Hamlet/Traduction Hugo, 1865/Le Second Hamlet

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LE SECOND HAMLET




La Tragique Histoire de




HAMLET,





Prince de Danemark,


Par William Shakespeare.


Imprimée de nouveau et augmentée presque du double, conformément à la vraie et parfaite copie.




À LONDRES.

Imprimée par I. R. pour N. L. et en vente à sa boutique sous l’église Saint Dunstan dans Fleetstreet.

1604.



PERSONNAGES


LE SPECTRE.
CLAUDIUS, roi de Danemark.
HAMLET, fils du précédent roi, neveu du roi actuel.
POLONIUS, chambellan.
HORATIO, ami d’Hamlet.
LAERTES, fils de Polonius.
VOLTIMAND, courtisan.
CORNÉLIUS, courtisan.
ROSENCRANTZ, courtisan.
GUILDENSTERN, courtisan.
OSRIC, courtisan.
un autre courtisan.
un prêtre.
MARCELLUS officier.
BERNARDO, officier.
FRANCISCO, soldat.
REYNALDO, serviteur de Polonius.
FORTINBRAS, prince de Norwége.
un capitaine.
un ambassadeurs.
GERTRUDE, reine de Danemark et mère d’Hamlet.
OPHÉLIA, fille de Polonius.
seigneurs, dames, officiers, soldats, fossoyeurs, matelots, messagers, gens de suite.


La scène est en Danemark.

Scène I

[Elseneur. — Une plate-forme devant le château (1).]

Francisco est en faction. Bernardo vient à lui.


BERNARDO

Qui est là ?


FRANCISCO

Non, répondez-moi, vous ! Halte ! faites-vous reconnaître — vous-même.


BERNARDO

Vive le roi !


FRANCISCO

Bernardo !


BERNARDO

Lui-même.


FRANCISCO

— Vous venez très-exactement à votre heure.


BERNARDO

— Minuit vient de sonner ; va te mettre au lit, Francisco.


FRANCISCO

— Grand merci de venir ainsi me relever. Le froid est aigre, — et je suis transi jusqu’au cœur.


BERNARDO

— Avez-vous eu une faction tranquille ?


FRANCISCO
Pas même une souris qui ait remué !

BERNARDO.

Allons, bonne nuit ! — si vous rencontrez Horatio et Marcellus, — mes camarades de garde, dites-leur de se dépêcher.


Entrent Horatio et Marcellus.



FRANCISCO

— Je pense que je les entends. Halte ! Qui va là !


HORATIO

— Amis de ce pays.


MARCELLUS

Hommes liges du roi danois.


FRANCISCO

— Bonne nuit !


MARCELLUS

Ah ! adieu, honnête soldat ; — qui vous a relevé ?


FRANCISCO

Bemardo a pris ma place. — Bonne nuit !

Francisco sort.



MARCELLUS

Holà ! Bernardo !


BERNARDO

Réponds donc. — Est-ce Horatio qui est là ?


HORATIO

Un peu.


BERNARDO

— Bienvenu, Horatio ! Bienvenu, bon Marcellus !


MARCELLUS

— Eh bien ! cet être a-t-il reparu cette nuit (2) ?


BERNARDO

— Je n’ai rien vu.


MARCELLUS

Horatio dit que c’est uniquement notre imagination, — et il ne veut pas se laisser prendre par la croyance — à cette terrible apparition que deux fois nous avons vue. — Voilà pourquoi je l’ai pressé — de faire, avec nous, cette nuit une minutieuse veillée, — afin que, si la vision revient encore, — il puisse confirmer nos regards et lui parler.


HORATIO

— Bah ! bah ! elle ne paraîtra pas.


BERNARDO

Asseyez-vous un moment, — que nous rebattions encore une fois vos oreilles, — si bien fortifiées contre notre histoire, — du récit de ce que nous avons vu deux nuits.


HORATIO

Soit ! asseyons-nous, — et écoutons ce que Bernardo va nous dire.


BERNARDO

— C’était justement la nuit dernière, — alors que cette étoile, là-bas, qui va du pôle vers l’ouest, — avait terminé son cours pour illuminer cette partie du ciel — où elle flamboie maintenant. Marcellus et moi, — la cloche tintait alors une heure…


MARCELLUS

Paix, interromps-toi !… Regarde ! Le voici qui revient.


Le Spectre entre.



BERNARDO

— Avec la même forme, semblable au roi qui est mort.


MARCELLUS

— Tu es un savant : parle-lui, Horatio (3).


BERNARDO
— Ne ressemble-t-il pas au roi ? Regarde-le bien, Horatio.

HORATIO

— Tout à fait ! Je suis labouré par la peur et par l’étonnement.


BERNARDO

— Il voudrait qu’on lui parlât.


MARCELLUS

Questionne-le, Horatio.


HORATIO

— Qui es-tu, toi qui usurpes cette heure de la nuit — et cette forme noble et guerrière — sous laquelle la majesté ensevelie du Danemark — marchait naguère ? Je te somme au nom du ciel, parle.


MARCELLUS

— Il est offensé.


BERNARDO

Vois, il s’en va fièrement.


HORATIO

— Arrête ; parle ! je te somme de parler ; parle !

Le Spectre sort.



MARCELLUS

— Il est parti, et ne veut pas répondre.


BERNARDO

— Eh bien ! Horatio, vous tremblez et vous êtes tout pâle : — ceci n’est-il rien de plus que de l’imagination ? — Qu’en pensez-vous ?


HORATIO

— Devant mon Dieu, je n’aurais pu le croire, — sans le témoignage sensible et évident — de mes propres yeux.


MARCELLUS

Ne ressemble-t-il pas au roi ?


HORATIO

— Comme tu te ressembles à toi-même. — C’était bien là l’armure qu’il portait, — quand il combattit l’ambitieux Norwégien ; — ainsi il fronçait le sourcil alors que, dans une entrevue furieuse, — il écrasa sur la glace les Polonais en traîneaux. — C’est étrange !


MARCELLUS

— Deux fois déjà, et justement à cette heure sépulcrale, — il a passé avec cette démarche martiale près de notre poste.


HORATIO

— Quel sens particulier donner à ceci ? Je n’en sais rien, — mais, à en juger en gros et de prime abord, — c’est le présage de quelque étrange catastrophe dans l’État.


MARCELLUS

— Eh bien, asseyons-nous, et que celui qui le sait me dise — pourquoi ces gardes si strictes et si rigoureuses — fatiguent ainsi toutes les nuits les sujets de ce royaume. — Pourquoi tous ces canons de bronze fondus chaque jour, — et toutes ces munitions de guerre achetées à l’étranger ? — Pourquoi ces presses faites sur les charpentiers de navire, dont la rude tâche — ne distingue plus le dimanche du reste de la semaine ? — Quel peut être le but de cette activité toute haletante, — qui fait de la nuit la compagne de travail du jour ? — Qui pourra m’expliquer cela ?


HORATIO

Je puis le faire, — du moins, d’après la rumeur qui court. Notre feu roi, — dont l’image vient de vous apparaître, — fut, comme vous savez, provoqué à un combat par Fortinbras de Norwége, — que stimulait une orgueilleuse émulation. — Dans ce combat, notre vaillant Hamlet — (car cette partie du monde connu l’estimait pour tel) — tua ce Fortinbras. En vertu d’un contrat bien scellé, — dûment ratifié par la justice et par les hérauts, — Fortinbras perdit avec la vie toutes les terres — qu’il possédait et qui revinrent au vainqueur. — Contre ce gage, une portion équivalente — avait été risquée par notre roi, à charge d’être réunie — au patrimoine de Fortinbras, — si celui-ci eût triomphé. Ainsi les biens de Fortinbras, d’après le traité — et la teneur formelle de certains articles, — ont dû échoir à Hamlet. Maintenant, mon cher, le jeune Fortinbras, — écervelé, tout plein d’une ardeur fougueuse, — a ramassé çà et là, sur les frontières de Norwége, — une bande d’aventuriers sans feu ni lieu, — enrôlés, moyennant les vivres et la paie, pour quelque entreprise — hardie ; or il n’a d’autre but — (et cela est prouvé à notre gouvernement) — que de reprendre sur nous, par un coup de main — et par des moyens violents, les terres susdites, — ainsi perdues par son père. Et voilà, je pense, — la cause principale de nos préparatifs, — la raison des gardes qu’on nous fait monter, et le grand motif — de tant d’activité et du tumulte que vous voyez dans le pays.


BERNARDO

— Je pense que ce ne peut être autre chose ; tu as raison. — Cela pourrait bien expliquer pourquoi cette figure prodigieuse — passe tout armée à travers nos postes, si semblable au roi — qui était et qui est encore l’occasion de ces guerres.


HORATIO

— C’est un phénomène qui trouble l’œil de l’esprit. — À l’époque la plus glorieuse et la plus florissante de Rome, — un peu avant que tombât le tout-puissant Jules-César, — les tombeaux laissèrent échapper leurs hôtes, et les morts en linceul — allèrent, poussant des cris rauques, dans les rues de Rome. — On vit aussi des astres avec des queues de flamme, des rosées de sang, — des signes désastreux dans le soleil ; et l’astre humide — sous l’influence duquel est l’empire de Neptune — s’évanouit dans une éclipse, à croire que c’était le jour du jugement. — Ces mêmes signes précurseurs d’événements terribles, — messagers toujours en avant des destinées, — prologue des catastrophes imminentes, — le ciel et la terre les ont fait apparaître — dans nos climats à nos compatriotes.

Le Spectre reparaît.

— Mais, chut ! Regardez, là ! il revient encore ! — Je vais lui barrer le passage, dût-il me foudroyer. Arrête, illusion ! — Si tu as un son, une voix dont tu fasses usage, — parle-moi ! — S’il y a à faire quelque bonne action — qui puisse contribuer à ton soulagement et à mon salut, — parle-moi ! — Si tu es dans le secret de quelque fatalité nationale, — qu’un avertissement pourrait peut-être prévenir, — oh ! parle ! — Ou si tu as enfoui pendant ta vie — dans le sein de la terre un trésor extorqué, — ce pourquoi, dit-on, vous autres esprits vous errez souvent après la mort, — dis-le-moi.

Le coq chante.


Arrête et parle… Retiens-le, Marcellus.


MARCELLUS

— Le frapperai-je de ma pertuisane ?


HORATIO

— Oui, s’il ne veut pas s’arrêter.


BERNARDO

Il est ici !


HORATIO

Il est ici !

Le spectre sort.



MARCELLUS
— Il est parti ! — Nous avons tort de faire à un être si majestueux — ces menaces de violence ; — car il est, comme l’air, invulnérable, — et nos vains coups ne seraient qu’une méchante moquerie.

BERNARDO

— Il allait parler quand le coq a chanté.


HORATIO

— Et alors, il a tressailli comme un être coupable — à une effrayante sommation. J’ai ouï dire — que le coq, qui est le clairon du matin, — avec son cri puissant et aigu, — éveille le dieu du jour ; et qu’à ce signal, — qu’ils soient dans la mer ou dans le feu, dans la terre ou dans l’air, — les esprits égarés et errants regagnent en hâte — leurs retraites ; et la preuve — nous en est donnée par ce que nous venons de voir.


MARCELLUS

— Il s’est évanoui au chant du coq. — On dit qu’aux approches de la saison — où l’on célèbre la naissance de notre Sauveur, — l’oiseau de l’aube chante toute la nuit, — et alors, dit-on, aucun esprit n’ose s’aventurer dehors. — Les nuits sont saines ; alors pas d’étoile qui frappe, — pas de fée qui jette des sorts, pas de sorcière qui ait le pouvoir de charmer, — tant cette époque est sanctifiée et pleine de grâce !


HORATIO

— C’est aussi ce que j’ai ouï dire, et j’en crois quelque chose. — Mais, voyez, le matin, vêtu de son manteau roux, — s’avance sur la rosée de cette haute colline, là à l’orient. — Finissons notre faction, et, si vous m’en croyez, — faisons part de ce que nous avons vu cette nuit — au jeune Hamlet ; car, sur ma vie, — cet esprit, muet pour nous, lui parlera. — Consentez-vous à cette confidence, — aussi impérieuse à notre dévouement que conforme à notre devoir ?


MARCELLUS

— Faisons cela, je vous prie ! je sais où, ce matin, — nous avons le plus de chance de le trouver.

Ils sortent.



Scène II

[Salle d’État dans le château]

Entrent le Roi, la Reine, Hamlet, Polonius, Laertes, Voltimand, Cornélius, des Seigneurs et leur suite.


LE ROI

Bien que la mort de notre cher frère Hamlet — soit un souvenir toujours vert ; bien qu’il soit convenable pour nous — de maintenir nos cœurs dans le chagrin, et, pour tous nos sujets, — d’avoir sur le front la même contraction de douleur, — cependant la raison, en lutte avec la nature, veut — que nous pensions à lui avec une sage tristesse, — et sans nous oublier nous-mêmes. — Voilà pourquoi celle qui fut jadis notre sœur, qui est maintenant notre reine, — et notre associée à l’empire de ce belliqueux État, — a été prise par nous pour femme. C’est avec une joie douloureuse, — en souriant d’un œil et en pleurant de l’autre, — en mêlant le chant des funérailles au chant des noces, — et en tenant la balance égale entre le plaisir et le deuil, — que nous nous sommes mariés ; nous n’avons pas résisté — à vos sages conseils qui ont été librement donnés — dans toute cette affaire. Nos remercîments à tous ! — Maintenant passons outre, et sachez que le jeune Fortinbras, — se faisant une faible idée de nos forces — ou pensant que, par suite de la mort de feu notre cher frère, — notre empire se lézarde et tombe en ruine, — est poursuivi par la chimère de sa supériorité, — et n’a cessé de nous importuner de messages, — par lesquels il nous réclame les terres — très-légalement cédées par son père — à notre frère très-vaillant. Voilà pour lui. — Quant à nous et à l’objet de cette assemblée, — voici quelle est l’affaire. Nous avons écrit sous ce pli — au roi de Norwége, oncle du jeune Fortinbras, — qui, impotent et retenu au lit, connaît à peine — les intentions de son neveu, afin qu’il ait à arrêter — ces menées ; car les levées — et les enrôlements nécessaires à la formation des corps se font tous — parmi ses sujets. Sur ce, nous vous dépêchons, — vous, brave Cornélius, et vous, Voltimand, — pour porter ces compliments écrits au vieux Norwégien ; — et nous limitons vos pouvoirs personnels, — dans vos négociations avec le roi, à la teneur — des instructions détaillées que voici. — Adieu ! et que votre diligence prouve votre dévouement !


CORNÉLIUS ET VOLTIMAND

— En cela, comme en tout, nous vous montrerons notre dévouement.


LE ROI

— Nous n’en doutons pas ; adieu de tout cœur.

Voltimand et Cornélius sortent.

— Et maintenant, Laertes, qu’avez-vous de nouveau à nous dire ? — Vous nous avez parlé d’une requête. Qu’est-ce, Laertes ? — Vous ne sauriez parler raison au roi de Danemark — et perdre vos paroles. Que peux-tu désirer, Laertes, — que je ne sois prêt à t’accorder avant que tu le demandes ? — La tête n’est pas plus naturellement dévouée au cœur, — la main, plus serviable à la bouche, — que la couronne de Danemark ne l’est à ton père. — Que veux-tu, Laertes ?


LAERTES

Mon redouté seigneur, — je demande votre congé et votre agrément pour retourner en France. — Je suis venu avec empressement en Danemark — pour vous rendre hommage à votre couronnement ; — mais maintenant, je dois l’avouer, ce devoir une fois rempli, — mes pensées et mes vœux se tournent de nouveau vers la France — et s’inclinent humblement devant votre gracieux congé.


LE ROI

— Avez-vous la permission de votre père ? que dit Polonius ?


POLONIUS

— Il a fini, monseigneur, par me l’arracher — à force d’importunités ; mais, enfin, — j’ai à regret mis à son désir le sceau de mon consentement. — Je vous supplie de le laisser partir.


LE ROI

— Pars quand tu voudras, Laertes : le temps t’appartient, emploie-le au gré de tes plus chers caprices. — Eh bien ! Hamlet, mon cousin et mon fils…


HAMLET, à part

— Un peu plus que cousin, et un peu moins que fils.


LE ROI

— Pourquoi ces nuages qui pèsent encore sur votre front ?


HAMLET

— Il n’en est rien, seigneur ; je suis trop près du soleil.


LA REINE

— Bon Hamlet, dépouille ces couleurs nocturnes — et jette au roi de Danemark un regard ami. — Ne t’acharne pas, les paupières ainsi baissées, — à chercher ton noble père dans la poussière. — Tu le sais, c’est la règle commune : tout ce qui vit doit mourir, — emporté par la nature dans l’éternité.


HAMLET
— Oui, madame, c’est la règle commune.

LA REINE

S’il en est ainsi, — pourquoi, dans le cas présent, te semble-t-elle si étrange ?


HAMLET

— Elle me semble, madame ? non, elle est ! Je ne connais pas les semblants. — Ce n’est pas seulement ce manteau noir comme l’encre, bonne mère, — ni ce costume obligé d’un deuil solennel, — ni le souffle violent d’un soupir forcé, — ni le ruisseau débordant des yeux, — ni la mine abattue du visage, — ni toutes ces formes, tous ces modes, toutes ces apparences de la douleur, — qui peuvent révéler ce que j’éprouve. Ce sont là des semblants, — car ce sont des actions qu’un homme peut jouer ; — mais j’ai en moi ce qui ne peut se feindre. Tout le reste n’est que le harnais et le vêtement de la douleur.


LE ROI

— C’est chose touchante et honorable pour votre caractère, Hamlet, — de rendre à votre père ces funèbres devoirs. — Mais, rappelez-vous-le, votre père avait perdu son père, — celui-ci avait perdu le sien. C’est pour le survivant — une obligation filiale de garder pendant quelque temps — la tristesse du deuil ; mais persévérer — dans une affliction obstinée, c’est le fait — d’un entêtement impie ; c’est une douleur indigne d’un homme ; — c’est la preuve d’une volonté en révolte contre le ciel, — d’un cœur sans humilité, d’une âme sans résignation, — d’une intelligence simple et inculte. — Car, pour un fait qui, nous le savons, doit nécessairement arriver, — et est aussi commun que la chose la plus vulgaire, — à quoi bon, dans une opposition morose, — nous émouvoir à ce point ? Fi ! c’est une offense au ciel, — une offense aux morts, une offense à la nature, — une offense absurde à la raison, pour qui la mort des pères — est un lieu commun et qui n’a cessé de crier, — depuis le premier cadavre jusqu’à l’homme qui meurt aujourd’hui : — Cela doit être ainsi ! Nous vous en prions, jetez à terre — cette impuissante douleur, et regardez-nous — comme un père. Car, que le monde le sache bien, — vous êtes de tous le plus proche de notre trône ; — et la noble affection — que le plus tendre père a pour son fils, — je l’éprouve pour vous. Quant à votre projet — de retourner aux écoles de Wittemberg, — il est en tout contraire à notre désir ; — nous vous en supplions, consentez à rester — ici, pour la joie et la consolation de nos yeux, — vous, le premier de notre cour, notre cousin et notre fils.


LA REINE

— Que les prières de ta mère ne soient pas perdues, Hamlet ! — je t’en prie, reste avec nous ; ne va pas à Wittemberg.


HAMLET

— Je ferai de mon mieux pour vous obéir en tout, madame.


LE ROI

— Allons, voilà une réponse affectueuse et convenable. — Soyez en Danemark comme nous-même… Venez, madame : — cette déférence gracieuse et spontanée d’Hamlet — sourit à mon cœur : en actions de grâces, — je veux que le roi de Danemark ne boive pas aujourd’hui une joyeuse santé, — sans que les gros canons le disent aux nuages, — et que chaque toast du roi soit répété par le ciel, — écho du tonnerre terrestre. Sortons.

Le roi, la Reine, les Seigneurs, Polonius et Laertes sortent.



HAMLET

— Ah ! si cette chair trop solide pouvait se fondre, — se dissoudre et se perdre en rosée ! — si l’Éternel n’avait pas dirigé ses canons contre le suicide !… Ô Dieu ! ô Dieu ! — combien pesantes, usées, plates et stériles, — me semblent toutes les jouissances de ce monde ! — Fi de la vie ! ah ! fi ! c’est un jardin de mauvaises herbes — qui montent en graine ; une végétation fétide et grossière — est tout ce qui l’occupe. Que les choses en soient venues là ! — depuis deux mois seulement qu’il est mort ! Non, non, pas même deux mois ! — Un roi si excellent ; qui était à celui-ci — ce qu’Hypérion est à un satyre ; si tendre pour ma mère — qu’il ne voulait pas permettre aux vents du ciel — d’atteindre trop rudement son visage ! Ciel et terre ! — faut-il que je me souvienne ? Quoi ! elle se pendait à lui, — comme si ses désirs grandissaient — en se rassasiant. Et pourtant, en un mois… — Ne pensons pas à cela… Fragilité, ton nom est femme ! — En un petit mois, avant d’avoir usé les souliers — avec lesquels elle suivait le corps de mon pauvre père, — comme Niobé, tout en pleurs. Eh quoi ! elle, elle-même ! — Ô ciel ! une bête, qui n’a pas de réflexion, — aurait gardé le deuil plus longtemps… Mariée avec mon oncle, — le frère de mon père, mais pas plus semblable à mon père — que moi à Hercule : en un mois ! — avant même que le sel de ses larmes menteuses — eût cessé d’irriter ses yeux rougis, — elle s’est mariée ! Ô ardeur criminelle ! courir — avec une telle vivacité à des draps incestueux ! — C’est une mauvaise action qui ne peut mener à rien de bon. — Mais brise-toi, mon cœur ! car il faut que je retienne ma langue.


Horatio, Bernardo et Marcellus entrent.



HORATIO

— Salut à votre seigneurie !


HAMLET
Je suis charmé de vous voir bien portant : — Horatio, si j’ai bonne mémoire ?

HORATIO

— Lui-même, monseigneur, et votre humble serviteur toujours.


HAMLET

— Dites mon bon ami ; j’échangerai ce titre avec vous. — Et que faites-vous loin de Wittemberg, Horatio ? — Marcellus ?


MARCELLUS

Mon bon seigneur.


HAMLET

— Je suis charmé de vous voir ; bonsoir, monsieur. — Mais vraiment pourquoi avez-vous quitté Wittemberg ?


HORATIO

— Un caprice de vagabond, mon bon seigneur.


HAMLET

— Je ne laisserais pas votre ennemi parler de la sorte ; — vous ne voudrez pas faire violence à mon oreille — pour la forcer à croire votre propre déposition — contre vous-même. Je sais que vous n’êtes point un vagabond. — Mais quelle affaire avez-vous à Elseneur ? — Nous vous apprendrons à boire sec avant votre départ.


HORATIO

— Monseigneur, j’étais venu pour assister aux funérailles de votre père.


HAMLET

— Ne te moque pas de moi, je t’en prie, camarade étudiant ! — je crois que c’est pour assister aux noces de ma mère.


HORATIO

— Il est vrai, monseigneur, qu’elles ont suivi de bien près.


HAMLET

— Économie ! économie, Horatio ! Les viandes cuites pour les funérailles (4) — ont été servies froides sur les tables du mariage. — Que n’ai-je été rejoindre mon plus intime ennemi dans le ciel — plutôt que d’avoir jamais vu ce jour, Horatio ! — Mon père ! — Il me semble que je vois mon père !


HORATIO

Où donc, — monseigneur ?


HAMLET

Avec les yeux de la pensée, Horatio.


HORATIO

— Je l’ai vu jadis c’était un magnifique roi.


HAMLET

— C’était un homme auquel, tout bien considéré, — je ne retrouverai pas de pareil.


HORATIO

— Monseigneur, je crois l’avoir vu la nuit dernière.


HAMLET

Vu ! qui ?


HORATIO

— Monseigneur, le roi votre père.


HAMLET

Le roi mon père !


HORATIO

— Calmez pour un moment votre surprise — par l’attention, afin que je puisse, — avec le témoignage de ces messieurs, — vous raconter ce prodige.


HAMLET

Pour l’amour de Dieu, parle !


HORATIO

— Pendant deux nuits de suite, tandis que ces messieurs, — Marcellus et Bernardo, étaient de garde, — au milieu du désert funèbre de la nuit, — voici ce qui leur est arrivé. Une figure semblable à votre père, — armée de toutes pièces, de pied en cap, — leur est apparue, et, avec une démarche solennelle, — a passé lentement et majestueusement près d’eux ; trois fois elle s’est promenée — devant leurs yeux interdits et fixes d’épouvante, — à la distance du bâton qu’elle tenait. Et eux, dissous — par la terreur en une sueur glacée, — sont restés muets et n’ont osé lui parler. — Ils m’ont fait part de ce secret effrayant ; — et la nuit suivante j’ai monté la garde avec eux. — Alors, juste sous la forme et à l’heure que tous deux m’avaient indiquées, — sans qu’il y manquât un détail, — l’apparition est revenue. J’ai reconnu votre père ; — ces deux mains ne sont pas plus semblables.


HAMLET

Mais où cela s’est-il passé ?


MARCELLUS

— Monseigneur, sur la plate-forme où nous étions de garde.


HAMLET

— Et vous ne lui avez pas parlé ?


HORATIO

Si, monseigneur ; — mais il n’a fait aucune réponse. Une fois pourtant, il m’a semblé — qu’il levait la tête et se mettait — en mouvement comme s’il voulait parler : — mais alors justement, le coq matinal a jeté un cri aigu ; — et, à ce bruit, le spectre s’est enfui à la hâte — et s’est évanoui de notre vue.


HAMLET

C’est très-étrange.


HORATLO

— C’est aussi vrai que j’existe, mon honoré seigneur ; — et nous avons pensé qu’il était écrit dans notre devoir — de vous en instruire.


HAMLET
— Mais vraiment, vraiment, messieurs, ceci me trouble. — Êtes-vous de garde cette nuit ?

TOUS

Oui, monseigneur.


HAMLET

— Armé, dites-vous ?


TOUS

Armé, monseigneur.


HAMLET

De pied en cap ?


TOUS

— De la tête aux pieds, monseigneur.


HAMLET

Vous n’avez donc pas vu — sa figure ?


HORATIO

Oh ! si, monseigneur : il portait sa visière levée.


HAMLET

— Eh bien ! avait-il l’air farouche ?


HORATIO

Plutôt l’aspect — de la tristesse que de la colère.


HAMLET

Pâle ou rouge ?


HORATIO

— Ah ! très-pâle.


HAMLET

Et il fixait les yeux sur vous ?


HORATIO

— Constamment.


HAMLET

Je voudrais avoir été là.


HORATIO

— Vous auriez été bien stupéfait.


HAMLET
C’est très-probable, — très-probable. Est-il resté longtemps ?

HORATIO

— Le temps qu’il faudrait pour compter jusqu’à cent sans se presser.


BERNARDO ET MARCELLUS

— Plus longtemps, plus longtemps.


HORATIO

Pas la fois où je l’ai vu.


HAMLET

— La barbe était grisonnante, n’est-ce pas ?


HORATIO

— Elle était comme je la lui ai vue de son vivant, — d’un noir argenté.


HAMLET

Je veillerai cette nuit ; — peut-être reviendra-t-il encore !


HORATIO

Oui, je le garantis.


HAMLET

— S’il se présente sous la figure de mon noble père, — je lui parlerai, dût l’enfer, bouche béante, — m’ordonner de me taire. Je vous en prie tous, — si vous avez jusqu’ici tenu cette vision secrète, — gardez toujours le silence ; — et quoi qu’il arrive cette nuit, — confiez-le à votre réflexion, mais pas à votre langue. — Je récompenserai vos dévouements. Ainsi, adieu. — Sur la plate-forme, entre onze heures et minuit, — j’irai vous voir.


TOUS

Nos hommages à votre seigneurie !


HAMLET

— À moi votre amitié, comme la mienne à vous. Adieux.

Horatio, Marcellus et Bernardo sortent.

— L’esprit de mon père en armes ! Tout cela va mal ! — Je soupçonne quelque hideuse tragédie ! Que la nuit n’est-elle déjà venue ! — Jusque-là, reste calme, mon âme ! Les noires actions, — quand toute la terre les couvrirait, se dresseront aux yeux des hommes.

Il sort.



Scène III

[Une chambre dans la maison de Polonius.]

Entrent Laertes et Ophélia.


LAERTES

— Mes bagages sont embarqués, adieu ! — Ah ! sœur, quand les vents seront bons — et qu’un convoi sera prêt à partir, ne vous endormez pas, — mais donnez-moi de vos nouvelles.


OPHÉLIA

En pouvez-vous douter ?


LAERTES

— Pour ce qui est d’Hamlet et de ses frivoles attentions, — regardez cela comme une fantaisie, un jeu sensuel, — une violette de la jeunesse printanière, — précoce mais éphémère, suave mais sans durée, — dont le parfum remplit une minute ; — rien de plus.


OPHÉLIA

Rien de plus, vraiment ?


LAERTES

Non, croyez-moi, rien de plus. — Car la nature, dans la croissance, ne développe pas seulement — les muscles et la masse du corps ; mais, à mesure que le temple est plus vaste, — les devoirs que le service intérieur impose à l’âme — grandissent également. Peut-être vous aime-t-il aujourd’hui ; — peut-être aucune souillure, aucune déloyauté ne ternit-elle — la vertu de ses désirs ; mais vous devez craindre, — en considérant sa grandeur, que sa volonté ne soit pas à lui ; — en effet, il est lui-même le sujet de sa naissance. — Il ne lui est pas permis, comme aux gens sans valeur, — de décider pour lui-même ; car de son choix dépendent — le salut et la santé de tout l’État ; — et aussi son choix doit-il être circonscrit — par l’opinion et par l’assentiment du corps — dont il est la tête. Donc, s’il dit qu’il vous aime, — vous ferez sagement de n’y croire que dans les limites — où son rang spécial lui laisse la liberté — de faire ce qu’il dit : liberté — que règle tout entière la grande voix du Danemark. — Considérez donc quelle atteinte subirait votre honneur — si vous alliez écouter ses chansons d’une oreille trop crédule, — ou perdre votre cœur, ou bien ouvrir le trésor de votre chasteté — à son importunité sans frein. Prenez-y garde, Ophélia, prenez-y garde, ma chère sœur, — et tenez-vous en arrière de votre affection, — hors de la portée de ses dangereux désirs. — La vierge la plus chiche est assez prodigue — si elle démasque sa beauté pour la lune. — La vertu même n’échappe pas aux coups de la calomnie ; — le ver ronge les nouveau-nés du printemps, — trop souvent même avant que leurs boutons soient éclos ; — et c’est au matin de la jeunesse, à l’heure des limpides rosées, — que les souffles contagieux sont le plus menaçants. — Soyez donc prudente : la meilleure sauvegarde, c’est la crainte ; — la jeunesse trouve la révolte en elle-même, quand elle ne la trouve pas près d’elle.


