Du Cran !/Texte entier

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Traduction par Louis Fabulet.
Mercure de France.



COLLECTION D’AUTEURS ÉTRANGERS


RUDYARD KIPLING




Du Cran !


TRADUIT PAR


LOUIS FABULET


Marque éditeur Mercure de France 1925.png



PARIS


MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI




MCMXXV





IL A ÉTÉ TIRÉ :


12 exemplaires sur Japon
Impérial, numérotés, à la presse, de 1 à 12
25 exemplaires sur Hollande
Van Gelder numérotés, à la presse, de 13 à 37
La première édition a été tirée à 550 exemplaires
sur vergé de fil Montgolfier, numérotés
de 38 à 58 7.



JUSTIFICATION DU TIRAGE :
310



Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction
réservés pour tous pays.





PRÉFACE


À tous aux mains de qui viendra ce tome —
Santé pour vous et ceux qui vous sont chers !
Joie au dehors, et bonheur dans le « home »,
Puis — un secret à l’oreille, ô très chers : —
Des Nations ont passé, qui ne laissèrent trace ;
Dans l’Histoire j’en vois le motif transparent
Nu, simple, unique est-il, quelle que soit la race ;
Le motif de leur chute est le manque de Cran.
 
Le Corps fût-il aveugle ou rabougri,
Boiteux, fiévreux, sans vigueur, malhabile.
Que toujours l’homme peut former l’Esprit
À former comme il veut le Corps le plus débile —

Nombreux ceux qui l’ont fait, dont la gloire encor brille :
Large flamme allumée en un falot d’enfant :
Donc avis à l’infirme avec ou sans béquille —
Du Cran — du Cran ! Et dans l’Esprit, du Cran !

Et si l’Esprit paraît gauche ou balourd,
Obstiné comme glaise ou mobile à la brise,
Fortifiez le Corps, et le Corps à son tour
Fortifiera l’Esprit jusqu’à pleine maîtrise ;
Tel le bon cavalier, en face de l’obstacle,
Du mors, de l’éperon, stimule le pur sang,
Et saute ; et tout le champ applaudit au spectacle !
Du Cran — du Cran ! Et dans le Corps, du Cran !

Rien — ni les Arts, ni les Dons, ni les Grâces —
Ni la Gloire, ni l’Or, — ne le remplace, absent.
Il est la Loi, qui toute loi embrasse —
Du Cran — du Cran ! Esprit et Corps, du Cran !

Cœur égal qui jamais ne triche un battement —
Tête froide pesant ce que le cœur convoite —
L’œil mesurant le pas, rendant la main adroite —
L’Âme indomptable quand le Corps enfin se rend —
Voilà ce qu’affaibli notre monde requiert,
Bien plus que les superfluités du talent ;

Donc, nous vous en prions, fils de généreux pères,
Du Cran — du Cran ! Pour l’Honneur seul, du Cran !

La leçon est Une en tous Temps et Places —
Une la Vérité, si change le firman,
Pour filles et garçons, et Tous, nations et races —
Du Cran — du Cran ! Oui, croyez-moi, du Cran !


LE CHEMIN QU’IL PRIT


Il n’est pour ainsi dire pas un mot de cette histoire qui n’ait pour base le fait. La Guerre Boër de 1899-1902 en fut une toute petite, suivant l’idée que l’on se faisait des guerres, et nulle mauvaise intention n’en fut la cause, mais elle apprit à nos hommes la valeur pratique du « scouting » ou des reconnaissances en campagne. Ils furent lents à comprendre au début, et il leur en coûta maintes pertes inutiles ; c’est toujours le cas lorsque les hommes croient qu’ils peuvent faire leur ouvrage sans prendre de peine au préalable.

Les canons de la Batterie de Campagne étaient embusqués derrière les mimosas à épines blanches, guère plus hauts que leurs roues, qui indiquaient le cours d’un nullah[1] desséché ; et le camp prétendait trouver de l’ombre sous un bouquet de gommiers plantés à titre d’expérience par quelque Ministre de l’Agriculture. Une petite butte, de pierre rougeâtre, à toit de fer-blanc, se dressait où la voie unique du chemin de fer se divisait pour s’en aller former une voie de déchargement. Une plaine onduleuse de terre rouge, mouchetée de pierres vagabondes et de broussaille clairsemée, s’étendait au nord jusqu’aux escarpes et éperons d’une rangée de petites collines — le tout aride et exagéré dans la brume de chaleur. Au sud le niveau se perdait dans un enchevêtrement de monticules fourrés de buissons, et qui émergeaient là sans but ni ordre, brûlés et noircis par les coups de l’éclair insoucieux, couturés du haut en bas de leurs flancs de cours d’eau taris, et de la base au sommet criblés de pierres — pierres éclatées, amoncelées, éparpillées. Tout là-bas, vers l’est, une ligne de montagnes bleu-gris, hérissée de pics et de cornes, se haussait au-dessus du pêle-mêle de la terre torturée. Seule chose qui eût une contenance ferme à travers le mirage liquide. Les collines plus proches se détachaient de la plaine et flottaient de l’avant telles des îles dans un océan laiteux. Tandis que le Major cherchait à voir entre ses paupières plissées, Léviathan[2] lui-même pataugeait à travers ses lointains écueils — bêle noire et informe.

« Ce doivent être », dit le Major, « les canons qui rentrent. » Il avait envoyé deux canons, soi-disant pour faire l’exercice — à vrai dire pour montrer au loyal Hollandais qu’il y avait de l’artillerie près du chemin de ter au cas où quelque patriote jugerait bon d’en tâter. Des barbouillages chocolat, l’air d’avoir été poussés avec un balai à travers le décombre de pierres, erraient sur la terre — sans ponts, sans rampes, sans empierrements. C’étaient les routes conduisant aux huttes de torchis brunes, une par vallée, qu’on décorait officiellement du nom de maisons-de-ferme. À de très longs intervalles une charrette du Cap poussiéreuse ou un chariot couvert avançaient le long d’elles, et des hommes, plus sales que la saleté, venaient vendre des fruits ou des moutons décharnés. Le soir les maisons-de-ferme étaient éclairées d’une façon qui ne répondait nullement à l’économie hollandaise ; la broussaille s’allumait d’elle-même sur quelque distant promontoire, et les lumières des maisons scintillaient en réponse. Trois ou quatre jours plus tard le Major lisait de mauvaises nouvelles dans les journaux du Cap, qu’on lui jetait des trains militaires au passage.

Les canons et leur escorte passèrent du Léviathan à l’apparence de bateaux naufragés, leurs équipages se débattant près d’eux. Mais les voilà, reprenant leur vraie forme, qui pénétrèrent d’une embardée dans le camp parmi des nuages de poussière.

L’escorte d’Infanterie Montée s’installa à son repas du soir ; l’air chaud s’emplit de la senteur du bois en train de brûler ; des hommes suants bouchonnèrent des chevaux suants à poignées de précieux fourrage ; le soleil sombra derrière les collines, et l’on entendit le sifflet d’un train venant du sud.

« Qu’est-ce que c’est ? demanda le Major, en s’insinuant dans sa tunique. (Les convenances ne l’avaient pas encore abandonné.)

— Le train d’ambulance, répondit le Capitaine d’Infanterie Montée, en relevant ses lunettes. Je voudrais bien parler encore une fois à une femme, mais il ne va pas s’arrêter ici… Il s’arrête, ma foi, et fait un vilain bruit. Voyons. »

La machine faisait eau par un de ses tubes, et s’en allait en boitant dans la voie de garage. Cela demanderait deux ou trois heures au moins pour la rafistoler.

Deux docteurs et une couple de Sœurs Infirmières se tenaient sur la plate-forme arrière d’une voiture. Le Major expliqua la situation, et les pria à prendre le thé.

« Nous allions justement vous demander… dit le Major médical du train d’ambulance.

— Non, venez à notre camp. Que les hommes revoient une femme ! » plaida-t-il.

Sœur Dorothée, pour qui, malgré ses vingt-quatre ans, les nécessités de la guerre n’étaient pas du nouveau, rassembla une boîte en fer-blanc de biscuits et des tartines de beurre fraîchement coupées par les ordonnances. Sœur Marguerite ramassa la théière, la lampe à alcool, et une bouteille d’eau.

« De l’eau du Cap, dit-elle en affirmant de la tête. Filtrée, encore. Je connais l’eau du Karroo. Elle sauta légèrement sur le ballast.

— Que savez-vous du Karroo, ma Sœur ? » demanda le Capitaine d’Infanterie Montée, indulgemment, en qualité de vétéran d’un mois de date. Il comprenait que tout ce désert, comme cela lui semblait, s’appelait de ce nom.

Elle rit. « C’est mon pays. Je suis née là-bas — juste derrière cette grande chaîne de montagnes — du côté d’Oudtshorn. Ce n’est qu’à soixante milles d’ici. Oh, que c’est bon ! »

Elle fit glisser de sa tête le bonnet d’infirmière, le lança par la fenêtre ouverte du wagon, et poussa un soupir de profonde satisfaction. Avec le soleil sombrant les monts desséchés avaient pris vie et s’embrasaient sur le vert de l’horizon. Ils se levèrent comme des joyaux dans l’air d’une limpidité parfaite, tandis que les vallées entre eux débordaient d’ombre pourpre. À un mille de là, clairs et nets, des rocs brûlés se montraient comme à portée de la main, et la voix d’un jeune pâtre indigène en garde d’un troupeau de moutons s’en venait pure et perçante de deux fois cette distance. Sœur Marguerite dévora les immenses espaces avec des yeux inaccoutumés à des étendues moindres, huma de nouveau l’air qui n’a pas d’égal sous les cieux de Dieu, et, se tournant vers son compagnon, dit :

« Qu’est-ce que, vous, vous en pensez ?

— Je crains de paraître bizarre, répondit-il. La plupart d’entre nous détestent le Karroo. C’était mon cas, mais, je ne sais comment cela se fait, il finit par vous prendre. Je suppose que c’est le manque de barrières et de routes qui fascine à ce point. Et lorsqu’on s’en revient du chemin de fer…

— Vous êtes dans le vrai, dit-elle, avec un coup de pied emphatique. Les gens s’amènent à Matjesfontein — pouah ! — eux et leurs poumons, habitent en face de la gare et de cet hôtel neuf, et croient que c’est cela le Karroo. Ils disent qu’il n’y a pas la moindre chose dedans. C’est plein de vie quand vous y entrez pour de bon. Vous comprenez cela ? Je suis si contente. Savez-vous, vous êtes le premier officier anglais, à ma connaissance, qui ait dit une bonne parole en faveur de mon pays ?

— Enchanté de vous avoir fait plaisir », dit le Capitaine en regardant Sœur Marguerite au fond de ses yeux gris cillés de noir sous les lourds cheveux bruns où le front bronzé en arrière duquel ils se roulaient décochait des flèches d’argent. Ce genre d’infirmière était nouveau pour lui. La Sœur ordinaire n’enjambait pas légèrement les pierres roulantes, et — était-il Dieu possible que l’aisance de ce pas à la montée commençât à lui faire tirer à lui la langue ? Tout en marchant elle fredonnait joyeusement pour elle-même un air étrange et prenant d’une seule ligne plusieurs fois répétée.

Vat jou goet en trek, Ferriera,
Vat jou goet en trek.

Cela s’éloignait avec un petit trille qui semblait dire :

Zwaar draa, alle en de ein kant ;
Jannie met de hoepel bein ![3]

« Écoutez ! dit-elle soudain. Qu’est-ce que c’était ?

— Ce doit être un char sur la route. J’ai entendu le fouet, je crois.

— Oui, mais vous n’avez pas entendu les roues, n’est-ce pas ? C’est un petit oiseau qui fait juste ce bruit-là, « Whe-ew » ! (elle en fit une répétition parfaite). Nous l’appelons — (elle donna le nom hollandais, qui ne resta pas, cela va sans dire, dans la mémoire du Capitaine). Nous devons lui avoir donné la frousse. On l’entend dès le matin quand on dort dans les wagons. C’est absolument le bruit d’un coup de fouet, n’est-ce pas ? »

Ils entrèrent dans la tente du Major un peu derrière les autres, qui étaient en train de discuter les maigres nouvelles de la Campagne.

« Oh non, dit Sœur Marguerite froidement, en se penchant sur la lampe à alcool, les Transvaaliens resteront autour de Kimberley pour essayer de mettre Rhodes en cage. Mais, naturellement, si un commando[4] se fait jour jusqu’à De Aar, ils se lèveront tous.

— Vous croyez, ma Sœur ? dit le Major, sur un ton de déférence.

— Je le sais, ils se lèveront n’importe où dans la Colonie si un commando leur arrive pour de bon. Ils ne vont pas tarder à se lever à Prieska — quand ce ne serait que pour voler le fourrage au Vlei[5] de Van Wyk. Pourquoi pas ?

— C’est de Sœur Marguerite que nous tirons la plupart de nos idées sur la guerre, dit le médecin civil du train. Tout cela est du nouveau pour moi, mais, jusqu’ici, toutes ses prophéties se sont réalisées. »

Quelques mois plus tôt ce médecin, cessant de pratiquer, s’était retiré dans une maison de campagne de la pluvieuse Angleterre, sa fortune faite, et, comme il essayait de le croire, le travail de sa vie accompli. Alors les trompettes sonnèrent, et, réjoui du changement, il se trouva, lui, son expérience et ses belles manières de chevet, boutonné jusqu’au menton dans un vêtement kaki à rabat noir, sur un train hôpital qui couvrait onze cents milles par semaine, portait cent blessés à chaque voyage, et lui donna plus d’expérience en un mois qu’il n’en avait jamais acquis dans une année de pratique au pays.

Sœur Marguerite et le Capitaine d’Infanterie Montée emportèrent leur tasse à l’extérieur de la tente. Le Capitaine souhaitait de savoir quelque chose de plus sur elle. Jusqu’à ce jour-là il avait cru le Sud Afrique peuplé de Hollandais grognons et de femmes à poitrine pendante ; et de façon un tant soit peu maladroite décela sa croyance.

« Naturellement, vous n’en voyez pas d’autres là où vous êtes, dit de sa chaise de camp, indulgemment, Sœur Marguerite. Ils sont tous à la guerre. J’ai deux frères et un neveu, le fils de ma sœur, et — oh, je ne peux compter mes cousins. (Elle projeta ses mains au dehors, d’un geste étrangement peu anglais.) Et puis, aussi, vous n’êtes jamais sorti du chemin de fer. Vous n’avez vu que le Cap. Toute la schel[6] — tous les inutiles du pays sont là. Il faudrait que vous voyiez notre pays au delà des chaînes — du côté de la route d’Oudtshorn. Nous y cultivons des fruits et de la vigne. C’est beaucoup plus joli je crois, moi, que Paarl.

— J’aimerais beaucoup le voir. Il se peut qu’on me donne un poste en Afrique une fois la guerre finie.

— Ah, mais nous connaissons les officiers anglais. Ils disent que c’est un « sale pays », et ils ne savent pas comment — comment se rendre agréables aux gens. Faut-il vous raconter ? Il y avait un aide de camp au Palais du Gouvernement il y a trois ans. Il envoya des invitations à dîner à la femme de Piet — de Mr. Van der Hooven. Et elle était morte depuis huit ans, et Van der Hooven — c’est à lui les grandes fermes autour de Craddock — était justement alors en train de songer à changer de politique, vous comprenez, — il était contre le Gouvernement, — et de prendre une maison au Cap, à cause des marchés de viande pour l’armée. Ce fut pourquoi, vous comprenez ?

— Je comprends, dit le Capitaine, pour qui tout cela était de l’hébreu.

— Piet fut un peu fâché — pas beaucoup — mais, voilà qu’il va au Cap, où cet aide de camp avait fait de la chose — de cette invitation à une femme morte — à venir au Club du Service Civil — un sujet de plaisanterie. Vous comprenez ? De sorte que naturellement l’opposition, là, raconta à Van der Mooven que l’aide de camp avait dit qu’il ne pouvait se rappeler toutes les vieilles vrows[7] hollandaises qui étaient mortes, aussi Piet Van der Hooven s’en alla-t-il fâché, et maintenant le voilà plus chaud que jamais contre le Gouvernement. Si vous restez avec nous il ne faut pas être comme cela. Vous comprenez ?

— Je ne le serai pas, déclara le Capitaine sérieusement. Quelle nuit, ma Sœur ! »

Il appuya tendrement sur le dernier mot, comme faisaient les hommes dans le Sud Afrique.

La molle obscurité s’était refermée sur eux sans qu’ils s’en rendissent compte et le monde s’était évanoui. Il n’y avait guère de brise qu’un lent mouvement de toute l’atmosphère sèche sous la voûte des cieux démesurément profonds.

« Levez les yeux, dit le Capitaine ; cela ne vous fait-il pas comme si nous dégringolions dans les étoiles — tout sens dessus dessous.

— Oui, dit Sœur Marguerite, en renversant la tête. C’est toujours comme cela. Je sais. Et ce sont nos étoiles. »

Elles flambaient avec une grande splendeur, larges comme les yeux du bétail à la lumière de lampe ; astre derrière astre du doux ciel austral. Comme disait le Capitaine, on semblait tomber de la terre cachée droit à travers l’espace, entre elles.

« Or, quand j’étais petite, commença tout doucement Sœur Marguerite, il y avait à la maison un jour par semaine qui était tout entier à nous. Nous pouvions nous lever aussi tôt que nous le voulions après minuit, et il y avait le panier dans la cuisine — notre manger. Il nous arrivait de sortir quelquefois à trois heures du matin, mes deux frères, mes sœurs, et les deux petits — de nous en aller dans le Karroo pour toute la journée. Toute — la — longue — journée. Nous commencions par dresser un feu ; après quoi nous faisions un kraal pour les deux petits — un kraal de buissons d’épines pour que rien ne vînt les mordre. Vous comprenez ? Souvent nous faisions le kraal avant le matin — lorsqu’elles (Sœur Marguerite releva d’un mouvement vif son menton volontaire vers les étoiles) étaient sur le point de disparaître. Alors nous les grands nous nous en allions à la chasse aux lézards — et aux serpents, aux oiseaux et aux mille-pattes et toutes sortes de choses amusantes. Notre père les collectionnait. Il nous donnait une demi-couronne pour un spuugh-slange — une espèce de serpent. Vous comprenez ?

— Quel âge aviez-vous ? »

La chasse aux serpents ne se présentait pas à l’esprit du Capitaine comme un amusement sans danger pour la jeunesse.

« J’avais alors onze ans — ou dix, peut-être, et les petits en avaient deux ou trois. Pourquoi ? Puis nous revenions manger, et nous restions assis sous un rocher tout l’après-midi. Il faisait chaud, vous comprenez, et nous jouions — nous jouions avec les pierres et les fleurs. Il faudrait que vous voyiez notre Karroo au printemps ! Rien que fleurs ! Nos fleurs ! Puis nous rentrions à la maison portant les petits sur notre dos, endormis — nous rentrions dans l’obscurité — juste comme ce soir. C’était cela notre jour à nous ! Oh, les bons jours ! Nous regardions jouer les meer-cats[8], oui, et le petit daim. Lorsque j’étais à Guy’s à apprendre l’état d’infirmière, comme tout cela me donnait le mal du pays !

— Mais quelle splendide vie de plein air ! dit le Capitaine.

— Où peut-on vivre ailleurs qu’en plein air ? dit Sœur Marguerite, en en contemplant vingt milles carrés d’un regard enflammé.

— Vous avez bien raison.

— Je suis fâchée de vous interrompre tous deux, dit Sœur Dorothée, qui venait de faire la conversation avec le Major canonnier. Mais le chef de train dit que nous serons prêts à partir dans quelques minutes. Le Major Devine et le Docteur Johnson sont déjà descendus.

— Très bien, ma Sœur, nous vous suivons. »

Le Capitaine se leva à contre-cœur et se dirigea vers le sentier frayé du camp au chemin de fer.

« N’y a-t-il pas d’autre chemin ? » demanda Sœur Marguerite.

Sa robe grise d’infirmière luisait telle l’aile de quelque grosse phalène.

« Non. Je vais apporter une lanterne. Il est on ne peut plus sûr.

— Ce n’est pas à cela que je pensais, dit-elle en riant ; seulement nous autres nous ne rentrons jamais par le chemin que nous avons pris pour partir, quand nous habitons le Karroo. Si quelqu’un — supposez que vous ayez renvoyé un Kaffir, ou l’ayez fait sjamboker[9] ? et qu’il vous ait vu sortir ? Il attendrait que vous reveniez sur un cheval fatigué, et alors — vous comprenez ? Mais, naturellement, en Angleterre, où la route est toute bordée de murs, c’est différent. Comme c’est drôle ! Même quand nous étions petits nous apprenions à ne jamais rentrer par le chemin que nous avions pris pour nous en aller.

— Très bien », dit le Capitaine, avec obéissance.

Cela allongeait la route, et il en était content.

« C’est une étrange sorte de femme, dit le Capitaine au Major, comme ils fumaient ensemble une pipe solitaire une fois le train parti.

Vous paraissiez le penser.

— Ma foi — je ne pouvais monopoliser Sœur Dorothée en présence de mon supérieur. De quoi avait-elle l’air ?

— Oh, nous avons découvert qu’elle connaissait des tas de gens de ma famille à Londres. C’est la fille d’un type du comté voisin de chez nous, en outre. »

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Le drapeau du Général flottait encore devant sa tente non pliée pour amuser les jumelles boërs, et les correspondants loyaux mentant télégraphiaient encore des comptes rendus de son travail quotidien. Mais le Général lui-même était allé rejoindre une armée à cent milles de là ; retirant, de temps en temps, l’escadron, le canon et la compagnie qu’il osait. Ses derniers mots aux quelques troupes qu’il laissait derrière cachaient toute la situation.

« Si vous pouvez les bluffer jusqu’à ce que nous les tournions par le nord pour leur marcher sur la queue, tout va bien. Si vous ne pouvez pas, probable qu’ils vous boufferont jusqu’au dernier. Tenez-les aussi longtemps que vous pourrez. »

C’est ainsi que le reste squelettique de la brigade resta bien clos parmi les kopjes jusqu’à ce que les Boërs, ne les voyant pas en force sur la ligne du ciel, se demandassent avec crainte s’ils n’avaient pas appris les rudiments de la guerre. Ils découvraient rarement un canon, pour la raison qu’ils en avaient si peu ; ils éclairaient par quatre et cinq en guise de troupes retentissantes et de compagnies jacassantes, et où ils voyaient un chemin trop évident ouvert à l’attaque, manquant de force pour la pousser jusqu’au bout ils regardaient ailleurs. Grande fut la colère dans le commando boër de l’autre côté de la rivière — la colère et le malaise.

« La raison est qu’ils ont si peu d’hommes, rapportaient les fermiers loyaux, tout frais rentrés de la vente de leurs melons au camp, et d’avoir porté la santé de la reine Victoria avec du bon whisky. Ils n’ont pas de chevaux — rien que ce qu’ils appellent de l’Infanterie Montée. Ils ont peur de nous. Ils essaient de nous rendre amis en nous donnant de l’eau-de-vie. Venez tirer dessus. Alors vous nous verrez nous lever et couper la ligne.

— Oui, nous savons comment vous vous levez, vous autres Coloniaux, dit le commandant boër par-dessus sa pipe. Nous savons ce qu’il est advenu de toutes vos promesses de Beaufort West et même de De Aar. Nous faisons l’ouvrage, — tout l’ouvrage, — et vous vous agenouillez avec vos curés pour prier pour notre succès. Quel bien cela fait-il ? Le Président vous a dit cent fois pour une que Dieu est de notre côté. Pourquoi aller L’embêter ? Ce n’est pas pour cela que nous vous avons envoyé des mausers et des munitions.

— Nous avons tenu prêts nos chevaux de commando pendant six mois — et le fourrage est très cher. Nous avons envoyé tous nos jeunes gens, dit un honorable membre de société locale.

— Quelques-uns ici, et quelques serviteurs là. Qu’est-ce que cela ? Vous auriez dû vous lever d’ici à la mer comme un seul homme.

— Mais vous avez été si prompts. Pourquoi n’avez-vous pas attendu jusqu’à la fin de l’année ? Nous n’étions pas prêts, Jan.

— C’est un mensonge. Tous vos gens du Cap mentent. Ce que vous voulez, c’est sauver votre bétail et vos fermes. Attendez que notre drapeau, à nous, flotte d’ici à Port Elisabeth, et vous verrez ce que vous sauverez quand le Président apprendra comment vous vous êtes levés — vous habiles gens du Cap. »

Les Bis basanés du sol regardèrent leur nez.

« Oui, c’est vrai. Quelques-unes de nos fermes sont près de la ligne. Ils disent à Worcester et dans le Paarl qu’il ne cesse d’arriver des soldats de la mer. Il faut penser à cela — au moins jusqu’à ce qu’on les ait tués. Mais nous savons qu’ils sont fort peu en face de vous ici. Traitez-les comme vous avez traité les imbéciles de Stormberg, et vous verrez comment nous pouvons tuer des rooineks[10].

— Oui. Je la connais, cette vache. Elle est toujours prête à vêler. Allez-vous-en. Je suis responsable vis-à-vis du Président — non vis-à-vis du Cap. »

Mais l’avertissement lui resta dans l’esprit, et, sans être un savant en matière stratégique, il fit un plan approprié. Le grand kopje sur lequel les Anglais avaient planté leur poste d’hélio commandait la plaine plus ou moins découverte vers le nord, mais ne commandait pas la ceinture de cinq milles de pays accidenté entre cela et les piquets anglais les plus avancés, à quelque trois milles du camp. Les Boërs s’étaient établis très confortablement parmi ces lignes de rochers et ces parcelles de brousse, et la « grande guerre » bruinait à longue portée et à plus longs affûts. Il fallait aux jeunes sangs des rooineks à tuer, et ils ne le cachaient pas.

« Écoutez, dit Jan van Staden, l’homme d’expérience, ce soir-là, à ceux de son commando qui voulaient bien lui prêter l’oreille. Vous autres jeunes gens de la Colonie, vous dégoisez fort. Allez donc déloger les rooineks de leurs kopjes ce soir. Hein ? Allez leur prendre leurs baïonnettes pour les leur planter dans le corps. Hein ? Vous n’y allez pas ! »

Il rit de leur silence autour du feu.

« Jan, Jan, dit un jeune homme d’un ton implorant, ne vous moquez pas de nous.

— Je croyais que c’était ce que vous souhaitiez si salement. Non ? Alors, écoutez-moi. Derrière nous le pâturage est mauvais. Nous avons trop de bétail ici. (Il avait été volé aux fermiers qu’on avait entendus exprimer des craintes de défaite.) Demain, suivant l’apparence du ciel, il soufflera un bon vent. Aussi, demain, de bonne heure, j’enverrai tout notre bétail nord au nouveau pâturage. Cela fera une grande poussière pour les Anglais à voir de leur hélio là-bas. (Il montra du doigt une veilleuse clignotante qui poignardait les ténèbres d’ordres à un piquet limite éloigné.) Avec le bétail nous enverrons toutes nos femmes. Oui, toutes les femmes et les chariots dont nous pouvons disposer, et les poneys boiteux et les charrettes cassées que nous avons pris à la ferme d’Andersen. Cela fera une grande poussière. La poussière de notre retraite. Comprenez-vous ?

Ils comprirent et approuvèrent, et le dirent.

« Bravo. Il y a beaucoup d’hommes ici qui veulent aller chez eux retrouver leurs femmes. J’en laisserai aller trente pour une semaine. Les hommes qui désirent le faire me parleront ce soir. (Cela voulait dire que Jan avait besoin d’argent et que le congé serait accordé sur de strictes bases d’affaires.) Ces hommes auront la garde du bétail et veilleront à ce qu’il fasse une grande poussière pendant une longue partie du chemin. Ils courront, en outre, de côté et d’autre derrière le bétail en montrant leurs fusils. De telle façon que si le vent souffle bien, ce sera notre retraite. Le bétail pâturera au delà de Koopman’s Kop[11].

— Pas de bonne eau là, grogna un fermier qui connaissait cette région. Mieux vaut continuer jusqu’à Zwartpan. Elle est toujours délicieuse, à Zwartpan. »

Le commando passa vingt minutes à discuter le point. C’était beaucoup plus sérieux que de tuer des rooineks. Puis Jan continua :

« Quand les rooineks verront notre retraite, il se peut qu’ils s’en viennent tous ensemble dans nos kopjes. Si oui, tant mieux. Mais c’est tenter Dieu que de compter sur une telle faveur. Je crois, moi, qu’ils commenceront par envoyer quelques hommes faire du scouting. (Il eut un large rictus en défigurant le mot anglais.) Dieu Tout Puissant ! Du scooting[12] ! Ils n’ont personne de ce nouveau genre de rooinek qu’ils employaient à Sunnyside. (Jan voulait parler d’un animal incompréhensible venu d’un endroit appelé Australie, de l’autre côté des mers du Sud, qui jouait aussi bien qu’eux le jeu de la guerre pour tuer.) Ils n’ont qu’un peu d’Infanterie Montée (de nouveau il employait les mots anglais). C’était jadis un régiment de Redjackets[13], aussi leurs scoots supporteront bravement qu’on leur tire dessus.

— Bravo — bravo, nous tirerons dessus, dit un blanc-bec de Stellenbosch, qui était venu sur laissez-passer comme excursionniste du Cap juste au moment de la guerre dans une ferme de la frontière, où sa tante prenait soin de son cheval et de son fusil.

— Mais si vous tirez sur leurs scoots, je vous sjambokerai moi-même, dit Jan au milieu des éclats de rire. Il faut les laisser venir tous dans les kopjes nous chercher, et je prie Dieu de ne permettre qu’aucun de vous ne soit tenté de tirer sur eux. Ils traverseront le gué en face de leur camp. Ils viendront par la route, comme cela ! (Il imita à bras pesants la façon de monter à cheval de l’Armée.) Ils suivront la route au trot comme ceci et comme cela (ici il fit serpenter son doigt rude dans la poussière) entre les kopjes, jusqu’à ce qu’ils arrivent ici, d’où ils peuvent voir la plaine, et tout notre bétail s’en aller. Puis ils s’amèneront tous bien serrés. Peut-être même fixeront-ils leurs baïonnettes. Nous serons, nous autres, ici en haut derrière le rocher — là et là. (Il désigna deux kopjes à cime plate, un de chaque côté de la route, à quelque huit cents mètres de distance.) C’est là notre place. Nous irons là avant le lever du soleil. Rappelez-vous qu’il faut avoir soin de laisser passer jusqu’au dernier des rooineks avant de commencer à tirer. Ils s’en viendront un peu sur leurs gardes d’abord. Mais nous ne tirons pas. Puis ils verront nos feux et le crottin frais des chevaux, de sorte qu’ils s’imagineront que nous avons poursuivi notre route. Ils se rejoindront, bavarderont, brandiront le doigt, et s’interpelleront dans ce charmant endroit découvert. Alors nous commençons à tirer d’au-dessus.

— Oui, mon oncle, mais si les scoots ne voient rien et qu’il n’y ait pas de coups tirés et que nous les laissions s’en retourner tout tranquillement, ils croiront que c’était une ruse. Il se peut que le gros de l’armée ne vienne pas du tout ici. Les rooineks eux-mêmes finissent par apprendre — et nous pouvons ainsi perdre jusqu’aux scoots.

— J’ai pensé à cela aussi, dit Jan avec un lourd mépris, comme le garçon de Stellenbosch lançait son trait. Si vous aviez été mon fils je vous aurais sjamboké davantage quand vous étiez un blanc-bec. Je vous mettrai, vous et quatre ou cinq autres, sur le Nek (la passe), où la route amène de leur camp dans ces kopjes-ci. Vous irez là avant qu’il fasse jour. Laissez les scoots passer, ou je vous sjambokerai moi-même. Quand les scoots reviendront après n’avoir rien vu ici, alors vous pouvez tirer dessus, mais pas avant qu’ils aient passé le Nek et soient bien sur la route pour rentrer à leur camp. Comprenez-vous ? Répétez ce que j’ai dit, pour voir. »

Le jeune homme obéissant répéta ses ordres.

« Tuez leurs officiers si vous pouvez. Sinon, cela ne fait rien, parce que les scoots courront au camp avec la nouvelle que nos kopjes sont vides. Leur poste d’hélio verra votre troupe essayer de tenir le Nek si vigoureusement — et tout ce temps-là ils verront notre poussière là-bas au loin, et ils croiront que vous êtes l’arrière-garde, et ils croiront que nous nous sauvons. Ils seront furieux.

— Oui — oui, mon oncle, nous comprenons, dirent une douzaine de voix âgées.

— Mais ce nigaud ne comprend pas. Faites silence ! Ils tireront sur vous, Niclaus, sur le Nek, parce qu’ils croiront que vous êtes là pour couvrir notre départ. Ils bombarderont le Nek. Ils se tromperont. Vous partirez alors au galop. Tous les rooineks vous courront après, ardents et pressés — peut-être, même, avec leurs canons. Ils passeront devant nos feux et le crottin frais. Ils viendront ici comme seront venus les scoots. Ils verront la plaine si remplie de notre poussière. Ils diront : « Les scoots ont dit vrai. C’est une pleine retraite. » Alors nous autres là-haut sur les rochers nous tirerons, et ce sera une sorte de nouveau Slormberg en plein jour ? Comprenez-vous maintenant ? »

Ceux du commando directement intéressés allumèrent de nouvelles pipes et discutèrent l’affaire en détail jusqu’à minuit.

Le lendemain matin les opérations commencèrent avec, si l’on peut emprunter le langage de quelques dépêches officielles, « la précision d’une machine bien graissée ».

Le poste d’hélio rendit compte de la poussière de chariots et de mouvements d’hommes armés en pleine fuite à travers la plaine au delà des kopjes. Un Colonel, nouvellement envoyé d’Angleterre, en raison de son ancienneté, lança une douzaine d’hommes d’Infanterie Montée sous le commandement d’un Capitaine. Jusqu’à il y avait un mois ils s’étaient vus dressés par un instructeur de cavalerie, qui leur avait appris les évolutions « d’attaque » au son des trompettes. Ils savaient la façon d’avancer en toutes sortes de formations connues et consacrées depuis le duc de Marlborough, à trotter, galoper, surtout à charger. Ils savaient rester à cheval interminablement, au point qu’à la fin de la journée ils pouvaient se vanter du nombre d’heures qu’ils avaient été en selle sans répit, et ils apprenaient à se réjouir dans le fracas et le pilonnement d’une troupe bien d’ensemble, et par conséquent audible à cinq milles de là.

