Jane Austen (Rague)/Texte entier

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Jane Austen, from A Memoir of Jane Austen (1870).jpg
JANE AUSTEN


d’après un dessin de sa sœur Cassandra



LES GRANDS ÉCRIVAINS ÉTRANGERS
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Kate et Paul RAGUE


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JANE AUSTEN


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PARIS


H. DIDIER, ÉDITEUR

4 et 6, Rue de la Sorbonne
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Tous droits réservés



Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

Copyright by Bloud et Gay, 1914.





AVANT-PROPOS


Objet d’un véritable culte dans son pays, placée par beaucoup de ses compatriotes immédiatement au-dessous de Shakespeare dans la hiérarchie de leurs grands écrivains, Jane Austen est cependant presque inconnue en France. Tandis que les noms de Thackeray, de Dickens, de George Eliot, y sont populaires, celui de l’auteur de Mansfield Park et d’Emma reste ignoré du grand public. Tous ses romans ont bien été traduits dans notre langue, lors de leur apparition, il y a près d’un siècle, mais ils semblent être aujourd’hui complètement oubliés. En 1900, une nouvelle traduction de L’Abbaye de Northanger, la plus faible de ses œuvres, a eu un certain succès, mais insuffisant à rendre familier aux oreilles françaises le nom de Jane Austen.

L’âge quelque peu respectable de ces charmants ouvrages joue sans doute un rôle dans cet ostracisme. On craint, en ouvrant ces volumes d’il y a cent ans, de tomber sur de fastidieuses sentimentalités démodées depuis longtemps. C’est à tort, car les livres de Jane Austen n’ont rien de suranné, sauf un petit parfum de récit d’aïeule qui les rend plus piquants, et que bien des écrivains contemporains cherchent à donner artificiellement à leurs œuvres. Et puis, ils sont très loin d’être passés de mode ; ils n’ont même jamais été plus en faveur chez nos voisins que dans ces dernières années. Il est donc temps que les Français cessent de s’en désintéresser ; ils s’apercevront qu’on ne peut pas plus dire des livres de Miss Austen qu’ils ont vieilli qu’on ne le dit de ceux de Stendhal. Ses romans ont eu, en effet, la même destinée que Rouge et Noir et La Chartreuse de Parme ; passés d’abord presque inaperçus, appréciés uniquement au début par un groupe restreint d’esprits raffinés, ils ne se sont imposés que très lentement à la masse du public et ne sont devenus vraiment en vogue que tout récemment. Actuellement, ses admirateurs constituent une petite église dont le nombre des fidèles, qui sont des plus fanatiques, augmente de jour en jour.

Depuis vingt-cinq ans, une quinzaine de volumes de biographie et de critique ont été publiés sur Jane Austen, les rééditions de ses œuvres se sont multipliées, et les articles de revues qui vantent ses mérites sont innombrables. Dix volumes d’études relatives à sa vie ou à ses romans ont paru depuis 1902 en Angleterre et en Amérique.

On voit qu’il ne s’agit pas d’exhumer une sorte de fossile littéraire pour expliquer l’évolution d’un genre, mais de faire connaître au lecteur français des livres bien vivants, pleins de sève, et dont la renommée, pour être restée de longues années dans une espèce de léthargie, n’en est que plus éclatante aujourd’hui.

Sauf un article de Mr. Boucher, paru en 1878 dans la Revue des deux Mondes, aucune étude en langue française n’a encore été publiée sur Jane Austen. Comme il s’agit de présenter ici un écrivain étranger presque inconnu chez nous, nous avons cru devoir donner un court résumé de chacun de ses romans. Notre but est de rendre ainsi plus aisément compréhensibles nos considérations sur la simplicité des procédés, le naturel des personnages, l’humour et les idées d’un auteur que le lecteur n’a peut-être pas pratiqué. Mais il ne faudrait pas juger de l’intérêt de ces ouvrages délicieux par nos brèves et sèches analyses. Elles ne conservent rien d’un attrait qui résulte plus de la malice des réflexions et de l’acuité de l’observation que des péripéties du récit. On ne peut faire passer que bien peu de chose du charme de Jane Austen dans une étude de ses œuvres ; il faut les lire pour en goûter tout l’agrément, et notre petit livre ne vise qu’à inspirer à nos compatriotes le désir de les mieux connaître.

Il nous reste à adresser tous nos remerciements à MM. L. Morel et Verrier, professeurs à la Faculté des Lettres de Paris, pour leurs bienveillants encouragements à entreprendre cette étude ; et à exprimer à MM. E. Legouis et A. Koszul, professeurs à la Faculté des Lettres de Paris, notre très vive reconnaissance pour l’intérêt qu’ils ont pris à notre travail et les précieux conseils qu’ils ont eu la bonté de nous donner.




CHAPITRE PREMIER


SA VIE



Steventon


La vie de Jane Austen fut courte, simple, tranquille, dépourvue de tout événement extraordinaire. On n’y trouve ni aventure dramatique ni anecdote piquante à raconter, et il faudrait son fin talent pour donner beaucoup d’intérêt aux menus incidents d’une existence si bourgeoise, dont les épisodes les plus marquants sont la mort d’un père déjà âgé et trois déplacements dans un rayon peu étendu.

Elle naquit le 16 Décembre 1775, à Steventon, village du Hampshire, près de la petite ville de Basingstoke. Le Hampshire est l’un des comtés les plus plaisants de l’Angleterre ; il n’a rien de particulièrement remarquable, mais le climat y est doux et tempéré, et ses paysages sont délicats. Les ondulations harmonieuses de ses coteaux souvent ensoleillés encadrent agréablement les sinuosités de vallées fertiles, où courent de riantes petites rivières.

Au bas de l’un de ces coteaux, Steventon étale ses maisonnettes en briques, dans un site modeste mais vivant de champs bien cultivés, que découpent un treillis de grandes haies fleuries de clématite sauvage. Des bouleaux élancés et des ormes aux formes vigoureuses ombragent les sentiers bordés d’aubépines, et, de place en place, quelques bois de haute futaie dressent leur masse sombre et rompent heureusement des lignes un peu monotones.

Des petits jardins égaient chaque cottage et font l’orgueil d’une population aisée et bienveillante.

À la fin du xviiie siècle, une maison plus importante que les autres s’élevait à l’extrémité du village, vers la vallée. Elle était entourée d’un grand jardin, presque un parc, où, suivant la mode du temps, les fleurs se mêlaient sans prétention aux légumes et aux arbres fruitiers ; au sud, une terrasse, ombragée d’ormes et de chênes, se continuait par des pentes de gazon. C’était l’habitation du recteur de la paroisse, Mr. George Austen, homme distingué et esprit raffiné. Il descendait d’une vieille et honorable famille du Kent ; resté orphelin et sans fortune à l’âge de huit ans, il avait pu faire ses études à Oxford, grâce à la libéralité d’un oncle riche ; il s’y était distingué à la fois par ses succès universitaires et par la délicatesse de ses traits qui lui avait valu le surnom de « Le joli Proctor ». à sa sortie d’Oxford, son oncle acheta pour lui la cure de Deane, et un cousin, Mr. Knight, lui donna celle de Steventon. Les deux paroisses étaient distantes d’environ quinze cents mètres et comprenaient trois cents âmes au plus.

Sa femme, Cassandra Leigh, fille du directeur du Hampden College, était la nièce du Dr. Theophilus Leigh, qui fut longtemps à la tête du Balliol College, et jouissait de la réputation d’homme d’esprit parmi les lettrés de son temps. L’une de ses petites filles nous la dépeint comme une petite femme vive, spirituelle, quelque peu originale. Pendant les premières années de son mariage, elle portait constamment une robe amazone rouge ; et elle attachait, paraît-il, une immense importance à la forme du nez des gens, le sien étant d’un profil aristocratique qu’elle avait eu le bonheur et la fierté de transmettre à ses enfants. Elle était instruite, écrivait des lettres délicieuses et causait avec esprit, sans toutefois interrompre, malgré la présence des visiteurs, le raccommodage des bas de la famille ; la couture et le jardinage étaient en effet ses deux occupations préférées.

Mr. et Mrs. Austen s’étaient d’abord installés à Deane ; mais en 1771, ils vinrent habiter Steventon, dont le presbytère, plus spacieux, convenait mieux à une large famille. Ils augmentaient en prenant quelques pensionnaires les revenus des deux cures. Le Recteur pouvait ainsi tenir un certain rang, donner des réceptions aux meilleures familles du voisinage, et avoir un équipage, ce qui était indispensable, car les conventions ne permettaient pas aux dames de la société de s’aventurer sur les chemins ; ceux-ci étaient d’ailleurs en si mauvais état que deux robustes chevaux avaient beaucoup de peine à tirer de leurs ornières boueuses le moindre carrosse. Entre temps, les deux chevaux de Mr. Austen servaient à la culture. Il avait une sorte de petite ferme avec trois vaches, un troupeau de moutons, quelques porcs ; et l’aménagement de son bétail constituait sa distraction favorite.

L’intérieur du presbytère était ni plus ni moins confortable que les autres maisons de la classe aisée de cette époque : de grandes pièces avec de petites fenêtres, des plafonds sans corniches aux poutres apparentes et la plupart du temps simplement blanchies à la chaux, de hautes cheminées, peu de tapis, un mobilier aux lignes raides. Les Austen possédaient un piano, un luxe peu commun alors à la campagne. La bibliothèque devait être assez riche, car lorsque Mr. Austen quitta Steventon, il vendit pour dix-sept-cent-cinquante francs de livres, et ses filles et lui conservèrent certainement leurs ouvrages préférés.

Mrs. Austen avait donné à son mari six fils et deux filles. La famille était très unie ; père, mère, frères et sœurs vivaient en parfaite intelligence, appréciaient les plaisirs de la bonne société, savaient goûter les satisfactions d’une vie honnête et tranquille. La vie était gaie au presbytère ; on y faisait de la musique, on y chantait, on y dansait et l’on y riait beaucoup ; tout cela sans extravagance,

car tous étaient des esprits calmes et modérés, grands observateurs des convenances et décidés à ne jamais s’écarter des saines règles de la respectabilité anglaise.

Les Austen étaient en excellents termes avec les gens du village, mais sans intimité. Les familiers du presbytère, quelques pasteurs des environs, le principal médecin de Basingstoke, le représentant de la circonscription à la Chambre des Communes, constituaient avec Mr. Austen et sa famille un petit clan bourgeois, un peu orgueilleux de sa supériorité matérielle et intellectuelle sur les fermiers du voisinage.

L’avant-dernière des enfants, Jane, était une fillette vive, enjouée, spirituelle, de bon caractère, aimante et aimée de ceux qui l’entouraient. Elle adorait sa sœur Cassandra, son aînée de trois ans, et Mrs. Austen prétendait que si on condamnait celle-ci à avoir la tête coupée, Jane insisterait pour partager son sort. Aussi, lorsque Cassandra fut mise en pension à Reading, non loin de Steventon, il fallut laisser Jane l’y accompagner, quoiqu’elle fût trop jeune pour en tirer aucun profit. C’était d’ailleurs une très agréable pension. La directrice, Mme Latournelle, une vieille dame avec une jambe de bois et qui persistait à s’habiller à la mode de sa jeunesse, trottinait toute la journée autour de ses élèves, veillant plus à leur santé qu’à leur instruction. Les jeunes filles étaient traitées avec toute l’indulgence possible, gambadaient à leur aise pendant de longues heures dans un grand jardin bien ombragé ; et les règlements étaient assez élastiques pour permettre d’aller dîner à l’auberge avec les frères ou les cousins de passage. Il semble bien que l’établissement ressemblait beaucoup à celui que Jane Austen décrit dans Emma : « Ce n’était ni un séminaire, ni une de ces institutions qui se vantent, en de longues phrases d’une niaiserie pleine d’affectation, de donner en même temps qu’une instruction de premier ordre, une éducation raffinée, basée sur de nouveaux principes et de nouvelles méthodes, et où les jeunes filles doivent payer très cher pour perdre leur santé et développer leur vanité ; mais une de ces bonnes, vieilles, honnêtes pensions, où une quantité modérée de connaissances était fournie à un prix raisonnable, et où les parents pouvaient se débarrasser de leurs enfants et les laisser pêcher à leur guise quelques bribes d’instruction sans crainte de les voir tourner en prodiges. »

Naturellement, quand Cassandra quitta la pension, Jane retourna avec elle à Steventon, trop tôt pour avoir beaucoup profité de l’enseignement de la bonne Mme Latournelle.

Ce fut surtout à la maison paternelle que Jane développa son instruction. Elle y trouva un milieu raffiné où la conversation brillante, solide et spirituelle, était toujours conduite en une langue parfaitement correcte. Mr. Austen se rappelait avec plaisir ses succès à Oxford, il continuait à s’intéresser au mouvement littéraire de l’époque, et dirigeait lui-même les études de ses fils. L’aîné, James, était également un esprit cultivé, versé dans la littérature classique, et il paraît avoir exercé une influence heureuse sur sa sœur, en orientant sainement ses lectures. Les réparties piquantes de Mrs. Austen et de son quatrième fils Henry venaient égayer les entretiens trop sérieux. Il faut ajouter à ce petit groupe intellectuel Edward Cooper, un neveu de Mrs. Austen, hôte assidu de Steventon Rectory, et qui écrivit plus tard divers ouvrages religieux estimés.

Souvent, pendant que sa femme et ses filles raccommodaient les vêtements ou s’occupaient de travaux d’agrément, le recteur ou l’un de ses fils lisait à haute voix Shakespeare, Cowper, Crabbe et les livres à la mode. Les lettres de Jane nous apprennent que « tous étaient grands amateurs de romans et ne s’en cach aient pas » ; et, bien que le père fut pasteur et que deux des fils fussent destinés à le devenir, ils n’étaient pas de ces prétendus gens sérieux qui trouvent trop futiles « ces ouvrages où sont déployés les plus grandes facultés de l’intelligence, dans lesquels la plus profonde connaissance de la nature humaine, les plus heureuses descriptions de ses variétés, les plus vivantes effusions de l’esprit et de l’humour sont offertes au monde dans le langage le plus choisi » [1].

Jane admirait tout particulièrement Richardson ; elle l’avait lu et relu, elle se rappelait les moindres gestes de Sir Charles Grandison, et parlait de ses héroïnes comme de véritables amies. Elle connaissait et aimait les œuvres de Fielding, de Goldsmith et de Francis Burney. Les extraordinaires romans mélodramatiques de Mrs. Radcliffe triomphaient alors ; il n’était pas permis à une jeune personne de la société de les ignorer ; il fallait pouvoir parler dans les réunions mondaines de Basingstoke de toutes les énigmes des Mystères d’Udolpho, et prévoir avec ses amies ce que cachaient les chambres secrètes des vieux châteaux du Rhin. Jane les lisait, mais pour s’en moquer et pour en tirer l’amusante satire de L’Abbaye de Northanger. Elle parle sans respect du Spectator : « cette volumineuse publication dont presque chaque article ne pouvait que dégoûter, soit par le fond, soit par la forme, une personne de goût » [2]. Mais elle prenait grand intérêt aux ouvrages de Johnson ; les poésies de Scott et de Cowper la ravissaient, et Crabbe était son favori, à tel point que sa plus haute ambition, disait-elle, aurait été d’être Mrs. Crabbe. Cet enthousiasme pour un poète sans grande originalité et sans grand sentiment poétique surprend un peu ; il est probable que Jane appréciait surtout dans les descriptions de son poète favori cette même recherche de la note vraie, de l’exactitude des détails qu’elle devait apporter elle-même à la peinture de la vie provinciale. Elle s’intéressait à l’histoire, et la sécheresse de livres comme Military Police and Institutions of the British Empire ne la rebutait pas. Elle parlait parfaitement le français et lisait l’italien ; cependant on ne peut découvrir ni dans ses œuvres ni dans ses lettres aucune influence d’auteurs étrangers. Elle paraît avoir ignoré toute la littérature ancienne, grecque et latine. En somme, sa science littéraire se réduisait à la connaissance des auteurs anglais les plus réputés sur lesquels une personne de bonne éducation devait pouvoir placer quelques mots dans la conversation. Mais elle ne les avait pas parcourus en femme du monde qui cherche à se donner un léger verni littéraire, elle les avait lus et relus avec recueillement, étudiés avec application, chéris avec passion.

Malgré son grand amour pour Richardson, Cowper et Crabbe, Jane n’était ni une pédante revêche et maussade, ni une rêveuse sentimentale. Plus encore que ses livres, elle aimait les réunions mondaines, les bals, la toilette, les parties de campagne, et elle ne détestait pas un petit bout de flirt honnête, pour en rire ensuite avec Cassandra. Cette distraction ne devait pas lui manquer ; car, si nous en croyons les portraits que nous tracent son frère Henry et son neveu Mr. Austen-Leigh, elle était une fort jolie personne : une brunette aux yeux noisette, clairs et vifs, avec des cheveux bouclant naturellement, un teint délicatement rosé, le nez et la bouche fins et bien formés, grande, mince, souple, l’allure décidée et gracieuse, pleine de jeunesse, de vie et de santé. Ce qui frappe surtout dans un portrait dessiné par sa sœur Cassandra, c’est la magnifique expression des yeux largement ouverts, tandis que les lèvres, un peu pincées, semblent retenir une des malicieuses remarques de l’original. Sa voix était douce, elle chantait agréablement et jouait du piano avec un certai n talent.

On comprend qu’avec de telles chances de succès, une jeune fille aime le monde. Aussi Jane ne manquait aucun des bals qui se donnaient tous les mois dans la grande salle publique de Basingstoke, et où toutes les familles aisées du voisinage étaient invitées. Il fallait supporter le pénible trajet de Steventon à la ville, par les froides nuits d’hiver, le long des routes noires, défoncées et boueuses, et le retour surtout devait paraître interminable. Mais cela comptait peu pour l’intrépide danseuse qu’elle était, et pourvu qu’elle eut le bonheur de rencontrer des cavaliers sachant observer la mesure, point sur lequel elle était très difficile, elle ne songeait, en revenant au Rectory, qu’au plaisir du bal suivant, ou riait en elle-même à la pensée de tel détail amusant, qu’elle conterait dans sa lettre du lendemain à Cassandra souvent absente.

C’était en effet les incidents du bal qui, pendant tout un mois, allaient alimenter la conversation dans l’isolement des résidences de campagne. C’était là que se développaient les flirts, que s’ébauchaient les mariages, et la lutte pour les préséances y prenait parfois des proportions bouffonnes. Chacun y avait son rang bien déterminé suivant sa position sociale, et certaines danses et certaines figures étaient strictement réservées aux personnes les plus notables de l’assemblée. Celles-ci ne brillaient pas toujours par leur distinction ou leurs connaissances ; et un riche propriétaire ne craignait pas de demander tout haut à Mr. Austen : « Vous qui connaissez toutes ces affaires-là, dites nous donc si c’est Paris qui est en France ou la France qui est dans Paris ? Ma femme et moi nous ne sommes pas d’accord là-dessus [3]. » Ces réunions mensuelles du « tout Basingstoke » devaient offrir maints sujets de rire intérieurement à la malicieuse fille du recteur.

Dans le long intervalle qui séparait les bals de Basingstoke, la famille Austen se transformait en troupe dramatique, et jouait de petites comédies en vogue, auxquelles James Austen ajoutait des prologues et des épilogues pleins d’esprit. Le salon servait de théâtre en hiver ; en été on préférait une grange qui pouvait recevoir un plus grand nombre d’invités, choisis parmi les amis de la famille. La principale actrice était Mme de la Feuillade, nièce de Mr. Austen, mariée à un comte français, une charmante femme plus parisienne qu’anglaise, et à laquelle Jane était redevable de sa parfaite connaissance du français. La jeune comtesse faisait les délices de ses cousins par sa vivacité, sa gaieté et son talent de comédienne. Les répétitions favorisaient les flirts ; et quelques années plus tard, quand les terroristes l’eurent rendue veuve, la jolie Mme de la Feuillade épousa Henry Austen, le quatrième fils du recteur. C’est sans doute le souvenir du théâtre d’amateurs de la maison paternelle qui, vingt ans plus tard, inspirait à Jane Austen, l’idée de grouper autour d’une comédie de salon, les rivalités des personnages de Mansfield Park.

Mais littérature, théâtre, toilettes, et parties de plaisir n’empêchaient pas la future romancière d’être une parfaite femme d’intérieur. Elle excellait dans tous les petits ouvrages féminins et Mrs. Austen était très fière d’avoir une fille qui savait tout faire. « Maman désire que je te dise que je suis une très bonne ménagère » écrit Jane à sa sœur Cassandra en 1798. « Je le fais volontiers, car je crois que c’est là mon point fort, et je vais t’en donner la raison. J’ai toujours soin de servir les choses que j’aime particulièrement ; c’est d’après moi, le principal avantage de s’occuper du ménage. J’ai eu quelques blanquettes de veau et j’aurai un haricot de mouton demain. Nous allons bientôt tuer un cochon ». On voit que l’existence au presbytère

était toute patriarcale, et que Jane ne faisait pas la dégoûtée devant les réalités de la vie pratique.

C’est au milieu d’occupations si yariées qu’elle va trouver le temps d’écrire ses romans. Elle avait commencé dès l’âge de douze ans à composer des petits contes, puis des petites comédies, et elle les soumettait à la critique de ses frères quand elle était sûre qu’aucune grande personne ne pouvait la surprendre. C’était en général des parodies des pièces de théâtre ou des romans à la mode, et, d’après quelques spécimens qui nous sont parvenus, ces essais ne manquaient pas d’esprit. Plus tard, elle regretta d’avoir perdu à ces productions enfantines un temps qui aurait été mieux employé à une étude plus approfondie des classiques ; et, dans une lettre écrite en 1817, elle conseille à une jeune nièce, qui voulait marcher sur les traces de sa tante et lui soumettait ses premiers essais, de ne plus écrire avant d’avoir seize ans.

À partir de 1792, elle ébauche quelques romans épistolaires dans la forme de Sir Charles Grandison et d’Evelina. L’un d’eux, intitulé Elinor et Marianne, repris plus tard et complètement transformé, devint Raison et Sensibilité. Un autre, Lady Susan, a été publié dans le mémoire que Mr. Austen-Leigh a consacré à sa tante. On n’y trouve rien qui puisse faire présager les prestigieuses œuvres qui vont suivre. Ce n’est évidemment qu’un exercice de débutante, et Jane Austen aurait été navrée de le voir livré au public. Le sujet semble d’ailleurs un peu scabreux pour une toute jeune fille élevée dans un presbytère. L’héroïne est une femme d’une beauté et d’un esprit éclatants mais de conscience élastique qui conduit simultanément deux intrigues amoureuses, l’une avec un homme marié, l’autre en rivalité avec sa propre fille. Il est vrai qu’elle n’éprouve que des déboires, et qu’on peut ainsi considérer l’histoire comme très morale. On sent que Jane est à ce moment sous l’influence de Richardson ; elle n’a pas encore trouvé sa voie et elle se contente d’imiter. Mais elle ne va pas tarder à développer toute sa personnalité. En octobre 1796, elle commence un roman d’une forme toute différente de ses précédents essais, et, du premier coup, à vingt et un ans, elle nous donne un chef-d’œuvre. Orgueil et Préventions, dont le premier titre fut Premières Impressions. Elle s’est aperçue qu’elle a près d’elle une mine inépuisable d’où elle peut tirer des trésors d’ironie et d’humour : la société de Basingstoke. Comme elle possède une acuité d’observation prodigieuse, sans effort, instinctivement, en s’amusant, elle a déjà groupé et emmagasiné dans son cerveau tous les détails de caractère, petits ridicules, petites manies, petites passions, petits vices, petites vertus, que peut offrir à ses yeux de jeune fille le champ restreint de la vie provinciale. Dans les bals et les réceptions qu’échange le recteur avec les notabilités des environs, elle rencontre toujours les mêmes personnages ; mais elle a le loisir de les examiner à fond, d’étudier leurs manières, leurs tics, leur langage. En bavardant, en dansant, en flirtant, elle note la vanité du gros propriétaire, membre du Parlement, la bonhommie narquoise du petit bourgeois lettré, les bévues de l’ancienne commerçante enrichie, l’importance prétentieuse des femmes de pasteurs, les manœuvres des jeunes filles et des mères pour pêcher le mari riche, la suffisance impertinente des jeunes gens.

Le nombre des caractères est limité et ils ne brillent par aucune qualité extraordinaire ; mais Jane préfère cela. Le cadre plus étroit lui permet de donner plus de fini à sa peinture. Ses romans ne sont pour elle qu’une distraction, un dérivatif à la monotonie des passe-temps provinciaux ; et elle n’éprouve pas le besoin d’aller chercher dans des milieux étrangers une documentation disparate et forcée, destinée à réveiller artificiellement l’intérêt du lecteur.

Elle travaille dans un petit boudoir attenant à la chambre qu’elle partage avec Cassandra. C’est le domaine privé des deux sœurs. Pour tout mobilier quelques chaises, les ustensiles de dessin de Cassandra, le piano de Jane et son bureau, un tout petit bureau d’acajou, où l’on peut mettre rapidement sous clé les minuscules feuilles de papier qui constituent le manuscrit de Premières Impressions ; car, souvent les amies montent directement, sans se faire annoncer, et il faut que personne ne se doute que la fille de l’honorable Recteur écrit des romans ; cela est très mal vu dans la société de Basingstoke, et Jane tient énormément à la considération de son petit cercle.

Bientôt le secret de Jane devient celui de toute la maison ; et, à l’heure du thé, si aucun étranger ne s’introduit dans l’intimité familiale, on ne manque jamais de demander à Jane des nouvelles de Mrs. Bennet ou de Lady Catherine de Bourgh, comme s’il s’agissait de voisins en chair et en os. Tous les personnages des livres de la petite sœur sont maintenant de véritables connaissances pour la famille, qui se réjouit de leurs bonheurs et compatit à leurs souffrances. Gaiement, sans se faire prier, toute reconnaissante de ces marques d’attention pour ses héros, qui lui semblent exister réellement et à qui elle réserve une petite place dans son cœur, Jane donne les derniers renseignements sur les querelles d’Elisabeth et de Darcy, conte les récentes platitudes de Mr. Collins.

Elle a deux confidents plus intimes, sa sœur Cassandra qu’elle consulte sur les moindres choses et son frère James qui l’aide de ses conseils d’homme dégoût et d’érudition. Ainsi, dès le début, elle a l’heureuse fortune de se trouver dans un milieu sympathique, assez lettré pour s’intéresser à ses efforts et la critiquer avec discernement, dont les encouragements ont leur valeur, mais d’autorité littéraire insuffisante pour entraver le développement du génie naturel de la jeune auteur par des théories d’école et de groupe.

Après la lecture du dernier feuillet de Premières Impressions, il n’y eut qu’un cri à Steventon Rectory pour proclamer que des héros si intéressants ne pouvaient rester ignorés du public. Mr. Austen céda très volontiers au désir général, et, en novembre 1797, il écrivit à l’un des principaux éditeurs de Londres, Mr. Cadell, pour lui proposer « le manuscrit d’un roman en trois volumes ayant à peu près la longueur d’Evelina de Miss Burney ». Il offrait de payer les frais de publication si Mr. Cadell ne voulait pas en courir les risques, et se disait prêt à envoyer immédiatement le manuscrit sur le moindre mot d’encouragement. L’éditeur avait probablement déjà trop lu d’ouvrages en trois volumes inspirés d’Evelina, il ne voulut pas perdre de nouveau son temps, et, comme effrayé, par retour du courrier, il refusa l’honneur de publier, même aux frais de l’auteur, le livre qui allait devenir le plus célèbre des chefs-d’œuvre de Jane Austen.

Il ne faut pas trop s’en étonner ; ce fut un peu la faute de Mr. Austen ; s’il eut envoyé le manuscrit, l’éditeur, dès la première page, eut reconnu qu’il était tout différent des insipides productions dont l’accablaient les innombrables imitatrices de Miss Burney.

Ce fut sans doute une déception pour Jane, mais elle en prit tranquillement son parti ; elle ne se crut pas un génie méconnu, et s’inclina devant ce qu’elle considéra comme la sagesse d’un homme compétent. Elle mit Premières Impressions sous clé, dans un tiroir ; il y resta seize ans. Le principal pour elle était que la société de Basingstoke ne sut rien de son échec, et heureusement le secret avait été bien gardé.

Elle ne renonça pas pour cela à écrire ; elle y trouvait trop de plaisir, et l’amusement de créer et de faire mouvoir son petit monde fictif était une récompense suffisante de son travail. En novembre 1797, aussitôt après son insuccès auprès de Mr. Cadell, elle reprend son roman épistolaire Marianne et Elinor et le transforme complètement. Cela devient Raison et Sensibilité qu’elle termine dans le courant d’une année, et le manuscrit va tenir compagnie à Premières Impressions dans le fond du tiroir de son bureau. Puis elle commence aussitôt L’Abbaye de Northanger qui traîne un peu plus longtemps, jusqu’en 1803.

Ce petit désappointement ne lui avait rien fait perdre de sa bonne humeur. Elle préférait encore les parties de plaisir à la littérature, et, comme elle était jolie, amusante et gracieuse, les invitations ne manquaient pas. Il n’y a pas une lettre à sa sœur Cassandra où elle ne mentionne un bal, avec le nom de tous ses danseurs et les moindres détails de ses toilettes. « Il y a eu vingt danses et je les ai dansées toutes » écrit-elle avec une satisfaction enfantine en 1799.

Mr. Austen approchait de soixante-dix ans ; il avait besoin de repos, et il était inquiet au sujet de la santé de sa femme. Celle-ci se plaignait souvent de divers malaises, peut-être avec un peu de complaisance, comme semble l’indiquer une lettre, ni très charitable, ni très respectueuse, de Jane à Cassandra : « Ma mère continue à se bien porter, elle a bon appétit, elle dort bien, mais elle se plaint de temps en temps d’asthme, d’hydropysie, d’une pleurésie, et d’une maladie de foie ». Le recteur se décida donc à prendre sa retraite. Il choisit pour nouvelle résidence Bath, la ville d’eau à la mode en Angleterre à la fin du xviiie siècle.

Jane, ayant été récemment absente de Steventon, ne connaissait rien des intentions de ses parents. Un jour, comme elle rentrait d’une promenade avec Cassandra, sa mère leur annonça que leur père et elle avaient résolu de partir pour Bath dans un délai assez court. Ce fut un tel choc pour Jane qu’elle s’évanouit. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’elle quittait Steventon. Les deux sœurs étaient souvent invitées à passer quelques semaines chez leurs frères déjà mariés, chez des oncles ou des cousins. En 1796, elle avait fait un assez long voyage en compagnie de deux de ses frères pour aller visiter son frère Edward à Rowling, dans l’Est du comté de Kent. C’était juste avant de commencer Orgueil et Préventions, et c’est probablement le souvenir de son voyage qui lui a fait placer dans ce comté le domaine de Lady Catherine de Bourgh. Elle avait été à Bath, où résidait un de ses oncles du côté maternel, Mr. Leigh Perrot ; une autre fois, elle avait accompagné, avec sa mère, son frère Edward et sa femme qui allaient y passer un mois. Elle s’y était fort amusée, et nous retrouvons ses impressions dans L’Abbaye de Northanger, qu’elle écrivit à son retour.

Mais ce n’étaient que des absences passagères, avec la certitude de retrouver bientôt son cher Steventon, ses charmants bouquets d’arbres, le grand jardin si bien ombragé, le petit boudoir si intime, avec son piano et le bureau familier qui renfermait tous ses secrets. Il allait falloir abandonner tout cela pour les étroites et sèches maisons d’une ville. Jane adorait la campagne, jouissait en artiste des fins paysages du Hampshire, et elle était navrée de quitter le petit village natal, où elle avait été si heureuse.

Mais une longue mélancolie ne lui convenait guère. Elle trouva vite de bonnes raisons pour être satisfaite du changement. Les bals de Basingstoke n’étaient plus ce qu’ils étaient autrefois ; la bande joyeuse dont elle faisait partie s’était dispersée ; les frères s’étaient envolés dans toutes les directions, faisant brillamment leur chemin dans la vie, mais laissant un peu solitaire la maison paternelle. James l’aîné, était tout près d’eux, à Deane, et servait de vicaire à Mr. Austen ; mais sa femme n’était pas alors en très bons termes avec la famille de son mari, et l’écartait autant que possible de Steventon Rectory. Le second fils, George, dont l’existence vient de nous être révélée par le livre de MM. W. et R. A. Austen-Leigh, est un personnage assez mystérieux. Il paraît avoir été affligé d’une infirmité qui obligea la famille de le tenir à l’écart. Bien qu’il ait vécu plus de soixante ans, on ne rencontre son nom dans aucune lettre de ses frères et sœurs, de ses neveux et nièces, et jusqu’en 1913, il est complètement passé sous silence dans les diverses biographies de Jane Austen. Edward, le troisième fils, avait été adopté par un cousin riche, Mr. Knight, le même qui avait offert la cure de Steventon à son père ; il habitait tantôt à Godmersham, dans le comté de Kent, près des parents de sa femme, tantôt à Chawton, non loin de Steventon ; et il invitait souvent ses sœurs à passer quelques semaines dans l’une ou l’autre de ses riches propriétés. Les deux frères cadets étaient marins, pourchassaient les vaisseaux de la République Française ; ils avançaient rapidement en grade, gagnaient honneurs et fortune en participant aux prises avantageuses de navires marchands, et envoyaient de temps en temps quelque broche ou quelque collier d’or à Jane et à Cassandra. Le quatrième frère, Henry, ne savait pas trop ce qu’il voulait faire ; il avait toujours en vue des entreprises qui n’aboutissaient jamais ; il songeait à être soldat, à partir aux colonies, occupait pendant quelques années le poste de receveur général de l’Oxfordshire, le quittait pour s’intéresser dans une banque qui faisait bientôt faillite, puis il finissait comme pasteur. Cela ne l’empêchait pas d’être le meilleur des frères, celui que Jane préférait ; il l’aida beaucoup dans ses négociations avec les éditeurs. Il était très spirituel, écrivait avec finesse, et c’est à lui que nous devons la première biographie de Jane Austen dans la courte préface de la première édition de L’Abbaye de Northanger.

Il n’y avait donc plus au presbytère que Jane et Cassandra

auprès de Mr. Austen, vieilli, et de leur mère qui s’écoutait un peu trop et tournait à la malade imaginaire. Aussi, à la réflexion, Jane trouve que Steventon a perdu une partie de ses attraits, et elle écrit bientôt : « Je suis de plus en plus réconciliée avec l’idée de notre départ. Nous avons vécu assez longtemps ici ; les bals de Basingstoke sont en pleine décadence ; il y a quelque chose d’intéressant dans le tohu-bohu du déménagement, et la perspective de passer nos prochains étés à la mer ou dans le pays de Galles est réellement charmante. Nous allons maintenant connaître pour quelque temps la vie des femmes de marins et de soldats que j’ai souvent enviée. »

L’excitation des préparatifs de départ distrayait Jane. Elle avait beaucoup à faire, car Cassandra était en visite chez son frère Edward. James Austen remplaçait son père, il apportait son mobilier à Steventon. Mr. Austen ne pouvait songer à emmener à la ville ses vaches, ses moutons et ses porcs ; Mrs. Austen et ses filles se souciaient peu de s’installer à Bath dans des meubles démodés ; on se décida donc à tout vendre, bétail et mobilier, même les livres, même le piano de Jane. On ne garda que son bureau et les lits, qu’en bons provinciaux ils supposaient plus confortables que ceux de la ville.

Tout cela ne donna pas une bien grosse somme. Jane avait estimé le tout à cinq mille francs ; mais dans ses lettres à Cassandra, elle se montre déçue du résultat de la vente. Enfin, le 4 mai 1801, une chaise de poste, où l’on avait entassé d’abondantes provisions, emmena Mrs. Austen et Jane à Bath. Elles étaient chargées de trouver une maison. Mr. Austen et Cassandra ne devaient venir que plus tard, lorsque la famille serait assurée d’un logis.



Bath et Southampton.


Mr. Leigh Perrot, le frère de Mrs. Austen, avait offert à sa sœur et à sa nièce de s’installer chez lui, pour procéder tranquillement à leur nouvelle installation. Ce n’est qu’après de longues recherches qu’elles trouvèrent, à Sydney Place, une petite maison ensoleillée, donnant sur de jolis jardins et convenant à la fois à leurs exigences et à leur bourse. Une plaque encastrée dans le mur rappelle aujourd’hui que Jane Austen a habité là. C’était l’un des endroits les plus animés et les mieux fréquentés de la ville ; dans le parc, en face d’eux, on donnait souvent des concerts et des feux d’artifices ; un parfait contraste avec la tranquillité de Steventon !

Le mobilier acheté et mis en place, Jane n’eut plus alors qu’à songer aux brillantes soirées des Rooms. Le premier bal la désappointa un peu ; elle fut toute déconcertée de voir au milieu de l’immense salle du casino de l’époque quatre pauvres couples de danseurs que contemplaient une centaine de personnes. Mais c’était la fin de la saison, et Jane devait retrouver un peu plus tard l’animation et la gaîté qui l’avaient séduite quelques années auparavant. L’autoritaire et beau Nash, le dictateur qui, en réglementant tyranniquement le cérémonial de ses bals et de ses fêtes, avait donné à Bath sa réputation d’aristocratie, était mort depuis plusieurs années. Mais l’étiquette qu’il avait établie continuait à régner, et Bath restait la plus fréquentée des villes où s’amuse la bonne société. Seize mille baigneurs, nombre énorme pour l’époque, y passaient chaque année, l’emplissant de gaîté et de mouvement. On y rencontrait les types les plus divers : de jeunes et de vieux beaux, des reines de l’aristocratie et du théâtre, des clergymen en retraite, des vieilles filles riches à la recherche d’un semblant d’émancipation tardive, d’anciens commerçants fortunés avides de frôler le grand monde. Pour divertir ses visiteurs, Bath prodiguait pendant quelques mois la musique, les illuminations et les feux d’artifices. Cette joyeuse animation plaisait à Jane ; elle aimait à circuler dans les rues, à entendre autour d’elle le brouhaha de cette foule en fête, les salutations échangées parmi les rires, les cris des marchands de journaux et de « muffins » ; ses yeux s’égayaient aux toilettes claires et extravagantes et au luxe des équipages. Elle avouait franchement son plaisir et se moquait des gens qui « affectent de dédaigner Bath et cependant y reviennent tous les ans, allongent leur séjour autant qu’ils le peuvent, et ne s’éloignent que sous la contrainte d’une absolue nécessité ». La municipalité de Bath a récompensé, en 1912, cette grande affection de Jane pour la ville d’eaux en lui élevant un buste au milieu de la grande salle de la Pump Room.

À côté de l’aristocratie et des Londoniens à la mode, Jane retrouve aussi le petit monde auquel elle appartient, le seul qu’elle aime réellement, le seul où elle se sent heureuse. Elle revoit, transporté dans un milieu différent, mais pas assez étranger pour le transformer, le petit groupement de familles de pasteurs et d’aristocratie campagnarde qui fréquentait Steventon Rectory. Elle y reconnaît tous les types qu’elle a eu tant de plaisir à étudier ; ils reforment à Bath la petite société de Basingstoke. Ils sont même plus amusants ici qu’à la campagne ; l’exubérance de cette vie plus libre fait saillir davantage leurs petits ridicules, met en relief leur vanité, leurs jalousies, leur vantardise. Jane continue à les observer et à suivre leurs petites intrigues, mais elle n’écrit plus. Elle n’en a pas les loisirs ; elle fréquente assidûment les Rooms et fait des connaissances de passage ; cela entraîne des visites cérémonieuses à recevoir et à rendre. Il faut donc s’occuper de toilette, et rien ne dévore les heures comme la dentelle, la soie, et les chiffons, surtout à Bath où les boutiques, bien autrement achalandées qu’à Basingstoke, offrent tant de tentations, tant de suggestions à transformer une robe ou un chapeau en un nouveau petit chef-d’œuvre, sujet d’interminables lettres à Cassandra. Toutes ces réalités des devoirs mondains lui font oublier Darcy, Elisabeth, Elinor et Marianne, toute la petite société fictive, fille de son imagination et qu’elle a tant chérie.

Cependant, en 1803, elle songea à faire paraître l’Abbaye de Northanger, dont les premiers chapitres ont précisément pour cadre les brillants salons de la Pump Room. On croyait jusqu’ici, d’après le mémoire de Mr. Austen-Leigh, qu’elle s’était adressée à un éditeur de Bath. Mais les derniers documents fournis par MM. W. et R. A. Austen-Leigh semblent prouver que le manuscrit, portant alors le titre de Susan, fut proposé à MM. Crosby et Cie de Londres, au cours d’un séjour qu’elle fit chez son frère Henry, Jane ne voulant pas faire connaître son nom, ce fut Mr. Seymour, l’homme d’affaires de Henry Austen, qui se chargea de la négociation.

Mr. Crosby en offrit deux cent-cinquante francs que Jane accepta avec joie. La somme était minime, mais c’était un commencement ; elle n’avait plus qu’à attendre l’effet que ferait son livre sur le public. Elle attendit longtemps ; elle n’eut même jamais le plaisir de le voir à la devanture des libraires. Avant d’envoyer le manuscrit à l’imprimeur, l’éditeur le relut, il changea d’avis, crut avoir fait une mauvaise affaire, et l’envoya rejoindre le tas des ouvrages sans intérêt et susceptibles de n’apporter que des déboires commerciaux.

Cette nouvelle déception semble avoir anéanti chez Jane Austen toute confiance en son talent, tout espoir de succès, et pendant de longues années elle ne s’assit plus à son petit bureau que pour sa correspondance avec Cassandra, ses amies et ses nièces. C’est probablement cette alternative d’espoir et de découragement qui lui fit entreprendre, puis abandonner un roman intitulé Les Watsons, dont on a retrouvé des fragments dans ses papiers, et qui d’après Mr. Austen-Leigh aurait été écrit à Bath.

Nous ne connaissons ces mésaventures de sa carrière d’écrivain que par les récits tardifs et souvent de seconde main de ses neveux et petits-neveux. Jusqu’en 1813, on ne trouve dans ses lettres aucune trace de ces échecs, aucune allusion, aucune plainte. Elle ne s’applique qu’à mentionner en détail les petits incidents qui égaient la société de Bath, les menus potins des Rooms, tous les plis de ses toilettes et de celles de ses amies, comme le ferait la plus insignifiante petite bourgeoise, la plus écervelée des mondaines.

