Dialogues Philosophiques/Texte entier

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Maison d’édition : À l’enseigne du pot cassé
Collection : Scripta Manent N°43
Lieu d’édition : Paris
Année d’édition : 1929 (impression)




LE DÎNER


DU COMTE DE BOULAINVILLIERS



I. — AVANT DÎNER



L’ABBÉ COUET. — Quoi ! monsieur le comte, vous croyez la philosophie aussi utile au genre humain que la religion apostolique, catholique et romaine ?


LE COMTE DE BOULAINVILLIERS. — La philosophie étend son empire sur tout l’univers, et votre Église ne domine que sur une partie de l’Europe ; encore y a-t-elle bien des ennemis. Mais vous devez m’avouer que la philosophie est plus salutaire mille fois que votre religion, telle qu’elle est pratiquée depuis longtemps.


L’ABBÉ. — Vous m’étonnez. Qu’entendez-vous donc par philosophie ?


LE COMTE. — J’entends l’amour éclairé de la sagesse, soutenu par l’amour de l’Être éternel, rémunérateur de la vertu et vengeur du crime.


L’ABBÉ. — Eh bien ! n’est-ce pas là ce que notre religion annonce ?


LE COMTE. — Si c’est là ce que vous annoncez, nous sommes d’accord ; je suis bon catholique et vous êtes bon philosophe ; n’allons donc pas plus loin ni l’un ni l’autre. Ne déshonorons notre philosophie religieuse et sainte, ni par des sophismes et des absurdités qui outragent la raison, ni par la cupidité effrénée des honneurs et des richesses qui corrompent toutes les vertus. N’écoutons que les vérités et la modération de la philosophie ; alors cette philosophie adoptera la religion pour sa fille.


L’ABBÉ. — Avec votre permission, ce discours sent un peu le fagot.


LE COMTE. — Tant que vous ne cesserez de nous conter des fagots, et de vous servir de fagots allumés au lieu de raisons, vous n’aurez pour partisans que des hypocrites et des imbéciles. L’opinion d’un seul sage l’emporte sans doute sur les prestiges des fripons, et sur l’asservissement de mille idiots. Vous m’avez demandé ce que j’entends par philosophie ; je vous demande à mon tour ce que vous entendez par religion.


L’ABBÉ. — Il me faudrait bien du temps pour vous expliquer tous nos dogmes.


LE COMTE. — C’est déjà une grande présomption contre vous. Il vous faut de gros livres ; et à moi il ne faut que quatre mots : Sers Dieu, sois juste.


L’ABBÉ. — Jamais notre religion n’a dit le contraire.


LE COMTE. — Je voudrais ne point trouver dans vos livres des idées contraires. Ces paroles cruelles : « Contrains-les d’entrer, » dont on abuse avec tant de barbarie ; et celles-ci : « Je suis venu apporter le glaive et non la paix ; » et celles-là encore : « Que celui qui n’écoute pas l’Église soit regardé comme un païen, ou comme un receveur des deniers publics ; » et cent maximes pareilles, effraient le sens commun et l’humanité.

Y a-t-il rien de plus dur et de plus odieux que cet autre discours : « Je leur parle en parabole, afin qu’en voyant ils ne voient point, et qu’en écoutant ils n’entendent point ? » Est-ce ainsi que s’expliquent la sagesse et la bonté éternelle ?

Le Dieu de tout l’univers, qui se fait homme pour éclairer et pour favoriser tous les hommes, a-t-il pu dire : « Je n’ai été envoyé qu’au troupeau d’Israël, » c’est-à-dire à un petit pays de trente lieues tout au plus ?

Est-il possible que ce Dieu, à qui l’on fait payer la capitation, ait dit que ses disciples ne devaient rien payer ; que les rois « ne reçoivent des impôts que des étrangers, et que les enfants en sont exempts ? »


L’ABBÉ. — Ces discours qui scandalisent sont expliqués par des passages tout différents.


LE COMTE. — Juste ciel ! qu’est-ce qu’un Dieu qui a besoin de commentaire, et à qui l’on fait dire perpétuellement le pour et le contre ? qu’est-ce qu’un législateur qui n’a rien écrit ? qu’est-ce que quatre livres divins dont la date est inconnue, et dont les auteurs, si peu avérés, se contredisent à chaque page ?


L’ABBÉ. — Tout cela se concilie, vous dis-je. Mais vous m’avouerez du moins que vous êtes très content du discours sur la montagne.


LE COMTE. — Oui ; on prétend que Jésus a dit qu’on brûlera ceux qui appellent leur frère Raca, comme vos théologiens font tous les jours. Il dit qu’il est venu pour accomplir la loi de Moïse, que vous avez en horreur. Il demande avec quoi on salera si le sel s’évanouit. Il dit que bienheureux sont les pauvres d’esprit, parce que le royaume des cieux est à eux. Je sais encore qu’on lui fait dire qu’il faut que le blé pourrisse et meure en terre pour germer ; que le royaume des cieux est un grain de moutarde ; que c’est de l’argent mis à usure ; qu’il ne faut pas donner à dîner à ses parents quand ils sont riches. Peut-être ces expressions avaient-elles un sens respectable dans la langue où l’on dit qu’elles furent prononcées ; j’adopte tout ce qui peut inspirer la vertu : mais ayez la bonté de me dire ce que vous pensez d’un autre passage que voici :

« C’est Dieu qui m’a formé ; Dieu est partout et dans moi : Oserais-je le souiller par des actions criminelles et basses, par des paroles impures, par d’infâmes désirs ?

« Puissé-je, à mes derniers moments, dire à Dieu : Ô mon maître ! ô mon père ! tu as voulu que je souffrisse, j’ai souffert avec résignation ; tu as voulu que je fusse pauvre, j’ai embrassé la pauvreté ; tu m’as mis dans la bassesse, et je n’ai point voulu la grandeur ; tu veux que je meure, je t’adore en mourant. Je sors de ce magnifique spectacle en te rendant grâce de m’y avoir admis pour me faire contempler l’ordre admirable avec lequel tu régis l’univers. »


L’ABBÉ. — Cela est admirable ; dans quel père de l’Église avez-vous trouvé ce morceau divin ? est-ce dans saint Cyprien, dans saint Grégoire de Nazianze, ou dans saint Cyrille ?


LE COMTE. — Non ; ce sont les paroles d’un esclave païen, nommé Épictète ; et l’empereur Marc-Aurèle n’a jamais pensé autrement que cet esclave.


L’ABBÉ. — Je me souviens, en effet, d’avoir lu, dans ma jeunesse, des préceptes de morale dans des auteurs païens, qui me firent une grande impression ; je vous avouerai même que les lois de Zaleucus, de Charondas, les conseils de Confucius, les commandements moraux de Zoroastre, les maximes de Pythagore, me parurent dictées par la sagesse pour le bonheur du genre humain : il me semblait que Dieu avait daigné honorer ces grands hommes d’une lumière plus pure que celle des hommes ordinaires, comme il donna plus d’harmonie à Virgile, plus d’éloquence à Cicéron, et plus de sagacité à Archimède, qu’à leurs contemporains. J’étais frappé de ces grandes leçons de vertu que l’antiquité nous a laissées. Mais enfin tous ces gens-là ne connaissaient pas la théologie ; ils ne savaient pas quelle est la différence entre un chérubin et un séraphin, entre la grâce efficace à laquelle on ne peut résister et la grâce suffisante qui ne suffit pas ; ils ignoraient que Dieu était mort, et qu’ayant été crucifié pour tous, il n’avait pourtant été crucifié que pour quelques-uns. Ah ! monsieur le comte, si les Scipion, les Cicéron, les Caton, les Épictète, les Antonin, avaient su que « le Père a engendré le Fils, et qu’il ne l’a pas fait ; que l’Esprit n’a été ni engendré ni fait, mais qu’il procède par spiration tantôt du Père et tantôt du Fils ; que le Fils a tout ce qui appartient au Père, mais qu’il n’a pas la paternité ; » si, dis-je, les anciens, nos maîtres en tout, avaient pu connaître cent vérités de cette clarté et de cette force ; enfin, s’ils avaient été théologiens, quels avantages n’auraient-ils pas procurés aux hommes ! La consubstantialité surtout, monsieur le comte, la transsubstantiation, sont de si belles choses ! Plût au ciel que Scipion, Cicéron et Marc-Aurèle, eussent approfondi ces vérités ! ils auraient pu être grands-vicaires de monseigneur l’archevêque, ou syndics de la Sorbonne.


LE COMTE. — Çà, dites-moi en conscience, entre nous et devant Dieu, si vous pensez que les âmes de ces grands hommes soient à la broche, éternellement rôties par les diables en attendant qu’elles aient trouvé leur corps qui sera éternellement rôti avec elles ; et cela pour n’avoir pu être syndics de Sorbonne, et grands-vicaires de monseigneur l’archevêque ?


L’ABBÉ. — Vous m’embarrassez beaucoup ; car « hors de l’Église point de salut ».


Nul ne doit plaire au ciel que nous et nos amis.


« Quiconque n’écoute pas l’Église, qu’il soit comme un païen ou comme un fermier général. » Scipion et Marc-Aurèle n’ont point écouté l’Église ; ils n’ont point reçu le concile de Trente ; leurs âmes spirituelles seront rôties à jamais ; et quand leurs corps, dispersés dans les quatre éléments, seront retrouvés, ils seront rôtis à jamais aussi avec leurs âmes. Rien n’est plus clair, comme rien n’est plus juste : cela est positif.

D’un autre côté, il est bien dur de brûler éternellement Socrate, Aristide, Pythagore, Épictète, les Antonins, tous ceux dont la vie a été pure et exemplaire, et d’accorder la béatitude éternelle à l’âme et au corps de François Ravaillac, qui mourut en bon chrétien, bien confessé, et muni d’une grâce efficace ou suffisante. Je suis un peu embarrassé dans cette affaire ; car enfin je suis juge de tous les hommes ; leur bonheur ou leur malheur dépend de moi, et j’aurais quelque répugnance à sauver Ravaillac et à damner Scipion.

Il y a une chose qui me console, c’est que nous autres théologiens nous pouvons tirer des enfers qui nous voulons ; nous lisons dans les Actes de sainte Thècle, grande théologienne, disciple de saint Paul, laquelle se déguisa en homme pour le suivre, qu’elle délivra de l’enfer son amie Faconille, qui avait eu le malheur de mourir païenne.

Le grand saint Jean Damascène rapporte que le grand Macaire, le même qui obtint de Dieu la mort d’Arius par ses ardentes prières, interrogea un jour dans un cimetière le crâne d’un païen sur son salut : le crâne lui répondit que les prières des théologiens soulageaient infiniment les damnés.

Enfin nous savons de science certaine que le grand saint Grégoire, pape, tira de l’enfer l’âme de l’empereur Trajan : ce sont là de beaux exemples de la miséricorde de Dieu.


LE COMTE. — Vous êtes un goguenard ; tirez donc de l’enfer, par vos saintes prières, Henri IV, qui mourut sans sacrement comme un païen, et mettez-le dans le ciel avec Ravaillac le bien confessé ; mais mon embarras est de savoir comment ils vivront ensemble et quelle mine ils se feront.


LA COMTESSE DE BOULAINVILIERS. — Le dîner se refroidit ; voilà M. Fréret qui arrive, mettons-nous à table, vous tirerez après de l’enfer qui vous voudrez.



II. — PENDANT LE DÎNER


L’ABBÉ. — Ah ! madame, vous mangez gras un vendredi sans avoir la permission expresse de monseigneur l’archevêque ou la mienne ! ne savez-vous pas que c’est pécher contre l’Église ? Il n’était pas permis chez les Juifs de manger du lièvre, parce qu’alors il ruminait, et qu’il n’avait pas le pied fendu ; c’était un crime horrible de manger de l’ixion et du griffon.


LA COMTESSE. — Vous plaisantez toujours, monsieur l’abbé ; dites-moi de grâce ce que c’est qu’un ixion.


L’ABBÉ. — Je n’en sais rien, madame ; mais je sais que quiconque mange le vendredi une aile de poulet sans la permission de son évêque, au lieu de se gorger de saumon et d’esturgeon, pèche mortellement ; que son âme sera brûlée en attendant son corps, et que, quand son corps la viendra retrouver, ils seront tous deux brûlés éternellement, sans pouvoir être consumés, comme je disais tout à l’heure.


LA COMTESSE. — Rien n’est assurément plus judicieux ni plus équitable ; il y a plaisir à vivre dans une religion si sage. Voudriez-vous une aile de ce perdreau ?


LE COMTE. — Prenez, croyez-moi ; Jésus-Christ a dit : Mangez ce qu’on vous présentera. Mangez, mangez ; que la honte ne vous fasse dommage.


L’ABBÉ. — Ah ! devant les domestiques, un vendredi, qui est le lendemain du jeudi ! Ils l’iraient dire par toute la ville.


LE COMTE. — Ainsi vous avez plus de respect pour mes laquais que pour Jésus-Christ ?


L’ABBÉ. — Il est bien vrai que notre Sauveur n’a jamais connu les distinctions des jours gras et des jours maigres ; mais nous avons changé toute sa doctrine pour le mieux ; il nous a donné tout pouvoir sur la terre et dans le ciel. Savez-vous bien que, dans plus d’une province, il n’y a pas un siècle que l’on condamnait les gens qui mangeaient gras en carême à être pendus ? et je vous en citerai des exemples.


LA COMTESSE. — Mon Dieu, que cela est édifiant ! et qu’on voit bien que votre religion est divine !


L’ABBÉ. — Si divine que, dans le pays même où l’on faisait pendre ceux qui avaient mangé d’une omelette au lard, on faisait brûler ceux qui avaient ôté le lard d’un poulet piqué, et que l’Église en use encore ainsi quelquefois : tant elle sait se proportionner aux différentes faiblesses des hommes ! — À boire.


LE COMTE. — À propos, monsieur le grand-vicaire, votre Église permet-elle qu’on épouse les deux sœurs ?


L’ABBÉ. — Toutes les deux à la fois, non ; mais l’un après l’autre, selon le besoin, les circonstances, l’argent donné en cour de Rome, et la protection : remarquez bien que tout change toujours et que tout dépend de notre sainte Église. La sainte Église juive, notre mère, que nous détestons, et que nous citons toujours, trouve très bon que le patriarche Jacob épouse les deux sœurs à la fois : elle défend dans le Lévitique de se marier à la veuve de son frère ; elle l’ordonne expressément dans le Deutéronome ; et la coutume de Jérusalem permettait qu’on épousât sa propre sœur, car vous savez que quand Amnon, fils du chaste roi David, viola sa sœur Thamar, cette sœur pudique et avisée lui dit ces paroles : « Mon frère, ne me faites pas de sottises, mais demandez-moi en mariage à notre père, il ne vous refusera pas. »

Mais, pour revenir à notre divine loi sur l’agrément d’épouser les deux sœurs ou la femme de son frère, la chose varie selon les temps, comme je vous l’ai dit. Notre pape Clément VII n’osa pas déclarer invalide le mariage du roi d’Angleterre, Henri VIII, avec la femme du prince Arthur, son frère, de peur que Charles-Quint ne le fît mettre en prison une seconde fois, et ne le fît déclarer bâtard comme il l’était ; mais tenez pour certain qu’en fait de mariage, comme dans tout le reste, le pape et monseigneur l’archevêque sont les maîtres de tout quand ils sont les plus forts. — À boire.


LA COMTESSE. — Eh bien ! monsieur Fréret, vous ne répondez rien à ces beaux discours, vous ne dites rien !


M. FRÉRET. — Je me tais, madame, parce que j’aurais trop à dire.


L’ABBÉ. — Et que pourriez-vous dire, monsieur, qui pût ébranler l’autorité, obscurcir la splendeur, infirmer la vérité de notre mère sainte Église catholique, apostolique, et romaine ? — À boire.


M. FRÉRET. — Parbleu ! je dirais que vous êtes des juifs et des idolâtres, qui vous moquez de nous, et qui emboursez notre argent.


L’ABBÉ. — Des juifs et des idolâtres ! comme vous y allez !


M. FRÉRET. — Oui, des juifs et des idolâtres, puisque vous m’y forcez. Votre Dieu n’est-il pas né Juif ? n’a-t-il pas été circoncis comme juif ? n’a-t-il pas accompli toutes les cérémonies juives ? ne lui faites-vous pas dire plusieurs fois qu’il faut obéir à la loi de Moïse ? n’a-t-il pas sacrifié dans le temple ? votre baptême n’était-il pas une coutume juive prise chez les Orientaux ? n’appelez-vous pas encore du mot juif pâques la principale de vos fêtes ? ne chantez-vous pas depuis plus de dix-sept cents ans, dans une musique diabolique, des chansons juives que vous attribuez à un roitelet juif, brigand, adultère, et homicide, homme selon le cœur de Dieu ? Ne prêtez-vous pas sur gages à Rome dans vos juiveries, que vous appelez monts-de-piété ? et ne vendez-vous pas impitoyablement les gages des pauvres quand ils n’ont pas payé au terme ?


LE COMTE. — Il a raison ; il n’y a qu’une seule chose qui vous manque de la loi juive, c’est un bon jubilé, un vrai jubilé, par lequel les seigneurs rentreraient dans les terres qu’ils vous ont données comme des sots, dans le temps que vous leur persuadiez qu’Élie et l’antéchrist allaient venir, que le monde allait finir, et qu’il fallait donner tout son bien à l’Église « pour le remède de son âme, et pour n’être point rangé parmi les boucs ». Ce jubilé vaudrait mieux que celui auquel vous ne nous donnez que des indulgences plénières ; j’y gagnerais, pour ma part, plus de cent mille livres de rentes.


L’ABBÉ. — Je le veux bien, pourvu que sur ces cent mille livres vous me fassiez une grosse pension. Mais pourquoi M. Fréret nous appelle-t-il idolâtres ?


M. FRÉRET. — Pourquoi, monsieur ! Demandez-le à Saint-Christophe, qui est la première chose que vous rencontrez dans votre cathédrale, et qui est en même temps le plus vilain monument de barbarie que vous ayez ; demandez-le à sainte Claire qu’on invoque pour le mal des yeux, et à qui vous avez bâti des temples ; à saint Genou qui guérit de la goutte ; à saint Janvier dont le sang se liquéfie si solennellement à Naples quand on l’approche de sa tête ; à saint Antoine qui asperge d’eau bénite les chevaux dans Rome.

Oseriez-vous nier votre idolâtrie, vous qui adorez du culte de dulie dans mille églises le lait de la Vierge, le prépuce et le nombril de son fils, les épines dont vous dites qu’on lui fit une couronne, le bois pourri sur lequel vous prétendez que l’être éternel est mort ? vous enfin qui adorez d’un culte de latrie un morceau de pâte que vous enfermez dans une boîte, de peur des souris ? Vos catholiques romains ont poussé leur catholique extravagance jusqu’à dire qu’ils changent ce morceau de pâte en Dieu par la vertu de quelques mots latins, et que toutes les miettes de cette pâte deviennent autant de dieux créateurs de l’univers. Un gueux qu’on aura fait prêtre, un moine sortant des bras d’une prostituée, vient pour douze sous, revêtu d’un habit de comédien, me marmotter en une langue étrangère ce que vous appelez une messe, fendre l’air en quatre avec trois doigts, se courber, se redresser, tourner à droite et à gauche, par devant et par derrière, et faire autant de dieux qu’il lui plaît, les boire et les manger, et les rendre ensuite à son pot de chambre ! Et vous n’avouerez pas que c’est la plus monstrueuse et la plus ridicule idolâtrie qui ait jamais déshonoré la nature humaine ? Ne faut-il pas être changé en bête pour imaginer qu’on change du pain blanc et du vin rouge en Dieu ? Idolâtres nouveaux, ne vous comparez pas aux anciens qui adoraient le Zeus, le Démiourgos, le maître des dieux et des hommes, et qui rendaient hommage à des dieux secondaires ; sachez que Cérès, Pomone et Flore valent mieux que votre Ursule et ses onze mille vierges ; et que ce n’est pas aux prêtres de Marie-Magdeleine à se moquer des prêtres de Minerve.


LA COMTESSE. — Monsieur l’abbé, vous avez dans M. Fréret un rude adversaire. Pourquoi avez-vous voulu qu’il parlât ? c’est votre faute.


L’ABBÉ. — Oh ! madame, je suis aguerri ; je ne m’effraie pas pour si peu de chose ; il y a longtemps que j’ai entendu faire tous ces raisonnements contre notre mère sainte Église.


LA COMTESSE. — Par ma foi, vous ressemblez à certaine duchesse qu’un mécontent appelait catin ; elle lui répondit : Il y a trente ans qu’on me le dit, et je voudrais qu’on me le dît trente ans encore.


L’ABBÉ. — Madame, madame, un bon mot ne prouve rien.


LE COMTE. — Cela est vrai ; mais un bon mot n’empêche pas qu’on ne puisse avoir raison.


L’ABBÉ. — Et quelle raison pourrait-on opposer à l’authenticité des prophéties, aux miracles de Moïse, aux miracles de Jésus, aux martyrs ?


LE COMTE. — Ah ! je ne vous conseille pas de parler de prophéties, depuis que les petits garçons et les petites filles savent ce que mangea le prophète Ézéchiel à son déjeuner, et qu’il ne serait pas honnête de nommer à dîner ; depuis qu’ils savent les aventures d’Oolla et d’Ooliba, dont il est difficile de parler devant les dames ; depuis qu’ils savent que le Dieu des Juifs ordonna au prophète Osée de prendre une catin, et de faire des fils de catin. Hélas ! trouverez-vous autre chose dans ces misérables que du galimatias et des obscénités ?

Que vos pauvres théologiens cessent désormais de disputer contre les juifs sur le sens des passages de leurs prophètes, sur quelques lignes hébraïques d’un Amos, d’un Joël, d’un Habacuc, d’un Jérémiah ; sur quelques mots concernant Éliah, transporté aux régions célestes orientales dans un chariot de feu, lequel Éliah, par parenthèse, n’a jamais existé.

Qu’ils rougissent surtout des prophéties insérées dans leurs Évangiles. Est-il possible qu’il y ait encore des hommes assez imbéciles et assez lâches pour n’être pas saisis d’indignation quand Jésus prédit dans Luc : « Il y aura des signes dans la lune et dans les étoiles ; des bruits de la mer et des flots ; des hommes séchant de crainte attendront ce qui doit arriver à l’univers entier. Les vertus des cieux seront ébranlées, et alors ils verront le fils de l’homme venant dans une nuée avec grande puissance et grande majesté. En vérité je vous dis que la génération présente ne passera point que tout cela ne s’accomplisse. »

Il est impossible assurément de voir une prédiction plus marquée, plus circonstanciée, et plus fausse. Il faudrait être fou pour oser dire qu’elle fut accomplie, et que le fils de l’homme vint dans une nuée avec une grande puissance et une grande majesté. D’où vient que Paul, dans son Épître aux Thessaloniciens (Ire, ch. iv, v. 16), confirme cette prédiction ridicule par une autre encore plus impertinente ? « Nous qui vivons et qui vous parlons, nous serons emportés dans les nuées pour aller au-devant du Seigneur au milieu de l’air, etc. »

Pour peu qu’on soit instruit, on sait que le dogme de la fin du monde et de l’établissement d’un monde nouveau était une chimère reçue alors chez presque tous les peuples. Vous trouverez cette opinion dans Lucrèce, au livre IV. Vous la trouvez dans le premier livre des Métamorphoses d’Ovide. Héraclite, longtemps auparavant, avait dit que ce monde-ci serait consumé par le feu. Les stoïciens avaient adopté cette rêverie. Les demi-juifs demi-chrétiens, qui fabriquèrent les Évangiles, ne manquèrent pas d’adopter un dogme si reçu, et de s’en prévaloir. Mais, comme le monde subsista encore longtemps, et que Jésus ne vint point dans les nuées avec une grande puissance et une grande majesté au premier siècle de l’Église, ils dirent que ce serait pour le second siècle ; ils le promirent ensuite pour le troisième ; et de siècle en siècle cette extravagance s’est renouvelée. Les théologiens ont fait comme un charlatan que j’ai vu au bout du pont Neuf sur le quai de l’École ; il montrait au peuple, vers le soir, un coq et quelques bouteilles de baume : « Messieurs, disait-il, je vais couper la tête à mon coq, et je le ressusciterai le moment d’après en votre présence ; mais il faut auparavant que vous achetiez mes bouteilles. » Il se trouvait toujours des gens assez simples pour en acheter. « Je vais donc couper la tête à mon coq, continuait le charlatan ; mais comme il est tard, et que cette opération est digne du grand jour, ce sera pour demain. »

Deux membres de l’Académie des sciences eurent la curiosité et la constance de revenir pour voir comment le charlatan se tirerait d’affaire ; la farce dura huit jours de suite ; mais la farce de l’attente de la fin du monde, dans le christianisme, a duré huit siècles entiers. Après cela, monsieur, citez-nous les prophéties juives ou chrétiennes.


M. FRÉRET. — Je ne vous conseille pas de parler des miracles de Moïse devant des gens qui ont de la barbe au menton. Si tous ces prodiges inconcevables avaient été opérés, les Égyptiens en auraient parlé dans leurs histoires. La mémoire de tant de faits prodigieux qui étonnent la nature se serait conservée chez toutes les nations. Les Grecs, qui ont été instruits de toutes les fables de l’Égypte et de la Syrie, auraient fait retentir le bruit de ces actions surnaturelles aux deux bouts du monde. Mais aucun historien, ni grec, ni syrien, ni égyptien, n’en a dit un seul mot. Flavius Josèphe, si bon patriote, si entêté de son judaïsme, ce Josèphe qui a recueilli tant de témoignages en faveur de l’antiquité de sa nation, n’en a pu trouver aucun qui attestât les dix plaies d’Égypte, et le passage à pied sec au milieu de la mer, etc.

Vous savez que l’auteur du Pentateuque est encore incertain : quel homme sensé pourra jamais croire, sur la foi de je ne sais quel Juif, soit Esdras, soit un autre, de si épouvantables merveilles inconnues à tout le reste de la terre ? Quand même tous vos prophètes juifs auraient cité mille fois ces événements étranges, il serait impossible de les croire : mais il n’y a pas un seul de ces prophètes qui cite les paroles du Pentateuque sur cet amas de miracles, pas un seul qui entre dans le moindre détail de ces aventures ; expliquez ce silence comme vous pourrez.

Songez qu’il faut des motifs bien graves pour opérer ainsi le renversement de la nature. Quel motif, quelle raison aurait pu avoir le Dieu des Juifs ? Était-ce de favoriser son petit peuple ? de lui donner une terre fertile ? Que ne lui donnait-il l’Égypte au lieu de faire des miracles, dont la plupart, dites-vous, furent égalés par les sorciers de Pharaon ? Pourquoi faire égorger par l’ange exterminateur tous les aînés d’Égypte, et faire mourir tous les animaux, afin que les Israélites, au nombre de six cent trente mille combattants, s’enfuissent comme de lâches voleurs ? Pourquoi leur ouvrir le sein de la mer Rouge, afin qu’ils allassent mourir de faim dans un désert ? Vous sentez l’énormité de ces absurdes bêtises ; vous avez trop de sens pour les admettre, et pour croire sérieusement à la religion chrétienne fondée sur l’imposture juive. Vous sentez le ridicule de la réponse triviale qu’il ne faut pas interroger Dieu, qu’il ne faut pas sonder l’abîme de la Providence. Non, il ne faut pas demander à Dieu pourquoi il a créé des poux et des araignées, parce qu’étant sûrs que les poux et les araignées existent, nous ne pouvons savoir pourquoi ils existent ; mais nous ne sommes pas si sûrs que Moïse ait changé sa verge en serpent et ait couvert l’Égypte de poux, quoique les poux fussent familiers à son peuple : nous n’interrogeons point Dieu ; nous interrogeons des fous qui osent faire parler Dieu, et lui prêter l’excès de leurs extravagances.


LA COMTESSE. — Ma foi, mon cher abbé, je ne vous conseille pas non plus de parler des miracles de Jésus. Le créateur de l’univers se serait-il fait Juif pour changer l’eau en vin à des noces où tout le monde était déjà ivre ? aurait-il été emporté par le diable sur une montagne d’où l’on voit tous les royaumes de la terre ? aurait-il envoyé le diable, dans le corps de deux mille cochons dans un pays où il n’y avait point de cochons ? aurait-il séché un figuier pour n’avoir pas porté de figues, « quand ce n’était pas le temps des figues » ? Croyez-moi, ces miracles sont tout aussi ridicules que ceux de Moïse. Convenez hautement de ce que vous pensez au fond du cœur.


L’ABBÉ. — Madame, un peu de condescendance pour ma robe, s’il vous plaît ; laissez-moi faire mon métier ; je suis un peu battu peut-être sur les prophéties et sur les miracles ; mais pour les martyrs, il est certain qu’il y en a eu ; et Pascal, le patriarche de Port-Royal des Champs, a dit : « Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger. »


M. FRÉRET. — Ah ! monsieur, que de mauvaise foi et d’ignorance dans Pascal ! on croirait, à l’entendre, qu’il a vu les interrogatoires des apôtres, et qu’il a été témoin de leur supplice. Mais où a-t-il vu qu’ils aient été suppliciés ? Qui lui a dit que Simon Barjone, surnommé Pierre, a été crucifié à Rome, la tête en bas ? qui lui a dit que ce Barjone, un misérable pécheur de Galilée, ait jamais été à Rome, et y ait parlé latin ? Hélas ! s’il eût été condamné à Rome, si les chrétiens l’avaient su, la première église qu’ils auraient bâtie depuis à l’honneur des saints aurait été Saint-Pierre de Rome, et non pas Saint-Jean de Latran ; les papes n’y eussent pas manqué ; leur ambition y eût trouvé un beau prétexte. À quoi est-on réduit, quand, pour prouver que ce Pierre Barjone a demeuré à Rome, on est obligé de dire qu’une lettre qu’on lui attribue datée de Babylone était en effet écrite de Rome même ? sur quoi un auteur célèbre a très bien dit que, moyennant une telle explication, une lettre datée de Pétersbourg devait avoir été écrite à Constantinople.

Vous n’ignorez pas quels sont les imposteurs qui ont parlé de ce voyage de Pierre. C’est un Abdias, qui le premier écrivit que Pierre était venu du lac de Génézareth droit à Rome chez l’empereur, pour faire assaut de miracles contre Simon le Magicien ; c’est lui qui fait le conte d’un parent de l’empereur, ressuscité à moitié par Simon, et entièrement par l’autre Simon Barjone ; c’est lui qui met aux prises les deux Simon, dont l’un vole dans les airs et se casse les deux jambes par les prières de l’autre ; c’est lui qui fait l’histoire fameuse des deux dogues envoyés par Simon pour manger Pierre. Tout cela est répété par un Marcel, par un Hégésippe. Voilà les fondements de la religion chrétienne. Vous n’y voyez qu’un tissu des plus plates impostures faites par la plus vile canaille, laquelle seule embrassa le christianisme pendant cent années.

C’est une suite non interrompue de faussaires. Ils forgent des lettres de Jésus-Christ, ils forgent des lettres de Pilate, des lettres de Sénèque, des constitutions apostoliques, des vers des sibylles en acrostiches, des Évangiles au nombre de plus de quarante, des actes de Barnabé, des liturgies de Pierre, de Jacques, de Matthieu et de Marc, etc., etc., etc. Vous le savez, monsieur, vous les avez lues, sans doute, ces archives infâmes du mensonge, que vous appelez fraudes pieuses ; et vous n’aurez pas l’honnêteté de convenir, au moins devant vos amis, que le trône du pape n’a été établi que sur d’abominables chimères, pour le malheur du genre humain ?


L’ABBÉ. — Mais comment la religion chrétienne aurait-elle pu s’élever si haut, si elle n’avait eu pour base que le fanatisme et le mensonge ?


LE COMTE. — Et comment le mahométisme s’est-il élevé encore plus haut ? Du moins ses mensonges ont été plus nobles, et son fanatisme plus généreux. Du moins Mahomet a écrit et combattu ; et Jésus n’a su ni écrire ni se défendre. Mahomet avait le courage d’Alexandre avec l’esprit de Numa ; et votre Jésus a sué sang et eau dès qu’il a été condamné par ses juges. Le mahométisme n’a jamais changé, et vous autres vous avez changé vingt fois toute votre religion. Il y a plus de différence entre ce qu’elle est aujourd’hui et ce qu’elle était dans vos premiers temps, qu’entre vos usages et ceux du roi Dagobert. Misérables chrétiens ! non, vous n’adorez pas votre Jésus, vous lui insultez en substituant vos nouvelles lois aux siennes. Vous vous moquez plus de lui avec vos mystères, vos agnus, vos reliques, vos indulgences, vos bénéfices simples, et votre papauté, que vous ne vous en moquez tous les ans, le cinq janvier, par vos noëls dissolus, dans lesquels vous couvrez de ridicule la vierge Marie, l’ange qui la salue, le pigeon qui l’engrosse, le charpentier qui en est jaloux, et le poupon que les trois rois viennent complimenter entre un bœuf et un âne, digne compagnie d’une telle famille.