OPHÉLIA

— Je conserverai le souvenir de ces bons conseils — comme un gardien pour mon cœur. Mais vous, cher frère, — ne faites pas comme ce pasteur impie qui — indique une route escarpée et épineuse vers le ciel, — tandis que lui-même, libertin repu et impudent, — foule les primevèresdu sentier de la licence, — sans se soucier de ses propres sermons.


LAERTES

N’ayez pas de crainte pour moi. — Je tarde trop longtemps. Mais voici mon père.

Polonius entre.

— Une double bénédiction est une double grâce ; — l’occasion sourit à de seconds adieux.


POLONIUS

— Encore ici, Laertes ! à bord ! à bord ! Quelle honte ! — Le vent est assis sur l’épaule de votre voile, — et l’on vous attend. Voici ma bénédiction !

Il met sa main sur la tête de Laertes.

— Maintenant grave dans ta mémoire ces quelques préceptes. — Refuse l’expression à tes pensées — et l’exécution à toute idée irréfléchie. — Sois familier, mais nullement vulgaire. — Quand tu as adopté et éprouvé un ami, — accroche-le à ton âme avec un crampon d’acier, — mais ne durcis pas ta main au contact — du premier camarade frais éclos que tu dénicheras. Garde-toi — d’entrer dans une querelle ; mais, une fois dedans, — comporte-toi de manière que l’adversaire se garde de toi. — Prête l’oreille à tous, mais tes paroles au petit nombre. — Prends l’opinion de chacun, mais réserve ton jugement. — Que ta mise soit aussi coûteuse que ta bourse te le permet, — sans être de fantaisie excentrique ; riche, mais peu voyante ; — car le vêtement révèle souvent l’homme ; — et en France, les gens de qualité et du premier rang — ont, sous ce rapport, le goût le plus exquis et le plus digne. — Ne sois ni emprunteur, ni prêteur ; — car le prêt fait perdre souvent argent et ami, — et l’emprunt émousse l’économie. — Avant tout, sois loyal envers toi-même ; — et, aussi infailliblement que la nuit suit le jour, — tu ne pourras être déloyal envers personne. — Adieu ! Que ma bénédiction assaisonne pour toi ces conseils (5) !


LAERTES

— Je prends très-humblement congé de vous, monseigneur.


POLONIUS

— L’heure vous appelle : allez, vos serviteurs attendent.


LAERTES

— Adieu, Ophélia ; et souvenez-vous bien — de ce que je vous ai dit.


OPHÉLIA

Tout est enfermé dans ma mémoire, — et vous en garderez vous-même la clef.


LAERTES

Adieu !

Laertes sort.



POLONIUS

— Que vous a-t-il dit, Ophélia ?


OPHÉLIA

— C’est, ne vous déplaise, quelque chose touchant le seigneur Hamlet.


POLONIUS

— Bonne idée, pardieu ! — On m’a dit que, depuis peu, il a eu avec vous de fréquents tête-à-tête ; et que vous-même — vous lui aviez prodigué très-généreusement vos audiences. — S’il en est ainsi (et l’on me l’a fait entendre — par voie de précaution), je dois vous dire — que vous ne comprenez pas votre position aussi nettement — qu’il convient à ma fille et à votre honneur. — Qu’y a-t-il entre vous ? Confiez-moi la vérité.


OPHÉLIA
— Il m’a depuis peu, monseigneur, fait maintes offres — de son affection.

POLONIUS

— De son affection ? peuh ! Vous parlez en fille verte, — qui n’a point passé par le crible de tous ces dangers-là. — Croyez-vous à ses offres, comme vous les appelez ?


OPHÉLIA

— Je ne sais pas, monseigneur, ce que je dois penser.


POLONIUS

— Eh bien ! moi, je vais vous l’apprendre. Pensez que vous êtes une enfant — d’avoir pris pour argent comptant des offres — qui ne sont pas de bon aloi. Estimez-vous plus chère ; — ou bien, pour ne pas perdre le souffle de ma pauvre parole — en périphrases, vous m’estimez pour un niais.


OPHÉLIA

— Monseigneur, il m’a importunée de son amour, — mais d’une manière honorable.


POLONIUS

— Oui, appelez cela une manière ; allez ! allez !


OPHÉLIA

— Et il a appuyé ses discours, monseigneur, — de tous les serments les plus sacrés.


POLONIUS

— Bah ! piéges à attraper des grues ! Je sais, — alors que le sang brûle, avec quelle prodigalité l’âme — prête des serments à la langue. Ces incandescences, ma fille, — qui donnent plus de lumière que de chaleur, et qui s’éteignent — au moment même où elles promettent le plus, — ne les prenez pas pour une vraie flamme. Désormais, ma fille, — soyez un peu plus avare de votre virginale présence ; — ne ravalez point votre conversation — à des pourparlers de commande. Quant au seigneur Hamlet, — ce que vous devez penser de lui, c’est qu’il est jeune, — et qu’il a pour ses écarts la corde plus lâche — que vous. En un mot, Ophélia, — ne vous fiez pas à ses serments ; car ils sont, non les interprètes — de l’intention qui se montre sous leur vêtement, — mais les entremetteurs des désirs sacriléges, — qui ne profèrent tant de saintes et pieuses promesses — que pour mieux tromper. Une fois pour toutes, — je vous le dis en termes nets : à l’avenir, — ne calomniez pas vos loisirs en employant une minute — à échanger des paroles et à causer avec le seigneur Hamlet. — Veillez-y, je vous l’ordonne, passez votre chemin.


OPHÉLIA

— J’obéirai, monseigneur.

Ils sortent.



Scène IV

[La plate-forme.]

Entrent Hamlet, Horatio et Marcellus.


HAMLET

— L’air pince rudement. Il fait très-froid.


HORATIO

— L’air est piquant et aigre.


HAMLET

— Quelle heure, à présent ?


HORATIO

Pas loin de minuit, je crois.


MARCELLUS

— Non, il est déjà sonné.


HORATIO

— Vraiment ? Je ne l’ai pas entendu ; alors le temps approche — où l’esprit a l’habitude de se promener.

On entend au dehors une fanfare de trompettes et une décharge d’artillerie.

— Qu’est-ce que cela signifie, monseigneur ?

HAMLET

— Le roi passe cette nuit à boire, — au milieu de l’orgie et des danses aux élans effrontées ; — et à mesure qu’il boit les rasades de vin du Rhin, — la timbale et la trompette proclament ainsi — le triomphe de ses toasts.


HORATIO

Est-ce la coutume ?


HAMLET

Oui, pardieu ! — Mais, selon mon sentiment, quoique je sois né dans ce pays — et fait pour ses usages, c’est une coutume — qu’il est plus honorable de violer que d’observer. — Ces débauches abrutissantes nous font, de l’orient à l’occident, — bafouer et insulter par les autres nations — qui nous traitent d’ivrognes et souillent notre nom de l’épithète de pourceaux. Et vraiment cela — suffit pour énerver la gloire que méritent — nos exploits les plus transcendants. — Pareille chose arrive souvent aux individus — qui ont quelque vicieux signe naturel. — S’ils sont nés (ce dont ils ne sont pas coupables, — car la créature ne choisit pas son origine) — avec quelque goût escessif — qui renverse souvent l’enceinte fortifiée de la raison, — ou avec une habitude qui couvre de levain — les plus louables qualités, ces hommes, dis-je, — auront beau ne porter la marque que d’un seul défaut, — livrée de la nature ou insigne du hasard, — leurs autres vertus (fussent-elles pures comme la grâce — et aussi infinies que l’humanité le permet) — seront corrompues dans l’opinion générale — par cet unique défaut. Un atome d’impureté — ruine souvent la plus noble substance — par son alliage dégradant (6).


Entre le Spectre.



HORATIO

Regardez, monseigneur, le voilà !


HAMLET

— Anges, ministres de grâce, défendez-nous ! — Qui que tu sois, esprit salutaire ou lutin damné ; — que tu apportes avec toi les brises du ciel ou les rafales de l’enfer ; — que tes intentions soient perverses ou charitables, — tu te présentes sous une forme si émouvante — que je veux te parler. Je t’invoque, Hamlet, — sire, mon père, royal Danois ! Oh ! réponds-moi ! — Ne me laisse pas déchiré par le doute ; mais dis-moi — pourquoi tes os sanctifiés, ensevelis dans la mort, — ont déchiré leur suaire ! Pourquoi le sépulcre — où nous t’avons vu inhumé en paix, — a ouvert ses lourdes mâchoires de marbre — pour te rejeter dans ce monde ! Que signifie ceci ? — Pourquoi toi, corps mort, viens-tu, tout couvert d’acier, — revoir ainsi les clairs de lune — et rendre effrayante la nuit ? Et nous, bouffons de la nature, — pourquoi ébranles-tu si horriblement notre imagination — par des pensées inaccessibles à nos âmes ? — dis, pourquoi cela ? dans quel but ? que veux-tu de nous ?


HORATIO

— Il vous fait signe de le suivre, — comme s’il voulait vous faire une communication — à vous seul.


MARCELLUS

Voyez avec quel geste courtois — il vous appelle vers un lieu plus écarté ; — mais n’allez pas avec lui !


HORATIO

Non, gardez-vous-en bien !


HAMLET
— Il ne veut pas parler ici : alors je veux le suivre.

HORATIO

N’en faites rien, monseigneur.


HAMLET

Pourquoi ? Qu’ai-je à craindre ? — Je n’estime pas ma vie au prix d’une épingle ; — et quant à mon âme, que peut-il lui faire, — puisqu’elle est immortelle comme lui ? — Il me fait signe encore ; je vais le suivre.


HORATIO

— Eh quoi ! monseigneur, s’il allait vous attirer vers les flots ou sur la cime effrayante de ce rocher — qui s’avance au-dessus de sa base, dans la mer ? — et là, prendre quelque autre forme horrible — pour détruire en vous la souveraineté de la raison — et vous jeter en démence ? Songez-y : — l’aspect seul de ce lieu donne des fantaisies de désespoir — au cerveau de quiconque — contemple la mer de cette hauteur — et l’entend rugir au-dessous.


HAMLET

Il me fait signe encore.

Au Spectre.

— Va ! je te suis.


MARCELLUS

— Vous n’irez pas, monseigneur !


HAMLET

Lâchez vos mains.


HORATIO

— Soyez raisonnable ; vous n’irez pas !


HAMLET

Ma fatalité me hèle — et rend ma plus petite artère aussi robuste que les muscles du lion néméen.

Le Spectre lui fait signe.

— Il m’appelle encore.

S’échappant de leurs bras.

Lâchez-moi, messieurs. — Par le ciel ! je ferai un spectre de qui m’arrêtera ! — Arrière, vous dis-je !

Au spectre.

Marche ! je te suis.

Le Spectre et Hamlet sortent.



HORATIO

— L’imagination le rend furieux.


MARCELLUS

— Suivons-le ; c’est manquer à notre devoir de lui obéit ainsi.


HORATIO

— Allons sur ses pas. Quelle sera l’issue de tout ceci ?


MARCELLUS

— Il y a quelque chose de pourri dans l’empire du Danemark.


HORATIO

— Le ciel avisera.


MARCELLUS

Eh bien ! suivons-le.

Ils sortent.



Scène V

[Une autre partie de la plate-forme.]

Hamlet et le Spectre reviennent.


HAMLET

— Où veux-tu me conduire ? parle, je n’irai pas plus loin.


LE SPECTRE

— Écoute-moi bien.


HAMLET

J’écoute.


LE SPECTRE

L’heure est presque arrivée — où je dois retourner dans les flammes sulfureuses — qui servent à mon tourment.


HAMLET

Hélas ! pauvre ombre !


LE SPECTRE

— Ne me plains pas, mais prête ta sérieuse attention — à ce que je vais te révéler.


HAMLET

Parle ! je suis tenu d’écouter.


LE SPECTRE

— Comme tu le seras de tirer vengeance, quand tu auras écouté.


HAMLET

— Comment ?


LE SPECTRE

Je suis l’esprit de ton père, — condamné pour un certain temps à errer la nuit, — et, le jour, à jeûner dans une prison de flamme, — jusqu’à ce que le feu m’ait purgé des crimes noirs — commis aux jours de ma vie mortelle. S’il ne m’était pas interdit — de dire les secrets de ma prison, — je ferais un récit dont le moindre mot — labourerait ton âme, glacerait ton jeune sang, — ferait sortir de leurs sphères tes yeux comme deux étoiles, — déferait le nœud de tes boucles tressées, — et hérisserait chacun de tes cheveux sur ta tête — comme des aiguillons sur un porc-épic furieux. — Mais ces descriptions du monde éternel ne sont pas faites — pour des oreilles de chair et de sang… Écoute, écoute, oh ! écoute ! — Si tu as jamais aimé ton tendre père…


HAMLET

— Ô ciel !


LE SPECTRE

Venge-le d’un meurtre horrible et monstrueux.


HAMLET
— D’un meurtre ?

LE SPECTRE

Un meurtre horrible ! le plus excusable l’est ; — mais celui-ci fut le plus horrible, le plus étrange, le plus monstrueux.


HAMLET

— Fais-le-moi vite connaître, pour qu’avec des ailes rapides — comme l’idée ou les pensées d’amour, — je vole à la vengeance !


LE SPECTRE

Tu es prêt, je le vois. — Tu serais plus inerte que la ronce qui s’engraisse — et pourrit à l’aise sur la rive du Léthé, — si tu n’étais pas excité par ceci. Maintenant, Hamlet, écoute ! — On a fait croire que, tandis que je dormais dans mon jardin, — un serpent m’avait piqué : ainsi, toutes les oreilles du Danemark — ont été grossièrement abusées par un récit forgé de ma mort. — Mais, sache-le, toi, noble jeune homme ! — le serpent qui a mordu ton père mortellement — porte aujourd’hui sa couronne.


HAMLET

Ô mon âme prophétique ! Mon oncle ?


LE SPECTRE

— Oui, ce monstre incestueux, adultère, — par la magie de son esprit, par ses dons perfides — (oh ! maudits soient l’esprit et les dons qui ont le pouvoir — de séduire à ce point ! ), a fait céder à sa passion honteuse — la volonté de ma reine, la plus vertueuse des femmes en apparence… Ô Hamlet, quelle chute ! — De moi, en qui l’amour toujours digne — marchait, la main dans la main, avec la foi — conjugale, descendre — à un misérable dont les dons naturels étaient — si peu de chose auprès des miens ! — Mais, ainsi que la vertu reste toujours inébranlable, — même quand le vice la courtise sous une forme céleste ; — de même la luxure, bien qu’accouplée à un ange rayonnant, — aura beau s’assouvir sur un lit divin, — elle n’aura pour proie que l’immondice. — Mais, doucement ! il me semble que je respire la brise du matin. — Abrégeons. Je dormais dans mon jardin, — selon ma constante habitude, dans l’après-midi. — À cette heure de pleine sécurité, ton oncle se glissa près de moi — avec une fiole pleine du jus maudit de la jusquiame, — et m’en versa dans le creux de l’oreille — la liqueur pestilentielle. L’effet — en est funeste pour le sang de l’homme ; — rapide comme le vif-argent, elle s’élance à travers — les issues et les allées naturelles du corps ; — et, par une action soudaine, fait figer — et cailler, comme une goutte d’acide fait du lait, — le sang le plus limpide et le plus pur. C’est ce que j’éprouvai ; — et tout à coup je sentis, pareil à Lazare, — la lèpre couvrir partout d’une croûte infecte et hideuse — la surface lisse de mon corps. — Voilà comment dans mon sommeil la main d’un frère — me ravit à la fois existence, couronne et reine. — Arraché dans la floraison même de mes péchés, — sans sacrements, sans préparation, sans viatique, — sans m’être mis en règle, j’ai été envoyé devant mon juge, — ayant toutes mes fautes sur ma tête. — Ô ! horrible ! horrible ! oh ! bien horrible (7) ! — Si tu n’es pas dénaturé, ne supporte pas cela ; que le lit royal de Danemark ne soit pas — la couche de la luxure et de l’inceste damné ! — Mais, quelle que soit la manière dont tu poursuives cette action, — que ton esprit reste pur, que ton âme s’abstienne — de tout projet hostile à ta mère ; abandonne-la au ciel — et à ces épines qui s’attachent à son sein — pour la piquer et la déchirer. Adieu, une fois pour toutes ! — Le ver luisant annonce que le matin est proche, — et commence à pâlir ses feux impuissants. Adieu, adieu, Hamlet ! Souviens-toi de moi.

Le spectre sort.


HAMLET

— Ô vous toutes, légions du ciel ! Ô terre ! Quoi encore ? — Y accouplerai-je l’enfer ?… Infamie !… Contiens-toi, contiens-toi, mon cœur ! — et vous, mes nerfs, ne devenez pas brusquement séniles, — et tenez-moi raide ! Me souvenir de toi ! — Oui, pauvre ombre, tant que ma mémoire aura son siége — dans ce globe égaré. Me souvenir de toi ! — Oui, je veux du registre de ma mémoire — effacer tous les souvenirs vulgaires et frivoles, — tous les dictons des livres, toutes les formes, toutes les impressions — qu’y ont copiées la jeunesse et l’observation ; — et ton ordre vivant remplira seul — les feuillets du livre de mon cerveau, — fermé à ces vils sujets. Oui, par le ciel ! — Ô la plus perfide des femmes ! — Ô scélérat ! scélérat ! scélérat souriant et damné ! — Mes tablettes ! mes tablettes ! Il importe d’y noter — qu’un homme peut sourire, sourire, et n’être qu’un scélérat. — Du moins, j’en suis sûr, cela se peut en Danemark.

Il écrit.

— Ainsi, mon oncle, vous êtes là. Maintenant le mot d’ordre, c’est : Adieu ! adieu ! Souviens-toi de moi ! Je l’ai juré.


HORATIO, derrière la scène.

Monseigneur ! monseigneur !


MARCELLUS, derrière la scène.

Seigneur Hamlet !


HORATIO, derrière la scène.

— Le ciel le préserve !


MARCELLUS, derrière la scène.

Ainsi soit-il !


HORATIO

Hillo ! ho ! ho ! monseigneur !


HAMLET

— Hillo ! ho ! ho ! page ! Viens, mon faucon, viens !


Entrent Horatio et Marcellus.



MARCELLUS

— Que s’est-il passé, mon noble seigneur ?


HORATIO

Quelle nouvelle, monseigneur ?


HAMLET

— Oh ! prodigieuse !


HORATIO

Mon bon seigneur, dites-nous-la.


HAMLET

Non ; — vous la révéleriez.


HORATIO

Pas moi, monseigneur j’en jure par le ciel.


MARCELLUS

Ni moi, monseigneur.


HAMLET

— Qu’en dites-vous donc ? quel cœur d’homme l’eût jamais pensé ?… — Mais vous serez discrets ?


HORATIO et MARCELLUS

Oui, par le ciel, monseigneur !


HAMLET

— S’il y a dans tout le Danemark un scélérat… — c’est un coquin fieffé.


HORATIO

— Il n était pas besoin, monseigneur, qu’un fantôme sortît de la tombe — pour nous apprendre cela.


HAMLET

Oui, c’est vrai ; vous êtes dans le vrai : — ainsi donc, sans plus de circonlocutions, — je trouve à propos que nous nous serrions la main et que nous nous quittions, — vous aller où vos affaires et vos besoins vous appelleront (car chacun a ses affaires et ses besoins, — quels qu’ils soient), et moi, pour ma pauvre petite part, — voyez-vous, je vais prier.


HORATIO

— Ce sont là des paroles égarées et vertigineuses, monseigneur.


HAMLET

— Je suis fâché qu’elles vous offensent, fâché du fond du cœur ; — oui, vrai ! du fond du cœur.


HORATIO

Il n’y a pas d’offense, monseigneur.


HAMLET

— Si, par saint Patrick ! il y en a une, — une offense bien grave encore. En ce qui touche cette vision, — c’est un honnête fantôme, permettez-moi de vous le dire : — quant à votre désir de connaître ce qu’il y a entre nous, — maîtrisez-le de votre mieux. Et maintenant, mes bons amis, — si vous êtes vraiment des amis, des condisciples, des compagnons d’armes, accordez-moi une pauvre faveur.


HORATIO

Qu’est-ce, monseigneur ? — volontiers.


HAMLET

Ne faites jamais connaître ce que vous avez vu cette nuit.


HORATIO ET MARCELLUS

— Jamais, monseigneur.


HAMLET

Bien ! mais jurez-le.


HORATIO

Sur ma foi ! — monseigneur, je n’en dirai rien.


MARCELLUS

Ni moi, monseigneur, sur ma foi !


HAMLET

— Jurez sur mon épée.


MARCELLUS

Nous avons déjà juré, monseigneur.


HAMLET

— Jurez sur mon épée, jurez !


LE SPECTRE, de dessous terre.

Jurez !


HAMLET

— Ah ! ah ! mon garçon, est-ce toi qui parles ? es-tu là, sou vaillant ? — Allons !… vous entendez le gaillard dans la cave, — consentez à jurer.


HORATIO

Prononcez la formule, monseigneur !


HAMLET

— Ne jamais dire un mot de ce que vous avez vu ; — jurez-le sur mon épée.


LE SPECTRE, de dessous terre.

Jurez !


HAMLET

Hic et ubique. Alors, changeons de place. — Venez ici, messieurs, — et étendez encore les mains sur mon épée. — Vous ne parlerez jamais de ce que vous avez entendu, — jurez-le sur mon épée.


LE SPECTRE, de dessous terre.

Jurez !


HAMLET

— Bien dit, vieille taupe ! Peux-tu donc travailler si vite sous terre ? — L’excellent pionnier ! Éloignons-nous encore une fois, mes bons amis.


HORATIO

— Nuit et jour ! voilà un prodige bien étrange !


HAMLET

— Donnez-lui donc la bienvenue due à un étranger. — Il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel, Horatio, — qu’il n’en est rêvé dans votre philosophie. Mais venez donc. — Jurez ici, comme tout à l’heure, et que le ciel vous soit en aide ! — Quelque étrange ou bizarre que soit ma conduite, — car il se peut que, plus tard, je juge convenable — d’affecter une allure fantasque, — jurez que, me voyant alors, jamais il ne vous arrivera, — en croisant les bras de cette façon, en hochant la tête ainsi, — ou en prononçant quelque phrase douteuse, — comme : « Bien ! bien ! Nous savons ! » ou : « Nous pourrions si nous voulions ! » — ou : « S’il nous plaisait de parler ! » ou : « Il ne tiendrait qu’à nous ! » — ou tel autre mot ambigu, de donner à entendre — que vous avez un secret de moi. Jurez cela, — et que la merci divine vous assiste au besoin ! — Jurez !


LE SPECTRE, de dessous terre.

Jurez !


HAMLET

— Calme-toi ! calme-toi, âme en peine ! Sur ce, messieurs, — je me recommande à vous de toute mon affection ; — et tout ce qu’un pauvre homme comme Hamlet — pourra faire pour vous exprimer son affection et son amitié, — sera fait, Dieu aidant. Rentrons ensemble, — et toujours le doigt sur les lèvres, je vous prie. — Notre époque est détraquée. Maudite fatalité, — que je sois jamais né pour la remettre en ordre ! — Eh bien ! allons ! partons ensemble !

Ils sortent.



Scène VI

[Une chambre dans la maison de Polonius.]

Entrent Polonius et Reynaldo.


POLONIUS

Donnez-lui cet argent et ces billets, Reynaldo.


REYNALDO
Oui, monseigneur.

POLONIUS

— Il sera merveilleusement sage, bon Reynaldo, — avant de l’aller voir, de vous enquérir — de sa conduite.


REYNALDO

Monseigneur, c’était mon intention.


POLONIUS

— Bien dit, pardieu ! très bien dit ! Voyez-vous, mon cher ! — sachez-moi d’abord quels sont les Danois qui sont à Paris ; — comment, avec qui, de quelles ressources, où ils vivent ; — quelle est leur société, leur dépense ; et une fois assuré, — par ces évolutions et ce manége de questions, — qu’ils connaissent mon fils, avancez-vous plus — que vos demandes n’auront l’air d’y toucher. — Donnez-vous comme ayant de lui une connaissance éloignée, — en disant, par exemple : « Je connais son père et sa famille, — et un peu lui-même. » Comprenez-vous bien, Reynaldo ?


REYNALDO

— Oui, très bien, monseigneur.


POLONIUS

« Et un peu lui-même : — mais, (pourrez-vous ajouter) bien imparfaitement ; — d’ailleurs, si c’est bien celui dont je parle, c’est un jeune écervelé, — adonné à ceci ou à cela… » et alors mettez-lui sur le dos — tout ce qu’il vous plaira d’inventer ; rien cependant d’assez odieux — pour le déshonorer ; faites-y attention ; — tenez-vous, mon cher, à ces légèretés, à ces folies, à ces écarts usuels, — bien connus comme inséparables — de la jeunesse en liberté.


REYNALDO

Par exemple, monseigneur, l’habitude de jouer.


POLONIUS
— Oui, ou de boire, de tirer l’épée, de jurer, de se quereller, — de courir les filles : vous pouvez aller jusque-là.

REYNALDO

— Monseigneur, il y aurait là de quoi le déshonorer !


POLONIUS

— Non, en vérité ; si vous savez tempérer la chose dans l’accusation. — N’allez pas ajouter à sa charge — qu’il est débauché par nature ; — ce n’est pas là ce que je veux dire : mais effleurez si légèrement ses torts, — qu’on n’y voie que les fautes de la liberté, — l’étincelle et l’éruption d’un cerveau en feu, — et les écarts d’un sang indompté, — qui emporte tous les jeunes gens.


REYNALDO

Mais, mon bon seigneur…


POLONIUS

— Et à quel effet devrez-vous agir ainsi ?


REYNALDO

C’est justement, monseigneur, — ce que je voudrais savoir.


POLONIUS

Eh bien, mon cher, voici mon but, — et je crois que c’est un plan infaillible. — Quand vous aurez imputé à mon fils ces légères taches — qu’on verrait chez tout être un peu souillé par l’action du monde, — faites bien attention ! — si votre interlocuteur, celui que vous voulez sonder, — a jamais remarqué aucun des vices énumérés par vous — chez le jeune homme dont vous lui parlez vaguement, — il tombera d’accord avec vous de cette façon : — Cher monsieur, ou mon ami, ou seigneur ! — suivant le langage et la formule, — adoptés par le pays ou par l’homme en question.


REYNALDO

Très-bien, monseigneur.


POLONIUS
— Eh bien, donc, monsieur, alors il… alors… Qu’est-ce que j’allais dire ? — J’allais dire quelque chose. Où en étais-je ?

REYNALDO

— Vous disiez : « Il tombera d’accord de cette façon… »


POLONIUS

— Il tombera d’accord de cette façon… Oui. Morbleu, — il tombera d’accord avec vous comme ceci : « Je connais le jeune homme, — je l’ai vu hier ou l’autre jour, — à telle ou telle époque ; avec tel et tel ; et, comme vous disiez, — il était là à jouer ; » ou : « Je l’ai surpris à boire, » — ou, « se querellant au jeu de paume ; » ou, peut-être : — « Je l’ai vu entrer dans telle maison suspecte — (videlicet, un bordel), » et ainsi de suite. — Vous voyez maintenant, — la carpe de la vérité se prend à l’hameçon de vos mensonges ; — et c’est ainsi que, nous autres, hommes de bon sens et de portée, en — entortillant le monde et en nous y prenant de biais, — nous trouvons indirectement notre direction. — Voilà comment, par mes instructions et mes avis préalables, — vous connaîtrez mon fils. Vous m’avez compris, n’est-ce pas ?


REYNALDO

— Oui, monseigneur.


POLONIUS

Dieu soit avec vous ! bon voyage !


REYNALDO

— Mon bon seigneur…


POLONIUS

Faites par vous-même l’observation de ses penchants.


REYNALDO

— Oui, monseigneur.


POLONIUS

Et laissez-le jouer sa musique.


REYNALDO
Bien, monseigneur.

POLONIUS

— Adieu !

Reynaldo sort.
Entre Ophélia.


Eh bien ! Ophélia, qu’y a-t-il ?


OPHÉLIA

— Oh ! monseigneur ! monseigneur, j’ai été si effrayée !


POLONIUS

— De quoi, au nom du ciel ?


OPHÉLIA

— Monseigneur, j’étais à coudre dans ma chambre, — lorsqu’est entré le seigneur Hamlet, le pourpoint tout défait, — la tête sans chapeau, les bas chiffonnés, — sans jarretières et retombant sur la cheville, — pâle comme sa chemise, les genoux s’entrechoquant, — enfin avec un aspect aussi lamentable — que s’il avait été lâché de l’enfer — pour raconter des horreurs… Il se met devant moi.


POLONIUS

— Son amour pour toi l’a rendu fou !


OPHÉLIA

Je n’en sais rien, monseigneur, — mais, vraiment, j’en ai peur.


POLONIUS

Qu’a-t-il dit ?


OPHÉLIA

— Il m’a prise par le poignet et m’a serrée très-fort. — Puis, il s’est éloigné de toute la longueur de son bras ; — et, avec l’autre main posée comme cela au-dessus de mon front, — il s’est mis à étudier ma figure comme — s’il voulait la dessiner. Il est resté longtemps ainsi. — Enfin, secouant légèrement mon bras, — et hochant trois fois la tête de haut en bas, — il a poussé un soupir si pitoyable et si profond — qu’on eût dit que son corps allait éclater — et que c’était sa fin. Cela fait, il m’a relâchée, — et, la tête tournée par-dessus l’épaule, — il semblait trouver son chemin sans y voir, — car il a franchi les portes sans l’aide de ses yeux, — et jusqu’à la fin, il en a détourné la lumière sur moi.