Souvent l’une des deux sœurs, Jane ou Cassandra, allait passer quelques semaines chez l’un de leurs frères. Pendant cette séparation elles s’écrivaient assidûment, et c’est cette correspondance prime-sautière, pleine de confiance et d’abandon, qui nous renseigne le plus exactement sur le caractère si affectueux et les goûts si simples de la grande romancière. Nous y apprenons qu’elle a fait, avec ses parents, en 1804, un assez long séjour à Lyme, une plage à la mode, où elle paraît avoir pris autant de plaisir aux promenades dans les environs pittoresques et romantiques et aux longues rêveries devant la mer qu’à l’animation des bals. Le souvenir qu’elle en garda imprègne d’une délicate poésie l’un des meilleurs chapitres de Persuasion, écrit dix ans plus tard. Les habitants de Lyme sont fiers aujourd’hui de la visite que Jane Austen a rendu à leur ville, il y a plus d’un siècle, et ils montrent aux visiteurs la maison qu’elle a occupé.

La santé de Mr. Austen jetait une ombre sur les dernières joies de la jeunesse de Jane ; il s’affaiblissait de jour en jour, et, en 1805, il mourut. Il n’avait pas de fortune personnelle, les revenus des cures de Steventon et de Deane constituaient la plus grande partie de ses ressources. À sa mort, Mrs. Austen et ses deux filles durent se résoudre à un train de vie plus modeste ; elles abandonnèrent la maison qu’elles occupaient alors, et s’installèrent provisoirement dans un appartement meublé. Elles n’y restèrent que quelques mois. Puis, après d’assez longs séjours chez des parents, à Stoneleigh dans le Warwickshire et à Hamstall-Ridware dans le Staffordshire, elles se rendirent, à la fin de 1806, à Southampton, où elles prirent une maison en commun avec le capitaine Francis Austen et sa femme. Les autres frères aidaient d’ailleurs largement leur mère et leurs sœurs.

Leur nouvelle maison, vieille, mais confortable, était située au coin de Castle Square, en dehors des murs de la ville. Derrière, un grand jardin s’étendait jusqu’aux anciens remparts. C’était un quartier aristocratique ; en face d’eux, s’élevait le château aux créneaux moyenâgeux du marquis de Landsdowne, et l’une des distractions que les dames Austen offraient à leurs visiteurs était de regarder sortir et rentrer la Marquise, conduisant son léger phaëton attelé de huit poneys, chaque paire de taille et de couleur décroissante à mesure qu’ils s’éloignaient de la voiture, avec deux petits postillons à cheval sur les premiers.

Une amie, Martha Lloyd, résidait avec elles. On la considérait comme faisant partie de la famille, et plus tard elle épousa Francis Austen, veuf de sa première femme. Jane vécut là quatre ans, sauf les visites habituelles à Godmersham chez son frère Edward, et chez quelques autres parents.

Portsmouth était tout près ; elle y allait voir les navires de ses frères, et elle donne dans Mansfield Park une jolie description d’une promenade sur les remparts, par une belle journée de printemps. Elle fit connaissance par l’intermédiaire de Francis et Charles Austen avec quelques familles de marins. Mais la vie et les allures plutôt libres de cette société de grand port militaire paraissent lui avoir déplu. Habituée aux manières un peu précieuses d’une petite ville de province, elle trouve, ou du moins fait trouver à son héroïne Fanny Price, « les hommes grossiers, les femmes impertinentes, les unes et les autres mal élevés » [4].

Peut-être aussi, Jane, qui avait maintenant dépassé trente ans, ne prenait plus autant de plaisir aux réunions mondaines. Les hommages des jeunes gens allaient à de plus jeunes femmes ; sans en devenir aigrie, elle pouvait ressentir quelque amertume à cette transition d’une jeunesse très adulée à la sagesse forcée de l’âge mûr, et perdre quelquefois un peu de son indulgence. Si elle va encore aux bals, elle n’y danse plus que rarement. « Tu ne t’attends pas à apprendre que j’ai été invitée à danser, et pourtant cela est », écrit-elle en 1808, à Cassandra. Elle se considère comme une vieille fille et se met à en porter le petit bonnet traditionnel. Elle l’adopta même un peu plus tôt que ne l’exigeaient les mœurs du temps. Elle prétendait que c’était pour s’épargner la peine de se coiffer, mais l’excuse ne semble pas très sincère chez une femme aussi coquette. Ne serait-ce pas plutôt, qu’experte à saisir les ridicules d’autrui, elle avait une crainte extrême de prêter elle-même à rire, surtout par un travers aussi commun que l’obstination impuissante à rester toujours jeune ? Quoi qu’il en soit, elle dut se soumettre à l’inévitable avec une certaine philosophie, si c’est sa propre pensée que nous traduit Emma répondant à sa jeune amie Harriet. « Je ne suis pas effrayée de devenir une vieille fille ; je ne serai jamais une vieille fille pauvre, et c’est la pauvreté qui rend le célibat ridicule aux yeux du généreux public. On regarde toujours une femme seule avec un très petit revenu comme une vieille demoiselle maniaque et risible, destinée à servir de jouet et de risée à la jeunesse ; mais une femme seule et riche est toujours respectée, et on lui reconnaît le droit d’être aussi censée et aussi plaisante qu’une autre personne [5]. »

Or, si elles n’étaient pas très fortunées, Mrs. Austen et ses deux filles étaient loin d’être dans la gêne, et la générosité des fils et des frères, dont plusieurs avait une brillante position, leur permettait de tenir un rang dans la société et de vivre agréablement.

La présence de sa chère Cassandra aidait Jane à supporter tous les ennuis de la vie. Sa sœur était également restée célibataire. Elle avait aimé autrefois un pensionnaire de son père, et le jeune homme était fort épris d’elle. C’était un futur pasteur, plein d’esprit, de bonté et d’énergie. Déjà fiancés, ils attendaient pour se marier qu’un riche parent, Lord Craven, donnât, comme il l’avait promis, une des nombreuses cures de ses domaines, lorsque celui-ci partit aux Indes Occidentales et demanda à son cousin de l’accompagner comme aumônier d’un régiment. Il ne devait y rester que peu de temps, mais à peine arrivé, le jeune homme prit la fièvre jaune et mourut. Cassandra en resta inconsolable, et vécut désormais comme une veuve, avec le souvenir de son roman brisé. Ainsi l’existence des deux sœurs resta communes, de la naissance à la mort de Jane ; et jusqu’au dernier jour, elles partagèrent la même chambre, les même joies et les mêmes peines.

Les visites de toute une tribu de neveux et de nièces, qui les adoraient et qu’elles gâtaient, empêchaient les deux sœurs de sentir l’isolement et l’absence d’affections, ces angoisses de la vie des célibataires. La petite troupe d’enfants tourbillonnait du matin au soir autour des jupes de tante Jane, qui avait des manières si douces, qui riait toujours et racontait de si jolies histoires. Oui, les histoires c’était le fort de tante Jane ! Elle les variait à l’infini ; elle en avait de toutes simples, toutes courtes pour les petits, des longues et plus compliquées qui avaient une suite et duraient plusieurs jours pour les plus grands, contes de fées ou histoires qui auraient pu arriver, qu’on entendait nulle part ailleurs, que les vieilles nourrices n’avaient jamais dites, que les images des plus beaux livres ne racontaient pas. Puisque le public ne voulait pas de son esprit, elle le prodiguait à flots à ces petits bambins ; et les applaudissements des filletes et des garçonnets, plus connaisseurs que le prudent éditeur de Londres, éclataient si sincères et si bruyants, leur joie communiquait une telle expression de bonheur aux visages des papas et des mamans, qu’aucun succès littéraire n’aurait rendu plus heureuse la bonne tante Jane.

En 1809, lasse de ne pas voir paraître Susan (L’Abbaye de Northanger), elle écrit, ou plutôt fait écrire à Mr. Crosby, l’éditeur de Londres (La lettre n’est pas de son écriture et est signée M. A. D.) Elle le presse de publier le roman, propose de lui remettre un nouveau manuscrit au cas ou le premier serait égaré, et l’avertit que s’il tarde davantage, elle s’adressera à une autre maison. La réponse de Mr. Crosby est assez sèche : Susan est devenu sa propriété, il a le droit de le garder dans ses tiroirs si bon lui semble, et il s’opposera à sa publication par l’un de ses confrères. Jane semble avoir eu l’espoir qu’un incident fortuit, comme la perte du manuscrit, avait empêché le livre de paraître. Il lui est impossible maintenant de conserver cette illusion. L’éditeur l’a trouvé mauvais tout simplement. Cela n’est pas pour engager la jeune femme à reprendre la plume.

Sauf les fragments du roman Les Watsons, qui reste toujours inachevé, elle n’a rien produit depuis son départ de Stevenson. Ce n’est pas simple découragement. Après l’échec d’Orgueil et Préventions, elle a écrit Raison et Sensibilité, L’Abbaye de Northanger, et bientôt, dans le village de Chawton, elle va donner ses trois meilleurs livres. Il semble que l’atmosphère des villes engourdit ses facultés, que leur agitation et les multiples devoirs mondains qu’elles imposent ne lui laissent pas assez de tranquillité d’esprit pour ses minutieuses études de caractère. Il lui faut pour travailler le calme de la campagne et l’entourage des milieux qu’elle peint.

La littérature anglaise aurait ainsi perdu trois de ses plus magnifiques joyaux, si l’un des frères de Jane Austen ne lui avait assuré à partir de 1809, dans un petit village du Hampshire, l’existence paisible indispensable à l’élaboration de ses délicates histoires d’amour.



Chawton


La mort de Mr. Knight, son père adoptif, avait fait d’Edward Austen un grand propriétaire. Outre sa résidence habituelle de Godmersham Park dans le Kent, il possédait à Chawton, dans le Hampshire, un vaste domaine où, chaque année, il passait quelques mois. Il offrit à sa mère et à ses sœurs une maison sur l’une de ses deux propriétés, à leur choix. Elle préférèrent Chawton, plus près de leur cher Steventon. Mr. Edward Knight (il avait pris récemment le nom de son généreux parent) donna l’ordre d’agrandir et d’embellir un cottage qu’habitait son intendant. Il en fit une plaisante et confortable demeure, assez grande pour que Mrs. Austen put recevoir plusieurs de ses enfants à la fois. La maison donnait directement sur la route ; mais derrière, un grand jardin bordé d’aubépines et de seringas, avec un rideau de grands bouleaux, offrait un refuge frais et tranquille à l’abri du bruit et de la poussière. Les arbres fruitiers y foisonnaient, et le potager faisait les délices de la vieille Mrs. Austen qui, en prenant des années, avait oublié ses anciens malaises, et passait tout son temps à jardiner, fagotée comme une maraîchère.

Steventon n’était qu’à quelques milles, et Jane Austen[6] y remplissait toujours les fonctions de pasteur. Jane se retrouva dans le milieu où s’était écoulée sa jeunesse ; elle revit quelques connaissances qui avaient servi, sans qu’on put les y reconnaître, de modèles aux personnages de ses livres ; le vieux salon paternel lui rappela les heureux moments passés « à peindre sur son petit morceau d’ivoire avec son fin pinceau » [7] les délicieux portraits du tout Basingstoke. La vie calme de la campagne lui laissait plus de loisirs qu’à Bath et à Southampton ; elle relut ses premiers romans et les retoucha probablement. On sent en effet dans Orgueil et Préventions et dans Raison et Sensibilité plus de sûreté dans les développements et plus de maturité dans le style que dans L’Abbaye de Northanger publié sous sa forme primitive. Elle reprit confiance, et, comme Raison et Sensibilité n’avait encore été soumis à aucun éditeur, elle pensa qu’il pourrait recevoir un meilleur accueil que n’avait eu ses deux autres romans.

Elle hésita beaucoup avant de tenter cette nouvelle démarche, et son frère Henry raconte qu’il fallut les insistances de toute la famille pour la décider. Ce ne fut qu’en 1811, deux ans après son arrivée à Chawton, qu’elle présenta ou fit présenter Raison et Sensibilité à Mr. Egerton. éditeur à Londres. Il consentit à publier le roman, mais aux frais et risques de l’auteur. Jane accepta et se mit à faire des économies pour compenser la perte, si son livre n’avait pas de succès. Elle était maintenant fort impatiente de le voir paraître et elle envoya à différentes reprises son frère Henry presser l’imprimeur.[8] Elle eut bientôt le plaisir de corriger les épreuves, et avec quelle fièvre ! « Non», écrit-elle à Cassandra qui s’inquiète, « mes occupations ne m’empêchent jamais de penser à Raison et Sensibilité ; je ne puis pas plus l’oublier qu’une mère ne peut oublier son nourrisson ».

Le livre parut en juin 1811. Le frontispice portait :


RAISON ET SENSIBILITÉ


roman en trois volumes, par une lady,


imprimé pour l’auteur,


et publié par t. egerton. Whitehall.


Sans être éclatant, le succès fut suffisant pour décider l’éditeur à publier Orgueil et Préventions et cette fois à ses propres risques. Bientôt il envoyait à Jane trois mille sept-cent-cinquante francs qu’avaient produits la vente du roman. Cela dépassait les plus brillantes espérances de Jane et elle trouva « que c’était une bien grosse somme pour si peu de peine » [9]. Elle fut même effrayée de la faveur du public. Elle craignait pour sa tranquillité et Cassandra dut écrire à tous les membres de la famille de ne révéler à personne le nom de la Lady, auteur de Raison et Sensibilité. Bien plus, sentiment incroyable chez un auteur, Jane se réjouit d’apprendre que son livre a été attribué à une certaine Miss Hamilton, célébrité éphémère de l’époque, qui peut-être protesta avec indignation.

Tout contribuait maintenant au bonheur de Mrs. Austen et de ses deux filles. Elles étaient près du reste de la famille, en contact avec les anciens amis ; les frères réussissaient dans leurs carrières ; les petits neveux et nièces grandissaient en bonne santé, donnaient déjà de brillantes espérances. On était surtout fier des deux marins qui marchaient rapidement vers le grade d’amiral, et c’était une satisfaction délicieuse p our les dames Austen de parler aux visiteurs des récentes promotions et des avantageuses prises de navires marchands français. Sans doute la vieille maman aurait bien voulu raconter aussi les succès de sa fille, mais Jane ne le permettait pas, et, lorsque Orgueil et Préventions parut au commencement de 1813, on se contenta d’écrire sous le titre Par l’auteur de Raison et Sensibilité. Il y avait seize ans qu’il était écrit.

Encouragée par la réussite de Raison et Sensibilité, Jane avait commencé, en 1812, un nouveau roman Mansfield Park. Elle était maintenant moins bien installée pour travailler qu’à Steventon ; elle n’avait plus de boudoir personnel où se retirer à l’abri des indiscrets. On avait installé son petit bureau d’acajou, toujours le même, dans un coin du grand salon. C’est là qu’elle écrit ses nouveaux romans sur ses toutes petites feuilles de papier faciles à cacher. À l’autre bout du salon, les grandes personnes de la famille causent ou font leur partie de cartes ; autour d’elle ses neveux et nièces discutent, babillent et jouent. C’est au milieu de ce bruit que Jane s’amuse à dessiner les délicieuses figures de Fanny Price, de Mary Crawford, de Sir Thomas et Lady Bertram, invente toutes les malicieuses intrigues de tante Norris. Le brouhaha de la conversation et des jeux ne la gêne pas, elle accueille gentiment, sans impatience, les confidences que viennent lui faire les enfants sur leurs plaisirs ou leurs disputes. Elle ne croit pas faire une œuvre si importante que ce soit un crime de venir troubler son inspiration. D’ailleurs les gestes et le langage de ses personnages sont si bien imprimés dans son esprit qu’ils réapparaissent nets, exacts, vivants, au moindre appel de la mémoire. Et c’est ainsi qu’elle laisse couler presque au fil de la plume les dialogues piquants et les réflexions ironiques d’Emma et de Mansfield Park. Mais qu’une visite arrive, les précieux papiers disparaissent comme par enchantement dans le tiroir prestement

fermé ; et, après s’être assurée d’un coup d’œil inquiet que l’une de ses petites feuilles ne s’est pas envolée et ne va pas la trahir, Jane est la première à faire les honneurs de la maison.

L’Abbaye de Northanger restait toujours méprisé parmi les manuscrits de rebut, chez Mr. Crosby, l’éditeur de Londres. Il n’y avait pas de raison pour qu’il reçut maintenant un accueil moins favorable de Mr. Egerton que ses deux aînés. Henry Austen alla proposer à Mr. Crosby de lui rembourser les deux-cent-cinquante francs qu’il avait versés, contre la remise du manuscrit. L’éditeur, enchanté de recouvrer une somme passée depuis longtemps à ses profits et pertes, accepta avec empressement. Lorsqu’il eut le roman entre les mains, Henry Austen eut la cruauté d’informer le maladroit commerçant que L’Abbaye de Northanger et Raison et Sensibilité étaient du même auteur, et qu’en croyant réparer un mauvais marché il venait de manquer une excellente affaire. Jane fit un peu comme Mr. Grosby, elle garda le manuscrit dans ses tiroirs, et se contenta de rédiger une préface où elle prévenait le lecteur que dans l’intervalle de treize années écoulées depuis la rédaction du roman « les lieux, les manières, les livres, et les opinions avaient considérablement changé ». Mais elle n’exprime cependant aucune velléité de remanier le livre. Il ne fut publié qu’après sa mort en 1818.

Elle préférait probablement s’occuper de ses nouveaux romans, dont elle était plus satisfaite. Mansfield Park par « l’auteur de Raison et Sensibilité et d’Orgueil et Préventions parut en juillet 1814. Le public l’accueillit très favorablement, et dès le mois de novembre de la même année la première édition était épuisée. Jane paraît avoir eu alors quelques difficultés avec Mr. Egerton, car elle confie la deuxième édition à un autre éditeur Mr. Murray.

Malgré les précautions de Jane, quelques personnes réussirent à percer son anonymat. Son frère Henry, ayant été soigné par le chirurgien du prince régent, le nom de Jane Austen arriva aux oreilles de Son Altesse royale. Le prince envoya Mr. Clarke, le bibliothécaire de Carlton House, porter ses félicitations à l’auteur d’Orgueil et Préventions et l’autorisation de lui dédier l’un de ses prochains livres. Jane proposa Emma qu’elle terminait.

Mr. Clarke, de sa propre initiative, ou sur les instructions du prince, crut devoir suggérer comme sujet d’un nouveau roman : « La vie, le caractère et les enthousiasmes d’un pasteur qui partage son temps entre la capitale et la campagne » [10]. La réponse de Jane nous montre sa modestie et la clairvoyance avec laquelle elle appréciait son propre talent :

« Je suis très honorée « écrit-elle », que vous me pensiez capable de peindre un tel pasteur, mais je vous assure que je ne le suis pas. Je serais peut-être à la hauteur des parties comiques des caractères, mais non des parties sérieuses, enthousiastes et littéraires. La conversation d’un tel homme doit porter sur les sciences et la philosophie, et je n’en connais rien ; tout au moins, à l’occasion, elle doit être bourrée de citations qu’une femme qui, comme moi, a peu pratiqué les auteurs de son pays, serait totalement incapable de fournir. En tout cas, une éducation classique, une connaissance approfondie de la littérature anglaise, ancienne et moderne, me semble tout à fait indispensable à la personne qui entreprendrait de donner une idée de votre pasteur ; et je crois que je peux me vanter, avec toute la sincérité possible, d’être la plus ignorante et la moins instruite des femmes qui aient jamais osé écrire [11]. »

La récusation est catégorique ; cependant, elle ne rebute pas le courtisan ; il tient à éclairer Jane de ses conseils,

et, comme le futur mariage de la princesse Charlotte et du prince Léopold, dont il est le secrétaire particulier, est l’événement du jour, il suggère « qu’un roman historique mettant en lumière la gloire de l’auguste maison de Cobourg, serait tout à fait d’actualité » [12]. Mais Jane a l’esprit critique trop développé pour se laisser pousser dans une voie dangereuse, et sa réponse est aussi ferme que spirituelle :

« Je comprends très bien qu’un roman historique sur la maison de Cobourg pourrait être susceptible de plus de profit et de popularité que mes peintures de la vie domestique dans un petit village. Mais je ne puis pas plus écrire un roman historique qu’un poème épique. Il m’est impossible de me mettre sérieusement à écrire un roman sérieux, à moins que ce ne soit pour sauver ma vie. Et s’il me fallait entreprendre cette tâche, et s’il m’était interdit de ne jamais m’y moquer ni de moi ni des autres, je suis sûre qu’il me faudrait être pendue avant d’avoir fini le premier chapitre. Non, je dois m’en tenir à mon propre style et aller mon propre chemin, et quoique je puisse n’y jamais plus réussir de nouveau, je suis convaincue que dans tout autre, je rencontrerais un insuccès complet [13]. »

Mr. Clarke n’insista plus. Il n’était d’ailleurs pas le seul à prétendre guider la romancière de ses conseils. Jane Austen a laissé dans ses papiers le « Plan d’un roman d’après des suggestions venues de différents côtés », et le nom des inspirateurs est mentionné en marge. Voici ce que donnait la combinaison de tous ces avis compétents :

« L’héroïne est fille d’un pasteur qui a beaucoup vécu à la cour et s’est retiré à la campagne avec une petite fortune. Elle est sans défaut, d’une beauté parfaite, pourvue de toutes les qualités imaginables… Son père et elle ne peuvent jamais rester plus de vingt jours au même endroit, par suite des persécutions d’un jeune homme sans principes et sans cœur, fou d’amour pour l’héroïne, et qui la poursuit avec une ténacité impitoyable. À peine établis dans une partie de l’Europe, ils doivent la quitter pour une autre, faisant constamment de nouvelles connaissances et s’en séparant aussitôt. Naturellement cela permettra de décrire une large variété de caractères. Mais il ne devra y avoir aucun mélange des qualités ; les bons seront parfaits sous tous les rapports ; les méchants seuls auront des défauts et des vices ; ils seront entièrement dépravés et corrompus ; c’est à peine s’ils ressembleront à un être humain. Dès le début, l’héroïne rencontre le héros, qui est naturellement la perfection même ; seul, un excès de délicatesse l’empêche d’avouer son amour. Partout où elle va, un homme tombe amoureux d’elle, et elle reçoit de nombreuses demandes en mariage. Souvent enlevée par le anti-héros, elle est sauvée par son père ou par le héros. Souvent obligée de mettre ses talents à profit pour gagner son pain et celui de son père, continuellement trompée et frustrée de ses gains, elle est réduite à l’état de squelette, et, de temps en temps, elle meurt de faim. À la fin, bannis de toute société civilisée, chassés du plus humble cottage, ils sont forcés de se retirer au Kamtschatka, où le pauvre père, à bout de forces, sentant sa dernière heure approcher, se laisse tomber sur le sol, et après quatre ou cinq heures de tendres avis et de paternels conseils à sa pauvre enfant, expire au milieu d’une enthousiaste tirade sur la littérature et d’invectives contre ses persécuteurs. L’héroïne reste quelque temps inconsolable, puis regagne en se cachant son pays natal. Plus de vingt fois, elle manque de tomber aux mains de l’anti-héros. Enfin, au moment précis où elle tourne le coin d’une rue pour l’éviter, elle tombe dans les bras du héros lui-même, qui venant de se débarrasser de ses scrupules, se mettait à sa recherche [14]. »

Jane ne s’amusait pas moins à noter les appréciations dépourvues de flatterie qu’émettaient sur ses ouvrages des connaissances encore ignorantes de la vraie personnalité de l’auteur. C’était souvent peu encourageant ; ses deux premiers volumes étaient traités de parfaites stupidités, on reprochait à Mansfield Park de manquer d’originalité, Emma était dépourvu d’intérêt, et son style pauvre. Elle n’était guère plus gâtée dans les articles de critique qui exprimaient, en général, plus d’indifférence que de sympathie. L’admiration de quelques contemporains illustres ne parvint pas jusqu’à la modeste maison de Chawton. Jane lut les louanges anonymes de la Quarterly Review, mais elle ne sut jamais qu’elles étaient de Sir Walter Scott. Elle se montra même un peu choquée que Mansfield Park y fut passé sous silence, et elle s’en plaint dans une lettre à Cassandra. C’est la seule fois qu’on peut découvrir chez elle une trace d’amour-propre d’auteur. En général, elle se montre naïvement satisfaite des appréciations favorables, et ne laisse paraître aucune amertume des critiques injustes.

Jamais femme ne fut moins bas-bleu. On raconte que Mme de Staël, de passage à Londres, ayant manifesté le désir de connaître Jane Austen, ses hôtes prièrent « l’auteur d’Orgueil et Préventions de se rencontrer chez eux avec l’auteur de Corinne » . Jane aurait répondu que Miss Austen ne pouvait se rendre à une invitation ne s’adressant qu’à « l’auteur d’Orgueil et Préventions ». Si l’anecdote est d’une authenticité douteuse, la réponse qu’on prête à Jane Austen montre tout au moins l’idée que son entourage se faisait de son caractère et de son indifférence pour la popularité. Elle avait horreur de la curiosité des snobs pour l’écrivain en vogue : « Si je suis un animal étrange, je n’y puis rien, ce n’est pas ma faute », écrit-elle nerveusement au sujet d’une dame qui voulait lui être présentée. On est étonné, lorsqu’on parcourt ses lettres, de n’y trouver presque aucune allusion à ses romans. À part quelques conseils à une jeune nièce qui essayait de suivre les traces de sa tante et quelques lignes de satisfaction enfantine à propos de la publication d’Orgueil et Préventions, elle n’y parle jamais littérature. Elle n’eut comme correspondants ni écrivains célèbres ni critiques compétents avec qui discuter ses ouvrages, et elle resta constamment à l’écart des milieux littéraires.

Martha Lloyd avait suivi ses amies à Chawton, et la vie des quatre femmes était toujours aussi intime. On lisait à haute voix, en petit comité, les romans de Jane et ceux de la jeune Anna Austen. On discutait minutieusement les moindres actions des personnages, faisant une chasse acharnée aux improbabilités, veillant avec soin à ce que chacun, suivant son rang, respectât rigoureusement les préséances. Cassandra trouvait les histoires de sa nièce Anna trop décousues, elle insistait toujours pour une liaison rigoureuse entre les faits et pour la suppression des incidents inutiles, tandis que Jane plus indulgente, acceptait volontiers des détails superflus, quand ils étaient bien observés et spirituels.

On continuait aussi à s’intéresser aux personnages des livres déjà parus. On se demandait ce qu’ils étaient devenus, s’ils étaient heureux en ménage, si les parents riches, déçus dans leurs espérances, avaient pardonné. C’étaient de vieux amis auxquels Jane restait obstinément fidèle, malgré les nouveaux venus ; et lorsque, de passage à Londres, elle visitait un musée, elle ne manquait pas d’avertir Cassandra qu’elle y avait reconnu parmi les portraits quelques types de ses anciennes héroïnes.

Malgré les nouveaux romans en préparation, malgré le travail de correction des épreuves, Jane trouve toujours le temps de s’occuper de l’intérieur. Elle donne encore plus de soins à sa mère qui vieillit ; et elle reste pour ses neveux et nièces une camarade pleine d’entrain, la confidente préférée, prêchant avec humour la prudence et la réflexion à celles qui sont en âge de se marier, écrivant des lettres à l’envers pour amuser les enfants. C’est surtout elle qui égaie les réunions de famille, toujours prête à se mettre au piano pour faire danser les jeunes, à chanter une romance pour distraire ceux dont les années ont rouillé les jambes.

Les romans se succédaient régulièrement. Emma parut en décembre 1805[15], toujours sans nom d’auteur. Comme ses aînés, il trouva un accueil sympathique auprès d’un petit nombre d’esprits raffinés, sans soulever l’enthousiasme du public. Le moment était d’ailleurs assez peu favorable ; Walter Scott accaparait l’attention avec Waverley et Guy Mannering. Et il entre peut-être un peu de dépit personnel dans ce passage d’une lettre de Jane à sa nièce Anna, impatiente de publier ses jeunes productions : « Ce n’est pas l’affaire de Walter Scott d’écrire des romans, surtout de bons romans ; ce n’est pas loyal. Il a assez de renommée et de profit comme poète, et ne devrait pas arracher le pain de la bouche des autres. »

Une renommée encore bien modeste prenait lentement consistance, lorsqu’une longue maladie mina peu à peu la santé de Jane Austen. À la fin de 1815, elle se surmena en soignant son frère Henry et rentra épuisée à Chawton. À peine arrivée, elle apprit que la banque à laquelle il était associé, et où ses autres frères avaient d’importants dépôts d’argent, venait de faire faillite. Ce fut un choc très pénible pour Jane, toujours très sensible aux moindres contrariétés des membres de sa famille. Au lieu de se refaire, ses forces déclinèrent de plus en plus. Elle dut renoncer aux longues courses à pied avec Cassandra, se contenter de promenades dans une petite voiture à âne, puis restera la maison.

Là, elle voulut encore s’occuper du ménage ; mais bientôt elle dut rester allongée sur une sorte de canapé, aussi peu confortable que possible, constitué de plusieurs chaises et de coussins. Les sofas étaient rares à cette époque ; il y en avait un cependant à Chawton Cottage. Mrs. Austen avait l’habitude de s’y reposer avant la maladie de Jane, et on ne put jamais décider celle-ci à s’y étendre, même quand sa mère ne s’en servait pas. À une petite nièce qui lui faisait remarquer qu’à ces moments-là elle n’en privait pas Mrs. Austen, elle expliqua que si elle montrait quelque préférence pour le siège favori de sa mère, celle-ci aurait ensuite des scrupules à en user.

Dans le courant de 1816, elle eut quelques périodes de mieux dont elle profita pour terminer son dernier roman Persuasion. On n’y trouve aucune trace de déclin dans ses facultés d’observation et d’humour, et c’est à peine si un ton un peu plus mélancolique, quelques réflexions plus sentimentales ou plus amères, trahissent la tristesse de l’auteur. Au cours de cet effort suprême, Jane eut un jour de poignant désespoir. Elle venait d’écrire le chapitre où aboutit toute l’action du roman, la réconciliation d’Anne Eliot et du capitaine Wentworth ; en le relisant, elle reconnut que le morceau était très faible ; elle eut la sensation que son talent baissait avec ses forces, et c’est avec l’angoisse d’une déchéance intellectuelle imminente qu’elle abandonna son manuscrit et se mit au lit. Ce n’était cependant qu’une de ces impuissances passagères qui ne sont pas inconnues aux cerveaux les mieux organisés. Le lendemain, elle se remit au travail, et du chapitre manqué fit l’un des passages les plus émouvants et les mieux venus de toute son œuvre. Elle termina le manuscrit de Persuasion en août 1816, et cessa alors d’écrire pendant de longs mois. Au début de 1817, elle se sentit mieux, et commença un nouveau roman. Elle s’arrêta après douze chapitres, qui semblaient promettre une œuvre digne des précédentes, et la dernière page porte une date : 17 mars.

En mai 1817, on la conduisit, après beaucoup de résistance de sa part, à Winchester, où habitait un médecin renommé. Elle y passa ses derniers jours, dans une maison meublée, avec sa chère Cassandra. Elle restait toute la journée étendue sur un canapé, mais elle pouvait encore prendre ses repas à table et circuler d’une chambre dans l’autre. La maladie ne lui avait pas enlevé sa cordialité et sa joyeuse bienveillance envers son entourage. Les dernières lettres qu’elle écrit à son neveu, Edward Austen, ne renferment que de touchants témoignages de gratitude : « Si vous êtes malade, puissiez-vous recevoir le même réconfort de la présence chérie d’amis anxieux et pleins de sympathie ; et surtout, puisse la Providence vous accorder cette suprême satisfaction, le sentiment de ne pas être indigne de leur amour ; moi, il me semble que je ne le mérite pas [16]. »

Et les dernières lignes qu’elle a la force de tracer sont encore un cri de reconnaissance. « J’ajouterai seulement que ma sœur chérie, ma tendre, attentive et infatigable garde-malade ne se ressent pas de son surmenage. Pour tout ce que je lui dois, pour l’affection anxieuse de toute ma famille bien aimée dans cette épreuve, je ne puis que verser des larmes de reconnaissance, et prier Dieu de les bénir chaque jour davantage [17]. »

Comme elle se sentait mourir, elle redoublait de douceur et multipliait les marques d’affection envers tous. Son neveu, Mr. Austen-Leigh, nous rapporte ainsi ses derniers moments :

« Durant toute sa maladie elle fut soignée par Cassandra, qu’assistait souvent ma mère, sa belle-sœur. Elles étaient toutes deux auprès d’elle lorsqu’elle mourut. Deux de ses frères, qui étaient pasteurs, vivaient assez près de Winchester pour venir la voir souvent, et lui apporter à son lit de mort les paroles réconfortantes de la religion chrétienne. Tandis qu’elle parlait d’espérance dans ses lettres, elle était parfaitement consciente de son état sans en être épouvantée… La douceur de son caractère ne s’altéra jamais. Elle fut toujours prévenante et reconnaissante pour celles qui la soignaient. Dès qu’elle se sentait mieux, sa gaité revenait et elle les faisait rire même dans leur tristesse. Un jour, se croyant près de la mort, elle dit à ceux qui l’entouraient ce qu’elle pensait être ses dernières paroles. Elle remercia particulièrement sa belle-sœur : Vous avez toujours été une sœur pleine de dévouement pour moi, Mary », lui dit-elle. Quand enfin le moment suprême arriva, elle déclina rapidement, et, comme on lui demandait si elle désirait quelque chose, elle répondit : « Rien que la mort. » Ce fut ses derniers mots. Elle rendit le dernier soupir dans la paix et la tranquillité le 18 juillet 1817 [18]. »

Véritable déchirement pour sa sœur Cassandra et tous les siens, la mort de Jane Austen passa inaperçue du public, qui ignorait toujours le nom de l’auteur de Orgueil et Préventions. Les gazettes du temps ne mentionnent même pas son décès. Sur sa tombe, à l’intérieur de la cathédrale de Winchester, une simple dalle de marbre rappelle, en une longue inscription à la mode du temps : « La bienveillance de son cœur, la douceur de son caractère, les extraordinaires dons de son esprit, l’estime de tous ceux qui la connaissaient… »

De nombreux anglais illustres dans les lettres ou la politique vinrent jeter un regard respectueux sur la pierre qui recouvrait les restes de leur auteur favori. Ces visites intriguaient le gardien de l’Église, et, comme l’inscription était muette sur le genre de talent de la défunte, il se demandait avec ses amis ce qu’avait bien pu être cette jeune femme pour que sa tombe attirât de tels personnages. Plus tard, Mr. Austen-Leigh fit sertir dans le mur, en face de la tombe, une plaque de bronze avec ces mots : « Jane Austen, bien connue par ses écrits, chère à sa famille par les nombreuses qualités de son caractère que rehaussaient sa foi et sa piété chrétienne. Elle parla avec sagesse et sa parole fut toute de bonté. » En 1900, ses admirateurs firent placer un vitrail commémoratif à la fenêtre la plus voisine.

Jane Austen avait quarante-deux ans lorsqu’elle mourut. Sa courte existence aurait été parfaitement heureuse, s’il ne lui avait manqué les grands bonheurs que donne un amour partagé et les joies anxieuses des maternités florissantes. On est étonné qu’avec toutes ses qualités physiques et morales, elle n’ait jamais inspiré un sentiment profond à un homme, sinon son égal, du moins capable de la comprendre. Peut-être a-t-elle eu son roman, mais elle en a gardé le secret vis-à-vis de tous, elle l’a caché aussi soigneusement qu’elle dérobait à la vue de ses amies les petits feuillets d’Emma ou de Persuasion. Ne pouvant admettre qu’une femme qui avait parlé de l’amour en des phrases si profondes et si subtiles n’eut pas connu dans la vie les émotions qu’elle analyse avec une telle sûreté, ses biographes se sont obstinés à chercher dans ses livres, dans sa correspondance, dans les souvenirs de ceux qui l’avaient connue, quelque trace d’une affection déçue. Mais ils n’ont pu nous donner que de vagues suppositions, et il est impossible d’affirmer que Jane ait jamais aimé. Elle a flirté, nous le savons, et elle y prenait grand plaisir. Nous connaissons une de ses premières victimes par ses lettres à Cassandra, et quelques personnes ont cru trouver dans ce simple marivaudage l’histoire d’amour tant cherchée. Nous allons voir que ce n’était pas très sérieux, du moins du côté de Jane.

En 1796, Mrs. Lefroy, femme du recteur d’une paroisse voisine et vieille connaissance de la famille Austen, avait invité un jeune neveu, Mr. Tom Lefroy, à venir passer quelques semaines chez elle. Jane la fréquentait assidûment, et, dans une lettre à sa sœur alors absente, elle parla du nouvel arrivé avec un enthousiasme qui inquiéta la sage Cassandra. Jane fut enchantée de cette occasion de la taquiner, et elle répondit : « Vous me grondez tellement dans la charmante lettre que je viens de recevoir que j’ai à peine le courage de vous parler de ma conduite avec mon ami irlandais. Imaginez ce qu’il y a de plus déréglé, de plus shocking dans notre manière de danser et de nous asseoir à côté l’un de l’autre. Mais je n’ai plus qu’une fois à me conduire aussi scandaleusement, car il nous quitte après le bal de Vendredi. C’est un vrai « gentleman », agréable et bien tourné. On se moque tellement de lui chez sa tante à cause de moi, qu’il n’ose venir à Steventon, et qu’il s’est enfui, lors de notre visite chez Mrs. Lefroy, il y a quelques jours [19]. »

On voit que, si le jeune homme semble prêt de perdre la tête, Jane conserve toute sa malice. La bonne Cassandra s’effraie davantage, et Jane redouble ses taquineries. « Il n’a qu’un défaut », écrit-elle, « que le temps fera, je l’espère, disparaître ; la couleur de son habit est trop claire. » Et elle indique que l’abandon du disgracieux vêtement lui paraît la condition essentielle à poser en réponse à une hypothétique demande en mariage ; puis, pour terrifier sa sœur, elle ajoute : « Dites à Mary que je lui abandonne en toute propriété, pour son seul usage et bénéfice dans l’avenir, Mr. Hartley et tous ses domaines ; et non seulement lui, mais encore tous mes autres admirateurs par dessus le marché, en tous lieux où elle pourra les découvrir, même le baiser que C. Powlet voulait me donner ; car, j’ai l’intention de me réserver, à partir de ce jour, à Mr. Tom Lefroy dont je ne me soucie pas plus que de deux sous [20]. »

Mais elle ne veut pas désespérer Cassandra, et bientôt elle la rassure : « Enfin le jour est arrivé de mon dernier flirt avec Tom Lefroy ; quand vous recevrez cette lettre tout sera fini. Mes larmes ruissellent à cette pensée mélancolique [21]. » Il faudrait vraiment beaucoup de bonne volonté et bien peu de sens de l’humour pour croire à la réalité d’un chagrin exposé avec tant d’ironie.

Deux ans plus tard, elle écrit : « Mrs. Lefroy est venue mercredi, et je n’ai pas eu besoin de rester longtemps seule avec elle pour apprendre tout ce qui m’intéressait ; car elle n’a dit que très peu de chose de son ami et rien du tout de son neveu. Elle n’a même pas mentionné son nom une seule fois devant moi, et j’ai été trop fière pour l’interroger. »

C’est sur cette lettre que se base Mr. P. Fitzgerald pour affirmer la profondeur des sentiments de Jane envers Mr. Tom Lefroy. Nous sommes plus sceptiques ; et nous rappelant le ton des précédentes lettres, nous ne voyons là que la curiosité bien naturelle de savoir ce qu’est devenu un ancien flirt, et le désir d’apprendre qu’il garde encore un souvenir attendri et un peu douloureux de sa jolie danseuse. Et puis, d’après cette lettre, Cassandra aurait connue cette affection ; elle a été souvent interrogée par ses neveux sur la vie sentimentale de sa sœur, et elle n’a jamais donné cette version.

Voilà le seul roman dans la vie de Jane Austen qu’on puisse affirmer authentique. Il ne satisfera pas les lecteurs sensibles, qui s’indigneront de ces badinages sur les sentiments sincères d’un brave et timide garçon. Mais il n’y a pas lieu de prendre la chose au tragique et de soupçonner Jane d’avoir brisé la vie de Mr. Tom Lefroy. Il devint « Chief Justice » d’Irlande, se maria trois fois, et mourut à quatre-vingt-dix ans.

D’après des renseignements recueillis par Sir Francis Doyle, Jane aurait été fiancée à un jeune homme qui serait mort dans une ascension, au cours d’un voyage en Suisse avec Mr. Austen et sa fille. Mais Jane n’a jamais quitté l’Angleterre ; l’histoire est donc apocryphe et due probablement à une confusion avec celle du fiancé de Cassandra, mort prématurément aux Indes Occidentales. Mr. Austen-Leigh nous rapporte que « dans sa jeunesse, elle repoussa la demande en mariage d’un homme que recommandaient son caractère, sa famille et sa position, mais qui n’eut pas le subtil pouvoir de toucher son cœur ». Ne serait-ce pas Mr. Tom Lefroy ? Et il nous parle plus loin « d’un épisode romanesque dans sa vie : Épisode qu’il connaît imparfaitement, au sujet duquel il ne peut préciser ni nom, ni date, ni lieu, bien qu’il le tienne de source autorisée. Longtemps après la mort de Jane, sa sœur Cassandra fut amenée à se départir de sa réserve habituelle ; elle raconta qu’elles avaient fait connaissance, au bord de la mer, d’un homme dont le physique, l’esprit elles manières étaient charmants. Cassandra le trouva digne de sa sœur, et il ne lui sembla pas éloigné de gagner son amour. Quand ils se séparèrent, il exprima son désir de les revoir bientôt, et Cassandra n’eut aucun doute sur ses intentions. Peu de temps après, elles apprirent qu’il était mort subitement » [22].

C’est bien vague, les sentiments de Jane ne sont guère précisés, et c’est surtout son excellente sœur qui paraît séduite par la pensée de créer un foyer à sa chère Jane, aux côtés d’un homme intelligent et tendre.

