoit rien qui l’en peust garantir. Moy qui voulois servir Lindamor, quoy qu’il n’en sceust rien, voyant la nymphe en humeur de me parler de luy, j’en voulus faire la froide, sçachant que de la contrarier d’abord c’estoit la perdre du tout, et que de luy advouer ce qu’elle me diroit seroit la mieux punir. Car encore qu’elle fust mal satisfaite de luy, si est-ce qu’encor l’amour estoit le plus fort, et qu’en elle-mesme elle eust voulu que j’eusse tenu le party de Lindamor, non pas pour me ceder, mais pour avoir plus d’occasion de parler de luy, et mettre hors de son ame sa colere, si bien qu’ayant toutes ces considerations devant les yeux, je me teus lors qu’elle m’en parla la premiere fois. Elle qui ne vouloit pas ce silence, adjousta : Mais que vous semble, Leonide, de l’outrecuidance de cet homme ? – Madame, luy dis-je, je ne sçay que vous en dire, sinon que s’il a failly, il en fera bien la penitence. – Mais, dit-elle, que puis je mais de sa temerité ? Pourquoy m’est-il allé brouillant en ses contes ? n’avoit-il point d’autres meilleurs discours que de moy ? Et puis, apres avoir regardé quelque temps le dessus de la lettre qu’il luy escrivit : J’ay bien affaire qu’il continue de m’escrire. A cela je ne respondis rien.

Elle, apres s’estre teue quelque temps, me dit : Et quoy, Leonide, vous ne me respondez point ? N’ay-je pas raison en ce que je me plains ? – Madame, luy dis-je, vous plaist-il que je vous parle librement ? – Vous me ferez plaisir, me dit-elle. – Je vous diray donc, continuay-je, que vous avez raison en tout, sinon en ce que vous cherchez raison en amour, car il faut que vous sçachiez que qui le veut remettre aux lois de la justice, c’est luy oster sa principale authorité, qui est de n’estre sujet qu’à soy-mesme. De sorte que je concluds, que si Lindamor a failly en ce qui est de vous aimer, il est coupable, mais si c’est aux loix de la raison ou de la prudence, c’est vous qui meritez chastiment, voulant mettre amour qui est libre, et qui commande à tout autre, sous la servitude d’un superieur. – Et quoy, me dit-elle, n’ay-je pas ouy dire que l’amour, pour estre louable, est vertueux ? Si cela est, il doit estre obligé aux lois de la vertu. – Amour, respondis-je, est quelque chose de plus grand que ceste vertu dont vous parlez, et par ainsi il se donne à soy-mesme ses loix sans les mendier de personne. Mais puis que vous me commandez de parler librement, dites-moy, madame, n’estes vous pas plus coulpable que luy, et en ce que vous l’accusez, et en ce qui est de l’amour ? Car, s’il a eu la hardiesse de dire qu’il vous aimoit, vous en estes cause, puis que vous le luy avez permis. – Quand cela seroit, respondit-elle , encor par discretion, il estoit obligé de le celer. – Plaignez-vous donc, luy dis-je, de sa discretion et non pas de son amour ; mais luy, avec beaucoup d’occasion, se plaindra de vostre amour, puis qu’au premier rapport, à la premiere opinion que l’on vous a donnée, vous avez chassé de vous l‘amitié que vous lui portiez, sans que vous le puissiez taxer d’avoir manqué à son affection. Excusez-moy, madame, si je vous parle ainsi franchement, vous avez tout le tort du monde de le traitter de ceste façon. Pour le moins, si vous le vouliez condamner à tant de supplice, ce ne devoit estre sans le convaincre ou pour le moins le faire rougir son erreur.

Elle demeura quelque temps à me respondre. En fin elle me dit : Et bien, Leonide, le remede sera encor assez à temps quand il reviendra, non pas que je sois resolue de l’aimer, ny luy permettre de m’aimer, mais ouy bien de luy dire en quoy il a failly, et en cela je vous contenteray, et je l‘obligeray de ne me plus importuner, s’il n’est autant effronté que temeraire. – Peut-estre, madame, luy dis-je, vous trompez vous bien de croire qu’à son retour il sera assez temps. Si vous sçaviez quelles sont les violences d’amour, vous ne croiriez pas que les delais fussent semblables à ceux des autres affaires. Pour le moins, voyez cette lettre. – Cela, me replique-t’elle, ne servira de rien, car aussi bien doit-il estre party. Et à ce mot elle me la prit, et vit qu’elle estoit telle.

Lettre de Lindamor à Galathée[modifier]

Autrefois l’amour, à ceste heure le desespoir de l’amour, me met ceste plume en la main, avec dessein, si elle ne m’en r’apporte point de soulagemens, de la changer en fer , qui me promet une entiere quoy que cruelle guerison. Ce papier blanc, que pour response vous m’avez envoyé, est bien un tesmoignage de mon innocence, puis que c’est à dire que vous n’avez rien trouvé pour m’accuser, mais ce m’est bien aussi une asseurance de vostre mespris, car d’où pourroit proceder ce silence, si ce n’estoit de là ? L’un me contente en moy-mesme, l’autre me desespere en vous. S’il vous reste quelque souvenir de mon fidelle service, par pitié je vous demande ou la vie ou la mort. Je pars le plus desesperé, qui jamais ait eu quelque sujet de desesperer.

Ce fut un effet d’amour, que le changement de courage de Galathée, car je la veis toute attendrie, mais ce ne fut pas aussi petite preuve de son humeur altiere, puis que pour ne m’en donner cognoissance, et ne pouvant commander à son visage qui estoit devenu pasle, elle se lia de sorte la langue, qu’elle ne dit jamais parole qui la peust accuser d’avoir flechy, et partit de sa chambre pour aller au jardin sans dire un seul mot sur ceste lettre, car le soleil commençoit à se baisser, et son mal qui n’estoit qu’un travail d’esprit, se pouvoit mieux soulager hors la maison que dans le lict. Ainsi donc apres s’estre vestue un peu legerement, elle descendit dans le jardin, et ne voulut que moy avec elle. Par les chemins je luy demanday s’il ne luy plaisoit pas de faire response, et m’ayant dit que non : Vous permettrez bien, luy dis-je, pour le moins, madame, que je la fasse ? – Vous ? me dit-elle, et que voudriez-vous escrire ? – Ce que vous me commanderez, luy dit-je. – Mais ce que vous voudrez, me dit-elle, pourveu que vous ne parliez point de moy. – Vous verrez, luy respondis-je, ce que j’escriray. – Je n’en ay que faire, me dit-elle, je m’en rapporte bien à vous. Avec ce congé, cependant qu’elle se promenoit, j’escrivis dans l’allée mesme, sur des tablettes, une response telle qu’il me sembloit plus à propos. Mais elle, qui ne la vouloit voir, ne peut avoir assez de patience de me la laisser finir, sans la lire, pendant que je l’escrivois.

Response de Leonide a Lindamor

pour Galathée

Tirez de vostre mal la cognoissance de vostre bien : si vous n’eussiez point esté aymé on n’eust pas ressenty peu de chose. Vous ne pouvez sçavoir quelle est vostre offense que vous ne soyez present, mais esperez en vostre affection, et en vostre retour.

Elle ne vouloit pas que ceste lettre fust telle, mais enfin je l’emportay sur son courage et donnay à Fleurial mes tablettes, avec la clef, luy commandant de les remettre entre les mains de Lindamor seulement. Et, le tirant à part, je r’ouvris mes tablettes, et y adjoustay ces paroles sans que Galathée le sceust.

Billet de Leonide à Lindamor[modifier]

Je viens de sçavoir que vous estes party. La pitié de vostre mal me contraint de vous dire l’occasion de vostre desastre. Polemas a publié que vous aimiez Galathée et vous en alliez vantant. Un grand courage comme le sien n’a peu souffrir une si grande offense sans ressentiment ; que vostre prudence vous conduise en cest affaire avec la discretion qui vous a toujours accompagné, à fin que pour vous aimer, et avoir pitié de vostre mal, je n’aye en eschange de quoy me douloir de vous, à qui je promets toute ayde et faveur

J’envoyay ce billet comme je vous ay dit, au déceu de Galathée et certes je m’en repentis bien, peu apres, comme je vous diray.

Il y avoit plus d’un mois que Fleurial estoit party, quand voicy venir un chevlier armé de toutes pieces et un herault d’armes incogneu avec luy, et pour oster mieux encor à chacun la cognoissance de soy, il venoit la visiere baisée. A son port chacun le jugeoit ce qu’il estoit en effet. Et parce qu’à la porte de la ville, le herault avoit demandé d’estre conduit devant Amasis, chacun comme curieux d’ouyr chose nouvelle, les alloit accompagnant. Estans montez au chasteau, la garde de la ville les remit à celle de la porte. Et apres en avoir donné advis à Amasis, ils furent conduits vers elle qui desja avoit fait venir Clidaman pour donner audience à ces estrangers. Le herault, apres que le chevalier eut baisé la robbe à Amasis, et les mains à son fils, dit ainsi, avec des paroles à moitié estrangeres : Madame, ce chevalier que voicy, nay des plus grands de sa contrée, ayant sceu qu’en vostre cour tout homme d’honneur peut librement demander raison de ceux qui l’ont offensé, vient sous ceste asseurance se jetter à vos pieds, et vous supplier que la justice que jamais vous ne desniastes à personne, luy permette en vostre presence, et de toutes ces belles nymphes, de tirer raison de celuy qui luy a fait injure, avec les moyens accoustumez aux personnes nées comme luy.

Amasis , apres avoir quelque temps pensé en elle mesme, en fin respondit : Qu’il estoit bien vray que ceste sorte de deffendre son honneur, de tout temps avoit esté accoustumée en sa cour, mais qu’elle estant femme ne permettroit jamais qu’on en vinst aux armes. Que toutesfois son fils estoit en aage de manier de plus grandes affaires que celles-là, et qu’elle s’en remettoit à ce qu’il en feroit. Clidaman, sans attendre que le herault repliquast, s’adressant à Amasis, luy dit : Madame, ce n’est pas seulement pour estre servie et honorée de tous ceux qui habitent ceste province, que les dieux vous en ont establie dame et vos devanciers aussi, mais beaucoup plus pour faire punir ceux qui ont failly, et pour honorer ceux qui le meritent. Le meilleur moyen de tous est celuy des armes, pour le moins en ces choses qui ne peuvent estre autrement averées, de sorte que si vous ostiez de vos estats ceste juste façon d’esclaircir les actions secrettes des meschants, vous donneriez cours à une licentieuse meschanceté qui ne se soucieroit de malfaire, pourveu que ce fust secrettement. Outre que ses estrangers, estans les premiers, qui de vostre temps ont recouru à vous, auroient quelque raison de se douloir d’estre les premiers refusez. Par ainsi, puis que vous les avez remis à moy, je vous diray, dit-il, se tournant vers le herault, que ce chavalier peut librement accuser et deffier celuy qu’il voudra, car je luy promets de luy asseurer le camp.

Le Chevalier alors mit le genouil en terre, luy baisa la main pour remerciement, et fit signe au herault de continuer. Seigneur, dit-il, puis que vous luy faites ceste grace, je vous diray qu’il est icy en queste d’un chevalier nommé Polemas, que je supplie m’estre montré afin que je paracheve ce que j’ay entrepris. Polemas qui s’ouyt nommer, se met en avant, luy disant d’une façon altiere, qu’il estoit celuy qu’il cherchoit. Alors le chevalier incogneu s’avança, et luy presenta le pan de son hocqueton, et le herault luy dit : Ce chevalier veut dire qu’il vous presente ce gage, vous promettant qu’il sera demain dés le lever du soleil, au lieu qui sera advisé pour se battre avec vous à toute outrance, et vous prouver que vous avez meschamment inventé ce que vous avez dit contre luy. – Herault, je reçois, dit-il, ce gage, car encor que je ne cognoisse point ton chevalier, toutesfois je ne laisse d’estre asseuré d’avoir la justice de mon costé, comme sçachant bien n’avoir jamais rien dit contre la verité, et à demain soit le jour que la preuve s’en fera. A ce mot le chevalier apres avoir salué Amasis, et toutes les dames, s’en retourna dans une tente qu’il avoit fait tendre aupres de la porte de la ville.