Ils s’en allèrent au trot deux par deux le long de la route de la ferme, laquelle se traînait languissamment à travers la poussière chassée par le vent ; passèrent le gué à demi desséché pour atteindre un nek entre des collines basses et pierreuses menant dans le pays controverse. (Vrooman d’Emmaus du fond de son trou adroitement embroussaillé prit note qu’un homme portait un fusil de chasse Lee-Enfield à canon court. Vrooman d’Emmaus décida que celui qui en était le possesseur était l’officier à tuer au retour, et s’en alla dormir.) Ils ne virent rien qu’un petit troupeau de moutons et un berger kaffir qui parlait un mauvais anglais avec une curieuse facilité. Il avait entendu dire que les Boërs avaient décidé de se retirer à cause de leurs malades et de leurs blessés. Le Capitaine chargé du détachement se retourna pour regarder le poste d’hélio à quatre milles de la.

« Courez bien vite, dit l’éclair éblouissant. Retraite apparemment continue, mais engage vous assurer. Vite. »

« Ou-ui ? dit le Capitaine avec une nuance d’amertume, en s’essuyant la sueur d’un nez écorché par le soleil. Vous voulez que je revienne vous rendre compte que tout est débarrassé. S’il arrive quoi que ce soit, ce sera ma faute. S’ils s’échappent, ce sera ma faute pour avoir méprisé le signal. J’adore les officiers qui suggèrent et conseillent, et veulent se faire une réputation en vingt minutes. »

« N’en vois guère ici, sir, dit le sergent, en scrutant la cuvette nue du vallon où dansait seul un svelte tourbillon de poussière.

— Non ? nous allons continuer.

— Si nous nous mettons parmi ces montagnes à pic nous perdons contact avec l’hélio.

— Fort probablement. Trottez. »

Les monticules arrondis se changèrent en kopjes pointus, exténuants à grimper sous un soleil brûlant à quatre mille pieds au-dessus du niveau de la mer. C’est là que les éclaireurs trouvèrent leurs éperons particulièrement utiles.

Jan van Staden, après réflexion, avait accordé à la force ennemie un front de deux portées de fusil ou quatre mille mètres, et ils se tenaient à mille mètres en deçà de son estimation. Dix hommes déployés sur deux milles éprouvent le sentiment d’avoir exploré tout le globe de la terre.

Ils virent des pentes pierreuses aux crêtes peignées de broussaille, d’étroites vallées revêtues de pierre, des arêtes basses de pierre éclatée, et des touffes de brousse à tige cassante. Un vent irritant, divisé par de nombreux barrages de rochers, leur bourrait les oreilles de coups de poing et leur souffletait la joue à chaque tournant. Ils tombèrent sur un feu de camp abandonné, un peu de crottin frais, et une boîte à munitions vide brisée en éclats pour faire du feu, une vieille chaussure et un bandage usagé.

Quelques centaines de mètres plus loin sur la route un mauser en mauvais état avait été jeté dans un buisson. La lueur de son canon arracha les éclaireurs au versant de la montagne, et voici que la route, après avoir passé entre deux kopjes à cime plate, entrait dans une vallée de presque un demi-mille de large, s’élevait légèrement, et passé le nek d’une arête promettait au regard de s’étendre sur la plaine du nord, que balayait le vent.

« C’est le sauve-qui-peut, pour sûr, dit un cavalier. Voici leurs feux et leur litière et leurs fusils, et c’est là qu’ils filent. »

Il désigna par-dessus l’arête le nuage de poussière qui s’enflait sur un mille de longueur. Un vautour descendit de tout là-haut en battant des ailes, se stabilisa, et resta là suspendu sans mouvement.

« Voyez ! dit Jan van Staden du haut des rochers qui commandaient la route, à son commando dans l’expectative. Il tourne comme une roue bien graissée. Eux regardent où ils n’ont que faire de regarder, sauf ici où ils devraient regarder des deux cotés, ils regardent notre retraite — droit devant eux. C’est trop tenter les nôtres. Pourvu que personne ne tire sur eux. »

« Voilà bien ce qui en est, dit le Capitaine, en essuyant les verres de ses jumelles. Les Boërs en fuite. Je m’attends à ce qu’ils trouvent leur principale ligue de retraite vers le nord menacée. Nous allons retourner raconter cela au camp. »

Il fit faire demi-tour à son poney, et son œil fouilla le kopje à cime plaie qui commandait la route. Les pierres de son arête semblaient empilées avec moins d’insouciance que n’y met la Nature.

« Ce serait un sacré vilain endroit s’il était occupé — et cet autre aussi. Ces rochers-là ne sont pas à cinq cents mètres de la route, ni l’un ni l’autre. Continuez, sergent, je vais allumer une pipe. »

Il se pencha sur le fourneau, et par-dessus son allumette flambante loucha sur le kopje. Une pierre, un petit galet brun arrondi sur la lèvre d’un autre, semblait imperceptiblement bouger. Les cheveux courts de son cou grattèrent son col.

« Je vais prendre un autre coup d’œil de leur retraite », cria-t-il au sergent, étonné de l’assurance de sa propre voix.

Il balaya la plaine, et, tout en tournant, arrêta les verres un instant sur le sommet du kopje. Une fissure entre les rochers était rosâtre, là ou le bleu du ciel eût dû se montrer. Ses hommes, disséminés le long de la vallée, pesaient lourdement sur leurs montures — il ne leur venait pas à l’idée de mettre pied à terre. Il entendait le craquement des cuirs comme un homme changeait de position. Une rafale impatiente souffla à travers la vallée et fit jacasser les fourrés. De tous côtés les montagnes dans l’expectative se dressaient muettes sous le bleu pâle.

« Et nous avons passé à un quart de mille de ces gens-là. Nous sommes baisés ! » Le cœur ballant à grands coups ralentit de vitesse, et le Capitaine se mit à penser clairement — si clairement que les pensées semblaient des choses solides. « C’est la prison de Pretoria pour nous tous. Peut-être cet homme n’est-il qu’un guetteur, après tout. Il faudra détaler ! Et c’est moi qui les ai menés là-dedans !… Imbécile ! dit son autre lui-même, au-dessus du battement du sang dans ses tympans. S’ils pouvaient vous canarder tous de là-haut ? pourquoi n’ont-ils pas déjà commencé ? Parce que vous êtes l’appât pour le reste de l’attaque. Ils n’ont pas besoin de vous pour le moment. Il faut vous en retourner pour amener les autres se faire tuer. S’en retourner ! Ne détache pas d’homme, ou cela leur sera suspect. S’en retourner tous ensemble. Dis au sergent que vous vous en allez. Il y en a là-haut qui comprendront l’anglais. Dis-le tout haut ! Puis retourne-t’en avec les nouvelles — les vraies nouvelles. »

« Le pays est tout entier libre, sergent, cria-t-il. Nous allons retourner le dire au Colonel. »

Il ajouta avec un rictus idiot :

« C’est une bonne route pour les canons, ne croyez-vous pas ? »

« Entendez-vous ? dit Jan van Staden en empoignant le bras d’un burgher. Dieu est avec nous aujourd’hui. Ils vont amener leurs petits canons derrière tout. »

« À volonté. Inutile de rendre les chevaux fourbus. Nous en aurons besoin pour la poursuite plus tard, dit le Capitaine. Hé là, regardez-moi ce vautour ! À quelle distance le croyez-vous ?

— Pourrais pas dire, sir, dans cet air sec. »

L’oiseau fondit dans la direction du second kopje à cime plate, mais soudain frissonna de l’aile de côté et s’éloigna d’un glissement, suivi par le regard intense du Capitaine.

« Et ce kopje, en outre, en est tout bonnement farci, dit-il, le sang aux joues. On ne peut plus sûrs sont-ils que nous prendrions cette route — et qu’alors ils nous auraient jusqu’au dernier ! Ils vont nous laisser passer pour aller chercher les autres. Mais il ne faut pas qu’ils sachent que nous savons. Ma parole, ils ne font pas grand cas de nous ! Je ne leur en veux pas. »

La finesse du piège ne le frappa que plus tard.

Le long de la piste cahotaient une douzaine d’hommes bien équipés, qui riaient et bavardaient — cible à faire venir l’eau à la bouche d’un pieux burgher. Par trois fois leur Capitaine leur avait formellement dit qu’ils devaient marcher à volonté, ce qui fit qu’un troupier se mit à fredonner un air ramassé dans les rues du Cap.

Vat jou goet en trek, Ferriera,
Vat jou goet en trek ;
Jannie met de hoepel bein, Ferriera,
Jannie met de hoepel bein !

Puis avec un sifflement :

Zwaar draa — allé en de ein kant —

Le Capitaine, dont la pensée marchait furieusement, s’aperçut que ses idées retournaient à un camp, dans le Karroo, des mois auparavant ; à une locomotive qui avait fait halte dans ce désert, et à une femme brune, prématurément grisonnante — une femme extraordinaire… Oui, mais dès qu’ils auraient laissé le kopje à cime plate derrière son voisin, il faudrait se hâter de revenir faire son rapport… Une femme aux yeux gris et aux cils noirs… Les Boërs seraient probablement massés sur ces deux kopjes. Quand donc oser prendre le petit galop… Une femme au parler étrangement cadencé… Il n’y avait pas plus de cinq milles pour rentrer par la route directe —

« Même quand nous étions enfants nous apprenions à ne pas retourner par le chemin que nous avions pris pour venir. »

La phrase lui revint, criée d’elle-même, si clairement qu’il se retourna pour voir si les éclaireurs avaient entendu. Les deux kopjes à cime plate derrière lui étaient cachés par une longue arête. Le camp était situé en plein sud. Il n’avait qu’à suivre la route du Nek — une brèche, non explorée, se rappelait-il maintenant, entre les deux montagnes.

Il fit tourner ses hommes pour remonter une longue vallée.

« Faites excuse, sir, ce n’est pas notre route ! dit le sergent. Une fois qu’on a passé cette montée, tout droit, on arrive en contact direct avec l’hélio, sur ce bout de route plat où ils nous ont héliographié en sortant.

— Mais nous n’allons pas entrer en contact avec eux pour le moment. Venez, et venez vite.

— Qu’est-ce que cela signifie ? dit un soldat à l’arrière. Pourquoi est-ce qu’il fait ce détour ? Nous ne serons pas rentrés avant des heures et des heures.

— Venez, les hommes. De l’éperon, et en avant d’un petit galop, quand le diable y serait », cria le Capitaine derrière lui.

Deux heures durant de gorge parcheminée il tint l’ouest-quart-sud-ouest, de plus en plus loin du Nek, en se cassant la tête sur une boussole déjà affolée par le minerai de fer des montagnes, puis tourna sud-est à travers une éruption de montagnes basses loin étendues dans le coude rentrant de la rivière qui enveloppait le talus gauche du camp.

À huit milles à l’est l’étudiant de Stellenbosch s’était faufilé sur les rochers au-dessus du Nek pour dire un mot à Vrooman d’Emmaus. La base du plan semblait s’être écroulée avec au moins une partie de leur programme ; car le détachement en découverte n’était plus en vue.

« Jan est un habile homme, dit-il à son compagnon, mais il ne songe pas que les rooineks eux-mêmes peuvent apprendre. Peut-être ces éclaireurs auront-ils vu le commando de Jan, et peut-être retourneront-ils avertir les rooineks. C’est pourquoi je pense qu’il aurait dû tirer sur eux avant de les laisser arriver au Nek, et bien s’assurer qu’il n’en était parti qu’un ou deux. Cela aurait rendu les Anglais furieux, et ils s’en seraient venus par le découvert se faire tuer par centaines. Puis quand nous nous serions sauvés, ils seraient venus derrière nous sans réfléchir. Si l’on peut faire se presser les Anglais, jamais ils ne réfléchissent. Jan pour une fois s’est trompé.

— Couchez-vous, et priez pour qu’on ne vous ait pas vu du poste d’hélio, grogna Vrooman d’Emmaus. Vous jouez des bras et ruez des jambes comme un rooinek. Quand nous rentrerons je le dirai à Jan, et il vous sjambokera. Tout va bien se passer cependant. Ils vont aller avertir les autres, qui vont se précipiter par ce Nek même. Alors nous pouvons tirer. Maintenant couchez-vous tranquille et attendez. »

« V’la qui n’est pas dans une musette. Nous avons quitté le camp comme qui dirait par la grand’porte. Et i’ nous a fait prendre qué qu’chose comme détour, j’vous en fous mon billet, dit un soldat ruisselant de sueur, en descendant de cheval derrière les lignes de l’infanterie. »

« Avez-vous vu notre hélio ? (C’était le Colonel, échauffé d’être descendu au pas de course du poste d’hélio.) Il y avait un tas de Boërs à vous attendre sur le Nek ? Nous les avons vus. Nous avons essayé de vous atteindre avec l’hélio, pour vous dire que nous arrivions à votre secours. Puis nous avons vu que vous ne reveniez pas par ce bout de route plat par où nous avions signalé que vous étiez partis, et nous nous sommes demandé pourquoi. Nous n’avons pas entendu le moindre coup de fusil.

— J’ai fait un détour, sir, et suis rentré par une autre route, dit le Capitaine.

— Par une autre route ! (Le Colonel haussa les sourcils.) Peut-être ne savez-vous pas, sir, que les Boërs ont été en pleine retraite ces dernières trois heures, et que ces gens sur le Nek étaient simplement une arrière-garde mise là pour nous retarder un bout de temps. On voyait cela comme on voulait d’ici. Votre devoir, sir, était de les prendre sur l’arrière, et alors nous aurions pu les balayer de côté. La retraite boër a duré toute la matinée, sir, — toute la matinée. Vous avez été envoyé pour voir si le front était libre et rentrer sur-le-champ. Tout le camp a été sous les armes pendant trois heures, et au lieu de faire votre ouvrage vous vous en allez vagabonder tout par l’Afrique avec vos éclaireurs pour éviter une poignée de Boërs embusqués ! Vous auriez dû renvoyer un homme sur-le-champ, — vous auriez dû. — »

Le Capitaine descendit de son cheval avec roideur.

« Dans le fait, dit-il, je ne tenais pas pour sûr qu’il n’y avait plus de Boërs sur le Nek, et j’en ai fait le tour en cas que cela fût. Mais je sais, oui, que les kopjes de l’autre côté du Nek sont simplement grouillants de Boërs.

— Absurde. Nous pouvons voir tout ce qu’il y en a battre en retraite là-bas.

— Il va sans dire que oui. Cela fait partie de leur tactique, sir. Je les ai vus couchés au sommet de deux kopjes qui commandent la route, là où elle entre dans la plaine de l’autre côté. Ils nous ont laissés venir voir, et ils nous ont laissés partir pour raconter que le pays était libre et vous ramener. À présent ils vous attendent. Toute la chose n’est qu’un piège.

— Et vous vous attendez à ce qu’un officier de mon expérience croie cela ?

— Comme il vous plaira, sir, dit le Capitaine d’un air las. Ma responsabilité prend fin avec mon rapport. »


UN PILOTE NON QUALIFIÉ


Ce conte a pour sujet quelque chose qui se passa il y a pas mal d’années dans le Port de Calcutta, avant qu’on fît usage de la télégraphie sans fil sur les navires, et qu’hommes et gamins fussent moins faciles à rattraper une fois sur l’un d’eux. Il n’est pas destiné à montrer que quiconque aimerait, à son avis, devenir éminent dans ce qu’il entreprend, le peut d’un coup de baguette ; mais il prouve le bien-fondé du vieux dicton suivant lequel si l’on veut quelque chose avec assez de cran et si l’on est disposé à payer ce quelque chose ce qu’il vaut, en général on s’en fait le maître. Si l’on n’arrive pas à ce qu’on veut, c’est signe qu’on ne l’a pas sérieusement voulu, ou qu’on a essayé de barguigner sur le prix.

Il n’est guère de pilote qui ne vous dise que son travail est beaucoup plus difficile qu’on ne l’imagine ; mais les Pilotes du Hugli savent qu’ils ont une centaine de milles du plus dangereux fleuve de la terre à leur courir entre les mains — le Hugli entre Calcutta et le Golfe du Bengale — et ils ne disent rien. Leur service est trié et tamisé avec autant de soin que le banc de la Cour Suprême, car un juge ne peut que pendre l’homme qu’il ne faut pas, ou faire passer une mauvaise loi ; tandis qu’un pilote négligent peut perdre un navire de dix mille tonnes équipage et chargement en moins de temps qu’il n’en faut pour battre en arrière.

Il y a fort peu de chances pour quoi que ce soit d’échapper une fois que le bateau touche dans le courant furieux du Hugli, chargé de toute la vase grasse des champs du Bengale, où les sondages varient de deux pieds entre les marées, et de nouveaux chenaux se font et défont en une saison de pluies. Les hommes ont livré bataille au Hugli pendant deux cents ans, tellement qu’aujourd’hui le fleuve possède un vaste édifice, avec départements du dessin, du cadastre et du télégraphe, consacré à son service privé, aussi bien qu’un corps de gardiens, qu’on appelle les Commissaires du Port.

Eux et leurs officiers gouvernent tout ce qui flotte depuis le Pont du Hugli jusqu’à la dernière bouée au Récif des Pilotes, à cent quarante milles de là, tout au large dans le Golfe du Bengale, où les steamers commencent par ramasser les pilotes au brick des pilotes.

Un pilote du Hugli n’apporte pas volontiers des journaux à bord pour les passagers, ni ne grimpe aux flancs du navire par la pluie, en se balançant sur des échelles de corde. Il se présente dans ses plus beaux habits, avec un serviteur indigène ou un aide-pilote pour prendre soin de lui, et se conduit en homme qui peut gagner deux ou trois mille livres par an au bout de vingt années d’apprentissage. Il a de beaux appartements au Bureau du Port de Calcutta, et s’en tient en général à la société des gens de son métier ; car, bien que le télégraphe rende compte quotidiennement des sondages les plus importants du fleuve, il y a beaucoup à apprendre des frères pilotes entre chaque tournée.

Il faut à quelques millions de tonnes de fret trouver leur route pour aller à Calcutta et en revenir tous les douze mois, et à moins que le Hugli ne soit surveillé d’aussi près que son cornac surveille un éléphant, il y a lieu de craindre qu’il ne s’envase, comme il s’est envasé autour des vieux ports hollandais et portugais à vingt et trente milles derrière Calcutta.

C’est pourquoi le Service du Port sonde, cure et drague le fleuve, et bâtit des éperons et des tas de systèmes pour amadouer les courants, et étiquète toutes les bouées de leurs justes lettres, et veille aux sémaphores et aux phares, et aux signaux de tempête par cylindre, boule et cône ; et les pilotes du Hugli font le reste ; mais en dépit de tout soin et summum d’attention, le Hugli avale son bateau ou deux bon an mal an. La venue de la télégraphie sans fil elle-même ne lui gâte pas l’appétit.

Lorsque Martin Trévor eut servi sur le fleuve depuis son enfance ; lorsqu’il se fut élevé jusqu’au grade de Pilote Major, ayant qualité pour amener à Calcutta les plus gros bateaux ; lorsqu’il n’eut pensé que pilotage du Hugli toute sa vie et parlé de rien que pilotage du Hugli à personne autre qu’à des pilotes du Hugli, il fut profondément surpris et tout autant indigné que son fils unique décidât d’embrasser la profession de son père. Mme Trévor était morte alors que le jeune garçon était tout enfant, et, à mesure qu’il grandissait, Trévor, lorsque son affaire lui en laissait le loisir, remarqua que le gaillard était souvent au bord du fleuve — guère l’endroit, dit-il, pour un garçon bien élevé. Mais comme il n’était pas souvent a la maison, et que la tante qui prenait soin de Jim ne pouvait naturellement pas le suivre dans ses retraites de prédilection, qu’en outre Jim n’avait pas l’ombre d’intention de renoncer aux vieux amis qu’il avait là, rien que d’inefficaces grognements ne sortit de la remarque. Plus tard, Trévor ayant eu l’occasion de lui demander s’il pouvait comprendre quelque chose aux bateaux en vue, Jim répondit en dévidant la liste de tous les pavillons d’armateur aux mouillages, y compris un surcroît de renseignements sur leur tonnage et leurs capitaines.

« Tu finiras mal, Jim, dit Trévor. Ce n’est pas l’affaire des garçons de ton âge de perdre leur temps à ces choses-là.

— Oh, Pedro du Foyer du Marin dit qu’on ne saurait commencer trop tôt.

— Commencer quoi, s’il te plaît ?

— À piloter. J’ai presque quatorze ans maintenant, et — et je sais où sont la plupart des navires sur le fleuve, et je sais ce qu’il y avait hier de l’autre côté de la Barre de Mayapour, et je suis descendu à Port Diamant — oh, une centaine de fois déjà, et j’ai —

— Tu iras à l’école, mon garçon, apprendre ce qu’on t’y enseigne, et tu deviendras quelque chose de mieux que pilote, dit le père, qui voulait voir Jim entrer dans le Service Civil Subalterne, mais qui tout aussi bien aurait pu dire à un marsouin beluga du fleuve de prendre terre et de se mettre à vivre comme une poule. Jim se retint de parler ; il avait remarqué que tous les meilleurs pilotes du Service du Port le faisaient, et consacra sa jeune attention ainsi que tout son temps de reste au Fleuve qu’il chérissait. Il avait vu les jeunes gentlemen bien élevés du Service Civil Subalterne, et il les appelait d’un nom aussi indigène que grossier pour « commis ».

Il devint aussi connu que le Bankshall[14] lui-même ; et la Police du Port le laissa faire l’inspection de ses chaloupes, et les capitaines de remorqueurs avaient toujours une place pour lui à leurs tables, et les seconds des grands dragueurs à vapeur avaient coutume de lui montrer comment les machines fonctionnaient, et il était certains bateaux indigènes que Jim en pratique possédait ; et il étendait son patronage jusqu’au chemin de fer qui va à Port Diamant, à quarante milles en aval du fleuve. Au temps jadis presque tous les navires de la Compagnie des Indes avaient coutume d’opérer leur déchargement à Port Diamant, à cause des bancs de sable d’amont, mais aujourd’hui les navires remontent droit à Calcutta, et ils n’ont là que quelques « corps morts » pour les bâtiments en détresse, un service de télégraphie, et un capitaine de port, qui était un des plus intimes amis de Jim.

Il restait au Bureau l’oreille ouverte aux sondages des bancs de sable au fur et à mesure qu’on en rendait compte chaque jour, et attentif aux mouvements des steamers montants et descendants (un bateau entrait-il dans le fleuve ou en sortait-il sans qu’il le sût, que Jim éprouvait le sentiment de quelque perte irréparable), et quand les grands paquebots aux lignes de hublots flamboyants s’amarraient pour la nuit dans Port Diamant, Jim s’en allait à la rame d’un navire à l’autre dans la visqueuse atmosphère de feu et le bourdonnement des moustiques écouter respectueusement tandis que les pilotes conféraient sur les us et coutumes des steamers.

Une fois, et ce fut un régal, son père remmena en aval tout à fait dehors aux Sandheads et au brick des pilotes qui est là, et Jim eut la joie du mal de mer comme le bateau tanguait dans le Golfe. Le bonheur d’être, toutefois, consistait à remonter sur un remorqueur ou un bateau de police de Port Diamant à Calcutta, au delà des « James and Mary », ces sables terribles baptisés du nom d’un bateau royal qu’ils avaient englouti deux cents ans auparavant. Ils sont formés par deux rivières qui se jettent dans le Hugli à six milles l’une de l’autre et déversent leur propre vase à travers la vase du courant principal, de sorte qu’avec chaque changement de temps et de marée les sables se déplacent et se modifient sous l’eau tels des nuages dans le ciel. Ce fut ici (les histoires sonnent beaucoup plus gravement à l’oreille lorsqu’on les raconte dans le remous et le grondement des eaux limoneuses) que la Comtesse de Stirling, quinze cents tonnes, toucha et chavira en dix minutes, et un steamer de deux mille tonnes en deux, et un bateau de pèlerins en cinq, et un autre steamer littéralement en un instant, retenant sous lui ses hommes avec les mâts et les haubans tandis qu’il s’abandonnait. Un bateau touche-t-il sur les « James and Mary », que le fleuve le terrasse et l’ensevelit, et que les sables tremblant tout autour s’étendent sous l’eau et prennent de nouvelles formes au-dessus du cadavre.

Le jeune Jim s’allongeait à l’avant du remorqueur et regardait les bouées tendues ruer et suffoquer dans le courant couleur de café, tandis que de la rive les sémaphores et les pavillons signalaient combien il y avait d’eau dans le chenal, jusqu’au jour où il apprit que les hommes qui ont affaire aux hommes peuvent se permettre d’être insouciants, à condition que leurs semblables soient comme eux ; mais que les hommes qui ont affaire aux choses n’osent se relâcher un instant. « Et c’est justement la raison », lui dit une fois le vieux Mac Ewan, « pour laquelle les « James and Mary » sont la partie la plus sûre du fleuve, et il fit avancer le grand Bandoorah noir, qui tire vingt-cinq pieds d’eau, à travers le Gat Oriental, un turban de blanche écume roulé autour du brion et l’hélice battant avec autant d’assurance que son propre cœur.

Si Jim ne pouvait s’échapper jusqu’au fleuve y avait toujours le grand, frais Bureau du Port, où l’on mettait la dernière main aux sondages, et où l’on dessinait les cartes, et encore la salle des Pilotes, où il pouvait s’étendre sur une chaise longue et écouler tranquillement ce qu’on disait à propos du Hugli ; et il y avait la bibliothèque, où si vous aviez de l’argent vous pouviez acheter des cartes et des bouquins de renseignements en vue du temps où vous auriez à naviguer pour de bon sur les lieux mêmes. Ce fut excessivement dur pour Jim de retenir par cœur la liste des Rois Juifs, et il était plus qu’incertain quant à la fin du verbe audio si on le suivait assez loin au bas de la page, mais il pouvait garder dans sa tête les sondages de trois chenaux sans les mêler, et, ce qui est plus embrouillant, les changements de numéro dans les bouées depuis le Bief du Jardin jusqu’à Sangor, aussi bien que la plus grande partie du Calcutta Telegraph, le seul journal qu’il lût.

Par malheur, on ne saurait étudier le Hugli sans argent, fût-on le fils du plus célèbre des pilotes du fleuve, et dès que Trévor eut compris a quoi son fils passait son temps, il lui coupa son argent de poche, dont Jim recevait une fort généreuse ration. En cette extrémité Jim tint conseil avec Pedro, le mulâtre couleur de pruneau du Foyer du Marin, et Pedro était un homme pervers et intrigant. Il présenta Jim à un Chinois, à Muchuatollah, endroit assez peu plaisant par lui-même, et le Chinois qui répondait au nom de Erh-Tze, quand il n’était pas en train de fumer l’opium, causa affaire une heure durant en jargon anglo-chinois avec Jim. Il n’était pas un mot de cette affaire, du premier au dernier, qui ne défiât toutes les lois du fleuve, mais elle intéressa Je jeune garçon.

« Supposons que vous acceptiez. Capable de le faire ? » finit par demander Erh-Tze.

Jim fit l’examen de ses chances. Une jonque, il le savait, tirait onze pieds d’eau environ et les droits réguliers pour un pilote qualifié, vers la sortie jusqu’aux Sandheads, auraient été de deux cents roupies. D’une part il n’était pas qualifié, aussi n’osait-il demander plus que la moitié. Mais, d’autre part, il était on ne peut plus certain de recevoir de son père la plus cinglante raclée de sa vie pour avoir piloté sans brevet, sans compter ce que les autorités du Port pourraient lui faire. Aussi demanda-t-il cent soixante-quinze roupies, qu’Erh-Tze réduisit à cent vingt. Le chargement de sa jonque valait au bas mot de soixante-dix à cent cinquante mille roupies, dont une bonne partie consistait en un énorme fret sur les cercueils de trente ou quarante Chinois morts, qu’il emmenait se faire enterrer dans leur pays natal.

Un Chinois riche paiera tout ce qu’on voudra pour ce genre de service, et suivant une superstition ils croient que le fer des bateaux à vapeur est mauvais pour la santé spirituelle de leurs morts. La jonque d’Erh-Tze s’était traînée de Singapour, via Penang et Rangoon, à Calcutta, où Erh-Tze avait reculé devant les droits de pilotage. Cette fois-ci il allait s’en aller à prix réduit avec Jim, qui, Pedro tint à le lui dire, valait tous les pilotes, et était des tas meilleur marché.

Jim connaissait quelque chose des façons de faire des jonques, mais il n’était pas préparé, lorsqu’il s’en vint ce soir-là avec ses cartes, à la confusion de marchandises, de coolies, de cercueils, de fourneaux d’argile, et autres choses qui jonchaient les ponts. Il eut assez de bon sens pour haler le gouvernail de quelques pieds, car il savait qu’un gouvernail de jonque s’en va loin sous la quille, et il accorda un pied d’extra à l’estimation que fit Erh-Tze de la profondeur de la jonque. Sur quoi ils gagnèrent tout chancelants le milieu du courant dès le matin, et jamais la ville de sa naissance n’avait paru si belle que lorsqu’il craignit de ne la revoir jamais.

En descendant le « Bief du Jardin » il s’aperçut que la jonque répondait au gouvernail si on le poussait assez loin, et qu’elle avait un bon, quoique chinois, sentiment de la voile. Il se chargea de la barre en postant trois Chinois de chaque côté d’elle, et, se tenant debout un peu en avant, rassembla leurs queues dans ses mains, trois à droite, trois à gauche, comme s’il se fût agi des tire-veilles d’une embarcation à rames. Erh-Tze en sourit presque ; il sentit qu’il en avait pour son argent, et prit un joli petit bambou poli pour tenir ses hommes attentifs, car ce n’était pas le moment, déclara-t-il, d’apprendre de l’anglo-chinois à l’équipage. Plus ils pouvaient faire avancer la jonque, mieux elle gouvernait, et dès qu’il éprouva quelque confiance en elle, Jim ordonna que les voiles, raides et bruissantes, fussent hissées de plus en plus tendues. Il ne connaissait pas leurs noms — au moins pas un nom de nature à intéresser un Chinois — mais Erh-Tze n’avait pas battu les eaux de l’Archipel Malais toute sa vie pour rien. Il s’avança en se dandinant avec son bambou, et les choses s’élevèrent telles des incantations orientales.

D’aussi bonne heure qu’ils fussent sur le fleuve, un gros pétrolier américain se trouvait en tête à la remorque, et lorsque Jim l’aperçut dans le brouillard levant il en bénit le Ciel. Ce bateau devait avoir pour le moins un tirant de dix sept pieds, et s’il pouvait gouverner à coté de lui, ils étaient sauvés. Il est plus facile de courir du haut en bas des « James and Mary » dans un bateau policier manœuvré par autrui que de pousser une vieille jonque à la bouche dure à travers les mêmes sables tout seul, avec la certitude d’une raclée si vous en sortez vivant.

Jim riva ses yeux sur l’Américain, et s’aperçut qu’à Foultah il abandonnait son remorqueur et descendait le fleuve sous voile. Il faillit en pousser des vivats, car il savait que le nombre des pilotes qui offraient de manœuvrer un bateau à travers les « James and Mary » était strictement limité. « Si ce n’est pas Papa, c’est Dearsley », dit Jim, « et Dearsley est descendu hier avec le Bancoora, donc c’est Papa. Si j’étais rentré à la maison hier soir au lieu d’aller chez Pedro, je l’aurais vu. Il doit avoir eu son bateau promptement, mais Papa est un homme très prompt. » Sur quoi Jim réfléchit que l’on courrait sur le brick des pilotes une corde à nœuds, qui piquait comme guêpe ; mais cette pensée, il la chassa comme incompatible avec la dignité d’un pilote officiant, qui n’avait qu’à incliner la tête pour mettre en mouvement le bambou d’Erh-Tze.

Au moment où l’Américain évoluait vers eux, juste avant les Sables de Foultah, Jim le fouilla de sa longue-vue, et vit son père sur la dunette, un cigare non allumé entre les dents. Ce cigare, Jim le savait, serait fumé de l’autre côté des « James and Mary », et Jim se sentit si bien à l’abri et heureux qu’il alluma un cigare pour son propre compte. Ce genre de pilotage était un jeu d’enfant. Son père ne pouvait commettre une erreur, le tentât-il ; et Jim, ses six queues obéissantes dans les deux mains, eut loisir d’admirer l’art parfait qui présidait à la manœuvre de l’Américain — comment le navire pointait son beaupré d’un air de sarcasme à un banc caché, comme pour dire : « Pas aujourd’hui, merci, mon cher », et fléchissait le genou amoureusement devant une bouée comme pour dire : « Vous êtes, vous, une délicieuse personne, en tous cas », et pivotait sur le talon dans un battement d’ailes et un frou-frou, et un essor lent et soutenu, quelque chose comme une femme bien habillée qui, du bout de la lorgnette, fait le tour du théâtre.

Ce n’était pas commode de tenir la jonque près de lui, quoique Erh-Tze arrangeât tout ce qui était quelque peu arrangeable, et usât on ne peut plus généreusement de son bambou. Étaient-ils presque sous son étambot et un peu à sa gauche, que Jim, caché derrière une voile, se sentait chaud et heureux de la tête aux pieds en pensant aux milliers de choses de la marine et du pilotage qu’il savait. Restaient-ils à plus d’un demi-mille en arrière, qu’il éprouvait un sentiment de froid et de misère en pensant aux millions de choses qu’il ne savait pas ou dont il n’était pas sûr. Ainsi descendaient-ils, Jim gouvernant près de son père, tournant après tournant, passé la Barre de Mayapour, les sémaphores sur chacune des rives signalant dûment la profondeur d’eau, à travers le Gat Oriental, et autour des Bosses de Makoaputti, et dans et hors de vingt endroits chacun plus passionnant que le dernier, et Jim en faillit arracher de joie les six queues lorsque le dernier des « James and Mary » eut disparu à l’arrière et que voilà qu’ils marchaient à travers Port Diamant.

De là à l’embouchure du Hugli les choses ne sont pas aussi mauvaises — au moins, c’était ce que Jim pensait, et il persévéra jusqu’à ce que la houle venant du Golfe du Bengale fît tanguer et s’ébrouer la vieille jonque, et que le fleuve s’élargît en la mer intérieure, semée d’îles pas plus hautes que d’un pied ou deux. L’Américain se débarrassa de la jonque dès qu’ils furent au delà de Kedgeree, et la nuit vint et le fleuve parut tout grand et désolé, au point que Jim s’empressa de mettre l’ancre quelque part dans l’eau grise, avec le Feu de Sangor tout là-bas au large vers l’est. Il n’était pas un mètre du Hugli pour lequel il ne professât un grand respect, et il n’avait nul désir de se trouver sur le Sable de Gasper ou toute autre petite barre. Erh-Tze ainsi que l’équipage applaudirent fort à ce trait de connaissance de la mer. Ils n’installèrent pas de quart, n’allumèrent pas de feux, et incontinent allèrent se coucher.