Ainsi, la vie sentimentale de notre romancière reste un mystère, soit qu’elle ait trop bien gardé ses secrets, soit que l’affection de sa famille lui ait toujours suffi ; et nous ne savons exactement le rôle qu’a joué l’amour dans son existence. Peut-être, malgré sa réelle bonté de cœur, une certaine veine d’ironie dans ses réflexions l’a-t-elle toujours mis en fuite ? On pourrait le supposer si on ajoutait foi à ce passage d’une lettre écrite en 1815 par Miss Russell Mitford, une romancière anglaise de talent :

« Après avoir été la plus jolie, la plus sotte et la plus affectée de toutes les jeunes personnes qui chassent au mari, elle était devenue le type le plus perpendiculaire, le plus précis, le plus taciturne de la célibataire. Jusqu’à ce que la publication d’Orgueil et Préventions eut fait valoir quel joyau cachait cet inflexible étui, on ne lui accordait pas plus d’attention qu’à un écran ou à un tisonnier. Aujourd’hui, c’est encore un tisonnier, mais un tisonnier dont chacun a peur. Il faut avouer que l’observation silencieuse d’une pareille observatrice a quelque chose de terrible [23]. »

Le portrait n’est pas très flatteur et ressemble peu à celui que nous avons donné. Comment l’auteur de la joyeuse Emma, dessinée d’après elle-même si on en croit beaucoup de ses biographes, aurait-elle pu être la plus taciturne, la plus perpendiculaire des célibataires ; et comment voir une vieille fille hargneuse dans la tante si gaie, si franche, si spontanée, si amusante, que nous montrent ses lettres et celles de ses jeunes neveux et nièces ? D’ailleurs, Miss Mitford n’avait jamais connu Jane Austen, et elle ne parlait que d’après les souvenirs rapportés par sa mère, peut-être encore sous l’influence d’une ancienne jalousie féminine.

Nous avons peine à croire que Jane ait tant cherché un mari et n’ai pu le rencontrer, ni que ses malicieuses remarques aient suffi à faire battre en retraite les prétendants

à la main d’une jolie fille, spirituelle et de bonne famille, désirant ardemment se marier, mais ne pouvant retenir sa langue. C’est elle qui a dû faire la difficile. « Si vous me proposiez quarante hommes tels que lui, je ne pourrais avoir votre bonheur. Il me faudrait pour cela votre caractère et votre bonté», fait-elle répondre par son héroïne favorite, Elisabeth Bennet, à sa sœur qui lui souhaite de trouver un mari aussi bon garçon que son fiancé Bingley.

Avec toutes ses brillantes qualités, elle risquait toute sa tranquillité morale dans un mariage inégal au point de vue de l’esprit ou du cœur. Sans doute, elle voulait, comme Elisabeth Bennet, un mari qu’elle put aimer et estimer, et il ne lui aurait pas déplu qu’il lui fut un peu supérieur, pour le respecter. Mais un mari au moins égal à Jane Austen par les talents et le caractère, cela n’était pas facile à rencontrer à Basingstoke, ni même à Bath ou à Southampton. Ne pouvant trouver ni un Darcy ni un Mr. Knightley, elle renonça à une union médiocre, plutôt que d’amoindrir son idéal. C’est là, croyons-nous, tout le secret du cœur de Jane Austen.

Jane ne vit pas publier son dernier ouvrage. Il ne parut qu’en 1818, réuni à L’Abbaye de Northanger, et précédé d’une courte biographie de l’auteur par son frère Henry. Comme pour les précédents, le succès des deux romans fut honorable, mais sans éclat. Après quinze ans de silence, de nouvelles éditions paraissent en 1833, 1844, 1846, 1849, 1852, puis se multiplient, montrant que des critiques intelligents ont fini par vaincre l’indifférence du grand public.

Mais ce n’est qu’en 1870, cinquante-trois ans après sa mort, qu’une biographie sérieuse nous est donnée par un de ses neveux, Mr. Austen-Leigh. La plupart des confidentes de Jane Austen étaient disparues, et les années avaient rendu un peu incertains les souvenirs de celles qui restaient. Aussi, quelques points de son existence restent dans l’ombre, malgré les nouveaux documents apportés en 1913 par le livre de MM. W. et R.-A. Austen-Leigh.

En 1884, l’un de ses petits-neveux. Lord Brabourne, a publié deux volumes de lettres, adressées la plupart à Cassandra Austen. Ce ne sont guère que des papotages de jeunes femmes sur leur entourage, et elles n’offrent rien de remarquable au point de vue des idées ou du style. Cela tient peut-être à ce que Cassandra avait détruit toutes celles qui contenaient des appréciations trop vives de leurs connaissances ou des épanchements trop intimes. En effet, quelques lettres écrites à de jeunes nièces pour guider leurs débuts de romancières ou pour les éclairer de son expérience de psychologue sur leurs véritables sentiments vis-à-vis de leur fiancé, sont plus substancielles, pleines de verve, animées d’un brio qui fait songer à Mme de Sévigné, comme celle-ci :


Vous êtes inimitable, irrésistible. Vous êtes les délices de

ma vie. Quelles lettres, quelles lettres divertissantes vous m’avez envoyées dernièrement ! Quelle description de votre étrange petit cœur ! Quel charmant étalage de tout ce qu’édifie votre imagination ! Vous valez votre poids d’or ou même de la nouvelle monnaie d’argent. Je ne puis vous exprimer tout ce que j’ai éprouvé en lisant votre histoire de vous-même ; combien j’ai été remplie de pitié et d’inquiétude, d’admiration et d’amusement. Vous êtes le paragon de tout ce qui est niais et sensé, banal et excentrique, triste et enjoué, irritant et intéressant. Comment rester insensible aux fluctuations de votre fantaisie, aux caprices de votre goût, aux contradictions de vos sentiments ? Vous êtes si singulière, et en même temps si naturelle ! d’une telle personnalité, et cependant si pareille à tout le monde ! C’est très, très précieux pour moi de vous connaître si intimement. Vous pouvez à peine deviner quel plaisir me procurent ces peintures si vraies de votre cœur. Oh ! quelle perte quand vous serez mariée ! Vous êtes trop charmante comme jeune fille, trop charmante comme nièce. Je vous détesterai lorsque votre délicieux tour d’esprit se sera figé dans les affections conjugales et maternelles [24].


Si les lettres détruites par Cassandra ressemblent à celle-ci, ses scrupules et le souci de veiller sur la mémoire de sa sœur l’ont bien mal inspirée. Mais c’est là une exception, et, à part une dizaine de lettres à Fanny et Anna Austen, l’ensemble de la correspondance, bien qu’émaillé de place en place de réflexions spirituelles et mordantes, est plutôt terne. Son seul mérite est de nous montrer le grand intérêt que Jane Austen prenait à toute sa famille, aux bals, aux toilettes, aux petits potins et aux petites intrigues de sa société.

C’est d’ailleurs de ces petits potins et de ces petites intrigues qu’elle a tiré six chefs-d’œuvre. C’est toute cette minuscule société, « les délices de sa vie », qu’elle a mise dans ses livres. Et toute la gaîté de ses vingt-cinq premières années à Steventon, tout ce bonheur fait de l’atmosphère douce et embaumée du pays natal, de l’affection d’une famille unie, des gentilles taquineries de frères bons garçons, des délicieux bavardages avec de gracieuses amies finement médisantes, imprègne ses romans d’un délicat humour, d’une réconfortante joie de vivre. Nous verrons, en examinant le plus connu de ses ouvrages et en jetant un coup d’œil sur les autres, comment elle sait nous rendre ce petit monde intéressant par un habile groupement des caractères, par une gradation parfaite de l’émotion, un enchaînement judicieux des situations, comment la variété des personnages, l’exactitude de l’observation, l’amusante notation des travers, la fine ironie des remarques, nous donne la peinture la plus vivante et la plus spirituelle d’une époque aujourd’hui disparue, et constitue un incomparable document humain, comme diraient nos romanciers contemporains.




  1. L’Abbaye de Northanger.
  2. L’Abbaye de Northanger.
  3. A memoir of Jane Austen, by J. E. Austen-Leigh.
  4. Mansfield Park.
  5. Emma.
  6. WS : bizarre sans doute un frère.
  7. Letters of Jane Austen, edited by Lord Brabourne.
  8. WS : ajout d’un point
  9. Letters of Jane Austen.
  10. A memoir of Jane Austen, by J. E. Austen-Leigh.
  11. A memoir of Jane Austen, by J. E. Austen-Leigh.
  12. A memoir of Jane Austen, by J. E. Austen-Leigh.
  13. A memoir of Jane Austen, by J.-E. Austen-Leigh.
  14. A memoir of Jane Austen, by J.-E. Austen-Leigh.
  15. WS : 1815
  16. A memoir of Jane Austen, by J.-E. Austen-Leigh.
  17. A memoir of Jane Austen, by J.-E. Austen-Leigh.
  18. A memoir of Jane Austen, by J. E. Austen-Leigh.
  19. Letters of Jane Austen edited by Lord Brabourne.
  20. Letters of Jane Austen edited by Lord Brabourne.
  21. Letters of Jane Austen edited by Lord Brabourne.
  22. A memoir of Jane Austen, by J. E. Austen-Leigh.
  23. Letters of M. R. Mitford to Sir William Elford.
  24. Letters of Jane Austen, edited by Lord Brabourne.




CHAPITRE II


ANALYSE DES ROMANS


« Trois ou quatre familles dans un petit village sont ce qu’il y a de plus intéressant à étudier. J’espère que vous allez écrire davantage, et tirer parti d’un groupement aussi favorable [1] ». Dans ce conseil à une jeune nièce qui faisait son début dans les lettres, Jane Austen nous livre le secret de sa supériorité : limiter sa peinture au petit cercle de gens qui l’entoure, auquel elle appartient, dans lequel elle a vécu, aimé, souffert. Elle ne nous décrit que ce qu’elle connaît bien : sa classe sociale, son milieu provincial. Elle n’a pas la prétention d’interpréter l’âme des différents peuples, les sentiments des différentes castes, le langage des différents métiers. Elle se contente de nous donner une représentation minutieuse de la vie bourgeoise dans une petite ville d’Angleterre, et des menus drames qui l’égaient ou la déchirent.

Dans toutes les réunions de la bourgeoisie anglaise d’alors, comme dans celles de la bourgeoisie française d’aujourd’hui, le fond de presque toutes les conversations était le beau mariage, qui ne représentait pour les mères et les tantes qu’une alliance avec une famille riche, pourvue de hautes relations, tandis que les jeunes filles voulaient y mêler un peu d’amour. C’est pour les conduire à ce beau mariage, que la petite bourgeoise Jane Austen promène ses héroïnes dans toutes les menues aventures, plus ou moins innocentes, que pouvait offrir la vie de la classe moyenne à la campagne ; et, en mère habile, elle arrive toujours à les marier avec un homme de fortune supérieure. Nous allons montrer, dans une rapide exposition des sujets de ses romans, comment elle sait utiliser toutes les petites intrigues de salon, tous les petits incidents des pique-niques en plein air, pour accentuer les particularités des caractères, indiquer le développement d’un sentiment, déployer le conflit des passions.



Orgueil et Préventions


C’est dans Orgueil et Préventions, le premier et le plus célèbre de ses romans, que nous pouvons le mieux saisir ses procédés. L’auteur débute en nous rappelant que : « C’est une vérité universellement admise qu’un célibataire qui a de la fortune ne peut se passer d’une femme. Si peu connus que puissent être ses sentiments ou ses vues, quand il s’installe dans une nouvelle résidence, cette vérité est si bien enracinée dans l’esprit des familles voisines, qu’il est immédiatement considéré comme la légitime propriété de l’une ou l’autre de leurs filles. » On devine donc l’agitation provoquée dans la bonne société de Meryton par la nouvelle qu’un jeune homme très riche, Bingley, vient de louer Netherfield Park, la plus grosse propriété du pays. Toutes les mères qui ont des filles à marier sont hors d’elles, ébauchent les plus beaux rêves, dressent les plans les plus machiavéliques ; et Mrs. Bennet est la plus surexcitée.

C’est une femme dépourvue d’intelligence, de sensibilité et de tact, intéressée uniquement dans les potins de sa petite ville. Elle a cinq filles dont les trois dernières ont hérité de sa bêtise et de sa frivolité. En l’absence de garçon, la propriété de Mr. Bennet doit revenir à un cousin, le Révérend Mr. Collins ; et, à la mort du père, la famille restera sans grandes ressources. Aussi Mrs. Bennet est-elle bien décidée à ne pas laisser échapper cette superbe occasion de caser avantageusement une de ses enfants, et à disputer âprement le jeune millionnaire aux amies de ses filles. Elle essaie d’intéresser son mari à ses futures intrigues, mais elle ne recueille que des sarcasmes de l’ironique Mr. Bennet, qui, suivant son habitude, cherche dans sa bibliothèque un refuge contre les ineptes confidences de son épouse.

Un bal réunit les principaux personnages, fait connaître leurs caractères, et sert de point de départ au conflit qui fera l’intérêt du roman. Bingley a amené ses deux sœurs et son ami Darcy. Celui-ci accapare immédiatement toute l’attention de la petite société par sa jolie figure et sa belle prestance, surtout quand le bruit court dans la salle qu’il a deux cent cinquante mille francs de rente. Mais cet engouement ne dure guère ; le jeune homme affiche trop son antipathie pour ces bourgeois provinciaux ; il se tient à l’écart, refuse d’être introduit aux notabilités de Meryton, pour lesquelles il devient aussitôt l’homme le plus orgueilleux et le plus désagréable du monde. Comme Elisabeth, la seconde fille de Mrs. Bennet, se trouve sans cavalier, Bingley engage son ami à la faire danser ; mais Darcy répond qu’il ne la trouve pas assez jolie pour lui et qu’il ne saurait se contenter de demoiselles dédaignées par les autres. La jeune fille l’entend ; elle est spirituelle, elle rit avec ses amies de la fatuité du jeune homme, mais reste un peu froissée de son appréciation. C’est la lutte entre l’orgueil de Darcy et les préventions d’Elisabeth qui commence.

Jane, sa sœur aînée, la plus jolie fille de la société et aussi la plus indulgente aux défauts d’autrui, a été plus favorisée. Le tout Meryton, qui tient une comptabilité malicieuse des danses que les nouveaux venus daignent solliciter des demoiselles à marier, a noté qu’elle seule a été invitée deux fois par l’aimable Bingley. Mrs. Bennet est ravie, la campagne commence bien, et, pendant plusieurs jours, son visage s’épanouit lorsqu’on lui rappelle, avec des sourires pincés et jaloux, le succès de sa fille aînée.

La douceur de Jane n’a pas conquis que Bingley ; les sœurs de ce dernier l’ont trouvée charmante, et la plus jeune, qui n’est pas encore mariée, est enchantée de découvrir une amie aussi docile. Après quelques rencontres des Bingley et des Bennet dans les salons de Meryton, Jane est enfin invitée à passer toute une journée à Netherfield. Malheureusement, Darcy et Bingley ne seront pas là, ils dînent chez des amis, et cela gâte un peu la joie de Mrs. Bennet. Mais elle est optimiste ; le temps est à la pluie, il va certainement devenir tout à fait mauvais, Jane sera peut-être retenue à Netherfield jusqu’au lendemain ; et, mère prévoyante, elle prend toutes ses précautions pour que sa fille ne puisse pas rentrer. Elle prouve que la voiture n’est pas disponible, et oblige Jane à se rendre à cheval chez ses amies. Son espoir se réalise. Jane est à peine partie qu’il se met à pleuvoir à flots, et le soir elle ne revient pas. Cependant ce n’est que le lendemain matin que Mrs. Bennet connaît tout le succès de sa manœuvre. Jane a pris froid dans son voyage sous la pluie et doit rester chez ses amies. Jamais sa mère n’a été si heureuse ; sa fille malade à Netherfield, c’est l’intimité forcée avec les Bingley, c’est la victoire presque assurée !

Elisabeth va prendre des nouvelles, et on la retient pour tenir compagnie à sa sœur. Ainsi tout naturellement elle se retrouve en face de Darcy, et nous allons pouvoir assister à l’évolution des sentiments des deux adversaires. Les petits incidents d’un contact journalier, autour d’une table à thé, devant un jeu de cartes, des conversations sur les livres, des discussions sur l’éducation des femmes, fournissent à Darcy l’occasion de mieux apprécier la jeune fille. Il s’aperçoit que si ses traits ne sont pas d’une régularité parfaite, ses yeux sont splendides, son allure légère et gracieuse, que si ses manières ne sont pas celles du grand monde, elle est pleine d’esprit et de bon sens. Mais dans leurs petits duels de réflexions piquantes, il n’atténue qu’imperceptiblement ses manières hautaines ; et, pour Elisabeth, il reste l’homme qui ne sait se rendre agréable nulle part et qui n’a pas daigné l’inviter à danser au bal de Meryton.

Miss Bingley ne voit pas sans inquiétudes le revirement de Darcy ; le riche gentleman n’est-il pas un peu sa propriété ? Il est l’ami de son frère et elle connaît intimement sa sœur ! Aussi elle met toute sa malice de fille d’Ève à défendre ce qu’elle considère comme son bien ; elle fait ressortir toutes les tares de la famille Bennet ; elle évoque pour Darcy le charme des futures soirées avec une belle-mère bavarde et bête, des belles-sœurs mal élevées, des parents négociants et sans éducation. Elle se croit très fine et très habile ; mais elle ne fait qu’aviver la curiosité du jeune homme pour Elisabeth, et son ironie exaspère celui qu’elle désire séduire.

Les prévenances croissantes de Darcy ne désarment pas son aimable adversaire. Pour accentuer la mauvaise opinion d’Elisabeth, l’auteur introduit un jeune officier Wickham. Son régiment vient d’arriver à Meryton, à la grande joie de Louisa et de Lydia Bennet, qui vont pouvoir flirter à leur aise, et aussi de Mrs. Bennet, qui ne voit jamais assez de jeunes gens autour de ses filles. Wickham est joli garçon, ses manières sont séduisantes, et, comme il fait agréablement la cour à Elisabeth, elle est toute disposée à ajouter foi à ses confidences. Il lui raconte que, fils d’un intendant dévoué de Darcy et camarade d’enfance du hautain gentleman, il a été victime de sa morgue haineuse. À la mort de son père, il a été brutalement renvoyé et laissé sans ressources. Elisabeth ne peut plus cacher son antipathie et favorise ainsi les manœuvres de Miss Bingley. Celle-ci fait remarquer à Darcy la conduite choquante des jeunes sœurs de Jane avec les officiers. Il commence à s’effrayer du penchant de son ami pour leur sœur aînée, il craint qu’il ne se laisse entraîner à une alliance peu honorable, et il le décide à quitter Netherfield, sans se préoccuper du chagrin de Jane qui aime et se croit aimée.

Mrs. Bennet est un peu désappointée de voir son futur gendre se dérober ainsi ; mais elle ne se lamente pas trop ; elle ne s’occupe pour le moment que d’Elisabeth. Le cousin qui doit hériter des domaines de Mr. Bennet, Mr. Collins, est un jeune pasteur dont la cure se trouve sur la propriété de Lady Catherine de Bourgh, tante de Darcy. Il a résolu de se marier, et il est venu chercher, parmi ses cinq cousines, la femme qui doit faire son bonheur et surtout plaire à la très noble Lady Catherine de Bourgh, sa vénérée protectrice. Comme Mrs. Bennet lui a dévoilé confidentiellement que sa fille aînée n’est plus disponible, il fixe son choix sur la seconde. Cela arrangera tout, la propriété de Mr. Bennet restera ainsi à une de ses filles, et le scrupuleux clergyman n’aura pas le remords de dépouiller ses jeunes cousines. Mrs. Bennet ne doute pas un instant qu’Elisabeth accepte : Mr. Collins n’est pas mal, il est grand, robuste, il a une cure assez avantageuse, et sa position deviendra superbe à la mort de Mr. Bennet. Mais Elisabeth est une étrange personne ; elle trouve qu’il est grotesque, qu’il manque de bon sens et d’esprit, et qu’elle ne peut l’aimer. Ces bizarres raisons lui suffisent pour repousser la demande en mariage ; et sa mère a la douleur de voir Mr. Collins épouser Charlotte Lucas, la meilleure amie d’Elisabeth. Mrs. Bennet se désole à la pensée que les Lucas la mettront à la porte après le décès de son mari ; et celui-ci la console à sa façon de pince-sans-rire : « Allons, ma chérie » lui dit-il, « n’ayez pas de si tristes pensées. « Voyons l’avenir sous de plus riantes couleurs, espérons que ce sera moi qui mourrai le dernier ».

Mrs. Bennet ne se doute pas de l’immense satisfaction que cette défaite passagère va apporter à son orgueil maternel. Peu de temps après son mariage, Charlotte Lucas, devenue Mrs. Collins, invite Elisabeth à venir passer quelques semaines chez elle. Le presbytère est tout près du château de Lady Catherine de Bourgh ; celle-ci reçoit fréquemment son pasteur ; et elle lui demande d’amener l’amie de sa femme.

Lady Catherine n’est pas une hôtesse des plus agréables ; ses manières ne laissent jamais oublier à ses visiteurs l’infériorité de leur rang. Si l’honneur d’être reçu par une si grande dame remplit d’aise Mr. Collins sa femme et son beau-père Sir William Lucas, Elisabeth ne se sent nullement flattée des indiscrètes et autoritaires questions de Lady Catherine sur sa famille et l’éducation de ses sœurs. Darcy est précisément chez sa tante avec son cousin Fitzwilliam ; celui-ci ne cache pas son admiration pour la jeune fille et flirte avec elle ; la jalousie de Darcy s’éveille, et il rivalise de prévenances avec son cousin. Lady Catherine de Bourgh, qui voudrait marier sa fille à son riche neveu, s’inquiète de voir auprès de Miss de Bourgh, petit laideron insignifiant et maladif, cette jolie jeune fille pleine de santé, de vie et d’esprit. Elle traite Elisabeth avec une condescendance insolemment protectrice, et met ainsi en lumière aux yeux de son neveu le tact et la dignité de la jeune fille. L’orgueil de Darcy diminue de plus en plus ; il daigne maintenant fréquenter assidûment le presbytère et il rencontre trop souvent Elisabeth dans ses promenades, pour que le hasard seul en soit responsable. Au contraire, l’aversion de la jeune fille croit en apprenant de Fitzwilliam que c’est Darcy qui a décidé Bingley à quitter Netherfield, et qu’il est la cause du désespoir de Jane.

Enfin Darcy doit s’avouer vaincu. Un jour qu’il trouve Elisabeth seule au presbytère, il la demande en mariage, mais en rageant intérieurement de sa faiblesse. Tout en lui exprimant sa tendresse, il expose les motifs qui se sont opposés jusqu’ici à son inclination pour elle, son mépris pour les autres membres de la famille Bennet, sa conviction qu’elle est son inférieure et qu’il se dégrade en cédant à sa passion. Son orgueil a capitulé, mais il voudrait avoir les honneurs de la guerre. Jane Austen ne lui accordera pas cette satisfaction. Elisabeth repousse sa demande en mariage sans un mot aimable pour adoucir son refus ; et, comme il s’étonne d’un accueil si discourtois, c’est du ton le plus méprisant qu’elle lui reproche son intervention pour détourner Bingley de Jane, son ingratitude envers Wickham, son arrogance, sa vanité, son indifférence égoïste pour les sentiments des autres, son attitude actuelle, indigne d’un gentleman avec son insultante com23araison de leurs positions sociales.

Furieux, mais dompté, Darcy se retire, puis tente de se justifier dans une lettre respectueuse pour elle, fort dure pour ses parents et ses jeunes sœurs. Pour expliquer sa conduite envers Wickham, il ajoute la confession d’une faiblesse passagère de sa sœur, confession si pénible à faire à une étrangère qu’Elisabeth se sent touchée d’une telle marque de confiance. Et finalement, la brutale demande en mariage lui laisse une légère satisfaction d’amour-propre.

Nous avons vu jusqu’ici, dans une suite d’événements insignifiants, bals, causeries autour d’une table de jeu, promenades à la campagne, soigneusement enchaînés les uns aux autres, l’indifférence hautaine de Darcy se changer progressivement en curiosité, en estime, en respect, en amour, en admiration ; tandis que le petit ressentiment d’Elisabeth pour les paroles impolies du premier bal grandissait et se transformait en antipathie avec les confidences de Wickham, en aversion en découvrant que Darcy est responsable des pleurs de Jane, en mépris devant ses blessantes appréciations sur sa famille.

La gradation des sentiments est parfaite ; l’intérêt et l’émotion arrivent ainsi au point culminant : à l’effondrement de l’orgueil au moment même où les préventions s’affirment et tournent à la haine.

Un enchaînement aussi savant des mêmes petits faits va lentement modifier les parti-pris d’Elisabeth. La lettre de Darcy lui fait comprendre que sa hauteur n’est due qu’à une éducation d’orphelin riche et gâté, que les accusations de Wickham ne sont peut-être que les calomnies d’un drôle chassé pour avoir essayé de séduire la jeune sœur de son bienfaiteur, que la placidité ordinaire de Jane a pu faire croire qu’elle était indifférente et qu’elle souffrirait peu du départ de Bingley. Elisabeth regrette alors, sinon son refus, du moins sa forme brutale. Mais Darcy a quitté Rosings, et la date fixée pour le départ d’Elisabeth est arrivée. De retour à Meryton, les flirts de ses jeunes sœurs avec les officiers lui paraissent plus choquants qu’autrefois, la vulgarité bruyante de sa mère plus énervante, l’insouciance de son père plus coupable. L’embarras de Wickham, lorsqu’elle lui parle de sa rencontre avec Darcy et Filzwilliam, le tuteur de Miss Darcy, confirment les accusations portées contre lui. Elle ne désire pas encore revoir Darcy, mais elle le plaint de souffrir à cause d’elle.

Au cours d’un voyage avec son oncle et sa tante, elle visite le curieux château de Darcy alors absent. Le domaine est si joli, sa situation est si pittoresque, qu’une certaine mélancolie accompagne la pensée qu’elle aurait pu en être la maîtresse ; et, en entendant vanter autour d’elle la bonté et la justice du jeune propriétaire, elle commence à se sentir fière d’en être aimée. Darcy revient à l’improviste ; il fait les honneurs de son parc avec une amabilité qui séduit les parents d’Elisabeth, et il n’est que plus empressé lorsque, malicieusement, elle insiste sur leur qualité de simples négociants. Le lendemain, il lui présente sa jeune sœur, exprime son désir de les voir devenir des amies. Toute l’antipathie d’Elisabeth a disparu ; elle voudrait que Darcy fut heureux, mais elle ne sait pas encore jusqu’à quel point elle désire contribuer à son bonheur.

Un drame de famille va rendre la capitulation de l’orgueil plus complète, et élever la sympathie d’Elisabeth au niveau de l’amour de Darcy. Lydia, la troisième fille de Mrs. Bennet, s’est fait enlever par Wickham. L’aventurier, criblé de dettes, à la recherche d’une riche héritière, ne voit certainement dans l’étourdie jeune fille qu’un amusement de quelques mois. Elisabeth est consternée ; ce scandale va encore abaisser sa famille aux yeux de Darcy. Elle rentre en toute hâte consoler son père, qui cette fois a perdu sa belle insouciance. Mais contre toutes les prévisions, Wickham épouse Lydia malgré la modicité de la dot. Une lettre de son oncle apprend à Elisabeth qu’une intervention généreuse et cachée a décidé le mauvais sujet au mariage ; et l’écervelée Lydia révèle que c’est Darcy qui a payé les dettes, ajouté à la dot, fait réintégrer Wickham dans l’armée, à l’autre bout de l’Angleterre. Elisabeth ne sait si elle doit se réjouir de cette preuve d’amour, ou voir dans le mariage de Lydia l’obstacle définitif à tout rapprochement avec Darcy. Comment pourra-t-il jamais se résoudre à devenir le beau-frère du vaurien qui a cherché à enlever sa jeune sœur ?

Elle n’a pas à souffrir longtemps dans l’incertitude. Darcy lui-même ramène son ami Bingley près de Jane. Mrs. Bennet, qui ne sait rien du revirement de Darcy, lui fait grise mine, mais reçoit son ami avec enthousiasme, bien résolue à ne pas laisser cette fois le propriétaire de Netherfield quitter le pays sans emmener une des demoiselles Bennet avec lui. Mrs. Bennet a beau être maladroite et étaler ses filets avec trop d’impudence, les deux amis refusent de s’effrayer, ils veulent absolument s’y faire prendre, et Jane est bientôt fiancée.

Cela ne va pas si vite avec Elisabeth. Celle-ci se trouve folle d’espérer une nouvelle demande ; et le souvenir du brutal refus qu’il a essuyé à Rosings rend Darcy hésitant. Les deux amoureux risqueraient de rester dans cette situation toute leur vie, si Lady Catherine de Bourgh ne veillait sur l’avenir de sa fille. Elle ne veut pas se laisser arracher un gendre aussi avantageux, et elle vient naïvement exiger d’Elisabeth la promesse de repousser Darcy, en la menaçant de ne jamais la recevoir si elle l’épouse. Son ton autoritaire n’effraie guère la jeune fille, toute ravie d’apprendre que Darcy songe toujours à elle. Furieuse de n’avoir pas obtenu satisfaction, Lady Catherine s’attaque directement à son neveu, lui laisse deviner sa visite à Meryton et son insuccès ; Darcy sait alors qu’il peut parler sans crainte, qu’il ne sera pas éconduit ; et il accourt à Meryton pour demander la main d’Elisabeth.

Heureuse Mrs. Bennet ! la voilà débarrassée de trois de ses filles. C’est avec une fierté ravie qu’elle rend visite à Mrs. Bingley et qu’elle parle de Mrs. Darcy. Sa troisième fille a épousé un chenapan, mais cela n’a pas d’importance ; elle a trois filles mariées, et les autres mères de Meryton enragent.

Cet exposé rapide, cette sorte de squelette du premier roman de Jane Austen, ne nous montre que bien imparfaitement la vraisemblance et la logique avec laquelle une simple impression s’y développe en sympathie, en reconnaissance, en affection, en amour. Nous n’avons pu que signaler quelques-uns des principaux maillons de la chaîne. Entre les épisodes caractéristiques s’intercalent une quantité de petits faits, qui forment liaison, préparent un événement plus important, précisent un détail de caractère. Il y a parfaite continuité dans le développement de l’action et de l’émotion. Chacun des soixante et un chapitres de ce court roman est la narration d’un petit incident vulgaire, médiocre en lui-même, bal, partie de campagne, réception bourgeoise, conversation cent fois entendue, qui ne prend d importance que par la place qu’il occupe dans le récit. Ce sont les multiples clichés d’un film cinématographique qui, dans leur rapide succession aux yeux du spectateur, lui donnent l’impression de la vie réelle.

La sûreté avec laquelle l’auteur fait manœuvrer, au cours de ces petits événements, héros, héroïnes et comparses est merveilleuse. Il ne leur échappe jamais une phrase, jamais un geste qui ne soit pas celui que comportent la situation et leur personnalité. Nous reconnaissons chaque fois qu’ils devaient agir ainsi et ne pouvaient agir autrement. Si, à la première lecture leur conduite nous étonne quelquefois, en réfléchissant, nous comprenons qu’elle n’a rien d’impossible, et qu’elle est la mieux appropriée au développement de l’intrigue. On a reproché à Jane Austen, l’intervention de Lady Catherine de Bourgh auprès d’Elisabeth pour lui arracher la promesse de repousser Darcy ; mais l’impétuosité et la violence naturelle de la vieille et autocratique « Lady » ont pu vraisemblablement abaisser un instant sa fierté jusqu’à cette humiliante démarche. Ce moyen de ramener Darcy auprès d’Elisabeth, de même que leur rencontre imprévue dans sa propriété de Pemberley peut sembler un peu artificiel. Mais ne voyons-nous pas chaque jour des personnes agir, sous le coup d’une émotion, contrairement aux maximes de toute leur existence ; ne sommes-nous pas souvent étonnés de coïncidences bien plus extraordinaires que celles qui ont servi à Jane Austen à dénouer son intrigue ? Des gens gagnent deux fois le gros lot, et ce n’est pas un spectacle rare que celui de deux voisins de la Cannebière se rencontrant dans le même coin de Paris et révolutionnant tout un café par leur joie tonitruante. Ce serait une peinture inexacte de la vie, qu’un roman où les caractères seraient réglés comme des machines, où les événements n’auraient jamais rien d’imprévu. Le hasard existe, et le romancier a le droit d’en user, à condition de ne pas lui faire violence.

En même temps qu’elle veille à l’enchaînement rigoureux des faits, Jane Austen a toujours soin d’établir des contrastes entre ses caractères. L’affection tranquille de Jane et de Bingley, tous deux doux, bienveillants, sans volonté, fait ressortir le conflit des tempéraments décidés d’Elisabeth et de Darcy ; la finesse sceptique de Mr. Bennet rend plus sensible l’expansive vulgarité de sa femme ; et la conduite légère de Lydia et de Catherine donne du relief à la ferme honnêteté de leurs aînées. Le procédé est un peu banal, mais il passe inaperçu tant elle met de subtilité dans son emploi. Derrière les principaux personnages, toute une petite troupe de caractères secondaires vient former un fond solide, vivant, amusant, coloré. Le prétentieux Révérend Mr. Collins, Sir William Lucas, le bourgeois enrichi qui rêve des splendeurs de la cour, sa fille Charlotte, si prosaïquement philosophe, Mr. et Mrs. Bennet, les jeunes sœurs étourdies, flirteuses ou pédantes, encadrent Darcy et Elisabeth, Jane et Bingley, et précisent leur milieu. Nous allons retrouver dans tous les romans de Jane Austen, la même logique dans la marche de l’action, la même mise en lumière par d’habiles contrastes, la même vérité et la même minutie de l’observation, la même simplicité de moyens.



Raison et Sensibilité


Raison et Sensibilité était primitivement écrit sous forme de lettres et imité des romans épistolaires de Richardson. Malgré sa refonte, il garde de son plan primitif une certaine gaucherie, et, quoique écrit après Orgueil et Préventions, semble l’œuvre d’un esprit moins mûr ; le plan est moins bien équilibré, et l’on sent un peu trop l’artifice dans le contraste des deux caractères principaux.

Elinor Dashwood, clairvoyante et réfléchie, est malgré sa jeunesse un conseiller précieux pour sa mère, l’inconséquente Mrs. Henry Dashwood ; « elle a un excellent cœur, mais elle sait gouverner ses sentiments ». Marianne, sa sœur cadette, est « intelligente et bien douée, mais excessive en tout ; elle ne connaît la modération ni dans ses tristesses ni dans ses joies ». Une jeune sœur ne joue qu’un rôle insignifiant dans le récit.

Leur père, Mr. Henry Dashwood vient de mourir, et il laisse dans la gêne sa femme et ses trois filles, habituées à un certain luxe. Cependant il est mort rassuré sur leur avenir, car il a fait solennellement promettre à Mr. John Dashwood, son fils d’un premier lit, de leur assurer une situation plus aisée qu’il n’était capable de le faire lui-même. Cela ne constituera pas une lourde charge pour Mr. John Dashwood, déjà fort riche, et qui va disposer en plus de la moitié des biens de sa mère, dont son père avait l’usufruit. Il a d’ailleurs épousé une femme avec une très grosse dot, et ils n’ont qu’un fils.

Mr. John Dashwood est le type de l’homme respectable, celui dont la conduite est strictement conforme aux règles sociales et aux conventions mondaines. Il est d’abord tout disposé à tenir ses promesses ; sa fortune étant augmentée de deux millions, il songe généreusement à sacrifier les trois quarts des intérêts de la première année, et à offrir vingt-cinq mille francs en capital à chacune de ses demi-sœurs. Mais sa femme Fanny n’admet pas qu’il dilapide ainsi le futur patrimoine de leur cher petit garçon. Petit Henry aura peut-être une large famille plus tard, et regrettera beaucoup ces soixante-quinze mille francs. Mr. John Dashwood propose alors de réduire la somme de moitié ; puis, sur de nouvelles objections de sa femme, il suggère une petite rente viagère pour sa belle mère seulement ; elle n’est pas très solide, elle ne vivra guère plus de quinze ans encore. Mrs. Dashwood trouve que cela vaudrait évidemment mieux, mais une annuité a aussi bien des inconvénients, il faut la payer régulièrement, et donner un ou deux billets de mille francs peut être bien gênant certaines années, même quand on a plus de trois cent mille francs de rente ; son beau-père était trop raisonnable pour exiger un tel sacrifice, il a simplement voulu demander à son fils d’assister sa veuve de ses conseils, peut-être de l’aider à trouver une maison et à déménager. Elle convainct facilement son mari, et Mr. John Dashwood garde intégralement ses cent mille francs de rente supplémentaires ; mais il fera tout ce qui sera dans son pouvoir pour être utile à ses sœurs, pourvu que ce ne soit pas au détriment de leur pauvre petit Henry.

Sa femme s’installe immédiatement dans la maison du beau-père défunt, et, sans les renvoyer, fait comprendre à la veuve et à ses filles qu’elles doivent chercher une autre demeure. Elle désire d’autant plus les voir partir, que son frère aîné, Edward Ferrars, montre une sympathie inquiétante pour Elinor Dashwood ; et elle serait désolée de le voir faire un mariage si peu brillant.

Un parent de Mrs. Henry Dashwood, Sir John Middleton, lui propose un petit cottage sur son domaine ; Mr. John Dashwood n’a même pas la peine de chercher une résidence pour ses sœurs ni de les aider à déménager. Le cottage se trouve non loin de la maison de Sir John Middleton, qui aime avoir une nombreuse société autour de lui, et il invite souvent ses cousines. Marianne rencontre un jeune homme fort aimable, Willoughby ; il lui fait la cour et elle s’en amourache. Elinor s’inquiète : elles ne connaissent rien de Willoughby et elles ignorent ses intentions. Mais sa mère rit de ses alarmes ; l’amoureux de sa fille est charmant et ne peut avoir que d’honnêtes dessins ; il a une tante riche, sans enfants, et Sir John Middleton a donné des renseignements favorables. Interrogé sur la vie et le caractère du jeune homme, il a répondu : « Je ne suis pas très renseigné là-dessus ; mais c’est un gentil et bon garçon. un excellent chasseur, et il a la plus gentille chienne pointer que j’aie jamais vue. »

Un ami des Middleton, le Colonel Brandon, montre lui aussi beaucoup de sympathie pour Marianne. Il a une grosse fortune et c’est un brave homme, simple, bon, loyal, un peu timide. Elinor pense qu’il serait un mari idéal pour sa sœur ; mais la romanesque jeune fille lui trouve des vices rédhibitoires : il a déjà trente-huit ans, il est veuf, et il porte des gilets de flanelle.

Au moment où Mrs. Henry Dashwood croit que Willoughby va demander la main de sa fille, celui-ci part brusquement pour Londres. Elle est un peu déçue ; mais l’attitude confiante de Marianne la rassure, le jeune homme a évidemment pris un engagement vis à vis d’elle.

La visite d’Edward Ferrars vient dissiper un peu la sensation désagréable qu’a laissé le départ de Willoughby. Il semble tout heureux de revoir Elinor ; cependant il y a quelque chose d’énigmatique dans sa conduite, que sa crainte de l’opposition d’une mère riche et autoritaire ne suffit pas à expliquer. Mrs. Jennings, la mère de Lady Middleton, une marieuse enragée, fait tout ce qu’elle peut pour pousser l’un vers l’autre les deux jeunes gens ; elle ne leur ménage ni les insinuations ni les mots à double entente, méthode déplorable avec des amoureux si timides. L’embarras d’Edward croît avec l’arrivée de deux cousines de Mrs. Jennings, les demoiselles Steele, filles de son ancien précepteur. Miss Lucy Steele est une fine mouche ; sans fortune et intrigante, elle a, plusieurs années auparavant, réussi à se fiancer à Edward Ferrars, qui maintenant le regrette fort ; et le pauvre garçon, balloté entre son amour pour Elinor et sa volonté de tenir sa parole à Lucy, a de bonnes raisons de paraître gêné et irrésolu. Lucy Steele devine vite les sentiments réciproques d’Edward et d’Elinor, et, par une manœuvre habile et audacieuse, elle défend sa situation acquise, en révélant en secret à Elinor, comme à une bonne amie, son engagement avec Edward. L’hypocrite a fort bien joué, Elinor redouble de réserve, et renonce à ses rêves.

Mrs. Jennings invite les deux sœurs Dashwood à passer quelques semaines dans sa maison de Londres. Marianne est ravie, elle va revoir Willoughby. Elle lui écrit qu’elle est à Londres, mais ses lettres restent sans réponse. Enfin elle le rencontre dans une soirée ; il feint de ne pas la reconnaître et ne s’occupe que de la riche héritière découverte et imposée par sa tante. Elinor ramène sa sœur désespérée, anéantie, chez la bonne Mrs. Jennings, qui s’empresse de faire servir son plus vieux malaga et ses meilleurs biscuits pour guérir la peine de cœur de sa jeune amie.

Cependant, Mrs John Dashwood a rencontré Miss Lucy Steele et sa sœur chez Lady Middleton ; elle a été séduite par leur amabilité obséquieuse, et elle les présente à sa mère, Mrs. Ferrars. Celle-ci, pour mieux accentuer sa froideur avec Elinor, cette petite fille sans dot dont son fils aîné semble entiché, se montre pleine d’amabilité envers Lucy et Anne Steele. Mrs. John Dashwood affiche un tel enthousiasme pour ses nouvelles amies, qu’Anne Steele pense lui faire grand plaisir en lui confiant le secret des fiançailles d’Edward et de Lucy. La pauvre femme, qui escomptait pour son frère un mariage avec la fille d’un lord, en a une attaque de nerfs. C’est en vain que Mrs. Ferrars a recours aux prières et aux menaces pour amener son fils à rompre avec Lucy ; Edward ne tient pas beaucoup à sa fiancée, mais il veut rester fidèle à sa parole. L’honorable Mr. Dashwood est tout indigné de voir son beau-frère dépourvu à ce point de tout sentiment du devoir, et il approuve fort sa belle-mère, qui, folle de rage, chasse Edward de sa maison, et donne immédiatement, par un acte en bonne forme, son domaine de Norfolk à son second fils Robert.

Elle s’est un peu trop hâtée. Maintenant qu’Edward est pauvre, il n’a plus d’attraits pour Lucy Steele. Elle a eu le temps, grâce à l’amitié de Mrs. John Dashwood, de nouer connaissance avec son jeune frère Robert, que vient d’enrichir la punition infligée à Edward ; et elle n’a pas plus de peine à l’entortiller qu’elle n’en a eu avec son aîné. Mrs. Ferrars est en train de négocier le remplacement d’Edward par Robert comme fiancé d’une riche héritière, quand elle apprend que sa chère Miss Lucy Steele vient maintenant de lui enlever son fils cadet avec le domaine de Norfolk ; et, cette fois, le mariage est aussi en règle que l’acte de donation.

Edward, libéré de son engagement, accourt auprès d’Elinor ; et sa mère, un peu assagie par l’aventure de Robert, finit par accorder son consentement à leur mariage, avec une rente raisonnable. Dans l’intervalle, après une longue période de désespoir, Marianne oublie Willoughby, et se laisse toucher par la persévérance du colonel Brandon. Mrs Henry Dashwood peut maintenant vivre confortablement avec sa plus jeune fille sur le petit héritage laissé par son mari ; Mr. John Dashwood est définitivement délivré de toute préoccupation au sujet de la promesse faite à son père ; et ses deux beaux-frères sont assez fortunés pour qu’il puisse en parler sans honte.