Vous pouvez croire que cecy mit toute la Cour en divers discours, et mesmes qu’Amasis et Clidaman, qui aimoient fort Polemas, avoient beaucoup de regret de le voir en ce danger, toutesfois la promesse les liot à donner le camp. Quant à Polemas, il se preparoit comme plein de courage au combat, sans avoir cognoissance de son ennemy. Pour Galathée qui avoit desja presque oublié l’offense que Lindamor avoit receu de Polemas, outre qu’elle ne croyoit pas qu’il sceust que son mal vinst de là, elle ne pensa jamais à Lindamor, ny moy aussi qui le tenois à plus de cent lieues de nous. Et toutesfois c’estoit luy, qui ayant receu ma lettre, se resolut de s’en venger de ceste sorte, et ainsi incogneu, se vint presenter, comme je vous ay dit.

Mais pour abreger, car je ne suis pas trop bonne guerriere, et je pourrois bien, si je voulois particulariser ce combat, dire quelque chose de travers, apres un long combat, où l’un et l’autre estoit esgalement advantagé, et que tous deux estoient si chargez de playes que le plus sain devoit estre autant asseuré de la mort, que de la vie, les chevaux vindrent à leur manquer dessous, et eux au contraire aussi gaillards que s’ils n’eussent comabttu de tout le jour, recommencerent à verser leur sang, et r’ouvrir leurs blesseures, avec tant de cruauté que chacun avoit pitié de voir perdre deux personnes et telle valeur. Amasis, entre autres, dit à Clidaman, qu’il seroit à propos de les separer, et ils trouverent qu’il n’y avoit personne qui le peust mieux que Galathée.

Elle qui, de son costé, estoit desja bien fort touchée de pitié, et n’attendoit que ce commandement pour l’effectuer, de bon cœur avec trois ou quatre de nous vint au camp. Lors qu’elle y entra, la victoire panchait du costé de Lindamor, et Polemas estoit reduit à mauvais terme, quoy que l’autre ne fust guiere mieux ; auquel par hazard elle s‘adressa, et le prenant par l’escharpe qui lioit son heaume, et qui pendoit assez bas par derriere, elle le tira un peu fort. Luy qui se sentit toucher, tourna brusquement de son costé, croyant d’estre trahy, et cela avec tant de furie, que la nymphe, se voulant reculer pour n’estre heurtée, s’empestra dans sa robbe, et tomba au milieu du camp.

Lindamor qui la recogneut, courut incontinent la relever, mais Polemas sans avoir esgard à la nymphe, voyant cest advantage, lors qu’il estoit plus desesperé du combat, prit l’espée à deux mains, et luy en donna par derriere sur la teste deux ou trois coups de telle force, qu‘il le contraignit avec une grande blessure, de mettre un genouil à terre d’où il se releva tant animé, contre la discoutoisie de son ennemy, que depuis, quoy que Galathée le priast, il ne le voulut laisser qu’il ne l’esut mis à ses pieds, où luy sautant dessus, il le desarma de la teste. Et estant prest à luy donner le dernier coup, il ouyt la voix de sa dame qui luy dit : Chevalier, je vous adjure par celle que vous aimez le plus, de me donner ce chevalier. – Je le veux, luy dit Lindamor, s‘il vous advoue d’avoir faussement parlé de moy, et de celle par qui vous m’adjurez. Polemas estant, à ce qu’il pensoit, au dernier poinct de sa vie, d’une voix basse, advoua ce que l’on voulut.

Ainsi s’en alla Lindamor, apres avoir baisé les mains à sa maistresse qui le recogneut jamais, quoy qu’il parlast à elle, car le heaume, et la frayeur en quoy elle estoit, luy empescherent de prendre garde à la parole. Il est vray que passant pres de moy il me dit fort bas : Belle Leonide, je vous ay trop d’obligtion pour me celer à vous, tant y a que voicy l’effet de vostre lettre. Et sans s’arrester d’avantage, monta à cheval, et quoy qu’il fust fort blessé, s’en alla au galop jusques à perte de veue, ne voulant estre recogneu. Cest effort luy fit beaucoup de mal, et le reduisit à telle extremité, qu’estant arrivé en la maison d’une des tantes de Fleurial, où il avoit auparavant resolu de se retirer en cas qu’il fust blessé, il se trouva si foible qu’il demeura plus de trois sepmaines avant que de se r’avoir.

Cependant voilà Galathée de retour, fort en colere contre le chevalier incogneu, de ce qu’il n’avoit pas voulu la seconde fois laisser le combat, luy semblant d’estre plus offensée en ce refus qu’obligée en ce qu’il luy avoit donné. Et parce que Polemas tenoit un des premiers rangs, comme vous sçavez, Amasis et Clidaman avec beaucoup de déplaisir le firent emporter du camp, et panser avec tant de soin qu’en fin on commença de luy esperer vie.

Chacun estoit fort desireux de sçavoir qui estoit le chevalier incogneu, le courage et la valeur duquel s’estoit acquis la faveur de plusieurs. Galathée seule estoit celle qui en avoit conceu mauvaise opinion, car ceste orgueilleuse beauté se ressouvenoit de l’offense, et oublioit la courtoisie. Et parce que c’estoit à moy à qui elle remettoit ses plus secrettes pensées, aussi tost qu’elle me vid en particulier : Cognoissez-vous point, me dit-elle, ce discourtois chevalier à qui la fortune et non la valeur a donné l’advantage en ce combat ? – Je cognois certes, luy dis je, madame, ce vaillant chevalier qui a vaincu, et le cognois pour aussi courtois que vaillant. – Il ne l’a pas monstré, me dit-elle, en ceste action, autrement il n’eust pas refusé de laisser le combat quand je l’en ay requis. – Madame, respondis-je, vous le blasmez de ce que vous le devriez estimer, puis que pour vous rendre l’honneur que chacun vous doit, il a esté en danger de sa vie, et en ay veu couler son sang jusques en terre. – En cela, si Polemas a eu tort, dit-elle, il en a bien eu d’avantage par apres, puis que quelque priere que je luy aye peu faire, il n’a voulu se retirer. – Et n’avoit-il pas raison, luy dis-je, de vouloir chastier cet outrecuidé du peu de respect qu’il vous avoit porté ? Et quant à moi, je trouve qu’en cela Lindamor a bien fait. – Comment, m’interrompit-elle, est-ce Lindamor qui a combatu ?

Je fus à la vérité surprise, car je l’avois nommé sans y penser, mais voyant que cela estoit fait, je me resolus de luy dire : Ouy, Madame, c’est Lindamor, qui s’est senty offensé de ce que Polemas avoit dit de luy, et en a voulu esclaircir la vérité par les armes. Elle demeura tout hors de soy, et apres avoir pour un temps consideré cet accident, elle dit : Doncques c’est Lindamor qui m’a procuré ce déplaisir ! Doncques c’est luy qui m’a porté si peu de respect ! Doncques il a eu si peu de consideration qu’il a bien osé mettre mon honneur au hazard de la fortune et des armes !

A ce mot, elle se teut d’extreme colere, et moy qui en toute façon voulois qu’elle recogneust qu’il n’avoit point de tort, luy respondis: Est-il possible, madame, que vous puissiez vous plaindre [349/350] de Lindamor, sans recognoistre le tort que vous faites à vous mesme? Quel desplaisir vous a-t’il procuré, puis que, s’il a vaincu Polemas, il a vaincu vostre ennemy? – Comment, mon ennemy? dit-elle. Ah! que Lindamor me l’est bien d’avantage, puis que si Polemas a parlé, Lindamor luy en a donné le subjet. – O Dieu, dis-je alors, et qu’est-ce que j’entends? Vostre ennemy? Lindamor, qui n’a point d’ame que pour vous adorer, et qui n’a une goutte de sang qu’il ne respande pour vostre service, et vostre amy? celuy qui par ses discours controuvez a tasché finement d’offenser vostre honneur! – Mais qui sçait, adjousta-t’elle, s’il n’est point vray que Lindamor, poussé de son outrecuidance accoustumee n’ait tenu ce langage ? – Et bien, luy repliquay-je, combien estes-vous obligée à Lindamor, qui a fait advouer à vostre ennemy qu’il l’avoit inventé ? O madame, vous me pardonnerez, s’il vous plaist, mais je ne puis en cecy que vous accuser d’une tresgrande mescognoissance, pour ne dire ingratitude. S’il met sa vie pour esclaircir que Polemas ment, vous l’accusez d’inconsideration, et s’il veut faire advouer au menteur sa mesme menterie, vous le taxez de discourtoisie ! Et s’il n’eust fié son bon droit à ses armes, comment eust-il tiré la vérité de cest affaire ? Et si, lors que vous luy commandastes la seconde fois il eust laissé le combat, Polemas n’eust jamais advoué ce que vous et chacun avez peu ouyr. O pauvre Lindamor ! Que je plains ta fortune ! Est-ce que tu dois faire puis que tes plus signalés services sont des offnenses, et des injures ? Et bien, madame, vous n’ aurez pas peut-estre beaucoup de temps à luy user de ses cruautez, car la mort plus pitoyable mettra fin à vos mescognoissances et à ses supplices. Et peut-estre qu’à l’heure que je parle, il n’est desja plus, et si cela est, la nymphe Galathée en est la seule cause. – Et pourquoy m’en accusez-vous ? dit-elle. – Parce, luy repliquay-je, que quand vous les voulustes separer, et qu’en reculant vous mistes le genouil en terre, il voulut vous relever. Cependant ce courtois Polemas, que vous louez si fort, le blessa en deux ou trois endroits à son advantage, d’où je veis le sang rougir la terre. Mais s’il a la mort pour ce subjet, c’est le moindre mal qu’il ait receu de vous, car se voir mespriser, ayant bien fait son devoir, est, ce me semble, un déplaisir auquel nul autre n’est égal. Mais madame, vous plaist-il pas de vous ressouvenir qu’autrefois vous m’avez dit, en vous plaignant de luy, que pour esteindre ces discours de Polemas, s’il n’y sçavoit point d’autre remede, il se devoit servir du fer et du sang ? Et bien, il a fait ce que vous avez jugé qu’il devoit faire et encor vous trouvez qu’il n‘ a pas bien fait !

Si Silvie et quelques autres nymphes ne nous eussent alors interrompues, j’eusse, avant que laisser ce discours , adoucy beaucoup l’animosité de la nymphe, mais voyant tant des personnes, nous changeasmes de propos. Et toutesfois mes paroles ne furent sans effect, quoi qu’elle ne voulust me le faire paroistre, mais par mille rencontres j’en recogneus la vérité. Car depuis ce jour, je me resolus de ne luy en parler jamais, qu’elle ne m’en demandast des nouvelles. Elle, d’autre costé, attendoit que je luy en disse la premiere, et ainsi plus de huict jours s’ecoulerent sans en parler. Mais cependant Lindamor ne demeura pas sans soucy de sçavoir et ce qui se disoit de luy à la Cour et ce qu’en pensoit Galathée. Il m’envoya Fleurial pour ce subjet, et pour me donner un mot de lettre, il fit son message si à propos que Galathée ne s’en prit garde. Son billet estoit tel.

Billet de Lindamor à Leonide[modifier]

Madame, qui pourra douter de mon innocence ne sera peu coulpable envers la verité. Toutesfois, si les yeux serrez ne voyent point la lumiere, encor que sans ombre elle leur esclaire, il m’est permis de douter que madame, pour mon mal-heur, n’ait les yeux fermez à la clarté de ma justice. Obligez-moy de l’asseurer, que si le sang de mon ennemy ne peut laver la noirceur dont il a tasché de me salir, j’y adjousteray plus librement le mien, que je ne conserveray ma vie, qui est sienne, quelle que sa rigueur me la puisse rendre.


