L’Éducation anglaise en France/Texte entier

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Librairie Hachette (p. v-tdm).

PRÉFACE



Je n’ai qu’un regret ; c’est de n’avoir pas quinze ans et de ne pas être élève de l’École Monge. C’est un véritable lieu de délices. On y étudie les lettres et les sciences avec de bons maîtres en suivant de bonnes méthodes : on y fait de la gymnastique dans une cour superbe, et plusieurs fois par semaine on se rend au bois de Boulogne pour monter à cheval, faire du canotage sur le lac ou se livrer à d’interminables parties de cricket. Les esprits chagrins prétendent qu’à tant chevaucher et tant canoter on perdra quelque chose de ses chances pour le baccalauréat, M. Godart, le directeur de l’École, n’en croit rien et je suis de son avis. Il a bien remarqué, dans les premiers jours de l’éducation athlétique, un peu de dissipation ; on galopait par la pensée au bois de Boulogne quand on aurait dû être absorbé par le binôme de Newton. Mais l’équilibre s’est déjà rétabli et M. Godart ne doute pas d’avoir cette année, aux examens de la Sorbonne, autant de succès que l’année passée.

Il en aura plus peut-être, ce que je souhaite de tout mon cœur, parce qu’alors ce ne sera pas seulement le succès de l’École Monge : ce sera le succès de l’éducation athlétique. Et voyez l’heureuse chance ! nous ferons à la fois la joie de nos enfants et la force de notre armée. Si nous réussissons dans notre entreprise, cela vaudra mieux pour nos armes que si nous avions levé dix régiments.

On se demande si c’est M. Godart ou M. Pierre de Coubertin qui a fait cette belle découverte. M. Godart a mis son monde en mouvement. Vous pouvez vous en donner le spectacle — un bon et joyeux spectacle — en parcourant le bois de Boulogne dans l’espace compris entre le grand lac, le pré Catelan et le Jardin d’acclimatation. Il y a deux manèges, au jardin d’acclimatation, un grand espace réservé, au pré Catelan, pour les jeux de l’École : elle se sert, pour le canotage, de la batellerie du canal, mais ce n’est pas l’affaire de M. Godart : il a pris ce qu’il trouvait sous sa main pour aller plus vite. Il aura ses canots à lui, l’année prochaine. Le lac ne lui a fourni que des canots à deux rameurs : il lui faut des barques à six rameurs et même à dix, comme un amiral : il les aura. Comme on se propose de se mesurer avec Eton, il est à propos de soigner sa marine. La victoire sera partagée entre les canotiers et le constructeur.

M. Pierre de Coubertin ne dirige aucune école. C’est simplement un amateur qui ne veut pas être un amateur platonique. Il se propose de refaire la race française. La même idée est venue autrefois, pour la race anglaise, à Guillaume le Conquérant. Il trouvait en Angleterre une race étiolée et mal nourrie. Il eut recours, en vrai Normand, au roast beef, et, de ce peuple malingre, souffreteux et scrofuleux, il fit en peu de temps les premiers fantassins et les premiers forgerons du monde. C’est, du moins, ce que prétend Michelet, à qui j’en laisse la responsabilité. M. de Coubertin n’a pas eu à songer aux beefsteacks parce que nos jeunes gens n’en manquent pas et que ce n’est pas son affaire d’aller regarder aux garde-manger. Mais il a visité les universités et les écoles anglaises où le cricket et le canotage sont des institutions. Il a vu, dans les parcs de Londres, toute la jeunesse des deux sexes à cheval. Il sait que les généraux allemands, quand ils ont besoin d’improviser un aide de camp, trouvent toujours de bons cavaliers à profusion : tandis que chez nous personne ou presque personne ne monte à cheval : c’est à peine si nous avons çà et là un jeu de paume : le lawn-tennis est d’importation toute récente.

Il n’y a pas un de nos collèges ni une de nos écoles qui ne montre avec orgueil un appareil de gymnastique : mais comparez les dimensions du gymnase avec le nombre des élèves et vous verrez qu’avec tous ces trapèzes on ne peut pas faire faire à chaque élève un quart d’heure d’exercice par semaine. Du tir, il n’en est pas question chez nous. Il y a maintenant des sociétés de tir, nombreuses et florissantes pour les adultes : mais nos lycéens, toucher à un fusil, y pensez-vous ? Ils pourraient se blesser. Eh oui ! on peut aussi tomber de cheval, et il n’y a pas un canot, si bien construit et si bien monté qu’il soit, qui ne puisse faire capot, dès qu’il offre au vent un bout de toile. L’escrime seule a toujours été en honneur dans nos écoles. Cela nous est resté du temps où elles étaient surtout fréquentées par les gentilshommes. Il s’en faut aussi que l’escrime elle-même soit aussi répandue qu’il le faudrait.

Quoi ! nous sommes une nation vaillante, active, un peu remuante, un peu agitée, et nous nous laissons élever et emmailloter de la sorte ? Quoi ! nous pouvons d’un jour à l’autre avoir besoin de tous nos hommes et nous ne pensons pas à augmenter leurs forces par une habile culture ? Le rouge en est monté au front de M. Pierre de Coubertin. Il y a là une faute à réparer, une place à conquérir, s’est-il dit ? Et que faut-il pour cela ? L’appui de l’État ? pas du tout. — De l’argent ? pas beaucoup. Voyez M. Godart qui va faire une révolution presque sans bourse délier. Que faut-il donc ? Mettre l’éducation athlétique à la mode, tout simplement.

Aussitôt il s’est adjoint un certain nombre de jeunes gens parmi lesquels M. le général Thomassin et moi nous nous faisons gloire de compter ; et nous ne doutons pas qu’avec l’appui de la presse qui ne fait jamais défaut aux grandes pensées, nous ne parvenions en peu de temps à mettre à la mode l’éducation du corps.

En vérité, il était temps. On ne trouvait plus de muscles que dans les ateliers et dans les champs ; il n’y en avait presque pas dans les collèges.

Et cela remonte bien haut.

Croyez-vous que, si Molière avait vécu en Angleterre, il nous aurait montré ce grand benêt de Thomas Diafoirus, maigre comme un cent de clous, parlant d’une voix de fausset, demandant s’il faut baiser, et perché, comme un enfant à fouetter sur les derniers barreaux de sa chaise ? On ne connaît pas ces êtres-là à Oxford et à Cambridge. Il n’y a qu’en France qu’on a imaginé d’élever des garçons à l’ombre, de leur permettre tout au plus la toupie et pour tout exercice physique, de leur accorder, par semaine, quatre heures de promenade à petits pas sous la surveillance des maîtres d’études. On s’imagine qu’ils travailleront mieux avec cela. Ils y gagnent des maux de reins et des maux de tête, bien heureux même quand cette débilitation systématique de la race n’aboutit pas à la débilitation du caractère. Je ne voudrais pas, pour tout l’or du monde, manquer de respect aux malades : mais, en vérité, on ne trouve pas souvent une âme robuste dans un corps malingre.

Nos grands-pères avaient un correctif pour leurs écoles languissantes : c’étaient les académies où la jeune noblesse s’exerçait à l’escrime et à l’équitation. Il n’y avait rien de semblable pour la bourgeoisie. Un magistrat et un financier à cheval paraissaient des êtres ridicules. La jeune noblesse a disparu, depuis la Révolution, et ses académies avec elle ; et notre jeune bourgeoisie serait toute semblable aux Anglais de Guillaume le Conquérant si M. Pierre de Coubertin et M. Godart n’étaient venus à son secours.

On avait peu à peu inventé à son usage un système d’éducation qui d’abord laissait le corps se former sur sa bonne foi sans que personne prît la peine de s’en mêler : qui, ensuite, soumettait l’esprit à une torture particulière, consistant dans un développement prodigieux de la mémoire et un étiolement systématique du goût et de l’imagination. Tout se réduisait à des catalogues. Il n’était plus question pour elle de savoir chercher et trouver, mais d’écouter et de retenir. On lui mettait dans la tête un magasin au lieu d’un outil. Le pauvre petit avait tant de faits à empiler dans sa cervelle qu’il n’avait plus le temps ni de penser, ni de respirer. Les ouvriers à côté de lui faisaient des grèves pour réduire le travail de la journée à dix heures, à huit heures, à sept heures : mais lui, pauvre diable, on lui laissait par grâce une demi-heure de loin en loin. Il avait, le soir, après les études du matin et cinq heures de classe, une étude de trois heures consécutives assis sur son banc, sans pouvoir parler ni bouger, sous peine de pensum. Cela durait ainsi tout le printemps de la vie avec nouveaux amoncellements de marchandises chaque année jusqu’au baccalauréat et au concours pour les écoles. Le candidat arrivait alors devant ses juges, soufflant, anhélant, n’en pouvant plus, toussant entre chaque parole, avec une figure hâve et un regard triste, et il écoulait les produits dont on l’avait chargé. Reçu ! il est reçu ! Le père ne se sent pas de joie. Son fils est bachelier ! Il est à l’école ! C’est à cela qu’il travaille jour et nuit depuis douze ans.

Mais conduis-le donc dans la chambre à côté, ton bachelier, fais-le ausculter par un médecin. Sache où il en est de ses poumons. Fais-lui lever les bras armés d’un haltère ; fais-lui plier les jarrets ; sache un peu s’il a des muscles. Cause avec lui pour vérifier s’il a gardé quelque originalité et quelque indépendance, s’il a une idée qu’il n’ait pas apprise par cœur. Tu as fait scientifiquement un bachelier, mon ami ; mais si en même temps tu as fait un homme, c’est par hasard.

On s’insurgeait depuis quelque temps contre ce système d’emboquement. On lui avait donné un surnom dérisoire : le surmenage. Les mères s’en mêlaient, ce qui est un bon signe. Elles accusaient l’Université.

L’Université, au lieu de défendre directement son système, rejetait la faute sur les programmes trop chargés des autres écoles. M. Spuller nomma une commission pour juger et condamner le surmenage. La commission a siégé, j’en sais quelque chose : elle a fait un rapport qui finira par voir le jour. Il faut, sans doute, que le conseil supérieur en dise son avis. Mais tous ces efforts démontrent une fois de plus la vérité du proverbe : on ne détruit que ce qu’on remplace. M. Spuller a voulu détruire le surmenage : ce sera l’honneur de son ministère. M. Pierre de Coubertin remplace le surmenage. Il fait appel à la force. Il a raison. C’est sous lui que le surmenage succombera. Je voudrais bien savoir comment on empêcherait un gaillard qui sait boxer, chevaucher, canoter, d’avoir une idée à lui.

Le général Thomassin me disait en sortant de notre dernière séance : « C’est de la force morale que nous allons faire ! » — Quel beau mot ! Quelle idée juste ! Il ne savait pas depuis combien de temps je prêche cette doctrine et quels efforts j’ai faits pour la faire réussir. La voilà sous la protection de la jeunesse. C’est à présent qu’elle va faire son chemin pour le bonheur de nos enfants et la gloire de notre patrie.

Jules Simon.
PREMIÈRE PARTIE


À L’ÉCOLE MONGE

CHAPITRE PREMIER


LE REMÈDE AU SURMENAGE[1]
i

Une spirituelle maîtresse de maison, experte dans l’art d’éviter les calmes plats de la conversation, disait, il y a peu de jours, devant moi : « Avec la tour Eiffel et le surmenage, j’ai toujours le moyen de faire parler mes invités. » — Je ne sais pas ce que l’avenir réserve à la tour Eiffel ; mais ce que je sais, c’est que le surmenage marche vers sa solution ; sur ce sujet, chacun a dit son mot, chacun a proposé son remède, et, de cet ensemble d’idées nouvelles ou renouvelées, s’en est détachée une qui rencontre encore bon nombre d’adversaires, mais autour de laquelle on sent pourtant que doivent venir se grouper tous ceux qui cherchent la clef du problème : cette idée mère, c’est l’amélioration de l’éducation physique.

Les premiers qui ont crié : Au surmenage ! comme on crie : Au feu ! n’ont pas manqué de s’attaquer aux programmes ; et ils l’ont fait avec une grande violence ; ils ont étalé devant les parents subitement épouvantés la liste, épouvantable en effet pour qui la prend au pied de la lettre, de tout ce que les enfants ont à apprendre : ils ont établi par A + B que cette somme de connaissances dépassant de beaucoup celle que l’on est susceptible d’acquérir entre huit et dix-sept ans, les enfants ainsi instruits ne savaient rien, absolument rien, en vertu du proverbe : « Qui trop embrasse mal étreint. » Bref, si on les avait écoutés, rien ne serait resté debout des programmes actuels ; quelque chose d’entièrement nouveau, basé sur d’autres principes et d’autres méthodes, tendant à un but encore mal défini, les aurait remplacés. Je ne sais combien de désillusions amènerait l’exécution d’un plan aussi imprudemment conçu ; mais la première de toutes, ce serait certainement de constater que cette grande révolution n’a pas atteint son but et qu’après comme avant, le surmenage subsiste ou du moins ces symptômes d’affaiblissement physique, d’engourdissement intellectuel, d’affaissement moral dont le surmenage paraît être la cause. Ce qui me surprend, pour ma part, ce n’est pas que les programmes soient surchargés, mais plutôt que quelqu’un puisse s’en étonner. Les progrès incomparables de la science moderne n’ont cessé d’agrandir cette base de connaissances précédemment acquises, sur laquelle chaque génération doit élever le monument qui marquera son passage ; et puis ces mêmes progrès scientifiques ont rapproché toutes les distances, confondu tous les rangs, détruit l’ancienne organisation sociale et créé une concurrence redoutable à l’entrée de toutes les carrières. Et l’on veut que les programmes ne soient pas chargés à cette heure psychologique où la spécialisation des études n’est pas encore réalisée, et où tous les jeunes voyageurs entrent dans la vie active avec le même bagage !

Il y a là une injustice de même qu’il y a injustice à méconnaître systématiquement ce qui a été fait, avec un peu de timidité peut-être, pour remédier à cette fâcheuse uniformité des examens : injustice à ne pas voir les efforts sincères et les constantes recherches des chefs de l’armée universitaire. Plaise à Dieu qu’ils n’écoutent pas leurs contradicteurs et qu’ils ne fassent jamais usage du procédé révolutionnaire, détruisant en haine de ce qui existe sans remplacer au fur et à mesure les matériaux hors d’usage ! C’est par des tâtonnements qu’il faut procéder, et pour ma part je n’aurais pas meilleure opinion d’un projet de refonte totale des programmes d’enseignement que de ces élucubrations constitutionnelles que leurs auteurs nous présentent comme devant assurer à tout jamais le bonheur et la tranquillité du pays. Dans l’un et l’autre cas, c’est le raisonnement pur et souvent l’imagination qui font tous les frais ; cette observation impartiale des choses, que Le Play nous a appris à regarder comme la base nécessaire de tous progrès, il n’en est tenu aucun compte.

Quand on en a fini avec les programmes, c’est à l’hygiène que l’on s’attaque ; certains citoyens, de ceux qui ne vont pas par quatre chemins et dont les projets de loi sont remarquables en ce qu’ils n’ont jamais plus d’un ou de deux articles, en présenteraient volontiers un par lequel, article premier : il serait interdit d’ouvrir une école dans une ville, et, article 2 : toutes les écoles actuellement existantes seraient transférées à la campagne. Un point, c’est tout. — Et pas d’objection, s’il vous plaît… à la campagne et plus vite que cela.

En Amérique, on promène les maisons sur des roulettes quand le site où on les avait bâties a cessé de plaire. Mais nos lycées, si on s’avisait de les emmener de la sorte, se sépareraient en beaucoup de morceaux ; ces vieilles constructions ne peuvent supporter un traitement aussi moderne. Je pourrais — plaisanterie à part — vous parler des difficultés nombreuses qui s’opposent à l’établissement des lycées à la campagne, au moins actuellement, mais, outre que beaucoup de ces difficultés sautent aux yeux, il est un point plus important et qui touche plus directement à mon sujet, c’est que cela ne résoudrait en rien le problème du surmenage. Le lycée à la campagne n’est pas un mythe ; il existe : ce matin même, plusieurs d’entre vous ont admiré les magnifiques constructions et les beaux jardins du lycée Lakanal. On a pris là un luxe de précautions hygiéniques tout à fait raffiné ; loin de moi la pensée de médire de l’hygiène. M. le docteur Rochard, il y a deux jours, ici même, rappelait éloquemment les résultats merveilleux que l’on peut obtenir par l’observance de ses lois ; mais franchement, quand je vois une discussion s’ouvrir sur la question de l’éclairage unilatéral ou bilatéral dans les classes et les études, je me prends à regretter que nos enfants en soient si bas qu’il faille songer pour eux à de pareils détails.