L’ABBÉ. — C’est pourtant ce ridicule que saint Augustin a trouvé divin ; il disait : « Je le crois, parce que cela est absurde ; je le crois, parce que cela est impossible. »


M. FRÉRET. — Eh ! que nous importent les rêveries d’un Africain, tantôt manichéen, tantôt chrétien, tantôt débauché, tantôt dévot, tantôt tolérant, tantôt persécuteur ? Que nous fait son galimatias théologique ? Voudriez-vous que je respectasse cet insensé rhéteur, quand il dit, dans son sermon xxii, que l’ange fit un enfant à Marie par l’oreille ? imprœgnavit per aurem.


LA COMTESSE. — En effet je vois l’absurde ; mais je ne vois pas le divin. Je trouve très simple que le christianisme se soit formé dans la populace, comme les sectes des anabaptistes et des quakers se sont établies, comme les prophètes du Vivarais et des Cévennes se sont formés, comme la faction des convulsionnaires prend déjà des forces. L’enthousiasme commence, la fourberie achève. Il en est de la religion comme du jeu :


On commence par être dupe,
On finit par être fripon.


M. FRÉRET. — Il n’est que trop vrai, madame. Ce qui résulte de plus probable du chaos des histoires de Jésus, écrites contre lui par les Juifs, et en sa faveur par les chrétiens, c’est qu’il était un Juif de bonne foi, qui voulait se faire valoir auprès du peuple, comme les fondateurs des récabites, des esséniens, des saducéens, des pharisiens, des judaïtes, des hérodiens, des joanistes, des thérapeutes, et de tant d’autres petites factions élevées dans la Syrie, qui était la patrie du fanatisme. Il est probable qu’il mit quelques femmes dans son parti, ainsi que tous ceux qui voulurent être chefs de secte ; qu’il lui échappa plusieurs discours indiscrets contre les magistrats, et qu’il fut puni cruellement du dernier supplice. Mais qu’il ait été condamné, ou sous le règne d’Hérode le Grand, comme le prétendent les talmudistes, ou sous Hérode le Tétrarque, comme le disent quelques Évangiles, cela est fort indifférent. Il est avéré que ses disciples furent très obscurs jusqu’à ce qu’ils eussent rencontré quelques platoniciens dans Alexandrie qui étayèrent les rêveries des galiléens par les rêveries de Platon. Les peuples d’alors étaient infatués de démons, de mauvais génies, d’obsessions, de possessions, de magie, comme le sont aujourd’hui les sauvages. Presque toutes les maladies étaient des possessions d’esprits malins. Les Juifs, de temps immémorial, s’étaient vantés de chasser les diables avec la racine barath, mise sous le nez des malades, et quelques paroles attribuées à Salomon. Le jeune Tobie chassait les diables avec la fumée d’un poisson sur le gril. Voilà l’origine des miracles dont les galiléens se vantèrent.

Les gentils étaient assez fanatiques pour convenir que les galiléens pouvaient faire ces beaux prodiges ; car les gentils croyaient en faire eux-mêmes. Ils croyaient à la magie comme les disciples de Jésus. Si quelques malades guérissaient par les forces de la nature, ils ne manquaient pas d’assurer qu’ils avaient été délivrés d’un mal de tête par la force des enchantements. Ils disaient aux chrétiens : Vous avez de beaux secrets, et nous aussi ; vous guérissez avec des paroles, et nous aussi ; vous n’avez sur nous aucun avantage.

Mais quand les galiléens, ayant gagné une nombreuse populace, commencèrent à prêcher contre la religion de l’État ; quand, après avoir demandé la tolérance, ils osèrent être intolérants ; quand ils voulurent élever leur nouveau fanatisme sur les ruines du fanatisme ancien, alors les prêtres et les magistrats romains les eurent en horreur ; alors on réprima leur audace. Que firent-ils ? ils supposèrent, comme nous l’avons vu, mille ouvrages en leur faveur ; de dupes ils devinrent fripons, ils devinrent faussaires ; ils se défendirent par les plus indignes fraudes, ne pouvant employer d’autres armes, jusqu’au temps où Constantin, devenu empereur avec leur argent, mit leur religion sur le trône. Alors les fripons furent sanguinaires. J’ose vous assurer que depuis le concile de Nicée jusqu’à la sédition des Cévennes, il ne s’est pas écoulé une seule année où le christianisme n’ait versé le sang.


L’ABBÉ. — Ah ! monsieur, c’est beaucoup dire.


M. FRÉRET. — Non ; ce n’est pas assez dire. Relisez seulement l’Histoire ecclésiastique ; voyez les donatistes et leurs adversaires s’assommant à coups de bâton ; les athanasiens et ariens remplissant l’empire romain de carnage pour une diphtongue. Voyez ces barbares chrétiens se plaindre amèrement que le sage empereur Julien les empêche de s’égorger et de se détruire. Regardez cette suite épouvantable de massacres ; tant de citoyens mourant dans les supplices, tant de princes assassinés, les bûchers allumés dans vos conciles, douze millions d’innocents, habitants d’un nouvel hémisphère, tués comme des bêtes fauves dans un parc, sous prétexte qu’ils ne voulaient pas être chrétiens ; et, dans notre ancien hémisphère, les chrétiens immolés sans cesse les uns par les autres, vieillards, enfants, mères, femmes, filles, expirant en foule dans les croisades des Albigeois, dans les guerres des hussites, dans celles des luthériens, des calvinistes, des anabaptistes, à la Saint-Barthélémy, aux massacres d’Irlande, à ceux du Piémont, à ceux des Cévennes ; tandis qu’un évêque de Rome, mollement couché sur un lit de repos, se fait baiser les pieds, et que cinquante châtrés lui font entendre leurs fredons pour le désennuyer. Dieu m’est témoin que ce portrait est fidèle, et vous n’oseriez me contredire.


L’ABBÉ. — J’avoue qu’il y a quelque chose de vrai ; mais, comme disait l’évêque de Noyon, ce ne sont pas là des matières de table ; ce sont des tables des matières. Les dîners seraient trop tristes si la conversation roulait longtemps sur les horreurs du genre humain. L’histoire de l’Église trouble la digestion.


LE COMTE. — Les faits l’ont troublée davantage.


L’ABBÉ. — Ce n’est pas la faute de la religion chrétienne, c’est celle des abus.


LE COMTE. — Cela serait bon s’il n’y avait eu que peu d’abus. Mais si les prêtres ont voulu vivre à nos dépens depuis que Paul, ou celui qui a pris son nom, a écrit : « Ne suis-je pas en droit de me faire nourrir et vêtir par vous, moi, ma femme, ou ma sœur ? » si l’Église a voulu toujours envahir ; si elle a employé toujours toutes les armes possibles pour nous ôter nos biens et nos vies, depuis la prétendue aventure d’Ananie et de Saphire, qui avaient, dit-on, apporté aux pieds de Simon Barjone le prix de leurs héritages, et qui avaient gardé quelques drachmes pour leur subsistance ; s’il est évident que l’histoire de l’Église est une suite continuelle de querelles, d’impostures, de vexations, de fourberies, de rapines et de meurtres ; alors il est démontré que l’abus est dans la chose même, comme il est démontré qu’un loup a toujours été carnassier, et que ce n’est point par quelques abus passagers qu’il a sucé le sang de nos moutons.


L’ABBÉ. — Vous en pourriez dire autant de toutes les religions.


LE COMTE. — Point du tout ; je vous défie de me montrer une seule guerre excitée pour le dogme dans une seule secte de l’antiquité. Je vous défie de me montrer chez les Romains un seul homme persécuté pour ses opinions, depuis Romulus jusqu’au temps où les chrétiens vinrent tout bouleverser. Cette absurde barbarie n’était réservée qu’à nous. Vous sentez, en rougissant, la vérité qui vous presse, et vous n’avez rien à répondre.


L’ABBÉ. — Aussi je ne réponds rien. Je conviens que les disputes théologiques sont absurdes et funestes.


M. FRÉRET. — Convenez donc aussi qu’il faut couper par la racine un arbre qui a toujours porté des poisons.


L’ABBÉ. — C’est ce que je ne vous accorderai point ; car cet arbre a aussi quelquefois porté de bons fruits. Si une république a toujours été dans les dissensions, je ne veux pas pour cela qu’on détruise la république. On peut réformer ses lois.


LE COMTE. — Il n’en est pas d’un État comme d’une religion. Venise a réformé ses lois, et a été florissante ; mais quand on a voulu réformer le catholicisme, l’Europe a nagé dans le sang ; et, en dernier lieu, quand le célèbre Locke, voulant ménager à la fois les impostures de cette religion et les droits de l’humanité, a écrit son livre du Christianisme raisonnable, il n’a pas eu quatre disciples : preuve assez forte que le christianisme et la raison ne peuvent subsister ensemble. Il ne reste qu’un seul remède dans l’état où sont les choses, encore n’est-il qu’un palliatif, c’est de rendre la religion absolument dépendante du souverain et des magistrats.


M. FRÉRET. — Oui, pourvu que le souverain et les magistrats soient éclairés, pourvu qu’ils sachent tolérer également toute religion, regarder tous les hommes comme leurs frères, n’avoir aucun égard à ce qu’ils pensent, et en avoir beaucoup à ce qu’ils font ; les laisser libres dans leur commerce avec Dieu, et ne les enchaîner qu’aux lois dans tout ce qu’ils doivent aux hommes. Car il faudrait traiter comme des bêtes féroces des magistrats qui soutiendraient leur religion par des bourreaux.


L’ABBÉ. — Et si, toutes les religions étant autorisées, elles se battent toutes les unes contre les autres ? si le catholique, le protestant, le grec, le turc, le juif, se prennent par les oreilles en sortant de la messe, du prêche, de la mosquée et de la synagogue ?


M. FRÉRET. — Alors, il faut qu’un régiment de dragons les dissipe.


LE COMTE. — J’aimerais mieux encore leur donner des leçons de modération que de leur envoyer des régiments ; je voudrais commencer par instruire les hommes avant de les punir.


L’ABBÉ. — Instruire les hommes ! que dites-vous, monsieur le comte ? les en croyez-vous dignes ?


LE COMTE. — J’entends ! vous pensez toujours qu’il ne faut que les tromper : vous n’êtes qu’à moitié guéri ; votre ancien mal vous reprend toujours.


LA COMTESSE. — À propos, j’ai oublié de vous demander votre avis sur une chose que je lus hier dans l’histoire de ces bons mahométans qui m’a beaucoup frappée. Assan, fils d’Ali, étant au bain, un de ses esclaves lui jeta par mégarde une chaudière d’eau bouillante sur le corps. Les domestiques d’Assan voulurent empaler le coupable. Assan, au lieu de le faire empaler, lui fit donner vingt pièces d’or. « Il y a, dit-il, un degré de gloire dans le paradis pour ceux qui paient les services, un plus grand pour ceux qui pardonnent le mal, et un plus grand encore pour ceux qui récompensent le mal involontaire. » Comment trouvez-vous cette action et ce discours ?


LE COMTE. — Je reconnais là mes bons musulmans du premier siècle.


L’ABBÉ. — Et moi, mes bons chrétiens.


M. FRÉRET. — Et moi, je suis fâché qu’Assan l’échaudé, fils d’Ali, ait donné vingt pièces d’or pour avoir de la gloire en paradis. Je n’aime point les belles actions intéressées. J’aurais voulu qu’Assan eût été assez vertueux et assez humain pour consoler le désespoir de l’esclave, sans songer à être placé dans le paradis au troisième degré.


LA COMTESSE. — Allons prendre du café. J’imagine que, si à tous les dîners de Paris, de Vienne, de Madrid, de Lisbonne, de Rome et de Moscou, on avait des conversations aussi instructives, le monde n’en irait que mieux.



III. — APRÈS DÎNER


L’ABBÉ. — Voilà d’excellent café, madame ; c’est du moka tout pur.


LA COMTESSE. — Oui, il vient du pays des musulmans ; n’est-ce pas grand dommage ?


L’ABBÉ. — Raillerie à part, madame, il faut une religion aux hommes.


LE COMTE. — Oui, sans doute ; et Dieu leur en a donné une divine, éternelle, gravée dans tous les cœurs ; c’est celle que, selon vous, pratiquaient Énoch, les Noachides et Abraham ; c’est celle que les lettrés chinois ont conservée depuis plus de quatre mille ans, l’adoration d’un Dieu, l’amour de la justice, et l’horreur du crime.


LA COMTESSE. — Est-il possible qu’on ait abandonné une religion si pure et si sainte pour les sectes abominables qui ont inondé la terre ?


M. FRÉRET. — En fait de religion, madame, on a eu une conduite directement contraire à celle qu’on a eue en fait de vêtement, de logement et de nourriture. Nous avons commencé par des cavernes, des huttes, des habits de peaux de bêtes et du gland ; nous avons eu ensuite du pain, des mets salutaires, des habits de laine et de soie filées, des maisons propres et commodes : mais, dans ce qui concerne la religion, nous sommes revenus au gland, aux peaux de bêtes et aux cavernes.


L’ABBÉ. — Il serait bien difficile de vous en tirer. Vous voyez que la religion chrétienne, par exemple, est partout incorporée à l’État, et que, depuis le pape jusqu’au dernier capucin, chacun fonde son trône ou sa cuisine sur elle. Je vous ai déjà dit que les hommes ne sont pas assez raisonnables pour se contenter d’une religion pure et digne de Dieu.


LA COMTESSE. — Vous n’y pensez pas ; vous avouez vous-même qu’ils s’en sont tenus à cette religion du temps de votre Énoch, de votre Noé, et de votre Abraham. Pourquoi ne serait-on pas aussi raisonnable aujourd’hui qu’on l’était alors ?


L’ABBÉ. — Il faut bien que je le dise : c’est qu’alors il n’y avait ni chanoine à grosse prébende, ni abbé de Corbie avec un million, ni pape avec seize ou dix-huit millions. Il faudrait peut-être, pour rendre à la société humaine tous ces biens, des guerres aussi sanglantes qu’il en a fallu pour les lui arracher.


LE COMTE. — Quoique j’aie été militaire, je ne veux point faire la guerre aux prêtres et aux moines ; je ne veux point établir la vérité par le meurtre, comme ils ont établi l’erreur ; mais je voudrais au moins que cette vérité éclairât un peu les hommes, qu’ils fussent plus doux et plus heureux, que les peuples cessassent d’être superstitieux, et que les chefs de l’Église tremblassent d’être persécuteurs.


L’ABBÉ. — Il est bien malaisé (puisqu’il faut enfin m’expliquer) d’ôter à des insensés des chaînes qu’ils révèrent. Vous vous feriez peut-être lapider par le peuple de Paris, si, dans un temps de pluie, vous empêchiez qu’on ne promenât la prétendue carcasse de sainte Geneviève par les rues pour avoir du beau temps.


M. FRÉRET. — Je ne crois point ce que vous dites ; la raison a déjà fait tant de progrès, que depuis plus de dix ans on n’a fait promener cette prétendue carcasse et celle de Marcel dans Paris. Je pense qu’il est très aisé de déraciner par degrés toutes les superstitions qui nous ont abrutis. On ne croit plus aux sorciers, on n’exorcise plus les diables ; et quoiqu’il soit dit que votre Jésus ait envoyé ses apôtres précisément pour chasser les diables, aucun prêtre parmi vous n’est assez fou ni assez sot pour se vanter de les chasser ; les reliques de saint François sont devenues ridicules, et celles de saint Ignace, peut-être, seront un jour traînées dans la boue avec les jésuites eux-mêmes. On laisse, à la vérité, au pape le duché de Fer rare qu’il a usurpé, les domaines que César Borgia ravit par le fer et par le poison, et qui sont retournés à l’Église de Rome, pour laquelle il ne travaillait pas ; on laisse Rome même aux papes, parce qu’on ne veut pas que l’empereur s’en empare ; on lui veut bien payer encore des annates, quoique ce soit un ridicule honteux et une simonie évidente ; on ne veut pas faire d’éclat pour un subside si modique. Les hommes, subjugués par la coutume, ne rompent pas tout d’un coup un mauvais marché fait depuis près de trois siècles. Mais que les papes aient l’insolence d’envoyer, comme autrefois, des légats a latere pour imposer des décimes sur les peuples, pour excommunier les rois, pour mettre leurs États en interdit, pour donner leurs couronnes à d’autres, vous verrez comme on recevra un légat a latere : je ne désespérerais pas que le parlement d’Aix ou de Paris ne le fît pendre.


LE COMTE. — Vous voyez combien de préjugés honteux nous avons secoués. Jetez les yeux à présent sur la partie la plus opulente de la Suisse, sur les sept Provinces Unies, aussi puissantes que l’Espagne, sur la Grande-Bretagne, dont les forces maritimes tiendraient seules, avec avantage, contre les forces réunies de toutes les autres nations : regardez tout le nord de l’Allemagne, et la Scandinavie, ces pépinières intarissables de guerriers, tous ces peuples nous ont passés de bien loin dans les progrès de la raison. Le sang de chaque tête de l’hydre qu’ils ont abattue a fertilisé leurs campagnes ; l’abolition des moines a peuplé et enrichi leurs états : on peut certainement faire en France ce qu’on fait ailleurs ; la France en sera plus opulente et plus peuplée.


L’ABBÉ. — Eh bien ! quand vous auriez secoué en France la vermine des moines, quand on ne verrait plus de ridicules reliques, quand nous ne paierions plus à l’évêque de Rome un tribut honteux, quand même on mépriserait assez la consubstantialité et la procession du Saint-Esprit par le Père et le Fils, et la transsubstantiation, pour n’en plus parler ; quand ces mystères resteraient ensevelis dans la Somme de saint Thomas, et quand les contemptibles théologiens seraient réduits à se taire, vous resteriez encore chrétiens ; vous voudriez en vain aller plus loin, c’est ce que vous n’obtiendriez jamais. Une religion de philosophes n’est pas faite pour les hommes.


M. FRÉRET. — Est quodam prodire tenus, si non datur ultra. (Liv. I, ép. i, vers 32.)

Je vous dirai avec Horace : Votre médecin ne vous donnera jamais la vue du lynx, mais souffrez qu’il vous ôte une taie de vos yeux. Nous gémissons sous le poids de cent livres de chaînes, permettez qu’on nous délivre des trois quarts. Le mot de chrétien a prévalu, il restera ; mais peu à peu on adorera Dieu sans mélange, sans lui donner ni une mère, ni un fils, ni un père putatif, sans lui dire qu’il est mort par un supplice infâme, sans croire qu’on fasse des dieux avec de la farine, enfin sans cet amas de superstitions qui mettent des peuples policés si au-dessous des sauvages. L’adoration pure de l’Être suprême commence à être aujourd’hui la religion de tous les honnêtes gens ; et bientôt elle descendra dans une partie saine du peuple même.


L’ABBÉ. — Ne craignez-vous point que l’incrédulité (dont je vois les immenses progrès) ne soit funeste au peuple en descendant jusqu’à lui, et ne le conduise au crime ? Les hommes sont assujettis à de cruelles passions et à d’horribles malheurs ; il leur faut un frein qui les retienne, et une erreur qui les console.


M. FRÉRET. — Le culte raisonnable d’un Dieu juste, qui punit et qui récompense, ferait sans doute le bonheur de la société ; mais quand cette connaissance salutaire d’un Dieu juste est défigurée par des mensonges absurdes et par des superstitions dangereuses, alors le remède se tourne en poison, et ce qui devrait effrayer le crime l’encourage. Un méchant qui ne raisonne qu’à demi (et il y en a beaucoup de cette espèce) ose nier souvent le Dieu dont on lui a fait une peinture révoltante.

Un autre méchant, qui a de grandes passions dans une âme faible, est souvent invité à l’iniquité par la sûreté du pardon que les prêtres lui offrent. « De quelque multitude énorme de crimes que vous soyez souillé, confessez-vous à moi, et tout vous sera pardonné par les mérites d’un homme qui fut pendu en Judée il y a plusieurs siècles. Plongez-vous, après cela, dans de nouveaux crimes sept fois soixante et sept fois, et tout vous sera pardonné encore. » N’est-ce pas là véritablement induire en tentation ? n’est-ce pas aplanir toutes les voies de l’iniquité ? La Brinvilliers ne se confessait-elle pas à chaque empoisonnement qu’elle commettait ? Louis XI autrefois n’en usait-il pas de même ?

Les anciens avaient, comme nous, leur confession et leurs expiations ; mais on n’était pas expié pour un second crime. On ne pardonnait point deux parricides. Nous avons tout pris des Grecs et des Romains, et nous avons tout gâté.

Leur enfer était impertinent, je l’avoue ; mais nos diables sont plus sots que leurs furies. Ces furies n’étaient pas elles-mêmes damnées ; on les regardait comme les exécutrices, et non comme les victimes des vengeances divines. Être à la fois bourreaux et patients, brûlants et brûlés, comme le sont nos diables, c’est une contradiction absurde, digne de nous, et d’autant plus absurde que la chute des anges, ce fondement du christianisme, ne se trouve ni dans la Genèse, ni dans l’Évangile. C’est une ancienne fable des brachmanes.

Enfin, monsieur, tout le monde rit aujourd’hui de votre enfer, parce qu’il est ridicule ; mais personne ne rirait d’un Dieu rémunérateur et vengeur, dont on espérerait le prix de la vertu, dont on craindrait le châtiment du crime, en ignorant l’espèce des châtiments et des récompenses, mais en étant persuadé qu’il y en aura, parce que Dieu est juste.


LE COMTE. — Il me semble que M. Fréret a fait assez entendre comment la religion peut être un frein salutaire. Je veux essayer de vous prouver qu’une religion pure est infiniment plus consolante que la vôtre.

Il y a des douceurs, dites-vous, dans les illusions des âmes dévotes, je le crois ; il y en a aussi aux Petites-Maisons. Mais quels tourments quand ces âmes viennent à s’éclairer ! dans quel doute et dans quel désespoir certaines religieuses passent leurs tristes jours ; vous en avez été témoin, vous me l’avez dit vous-même : les cloîtres sont le séjour du repentir ; mais, chez les hommes surtout, un cloître est le repaire de la discorde et de l’envie. Les moines sont des forçats volontaires qui se battent en ramant ensemble ; j’en excepte un très petit nombre qui sont ou véritablement pénitents ou utiles ; mais, en vérité, Dieu a-t-il mis l’homme et la femme sur la terre pour qu’ils traînassent leur vie dans des cachots, séparés les uns des autres à jamais ? Est-ce là le but de la nature ? Tout le monde crie contre les moines ; et moi je les plains. La plupart, au sortir de l’enfance, ont fait pour jamais le sacrifice de leur liberté ; et sur cent il y en a quatre-vingts au moins qui sèchent dans l’amertume. Où sont donc ces grandes consolations que votre religion donne aux hommes ? Un riche bénéficier est consolé, sans doute, mais c’est par son argent, et non par sa foi. S’il jouit de quelque bonheur, il ne le goûte qu’en violant les règles de son état. Il n’est heureux que comme homme du monde, et non pas comme homme d’église. Un père de famille, sage, résigné à Dieu, attaché à sa patrie, environné d’enfants et d’amis, reçoit de Dieu des bénédictions mille fois plus sensibles.

De plus, tout ce que vous pourriez dire en faveur des mérites de vos moines, je le dirais à bien plus forte raison des derviches, des marabouts, des fakirs, des bonzes. Ils font des pénitences cent fois plus rigoureuses ; ils se sont voués à des austérités plus effrayantes ; et ces chaînes de fer sous lesquelles ils sont courbés, ces bras toujours étendus dans la même situation, ces macérations épouvantables, ne sont rien encore en comparaison des jeunes femmes de l’Inde qui se brûlent sur le bûcher de leurs maris, dans le fol espoir de renaître ensemble.

Ne vantez donc plus ni les peines ni les consolations que la religion chrétienne fait éprouver. Convenez hautement qu’elle n’approche en rien du culte raisonnable qu’une famille honnête rend à l’Être suprême sans superstition. Laissez là les cachots des couvents ; laissez là vos mystères contradictoires et inutiles, l’objet de la risée universelle ; prêchez Dieu et la morale, et je vous réponds qu’il y aura plus de vertu et plus de félicité sur la terre.


LA COMTESSE. — Je suis fort de cette opinion.


M. FRÉRET. — Et moi aussi, sans doute.


L’ABBÉ. — Eh bien ! puisqu’il faut vous dire mon secret, j’en suis aussi.


Alors le président de Maisons, l’abbé de Saint-Pierre, M. Dufay, M. Dumarsais, arrivèrent ; et M. l’abbé de Saint-Pierre lut, selon sa coutume, ses Pensées du matin, sur chacune desquelles on pourrait faire un bon ouvrage.


pensées détachées de m. l’abbé de saint-pierre


La plupart des princes, des ministres, des hommes constitués en dignité, n’ont pas le temps de lire ; ils méprisent les livres, et ils sont gouvernés par un gros livre qui est le tombeau du sens commun.

S’ils avaient su lire, ils auraient épargné au monde tous les maux que la superstition et l’ignorance ont causés. Si Louis XIV avait su lire, il n’aurait pas révoqué l’édit de Nantes.

Les papes et leurs suppôts ont tellement cru que leur pouvoir n’est fondé que sur l’ignorance, qu’ils ont toujours défendu la lecture du seul livre qui annonce leur religion ; ils ont dit : Voilà votre loi, et nous vous défendons de la lire ; vous n’en saurez que ce que nous daignerons vous apprendre. Cette extravagante tyrannie n’est pas compréhensible ; elle existe pourtant, et toute Bible en langue qu’on parle est défendue à Rome ; elle n’est permise que dans une langue qu’on ne parle plus.

Toutes les usurpations papales ont pour prétexte un misérable jeu de mots, une équivoque des rues, une pointe qu’on fait dire à Dieu, et pour laquelle on donnerait le fouet à un écolier : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je fonderai mon assemblée. »

Si on savait lire, on verrait en évidence que la religion n’a fait que du mal au gouvernement ; elle en a fait encore beaucoup en France, par les persécutions contre les protestants ; par les divisions sur je ne sais quelle bulle, plus méprisable qu’une chanson du Pont-Neuf ; par le célibat ridicule des prêtres ; par la fainéantise des moines ; par les mauvais marchés faits avec l’évêque de Rome, etc.

L’Espagne et le Portugal, beaucoup plus abrutis que la France, éprouvent presque tous ces maux, et ont l’inquisition par-dessus, laquelle, supposé un enfer, serait ce que l’enfer aurait produit de plus exécrable.

En Allemagne, il y a des querelles interminables entre les trois sectes admises par le traité de Westphalie : les habitants des pays immédiatement soumis aux prêtres allemands sont des brutes qui ont à peine à manger.

En Italie, cette religion qui a détruit l’empire romain n’a laissé que de la misère et de la musique, des eunuques, des arlequins et des prêtres. On accable de trésors une petite statue noire appelée la Madone de Lorette ; et les terres ne sont pas cultivées.

La théologie est dans la religion ce que les poisons sont parmi les aliments.

Ayez des temples où Dieu soit adoré, ses bienfaits chantés, sa justice annoncée, la vertu recommandée : tout le reste n’est qu’esprit de parti, faction, imposture, orgueil, avarice, et doit être proscrit à jamais.

Rien n’est plus utile au public qu’un curé qui tient registre des naissances, qui procure des assistances aux pauvres, console les malades, ensevelit les morts, met la paix dans les familles, et qui n’est qu’un maître de morale. Pour le mettre en état d’être utile, il faut qu’il soit au-dessus du besoin, et qu’il ne lui soit point possible de déshonorer son ministère en plaidant contre son seigneur et contre ses paroissiens, comme font tant de curés de campagne ; qu’ils soient gagés par la province, selon l’étendue de leur paroisse, et qu’ils n’aient d’autres soins que celui de remplir leurs devoirs.

Rien n’est plus inutile qu’un cardinal. Qu’est-ce qu’une dignité étrangère, conférée par un prêtre étranger ? dignité sans fonction, et qui presque toujours vaut cent mille écus de rente, tandis qu’un curé de campagne n’a ni de quoi assister les pauvres, ni de quoi se secourir lui-même.

Le meilleur gouvernement est, sans contredit, celui qui n’admet que le nombre de prêtres nécessaire ; car le superflu n’est qu’un fardeau dangereux. Le meilleur gouvernement est celui où les prêtres sont mariés, car ils en sont meilleurs citoyens ; ils donnent des enfants à l’État, et les élèvent avec honnêteté : c’est celui où les prêtres n’osent prêcher que la morale ; car, s’ils prêchent la controverse, c’est sonner le tocsin de la discorde.

Les honnêtes gens lisent l’histoire des guerres de religion avec horreur ; ils rient des disputes théologiques comme de la farce italienne. Ayons donc une religion qui ne fasse ni frémir ni rire.

Y a-t-il eu des théologiens de bonne foi ? Oui, comme il y a eu des gens qui se sont crus sorciers.

M. Deslandes, de l’Académie des sciences de Berlin, qui vient de nous donner l’Histoire de la philosophie, dit, au tome III, page 299 : « La faculté de théologie me paraît le corps le plus méprisable du royaume ; » il deviendrait un des plus respectables s’il se bornait à enseigner Dieu et la morale. Ce serait le seul moyen d’expier ses décisions criminelles contre Henri III et le grand Henri IV.

Les miracles que des gueux font au faubourg Saint-Médard peuvent aller loin, si M. le cardinal de Fleury n’y met ordre. Il faut exhorter à la paix, et défendre sévèrement les miracles.

La bulle monstrueuse Unigenitus peut encore troubler le royaume. Toute bulle est un attentat à la dignité de la couronne et à la liberté de la nation.

La canaille créa la superstition ; les honnêtes gens la détruisent.

On cherche à perfectionner les lois et les arts ; peut-on oublier la religion ?

Qui commencera à l’épurer ? Ce sont les hommes qui pensent. Les autres suivront.

N’est-il pas honteux que les fanatiques aient du zèle, et que les sages n’en aient pas ? Il faut être prudent, mais non pas timide.




RELATION


DU BANNISSEMENT DES JÉSUITES
DE LA CHINE


Par l’auteur du compère matthieu


ou l’Empereur de la Chine et le Frère Rigolet.




LA Chine, autrefois entièrement ignorée, longtemps ensuite défigurée à nos yeux, et enfin mieux connue de nous que plusieurs provinces d’Europe, est l’empire le plus peuplé, le plus florissant et le plus antique de l’univers : on sait que, par le dernier dénombrement fait sous l’empereur Kang-hi, dans les seules quinze provinces de la Chine proprement dite, on trouva soixante millions d’hommes capables d’aller à la guerre, en ne comptant ni les soldats vétérans, ni les vieillards au-dessus de soixante ans, ni les jeunes gens au-dessous de vingt, ni les mandarins, ni les lettrés, encore moins les femmes : à ce compte, il paraît difficile qu’il y ait moins de cent cinquante millions d’âmes, ou soi-disant telles, à la Chine.

Les revenus ordinaires de l’empereur sont deux cents millions d’onces d’argent fin, ce qui revient à douze cent cinquante millions de la monnaie de France, ou cent vingt-cinq millions de ducats d’or.

Les forces de l’État consistent, nous dit-on, dans une milice d’environ huit cent mille soldats. L’empereur a cinq cent soixante et dix mille chevaux, soit pour monter les gens de guerre, soit pour les voyages de la cour, soit pour les courriers publics.

On nous assure encore que cette vaste étendue de pays n’est point gouvernée despotiquement, mais par six tribunaux principaux qui servent de frein à tous les tribunaux inférieurs.

La religion y est simple, et c’est une preuve incontestable de son antiquité. Il y a plus de quatre mille ans que les empereurs de la Chine sont les premiers pontifes de l’empire ; ils adorent un Dieu unique, ils lui offrent les prémices d’un champ qu’ils ont labouré de leurs mains. L’empereur Kang-hi écrivit et fit graver dans le frontispice de son temple ces propres mots : « Le Chang-ti est sans commencement et sans fin ; il a tout produit ; il gouverne tout ; il est infiniment bon et infiniment juste. »

Yong-tching, fils et successeur de Kang-hi, fit publier dans tout l’empire un édit qui commence par ces mots : « Il y a entre le Tien et l’homme une correspondance sûre, infaillible, pour les récompenses et les châtiments. »

Cette religion de l’empereur, de tous les colaos, de tous les lettrés, est d’autant plus belle qu’elle n’est souillée par aucune superstition.

