Henry VI premiere partie/Traduction Hugo, 1873

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LA PREMIÈRE PARTIE

de

HENRY VI

PERSONNAGES


LE ROI HENRY VI.
LE DUC DE GLOCESTER, oncle du roi et protecteur.
LE DUC DE BEDFORD, oncle du roi et régent de France.
LE DUC D’EXETER, grand-oncle du roi.
L’ÉVÈQUE DE WlNCHESTER, Henry Beaufort, plus tard cardinal, grand-oncle du roi.
LE DUC DE SOMERSET, John Beaufort.
RICHARD PLANTAGENET, fils aîné de Richard, le feu comte de Cambridge, plus tard duc d’York.
LE COMTE DE WARWICK.
LE COMTE DE SALISBURY.
LE COMTE DE SUFFOLK.
LORD TALBOT.
JOHN TALBOT, son fils.
EDMOND MORTIMER, comte de March.
SIR JOHN FALSTAFF.
SIR WILLIAM LUCY.
SIR WILLIAM GLANSDALE.
SIR THOMAS GARGRAVE.
LE MAIRE DE LONDRES.
WOODWlLLE, lieutenant de la Tour.
VERNON, de la Rose blanche ou faction d’York.
BASSET, de la Rose rouge, ou faction de Lancastre.
LE DUC DE BOURGOGNE.
CHARLES, dauphin, plus tard roi de France.
RENÉ, duc d’Anjou et roi titulaire de Naples.
LE DUC D’ALENÇON.
LE BÂTARD D’ORLÉANS.
LE GOUVERNEUR DE PARIS.
LE MAÎTRE CANONNIER d’Orléans et son fils.
LE GÉNÉRAL des troupes françaises à Bordeaux.
UN VIEUX BERGER, père de Jeanne d’Arc.
JEANNE D’ARC, surnommée la Pucelle.
MARGUERITE, fille de René, plus tard femme de Henry VI.
LA COMTESSE D’AUVERGNE.
Démons qui apparaissent à la Pucelle.
Lords, seigneurs, gardiens de la tour, hérauts d’armes, officiers, soldats, messagers, gens de suite, un sergent, un portier, etc.


La scène est tantôt en Angleterre, tantôt en France.

Scène I.

[L’abbaye de Westminster.]

Marche funèbre. Le corps du roi Henry V est exposé dans un cercueil d’apparat, qu’entourent les ducs de Bedford, de Glocester et d’Exeter, le comte de Warwick, l’évêque de Winchester, des hérauts, etc.


BEDFORD.

— Que les cieux soient tendus de noir ! Que le jour fasse place à la nuit ! — Comètes, qui amenez le changement des temps et des empires, — secouez dans le firmament vos tresses cristallines, — et fouettez-en les mauvaises étoiles rebelles — qui se sont liguées pour la mort de Henry ! — Henry cinq, roi trop illustre pour vivre longtemps ! L’Angleterre n’a jamais eu un si grand roi !


GLOCESTER.

— Avant lui l’Angleterre n’a jamais eu de roi ! — Il avait la vertu digne du commandement ; — l’épée qu’il brandissait aveuglait les hommes de ses rayons ; — ses bras s’étendaient plus loin que les ailes du dragon. — Ses yeux étincelants, pleins du feu de la colère, — faisaient reculer ses ennemis éblouis, — mieux que le brûlant soleil de midi tombant sur leurs visages. — Que dirais-je ? ses actes défient toute parole ; — il n’a jamais levé le bras que pour vaincre.


EXETER.

— C’est en noir que nous portons le deuil : que ne le portons-nous en sang ! — Henry est mort, et ne revivra jamais. — C’est un cercueil de bois que nous entourons ; — et nous glorifions de notre majestueuse présence — la victoire humiliante de la mort, — ainsi que des captifs enchaînés à un char de triomphe. — Eh quoi ! maudirons-nous les planètes funestes — qui ont ainsi comploté la ruine de notre gloire ? — ou croirons-nous que les Français subtils — sont des enchanteurs et des sorciers qui, effrayés de lui, — ont, par des vers magiques, amené sa fin ?


WINCHESTER.

— C’était un roi béni par le roi des rois. — Pour les Français, le terrible jour du jugement — sera moins terrible que ne l’était sa vue. — Il a gagné les batailles du Dieu des armées. — Ce sont les prières de l’Église qui l’ont fait si prospère !


GLOCESTER.

— L’Église ! où est-elle ? Si les gens d’Église n’avaient pas tant prié, — le fil de son existence ne se serait pas si tôt usé. — Vous n’avez de goût que pour un prince efféminé, — que vous puissiez dominer comme un écolier.


WINCHESTER.

— Quel que soit notre goût, Glocester, tu es Protecteur ; — et tu aspires à gouverner le prince et le royaume. — Tu as une femme altière qui a sur toi plus d’empire — que Dieu et les saints ministres de la religion.


GLOCESTER.

— Ne parle pas de religion, car tu aimes la chair ; — et, l’année durant, tu ne vas jamais à l’église, — si ce n’est pour prier contre tes ennemis.


REDFORD.

— Terminez, terminez ces querelles, et tenez vos esprits en paix. — Rendons-nous à l’autel… Hérauts, suivez-nous. — Au lieu d’or, nous offrirons à Dieu nos armes, — devenues inutiles depuis que Henry est mort ! — Postérité, attends-toi à des années malheureuses, — où les enfants téteront les yeux humides de leurs mères, — où notre île ne sera plus qu’une nourrice de larmes amères, — et où pour pleurer les morts il ne restera que des femmes. — Henry cinq ! j’invoque ton ombre ; — protège ce royaume, garde-le des discordes civiles ! — Combats les planètes hostiles dans les cieux ! — Ton âme doit faire un astre plus glorieux — que Jules César ou le splendide…


Entre un messager.


LE MESSAGER.

— Mes honorables lords, salut à vous tous ! — Je vous apporte de France de tristes nouvelles — de désastres, de massacres, de revers : — la Guyenne, la Champagne, Reims, Orléans, — Paris, Gisors, Poitiers, sont complètement perdus.


BEDFORD.

— Que dis-tu donc, l’homme, devant le cadavre de Henry ? — Parle bas, ou à la nouvelle de ces grandes villes perdues, — il va crever le plomb et s’arracher de la mort.


GLOCESTER.

— Paris est-il perdu ? Rouen s’est-il rendu ? — Si Henry était rappelé à la vie, — ces nouvelles lui feraient une fois de plus rendre l’âme.


EXETER.

— Comment ont eu lieu ces pertes ? Quelle trahison les a causées ?


LE MESSAGER.

— Ce n’est pas la trahison, mais le manque d’hommes et d’argent. — Il se murmure parmi les soldats — que vous fomentez ici diverses factions, — et que, quand il faudrait expédier et soutenir une campagne, — vous vous disputez sur le choix des généraux. — L’un voudrait prolonger la guerre à peu de frais ; — un autre voudrait voler au plus vite, mais manque d’ailes ; — un troisième pense que, sans aucune dépense, — la paix pourrait être obtenue par de belles et spécieuses paroles. — Réveillez-vous, réveillez-vous, noblesse d’Angleterre ! — Ne laissez pas l’oisiveté ternir votre gloire récente ; — les fleurs de lis sont fauchées dans vos armes, — et une moitié du blason d’Angleterre est coupée.


EXETER.

— Si nos larmes manquaient à ces funérailles, — ces nouvelles en feraient déborder le flot.


REDFORD.

— C’est moi qu’elles intéressent : je suis régent de France. — Donnez-moi ma cotte d’acier, je vais combattre pour reprendre la France. — Arrière ces vêtements déshonorants du désespoir ! — Je veux que les Français pleurent, non avec leurs yeux, mais par leurs blessures, — sur leurs misères un instant interrompues.


Entre un autre messager.


DEUXIÈME MESSAGER.

— Milords, lisez ces lettres, pleines de désastreux événements. — La France s’est tout entière révoltée contre l’Anglais, — excepté quelques petites villes sans importance. — Le Dauphin Charles est couronné roi à Reims ; — le bâtard d’Orléans s’est joint à lui ; — René, duc d’Anjou, prend parti pour lui ; — le duc d’Alençon vole à ses côtés.


EXETER.

— Le Dauphin couronné roi ! tous volent à lui ! — Oh ! où voler nous-mêmes pour échapper à tant de honte ?


GLOCESTER.

— Nous ne volerons qu’à la gorge de nos ennemis.

Bedford, si tu es indécis, je ferai, moi, cette guerre.

BEDFORD.

— Glocester, pourquoi doutes-tu de mon ardeur ? — J’ai dans ma pensée rassemblé une armée — dont la France est déjà inondée.


Entre un troisième messager.


TROISIÈME MESSAGER.

— Mes gracieux lords, dussé-je ajouter aux larmes — que vous versez en ce moment sur le cercueil du roi Henry, — je dois vous instruire d’un terrible combat — entre le grand lord Talbot et les Français.


WINCHESTER.

— Un combat où Talbot a triomphé, n’est-ce pas ?


TROISIÈME MESSAGER.

— Oh ! non, où lord Talbot a eu le dessous. — Je vais vous en conter plus au long les détails. — Le dix août dernier, ce redoutable lord, — venant de lever le siége d’Orléans, — et ayant à peine six mille hommes de troupes, — a été enveloppé et attaqué — par vingt-trois mille Français ; — il n’a pas eu le temps de ranger ses hommes ; — il n’avait pas de piques à placer devant ses archers ; — on les a remplacées par des pieux pointus, arrachés aux haies, — qu’on a plantés en terre confusément — pour empêcher la cavalerie de briser nos lignes. — Le combat a duré plus de trois heures ; — Talbot, d’une vaillance inimaginable, — faisait des prodiges avec son épée et sa lance ; — il envoyait aux enfers des centaines d’ennemis, et nul n’osait lui tenir tête ; — ici, là, partout, il tuait avec rage ; — les Français s’écriaient que le diable était dans la mêlée ; — toute leur armée demeurait ébahie de lui ; — ses soldats, remarquant sa valeur indomptée, — criaient en masse : Talbot ! Talbot ! — et se jetaient dans les entrailles du combat. — Cet élan eût mis le sceau à la victoire, — si sir John Falstaff n’avait agi comme un lâche.— Étant à l’arrière-garde placé en réserve — afin d’appuyer et de suivre les autres, — il s’enfuit lâchement, sans avoir frappé un coup. — De là la déroute et le massacre général. — Nous étions cernés par l’ennemi. — Un infâme Wallon, pour gagner les bonnes grâces du Dauphin, — a frappé Talbot par derrière d’un coup de lance, — Talbot que la France entière, avec toutes ses forces vives réunie, — n’eût jamais osé regarder en face.


BEDFORD.

— Talbot est tué ! Eh bien, je vais me tuer moi-même, — pour avoir vécu ici oisif dans la pompe et dans l’aisance, — tandis qu’un si vaillant chef, par défaut de secours, — était traîtreusement livré à ses lâches ennemis !


TROISIÈME MESSAGER.

— Oh ! non, il vit ; mais il a été fait prisonnier, — ainsi que lord Scales et lord Hungerford ; — les autres ont pour la plupart été massacrés ou pris.


BEDFORD.

— Ce sera moi seul qui paierai sa rançon. — Je précipiterai le Dauphin de son trône, — et sa couronne sera la rançon de mon ami ; — j’échangerai quatre de leurs seigneurs contre un des nôtres. — Adieu, mes maîtres, je vais à mon devoir. — Il faut que j’allume sur-le-champ des feux de joie en France, — pour célébrer la fête de notre grand saint Georges. — Je vais prendre avec moi dix mille soldats, — dont les sanglants exploits feront trembler l’Europe entière.


TROISIÈME MESSAGER.

— Vous en aurez besoin, car Orléans est assiégée ; — l’armée anglaise est affaiblie et abattue ; — le comte de Salisbury implore du secours, — et c’est à grand’peine qu’il empêche ses hommes de se mutiner, — quand ils

se voient si peu nombreux pour surveiller une telle multitude.

EXETER.

— Lords, rappelez-vous le serment que vous avez fait à Henry, — ou d’anéantir complètement le Dauphin, — ou de le ramènera l’obéissance sous notre joug.


BEDFORD.

— Je me le rappelle ; et je prends ici congé — pour aller faire mes préparatifs.

Il sort.

GLOCESTER.

— Je vais au plus vite à la Tour — pour inspecter l’artillerie et les munitions ; en ensuite je proclamerai roi le jeune Henry.

Il sort.

EXETER.

— Étant nommé gouverneur particulier du jeune roi, — je me rends auprès de lui à Eltham, — et je prendrai là les meilleures mesures pour sa sûreté.

Il sort.

WINCHESTER.

— Chacun a son poste et ses fonctions, — je suis laissé de côté ; il ne reste rien pour moi. — Mais je ne serai pas longtemps un Jeannot sans place ; — je compte tirer le roi d’Eltham, — et réinstaller au gouvernail des affaires publiques.

Il sort.



Scène II.

[En France. Devant Orléans.]

Entrent Charles, avec ses troupes, Alençon, René et autres.


CHARLES.

— La marche véritable de Mars, dans les cieux — comme sur la terre, est restée jusqu’ici inconnue. — Naguère il brillait pour les Anglais ; — maintenant que nous sommes vainqueurs, il nous sourit. — Quelles sont les villes de quelque importance que nous ne possédions pas ? — Nous sommes ici en récréation sous Orléans, et les faméliques Anglais, tels que de pâles spectres, — nous assiégent mollement une heure par mois.


ALENÇON.

— Ils ont besoin de leur potage et de leur bœuf gras ; — il faut qu’ils soient nourris comme des mulets — et qu’ils aient leur sac de provende à la bouche, — ou ils ont l’air piteux de souris qui se noient.


RENÉ.

— Faisons-leur lever le siége. Pourquoi restons-nous ici inactifs ? — Talbot est pris, lui que nous étions habitués à redouter ; — il ne reste plus que l’écervelé Salisbury ; — et il peut bien épuiser sa bile en vaine colère : — il n’a ni hommes ni argent pour faire la guerre.


CHARLES.

— Sonnez, sonnez l’alarme ; nous allons fondre sur eux !… — Combattons pour l’honneur des Français humiliés ! — Je pardonne ma mort à celui qui me tue, — s’il me voit reculer d’un pas ou fuir…

Ils sortent.

Fanfare d’alarme. Les Français sont repoussés par les Anglais avec de grandes perles.
Rentrent Charles, Alençon, René et d’autres.


CHARLES.

— Qui vit jamais chose pareille ? Quels hommes ai-je donc là ? — Chiens ! couards ! poltrons !… Je n’aurais jamais fui, — s’ils ne m’avaient laissé au milieu de mes ennemis.


RENÉ.

— Salisbury est un homicide désespéré. — Il combat comme un homme las de vivre. — Les autres lords, tels que des lions ayant faim, — fondent sur nous comme sur leur proie.


ALENÇON.

— Froissard, un de nos compatriotes, rapporte — que l’Angleterre n’enfantait que des Oliviers et des Rolands, — du temps où régnait Édouard III. — Aujourd’hui, cela est plus vrai que jamais : — ce ne sont que Samsons et Goliaths — qu’elle envoie en cette escarmouche ! Un contre dix ! — De maigres drôles n’ayant que la peau sur les os ! Qui aurait jamais supposé — qu’ils eussent tant de courage et d’audace !


CHARLES.

— Laissons cette ville, car ces coquins-là sont des cerveaux fêlés, — et la faim va les rendre plus acharnés encore. — Je les connais depuis longtemps ; ils déchireraient les murs — avec leurs dents plutôt que d’abandonner le siège.


RENÉ.

— Je crois que leurs bras sont mus par un ressort ou un mécanisme étrange — pour frapper régulièrement comme des battants d’horloge ; — autrement ils ne pourraient pas tenir comme ils le font. — Si l’on m’en croit, nous les laisserons seuls.


ALENCON.

— Soit !


Entre le Bâtard d’Orléans.


LE BÂTARD.

Où est le Dauphin ? J’ai des nouvelles pour lui.


CHARLES.

— Bâtard d’Orléans, vous êtes trois fois le bienvenu.


LE BÂTARD.

— Il me semble que vous avez l’air triste, la mine alarmée. — Est-ce le dernier revers qui produit ce fâcheux effet ? — Cessez de vous effrayer, car le secours est proche ; — j’amène avec moi une vierge sainte — qui, par une vision que lui a envoyée le ciel, — a reçu mission de faire lever ce siége fastidieux, — et de chasser l’Anglais par delà les frontières de France. — Elle possède un esprit de prophétie plus puissant — que les neuf sybilles de la vieille Rome. — Le passé et l’avenir, elle peut tout révéler. — Dites, la ferai-je venir ? Croyez-en mes paroles, — car elles sont certaines et infaillibles.


CHARLES.

— Allez, faites-la venir.

Le Bâtard sort.

Mais d’abord, pour mettre son savoir à l’épreuve, — René, prends ma place et représente le Dauphin. — Interroge-la fièrement, que tes regards soient sévères. — Par ce moyen nous sonderons sa science.

Il se met à l’écart.

Entrent la Pucelle, le Bâtard d’Orléans, et autres.


RENÉ.

— Belle fille, est-ce toi qui prétends accomplir ces merveilleux hauts faits ?


LA PUCELLE.

— René, est-ce toi qui crois me mystifier ? — Où est le Dauphin ?…

Allant à Charles.

Allons, sors de ta retraite.

Charles s’avance.

— Je te connais sans t’avoir jamais vu. — Ne sois pas ébahi ; rien ne m’est caché. — Je veux te parler en particulier. — Écartez-vous, seigneurs, et laissez-nous seuls un moment.


RENÉ.

— Pour son premier début, elle se comporte hardiment.

Les seigneurs se mettent à l’écart.


LA PUCELLE.

Dauphin, je suis, par ma naissance, la fille d’un berger, — et mon esprit n’a été initié à aucune espèce d’art. — Il a plu au ciel et à Notre-Dame-de-Grâce — d’illuminer ma misérable condition. — Un jour que je gardais mes tendres agneaux, — exposant mes joues à la brillante chaleur du soleil, — la mère de Dieu daigna m’apparaître, — et, dans une vision pleine de majesté, — m’enjoignit de quitter ma basse condition — et d’affranchir mon pays de ses calamités. — Elle me promit son aide et m’assura le succès : — elle se révéla dans toute sa gloire ; — jusque-là j’étais noire et basanée ; — les rayons splendides qu’elle a répandus sur moi m’ont parée de cette beauté que vous me voyez. — Adresse-moi toutes les questions possibles, — et j’y répondrai à l’improviste. — Éprouve mon courage, si tu l’oses, par le combat, — et tu reconnaîtras que je suis au-dessus de mon sexe ! — Sois-en convaincu, tu seras fortuné, — si tu me reçois pour ta martiale compagne.


CHARLES.

— Tu m’as étonné par ton fier langage. — Je ne mettrai ta valeur qu’à cette seule épreuve : — tu joûteras avec moi en combat singulier ; — et, si tu es victorieuse, tes paroles sont vraies ; — autrement, je renonce à toute confiance.


LA PUCELLE.

— Je suis prête ; voici mon épée à la lame affilée, — qu’ornent de chaque côté cinq fleurs de lis. — C’est en Touraine, dans le cimetière de l’église Sainte-Catherine, — que je l’ai choisie parmi un tas de vieille ferraille.


CHARLES.
— Viens donc au nom de Dieu, je ne crains pas une femme.

LA PUCELLE.

— Et moi, tant que je vivrai, je ne fuirai jamais devant un homme.

Ils se battent.

CHARLES.

— Arrête, arrête ton bras, tu es une Amazone, — et tu combats avec l’épée de Déborah.


LA PUCELLE.

— La mère du Christ m’assiste ; sans elle, je serais trop faible.


CHARLES.

— Quel que soit l’être qui t’assiste, c’est toi qui dois m’assister. — Je brûle pour toi d’un impatient désir. — Tu as triomphé à la fois et de mon cœur et de mon bras. — Excellente Pucelle, si tel est ton nom, — permets que je sois ton serviteur, et non ton souverain ; — c’est le Dauphin de France qui te sollicite ainsi.


LA PUCELLE.

— Je ne dois pas sacrifier aux rites de l’amour, — car je tiens d’en haut une mission sacrée. — Quand j’aurai chassé d’ici tous tes ennemis, — alors je songerai à une récompense.


CHARLES.

— En attendant, accorde un gracieux regard à ton esclave prosterné.


RENÉ, à part, à Alençon.

— Monseigneur, il me semble, cause bien longuement.


ALENÇON, à part, à René.

— Sans doute il confesse cette femme jusqu’à sa chemise : — autrement il ne prolongerait pas si longuement cet entretien.


RENÉ.
— L’interromprons-nous, puisqu’il n’en finit pas ?

ALENÇON.

— Il pourrait bien avoir d’autres fins que celles que nous croyons, nous autres pauvres humains ; — ces femmes sont de rusées tentatrices avec leur langue !


René et Alençon s’avancent.


RENÉ.

— Monseigneur, où en êtes-vous ? Que décidez-vous ? — Abandonnerons-nous Orléans, oui ou non ?


LA PUCELLE.

— Eh bien, non, vous dis-je, pusillanimes sans foi ! — Combattez jusqu’au dernier soupir, je serai votre égide.


CHARLES.

— Ce qu’elle dit, je le confirme : nous combattrons à outrance.


LA PUCELLE.

— Je suis prédestinée à être le fléau des Anglais. — Cette nuit je ferai sûrement lever le siége ; — comptez sur un été de la Saint-Martin, sur des jours alcyoniens, — du moment que je suis engagée dans cette guerre. — La gloire est comme un cercle dans l’eau, — qui va toujours s’élargissant, — jusqu’à ce qu’à force de s’étendre il s’évanouit dans le néant. — À la mort de Henry finit le cercle de la grandeur anglaise, — et toutes les gloires qu’il renfermait se sont évanouies. — Maintenant je suis comme la barque fière et insolente — qui jadis porta César et sa fortune.


CHARLES.

— Mahomet était-il inspiré par une colombe ? — Toi, alors, tu es inspirée par un aigle. — Ni Hélène, la mère du grand Constantin, — ni les filles de saint Philippe ne te valaient. — Brillante étoile de Vénus, tombée sur la terre, — comment puis-je te révérer assez dévotement ?


ALENÇON.
— Abrégeons les délais, et faisons lever le siége.

RENÉ.

— Femme, fais ce que tu pourras pour sauver notre honneur ; — chasse les Anglais d’Orléans, et immortalise-toi.


CHARLES.

— Essayons immédiatement… Allons, en marche et à l’œuvre ! — Je ne me fie plus à aucun prophète, si elle trompe mon attente.

Ils sortent (40).



Scène III.

[Londres. Les hauteurs devant la Tour.]

Le duc de Glocester se présente aux portes de la Tour, suivi de ses gens en livrée bleue.


GLOCESTER.

— Je suis venu inspecter la Tour aujourd’hui ; — depuis la mort de Henry, je crains quelque enlèvement. — Où sont donc les gardiens ? Pourquoi ne sont-ils pas ici à leur poste ?

Haussant la voix.

— Ouvrez les portes ; c’est Glocester qui appelle.

Les domestiques frappent à la porte.