Si la marche de l’action n’est pas aussi sûre que dans Orgueil et Préventions, si la personnalité des héros est moins originale, les incidents qui nous font connaître l’évolution de leurs sentiments sont encore choisis avec un art heureux et développés avec esprit. La petite scène suivante, ne donne-t-elle pas tout naturellement l’idée la plus nette de la finesse intrigante des sœurs Lucy et Anne Steele, de la franchise d’Elinor, de l’étourderie de Marianne. C’est après un grand dîner chez Mr. John Dashwood.

Quand les dames se retirèrent au salon, la pauvreté de la conversation devint plus sensible ; les hommes y avaient apporté quelque variété : la politique, les affaires, l es chevaux fourbus. Mais tout cela était épuisé, et on ne trouva, en attendant le café, d’autre sujet d’entretien que la comparaison des tailles respectives de Harry Dashwood et de William, le second fils de Lady Middleton, tous deux à peu près du même âge. Heureusement les deux enfants n’étaient pas là, car le sujet aurait été trop vite épuisé en les mesurant immédiatement. Comme Harry était seul présent, on ne pouvait vérifier les diverses assertions, et tous avaient le droit d’être également positifs dans leur opinion, de l’exprimer à maintes reprises et aussi longuement qu’il leur plaisait.

Les avis se partageaient ainsi :

Les deux mères, quoique chacune fut persuadée que son fils était le plus grand, décidaient poliment en faveur de l’autre.

Les deux grand’mères, avec non moins de parti pris, mais avec plus de sincérité, mettaient une égale ardeur à défendre leur propre descendant.

Lucy Steele, désirant ardemment plaire aux deux mères, pensait que les deux enfants étaient remarquablement grands pour leur âge, et qu’il lui était impossible de voir entre eux la plus petite différence du monde.

Miss Steele fut encore plus habile ; elle déclara, aussi rapidement qu’elle le put, que chacun d’eux était le plus grand.

Elinor, après avoir décidé en faveur de William, et blessé ainsi la grand’mère d’Harry et sa mère encore plus, ne jugea pas à propos d’insister. Quand à Marianne, lorsqu’on lui demanda son avis, elle offensa tout le monde en déclarant qu’elle n’avait pas d’opinion, et qu’elle ne s’était jamais occupée de leur taille.


On voit comme Jane Austen sait rendre significatifs, par sa façon de les présenter, les incidents les plus communs de la vie ordinaire. Raison et Sensibilité fourmille de ces petites peintures remplies d’observation subtile, d’humour et de malice, et cela en fait, malgré ses défauts, un ouvrage charmant, un compagnon digne de cinq autres chefs-d’œuvre de Miss Austen.



<div align="center ">L’Abbaye de Northanger

L’Abbaye de Northanger a été publiée sous sa forme primitive, sans jamais avoir été retouchée comme l’ont été Orgueil et Préventions, Raison et Sensibilité. C’est par excellence une œuvre de jeunesse et on le sent à la lecture. La gaieté y pétille, et l’action, un peu incohérente, y est menée avec brio. Pour en goûter toute la saveur, il faut se rappeler les romans qui sévissaient alors, pleins d’intrigues compliquées et de mystères terrifiants, dans le genre des feuilletons de beaucoup de nos journaux. Miss Austen y raille avec verve l’engouement des jeunes filles pour ces grotesques productions, et nous montre avec humour comment cette littérature frelatée leur monte à la tête.

Rien ne prédispose Catherine Morland à devenir une héroïne de roman. Un père pasteur, de fortune modeste, une mère joyeuse et bien portante, neuf frères et sœurs éclatants de santé, la tranquillité de son petit village, son éducation, son propre caractère simple et bon enfant, tout cela s’y oppose plutôt. Mais de quinze à dix-sept ans, elle se bourre la cervelle d’histoires mélodramatiques ; et, au commencement de sa dix-huitième année, elle est toute disposée à jouer un rôle sentimental et héroïque. Malheureusement, « il n’y a aucun lord dans le voisinage, pas même un baronet, pas de jeune homme d’origine mystérieuse ; aucune famille n’y a recueilli et élevé un bébé abandonné à leur porte, et son père n’a pas de pensionnaire ». Catherine Morland risquerait fort de ne connaître d’autres aventures que celles qui échoient ordinairement à la fille d’un pasteur campagnard, c’est-à-dire un honnête mariage avec un modeste collègue de son père, si des amis fort riches et sans enfants, Mr et Mrs. Allan, ne l’emmenaient avec eux à Bath, la grande ville d’eau à la mode.

Mrs. Allan et Catherine fréquentent naturellement les salons de la Pump Room, le casino du temps ; et le maître des cérémonies leur présente Mr. Henry Tilney, jeune homme des plus distingués, un peu poseur, parfait connaisseur en dentelles et en mousselines, l’idéal même d’une jeune provinciale. Catherine est charmée par la bonne grâce de son cavalier, qui s’amuse fort de ses naïvetés et de son amour du romanesque. En même temps, elle fait connaissance avec Isabella Thorpe, la fille d’une ancienne camarade de pension de Mrs. Allan. Isabella est sur le point de se fiancer avec James Morland, un frère de Catherine, et, malgré la différence de leur caractère, l’une candide et sincère, l’autre coquette et calculatrice, les deux jeunes filles sont bientôt des amies intimes.

Après quelques jours d’absence, Mr. Tilney reparaît avec sa sœur Eleanor, qu’il présente à son ancienne danseuse. Catherine est séduite par les manières gracieuses d’Eleanor Tilney, éblouie par les connaissances que son frère Henry étale complaisamment, et la sympathie que montrent pour elle ces êtres tellement supérieurs la comble de joie.

L’arrivée à Bath de son frère James et de son ami John Thorpe, le frère d’Isabella, vient mettre un terme au bonheur de Catherine ; et ses mésaventures commencent. John Thorpe est un jeune sportsman, mal élevé, bruyant, joueur, menteur et arriviste. Il s’imagine que Catherine est riche, que les Allan en feront leur héritière ; il la courtise à sa façon, en essayant de l’émerveiller par ses hâbleries, et il lui joue toutes sortes de mauvais tours. Le soir, au bal, il insiste pour qu’elle lui réserve la plupart des danses ; puis, dans l’excitation des parties de cartes, il oublie la jeune fille, qui reste sans cavalier et semble mettre un certain parti pris à repousser les invitations d’Henry Tilney. Eleanor Tilney lui propose de l’accompagner dans une excursion. Catherin e accepte avec enthousiasme ; mais John Thorpe veut absolument lui montrer les qualités de son cheval, il l’emmène en lui promettant qu’elle sera de retour à temps pour rencontrer ses amis, la trompe sur l’heure et lui fait manquer son rendez-vous. Henry Tilney et sa sœur doivent venir la chercher pour une promenade ; l’infernal John prétend les avoir vus partir en voiture, et il l’entraîne avec son frère et Isabella visiter un château des environs. Il mentait encore ; la pauvre Catherine, à son retour, apprend que ses amis sont venus à l’heure dite, et se sont montrés fort étonnés de ne trouver personne. Elle court chez eux pour s’excuser et est reçue par le Général Tilney, le père d’Henry et d’Eleanor. Sa renommée d’homme dur et autoritaire, orgueilleux de sa fortune et de son rang, ont toujours fait craindre à Catherine qu’il ne s’opposât à l’intimité d’Henry et d’Eleanor avec une jeune fille de situation inférieure à la leur. Aussi est-elle fort étonnée quand celui-ci, au contraire, se montre plein d’égards pour elle, ne trouve jamais ses enfants assez prévenants pour leur jeune amie, et finit par l’inviter à venir passer quelques semaines dans sa propriété, l’Abbaye de Northanger. Son fils et sa fille ne sont pas moins stupéfaits de l’amabilité soudaine de leur père ; mais ils s’en accommodent avec plaisir, car Eleanor trouve en Catherine une amie dont la douceur s’harmonise avec son propre caractère, et Henry se sent de plus en plus attiré par la naïveté, la fraîcheur des sentiments et le joli visage de Catherine.

La romanesque jeune fille est ravie d’aller habiter dans une ancienne abbaye. Son imagination trotte d’autant plus que Henry Tilney, durant le voyage, s’amuse à évoquer des salles mystérieuses et des couloirs secrets. Elle arrive à l’Abbaye avec l’idée de trouver un vieux château moyenâgeux ; et c’est une habitation toute moderne, adossée aux restes d’un ancien couvent. Elle reste cependant persuadée que la demeure du farouche Général doit cacher quelque affreuse tragédie. Le soir, seule dans sa chambre, elle ouvre, en frissonnant, un vieux coffre étrange, aux incrustations énigmatiques ; elle n’y trouve qu’un vulgaire couvre-pied. Elle s’acharne, dans la nuit, à la serrure d’un placard bizarrement dissimulé dans le mur, y découvre, juste au moment où sa lumière s’éteint, un rouleau qui ne peut être qu’un document terrible ; elle attend le jour avec impatience, et, le matin, elle s’aperçoit que c’est un inventaire de linge. Elle erre en cachette dans les couloirs, à la recherche de la cellule où le Général doit tenir enfermée sa femme martyre, et elle se heurte à Henry Tilney, qui lui fait faire gaiement tout le tour de la maison en ouvrant toutes les portes.

Malgré toutes ces déceptions Catherine est fort heureuse à Northanger Abbey. Le Général redouble d’attentions pour elle ; il conserve, parce qu’elle le trouve poétique, un vieux cottage qu’il voulait faire abattre, et il la consulte sur le renouvellement des tentures, comme si elle devait bientôt être la maîtresse de la maison. Évidemment, il songe à elle pour son fils. Cependant, en dépit de son amabilité, Catherine, terrifiée par ses brusques accès de colère contre les domestiques et ses enfants, n’est pas fâchée de le voir s’absenter ; elle se trouve plus tranquille seule avec Henry et Eleanor.

Mais, il revient à l’improviste, criant, tempêtant ; et, sans donner d’explications, il met à la porte l’hôtesse si fêtée quelques jours auparavant. Ce n’est pas là l’aventure qu’attendait la pauvre petite Catherine ; elle s’en va bien tristement, ne comprenant rien aux caprices de l’étrange personnage, essayant en vain de deviner comment, soudainement, elle a pu mériter un tel affront. Elle ne l’apprend que plus tard, lorsque Henry Tilney, honteux de la conduite de son père, et ne pouvant oublier la gentille et romanesque visiteuse, vient la retrouver chez ses parents pour leur demander sa main.

C’était encore un tour de John Thorpe. À une question du Général sur cette jeune fille qui causait si amicalement avec son fils, le vaniteux et vantard garnement s’était efforcé de peindre sous les plus brillantes couleurs une famille où lui et sa sœur songeaient à entrer ; et « doublant l’estimation déjà généreuse que son avidité lui avait suggérée des revenus de la cure de Mr. Morland, triplant sa fortune, ajoutant libéralement une tante riche et réduisant de moitié le nombre des enfants, il avait pu présenter la situation de la famille sous un aspect des plus florissants ». Le Général avait trouvé le parti avantageux pour son fils, et, suivant ses habitudes autocratiques, avait mené toute la campagne sans consulter ni Henry, ni sa sœur. Par la suite, Isabella, apprenant que la position de James Morland était fort modeste, avait rompu avec lui ; et John Thorpe, furieux de s’être illusionné sur la dot de Catherine et du peu de succès de ses manœuvres auprès de la jeune fille, avait fourni au Général de nouveaux renseignements, rabaissant les Morland autant qu’il les avait élevés autrefois, en faisant presque des mendiants.

Un mariage brillant d’Eleanor Tilney, apaise le courroux du Général en flattant son amour propre, et il donne à son fils la permission de faire une sottise, s’il le désire, en épousant Catherine.

L’Abbaye de Northanger n’est pas une œuvre parfaite. Les mésaventures de Catherine dans l’Abbaye sont inutiles à la marche de l’intrigue ; Henri Tilney est trop fat pour être aussi sympathique que le voudrait son rôle ; et la conduite grossière du Général est un peu invraisemblable. Mais les incidents sont divertissants et racontés avec verve ; Catherine est délicieuse de naïveté ; l’apathie de Mrs. Allan, l’avidité des Thorpes est réjouissante ; partout l’esprit éclate en mille petites remarques ironiques ; et, si ce n’est pas le chef-d’œuvre de Miss Austen, c’est peut-être le plus amusant de ses romans.



<div align="ce nter">Mansfield Park


Lorsque Jane Austen écrit Mansfield Park, elle a trente-huit ans. Si heureuse et si calme qu’ait été sa vie, elle a cependant eu ses épreuves et ses ennuis. Aussi nous allons trouver dans cette œuvre de sa maturité une satire plus âpre de la bêtise et de la méchanceté humaines ; son rire deviendra quelquefois ricanement, et ses phrases seront plus cinglantes. En même temps le champ de ses observations s’est élargi ; le roman est plus touffu, les conditions des personnages plus mêlées. L’étude ne porte plus seulement sur la chasse à la dot, mais sur les mésintelligences et les rivalités des membres d’une même famille, les souffrances et les jalousies des parents pauvres. Nous y trouvons une image plus complète de la vie.

Lady Thomas Bertram, Mrs. Norris et Mrs. Price sont trois sœurs ; mais la fortune leur a souri inégalement. Lady Bertram a épousé un baronet fort riche ; la seconde a dû se contenter d’un pasteur, ami du baronet ; et la dernière a presque déconsidéré sa famille en se mariant à un vulgaire officier de marine marchande, sans éducation ni fortune, d’où rupture avec ses deux aînées. Après onze ans de silence, Mrs. Price, affligée de neuf enfants, implore l’aide de son beau frère, Sir Thomas Bertram. Mrs. Norris, restée sans enfants, et qui aime à se donner de l’importance, suggère de faire venir la fille aînée, âgée de neuf ans. Sir Thomas Bertram hésite : c’est une grosse charge et une grande responsabilité, car il a déjà deux garçons et deux filles. Mrs. Norris répond à toutes les objections, et laisse entendre qu’elle participera largement aux dépenses et à l’éducation. Sir Thomas Bertram se laisse convaincre ; mais quand la petite Fanny arrive, et qu’il s’agit de décider si elle ira d’abord chez sa tante Norris ou chez son oncle Bertram, Mrs. Norris est stupéfaite d’entendre une telle question ; elle n’a jamais songé à cela, son beau-frère a mal compris, c’est absolument impossible pour elle de recevoir sa nièce, étant donné l’état de santé de son pauvre mari.

Sir Thomas ne peut que s’incliner, et Fanny reste chez son oncle, à Mansfield Park. Elle y est bien dépaysée. « Loin ou près de ses cousins, dans la salle d’études, dans le salon ou dans le jardin, elle est également malheureuse , et trouve quelque chose à craindre dans chaque endroit et dans chaque personne. Elle est glacée par le silence de Lady Bertram, terrifiée par les regards sérieux de son oncle, accablée par les observations de Mrs. Norris. L’aîné de ses cousins l’humilie par des réflexions sur sa petite taille, et la déconcerte en démasquant sa timidité ; la gouvernante s’étonne de son ignorance ; les domestiques se moquent de ses vêtements. Et, lorsqu’à tous ces chagrins s’ajoute le souvenir des jeunes frères et sœurs parmi lesquels elle jouait un rôle si important comme camarade, comme éducatrice et comme petite mère, sa peine devient horrible. Le luxe de la maison l’étonne, mais ne la console pas. Les pièces sont trop grandes, elle ne s’y sent pas à l’aise et n’ose y bouger ; elle a peur d’abîmer tout ce qu’elle touche, et elle se glisse craintivement de place en place avec une constante terreur de ceci ou de cela ».

Seul, Edmund, le second fils de Sir Thomas, qui a quelques années de plus que Fanny, comprend que sa petite cousine a plus besoin d’affection que de bien-être matériel. Il la console des petites avanies, cause avec elle, et surtout s’intéresse à son cher William, le frère aîné qu’elle a quitté avec tant de chagrin. Fanny ne se sent plus si isolée, et la vie devient plus supportable pour elle. « La maison lui semble moins étra nge, ses habitants moins formidables ; et, s’il y en a quelques-uns qu’elle ne peut cesser de craindre, elle commence à connaître leurs habitudes et à savoir s’y conformer ».

À mesure que Fanny grandit, l’amitié d’Edmund lui est plus précieuse. Il se destine à être pasteur, et joue déjà le rôle de directeur de conscience auprès de sa cousine. Il s’intéresse à son éducation, il lui recommande les livres qui charment ses loisirs, et il rend ses lectures fécondes en parlant avec elle de ce qu’elle lit. En retour de telles attentions, elle l’aime plus que tout au monde, à l’exception de William ; son cœur est partagé entre ces deux affections.

Et les années passent presque heureuses pour Fanny jusqu’au jour où Sir Thomas part pour les Antilles surveiller une propriété qui périclite. En raison de l’apathie maladive de sa femme, il confie la direction de sa maison à Mrs. Norris, devenue veuve. Un bien mauvais choix ! Celle-ci, heureuse de vivre aux dépens de son beau-frère, songe plus à lui épargner quelques sous qu’à surveiller la conduite de ses filles Maria et Julia. Elle les flatte, les gâte, en fait des poupées vaniteuses et frivoles ; tandis que, jalouse des attentions d’Edmund pour Fanny, elle prend un haineux plaisir à humilier sa nièce pauvre.

Le successeur de son mari introduit à Mansfield Park son beau-frère et sa belle-sœur, Henry et Mary Crawford, tous deux riches, spirituels, mondains, élevés à la diable par un vieil oncle fêtard. L’austère demeure de Sir Thomas s’anime singulièrement ; on y répète des comédies scabreuses ; ses deux filles ne mettent aucune retenue dans leurs avances au brillant Crawford, et affichent sans pudeur leur rivalité et leur jalousie. Le sage Edmund, lui-même, est ébloui par la grâce et l’esprit de Mary Crawford et néglige sa protégée.

Fanny est maintenant une jeune fille ; sa reconnaissance s’est transformée en un délicat amour, et elle souffre silencieusement de voir Edmund rôder autour de la nouvelle venue. Elle cache si bien ses sentiments que son aveugle cousin la prend comme confidente de son admiration et de ses espoirs. Mary Crawford elle-même, séduite par la douceur de Fanny, lui confesse son penchant pour Edmund, penchant que contrarient sa répugnance à épouser un futur pasteur et son peu d’inclination pour une vie tranquille.

Fanny, oubliant sa propre détresse, se désole surtout à la pensée que son cousin va peut-être épouser une femme indigne de lui et incapable de le comprendre. Elle sait bien qu’Edmund n’est pas pour elle ; elle est trop modeste pour en avoir même la pensée ; mais elle voudrait le savoir heureux. Elle voudrait aussi ne pas être tout à fait oubliée ; elle est si heureuse, lorsque, abandonnant pour un instant les jupes de Mary Crawford, il vient causer sérieusement avec elle. Cela arrive bien rarement maintenant, et elle suit avec angoisse l’influence croissante de la mondaine sans principes sur son cousin. Après s’être opposé énergiquement à la représentation d’une comédie trop légère, il accepte, lui, un futur pasteur, d’y jouer un rôle, pour avoir le plaisir de donner la réplique à Mary Crawford. Tous deux viennent demander à Fanny d’écouter la répétition de leur partie et de leur signaler leurs fautes ; la petite cousine, le cœur serré, suit attentivement sur le livret les marivaudages auquel les sentiments respectifs des deux acteurs donnent un semblant de réalité, et elle les corrige avec bonne grâce.

Le retour imprévu de Sir Thomas interrompt les répétitions, met le désarroi parmi la joyeuse troupe, et ramène le calme. Maria épouse le fiancé riche et bête découvert par Mrs. Norris, et un moment négligé pour disputer Henry Crawford à sa sœur. Celui-ci maintenant se désintéresse de l’une et de l’autre. Il a remarqué tout à coup que Fanny était jolie ; « il n’a jamais rencontré une jeune fille qui l’ai regardé aussi sévèrement », cela excite ses appétits blasés de viveur, et il ne sera pas satisfait avant « d’avoir fait un petit trou dans le cœur de Fanny Price ». Il expose son programme à sa sœur Mary : « Je ne veux lui faire aucun mal, à la chère petite âme. Je veux seulement qu’elle me regarde avec amabilité, qu’elle me sourie et qu’elle rougisse, qu’elle me réserve toujours une chaise près d’elle, qu’elle soit émue lorsque je m’approche et que je lui parle, qu’elle pense comme moi, qu’elle s’intéresse à toutes mes affaires et à tous mes plaisirs, qu’elle essaie de me retenir à Mansfield Park, et qu’elle sente, lorsque je partirai, qu’elle ne pourra plus jamais être heureuse. Je ne désire rien de plus. »

Si peu exigeant qu’il soit, il va être déçu. Ses manœuvres ne font qu’agacer Fanny, et accroissent son antipathie pour le Don Juan qui a si cruellement joué avec les sentiments de ses cousines. Il se pique au jeu, redouble de prévenances, se laisse prendre lui-même. Il finit par aimer Fanny avec toute l’impétuosité de son caractère, et il la demande en mariage à Sir Thomas. Celui-ci accueille favorablement une proposition aussi avantageuse, et s’empresse de la communiquer à sa nièce, ne doutant pas un instant de la joie qu’il va provoquer. À son grand étonnement, Fanny refuse, doucement, mais énergiquement. Son oncle a beau la raisonner, s’emporter, l’accuser d’orgueil et d’ingratitude, elle ne cède pas. En vain Edmund lui-même intervient ; son mariage avec Mary Crawford est presque décidé, et il serait très heureux d’avoir Fanny pour belle-sœur. Il n’arrive pas à persuader sa cousine.

Sir Thomas pense qu’elle a été trop gâtée à Mansfield Park ; elle n’y a connu que les agréments d’une vie aisée, il faut qu’elle sache ce qu’est la pauvreté pour apprécier les avantages de la fortune et la valeur de l’offre d’Henri Crawford. Il envoie sa nièce passer quelques mois à Portsmouth, chez ses parents qu’elle n’a pas vus depuis dix ans.

Fanny arrive à Portsmouth toute heureuse de revoir sa mère et ses sœurs ; mais le logis sombre et sale, les criailleries et les disputes des enfants mal élevés, les lamentations d’une mère indolente et sans autorité, les jurons d’un père toujours un peu pris de vin, contrastent cruellement avec le luxe, la bonne tenue et la tranquillité de Mansfield Park, le ton modéré, la correction de ses hôtes. L’épreuve est pénible pour la jeune fille ; cependant elle se raidit et reprend vite son énergie. Elle met de l’ordre dans la maison, dresse les petites sœurs à la propreté, remonte autant qu’il est possible le moral de sa mère.

Henry Crawford vient la voir chez ses parents ; leur pauvreté ne le rebute pas ; il est encore aussi empressé, aussi anxieux de lui plaire. Elle est touchée de sa constance, mais elle ne cède toujours pas. Une plus longue fidélité est au-dessus des forces d’Henry Crawford ; il renonce à Fanny et il se console en enlevant Maria Bertram à son mari. Cela dénoue toute l’intrigue. Julia Bertram suit l’exemple de sa sœur ; elle s’enfuit de la maison paternelle avec un ami de Crawford ; et Fanny rentre à Mansfield Park pour tenir compagnie dans leur malheur à son oncle et à sa tante. La légèreté avec laquelle Mary Crawford juge la conduite de son frère Henry révolte Edmund, lui fait comprendre combien leurs mentalités sont étrangères. Il rompt avec elle et épouse Fanny. Mrs. Norris en est indignée et elle va vivre avec Maria, déjà abandonnée par son amant.

Mansfield Park est l’étude la plus approfondie du cœur humain que nous ait donné Jane Austen. La minutie de l’observation en rend parfois la lecture un peu pénible, et la cruauté de ses peintures laisse un certain goût d’amertume ; mais on en garde une sensation de réalité parfaite, comme si on venait de vivre dans la famille Bertram.



Emma


Après Mansfield Park, Jane Austen sentit probablement le besoin de rasséréner son public et elle donna un roman plein de gaîté. On rencontre quelques sots, des fats et des étourdis dans Emma ; on n’y trouve ni vicieux ni méchants, pas une scène pénible, aucune peinture déprimante, et les haines et les jalousies s’éteignent bien vite dans le comique des méprises réciproques.

Emma Woodhouse,la plus riche héritière de Highbury, a été, toute jeune, maîtresse de maison, par suite du décès de sa mère, du mariage de sa sœur aînée et de l’état de santé de son père. Admirée et gâtée par son entourage, elle a une haute opinion d’elle-même, et n’admet ni la critique ni l’opposition. Seul, Mr. Knightley, un vieux garçon de trente-six ans, dont le frère a épousé la sœur aînée d’Emma, ose quelquefois ne pas être de son avis. Elle vient de marier sa gouvernante, une charmante jeune femme, avec un de leurs amis Mr. Weston, veuf sympathique et riche. Les nouveaux époux lui sont si reconnaissants, qu’Emma ne peut pas s’arrêter en si bonne voie et projette de faire d’autres heureux. On vient justement de lui présenter Harriet Smith, fille naturelle d’un inconnu qui l’a confiée à la directrice du petit pensionnat de Highbury. C’est une jolie jeune fille de dix-sept ans, pleine de naïveté. Emma va la former, faire son éducation mondaine, et surtout lui trouver un mari. Un mari riche naturellement, car un mari honnête et affectueux, Harriet n’a pas besoin de le chercher bien loin ; Mr. Martin, le frère de deux camarades de pension lui fait une cour discrète. Mais ce n’est qu’un fermier ; Emma a en vue quelque chose de mieux ; Mr. Elton, le jeune et élégant pasteur, dont les vieilles filles collectionnent les sermons et qui fait courir les jeunes aux fenêtres pour le regarder passer. Unir le phénix du village

à la jolie petite bâtarde sans fortune, voilà une entreprise digne de Miss Woodhouse ! Et elle oblige Harriet à rompre, bien à contre cœur, avec la famille Martin. Elle ménage entrevues sur entrevues entre Mr. Elton et Harriet, et elle n’a aucune peine à rendre son amie amoureuse du joli garçon.

Mr. Elton semble se laisser entraîner dans la voie que lui trace la plus notable de ses paroissiennes. Il se rend avec empressement aux invitations, rédige des charades galantes, entreprend un voyage à Londres pour faire encadrer un portrait d’Harriet dessiné par Emma. Tout semble aller pour le mieux, Harriet rayonne, et Emma lance des regards triomphants à Mr. Knightley qui a osé critiquer son projet. Puis un soir, au retour d’un bal, seul avec Emma dans un carrosse, le beau pasteur, enhardi par de nombreuses libations, lui fait une déclaration d’amour. Invité à rester fidèle à Harriet, il paraît surpris et proteste énergiquement contre une telle insinuation. Emma s’étonne. Mais les charades ? Elles étaient destinées à Miss Woodhouse. Mais l’enthousiasme pour le portrait d’Harriet ? Il visait l’artiste et non le modèle. Mr. Elton est un jeune homme fort pratique, il n’a jamais songé qu’à la riche héritière, pas un seul moment à sa protégée ; et il est fort offensé qu’on ait pu penser le contraire. De son côté, Emma Woodhouse n’est pas moins choquée que ce petit pasteur de village ait osé espérer sa main. La rupture est complète.

Il faut maintenant consoler Harriet en la lançant sur une autre piste. Mais on ne trouve pas du jour au lendemain un jeune homme capable de faire oublier Mr. Elton. En attendant que l’oiseau rare se présente, Emma s’intéresse vivement à Mr. Frank Churchill, le fils que Mr. Weston a eu de sa première femme. Le jeune homme a été adopté dès son enfance, par Mr. et Mrs. Churchill, des oncle et tante fort riches. Ceux-ci l’ont toujours gardé près d’eux, et c’est la première fois qu’il vient à Highbury. Il fait immédiatement la conquête de tout le village par ses manières franches et aisées, et Emma le trouve fort agréable, à la grande joie de Mr. et Mrs. Weston qui caressent l’espoir d’un mariage. Seul Mr. Knightley critique Frank Churchill, le trouve sans caractère, léger et poseur. Un voyage à Londres dans le seul but de se faire couper les cheveux, alors qu’il a si rarement l’occasion de rester avec son père, semble donner raison à Mr. Knightley. Mais il met une telle bonne grâce à cette folie de jeune homme coquet, qu’elle paraît excusable à Emma. Elle bavarde beaucoup avec lui sur Jane Fairfax, une jeune fille de Highbury qu’il a rencontrée à Brighton. Jane Fairfax, orpheline pauvre mais de bonne famille, a été élevée par des amis riches, les Campbell, pour tenir compagnie à leur fille. Celle-ci vient d’épouser un Mr. Dixon, et Jane est rentrée chez sa grand’mère depuis quelques semaines. Comme Miss Fairfax est très jolie et Miss Campbell presque laide, Emma imagine immédiatement que Mr. Dixon aurait choisi Miss Campbell pour ses millions, mais resterait, après son mariage, amoureux de l’ancienne amie de sa femme. Les sourires amusés de Frank Churchill, qui semble savoir là-dessus plus de choses qu’il n’en dit, confirment les soupçons d’Emma.

Un superbe piano vient d’arriver justement chez la grand’mère de Jane et le donateur est inconnu. C’est le mystère du jour dans Highbury. Emma insinue méchamment que ce doit être un cadeau de Mr. Dixon. Frank trouve l’idée excellente, et au grand déplaisir d’Emma, lance des allusions qui paraissent très désagréables à Jane Fairfax. De son côté, Mrs. Weston émet l’opinion que le piano pourrait bien provenir de Mr. Knightley, très empressé depuis quelques jours auprès de Miss Fairfax, et elle prédit un futur mariage. Mais Emma s’indigne à cette pensée. Mr. Knightley ne doit pas se marier ; il ne le faut pas dans l’intérêt de leur petit neveu Henry,

le fils du frère de Mr. Knightley et de la sœur d’Emma, qui doit hériter des domaines du riche gentleman.

Frank Churchill est alors rappelé par sa tante. Son départ permet à Emma de tirer au clair une question qui l’obsède depuis quelques jours. Frank est sans doute amoureux d’elle ; toute sa conduite le prouve ; mais elle ? Qu’éprouve-t-elle pour lui ? L’absence de Frank va lui servir de criterium. Elle pense souvent à lui, mais elle peut se passer de sa présence, elle reste aussi active et aussi gaie. Non, décidément, ce n’est pas de l’amour. Il ne lui reste plus qu’à plaindre ce pauvre jeune homme d’adorer en vain Emma Woodhouse ; et elle s’occupe de nouveau de la petite Harriet.

Mr. Elton, après une courte absence, vient de rentrer à Highbury, triomphant. Il a tiré bon parti de ses agréments physiques, et il ramène une femme pourvue de deux cent cinquante mille francs de dot. Il étale complaisamment son bonheur dans tout le village, et prend les airs les plus narquois vis-à-vis d’Emma et de son amie. À un bal, Harriet reste seule, isolée, sans cavalier, en face de Mr. Elton dédaigneux, réjoui de son embarras. Heureusement, Mr. Knightley, qui pourtant ne danse jamais, a pitié d’elle, l’invite et la tire d’une situation mortifiante. Mrs. Elton n’est pas moins arrogante que son mari envers Harriet ; elle arrive de la ville, et veut donner le ton à tout Highbury ; elle s’efforce même de ravir à Miss Woodhouse la première place dans la petite société du village. C’est un moment difficile pour l’orgueil d’Emma. Elle cherche à venger son amie du mépris de Mr. Elton en élevant Harriet au-dessus de la femme du vaniteux pasteur, et, pour cela, songe à la marier à Frank Churchill.

Le hasard semble favoriser son projet. Mr. et Mrs, Churchill sont maintenant installés non loin d’Highbury, et un jour Emma voit arriver Harriet tremblante au bras de Frank ; il vient de l’arracher à l’importunité d’une bande de bohémiens, et il semble, lui aussi, tout émotionné du péril très relatif qu’a couru la jeune fille. Quelques jours plus tard, Harriet confie à Emma qu’elle a renoncé à se marier ; oh, pas à cause de Mr. Elton ! mais parce qu’elle aime maintenant un homme infiniment supérieur, qui lui a rendu un service inoubliable.

Harriet n’a prononcé aucun nom, mais Frank Churchill, vainqueur des bohémiens, est suffisamment désigné. Emma ne veut pas intervenir directement: « Ne me dites pas le nom » recommande-t-elle. Cependant elle félicite Harriet sur son bon goût, l’engage à ne pas se décourager, et elle va flirter avec Frank Churchill pour le gagner entièrement à sa protégée. Comme elle a la conscience tranquille, que ce n’est pas pour son propre compte, elle n’y met aucune retenue. Mr. et Mrs. Weston en sont ravis, mais Knightley en paraît peu satisfait, Il est vrai que c’est sa nature de grogner sans cesse, et qu’il a pris Frank en grippe dès son arrivée. Il le critique à tort et à travers ; n’a-t-il pas trouvé mystérieuse son attitude avec Miss Fairfax ! Celle-ci semble en vouloir à Emma des taquineries que lui prodigue Frank Churchill. Elle passe complètement dans le camp des Elton, et laisse la femme du pasteur, ravie de se donner de l’importance, lui chercher une place de gouvernante. Mais il y a une chose qu’elle ne permet pas à Mrs. Elton, c’est de prendre pour elle ses lettres à la poste.

Puis, coup de théâtre. Mrs. Churchill meurt ; Frank est désormais indépendant, car son oncle lui a toujours laissé une complète liberté. Mr. Weston, navré, accourt raconter à Emma que son fils va épouser Jane Fairfax, avec qui il était fiancé depuis longtemps ; son flirt avec Miss Woodhouse n’avait servi que de paravent à son amour pour Jane ; c’est lui qui a payé le piano, et c’est pour le commander qu’il a été se faire couper les cheveux à Londres. Emma rassure vite ses amis sur l’état de son cœur ; mais elle se demande avec terreur comment Harriet supportera cette nouvelle déception. La voilà justement qui arrive, toute joyeuse. Elle vient de rencontrer Mr. Weston, elle sait tout, et elle n’en paraît nullement émotionnée. Emma l’interroge : l’homme tellement supérieur, celui qui l’a tirée d’une situation si pénible, ce ne serait pas Mr. Churchill ? Harriet proteste contre une telle suggestion, elle a meilleur goût, c’est à Mr. Knightley qu’elle pensait ; le service inestimable, c’est de l’avoir invitée à danser alors qu’elle restait seule et sans cavalier en face de Mr. Elton ironique et méprisant. D’ailleurs, elle se croit sûre d’être aimée, car Mr. Knightley lui a donné dernièrement de grandes marques d’amitié.

Emma est atterrée ; elle marierait volontiers Harriet au plus riche et au plus noble gentilhomme du comté, mais pas à Mr. Knightley. À cause du petit Harry ? Emma se moque bien maintenant des droits du petit Harry à l’héritage de son oncle. La vérité, c’est qu’elle « ne pourra jamais supporter que Mr. Knightley en épouse une autre qu’elle ».

Mr. Knightley, qui lui aussi croit Emma éprise du fils de Mr. Weston, accourt pour la consoler. Rassuré, il confesse alors envier le sort de Frank Churchill. Miss Woodhouse s’inquiète, à qui songe-t-il ? À Harriet ? Non, c’est Emma qu’il aime ; il n’a invité Harriet que par pitié, il n’a été empressé vis-à-vis d’elle que pour la ramener à Mr. Martin, son fermier préféré. Ainsi tout s’arrange pour le mieux ; il suffit de mettre Mr. Martin sur le chemin d’Harriet pour la ramener à son premier amour, et Mr. Knightley épouse Emma.

Tout le monde est satisfait, sauf Mrs. Elton, qui se voit enlever définitivement par Mrs. Knightley le premier rang dans la société d’Highbury. Elle s’en venge en prédisant à ce « pauvre Knightley » bien des désagréments dans son futur ménage.

Il est impossible de donner une idée de la vie et de la gaîté qui animent ce joli roman. Autour de la joyeuse Emma, circulent, rient, bavardent, la plus amusante réunion de types d’un comique achevé : la petite pensionnaire Harriet, innocente et sentimentale, le beau pasteur et sa femme, Mr. Woodhouse si soucieux d’imposer son régime à tous ses invités. Miss Bates, si bonne personne mais si prodigue de ses paroles. Au-dessus de sa petite cour, Emma d’un bout à l’autre de l’histoire, concentre les sympathies du lecteur, l’intéresse à un dénouement que jusqu’aux dernières pages il ne peut prévoir. Ainsi se trouve réalisée l’unité d’action. L’unité de lieu est également respectée, car tout se passe à Highbury même ; et toute l’intrigue se déroule dans un temps relativement court. Cette petite comédie de caractère a toutes les qualités des chefs-d’œuvre classiques.



Persuasion


Chaque admirateur de Jane Austen a son roman favori ; Orgueil et Préventions et Emma séduisent les caractères ironiques et railleurs ; L’Abbaye de Northanger attire les lecteurs qui cherchent le mouvement et la gaieté ; les psychologues, amateurs d’études complexes et approfondies, ruminent Mansfield Park ; les âmes sentimentales et tendres donnent la préférence à Persuasion. C’est le dernier de ses ouvrages, et les souffrances de la maladie, l’approche pressentie de la mort, le teintent d’une mélancolie étrangère à ses premiers romans, donne un nouveau timbre à son talent.

Sir Walter Elliot de Kellynch Hall, est obligé, par suite de sa mauvaise administration, de louer sa propriété à l’amiral Croft, afin d’aller vivre plus économiquement à Bath. C’est un vieux beau, épris de lui-même et de son titre de baronnet. Il est veuf et a trois filles.

L’aînée, Elisabeth, trop difficile dans sa jeunesse, ne trouve plus de prétendants, mais fait honneur à son père par l’élégance de ses manières et l’aristocratie de ses traits. La seconde, Mary, a épousé Mr. Charles Musgrove, fils aîné d’un riche propriétaire. Si Mr. Charles Musgrove n’est qu’un simple bourgeois, sa fortune permet au moins à Sir Walter de parler de son gendre sans humiliation. Sa troisième fille, Anne, a été très jolie quelques années auparavant, mais sa beauté s’est rapidement évanouie. Alors qu’elle était dans tout son éclat, son père a montré peu d’admiration pour la douceur de grands yeux noirs et pour une délicatesse de traits trop différents des siens ; et maintenant, il ne trouve plus rien dans la figure fanée et amaigrie de sa fille qui puisse mériter son estime. « Il n’a jamais eu beaucoup d’espoir, et n’en a plus aucun, de lui voir faire un mariage flatteur pour son amour propre ». « Avec toute sa finesse d’esprit et son affabilité, Anne ne compte pour rien auprès de son père et sa sœur, sa parole n’a pas de poids, elle cède toujours, elle n’est qu’Anne ».

L’amiral Croft, en s’installant dans la propriété de Sir Walter, amène avec lui son beau-frère, le capitaine Wentworth, qui a déjà habité la région, et dont Sir Walter daigne à peine se souvenir. Son nom fait plus d’effet sur Anne. Il y a sept ans, alors qu’il était un tout jeune officier de marine sans fortune, il l’a demandée en mariage, et elle l’aimait. Repoussé brutalement par Sir Walter, il avait alors prié Anne de se fiancer en attendant qu’il ait gagné une situation ; il se sentait sûr de lui, de son énergie, du succès, et dans quelques années, riche et glorieux, il reviendrait l’épouser. Mais Anne, habituée à se soumettre, avait refusé de prendre en secret un engagement que son père réprouvait, que ses amies déconseillaient, et il était paru sans espoir de retour. Depuis lors, elle a suivi avidement sur les gazettes la carrière du jeune officier ; elle l’a vu monter rapidement en grade, s’enrichir par des prises fructueuses de navires français. C’est lui qui avait raison dans sa joyeuse confiance en l’avenir ; et Anne, depuis sept ans, regrette son manque de volonté, reste fidèle au souvenir de son amour, écarte les propositions de mariage les plus avantageuses.

Tandis que Sir Walter s’installe luxueusement à Bath, Anne va passer quelques mois auprès de sa sœur Mary. Les beaux-parents de Mary, Mr. et Mrs. Musgrove, invitent chez eux le capitaine Wentworth, qui a été autrefois très bon pour leur fils, mort sur son navire. Et Anne se retrouve face à face avec le fiancé jadis éconduit. Il ne lui a jamais pardonné sa faiblesse devant la tyrannie paternelle ; il a pris sa douceur pour de l’indifférence ; elle ne lui est plus rien, et il ne montre envers elle qu’une froide politesse. Il s’étonne de la voir si changée ; « il ne l’aurait pas reconnue » dit-il à Mary, qui s’empresse de rapporter le cruel propos à sa sœur. Il songe à se marier, et Anne le voit flirter, encore indécis, avec Louisa et Henrietta Musgrove, les deux belles-sœurs de Mary, puis fixer son choix sur la joyeuse Louisa. Elle est de toutes leurs parties, et ne peut éviter la torture de le sentir si empressé, si ouvert avec les autres, si indifférent, si glacial avec elle.

Cependant il apprend que c’est elle qui a toujours refusé de se marier, qu’elle a repoussé obstinément l’aimable et riche Charles Musgrove. Il l’observe avec plus d’attention, remarque la modestie avec laquelle elle se tient toujours à l’écart, ne sortant de l’ombre que pour rendre service, et s’effaçant aussitôt après. Il devient plus aimable, tout en restant réservé, et Anne souffre un peu moins en voyant fondre son hostilité.

Les Musgrove et le capitaine Wentworth vont faire une excursion de quelques jours aux bains de mer de Lyme. Anne doit les suivre et être témoin des galanteries de Wentworth pour Louisa, dont il est m aintenant tout à fait épris. Cependant, la brise vivifiante de la mer rend aux traits réguliers et fins d’Anne Elliot l’éclat de la jeunesse, et, un jour, au retour d’une promenade, le capitaine Wentworth remarque les regards d’admiration que jette à son ancienne fiancée un jeune inconnu. Il est frappé de la transformation qu’a produit sur la jeune fille quelques jours d’exercice en plein air ; et, pendant un instant, il croit revoir l’Anne Elliot d’autrefois.