Je m’enquis particulierement de Fleurial, comment il se portoit, et s’il n’y avoit personne qu’il l’eust recogneu. Et sceus qu’il avoit beaucoup perdu de sang, et que cela luy retarderoit un peu d’avantage sa guerison, mais qu’il n’y avoit rien de dangeraux ; que pour estre recogneu, cela ne pouvoit estre, parce que le herault estoit un Franc de l’armée de Meroüée, qui estoit sur les bords du Rhin en ce temps-là, et que tous ceux qui le servoient n’avoient pas mesme permission de sortir hors de la maison, et que sa tante et sa sœur ne le cognoissent que pour le chevalier qui avoit combattu contre Polemas, la valeur, et la libéralité duquel les convioit à le servir avec tant de soin, qu’il ne falloit douter qu’il le peust estre mieux. Qu’il luy avoit commandé de venir sçavoir de moy quel estoit le bruit de la cour, et ce qu’il avoit à faire.

Je luy respondis qu’il rapportast à Lindamor, que toute la cour estoit pleine de sa valeur, encor qu’il y fust incogneu, que du reste il attendist seulement à guerir, et que je rapporterois de mon costé tout ce que je pourrois à son contentement. Sur cela je luy donnay ma response et luy dis : Demain, avant que partir, quand Galathée viendra au jardin, invente quelque occasion d’aller voir ta tante, et prends congé d’elle, car il est nécessaire pour des occasions que je te diray une autre fois.

Il n‘ y faillit point, et de fortune le lendemain la nymphe estant sur le soir entrée dans le jardin, Fleurial s’en vint luy faire la reverence, et voulut parler à elle. Mais Galathée qui croyoit que ce fust pour luy donner des lettres de Lindamor, demeura tellement confuse, que je la veis changer de couleur et devenir pasle comme la mort. Et parce que je craignois que Fleurial s’en prist garde, je m’advançay, et luy dis : C’est Fleurial, madame, qui s’en va voir sa tante, parce qu’elle est malade, et voudroit vous supplier de luy donner congé pour quelques jours.

Galathée, tournant les yeux, et la parole vers moy, me demanda quel estoit son mal. Je croy, luy respondis-je, que c’est celuy des années passées qui luy oste fort tout espoir de guerison. Alors elle s’adressa à Fleurial et luy dit : Va, et revien tost, mais non toutesfois qu’elle ne soit guerie, s’il est possible, car je l’aime bien fort pour la particuliere bonne volonté, qu’elle m’a tousjours portée.

A ce mot, elle continua son promenoir, et je me mis à parler à luy, et monstrois plus par mes gestes, qu’en effect, du désplaisir, et de l’admiration, afin que la nymphe y prist garde. En fin je luy dis : Vois-tu, Fleurial, sois secret et prudent ; de cecy depend tout ton bien, ou tout ton mal, et sur tout, fay tout ce que te commandera Lindamor.

Apres me l’avoir promis, il s’en alla, et moy je disposay le mieux qu’il me fut possible, mon visage à la douleur, et déplaisir. Et quelquefois, quand j’estois en lieu où la nymphe seule me pouvoit ouyr, je feignois de souspirer, levois les yeux au ciel, frappois les mains ensemble, et bref je faisois tout ce que je pouvois imaginer, qui luy donneroit quelque soupçon de ce que je voulois. Elle, comme je vous ay dit, qui attendoit tousjours que je luy parlasse de Lindamor, voyant que j’en disois rien, qu’au contraire j’en fuyois toutes les occasions, et qu’au lieu de ceste joyeuse humeur, dont j’estois estimée entre toutes mes compagnes, je n’avois plus qu’une fascheuse melancolie, conceut peu à peu l’opinion que je luy voulois donner, non toutesfois entierement. Car mon dessein estoit de luy faire croire que Lindamor au sortir du combat s’estoit trouvé tellement blessé, qu’il en estoit mort, afin que la pitié obtint sur ceste ame glorieuse, ce que ny l’affection ny les services n’avoient peu. Or comme je vous dy, mon dessein fut si bien conduit qu’il reussit presque tel que je l’avois proposé, car quoy qu’elle voulust faindre, si ne laissoit-elle d’estre aussi vivement touchée de Lindamor, qu’une autre eust peu estre. Et ainsi me voyant triste, et muette, elle se figura, ou qu’il estoit en tres-mauvais estat, ou quelque chose de pire, et se sentit tellement pressée de ceste inquietude, qu’il ne luy fut pas possible de tenir plus longuement sa resolution.

Deux jours apres que Fleurial fut party, elle me fit venir en son cabinet, et là, feignant de parler d’autre chose, me dit : Sçavez-vous point comme se porte la tante de Fleurial. – Je luy respondis, que depuis qu’il estoit party, je n’en avois rien sceu. – Vrayement, me dit-elle, je regretterois bien fort ceste bonne vieille, s’il en mesavenoit. – Vous auriez raison, luy dis-je, madame, car elle vous aime, et avez receu beaucoup de services d’elle, qui n’ont point esté encor assez recogneus. – Si elle vit, dit-elle, je le feray, et apres elle les recognoistray envers Fleurial à sa consideration. Alors je respondis : Et le services de la tante et ceux du nepveu meritent bien chacun d’eux, mesmes recompenses, et principalement de Fleurial, car sa fidelité et son affection ne se peuvent acheter. – Il est vray, me dit-elle. Mais, à propos de Fleurial, qu’aviez-vous tant à luy dire ou luy à vous, quand il partit ? – Je respondis froidement : Je me recommandois à sa tante. – Des recommandations, me dit-elle, ne sont pas si longues.

Alors elle s’approcha de moy et me mit une main sur l’espaule. Dites la verité, continua-t’elle, vous parliez d’autre chose. – Et que pourroit-ce estre, lui repliquay-je, si ce n’estoit cela ? Je n’ay point d’autres affaires avec luy. – Or je cognoy, me dit-elle, à ceste heure que vous feignez. Pourquoy dites-vous que vous n’avez point d’autres affaires avec luy, et combien en avez-vous eu pour Lindamor ? – O ! Madame, luy dis-je, je ne croyais pas que vous eussiez à ceste heure memoire d’une personne qui a esté tant infortunée. Et en me taisant je fis un grand souspir. – Qu’y a-t’il, me dit-elle, que vous souspirez ? Dites-moy la verité, où est Lindamor ? – Lindamor, luy respondis-je, n’est plus que terre. – Comment, s’escria-t’elle, Lindamor n’est plus ? – Non certes, luy respondis-je, et la cruauté dont vous avez usé envers luy l‘a plus tué que les coups de son ennemy ; car sortant du combat, et sçachant par le rapport de plusieurs la mauvaise satisfaction que vous aviez de luy, il n’a jamais voulu se laisser panser. Et puis que vous l’avez voulu sçavoir, c’est ce que Fleurial me disoit, à qui j’ay commandé d’essayer s’il pourroit discrettement retirer les lettres que nous luy avons escrites, afin qu’ainsi que vous aviez perdu le souvenir de ses services par. vostre cruauté, je fisse aussi devorer au feu les memoires qui en peuvent demeurer.

– O mon Dieu ! dit-elle alors, qu’est-ce que vous me dites ? est-il possible qu’il se soit ainsi perdu ? – C’est vous, luy dis-je qui devez dire de l’avoir perdu ; car quant à luy, il a gagné en mourant, puis que par la mort il a trouvé le repos, que vostre cruauté ne luy eust jamais permis tant qu’il eust vescu. – Ah ! Leonide, me dit-elle, vous me dites ces choses pour me mettre en peine. Advouez le vray, il n’est pas mort. – Dieu le voulust, luy respondis-je. Mais à quelle occasion le vous dirois-je ? Je m’asseure que sa mort ou sa vie vous sont indifferentes. Et mesme, puis que vous l’aimiez si peu, vous devez estre bien aise d’estre exempte de l’importunité qu’il vous eust donnée ; car vous devez croire, que s’il eust vescu, il n’eust jamais cessé de vous donner de semblables preuves de son affection que celle de Polemas. – En verité, dit alors la nymphe, je plains le pauvre Lindamor, et vous jure que sa mort me touche plus vivement que je n’eusse pas creu. Mais dites-moy, n’a t’il jamais eu souvenir de nous en sa fin, et n’a-t’il point monstré d’avoir du regret de nous laisser ? – Voilà, luy dis-je, madame, une demande qui n’est pas commune. Il meurt à vostre occasion et vous demandez s’il a eu memoire de vous ! Ah ! que sa memoire et son regret n’ont esté que trop grands pour son salut ! Mais je vous supplie ne parlons plus de luy ; je m’asseure qu’il est en lieu où il reçoit le salaire de sa fidelité, et d’où peut-estre il se verra venger à vos despens. – Vous estes en colere, me dit-elle. – Vous me pardonnerez, luy dis-je, madame, mais c’est la raison qui me contraint de parler ainsi, car il n’y a personne qui puisse rendre plus de tesmoinage de son affection et de sa fidelité que moy, et du tort que vous avez de rendre une si indigne recom- pense à tant de services. – Mais, adjousta la nymphe, laissons cela à part, car je cognoy bien qu’en quelque chose vous avez raison, mais aussi n’ay-je pas tant de tort que vous me donnez. Et me dites, je vous prie, par toute l’amitié que vous me portez, si en dernieres paroles il s’est point ressouvenu de moy et quelles elles ont esté. – Faut-il encor, luy dis-je, que vous triomphiez en vostre ame de la fin de sa vie comme vous avez fait de toutes ses actions depuis qu’il a commencé de vous aimer ? S’il ne faut que cela à vostre contentement, je vous satisferay.

Aussi tost qu’il sceut que par vos paroles vous taschiez de noircir l’honneur de sa victoire, et qu’au lieu de vous plaire, il avoit par ce combat acquis vostre haine : Il ne sera pas vray, dit-il, ô injustice, qu’à mon occasion tu loges plus longuement en une si belle ame ; il faut que par ma mort je lave ton offense. Dés lors, il osta tous les appareils qu’il avoit sur ses playes, et depuis n’a voulu souffrir la main du chirugien. Ses blessures n’estoient pas mortelles, mais la pourriture l’ayant reduit à tels termes qu’il ne se sentoit plus de force pour vivre, il appella Fleurial, et se voyant seul avec luy, il dit : Fleurial, mon amy, tu perds aujourd’huy celuy qui avoit plus d’envie de te faire du bien, mais il faut que tu t’armes de patience, puis que telle est la volonté du Ciel. Si veux-je toutefois recevoir encores de toy un service, qui me sera le plus agreable que tu me fis jamais. Et ayant tiré promesse qu’il le feroit, il continua : Ne faus donc point à ce que je vay dire. Aussi tost que je seray mort, fends moy l’estomac et en arrache le cœur, et le porte à la belle Galathée et luy dis que je luy envoye, afin qu’à ma mort je ne retienne rien d’autruy. A ces derniers mots, il perdit la parole et la vie. Or ce fol de Fleurial, pour ne manquer à ce qui luy avoit esté commandé par une personne qu’il avoit si chere, avoit apporté icy ce cœur, et sans moy vouloit le vous presenter.

– Ah ! Leonide ! dit-elle, il est doncques bien certain qu’il est mort ! Mon Dieu ! que n’ay-je sceu sa maladie, et que ne m’en avez-vous advertie ? J’y eusse remedié. O quelle perte ay-je faite ! Et quelle faute est la vostre ? – Madame, luy respondis-je, je n’en ay rien sceu, car Fleurial estoit demeuré pres de luy pour le servir, à cause qu’il n’a mené personne des siens. Mais encore que je l’eusse sceu, je croy que je ne vous en eusse point parlé, tant j’ay recogneu vostre volonté esloignée de luy sans subjet. A ce mot, s’appuyant la teste sur la main, elle me commanda de la laisser seule, afin, comme je croy, que je ne visse les larmes qui desja empouloient ses paupieres. Mais à peine estois-je sortie qu’elle me rappella, et sans lever la teste, me dit que je commandasse à Fleurial de luy faire porter ce que Lindamor luy envoyoit, qu’en toute façon elle le vouloit. Et incontinent je ressortis avec un espoir asseuré que les affaires du chevalier pour qui je plaidois, reussiroient comme je les avois proposées. Cependant, quand Fleurial retourna vers Lindamor, il le trouva assez en peine pour le retardement qu’il avoit fait à Montbrison, mais ma lettre le resjouyt de sorte, que depuis à veue d’œil on le voyoit amender. Elle fut telle.