Jim s’étendit entre un cercueil de laque rouge et noir et un petit cochon vivant dans un panier. Dès qu’il fit jour il se mit à étudier sa carte de l’embouchure du Hugli, et à tâcher de découvrir où il pouvait bien se trouver dans le fleuve. Il décida de ne pas s’exposer et d’attendre un autre navire à voiles afin de sortir à sa suite. Sur quoi il fit un énorme déjeuner, de riz et de poisson bouilli, tandis qu’Erh-Tze allumait des pétards et brûlait du papier doré en offrande au Joss qui les avait sauvés jusque-là. Après quoi ils levèrent leur ancre grossière et dégradée, et se mirent à la suite d’un gros ventru de voilier de fer à quatre mâts, lourd comme une charretée de foin.

La jonque, qui était en vérité un bateau fort sensible au temps, et pouvait avoir débuté dans l’existence en qualité de pirate à son compte en Annam quarante ans plus tôt, suivit sous petite voilure ; car le quatre-mâts n’entendait courir aucuns risques. Il était dans les mains de Mac Ewan, et allait se dandinant telle une poule couveuse, faisant à chaque banc de larges concessions. Tout cela se passait près du Feu Flottant le plus éloigné, à quelque cent vingt milles de Calcutta, et manifestement en pleine mer.

Jim connaissait l’appétit du vieux Mac Ewan, et l’avait souvent entendu se glorifier d’amener son bateau au brick des pilotes presque à l’heure des repas, aussi raisonna-t-il que si le brick des pilotes était abordable (et Jim lui-même n’avait pas ombre d’idée où il était), Mac Ewan le trouverait avant une heure de l’après-midi.

Celait par un jour flambant de chaleur, et Mac Ewan poussa pas à pas le quatre-mâts jusqu’au « Récif des Pilotes » avec le peu de vent qui restait, et pour certain le brick des pilotes se trouvait là, et Jim sentit des frissons lui grimper dans le dos tandis qu’Erh-Tze lui payait ses cent vingt roupies et qu’il s’en allait par-dessus bord dans certain petit canot décrépit de la jonque. Mac Ewan quittait le quatre-mâts dans une longue, cinglante baleinière, d’aspect pimpant et coquet, et Jim pouvait voir que se manifestait parmi les pilotes, sur le brick, une certaine dose d’émotion. Il y avait là aussi son père. Les misérables bateliers chinois poussaient de bien misérable façon, et Jim se sentit sale et tout honteux lorsqu’il entendit le cliquetis des avirons de Mac Ewan le long du bord, et Mac Ewan dire : « James Trévor, je vous demanderai de vous mettre le long de moi. »

Jim obéit, et du coin d’un œil regarda les favoris courroucés de Mac Ewan se dresser tout autour de sa face, laquelle s’empourpra.

« Et comment se fait-il que vous enfreigniez les règlements du Pôôrt de Calcutta ? Avez-vous conscience des amendes et des peines de prison que vous avez encourues ? » commença Mac Ewan.

Jim ne dit mot. Il n’y avait pas grand’chose à dire pour le moment, et Mac Ewan rugit à tue-tête :

« Eh, l’homme, vous vous êtes fait passer pour un pilote du Hugli, et c’est comme si l’on disait que vous vous êtes fait passer pour MOI ! Qu’est-ce que ce sauvage là-bas vous a donné pour honoraires ?

— Cent vingt, dit Jim.

— Et de quelle foutue façon vous êtes-vous tiré des « James and Mary » ?

— Papa, fut-il répondu. Il est descendu par la même marée et je — nous — avons gouverné à côté de lui. »

Mac Ewan siffla et suffoqua, peut-être était-ce de colère.

« Vous vous êtes fait un masque de votre père, alors ? Jim, mon petit gaillard, je crains qu’il ne vous en cuise. »

L’embarcation crocha aux chaînes du brick, et Mac Ewan dit, en mettant le pied sur le pont avant que Jim pût parler :

« Vous avez là-bas un petit assez entreprenant, Trévor. Vous feriez aussi bien de le faire entrer dans la véritable affaire, sans quoi un de ces beaux jours il jouera le rôle de pilote avant d’y être autorise, et fera couler des jonques dans la passe. Il a amené cette jonque là-bas la nuit dernière. Si vous n’avez pas d’autres intentions, je pense à le prendre pour mon petit à moi, car il n’y a pas à nier que c’est un gaillard plein de ressources — tout ourson mal léché qu’il paraisse,

— Cela, repartit Trévor, en étendant la main vers l’oreille gauche de Jim, c’est chose à quoi l’on peut remédier. »

Et il le fit descendre.

La petite corde à nœuds que l’on conserve sur le brick des pilotes pour des besoins généraux fit son devoir, mais quand tout fut fini Jim n’était plus mal léché. Il était la propriété de Mac Evan, destiné à être enrôlé sous le régime des lois du Port de Calcutta, et une semaine plus tard, lorsque s’en vint l’Ellora, il dégringola par-dessus le bord du brick des pilotes avec le sac à main de cuir glacé de Mac Ewan, un rouleau de cartes marines et un petit sac personnel, et se laissa tomber à l’arrière de la yole des pilotes, en imitant fort honorablement la façon de s’asseoir lente et balancée et la courbure d’épaules de Mac Ewan.


LE DON DE WILLIAM


Son Chef Scout et ses camarades, qui différaient d’avis sur plusieurs points, s’accordaient en une conviction — que William Glasse Sawyer était, sans conteste, le plus « bon à rien », non seulement de la Troupe des Pélicans, qui habitait les solitudes du 47e Postal District, London, S. E., mais du corps entier des Boy Scouts à travers le monde.

Personne, à part un oncle féroce qui était en outre vernisseur, ne semblait avoir la responsabilité de ses débuts. Suivant une légende, il avait été inscrit comme Louveteau, à l’âge de huit ans, sous la direction de Miss Doughty, que l’oncle avait soit achetée soit terrorisée pour l’accepter ; et au bout de six mois Miss Doughty, confessant qu’elle ne pouvait rien en faire, se retira dans les landes du Yorkshire pour y tenir école. Il existe aussi un ex-louveteau rouquin de cette troupe-là (aujourd’hui dans un bureau maritime), lequel affirme qu’il avait l’habitude de mordre William Glasse Sawyer à la jambe dans l’espoir de le réveiller, et s’arroge presque tout l’honneur du présent succès de William. Mais lorsqu’il passa à la vie plus large des Pélicans, qui étaient de gais oiseaux, il n’était pas ce qu’on pourrait appeler dégourdi. De forme il ressemblait à l’as de carreau ; de couleur il était d’un blême oléagineux.

Il n’était capable de rien qui réclamât une lueur de raison, de pensée ou de sens commun. Il ne se nettoyait que contraint et forcé ; il se montrait désorienté à la ville comme à la campagne au bout de cinq minutes de promenade. Il ne pouvait suivre à la trace rien de plus petit qu’un tramway sur une voie droite, et cela seulement s’il n’y avait pas de trafic. Il ne pouvait ni planter un clou, ni porter un ordre, ni faire un nœud, ni faire du feu, ni prêter attention à la moindre chose naturelle, à part la nourriture, ni se servir d’aucun outil tranchant à part un couteau de table. Pour couronner le tout, ses erreurs et oublis sans nombre n’étaient même pas drôles.

Mais c’est une vieille loi de la nature humaine que si vous persévérez dans une même ligne de conduite reconnue — bonne ou mauvaise — vous finissez par devenir une institution ; et parvenu à l’âge de quinze ans ou à peu près William acquit cette position. Les Pélicans peu à peu tirèrent orgueil du fait notoire qu’ils possédaient le seul Échantillon Breveté, Marque « A », Ane — un joyau unique pour ainsi dire, d’Absolue, Inaltérable Incapacité. Le poète d’une troupe voisine avait l’habitude d’écrire des vers sur lui, et de se servir pour les réciter d’endroits publics tels que les impériales des trams qui passaient. William ne faisait pas de commentaires, mais se drapait dans de longs silences que rarement il brisait, jusqu’à ce que les cadets de la troupe (les aînés y avaient renoncé depuis longtemps) essayassent de lui jouer de bons tours avec leurs bâtons-scouts.

Dans la vie privée il assistait son oncle dans le mystère du vernissage, qui, disait-il, consistait à « faire monter par ébullition des choses dans des pots et à lisser des bouts de bois ». L’ébullition, disait-il, cela lui était égal. Le lissage, il le détestait. Une fois aussi, il accorda que son oncle et unique parent avait été dans la Marine, et « qu’il n’aimait pas qu’on jouât avec lui » ; et la vision de William jouant avec aucun être humain renversa jusqu’à son Chef.

Or, il arriva, un certain été qui était un été pour de vrai, avec de la chaleur à son actif, qu’on avait prêté aux Pélicans un rêve de camp d’été dans un rêve de parc, lequel parc offrait l’occasion de divertissement sous toutes les formes, y compris de jeter des ponts sur des rivières aux bords fangeux, et de tailler en liberté dans les jeunes aunes et le sous-bois tout partout. Un village commode se trouvait juste de l’autre côté du mur du parc, et les talus couverts de fougère autour du camp étaient riches en lapins, sans compter les hérissons et autre alléchante vermine. On y atteignit — Mr. Hale, leur Chef, y veilla — après deux jours de rudes efforts avec la charrette à bras de la Troupe, le long de routes ensoleillées.

Le rôle de William dans l’affaire fut — ce qu’il avait toujours été. Il commença par perdre la plupart de ses effets ; ensuite son oncle lui parla à la mode de la marine de 96 avant de le rééquiper ; troisièmement il tomba boiteux derrière la charrette à bras à cause d’une pierre dans son soulier, et à son arrivée au camp réintégra — non pour la première, seconde ou troisième fois — son emploi dédaigné d’Ordonnance de Camp, et fut mis à la disposition de La Crevette, dont les yeux bleu clair sortaient d’un visage taché de son, et dont la longue poitrine étroite était chargée d’insignes. À partir de ce moment les choses suivirent leur cours habituel. Une fois de plus La Crevette assura son Chef qu’il prendrait énormément soin de William et lui donnerait du travail en rapport avec ses capacités et intelligence. Une fois de plus William grogna et frétilla à cette annonce, et une fois de plus dans le silence du camp abandonné le lendemain matin, tandis que le reste des Pélicans était joyeusement en train de se fourrer dans la vase jusqu’à leurs jeunes becs pour jeter des ponts sur les ruisseaux, courba-t-il le cou sous les ordres à jet continu de La Crevette. Car La Crevette était né organisateur. Il mit William à décharger la charrette à bras et ensuite à replacer bien proprement et bien exactement tous les paquets, sacs, boîtes de conserves et malles. Il l’envoya trois fois dans l’après-midi à travers le parc brûlant chercher de l’eau à un puits lointain équipé d’un treuil récalcitrant et d’une manivelle fendue qui pinçait les paumes grasses de William. Il le pria de ramasser des branches sèches, épineuses de préférence, aux flancs d’une haie pleine d’orties mûres, contre quoi l’uniforme scout n’offre guère de protection. Il le fit ensuite les déposer dans la cuisine-de-camp, en rejetant avec soin les vertes, car la plupart des branches se ressemblaient pour William ; et quand il n’y eut plus rien d’autre, il le mit à ramasser les papiers qui traînaient et les immondices en long et en large du camp. Tout ce temps-là non seulement il le poursuivit d’explications, mais s’attendit à ce que William lui montrât de la gratitude pour ainsi former son jeune esprit.

« C’est pas tout le monde qui se donnerait ce turbin-là pour toi, Pot, dit en toute vertu La Crevette, quand jusqu’à son âme énergique ne fut plus capable de travail pour son vassal. Maintenant tu vas nous ouvrir cette boîte de singe pour nous appliquer quelque chose à bouffer, et après tu seras libre de service — pour un bout de temps. Je vais m’essayer la main à un peu de cuisine-de-camp. »

William trouva la boîte de conserves — tout au fond, cela va sans dire, de la charrette à bras ; s’entailla généreusement les jointures en l’ouvrant (jusqu’à ce que La Crevette lui eût appris comment il fallait s’y prendre), et le moment venu, rassasié de pain et de singe, se retira vers un délicieux massif de haute fougère qu’il lorgnait depuis quelque temps, se faufila en son profond, et sur une petite clairière de gazon broutée des lapins s’étendit et dormit du sommeil des gens las qui sont debout et sous le coup d’ordres stricts depuis six heures du matin. Jusqu’à ce moment de la journée, rappelons-le, William n’avait fourni de preuve soit d’intelligence soit d’initiative en aucun sens.

Il s’éveilla, lentement selon son habitude, et remarqua que les ombres s’étiraient un peu, tout comme il s’étirait lui-même. Puis il entendit La Crevette faire cliqueter des couvercles de marmites, entre de douces reprises de chanson. William renifla. La Crevette faisait la cuisine — préparait probablement quelque chose ; La Crevette ne faisait rien que préparer des insignes. À la réflexion William s’aperçut qu’il aimait encore moins La Crevette ce campement-ci que le dernier, ou celui d’avant. Sur quoi il entendit la voix d’un étranger.

« Oui, fut la réponse de La Crevette. C’est moi qui ai la garde du camp. Voulez-vous le visiter, monsieur ?

— J’en avons vu — vu des tas, répondit l’inconnu. Mon fils était dedans autrefois — les Buffles, du côté de Hendon. Qu’est-ce que vous êtes, vous ?

— Ma foi, pour le moment, je suis quelque chose comme Cuisinier provisoire, répondit La Crevette, dont les manières étaient de beaucoup supérieures à celles de William.

— Prov’soire ! Prov’soire ! souffla dédaigneusement l’étranger. Peut pas être plus cuisinier prov’soire que curé prov’soire. À beaucoup près. La cuisine est la cuisine ! Voyons vos idées à vous de cuisine. »

William n’avait jamais entendu personne s’adresser à La Crevette sur ce ton, et, je ne sais pourquoi, cela le ragaillardit. Dans le silence qui suivit il se retourna sur le visage et se faufila inostensiblement à travers la fougère, comme tout Scout le doit faire, jusqu’à ce qu’il pût prendre un aperçu de cet homme hardi sans attirer l’attention de La Crevette. Et c’était, il faut le dire, la première fois que William parût avoir jamais profité des leçons de son Chef ou de l’exemple de ses camarades.

De célestes visions le récompensèrent. La Crevette, visiblement mal à son aise, se tenait tantôt sur l’une de ses jambes nerveuses, tantôt sur l’autre, tandis qu’un petit homme pourvu d’un énorme embonpoint, avec une barbiche grise en pointe et des bras comme des ailerons de poisson, enquêtait sur le contenu de deux marmites qui pendaient à des bâtons convenablement inclinés au-dessus du petit feu que William avait allumé dans la cuisine. Ce qu’il voyait ou sentait ne semblait pas avoir son approbation. Et cependant, c’était la propre cuisine de l’impeccable Crevette !

« Seigneu’ ! dit-il enfin après d’autres reniflements de mépris, tout en replaçant le couvercle. Si vous faites chauffer les choses dans les boîtes, c’est pas ça de la cuisine. C’est des vivres — de simples vivres ! Et de la façon dont vous avez installé cette marmite, vous attirez toute la salle fumée de bois dans l’eau. Les patates encore n’en peuvent tirer grand mal, mais vous avez gâché la viande. C’est de la viande, n’est-ce pas ? Procurez-moi une fourchette. »

William ne se sentit pas de joie. La Crevette, qui ressemblait exactement à son homonyme bien bouillie, alla chercher une grande fourchette. Le petit homme piqua dans la marmite.

« C’est à l’étuvée, expliqua La Crevette, mais sa voix tremblait.

— Seigneu’ ! reprit l’homme. Cela bout ! Cela bout ! Vous ne faites pas bouillir quand vous faites cuire à l’étuvée, mon fils ; et pour ce qui est de ceci (il ramena un bloc de mouton grisâtre), il n’y a guère de différence entre ceci et des pneus d’automobile. Soit ! Soit ! Comme je le disais — »

Il joignit ses mains derrière son dos sphérique et secoua la tête en silence. Au bout d’un moment La Crevette tenta de se défendre.

« La cuisine n’est pas mon fort, commença La Crevette, mais…

— Povres éfants ! Povres éfants ! dit l’étranger sous forme de soliloque, en regardant droit devant lui : Povres petits éfants ! Malfaisant, moi j’appelle ça. On ne vous laisse jamais faire de pain, dites-moi, mon fils ? »

La Crevette déclara que généralement on achetait le pain chez le boulanger.

« Ah ! Je suis boulanger moi-même : Marsh, le Boulanger d’ici, c’est moi. Povres éfants ! Soit ! Soit !… Quoique ce soit contre mon intérêt de le dire, je crois, moi, que les marchands sont du mauvais monde. Ils vendent aux gens des choses de conserve qui leur épargnent de l’ennui, et remplissent après cela les hôpitaux de maladies d’estomac. Et le fumier qu’on vend pour de la farine… (Sa voix se tut, et il se remit à méditer.) Soit ! — soit ! Comme je le disais — Povres éfants ! Povres éfants ! Je suis bien aise que vous ne m’invitiez pas à dîner. Adieu. »

Il s’éloigna comme une boule à travers la fougère, laissant La Crevette muet derrière lui.

William crut que le mieux était de se refaufiler dans son couvert aussi loin qu’il pouvait, avant que La Crevette l’appelât pour retravailler. Il n’était pas Scout d’instinct, mais son oncle lui avait appris que quand les choses allaient mal de par le monde, on le faisait généralement retomber sur le dos d’autrui. Il ne tarda pas à s’entendre appeler par son nom, aigrement, plusieurs fois. Il sortit en rampant de l’autre extrémité de la pièce de fougère, en se frottant les yeux, et La Crevette le réasservit sur-le-champ. Pour une fois dans sa vie William se montra dégourdi et intelligent, mais La Crevette ne lui adressa pas le moindre compliment ; pas plus lorsque les Pélicans tout crottés rentrèrent de faire leurs ponts La Crevette ne fit-il allusion à la visite de Mr. E. M. Marsh et Fils, Boulangers et Confiseurs dans la rue du village, juste de l’autre côté du mur du Parc. Pas plus, à cause de cela même, ne servit-il aux Pélicans guère autre chose que de la viande de conserve pour leur repas du soir.

Dire que William ne ferma pas l’œil cette nuit-là serait ce qu’on appelle « surfaire la nature » ; ce qui est une faute. Son système réclamait, pour le moins, neuf heures de sommeil, mais il resta éveillé vingt bonnes minutes, durant lesquelles il pensa de façon intense, rapide et joyeuse. L’eût-on questionné qu’il eût répondu que ses pensées avaient trait uniquement à La Crevette et an jugement qui avait fondu sur lui ; mais William n’était pas psychologue. Il ne savait pas que la haine — une haine féroce contre un trop vertueux aîné, trop chargé d’insignes — l’avait lancé dans un nouveau monde, exactement comme le gros obus obtus se voit soulevé à travers l’espace, pour tomber dans une usine, un jardin ou une caserne, par la charge qui est derrière lui. Et, comme l’obus, qui n’est que métal et mélange de produits chimiques, n’a besoin que du simple effleurement sur la fusée pour se répandre sur tout le paysage, ainsi son âme n’eut-elle besoin que du toucher de cette haine pour flamber et illuminer non seulement tout son univers, mais sa route à travers.

Le lendemain matin quelque chose lui chanta à l’oreille que depuis longtemps il n’avait fait de Bonne Action, sauf pour ce qui était de rendre des services à son oncle, lequel était lent à les apprécier. Il allait réparer cette erreur ; et avec d’autant moins de danger que La Crevette serait dehors tout ce jour-là avec la Troupe à courir le pays au regard de l’histoire naturelle, et que sa place de Gardien du Camp et de Grand Prévôt serait remplie par le placide et facile Morse, de son véritable nom Carpenter, qui ne courait pas après les insignes, mais ne pouvait voir un lapin sans galoper sur sa trace. Et le propriétaire du Parc avait donné pleine liberté aux Pélicans d’occire par tous les moyens, sauf le fusil, tous les lapins qu’ils pourraient. Aussi William chercha-t-il à s’insinuer dans les bonnes grâces de son Officier Supérieur aussitôt les Pélicans partis…

Non, l’excellent Carpenter ne voyait pas qu’il eût besoin de William auprès de lui toute la journée. Il pouvait se tirer des pattes, lui et son pied meurtri, à peu près où bon lui semblait. Il s’en alla, et cet esprit aussi nouveau qu’actif en lui, dont il ne se rendait pas compte, l’accompagna — droit dans le sentier du devoir, lequel, nous dit la poésie, est aussi souvent le chemin de la gloire.

Il commença par se nettoyer, lui et son équipement, à sept heures du matin, longtemps avant que les boutiques du village fussent ouvertes. Opération à laquelle il se livra près d’une porte dérobée pourvue d’une fente, et qui s’ouvrait dans le mur du Parc, commandant une vue restreinte mais on ne peut plus suffisante de l’établissement E. M. Marsh et Fils de l’autre côté de la rue. Le temps était superbe, et vers huit heures Mr. Marsh lui-même en manches de chemise roula dehors pour en jouir avant d’enlever les volets. À peine avait-il déplacé le premier qu’un Boy Scout grassouillet, à face plate, et légèrement claudicant, s’empara du second et se mit à le faire glisser vers lui.

« Soit! soit ! dit Mr. Marsh. Ah ! Votre Bonne Action, hein ?

— Oui, répondit William sans plus.

— Cela va bien ! Gentiment maintenant, gentiment. »

Car le volet était en train de se serrer dans sa coulisse. William avait appris de son oncle que « gentiment » voulait dire doucement et avec soin. Le volet répondit aux gentillesses. Les autres suivirent.

« Tiens bon là ! dit Mr. Marsh, en s’essuyant le front, car à l’instar de William il transpirait aisément. Lorsqu’il se retourna William était parti. Les Cinémas lui avaient appris, sans qu’il s’en rendit compte, la valeur de l’effet théâtral. Il continua à épier Mr. Marsh par la fente de la porte dérobée — c’était la petite porte en bois à l’extrémité du droit de passage à travers le Parc — et lorsqu’une heure environ plus tard, Mr. Marsh sortit de sa boutique et se dirigea vers elle, William fit retraite à reculons dans la haute fougère et les ronces. La manœuvre eût réjoui le cœur de Mr. Hale, car en général William se déplaçait comme un éléphant avec son petit. Il rentra, tout à fait par hasard, quand Mr. Marsh se fut resoufflé son chemin dans le camp vide. Carpenter était dehors à la poursuite des lapins, la poche pleine de beau fil de fer à tableaux. C’était la première fois que William eût jamais l’ait les honneurs d’un établissement. Il se mit au garde à vous et sourit.

« Soit ! Soit ! (Mr. Marsh fit un signe de tête amical.) Qu’est-ce que vous êtes, vous ?

— Garde de Camp, répondit William, en improvisant pour la première fois de sa vie. Est-ce que je peux vous montrer quelque chose, monsieur ?

— Non, merci bien. Mon fils était Scout autrefois. Je suis venu rien que pour jeter un coup d’œil autour de moi. Personne ne met la main à la cuisine aujourd’hui ?

— Non, monsieur.

— C’est aussi bien. Povres éfants ! Qu’est-ce que vous allez avoir pour dîner ? De la machine en conserve ?

— Je crois, monsieur.

— Vous aimez ça ?

— On y est fait. »

William faisait plutôt cas de ce rond personnage qui ne perdait pas le temps sur des idées abstraites.

« Povres éfants ! Soit ! Soit ! Cela épargne de l’ennui — pour le présent. Des nœuds et des épissures dans l’estomac plus tard — à l’hôital. »

Mr. Marsh regarda remplacement refroidi de la cuisine-de-camp et ses trois grosses pierres, et renifla.

« Voudriez-vous qu’on l’allume ? demanda tout à coup William.

— Pour quoi faire ?

— Pour faire la cuisine.

— Qu’est-ce que vous savez, vous, à propos de cuisine ? »

Les petits yeux de Mr. Marsh s’ouvrirent tout grands.

— Rien, Monsieur.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que moi je suis cuisinier ?

— À la façon dont vous regardiez notre fourneau », répondit le menteur William.

La Crevette l’avait toujours poussé à cultiver des habitudes d’observation. Elles semblaient faciles — après que vous aviez observé les choses.

« Soit ! Soit ! Tout à fait un jeune Sherlock, à ce que je vois. Je n’aime guère ceci cependant. »

Mr. Marsh commença par s’accroupir pour réarranger le foyer de plein air à son idée.

« Montrez-moi comment faire et je le ferai, dit William.

— Poussez-moi cette pierre un peu plus à gauche, alors. Comme ça, c’est bien ! Cela ira ! Vous avez du bois ? Non ? Sautez de l’autre côté jusqu’à la boutique et demandez-leur de vous donner de la petite brindille du four. Arrêtez ! Et mon tablier, aussi. Le nom, c’est Marsh. »

William le quitta qui riait tout bas poussivement. Lorsqu’il revint Mr. Marsh se drapa dans un long tablier blanc d’office qui faisait une tache si claire que Carpenter de tout là-bas revint incontinent.

— Ch’t! Ch’t! dit Mr. Marsh avant qu’il pût parler. Il s’agit de continuer lorsqu’on a commencé. Je m’appelle Marsh. Mon fils était autrefois Scout. Les Buffles — du côté de Hendon. Tout va bien. Ne faites pas mauvaise figure a un vieil homme qui s’amuse. »

Le Morse, confondu, regarda William s’agiter dans trois directions à la fois le visage enflammé.

« Tout va bien, dit William. Il est en train de nous donner des leçons de cuisine. (Puis — les mots lui vinrent d’eux-mêmes sur les lèvres — ) J’en prends la responsabilité.

— Oui, oui ! Il a deviné que je savais cuisiner. C’est tout à fait un petit Sherlock ! Il s’agit de continuer. (Mr. Marsh tourna le dos au Morse et dépêcha de nouveau William avec quelques ordres à sa boutique de l’autre côté de la route.) « Et vous ferez bien de leur dire de mettre le tout dans un panier, » lui cria-t-il.

William revint avec un superbe assortiment de choses mêlées, y compris des œufs, deux tranches de bacon [15], et un paquet de farine brevetée, concernant quoi Mr. Marsh dit des choses que nul boulanger ne devrait dire à propos de ses propres marchandises. La poêle à frire sortit de la charrette à bras, avec quelques autres reliquats, et ce ne fut qu’après l’avoir graissée que Mr. Marsh s’enquit du nom de William. Il lui fut donné tout au long, et produisit d’étranges effets sur le gros petit homme.

« Et comment épelez-vous votre nom intermédiaire ? demanda-t-il.

— G-l-a-double-s-e, répondit William.

— Pourrait se faire que ce soit celui de votre mère ? (William fit oui de la tête.) Soit ! Soit ! Je me demande maintenant ! Oui, je me demande. C’est un grand nom. Il y avait un Sawyer dans la cuisine jadis, mais c’était un Français et cela s’épelait différent. Glasse est sérieux cependant. Et vous dites que c’était celui de votre maman ? »

Il s’absorba un instant, poêle à frire en main. Tout à coup, comme il cassait miraculeusement un œuf sur son tranchant :

« Que vous en descendiez ou non, cela vaut la peine de régler sa vie dessus, un nom comme celui-là.

— Pourquoi ? demanda William, tandis que l’œuf glissait dans la poêle et s’étalait aussi également que de la peinture sous la main d’un connaisseur.

— Je vous raconterai cela un de ces jours. C’était une très grande cuisinière — mais elle serait revenue à un peu cher aux prix du jour. Maintenant, prenez la poêle et je vais tirer mes conclusions. »

Le jeune garçon fit manœuvrer la poêle au-dessus du feu rouge bien égal, d’un geste qu’il avait appris de façon ou d’autre en faisant « monter par ébullition » des choses pour son oncle. Cela lui semblait naturel et facile. Mr. Marsh le regarda faire pendant au moins deux minutes d’un silence ininterrompu.

« C’est bien tôt pour dire — cependant, fut son verdict. Mais j’ai bon espoir. Vous y avez la main, et de deviner que j’étais cuisinier montre que vous avez l’instingue. Si vous avez le Tour — remarquez-le, je ne fais que dire si — mais si vous avez quelque chose comme le Tour de Main Inné, vous êtes pourvu pour le reste de vos jours. Et en outre — ne la penchez pas par là ! — vous avez vos voisins, amis et patrons dans votre poche.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ? demanda William absorbé par son œuf.

— Tout ce qu’est un homme dépend de ce qu’il se met dans le coffre, fut-il répondu. Un bon cuisinier est un véritable Roi — sans compter qu’il est terriblement bien dans ses affaires s’il ne boit pas. C’est la seule affaire sûre sur la surface du globe. Et j’en ai, moi qui vous parle, fait le tour huit fois dans la marine marchande avant d’épouser la seconde Mistress Marsh. »

William, que la poêle intéressait plus que les mariages de Mr. Marsh, ne répliqua pas.

« Oui, un bon cuisinier, poursuivit Mr. Marsh en manière de réminiscence, même sur la ration du Ministère du Commerce, a amené plus d’un navire au port, qui autrement se serait mutiné en haute mer. »

Les œufs et le bacon prirent du moelleux ensemble. Mr. Marsh y donna quelques étonnantes dernières touches et le résultat fut, avec l’aide du Morse, mangé sortant tout chantant de la poêle et arrosé d’un cruchon de ginger-beer qui provenait de l’établissement commode de Mr. E. M. Marsh de l’autre côté du mur du Parc.

« J’ai perdu mon dîner, dit en confidence Mr. Marsh aux jeunes garçons, mais je ne me suis pas amusé comme ceci, non, depuis que Noé était un fin matelot. Faites la vaisselle, jeune Sherlock, et je vais vous raconter quelque chose. »

Il bourra une antique pipe d’un éloquent tabac, et pendant que William récurait la poêle, il pérora sur l’art et la science et le mystère de la cuisine de façon aussi inspirée que Mr. Jorrocks, Maître d’Équipage pour le Renard, eût fait une conférence sur la Chasse à Courre [16]. Le refrain de sa chanson était le Pouvoir — pouvoir qui, touchant directement au ventre de l’homme, fait du plus grossier quelqu’un de poli, pour ne pas dire adulateur, vis-à-vis d’un bon cuisinier, soit en mer, soit au camp, soit en face de la guerre, ou (ici il enrichit son texte de souvenirs personnels) dans les villes surpeuplées et à large concurrence où un bon repas était aussi rare, déclara-t-il, que les pyjamas de soie dans une étable à cochons.

« Et, remarquez bien, conclut-il, trois fois par jour il faut aux plus hautains et aux plus arrogants d’eux tous venir se traîner à vos pieds en quête d’une bonne ventrée. Mettez cela dans votre pipe et fumez-le jusqu’au bout, jeune Sherlock ! »

Il dénoua son tablier sacrificatoire et roula au loin.

Le Boy Scout a l’habitude des étrangers qui lui donnent un bon conseil à la moindre occasion ; mais les étrangers qui vous gorgent de bacon et œufs et de ginger-beer sont rares.

« Comment cela a-t-il commencé ? demanda le Morse.

— Ma foi, je ne peux pas dire exactement, » répondit William.

Et comme il n’avait jamais passé pour faire de quoi que ce soit un rapport qui tînt debout, le Morse retourna à ses lacets, et William alla s’étendre et rêver dans la fougère parmi les mouches à bétail. Il avait entièrement chassé La Crevette de son esprit en plein miracle de développement. Il ne tarda pas à être en haute mer, point topographique qui jusqu’à cet instant-là ne lui avait jamais rien dit, dans une tempête, distribuant bacon et œufs à un équipage sur le point de se mutiner. Après, il était à la guerre, dont il changeait le cours en victoire pour son pays au moyen de repas de bacon et œufs qui amenaient à son âtre les généraux archi-médaillés en troupes comme les Pélicans. Puis il entretenait son oncle, à la porte d’un énorme restaurant, d’assiettes de bacon et œufs qu’il envoyait par des grooms dorés comme ceux qui gardent les cinémas, tandis que son oncle pleurait de reconnaissance et de remords, et que La Crevette, insignes et tout, implorait les restes.

Son menton frappa sa poitrine pour à demi le réveiller à de nouveaux vols de gloire. Il se pouvait qu’il eût le Tour de Main, Mr. Marsh l’avait dit. En outre, lui, le Pot, avait un nom intermédiaire qui remplissait ce grand homme de respect. Tout le 47e Postal District retentirait de ce nom, même à l’exclusion du compte rendu des courses, dans ses journaux du soir. Et à son retour du camp, ou peut-être un jour ou deux plus tard, il allait narguer son oncle et échapper pour toujours à l’affaire immonde du vernissage.

Là-dessus il goûta un sommeil généreux et sans rêves jusqu’au soir, où les Pélicans rentrèrent, leurs musettes pleines de spécimens de plantes et d’insectes impropres à la cuisine, et le Morse fit son rapport des faits de la journée du Camp au Chef.

« Attendez un peu, Morse. Vous dites que le Pot a fait pour de bon la cuisine ?

— Mr. Marsh l’a eu comme élève, monsieur. Mais le Pot en a fait une partie — il tenait la poêle au-dessus du feu. Je l’ai vu, monsieur. Et il a fait ensuite la vaisselle.

— Vraiment ? dit le Chef d’un ton allègre. Ma foi, c’est déjà quelque chose. »

Mais une fois le Morse parti Mr. Hale frappa trois fois sur ses genoux nus et se mit à rire, en vrai Scout, sans bruit.

Il remercia Mr. Marsh le lendemain matin de l’intérêt qu’il avait pris au camp, et laissa entendre (c’était tout en achetant un nombre respectable de très solides roulettes pour une marche-de-route) que rien ne ferait plus de plaisir aux Pélicans que quelques mots de Mr. Marsh sur le sujet de la cuisine, s’il en trouvait le joint.

« Parfaitement, dit Mr. Marsh. Je vaux la peine d’être écouté. Soit ! Soit ! Je viendrai ce soir, et il se pourrait que j’apporte quelques petites choses avec moi. Envoyez-moi le jeune Sherlock-Glasse pour m’aider à les prendre. C’est un garçon qui a le cœur bien placé. Vous ne savez rien sur lui ? »

Mr. Hale en savait beaucoup, mais il ne raconta pas tout. Il laissa entendre que William lui-même devait être consulté, et qu’il l’exempterait de la marche-de-route à cet effet.

« Une marche-de-route ! dit Mr. Marsh avec horreur. Seigneu’ ! Le plus sale usage qu’on puisse faire de ses pieds est de marcher dessus. Ça vous donne des oignons. Outre qu’il n’a pas la tournure qu’il faut pour des marches. C’est un cuisinier bâti comme d’instingue. Lourd à la course, huileux de peau, large de carrure, court de bras, mais, remarquez bien, de pied léger. C’est de cette façon-là que les cuisiniers devraient naître. Vous n’avez jamais encore entendu parler d’un vraiment bon cuisinier maigre, dites-moi ? Non. Ni moi. Et j’en ai connu des milliers qui se disaient cuisiniers. »

Mr. Hale regretta de n’avoir pas étudié l’histoire naturelle des cuisiniers, et dépêcha William de bonne heure dans la journée.