POLONIUS

— Viens avec moi : je vais trouver le roi. — C’est bien là le délire même de l’amour : — il se frappe lui-même dans sa violence, — et entraîne la volonté à des entreprises désespérées, — plus souvent qu’aucune des passions qui, sous le ciel, — accablent notre nature. Je suis fâché… — Ah çà, lui auriez-vous dit dernièrement des paroles dures ?


OPHÉLIA

— Non, mon bon seigneur ; mais, comme vous me l’aviez commandé, — j’ai repoussé ses lettres et je lui ai refusé — tout accès près de moi.


POLONIUS

C’est cela qui l’a rendu fou. — Je suis fâché de n’avoir pas mis plus d’attention et de discernement — à le juger. Je craignais que ce ne fût qu’un jeu, — et qu’il ne voulût ton naufrage. Mais maudits soient mes soupçons ! — Il semble que c’est le propre de notre âge — de pousser trop loin la précaution dans nos jugements, — de même que c’est chose commune parmi la jeune génération — de manquer de retenue. Viens, allons trouver le roi.— Il faut qu’il sache tout ceci : le secret de cet amour peut provoquer — plus de malheurs que sa révélation de colères. — Viens.

Ils sortent.


Scène VII

[Une salle dans le château.]

Entrent le Roi, la Reine, et leur suite, Rosencrantz et Guildenstern.


LE ROI

— Soyez les bienvenus, cher Rosencrantz et vous, Guildenstern ; — outre le désir que nous avions de vous voir, — le besoin que nous avons de vos services nous a provoqué — à vous mander en toute hâte. Vous avez su quelque chose — de la transformation d’Hamlet ; je dis transformation, — car, à l’extérieur comme à l’intérieur, c’est un homme — qui ne se ressemble plus. Un motif — autre que la mort de son père a-t-il pu le mettre — à ce point hors de son bon sens ? — je ne puis en juger. Je vous en supplie tous deux, — vous qui avez été élevés dès l’enfance avec lui, — et êtes restés depuis ses camarades de jeunesse et de goûts, — daignez résider ici à notre cour — quelque temps encore, pour que votre compagnie — le rappelle vers le plaisir, et recueillez — tous les indices que vous pourrez glaner dans l’occasion — afin de savoir si le mal inconnu, qui l’accable ainsi, — ne serait pas, une fois découvert, accessibles à nos remèdes.


LA REINE
— Chers messieurs, il a parlé beaucoup de vous ; — et il n’y a pas, j’en suis sûre, deux hommes au monde — auxquels il soit plus attaché. Si vous vouliez bien — nous montrer assez de courtoisie et de bienveillance — pour passer quelque temps avec nous, — afin d’aider à l’accomplissement de notre espérance, — cette visite vous vaudra des remercîments — dignes de la reconnaissance d’un roi.

ROSENCRANTZ

Vos majestés — pourraient, en vertu du pouvoir souverain qu’elles ont sur nous, — signifier leur bon plaisir redouté, comme un ordre plutôt — que comme une prière.


GUILDENSTERN

Nous obéirons tous deux ; — et tout courbés, nous nous engageons ici — à mettre libéralement nos services à vos pieds, — sur un commandement.


LE ROI

— Merci, Rosencrantz ; merci, gentil Guildenstern !


LA REINE

— Merci, Guildenstern ; merci, gentil Rosencrantz. — Veuillez, je vous en supplie, vous rendre sur-le-champ — auprès de mon fils. Il est bien changé !

Se tournant vers sa suite.

Que quelques-uns de vous aillent — conduire ces messieurs là où est Hamlet !


GUILDENSTERN

— Fasse le ciel que notre présence et nos soins — lui soient agréables et salutaires !


LA REINE

Amen !

Sortent Rosencrantz, Guildenstern et quelques hommes de la suite.


Entre Polonius.



POLONIUS, au roi

— Mon bon seigneur, les ambassadeurs sont joyeusement — revenus de Norwége.


LE ROI

— Tu as toujours été le père des bonnes nouvelles.


POLONIUS

— Vrai, monseigneur ? Soyez sûr, mon bon suzerain, — que mes services, comme mon âme, sont voués — en même temps à mon Dieu et à mon gracieux roi.

À part, au roi.

— Et je pense, à moins que ma cervelle — ne sache plus suivre la piste d’une affaire aussi sûrement — que de coutume, que j’ai découvert — la cause même de l’état lunatique d’Hamlet.


LE ROI

— Oh ! parle ! il me tarde de t’entendre.


POLONIUS

— Donnez d’abord audience aux ambassadeurs ; — ma nouvelle sera le dessert de ce grand festin.


LE ROI

Fais-leur toi-même les honneurs, et introduis-les.

Polonius sort.

À la reine.

— Il me dit, ma douce reine, qu’il a découvert — le principe et la source de tout le trouble de votre fils.


LA REINE

— Je doute fort que ce soit autre chose que le grand motif, — la mort de son père et notre mariage précipité.


Rentre Polonius, avec Voltimand et Cornélius.



LE ROI

— Bien ! nous l’examinerons. Soyez les bienvenus, mes bons amis ! — Parlez, Voltimand ! quelle est la réponse de notre frère de Norwége ?


VOLTIMAND

— Le plus ample renvoi de compliments et de vœux. — Dès notre première entrevue, il a expédié l’ordre de suspendre — les levées de son neveu, qu’il avait prises — pour des préparatifs contre les Polonais, — mais qu’après meilleur examen il a trouvées — vraiment menaçantes pour votre altesse. Indigné — de ce qu’on eût ainsi abusé de sa maladie, de son âge, — de son impuissance, il a fait arrêter — Fortinbras, lequel s’est soumis sur-le-champ, a reçu les réprimandes du Norwégien, et enfin — a fait vœu devant son oncle de ne jamais — diriger de tentative armée contre votre majesté. — Sur quoi, le vieux Norwégien, accablé de joie, — lui a accordé trois mille couronnes de traitement annuel, — ainsi que le commandement pour employer les soldats, — levés par lui, contre les Polonais. — En même temps, il vous prie, par les présentes,

Il remet au roi un papier.

— de vouloir bien accorder un libre passage — à travers vos domaines pour cette expédition, — sous telles conditions de sûretés et de garanties — qui sont proposées ici.


LE ROI

Cela ne nous déplaît pas. — Nous lirons cette dépêche plus à loisir, — et nous y répondrons après y avoir réfléchi. — En attendant, nous vous remercions de votre bonne besogne. — Allez vous reposer ; ce soir nous nous attablerons ensemble ; — soyez les bienvenus chez nous !

Sortent Voltimand et Cornélius.



POLONIUS

Voilà une affaire bien terminée. — Mon suzerain et madame, discuter — ce que doit être la majesté royale, ce que sont les devoirs des sujets, — pourquoi le jour est le jour, la nuit la nuit, et le temps le temps, — ce serait perdre la nuit, le jour et le temps. — En conséquence, puisque la brièveté est l’âme de l’esprit — et que la prolixité en est le corps et la floraison extérieure, — je serai bref. Votre noble fils est fou, — je dis fou ; car définir en quoi la folie véritable consiste, — ce serait tout simplement fou. — Mais laissons cela.


LA REINE

Plus de faits, et moins d’art !


POLONIUS

— Madame, je n’y mets aucun art, je vous jure. — Que votre fils est fou, cela est vrai ; il est vrai que c’est dommage, — et c’est dommage que ce soit vrai : voilà une sotte figure. — Je dis adieu à l’art et vais parler simplement. — Nous accordons qu’il est fou. Il reste maintenant — à découvrir la cause de cet effet, ou plutôt la cause de ce méfait ; — car cet effet est le méfait d’une cause. — Voilà ce qui reste à faire, et voici le reste du raisonnement… — Pesez bien mes paroles… — J’ai une fille (je l’ai, tant qu’elle est mienne), — qui remplissant son devoir d’obéissance… suivez bien ! — m’a remis ceci. Maintenant, méditez tout, et concluez.

Il lit.

 « À la céleste idole de mon âme, à la belle des belles, à Ophélia. »

Voilà une mauvaise phrase, une phrase vulgaire ; « belle des belles » est une expression vulgaire ; mais écoutez :

 « Qu’elle garde ceci sur son magnifique sein blanc. »


LA REINE

— Quoi ! ceci est adressé par Hamlet à Ophélia ?


POLONIUS

— Attendez, ma bonne dame, je cite textuellement :

« Doute que les astres soient de flammes ;
Doute que le soleil tourne ;
Doute que la vérité soit la vérité,
Mais ne doute jamais de mon amour !

Ô chère Ophélia, je suis mal à l’aise en ces vers ; je n’ai point l’art d’aligner mes soupirs, mais je t’aime bien ! oh ! par-dessus tout, crois-le. Adieu !

À toi pour toujours, ma dame chérie, tant que cette machine mortelle m’appartiendra !

Hamlet. »

— Voilà ce que, dans son obéissance, m’a remis ma fille ; — elle m’a confié, en outre, toutes les sollicitations qu’il lui adressait, — avec tous les détails de l’heure, des moyens et du lieu.


LE ROI

Mais comment a-t-elle — accueilli son amour ?


POLONIUS

Que pensez-vous de moi ?


LE ROI

— Ce que je dois penser d’un homme loyal et honorable.


POLONIUS

— Je voudrais toujours l’être. Mais que penseriez-vous de moi, — si, quand j’ai vu cet ardent amour prendre essor — (je m’en étais aperçu, je dois vous le dire, — avant que ma fille m’en eût parlé), que penseriez-vous de moi, — que penserait de moi sa majesté bien-aimée la reine ici présente, — si, jouant le rôle de pupitre ou d’album, — ou faisant de mon cœur un complice muet, — j’avais regardé cet amour d’un œil indifférent ? — Que penseriez-vous de moi ?… Ah ! je suis allé rondement au fait — et j’ai dit à cette petite maîtresse : — Le seigneur Hamlet est un prince hors de ta sphère, — cela ne doit pas être. Et alors je lui ai donné pour précepte — de se tenir enfermée hors de sa portée, — de ne pas admettre ses messagers, ni recevoir ses cadeaux. — Ce que faisant, elle a pris les fruits de mes conseils ; — et lui (pour abréger l’histoire) se voyant repoussé, — a été pris de tristesse, puis d’inappétence, — puis d’insomnie, puis de faiblesse, — puis de délire, et enfin, par aggravation, — de cette folie qui l’égare maintenant — et nous met tous en deuil.


LE ROI

Croyez-vous que cela soit ?


LA REINE
— C’est très-probable.

POLONIUS

— Quand m’est-il arrivé, je voudrais le savoir, — de dire positivement : Cela est, — lorsque cela n’était pas ?


LE ROI

Jamais, que je sache.


POLONIUS, montrant sa tête et ses épaules.

— Séparez ceci de cela, s’il en est autrement ; — pourvu que les circonstances me guident, je découvrirai toujours — la vérité, fût-elle cachée, ma foi, — dans le centre de la terre.


LE ROI

Comment nous assurer de la chose ?


POLONIUS

— Vous savez que parfois il se promène, pendant quatre heures de suite, — ici, dans la galerie.


LA REINE

Oui, c’est vrai.


POLONIUS

— Au moment où il y sera, je lui lâcherai ma fille ; — cachons-nous alors, vous et moi, derrière une tapisserie. — Surveillez l’entrevue. S’il est vrai qu’il ne l’aime pas, — si ce n’est pas pour cela qu’il a perdu la raison, — que je cesse d’assister aux conseils de l’État — et que j’aille gouverner une ferme et des charretiers !


LE ROI

Essayons cela.


Entre Hamlet, lisant.



LA REINE

— Voyez le malheureux qui s’avance tristement, un livre à la main.


POLONIUS

— Éloignez-vous, je vous en conjure, éloignez-vous tous deux ; — je veux l’aborder sur-le-champ. Oh ! laissez-moi faire. —

Sortent le Roi, la Reine et leur suite.

Comment va mon bon seigneur Hamlet ?


HAMLET

Bien, Dieu merci !


POLONIUS

Me reconnaissez-vous, monseigneur ?


HAMLET

Parfaitement, parfaitement ; vous êtes un marchand de poisson.


POLONIUS

Non, monseigneur.


HAMLET

Alors, je voudrais que vous fussiez honnête comme un de ces gens-là.


POLONIUS

Honnête, monseigneur ?


HAMLET

Oui, monsieur. Pour trouver un honnête homme, au train dont va le monde, il faut choisir entre dix mille.


POLONIUS

C’est bien vrai, monseigneur.


HAMLET

Le soleil, tout dieu qu’il est, fait produire des vers à un chien mort, en baisant sa charogne. Avez-vous une fille ?


POLONIUS

Oui, monseigneur.


HAMLET
Ne la laissez pas se promener au soleil : la conception est une bénédiction du ciel ; mais, comme votre fille peut concevoir, ami, prenez garde.

POLONIUS

Que voulez-vous dire par là ?

À part.

Toujours à rabâcher de ma fille !… Cependant il ne m’a pas reconnu d’abord ; il m’a dit que j’étais un marchand de poisson. Il n’y est plus ! il n’y est plus ! et, de fait, dans ma jeunesse, l’amour m’a réduit à une extrémité bien voisine de celle-ci. Parlons-lui encore… Que lisez-vous là, monseigneur ?


HAMLET

Des mots, des mots, des mots, des mots.


POLONIUS

De quoi est-il question, monseigneur ?


HAMLET

Entre qui ?


POLONIUS

Je demande de quoi il est question dans ce que vous lisez, monseigneur !


HAMLET

De calomnies, monsieur ! Ce coquin de satiriste dit que les vieux hommes ont la barbe grise et la figure ridée ; que leurs yeux jettent une ambre, épaisse comme la gomme du prunier ; qu’ils ont une abondante disette d’esprit, ainsi que des jarrets très-faibles. Toutes choses, monsieur, que je crois de toute ma puissance et de tout mon pouvoir, mais que je regarde comme inconvenant d’imprimer ainsi : car vous-même, monsieur, vous auriez le même âge que moi, si, comme une écrevisse, vous pouviez marcher à reculons.


POLONIUS, à part.

Quoique ce soit de la folie, il y a pourtant là de la suite.

Haut.

Irez-vous changer d’air, monseigneur ?

HAMLET

Dans mon tombeau ?


POLONIUS

Ce serait, en réalité, changer d’air…

À part.

Comme ses répliques sont parfois grosses de sens ! Heureuses reparties qu’a souvent la folie, et que la raison et le bon sens ne trouveraient pas avec autant d’à-propos. Je vais le quitter et combiner tout de suite les moyens d’une rencontre entre lui et ma fille.

Haut.

Mon honorable seigneur, je vais très-humblement prendre congé de vous.


HAMLET

Vous ne sauriez, monsieur, rien prendre dont je fasse plus volontiers l’abandon ; excepté ma vie, excepté ma vie.


POLONIUS

Adieu, monseigneur.


HAMLET, à part.

Sont-ils fastidieux, ces vieux fous !


Entrent Rosencrantz et Guildenstern.



POLONIUS

Vous cherchez le seigneur Hamlet ; le voilà.


ROSENCRANTZ

Dieu vous garde, monsieur !

Sort Polonius.

GUILDENSTERN

Mon honoré seigneur !


ROSENCRANTZ

Mon très-cher seigneur !


HAMLET

Mes bons, mes excellents amis ! Comment vas-tu, Guildenstern ? Ah ! Rosencrantz ! Braves enfants, comment vous trouvez-vous ?


ROSENCRANTZ

Comme la moyenne des enfants de la terre.


GUILDENSTERN

Heureux, en ce sens que nous ne sommes pas trop heureux. Nous ne sommes point l’aigrette du chapeau de la fortune.


HAMLET

Ni la semelle de son soulier ?


ROSENCRANTZ

Ni l’une, ni l’autre.


HAMLET

Alors, vous vivez près de sa ceinture, au centre de ses faveurs.


GUILDENSTERN

Oui, nous sommes de ses amis privés.


HAMLET

Dans les parties secrètes de la fortune ? Oh ! rien de plus vrai, c’est une catin… Quelles nouvelles ?


ROSENCRANTZ

Aucune, monseigneur, si ce n’est que le monde est devenu vertueux.


HAMLET

Alors le jour du jugement est proche ; mais votre nouvelle n’est pas vraie. Laissez-moi vous faire une question plus personnelle : qu’avez-vous donc fait à la fortune, mes bons amis, pour qu’elle vous envoie en prison ici ?


GUILDENSTERN

En prison, monseigneur ?


HAMLET

Le Danemark est une prison.


ROSENCRANTZ
Alors le monde en est une aussi.

HAMLET

Une vaste prison, dans laquelle il y a beaucoup de cellules, de cachots et de donjons. Le Danemark est un des pires.


ROSENCRANTZ

Nous ne sommes pas de cet avis, monseigneur.


HAMLET

C’est qu’alors le Danemark n’est point une prison pour vous ; car il n’y a de bien et de mal que selon l’opinion qu’on a. Pour moi, c’est une prison.


ROSENCRANTZ

Soit. Alors, c’est votre ambition qui en fait une prison pour vous ; votre pensée y est trop à l’étroit.


HAMLET

Ô Dieu ! je pourrais être enfermé dans une coquille de noix, et me regarder comme le roi d’un espace infini, si je n’avais pas de mauvais rêves.


GUILDENSTERN

Ces rêves-là sont justement l’ambition ; car toute la substance de l’ambition n’est que l’ombre d’un rêve.


HAMLET

Un rêve n’est lui-même qu’une ombre.


ROSENCRANTZ

C’est vrai, et je tiens l’ambition pour chose si aérienne et si légère, qu’elle n’est que l’ombre d’un rêve.


HAMLET

En ce cas, nos gueux sont des corps, et nos monarques et nos héros démesurés sont les ombres des gueux… Irons-nous à la cour ? car, franchement, je ne suis pas en train de raisonner.


ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN

Nous vous accompagnerons.


HAMLET

Il ne s’agit pas de cela, je ne veux pas vous confondre avec le reste de mes serviteurs ; car, foi d’honnête homme ! je suis terriblement escorté. Ah çà ! pour parler avec le laisser-aller de l’amitié, qu’êtes-vous venus faire à Elseneur ?


ROSENCRANTZ

Vous voir, monseigneur ; pas d’autre motif.


HAMLET

Gueux comme je le suis, je suis pauvre même en remercîments ; mais je ne vous en remercie pas moins, et je vous assure, mes bons amis, mes remercîments sont trop chers à un sou. Vous a-t-on envoyé chercher ; ou venez-vous me voir spontanément, de votre plein gré ? Allons, agissez avec moi en confiance ; allons, allons ! parlez.


GUILDENSTERN

Que pourrions-nous dire, monseigneur ?


HAMLET

Eh bien, n’importe quoi… qui réponde à ma question ! On vous a envoyé chercher ; il y a dans vos regards une sorte d’aveu que votre candeur n’a pas le talent de colorer. Je le sais, le bon roi et la bonne reine vous ont envoyé chercher.


ROSENCRANTZ

Dans quel but, monseigneur ?


HAMLET

C’est ce qu’il faut m’apprendre. Ah ! laissez-moi vous conjurer ; par les droits de notre camaraderie, par l’harmonie de notre jeunesse, par les engagements de notre amitié toujours constante, enfin par tout ce qu’un meilleur orateur pourrait invoquer de plus cher, soyez nets et francs avec moi. Vous a-t-on envoyé chercher, oui ou non ?


ROSENCRANTZ, à Guildenstern.
Que dites-vous ?

HAMLET, à part

Oui, allez, j’ai l’œil sur vous.

Haut.

Si vous m’aimez, ne me cachez rien.


GUILDENSTERN

Monseigneur, on nous a envoyé chercher.


HAMLET

Je vais vous dire pourquoi. De cette manière, mes pressentiments préviendront vos aveux, et votre discrétion envers le roi et la reine ne perdra rien de son duvet. J’ai depuis peu, je ne sais pourquoi, perdu toute ma gaieté, renoncé à tous mes exercices accoutumés ; et, vraiment, tout pèse si lourdement à mon humeur, que la terre, cette belle construction, me semble un promontoire stérile ; le ciel, ce dais splendide, regardez ! ce magnifique plafond, ce toit majestueux, constellé de flammes d’or, eh bien, il ne m’apparaît plus que comme un noir amas de vapeurs pestilentielles. Quel chef-d’œuvre que l’homme ! qu’il est noble dans sa raison ! qu’il est infini dans ses facultés ! dans sa forme et dans ses mouvements, comme il est expressif et admirable ! par l’action, semblable à un ange ! par la pensée, semblable à un dieu ! C’est la merveille du monde, l’animal idéal ! Et pourtant qu’est à mes yeux cette quintessence de poussière ? L’homme n’a pas de charme pour moi… ni la femme non plus, quoi que semble dire votre sourire.


ROSENCRANTZ

Monseigneur, il n’y a rien de cela dans ma pensée.


HAMLET

Pourquoi avez-vous ri, alors, quand j’ai dit : L’homme n’a pas de charme pour moi ?


ROSENCRANTZ

C’est que je me disais, monseigneur, puisque l’homme n’a pas de charme pour vous, quel maigre accueil vous feriez aux comédiens que nous avons accostés en route, et qui viennent ici vous offrir leurs services.


HAMLET

Celui qui joue le roi sera le bienvenu ; sa majesté recevra tribut de moi ; le chevalier errant aura le fleuret et l’écu ; l’amoureux ne soupirera pas gratis ; le personnage fantasque achèvera en paix son rôle ; le clown fera rire ceux même dont une toux sèche chatouille les poumons, et la princesse exprimera librement sa passion, dût le vers blanc en être estropié… Quels sont ces comédiens ?


ROSENCRANTZ

Ceux-là mêmes qui vous charmaient tant d’habitude, les tragédiens de la cité.


HAMLET

Par quel hasard deviennent-ils ambulants ? Une résidence fixe, et pour l’honneur et pour le profit, leur serait plus avantageuse.


ROSENCRANTZ

Je crois qu’elle leur est interdite en conséquence de la dernière innovation (8).


HAMLET

Sont-ils toujours aussi estimés que lorsque j’étais en ville ? Sont-ils aussi suivis ?


ROSENCRANTZ

Non, vraiment, ils ne le sont pas.


HAMLET

D’où cela vient-il ? Est-ce qu’ils commencent à se rouiller ?


ROSENCRANTZ

Non, leur zèle ne se ralentit pas ; mais vous saurez, monsieur, qu’il nous est arrivé une nichée d’enfants, à peine sortis de l’œuf, qui crient contre toute concurrence, et qui sont applaudis avec fureur pour cela ; ils sont maintenant à la mode, et ils clabaudent si fort contre les théâtres ordinaires (c’est ainsi qu’ils les appellent), que bien des gens portant l’épée ont peur des plumes d’oie, et n’osent plus y aller.


HAMLET

Comment ! ce sont des enfants ? Qui les entretient ? D’où tirent-ils leur écot ? Est-ce qu’ils ne continueront pas leur métier quand leur voix aura mué ? Et si, plus tard, ils deviennent comédiens ordinaires, (ce qui est très-probable, s’ils n’ont pas d’autre ressource,) ne diront-ils pas que les auteurs de leur troupe ont eu grand tort de leur faire diffamer leur futur héritage ?


ROSENCRANTZ

Ma foi ! il y aurait beaucoup à faire de part et d’autre ; et la nation ne se fait pas faute de les pousser à la querelle. Il y a eu un temps où la pièce ne rapportait pas d’argent, à moins que poëtes et acteurs, n’en vinssent aux coups.


HAMLET

Est-il possible ?


GUILDENSTERN

Il y a déjà eu bien des cervelles broyées.


HAMLET

Et ce sont les enfants qui l’emportent ?


ROSENCRANTZ

Oui, monseigneur ; ils emportent Hercule et son fardeau (9).


HAMLET

Ce n’est pas fort surprenant. Tenez mon oncle est roi de Danemark ; eh bien ! ceux qui lui auraient fait la grimace du vivant de mon père donnent vingt, quarante, cinquante et cent ducats pour son portrait en miniature. Sangdieu ! il y a là quelque chose qui n’est pas naturel ; si la philosophie pouvait l’expliquer !

Fanfare de trompettes derrière le théâtre.


GUILDENSTERN

Les acteurs sont là.


HAMLET

Messieurs, vous êtes les bienvenus à Elseneur. Votre main ! Approchez. Les devoirs de l’hospitalité sont la politesse et la cérémonie ; laissez-moi m’acquitter envers vous dans les règles, de peur que ma cordialité envers les comédiens, qui, je vous le déclare, doit être noblement ostensible, ne paraisse dépasser celle que je vous témoigne. Vous êtes les bienvenus ; mais mon oncle-père et ma tante-mère sont dans l’erreur.


GUILDENSTERN

En quoi, mon cher seigneur ?


HAMLET

Je ne suis fou que par le vent du nord-nord-ouest ; quand le vent est au sud, je peux distinguer un faucon d’un héron.


Entre Polonius.



POLONIUS

Salut, messieurs !


HAMLET

Écoutez, Guildenstern…

À Rosencrantz.

Et vous aussi ; pour chaque oreille un auditeur. Ce grand bambin que vous voyez là, n’est pas encore hors de ses langes.


ROSENCRANTZ

Peut-être y est-il revenu ; car on dit qu’un vieillard est enfant pour la seconde fois.


HAMLET
Je vous prédis qu’il vient pour me parler des comédiens. Attention !… Vous avez raison, monsieur, c’est effectivement lundi matin…

POLONIUS

Monseigneur, j’ai une nouvelle à vous apprendre.


HAMLET

Monseigneur, j’ai une nouvelle à vous apprendre. Du temps que Roscius était acteur à Rome…


POLONIUS

Les acteurs viennent d’arriver ici, monseigneur.


HAMLET

Bah ! bah !


POLONIUS

Sur mon honneur.


HAMLET

« Alors arriva chaque acteur sur son âne. »


POLONIUS

Ce sont les meilleurs acteurs du monde pour la tragédie, la comédie, le drame historique, la pastorale, la comédie pastorale, la pastorale historique, la tragédie historique, la pastorale tragico-comico-historique ; pièces sans divisions ou poëmes sans limites. Pour eux, Sénèque ne peut être trop lourd, ni Plaute trop léger. Pour concilier les règles avec la liberté, ils n’ont pas leurs pareils.


HAMLET

« Ô Jephté ! juge d’Israël, » quel trésor tu avais !


POLONIUS

Quel trésor avait-il, monseigneur ?


HAMLET

Eh bien !

Une fille unique charmante
Qu’il aimait passionnément.


POLONIUS, à part

Toujours ma fille !


HAMLET
Ne suis-je pas dans le vrai, vieux Jephté ?

POLONIUS

Si vous m’appelez Jephté, monseigneur, c’est que j’ai une fille que j’aime passionnément.


HAMLET

Non, cela ne s’ensuit pas.


POLONIUS

Qu’est-ce donc qui s’ensuit, monseigneur ?


HAMLET

Eh bien !

Mais par hasard Dieu sait pourquoi.

Et puis, vous savez :

Il arriva, comme c’était probable…

Le premier couplet de cette pieuse complainte vous en apprendra plus long ; mais regardez, voici qui me fait abréger.


Entrent quatre ou cinq comédiens.


Vous êtes les bienvenus, mes maîtres ; bienvenus tous.

À l’un d’eux.

Je suis charmé de te voir bien portant… Bienvenus, mes bons amis !…

À un autre.

Oh ! ce vieil ami ! comme ta figure s’est aguerrie depuis que je ne t’ai vu ; viens-tu en Danemark pour me faire la barbe ?… Et vous, ma jeune dame, ma princesse ! Par Notre-Dame ! votre grâce, depuis que je ne vous ai vue, est plus rapprochée du ciel de toute la hauteur d’un sabot vénitien. Priez Dieu que votre voix, comme une pièce d’or qui n’a plus cours, ne se fêle pas dans le cercle de votre gosier (10) !… Mes Maîtres, vous êtes tous les bienvenus. Vite, à la besogne, comme les fauconniers français, et élançons-nous après la première chose venue. Tout de suite une tirade ! Allons ! donneznous un échantillon de votre talent ; allons ! une tirade passionnée !


PREMIER COMÉDIEN

Quelle tirade, monseigneur ?


HAMLET

Je t’ai entendu déclamer une tirade qui n’a jamais été dite sur la scène, ou, dans tous les cas, ne l’a été qu’une fois ; car la pièce, je m’en souviens, ne plaisait pas à la foule ; c’était du caviar (11) pour le populaire ; mais, selon mon opinion et celle de personnes dont le jugement, en pareilles matières, a eu plus de retentissement que le mien, c’était une excellente pièce, bien conduite dans toutes les scènes, écrite avec autant de réserve que de talent. On disait, je m’en souviens, qu’il n’y avait pas assez de sel dans les vers pour rendre le sujet savoureux, et qu’il n’y avait rien dans le style qui pût faire accuser l’auteur d’affectation ; mais on trouvait la pièce d’un goût honnête, aussi saine que suave, et beaucoup plutôt belle par la simplicité que par la recherche. Il y avait surtout un passage que j’aimais : c’était le récit d’Énée à Didon, et spécialement l’endroit où il parle du meurtre de Priam. Si ce morceau vit dans votre mémoire, commencez à ce vers… voyons… voyons


Pyrrhus hérissé comme la bête d’Hyrcanie,

Ce n’est pas cela : ça commence par Pyrrhus…

Le hérissé Pyrrhus avait une armure de sable,
Qui, noire comme ses desseins, ressemblait à la nuit,
Quand il était couché dans le cheval sinistre.
Mais son physique affreux et noir est barbouillé
D’un blason plus effrayant ; des pieds à la tête,
Il est maintenant tout gueules ; il est horriblement coloré
Du sang des mères, des pères, des filles, des fils,
Cuit et empâté sur lui par les maisons en flammes
Qui prêtent une lumière tyrannique et damnée

À ces vils massacres. Rôti par la fureur et par le feu,
Et ainsi enduit de caillots coagulés,
Les yeux comme des escarboucles, l’infernal Pyrrhus
Cherche l’ancêtre Priam…

Maintenant, continuez, vous.