PREMIER GARDIEN, de l’intérieur.

— Qui est-ce qui frappe si impérieusement ?


PREMIER DOMESTIQUE.

— C’est le noble duc de Glocester.


DEUXIÈME GARDIEN, de l’intérieur.

— Qui que vous soyez, vous ne pouvez être admis céans.


PREMIER DOMESTIQUE.

— Est-ce ainsi que vous répondez au lord Protecteur,

marauds !

PREMIER GARDIEN, de l’intérieur.

— Que le Seigneur le protége ! voilà notre réponse. — Nous ne faisons que ce qui nous est commandé.


GLOCESTER.

— Et qui vous a commandé ? Qui donc doit commander, si ce n’est moi ? — Il n’y a d’autre Protecteur du royaume que moi… — Enfoncez les portes, je serai votre garant. — Serai-je ainsi bafoué par une immonde valetaille ?


Les gens de Glocester se précipitent sur les portes. Le lieutenant de la Tour, Woodwille, s’en approche de l’intérieur.


WOODWILLE, de l’intérieur.

— Que signifie ce bruit ? Quels traîtres avons-nous là ?


GLOCESTER.

— Lieutenant, est-ce vous dont j’entends la voix ? — Ouvrez les portes ; voici Glocester qui veut entrer.


WOODWILLE, de l’intérieur.

— Prends patience, noble duc, je ne puis ouvrir ; — le cardinal de Winchester le défend ; — j’ai de lui commandement exprès — de ne laisser entrer ni toi ni aucun des tiens.


GLOCESTER.

— Pusillanime Woodwille, le mets-tu donc au-dessus de moi, — lui, l’arrogant Winchester, ce prélat hautain, — que Henry, notre feu souverain, n’a jamais pu souffrir ? — Tu n’es l’ami ni de Dieu ni du roi. — Ouvre les portes, ou je vais te jeter dehors tout à l’heure.


PREMIER DOMESTIQUE.

— Ouvrez les portes au lord Protecteur, — ou je vais les enfoncer, si vous ne sortez pas sur-le-champ.


Entre le cardinal de Winchester, escorté par une suite de domestiques en livrée jaune.


WINCHESTER.
— Eh bien, ambitieux Humphroy, que signifie ceci

GLOGESTER.

— Prêtre tondu, est-ce toi qui commandes qu’on me ferme les portes ?


WINCHESTER.

— C’est moi, ô perfide oppresseur — et non Protecteur du roi et du royaume.


GLOCESTER.

— Arrière, conspirateur éhonté, — toi qui as machiné le meurtre de notre feu roi, — toi qui donnes aux putains des indulgences pour leurs péchés. — Je te bernerai dans ton large chapeau de cardinal, — si tu persistes dans ton insolence.


WINCHESTER.

— Ah ! arrière toi-même ! je ne reculerai pas d’un pied. — Que ceci soit un autre Damas ; sois le Caïn maudit, — et tue ton frère Abel, si tu veux !


GLOCESTER.

— Je ne veux pas t’égorger, mais je te chasserai d’ici : — je t’emporterai de ces lieux — dans ta robe écarlate, comme un enfant dans ses langes.


WINCHESTER.

— Fais ce que tu voudras ; je te brave à ta barbe.


GLOCESTER.

— Eh quoi ! serai-je défié et bravé ainsi à ma barbe ? — Dégainez, mes gens, en dépit des priviléges de ce lieu : — habits bleus contre habits jaunes.

Glocester et ses gens attaquent le Cardinal.

Prêtre, gare à votre barbe, — je vais vous l’allonger, et vous houspiller solidement ! — Je foule aux pieds ton chapeau de cardinal ; — en dépit du pape et des dignités de l’Église, — je vais te secouer par les oreilles.


WINCHESTER.
— Glocester, tu répondras de ceci devant le pape.

GLOCESTER.

— Winchester oison !… vite, une corde ! une corde !

À ses gens.

— Maintenant, expulsez-les d’ici. Pourquoi les laissez-vous rester ?…

Au Cardinal.

— Je vais te chasser de céans, loup déguisé en agneau ! Hors d’ici, habits jaunes !… hors d’ici, hypocrite écarlate !


Ici un grand tumulte, au milieu duquel entrent le Maire de Londres et ses officiers.


LE MAIRE.

— Fi, milords ! vous, les magistrats suprêmes, troubler ainsi outrageusement la paix publique !


GLOCESTER.

— Paix, maire ! tu ne sais pas l’affront qui m’est fait ; — voici ce Beaufort, qui ne respecte ni Dieu ni le roi, et qui a confisqué la Tour pour son usage !


WINCHESTER.

— Et voici ce Glocester, l’ennemi des citoyens, — celui qui toujours pousse à la guerre, et jamais à la paix, — qui impose à vos libres bourses d’énormes amendes, — qui cherche à renverser la religion, — sous prétexte qu’il est Protecteur du royaume, — et qui voudrait s’emparer de l’arsenal de la Tour, — pour se faire couronner roi et supprimer le prince.


GLOCESTER.

— Je ne te répondrai pas par des paroles, mais par des coups.

L’escarmouche recommence.


LE MAIRE.

— Dans cette tumultueuse bagarre, il ne me reste plus — qu’à faire la proclamation publique. — Avance, officier,

et élève la voix autant que tu pourras.

L’OFFICIER.

Hommes de tout rang, assemblés ici en armes aujourd’hui contre la paix de Dieu et du roi, nous vous sommons et commandons, au nom de Son Altesse, de retourner à vos logis respectifs, et de ne plus porter, manier ou employer désormais épée, arme ou dague, sous peine de mort.


GLOCESTER.

— Cardinal, je ne veux pas enfreindre la loi ; — mais nous nous retrouverons, et nous nous expliquerons complétement.


WINCHESTER.

— Glocester, nous nous retrouverons ; il t’en coûtera cher, sois-en sûr ; — je veux avoir le sang de ton cœur pour la besogne d’aujourd’hui.


LE MAIRE.

— Je vais appeler les pertuisanes, si vous ne vous retirez pas. — Ce cardinal est plus hautain que le diable.


GLOCESTER.

— Maire, adieu ; tu n’as fait que ton devoir.


WINCHESTER.

— Abominable Glocester ! garde bien ta tête, — car je prétends l’avoir avant longtemps.

Ils sortent.

LE MAIRE.

— Faites évacuer les remparts, et puis nous partirons. — Dieu bon ! que ces nobles ont de rancune ! — Moi, je ne me bats pas une fois en quarante ans.

Ils sortent.



Scène IV.

[En France. Devant Orléans.]

Arrivent sur les remparts le Maître canonnier et son Fils.


LE MAÎTRE CANONNIER.

— Tu sais, mon gars, comment Orléans est assiégé, — et comment les Anglais ont pris les faubourgs.


LE FILS.

— Je le sais, père, et j’ai souvent tiré sur eux ; — mais, malheureusement, j’ai manqué mon coup.


LE MAÎTRE CANONNIER.

— Mais maintenant tu ne le manqueras pas. Écoute mes instructions. — Je suis le premier maître canonnier de cette ville. — Il faut que je fasse un acte d’éclat pour me distinguer. — Les espions du prince m’ont informé — que les Anglais, solidement retranchés dans les faubourgs, — pénètrent par une grille secrète — dans la tour là-bas, pour dominer la ville, — et découvrir les points d’où ils peuvent, avec le plus d’avantage, — nous harasser de leur artillerie ou de leurs assauts. — Pour couper court à cet inconvénient, — j’ai braqué contre cette tour une pièce de canon, — et je veille incessamment depuis trois jours — pour tâcher de les voir. Maintenant, mon garçon, veille à ton tour, — car je ne puis rester plus longtemps. — Si tu aperçois quelqu’un, cours m’avertir ; — tu me trouveras chez le gouverneur.


LE FILS.

— Père, reposez-vous sur moi, soyez sans inquiétude, — je ne vous dérangerai pas, si je puis les apercevoir.

Le maître canonnier sort.

Entrent, par la plate-forme supérieure d’une tourelle, les lords Salisbury et Talbot, sir William Glansdale, sir Thomas Gargrave et autres.


SALISBURY.

— Talbot, ma vie, ma joie, te voilà revenu ! — Et comment as-tu été traité pendant ta captivité ? — Et par quels moyens as-tu été rendu à la liberté ? — Causons, je te prie, au haut de cette tourelle.


TALBOT.

— Le duc de Bedford avait un prisonnier, — appelé le brave sire Ponton de Xaintrailles ; — j’ai été échangé contre lui. — Tout d’abord c’est contre un homme d’armes subalterne — que, par mépris, ils voulaient me troquer ; — mais je m’y suis dédaigneusement refusé, et j’ai réclamé la mort — plutôt que d’être ainsi ravalé. — Enfin, j’ai été racheté comme je le désirais. — Mais, oh ! la trahison de Falstaff me déchire le cœur ! — Et je l’exécuterais de mes propres mains, — si je le tenais maintenant en mon pouvoir.


SALISBURY.

— Mais tu ne nous dis pas comment tu as été accueilli.


TALBOT.

— Avec des outrages, des insultes, d’humiliants sarcasmes. — Ils m’ont mené en pleine place publique, — et m’ont offert en spectacle à toute la population ! — « Voilà, disaient-ils, la terreur des Français, — l’épouvantail qui effraie tant nos enfants ! » — Alors je me suis violemment dégagé des officiers qui me conduisaient, — et avec mes ongles j’ai arraché des pierres du chemin — pour les lancer aux spectateurs de ma honte. — Ma contenance terrible a fait fuir tout le monde ; — personne n’osait m’approcher dans la crainte d’une mort soudaine. — Ils ne me croyaient pas suffisamment gardé entre des murs de fer ; — si grande était parmi eux la terreur répandue par mon nom — qu’ils me supposaient capable de briser des barreaux d’acier — et de mettre en pièces des poteaux de diamant. — Aussi avais-je une garde de tireurs choisis — qui sans cesse marchaient autour de moi ; — et, si seulement je bougeais de mon lit, — ils étaient prêts à me tirer au cœur.


SALISBURY.

— Je souffre d’entendre quels tourments vous avez endurés ; — mais nous serons suffisamment vengés. — C’est maintenant l’heure du souper à Orléans : — d’ici, à travers cette grille, je puis compter tous leurs hommes, — et voir où les Français se fortifient ; — regardons, ce spectacle te fera grand plaisir. — Sir Thomas Gargrave, sir William Glansdale, — faites-moi connaître vos opinions expresses : — sur quel point notre prochain feu peut-il être le plus efficacement dirigé ?


GARGRAVE.

— Je pense que c’est à la porte nord, car il y a là des seigneurs.


GLANSDALE.

— Et moi, ici, au boulevard du pont.


TALBOT.

— D’après tout ce que je vois, il faut affamer cette ville, — ou l’affaiblir par une succession de légères escarmouches.


Un coup de canon part des remparts, Salisbury et sir Thomas Gargrave tombent.


SALISBURY.

— Ô Seigneur, ayez pitié de nous, misérables pécheurs !


GARGRAVE.

— Ô Seigneur, ayez pitié de moi, malheureux homme !


TALBOT.

— Quelle catastrophe traverse soudainement nos projets ! — Parle, Salisbury, si du moins tu peux parler encore. — Comment es-tu, miroir de tous les hommes de guerre ! — Un de tes yeux et un côté de ta joue emportés ! — Maudite tour ! Maudite main fatale — qui a perpétré cette lamentable tragédie ! — Dans treize batailles Salisbury triompha ; — le premier il forma Henri V à la guerre ! — Tant que sonnait une trompette ou que battait un tambour, — son épée ne cessait de frapper sur le champ de bataille… — Vis-tu encore, Salisbury ? Si la parole te manque, — tu peux encore lever un œil vers le ciel pour implorer sa merci : — le soleil avec un œil unique embrasse tout l’univers. — Ciel, n’aie de clémence pour aucun vivant, — si Salisbury n’obtient pas grâce devant toi ! — Qu’on emporte d’ici son corps, j’aiderai à l’ensevelir… — Sir Thomas Gargrave, es-tu vivant encore ? — Parle à Talbot ; du moins, lève les yeux vers lui… — Salisbury, console ton âme avec cette pensée : — tu ne mourras pas tant que… — Il me fait signe de la main, et me sourit, — comme pour me dire : Quand je serai mort et parti, souviens-toi de me venger des Français. — Plantagenet, je m’y engage : comme Néron, — je jouerai du luth en regardant brûler les villes : — je veux que ma renommée fasse le malheur de la France.

Coup de tonnerre. Ensuite une fanfare d’alarme.

— Quel est ce fracas ? Quel est ce tumulte dans les cieux ? — D’où viennent cette alarme et ce bruit ?


Entre un Messager.


LE MESSAGER.

— Milord, milord, les Français ont concentré leurs forces. — Le Dauphin, secondé d’une certaine Jeanne la Pucelle, — une sainte prophétesse, nouvellement apparue, — arrive avec une grande armée pour faire lever le siége.

Salisbury pousse un gémissement (41).


TALBOT.

— Écoutez, écoulez, comme Salisbury gémit ! — Il a le cœur navré de ne pouvoir se venger. — Français, je serai pour vous un Salisbury ; pucelle ou putain, dauphin ou requin, — j’imprimerai dans vos cœurs les sabots de mon cheval, — et je ferai une bourbe de toutes vos cervelles broyées. — Qu’on porte Salisbury dans sa tente. — Et puis nous verrons ce qu’oseront ces lâches Français.

Ils sortent emportant les corps.



Scène V.

[Devant une des portes d’Orléans.]

Le combat commence. Fanfare d’alarme. Escarmouches. Talbot passe sur la scène poursuivant le Dauphin, et le chassant devant lui ; puis la Pucelle passe, chassant les Anglais devant elle. Alors rentre Talbot.


TALBOT.

— Où est mon énergie, ma valeur, ma force ! — Nos troupes anglaises se retirent ; je ne puis les arrêter ; une femme, revêtue d’une armure, leur donne la chasse !


Rentre la Pucelle.

— La voici ! La voici qui vient… Je veux me battre avec toi ; — diable ou diablesse, je veux t’exorciser ; — je veux te tirer du sang, sorcière que tu es, — et envoyer vite ton âme à celui que tu sers.


LA PUCELLE.

— Viens, viens. C’est à moi qu’il est réservé de t’humilier.

Ils se battent.


TALBOT.

— Cieux, pouvez-vous laisser l’enfer prévaloir ainsi ! Dût sous l’effort de mon courage ma poitrine éclater, — dussent mes bras se disloquer de mes épaules, — je châtierai cette arrogante gourgandine.


LA PUCELLE.

— Talbot, adieu. Ton heure n’est pas encore venue. — Il faut que j’aille sur-le-champ ravitailler Orléans. — Atteins-moi, si tu peux ; je me moque de ta force. — Va, va ranimer tes soldats exténués par la faim ; — aide Salisbury à faire son testament ; — cette victoire est à nous, comme bien d’autres à venir.


La Pucelle entre dans la ville avec ses soldats.


TALBOT.

— Ma tête tourne comme la roue d’un potier ; — je ne sais où je suis ni ce que je fais ; — une sorcière, par la terreur et non par la force, ainsi qu’Annibal, — met en déroute nos troupes et triomphe comme il lui plaît ! — Ainsi les abeilles, par la fumée, les colombes, par une émanation infecte, — sont chassées de leurs ruches, de leurs logis. — On nous appelle, pour notre acharnement, les dogues anglais ; — maintenant, comme de petits chiens, nous nous sauvons en criant.

Courte fanfare d’alarme.

— Écoutez, compatriotes ! ou renouvelez le combat, — ou arrachez les lions du blason d’Angleterre ; — renoncez à votre sol natal, remplacez les lions par des moutons ; — les moutons fuient moins timidement devant le loup, — le cheval ou le bœuf devant le léopard, — que vous devant ces marauds tant de fois soumis par vous. — Cela ne sera pas.

Fanfare. Nouvelle escarmouche.

Retirez-vous dans vos retranchements : — vous êtes tous complices de la mort de Salisbury, — car nul de vous ne veut frapper un coup pour le venger. — La Pucelle est entrée dans Orléans, — en* dépit de nous et de tous nos efforts. — Oh ! que je voudrais mourir avec Salisbury ! — Une telle honte me forcera à cacher ma tête.

Fanfare d’alarme. Retraite. Sortent Talbot et ses troupes, poursuivis par les Français.

Paraissent sur les remparts la Pucelle, Charles, René, Alençon et des soldats.


LA PUCELLE.

— Arborez sur les murs nos flottantes couleurs ; — Orléans est délivré des loups anglais : — ainsi Jeanne la Pucelle a tenu sa parole.


CHARLES.

— Divine créature, brillante fille d’Astrée, — quels honneurs te rendrai-je pour ce succès ? — Tes promesses sont comme les jardins d’Adonis, — hier donnant des fleurs, aujourd’hui des fruits. — France, triomphe dans ta glorieuse prophétesse ! — La ville d’Orléans est sauvée ; — jamais notre empire n’a vu un événement plus heureux.


RENÉ.

— Pourquoi ne pas faire sonner toutes les cloches de la ville ? — Dauphin, commandez aux citoyens d’allumer des feux de joie, — et de festoyer et de banqueter en pleines rues, — pour célébrer le triomphe que Dieu nous a donné.


ALENÇON.

— Toute la France sera pleine d’allégresse et de joie, — quand elle apprendra quels hommes nous nous sommes montrés.


CHARLES.

— C’est par Jeanne, et non par nous, que la journée est gagnée. — En reconnaissance, je veux partager ma couronne avec elle : — tous les prêtres et tous les moines de mon royaume — chanteront en procession ses louanges infinies. — Je lui élèverai une pyramide plus majestueuse — que celle de Rhodope ou de Memphis. — En mémoire d’elle, quand elle sera morte, — ses cendres, renfermées dans une urne plus précieuse — que le coffret richement incrusté de Darius, — seront portées aux grandes fêtes — devant les rois et les reines de France. — Nous ne crierons plus par saint Denis ; mais Jeanne la Pucelle sera la patronne de la France. — Rentrons, et banquetons royalement, — après cette splendide journée de victoire.

Fanfares : ils sortent.



Scène VI.

[Même lieu.]

La nuit est venue ; paraissent à la porte de la ville un Sergent français et deux sentinelles.


LE SERGENT.

— Camarades, prenez vos postes et soyez vigilants. — Si vous remarquez quelque bruit, quelque soldat — s’approchant des murailles, fais-nous-le savoir — au corps de garde par quelque signal éclatant.


PREMIÈRE SENTINELLE.

— C’est dit, sergent.

Le sergent se retire.

Ainsi les pauvres subalternes, — pendant que les autres dorment tranquillement dans leurs lits, — sont contraints de veiller dans les ténèbres, sous la pluie, par le froid.


Arrivent Talbot, Bedford, Bourgogne et des soldats portant des échelles : leurs tambours font entendre un sourd roulement.


TALBOT.

— Lord régent, et vous, Bourgogne redouté, — dont l’alliance nous rend amis — la contrée d’Artois, le pays wallon et la Picardie, — pendant cette nuit propice, les Français reposent en toute sécurité, — ayant bu et banqueté tout le jour. — Saisissons donc cette occasion pour châtier leur imposture, — qui n’a réussi que grâce à un art et à une sorcellerie sinistres.


BEDFORD.

— Ce couard de Français ! quel tort il fait à son nom, — en désespérant ainsi de la force de son bras, — pour s’aider des sorcières et des secours de l’enfer.


BOURGOGNE.

— Les traîtres n’ont pas d’autres associés. — Mais qu’est-ce donc que cette Pucelle, qu’on dit si pure ?


TALBOT.

— Une vierge, dit-on.


BEDFORD.

Une vierge ! et si martiale !


BOURGOGNE.

— Dieu veuille qu’avant longtemps nous ne la trouvions pas bien masculine, — pour peu qu’elle continue de porter les armes, comme elle a commencé, — sous l’étendard de la France !


TALBOT.

— Eh bien, laissons-les conspirer et converser avec les esprits infernaux ; — Dieu est notre forteresse ; en son nom triomphant, — décidons-nous à escalader leurs boulevards de pierre.


BEDFORD.

— Monte, brave Talbot, nous te suivrons.


TALBOT.

— Pas tous ensemble. Il vaut bien mieux, je crois, — que nous fassions notre entrée par différents points ; — afin que, si par hasard l’un de nous échoue, — les autres puissent s’élancer sur les forces ennemies.


BEDFORD.

— C’est convenu ; je vais à cet angle-là.


BOURGOGNE.

Et moi à celui-ci.


TALBOT.

— Et c’est ici que Talbot va monter ou faire sa tombe. — Maintenant, Salisbury, c’est pour toi et pour les droits — de Henry d’Angleterre que je combats. Cette nuit montrera — combien je vous suis attaché à tous deux.


Les Anglais escaladent les murailles, en criant : Saint Georges ! Talbot ! et tous pénètrent dans la ville.


UNE SENTINELLE, de l’intérieur.

— Aux armes ! aux armes ! l’ennemi donne l’assaut !


Les Français sautent sur les murs en chemise. Arrivent par différents côtés le Bâtard, Alençon, René, à demi déshabillés.


ALENÇON.

— Eh bien ! messeigneurs !!!… quoi, tous ainsi déshabillés !


LE BÂTARD.

— Déshabillés ? Oui, et bien aises de l’avoir ainsi échappé belle !


RENÉ.

— Il était temps, ma foi, de nous éveiller et de quitter nos lits, — entendant l’alarme à la porte de nos chambres.


ALENÇON.

— En fait d’exploits, depuis que je suis la carrière des armes, — je n’ai jamais ouï parler d’une entreprise — plus aventureuse et plus désespérée que celle-ci.


LE BÂTARD.

— Je crois que Talbot est un démon de l’enfer.


RENÉ.

— Si ce n’est pas l’enfer, c’est sûrement le ciel qui le favorise.


ALENÇON.

— Voici Charles qui vient : je suis émerveillé de sa diligence.


Entrent Charles et la Pucelle.


LE BÂTARD.
— Bah ! la sainte Jeanne a été sa gardienne tutélaire.

CHARLES, à Jeanne.

— Est-ce là ton savoir, perfide donzelle ? — Ne nous as-tu leurrés tout d’abord, — en nous procurant un léger gain, — que pour nous infliger en ce moment une perte décuple ?


LA PUCELLE.

— Pourquoi Charles s’impatiente-t-il contre son amie ? — Voulez-vous qu’à tout moment mon pouvoir soit égal ? — Endormie ou réveillée, faut-il que je triomphe toujours, — sous peine d’être blâmée et accusée par vous ? — Imprévoyants soldats, si vous aviez fait bonne garde, ce revers soudain ne serait pas arrivé.


CHARLES.

— Duc d’Alençon, c’est votre faute : — étant capitaine du guet cette nuit, — vous auriez dû mieux veiller à votre importante fonction.


ALENÇON.

— Si tous vos quartiers avaient été aussi sûrement gardés — que celui dont j’avais le commandement, — nous n’aurions pas été aussi honteusement surpris.


LE BÂTARD.

— Le mien était sûrement gardé.


RENÉ.

Et le mien aussi, monseigneur.


CHARLES.