Response de Leonide a Lindamor[modifier]

Vostre justice esclaire de sorte, que mesme les yeux les plus fermez ne peuvent en nier la clarté. Contentez-vous que ceux que vous desirez qui la voyent par moy, ayant sceu vostre resolution, l’ont recogneue tres juste. Il est vary que tout ainsi que les blessures du corps ne sont pas du tout gueries, encor que le danger en soit osté, et qu’il faut en cela du temps, celles de l’ame en sont de mesme. Mais en ayant osté le danger par vostre valeur et prudence, vous devez laisser au temps de faire ses actions ordinaires, vous ressouvenant que les playes qui se ferment trop promptement sont sujettes à faire sac, qui par apres est plus dangereux que n’estoit la blesseure. Esperez tout ce que vous desirez, car vous le pouvez faire avec raison.

Je luy escrivis de ceste sorte à fin que la tristesse ne nuisist pas à ses blesseures, et qu’il guerist plustost. Il me rescrivit ainsi.

Replique de Lindamor a Leonide[modifier]

Ainsi, belle nymphe, puissiez-vous avoir toute sorte de contentement ; comme tout le mien vient et despend de vous seule. J’espere, puis que vous me le commandez, toutesfois amour qui n’est jamais sans estre accompagné de doute, me commande que je tremble : mais fasse de moy le Ciel ce qu’il luy plaira, je sçay qu’il ne peut me refuser le tombeau.

Or ce que je luy respondis, à fin de ne vous ennuyer par tant de lettres, fut en somme qu’aussi tost qu’il pourroit souffrir le travail, il trouvast moyen de parler à moy, et qu’il cognostroit combien j’estois veritable. Et plus briefvement qu’il me fut possible, luy fis entendre tous les discours que Galathée et moy avions eu, et le desplaisir qu’elle avoit ressenty de sa mort, et la volonté d’avoir son cœur.

Voyez quelle est la force d’une extreme affection. Lindamor avoit esté fort blessé en plisieurs lieux, et avoit tant perdu de sang qu’il fut presque en danger de sa vie. Toutesfois, outre toute l’esperance des chirurgiens, aussi tost qu’il receut ceste derniere lettre, le voilà debout, le voilà qui s’habille, et dans deux ou trois jours apres, il essaye de monter à cheval et en fin se hazarde de me venir trouver.

Et parce qu’il n’osoit venir de jour pour n’estre veu, il s’habilla en jardinier, et se disant cousin de Fleurial, se resolut de venir dans le jardin, et se conduire, selon que l’occasion s’offriroit. S’il le proposa, il le mit en effet, et ayant fait faire secrettement des habits, fit entendre à la tante de Fleurial, qu’avant son combat il avoit fait un vœu, et qu’il vouloit l’aller rendre avant que de partir du pays, mais que craignant les amis de Polemas, il y vouloit aller en ceste equipage, et qu’il la prioit de n’en rien dire. La bonne vieille l’en voulut dissuader pour le danger qu’il y avoit, le conseillant de remettre ce voyage à une autre fois. Mais luy qui estoit porté d’une trop ardente devotion pour l’interrompre, luy dit, que s’il ne le faisoit avant que de s’en aller hors du païs, il croiroit qu’il luy deust advenir tous les mal-heurs du monde.

Ainsi donc sur le soir, il part, afin de ne rencontrer personne, et vint si heureusement, que sans estre veu il entra dans le jardin, et fut conduit par Fleurial en la maison où pour lors il n’y avoit qu’un valet qui luy aidoit à travailler, auquel il fit accroire que Lindamor estoit son cousin, à qui il vouloit apprendre le mestier de jardinier.

Si le chevalier attendoit le matin avec beaucoup de desir, et si la nuict ne luy sembla estre plus longue que de coustume, celuy qui aura esté en quelque attente de ce qu’il desire, en pourra juger. Tant y a que le matin ne fut plustost venu, que Lindamor avec une besche en la main se met au jardin. Je voudrois que vous l’eussiez veu avec cet outil : vous eussiez bien cogneu qu’il n’y estoit guiere accoustumé, et qu’il se sçavoit mieux aider d’une lance. Depuis il m’a juré cent fois que de sa vie il n’eut tant de honte que de se presenter vestu de ceste sorte devant les yeux de sa maitresse, et qu’il fut deux ou trois fois en resolution de s‘en retourner, mais en fin l’amour surmonta la honte et le fit resoudre d’attendre que nous vinissions.

De fortune, ce jour la nymphe pour se desennuyer, estoit descendue au jardin avec plusieurs de mes compagnes. Aussi tost qu’elle apperceut Fleurial, elle tressaillit toute, et incontinent me fit signe de l’oœil. Mais quoy que j’essayasse de parler à luy, je ne le peus faire, parce que le nouveau jardinier estoit tousjours aupres, qui estoit si changé en cet habit que nulle de nous ne le peut recognoistre. Quant à moy, je m’excuse si je ne le cogneus pas, car je n’eusse jamais pensé qu’il eust fait ce dessein sans m’advertir, mais il me dit depuis qu’il me l’avoit celé, sçachant bien que je ne lui eusse jamais permis de venir en ce lieu de ceste sorte. Pensant donc à tout autre qu’à luy, je fus bien assez curieuse pour demander à Fleurial qui estoit cet estranger ; il me respondit froidement que c’estoit le fils de sa tante, auquel il vouloit apprendre ce qu’il sçavoit du jardinage.

A ce mot Galathée aussi curieuse, mais moins courageuse que moy, me voyant en discours avec luy, s’en approcha, et oyant que cestuy-cy estoit cousin de Fleurial, lui demanda comme sa mere se portoit. Ce fut alors que Lindamor fut empesché, car il craignoit que ce qui avoit esté couvert par les habits ne fust descouvert par la parole. Toutesfois la contrefaisant au mieux qu’il peut, il respondit d’un langage villageois, qu’elle estoit hors de danger. Et apres suivit une reverence de mesme au langage , avec une telle grace que toutes les nymphes s’en mirent à rire. Mais luy sans en faire semblant, remet son chappeau avec les deux mains sur la teste, et reprend son ouvrage.

Galathée en sousriant, dit à Fleurial : Si vostre cousin est aussi bon jardinier que bon harangueur, vous avez trouvé une bonne ayde. – Madame, luy dit Fleurial, il ne peut mieux parler que ceux qui l’ont appris, en son village ils parlent tous ainsi. – Ouy, dit la nymphe, et peut estre encor est-il tenu pour un grand personnage entr’eux. Et à ce mot elle reprit son promenoir.

Cela me donna un peu plus de commodité de parler à Fleurial, car mes compagnes pour passer leur temps se mirent toutes à l’entour de Lindamor. Et chacune pour le faire parler luy disoit un mot, et à toutes il respondoit, mais des choses tant hors de propos qu’il falloit rire par force, car il les disoit d’une sorte qu’il [358/359] sembloit que ce fust à bon escient, et quoy qu’il leur respondist, il ne levoit jamais la teste, feignant d’être attentif à son labeur.

Cependant m’approchant de Fleurial, je luy demanday comme se portoit Lindamor. Il me respondit qu’il estoit encor assez mal : Lindamor luy avoit commandé de me le dire ainsi. – Et d’où vient son mal, luy dis-je, puis que tu me dis que ses blessures estoient des-ja presque gueries ? – Vous le sçaurez, me respondit-il, par la lettre qu’il escrit à madame. – Madame, luy dis-je, a opinion qu’il soit mort. Mais donne-la moy et je la luy feray voir, faignant qu’il y a long temps qu’il l’a escritte. – Je n’oserais, me respondit-il, parce qu’il me l’a expressément deffendu, et qu’il m’y a astreint par serment. – Comment, luy dis-je, Lindamor entre-t’il en meffiance de moy ? – Nullement, me dit-il, au contraire il vous prie de faire tousjours croire à la nymphe qu’il est mort ; mais pour son bien et pour mon advantage, il faut que la nymphe reçoive ceste lettre de mes mains.

Je me mis certes en colere, et luy en eusse bien dit d’avantage, si je n’eusse eu peur que l’on s’en fust apperceu : mais il fit si bien ce qui luy avoit esté commandé, que je n’en peus tirer autre chose, sinon pour conclusion, que si la nymphe vouloit ce qu’il avoit à luy donner de Lindamor, il falloit qu’elle le prist de sa main. Et quand je luy disois qu’il demeureroit long temps à luy pouvoir parler, et que cela la pourroit offenser, il ne me respondoit sinon d’un branslement de teste, par lequel il me faisoit entendre qu’il n’en feroit rien.

Galathée, qui s’estoit apperceu de nostre discours, desireuse d’en sçavoir le sujet, se retira du promenoir plustost que de coustume, et m’ayant appellée en particulier, voulut entendre ce que c’estoit. Je luy dis franchement, je veux dire pour ce qui estoit de la resolution de Fleurial, mais au lieu de la lettre, je luy dis que c‘estoit le cœur de Lindamor et qu’en toute sorte luy ayant esté commandé par luy à sa mort, il croiroit user de trahison s’il n’observoit pas sa promesse. Alors Galathée me repondit comment il entendoit de luy pouvoir parler en particulier, qu’il luy sembloit n’y avoir point d’autre moyen que de faindre de luy apporter des fruits dans un panier et qu’au fonds il luy mist le cœur.

Je luy respondis alors, que cela se pourroit bien faire ainsi, mais que je le cognoissois pour si brutal qu’il n’en feroit rien, parce que l’avarice luy faisoit esperer d’avoir beaucoup d’elle, s’il luy representoit luy mesme [en luy remettant ce cœur entre les mains) les services qu’en ces occasions il luy avoit rendus. O ! me dit-elle, s’il ne tient qu’à cela, qu’il vous die seulement ce qu’il veut, car je le luy donneray. – Ce sera, luy dis-je, une espece de rançon que vous payerez pour ce cœur. – Ce n’est pas, me respondit-elle, de ceste monnoye que je la dois payer, c’est de mes larmes, et celles-là estans taries, de mon sang.

Peut estre fut-elle marrie de m’en avoir tant dit. Tant y a qu’elle me commanda le matin de parler à Fleurial, ce que je fis, et luy representay tout ce que je creus qui le pouvoit esmouvoir à me donner ceste lettre, jusques à le menacer, mais tout fut en vain, car pour resolution, il me dit : Voyez-vous, Leonide, quand le ciel et la terre s’en mesleroient, je n’en feray autre chose. Si ma dame veut sçavoir ce que j’ay à luy dire, il fait si beau le soir : qu’elle vienne avec vous jusques au bas de l’escalier qui descend de sa chambre, la lune est claire, je l’ay veue bien souvent y venir, le chemin n’est pas long, personne n’en peut rien sçavoir. Je m’asseure que m’ayant ouy, elle ne plaindra point la peine qu’elle aura prise. Quand il me dit cela, je me mis en extreme colere contre luy, luy representant qu’il devoit obeir à Galathée, et non point à Lindamor, qu’elle estoit sa maitresse, qu’elle luy pouvoit faire du bien et du mal, bref qu’il n’y avoit point d’apparence qu‘elle deust prendre ceste peine. Mais luy, sans s’esmouvoir, me dit : Nymphe, ce n’est pas Lindamor que j’obeis, mais au serment que j’en ay fait aux dieux. S’il ne se peut de ceste sorte, je m’en retourneray plustost d’où je viens.