POLONIUS

Par Dieu ! monseigneur, voilà qui est bien dit ! bon accent et bonne mesure !


PREMIER COMÉDIEN

Bientôt il le trouve
Lançant sur les Grecs des coups trop courts ; son antique épée,
Rebelle à son bras, reste où elle tombe,
Indocile au commandement. Lutte inégale !
Pyrrhus pousse à Priam ; dans sa rage, il frappe à côté ;
Mais le sifflement et le vent de son épée cruelle suffisent
Pour faire tomber l’aïeul énervé. Alors Ilion, inanimée,
Semble ressentir ce coup ; de ses sommets embrasés
Elle s’affaisse sur sa base et, dans un fracas affreux,
Fait prisonnière l’oreille de Pyrrhus. Mais tout à coup son épée,
Qui allait tomber sur la tête blanche comme le lait
Du vénérable Priam, semble suspendue dans l’air.
Ainsi Pyrrhus est immobile comme un tyran en peinture ;
Et, restant neutre entre sa volonté et son œuvre,
Il ne fait rien.
Mais, de même que nous voyons souvent, à l’approche de l’orage,
Le silence dans les cieux, les nuages immobiles,
Les vents hardis sans voix, et la terre au-dessous
Muette comme la mort, puis tout à coup un effroyable éclair
Qui déchire la région céleste ; de même, après ce moment d’arrêt,
Une fureur vengeresse ramène Pyrrhus à l’œuvre ;
Et jamais les marteaux des Cyclopes ne tombèrent
Sur l’armure de Mars, pour en forger la trempe éternelle,
Avec moins de remords que l’épée sanglante de Pyrrhus
Ne tombe maintenant sur Priam.
Arrière, arrière, Fortune ! prostituée ! Vous tous, dieux
Réunis en synode général, enlevez-lui sa puissance ;
Brisez tous les rayons et toutes les jantes de sa roue,

Et roulez-en le moyeu arrondi en bas de la colline du ciel,
Aussi bas que chez les démons !


POLONIUS

C’est trop long.


HAMLET

Nous l’enverrons chez le barbier avec votre barbe… Je t’en prie, continue : il lui faut une gigue ou une histoire de mauvais lieu ; sinon, il s’endort… Continue ; arrive à Hécube.


PREMIER COMÉDIEN

Mais celui, oh ! celui qui eût vu la reine emmitouflée…


HAMLET

La reine emmitouflée ?


POLONIUS

C’est bien ! la reine emmitouflée est bien !


PREMIER COMÉDIEN

Courir pieds nus çà et là, menaçant les flammes
Des larmes qui l’aveuglent ; ayant un chiffon sur cette tête
Où était naguère un diadème, et, pour robe,
Autour de ses reins amollis et par trop fécondés,
Une couverture, attrapée dans l’alarme de la crainte ;
Celui qui aurait vu cela, la langue trempée dans le venin,
Aurait déclaré la Fortune coupable de trahison.
Mais si les dieux eux-mêmes l’avaient vue alors
Qu’elle voyait Pyrrhus se faire un jeu malicieux
D’émincer avec son épée les membres de son époux,
Le cri de douleur qu’elle jeta tout à coup
(À moins que les choses de la terre ne les touchent pas du tout),
Aurait trait les larmes des yeux brûlants du ciel
Et le courroux des Dieux (12).


POLONIUS

Voyez donc s’il n’a pas changé de couleur. Il a des larmes dans les yeux ! Assez, je te prie !


HAMLET

C’est bien. Je te ferai dire le reste bientôt.

À Polonius.

Veillez, je vous prie, monseigneur, à ce que ces comédiens soient bien traités. Entendez-vous ? qu’on ait pour eux des égards ; car ils sont le résumé, la chronique abrégée des temps. Mieux vaudrait pour vous une méchante épitaphe après votre mort que leurs blâmes pendant votre vie.


POLONIUS

Monseigneur, je les traiterai conformément à leurs mérites.


HAMLET

Morbleu ! l’ami, beaucoup mieux. Traiter chacun d’après son mérite, qui donc échappera aux étrivières ?… Non. Traitez-les conformément à votre propre rang, à votre propre dignité. Moins vos égards seront mérités, plus votre bienveillance aura de mérite. Emmenez-les.


POLONIUS

Venez, messieurs.

Polonius sort avec quelques-uns des acteurs.



HAMLET

Suivez-le, mes amis ; nous aurons une représentation demain.

Au premier comédien, auquel il fait signe de rester.

Écoutez-moi, vieil ami pourriez-vous jouer le meurtre de Gonzague ?


PREMIER COMÉDIEN

Oui, monseigneur.


HAMLET

Eh bien ! vous le jouerez demain soir. Vous pourriez, au besoin, étudier une tirade de douze ou quinze vers que j’écrirais et que j’y intercalerais ? Vous le pourriez, n’est-ce pas ?


PREMIER COMÉDIEN
Oui, monseigneur.

HAMLET

Fort bien… Suivez ce seigneur, et ayez soin de ne pas vous moquer de lui.

Sort le comédien.

À Rosencrantz et à Guildenstern.

Mes bons amis, je vous laisse jusqu’à ce soir : vous êtes les bienvenus à Elseneur.


ROSENCRANTZ

Mon bon seigneur !

Rosencrantz et Guildenstern sortent.



HAMLET

Oui, que Dieu soit avec vous ! Maintenant je suis seul. — Ô misérable rustre, maroufle que je suis ! — N’est-ce pas monstrueux que ce comédien, ici, — dans une pure fiction, dans le rêve d’une passion, — puisse si bien soumettre son âme à sa propre conception, — que tout son visage s’enflamme sous cette influence, — qu’il a les larmes aux yeux, l’effarement dans les traits, — la voix brisée, et toute sa personne en harmonie — de formes avec son idée ? Et tout cela, pour rien ! — pour Hécube ! — Que lui est Hécube, et qu’est-il à Hécube, — pour qu’il pleure ainsi sur elle ? Que ferait-il donc, — s’il avait les motifs et les inspirations de douleur — que j’ai ? Il noierait la scène, dans les larmes, — il déchirerait l’oreille du public par d’effrayantes apostrophes, — il rendrait fous les coupables, il épouvanterait les innocents, — il confondrait les ignorants, il paralyserait — les yeux et les oreilles du spectateur stupéfait ! — Et moi pourtant, — niais pétri de boue, blême coquin, — Jeannot rêveur, impuissant pour ma propre cause, — je ne trouve rien à dire, non, rien en faveur d’un roi — à qui l’on a pris son bien et sa vie si chère — dans un guet-apens damné ! Suis-je donc un lâche ? — Qui veut m’appeler manant ? me fendre la caboche ? — m’arracher la barbe et me la souffler à la face ? — me pincer par le nez ? me jeter le démenti par la gorge — en pleine poitrine ? Qui veut me faire cela ? Ah ! — Pour sûr, je garderais la chose ! Il faut absolument — que j’aie le foie d’une tourterelle et que je n’aie pas assez de fiel — pour rendre l’injure amère : autrement, il y a déjà longtemps — que j’aurais engraissé tous les milans du ciel — avec les entrailles de ce drôle. Sanguinaire et obscène, scélérat ! — sans remords ! traître ! paillard ! ignoble scélérat ! — Ô vengeance ! — Quel âne suis-je donc ? Oui-dà, voilà qui est bien brave ! — Moi, le fils du cher assassiné, — moi, que le ciel et l’enfer poussent aux représailles, — me borner à décharger mon cœur en paroles, comme une putain, — et à jurer comme une coureuse, — comme une souillon ! Fi ! quelle honte !… En campagne, ma cervelle !… Humph ! j’ai ouï dire — que des créatures coupables, assistant à une pièce de théâtre, — ont, par l’action seule de la scène, — été frappées dans l’âme, au point que, sur-le-champ, — elles ont révélé leurs forfaits. — Car le meurtre, bien qu’il n’ait pas de langue, trouve pour parler — de miraculeux organes. Je ferai jouer par ces comédiens — quelque chose qui ressemble au meurtre de mon père, — devant mon oncle. J’observerai ses traits, — je le sonderai jusqu’au vif : pour peu qu’il se trouble, — je sais ce que j’ai à faire. L’esprit que j’ai vu — pourrait bien être le démon ; car le démon a le pouvoir — de revêtir une forme attrayante : oui, et peut-être, — abusant de ma faiblesse et de ma mélancolie, — grâce au pouvoir qu’il a sur les esprits comme le mien, — me trompe-t-il pour me damner. Je veux avoir des preuves — plus directes que cela. Cette pièce est la chose — où j’attraperai la conscience du roi.

Il sort.



Scène VIII

[Une autre salle dans le château.]

Entrent le Roi, la Reine, Polonius, Ophélia, Rosencrantz et Guildenstern.


LE ROI

— Et vous ne pouvez pas, dans le courant de la causerie, — savoir de lui pourquoi il montre tout ce désordre, — et déchire si cruellement le repos de toute sa vie — par cette démence turbulente et dangereuse ?


ROSENCRANTZ

— Il avoue qu’il se sent égaré ; — mais pour quel motif, il n’y a pas moyen de le lui faire dire.


GUILDENSTERN

— Nous le trouvons peu disposé à se laisser sonder. — Il nous échappe avec une malicieuse folie, — quand nous voulons l’amener à quelque aveu — sur son état véritable.


LA REINE

Vous a-t-il bien reçus ?


ROSENCRANTZ

— Tout à fait en gentilhomme.


GUILDENSTERN

Oui, mais avec une humeur forcée.


ROSENCRANTZ

— Avare de questions ; mais, à nos demandes, — très-prodigue de réponses.


LA REINE

L’avez-vous convié — à quelque passe-temps ?


ROSENCRANTZ

— Madame, le hasard a voulu qu’en route — nous ayons rencontré certains comédiens. Nous lui en avons parlé ; — et une sorte de joie s’est manifestée en lui — à cette nouvelle. Ils sont ici, quelque part dans le palais, — et, à ce que je crois, ils ont déjà l’ordre — de jouer ce soir devant lui.


POLONIUS

Cela est très vrai, — et il m’a supplié d’engager vos majestés — à écouter et à voir la pièce.


LE ROI

— De tout mon cœur, et je suis ravi — de lui savoir cette disposition. — Mes chers messieurs, stimulez-le encore, — et poussez ses idées vers ces distractions.


ROSENCRANTZ

— Oui, monseigneur.

Sortent Rosencrantz et Guildenstern.



LE ROI

Chère Gertrude, laissez-nous. — Car nous avons secrètement envoyé chercher Hamlet, — afin qu’il se trouve, comme par hasard, — face à face avec Ophélia. — Son père et moi, espions légitimes, — nous nous placerons de manière que, voyant sans être vus, — nous puissions juger nettement de leur rapports, — et conclure d’après sa façon d’être — si c’est le chagrin d’amour, ou non, — qui le tourmente ainsi.


LA REINE

Je vais vous obéir. — Et pour vous, Ophélia, je souhaite — que vos nobles beautés soient l’heureuse cause — de l’égarement d’Hamlet ; je pourrais alors espérer que vos vertus — le ramèneraient dans le droit chemin, — pour votre honneur à tous deux.


OPHÉLIA

Je le voudrais, madame.

La reine sort.



POLONIUS

— Ophélia, promenez-vous ici… Gracieux maître, s’il vous plaît, — nous irons nous placer.

À Ophélia. Lisez dans ce livre ; — cette apparence d’occupation colorera — votre solitude. C’est un tort que nous avons souvent : — il arrive trop fréquemment qu’avec un visage dévot — et une attitude pieuse, nous parvenons à emmieller — le diable lui-même.


LE ROI, à part

Oh ! cela n’est que trop vrai ! Quel cuisant — coup de fouet ce mot-là donne à ma conscience ! — La joue d’une prostituée, embellie par un savant plâtrage, — n’est pas plus hideuse sous ce qui la couvre — que mon forfait, sous le fard de mes paroles. — Ô poids accablant !


POLONIUS

— Je l’entends qui vient : retirons-nous, — monseigneur.

Sortent le roi et Polonius.
Entre Hamlet.



HAMLET

Être, ou ne pas être, c’est là la question. — Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir — la fronde et les flèches de la fortune outrageante, — ou bien à s’armer contre une mer de douleurs — et à l’arrêter par une révolte ? Mourir… dormir, — rien de plus ;… et dire que par ce sommeil nous mettons fin — aux maux du cœur et aux mille tortures naturelles — qui sont le legs de la chair : c’est là une terminaison — qu’on doit souhaiter avec ferveur. Mourir… dormir, — dormir ! peut-être rêver ! Oui, là est l’embarras. — Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, — quand nous sommes débarrassés de l’étreinte de cette vie ? — Voilà qui doit nous arrêter. C’est cette réflexion-là — qui nous vaut la calamité d’une si longue existence. — Qui, en effet, voudrait supporter les flagellations et les dédains du monde, — l’injure de l’oppresseur, l’humiliation de la pauvreté, — les angoisses de l’amour méprisé, les lenteurs de la loi, — l’insolence du pouvoir et les rebuffades — que le mérite résigné reçoit des créatures indignes, — s’il pouvait en être quitte — avec un simple poinçon ? Qui voudrait porter ces fardeaux, — geindre et suer sous une vie accablante, — si la crainte de quelque chose après la mort, — de cette région inexplorée, d’où — nul voyageur ne revient, ne troublait la volonté, — et ne nous faisait supporter les maux que nous avons — par peur de nous lancer dans ceux que nous ne connaissons pas ? — Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches ; — ainsi les couleurs natives de la résolution — blêmissent sous les pâles reflets de la pensée ; — ainsi les entreprises les plus énergiques et les plus importantes — se détournent de leur cours, à cette idée, — et perdent le nom d’action (13)… Doucement, maintenant ! — Voici la belle Ophélia… Nymphe, dans tes oraisons — souviens-toi de tous mes péchés.


OPHÉLIA

Mon bon seigneur, — comment s’est porté votre honneur tous ces jours passés ?


HAMLET

— Je vous remercie humblement ; bien, bien, bien.


OPHÉLIA

— Monseigneur, j’ai de vous des souvenirs — que, depuis longtemps, il me tarde de vous rendre. — Recevez-les donc maintenant, je vous prie.


HAMLET

— Non, non pas. Je ne vous ai jamais rien donné.


OPHÉLIA

— Mon honoré seigneur, vous savez très bien que si. — Les paroles qui les accompagnaient étaient faites d’un souffle si embaumé — qu’ils en étaient plus riches ; puisqu’ils ont perdu leur parfum, — reprenez-les ; car, pour un noble cœur, — le plus riche don devient pauvre, quand le donateur cesse d’être bienveillant. — Tenez, monseigneur. —


HAMLET

Ha ! ha ! vous êtes vertueuse ?


OPHÉLIA

Monseigneur ?


HAMLET

Et vous êtes belle !


OPHÉLIA

Que veut dire votre seigneurie ?


HAMLET

Que si vous êtes vertueuse et belle, vous ne devez pas permettre de relation entre votre vertu et votre beauté.


OPHÉLIA

La beauté, monseigneur, peut-elle avoir une meilleure compagne que la vertu ?


HAMLET

Oui, ma foi : car la beauté aura le pouvoir de faire de la vertu une maquerelle, avant que la vertu ait la force de transformer la beauté à son image. Je vous ai aimée jadis.


OPHÉLIA

Vous me l’avez fait croire en effet, monseigneur.


HAMLET

Vous n’auriez pas dû me croire ; car la vertu a beau être greffée à notre vieille souche, celle-ci sent toujours son terroir. Je ne vous aimais pas.


OPHELIA

Je n’en ai été que plus trompée.


HAMLET

Va-t’en dans un couvent ! À quoi bon te faire nourrice de pécheurs ? je suis moi-même passablement vertueux ; et pourtant je pourrais m’accuser de telles choses que mieux vaudrait que ma mère ne m’eût pas enfanté ; je suis fort vaniteux, vindicatif, ambitieux ; d’un signe je puis évoquer plus de méfaits que je n’ai de pensées pour les méditer, d’imagination pour leur donner forme, de temps pour les accomplir. À quoi sert-il que des gaillards comme moi rampent entre le ciel et la terre ? Nous sommes tous des gueux fieffés ; ne te fie à aucun de nous. Va tout droit dans un couvent… Où est votre père ?


OPHÉLIA

Chez lui, monseigneur.


HAMLET

Qu’on ferme les portes sur lui, pour qu’il ne joue pas le rôle de niais ailleurs que dans sa propre maison. Adieu.


OPHÉLIA

Oh ! secourez-le, cieux cléments !


HAMLET

Si tu te maries, je te donnerai pour dot cette vérité empoisonnée : Sois aussi chaste que la glace, aussi pure que la neige, tu n’échapperas pas à la calomnie. Va-t’en dans un couvent. Adieu. Ou, si tu veux absolument te marier, épouse un imbécile ; car les hommes d’esprit savent trop bien quels monstres vous faites d’eux. Au couvent, allons, et vite ! Adieu.


OPHÉLIA

Ô puissances célestes, guérissez-le !


HAMLET

J’ai entendu un peu parler aussi de vos peintures. Dieu vous a donné un visage, et vous vous en faites un autre vous-même ; vous sautillez, vous trottinez, vous zézayez, vous affublez de sobriquets les créatures de Dieu, et vous donnez votre galanterie pour de l’ignorance. Allez ! je ne veux plus de cela : cela m’a rendu fou. Je le déclare : nous n’aurons plus de mariages. Ceux qui sont mariés déjà vivront tous, excepté un ; les autres resteront comme ils sont. Au couvent, allez !

Sort Hamlet (14).

OPHÉLIA

— Oh ! que voilà un noble esprit bouleversé ! — L’œil du courtisan, la langue du savant, l’épée du soldat ! — l’espérance, la rose de ce bel empire, — le miroir du bon ton, le moule de l’élégance, — l’observé de tous les observateurs ! perdu, tout à fait perdu ! — Et moi, de toutes les femmes la plus accablée et la plus misérable, — moi qui ai sucé le miel de ses vœux mélodieux, — voir maintenant cette noble et souveraine raison — faussée et criarde comme une cloche fêlée ! — voir la forme et la beauté incomparables de cette jeunesse en fleur — flétries par la démence ! Oh ! malheur à moi ! — avoir vu ce que j’ai vu, et voir ce que je vois !


Rentrent le Roi et Polonius.



LE ROI

— L’amour ! non, son affection n’est pas de ce côté-là ; — non, ce qu’il disait, quoique manquant un peu de suite, — n’était pas de la folie. Il y a dans son âme quelque chose — que couve sa mélancolie ; — et j’ai peur de voir éclore et sortir de l’œuf — quelque catastrophe. Pour l’empêcher, — voici, par une prompte détermination, — ce que j’ai résolu : Hamlet partira sans délai pour l’Angleterre, — pour réclamer le tribut qu’on néglige d’acquitter. — Peut-être les mers, des pays différents, — avec leurs spectacles variés, chasseront-ils — de son cœur cet objet tenace — dont son cerveau est sans cesse frappé, et qui le met ainsi — hors de lui-même… Qu’en pensez-vous ?


POLONIUS

— Ce sera bien vu ; mais je crois pourtant — que l’origine et le commencement de sa douleur — proviennent d’un amour dédaigné… Eh bien, Ophélia ! — vous n’avez pas besoin de nous répéter ce qu’a dit le seigneur Hamlet ; nous avons tout entendu… Monseigneur, faites comme il vous plaira ; — mais, si vous le trouvez bon, après la pièce, il faudrait — que la reine sa mère, seule avec lui, le pressât — de révéler son chagrin. Qu’elle lui parle vertement ; — et moi, avec votre permission, je me placerai à la portée — de toute leur conversation. Si elle ne parvient pas à le pénétrer, — envoyez-le en Angleterre ; ou reléguez-le dans le lieu — que votre sagesse aura choisi.


LE ROI

Il en sera fait ainsi : — la folie chez les grands ne doit pas rester sans surveillance.

Ils sortent.



Scène IX

[La grand’salle du château.]

Entrent Hamlet et plusieurs Comédiens.


HAMLET

Dites, je vous prie, cette tirade comme je l’ai prononcée devant vous, couramment ; mais si vous la braillez, comme font beaucoup de nos acteurs, j’aimerais autant faire dire mes vers par le crieur de la ville. Ne sciez pas trop l’air ainsi, avec votre bras ; mais usez de tout sobrement ; car, au milieu même du torrent, de la tempête, et, je pourrais dire, du tourbillon de la passion, vous devez avoir et conserver une modération qui lui donne de l’harmonie. Oh ! cela me blesse jusque dans l’âme d’entendre un robuste gaillard, à perruque échevelée, mettre une passion en lambeaux, voire en haillons, et fendre les oreilles de la galerie qui généralement n’apprécie qu’une pantomime incompréhensible et le bruit. Je voudrais faire fouetter ce gaillard-là qui exagère ainsi le matamore et outrehérode Hérode (15) ! Évitez cela, je vous prie.


PREMIER COMEDIEN

Je le promets à votre honneur.


HAMLET

Ne soyez pas non plus trop châtié, mais que votre propre discernement soit votre guide : mettez l’action d’accord avec la parole, la parole d’accord avec l’action, en vous appliquant spécialement à ne jamais violer la nature ; car toute exagération s’écarte du but du théâtre, qui, dès l’origine comme aujourd’hui, a eu et a encore pour objet d’être le miroir de la nature, de montrer à la vertu ses propres traits, à l’infamie sa propre image, et à chaque âge, à chaque transformation du temps, sa figure et son empreinte. Maintenant, si l’expression est exagérée ou affaiblie, elle aura beau faire rire l’ignorant, elle blessera à coup sûr l’homme judicieux dont la critique a, vous devez en convenir, plus de poids que celle d’une salle entière. Oh ! j’ai vu jouer des acteurs, j’en ai entendu louer hautement qui n’avait ni accent, ni la tournure d’un chrétien, d’un païen, d’un homme ! Ils s’enflaient et hurlaient de telle façon que, pour ne pas offenser Dieu, je les ai toujours crus enfantés par quelque journalier de la nature, qui, voulant faire des hommes, les avaient manqués, tant ils imitaient abominablement l’humanité.


PREMIER COMÉDIEN

J’espère que nous avons réformé cela passablement chez nous.


HAMLET

Oh ! réformez-le tout à fait. Et que ceux qui jouent les clowns ne disent rien en dehors de leur rôle : car il en est qui se mettent à rire d’eux-mêmes pour faire rire un certain nombre de spectateurs ineptes, au moment même où il faudrait remarquer quelque situation essentielle de la pièce. Cela est indigne, et montre la plus pitoyable prétention chez le bouffon dont c’est l’usage. Allez vous préparer.

Sortent les comédiens.


Entrent Polonius, Rosencrantz et Guildenstern.



HAMLET, à Polonius

Eh bien, monseigneur le roi entendra-t-il ce chef-d’œuvre ?


POLONIUS

Oui. La reine aussi, et cela tout de suite.


HAMLET

Dites aux acteurs de se dépêcher.

Sort Polonius.

À Rosencrantz et à Guildenstern.

Voudriez-vous tous deux presser leurs préparatifs ?


ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN

Oui, monseigneur.

Sortent Rosencrantz et Guildenstern.



HAMLET

Holà ! Horatio !


Entre Horatio.



HORATIO

— Me voici, mon doux seigneur, à vos ordres.


HAMLET

— Entre tous ceux avec qui j’ai jamais été en rapport, — Horatio, tu es par excellence l’homme juste.


HORATIO

— Oh ! mon cher seigneur !


HAMLET

Non, ne crois pas que je te flatte. — Car quel avantage puis-je espérer de toi — qui n’as d’autre revenu que ta bonne humeur — pour te nourrir et t’habiller ? À quoi bon flatter le pauvre ? — Non. Qu’une langue mielleuse lèche la pompe stupide ; — que les charnières fécondes du genou se ploient — là où il peut y avoir profit à flagorner ! Entends-tu ? — Depuis que mon âme tendre a été maîtresse de son choix — et a pu distinguer entre les hommes, sa prédilection — t’a marqué de son sceau : car tu as toujours été — un homme qui sait tout souffrir comme s’il ne souffrait pas, — un homme que les rebuffades et les faveurs de la fortune — ont trouvé également reconnaissant. Bienheureux ceux — chez qui le tempérament et le jugement sont si bien d’accord ! — Ils ne sont pas sous les doigts de la fortune une flûte — qui sonne par le trou qu’elle veut. Donnez-moi l’homme — qui n’est pas l’esclave de la passion, et je le porterai — dans le fond de mon cœur, oui, dans le cœur de mon cœur, — comme toi… Assez sur ce point. — On joue ce soir devant le roi une pièce — dont une scène rappelle beaucoup les détails — que je t’ai dit sur la mort de mon père. — Je t’en prie ! quand tu verras cet acte-là en train, — observe mon oncle avec toute la concentration de ton âme. — Si son crime occulte — ne s’échappe pas en un seul cri de sa tanière, — ce que nous avons vu n’est qu’un spectre infernal, — et mes imaginations sont aussi noires — que l’enclume de Vulcain. Suis-le avec une attention profonde. — Quant à moi, je riverai mes yeux à son visage ; — et, après, nous joindrons nos deux jugements — pour prononcer sur ce qu’il aura laissé voir.


HORATIO
C’est bien, monseigneur. — Si, pendant la représentation, il me dérobe un seul mouvement, — et s’il échappe à mes recherches, que je sois responsable du vol !

HAMLET

— Les voici qui viennent voir la pièce. Il faut que j’aie l’air désœuvré.

À Horatio.

— Allez prendre place…

Marche danoise. Fanfares.

Entrent le Roi, la Reine, Polonius, Ophélia, Rosencrantz, Guildenstern et autres.



LE ROI

Comment se porte notre cousin Hamlet ?


HAMLET

Parfaitement, ma foi ! Je vis du plat du caméléon : je mange de l’air, et je me bourre de promesses. Vous ne pourriez pas nourrir ainsi des chapons.


LE ROI

Cette réponse ne s’adresse pas à moi, Hamlet ; je ne suis pour rien dans vos paroles.


HAMLET

Ni moi non plus, je n’y suis plus pour rien.

À Polonius.

Monseigneur, vous jouâtes jadis à l’Université, m’avez-vous dit ?


POLONIUS

Oui, monseigneur ; et je passais pour bon acteur.


HAMLET

Et que jouâtes-vous ?


POLONIUS

Je jouai Jules César. Je fus tué au Capitole ; Brutus me tua.


HAMLET
C’était un acte de brute de tuer un veau si capital… Les acteurs sont-ils prêts ?

ROSENCRANTZ

Oui, monseigneur ; ils attendent votre bon plaisir.


LA REINE

Venez ici, mon cher Hamlet, asseyez-vous près de moi.


HAMLET

Non, ma bonne mère.

Montrant Ophélia.

Voici un métal plus attractif.


POLONIUS, au roi

Oh ! oh ! remarquez-vous cela ?


HAMLET, se couchant aux pieds d’Ophélia

Madame, m’étendrai-je entre vos genoux ?


OPHÉLLA

Non, monseigneur.


HAMLET

Je veux dire la tête sur vos genoux.


OPHÉLIA

Oui, monseigneur.


HAMLET

Pensez-vous que j’eusse dans l’idée des choses grossières ?


OPHELIA

Je ne pense rien, monseigneur.


HAMLET

C’est une idée naturelle de s’étendre entre les jambes d’une fille.


OPHELIA

Quoi, monseigneur ?


HAMLET

Rien.


OPHÉLIA
Vous êtes gai, monseigneur.

HAMLET

Qui ? moi ?


OPHÉLIA

Oui, monseigneur.


HAMLET

Oh ! je ne suis que votre baladin. Qu’a un homme de mieux à faire que d’être gai ? Tenez, regardez comme ma mère a l’air joyeux, et il n’y a que deux heures que mon père est mort.


OPHÉLIA

Mais non, monseigneur, il y a deux fois deux mois.


HAMLET

Si longtemps ? Oh ! alors que le diable se mette en noir ; pour moi, je veux porter des vêtements de écarlates. Ô ciel ! mort depuis deux mois, et pas encore oublié ! Alors, il y a espoir que la mémoire d’un grand homme lui survive six mois. Mais pour cela, par Notre-Dame, il faut qu’il bâtisse force églises. Sans quoi, il subira l’oubli comme le cheval de bois dont vous savez l’épitaphe :

Hélas ! hélas ! le cheval de bois est oublié.


Les trompettes sonnent. La pantomime commence.

Un roi et une reine entrent, l’air fort amoureux, ils se tiennent embrassés. La reine s’agenouille et fait au roi force gestes de protestations. Il la relève et penche sa tête sur son cou, puis s’étend sur un banc couvert de fleurs. Le voyant endormi, elle le quitte. Alors survient un personnage qui lui ôte sa couronne, la baise, verse du poison dans l’oreille du roi, et sort. La reine revient, trouve le roi mort, et donne tous les signes du désespoir. L’empoisonneur, suivi de deux ou trois personnages muets, arrive de nouveau et semble se lamenter avec elle. Le cadavre est emporté. L’empoisonneur fait sa cour à la reine en lui offrant des cadeaux. Elle semble quelque temps avoir de la répugnance et du mauvais vouloir, mais elle finit par agréer son amour. Ils sortent.

OPHELIA
Que veut dire ceci, monseigneur ?

HAMLET

Parbleu ! c’est une embûche ténébreuse qui veut dire crime.


OPHÉLIA

Cette pantomime indique probablement le sujet de la pièce.


Entre le Prologue.



HAMLET

Nous le saurons par ce gaillard-là. Les comédiens ne peuvent garder un secret ils diront tout.


OPHÉLIA

Nous dira-t-il ce que signifiait cette pantomime ?


HAMLET

Oui, et toutes les pantomimes que vous lui ferez voir. Montrez-lui sans honte n’importe laquelle, il vous l’expliquera sans honte.


OPHÉLIA

Vous êtes méchant ! vous êtes méchant ! Je veux suivre la pièce.