— Quant à moi, la plus grande partie de cette nuit, — je l’ai employée à parcourir en tous sens — le quartier de la Pucelle et ma propre division, — relevant partout les sentinelles. — Comment donc et par où ont-ils pu pénétrer ?


LA PUCELLE.

— Ne demandez plus, messeigneurs, — comment et par où. Il est sûr qu’ils ont trouvé un point — faiblement gardé, où s’est effectuée l’escalade. — Et maintenant il ne reste plus d’autre ressource — que de rallier nos soldats épars et déroutés, — et de former de nouveaux plans pour entamer l’ennemi.


Alarme. Entre un Soldat anglais, criant : Talbot ! Talbot ! Les Français fuient, laissant derrière eux leurs vêtements, que le soldat ramasse.


LE SOLDAT.

— Je me permettrai de prendre ce qu’ils ont laissé. — Le cri de Talbot me sert de glaive. — Car me voici chargé de dépouilles, — sans avoir employé d’autre arme que son nom.

Il sort.



Scène VII.

[Orléans. La place du Marché.]

Entrent Talbot, Bedford, Bourgogne, un Capitaine et d’autres.


BEDFORD.

Le jour commence à poindre, et met en fuite la nuit, — dont le noir manteau voilait la terre. — Sonnons ici la retraite, et arrêtons notre ardente poursuite.

On sonne la retraite.


TALBOT.

— Apportez le corps du vieux Salisbury ; — et déposez-le ici, sur la place du marché, — au centre même de cette ville maudite. — Maintenant j’ai accompli le vœu fait à son âme : — pour chaque goutte de sang tirée de lui, — il est mort cette nuit cinq Français au moins. — Et, afin que les âges futurs voient — par quels ravages il a été vengé, — je veux ériger dans leur principal temple — une tombe où sera enseveli son corps, — et sur laquelle une inscription lisible pour tous — racontera le sac d’Orléans, — le guet-apens qui a causé sa mort déplorable, — et quelle terreur il a été pour la France. — Mais, milords, dans notre sanglante tuerie, — je m’étonne que nous n’ayons rencontré ni Sa Grâce le Dauphin, — ni son nouveau champion, la vertueuse Jeanne d’Arc, — ni aucun de ses perfides confédérés.


BEDFORD.

— On croit, lord Talbot, qu’au commencement de la bataille, — chassés soudain de leurs lits somnolents, — ils ont, en perçant les rangs des hommes d’armes, — sauté par-dessus les remparts pour se réfugier dans la campagne.


BOURGOGNE.

— Moi-même, autant que j’ai pu distinguer — à travers la fumée et les vapeurs crépusculaires de la nuit, — je suis sûr d’avoir mis en fuite le Dauphin et sa ribaude, — comme ils accouraient bras dessus bras dessous, — ainsi qu’un couple de tendres tourtereaux, — qui ne peuvent se séparer ni jour ni nuit. — Quand tout sera mis en ordre ici, — nous les poursuivrons avec toutes nos forces.


Entre un Messager.


LE MESSAGER.

— Salut, milords ! Quel est dans ce cortége princier — celui qu’on nomme le martial Talbot, pour tant de hauts faits — vantés par tout le royaume de France ?


TALBOT.

— Voici Talbot : qui veut lui parler ?


LE MESSAGER.

— Une vertueuse dame, la comtesse d’Auvergne, — modeste admiratrice de ta renommée, — te supplie par ma voix, bon lord, de daigner — la visiter dans son pauvre château, — afin qu’elle puisse se vanter d’avoir vu l’homme — dont la gloire remplit le monde de son bruyant

éclat.

BOURGOGNE.

— Serait-il vrai ? Allons, je vois que nos guerres — vont devenir un jeu comiquement pacifique, — si les dames implorent ainsi des rencontres. — Vous ne pouvez, milord, faire fi de cette aimable requête.


TALBOT.

— Ne vous fiez plus à moi, si j’en fais fi. Ce qu’une masse d’hommes — ne pourrait obtenir de moi avec toute leur éloquence, — la courtoisie d’une femme me l’impose.

Au Messager.

— Dites-lui donc que je lui rends grâces, — et que je me présenterai respectueusement chez elle.

Au duc de Bourgogne et à Bedford.

— Est-ce que vos seigneuries ne veulent pas m’accompagner ?


BEDFORD.

— Non, vraiment ; ce serait plus que n’exige la bienséance, — et j’ai souvent ouï dire que les hôtes inattendus — ne sont guère les bienvenus que quand ils sont partis.


TALBOT.

— Eh bien donc, puisque la chose est sans remède, — j’irai seul mettre à l’épreuve la courtoisie de cette dame. — Venez ici, capitaine.

Il parle bas au capitaine.

Vous comprenez mon intention ?


LE CAPITAINE.

— Oui, milord, et j’agirai en conséquence.

Ils sortent



Scène VIII.

[En Auvergne. La cour d’un château.]

Entrent la Comtesse et le Portier.


LA COMTESSE.

— Portier, rappelez-vous mes instructions ; — et, quand vous les aurez exécutées, rapportez-moi les clefs.


LE PORTIER.

— Oui, madame.

Il sort.

LA COMTESSE.

— Le plan est dressé ; si tout réussit, — je serai aussi fameuse par cet exploit — que Thomyris de Scythie par la mort de Cyrus. — Grande est la renommée de ce redoutable chevalier, — et ses hauts faits ne sont pas moins grands. — Je voudrais joindre au témoignage de mes oreilles celui de mes yeux — pour juger la valeur de ces étonnants récits.


Entrent le Messager et Talbot.


LE MESSAGER.

Madame, — conformément au désir de votre excellence, — appelé par votre message, lord Talbot est venu.


LA COMTESSE.

— Et il est le bienvenu. Quoi ! est-ce là l’homme ?

Elle montre Talbot.


LE MESSAGER.

— Oui, madame.


LA COMTESSE.

Est-ce là le fléau de la France ? — Est-ce là ce Talbot, partout si redouté — qu’avec son nom seul les mères font taire leurs enfants ? — Je le vois, les rapports sont fabuleux et faux : — je croyais voir un Hercule, — un second Hector, à l’aspect farouche, — aux vastes proportions, aux membres robustes. — Eh ! mais c’est un enfant, un grotesque nain : — il n’est pas possible que ce nabot faible et noué — frappe ses ennemis d’une telle terreur.


TALBOT.

— Madame, j’ai pris la liberté de vous importuner ; — mais, puisque Votre Excellence n’est pas de loisir, — je trouverai quelque autre moment pour vous faire visite.

Il va pour se retirer.

LA COMTESSE.

— Que prétend-il donc ?

Au messager.

Allez lui demander où il va.


LE MESSAGER.

— Arrêtez, milord, car madame désire — savoir la cause de votre brusque départ.


TALBOT.

— Morbleu ! pour ça, elle est dans l’erreur ; — je vais lui prouver que Talbot est ici.


Le portier rentre avec des clefs.


LA COMTESSE.

— Si tu es Talbot, en bien, tu es prisonnier.


TALBOT.

— Prisonnier ! De qui ?


LA COMTESSE.

De moi, lord altéré de sang. — Et c’est dans ce but que je t’ai attiré chez moi. — Il y a longtemps que ton ombre est en mon pouvoir, — car ton portrait est pendu dans ma galerie. — Mais aujourd’hui ta personne même subira le même sort ; — et je vais enchaîner tes jambes et tes bras, — tyran qui depuis tant d’années — dévastes notre pays, tues nos citoyens, — et envoies en captivité nos fils et nos maris.


TALBOT, éclatant de rire.

— Ha ! ha ! ha !


LA COMTESSE.

— Tu ris, misérable ! Ton hilarité se dissipera en gémissements.


TALBOT.

— Je ris de vous voir si simple, madame ; — vous vous figurez que vous possédez autre chose que l’ombre de Talbot — pour objet de vos rigueurs !


LA COMTESSE.

— Quoi ! tu n’es pas l’homme !


TALBOT.

Je le suis en effet.


LA COMTESSE.

— J’ai donc la substance, comme l’ombre.


TALBOT.

— Non, non, je ne suis que l’ombre de moi-même. — Vous vous trompez, ma substance n’est pas ici ; — car ce que vous voyez n’est que la plus mince fraction, — la plus petite portion de l’homme. — Je vous le déclare, madame, s’il était ici tout entier, — son envergure est si vaste et si grandiose — que votre toit ne suffirait pas à le contenir.


LA COMTESSE.

— Ce manant parle par énigmes : — il est ici, et n’y est pas. — Comment ces contradictions peuvent-elles se concilier ?


TALBOT.

— Je vais vous le montrer sur-le-champ.


Il sonne du cor. Roulement de tambour, puis décharge d’artillerie. Les portes du château sont enfoncées, et des soldats entrent.


TALBOT, continuant.

— Qu’en dites-vous, madame ? Êtes-vous convaincue maintenant — que vous ne voyiez que l’ombre de Talbot ? — Voici sa substance ; voici les muscles, les bras, les forces, — avec lesquels il met sous le joug vos cous rebelles, — rase vos cités, renverse vos villes — et les rend en un moment désolées.


LA COMTESSE.

— Victorieux Talbot ! pardonne mon outrage ; — je le vois, tu n’es pas au-dessous de ce que raconte la renommée, — et tu es au-dessus de ce qu’annonce ta taille. — Que ma présomption ne provoque pas ta colère, — car je suis fâchée de ne t’avoir pas traité avec le respect qui t’est dû.


TALBOT.

— Ne vous alarmez, pas belle dame ; ne méconnaissez pas — l’âme de Talbot, comme vous vous êtes méprise — sur l’extérieur de sa personne. — Ce que vous avez fait ne m’a point offensé ; — la seule satisfaction que je vous demande, — c’est de souffrir que nous — goûtions de votre vin et que nous voyions quelles friandises vous avez, — car l’appétit des soldats est toujours excellent.


LA COMTESSE.

— De tout mon cœur ; et je me tiens pour honorée de festoyer chez moi un si grand guerrier.

Ils sortent.



Scène IX.

[Londres. Les jardins du Temple.]

Entrent les comtes de Somerset, de Suffolk et de Warwick, Richard Plantagenet, Vernon et un autre homme de loi.


PLANTAGENET.

— Milords et messieurs, que signifie ce silence ? —

Personne n’ose-t-il rendre témoignage à la vérité ?

SUFFOLK.

— Dans la salle du Temple, nous faisions trop de bruit ; — ce jardin est un lieu plus convenable.


PLANTAGENET.

— Déclarez donc sur-le-champ si j’ai soutenu la vérité, — ou si ce querelleur de Somerset n’est pas dans l’erreur.


SUFFOLK.

— Ma foi, je suis un méchant étudiant en droit ; — je n’ai jamais pu plier ma volonté à la loi ; — et aussi ai-je toujours plié la loi à ma volonté.


SOMERSET.

— Jugez donc entre nous, vous, milord de Warwick.


WARWICK.

— De deux faucons, lequel vole le plus haut ? — De deux chiens, lequel a le plus fort aboiement ? — De deux lames, laquelle a la meilleure trempe ? — De deux chevaux, lequel se manie le mieux ? — De deux filles, laquelle a la plus sémillante œillade ? — J’ai peut-être assez de jugement pour décider tout cela ; — mais dans ces subtiles et fines arguties de la loi, — ma foi, je n’en sais pas plus long qu’une buse.


PLANTAGENET.

— Bah ! bah ! c’est une échappatoire polie. — La vérité est si visiblement nue de mon côté — qu’un myope la reconnaîtrait.


SOMERSET.

— Et de mon côté elle est si bien démontrée, — si claire, si éclatante, si évidente, — qu’elle resplendirait même aux yeux d’un aveugle.


PLANTAGENET.

— Puisque vous restez bouche close et répugnez tant à parler, — proclamez votre pensée par un muet témoignage. — Que celui qui, né vrai gentilhomme, tient à l’honneur de sa naissance, — et croit que j’ai défendu la vérité, — cueille avec moi sur ce buisson une rose blanche.


SOMERSET.

— Que celui qui n’est ni un couard ni un flatteur, — et ose soutenir le parti de la vérité, — cueille avec moi sur cette épine une rose rouge.


WARWICK.

— Je n’aime pas les couleurs ; et, sans couleur aucune — d’insinuante et basse flatterie, — je cueille cette rose blanche avec Plantagenet.


SUFFOLK.

— Je cueille cette rose rouge avec le jeune Somerset, — en ajoutant qu’il a soutenu le droit.


VERNON.

— Arrêtez, milords et messieurs ; avant de continuer, — convenons que celui des deux qui de son côté — aura le moins de roses cueillies, — reconnaîtra que l’autre a raison.


SOMERSET.

— Cher maître Vernon, c’est une bonne motion ; — si j’en ai le moins, je souscris en silence.


PLANTAGENET.

Moi aussi.


VERNON.

— Eh bien, au nom de la vérité et de la justice, — je cueille aussi cette fleur pâle et virginale, — donnant mon verdict en faveur de la rose blanche.


SOMERSET.

— Ne vous piquez pas le doigt en la cueillant, — de peur de la teindre en rouge avec votre sang, — et de vous ranger de mon côté malgré vous.


VERNON.

— Milord, si je verse mon sang pour mon opinion, — mon opinion pansera ma blessure, — et me maintiendra du côté où je suis.


SOMERSET.

— Bien, bien, allons : qui cueille encore ?


L’HOMME DE LOI, à Sommerset.

— Si mes études et mes livres ne me trompent, — le système que vous avez soutenu est faux ; — en foi de quoi je cueille aussi une rose blanche.


PLANTAGENET.

— Maintenant, Somerset, où est ton argument ?


SOMERSET.

— Ici, dans mon fourreau ; je n’ai qu’à y recourir — pour colorer votre rose blanche en rouge sanglant.


PLANTAGENET.

— En attendant, vos joues plagient nos roses ; — car elles pâlissent de frayeur en reconnaissant — la vérité de notre côté.


SOMERSET.

Non, Plantagenet, — ce n’est pas de frayeur, mais de colère, en voyant tes joues — rougir de honte et plagier nos roses, — tandis que ta bouche se refuse à confesser ton erreur.


PLANTAGENET.

— Est-ce qu’il n’y a pas un ver dans ta rose, Somerset ?


SOMERSET.

— Est-ce qu’il n’y a pas une épine à ta rose, Plantagenet ?


PLANTAGENET.

— Oui, une épine acérée et perçante pour défendre la vérité, — tandis que ton ver rongeur se repaît d’imposture.


SOMERSET.

— Eh bien, je trouverai des amis pour porter mes roses sanglantes — et soutenir que j’ai dit vrai, — alors que le fourbe Plantagenet n’osera pas se montrer.


PLANTAGENET.

— Eh bien, par la fleur virginale que je tiens à la main, — je te méprise toi et ton insigne, revêche enfant.


SUFFOLK.

— Ne tourne pas ton mépris de ce côté, Plantagenet.


PLANTAGENET.

— Si fait, orgueilleux Poole, je vous méprise tous deux, lui et toi.


SUFFOLK.

— Ce mépris, je te le rejetterai à la gorge.


SOMERSET.

— Assez, assez, cher William de la Poole ! — nous faisons trop d’honneur à ce manant, en conversant avec lui.


WARWICK.

— Ah ! pardieu, tu lui fais injure, Somerset. — Son grand-père était Lionel, duc de Clarence, — troisième fils du troisième Édouard, roi d’Angleterre. — Sort-il des manants sans blason d’une aussi noble souche ?


PLANTAGENET.

— Il se prévaut du privilège de ce lieu ; — autrement, dans la lâcheté de son cœur, il n’eût pas osé parler ainsi.


SOMERSET.

— Par celui qui m’a créé, je soutiendrai mes paroles — sur n’importe quel terrain de la chrétienté. — Ton père, Richard, comte de Cambridge, — n’a-t-il pas été exécuté pour trahison du temps de notre feu roi ? — Et, par sa trahison, ne demeures-tu pas flétri, — dégradé et déchu de ton ancienne noblesse ? — Son crime vit toujours infâme dans ton sang ; — et, jusqu’à ce que tu sois

réhabilité, tu n’es qu’un manant.

PLANTAGENET.

— Mon père fut accusé, mais non flétri ; — condamné à mort pour trahison, mais non traître ; — et cela, je le prouverai contre de plus illustres que Somerset, — quand le moment sera mûr pour mes desseins. — Quant à Poole, votre affidé, et à vous-même, — je vous note sur le registre de ma mémoire, — pour vous punir de cette insulte. — Prenez-y bien garde, et tenez-vous pour bien avertis.


SOMERSET.

— Oui-dà, tu nous trouveras toujours prêts ; — et tu nous reconnaîtras pour tes ennemis à ces couleurs, — que mes amis porteront en dépit de toi.


PLANTAGENET.

— Sur mon âme, cette rose pâle de colère, — insigne de ma haine altérée de sang, — je la porterai, moi, ainsi que mes partisans, — jusqu’à ce qu’elle se flétrisse avec moi dans la tombe, — ou s’épanouisse à la hauteur de mon rang !


SUFFOLK.

— Poursuis, et que ton ambition t’étouffe ! — Et sur ce, adieu jusqu’à notre prochaine rencontre.

Il sort.

SOMERSET.

— Je te suis, Poole… Adieu, ambitieux Richard.

Il sort.

PLANTAGENET.

— Comme je suis bravé ! Et il faut que je l’endure !


WARWICK.

— Cette tache, qu’ils reprochent à votre maison, — sera effacée dans le prochain parlement, — convoqué pour prononcer la trêve entre Winchester et Glocester. Si alors tu n’es pas créé duc d’York, — je ne veux plus être qualifié Warwick. — En attendant, comme gage de mon affection pour toi — et de mon inimitié contre le fier Somerset et William Poole, — je veux porter cette rose, rangé dans ton parti… — Et voici ce que je prédis : l’altercation — qui a produit dans le jardin du Temple cette division — entre la rose rouge et la rose blanche enverra des milliers d’hommes à la mort et dans la nuit funèbre.


PIANTAGENET.

— Cher maître Vernon, je vous suis obligé — d’avoir bien voulu cueillir une fleur en ma faveur.


VERNON.

— Et en votre faveur je veux la porter toujours.


L’HOMME DE LOI.

— Et moi aussi.


PLANTAGENET.

— Merci, cher monsieur. — Allons dîner tous les quatre : j’ose dire — que cette querelle s’abreuvera de sang un jour à venir.

Ils sortent.



Scène X.

[Dans la tour de Londres.]

Entre Mortimer, porté dans un fauteuil par deux Gardiens.


MORTIMER.

— Bons gardiens de ma vieillesse défaillante, — laissez Mortimer mourant se reposer ici. — Un long emprisonnement m’a rendu boiteux, — comme un homme qu’on vient de retirer du chevalet. — Vieilli, comme Nestor, dans un âge de soucis, — ces cheveux blancs, hérauts de la mort, — annoncent la fin d’Edmond Mortimer. — Ces yeux, tels, que des lampes dont l’huile est consumée, — s’obscurcissent, comme s’ils allaient s’éteindre ; — mes faibles épaules sont accablées par le poids du chagrin ; — j’ai les bras énervés, comme une vigne flétrie, — qui laisse tomber à terre ses branches desséchées. — Et cependant ces pieds, sans force, engourdis, — incapables de supporter cette masse d’argile, — ont des ailes pour atteindre la tombe, — comme s’ils savaient que je n’ai pas d’autre refuge. — Mais, dis-moi, gardien, mon neveu viendra-t-il ?


PREMIER GARDIEN.

— Richard Plantagenet va venir, milord, — Nous avons envoyé au Temple, à son appartement ; — et il a été répondu qu’il allait venir.


MORTIMER.

— Cela suffit ; mon âme sera donc satisfaite ! — Pauvre gentilhomme ! Son injure égale la mienne. — Depuis le commencement du règne de Henry de Monmouth, — dont ma grandeur militaire a précédé la gloire, — j’ai subi cette odieuse séquestration ; — et, depuis la même époque, Richard a été réduit à l’obscurité, — privé d’honneurs et d’héritage. — Mais, maintenant, l’arbitre des désespoirs, — la bienfaisante réparatrice des misères humaines, — la Mort impartiale va m’élargir d’ici par une douce libération. — Je voudrais également que ses tribulations eussent expiré, — et qu’il pût recouvrer ce qu’il a perdu.


Entre Richard Plantagenet.


PREMIER GARDIEN, à Mortimer.

— Milord, votre bien-aimé neveu vient d’arriver.


MORTIMER.

— Richard Plantagenet, mon parent ! Il est arrivé !


PLANTAGENET.

— Oui, mon noble oncle qu’on traite si ignoblement, — votre neveu Richard arrive sous le coup d’un récent outrage.


MORTIMER.

— Dirigez mes bras, que je puisse étreindre son cou, — et exhaler dans son sein mon dernier soupir. — Oh ! dites-moi quand mes lèvres toucheront ses joues, — que je puisse dans ma tendresse lui donner un baiser défaillant ! — Et maintenant explique-toi, doux rejeton de la grande souche d’York, — tu disais que tu étais sous le coup d’un récent outrage.


PLANTAGENET.

— Commence par appuyer sur mon bras ton corps vieillissant, — et, dans cette position plus aisée, je te dirai mon malaise. — Aujourd’hui, dans un débat sur une question de droit, — quelques mots ont été échangés entre Somerset et moi ; — et, tout en prodiguant les invectives, — il m’a reproché la mort de mon père. — Cette accusation m’a fermé la bouche ; — sans quoi je lui eusse dûment répliqué. — Ainsi, mon bon oncle, au nom de mon père, — pour l’honneur d’un vrai Plantagenet, — enfin au nom de notre parenté, apprends-moi pour quelle cause — mon père, le comte de Cambridge, a été décapité.


MORTIMER.

— La même cause, beau neveu, qui m’a emprisonné ici — et qui m’a, dès la fleur de ma jeunesse, relégué, — pour y languir, dans un hideux cachot, — a été le motif maudit de sa mort.


PLANTAGENET.

— Expliquez-moi cette cause plus en détail, — car je l’ignore et ne puis la deviner.


MORTIMER.

— Je le veux bien, si mon souffle débile me le permet — et si la mort ne survient pas avant la fin de mon récit : — Henry IV, grand-père du présent roi. — déposa son neveu Richard, fils d’Édouard, — le premier-né et le légitime héritier — du roi Édouard, troisième du nom. — Durant son règne, les Percys du Nord, — trouvant son usurpation souverainement injuste, — tentèrent de m’élever au trône. — Le motif qui déterminait à cela ces lords belliqueux, — était que, le jeune roi Richard ainsi écarté — et ne laissant pas d’héritier engendré de son corps, — j’étais le plus proche du trône par la naissance et la parenté ; — car par ma mère je descends — de Lionel, duc de Clarence, troisième fils — du roi Édouard III, tandis que lui — tire sa liguée de Jean de Gand, — qui n’était que le quatrième de cette génération héroïque. — Mais suis-moi. Dans cette haute et grande entreprise — où ils travaillaient à restaurer l’héritier légitime, — ils perdirent la vie, et moi la liberté. — Longtemps après, quand Henry V, — qui succéda à son père Bolingbroke, régnait, — ton père le comte de Cambridge, descendant — du fameux Edmond Langley, duc d’York, — ayant épousé ma sœur, qui fut ta mère, — fut ému de ma cruelle détresse — et leva une nouvelle armée, dans le but de me délivrer — et de m’investir du diadème. — Mais ce noble comte échoua, comme les autres, — et fut décapité. Ainsi les Mortimers, — en qui reposait le droit, ont été anéantis.