Mais ce n’est qu’une impression passagère, et il continue à faire sa cour à Louisa Musgrove. Celle-ci joue comme un enfant, saute de rochers en rochers, et tout à coup glisse, tombe, se blesse grièvement à la tête. Tout le monde est affolé ; Anne seule garde son sang-froid, donne les ordres utiles, soigne Louisa avec dévouement et intelligence. L’attitude de Wentworth montre à Anne combien il apprécie sa fermeté, son bon sens, son zèle affectueux. Elle en est toute réconfortée ; maintenant, même s’il aime Louisa et l’épouse, elle restera dans son souvenir, non comme une petite créature faible, incapable de défendre son amour, mais parée de toutes les qualités qu’un homme peut désirer chez sa femme.

Dès que Louisa est hors de danger, Anne va retrouver à Bath son père et sa sœur Elisabeth. Elle y rencontre l’inconnu de Lyme ; c’est William Elliot, l’héritier du titre et du domaine de Sir Walter. Autrefois, Elisabeth avait espéré se marier avec lui, mais il avait épousé, pour sa fortune, une femme commune et mal considérée. Il est maintenant veuf, et il s’empresse de faire sa cour à Anne.

Tout à coup, une lettre de Mary Musgrove annonce que Louisa épouse, non le capitaine Wentworth, mais un de ses amis, Bentwick, dont elle a fait connaissance au cours de sa convalescence. L’amiral Croft, rencontré par hasard, confirme le fait, et exprime son étonnement que son beau-frère ne garde aucune rancune à l’ami qui lui a enlevé sa fiancée. Un peu d’espoir revit dans le cœur d’Anne. Wentworth arrive bientôt à Bath, se retrouve avec Anne au théâtre durant un entr’acte. Son attitude envers elle est toute changée ; il est plein de sympathie, d’attention, de désir de plaire. Anne ne peut s’y tromper : la colère, le ressentiment, l’hostilité n’existent plus ; ce n’est pas seulement l’amitié et l’estime qui les remplacent, mais aussi la tendresse d’autrefois.

Malheureusement, Mr. William Elliot vient interrompre leur entretien par ses galanteries, et, lorsque Anne revoit le capitaine Wentworth, il n’est plus le même ; il a repris son air indifférent et froid. Anne s’étonne, puis comprend que les familiarités de William Elliot ont excité sa jalousie, fait naître des soupçons et déterminé ce changement. Ce n’est qu’une épreuve passagère, un léger retard à la réconciliation définitive. Bientôt ils reviennent à leurs anciens sentiments, plus exquisement heureux peut-être, dans leur union refaite, que dans l’enthousiasme du début, plus tendres l’un vers l’autre, avec plus de solidarité dans leur affection, plus rapprochés pour la lutte de la vie, plus sûrs de leur voie.

Toute l’évolution des sentiments d’Anne Elliot, depuis le découragement absolu jusqu’à la félicité de l’amour reconquis, est nuancée avec un art merveilleux. Ce n’est que petit à petit, pas à pas, qu’elle regagne son influence sur le capitaine Wentworth, en une série de menus drames où la pitié, l’influence des jugements étrangers, l’estime, la sympathie et enfin la jalousie, jouent leur rôle. Le manque de sensibilité qu’on peut, à la rigueur, reprocher aux précédents romans de Jane Austen s’évanouit pour faire place à une exquise notation de tous les émois d’un amour éteint qui renaît. C’est la dernière étape du talent de Jane Austen.

« Une chambre de malade peut fournir la matière de nombreux volumes, avec tous ses exemples de dévouement ardent et désintéressé, d’héroïsme, de force d’âme, de patience, de résignation », fait-elle dire à Anne Elliot. Cette réflexion et la note toute nouvelle de mélancolie qui imprègne Persuasion nous permet d’imaginer quels merveilleux romans, remplis d’une plus large sympathie pour toutes les souffrances humaines, aurait pu nous donner Jane Austen, échappée à la mort, gardant le souvenir des épreuves subies et de la sollicitude de son entourage.

Dans ces six romans, Jane Austen, en même temps qu’elle multiplie les petites scènes familières, évite soigneusement les épisodes dramatiques ou licencieux. Si, dans Raison et Sensibilité, un duel a lieu entre le colonel Brandon et Willoughby, cet incident, qui fournirait à tant de romanciers un chapitre sensationnel, est rapporté en deux lignes, dans une conversation. Dans Orgueil et Préventions et dans Mansfield Park, des enlèvements viennent ouvrir les yeux à certains de ses personnages, et rapprocher les caractères droits et loyaux par les désordres mêmes des frivoles et des vicieux. Elle ne peut, en effet, sans trahir la vérité, passer sous silence les conséquences inévitables d’un naturel mauvais ou d’une éducation malsaine. Mais elle glisse rapidement sur l’événement exceptionnel et scandaleux : « Que d’autres plumes », dit-elle, « s’appesantissent sur les fautes et les misères humaines, moi, je quitte des sujets aussi odieux aussitôt que je le peux » [2].

Sans doute, cette abstention de toute péripétie émouvante, cette notation minutieuse de tous les petits faits qui constituent la vie un peu plate de la bourgeoisie, n’excite pas outre mesure la sensibilité du lecteur, et ne peut guère satisfaire les amateurs d’émotions violentes. Ces romans ne conviennent point aux âmes passionnées ; et on ne peut s’étonner que Charlotte Brontë ne trouve dans Orgueil et Préventions qu’un « daguerréotype fidèle d’une physionomie banale, qu’un jardin soigneusement entouré, parfaitement entretenu, avec de jolies bordures et des fleurs délicates, mais dépourvu de tout ce qui est brillant et vivant, sans larges perspectives, sans air frais, sans colline bleue, sans joyeux petit ruisseau » [3].

Mais ce n’est là qu’une affaire de goût et de préférence personnels. Le lecteur peut aimer à sentir tous ses nerfs secoués par la peinture des passions à leur paroxysme, par des effets de terreur habilement ménagés, ou il peut aimer le tranquille plaisir de retrouver dans le livre les petits incidents qui l’ont amusé dans la vie réelle et ont détendu quelques instants son esprit surmené par la lutte pour l’existence. De même qu’il y a des admirateurs des fougueuses peintures de Delacroix et des fervents des paisibles intérieurs de Chardin, de même il peut y avoir des enthousiastes de Jane Eyre et des fanatiques d’Emma. Mais si l’on cherche dans un roman une représentation exacte de la vie ordinaire, une exposition claire du jeu des sentiments, une analyse rigoureuse des motifs de nos actions de tous les jours, il est impossible de les trouver mieux développés que dans Orgueil et Préventions, Mansfîeld Park, Emma et Persuasion. C’est avec un sourire amusé que nous regardons s’agiter leur petit monde vivant et comique, toute cette étroite société fictive qui vient animer le long enchaînement des faits et dont la peinture piquante et déliée ajoute un plaisir d’art à l’étude psychologique. Quelques-uns de ses personnages méritent de retenir notre attention, et nous allons les regarder d’un peu plus près.




  1. Letters of Jane Austen, edited by Lord Brabourne.
  2. Mansfield Park.
  3. Letters of Charlotte Brontë.




CHAPITRE III.


LES PERSONNAGES



Les Jeunes Gens.


Jane Austen a donné aux menues aventures de ces romans les héros qui leur conviennent. Ce sont des caractères communs dans un certain sens, semblables à ceux que nous rencontrons chaque jour, doués d’aucune vertu, ni d’aucun vice extraordinaire. Ils appartiennent tous au même milieu, une éducation identique leur a inculqué une conception uniforme de la vie, de ses devoirs fondamentaux, de son but. Il semblerait qu’il doit en résulter une ressemblance un peu insipide. Il n’en est rien ; de fines nuances, des particularités insignifiantes habilement mises en lumière, subtilement opposées, rendent aussi différents l’un de l’autre tous ces bourgeois d’une même petite ville, que le père Goriot l’est de Mr. Grandet ou Tartarin de Mr. Astier-Réhu.

Parmi les personnages qui jouent un rôle fondamental dans les romans de Jane Austen, Darcy [1] est le plus original, le plus intéressant, celui dont la personnalité est la plus accusée. C’est un Alceste dont la misanthropie provient autant de la vanité du rang et de la fortune que de la haine de l’hypocrisie. Hautain et dédaigneux, il met un peu d’affectation à heurter les goûts et les sentiments des bons bourgeois de Meryton ; si, dans un bal, on lui vante la danse comme l’art le plus raffiné d’une société civilisée, il répond avec le plaisir évident d’étonner des provinciaux : « Certainement, et elle a aussi l’avantage d’être également en vogue parmi les sociétés les plus arriérées ; tous les sauvages dansent ». C’est exact, mais peu galant. Quelquefois il est même très fat : « J’ai assez de défauts, mais ce ne sont pas des défauts d’intelligence », laisse-t-il échapper devant de moqueuses jeunes filles. Cela étonne un peu d’un homme fin et d’esprit pénétrant ; on pense ces choses-là, on ne les dit pas, même quand on est orgueilleux. Mais il fallait bien justifier l’antipathie d’Elisabeth, en masquant par un gros vice très visible les qualités de son adversaire, sa sensibilité délicate et sa générosité chevaleresque. S’il est ombrageux et arrogant, c’est qu’orphelin riche, il a été trompé par des amis indignes, trop gâté par les jeunes filles, leurs mères et leurs tantes, qu’attirent en essaim sa beauté et sa fortune. Aussi, le fin doigté d’une femme intelligente et affectueuse a vite fait de le rendre non pas souple et empressé, mais suffisamment aimable pour écouter patiemment les stupidités de Sir Lucas ou du Rév. Mr. Collins, et ne hausser les épaules que lorsqu’ils ont le dos tourné.

Évidemment il n’arrivera jamais à la sociabilité de son ami Bingley [2]. Celui-ci, c’est l’homme charmant par excellence. Riche, de bonne famille et joli garçon, il ne se croit pas obligé pour cela d’être hautain et maussade. Ce n’est pas lui qui dans un bal laisserait des jeunes filles faire tapisserie ; il est plein d’indulgence, et disposé à les trouver toutes jolies. Par contre, il n’a ni la lucidité d’esprit ni la volonté de Darcy. Déplorablement mou, il subit trop complaisamment les influences de son entourage ; et lorsque, cédant aux suggestions de ses sœurs et aux remontrances de son ami, il se sauve loin de la pauvre Jane qu’il aime et dont il est aimé, un léger mépris vient troubler notre sympathie. Il n’y a pas là une faute de l’auteur, il est ce qu’elle a voulu qu’il soit, un de ceux dont on dit « c’est un bon garçon », et qui souvent par leur faiblesse font verser plus de larmes que les méchants.

Edmond Bertram [3], Henry Tilney [4], Edward Ferrars [5], tous trois pasteurs, ont en commun un physique agréable, des manières douces et posées, une conduite exemplaire ; ils sont le type idéal du charmant jeune homme que les mères rêvent pour gendre ; ils ont la ressemblance que donne une même profession exercée dans un même milieu. Et cependant chacun a sa personnalité bien accusée. Edmond Bertram est le plus sérieux ; sa bonté est plus réfléchie, et son caractère plus ferme nous fait croire que, dans quelques années, son autorité sera grande parmi ses paroissiens. Par contre, sa sensibilité n’est pas très aiguisée ; il vit des années à côté de sa cousine Fanny Price, il fait d’elle la confidente de son inclination pour une autre, sans jamais s’apercevoir que la pauvre enfant l’adore et qu’il la torture. Il manque un peu de perspicacité, et ne sait distinguer ce qu’il y a d’intéressé dans les démonstrations affectueuses de Mary Crawford.

Edward Ferrars a gardé d’une éducation par une mère trop autoritaire une indécision qui le laisse tout désorienté dans les crises de l’existence. Il hésite toujours, il n’avance que pour reculer, ne recule que pour avancer ; si bien que ses actes restent longtemps incompréhensibles à ses amis et à la jeune fille qu’il aime. Pris dans les filets d’une intrigante, esclave de la parole donnée, il sacrifie son amour à son respect d’une promesse extorquée, et, en même temps, il ne trouve pas le courage d’avouer à sa mère que ce même engagement rend impossible pour lui le brillant mariage vers lequel elle le pousse. Sa faiblesse est toute différente de celle de Bingley ; elle ne provient pas d’une nonchalance naturelle qui le soumet aux suggestions d’autrui, mais de scrupules exagérés que savent exploiter les gens moins loyaux. C’est le plus terne des héros de Jane Austen ; ce n’est pas le moins vrai.

Mr. Henry Tilney, fils d’un général resté galant malgré son âge, mêle beaucoup de fatuité à son bon sens. Il aime à flirter dans les « Rooms » de Bath et à éblouir les jeunes filles naïves qui arrivent du fond de leur province. Il est le pasteur homme du monde, esprit cultivé, fin railleur, grand connaisseur en dentelles et en chiffons. Sa place est au milieu d’un cercle de paroissiennes entichées de leur beau et spirituel vicaire.

Ils sont enclins tous trois à s’effrayer des difficultés, à reculer devant l’obstacle, à se résigner trop facilement. Mais c’est là le défaut de leur classe et de leur profession. Élevés dans l’aisance, sans connaître les duretés de la lutte pour l’existence, ils se destinent à la vie calme du pasteur de campagne ou de petite ville. Tout cela n’est pas fait pour développer le caractère ou la volonté.

Ils sont d’ailleurs parfaitement adaptés au rôle qu’ils ont à jouer. Il serait facile de donner un peu moins d’indécision à Mr. Edward Ferrars, un peu plus plus de perspicacité et de fermeté à Mr. Edmund Bertram, de viriliser Mr. Henry Tilney. Le roman finirait alors bien vite et la psychologie que pourrait développer l’auteur serait rapidement épuisée ; dans les circonstances ordinaires et dépourvues d’événements tragiques où Jane Austen les a placés, ses amoureux, s’ils étaient des êtres énergiques ne s’arrêteraient pas longtemps à de légers obstac les ; ils épouseraient Fanny Price et Elinor Dashwood au second chapitre et il n’y aurait plus d’étude de caractère.

Mr. Knightley [6] est tout autre. À trente-huit ans, il est resté vieux garçon ; avec sa fortune et sa belle mine, il a fallu qu’il soit bien difficile pour ne pas trouver une femme. Son âge en fait un amoureux au goût de la fin du xixe siècle : non pas un de ces blancs-becs qui séduisaient nos grand’mères par leur grâce à la fois timide et osée, leurs joues roses et leurs cheveux bouclés, mais un homme arrivé, posé, sérieux, aux tempes un peu dégarnies, qui connaît la vie, susceptible de donner à la femme pratique et névrosée de notre époque la sensation d’une autorité mesurée et tendre, jointe à une sécurité dépourvue d’aléas. Il a tout ce qu’il faut pour servir de mari un peu paternel à une jeune femme étourdie de vingt ans : une figure agréable, une belle prestance, les manières franches, décidées, autoritaires, qui conviennent à sa position sociale. Il semble quelquefois qu’il aime un peu trop à moraliser, et cela pourra devenir fastidieux pour sa jeune femme lorsqu’ils seront continuellement ensemble. C’est un travers bien naturel chez un célibataire de quarante ans, le plus riche et le plus intelligent propriétaire de la contrée, habitué à être consulté avec déférence par tous ses voisins.

Darcy, Edmund Bertram, Edward Ferrars, Henry Tilney, Mr. Knightley sont tous des jeunes gens sérieux. Mais il n’y a pas que des personnages vertueux dans l’œuvre de Jane Austen. Elle sait peindre aussi les viveurs, oh ! sans insister sur leurs débauches, sans nous introduire dans leurs garçonnières. Elle nous montre seulement leurs roueries et leurs manœuvres pour conquérir passagèrement le cœur des jeunes filles de caractère faible et de morale chancelante. Elle n’en fait pas des monstres dépourvues de tout sentiment, des phénomènes

extraordinaires de perversité ; ses débauchés n’ont rien de Lovelace ; ce sont de petits jeunes gens sans principes, très égoïstes, mais susceptibles d’un bon mouvement. Ils ne jouent en général qu’un rôle secondaire, et ne sont là que pour mettre en lumière la vertu de l’héroïne. L’un d’eux, cependant, Henry Crawford, est l’un des principaux personnages de Mansfield Park. C’est un libertin sympathique : pas joli garçon, c’est trop vulgaire, mais élégant, spirituel et riche ; il a même quelquefois du cœur. Élevé par un oncle fêtard et sceptique, il ne songe qu’à profiter de toutes les jouissances que mettent à sa portée sa fortune et son rang social, sans s’embarrasser de préjugés bons pour les gens d’église. L’innocence et la difficulté l’excitent : « Ce serait quelque chose », proclame-t-il, « d’être aimé par une jeune fille telle que Fanny Price, d’éveiller en elle les premières ardeurs d’un cœur jeune et naïf qui n’a encore rien senti ». Il a aussi l’impatience irraisonnée des jouisseurs ; et, comme Fanny est honnête et qu’il n’a que ce moyen de la conquérir, il la demande en mariage malgré sa pauvreté. Il se croit sincère, sérieusement épris, ébauche mille projets pour la rendre heureuse ; mais quand il est repoussé, son amour s’évanouit rapidement, et il n’est pas long à se consoler en enlevant la femme d’un de ses amis. Ce n’est pas qu’il soit dépourvu de tout sens moral. Quelquefois le vide de sa vie lui pèse, et, en entendant le jeune William Price raconter les dangers courus sur les vaisseaux du roi, « il se sent le désir d’avoir sillonné les mers, d’avoir vu, d’avoir agi, d’avoir souffert comme lui. Et, au lieu d’être ce qu’il est, il voudrait être un William Price, se distinguant et se frayant une route vers la fortune et la notoriété avec cette joyeuse ardeur et cette dignité de vie ». Quelle tentation pour la fille d’un pasteur de ramener à la vertu un jeune homme doué de si bonnes dispositions ! Mais Jane Austen ne cherche que la vérité de son portrait ; elle renonce à une si belle conversion, et, à la fin du roman, elle laisse son brillant Don Juan dans l’adultère et l’impénitence.

À part Darcy, les jeunes premiers de Jane Austen n’ont aucune des brillantes qualités que le lecteur exige généralement d’un héros de roman ; et Mr. Knightley lui-même, en dépit de son ton sarcastique, n’est qu’un brave honnête homme sans aspirations très hautes, l’un des meilleurs sujets qui conservent sa valeur au troupeau humain, sans lui faire faire un pas en avant. Mais Jane Austen, nous l’avons vu par sa lettre au bibliothécaire royal, ne se proposait de peindre ni des conducteurs d’hommes ni des êtres idéals. C’est la haute société d’une petite ville qu’elle nous décrit ; et les notabilités de toutes les petites villes d’Angleterre, de France et du monde, ne sont ni des aigles ni des saints.


Les jeunes Filles


Il y a une autre cause à la médiocrité relative des caractères masculins dans les romans de Jane Austen. L’auteur est une femme ; consciemment ou inconsciemment, elle accentue ses héroïnes aux dépens de ses héros ; elle leur donne presque toujours le beau rôle, et elle soigne leur portrait avec une prédilection visible. Dans tous ses romans, ses jeunes filles ont un caractère beaucoup plus marqué que leurs amoureux et elles sont plus finement étudiées. L’auteur se sent sur son terrain, elle possède mieux son sujet, elle peut tirer d’elle-même au lieu d’observer du dehors, elle ose préciser et accuser les différences.

Nous connaissons déjà Elisabeth Bennet. Jane Austen la préférait à toutes ses autres créations ; peut-être l’avait-elle faite un peu à son image. Elle offre un heureux mélange de fermeté et de douceur, de modestie et d’ironie, de sérieux et de gaîté. Toutes ses qualités ont été admirablement

dosées ; un peu plus d’exubérance la rendrait aussi agaçante que sa sœur Lydia, et un peu plus de raisonnement aussi ennuyeuse que la pédante Mary. Ce n’est pas une intelligence d’élite, elle ne se distingue par aucun talent éclatant, elle est jolie sans être une beauté. Elle n’est, en somme, qu’une bonne petite bourgeoise ; mais sa dignité simple, son tact éveillé, lui permettent de garder la supériorité dans toutes les circonstances. Elle sait faire tourner à son avantage les coups d’épingle de Miss Bingley, les insolences de Lady Catherine de Bourgh, et séduire Darcy en le remettant à sa place. Ce n’est pas une femme de génie ou de talent, c’est une femme à l’esprit et au cœur bien équilibrés, tout simplement.

À côté d’elle, les deux héroïnes de Raison et Sensibilité semblent ternes. Elinor est un peu trop pondérée, Marianne un peu trop romanesque, pour être très sympathiques ; et il faut l’amusante galerie des personnages secondaires qui les entourent pour donner un peu de vie au roman. Mais Fanny Price, Emma Woodhouse et Anne Elliot sont trois délicieuses créations que rien ne surpasse dans le roman moderne.

Fanny Price [7] est tout dévouement, tout sacrifice ; elle songe toujours aux autres. Enfant, dans la grande maison étrangère de son oncle Bertram, parmi un entourage indifférent ou hostile, ce qui la tourmente le plus, c’est de se croire ingrate parce qu’elle ne peut arriver à se trouver heureuse chez des parents si charitables. Au milieu d’égoïstes, elle a soif d’affection ; et quelques paroles amicales, quelques bienveillants conseils de son cousin Edmund la gagnent pour la vie. Elle va aimer, vénérer, adorer à jamais celui qui lui a appris à penser et à sentir. Sans en laisser rien paraître, elle garde au fond de son cœur les légers espoirs, les petites joies, les anxiétés qui déchirent, les jalousies que ne peut maîtriser ni la bonté ni la raison, tous les sentiments qui naissent d’un amour caché et ignoré. La moindre attention la rend heureuse et c’est bien elle qui pourrait répéter la phrase touchante de La Bruyère. « Être avec les gens qu’on aime, cela suffit ; rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d’eux, tout est égal ». C’est un ravissement pour elle de rester le soir accoudée à la fenêtre à côté de son cousin, en regardant les mêmes étoiles, et de retrouver ensemble leurs noms qu’il lui a appris autrefois.

Élevée par charité, soumise aux caprices de son entourage, elle est empressée sans obséquiosité, affectueuse sans hypocrisie. Rarement invitée à se joindre aux conversations, elle est satisfaite d’être à l’écart ; et elle trouve dans ses propres pensées et ses propres réflexions ses meilleurs compagnons, lorsque son cousin Edmund n’est pas là. Ce repliement continuel en elle-même développe chez elle une sensibilité délicate, un bon sens clairvoyant, et elle devient la consolatrice, la sage conseillère vers laquelle se tourne dans le malheur la famille désorientée.

Toute autre nous apparaît Emma. C’est la jeunesse même avec son exubérance et son étourderie. C’est l’enfant gâtée, joyeuse, écervelée, pleine de bonnes qualités qui la font aimer de tous, de caprices que chacun supporte en souriant, bon cœur et mauvais caractère, intelligente mais ne faisant que des sottises. Elle nous amuse, nous réjouit, nous enchante par sa vivacité ; il semble qu’elle rayonne de la joie autour d’elle.

— « Et ses yeux avec leur jolie couleur noisette sont-ils assez brillants ? Et ses traits réguliers et sa physionomie ouverte ! Et son teint où éclate la santé, sa taille si bien proportionnée, si élégante, si svelte ! Tout est sain en elle, visage, allure, expression et regards. On dit quelquefois d’un enfant qu’il est l’image même de la santé. Hé bien ! Emma me donne toujours l’impression d’une peinture parfaite de la santé adolescente. Elle est la séduction même. N’est-ce pas Mr. Knightley ? »

Mr. Knightley ne peut qu’approuver l’enthousiasme de la gouvernante d’Emma, et nous aussi. Elle est irrésistible. On a beau voir ses défauts, on reste charmé. Fanny était la petite parente pauvre dont les qualités se développent et s’affirment par les incessantes blessures de la sensibilité dans un milieu indifférent ou insolemment protecteur. Emma est la jeune fille en qui père, gouvernante, parents, amis, ne voient que perfection, et dont les bonnes dispositions naturelles ne peuvent être gâtées par une adulation ridicule. Habituée à être obéie comme une reine, pleine de confiance en elle-même, elle se croit infaillible, elle va devenir insupportable, mais son cœur la sauve. Le regret d’avoir entraîné sa protégée Harriet dans de pénibles mésaventures d’amour, la peine d’avoir blessé une bonne vieille fille, le remords d’avoir étourdiment rendu plus pénible à Jane Fairfax le secret de ses fiançailles avec Frank Churchill, suffisent pour la ramener au bon sens. Ses défauts ne lui enlèvent rien de notre sympathie. Sa manie de marier ses amies est réjouissante sans être grotesque, c’est pour elle un jeu de jeune fille qui se croit déjà une personne importante, et il ne se mêle aucun calcul à ses petites manœuvres. Son humeur satirique n’est pas de la méchanceté mais le besoin juvénile de parler et de rire. Enfin, nous lui savons gré de ne pas être parfaite, et nous approuvons Mr. Knightley de lui donner la préférence : « Elle a le caractère franc et ouvert qu’un homme désire rencontrer chez sa femme ».

Anne Elliot [8] nous séduit d’une autre manière. Sa mélancolie de Cendrillon, qu’on a obligée à repousser le prince charmant et qui le croit disparu à jamais, empreint sa figure d’une délicate poésie. Ce n’est plus une toute jeune fille comme les autres héroïnes de Jane Austen ; elle a déjà vingt-sept ans, et la tristesse de l’amour évanoui a fané depuis longtemps l’éclat de sa jeunesse. Elle ressemble à Fanny Price par sa timidité, mais sa résignation est d’une autre nature, plus mélancolique, plus poignante. C’est l’abandon d’une vaincue qui a perdu toute espérance, qui n’attend plus rien de la vie. Chez Fanny Price, ce n’était que les aspirations de la jeunesse comprimées, mais promptes à rebondir ; c’était moins tragique. Aussi combien est lent, mesuré, gradué, le retour de la foi au bonheur chez Anne Elliot ! Comme elle a peine à croire aux symptômes favorables de l’amour renaissant du capitaine Wentworth ! Comme elle craint de se laisser leurrer par ses désirs ! C’est une exquise petite figure falotte, qui prend peu à peu de la consistance, dont la physionomie s’anime et s’éclaire tout doucement, dont les gestes s’affermissent lentement, à mesure que reparaît l’espoir, que grandit la conviction d’être encore aimée.

Toutes les jeunes filles de Jane Austen ne sont pas aussi franches, aussi douces, aussi résignées qu’Elisabeth Bennet, Fanny Price, Anne Elliot, ni même aussi sérieuses qu’Emma Woodhouse, qui au fond est une petite personne bien raisonnable. Il y a aussi dans son œuvre quelques vierges sinon tout à fait folles, du moins peu réservées et quelquefois très calculatrices. Lydia Bennet dans Orgueil et Préventions, les sœurs Bertrams dans Mansfield Park, sont des écervelées d’une moralité mal assise ; et Elisabella Thorpe n’a guère de retenue dans ses flirts lorsqu’il s’agit d’agripper le mari riche. Mais elles sont en général reléguées au second plan ; deux seulement jouent un rôle de premier ordre, Mary Crawford et Lucy Steele. Avec une même avidité pour les plaisirs et l’argent, une même absence de principes, elles sont fort dissemblables.

Miss Crawford [9] est riche ; sa fortune, ses relations, son élégance, son esprit, lui ouvrent les salons, lui facilitent les intrigues. Elle n’a pas besoin de recourir à l’hypocrisie ; au contraire, elle pose pour n’avoir plus d’illusions, ni sur les hommes ni sur les femmes. Elle ne cache pas que le mariage est pour elle une affaire à traiter le plus avantageusement possible, et qu’il lui faut, au minimum, le fils aîné d’un baronnet riche. Elle aime à étaler son cynisme : « Soyez honnête et pauvre si vous le voulez, mais je ne vous envierai pas ; je ne vous estimerai même pas ; je respecte beaucoup plus ceux qui sont honnêtes et riches», dit-elle, pour scandaliser le vertueux Edmund Bertram. Et pourtant, la gravité du jeune pasteur exerce une certaine attraction sur l’ambitieuse mondaine ; elle en est fort étonnée, car « il ne sait pas dire de fines bêtises, il ne fait jamais de compliments, ses opinions sont intransigeantes, sa politesse tranquille et simple ». C’est le fameux hommage involontaire que le vice rend à la vertu ; mais il s’y joint beaucoup de perversité ; cela l’amuse de troubler un jeune homme aussi austère. Elle n’est pas bien fixée sur ses propres sentiments ; quelquefois sa sympathie l’emporte, elle songe sérieusement à épouser Edmund ; puis elle frémit à la pensée de devenir la femme d’un pasteur et de quel pasteur ! attaché à ses devoirs, ennemi du monde, qui la traînera dans les taudis nauséabonds des pauvres ; et elle reprend ses allures de flirteuse blasée.

Lucy Steele [10] est pauvre. Elle ne peut espérer enlever de haute lutte le mari riche. Les salons où on le chasse lui sont fermés ; elle doit braconner, et y apporter toute la ruse du maraudeur. Elle est hypocrite, menteuse et fausse, non seulement de tempérament, mais aussi par nécessité, puisqu’elle veut entrer, quels que soient les moyens à employer, dans un monde que lui interdisent sa pauvreté et son manque d’éducation. C’est une manœuvrière de premier ordre et sans scrupules ; déloyale, elle sait admirablement profiter de la loyauté d’Elinor pour l’écarter de son chemin, en lui confessant comme à une amie ses fiançailles secrètes avec Edward Ferrars ; et, tandis que, sans amour, elle enchaîne celui-ci par le respect de la parole donnée, elle manque sans vergogne à tous ses engagements, pour enlever le jeune frère devenu le plus riche des deux. Elle a par deux fois fait rompre la brillante union que l’orgueilleuse Mrs. Ferrars avait ménagé à ses fils, et malgré cela elle va devenir la favorite de la vieille dame. « Une humilité persévérante dans sa conduite et dans ses lettres, où elle s’accuse continuellement d’être seule coupable de la faute de Robert, une reconnaissance opiniâtre pour les affronts qu’elle reçoit, finissent par lui attirer une hautaine considération ; l’accablement qu’elle montre devant une telle générosité lui gagne rapidement une affection enthousiaste et une influence prépondérante ». L’intrigante l’emporte sur toute la ligne ; nous pouvons lui ménager notre sympathie, mais pas notre admiration pour son habileté.

Entre les héroïnes du dévouement, de la raison, de l’amour et celles du plaisir et du calcul, se placent les ingénues sans volonté, mais d’une naïveté charmante. Hariett Smith [11] et Catherine Morland [12] sont deux enfants étourdies, qui causeront peut-être bien des déceptions à leur mari dans la direction de leur ménage, mais qui, au moins pendant un certain temps, animeront leur maison d’un éclat de juvénile gaîté.

Le caractère des héroïnes de Jane Austen, est donc assez varié, très varié même, si on considère le milieu étroit auquel elles appartiennent toutes. Les unes et les autres sont nettement supérieures à leurs fiancés par l’esprit, par la volonté, par l’abnégation, ou par la malice et le calcul. Cependant, elles aussi, ne s’élèvent pas beaucoup au-dessus de la moyenne, elles n’ont rien de transcendant. C’est l’exactitude et la finesse de la peinture qui les rend attrayantes. Nous avons tous rencontré des Fanny Price, des Emma Woodhouse, et les Elisabeth Bennet ne sont pas introuvables.

On leur a reproché d’être si près de nous ; Charlotte Brontë n’aurait « pas aimé à vivre avec ses gentlemen et ses ladies dans leurs belles mais étroites maisons » [13] ; et Mme de Staël trouvait vulgaires les personnages d’Orgueil et Préventions. Le même reproche avait été adressé à Richardson, et la réponse de Dideret s’applique admirablement aux détracteurs de Jane Austen : « Ses personnages sont communs, dites-vous, c’est ce qu’on voit tous les jours ! Vous vous trompez ; c’est ce qui se passe tous les jours sous vos yeux et que vous ne voyez jamais » [14].

Nous rencontrons constamment des jeunes gens intelligents, sensibles, de bonne moralité, des jeunes filles bien élevées, instruites, aimantes et dévouées, sans percevoir en eux des héros ou des héroïnes de roman. Comme nous ne les connaissons pas suffisamment, et que nous ne les avons pas étudiés assez profondément, ils ne nous offrent aucun trait saillant, ils semblent se confondre dans leur entourage, s’effacer dans la médiocrité générale. Seul, notre manque d’attention nous fait paraître les phases de leur existence communes et sans intérêt. C’est ainsi que, pour le promeneur distrait, tous les scarabés sont de petites bêtes à reflets métalliques qui se traînent lentement le long des sentiers, tandis qu’un entomologiste comme Fabre observe chez eux des différences de mœurs innombrables, et nous fait voir dans leurs vies des comédies aussi amusantes et des drames aussi passionnants que ceux de Shakespeare.

Jane Austen étudie la nature humaine aussi attentivement que le savant étudie ses insectes ; la plus insignifiante personne lui paraît intéressante, elle l’examine minutieusement, elle note ses moindres particularités, nous les expose avec le même soin qu’elle les a observées, et son art en fait un type inoubliable.



Les Comparses


Les romans de Jane Austen ne sont pas de sèches études psychologiques, où loin du monde, trois ou quatre personnages discertent sur leur passion et analysent leurs états d’âme, à la façon dont les solitaires examinent leurs péchés. Elle entoure au contraire ses héroïnes et leurs placides admirateurs d’une petite troupe bavarde et remuante qui remplit le livre de vie et de gaîté. Elle travaille le fond de son tableau avec autant de minutie que ces vieux peintres qui encadrent leurs saints et leurs saintes d’un cercle de têtes populaires, si pleines de réalisme qu’elles éclipsent le saint lui-même. Ce n’est plus une petite intrigue que nous avons sous les yeux, c’est tout un milieu, toute une classe sociale qui revit en une foule de personnages, secondaires pour le récit, mais de premier ordre pour l’étude de mœurs. Nous y trouvons tous les types de la société bourgeoise, non pas grossis, caricaturés, déformés pour exciter artificiellement le rire, mais tels qu’ils passent inaperçus à nos côtés dans la rue, tels qu’ils s’asseyent à notre table, tels qu’ils bavardent dans notre salon, avec leurs gestes, leurs attitudes, leurs expressions familières.

Dans l’étude des personnages secondaires, la distinction que nous avons faite pour les héros et les héroïnes devient inutile. Les caractères masculins sont aussi fermement tracés que les caractères féminins ; ils sont aussi réels, aussi vivants, aussi amusants.

Par « son mélange de vivacité, d’humeur sarcastique, de réserve et de caprice », Mr. Bennet [15] mérite certainement d’être appelé un original. Mais ce n’est pas l’original prétentieux qui veut étonner à tout prix, ni l’être exceptionnel incapable de se plier à nos conventions. C’est un bon bourgeois, instruit et intelligent, ayant fait la bêtise d’épouser une femme ignorante et stupide, et qui cherche une consolation dans ses livres, se réfugie dans le silence de sa bibliothèque, s’arme de flegme et d’indifférence. Il ricane de tout, mais il semble que ce soit pour ne pas pleurer sur son bonheur brisé par la sottise de sa jeunesse ; et sa déception se soulage en d’amusants et piquants sarcasmes. Il est extrêmement moderne ; c’est le type même du sceptique, personnage indispensable à nos auteurs contemporains pour critiquer la société, et qui a fait le succès de plus d’un livre et de plus d’une pièce. Il ne serait pas déplacé dans une comédie de Bernard Shaw ou de Maurice Donnay, dans un roman d’Anatole France ou de Galsworthy. Il adore le paradoxe et une belle immoralité le ravit : « J’aime beaucoup mes trois gendres, mais Wickham est peut-être mon favori », dit-il, parlant du mauvais sujet, menteur, paresseux, couvert de dettes, qui a enlevé sa fille. Il se réjouit avec plus de volupté qu’aucune des amies de Mrs. Bennet des sottises qu’elle fait et des bêtises qu’elle dit. « Ce n’est pas là le genre de satisfaction qu’un homme réclame généralement de sa femme », remarque ironiquement Jane Austen, « mais lorsque les autres distractions manquent, le vrai philosophe doit profiter de celles qui lui sont offertes ». Et Mr. Bennet est un vrai philosophe. Venu cent ans avant Monsieur Bergeret, il a plus d’un trait de ressemblance avec le héros d’Anatole France : même amour des livres, même rancune contre la femme qui a déçu ses rêves de bonheur, même plaisir à voir les choses autrement que la foule, même affectation d’indifférence pour ses enfants.

Quelquefois cependant il oublie son rôle, le sentiment reprend le dessus, et c’est avec un mélange délicieux de comique et d’émotion qu’il donne des conseils à Elisabeth sur le point d’épouser Darcy.

— « Je lui ai donné mon consentement », dit il, « car c’est un homme auquel je n’oserai jamais rien refuser dès qu’il daignera me demander quoi que ce soit. Je vais te donner mon consentement à toi aussi. Lizzie, si tu es résolue à l’épouser. Mais laisse-moi te demander de réfléchir un peu plus. Je connais ton caractère, ma Lizzie, je sais que tu ne pourras être ni heureuse, ni tranquille, si tu n’estime pas au fond du cœur ton mari, si tu ne le regardes pas comme supérieur à toi. Ton intelligence et tes sentiments affectueux ne seraient qu’un danger pour toi dans une union inégale. Il te serait presque impossible d’échapper à la déchéance et à la misère morale. Mon enfant, ne me donne pas le chagrin de te voir incapable de respecter ton partenaire dans la vie ».


On sent, dans cette prière, tout ce qu’il a dû souffrir au contact de Mrs. Bennet. À vingt ans, elle l’a séduit par une vivacité gracieuse et passagère de jeune chat, et cette exubérance juvénile est vite devenue la vulgarité bruyante et prétentieuse d’une matrone aux formes épaisses. « C’est une femme d’esprit bas, ignorante et capricieuse. Quand elle est mécontente, elle se croit nerveuse. Elle ne songe qu’aux visites et aux potins ». Chacun de ses actes, chacune de ses phrases, nous montrent en elle le type même de ces femmes médiocres et désœuvrées, qui ne savent pas profiter du calme de la vie de province pour travailler, lire ou réfléchir, qui trompent par des bavardages ineptes ou méchants l’ennui des longues heures monotones, qui dans le vide de leurs pensées, sont toujours affairées, font des catastrophes de petits incidents, de noirs complots de saints non rendus et d’invitations oubliées, rabaissent leurs maris à leur niveau, étouffent les bonnes dispositions de leurs enfants. Si Mrs. Bennet met tout son orgueil à voir ses filles mariées avant celles de ses concurrentes, ce n’est pas par amour maternel ; c’est qu’elle est persuadée que leur mariage dépend exclusivement de la diplomatie de la mère, et qu’elle doit en récolter la gloire. Mais il y a des diplomates très compromettants ; et les deux filles aînées de Mrs. Bennet ont fort à faire pour réparer ses maladresses qui mettent les gendres en fuite au lieu de les attirer.

Comme elle-même doit s’ennuyer avec Mr. Bennet (si les commérages lui en laissent le temps). Elle aurait été si heureuse avec un mari dans le genre de Mr. Collins. Celui-là l’aurait écoutée, aurait discuté avec elle, gravement et sentencieusement, les potins du village ; il aurait même exigé des détails complémentaires, afin d’en faire un rapport plus achevé à la digne et curieuse Lady Catherine de Bourgh. Car, Mr. Collins, c’est le pasteur à l’esprit étroit, qui se gonfle de l’importance de son office, ne néglige aucune occasion de moraliser ses inférieurs et de s’aplatir devant les favorisés de la fortune. Son respect pour le haut rang de Lady Catherine de Bourgh, joint à son excellente opinion de lui-même, de son autorité et de ses droits de recteur, en font un curieux mélange d’orgueil et d’obséquiosité, de prétention et d’humilité. Quel air important il prend quand il dîne chez Lady Catherine de Bourgh ! « Il occupe la place d’honneur au bout de la table, et son expression montre que pour lui, la vie ne peut rien offrir déplus élevé ; et il découpe, mange, et prodigue les louanges avec une ardeur ravie ». Après dîner, durant la partie de whist, il met un empressement comique « à approuver tout ce que dit Lady Catherine, à la remercier pour chaque point qu’il gagne, à s’excuser s’il croit en gagner trop ». Il est délicieusement gauche et solennel ; écoutons-le faire sa cour à Elisabeth :

— « Je désire me marier, premièrement, parce que je pense qu’il est bon qu’un pasteur avec un revenu suffisant, comme moi, donne l’exemple du mariage dans sa paroisse ; deuxièmement, parce que je suis persuadé que cela ajoutera beaucoup à mon bonheur ; et troisièmement, ce que j’aurais peut-être dû mentionner en premier lieu, c’est l’avis et le conseil de la très noble dame que j’ai l’honneur de considérer comme ma patronne. Par deux fois, elle a condescendu à me donner (sans que je me permisse de la lui demander) son opinion sur ce sujet. Samedi, avant mon départ de Hunsford, elle m’a encore dit : « Mr. Collins, il faut vous marier. Un pasteur comme vous ne doit pas rester célibataire. Choisissez bien ; choisissez une femme de bonne éducation qui puisse me plaire ; et, pour que vous soyez heureux, prenez une femme active et pratique, sans goûts trop élevés, mais capable de tirer bon parti d’un petit revenu. Voilà l’avis que je vous donne. Trouvez-moi cette femme-là le plus tôt possible, amenez-la à Hunsford, et j’irai la voir, » Permettez-moi en passant, ma jolie cousine, de vous faire observer que je ne compte pas les attentions et l’amabilité de Lady Catherine de Bourgh comme un des moindres avantages qu’il m’est permis de vous offrir. Vous verrez que ses manières sont au-dessus de tout ce que je pourrais décrire. Et je crois que votre esprit et votre vivacité ne lui sembleront pas désagréables, surtout lorsqu’ils seront tempérés par le silence et le respect que son rang vous imposera inévitablement ».


Comme Elisabeth ne se sent pas touchée par cette tendre déclaration, et refuse, poliment mais nettement, la faveur de devenir la femme d’un pasteur si bien en cour, le galant Mr. Collins interrompt sa cousine d’un impérieux geste de la main :


— « Je n’en suis pas à apprendre », dit-il, « que c’est l’habitude des jeunes filles de rejeter les demandes en mariage qu’un homme fait pour la première fois, tout en ayant cependant l’intention d’accepter. Je sais que ce refus peut être répété une seconde et même une troisième fois. Je ne suis donc pas découragé ; et je n’attribue votre refus qu’à votre désir d’augmenter mon amour par l’attente, suivant la pratique habituelle des jolies femmes ».