LE PROLOGUE

Pour nous et pour notre tragédie,
Ici, inclinés devant votre clémence,
Nous demandons une attention patiente.


HAMLET

Est-ce un prologue, ou la devise d’une bague ?


OPHÉLIA

C’est bref, monseigneur.


HAMLET

Comme l’amour d’une femme.


Entrent sur le second théâtre le Roi et la Reine de la pièce.



LE ROI DE LA PIÈCE

Trente fois le chariot de Phébus a fait le tour
Du bassin salé de Neptune et du domaine arrondi de Tellus ;

Et trente fois douze lunes ont de leur lumière empruntée
Éclairé en ce monde trente fois douze nuits,
Depuis que l’amour a joint nos cœurs et l’hyménée nos mains
Par les liens mutuels les plus sacrés.


LA REINE DE LA PIÈCE

Puissent le soleil et la lune nous faire compter
Autant de fois leur voyage, avant que cesse notre amour !
Mais, hélas ! vous êtes depuis quelque temps si malade,
Si triste, si changé,
Que vous m’inquiétez. Pourtant, tout inquiète que je suis,
Vous ne devez pas vous en troubler, monseigneur ;
Car l’anxiété et l’affection d’une femme sont en égale mesure :
Ou toutes deux nulles ou toutes deux extrêmes.
Maintenant, ce qu’est mon amour, vous le savez par épreuve ;
Et mes craintes ont toute l’étendue de mon amour.
Là où l’amour est grand, les moindres appréhensions sont des craintes ;
Là où grandissent les moindres craintes, croissent les grandes amours.


LE ROI DE LA PIÈCE

Vraiment, amour, il faut que je te quitte, et bientôt.
Mes facultés actives se refusent à remplir leurs fonctions.
Toi, tu vivras après moi dans ce monde si beau,
Honorée, chérie ; et, peut-être un homme aussi bon
Se présentant pour époux, tu…


LA REINE DE LA PIÈCE

Oh ! grâce du reste !
Un tel amour dans mon cœur serait trahison.
Que je sois maudite dans un second mari !
Nulle n’épouse le second sans tuer le premier.


HAMLET.

De l’absinthe ! voilà de l’absinthe !


LA REINE DE LA PIÈCE

Les motifs qui poussent un second mariage
Sont des raisons de vil intérêt, et non pas d’amour.
Je donne une seconde fois la mort à mon seigneur,
Quand un second époux m’embrasse dans mon lit.


LE ROI DE LA PIÈCE

Je crois bien que vous pensez ce que vous dites là ;
Mais on brise souvent une détermination,
La résolution n’est que l’esclave de la mémoire,
Violemment produite, mais peu viable.
Fruit vert, elle tient à l’arbre,
Mais elle tombe sans qu’on la secoue, dès qu’elle est mûre.
Nous oublions fatalement
De nous payer ce que nous nous devons.
Ce que, dans la passion, nous nous proposons à nous-mêmes,
La passion finie, cesse d’être une volonté.
Les douleurs et les joies les plus violentes
Détruisent leurs décrets en se détruisant.
Où la joie a le plus de rires, la douleur a le plus de larmes,
Gaieté s’attriste et tristesse s’égaie au plus léger accident.
Ce monde n’est pas pour toujours, et il n’est pas étrange
Que nos amours mêmes changent avec nos fortunes.
Car c’est une question encore à décider,
Si c’est l’amour qui mène la fortune, ou la fortune, l’amour.
Un grand est-il à bas ? voyez ! ses courtisans s’envolent.
Le pauvre qui s’élève fait des amis de ses ennemis.
Et jusqu’ici l’amour a suivi la fortune :
Car celui qui n’a pas besoin ne manquera jamais d’ami ;
Et celui qui, dans la nécessité, veut éprouver un ami superficiel,
Le convertit immédiatement en ennemi.
Mais, pour conclure logiquement là où j’ai commencé,
Nos volontés et nos destinées courent tellement en sens contraires,
Que nos projets sont toujours renverses.
Nos pensées sont nôtres ; mais leur fin, non pas !
Ainsi, tu crois ne jamais prendre un second mari ;
Mais, meure ton premier maître, tes idées mourront avec lui.


LA REINE DE LA PIÈCE

Que la terre me refuse la nourriture, et le ciel la lumière !
Que la gaieté et le repos me soient interdits nuit et jour !
Que ma foi et mon espérance se changent en désespoir !
Que le plaisir d’un anachorète soit la prison de mon avenir !
Que tous les revers qui pâlissent le visage de la joie
Rencontrent mes plus chers projets et les détruisent !

Qu’en ce monde et dans l’autre, une éternelle adversité me poursuive,
Si, une fois veuve, je redeviens épouse !


HAMLET, à Ophélia

Si maintenant elle rompt cet engagement-là !


LE ROI DE LA PIÈCE

Voilà un serment profond. Chère, laissez-moi un moment ;
Ma tête s’appesantit, et je tromperais volontiers
Les ennuis du jour par le sommeil.

Il s’endort.



LA REINE DE LA PIÈCE

Que le sommeil berce ton cerveau,
Et que jamais le malheur ne se mette entre nous deux !

Elle sort.



HAMLET, à la reine

Madame, comment trouvez-vous cette pièce ?


LA REINE

La dame fait trop de protestations, ce me semble.


HAMLET

Oh ! mais elle tiendra parole !


LE ROI

Connaissez-vous le sujet de la pièce ? tout y est-il inoffensif ?


HAMLET

Oui, oui ! Ils font tout cela pour rire ; du poison pour rire ! rien que d’inoffensif !


LE ROI

Comment appelez-vous la pièce ?


HAMLET

La Souricière. Comment ? pardieu ! au figuré. Cette pièce est le tableau d’un meurtre commis à Vienne. Le duc s’appelle Gonzague, sa femme Baptista. Vous allez voir. C’est une œuvre infâme ; mais qu’importe ? Votre Majesté et moi, nous avons la conscience libre cela ne nous touche pas. Que les rosses que cela écorche ruent, nous n’avons pas l’échine entamée.

Entre sur le second théâtre Lucianus.

Celui-ci est un certain Lucianus, neveu du roi.


OPHÉLIA

Vous remplacez parfaitement le chœur, monseigneur.


HAMLET

Je pourrais expliquer ce qui se passe entre vous et votre amant, si je voyais remuer les marionnettes.


OPHÉLIA

Vous êtes piquant, monseigneur, vous êtes piquant !


HAMLET

Il ne vous en coûterait qu’un cri pour que ma pointe fût émoussée.


OPHÉLIA

De mieux en pire.


HAMLET

C’est la désillusion que vous causent tous les maris… Commence, meurtrier, laisse là tes pitoyables grimaces, et commence. Allons !

« Le corbeau croasse : Vengeance ! »


LUCIANUS

Noires pensées, bras dispos, drogue prête, heure favorable.
L’occasion complice ; pas une créature qui regarde.
Mixture infecte, extraite de ronces arrachées à minuit,
Trois fois flétrie, trois fois empoisonnée par l’imprécation d’Hécate,
Que ta magique puissance, que tes propriétés terribles
Ravagent immédiatement la santé et la vie !

Il verse le poison dans l’oreille du roi endormi.



HAMLET

Il l’empoisonne dans le jardin pour lui prendre ses États. Son nom est Gonzague. L’histoire est véritable et écrite dans le plus pur italien. Vous allez voir tout à l’heure comment le meurtrier obtient l’amour de la femme de Gonzague.


OPHÉLIA

Le roi se lève.


HAMLET

Quoi ! effrayé par un feu follet ?


LA REINE

Comment se trouve monseigneur ?


POLONIUS

Arrêtez la pièce !


LE ROI

Qu’on apporte de la lumière ! Sortons.


TOUS

Des lumières ! des lumières ! des lumières !

Tous sortent, excepté Hamlet et Horatio.



HAMLET

Oui, que le daim blessé fuie et pleure,
Le cerf épargné folâtre !
Car les uns doivent rire et les autres pleurer.
Ainsi va le monde.

Si jamais la fortune me traitait de Turc à More, ne me suffirait-il pas, mon cher, d’une scène comme celle-là, avec l’addition d’une forêt de plumes et de deux roses de Provins sur des souliers bigarrés, pour être reçu compagnon dans une meute de comédiens ?


HORATIO

Oui, à demi-part.


HAMLET

Oh ! à part entière (16).

Car tu le sais, ô Damon chéri,
Ce royaume démantelé était
À Jupiter lui-même ; et maintenant celui qui y règne,
Est un vrai, un vrai… Baïoque (17).


HORATIO

Vous auriez pu rimer.


HAMLET

Ô mon bon Horatio, je tiendrais mille livres sur la parole du fantôme. As-tu remarqué ?


HORATIO

Parfaitement, monseigneur.


HAMLET

Quand il a été question d’empoisonnement ?


HORATIO

Je l’ai parfaitement observé.


HAMLET

Ah ! Ah !… allons ! un peu de musique !… allons ! les flageolets.

Car si le roi n’aime pas la comédie…
C’est sans doute qu’il ne l’aime pas, pardi !

Entrent Rosencrantz et Guildenstern.

Allons ! de la musique !


GUILDENSTERN

Mon bon seigneur, daignez permettre que je vous dise un mot.


HAMLET

Toute une histoire, monsieur.


GUILDENSTERN

Le roi, monsieur…


HAMLET

Ah ! oui, monsieur, quelles nouvelles de lui ?


GUILDENSTERN

Il s’est retiré étrangement indisposé.


HAMLET

Par la boisson, monsieur ?


GUILDENSTERN
Non, monseigneur, par la colère.

HAMLET

Vous vous seriez montré plus riche de sagesse en allant en instruire le médecin ; car, pour moi, si j’essayais de le purger, je le plongerais peut-être dans une plus grande colère.


GUILDENSTERN

Mon bon seigneur, soumettez vos discours à quelque logique, et ne vous dérobez pas avec tant d’emportement à ma demande.


HAMLET

Me voici apprivoisé, monsieur ; parlez.


GUILDENSTERN

La reine votre mère, dans la profonde affliction de son âme, m’envoie auprès de vous.


HAMLET

Vous êtes le bienvenu.


GUILDENSTERN

Non, mon bon seigneur, cette politesse n’est pas de bon aloi. S’il vous plaît de me faire une saine réponse, j’accomplirai l’ordre de votre mère ; sinon, votre pardon et mon retour termineront ma mission.


HAMLET

Monsieur, je ne puis…


GUILDENSTERN

Quoi, monseigneur ?


HAMLET

Vous faire une saine réponse : mon esprit est malade. Mais, monsieur, pour une réponse telle que je puis la faire, je suis à vos ordres, ou plutôt, comme vous le disiez, à ceux de ma mère. Ainsi, sans plus de paroles, venons au fait : ma mère, dites-vous ?…


ROSENCRANTZ
Voici ce qu’elle dit : votre conduite l’a frappée d’étonnement et de stupeur.

HAMLET

Ô fils prodigieux, qui peut ainsi étonner sa mère !… Mais cet étonnement de ma mère n’a-t-il pas de suite aux talons ? Parlez.


ROSENCRANTZ

Elle demande à vous parler dans son cabinet, avant que vous alliez vous coucher.


HAMLET

Nous lui obéirons, fût-elle dix fois notre mère. Avez-vous d’autres paroles à échanger avec nous ?


ROSENCRANTZ

Monseigneur, il fut un temps où vous m’aimiez.


HAMLET

Et je vous aime encore, par ces dix doigts filous et voleurs (18).


ROSENCRANTZ

Mon bon seigneur, quelle est la cause de votre trouble ? Vous barrez vous-même la porte à votre délivrance, en cachant vos peines à un ami.


HAMLET

Monsieur, je veux de l’avancement.


ROSENCRANTZ

Comment est-ce possible, quand la voix du roi lui-même vous appelle à lui succéder en Danemark ?


HAMLET

Oui, mais, en attendant, l’herbe pousse, et le proverbe lui-même se moisit quelque peu.

Entrent les Acteurs, chacun avec un flageolet.

HAMLET, continuant.

Ah ! les flageolets !… Voyons-en un.

À Rosencrantz et à Guildenstern qui lui font signe.

Me retirez avec vous ! Pourquoi donc cherchez-vous à me dérouter, comme si vous vouliez me pousser dans un filet ?


GUILDENSTERN

Oh ! monseigneur, si mon zèle est trop hardi, c’est que mon amour pour vous est trop sincère.


HAMLET

Je ne comprends pas bien cela. Voulez-vous jouer de cette flûte ?


GUILDENSTERN

Monseigneur, je ne sais pas.


HAMLET

Je vous en prie.


GIJILDENSTERN

Je ne sais pas, je vous assure.


HAMLET

Je vous en supplie.


GUILDENSTERN

J’ignore même comment on en touche, monseigneur.


HAMLET

C’est aussi facile que de mentir. Promenez les doigts et le pouce sur ces soupapes, soufflez ici avec la bouche, et cela proférera la plus parfaite musique. Voyez ! voici les trous.


GUILDENSTERN

Mais je ne puis forcer ces trous à exprimer aucune harmonie. Je n’ai pas ce talent.


HAMLET

Eh bien ! voyez maintenant combien peu de cas vous faites de moi. Vous voulez jouer de moi ; vous voulez avoir l’air de connaître mes trous ; vous voulez arracher l’âme de mon secret ; vous voulez me faire résonner tout entier, depuis la note la plus basse jusqu’au sommet de la gamme. Et pourtant, ce petit instrument qui est plein de musique, qui a une voix excellente, vous ne pouvez pas le faire parler. Sangdieu ! croyez-vous qu’il soit plus aisé de jouer de moi que d’une flûte ? Prenez-moi pour l’instrument que vous voudrez, vous pourrez bien me froisser, mais vous ne saurez jamais jouer de moi.

Entre Polonius.

Dieu vous bénisse, monsieur !


POLONIUS

Monseigneur, la reine voudrait vous parler, et sur-le-champ.


HAMLET

Voyez-vous ce nuage là-bas qui a presque la forme d’un chameau ?


POLONIUS

Par la messe ! on dirait que c’est un chameau, vraiment.


HAMLET

Je le prendrais pour une belette.


POLONIUS

Oui, il est tourné comme une belette.


HAMLET

Ou comme une baleine.


POLONIUS

Tout à fait comme une baleine.


HAMLET

Alors, j’irai trouver ma mère tout à l’heure… Ils pèsent sur ma folie presque à casser la corde… J’irai tout à l’heure.


POLONIUS

Je vais le lui dire.

Polonius sort.



HAMLET

Tout à l’heure, c’est facile à dire. Laissez-moi, mes amis.

Sortent Guildenstern, Rosencrantz, Horatio, etc.

Voici l’heure propice aux sorcelleries nocturnes, — où les tombes bâillent et où l’enfer lui-même souffle — la contagion sur le monde. Maintenant, je pourrais boire du sang tout chaud, — et faire une de ces actions amères que le jour — tremblerait de regarder. Doucement ! chez ma mère, maintenant ! — Ô mon cœur, garde ta nature ; que jamais — l’âme de Néron n’entre dans cette ferme poitrine. — Soyons inflexible, mais non dénaturé ; — ayons des poignards dans la voix, mais non à la main. — Qu’en cette affaire ma langue et mon âme soient hypocrites. — Quelques menaces qu’il y ait dans mes paroles, — ne consens jamais, mon âme, à les sceller de l’action.

Il sort.



Scène X

[Une chambre dans le château.]

Entrent le Roi, Rosencrantz et Guildenstern.


LE ROI

— Je ne l’aime pas ; et puis il n’y a point de sûreté pour nous — à laisser sa folie errer. Donc, tenez-vous prêts ; — je vais sur-le-champ expédier votre commission, — et il partira avec vous pour l’Angleterre : — la sûreté de notre empire est incompatible — avec les périlleux hasards qui peuvent surgir à toute heure — de ses lunes.


GUILDENSTERN

Nous allons nous préparer. — C’est un scrupule religieux et sacré — de veiller au salut des innombrables existences — qui se nourrissent de la vie de votre majesté.


ROSENCRANTZ

— Une existence isolée et particulière est tenue — de se couvrir de toute la puissante armure de l’âme — contre le malheur ; à plus forte raison — une vie au souffle de laquelle sont suspendues et liées — tant d’autres existences. Le décès d’une majesté — n’est pas la mort d’un seul : comme l’abîme, elle attire — à elle ce qui est près d’elle. C’est une roue colossale — fixée sur le sommet de la plus haute montagne, — et dont une myriade d’êtres subalternes, emboîtés et réunis, — forment les rayons gigantesques : quand elle tombe, — tous ces petits fragments, ces menus accessoires — sont entraînés dans sa ruine bruyante. Un roi ne rend jamais — le dernier soupir que dans le gémissement de tout un peuple.


LE ROI

— Équipez-vous, je vous prie, pour ce pressant voyage ; — car nous voulons enchaîner cet épouvantail — qui va maintenant d’un pas trop libre.


ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN.

Nous allons nous hâter.

Sortent Rosencrantz et Guildenstern.
Entre Polonius.



POLONIUS

— Monseigneur, il se rend dans le cabinet de sa mère ; — je vais me glisser derrière la tapisserie — pour écouter la conversation. Je garantis qu’elle va le tancer vertement ; — mais, comme vous l’avez dit, et dit très-sagement, — il est bon qu’une autre oreille que celle d’une mère (car la nature rend les mères partiales) recueille — adroitement ses révélations. Adieu, mon suzerain. — J’irai vous voir avant que vous vous mettiez au lit, — pour vous dire ce que je saurai.


LE ROI

Merci, mon cher seigneur !

Sort Polonius.

— Oh ! ma faute fermente, elle infecte le ciel même ; — elle porte avec elle la première, la plus ancienne malédiction, — celle du fratricide !… Je ne puis pas prier, — bien que le désir m’y pousse aussi vivement que la volonté ; — mon crime est plus fort que ma forte intention ; — comme un homme obligé à deux devoirs, — je m’arrête ne sachant par lequel commencer, — et je les néglige tous deux. Quoi ! quand sur cette main maudite — le sang fraternel ferait une couche plus épaisse qu’elle-même, — est-ce qu’il n’y a pas assez de pluie dans les cieux cléments — pour la rendre blanche comme neige ? À quoi sert la miséricorde, — si ce n’est à affronter le visage du crime ? — Et qu’y a-t-il dans la prière, si ce n’est cette double vertu — de nous retenir avant la chute, — ou de nous faire pardonner, après ? Levons donc les yeux ; — ma faute est passée. Oh ! mais quelle forme de prière — peut convenir à ma situation ?… Pardonnez-moi mon meurtre hideux !… — Cela est impossible, puisque je suis encore en possession — des objets pour lesquels j’ai commis le meurtre : — ma couronne, ma puissance, ma femme ? — Peut-on être pardonné sans réparer l’offense. — Dans les voies corrompues de ce monde, — la main dorée du crime peut faire dévier la justice, — et l’on a vu souvent le gain criminel lui-même — servir à acheter la loi. Mais il n’en est pas ainsi là-haut : — là, pas de chicane ; là, l’action se poursuit — dans toute sa sincérité ; et nous sommes obligés nous-mêmes, — dussent nos fautes démasquées montrer les dents, — de faire notre déposition. Quoi donc ! qu’ai-je encore à faire ? — Essayer ce que peut le repentir ? Que ne peut-il pas ? — Mais aussi, que peut-il pour celui qui ne peut pas se repentir ? — Ô situation misérable ! ô conscience noire comme la mort ! — ô pauvre âme engluée, qui, en te débattant pour être libre, — t’engages de plus en plus ! Au secours, anges, faites un effort ! — Pliez, genoux inflexibles ! Et toi, cœur, que tes fibres d’acier — soient tendres comme les nerfs d’un enfant nouveau-né ! — Tout peut être réparé.

Il se met à genoux, à l’écart.
Entre Hamlet.



HAMLET

— Je puis agir à présent ! justement il est en prière ! — Oui, je vais agir à présent… Mais alors il va droit au ciel ; — et est-ce ainsi que je suis vengé ? Voilà qui mérite réflexion. — Un misérable tue mon père ; et pour cela, — moi, son fils unique, j’envoie ce misérable — au ciel ! — Ah ! c’est une faveur, une récompense, non une vengeance. — Il a surpris mon père plein de pain (19), brutalement, — quand ses péchés épanouis étaient éclatants comme le mois de mai. — Et qui sait, hormis le ciel, quelles charges pèsent sur lui ? — D’après nos données et nos conjectures, — elles doivent être accablantes. Serait-ce donc me venger — que de surprendre celui-ci au moment où il purifie son âme, — quand il est en mesure et préparé pour le voyage ? — Non. — Arrête, mon épée ! Réserve-toi pour un coup plus horrible : — quand il sera soûl et endormi, ou dans ses fureurs, — ou dans les plaisirs incestueux de son lit, — en train de jouer ou de jurer, ou de faire une action — qui n’ait pas même l’arrière-goût du salut, — alors culbute-le, de façon que ses talons ruent contre le ciel, — et que son âme soit aussi damnée, aussi noire, — que l’enfer où elle ira ! Ma mère m’attend.

Se tournant vers le roi.

— Ce palliatif-là ne fait que prolonger tes jours malades.

Il sort.
Le roi se lève, et s’avance.



LE ROI

— Mes paroles s’envolent ; mes pensées restent en bas. — Les paroles sans les pensées ne vont jamais au ciel.

Il sort.



Scène XI

[La chambre de la reine.]

Entrent la Reine et Polonius.


POLONIUS

— Il va venir à l’instant. Grondez-le à fond, voyez-vous ! — Dites-lui que ses escapades ont été trop loin pour qu’on les supporte, — et que votre grâce s’est interposée entre — lui et une ardente colère. Je m’impose silence dès à présent. — Je vous en prie, menez-le rondement.


HAMLET, derrière le théâtre

— Mère ! mère ! mère !


LA REINE

Je vous le promets. — Confiez-vous à moi. Éloignez-vous ; je l’entends venir.

Polonius se cache.
Entre Hamlet.



HAMLET

— Me voici, mère ! De quoi s’agit-il ?


LA REINE

— Hamlet, tu as gravement offensé ton père.


HAMLET

— Mère, vous avez gravement offensé mon père.


LA REINE

— Allons, allons ! votre réponse est le langage d’un extravagant.


HAMLET

— Tenez, tenez, votre question est le langage d’une coupable.


LA REINE
— Eh bien ! qu’est-ce à dire, Hamlet ?

HAMLET

Que me voulez-vous ?


LA REINE

— Avez-vous oublié qui je suis ?


HAMLET

Non, sur la sainte croix ! non. — Vous êtes la reine, la femme du frère de votre mari, — et, plût à Dieu qu’il en fût autrement ! Vous êtes ma mère.


LA REINE

— Eh bien ! je vais vous envoyer des gens qui sauront vous parler.


HAMLET

— Allons, allons, asseyez-vous ; vous ne bougerez pas ; — vous ne sortirez pas que je ne vous aie présenté un miroir — où vous puissiez voir la partie la plus intime de vous-même.


LA REINE

— Que veux-tu faire ? veux-tu pas m’assassiner ? — Au secours ! au secours ! holà !


POLONIUS, derrière la tapisserie

Quoi donc ? Holà ! au secours !


HAMLET, dégainant

Tiens ! un rat !

Il donne un coup d’épée dans la tapisserie.

— Mort ! Un ducat qu’il est mort !


POLONIUS, derrière la tapisserie

Oh ! je suis tué.

Il tombe et meurt.



LA REINE

— Ô mon Dieu, qu’as-tu fait ?


HAMLET

Ma foi ! je ne sais pas. — Est-ce le roi ?

Il soulève la tapisserie et traîne le corps de Polonius.


LA REINE

— Oh ! quelle action insensée et sanglante !


HAMLET

— Une action sanglante ; presque aussi mauvaise, ma bonne mère, — que de tuer un roi et d’épouser son frère.


LA REINE

— Que de tuer un roi ?


HAMLET

Oui, madame, ce sont mes paroles.

À Polonius.

— Toi, misérable impudent, indiscret imbécile, adieu ! — Je t’ai pris pour un plus grand que toi ; subis ton sort. — Tu sais maintenant que l’excès de zèle a son danger.

À sa mère.

— Cessez de vous tordre les mains ! Silence ! asseyez-vous, — que je vous torde le cœur ! Oui, j’y parviendrai, — s’il n’est pas d’une étoffe impénétrable, — si l’habitude du crime ne l’a pas fait bronzé — et rendu inaccessible au sentiment.


LA REINE

— Qu’ai-je fait, pour que ta langue me flagelle — de ces clameurs si rude ?


HAMLET
Une action — qui flétrit la rougeur et la grâce de la pudeur ; — qui traite la vertu d’hypocrite ; qui enlève la rose — au front pur de l’amour innocent — et y fait un ulcère ; qui rend les vœux du mariage — aussi faux que les serments du joueur ! Oh ! une action — qui du corps du contrat arrache — l’esprit, et fait de la religion la plus douce — une rapsodie de mots. La face du ciel en flamboie, — et la terre, cette masse solide et compacte, — prenant un aspect sinistre comme à l’approche du jugement, — a l’âme malade de cette action.

LA REINE

Hélas ! quelle est l’action — qui gronde si fort dans cet exorde foudroyant ?


HAMLET

— Regardez cette peinture-ci, et celle-là. — Ce sont les portraits des deux frères. — Voyez quelle grâce respirait sur ce visage : — les boucles d’Hypérion ! le front de Jupiter lui-même ! — l’œil pareil à celui de Mars pour la menace ou le commandement ! — l’attitude comme celle du héraut Mercure, — quand il vient de se poser sur une colline à fleur de ciel ! — Un ensemble, une forme, vraiment, — où chaque dieu semblait avoir mis son sceau, — pour donner au monde le type de l’homme : — c’était votre mari… Regardez maintenant, à côté : — c’est votre mari : mauvais grain gâté, — fratricide du bon grain. Avez-vous des yeux ? — Avez-vous pu renoncer à vivre sur ce sommet splendide — pour vous vautrer dans ce marais ? Ah ! avez-vous des yeux ? — Vous ne pouvez pas appeler cela de l’amour ; car, à votre âge, — le sang le plus ardent s’apprivoise, devient humble, — et suit la raison.

Montrant les deux tableaux (20).

Et quel être raisonnable — voudrait passer de ceci à ceci ? Vous êtes sans doute douée de perception, — autrement vous ne seriez pas douée de mouvement ; mais sans doute la perception — est paralysée en vous : car la folie ne ferait pas une pareille erreur ; — la perception ne s’asservit pas au délire à ce point, — elle garde assez de discernement — pour remarquer une telle différence. Quel diable — vous a ainsi attrapé à colin-maillard ? — La vue sans le toucher, le toucher sans la vue, — l’ouïe sans les mains et sans les yeux, l’odorat seul, — une partie même malade d’un de nos sens, — ne serait pas à ce point stupide. — Ô honte ! où est ta rougeur ? Enfer rebelle, — si tu peux te mutiner ainsi dans les os d’une matrone, — la vertu ne sera plus pour la jeunesse brûlante qu’une cire — toujours fusible à sa flamme. Qu’on ne proclame plus le déshonneur — de quiconque est emporté par une passion ardente, — puisque les frimas eux-mêmes prennent feu si vivement — et que la raison prostitue le désir !


LA REINE

Oh ! ne parle plus, Hamlet. — Tu tournes mes regards au fond de mon âme, — et j’y vois des taches si noires et si tenaces que rien ne peut les effacer.


HAMLET

Et tout cela pour vivre — dans la sueur fétide d’un lit immonde, — dans une étuve d’impureté, emmiellée et faisant l’amour — sur un sale fumier !


LA REINE

Oh ! ne me parle plus ! — Ces paroles m’entrent dans l’oreille comme autant de poignards. — Assez, mon doux Hamlet !


HAMLET

Un meurtrier ! un scélérat ! — un maraud ! dîme vingt fois amoindrie — de votre premier seigneur ! un bouffon de roi ! — un coupe-bourse de l’empire et du pouvoir, — qui a volé sur une planche le précieux diadème — et l’a mis dans sa poche !


LA REINE

Assez !


Entre le Spectre.



HAMLET

Un roi de chiffons et d’oripeaux !… — Sauvez-moi et couvrez-moi de vos ailes, — vous, célestes gardes !

Au spectre.

Que voulez-vous, gracieuse figure ?

LA REINE

— Hélas ! il est fou !


HAMLET

— Ne venez-vous pas gronder votre fils tardif — de différer, en laissant périmer le temps et la passion, — l’importante exécution de vos ordres redoutés ? — Oh ! dites !


LE SPECTRE

N’oublie pas. Cette visitation — n’a pour but que d’aiguiser ta volonté presque émoussée. — Mais regarde, la stupeur accable ta mère. — Oh ! interpose-toi dans cette lutte entre elle et son âme ; — plus le corps est faible, plus la pensée agit fortement. — Parle-lui, Hamlet.


HAMLET

Qu’avez-vous, madame ?


LA REINE

— Hélas ! qu’avez-vous vous-même ? — Pourquoi vos yeux sont-ils fixés dans le vide, — et échangez-vous des paroles avec l’air impalpable ? — Vos esprits regardent avec effarement par vos yeux, — et, comme des soldats, réveillés par l’alarme, — vos cheveux, excroissances animées, — se lèvent de leur lit et se dressent. Ô mon gentil fils, — jette sur la flamme brûlante de ton délire — quelques froides gouttes de patience. Que regardez-vous ?


HAMLET

— Lui ! lui !… Regardez comme sa lueur est pâle ! — Une pareille forme, prêchant une pareille cause à des pierres, — les rendrait sensibles.

Au spectre.

Ne me regardez pas, — de peur que l’attendrissement ne change — ma résolution rigoureuse. L’acte que j’ai à faire — perdrait sa vraie couleur, celle du sang, pour celle des larmes.

LA REINE

— À qui dites-vous ceci ?


HAMLET

Ne voyez-vous rien là ?


LA REINE

— Rien du tout ; et pourtant je vois tout ce qui est ici.


HAMLET

— N’avez-vous rien entendu ?


LA REINE

Non, rien que nos propres paroles.