PLANTAGENET.

— Et Votre Honneur, milord, est le dernier d’entre eux.


MORTIMER.

— C’est vrai, et tu vois que je n’ai pas d’enfants ; — et ma parole défaillante annonce ma mort imminente : — tu es mon héritier ; je te prie de conclure le reste ; —

mais sois circonspect dans ta laborieuse tâche.

PLANTAGENET.

— Tes graves conseils prévaudront sur moi ; — mais il me semble que l’exécution de mon père — n’a été qu’un acte sanglant de tyrannie.


MORTIMER.

— Garde, mon neveu, un silence politique. — La maison de Lancastre est fortement établie — et, telle qu’une montagne, ne peut être déplacée. — Mais maintenant ton oncle transfère son existence ailleurs, — comme un prince sa cour, alors qu’il est fatigué — d’un trop long séjour dans la même demeure.


PLANTAGENET.

— Ô mon oncle ! que ne puis-je d’une partie de mes jeunes années — prolonger la période de ta vieillesse !


MORTIMER.

— Tu veux donc, pour mon malheur, faire comme le boucher — qui assène plusieurs coups, quand un seul suffirait. — Ne te lamente que si mon bonheur t’afflige. — Donne seulement des ordres pour mes funérailles. — Et sur ce, adieu. Puissent toutes tes espérances être réalisées, — et ta vie être prospère dans la paix et dans la guerre !

Il expire.

PLANTAGENET.

— Que la paix, et non la guerre, accompagne ton âme qui s’en va ! — Tu as fait ton pèlerinage en prison, — et tu y as fini tes jours, ainsi qu’un ermite… — Oui, j’enfermerai ses conseils dans mon cœur ; — et j’y laisserai reposer ce que je rêve. — Gardiens, emportez-le d’ici ; et moi-même — je lui ferai des funérailles plus belles que sa vie.

Les gardiens sortent, emportant Mortimer.

— Ici s’éteint la sombre torche de Mortimer, — qu’une ambition subalterne a étouffée. — Quant à ces outrages, quant à ces injures amères — que Somerset a lancées contre ma maison, — je compte bien, pour mon honneur, en faire justice. — Et dans ce but, je me rends vite au parlement ; — ou je serai rétabli dans tous les droits de mon sang, — ou je ferai du mal même l’instrument de mon bien.

Il sort.



Scène XI.

[Londres. La salle du Parlement.]

Fanfares. Entrent le Roi Henry, Exeter, Glocester, Warwick, Somerset et Suffolk ; l’évêque de Winchester, Richard, Plantagenet et autres.

Glocestera va présenter un bill d’accusation ; Winchester le lui arrache et le déchire.


WINCHESTER.

— Tu viens avec un écrit profondément prémédité, — avec un pamphlet minutieusement élaboré, — Homfroy de Glocester ! Si tu as à m’accuser, — si tu as quelque chose à dire à ma charge, — fais-le immédiatement, sans préparation, — comme je compte moi-même répondre à toutes tes objections — par une réfutation immédiate et improvisée.


GLOCESTER.

— Prêtre présomptueux ! Ce lieu m’impose la patience, — sans quoi tu sentirais combien tu m’as insulté. — Ne crois pas, si j’ai mis par écrit — l’exposé de tes crimes outrageusement infâmes, — que j’aie rien inventé, ou que je sois incapable — de répéter verbatim l’œuvre de ma plume. — Non, prélat ! telle est ton audacieuse perversité, — ton impudence délétère, ton extravagance anarchique, — que les enfants même parlent de ton orgueil. — Tu es le plus pernicieux usurier, — méchant par nature, ennemi de la paix, — lascif et libertin, plus qu’il ne sied certes — à un homme de ta profession et de ton rang. — Et quant à ta trahison, quoi de plus manifeste ? — N’as-tu pas tenté de m’ôter la vie par un guet-apens, — aussi bien au pont de Londres qu’à la Tour ? — En outre, si l’on sondait tes pensées, je craindrais fort — que le roi, ton souverain, ne fût pas lui-même tout à fait à l’abri — de l’envieuse perfidie de ton cœur arrogant.


WINCHESTER.

— Glocester, je te défie… Milords, daignez — prêter l’oreille à ma réplique. — Si je suis rapace, ambitieux ou pervers, — comme il le prétend, comment suis-je si pauvre ? — Comment se fait-il que je ne cherche ni mon avancement, — ni mon élévation, mais que je me renferme dans l’exercice de mon ministère ? — Et quant à l’anarchie, qui donc est attaché à la paix — plus que moi, à moins que je ne sois provoqué ? — Non, mes bons lords, ce n’est pas là ce qui offense le duc, — ce n’est pas là ce qui l’a irrité ; — le fait est qu’il voudrait gouverner seul, — qu’il voudrait être seul auprès du roi ; — et voilà ce qui provoque tant de tonnerres dans son cœur, — et ce qui lui fait rugir ces accusations. — Mais il saura qu’étant son égal…


GLOCESTER.

Mon égal ! — toi, bâtard de mon grand-père !


WINCHESTER.

— Oui, hautain seigneur : car qu’êtes-vous, je vous prie, — sinon l’impérieux occupant du trône d’un autre ?


GLOCESTER.
— Ne suis-je pas le Protecteur, prêtre insolent ?

WINCHESTER.

— Et ne suis-je pas un prélat de l’Église ?


GLOCESTER.

— Oui, comme un bandit qui, retranché dans un château, — en fait le boulevard de son brigandage.


WINCHESTER.

— Irrévérent Glocester !


GLOCESTER.

Ce qu’on doit révérer en toi, — c’est ta fonction spirituelle, ce n’est pas ta vie.


WINCHESTER.

— Rome remédiera à cela.


WARWICK.

Allez-y donc, rare homme !


SOMERSET, à Warwick.

— Milord, il serait de votre devoir de vous abstenir.


WARWICK, à Somerset.

— Veillez donc à ce que l’évêque ne dépasse pas les bornes.


SOMERSET.

— Il me semble, en effet, que milord devrait être religieux — et connaître les devoirs imposés par cette qualité.


WARWICK.

— Il me semble, à moi, que Sa Seigneurie devrait être plus humble ; — il ne sied pas à un prélat de discuter de la sorte.


SOMERSET.

— Si fait, quand on touche de si près à son caractère sacré.


WARWICK.

— Sacré ou profane, qu’importe ?

Montrant Glocester.

— Sa Grâce n’est-elle pas le protecteur du roi ?

PLANTAGENET, à part.

— Plantagenet, je le vois, doit retenir sa langue, — de peur qu’on ne lui dise : Parlez, l’ami, quand vous le devez ; — votre impertinent verdict doit-il trouver place dans le débat des lords ? — Autrement j’aurais frondé Winchester.


LE ROI HENRY.

— Oncles de Glocester et de Winchester, — gardiens spéciaux de la chose publique, — je voudrais, si les prières ont quelque pouvoir sur vous, pouvoir — vous réconcilier dans une affectueuse amitié. — Oh ! quel scandale pour notre couronne — que deux nobles pairs tels que vous soient en désaccord ! — Croyez-moi, milords, mes tendres années peuvent le dire, — la discorde civile est une vipère — qui ronge les entrailles de la république.

Cris au dehors : À bas les habits jaunes !

— Quel est ce tumulte ?


WARWICK.

C’est une émeute, j’ose le dire, — soulevée par la malveillance des gens de l’évêque.

Nouveaux cris : Des pierres ! des pierres !

Entre le Maire de Londres, avec son escorte.


LE MAIRE.

— Ô mes bons lords, et vous, vertueux Henry, — ayez pitié de la cité de Londres, ayez pitié de nous ! — Les gens de l’évêque et du duc de Glocester, — à qui il a été défendu récemment de porter des armes, — ont rempli leurs poches de pierres, — et, partagés en deux bandes contraires, — ils se les jettent à la tête si violemment que déjà beaucoup de ces cerveaux exaltés ont été broyés. — Nos fenêtres sont brisées dans toutes les rues, — et

nous sommes forcés, par prudence, de fermer nos boutiques.
Entrent, en se battant et la tête ensanglantée, les gens de Glocester et ceux de Winchester.


LE ROI HENRY.

— Nous vous sommons, par l’allégeance qui nous est due, — de retenir vos mains meurtrières et de respecter la paix. — Je vous en prie, mon oncle Glocester, — calmez cette émeute.


PREMIER SERVITEUR.

Ah ! si l’on nous — interdit les pierres, nous lutterons avec nos dents.


DEUXIÈME SERVITEUR.

— Osez ce que vous voudrez, nous sommes aussi résolus.

La lutte recommence.

GLOCESTER.

— Vous, gens de ma maison, cessez cette fâcheuse querelle, — et laissez là cette lutte indécente.


TROISIÈME SERVITEUR.

— Milord, nous savons que Votre Grâce est un homme — juste et droit, et que, par la royauté de votre naissance, — vous n’êtes inférieur qu’à Sa Majesté. — Aussi, plutôt que de souffrir qu’un prince tel que vous, — un si bon père de la république, — soit outragé par un cuistre, — nous, nos femmes et nos enfants, nous combattrons tous, — et nous nous ferons massacrer par vos ennemis.


PREMIER SERVITEUR.

— Oui, et nos ongles même — fouilleront le champ de bataille, quand nous serons morts.

Nouvelle rixe.

GLOCESTER.

Arrêtez, arrêtez, vous dis-je ! — Si vous m’aimez comme vous le dites, — veuillez, à ma persuasion, vous contenir un peu.


LE ROI HENRY.

— Oh ! que cette discorde afflige mon âme ! — Pouvez-vous, milord de Winchester, voir — mes soupirs et mes larmes, sans vous laissez toucher ! — Qui donc sera miséricordieux, si vous ne l’êtes pas ? — Oh ! qui s’occupera de préserver la paix, — si les saints hommes d’Église se plaisent aux querelles ?


WARWICK.

— Milord protecteur, cédez ; cédez, Winchester, — si vous ne voulez, par un refus obstiné, — tuer votre souverain et ruiner le royaume. — Vous voyez que de malheurs, que de meurtres même — ont été causés par votre inimitié. — Faites donc la paix, si vous n’avez pas soif de sang.


WINCHESTER, montrant Glocester.

— Il se soumettra ou je ne céderai jamais.


GLOCESTER.

— Ma compassion pour le roi me commande de fléchir ; — autrement, je verrais arracher le cœur de ce prêtre, — avant qu’il obtînt de moi cette concession.


WARWICK.

— Voyez, milord de Glocester, le duc — a banni la sombre furie du mécontentement ; — son front rasséréné l’annonce. — Pourquoi gardez-vous cet air farouche et tragique ?


GLOCESTER.

— Tiens, Winchester, je t’offre la main.


LE ROI HENRY.

— Fi ! mon oncle Beaufort : Je vous ai ouï prêcher que — la haine était un grand et grave péché : — voulez-vous donc ne pas pratiquer la leçon que vous enseignez, — et être au contraire le premier à l’enfreindre ?


WARWICK.

— Bon roi ! comme il gronde doucement l’évêque !… — Quelle honte, milord de Winchester ! rendez-vous. — Quoi ! faut-il qu’un enfant vous apprenne votre

devoir !

WINCHESTER.

— Eh bien, duc de Glocester, je te cède ; — je te rends amour pour amour, serrement de main pour serrement de main.


GLOCESTER.

— Oui, mais je crains fort que ce ne soit à contrecœur. — Voyez, mes amis, mes bien-aimés compatriotes ; — ce gage est un signal de trêve — entre nous deux et tous nos serviteurs. — Que Dieu m’assiste, comme il est vrai que je ne dissimule pas !


WINCHESTER, à part.

— Que Dieu m’assiste, comme il est vrai que mon intention n’est pas sérieuse !


LE ROI HENRY.

— Ô mon oncle bien-aimé, bon duc de Glocester, — combien me rend joyeux cet accommodement !

Aux gens du duc et de l’évêque.

— Partez, mes maîtres ! ne nous troublez plus ; — mais réconciliez-vous, comme vos seigneurs.


PREMIER SERVITEUR.

— Soit ! je vais chez le chirurgien.


DEUXIÈME SERVITEUR.

Et moi aussi.


TROISIÈME SERVITEUR.

— Et moi, je vais voir quelle médecine offre la taverne.

Le maire, les gens du duc et de l’évêque sortent.


WARWICK.

— Très-gracieux souverain, accueillez cette requête, — qu’au nom de Richard Plantagenet, — nous présentons à Votre Majesté.

Il présente un placet au roi.


GLOCESTER.

— Excellente motion, milord de Warwick.

Au roi.

En effet, cher prince, — si Votre Grâce pèse toutes les circonstances, — vous aurez hautement raison de faire droit à Richard, — spécialement pour les motifs — que j’ai dits à Votre Majesté à Eltham-Place.


LE ROI HENRY.

— Et ces motifs, mon oncle, étaient puissants. — Ainsi donc, mes bien-aimés lords, notre bon plaisir est — que Richard soit restauré dans tous les droits de sa naissance.


WARWICK.

— Que Richard soit restauré dans tous les droits de sa naissance ; — ainsi seront réparées les injures de son père.


WINCHESTER.

— Ce que veulent tous les autres, Winchester le veut.


LE ROI HENRY.

— Si Richard est fidèle, je ne m’arrêterai pas là, — mais je lui rendrai tout l’héritage — qui appartient à la maison d’York, dont il descend en ligne directe.


PLANTAGENET, au roi.

— Ton humble serviteur fait vœu de t’obéir — et de te servir humblement jusqu’à la mort.


LE ROI HENRY.

— Incline-toi donc, et mets ton genou contre mon pied ; — et, en retour de cet hommage, — je te ceins de la vaillante épée d’York. — Relève-toi, Richard, en vrai Plantagenet ; — relève-toi, prince et duc d’York.


PLANTAGENET.

— Puisse Richard prospérer comme tes ennemis succomber ! — Puissent, comme ma fidélité grandira, périr tous ceux — qui nourrissent une seule pensée contre Votre Majesté.


TOUS.
— Salut, grand prince, puissant duc d’York !

SOMERSET, à part.

— Périsse ce prince vil, l’ignoble duc d’York !


GLOCESTER, au roi.

— Maintenant il est urgent que Votre Majesté — passe les mers et se fasse couronner en France. — La présence d’un roi engendre l’amour — chez ses sujets et ses loyaux amis, — comme elle décourage ses ennemis.


LE ROI HENRY.

— Quand Glocester parle, le roi Henry marche, — car un conseil ami détruit bien des adversaires.


GLOCESTER.

— Vos vaisseaux sont déjà prêts.

Tous sortent, excepté Exeter.


EXETER.

— Oui, que nous marchions en Angleterre ou en France, — nous ne voyons pas l’avenir probable. — Cette dernière dissension, allumée entre les pairs, — brûle sous les cendres trompeuses d’une amitié forgée, — et finira par éclater en un incendie. — Comme des membres gangrenés pourrissent par degrés, — jusqu’à ce que les os, la chair et les nerfs se dissolvent, — ainsi se propagera cette basse et jalouse discorde. — Et c’est maintenant que je redoute cette fatale prophétie, — qui, au temps de Henry, dit le cinquième, — était dans la bouche de tous les enfants à la mamelle :

Henry, né à Monmouth, gagnera tout.
Henry, né à Windsor, perdra tout.

— Cela est si évident qu’Exeter souhaite — de finir ses jours avant cette désastreuse époque.

Il sort.


Scène XII.

[En France. Devant les remparts de Rouen.]

Entrent la Pucelle, déguisée, et des Soldats vêtus en paysans, portant des sacs sur le dos.


LA PUCELLE.

— Voici les portes de la cité, les portes de Rouen, — par lesquelles notre adresse doit faire une brèche. — Faites attention ; prenez garde à la manière dont vous placerez vos paroles ; parlez comme le commun des cens du marché — qui viennent faire argent de leur blé. — Si nous obtenons accès, comme je l’espère, — et que nous trouvions le poste négligent et faible, — j’en avertirai nos amis par un signal, — pour que le Dauphin Charles puisse les attaquer.


PREMIER SOLDAT.

— Nos sacs vont servir au sac de la ville, — et nous serons bientôt seigneurs et maîtres de Rouen ; en conséquence frappons.

Ils frappent aux portes.


LA SENTINELLE, de l’intérieur.

Qui est là ?


LA PUCELLE.

Paysans, pauvres gens de France : — de pauvres gens du marché qui viennent vendre leur blé.


LA SENTINELLE.

— Entrez, venez ; la cloche du marché a sonné.

Il ouvre les portes.


LA PUCELLE.

— Maintenant, Rouen, je vais ébranler tes boulevards jusqu’au fondement.

La Pucelle et ses soldats entrent dans la cité.

Entrent en avant des remparts, Charles, le Bâtard d’Orléans, Alençon, et les forces françaises.


CHARLES.

— Saint Denis bénisse cet heureux stratagème ! — Et encore une fois nous dormirons tranquilles dans Rouen.


LE BÂTARD.

— Voici par où la Pucelle et ses affidés sont entrés ; — maintenant qu’elle est là, comment nous indiquera-telle — où est le meilleur et le plus sur passage ?


CHARLES.

— En brandissant une torche du haut de cette tour ; ce signal voudra dire — que le point le plus faible est celui par où elle est entrée.


La Pucelle apparaît au haut d’une tour, tenant une torche allumée.


LA PUCELLE.

— Regardez, voici l’heureuse torche nuptiale — qui unit Rouen à ses compatriotes, — flambeau fatal aux talbotistes !


LE BÂTARD.

— Voyez, noble Charles, le fanal de notre amie ; — la torche allumée est sur cette tourelle.


CHARLES.

— Qu’elle brille donc comme une comète vengeresse, — prophétisant la chute de tous nos ennemis !


ALENÇON.

— Ne perdons pas de temps. Les délais ont de dangereux résultats. — Entrons sur-le-champ en criant : Le Dauphin ! — Et puis exterminons le poste.

Ils entrent dans la ville.

Fanfares d’alarme. Entrent Talbot et des Anglais.


TALBOT.

— France, tu expieras cette trahison avec les larmes, — pour peu que Talbot survive à ta perfidie. — La Pucelle, cette sorcière, cette enchanteresse damnée, — nous a surpris si inopinément par cet infernal guet-apens — que nous avons à grand’peine échappé à la gloriole de la France.


Ils entrent dans la ville.

Fanfares d’alarme. Mouvements de troupes. Sortent de la ville Bedford, malade, porté dans une chaise, suivi de Talbot, de Bourgogne et des troupes anglaises. Alors paraissent sur les remparts la Pucelle, Charles, le Bâtard, Alençon et autres.


LA PUCELLE, aux Anglais.

— Bonjour, mes galants ! Avez-vous besoin de blé pour faire du pain ? — Je crois que le duc de Bourgogne jeûnera quelque temps, — avant d’en acheter encore à pareil prix. — Il était plein d’ivraie ; quel goût lui trouvez-vous ?


BOURGOGNE.

— Raille à ta guise, infâme démon, courtisane éhontée ! — J’espère avant peu t’étouffer avec ton blé, — et te faire maudire cette récolte-là.


CHARLES.

— Votre Grâce pourrait bien mourir de faim avant ce temps-là.


BEDFORD.

— Oh ! vengeons-nous de cette trahison par des actes et non par des mots !


LA PUCELLE.

— Qu’entendez-vous faire, bonne barbe grise ? Rompre une lance, — et soutenir une joute à outrance au fond d’une chaise !


TALBOT.

— Hideuse diablesse de France, stryge de tous les opprobres, — entourée de tes impudiques amants, il te sied bien de narguer sa vaillante vieillesse, — et de taxer de couardise un homme à demi mort ! — Donzelle, si je ne fais pas encore assaut avec toi, — que Talbot meure de honte.


LA PUCELLE.

— Êtes-vous aussi ardent, messire ?… Mais silence, Pucelle ! — Pour peu que Talbot tonne, la pluie va tomber.

Talbot et ses amis délibèrent ensemble.

— Dieu bénisse le parlement ! Qui sera l’orateur ?


TALBOT.

— Osez donc sortir et nous affronter dans la plaine !


LA PUCELLE.

— Votre seigneurie, apparemment, nous croit donc assez fous — pour remettre en question ce qui est à nous.


TALBOT.

— Je ne parle pas à cette moqueuse Hécate, — mais à toi, Alençon, et aux autres ; — voulez-vous, comme des soldats, sortir et combattre ?


ALENÇON.

Non, signor.


TALBOT.

— À la potence, signor !… Ces vils muletiers de France ! — Ils restent derrière les murs comme d’ignobles marauds, — et n’osent prendre les armes comme des gentilshommes.


LA PUCELLE.

— Capitaine, retirons-nous : quittons les remparts, — car les regards de Talbot ne nous annoncent rien de bon.

À Talbot.

— Dieu soit avec vous, milord ! Nous sommes venus uniquement pour vous dire — que nous sommes ici.

La Pucelle et les Français quittent les remparts.


TALBOT.

— Et nous y serons aussi avant peu, — ou je veux que l’opprobre soit la plus grande gloire de Talbot. — Duc de Bourgogne, par l’honneur de ta maison, — offensée des outrages publiquement soutenus par la France, — jure de reprendre la ville ou de mourir. — Et moi, aussi vrai que Henry d’Angleterre est vivant, — et que son père a passé ici en conquérant, — aussi vrai que dans cette cité où vient d’entrer la trahison — le cœur du grand Cœur de Lion est inhumé, — je jure de reprendre la ville ou de mourir.


BOURGOGNE.

— Mes vœux s’associent à tes vœux.


TALBOT.

— Mais, avant de partir, prenons soin de ce prince mourant, — le vaillant duc de Bedford.

À Bedford.

Venez, milord, — nous allons vous placer dans un lieu plus sûr, — et plus approprié à la maladie et au grand âge.


BEDFORD.

— Lord Talbot, ne me déshonorez pas ainsi. — Je veux demeurer ici devant les murs de Rouen, — et m’associer à votre heur ou à votre malheur.


BOUBGOGNE.

— Courageux Bedford, laissez-nous vous persuader.


BEDFORD.

— De partir d’ici ? non ! J’ai lu dans le temps — que le grand Pendragon, étant malade, se présenta — dans sa litière sur le champs de bataille et vainquit ses ennemis. — Il me semble que je pourrais de même ranimer l’ardeur de nos soldats ; — car je les ai toujours trouvés d’accord avec moi.


TALBOT.

— Esprit indompté dans un corps mourant ! — Eh bien, soit ; que le ciel protége le vieux Bedford ! — Et, maintenant, assez de discussion, brave Bourgogne. — réunissons nos forces éparses, — et fondons sur notre insolent ennemi.

Sortent Bourgogne, Talbot et leurs troupes, laissant Bedford et sa garde. Fanfare d’alarme. Mouvements de troupes.

Entrent Sir John Falstaff et un capitaine.


LE CAPITAINE.

— Où allez-vous si vite, sir John Falstaff ?


FALSTAFF.

— Où je vais ? me sauver par la fuite ; — il est probable que nous aurons encore le dessous.


LE CAPITAINE.