Délicieux Mr. Collins ! Il est comique sans être trop exagéré et ses ridicules ne sont pas invraisemblables. Il dit tout haut ce que pensent tout bas beaucoup de jeunes gens ; et un Herr Doctor, dressé à la chasse au symbolisme, n’aurait besoin que de quelques pages pour nous faire voir en Lady Catherine de Bourgh la personnification de la belle carrière, du brillant avenir, qu’il ne faut pas compromettre par une alliance susceptible de déplaire aux grands chefs, et dans la confiance en lui-même du révérend recteur la vertu fondamentale de quiconque est fonctionnaire de l’État ou ministre de la religion.

Son collègue, Mr. Elton [16], n’est pas moins amusant. Il a un peu plus de bon sens, moins de platitude, et sa fatuité est d’un autre genre. C’est le jeune et beau pasteur. Sa parole aisée, son sourire onctueux, ses manières galantes, ont gagné le cœur de toutes ses paroissiennes : « il est très recherché, et tout le monde dans le village reconnaît que, s’il le voulait, il pourrait ne jamais manger chez lui, et qu’il a plus d’invitations à dîner qu’il n’y a de jours dans la semaine ». Il se sait joli garçon, se croit plus spirituel qu’il n’est, et veut tirer parti de tous ces avantages. Il y réussit : « il gagne une femme de deux cent cinquante mille francs de dot ou à peu près, et il la gagne avec une délicieuse rapidité ». Le hasard lui donne ce qui convient à sa fatuité, une sorte de jeune Mrs. Bennet. Elle est déjà aussi prétentieuse, aussi commune, aussi irritante que la bonne grosse dame ; que sera-ce quand elle aura des filles à marier ! Son beau-frère est le propriétaire de Maple Grove, un grand domaine près de Bristol, et elle n’a que Maple Grove dans la bouche. « Cela ressemble beaucoup à Maple Grove », dit-elle à Emma qui lui fait les honneurs de sa maison. « La ressemblance est réellement frappante. Cette pièce a précisément les mêmes dimensions que le boudoir à Maple Grove » ; et elle fait appel au témoignage de son mari, « n’est-ce pas étonnement pareil ? Ne se croirait-on pas à Maple Grove ? » Le salon, le parc, les arbres, les fleurs, tout est comme à Maple Grove. « Naturellement, à Maple Grove, elle a été habituée à tous les raffinements du luxe », et élevée à la ville, elle compte bien donner le ton dans le petit village dont son mari est le pasteur. Elle s’agite, elle bavarde, elle s’introduit de force dans l’intimité des gens, prend des tons protecteurs, se fait le centre de tout. Et Mr. Elton est ravi d’avoir une femme qui sait tenir sa place.

Jane Austen est sans pitié pour les gens infatués de leur fortune, et dont la rigidité de mœurs, la correction de manières, ne servant qu’à cacher l’égoïsme et la bassesse de caractère ; elle les déshabille de la considération due à leurs rentes et à leurs domaines, pour nous les montrer tels qu’ils sont. Mr. Dashwood [17], par exemple, est millionnaire ; il agit toujours conformément aux lois, à la morale courante, aux usages de la bonne société ; il est respecté de tout son entourage, composé naturellement de gens comme lui, car il prend bien soin de ne pas souiller son honorabilité au contact de personnes dont les revenus seraient trop inférieurs aux siens. Mais il manque sans scrupules à la promesse faite à son père mourant de venir en aide à ses demi-sœurs ; il excite sa belle-mère contre son beau-frère Edward Ferrars, qui, pour rester fidèle à sa parole, renonce à un brillant mariage ; il insinue des conseils un peu douteux à sa sœur Elinor pour conquérir un mari riche, ce qui le mettrait à l’abri des futures demandes de secours.

C’est son argent qui lui vaut la notoriété dont il jouit, aussi il y tient. Il regrette amèrement chaque louis qui sort de sa poche, même si c’est pour un achat avantageux. Quand il acquiert à bas prix une nouvelle propriété, il se lamente : « Enfin, il faut bien se payer quelques fantaisies ; mais cela m’a coûté une somme énorme ». — « Plus que sa valeur intrinsèque ? » interroge sa sœur. — « Hein ! Ah non, par exemple ! Je pourrais le revendre demain plus cher que je ne l’ai acheté », s’exclame-t-il, stupéfait qu’on ait pu le croire capable de faire une dépense inutile.

Mais, comme avarice, Mrs. Norris [18] l’emporte encore sur lui. C’est une véritable création de génie, une avare assez fine pour donner à son vice toutes les apparences du désintéressement. « Tant qu’il ne s’agit que de se déranger, de discuter, d’organiser, Mrs. Norris est très obligeante et personne ne sait mieux dicter des libéralités aux autres ; mais son amour de l’argent est égal à son amour de diriger, et elle sait aussi bien épargner le sien que dépenser celui de ses amis ». Elle a l’art de profiter de chaque service qu’elle rend pour rapporter un léger butin dans sa petite maison : les restes du buffet des bals donnés par son beau-frère, le rideau du théâtre quand la comédie échoue par le retour de Sir Thomas Bertram, des œufs et des fruits de sa visite à la future belle-mère de sa nièce Maria ; et elle trouve toujours d’excellentes raisons pour justifier son avidité. Dans la voiture, Maria s’étonne du volumineux panier que rapporte sa tante.

— « Ma chérie, ce n’est qu’une jolie bruyère que ce charmant vieux jardinier m’a obligé d’emporter. Tiens Fanny, prends ce paquet, fais attention de ne pas le laisser tomber. C’est[19] un fromage à la crème, de celui que nous avons eu à dîner. Cette bonne vieille Mrs. Whitaker ne m’a pas laissé tranquille avant que j’accepte un de ses fromages. J’ai refusé aussi longtemps que j’ai pu, mais elle avait les larmes dans les yeux ; et, c’est juste la sorte de fromage que ma sœur aime tant. Quel trésor de bonté, cette Mrs. Whitaker ! »

— « Et que rapportez-vous encore de votre maraudage ? » interroge Maria.

— « Maraudage, ma chérie ! Ce ne sont que quatre de ces magnifiques œufs de faisans que Mrs. Whitaker m’a forcé d’accepter, un refus l’aurait fâchée ».


Toute cette rapacité passe inaperçue tant Mrs. Norris est empressée à se charger de toutes les besognes désagréables, tant elle flatte servilement les parents riches, tant elle parle de son dévouement et de sa générosité.

— « Mon cher Sir Bertram », dit-elle à son beau-frère avec tous mes défauts j’ai bon cœur ; et, pauvre comme je suis, je me priverais plutôt des nécessités de la vie que d’agir sans générosité. » Et elle laisse croire qu’elle va contribuer aux frais de l’éducation de la petite nièce Fanny. Le naïf gentleman est bien vite détrompé ; elle a suggéré la charité, écrit les lettres, c’est à elle qu’on devra être reconnaissant ; mais lorsque son tour arrive de prendre chez elle Fanny, elle trouve les meilleures et les plus péremptoires raisons de repousser cette charge. Esclave de toutes les fantaisies de ses nièces riches, elle bouscule, humilie et tyrannise Fanny Price, la petite parente pauvre. C’est une mégère ; mais Miss Austen n’en fait pas un monstre inexplicable ; elle nous avertit que son vice n’est « qu’une économie exagérée, nécessitée d’abord par la prudence, et qui a grandi, est devenu une passion, comme un objet d’amour indispensable à une femme sans enfants. Si elle avait eu des enfants, Mrs. Norris n’aurait peut-être jamais songé à épargner ». Alors, elle ne semble plus si anormale, et on comprend comment ce cœur s’est desséché.

Mais il n’est pas nécessaire d’avoir une famille pour rester tendre et bonne. Miss Bates [20] en est une preuve. L’excellente demoiselle n’a jamais pu « se vanter de sa beauté ou de son esprit. Sa jeunesse a passée inaperçue, son âge mûr est dévoué à une mère invalide et au problème de faire durer un petit revenu aussi longtemps que possible. Et cependant elle est heureuse, et personne ne parle d’elle qu’avec sympathie ». Il est vrai que si elle a conservé une bienveillance pleine de candeur enfantine, son intelligence ne s’est guère développée dans son existence de vieille fille. Elle est « si niaise, si satisfaite de tout, si souriante, si prosaïque, si peu distinguée, si grande parleuse sur de petites matières, si prodigue de triviales confidences et de bavardages innocents ! » Sa conversation ennuie tous ses amis, qui l’ont entendue répéter mille fois les mêmes choses avec une telle volubilité que le soufle lui manque ; mais comme elle nous amuse, nous, qui n’en goûtons que les plus savoureux échantillons !

Mrs. Palmer [21] cause un peu moins que Miss Bates, mais son caquetage est aussi délicieusement insignifiant. Son mari ne daigne plus y prêter la moindre attention. Cette indifférence méprisante, loin de l’offenser, la divertit. « Mr. Palmer ne m’entend pas », s’exclame-t-elle ravie, « il ne m’écoute jamais. Il est si drôle », et elle éclate de rire. À chaque rebuffade de Mr. Palmer revient le refrain « il est si drôle » ! Tout est « drôle » pour elle, la gelée qui détruit ses arbres favoris, le renard qui dévaste son poulailler. Elle a le rire perpétuel et embarrassé, l’exclamation invariable qui remplace chez les gens à l’esprit borné la phrase récalcitrante. Le portrait est merveilleux de naturel et de vérité.

Les braves gens maniaques abondent dans l’œuvre de Jane Austen. Peut-on trouver un malade plus sympathique que Mr. Woodhouse, le père d’Emma, avec tous ses caprices de valétudinaire gâté, ses réflexions plaintives, ses amusantes petites tyrannies lorsqu’il veut obliger ses invités à se contenter comme lui d’un « plat de gruau bien cuit, léger mais pas trop », et que « le souci de leur propre santé le fait gémir sur tout ce qu’ils mangent ».

Il a une telle crainte des courants d’air qu’il ne peut approuver le portrait d’Harriet, et pourtant c’est l’œuvre de sa chère Emma. « C’est très joli », dit-il, « la seule chose que je n’aime pas beaucoup, c’est qu’elle est assise en plein air, avec un simple petit châle sur les épaules ; et cela vous fait craindre qu’elle ne prenne froid. »

— « Mais, cher papa », proteste Emma, « c’est en été, un jour chaud d’été, regarde l’arbre. »

— « Oui, mais ce n’est jamais sain de s’asseoir dehors, ma chérie. »

Les mariages l’horripilent, pour le trouble qu’ils mettent dans ses habitudes ; d’ailleurs, « tant qu’on n’a pas apporté de preuves contre eux, il ne veut jamais croire les gens assez peu intelligents pour songer à se marier ». Et, lorsqu’une jeune femme a fait cette suprême sottise, pendant de longs mois après la cérémonie, il persiste à l’appeler « cette pauvre demoiselle une telle ». Toutes ses petites manies sont si innocentes que son entourage les souffre avec une indulgenc e amusée.

John Thorpe [22] est au contraire un parfait chenapan. Voilà son portrait : « C’était un jeune homme gros, de taille moyenne. Avec une face commune et des formes disgracieuses, il semblait craindre de paraître trop bel homme s’il n’était pas habillé comme un groom, trop bien élevé s’il n’était pas familier quand il devait être respectueux, et impudent quand il lui était permis d’être familier. » Il ne sait parler que chevaux pur sang et demi sang, voitures et records de vitesse. Nous le rencontrons encore tous les jours, il nous harcèle avec les exploits, non plus de son cheval, mais de sa quarante chevaux : c’est notre jeune propriétaire d’automobile avec ses fabuleuses additions de kilomètres. Il est furieux qu’on suppose qu’il puisse aller à une allure raisonnable :

— « Regardez mon cheval, Miss Morland ! Avez-vous jamais vu un cheval de course pareil ! Et un vrai pur sang ! Trois heures et demie pour faire seulement quarante kilomètres ? allons donc ! regardez-moi l’animal, et croyez votre frère si vous le pouvez ! Regardez-moi sa tête, regardez-moi ses reins, examinez ses mouvements ; ce cheval ne peut pas faire moins de vingt kilomètres à l’heure. Vous auriez beau lui lier les jambes, il les ferait quand même ».


Par extraordinaire il n’a pas émaillé son discours de jurons ; il ne s’en prive pas d’habitude. Il ment a jet continu, sans finesse, mais avec tant d’assurance qu il déconcerte ses interlocuteurs. Souvent il finit par croire lui-même ses hâbleries ; quelquefois même, il y croit avant les autres, mystifié par sa propre imagination. Il aime la vie large, les cartes, le bon vin ; et, pour s’assurer tout cela, il court les dots, gonflant la fortune, vantant la famille de l’héritière convoitée, tant qu’il la croit riche et bien disposée en sa faveur ; puis, en faisant une pauvresse et dénigrant ses parents, dès qu’il reconnaît s’être trompé sur les espérances ou qu’il sent ses chances diminuer. C’est le type même du vaurien de bonne famille et son portrait est tracé de main de maître.

Nous ne pouvons passer en revue tous les personnages des romans de Jane Austen qui méritent notre attention Ils sont plus d’une centaine. Chacun d’eux est utile à l’action, doué d’une personnalité bien distincte, dessiné avec autant de précision que de délicatesse ; et on se demande où l’auteur a pu trouver les modèles de caractères si variés. Elle fut sans doute une observatrice incomparable, mais son champ d’expérience était trop étroit pour qu’elle ait pu y rencontrer tous les types qu’elle nous décrit avec une telle minutie, avec une si grande exactitude. L’intuition a joué un rôle dans toute cette création, une intuition géniale, qui savait deviner juste, construire des êtres humains et non pas des pantins insensibles.

Elle ne rencontra qu’exceptionnellement un Mr Bennet, une Mrs. Norris, un Mr. Collins ; mais elle trouva dans son entourage des hommes et des femmes possédant à un degré atténué les défauts et les qualités que son imagination développa et amplifia ensuite dans ses personnages. Une de ses lettres nous montre que son art n’est pas une simple traduction de ce qu’elle observe ; elle écrit, protestant contre l’accusation d’avoir fait des portraits de ses amis : « Je suis trop fière de mes gentlemen pour admettre qu’ils ne sont que Mr. A ou le Colonel B. [23]».

Ses créations ne sont pas de raides et étroites personnifications de tel vice ou de telle vertu. Nous ne trouvons ni saintes ni atroces scélérats parmi eux, ni un Lovelace, ni un Sir Charles Grandison. Tous sont des types sans être des phénomènes, et ils sont d’une mentalité aussi complexe que nous nous senton s nous-mêmes.

Aucun ne sort violemment de l’ensemble, comme une curiosité qu’un Barnum pousse sur l’estrade à la face du public ; chacun d’eux se tient à sa juste place parmi ses compagnons, il n’attire que la part d’attention à laquelle il a droit, il ne retient le regard que par l’exactitude de son dessin et non par un écriteau aux couleurs criardes collé sur sa poitrine.

C’est à peine si, pour animer l’action, elle fait saillir un peu plus que dans la vie ordinaire les sentiments et les particularités de ses personnages. Son premier souci est la réalité ; et une lettre de conseils à une débutante, qui lui a soumis un essai de roman, nous montre quelle importance elle donne aux plus petits détails : « Mrs. Forester ne prend assez soin de la santé de Suzan » écrit-elle, « Suzan ne doit pas se promener dehors après une forte pluie et faire une longue course dans la boue. Une mère attentionnée ne souffrirait pas cela ».

Naturellement, petits bourgeois, placés dans des circonstances qui n’ont rien de pathétique, les personnages de Jane Austen prennent la vie avec assez de calme ; ils sont respectueux des traditions, sans fanatisme d’aucune sorte, et ils savent se réjouir d’une bonne tasse de thé et d’innocents bavardages. Leurs qualités et leurs défauts ne sont ni purement anglais ni caractéristiques de leur époque. Ce sont les défauts et les qualités de la classe moyenne de toutes les races et de tous les temps. Ils n’ont point vieilli ; ils sont aussi proches de nous qu’ils l’étaient du lecteur d’il y a cent ans. Seuls, quelques petits détails sans importance nous étonnent, et nous invitent à nous reporter par l’imagination au commencement du xixe siècle. Tous les raffinements et toutes les élégances de la vie urbaine n’ont pas encore pénétré dans les campagnes, même parmi la meilleure société. Les manières y sont encore un peu raides et brutales. Les hommes manquent quelquefois de délicatesse ; les jeunes filles sont plus choquées de les voir voyager un dimanche que pris de boisson ou jurant grossièrement, et les gendres ne savent pas aussi bien que ceux d’aujourd’hui déguiser leurs sentiments vis-à-vis de leur belle-mère.

— « Alors vous seriez très mal élevée », crie Mr. Palmer à Mrs. Jennings.

— « Mon amour, vous contredites tout le monde », interrompt sa femme. « Savez-vous que vous êtes très impoli ! »

— « Je croyais ne contredire personne en appelant votre mère mal élevée », répond ce charmant gentleman de la bonne société d’alors.

Il faut se représenter Darcy, Sir Thomas Bertram, Mr. Knightley, le cou emprisonné dans de hautes cravates, avec des habits de couleur et des bottes à la Wellington, s’inclinant d’un air un peu rigide devant des femmes qui ont la taille de leurs robes sous les bras, coiffées de chapeaux aux larges bords qui, rabattus par des rubans, encadrent la figure et donnent à leurs traits une grâce mignarde.

Alors nous trouvons dans les six chefs-d’œuvre de Miss Austen d’inappréciables documents sur la vie de nos pères, il y a un siècle. Nous les revoyons, non pas immobiles comme sur une peinture, non pas glacés comme dans un savant ouvrage historique, mais animés, vivants, ressuscités, dans l’un des petits drames ou l’une des petites comédies qui secouaient leurs sentiments ou égayaient leurs misères. Et nous reconnaissons qu’hier ressemble beaucoup à aujourd’hui dans l’histoire du cœur humain.




  1. Orgueil et Préventions.
  2. Orgueil et Préventions.
  3. Mansfield Park.
  4. L’Abbaye de Northanger.
  5. Raison et Sensibilité.
  6. Emma.
  7. Mansfield Park.
  8. Persuasion.
  9. Mansfield Park.
  10. Raison et sensibilité.
  11. Emma.
  12. L’Abbaye de Northanger.
  13. Letters et Charlotte Brontë.
  14. Éloge de Richardson.
  15. Orgueil et Prévention.
  16. Emma.
  17. Raison et Sensibilité.
  18. Mansfield Park
  19. WS : G’est -> C’est
  20. Emma.
  21. Raison et Sensibilité.
  22. L’Abbaye de Northanger.
  23. Letters of Jane Austen.




CHAPITRE IV.


LE STYLE ET L’HUMOUR


Le style de Jane Austen est simple, naturel et concis, en parfaite harmonie avec les paisibles aventures de ses héros prosaïques et pondérés ; et, pour éviter la sensation de platitude que pourrait engendrer cet assemblage de qualités trop discrètes, elle assaisonne ses phrases d’une ironie mordante, d’un humour réjouissant. Elle sait admirablement nous présenter en quelques lignes un personnage dans son milieu, avec les préoccupations dominantes, les situations respectives, les réflexions de son entourage. Le début de chacun de ses livres est une merveille de finesse et de clarté. Lisons par exemple les premières pages de Mansfield Park :

Trente ans environ s’étaient écoulés, depuis que Miss Maria Ward, de Huntington, avait eu la chance, n’ayant que soixante quinze mille francs, de faire la conquête de Sir Thomas Bertram de Mansfield Park, dans le comté de Northampton, et de s’élever ainsi au rang de femme de baronnet, honneur auquel il faut ajouter toutes les satisfactions qui découlent de la possession d’une jolie propriété et d’un large revenu. Tout Huntington s’était exclamé sur la bonne fortune de Miss Maria ; et son oncle, l’avocat, avait reconnu lui-même qu’il s’en fallait au moins de soixante quinze mille francs pour qu’elle pût équitablement viser si haut. Elle avait deux sœurs pour bénéficier de son élévation ; et certains de leurs amis, trouvant Miss Ward et Miss Francis tout aussi jolies que Miss Maria, ne se faisaient aucun scrupule de prédire que leurs mariages seraient au moins aussi avantageux. Mais il n’y a certainement pas dans le monde autant d’hommes riches que de jolies femmes qui méritent de les épouser. Miss Ward, après une demi-douzaine d’années d’attente, se vit réduite à accepter le Rev. Mr. Norris, un ami de son beau-frère, peu fortuné, et Miss Francis trouva encore pis. L’alliance que fit Miss Ward en réalité n’était pas à dédaigner ; Sir Thomas étant heureusement capable de donner à son ami un revenu dans la cure de Mansfield, Mr. et Mrs. Norris commencèrent leur carrière de félicité conjugale avec bien près de vingt-cinq mille francs par an. Mais Miss Francis se maria, comme on dit vulgairement, pour faire enrager sa famille ; et, en fixant son choix sur un lieutenant de marine sans éducation, sans fortune, sans relations, elle y réussit complètement. Il lui aurait été difficile de faire un choix plus maladroit. Sir Thomas jouissait d’une certaine influence ; par principe aussi bien que par orgueil, par une tendance générale à bien agir et le désir de voir dans des situations respectables toutes les personnes ayant quelques liens de parenté avec lui, il aurait été heureux de mettre son influence au service de la sœur de Lady Bertram ; mais cela ne pouvait avoir aucune utilité dans la profession de son mari. Et avant qu’il eut trouvé un moyen de les aider autrement, une rupture complète survint. Ce fut le résultat naturel de la conduite des trois sœurs, et que produit presque toujours un imprudent mariage. Afin de s’épargner des remontrances inutiles, Mrs. Price attendit d’être mariée pour avertir sa famille. Lady Bertram, d’un tempérament très tranquille et d’un naturel extraordinairement facile et indolent, se serait contentée de laisser simplement sa sœur de côté et de n’y plus penser. Mais Mrs. Norris avait un besoin d’agir qu’elle dut satisfaire par une longue et violente lettre exposant à sa cadette la folie de sa conduite et la menaçant des pires conséquences. Mrs. Price fut à son tour froissée et irritée, l’amertume de sa réponse s’étendit aux deux sœurs, et elle fit des réflexions si peu respectueuses sur l’orgueil de Sir Thomas que Mrs. Norris ne put les garder pour elle. Cela mit fin pour une longue période aux relations entre Mrs. Price et sa famille.


L’exposition ne tient que deux pages, et en quelques phrases nettes, courtes et précises, malicieuses et spirituelles, nous apprenons la chance inouïe de Miss Maria, l’émoi du petit pays à la nouvelle de son brillant mariage, les réflexions un peu jalouses de sa famille, les ambitions qu’il éveille chez ses deux sœurs, les éblouissantes prédictions que leur font les amis, puis leur désillusion, la résignation de la sage Miss Ward à une position encore honorable, le dépit de Miss Francis qui se jette dans la première union qui s’offre à elle, les remarques désagréables de ses sœurs qu’humilient cette mésalliance, enfin la brouille finale. En même temps sont esquissés l’orgueil de Sir Thomas Bertram, la placidité de sa femme, l’habileté de Mrs. Norris à semer la discorde.

Il est impossible d’être plus concis, de faire voir plus de choses en si peu d’espace, d’une manière qui s’imprime plus profondément dans notre esprit, qui y fixe mieux l’atmosphère dans laquelle va se dérouler le récit. Une ironie subtile imprègne toutes les phrases, et une réflexion humoristique, de place en place, coupe et égaie l’exposition.

Puis l’action va se développer simplement, légèrement, sans les digressions politiques, littéraires ou religieuses, chères à tant de romanciers. Jane Austen nous conte une histoire et ne cherche qu’à conter agréablement. On dira sans doute que c’est pauvreté de pensée, mais elle s’en soucie peu ; elle connaît son art et ne veut pas alourdir ses fins chefs-d’œuvre de banales fioritures. Elle écrit ironiquement à Cassandra au lendemain de la publication d’Orgueil et Préventions : « C’est plutôt un peu trop léger, vif et frétillant ; il y faudrait un peu d’ombre, s’étendre de place en place en de longs chapitres pleins de réflexions aussi profondes que possible ; ou tout au moins quelques pages de solennelles et spécieuses sottises sur quelque sujet totalement étranger au récit : un essai sur l’art d’écrire, une critique de Walter Scott ou l’histoire de Bonaparte, quelque chose enfin formant contraste et ramenant le lecteur avec un plaisir renouvelé au style animé et persifleur de tout le roman. »

Dans les six romans nous retrouvons la même concision. Quelques lignes nous donnent brièvement les traits fondamentaux du caractère des personnages, et c’est leur conversation même qui, dans la suite, précise leur individualité. L’auteur évite ainsi deux ou trois fastidieuses pages de description qui n’évoqueraient qu’une figure froide et sans vie. Elle ne nous explique pas que Mr. Woodhouse est hypnotisé par le souci de l’hygiène et des régimes, elle le fait parler à ses invités :

— « Mrs Bates essayez un de ces œufs ; un œuf à la coque peu cuit n’est pas malsain. N’ayez pas peur, ils sont très petits ; un de ces petits œufs ne vous fera pas de mal. Miss Bates, permettez à Emma de vous servir un tout petit morceau de tarte ; ce sont des tartes aux pommes, ne craignez pas que ce soit indigeste. Mrs Goddard, que dites-vous d’un demi verre de vin, un petit demi verre, additionné de beaucoup d’eau. Je ne crois pas que cela puisse vous faire du mal [1]. »


Les réflexions que fait l’amiral Croft, les mains derrière le dos, l’air soucieux, devant la fenêtre d’un marchand de tableaux, nous donnent l’image la plus vivante d’un vieux loup de mer, de son allure, de son ton, de ses pensées habituelles. Il parle à une charmante jeune femme :

— « Vous voyez, je regarde les tableaux. Je ne peux jamais passer devant cette boutique là sans m’arrêter. Que dites-vous de ça comme bateau ? Regardez-moi cela ! Avez-vous jamais vu quelque chose de pareil ? Quels drôles de types que vos jolis peintres pour s’imaginer qu’il y a des gens assez imprudents pour risquer leur vie dans une vieille coque de noix façonnée comme ça ! Et encore il a collé dessus deux beaux messieurs qui le plus tranquillement du monde regardent les montagnes et les rochers autour d’eux, comme s’ils n’étaient pas sur le point de faire un plongeon, ce qui ne va pas tarder. Je me demande dans quel chantier ce bateau là a été construit ; » et riant de tout son cœur « je ne voudrais même pas m’aventurer sur une mare de village là-dedans [2]. »


En s’éloignant, il interrompt sa conversation avec sa jolie interlocutrice pour jeter un dernier regard au tableau et un désespéré « Seigneur quel bateau ! »

Le ton du vieux marin, passionné de son métier, n’est-il pas pris sur le vif, plein de couleur et de vérité ?

Écoutons maintenant jacasser deux jeunes filles, la naïve Catherine Morland et la flirteuse Isabella Thorpe, dans la salle de bal d’une ville d’eaux.


— « Au nom du ciel ! » interrompit Isabella, « quittons ce coin. Savez-vous que deux jeunes insolents me fixent depuis une demi-heure. Ils me font vraiment perdre contenance. Allons voir la liste des arrivées. Ils n’oseront pas nous suivre jusque là ».

Elles se dirigèrent vers le livre, et, pendant qu’Isabella déchiffrait les noms, Catherine eut à surveiller les manœuvres de ces inquiétants personnages.

— « Ils ne viennent pas par ici, n’est-ce pas ? J’espère qu’ils n’ont pas l’impertinence de nous suivre. Je vous en prie, dites-moi s’ils viennent ? Je ne veux pas lever la tête ».

Bientôt Catherine, avec une joie non affectée, put affirmer à son amie qu’elle n’avait plus lieu de se sentir gênée, car les jeunes gens avaient quitté la salle.

— « Et de quel côté sont-ils partis ? » demanda Isabella en se retournant vivement. « Il y en avait un qui était très bien ».

— « Du côté de l’église ».

— « Ah ! Je suis ravie d’en être débarrassée. Et maintenant si nous allions à Edgars’Buildings, pour jeter un coup d’œil à mon nouveau chapeau. Vous avez dit que vous désiriez le voir ».

Catherine acquiesça vivement.

— « Seulement », ajouta-t-elle « nous allons peut-être rencontrer ces deux jeunes gens ».

— « Oh, qu’importe. En nous dépêchant nous les dépasserons, et je meurs d’envie de vous montrer mon chapeau ».

— « Mais, en attendant quelques minutes, nous serons sûres de ne pas les voir ».

— « Je ne veux pas leur faire tant d’honneur, je vous assure. Je n’ai pas l’habitude d’accorder autant d’importance aux hommes. C’est ainsi qu’on les rend insupportables ».

Catherine ne put rien opposer à ce raisonnement ; et, afin de montrer l’indépendance de Miss Thorpe et sa résolution de mortifier le sexe fort, elles se mirent immédiatement à la poursuite des deux jeunes gens, d’un pas aussi rapide qu’elles le purent [3].


Cette petite scène, écrite en 1799, pourrait être aussi bien l’œuvre d’un romancier de nos jours, dépeignant la vie mondaine dans une de nos villes d’eaux à la mode. C’est ainsi que l’usage d’un dialogue fourmillant des expressions les plus savoureuses, les plus piquantes, les plus humoristiques, que l’auteur a non pas forgées lui-même, mais qu’il a recueillies au vol dans son entourage, donne une sensation de réalité intense. Jane Austen est un merveilleux maître dans cet art du dialogue ; elle sait lui garder son naturel, tout en y concentrant les réflexions les plus caractéristiques de l’état d’âme de ses personnages. Les phrases qu’elle leur prête, nous les avons entendues mille fois autour de nous, elles nous sont familières, mais elle les groupe en des associations d’où jaillit un humour charmant.

Elle sait admirablement caractériser par la simple répétition de locutions habituelles, comme le « si tellement » de Miss Bates ou « il est si drôle » de Mrs. Palmer, la vulgarité de ses personnages comiques. Toutes ces conversations des Elton, des Collins, des Bertram, qui ont séduit les intelligences les plus raffinées, sont faites de lieux communs, de réflexions vulgaires, qui rapprochés éveillent des pensées nouvelles et mettent en lumière des traits de caractère inaperçus dans la vie réelle.

Si, par une suite de fins dialogues, par d’amusantes notations de petits travers, Jane Austen nous a rendu visibles la mentalité de ses personnages, elle s’est peu souciée de leur extérieur. Elle ne jette qu’un rapide regard sur le monde physique, et ne nous donne que la plus sommaire esquisse des localités, des habitations, des vêtements. Nous ne trouvons pas dans ses œuvres de longues descriptions de paysages, d’ameublements, de costumes, qui permettent à l’écrivain d’étaler sa science de la phrase et sa virtuosité à jongler avec les mots. Devons-nous nous en plaindre ; ou ainsi que Taine, parlant de Prosper Mérimée, nous écrier avec ravissement : « Point de ces descriptions qui passent au bout de cinquante ans et qui nous ennuient tant aujourd’hui, comme dans Walter Scott. Rien que des faits et des faits toujours instructifs [4] ». Jane Austen, écrivant pour ses contemporains des romans qu’elle croit sans doute éphémères, ne cherche pas à accabler ses lecteurs sous de fastidieuses énumérations d’étoffes, de mobiliers, de tous les détails d’intérieur qui leur sont familiers, et dont la connaissance n’apportera aucun élément nouveau à l’analyse psychologique.

Elle est sensible au charme des jolis paysages, mais elle ne croit pas devoir exprimer ses impressions en des termes rares ou emphatiques ; elle ne recherche pas l’écriture artiste. Un de ses personnages se vante d’ignorer le langage des amateurs de pittoresque : « J’appellerai escarpée », dit-il « une colline quand je devrais parler de ses lignes hardies ; je dirai de plaines qu’elles sont étranges et raboteuses au lieu de les trouver capricieuses et tourmentées, des objets éloignés qu’ils sont hors de vue, quand ils devraient être qualifiés d’indistincts à travers le doux voile d’une atmosphère nébuleuse [5] ».

Elle a trop lu de fades et prétentieuses imitations de Grabbe et de Cowper, et la crainte de tomber dans le lieu commun l’arrête. Elle pense comme Marianne Dashwood que :

L’admiration des paysages est devenu un simple « jar- gon ». Tout le monde a maintenant la prétention de sentir et de décrire les beautés de la nature avec le goût et l’élé- gance de celui qui le premier a défini la beauté pittoresque. Je déteste tous les « jargons »; et souvent je préfère garder mes sentiments pour moi, car je ne trouve pour les expri- mer qu’un langage usé à force d’avoir servi à tout le monde, et qui n’a plus ni sens ni force[6].


Cette citation nous montre combien est injuste le jugement de Charlotte Brontë : « Jane Austen est une parfaite lady, pleine de bon sens, mais une femme très incomplète, à qui manque la sensibilité, qui n’a ni passion ni éloquence, rien du captivant enthousiasme de la poésie » [7].

C’est précisément l’amour délicat de la vraie poésie, un sens artiste développé, qui empêchent Jane Austen de s’abandonner aux enthousiasmes faciles et rebattus. D’ailleurs, il ne faut jamais perdre de vue que Miss Austen a volontairement choisi un sujet un peu terre à terre, et que toute exaltation lyrique détruirait l’unité de son œuvre. Les sensations qu’elle-même ou les plus raffinés de ses personnages peuvent éprouver en face des majestueux spectacles de la nature doivent être exprimés sobrement pour rester dans le ton général du récit.

Lorsque la beauté d’un paysage est susceptible d’agir sur les sentiments de ses héros, lorsqu’il s’harmonise avec leurs pensées, qu’il est capable d’exalter leur bonheur ou d’apaiser leurs souffrances, Jane Austen n’hésite pas à nous le décrire, non pas en de longues pages avec d’infinis détails, mais en quelques lignes qui concentrent les éléments essentiels de sa poésie. Toute addition ne détruirait-elle pas la gracieuse légèreté, n’affaiblirait-elle pas l’impression de fraîcheur printanière créée par la description suivante :


C’était une journée extraordinairement délicieuse. On était en mars, mais c’était avril avec son air doux, son vent vif et caressant, son brillant soleil, qui de temps en temps se voilait pendant quelques minutes. Et tout paraissait si splendide sous l’influence d’un tel ciel ! Les effets des nuages se poursuivant les uns les autres au-dessus des navires dans Spithead et par delà l’île qui s’étendait jusqu’à l’horizon, les teintes toujours changeantes de la mer, maintenant à marée haute, dansant joyeusement et éclaboussant les remparts avec un si joli bruit, éveillaient chez Fanny, en se combinant ensemble, des sensations d’un tel charme qu’elle se désintéressait peu à peu des circonstances dans lesquelles elle les ressentait [8]).


Ce n’est pas le tableau soigné qui attirera au peintre l’admiration de la foule ; c’est la petite aquarelle lumineuse, faite de quelques coups de pinceau, où les amateurs ravis retrouvent l’impression première et l’émotion

du véritable artiste. Il y a tout ce qu’il faut pour réveiller nos souvenirs, pour nous rappeler qu’un jour nous avons senti comme Fanny Price. En précisant, en accumulant les détails, l’auteur dissiperait notre illusion et nous ramènerait à l’inférieure admiration d’un brillant exercice de style.

Ce n’est pas inconsciemment que Jane Austen concentre ses effets ; c’est par principe, comme nous le montre ce conseil à sa jeune nièce Anna : « Souvent vos descriptions sont trop minutieuses ; vous donnez trop de détails sur ce qui est à droite et ce qui est à gauche ».

Et la preuve que cette sobriété dans la description a été voulue par l’auteur, qu’elle est un effet d’art et non un manque de puissance, c’est qu’elle note avec minutie tout ce qui peut impressionner désagréablement Fanny à son retour dans la maison paternelle. Il ne s’agit plus, en effet, d’indiquer les sensations larges et vagues qui surgissent en nous au contact de la nature, mais les souffrances qui naissent dans une âme délicate au choc répété des petites vulgarités de la vie courante.


Les rayons du soleil tombant brutalement dans le petit salon, au lieu d’égayer Fanny, la rendaient plus mélancolique ; car l’éclat du soleil lui paraissait une chose tout à fait différente dans une ville et à la campagne. Là, son pouvoir n’était qu’un éblouissement, un éclat malsain et suffoquant, ne servant qu’à faire saillir les taches et la crasse, qui autrement auraient pu dormir inaperçues. Il n’y avait ni santé ni gaieté dans ce soleil de la ville. Elle était assise dans le flamboiement d’une chaleur oppressante, dans un nuage de poussière voltigeante ; et ses yeux ne pouvaient qu’errer des murs salis par la tête de son père à la table encochée et tailladée par ses frères, sur laquelle on voyait le plateau à thé jamais complètement nettoyé, les tasses et les soucoupes sur lesquelles le torchon avait laissé des traînées, le lait, une mixture de grumeaux flottant dans un liquide bleuté, le pain et le beurre prenant à chaque minute un aspect encore plus graisseux qu’en sortant

des mains de Rebecca. Son père lisait son journal, et, comme d’habitude, pendant qu’on préparait le thé, sa mère gémissait sur le tapis en lambeaux, et suppliait Rebecca de le réparer [9].


N’est-ce pas une vraie peinture naturaliste, avec la notation précise de tous les détails susceptibles d’évoquer dans l’esprit du lecteur la laideur et la grossièreté de la vie pauvre ? Il y a là une manière neuve pour l’époque de nous communiquer les sentiments d’un personnage ; l’auteur ne nous explique plus ce que son héros éprouve, il ne lui fait plus exprimer ses sensations, mais il nous décrit minutieusement l’éclat du soleil qui blesse ses yeux, l’atmosphère qui l’oppresse, la saleté qui lui soulève le cœur, les radotages qui fatiguent ses oreilles. Il n’y a pas besoin de commentaires, et malgré le silence de Fanny, sa dépression pénètre en nous.

Miss Austen a même recours aux procédés de l’impressionnisme et du pointillé pour déterminer une sensation plus précise de la réalité, comme dans cette description d’une cueillette de fraises :


On ne pensait, on ne parlait que des fraises, rien que des fraises. Le meilleur fruit d’Angleterre — le favori de tous — très sain — celles-là sont les meilleures — délicieux de les cueillir soi-même — on en jouit beaucoup plus — surtout le matin — pas fatiguée — toutes bonnes — les Hautboy très supérieures — sans comparaison — mais très rares — préfère les Chili — celles des bois les plus savoureuses — chères à Londres — beaucoup autour de Bristol — méthode spéciale — doit refaire les plates-bandes — pas de règle générale — ouvriers routiniers — délicieux — pas en abuser — cerises préférables — groseilles plus rafraîchissantes — pénible de rester courbée — soleil éblouissant — morte de fatigue — ne peut plus résister — doit aller s’asseoir à l’ombre [10].


Ce style haché ne rend-il pas exactement le bourdonnement confus, où se distinguent quelques lambeaux de phrases, d’une joyeuse société qui s’amuse à jouer aux jardiniers.

Si nous examinons le détail de la phrase de Jane Austen, nous voyons qu’elle s’harmonise avec l’ensemble de l’œuvre. Aussi bien dans le langage des personnages que dans ses descriptions, la clarté domine. Aucune emphase n’alourdit l’expression, aucune métaphore prétentieuse n’obscurcit la pensée. Ses comparaisons sont rares, mais exactes. Elle ne nous accable pas sous un flot d’adjectifs, mais ceux qu’elle choisit caractérisent parfaitement leur objet ; ils sont là parce qu’ils sont nécessaires pour préciser une qualité, et non pas pour arrondir une période. Elle recherche avec acharnement la brièveté de l’expression, et en fait la qualité essentielle du style : « Il m’a semblé çà et là que la pensée aurait pu être exprimée avec moins de mots », écrit-elle encore à sa nièce Anna. Conseil assez étonnant à l’époque où Mme D’Arblay et ses imitateurs enflent jusqu’au ridicule les périodes compliquées de Johnson.

Elle a horreur du lieu commun, elle rejette les expressions toutes faites, chaque fois qu’elles ne sont pas spécialement appropriées au langage d’un personnage. « Mais je désire « conseille-t-elle toujours à Anne Austen », que vous ne le plongiez pas dans un abîme de dissipation. Je n’ai pas d’objection contre le fait, mais je ne peux supporter l’expression. Elle est tellement style de feuilleton et si vieille que j’ose dire qu’Adam l’a rencontrée dans le premier roman qu’il a ouvert ». Ce conseil humoristique nous fait deviner quel soin elle apportait à la rédaction de ses livres. Elle écrit avec facilité, mais non pas avec négligence. Si ses phrases semblent se dérouler sans effort, si elles sont parfaitement claires, si elles cisèlent la pensée avec une netteté impeccable, c’est que l’auteur a patie mment choisi ses mots, rejeté toute expression vague et insipide, n’a gardé que le bon grain.

Il est intéressant de remarquer que des critiques anglais trouvent à son style un cachet français. « Elle introduit quelques-uns de ces éléments plus secs et plus mordants dont la littérature française a toujours été riche et la nôtre comparativement pauvre », lit-on dans un article anonyme de la « Macmillan Review » ; et un auteur américain, Mr. Bonnell écrit : « il semblerait qu’une Académie Française la surveille [11] ».

Cette netteté un peu sèche de la phrase convient admirablement à l’ironie cinglante, à l’esprit caustique qui font le charme de ses livres. Un humour incomparable par la finesse et l’acuité de l’observation pimente toute son œuvre. Tantôt c’est tout l’ensemble d’une conversation qui met en lumière les ridicules d’un personnage, tantôt c’est une petite phrase brève qui note à la volée le comique d’une situation.

Quelle amusante petite scène que celle ou Mrs Bennet s’efforce si maladroitement de jeter sa fille Jane dans les bras du riche Bingley.


Le soir, Mrs. Bennet montra aussi ouvertement sa volonté de laisser Bingley et Jane seuls. Mr. Bennet s’était retiré dans sa bibliothèque, Mary était en haut à jouer du piano. Deux obstacles sur cinq ainsi écartés, Mrs. Bennet s’assit, et, pendant un certain temps, lança des regards et des clignements d’yeux à Elisabeth et à Catherine, sans réussir à faire aucune impression sur elles. Elisabeth évitait de la regarder, et, lorsque Kitty s’aperçut enfin du manège de sa mère, elle demanda très innocemment : « Qu’est-ce que tu as, Maman, pourquoi me fais-tu constamment des clignements d’yeux ? Que veux-tu ».

« Rien mon enfant, rien, je ne cligne pas des yeux ».

Elle resta encore assise cinq minutes, puis incapable de voir gâcher plus longtemps une si précieuse occasion, elle se leva brusquement et dit à Kitty : « Viens, ma chérie, j’ai à te parler » et elle l’emmena hors de la chambre. Aussitôt Jane jeta à Elisabeth un regard de détresse, exprimant toute sa confusion d’une manœuvre si évidemment préméditée, et pour la prier de rester.