HAMLET

— Tenez, regardez, là ! Voyez comme il se dérobe ! — Mon père, vêtu comme de son vivant ! — Regardez, le voilà justement qui franchit le portail.

Sort le spectre.



LA REINE

— Tout cela est forgé par votre cerveau : — le délire a le don — de ces créations fantastiques.


HAMLET

— Le délire ? — Mon pouls, comme le vôtre, bat avec calme — et garde sa saine harmonie. Ce n’est point une folie — que j’ai proférée : voulez-vous en faire l’épreuve ? — je vais tout vous redire ; un fou — n’aurait pas cette mémoire. Mère, au nom de la grâce, — ne versez pas en votre âme le baume de cette illusion — que c’est ma folie qui parle, et non votre faute ; — vous ne feriez que fermer et cicatriser l’ulcère, — tandis que le mal impur vous minerait toute intérieurement — de son infection invisible. Confessez-vous au ciel ; — repentez-vous du passé ; prévenez l’avenir, — et ne couvrez pas l’ivraie d’un fumier — qui la rendra plus vigoureuse. Pardonne-moi cette vertu, — car, au milieu d’un monde devenu poussif à force d’engraisser, — il faut que la vertu même demande pardon au vice, — il faut qu’elle implore à genoux la grâce de lui faire du bien.


LA REINE

— Ô Hamlet ! tu m’as brisé le cœur en deux.


HAMLET

— Oh ! rejetez-en la mauvaise moitié, — et vivez, purifiée, avec l’autre. — Bonne nuit ! mais n’allez pas au lit de mon oncle ; — affectez la vertu, si vous ne l’avez pas. — L’habitude, ce monstre qui dévore tout sentiment, — ce démon familier, est un ange en ceci — que, pour la pratique des belles et bonnes actions, — elle nous donne aussi un froc, une livrée — facile à endosser. Abstenez-vous cette nuit : — cela rendra un peu plus aisée — l’abstinence prochaine. La suivante sera plus aisée encore ; — car l’usage peut presque changer l’empreinte de la nature, — il peut dompter le démon ou le rejeter — avec une merveilleuse puissance. Encore une fois, bonne nuit ! — Et quand vous désirerez pour vous la bénédiction du ciel, — je vous demanderai la vôtre.

Montrant Polonius.

Quant à ce seigneur, — j’ai du repentir ; mais les cieux ont voulu — nous punir tous deux, lui par moi, moi par lui, — en me forçant à être leur ministre et leur fléau. — Je me charge de lui, et je suis prêt à répondre — de la mort que je lui ai donnée. Allons, bonne nuit, encore ! — Il faut que je sois cruel, rien que pour être humain. — Commencement douloureux ! Le pire est encore à venir.


LA REINE

— Que dois-je faire ?


HAMLET

— Rien, absolument rien de ce que je vous ai dit. — Que le roi, tout gonflé, vous attire de nouveau au lit ; — qu’il vous pince tendrement la joue ; qu’il vous appelle sa souris ; — et que, pour une paire de baisers fétides, — ou en vous chatouillant le cou de ses doigts damnés, — il vous amène à lui révéler toute cette affaire, — à lui dire que ma folie n’est pas réelle, — qu’elle n’est qu’une ruse ! Il sera bon que vous le lui appreniez. — Car une femme, qui n’est qu’une reine, belle, sensée, sage, — pourrait-elle cacher à ce crapaud, à cette chauve-souris, à ce matou, — d’aussi précieux secrets ? Qui le pourrait ? — Non, en dépit du bon sens et de la discrétion, — ouvrez la cage sur le toit de la maison, — pour que les oiseaux s’envolent : et vous, comme le fameux singe, — pour en faire l’expérience, glissez-vous dans la cage, — et cassez-vous le cou en tombant.


LA REINE

— Sois sûr que, si les mots sont faits de souffle, — et si le souffle est fait de vie, je n’ai pas de vie pour souffler mot — de ce que tu m’as dit.


HAMLET

— Il faut que je parte pour l’Angleterre ; vous le savez ?


LA REINE

Hélas ! — je l’avais oublié ; c’est décidé.


HAMLET, à part

— Il y a des lettres cachetées, et mes deux condisciples, — auxquels je me fie comme à des vipères prêtes à mordre, — portent les dépêches : ce sont eux qui doivent me frayer le chemin — et m’attirer au guet-apens. Laissons faire — c’est un plaisir de faire sauter l’ingénieur — avec son propre pétard : j’aurai du malheur — si je ne parviens pas à creuser d’un mètre au-dessous de leur mine, — et à les lancer dans la lune. Oh ! ce sera charmant — de voir ma contre-mine rencontrer tout droit leur projet.

Montrant Polonius.

— Commençons nos paquets par cet homme, — et fourrons ses entrailles dans la chambre voisine. — Mère, bonne nuit ! Vraiment ce conseiller — est maintenant bien tranquille, bien discret, bien grave, — lui qui, vivant, était un drôle si niais et si bavard. — Allons, monsieur, finissons-en avec vous. — Bonne nuit, ma mère !

La reine sort d’un côté, Hamlet, d’un autre, en traînant Polonius.



Scène XII

[La salle d’État dans le château.]

Entrent le Roi, la Reine, Rosencrantz et Guildenstern.


LE ROI

— Il y a une cause à ces soupirs, à ces palpitations profondes ; — il faut que vous l’expliquiez ; il convient que nous la connaissions. — Où est votre fils ?


LA REINE, à Rosencrantz et à Guildenstern

Laissez-nous ici un moment.

Rosencrantz et Guildenstern sortent.

— Ah ! mon bon seigneur, qu’ai-je vu cette nuit !


LE ROI

— Quoi donc, Gertrude ?… Comment est Hamlet ?


LA REINE

— Fou comme la mer et comme la tempête, quand elles luttent — à qui sera la plus forte. Dans un de ses accès effrénés — entendant remuer quelque chose derrière la tapisserie, — il a fait siffler son épée en criant : Un rat ! un rat ! — et dans le trouble de sa cervelle, il a tué — sans le voir le bon vieillard.


LE ROI

Ô accablante action ! — Nous aurions eu le même sort, si nous avions été là : — sa liberté est pleine de menaces pour tous, — pour vous-même, pour nous, pour le premier venu. — Hélas ! qui répondra de cette action sanglante ? — C’est sur nous qu’elle retombera, sur nous dont la prévoyance — aurait dû tenir de près et isoler du monde — ce jeune fou. Mais telle était notre tendresse, — que nous n’avons pas voulu comprendre la chose la plus raisonnable. — Nous avons fait comme l’homme atteint d’une maladie hideuse, — qui, par crainte de la divulguer, lui laisse dévorer — sa vie jusqu’à la moelle. Où est-il allé ?


LA REINE

— Mettre à l’écart le corps qu’il a tué. — Dans sa folie même, comme l’or — dans un gisement de vils métaux, — son âme reste pure. Il pleure sur ce qu’il a fait.


LE ROI

— Ô Gertrude, sortons ! — Dès que le soleil aura touché les montagnes, — nous le ferons embarquer. Quant à cette odieuse action, — il nous faudra toute notre majesté et notre habileté — pour la couvrir et l’excuser. Holà ! Guildenstern !

Rentrent Rosencrantz et Guildenstern.

— Mes amis, prenez du renfort. — Hamlet, dans sa folie, a tué Polonius, — et l’a traîné hors du cabinet de sa mère. — Allez le trouver, parlez-lui doucement, et transportez le corps — dans la chapelle. Je vous en prie, hâtez-vous.

Sortent Rosencrantz et Guildenstern.

— Viens, Gertrude ; nous allons convoquer nos amis les plus sages — pour leur faire savoir ce que nous comptons faire, — et l’imprudence qui a été commise. Ainsi la calomnie — qui traverse le monde, — comme un canon atteint la cible, — de son boulet empoisonné, pourra manquer notre nom, — et ne frapper que l’air invulnérable. Oh ! partons ! — Mon âme est pleine de discorde et d’épouvante. —

Ils sortent.



Scène XIII

[Un appartement dans le château.]

Entre Hamlet.


HAMLET

Déposé en lieu sûr !


VOIX, derrière le théâtre

Hamlet ! seigneur Hamlet !


HAMLET

Quel est ce bruit ? Qui appelle Hamlet ? Oh ! on vient ici !


Entrent Rosencrantz et Guildenstern.



ROSENCRANTZ

Qu’avez-vous fait du cadavre, monseigneur ?


HAMLET

Confondu avec la poussière dont il est parent.


ROSENCRANTZ

Dites-nous où il est, que nous puissions le retirer et le porter à la chapelle.


HAMLET

N’allez pas croire cela.


ROSENCRANTZ

Quoi ?


HAMLET
Que je puisse garder votre secret, et pas le mien. Et puis, être questionné par une éponge ! Quelle réponse peut lui faire le fils d’un roi ?

ROSENCRANTZ

Me prenez-vous pour une éponge, monseigneur ?


HAMLET

Oui, monsieur, une éponge qui absorbe les grâces du roi, ses récompenses, son autorité. Du reste, de tels officiers finissent par rendre au roi les plus grands services. Il les garde comme ferait un singe, dans le coin de sa mâchoire, pour les mâcher avant de les avaler. Quand il aura besoin de ce que vous aurez glané, il n’aura qu’à vous presser, éponges, et vous redeviendrez à sec.


ROSENCRANTZ

Je ne vous comprends pas, monseigneur.


HAMLET

J’en suis bien aise. Un méchant propos se niche dans une sotte oreille.


ROSENCRANTZ

Monseigneur, vous devez nous dire où est le corps, et venir avec nous chez le roi.


HAMLET

Le corps est avec le roi, mais le roi n’est pas avec le corps. Le roi est une créature…


GUILDENSTERN

Une créature, monseigneur ?


HAMLET

De rien. Conduisez-moi vers lui. Renard, nous allons jouer à cache-cache.



Scène XIV

[La salle d’État dans le château.]

Entre le Roi avec sa suite.


LE ROI

— J’ai envoyé à sa recherche et à la découverte du corps.

À part.

— Combien il est dangereux que cet homme soit libre ! — Pourtant ne le soumettons pas à la loi rigoureuse : — il est adoré de la multitude en délire, — qui aime, non par le jugement, mais par les yeux ; — et, dans ce cas-là, c’est le châtiment du criminel qu’elle pèse, — jamais le crime. Pour que tout se passe doucement et sans bruit, — il faut que cet embarquement soudain paraisse — une décision réfléchie. Aux maux désespérés — il faut des remèdes désespérés,

Entre Rosencrantz.

— Ou il n’en faut pas du tout. Eh bien ! que s’est-il passé ?


ROSENCRANTZ

— Où le cadavre est déposé, monseigneur, — c’est ce que nous n’avons pu savoir de lui.


LE ROI

Mais où est-il lui-même ?


ROSENCRANTZ

— Ici près, monseigneur ; gardé, en attendant votre bon plaisir.


LE ROI

— Amenez-le devant nous.


ROSENCRANTZ

— Holà ! Guildenstem. Amenez monseigneur. —


Entrent Hamlet et Guildenstern.



LE ROI

Eh bien ! Hamlet, où est Polonius ?


HAMLET

À souper.


LE ROI
À souper ! Où donc ?

HAMLET

Quelque part où il ne mange pas, mais où il est mangé : une certaine réunion de vers politiques est groupée autour de lui. Le ver, voyez-vous, est votre empereur pour la bonne chère. Nous engraissons toutes les autres créatures pour nous engraisser ; et nous nous engraissons nous-mêmes pour les infusoires. Le roi gras et le mendiant maigre ne sont qu’un service différent, deux plats pour la même table. Voilà la fin.


LE ROI

Hélas ! hélas !


HAMLET

Un homme peut pêcher avec un ver qui a mangé d’un roi, et manger du poisson qui s’est nourri de ce ver.


LE ROI

Que veux-tu dire par là ?


HAMLET

Rien ; je veux seulement vous montrer comment un roi peut faire un voyage à travers les boyaux d’un mendiant.


LE ROI

Où est Polonius ?


HAMLET

Au ciel ; envoyez-y voir : si votre messager ne l’y trouve pas, cherchez-le vous-même dans l’endroit opposé. Mais, ma foi, si vous ne le trouvez pas d’ici à un mois, vous le flairerez en montant l’escalier de la galerie.


LE ROI, à des gens de sa suite

Allez l’y chercher.


HAMLET

Il attendra que vous veniez.

Les gens sortent.


LE ROI

— Hamlet, dans l’intérêt de ta santé, — qui nous est aussi chère que nous est douloureux — ce que tu as fait ; ton action exige que tu partes d’ici — avec la rapidité de l’éclair. Va donc te préparer. — Le navire est prêt, et le vent vient à l’aide ; — tes compagnons t’attendent, et tout est disposé — pour ton voyage en Angleterre.


HAMLET

En Angleterre ?


LE ROI

Oui, Hamlet.


HAMLET

C’est bien.


LE ROI

— Tu parles comme si tu connaissais nos projets. —


HAMLET

Je vois un chérubin qui les voit. Mais, allons, en Angleterre ! Adieu, chère mère !


LE ROI

Et ton père qui t’aime, Hamlet ?


HAMLET

Ma mère ! père et mère, c’est mari et femme : mari et femme, c’est même chair. Donc, ma mère ! en Angleterre, allons !

Il sort.



LE ROI, à Rosencrantz et à Guildenstern

— Suivez-le pas à pas ; attirez-le vite à bord. — Pas de délai. Je le veux parti ce soir. — Allez ! j’ai expédié et scellé — tout ce qui se rapporte à l’affaire. Hâtez-vous, je vous prie.

Sortent Rosencrantz et Guildenstern.

LE ROI, seul

— Et maintenant, frère d’Angleterre, si tu estimes mon amitié — autant que te le conseille ma grande puissance, — s’il est vrai que tu portes encore, vive et rouge, la cicatrice — faite par l’épée danoise, et que ton instinctive terreur — nous rendent hommage, tu n’accueilleras pas froidement — notre message souverain ; qui exige formellement, — par lettres pressantes, — la mort immédiate d’Hamlet. Obéis, Angleterre ! — car il me brûle le sang comme la fièvre, — et il faut que tu me guérisses. Jusqu’à ce que je sache la chose faite, — quoi qu’il m’arrive, la joie ne me reviendra jamais.

Il sort.



Scène XV

[Une plaine en Danemark.]

Entre Fortinbras, suivi d’une armée.


FORTINBRAS

Allez, capitaine, saluer de ma part le roi danois. — Dites-lui qu’avec son agrément, Fortinbras — réclame l’autorisation promise pour passer — à travers son royaume. Vous savez où est le rendez-vous. — Si sa majesté veut quelque chose de nous, — nous irons lui rendre hommage en personne ; — faites-le-lui savoir.


LE CAPITAINE

J’obéirai, monseigneur.


FORTINBRAS

— Avancez avec précaution.

Fortinbras et son armée sortent.
Entrent Hamlet, Rosencrantz, Guildenstern.



HAMLET

À qui sont ces forces, mon bon monsieur ?


LE CAPITAINE
— À la Norwége, monsieur.

HAMLET

Où sont-elles dirigées, monsieur, — je vous prie ?


LE CAPITAINE

Contre certain point de la Pologne.


HAMLET

Qui — les commande, monsieur ?


LE CAPITAINE

— Le neveu du vieux roi de Norwége, Fortinbras.


HAMLET

— Marche-t-il au cœur de la Pologne, monsieur, — ou sur quelque frontière ?


LE CAPITAINE

À parler vrai, et sans exagération, — nous allons conquérir un petit morceau de terre — qui a un revenu purement nominal. — Pour cinq ducats, cinq, je ne le prendrais pas à ferme ; — et ni la Norwége, ni la Pologne n’en retireraient — un profit plus beau, s’il était vendu en toute propriété.


HAMLET

— Eh bien ! alors, les Polonais ne le défendront jamais.


LE CAPITAINE

— Si, il y a déjà une garnison.


HAMLET

— Deux mille âmes et vingt mille ducats — ne suffiront pas à décider la question de ce fétu. — Voilà un abcès causé par trop d’abondance et de paix, — qui crève intérieurement, et qui, sans cause apparente, — va faire mourir son homme… Je vous remercie humblement, monsieur.


LE CAPITAINE

— Dieu soit avec vous, monsieur !

Sort le capitaine.



ROSENCRANTZ
Vous plaît-il de repartir, monseigneur ?

HAMLET

— Je suis à vous dans un instant. Marchez un peu en avant.

Sortent Rosencrantz et Guildenstern.

— Comme toutes les circonstances récriminent contre moi ! — Comme elles éperonnent ma vengeance rétive ! Qu’est-ce que l’homme, — si le bien suprême, l’aubaine de sa vie — est uniquement de dormir et de manger ?… Une bête, rien de plus. — Certes celui qui nous a faits avec cette vaste intelligence, — avec ce regard dans le passé et dans l’avenir, ne nous a pas donné — cette capacité, cette raison divine — pour qu’elles moisissent en nous inactives. Eh bien, est-ce l’effet — d’un oubli bestial ou d’un scrupule poltron — qui me fait réfléchir trop précisément aux conséquences, — réflexion qui, mise en quatre, contient un quart de sagesse — et trois quarts de lâcheté ?… je ne sais pas — pourquoi j’en suis encore à me dire : « Ceci est à faire » ; — puisque j’ai motif, volonté, force et moyen — de le faire. Des exemples, gros comme la terre, m’exhortent : — témoin cette armée aux masses imposantes, — conduite par un prince délicat et adolescent, — dont le courage, enflé d’une ambition divine, — fait la grimace à l’invisible événement,— et qui expose une existence mortelle et fragile — à tout ce que peuvent oser la fortune, la mort et le danger, — pour une coquille d’œuf !… Pour être vraiment grand, — il faut ne pas s’émouvoir sans de grands motifs — mais il faut aussi trouver grandement une querelle dans un brin de paille, — quand l’honneur est en jeu. Que suis-je donc moi — qui ai l’assassinat d’un père, le déshonneur d’une mère — pour exciter ma raison et mon sang, — et qui laisse tout dormir ? Tandis qu’à ma honte je vois — vingt mille hommes marcher à une mort imminente, — et pour une fantaisie, pour une gloriole, — aller au sépulcre comme au lit ; se battant pour un champ — où il leur est impossible de se mesurer tous, — et qui est une tombe trop étroite — pour couvrir les tués ! Oh ! que désormais — mes pensées soient sanglantes pour n’être pas dignes du néant !

Il sort.



Scène XVI

[La salle d’armes dans le château.]

Entrent la Reine et Horatio.


LA REINE

— Je ne veux pas lui parler.


HORATIO

— Elle est exigeante ; pour sûr, elle divague ; — elle est dans un état à faire pitié.


LA REINE

Que veut-elle ?


HORATIO

— Elle parle beaucoup de son père ; elle dit qu’elle sait — qu’il n’y a que fourberies en ce monde ; elle soupire et se bat la poitrine ; — elle frappe du pied avec rage pour un fétu ; elle dit des choses vagues — qui n’ont de sens qu’à moitié. Son langage ne signifie rien, — et cependant, dans son incohérence, il fait — réfléchir ceux qui l’écoutent. On en cherche la suite, — et on en relie par la pensée les mots décousus. — Les clignements d’yeux, les hochements de tête, les gestes qui l’accompagnent, — feraient croire vraiment qu’il y a là une pensée — bien sinistre, quoique non arrêtée.


LA REINE

— Il serait bon de lui parler ; car elle pourrait semer — de dangereuses conjectures dans les esprits malveillants. Qu’elle entre.

Sort Horatio.

— Telle est la vraie nature du péché ! À mon âme malade — la moindre niaiserie semble le prologue d’un grand malheur. — Le crime est si plein de maladroite méfiance, — qu’il se divulgue lui-même par crainte d’être divulgué. —


Horatio rentre avec Ophélia.



OPHÉLIA

Où est la belle majesté du Danemark ?


LA REINE

Qu’y a-t-il, Ophélia ?


OPHÉLIA, chantant

Comment puis-je reconnaître votre amoureux
D’un autre ?
À son chapeau de coquillages, à son bâton,
À ses sandales.


LA REINE

Hélas ! dame bien-aimée, que signifie cette chanson ?


OPHÉLIA

Vous dites ? Eh bien ! attention, je vous prie !

Elle chante.

Il est mort et parti, madame,
Il est mort et parti.
À sa tête une motte de gazon vert,
À ses talons une pierre.

Oh ! oh !

Elle sanglote.



LA REINE

Mais voyons, Ophélia !


OPHÉLIA

Attention, je vous prie !

Elle chante.

Son linceul blanc comme la neige des monts…


Entre le Roi.



LA REINE, au roi

Hélas ! regardez, seigneur.


OPHELIA, continuant

Est tout garni de suaves fleurs.
Il est allé au tombeau sans recevoir l’averse
Des larmes de l’amour.


LE ROI

Comment allez-vous, jolie dame ?


OPHÉLIA

Bien. Dieu vous récompense ! On dit que la chouette a été jadis la fille d’un boulanger (21). Seigneur, nous savons ce que nous sommes, mais nous ne savons pas ce que nous pouvons être. Que Dieu soit à votre table !


LE ROI

Quelque allusion à son père !


OPHÉLIA

Ne parlons plus de cela, je vous prie ; mais quand on vous demandera ce que cela signifie, répondez :

Bonjour ! c’est la Saint-Valentin (22).
Tous sont levés de grand matin.
Me voici, vierge, à votre fenêtre,
Pour être votre Valentine.

Alors, il se leva et mit ses habits,
Et ouvrit la porte de sa chambre ;
Et vierge, elle y entra, et puis oncques vierge
Elle n’en sortit.


LE ROI
Jolie Ophélia !

OPHÉLIA

En vérité, je finirai sans blasphème.

Par Jésus ! par sainte Charité !
Au secours ! ah ! fi ! quelle honte !
Tous les jeunes gens font ça, quand ils en viennent là.
Par Priape, ils sont à blâmer !

Avant de me chiffonner, dit-elle,
Vous me promîtes de m’épouser.

Et la réponse :

C’est ce que j’aurais fait, par ce soleil là-bas,
Si tu n’étais venue dans mon lit.


LE ROI

Depuis combien de temps est-elle ainsi ?


OPHÉLIA

J’espère que tout ira bien. Il faut avoir de la patience : mais je ne puis m’empêcher de pleurer, en pensant qu’ils l’ont mis dans une froide terre. Mon frère le saura, et sur ce, je vous remercie de votre bon conseil. Allons, mon coche ! Bonne nuit, mes dames ; bonne nuit, mes douces dames ; bonne nuit, bonne nuit.

Elle sort.



LE ROI, à Horatio

— Suivez-la de près ; veillez bien sur elle, je vous prie.

Horatio sort.

— Oh ! c’est le poison d’une profonde douleur ; il jaillit — tout entier de la mort de son père. Et maintenant voyez ! — Ô Gertrude, Gertrude, — quand les malheurs arrivent, ils ne viennent pas en éclaireurs solitaires, — mais en bataillons. D’abord c’était le meurtre de son père, — puis, le départ de votre fils, auteur par sa propre violence — de son juste exil. Maintenant, voici le peuple boueux — qui s’ameute, plein de pensées et de rumeurs dangereuses, — à propos de la mort du bon Polonius. — Nous avons étourdiment agi en l’enterrant secrètement… Puis, voici la pauvre Ophélia — séparée d’elle-même et de ce noble jugement — sans lequel nous sommes des effigies, ou de simples bêtes. — Enfin, ce qui est aussi gros de troubles que tout le reste, — voici son frère, secrètement revenu de France, — qui se repaît de sa stupeur, s’enferme dans des nuages, — et trouve partout des êtres bourdonnants qui lui empoisonnent l’oreille — des récits envenimés de la mort de son père, — où leur misérable argumentation n’hésite pas, — pour ses besoins, à nous accuser — d’oreille en oreille. Ô ma chère Gertrude, tout cela — tombe sur moi comme une mitraille meurtrière, — et me donne mille morts superflues.

Bruit derrière le théâtre.



LA REINE

Dieu ! quel est ce bruit ?


Entre un gentilhomme.



LE ROI

Holà ! quelqu’un ! — Où sont mes Suisses ? Qu’ils gardent la porte. — De quoi s’agit-il ?


LE GENTILHOMME
Sauvez-vous, monsieur. — L’Océan, franchissant ses limites, — ne dévore pas la plaine avec une rapidité plus impitoyable — que le jeune Laertes, porté sur le flot de l’émeute, — ne renverse vos officiers. La populace l’acclame, seigneur ; — et comme si le monde ne faisait que commencer, — comme si l’Antiquité qui ratifie tous les titres, la coutume — qui les soutient, étaient oubliées et inconnues, — elle crie : À nous de choisir ! Laertes sera roi ! — Les chapeaux, les mains, les voix applaudissent jusqu’aux nuages — à ce cri : Laertes sera roi ! Laertes roi !

LA REINE

— Avec quelle joie ils jappent sur une piste menteuse ! — Oh ! vous faites fausse route, infidèles chiens danois.


LE ROI

— Les portes sont enfoncées !

Bruit derrière le théâtre.
Entre Laertes, suivi d’une foule de Danois.



LAERTES

— Où est ce roi ?… Messieurs, tenez-vous tous dehors.


LES DANOIS

— Non, entrons.


LAERTES

Je vous en prie, laissez-moi faire.


LES DANOIS

— Oui ! oui !

Ils se retirent dehors.



LAERTES

— Je vous remercie… Gardez la porte… Ô toi, roi vil, — rends-moi mon père.


LA REINE

Du calme, mon bon Laertes !


LAERTES

— Chaque goutte de sang qui se calme en moi me proclame bâtard, — crie à mon père : — Cocu ! et marque du mot : Prostituée ! — le front chaste et immaculé — de ma vertueuse mère.


LE ROI
Par quel motif, Laertes, — ta rébellion prend-elle ces airs de géants ? — Lâchez-le, Gertrude ; ne craignez rien pour notre personne : — une telle divinité fait la haie autour d’un roi — que la trahison ne fait qu’entrevoir ses projets — et reste impuissante… Dis-moi, Laertes, — pourquoi tu es si furieux. Lâchez-le, Gertrude ; — parle, l’ami !

LAERTES

Où est mon père ?


LE ROI

Mort.


LA REINE

Mais pas par la faute du roi.


LE ROI

— Laissez-le faire toutes ses questions.


LAERTES

Comment se fait-il qu’il soit mort ? Je ne veux pas qu’on jongle avec moi ! — Aux enfers, l’allégeance ! au plus noir démon, la foi jurée ! — Conscience, religion, au fond de l’abîme ! — J’ose la damnation… Je suis résolu — à sacrifier ma vie dans les deux mondes ; — advienne que pourra ! je ne veux qu’une chose, venger — jusqu’au bout mon père.


LE ROI

Qui donc vous arrêtera ?


LAERTES

— Ma volonté, non celle du monde entier. — Quant à mes moyens, je les ménagerai si bien — que j’irai loin avec peu.


LE ROI

Bon Laertes, — parce que vous désirez savoir la vérité — sur la mort de votre cher père, est-il écrit dans votre vengeance — que vous ruinerez par un coup suprême amis et ennemis, — ceux qui perdent et ceux qui gagnent à cette mort ?


LAERTES

— Je n’en veux qu’à ses ennemis.


LE ROI

Eh bien ! voulez-vous les connaître ?


LAERTES

— Quant à ses bons amis, je les recevrai à bras tout grands ouverts ; — et, comme le pélican qui s’arrache la vie pour ses petits, — je les nourrirai de mon sang.


LE ROI

Ah ! — voilà que vous parlez — comme un bon enfant, comme un vrai gentilhomme. — Que je suis innocent de la mort de votre père — et que j’en éprouve une douleur bien profonde, — c’est ce qui apparaîtra à votre raison aussi clairement — que le jour à vos yeux.


LES DANOIS, derrière le théâtre

Laissez-la entrer.


LAERTES

Qu’y a-t-il ? quel est ce bruit ?

Entre Ophélia, bizarrement coiffée de fleurs et de brins de paille.

— Ô incendie, dessèche ma cervelle ! Larmes sept fois salées, — brûlez mes yeux jusqu’à les rendre insensibles et impuissants ! — Par le ciel, ta folie sera payée si cher que le poids — de la vengeance retournera le fléau. Ô rose de mai ! — chère fille, bonne sœur, suave Ophélia ! — Ô cieux ! est-il possible que la raison d’une jeune fille — soit aussi mortelle que la vie d’un vieillard ? — Sa nature se volatilise, et, devenue subtile, — elle envoie les plus précieuses émanations de son essence — vers l’être aimé.


OPHÉLIA, chantant

Ils l’ont porté tête nue sur la civière.
Hey no nonny ! nonny hey nonny !
Et sur son tombeau il a plu bien des larmes.

Adieu, mon tourtereau !


LAERTES

— Tu aurais ta raison et tu me prêcherais la vengeance, — que je serais moins ému. —


OPHÉLIA

Il faut que vous chantiez :

À bas ! à bas ! jetez-le à bas !

Oh ! comme ce refrain est à propos. Il s’agit de l’intendant perfide qui a volé la fille de son maître.


LAERTES

Ces riens-là en disent plus que bien des choses.


OPHÉLIA, à Laertes

Voici du romarin ; c’est comme souvenir (23) : de grâce, amour, souvenez-vous ; et voici des pensées, en guise de pensées.


LAERTES

Leçon donnée par la folie ! Les pensées et les souvenirs réunis.


OPHÉLIA, au roi

Voici pour vous du fenouil (24) et des colombines (25).

À la reine.

Voilà de la rue (26) pour vous, et en voici un peu pour moi ; nous pouvons bien l’appeler religieusement herbe de grâce, mais elle doit avoir à votre main un autre sens qu’à la mienne… Voici une pâquerette (27). Je vous aurais bien donné des violettes, mais elles se sont toutes fanées, quand mon père est mort… On dit qu’il a fait une bonne fin.

Elle chante.

Car le bon cher Robin est toute ma joie (28).


LAERTES

Mélancolie, affliction, frénésie, enfer même, — elle donne à tout je ne sais quel charme et quelle grâce.