Je le laissay avec son opiniastreté, tant ennuyée que j’estois à moitié hors de moy, car si j’eusse sceu le dessein de Lindamor, puis que la chose estoit tant avancée, sans doute je luy eusse aydé ; mais ne le sçachant pas, je trouvois Fleurial avec si peu de raison que je ne sçavois que dire. Enfin je m’en retournay faire sa response à Galathée, qui fut tant en colere qu’elle l’eust fait battre et chasser du service de sa mere, si je ne luy eusse representé le danger où elle se mettoit, qu’il ne descouvrist ce qui s‘ estoit passé.

Trois ou quatre jours s’escoulerent que la nymphe demeuroit obstinée à ne vouloir faire ce que Fleurial demandoit. En fin amour trop fort pour ne vaincre toute chose, la força de sorte que le matin elle me dit, que toute la nuict elle n’avoit esté en repos, que les menaces de Lindamor luy estoient toute nuict autour, qu’il luy sembloit que c’estoit la moindre chose qu‘elle devoit à sa memoire que de descendre cest escalier pour tirer son cœur des mains d‘autruy, et que j’advertisse Fleurial, qu’il ne faillist de s’y trouver.

O Dieux, quel fut le contentement du nouveau jardinier ! Il m’a dit depuis qu’en sa vie, il n’avoit eu plus grand sursaut de joye, parce qu’il commençoit à desesperer que son artifice reussist, et voyant la nymphe ne venir plus au jardin, il craignoit qu’elle l’eust recogneu. Mais quand Fleurial l’advertit de la resolution qu’elle avoit prise, ce fut un ressuscité d‘amour, pour le moins si l’on meurt par le deuil, et si l’on revit par le contentement. Il se prepara à l’abord à ce qu’il avoit à faire, avec plus de curiosité qu’il n’avoit jamais fait contre Polemas.

La nuict estant venue, et chacun retiré, la nymphe ne faillit à se r’habiller, mais seulement avec une robbe de nuict, et me faisant ouvrir la premiere porte, elle me fit passer devant. Et vous jure qu’elle trembloit de sorte, qu’ à peine pouvoit-elle marcher. Elle disoit qu’elle ressentoit un certain eslancement en l’estomac, qu’elle n’avoit point accoustumé, qui luy ostoit toute force, qu’elle ne sçavoit si c’estoit pour se voir ainsi de nuict sans lumiere, ou pour sortir à heure indue, ou pour apprehender le present de Lindamor, mais quoy que ce fust, elle n’estoit pas bien à elle. En fin s’estant un peu rasseuré, nous descendismes du tout en bas, où nous n’eusmes pas si tost ouvert la porte, que nous trouvasmes Fleurial, qui nous attendoit il y avoit long temps. La nymphe passa alors devant, et allant sous une tonne de jamins, qui par son espaisseur la pouvoit garantir, et des rais de la lune, et d’estre veue des fenestres du corps de logis qui respondoit sur le jardin, elle commença toute en colere à dire à Fleurial : Et bien Fleurial, depuis quand estes-vous devenu si ferme en vos opinions que quoy que vous commande, vous n’en vueillez rien faire ?

– Madame, respondit-il sans s’estonner, ç’a esté pour vous obeyr , que j’ay failly en cecy, s’il y a de la faute : car ne m’avez-vous point commandé tres-expressement que je fisse tout ce que Lindamor m’ordonneroit ? Or, madame, c’est luy que me l’a ainsi commandé et qui me remettant son cœur, me fit outre son commandement encor obliger par serment que je ne le remettrois entre autres mains qu’aux vostres. – Et bien, bien, interrompit-elle en souspirant, où est ce cœur ? – Le voicy, madame, dit-il, reculant trois ou quatre pas vers un petit cabinet. S’il vous plaist d’y venir, vous le verrez mieux que là où vous estes.

Elle se leva et s’y en vint. Mais à mesme temps qu’elle voulut entrer dedans, voilà un homme qui se jette à ses pieds et sans luy dire autre chose, luy baise la robbe. O Dieu ! dit la nymphe, qu’est cecy ? Fleurial, voicy un homme ! – Madame, dit Fleurial en sousriant, c’est un cœur qui est à vous. – Comment ? dit-elle, un cœur ? Et lors de peur elle voulut fuyr, mais celuy qui luy baisoit la robbe la retint.

Oyant ces paroles je m’approchay, et cogneus incontinent que c’estoit celuy que Fleurial disoit estre son cousin. Je ne sceus soudainement que penser : je voyois Galathée et moy entre les mains de ces deux hommes, l’un desquels nous estoit incogneu. A quoy nous pouvions-nous resoudre ? De crier, nous n’osions ; de fuir, Galathée ne pouvoit ; d’esperer en nos forces il n‘y avoit point d’apparence.

En fin tout ce que je peus, ce fut de me jetter aux mains de celuy qui tenoit la robbe de la nymphe, et ne pouvant mieux je me mis à l’esgratigner et à le mordre, ce que je fis avec tant de promptitude que la premiere chose qu’il en apperceut fut la morsure. – Ah ! courtoise Leonide, me dit-il lors, comment traitterez vous vos ennemis puis que vous rudoyez de ceste sorte vos serviteurs ? Encores que je fusse bien hors de moy, si est-ce que je recogneus presque ceste voix, et luy demandant qui il estoit : Je suis, dit-il, celuy qui viens porter le cœur de Lindamor à ceste belle nymphe.

Et lors, sans se lever de terre, s’adressant à elle, il continua : J‘advoue, madame, que ceste temerité est grande, si n’est-elle pas toutefois esgale à l’affection qui l’a produitte. Voicy le cœur de Lindamor que je vous apporte : j’ay esperé que ce present seroit aussi bien receu de la main du donneur que d’une estrangere. Si toutesfois mon desastre me nie ce que l’amour m’a promis, ayant offensé la divinité que seule je veux adorer, condamnez ce cœur que je vous apporte à tous les plus cruels supplices qu’il vous plaira ; car, pourveu que sa peine vous satisface, il la patientera avec autant de contentement que vous la luy ordonnerez.

Je cogneus aisément alors Lindamor, et Galathée aussi, mais non sans estonnement toutes deux : elle, voyant à ses pieds celuy qu’elle avoit pleuré mort, et moy, au lieu d’un jardinier, ce chevalier qui ne cede à nul autre de ceste contrée. Et cognoissant que Galathée estoit si surprise qu’elle ne pouvoit parler, je luy dis : Est-ce ainsi, ô Lindamor, que vous surprenez les dames ? ce n’est pas acte d’un chevalier tel que vous estes. – Je vous advoue, me dit-il, gratieuse nymphe, que ce n’est pas acte d’un chevalier, mais aussi ne me nierez-vous pas que ce ne soit celuy d’un amant. Et qui suis-je plus qu’amant ? Amour qui apprit à filer aux autres, m’apprend à estre jardinier. Est-il possible, madame, dit-il s’adressant à la nymphe, que ceste extreme affection que vous faites naistre, vous soit si desagreable que vous la vueilliez faire finir par ma mort ? J’ay pris la hardiesse de vous apporter ce que vous vouliez de moy : ce cœur ne vous doit-il pas estre plus agreable en vie que mort ? Que s’il vous plaist qu’il meure, voilà un poignard qui abregera ce que vostre rigueur fera avec le temps. La nymphe à toutes ces paroles ne respondit autre chose, sinon : Ah ! Leonide, vous m’avez trahie !

Et à ce mot elle se retira dans l’allée où elle trouva un siege fort à propos, car elle estoit tant hors de soy qu’elle ne sçavoit où elle estoit. Là le chevalier se rejette à genoux, et moy je m’en vins à l’autre costé, et luy dis : Comment, madame, vous dites que je vous ay trahye ? Pourquoy m‘ accusez-vous de cecy ? Je vous jure par le service que je vous ay voué n’avoir rien sceu de cet affaire, et que Fleurial m’a deceue aussi bien que vous. Mais je loue Dieu que la tromperie soit si advantageuse pour chacun. Dieu mercy, voicy le cœur de Lindamor, que Fleurial vous avoit promis, mais le voicy en estat de vous faire service : ne devez-vous pas estre bien aise de ceste trahison ?

Il seroit trop long à raconter tous les discours que nous eusmes. Tant y a qu’en fin nous fismes la paix, et de telle sorte, que ceste amour fut plus estroictement liée qu’elle n’avoit jamais esté ; toutesfois avec condition qu’à l’heure mesme il partiroit pour aller où Amasis et Clidaman l’avoient envoyé. Ce depart fut mal-aysé, toutesfois il falut obeyr, et ainsi, après avoir baisé la main à Galathée, sans nulle faveur plus grande, il partit. Bien s’en alla-t’il avec asseurance qu’à son retour il pourroit la voir quelquefois à ceste mesme heure et en ce mesme lieu.

Mais que sert-il de particulariser toute chose ? Lindamor retourna où ceux qui estoient à luy l’attendoient, et de là en diligence alla où Clidaman pensoit qu’il fust, et par les chemins bastit mille prudentes excuses de son sejour, tantost accusant les incommoditez des montagnes, et tantost d’une maladie qui encor paroissoit à son visage, à cause de ses blesseures. Et luy semblant que tout ce qui l’esloignoit de sa dame, n’estoit pas affaire qui meritast plus long sejour, il revint, avec permission d’Amasis et de Clidaman, en Forests, où estant arrivé et ayant rendu bon conte de sa charge, il fut honoré et caressé comme sa vertu le meritoit. Mais tout cela ne luy touchoit point au cœur, au prix du bon accueil qu’il recevoit de la nymphe, qui depuis son dernier depart avoit accreu de sorte sa bonne volonté, que je ne sçay si Lindamor avoit occasion de se dire plus amant qu’aimé.

Ceste recherche passa si outre, qu’un soir estant dans le jardin, il la pressa plusieurs fois de luy permettre qu’il la demandast à Amasis, qu’il s’asseuroit avoir rendu tant de bons services et à elle, et à son fils , qu’ils ne luy refuseroient point ceste grace. Elle luy respondit : Vous devez douter de leur volonté plus que de vos merites, et devez estre moins asseuré de vos merites que de ma bonne volonté. Toutesfois je ne veux point que vous leur en parliez, que Clidaman ne se marie ; je suis plus jeune que luy, je puis bien attendre autant. – Ouy bien vous, respondit-il incontinent, mais non pas la violence de ma passion. Pour le moins, si vous ne me voulez accorder ce remede, donnez m’en un qui ne peut vous nuire, si vostre volonté est telle que vous me dites. – Si je le puis, dit-elle, sans m’offenser, je le vous promets. Apres luy avoir baisé la main : Madame, luy dit-il, vous m’avez promis de jurer devant Leonide, et devant les dieux, qui oyent nos discours, que vous serez ma femme, comme je fais serment devant eux-mesmes de n’en avoir jamais d’autre.

Galathée fut surprise. Toutesfois, feignant que ce fust en partie pour le sement qu’elle en avoit fait, et en partie en ma persuasion, quoy que veritablement ce fust à celle de son affection, elle le contenta, et le luy jura entre mes mains, à condition que jamais Lindamor ne reviendroit en ce jardin, que le mariage ne fust declaré ; et cela pour empscher que l’occasion ne les fist passer plus outre. Voilà Lindamor le plus content qui fut jamais, plein de toute sorte d’esperance, pour le moins de toutes celles qu’un amant peut avoir estant aimé, et n’attendant que la conclusion promise de ses desirs, quand amour, ou plustost la fortune, voulut se mocquer de luy, et luy donner le plus cruel ennuy qu’autre peut avoir. O Lindamor, quelles vaines propositions sont les vostres ?