L’externat est un troisième dada, une troisième panacée, seul remède au surmenage, disent ses partisans : pour moi, l’externat est le meilleur type d’éducation à beaucoup de points de vue, et il est nécessaire qu’on lui donne une grande extension ; mais précisément en ce qui concerne le surmenage, il ne saurait passer pour un remède ; il ne facilite même pas les moyens d’appliquer le remède, au contraire. Les parents ne sont pas toujours libres de se mettre au service de leurs enfants les jours de congé ; et alors, que font-ils de mieux qu’au lycée : on les emmène dans les magasins ou faire des visites ; et, s’ils sont plus grands, ils réussissent trop souvent à s’échapper pour courir Dieu sait où.

Messieurs, j’ai dit tout à l’heure que le régime actuel engendrait l’affaiblissement physique, souvent aussi l’engourdissement intellectuel, toujours l’affaissement moral. Vous devinez donc ce que je pense du projet qui consiste à militariser l’éducation et à fournir par les exercices militaires un contrepoids à la fatigue des études. — Vous ferez peut-être ainsi des muscles plus solides, mais vous êtes assurés également de faire des esprits encore moins ouverts et des caractères de plus en plus incolores ; nous avons assez de moutons comme cela dans notre pauvre pays ; qu’on ne nous en donne pas davantage ; on le ferait sûrement en confondant deux disciplines qui ne se ressemblent guère : la discipline militaire et la discipline scolaire, en rapprochant deux êtres qui ne se ressemblent pas du tout : le soldat et l’enfant.

Donc ne bousculez pas les programmes ; vous les modifierez sagement et peu à peu, cela sera bien préférable. Ne transportez pas à prix d’argent les lycées à la campagne, parce que cela ne résoudrait pas le problème ; n’introduisez pas le militarisme dans l’éducation, parce que cela le rendrait encore plus complexe. — N’employez aucun de ces grands remèdes moins efficaces que les petits ; je vous demande d’être convaincus d’une seule chose : c’est qu’il faut que vos enfants jouent, et qu’ils ne jouent pas, parce qu’ils ne savent pas jouer. Apprendre à jouer ! Ce mot vous semble peut-être paradoxal ; c’est que nous ne nous entendons pas sur le sens du mot jeu. — Un chef d’institution me faisait les honneurs d’une cour aérée et plantée d’une dizaine d’arbres ; là environ 30 enfants se livraient à de petits mouvements lilliputiens et à mille gamineries ; quatre ou cinq étaient aux arrêts dans les coins ; plusieurs se promenaient gravement ; d’autres, accroupis à terre, jouaient aux billes ; quelques autres encore s’amusaient tout simplement à se tirer la langue et à se faire des grimaces… et leur brave homme de maître, se frottant les mains, me disait : Vous voyez comme ils prennent leurs ébats !… En effet, quand on lâche les enfants en leur disant de jouer, voilà les jeux auxquels ils se livrent ; ils n’ont rien de commun avec ceux que nous voulons introduire dans l’éducation et qui demandent autrement d’efforts. La première fois qu’on touche un aviron, il s’enfonce dans l’eau de plusieurs coudées, puis remonte subitement dans l’air en aspergeant tout le monde… ; l’escrimeur novice s’étonne de voir son fleuret dévier sans cesse, malgré lui ; — au lawn-tennis, les commençants reçoivent les balles plus souvent sur la tête que sur la raquette, exactement comme, à la première leçon d’équitation, il suffit au cheval d’un petit mouvement à peine esquissé pour se débarrasser de son cavalier. — Croyez-vous encore, quelque facile que cela en ait l’air, que vous réussiriez du premier coup à bien lancer avec le pied un gros ballon… Essayez un peu.

Pour tout cela, il faut un enseignement et un entraînement. Beaucoup comprennent cela : jusqu’à ce jour peu avaient osé le dire et personne n’avait osé le faire.

ii

Cet honneur était réservé à un homme que j’ai eu l’imprudence d’inviter ici ce soir, ce qui me gêne pour vous dire de lui tout le bien que j’en pense : au moins aurai-je soin de ne pas vous dire son nom c’est M. Godart, directeur de l’école Monge.

L’école Monge a été fondée en 1869, par un groupe d’anciens élèves de l’École polytechnique ; elle occupe aujourd’hui un large emplacement compris entre le boulevard Malesherbes et l’avenue de Villiers : elle appartient donc à ces nouveaux quartiers aérés et somptueux dont les avenues droites et les pierres blanches contrastent si complètement avec les rues tortueuses et les murailles noircies du quartier latin ; la différence est encore plus sensible entre les lycées qui s’élèvent sur la rive gauche et l’établissement dont je vous parle.

Au centre s’étend une cour couverte qui mesure 80 mètres de long sur 30 de large : imaginez le hall de quelque richissime compagnie financière débarrassée de ses comptoirs et de ses commis ; le sol est en asphalte, la toiture vitrée. À la hauteur du premier étage, court une galerie sur laquelle ouvre une litanie de portes et de fenêtres ; aux deux extrémités, des portiques de gymnastique surchargés d’agrès. Quand on est là, on comprend que cette école ne ressemble pas aux autres, qu’elle est un champ d’expériences scolaires, qu’on y a horreur de la routine et que les nouveautés y séduisent. Dans le passé, les innovations ont porté sur l’enseignement ; avec sa sœur cadette, l’école Alsacienne, l’école Monge a ouvert une voie où l’Université n’a pas tardé à s’engager ; l’avenir s’annonce plus brillant encore ; c’est sur le terrain de l’éducation que l’on va désormais travailler.

Le rapport présenté à la dernière Assemblée générale des actionnaires par M. Godart laissait soupçonner de grandes réformes ; la question du surmenage y était traitée de main de maître : on n’y trouvait pas ces récriminations inutiles contre lesquelles je m’élevais tout à l’heure, mais un aperçu très net de la situation et des remèdes possibles ; malgré cela, je n’aurais jamais cru que l’exécution pût être si prompte ; ce qu’il a fallu d’intelligence et de volonté pour mener à bien cette œuvre-là, on peut se l’imaginer quand on songe que l’école renferme 850 élèves et qu’il s’agissait de leur faire faire un pas dans l’inconnu, et non seulement à eux, mais à leurs parents, qu’il fallait prévoir les objections et les résoudre d’avance, contenir l’enthousiasme des uns et en même temps réchauffer l’ardeur des autres… et surtout ne pas faire une faute, ne pas occasionner un désordre, ne pas causer le moindre ralentissement dans les études. — Je voudrais pouvoir vous redire en détail les péripéties de cette transformation ; mais je dois me hâter de vous expliquer en quoi elle consiste, pour en arriver ensuite à ce qui fait le fond de ma conférence, à savoir le moyen de procurer aux lycées les bienfaits d’un régime analogue.

Le dimanche est à l’école Monge un jour de congé et le jeudi un jour de promenade ; comme on tenait à ne pas supprimer la promenade, c’est sur les autres jours de la semaine qu’ont été réparties les récréations nouvelles : le mardi et le vendredi pour les plus grands ; les lundi, mercredi et samedi pour les plus petits ; ceux qui se préparent aux Écoles du gouvernement restent momentanément soumis à un régime différent, car il s’agit avant tout de ne pas compromettre leurs prochains examens. Si donc vous passez, vers deux heures, un des jours ci-dessus mentionnés, aux environs de l’école Monge, vous ne pouvez manquer de rencontrer un immense char à bancs attelé de quatre chevaux et suivi de beaucoup d’omnibus remplis d’enfants : tout cela se dirige vers le bois de Boulogne ; le char à bancs déverse, devant les manèges du Jardin d’Acclimatation, tous les jeunes cavaliers ; les omnibus gagnent les uns le Pré Catelan, les autres le lac ; au Pré Catelan, un professeur de vélocipèdes se tient à la disposition de ceux qui veulent cultiver son art ; ailleurs, il y a des parties de toutes espèces : sur le lac on canote dans les lourds bateaux forme douairière, que les gardiens louent au public ; mais bientôt les jolies yoles à bancs mobiles que l’école a commandées viendront les remplacer. — Enfin, sur une des grandes pelouses du bois, on joue au cricket, s’il vous plaît. — Vous me direz que tout cela doit coûter cher aux familles ; c’est exorbitant. Frais de transport, entrée au Jardin d’Acclimatation et location au Pré Catelan : 10 centimes par jour et par élève ; soit 3 francs par mois. — Les leçons d’équitation sont de 1 franc et les promenades à cheval dans le bois, sous la surveillance d’un écuyer, de 2 francs l’heure. — J’ajoute qu’aucune pression n’est exercée sur les parents et qu’on assure à l’intérieur de l’école le travail des élèves qui ne doivent pas prendre part aux promenades ; mais ceux-là sont, je dois le dire, bien peu nombreux, et ils le seront de moins en moins.

iii

Vous apercevrez aisément, messieurs, quels sont les motifs qui empêchent les autres écoles de suivre purement et simplement l’exemple donné par l’école Monge. Pour les lycées en particulier, on n’y peut songer : ils sont loin du bois de Boulogne, à l’exception d’un seul, le lycée Janson de Sailly ; ils renferment un très grand nombre d’élèves : il faut trouver pour eux un régime général, applicable à tous ; enfin ils ne jouissent pas des ressources financières indispensables en pareil cas : ils n’ont pas chacun leur administration spéciale et ne profitent pas de leurs bénéfices, s’ils en font ; — mais, en revanche, les lycées font, le jeudi, une promenade pour laquelle je n’ai aucune sympathie. À Monge, les promenades du jeudi se font à la campagne, grâce aux omnibus qui y transportent les élèves ; on a tenu à les conserver, c’est tout simple : presque partout ailleurs, c’est à travers Paris qu’elles se déroulent ; je les verrais disparaître avec une immense satisfaction, pour des raisons qu’il serait trop long d’exposer ici. Il y aurait de plus une réforme facile à faire : elle consisterait, au lieu de donner congé les jeudis, de midi jusqu’au soir, à donner cinq heures deux fois par semaine ; il ne faut pas croire en effet que l’on ne puisse pas, même avec les programmes actuels, réduire la durée des heures de travail ; le contraire a été prouvé et archiprouvé, et je dois dire que, si ces heures n’ont pas été réduites, c’est, au fond, parce qu’on ne savait quoi mettre à la place.

Vous me demandez ce que j’y mettrais moi-même ; je vais vous le dire.

Sur un plan de Paris, si vous vous représentez exactement la position des principaux établissements d’enseignement secondaire (ce sont les seuls dont je m’occupe), vous voyez qu’ils forment à peu près trois groupes : l’un a un débouché naturel vers le bois de Boulogne, soit directement, c’est le cas du lycée Janson de Sailly et de l’école Gerson, situés à Passy, rue de la Pompe, et aussi de l’école Monge ; soit par la gare Saint-Lazare, c’est celui du lycée Condorcet et de ses dépendances, du collège Chaptal, de l’externat de la rue de Madrid.

Les deux autres groupes sont sur la rive gauche ; là, vous avez un lycée en construction, boulevard de Vaugirard, et le collège de Jésuites ; aux portes de Paris, le lycée de Vanves ; sur le chemin de fer de Sceaux, Lakanal, Arcueil et Sainte-Barbe des Champs ; auprès de l’embarcadère de cette ligne, qui, il est vrai, n’a qu’une vague ressemblance avec un chemin de fer, l’école Alsacienne ; enfin le groupe des lycées Saint-Louis, Henri iv, Louis-le-Grand et Sainte-Barbe de Paris, où l’on est à peu près à égale distance des chemins de fer d’Orléans, de Sceaux et Montparnasse ; le lycée Charlemagne, isolé au haut de la rue de Rivoli, n’est pas très éloigné de la gare d’Orléans.

Dans ces trois directions, il faut que nos collégiens trouvent ce qui leur manque à Paris, des champs de jeu et des jeux organisés : il s’agit donc de créer des parcs scolaires se composant de vastes prairies divisées et entretenues selon les besoins de ces jeux, possédant en plus un abri, un préau couvert et des vestiaires. Alternativement les élèves des différentes écoles y viendraient passer l’après-midi et là, en pleine campagne, on pourrait leur fournir les plaisirs les plus variés : promenades, courses à pied, chasses aux petits papiers, cricket, tennis, etc.

Messieurs, vous le voyez, il s’agit là d’un projet restreint, précis, limité, mais néanmoins difficile à réaliser ; j’en désespérerais si un appui chaleureux et unanime ne me donnait pas confiance dans sa prochaine exécution. Un comité va prendre en main cette œuvre, car c’en est une, j’ose le dire ; il est présidé par un homme éminent entre tous, dont la parole éloquente a retenti parmi nous l’an passé, M. Jules Simon ; à côté de lui, MM. Gréard et Morel, directeur de l’enseignement secondaire, représentent l’Université ; M. Picot, l’Institut ; le général Thomassin, l’armée ; M. Patinot, la presse ; M. le Dr Rochard, M. le Dr Brouardel et M. le Dr Labbé, l’Académie de médecine, qui a mené la campagne contre le surmenage ; puis les directeurs des écoles Monge, Alsacienne et Gerson et le supérieur de Juilly, où les exercices du corps sont fort en honneur ; enfin les présidents de la Société d’Encouragement de l’escrime, du Sport nautique, de l’Union des Sociétés d’aviron et du Racing Club de France.

Tels sont les noms pour la plupart déjà connus et estimés sous les auspices desquels nous allons faire appel aux souscripteurs ; mais la création des parcs n’est pas le but unique ; pour rendre les jeux populaires, il faut de puissants encouragements, des concours et des prix ; il y a là toute une organisation à établir. Au début, nous rencontrerons beaucoup de mauvais vouloir parmi les élèves eux-mêmes ; ce n’est qu’après des efforts persévérants que nous pourrons triompher de leur apathie ; mais nous en triompherons, je n’en doute pas.

Vous êtes venus, messieurs, entendre parler de la transformation des lycées de Paris : vous attendiez sans doute des considérations plus élevées, des vues d’ensemble et vous pensez peut-être que le « plan » que je vous expose est un peu mince pour s’appeler une transformation. Quelque importance que j’attache au sport en lui-même et pour lui-même, j’avoue qu’ici je le considère surtout comme un moyen et, d’accord avec tous les maîtres anglais et avec plus d’un maître français aussi, j’attends de lui trois choses : la première, c’est qu’il rétablisse, dans nos jeunes générations, l’équilibre rompu depuis longtemps entre le corps et l’esprit, c’est qu’il leur donne non pas tant une force passagère qu’une santé durable et ce prolongement de jeunesse qui permet à l’homme de laisser derrière lui une œuvre solide et achevée. La seconde, c’est qu’il écarte, à l’âge critique, des tentations contre lesquelles rien, dans notre régime actuel, n’opère efficacement ; c’est qu’il fournisse un terrain d’enthousiasme, c’est qu’il procure une saine fatigue, c’est qu’il apaise les sens et l’imagination.

Mais, messieurs, j’en attends une troisième chose.

Toute l’attention de nos maîtres, depuis cent ans, a été tournée vers les questions d’enseignement, que l’on a confondu et parfois affecté de confondre avec l’éducation. Celle-ci est encore aujourd’hui ce que l’Empire, greffé sur l’ancien régime, l’a faite ; l’enfant est un numéro ; on écarte de lui tout ce qui pourrait exercer son initiative, on refuse pour lui toute responsabilité ; faire des enfants de vingt et un ans, voilà quel semble être le but. Le sport, tout doucement et sans secousses, détruira cela ; il suppose, en effet, le groupement volontaire, et produit l’esprit de conduite, le bon sens, le caractère ; il hiérarchise et met en avant des personnalités qui deviennent les auxiliaires des maîtres ; il rend les enfants plus semblables à des hommes.

Il est permis d’espérer que, lorsque le sport aura amené la transformation dans ce sens du régime à la fois de caserne et de couvent qui est encore en vigueur, il est permis d’espérer, dis-je, qu’il y aura dans les masses du pays autre chose que des socialistes et des boulangistes.

Je ne vois pas, messieurs, s’il y a des œillets rouges parmi vous, mais je m’en inquiète fort peu ; nous sommes ici réunis sous les auspices d’un homme[2] pour lequel la science de la grandeur et de la décadence des peuples n’avait plus de secrets et qui flétrissait ces gouvernements de hasard, issus de l’affolement d’un jour de désordre : j’ai donc le droit de dire et de répéter que nous attendons de l’éducation transformée des citoyens qui n’auront plus besoin de recourir à de pareils procédés, des citoyens actifs et déterminés qui prendront pour devise celle du ministre dont je vous parlais tout à l’heure, qui aimeront Dieu, la patrie et la liberté.