Toute la sagesse du gouvernement n’a pu empêcher que les bonzes ne se soient introduits dans l’empire, de même que toute l’attention du maître-d’hôtel ne peut empêcher que les rats ne se glissent dans les caves et dans les greniers.

L’esprit de tolérance, qui faisait le caractère de toutes les nations asiatiques, laissa les bonzes séduire le peuple ; mais, en s’emparant de la canaille, on les empêcha de la gouverner. On les a traités comme on traite les charlatans : on les laisse débiter leur orviétan dans les places publiques ; mais s’ils ameutent le peuple, ils sont pendus. Les bonzes ont été tolérés et réprimés.

L’empereur Kang-hi avait accueilli avec une bonté singulière les bonzes jésuites ; ceux-ci, à la faveur de quelques sphères armillaires, des baromètres, des thermomètres, des lunettes, qu’ils avaient apportés d’Europe, obtinrent de Kang-hi la tolérance publique de la religion chrétienne.

On doit observer que cet empereur fut obligé de consulter les tribunaux, de les solliciter lui-même, et de dresser de sa main la requête des bonzes jésuites pour leur obtenir la permission d’exercer leur religion : ce qui prouve évidemment que l’empereur n’est point despotique, comme tant d’auteurs mal instruits l’ont prétendu, et que les lois sont plus fortes que lui.

Les querelles élevées entre les missionnaires rendirent bientôt la nouvelle secte odieuse. Les Chinois, qui sont gens sensés, furent étonnés et indignés que des bonzes d’Europe osassent établir dans leur empire des opinions dont eux-mêmes n’étaient pas d’accord ; les tribunaux présentèrent à l’empereur des mémoires contre tous ces bonzes d’Europe et surtout contre les jésuites, ainsi que nous avons vu depuis peu les parlements de France requérir et ensuite ordonner l’abolition de cette société.

Ce procès n’était pas encore jugé à la Chine, lorsque l’empereur Kang-hi mourut le 20 décembre 1722. Un de ses fils, nommé Yong-tching, lui succéda ; c’était un des meilleurs princes que Dieu ait jamais accordés aux hommes. Il avait toute la bonté de son père, avec plus de fermeté et plus de justesse dans l’esprit. Dès qu’il fut sur le trône, il reçut de toutes les villes de l’empire des requêtes contre les jésuites. On l’avertissait que ces bonzes, sous prétexte de religion, faisaient un commerce immense, qu’ils prêchaient une doctrine intolérante ; qu’ils avaient été l’unique cause d’une guerre civile au Japon, dans laquelle il était péri plus de quatre cent mille âmes ; qu’ils étaient les soldats et les espions d’un prêtre d’Occident, réputé souverain de tous les royaumes de la terre ; que ce prêtre avait divisé le royaume de la Chine en évêchés ; qu’il avait rendu des sentences à Rome contre les anciens rites de la nation, et qu’enfin, si l’on ne réprimait pas au plus tôt ces entreprises inouïes, une révolution était à craindre.

L’empereur Yong-tching, avant de se décider, voulut s’instruire par lui-même de l’étrange religion de ces bonzes ; il sut qu’il y en avait un, nommé le frère Rigolet, qui avait converti quelques enfants des crocheteurs et des lavandières du palais ; il ordonna qu’on le fît paraître devant lui.

Ce frère Rigolet n’était pas un homme de cour comme les frères Parennin et Verbiest. Il avait toute la simplicité et l’enthousiasme d’un persuadé. Il y a de ces gens-là dans toutes les sociétés religieuses ; ils sont nécessaires à leur ordre. On demandait un jour à Oliva, général des jésuites, comme il se pouvait faire qu’il y eût tant de sots dans une société qui passait pour éclairée ; il répondit : Il nous faut des saints. Ainsi donc saint Rigolet comparut devant l’empereur de la Chine.

Il était tout glorieux, et ne doutait pas qu’il n’eût l’honneur de baptiser l’empereur dans deux jours au plus tard. Après qu’il eût fait les génuflexions ordinaires, et frappé neuf fois la terre de son front, l’empereur lui fit apporter du thé et des biscuits, et lui dit : Frère Rigolet, dites-moi en conscience ce que c’est que cette religion que vous prêchez aux lavandières et aux crocheteurs de mon palais.


FRÈRE RIGOLET. — Auguste souverain des quinze provinces anciennes de la Chine et des quarante-deux provinces tartares, ma religion est la seule véritable, comme me l’a dit mon préfet, le frère Bouvet, qui le tenait de sa nourrice. Les Chinois, les Japonais, les Coréens, les Tartares, les Indiens, les Persans, les Turcs, les Arabes, les Africains et les Américains, seront tous damnés. On ne peut plaire à Dieu que dans une partie de l’Europe, et ma secte s’appelle la religion catholique, ce qui veut dire universelle.


L’EMPEREUR. — Fort bien, frère Rigolet. Votre secte est confinée dans un petit coin de l’Europe, et vous l’appelez universelle ! apparemment que vous espérez de l’étendre dans tout l’univers.


FRÈRE RIGOLET. — Sire, votre majesté a mis le doigt dessus ; c’est comme nous l’entendons. Dès que nous sommes envoyés dans un pays par le révérend frère général, au nom du pape qui est vice-dieu en terre, nous catéchisons les esprits qui ne sont point encore pervertis par l’usage dangereux de penser. Les enfants du bas peuple étant les plus dignes de notre doctrine, nous commençons par eux ; ensuite nous allons aux femmes, bientôt elles nous donnent leurs maris ; et dès que nous avons un nombre suffisant de prosélytes, nous devenons assez puissants pour forcer le souverain à gagner la vie éternelle en se faisant sujet du pape.


L’EMPEREUR. — On ne peut mieux, frère Rigolet ; les souverains vous sont fort obligés. Montrez-moi un peu sur cette carte géographique où demeure votre pape.


FRÈRE RIGOLET. — Sacrée majesté impériale, il demeure au bout du monde dans ce petit angle que vous voyez, et c’est de là qu’il damne ou qu’il sauve à son gré tous les rois de la terre : il est vice-dieu, vice-Chang-ti, vice-Tien ; il doit gouverner la terre au nom de Dieu, et notre frère général doit gouverner sous lui.


L’EMPEREUR. — Mes compliments au vice-dieu et au frère général. Mais votre Dieu, quel est-il ? dites-moi un peu de ses nouvelles.


FRÈRE RIGOLET. — Notre Dieu naquit dans une écurie, il y a quelque dix-sept cent vingt-trois ans, entre un bœuf et un âne ; et trois rois, qui étaient apparemment de votre pays, conduits par une étoile nouvelle, vinrent au plus vite l’adorer dans sa mangeoire.


L’EMPEREUR. — Vraiment, frère Rigolet, si j’avais été là, je n’aurais pas manqué de faire le quatrième.


FRÈRE RIGOLET. — Je le crois bien, sire ; mais si vous êtes curieux de faire un petit voyage, il ne tiendra qu’à vous de voir sa mère. Elle demeure ici dans ce petit coin que vous voyez sur le bord de la mer Adriatique, dans la même maison où elle accoucha de Dieu. Cette maison, à la vérité, n’était pas d’abord dans cet endroit-là. Voici, sur la carte, le lieu qu’elle occupait dans un petit village juif ; mais, au bout de treize cents ans, les esprits célestes la transportèrent où vous la voyez. La mère de Dieu n’y est pas, à la vérité, en chair et en os, mais en bois. C’est une statue que quelques-uns de nos frères pensent avoir été faite par le Dieu son fils, qui était un très bon charpentier.


L’EMPEREUR. — Un Dieu charpentier ! un Dieu né d’une femme ! tout ce que vous me dites est admirable.


FRÈRE RIGOLET. — Oh ! sire, elle n’était point femme, elle était fille. Il est vrai qu’elle était mariée, et qu’elle avait eu deux autres enfants, nommés Jacques, comme le disent de vieux Évangiles ; mais elle n’en était pas moins pucelle.


L’EMPEREUR. — Quoi ! elle était pucelle, et elle avait des enfants !


FRÈRE RIGOLET. — Vraiment oui. C’est là le bon de l’affaire : ce fut Dieu qui fit un enfant à cette fille.


L’EMPEREUR. — Je ne vous entends point. Vous me disiez tout à l’heure qu’elle était mère de Dieu. Dieu coucha donc avec sa mère pour naître ensuite d’elle ?


FRÈRE RIGOLET. — Vous y êtes, sacrée majesté ; la grâce opère déjà. Vous y êtes, dis-je ; Dieu se changea en pigeon pour faire un enfant à la femme d’un charpentier, et cet enfant fut Dieu lui-même.


L’EMPEREUR. — Mais voilà donc deux dieux de compte fait, un charpentier et un pigeon.


FRÈRE RIGOLET. — Sans doute, sire ; mais il y en a encore un troisième qui est le père de ces deux-là, et que nous peignons toujours avec une barbe majestueuse ; c’est ce dieu-là qui ordonna au pigeon de faire un enfant à la charpentière, dont naquit le dieu charpentier ; mais, au fond, ces trois dieux n’en font qu’un. Le père a engendré le fils avant qu’il fût au monde, le fils a été ensuite engendré par le pigeon, et les pigeon procède du père et du fils. Or, vous voyez bien que le pigeon qui procède, le charpentier qui est né du pigeon, et le père qui a engendré le fils du pigeon, ne peuvent être qu’un seul Dieu, et qu’un homme qui ne croirait pas cette histoire doit être brûlé dans ce monde-ci et dans l’autre.


L’EMPEREUR. — Cela est clair comme le jour. Un dieu né dans une étable, il y a dix-sept cent vingt- trois ans, entre un bœuf et un âne ; un autre dieu dans un colombier ; un troisième dieu, de qui viennent les deux autres, et qui n’est pas plus ancien qu’eux, malgré sa barbe blanche ; une mère pucelle ; il n’est rien de plus simple et de plus sage. Eh ! dis-moi un peu, frère Rigolet, si ton dieu est né, il est sans doute mort ?


FRÈRE RIGOLET. — S’il est mort, sacrée majesté, je vous en réponds, et cela pour nous faire plaisir. Il déguisa si bien sa divinité qu’il se laissa fouetter et pendre malgré ses miracles ; mais aussi il ressuscita deux jours après sans que personne le vît, et s’en retourna au ciel, après avoir solennellement promis « qu’il reviendrait incessamment dans une nuée, avec une grande puissance et une grande majesté, » comme le dit, dans son vingt et unième chapitre, Luc, le plus savant historien qui ait jamais été. Le malheur est qu’il ne revint point.


L’EMPEREUR. — Viens, frère Rigolet, que je t’embrasse ; va, tu ne feras jamais de révolution dans mon empire. Ta religion est charmante ; tu épanouiras la rate de tous mes sujets ; mais il faut que tu me dises tout. Voilà ton dieu né, fessé, pendu et enterré. Avant lui, n’en avais-tu pas un autre ?


FRÈRE RIGOLET. — Oui, vraiment, il y en avait un dans le même petit pays, qui s’appelait le Seigneur, tout court. Celui-là ne se laissait pas pendre comme l’autre ; c’était un Dieu à qui il ne fallait pas se jouer : il s’avisa de prendre sous sa protection une horde de voleurs et de meurtriers, en faveur de laquelle il égorgea, un beau matin, tous les bestiaux et tous les fils aînés des familles d’Égypte. Après quoi il ordonna expressément à son cher peuple de voler tout ce qu’ils trouveraient sous leurs mains, et de s’enfuir sans combattre, attendu qu’il était le Dieu des armées. Il leur ouvrit ensuite le fond de la mer, suspendit les eaux à droite et à gauche pour les faire passer à pied sec, faute de bateaux. Il les conduisit ensuite dans un désert où ils moururent tous ; mais il eut grand soin de la seconde génération. C’est pour elle qu’il faisait tomber les murs des villes au son d’un cornet à bouquin, et par le ministère d’une cabaretière. C’est pour ses chers Juifs qu’il arrêtait le soleil et la lune en plein midi, afin de leur donner le temps d’égorger leurs ennemis plus à leur aise. Il aimait tant ce cher peuple qu’il le rendit esclave des autres peuples, qu’il l’est même encore aujourd’hui. Mais, voyez-vous, tout cela n’est qu’un type, une ombre, une figure, une prophétie, qui annonçait les aventures de notre Seigneur Jésus, Dieu juif, fils de Dieu le père, fils de Marie, fils de Dieu pigeon qui procède de lui, et de plus ayant un père putatif.

Admirez, sacrée majesté, la profondeur de notre divine religion. Notre Dieu pendu, étant juif, a été prédit par tous les prophètes juifs.

Votre sacrée majesté doit savoir que, chez ce peuple divin, il y avait des hommes divins qui connaissaient l’avenir mieux que vous ne savez ce qui se passe dans Pékin. Ces gens-là n’avaient qu’à jouer de la harpe, et aussitôt tous les futurs contingents se présentaient à leur yeux. Un prophète, nommé Isaïe, coucha, par l’ordre du Seigneur, avec une femme : il en eut un fils, et ce fils était notre Seigneur Jésus-Christ ; car il s’appelait Maher Sahal-has-bas, partagez vite les dépouilles. Un autre prophète, nommé Ézéchiel, se couchait sur le côté gauche trois cent quatre-vingt-dix jours, et quarante sur le côté droit, et cela signifiait Jésus-Christ. Si votre sacrée majesté me permet de le dire, cet Ézéchiel mangeait de la merde sur son pain, comme il le dit dans son chapitre iv, et cela signifiait Jésus-Christ.

Un autre prophète, nommé Osée, couchait, par ordre de Dieu, avec une fille de joie, nommée Gomer, fille de Debelaïm ; il en avait trois enfants ; et cela signifiait non seulement Jésus-Christ, mais encore ses deux frères aînés Jacques-le-Majeur et Jacques-le-Mineur, selon l’interprétation des plus savants Pères de notre sainte Église.

Un autre prophète, nommé Jonas, est avalé par un chien marin, et demeure trois jours et trois nuits dans son ventre ; c’est visiblement encore Jésus-Christ, qui fut enterré trois jours et trois nuits, en retranchant une nuit et deux jours pour faire le compte juste. Les deux sœurs Oolla et Ooliba ouvrent leurs cuisses à tout venant, font bâtir un b…, et donnent la préférence à ceux qui ont le membre d’un âne ou d’un cheval, selon les propres expressions de la sainte Écriture ; cela signifie l’Église de Jésus-Christ.

C’est ainsi que tout a été prédit dans les livres des Juifs. Votre sacrée majesté a été prédite. J’ai été prédit, moi qui vous parle ; car il est écrit : Je les appellerai des extrémités de l’Orient ; et c’est frère Rigolet qui vient vous appeler pour vous donner à Jésus-Christ mon sauveur.


L’EMPEREUR. — Dans quel temps ces belles prédictions ont-elles été écrites ?


FRÈRE RIGOLET. — Je ne le sais pas bien précisément ; mais je sais que les prophéties prouvent les miracles de Jésus mon sauveur, et ces miracles de Jésus prouvent à leur tour les prophéties. C’est un argument auquel on n’a jamais répondu, et c’est ce qui établira sans doute notre secte dans toute la terre, si nous avons beaucoup de dévotes, de soldats et d’argent comptant.


L’EMPEREUR. — Je le crois, et on m’en a déjà averti : on va loin avec de l’argent et des prophéties : mais tu ne m’as point encore parlé des miracles de ton Dieu ; tu m’as dit seulement qu’il fut fessé et pendu.


FRÈRE RIGOLET. — Eh ! sire, n’est-ce pas là déjà un très grand miracle ? mais il en a fait bien d’autres. Premièrement, le diable l’emporta sur une petite montagne, d’où l’on découvrait tous les royaumes de la terre, et lui dit : « Je te donnerai tous ces royaumes, si tu veux m’adorer ; » mais Dieu se moqua du diable. Ensuite on pria notre Seigneur Jésus à une noce de village, et les garçons de la noce étant ivres et manquant de vin, notre Seigneur Jésus-Christ changea l’eau en vin sur-le-champ, après avoir dit des injures à sa mère. Quelque temps après, s’étant trouvé dans Gadara, ou Gésara, au bord du petit lac de Génézareth, il rencontra des diables dans le corps de deux possédés ; il les chassa au plus vite, et les envoya dans un troupeau de deux mille cochons, qui allèrent en grognant se jeter dans le lac, et s’y noyer : et ce qui constate encore la grandeur et la vérité de ce miracle, c’est qu’il n’y avait point de cochons dans ce pays-là.


L’EMPEREUR. — Je suis fâché, frère Rigolet, que ton dieu ait fait un tel tour. Le maître des cochons ne dut pas trouver cela bon. Sais-tu bien que deux mille cochons gras valent de l’argent ? Voilà un homme ruiné sans ressource. Je ne m’étonne plus qu’on ait pendu ton dieu. Le possesseur des cochons dut présenter requête contre lui, et je t’assure que si, dans mon pays, un pareil dieu venait faire un pareil miracle, il ne le porterait pas loin. Tu me donnes une grande envie de voir les livres qu’écrivit le Seigneur Jésus, et comment il s’y prit pour justifier des miracles d’une si étrange espèce.


FRÈRE RIGOLET. — Sacrée majesté, il n’a jamais fait de livres ; il ne savait ni lire ni écrire.


L’EMPEREUR. — Ah ! ah ! voici qui est digne de tout le reste. Un législateur qui n’a jamais écrit aucune loi !


FRÈRE RIGOLET. — Fi donc ! sire, quand un Dieu vient se faire pendre, il ne s’amuse pas à de pareilles bagatelles : il fait écrire ses secrétaires. Il y en eut une quarantaine qui prirent la peine, cent ans après, de mettre par écrit toutes ces vérités. Il est vrai qu’ils se contredisent tous ; mais c’est en cela même que la vérité consiste ; et dans ces quarante histoires, nous en avons à la fin choisi quatre, qui sont précisément celles qui se contredisent le plus, afin que la vérité paraisse avec plus d’évidence.

Tous ses disciples firent encore plus de miracles que lui ; nous en faisons encore tous les jours. Nous avons parmi nous le dieu saint François Xavier, qui ressuscita neuf morts de compte fait dans l’Inde : personne à la vérité n’a vu ces résurrections ; mais nous les avons célébrées d’un bout du monde à l’autre, et nous avons été crus. Croyez-moi, sire, faites-vous jésuite ; et je vous suis caution que nous ferons imprimer la liste de vos miracles avant qu’il soit deux ans ; nous ferons un saint de vous, on fêtera votre fête à Rome, et on vous appellera saint Yong-tching après votre mort.


L’EMPEREUR. — Je ne suis pas pressé, frère Rigolet ; cela pourra venir avec le temps. Tout ce que je demande, c’est que je ne sois pas pendu comme ton Dieu l’a été ; car il me semble que c’est acheter la divinité un peu cher.


FRÈRE RIGOLET. — Ah ! sire, c’est que vous n’avez pas encore la foi ; mais quand vous aurez été baptisé, vous serez enchanté d’être pendu pour l’amour de Jésus-Christ notre sauveur. Quel plaisir vous auriez de le voir à la messe, de lui parler, de le manger !


L’EMPEREUR. — Comment, mort de ma vie ! vous mangez votre dieu, vous autres ?


FRÈRE RIGOLET. — Oui, sire, je le fais et je le mange ; j’en ai préparé ce matin quatre douzaines ; et je vais vous les chercher tout à l’heure, si votre sacrée majesté l’ordonne.


L’EMPEREUR. — Tu me feras grand plaisir, mon ami. Va-t-en vite chercher tes dieux. Je vais en attendant faire ordonner à mes cuisiniers de se tenir prêts pour les faire cuire ; tu leur diras à quelle sauce il faut les mettre : je m’imagine qu’un plat de dieux est une chose excellente, et que je n’aurais jamais fait meilleure chère.


FRÈRE RIGOLET. — Sacrée majesté, j’obéis à vos ordres suprêmes, et je reviens dans le moment. Dieu soit béni ! voilà un empereur dont je vais faire un chrétien, sur ma parole.


Pendant que frère Rigolet allait chercher son déjeuner, l’empereur resta avec son secrétaire d’État Ouang-Tsé : tous deux étaient saisis de la plus grande surprise et de la plus vive indignation.

Les autres jésuites, dit l’empereur, comme Parennin, Verbiest, Péreira, Bouvet, et les autres, ne m’avaient jamais avoué aucune de ces abominables extravagances. Je vois trop bien que ces missionnaires sont des fripons qui ont à leur suite des imbéciles. Les fripons ont réussi auprès de mon père en faisant devant lui des expériences de physique qui l’amusaient, et les imbéciles réussissent auprès de la populace : ils sont persuadés, et ils persuadent ; cela peut devenir très pernicieux. Je vois que les tribunaux ont eu grande raison de présenter des requêtes contre ces perturbateurs du repos public. Dites-moi, je vous prie, vous qui avez étudié l’histoire de l’Europe, comment il s’est pu faire qu’une religion si absurde, si blasphématoire, se soit introduite chez tant de petites nations ?


LE SECRÉTAIRE D’ÉTAT. — Hélas ! sire, tout comme la secte du dieu Fo s’est introduite dans votre empire, par des charlatans qui ont séduit la populace. Votre majesté ne pourrait croire quels effets prodigieux ont faits les charlatans d’Europe dans leur pays. Ce misérable qui vient de vous parler vous a lui-même avoué que ses pareils, après avoir enseigné à la canaille des dogmes qui sont faits pour elle, la soulèvent ensuite contre le gouvernement : ils ont détruit un grand empire qu’on appelait l’empire romain, qui s’étendait d’Europe en Asie, et le sang a coulé pendant plus de quatorze siècles par les divisions de ces sycophantes, qui ont voulu se rendre les maîtres de l’esprit des hommes ; ils firent d’abord accroire aux princes qu’ils ne pouvaient régner sans les prêtres, et bientôt ils s’élevèrent contre les princes. J’ai lu qu’ils détrônèrent un empereur nommé Débonnaire, un Henri IV, un Frédéric, plus de trente rois, et qu’ils en assassinèrent plus de vingt.

Si la sagesse du gouvernement chinois a contenu jusqu’ici les bonzes qui déshonorent vos provinces, elle ne pourra jamais prévenir les maux que feraient les bonzes d’Europe. Ces gens-là ont un esprit cent fois plus ardent, un plus violent enthousiasme, et une fureur plus raisonnée dans leur démence, que ne l’est le fanatisme de tous les bonzes du Japon, de Siam, et de tous ceux qu’on tolère à la Chine.

Les sots prêchent parmi eux, et les fripons intriguent ; ils subjuguent les hommes par les femmes, et les femmes par la confession. Maîtres des secrets de toutes les familles, dont ils rendent compte à leurs supérieurs, ils sont bientôt les maîtres d’un État, sans même paraître l’être encore, d’autant plus sûrs de parvenir à leurs fins qu’ils semblent n’en avoir aucune. Ils vont à la puissance par l’humilité, à la richesse par la pauvreté, et à la cruauté par la douceur.

Vous vous souvenez, sire, de la fable des dragons qui se métamorphosaient en moutons pour dévorer plus sûrement les hommes : voilà leur caractère ; il n’y a jamais eu sur le terre de monstres plus dangereux ; et Dieu n’a jamais eu d’ennemis plus funestes.


L’EMPEREUR. — Taisez-vous ; voici frère Rigolet qui arrive avec son déjeuner. Il est bon de s’en divertir un peu.


Frère Rigolet arrivait, en effet, tenant à la main une grande boîte de fer-blanc, qui ressemblait à une boîte de tabac.


Voyons, lui dit l’empereur, ton Dieu qui est dans ta boîte.


Frère Rigolet en tira aussitôt une douzaine de petits morceaux de pâte ronds et plats comme du papier.


Ma foi, notre ami, lui dit l’empereur, si nous n’avons que cela à notre déjeuner, nous ferons très maigre chère : un dieu, à mon sens, devrait être un peu plus dodu ; que veux-tu que je fasse de ces petits morceaux de colle ?

— Sire, dit Rigolet, que votre majesté fasse seulement apporter une chopine de vin rouge ; et vous verrez beau jeu.


L’empereur lui demanda pourquoi il préférait le vin rouge au vin blanc, qui est meilleur à déjeuner. Rigolet lui répondit qu’il allait changer le vin en sang et qu’il était bien plus aisé de faire du sang avec du vin rouge qu’avec du vin paillet. Sa majesté trouva cette raison excellente, et ordonna qu’on fît venir une bouteille de vin rouge. En attendant, il s’amusa à considérer les dieux que frère Rigolet avait apportés dans la poche de sa culotte. Il fut tout étonné de trouver sur ces morceaux de pâte la figure empreinte d’un patibulaire et d’un pauvre diable qui y était attaché.


Eh ! sire, lui dit Rigolet, ne vous souvenez-vous pas que je vous ai dit que notre dieu avait été pendu ? Nous gravons toujours sa potence sur ces petits pains que nous changeons en dieux. Nous mettons partout des potences dans nos temples, dans nos maisons, dans nos carrefours, dans nos grands chemins ; nous chantons : Bonjour, notre unique espérance. Nous avalons Dieu avec sa potence.

— C’est fort bien, dit l’empereur : tout ce que je vous souhaite, c’est de ne pas finir comme lui.


Cependant on apporta la bouteille de vin rouge : frère Rigolet la posa sur la table avec sa boîte de fer-blanc ; et tirant de sa poche un livre tout gras, il le plaça à sa main droite ; puis se tournant vers l’empereur, il lui dit :

Sire, j’ai l’honneur d’être portier, lecteur, conjureur, acolyte, sous-diacre, diacre et prêtre. Notre saint père le pape, le grand Innocent III, dans son premier livre des Mystères de la messe, a décidé que notre Dieu avait été portier, quand il chassa à coups de fouet de bons marchands qui avaient la permission de vendre des tourterelles à ceux qui venaient sacrifier dans le temple. Il fut lecteur, quand, selon saint Luc, il prit le livre dans la synagogue, quoiqu’il ne sût ni lire ni écrire ; il fut conjureur, quand il envoya des diables dans des cochons; il fut acolyte, parce que le prophète juif Jérémie avait dit : Je suis la lumière du monde, et que les acolytes portent des chandelles ; il fut sous-diacre, quand il changea l’eau en vin, parce que les sous-diacres servent à table ; il fut diacre, quand il nourrit quatre mille hommes, sans compter les femmes et les petits enfants, avec sept petits pains et quelques goujons, dans le pays de Magédan, connu de toute la terre, selon saint Mathieu ; ou bien quand il nourrit cinq mille hommes, avec cinq pains et deux goujons, près de Betzaïda, comme le dit saint Luc : enfin il fut prêtre selon l’ordre de Melchisédech, quand il dit à ses disciples qu’il allait leur donner son corps à manger. Étant donc prêtre comme lui, je vais changer ces pains en dieux : chaque miette de ce pain sera un dieu en corps et en âme ; vous croirez voir du pain, manger du pain, et vous mangerez Dieu.

Enfin, quoique le sang de ce Dieu soit dans le corps que j’aurai créé avec des paroles, je changerai votre vin rouge dans le sang de ce dieu même ; pour surabondance de droit, je le boirai ; il ne tiendra qu’à votre majesté d’en faire autant. Je n’ai qu’à vous jeter de l’eau au visage ; je vous ferai ensuite portier, lecteur, conjureur, acolyte, sous-diacre, diacre et prêtre : vous ferez avec moi une chère divine.

Aussitôt voilà le frère Rigolet qui se met à prononcer des paroles en latin, avale deux douzaines d’hosties, boit chopine, et dit grâces très dévotement.

— Mais, mon cher ami, lui dit l’empereur, tu as mangé et bu ton dieu : que deviendra-t-il quand tu auras besoin d’un pot de chambre ?

— Sire, dit frère Rigolet, il deviendra ce qu’il pourra, c’est son affaire. Quelques-uns de nos docteurs disent qu’on le rend à la garde-robe ; d’autres qu’il s’échappe par insensible transpiration ; quelques-uns prétendent qu’il s’en retourne au ciel ; pour moi, j’ai fait mon devoir de prêtre, cela me suffit ; et pourvu qu’après ce déjeuner on me donne un bon dîner avec quelque argent pour ma peine, je suis content.

— Or çà, dit l’empereur à frère Rigolet, ce n’est pas tout, je sais qu’il y a aussi dans mon empire d’autres missionnaires qui ne sont pas jésuites, et qu’on appelle dominicains, cordeliers, capucins ; dis-moi en conscience s’ils mangent Dieu comme toi.

— Ils le mangent, sire, dit le bonhomme ; mais c’est pour leur condamnation. Ce sont tous des coquins et nos plus grands ennemis ; ils veulent nous couper l’herbe sous le pied. Ils nous accusent sans cesse auprès de notre saint père le pape. Votre majesté ferait fort bien de les chasser tous, et de ne conserver que les jésuites : ce serait un vrai moyen de gagner la vie éternelle, quand même vous ne seriez pas chrétien.

L’empereur lui jura qu’il n’y manquerait pas. Il fit donner quelques écus à frère Rigolet, qui courut sur-le-champ annoncer cette bonne nouvelle à ses confrères.

Le lendemain, l’empereur tint sa parole : il fit assembler tous les missionnaires, soit ceux qu’on appelle séculiers, soit ceux qu’on nomme, très irrégulièrement, réguliers ou prêtres de la propagande, ou vicaires apostoliques, évêques in partibus, prêtres des missions étrangères, capucins, cordeliers, dominicains, hiéronymites et jésuites. Il leur parla en ces termes, en présence de trois cents colaos :

— La tolérance m’a toujours paru le premier lien des hommes, et le premier devoir des souverains. S’il était dans le monde une religion qui pût s’arroger un droit exclusif, ce serait assurément la nôtre. Vous avouez tous que nous rendions à l’être suprême un culte pur et sans mélange avant qu’aucun des pays d’où vous venez fût seulement connu de ses voisins, avant qu’aucune de vos contrées occidentales eût seulement l’usage de l’écriture. Vous n’existiez pas quand nous formions déjà un puissant empire. Notre antique religion, toujours inaltérable dans nos tribunaux, s’étant corrompue chez le peuple, nous avons souffert les bonzes de Fo, les talapoins de Siam, les lamas de Tartarie, les sectaires Loakium ; et, regardant tous les hommes comme nos frères, nous ne les avons jamais punis de s’être égarés. L’erreur n’est point un crime. Dieu n’est point offensé qu’on l’adore d’une manière ridicule : un père ne chasse point ceux de ses enfants qui le saluent en faisant mal la révérence ; pourvu qu’il en soit aimé et respecté, il est satisfait. Les tribunaux de mon empire ne vous reprochent point vos absurdités ; ils vous plaignent d’être infatués du plus détestable ramas de fables que la folie humaine ait jamais accumulées ; ils plaignent encore plus le malheureux usage que vous faites du peu de raison qui vous reste pour justifier ces fables.

Mais ce qu’ils ne vous pardonnent pas, c’est de venir du bout du monde pour nous ôter la paix. Vous êtes les instruments aveugles de l’ambition d’un petit lama italien, qui, après avoir détrôné quelques régules, ses voisins, voudrait disposer des plus vastes empires de nos régions orientales.

Nous ne savons que trop les maux horribles que vous avez causés au Japon. Douze religions y florissaient avec le commerce, sous les auspices d’un gouvernement sage et modéré ; une concorde fraternelle régnait entre ces douze sectes : vous parûtes, et la discorde bouleversa le Japon ; le sang coula de tous côtés ; vous en fîtes autant à Siam et aux Manilles ; je dois préserver mon empire d’un fléau si dangereux, Je suis tolérant, et je vous chasse tous, parce que vous êtes intolérants. Je vous chasse, parce qu’étant divisés entre vous, et vous détestant les uns les autres, vous êtes prêts d’infecter mon peuple du poison qui vous dévore. Je ne vous plongerai point dans les cachots, comme vous y faites languir en Europe ceux qui ne sont pas de votre opinion. Je suis encore plus éloigné de vous faire condamner au supplice, comme vous y envoyez en Europe ceux que vous nommez les hérétiques. Nous ne soutenons point ici notre religion par des bourreaux ; nous ne disputons point avec de tels arguments. Partez, portez ailleurs vos folies atroces, et puissiez-vous devenir sages ! Les voitures qui vous doivent conduire à Macao sont prêtes. Je vous donne des habits et de l’argent : des soldats veilleront en route à votre sûreté. Je ne veux pas que le peuple vous insulte ; allez, soyez dans votre Europe un témoignage de ma justice et de ma clémence.