Mr. Marsh parla aux Pélicans une heure durant ce soir-là près d’un feu de bois à l’air libre, des cendres duquel il tira (sans cesser de parler) de merveilleux gâteaux tout chauds appelés « dampers [17] » ; tandis que de la surface il enlevait des poêles remplies de « lobscouse » [18] qu’il déclara ne devoir pas être confondu avec le « salmagundi » [19], et un composé à-faire-se-dresser-les-cheveux-sur-la-tête de bacon, de fromage et d’oignon tout pêle-mêle. Et tandis que les Pélicans mangeaient, il les faisait se tordre de rire ou les tenait haletants avec des anecdotes de Haute Mer et du Monde, au point que le vole de remerciements qu’ils firent passer en son honneur à la fin réveilla toutes les vaches du Parc. Mais William demeura transporté dans des visions, les doigts sympathiquement contractés sous la magie de Mr. Marsh parmi les marmites et les poêles. Il savait maintenant ce que le nom de Glasse signifiait, car il avait passé une heure dans l’arrière-boutique du boulanger à lire, dans un livre de cuir brun daté de 1767 de l’ère chrétienne et intitulé l’Art Culinaire Rendu Clair et Facile par une Dame, et ce nom de dame, tel qu’il se présentait en fac-similé en tête du Chap. I., était « H. Glasse ». La torture ne l’eût pas persuadé (ni Mr. Marsh), à ce moment-là, que ce n’était pas son ancêtre directe ; mais pour la bonne forme, il se proposait de demander à son oncle.

Lorsque La Crevette, fort reconnaissant à Mr. Marsh de n’avoir point fait allusion à ses notions de cuisine, demanda à William ce qu’il pensait de la conférence et de la démonstration, William sortit de ses rêves en sursaut, et : « Oh ! très bien, je suppose, mais je n’ai pas beaucoup écouté. » Sur quoi La Crevette, qui toujours mettait à profit l’occasion, le sermonna sur le manque d’attention ; et ce fut, cela aussi, chose perdue pour William. La question qu’il se posait était si son oncle voudrait lui permettre de rester deux jours avec Mr. Marsh après qu’on aurait levé le camp, ou si cet oncle ne se servirait pas du télégramme avec réponse payée, que Mr. Marsh lui avait envoyé, pour ses propres affaires de vernissage. Lorsque la voix de La Crevette se tut, non seulement il promit de faire mieux la prochaine fois, mais ajouta sous l’effet d’une large et inexplicable pitié née soudain en lui :

« Et je te suis reconnaissant, Crevette. Je le suis pour de vrai. »

À son retour en ville de cette visite miraculeusement révélatrice, il s’aperçut que les Pélicans le traitaient avec un nouveau respect. Au sujet de telle chose, le Morse avait parlé du bacon et œufs ; au sujet de telle autre, La Crevette, qui, lorsqu’il se laissait aller, pouvait être vraiment drôle, avait fait certaines imitations artistiques des commentaires de Mr. Marsh sur sa cuisine. En fin de compte, Mr. Hale avait établi que le futur emploi de William serait de faire la cuisine pour les Pélicans lorsqu’ils camperaient au loin.

« Et veille à ne pas trop nous empoisonner », ajouta-t-il.

Cela ne se passa pas sans bévues accidentelles et sans quelques échecs bien marqués, mais les Pélicans avalèrent tout loyalement ; personne n’eut même mal au ventre, et l’emploi de second de cuisine auprès de William fut fort recherché. La Crevette lui-même le brigua, au printemps suivant, lorsque la Troupe goûta l’aubaine de deux belles journées de mai sur les confins d’une briqueterie, et vécut là des heures de béatitude. Mais William l’écarta en faveur d’une nouvelle et particulièrement désespérante recrue, un garçon huileux de peau, court-de-bras, mais de pied-léger, et pourvu de quelque idée de lever le couvercle des marmites sans éparpiller ou inonder tout le foyer.

« Tu vois, Crevette, expliqua-t-il, la cuisine n’est pas une chose qui comme qui dirait s’attrape.

— Oui, je pourrais — te regarder, insista La Crevette.

— Non, Mr. Marsh dit que c’est un Don — comme qui dirait un Talent.

— Vas-tu me faire alors accroire que Rickworth l’a.

— Sais pas. C’est mon affaire, à moi, de le découvrir, comme dit Mr. Marsh. En tout cas, Rickworth m’a dit qu’il aimait à nettoyer une poêle à fond, parce que cela le faisait penser à ce qu’elle pourrait cuire la prochaine fois.

— Ma foi, si ce n’est pas de la bêtise, c’est à coup sûr de la gourmandise, dit La Crevette. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de « dampers » dont vous parliez quand j’achetais les allume-feu pour vous ce matin ? »

William en tira un des cendres, le tapa légèrement de sa baguette de coudrier d’office, et le passa, soufflé et parfait, à La Crevette.

Une fois encore la vague de pitié — la pitié du Maître pour le simple Public consommateur — passa sur lui tandis qu’il regardait La Crevette dévorer la chose.

« Je te suis reconnaissant. Je le suis pour de vrai, Crevette, » dit William Glasse Sawyer.

Tout compte fait, avait-il l’habitude de dire au cours des années qui suivirent, sans La Crevette, que serait-il devenu ?


UNE « LIGNE DROITE » [20]
D’IMPORTANCE


La majeure partie de ce conte se passa au cours de la Guerre, vers 1916 ou 1917 ; mais il était beaucoup plus drôle tel que je l’ai entendu raconter par un officier de Marine qu’il ne l’est tel que je l’ai écrit de mémoire. Il montre, vérité d’ailleurs de tous temps reconnue — qu’il n’est rien qui ne puisse arriver dans la Marine.

H. M. S.[21] Gardénia (nous emprunterons son nom à la Corbeille de Fleurs, apanage des corvettes, quoique de profession ce fût un torpilleur) revint tranquillement à son mouillage un peu après minuit, et dérangea une demi-douzaine de ses frères en s’amarrant. Tout le monde en parla le lendemain matin, particulièrement Phlox et Stéphanotis, ses voisins de gauche et de droite dans le grand bassin sur la côte est d’Angleterre, qui était encombré de torpilleurs.

Mais l’âme de Gardénia — le Lieutenant de Vaisseau Commandant H. R. Duckett — planait fort au-dessus des injures. Ce qu’il avait fait durant sa dernière tournée avait été bien fait. Chose à tous égards plus importante — Gardénia était là pour un nettoyage de chaudière, ce qui voulait dire une permission de quatre jours pour son commandant.

« Où avez-vous pris cette défense, espèce de pirate d’arsenal ? » vociféra Stéphanotis par-dessus sa lisse, car Gardénia, portait de l’autre côté de la sienne une grosse défense de paillet en bastin évidemment fraîche sortie du dépôt. Elle craquait de neuf. « Espèce de pilleur d’épaves, où donc c’est-il que tu as trouvé cette défense neuve ? »

Le seul bâtiment auquel un torpilleur, parfois, ne volera pas de matériel est un torpilleur ; ce qui explique la pureté de ses mœurs et la hauteur de sa conversation, et sa curiosité au regard des approvisionnement volés.

Duckett, impassible, descendit pour revenir avec une valise qu’il porta sur le gaillard d’arrière de Sa Majesté, et, par-dessus un complet de balayeur-des-rues, la bourra encore d’une paire d’antiques guêtres en peau de porc.

Ici Phlox, assisté de sa dandy dinmont, Dinah, laquelle avait été dressée à hurler à certains accents de la voix de son maître, fit un récit plein de feu et imaginaire du retour de Gardénia la nuit précédente, retour qui fut comparé à celui d’une voiture d’ambulance avec une dame pour chauffeur.

Duckett se vengea en se glissant vivement sur la tête pour rien qu’un coquet instant une souple casquette de drap couleur bouillon. C’était la dernière goutte ! Phlox et Stéphanotis, qui ne nourrissaient nul espoir de permission pour le présent, déclarèrent cela une offense qui ne se pouvait effacer que le verre en main.

« Tout bien considéré, dit Duckett, je ne demande pas mieux. Venez ! » et, l’heure pressant, il donna les ordres nécessaires par la minuscule clairevoie du carré des officiers. Les capitaines arrivèrent. Phlox — Capitaine de Corvette Jerry Marlett, forte personne battue des autans, s’introduisit dans le fauteuil près du poêle du carré avec sa Dinah chérie dans les bras. Pas mal d’argent et beaucoup de terre, hérités d’un oncle, lui avaient fait quitter la Marine à la veille de la guerre. Trois jours après sa déclaration il était de retour, et depuis lors avait été fort affairé. Stéphanotis — Lieutenant de Vaisseau Commandant Augustus Holwell Rayne, dit « L’Eteignoir » à cause de son pessimisme, s’étendit sur le canapé. Il était petit et agile, mais d’un extérieur sombre, qu’un D. S. O.[22] gagné, disait-il, tout à fait par erreur, n’arrivait pas à éclaircir. « Cheval » Duckett, patron de Gardénia, était une survivance du type Marryat[23] — pirate rapace, astucieux, plein de ressources, trop bien connu de tous les arsenaux de Sa Majesté, homme à l’innocence facilement blessée, toujours capable de prouver un alibi, et dans le bateau duquel, si son maître-torpilleur avait jamais permis à quiconque d’y jeter un coup d’œil, on aurait pu trouver plusieurs échantillons de propriété du Gouvernement manquante. Son ambition était d’élever des cochons (animaux qu’il ne connaissait que sous la forme de jambon) dans le Shropshire (comté qu’il n’avait jamais vu) après la guerre, aussi la faisait-il avec zèle afin de rendre cet heureux jour plus proche. Il s’assit dans le fauteuil près de la porte, d’où il contrôla les opérations de « Crippen »[24], le maître d’hôtel du carré, naguère des Cirque et Balançoires Ambulants Bolitho, qui avait pris la haute mer afin d’éviter les attentions de la Police à terre.

Comme il va de soi, Duckett avait vu sa réputation noircie par les Lords de l’Amirauté, et il était au fort d’une chaude campagne contre eux. La mère veuve d’un breveté avait envoyé un jambon à son fils qui avait nom R. E. Davids. Par malheur le Maître Armurier E. Davies, qui jurait avoir à la fois une mère et de la part de cette mère des espérances de jambon, fut le premier à rencontrer ce dernier, et, lisant mal l’adresse, le fit faire bouillir pour, et sur-le-champ manger par, la table des Mécaniciens. E. R. Davids, âme vindicative, écrivit à sa mère, qui, semble-t-il, écrivit à l’Amirauté, qui, selon Duckett, lui écrivit tous les jours que Dieu fait, durant un mois, pour savoir ce qu’était devenu le jambon de E. R. Davids. Pendant ce temps-là le Maître Armurier coupable E. Davies avait été transbordé sur une corvette au large de la côte d’Irlande.

« Et que diable voulez-vous que je fasse ? demanda Duckett d’une voix plaintive à ses hôtes.

— Faites des démarches en vue d’un congé pour aller en Irlande armé d’une pompe à estomac faire rendre à Davies le jambon, suggéra promptement Jerry.

— C’est plutôt une idée, dit Duckett. J’avais songé à épouser la mère de Davids pour régler la question. En tout cas, c’est bien la faute de Crippen, qui n’a pas piloté le jambon dans le carré des officiers quand il est arrivé à bord. Que cela n’arrive plus, Crippen. Les jambons vont se faire très rares.

— Allons, maintenant que vous avez tiré tout cela de votre coffre, (Jerry Marlett baissa la voix) supposez que vous nous parliez de ce qui s’est passé — l’avant-dernière nuit.

La conversation prit un tour professionnel. Duckett produisit certain témoin — encore humide — à l’appui des revendications qu’il avait envoyées concernant le sort d’un sous-marin allemand, et fournit une série de faits et de chiffres et de relèvements dont les autres prirent note exacte.

« Et comment se comporte votre Enseigne Auxiliaire ? finit par demander Jerry.

— Oh, très bien, mais je ne le lui ai pas dit, naturellement. Ils sont assez durs à tenir dans le meilleur des temps, ces officiers d’occasion. Avez-vous remarqué qu’ils sont toujours au-dessus de leur tâche — toujours à prendre les choses par la difficulté, quand ils veulent bien se mettre à penser ? Pendant le retour, mon jeune marchand — alors que j’avais presque décidé de lui dire qu’il n’avait pas la panse aussi grosse qu’il en avait l’air — me raconta que son seul rêve dans la vie était de voler. Voler ! Il l’a, oui, volé avant que j’en aie eu fini avec lui, mais — imaginez votre Auxiliaire vous disant une chose comme celle-là ! « Ce doit être si intéressant de voler », répétait-il. Toute la Mer du Nord rien qu’un épatant râla de qu’est-ce-qui-va-venir, et ce chiot se plaignant du manque d’intérêt qu’il y trouvait. Voler ! Voler ! Quand moi je n’étais qu’Enseigne — »

Il se tourna avec émotion vers l’Éteignoir, qui l’avait connu dans ce grade en Méditerranée.

« On ne parlait guère de « voler » de notre temps, dit L’Éteignoir d’un ton dolent. Mais je ne vois à mon souvenir rien à part cela que nous n’ayons fait.

— Parfaitement ; mais on nous avait inculqué certaine décence. La nouvelle génération serait incapable de reconnaître la décence même s’ils la rencontraient sur une fourche à fumier. Voilà ce que je veux dire.

— Du temps où moi j’étais Enseigne, commença Jerry pensivement, sur le Polycarp — le pieux Polycarp — Dix-Neuf-Cent-Sept, j’attrapai neuf coups de garcette, et de première, de la main de l’Ancien pour avoir occupé la salle de bain dix secondes de trop. Vingt minutes plus tard, juste au moment où les bourrelets commençaient à se montrer, vous savez, voilà qu’on m’envoie dans le youyou avec un Caporal de Marine et un simple soldat chercher le Chef de Toutes les Pelungas pour le ramener à bord. On le réclamait pour histoire d’esclavage, ou de baraterie, ou de bigamie, ou quelque chose d’approchant.

— Toutes les Pelungas ? répéta Duckett avec intérêt. Curieux que vous mentionniez cette partie-là du monde. À quoi cela peut-il bien ressembler, les Pelungas ?

— Délicieux. Des centaines d’îles et des millions de récifs de corail avec atolls et lagons et palmiers, et toute la population pagayant entre tout cela dans des pirogues à balancier comme des régates permanentes. Sale navigation, tout de même. Il fallut au Polycarp mouiller à cinq milles de là à cause des récifs (et même alors notre officier de manœuvre s’arrachait les cheveux), et j’eus une heure de gouvernail sur des bancs brûlants et durs. Vous parlez d’un supplice ! Vous savez. Nous accostâmes dans une eau de savon blanche au débarcadère de l’île du Chef. Le Chef ne voulait tout d’abord entendre parler de personne. Il avait mis en ligne toute son armée — forte de trois cents hommes pourvus de vieilles carabines Martini et d’une paire de pièces de sept dignes des ancêtres — au front de son fort. Nous ne savions, nous autres, quoi que ce soit de ses arrangements domestiques. Nous tombâmes littéralement au milieu d’eux, pour ainsi dire. Alors voilà que mon Caporal de Marine — l’homme le plus gras du Service sauf un — dégringole à bas des marches du débarcadère. Le Chef avait un Premier Ministre — à peu près aussi gras que mon Caporal — lequel aida celui-ci à se relever. Ma foi, cela brisa un tantinet la glace. Le Premier Ministre était un homme d’État. Il y mit de la vaseline, tandis que le chef m’envoyait au diable, moi et la Marine et le Gouvernement Britannique, et je ne cessais de me tortiller dans mon pantalon blanc pour l’empêcher de coller. Vous savez ce qu’on éprouve ! Je me rappelle avoir dit au Chef que le Polycarp le ferait sauter hors de l’eau, lui et son île, s’il ne s’en venait dare-dare. Il aurait pu le faire — en une semaine ou deux ; mais nous étions alors en train de laver les hamacs. J’avais oublié ce détail sur le moment. J’avais un tantinet chaud — tout partout. Le Premier Ministre nous apaisa de nouveau, et bientôt le Chef déclara qu’il allait nous faire une visite officielle — à titre de faveur. La faveur, je m’en foutais, pourvu qu’il s’amène. Aussi mouillai-je à un quart de mille du rivage avec le youyou, pour le cas où les pièces de sept partiraient — je savais que les Martinis ne nous atteindraient pas à cette portée-là — et je l’attendis jusqu’à ce qu’il poussât dans sa barque officielle — quarante rameurs de chaque bord. Vous me croirez si vous voulez, mais il prétendait prendre la préséance sur le Pavillon de la Marine Royale pour se rendre au bateau ! Il me fallut le semer derrière le youyou et l’amener accoster dans les règles. J’avais si mal que c’est à peine si je pus monter à bord pour finir.

— Qu’est-ce qui arriva au Chef ? demanda L’Éteignoir.

— Rien. Il fut acquitté ou condamné — j’ai oublié quoi — mais c’était un parfait gentleman. Nous allions faire des promenades en mer avec lui et son peuple — danser avec eux sur le rivage et toutes choses comme ça. Pour ma part je ne brigue pas de société plus aimable que celle des Pelungaliens. Ils ne sont pas habitués aux Blancs — mais ce sont des élèves de premier ordre.

— Oui, ils me font l’effet d’un joyeux clan, dit Duckett en manière de commentaire.

— Où avez-vous bien pu les rencontrer ? demanda Jerry.

— Nulle part ; mais mon phénomène d’Enseigne a un cousin qui est allé voler par là.

— Voler dans Toutes les Pelungas ? s’écria Jerry. C’est impossible.

— De nos jours ? Où est votre brillant vocabulaire de jeunesse ? Rien n’est nulle part impossible aujourd’hui, répliqua Duckett. Les gens les plus chics volent.

— Faites exception pour moi, grogna Jerry. Nous sommes montés une fois, Dinah, ma jolie, et cela nous a rendus tous deux bien malades, n’est-ce pas ? Quand donc tout cela est-il arrivé, Cheval ?

— Je ne sais quand l’an dernier. Ce type, le cousin de mon Enseigne — un garçon appelé Baxter — s’en alla en dérive parmi Toutes les Pelungas dans son appareil et manqua la liaison avec son bateau. Il fut porté manquant pendant des mois. Puis il rappliqua. C’est tout.

— Il s’appelait Baxter ? demanda L’Éteignoir, Attendez voir ! Je me demande si ce ne serait pas « Beloo »[25] Baxter, par hasard. Il y avait un type de ce nom il y a quelque chose comme cinq ans à la Station de Chine. Il s’était fait tatouer partout, sans s’inquiéter des conséquences, à Rangoon. Puis il fut comme fiancé à une femme à Hongkong — une femme riche encore. Mais le Commissaire de son bateau le vendit. Il avait un véritable cinéma de grenouilles et de libellules jusqu’en haut des jambes. Et ce n’était que le lever de rideau. Si bien qu’elle rompit, et il assomma à moitié le Commissaire, sur quoi il se fit bouddhiste ou quelque chose comme cela.

— Ce ne peut être ce Baxter-là, ou mon Enseigne me l’aurait dit, repartit Duckett. Mon Enseigne est un jeune animal à l’esprit morbide.

Maskee[26] l’esprit de votre Enseigne ! dit Jerry.

— Qu’est-ce que ce brave Baxter — avec ou sans enluminures — faisait dans Toutes mes Pelungas ?

— Pour tout ce que j’en sais, répondit Duckett, le Lieutenant Baxter volait dans ces parages — avec un observateur — en partant d’un bateau.

— Oui, mais pourquoi ? insista Jerry. Et quel bateau ?

— Il volait pour s’exercer, j’imagine, et son bateau était le Cormorang. Vous sentez-vous plus éclairé ? Et il vola, vola, vola, jusqu’à ce que, à eux deux, lui et son observateur, et la basse visibilité et la Providence et toutes ces machines-là aidant, ils perdissent leur bateau, tout comme d’autres gens que je connais. Sur quoi il battit de l’aile à sa recherche jusqu’à la tombée de la nuit parmi les Pelungas, et puis effectua un atterrissage sur l’eau[27].

— Quelque chose comme trempette — d’atterrir de cette façon-là, Dinah. Nous connaissons cela, nous autres, dit Jerry dans la fine petite oreille dressée en son giron.

— Puis il bourlingua de côté et d’autre dans l’obscurité jusqu’à ce qu’il bourlinguât sur un récif de corail, sans plus pouvoir tirer d’affaire l’appareil. Le corail, c’est pas de la vase, dites-moi ? »

La question était pour Jerry, mais l’insulte s’adressait à L’Éteignoir, qui dernièrement avait passé dix-huit heures sur un banc mou et tenace au large de la Côte Est. L’Éteignoir détacha un coup de pied à son hôte, de là où il était étendu au long du canapé.

« Alors, continua Duckett, ce brave Baxter s’activa autour de son sans fil et S O S’a[28] comme un diable jusqu’à ce que la marée se fît sentir et mît le « zinc » à flot hors du récif, et ils bourlinguèrent vers une autre île dans l’obscurité.

— Des milliers d’îles dans Toutes les Pelungas, murmura Jerry. Pareillement des récifs — des chevelus. Quid à propos des récifs ?

— Oh, ils continuèrent à faire tête sur des récifs dans l’obscurité, jusqu’à ce qu’il leur vînt à l’esprit d’allumer leurs fanaux pour les voir tout en allant. Et ils allèrent ainsi éblouissants, puants et bourlinguant de long en large dans les récifs jusqu’à ce qu’ayant trouvé une brèche dans l’un d’eux, ils bourlinguassent droit sur une île inhabitée.

— Ce doit avoir arrangé l’appareil, dit Jerry, en manière de commentaire.

— Je ne dis pas non. Je vous raconte seulement ce que mon Enseigne m’a raconté. Baxter l’a écrit au pays chez lui tout au long, et les lettres ont fait le tour de la famille. Or, alors, comme de juste, il pleuvait. Il plut tout le reste de la nuit jusqu’à l’après-midi du lendemain. (Il pleut toujours quand vous êtes dans le pétrin.) Ils essayaient de mettre en marche leur appareil lorsqu’ils ne grimpaient pas aux palmiers à la recherche de noix de coco. Ils n’avaient avec eux que quelques biscuits et un peu d’eau.

— Guère bon, cela, de grimper aux palmiers. Cela vous racle à vif, gémit L’Éteignoir.

— Et quand ils n’étaient pas en train de grimper ou de tourner le moulin, ils essayaient d’entrer en contact avec les indigènes de la plus prochaine île d’après. Mais les indigènes ne voulaient rien savoir. Ils prenaient la brousse.

— Ah ! dit Jerry d’un ton sympathique. Cet hydro était de trop pour eux. Autrement, ce sont les gens les plus gentils, les plus confiants, que moi j’aie jamais rencontrés. Eh bien, et quid de la suite ?

— Baxter sua sang et eau autour de sa machine jusqu’à ce qu’elle repartît. Puis il vola à ]a ronde cherchant encore son bateau jusqu’à ce qu’il fût au bout de son essence. Puis il atterrit près d’une autre île inhabitée et essaya de bourlinguer jusqu’à elle.

— Pourquoi en tenait-il tant pour les îles inhabitées ? J’aurais bien voulu être là. Je lui aurais, moi, fait faire le tour de la ville, dit Jerry.

— J’ignore ses motifs, mais c’est ce qu’il écrivit au pays chez lui, poursuivit Duckett. Sans plus de moyens, cette fois, son appareil dériva sur un autre récif, et les y voilà ! Rien à bouffer, pas d’essence, et tout plein de requins ! Aussi ils le désarmèrent. Je me demande comment ça se désarme, un hydro, consentit Duckett, mais Baxter fit le nécessaire pour diminuer la toile, et coupa le gui de brigantine des… ou tout ce que c’est qu’ils font sur un hydro quand ils veulent le faire se tenir tranquille. N’importe comment, ils amarrèrent plus ou moins en sûreté le « zinc » à ce récif, de façon, croyaient-ils, à ce qu’il ne s’en aille pas en dérive ; et ils tâchèrent de s’attirer les bonnes grâces d’une pirogue qui se trouvait passer. Rien à faire de ce côté ! La pirogue se défila.

— Il les chatouilla par où il ne fallait pas, soupira Jerry. Il y a une chanson qu’ils chantent quand ils sont en train de pêcher. »

Il se mit à chantonner dolemment.

« Je gage que Baxter ne connaissait pas cet air-là, interrompit Duckett. Lui et son observateur jurèrent tant qu’ils purent après la pirogue, puis ils se livrèrent à des exploits de natation tout parmi les requins, jusqu’à ce qu’ils grimpent à l’île voisine lorsqu’ils l’eurent atteinte — cela leur prit une heure pour nager jusque-là — mais à peine atterrirent-ils que voilà tous les indigènes qui foutent le camp. Cela m’a l’air, dit Duckett rêveur, que Baxter et son observateur doivent avoir répandu une jolie et salutaire panique en pagayant en chemise à travers Toutes les Pelungas.

— Mais pourquoi des chemises ? dit Jerry. Ces eaux-là sont parfaitement chaudes.

— Si vous en venez là, pourquoi pas des chemises ? riposta Duckett. Une chemise est une marque de civilisation —

Maskee vos chemises. Quid après cela ? demanda l’Éteignoir.

Ils allèrent se coucher. Ils étaient fatigués pour l’instant — et d’assez sale façon. Les indigènes de cette île-là avaient tout laissé en l’air quand ils s’étaient défilés — feux allumés, poulets courant de-ci de-là, et le reste. Baxter coucha dans une des huttes. Aux environs de minuit, quelques audacieux parmi leurs jeunes types s’en revinrent furtivement. Baxter les entendit causer tout près dehors, et comme il ne tenait pas à se voir marcher sur le blair, il dit « Salaam ». Cela vida l’île pour la seconde fois. Les indigènes sautèrent à trois pieds en l’air et « poussèrent ».

— Bon Dieu ! dit Jerry impatiemment. Je les aurais eus, moi, me mangeant dans la main en dix secondes. « Salaam » n’est pas du tout le mot à employer. Ce qu’il aurait dû dire —

— Soit, en tout cas, il ne le dit pas, répliqua Duckett. Lui et son observateur dormirent à poings fermés pour se réveiller au matin avec un appétit d’enragés et un sentiment assez accusé de pudeur. La première chose qu’ils annexèrent fut une sorte de slip indigène qu’ils cueillirent à même un buisson. Baxter écrivit tout cela au pays à sa famille, vous savez. J’espère qu’il était bien élevé.

— Si c’était « Beloo » Baxter, personne ne s’en serait aperçu — commença l’Éteignoir.

— Ce n’était pas lui. Ce n’était rien qu’un simple, vertueux, Officier de Marine — comme moi. Lui et son observateur naviguèrent dans l’île, en grande tenue, à la recherche des indigènes ; mais ceux-ci étaient partis emmenant la pirogue avec eux. Baxter était si déprimé par leur manque de confiance qu’il tua un poulet, le pluma, le vida (je parie qu’aucun de vous deux ne sait vider la volaille), le fit bouillir et le mangea, tout cela séance tenante.

— Est-ce qu’il ne donna pas à manger à son observateur ? demanda L’Éteignoir. J’ai un petit frère observateur là-haut dans les airs. Cela me dégoûterait de penser qu’il —

— L’observateur était tout à l’occupation d’agiter sa chemise sur la plage pour attirer l’attention de la flottille de pêche locale. C’était ce que lui trouvait de mieux. Après avoir pris son petit déjeuner Baxter le rejoignit, et ce furent tous deux qui agitèrent leurs chemises deux heures durant sur la plage. Et voilà le genre de choses que mon Enseigne aime mieux que de servir avec moi ! — Moi ! Après un bout de temps, les Pelungaliens décidèrent que ce devaient être des fous pas dangereux, et comme une pirogue se trouvait assez près de là, ils la gagnèrent à la nage. Mais voici le curieux ! Baxter écrivit chez lui que quand la pirogue arriva, son observateur n’avait pas ombre de chemise. Faut croire qu’il l’avait usée à force de l’agiter pour demander du secours. Alors que la chemise de Baxter était en tous points correcte. Il se fit un devoir de le raconter à sa famille. Et mon Enseigne n’en voyait pas un brin l’humour. Qu’est-ce que vous en pensez ?

— On ne peut plus simple, dit Jerry. Le Lieutenant Baxter, en qualité d’officier commandant, prit la chemise de son subordonné eu égard aux agences du Service. J’aurais fait de même. Poursuivez.

— Ce qui suit est pire. Dès qu’ils furent à bord de la pirogue et que les indigènes s’aperçurent qu’ils ne mordaient pas, ils s’attachèrent à eux sans plus de fin. Leur donnèrent à bouffer ainsi que des slips secs et de la noix de bétel à chiquer. De quoi cela retourne, la noix de bétel, Jerry ?

— Agréable et réconfortant. Vous chauffe tout l’intérieur et vous fait cracher rose. Cela n’enivre pas.

— Oh ! Je n’en ai jamais essayé. Bien, alors, il y avait Baxter crachant rose, en slip et dans une pleine pirogue de pécheurs pelungaliens, avec sa chemise en train de sécher à la brise. Vous pigez ! Bien, alors son aéroplane, qu’il croyait avoir assuré au récif de l’île voisine, se mit à « chasser » en mer. Il lui fallait, à ce garçon, avoir l’œil ouvert, je vous le promets. Il voulait que les indigènes tâchent de crocher l’appareil, d’où grande palabre à ce sujet. Eux ne se souciaient pas, cela va sans dire, de se compromettre avec des idoles inconnues. Mais au bout d’un moment, ils armèrent une douzaine de pirogues — non, onze, pour être précis — Baxter était terriblement précis dans ses lettres à sa famille — culèrent sur l’aéroplane et le remorquèrent jusqu’à une île.

— Parfait, dit Jerry Marlett, le Lieutenant Commandant consommé. Je commençais à nourrir des craintes au sujet du bien de Sa Majesté. Baxter doit avoir eu une façon à lui. Un slip n’est pas un uniforme, mais c’est bougrement confortable. Et comment Tous mes Pelungaliens les traitèrent-ils ?

— Bi-ien ! dit Duckett, écrivait Baxter au pays à sa famille, tellement que j’espère qu’il gaza un brin les choses ; mais, en lisant entre les lignes, cela a tout l’air comme si… et c’est pourquoi mon Enseigne demande à entrer dans l’Aviation, cela va sans dire ! — Cela a tout l’air comme si, à partir de ce moment-là, ils n’avaient vécu que de ce qu’on peut appeler des pique-niques du Jardin d’Éden durant des semaines et des semaines. Les indigènes les mirent sous soi-disant une garde rien que pour l’apparence, pendant que l’on envoyait la nouvelle au Chef ; mais, autant que j’ai pu en juger d’après les souvenirs qu’a gardés mon Enseigne des lettres de Baxter, leur garde consistait en toute la population mâle et femelle entrant dans l’eau se baigner avec eux deux fois par jour. Le soir il y avait concert — chansons indigènes contre chansons de music-hall — en comment appelez-vous ça ? Anti-quelque chose, ’Phone, n’est-ce pas ? alterné.

— C’est une race musicienne ! Je suis content qu’il ait saisi ce côté-là de leur nature, murmura Jerry.

— Je suis jaloux, protesta Duckett. Pourquoi le Corps d’Aviation aurait-il tous les raisins ? Mais Baxter n’oublia pas l’aéroplane de Sa Majesté. Il se le fit remorquer par eux jusqu’à son île de délices, et le soir, lui et son observateur, dans les entr’actes musicaux, donnaient aux femmes des secousses électriques avec le sans fil. Et, une fois, il dit à son observateur de leur montrer ses fausses dents, et à peine les avait-il retirées que voilà toute la population qui s’éclipse.

— Mais c’est du Rider Haggard. C’est dans King Solomon’s Mines, remarqua L’Éteignoir.

— Il se peut que ce soit cela qui lui ait donné l’idée de la chose, alors, dit Duckett. Ou encore, insinua-t-il prudemment, Baxter voulait-il louper les chances de son observateur avec quelque dame.

— Alors c’était un imbécile, grogna l’Éteignoir. Cela aurait pu produire l’effet contraire. Cela le fait généralement.

— Ma foi, on ne saurait tout prévoir, dit Buckett. N’importe comment, Baxter ne se plaignit pas. Ils vécurent là des semaines et des semaines, à chanter de compagnie et se baigner et — oh, oui ! — à jouer. Baxter fabriqua aussi un jeu de dés. Il semble n’avoir rien négligé. Il disait que ce n’était que pour passer le temps, mais je me demande quelle était la nature de l’enjeu. Je voudrais bien le connaître, ce Baxter. Ses lettres à sa famille sont trop incolores. Quelle vie il a dû mener ! Les femmes, les dés et la musique, et votre solde faisant la pelote derrière vous sans avoir à en fiche un clou.

— Il y a une danse qui se danse par les nuits de clair de lune, dit Jerry, avec juste quelques feuilles de bananier — Faites pas attention. Allez toujours !

— Les plus belles Choses — ont — une — fin, dit Duckett d’un ton plaintif. Voilà tout à coup le Chef de Toutes les Pelungas qui s’amène.

— Mon ami ? J’espère que c’était lui. Un gentleman de première, dit Jerry

— Baxter ne l’a pas dit. N’importe comment, il se présenta et on les fit passer dans l’île capitale jusqu’à ce qu’on pût les renvoyer à leur bateau. Le Chef les traita très chiquement sous tous les rapports le temps qu’ils restèrent avec lui — Baxter est tout à fait enthousiaste là-dessus, même en écrivant à sa famille —, mais, cela va sans dire, il n’est rien comme le premier amour, n’est-ce pas ? Il dut leur en coûter de se séparer de leurs premières amours. C’est l’effet qu’à moi cela me fait toujours. Et on les affubla du grand uniforme de l’Armée Toutes les Pelungalienne. Comment est-ce, Jerry ? Vous l’avez ?

— C’est une croix entre un ara et un mandrill arc-en-ciel. D’un goût exquis.

— À peine commençaient-ils à s’y habituer, et venaient-ils d’apprendre au Chef et à sa cour à chanter Tiens, Tiens, qui donc est votre amie ? qu’on les embarqua sur un malpropre et vulgaire petit bâtiment à voiles pour les emmener sur l’océan et les rendre au Cormorang, qui, cela va sans dire, les avait portés manquants et morts il y avait des mois. Ils eurent une « nouba » finale avant de reprendre le service. Vous comprenez, ils avaient l’un et l’autre cultivé des barbes en forme de torpille dans les Pelungas, et ils étaient l’un et l’autre en uniforme pelungalien. Conséquemment, lorsqu’ils furent à bord du Cormorang, ce n’est qu’une fois descendus à moitié route de leurs cabines qu’on les reconnut.

— Et alors ? demandèrent les deux Capitaines d’une seule voix.

— C’est là que Baxter s’interrompt, même s’il écrit à sa famille. Il leur doit tant d’excuses pour avoir été porté manquant et les avoir embêtés, et il tire un si coupable orgueil d’avoir appris au Chef des chansons de music-hall, qu’il s’est contenté de dire qu’on les avait gratifiés « de quelque chose comme réception à bord du Cormorang ». Elle dura jusqu’à minuit.