Quoi ! vous allez fuir et laisser lord Talbot !


FALSTAFF.

— Oui, tous les Talbots du monde, pour sauver ma vie.

Il sort.

LE CAPITAINE.

— Chevalier couard ! que la mauvaise fortune te suive !


Fanfare de retraite. Mouvements de troupes. La Pucelle, Alençon, Charles et les Français sortent de la ville en déroute.


BEDFORD.

— Maintenant, mon âme, pars en paix quand il plaira au ciel ! — Car j’ai vu la déroute de nos ennemis. — Qu’est-ce donc que la confiance ou la force de l’homme insensé ! — Ceux qui naguère nous bravaient de leurs sarcasmes — sont trop heureux de se sauver par la fuite.

Il expire. On l’emporte dans sa chaise.

Fanfare d’alarme. Entrent Talbot, Bourgogne et d’autres.


TALBOT.

— Perdue et reprise en un jour ! — C’est une double gloire, Bourgogne. — Mais que le ciel ait tout l’honneur

de cette victoire !

BOURGOGNE.

— Belliqueux et martial Talbot, Bourgogne — t’enchâsse dans son cœur et y exalte — tes nobles exploits, monuments d’héroïsme.


TALBOT.

— Merci, gentil duc. Mais où est la Pucelle à présent ? Je pense que son démon familier est endormi. — Où sont maintenant les bravades du Bâtard et les brocarts de Charles ? — Quoi ! tous mortifiés ! Rouen baisse la tête, en déplorant — la fuite d’une si vaillante compagnie. — Maintenant nous allons prendre nos dispositions dans la ville, — et y placer des officiers expérimentés. — Puis nous partirons pour Paris, pour rejoindre le roi ; — car c’est là qu’est le jeune Henry avec sa noblesse.


BOURGOGNE.

— Ce que veut lord Talbot plaît à Bourgogne.


TALBOT.

—Toutefois, avant de partir, n’oublions pas — le noble duc de Bedford qui vient de mourir. — Faisons-lui dans Rouen de dignes obsèques. — Jamais plus brave soldat ne tendit la lance ; — jamais cœur plus noble ne régna sur une cour. — Mais les rois et les plus puissants potentats doivent mourir, — car tel est le terme de l’humaine misère.

Ils sortent.



Scène XIII.

[Une plaine près de Rouen.]

Entrent Charles, le Bâtard, Alençon, la Pucelle et leurs troupes.


LA PUCELLE.

— Ne vous alarmez pas, princes, de cet accident, — et ne vous attristez pas de voir Rouen ainsi repris. — L’affliction n’est pas un remède, mais plutôt un corrosif, — pour tout ce qui est incurable. — Laissez le frénétique Talbot triompher un moment, — et étaler sa queue comme un paon ; — nous lui arracherons ses plumes et nous détruirons sa pompe, — pour peu que le Dauphin et les autres veuillent se laisser diriger.


CHARLES.

— Nous avons été guidés par toi jusqu’ici, — et nous ne doutons pas de ton habileté. — Un revers imprévu ne saurait produire la méfiance.


LE BÂTARD.

— Cherche dans ton esprit de secrets expédients, — et nous te rendrons fameuse dans le monde.


ALENÇON.

— Nous mettrons ta statue dans quelque saint lieu, — et nous te révérerons comme une bienheureuse sainte. — Emploie-toi donc, douce vierge, pour notre bien.


LA PUCELLE.

— Eh bien, voici ce qu’il faut faire ; voici l’idée de Jeanne : — par de beaux arguments mêlés à de mielleuses paroles, — nous déciderons le duc de Bourgogne à quitter Talbot, et à nous suivre.


CHARLES.

— Ah ! pardieu, ma mie, si nous réussissions à faire cela — les guerriers de Henry ne pourraient plus tenir en France. — Cette nation-là cesserait d’être aussi insolente avec nous — et serait extirpée de nos provinces.


ALENÇON.

— Elle serait pour toujours expulsée de France, — et n’y posséderait même plus un titre de comté.


LA PUCELLE.

— Vos seigneuries vont voir ce que je vais faire — pour amener la chose à la conclusion désirée.

Le tambour bat.

— Écoutez ! vous pouvez reconnaître, au son de ce tambour, — que leurs troupes marchent sur Paris.

Marche anglaise. Talbot et ses troupes traversent la scène à distance.

— Voilà Talbot qui passe, enseignes déployées, — et toute l’armée anglaise à sa suite.

Marche française. Entrent le duc de Bourgogne et ses forces.

— Maintenant, à l’arrière-garde, viennent le duc et les siens. — La fortune favorable le fait ainsi rester eu arrière. — Demandons un pourparler ; nous conférerons avec lui.

On sonne en parlementaire.

CHARLES.

— Un pourparler avec le duc de Bourgogne !


BOURGOGNE.

— Qui réclame un pourparler avec le Bourguignon ?


LA PUCELLE.

— Le prince Charles de France, ton compatriote.


BOURGOGNE.

— Dis vite, Charles, car je pars d’ici.


CHARLES.

— Parle, Pucelle, et que tes paroles l’enchantent.


LA PUCELLE.

— Brave Bourguignon, infaillible espoir de la France ! Arrête, que ton humble servante te parle.


BOURGOGNE.

— Parle, mais ne sois pas trop prolixe.


LA PUCELLE.

— Regarde ton pays, regarde la fertile France, — et vois les cités et les villes défigurées — par les ruineuses dévastations d’un cruel ennemi ! — Comme une mère contemple son enfant épuisé — dont la mort ferme les yeux tendres et déjà éteints, — vois, vois l’agonie de la France. — Regarde les plaies, les plaies monstrueuses — que tu as toi-même faites à son sein douloureux ! — Oh ! tourne ailleurs la pointe de ton glaive ; — frappe ceux qui la blessent, et ne blesse pas ceux qui la défendent ! — Une seule goutte de sang, tirée du sein de ta patrie, — devrait te faire plus de mal que des torrents de sang étranger. — Reviens donc, avec des flots de larmes, — laver les affreuses blessures de ta patrie !


BOURGOGNE.

— Ou elle m’a ensorcelé par ses paroles, — ou c’est la nature qui soudain m’attendrit.


LA PUCELLE.

— Et puis tous les Français et toute la France se récrient contre toi, — doutant de ta naissance et de ta légitimité. — À qui t’es-tu allié ? À une nation hautaine, — qui ne se fiera à toi que selon son intérêt. — Quand Talbot se sera une fois installé en France — et aura fait de toi un instrument de désastres, — quel autre que l’Anglais Henry sera maître ? — Et toi tu seras expulsé comme un fugitif ! — Rappelons-nous le passé et médite-le pour te convaincre : — le duc d’Orléans n’était-il pas ton ennemi ? — et n’était-il pas prisonnier en Angleterre ? — Eh bien, quand ils ont su qu’il était ton ennemi, — ils l’ont mis en liberté sans rançon, — en haine du Bourguignon et de tous ses amis. — Vois donc ! tu te bats contre tes compatriotes, — et tu te joins à ceux qui seront tes bouchers. — Allons, allons, reviens ; reviens, noble égaré ; — Charles et tous les autres vont te serrer dans leurs bras.


BOURGOGNE.

— Je suis vaincu ; ces hautes paroles — m’ont battu en brèche comme de foudroyants coups de canon — et m’ont fait presque tomber à genoux. — Pardonnez-moi, patrie, et vous chers compatriotes ! — Et vous, seigneurs, recevez ce cordial et affectueux embrassement. — Mes forces et mes hommes sont à vous. — Ainsi, Talbot, adieu ; je ne me fierai plus à toi.


LA PUCELLE.

— Voilà bien le Français : il tourne, et tourne sans cesse.


CHARLES.

— Sois le bienvenu, brave duc ! ton amitié nous ranime.


LE BÂTARD.

— Et inspire un nouveau courage à nos cœurs.


ALENÇON.

— La Pucelle a magnifiquement joué son rôle, — et mérite une couronne d’or.


CHARLES.

— Maintenant, marchons, messeigneurs, et joignons nos forces, — et cherchons comment nous pourrions nuire à l’ennemi.

Ils sortent.



Scène XIV.

[Paris. Un palais.]

Entrent Le roi Henry, Glocester et d’autres seigneurs ; Vernon, Basset, etc. À leur rencontre viennent Talbot et quelques-uns de ses officiers.


TALBOT.

— Mon gracieux prince, et vous, honorables pairs, — ayant appris votre arrivée dans ce royaume, — j’ai un moment fait trêve à mes labeurs guerriers — pour venir rendre hommage à mon souverain. — En foi de quoi, ce bras qui a remis — sous votre obéissance cinquante forteresses, — douze cités et sept villes ceintes de puissantes murailles, — outre cinq cents prisonniers de marque, — laisse tomber son épée aux pieds de Votre Altesse, — et, avec la loyauté d’un cœur soumis, — rapporte la gloire de ces conquêtes

— à mon Dieu d’abord, puis à Votre Grâce.

LE ROI HENRY.

— Oncle Glocester, est-ce là ce lord Talbot — qui a si longtemps résidé en France ?


GLOCESTER.

— Oui, mon suzerain, sous le bon plaisir de Votre Majesté.


LE ROI HENRY.

— Soyez le bienvenu, brave capitaine, victorieux lord ! — Quand j’étais jeune (et je ne suis pas vieux encore), — je me rappelle avoir ouï dire à mon père — que jamais plus fier champion ne mania l’épée. — Depuis longtemps nous apprécions votre loyauté, — vos fidèles services et votre labeur guerrier ; — pourtant vous n’avez jamais reçu de nous une récompense, — ni même un remercîment, — parce que jusqu’aujourd’hui nous ne vous avons jamais vu face à face. — Donc relevez-vous ; et, pour ces bons services, — nous vous créons ici comte de Shrewsbury ; — vous prendrez ce rang à notre couronnement.

Sortent le roi Henry, Glocester, Talbot et les nobles.


VERNON, à Basset.

— Maintenant, monsieur, vous qui étiez si exalté sur mer, — et narguiez les couleurs que je porte — en l’honneur de mon noble lord d’York, — oserez-vous maintenir les paroles que vous avez dites ?


BASSET.

— Oui, monsieur, si vous osez justifier — les invectives que votre langue insolente aboyait — contre mon noble lord le duc de Somerset.


VERNON.

— Maraud, j’honore ton lord pour ce qu’il est.


BASSET.

— Eh ! qu’est-il donc ? Il vaut bien York.


VERNON.

— Non certes ; tu m’entends ! Comme preuve, reçois ceci.

Il frappe Basset.


BASSET.

— Misérable, tu sais que, d’après la loi des armes, — c’est la mort pour qui tire ici l’épée ; — autrement, ce coup ferait jaillir le plus pur de ton sang. — Mais je vais trouver Sa Majesté, et lui demander — la liberté de venger cet affront. — Tu verras alors : je te rejoindrai, et tu me le paieras cher.


VERNON.

— C’est bon, mécréant, je serai près du roi aussitôt que toi, — et ensuite, je te rejoindrai plus tôt que tu ne voudras.

Ils sortent.



Scène XV.

[Paris. La salle du couronnement.]

Entrent le roi Henry, Glocester, Exeter, York, Suffolk, Somerset, Winchester, Warwick, Talbot, le Gouverneur de Paris et autres.


GLOCESTER.

— Lord évoque, mettez la couronne sur sa tête.


WINCHESTER.

— Dieu sauve le roi Henry, sixième du nom !


GLOCESTER.

— Maintenant, gouverneur de Paris, prononcez votre serment.

Le gouverneur s’agenouille.

— Jurez de ne reconnaître d’autre roi que lui, — de n’estimer comme amis que ses amis, — et comme ennemis que ceux qui méditeraient — de malicieux attentats contre son pouvoir. — Vous tiendrez parole, et que le Dieu juste vous assiste !

Sortent le gouverneur et sa suite.

Entre sir John Falstaff.


FALSTAFF.

— Mon gracieux souverain, comme je venais de Calais à franc étrier, — pour arriver vite à votre couronnement, — on m’a remis dans les mains une lettre, — écrite à Votre Grâce par le duc de Bourgogne.


TALBOT.

— Honte au duc de Bourgogne et à toi ! — Infâme chevalier, j’ai juré, la première fois que je te rencontrerais, — d’arracher la Jarretière de ta jambe poltronne…

Il lui arrache sa Jarretière.

— Et je le fais, parce que tu es indigne — d’être promu à cette haute qualité. — Pardonnez-moi, royal Henry, ainsi que vous tous. — Ce lâche, à la bataille de Patay, — quand je n’avais en tout que six mille hommes, — et que les Français étaient près de dix contre un, — avant le premier choc, avant qu’un coup eût été donné, — s’est enfui comme un peureux écuyer ; — dans ce combat nous avons perdu douze cents hommes ; — moi-même et plusieurs autres gentilshommes, — nous avons été surpris et faits prisonniers. — Jugez donc, nobles lords, si j’ai mal agi, — ou si de tels couards doivent porter, — oui ou non, cet insigne de chevalerie.


GLOCESTER.

— À dire vrai, cet acte était infâme, — il eût déshonoré un homme du commun, — à plus forte raison un chevalier, un capitaine, un chef.


TALBOT.

— Quand cet ordre fut institué tout d’abord, milords, — les chevaliers de la Jarretière étaient de noble naissance, — vaillants et vertueux, pleins d’un haut courage, — de ces hommes ayant gagné leur crédit à la guerre, — ne craignant pas la mort, inflexibles à la détresse, — mais toujours résolus dans les plus graves extrémités. — Celui-là donc qui n’est pas doué de la sorte — usurpe le nom sacré de chevalier, — profanant cet ordre très-honorable, — et devrait (si je suis apte à en juger) — être à jamais dégradé, comme un rustre né sous la haie — qui prétendrait être d’un noble sang.


LE ROI HENRY, à Falstaff.

— Opprobre de tes compatriotes ! tu entends ton arrêt ; — plie donc vite bagage, toi qui fus chevalier ; — désormais nous te bannissons sous peine de mort.

Falstaff sort (42).

— Et maintenant, milord protecteur, voyez la lettre — qui nous vient de notre oncle le duc de Bourgogne.


GLOCESTER, lisant la suscription.

— Que veut dire Sa Grâce, qu’elle a changé sa formule ? — Rien que cette adresse familière et leste : Au Roi ! — A-t-il oublié que ce roi est son souverain ? — Cette suscription insolente — indique-t-elle un changement dans ses sympathies ? — Qu’y a-t-il là ?

Il lit.

Pour des causes spéciales, — ému de compassion par le désastre de mon pays, — ainsi que par les plaintes touchantes — de ceux que dévore votre oppression, — j’ai abandonné votre faction funeste, — et me suis allié à Charles, le roi légitime de France.

— Ô monstrueuse trahison ! se peut-il — que l’alliance, l’amitié, les serments — aient pu recéler une aussi perfide intrigue !


LE ROI HENRY.

— Quoi ! mon oncle de Bourgogne déserte !


GLOCESTER.

— Oui, milord, et il est devenu votre ennemi.


LE ROI HENRY.

— Est-ce là tout ce que cette lettre contient de plus

mauvais ?

GLOCESTER.

— Oui, milord, c’est tout ce qu’il écrit.


LE ROI HENRY.

— Eh bien, lord Talbot ira lui parler, — et le punira de cette vilenie.

À Talbot.

— Qu’en dites-vous, milord ? Cela vous convient-il ?


TALBOT.

— À moi, mon suzerain ? Oui, certes ; si vous ne m’aviez prévenu, — j’aurais imploré de vous cette mission.


LE ROI HENRY.

— Rassemblez donc vos forces, et marchez vite contre lui ; — qu’il sache comme nous prenons mal sa trahison — et quel crime il y a à se jouer de ses amis.


TALBOT.

— Je pars, milord, désirant de tout cœur — que vous puissiez voir la confusion de vos ennemis.

Il sort.

Entrent Vernon et Basset.


VERNON.

— Accordez-moi le combat, gracieux souverain !


BASSET.

— Et à moi aussi, milord, accordez-moi le combat !


YORK, montrant Vernon.

— C’est un de mes gens ; écoutez-le, noble prince !


SOMERSET, montrant Basset.

— Et c’est un des miens. Bien-aimé Henry, soyez-lui favorable.


LE ROI HENRY.

— Patience, milords, et laissez-les parier.

à Vernon et à Basset.

— Dites, messieurs, quel est le motif de ces clameurs ?

— Pourquoi demandez-vous le combat ? Et avec qui ?

VERNON, montrant Basset.

— Avec lui, milord, car il m’a outragé.


LE ROI HENRY.

— Quel est cet outrage dont vous vous plaignez tous deux ? — Commencez par me le faire connaître, et puis je vous répondrai.


BASSET.

— En traversante mer d’Angleterre en France, — cet homme, dans un langage acerbe et moqueur, — m’a reproché la rose que je porte, — disant que la couleur sanguine de ses feuilles — représentait le rouge qui monta aux joues de mon maître, — un jour qu’il s’obstinait à contester la vérité, — dans une certaine question de droit, — débattue entre le duc d’York et lui ; — il a ajouté bien d’autres paroles indignes et offensantes ; — et c’est pour faire justice de ces grossières insultes, — et pour défendre l’honneur de mon seigneur, — que je réclame le bénéfice de la loi des armes.


VERNON.

— Et je fais la même demande, noble lord. — Car il a beau, par une explication menteuse et spécieuse, — mettre un vernis sur son insolence ; — sachez, milord, que j’ai été provoqué par lui ; — et il s’est le premier récrié contre cet emblème….

Il montre la rose blanche qu’il porte.

— En déclarant que la pâleur de cette fleur — trahissait la pusillanimité de mon maître.


YORK.

— Cette malveillance ne cessera donc jamais, Somerset ?


SOMERSET.

— Votre rancune personnelle percera toujours, milord d’York, — si hypocritement que vous la refouliez.


LE ROI HENRY.

— Dieu bon ! quelle frénésie domine le cerveau malade des hommes, — quand, pour une cause si légère et si frivole, — surgissent de si factieuses rivalités ! — Mes bons cousins d’York et de Somerset, — calmez-vous, je vous prie, et vivez en paix.


YORK.

— Que ce différend soit d’abord vidé par les armes, — et ensuite Votre Altesse imposera la paix.


SOMERSET.

— La querelle ne touche que nous seuls ; — permettez donc que nous la décidions entre nous.


YORK, jetant son gant.

— Voici mon gage ; accepte-le, Somerset.


VERNON.

— Non, que la querelle reste où elle a commencé.


BASSET.

— Veuillez y consentir, mon honorable lord.


GLOCESTER.

— Y consentir ! Maudite soit votre dispute ! — Et puissiez-vous périr, avec votre effronté bavardage ! — Présomptueux vassaux ! n’avez-vous pas honte de venir, — avec ces indécentes et outrageuses clameurs, — troubler et importuner le roi et nous ?

À York et à Somerset.

— Et vous, milords, il me semble que vous avez grand tort — d’encourager leurs coupables récriminations, — et plus grand tort de prendre occasion de leurs invectives — pour susciter une altercation entre vous ; — écoutez-moi, suivez un plus sage parti.


EXETER.

— Cela afflige Son Altesse. Mes bons lords, soyez amis.


LE ROI HENRY, à Basset et à Vernon.

— Approchez, vous qui voudriez combattre, — je vous enjoins désormais, si vous tenez à notre faveur, — d’oublier entièrement cette querelle et sa cause.

À York et à Somerset.

— Et vous, milords, rappelez-vous où nous sommes, — en France, au milieu d’un peuple capricieux et chancelant. — S’ils reconnaissent la discorde dans nos regards, — et que nous sommes divisés entre nous, — comme leurs cœurs mécontents seront provoqués — à une désobéissance opiniâtre à la révolte ! — En outre, quel opprobre pour vous, — quand les princes étrangers sauront — que, pour une vétille, une chose sans importance, — les pairs et les principaux nobles du roi Henry se sont entre-détruits, et ont perdu le royaume de France ! — Oh ! songez aux conquêtes de mon père, — à mes tendres années ; et ne perdons pas — pour une bagatelle ce qui a coûté tant de sang. — Laissez-moi être l’arbitre de ce douteux litige.

Il prend une rose rouge.

— Si je porte cette rose, je ne vois pas là de raison — pour qu’on me soupçonne — d’incliner pour Somerset plutôt que pour York. — Tous deux sont mes parents, et je les aime tous deux. — Aussi bien pourrait-on me reprocher de porter une couronne — parce que, ma foi, le roi d’Écosse est couronné ! — Mais votre discernement vous convaincra mieux — que mes instructions ou mes arguments. — Ainsi donc, comme nous sommes venus en paix, — continuons à vivre en paix et en harmonie. — Cousin d’York, nous choisissons Votre Grâce — pour régent de nos États de France. — Vous, mon bon lord de Somerset, unissez — vos escadrons de cavalerie à ses bandes d’infanterie. — Et, en loyaux sujets, dignes fils de vos aïeux, — marchez bravement d’accord, et déchargez — votre brûlante colère sur vos ennemis. — Nous-même, milord protecteur, et le reste, — après un court répit, nous retournerons à — Calais, — de là en Angleterre, où j’espère qu’avant peu — vos victoires me livreront — Charles, Alençon et cette clique de traîtres.

Fanfare. Sortent le roi Henry, Glocester, Somerset, Winchester, Suffolk et Basset.


WARWICK.

— Milord d’York, sur ma parole, le roi — a, ce me semble, joliment joué l’orateur.


YORK.

— En effet ; mais ce qui me déplaît, — c’est qu’il porte l’insigne de Somerset.


WARWICK.

— Bah ! c’est une simple fantaisie, ne l’en blâmez pas — j’ose affirmer, cher prince, qu’il n’a pas songé à mal.


YORK.

— Si je le croyais… Mais laissons cela. — Nous avons à nous occuper d’autres affaires.

Sortent York, Warwick et Vernon.


EXETER.

— Tu as bien fait, Richard, de t’arrêter court ; — car, si les passions de ton cœur avaient éclaté, — on y eût, je le crains, découvert — plus d’animosité rancuneuse, plus d’hostilité furieuse et frénétique — qu’on ne peut l’imaginer ou le supposer. — Quoi qu’il en soit, l’homme le plus simple ne saurait voir — ces discordes choquantes de la noblesse, — ces alliances d’hommes de cour s’épaulant les uns les autres, — cette division des favoris en bandes factieuses, — sans augurer quelque fatal événement. — C’est un malheur quand le sceptre est aux mains d’un enfant ; — mais c’en est un plus grand quand la jalousie engendre de si monstrueuses dissensions. — Alors vient la ruine, alors commence la confusion.

Il sort.



Scène XVI.

[En France. Devant Bordeaux.]

Entre Talbot avec ses troupes.


TALBOT.

— Trompette, va aux portes de Bordeaux, — et somme le général de paraître sur les remparts.

Le trompette sonne une chamade.

— Capitaines, celui qui vous appelle est l’Anglais John Talbot, — homme d’armes au service de Henry, roi d’Angleterre, — et voici ce qu’il dit : Ouvrez les portes de votre cité ; — humiliez-vous devant nous ; acclamez mon souverain comme le vôtre, — rendez-lui hommage en sujets obéissants, — et je m’éloignerai, moi et mes forces sanguinaires. — Mais, si vous faites fi de la paix que je vous offre, — vous provoquerez la furie de mes trois satellites, — la famine étique, l’acier tranchant et le feu dévorant, — qui, dans un moment, raseront au niveau du sol — vos tours majestueuses et bravant le ciel, — pour peu que vous repoussiez cette offre d’amitié.