Ils partirent ; le christianisme fut entièrement aboli à la Chine, ainsi qu’en Perse, en Tartarie, au Japon, dans l’Inde, dans la Turquie, dans toute l’Afrique : c’est grand dommage ; mais voilà ce que c’est que d’être infaillibles.




ENTRETIENS CHINOIS


Entre un Mandarin et un Jésuite.




UN Chinois nommé Xain, ayant voyagé en Europe dans sa jeunesse, retourna à la Chine à l’âge de trente ans, et, devenu mandarin, rencontra dans Pékin un ami qui était entré dans l’ordre des Jésuites ; ils eurent ensemble les conférences suivantes :


PREMIÈRE CONFÉRENCE


LE MANDARIN. — Vous êtes donc bien mal édifié de nos bonzes ?


LE JÉSUITE. — Je vous avoue que je suis indigné de voir quel joug honteux ces séducteurs imposent sur votre populace superstitieuse. Quoi ! vendre la béatitude pour des chiffons bénits ! persuader aux hommes que des pagodes ont parlé ! qu’elles ont fait des miracles ! se mêler de prédire l’avenir ! quelle charlatanerie insupportable !


LE MANDARIN. — Je suis bien aise que l’imposture et la superstition vous déplaisent.


LE JÉSUITE. — Il faut que vos bonzes soient de grands fripons.


LE MANDARIN. — Pardonnez ; j’en disais autant en voyant en Europe certaines cérémonies, certains prodiges que les uns appellent des fraudes pieuses, les autres des scandales. Chaque pays a ses bonzes. Mais j’ai reconnu qu’il y en a autant de trompés que de trompeurs. Le grand nombre est de ceux que l’enthousiasme aveugle dans leur jeunesse, et qui ne recouvrent jamais la vue ; il y en a d’autres qui ont conservé un œil, et qui voient tout de travers. Ceux-là sont des charlatans imbéciles.


LE JÉSUITE. — Vous devez faire une grande différence entre nous et vos bonzes ; ils bâtissent sur l’erreur et nous sur la vérité ; et si quelquefois nous l’avons embellie par des fables, n’est-il pas permis de tromper les hommes pour leur bien ?


LE MANDARIN. — Je crois qu’il n’est permis de tromper en aucun cas, et qu’il n’en peut résulter que beaucoup de mal.


LE JÉSUITE. — Quoi ! ne jamais tromper ! Mais dans votre gouvernement, dans votre doctrine des lettrés, dans vos cérémonies et vos rites, n’entre-t-il rien qui fascine les yeux du peuple pour le rendre plus soumis et plus heureux ? Vos lettrés se passeraient-ils d’erreurs utiles ?


LE MANDARIN. — Depuis près de cinq mille ans que nous avons des annales fidèles de notre empire, nous n’avons pas un seul exemple parmi les lettrés des saintes fourberies dont vous parlez ; c’est de tout temps, il est vrai, le partage des bonzes et du peuple ; mais nous n’avons ni la même langue, ni la même écriture, ni la même religion que le peuple. Nous avons adoré dans tous les siècles un seul Dieu, créateur de l’univers, juge des hommes, rémunérateur de la vertu, et vengeur du crime dans cette vie et dans la vie à venir.

Ces dogmes purs nous ont paru dictés par la raison universelle. Notre empereur présente au Souverain de tous les êtres les premiers fruits de la terre ; nous l’accompagnons dans ces cérémonies simples et augustes : nous joignons nos prières aux siennes. Notre sacerdoce est la magistrature ; notre religion est la justice ; nos dogmes sont l’adoration, la reconnaissance et le repentir : il n’y a rien là dont on puisse abuser ; point de métaphysique obscure qui divise les esprits, point de sujet de querelles ; nul prétexte d’opposer l’autel au trône ; nulle superstition qui indigne les sages : aucun mystère qui entraîne les faibles dans l’incrédulité, et qui, en les irritant contre des choses incompréhensibles, leur puisse faire rejeter l’idée d’un Dieu que tout le monde doit comprendre.


LE JÉSUITE. — Comment donc, avec une doctrine que vous dites si pure, pouvez-vous souffrir parmi vous des bonzes qui ont une doctrine si ridicule ?


LE MANDARIN. — Eh ! comment aurions-nous pu déraciner une ivraie qui couvre le champ d’un vaste empire aussi peuplé que votre Europe ? Je voudrais qu’on pût ramener tous les hommes à notre culte simple et sublime ; ce ne peut être que l’ouvrage des temps et des sages. Les hommes seraient plus justes et plus heureux. Je suis certain, par une longue expérience, que les passions, qui font commettre de si grands crimes, s’autorisent presque toutes des erreurs que les hommes ont mêlées à la religion.


LE JÉSUITE. — Comment ! vous croyez que les passions raisonnent, et qu’elles ne commettent des crimes que parce qu’elles raisonnent mal ?


LE MANDARIN. — Cela n’arrive que trop souvent.


LE JÉSUITE. — Et quel rapport nos crimes ont-ils donc avec les erreurs superstitieuses ?


LE MANDARIN. — Vous le savez mieux que moi. Ou bien ces erreurs révoltent un esprit assez juste pour les sentir, et non assez sage pour chercher la vérité ailleurs, ou bien ces erreurs entrent dans un esprit faible qui les reçoit avidement. Dans le premier cas, elles conduisent souvent à l’athéisme ; on dit : Mon bonze m’a trompé ; donc il n’y a point de religion, donc il n’y a point de Dieu, donc je dois être injuste si je puis l’être impunément. Dans le second cas, ces erreurs entraînent au plus affreux fanatisme ; on dit : Mon bonze m’a prêché que tous ceux qui n’ont point donné de robe neuve à la pagode sont les ennemis de Dieu ; qu’on peut, en sûreté de conscience, égorger tous ceux qui disent que cette pagode n’a qu’une tête, tandis que mon bonze jure qu’elle en a sept. Ainsi je peux assassiner, dans l’occasion, mes amis, mes parents, mon roi, pour faire mon salut.


LE JÉSUITE. — Il me semble que vous vouliez parler de nos moines sous le nom de bonzes. Vous auriez grand tort ; ne seriez-vous pas un peu malin ?


LE MANDARIN. — Je suis juste, je suis vrai, je suis humain. Je n’ai acception de personne ; je vous dis que les particuliers et les hommes publics commettent souvent sans remords les plus abominables injustices, parce que la religion qu’on leur prêche, et qu’on altère, leur semble absurde. Je vous dis qu’un raïa de l’Inde, qui ne connaît que sa presqu’île, se moque de ses théologiens qui lui crient que son Dieu Vitsnou s’est métamorphosé neuf fois pour venir converser avec les hommes, et que, malgré le petit nombre de ses incarnations, il est fort supérieur au dieu Sammonocodom, qui s’est incarné chez les Siamois jusqu’à cinq cent cinquante fois. Notre raïa, qui entend à droite et à gauche cent rêveries de cette espèce, n’a pas de peine à sentir combien une telle religion est impertinente ; mais son esprit, séduit par son cœur pervers, en conclut témérairement qu’il n’y a aucune religion : alors il s’abandonne à toutes les fureurs de son ambition aveugle ; il insulte ses voisins, il les dépouille ; les campagnes sont ravagées, les villes mises en cendres, les peuples égorgés. Les prédicateurs ne lui avaient jamais parlé contre le crime de la guerre ; au contraire, ils avaient fait, en chaire, le panégyrique des destructeurs nommés conquérants ; et ils avaient même arrosé ses drapeaux en cérémonie de l’eau lustrale du Gange. Le vol, le brigandage, tous les excès des plus monstrueuses débauches, toutes les barbaries des assassinats, sont commis alors sans scrupule ; la famine et la contagion achèvent de désoler cette terre abreuvée de sang. Et, cependant, les prédicateurs du voisinage prêchent tranquillement la controverse devant de bonnes vieilles femmes qui, au sortir du sermon, entoureraient leur prochain de fagots allumés, si leur prochain soutenait que Sammonocodom s’est incarné cinq cent quarante-neuf fois, et non pas cinq cent cinquante.

J’ose dire que si ce raïa avait été infiniment persuadé de l’existence d’un Dieu infini, présent partout, infiniment juste, et qui doit, par conséquent, venger l’innocence opprimée, et punir un scélérat né pour le malheur du genre humain ; si ses courtisans avaient les mêmes principes, si tous les ministres de la religion avaient fait tonner dans son oreille ces importantes vérités, au lieu de parler des métamorphoses de Vitsnou, alors ce raïa aurait hésité à se rendre si coupable.

Il en est de même dans toutes les conditions ; j’en ai vu plus d’un triste exemple dans les pays étrangers et dans ma patrie.


LE JÉSUITE. — Ce que vous dites n’est que trop vrai, il faut en convenir, et j’en augure un bon succès pour l’objet de ma mission. Mais avant d’avoir l’honneur de vous en parler, dites-moi, je vous en prie, si vous pensez qu’il soit possible d’obtenir des hommes qu’ils se bornent à un culte simple, raisonnable et pur envers l’Être suprême ? Ne faut-il pas aux peuples quelque chose de plus ? n’ont-ils pas besoin, je ne dis pas, des fourberies de vos bonzes, mais de quelques illusions respectables ? n’est-il pas avantageux pour eux qu’ils soient pieusement trompés, je ne dis pas par vos bonzes, mais par des gens sages ? Une prédiction heureusement appliquée, un miracle adroitement opéré, n’ont-ils pas quelquefois produit beaucoup de bien ?


LE MANDARIN. — Vous me paraissez faire tant de cas de la fourberie, que peut-être je vous la pardonnerais, si elle pouvait en effet être utile au genre humain. Mais je crois fermement qu’il n’y a aucun cas où le mensonge puisse servir la vérité.


LE JÉSUITE. — Cela est bien dur. Cependant je vous jure que nous avons fait parler en Italie et en Espagne plus d’une image de la Vierge avec un très grand succès ; les apparitions des saints, les possessions du malin, ont fait chez nous bien des conversions. Ce n’est pas comme chez vos bonzes.


LE MANDARIN. — Chez vous, comme chez eux, la superstition n’a jamais fait que du mal. J’ai lu beaucoup de vos histoires : je vois qu’on a toujours commis les plus grands attentats dans l’espérance d’une expiation aisée. La plupart de vos Européens ont ressemblé à un certain roi d’une petite province de votre Occident, qui portait, dit-on, je ne sais quelle petite pagode à son bonnet, et qui lui demandait toujours permission de faire assassiner ou empoisonner ceux qui lui déplaisaient. Votre premier empereur chrétien se souilla de parricides, comptant qu’il serait un jour purifié avec de l’eau. En vérité, le genre humain est bien à plaindre ; les passions portent les hommes aux crimes ; s’il n’y a point d’expiation, ils tombent dans le désespoir et dans la fureur ; s’il y en a, ils commettent le crime impunément.


LE JÉSUITE. — Hé bien ! ne vaudrait-il pas mieux proposer des remèdes à ces malades frénétiques, que de les laisser sans secours ?


LE MANDARIN. — Oui, et le meilleur remède est de réparer par une vie pure les injustices qu’on peut avoir commises. Adieu. Voici le temps où je dois soulager quelques-uns de mes frères qui souffrent. J’ai fait des fautes comme un autre ; je ne veux pas les expier autrement ; je vous conseille d’en faire de même.


DEUXIÈME CONFÉRENCE


LE JÉSUITE. — Je vous supplie avec humilité de me procurer une place de mandarin, comme plusieurs de nos Pères en ont eu, et d’y faire joindre la permission de nous bâtir une maison et une église, et de prêcher en chinois : vous savez que je parle la langue.


LE MANDARIN. — Mon crédit ne va pas jusque-là ; les juifs, les mahométans qui sont dans notre empire, et qui connaissent un seul Dieu, comme nous, ont demandé la même permission, et nous n’avons pu la leur accorder : il faut suivre les lois.


LE JÉSUITE. — Point du tout ; il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes.


LE MANDARIN. — Oui, si les hommes commandent des choses évidemment criminelles, par exemple, d’égorger votre père et votre mère, d’empoisonner vos amis ; mais il me semble qu’il n’est pas injuste de refuser à un étranger la permission d’apporter le trouble dans nos États, et de balbutier dans notre langue, qu’il prononce toujours fort mal, des choses que ni lui ni nous ne pouvons entendre.


LE JÉSUITE. — J’avoue que je ne prononce pas tout à fait aussi bien que vous ; je fais gloire quelquefois de ne pas entendre un mot de ce que j’annonce : pour le trouble et la discorde, c’est vraiment tout le contraire, c’est la paix que j’apporte.


LE MANDARIN. — Vous souvenez-vous de la fameuse requête présentée à nos neuf tribunaux suprêmes, au premier mois de l’année que vous appelez 1717 ? En voici les propres mots qui vous regardent, et que vous avez conservés vous-mêmes : « Ils vinrent d’Europe à Manille sous la dynastie des Ming. Ceux de Manille faisaient le commerce avec les Japonais. Ces Européens se servirent de leur religion pour gagner le cœur des Japonais ; ils en séduisirent un grand nombre. Ils attaquèrent ensuite le royaume en dedans et en dehors, et il ne s’en fallut presque rien qu’ils s’en rendissent tout à fait les maîtres. Ils répandent dans nos provinces de grandes sommes d’argent ; ils rassemblent, à certains jours, des gens de la lie du peuple mêlés avec les femmes : je ne sais pas quel est leur dessein, mais je sais qu’ils ont apporté leur religion à Manille, et que Manille a été envahie, et qu’ils ont voulu subjuguer le Japon, etc. »


LE JÉSUITE. — Ah ! pour Manille et pour le Japon, passe ; mais pour la Chine, vous savez que c’est tout autre chose ; vous connaissez la grande vénération, le profond respect, le tendre attachement, la sincère reconnaissance que…


LE MANDARIN. — Mon Dieu, oui, nous connaissons tout cela ; mais souvenez-vous, encore une fois, des paroles que le dernier empereur Yong-tching, d’éternelle mémoire, adressa à vos bonzes noirs ; les voici :

« Que diriez-vous si j’envoyais une troupe de bonzes et de lamas dans votre pays ? comment les recevriez-vous ? Si vous avez su tromper mon père, n’espérez pas me tromper de même. Vous voulez que tous les Chinois embrassent vos lois ; votre culte n’en tolère pas d’autres, je le sais. En ce cas, que deviendrons-nous ? les sujets de vos princes ? Les disciples que vous faites ne connaissent que vous ; dans un temps de troubles, ils n’écouteraient d’autre voix que la vôtre. Je sais bien qu’à présent il n’y a rien à craindre ; mais quand les vaisseaux viendront par milliers, il pourrait y avoir du désordre. »


LE JÉSUITE. — Il est vrai que nous avons transmis à notre Europe ce triste discours de l’empereur Yong-tching. Nous sommes d’ailleurs obligés d’avouer que c’était un prince très sage et très vertueux, qui a signalé son règne par des traits de bienfaisance au-dessus de tout ce que nos princes ont jamais fait de grand et de bon. Mais, après tout, les vertus des infidèles sont des crimes ; c’est une des maximes incontestables de notre petit pays. Mais qu’est-il arrivé à ce grand empereur ? il est mort sans sacrements, il est damné à tout jamais. J’aime la paix, je vous l’apporte ; mais plût au ciel, pour le bien de vos âmes, que tout votre empire fût bouleversé, que tout nageât dans le sang, et que vous expirassiez tous jusqu’au dernier, confessés par des jésuites ! Car enfin, qu’est-ce qu’un royaume de sept cents lieues de long sur sept cents lieues de large réduit en cendres ? c’est une bagatelle. C’est l’affaire de quelques jours, de quelques mois, de quelques années tout au plus, et il s’agit de la gloire éternelle que je vous souhaite.


LE MANDARIN. — Grand merci de votre bonne volonté. Mais, en vérité, vous devriez être contents d’avoir fait massacrer plus de cent mille citoyens au Japon. Mettez des bornes à votre zèle. Je crois vos intentions bonnes ; mais quand vous aurez armé, dans notre empire, les mains des enfants contre les pères, des disciples contre les maîtres, et des peuples contre les rois, il sera certain que vous aurez commis un très grand mal ; et il n’est pas absolument démontré que vous et moi soyons éternellement récompensés pour avoir détruit la plus ancienne nation qui soit sur la terre.


LE JÉSUITE. — Que votre nation soit la plus ancienne ou non, ce n’est pas ce dont il s’agit. Nous savons que, depuis près de cinq mille ans, votre empire est sagement gouverné ; mais vous avez trop de raison pour ne pas sentir qu’il faudrait, sans balancer, anéantir cet empire, s’il n’y avait que ce moyen de faire triompher la vérité. Çà, répondez-moi : je suppose qu’il n’y a d’autres ressources pour votre salut que de mettre le feu aux quatre coins de la Chine ; n’êtes-vous pas obligé en conscience de tout brûler ?


LE MANDARIN. — Non, je vous jure ; je ne brûlerais pas une grange.


LE JÉSUITE. — Vous avez, à la Chine, d’étranges principes.


LE MANDARIN. Je trouve les vôtres terriblement incendiaires. J’ai bien ouï dire qu’en votre année 1604 quelques gens charitables voulurent, en effet, consumer en un moment par le feu toute la famille royale et tous les mandarins d’une île nommée l’Angleterre, uniquement pour faire triompher une de vos sectes sur les ruines des autres sectes. Vous avez employé tantôt le fer, tantôt le feu à ces saintes intentions ; et c’est donc là cette paix que vos confrères viennent prêcher à des peuples qui vivent en paix ?


LE JÉSUITE. — Ce que je vous en dis n’est qu’une supposition théologique ; car je vous répète que j’apporte la paix, l’union, la bienfaisance, et toutes les vertus : j’ajoute seulement que ma doctrine est si belle qu’il faudrait l’acheter aux dépens de la vie de tous les hommes.


LE MANDARIN. — C’est vendre cher ses coquilles. Mais comment votre doctrine est-elle si belle, puisque vous me disiez hier qu’il fallait tromper ?


LE JÉSUITE. — Rien ne s’accorde plus aisément. Nous annonçons des vérités ; ces vérités ne sont pas à la portée de tout le monde, et nous rencontrons des ennemis, des jansénistes, qui nous poursuivent jusqu’à la Chine. Que faire alors ? il faut bien soutenir une vérité utile par quelques mensonges qui le sont aussi ; on ne peut se passer de miracles : cela tranche toutes les difficultés. Je vous avoue entre nous que nous n’en faisons point, mais nous disons que nous en avons fait ; et si l’on nous croit, nous gagnons des âmes. Qu’importe la route, pourvu qu’on arrive au but ? Il est bien sûr que notre petit Portugais Xavier ne pouvait être à la fois, en même temps, dans deux vaisseaux ; cependant nous l’avons dit ; et plus la chose est impossible et extravagante, plus elle a paru admirable. Nous lui avons fait aussi ressusciter quatre garçons et cinq filles : cela était important ; un homme qui ne ressuscite personne n’a guère que des succès médiocres. Laissez-nous au moins guérir de la colique quelques servantes de votre maison ; nous ne demandons que la permission d’un petit miracle : ne fait-on rien pour son ami ?


LE MANDARIN. — Je vous aime, je vous servirais volontiers, mais je ne peux mentir pour personne.


LE JÉSUITE. — Vous êtes bien dur, mais j’espère enfin vous convertir.


TROISIÈME CONFÉRENCE


LE JÉSUITE. — Oui, je veux bien convenir d’abord que vos lois et votre morale sont divines. Chez nous on n’a que de la politesse pour son père et sa mère ; chez vous on les honore et on leur obéit toujours. Nos lois se bornent à punir les crimes ; les vôtres décernent des récompenses aux vertus. Nos édits, pour l’ordinaire, ne parlent que d’impôts, et les vôtres sont souvent des traités de morale. Vous recommandez la justice, la fidélité, la charité, l’amour du bien public, l’amitié. Mais tout cela devient criminel et abominable si vous ne pensez pas comme nous ; et c’est ce que je m’engage à vous prouver.


LE MANDARIN. — Il vous sera difficile de remplir cet engagement.


LE JÉSUITE. — Rien n’est plus aisé. Toutes les vertus sont des vices quand on n’a pas la foi : or vous n’avez pas la foi ; donc, malgré vos vertus que j’honore, vous êtes tous des coquins, théologiquement parlant.


LE MANDARIN. — Honnêtement parlant, votre P. Lecomte, votre P. Ricci, et plusieurs autres, n’ont-ils pas dit, n’ont-ils pas imprimé en Europe que nous étions, il y a quatre mille ans, le peuple le plus juste de la terre, et que nous adorions le vrai Dieu dans le plus ancien temple de l’univers ? Vous n’existiez pas alors ; nous n’avons jamais changé. Comment pouvons-nous avoir eu raison il y a quatre mille ans, et avoir tort à présent ?


LE JÉSUITE. — Je vais vous le dire : notre doctrine est incontestablement la meilleure : or, les Chinois ne reconnaissent pas notre doctrine ; donc ils ont évidemment tort.


LE MANDARIN. — On ne peut mieux raisonner ; mais nous avons à Kanton des Anglais, des Hollandais, des Danois qui pensent tout différemment de vous, qui vous ont chassés de leur pays, parce qu’ils trouvaient votre doctrine abominable, et qui disent que vous êtes des corrupteurs : vous-mêmes vous avez eu ici des disputes scandaleuses avec des gens de votre propre secte ; vous vous anathématisiez les uns les autres : ne sentez-vous pas l’énorme ridicule d’une troupe d’Européens qui venaient nous enseigner un système dans lequel ils n’étaient pas d’accord entre eux ? Ne voyez-vous pas que vous êtes les enfants perdus de puissances qui voudraient s’étendre dans tout l’univers ? Quel fanatisme, quelle fureur vous fait passer les mers pour venir aux extrémités de l’Orient nous étourdir par vos disputes, et fatiguer nos tribunaux de vos querelles ! Vous nous apportez votre pain et votre vin, et vous dites qu’il n’est permis qu’à vous de boire du vin ; assurément cela n’est pas honnête et civil. Vous nous dites que nous serons damnés si nous ne mangeons de votre pain ; et puis, quand quelques-uns de nous ont eu la politesse d’en manger, vous leur dites que ce n’est pas du pain, que ce sont des membres d’un corps humain et du sang, et qu’ils seront damnés s’ils croient avoir mangé du pain que vous leur avez offert. Les lettrés chinois ont-ils pu penser autre chose de vous, sinon que vous étiez des fous qui aviez rompu vos chaînes, et qui couriez par le monde comme des échappés ? Du moins les Européens d’Angleterre, de Hollande, de Danemark et de Suède ne nous disent pas que du pain n’est pas du pain, et que du vin n’est pas du vin ; ne soyez pas surpris s’ils ont paru à la Chine et dans l’Inde plus raisonnables que vous. Cependant nous ne leur permettons pas de prêcher à Pékin : et vous voulez qu’on vous le permette !


LE JÉSUITE. — Ne parlons point de ce mystère. Il est vrai que, dans notre Europe, le réformé, le protestant, le moliniste, le janséniste, l’anabaptiste, le méthodiste, le morave, le mennonite, l’anglican, le quaker, le piétiste, le coccéien, le voétien, le socinien, l’unitaire rigide, le millénaire, veulent chacun tirer à eux la vérité, qu’ils la mettent en pièces, et qu’on a bien de la peine à en rassembler les morceaux. Mais enfin nous nous accordons sur le fond des choses.


LE MANDARIN. — Si vous preniez la peine d’examiner les opinions de chaque disputeur, vous verriez qu’ils ne sont de même avis sur aucun point. Vous savez combien nous fûmes scandalisés quand notre prince Olou-tsé, que vous avez séduit, nous dit que vous aviez deux lois, que ce qui avait été autrefois vrai et bon était devenu faux et mauvais. Tous nos tribunaux furent indignés ; ils le seraient bien davantage s’ils apprenaient que, depuis dix-sept siècles, vous êtes occupés à expliquer, à retrancher et à ôter, à concilier, à rajuster, à forger : nous, au contraire, depuis cinquante siècles, nous n’avons pas varié un seul moment.


LE JÉSUITE. — C’est parce que vous n’avez jamais été éclairés. Vous n’avez jamais écouté que votre simple raison : elle vous a dit qu’il y a un Dieu, et qu’il faut être juste ; il n’y a pas moyen de disputer sur cela : mais il fallait écouter quelque chose au-dessus de votre raison ; il fallait lire tous les livres du peuple juif, que malheureusement vous ne connaissiez pas, et il fallait les croire ; et ensuite il fallait ne les plus croire et lire tous nos livres grecs et latins. Alors vous auriez eu, comme nous, mille belles querelles toutes les années ; chaque querelle aurait occasionné une décision admirable, un jugement nouveau : voilà ce qui vous a manqué, et c’est ce que je veux apprendre aux Chinois, mais toujours pour le bien de la paix.


LE MANDARIN. — Hé bien ! quand les Chinois, pour le bien de la paix, sauront toutes les opinions qui déchirent votre petit coin de terre au bout de l’Occident, en seront-ils plus justes ? honoreront-ils leurs parents davantage ? seront-ils plus fidèles à l’empereur ? l’empire sera-t-il mieux gouverné, les terres mieux cultivées ?


LE JÉSUITE. — Non assurément ; mais les Chinois seront sauvés comme moi ; ils n’ont qu’à croire ce que je ne comprends pas.


LE MANDARIN. — Pourquoi voulez-vous qu’ils le comprennent ?


LE JÉSUITE. — Ils ne le comprendront pas non plus.


LE MANDARIN. — Pourquoi voulez-vous donc le leur apprendre ?


LE JÉSUITE. — C’est qu’il est nécessaire aujourd’hui à tous les hommes de le savoir.


LE MANDARIN. — S’il est nécessaire à tous les hommes de le savoir, pourquoi les Chinois l’ont-ils toujours ignoré ? pourquoi l’avez-vous ignoré vous-mêmes si longtemps ? pourquoi n’en a-t-on jamais rien su dans toute la Grande-Tartarie, dans l’Inde et au Japon ? Ce qui est nécessaire à tous les hommes ne leur est-il pas donné à tous ? n’ont-ils pas tous les mêmes sens, le même instinct d’amour-propre, le même instinct de bienveillance, le même instinct qui les fait vivre en société ? Comment se pourrait-il faire que l’Être suprême, qui nous a donné tout ce qui nous est convenable, nous eût refusé la seule chose essentielle ? N’est-ce pas une impiété de le croire ?


LE JÉSUITE. — C’est qu’il n’a fait ce présent qu’à ses favoris.


LE MANDARIN. — Vous êtes donc son favori ?


LE JÉSUITE. — Je m’en flatte.


LE MANDARIN. — Pour moi, je suis simplement son adorateur. Je vous renvoie à tous les peuples et à toutes les sectes de votre Europe, qui croient que vous êtes des réprouvés ; et, tant que vous vous persécuterez les uns les autres, il ne sera pas prudent de vous écouter.


LE JESUITE. — Ah ! si jamais je retourne à Rome, que je me vengerai de tous ces impies qui empêchent nos progrès à la Chine !


LE MANDARIN. — Faites mieux, pardonnez-leur. Vivons doucement tous ensemble, tant que vous serez ici ; secourons-nous mutuellement ; adorons tous l’Être suprême du fond de notre cœur. Quoique vous ayez plus de barbe que nous, le nez plus long, les yeux moins fendus, les joues plus rouges, les pieds plus gros, les oreilles plus petites, et l’esprit plus inquiet, cependant nous sommes tous frères.


LE JÉSUITE. — Tous frères ! et que deviendra mon titre de Père ?


LE MANDARIN. — Vous convenez tous qu’il faut aimer Dieu ?


LE JÉSUITE. — Pas tout à fait, mais je le permets.


LE MANDARIN. — Qu’il faut être modéré, sobre, compatissant, équitable, bon maître, bon père de famille, bon citoyen ?


LE JÉSUITE. — Oui.


LE MANDARIN. — Hé bien ! ne vous tourmentez plus tant ; je vous assure que vous êtes de ma religion.


LE JÉSUITE. — Ah ! vous vous rendez à la fin. Je savais bien que je vous convertirais.


Quand le mandarin et le jésuite eurent été d’accord, le mandarin donna au moine cette profession de foi :

1° La religion consiste dans la soumission à Dieu et dans la pratique des vertus.

2° Cette vérité incontestable est reconnue de toutes les nations et de tous les temps : il n’y a de vrai que ce qui force tous les hommes à un consentement unanime : les vaines opinions qui se contredisent sont fausses.

3° Tout peuple qui se vante d’avoir une religion particulière pour lui seul offense la Divinité et le genre humain ; il ose supposer que Dieu abandonne tous les autres peuples pour n’éclairer que lui.

4° Les superstitions particulières n’ont été inventées que par des hommes ambitieux qui ont voulu dominer sur les esprits, qui ont fourni un prétexte à la nation qu’ils ont séduite d’envahir les biens des autres nations.

5° Il est constaté par l’histoire que ces différentes sectes, qui se proscrivent réciproquement avec tant de fureur, ont été la source de mille guerres civiles ; et il est évident que si les hommes se regardaient tous comme des frères, également soumis à leur père commun, il y aurait eu moins de sang versé sur la terre, moins de saccagement, moins de rapines, et moins de crimes de toute espèce.

6° Des lamas et des bonzes qui prétendent que la mère du dieu Fo accoucha de ce dieu par le côté droit, après avoir avalé un enfant, disent une sottise ; s’ils ordonnent de la croire, ce sont des charlatans tyranniques ; s’ils persécutent ceux qui ne la croient pas, ils sont des monstres.

7° Les brames, qui ont des opinions un peu moins absurdes, et non moins fausses, auraient également tort de commander de les croire, quand même elles pourraient avoir quelque lueur de vraisemblance ; car l’Être suprême ne peut juger les hommes sur les opinions d’un brame, mais sur leurs vertus et sur leurs iniquités. Une opinion, quelle qu’elle soit, n’a nul rapport avec la manière dont on a vécu ; il ne s’agit pas de faire croire telle ou telle métamorphose, tel ou tel prodige, mais d’être homme de bien. Quand vous êtes accusé devant un tribunal, on ne vous demande pas si vous croyez que le premier mandarin a encore son père et sa mère, s’il est marié, s’il est veuf, s’il est riche ou pauvre, grand ou petit ; on vous interroge sur vos actions.

8° « Si tu n’es pas instruit de certains faits, si tu ne crois pas certaines obscurités, si tu ne sais par cœur certaines formules, si tu n’as pas mangé en certains temps certains aliments qu’on ne trouve point dans la moitié du globe, tu seras éternellement malheureux. » Voilà ce que les hommes ont pu inventer de plus absurde et de plus horrible. « Si tu es juste, tu seras récompensé ; si tu es injuste, tu seras puni. » Voilà ce qui est raisonnable.

9° Certains brames, qui croient que les enfants morts avant que d’avoir été baignés dans le Gange sont condamnés à des supplices éternels, sont les plus insensés de tous les hommes et les plus durs. Ceux qui font vœu de pauvreté pour s’enrichir ne sont pas les moins fourbes ; ceux qui cabalent dans les familles et dans l’État ne sont pas les moins méchants.

10° Plus les hommes sont faibles, enthousiastes, fanatiques, plus le gouvernement doit être modéré et sage.

11° Si vous donnez à un charlatan le privilège exclusif de faire des almanachs, il fera un calendrier de superstitions pour tous les jours de l’année ; il intimidera les peuples et les magistrats par les conjonctions et les influences des astres. Si vous laissez vingt charlatans faire des almanachs, ils prédiront des événements différents ; ils se discréditeront tous les uns les autres : un temps viendra où tout le peuple aura découvert la friponnerie de tous les astrologues.

12° Alors il n’y aura plus d’almanachs que ceux des véritables astronomes qui calculent juste les mouvements des globes, qui n’attribuent d’influence à aucun, et qui ne prédisent ni la bonne ni la mauvaise fortune. Le peuple insensiblement ne croira que ces sages ; il adorera d’un culte plus pur le créateur et le guide de tous les globes, et notre petit globe en sera plus heureux.

13° Il est impossible que l’esprit de paix, l’amour du prochain, le bon ordre, en un mot la vertu, subsiste au milieu des disputes interminables ; il n’y a jamais eu la moindre dispute entre les lettrés, qui se bornent à reconnaître un Dieu, à l’aimer, à le servir sans mélange de superstitions, et à servir leur prochain.

14° C’est là le premier devoir ; le second est d’éclairer les superstitieux ; le troisième est de les tolérer en les plaignant, si on ne peut les éclairer.

15° Il peut y avoir plusieurs cérémonies ; mais il n’y a qu’une seule morale. Ce qui vient de Dieu est universel et immuable ; ce qui vient des hommes est local, inconstant, périssable.