CHAPITRE ii

UN COMITÉ DE JEUNES GENS ET DE GENS
RAJEUNIS

Le vendredi 8 juin 1888, vers deux heures de l’après-midi, un très étrange cortège sortait de Paris par la porte Maillot et s’engageait dans l’allée qui mène au Jardin d’Acclimatation. C’était un landau découvert escorté par dix cavaliers imberbes et suivi de trois autres voitures. Ne voyant ni mariée ni décorations, les passants intrigués écartaient l’hypothèse d’une noce allant à la cascade ou d’une ambassade exotique revenant de l’Élysée. Une brave nounou qui voulut en avoir le cœur net posa son poupon sur un banc et se mit au pas de course : elle vit les grilles du Jardin d’Acclimatation se refermer sur le cortège et s’en revint fort désappointée. Devant le perron du manège le landau déposa M. Jules Simon, de l’Académie française, M. Godart, directeur de l’école Monge, le docteur Rochard, de l’Académie de médecine, et M. Claude Lafontaine, bientôt rejoints par leurs collègues venus constater de visu les résultats du nouveau système et assister, suivant l’heureuse expression d’un chroniqueur qui les accompagnait, à une « classe sur l’herbe ». La classe comprenait un exercice hippique, des conférences en action sur la manière de jouer au cricket, une manipulation… de vélocipède et une concertation de canotage. Un vieil inspecteur bougon eût haussé les épaules à la pensée que des hommes graves ornés de rosettes et d’expérience pouvaient s’intéresser à de pareilles balivernes et venir examiner les enfants sur des matières aussi peu importantes : mais ce jour-là il eût été certainement seul de son avis.

Les manèges du Jardin d’Acclimatation, un petit et un grand réunis par une seule tribune, ne sont pas en moindre désaccord avec les traditions : nulle odeur de fumier n’imprègne l’atmosphère, les écuyers parlent un langage choisi, les garçons d’écurie sont bien tenus et, chose incroyable, on accède aux tribunes par un ravissant porche orné de jardinières et de plantes grimpantes ; en haut, des fauteuils confortables, une table couverte de journaux et de revues ; en bas, des lavabos et des cabinets de toilette Peut-on vraiment apprendre à monter à cheval dans une pareille Capoue ? Devant l’établissement l’escorte est rangée en bon ordre ; elle reprend M. Jules Simon pour le conduire au cricket sur les pelouses de Madrid ; et puis, de là, au Grand Lac ; et puis enfin au Pré Catelan, où un lunch a été préparé. Il y a des roses et du champagne, et des nappes blanches et des piles de sandwichs sous un grand kiosque qu’entourent les arbres au feuillage touffu ; par des trouées ensoleillées on voit passer les enfants qui courent et des vélocipèdes circulant à grande vitesse ; en face de moi est assis un Anglais débarqué de Paris du matin même et qu’un ami a amené avec lui. « Vous vous rappellerez, lui dis-je, que c’est le vendredi 8 juin 1888 que l’éducation anglaise est entrée en France. » Un silence se fait… M. Jules Simon parle ; en quelques mots il remercie, il complimente, et à la manière aussi dont il exprime son espoir dans l’avenir chacun comprend que cet avenir, il l’a fait sien, qu’il inaugure un nouveau ministère, qu’il a pris pour lui le portefeuille de l’instruction physique et que beaucoup de réformes en sortiront très vite, précisément parce que c’est un portefeuille in partibus. Les jeunes cavaliers qui galopaient aux alentours se rapprochent du kiosque : ils ont bien mérité de l’école et nous leur passons des sandwichs et des verres de Champagne par-dessus la balustrade La nuit suivante, je rêvai que du haut d’une enceinte crénelée un veilleur m’annonçait qu’« elle » était entrée et je répondais : « Alors, levez vite le pont-levis pour qu’elle ne s’échappe pas. » Elle, c’était sans doute la voyageuse longtemps attendue et espérée qui se décidait à venir enfin, c’était l’Éducation anglaise ; mais il me fut impossible de retrouver au réveil quelle forme cette honorable lady avait revêtue ; portait-elle de longues dents et un macfarlane That is the question !

La réalité d’ailleurs valait mieux que le rêve et le dépassait ; les choses avaient marché avec une rapidité inouïe ; en un tour de main le grelot avait été attaché et la presse mettait à le faire tinter une complaisance extrême. Les adhésions arrivaient, nombreuses et chaleureuses. « J’ai trop longtemps vécu dans l’ancienne Grèce, m’écrivait M. Duruy, chez un peuple qui savait faire de grands poètes et les meilleurs soldats du monde, pour ne pas approuver de tout cœur ces nouveautés. » Et puis, toute la série des lettres anonymes, contenant des conseils, des élucubrations générales et des encouragements ; et encore les offres de terrains à vendre pour y placer nos parcs scolaires. Le plus drôle c’était nos séances : peu de phrases et de théories, mais beaucoup de détails techniques sur la construction des canots, l’établissement d’un garage, les règles du foot-ball et l’ordonnance d’une course à pied. Une fois on nous annonça de Londres l’envoi de jeux de cricket, produit des cotisations de quelques résidents français qui nous approuvaient. À la première séance, il y eut un peu de gêne et d’incertitude entre universitaires et ecclésiastiques réunis à des généraux et à des sportsmen sous le toit d’une école indépendante et laïque. Qu’allait-il sortir de là ? L’un des assistants m’a avoué depuis qu’il n’augura rien de bon de cette macédoine pédagogique ; il oubliait, pour l’avoir entendu dire trop souvent, que l’union fait la force.

Le jour où, un peu inquiet sur la réponse qui allait m’être faite, j’avais frappé à la porte de M. Jules Simon pour lui présenter un plan un peu vague et lui offrir la présidence d’un Comité qui n’existait encore que sur le papier, finement et d’un air d’inquiétude bien jouée il s’était enquis si dans mon projet tous les membres seraient obligés de conduire les cavalcades et de diriger les jeux ; je ne lui en demandais pas tant, mais il l’a fait. Il est monté à cheval entouré de son état-major. Tous ils ont voulu nous suivre, nous les jeunes, dans notre chasse à la vieille routine pédagogique, et ceci explique comment tant de chemin a été parcouru en si peu de temps ; tout le monde galopait.

Est-ce bien dans le seul but de propager les « exercices physiques » dans les écoles, dans le but par conséquent de remédier au seul surmenage que ces hommes éminents, surchargés d’occupations, ont pris place autour d’un nouveau tapis vert, alors qu’ils ont leur place marquée déjà autour de tant d’autres tapis verts ? Non : ils ont obéi à une pensée plus haute, ils ont signé un plus vaste programme ; ils savent, et ils le proclament, que l’éducation athlétique a au moins autant d’action sur le moral que sur le physique et que, si elle développe les muscles, elle forme aussi le caractère et la volonté, qu’en un mot elle fait des hommes. Dès le début s’est manifesté le désir de faire quelque chose pour émanciper les écoliers, pour desserrer les liens qui les enserrent ; tous ont montré cette louable préoccupation et ils ont vite compris qu’il y avait entre les deux choses une étroite relation. S’il était resté quelque doute à cet égard chez certains d’entre eux, ce qui se passe à Monge suffirait à le chasser. Là, en faisant leur apparition, les exercices physiques ont amené des pratiques nouvelles ; il a bien fallu se fier à la parole des élèves et s’en remettre à leur initiative : on a vu de la sorte que les deux réformes se tenaient, qu’elles n’allaient pas l’une sans l’autre et on a eu le grand bon sens et le grand courage de les accepter franchement, l’une et l’autre. La Fortune aime les audacieux et cette fois encore elle ne dément pas sa bonne réputation sur ce point.

Malgré les éléments disparates qui le composent, la paix règne donc au sein du Comité, probablement parce que tous ceux qui y siègent sont des hommes de bonne volonté. Or le fait est rare et vaut d’être signalé ; dans les commissions où l’on ne dort pas, d’ordinaire on se dispute.

La seule objection que quelques-uns de nos collègues aient élevée contre les projets des fondateurs est plus une objection de forme que de fond ; elle a néanmoins son importance : « Pourquoi, ont-ils dit, ces noms anglais, ces habitudes anglaises, ces règles anglaises ? N’avons-nous pas en France des jeux que l’on puisse restaurer, la paume et les barres, et faut-il tout aller prendre chez nos voisins, au risque de mécontenter ceux qui ont des préventions contre eux ? »

Mon Dieu ! je ne vois pas que les barres, le cerceau ou la balle soient tombés en désuétude ; on y joue toujours et sans doute il n’y aurait pas de nécessité de se donner tant de mal pour leur rendre de la popularité. Seulement, à l’âge où les enfants ont besoin de s’enthousiasmer pour leurs plaisirs, ils délaissent ces jeux-là, qui les ennuient et qu’ils trouvent puérils. Et de fait je ne vois pas un homme de vingt-cinq ans jouant au cerceau, tandis que je le vois parfaitement jouant au lawn-tennis et s’en trouvant bien. Proposez aux voisins d’outre-Manche le cheval fondu et vous verrez s’il viendra des champions d’Amérique ou d’Australie pour se livrer avec eux à ce sport-là. Non ! leurs jeux — il est impossible de le méconnaître — ont quelque chose de plus que tous ces amusements ; ils ont fait leurs preuves d’ailleurs et, si nous voulons atteindre un semblable résultat, il faut adopter des moyens analogues.

On parle de la paume ; certes, nous ne la délaisserons pas ; nous ne pouvons oublier que la Société du Luxembourg a été la première à venir à nous et à nous prêter un généreux concours. Seulement la paume qui se joue aux Tuileries est restée le jeu éminemment aristocratique qu’aimait la noblesse de jadis ; l’installation en est excessivement coûteuse. Au Luxembourg, on joue la longue paume, exercice de plein d’air, à la vulgarisation duquel nous allons travailler ; il a pour inconvénients d’exiger un très vaste espace bien plan et d’occuper peu de joueurs à la fois : mais ses avantages compensent largement ce défaut.

Et quant aux autres jeux, on les importera tels quels ; leurs noms peuvent être changés. Pour ma part, cela m’est indifférent que le cricket et le football s’appellent le jeu des 36 bêtes ou celui des 25 quadrupèdes, pourvu que l’on y joue ; et je pense que cela sera indifférent aussi aux écoliers. Ce qui est bien convenu, c’est que le système nouveau est emprunté à l’Angleterre et non point à la Prusse. Ce sont là les deux éducations entre lesquelles il faut choisir aujourd’hui en Europe ; tout se rapporte à ces deux types. Eh bien, à l’autoritarisme allemand, le Comité préfère la liberté britannique. Point de doute là-dessus ! Nous sommes persuadés qu’ainsi nous ne préparerons pas de moins bons soldats et qu’en revanche nous ferons de meilleurs citoyens.

L’étiquette étrangère a cela d’humiliant qu’elle nous force à constater l’absence d’un système national reconnu : qui a jamais, au dehors, établi une école « à la française » ? et, si on admire notre enseignement, qui a jamais fait l’éloge de « l’éducation française » ? C’est une lacune à combler : je ne pense pas qu’en la comblant nous courrions risque d’entamer une nationalité qui est peut-être la plus solide et la plus cohérente du monde ; la France peut assurément supporter sans le moindre danger cette suprématie de quelques pratiques anglaises reconnues bonnes ; ce n’est pas encore là le tunnel par lequel les Anglais nous envahiront.

Copions alors, sans crainte et sans hésitation, mais copions, cela va sans le dire, avec sagacité et prudence. S’il est juste de reconnaître une supériorité, l’ambition, qui est une vertu quand elle ne devient pas de la gourmandise, nous permet de tendre plus haut et plus loin ; tel est notre but, et nous l’atteindrons.

Si pour une cause ou pour une autre un Comité se forme dans quelque cinquante ans, qui réunisse autant de membres éminents et illustres que celui dont je vous parle, on y verra sans doute un recteur de l’Université qui sera président honoraire d’une Société nautique, d’anciens ministres qui auront conservé le goût du cricket et, si ce Comité est présidé par un sénateur, membre de l’Académie française, ce sénateur après son dîner abattra des arbres dans son jardin, tout comme M. Gladstone.

Il est vrai qu’il y a plusieurs manières d’abattre des arbres. L’autre jour à l’Élysée, où nous avions été demander solennellement au président son appui pour notre œuvre naissante, M. Jules Simon se déclarait jaloux de son confrère britannique. Mais, lui-même, n’abat-il pas le surmenage aux rameaux puissants ? Et, ma foi ! dans la collection des arbres jetés bas par le châtelain de Hawarden, je n’en connais pas de plus gros que celui-là.

CHAPITRE iii

L’ÉCOLE MONGE À ETON

La conférence que l’on va lire contient le récit d’une petite expédition en Angleterre ingénieusement combinée et dont le succès a été complet. M. Godart ne pouvait mieux faire que d’emmener quelques-uns de ses élèves visiter les collèges anglais ; nulle explication ne vaut un voyage.

La conférence eut lieu le vendredi soir 15 juin à l’école Monge ; je la transcris ici telle quelle :

Mes amis,

J’ai accepté, je pourrais plutôt dire sollicité la mission de vous parler d’un des plus courts, mais des plus agréables voyages que j’aie jamais faits : celui qui m’a conduit aux vacances de la Pentecôte en Angleterre, en compagnie du directeur, de quelques professeurs et d’une douzaine d’élèves de cette école.

Dans le temps jadis, — celui qu’on appelle si volontiers le bon temps parce qu’il est loin et qu’on est sûr qu’il ne reviendra pas, — les grands voyageurs comme les grands conquérants avaient à leurs côtés un barde pour chanter leurs exploits ; leurs récits commençaient généralement par une description minutieuse des hommes et des choses, et par les péripéties du passage de quelque rivière ou de quelque bras de mer. Nous aussi, nous avons passé les mers, mais sur un steamer plus pratique que poétique, à l’endroit précis où le génie de l’homme percera bientôt sans doute un tunnel à la fois sous-terrain et sous-marin, à moins qu’il ne jette d’un rivage à l’autre un pont quasi-surnaturel dont le plan est déjà dressé. De cette traversée je ne vous dirai rien, ayant dormi à poings fermés pendant que, sur le pont au-dessus de ma tête, vos camarades donnaient un véritable bal et menaient grand tumulte. Mais ce qui mérite mention plus pour l’originalité que pour la majesté de la chose, c’est notre arrivée à destination dans deux fourgons de bagages.

En Angleterre, le lundi de la Pentecôte est grande fête ; tout chôme à Londres ; un match de cricket contribuait en plus à attirer la foule sur la ligne de Windsor ; les trains se succédaient à courts intervalles, mais tous étaient remplis et nous n’eûmes d’autre ressource que d’escalader les wagons de marchandises, où siégeait déjà un vaste aréopage de dames et de messieurs vêtus de flanelles multicolores ! Ajoutez que notre caravane criait la faim, ce qui d’ailleurs lui arriva plus d’une fois pendant le voyage ; faute de mieux elle avait consommé, en attendant le train, ces petites tablettes de chocolat qui viennent d’elles-mêmes s’offrir à vous en échange d’un penny déposé dans la machine qui les contient ; il s’en trouve de semblables dans toutes les gares anglaises, mais jamais, je crois, elles n’avaient joui d’un semblable succès.

Je vais vous donner un aperçu du paysage que nous avons eu sous les yeux pendant quarante-huit heures et dont le célèbre château de la reine d’Angleterre était le centre. Ce château, commencé par Édouard iii sur l’emplacement d’une forteresse élevée par Guillaume le Conquérant, est l’une des plus grandes résidences royales du monde ; de près il ne fait pas un grand effet ; le gros donjon ressemble à une boite à biscuits et l’ensemble rappelle ces constructions savantes qui ornent les devantures des confiseurs de province ; mais d’un peu loin il y a tant de crânerie dans la position du castel sur sa colline, avec la Tamise à ses pieds et la forêt de Windsor formant son manteau de cour, que le spectacle devient véritablement grandiose. (Projections.)

L’après-midi de lundi fut consacré à la visite du collège de Beaumont, situé dans la forêt, à deux lieues environ du château ; ce collège appartient aux Jésuites et, bien que le système n’y soit pas le même que dans les Public Schools, il diffère essentiellement du système français par la liberté qui est laissée aux élèves et par l’organisation des jeux. Le parc est admirable ; un match de cricket avait lieu entre les élèves et les anciens élèves ; un grand nombre de spectateurs animaient la vaste prairie entourée d’une ceinture d’arbres séculaires ; au fond se dressait le joli pavillon du Cricket-Club et autour de l’enceinte des mâts vénitiens portaient les drapeaux des camps adverses. — C’était un gai et joli spectacle ; j’ai appelé de mes vœux, en voyant cela, le jour où sur les pelouses du Bois de Boulogne un match semblable vous réunirait, mes amis, et où nos trois couleurs françaises, claquant joyeusement au-dessus de vos têtes, célébreraient une de ces victoires morales qui valent toutes les autres, l’acclimatation définitive sur notre sol d’une éducation virile et libre.