— C’est possible. Quid de leur appareil ? demanda Jerry.

— Le Cormorang accourut du bout de l’horizon aux Pelungas et en reprit bonne et due possession. Mais j’aurais bien voulu, moi, voir cette réception. Rien que j’aurais aimé comme voir cette réception. Et ce n’est pas faute d’avoir vu une réception ou deux, moi non plus.

— On donne la communication avec la terre, sir, dit le Quartier-maître à la porte.

— Le train de douze heures vingt-quatre, murmura Duckett. Cela va. (Il se leva, en ajoutant :) Je m’en vais gratter des dos de cochons ces trois jours-là. Foutez-moi le camp ! »

Le serviteur stylé filait déjà le long de la lisière du quai avec sa valise. Stéphanotis et Phlox retournèrent à leurs bateaux, en manifestant tout haut l’envie et la haine. Duckett s’arrêta un moment à la coupée pour faire signe à son maître-torpilleur, certain Mr. Wilkins, un marin de temps-de-paix, doux et moisi d’aspect, qui depuis quelques années suivait Duckett dans ses énigmatiques fortunes.

« Wilkins, dit-il tout bas, d*où sort notre fameuse défense neuve de tribord ?

— De la drague, sir, qui dormait quand nous sommes rentrés, répondit Wilkins du bout de lèvres qu’on eût dit remuer à peine. Mais celle de bâbord vient de la citerne. Nous avions à atteindre nos amarres dans la barque la nuit dernière, sir, et nous — heu — l’avons trouvée dessus.

— Bien, bien, Wilkins. Laissez les feux de mouillage brûler. »

Et le Lieutenant de Vaisseau Commandant H. R. Duckett fit diligence à la suite de son serviteur dans la direction de la gare. Mais pas assez vite pour dépasser les accents d’une mélodie jouée à bord du Phlox sur un accordéon que des voix mâles soutenaient du refrain :

Quand l’voleur a fini d’voler — ’ni d’voler,
Et l’surineur d’suriner — d’suriner,
Il aime entend’ l’eau murmurer —

Sous l’empire soit du remords soit d’une bonté naturelle, Dieu seul le sait, le Lieutenant Duckett sourit au policeman des portes de l’Arsenal.


« STALKY »


Voici la première histoire écrite à propos des aventures et exploits de trois écoliers — « Stalky », Mc Turk et « Beetle ». Je ne sais ce qui empêcha de l’insérer dans le livre intitulé Stalky et Cie livre composé de ces histoires. Une bonne partie, je regrette de le dire, est vraie pour de bon, quoique ce soit pas là une recommandation ; et la seule morale à en tirer, selon moi, c’est que, lorsque, pour un motif quelconque, il vous arrive d’être dans le pétrin, vous avez plus de chance d’en sortir à votre avantage si vous gardez votre tête que si vous vous énervez et vous arrêtez de penser.

« Et alors, — c’était une voix de jeune garçon étrangement égale et rassise, — de Vitré a dit que nous étions de sales froussards de ne pas les aider, et moi j’ai répondu qu’il y avait trop de types là dedans pour nous plaire. De plus, il est question de gâchis je ne sais où, avec le grand de Vitré pour s’occuper de tout. Est-ce que je n’avais pas raison, Beetle ?

— Et, en tout cas, c’est un idiot de biznai, depuis A jusqu’à Z. Qu’est-ce qu’ils feront de ces sales vaches une fois qu’ils les auront ? Passe encore de traire une vache — si elle se laisse faire. Cela va tout seul, mais les poursuivre…

— Tu es stupide, Beetle.

— Non, je ne le suis pas. Où y a-t-il du bon sens à pousser un tas de vaches depuis les Terriers jusqu’à — à — où çà ?

— Ils essaient de les pousser là-haut, à la cour de ferme de Toowey au sommet de la colline — celle qui est vide, où nous avons fumé mardi dernier. C’est une vengeance. Le père Vidley a donné la chasse à de Vitré deux fois la semaine dernière pour avoir monté ses poneys sur les Terriers ; et de Vitré s’en va lever tout ce qu’il va pouvoir de son bétail pour le planter là-haut sur la colline. Il va tout gâcher, en attendant — avec Parsons, Orrin et Howlett pour l’aider, ils se contenteront de glapir et de hurler, et de se défiler s’ils voient Vidley.

— Nous aurions pu, nous autres, conduire cela », dit Me Turk lentement, en remontant le col de son veston à cause de la pluie qui balayait l'air au-dessus des Terriers.

Ses cheveux étaient de ce rouge acajou sombre qui va avec certain tempérament.

« Nous aurions dû, répliqua Corkran[29] avec une égale confiance. Mais ils s’étaient engagés là dedans comme s’il s’agissait d’une chasse aux moineaux. Je n’ai jamais levé de bétail, mais il me semble, à moâ-â-â ; qu’on peut aussi bien être stalky pour une chose que pas. »

Les vapeurs fumeuses de l’Atlantique chassèrent en volutes au-dessus de la tête des jeunes garçons. Hors de la brume, au vent, d’au delà de la barre grise de l’Arête des Galets, s’en venait l’incessant rugissement des houles longues d’un mille de l’Atlantique. Sous le vent, quelques poneys perdus et du bétail, propriété des électeurs du bourg de Northam, et jouets récalcitrants des élèves à leurs heures de loisir, se distinguaient à travers le brouillard. Les trois écoliers avaient fait halte près de la Barrière du Bétail qui marque la limite des cultures, là où les champs descendent de Northam Hill aux Terriers. Beetle, ébouriffé et porteur de lunettes, faisait aller et venir son nez le long du barreau supérieur tout mouillé ; Mc Turk, tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, regardait l’eau s’amasser dans l’une ou l’autre empreinte, tandis que Corkran sifflait entre ses dents appuyé contre un talus herbu, en cherchant à percer la brume. Une personne adulte ou pondérée eût pu dire du temps qu’il était ignoble ; mais les élèves de cette École ne savaient pas encore prendre un intérêt national au climat. Il faisait un peu humide, c’était sûr, mais il faisait toujours humide dans le trimestre de Pâques, et l’humidité de mer, à leur avis, ne pouvait en aucun cas vous enrhumer. Les mackintoshs étaient choses pour aller à l’église, mais paralysants s’il s’agissait de courir à la moindre alerte dans la campagne boueuse. Aussi attendaient-ils avec sérénité sous le déluge, vêtus comme leurs mères n’eussent guère aimé le voir.

« Dis donc, Corky, dit Beetle, en essuyant ses lunettes pour la vingtième fois, si l’on ne va pas aider de Vitré, qu’est-ce qu’on fait ici ?

— Nous allons surveiller, fut-il répondu. Tenez l’œil sur votre Oncle, et il vous tirera d’embarras.

— C’est un sacré biznai, de rabattre du bétail — en pleine campagne, dit Mc Turk, qui, en sa qualité de fils de baronnet irlandais, connaissait quelque chose de ces opérations. Ils auront à courir moitié plus loin que les Terriers après elles. Je suppose qu’ils montent les poneys de Vidley ?

— De Vitré, sûrement. C’est un as, à cheval. Écoutez ! Quel barnum ils font ! On va les entendre à des milles.

L’air se remplit de huées et d’appels, de cris, de paroles de commandement, du cliquetis de clubs de golf brisés et d’un fracas de pieds cornés. Trois vaches et leurs veaux arrivèrent à la Barrière du Bétail à un galop de laitières, suivies de quatre jeunes bœufs aux yeux fous et de deux poneys hirsutes. Un adolescent gras et taché de son, d’une quinzaine d’années, trottait derrière, chevauchant à cru et brandissant un piquet de haie. De Vitré, jusqu’à certain point, était un garçon inventif, nourrissant pour l’exercice du cheval une passion que les fermiers de Northam n’encourageaient point. Le fermier Vidley, qui n’arrivait pas à comprendre qu’un poney au pâturage aimât qu’on le fît galoper de droite et de gauche, l’avait une fois appelé voleur, et l’insulte s’envenima. D’où le raid.

« Venez, cria-t-il par-dessus son épaule. Ouvre la barrière, Corkran, ou ils vont tous rebrousser chemin. Nous avons cru que ça n’en finirait jamais de les avoir. Oh, mince de fureur du père Vidley !

Trois élèves à pied arrivèrent au pas de course, criant chû, chû ! au bétail, en amateurs très allumés, jusqu’à ce qu’ils le fissent s’engager dans l’étroit sentier haut encaissé du Devonshire qui grimpait en haut de la colline.

« Viens, Corkran. On n’a pas fini de rigoler », plaida de Vitré.

Mais Corkran secoua la tête. L’affaire lui avait été exposée après dîner, ce jour-là, sous la forme d’un plan achevé, dans lequel il pourrait, à titre de faveur, jouer un rôle secondaire. Et Arthur Lionel Corkran, N° 104, faisait fi des lieutenances.

« Vous vous ferez poisser, cria-t-il, en refermant la barrière. Parsons et Orrin ne valent rien dans une bagarre. Vous serez poissés, sûr comme je te le dis, de Vitré.

— Tu n’es qu’un sale trouillard ! »

Déjà le parleur s’était évanoui dans la brume.

« Zut ! dit Mc Turk. C’est peut-être la première fois qu’on a jamais essayé de lever du bétail à la Boîte. Laisse faire…

— Merci bien, dit Corkran avec fermeté ; tiens l’œil sur ton Oncle. »

Sa parole faisait loi dans ce cas-là, car l’expérience leur avait appris que, lorsqu’ils manœuvraient sans Corkran, ils tombaient dans les ennuis.

« Tu rages parce que tu n’en as pas eu l’idée le premier », dit Beetle.

Corkran lui allongea trois coups de pied froidement, sans que bougeât un muscle de leur visage à l’un plus qu’à l’autre.

« Non, je ne rage pas ; mais ce n’est pas assez, stalky pour moi ! »

« Stalky », dans le vocabulaire de leur école, voulait dire adroit, bien pesé et rusé, en tant qu’appliqué à un plan d’action ; et la «  stalkiness » était la seule vertu pour laquelle Corkran prît de la peine.

« Même chose, dit Mc Turk. Tu te crois le seul type stalky de la Boîte. »

Corkran lui allongea un coup de pied comme il avait fait pour Beetle ; et tout comme Beetle, Mc Turk n’y prêta pas la plus légère attention. Suivant le code de leur amitié, ce n’était guère plus qu’une notification formelle de dissentiment à propos d’un projet.

« Ils n’ont pas mis de piquets, poursuivit Corkran (c’était une école de préparation pour l’Armée). On devrait le faire — quand il ne s’agirait que de chiper des pommes. La cour de Toowey doit être pleine de garçons de ferme.

— Elle ne l’était pas la semaine dernière, dit Beetle, quand nous avons fumé dans ce hangar à charrettes. C’est à un mille de n’importe quelle maison, en plus. »

L’un des sourcils blonds de Corkran se releva.

« Oh, Beetle, je suis si fatigué de t’allonger des coups de pied ! Est-ce que cela signifie qu’elle soit vide maintenant ? Ils auraient dû envoyer un type devant pour voir. Ils ne sont destinés qu’à se faire poisser. Et où se défileront-ils, s’il leur faut courir pour cela ? Parsons n’est ici que depuis deux termes. Il ne connaît pas, lui, la topographie du pays. Orrin est un âne bâté, et Howlett se carapate dès qu’il aperçoit un gouverneur (patois pour désigner tout indigène du Devon engagé dans les travaux agricoles) d’aussi loin que ce soit. De Vitré est le seul type passable de la bande, et — et c’est moi qui lui ai donné l’idée de se servir de la cour de Toowey.

— Voyons, ne te frappe pas, dit Beetle. Qu’est-ce qu’on va faire ? C’est tarte ce qu’il fait mouillé ici.

— Laisse-nous y rêver. (Corkran siffla entre ses dents et tout à coup partit en un prompt et court double pas en avant.) Nous allons monter tout de suite sur la colline pour voir ce qu’il leur arrive. Couper à travers champs ; et nous nous aplatirons dans la baie là où la sente débouche près de la grange — où nous avons trouvé ce hérisson mort au dernier terme. Venez ! »

Il grimpa sur le talus de terre pour se laisser retomber sur le labour saturé de pluie. La pente était rapide qui menait au front de la colline, où se dressaient les granges de Toowey. Les écoliers ne tinrent nul compte des barrières plus que des chemins frayés, traversant champ sur champ en diagonale, et où ils rencontraient une haie, se faisant jour à travers, tels des bassets. La sente se trouvait sur leur flanc droit et ils entendaient force mugissements et appels dans cette direction.

« Ma foi, si de Vitré ne se fait pas poisser, dit Mc Turk, qui d’un coup de pied se débarrassa de quelques livres de terre grasse contre le poteau d’une barrière, c’est pas faute de le mériter.

— On se fera poisser, nous aussi, si tu t’en vas le nez en l’air comme ça. Plonge, espèce de bourrique, et coule-toi le long de la haie. Nous pouvons arriver là-haut tout près de la grange, dit Corkran. Où est le bon sens de ne pas faire une chose stalkément quand on est en train de la faire. »

Ils s’insinuèrent de bas en haut dans une vieille double haie creuse à pas trente mètres de la vaste grange en charpente noire pourvue de ses hangars carrés. Leurs dix minutes de grimpée les avaient élevés à deux cents pieds au-dessus des Terriers. Comme les brumes se divisaient çà et là, ils en purent voir le grand triangle de vert trempé, effleuré de dunes de sable jaunes, et frangé d’écume blanche, étendu comme une carte bavochée au-dessous d’eux. Le flot de l’Arête des Galets soutenait de sa basse les bruits désordonnés de la sente.

« Qu’est-ce que je vous disais ? dit Corkran, en cherchant à voir à travers les nouvelles pousses de l’aubépine qui commandait une vue de la cour de ferme. Trois garçons de ferme — qui sortent du fumier avec des fourches. Il est trop tard pour faire changer de direction à de Vitré. On serait poissés si on se montrait. En plus, ils les ont entendus. Ils ne pouvaient pas ne pas les entendre. Quels ânes ! »

Les indigènes, brandissant leurs armes, tenaient conciliabule en usant à maintes reprises du terme « Collégien ». Comme le tumulte grandissait, ils s’éclipsèrent dans différentes bergeries et étables. Le premier du bétail se présenta au trot à l’entrée de la cour, et de Vitré félicita sa bande.

« Parfait, cria-t-il. Oh, ce que le père Vidley va mousser ! Ouvre la barrière, Orrin, et chasse-les à travers. Ils ont pas mal chaud.

— Vous ne tarderez pas à être comme eux », murmura Mc Turk, comme les déprédateurs se précipitaient dans la cour à la suite du bétail.

Ils entendirent une clameur de triomphe, des piaillements de désespoir ; virent un Devonien garder la barrière avec une fourche, tandis que les autres, hélas ! s’emparaient des quatre garçons.

« Bourriques, triples bourriques ! Sacrées bourriques d’enfer ! Idiots d’ânes de cinquième ! dit Corkran. Ils n’ont même pas enlevé leurs bonnets-de-maison[30]. »

Ces délicates confections de couleurs primitives ne furent pas lancées, comme d’aucuns l’imaginent, pour encourager l’Orgueil-de-maison ou esprit de corps[31], mais dans un but d’identification à distance, pour le cas où le porteur violerait bornes ou règlements. C’est pourquoi, en temps de guerre, personne qu’un idiot ne porterait la sienne autrement que le dedans en dehors.

« Aïe ! Petits vauriens. Nos vos tenons ! Qu’est-ce que vos êtes allés faire aux bêtons de Mister Vidley ?

— Oh, nous les avons trouvés, dit de Vitré, qui portait galamment la défaite. Les voulez-vous ?

— Trouvais ! Ces bêtons-là partis tout seuls comme ça — tout sans le souffle, tout poussifs et échauffés. Oh ! c’est une honte. Vos avez presque fait crever les vaques — sans parler de ce qui est de les voler. On envoie les enfants de pauv’ en prison pour pas la moitié de ça.

— Cela, c’est un mensonge, dit Beetle à Mc Turk, en se retournant sur l’herbe mouillée.

— Je sais ; mais ils le disent toujours. Te rappelles-tu quand ils nous ont poissés à la Ferme du Singe, ce dimanche, avec les pommes dans ton haut de forme ?

— La barbe ! Ils vont les enfermer et envoyer chercher Vidley, murmura Corkran, comme l’un des vainqueurs descendait la colline courant dans la direction d’Appledore, et que les prisonniers étaient conduits dans la grange.

— Mais ils n’ont pris ni leurs noms ni leurs numéros, en attendant, dit Corkran, qui était tombé dans les mains de l’ennemi plus d’une fois.

— Mais ils sont bouclés ! Plutôt malsain pour de Vitré ; dit Beetle. C’est une raclée, de toute façon, même si Vidley ne lui casse pas la tête. Le Principal est plutôt vif en ce qui regarde l’ouverture de barrière, le braconnage et tout cela. Il se fout du levage de bétail.

— C’est affreusement mauvais pour les vaches, en plus, de les faire courir lorsqu’elles ont du lait, dit Mc Turk, en dressant un genou hors d’une touffe de primevères trempées ! Qu’est-ce qu’on fait maintenant, Corky ?

— On va entrer dans le vieux hangar à charrettes où nous avons fumé. C’est près de la grange. Nous pouvons couper en travers pour passer de l’autre côté pendant qu’ils sont à l’intérieur, et grimper dedans par la fenêtre.

— Et si on se fait poisser ? » dit Beetle, en bourrant son bonnet-de-maison dans sa poche.

Les bonnets, cela dégringole ; aussi va-t-on à l’action tête nue.

« C’est justement cela. Ils n’iront jamais rêver qu’il y a d’autres copains pour s’envoyer droit dans le piège. En plus nous pouvons sortir par le toit s’ils nous repèrent. Tenez l’œil sur votre Oncle. Venez », dit Corkran.

Un bond les mit à une grosse pièce d’orties au-dessus de la fenêtre de derrière, sans vitres, du hangar aux charrettes. Le devant, à l’air libre, cela va sans dire, donnait sur la cour.

Ils passèrent à qui mieux mieux par cette fenêtre, se laissèrent tomber parmi les charrettes, et grimpèrent à l’étage du dessus, grossièrement planchéié, qu’ils avaient, en quête d’une retraite, découvert la semaine précédente. Il couvrait la moitié du bâtiment, et finissait dans les ténèbres au mur de la grange. Les tuiles du toit étaient brisées et déplacées. Par les trous ils commandaient libre vue sur la cour, à demi remplie d’un bétail inconsolable fumant tristement sous la pluie.

« Tu comprends, dit Corkran, toujours attentif à s’assurer sa ligne de retraite, s’ils nous bouclent ici, on peut se faufiler entre ces chevrons, glisser à bas du toit, et se défiler. Ils ne pourraient pas même passer par la fenêtre. Ils auraient à faire tout le tour de la grange. Eh bien, es-tu satisfait, espèce de bafouilleur ?

— Peuh ! Tu n’as dit cela que pour te rassurer toi-même, rétorqua Beetle.

— Si les planches n’étaient pas toutes défaites, je t’allongerais bien un coup de pied, grogna Corkran. Absurde d’aller se fourrer dans un endroit d’où on ne peut sortir. Ferme ça et écoute. »

Un murmure de voix leur parvint de l’extrémité du grenier. Mc Turk s’y dirigea prudemment sur la pointe des pieds.

« Hi ! Cela conduit dans la grange, on peut passer par là. Venez-vous-en ! »

Il tâta le mur de planches.

« Qu’est-ce que c’est, de l’autre côté ? demanda Corkran, l’homme prudent.

— Du foin, espèce d’idiot. »

Ils entendirent ses talons de soulier heurter du bois, et il avait disparu.

À une époque quelconque on avait dû parquer des moutons dans le hangar à charrettes, et quelque ingénieux ouvrier de ferme, plutôt que de faire le tour avec le foin, avait déplacé une planche dans la paroi de la grange pour jeter le fourrage par là. Ce n’était en aucune façon un passage légal, mais douze pouces carrés, le premier gamin venu n’en demande pas davantage.

« Regarde donc ! dit Beetie, pendant qu’ils attendaient le retour de Mc Turk. Le bétail rentre à l’abri de l’eau. »

Un dos brun et velu se montrait à quelque trois pieds au-dessous de la moitié de plancher comme une à une les bêtes entraient en se poussant de l’épaule pour chercher un abri parmi les charrettes, et remplissaient le hangar de leur suave haleine.

« Voilà qui nous barre la sortie, à moins de passer par le toit, et c’est plutôt quelque chose comme saut, à moins d’y être obligé, dit Corkran. Ils sont droit en face de la fenêtre en plus. En voilà, une journée ! »

« Corkran ! Beetle ! (Le murmure de Mc Turk tremblait de délice.) On peut les voir ; je les ai vus. Ils ont une frousse bleue dans la grange, et les deux rustres sont en train de se moquer d’eux — horrible ! Orrin cherche à les acheter et Parsons pleure presque comme un veau. Venez voir ! Je suis dans le grenier à foin. Passez par le trou. Pas de pet, Beetle. »

Le corps souple, ils s’insinuèrent dans le foin par les planches déplacées, et rampèrent jusqu’au bord du grenier. Trois années d’escarmouches contre des paysans rudes et peu sympathiques leur avaient appris les éléments de la stratégie. Pour la tactique ils avaient recours à Corkran ; mais Beetle lui-même, connu pour son humeur distraite, se tenait une poignée de foin devant la tête tout en rampant. Il n’y eut ni hâte, ni ricanement dénonciateur, ni cris nerveux. Ils avaient appris, grâce aux coups de canne, la folie de ces choses. Mais la conférence près d’un coupe-racines sur le plancher de la grange était toute à ses propres affaires ; le parti de de Vitré promettant, implorant, cher chant à amadouer, tandis que les indigènes riaient tels des Inquisiteurs.

« Attendez que Mister Vidley et Mister Toorey — ouai, et le garde champêtre arrivent, était leur unique réponse. C’est environ l’heure d’aller traire. Qu’é qu’nos allons faire ?

— Va-t’en traire, Tom, et je vas rester à garder les jeunes messieurs, dit le plus gros des deux, qui répondait au nom d’Abraham. Mr. Toowey, probable qu’il vos fera payer pour user de sa cour avecque c’t’aplomb, Iss fai ! [32] Vos serez fessés comme i’faut. Je compte ben qu’i’s’passera du temps avant qu’vos d’mandicz qu’lé beignets i’r’froidissent. Mais Mr. Vidley, c’est lui qui vos étrillera le mieux de tout. Il est vif, c’est mé qui vos le dis. »

Tom, d’un pas lourd, s’en alla traire. Les portes de la grange se refermèrent derrière lui, et dans le jour tombant une grande tristesse s’appesantit sur tous sauf Abraham, qui s’étendit éloquemment sur Mr. Vidley, son humeur et la vigueur de son bras.

Corkran se retourna dans le foin et battit en retraite vers le grenier vide, suivi de son armée.

« Rien de bon, fut son verdict. J’ai peur que tout ne soit fini pour eux. Il vaudrait mieux nous défiler.

— Oui, mais regarde ces sales vaches, dit Mc Turk, en crachant de là-haut sur le dos d’une génisse. Il nous faudra une semaine pour les éloigner de la fenêtre, et cette brute de Tom va nous entendre. Il est juste de l’autre côté de la cour, à traire.

— Bombarde-les, alors, dit Corkran. La peste, je suis fâché d’avoir à nous en aller, en tout cas. Si c’était possible de faire partir cet autre animal de la grange seulement une minute, nous pourrions les délivrer. Mais, ce n’est pas encore cela. Bombardezinguons ! »

Il sortit une légère catapulte de fabrication personnelle, bien usagée — la « bombarde » de ce temps-là — glissa une chevrotine dans sa souple bourse de peau de chamois, et tira l’élastique à fond. Les autres suivirent son exemple. Ils ne voulaient qu’écarter le bétail de leur chemin, mais en voyant les dos si près ils jugèrent de leur devoir de choisir chacun son oiseau et de lâcher de toute leur force.

Ils n’étaient nullement préparés à ce qui suivit. Trois jeunes bœufs, tâchant de se retourner au milieu de six camarades fortement pressés, pour ne pas mentionner trois veaux, plusieurs charrettes, et tout le débarras d’un hangar d’utilité générale, n’opèrent pas un tête à queue sans confusion. Ce fut heureux pour les jeunes garçons qu’ils se tinssent un peu en arrière sur le plancher, attendu qu’une tête cornue, brandie sous la douleur, lança en l’air une planche détachée au bord, laquelle redescendit à la façon d’une lance sur un dos stupéfait. Une autre victime se débattit de tout le corps à travers les brancards d’un cabriolet décrépit, les fracassant et mettant les roues sens dessus dessous. C’était plus que suffisant pour les nerfs de l’assemblée. Avec des mugissements furieux et maints coups de tête de droite et de gauche les bêtes se précipitèrent dans la cour, queues dressées, et engagèrent beau et loyal combat sur le fumier. La dernière vache à sortir accrocha de la corne un vieux tas de harnais ; il lui battait sur un œil et traînait derrière elle. Une camarade mettait-elle le pied dessus, ce qui arrivait toutes les quelques secondes, que naturellement elle tombait sur les genoux ; sur quoi en sa qualité de vache des Terriers, ayant à cœur les intérêts de son veau, elle attaquait la première qui passait. À demi terrifiés, mais ravis de la tête aux pieds, les gamins regardaient le cataclysme. Il était à son point culminant avant même qu’ils songeassent à une seconde balle. Tom sortit d’une étable, armé d’une fourche, pour s’y faire rechasser par la vache au harnais. Un jeune bœuf se débattit sur le tas de fumier, tomba, se releva, puis s’ensevelit jusqu’au ventre, impuissant et mugissant. Les autres prirent grand intérêt à lui.

Corkran, par le toit, « bombarda » avec science une génisse folâtre sur le museau, et il n’est nullement exagéré de dire qu’elle dansa un moment sur les jambes de derrière.

« Abram ! Oh, Abram ! E’sont ensorcelées. E’sont enragées. C’est i’ la fièvr’é d’lait ? E’sont quasi folles d’aver été chassées. Oh, Abram ? E’vont encorner les bêtons ! E’vont m’encorner itou ! Abram !

— Espère un brin, que je ferme la porte à clef », dit Abraham, fidèle à son dépôt.

Ils l’entendirent cadenasser la porte de la grange ; le virent sortir avec encore une autre fourche. Un jeune bœuf baissa la tête, Abraham courut à la porcherie la plus voisine, où des cris à tue-tête racontèrent qu’il avait troublé la paix d’une famille nombreuse.

« Beetle, lança laconiquement Corkran. Entre et tire-moi ces ânes de là. Vite ! Nous allons tenir les vaches en gaîté ».

Un peuple assis dans les ténèbres et l’ombre de monumentales raclées, trop abattu pour en vouloir à de Vitré, entendit une voix d’en haut qui disait : « Montez ici ! Venez ! Montez ! Il y a une sortie. »

Ils jouèrent du tibia à même les étançons du hangar sans un mot ; rencontrèrent un talon de soulier qu’on les priait de prendre pour guide et se forcèrent un passage désespéré par un trou dans les ténèbres, pour se voir hissés au jour par Corkran.

« Avez-vous vos bonnets ? Avez-vous donné vos noms et vos numéros ?

— Oui. Non.

— Tout va bien. Laissez-vous tomber par ici. Ne vous arrêtez pas à gueuler. Au-dessus de la charrette — par cette fenêtre, et détalez. Oust !

De Vitré n’en demanda pas davantage. Ils l’entendirent pousser un cri comme il tombait dans les orties, et par les ouvertures du toit ils suivirent du regard quatre silhouettes graciles qui disparaissaient dans la pluie. Tom et Abraham, de l’étable et de la porcherie, exhortaient le bétail à se tenir tranquille.

« My gum ![33] dit Beetle ; c’est stalky. Qu’est-ce que vous en dites ?

— C’était la seule chose à faire. N’importe qui aurait pu le voir.

— Est-ce qu’on ne ferait pas bien de se défiler, nous aussi, maintenant ? dit Mc Turk d’un air inquiet.

— Pourquoi ? Nous sommes, nous autres, à l’abri. Nous n’avons, nous autres, rien fait. Je veux entendre ce que le père Vidley va dire. Arrête-toi de bombarder, Turkey. Laisse-les fraîchir. Golly ![34] ce que cette génisse dansait ! J’ignorais, je le jure, que les vaches pouvaient être si délurées. Il était juste temps.

— Zut ! Voici Vidley — et Toowey, dit Beetle, comme les deux fermiers s’avançaient à grandes enjambées dans la cour.

— Gloats ! oh, gloats ! Fids ! oh, fids ! Chouettement fids et gloats pour nous ! dit Corkran. »

Ces mots, dans leur vocabulaire, exprimaient le summum du délice. « Gloats » impliquait plus ou moins de triomphe personnel, « fids » était le résumé de la félicité, et les gamins étaient en train de goûter les deux ce jour-là. Dernière joie de toutes, ils avaient eu le plaisir de faire la connaissance de Mr. Vidley, quoiqu’il ne les aimât pas. Toowey était plus qu’un étranger ; ses vergers étant situés trop près de la grand’route, Tom et Abraham ensemble racontèrent une histoire de bétail volé que la poursuite avait rendu fou ; de vaches sûres de crever en vêlant, et de lait qui ne reviendrait jamais ; laquelle histoire fit jurer Mr. Vidley pendant trois minutes consécutives en langage du Devon du nord.

« C’est trop fô’. C’est trop fô’, dit Toowey en manière de consolation ; espérons qu’é n’auront pas pris trop de mal. E’sont furieuses qu’ c’en est étonnant to’ d’ même.

— Ça va ben por vô, Toowey, qui vendez à ces sacrés collégiens soixante-dix pots la semaine.

— Quatre-vingts, répliqua Toowey, avec le triomphe débonnaire de quelqu’un qui a offert à plus bas prix que son voisin en adjudication publique ; mais c’est tot un pour mé. Vos êtes lib’e d’les étriller to’d’même que si c’étaient vos prop’es éfants. C’est su’ l’plancher d’ma grang’é qu’vos les étrillerez. »

« Généreux vieux cochon ! dit Beetle. De Vitré aurait dû rester pour cela ! »

« I’sont tous en seureté, et comme i’faut, dit l’officieux Abraham, en produisant la clef. J’compte ben qu’nos allons rentrer vos les tenir. Hé ! Les vaques, é’sont encore tout enragées. I’va fallé s’garer. »

La grange étant près du hangar, les jeunes garçons ne purent voir cette entrée officielle. Mais ils entendirent.

« Partis se mucher dans le foin. Pardi ! Ils ont la sainte frousse, cria Abraham.

— Fais-en débucher un ! Fais-en débucher un ! rugit Vidley en jouant de son bâton impatiemment du tambour sur le coupe-racines.

— Oh, ma mère ! fit Corkran, en se tenant sur un pied.

— Ferme c’té porte. Ferme c’té porte, que j’te dis. J’compte ben qu’on peut les trouver dans l’nouerre. I’n’faut pas qu’i nô filent comme des lapins ent’les jambes. »

La grand’porte de grange se referma avec fracas.

« My Gum ! » dit Corkran, ce qui était toujours son juron de guerre en temps d’action.

Il se laissa glisser en bas et resta parti peut-être vingt secondes.

« Et voilà qui va bien, dit-il en revenant d’un pas de promenade.

— Quoi ? cria presque M Turk, car Corkran, dans le hangar au-dessous, brandissait une grande clef.

« Un stalk ! Stalk épatant ! Sous clef ! tous les quatre ! fut la réponse, et Beetle tomba sur le ventre. Ouée ! I’sont à c’t’heu’comme qui dirait, oui-da, sous clef. Si tu te prends à rire, Beetle, tu me forceras à te rallonger un coup de pied.

— Mais, il le faut ! »

Beetle noircissait d’accès de rire réprimé. « Tu ne riras pas ici, alors. »

Il jeta le malheureux Beetle déjà boiteux par la fenêtre du hangar. Cela le calma ; on ne saurait rire sur un lit d’orties. Puis Corkran foula sa carcasse étendue et Mc Turk suivit, juste comme Beetle allait se relever ; de sorte qu’il fut renversé, et que les orties lui peignirent sur la joue l’image d’une affreuse éruption.

« Cru que cela te guérirait », dit Corkran en reniflant.

Beetle se frotta le visage désespérément avec des feuilles de « patience », et ne dit mot. Toute envie de rire l’avait abandonné. Ils entrèrent dans le sentier.

Alors une clameur s’éleva de la grange — un bruit composé comme de coups de pied de cheval, de panneaux de porte secoués, et de hurlements variés.

« Ils ont éventé la mèche, dit Corkran. C’est épatant ! »

Il renifla de nouveau.

« Laisse-les, dit Beetle. Personne ne peut les entendre. Rappliquons à la Boîte.

— Quelle brute tu fais, Beetle ! Tu ne penses qu’à ta sale personne. Ces vaches demandent à être traites. Les pauvres ! Écoute-les mugir, dit Mc Turk.

— Retourne les traire toi-même, alors. (La souffrance faisait danser Beetle.) Nous allons manquer l’appel à nous arrêter comme cela ; et j’ai déjà deux zéros cette semaine.

— Alors, dit Corkran, tu seras de pelote lundi. Mais, j’y pense, j’ai deux zéros aussi[35]. Hem ! C’est sérieux. C’est affreusement sérieux.

— Je te l’ai dit, repartit Beetle, sur le ton d’un triomphe vindicatif. Et il faut, lundi, que nous sortions pour ce nid d’éperviers. Au lieu de cela, on sera à suer des haltères. C’est tout de ta faute. Si on s’était défilé avec de Vitré tout de suite… »

Corkran s’arrêta entre les deux haies.

« Pause un rien et ne bafouille pas. Tiens l’œil sur l’Oncle. Savez-vous, je crois, moi, qu’il y a quelqu’un d’enfermé dans la grange que voilà. Je pense qu’il faudrait aller voir.

— Ne fais pas l’abruti. Viens-t’en à la Boîte. »

Mais Corkran ne prit nulle garde à Beetle. Il revint sur ses pas à l’entrée du sentier, et, élevant la voix, cria sur le ton de la perplexité :

« Hullo ? Qui est là ? Qu’est-ce que c’est que ce vacarme ? Qui êtes-vous ?

— Oh, Ernest ! dit Beetle, en bondissant, oublieux de son tourment dans ce développement nouveau.

— Hé ! Hé ! Ici ! Ovrez-nous ! »

Les réponses arrivèrent assourdies et caverneuses de la masse noire de la grange, avec un renouveau de tonnerre sur la porte.