OPHÉLIA, chantant

Et ne reviendra-t-il pas ?
Et ne reviendra-t-il pas ?
Non ! non ! il est mort.
Va à ton lit de mort.
Il ne reviendra jamais.

Sa barbe était blanche comme neige,
Toute blonde était sa tête.
Il est parti ! il est parti !
Et nous perdons nos cris.
Dieu ait pitié de mon âme (29) !

Et de toutes les âmes chrétiennes ! Je prie Dieu. Dieu soit avec vous !

Sort Ophélia.



LAERTES

Voyez-vous ceci, ô Dieu ?


LE ROI

— Laertes, il faut que je raisonne avec votre douleur ; — sinon, c’est un droit que vous me refusez. Retirons-nous un moment ; — faites choix de vos amis les plus sages ; ils nous entendront et jugeront entre vous et moi. — Si directement ou indirectement — ils nous trouvent compromis, nous vous abandonnerons — notre couronne, notre vie et tout ce que nous appelons nôtre, — en réparation. Sinon, — résignez-vous à nous accorder votre patience ; — et nous travaillerons d’accord avec votre ressentiment, — pour lui donner une juste satisfaction.


LAERTES

Soit ! — L’étrange mort de mon père, ses mystérieuses funérailles, — où tout a manqué : trophée, panoplie, écusson au-dessus du corps, — rite nobiliaire, apparat de rigueur, — me crient comme une voix que le ciel ferait entendre à la terre, — que je dois faire une enquête.


LE ROI

Faites-la, — et que la grande hache tombe là où est le crime ! — Venez avec moi, je vous prie.

Ils sortent.



Scène XVII

[Une chambre chez Horatio.]

Entrent Horatio et un serviteur.


HORATIO

— Qui sont ceux qui voudraient me parler ?


LE SERVITEUR

Des matelots, monsieur ; — ils disent qu’ils ont des lettres pour vous.


HORATIO

Qu’ils entrent !

Sort le serviteur.

— J’ignore de quelle partie du monde — ce salut peut me venir, si ce n’est du seigneur Hamlet. —


Entrent les matelots.



PREMIER MATELOT

Dieu vous bénisse, seigneur !


HORATIO

Qu’il te bénisse aussi !


PREMIER MATELOT

Il le fera, monsieur, si ça lui plaît. Voici une lettre pour vous, monsieur ; elle est de l’ambassadeur qui s’était embarqué pour l’Angleterre ; si toutefois votre nom est Horatio, ainsi qu’on me l’a fait savoir.


HORATIO, lisant

« Horatio, quand tu auras parcouru ces lignes, donne à ces gens les moyens d’arriver jusqu’au roi : ils ont des lettres pour lui. À peine étions-nous vieux de deux jours en mer, qu’un pirate, armé en guerre, nous a donné la chasse. Voyant que nous étions moins bons voiliers que lui, nous avons déployé la hardiesse du désespoir. Le grappin a été jeté et je suis monté à l’abordage ; tout à coup leur navire s’est dégagé du nôtre, et seul, ainsi, je suis resté leur prisonnier. Ils ont agi avec moi en bandits miséricordieux, mais ils savaient ce qu’ils faisaient : je suis destiné à leur être d’un bon rapport. Fais parvenir au roi les lettres que je lui envoie, et viens me rejoindre aussi vite que si tu fuyais la mort. J’ai à te dire à l’oreille des paroles qui te rendront muet ; pourtant elles seront encore trop faibles pour le calibre de la vérité. Ces braves gens te conduiront où je suis. Rosencrantz et Guildenstern continuent leur route vers l’Angleterre. J’ai beaucoup à te parler sur leur compte. Adieu ! Celui que tu sais être à toi,

Hamlet. »

— Venez, je vais vous donner le moyen de remettre ces lettres, — et dépêchez-vous, pour que vous puissiez me conduire plus vite — vers celui de qui vous les tenez.

Ils sortent.



Scène XVIII

[Dans le château.]

Entrent le Roi et Laertes.


LE ROI
— Maintenant il faut que votre conscience scelle mon acquittement, — et que vous m’inscriviez dans votre cœur comme ami, — puisque vous savez par des renseignements certains — que celui qui a tué votre noble père — en voulait à ma vie.

LAERTES

Cela paraît évident. Mais dites-moi — pourquoi vous n’avez pas fait de poursuite contre des actes — d’une nature si criminelle et si grave, — ainsi que votre sûreté, votre sagesse, tout enfin — devait vous y exciter ?


LE ROI

Oh ! pour deux raisons spéciales — qui peut-être vous sembleront peu valides, — mais qui pour moi sont fortes. La reine, sa mère, — ne vit presque que par ses yeux ; et quant à moi, — est-ce une vertu ? est-ce une calamité ? — elle est tellement liée à ma vie et à mon âme — que comme l’astre qui ne peut se mouvoir que dans sa sphère, — je ne puis me mouvoir que par elle. L’autre motif — pour lequel j’ai évité une enquête publique, — c’est la grande affection que le peuple lui porte. — Celui-ci plongerait toutes les fautes d’Hamlet dans son amour, — et comme la source qui change le bois en pierre, — ferait de ses chaînes des reliques. Si bien que mes flèches, — faites d’un bois trop léger pour un vent si violent, — retourneraient vers mon arc — au lieu d’atteindre le but.


LAERTES

J’ai perdu un noble père ; — ma sœur est réduite à un état désespéré, — elle dont le mérite, si je puis louer ce qui n’est plus, — se porterait à la face du siècle entier le champion — de son incomparable perfection. — Ah ! je serai vengé !


LE ROI

— Ne troublez pas vos sommeils pour cela. Ne nous croyez pas — d’une étoffe si flasque et si épaisse — que nous puissions nous laisser tirer la barbe par le danger — et regarder cela comme un passe-temps. Vous en saurez bientôt davantage. — J’aimais votre père, et nous nous aimons nous-mêmes, — et cela, j’espère, peut vous faire imaginer…

Entre un messager.

— Qu’est-ce ? quelle nouvelle ? —


LE MESSAGER

Monseigneur, des lettres d’Hamlet : — celle-ci pour votre majesté ; celle-là pour la reine.


LE ROI

D’Hamlet ! Qui les a apportées ?


LE MESSAGER

Des matelots, à ce qu’on dit, monseigneur : je ne les ai pas vus. Elles m’ont été transmises par Claudio qui les a reçues le premier.


LE ROI

— Laertes, vous allez les entendre. Laissez-nous.

Sort le messager.



LE ROI, lisant

« Haut et puissant seigneur, vous saurez que j’ai été déposé nu sur la terre de votre royaume. Demain je demanderai la faveur de voir votre royale personne, et alors, après avoir réclamé votre indulgence, je vous raconterai ce qui a occasionné mon retour soudain et plus étrange encore.

Hamlet. »

— Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce que tous les autres sont de retour ? — Ou est-ce une mystification, et n’y a-t-il rien de vrai ?


LAERTES

Reconnaissez-vous la main ?


LE ROI
— C’est l’écriture d’Hamlet. Nu ! — Et en post-scriptum, ici, il ajoute : Seul ! — Pouvez-vous m’expliquer cela ?

LAERTES

Je m’y perds, monseigneur. Mais qu’il vienne ! — Je sens se réchauffer mon cœur malade, — à l’idée de vivre et de lui dire en face : — Voilà ce que tu as fait !


LE ROI

S’il en est ainsi, Laertes… — comment peut-il en être ainsi ?… — comment peut-il en être autrement ?… laissez-vous mener par moi, voulez-vous ?


LAERTES

Oui, monseigneur, — pourvu que vous ne me meniez pas à faire la paix.


LE ROI

— Si fait, la paix avec toi-même. S’il est vrai qu’il soit de retour, — et que, reculant devant ce voyage, il soit résolu — à ne plus l’entreprendre, je le soumettrai — à une épreuve, maintenant mûre dans ma pensée, — à laquelle il ne peut manquer de succomber. — Sa mort ne fera pas murmurer un souffle de blâme, — et sa mère elle-même en absoudra la cause — et n’y verra qu’un accident.


LAERTES

Monseigneur, je me laisse mener ; — d’autant plus volontiers, si vous faites en sorte — que je sois l’instrument.


LE ROI

Voilà qui tombe bien. — Depuis votre voyage, on vous a beaucoup vanté, — et cela en présence d’Hamlet, pour un talent — où vous brillez, dit-on : toutes vos qualités — réunies ont arraché de lui moins de jalousie — que celle-là seule qui, à mon avis, — est de l’ordre le plus insignifiant.


LAERTES
Quelle est cette qualité, monseigneur !

LE ROI

Un simple ruban au chapeau de la jeunesse, — mais nécessaire pourtant ; car une — parure légère et frivole ne sied pas moins à la jeunesse — qu’à l’âge mûr les sombres fourrures — qui sauvegardent la santé et la gravité. Il y a quelque deux mois, — se trouvait ici un gentilhomme de Normandie ; — j’ai vu moi-même les Français, j’ai servi contre eux, — et je sais qu’ils montent bien à cheval,… mais celui-ci — était un cavalier magique : il prenait racine en selle, — et il faisait exécuter à son cheval des choses si merveilleuses — qu’il semblait faire corps et se confondre à moitié — avec la noble bête ; il dépassait tellement mes idées, — que tout ce que je pouvais imaginer d’exercices et de tours d’adresse, — était au-dessous de ce qu’il faisait.


LAERTES

Un Normand, dites-vous ?


LE ROI

— Un Normand.


LAERTES

Sur ma vie, c’est Lamond.


LE ROI

Lui-même.


LAERTES

— Je le connais bien : vraiment, il est le joyau, — la perle de son pays.


LE ROI

C’est lui qui vous rendait hommage, — il vous déclarait maître dans la pratique de l’art de la défense, — à l’épée spécialement ; — il s’écriait que ce serait un vrai miracle — si quelqu’un vous pouvait tenir tête. Il jurait — que les escrimeurs de son pays n’auraient ni élan, ni parade, ni coup d’œil, — si vous étiez leur adversaire. Ces propos, mon cher, — avaient tellement envenimé la jalousie d’Hamlet — qu’il ne faisait que désirer et demander — votre prompt retour, pour faire assaut avec vous. — Eh bien ! en tirant parti de ceci…


LAERTES

Quel parti, monseigneur ?


LE ROI

— Laertes, votre père vous était-il cher ? — ou n’êtes-vous que la douleur en effigie, — un visage sans cœur ?


LAERTES

Pourquoi me demandez-vous cela ?


LE ROI

— Ce n’est pas que je pense que vous n’aimiez pas votre père ; — mais je sais que l’amour procède du temps, — et j’ai vu, par les exemples de l’expérience, — que le temps amoindrit l’étincelle et la chaleur. — Il y a à la flamme même de l’amour — une sorte de mèche, de lumignon, qui finit par s’éteindre. — Rien ne garde à jamais la même perfection. — La perfection, poussée à l’excès, — meurt de pléthore. Ce que nous voulons faire, — faisons-le quand nous le voulons, car la volonté change ; — elle a autant de défaillances et d’entraves — qu’il y a de langues, de bras, d’accidents ; — et alors le devoir à faire n’est plus qu’un soupir épuisant, — qui fait du mal à exhaler… Mais allons au vif de l’ulcère : — Hamlet revient. Qu’êtes-vous prêt à entreprendre — pour vous montrer le fils de votre père en action — plus qu’en paroles ?


LAERTES

À lui couper la gorge à l’église.


LE ROI

— Il n’est pas, en effet, de sanctuaire pour le meurtre ; — il n’y a pas de barrière pour la vengeance. — Eh bien ! mon bon Laertes, — faites ceci : tenez-vous renfermé dans votre chambre. — Hamlet, en revenant, apprendra que vous êtes de retour. — Nous lui enverrons des gens qui vanteront votre supériorité — et mettront un double vernis à la renommée — que ce Français vous a faite ; enfin, nous vous mettrons face à face, — et nous ferons des paris sur vos têtes. Lui, qui est confiant, — très-généreux et dénué de tout calcul, — n’examinera pas les fleurets : vous pourrez donc aisément, — avec un peu de prestesse, choisir — une épée non mouchetée, et, par une passe à vous connue, — venger sur lui votre père.


LAERTES

Je ferai cela. — Et, dans ce dessein, j’empoisonnerai mon épée. — J’ai acheté à un charlatan une drogue — si meurtrière que, pour peu qu’on y trempe un couteau, — une fois que le sang a coulé, le cataplasme le plus rare, — composé de tous les simples qui ont quelque vertu — sous la lune, ne pourrait pas sauver de la mort l’être — le plus légèrement égratigné. Je tremperai ma pointe — dans ce poison ; et pour peu que je l’écorche, — c’est la mort.


LE ROI

Réfléchissons-y encore ; — pesons bien, et quant au temps et quant aux moyens, ce qui peut — nous mener à nos fins. Si ce coup devait manquer, — et qu’une mauvaise exécution laissât voir notre dessein, — mieux vaudrait n’avoir rien tenté. Il faut donc — que nous ayons un projet de rechange qui puisse servir — au cas où le premier ferait long feu. Doucement ! Voyons ! — Nous établirons un pari solennel sur les coups portés : — j’y suis ! — quand l’exercice vous aura échauffés et altérés, — et dans ce but vous ferez vos attaques les plus violentes, — il demandera à boire, j’aurai préparé — un calice tout exprès : une gorgée seulement, et, — si, par hasard, il a échappé à votre lame empoisonnée, notre but est encore atteint. Mais silence ! quel est ce bruit ?

Entre la Reine.

— Qu’est-ce donc, ma douce reine ?


LA REINE

— Un malheur marche sur les talons d’un autre, — tant ils se suivent de près : votre sœur est noyée, Laertes.


LAERTES

Noyée ! Oh ! où donc ?


LA REINE

Au bord du ruisseau croît un saule — qui mire ses feuilles grises dans la glace du courant. — Avec ce feuillage elle avait fait une fantasque guirlande, — de renoncules, d’orties, de marguerites et de ces longues fleurs pourpres, — que les bergers licencieux nomment d’un nom plus grossier (30), mais que nos froides vierges appellent doigts d’hommes morts. — Alors comme elle grimpait pour suspendre sa sauvage couronne — aux rameaux inclinés, une branche envieuse s’est cassée, — et tous ses trophées champêtres sont, comme elle, — tombés dans le ruisseau en pleurs. Ses vêtements se sont étalés — et l’ont soutenue un moment, nouvelle sirène, — pendant qu’elle chantait des bribes de vieilles chansons, — comme insensible à sa propre détresse, — ou comme une créature naturellement formée — pour cet élément. Mais cela n’a pu durer longtemps ; ses vêtements, alourdis par ce qu’ils avaient bu, — ont entraîné la pauvre malheureuse de son chant mélodieux — à une mort fangeuse.


LAERTES

Hélas ! elle est donc noyée ?


LA REINE
— Noyée, noyée.

LAERTES

— Tu n’as déjà que trop d’eau, pauvre Ophélia ; — je retiendrai donc mes larmes… Et pourtant,

Il sanglote.

— c’est un tic chez nous : la nature garde ses habitudes, — quoi qu’en dise la honte. Quand ces pleurs auront coulé, — plus de femmelette en moi ! Adieu, Monseigneur ; — j’ai des paroles de feu qui flamboieraient, — si cette folle douleur ne les noyait pas.

Il sort.

LE ROI

Suivons-le, Gertrude : — quelle peine j’ai eue à calmer sa rage ! — je crains bien que ceci ne lui donne un nouvel élan. — Suivons-le donc. —

Ils sortent.



Scène XIX

[Un cimetière.]

Entrent deux paysans, avec des bêches.


PREMIER PAYSAN

Doit-elle être ensevelie en sépulture chrétienne, celle qui volontairement devance l’heure de son salut ?


DEUXIÈME PAYSAN

Je te dis que oui. Donc creuse sa tombe sur-le-champ. Le coroner a tenu enquête sur elle, et conclu à la sépulture chrétienne.


PREMIER PAYSAN

Comment est-ce possible, à moins qu’elle ne soit noyée à son corps défendant ?


DEUXIÈME PAYSAN
Eh bien ! la chose a été jugée ainsi.

PREMIER PAYSAN

Il est évident qu’elle est morte se offendendo, cela ne peut être autrement. Ici est le point de droit : si je me noie de propos délibéré, cela dénote un acte, et un acte a trois branches : le mouvement, l’action et l’exécution : argò, elle s’est noyée de propos délibéré.


DEUXIÈME PAYSAN

Certainement ; mais écoutez-moi, bonhomme piocheur.


PREMIER PAYSAN

Permets. Ici est l’eau : bon ; ici se tient l’homme : bon. Si l’homme va à l’eau et se noie, c’est, en dépit de tout, parce qu’il y est allé : remarque bien ça. Mais si l’eau vient à l’homme et le noie, ce n’est pas lui qui se noie : argò, celui qui n’est pas coupable de sa mort, n’abrége pas sa vie (31).


DEUXIÈME PAYSAN

Mais est-ce la loi ?


PREMIER PAYSAN

Oui, pardieu, ça l’est : la loi sur l’enquête du coroner.


DEUXIÈME PAYSAN

Veux-tu avoir la vérité sur ceci ? Si la morte n’avait pas été une femme de qualité, elle n’aurait pas été ensevelie en sépulture chrétienne.


PREMIER PAYSAN

Oui, tu l’as dit : et c’est tant pis pour les grands qu’ils soient encouragés en ce monde à se noyer ou à se pendre, plus que leurs frères chrétiens. Allons, ma bêche ! il n’y a de vieux gentilshommes que les jardiniers, les terrassiers et les fossoyeurs : ils continuent le métier d’Adam.


DEUXIÈME PAYSAN

Adam était-il gentilhomme (32) ?


PREMIER PAYSAN
Il est le premier qui ait jamais porté des armes.

DEUXIÈME PAYSAN

Comment ! il n’en avait pas.


PREMIER PAYSAN

Quoi ! es-tu païen ? Comment comprends-tu l’Écriture ? L’Écriture dit : Adam bêchait ; pouvait-il bêcher sans armes ? Je vais te poser une autre question ; si tu ne réponds pas péremptoirement, confesse-toi…


DEUXIÈME PAYSAN

Va toujours.


PREMIER PAYSAN

Quel est celui qui bâtit plus solidement que le maçon, le constructeur de navires et le charpentier ?


DEUXIÈME PAYSAN

Le faiseur de potences ; car cette construction-là survit à des milliers d’occupants.


PREMIER PAYSAN

Ton esprit me plaît, ma foi ! La potence fait bien. Mais comment fait-elle bien ? Elle fait bien pour ceux qui font mal : or tu fais mal de dire que la potence est plus solidement bâtie que l’Église ; argò, la potence ferait bien ton affaire. Cherche encore : allons.


DEUXIÈME PAYSAN

Qui bâtit plus solidement qu’un maçon, un constructeur de navires ou un charpentier ?


PREMIER PAYSAN

Oui, dis-le-moi, et tu peux débâter.


DEUXIÈME PAYSAN

Parbleu ! je peux te le dire à présent.


PREMIER PAYSAN

Voyons.


DEUXIÈME PAYSAN

Par la messe ! je ne peux pas.

Entrent Hamlet et Horatio, à distance.



PREMIER PAYSAN

Ne houspille pas ta cervelle plus longtemps ; car l’âne rétif ne hâte point le pas sous les coups. Et la prochaine fois qu’on te fera cette question, réponds : C’est un fossoyeur. Les maisons qu’il bâtit durent jusqu’au jugement dernier. Allons ! va chez Vaughan me chercher une chopine de liqueur.

Sort le deuxième paysan.
Il chante en bêchant.

Dans ma jeunesse, quand j’aimais, quand j’aimais,
Il me semblait qu’il était bien doux,
Oh ! bien doux d’abréger le temps : ah ! pour mon usage
Il me semblait, oh ! que rien n’était trop bon (33).


HAMLET

Ce gaillard-là n’a donc pas le sentiment de ce qu’il fait ? Il chante en creusant une fosse.


HORATIO

L’habitude lui a fait de cela un exercice aisé.


HAMLET

C’est juste : la main qui travaille peu a le tact plus délicat.


PREMIER PAYSAN

Mais l’âge, venu à pas furtifs,
M’a empoigné dans sa griffe,
Et embarqué sous terre,
En dépit de mes goûts.

Il fait sauter un crâne.

HAMLET

Ce crâne contenait une langue et pouvait chanter jadis. Comme ce drôle le heurte à terre ! comme si c’était la mâchoire de Caïn, qui fit le premier meurtre ! Ce que cet âne écrase ainsi était peut-être la caboche d’un homme d’État qui croyait pouvoir circonvenir Dieu : pourquoi pas ?


HORATIO

C’est possible, monseigneur.


HAMLET

Ou celle d’un courtisan qui savait dire : Bonjour, doux seigneur ! Comment vas-tu, bon seigneur ? Peut-être celle de monseigneur un tel qui vantait le cheval de monseigneur un tel, quand il prétendait l’obtenir : pourquoi pas ?


HORATIO

Sans doute, monseigneur.


HAMLET

Oui, vraiment ! et maintenant cette tête est à milady Vermine : elle n’a plus de lèvres, et la bêche d’un fossoyeur lui brise la mâchoire. Révolution bien édifiante pour nous, si nous savions l’observer ! Ces os n’ont-ils tant coûté à nourrir que pour servir un jour de jeu de quilles ? Les miens me font mal rien que d’y penser.


PREMIER PAYSAN

Une pioche et une bêche, une bêche !
Et un linceul pour drap,
Puis, hélas ! un trou à faire dans la boue,
C’est tout ce qu’il faut pour un tel hôte !

Il jette un autre crâne.

HAMLET

En voici un autre ! Qui sait si ce n’est pas le crâne d’un homme de loi ? Où sont donc maintenant ses distinctions, ses subtilités, ses arguties, ses clauses, ses finesses ? Pourquoi souffre-t-il que ce grossier manant lui cogne la tête avec sa sale pelle, et ne lui intente-t-il pas une action pour voie de fait ? Humph ! ce gaillard-là pouvait être en son temps un grand acquéreur de terres, avec ses hypothèques, ses reconnaissances, ses amendes, ses doubles garanties, ses recouvrements. Est-ce donc pour lui l’amende de ses amendes et le recouvrement de ses recouvrements que d’avoir sa belle caboche pleine de belle boue ? Est-ce que toutes ses acquisitions, ses garanties, toutes doubles qu’elles sont, ne lui garantiront rien de plus qu’une place longue et large comme deux grimoires ? C’est à peine si ses seuls titres de propriété tiendraient dans ce coffre ; faut-il que le propriétaire lui-même n’en ait pas davantage ? Ha !


HORATIO

Pas une ligne de plus, monseigneur.


HAMLET

Est-ce que le parchemin n’est pas fait de peau de mouton ?


HORATIO

Si, monseigneur, et de peau de veau aussi.


HAMLET

Ce sont des moutons et des veaux, ceux qui recherchent une assurance sur un titre pareil… Je vais parler à ce garçon-là. Qui occupe cette fosse, drôle ?


PREMIER PAYSAN

Moi, monsieur.

Hélas ! un trou à faire dans la boue,
C’est tout ce qu’il faut pour un tel hôte.


HAMLET

Vraiment, je crois que tu l’occupes, en ce sens que tu es dedans.


PREMIER PAYSAN

Vous êtes dehors, et aussi vous ne l’occupez pas ; pour ma part, je ne suis pas dedans, et cependant je l’occupe.


HAMLET

Tu veux me mettre dedans en me disant que tu l’occupes. Cette fosse n’est pas faite pour un vivant, mais pour un mort. Tu vois ! tu veux me mettre dedans.


PREMIER PAYSAN

Démenti pour démenti. Vous voulez me mettre dedans en me disant que je suis dedans.


HAMLET

Pour quel homme creuses-tu ici ?


PREMIER PAYSAN

Ce n’est pas pour un homme.


HAMLET

Pour quelle femme alors ?


PREMIER PAYSAN

Ce n’est ni pour un homme ni pour une femme.


HAMLET

Qui va-t-on enterrer là ?


PREMIER PAYSAN

Une créature qui était une femme, monsieur, mais, que son âme soit en paix ! elle est morte.


HAMLET

Comme ce maraud est rigoureux ! Il faut lui parler la carte à la main : sans cela, la moindre équivoque nous perd. Par le ciel, Horatio, voilà trois ans que j’en fais la remarque : le siècle devient singulièrement pointu, et l’orteil du paysan touche de si près le talon de l’homme de cour qu’il l’écorche… Combien de temps as-tu été fossoyeur ?


PREMIER PAYSAN

Je me suis mis au métier, le jour, fameux entre tous les jours, où feu notre roi Hamlet vainquit Fortinbras.


HAMLET

Combien y a-t-il de cela ?


PREMIER PAYSAN

Ne pouvez-vous pas le dire ? Il n’est pas d’imbécile qui ne le puisse. C’était le jour même où est né le jeune Hamlet, celui qui est fou, et qui a été envoyé en Angleterre.


HAMLET

Oui-dà, et pourquoi a-t-il été envoyé en Angleterre ?


PREMIER PAYSAN

Eh bien ! parce qu’il était fou, il retrouvera sa raison là-bas ; ou, s’il ne la retrouve pas, il n’y aura pas grand mal.


HAMLET

Pourquoi ?


PREMIER PAYSAN

Ça ne se verra pas : là-bas tous les hommes sont aussi fous que lui.


HAMLET

Comment est-il devenu fou ?


PREMIER PAYSAN

Très-étrangement, à ce qu’on dit.


HAMLET

Comment cela ?


PREMIER PAYSAN

Eh bien ! en perdant la raison.


HAMLET

Sous l’empire de quelle cause ?


PREMIER PAYSAN

Tiens ! sous l’empire de notre roi, en Danemark. — J’ai été fossoyeur ici, enfant et homme, pendant trente ans.


HAMLET

Combien de temps un homme peut-il être en terre avant de pourrir ?


PREMIER PAYSAN

Ma foi ! s’il n’est pas pourri avant de mourir (et nous avons tous les jours des corps vérolés qui peuvent à peine supporter l’inhumation), il peut vous durer huit ou neuf ans. Un tanneur vous durera neuf ans.


HAMLET

Pourquoi lui plus qu’un autre ?


PREMIER PAYSAN

Ah ! sa peau est tellement tannée par le métier qu’il a fait, qu’elle ne prend pas l’eau avant longtemps : et vous savez que l’eau est le pire destructeur de votre putassier de corps mort. Tenez, voici un crâne : ce crâne-là a été en terre vingt-trois ans.


HAMLET

À qui était-il ?


PREMIER PAYSAN

À un extravagant fils de garce. À qui croyez-vous ?


HAMLET

Ma foi ! je ne sais pas.


PREMIER PAYSAN

Peste soit de l’enragé farceur ! Un jour il m’a versé un flacon de vin du Rhin sur la tête ! Ce même crâne, monsieur, était le crâne de Yorick, le bouffon du roi.


HAMLET, prenant le crâne

Celui-ci ?


PREMIER PAYSAN

Celui-là même.


HAMLET

Hélas ! pauvre Yorick !… Je l’ai connu, Horatio ! C’était un garçon d’une verve infinie, d’une fantaisie exquise : il m’a porté sur son dos mille fois. Et maintenant quelle horreur il cause à mon imagination ! Le cœur m’en lève. Ici pendaient ces lèvres que j’ai baisées, je ne sais combien de fois. Où sont vos plaisanteries maintenant ? vos escapades ? vos chansons ? et ces éclairs de gaieté qui faisaient rugir la table de rires ? Quoi ! plus un mot à présent pour vous moquer de votre propre grimace ? bouche close !… Allez maintenant trouver madame dans sa chambre, et dites-lui qu’elle a beau se mettre un pouce de fard, il faudra qu’elle en vienne à cette figure-là ! Faites-la bien rire avec ça… Je t’en prie, Horatio, dis-moi une chose.


HORATIO

Quoi, monseigneur ?


HAMLET

Crois-tu qu’Alexandre ait eu cette mine-là dans la terre ?


HORATIO

Oui, sans doute.


HAMLET

Et cette odeur-là ?… Pouah !

Il jette le crâne.



HORATIO

Oui, sans doute, monseigneur.


HAMLET

À quels vils usages nous pouvons être ravalés, Horatio ! Qui empêche l’imagination de suivre la noble poussière d’Alexandre jusqu’à la retrouver bouchant le trou d’un tonneau ?


HORATIO

Ce serait une recherche un peu forcée que celle-là.


HAMLET
Non, ma foi, pas le moins du monde : nous pourrions, sans nous égarer, suivre ses restes avec grande chance de les mener jusque-là. Par exemple, écoute : Alexandre est mort, Alexandre a été enterré, Alexandre est retourné en poussière ; la poussière, c’est de la terre : avec la terre, nous faisons de la glaise, et avec cette glaise, en laquelle Alexandre s’est enfin changé, qui empêche de fermer un baril de bière ?

L’impérial César, une fois mort et changé en boue,
Pourrait boucher un trou et arrêter le vent du dehors.
Oh ! que cette argile, qui a tenu le monde en effroi,
Serve à calfeutrer un mur et à repousser la rafale d’hiver !

Mais chut ! chut !… écartons-nous !… voici le roi. —


Entrent en procession des prêtres, etc. Le corps d’Ophélia. Laertes et les pleureuses suivent ; puis le Roi, la Reine et leur suite.



HAMLET, continuant

— La reine ! les courtisans ! De qui suivent-ils le convoi ? — Pourquoi ces rites tronqués ? Ceci annonce — que le corps qu’ils suivent a, d’une main désespérée, — attenté à sa propre vie. C’était quelqu’un de qualité. — Cachons-nous un moment, et observons.

Il se retire avec Horatio.

LAERTES

Quelle cérémonie reste-t-il encore ?


HAMLET, à part

C’est Laertes, — un bien noble jeune homme ; attention !


LAERTES

— Quelle cérémonie encore ?


PREMIER PRÊTRE

— Ses obsèques ont été célébrées avec toute la latitude — qui nous était permise. Sa mort était suspecte, — et, si un ordre souverain n’avait dominé la règle, — elle eût été placée dans une terre non bénite — jusqu’à la dernière trompette. Au lieu de prières charitables, — des tessons, des cailloux, des pierres eussent été jetés sur elle. — Et pourtant on lui a accordé les couronnes virginales, — l’ensevelissement des jeunes filles, et la translation — en terre sainte au son des cloches.