Je me hâte d’en arriver à la journée du mardi 22 mai qui, si je ne me trompe, marquera surtout dans les souvenirs de cette excursion, en même temps qu’elle aura des conséquences importantes pour l’avenir de votre école. Elle fut consacrée tout entière au collège d’Eton. (Projections.)

Eton n’est séparé de Windsor que par la Tamise ; cette proximité nous avait permis déjà, la veille au soir, d’aller jeter un coup d’œil sur l’ensemble des vieux bâtiments gothiques et sur les perspectives ombreuses du parc qui les entoure. J’avais en même temps réglé avec l’un des principaux professeurs du collège, l’aimable M. Mitchell, l’ordre du jour du lendemain ; nous devions venir à neuf heures et un quart pour assister au service à la chapelle. La chapelle d’Eton est un beau monument orné de vitraux et de boiseries remarquables ; on y entendit ce matin-là de bonne musique, mais je ne crois pas me tromper en affirmant que ce qui frappa davantage vos camarades, ce fut de voir plus de cinq cents collégiens sortir de l’édifice sans l’aide de cloches et de rangs et sans la moindre apparence de désordre ; pas un chuchotement, pas une gaminerie, la tenue la plus correcte… Ce n’était que le premier de leurs étonnements. Le headmaster (traduisez le directeur) nous promena ensuite dans le collège, dans la partie la plus ancienne où habitent les soixante-dix scholars ou internes ; les fixais de leur pension sont payés par une dotation faite jadis par Henri vi, et ces bourses s’obtiennent par un concours très difficile ; aussi l’honneur qui en résulte pour ceux qui le passent avec succès est-il grand ; et l’on voit beaucoup de familles riches faire concourir leurs enfants. Parmi eux, nous fîmes la connaissance du jeune Peel, le petit-fils de sir Robert Peel, le grand ministre, — et lui-même l’un des élèves les plus étonnamment doués et les plus instruits que l’on ait jamais vus à Eton. À part ces soixante-dix internes, tous les étoniens sont répartis chez les professeurs, qui en logent chacun de vingt-cinq à quarante.

Le headmaster tira d’une vieille armoire un chapeau tricorne ayant appartenu au plus célèbre de ses prédécesseurs, dont l’anecdote suivante suffira à vous peindre le caractère ; l’éducation anglaise n’était pas alors ce qu’elle est aujourd’hui et les relations entre maîtres et élèves manquaient souvent de cordialité. Il y eut un jour à je ne sais quel propos une révolte violente que le headmaster n’eut pas les moyens de dompter sur-le-champ ; il se laissa donc dicter des conditions, mais prit sa revanche le soir même ; quand tous les élèves furent rentrés dans leurs chambres, il les enferma à clef ; puis s’introduisant successivement dans chaque cellule armé d’un gros bâton, il les fustigea fortement, ce qui ne manqua pas de lui procurer une grande considération dans l’école. Ce temps est loin, et au contraire la caractéristique actuelle c’est l’absence de tout antagonisme, c’est la franche amitié, c’est une confiance réciproque.

Tandis que le gros de notre expédition parcourait les bibliothèques, les salons de lecture, les salles de billards, voire même la cuisine où rôtissaient des masses de viandes profondément imposantes, nous étions au nombre de cinq occupés à inscrire nos noms sur le registre de l’Eton Society, où nous avait conduits son président, lord Ampthill ; cette association, qui ne peut dépasser vingt-huit membres, est très ancienne ; chaque semaine on y discute quelque question politique, littéraire ou sociale ; les discours sont conservés dans de gros registres où la génération d’aujourd’hui retrouve la prose de M. Gladstone quand il était lui-même, il y a bien longtemps, élève d’Eton et membre de cette société d’élite. Le local est petit, mais très confortable ; trois jeunes gens s’y trouvaient réunis quand nous y sommes entrés : l’un d’entre eux faisait une version à l’aide d’un volumineux dictionnaire ; les deux autres lisaient les journaux du jour Je me souviens du sujet mis en discussion la semaine précédente : Dans l’état actuel de la civilisation, une nation victorieuse a-t-elle plus d’avantages à exiger du vaincu une indemnité de guerre qu’une cession de territoire ? En sortant de là, un d’entre vous me donna une preuve non équivoque de sa justesse de jugement par la réflexion qu’il me communiqua : « Comme tout cela, me dit-il, est peu enfantin ; ces enfants sont déjà des hommes. » Rien ne vaut décidément de voir par soi-même ; j’aurais eu beau répéter vingt fois cette vérité que vous ne l’eussiez pas acceptée ; je sais bien qu’il y a là quelque invraisemblance. Et oui, ces enfants sont des hommes ; on parle toujours de leurs muscles solides ; mais leur caractère l’est bien davantage et c’est ce que j’admire le plus dans ce système d’éducation Vous me permettrez de revenir tout à l’heure sur ce sujet-là.

Le déjeuner eut lieu chez d’aimables professeurs qui se partagèrent les invités ; nous étions huit à la table de M. Mitchell, dont la maison est importante et contient près de quarante élèves ; leurs chambres donnent sur des corridors qui forment un véritable dédale ; chaque chambre est petite, mais constitue un « chez soi » véritable ; des gravures, des panoplies et surtout des raquettes, des balles, parfois un casque et un fusil de volontaire, ou une paire d’avirons en miniature remportée comme prix dans quelque régate, apprennent d’un coup d’œil au visiteur quelles sont les occupations favorites de celui qui habite ce petit sanctuaire très personnel… À cette heure de l’après-midi, la plupart des chambres étaient vides : quelques élèves pourtant nous firent les honneurs des leurs, et un Écossais nous régala d’un petit air de cornemuse qui lui valut une ovation. — Dans le parc, sous les grands arbres, au bord de la rivière, sur les pelouses unies que la tondeuse, dans sa marche régulière, semble rayer de velours et de satin, on jouait au cricket… Mais la « great attraction » était sur la rivière elle-même, où se préparait une expédition nautique par les soins de lord Ampthill, qui joint à ses fonctions de président de l’Eton Society, celles plus importantes encore de capitaine des bateaux, captain of the boats. Les rameurs de bonne volonté étaient nombreux pour répondre à son appel, l’on s’arrachait aimablement les jeunes Frenchmen ; ceux-ci ont vu de leurs propres yeux comment on rame dans un outrigger à banc mobile, et je pense qu’ils se sont pris d’enthousiasme pour un sport que, pour ma part, je n’hésite pas à placer en tête de tous les autres. Je compte donc sur leurs récits pour répandre parmi vous un peu de cet enthousiasme… Personne, d’ailleurs, ne résista à l’entraînement, et nous descendîmes, M. Bedorez et moi, dans un canot dont M. Godart prit le gouvernail… Après tout, cela ne changeait rien à ses habitudes : n’est-il pas le pilote de cette grande embarcation qui s’appelle l’école Monge, et quel est le récif qu’il ne sache éviter de son coup de barre à la fois souple et vigoureux ?

Ce même soir, un dîner réunit à Windsor les collégiens anglais et français : des invitations, au nom du directeur de l’école Monge, avaient été distribuées à la hâte à ceux qui nous avaient donné, depuis le matin, un si parfait échantillon de la cordiale hospitalité britannique ; tous, malheureusement, ne furent pas libres d’y répondre. Pendant le dîner, j’avais à côté de moi M. Hua, un Français fixé à Eton, où il est professeur ; je voudrais avoir le temps de vous redire tout ce que ce Français, qui n’a rien perdu de sa nationalité, m’a dit de l’éducation anglaise. Sa conversation, spirituelle et vive, me confirmait dans les jugements favorables que j’ai, depuis peu, livrés au public. Au dessert, M. Godart porta éloquemment un toast à Sa Majesté la Reine d’Angleterre ; puis, ce fut le tour de votre serviteur de boire à la prospérité d’Eton ; notre ami Arthur Roy leva son verre à la santé de lord Ampthill, qu’il remercia, en anglais, de son charmant accueil ; le capitaine des bateaux riposta en français et promit de venir, le plus tôt qu’il pourrait, voir l’école Monge. — Il viendra, n’en doutez pas ; dépêchez-vous de bien ramer et de parler couramment sa langue ; ce sera un moyen excellent de lui montrer ce que valent les Français. — Le récit de ce banquet et de ces toasts ne peut se terminer que par un toast ; je n’ai là que de l’eau sucrée, mais le contenu importe peu. Avant donc que de passer à un autre ordre d’idées, je bois à la première école de France et à son directeur !

La deuxième étape de ce trop court voyage a consisté dans une rapide excursion à travers les monuments universitaires d’Oxford : j’ai là quelques vues qui pourront peut-être vous intéresser ; avant de vous les montrer, laissez-moi pourtant vous parler d’autre chose. Un auteur ne devrait jamais se citer lui-même ; aussi bien n’est-ce pas ma prose que je vais vous lire, mais un passage écrit par un autre et que j’ai encadré dans la mienne parce qu’il est tout à fait intéressant. Écoutez ces conseils à un écolier. « Le premier conseil que je vous donnerai, c’est celui-ci : Toutes les fois qu’une chose vous effraye, faites-la. Je parle, bien entendu, des choses possibles, de ce qui n’est pas déraisonnable. Le second : Ne perdez jamais l’occasion de faire un effort pénible. Voyez-vous un grand arbre ? Si vous n’avez rien de mieux à faire après quelques exercices pratiqués sur de plus petits, grimpez au sommet. Vous trouvez-vous devant un fossé ? Sautez-le. Rencontrez-vous une haie sur votre chemin ? Au lieu de la contourner, passez par-dessus. Un garçon plus âgé que vous vous attaque-t-il ? Essayez de le battre. Y a t-il une caisse, un meuble, un lourd fardeau à soulever ? Donnez votre coup d’épaule. Ne méprisez aucune fatigue : il n’y en a pas d’inutile. La vigueur musculaire n’est pas seulement une faculté naturelle, comme on le croit trop communément, c’est surtout une faculté qui s’acquiert par le travail, et le corps humain a, sous ce rapport, une si singulière élasticité, qu’un jeune garçon quelconque pourrait se proposer comme but de lever bientôt à bras tendu un poids que d’abord il n’aurait pas même pu soulever : il y arriverait presque toujours, à la condition de se soumettre à un exercice régulier, continu et progressif. »


Je livre ceci à vos méditations ; mes commentaires n’y ajouteraient rien et votre sagacité vous en fera bien reconnaître toute la justesse. Mais il ne s’agit là que du rôle matériel, je pourrais dire technique, du sport ; voici un autre point de vue sur lequel je veux attirer votre attention. « Du berceau à la tombe, fait observer l’auteur d’un roman scolaire très goûté chez nos voisins, le combat est la raison d’être en même temps que le but réel, le but noble et honnête de tout enfant des hommes. Les garçons se querelleront toujours et se battront quelquefois ; le combat avec les poings est la manière usuelle dont les petits Anglais vident leurs querelles ; apprenez donc la boxe, vous n’y perdrez rien, bien au contraire. Quant au combat, évitez-le le plus possible ; quand viendra le moment, s’il doit venir pour vous, où vous aurez à accepter ou à refuser un défi, dites non si vous le pouvez : seulement, faites bien attention de connaître le motif de votre refus, de ne pas vous le dissimuler à vous-même ; ce sera très beau si vous le faites par sentiment chrétien ; ce sera justifiable si c’est seulement parce que vous n’aimez pas cette besogne-là. Mais n’allez pas refuser par crainte d’être rossé, tout en disant que c’est la crainte de Dieu qui vous inspire, car cela ne serait ni chrétien ni honnête… et, si vous engagez le combat, poussez-le jusqu’au bout et ne lâchez pas tant qu’il vous restera la force de vous tenir debout. » — Sans vouloir faire de politique, je ne puis m’empêcher de remarquer combien ces derniers mots s’appliquent bien à l’attitude qui est aujourd’hui celle de la grande majorité des Français, attitude calme et digne, pacifique, mais résolue, de ceux qui se sentent véritablement forts et qui ont pour eux le bon droit incontestable. Il ne faut pas chercher dans ce que vous venez d’entendre un encouragement au combat ; battez-vous, je vous en prie, le moins possible, au physique ; mais au moral vous ne vous battrez jamais assez.

Dans quelles circonstances pourrais-je mieux vous tenir ce langage qu’à l’heure solennelle où vient d’entrer dans un repos bien gagné l’homme qui, depuis six mois, donne au monde le spectacle le plus magnifique et qui meurt glorieusement vaincu dans une lutte près de laquelle les victoires de son père et de ses aïeux paraissent singulièrement pâles et mesquines[3].

Eh bien, même pour ces batailles-là, la vie nouvelle que nous vous proposons est le meilleur entraînement. Les Anglais le savent bien, eux ; beaucoup de vos maîtres ici le reconnaissent également.

Il y a chez tout enfant qui n’est ni maladif ni trop efféminé un sentiment qui le pousse toujours à se montrer plus âgé qu’il n’est ; s’en donner l’illusion à lui-même, surtout en donner l’illusion aux autres : tel est son rêve. En réalité, l’effet qu’il produit sur ses voisins est généralement tout autre que l’effet qu’il croit produire, et cela tient à ce que l’enfant copie l’homme d’une manière gauche et imparfaite, n’apercevant de sa nature que les saillies, incapable de mettre de la suite et de la logique dans son imitation. Vous entendez bien que je ne parle pas du baby de trois ans qui, voyant son papa fumer, se fait une pipe avec un morceau de bois : je parle de cet instant où naît ce qu’on appelle la pose ; je parle du petit jeune homme qui ne songe qu’à la nuance de sa cravate ou à la coupe de sa jaquette, et plus encore du petit jeune homme qui connaît la vie il dirait volontiers, par expérience. Sa science s’étend des chevaux de course célèbres aux actrices en vogue ; sa conversation est émaillée de calembours et de plaisanteries à double sens qu’il croit avoir inventés et que plus d’une génération a connus avant lui ; toute sa personne respire l’indifférence et l’apathie des blasés. Eh bien ! je n’en voudrais pas tant à ce parfait imbécile si je n’avais pas toujours remarqué que cette imitation manquée de la virilité tuait en lui ce qui est vraiment viril, l’énergie, la franchise, le courage ; la plupart du temps, il est incapable d’un effort violent ; il est maladroit à tous les exercices du corps ; il est menteur et cauteleux, et il fuit le péril sous quelque forme qu’il se présente : voilà son portrait et je crois encore qu’il est flatté !

Vous trouvez, n’est-ce pas, que je vous dis des choses dures ; elles sont destinées à passer par-dessus vous — non sans vous égratigner un peu, sachez-le — pour aller en frapper d’autres qui, bien plus que vous, méritent de tels reproches.

Au fait ! les méritent-ils ? Mon Dieu ! s’ils en portent la responsabilité, ils ne sont pas seuls à la porter. Que leur a-t-on offert pour les tirer de là ? Quel contrepoids a-t-on fourni à leur fatigue intellectuelle ? De quelles distractions les a-t-on entourés ? Je suis forcé de convenir que jusqu’à ce jour rien n’a été fait. Mais l’heure est venue où les choses vont changer ; à vous qui êtes les premiers servis (et c’est justice, car vous formez une élite) et aux autres ensuite on va proposer, comme le disait M. Godart dernièrement, « de nouveaux devoirs à remplir, devoirs attrayants, mais non moins impérieux que les autres ». Je vous demande d’être persuadés que ce changement radical, — et qui, à vous, peut paraître brusque, — que ce changement, dis-je, ne cache aucune arrière-pensée, qu’il n’a pas été inspiré par une anglomanie futile, que depuis longtemps il a été préparé et mûri, qu’il est fait dans le seul dessein d’un mal à réparer et d’un bien à produire. Acceptez-le donc franchement ; tout vous y engage, mais principalement les trois motifs suivants : le premier, c’est l’agrément que vous en retirerez ; les exercices sportifs sont la source — ignorée par beaucoup d’entre vous — de jouissances exquises ; quand vous en aurez goûté, on ne parviendra plus à vous en détacher ; la danse, le théâtre, le bal de l’Opéra, les Folies-Bergère et le café de la Paix n’entreront plus en comparaison avec le cricket, le tennis ou le canotage ; c’est dans la pratique de ces exercices que vous éprouverez cette sensation indéfinissable que l’on a appelée : la joie de vivre. Ces mots en traduisent-ils exactement l’impression ? Je ne crois pas qu’aucun accouplement de mots puisse le faire ; celui-ci est pourtant le plus juste, car il donne bien l’idée de la vie physique plus intense, de la vie intellectuelle plus active Que vous fendiez les flots de l’Océan ou que d’un vol rapide vous glissiez sur un miroir de glace, que vous teniez la rame ou le fusil, vous sentirez passer en vous un frisson délicieux, non pas celui qui donne la mort et dont les charmes épuisent, mais un frisson de vie et de force, impression salutaire d’orgueil et de grandeur qui fait les âmes énergiques et les peuples puissants.