Quelques minutes après, Mrs. Bennet entr’ouvrit la porte et appela : « Lizzie, ma chérie, j’ai un mot à te dire. »

Elisabeth dut sortir. « Il faut mieux les laisser seuls, tu sais », lui dit sa mère dans l’antichambre, « Kitty et moi nous allons rester en haut ».

Elisabeth n’essaya pas de raisonner, elle demeura tranquillement dans l’antichambre jusqu’à ce que sa mère et Kitty fussent hors de vue, et rentra dans le salon [12].


La discussion entre Mr. Dashwood et sa femme sur l’inconvénient des rentes viagères est aussi une petite merveille d’ironie. Il vient d’hériter de deux millions, et il songe d’abord, pour tenir la promesse faite à son père mourant, à donner vingt-cinq mille francs à chacune de ses trois demi-sœurs. Mais Mrs. Dashwood trouve qu’il va se ruiner ; il diminue la somme de moitié, puis suggère une simple rente viagère de deux mille francs à la veuve.

— « Certainement », hésite sa femme « cela vaut mieux que de sacrifier quarante mille francs d’un coup. Mais si Mrs. Dashwood vit plus de quinze ans, nous serons encore en retour ».

— « Quinze ans, ma chère Fanny ! Je ne lui donne pas la moitié de cela à vivre ! »

— « Je ne dis pas le contraire. Mais remarquez que les gens ne meurent jamais quand il faut leur payer une annuité. Et votre belle-mère est forte, bien portante, quarante ans à peine. C’est très grave une rente ; cela revient inévitablement tous les ans, on ne peut s’en débarrasser. Vous ne savez pas à quoi vous vous engagez. Je connais les inconvénients de faire une rente à quelqu’un. Ma mère avait la charge d’une rente à trois vieux domestiqu es, que lui imposait le testament de mon père. Vous ne pouvez pas vous faire une idée comme elle trouvait cela désagréable. Il fallait, verser l’argent deux fois par an ; et encore il fallait prendre la peine de le leur faire parvenir. Puis on entendait dire que l’un d’eux était mort ; et, quand on se renseignait, on apprenait toujours que c’était une fausse nouvelle. Ma mère en était écœurée. Elle disait qu’elle n’était plus la maîtresse de ses revenus avec ces prélèvements perpétuels. Elle trouvait que mon père avait très mal agi ; car autrement, elle aurait disposé de sa fortune sans aucune restriction. Cela m’a tellement dégoûtée des annuités que pour rien au monde je ne voudrais m’engager à en payer une ».

— « C’est certainement très désagréable », répondit Mr. Dashwood « de se voir ainsi soutirer perpétuellement l’argent de ses revenus. Notre fortune n’est plus à nous, comme le disait justement votre mère. Être obligé au paiement régulier d’une telle somme à chaque échéance n’a rien de plaisant. On cesse d’être indépendant ».

— « Évidemment ; et après tout, personne ne vous en sait gré. Ils savent qu’ils toucheront sûrement leur argent ; vous ne faites pas plus qu’ils n’attendent, et ils ne vous en ont aucune reconnaissance. Si j’étais à votre place, ce que je ferais, je le ferais quand et autant qu’il me plairait. Je ne voudrais pas être lié. Cela peut être très gênant certaines années de réduire nos dépenses de deux mille ou même de mille francs ».

— « Vous avez raison, ma chérie. Il faut mieux ne pas lui faire de rente. Ce que je pourrai leur offrir de temps en temps leur sera plus utile qu’une annuité. Si elles se sentaient un plus large revenu, elles dépenseraient davantage et n’en seraient pas plus riches à la fin de l’année. Un billet de mille de temps en temps les aidera mieux, et la promesse faite à mon père sera largement remplie » [13].

Et Mr. Dashwood en arrive à décider qu’il se contentera d’aider la veuve et ses trois filles dans leur déménagement ; car, suivant le raisonnement de sa femme, ou ses demi-sœurs se marieront et alors elles n’auront plus besoin de rien ; ou elles resteront célibataires, et il faut si peu pour vivre à des femmes seules, que le maigre héritage laissé par leur père leur suffira amplement.

Les arguments du prétentieux pasteur Mr. Collins pour consoler un père de l’enlèvement de sa fille ne sont pas moins divertissants. Voici sa lettre à Mr. Bennet qui ne demande que le silence sur ce déplorable événement :


Cher Monsieur,

Je sens qu’il est de mon devoir, comme parent et comme pasteur, de vous apporter des paroles de consolation dans la douloureuse épreuve qui vous est infligée, et que nous avons appris hier par une lettre du Hertfordshire. Croyez bien, cher monsieur, que Mrs. Collins et moi sympathisons avec vous et votre respectable famille dans votre détresse actuelle ; détresse qui doit être d’autant plus pénible qu’elle provient d’une cause que le temps ne pourra pas faire disparaître. Les arguments ne me manquent pas qui pourraient alléger votre douleur et vous réconforter dans une circonstance plus triste que toutes les autres pour un père. La mort de votre fille aurait été un bienfait à côté de cela. Et il faut d’autant plus regretter sa faute, qu’on peut supposer, selon ma chère Charlotte, que sa conduite licencieuse provient d’une indulgence coupable ; bien que, pour votre consolation et celle de Mrs. Bennet, je suis incliné à penser que ses dispositions devaient être naturellement mauvaises pour avoir commis si jeune une si scandaleuse faute. Quoiqu’il en soit, vous êtes terriblement à plaindre ; et ce n’est pas seulement Mrs. Collins qui se joint à moi, mais aussi Lady Catherine et sa fille, à qui j’ai raconté toute l’affaire. Ils craignent avec moi que ce faux pas d’une de vos filles ne nuise à l’établissement des autres ; car, comme Lady Catherine elle-même a daigné le dire, qui voudra se lier à une telle famille ! Et cette considération me fait penser à certain événement de novembre dernier, avec une satisfaction croissante ; car, si cela eût tourné autrement, une part de la peine et du scandale rejaillirait

sur moi. Permettez-moi, mon cher cousin, de vous conseiller d’oublier le plus rapidement possible, de rejeter loin de vous, à jamais, votre fille indigne, et de la laisser récolter les fruits de sa hideuse conduite » [14].

Mais l’humour de Jane Austen revêt une autre forme à la fois plus condensée et plus subtile, dans les courtes notations des pensées secrètes et même inconscientes de ses personnages. Il est difficile de donner des exemples de cette partie la plus savoureuse de son talent. L’ironie de l’expression est liée si intimement à l’ensemble de l’action, qu’en l’isolant on lui enlève tout son piquant. Citons seulement quelques phrases au hasard.

Mrs. Thorpe vient d’infliger à Mrs. Allen, impatiente de parler à son tour et qui n’a pas d’enfants, le récit détaillé des faits et gestes de ses fils et de ses filles. « Mrs. Allen n’avait aucune information analogue à donner, aucun triomphe de ce genre à imposer à l’oreille distraite et incrédule de son amie ; elle devait rester assise et affecter un intérêt pour ces effusions maternelles ; mais ses yeux inquisiteurs découvrirent rapidement que la dentelle sur la pelisse de Mrs. Thorpe n’était pas de moitié aussi jolie que la sienne, et cela lui fut une consolation [15] ».

Mr. Woodhouse craint que Mr. Knightley ait pris froid, il ne sait pas encore que celui-ci veut épouser sa fille. Jane Austen remarque : « Eut-il pu voir le cœur, il se serait peu soucié des poumons [16] ».

Voici la peinture des sentiments qui agitent l’apathique Mrs. Bertram, au retour à l’improviste de son mari, dont elle a supporté l’absence très philosophiquement : « Elle fut presque émotionnée pendant quelques minutes, et sa surexcitation se manifesta à un tel point qu’elle abandonna son ouvrage de fantaisie, chassa son cher carlin de ses côtés, et donna toute son attention et le reste du sofa à son époux. Cela lui fut si agréable de le revoir, de l’entendre parler, d’avoir son oreille amusée et toute sa pensée absorbée par ses récits, qu’elle commença à s’apercevoir qu’il avait dû lui manquer terriblement et qu’il lui aurait été impossible de souffrir une plus longue séparation ».

Quelquefois ce sont de brèves phrases qui, par des oppositions ou des rapprochements inusités de mots et de pensées, attirent l’attention et mettent en relief la signification psychologique des plus petits faits de la vie courante. En voici quelques spécimens :

« La nature humaine est si bien disposée en faveur des gens qui se trouvent dans des circonstances intéressantes, qu’une jeune personne n’a qu’à mourir ou se marier pour être sûre d’exciter la sympathie [17] ».

« Sir John était aussi bruyant dans ses applaudissements à la fin de chaque chanson, qu’il l’était dans sa conversation pendant qu’on chantait [18] ».

« Mrs. Ferrars n’était pas une femme bavarde ; car, contrairement à l’habitude générale, elle proportionnait le nombre de ses mots à celui de ses idées [19] ».

« C’était un grand dîner ; les domestiques étaient nombreux et tout dénotait le goût de la maîtresse de maison pour le faste, et la richesse du mari capable de le procurer. On ne pouvait percevoir la pauvreté dans rien, excepté dans la conversation, mais sur ce point, la pénurie était considérable [20] ».

« Lady Middleton était de son côté aussi satisfaite de Mrs. John Dashwood. Une égale sécheresse de cœur et un même égoïsme les attirait l’une vers l’autre ; elles sympathisaient dans la correction insipide de leurs manières et dans un manque de commun d’intelligence [21] ».

Cet art de donner à ses phrases précises et claires ce vernis de délicat humour, de fine ironie, de léger cynisme, trop subtils[22] pour être analysés, est personnel à Jane Austen. Aucun autre écrivain n’a su mêler avec autant de tact le sourire à l’observation approfondie, et c’est ce qui permet de qualifier ses œuvres de géniales. Ce mot appliqué à une modeste femme, qui n’a écrit sur des sujets très communs que six petits romans passés d’abord inaperçus, semble peut-être exagéré. Nous verrons cependant les plus grandes intelligences de l’Angleterre s’accorder pour reconnaître qu’il n’est pas déplacé en parlant de Jane Austen.




  1. Emma.
  2. Persuasion.
  3. L’abbaye de Northanger.
  4. Essais de critique et d’histoire.
  5. Raison et Sensibilité.
  6. Raison et Sensibilité.
  7. Charlotte Bronte’s Letters.
  8. Mansfield Park.
  9. Mansfield Park.
  10. Emma.
  11. C. Brontë, J. Austen and G. Eliot by H. H. Bonnell.
  12. Orgueil et Préventions.
  13. Raison et Sensibilité.
  14. Orgueil et Préventions.
  15. L’abbaye de Northanger.
  16. Emma.
  17. Emma.
  18. Raison et Sensibilité.
  19. Raison et Sensibilité.
  20. Raison et Sensibilité.
  21. Raison et Sensibilité.
  22. WS : substils -> subtils




CHAPITRE V


OPINIONS ET TEMPÉRAMENT

DE JANE AUSTEN


En racontant l’histoire de la vie de Jane Austen, nous n’avons donné qu’une image de sa personnalité sociale telle qu’elle apparaissait extérieurement à ses parents et à ses amis. Il serait intéressant de pénétrer sa personnalité sentimentale et morale, de retrouver tous ce que ses intimes ne nous ont pas révélé ou ce qu’ils n’ont pas su voir, de connaître son opinion sur maints problèmes psychologiques, politiques ou sociaux de la vie courante.

Sa correspondance nous renseigne très imparfaitement sur ces questions ; elle ne se confiait guère qu’à sa sœur Cassandra, et celle-ci a détruit toutes les lettres qui avaient un caractère trop personnel ou qui contenaient des appréciations trop libres sur leur entourage, celles qui auraient pu déceler sa mentalité véritable. Nous en sommes donc réduits à opérer comme Jane Austen elle-même, lorsqu’elle croyait découvrir dans un salon un type original, susceptible d’être introduit dans ses romans ; elle écoutait attentivement sa conversation, et notait au vol les réflexions qui devaient la fixer sur les véritables sentiments dissimulés sous la façade mondaine. Nous allons scruter ses livres ; et ce sont ses phrases mêmes, ses appréciations de tel ou tel acte, ses préférences ou ses antipathies pour tel ou tel personnage, qui nous dévoileront la conception qu’elle se faisait

réellement de la vie. Nous ne verrons pas toujours bien clair dans notre enquête ; car Jane Austen est la plus impersonnelle des auteurs. Mais, si impersonnel que soit un écrivain, fut-il Flaubert lui-même, il lui est impossible, en écrivant sur la vie contemporaine, de ne pas laisser échapper quelques indices de sympathie ou d’aversion, et, inconsciemment, il se trahit toujours un peu.

On s’est souvent demandé si Jane Austen n’avait pas tracé son propre portrait dans l’une de ses héroïnes ; les uns veulent la reconnaître dans Elisabeth Bennet, les autres dans Emma Woodhouse, et même dans Marianne Dashwood. Cette dernière hypothèse semble peu fondée ; Jane Austen n’a jamais été aussi écervelée ; elle précise avec trop de netteté le ridicule de la conduite de Marianne pour être tombée dans les mêmes travers. Seule l’opposition de la sagesse d’Elinor, qui serait Cassandra Austen, et de l’étourderie de Marianne, a pu faire naître cette suggestion, en se reportant à l’admiration affectueuse de Jane pour le bon sens de sa sœur aînée.

Elle a peut-être donné quelques traits de son caractère à Elisabeth Bennet et à Emma Woodhouse ; mais les membres de sa famille qui l’ont connue n’ont jamais noté une ressemblance complète. On peut simplement affirmer d’après ses lettres, qu’Emma était l’une de ses favorites et Elisabeth sa préférée. Cela nous servira du moins à nous montrer l’idée que se fait Jane Austen d’une femme accomplie et du système d’éducation qui, selon elle, convient aux jeunes filles.

Elisabeth et Emma sont franches, loyales et spirituelles ; elles ne bornent pas leur capacités « à peindre des plateaux, à broder des écrans, à tricoter des bourses » ; elles ont une certaine instruction, du bon sens, du tact, mais aucun talent extraordinaire « ni pour le chant, ni pour la musique, le dessin ou les langues étrangères ». Ce ne sont pas des érudites, elles se sont instruites un peu au hasard, en lisant ce qui les intéresse. Jane Austen trouve que c’est là la meilleure méthode de développer l’esprit chez un être intelligent ; elle raille la connaissance impeccable qu’ont les jeunes sœurs Bertram de l’ordre chronologique des rois d’Angleterre, des empereurs romains, des fleuves de la Russie, de la mythologie, des métaux et demi-métaux, des planètes, de la liste des philosophes distingués ».

Pour elle, l’éducation doit se borner à développer les dispositions naturelles et à former le caractère ; elle n’est pas pour une instruction intensive, bonne uniquement à stimuler la vanité des jeunes filles en détruisant leur santé ». Et, lorsque Edmund Bertram reconnaît chez Fanny Price le désir de s’instruire, il se contente « de lui choisir des livres pour charmer ses loisirs, d’encourager son esprit critique, de corriger son jugement ; il rend ses lectures fructueuses en lui parlant de ce qu’elle a lu, et il ajoute à leur attraction par des louanges judicieuses ».

Doit-on déduire de ce programme que Rousseau aurait eu quelque influence sur Jane Austen ? Nous ne le croyons pas. Le ton général de ses romans dément cette hypothèse. Elle adore le monde et ses frivolités, ses lettres nous le montrent ; et loin d’avoir de la sympathie pour la sentimentalité française de la fin du xviiie siècle, elle tourne en ridicule les élans passionnés de Marianne Dashwood. Elle prend un tel plaisir à nous décrire les stratagèmes des coquettes pour attirer les hommages des jeunes gens, elle y apporte une connaissance si parfaite des méthodes à employer, qu’on ne peut s’empêcher de penser qu’elle-même préférait le marivaudage à la passion. Et sa correspondance confirme cette impression ; elle jouait volontiers avec les sentiments de ses danseurs.

Ses héroïnes préférées, Elisabeth et Emma, ne détestent pas le flirt ; elles papillonnent avant de se fixer, et si elles veulent aimer leur mari, c’est d’une affection t ranquille, après avoir reconnu que son caractère, ses qualités intellectuelles et morales, en feront un parfait partenaire dans la vie. Jane Austen ne veut pas qu’elles prennent l’amour au tragique, mais qu’elles traitent le mariage sérieusement. Elle était évidemment une petite personne pratique, à l’esprit bien équilibré. Elle trouve qu’il faut un peu de sentiment, mais pas trop ; que la fortune n’est pas la seule qualité à rechercher chez un fiancé, mais qu’il ne faut pas la dédaigner non plus. Elle a pour les filles de son cerveau, les mêmes ambitions qu’une honnête mère bourgeoise a pour ses enfants.

Ces amours flegmatiques faisaient bondir l’impétueuse Charlotte Brontë, qui s’écriait : « Elle ne froisse son lecteur par rien de véhément, ne le trouble par rien de profond. La passion lui est parfaitement inconnue, et elle rejette la moindre familiarité avec cette sœur tempétueuse. Elle ne témoigne même aux sentiments qu’une gracieuse, mais distante et passagère attention ; une fréquentation trop assidue troublerait la douce élégance de son développement. Elle s’intéresse beaucoup moins au cœur humain qu’aux yeux, à la bouche, aux mains et aux pieds. Tout ce qui regarde nettement, parle correctement, se meut souplement, convient à son étude ; mais les douleurs cachées aux rapides et profonds sanglots, tout ce qui a un sang qui bout, tout ce qui est le siège invisible de la vie et son point mortellement vulnérable, tout cela Miss Austen l’ignore » [1].

La critique est fort exagérée. Jane Austen, au contraire, prête grande attention aux sentiments, et elle s’intéresse beaucoup au cœur humain ; elle ne s’intéresse même qu’à cela. Mais elle y apporte la curiosité lucide et tranquille d’un esprit que n’a pas surexcité la lecture de Byron et des écrivains romantiques. Ce n’est pas sécheresse de cœur, car elle sait trouver des accents délicieusement tendres pour nous peindre l’amour de Fanny Price ou d’Anne Elliot ; mais elle ne peut s’empêcher de voir ce qu’il y a de calcul inconscient au fond de nos meilleurs sentiments et le grotesque qui se mêle toujours aux situations les plus pathétiques. Elle n’est pas dupe de son enthousiasme et de sa sensibilité, et par dessus tout, elle aime à rire et à se moquer. Elle l’a dit dans sa lettre au bibliothécaire royal, elle ne pourrait s’empêcher de rire des autres et d’elle-même, dut-elle être pendue pour cela. Et son Elisabeth Bennet confesse : « J’espère ne jamais me moquer de ce qui est bon et sage ; mais le ridicule et la stupidité, les manies et l’inconséquence, me divertissent, je l’avoue, et j’en ris chaque fois que j’en ai l’occasion. »

Elle adore tant la raillerie que parfois le lecteur se trompe sur ses véritables sentiments. À part Sir Thomas Bertram, il n’y a pas un père ou une mère de ses personnages principaux qu’elle ne dépeigne comme niais, gâteux, négligent ou méchant. Elle paraît n’avoir guère plus que Molière le sens du respect filial et elle termine l’Abbaye de Northanger par cette réflexion peu morale : « Je laisse à décider à ceux que cela peut intéresser, si cet ouvrage tend à recommander la tyrannie paternelle ou à encourager la désobéissance des enfants. » Et pourtant, sa correspondance et les récits de ses neveux et nièces nous la montrent fort attachée aux devoirs familiaux, pleine d’estime pour son père, très prévenante pour sa vieille mère.

En général, elle traite assez durement son sexe et s’étend avec plaisir sur ses faiblesses ; elle étale complaisamment la perfidie, la coquetterie, la légèreté d’esprit, l’ineptie des bavardages, toutes les défectuosités du caractère féminin. Mais à l’occasion elle sait aussi le défendre et opposer ses vertus aux qualités masculines. Elle accorde aux femmes la sensibilité, le dévouement, la constance ; et, cela suffit amplement à l’équilibre de la balance.

— « Vos sentiments », dit Anne Elliot au capitaine Harville, « peuvent être plus vigoureux ; mais le même esprit d’analogie m’autorise à affirmer que les nôtres sont plus tendres. L’homme est plus robuste que la femme, mais il ne vit pas plus longtemps, et ceci explique exactement mon opinion sur la nature de leurs attachements. D’ailleurs, ce serait trop pénible pour vous s’il en était autrement. Vous avez à lutter contre assez de difficultés, de privations et de dangers. Travaillant et peinant sans cesse, vous êtes exposés à tous les risques et à tous les tourments. Votre foyer, votre patrie, vos amis, tout vous réclame à la fois. Vous ne disposez ni de votre temps, ni de votre santé, ni de votre vie. Ce serait vraiment trop dur » et la voix d’Anne trembla légèrement, « si la sensibilité d’une femme s’ajoutait à tout cela [2] ».


Et comme le capitaine Harville veut invoquer le témoignage des livres contre l’inconstance féminine, Anne proteste vivement : « Pardon, ne cherchons pas d’exemples dans les livres. Les hommes ont trop l’avantage, ils racontent eux-mêmes leur propre histoire. Ils sont tellement favorisés par la différence d’éducation ! Et la plume a toujours été dans leurs mains. » Et elle continue :


— « Nous ne pourrons jamais rien prouver sur ce sujet. Il y a là une différence d’opinion qui n’admet aucune preuve. Nous n’avons d’abord, probablement, qu’une petite inclination vers notre sexe ; puis chaque circonstance favorable qui se produit dans le cercle de notre existence vient renforcer cette inclination… À Dieu ne plaise que je rabaisse la chaleur et la fidélité des sentiments d’aucun de mes semblables. Non, je vous crois capable de tout ce qui est grand et bon dans vos vies mariées. Je vous crois à la hauteur des efforts les plus sérieux, de toutes les patiences domestiques, aussi longtemps, si je peux parler ainsi, aussi longtemps que vous avez un objet. Je veux dire : tant que la femme aimée vit, et vit pour vous. Le seul privilège que je réclame pour mon sexe (il n’a rien d’enviable, n’en soyez pas jaloux), c’est d’aimer plus longtemps, quand l’existence de l’être chéri est terminée, ou qu’il ne reste plus d’espoir d’en être aimé ».


L’accusation d’insensibilité contre l’auteur d’un si touchant plaidoyer semble bien injuste, et l’on ne peut dire de Jane Austen qu’elle est « de ces femmes qui cherchent à se faire valoir auprès du sexe fort en dénigrant le leur [3] ».

Mais elle ne se contente pas de revendiquer pour les femmes la part qui leur revient des qualités humaines ; elle rend les hommes responsables de la faiblesse intellectuelle et de la légèreté de leurs compagnes. C’est la fatuité masculine qui en est la cause. Rien n’est plus agréable aux hommes que le sentiment de leur supériorité ; ils ne brillent pas assez dans la société des femmes intelligentes, et ils préfèrent se faire admirer par les sottes. C’est ainsi que Jane Austen fait remarquer au lecteur combien la naïve Catherine Morland a tort d’être honteuse de son ignorance devant le beau Tilney. Elle écrit :


Les personnes qui veulent gagner l’affection d’autrui doivent toujours être ignorantes. Se présenter avec un esprit cultivé, c’est montrer une inaptitude complète à flatter la vanité d’autrui, ce que toute personne sensée doit toujours éviter. Une femme tout particulièrement, si elle a le malheur de posséder quelque instruction, doit le cacher aussi bien que possible. Les avantages d’une bêtise naturelle chez une jolie jeune fille ont déjà été mis en lumière par un écrivain de notre sexe. J’ajouterai seulement, pour rendre justice aux hommes, que si la plupart d’entre eux et les plus insignifiants

trouvent que la stupidité ajoute un grand charme aux attraits féminins, il en est quelques-uns trop raisonnables et trop instruits pour exiger plus que l’ignorance chez une femme [4].


Il y a beaucoup d’amertume dans la réflexion, et l’on y perçoit l’âpreté d’un grief personnel. L’auteur, sans aucun doute, a été froissée plus d’une fois de voir les jeunes gens préférer à sa piquante conversation les yeux naïvement étonnés et admiratifs d’un joli minois.

Si les féministes peuvent considérer Jane Austen comme une des leurs, nous ne croyons pas cependant qu’elle eut jamais pensé à réclamer le droit de voter, car elle paraît se soucier aussi peu que possible des questions politiques. Il n’est pas très surprenant que les héros de ses romans ne fassent aucune allusion aux évènements qui bouleversaient alors l’Europe ; ils étaient trop occupés à conquérir le cœur des Elisabeth Bennet et des Mary Crawford pour s’occuper des batailles de Bonaparte. Mais dans ses lettres, on ne trouve nulle trace des craintes que devait éprouver alors tout bon patriote anglais. Elle mentionne les divers déplacements des vaisseaux de ses frères, se réjouit lorsque leur part de prise a été avantageuse, mais elle n’y joint aucune appréciation sur la cause qu’ils combattent ; on dirait qu’elle ignore qu’il y a une Révolution Française, un Napoléon. Son neveu, Mr. Austen-Leigh, nous raconte que, dans son enfance, elle affichait des sentiments violemment conservateurs, et que, parmi les personnages historiques, le roi Charles Ier était son favori. Ce ne fut probablement qu’un accès juvénile de sensibilité romanesque ; car, dans la suite, elle semble ne prendre aucun intérêt à la lutte furieuse qui se livre sous ses yeux, dans toute l’Europe, entre les partisans des anciens et des nouveaux principes politiques. C’est trop loin d’elle, trop étranger aux préoccupations du petit monde qu’elle étudie.

Les questions religieuses l’attirent davantage, et c’est fort compréhensible. Dans cette famille de pasteurs à l’esprit cultivé, on devait discuter souvent les idées nouvelles qui, depuis une trentaine d’années, transformaient lentement le clergé protestant anglais. Sous l’influence indirecte des Wesleyans, un grand mouvement d’opinion réclamait des pasteurs un peu plus d’application à leurs devoirs. La carrière sacerdotale n’était, en général, qu’un pis aller pour les seconds fils de baronnets que ne distinguait aucun talent particulier. Aussi le titre de pasteur n’apportait-il que peu de considération dans la société. Et Mary Crawford nous donne l’opinion courante de son temps, lorsqu’elle dit : « Un pasteur n’est rien… son seul but dans la vie est de manger, boire et engraisser. C’est l’indolence qui lui a fait choisir cette carrière, l’indolence et l’amour de ses aises. Paresseux et égoïste, toute sa besogne consiste à lire le journal, prévoir le temps qu’il fera et quereller sa femme ; son vicaire fait tout le travail et il n’a d’autre occupation que de dîner [5] ».

Jane Austen leur accorde plus d’importance. Dans trois de ses romans sur six, les héros de l’histoire, Mr. Edmund Bertram, Mr. Edward Ferrars, Mr. Henry Tilney, sont des pasteurs, et ils sont fort sympathiques, intelligents, instruits et honnêtes. Naturellement, elle les peint tels qu’ils sont, tels que les façonnaient les habitudes du temps, la nécessité de plaire au propriétaire de leur cure. Un peu désœuvrés, plus préoccupés du rapport de leurs dîmes que de l’état d’âme de leurs paroissiens, ils visitent plus souvent les riches propriétaires du voisinage que les pauvres gens ; mais ils ont une vie décente, des idées fort morales et peuvent parfaitement servir d’exemple aux fidèles.

D’ailleurs, Edmund Bertram proteste énergiquement contre les paroles de Mary Crawford : si la connaissance que son père lui réserve une cure avantageuse sur ses domaines a pu influencer légèrement sa détermination, ce n’est pas cette considération qui l’a décidé à se faire pasteur, et il se fait une très haute idée de son rôle.


— « Un pasteur ». dit-il, « peut ne pas occuper un rang élevé ni dans l’état ni dans les milieux mondains. Ce n’est pas à lui d’entraîner les foules ou de diriger la mode. Mais je ne peux appeler nulle une situation de première importance pour l’humanité considérée collectivement ou individuellement, dans sa vie terrestre et dans sa vie éternelle, dont l’objet est de veiller sur la religion et la morale, et par leur intermédiaire sur les mœurs mêmes du pays. On ne peut appeler rien une telle situation. Si l’homme qui la détient mérite cette qualification, c’est parce qu’il néglige ses devoirs, qu’il outrepasse sa juste importance, qu’il sort de son rôle, pour paraître ce qu’il ne doit pas paraître ».


On voit que si Jane Austen ridiculise la fatuité de Mr. Collins et se moque des prétentions de Mr. Elton, ses railleries s’attaquent à l’individu et non à la profession. Elle est au contraire très respectueuse de tout ce qui touche à la religion, très formaliste même, puisque le fait de voyager un dimanche lui paraît une faute assez grave chez un fiancé pour inspirer aux jeunes filles des craintes sérieuses sur sa moralité. À côté de cela, elle ne s’indigne nullement de voir un jeune pasteur pris de boisson, c’est là en effet, suivant les idées de l’époque, une des prérogatives masculines.

Elle passe assez facilement l’éponge sur les fautes de ses jeunes filles, lorsque leur enlèvement aboutit à un bon mariage en règle ; et la situation d’enfant naturel ne lui semble pas une honte si le père est titré ou riche. Des critiques modernes en sont choqués, et après avoir ri du pharisaïsme de Mr. Collins, ils s’empressent de l’imiter. Il faut pourtant bien admettre que les pauvres parents doivent être fort satisfaits de tirer leur fille le moins mal possible de la pénible situation où elle s’est mise ; et les mœurs du temps étaient fort indulgentes aux frasques des grands seigneurs. On aurait tort d’en conclure que Jane Austen manquait un peu de sens moral. Elle ne fait que peindre la vie telle qu’elle était alors ; et son empressement à glisser sur toutes situations risquées, sa sympathie évidente pour Edmund Bertram ou Mr. Knightley, prouvent suffisamment la rigidité de ses principes.

Parallèlement à la réforme des mœurs cléricales, le mouvement évangéliste avait créé en Angleterre un grand renouveau de charité. Là encore, Jane Austen est pour les idées nouvelles. Nous savons par ses lettres qu’elle visitait souvent les pauvres de la paroisse paternelle, et leur distribuait des secours, soit en vêtements, soit en vivres. Elle nous avertit aussi que son héroïne Emma était très compatissante :


Les pauvres pouvaient compter sur son attention personnelle, sur sa bonté, sur ses conseils et sur sa patience aussi bien que sur sa bourse. Elle comprenait leurs façons d’agir, était indulgente à leur ignorance et à leurs tentations, ne nourrissait aucune espérance romanesque d’extraordinaire vertu chez ceux pour qui l’éducation avait fait si peu ; elle prenait part à leurs détresses avec une vive sympathie, et les assistait toujours avec autant d’intelligence que de bonne volonté.


Ce n’est pas là le socialisme égalitaire de nos jours, mais ce n’est pas non plus la pitié arrogante et méprisante d’une caste pour une autre caste. L’auteur a réfléchi sur la pauvreté, sur ses misères et ses vices ; elle sent qu’il y a là une injustice, peut-être nécessaire, et qu’il ne faut pas l’augmenter par un jugement trop sévère sur des fautes qu’aurait prévenues une meilleure éducation, dans des conditions moins déprimantes.

Mais elle est d’une nature calme et ne songe pas à bouleverser la société pour améliorer le sort des pauvres ; elle croit que « la compassion a fait tout ce qui est vraiment nécessaire quand elle s’est efforcée d’apporter un soulagement à ceux qui souffrent. Si notre pitié pour les malheureux est assez grande pour nous faire faire tout ce que nous pouvons pour eux, le reste n’est qu’une sympathie vide qui ne sert qu’à nous tourmenter nous-mêmes [6] ».

Les meilleurs de ses gentlemen et de ses ladies raisonnent comme Emma. Ils n’aiment pas beaucoup les sujets susceptibles de troubler leur quiétude de gens bien rentés, et ils les écartent de la conversation en se disant probablement : « il y a toujours eu des pauvres et il y en aura toujours ; aidons-les, mais ne discutons pas l’organisation sociale, cela ne leur porterait aucun profit, et cela dérangerait notre digestion ».

Cependant, dans son avant dernier roman, Jane Austen met tout à coup un violent cri de révolte dans la bouche de l’une de ses plus sympathiques héroïnes. Jane Fairfax, orpheline pauvre, élevée dans le luxe par des amis bienveillants, cherche une place de gouvernante, et elle dit à Mrs. Elton « Je ne crains pas d’être sans place. Il y a des endroits dans la ville, des bureaux dans lesquels on peut rapidement trouver quelque chose, des bureaux pour la vente, non de la chair humaine, mais de l’intelligence humaine ». Mrs. Elton y voit une allusion contre un de ses parents au sujet de la traite des noirs, et proteste contre l’expression de chair humaine ». Jane Fairfax reprend : « Je ne pensais pas à la traite des noirs; je n’avais en vue que la traite des gouvernantes, certainement très différente

si l’on considère la culpabilité de ceux qui l’organisent ; mais si l’on considère la souffrance des victimes, je ne sais laquelle est la pire ».

Nous n’avons pas la prétention de déduire de ces quelques lignes que Jane Austen fut la créatrice du roman social ; mais nous devons reconnaître que, lorsque l’occasion se présente, elle parle des injustices de notre organisation économique avec un accent qui ferait honneur à un tribun révolutionnaire d’aujourd’hui.

Si dans ses livres elle ne cherche pas à nous attendrir sur les souffrances des malheureux, ce n’est donc pas par indifférence, mais parce qu’elle s’éloignerait de la vérité en nous montrant ses placides héros trop préoccupés de ces questions. Ils ne discutent pas plus le paupérisme qu’ils ne discutent le mariage, la famille, l’état, la royauté. Ce ne sont pas des problèmes pour eux, ce sont des nécessités établies par une volonté supérieure ; et ce serait presque de l’impiété de supposer qu’on peut les détruire ou les améliorer. Leur patriotisme et leur intérêt de bourgeois à l’aise leur font trouver excellente une organisation qui a fait de l’Angleterre une grande nation, et qui leur procure le bien-être joint au respect de leurs inférieurs. Ils connaissent les réelles vertus de leur race et de leur classe, sont un peu aveugles sur leurs défauts, et méprisent les nouveautés qui viennent du continent. Ils se disent que si elles étaient bonnes, il y a longtemps qu’un clergyman anglais les leur aurait enseignées. Jane Austen, étant plus intelligente, est un peu plus sensible, mais tout au fond elle pense comme eux. Elle a été élevée dans leur milieu, et elle a beaucoup de leurs préjugés. Ne les aurait-elle pas, elle se tairait, car son tempérament n’est pas celui d’un apôtre. Elle craint déjà les préventions de la société contre les femmes auteurs, quelle doit être sa terreur de passer pour une réformatrice !

Le même équilibre de sensibilité et de pondération se retrouve dans ses impressions esthétiques. Elle n’est pas indifférente aux beautés de la nature ; elle affirme même que la contemplation d’un joli panorama doit faire partie des joies du paradis. Mais là encore, elle ne se laisse pas emporter par son enthousiasme. Elle ne recherche pas les paysages aux lignes insolites et désordonnées, et le plus grand éloge qu’elle puisse faire d’un site harmonieux, est de le qualifier « de tout à fait anglais ». Ses goûts ne sont pas très éloignés de ceux d’Edward Ferrars. « Elle n’aime pas les arbres difformes, tordus, brûlés par la foudre. Elle les préfère hauts, droits et verdoyants. Elle ne trouve aucun « charme aux cottages délabrés et en ruines. Elle prend plus de plaisir à la vue d’une gentille ferme qu’à celle d’une vieille tour de guet ; et une troupe de villageois joyeux et propres lui semble plus agréable que les plus superbes bandits du monde » [7]. Il faut tenir compte, il est vrai, qu’il y a là une sorte de réaction contre les enthousiasmes d’emprunt, contre les criailleries éperdues d’admiration qui étaient alors à la mode dans la société soi-disant cultivée. C’est toujours la même répulsion pour tout ce qui sent l’affecté, le convenu, le lieu commun, et cela l’empêche de s’abandonner autant qu’elle le voudrait à ses émotions. Car elle est persuadée que l’amour vrai de la nature est sain et bienfaisant ; en présence d’une belle nuit étoilée d’été, pleine de solennité et d’apaisement, elle fait dire à Fanny Price : « Par une soirée comme celle-là, je ne peux croire que le mal et la souffrance existent ici-bas ; et tous deux seraient fort diminués, si les hommes prêtaient un peu plus d’attention à la beauté de la nature, se montraient plus sensibles à la majesté d’un tel spectacle » [8].

Ainsi, elle croit que les émotions esthétiques peuvent réagir sur le moral. Les réflexions de ce genre sont rares dans son œuvr ; nous n’y trouvons en général aucune inquiétude, aucune curiosité pour les mystères de la vie, pour tout l’inconnu de la nature. Elle est une paisible observatrice de ce qui est concret dans l’existence, elle voit clairement tout ce que des yeux humains peuvent voir, mais elle n’a pas la hantise de l’invisible et de l’abstrait. Toute son attention est concentrée sur ce qui se fait et ce qui se dit autour des tables à thé de la bourgeoisie ; elle analyse à merveille les émotions du cœur humain sous l’influence d’un amour tranquille et raisonnable ; mais le cerveau ne l’intéresse pas. Elle ne conçoit dans ses romans d’autre motif d’action pour ses jeunes gens que la recherche de discrètes émotions sentimentales ; elle ne s’attache dans ses lettres qu’aux menus détails des réceptions mondaines, et sa sympathie ne s’étend presque jamais au-delà du cercle de sa famille.

Quelquefois, très rarement, une raillerie sur les gens qui s’abandonnent trop à leur enthousiasme, sur les auteurs qui introduisent de longues dissertations politiques ou littéraires au milieu de leur roman, le silence brusque d’un de ses personnages qui commençait à philosopher et qui a peur soudainement d’ennuyer ses interlocuteurs, pourraient faire croire que c’est systématiquement qu’elle restreint son sujet et ses moyens d’expression. On se demande si son cerveau n’était pas plus meublé, si son âme n’était pas plus sensible, qu’ils ne paraissent dans son œuvre ; si raillant si bien, trouvant si aisément le point ridicule chez autrui, elle n’a pas craint d’exposer des sentiments et des opinions trop chéris à la malveillance du public, comme elle craignait d’y exposer son nom.

Mais ce ne sont que des impressions fugitives ; de l’ensemble de l’œuvre, de ce qui nous reste de sa correspondance, nous sommes, au contraire, amenés à voir en Jane Austen une de ces natures d’artistes consciencieux dont le talent est localisé à une expression bien déterminée de la vie. Dans les limites restreintes où s’exerce son génie, elle est incomparable et atteint la perfection. Mais elle ne s’élève jamais à des conceptions plus larges de toutes les inquiétudes et de toutes les aspirations de l’esprit humain ; elle a une vision un peu étroite des choses, aussi bien dans son art que dans son existence. C’est une spécialiste qui se confine sagement dans sa partie. Ses curiosités ne dépassent qu’avec peine le cadre de sa petite société ; et dans son œuvre il n’y a pas de place pour les grands enthousiasmes et les rêves généreux.

Le caractère et les livres de Jane Austen n’en sont pas moins séduisants ; ses affections concentrées sur son entourage éclairent joliment sa figure du reflet des douces vertus bourgeoises ; et ses études sont si complètes dans leur genre, qu’il suffirait de quelques écrivains de génie aussi spécialisés qu’elle, pour donner une représentation définitive de l’humanité entière.



  1. Charlotte Brontë’s letters.
  2. Persuasion.
  3. Mansfield Park.
  4. L’Abbaye de Northanger.
  5. Mansfield Park.
  6. Emma.
  7. Raison et Sensibilité.
  8. Mansfield Park.




CHAPITRE VI


INFLUENCE DE JANE AUSTEN

SUR LE ROMAN ANGLAIS. LES AUSTÉNITES


Au moment ou Jane Austen commençait à écrire, le roman anglais se trouvait en pleine décadence. Les grands écrivains qui avaient créé et développé la nouvelle littérature de fiction, Richardson, Fielding, Smollett, Sterne, Goldsmith, étaient disparus depuis une quarantaine d’années, et une réaction s’était produite contre le roman de caractère. Le château d’Otranto d’Horace Walpole avait mis à la mode le surnaturel et le moyen âge. Le public avait paru se plaire aux émotions provoquées par des aventures effrayantes ; et, pendant de longues années, pour lui servir son plat favori, les romanciers cuisinèrent à qui mieux mieux d’extraordinaires combinaisons de chambres machinées, de morts mystérieuses, d’apparitions macabres, d’exploits fabuleux, de vengeances inimaginables. Toutes ces horreurs secouaient délicieusement les nerfs des femmes délicates de la fin du xviiie siècle ; et L’abbaye de Northanger nous montre le genre de sensations que les jeunes filles recherchaient alors dans leurs lectures. Isabella Thorpe propose à Catherine Morland de lire ensemble quelques romans :

— « Je vais vous donner leurs titres », dit-elle, « ils sont sur mon carnet. Le château de Wolfenbach, Mystérieux pressentiments, Les nécromanciers de la Forêt Noire, la Cloche de minuit, L’Orphelin du Rhin, Horribles mystères. Nous en avons pour quelque temps ! »

— « Oui, certainement ; mais sont-ils tous horribles ? Êtes-vous bien sûre qu’ils sont tous horribles ? »

— « Oui, tout à fait sûre. Une de mes bonnes amies, Miss Andrew, une charmante jeune fille, l’une des plus douces créatures du monde, les a tous lus ».

Le soir, après avoir fermé le livre terrifiant, l’impressionnable Catherine Morland restera de longues heures sans pouvoir s’endormir, tremblante au moindre bruit qui résonne dans le silence de la nuit, croyant entendre un bandit remuer sous son lit, n’osant ni bouger, ni fermer les yeux, ni éteindre sa lumière. C’est une véritable angoisse, mais elle adore cela ; et des milliers de femmes et beaucoup d’hommes partagent son amour du petit frisson qui glace si délicieusement en face des dangers qu’on sait imaginaires.

Le livre a bien éveillé une émotion comme c’est le but de tout roman, et même presque une souffrance ; mais c’est une émotion d’ordre inférieure, où l’art de l’écrivain et la subtilité de l’observateur ne jouent aucun rôle. Nul sentiment n’y est analysé en dehors de la peur, et même celle-ci ne nous est représentée que sous ses formes les plus grossières. Cela a suffit cependant pour attirer aux livres de Mrs. Radcliffe et de Lewis une foule de lecteurs, même parmi la meilleure société, celle qui se pique d’intellectualité.