LE GÉNÉRAL.

— Sinistre et affreux hibou de la mort, — terreur et sanglant fléau de notre nation, — le terme de ta tyrannie approche. — Tu ne peux entrer chez nous que par la mort. — Car, je te le déclare, nous sommes bien fortifiés, — et en état de faire des sorties et de combattre. — Si tu te retires, le Dauphin, bien escorté, — est prêt à t’envelopper dans les lacs de la guerre. — Partout autour de toi des escadrons sont postés — pour opposer une muraille à tes velléités de fuite. — Tu ne peux te tourner d’aucun côté pour te sauver, — que la mort ne te fasse front avec ses imminents ravages, — et que tu ne te trouvés face à face avec la pâle destruction. — Dix mille Français ont fait serment — de ne décharger leur formidable artillerie — que sur une seule tête chrétienne, l’Anglais Talbot ! — Donc te voilà debout, plein de vie, dans toute la vaillance — d’un esprit invincible et indompté ! — Eh bien, c’est le dernier hommage — que moi, ton ennemi, je rends à ta gloire. — Car, avant que l’horloge de verre qui maintenant commence à s’emplir — ait achevé le cours de son heure sablonneuse, — les yeux qui maintenant te voient si brillant de santé — te verront flétri, sanglant, pâle et mort.

Roulement lointain de tambour.

— Écoute ! écoute ! le tambour du Dauphin ! c’est la cloche d’alarme, — qui sonne le glas funèbre pour ton âme effarée ! — Et mon tambour va donner le signal de ton terrible trépas.

Le général et ses soldats se retirent du rempart.


TALBOT.

— Ce n’est point une fable ! j’entends l’ennemi. — Vite, quelques cavaliers alertes pour aller reconnaître leurs ailes ! — Oh ! négligente et imprudente manœuvre ! — Comme nous voilà parqués et cernés de toutes parts ! — Petit troupeau de timides daims anglais, — traqué par la même glapissante des molosses français ! — Anglais, si nous sommes des daims, soyons de la bonne race, — et non de ces maigres bêtes qu’une morsure fait tomber ; — soyons plutôt de ces cerfs furieux et exaspérés — qui se retournent avec un cimer d’acier sur les limiers sanguinaires — et mettent les lâches aux abois ! — Que chacun vende sa vie aussi chèrement que la mienne, — et ils paieront cher notre chair, mes amis. — Dieu et saint Georges ! Talbot et le droit de l’Angleterre ! — Que nos couleurs prospèrent dans ce périlleux combat !

Ils sortent.



Scène XVII.

[Une plaine en Gascogne.]

Entre York avec ses troupes ; un Messager vient à lui.


YORK.

— Sont-ils de retour, les éclaireurs agiles — lancés sur la piste de la puissante armée du Dauphin ?


LE MESSAGER.

— Ils sont de retour, milord, et ils annoncent — que le Dauphin s’est porté sur Bordeaux avec ses forces — pour combattre Talbot. Comme il était en marche, — vos espions ont aperçu — deux armées, plus considérables que celle du Dauphin, — qui se sont jointes à lui et se dirigent sur Bordeaux.


YORK.

— Peste soit de ce misérable Somerset — qui retarde ainsi le renfort tant promis — de cavalerie qui a été levé pour ce siége ! — L’illustre Talbot attend mes secours ; — et je suis joué par un méchant traître, — et ne puis venir en aide au noble chevalier. — Que Dieu le soutienne en cette extrémité ! — S’il échoue, adieu les guerres de France !


Entre sir William Lucy.


LUCY, à York.

— Chef princier des forces anglaises, — jamais vous n’avez été plus nécessaire sur la terre de France ! — Courez à la rescousse du noble Talbot, — qui en ce moment est entouré d’une ceinture de fer — et cerné par la sinistre destruction. — À Bordeaux, duc belliqueux ! à Bordeaux, York ! — Sinon, adieu Talbot, la France et l’honneur

de l’Angleterre !

YORK.

— Ô Dieu ! ce Somerset qui, dominé par son orgueil, — retient mes cornettes, que n’est-il à la place de Talbot ! — Nous sauverions ainsi un vaillant gentilhomme, — en perdant un traître et un couard. — Je pleure de rage et de fureur, — en voyant que nous périssons ainsi, tandis que des traîtres s’endorment dans l’indolence.


LUCY.

— Oh ! envoyez du secours à ce seigneur en détresse !


YORK.

— Il meurt, nous perdons tout ; je manque à ma parole de guerrier ; — nous pleurons, la France sourit ; nous succombons, ils triomphent, ils triomphent toujours ; — et tout cela par la faute de l’infâme traître Somerset !


LUCY.

— Que Dieu donc étende sa merci sur l’âme du brave Talbot, — et sur son jeune fils John, qu’il y a deux heures — j’ai rencontré allant rejoindre son martial père ! — Depuis sept ans Talbot n’a pas vu son fils, — et ils ne se rencontrent aujourd’hui que pour mourir tous deux.


YORK.

— Hélas ! quelle joie aura le brave Talbot — à souhaiter à son fils la bienvenue dans la tombe ? — Assez !… Je suis presque suffoqué de douleur, — en songeant à ces amis si longtemps séparés qui se saluent à l’heure de la mort ! — Lucy, adieu. Tout ce que la fortune me permet, — c’est de maudire la cause qui m’empêche d’aider cet homme. — Le Maine, Blois, Poiters et Tours sont perdus pour nous — par la faute de Somerset et de son retard.

Il sort.

LUCY.

— Ainsi, tandis que le vautour de la discorde — ronge le cœur de nos premiers généraux, — une inerte négligence livre à l’ennemi — les conquêtes de ce conquérant à peine refroidi, — de cet homme d’impérissable mémoire, — Henri cinq ! Tandis qu’ils se traversent l’un l’autre, — existences, honneurs, territoires, tout se précipite à l’abîme.

Il sort.



Scène XVIII.

[Une autre plaine en Gascogne.]

Entre Somerset avec ses forces ; Un des Officiers de Talbot l’accompagne.


SOMERSET.

— Il est trop tard, je ne puis les envoyer maintenant ; — cette expédition a été trop témérairement conçue — par York et par Talbot ; toutes nos forces réunies — pourraient être enveloppées par une simple sortie — de la ville assiégée. Le téméraire Talbot — a terni tout l’éclat de son ancienne gloire — par cette aventure imprudente, désespérée, folle. — C’est York qui l’a envoyé combattre et mourir ignominieusement, — afin que, Talbot mort, le grand York fût le premier en renom.


L’OFFICIER.

— Voici sir William Lucy qui a été avec moi — député par notre trop faible armée pour chercher du secours.


Entre sir William Lucy.


SOMERSET.

— Eh bien, sir William, qui vous envoie ?


LUCY.

— Qui, milord ? lord Talbot, sacrifié par la trahison ! — Traqué par une adversité acharnée, — il appelle à grands cris le noble York et Somerset, — pour repousser de ses légions affaiblies l’assaut de la mort. — Et tandis que le noble capitaine, — suant le sang de ses membres harasses, — prolonge la résistance en attendant du secours, — vous, son faux espoir, vous, le dépositaire de l’honneur de l’Angleterre, — vous vous tenez à l’écart par une indigne jalousie. — Que vos rancunes personnelles ne le privent pas — des renforts qui lui doivent leur aide, — au moment même où lui, cet illustre et noble gentilhomme, — joue sa vie contre des forces écrasantes. — Le bâtard d’Orléans, Charles, Bourgogne, — Alençon, René l’enveloppent, — et Talbot périt par votre faute.


SOMERSET.

— C’est York qui l’a engagé ; c’est à York de lui porter secours.


LUCY.

— York, de son côté, se récrie contre Votre Grâce, — et jure que vous retenez les levées — réunies pour cette expédition.


SOMERSET.

— York ment ; il n’avait qu’à faire demander la cavalerie, et il l’aurait eue. — Je lui dois peu de respect, encore moins d’affection, — et je considérerais comme une indigne bassesse de devancer son caprice par un envoi.


LUCY.

— C’est la perfidie de l’Angleterre, et non la force de la France, — qui aujourd’hui prend au piége le magnanime Talbot. — Jamais il ne retournera vivant en Angleterre ; — il meurt, sacrifié à la fatalité par vos discordes.


SOMERSET.

— Allons, partez ; je vais expédier la cavalerie sur-le-champ ; — dans six heures elle lui apportera son aide.


LUCY.

— Ce secours arrive trop, tard ; il est déjà pris ou tué, — car il ne pouvait fuir, quand il l’aurait voulu, — et Talbot n’eût jamais voulu fuir, lors même qu’il l’eût pu.


SOMERSET.

— S’il est mort, adieu donc le brave Talbot !


LUCY.

— Sa gloire vit dans l’univers, son déshonneur en vous !

Ils sortent.



Scène XIX.

[Le camp anglais devant Bordeaux.]

Entrent Talbot et John, son fils.


TALBOT.

— Ô jeune Talbot, je t’avais envoyé chercher — pour t’initier aux stratagèmes de la guerre, — afin que le nom de Talbot pût revivre en toi, — quand l’âge, ayant épuisé la séve dans mes membres infirmes et débiles, — aurait relégué ton père sur sa chaise de langueur. — Mais, ô malignité des funestes étoiles ! — voici que tu arrives pour le festin de la mort, — dans un terrible et inévitable danger. — Aussi, cher enfant, monte mon cheval le plus vif, — et je te dirai le moyen d’échapper — par une fuite soudaine ; allons, ne flâne pas, pars.


JOHN.

— Mon nom est-il Talbot ? Et suis-je votre fils ? — Et je fuirais ! Oh ! si vous aimez ma mère, — ne déshonorez pas son nom honorable — en faisant de moi un bâtard et un misérable. — Le monde dira : « Il n’est pas du sang de Talbot — celui qui a fui lâchement, quand le noble Talbot restait ! »


TALBOT.

— Fuis, pour venger ma mort, si je suis tué.


JOHN.
— Celui qui fuit ainsi ne reviendra jamais sur ses pas.

TALBOT.

— Si nous restons tous deux, nous sommes tous deux sûrs de mourir.


JOHN.

— Eh bien, laissez-moi rester ; et vous, père, fuyez. — Grande serait votre perte, grande doit être votre prudence ; — mon mérite est inconnu, ma perte serait inaperçue. — Les Français seraient peu fiers de ma mort ; — ils le seraient de la vôtre ! En vous toutes nos espérances sont perdues. — La fuite ne saurait ternir l’honneur que vous avez acquis ; — elle ternirait mon honneur, à moi qui n’ai pas fait d’exploit. — Chacun jugera que vous avez fui pour mieux faire ; — mais, si je plie, on dira : C’était par peur ! — Plus d’espoir que jamais je tiendrai ferme, si, à la première heure, je recule et me sauve. — Ici j’implore à genoux la mort — plutôt qu’une vie préservée par l’infamie.


TALBOT.

— Tu veux donc ensevelir toutes les espérances de ta mère dans une seule tombe !


JOHN.

— Oui, plutôt que de déshonorer le sein de ma mère !


TALBOT.

— Par ma bénédiction, je te somme de partir.


JOHN.

— Oui, pour combattre, mais non pour fuir l’ennemi.


TALBOT.

— Une portion de ton père peut être sauvée en toi.


JOHN.

— Tout ce que j’en sauverais serait déshonoré.


TALBOT.

— Tu n’as jamais eu de gloire, et tu n’en peux pas

perdre.

JOHN.

— Eh ! j’ai la gloire de votre nom ; dois-je l’outrager par ma fuite ?


TALBOT.

— L’ordre de ton père te lavera de cette tache.


JOHN.

— Vous ne pourrez, tué, me rendre témoignage. — Si la mort est si sûre, alors fuyons tous deux.


TALBOT.

— Que je laisse ici mes compagnons combattre et mourir ! — Jamais ma vieillesse ne fut souillée d’une telle honte.


JOHN.

— Et ma jeunesse serait coupable d’une telle vilenie ! — Je ne puis pas plus me détacher de votre côté — que vous ne pouvez vous-même vous partager en deux. — Restez, partez, faites ce que vous voudrez, je ferai de même. — Je ne veux pas vivre, si mon père meurt.


TALBOT.

— Eh bien, je prends congé de toi, cher fils, — radieux être né pour t’éclipser dans cette journée. — Viens, combattons ensemble et mourons côte à côte ; — et, l’âme avec l’âme, nous fuirons de France vers le ciel !

Ils sortent.



Scène XX.

[Le champ de bataille.]

Fanfares d’alarme. Escarmouches. Le fils de Talbot est enveloppé, et Talbot le délivre.


TALBOT.

— Saint Georges et victoire ! combattez, soldats, combattez ! — Le régent a manqué de parole à Talbot, — et nous a livrés à la furie de l’épée de la France. — Où est John Talbot ?… Arrête-toi, et reprends haleine, — je t’ai donné la vie, et je viens de t’arracher à la mort.


JOHN.

— Ô toi, deux fois mon père, je suis deux fois ton fils ! — C’en était fait de la vie que tu m’avais donnée, — lorsque, avec ta martiale épée, en dépit du destin, — tu as assigné un nouveau terme à mon existence condamnée.


TALBOT.

— Quand ton épée a fait jaillir l’étincelle du cimier du Dauphin, — le cœur de ton père s’est enflammé du fier désir — d’obtenir la victoire au front hardi. Alors ma vieillesse de plomb, — vivifiée par une ardeur juvénile et une rage belliqueuse, — a fait reculer Alençon, Orléans, Bourgogne, — et t’a soustrait à l’orgueil de la France. — Le fougueux bâtard d’Orléans avait fait couler — ton sang, mon enfant, et avait eu la virginité — de ta première lutte ; je l’ai attaqué soudain, — et, dans l’échange des coups, j’ai vite fait jaillir — son sang bâtard ; puis dédaigneusement, — je lui ai dit : Ton sang impur, vil — et infâme, je le fais couler, — chétif et misérable, en retour de mon sang pur — que tu as tiré de Talbot, mon brave enfant. — À ce moment je comptais anéantir le Bâtard, — quand un puissant renfort est venu à sa rescousse. Parle, suprême souci de ton père, — n’es-tu pas fatigué, John ? Comment te trouves-tu ? — Veux-tu quitter le champ de bataille et fuir, mon enfant, — maintenant que tu es sacré fils de la chevalerie ? — Fuis pour venger ma mort, quand je serai mort ; — l’aide d’un seul bras ne m’est guère utile. Oh ! c’est trop de folie, je le sais bien, — de hasarder nos deux existences sur une si frêle barque. — Si je ne succombe pas aujourd’hui à la rage des Français, — je succomberai demain à l’excès de l’âge. — Ils ne gagnent rien à ma mort ; rester ici, — ce n’est qu’abréger ma vie d’un jour. — En toi meurent ta mère et le nom de notre famille, — et la vengeance de ma mort, et ta jeunesse, et la gloire de l’Angleterre ! — Nous hasardons tout cela et plus encore, si tu restes ; — tout cela est sauvé, si tu veux fuir.


JOHN.

— L’épée d’Orléans ne m’a pas fait de mal ; — vos paroles me font saigner le cœur. — Avant qu’un tel avantage soit acheté par une pareille infamie, — avant qu’une gloire éclatante soit sacrifiée pour sauver une vie chétive, — avant que le jeune Talbot fuie le vieux Talbot, — puisse le cheval couard qui m’emporte tomber et mourir ! — Puissé-je devenir l’égal du plus vil paysan de France, — pour être le rebut de l’opprobre et l’esclave de la détresse ! — Non, par toute la gloire que vous avez acquise, si je fuis, je ne suis plus le fils de Talbot ; — ne me parlez donc plus de fuite, c’est inutile. — Le fils de Talbot doit mourir aux pieds de Talbot.


TALBOT.

— Suis, toi, ton père en cette Crète désespérée, — ô mon Icare ! Ta vie m’est douce ! — Si tu veux combattre, combats à côté de ton père ; — et, après avoir fait nos preuves, mourons fièrement.

Ils sortent.



Scène XXI.

[Une autre partie du champ de bataille.]

Fanfare d’alarme. Escarmouches Entre Talbot, blessé, soutenu par un serviteur.


TALBOT.

— Où est ma seconde vie ? C’en est fait de la mienne. — Oh ! où est le jeune Talbot ? Où est le vaillant John ? — Mort triomphante, sous la souillure de la captivité, — la valeur du jeune Talbot me fait te sourire ! — Quand il m’a vu défaillant et à genoux, — il a brandi au-dessus de moi son épée sanglante, — et, tel qu’un lion affamé, il a multiplié — les actes d’âpre fureur et de farouche emportement. — Mais dès que mon défenseur en courroux s’est vu seul, — veillant mon agonie sans qu’aucun l’attaquât, — un vertige de furie, un accès de rage — l’ont fait soudain bondir de mon côté — au plus épais des rangs français ; — et c’est dans cette mer de sang que mon enfant à noyé — sa transcendante ardeur ; c’est là qu’est mort — mon Icare dans sa fleur et dans sa fierté.


Entrent des soldats portant le corps de John Talbot.


LE SERVITEUR, à Talbot.

— Ô mon cher lord ! Las ! voilà votre fils qu’on apporte.


TALBOT.

— Ô mort bouffonne qui nous nargues de ton ricanements, — bientôt nous serons affranchis de ton insolente tyrannie. — Accouplés dans les liens de l’éternité, — et fendant à tire-d’aile l’ondoyant azur, les deux Talbots, — en dépit de toi, échapperont à la mortalité… — Ô toi, dont les blessures siéent à l’horreur de ta mort, — parle à ton père, avant d’expirer… Brave le trépas en parlant, qu’il le veuille ou non. — Suppose que c’est un Français et ton ennemi… — Pauvre enfant ! on dirait qu’il sourit, comme pour dire : — « Si la mort avait été française, la mort serait morte aujourd’hui. » — Approchez, approchez, et déposez-le dans les bras de son père ; — mes esprits ne peuvent plus supporter tant de maux. — Soldats, adieu ! j’ai ce que je voulais avoir, — maintenant que mes vieux bras sont le tombeau du jeune Talbot.

Il meurt (43).

Fanfares. Sortent les soldats et les serviteurs, laissant les deux cadavres. Entrent Charles, Alençon, Bourgogne, le Bâtard, la Pucelle et ses forces.


CHARLES.

— Si York et Somerset avaient amené du renfort, — nous aurions eu une journée bien sanglante.


LE BÂTARD.

— Avec quelle rage frénétique ce louveteau de Talbot — gorgeait son épée novice de sang français !


LA PUCELLE.

— Je l’ai rencontré une fois, et lui ai dit : — Ô jeunesse vierge, sois vaincue par une vierge ! — Mais lui, avec un superbe et majestueux dédain, — il m’a répondu : Le jeune Talbot n’est pas né — pour être le butin d’une gourgandine ! — Sur ce, s’élançant aux entrailles de l’armée française, — il m’a laissée fièrement, comme une indigne adversaire.


BOURGOGNE.

— Certes, il aurait fait un noble chevalier. — Voyez-le enseveli dans les bras — du sanglant nourricier de ses malheurs.


LE BÂTARD.

— Taillons-les en pièces, hachons leurs os : — leur vie fut la gloire de l’Angleterre, la stupeur de la France !


CHARLES.

— Oh ! non, n’en faites rien : ceux que nous avons fuis — vivants, ne les outrageons pas morts.


Entre sir William Lucy, accompagné d’une escorte. Un Héraut français le précède.


LUCY.

— Héraut, conduis-moi à la tente du Dauphin, —

que je sache à qui revient la gloire de cette journée.

CHARLES.

— Pour quel message de soumission es-tu envoyé ?


LUCY.

— Soumission, Dauphin ! c’est un mot purement français ; — et nous autres, guerriers anglais, nous ne savons ce, qu’il signifie. — Je viens pour savoir quels prisonniers tu as faits, — et pour reconnaître nos morts.


CHARLES.

— Tu parles de prisonniers ! Notre prison, c’est l’enfer. — Mais dis-moi qui tu cherches.


LUCY.

— Où est le grand Alcide du champ de bataille, — le vaillant lord Talbot, comte de Shrewsbury, — crée, pour ses rares succès dans la guerre, — grand comte de Washford, Waterford et Valence, — lord Talbot de Goodrig et d’Urchinfield, — lord Strange de Blackmere, lord Verdun d’Alton, — lord Cromwell de Wingfield, lord Furnival de Sheffield, — le trois fois victorieux lord de Falconbrigde, — chevalier du très-noble ordre de de Saint-Georges, — du digne Saint-Michel et de la Toison d’or, — grand maréchal des armées de Henry VI dans le royaume de France ?


LA PUCELLE.

— Voilà un style bien sottement emphatique ! — Le Turc, qui a cinquante-deux royaumes, — n’écrit pas en style aussi fastidieux. — Celui que tu décores de tous ces titres — est ici à nos pieds, infect et déjà mangé des mouches.


LUCY.

— Il est tué, ce Talbot, fléau unique des Français, — terrible et sombre Némésis de votre royaume ! — Oh ! si mes prunelles étaient des boulets, — avec quelle rage je vous les lancerais à la face ! — Oh ! que ne puis-je rappeler ces morts à la vie ! — C’en serait assez pour épouvanter la terre de France. — Si seulement son image était restée parmi vous, — le plus fier d’entre vous en serait terrifié. — Donnez-moi leurs corps ; que je puisse les emporter d’ici, — et leur donner la sépulture qui convient à leur mérite.


LA PUCELLE.

— On croirait que cet insolent est le fantôme du vieux Talbot, — si fièrement impérieux est le ton dont il parle. — Au nom du ciel ! qu’il emporte ces cadavres ; si nous les gardions ici, — ils ne feraient qu’infecter et putréfier l’air.


CHARLES, à Lucy.

— Va, enlève ces corps d’ici.


LUCY.

Je vais les emporter, — mais de leurs cendres surgira — un phénix qui fera frémir toute la France.


CHARLES.

— Pourvu que nous en soyons débarrassés, fais-en ce que tu voudras. — Et maintenant que nous sommes en veine de conquête, à Paris ! — Tout est à nous, maintenant qu’est tué le sanguinaire Talbot.

Ils sortent.



Scène XXII.

[Un palais royal à Londres.]

Entrent le roi Henry, Glocester et Exeter.


LE ROI HENRY.

— Avez-vous lu les lettres du pape, — de l’empereur et du comte d’Armagnac ?


GLOCESTER.

— Oui, milord, et en voici la teneur : — elles supplient humblement Votre Excellence — de faire qu’une sainte paix soit conclue — entre les royaumes de France et d’Angleterre.


LE ROI HENRY.

— Que pense Votre Grâce de cette motion ?


GLOCESTER.

— Je l’approuve, milord, comme le seul moyen — d’arrêter l’effusion de notre sang chrétien, — et de rétablir la tranquillité des deux côtés.


LE ROI HENRY.