Je sais bien ce que vous allez me répondre mentalement ; nous sommes très près les uns des autres ; je suis de l’autre côté d’une petite barrière que vous sauterez demain et qui seule vous sépare du monde Vous allez donc me répondre que ce que je vous conseille là n’est pas chic du tout… c’est même assez vieux jeu !… Ma foi ! je crois bien que j’en ai pensé autant, mais je ne le pense plus aujourd’hui. Pas chic ! Mais je trouve cela très chic, au contraire, d’imposer à son corps tout ce que l’on veut lui faire faire, de récolter des applaudissements, d’exciter la jalousie des voisins, de se mettre en état d’opérer des sauvetages auxquels d’autres ne pourraient seulement pas songer,… et de faire tout cela avec désinvolture, sans avoir l’air d’y toucher… Oui, je trouve cela excessivement chic, d’autant que cela n’empêche pas d’être dans les premiers de sa classe et plus tard de mener une carrière brillante et fructueuse… Ceux qui disent le contraire, disent une bêtise.

Il y a un second motif pour adopter franchement le régime nouveau : c’est qu’il vous ouvre des perspectives aussi séduisantes qu’inattendues. L’éducation anglaise ne consiste pas seulement dans le grand développement donné aux jeux ; elle est peut-être plus remarquable encore par les libertés qu’elle reconnaît aux enfants et aux jeunes gens. Je vous ai parlé, à propos d’Eton, d’une assemblée de vingt-huit élèves où se discutaient les problèmes les plus compliqués de la politique moderne, les sujets les plus variés inspirés par la littérature ou la science ; pas un collège qui n’ait une semblable assemblée, et vous ne pouvez vous figurer avec quelle franchise chacun y exprime son opinion ; pas un collège qui n’ait également sa Revue hebdomadaire rédigée par les élèves et imprimée sous leur direction : à côté d’articles de fond on y trouve le détail des concours athlétiques, le résultat des grandes parties de cricket et de foot-ball, toute la vie intérieure de ces associations sportives qui remplissent les collèges. Vous avez quelque chose de cela ici : vous avez fondé des clubs ; pour beaucoup la grande affaire a été de choisir un nom et un costume, mais enfin les clubs existent et c’est l’essentiel ; on vous a déjà dit que, quand vous aviez à vous réunir pour un point quelconque à décider en commun, un local serait mis à votre disposition sur la demande de vos capitaines ; de même ceux-ci pourront afficher dans la cour couverte les notes, les avis ayant trait aux affaires du club. Ainsi s’introduira par les jeux dans l’école le principe d’une organisation nouvelle basée sur la liberté ; vous commencerez par être libres pour la récréation, vous le serez ensuite dans les études. — Mais songez qu’il faut du temps et beaucoup de bonne volonté de votre part, car un tel régime serait inapplicable en ce moment ; vous n’en pourriez porter les bienfaits. Laissez-moi vous dire que vous êtes très incomplets sous ce rapport. Si vous le voulez pourtant, les choses iront vite ; et tenez, il faut que dans un an vous discutiez dans une assemblée parlementaire comme celle d’Eton les mérites de l’éducation anglaise, — et je vous promets aussi un article pour le premier numéro de la Revue de l’école Monge.

En Angleterre, le self-govemment s’apprend à l’école et c’est ainsi que les citoyens se forment à la vie publique. Ce point de vue m’amène au troisième des motifs que je vous indiquais ; il est d’un ordre plus élevé que les deux autres : c’est un motif de patriotisme. Je ne vous dirai pas qu’il faut être prêt à mourir pour la France, parce que je n’admets pas qu’il y en ait un parmi vous, si petit qu’il soit, qui redoute dans l’avenir le champ de bataille et la mitrailleuse ; mais je vous dirai qu’il faut vivre pour la France. — Un grand courage, une immense bonne volonté, des aperçus très nets de ce qu’il y aurait à faire, et pourtant du désordre, de l’incertitude, de la désunion, voilà ce qui distingue en ce moment les citoyens français ; ils portent la peine — je n’hésite pas à le proclamer — de l’éducation incolore qu’ils ont reçue ; leurs intelligences sont pleines de science, leurs cœurs sont pleins des sentiments les plus élevés : que n’accompliraient-ils pas s’ils avaient ce je ne sais quoi qui leur manque, qu’on sent, mais qu’on ne peut définir, — cet esprit d’initiative, ce calme, cette mesure, cet entêtement aussi et cette puissance de volonté qui ont conduit des voisins moins bien doués à la conquête du monde !

L’éducation — en laquelle je vois la cause de notre stérilité actuelle — a fait son temps ; partout la réaction se manifeste ; mais ici seulement elle se manifeste avec une force et une conviction qui donnent à l’école Monge une avance considérable sur toutes les autres. C’est pourquoi je vous le dis de toutes mes forces, profitez de cette avance, donnez tous vos soins et tous vos efforts pour que l’expérience réussisse ; cette réforme qui paraît si minime est un vrai bouleversement ; travaillez à l’accomplir ; c’est pour la France !

La vie scolaire anglaise, avec ses charmes et ses particularités que je viens d’ébaucher devant vous, trouve son entier épanouissement dans la vie universitaire qui en est la conséquence logique ; aussi le plan de voyage que j’avais présenté à votre directeur comprenait-il, pour terminer, une visite à Oxford. Les vieilles cités d’Oxford et de Cambridge, avec leurs édifices vénérables et le cortège non moins vénérable de leurs souvenirs et de leurs traditions, sont captivantes au plus haut point ; mais, pour les bien comprendre, il faut y avoir résidé. Sans cela on s’embrouille dans les nomenclatures de collèges et dans les différentes catégories d’étudiants, de professeurs, de boursiers et d’agrégés. Qu’il me suffise de vous dire que le mot collège a ici un sens très spécial : il désigne un établissement où l’on prend en pension des jeunes gens qui par le fait même de leur entrée sont soumis à certaines conditions, jouissent de certains privilèges, mais d’ailleurs se préparent à leur guise aux examens qui terminent le stage universitaire de trois ans.

Prenons un exemple (projection). Voici la cour du cloître de Magdalen Collège ; vous voyez là une tour sur le sommet de laquelle chaque année, à l’aube du 1er mai, des prières sont dites pour le repos de l’âme du roi Henri vii ; c’est une vieille fondation et tel est le respect dont on entoure là-bas de semblables coutumes que celle-ci s’est perpétuée jusqu’à nos jours. Dans l’angle se trouve le hall, réfectoire où se réunissent le soir les étudiants ; leur dîner est toujours servi : la plupart du temps ils le payent, qu’ils soient présents ou non ; là se borne l’action de l’autorité. Voici l’intérieur du hall d’un des plus grands collèges d’Oxford, Christ-Church (projection), et en voici le vestibule (projection). Christ-Church date du cardinal Wolsey, qui l’a fondé et doté. Les collèges d’Oxford sont au nombre de 17.

Je vous montre à présent une rue d’Oxford ; malheureusement je ne puis vous faire voir que les murs, et non l’animation si typique qui y règne… ; parfois, un jour d’été, si vous fermez les yeux devant le spectacle très joyeux qu’elle présente, il vous semble qu’un grand silence s’est fait tout à coup autour de vous ; la cause en est à tous ces souliers de caoutchouc qui glissent sur les trottoirs ; peu de voitures, peu de cavaliers, mais dans toutes les mains des raquettes de tennis, des bats de cricket… à toutes les fenêtres des fleurs, et, je dois le dire aussi, sur tous les visages, ce sourire de vigueur et de santé dont nous avions perdu la recette… Mais, grâce à Dieu ! vous l’avez retrouvée et les autres vont la réapprendre après vous.

Pour finir je vous fais voir les régates qui terminent la série de fêtes annuelles qu’on nomme la commemoration. Ces fêtes présentent plus d’un détail pittoresque ; j’en parlerai une autre fois. Aujourd’hui nous sommes trop pressés, et puis tout cela est-il pratique à notre point de vue ? Je n’hésite pas à répondre : non. Loin de moi la pensée de souhaiter l’établissement en France d’universités taillées sur le modèle de celle-ci ; je les admire en Angleterre parce qu’elles répondent à un besoin national, qu’elles ont été pour beaucoup dans les grandes destinées du pays. Je crois qu’elles ne rendraient pas de pareils services chez nous, et du reste de telles institutions ne s’improvisent pas ; leur ancienneté fait leur force ; ceci dit moins pour vous qui m’écoutez que pour ceux qui me liront peut-être et qui pourraient se méprendre sur la portée des éloges que de charmants souvenirs m’ont fait donner à la vie universitaire anglaise.

Rentrons maintenant à Paris pour ne plus le quitter : je veux vous dire un mot de ce qui a été fait depuis le voyage, rien qu’un mot, car je me reproche déjà d’avoir atteint les dimensions de ces discours de distributions de prix, lesquels semblent n’avoir d’autre but que de faire payer d’avance aux élèves les plaisirs des congés. Il a été accompli une quantité de belles choses… Savez-vous qu’il n’y a pas beaucoup plus d’un mois qu’en entrant chez M. Godart, je trouvai sur une table deux gros ballons ventrus se prélassant avec l’air de personnes qui ont forcé la porte, et sont très sûres de leur fait ? Ce fut une révélation ; oncques n’avais vu jamais à Paris chez un directeur d’école de pareils ballons ; c’était l’indice d’événements importants. Sur le bureau, en place de livres pédagogiques il y avait des traités sur la manière de bien courir, de bien nager, de bien ramer… il y avait aussi plus que tout cela heureusement : il y avait un homme parfaitement résolu à livrer bataille et à remporter la victoire ; à présent la bataille est bel et bien engagée… préparez les lauriers.

Il faut avouer que ce mois a été bien employé : d’abord vos tailleurs ont fait merveille ; la Belle Jardinière s’est surpassée ; les chemises blanches du Swift Club, les chemises rouges des Inséparables et les chemises grises du Mathematic forment de charmantes mosaïques sur le lac du Bois de Boulogne… parfois aussi sur les eaux de la Marne, entre Joinville et Nogent. Nous avons pris l’habitude d’y aller le jeudi : on travaille ferme, n’est-ce pas, mais j’ose dire qu’on s’amuse bien et, pour ma part, je n’ai plus qu’un regret, c’est que la semaine des Quatre-Jeudis ne soit pas de ce monde.

Il y a un tour de force que je ne saurais passer sous silence. J’entends un rallye à cheval, dans les bois de Meudon, sans le moindre accident.

Il ne faut pas perdre de vue que la plus noble conquête que l’homme ait jamais faite possède encore un grand nombre de moyens de défense qu’elle oppose à son vainqueur et parfois avec succès ; ne vous éloignez pas de la noble conquête, son commerce est agréable et sain ; mais soyez prudents, très prudents, ne fût-ce que pour ne pas entraver nos efforts ; un accident, en ce moment, porterait à notre révolution un coup terrible. Eh bien ! l’année prochaine, vous vous casserez la tête si vous voulez ; mais laissez aux principes sur lesquels est basée cette révolution le temps d’être proclamés immortels !

À la fin de juin vous aurez un rallye à pied, — hare and hounds, comme disent les Anglais ; mot à mot : lièvre et chiens ; il s’agit non seulement d’avoir de bonnes jambes pour courir et de bons jarrets pour sauter, mais aussi du flair pour ne pas perdre la piste et du sang-froid pour ne pas perdre la tête. Des élèves de l’école Alsacienne y prendront part, du moins je l’espère, votre honneur sera donc engagé… Nous verrons qui remportera le prix que vous offre le Comité pour la propagation des exercices physiques dans l’éducation.

Le président de notre Comité, M. Jules Simon, est venu vous voir à l’œuvre ; cette journée est encore trop présente à vos mémoires pour que j’en retrace les péripéties… retenez-en surtout que les encouragements viennent de haut et que l’œuvre que l’on vous demande d’accomplir est capitale.

Que vous dirai-je encore ? Que le cricket est un jeu difficile et qu’il faut beaucoup d’entraînement pour y jouer d’une manière convenable… Avis aux commençants de ne pas se laisser atteindre par le découragement. Et maintenant, pour finir, un vœu ; plus qu’un vœu, une prière. Il y a au dehors une classe d’individus sur les nerfs desquels vous agissez d’une façon désagréable ; ce sont les empêcheurs de danser en rond, ceux qui n’aiment pas voir faire à autrui les choses qu’ils ne peuvent faire eux-mêmes. Un tas de vieux grincheux, de savants qui ont laissé éteindre leurs lanternes, s’en vont répétant que votre instruction va être compromise, que vous serez des ignorants et que, dorénavant, vous raterez vos examens. Faites-moi l’indicible plaisir de cogner sur ces gens-là, non pas avec les biceps que le système nouveau développe déjà en vous, — mais à coups de diplômes et de nominations. — Faites-les taire sous une avalanche de succès ; qu’ils aient l’humiliation de voir leurs pronostics démentis et qu’ils soient forcés de reconnaître que de monter à cheval, de jouer au cricket et d’aller en bateau, cela rend les idées plus nettes, la mémoire plus sûre, l’intelligence plus vive ; après cela, quand ils auront vu que cela rend aussi le caractère plus fort et la volonté plus persévérante, quand ils vous auront reconnu aux premiers rangs des bons serviteurs de la France, il ne leur restera plus qu’à s’avouer complètement vaincus… ou à se jeter dans la Seine…

Ce n’est pas moi qui irai les repêcher !

CHAPITRE iv

SPORT, LIBERTÉ, HIÉRARCHIE

Encore le cabinet du directeur, à l’école Monge ! C’est l’atelier où se préparent, se manipulent, se fabriquent toutes les nouveautés que nous mettons à la montre pour attirer les clients… Cette fois il s’agit d’un rallye à pied dans les bois de Ville d’Avray, auquel sont conviés les élèves de Monge, de Sainte-Barbe et de l’école Alsacienne. On arrête les détails de la course, du départ et du retour et les termes d’une circulaire explicative, car un rallye à pied est une chose encore peu connue. M. de Saint-Clair, le sympathique secrétaire du Racing-Club, y prête son concours dévoué et promet celui de ses amis pour aider à faire la piste.

Entre temps je lis un papier qu’on vient d’apporter et qui est bien curieux ; il y est inscrit ce qui suit : « Vous avez été prévenus ce matin par M. le directeur de la suppression des maîtres en étude ; il faut donc que vous vous engagiez, en signant cette feuille, à obéir sans discuter aux observations que nous aurons à vous faire. De notre côté, nous promettons aussi de nous montrer dignes de la confiance dont vous nous avez honorés. — Vos délégués… » Les délégués, au nombre de deux, avaient apposé leurs noms suivis d’une quinzaine de signatures. Ce traité en bonne forme était passé entre les élèves et ceux que leurs suffrages avaient désignés pour remplacer les maîtres d’étude. On le voit, il ne s’agissait de rien moins que d’engagements solennels de part et d’autre. C’est là un essai qu’on se gardera de généraliser trop vite ; et même M. Godart emploie un procédé ingénieux pour aider à la réussite de l’expérience. Quand il a accordé à une étude la faveur très grande de se conduire toute seule, il commence par la scinder, mettant à part les plus raisonnables et laissant les autres, ceux qui sont douteux, sous la surveillance du maître ; peu à peu, en raison de leurs bonnes notes et des efforts qu’ils font, on les admet à passer d’une salle dans l’autre ; on leur donne de l’avancement.

Je crois bien que les maîtres d’étude seraient assez flattés de voir échouer la tentative et de faire constater ainsi l’utilité de leurs fonctions ; mais c’est une satisfaction qui leur sera sans doute refusée. Mon Dieu ! je ne veux pas dire qu’ils n’y mettent pas du zèle et de la conscience, qu’ils ne s’efforcent pas sincèrement de bien s’acquitter de leur tâche ; ce n’est pas à leurs personnes qu’on en a, c’est à leur mission : elle n’a point de raison d’être ; elle est fausse, partant elle est pernicieuse. Leur position ne saurait s’améliorer ; jamais des surveillants n’auront d’autorité sur les enfants ; jamais ceux-ci ne reconnaîtront le droit de surveillance à d’autres qu’à leurs maîtres, à ceux qui les instruisent. Les congrégations religieuses ont, sous ce rapport, l’avantage que maîtres et surveillants sont placés sur le même rang ; néanmoins, ils sont bien loin d’être traités par les élèves avec une égale considération, et il faut l’obéissance passive qu’ils ont jurée à leurs supérieurs pour les décider à passer sans récrimination de l’une à l’autre de ces situations si différentes.