« Maintenant, à votre tour de bien jouer, dit Corkran. Toi, Turkey, tiens les vaches occupées. Rappelle-toi que nous venons de les découvrir. Nous autres, nous ne savons rien. Sois poli, Beetle. »

Ils se choisirent un chemin sur le fumier, et tinrent conversation par une fente près du gond de la porte. Les trois garçons les plus ingénument surpris qu’eût arrosés la pluie sans rémission. Et on eut tant de mal à leur faire comprendre. Il fallut de là dedans aux captifs leur répéter la chose et encore et encore.

« Y a des heures et des heures que nos sommes ici. (C’était Toowey.) Et les vaques à traire, et tout. (C’était Vidley.) Le vent a claqué la porte su’ nô et a’s’a forcée. (C’était Abraham.)

— Oui, nous le voyons. Elle est forcée de ce côté-ci, dit Corkran. Quels types sans soin vous êtes !

— Ovrez. Ovrez. Enfoncez-la avec une grosse pierre, mes jeunes messieurs. Les vaques, é’sont échauffées avec le lait et déchaînées. Espèces de gamins, est-ce que vô ne comprenez pas ? »

Vu que Mc Turk de temps à autre bombardait le bétail, qui se livrait à un renouveau de cabrioles, il était fort possible que les jeunes garçons eussent quelque connaissance de l’affaire. Mais Mr. Vidley étail grossier, ils le lui dirent à travers la porte, en prétendant ne reconnaître sa voix que maintenant.

« Allez-y doucement si c’est possible. J’ai payé le cadenas sept shillings six pence, dit Toowey. N’faites brin attention à lui. Ce n’est que le père Vidley.

— C’est-y que tu vas rester prisonnier et captif pour un cadenas, Toowey ? J’ai hont’é d’té. Cassez tout, mes jeunes messieurs ! C’é eun grac’é d’Dieu que vos nos ayez entendus. Toowey, t’es un avar’é d’naissance.

— Ce sera un long travail, dit Corkran. Dites-moi. C’est bientôt pour nous l’heure de l’appel. Si nous restons à vous aider, nous allons le manquer. Nous nous sommes déjà écartés à des milles de notre chemin — pour vous.

— Dit’à vot’ maît’, alors, ce qui vos a retenus — eun affair’ é’ d’ charité, comme qui dirait. J’lui raconterai itou quand j’apporterai l’lait demain, dit Toowey.

— Cela ne suffît pas, dit Corkran ; nous pouvons être rossés deux fois de trop d’ici là. Il va falloir nous donner une lettre. »

Mc Turk, le dos appuyé contre le mur de la grange, déchargeait son arme sans relâche et avec adresse dans le gros du troupeau.

« Ouai, ouai. Venez-vos-en à ma maison. Ma bourgeoise, é’vos écrira queuqu’chose é d’bien, mes jeunes messieurs. C’est elle qui fait les notes. J’vos baillerai eun’lett’é d’recommandation comme j’ferais por mon prop’garçon, si seulement vô’ povez faire que l’cadenas s’prête !

— N’faites pas de cas du cadenas, gémit Vidley. Que j’puisse seulement aller à mes pov’ vaques, avant qu’é soient crévées. »

Ils se mirent à l’œuvre avec étalage de cliquetis et d’arrachements, et quelque peu de cet aparté qui toujours fit les délices de Gorkran. Enfin — le bruit de clef dans la serrure fut couvert par celui de quelque martellement imaginaire à l’aide d’un gros galet — la porte s’ouvrit toute grande et les captifs parurent.

« Venez vite, Mister Toowey, dit Corkran ; nous devrions être en train de rentrer. Voulez-vous nous donner ce billet, s’il vous plaît ?

— Y en a qué’qu’s-uns de vos aut’, mes jeunes messieurs, qu’ont chassé mon bétail des Terriers, dit Vidley. J’vos avertis bellement que j’vas l’dire à vos maît’. J’vô connais ben, vô ! »

Il regarda fixement Corkran d’un air de déjà vu peu bienveillant.

Mc Turk le toisa de la tête aux pieds.

« Oh ! ce n’est que le père Vidley. Encore soûl, je suppose. Ma foi, on ne peut pas empêcher cela. Venez, Misler Toowey. Nous allons aller chez vous.

— Soûl, mé ! J’t’en donnerai, de la soûlerie ! Comment savé qu’vô n’êtes pas de la même bande ? Abram, as-tu pris leueu noms et leueu numéros ?

— Après qui en a-t-il ? dit Beetle. Ne pouvez-vous pas comprendre que si nous avions pris votre sale bétail nous ne serions pas ici pendus autour de votre sale grange ? Sur ma parole, vous autres, électeurs des Terriers, n’avez pas ombre de sens commun.

— Laisse la reconnaissance tranquille, dit Corkran. J’imagine qu’il était soûl, Mister Toowey ; et vous l’aurez cadenassé dans la grange pour le dessoûler. Fi ! Oh, fi ! »

Vidley repoussa l’accusation en un langage que les mères des écoliers eussent pleuré d’entendre.

« Eh bien, allez veiller sur vos vaches, alors, dit Mc Turk. Ne restez pas là à jurer après nous parce que nous avons été assez bons pour vous tirer d’affaire. Pourquoi diable vos vaches n’étaient-elles pas déjà traites ? Vous n’êtes pas un fermier. Il y a longtemps que l’heure de la traite est passée. Rien d’étonnant à ce qu’elles soient à moitié folles. Vous n’êtes qu’un vieux vilain de cul-terreux. Allez vous laver, monsieur. Je vous demande pardon, Mister Toowey. J’espère que nous ne vous retenons pas. »

Ils laissèrent Vidley se démener sur le tas de fumier, parmi les vaches, et se vouèrent à la tâche de s’attirer la faveur de Mr. Toowey en se rendant chez lui. L’exercice leur avait donné faim ; la faim engendre les bonnes manières, et ils se gagnèrent le cœur de Mrs. Toowey.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Trois quarts d’heure de retard sur l’Appel et quinze minutes de retard sur la Fermeture, dit Foxy, le Sergent d’école, d’un ton cassant. (Il les attendait à l’entrée du corridor.) Faites votre rapport à votre maître-de-maison, s’il vous plaît — et vous voilà dans de jolis draps, mes jeunes messieurs.

— Parfait, Foxy. Stricte attention aux ordres, dit Corkran. Maintenant où, si nous vous le demandions, nous diriez-vous que son honneur Mr. Prout pourrait pour le présent se trouver en train de « prouter » — hein ?

— Dans son cabinet, comme d’habitude, Mister Corkran. C’est lui qui a fait l’Appel.

— Hourra ! La chance est pour nous jusqu’au bout. Ne pleurez pas, Foxy. Je crains que vous ne nous ayez pas pour cette fois. »

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Nous sommes montés nous changer, monsieur, avant de venir chez vous. Cela nous a mis un peu en retard, monsieur. Nous n’étions pas vraiment très en retard. Nous avons été retenus — par une…

— Une affaire de charité, dit Beetle (et ils lui mirent sous les yeux le billet laborieusement écrit par Mrs. Toowey). Nous pensions que vous préféreriez une lettre, monsieur. Toowey s’est trouvé enfermé à clef dans une grange, et nous l’avons entendu appeler — c’est Toowey qui apporte le lait du Collège, monsieur — et nous sommes allés l’en faire sortir.

— Et ce qu’il y avait de vaches à attendre d’être traites ! dit Mc Turk ; et naturellement il ne pouvait pas y aller, monsieur. Ils ont dit que la porte s’était forcée. Voici son billet, monsieur. »

Mr. Prout le lut d’un bout à l’autre trois fois. Il était on ne peut plus irréprochable ; mais ne disait mot d’un thé copieux servi par Mrs. Toowey.

« Ma foi, je n’aime guère vous voir vous mêler aux fermiers ni aux électeurs du bourg. Il va sans dire que vous ne ferez plus — heu — de visites aux Toowey, dit-il.

— Il va sans dire que non, monsieur. C’était vraiment à cause des vaches, monsieur, répliqua Mc Turk, tout embrasé de philanthropie.

— Et vous êtes revenus tout droit ?

— Nous avons couru presque tout le temps depuis la Barrière du Bétail, dit Corkran, en développant avec soin, l’inessentiel. Cela fait un mille, monsieur. Naturellement il nous a fallu d’abord avoir le billet de Toowey.

— Mais c’est parce que nous sommes allés nous changer — nous étions plutôt mouillés, monsieur — que nous avons été réellement en retard. Après que nous nous sommes fait reconnaître du Sergent, monsieur, et qu’il savait que nous étions dans le Collège, nous n’aurions pas voulu venir sales comme nous étions. »

Plus suave que miel était la voix de Beetle.

« Fort bien, que cela n’arrive plus. »

Leur maître-de-maison apprit à les mieux connaître dans les années qui suivirent.

Ils entrèrent — pour ne pas dire firent leur entrée — dans la classe Numéro Neuf, où de Vitré, Orrin, Parsons et Howlett, devant le feu, étaient encore en train de narrer leurs aventures à des complices admiratifs. Les quatre se levèrent comme un seul potache.

« Qu’est-ce qui vous est arrivé, à vous ? Nous sommes rentrés juste pour l’Appel. Êtes-vous restés ? Racontez ! Racontez ! »

Les trois sourirent d’un air songeur. Ils n’étaient pas gens à en raconter plus qu’il ne fallait.

« Oh, nous sommes restés un bout de temps et puis nous sommes rentrés, dit Mc Turk. C’est tout.

— Espèce de faux frère ! Tu pourrais bien raconter à un copain, en tout cas.

— Tu crois ? Ma foi, c’est chiquement bien de ta part, de Vitré. Sur ma sacrée parole, c’est chiquement bien de ta part, dit Corkran, en se poussant des épaules au centre de la chaleur et se grillant un pied empantouflé devant le brasier. Ainsi, vous croyez vraiment que nous pourrions vous raconter ? »

Ils fixèrent les charbons et furent secoués de profonds, délicieux petits rires.

« Oh, ma mère ! Nous avons été stalky, dit Mc Turk. Je jure que nous avons été à peu près aussi stalky qu’on peut l’être. Est-ce vrai ?

— Ç’a été un stalk épatant, dit Beetle. Beaucoup trop bien pour vous le raconter, espèces de brutes, tout de même. »

La classe frémit sous l’insulte, mais ne fit pas un geste pour s’en venger. Après tout, de l’aveu de de Vitré, les trois avaient sauvé les déprédateurs de tout au moins une raclée publique.

« Cela n’a pas été trop mauvais, dit Corkran. Stalky est le mot.

— C’est toi qui as été le vrai stalky, dit Mc Turk, une épaule méprisante tournée vers le monde aux écoutes. By Gum ! Tu as été stalky. »

Corkran accepta le compliment et le nom tout ensemble.

« Oui, dit-il ; tiens l’œil sur ton Oncle Stalky, et il te tirera d’affaire.

— Ma foi, tu n’as pas besoin de te gonfler comme ça, dit de Vitré, d’un air mauvais. On dirait un chat empaillé. »

Corkran, désormais connu comme Stalky, ne broncha pas, mais sourit rêveusement.

« Pardi ! Oui. Naturellement, murmura-t-il. Votre Oncle Stalky — un sacré bon nom. Votre Oncle Stalky est un stalker comme il n’y en a pas, c’est un Grand Homme. Je jure que oui. De Vitré, tu n’es qu’un âne — un âne infect. »

De Vitré, sans les murmures d’approbation de Parsons et d’Orrin, eût démenti la chose.

« Tu n’as pas besoin de le rabâcher comme ça, alors.

— Eh bien, je le fais. Je le refais. Tu n’es qu’un monstrueux âne. Le sais-tu ? Penses-y un peu en prep. Rumine-le au plumard. Fais-moi le plaisir d’y penser toutes les demi-heures jusqu’à plus ample avis. Gummy ! Quel âne tu fais ! Mais ton Oncle Stalky (il ramassa le tisonnier de la classe et en frappa le manteau de la cheminée) — est un Grand Homme.

— Écoutez, écoutez, dirent Beetle et Mc Turk, qui avaient combattu sous les ordres de ce général.

— Ton Oncle Stalky n’est-il pas un Grand Homme, de Vitré ? Dis la vérité, espèce de vieil imposteur à cervelle de pachyderme.

— Oui ! dit de Vitré, déserté de toute sa bande. Je — je suppose que c’en est un.

— Tu ne dois pas le supposer. En est-ce un ?

— Eh bien, c’en est un.

— Un Grand Homme ?

— Un Grand Homme. Maintenant, vas-tu nous dire ? implora de Vitré.

— Non, pas pour un Empire », dit Stalky Corkran.

C’est pourquoi l’histoire est restée non contée jusqu’à ce jour.


L’INCENDIE DU « SARAH SANDS »


Les hommes parcourent les mers depuis tant d’années, et ont accompli là tant d’exploits en face du danger, de la difficulté et de la mort, qu’il n’est d’histoire d’héroïsme susceptible de n’être égalée par des douzaines d’autres. Mais attendu que la façon d’agir d’hommes pris en masse et non encore mis à l’épreuve, en des circonstances qui les y mettent, à l’épreuve, est toujours intéressante, et que je me trouve en possession de quelques faits assez ignorés, j’essaie de conter encore la vieille histoire du Sarah Sands, comme un exemple de courage et de sang-froid de longue haleine et indomptables.

C’était un petit vapeur à hélice, à quatre mâts et en fer, de onze cents tonneaux, affrété pour le transport des troupes dans l’Inde. Cela se passait en 1867, année de l’Insurrection de l’Inde alors que tout ce qui pouvait mettre à la voile ou gouverner faisait prime ; car on jetait les troupes dans le pays aussi vite que les circonstances le permettaient — ce qui n’était pas très vite.

Parmi les régiments envoyés là-bas se trouvait le 54e de Ligne, aujourd’hui le Second Bataillon du Régiment de Dorset — un bon corps, vieux d’à peu près cent ans, pourvu de très beaux états de service, sans toutefois, en aucune particulière façon, différer, autant qu’on en pouvait juger, de maints autres régiments. On l’expédia en trois navires. Le Quartier Général — c’est-à-dire le Lieutenant-Colonel, les rôles du Régiment, la caisse, la Musique et le Drapeau, lequel représente l’âme même d’un Bataillon — et quelque quatorze officiers, trois cent cinquante-quatre soldats, peut-être une douzaine de femmes, quittèrent Portsmouth le quinze août, tous serrés comme des harengs dans le Sarah Sands.

Son équipage, à l’exception des mécaniciens et des chauffeurs, a tout l’air de s’être composé d’étrangers et de racaille des quais ramassés à la dernière minute. Il se prouva pervers, feignant et insoumis.

Les aménagements pour les troupes étaient généreusement dépeints comme « inférieurs », et ce que les hommes appelaient « inférieur » en 1867, se verrait aujourd’hui qualifié d’indescriptible. Non plus, en dépit de l’urgence, le Sarah Sands ne semblait-il se presser. Il mit deux longs mois à atteindre le Cap, et y resta cinq jours à faire du charbon, pour n’en repartir que le vingt octobre. Vers ce temps-là il ne restait plus à l’équipage qu’à se mutiner ouvertement, et les troupes, qui devaient avoir pris quelque connaissance de la mer, eurent à faire sortir le navire du port.

Le sept novembre, presque trois semaines plus tard, une rafale l’atteignit, qui emporta son mât de misaine ; et il est à présumer que les troupes se décidèrent à réparer le dommage. Le onze novembre, commencèrent les véritables ennuis, attendu que dans l’après-midi de ce jour, à quatre-vingt-dix jours de Portsmouth, une troupe de soldats en train de travailler dans la cale vit de la fumée s’élever de l’écoutille arrière. On était alors, il se peut, à un millier de milles de l’Île de France, par un demi-coup de vent et dans une mer farcie de requins.

Le Capitaine Castles, le patron, fit amener et approvisionner promptement les embarcations ; les fit passer par-dessus bord non sans difficulté, et y mit les femmes. Quelques-uns des matelots — les mécaniciens, les chauffeurs et un petit nombre d’autres se conduisirent bien — sautèrent dans la chaloupe, la mirent à la mer, et se tinrent le plus possible éloigné du navire. Ils le savaient renfermer deux soutes pleines de cartouches et ne tenaient pas à s’exposer.

Les troupes, d’autre part, sans faire d’histoires, débarrassèrent la soute de tribord ou de main droite, pendant que des volontaires essayaient de sauver le Drapeau du Régiment. Il se trouvait à l’extrémité du salon, probablement fixé contre la cloison où s’appuyait le fauteuil du capitaine, et le salon était rempli de fumée. Deux lieutenants s’y précipitèrent, qui faillirent être asphyxiés. Un quartier-maître du navire — Richard Richmond était son nom — s’appliqua un linge mouillé sur la face, trouva le moyen d’arracher le Drapeau, puis s’évanouit. Un simple soldat — et son nom était W. Wiles — tira dehors et Richard et le Drapeau, et les deux hommes tombèrent sans connaissance sur le pont, tandis que les troupes criaient hourra. C’était, tout au moins, un bon début, car, comme je l’ai dit, le Drapeau est l’âme de tout groupe d’hommes qui combat ou travaille sous lui.

Le salon devait être un de ces « tambours » étroits, bordés de cabines, à l’ancienne mode, situés au-dessus de l’hélice, et tout l’incendie était à l’arrière du navire, derrière la chambre des machines. Il flambait tout près de la soute de bâbord ou de main gauche, et comme une explosion en cet endroit eût fait sauter le Sarah Sands tel un pétard, on appela de nouveaux volontaires, sur quoi l’un des lieutenants qui avaient failli suffoquer, revenant à lui, descendit le premier et passa en haut un baril de munitions, qui sur-le-champ fut jeté par-dessus bord. Après cet exemple, le travail se poursuivit régulièrement.

Les hommes qui enlevaient les munitions s’évanouissaient-ils, comme ils faisaient assez souvent, qu’on les remontait à l’aide de cordes. Ceux qui ne s’évanouissaient pas empoignaient ce qu’ils pouvaient sentir ou toucher d’explosifs dans la fumée, et les ramenaient en haut, tandis qu’un sergent-fourrier officiel autant que serein se tenait sur le panneau, notant sur son carnet le nombre de barils ainsi ramenés, au fur et à mesure qu’on les jetait à la mer. Ils sortirent tout sauf deux barils qui glissèrent des bras d’un homme en train de s’évanouir — il y eut un beau total d’évanouissements ce soir-là — et roulèrent hors d’atteinte. En dehors de ceux-ci, il existait d’autres barils de poudre, de poudre à signaux pour l’usage du navire ; mais cela, les troupes ne le savaient pas, et leur ignorance les laissa d’autant plus à l’aise.

Puis les flammes se firent jour à travers le pont arrière, pendant que la lumière attirait des bancs de requins, et le mât d’artimon — le plus éloigné de tous les mâts à l’arrière — flamba et passa par-dessus bord avec fracas. Cela ne pouvait que faire virer au vent l’arrière de la coque, auquel cas les flammes doivent avoir balayé le pont vers la poupe ; mais un homme armé d’une hache — on a perdu son nom — courut le long des lices pour aller raser les débris, tandis que l’embarcation pleine de femmes s’élevait et se balançait à sûre distance, et que les requins essayaient de la faire chavirer avec leurs queues.

Un Capitaine du 54e — c’était un être jovial, et il entremêlait la lutte de ses plaisanteries — se mit à la tête d’un groupe d’hommes pour couper le pont, les cabines de pont, et tout ce qui offrait prise au feu — cela pour le cas où les flammes eussent balayé de nouveau le pont vers l’avant — tandis qu’un lieutenant prévoyant, aidé de quelques autres troupiers, amarrait les espars et toutes sortes de choses ensemble pour faire un radeau, et que d’autres escouades pompaient de l’eau désespérément sur ce qui restait du salon et des soutes.

Certain document déclare non sans élégance : « Il fut nécessaire de faire quelque infraction aux évolutions militaires habituelles, pendant que les flammes étaient en progrès. Les hommes, formés en sections, opérèrent une marche croisée autour de la partie avant du navire, ce qui peut-être se comprendra mieux si l’on admet que ceux qui faisaient face à la partie arrière où le feu sévissait se tenaient prêts à relever les camarades qui avaient travaillé en dessous. Ceux qui se portaient « en avant » s’en allaient réparer leurs forces épuisées et se préparer à une nouvelle attaque pour quand viendrait leur tour. »

Personne ne semblait nourrir grand espoir de sauver le navire tant qu’on ne se serait pas rendu compte de ce qui restait de poudre. À vrai dire, le Capitaine Castles déclara à un officier du 54e que la partie était perdue, et l’officier répliqua : « Nous lutterons jusqu’à ce que nous passions par-dessus bord. » Il sembla qu’il fût pris au mot, car juste alors la poudre à signaux et les barils de munitions sautèrent, et le navire vu du milieu de l’arrière parut tout un volcan flottant. Les cartouches crachotèrent comme des pétards, les portes et la charpente des cabines furent projetées de toutes parts sur le pont, et deux ou trois hommes furent blessés. Mais — ceci n’est dans aucun rapport officiel — le grondement à peine éteint, alors que l’arrière enfonçait fâcheusement et que chacun croyait le Sarah Sands en train de préparer sa dernière embardée, quelque joyeux plaisant du 54e cria : « Éteignez tout », à quoi le jovial capitaine répondit par le cri : « Bravo ! Nous allons encore tenir la vieille barque à flot. » Pas un homme des troupes ne fit mine de se porter aux radeaux ; et lorsqu’ils s’aperçurent que le navire flottait encore, ils retournèrent tous doubler les postes de travail.

À ce point de l’histoire nous rencontrons Mr. Frazer, le mécanicien écossais, qui, comme la plupart de ses compatriotes, avait gardé son atout en réserve. Il savait que le Sarah Sands était construit à cloison étanche derrière la chambre des machines et les soutes à charbon ; et il proposa de percer la cloison pour pomper sur le feu. De plus il fit signe qu’on ferait bien d’enlever le charbon qui était dans les soutes, attendu que la cloison par derrière était presque chauffée au rouge, et le charbon sur le point de prendre feu.

Sur quoi des volontaires se laissèrent glisser dans les soutes, chaque homme pour la minute ou deux qu’il pouvait y tenir, et repoussèrent à la pelle le combustible déjà chaud et fumant ; puis d’autres volontaires furent descendus dans le feu de joie de l’arrière, et ne pouvaient-ils plus jeter d’eau dessus, qu’on les faisait remonter à moitié rôtis.

Le plan de Mr. Frazer sauva le navire, quoique jusqu’à la moindre particule tout ce qui était bois à l’arrière fût détruit, qu’une vapeur bleuâtre planât sur les baux et crampons de fer chauffés au rouge, et que la mer sur des milles alentour fît l’effet de sang sous la lueur, comme ils pompaient et passaient de l’eau dans des seaux, inondant la poupe, arrosant la cloison de la chambre des machines et mouillant le charbon de l’autre côté, cela tout le long de la longue nuit. Il n’était pas jusqu’aux flancs du navire qui ne fussent chauffés au rouge, si bien qu’ils se demandaient quand ses plaques plieraient et arracheraient les rivets pour livrer toute cette misère aux requins.

Le mât de misaine avait été emporté par la rafale du sept novembre ; le mât d’artimon, comme vous savez, s’en était allé dans le feu ; le grand mât, quoique enveloppé tout autour de couvertures mouillées, était allumé, et il n’était rien à l’arrière de ce grand mât qui ne fût rouge fournaise. Le navire, maintenant à la bande sur la grosse mer, présentait le danger constant de faire une abatée en face du grand vent, ce qui eût conduit de nouveau les flammes vers la proue. Aussi hélèrent-ils les embarcations pour leur dire de les remorquer et de tenir le navire tête au vent ; mais le canot seul obéit à cet ordre. Tout ce que pouvaient faire les autres était de se tenir à flot ; l’une d’elles avait été engloutie, quoique tout son monde eût été sauvé ; et quant à la chaloupe pleine de matelots mutinés, elle se conduisit de façon infâme. Un document dit que : « Elle ne se contenta pas de se tenir à l’écart, mais remit le navire et tout ce qu’il portait à perdition. » C’est ainsi que le Sarah Sands lutta seul pour sa vie, avec les requins pour assistance.

Vers trois heures du matin, le douze novembre, pompant, faisant la chaîne, inondant et humectant, ils commencèrent à espérer de s’être rendus maîtres du feu. Vers neuf heures ils virent de la vapeur s’élever de ses flancs au lieu de fumée, et à midi ils rappelèrent les embarcations et firent l’inventaire du dommage. Du mât d’artimon à l’arrière il n’était rien à quoi l’on pût donner le nom de navire, à la seule exception de sa coque. Ce n’était plus qu’un amas fusant de débris de fer avec vingt pieds d’eau noire et grasse allant et venant à travers les bielles courbées et tordues, tandis qu’au milieu du tout quatre énormes pièces à eau roulaient de-ci de-là, tonnant contre les flancs nus du navire.

En outre — et ils ne purent s’en apercevoir qu’une fois les choses calmées — les explosions de poudre avaient ouvert un trou droit à travers sa hanche de bâbord, et chaque fois qu’il roulait la mer y entrait verte. Sur quatre mâts il n’en restait qu’un ; et la tête du gouvernail se dressait chauve, noire, horrible, dans la marmelade des baux écroulés. Une photographie de l’épave rappelle exactement celle d’un théâtre dévasté après que flammes et pompiers s’en sont donné à cœur joie.

Ils passèrent tout le douze novembre à pomper de l’eau extérieurement avec autant de zèle qu’ils avaient mis à en pomper intérieurement. Ils amarrèrent les caisses à eau flottantes et chargeantes dès qu’elles furent assez refroidies pour y toucher. Ils tamponnèrent le trou de l’arrière avec des hamacs, des voiles et des planches, et une voile par-dessus le tout. Puis ils gréèrent une barre horizontale coiffant la tête du gouvernail. Six hommes s’assirent sur des planches d’un côté et six de l’autre au-dessus du gouffre béant, embraquant sur la barre avec des câbles, ou la choquant suivant ce qu’on leur disait. Cela fit le meilleur appareil à gouverner qu’ils pussent imaginer.

Le treize novembre, toujours pompant, ils déployèrent rien qu’une voile sur leur mât solitaire — il était heureux que le Sarah Sands eût quitté le port avec quatre — et tirèrent avantage des moussons pour se diriger sur l’Île de France. Le Capitaine Castles, en compagnie d’une unique carte et d’une unique boussole, habitait sous une tente là où jadis il y avait eu des cabines ; et au bout de douze autres jours il signala la terre. Leur vitesse moyenne était d’environ quatre nœuds à l’heure ; et, cela n’est pas étonnant si, dès qu’ils furent à la hauteur de Port-Louis, Île de France, Mr. Frazer, le mécanicien écossais, désira mettre en mouvement ses machines pour entrer au port suivant tous les rites de la profession. Les troupes abaissèrent les yeux dans le noir abîme du navire lorsque l’arbre fit sa première révolution en secouant horriblement la coque ; et si vous pouvez imaginer ce que cela signifie que d’être à même de voir du pont supérieur d’un paquebot marcher un arbre à vis nu, vous pouvez vous rendre compte de ce qui était arrivé au Sarah Sands. Ils attendirent qu’il fît jour pour entrer à Port-Louis, et faillirent se mettre en pièces sur un récif de corail. Puis le steamer dévasté, vidé, fit son entrée — fort sale, les vêtements des hommes si carbonisés que c’est à peine s’ils osaient les enlever, et tous affamés ; mais n’ayant pas perdu une âme. Port-Louis leur offrit un banquet public sur la place du marché, et les habitants français se montrèrent d’une politesse charmante, comme le savent se montrer seulement les Français.

Mais les annales ne disent rien de ce qu’il advint des matelots qui « remirent le navire à perdition ». Certain mémoire se contente d’insinuer que « ce n’était pas le moment de sévir » ; mais il est probable que les troupes rendirent leur propre justice durant les douze jours de cahin-caha vers le port. Les hommes qui avaient leur hamac à l’arrière, les officiers et les femmes perdirent tout ce qu’ils possédaient ; et les compagnies qui avaient leur hamac à l’avant leur prêtèrent des vêtements, et de la toile pour s’en faire une sorte d’habillement.

Le vingt décembre, on les réembarqua sur le Clarendon. C’était pauvre accommodement pour des héros. Il avait été condamné comme navire à coolies, était rempli de mille-pattes et autres animaux ramassés dans le commerce avec le Brésil ; ses machines se cassaient tout le temps, et son capitaine mourut d’exposition à l’air autant que d’inquiétude au cours d’un cyclone. De sorte que ce ne fut que le vingt-cinq janvier qu’il atteignit l’embouchure du Hugli.

Vers ce temps-là — nombre des hommes considérèrent probablement cela comme autrement sérieux que le feu — les troupes n’avaient plus de tabac, et rencontrant le navire américain Hamlet, Capitaine Lecran, au mouillage de Kedgeree, en route pour remonter le fleuve jusqu’à Calcutta, les officiers s’en allèrent à la rame demander s’il n’y avait pas de tabac à vendre. Ils racontèrent l’histoire de leurs aventures au patron, lequel dit : « Ma foi ! je suis content que vous soyez venus à moi, parce que j’ai un peu de tabac. Combien êtes-vous ? — Trois cents hommes », répondirent les officiers. Sur quoi le Capitaine Lecran fit sortir quatre cents livres du meilleur Cavendish, en même temps qu’un millier de cigares de Manille pour les officiers, et refusa tout paiement sous prétexte que les Américains n’acceptaient quoi que ce fût de gens naufragés. Ce n’étaient pas des naufragés à l’époque, mais évidemment ils avaient été trop bien des naufragés pour le Capitaine Lecran, attendu que lorsque, revenant une seconde fois, ils insistèrent pour le payer, il se contenta de leur donner du grog, « ce qui « dit le document » fut cause qu’il faisait sombre quand nous rejoignîmes notre navire ». Après quoi « notre musique joua le Yankee-Doodle, on fit partir des fusées, on tira le canon pour signal » — ce dut être un soir d’orgie pour Kedgeree — « et on recourut à tout ce qui était en notre pouvoir pour montrer à nos cousins américains combien nous faisions cas de leur amabilité ».


IL AVAIT DU « CRAN »


Cette histoire-ci, à peu près de la même famille qu’Un Pilote Non Qualifié, montre que si ardent fût-on à son affaire, souvent arrivera-t-il qu’on trouve un aîné plus encore ardent que soi, capable d’apporter une aide et des conseils qu’on chercherait vainement dans toute une bibliothèque de livres. Le livre d’Olaf Swanson sur l’Entretien des Locomotives Routières ou le Vade-Mecum du Jeune Mécanicien, était célèbre dans les ateliers de Chemins de Fer en son temps, et était écrit dans le plus étrange anglais qui se fût onc imprimé. Mais il parlait de choses utiles, et, comme vous le verrez, sauva un train en temps voulu. Peut-être est-il bon de remarquer que la mésaventure du jeune Ottley ne lui arriva qu’après cinq ou six années de travail à et parmi des réparations de machines, alors qu’il était en possession de connaissances bien assises sur ses matières.

Le père du jeune Ottley arriva à Calcutta en 1857 en qualité de chauffeur sur la première locomotive qu’ait jamais fait rouler le D. I. R., qui était alors la plus importante voie ferrée de l’Inde. Toute sa vie il parla le yorkshire bien accentué, mais le jeune Ottley, né dans l’Inde, parla naturellement le chantonnement entrecoupé qu’emploient les demi-castes et les indigènes parlant anglais. Lorsqu’il eut quinze ans, le D. I. R. le prit dans son service comme apprenti dans le Département de l’Entretien des Locomotives des ateliers d’Ajaibpore, et il devint unité d’une escouade de trois ou quatre blancs et neuf ou dix indigènes.

Il y avait des douzaines de ces escouades, chacune avec ses grues élévatrices, ses ponts roulants, ses vérins, ses étaux et ses tours, aussi distincts que des ateliers distincts, et leur ouvrage était de raccommoder les locomotives comme de faire en sorte que les apprentis se conduisissent bien. Mais les apprentis se jetaient des noix à la tête les uns des autres, dessinaient à la craie des caricatures de contremaîtres impopulaires sur les traverses de tête et les chaudières au rancart, et faisaient aussi peu de travail que cela leur était humainement possible.

C’étaient presque tous des fils de vieux employés habitant avec leurs parents les bungalows blancs de Steam Road ou de Church Road ou d’Albert Road — sur les larges avenues de brique pilée bordées de palmiers et de crotons et de bougainvilléas et de bambous qui composaient la ville de chemin de fer d’Ajaibpore. Ils n’avaient jamais vu la mer plus qu’un navire à vapeur ; l’argot indigène entrait pour moitié dans leur langue maternelle ; ils étaient tous volontaires dans le Corps des Chemins de Fer du D. I. R. — gris à parements rouges — et leur conversation roulait exclusivement sur la Compagnie et ses affaires.

Ils espéraient tous devenir mécaniciens à six ou huit cents livres de salaire annuel, et en conséquence méprisaient tous les simples ronds-de-cuir des départements du Matériel, de la Comptabilité et de l’Exploitation, et leur mettaient la tête sous l’eau lorsqu’ils les rencontraient à la piscine de la Compagnie.

Il n’était de grèves ni d’embouteillages sur le D. I. R. en ce temps-là, pour la raison que les dix ou douze mille indigènes et deux ou trois mille blancs faisaient de leur mieux pour convertir les emplois de la Compagnie en une caste dans laquelle leurs fils et parents seraient assurés de situations et de pensions. Tout dans l’Inde se cristallise en caste plus tôt ou plus tard — les grandes filatures de jute ou de coton, les manufactures de cuir, de harnais et d’opium, les mines de charbon, les arsenaux et le reste.

C’était le temps où le D. I. R. décidait qu’il serait économique d’employer autant que possible des mécaniciens indigènes, et les « Ateliers », comme on appelait le Département de l’Entretien, sentaient de dure façon le changement ; car un mécanicien indigène pouvait faire de sa machine, disaient-ils, un plus curieux emploi que six singes quelconques. La Compagnie n’avait pas encore unifié son matériel roulant, et c’était fort bon pour les apprentis curieux de s’instruire sur les machines, attendu qu’il y avait, peut-être, vingt types de locomotives en service sur la ligne. C’étaient les Hawthornes ; les types E ; les types O ; les cylindres extérieurs ; les double-fin Spaulding et Cushman et les machines-tenders de construction continentale, et maintes autres. Mais les conducteurs indigènes les brûlaient toutes impartialement, et les apprentis se livraient à des remarques écrites en bengali sur les abris des réparées où le prochain mécanicien pouvait être sûr de les voir.

Le jeune Ottley travailla d’abord aussi peu que les autres apprentis, mais son père, qui était alors mécanicien retraité, lui en apprit pas mal sur les intérieurs de locomotives ; et Olaf Swanson, le Suédois à tête rouge, qui conduisait la Malle du Gouvernement, le grand express du jeudi, de Sérail Rajgara à Guldee Haut, était un grand ami de la famille Ottley, avec laquelle il dînait tous les vendredis soir.