16° Un imbécile dit : « Je dois penser comme mon bonze ; car tout mon village est de son avis. » Sors de ton village, pauvre homme, et tu en verras cent mille autres qui ont chacun leur bonze, et qui pensent tous différemment.

17° Voyage d’un bout de la terre à l’autre, tu verras que partout deux et deux font quatre, que Dieu est adoré partout ; mais tu verras qu’ici on ne peut mourir sans huile, et que là, en mourant, il faut tenir à la main la queue d’une vache. Laisse là leur huile et leur queue, et sers le Maître de l’Univers.

18° Voici un des grands maux que la superstition a fait naître. Un homme a violé sa sœur et tué son frère ; mais il fréquente une certaine pagode, il récite certaines formules dans une langue étrangère, il porte une certaine image sur sa poitrine ; mille vieilles s’écrient : Le bon homme ! le saint homme !

Un juste avoue franchement qu’on peut adorer Dieu sans faire ce pèlerinage, sans réciter cette formule ; mille vieilles s’écrient : Au monstre ! au scélérat !

19° Voici le comble de l’abomination ; voici ce qui fait sécher d’horreur et gémir d’être homme. Un chef des pagodes, assassin, empoisonneur public, a peuplé l’Inde de ses bâtards, et a vécu tranquille et respecté ; il a donné des lois aux princes. Un juste a dit : Gardez-vous d’imiter ce chef des pagodes ; gardez-vous de croire les métamorphoses qu’il enseigne ; et ce juste a été brûlé à petit feu sur la place publique.

20° O vous ! fanatiques actifs, qui depuis longtemps troublez la terre par vos querelles raisonnées ; et vous, fanatiques passifs, qui, sans raisonner, avez été mordus de ces enragés et qui êtes malades de la même rage, tâchez de guérir si vous pouvez ; essayez de cette recette que voici : Adorez Dieu sans vouloir le comprendre ; aimez-le sans vous plaindre des maux qui sont mêlés sur la terre avec les biens ; regardez comme vos frères le Japonais, le Siamois, l’Indien, l’Africain, le Persan, le Turc, le Russe, et même les habitants du petit pays de l’occident méridional de l’Europe qui tient si peu de place sur la carte.




UN CHRÉTIEN ET UN JUIF


DEVANT UN SÉNATEUR


En présence de Marc-Aurèle




UN jour, un juif de bon sens et un chrétien comparurent devant un sénateur éclairé, en présence du sage Marc-Aurèle, qui voulait s’instruire de leurs dogmes. Le sénateur les interrogea l’un après l’autre.


LE SÉNATEUR au chrétien. — Pourquoi troublez-vous la paix de l’empire ? pourquoi ne vous contentez-vous pas, comme les Syriens, les Égyptiens et les Juifs, de pratiquer tranquillement vos rites ? pourquoi voulez-vous que votre secte anéantisse toutes les autres ?


LE CHRÉTIEN. — C’est qu’elle est la seule véritable. Nous adorons un Dieu juif, né dans un village de Judée, sous l’empereur Auguste, l’an de Rome 752 ou 756 ; son père et sa mère furent inscrits, selon le divin saint Luc, dans ce village, lorsque l’empereur fit faire le dénombrement de tout l’univers, Cyrenius étant alors gouverneur de Syrie.


LE SÉNATEUR. — Votre Luc vous a trompés. Cyrenius ne fut gouverneur de Syrie que dix ans après l’époque dont vous parlez : c’était Quintilius Varus qui était alors proconsul de Syrie ; nos annales en font foi. Jamais Auguste n’eut le dessein extravagant de faire un dénombrement de l’univers : jamais même il n’y eut sous son règne un recensement entier des citoyens romains. Quand même on en aurait fait un, il n’aurait pas eu lieu en Judée, qui était gouvernée par Hérode, tributaire de l’empire, et non par des officiers de César. Le père et la mère de votre Dieu étaient, dites-vous, des habitants d’un village juif ; ils n’étaient donc pas citoyens romains : ils ne pouvaient être compris dans le cens.


LE CHRÉTIEN. — Notre Dieu n’avait point de père juif. Sa mère était vierge. Ce fut Dieu même qui l’engrossa par l’opération d’un esprit, qui était Dieu aussi, sans que la mère cessât d’être pucelle. Et cela est si vrai, que trois rois ou trois philosophes vinrent d’Orient pour l’adorer dans l’étable où il naquit, conduits par une étoile nouvelle qui voyagea avec eux.


LE SÉNATEUR. — Vous voyez bien, mon pauvre homme, qu’on s’est moqué de vous. S’il avait paru alors une étoile nouvelle, nous l’aurions vue ; toute la terre en aurait parlé ; tous les astronomes auraient calculé ce phénomène.


LE CHRÉTIEN. — Cela est pourtant dans son livres sacrés.


LE SÉNATEUR. — Montrez-moi vos livres.


LE CHRÉTIEN. — Nous ne les montrons point aux profanes, aux impies ; vous êtes un profane et un impie, puisque vous n’êtes point de notre secte. Nous avons très peu de livres. Il restent entre les mains de nos maîtres. Il faut être initié pour les lire. Je les ai lus, et si sa majesté impériale le permet, je vais vous en rendre compte en sa présence : elle verra que notre secte est la raison même.


LE SÉNATEUR. — Parlez, l’empereur vous l’ordonne, et je veux bien oublier qu’en digne chrétien que vous êtes vous m’avez appelé impie.


LE CHRETIEN. — Oh ! seigneur, impie n’est pas une injure ; cela peut signifier un homme de bien qui a le malheur de n’être pas de notre avis. Mais, pour obéir à l’empereur, je vais dire tout ce que je sais.

Premièrement, notre Dieu naquit d’une femme pucelle, qui descendait de quatre prostituées : Bethsabée, qui se prostitua à David ; Thamar, qui se prostitua à Juda le Patriarche ; Ruth, qui se prostitua au vieux Booz ; et la fille de joie Rahab qui se prostituait à tout le monde : le tout pour faire voir que les voies de Dieu ne sont pas celles des hommes.

Secondement, vous devez savoir que notre Dieu mourut par le dernier supplice, puisque c’est vous qui l’avez fait mettre en croix comme un esclave et un voleur ; car les Juifs n’avaient pas alors le droit du glaive ; c’était Pontius Pilatus qui gouvernait Jérusalem au nom de l’empereur Tibère : vous n’ignorez pas que ce Dieu ayant été pendu publiquement ressuscita secrètement ; mais ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que sa naissance, sa vie, sa mort, avaient été prédites par tous les prophètes juifs : par exemple, nous voyons clair comme le jour lorsqu’un Isaïe dit, sept ou quatorze cents ans avant la naissance de notre Dieu : « Une fille ou femme va faire un enfant qui mangera du beurre et du miel, et il s’appellera Emmanuel », cela veut dire que Jésus sera Dieu.

Il est dit, dans une de nos histoires, que Juda serait comme un jeune lion qui s’étendrait sur sa proie, et que la vierge ne sortirait point des cuisses de Juda jusqu’à ce que Shilo parût. Tout l’univers avouera que chacune de ces paroles prouve que Jésus est Dieu. Ces autres paroles remarquables, il lie son ânon à la vigne, démontrent par surabondance de droit que Jésus est Dieu.

Il est vrai qu’il ne fut pas Dieu tout d’un coup, mais seulement fils de Dieu. Sa dignité a été bientôt augmentée, quand nous avons fait connaissance avec quelques platoniciens dans Alexandrie. Ils nous ont appris ce que c’était que le Verbe dont nous n’avions jamais entendu parler, et que Dieu faisait tout par son verbe, par son logos ; alors Jésus est devenu le logos de Dieu ; et comme l’homme et la parole sont la même chose, il est clair que Jésus étant verbe est Dieu manifestement.

Si vous nous demandez pourquoi Dieu est venu se faire supplicier en Judée, il est avéré que c’est pour ôter le péché de la terre : car, depuis son exécution, personne n’a commis la plus petite faute parmi ses élus. Or ses élus, du nombre desquels je suis, composent tout le monde ; le reste est un ramas de réprouvés qui doit être compté pour rien. Le monde n’a été créé que pour les élus ; notre religion remonte à l’origine du monde, car elle est fondée sur la juive qu’elle détruit, laquelle juive est fondée sur celle d’un Chaldéen, nommé Abraham ; la religion d’Abraham a renchéri sur celle de Noé, que vous ne connaissez pas, et celle de Noé est une réforme de celle d’Adam et d’Ève, que les Romains connaissent encore moins. Ainsi, Dieu a changé cinq fois sa religion universelle, sans que personne en sût rien, excepté autrefois les Juifs, et excepté nous aujourd’hui qui sommes substitués aux Juifs. Cette filiation aussi ancienne que la terre, le péché du premier homme racheté par le sang du Dieu hébreu, l’incarnation de ce Dieu prédite par tous les prophètes, sa mort figurée par tous les événements de l’histoire juive, ses miracles faits à la vue du monde entier, dans un coin de la Galilée ; sa vie écrite hors de Jérusalem, cinquante ans après qu’il eut été supplicié à Jérusalem ; le logos de Platon que nous avons identifié avec Jésus ; enfin les enfers dont nous menaçons quiconque ne croira pas en lui et en nous ; tout ce grand tableau de vérités lumineuses démontre que l’empire romain nous sera soumis, et que le trône des Césars deviendra le trône de la religion chrétienne.


LE SÉNATEUR. — Cela pourrait arriver. La populace aime à être séduite ; il y a toujours au moins cent gredins imbéciles et fanatiques contre un citoyen sage. Vous me parlez des miracles de votre Dieu : il est bien certain que si on se laisse infatuer de prophéties et de miracles joints au logos de Platon ; si on fascine ainsi les yeux, les oreilles et l’esprit des simples ; si à l’aide d’une métaphysique insensée, réputée divine, on échauffe l’imagination des hommes, toujours amoureux du merveilleux, certes on pourra parvenir un jour à bouleverser l’empire. Mais, dites-nous, quels sont les miracles de votre Juif-Dieu.


LE CHRÉTIEN. — Le premier est que le diable l’emporta sur une montagne ; le second, qu’étant à une noce de paysans où tout le monde était ivre, et tout le vin ayant été bu, il changea en vin l’eau qu’il fit mettre dans des cruches ; mais le plus beau de tous ses miracles est qu’il envoya deux diables dans le corps de deux mille cochons qui allèrent se noyer dans un lac, quoiqu’il n’y eût point de cochons dans le pays.


Marc-Aurèle, ennuyé de ces choses divines qui ne paraissaient que des bêtises à son esprit aveuglé, imposa silence au chrétien, qui aurait encore parlé longtemps. Il ordonna au Juif de s’expliquer, de lui dire en effet si la secte chrétienne était une branche de la judaïque, et ce qu’il pensait de l’une et de l’autre. Le Juif s’inclina profondément, puis leva les yeux au ciel, puis s’énonça en ces termes :


« Sacrée majesté, je vous dirai d’abord que les Juifs sont bien éloignés de vouloir dominer comme les chrétiens. Nous n’avons pas l’audace de prétendre soumettre la terre à nos opinions ; trop contents d’être tolérés, nous respectons tous vos usages, sans les adopter : on ne nous voit point porter la sédition dans vos villes et dans vos camps ; nous n’avons coupé le prépuce à aucun Romain, tandis que les chrétiens les baptisent. Nous croyons à Moïse, mais nous n’exhortons aucun Romain à y croire ; nous sommes (du moins à présent) aussi paisibles, aussi soumis que les chrétiens sont turbulents et factieux.

« Vous voyez les beaux miracles que nos ennemis cruels imputent à leur prétendu Dieu. S’il s’agissait ici de miracles, nous vous ferions voir d’abord un serpent qui parle à notre bonne mère commune ; une ânesse qui parle à un prophète idolâtre, et ce prophète, venu pour nous maudire, nous bénissant malgré lui ; nous vous ferions voir un Moïse surpassant en prodiges tous les sorciers d’un roi d’Égypte, remplissant tout un pays de grenouilles et de poux, conduisant deux ou trois millions de Juifs à pied sec à travers la mer Rouge, à l’exemple de l’ancien Bacchus ; je vous montrerais un Josué, qui fait tomber une pluie de pierres sur les habitants d’un village ennemi, à onze heures du matin, et arrêtant le soleil et la lune à midi, pour avoir le temps de tuer mieux ses ennemis qui étaient déjà morts. Vous m’avouerez, sacrée majesté, que les deux mille cochons dans lesquels Jésus envoie le diable sont bien peu de chose devant le soleil et la lune de Josué, et devant la mer Rouge de Moïse ; mais je ne veux point insister sur nos anciens prodiges ; je veux imiter la sagesse de notre historien Flavien Josèphe, qui, en rapportant ces miracles tels qu’ils sont écrits par nos prêtres, laisse au lecteur la liberté de s’en moquer.

« Je viens à la différence qui est entre nous et les sectaires chrétiens.

« Votre sacrée Majesté saura que de tout temps il s’est élevé en Égypte et en Syrie des enthousiastes qui, sans être légalement autorisés, se sont avisés de parler au nom de la Divinité : nous en avons eu beaucoup parmi nous, surtout dans nos calamités ; mais assurément aucun d’eux n’a prédit ni pu prédire un homme tel que Jésus. Si, par impossible, ils avaient prophétisé touchant cet homme, ils auraient au moins annoncé son nom, et ce nom ne se trouve dans aucun de leurs écrits ; ils auraient dit que Jésus devait naître d’une femme nommée Mirja, que les chrétiens prononcent ridiculement Maria ; ils auraient dit que les Romains le feraient pendre à la sollicitation du sanhédrin. Les chrétiens répondent à cette objection puissante qu’alors les prophéties auraient été trop claires, et qu’il fallait que Dieu fût caché. Quelle réponse de charlatans et de fanatiques ! Quoi, si Dieu parle par la voix d’un prophète qu’il inspire, il ne parlera pas clairement ! Quoi, le Dieu de vérité ne s’expliquera que par les équivoques qui appartiennent au mensonge ! Cet énergumène imbécile, qui a parlé avant moi, a montré toute la turpitude de son système, en rapportant les prétendues prophéties que la secte chrétienne tâche de corrompre en faveur de Jésus par des interprétations absurdes. Les chrétiens cherchent partout des prophéties ; ils poussent la démence jusqu’à trouver Jésus dans une églogue de Virgile : ils ont voulu le trouver dans les vers des sibylles ; et, n’en pouvant venir à bout, ils ont eu la hardiesse absurde d’en forger une en vers grecs acrostiches, qui pèchent même par la quantité ; je la mets sous les yeux de votre sacrée majesté. »


Le Juif, à ces mots, fouillant dans sa poche sale et grasse, en tira la prédiction que saint Justin et d’autres avaient attribuée aux sibylles :

Avec cinq pains et deux poissons,
Il nourrira cinq mille hommes au désert,
Et en ramassant les morceaux qui resteront,
Il en remplira douze paniers.


Marc-Aurèle leva les épaules de pitié, et le Juif continue ainsi :


« Je ne dissimulerai point que, dans nos temps de calamité, nous avons attendu un libérateur. C’est la consolation de toutes les nations malheureuses, et surtout des peuples esclaves : nous avons toujours appelé messie quiconque nous a fait du bien, comme les mendiants appellent domine, monseigneur, ceux qui leur font quelque aumône ; car nous ne devons pas ici faire les fiers, « Nec tanta superbia victis. » Nous pouvons nous comparer à des gueux, sans rougir.

« Nous voyons, dans l’histoire de nos roitelets, que le Dieu du ciel et de la terre envoya un prophète pour élire Jéhu, hérétique roitelet de Sichem, et même Hazaël, roi de Syrie, tous deux messies du Très-Haut ; notre grand prophète Isaïe, dans son seizième capitulaire, appelle Cyrus messie ; notre grand prophète Ézéchiel, dans son vingt-huitième capitulaire, appelle messie et chérubin un roi de Tyr. Hérode, connu de votre majesté, a été appelé messie.

« Messie signifie oint. Les rois juifs étaient oints ; Jésus n’a jamais été oint, et nous ne voyons pas pourquoi ses disciples lui donnent le nom d’oint, de messie. Il n’y a qu’un seul de leurs historiens qui lui donne ce titre de messie, d’oint ; c’est Jean, ou celui qui a écrit un des cinquante Évangiles sous le nom de Jean : or, cet Évangile n’a été écrit que plus de quatre-vingts ans après la mort de Jésus : jugez quelle foi on peut avoir à un pareil ouvrage.

« Jésus était un homme de la populace, qui voulut faire le prophète comme tant d’autres : mais jamais il ne prétendit établir une loi nouvelle. Ceux qui se sont avisés d’écrire sa Vie, sous le nom de Matthieu, Marc, Luc et Jean, disent en cent endroits qu’il suivit la loi de Moïse. Il fut circoncis suivant cette loi ; il allait au temple suivant cette loi. « Je suis venu, dit-il, pour accomplir la loi et les prophètes. La loi de Moïse ne doit point être détruite. »

« Jésus n’était donc réellement qu’un de nos Juifs prêchant la loi juive. Il est dit, dans cette loi juive, qu’elle doit être éternelle. « N’y ajoutez pas un seul mot, et n’en ôtez pas un seul. »

« Il y a plus ; nous voyons dans cette loi ces propres paroles : « S’il s’élève au milieu de vous un prophète, ou quelqu’un qui dise avoir eu des visions en songe, et qu’il prédise des signes et des prodiges, et si ces signes et ces prodiges arrivent, et s’il vous dit : Suivons de nouveaux dieux, que ce prophète soit puni de mort… parce qu’il a voulu vous détourner de la voie que le seigneur Dieu vous a prescrite… Si votre frère, ou le fils de votre mère, ou votre fils, ou votre fille, ou votre femme, ou votre ami, que vous aimez comme votre âme, vous dit : Allons, servons d’autres dieux, etc., tuez-le aussitôt, et que tout le peuple le frappe après vous. »

« Selon tous ces préceptes, dont je ne garantis pas la douceur, Jésus devait périr par le dernier supplice, s’il avait voulu changer quelque chose à la loi de Moïse. Mais si nous en voulons croire le propre témoignage de ceux qui ont écrit en sa faveur, nous verrons qu’il n’a été accusé devant les Romains que parce qu’il avait toujours insulté la magistrature et troublé l’ordre public. Ils disent qu’il appelait continuellement les magistrats hypocrites, menteurs, calomniateurs, injustes, race de vipères, sépulcres blanchis.

« Or, je demande quel est le Romain qu’on ne punirait pas, s’il allait tous les jours au pied du Capitole appeler les sénateurs sépulcres blanchis, race de vipères. On l’accusa d’avoir blasphémé, d’avoir battu des marchands dans le parvis du temple, d’avoir dit qu’il détruirait le temple, et qu’il le rebâtirait dans trois jours : sottises qui ne méritaient que le fouet.

« On dit qu’il fut encore accusé de s’être appelé fils de Dieu ; mais les chrétiens ignorants qui ont écrit son histoire ne savent pas que, parmi nous, fils de Dieu signifie un homme de bien, comme fils de Bélial veut dire un méchant. Une équivoque a tout fait, et c’est à une pure logomachie que Jésus doit sa divinité. C’est ainsi que, parmi ces chrétiens, celui qui ose se dire évêque de Rome prétend être au-dessus des autres évêques, parce que Jésus lui dit un jour, à ce qu’on prétend : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon assemblée.

« Certainement Jésus, malgré l’équivoque, ne songea jamais à se faire regarder comme fils de Dieu au pied de la lettre, ainsi qu’Alexandre, Bacchus, Persée, Romulus. L’Évangile attribué à Jean dit même positivement qu’il fut reconnu par Philippe et Nathanaël pour fils de Joseph, charpentier du village de Nazareth.

« D’autres chrétiens lui ont composé des généalogies ridicules et toutes contradictoires, sous le nom de Matthieu et de Luc : ils disent que Mirja ou Maria l’enfanta par l’opération d’un esprit, et en même temps ils donnent la généalogie de Joseph, son père putatif ; et ces deux généalogies sont absolument différentes dans les noms et dans le nombre de ses prétendus ancêtres : il est bien sûr, sacrée majesté, qu’une imposture si énorme et si ridicule aurait été pour jamais ensevelie dans la fange où le christianisme est né, si les chrétiens n’avaient pas rencontré dans Alexandrie des platoniciens dont ils ont emprunté quelques idées, et s’ils n’avaient appuyé leurs mystères par cette philosophie dominante ; c’est là ce qui les a fait réussir auprès de ceux qui se payent de grands mots et de chimères philosophiques.

« C’est avec je ne sais quelle trinité de Platon, avec je ne sais quels mystères emphatiques touchant le Verbe, qu’on en imposa à la multitude ignorante, avide de nouveautés. La morale de ces nouveaux venus n’est certainement pas meilleure que la vôtre et la nôtre ; elle est même pernicieuse. On fait dire à ce Jésus : « qu’il est venu apporter la guerre, et non la paix ; qu’il ne faut pas prier ses amis à dîner quand ils sont riches ; qu’il faut jeter dans un cachot celui qui n’aura pas une belle robe au festin : qu’il faut contraindre les passants de venir à son festin », et cent autres bêtises atroces de la même espèce.

« Comme les livres chrétiens se contredisent à chaque page, ils lui font dire aussi qu’il faut aimer son prochain, quoique ailleurs il prononce qu’il faut haïr son père et sa mère pour être digne de lui ; mais, par une erreur inconcevable, on trouve dans l’Évangile attribué à Jean ces propres paroles : « Je fais un commandement nouveau, c’est de vous aimer les uns les autres. » Comment peut-il donner l’épithète de nouveau à ce commandement, puisque ce précepte est de toutes les religions, et qu’il est expressément énoncé dans la nôtre en termes infiniment plus forts : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ?

« Vous voyez, magnanime empereur, comme, dans les choses les plus raisonnables, les chrétiens introduisent l’imposture et le déraisonnement. Ils couvrent toutes leurs innovations des voiles du mystère et des apparences de la sanctification. On les voit courir de ville en ville, de bourgade en bourgade, ameuter les femmes et les filles ; ils leur prêchent la fin du monde. Selon eux, le monde va finir ; leur Jésus a prédit que dans la génération où il vivait la terre serait détruite, et qu’il viendrait dans les nuées avec une grande puissance et une grande majesté. L’apostat Saül l’a prédit de même ; il a écrit aux fanatiques de Thessalonique qu’ils iraient avec lui dans les airs au-devant de Jésus.

« Cependant le monde dure encore ; mais les chrétiens en attendent toujours la fin prochaine ; ils voient déjà de nouveaux cieux et une nouvelle terre se former : deux insensés, nommés Justin et Tertullien, ont déjà vu de leurs yeux, pendant quarante nuits, la nouvelle Jérusalem dont les murailles, disent-ils, avaient cinq cents lieues de tour, et dans laquelle les chrétiens doivent habiter pendant mille ans et boire d’excellent vin d’une vigne dont chaque cep produira dix mille grappes, et chaque grappe dix mille raisins.

« Que votre majesté ne s’étonne point s’ils détestent Rome et votre empire, puisqu’ils ne comptent que sur leur nouvelle Jérusalem. Ils se font un devoir de ne jamais faire de réjouissance publique pour vos victoires ; ils ne couronnent point de fleurs leurs portiques, ils disent que c’est une idolâtrie. Nous, au contraire, nous n’y manquons jamais. Vous avez daigné même recevoir nos présents ; nous sommes des vaincus fidèles, et ils sont des sujets factieux. Daignez juger entre eux et nous. »


L’empereur alors se tourna vers le sénateur, et lui dit :

« Je juge qu’ils sont également insensés ; mais l’empire n’a rien à craindre des Juifs, et il a tout à redouter des chrétiens. »

Marc-Aurèle ne se trompa point dans sa conjecture.




MARC-AURÈLE
ET UN RÉCOLLET




MARC-AURÈLE. — Je crois me reconnaître enfin. Voici certainement le Capitole, et cette basilique est le temple ; cet homme que je vois est sans doute prêtre de Jupiter. Ami, un petit mot, je vous prie.


LE RÉCOLLET. — Ami ! l’expression est familière. Il faut que vous soyez bien étranger pour aborder ainsi frère Fulgence le récollet, habitant du Capitole, confesseur de la duchesse de Popoli, et qui parle quelquefois au pape comme s’il parlait à un homme.

MARC-AURÈLE. — Frère Fulgence au Capitole ! Les choses sont un peu changées. Je ne comprends rien à ce que vous dites. Est-ce que ce n’est pas ici le temple de Jupiter ?

LE RÉCOLLET. — Allez, bonhomme, vous extravaguez. Qui êtes-vous, s’il vous plaît, avec votre habit à l’antique, et votre petite barbe ? d’où venez-vous, et que voulez-vous ?

MARC-AURÈLE. — Je porte mon habit ordinaire ; je reviens voir Rome : je suis Marc-Aurèle.

LE RÉCOLLET. — Marc-Aurèle ? J’ai entendu parler d’un nom à peu près semblable. Il y avait un empereur païen, à ce que je crois, qui se nommait ainsi.

MARC-AURÈLE. — C’est moi-même. J’ai voulu revoir cette Rome qui m’aimait, et que j’ai aimée ; ce Capitole où j’ai triomphé en dédaignant les triomphes, cette terre que j’ai rendue heureuse. Mais je ne reconnais plus Rome. J’ai revu la colonne qu’on m’a érigée, et je n’y ai plus retrouvé la statue du sage Antonin mon père : c’est un autre visage.

LE RÉCOLLET. — Je le crois bien, monsieur le damné. Sixte-Quint a relevé votre colonne ; mais il y a mis la statue d’un homme qui valait mieux que votre père et vous.

MARC-AURÈLE. — J’ai toujours cru qu’il était fort aisé de valoir mieux que moi ; mais je croyais qu’il était difficile de valoir mieux que mon père. Ma piété a pu m’abuser : tout homme est sujet à l’erreur. Mais pourquoi m’appelez-vous damné ?

LE RÉCOLLET. — C’est que vous l’êtes. N’est-ce pas vous (autant qu’il m’en souvient) qui avez tant persécuté des gens à qui vous aviez obligation, et qui vous avaient procuré de la pluie pour battre vos ennemis ?

MARC-AURÈLE. — Hélas ! j’étais bien loin de persécuter personne. Je rendis grâces au ciel de ce que, par une heureuse conjoncture, il vint à propos un orage dans le temps que mes troupes mouraient de soif ; mais je n’ai jamais entendu dire que j’eusse obligation de cet orage aux gens dont vous me parlez, quoiqu’ils fussent de fort bons soldats. Je vous jure que je ne suis point damné. J’ai fait trop de bien aux hommes pour que l’essence divine veuille me faire du mal. Mais dites-moi, je vous prie, où est le palais de l’empereur mon successeur ? Est-ce toujours sur le mont Palatin ? car en vérité je ne reconnais plus mon pays.

LE RÉCOLLET. — Je le crois bien vraiment ; nous avons tout perfectionné. Si vous voulez, je vous mènerai à Monte-Cavallo : vous baiserez les pieds du saint-père, et vous aurez des indulgences, dont vous paraissez avoir grand besoin.

MARC-AURÈLE. — Accordez-moi d’abord la vôtre ; et, dites-moi franchement, est-ce qu’il n’y aurait plus d’empereur, ni d’empire romain ?

LE RÉCOLLET. — Si fait, si fait, il y a un empereur et un empire ; mais tout cela est à quatre cents lieues d’ici, dans une petite ville appelée Vienne, sur le Danube. Je vous conseille d’y aller voir vos successeurs ; car ici vous risqueriez de voir l’inquisition. Je vous avertis que les révérends pères dominicains n’entendent point raillerie, et qu’ils traiteraient fort mal les Marc-Aurèle, les Antonin, les Trajan et les Titus, gens qui ne savent pas leur catéchisme.

MARC-AURÈLE. — Un catéchisme ! l’inquisition ! des dominicains ! des récollets ! un pape ! et l’empire romain dans une petite ville sur le Danube ! Je ne m’y attendais pas : je conçois qu’en seize cents ans les choses de ce monde doivent avoir changé de face. Je serais curieux de voir un empereur romain marcoman, quade, cimbre, ou teuton.

LE RÉCOLLET. — Vous aurez ce plaisir-là quand vous voudrez, et même de plus grands. Vous seriez donc bien étonné si je vous disais que des Scythes ont la moitié de votre empire, et que nous avons l’autre ; que c’est un prêtre comme moi qui est le souverain de Rome ; que frère Fulgence pourra l’être à son tour ; que je donnerai des bénédictions au même endroit où vous traîniez à votre char des rois vaincus ; et que votre successeur du Danube n’a pas à lui une ville en propre, mais qu’il y a un prêtre qui doit lui prêter la sienne dans l’occasion.

MARC-AURÈLE. — Vous me dites là d’étranges choses. Tous ces grands changements n’ont pu se faire sans de grands malheurs. J’aime toujours le genre humain, et je le plains.

LE RÉCOLLET. — Vous êtes trop bon. Il en a coûté, à la vérité, des torrents de sang, et il y a eu cent provinces ravagées ; mais il ne fallait pas moins que cela pour que frère Fulgence dormît au Capitole à son aise.

MARC-AURÈLE. — Rome, cette capitale du monde, est donc bien déchue et bien malheureuse ?

LE RÉCOLLET. — Déchue, si vous voulez ; mais malheureuse, non. Au contraire, la paix y règne, les beaux-arts y fleurissent. Les anciens maîtres du monde ne sont plus que des maîtres de musique. Au lieu d’envoyer des colonies en Angleterre, nous y envoyons des châtrés et des violons. Nous n’avons plus de Scipions qui détruisent des Carthages ; mais aussi nous n’avons plus de proscriptions : nous avons changé la gloire contre le repos.

MARC-AURÈLE. — J’ai tâché dans ma vie d’être philosophe ; je le suis devenu véritablement depuis. Je trouve que le repos vaut bien la gloire ; mais par tout ce que vous me dites, je pourrais soupçonner que frère Fulgence n’est pas philosophe.

LE RÉCOLLET. — Comment ! je ne suis pas philosophe ! je le suis à la fureur. J’ai enseigné la philosophie et, qui plus est, la théologie.

MARC-AURÈLE. — Qu’est-ce que cette théologie, s’il vous plaît ?

LE RÉCOLLET. — C’est… c’est ce qui fait que je suis ici, et que les empereurs n’y sont plus. Vous paraissez fâché de ma gloire, et de la petite révolution qui est arrivée à votre empire ?

MARC-AURÈLE. — J’adopte les décrets éternels ; je sais qu’il ne faut pas murmurer contre la destinée ; j’admire la vicissitude des choses humaines : mais, puisqu’il faut que tout change, puisque l’empire romain est tombé, les récollets pourront avoir leur tour.

LE RÉCOLLET. — Je vous excommunie, et je vais à matines.

MARC-AURÈLE. — Et moi je vais me rejoindre à l’Être des êtres.




CATÉCHISME


DE L’HONNÊTE HOMME


Ou dialogue entre un caloyer
et un homme de bien.


traduit du grec vulgaire par d. j. j. r. c. d. c. d. g.




LE CALOYER. — Puis-je vous demander, monsieur, de quelle religion vous êtes dans Alep, au milieu de cette foule de sectes qui sont ici reçues, et qui servent toutes à faire fleurir cette grande ville ? Êtes-vous mahométan du rite d’Omar ou de celui d’Ali ? suivez-vous les dogmes des anciens parsis, ou de ces sabéens si antérieurs aux parsis, ou des brames qui se vantent d’une antiquité encore plus reculée ? Seriez-vous juif ? êtes-vous chrétien du rite grec, ou de celui des Arméniens, ou des Coptes, ou des Latins ?


L’HONNÊTE HOMME. — J’adore Dieu, je tâche d’être juste, et je cherche à m’instruire.


LE CALOYER. — Mais ne donnez-vous pas la préférence aux livres juifs sur le Zend-Avesta, sur le Véidam, sur l’Alcoran ?


L’HONNÊTE HOMME. — Je crains de n’avoir pas assez de lumières pour bien juger des livres, et je sens que j’en ai assez pour voir dans le grand livre de la nature qu’il faut adorer et aimer son maître.


LE CALOYER. — Y a-t-il quelque chose qui vous embarrasse dans les livres juifs ?


L’HONNÊTE HOMME. — Oui, j’avoue que j’ai de la peine à concevoir ce qu’ils rapportent. J’y vois quelques incompatibilités dont ma faible raison s’étonne.

1° Il me semble difficile que Moïse ait écrit dans un désert le Pentateuque qu’on lui attribue. Si son peuple venait d’Égypte où il avait demeuré, dit l’auteur, quatre cents ans (quoiqu’il se trompe de deux cents), ce livre eût été probablement écrit en égyptien ; et on nous dit qu’il l’était en hébreu.