En classe, on bavarde, on est dissipé, mais le professeur est plus rarement mis en cause directement ; en étude, au contraire, on fait des niches au surveillant et, quand il parle, on lui répond insolemment. Dans ses rapports, neuf fois sur dix, le maître d’étude se plaint qu’on lui a manqué de respect. On le déteste en effet parce qu’il a un rôle d’espion et qu’il doit aller quêter des punitions en retour des faits qu’il dénonce. Lui donner le pouvoir de punir de sa propre autorité ? C’est fort imprudent : il dépasse aussitôt toute mesure. Il est à croire que ce métier est bien agaçant et prend beaucoup sur les nerfs, car nul n’y échappe. J’ai vu, chez les jésuites, des surveillants, qui pourtant avaient la ressource de dire leur bréviaire pendant les longues heures d’inaction, distribuer des pensums et des arrêts pour les motifs les plus futiles ; les laïques se contiennent moins encore ; ils ressemblent un peu tous au pion qui écrivait à sa fiancée qu’un congé déplacé au dernier moment l’avait empêché de rejoindre… : « J’ai pesté tout le temps en songeant que tu m’attendais et je te promets que mes élèves ont bien porté le poids de ma mauvaise humeur. » Ces mots sont caractéristiques, et comme ils expliquent et dépeignent bien le perpétuel antagonisme du maître d’étude et de l’élève que rien ne relie l’un à l’autre.

Par contre, jamais on ne me fera croire que des garçons ne peuvent pas au moins à partir de quatorze ans travailler tranquillement ensemble, s’ils sont d’ailleurs habitués à n’être pas tenus constamment sous cloche et si, le reste du jour, ils jouissent d’une part suffisante de jeu et de mouvement physique. Les expériences les plus concluantes ont du reste été faites même dans des lycées par des proviseurs indépendants, qui ont pu ramener le calme dans des études surchauffées où le conflit passait à l’état aigu ; et cela rien qu’en établissant une surveillance intermittente : des portes ouvertes sur une galerie où circulait un maître.

L’innovation consiste, cette fois, dans le fait de s’en remettre à des délégués choisis parmi les élèves eux-mêmes et chargés de maintenir le bon ordre. C’est l’institution anglaise des « captains » appropriée aux mœurs scolaires françaises. Toutefois, quel qu’en soit le résultat (je ne doute pas qu’il ne soit excellent), le vrai domaine des capitaines ou délégués, le nom importe peu, ce sont les jeux. Ceux de l’école Monge n’ont pas encore eu le temps d’appuyer leurs dignités sur beaucoup de hauts faits sportifs, et néanmoins leur autorité est très appréciable ; tous ces jeunes clubs fonctionnent paisiblement : on n’y joue pas à la République ; mais, ce qui vaut mieux, on y fait preuve de bon sens et d’esprit pratique. Ainsi les costumes ont certainement joué un rôle capital dans la fondation des clubs ; il était à craindre que le plaisir d’en changer ne se manifestât, ce qui aurait produit du désordre et des réclamations de la part des familles. Prévoyant cela, très sagement, on a décidé dans un groupe de frapper d’une amende ceux qui porteraient des vêtements fantaisistes et arboreraient d’autres couleurs que celles adoptées au début.

L’institution est, je le répète, en bonne voie de s’acclimater chez nous ; en attendant que leurs ordres soient indiscutés, les capitaines sont consultés suites sur chaque chose ; on prend leurs avis, on a recours à eux. Les joueurs de cricket s’en vont aux pelouses de Madrid et en reviennent seuls dans les deux omnibus mis à leur disposition ; sur la lisière du bois, on peut voir les cochers dormant à côté de leurs voitures vides et attendant le bon plaisir de ces messieurs. Or jusqu’ici le bon plaisir de ces messieurs a parfaitement coïncidé avec l’heure fixée. Ils auraient trop peur de se faire mettre en retenue pour la récréation suivante ; c’est là une crainte autrement salutaire que celle d’un pensum et de celle-là il est juste de dire qu’elle est le commencement de la sagesse.

Une question s’est posée dans ce petit monde scolaire. Les capitaines seront-ils tenus de cafarder ? Il semble admis que les capitaines devront signaler les méfaits, mais sans nommer les coupables ; je crois qu’il y a là une erreur. Il est vrai de dire que les coupables s’accuseront le plus souvent eux-mêmes ; témoin un fait récent. « Un canotier de quatorze ans, joli garçon, brun, vigoureux, grand rieur devant l’Éternel, avait malicieusement engagé son embarcation dans l’îlot de roseaux situé à l’extrémité du lac, du côté de Belvédère. Pour la dégager, il avait épaulé sa rame contre le bord ; la rame ayant glissé, il était tombé dans les 60 centimètres d’eau qui recouvrent le fond plat du lac. Le soleil, ami fidèle des marins d’eau de mer et d’eau douce, sécha son pantalon, et le directeur n’eût rien su de l’aventure si le coupable lui-même, avec une entière franchise, n’était venu s’accuser de son étourderie. » C’est parfait ! Mais la faute n’avait rien de bien sérieux et surtout rien d’humiliant. Il peut se passer des faits plus graves et alors quel doit être le rôle des capitaines ?

L’action de cafarder est haïssable, mais elle suppose une démarche clandestine ou une vengeance ; or le capitaine est un sous-chef qui fait le rapport à ses chefs ; il ne se cache point et remplit ouvertement ses engagements ; ses camarades l’ont choisi : il n’y a rien là dedans qui ne soit conforme à la justice et à l’honneur. Je crois donc que l’autorité des capitaines en s’affermissant devra se compléter et que l’éducation en s’émancipant se hiérarchisera franchement. Sport, liberté, hiérarchie, toutes ces choses se tiennent. Point de jeux pour des enfants tenus en laisse et point de liberté possible si une part d’autorité n’est pas dévolue aux plus grands. Mais cela ne souffre pas autant de difficultés qu’on se l’imagine ; ce qu’ils n’acceptent pas d’un surveillant, les élèves l’acceptent d’un des leurs, élevé par son mérite, mais sorti du rang. « Tu es bien plus embêtant que le pion », ai-je entendu dire à un élève ; ce qui ne l’empêcha pas d’obéir et de renommer son « délégué » quelque temps après.

Et le duel ? ce duel scolaire anglais dans lequel les capitaines jouent souvent le rôle de pacificateurs, mais quelquefois aussi celui de régulateurs du combat qu’ils autorisent en y assistant ? Un chroniqueur, qui fait paraître en ce moment dans un grand journal parisien des études sur les jeux scolaires d’outre-Manche, s’exclame contre le caractère dangereux et brutal du foot-ball, et on voit que le cricket n’a pas ses sympathies ; en revanche, il porte aux nues le noble art de la boxe et termine par ce vœu extraordinaire : « Il faudrait, dit-il, que le duel pugilistique devînt, en certains cas et entre grands élèves, obligatoire dans nos écoles comme le duel au sabre l’est dans nos régiments. » Voit-on, sur l’ordre du proviseur, deux rhétoriciens, le torse nu, conduits dans la grande cour et tout le lycée assistant solennellement à la lutte ! Ce serait purement grotesque. Non ! les enfants se querellent et se battent ; on ne peut pas l’empêcher et cela a son utilité ; quand il y a des capitaines, ils parviennent à régler à l’amiable bien des différents, et, s’ils ne le peuvent pas, ils dirigent le combat de leur mieux ; ce qu’il importe, c’est que les enfants ne soient pas lâches et ne se refusent pas à l’échange d’un coup de poing, et c’est aussi que leurs poings soient en bon état de défense ; mais jamais l’autorité ne doit donner son approbation formelle à cet état de choses, et, quant à l’idée d’obligation, elle n’est pas même digne qu’on s’y arrête un instant.

Nous voici loin du rallye dont tous les détails sont convenus depuis longtemps : bien des choses ont passé dans le cabinet de M. Godart auxquelles nous n’avons pas fait attention ; des paquets de photographies qu’on expédie à Eton comme souvenir de notre récente visite, le nouveau drapeau de l’École, rouge avec les initiales E. M. en lettres bleues et blanches ; à présent, ce sont les mamans qui défilent avec des recommandations, des inquiétudes, des observations, des explications et un petit luxe de détails superflus. La présence de votre serviteur à demi caché derrière un journal ne les inquiète guère ; elles ont d’ailleurs toute sa sympathie pour la façon dont elles ont répondu au plébiscite ; car ce fut un vrai plébiscite par lettres qu’organisa M. Godart au mois de mai dernier, quand il pria les parents d’indiquer eux-mêmes le genre d’exercice auquel ils donnaient la préférence pour leurs enfants. Beaucoup indiquèrent l’équitation, beaucoup aussi le canotage, et étant donnés les préjugés courants, c’est très bien, cela ! On voit tout de suite que les mamans de l’école Monge ne sont pas de celles qui « regardent un trapèze comme un instrument de torture, et permettent à un gamin de voir pousser ses moustaches avant d’avoir enfourché un cheval ». (Jules Simon, Revue de Famile.)

Elles viennent de temps à autre au pré Catelan faire un tour et regarder tous ces jolis mouvements si joyeux. Mais plutôt que d’arrêter son vélocipède ou d’interrompre une partie, on fait le sourd et l’aveugle quand on aperçoit sa mère ou sa sœur !… N’importe ! la vue de cette gaieté vaut bien pour elles le baiser volant qu’on leur eût donné.

Dans les bois de Ville-d’Avray, le jeudi 5 juillet, c’est le jour du fameux rallye ; le restaurant Cabassud est en fête et le soleil sépare brusquement de gros nuages noirs pour regarder la scène : les élèves de Monge et de l’école Alsacienne qui fraternisent (à Sainte-Barbe, on s’est excusé) ; les jerseys bleus, rouges, blancs, jaunes ; des tricycles qui courent sur la route ; toute une animation très jeune, les bons sourires des professeurs contents de voir que l’on s’amuse et aussi le piteux cortège d’une bande de lycéens versaillais que le sort amèrement ironique a poussés de ce côté ; ils ouvrent de grands yeux en apercevant tout cela ; l’ahurissement des pions est comique et peut-être ils se rendent compte de la relation entre ce joyeux rassemblement et les innovations dont on leur a parlé et qu’ils détestent de parti pris, sentant bien que c’est la fin de leur monde. Est-ce le contraste ? Toujours est-il que ce spectacle auquel tout le monde est habitué d’une promenade de lycéens paraît tout à coup monstrueux et quelqu’un s’écrie : « Faut-il que nous ayons été fous pour tolérer cela si longtemps ! » — Quant aux coureurs, ils relèvent imperceptiblement les épaules et se cambrent un peu je crois même avoir vu quelques mains se diriger vers une moustache absente.

Au milieu du brouhaha, les lièvres sont partis et à présent les cinquante coureurs qui composent la meute attendent le signal : les lièvres ont vingt minutes d’avance ; les chiens sont dirigés par deux membres du Racing-Club et du Stade français. Enfin quatre heures sonnent ; au pied de la statue blanche de Corot, puis le long de l’étang toute la meute déboule grand train pour s’éparpiller sous les arbres ; c’est d’abord un long ruban multicolore et puis des points isolés qui piquent la verdure et puis plus rien ; seulement on entend les trompettes des chefs d’équipage qui ont trouvé la bonne voie et rassemblent leur monde. Peu après, les lièvres débouchent sur la grande route et terminent par une course de 500 mètres ; M. Cavally, du Racing-Club, arrivé bon premier, se déclare gracieusement hors concours et cède à M. Naville (école Alsacienne) la grande médaille. — La piste est d’environ 5 kilomètres ; en tête de la meute qui apparaît bientôt, court un mongien, M. Céalis ; on lui remet une médaille d’argent qui porte l’inscription : Comité pour la propagation des exercices physiques dans l’éducation — Jules Simon, Président — et une médaille de bronze toute semblable est remise au second, M. Zisso (école Alsacienne) ; tout cela au milieu de beaucoup d’acclamations.

Allons, lièvres et chiens, mes amis ! il ne reste plus qu’à goûter ; on s’habille à la hâte pour se retrouver bientôt autour d’une immense table ; et quand le champagne coule dans les verres, quelqu’un se lève et porte le toast suivant, que je reproduis ici parce qu’il résume la pensée des organisateurs de ce premier rallye et de ceux qui suivront :

« Mes amis de l’école Monge et de l’école Alsacienne, vous venez de prendre part à une chasse très intéressante, laquelle consiste à retrouver, à travers plaines et bois, une piste formée en répandant sur le sol de petits morceaux de papier à la suite les uns des autres.

« J’en rêve une autre, plus vaste, dans laquelle vous serez vous-mêmes les morceaux de papier égrenés sur toutes les routes de France par la main de vos maîtres : derrière viendront, innombrables, vos camarades des autres écoles, que vous guiderez de la sorte dans le chemin d’une éducation transformée et régénérée ; beaucoup peut-être s’égareront sur de fausses pistes ; d’autres traîneront un peu la jambe, mais tous, j’en ai la confiance, se trouveront finalement comme aujourd’hui réunis au lieu du rendez-vous général et là, ensemble, ils pourront célébrer le triomphe à la réalisation duquel je vous convie à boire avec moi. »

DEUXIÈME PARTIE


PROJETS ET ESPÉRANCES

CHAPITRE v

LA QUESTION DES EXTERNATS

Parmi les véhicules nouveaux qu’a produits notre civilisation parisienne, les plus typiques sont assurément les longs omnibus remplis d’enfants de tous âges et de toutes dimensions que l’on voit circuler chaque jour à travers les rues. Le matin, ils s’arrêtent longuement aux portes, appelant d’un coup de sifflet les retardataires, lesquels paraissent enfin le gilet boutonné de travers et la lèvre supérieure ornée parfois d’une moustache de chocolat. Plus ils sont petits, plus est grande la serviette en chagrin gaufré qu’ils portent sous le bras. La tournée achevée, la voiture-croquemitaine gagne l’école au trot de ses honnêtes chevaux. Quand c’est l’hiver, de petites lanternes de poche éclairent de lueurs lilliputiennes les livres de leçons trop souvent posés à l’envers sur les genoux de leurs propriétaires, qui ont repris béatement le somme interrompu. Enfin, le 1er janvier, les heureux parents reçoivent la visite de l’automédon ; il apporte une orange « pour le petit » et des vœux de bonne année à son papa. — L’externat de la rue de Madrid a des voitures brunes ; l’école Monge en a des bleues ; il y avait aussi les sœurs de la Mère de Dieu qui, de mon temps, faisaient la tournée des jeunes filles ; avec une logique impitoyable nous les appelions irrespectueusement les tantes de Dieu, mais nos cochers les traitaient toujours fort galamment quand on se rencontrait à un carrefour.

L’institution qui a donné naissance à cette industrie nouvelle n’est pas l’externat proprement dit : c’est le compromis entre l’externat et l’internat qu’on nomme la demi-pension. L’externe n’assiste qu’à des cours et fait ses devoirs chez lui : il peut vivre longtemps ainsi sans se lier le moins du monde avec ses camarades ; il n’est presque pas collégien. Le demi-pensionnaire au contraire est un collégien complet avec le dortoir en moins et la faculté de se laver en plus. Il y a des demi-pensionnaires dans beaucoup de maisons d’éducation à Paris ; mais presque partout ils se trouvent mélangés à des internes, pratique assez douteuse dont on finira certainement par reconnaître les dangers. Le nombre est très restreint des maisons qui ne reçoivent pas d’internes du tout, ou n’en reçoivent que très exceptionnellement et pour peu de temps.

Les demi-pensionnats peuvent se ramener à deux types principaux : celui où l’on donne et celui où on ne fait que procurer l’enseignement ; l’école Gerson appartient à cette dernière catégorie et l’école Saint-Ignace ou externat de la rue de Madrid appartient à la première.

L’école Saint-Ignace a été fondée en 1874 par les Jésuites ; elle a prospéré avec une grande rapidité et il a fallu que sa force vitale fût bien grande pour qu’elle pût triompher des difficultés que lui causèrent en l’atteignant en pleine croissance les décrets de 1880. Elle est installée dans d’immenses bâtiments élevés de chaque côté de la rue de Madrid et qui n’ont rien de remarquable au point de vue architectural ; mais, ce qui vaut mieux, tout y est grand et commode ; l’air et la lumière pénètrent à flots. L’établissement compte aujourd’hui 700 élèves ; au point de vue moral, point de nouveautés à signaler : les Jésuites ont apporté là le système qui est le leur dans toute la France ; mais au point de vue matériel il est certain que l’école Saint-Ignace est une école-type dont l’organisation a été soigneusement étudiée ; ne dépendant pour l’enseignement d’aucun lycée, elle ne renferme que des demi-pensionnaires et quelques externes ; on peut dire que c’est l’unique expérience de ce genre qui ait encore été tentée chez nous, au moins sur une si grande échelle.