Olaf était un personnage important, car, outre qu’il passait pour le meilleur des conducteurs-de-malle, il était ex-maître de la Loge Maçonnique du grand chemin de fer, celle de « Saint-Duncan en Orient », Secrétaire de l’Association de Prévoyance des Mécaniciens, Capitaine dans le Corps des Volontaires du D. I. R., et, ce qu’il mettait au-dessus de tout, Auteur ; car il avait écrit un livre en une langue à lui qu’il insistait pour appeler de l’anglais, et l’avait fait imprimer à ses frais à l’imprimerie de tickets.

Il y avait des exemplaires chamois et vert, d’autres rosâtre et bleu, d’autres jaune et brun ; car Olaf ne croyait pas au gaspillage d’argent en papier blanc de luxe. Du papier d’emballage était assez bon pour lui, et, en outre, il prétendait que les couleurs reposaient les yeux du lecteur. Cela s’appelait l’Art d’Entretenir les Locomotives-Routières ou le Vade-Mecum du Jeune Mécanicien, et était dédié en vers à un nommé Swedenborg.

Cela englobait tous les accidents imaginables pouvant arriver à une machine en route ; et donnait un prompt-et-provisoire remède pour chacun d’eux ; mais il s’agissait de comprendre l’anglais écrit d’Olaf, tout comme le langage technique sur les machines, pour en tirer quelque chose, et il s’agissait aussi de connaître personnellement chacune des machines du D. I. R., car le Vade-Mecum était plein de ce qu’on pourrait appeler « allusions locomotives », qui ne concernaient que le D. I. R. Autrement, c’eût été, comme une fois le déclara certain grand inventeur de locomotives, un classique et un livre de classe.

Olaf en était immensément fier, et il lui arrivait d’acculer le jeune Ottley dans les coins pour lui en apprendre des pages entières — c’était écrit tout en demandes et réponses — par cœur.

« Ne t’occupe pas de sa signifiance, criait Olaf. Tu vas l’apprendre mot à mot, et il t’aidera dans les Ateliers. Je conduis la Malle, — la Malle de toute l’Inde, — et ce que j’écris et dis est vrai.

— Mais je ne désire nullement apprendre le livre, dit le jeune Ottley, qui, à son avis, voyait bien assez de locomotives comme cela pendant les heures de travail.

— Tu apprendras ! Ch’ai une grande amitié pour ton père, aussi che t’apprendrai, que tu le veuilles ou non. »

Le jeune Ottley se soumit, attendu qu’il professait pour le vieil Olaf une véritable amitié, et au bout d’un enseignement de six mois selon l’étrange méthode d’Olaf, commença à s’apercevoir que le Vade-Mecum était d’un secours fort appréciable dans les ateliers de réparation, quand s’en venaient les machines brisées d’un type nouveau. Olaf lui en donna un exemplaire relié, en papier à cartouche et bordé tout autour des marges de notes manuscrites en lettres carrées, chaque ligne le résultat d’années d’expérience et d’accidents.

« Il n’y a rien dans ce livre, dit Olaf, dont je n’aie fait l’épreuve en mon temps, et je dis que la machine ressemble au corps de l’homme. Tant qu’il y a de la vapeur — la vie, tu entends, — on peut, si l’on sait s’y prendre, la faire marcher un peu, — comme cela ! (Il fit aller sa main lentement.) Tant qu’un homme n’est pas mort ou que la machine elle n’est pas au fond d’une rivière, on peut en faire quelque chose. Rappelle-toi cela ! Je le dis, moi, et je le sais. »

Il dédommagea le jeune Ottley de son temps et de son attention en usant de son influence pour le faire nommer Sergent dans sa Compagnie, et le jeune Ottley, en sa qualité de volontaire ardent et fin tireur, se trouva en bonne position auprès du D. I. R. pour ce qui est des permissions de faveur. Les réparations étaient-elles légères dans les Ateliers et l’honneur du D. I. R. demandait-il à être soutenu dans quelque station lointaine contre les gens d’Agra ou de Bandikui, les villes de chemin de fer à voie étroite de l’Ouest, que le jeune Ottley s’arrangeait pour filer, et aider à le soutenir sur les poudreux et aveuglants champs de tir à la carabine de ces parages-là.

Jamais apprenti ne songea à payer son billet sur n’importe quelle ligne de l’Inde, encore moins s’il est en uniforme, et le jeune Ottley fut en pratique aussi libre d’user du réseau de chemin de fer indien que n’importe quel membre du Conseil Législatif Suprême, porteur d’une Passe Générale dorée à sa chaîne de montre, et qui pouvait se faire promener où il voulait.

Vers la fin de septembre de sa dix-neuvième année il alla nord, en l’un de ses déplacements de chasse à la coupe, élégamment et correctement vêtu, avec un-huitième de pouce de col blanc dépassant le poignet de son uniforme gris et sa carabine Martini-Henry polie pour aller avec son épée de sergent dans le filet au-dessus de lui.

Les pluies étaient venues, et au Bengale cela signifie beaucoup pour les chemins de fer ; car la pluie tombe trois mois durant avec prodigalité, au point que le pays entier finit par ne former qu’une mer, et que les serpents prennent refuge sur le remblai, et que les torrents en leur course chassent le ballast de brique de dessous les traverses de fer pour laisser les rails pendre en gracieux festons. Alors les trains roulent comme ils peuvent, et les inspecteurs de la voie passent leurs nuits en ébats de côté et d’autre dans des charrettes à bras poussées par des coolies sur le ballast disloqué, et tout le monde, couvert de l’éruption rouge feu des boutons de chaleur, s’emporte.

Le jeune Ottley était habitué à ces choses depuis sa naissance. Tout ce qu’il regrettait, c’était que ses amis le long de la ligne fussent crottés et mouillés et maussades au point de ne pouvoir apprécier sa magnificence ; car il se tenait pour fort consolant à regarder lorsqu’il mettait son casque de côté sur un œil et soufflait par les narines la rauque fumée des cigares de fabrication indigène. Jusqu’à la tombée de la nuit il resta étendu sur sa couchette, en manches de chemise, à lire les œuvres de G. W. R. Reynolds, qui se vendaient à tous les étalages des bibliothèques de gare, et de temps à autre à sommeiller.

Puis il s’aperçut qu’on changeait de machine à Guldee Haut, et que le vieux Rustomjee, un Parsi, était le nouveau mécanicien, avec Numéro Quarante en main. Le jeune Ottley prit cette occasion d’aller à l’avant dire à Rustomjee en termes précis ce qu’ils pensaient de lui dans les Ateliers, où les apprentis avaient réparé les effets de sa négligence sous la forme d’un ciel de foyer tombé, résultat de l’inattention et d’un mauvais tisonnement.

Rustomjee déclara qu’il n’avait pas de chance avec les machines, et le jeune Ottley revint à sa voiture et s’endormit. Il fut réveillé par un bang, un bump, et un cri discordant, et vit sur la couchette opposée un « subaltern », lequel faisait route vers le nord avec un détachement d’une vingtaine de soldats anglais.

« Qu’est-ce qu’il y a ? dit le « subaltern ».

— Rustomjee l’a fait sauter, peut-être », dit le jeune Ottley.

Et il descendit dans l’eau, le « subaltern » sur les talons. Ils trouvèrent Rustomjee assis sur le côté de la voie, en train de panser un pied échaudé et de crier a tue-tête qu’il était un homme mort, tandis que le garde-convoi — qui est une sorte de main d’extra — regardait respectueusement la rugissante, sifflante machine.

« Qu’est-ce qui est arrivé ? dit le jeune Ottley, à la lumière de la lanterne du garde-convoi.

Phut gya (Elle est en mille miettes), dit Rustomjee encore clochant.

— Sans doute ; mais où ?

Khuda jhanta ! (Dieu sait.) Je suis un pauvre homme. Numéro Quarante est brisée. »

Le jeune Ottley sauta dans l’abri et conserva tout ce qu’il put trouver de vapeur, car il y en avait beaucoup en train de s’échapper. Puis il prit la lanterne et plongea sous les roues motrices, où il s’étendit face en l’air, tâtonnant parmi les crachotements d’eau chaude.

« Diantrement d’attaque, dit le « suhaltern ». Je ne me soucierais guère de le faire. Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Le fond de cylindre sauté, la bielle d’accouplement tordue, et diverses autres choses. Elle est salement amochée. Oah, oui, ce n’est plus qu’un débris, dit le jeune Ottley entre les rayons de la roue motrice de droite.

— De la déveine, dit le « subaltern », en remontant le col de son vêtement dans l’humidité. Qu’est-ce qu’on va faire, alors ? »

Le jeune Oftley se dégagea, son uniforme gris à parements rouges tout couvert d’un beau noir, et de ses ongles joua du tambour sur ses dents, pendant que la pluie tombait et que les voyageurs indigènes questionnaient à grands cris et que le vieux Rustomjee disait au garde-convoi de s’en aller à pied à six ou sept milles en arrière télégraphier à quelqu’un de venir à leur secours.

« Je ne sais pas nager, dit le garde-convoi. Va-t’en te coucher. »

Et voilà, pourrait-on dire, qui régla la question. En outre, aussi loin que s’étendait la vue à la lueur de la lanterne du garde-convoi, tout le Bengale était inondé.

« Olaf Swanson sera à Serail Rajgara avec la aile. Il sera rien colère ! » dit le jeune Ottley.

Puis il plongea derechef sous la machine avec une lampe à incandescence et s’assit les jambes croisées, réfléchissant et souhaitant d’avoir apporté son Vade-Mecum dans sa valise.

Numéro Quarante était une vieille machine de l’Insurrection, reconstruite, à cylindres inclinés à la française et avec un contingent déréglé de sous-œuvre. Elle avait passé plusieurs fois par les Ateliers, et le jeune Ottley, sans avoir jamais travaillé dessus, avait beaucoup entendu parler d’elle, quoique jamais à son avantage.

« Vous pouvez me prêter quelques hommes ? finit-il par dire au « subaltern ». Alors je crois que nous la paralyserons de ce côté, et peut-être, malgré tout, qu’elle bougera. Nous allons essayer — hein ?

— Naturellement oui. Hi ! Sergent ! dit le « subaltern ». Amenez les hommes ici et faites ce que cet — officier vous dira.

— Officier ! dit à voix basse l’un des simples soldats. Je ne croyais pas m’être enrôlé pour servir sous les ordres d’un Sergent de Volontaires. Mince d’accident ! Ça m’a tout l’air que la marmite à la mère elle est cassée. Qu’est-ce que vous demandez qu’on fasse, Mister le Sergent Civil ? »

Le jeune Ottley expliqua son plan de campagne tout en ravageant le coffre à outils de Rustomjee, puis les hommes rampèrent et s’agenouillèrent et firent le levier et poussèrent et halèrent et tournèrent des clefs de soupape au gré des indications du jeune Ottley. Ce qu’il voulait, c’était paralyser le cylindre droit entièrement, et enlever une bielle d’accouplement des mieux tordues. En fait le côté droit de Numéro Quarante ne fonctionnait plus, et ils en arrachèrent assez de quincaillerie pour en bâtir tout un ponceau.

Le jeune Ottley se rappela que les instructions concernant un cas comme celui-ci étaient toutes dans le Vade-Mecum, mais tout de même il ne fut pas sans se sentir un tant soit peu alarmé en voyant ce qu’on avait sorti de la machine et empilé sur le côté de la voie. Après quarante minutes d’un travail des plus durs, il lui sembla que tout ce qui était enlevable était enlevé, et qu’il pouvait s’aventurer à lui donner de la vapeur. Elle coula, transpira, trembla, mais elle démarra — de façon quelque peu grinçante — et les soldats applaudirent.

Rustomjee refusa catégoriquement d’aider en quoi que ce soit d’aussi révolutionnaire que de conduire une machine sur un seul cylindre, parce que, dit-il, le Ciel avait décrété qu’il serait toujours malchanceux, même avec de bonnes machines. En outre, comme il le montra du doigt, le manomètre sautait de haut en bas tel un diable dans une bouteille. Le chauffeur s’était depuis longtemps éclipsé dans la nuit, en sa qualité d’homme prudent.

« Une chose diantrement étrange, malgré tout, dit le « subaltern », mais écoutez : si vous voulez, je lancerai le charbon et vous pouvez conduire la vieille bringue, si elle veut bien marcher.

— Peut-être qu’elle va sauter, dit le garde-convoi.

— N’en serais pas surpris plus que ça, d’après son bruit. Où est la pelle ? dit le « subaltern ».

— Oah, non. Elle va très bien comme ça, si j’en crois mon bouquin, j’imagine, dit le jeune Ottley. Maintenant nous irons à Serail Rajgara — si elle démarre. »

Elle démarra avec un long ssghee ! ssgheel d’épuisement et de lamentation. Elle démarra à sept milles au moins à l’heure, et — car les flots couvraient partout la ligne — le chancelant voyage commença.

Le « subaltern » enfourna quatre pelletées à la minute, en les étendant minces, Numéro Quarante émit des bruits du vache mourante, et le jeune Ottley s’aperçut que si faire courir une locomotive bien portante d’un bout à l’autre des chantiers pour s’amuser quand le chef de chantier ne regardait pas était une chose, c’en était une tout autre de conduire une locomotive fort malade sur une route inconnue dans d’absolues ténèbres et la pluie des tropiques. Mais ils sentirent leur chemin le cœur entre les dents jusqu’à ce qu’ils arrivassent à un signal éloigné, où, là, ils sifflèrent avec parcimonie, n’ayant pas de vapeur à prodiguer.

« Cela pourrait bien être Serail Rajgara, dit le jeune Ottley, sur un ton d’espoir.

— Cela ressemble plutôt au canal de Suez, dit le « subaltern ». Dites, quand une machine fait ce boucan-là ? c’est qu’elle est un peu impatiente, n’est-ce pas ? »

« Ce boucan-là » était un sifflement hurlant, pleine vapeur et furieux, à un demi-mille en haut de la ligne.

« C’est la Malle Descendante, dit le jeune Ottley. Nous avons retardé Olaf de deux heures quarante-cinq minutes. Elle doit sûrement être à Serail Rojgara.

— Pas étonnant si elle demande à en sortir, dit le « subaltern ». Dieu de Dieu, quel pays ! »

La voie ici plongeait carrément sous l’eau, et le jeune Ottley envoya le garde-convoi en avant découvrir l’aiguille destinée à diriger Numéro Quarante sur la voie de garage. Puis il suivit et se rangea avec un plaintif wop ! wop ! wop ! à côté du grand Numéro Vingt-Cinq de quarante-cinq tonnes, à six roues, couplées, à cylindre intérieur de dix-huit pouces, rien que peinture et laque, qui se tenait grondant en tête de la Malle Descendante. Le reste était tout eau — morne, unie, solide, d’un point de l’horizon à l’autre.

La barbe rouge d’Olaf flamboya comme un signal d’alarme, et dès qu’ils furent à portée quelques morceaux bossués de charbon de Giridih sifflèrent à deux doigts de la tête du jeune Ottley.

« Votre ami est-il fou ? dit le « subaltern » en faisant le plongeon.

— Aah ! rugit Olaf. C’est la cinquième fois que vous causez du retard. Trois heures de retard que vous me causez, à moi — Swanson — la Malle. Maintenant je vais perdre encore du temps à vous casser la gueule. »

Il s’élança sur le marchepied de Numéro Quarante une pelle à la main.

« Olaf ! s’écria le jeune Ottley, (Et Olaf faillit en tomber à la renverse.) Rustomjee est derrière.

— Naturellement. Il l’est toujours. Mais toi ? Qu’est-ce que tu fais ici ?

— Oah, nous nous sommes mis en miettes. J’ai paralysé un cylindre et suis parvenu ici avec un seul grâce à votre bouquin. Nous ne sommes qu’un — un diagramme de machine, je pense.

— Mon livre ! Mon excellent livre ! Mon Vade-Mecum ! Ottley, tu es un fin mécanicien. Je pardonne mes retards. Cela le méritait. Oh, mon livre, mon livre ! »

Et Olaf ressauta sur Numéro Vingt-cinq, en criant des choses à propos de Swedenborg et la vapeur.

« C’est très bien, dit le jeune Ottley, mais où est Serail Rajgara ? Il nous faut du secours.

— Il n’y a pas de Serail Rajgara. L’eau est à deux pieds sur le remblai, et le bureau du télégraphe s’est écroulé. Je le dirai à Purnool Road. Bonsoir, mon gosse ! »

La Malle s’éloigna en pataugeant dans le noir, et Ottley s’empressa de lâcher sa vapeur et d’éteindre ses feux. Numéro Quarante avait assez fait pour ce soir-là.

« Curieux type, votre ami, dit le « subaltern », lorsque Numéro Quarante se tint vide et désarmée dans les eaux grossissantes. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? On nage ?

— Oah, non ! À dix quarante-cinq du matin qui vient, peut-être qu’il arrivera une machine de Purnool Road qui nous emmènera nord. Maintenant on va se coucher et dormir. Vous voyez qu’il n’y a pas de Serail Rajgara ? On pouvait prendre une lasse de thé ici au temps jadis.

— Oh, ma Mère, quel pays ! » dit le « subaltern », tout en suivant Ottley vers la voiture pour s’étendre sur la couchette de cuir.

Pendant les trois semaines qui suivirent Olaf Swanson ne parla d’autre chose à tout le monde que de son Vade-Mecum et du jeune Ottley. Ce qu’il dit de son bouquin, peu importe, mais les compliments d’un conducteur de malle sont choses à répéter, comme elles le furent, à gens de haute autorité, les maîtres de maintes machines. Aussi envoya-t-on chercher le jeune Ottley, lequel arriva des ateliers en boutonnant sa veste et se demandant ce qu’on avait bien pu découvrir sur son compte, cette fois-ci.

Il s’agissait d’une ligne annexe près d’Ajaibpore, où il ne pouvait en aucune façon venir à mal. Le trafic était faible, mais continu, et un chef de gare de première classe était à sa tête ; or, il s’agissait d’un poste de mécanicien, et permanent au bout de six mois. Comme on avait commandé une nouvelle machine pour l’annexe, le contremaître des Ateliers dit au jeune Ottley qu’il n’avait qu’à aller voir dans les dépôts et prendre à sa convenance.

Il attendit, bouillant d’impatience, qu’Olaf rentrât, et tous deux s’en allèrent ensemble, le vieil Olaf caquetant comme une poule : « Regarde ! Regarde ! » du haut en bas des Ateliers, et ils choisirent une Hawthorne presque neuve, Numéro Deux-cent Trente-neuf, qu’Olaf recommanda hautement. Puis Olaf s’en alla, pour donner au jeune Ottley l’occasion de la diriger sur la fosse à piquer, claquer du pouce au nettoyeur, et dire, en tournant superbement sur le talon : « Jeudi, huit heures. Mallum ? Compris ? »

Ce fut presque le plus orgueilleux moment de sa vie. Le tout à fait plus orgueilleux fut lorsqu’il roula hors de l’Embranchement d’Atami, à travers la briqueterie, en route vers son annexe, et croisa la Malle Descendante, avec Olaf dans l’abri.

On raconte dans les Ateliers qu’on aurait pu entendre le sifflet de Numéro Deux-cent Trente-neuf de Raneegunge clairement jusqu’à Calcutta.


LE FILS DE SON PÈRE


I


« C’est un nom bizarre, concéda Mrs. Strickland, et personne de notre famille ne l’a jamais porté ; mais, vous comprenez, c’est le premier homme pour nous. »

De sorte qu’on lui donna le nom d’Adam, et pour cet ici-bas qui l’entourait ce fut le premier des hommes — un enfant mâle tout seul. Le Ciel ne lui envoya pas d’Ève pour compagne, mais toute la terre, à cheval comme à pied, fut à ses genoux. Dès qu’il fut en âge de paraître en public il tint un lever, et les soixante policemen de Strickland, aux soixante sabres cliquetants, mirent le front dans la poussière devant lui. Ses doigts s’étant refermés un peu sur la garde de sabre d’Imam Din, tous se relevèrent et rugirent au point qu’Adam rugit de même, et dut être retiré.

« Mais ce n’était pas un cri de peur, dit plus tard Imam Din, en causant avec son camarade dans les rangs de la Police. Il était en colère — et si jeune ! Frères, il fera un très puissant officier de Police.

— La Memsahib le nourrit-elle ? demanda une nouvelle recrue, l’odeur de la teinture pas encore partie de son uniforme de cotonnade jaune.

— Ho ! dit d’un air méprisant un Naïk de l’intérieur ; il n’y a pas plus de dix jours qu’on sait que c’est ma femme qui le nourrit. »

Il frisa sa moustache avec autant de hauteur qu’un Inspecteur se le put jamais permettre, car il savait que le mari de la nourrice du fils du Surintendant de Police de District était un homme considérable.

« Je suis content, dit Imam Din, en desserrant son ceinturon. Ceux qui boivent notre sang deviennent de notre propre sang, et je me suis aperçu, dans ces dernières années, que les fils de Sahibs une fois nés ici y reviennent quand ils sont allés à Belait (Europe).

— Et que font-ils à Belait ? demanda la recrue respectueusement.

— Ils acquièrent de l’instruction, ce qui n’est pas ton cas, repartit le Naïk. De plus ils boivent assez de belaitee-panee (eau de seltz) pour leur donner cette agitation du diable qui leur dure toute la vie. D’où nous autres de Hind tirons de l’ennui.

— Le père de mon oncle, dit Imam Din lentement, avec importance, était Ressaldar du Long Coat Horse[36], et l’Impératrice l’appela en Europe l’année qu’elle accomplit ses cinquante ans de règne. Il disait (et il y avait aussi d’autres témoins) que ces Sahibs là-bas ne boivent que de l’eau ordinaire tout comme nous faisons ; et que le belaitee-panee ne coule pas dans toutes leurs rivières.

— Il disait qu’il y avait un Shish Mahal — un palais de verre — d’un demi-mille de long, et que le train à rails courait sous les routes ; et qu’il y avait des bateaux plus gros qu’un village. C’est un grand vantard. »

Le Naïk parlait dédaigneusement. Il n’avait pas d’oncles bien nés.

« C’est au moins un homme de bonne naissance », dit Imam Din.

Et le Naïk garda le silence.

« Ho ! Ho ! (Imam Din étendit la main vers sa pipe, en riant tout bas au point que ses flancs gras tremblèrent derechef. La nourrice de Strickland Sahib était la femme d’un jardinier du district de Ferozepur. J’étais un jeune homme alors. Cet enfant de même sucera le lait ici et il aura double sagesse, et quand il sera officier de Police il sera très méchant pour les voleurs en cette partie du monde. Ho ! Ho ! »

Le majordome de Strickland Sahib a dit, poursuivit le Naïk, qu’on l’appellera Adam — et pas d’un nom anglais à-vous-fendre-la-mâchoire. Udaam. Le padre le nommera à leur église en temps voulu.

« Qui peut dire les idées des Sahibs ? Mais Strickland Sahib en sait plus sur la Foi que je n’ai jamais eu le temps d’en apprendre — prières, charmes, noms et histoires des Saints. Cependant ce n’est pas un Musulman, dit Imam Din pensivement.

— Pour la raison qu’il en sait tout autant sur tes dieux de l’Hindoustan ; aussi chevauche-t-il une rêne en chaque main. Rappelle-toi qu’il est demeuré soumis au Baba Atal, un faquir d’entre tes faquirs, durant dix jours ; grâce à quoi il arriva qu’un homme fut pendu pour l’assassinat d’une danseuse la nuit du grand tremblement de terre, répliqua le Naïk,

— Oui — c’est vrai. Et cependant, les Sahibs sont un jour si sages — et un autre si enfants. Mais il a bien nommé le petit ; Adam, Huzrut Adam. Ho ! Ho ! Père Adam devons-nous l’appeler.

— Et tous ceux qui assisteront l’enfant, dit le Naïk tranquillement, mais avec intention, arriveront à grand honneur. »

Adam prospéra, objet qu’il était de prières devant les dieux d’au moins trois croyances, en un jardin presque aussi beau qu’Éden. Il y avait de gigantesques bouquets de bambous qui ne cessaient de bavarder, et d’énormes bananiers, arbres sur la peau douce et pelliculaire desquels il pouvait gratter avec ses ongles, des dômes verts de manguiers aussi vastes que le dôme de Saint-Paul, pleins de perroquets aussi gros que des casoars et d’écureuils gris de la taille des renards. Au bout du jardin se dressait une haie de flamboyants poinsetties plus hauts que tout au monde, parce que, en sa qualité d’œil d’enfant, celui d’Adam ne pouvait atteindre à la cime des manguiers. Leur feuillage allait se perdre contre le ciel bleu, mais les poinsetties rouges, il pouvait bien les voir. Une bonne qui parlait continuellement de serpents et le tirait loin de l’ouverture d’un puits desséché des plus fascinants, et une mère qui croyait que le soleil faisait du mal aux petites têtes, étaient les seuls revers à pareil enchantement. Mais au fur et à mesure que ses jambes poussaient sous lui, il s’aperçut qu’en escaladant un énorme rempart — trois pieds de mur de torchis décrépit au fond du jardin — il pouvait pénétrer dans un royaume tout-fait où chacun était son esclave. Imam Din lui montra le chemin un soir, et les hommes de la Police Montée, en train de préparer leur souper, le reçurent avec ravissement, et lui donnèrent de fort indigeste, mais tout à fait délicieux, pain d’épices.

Là il s’assit ou se traîna à quatre pattes dans le manger des chevaux où la police était en double ligne au piquet, et il leur donna des noms, hommes et bêtes ensemble, suivant ses idées et connaissances, comme son Premier Père avait fait avant lui. En ce temps-là tout avait un nom, depuis les mangeoires d’argile jusqu’aux entraves, car les choses étaient des gens pour Adam tout comme les gens sont des choses pour les humains en leur seconde enfance. À travers toutes les causeries — une main entortillée dans la barbe d’Imam Din, et l’autre posée sur sa boucle de ceinturon polie — il y avait deux autres gens qui allaient et venaient dans la conversation — la Mort et la Maladie — des gens plus grands qu’Imam Din et plus forts que les chevaux entravés. Il y avait Mata, la petite vérole, une femme ayant des attaches avec les cochons ; et Héza, le choléra, un homme noir, d’après Adam ; et Booka, la faim ; et Kismet, qui réglait toutes questions, depuis l’étouffement malencontreux d’une mangouste chérie dans le tuyau d’égout de la cuisine jusqu’à l’absence d’un jeune Policeman qui une fois manqua une parade et ne revint jamais. Tout cela était fort merveilleux pour Adam, mais sans valoir la peine qu’on y pensât beaucoup ; car l’esprit d’un enfant est limité par ses yeux tout comme la vue de la route pour un cheval est limitée par ses œillères. Entre lui et tous ces vagabonds aussi nébuleux que répréhensibles se tenait un cercle de visages bienveillants et de bras vigoureux, et Mata ni Héza jamais ne toucheraient à Adam, le premier des hommes. Kismet pourrait le faire, parce que — et c’était un mystère que nul regard dans son miroir n’éclaircirait — Kismet était écrit, comme les ordres de la Police pour la journée, dans ou sur la tête d’Adam. Imam Din ne pouvait pas expliquer comment ce pouvait être, et ce fut de ce gras et gris Mahométan qu’Adam apprit jusqu’à la moindre inflexion le Khuda jhanta (Dieu sait !) qui règle tout dans l’esprit de l’Asie.

Au delà du fait que « Khuda » (Dieu) était un bien brave homme et avait des lions, la théologie d’Adam n’allait pas loin. Mrs. Strickland essaya de lui apprendre un petit nombre de faits, mais il se révolta à l’histoire de la Genèse comme pas vraie. Une tortue, dit-il, soutenait le monde, et on n’avait jamais raconté la moitié des histoires de Huzrut Nu (Père Noé). Si maman voulait les entendre elle n’avait qu’à demander à Imam Din.

« C’est affreux, dit Mrs Strickland, presque en pleurant, de penser qu’il va grandir comme un petit mécréant. »

Mrs. Strickland, née et élevée en Angleterre, ne comprenait pas bien les choses de l’Orient.

« Laissez-le tranquille, dit Strickland. Il perdra tout cela en grandissant, ou cela ne lui reviendra qu’en rêves.

— Êtes-vous sûr ? dit sa femme.

— Tout à fait sûr. On m’a envoyé au pays à sept ans, et on m’en a débarrassé à coups de serviette mouillée à Harrow. »

Mrs. Strickland frissonna, car elle avait tâché jusque-là de ne pas penser à la séparation qui suit la maternité dans l’Inde, et y rend la vie, malgré tout ce qu’on écrit de contraire, pas tout à fait la chose la plus enviable du monde. Adam s’éloigna en trottant pour entendre encore parler de miracles, et sa bonne dut l’ennuyer passé la mesure, car elle revint en pleurs, disant qu’Adam courait le danger d’être dévoré tout vivant par des chevaux sauvages.

Pour dire la vérité, il s’était débarrassé de Juma en disparaissant entre deux chevaux au piquet, et en se couchant sous leurs ventres. Que ce fussent de vieux amis personnels à lui, Juma ne comprenait guère cela, pas plus que Strickland. Adam était installé à l’aise quand son père arriva, hors d’haleine et pâle, tandis que les étalons couchaient les oreilles et poussaient de longs cris aigus.

« Si vous venez ici, dit Adam, ils vont vous donner des coups de pied. Dites à Juma que j’ai mangé mon riz, et que je veux être seul.

— Sors de là tout de suite », dit Strickland.

Car les chevaux commençaient à frapper du pied.

« Pour quoi faire obéir à l’ordre de Juma ? Elle a peur des chevaux.

— Ce n’est pas l’ordre de Juma. C’est le mien. Obéis !

— Ho ! fit Adam. Juma ne m’a pas dit cela. »

Et il sortit en se traînant à quatre pattes parmi les sabots ferrés. Mrs. Strickland pleurait à chaudes larmes de peur et d’émotion, et comme un sacrifice aux dieux du foyer, il fallait qu’Adam reçût le fouet. Il dit en parfaite justice :

« Il n’y avait pas d’ordre que je ne m’assois pas avec les chevaux, et ce sont mes chevaux à moi. Pourquoi tout ce tamasha (tant d’histoires) ? »

Le visage de Strickland lui montra que la fessée arrivait, et l’enfant pâlit. En mère qu’elle était Mrs. Strickland quitta la pièce, mais Juma, la nourrice, resta pour voir.

« Faut-il que je reçoive le fouet ici ? dit-il d’une voix entrecoupée.

— Naturellement.

— Devant cette femme ? Père, je suis un homme, je n’ai pas peur. C’est mon izzat — mon honneur. »

Strickland se contenta de rire — (encore aujourd’hui je ne peux m’imaginer ce qui le prit), et donna à Adam le petit pan-pan avec une houssine, fessée suffisante pour son âge.

Quand tout fut fini, Adam dit tranquillement :

« Je suis petit et vous êtes grand. Si j’étais resté dans mon monde de chevaux je n’aurais pas été fouetté. Vous avez peur, vous, d’y aller. »

Le plus pur hasard me conduisit chez Strickland cet après-midi-là. J’étais à mi-chemin de l’avenue quand Adam me croisa sans me reconnaître, courant à toutes jambes. J’aperçus son visage sous son grand chapeau, et c’était le visage de son père tel que je l’avais vu un matin dès l’aube penché sur un lépreux[37]. Je saisis l’enfant par l’épaule.

« Laissez-moi aller ! cria-t-il à tue-tête, quoique lui et moi fussions les meilleurs des amis, en règle générale. Laissez-moi aller !

— Où cela, Père Adam ? »

Il frémissait comme un poulain au licou.

« Au puits. J’ai été battu. J’ai été battu devant une femme. Laissez-moi aller ! »

Il essaya de me mordre la main.

« En voilà une affaire ! dis-je. Les hommes sont nés pour recevoir des coups.

Tu n’as jamais été battu, toi, dit-il sauvagement (nous causions en indigène).

— Oui ; je l’ai été ; un nombre incalculable de fois.

— Devant des femmes ?

— Ma mère et mon ayah ont vu. Par des femmes, en outre, je dois le dire. Qu’est-ce que cela signifie ?

— Qu’est-ce que vous avez fait ? »

Il regarda par-dessus mon épaule le long de la longue avenue.

« C’est il y a longtemps, et j’ai oublié. J’étais plus âgé que tu n’es, mais j’ai oublié tout de même, et aujourd’hui ce n’est plus qu’un sujet de plaisanterie. »

Adam poussa un gros soupir et fondit en pleurs amers dans mes bras. Puis il leva la tête, et ses yeux étaient les yeux de Strickland lorsque Strickland donnait des ordres.

« Ho ! Imam Din ! »

La grosse ordonnance sembla jaillir de terre à nos pieds, les buissons tout bruissants encore, déjà là, au garde à vous.

— As-tu jamais été battu, toi ? demanda Adam.

— Assurément. Par mon père alors que j’avais trente ans. Il me battit avec un timon de charrue devant toutes les femmes du village.

— Pourquoi ?

— Parce que j’étais revenu au village en permission du service du Gouvernement, et avais dit aux aînés du village qu’ils n’avaient pas vu le monde. C’est pourquoi il me battit pour montrer qu’on a beau voir le monde, on reste toujours père et fils.

— Et toi ?

— Je supportai la correction. C’était mon père.

— Bien », dit Adam.

Et il retourna sur ses pas sans un mot de plus.

Imam Din le suivit des yeux.

« Un éléphant n’enfante qu’une fois en une vie, mais il enfante des éléphants. Toutefois, je suis content de ne pas être père de porteurs de défense, dit-il.

— Qu’est-ce que c’est que tout cela ? demandai-je.

— Son père l’a battu avec un fouet pas plus gros qu’un roseau. Mais l’enfant n’aurait pas pu faire ce qu’il voulait faire sans sauter à travers moi. Et je pèse pas mal de livres. Regardez ! »

Imam Din recula dans les buissons, et l’herbe foulée montrait qu’il était resté couché le corps enroulé autour de l’ouverture du puits tari.

« Quand on parla de correction, je savais que celui qui s’asseyait au milieu de chevaux comme les nôtres n’était pas quelqu’un à baiser la main de son père. Il aurait pu se détruire. Aussi je me suis couché à cet endroit. »

Nous restâmes là, à regarder en silence la margelle du puits.

Adam s’en vint le long du sentier du jardin vers nous.

« J’ai parlé à mon père, dit-il simplement. Imam Din, tu diras à ton Naïk que sa femme est renvoyée de mon service.

Huzour ! (Votre Hautesse !) dit Imam Din, en se courbant jusqu’à terre.

— Ce n’est pas sa faute.

— Protecteur du pauvre !

— Et aujourd’hui.

Khodawund ! (Fils du Ciel !)

— C’est un ordre. Va ! »

Encore le salut, et Imam Din se retira avec cette assiette du dos qu’il avait lorsqu’il venait de prendre un ordre de Strickland. Je pensai qu’il serait bon de m’en aller aussi, mais Strickland me fit signe de la verandah. Lorsque j’arrivai il était parfaitement pâle, et se balançait dans son rocking-chair.