Un groupe de romanciers, « les Révolutionnistes », tentèrent bien d’acclimater des œuvres de fiction réalistes et philosophiques ; mais, plus préoccupés de répandre leurs idées que de faire œuvre d’art, dépourvus de talent, ils ne produisirent que des romans touffus et ennuyeux, trop médiocres pour ramener le public à une littérature plus saine.

Une jeune femme avait donné des ouvrages plus fidèles à la réalité, plus conformes à l’idéal Richardson et de Fielding. Les livres de Francis Burney avaient reçu un accueil enthousiaste dans toute l’Angleterre et en particulier dans le monde littéraire. Johnson appelait l’auteur « son petit marchand de caractères » et prétendait qu’Evelina aurait rendu Richardson jaloux. On trouve en effet dans les romans de Miss Burney toute une série de types supérieurement dessinés ; mais ils sont un peu exagérés, l’action manque de vie et de simplicité, et le style, clair et fluide dans Evelina, s’est peu à peu boursouflé, empâté dans Cécilia et Camilia, par une imitation maladroite des procédés de Johnson. Ne paraissant qu’à de longs intervalles, les livres de Miss Burney ne furent que de brillants éclairs dans le marasme général de la littérature de fiction ; et, si leur lecture a contribué à développer le talent d’un auteur mieux doué, et à faire naître Orgueil et Préventions, leur influence sur les autres écrivains de l’époque fut à peu près nulle.

Miss Austen, en écrivant en 1797 ses romans si simples et si naturels, si dépourvus d’incidents passionnants, d’un style si pur et si concis, se lançait donc contre le courant qui entraînait tous les romanciers à une surenchère de complications mélodramatiques. Il fallait une véritable originalité de tempérament à cette fille de pasteur, à peine âgée de vingt-deux ans, si respectueuse de tous les autres préjugés de la bonne société, pour oser écrire, vers 1800, des romans qui ne visaient pas à épouvanter le lecteur par les plus terrifiantes horreurs. Certainement, si les dames lettrées de Steventon avaient connu cette audace, elles eussent crié au scandale en présence de cette toute jeune fille qui préférait la simplicité des bonnes mœurs bourgeoises aux atrocités du moyen âge, et elles auraient accusé Jane de goûts dépravés.

Le refus de faire paraître, même aux frais de l’auteur, Orgueil et Préventions, opposé en 1798 par un éditeur de Londres à Mr. Austen, ne prouve évidemment pas qu’à ce moment les romans de Jane eussent été assurés d’un complet échec. Mr. Austen ayant négligé de joindre le manuscrit à sa proposition, on ne peut même pas en déduire l’opinion personnelle de l’éditeur ; et l’erreur de celui de Bath, gardant L’Abbaye de Northanger dans ses tiroirs comme une mauvaise affaire, n’est qu’un fait isolé dont il serait téméraire de tirer des conclusions. On peut admettre cependant que l’intervalle de quatorze ans qui s’écoula entre la rédaction et la publication des premiers romans de Jane Austen fut plutôt favorable à leur modeste succès. Lorsque Raison et Sensibilité et Orgueil et Préventions parurent, en 1811 et en 1813, les contes populaires de Miss Edgeworth avaient déjà accoutumé quelques personnes à la possibilité d’une littérature de fiction un peu moins fantastique que celle de Mrs. Radcliffe. Et, bien que Waverley qui, par certains côtés, s’éloignait moins du goût régnant, vint de paraître et accaparât l’attention du public, les romans de Jane Austen reçurent un accueil plutôt sympathique. Quelques voix autorisées en proclamèrent immédiatement la valeur.

Au lendemain de la publication d’Emma, un juge très compétent en donna, dans un article anonyme de la Quaterley Review, une critique fort élogieuse qui fut longtemps attribuée à l’archevêque Whateley. On sait maintenant que Walter Scott en était l’auteur ; et, ce ne fut pas de la part du grand romancier une impression passagère, car nous retrouvons dans son Journal, à la date de 1826, ces notes significatives : « Relu pour la troisième fois au moins Orgueil et Préventions de Miss Austen, ce roman si délicatement écrit. Cette jeune femme a un talent pour décrire l’évolution des sentiments et des caractères qui est le plus merveilleux que j’ai jamais rencontré. Les gros effets ronflants je peux les faire moi-même, comme presque tous les écrivains d’aujourd’hui ; mais la touche exquise, qui, par la vérité de la description et du sentiment, rend intéressant les choses et les caractères les plus ordinaires m’est refusée. »

Quand un écrivain de génie relit par trois fois au moins des romans qui diffèrent tellement de ses propres œuvres, et qu’il reconnaît y trouver ce qui lui manque le plus, la finesse psychologique, n’est-il pas permis de supposer que, si cette lecture répétée n’a pas laissé de traces positives dans ses ouvrages, elle l’a peut-être conduit à donner un peu moins de raideur aux caractères de quelques-uns de ses personnages. Ce n’est évidemment pas une certitude ; mais en cherchant à découvrir l’influence qu’a pu exercer Jane Austen, nous serons souvent obligés de recourir à de simples présomptions ; car nous nous trouvons toujours arrêtés par une difficulté qui tient à la fois aux circonstances défavorables de la publication de ses romans et au genre de son talent. Elle n’a pas eu de ces succès éclatants qui mettent le nom de l’auteur dans toutes les bouches, dans tous les livres. Au début du siècle on a peu écrit sur elle. Le petit groupe de ses premiers admirateurs discutait ses mérites dans l’intimité, et ne cherchait pas, en général, à répandre bruyamment la connaissance d’ouvrages qu’ils estimaient peut-être trop subtils pour la masse. Aucun livre ne nous renseigne sur l’appréciation de ses contemporains, et peu d’articles de revues nous dévoilent leurs tendances à délaisser l’imitation des Mystères d’Udolpho pour suivre la nouvelle voie que leur traçait Miss Austen.

Nous pourrions rechercher directement, dans les œuvres des différents romanciers du siècle dernier ce qu’ils ont emprunté à Jane Austen. Mais si ce travail est facile lorsqu’il s’agit d’un écrivain qui s’est distingué par des exagérations, par des extravagances de conception ou de style aisément reconnaissables chez ses successeurs, cela devient une tâche presque impossible lorsqu’on étudie un auteur dont le talent consiste essentiellement en juste mesure, en simplicité, en tact. Car, quoiqu’on les trouve rarement dans les romans modernes, ces qualités devraient être tellement générales, tellement naturelles, que lorsque nous les rencontrons chez un écrivain, nous hésitons à les attribuer à l’imitation. Ce sont peut-être ces difficultés qui ont détourné les biographes de Jane Austen de l’étude de l’influence exercée par ses livres sur les romanciers du xixe siècle ; quelques critiques comparent bien ses personnages à ceux de George Eliot et de Charlotte Brontë, mais ils négligent, en général, de rechercher si ces écrivains se sont plus ou moins inspirés des œuvres de leur aînée.

Pour essayer de découvrir quelques indices de cette action il nous faut alors ou retrouver dans les mémoires et les correspondances l’aveu direct de l’influence subie, ou déduire de l’attrait particulier exercée par les œuvres de notre romancière sur des conseillers et des directeurs du mouvement littéraire le rôle qu’elles ont pu jouer dans l’évolution de la littérature de fiction. Au risque d’une certaine monotonie et de quelques répétitions, nous multiplierons les citations pour bien faire sentir en quelle atmosphère d’admiration passionnée pour Jane Austen, les jeunes auteurs anglais du xixe siècle pénétraient dès leurs premiers pas dans les milieux littéraires, et combien il leur était difficile d’échapper à l’attraction d’œuvres si hautement prônées par les maîtres de la critique dans les salons où s’établissaient les réputations.

Depuis leur apparition, les livres de Jane Austen n’ont cessé de captiver les esprits les plus délicats. Nons trouvons dans une lettre de Southey à Sir Egerton Brydges cette appréciation : « Vous parlez de Miss Austen. Ses romans sont plus fidèles à la nature et renferment, suivant mon goût, des études, des sentiments plus ravissants

que ceux d’aucun autre écrivain de notre époque ». Un autre poète, qui est aussi un fin critique, S. T. Coleridge, proclame que ses livres sont « dans leur genre, d’une vérité et d’une originalité parfaites ». Miss Susan Ferrier, une romancière anglaise de grand talent, la protégée de Walter Scott, écrit à une de ses amies en 1816 : « Je viens de lire Emma qui est excellent ; il n’y a aucune sorte d’histoire et l’héroïne n’est pas meilleure que les gens ordinaires ; mais les caractères sont si fidèles à la vérité et le style est si piquant, que cela ne réclame pas l’aide du mystère et l’aventure [1]. » On trouve dans les parties comiques des œuvres de Miss Ferrier un humour enjoué, une délicate satire, si voisines de celles d’Orgueil et Préventions, qu’on est tenté de croire que, d’elle-même ou sur le conseil de Walter Scott, elle s’est un peu inspirée des qualités qu’elle admire si fort dans Emma. Son premier roman Mariage a bien été écrit dès 1810, mais il n’a paru qu’en 1818 et a été revu dans l’intervalle.

Miss Mitford, l’auteur d’un joli petit roman villageois publié en 1819, déclare qu’elle consentirait à se laisser couper une main pour acquérir le talent de Jane Austen.

Puis c’est un homme d’église, l’archevêque Whateley, qui en 1821, dans un article de la Quaterley Review, la compare à Shakespeare en ces termes : « Comme lui, elle montre un admirable discernement aussi bien dans le caractère des déséquilibrés que dans celui des gens sensés, mérite qui est loin d’être commun. Slender, Shallow et Ague-Cheek, quoique également fous, ne se ressemblent pas plus l’un l’autre que Richard, Macbeth et Jules César ; et les Mrs. Bennet, Mr. Rushworth ou Miss Bates de Jane Austen n’ont pas plus de ressemblance entre eux que Darcy, Knightley, Edmund Bertram. »

Les savants et les hommes d’état eux-mêmes sont séduits par le délicat humour d’Orgueil et Préventions, de Mansfield Park, et d’Emma. Warren Hasting, Lord Landsdowne, le physicien Sir Henry Holland ne croient pas compromettre leur gravité en avouant leur admiration pour ces fins chefs-d’œuvre. Le grand ministre Disraëli se vantait d’avoir relu dix-sept fois Orgueil et Préventions ; et le distingué Lord Holland ne se lassait jamais d’entendre lire et relire à haute voix « ces charmants romans presque uniques dans leur style humoristique ».

Autour de lui, dans cette fameuse Holland House, où suivant Macaulay, « les hommes qui avaient guidé la politique de l’Europe, qui avaient remué de grandes assemblées par leur raison ou par leur éloquence, qui avaient insufflé la vie au bronze ou à la toile, qui avaient laissé à la postérité des choses si merveilleusement écrites qu’elles rendaient leur nom immortel, se trouvaient mêlés avec tout ce qu’il y avait de plus charmant et de plus gai dans la société de la plus splendide des capitales » [2], les plus intimes familiers de la maison, ceux que Lady Holland honorait de ses amicales impertinences, Sydney Smith, C. Gréville, Guizot, Sir James Mackinstosh, partageaient l’enthousiasme de leur hôte pour le talent de Jane Austen. Ce petit groupe d’admirateurs passionnés devait certainement donner Mansfield Park et Emma comme modèles aux jeunes littérateurs, si fiers d’être admis aux réceptions de Lady Holland, et tout disposés à se laisser influencer par les opinions de ses illustres amis.

L’esprit le plus distingué de ce cercle qui fut si utile au développement intellectuel de la société anglaise, Macaulay, le grand critique lumineux et sarcastique, reprend dans son essai sur Mme d’Arblay la comparaison

de l’archevêque Whateley : « Nous admirons surtout Shakespeare parce que, tout en nous donnant un plus grand nombre de portraits frappants que tous les autres dramatistes réunis ensemble, c’est à peine s’il nous a laissé une seule caricature. Shakespeare n’a ni égal ni second. Mais, parmi les écrivains qui sur ce point ont approché le plus de la manière du grand maître, nous n’avons aucune hésitation à placer Jane Austen, une femme dont l’Angleterre est justement fière [3]. » Il écrit dans son Journal : « J’ai encore relu de nouveau tous les romans de Miss Austen. Ils sont charmants. Il n’y a pas d’œuvres au monde qui approchent plus de la perfection. » À la fin de sa vie, il songe à recueillir des documents pour une biographie, qui servirait de préface à une nouvelle édition des œuvres de Jane Austen, et il veut employer les bénéfices de la publication à l’érection d’un monument dans l’église de Winchester. L’autorité dont jouit un moment Macaulay a dû encourager bien des écrivains à ouvrir ces livres oubliés ou peut-être ignorés, pour y puiser des leçons d’observation consciencieuse, de simplicité et de naturel.

À côté de lui un critique de moindre renommée, mais qui par de nombreux articles de revues contribua à épurer la littérature anglaise, G.-H. Lewes proclame « qu’il aimerait mieux avoir écrit Orgueil et Préventions que Waverley » ; et il conseille à tous les romanciers l’étude d’Emma, de Mansfield Park, de Persuasion.

Avec lui nous allons saisir des influences plus directes sur des écrivains déterminés. Nous lisons, en effet, dans une lettre que lui adresse Charlotte Brontë, en réponse à ses critiques amicales sur Jane Eyre : « Si jamais j’écris un autre livre, je crois que je n’y mettrai rien de ce que vous appelez mélodramatique. Je le crois, mais je n’en suis pas sûre. Je crois aussi que je vais m’efforcer de suivre le conseil qui jaillit des doux yeux de Miss Austen, de finir plus et d’être plus impersonnelle. Mais je n’en suis pas sûre non plus. [4] » La passionnée jeune femme ne peut comprendre le fin et calme talent qui imprègne Orgueil et Préventions ; et G. H. Lewes insistant pour qu’elle reconnaisse en son auteur l’un des plus grands artistes, des plus grands peintres du caractère humain qui aient jamais vécu, un des écrivains qui ont eu le sens le plus exact des moyens à employer pour arriver à leur but », elle se révolte et répond : « Miss Austen étant, comme vous l’avouez, sans poésie et sans sentiment, se montre peut-être clair-voyante et réaliste (plus réaliste que vraie), mais elle ne peut pas être grande ». Cependant elle lit ces livres qui lui sont antipathiques ; puis, inconsciemment peut-être, elle met dans Shirley et dans Villette plus de réalisme, une plus fine observation psychologique que dans son premier roman ; et elle ne peut s’empêcher de se réjouir, dans une de ses lettres, de voir comparer et même préférer son Mr. Paul à Mr. Knightley. C’est ainsi qu’elle indique elle même le rapprochement qu’on peut faire entre ces deux personnages, tous d’eux d’âge mûr, tous deux supérieurs à leur entourage, tous deux grognons, tous deux gagnant lentement par leurs solides qualités l’amour de femmes plus jeunes de vingt ans. Nous savons bien que Mr. Paul est le portrait du maître de pension qu’a aimé Miss Brontë et qu’elle n’avait pas besoin d’autre modèle. Il est cependant curieux que ses personnages se rapprochent de ceux de Miss Austen en même temps qu’un souci de vraisemblance tempère son goût des situations mélodramatiques, précisément après avoir pratiqué les lectures conseillées par Mr. G. H. Lewes.

Lorsqu’on prononce le nom de Mr. G. H. L ewes la pensée se reporte immédiatement à George Eliot. On ne peut guère douter que le critique n’ait recommandé à sa grande amie l’étude approfondie des œuvres de Jane Austen, comme il l’avait recommandée à l’inconnue qu’était pour lui Charlotte Brontë. Nous voyons en effet dans les lettres de George Eliot que c’est G. H. Lewes qui l’a décidée à écrire des romans. Elle lui soumet son plan des Scènes de la vie ecclésiastique et se réjouit qu’il le trouve bon. Mais G. H. Lewes « a des doutes sur son habileté à développer un plan et à écrire un bon dialogue ». Peut-il indiquer un meilleur maître que Jane Austen, de meilleurs exemples qu’Orgueil et Préventions, Mansfield Park, Emma ? Ces chefs-d’œuvre sont si bien dans sa pensée, lorsqu’il guide les premières tentatives de G. Eliot dans la littérature de fiction, qu’il écrit à l’éditeur John Blackwood en lui proposant Scènes de la vie ecclésiastique : « Depuis le Vicaire de Wakefield et les œuvres de Miss Austen, nous n’avions pas de romans représentant le clergé comme toutes les autres classes [5] ». La simplicité, l’ironie, l’intérêt pour les petits incidents de la vie, la minutie dans la notation des sentiments de ses modestes héros, l’absence de dissertations philosophiques que nous trouvons dans les premiers romans de George Eliot, ainsi que sa peinture méticuleuse de la classe moyenne dans Middlemarch, ne s’éloignent pas beaucoup de la manière de Jane Austen. Il y a là certainement un peu de l’influence de l’auteur que Mr. G. H. Lewes aimait tant, et qu’elle-même appelait, presque dans les mêmes termes que son ami : « Le plus grand artiste qui ait jamais écrit, le maître le plus parfait dans l’art du développement ». Elle n’a d’ailleurs profité qu’imparfaitement des leçons de sa devancière et Tennyson a raison « de ne pas la croire aussi fidèle à la nature que Shakespeare et Miss Austen ».

Nous avons une preuve encore plus directe de son action sur Miss Martineau, un des premiers écrivains anglais qui ont introduit les questions sociales dans le roman. Celle-ci nous confie dans ses mémoires qu’elle essaya d’imiter Jane Austen, et qu’avant d’écrire son premier ouvrage Deerbrook, elle lut et relut Orgueil et Préventions, Emma, Persuasion.

L’influence de Miss Austen sur Dickens, pour n’être pas avouée par lui, n’en est pas moins manifeste. On prétend qu’il n’appréciait pas l’auteur d’Emma ; mais cela prouve tout au moins qu’il avait lu ses romans, et l’on retrouve dans sa façon de caractériser ses personnages par les particularités de leur langage les procédés mêmes de Jane Austen. C’est ainsi que plusieurs critiques anglais s’accordent à reconnaître dans Mrs. Nickleby une imitation directe et évidente de Miss Bates. Mais avec la même niaiserie de pensées, avec la même volubilité de langage, combien Mrs. Nickleby est moins naturelle que son modèle. Comme toujours le disciple a exagéré et faussé la doctrine du maître.

Il n’est pas étonnant d’ailleurs que Dickens ait subi l’influence d’ Emma et d’Orgueil et Préventions ; car, au moment même où Thackeray et lui font leurs débuts dans la littérature, où leur personnalité d’écrivain se constitue, avant qu’ils n’écrivent leurs premiers livres, la vogue semble être venue à ces charmants ouvrages. Nous voyons en effet paraître de nouvelles éditions en 1833, 1844, et des traductions françaises d’Orgueil et Préventions, Sense et Sensibilité, L’Abbaye de Nort/ianger, Persuasion en 1821, 1822, 1823 et 1828. Il serait extraordinaire que de futurs romanciers n’aient pas lu ces livres qui avaient déjà subi victorieusement l’épreuve du temps, et n’y aient pas récolté quelque utile enseignement. N’y avait-il pas épars dans les romans de Miss Austen les représentants de la plupart des snobismes ? et le groupe de Mr. Collins, Sir Williams Lucas, Mary Bennet, Marianne

Dashwood, John Thorpe, Sir Walter Elliot et leurs pareils, ne constituait-il pas déjà un Livre des snobs presque complet ?

D’ailleurs, il n’existe point d’écrivains qui n’aient rien emprunté à leurs prédécesseurs immédiats, dont ils sont toujours étroitement solidaires. Dickens, Thackeray et leurs contemporains étaient bien les descendants de Richardson et de Fielding ; mais Jane Austen avait été l’éclaireur frayant au milieu de l’engouement général pour les fantastiques récits de Mrs. Radcliffe la route qui ramenait à des œuvres plus réalistes et plus artistes. Elle avait apporté quelque chose de nouveau, qui manquait un peu à ses aînés : de la simplicité dans les événements, plus de complexité et moins de raideur dans les caractères, plus de condensation et de finesse dans les développements. Sans rien leur ôter de leur solidité, elle avait transformé en délicates œuvres d’art les monuments pesants et sans grâce de Richardson. C’est pourquoi nous croyons pouvoir généraliser les quelques preuves d’influence que nous avons données, et nous joindre à Mr. Saintsbury pour appeler l’auteur de Mansfield Park et d’Emma : « la mère du roman anglais au xixe siècle » [6].

Il n’est pas nécessaire, pour justifier ce titre, d’étudier son action sur les écrivains postérieurs à la grande floraison victorienne. Les meilleurs de ses principes sont désormais absorbés, digérés par des écrivains illustres qui transmettent directement ses qualités à nos auteurs contemporains. On a plus de mal à distinguer dans les nouveaux livres ce qu’elle a inspiré de ce qui a été emprunté à d’autres talents, et son influence personnelle devient encore plus difficile à découvrir ; mais elle n’en persiste pas moins. Une parenté étroite rattache évidemment à Emma et à Mansfield Park quelques-uns des meilleurs romans anglais de ces dernières années. Lorsque, dans Récits d’une grand’mère, Mr. Arnold Bennet nous peint si méticuleusement les gestes, les habitudes, les préjugés, les joies mesurées et les émotions pleines de réserve des commerçants d’une petite ville industrielle, il prend comme modèle les livres de Jane Austen ; et, dans un interview rapporté par le London Magazine, il confesse qu’il voulait faire pour les usiniers et les commerçants des « Cinq Villes » « ce que Zola avait fait pour Paris, Hardy pour Wessex et Jane Austen pour la haute bourgeoisie provinciale au commencement du xixe siècle. »

D’ailleurs, parmi les critiques d’aujourd’hui, c’est un crescendo de louanges qui parfois les entraîne à parler sans mesure du plus mesuré des romanciers anglais. Mr. Gosse proclame en termes dithyrambiques « son impeccabilité » « son omniscience » « son art absolu que nous prenons pour la nature elle-même » [7]. Mr. Saintsbury débordant d’enthousiasme s’écrie : « Nous retrouverons un autre Homère avant de revoir une autre Jane Austen [8]. »

Ce n’est même plus de l’engouement, c’est une adoration, un culte pour l’incomparable Jane qui s’est lentement constitué au cours du xixe siècle dans les milieux littéraires anglais. Déjà Macaulay et sa sœur s’étaient exercés à parler avec des phrases empruntées aux livres de Miss Austen, stupéfiant ainsi leurs amis par la curieuse tournure de leur conversation. Aujourd’hui, toute une confrérie d’admirateurs connaissent par cœur les phrases de leur idole, et se les récitent comme des versets de livres saints. Ils se donnent le nom d’Austénites ou d’Austéniens ; et le nombre des fidèles augmente sans cesse, comprend les plus grands noms de l’Angleterre. C’est Tennyson, qui, visitant Lyme, refuse de voir la place où débarqua le duc de Monmouth, et s’écrie tout au souvenir de Persuasion : « Laissez-moi tranquille avec le duc de Monraouth ; mais montrez-moi la place où Louisa Musgrove est tombée », témoignant ainsi qu’un simple personnage de roman pouvait prendre dans son esprit une réalité plus intense que les héros de l’histoire. C’est le cardinal Newman, qui, pour perfectionner son style, relisait chaque année les ouvrages de Jane Austen.

On écrit des livres non seulement sur elle, mais sur son entourage, sur ses frères, sur ses amis ; on en fait le centre même de la vie anglaise au commencement du xixe siècle, en intitulant des ouvrages : Jane Austen et son Temps, Jane Austen et ses contemporains. Aussi n’est-on pas très surpris de découvrir qu’il s’agit d’elle dans un article de revue publié en 1902 sous le titre de : La légende de sainte Jane. C’est, suivant les expressions de l’auteur, « un hymne en l’honneur de sainte Jane, de notre divinité », un acte d’ « adoration passionnée pour la plus fascinante des saintes ».

Cette exaltation idolâtre rappelle les transports de Diderot déclamant : « Oh ! Richardson ! Richardson ! homme unique ! Tu seras la lecture de tous mes instants ! [9] » et déclarant qu’obligé de vendre sa bibliothèque, il ne garderait que les œuvres de Richardson, d’Homère, d’Euripide, de Moïse. Mais il décernait ces éloges outrés à un de ses contemporains, créateur d’un nouveau genre littéraire, alors en pleine vogue ; il était entraîné par l’engouement général ; la sensibilité et l’enthousiasme étaient à la mode. Il est plus surprenant de voir renaître à une époque positive et sceptique ces admirations éperdues en faveur d’un écrivain disparu depuis près de cent ans, et dont les œuvres n’ont pas l’attrait de la nouveauté. Cette glorification posthume de Jane Austen, cet enthousiasme rétrospectif pour des livres passés d’abord presque inaperçus, est une des manifestations du goût pour les études précises, minutieuses, approfondies, strictement limitées à leur sujet, qui s’est développé chez les hommes du xixe siècle sous l’influence du succès des méthodes scientifiques dans le domaine matériel.

« Lire un livre de Jane Austen c’est suivre une expérience sur la vie », écrit G. Eliot ; et nous avons vu comment le plus réaliste des romanciers anglais contemporains, Mr. Arnold Bennett, rapproche dans une même phrase l’œuvre de Zola de celle de sa compatriote. Mais Jane Austen, en établissant ses caractères à l’aide d’une multitude de petits faits soigneusement observés, emploie des procédés bien plus assimilables à ceux de nos savants que les larges touches de peintre de fresque, chères à l’auteur du Roman expérimental. Et son souci de s’en tenir à l’étude de la petite société de Steventon n’est-il pas plus conforme à la théorie féconde de la spécialisation des recherches que la prétendue compétence universelle d’une sorte de touriste des milieux sociaux ?

Aussi, sommes-nous un peu surpris que son nom n’ait jamais été prononcé au cours de la querelle qui agita les milieux littéraires français à la fin du xixe siècle. Dans son livre Le roman naturaliste Brunetière oppose le réalisme de George Eliot aux crudités systématiques du groupe de Médan. Son argumentation eut piqué plus au vif ses adversaires, s’il avait pris dans le commencement du siècle un exemple de la simplicité de l’intrigue, de l’absence de complications mélodramatiques, du naturel des situations, du terre à terre des sentiments, de toutes les qualités enfin qui, suivant Guy de Maupassant dans sa préface de Pierre et Jean, constitueraient la supériorité indiscutable des Romanciers d’aujourd’hui sur les Romanciers d’hier. Car, ces écrivains dogmatiques qui se vantaient d’avoir révolutionné le roman, de l’avoir mis à la hauteur des conquêtes scientifiques du xixe siècle, n’ont fait que reprendre la formule d’une Romancière d’hier, d’une toute jeune fille, leur aînée d’une centaine d’années, élevée très bourgeoisement dans le presbytère d’un petit village anglais, à l’écart de tout milieu réformateur ou critique, sans contact avec aucun théoricien des lettres. Et, il n’y avait même pas, pour ces Romanciers d’aujourd’hui, la ressource de traiter les ouvrages de la Romancière d’hier d’ébauches incomplètes et maladroites, dans lesquelles le germe du nouveau genre était évidemment contenu, mais si imparfaitement qu’il avait fallu qu’un artiste de génie vint plus tard insuffler la vie à l’œuvre informe. Ce sont au contraire, de l’avis des plus grands maîtres, des chefs-d’œuvre atteignant l’ultime perfection, qui n’ont pas été et ne seront jamais surpassés.

D’autres romanciers anglais du xixe siècle ont pu être des écrivains profonds et clairvoyants, mais ils visent en même temps d’autres buts qu’une exposition claire du jeu des sentiments humains. Des préoccupations de propagande morale, philosophique, sociale, troublent l’impassibilité de leur étude. Ils ont des qualités étincelantes d’émotion, de sensibilité, d’esprit, de poésie, qui nous entraînent et nous ravissent, mais qui déguisent un peu la vraie nature de leurs personnages. Nous ne rencontrons pas dans les œuvres de Jane Austen les magnifiques exubérances de la passion, comme dans celles de Charlotte Brontë, ni les éclats de gaieté désordonnée s’écroulant soudain en de poignantes tragédies qu’inspire à Dickens son amour exaspéré pour les malheureux, ni l’ironie implacable, les éloquentes indignations de Thackeray, ni la poésie évocative des beaux soirs qui imprègne les romans de George Eliot. Mais l’art dont tous ces auteurs de génie se servent pour augmenter le relief de leurs caractères leur enlève en même temps un peu de réalité. Dans son cadre étroit, avec ses sobres procédés, Jane Austen nous peint les siens plus fidèlement ; son talent ressemble aux petites rivières de son pays natal : elles ne s’étalent pas en nappes grandioses, elles ne scintillent pas en cascades éblouissantes, elles ne s’effondrent pas dans des gouffres térrifiants, mais elles reflètent avec une netteté parfaite tous les détail des menus paysages qui les bordent, du somment de l’orme à la petite touffe d’herbe. C’est cette limpidité que ne trouble aucun élément étranger au sujet, cette fidélité de miroir intelligent de la vie, qui attire aux romans de Jane Austen toute une génération un peu fatiguée des mixtures sentimentales, religieuses, philosophiques et sociales.


  1. Mémoirs and Correspondance of Susan Ferrier.
  2. Essai sur Lord Holland.
  3. Essai sur Mme d’Arblay.
  4. Charlotte Brontë’s letters.
  5. George Eliot’s life as related in lier letters.
  6. History of English literature.
  7. Histoire de la littérature anglaise (traduction française).
  8. A History of nineteenth century literature.
  9. Éloge de Richardson.




CONCLUSION


On peut se demander si l’enthousiasme que le public anglais montre actuellement pour les œuvres de Jane Austen est durable. N’y aurait-il pas là un simple engouement, en harmonie avec l’état d’esprit du temps mais passager, une vogue peut-être à son apogée et qui en dépit d’une persistance déjà remarquable serait destinée à s’évanouir bientôt ? Nous ne le croyons pas. Les personnages de Miss Austen sont des « types permanents et non accidentels » [1]. Tant qu’il y aura une classe moyenne, aussi longtemps que ses membres prendront un malicieux plaisir à retrouver tous les travers de leurs connaissances en des portraits fidèles spirituellement dessinés, le nombre des lecteurs de Mansfield Park et d’Emma ne diminuera pas. Les romans qui nous offrent des peintures à la fois si amusantes et si conformes à la réalité sont rares, et bien des années passeront avant qu’ils se multiplient au point d’étouffer la réputation de Jane Austen. La littérature de fiction d’aujourd’hui n’est point, en général, complètement à l’abri du reproche que faisait Fielding à celle du xviiie siècle : « Il est aussi difficile de rencontrer la vraie nature humaine dans les livres que le véritable jambon de Mayence ou le véritable saucisson de Bologne dans les boutiques ». La plupart de nos romanciers s’efforcent bien de mettre le plus qu’ils peuvent de cette nature humaine dans leurs ouvrages, mais souvent ils vont la chercher très loin d’eux. Le citadin veut nous introduire dans l’intimité des paysans, le petit bourgeois s’attache à nous montrer les mœurs aristocratiques, le mondain élégant et riche se plaît à sonder les vices de la populace. On croirait qu’ils ne peuvent décrire que ce qu’ils ne connaissent pas, peindre que ce qu’ils ne font qu’apercevoir. Beaucoup d’entre eux se documentent fort consciencieusement : ils se rendent sur place, ils examinent les lieux minutieusement, ils interrogent les personnes de tout sexe et de tout âge, ils écoutent chaque partie, ils réunissent un formidable dossier sur leur sujet. Et quelquefois, leurs romans nous donnent, à nous qui ignorons le milieu évoqué, l’illusion de la réalité et de l’exactitude. Mais ceux dont ils ont la prétention de tracer un portrait ressemblant ne se reconnaissent pas dans leurs livres. Malgré ses scrupuleuses enquêtes, l’auteur est resté étranger aux sentiments de ses personnages ; il n’en a qu’une idée vague, car il n’a jamais joui de leurs bonheurs ni souffert de leurs détresses. Il n’a jamais dit leurs phrases, fait leurs gestes, et il les interprète tout de travers. Il n’est point à l’unisson.

La méthode de Jane Austen est, nous l’avons vu, fort différente. Elle ne s’écarte pas du petit coin de terre où elle a toujours vécu, elle se contente de nous décrire l’étroit groupe humain dont elle a toujours partagé les joies et les douleurs, les opinions et les préjugés. Elle ne met en scène que des hommes et des femmes qui parlent le même langage qu’elle, observent les mêmes conventions, aspirent aux mêmes félicités bienséantes et calmes. Ainsi la plus petite touche du tableau est juste, significative, sentie. L’ensemble de l’œuvre paraît peut-être un peu maigre, trop uniforme, insuffisant pour donner une idée de la variété de la nature humaine. Mais comme il s’agit de personnalités appartenant à la classe moyenne, avec des qualités et des défauts moyens qui se retrouvent d’un bout à l’autre de l’échelle sociale, comme l’auteur nous expose le résultat de vingt, trente années d’observations journalières sur le même milieu, son analyse gagne en profondeur ce qu’elle perd en étendue. Et par dessus tout, les pages de ses livres ne donnent jamais l’impression d’une série de fiches soigneusement révisées et ordonnées. Il n’y a rien de tendu, rien de forcé dans son étude ; jamais la préoccupation de faire saillir le trait dominant de tel ou tel type ne vient fausser l’importance relative des événements. Situations et personnages, tout est à sa place ; ni les uns ni les autres ne sont disproportionnés ou dénaturés. De là cette attraction qu’exercent et qu’exerceront toujours Orgueil et Préventions, Mansfield Park, Emma sur ceux mêmes qui connaissent le plus intimement la société qui y est dépeinte.

Mais si ce naturel parfait doit conserver longtemps aux livres de Jane Austen une clientèle raffinée, il ne leur attirera probablement jamais les sympathies populaires. Cette accumulation de petites scènes de la vie bourgeoise ordinaire ne va pas sans quelque monotonie ; et beaucoup de gens préfèrent à ces romans où il ne se passe que des faits insignifiants les histoires de galants spadassins, de policiers et de cambrioleurs chevaleresques, les récits mélodramatiques qui font frémir et pleurer. Évidemment, lorsque le lecteur des Alexandre Dumas, des Conan Doyle, des Eugène Sue et de leurs émules, gorgé d’exploits fantastiquement héroïques et d’amours sublimes, ouvre un livre de Jane Austen, il trouve ses personnages bien plats et leurs aventures bien communes. Cela ressemble à sa propre vie, et sa propre vie il la connaît trop ou du moins il croit trop la connaître, pour y apercevoir quelque chose d’intéressant. Elle est pour lui comme les sites du pays natal dont il ne saisit pas les beautés trop familières, dont il ne sait discerner ni la délicatesse des lignes ni la finesse des teintes, tandis qu’il s’extasie sur le pittoresque

extravagant et les couleurs voyantes des cartes postales venues de loin. De même qu’il faut une certaine éducation de l’œil et de la sensibilité pour comprendre le charme d’un coin de campagne aux reliefs discrets, de même il faut un certain raffinement d’esprit pour se plaire aux simples histoires de Jane Austen, à son style sobre et limpide ; et suivant l’expression de George Eliot « seules les intelligences cultivées savent apprécier son art exquis » [2].

Les livres de Miss Austen ne sont point pour ses admirateurs d’honnêtes romans que les mères peuvent mettre entre les mains de leurs tilles afin de satisfaire leur sentimentalité sans craindre d’enflammer leur imagination. Ils y cherchent autre chose que des épisodes émouvants et ne courent pas à la dernière page pour connaître plus tôt le dénouement. Seuls les détails leur importent. Il faut se rappeler, en abordant ces volumes pleins d’une saveur subtile, le conseil de Bacon : « Quelques livres doivent être goûtés, d’autres doivent être avalés et un très petit nombre doivent être mâchés et digérés ; c’est-à-dire quelques livres ne doivent être lus qu’en partie, quelques autres sans grande attention, et un très petit nombre entièrement, avec soin et réflexion. » Les livres de Jane Austen sont du très petit nombre qui doivent être mâchés et digérés. C’est à cette condition qu’ils nous procurent toute la délicate joie intellectuelle qu’ils sont susceptibles de donner. Et, si quelques personnes graves ont peur de compromettre leur respectabilité, en s’appesantissant ainsi sur de fraîches histoires où il n’est question que de raisonnables amours de jeunes gens bien élevés, elles n’ont, pour calmer leurs scrupules, qu’à se rappeler qu’un éminent homme d’État, Disraëli, se vantait d’avoir lu dix-sept fois Orgueil et Préventions.

On ne se repent jamais de relire ces charmants ouvrages, et on les aime de plus en plus à mesure qu’on les pratique. À chaque nouvelle lecture comme à chaque nouvelle audition d’un opéra favori, on y découvre de nouvelles beautés passées d’abord inaperçues, on saisit des traits d’esprit, des nuances de caractère, des ironies voilées qu’on avait négligées. En même temps qu’ils nous divertissent, ces livres sans prétention nous habituent à mieux observer ce qui se passe sous nos yeux et nous rendent notre entourage plus intéressant. Ils nous montrent que l’existence la plus modeste offre les mêmes contrastes et les mêmes émotions que la vie la plus agitée, pour qui sait goûter l’humour de ses petites péripéties et sentir la poésie de ses menus événements. Ils nous enseignent une indulgence aimable et ironique, nous accoutument à sourire doucement des méchancetés et des ridicules, au lieu de nous en indigner.

Si nos compatriotes se décident à faire connaissance avec la spirituelle petite bourgeoise du Hampshire, ils ne se trouveront point dépaysés en sa compagnie. Elle ne les introduira pas, comme tant de romanciers étrangers, dans un monde effarant de révoltés à l’idéal nuageux, de déséquilibrés qui parlent un langage aussi obscur que celui des anciens augures, et ils n’auront point à se torturer l’esprit pour deviner la signification d’un symbolisme mystérieux. En leur faisant les honneurs de la société de Meryton, Jane Austen ne leur présentera que de bons bourgeois aux idées positives et claires, dont les phrases n’ont rien de sibyllin, qui agissent toujours dans un but réel, visible et précis. Elle tire de leurs aventures une morale toute pratique, pleine de bon sens, agrémentée d’une pointe de scepticisme narquois, la morale des fables de La Fontaine. N’est-ce point là des livres susceptibles de plaire au public français ?



  1. A. Birrell. C. Brontë.
  2. H. Bonnell. C.Brontë, G. Eliot, J. Austen.




NOTES BIBLIOGRAPHIQUES




I. — PREMIÈRES ÉDITIONS ANGLAISES


DES ŒUVRES DE JANE AUSTEN


Sense and Sensibility. Published by T. Egerton, Whitehall, London, 1811.

Pride and Prejudice. Published by T. Egerton, Whitehall, London, 1813.

Mansfield Park. Published by T. Egerton, Whilehall, London, 1814.

Emma. Published by John Murray. London, 1815.

Northanger Abbey and Persuasion. With a biographical notice of the author. Published by John Murray. London, 1818.

Letters of Jane Austen. With an introduction and critical remarks, by Lord Brabourne. London, Richard Bentley et Son, 1884.



II. — TRADUCTIONS FRANÇAISES


Raison et Sensibilité, ou les deux manières d’aimer. Traduit par Mme Isabelle de Montolieu. Paris, A. Bertrand, 1815. Nouvelle édition, 1828.

Orgueil et Préjugé. Traduit de l’anglais. Paris, J. Paschod, 1822.

Orgueil et Préventions. Traduit par Mme Eloise Perks. Paris, Maradan, 1822.

Le Park de Mansfield ou les Trois Cousines. Traduit par M. Henry Villemain. Paris, Dentu, 1816.

La nouvelle Emma ou les Caractères anglais du siècle. Traduit par … Paris, A. Bertrand, 1816.

L’Abbaye de Northanger. Traduit par Mme Hyacinthe de Ferrier. Paris, Pigoreau, 1824.

(Même ouvrage) Catherine Morland. Traduit par Félix Fénéon. Éditions de la Revue Blanche, 1899, 2e édition, 1900.

La Famille Elliot (Persuasion). Traduit par Mme Isabelle de Montolieu. Paris, A. Bertrand, 1821, 2e édition, 1828.

Persuasion. Traduit par Mme Letorsay. Paris, Hachette, 1882.



III. — BIOGRAPHIE ET CRITIQUE


A Memoir of Jane Austen. By her nephew, J. E. Austen-Leigh. London, Richard Bentley and Son, 1870.

A Memoir of Jane Austen. By her nephew. J. E. Austen-Leigh. Second édition; to which is added lady Susan and fragments of two other unfinished tales by Miss Austen. London, Richard Bentley and Son, 1871.

Jane Austen and her Works. By Sarah Tytler. London, Cassell, Petter, Galpin and Co, 1880.

Letters of Jane Austen. Edited with an introduction and critical remarks, by Edward, Lord Brabourne. London, Richard Bentley and Son, 1884.

Jane Austen. By S. F. Malden. « Eminent Women » series. London, W. H. Allen, 1889.

Life of Jane Austen. By Goldwin Smith. « Great Writers » series. London, Walter Scott, 1890.

The Story of Jane Austen’s life. By Oscar Fay Adams. Chicago, A. D. Mc Clurg and Co, 1891.

Charades, etc., Written a hundred years ago. By Jane Austen and her family. London, Spottiswoode and Co, 1895.

Essays on the Novel as illustrated by Scott and miss Austen. By A. A. Jack. London, Macmillan and Co, 1897.

Jane Austen; her contemporaries and Herself. An essay in criticism. By Walter Herries Pollock. London, Longmans, Green and Co, 1899.

Evolution of the english Novel. By F. H. Stoddart. Macmillan, New-York, 1900.

Jane Austen; her homes and her Friends. By Constance Hill. London, John Lane, 1902.

Charlotte Bronté, George Eliot, Jane Austen. By H. H. Bonnell, New-York, 1902.

Jane Austen and her Times, By. G. E. Mitton. London, Methuen and Co, 1905.

Jane Austen’s Sailor Brothers. By J. H. Hubback and Edith C. Hubback. London, John Lane, 1906.

Jane Austen and her Country-house comedy. By W. H. Helm. London, Eveleigh Nash, 1909.

Chawton manor and its owners. A family history. By William Austen-Leigh and Montagu George Knight. London, Smith, Elder and Co, 1911.

Jane Austen. By Lady Margaret Sackville. « The Régent Library », London, Herbert et Daniel, 1912.

Jane Austen : A Criticism and Appréciation. By Percy 1913. Fitzgerald, M. A., F. S. A. London, Jarrold and Sons.

Life and Letters of Jane Austen. By W. A. Austen-Leigh and R. A. Austen-Leigh. London, Smith, Elder and Co, 1913.

Jane Austen. By F. Warre Cornish. Macmillan and Co. London, 1913.


En Français :

Jane Austen par Mr. Boucher. Revue des deux Mondes, 15 septembre 1878.