— Oui, ma foi, mon oncle ; car je l’ai toujours pensé, — c’est une chose impie et contre nature, — qu’un conflit si barbare et si sanguinaire — règne entre les adeptes de la même foi.


GLOCESTER.

— De plus, milord, pour former plus vite — et resserrer plus solidement le nœud de cette alliance, — le comte d’Armagnac, qui touche de près à Charles, — un homme de grande autorité en France, — offre à Votre Grâce sa fille unique — en mariage avec une dot large et somptueuse.


LE ROI HENRY.

— En mariage, mon oncle ! hélas ! je suis bien jeune ; — et mes études et mes livres me conviennent bien mieux — que de tendres ébats avec une amante. — Pourtant, faites entrer les ambassadeurs, — et que chacun reçoive la réponse qui vous plaira ; — je serai satisfait de tout choix — tendant à la gloire de Dieu et au bien de mon pays.


Entrent un légat et deux ambassadeurs, accompagnés de Winchester, en habit de cardinal.


EXETER.

— Quoi ! milord de Winchester est installé, et élevé au rang de cardinal ! — Je m’attends alors à l’accomplissement — de la prédiction faite un jour par Henry V : — Si jamais cet homme devient cardinal, — son chapeau sera égal à la couronne.


LE ROI HENRY.

— Seigneurs ambassadeurs, vos requêtes respectives — ont été examinées et débattues. — Votre proposition est bonne autant que raisonnable ; — en conséquence nous sommes fermement résolus — à arrêter les conditions d’une paix amicale ; — et c’est par milord de Winchester que nous les ferons — immédiatement transmettre en France.


GLOCESTER, à un ambassadeur.

— Et quant à l’offre de mon seigneur votre maître, — j’en ai instruit son altesse en détail, — si bien que, satisfait des vertus de la dame, — de sa beauté et de sa dot, — le roi entend la faire reine d’Angleterre.


LE ROI HENRY, à l’ambassadeur.

— Pour preuve de cet agrément, — portez-lui ce joyau, gage de mon affection.

À Glocester.

— Et sur ce, milord protecteur, faites-les escorter — et conduire en toute sûreté jusqu’à Douvres ; là, qu’on les embarque — et qu’on les confie à la fortune de la mer.

Sortent le roi Henry et sa suite, puis Glocester, Exeter et les ambassadeurs.


WINCHESTER.

— Arrêtez, monseigneur le légat ; vous recevrez, avant de partir, la somme d’argent que j’ai promis — de présenter à Sa Sainteté — en échange des graves insignes dont elle m’a revêtu.


LE LÉGAT.

— J’attendrai le bon plaisir de votre seigneurie.


WINCHESTER.

— Maintenant j’espère bien que Winchester ne se soumettra pas, — et ne le cédera pas au pair le plus fier. — Homphroy de Glocester, tu le verras bien, — malgré ta naissance et ton autorité, — l’évêque ne se laissera pas dominer par toi ; — je te ferai fléchir et plier le genou, — ou je bouleverserai ce pays par la discorde.

Ils sortent.



Scène XXIII.

[La France. Une plaine en Anjou.]

Entrent Charles, Bourgogne, Alençon, la Pucelle et des troupes en marche.


CHARLES.

— Ces nouvelles, messeigneurs, doivent relever nos esprits abattus. — On dit que les puissants Parisiens se révoltent — et reviennent au martial parti des Français.


ALENÇON.

— Marchez donc sur Paris, royal Charles de France, — et ne retenez pas votre troupe dans l’inaction.


LA PUCELLE.

— Que la paix soit avec eux, s’ils reviennent à nous ! — Sinon, que la ruine s’attaque à leurs palais I


Entre un messager.


LE MESSAGER.

— Succès à notre vaillant général, — et prospérité à ses partisans !


CHARLES.

— Quel avis envoient nos éclaireurs ? Parle, je te prie.


LE MESSAGER.

— L’armée anglaise, qui était divisée — en deux corps, est maintenant réunie en un seul, — et veut vous livrer

bataille sur-le-champ.

CHARLES.

— L’avertissement est quelque peu soudain, mes maîtres ; — mais nous allons sur-le-champ nous préparer à les recevoir.


BOURGOGNE.

— Je compte que l’ombre de Talbot n’est pas là ; — maintenant qu’il a disparu, monseigneur, vous n’avez rien à craindre.


LA PUCELLE.

— De toutes les passions basses, la peur est la plus réprouvée. — Commande la victoire, Charles, elle est à toi, — dût Henry en écumer et l’univers s’en désoler.


CHARLES.

— En avant donc, messeigneurs, et que la France soit triomphante !

Ils sortent.



Scène XXIV.

[Devant Angers.]

Fanfare d’alarme. Mouvement de troupes. Entre la Pucelle.


LA PUCELLE.

— Le régent triomphe, et les Français fuient. — À l’aide donc, charmes magiques, périaptes, — et vous esprits d’élite qui m’avertissez, — et me signifiez les accidents à venir !

Tonnerre.

— Agiles serviteurs, ministres — de l’altier monarque du Nord, — apparaissez, et aidez-moi dans cette entreprise.


Entrent des démons.

— À cette prompte et leste apparition je reconnais — votre empressement accoutumé. — Maintenant, esprits familiers, évoqués entre tous — des puissantes régions souterraines, — aidez-moi cette fois encore à assurer la victoire à la France.

Les démons se promènent en silence.

— Oh ! ne me tenez pas en suspens par un trop long silence ! — Habituée à vous nourrir de mon sang, — je suis prête à me couper un membre et à vous le donner, — en retour de nouveaux services, — pourvu que vous condescendiez à m’assister encore.

Ils baissent la tête.

— Nul espoir de secours ! mon corps — sera votre récompense, si vous accédez à ma demande.

Ils secouent la tête.

— Quoi ! le sacrifice de mon corps, de mon sang — ne peut obtenir de vous le concours habituel ! — Alors prenez mon âme, oui, mon corps, mon âme, tout, — plutôt que de laisser vaincre la France par l’Angleterre !

Ils disparaissent.

— Voyez ! ils m’abandonnent ! Le moment est donc venu — où la France doit abaisser son sublime panache — et laisser tomber sa tête dans le giron de l’Angleterre. — Mes anciennes incantations sont trop faibles, — et l’enfer est trop fort pour que je lutte contre lui. — Maintenant, France, ta gloire s’abîme dans la poussière.

Elle sort.

Fanfare d’alarme. Entrent, en se battant, les Français et les Anglais. La Pucelle et York se battent corps à corps. La Pucelle est prise. Les Français fuient.


YORK.

— Damoiselle de France, je crois que je vous tiens. — Maintenant déchaînez vos esprits par des charmes magiques, — et éprouvez s’ils peuvent vous rendre la liberté. — Magnifique prise, bien digne des grâces du diable ! — Voyez ! comme l’affreuse sorcière fronce le sourcil ; — on

dirait qu’autre Circé, elle veut me transformer.

LA PUCELLE.

— Tu ne saurais être changé en une forme pire.


YORK.

— Oh ! Charles, le Dauphin est un bel homme, lui ; — nulle autre forme que la sienne ne saurait plaire à votre œil délicat.


LA PUCELLE.

— Peste soit de Charles et de toi ! — Puissiez-vous tous deux être surpris brusquement — par des mains sanguinaires, endormis dans vos lits !


YORK.

— Farouche sorcière, enchanteresse blasphématrice, retiens ta langue !


LA PUCELLE.

— Laisse-moi, je te prie, exhaler mes malédictions.


YORK.

— Exhale-les, mécréante, quand tu seras sur le bûcher.

Ils sortent.
Fanfare d’alarme. Entre Suffolk, tenant par la main madame Marguerite.

SUFFOLK.

— Qui que tu sois, tu es ma prisonnière.

Il la considère.

— Ô beauté suprême, ne crains rien, ne fuis pas, — je ne te toucherai que d’une main déférente ; — je baise ces doigts en signe de paix éternelle, — et les pose doucement sur ta hanche délicate.

Il lui envoie un baiser du bout des doigts et la prend par la taille.

— Qui es-tu ? dis, que je puisse te révérer.


MARGUERITE.

— Marguerite est mon nom ; et, qui que tu sois, — je

suis fille d’un roi, le roi de Naples.

SUFFOLK.

— Moi, je suis comte, et je m’appelle Suffolk. — Ne t’en offense pas, merveille de la nature, — tu étais destinée à être prise par moi. — Ainsi le cygne abrite sa couvée duvetée — en la retenant prisonnière sous son aile. — Pourtant, si cette servitude te blesse, — va, et redeviens libre, comme amie de Suffolk.

Elle se détourne comme pour s’en aller.

— Oh ! reste, je n’ai pas la force de la laisser partir ; — ma main voudrait la délivrer, mais mon cœur dit non. — Le soleil, en se jouant sur le cristal d’une source, — y fait étinceler un reflet de ses rayons ; — ainsi apparaît à mes yeux cette beauté splendide. — Volontiers je lui ferais ma cour, mais je n’ose parler… — Je vais demander une plume et de l’encre, et écrire ma pensée… — Fi de la Poole ! ne te diminue pas. — N’as-tu pas une langue ? n’est-elle pas ta prisonnière ? — Te laisseras-tu intimider par la vue d’une femme ? — Oui, telle est la majesté princière de la beauté — qu’elle enchaîne la langue et trouble les sens.


MARGUERITE.

— Dis-moi, comte de Suffolk, si tel est ton nom, — quelle rançon dois-je payer pour pouvoir m’en aller ? — Car je vois bien que je suis ta prisonnière.


SUFFOLK, à part.

— Comment peux-tu affirmer qu’elle repoussera tes instances, — avant d’avoir mis son amour à l’épreuve ?


MARGUERITE.

— Pourquoi ne par les-tu pas ? Quelle rançon dois-je payer ?


SUFFOLK, à part.

— Elle est belle, et partant faite pour être courtisée ; — elle est femme, et partant faite pour être obtenue.


MARGUERITE.
—Veux-tu accepter une rançon, oui ou non ?

SUFFOLK, à part.

— Fou que tu es, souviens-toi que tu as une femme ; — alors comment Marguerite peut-elle être ton amante ?


MARGUERITE.

— Je ferais mieux de le laisser, car il ne veut rien entendre.


SUFFOLK.

— Voilà qui gâte tout : je joue de malheur !


MARGUERITE.

— Il parle au hasard : sûrement, l’homme est fou !


SUFFOLK.

— Et pourtant une dispense peut s’obtenir.


MARGUERITE.

— Et pourtant je souhaite que vous me répondiez.


SUFFOLK, à part.

— J’obtiendrai cette madame Marguerite. Pour qui ? — Eh ! pour mon roi ?…

Haut.

Bah ! mauvais échafaudage !


MARGUERITE.

— Il parle d’échafaudage. C’est quelque charpentier.


SUFFOLK, à part.

— Pourtant mon amour pourrait être satisfait ainsi, — et la paix rétablie entre les deux royaumes. — Mais à cela il y a encore un obstacle : — car son père a beau être roi de Naples, — duc d’Anjou et du Maine ; il est pauvre, — et notre noblesse fera fi de l’alliance.


MARGUERITE.

— Écoutez, capitaine. Vous est-il loisible de m’entendre ?


SUFFOLK, à part.

— En dépit de leurs dédains, cela sera : — Henry est jeune, et cédera vite.

Haut.

— Madame, j’ai un secret à révéler.

MARGUERITE, à part.

— Qu’importe que je sois captive ! Il a l’air d’un chevalier, — et il ne me manquera de respect en aucune façon.


SUFFOLK.

— Madame, daignez écouter ce que je dis.


MARGUERITE, à part.

— Peut-être serai-je délivrée par les Français ; — alors je n’ai pas besoin d’implorer sa courtoisie.


SUFFOLK.

— Chère madame, prêtez-moi votre attention dans une cause…


MARGUERITE, à part.

— Bah ! d’autres ont été captives avant moi.


SUFFOLK.

— Madame, pourquoi babillez-vous ainsi ?


MARGUERITE.

— Je vous demande pardon ; c’est un quid pro quo.


SUFFOLK.

— Dites-moi, gente princesse, ne trouveriez-vous pas — votre captivité bien heureuse, si vous deveniez reine ?


MARGUERITE.

— Une reine en captivité est plus misérable — qu’un esclave dans la plus basse servitude. — Car les princes doivent être libres.


SUFFOLK.

Et vous le serez — si le roi souverain de l’heureuse Angleterre est libre.


MARGUERITE.

— Eh ! que me fait sa liberté ?


SUFFOLK.

— Je m’engage à faire de toi la femme de Henry, — à mettre un sceptre d’or dans ta main, — et à poser une précieuse couronne sur ta tête, — si tu daignes être

mon…

MARGUERITE.

Quoi ?


SUFFOLK.

Son amante.


MARGUERITE.

— Je suis indigne d’être la femme de Henry.


SUFFOLK.

— Non, gente madame : c’est moi qui suis indigne — de courtiser une dame si charmante pour en faire sa femme, — sans avoir moi-même aucune part à ce choix. — Qu’en dites-vous, madame ? consentez-vous ?


MARGUERITE.

— Si cela plaît à mon père, je consens.


SUFFOLK.

— Alors nous allons faire avancer nos capitaines et nos étendards. — Puis, madame, sous les murs mêmes du château de votre père, — nous demanderons, par un parlementaire, à conférer avec lui.

Les troupes anglaises s’avancent.

Fanfare de parlementaire. René paraît sur les remparts.


SUFFOLK.

— Vois, René, vois, ta fille est prisonnière.


RENÉ.

— De qui ?


SUFFOLK.

De moi.


RENÉ.

Suffolk, quel remède ? — Je suis un soldat incapable de pleurer — et de récriminer contre les caprices de la fortune.


SUFFOLK.

— Il y a un remède, monseigneur. — Consens, consens, pour ta grandeur même, — au mariage de ta fille avec mon roi, — mariage auquel je l’ai moi-même engagée et décidée, non sans peine ; — et cette captivité bien douce — aura valu à ta fille une liberté princière.


RENÉ.

— Suffolk parle-t-il comme il pense ?


SUFFOLK.

La belle Marguerite sait — que Suffolk ne flatte pas, ne dissimule pas, ne ment pas.


RENÉ.

— Sur ta foi de grand seigneur, je descends — pour signifier ma réponse à ta noble demande.


SUFFOLK.

— Et moi j’attends ici ta venue.

René quitte le rempart.

Fanfare. René paraît au bas de la muraille.


RENÉ.

— Brave comte, soyez le bienvenu sur nos territoires. — Commandez en Anjou selon le bon plaisir de Votre Honneur.


SUFFOLK.

— Merci, René, heureux père de cette charmante enfant, — faite pour être la compagne d’un roi. — Que répond Votre Grâce à ma requête ?


RENÉ.

— Puisque tu daignes courtiser son faible mérite — pour faire d’elle la princière épouse d’un tel seigneur, — qu’on me laisse posséder en toute quiétude — mes comtés du Maine et d’Anjou, — à l’abri de toute oppression et des coups de la guerre ; — et, à cette condition, ma fille sera à Henry, s’il le désire.


SUFFOLK.

— Voilà sa rançon, je lui rends la liberté ; — quant à ces deux comtés, je m’y engage, — Votre Grâce les possédera en pleine quiétude.


RENÉ.

— Eh bien, au nom du roi Henry, — comme représentant de ce gracieux prince, — reçois la main de ma fille, en gage de sa foi.


SUFFOLK.

— René de France, je te rends de royales actions de grâces, — car je sers ici les intérêts d’un roi.

À part.

— Et pourtant je serais bien aise, il me semble, — d’être ici mon propre procureur.

Haut.

— Je vais donc partir pour l’Angleterre avec cette nouvelle, — et presser cette solennité nuptiale. — Sur ce, adieu, René ! Mets ce diamant en sûreté — dans le palais d’or qui lui convient.


RENÉ.

— Je t’embrasse, comme j’embrasserais — ce prince chrétien, le roi Henry, s’il était ici.


MARGUERITE.

— Adieu, milord. Les souhaits, les louanges et les prières — de Marguerite sont pour toujours assurés à Suffolk.

Elle va pour s’éloigner.

SUFFOLK.

— Adieu, ma chère dame ! Mais écoutez, Marguerite… — Aucun compliment princier pour mon roi ?


MARGUERITE.

— Portez-lui tous les compliments qui siéent — à une jeune fille, à une vierge, à sa servante.


SUFFOLK.

— Paroles bien placées et mesurées par la modestie ! — Mais, madame, il faut que je vous importune encore…

— Aucun gage d’amour pour Sa Majesté ?

MARGUERITE.

— Si fait, mon cher lord ; un cœur pur et sans tache, — que n’a jamais altéré l’amour, voilà ce que j’envoie au roi.


SUFFOLK.

— Et ceci avec.

Il l’embrasse.


MARGUERITE.

Ceci est pour toi-même ! Je n’aurais pas la présomption — d’envoyer à un roi des gages si futiles.

Sortent René et Suffolk.


SUFFOLK.

— Oh ! que n’es-tu pour moi !… Mais arrête, Suffolk ; — tu ne dois pas t’égarer dans ce labyrinthe ; — il s’y cache des Minotaures et d’affreuses trahisons. — Charme Henry en lui vantant tant de merveilles ; — rappelle-toi les vertus suprêmes de Marguerite, — ses grâces expansées et naturelles qui éclipsent l’art ; — évoque souvent leur image sur la mer, — en sorte qu’une fois agenouillé aux pieds de Henry, — tu puisses, en l’émerveillant, lui faire perdre la tête.

Il sort.



Scène XXV.

[Le camp du duc d’York, en Anjou.]

Entrent York, Warwick et d’autres.


YORK.

— Qu’on amène cette sorcière, condamnée au feu.


Entrent la Pucelle, entourée de gardes, et un Berger.


LE BERGER.

— Ah ! Jeanne, ceci est le coup de mort pour le cœur de ton père ! — Je t’ai cherchée par tous les pays, — et, quand j’ai la chance de te retrouver, — c’est pour assister à ta mort cruelle et prématurée ! — Ah ! Jeanne, chère fille Jeanne, je mourrai avec toi !


LA PUCELLE.

— Misérable décrépit ! vil et ignoble gueux ! — Je suis issue d’un plus noble sang. — Tu n’es ni mon père ni mon parent.


LE BERGER.

— Assez ! assez ! ne vous déplaise, milords, cela n’est pas. — Toute la paroisse sait que je l’ai engendrée : — sa mère, qui vit encore, peut attester — qu’elle est le premier fruit, de mon célibat.


WARWICK, à la Pucelle.

— Impie ! tu veux renier ta famille !


YORK.

— Ceci démontre quel a été son genre de vie : — criminelle et vile ! sa mort en est la digne conclusion.


LE BERGER.

— Fi, Jeanne ! t’obstiner ainsi ! — Dieu sait que tu es une tranche de ma chair ; — et tu m’as fait verser bien des larmes ; — ne me renie pas, je te prie, gentille Jeanne.


LA PUCELLE.

— Arrière, paysan !… Vous avez suborné cet homme — dans le but de ravaler ma noble naissance.


LE BERGER.

— Il est vrai que j’ai donné un noble au prêtre, — le matin où j’ai épousé sa mère. — Mets-toi à genoux et reçois ma bénédiction, ma bonne fille. — Tu ne veux pas t’incliner ! Eh bien, maudite soit l’heure — de ta naissance ! Je voudrais que le lait — que t’a donné ta mère, quand tu tétais son sein, — eût été pour toi de la mort aux rats ! — Ou bien, quand tu gardais mes brebis aux champs, — je souhaite que quelque loup affamé t’eût dévorée ! — Tu renies ton père, maudite souillon ! — Oh ! brûlez-la, brûlez-la. La hart est trop bonne pour elle.

Il sort.


YORK.

— Emmenez-la ; car elle a trop longtemps vécu — pour remplir le monde de ses vices.


LA PUCELLE.

— Laissez-moi vous dire d’abord qui vous condamnez. — Je ne suis pas la fille d’un pâtre grossier, — je suis issue d’une race de rois, — vertueuse et sainte, élue d’en haut, — par une inspiration de la grâce céleste, — pour accomplir sur terre des miracles transcendants. Jamais je n’ai eu affaire aux mauvais esprits ; — mais vous qui êtes pollués par la débauche, — souillés du sang irréprochable des innocents, — corrompus et tarés par mille vices, — parce que vous n’avez pas la grâce que d’autres ont, — vous croyez chose parfaitement impossible — d’opérer des miracles autrement que par le secours des démons. — Non ! vous vous méprenez ! Jeanne d’Arc est restée — vierge depuis sa tendre enfance, — chaste et immaculée même en pensée ; — et son sang virginal, si rigoureusement répandu, — criera vengeance aux portes du ciel.


YORK.

— Oui, oui !… qu’on l’emmène à l’exécution.


WARWICK, aux exécuteurs.

— Et écoutez, mes maîtres ; sous prétexte qu’elle est vierge, — n’épargnez pas les fagots ; qu’il y en ait raisonnablement ; — placez des barils de poix contre le fatal poteau, — afin d’abréger ses tortures.


LA PUCELLE.

— Rien ne touchera donc vos cœurs inexorables ! — Eh bien, Jeanne, révèle ta faiblesse, — qui t’assure le privilége de la loi. — Je suis grosse, sanguinaires homicides ; — si vous me tramez à une mort violente, — ne tuez pas du moins mon enfant dans mon ventre.


YORK.

— À Dieu ne plaise !… la sainte vierge grosse !


WARWICK.

— Le plus grand miracle qui se soit jamais accompli ! — Voilà donc où en est venue votre stricte pruderie ?


YORK.

— Elle et le Dauphin ont jonglé ensemble. — Je supposais bien que ce serait là son refuge.


WARWICK.

— N’importe, marchez ; nous ne voulons pas laisser vivre de bâtard, — spécialement quand Charles en est le père.


LA PUCELLE.

— Vous vous trompez ; mon enfant n’est pas de lui. — C’est Alençon qui a obtenu mon amour.


YORK.

— Alençon ! ce Machiavel notoire ! — L’enfant mourra, eût-il mille vies.


LA PUCELLE.

— Oh ! permettez ; je vous ai trompé ; — ce n’est ni Charles, ni même le duc que je viens de nommer, — c’est René, le roi de Naples, qui a triomphé de moi.


WARWICK.

— Un homme marié ! Pour le coup, c’est intolérable !


YORK.

— Ah ! voilà une donzelle ! Je crois qu’elle ne sait pas au juste — qui accuser. Il y en a tant !


WARWICK.

— C’est signe qu’elle a été libérale et généreuse.


YORK.

— Et pourtant, morbleu, c’est une pure vierge !… Gourgandine, tes paroles te condamnent, toi et ton marmot. — Abstiens-toi de supplier, car ce serait en vain.


LA PUCELLE.

— Eh bien, qu’on m’emmène d’ici ! Je vous laisse ma malédiction. — Puisse le glorieux soleil ne jamais réfléchir ses rayons — sur le pays que vous habitez ! — Mais que la nuit et l’ombre sinistre de la mort — vous environnent, jusqu’à ce que le malheur et le désespoir — vous forcent à vous rompre le cou ou à vous aller pendre.

Elle sort conduite par des gardes.


YORK.

— Tombe en lambeaux et consume-toi jusqu’à la cendre, — horrible et maudit ministre de l’enfer !