En ce temps, Clidaman estoit party pour aller chercher avec Guiemants les hazards des armes et pour lors il se trouvoit en l’armée de Meroüée. Et encor qu’il y fust allé secrettement, si est- ce que ses actions le descouvrirent assez, et parce qu’Amasis ne vouloit pas qu’il y demeurast de ceste sorte, elle fit levée de toutes les forces qu’elle peut pour luy envoyer, et comme vous sçavez, en donna la charge à Lindamor et retint Polemas pour gouverner sous elle à toutes ses provinces jusques à la venue de son fils. Ce qu’elle fit, tant pour satisfaire à ces deux grands personnages, que pour les separer un peu ; car, depuis le retour de Lindamor, ils avoient tousjours eu quelque pique ensemble, fust que rien n’est de si secret, qui en quelque sorte ne se descouvre, et qu’à ceste occasion Polemas eust quelque vent que ce fust luy, contre qui il avoit combattu ou bien que l’amour seul en fust la cause. Tant y a que chacun cognoissoit bien le peu de bonne volonté qu’ils se portoient.

Or Polemas demeuroit fort content et Lindamor ne s’en alloit pas mal volontiers, l’un pour demeurer pres de sa maistresse, et l’autre pour avoir occasion faisant service à Amasis de se l’obliger, esperant par ceste voye de se faciliter le chemin au bien auquel il aspiroit. Mais Polemas qui cognoissoit à l’œil combien il estoit defavorisé, et combien au rebours son rival recevoit de faveurs, n’ayant guiere d’esperance ny en ses services ni en ses merites, recourut aux artifices.

Et voicy comment : il apposte un homme, mais un homme le plus fin et le plus rusé qui fust jamais en son mestier, à qui sans le faire recognoistre à personne de la cour, il fit secrettement voir Amasis, Galathée, Silvie, Silere, moy, et toutes ces autres nymphes. Et non seulement luy monstra le visage, mais luy raconta tout ce qu’il sçavoit de nous toutes, voire des choses plus secrettes dont comme vieil courtisan, il estoit bien informé, et puis le pria de se feindre druide et grand devin. Il vint dans ce grand bois de Savigneu, pres de beaux jardins de Mont-brison, où sur la petite riviere qui y passe presque au travers, il fit une logette. Et demeura là quelques jours, faisant le grand devineur, si bien que le bruit en vint jusques à nous, et mesmes Galathée le sçachant, l’alla trouver pour apprendre quelle seroit sa fortune.

Ce rusé sceut si bien contrefaire son personnage, avec tant de circonstances et de ceremonies, qu’il faut qu j’advoue le vray, j’y fus deceue aussi bien que les autres. Tant y a que la conclusion de sa finesse fut de luy dire que le Ciel luy avoit donné par influence le choix d’un grand bien ou d’un grand mal, et que c‘estoit à sa prudence de les eslire. Que l’un et l’autre procedoient de ce qu’elle devoit aimer, et que si elle mesprisoit son advis, elle seroit la plus mal-heureuse personne du monde et au contraire tres heureuse, si elle faisoit bonne deliberation ; que si elle le vouloit croire, il luy donneroit des cognoisssances si certaines de l’un et de l’autre, qu’il ne tiendroit qu’à elle de les discerner. Et luy regardant la main, puis le visage, il luy dit : Un tel jour estant dans Marcilly, vous verrez un homme vestu d’une telle couleur ; si vous l’espousez, vous estes la plus miserable du monde.

Puis il luy fit voir dans un miroir, un lieu qui est le long de la riviere de Lignon, et luy dit : Voyez vous ce lieu, allez-y à telle heure, vous y trouverez un homme qui vous rendra heureuse si vous l’espousez. Or Climante [tel est le nom de ce trompeur] avoit finement sceu et le jour que Lindamor devoit partir, et la couleur dont il seroit vestu, et son dessein estoit que Polemas, feignant d’aller à la chasse, se trouveroit au lieu qu’il avoit fait voir dans le miroir.

Or oyez, je vous supplie, comme le tout est reussi. Lindamor ne faillit point de venir vestu comme avoit dit Climante, et au mesme jour Galathée qui, avoit bonne memoire de Lindamor, demeura si estonné qu’elle ne sceust respondre à ce qu’il luy disoit. Le pauvre chevalier creut que c’estoit le desplaisir de son esloignement, de sorte qu’apres luy avoir baisé la main, il partit, et s’en alla à l’armée, plus content que ne vouloit sa fortune. Si j’eusse sceu qu’elle fust mise en ceste opinion, j’eusse tasché de l’en divertir, mais elle me le tint si secret que pour lors je n’en eus aucune cognoissance.

Depuis, s’approchant le jour que Climante luy avoit dit qu’elle trouveroit sur les rives de Lignon celuy qui la rendroit heureuse, elle ne me voulut pas dire entierement son dessein, mais seulement me fit entendre qu’elle vouloit sçavoir si le druide estoit veritable en ce qu’il luy avoit dit, qu’aussi bien la cour estoit si seule, qu’il n’y avoit plus de plaisir, et que la solitude seroit pour un temps plus agreable ; qu’elle estoit resloue d’aller en son palais d’Isoure, la plus seule qui luy seroit possible, et que des nymphes elle ne vouloit avoir Silvie et moy, sa nourrice, et le petit Meril. Quant à moy qui estois ennuyée de la cour, je luy dis qu’il seroit bien à propos de s’y aller un peu divertir. Et ainsi faisant entendre à Amasis, qu’elle s’y vouloit purger, elle s’y en alla le lendemain. Mais ç’avoit esté sa nourrice qui l’avoit fortifiée en ceste opinion, car ceste bonne vieille, qui aimoit tendrement sa nourrice, estant de facile creance en ses predictions, comme sont la pluspart de celles de son aage, luy conseilla de le faire, et l’en pressa de sorte, que la trouvant desja toute disposée, il luy fut aisé de la mettre en ce labyrinthe.

Ainsi donc nous voilà toutes trois seules en ce palais. Pour moy, je ne fus de ma vie plus estonnée, car figurez-vous trois personnes dans ce grand bastiment. Mais la nymphe, qui avoit bien remarqué le jour que Climante luy avoit dit, se prepara le soir auparavant pour y aller, et le matin s’habilla le plus à son advantage qu’elle peut, et nous commanda d’en faire de mesme. De ceste sorte nous allons dans un chariot jusques au lieu assigné, où estant arrivées par hazard à l’heure mesme qu’avoit dit Climante, nous trouvasmes un berger presque noyé, et encores à moitié couvert de boue et de gravier, que la fureur de l’eau avoit jetté contre notre bord.

Ce berger estoit Celadon, je ne sçay si vous le cognoissez, qui par hazard estant tombé dans Lignon, avoit failly de se noyer. Mais nous arrivasmes si à propos, que nous le sauvasmes, car Galathée, croyant que ce fust cestuy-cy qui la devoit rendre heureuse, dés lors commença de l’aymer de telle sorte, qu’elle ne plaignoit point sa peine à nous ayder à le porter dans le chariot et de là jusques au palais sans qu’il revinst. Pour lors le sable, l’effroy de la mort et les taches qu’il avoit au visage gardoient que sa beauté ne se pouvoit remarquer. Et quant à moy, je maudissois l’enchanteur, et le devin qui estoit cause que nous avions ceste peine, car je vous jure que je n’en eus de ma vie tant. Mais depuis qu’il fut revenu, et que son visage ne fut plus souillé, il parut le plus bel homme qui se puisse dire, outre qu’il a l’esprit ressentant tout autre chose plustost que le berger. Je n’ay rien veu en nostre cour de plus civilizé ny de plus digne d’estre aimé, si bien que je ne m’estonne pas si Galathée en est tant esperdument amoureuse qu’à peine le peut-elle abandonner la nuict. Mais certes elle se trompe bien, d’autant que ce berger est perdu d’amour pour une bergere nommée Astrée. Si est-ce que toutes ces choses n’ont pas fait un coup contre Lindamor, parce que la nymphe ayant trouvé vray ce que le menteur luy a dit, est resolue de mourir plustost que d’espouser Lindamor, et s’estudie par toute sorte d’artifice de se faire aimer à ce berger, qui ne fait, mesme en sa presence, que souspirer l’esloignement d’Astrée. Je ne sçay si la contrainte où il se trouve (car elle ne le veut point laisser sortir du palais) ou si l’eau qu’il beut quand il tomba dans la riviere en est la cause. Tant y a que depuis il est allé trainant, tantost dans le lict, tantost dehors, mais en fin il a pris une fievre si ardente, que ne sçachant plus de remede à sa santé, la nymphe me commanda de venir en diligence vous querir à fin que vissiez ce qui seroit necessaire pour le sauver.

Le druyde estoit demeuré fort attentif durant ce discours, et fit divers jugements selon les sujets des paroles de sa niece, et peut-estre assez approchans du vray, car il cogneut bien qu’elle n’estoit pas du tout exempte ny d’amour, ny de faute. Toutesfois, comme fort advisé qu’il estoit, il dissimula avec beaucoup de discretion, et dit à sa niece qu’il estoit tres-aise de pouvoir servir Galathée, et mesme en la personne de Celadon, de qui il avoit tousjours aimé les parens, et qu’encor qu’il fust berger, il ne laissoit d’estre de l’ancien tige des chevaliers, et que ses ancestres avoient esleu ceste sorte de vie pour plus reposée, et plus heureuse que celle des cours ; qu’à ceste occasion, il le falloit honnorer et faire bien servir, mais que ceste façon de vivre dont usoit Galathée n’estoit ny belle pour la nymphe, ny honnorable pour elle ; qu’estant arrivé au Palais et ayant veu ses déportements, il luy diroit comme il voulouit qu’elle se gouvernast.

La nymphe un peu honteuse luy respondist, qu’il y avoit longtemps qu’elle avoit fait dessein de le luy dire, mais qu’elle n’avoit eu ny la hardiesse ni la commodité ; qu’à la verité Climante estoit cause de tout le mal. – O ! respondit Adamas, s’il y avoit moyen de l’attraper, je luy ferois bien payer avec usure le faux tiltre qu’il s’est usurpé de druyde. – Cela sera fort aisé, dit la nymphe, par le moyen que je vous diray. Il dit à Galathée qu’elle retournast deux ou trois fois au lieu, où elle devoit trouver cest homme, en cas qu’elle ne l’y rencontrast la premiere fois. Je sçay que Polemas et luy ayant esté trop tardifs le premier jour, ne manquerent d’y venir les autres suivants; qui voudra surprendre ce trompeur, il ne faut que se cacher au lieu que je vous monstreray, où sans doute il viendra. Et quant au jour, vous le pourrez sçavoir de Galathée, car quant à moi je l’ay oublié.


LE DIXIESME LIVRE
DE LA PREMIERE
Partie d'Astrée


Avec ces disours, le druyde et la nymphe tromperent une partie de la longueur du chemin, ayant esté et l’un et l’autre si attentifs, que presque sans y penser, ils se trouverent aupres du palais d’Isoure, Mais Adamas qui vouloit en toute façon remedier à ceste vie, l’instruisit de tout ce qu’elle avoit à dire de luy à Galthée, et sur tout de ne point luy faire entendre qu’il ait desapreuvé ses actions : Car, disoit-il, je cognois bien que le courage de la nymphe se doit vaincre par douceur et non par force. Mais cependant, ma niece, souvenez vous de vostre devoir, et que ces amourachements sont honteux, et pour ceux qui en sont atteints, et pour ceux qui les favorisent.

Il eust continué ses remonstrances, si, à l’entrée du palais, ils n’eussent rencontré Silvie qui les conduisit où estoit Galathée ; pour lors, elle se promenoit dans le plus proche jardin, cependant que Celadon reposoit. Soudain qu’elle les aperceut, elle s’en vint à eux, et le druyde d’un genouil en terre, la salua en luy baisant la robbe, et de mesme Leonide ; mais les relevant, elle les embrassa tous deux, remerciant Adamas de la peine qu’il avoit prise de venir, avec asseurance de s’en revancher en toutes les occasions qu’il luy plairoit. Madame, dit-il, tous mes services ne sçauroient meriter la moindre de ces belles paroles. Je regrette seulement que ce qui se presente ne soit une preuve plus grande de mon affection, afin qu’en quelque sorte vous puissiez cognoistre que si je suis vielly sans vous avoir fait service, ce n’a pas esté faute de volonté, mais de n’avoir eu l’heur d’estre employé. – Adamas, respondit la nymphe, les services que vous avez rendus à Amasis, je les tiens pour miens, et ceux que j’ay receus de vostre niece, je les reçois comme de vous. Par ainsi vous ne pouvez pas dire qu’en la personne de ma mere vous ne m’avez beaucoup servie, et qu’en celle de vostre niece, vous n’ayez bien souvent esté employé. Quelquefois, si je puis, je recognoistray ces services tous ensemble, mais en ce qui se presente à ceste heure, ressouvenez-vous, puis qu’il n’y a rien de plus douleurex que les blessures qui sont aux parties plus sensibles, qu’ayant l’esprit blessé vous ne sçauriez jamais trouver occasion de me servir qui me fust plus agreable que celle-cy. Nous en reparlerons à loisir, cependant allez vous reposer, et Silvie vous conduira en vostre chambre, et Leonide me rendra conte de ce qu’elle a fait.