L’école Gerson est située à Passy, au n° 31 de la rue de la Pompe ; c’est un externat de lycéens comme ses sœurs, les écoles Bossuet et Fénelon ; mais c’est une sœur cadette qui ne paraît pas devoir se contenter de marcher exactement sur les traces de ses aînées. Sa jeunesse, sa position hors du centre de Paris lui donnent le droit d’avoir de l’ambition. Elle contient 110 élèves, dont la moitié à peu près suivent (à partir de la cinquième) les cours du lycée Janson-de-Sailly. Le nombre total des élèves atteindra 200. Le but que l’on s’est proposé est triple : on a voulu combiner la vie de famille, l’éducation chrétienne et l’enseignement universitaire. Les enfants reçoivent donc une triple formation, à laquelle concourent leurs parents, les maîtres de l’école Gerson et les professeurs du lycée. Il n’y a pas lieu de s’étonner si ce programme a soulevé quelque polémique. Dans le clergé, les avis sont très partagés ; il y a un petit noyau favorable ; beaucoup sont hostiles, beaucoup aussi sont indifférents, n’ont point d’opinion arrêtée. L’expérience, je le répète, n’est pas nouvelle : les élèves de l’école Massillon sont externes au lycée Charlemagne et ceux de Fénelon à Condorcet ; mais ici le plan est évidemment conçu dans un esprit plus moderne, plus jeune, plus hardi par conséquent.

Un élève l’exprimait à sa manière un jour, en causant avec un nouveau camarade. Le propos fut entendu et m’a été rapporté. « Vois-tu, lui disait-il, nos abbés, c’est pas des curés ! » Et comme l’autre ne saisissait pas du premier coup la différence : « Ils sont bien habillés pareils, reprit-il, mais ce n’est pas des curés tout de même. » — Incontestablement l’explication manquait de clarté : l’enfant aurait été embarrassé d’exprimer en termes précis cette nuance qu’il sentait parfaitement sans trouver de mots pour la rendre.

Une grande familiarité — presque de la camaraderie — fait le fonds des relations entre professeurs et élèves : aussi ces derniers n’ont-ils pas en vous parlant le sourire bête, le regard baissé, l’air gêné qui rendent nos lycéens français si agaçants et si humiliants pour notre amour-propre national. Avec cela, un très grand soin matériel, des lavabos qui ne sont pas là pour la forme seulement, une certaine élégance dans l’arrangement des choses on se sent tout de suite dans un milieu réformateur.

L’école Alsacienne doit être rangée parmi les externats faute de pouvoir l’être parmi les internats. Au lendemain de la dernière guerre, des esprits généreux et patriotes avaient conçu le plan d’un grand établissement où les Alsaciens brusquement séparés de la mère-patrie pussent faire élever leurs enfants. L’école ainsi fondée eût réalisé un mot fameux qui est presque une devise : « Y penser toujours, n’en parler jamais. » Dans ses murs on eût respiré une atmosphère toute alsacienne, faite de regrets et d’espérances ; et cette vengeance pacifique, cette revanche par l’éducation n’auraient point été sans grandeur. Il y avait bien loin de ce projet si vaste à la réalité du 3 octobre 1874 : ce jour-là, 18 élèves se présentèrent à la porte de la petite classe que quelques pères de famille — Alsaciens pour la plupart — venaient d’établir pour les enfants de huit à onze ans. Là fut dès l’abord appliqué le principe fondamental qui avait guidé aussi les créateurs de l’école Monge : substituer une forte et intelligente instruction primaire à l’étude du latin dans les classes élémentaires. Mais ce n’est pas tant par son enseignement que par sa discipline intérieure, par les relations entre maîtres et élèves, par le système des punitions et des récompenses que l’école Alsacienne a marqué sa place au premier rang parmi les tentatives audacieuses et, cela, elle n’aurait pu l’essayer si le plan primitif avait été exécuté ; les difficultés qui en ont empêché la réalisation ont été providentielles et pourtant elles n’ont pas nui au succès. À la fin de 1874, les élèves étaient 50 ; les années suivantes, leur nombre s’éleva successivement à 80, à 120, à 190, et le 9 juin 1881 on inaugurait les nouveaux bâtiments, tels qu’ils existent aujourd’hui.

Ils s’étendent sur un espace en longueur qui va de la rue d’Assas à la rue Notre-Dame-des-Champs ; au centre est l’école proprement dite renfermant les classes, le gymnase, la bibliothèque, des cours plantées d’arbres ; aux extrémités sont deux maisons précédées de jardins où logent avec les professeurs les élèves pensionnaires. Deux autres maisons du même genre, mais isolées, donnent l’une sur l’avenue Vavin, l’autre rue des Ursulines, tout près de là. Il n’y a plus de place pour s’étendre davantage, mais c’est inutile, car l’école atteint ce maximum de 300 que ses fondateurs se sont interdits de dépasser, afin de lui conserver ce caractère de grande famille qui fait à la fois son originalité et sa force. Les externes viennent, le matin, de 8 heures 1/2 à midi, et, l’après-midi, de 2 heures à 5 ; à proprement parler tous sont externes, puisque tous retrouvent, les uns sous le toit paternel et les autres au foyer d’adoption, les douces habitudes de la vie de famille ; et voilà bravement installée en plein Paris, cette cité scolaire anglaise tant décriée et si peu comprise de la majorité des Français. Il est vrai que, si le système prospère en Angleterre, il faisait aussi jadis le bonheur des écoliers d’Alsace ; ici il a été importé, non d’outre-mer, mais de par delà la frontière factice de Prusse : voilà pourquoi on l’a accepté avec faveur.

Conséquence première, c’est qu’il n’y a pas de maîtres d’étude mais aussi les professeurs ne se regardent pas comme des fonctionnaires ; ils se sentent associés dans une œuvre commune et libre ; ils discutent entre eux et avec les directeurs tous les détails de l’organisation ; c’est un échange journalier et amical de renseignements et d’idées. La même liberté d’allures règne dans leurs rapports avec les enfants. Aux plus jeunes on demande l’obéissance sans aucune explication. Aux grands, pour tout ce qui sort de la règle établie, on donne de préférence des conseils, tâchant de les amener à faire d’eux-mêmes ce qui convient. À mesure qu’ils avancent en âge et en raison, l’effort devient plus personnel. Dans les classes de troisième et de seconde surtout, la direction du professeur, sans cesser de s’exercer sur leur manière de travailler, s’efface discrètement pour les abandonner de plus en plus à leur propre initiative. « Nous ne supposons jamais la mauvaise foi, dit M. Braeunig, sous-directeur de l’école, dans un discours de fin d’année, nous croyons même qu’un enfant ment rarement s’il est traité avec justice et bonté ; qu’un jeune homme ment plus rarement encore lorsqu’il sait qu’on le croit sur parole. Mais ce sont là autant de raisons pour être très sévère et ferme quand, par malheur, un pauvre enfant se laisse aller au mensonge ; la sévérité dans ce cas est un absolu devoir ; elle produira une impression d’autant plus salutaire qu’elle sera plus sobre et plus contenue dans sa manifestation. » — Voilà un langage qui est d’autant plus digne d’attention qu’on y est moins habitué. Mais la suprême hardiesse, c’est d’avoir pris pour sanction générale la seule idée du mérite et du démérite, d’avoir, en un mot, supprimé récompenses et punitions. La réprimande du directeur, l’exclusion temporaire, enfin le renvoi pour les incorrigibles, voilà toute l’échelle pénitentiaire ; et l’expérience a prouvé combien elle est efficace, car on n’a eu que bien rarement recours à cette dernière éventualité. L’enfant rapporte donc chez lui non pas des punitions, mais des notes bonnes, mauvaises, médiocres, dont sa famille et lui mesurent très exactement la portée. « Une place dit trop ou trop peu ; la note invite l’enfant à se comparer non pas à son camarade, mais à lui-même, à se demander non s’il a fait mieux qu’un autre, mais s’il a fait mieux aujourd’hui qu’hier, cette semaine que la semaine dernière. Ce mode de comparaison est le meilleur des deux en ce qu’il prévient à la fois et l’orgueil et le découragement. — Un enfant peut être le dernier en telle ou telle branche, en toutes peut-être ; mais il dépend de lui, de la sorte, d’avoir néanmoins à sa manière et à son rang du mérite, autant de mérite que n’importe lequel de ses camarades ; en restant le dernier par le succès, il peut devenir le premier par l’effort, et on l’y aide. » (M. Buisson, discours de fin d’année.) Et quand vient l’époque de la distribution des prix, on se borne à donner aux élèves des mentions générales : de sorte que la cérémonie se passe non sans discours, mais sans prix d’aucun genre.

L’école Alsacienne offre deux et même trois types d’enseignement. Elle admet de très jeunes enfants dans sa section élémentaire, qui va jusqu’à la sixième inclusivement ; c’est là que se produit une première bifurcation : l’on se décide pour la section classique ou bien pour la section scientifique française. Dans cette section, qui correspond à peu près à l’enseignement spécial des lycées, les enfants reçoivent une forte culture scientifique appuyée sur une forte culture française et sur la bonne connaissance d’une langue vivante. Les uns y ajoutent du latin, les autres de la comptabilité et de la législation commerciale. Les uns quittent avec un simple certificat, mentionnant les études qu’ils ont faites ; d’autres sont munis du baccalauréat ès sciences ; d’autres enfin du baccalauréat de l’enseignement spécial. En effet, une seconde bifurcation permet aux élèves qui ont terminé leur troisième de quitter leurs sections respectives, pour entrer dans la classe de mathématiques élémentaires, par laquelle ils arrivent au baccalauréat ès sciences.

Les tarifs d’instruction varient d’abord de 200 à 700 francs ; ils restent fixes à partir de la sixième. La pension est, au-dessus de douze ans, de 2500 francs et, au-dessous, de 2 000 francs, ce qui, ajouté aux tarifs ci-dessus énoncés, forme un total de 2 700 ou 3 200 francs. Ce sont des prix d’Angleterre ; il est vrai que c’est de l’éducation d’Angleterre aussi. Avant de quitter l’école Alsacienne, je veux prendre dans ses archives encore une citation. M. Marty, sous-directeur de la section classique, a prononcé tout dernièrement un discours dans lequel se trouve le passage suivant, tout empreint de ce caractère familial qui est le charme de l’école et dont il est impossible de ne pas apprécier les bienfaits. « Ce que nous désirons avant tout, dit-il, c’est que vous demeuriez de vrais enfants, c’est que vous ressembliez le plus longtemps possible à ce que vous êtes aujourd’hui. Peut-être cela vous sera-t-il parfois malaisé ; peut-être aurez-vous à lutter contre ce bouillonnement intérieur, cet esprit d’indépendance et parfois d’indocilité qui caractérise cet âge dans lequel vous allez entrer, le plus fécond de la vie, mais le plus difficile et que certaines mères avec plus de coquetterie que de clairvoyance ont appelé l’âge ingrat ! Il faut pardonner à ces mères : elles ne peuvent se résoudre à voir à leurs grands fils des membres trop longs dans des vêtements trop courts, des attitudes un peu gauches et des manières un peu rudes. Mais pour nous qui veillons aux intelligences et les voyons déborder hors de leurs enveloppes trop grêles, qui voyons la sève monter et pressentons l’épanouissement harmonieux et complet des facultés viriles ; pour nous, croyez-le bien, ce n’est pas là l’âge ingrat, c’est l’âge des promesses. Nous en acceptons tout, les enthousiasmes que nous essayons de diriger, les scepticismes que nous combattons par de bienveillantes railleries, les défaillances que nous soutenons, les révoltes même que nous réprimons sans faiblesse, mais qui nous fournissent parfois l’occasion de toucher les cœurs et d’atteindre les consciences. » On ne peut exprimer avec plus de délicatesse des sentiments plus vrais.

J’en reviens — après cette digression — aux demi-pensionnaires et à leur avenir : la demi-pension, bien accueillie par l’opinion, a fait des progrès rapides ; on s’est rendu compte des avantages de ce procédé mixte susceptible de combiner heureusement la tâche des parents avec celle des instituteurs ; mais en la pratiquant on s’est aperçu aussi de certaines lacunes, de certains dangers même dont on a peut-être exagéré l’importance, qui n’en existent pas moins ; il s’agit de combler les lacunes, d’éviter les dangers, en un mot de perfectionner une forme d’éducation destinée à rendre de grands services. Cherchons donc des solutions aux problèmes suivants : d’abord, l’emploi des soirées. Le retour à la maison paternelle s’opère avant ou après le dîner ; il y a une foule de distractions mondaines auxquelles les enfants ne doivent point participer et, d’autre part, il est bien utile pour eux de prendre au moins un repas hors du collège, afin de pouvoir perdre chaque soir les petites habitudes malpropres qu’ils prennent chaque matin au réfectoire. À part les maisons où l’on reçoit par obligation officielle ou autre, les grands dîners et les grandes réceptions peuvent ne pas se renouveler très fréquemment, et la plupart du temps les enfants sont à leur place dans le salon de leurs parents ; il n’y a guère de meilleur moyen de les habituer à la fréquentation de la bonne société et d’éviter cette fâcheuse alternative d’en faire ou des ours incapables d’adresser la parole à une femme, ou des coureurs de bals menant une existence insipide et débilitante. Mais il y a une autre question : celle de tous les soirs, et je crois que la solution en était indiquée par le père de deux petits diables quand il disait récemment à un membre de notre comité : « Tâchez que, dans les demi-pensions, les maîtres s’occupent des récréations et ne s’en reposent pas sur nous du soin de les donner ; faites jouer nos enfants dans la journée et qu’ils nous reviennent le soir un peu fatigués, non point assez pour s’effondrer de sommeil dans leur soupe, mais assez pour apprécier l’agrément d’être assis dans un fauteuil à lire ou à regarder des images. Mes fils cassent tout ; mes paravents sont troués, mes vases de fleurs n’ont plus d’anses et les lampes renversées se comptent par douzaines ; ils me font autant de dégât qu’un régiment de chiens danois en pourrait accomplir dans un appartement rempli de bibelots. » Certains parents cherchent à se défendre ; ils accumulent les leçons de piano, d’allemand, etc. ; 9 fois sur 10, les enfants prennent ainsi le dégoût des arts de désagrément ( c’est le nom trop justifié qu’ils leur donnent) et, quant aux langues vivantes, ce n’est pas pour avoir sommeillé chaque soir sur leurs dictionnaires qu’ils les parlent plus couramment.

Si l’emploi des soirées est déjà un problème, que dire de l’emploi des jours de congé ? Aller goûter chez le pâtissier, errer, la tête lourde, dans les galeries d’un musée ou d’une exposition, assister à une matinée théâtrale ou à des courses de chevaux, tout cela n’est sain ni au physique ni au moral pour des enfants qui passent le reste de la semaine à travailler, courbés sur les livres. On a bien établi parfois des promenades facultatives, mais qui voulait y prendre part ? Rien n’est moins tentant que de s’en aller trois par trois d’un pas égal dans les rues : aussi les promenades sont-elles tombées faute de promeneurs, et il n’est pas désirable qu’elles reparaissent. Ce qu’il faut pour occuper les jours de congé, ce sont des jeux organisés et variés, groupant et captivant la majorité des élèves ; la minorité rebelle au sport deviendra inoffensive. Il n’est pas douteux que cela puisse réussir ; voyez l’hiver quand la glace immobilise les eaux des bois de Boulogne et de Vincennes ; il n’est plus question de musées, d’expositions et de flâneries ; le patinage règne en maître ; on trouve des bandes de collégiens jusque sur le grand canal de Versailles ; en sortant de l’école le jeudi matin, ils se donnent rendez-vous pour l’après-midi, s’organisent en un tour de main ; le miracle que le thermomètre opère ainsi occasionnellement, il ne faut qu’un peu de bonne volonté pour le rendre permanent. Seulement l’initiative ne viendra pas des principaux intéressés ; il faut les aider et les pousser. Ce qu’il y a de bien certain c’est que les associations sportives sont le complément indispensable de la demi-pension et de l’externat.