LAERTES
— N’y a-t-il plus rien à faire ?

PREMIER PRÊTRE

Plus rien à faire : — nous profanerions le service des morts — en chantant le grave requiem, en implorant pour elle le même repos — que pour les âmes parties en paix.


LAERTES

Mettez-la dans la terre ; — et puisse-t-il de sa belle chair immaculée — éclore des violettes (34) ! — Je te le dis, prêtre brutal, — ma sœur sera un ange officiant, — quand toi, tu hurleras dans l’abîme.


HAMLET

Quoi ! la belle Ophélia !

La Reine, jetant des fleurs sur le cadavre.

— Fleurs sur fleur ! Adieu ! — J’espérais te voir la femme — de mon Hamlet. Je comptais, douce fille, décorer ton lit nuptial — et non joncher ta tombe.


LAERTES

Oh ! qu’un triple malheur — tombe dix fois triplé sur la tête maudite de celui — dont la cruelle conduite t’a privée — de ta noble intelligence ! Retenez la terre un moment, — que je la prenne encore une fois dans mes bras.

Il saute dans la fosse.

— Maintenant entassez votre poussière sur le vivant et sur la morte, — jusqu’à ce que vous ayez fait de cette surface une montagne — qui dépasse le vieux Pélion ou la tête céleste — de l’Olympe azuré.


HAMLET, s’avançant

Quel est celui dont la douleur — montre une telle emphase ? dont le cri de désespoir — conjure les astres errants et les force à s’arrêter, — auditeurs blessés d’étonnement ? Me voici, moi, — Hamlet le Danois !

Il saute dans la fosse.



LAERTES, l’empoignant
Que le démon prenne ton âme !

HAMLET

Tu fais là une mauvaise prière. — Ôte tes doigts de ma gorge, je te prie. — Car, bien que je ne sois ni irascible ni violent, — j’ai cependant en moi quelque chose de dangereux — que tu feras sagement de craindre. À bas la main !


LE ROI

— Arrachez-les l’un à l’autre.


LA REINE

Hamlet ! Hamlet !


TOUS

— Messieurs !


HORATIO

Mon bon seigneur, calmez-vous.

Les assistants les séparent et ils sortent de la fosse.



HAMLET

— Oui, je veux lutter avec lui pour cette cause, — jusqu’à ce que mes paupières aient cessé de remuer.


LA REINE

— Ô mon fils, pour quelle cause ?


HAMLET

— J’aimais Ophélia. Quarante mille frères — ne pourraient pas, avec tous leurs amours réunis, — parfaire la somme du mien.

À Laertes.

Qu’es-tu prêt à faire pour elle ?


LE ROI

— Oh ! il est fou, Laertes.


LA REINE

Pour l’amour de Dieu, laissez-le dire !


HAMLET

— Morbleu ! — montre-moi ce que tu veux faire. — Veux-tu pleurer ? Veux-tu te battre ? Veux-tu jeûner ? Veux-tu te déchirer ? — Veux-tu avaler l’Issel ? manger un crocodile ? — Je ferai tout cela… Viens-tu ici pour geindre ? — pour me défier en sautant dans sa fosse ? — Sois enterré vif avec elle, je le serai aussi, moi ! — Et puisque tu bavardes de montagnes, qu’on les entasse — sur nous par millions d’acres, jusqu’à ce que notre tertre — ait le sommet roussi par la zone brûlante — et fasse l’Ossa comme une verrue ! Ah ! si tu brailles, — je rugirai aussi bien que toi.


LA REINE

Ceci est pure folie ! — et son accès va le travailler ainsi pendant quelque temps. — Puis, aussi patient que la colombe, — dont la couvée dorée vient d’éclore, — il tombera dans un silencieux abattement.


HAMLET, à Laertes

Écoutez, monsieur : — Pour quelle raison me traitez-vous ainsi ? — Je vous ai toujours aimé. Mais n’importe ! — Hercule lui-même aurait beau faire !… — Le chat peut miauler, le chien aura sa revanche.

Il sort.

LE ROI

Je vous en prie, bon Horatio, accompagnez-le.

Horatio sort.

À Laertes.

— Fortifiez votre patience dans nos paroles d’hier soir. — Nous allons sur-le-champ amener l’affaire au dénoûment.

À la reine.

— Bonne Gertrude, faites surveiller votre fils.

À part.

— Il faut à cette fosse un monument vivant. — L’heure du repos viendra bientôt pour nous. — Jusque-là, procédons avec patience.

Ils sortent.



Scène XX

[Dans le château.]

Entrent Hamlet et Horatio.


HAMLET

— Assez sur ce point, mon cher ! maintenant, venons à l’autre. — Vous rappelez-vous toutes les circonstances ?


HORATIO

Je me les rappelle, monseigneur.


HAMLET

— Mon cher, il y avait dans mon cœur une sorte de combat — qui m’empêchait de dormir : je me sentais plus mal à l’aise — que des mutins mis aux fers. Je payai d’audace, — et bénie soit l’audace en ce cas !… Sachons — que notre imprudence nous sert quelquefois bien, — quand nos calculs les plus profonds avortent. Et cela doit nous apprendre — qu’il est une divinité qui donne la forme à nos destinées, — de quelque façon que nous les ébauchions.


HORATIO

Voilà qui est bien certain.


HAMLET

— Évadé de ma cabine, — ma robe de voyage en écharpe autour de moi, je marchai à tâtons — dans les ténèbres pour les trouver ; j’y réussis. — J’empoignai le paquet, et puis je me retirai — de nouveau dans ma chambre. Je m’enhardis, — mes frayeurs oubliant les scrupules, jusqu’à décacheter — leurs messages officiels. Et qu’y découvris-je, Horatio ? — une scélératesse royale : un ordre formel — (lardé d’une foule de raisons diverses, — le Danemark à sauver, et l’Angleterre aussi… — ah ! et le danger de laisser vivre un tel loup-garou, un tel croque-mitaine !) — un ordre qu’au reçu de la dépêche, sans délai, — non, sans même prendre le temps d’aiguiser la hache, — on me tranchât la tête.


HORATIO

Est-il possible !


HAMLET

— Voici le message ; tu le liras plus à loisir. — Mais veux-tu savoir maintenant ce que je fis ?


HORATIO

— Parlez, je vous supplie.


HAMLET

— Ainsi empêtré dans leur guet-apens, — (je n’aurais pas eu le temps de tracer un plan à mon inspiration, — qu’elle avait déjà commencé l‘œuvre), je m’assis ; — j’imaginai un autre message ; je l’écrivis de mon mieux. — Je croyais jadis, comme nos hommes d’État, — que c’est un avilissement de bien écrire, et je me suis donné beaucoup de peine — pour oublier ce talent-là. Mais alors, mon cher, — il me rendit le service tutélaire. Veux-tu savoir — la teneur de ce que j’écrivis ?


HORATIO

Oui, mon bon seigneur.


HAMLET
— Une requête pressante adressée par le roi — à son cousin d’Angleterre, comme à un tributaire fidèle : — Si celui-ci voulait que la palme de l’affection pût fleurir entre eux deux, — que la paix gardât toujours sa couronne d’épis — et restât comme un trait d’union entre leurs amitiés, — et par beaucoup d’autres considérations de grand poids, — il devait, aussitôt la dépêche vue et lue, — sans autre forme de procès, — sans leur laisser le temps de se confesser, — faire mettre à mort sur-le-champ les porteurs.

HORATIO

Comment avez-vous scellé cette dépêche ?


HAMLET

— Eh bien, ici encore s’est montrée la Providence céleste. — J’avais dans ma bourse le cachet de mon père, qui reproduisait le sceau de Danemark. — Je pliai cette lettre dans la même forme que l’autre, — j’y mis l’adresse, — je la cachetai, je la mis soigneusement en place, — et l’on ne s’aperçut pas de l’enfant substitué. Le lendemain, — eut lieu notre combat sur mer ; et ce qui s’ensuivit, — tu le sais déjà.


HORATIO

— Ainsi, Guildenstern et Rosencrantz vont tout droit à la chose.


HAMLET

— Ma foi, l’ami ! ce sont eux qui ont recherché cette commission ; — ils ne gênent pas ma conscience ; leur ruine — vient de leur propre excès de zèle. — Il est dangereux pour des créatures inférieures de se trouver, — au milieu d’une passe, entre les épées terribles et flamboyantes — de deux puissants adversaires.


HORATIO

Ah ! quel roi !


HAMLET

— Ne crois-tu pas que quelque chose m’est imposé maintenant ? — Celui qui a tué mon père et fait de ma mère une putain, — qui s’est fourré entre la volonté du peuple et mes espérances, — qui a jeté son hameçon à ma propre vie, — et avec une telle perfidie ! ne dois-je pas, en toute conscience, — le châtier avec ce bras. Et n’est-ce pas une action damnable — de laisser ce chancre de l’humanité — continuer ses ravages ?


HORATIO
— Il apprendra bientôt d’Angleterre — quelle est l’issue de l’affaire.

HAMLET

— Cela ne tardera pas. L’intérim est à moi ; — la vie d’un homme, ce n’est que le temps de dire un. — Pourtant je suis bien fâché, mon cher Horatio, — de m’être oublié vis-à-vis de Laertes. — Car dans ma propre cause, je vois — l’image de la sienne. Je tiens à son amitié : — mais, vraiment, la jactance de sa douleur avait exalté — ma rage jusqu’au vertige.


HORATIO

Silence ! Qui vient là ? —


Entre Osric.



OSRIC, se découvrant

Votre seigneurie est la bienvenue à son retour en Danemark.


HAMLET

Je vous remercie humblement, monsieur.

À Horatio.

Connais-tu ce moucheron ?


HORATIO

Non, mon bon seigneur.


HAMLET

Tu n’en es que mieux en état de grâce ; car c’est un vice de le connaître. Il a beaucoup de terres, et de fertiles. Qu’un animal soit le seigneur d’autres animaux, lui, il aura toujours sa mangeoire à la table du roi. C’est un perroquet ; mais, comme je te le dis, vaste propriétaire de boue.


OSRIC

Doux seigneur, si votre seigneurie en a le loisir, j’ai une communication à lui faire de la part de sa majesté.


HAMLET

Je la recevrai, monsieur, avec tout empressement d’esprit. Faites de votre chapeau son véritable usage ; il est pour la tête.


OSRIC

Je remercie votre seigneurie, il fait très-chaud.


HAMLET

Non, croyez-moi, il fait très-froid, le vent est au nord.


OSRIC

En effet, monseigneur, Il fait passablement froid.


HAMLET

Mais pourtant, il me semble qu’il fait une chaleur étouffante, pour mon tempérament…


OSRIC

Excessive, monseigneur ! une chaleur étouffante, à un point… que je ne saurais dire… monseigneur, sa majesté m’a chargé de vous signifier qu’elle a tenu sur vous un grand pari… Voici, monsieur, ce dont il s’agit.


HAMLET, lui faisant le signe de se couvrir

De grâce, souvenez-vous…


OSRIC

Non, sur ma foi ; je suis plus à l’aise, sur ma foi ! monsieur, nous avons un nouveau venu à la cour, Laertes : croyez-moi, c’est un gentilhomme accompli, doué des perfections les plus variées, de très-douces manières et de grande mine. En vérité, pour parler de lui avec tact, il est le calendrier, la carte de la gentry ; vous trouverez en lui le meilleur monde qu’un gentilhomme puisse connaître.


HAMLET

Monsieur, son signalement ne perd rien dans votre bouche, et pourtant, je le sais, s’il fallait faire son inventaire détaillé, la mémoire y embrouillerait son arithmétique : elle ne pourrait jamais qu’évaluer en gros une cargaison emportée sur un si fin voilier. Quant à moi, pour rester dans la vérité de l’enthousiasme, je le tiens pour une âme de grand article : il y a en lui un tel mélange de raretés et de curiosités, que, à parler vrai de lui, il n’a de semblable que son miroir, et tout autre portrait ne serait qu’une ombre, rien de plus.


OSRIC

Votre seigneurie parle de lui en juge infaillible.


HAMLET

À quoi bon tout ceci, monsieur ? Pourquoi affublons-nous ce gentilhomme de nos phrases grossières ?


OSRIC

Monsieur.


HORATIO, à Hamlet

On peut donc parler à n’importe qui sa langue ? Vraiment, vous auriez ce talent-là, seigneur ?


HAMLET

Que fait à la question le nom de ce gentilhomme ?


OSRIC

De Laertes ?


HORATIO

Sa bourse est déjà vide : toutes ses paroles d’or sont dépensées.


HAMLET

De lui, monsieur.


OSRIC

Je pense que vous n’êtes pas sans savoir…


HAMLET

Tant mieux si vous avez de moi cette opinion ; mais quand vous l’auriez, cela ne prouverait rien en ma faveur… Eh bien, monsieur ?


OSRIC

Vous n’êtes pas sans savoir de quelle supériorité Laertes est à son arme ?


HAMLET

Je n’ose faire cet aveu, de peur de me comparer à lui : pour bien connaître un homme, il faut d’abord se connaître soi-même.


OSRIC

Je ne parle, monsieur, que de sa supériorité à cette arme-là ; d’après la réputation qu’on lui a faite, il a un talent sans égal.


HAMLET

Quelle est son arme ?


OSRIC

L’épée et la dague.


HAMLET

Ce sont deux de ses armes ; eh bien après ?


OSRIC

Le roi, monsieur, a parié six chevaux barbes, contre lesquels, m’a-t-on dit, Laertes risque six rapières et six poignards de France avec leurs montures, ceinturon, bandoulière, et ainsi de suite. Trois des trains sont vraiment d’une invention rare, parfaitement adaptés aux poignées, d’un travail très-délicat et très-somptueux.


HAMLET

Qu’appelez-vous les trains ?


HORATIO, à Hamlet

Vous ne le lâcherez pas, je sais bien, avant que ses explications ne vous aient édifié.


OSRIC

Les trains, monsieur, ce sont les étuis à suspendre les épées.


HAMLET

L’expression serait plus juste si nous portions une pièce de canon au côté : en attendant, contentons-nous de les appeler des pendants de ceinturon. Mais poursuivez. Six chevaux barbes contre six épées de France, leurs accessoires, avec trois ceinturons très-élégants : voilà l’enjeu danois contre l’enjeu français. Et sur quoi ce pari ?


OSRIC

Le roi a parié, monsieur, que, sur douze bottes échangées entre vous et Laertes, celui-ci n’en porterait pas trois de plus que vous ; Laertes a parié vous toucher neuf fois sur douze. Et la question serait soumise à une épreuve immédiate, si votre seigneurie daignait répondre.


HAMLET

Comment ? Si je réponds non ?


OSRIC

Je veux dire, monseigneur, si vous daigniez opposer votre personne à cette épreuve.


HAMLET

Monsieur, je vais me promener ici dans cette salle : si cela convient à sa majesté, voici pour moi l’heure du délassement. Qu’on apporte les fleurets, si ce gentilhomme y consent ; et pour peu que le roi persiste dans sa gageure, je le ferai gagner, si je peux ; sinon, j’en serai quitte pour la honte et les bottes de trop.


OSRIC

Rapporterai-je ainsi votre réponse ?


HAMLET

Dans ce sens-là, monsieur ; ajoutez-y toutes les fleurs à votre goût.


OSRIC

Je recommande mon dévouement à votre seigneurie.

Il sort.

HAMLET
Tout à vous, tout à vous !… Il fait bien de se recommander lui-même ; il n’y a pas d’autres langues pour s’en charger.

HORATIO

On dirait un vanneau qui fuit ayant sur la tête la coque de son œuf.


HAMLET

Il faisait des compliments à la mamelle de sa nourrice avant de la téter. Comme beaucoup d’autres de la même volée dont je vois raffoler le monde superficiel, il se borne à prendre le ton du jour et les usages extérieurs de la société : creuses billevesées qui les élèvent dans l’opinion des sots et des sages ; soufflez seulement sur elles pour en faire l’épreuve, elles crèvent !


Entre un seigneur.



LE SEIGNEUR

Monseigneur, le roi vous a fait complimenter par le jeune Osric qui lui a rapporté que vous l’attendiez dans cette salle. Il m’envoie savoir si c’est votre bon plaisir de commencer la partie avec Laertes, ou de l’ajourner.


HAMLET

Je suis constant dans mes résolutions, elles suivent le bon plaisir du roi. Si Laertes est prêt, je le suis ; sur-le-champ, ou n’importe quand, pourvu que je sois aussi dispos qu’à présent.


LE SEIGNEUR

Le roi, la reine et toute la cour vont descendre.


HAMLET

Ils seront les bienvenus.


LE SEIGNEUR

La reine vous demande de faire un accueil cordial à Laertes, avant de vous mettre à la partie.


HAMLET

Elle me donne un bon conseil.

Sort le seigneur.


HORATIO

Vous perdrez ce pari, monseigneur.


HAMLET

Je ne crois pas : depuis qu’il est parti pour la France, je me suis continuellement exercé : avec l’avantage qui m’est fait, je gagnerai. Mais tu ne saurais croire quel mal j’éprouve ici, du côté du cœur. N’importe !


HORATIO

Pourtant, monseigneur…


HAMLET

C’est une niaiserie : une sorte d’appréhension qui suffirait peut-être à troubler une femme.


HORATIO

Si vous avez dans l’esprit quelque répugnance, obéissez-y. Je vais les prévenir de ne pas se rendre ici, en leur disant que vous êtes mal disposé.


HAMLET

Pas du tout. Nous bravons le présage : il y a une providence spéciale pour la chute d’un moineau. Si mon heure est venue, elle n’est pas à venir ; si elle n’est pas à venir, elle est venue : que ce soit à présent ou pour plus tard, soyons prêts, voilà tout. Puisque l’homme n’est pas maître de ce qu’il quitte, qu’importe qu’il le quitte de bonne heure ? Laissons faire.


Entrent le Roi, la Reine, Laertes, Osric, des seigneurs, des serviteurs portant des fleurets, des gantelets, une table et des flacons de vin.



LE ROI

— Venez, Hamlet, venez, et prenez cette main que je vous présente.

Le roi met la main de Laertes dans celle d’Hamlet.


HAMLET

Pardonnez-moi, monsieur, je vous ai offensé, — mais pardonnez-moi en gentilhomme. — Ceux qui sont ici présents savent et vous devez avoir appris — de quel cruel égarement j’ai été affligé. — Si j’ai fait quelque chose — qui ait pu irriter votre caractère, votre honneur, — votre susceptibilité, je le proclame ici acte de folie. — Est-ce Hamlet qui a offensé Laertes ? Ce n’a jamais été Hamlet. — Si Hamlet est enlevé à lui-même, — et si, n’étant plus lui-même, il offense Laertes, — alors, ce n’est pas Hamlet qui agit : Hamlet renie l’acte. — Qui agit donc ? sa folie. S’il en est ainsi, — Hamlet est du parti des offensés, — le pauvre Hamlet a sa folie pour ennemi. — Monsieur, après ce désaveu — de toute intention mauvaise fait devant cet auditoire, — puissé-je n’être condamné dans votre généreuse pensée — que comme si, lançant une flèche par-dessus la maison, — j’avais blessé mon frère !


LAERTES

Mon cœur est satisfait, — et ce sont ses inspirations qui, dans ce cas, me poussaient le plus — à la vengeance : mais sur le terrain de l’honneur, — je reste à l’écart et je ne veux pas de réconciliation, — jusqu’à ce que des arbitres plus âgés, d’une loyauté connue, — m’aient imposé, d’après les précédents, une sentence de paix — qui sauvegarde mon nom. Jusque-là — j’accepte comme bonne amitié l’amitié que vous m’offrez, — et je ne ferai rien pour la blesser.


HAMLET

J’embrasse franchement cette assurance : — et je m’engage loyalement dans cette joute fraternelle. — Donnez-nous les fleurets, allons !


LAERTES

Voyons ! qu’on m’en donne un !


HAMLET

— Je vais être votre plastron, Laertes : auprès de mon inexpérience, comme un astre dans la nuit la plus noire, votre talent — va ressortir avec éclat.


LAERTES

Vous vous moquez de moi, monseigneur.


HAMLET

Non, je le jure.


LE ROI

— Donnez-leur les fleurets, jeune Osric. Cousin Hamlet, — vous connaissez la gageure ?


HAMLET

Parfaitement, monseigneur. — Votre grâce a mis un enjeu excessif du côté le plus faible.


LE ROI

Je n’en suis pas inquiet : je vous ai vus tous deux… — D’ailleurs, puisque Hamlet est avantagé, la chance est pour nous.


LAERTES, essayant un fleuret

Celui-ci est trop lourd, voyons-en un autre.


HAMLET

Celui-ci me va. Ces fleurets ont tous la même longueur ?


OSRIC

Oui, mon bon seigneur.

Ils se mettent en garde.



LE ROI

— Posez-moi les flacons de vin sur cette table : — si Hamlet porte la première ou la seconde botte, — ou s’il riposte à la troisième, — que les batteries fassent feu de toutes leurs pièces : — le roi boira à la santé d’Hamlet, — et jettera dans la coupe une perle — plus précieuse que celles que les quatre rois nos prédécesseurs — ont portées sur la couronne de Danemark. Donnez-moi les coupes. — Que les timbales disent aux trompettes, — les trompettes aux canons du dehors, — les canons aux cieux, les cieux à la terre, — que le roi boit à Hamlet ! Allons, commencez ; — et vous juges, ayez l’œil attentif !


HAMLET

— En garde, monsieur !


LAERTES

En garde, monseigneur !

Ils commencent l’assaut.



HAMLET

Une.


LAERTES

Non.


HAMLET

Jugement !


OSRIC

Touché ! très-positivement touché !


LAERTES

Soit : recommençons.


LE ROI

— Attendez qu’on me donne à boire : Hamlet, cette perle est à toi ; — je bois à ta santé. Donnez-lui la coupe.

Les trompettes sonnent ; bruit du canon au-dehors.



HAMLET

— Je veux auparavant terminer cet assaut ; mettez-la de côté un moment. — Allons !

L’assaut recommence.

Encore une ! qu’en dites-vous ?


LAERTES

— Touché, touché, je l’avoue.


LE ROI

— Notre fils gagnera.


LA REINE
Il est gras et de courte haleine. — Tiens, Hamlet, prends mon mouchoir et essuie-toi le front. — La reine boit à ton succès, Hamlet.

HAMLET

— Bonne madame !


LE ROI

Gertrude, ne buvez pas !


LA REINE, prenant la coupe

— Je boirai, monseigneur ; excusez-moi, je vous prie.


LE ROI, à part

— C’est la coupe empoisonnée ; il est trop tard.


HAMLET

— Je n’ose pas boire encore, madame ; tout à l’heure.


LA REINE

— Viens, laisse-moi essuyer ton visage.


LAERTES, au roi

— Monseigneur, je vais le toucher cette fois.


LE ROI

Je ne le crois pas.


LAERTES, à part

— Et pourtant c’est presque contre ma conscience.


HAMLET

— Allons, la troisième, Laertes ; Vous ne faites que vous amuser, — je vous en prie, tirez de votre plus belle force ; — j’ai peur que vous ne me traitiez en enfant.


LAERTES

— Vous dites cela ? En garde !

Ils recommencent.

OSRIC

Rien des deux parts.


LAERTES

— À vous maintenant.

Laertes blesse Hamlet.
Puis en ferraillant, ils échangent leurs fleurets.
Et Hamlet blesse Laertes.



LE ROI
Séparez-les ; ils sont exaspérés.

HAMLET

— Non, recommençons.

La reine tombe.

OSRIC

Secourez la reine, là ! ho !


HORATIO

— Ils saignent tous les deux. Comment cela se fait-il, monseigneur ?


OSRIC

— Comment êtes-vous, Laertes ?


LAERTES

— Ah ! comme une buse prise à son propre piège, Osric ! — Je suis tué justement par mon guet-apens.


HAMLET

— Comment est la reine ?


LE ROI

Elle s’est évanouie à la vue de leur sang.


LA REINE

— Non ! non ! le breuvage ! le breuvage ! Ô mon Hamlet chéri ! le breuvage ! — le breuvage ! Je suis empoisonnée.

Elle meurt.



HAMLET

— Ô infamie !… Holà ! qu’on ferme la porte : — il y a une trahison : qu’on la découvre !


LAERTES
— La voici, Hamlet : Hamlet, tu es assassiné ; nul remède au monde ne peut te sauver ; — en toi, il n’y a plus une demi-heure de vie ; — l’arme traîtresse est dans ta main, — démouchetée et venimeuse : le coup hideux — s’est retourné contre moi. Tiens, je tombe ici, — pour ne jamais me relever : ta mère est empoisonnée ; — je n’en puis plus… Le roi… le roi est le coupable.

HAMLET

La pointe — empoisonnée aussi ! Alors, venin, à ton œuvre !

Il frappe le roi.



OSRIC ET LES SEIGNEURS

Trahison ! trahison !


LE ROI

— Oh ! défendez-moi encore, mes amis ; je ne suis que blessé.


HAMLET

— Tiens, toi, incestueux, meurtrier, damné Danois ! — Bois le reste de cette potion !… Ta perle y est-elle ? — Suis ma mère.

Le roi meurt.



LAERTES

Il a ce qu’il mérite : c’est un poison préparé par lui-même. — Échange ton pardon avec le mien, noble Hamlet. — Que ma mort et celle de mon père ne retombent pas sur toi, — ni la tienne sur moi !

Il meurt.



HAMLET

— Que le ciel t’en absolve ! Je vais te suivre. — Je meurs, Horatio. Misérable reine, adieu ! — Vous qui pâlissez et tremblez devant cette catastrophe, — muets auditeurs de ce drame, — si j’en avais le temps, si la mort, ce recors farouche, — ne m’arrêtait si strictement, — oh ! je pourrais vous dire… — Mais résignons-nous : Horatio, je meurs, — tu vis, toi ! justifie-moi, explique ma cause — à ceux qui l’ignorent.


HORATIO

Ne l’espérez pas. — Je suis plus un Romain qu’un Danois. — Il reste encore ici de la liqueur.


HAMLET

Si tu es un homme, — donne-moi cette coupe ; lâchela ; par le ciel, je l’aurai ! — Dieu ! quel nom blessé, Horatio, — si les choses restent ainsi inconnues, vivra après moi ! — Si jamais tu m’as porté dans ton cœur, — absente-toi quelque temps encore de la félicité céleste, — et exhale ton souffle pénible dans ce monde rigoureux, — pour raconter mon histoire.

Marche militaire au loin ; bruit de mousqueterie derrière le théâtre.

Quel est ce bruit martial ?


OSRIC

— C’est le jeune Fortinbras qui arrive vainqueur de Pologne, — et qui salue les ambassadeurs d’Angleterre — de cette salve guerrière.


HAMLET

Oh ! je meurs, Horatio ; — le poison puissant triomphe de mon souffle : — je ne pourrai vivre assez pour savoir les nouvelles d’Angleterre ; — mais je prédis que l’élection s’abattra — sur Fortinbras ; il a ma voix mourante ; — raconte-lui, avec plus ou moins de détails, — ce qui a provoqué… Le reste… c’est… silence.

Il meurt.



HORATIO

— Voici un noble cœur qui se brise. Bonne nuit, doux prince ; — que des essaims d’anges te bercent de leurs chants ! — Pourquoi ce bruit de tambours ici ?

Marche militaire derrière la scène.
Entrent Fortinbras, les Ambassadeurs d’Angleterre et autres.



FORTINBRAS

— Où est ce spectacle ?


HORATIO

Qu’est-ce que vous voulez voir ? — Si c’est un malheur ou un prodige, ne cherchez pas plus loin.


FORTINBRAS

— Cette curée crie : Carnage !… Ô fière mort ! — quel festin prépares-tu dans ton antre éternel, — que tu as, d’un seul coup, — abattu dans le sang tant de princes ?


PREMIER AMBASSADEUR

Ce spectacle est effrayant ; — et nos dépêches arrivent trop tard d’Angleterre. — Il a l’oreille insensible celui qui devait nous écouter, — à qui nous devions dire que ses ordres sont remplis, — que Rosencrantz et Guildenstern sont morts. — D’où recevrons-nous nos remercîments ?


HORATIO

Pas de sa bouche, — lors même qu’il aurait le vivant pouvoir de vous remercier ; — il n’a jamais commandé leur mort. — Mais puisque vous êtes venus si brusquement au milieu de cette crise sanglante, — vous, de la guerre de Pologne, et vous d’Angleterre, — donnez ordre que ces corps — soient placés sur une haute estrade à la vue de tous, — et laissez-moi dire au monde qui l’ignore encore, — comment ceci est arrivé. Alors vous entendrez parler — d’actes charnels, sanglants, contre nature ; — d’accidents expiatoires, de meurtres fortuits ; — de morts causées par la perfidie ou par une force majeure, — et, pour dénoûment, de complots retombés par méprise — sur la tête des auteurs : voilà tout ce que je puis — vous raconter sans mentir.


FORTINBRAS

Hâtons-nous de l’entendre, — et convoquons les plus nobles à l’auditoire ; — pour moi, c’est avec douleur que j’accepte ma fortune, — j’ai sur ce royaume des droits non oubliés, — que mon intérêt m’invite maintenant à revendiquer.


HORATIO

— J’ai mission de parler sur ce point, au nom — de quelqu’un dont la voix en entraînera bien d’autres. — Mais agissons immédiatement, tandis — que les esprits sont encore étonnés, de peur qu’un complot — ou une méprise ne cause de nouveaux malheurs.


FORTINBRAS

Que quatre capitaines — portent Hamlet, comme un combattant, sur l’estrade ; — car, probablement, s’il eût été mis à l’épreuve, — c’eût été un grand roi ; et que, sur son passage, — la musique militaire et les salves guerrières — retentissent hautement en son honneur. — Enlevez les corps : un tel spectacle — ne sied qu’au champ de bataille ; ici, il fait mal. — Allez ! dites aux soldats de faire feu.

Marche funèbre. Ils sortent, emportant les cadavres ; après quoi, on entend une décharge d’artillerie.


fin du second hamlet.