Ainsi s’en alla le druyde.

Et Galathée caressant Leonide plus que de coustume, luy demanda des nouvelles de son voyage, à quoi elle satisfit : Mais, continua-t’elle, madame, je loue Dieu que je vous retrouve plus joyeuse que je ne vous avois laissée. – M’amie, luy dit la nymphe, la guerison toute évidente de Celadon m’a rapporté ce bien, car il faut que vous sçachiez que vous ne fustes pas à une lieue d’icy qu’il se resveilla sans fievre, et depuis est allé amendant de sorte, que luys mesme espere de se pouvoir lever dans deux ou trois jours. – Voilà, respondit Leonide, les meilleures nouvelles qu’à mon retour j’eusse peu desirer, que si je les eusse sceuesplustost, je n’eusse pas conduit ceans Adamas. – Mais à propos, dit Galathée, que dit-il de cest accident ? car je m’asseure que vous luy avez tout declaré. – Vous me pardonnerez, madame, dit Leonide, je ne luy ay dit que ce que j’ay pensé ne luy pouvoir estre caché lors qu’il seroit icy. Il sçait l’amitié que vous portez à Celadon, que je luy ay dit estre procedée de pitié, il cognoit fort bien ce berger et tous ceux de sa famille et s’asseure de luy pouvoir persuader tout ce qu’il luy plaira. Et je croy, quant à moy, si vous l’y employez, qu’il vous servira, mais il faudroit luy parler ouvertement. – Mon dieu ! dit la nymphe, est-il possible ? je suis certaine que s’il l’entreprend, le tout ne peut reussir qu’à mon contentement, car sa prudence est si grande et son jugement aussi, qu’il ne peut que venir à bout de tout ce qu’il commencera. – Madame, dit Leonide, je ne vous parle point sans fondement, vous verrez, si vous servez de luy, ce qui sera.

Voilà la nymphe la plus contente du monde, se figurant desja au comble de ses desirs. Mais cependant qu’elles discouroyent ainsi, Silvie et Adamas s’entretenoyent de ce mesme affaire, car la nymphe qui avoit beaucoup de familiarité avec le druyde luy en parla dés l’abord tout ouvertement. Luy qui estoit fort advisé, pour sçavoir si sa niece luy avoit dit la verité, la pria de luy raconter tout ce qu’elle en sçavoit. Silvie qui vouloit en toute sorte rompre ceste pratique, le fit sans dissimulation, et le plus briefvement qu’il luy fut possible, de ceste sorte :

Histoire de Leonide[modifier]

Sçachez que pour mieux vous faire entendre tout ce que vous me demandez, je suis contrainte de toucher les particularitez d’autre que de Galathée, et je le feray d’autant plus volontiers, qu’il est mesme à propos que pour y pouvoir à l’advenir, elles ne vous soient point cachées. C’est de Leonide dont je parle, que le destin semble vouloir embrouiller d’ordinaire aux desseins de Galathée. Ce que je vous en dis, n’est pas pour la blasmer, ou pour le publier, car le vous disant, je ne le croy moins secret, que si vous ne l’aviez pas sceu. Il faut donc, que vous entendiez, qu’il y a fort longtemps que la beauté et les merites de Leonide luy acquirent, apres une longue recherche, l’affection de Polemas. Et parce que les merites de ce chevalier ne sont point si petits, qu’ils ne puissent se faire aimer, vostre niece ne se contenta d’estre aymée, mais voulut aussi aymer ; toutesfois elle s’y conduisit avec tant de discretion, que Polemas mesme fut longuement sans en rien sçavoir. Je sçay que vous avez aimé, et que vous sçavez mieux que moy, combien mal aisément se peut cacher amour, tant y a qu’en fin le voile estant osté, et l’un et l’autre se cogneut, et amant et aimé ; toutesfois ceste amitié estoit si honneste, qu’elle ne leur avoit permis de se l’oser declarer.

Apres le sacrifice qu’Amasis fait tous les ans le jour qu’elle espousa Pymandre, il advint que l’apres-dinée nous trouvans toutes dans les jardins de Montbrison, pour passer plus joyeusement ceste heureuse journée, elle et moy, pour nous garentir du soleil, nous estions assises sous quelques arbres qui faisoyent un agreable ombrage. A peine y estions-nous que Polemas se vint mettre parmy nous, feignant que ç’avoit esté par hazard qu’il nous eust rencontrées, quoy que j’eusse bien pris garde qu’il y avoit long-temps qu’il nous accompagnoit de l’œil. Et parce que nous demeurions sans dire mot, et qu’il avoit la voix fort bonne, je luy dis qu’il nous obligeroit fort s’il vouloit chanter. Je le feray, dit-il, si ceste belle, monstrant Leonide, me le commande. – Un tel commandement, dit-elle, seroit une indiscretion, mais j’y employeray bien ma priere, et mesmes si vous avez quelque chose de nouveau. – Je le veux, respondit Polemas, et de plus je vous asseureray que ce que vous orrez, n’a esté fait que durant le sacrifice, cependant que estiez en oraison. – Et quoy, luy dis-je, ma compage est donc le sujet de ceste chanson ? – Ouy certes, me respondist-il, et j’en suis tesmoing. Et alors il commença de ceste sorte.

Stances d’une Dame en devotion.[modifier]


Dans le temple sacré, les grands dieux adorait
Celle que tous les cœurs adorent d’ordinaire :
Elle, sans qui la grace au monde ne peut plaire,
Des yeux et de la voix, des graces requeroit.

Et bien qu’elle voulust ses beaux yeux desarmer,
Et laisser de sa voix les appas et les charmes,
Ses beaux yeux et sa voix avoyent de telles armes,
Qu’on ne pouvoit la voir ny l’ouyr sans l’aymer.

Si quelquefois ses yeux d’un sainct zele enflambez,
Vont mignardant le ciel, toute ame elle mignarde,
Et si demy fermez en bas elle regarde,
O que leurs mouvemens ont de traits desrobez !

Que si quelque souspir va du cœur s’esgarant,
Quand les douceurs du ciel en esprit elle espreuve,
O que cet air fuitif incontinent tetreuve
D’autres souspirs esmeus d’un esprit different !

O grand Dieu, disoit elle, ayez pitié de moy !
Et mon desir alors s’efforceoit de luy dire :
Ayez pitié de moy, qui la pité desire :
Les effects de pitié doit ressentir en soy.

Sois pere, disoit-elle, et non juge en courroux,
Puis que tu veux, ô Dieu, que pere l’on t’appelle.


Sois ma dame, doisois-je, et non pas ma cruelle,
Puis que tant de beauté te rend dame de tous.

Regarde ta bonté plustost que ta rigueur,
Quand tu veux chastier, disoit-elle, une offense,
Et moy je luy disois : Et toy de mesme pense,
Qu’à tes yeux tant humains doit ressembler ton cœur.

Souviens toy, disoit-elle, ô grand Dieu, que je suis
A toy ma naissance et que toy seul j’adore.
Et moy je suis à toy, disois-je, et sçache enore
Que nulle autre que toy adorer je ne puis.

Mesure, disoit-elle, à l’Amour ta pitié.
Et lors elle tranchoit pour un temps son murmure.
Et moy je luy disois : Et toy, belle mesure
Ta pitié, non à moy, mais à mon amitié.

Ses vœux furent receus, et les miens repoussez,
Et toutesfois les miens avoyent bien plus de zele,
Car de la seule foy les siens naissoyent en elle,
Moy je voyais la saincte où les miens sont dressez.

Elle obtint le pardon (mais qui peut refuser
Chose qu’elle demande ?) et j’en portay la peine,
Car depuis s’esloignant de toute chose humaine,
Elle ne me vid plus que pour me mespriser.

Est-ce ainsi, dis-je lors, que t’ayant fait mercy,
Au lieu de pardonner tu me fais un outrage ?
O grand Dieu ! puny-la d’un si mauvais courage,
Car si je faus, ses yeux me l’ordonnent ainsi.

Nous estions demeurées fort attentifves, et peut-estre j’eusse sceu quelque chose d’avantage, n’eust esté que Leonide, craignant que Polemas ne déclarast ce qu’elle me vouloit cacher, soudain qu’il eut parachevé prit la parole. Je gage, dit-elle, que je devieneray pour qui ceste chanson a esté faite. Et lors s’approchant de son oreille, fit semblant de la nommer ; mais en effect elle luy dit qu’il prist garde à ce qu’il diroit devant moy. Luy comme discret, se retirant, luy repondit : Vous n’avez pas deviné, je vous jure que ce n’est pas pour celle que vous m’avez nommée. Je m’apperceus alors qu’elle se cachoit de moy, qui fut cause que feignat de cuillir quelques fleurs, je m’ostay d’auprès d’eux et m’en allay d’un autre costé, non toutesfois sans avoir l’oeuil à leurs actions.

Or, depuis, Polemas mesme m’a raconté le tout, mais ç’a esté apres que son affection a esté passée, car tant qu’elle a continué, il n’a pas esté en mon pouvoir de luy faire rien advouer.

Estans donc demeurez seuls, ils reprindrent les brisées qu’ils avoient laissées, et elle fut la premiere qui commença : Et quoi, Polemas, dit-elle, vous vous jouez ainsi de vous amies ? Advouez la vérité, pour qui sont ces vers ? – Belle nymphe, dit-il, en vostre ame vous sçavez aussi bien pour qui ils sont que moy. – Et comment, dit-elle, me croyez-vous quelque devineuse ? – Ouy certes, respondit Polemas, et de celles qui n’obéissent pas au dieu qui parle par leur bouche, mais qui se font obeir à luy. – Comment entendez-vous cet enigme ? dit la nymphe ? – J’entends, repliqua-t’il, qu’amour parle par vostre bouche, autrement vos paroles ne seroient pas si pleines de feux et d’amour qu’elles peussent allumer en tous ceux qui les oyent des brasiers si ardents. Et toutesfois vous ne luy obeissez point, encor qu’il commande que qui aime soit aimé ; car toute desobeissante, vous faites que ceux qui meurent d’amour pour vous, vous peuvent bein ressentir belle, mais non jamais amante ny seulement pitoyable. J’en jure pour mon particulier, qui puis avec verité jurer n’y avoir au monde de beauté plus aimée que la vostre l’est de moy.

En disant ces dernieres paroles il rougit, et elle sousrit en luy respodant : Polemas, Polemas, les vieux soldats par leur playes monstrent le tesmoignage de leur valeur, et ne s’en plaignent point ; vous qui vous plaignez des vostres, seriez bien empesché de les monstrer, si Amour comme vostre general, pour vous donner digne salaire, demandoit de les voir. – Cruelle nymphe, dit le chevalier, vous vous trompez, car je luy dirois seulement : O Amour ! oste ce bandeau, et regarde les yeux de mon ennemie. Car il n’auroit pas si tost ouvert les yeux qu’il ressentiroit les mesmes playes que je prote au cœur, non point comme vous dites en me plaignant, mais tant s’en faut en faisant ma gloire d’avoir un si digne autheur de ma blesseure. Par ainsi jugez qui si Amour vouloit entrer en raison avec moy, je luy aurois plustost satisfait qu’à vous, car il ressentiroit les mesmes coups, ce que vous ne pouvez, d’autant qu’un feu ne se peut brusler soy-mesme. Si ne devez-vous pas, encor qu’insensible à vos beautez, l’estre à nos larmes, ny estre marrie, où les armes du merite ne peuvent resister, si celles de la pitié pour les moins rebouchent le tranchant de vos rigueurs, à fin que de mesme qu’on vous adore comme belle, on vous puisse louer comme humaine.