Il devait être gravé sur la pierre ou sur le bois ; on n’avait, du temps de Moïse, d’autre manière d’écrire. C’était un art fort difficile, qui demandait de longs préparatifs ; il fallait polir le bois ou la pierre. Il n’y a pas d’apparence que cet art pût être exercé dans un désert où, selon ce livre même, la horde juive n’avait pas de quoi se faire des habits et des souliers, et où Dieu fut obligé de faire un miracle continuel pendant quarante années pour leur conserver leurs vêtements et leurs chaussures sans dépérissement. Il est si vrai qu’on n’écrivait que sur la pierre, que l’auteur du livre de Josué dit que le Deutéronome fut écrit sur un autel de pierres brutes enduites de mortier. Apparemment que Josué n’avait pas intention que ce livre fût durable.

2° Les hommes les plus versés dans l’antiquité pensent que ces livres ont été écrits plus de sept cents ans après Moïse. Ils se fondent sur ce qu’il y est parlé des rois, et qu’il n’y eut de rois que longtemps après Moïse ; sur la position des villes, qui est fausse si le livre fut écrit dans le désert, et vraie s’il fut écrit à Jérusalem ; sur les noms de villes ou de bourgades dont il est parlé, et qui ne furent fondées ou appelées du nom qu’on leur donne qu’après plusieurs siècles, etc.

3° Ce qui peut un peu effaroucher dans les écrits attribués à Moïse, c’est que l’immortalité de l’âme, les récompenses et les peines après la mort, sont entièrement inconnues dans l’énoncé de ses lois. Il est étrange qu’il ordonne la manière dont on doit faire ses déjections, et ne parle en nul endroit de l’immortalité de l’âme. Serait-il possible que Moïse, inspiré de Dieu, eût préféré nos derrières à nos esprits, qu’il eut prescrit la façon d’aller à la garde-robe dans le camp israélite, et qu’il n’eût pas dit un seul mot de la vie éternelle ? Zoroastre, antérieur au législateur juif, dit : Honorez, aimez vos parents, si vous voulez avoir la vie éternelle ; et le Décalogue dit : Honore père et mère, si tu veux vivre longtemps sur la terre : il me semble que Zoroastre parle en homme divin, et Moïse en homme terrestre.

4° Les événements racontés dans le Pentateuque étonnent ceux qui ont le malheur de ne juger que par leur raison, et dans qui cette raison aveugle n’est pas éclairée par une grâce particulière. Le premier chapitre de la Genèse est si au-dessus de nos conceptions, qu’il fut défendu chez les Juifs de le lire avant vingt-cinq ans.

On voit avec un peu de surprise que Dieu vienne se promener tous les jours à midi dans le jardin d’Éden ; que les sources de quatre fleuves, éloignées prodigieusement les unes des autres, forment une fontaine dans ce même jardin ; que le serpent parle à Ève, attendu qu’il est le plus subtil des animaux, et qu’une ânesse, qui ne passe pas pour si subtile, parle aussi plusieurs siècles après ; que Dieu ait séparé la lumière des ténèbres, comme si les ténèbres étaient quelque chose de réel ; qu’il ait fait la lumière, qui émane du soleil, avant le soleil lui-même ; qu’après avoir fait l’homme et la femme, il ait ensuite tiré la femme d’une côte de l’homme, qu’il ait mis de la chair à la place de cette côte ; qu’il ait condamné Adam à la mort, et toute sa postérité à l’enfer pour une pomme ; qu’il ait mis un signe de sauvegarde à Caïn qui avait assassiné son frère, et que ce Caïn ait craint d’être tué par les hommes qui peuplaient alors la terre, tandis que, selon le texte, le genre humain était borné à la famille d’Adam ; que de prétendues cataractes dans le ciel aient inondé la terre ; que tous les animaux soient venus s’enfermer un an dans un coffre.

Après ce nombre prodigieux de fables qui semblent toutes plus absurdes que les Métamorphoses d’Ovide, on n’est pas moins surpris que Dieu délivre de la servitude en Égypte six cent mille combattants de son peuple, sans compter les vieillards, les enfants et les femmes ; que ces six cent mille combattants, après les plus éclatants miracles, égalés pourtant par les magiciens d’Égypte, s’enfuient au lieu de combattre leurs ennemis ; qu’en fuyant ils ne prennent pas le chemin du pays où Dieu les conduit ; qu’ils se trouvent entre Memphis et la mer Rouge ; que Dieu leur ouvre cette mer, et la leur fasse passer à pied sec pour les faire périr dans des déserts affreux, au lieu de les mener dans la terre qu’il leur a promise ; que ce peuple, sous la main et sous les yeux de Dieu même, demande au frère de Moïse un veau d’or pour l’adorer ; que ce veau d’or soit jeté en fonte en un seul jour ; que Moïse réduise cet or en poudre impalpable, et la fasse avaler au peuple ; que vingt-trois mille hommes de ce peuple se laissent égorger par des lévites, en punition d’avoir érigé ce veau d’or, et qu’Aaron, qui l’a jeté en fonte, soit déclaré grand-prêtre pour récompense ; qu’on ait brûlé deux cent cinquante hommes d’une part, et quatorze mille sept cents hommes de l’autre, qui avaient disputé l’encensoir à Aaron ; et que, dans une autre occasion, Moïse ait encore fait tuer vingt-quatre mille hommes de son peuple.

5° Si l’on s’en tient aux plus simples connaissances de la physique, et qu’on ne s’élève pas jusqu’au pouvoir divin, il sera difficile de penser qu’il y ait eu une eau qui ait fait crever les femmes adultères, et qui ait respecté les femmes fidèles.

On voit encore avec plus d’étonnement un vrai prophète parmi les idolâtres, dans la personne de Balaam.

6° On est encore plus surpris que, dans un village du petit pays de Madian, le peuple juif trouve 675.000 brebis, 72.000 bœufs, 61.000 ânes, 32.000 pucelles ; et on frissonne d’horreur quand on lit que les Juifs, par ordre du Seigneur, massacrèrent tous les mâles et toutes les veuves, les épouses et les mères, et ne gardèrent que les petites filles.

7° Le soleil qui s’arrête en plein midi pour donner plus de temps aux Juifs de tuer les Amorrhéens déjà écrasés par une pluie de pierres tombées du ciel ; le Jourdain qui ouvre son lit comme la mer Rouge pour laisser passer ces Juifs qui pouvaient passer si aisément à gué ; les murailles de Jéricho qui tombent au son des trompettes ; tant de prodiges de toute espèce exigent, pour être crus, le sacrifice de la raison et la foi la plus vive. Enfin, à quoi aboutissent tant de miracles opérés par Dieu même pendant des siècles en faveur de son peuple ? à le rendre presque toujours l’esclave des autres nations.

8° Toute l’histoire de Samson et de ses amours, et de ses cheveux, et de son lion, et de ses trois cents renards, semble plus faite pour amuser l’imagination que pour édifier l’esprit. Celles de Josué et de Jephté semblent barbares.

9° L’histoire des Rois est un tissu de cruautés et d’assassinats qui fait saigner le cœur. Presque tous les faits sont incroyables. Le premier roi juif Saül ne trouve chez son peuple que deux épées, et son successeur David laisse plus de vingt milliards d’argent comptant. Vous dites que ces livres sont écrits par Dieu même ; vous savez que Dieu ne peut mentir : donc si un seul fait est faux, tout le livre est une imposture.

10° Les prophètes ne sont pas moins révoltants pour un homme qui n’a pas le don de pénétrer le sens caché et allégorique des prophéties. Il voit avec peine Jérémie se charger d’un bât et d’un collier, et se faire lier avec des cordes ; Osée à qui Dieu commande, en termes formels, de faire des fils de putain à une putain publique, d’en faire ensuite à une femme adultère ; Isaïe qui marche tout nu dans la place publique ; Ézéchiel qui se couche trois cent quatre-vingt-dix jours sur le côté gauche, et quarante sur le côté droit, qui mange un livre de parchemin, qui couvre son pain d’excréments d’hommes, et ensuite de bouse de vache ; Oolla et Ooliba qui établissent un bordel, et à qui Dieu dit qu’elles n’aiment que les membres d’un âne et le sperme d’un cheval. Certainement si le lecteur n’est pas instruit des usages du pays et de la manière de prophétiser, il peut craindre d’être scandalisé ; et quand il voit Élisée faire dévorer quarante enfants par des ours, pour l’avoir appelé tête chauve, un châtiment si peu proportionné à l’offense peut lui inspirer plus d’horreur que de respect.

Pardonnez-moi donc si les livres juifs m’ont causé quelque embarras. Je ne veux pas avilir l’objet de votre vénération ; j’avoue même que je peux me tromper sur les choses de bienséance et de justice, qui ne sont peut-être pas les mêmes dans tous les temps ; je me dis que nos mœurs sont différentes de celles de ces siècles reculés ; mais peut-être aussi la préférence que vous avez donnée au Nouveau Testament sur l’Ancien peut servir à justifier mes scrupules. Il faut bien que la loi des Juifs ne vous ait pas paru bonne, puisque vous l’avez abandonnée ; car si elle était réellement bonne, pourquoi ne l’auriez-vous pas toujours suivie ? et, si elle était mauvaise, comment était-elle divine ?


LE CALOYER. — l’Ancien Testament a ses difficultés. Mais vous m’avouez donc que le Nouveau Testament ne fait pas naître en vous les mêmes doutes et les mêmes scrupules que l’Ancien ?


L’HONNÊTE HOMME. — Je les ai lus tous deux avec attention ; mais souffrez que je vous expose les inquiétudes où me jette mon ignorance. Vous les plaindrez, et vous les calmerez.

Je me trouve ici avec des chrétiens arméniens qui disent qu’il n’est pas permis de manger du lièvre ; avec des Grecs qui assurent que le Saint-Esprit ne procède point du Fils ; avec des nestoriens qui nient que Marie soit mère de Dieu ; avec quelques Latins qui se vantent qu’au bout de l’Occident, les chrétiens d’Europe pensent tout autrement que ceux d’Asie et d’Afrique. Je sais que dix ou douze sectes en Europe s’anathématisent les unes les autres ; les musulmans qui m’entourent regardent d’un œil de mépris tous ces chrétiens que cependant ils tolèrent. Les Juifs ont également en exécration les chrétiens et les musulmans ; les guèbres les méprisent tous ; et le peu qui reste de sabéens ne voudraient manger avec aucun de ceux que je vous ai nommés : le brame ne peut souffrir ni sabéens, ni guèbres, ni chrétiens, ni mahométans, ni juifs.

J’ai cent fois souhaité que Jésus-Christ, en venant s’incarner en Judée, eût réuni toutes ces sectes sous ses lois. Je me suis demandé pourquoi, étant Dieu, il n’a pas usé des droits de la divinité ? pourquoi, en venant nous délivrer du péché, il nous a laissés dans le péché ? pourquoi, en venant éclairer tous les hommes, il a laissé presque tous les hommes dans l’erreur ?

Je sais que je ne suis rien ; je sais que du fond de mon néant je ne dois pas interroger l’Être des êtres ; mais il m’est permis, comme à Job, d’élever mes respectueuses plaintes du sein de ma misère.

Que voulez-vous que je pense quand je vois deux généalogies de Jésus directement contraires l’une à l’autre ; et que ces généalogies, qui sont si différentes dans les noms et dans le nombre de ses ancêtres, ne sont pourtant pas la sienne, mais celle de son père Joseph, qui n’est pas son père ?

Je donne la torture à mon esprit pour comprendre comment un Dieu est mort. Je lis les livres sacrés et les profanes de ces temps-là ; un seul de ces livres sacré me dit qu’une étoile nouvelle parut en Orient, et conduisit des mages aux pieds de Dieu qui venait de naître. Aucun profane ne parle de cet événement à jamais mémorable, qui semble devoir avoir été aperçu par la terre entière, et marqué dans les fastes de tous les États. Un évangéliste me dit qu’un roi nommé Hérode, à qui les Romains, maîtres du monde connu, avaient donné la Judée, entendit dire que l’enfant qui venait de naître dans une étable devait être roi des Juifs ; mais comment, et à qui, et sur quel fondement entendit-il dire cette étrange nouvelle ? Est-il possible que ce roi, qui n’avait pas perdu le sens, ait imaginé de faire égorger tous les petits enfants du pays, pour envelopper dans le massacre un enfant obscur ? Y a-t-il un exemple sur la terre d’une fureur si abominable et si insensée ?

Je vois que les Évangiles qui nous restent se contredisent presque à chaque page. J’ouvre l’histoire de Josèphe, auteur presque contemporain ; Josèphe, parent de Mariamne, sacrifiée par Hérode ; Josèphe, ennemi naturel de ce prince : il ne dit pas un mot de cette aventure ; il est Juif, et il ne parle pas même de ce Jésus né chez les Juifs.

Que d’incertitudes m’accablent dans la recherche importante de ce que je dois adorer et de ce que je dois croire ! Je lis les Écritures, et je n’y vois nulle part que Jésus, reconnu depuis pour Dieu, se soit jamais appelé Dieu ; je vois même tout le contraire ; il dit que son père est plus grand que lui, que le père seul sait ce que le fils ignore. Et comment encore ces mots de père et de fils se doivent-ils entendre chez un peuple où, par les fils de Bélial, on voulait dire les méchants, et, par les fils de Dieu, on désignait les hommes justes ? J’adopte quelques maximes de la morale de Jésus ; mais quel législateur enseigna jamais une mauvaise morale ? dans quelle religion l’adultère, le larcin, le meurtre, l’imposture, ne sont-ils pas défendus ? le respect pour les parents, l’obéissance aux lois, la pratique de toutes les vertus expressément ordonnés ?

Plus je lis, plus mes peines redoublent. Je cherche des prodiges dignes d’un Dieu, attestés par l’univers. J’ose dire, avec cette naïveté douloureuse qui craint de blasphémer, que les diables envoyés dans le corps d’un troupeau de cochons, de l’eau changée en vin en faveur de gens qui étaient ivres, un figuier séché pour n’avoir pas porté des figues avant le temps, etc., ne remplissent pas l’idée que je m’étais faite du maître de la nature, annonçant et prouvant la vérité par des miracles éclatants et utiles. Puis-je adorer ce maître de la nature dans un Juif qu’on dit transporté par le diable sur le haut d’une montagne dont on découvre tous les royaumes de la terre ?

Je lis les paroles qu’on rapporte de lui ; j’y vois une prochaine arrivée du royaume des cieux figuré par un grain de moutarde, par un filet à prendre des poissons, par de l’argent mis à usure, par un souper auquel on fait entrer par force des borgnes et des boiteux : Jésus dit qu’on ne met point de vin nouveau dans de vieux tonneaux, que l’on aime mieux le vin nouveau que le vieux. Est-ce ainsi que Dieu parle ?

Enfin comment puis-je reconnaître Dieu dans un Juif de la populace, condamné au dernier supplice pour avoir mal parlé des magistrats à cette populace, et suant d’une sueur de sang dans l’angoisse et dans la frayeur que lui inspirait la mort ? Est-ce là Platon ? est-ce là Socrate, ou Antonin, ou Épictète, ou Zaleucus, ou Solon, ou Confucius ? Qui de tous ces sages n’a écrit, n’a parlé d’une manière plus conforme aux idées que nous avons de la sagesse ? et comment pouvons-nous juger autrement que par nos idées ?

Quand je vous ai dit que j’adoptais quelques maximes de Jésus, vous avez dû sentir que je ne puis les adopter toutes. J’ai été affligé en lisant : « Je suis venu apporter le glaive et non la paix ; je suis venu diviser le fils et le père, la fille, la mère, et les parents. » Je vous avoue que ces paroles m’ont saisi de douleur et d’effroi ; et si je regardais ces paroles comme une prophétie, je croirais en voir l’accomplissement dans les querelles qui ont divisé les chrétiens dès les premiers temps, dans les guerres civiles qui leur ont mis les armes à la main pendant tant de siècles, dans les assassinats de tant de princes, dans les horribles malheurs de tant de familles.

J’avoue encore que des mouvements d’indignation et de pitié se sont élevés dans mon cœur, quand j’ai vu Pierre faire apporter à ses pieds l’argent de ses sectateurs. Ananie et Saphire ont gardé quelque chose pour eux du prix de leur champ ; ils ne l’ont pas dit ; et Pierre les punit en faisant mourir subitement le mari et la femme. Hélas ! ce n’était pas là le miracle que j’attendais de ceux qui disent qu’ils ne veulent pas la mort du pécheur, mais sa conversion. J’ai osé penser que si Dieu faisait des miracles, ce serait pour guérir les hommes, et non pour les tuer ; ce serait pour les corriger, et non pour les perdre ; qu’il est un Dieu de miséricorde, et non un tyran homicide. Ce qui m’a le plus révolté dans cette histoire, c’est que Pierre, ayant fait mourir Ananie, et voyant venir Saphire sa femme, ne l’avertit pas, ne lui dit pas : « Gardez-vous de réserver pour vous quelques oboles ; si vous en avez, avouez tout, donnez tout, craignez le sort de votre mari ; » au contraire, il la fait tomber dans le piège ; il semble qu’il se réjouisse de frapper une seconde victime. Je vous avoue que cette aventure m’a toujours fait dresser les cheveux, et que je ne me suis consolé que quand j’en ai vu l’impossibilité et le ridicule.

Puisque vous me permettez de vous expliquer mes pensées, je continue, et je dis que je n’ai trouvé aucune trace du christianisme dans l’histoire de Jésus. Les quatre Évangiles qui nous restent sont en opposition sur plusieurs faits ; mais ils attestent uniformément que Jésus fut soumis à la loi de Moïse depuis le moment de sa naissance jusqu’à celui de sa mort. Tous ses disciples fréquentèrent la synagogue ; ils prêchaient une réforme ; mais ils n’annonçaient pas une religion différente : les chrétiens ne furent absolument séparés des Juifs que longtemps après. Dans quel temps précis Dieu voulut-il donc qu’on cessât d’être juif et qu’on fût chrétien ? Qui ne voit que le temps a tout fait, que tous les dogmes sont venus les uns après les autres ?

Si Jésus avait voulu établir une Église chrétienne, n’en eût-il pas enseigné les lois ? n’aurait-il pas lui-même établi tous les rites ? n’aurait-il pas annoncé les sept sacrements, dont il ne parle pas ? n’aurait-il pas dit : Je suis Dieu, engendré et non fait ; le Saint-Esprit procède de mon père sans être engendré ; j’ai deux volontés et une personne ; ma mère est mère de Dieu ? Au contraire, il dit à sa mère : « Femme, qu’y a-t-il entre vous et moi ? » Il n’établit ni dogme, ni rite, ni hiérarchie ; ce n’est donc pas lui qui a fait sa religion.

Quand les premiers dogmes commencent à s’établir, je vois les chrétiens soutenir ces dogmes par des livres supposés ; ils imputent aux sibylles des vers acrostiches sur le christianisme ; ils forgent des histoires, des prodiges dont l’absurdité est palpable. Telle est, par exemple, l’histoire de la nouvelle ville de Jérusalem bâtie dans l’air, dont les murailles avaient cinq cents lieues de tour et de hauteur, qui se promenait sur l’horizon pendant toute la nuit, et qui disparaissait au point du jour. Telle est la querelle de Pierre et de Simon le Magicien devant Néron ; tels sont cent contes non moins absurdes.

Que de miracles puérils on a forgés ! que de faux martyres, que de légendes ridicules ! Portenta judaïca rides.

Comment celui qui a écrit la légende de Luc, sous le nom de bonne nouvelle, a-t-il eu le front de dire, au chap. xxi, que la génération dans laquelle il vivait ne passerait pas sans que les vertus des cieux fussent ébranlées ; sans qu’il y eût des signes dans le soleil, dans la lune, et dans les étoiles ; sans qu’enfin Jésus vînt dans les nuées avec une grande puissance et une grande majesté ? Certainement il n’y eut ni signe dans le soleil, dans la lune, et dans les étoiles, ni de vertu des cieux ébranlée, ni de Jésus venant majestueusement dans les nuées.

Comment le fanatique qui rédigea les Épitres de Paul est-il assez téméraire pour lui faire dire : « J’ai appris de Jésus que nous qui vivons nous sommes réservés pour son avènement : sitôt que le signal aura été donné par la trompette, ceux qui sont morts en Jésus ressusciteront les premiers ; puis nous autres qui sommes vivants nous serons emportés avec eux dans l’air pour aller au-devant de Jésus » ?

Cette belle prédiction s’est-elle accomplie ? Paul et les Juifs chrétiens allèrent-ils dans l’air au-devant de Jésus au son de la trompette ? Et où, s’il vous plaît, Paul avait-il appris de Jésus ces merveilleuses choses, lui qui ne l’avait jamais vu, lui qui avait servi de satellite et de bourreau contre ses disciples, lui qui avait aidé à lapider Étienne ? Avait-il parlé à Jésus quand il fut ravi au troisième ciel ? Et qu’est-ce que ce troisième ciel ? est-ce Mercure ou Mars ? En vérité, si on lisait avec attention, on serait saisi d’horreur et de pitié à chaque page.


LE CALOYER. — Mais si ce livre fait un tel effet sur les lecteurs, comment a-t-on pu croire à ce livre ? Comment a-t-il converti tant de milliers d’hommes ?


L’HONNÊTE HOMME. — C’est qu’on ne lisait pas. Est-ce par la lecture qu’on persuade à dix millions de paysans que trois font un, que Dieu est dans un morceau de pâte, que cette pâte disparaît, et que c’est Dieu lui-même qui est fait sur-le-champ par un homme ? C’est par la conversation, par la prédication, par les cabales ; c’est en séduisant des femmes et des enfants ; c’est par des impostures, par des récits miraculeux, qu’on vient aisément à bout d’établir un petit troupeau. Les livres des premiers chrétiens étaient très rares ; il était défendu de les communiquer aux catéchumènes ; on était initié secrètement aux mystères des chrétiens comme à ceux de Cérès. Le petit peuple courait avidement après des gens qui lui persuadaient que non seulement tous les hommes étaient égaux, mais qu’un chrétien était bien supérieur à un empereur romain.

Toute la terre alors était divisée en petites associations, égyptiennes, grecques, syriennes, romaines, juives, etc. La secte des chrétiens eut tous les avantages possibles dans la populace. Il suffisait de trois ou quatre têtes échauffées comme celle de Paul, pour attirer la canaille. Bientôt après vinrent des hommes adroits qui se mirent à sa tête. Presque toutes les sectes se sont ainsi établies, excepté celle de Mahomet, la plus brillante de toutes, qui seule, entre tant d’établissements humains, sembla être en naissant sous la protection de Dieu, puisqu’elle ne dut son existence qu’à des victoires.

Encore la religion musulmane est-elle après douze cents ans ce qu’elle fut sous son fondateur ; on n’y a rien changé. Les lois écrites par Mahomet lui-même subsistent dans toute leur intégrité. Son Alcoran est autant respecté en Perse qu’en Turquie ; autant dans l’Afrique que dans les Indes ; on l’observe partout à la lettre ; on n’est divisé que sur le droit de succession entre Ali et Omar. Le christianisme, au contraire, est différent en tout de la religion de Jésus. Ce Jésus, fils d’un charpentier de village, n’écrivit jamais rien ; et probablement il ne savait ni lire ni écrire. Il naquit, vécut, mourut Juif, dans l’observance de tous les rites juifs ; circoncis, sacrifiant suivant la loi mosaïque, mangeant l’agneau pascal avec des laitues, s’abstenant de manger du porc, de l’ixion et du griffon, comme aussi du lièvre, parce qu’il rumine et qu’il n’a pas le pied fendu, selon la loi mosaïque. Vous autres, au contraire, vous osez croire que le lièvre a le pied fendu et qu’il ne rumine pas, vous en mangez hardiment ; vous faites rôtir un ixion et un griffon quand vous en trouvez ; vous n’êtes point circoncis ; vous ne sacrifiez point ; aucune de vos fêtes ne fut instituée par votre Jésus. Que pouvez-vous avoir de commun avec lui ?


LE CALOYER. — J’avoue que je serais un imposteur bien effronté si j’osais vous soutenir que le christianisme d’aujourd’hui ressemble à celui des premiers siècles, et celui de ces premiers siècles à la religion de Jésus. Mais vous m’avouerez aussi que Dieu a pu ordonner toutes ces variations.


L’HONNÊTE HOMME. — Dieu varier ! Dieu changer ! cette idée me paraît un blasphème. Quoi ! le soleil de Dieu est toujours le même, et sa religion serait une suite de vicissitudes ! Quoi ! vous le feriez ressembler à ces gouvernements misérables qui donnent tous les jours des édits nouveaux et contradictoires ! Il aurait donné un édit à Adam, un autre à Seth, un troisième à Noé, un quatrième à Abraham, un cinquième à Moïse, un sixième à Jésus, et de nouveaux édits encore à chaque concile ; et tout aurait changé, depuis la défense de manger du fruit de l’arbre de la science du bien et du mal, jusqu’à la bulle Unigenitus du jésuite Le Tellier ! Croyez-moi, tremblez d’outrager Dieu en l’accusant de tant d’inconstance, de faiblesse, de contradiction, de ridicule, et même de méchanceté.


LE CALOYER. — Si toutes ces variations sont l’ouvrage des hommes, convenez que la morale au moins est de Dieu, puisqu’elle est toujours la même.


L’HONNÊTE HOMME. — Tenons-nous-en donc à cette morale ; mais que les chrétiens l’ont corrompue ! qu’ils ont cruellement violé la loi naturelle enseignée par tous les législateurs, et gravée au cœur de tous les hommes !

Si Jésus a parlé de cette loi aussi ancienne que le monde, de cette loi établie chez le Huron comme chez le Chinois : Aime ton prochain comme toi-même ; la loi des chrétiens a été : Déteste ton prochain comme toi-même. Athanasiens, persécutez les eusébiens, et soyez persécutés ; cyrilliens, écrasez les enfants des nestoriens contre les murs ; guelfes et gibelins, faites une guerre civile de cinq cents années, pour savoir si Jésus a ordonné au prétendu successeur de Simon Barjone de détrôner les empereurs et les rois, et si Constantin a cédé l’empire au pape Sylvestre. Papistes, suspendez à des potences hautes de trente pieds, déchirez, brûlez des malheureux qui ne croient pas qu’un morceau de pâte soit changé en Dieu à la voix d’un capucin ou d’un récollet, pour être mangé sur l’autel par des souris, si on laisse le ciboire ouvert. Poltrot, Balthazar Gérard, Jacques Clément, Châtel, Guignard, Ravaillac, aiguisez vos sacrés poignards, chargez vos saints pistolets. Europe, nage dans le sang, tandis que le vicaire de Dieu, Alexandre VI, souillé de meurtres et d’empoisonnements, dort dans les bras de sa fille Lucrèce, que Léon X nage dans les plaisirs, que Paul III enrichit son bâtard des dépouilles des nations, que Jules III fait son porte-singe cardinal (dignité plus convenable encore au singe qu’au porteur) ; tandis que Pie IV fait étrangler le cardinal Caraffe, que Pie V fait gémir les Romains sous les rapines de son bâtard Buon-Compagno ; que Clément VIII donne le fouet au grand Henri IV sur les fesses des cardinaux d’Ossat et Duperron. Mêlez partout le ridicule de vos farces italiennes à l’horreur de vos brigandages ; et puis envoyez frère Trigaut et frère Bouvet prêcher la bonne nouvelle à la Chine.


LE CALOYER. — Je ne puis condamner votre zèle. La vérité, contre laquelle on se débat en vain, me force de convenir d’une partie de ce que vous dites ; mais enfin convenez aussi que, parmi tant de crimes, il y a eu de grandes vertus. Faut-il que les abus vous aigrissent, et que les bonnes lois ne vous touchent pas ? ajoutez à ces bonnes lois des miracles qui sont la preuve de la divinité de Jésus-Christ.


L’HONNÊTE HOMME. — Des miracles ? juste ciel ! et quelle religion n’a pas ses miracles ? tout est prodige dans l’antiquité. Quoi ! vous ne croyez pas aux miracles rapportés par les Hérodote et les Tite-Live, par cent auteurs respectés des nations ; et vous croyez à des aventures de la Palestine racontées, dit-on, par Jean et par Marc, dans des livres ignorés pendant trois cents ans chez les Grecs et chez les Romains, dans des livres faits sans doute longtemps après la destruction de Jérusalem, comme il est prouvé par ces livres mêmes, qui fourmillent de contradictions à chaque page ! Par exemple, il est dit dans l’Évangile de saint Mathieu que le sang de Zacharie, fils de Barac, massacré entre le temple et l’autel, retombera sur les Juifs : or, on voit dans l’histoire de Flavius Josèphe que ce Zacharie fut tué en effet entre le temple et l’autel pendant le siège de Jérusalem par Titus. Donc cet évangile ne fut écrit qu’après Titus. Et pourquoi Dieu aurait-il fait ces miracles ? pour être condamné à la potence chez les Juifs ! Quoi ! il aurait ressuscité des morts, et il n’en eût recueilli d’autre fruit que de mourir lui-même, et de mourir du dernier supplice ! S’il eût opéré ces prodiges, c’eût été pour faire connaître sa divinité. Songez-vous bien ce que c’est que d’accuser Dieu de s’être fait homme inutilement, et d’avoir ressuscité des morts pour être pendu ? Quoi ! des milliers de miracles en faveur des Juifs pour les rendre esclaves, et des miracles de Jésus pour faire mourir Jésus en croix ! Il y a de l’imbécillité à le croire, et une fureur bien criminelle à l’enseigner quand on ne le croit pas.


LE CALOYER. — Je ne nie pas que vos objections ne soient fondées, et je sens que vous raisonnez de bonne foi ; mais enfin convenez qu’il faut une religion aux hommes.


L’HONNÊTE HOMME. — Sans doute, l’âme demande cette nourriture ; mais pourquoi la changer en poison ? pourquoi étouffer la simple vérité dans un amas d’indignes mensonges ? pourquoi soutenir ces mensonges par le fer et par les flammes ? Quelle horreur infernale ! Ah ! si votre religion était de Dieu, la soutiendriez-vous par des bourreaux ? Le géomètre a-t-il besoin de dire : Crois, ou je te tue ? La religion entre l’homme et Dieu est l’adoration et la vertu ; c’est entre le prince et ses sujets une affaire de police ; ce n’est que trop souvent, d’homme à homme, qu’un commerce de fourberie. Adorons Dieu sincèrement, simplement, et ne trompons personne. Oui, il faut une religion ; mais il la faut pure, raisonnable, universelle : elle doit être comme le soleil qui est pour tous les hommes, et non pas pour quelque petite province privilégiée. Il est absurde, odieux, abominable, d’imaginer que Dieu éclaire tous les yeux, et qu’il plonge presque toutes les âmes dans les ténèbres. Il n’y a qu’une probité commune à tout l’univers ; il n’y a donc qu’une religion. Et quelle est-elle ? vous le savez ; c’est d’adorer Dieu et d’être juste.


LE CALOYER. — Mais comment croyez-vous donc que ma religion s’est établie ?


L’HONNÊTE HOMME. — Comme toutes les autres. Un homme d’une imagination forte se fait suivre par quelques personnes d’une imagination faible. Le troupeau s’augmente ; le fanatisme commence ; la fourberie achève. Un homme puissant vient ; il voit une foule qui s’est mis une selle sur le dos et un mors à la bouche ; il monte sur elle et la conduit. Quand une fois la religion nouvelle est reçue dans l’état, le gouvernement n’est plus occupé qu’à proscrire tous les moyens par lesquels elle s’est établie. Elle a commencé par des assemblées secrètes : on les défend. Les premiers apôtres ont été expressément envoyés pour chasser les diables ; on défend les diables. Les apôtres se faisaient apporter de l’argent des prosélytes : celui qui est convaincu de prendre ainsi de l’argent est puni. Ils disaient qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et sur ce prétexte ils bravaient les lois : le gouvernement maintient que suivre les lois c’est obéir à Dieu. Enfin la politique tâche sans cesse de concilier l’erreur reçue et le bien public.


LE CALOYER. — Mais vous allez en Europe ; vous serez obligé de vous conformer à quelqu’un des cultes reçus.


L’HONNÊTE HOMME. — Quoi donc ! ne pourrai-je faire en Europe comme ici, adorer paisiblement le Créateur de tous les mondes, le Dieu de tous les hommes, celui qui a mis dans mon cœur l’amour de la vérité et de la justice ?


LE CALOYER. — Non, vous risqueriez trop ; l’Europe est divisée en factions, il faudra en choisir une.


L’HONNÊTE HOMME. — Des factions quand il s’agit de la vérité universelle, quand il s’agit de Dieu !