Entrent le Cardinal Beaufort et son escorte.


LE CARDINAL.

— Lord régent, je salue Votre Excellence — en vous remettant des lettres du roi. — Car sachez, milords, que les États de la chrétienté, — émus de compassion à l’aspect de ces lamentables conflits, — ont imploré avec ferveur une paix générale — entre notre nation et l’ambitieux Français. — Et voici le Dauphin et sa suite — qui s’avancent pour conférer avec vous sur quelques articles.


YORK.

— Tous nos efforts ont-ils abouti à ce résultat ? — Après l’égorgement de tant de pairs, — de tant de capitaines, de gentilshommes et de soldats, — qui ont été abattus dans cette querelle — et qui ont sacrifié leurs corps pour le bien de leur patrie, — finirons-nous par conclure une paix efféminée ? — N’avons-nous pas, par la trahison, par la fraude, par la perfidie, — perdu la plupart des villes — que nos grands ancêtres avaient conquises ! — Ô Warwick, Warwick ! je prévois avec douleur — la perte entière de tout le royaume de France.


WARWICK.

— Patience, York ! si nous concluons une paix, — ce sera à de si sévères et si strictes conditions — que les Français y gagneront peu.


Entrent Charles et sa suite, Alençon, le Bâtard, René et autres.


CHARLES.

— Lords d’Angleterre, puisqu’il est convenu — qu’une trêve pacifique sera proclamée en France, — nous venons savoir de vous-mêmes — quelles seront les conditions de ce pacte.


YORK.

— Parlez, Winchester ; car la bouillante colère qui me suffoque, — à la vue de nos funestes ennemis, — ferme le passage à ma voix empoisonnée.


WINCHESTER.

— Charles, et vous tous, voici ce qui a été décidé : — Considérant que le roi Henry consent, — par pure compassion et par pure indulgence, — à délivrer votre pays d’une guerre désastreuse — et à vous laisser respirer au sein d’une paix fructueuse, — vous deviendrez les loyaux vassaux de sa couronne. — Et toi, Charles, à cette condition que tu jureras — de lui payer tribut et de te soumettre, — tu seras placé comme vice-roi sous ses ordres, — tout en jouissant de la dignité royale.


ALENÇON.

— Faut-il donc qu’il ne soit plus que l’ombre de lui-même, — qu’il orne son front d’une couronne, — et que, quant à la substance même de l’autorité, — il ne conserve que le privilége d’un simple sujet ! — Cette

proposition est absurde et déraisonnable.

CHARLES.

— Il est notoire que je possède déjà — plus de la moitié du territoire français — et que j’y suis honoré comme roi légitime. — Vais-je donc, pour obtenir la portion non conquise, — abdiquer ma prérogative — au point de ne régir le tout qu’en qualité de vice-roi ? — Non, seigneur ambassadeur ; j’aime mieux garder — ce que j’ai que perdre, en convoitant le surplus, — la chance de ravoir tout.


YORK.

— Insolent Charles ! tu as par de secrètes menées — provoqué une intercession pour obtenir la paix ; — et, maintenant que les choses en viennent à un compromis, — tu te retranches dans un ambitieux raisonnement ! — Accepte le titre que tu usurpes, — comme un bénéfice que te confère notre roi, — et non plus comme un droit revendiqué par toi ; — sinon, nous te persécuterons par une guerre incessante.


RENÉ, à Charles.

— Monseigneur, vous vous obstinez à tort — à discuter la teneur de ce contrat. — Une fois cette occasion perdue, je parie dix contre un — que nous ne retrouverons pas la pareille.


ALENÇON

— À parler franchement, c’est votre devoir — de préserver vos sujets de ces massacres — et de ces exterminations atroces qui sont provoquées chaque jour — par la poursuite des hostilités ; — acceptez donc cette trêve, — quitte à la rompre quand il vous plaira.


WARWICK.

— Que dis-tu, Charles ? Nos conditions tiennent-elles ?


CHARLES.

Elles tiendront : — sous cette seule réserve que vous renoncerez à toute prétention — sur nos villes de garnisons.


YORK.

— Jure donc allégeance à Sa Majesté ; — sur ta foi de chevalier, jure de ne jamais désobéir — et de ne {corr|jamai|jamais}} être rebelle à la couronne d’Angleterre, — ni toi, ni ta noblesse.

Charles et les siens font acte de féauté.

— Maintenant licenciez votre armée quand il vous plaira ; — suspendez vos enseignes et faites taire vos tambours, — car nous inaugurons ici une paix solennelle.

Ils sortent.



Scène XXVI.

[Londres. Le palais du roi.]

Entrent le roi Henry, s’entretenant avec Suffolk, puis Glocester et Exeter.


LE ROI HENRY.

— Noble comte, votre merveilleuse description — de la belle Marguerite m’a tout étonné. — Ses vertus, rehaussées par ses charmes extérieurs, — ont fait naître dans mon cœur la passion profonde de l’amour. — Et de même que la violence d’un orageux coup de vent — pousse contre la marée le plus puissant bâtiment, — de même je suis entraîné par le souffle de sa renommée, — soit pour faire naufrage, soit pour arriver au port, — où je dois jouir de son amour.


SUFFOLK.

— Bah ! mon bon seigneur ! ce récit superficiel — n’est que la préface de l’éloge qui lui est dû. — Les souveraines perfections de cette aimable dame, — si j’avais assez de talent pour les décrire, — rempliraient un volume de lignes enchanteresses, — capables de ravir l’esprit le plus grossier. — Mais il y a plus : toute divine qu’elle est, — toute comblée qu’elle est de grâces exquises, — elle n’a, dans l’humble modestie de son âme, — d’autres vœux que de se mettre à vos ordres, — c’est-à-dire de satisfaire vos vertueux et chastes désirs — en aimant et honorant Henry comme son époux.


LE ROI HENRY.

— Et jamais Henry ne réclamera d’elle autre chose. — Ainsi, milord protecteur, consentez — à ce que Marguerite soit reine d’Angleterre.


GLOCESTER.

— Je consentirais donc à flatter le mal ? — Vous savez, milord, que Votre Altesse est fiancée — à une autre dame hautement estimée. — Comment vous dégager de ce contrat, — sans entacher d’un reproche votre honneur ?


SUFFOLK.

— Comme un gouvernant se dégage d’un serment illicite, — ou comme un homme qui, dans une joûte, ayant fait vœu — d’essayer sa force, abandonne pourtant la lice — à cause de l’infériorité de son adversaire. — La fille d’un pauvre comte est un parti inférieur, — et conséquemment peut être refusée sans offense.


GLOCESTER.

— Eh ! je vous prie, qu’est de plus Marguerite ? — Son père n’est rien de mieux qu’un comte, — quoiqu’il se rehausse de titres pompeux.


SUFFOLK.

— Mais, mon bon lord, son père est roi, — le roi de Naples et de Jérusalem, — et d’une telle autorité en France — que son alliance affermira notre paix — et maintiendra les Français dans l’allégeance.


GLOCESTER.

— Et il en est de même du comte d’Armagnac, — puisqu’il est le proche parent de Charles.


EXETER.

— En outre, son opulence garantit une riche dot, — tandis que René est plus prêt à recevoir qu’à donner.


SUFFOLK.

— Une dot, milords ! n’avilissez pas à ce point votre roi, — ne le faites pas si abject, si bas et si pauvre — qu’il doive choisir par intérêt et non par pur amour. — Henry est en état d’enrichir sa reine, — et n’a point à chercher une reine qui le fasse riche. — Que de misérables paysans marchandent leurs femmes, — comme on marchande un bœuf, un mouton ou un cheval ! — Le mariage est une affaire trop haute — pour être traitée par un courtier. — Ce n’est pas celle que nous souhaitons, mais celle que Sa Majesté aime, — qui doit être sa compagne au lit nuptial ; — et, milords, puisqu’il aime mieux Marguerite, — c’est une raison souveraine — pour que dans notre opinion elle doive être préférée. — Car qu’est-ce que le mariage forcé, sinon un enfer, — une vie de discordes et de continuelles querelles ? — Tandis que le mariage contraire produit le bonheur, — et est l’image de la paix céleste. — Pour Henry, pour un roi, quel parti plus assorti — que Marguerite qui est la fille d’un roi ? — Sa beauté incomparable, jointe à sa naissance, — fait qu’un roi seul est digne d’elle. — Son vaillant courage et l’intrépide énergie — qui la distingue entre toutes les femmes — répondront à notre espoir d’une lignée vraiment royale. — Car Henry, fils d’un conquérant, — est appelé à engendrer de nouveaux conquérants, — s’il est uni par l’amour à une dame — d’aussi haute résolution que la belle Marguerite. — Cédez donc, milords, et concluez ici avec moi — que Marguerite sera reine, et Marguerite seule.


LE ROI HENRY.

— Est-ce par l’effet de votre récit, — mon noble lord de Suffolk, ou bien parce que — ma tendre jeunesse n’a pas encore été atteinte — de la passion brûlante de l’amour, — je ne puis le dire ; mais ce dont je suis sûr, — c’est que je sens dans mon cœur une si violente agitation, — de si vives alarmes d’espérance et de crainte, — que je souffre du travail de ma pensée. — Vite donc, embarquez-vous ; courez en France, milord, — accédez à toute convention, et faites — que madame Marguerite consente — à traverser les mers et à venir en Angleterre pour être couronnée — la reine fidèle et sacrée du roi Henry ! — Pour suffire à vos dépenses et à tous les frais, — levez un dixième sur le peuple. — Partez, vous dis-je ; car, jusqu’à votre retour, — je reste tourmenté de mille inquiétudes.

À Glocester.

— Et vous, bon oncle, bannissez tout mécontentement ; — si vous me jugez sur ce que vous fûtes, — et non sur ce que vous êtes, je sais que vous excuserez — cette exécution brusque de mon désir. — Et sur ce, mettez-moi dans une retraite où, loin de toute compagnie, — je puisse raisonner et ruminer mes peines.

Il sort.


GLOCESTER.

— Oui, ses peines ! elles commencent, je le crains, pour durer toujours.

Sortent Glocester et Exeter.


SUFFOLK.

— Ainsi Suffolk a prévalu ! Ainsi il part, — comme autrefois pour la Grèce le jeune Pâris ; — espérant obtenir le même succès en amour, — mais prospérer plus sûrement que le Troyen. — Désormais Marguerite sera reine et gouvernera le roi : — mais moi je gouvernerai Marguerite, le roi, et le royaume (44).

Il sort.


fin de la première partie de henry vi.
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Notes  ►
Entre Catherine.

Henry V.
— Eh bien, mon frère de France, — il est encore une chose qu’il faut que je vous demande.

Le roi de France.
— En quoi puis-je satisfaire Votre Majesté ?

Henry V.
— Une vétille, mon bon frère de France. — J’ai l’intention de faire votre fille reine d’Angleterre, — si elle le veut bien et si vous y consentez. — Qu’en dis-tu, Kate, peux-tu aimer le roi d’Angleterre ?

Catherine.
— Comment t’aimerais-je, toi qui es l’ennemi de mon père ?

Henry V.
— Bah ! n’insiste pas sur ce point-là. — C’est toi qui dois nous réconcilier. — Je suis sûr, Kate, que tu n’es pas peu fière — d’être aimée, ma donzelle, par le roi d’Angleterre.

Le roi de France.
— Ma fille, je ne veux plus qu’il y ait rien entre le roi d’Angleterre et toi : consens donc.

Catherine.
— Je ferai bien de vouloir, tandis qu’il veut bien, — de peur qu’il ne veuille plus, quand je voudrais. — Je suis aux ordres de Votre Majesté.

Henry V.
— Sois la bienvenue, chère Kate… Mais mon frère de France, — qu’en dites-vous ?

Le roi de France.
— J’approuve la chose de tout cœur. — Mais quand sera votre noce ?

Henry V.
— Le premier dimanche du mois prochain, — s’il plaît à Dieu.
Fanfares. Tous sortent.

finis.


(40) « Au temps du siége d’Orléans, un Pierre Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, amena à Chinon devers le Dauphin Charles une jeune fille de dix-huit ans, appelée Jeanne d’Arc, fille d’un malheureux berger appelé Jacques d’Arc, élevée pauvrement dans le métier de garder les bestiaux, née à Domprin (Domrémy) sur la Meuse, en Lorraine, dans le diocèse de Toul. Elle était de figure avenante, de complexion forte et virile, de courage grand, hardi et intrépide, d’une grande chasteté apparente dans sa personne et dans sa conduite, le nom de Jésus toujours à la bouche, humble, obéissante et jeûnant plusieurs jours par semaine. Suscitée par la puissance divine uniquement pour secourir les Français (ainsi que leurs livres le prétendent), afin d’établir cette croyance, elle guida de nuit, sans encombre, la troupe qui l’accompagnait chez le Dauphin, à travers les places les plus dangereuses, occupées par les Anglais ; puis, à un messager envoyé expressément par le Dauphin, elle indiqua un lieu secret de l’église Sainte-Catherine de Pierbois en Touraine (qu’elle n’avait pas visitée), où se trouvait, au milieu de vieille ferraille, une épée marquée de cinq fleurs de lys sur les deux côtés ; elle se fit rapporter cette épée, et s’en servit plus tard pour combattre et faire un grand carnage. En bataille, elle chevauchait, équipée et armée de pied en cap comme un homme, précédée d’une bannière blanche sur laquelle était peint Jésus-Christ une fleur de lys à la main.

» La première fois qu’elle fut amenée au Dauphin, celui-ci, pour éprouver sa science, se cacha dans une galerie derrière de gais seigneurs ; mais elle le désigna entre tous avec un salut ; sur quoi il la mena au bout de la galerie, et elle l’entretint secrètement pendant une heure ; les chambellans, trouvant l’entretien trop long, auraient voulu l’interrompre, mais le Dauphin leur fit signe de la laisser continuer. Ce fut alors qu’elle lui prédit, conformément à une révélation divine, les actes qu’elle accomplirait avec cette épée : à savoir qu’elle ferait lever avec gloire et honneur le siége d’Orléans, qu’elle mettrait le Dauphin en possession de la couronne de France, qu’elle chasserait les Anglais de la contrée et qu’elle le ferait ainsi seul maître du royaume. Celui-ci écouta avidement ces paroles, et lui donna une armée suffisante avec pouvoir absolu de la conduire. » — Holinshed. Édition de 1586.

(41) « Toutefois ne demeura mie que ledit comte de Salseberry atout ses Anglais ne se logeât assez près de la dite ville d’Orléans, à soit ce que ceux de dedans de tout leur pouvoir se mirent vigoureusement en défense, en faisant plusieurs saillies, en tirant de canons, de couleuvrines et autres artilleries, occisant en mettant à méchef plusieurs Anglais. Néanmoins les dits Anglais très vaillamment et rudement les boutèrent et approchèrent plusieurs fois, tant qu’iceux défendants avaient merveilles de leurs hardies et courageuses entreprises. Durant lesquelles le dit comte de Salseberry fit assaillir la tour du bout du pont qui passe pardessus l’eau de Loire ; laquelle, en assez bref temps, fut prise des Anglais et conquise avec un petit boulevart qui était assez près nonobstant la défense des Français ; et fit icelui comte dedans la vieille tour loger plusieurs de ses gens, afin que ceux de la ville ne pussent par là saillir sur son ost. Et d’autre part, se logea, lui et ses capitaines et les siens, assez près de la ville en aucunes vieilles masures là étant, ès quelles, comme ont accoutumé iceux Anglais, firent plusieurs logis de terre, taudis et habillements de guerre pour eschever (esquiver) le trait de ceux de la ville dont ils étaient très-largement servis.

» Le dit comte de Salseberry, le troisième jour qu’il était venu devant icelle cité, entra en la dessus dite du pont, où étaient logés ses gens ; et là dedans icelle monta haut au second étage, et se mit en une fenêtre vers la ville, regardant tout ententivement les marches d’entour d’icelle pour voir et imaginer comment et par quelle manière il pourrait prendre et subjuguer icelle cité. Et lors, lui étant à la dite fenêtre, vint soudainement de la cité avolant la pierre d’un veuglaire, qui férit à la fenêtre ou était le dit comte, lequel déjà, pour le bruit du coup, se retirait dedans. Néanmoins il fut aconsuivi très-grièvement et mortellement de la dite fenêtre, et eut grand’partie du visage emportée tout jus. Pour laquelle blessure du dit comte tous ses gens généralement eurent au cœur grand’tristesse, car d’eux il était moult crému et aimé : toutefois, ainsi blessé, il vécut l’espace de huit jours. Et après ce qu’il eût mandé tous ses capitaines et iceux admonestés qu’ils continuassent à mettre en l’obéissance icelle ville d’Orléans, il se fit porter à Meung, et là mourut au bout de huit jours de sa dite blessure. » — Monstrelet.

(42) « À la journée de la bataille de Patay, avant que les Anglais sussent la venue de leurs ennemis, messire Jean Fascot, qui était un des principaux capitaines, et qui s’en était fui sans coup férir, s’assembla en conseil avec les autres, et fit plusieurs remontrances, c’est à savoir comment ils savaient la perte de leurs gens que les Français avaient fait devant Orléans et Jargeau, et en aucuns autres lieux, pour lesquels ils avaient du pire ; et étaient leurs gens moult ébahis et effrayés, et leurs ennemis, au contraire, étaient moult enorgueillis et résignés. Pour quoi il conseilla qu’ils se retrahissent aux châteaux et lieux tenant son parti aux environs, et qu’ils ne combattissent point leurs ennemis si en hâte, jusqu’à ce qu’ils fussent mieux rassurés, et aussi que leurs gens fussent venus d’Angleterre, que le régent devait envoyer brièvement. Lesquelles remontrances ne furent point agréables à aucuns des capitaines, et par spécial à messire Jean de Talbot, et dit que, si ses ennemis venaient, qu’il les combattrait. Et par spécial, comme le dit Fascot s’enfuit de la bataille sans coup férir, pour cette cause grandement lui fut reproché quand il vint devers le duc de Bedfort, son seigneur ; et, en conclusion, lui fut ôté l’ordre du blanc jarretier, qu’il portait entour la jambe. » — Monstrelet.

(43) « Quand les Anglais furent arrivés près du camp des Français, où se trouvaient trois cents pièces de bronze, outre plusieurs autres menues pièces et engins subtils inconnus des Anglais, tous brusquement s’élancèrent au pas de charge (excepté le comte de Shrewbury[1], qui, a cause de son grand âge, chevauchait sur une petite haquenée), attaquèrent furieusement les Français, assaillirent l’entrée du camp, et par telle force y pénétrèrent. Le conflit était resté douteux durant deux longues heures, lorsque les seigneurs de Montauban et de Humadayre, avec une grande compagnie de Français, arrivèrent sur le champ de bataille et commencèrent un nouveau combat. Les canonniers, voyant que les Anglais s’approchaient, déchargèrent leur artillerie et tuèrent trois cents personnes près du comte. Celui-ci, reconnaissant l’imminent péril et le subtil labyrinthe, dans lequel lui et ses gens étaient enfermés et enveloppés, insouciant de son propre salut et désirant sauver la vie de son bien-aimé fils, lord Lisle [2], le somma, le pressa et lui conseilla de quitter le champ de bataille et de s’enfuir. Le fils répondit que ce serait un acte déshonnête et dénaturé d’abandonner son père dans un si extrême danger, et qu’il voulait vider la coupe fatale dont aurait goûté son père. Le noble comte et consolant capitaine lui dit : — Ô mon fils, mon fils ! moi qui durant tant d’années ai été la terreur et le fléau des Français, qui ai détruit tant de villes et déconfit tant d’armées en rase campagne et martial conflit, je ne puis mourir ici, pour l’honneur de mon pays, sans grande gloire et perpétuelle renommée, ni me sauver et fuir sans perpétuelle honte et continuelle infamie. Mais puisque voici ta première campagne et ta première entreprise, la fuite ne saurait être pour toi une honte, ni la mort une gloire. L’homme courageux fuit sagement, comme le téméraire demeure follement. Ma fuite ne serait pas seulement un déshonneur pour moi et pour ma race, elle serait la ruine de toute mon armée : ton départ sauvera ta vie et te permettra une autre fois, si je suis tué, de venger ma mort en combattant pour la gloire de ton prince et pour le bien de son royaume.

» Mais la nature agit de telle sorte sur ce fils, que ni le désir de la vie ni le soin de sa sécurité ne purent l’enlever ni l’arracher à son père naturel. Celui-ci, voyant la résolution de son enfant et le grand danger où ils se trouvaient, encouragea ses soldats, regaillardit ses capitaines, se rua vaillamment sur ses ennemis, et leur tua plus de monde qu’il n’en avait dans sa troupe. Mais ses ennemis, ayant un plus grand nombre d’hommes et l’artillerie la plus forte qui eût encore été vue en campagne, l’atteignirent à la cuisse d’un coup de mangonneau, égorgèrent son cheval, et tuèrent lâchement, une ois étendu à terre, ce capitaine qu’ils n’avaient jamais osé regarder en face, tant qu’il était debout. Avec lui mourut vaillamment son fils lord Lisle. » — Hall.

(44) « Pendant les négociations de cette trêve, le comte de Suffolk, faisant extension de ses pouvoirs sans l’assentiment de ses collègues, s’imagina dans sa fantaisie que le meilleur moyen d’arriver à une paix parfaite était de conclure un mariage entre une parente du roi de France, dame Marguerite, fille de René, duc d’Anjou, et son souverain seigneur, le roi Henry. Ce René, duc d’Anjou, s’appelait roi de Sicile, de Naples et de Jérusalem, mais ne possédait de ces royaumes que le titre, n’ayant pas même un denier de revenu ni un pied de terrain. Ce mariage parut d’abord étrange au comte ; et ce qui semblait devoir y faire grand obstacle était que les Anglais occupaient une grande partie du duché d’Anjou et tout le comté du Maine appartenant au roi René. Toutefois le comte de Suffolk, corrompu soit par des présents, soit par une prédilection excessive pour ce mariage désavantageux, consentit à ce que le duché d’Anjou et le comté du Maine seraient remis au roi, père de la fiancée, et à ne demander pas même une obole pour sa dot, comme si cette nouvelle alliance dépassait d’elle-même toutes richesses et avait plus de valeur qu’or et que pierres précieuses. Mais, quoique ce mariage plût au roi et à plusieurs de ses conseillers, Homfroy, duc de Glocester, protecteur du royaume, s’y opposait fort, alléguant qu’il serait contraire aux lois de Dieu et déshonorant pour le prince de rompre le contrat de mariage conclu par des ambassadeurs dûment autorisés avec la fille du comte d’Armagnac, à des conditions aussi profitables qu’honorables pour le prince et pour son royaume. Mais les paroles du duc ne pouvaient être écoutées, les actes du comte étant seuls appréciés et approuvés… Le comte de Suffolk fut fait marquis de Suffolk ; et, accompagné de sa femme et de plusieurs autres personnes de distinction, il fit voile pour la France afin de ramener la reine désignée dans le royaume d’Angleterre. Car le roi René, son père, malgré ses titres si longs, avait la bourse trop courte pour envoyer honorablement sa fille au roi son époux. » — Holinshed.


fin des notes.

  1. Lord Talbot dans le drame.
  2. John Talbot.