Leonide aimoit ce chevalier, et toutesfois ne vouloit pas qu’il le sceut encores ; mais aussi elle craignoit qu’en luy ostant l’espoir entierement, elle ne luy fist perdre le courage. Cela fust cause qu’elle luy respondit : Si vostre amitié est telle, le temps m’en donnera plus de cognoissance que ces paroles trop bien dictes pour proceder d’affection ; car à ce que j’ay ouy dire, l’Affection ne peut estre sans passion, et la passion ne peut permettre à l’esprit un si libre discours. Mais quand le temps m’en aura autant dit que vous, vous devez croire que je ne suis ny de pierre, ny si mescognoissante que vos merites ne me soient cogneus, et que vostre amitié ne m’esmeuve ; jusques alors n’esperez de moy, que cela mesme que vous pouvez de mes compagnes en general.

Le chevalier luy voulut baiser la main pour ceste asseurance, mais parce que Galathée la regardoit : Chevalier, luy dit-elle, soyez discret, chacun a l’oeil sur nous, si vous me traittez de ceste sorte vous me perdrez. Et à ce mot elle se leva et vint entre nous qui allions cueillant des fleurs.

Voilà la premiere ouverture qu’ils se firent de leurs volontez, qui donna occasion à Galathée de s’en mesler. Car s’estant apperceue de ce qui s’estoit passé au jardin, et ayant dés long-temps fait dessein d’acquerir Polemas, voulut le sçavoir ce qui s’estoit passé entre Leonide et luy, parce qu’elle s’est tousjours rendue fort familiere à vostre niece, et qu’elle a monstré de la particulariser en ses secrets, la nymphe n’osa luy nier entierement la verité de ceste recherche. Il est vray qu’elle luy teut ce qui estoit de sa volonté propre, et sur ce discours, Galathée voulut sçavoir les paroles particulieres qu’ils estoient dictes, en quoy vostre niece en partie satisfit, et en partie dissimula. Si est-ce qu’elle en dit assez pour accroistre de telle sorte le dessein de Galathée que depuis ce jour elle resoulut d’en estre aimée, et entreprit ceste œuvre avez de tels artifices, qu’il estoit impossible qu’il advinst autrement. D’abord elle deffendit à Leonide de continuer plus outre ceste affection, et puis luy dit qu’elle en coupast toutes les racines, parce qu’elle sçavoit bien que Polemas avoit autre dessein, et que cela ne luy serviroit qu’à se faire mocquer. Outre que si Amasis venoit à le sçavoir, elle en seroit offensée.

Leonide qui alors n’avoit pas plus de malice qu’un enfant, receut les paroles de la nymphe comme de sa maistresse, sans penetrer au dessein qui les luy faisoit dire et ainsi demeura quelques jours si retirée de Polemas qu’il ne sçavoit à quoi il en estoit. Au commencement cela le rendoit plus ardent en la recherche, car c’est l’ordinaire de ces jeunes esprits de desirer avec plus de violence ce qui leur est plus difficile. Et de faict il continua de sorte, que Leonide avoit assez de peine à dissimuler le bien qu’elle luy vouloit, et en fin le sceut si mal faire que Polemas cogneut bien qu’il estoit aimé. Mais voyez ce que l’Amour ordonne ! ce jeune amant, apres avoir trois ou quatre mois continué ceste recherche d’autant plus violemment qu’il avoit monis d’asseurance de la bonne volonté qu’il desiroit, aussi tost presque qu’il en est certain, perd sa violence, peu à peu aime si froidement, que d’autant que la fortune et l’amour, quand ils commencent à descendre, tombent tout à fait, la nymphe ne se prit garde qu’elle demeura la seule en ceste affection.

Il est vray que Galathée qui survint là dessus en fut en partie la cause ; car, ayant dessein sur Polemas, elle usa de tel artifice et se servit si bien, et de son authorité et du temps, que l’on peut dire qu’elle le luy desroba insensiblement, parce que quand Leonide le rudoyoit, Galathée le favorisoit, et quand l’autre fuyoit sa compagnie, celle-cy l’attiroit à la sienne. Et cela continua si longuement et si ouvertement que Polemas commença de tourner les yeux vers Galathée, et peu après le cœur les suivit ; car se voyant favoriser d’une plus grande que celle qui les mesprisoit, il se blasmoit de le souffrir sans ressentiment, et de n’embrasser la fortune qui toute riante le venoit rencontrer.

Mais, ô sage Adamas, voyez quelle gratieuse rencontre a esté celle-cy, et comme il a pleu à l’Amour de se jouer de ces cœurs. Il y avoit quelque temps que par l’ordonnance de Clidaman, Agis se rencontra serviteur de vostre niece, et comme vous sçavez, par l’élection de la fortune. Or, quoi que ce jeune chevalier ne fust point donné à Leonide de sa deliberation, si consentitil au don, et l’appreuva par les services que depuis il luy rendoit et qu’elle n’eut point desagreables, à ce qu’elle monstroit par ses actions. Mais quand Polemas entreprit de la servir, Agis qui comme avaricieux avoit tousjours les yeux sur son thresor, prit garde à l’amour naissante de ce nouvel amant, et quelquefois s’en plagnoit à elle. Mais la froideur de ses reponses, au lieu d’estreindre ses jalousies, seulement amortissoit peu à peu ses amours ; car, considerant combien il y avoit peu a’asseurance en son ame, il tascha de prendre une meilleure resolution qu’il n’avoit pas fait par le passé, et ainsi, pour ne voir un autre triompher de luy, il esleut plustot de s’eloigner. Recepte, à ce que j’ay ouy dire, la meilleure qu’une ame atteinte de ce mal puisse avoir pour s’en delivrer. Car tout ainsi que le commencement de l’amour est produit par les yeux, il me semble que celuy de son cintraire le doive estre par le deffaut de la veue, qui ne peut estre en rien tant qu’en l’absence, où l’oubly mesme couvre de ses cendres les trop vives representations de chose aimée.

Et de ce faict Agis parvint heureusement à son dessein, car à peine estoit-il entierement party, que l’amour partit aussi de son ame, y logeant en sa place de mepris de ceste volage. Si bien que Leonide en ce nouveau dessein d’acquerir Polemas, perdit celuy qui des-ja estoit entierement à elle.

Mais les brouilleries d’Amour ne s’arrestans pas là (car il voulut que Polemas ressentist aussi de son costé ce qu’il faisoit endurer à la nymphe), presque en ce mesme temps l’Affection de Lidamor prit naissance, et il advint que, tout ainsi que Leonide avoit desdaigné Agis pour Polemas, et Polemas Leonide pour Galathée, de mesme Galathée desdaigna Polemas pour Lindamor. De dire les folies que l’un et l’autre ont faites, il seroit trop mal aisé. Tant y a que Polemas se voyant enfin payé de la mesme monnoye dont il paya vostre niece, n’a peu pour cela perdre, ny l’esperance, ny l’amour, au contraire a recherché toute sorte d’artifice pour r’entrer en grace, mais jusques à ceste heure fort inutilement. Il est vray que s’il n’a peu rien obtenir de plus avantageux, il a pour le moins fait en sorte, que celuy qui a esté cause de son mal, n’a pas esté le possesseur de son bien ; car, soit par les artifices ou par la volonté des dieux, qu’un certain devot druide luy a declarée depuis quelque temps en ça, Lindamor n’est plus aimé. Et semble qu’Amour ait pris dessein de ne laisser jamais en repos l’estomac de Galathée, la memoire de l’un n’estant si tost effacée en son ame qu’une autre n’y prenne place.

Et nous voicy à ceste heure reduittes à l’amour d’un berger, qui comme berger peut en sa qualité meriter beaucoup, mais non point en celle de servituer de Galathée. Et toutesfois elle en est si passionée, que si son mal eust continué, je ne sçay ce qu’elle fust devenue, pouvant dire n’avoir jamais veu une telle curiosité ny un si grand soing que celuy qu’elle a eu durant son mal.

Mais ce n’est pas tout ; il faut qu’en ce que je vay vous dire, ô sage Adamas, vostre prudence face paroistre un de ses effects ordinaires. Vostre niepce est tant esprise de Celadon que je ne sçay si Galathée l’est d’avantage. Là dessus la jalousie s’est meslée entre elle et quoique j’aye tasché d’excuser et de rabatre ces coups le plus qu’il m’a esté possible, si est-ce que j’en desespere à l’advenir. C’est pourqoui je loue Dieu de vostre venue, car sans mentir je ne sçavois plus comme m’y conduire sans vous. Vous m’excuserez bien si je vous parle ainsi franchement de ce qui vous touche, l’amitié que vous porte à tous deux m’y contraint.

Ainsi paracheva Silvie son discours avec tant de demonstration de trouver ceste vie mauvaise, qu’Adamas l’en estima beaucoup. Et pour donner commencement, non point à la guerison du berger, mais à celle des nymphes, car ce mal estoit le plus grand, Adamas luy demanda quel estoit son adivs. Quant à moi, dit-elle, je voudrois commencer à leur oster la cause de leur mal, qui est ce berger, mais il le faut faire avec artifice, puis que Galathée ne veut point qu’il s’en aille. – Vous avez raison, respondit le druide, mais en attendant que nous le puissions faire, il faut bien garder qu’il ne devienne amoureux d’elles, d’autant que la jeunesse et la beauté ont une sympathie qui n’est pas petite, et ce seroit travailler en vain s’il venoit à les aymer. – O Adamas, dit Silvie, si vous cognoissiez Celadon comme moy, vous n’auriez point ceste crainte ; il est tant amoureux d’Astrée que toute la beauté du monde, hors la sienne, ne luy peut plaire, et puis il est encor assez mal pour songer à autre chose qu’à sa guerison. – Belle Silvie, resondit le druide, vous parlés bien en personne qui ne sçait guiere d’Amour et comme celle qui n’a encores senti ses forces. Ce petit dieu, d’autant qu’il commande à toute chose, se moque aussi de toute chose, si bien que quand il y a moins d’apparence qu’il doive faire un effect, c’est lors qu’il se plaist de faire cognoistre sa puissance. Ne vivez point vous mesme si asseurée, puis qu’il n’y a encor eu nulle sorte de vertu qui ne soit peu exempter de l’amour ; la chasteté mesme ne l’a sceu faire, tesmoin Endymion. – Voy, dit incontinent Silvie, pourquoy, ô sage Adamas, m’allez-vous presageant un si grand desastre ? – C’est afin, dit-il, que vous vous armiez contre les forces de ce dieu, de peur que vous asseurant trop en l’opinion de ce que vous jugez impossible, vous ne soyez surprise avant que de vous y estre preparée. J’ay ouy dire que Celadon est si beau, si discret et si accompli qu’il ne luy deffaut nulle des perfections qui font aimer ; si cela est, il y a du danger, d’autant que les trahisions d’amour sont si difficiles à descouvrir, qu’il ny en a eu encor un seul qui l’ait peu faire. – Laissez m’en la peine, dit-elle, et voyez seulement ce que vous voulez que je fasse en cest affaire dont nous avons discouru. – Il me semble, dit le druide, qu’il faut que ceste guerre se fasse à l’oeil, et quand j’auray veu comme va le monde, nous disposerons des affaires au moins mal qu’il nous sera possible, et cependant tenons nostre dessein secret.

Là dessus Silvie le laissa reposer, et vint retrouver Galthée qui avec Leonide, estoit pres du lict de Celadon ; car ayant sceu qu’il estoit esveillé, elles n’avoient peu ny l’une ny l’autr