LE CALOYER. — Tel est le malheur des hommes. On est obligé de faire comme eux, ou de les fuir ; je vous demande la préférence pour l’Église grecque.


L’HONNÊTE HOMME. — Elle est esclave.


LE CALOYER. — Voulez-vous vous soumettre à l’Église romaine ?


L’HONNÊTE HOMME. — Elle est tyrannique. Je ne veux ni d’un patriarche simoniaque qui achète sa honteuse dignité d’un grand visir, ni d’un prêtre qui s’est cru pendant sept cents ans le maître des rois.


LE CALOYER. — Il n’appartient pas à un religieux, tel que je le suis, de vous proposer la religion protestante.


L’HONNÊTE HOMME. — C’est peut-être celle de toutes que j’adopterais le plus volontiers, si j’étais réduit au malheur d’entrer dans un parti.


LE CALOYER. — Pourquoi ne lui pas préférer une religion plus ancienne ?


L’HONNÊTE HOMME. — Elle me paraît bien plus ancienne que la romaine.


LE CALOYER. — Comment ! Pouvez-vous supposer que saint Pierre ne soit pas plus ancien que Luther, Zwingle, Œcolampade, Calvin, et les réformateurs d’Angleterre, du Danemark, de Suède, etc.


L’HONNÊTE HOMME. — Il me semble que la religion protestante n’est inventée ni par Luther, ni par Zwingle. Il me semble qu’elle se rapproche plus de sa source que la religion romaine, qu’elle n’adopte que ce qui se trouve expressément dans l’Évangile des chrétiens, tandis que les Romains ont chargé le culte de cérémonies et de dogmes nouveaux. Il n’y a qu’à ouvrir les yeux pour voir que le législateur des chrétiens n’institua point de fêtes, n’ordonna point qu’on adorât des images et des os de morts, ne vendit point d’indulgences, ne reçut point d’annates, ne conféra point de bénéfices, n’eut aucune dignité temporelle, n’établit point une inquisition pour soutenir ses lois, ne maintint point son autorité par le fer des bourreaux. Les protestants réprouvent toutes ces nouveautés scandaleuses et funestes ; ils sont partout soumis aux magistrats, et l’Église romaine lutte depuis huit cents ans contre les magistrats. Si les protestants se trompent comme les autres dans le principe, ils ont moins d’erreurs dans les conséquences ; et, puisqu’il faut traiter avec les hommes, j’aime à traiter avec ceux qui trompent le moins.


LE CALOYER. — Il semble que vous choisissiez une religion comme on achète des étoffes chez les marchands ; vous allez chez celui qui vend le moins cher.


L’HONNÊTE HOMME. — Je vous ai dit ce que je préférerais, s’il me fallait faire un choix selon les règles de la prudence humaine ; mais ce n’est point aux hommes que je dois m’adresser, c’est à Dieu seul ; il parle à tous les cœurs ; nous avons tous un droit égal à l’entendre. La conscience qu’il a donnée à tous les hommes est leur loi universelle. Les hommes sentent d’un pôle à l’autre qu’on doit être juste, honorer son père et sa mère, aider ses semblables, tenir ses promesses ; ces lois sont de Dieu, les simagrées sont des mortels. Toutes les religions diffèrent comme les gouvernements ; Dieu permet les uns et les autres. J’ai cru que la manière extérieure dont on l’adore ne peut le flatter ni l’offenser, pourvu que cette adoration ne soit ni superstitieuse envers lui, ni barbare envers les hommes.

N’est-ce pas, en effet, offenser Dieu que de penser qu’il choisisse une petite nation chargée de crimes pour sa favorite, afin de damner toutes les autres ; que l’assassin d’Urie soit son bien-aimé, et que le pieux Antonin lui soit en horreur ? N’est-ce pas la plus grande absurdité de penser que l’Être suprême punira à jamais un caloyer pour avoir mangé du lièvre, ou un Turc pour avoir mangé du porc ? Il y a eu des peuples qui ont mis, dit-on, les oignons au rang des dieux ; il y en a d’autres qui ont prétendu qu’un morceau de pâte était changé en autant de dieux que de miettes. Ces deux extrêmes de la démence humaine font également pitié ; mais que ceux qui adoptent ces rêveries osent persécuter ceux qui ne les croient pas, c’est là ce qui est horrible. Les anciens Parsis, les Sabéens, les Égyptiens, les Grecs ont admis un enfer : cet enfer est sur la terre, et ce sont les persécuteurs qui en sont les démons.


LE CALOYER. — Je déteste la persécution, la contrainte, autant que vous; et, grâce au ciel, je vous ai déjà dit que les Turcs, sous qui je vis en paix, ne persécutent personne.


L’HONNÊTE HOMME. — Ah ! puissent tous les peuples d’Europe suivre l’exemple des Turcs !


LE CALOYER. — Mais j’ajoute qu’étant caloyer, je ne puis vous proposer d’autre religion que celle que je professe au mont Athos.


L’HONNÊTE HOMME. — Et moi, j’ajoute qu’étant homme, je vous propose la religion qui convient à tous les hommes, celle de tous les patriarches et de tous les sages de l’antiquité, l’adoration d’un Dieu, la justice, l’amour du prochain, l’indulgence pour toutes les erreurs, et la bienfaisance dans toutes les occasions de la vie. C’est cette religion, digne de Dieu, que Dieu a gravée dans tous les cœurs ; mais certes il n’y a pas gravé que trois font un, qu’un morceau de pain est l’éternel, et que l’ânesse de Balaam a parlé.


LE CALOYER. — Ne m’empêchez pas d’être caloyer.


L’HONNÊTE HOMME. — Ne m’empêchez pas d’être honnête homme.


LE CALOYER. — Je sers Dieu selon l’usage de mon couvent.


L’HONNÊTE HOMME. — Et moi, selon ma conscience. Elle me dit de le craindre, d’aimer les caloyers, les derviches, les bonzes et les talapoins, et de regarder tous les hommes comme mes frères.


LE CALOYER. — Allez, allez, tout caloyer que je suis, je pense comme vous.


L’HONNÊTE HOMME. — Mon Dieu, bénissez ce bon caloyer !


LE CALOYER. — Mon Dieu, bénissez cet honnête homme !




BOLDMIND ET MÉDROSO


Sur la Liberté de penser.




Vers l’an 1707, temps où les Anglais gagnèrent la bataille de Saragosse, protégèrent le Portugal et donnèrent pour quelque temps un roi à l’Espagne, milord Boldmind, officier général, qui avait été blessé, était aux eaux de Barèges. Il y rencontra le comte Médroso, qui, étant tombé de cheval derrière le bagage, à une lieue et demie du champ de bataille, venait prendre les eaux aussi. Il était familier de l’inquisition ; milord Boldmind n’était familier que dans la conversation : un jour, après boire, il eut avec Médroso cet entretien :


BOLDMIND. — Vous êtes donc sergent des dominicains ? vous faites là un vilain métier.


MÉDROSO. — Il est vrai ; mais j’ai mieux aimé être leur valet que leur victime, et j’ai préféré le malheur de brûler mon prochain à celui d’être cuit moi-même.


BOLDMIND. — Quelle horrible alternative ! vous étiez cent fois plus heureux sous le joug des Maures, qui vous laissaient croupir librement dans toutes vos superstitions, et qui, tout vainqueurs qu’ils étaient, ne s’arrogeaient pas le droit inouï de tenir les âmes dans les fers.


MÉDROSO. — Que voulez-vous ! il ne nous est permis ni d’écrire, ni de parler, ni même de penser. Si nous parlons, il est aisé d’interpréter nos paroles, encore plus nos écrits. Enfin, comme on ne peut nous condamner dans un auto-da-fé pour nos pensées secrètes, on nous menace d’être brûlés éternellement par l’ordre de Dieu même, si nous ne pensons pas comme les jacobins. Ils ont persuadé au gouvernement que si nous avions le sens commun, tout l’État serait en combustion, et que la nation deviendrait la plus malheureuse de la terre.


BOLDMIND. — Trouvez-vous que nous soyons si malheureux, nous autres Anglais qui couvrons les mers de vaisseaux, et qui venons gagner pour vous des batailles au bout de l’Europe ? Voyez-vous que les Hollandais, qui vous ont ravi presque toutes vos découvertes dans l’Inde, et qui aujourd’hui sont au rang de vos protecteurs, soient maudits de Dieu pour avoir donné une entière liberté à la presse, et pour faire le commerce des pensées des hommes ? L’empire romain en a-t-il été moins puissant parce que Tullius Cicero a écrit avec liberté ?


MÉDROSO. — Quel est ce Tullius Cicero ? Jamais je n’ai entendu prononcer ce nom-là à la Sainte-Hermandad.


BOLDMIND. — C’était un bachelier de l’université de Rome, qui écrivait ce qu’il pensait, ainsi que Julius César, Marcus Aurelius, Titus Lucretius Carus, Plinius, Seneca, et autres docteurs.


MÉDROSO. — Je ne les connais point ; mais on m’a dit que la religion catholique, basque et romaine est perdue, si on se met à penser.


BOLDMIND. — Ce n’est pas à vous à le croire ; car vous êtes sûr que votre religion est divine, et que les portes d’enfer ne peuvent prévaloir contre elle. Si cela est, rien ne pourra jamais la détruire.


MÉDROSO. — Non, mais on peut la réduire à peu de chose ; et c’est pour avoir pensé, que la Suède, le Danemark, toute votre île, la moitié de l’Allemagne, gémissent dans le malheur épouvantable de n’être plus sujets du pape. On dit même que si les hommes continuent à suivre leurs fausses lumières, ils s’en tiendront bientôt à l’adoration simple de Dieu et à la vertu. Si les portes de l’enfer prévalent jamais jusque-là, que deviendra le saint-office ?


BOLDMIND. — Si les premiers chrétiens n’avaient pas eu la liberté de penser, n’est-il pas vrai qu’il n’y eût point eu de christianisme ?


MÉDROSO. — Que voulez-vous dire ? Je ne vous entends point.


BOLDMIND. — Je le crois bien. Je veux dire que si Tibère et les premiers empereurs avaient eu des jacobins qui eussent empêché les premiers chrétiens d’avoir des plumes et de l’encre ; s’il n’avait pas été longtemps permis dans l’empire romain de penser librement, il eût été impossible que les chrétiens établissent leurs dogmes. Si donc le christianisme ne s’est formé que par la liberté de penser, par quelle contradiction, par quelle injustice voudrait-il anéantir aujourd’hui cette liberté sur laquelle seule il est fondé ?

Quand on vous propose quelque affaire d’intérêt, n’examinez-vous pas longtemps avant de conclure ? Quel plus grand intérêt y a-t-il au monde que celui de notre bonheur ou de notre malheur éternel ? Il y a cent religions sur la terre, qui toutes vous damnent si vous croyez à vos dogmes, qu’elles appellent absurdes et impies ; examinez donc ces dogmes.


MÉDROSO. — Comment puis-je les examiner ? je ne suis pas jacobin.


BOLDMIND. — Vous êtes homme, et cela suffit.


MÉDROSO. — Hélas ! vous êtes bien plus homme que moi.


BOLDMIND. — Il ne tient qu’à vous d’apprendre à penser ; vous êtes né avec de l’esprit ; vous êtes un oiseau dans la cage de l’inquisition ; le saint-office vous a rogné les ailes, mais elles peuvent revenir. Celui qui ne sait pas la géométrie peut l’apprendre : tout homme peut s’instruire : il est honteux de mettre son âme entre les mains de ceux à qui vous ne confieriez pas votre argent ; osez penser par vous-même.


MÉDROSO. — On dit que si tout le monde pensait par soi-même, ce serait une étrange confusion.


BOLDMIND. — C’est tout le contraire. Quand on assiste à un spectacle, chacun en dit librement son avis, et la paix n’est point troublée ; mais si quelque protecteur insolent d’un mauvais poète voulait forcer tous les gens de goût à trouver bon ce qui leur paraît mauvais, alors les sifflets se feraient entendre, et les deux partis pourraient se jeter des pommes à la tête, comme il arriva une fois à Londres. Ce sont ces tyrans des esprits qui ont causé une partie des malheurs du monde. Nous ne sommes heureux en Angleterre que depuis que chacun jouit librement du droit de dire son avis.


MÉDROSO. — Nous sommes aussi fort tranquilles à Lisbonne, où personne ne peut dire le sien.


BOLDMIND. — Vous êtes tranquilles, mais vous n’êtes pas heureux ; c’est la tranquillité des galériens, qui rament en cadence et en silence.


MÉDROSO. — Vous croyez donc que mon âme est aux galères ?


BOLDMIND. — Oui ; et je voudrais la délivrer.


MÉDROSO. — Mais si je me trouve bien aux galères ?


BOLDMIND. — En ce cas vous méritez d’y être.




GALIMATIAS DRAMATIQUE




UN JÉSUITE, prêchant aux Chinois. — Je vous le dis, mes chers frères, notre Seigneur veut faire de tous les hommes des vases d’élection ; il ne tient qu’à vous d’être vase ; vous n’avez qu’à croire sur-le-champ tout ce que je vous annonce ; vous êtes les maîtres de votre esprit, de votre cœur, de vos pensées, de vos sentiments. Jésus-Christ est mort pour tous, comme on sait ; la grâce est donnée à tous. Si vous n’avez pas la contrition, vous avez l’attrition ; si l’attrition vous manque, vous avez vos propres forces et les miennes.


UN JANSÉNISTE, arrivant. — Vous en avez menti, enfant d’Escobar et de perdition ; vous prêchez ici l’erreur et le mensonge. Non, Jésus n’est mort que pour plusieurs ; la grâce est donnée à peu ; l’attrition est une sottise ; les forces des Chinois sont nulles, et vos prières sont des blasphèmes ; car Augustin et Paul…


LE JÉSUITE. — Taisez-vous, hérétique ! sortez, ennemi de saint Pierre. Mes frères, n’écoutez point ce novateur, qui cite Augustin et Paul, et venez tous que je vous baptise.


LE JANSÉNISTE. — Gardez-vous-en bien, mes frères ; ne vous faites point baptiser par la main d’un moliniste ; vous seriez damnés à tous les diables. Je vous baptiserai dans un an au plus tôt, quand je vous aurai appris ce que c’est que la grâce.


LE QUAKER. — Ah ! mes frères, ne soyez baptisés ni par la patte de ce renard, ni par la griffe de ce tigre. Croyez-moi, il vaut mieux n’être point baptisé du tout ; c’est ainsi que nous en usons. Le baptême peut avoir son mérite ; mais on peut très-bien s’en passer. Tout ce qui est nécessaire, c’est d’être animé de l’esprit ; vous n’avez qu’à l’attendre, il viendra, et vous en saurez plus en un moment que ces charlatans n’en pourraient dire dans toute leur vie.


L’ANGLICAN. — Ah ! mes ouailles, quels monstres viennent ici vous dévorer ! Mes chères brebis, ne savez-vous pas que l’Église anglicane est la seule Église pure ? nos chapelains, qui sont venus boire du punch à Kanton, ne vous l’ont-ils pas dit ?


LE JÉSUITE. — Les anglicans sont des déserteurs ; ils ont renoncé à notre pape, et le pape est infaillible.


LE LUTHÉRIEN. — Votre pape est un âne, comme l’a prononcé Luther. Mes chers Chinois, moquez-vous du pape, et des anglicans, et des molinistes, et des jansénistes, et des quakers, et ne croyez que les luthériens : prononcez seulement ces mots, in, cum, sub, et buvez du meilleur.


LE PURITAIN. — Nous déplorons, mes frères, l’aveuglement de tous ces gens-ci, et le vôtre. Mais, Dieu merci, l’Éternel a ordonné que je viendrais à Pékin, au jour marqué, confondre ces bavards ; que vous m’écouteriez, et que nous ferions le souper ensemble le matin, car vous saurez que, dans le quatrième siècle de l’ère de Denys-le-Petit…


LE MUSULMAN. — Eh ! mort de Mahomet, voilà bien des discours ! Si quelqu’un de ces chiens-là s’avise encore d’aboyer, je leur coupe à tous les deux les oreilles ; pour leur prépuce, je ne m’en donnerai pas la peine ; ce sera vous, mes chers Chinois, que je circoncirai : je vous donne huit jours pour vous y préparer ; et si quelqu’un de vous autres, après cela, s’avise de boire du vin, il aura affaire à moi.


LE JUIF. — Ah ! mes enfants, si vous voulez être circoncis, donnez-moi la préférence ; je vous ferai boire du vin tant que vous voudrez ; mais si vous êtes assez impies pour manger du lièvre qui, comme vous savez, rumine et n’a pas le pied fendu, je vous ferai passer au fil de l’épée quand je serai le plus fort, ou si vous l’aimez mieux, je vous lapiderai ; car…


LES CHINOIS. — Ah ! par Confucius et les cinq Kings, tous ces gens-là ont-ils perdu l’esprit ? Monsieur le geôlier des petites-maisons de la Chine, allez renfermer tous ces pauvres fous chacun dans leur loge.




LES DERNIÈRES PAROLES


D’ÉPICTÈTE À SON FILS




ÉPICTÈTE. — Je vais mourir ; j’attends de vous un souvenir tendre et non des larmes inutiles ; je meurs content, puisque je vous laisse vertueux.


LE FILS. — Vous m’avez enseigné à l’être, mais vous savez quel trouble m’agite. Une nouvelle secte de la Palestine cherche à me donner des remords.


ÉPICTÈTE. — Des remords ! il n’appartient qu’aux scélérats d’en éprouver. Vos mains et votre âme sont pures. Je vous ai enseigné la vertu, et vous l’avez pratiquée.


LE FILS. — Oui ; mais cette nouvelle secte annonce une nouvelle vertu que je ne connaissais pas.


ÉPICTÈTE. — Quelle est donc cette secte ?


LE FILS. — Elle est composée de ces Juifs qui vendent des haillons et des philtres, et qui rognent les espèces à Rome.


ÉPICTÈTE. — La vertu qu’ils enseignent est apparemment de la fausse monnaie.


LE FILS. — Ils disent qu’il est impossible d’être vertueux sans s’être fait couper un peu de prépuce, ou sans s’être plongé dans l’eau au nom du Père par le Fils. Il est vrai qu’ils ne sont pas d’accord en cela : les uns veulent du prépuce, les autres n’en veulent point : ceux-ci croient l’eau nécessaire, comme Pindare qui la dit merveilleuse ; ceux-là s’en passent, mais tous disent qu’il leur faut donner de l’argent.


ÉPICTÈTE. — Comment, de l’argent ! Sans doute on doit secourir de son superflu les pauvres qui ne peuvent travailler, payer ceux qui peuvent gagner leur vie, et partager son nécessaire avec ses amis. C’est notre loi ; c’est notre morale : c’est ce que j’ai fait depuis qu’Épaphrodite m’affranchit, et c’est ce que je vous ai vu faire avec une satisfaction qui rend mes derniers moments heureux.


LE FILS. — Les philosophes dont je vous parle exigent bien autre chose : ils veulent qu’on apporte à leurs pieds tout ce qu’on a, jusqu’à la dernière obole.


ÉPICTÈTE. — S’il est ainsi, ce sont des voleurs, et vous êtes obligé de les déférer au préteur ou aux centumvirs.


LE FILS. — Oh ! non, ce ne sont point des voleurs, ce sont des marchands qui vous donnent la meilleure denrée du monde pour votre argent, car ils vous promettent la vie éternelle ; et si, en mettant votre argent à leurs pieds, comme ils l’ordonnent, vous gardez seulement de quoi manger, ils ont le pouvoir de vous faire mourir subitement.


ÉPICTÈTE. — Ce sont donc des assassins dont il faut au plus tôt purger la société.


LE FILS. — Non, vous dis-je, ce sont des mages qui ont des secrets admirables, et qui tuent avec des paroles. Le Père, disent-ils, leur a fait cette grâce par le Fils. Un de leurs prosélytes, qui pue horriblement, mais qui prêche dans les greniers avec beaucoup de succès, me disait hier qu’un de leurs parents, nommé Ananiah, ayant vendu sa métairie pour plaire au Fils au nom du Père, porta tout l’argent aux pieds d’un mage nommé Barjone, mais qu’ayant gardé en secret de quoi acheter le nécessaire pour son petit enfant, il fut puni de mort sur-le-champ. Sa femme vint ensuite ; Barjone la fit mourir de même en prononçant une seule parole.


ÉPICTÈTE. — Mon fils, voilà d’abominables gens. Si la chose était vraie, ils seraient les plus infâmes criminels de la terre. On vous a conté des histoires ridicules ; vous êtes un bon enfant et j’ai peur que vous ne soyez un imbécile, et cela me fâche.


LE FILS. — Mais, mon père, si on gagne la vie éternelle en donnant tout son bien à Simon Barjone, il est clair qu’on fait un bon marché.


ÉPICTÈTE. — Mon fils, la vie éternelle, la communication avec l’Être suprême n’a rien de commun, croyez-moi, avec votre Simon Barjone. Le Dieu très bon et très grand, Deus optimus maximus, qui anima les Caton, les Scipion, les Cicéron, les Paul-Émile, les Camille, le père des dieux et des hommes, n’a pas, sans doute, remis son pouvoir entre les mains d’un Juif. Je savais que ces misérables étaient au rang des plus superstitieux peuples de la Syrie, mais je ne savais pas qu’ils osassent porter leur démence jusqu’à se dire les premiers ministres de Dieu.


LE FILS. — Mais, mon père, ils font continuellement des miracles. (Ici le bonhomme Épictète ricane.) Vous ricanez, mon père, vous levez les épaules.


ÉPICTÈTE. — Hélas ! un mourant n’a guère envie de rire, mais tu m’y forces, mon pauvre enfant. As-tu vu des miracles ?


LE FILS. — Non, mais j’ai parlé à des hommes qui avaient parlé à des femmes qui disaient que leurs commères en avaient vu. Et puis la belle morale que la morale des Juifs, qui sont sans prépuce, et qu’on lave depuis les pieds jusqu’à la tête !


ÉPICTÈTE. — Et quels sont donc les préceptes moraux de ces gens-là ?


LE FILS. — C’est, premièrement, qu’un homme riche ne peut être un homme de bien, et qu’il lui est plus difficile de gagner le royaume des cieux ou le jardin, qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille, moyennant quoi tous les riches doivent donner leurs biens aux gueux qui prêchent ce royaume ou ce jardin ;

2° Qu’il n’y a d’heureux que les sots, les pauvres d’esprit ;

3° Que quiconque n’écoute pas l’assemblée des gueux doit être détesté comme un receveur des impôts ;

4° Que si l’on ne hait pas son père, sa mère et ses frères, on n’a point de part au royaume ou au jardin ;

5° Qu’il faut apporter le glaive et non la paix ;

6° Que quand on fait un festin de noces, il faut forcer tous les passants à venir aux noces, et jeter dans un cul de basse-fosse extérieure ceux qui n’auront pas la robe nuptiale.


ÉPICTÈTE. — Hélas ! mon sot enfant, j’étais tout à l’heure sur le point de mourir de rire, et je sens à présent que tu me feras mourir d’indignation et de douleur. Si les malheureux dont tu me parles séduisent le fils d’Épictète, ils en séduiront bien d’autres. Je prévois des malheurs épouvantables sur la terre. Ces énergumènes sont-ils nombreux ?


LE FILS. — Leur nombre augmente de jour en jour ; ils ont une caisse commune dont ils paient quelques Grecs qui écrivent pour eux. Ils ont inventé des mystères ; ils exigent un secret inviolable ; ils ont institué des inspirés qui décident de tous leurs intérêts, et qui ne souffrent pas que les gens de la secte plaident jamais devant les magistrats.


ÉPICTÈTE. — Imperium in imperio. Mon fils, tout est perdu.




LUCIEN,
ÉRASME ET RABELAIS


DANS LES CHAMPS-ÉLYSÉES




LUCIEN fit, il y a quelque temps, connaissance avec Érasme, malgré sa répugnance pour tout ce qui venait des frontières d’Allemagne. Il ne croyait pas qu’un Grec dût s’abaisser à parler avec un Batave ; mais ce Batave lui ayant paru un mort de bonne compagnie, ils eurent ensemble cet entretien :


LUCIEN. — Vous avez donc fait dans un pays barbare le même métier que je faisais dans le pays le plus poli de la terre ; vous vous êtes moqué de tout ?


ÉRASME. — Hélas ! je l’aurais bien voulu ; c’eût été une grande consolation pour un pauvre théologien tel que je l’étais ; mais je ne pouvais prendre les mêmes libertés que vous avez prises.


LUCIEN. — Cela m’étonne : les hommes aiment assez qu’on leur montre leurs sottises en général, pourvu qu’on ne désigne personne en particulier ; chacun applique alors à son voisin ses propres ridicules, et tous les hommes rient aux dépens les uns des autres. N’en était-il donc pas de même chez vos contemporains ?


ÉRASME. — Il y avait une énorme différence entre les gens ridicules de votre temps et ceux du mien : vous n’aviez affaire qu’à des dieux qu’on jouait sur le théâtre, et à des philosophes qui avaient encore moins de crédit que les dieux ; mais, moi, j’étais entouré de fanatiques, et j’avais besoin d’une grande circonspection pour n’être pas brûlé par les uns ou assassiné par les autres.


LUCIEN. — Comment pouviez-vous rire dans cette alternative ?


ÉRASME. — Aussi je ne riais guère ; et je passai pour être beaucoup plus plaisant que je ne l’étais : on me crut fort gai et fort ingénieux, parce qu’alors tout le monde était triste. On s’occupait profondément d’idées creuses qui rendaient les hommes atrabilaires. Celui qui pensait qu’un corps peut être en deux endroits à la fois était près d’égorger celui qui expliquait la même chose d’une manière différente. Il y avait bien pis ; un homme de mon état qui n’eût point pris de parti entre ces deux factions eût passé pour un monstre.


LUCIEN. — Voilà d’étranges hommes que les barbares avec qui vous viviez ! De mon temps, les Gètes et les Massagètes étaient plus doux et plus raisonnables. Et quelle était donc votre profession dans l’horrible pays que vous habitiez ?


ÉRASME. — J’étais moine hollandais.


LUCIEN. — Moine ! quelle est cette profession-là ?


ÉRASME. — C’est celle de n’en avoir aucune, de s’engager par un serment inviolable à être inutile au genre humain, à être absurde et esclave, et à vivre aux dépens d’autrui.


LUCIEN. — Voilà un bien vilain métier ! Comment avec tant d’esprit aviez-vous pu embrasser un état qui déshonore la nature humaine ? Passe encore pour vivre aux dépens d’autrui : mais faire vœu de n’avoir pas le sens commun et de perdre sa liberté !


ÉRASME. — C’est qu’étant fort jeune, et n’ayant ni parents ni amis, je me laissai séduire par des gueux qui cherchaient à augmenter le nombre de leurs semblables.


LUCIEN. — Quoi ! il y avait beaucoup d’hommes de cette espèce ?


ÉRASME. — Ils étaient en Europe environ six à sept cent mille.


LUCIEN. — Juste ciel ! le monde est donc devenu bien sot et bien barbare depuis que je l’ai quitté ! Horace l’avait bien dit, que tout irait en empirant : Prigeniem vitiosiorem.


ÉRASME. — Ce qui me console, c’est que tous les hommes, dans le siècle où j’ai vécu, étaient montés au dernier échelon de la folie ; il faudra bien qu’ils en descendent, et qu’il y en ait quelques-uns parmi eux qui retrouvent enfin un peu de raison.


LUCIEN. — C’est de quoi je doute fort. Dites-moi, je vous prie, quelles étaient les principales folies de votre temps.


ÉRASME. — Tenez, en voici une liste que je porte toujours avec moi ; lisez.


LUCIEN. — Elle est bien longue.


Lucien lit et éclate de rire.
Rabelais survient.


RABELAIS. — Messieurs, quand on rit, je ne suis pas de trop ; de quoi s’agit-il ?


LUCIEN et ÉRASME. — D’extravagances.


RABELAIS. — Ah ! je suis votre homme.


LUCIEN, à Érasme. — Quel est cet original ?


ÉRASME. — C’est un homme qui a été plus hardi que moi et plus plaisant ; mais il n’était que prêtre, et pouvait prendre plus de liberté que moi qui étais moine.


LUCIEN, à Rabelais. — Avais-tu fait, comme Érasme, vœu de vivre aux dépens d’autrui ?


RABELAIS. — Doublement : car j’étais prêtre et médecin. J’étais né fort sage, je devins aussi savant qu’Érasme ; et voyant que la sagesse et la science ne menaient communément qu’à l’hôpital ou au gibet ; voyant même que ce demi-plaisant d’Érasme était quelquefois persécuté, je m’avisai d’être plus fou que tous mes compatriotes ensemble ; je composai un gros livre de contes à dormir debout, rempli d’ordures, dans lequel je tournai en ridicule toutes les superstitions, toutes les cérémonies, tout ce qu’on révérait dans mon pays, toutes les conditions, depuis celle de roi et de grand pontife jusqu’à celle de docteur en théologie, qui est la dernière de toutes : je dédiai mon livre à un cardinal, et je fis rire jusqu’à ceux qui me méprisaient.


LUCIEN. — Qu’est-ce qu’un cardinal, Érasme ?


ÉRASME. — C’est un prêtre vêtu de rouge, à qui l’on donne cent mille écus de rente pour ne rien faire du tout.


LUCIEN. — Vous m’avouerez du moins que ces cardinaux-là étaient raisonnables. Il faut bien que tous vos concitoyens ne fussent pas si fous que vous le dites.


ÉRASME. — Que M. Rabelais me permette de prendre la parole. Les cardinaux avaient une autre espèce de folie, c’était celle de dominer ; et comme il est plus aisé de subjuguer des sots que des gens d’esprit, ils voulurent assommer la raison qui commençait à lever la tête. M. Rabelais, que vous voyez, imita le premier Brutus, qui contrefit l’insensé pour échapper à la défiance et à la tyrannie des Tarquins.


LUCIEN. — Tout ce que vous me dites me confirme dans l’opinion qu’il valait mieux vivre dans mon siècle que dans le vôtre. Ces cardinaux dont vous me parlez étaient donc les maîtres du monde entier, puisqu’ils commandaient aux fous ?


RABELAIS. — Non ; il y avait un vieux fou au-dessus d’eux.


LUCIEN. — Comment s’appelait-il ?


RABELAIS. — Un papegaut. La folie de cet homme consistait à se dire infaillible, et à se croire le maître des rois ; et il l’avait tant dit, tant répété, tant fait crier par les moines, qu’à la fin presque toute l’Europe en fut persuadée.


LUCIEN. — Ah ! que vous l’emportez sur nous en démence ! Les fables de Jupiter, de Neptune et de Pluton, dont je me suis tant moqué, étaient des choses respectables en comparaison des sottises dont votre monde a été infatué. Je ne saurais comprendre comment vous avez pu parvenir à tourner en ridicule avec sécurité des gens qui devaient craindre le ridicule encore plus qu’une conspiration. Car enfin on ne se moque pas de ses maîtres impunément : et j’ai été assez sage pour ne pas dire un seul mot des empereurs romains. Quoi ! votre nation adorait un papegaut ! Vous donniez à ce papegaut tous les ridicules imaginables, et votre nation le souffrait ! Elle était donc bien patiente ?


RABELAIS. — Il faut que je vous apprenne ce que c’était que ma nation. C’était un composé d’ignorance, de superstition, de bêtise, de cruauté et de plaisanterie. On commença par faire pendre et par faire cuire tous ceux qui parlaient sérieusement contre les papegauts et les cardinaux. Le pays des Welches, dont je suis natif, nagea dans le sang ; mais, dès que ces exécutions étaient faites, la nation se mettait à danser, à chanter, à faire l’amour, à boire et à rire. Je pris mes compatriotes par leur faible ; je parlai de boire, je dis des ordures, et avec ce secret tout me fut permis. Les gens d’esprit y entendirent finesse, et m’en surent gré ; les gens grossiers ne virent que les ordures, et les savourèrent : tout le monde m’aima, loin de me persécuter.


LUCIEN. — Vous me donnez une grande envie de voir votre livre. N’en auriez-vous point un exemplaire dans votre poche ? Et vous, Érasme, pourriez-vous aussi me prêter vos facéties ?


(Ici Érasme et Rabelais donnent leurs ouvrages à Lucien, qui en lit quelques morceaux, et, pendant qu’il lit, ces deux philosophes s’entretiennent.)


RABELAIS, à Érasme. — J’ai lu vos écrits, et vous n’avez pas lu les miens, parce que je suis venu un peu après vous. Vous avez peut-être été trop réservé dans vos railleries, et moi trop hardi dans les miennes ; mais à présent nous pensons tous deux de même. Pour moi, je ris quand je vois un docteur arriver dans ce pays-ci.