« Savez-vous qu’il allait se jeter la tête la première dans le puits — parce que je viens de lui donner le fouet ? dit-il avec lassitude.

— J’aurais dû le savoir, répliquai-je. Il vient de renvoyer sa bonne, de sa propre autorité, je suppose ?

— Il m’a dit tout à l’heure qu’il n’en voulait plus pour bonne. Je n’ai pas pensé un instant que ce fût sérieux. J’imagine qu’il faudra qu’elle parte. »

Or Strickland, l’officier de Police, était du nord au sud et de l’est à l’ouest du Punjab redouté des assassins, des voleurs de chevaux et des voleurs de bétail.

Adam revint et fit halte à l’extérieur de la verandah.

« J’ai renvoyé Juma parce qu’elle a vu ce qui est arrivé. Jusqu’à ce qu’elle soit partie, je ne rentre pas dans la maison, dit-il.

— Mais renvoyer ta nourrice ! dit Strickland, d’un ton de reproche,

— Ce n’est pas moi qui la renvoie. C’est toi qui en es cause. (Et le petit index fut braqué sur Strickland.) Je ne lui obéirai pas. Je ne mangerai pas de sa main. Je ne coucherai pas avec elle. Renvoie-la ! »

Strickland s’avança et souleva l’enfant, qu’il fît passer dans la verandah.

« Cette comédie a trop duré, dit-il. Viens maintenant et sois sage.

— Je suis petit et vous êtes grand, dit Adam entre ses dents serrées. Vous pouvez me battre devant cet homme et me couper en morceaux. Mais je ne veux plus de Juma pour mon ayah. Elle m’a vu battre. Je ne mangerai pas tant qu’elle ne sera pas partie. Je le jure par — par la tête de mon père. »

Strickland l’envoya à l’intérieur auprès de sa mère, et nous pûmes entendre des bruits de pleurs et la voix d’Adam ne disant rien d’autre que : « Renvoyez Juma ! » Bientôt Juma entra et pleura aussi, et Adam répéta : « Ce n’est pas ta faute, mais va-t’en. »

Et pour finir Juma partit avec toutes ses frusques, et Adam fit ce qu’il put pour enfiler tout seul ses petits vêtements jusqu’à l’arrivée de la nouvelle ayah. Son adresse de bienvenue fut plutôt stupéfiante. En quelques mots, la voici : a Si je fais mal, envoyez-moi à mon père. Si vous me frappez, j’essaierai de vous tuer. Je ne veux pas que mon ayah joue avec moi. Allez manger votre riz ! »

Des ce moment Adam abjura la société des ayahs et des petits garçons indigènes autant que le peut un petit garçon, pour s’en tenir à Imam Din et à ses amis de la Police. Le Naïk, mari de Juma, n’avait pas fait peu de fond sur sa position, et quand la faveur d’Adam fut retirée à sa femme il pensa que le mieux était de solliciter un changement de poste. Il y avait trop de camarades soucieux de rapporter ses négligences à Strickland.

Vis-à-vis de son père Adam garda une stricte neutralité. Il n’y avait pas ombre de bouderie là dedans, car le caractère de l’enfant était clair comme une cloche. Mais la déférence et la politesse fatiguaient Strickland.

Si les Policemen avaient chéri Adam avant l’affaire du puits, ils lui vouaient maintenant un véritable culte.

« Il sait ce que c’est que l’honneur, dit Imam Din. Il s’est prouvé lui-même sur un point à cet égard. Il a mené à bonne fin un ordre dans la maison de son père tout comme un enfant du Sang l’eût pu faire. Donc ce n’est plus tout à fait un enfant. Ouah ! C’est un petit de tigre. »

Lorsque Adam fit sa petite inspection officieuse des lignes la fois suivante, Imam Din, et en conséquence tous les autres, se tinrent droits sur les pieds, les mains au côté, au lieu de crier d’où ils étaient : « Salaam, Babajee », et autres irrespectueuses choses.

Mais Strickland s’étant consulté avec sa femme, et celle-ci avec le carnet de chèques et leur maigre compte de banque, il fut décidé qu’Adam devait aller « au pays » chez ses tantes. Or, l’Angleterre n’est pas le « pays » pour un enfant qui a été élevé dans l’Inde, et elle ne devient jamais le « pays » à moins qu’il n’y passe toute sa jeunesse. Leur carnet de banque leur montra que s’ils économisaient tout l’été en allant dans une station de montagne à bon marché au lieu de Simla (où habitaient les parents de Mrs. Strickland, et où Strickland pouvait se faire remarquer du Gouvernement) ils seraient en mesure d’envoyer Adam « au pays » le printemps suivant. Ce serait une dure privation, mais c’était chose possible.

Dalhousie fut choisie comme étant la meilleur marché des stations de montagne ; — Dalhousie et un petit cottage de cinq pièces sentant le moisi, perdu dans les rhododendrons.

Adam était allé à Simla trois ou quatre fois, et connaissait par leur nom la plupart des voituriers sur la route qui y conduit, mais ce nouvel endroit l’inquiéta. Il vint aux renseignements près de moi, les mains tout au fond des poches de ses culottes courtes, marchant pas à pas comme marchait son père.

« Il n’y en aura pas un de ma bhai-bund (confrérie) là-haut, dit-il d’un air désolé, et on prétend qu’il me faut rester couché tranquille dans un doolie (palanquin) pendant tout un jour et une nuit, porté comme un mouton. Je veux emmener à Dalhousie quelques-uns de mes hommes montés. »

Je lui racontai qu’il y avait un petit garçon, appelé Victor, à Dalhousie, qui avait un veau pour animal favori, et était autorisé à jouer avec sur les grand’routes. Après cela Adam n’eut de cesse que les malles ne fussent faites.

« D’abord, dit-il, je demanderai à ce Victor de me laisser jouer avec l’enfant de vache. S’il est muggra (de mauvaise mine), je dirai à mes Policemen de l’emmener.

— Mais c’est injuste, dit Strickland, et il n’y a pas d’ordres pour que la Police commette une injustice.

— Quand la solde du Gouvernement n’est pas suffisante, et qu’on favorise les hommes de basse caste, qu’est-ce qu’un honnête homme peut faire ? » répliqua Adam avec le ton et l’accent mêmes d’Imam Din.

Et les sourcils de Strickland se haussèrent.

« Tu causes trop avec la Police, mon fils, dit-il.

— Toujours. De tout, dit Adam promptement. Ils prétendent que quand je serai officier, j’en saurai autant que mon père.

— Dieu t’en préserve, mon petit !

— Ils disent, de plus, que vous êtes aussi habile que Shaitan (le Malin), pour savoir les choses.

— Ils le disent, vraiment ? »

Et Strickland parut content. Si sa solde était mince, il avait sa réputation, qui lui était chère.

« Ils disent encore — pas à moi, mais à un autre, quand ils mangent le riz derrière le mur — qu’au fond de vous-même vous vous estimez aussi sage que Suleiman (Salomon) qui a été mis dedans par Shaitan. »

Cette fois Strickland ne parut pas aussi content. Adam, en toute innocence, se lança dans une longue histoire touchant Suleiman-bin-Daoud, qui jadis, par vanité, mit aux prises ses esprits avec Shaitan, et comme Dieu n’était pas de son côté Shaitan envoya « un petit diable de basse caste », suivant l’expression d’Adam, qui le mit entièrement dedans et l’exposa à la honte devant « tous les autres Rois ».

« Dieu vivant ! » dit Strickland lorsque le conte fut fini, et il s’en alla, pendant qu’Adam m’entreprenait pour me faire rire aux histoires d’Imam Din. Je ne fus guère surpris qu’on l’appelât Huzrut Adam, car il paraissait, en sa grave enfance, aussi vieux que le temps, assis les jambes croisées, son petit casque bossué tout à l’arrière de la tête, l’index voyageant de haut en bas, à la façon indigène, et la sagesse des serpents sur ses lèvres inconscientes.

Ce mai-là, il monta à Dalhousie avec sa mère, et en ce temps le voyage aboutissait à cinquante ou soixante milles de grimpée en doolie ou palanquin le long d’une route serpentant à travers les Himalayas. Adam s’assit dans le doolie avec sa mère, et Strickland alla à cheval et s’attacha à moi, un doolie disponible suivant. La marche commença après notre descente du train à Pathankot, par une nuit chaude et humide au milieu des champs de riz et de pavots.


II


C’était tout du nouveau pour Adam, et il avait des opinions à émettre — par exemple à propos d’un poisson qui sauta dans une mare au bord de la route.

« Maintenant, je sais, nous cria-t-il, comment le Bon Dieu les met là ! D’abord Il les fabrique là-haut et puis Il les laisse tomber. Celui-là en était un nouveau. (Puis, levant la tête aux étoiles :) Oh, Dieu, refais-le, mais lentement, afin que moi, Adam, je puisse voir. »

Mais il n’arriva rien, et les porteurs de doolie allumèrent les torches de chiffons infectes et ruisselantes, et les yeux d’Adam brillèrent tout grands à la lumière dansante, et nous sentîmes la poussière sèche des plaines que nous quittions après onze mois de dur labeur.

À heures réglées les hommes cessaient leurs chants endormis et grognants, et s’asseyaient pour fumer. Entre les gargouillements de leurs pipes à eau on entendait les cris des bêtes de la nuit, et le vent souffler dans les replis de la montagne devant nous. Aux relais la voix d’Adam, le Premier des Hommes, s’élevait pour réveiller les dormeurs dans les huttes jusqu’à ce l’équipe fraîche de porteurs sortît de ses cadres la jambe traînante et le poney de relais avec eux.

Puis nous nous reformions et remettions en marche, et vers le temps où la lune se leva Adam était endormi, et nul bruit ne troublait la nuit, à part le grognement des hommes, le murmure enroué de quelque rivière à mille pieds plus bas dans la vallée, et le cri de la selle de Strickland. C’est ainsi que nous montâmes du dattier au déodar, jusqu’au moment où le vent de l’aube s’en vint tout frais des neiges à un tournant, et où nous le humâmes. J’entendis Strickland dire : « Ma femme, mon pardessus, s’il vous plaît », et Adam, d’un ton maussade : « Où est Dalhousie et l’enfant de vache ? » Puis je dormis jusqu’au moment où Strickland m’expulsant du chaud doolie à sept heures je mis le pied dans la splendeur d’un jour frais des montagnes, tandis que les plaines fumaient à vingt milles en arrière et quatre mille pieds au-dessous. Adam s’éveilla et nécessairement dut prendre place sur le devant de ma selle pour poser un million de questions et accueillir les singes par des clameurs et battre des mains quand les faisans rutilants de couleurs traversaient comme flèche notre route, et héler tous les bûcherons, bouviers et pèlerins en vue, jusqu’au moment où nous fîmes halte pour prendre notre petit déjeuner dans une auberge. Après quoi, en sa qualité d’enfant, il sortit pour jouer avec un convoi de conducteurs de bœuf arrêté au bord de la route, et il nous fallut le chasser de chez un bistro indigène, où il était en train de faire marché avec un indigène de sept ans au sujet d’un perroquet dans une cage de bambou.

Tout en gigotant sur mon pommeau, comme nous nous remettions en route, il dit :

« Il y avait quatre hommes behosh (inconscients) derrière la maison. Pourquoi les hommes deviennent-ils behosh d’avoir bu ?

— C’est la nature des eaux, répondis-je. (Et, parlant derrière moi :) Strick, qu’est-ce que ce cabaret fait là si près de la route ? C’est une tentation pour les serviteurs de chacun.

— Sais pas, dit une voix endormie dans le doolie. C’est le District de Kennedy. Il n’était pas là de mon temps à moi.

,

— C’est vrai, les eaux sentent mauvais, poursuivit Adam, Je les ai senties, mais je n’ai pas eu le perroquet même pour six annas. La femme de la maison m’a donné une offrande d’amour, que j’ai trouvée en jouant près de la verandah.

— Et en quoi consistait cette offrande, Père Adam ?

— Un anneau de nez pour mon ayah. Ohé ! Ohé ! Regardez ce chameau avec la muselière sur son nez à lui ! »

Une file de chameaux chargés s’en venait en croisant par le coin comme une flotte double un cap.

« Ho, Malik ! Pourquoi un chameau ne fait-il pas salaam comme un éléphant ? Son cou est assez long, cria Adam.

— L’Ange Jibrail a fait de lui un sot au commencement », dit le conducteur, tout en allant balancé au sommet de l’animal de tête.

Et le rire courut sur toute la ligne des hommes à barbe rouge.

« C’est vrai », dit Adam d’un ton solennel.

Et eux de rire de nouveau.

Enfin, tard dans l’après-midi, nous arrivâmes à Dalhousie, la plus charmante des stations de montagne, et nous nous séparâmes, Adam difficile à empêcher de se mettre aussitôt en quête de Victor et de l’ « enfant de vache ». Je les trouvai l’un et l’autre, en me donnant quelque peine, le lendemain matin. Les deux jeunes chenapans, qui avaient un veau attaché à une courte corde juste à un tournant brusque du Mail, feignaient que ce fût un éléphant de rajah devenu enragé et ils poussaient des cris de joie. Alors nous nous mîmes à causer, et Adam, avec l’idée d’écraser les rappels de Victor à moi répétés que lui et non « cet autre » était le possesseur du veau, dit :

« C’est vrai, » je n’ai pas d’enfant de vache ; mais on a fait un très grand dacoïty (vol) à mon père.

— Nous sommes arrivés hier ensemble. Il n’a pu rien se passer, repartis-je.

— C’est la jument de ma mère. On l’a dacoïtée à force de la battre, et maintenant elle est maigre comme ça. (Il mit ses mains à un pouce l’une de l’autre.) Mon père est à la maison du télégraphe en train d’envoyer des dépêches. Imam Din leur coupera toutes leurs têtes. Je voudrais votre trousse de selle pour servir de howdah à mon éléphant. Donnez-la-moi ! »

C’était passionnant, mais peu clair. Je me rendis au bureau du télégraphe, où je trouvai Strickland de fort méchante humeur au milieu d’un tas de formules télégraphiques. Un palefrenier borgne, échevelé, pleurnichait dans un coin par saccades. C’était un homme auquel Adam s’adressait invariablement par be-shakl, be-ukl, be-ank (laid, stupide, aveugle). À ce que je crus comprendre, Strickland avait envoyé le cheval de sa femme à Dalhousie par la route, une marche de quinze jours, sous la conduite du palefrenier. C’est la coutume dans l’Inde Supérieure. Au milieu des contreforts, près de Dhunnera ou Dhar, cheval et homme avaient été violemment attaqués la nuit par quatre individus qui avaient frappé le palefrenier (la preuve, sa jambe bandée du genou à la cheville), incidemment frappé le cheval, et dépouillé le palefrenier du seau et de la couverture, et de tout son argent — onze roupies, neuf annas. En dernier lieu ils l’avaient laissé pour mort sur le bord de la route, où les bûcherons l’avaient trouvé et soigné. Puis le palefrenier borgne hurlait d’angoisse à la pensée de ses meurtrissures.

« Ils m’ont demandé si j’étais le serviteur de Strickland Sahib, et moi, croyant que la Protection du Nom serait suffisante, j’ai dit la vérité. Alors ils m’ont cruellement battu.

— H’m ! fit Strickland. Je croyais qu’on ne dacoïtait pas sous forme de commerce sur la route de Dalhousie. Cela s’adresse à moi personnellement — pur badmashi (impudence). Fort bien. »

Pour rendre justice à une classe très laborieuse il faut dire que les voleurs de l’Inde Supérieure ont le sens le plus aiguisé de l’humour. Le plus grand compliment qu’ils puissent faire à un officier de Police est de le voler, et si, comme ils l’ont fait une fois, ils peuvent dépouiller un Inspecteur Général de Police Adjoint, à la veille de sa retraite, de tout sauf les vêtements qu’il a sur le dos leur joie est à son comble. Ils font adresser à la victime lettres de moquerie et télégrammes de condoléance ; car les voleurs sont de tous les hommes les plus forcés de marcher de pair avec le progrès.

Strickland était un homme peu prodigue de mots la où sa profession était en jeu. Je n’avais jamais encore vu un officier de Police volé, et je m’attendais à quelque agitation, mais Strickland garda le silence. Il prit la déposition du palefrenier, après quoi s’absorba un moment. Puis il envoya à Kennedy, du District de Pathankot, une lettre officielle et un billet non officiel. La réponse de Kennedy fut purement non officielle ; en voici la teneur : « Cela m’a tout l’air d’un compliment à votre seule intention. Ma surprise est que vous n’en ayez pas été l’objet plus tôt. Les gens sont probablement de retour dans votre district à l’heure qu’il est. Mon monde de Dhunnera et des contreforts se compose de cultivateurs on ne peut plus respectables, et, étant donné que mon Auxiliaire est un ours mal léché, et que je ne peux me fier à mon Inspecteur hors ma présence, je ne vais pas aller mettre sens dessus dessous leur moisson par des perquisitions de Police. Le travail de Police de vaccination m’a rompu les jambes. Vous feriez mieux de voir chez vous. La bande de Shubkudder est passée par ici, il y a de cela quinze jours. Ils ont pris gîte au Serail d’Amritzar, puis se sont livrés à leurs opérations. Pas de cas contre eux dans mon service ; mais, rappelez-le-vous, vous avez mis en prison leur chef pour avoir recelé des marchandises volées dans le « burglary »[38] de Prub Dyal. Ils vous doivent un chien de leur chienne. »

« Précisément ce que je pensais, dit Strickland. J’avais idée dès le commencement que c’était la bande de Shubkudder. Il faut que nous la leur fassions gaie à Peshawer, et dans mon District, en outre. C’est juste l’espèce qui devrait reposer à l’ombre d’Imam Din. »

À partir de ce moment les fils télégraphiques fonctionnèrent activement. Strickland avait une fort belle connaissance de la bande de Shubkudder, cueillie de première main.

C’était ce syndicat qui avait jadis volé la vache d’un « Commissionner » Suppléant, lui avait mis des fers à cheval et lui avait fait faire quarante milles dans la jungle avant de perdre intérêt à la plaisanterie. Ils ajoutèrent l’insulte à l’insulte en écrivant que les vaches et les chevaux du « Commissionner » se ressemblaient tellement qu’il leur fallut deux jours pour s’apercevoir de la différence et qu’ils ne pilleraient plus rien de semblable à pareil bétail.

Le Surintendant de District de Peshawer répondit à Strickland qu’il attendait la bande, et l’Adjoint de Strickland, dans son propre district, jeune qu’il était et plein de zèle, envoya les tuyaux les plus stupéfiants.

« Or, c’est justement ce que je veux que ce jeune fou ne fasse pas, dit Strickland. C’est un garçon anglais, de naissance et d’éducation, et son père l’était avant lui. Il a autant de tact à peu près qu’un taureau, et il ne veut pas travailler tranquillement sous les ordres de mon Inspecteur. Je souhaiterais que le Gouvernement réservât notre service à des hommes nés dans le pays. Ces cinq ou six premières années dans l’Inde donnent à un homme une impulsion qui lui dure toute la vie. Adam, si seulement tu avais rage d’être mon Adjoint ! »

Il abaissa les yeux sur le petit type qui était dans la verandah. Adam s’intéressait profondément au « dacoïty », et, chose rare chez un enfant, ne perdit rien de cet intérêt une fois passée la première semaine. Au contraire, il demandait à son père chaque soir ce que l’on avait fait, et Strickland lui avait dessiné une carte sur le mur blanc de la verandah, montrant les différentes villes dans lesquelles les policemen avaient l’œil sur les voleurs. C’étaient Amritzar, Jullunder, Phillour, Gurgaon, Rawal, Pindi, Peshawer et Multan. Adam leva les yeux dessus en répondant —

« Il y a eu beaucoup de dikh (ennui) dans cette affaire-ci ?

— Oui, beaucoup. Que n’es-tu un jeune homme et mon Adjoint pour m’aider !

— As-tu besoin qu’on t’aide, mon père ? demanda Adam sur un ton étrange, la tête penchée de côté.

— Grand besoin.

— Laisse tout cela tranquille. C’est mauvais. Laisse aller tout.

— C’est impossible. Quand on entreprend une affaire, on va jusqu’au bout.

— Tu iras jusqu’au bout ? Tu ne sais donc pas qui a fait le dacoïty ? »

Strickland secoua la tête. Adam se tourna vers moi pour me poser la même question, et je répondis de la même façon :

« Quels enfants ! » dit-il, et nous tourna le dos.

Il laissa voir clairement dans tous nos faits et gestes ultérieurs à quel point nous avions baissé dans son opinion. Strickland me raconta qu’il s’asseyait à la porte du cabinet de son père les yeux grands ouverts sur lui des demi-heures entières tandis qu’il parcourait ses papiers. Strickland semblait travailler plus dur sur l’affaire que s’il eût été au bureau dans les Plaines.

« Et s’il m’arrive de lever les yeux je m’imagine que le petit gaillard est entrain de se moquer de moi. C’est une chose terrible que d’avoir un fils. Vous comprenez, il est à vous et vous êtes à lui, et entre les deux vous ne savez trop comment le manier, dit Strickland. Je me demande ce que diable il peut ruminer. »

Je le demandai à Adam plus tard, tranquillement. Il pencha la tête de côté un moment et répondit :

« Pour l’instant je pense à de grandes choses. Je ne joue plus avec Victor et l’enfant de vache. Victor n’est qu’un baba. »

À la fin de la troisième semaine du congé de Strickland, le résultat des travaux de Strickland — travaux qui avaient fait se courroucer Mrs. Strickland contre les dacoïts plus que quiconque — arriva. La Police de Peshawer déclara que la moitié de la bande de Shubkudder était retenue à Peshawer pour s’expliquer sur la possession de quelques couvertures et d’un seau d’écurie. L’Adjoint de Strickland avait aussi quatre hommes en surveillance dans son service ; et Imam Din devait avoir poussé l’Inspecteur de Strickland à des perquisitions pour son propre compte, car toute une kyrielle de télégrammes incohérents arrivèrent du Secrétaire du Club, dans lesquels il suppliait, exhortait, et requérait Strickland de retirer ses « pouilleux de Policemen » des dépendances du Club. « Vos hommes, dans quartiers serviteurs ici, en train d’interroger cuisinier. Marqueur-billard indigné. Maître d’hôtel menace démission. Membres furieux. Palefreniers arrêtés sur routes. Coupez court, ou ma démission va au Comité. »

« Or, cela ne me surprendrait pas le moins du monde, dit Strickland à sa femme d’un air songeur, que le Club fut précisément l’endroit où les hommes ont pris gîte. Billy Watson n’est pas du tout content, en tout cas. Je crois qu’il me faudra écourter mon congé d’une semaine pour descendre reprendre mon service. S’il y a quelque chose à raconter, les hommes me le raconteront. »

Les yeux de Mrs. Strickland se remplirent de larmes.

« Je tâcherai de filouter dix jours si je peux en automne, dit-il en manière de consolation, mais pour le moment il me faut m’en aller. Cela ne vaudra jamais rien de laisser croire à la bande qu’elle peut me barboter mes affaires à moi. »

C’était dans l’après-midi, et Strickland me pria à déjeuner pour me laisser quelques instructions à propos de sa grande chienne, avec pleins pouvoirs pour réprimander ceux qui n’en prendraient pas soin. Tietjens se faisait trop vieille et trop grasse pour vivre dans les plaines en été. Lorsque j’arrivai, Adam avait grimpé dans sa chaise haute à table, et Mrs. Strickland semblait prête à pleurer à tout moment sur la misère générale des choses.

« Je descends aux Plaines demain, mon fils, dit Strickland.

— Pour quoi faire ? dit Adam, en atteignant une mangue mûre et s’ensevelissant la tête dedans.

— Imam Din a pris les hommes qui ont fait le dacoïty, et il y en a encore d’autres à Peshawer en surveillance. Il faut que j’aille voir.

Bus ! (assez), dit Adam entre deux sucées à sa mangue, tandis que Mrs. Strickland lui retroussait sa serviette autour du cou. Imam Din raconte des mensonges. N’y va pas.

— C’est nécessaire. Il y a eu grand dikhdari (trouble). »

Adam sortit du fruit un instant et se mit à rire. Puis, y retournant, il parla entre des bouchées lentes et délibérées.

« Les dacoïts habitent dans la tête de Beshakl. On ne les prendra jamais. Tout le monde le sait. Le cuisinier sait, et le marmiton, et Rahim Baksh qui est ici.

— Non, se hâta de dire derrière sa chaise le sommelier. Que saurais-je, moi ? Rien du tout ne sait le Serviteur de la Présence.

Accha (bon), dit Adam, qui se remit à sucer. Seulement on le sait.

— Parle, alors, mon fils, lui dit Strickland. Que sais-tu ? Rappelle-toi qu’on a battu mon palefrenier au point de lui faire perdre les sens.

— C’était dans la boutique de mauvaise eau, où j’ai joué quand nous sommes montés ici. Le garçon qui ne voulait pas me vendre le perroquet pour six annas m’a dit qu’un homme borgne était venu là boire les mauvaises eaux et était devenu fou. Il brisait les couchettes. On l’a frappé avec un bambou jusqu’à ce qu’il soit sans connaissance, et comme on avait peur qu’il soit mort, on lui a fait téter du lait comme à un petit baba. La première fois que je jouais avec l’enfant de vache, j’ai demandé à Beshakl s’il était cet homme-là, et il a dit non. Mais moi je savais, parce que beaucoup de bûcherons de Dalhousie lui demandaient si sa tête allait bien maintenant.

— Mais pourquoi, interrompis-je, Beshakl a-t-il raconté des mensonges ?

— Oh ! c’est un homme de basse caste, et il désirait obtenir de la considération. Maintenant il est témoin dans un grand procès, et des hommes iront en prison à cause de lui. C’est pour causer de l’ennui et faire qu’on s’occupe de lui qu’il a fait cela.

— Était-ce tout mensonges ? dit Strickland.

— Demande-lui », dit Adam, à travers la pulpe de la mangue.

Strickland franchit la porte. Il y eut un hurlement de désespoir dans les quartiers des serviteurs en haut de la montagne, et il revint avec le palefrenier borgne.

« Maintenant, dit Strickland, on sait. Avoue !

— Beshakl, dit Adam, tandis que l’homme haletait. Imam Din a pris quatre hommes, et il y en a d’autres encore à Peshawer. Bus ! Bus ! Bus ! (Assez.)

— Tu t’es enivré sur le bord de la route et tu as inventé une fausse affaire pour le cacher. Parle ! »

Comme pas mal d’autres hommes, Strickland, en possession de quelques faits, était irrésistible. Le palefrenier gémit.

« Je — je ne me suis pas enivré jusqu’à — jusqu’à ce que — Protecteur du Pauvre, la jument se roule.

Tous les chevaux se roulent à Dhunnera. La route est trop étroite avant cela, et ils sentent où les chevaux se sont roulés. C’est ce que le conducteur de bœufs m’a dit quand nous sommes montés ici, dit Adam.

— Elle s’est roulée. Aussi sa selle était coupée et la gourmette perdue.

— Regardez ! dit Adam, en tiraillant de sa poche une gourmette. Cette femme de la boutique me l’a donnée comme offrande d’amour. Beshakl a dit que ce n’était pas la sienne quand je l’ai montrée. Mais moi, je savais.

— Alors ceux du cabaret, sachant que j’étais le Serviteur de la Présence, ont dit que si je ne buvais pas et ne dépensais pas d’argent ils le diraient.

— Mensonge ! Mensonge ! dit Strickland. Fils de hibou, dis la vérité maintenant, au moins.

— Alors, j’ai eu peur parce que j’avais perdu la gourmette, aussi j’ai coupé la selle de long en large.

— La jument ne s’est pas roulée, alors ? dit Strickland confondu et colère.

— C’était seulement la gourmette qui était perdue. Alors, j’ai coupé la selle et suis allé boire dans le cabaret. J’ai bu et il y a eu une bagarre. Le reste, je l’ai oublié jusqu’à ce que j’aie repris mes sens.

— Et la jument, pendant ce temps là ? Qu’est devenue la jument ? »

L’homme regarda Strickland et perdit contenance.

« Elle a porté des fagots pendant une semaine, dit-il.

— Oh ! pauvre Étoile ! dit Mrs. Strickland.

— Et Beshakl a été payé quatre annas pour sa location il y a trois jours par le frère du bûcheron, qui est l’homme de gauche de nos hommes de rickshaw ici, dit Adam à haute et joyeuse voix. Nous le savions tous. Moi et les serviteurs. »

Strickland garda le silence. Sa femme ouvrit de grands yeux impuissants sur l’enfant : l’âme sortie de Nulle Part qui suivait sa voie toute seule.

« Personne ne t’a donc aidé pour les mensonges ? demandai-je au palefrenier.

— Personne, Protecteur du Pauvre — pas âme qui vive.

— Ils ont grossi d’eux-mêmes, alors ?

— Comme une histoire grossit en la racontant. Hélas ! Je suis un très mauvais homme ! »

Et il cligna piteusement de son œil unique.

« Or il y a quatre hommes retenus à mon poste de Police à cause de toi, et Dieu sait combien encore à Peshawer, sans parler de tortures à Multan, et mon honneur est perdu, et ma jument a servi de poney de bât à un bûcheron. Fils des Démons, que comptes-tu faire en réparation de cela ? »

La voix de Strickland imperceptiblement fléchit, et l’homme s’en aperçut. Se courbant jusqu’à terre, il répondit sur le ton d’abjecte pleurnicherie flatteuse qui confond le bien et le mal plus sûrement que la plupart des croyances modernes :

« Protecteur du Pauvre, est-ce que le service de la Police est fermé à — un honnête homme !

— Hors d’ici ! » s’écria Strickland.

Et le palefrenier à peine parti dut entendre nos explosions de rire derrière lui.

« Si vous renvoyez cet homme, Strick, je l’engage. C’est un génie, dis-je. Il vous faudra des mois pour remettre de l’ordre dans ce gâchis, et Billy Watson ne vous laissera pas en paix une minute.

— Vous n’allez pas lui raconter cela ? dit Strickland suppliant.

— Je serais incapable de le garder pour moi, fussiez-vous mon propre frère. Quatre hommes arrêtés par vous — quatre ou quarante à Peshawer — et qu’est-ce que vous disiez à propos de Multan ?

— Oh, rien. Quelques chameliers seulement, là, ont été…

— Et une tribu de chameliers à Multan ! Tout cela pour une gourmette perdue. Oh, ma Mère !

— Et de qui ta mère était-elle la memsahib (la femme) ? » dit Adam, le noyau de mangue dans le poing.

Nous partîmes à rire de nouveau.

« Mais voici, dit Strickland, en prenant un air sévère, un très méchant enfant qui a fait perdre à son père son honneur devant tous les Policemen du Punjab.

— Oh, eux, ils savent, dit Adam. C’est seulement pour faire semblant qu’ils ont pris des gens. Bien sûr tous savaient que c’était benowti (monté).

— Et depuis quand le sais-tu ? demanda le premier policeman de l’Inde à son fils.

— Quatre jours après notre arrivée ici, après que le bûcheron a eu demandé à Beshakl des nouvelles de sa tête. Beshakl en a presque égorgé un à la maison de la mauvaise eau.

— Si tu avais parlé alors, il y eût eu du temps, de l’argent et de l’ennui épargnés pour moi et pour d’autres. Baba, tu as fait plus de mal que tu ne peux savoir, et tu m’as couvert de honte, et m’as fait partir sur des paroles trompeuses, et m’as perdu d’honneur. Tu as fait beaucoup de mal. Mais peut-être ne le croyais-tu pas ?

— Bien mieux, je le croyais. Mon père, mon honneur à moi a été perdu quand cette correction m’est arrivée en présence de Juma. Maintenant tout est bien de nouveau. »

Et avec le sourire le plus enchanteur du monde Adam grimpa et se blottit au giron de son père.



TABLE DES MATIÈRES









ACHEVÉ D’IMPRIMER


dix juin mil neuf cent vingt-cinq


PAR


Marc TEXIER


À POITIERS


pour le


MERCVRE


de


FRANCE






  1. Cours d’eau.
  2. Les canons, qui, à travers le mirage, lui ressemblent.

  3. Fais ton sac et file, Ferriera,
    Fais ton sac et file ;
    Un bon coup tout d’côté,
    Jeannie à jambe torse.
  4. Sorte de division boër.
  5. Étang.
  6. Première syllabe de schellum, mot hollandais pour dire les inutiles.
  7. Pour frau = dame.
  8. Sans doute les Vansirs, sorte de mangoustes du Sud-Afrique.
  9. Fouetter.
  10. Rednecks : Cols Rouges, ou Soldats Anglais.
  11. Kop : colline.
  12. On sait que la prononciation du mot anglais scout est scaout. Ici le Boër prononce scout tel qu’on le prononcerait en français.
  13. Jaquettes rouges.
  14. Bankshall = Bureau central de l’Administration du Pilotage sur le Hugli.
  15. Lard fumé, spécial pour accommoder les œufs.
  16. Allusion aux Aventures de J. Jorrocks par Surtees, livre classique sur la chasse à courre, en Angleterre.
  17. Sorte de pain non fermenté.
  18. Sorte de hachis avec légumes.
  19. Hachis de viande où il entre des œufs, des anchois, du vinaigre, etc. Du mot français « salmigondis » et du mot italien « salami ».
  20. « Ligne Droite » était l’expression employée au cours de la Grande Guerre par nos aviateurs pour désigner une absence faite sans permission.
  21. His Majesty Ship = Navire de Sa Majesté. Les initiales en précèdent tout nom de navire de guerre, en Angleterre.
  22. Distinguished Service Order, décoration britannique.
  23. Capitaine dans la marine royale anglaise, et romancier (1792-1848).
  24. Nom d’un assassin célèbre. Ici, surnom.
  25. Beloo, en anglais, désigne une bête ou un dragon mythologiques des plus laids dans l’art oriental. Sans doute, ce Baxter était-il tatoué de l’un d’eux.
  26. « Ne vous occupez pas de… » (en hindoustani).
  27. Ce sont des officiers de marine qui parlent, et non des aviateurs.
  28. Appel international par T. S. F. du navire en perdition, et qui se compose des premières lettres de trois mots de la Bible en anglais : Save Our Souls = « Sauvez Nos Âmes » répétées sans arrêt.
  29. Surnommé Stalky.
  30. Les écoles anglaises sont divisées en maisons, dont on distingue les élèves par la couleur de leurs bonnets ou casquettes.
  31. En français, dans le texte.
  32. Ma parole ! dans le patois du Devonshire.
  33. Juron (sans équivalent en français) de haute antiquité chez les écoliers anglais.
  34. Juron de la même famille.
  35. En français dans l’original.
  36. Régiment indigène de cavalerie.
  37. Voir la Marque de la Bête dans l’Homme qui Voulut Être Roi.
  38. Vol de nuit avec effraction.