ÉRASME. — Et moi je le plains ; je dis : Voilà un malheureux qui s’est fatigué toute sa vie à se tromper, et qui ne gagne rien ici à sortir d’erreur.


RABELAIS. — Comment donc ! n’est-ce rien d’être détrompé ?


ÉRASME. — C’est peu de chose quand on ne peut plus détromper les autres. Le grand plaisir est de montrer le chemin à ses amis qui s’égarent, et les morts ne demandent leur chemin à personne.


Érasme et Rabelais raisonnèrent assez longtemps. Lucien revint après avoir lu le chapitre des Torcheculs et quelques pages de l’Éloge de la folie. Ensuite ayant rencontré le docteur Swift, ils allèrent tous quatre souper ensemble.




LES SAGES






Je méditais cette nuit ; j’étais absorbé dans la contemplation de la nature ; j’admirais l’immensité, le cours, les rapports de ces globes infinis que le vulgaire ne sait pas admirer.

J’admirais encore plus l’intelligence qui préside à ces vastes ressorts. Je me disais : Il faut être aveugle pour n’être pas ébloui de ce spectacle ; il faut être stupide pour n’en pas reconnaître l’auteur ; il faut être fou pour ne pas l’adorer. Quel tribut d’adoration dois-je lui rendre ? ce tribut ne doit-il pas être le même dans toute l’étendue de l’espace, puisque c’est le même pouvoir suprême qui règne également dans cette étendue ? Un être pensant qui habite dans une étoile de la voie lactée ne lui doit-il pas le même hommage que l’être pensant sur ce petit globe où nous sommes ? La lumière est uniforme pour l’astre de Sirius et pour nous ; la morale doit être uniforme. Si un animal sentant et pensant dans Sirius est né d’un père et d’une mère tendres qui aient été occupés de son bonheur, il leur doit autant d’amour et de soins que nous en devons ici à nos parents. Si quelqu’un dans la voie lactée voit un indigent estropié, s’il peut le soulager et s’il ne le fait pas, il est coupable envers tous les globes. Le cœur a partout les mêmes devoirs : sur les marches du trône de Dieu, s’il a un trône, et au fond de l’abîme, s’il est un abîme.

J’étais plongé dans ces idées, quand un de ces génies qui remplissent les intermondes descendit vers moi. Je reconnus cette même créature aérienne qui m’avait apparu autrefois pour m’apprendre combien les jugements de Dieu diffèrent des nôtres, et combien une bonne action est préférable à la controverse.

Il me transporta dans un désert tout couvert d’ossements entassés ; et entre ces monceaux de morts il y avait des allées d’arbres toujours verts, et au bout de chaque allée un grand homme d’un aspect auguste, qui regardait avec compassion ces tristes restes.

« Hélas ! mon archange, lui dis-je, où m’avez-vous mené ?

— À la désolation, me répondit-il.

— Et qui sont ces beaux patriarches que je vois immobiles et attendris au bout de ces allées vertes, et qui semblent pleurer sur cette foule innombrable de morts ?

— Tu le sauras, pauvre créature humaine, me répliqua le génie des intermondes ; mais auparavant il faut que tu pleures. »

Il commença par le premier amas.

« Ceux-ci, dit-il, sont les vingt-trois mille Juifs qui dansèrent devant un veau, avec les vingt-quatre mille qui furent tués sur des filles madianites. Le nombre des massacrés pour des délits ou des méprises pareilles se monte à près de trois cent mille.

« Aux allées suivantes sont les charniers des chrétiens égorgés les uns par les autres pour des disputes métaphysiques. Ils sont divisés en plusieurs monceaux de quatre siècles chacun. Un seul aurait monté jusqu’au ciel ; il a fallu les partager.

— Quoi ! m’écriai-je, des frères ont traité ainsi leurs frères, et j’ai le malheur d’être dans cette confrérie !

— Voici, dit l’esprit, les douze millions d’Américains tués dans leur patrie, parce qu’ils n’avaient pas été baptisés.

— Eh, mon Dieu ! que ne laissiez-vous ces ossements affreux se dessécher dans l’hémisphère où leurs corps naquirent, et où ils furent livrés à tant de trépas différents ? Pourquoi réunir ici tous ces monuments abominables de la barbarie et du fanatisme ?

— Pour t’instruire.

— Puisque tu veux m’instruire, dis-je au génie, apprends-moi s’il y a eu d’autres peuples que les chrétiens et les Juifs à qui le zèle et la religion, malheureusement tournés en fanatisme, aient inspiré tant de cruautés horribles.

— Oui, me dit-il, les mahométans se sont souillés des mêmes inhumanités, mais rarement ; et lorsqu’on leur a demandé amman, miséricorde, et qu’on leur a offert le tribut, ils ont pardonné. Pour les autres nations, il n’y en a aucune, depuis l’existence du monde, qui ait jamais fait une guerre purement de religion. Suis-moi maintenant. »

Je le suivis.

Un peu au delà de ces piles de morts nous trouvâmes d’autres piles ; c’étaient des sacs d’or et d’argent, et chacune avait son étiquette : « Substance des hérétiques massacrés au dix-huitième siècle, au dix-septième, au seizième », et ainsi en remontant : « Or et argent des Américains égorgés, etc. » Et toutes ces piles étaient surmontées de croix, de mitres, de crosses, de tiares enrichies de pierreries.

« Quoi ! mon génie, ce fut donc pour avoir ces richesses qu’on accumula ces morts ?

— Oui, mon fils. »

Je versai des larmes ; et quand j’eus mérité par ma douleur qu’il me menât au bout des allées vertes, il m’y conduisit.

« Contemple, me dit-il, les héros de l’humanité qui ont été les bienfaiteurs de la terre et qui se sont tous réunis à bannir du monde, autant qu’ils l’ont pu, la violence et la rapine. Interroge-les. »

Je courus au premier de la bande ; il avait une couronne sur la tête, et un petit encensoir à la main ; je lui demandai humblement son nom.

« Je suis Numa Pompilius, me dit-il ; je succédai à un brigand et j’avais des brigands à gouverner : je leur enseignai la vertu et le culte de Dieu ; ils oublièrent après moi plus d’une fois l’un et l’autre ; je défendis qu’il y eût dans les temples aucun simulacre, parce que la Divinité qui anime la nature ne peut être représentée. Les Romains n’eurent sous mon règne ni guerres ni séditions, et ma religion ne fit que du bien. Tous les peuples voisins vinrent honorer mes funérailles, ce qui n’est arrivé qu’à moi. »

Je lui baisai la main et j’allai au second ; c’était un beau vieillard d’environ cent ans, vêtu d’une robe blanche. II mettait le doigt médium sur sa bouche, et de l’autre main il jetait des fèves derrière lui. Je reconnus Pythagore. Il m’assura qu’il n’avait jamais eu de cuisse d’or, et qu’il n’avait point été coq ; mais qu’il avait gouverné les Crotoniates avec autant de Justice que Numa gouvernait les Romains, à peu près de son temps, et que cette justice était la chose du monde la plus nécessaire et la plus rare. J’appris que les pythagoriciens faisaient leur examen de conscience deux fois par jour. Les honnêtes gens ! et que nous sommes loin d’eux ! Mais nous qui n’avons été pendant treize cents ans que des assassins, nous disons que ces sages étaient des orgueilleux.

Je ne dis mot à Pythagore pour lui plaire, et je passai à Zoroastre, qui s’occupait à concentrer le feu céleste dans le foyer d’un miroir concave, au milieu d’un vestibule à cent portes qui toutes conduisent à la sagesse. Sur la principale de ces portes, je lus ces paroles qui sont le précis de toute la morale et qui abrègent toutes les disputes de casuistes :

« Dans le doute si une action est bonne ou mauvaise, abstiens-toi. »

« Certainement, dis-je à mon génie, les barbares qui ont immolé toutes les victimes dont j’ai vu les ossements n’avaient pas lu ces belles paroles. »

Nous vîmes ensuite les Zaleucus, les Thalès, les Anaximandre, et tous les sages qui avaient cherché la vérité et pratiqué la vertu.

Quand nous fûmes à Socrate, je le reconnus bien vite à son nez épaté.

« Eh bien ! lui dis-je, vous voilà donc au nombre des confidents du Très-Haut ? Tous les habitants de l’Europe, excepté les Turcs et les Tartares de Crimée qui ne savent rien, prononcent votre nom avec respect. On le révère, on l’aime, ce grand nom, au point qu’on a voulu savoir ceux de vos persécuteurs. On connaît Mélitus et Anitus à cause de vous, comme on connaît Ravaillac à cause de Henri IV : mais je ne connais que ce nom d’Anitus, je ne sais pas précisément quel était ce scélérat par qui vous fûtes calomnié, et qui vint à bout de vous faire condamner à la ciguë.

— Je n’ai jamais pensé à cet homme depuis mon aventure, me répondit Socrate ; mais puisque vous m’en faites souvenir, je le plains beaucoup. C’était un méchant prêtre qui faisait secrètement un commerce de cuirs, négoce réputé honteux parmi nous. Il envoya ses deux enfants dans mon école. Les autres disciples leur reprochèrent leur père le corroyeur ; ils furent obligés de sortir. Le père irrité n’eut point de cesse qu’il n’eût ameuté contre moi tous les prêtres et tous les sophistes. On persuada au conseil des cinq cents que j’étais un impie qui ne croyait pas que la Lune, Mercure et Mars fussent des dieux. En effet, je pensais comme à présent qu’il n’y a qu’un Dieu maître de toute la nature. Les juges me livrèrent à l’empoisonneur de la République ; il accourcit ma vie de quelques jours : je mourus tranquillement à l’âge de soixante et dix ans ; et depuis ce temps-là je passe une vie heureuse avec tous ces grands hommes que vous voyez et dont je suis le moindre. »

Après avoir joui quelque temps de l’entretien de Socrate, je m’avançai avec mon guide dans un bosquet situé au-dessus des bocages où tous ces sages de l’antiquité semblaient goûter un doux repos.

Je vis un homme d’une figure douce et simple qui me parut âgé d’environ trente-cinq ans. Il jetait de loin des regards de compassion sur ces amas d’ossements blanchis, à travers lesquels on m’avait fait passer pour arriver à la demeure des sages. Je fus étonné de lui trouver les pieds enflés et sanglants, les mains de même, le flanc percé, et les côtes écorchées de coups de fouet.

« Eh, bon Dieu ! lui dis-je, est-il possible qu’un juste, un sage soit dans cet état ? je viens d’en voir un qui a été traité d’une manière bien odieuse ; mais il n’y a pas de comparaison entre son supplice et le vôtre. De mauvais prêtres et de mauvais juges l’ont empoisonné : est-ce aussi par des prêtres et par des juges que vous avez été assassiné si cruellement ? »

Il me répondit oui avec beaucoup d’affabilité.

« Et qui étaient donc ces monstres ?

— C’étaient des hypocrites.

— Ah ! c’est tout dire ; je comprends par ce seul mot qu’ils durent vous condamner au dernier supplice. Vous leur aviez donc prouvé, comme Socrate, que la Lune n’était pas une déesse, et que Mercure n’était pas un dieu ?

— Non, il n’était pas question de ces planètes. Mes compatriotes ne savaient point du tout ce que c’est qu’une planète ; ils étaient tous de francs ignorants. Leurs superstitions étaient toutes différentes de celles des Grecs.

— Vous voulûtes donc leur enseigner une nouvelle religion ?

— Point du tout ; je leur disais simplement : Aimez Dieu de tout votre cœur, et votre prochain comme vous-même, car c’est là tout l’homme. Jugez si ce précepte n’est pas aussi ancien que l’univers, jugez si je leur apportais un culte nouveau. Je ne cessais de leur dire que j’étais venu, non pour abolir la loi, mais pour l’accomplir ; j’avais observé tous leurs rites ; circoncis comme ils l’étaient tous, baptisé comme l’étaient les plus zélés d’entre eux, je payais comme eux le corban ; je faisais comme eux la pâque, mangeant debout un agneau cuit dans des laitues. Moi et mes amis nous allions prier dans le temple ; mes amis même fréquentèrent ce temple après ma mort ; en un mot, j’accomplis toutes leurs lois sans en excepter une.

— Quoi ! ces misérables n’avaient pas même à vous reprocher de vous être écarté de leurs lois ?

— Non, sans doute.

— Pourquoi donc vous ont-ils mis dans l’état où je vous vois ?

— Que voulez-vous que je vous dise ! ils étaient fort orgueilleux et intéressés. Ils virent que je les connaissais ; ils surent que je les faisais connaître aux citoyens ; ils étaient les plus forts ; ils m’otèrent la vie : et leurs semblables en feront toujours autant, s’ils le peuvent, à quiconque leur aura trop rendu justice.

— Mais, ne dîtes-vous, ne fîtes-vous rien qui pût leur servir de prétexte ?

— Tout sert de prétexte aux méchants.

— Ne leur dîtes-vous pas une fois que vous étiez venu apporter le glaive et non la paix ?

— C’est une erreur de copiste ; je leur dis que j’apportais la paix et non le glaive. Je n’ai jamais rien écrit ; on a pu changer ce que j’avais dit sans mauvaise intention.

— Vous n’avez donc contribué en rien par vos discours, ou mal rendus, ou mal interprétés, à ces monceaux affreux d’ossements que j’ai vus sur ma route en venant vous consulter ?

— Je n’ai vu qu’avec horreur ceux qui se sont rendus coupables de tous ces meurtres.

— Et ces monuments de puissance et de richesse, d’orgueil et d’avarice, ces trésors, ces ornements, ces signes de grandeur que j’ai vus accumulés sur la route en cherchant la sagesse, viennent-ils de vous ?

— Cela est impossible ; j’ai vécu, moi et les miens, dans la pauvreté et dans la bassesse : ma grandeur n’était que dans la vertu. »

J’étais près de le supplier de vouloir bien me dire au juste qui il était. Mon guide m’avertit de n’en rien faire. Il me dit que je n’étais pas fait pour comprendre ces mystères sublimes. Je le conjurai seulement de m’apprendre en quoi consistait la vraie religion.

« Ne vous l’ai-je pas déjà dit ? Aimez Dieu et votre prochain comme vous-même.

— Quoi ! en aimant Dieu on pourrait manger gras le vendredi ?

— J’ai toujours mangé ce qu’on m’a donné ; car j’étais trop pauvre pour donner à dîner à personne.

— En aimant Dieu, en étant juste, ne pourrait-on pas être assez prudent pour ne point confier toutes les aventures de sa vie à un inconnu ?

— C’est ainsi que j’en ai toujours usé.

— Ne pourrai-je, en faisant du bien, me dispenser d’aller en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle ?

— Je n’ai jamais été dans ce pays-là.

— Faudrait-il me confiner dans une retraite avec des sots ?

— Pour moi, j’ai toujours fait de petits voyages de ville en ville.

— Me faudrait-il prendre parti pour l’Église grecque ou pour la latine ?

— Je ne fis aucune différence entre le Juif et le Samaritain quand je fus au monde.

— Eh bien, s’il en est ainsi, je vous prends pour mon seul maître. »

Alors il me fit un signe de tête qui me remplit de consolation. La vision disparut, et la bonne conscience me resta.




DIALOGUE DU DOUTEUR


ET DE L’ADORATEUR




LE DOUTEUR.— Comment me prouverez-vous l’existence de Dieu ?



L’ADORATEUR. — Comme on prouve l’existence du soleil, en ouvrant les yeux.


LE DOUTEUR. — Vous croyez donc aux causes finales ?


L’ADORATEUR. — Je crois une cause admirable quand je vois des effets admirables. Dieu me garde de ressembler à ce fou qui disait qu’une horloge ne prouve point un horloger, qu’une maison ne prouve point un architecte, et qu’on ne pouvait démontrer l’existence de Dieu que par une formule d’algèbre, encore était-elle erronée !


LE DOUTEUR. — Quelle est votre religion ?


L’ADORATEUR. — C’est non seulement celle de Socrate, qui se moquait des fables des Grecs, mais celle de Jésus, qui confondait les pharisiens.


LE DOUTEUR. — Si vous êtes de la religion de Jésus, pourquoi n’êtes-vous pas de celle des jésuites, qui possèdent trois cents lieues de pays en long et en large au Paraguay ? Pourquoi ne croyez-vous pas aux prémontrés, aux bénédictins, à qui Jésus a donné tant de riches abbayes ?


L’ADORATEUR. — Jésus n’a institué ni les bénédictins, ni les prémontrés, ni les jésuites.


LE DOUTEUR. — Pensez-vous qu’on puisse servir Dieu en mangeant du mouton le vendredi, et en n’allant point à la messe ?


L’ADORATEUR. — Je le crois fermement, attendu que Jésus n’a jamais dit la messe, et qu’il mangeait gras le vendredi, et même le samedi.


LE DOUTEUR. — Vous pensez donc qu’on a corrompu la religion simple et naturelle de Jésus, qui était apparemment celle de tous les sages de l’antiquité ?


L’ADORATEUR. — Rien ne paraît plus évident. Il fallait bien qu’au fond il fût un sage, puisqu’il déclamait contre les prêtres imposteurs, et contre les superstitions ; mais on lui impute des choses qu’un sage n’a pu ni faire ni dire. Un sage ne peut chercher des figues au commencement de mars sur un figuier, et le maudire parce qu’il n’a point de figues. Un sage ne peut changer l’eau en vin en faveur de gens déjà ivres. Un sage ne peut envoyer des diables dans le corps de deux mille cochons dans un pays où il n’y a point de cochons. Un sage ne se transfigure point pendant la nuit pour avoir un habit blanc. Un sage n’est point transporté par le diable. Un sage, quand il dit que Dieu est son père, entend sans doute que Dieu est le père de tous les hommes : le sens dans lequel on a voulu l’entendre est impie et blasphématoire.

Il paraît que les paroles et les actions de ce sage ont été très mal recueillies ; que parmi plusieurs histoires de sa vie, écrites quatre-vingt-dix ans après lui, on a choisi les plus improbables, parce qu’on les crut les plus importantes pour des sots. Chaque écrivain se piquait de rendre cette histoire merveilleuse. Chaque petite société chrétienne avait son Évangile particulier. C’est la raison démonstrative pour laquelle ces Évangiles ne s’accordent presque en rien. Si vous croyez à un Évangile, vous êtes obligé de renoncer à tous les autres. Voilà une plaisante marque de vérité qu’une contradiction perpétuelle ; voilà une plaisante sagesse que des folies qui se combattent.

Il est donc démontré que des fanatiques ont séduit d’abord des hommes simples qui en ont ensuite séduit d’autres. Les derniers ont encore enchéri sur les premiers. L’histoire véritable de Jésus n’était probablement que celle d’un homme juste qui avait repris les vices des pharisiens, et que les pharisiens firent mourir. On en fit ensuite un prophète, et, au bout de trois cents ans, on en fit un dieu ; voilà la marche de l’esprit humain.

Il est reconnu par les fanatiques, même les plus entêtés, que les premiers chrétiens employèrent les fraudes les plus honteuses pour soutenir leur secte naissante. Tout le monde avoue qu’ils forgèrent de fausses prédictions, de fausses histoires, de faux miracles. Le fanatisme s’étendit de tous côtés ; et enfin, dès qu’il a été dominant, il n’a soutenu que par des bourreaux ce qu’il avait établi par l’imposture et par la démence. Chaque siècle a tellement corrompu la religion de Jésus que celle des chrétiens lui est toute contraire.

Si on a fait dire à Jésus que son royaume n’est pas de ce monde, ceux qui prétendent être les successeurs de ses premiers disciples ont été, autant qu’ils l’ont pu, les tyrans du monde, et ont marché sur la tête des rois. Si Jésus à vécu pauvre, ses étranges successeurs ont ravi nos biens et le prix de nos sueurs.

Considérez les fêtes que Jésus observa ; elles étaient toutes juives ; et nous faisons brûler ceux qui célèbrent des fêtes juives. Jésus a-t-il dit qu’il y avait en lui deux natures ? non ; et nous lui donnons deux natures. Jésus a-t-il dit que Marie était mère de Dieu ? non ; et nous la faisons mère de Dieu, Jésus a-t-il dit qu’il était trin et consubstantiel ? non ; et nous l’avons fait consubstantiel et trin. Montrez-moi un seul rite que vous ayez observé précisément comme lui ; dites-moi un seul de vos dogmes qui soit précisément le sien ; je vous en défie.


LE DOUTEUR. — Mais, monsieur, en parlant ainsi, vous n’êtes pas chrétien.


L’ADORATEUR. — Je suis chrétien comme l’était Jésus, dont on a changé la doctrine céleste en doctrine infernale. S’il s’est contenté d’être juste, on en a fait un insensé qui courait les champs dans une petite province juive, en comparant les cieux à un grain de moutarde.


LE DOUTEUR. — Que pensez-vous de Paul, meurtrier d’Étienne, persécuteur des premiers galiléens, depuis galiléen lui-même et persécuté ? Pourquoi rompit-il avec Gamaliel, son maître ? Est-ce comme le disent quelques Juifs, parce que Gamaliel lui refusa sa fille en mariage, parce qu’il avait les jambes torses, la tête chauve, et les sourcils joints, ainsi qu’il est rapporté dans les actes de Thècle, sa favorite ? A-t-il écrit enfin les Épîtres qu’on a mises sous son nom ?


L’ADORATEUR. — Il est assez reconnu que Paul n’est point l’auteur de l’Épître aux Hébreux dans laquelle il est dit : « Jésus est autant élevé au-dessus des anges que le nom qu’il a reçu est plus excellent que le leur. » (Ch. i, v. 4.)

Et dans un autre endroit il est dit que « Dieu l’a rendu pour quelque temps inférieur aux anges. » (Ch. ii, v. 7.)

Et dans ses autres Épîtres il parle presque toujours de Jésus comme d’un simple homme chéri de Dieu, élevé en gloire.

Tantôt il dit que « les femmes peuvent prier, parler, prêcher, prophétiser, pourvu qu’elles aient la tête couverte, car une femme sans voile déshonore sa tête. » (Ire aux Corinthiens, ch. xi, v. 5.)

Tantôt il dit que « les femmes ne doivent point parler dans l’église. » (Ibid., chap. xiv, v. 34.)

Il se brouille avec Pierre, parce que Pierre « ne judaïse pas avec les étrangers, et qu’ensuite Pierre judaïse avec les Juifs. » Mais ce même Paul va judaïser lui-même pendant huit jours dans le temple de Jérusalem, et y amène des étrangers, pour faire croire aux Juifs qu’il n’est pas chrétien. Il est accusé d’avoir souillé le temple : le grand-prêtre lui donne un soufflet ; il est traduit devant le tribunal romain. Que fait-il pour se tirer d’affaire ? Il fait deux mensonges impudents au tribun et au sanhédrin ; il leur dit : Je suis pharisien et fils de pharisien, quand il était chrétien ; il leur dit : « On me persécute parce que je crois à la résurrection des morts. » Il n’en avait point été question ; et par ce mensonge, trop aisé pourtant à reconnaître, il prétendait commettre ensemble et diviser les juges du sanhédrin, dont la moitié croyait la résurrection, et l’autre ne la croyait pas.

Voilà, je vous l’avoue, un singulier apôtre ; c’est pourtant le même homme qui ose dire « qu’il a été ravi au troisième ciel, et qu’il y a entendu des paroles qu’il ne peut pas rapporter. » (II Cor., chap. xii, v. 2, 4.)

Le voyage d’Astolphe dans la lune est plus vraisemblable, puisque le chemin est plus court. Mais pourquoi veut-il faire accroire aux imbéciles auxquels il écrit qu’il a été ravi au troisième ciel ? C’est pour établir son autorité parmi eux ; c’est pour satisfaire son ambition d’être chef de parti ; c’est pour donner du poids à ces paroles insolentes et tyranniques : « Si je viens encore une fois vers vous, je ne pardonnerai ni à ceux qui auront péché ni à tous les autres. » (II Cor., chap. xiii, v. 2.)

Il est aisé de voir dans le galimatias de Paul qu’il conserve toujours son premier esprit persécuteur, esprit affreux qui n’a fait que trop de prosélytes. Je sais qu’il ne commandait qu’à des gueux ; mais c’est la passion des hommes de vouloir s’élever au-dessus de leurs semblables, et de vouloir les opprimer ; c’est la passion des tyrans. Quoi ! Paul, Juif, faiseur de tentes, tu oses écrire à des Corinthiens que tu puniras ceux mêmes qui n’auront pas péché ! Néron, Attila, le pape Alexandre VI, ont-ils jamais proféré de si abominables paroles ? Si Paul écrivait ainsi, il méritait un châtiment exemplaire. Si des faussaires ont forgé ces Épîtres, ils en méritaient un plus grand.

Hélas ! c’est ainsi que la plupart des sectes populaires commencent. Un imposteur harangue la lie du peuple dans un grenier, et les imposteurs qui lui succèdent habitent bientôt des palais.


LE DOUTEUR. — Vous n’avez que trop raison ; mais après m’avoir dit ce que vous pensez de ce fanatique, moitié juif, moitié chrétien, nommé Paul, que pensez-vous des anciens Juifs ?


L’ADORATEUR. — Ce que les gens sensés de toutes les nations en pensent, et ce que les Juifs raisonnables en pensent eux-mêmes.


LE DOUTEUR. — Vous ne croyez donc pas que le Dieu de toute la nature ait abandonné le reste des hommes pour se faire roi d’une misérable petite nation ? Vous ne croyez pas qu’un serpent ait parlé à une femme ? que Dieu ait planté un arbre dont les fruits donnaient la connaissance du bien et du mal ? que Dieu ait défendu à l’homme et à la femme de manger de ce fruit, lui qui devait plutôt leur en présenter, pour leur faire connaître ce bien et ce mal, connaissance absolument nécessaire à l’espèce humaine ? Vous ne croyez pas qu’il ait conduit son peuple chéri dans des déserts, et qu’il ait été obligé de leur conserver pendant quarante ans leurs vieilles sandales et leurs vieilles robes ? Vous ne croyez pas qu’il ait fait des miracles égalés par les miracles des mages de Pharaon, pour faire passer la mer à pied sec à ses enfants chéris, en larrons et en lâches, et pour les tirer misérablement de l’Égypte, au lieu de leur donner cette fertile Égypte ?

Vous ne croyez pas qu’il ait ordonné à son peuple de massacrer tout ce qu’il rencontrerait, afin de rendre ce peuple presque toujours esclave des nations ? Vous ne croyez pas que l’ânesse de Balaam ait parlé ? Vous ne croyez pas que Samson ait attaché ensemble trois cents renards par la queue ? Vous ne croyez pas que les habitants de Sodome aient voulu violer deux anges ? Vous ne croyez pas…


L’ADORATEUR. — Non, sans doute, je ne crois pas ces horreurs impertinentes, l’opprobre de l’esprit humain. Je crois que les Juifs avaient des fables, ainsi que toutes les autres nations ; mais des fables beaucoup plus sottes, plus absurdes, parce qu’ils étaient les plus grossiers des Asiatiques, comme les Thébains étaient les plus grossiers des Grecs.


LE DOUTEUR. — J’avoue que la religion juive était absurde et abominable ; mais enfin Jésus, que vous aimez, était juif ; il accomplit toujours la loi juive ; il en observa toutes les cérémonies.


L’ADORATEUR. — C’est, encore une fois, une grande contradiction qu’il ait été juif, et que ses disciples ne le soient pas. Je n’adopte de lui que sa morale quand elle ne se contredit point. Je ne peux souffrir qu’on lui fasse dire : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. » Ces paroles sont affreuses. Un homme sage, encore un coup, n’a pu dire que le royaume des cieux est semblable à un grain de moutarde, à des noces, à de l’argent qu’on fait valoir par usure ; ces paroles sont ridicules. J’adopte cette sentence : « Aimez Dieu et votre prochain. » C’est la loi éternelle de tous les hommes, c’est la mienne ; c’est ainsi que je suis ami de Jésus ; c’est ainsi que je suis chrétien. S’il a été un adorateur de Dieu, ennemi des mauvais prêtres, persécuté par des fripons, je m’unis à lui, je suis son frère.


LE DOUTEUR. — Il n’y a jamais eu de religion qui n’en ait dit autant que Jésus, qui n’ait recommandé la vertu comme Jésus.


L’ADORATEUR. — Eh bien donc ! je suis de la religion de tous les hommes, de celle de Socrate, de Platon, d’Aristide, de Cicéron, de Caton, de Titus, de Trajan, d’Antonin, de Marc-Aurèle, d’Épictète, de Jésus.

Je dirai avec Épictète : « C’est Dieu qui m’a créé ; Dieu est au-dedans de moi, je le porte partout ; pourquoi le souillerais-je par des pensées obscènes, par des actions basses, par d’infâmes désirs ? Je réunis en moi des qualités dont chacune m’impose un devoir ; homme, citoyen du monde, enfant de Dieu, frère de tous les hommes, fils, mari, père ; tous ces noms me disent : « N’en déshonore aucun. »

« Mon devoir est de louer Dieu de tout, de le remercier de tout, de ne cesser de le bénir qu’en cessant de vivre. »

Cent maximes de cette espèce valent bien le sermon de la montagne, et cette belle maxime : « Bienheureux les pauvres d’esprit. » Enfin, j’adorerai Dieu, et non les fourberies des hommes ; je servirai Dieu, et non un concile de Chalcédoine, ou un concile in trullo ; je détesterai l’infâme superstition, et je serai sincèrement attaché à la vraie religion jusqu’au dernier soupir de ma vie.




Ce volume, le quarante-troisième de la

collection SCRIPTA MANENT, a été
achevé d’imprimer le 15 juin 1929
sur les presses
de l’imprimerie darantiere
à dijon


Le tirage est limité à
50 exemplaires sur papier impérial
du japon, chiffrés de i à l.
75 exemplaires sur papier de hollande
van gelder, chiffrés de li à cxxv.
2.500 exemplaires sur papier chesterfield,
chiffrés de 1 à 2.500.
25 exemplaires de collaborateurs,
hors commerce, sur divers papiers,
marqués de A à Z.


Il a été tiré en outre 250 exemplaires
sur vergé chesterfield
numérotés en rouge de 2501 à 2750,
réservés
cinquante (de 2501 à 2550)
aux amis de la librairie kahan (anvers)
et deux cents (de 2551 à 2750)
aux amis des librairies

flammarion.



OUVRAGES DÉJÀ PARUS


DANS LA COLLECTION SCRIPTA MANENT


1. Les deux Testaments et les Ballades de Maistre Françoys Villon.

2. Balkis et Salomon, par Gérard de Nerval.

3. L’Art d’Aimer, d’Ovide.

4. Le Spleen de Paris, de Baudelaire.

5. Idylles et Élégies, d’André Chénier.

6. Lysistrata, d’Aristophane.

7. Le Roman de Jehan de Paris, de Voltaire.

8. Zadig, de Voltaire.

9. Les Paradis Artificiels, de Baudelaire.

10. Paul et Virginie, de B. de Saint-Pierre.

11. L’Éloge de la Folie d’Érasme.

12. Faust, de Gœthe.

13. Tarass Boulba, de Nicolas Gogol.

14. Voyage sentimental, de Sterne.

15. Atala, de Chateaubriand.

16. La Princesse de Babylone, de Voltaire.

17. L’Utopie, de Thomas Morus.

18. La Jacquerie, de Prosper Mérimée.

19. Colloques choisis, d’Érasme.

20. Servitude et Grandeur militaires, d’Alfred de Vigny.

21. L’Ingénu, de Voltaire.

22. Vita Nova, de Dante Alighieri.

23. Merveilleuse histoire de Pierre Schlémihl, par A. de Chamisso.

24. Le Tartufe, de Molière.

25 et 26. Lettres persanes, de Montesquieu.

27. L’Enfer, de Dante.

28. Gaspard de la Nuit, par Aloysius Bertrand.

29. Le Diable Amoureux, par Cazotte.

30. Werther, de Gœthe.

31. La Religieuse, de Diderot.

32. Le Livre de Job.

33 et 34. Veillées d’Ukraine, de Nicolas Gogol.

35. Obéron, de Wieland.

36. Port-Royal, de Racine.

37. Le Roman du Renard, de Gœthe.

38. Lozarille de Tormès, par Diego Hurtado de Mendoza.

39. Instructions aux domestiques, par Jonathan Swift.

40 et 41. Jacques le Fataliste, par Diderot.

42. Guillaume Tell, de Schiller.




NE SUIS-JE PAS EN DROIT

DE ME FAIRE NOURRIR ET VÊTIR

PAR VOUS,

MOI,

MA FEMME, OU MA SŒUR ?


Paul de Tarse.




Exemplaire sur Chesterfield.