Il est à remarquer que tout cela est plus facile à organiser en province qu’à Paris et pour les demi-pensionnaires que pour les externes. Il viendra sans doute un temps où la plupart des lycées de province, hormis ceux des plus grandes villes et de quelques cités maritimes, seront des lycées d’externes entourés comme Condorcet de diverses institutions ; ce sera une véritable pépinière pour les concours de jeux. Ajoutez qu’à Paris il y a plus qu’ailleurs ce qu’on appelle « les dangers de la voie publique ». Je n’ai jamais très bien compris qu’on mit l’article au pluriel : oui, à certaines heures et dans certaines rues, il y a un danger ; quant à ce que l’on voit et à ce que l’on entend sur la voie publique, beaucoup d’éducateurs n’y prennent pas garde et je suis bien de leur avis. Habituez donc vos enfants à voir ce qu’ils n’ont pas encore l’idée de regarder et même au besoin à entendre ce qu’ils n’ont pas l’idée d’écouter : ce sera un grand service que vous leur rendrez. Le procédé ressemble quelque peu à la vaccine ; mais au fond qu’est-ce que l’éducation si ce n’est une suite de vaccines ?

Il n’en est pas moins vrai que dans les villes de province on peut laisser une plus grande liberté aux externes et aux demi-pensionnaires, et que cela facilitera les jeux qui sont, je le répète, le complément nécessaire de l’externat.

Le pire inconvénient de l’externat, surtout à Paris, c’est de traîner à sa suite une période d’internat forcé ; bien des gens ne veulent pas, ou même ne peuvent pas s’astreindre à ne s’absenter de Paris que deux mois par an ; ils se séparent donc de leurs enfants en juin et juillet, en octobre aussi et les laissent aux mains de marchands de soupe recommandés par les collèges : cette pratique est détestable. Ces intérieurs de fantaisie défient toute description : la patronne flirte avec les élèves, ou bien c’est la bonne ; le patron raconte à table des histoires extraordinaires ; il profite de ce qu’il a tant de bouches à nourrir pour inviter « ses amis » à dîner ; sa femme invite les siennes à danser, afin d’utiliser ses jeunes pensionnaires ; en échange de leurs complaisances on ne les surveille plus du tout, mais on dresse une longue liste des objets qu’ils n’ont pas cassés ; les parents crient, on se dispute et l’année suivante cela recommence avec d’autres élèves, car dans ces boîtes-là on ne retrouve jamais deux fois les mêmes.

Je n’ai pas la prétention que le sport puisse remédier directement à cet inconvénient-là ; je me borne à le signaler parce qu’il touche à la question des externats : il ne doit pas être très difficile aux parents de trouver une combinaison meilleure. Mais, à propos du sport, j’éprouve le besoin, lecteur, de vous faire une déclaration.

Au Lecteur.
Dans un livre précédent que je vous engage à lire si vous ne l’avez déjà lu, parce qu’il ne peut manquer de vous intéresser vivement (excusez-moi de dire tout haut ce que tous les auteurs pensent tout bas), j’ai chanté les bienfaits du sport ; je recommence dans celui-ci. Je vous ai déjà dit une quarantaine de fois qu’il fallait établir pour nos écoliers des associations sportives et que cela aurait autant d’influence sur le moral que sur le physique. Ne croyez pas que je ne me sois pas aperçu de ces redites ; il ne doit pas y avoir de malentendu entre nous ; cette vérité, je vous la répéterai encore et, non content de lui avoir consacré deux volumes, je fonderai un journal pour la répéter plus souvent ; je ne serai pas seul à remplir cette besogne ; beaucoup de voix plus autorisées que la mienne s’élèveront pour redire les mêmes paroles ; nous installerons des espèces d’orgues de Barbarie pour vous mieux les faire entendre. Quand, dans une salle de spectacle, tous les assistants réclament les lampions ! on lève le rideau pour les faire taire. Ainsi ferez-vous pour obtenir notre silence : vous nous donnerez votre argent et votre bonne volonté ; nous ne demandons pas autre chose pour mener à bien l’œuvre commencée.

CHAPITRE vi

SOUS LES OMBRAGES DE JUILLY

Un petit coin d’Angleterre sur le sol français, une oasis scolaire, un lieu très calme et très frais, tel est Juilly. Il est peu de noms qui aient été plus mêlés aux événements de notre histoire que celui-là : les étymologistes le font dériver de Cæsar (Julius) lequel aurait campé en cet endroit ; je n’y ai pour ma part nulle objection et ferai seulement observer qu’il existe dans notre pays autant de campements de Jules César que de chambres à coucher de Henri iv… et ce n’est pas peu dire. Une tradition séduisante y place ensuite une école fondée par Blanche de Castille pour les fils des chevaliers morts à la septième croisade. Mais c’est avec l’Oratoire que commencent le passé certain et authentique, les annales véritables de Juilly.

Le père de Condren, qui venait de succéder au cardinal de Bérulle comme supérieur général, consentit, sur les instances d’un grand nombre de seigneurs, à créer là un établissement d’éducation en place du séminaire qu’il avait projeté. Louis xiii décora du titre d’Académie royale le collège naissant et lui donna ses fleurs de lys pour armoiries… Ce n’est pas là un souvenir à dédaigner, mais les vraies armoiries de Juilly, ce sont bien plutôt les longues et glorieuses tables où sont inscrits les noms des élèves d’autrefois ; on y relève avec respect ceux de Montesquieu, du duc de Monmouth, du maréchal de Berwick et du grand Villars ; puis encore ceux du conseiller d’Epremesnil, d’Adrien Duport, du duc Pasquier, de Bonald, de l’amiral Duperré, du roi Jérôme, de Bethmont, de monseigneur de Mérode, du général de Sonis et de l’illustre Berryer… et une foule d’autres noms qui ont appartenu à des hommes distingués, bons chrétiens et bons Français, mais surtout esprits justes, sensés, dont la modération et la valeur témoignent hautement en faveur des maîtres qui les ont formés. Dans notre patrie où tant de choses ne datent que d’hier, je crois que l’on chercherait en vain un autre collège ayant un pareil ensemble de souvenirs et de traditions.

Il y a pourtant une lacune dans ce brillant passé. À la suite des secousses de la Révolution, les derniers survivants de l’Oratoire furent assez heureux pour racheter Juilly : mais, dispersés et désunis, ils ne purent lui rendre son ancienne prospérité. En 1828, deux prêtres éminents, MM. de Scorbiac et de Salinis, en prirent la direction ; ils appartenaient l’un et l’autre à cette généreuse phalange à laquelle les contemporains ne ménagèrent pas les sarcasmes, ni la postérité, son admiration. Gerbet et Lamennais furent à cette époque les hôtes de Juilly, qui vit se fonder le fameux journal l’Avenir, l’organe des légitimes aspirations du parti catholique libéral. Toutefois cet état de choses ne dura pas ; il y eut des difficultés dans le recrutement des maîtres et, après des efforts infructueux, MM. de Scorbiac et de Salinis se décidèrent à remettre le collège entre les mains de M. Bautain et d’une société de professeurs ecclésiastiques et laïques groupés autour de lui.

J’ai en ma possession certain petit cahier bleu qui porte la date du 8 octobre 1844 et la signature de M. Isidore Goschler ; c’est le règlement élaboré sans doute à la veille d’une rentrée par la nouvelle Direction. Si je ne savais le respect que l’on doit à ses lecteurs, je donnerais connaissance aux miens de quelques articles dudit règlement. Il y en a qui engendrent irrésistiblement le fou rire ; mais, somme toute, l’ensemble est surtout affligeant en ce qu’il montre à quelles aberrations on s’était alors laissé entraîner touchant l’éducation de la jeunesse : cette ridicule folie de surveillance et de réglementation n’a point encore disparu de nos mœurs scolaires, mais je ne crois pas me tromper en nommant précisément Juilly comme un des lieux où la lutte sera le plus fermement soutenue contre cette néfaste influence… Les oratoriens y sont rentrés ; ils viennent d’y déposer les restes de celui qui eut la gloire de rétablir leur ordre ; c’est en quelque sorte une seconde prise de possession de cette terre sanctifiée par tant de hautes vertus. Il n’y a qu’à souhaiter que cette possession ne soit plus troublée.

À Dammartin, — station de la ligne de Paris à Crépy-en-Valois, — on quitte le chemin de fer pour monter dans une patache patriarcale (expression plus que métaphorique, car les patriarches n’eurent jamais de pataches) et par ce moyen on arrive en peu de temps au petit village de Juilly, sur lequel ouvre le portail du collège. Une cour, deux cours, trois cours !… Quant aux corridors et aux escaliers, je renonce à les compter ; autant vaudrait compter les arbres du parc. Accroché au flanc d’une colline, le parc se développe en une longue bande de verdure ; des allées droites s’étagent au-dessus les unes des autres. En bas dans le vallon, miroite un grand étang et sur ses bords se dresse le fameux marronnier de Malebranche, duquel il n’est que juste de dire qu’il jouit d’une verte vieillesse. Malebranche n’est pas le seul visiteur illustre dont Juilly ait conservé la mémoire : Henri iv aimait à s’y arrêter en allant à Monceaux et Bossuet y vint, en sa qualité d’évêque de Meaux, présider des distributions de prix.

Mon Dieu ! l’étonnant, ce n’est pas qu’il y ait un parc et dans ce parc un étang, et sur cet étang des bateaux. Non ! l’étonnant c’est qu’on joue dans ce parc, qu’on nage dans cet étang et qu’on monte dans ces bateaux ; cela, j’en conviens, est tout à fait extraordinaire. L’école de natation, comme l’appelle pompeusement le prospectus de M. Goschler, n’est pas d’ailleurs la seule particularité ; elle a pour pendant l’école d’équitation. À partir du mois de mai, il y a une vingtaine de chevaux dans les écuries du collège ; je laisse à penser les belles cavalcades que cela fait. Les jours de classe on n’a que le temps de tourner en rond dans l’espace sablé qui sert de manège ; mais le jeudi et le dimanche on sort en troupe. Les soutanes font je ne sais quel traité avec leurs propriétaires et ceux-ci ne dédaignent pas de galoper avec les élèves à travers le pays ; tous évidemment s’en trouvent fort bien. Les chevaux sont loués à raison de sept francs par promenade de trois heures, ce qui est incroyablement bon marché ; je ne sais plus l’établissement de Paris qui les fournit.

Rien d’original comme le parc de Juilly dans l’après-midi du jeudi quand il fait beau ; ce jour-là de même que le dimanche, les parents peuvent être avec leurs enfants depuis 11 heures jusqu’à 5 heures ; ils déjeunent avec eux dans le réfectoire des étrangers, une grande pièce ornée de superbes boiseries, et se répandent ensuite par groupes sous les arbres. Deux gamins promènent leur maman en bateau, ce dont celle-ci semble médiocrement flattée, n’appréciant pas le sport nautique. Trois autres ont entraîné leurs papas vers le gymnase et s’efforcent de les convaincre de visu qu’ils exécutent maintenant des culbutes bien plus classiques qu’il y a un mois. Au pied du marronnier de Malebranche, il y a une scène de famille motivée par quelque mauvaise note ; et un peu plus loin, un petit garçon enregistre attentivement la promesse d’un poney pour les vacances s’il a un prix à la fin de l’année. Et puis ce sont les meilleurs cavaliers qui s’exercent à une manière de carrousel pour la fête du Père Directeur, et encore des ouvriers improvisés qui installent un jet d’eau sous la conduite du professeur de physique ; nul doute que, si j’avais appris la physique de cette façon-là, je la saurais un peu mieux à présent. Les Pères s’ingénient à intéresser les élèves à des travaux de ce genre, à la construction d’une volière, au jardinage, etc… C’est dire que du règlement de M. Goschler il ne reste que le souvenir ; on énonce bien encore de retentissantes propositions sur le chapitre de la discipline et un professeur s’est même défendu d’admettre que les temps fussent changés : l’élasticité que j’admirais dans le régime intérieur du collège, il en niait l’efficacité et prétendait même qu’elle n’existait que dans mon imagination. Je ne crois pas avoir imaginé les faits suivants : dans les pupitres il y a quelques Jules Verne ou autres et des journaux illustrés auxquels on a permis aux élèves de s’abonner ; un élève qui couche au dortoir avec ses camarades est privilégié, sur la demande de ses parents, d’une sorte de cabinet de toilette où on lui porte de l’eau chaude pour son tub ; deux autres ont été logés à part avec leur précepteur. Toutes les semaines, ceux dont les notes sont satisfaisantes prennent part à des soirées musicales et littéraires que préside le Directeur et auxquelles assistent les professeurs et les étrangers. Tout cela constitue manifestement un embryon de liberté : ce n’est pas encore beaucoup, mais c’est quelque chose qui fait du Juilly moderne autre chose qu’une caserne et voilà, à mes yeux, son plus beau titre de gloire.

Ce qui est également conçu dans un esprit moderne et libéral, c’est l’enseignement ; une grande importance est reconnue à l’enseignement spécial, c’est-à-dire aux études qui ne comportent pas les langues anciennes et préparent aux carrières industrielles, commerciales, agricoles. Quant à l’Académie Malebranche, elle est de tous points digne de son vénérable patron : ses réunions sont assez fréquentes et l’on s’efforce d’en varier le mieux possible les programmes. J’ai eu l’honneur d’y faire une conférence politico-diplomatique et d’être ensuite reçu dans ce docte corps ; un de mes jeunes collègues ouvrit la séance par une étude sur le rôle des dieux dans Homère. Ce tribut payé à l’antiquité, j’entretins l’auditoire des problèmes qui sont actuellement posés devant l’Europe, depuis la question d’Irlande jusqu’à la question d’Orient. Je voudrais savoir dans quelle autre école on m’eût permis d’aborder un semblable sujet. Dernièrement enfin, j’ai reçu une carte ornée des armes de Juilly et portant que le Président de l’Académie Malebranche me conviait à une séance solennelle, sous la présidence d’honneur de M. Depeyre, ancien garde des sceaux, dans laquelle M. le vicomte de Meaux, ancien ministre, devait faire l’éloge de M. de Falloux. L’invitation, à laquelle j’eus le regret de ne pouvoir me rendre, traînait sur ma table. « Peste ! s’écria un de mes amis en la lisant, des collégiens qui se payent des ministres ! quel chic ! Il n’y a plus de collèges, ma parole ! » — Si ! il y en a encore et beaucoup trop, au mauvais sens du mot ; souhaitons-leur de ressembler à celui-ci dans un avenir prochain : ce sera un bon commencement de réforme et un acheminement vers de meilleurs principes d’éducation.

Il me reste à retourner la médaille pour en voir le revers, qui précisément est… désargenté. Par là je n’entends point dire que les finances de Juilly périclitent ; je ne puis le dire, car je n’en sais rien. L’organisation de la Société qui s’est fondée pour racheter le collège m’est inconnue et j’ai tout lieu de supposer qu’elle fait ses affaires ; mais il est clair qu’elle ne peut affronter une restauration générale des bâtiments ; elle les entretient, voilà tout. Des plumeaux vigilants font la chasse aux toiles d’araignées, et les balais visitent tous les coins : mais les délicatesses de propreté, les peintures toujours fraîches, les plafonds toujours blancs, l’ameublement intact et soigné… On me dira que ce sont là des recherches superflues : je ne trouve pas. Les enfants se modèlent inconsciemment sur les choses qui les entourent plus que sur les personnes qu’ils fréquentent : dans un milieu débraillé ils se débraillent ; et plus on permet à leur personnalité de prendre un libre essor, plus il est indispensable que les objets autour d’eux gardent une apparence correcte, irréprochable.

Et puis, ce n’est pas tout : le vieux collège n’a pas seulement besoin de refaire toilette ; il faudrait métamorphoser les dortoirs, créer des salons de lecture pour les élèves agrandissements et aménagements qui représentent une grosse dépense. Je connais, par delà la Manche, un collège catholique dont les splendeurs font l’éloge d’un grand seigneur anglais. Qui l’a doté ? C’est lord Schrewsbury. Qui l’a enrichi d’objets d’art et transformé en un vrai musée ? Encore lord Schrewsbury. C’est comme dans les contes de fées, où tout appartient au marquis de Carabas si loin que la vue s’étende. Je me suis dit parfois que, si j’étais millionnaire et désireux d’attacher mon nom à quelque grande œuvre humanitaire et sociale, j’aimerais être le lord Schrewsbury de Juilly : j’aimerais y fonder des chaires de professeurs et des bourses d’élèves, repiquer les grès des façades et mettre à l’intérieur de la gaieté et du confort ; ne se trouvera-t-il personne pour avoir la même pensée et, en plus, les moyens d’en faire une réalité ?

Après cette visite à Juilly, il serait peut-être intéressant de parler d’Arcueil, où les Dominicains ont une école que la Commune illustra par un assassinat ; de Vaugirard, où est le quartier général scolaire des Jésuites ; de la rue des Postes, leur École préparatoire à Saint-Cyr et à Polytechnique, dont les succès aux examens ont parfois troublé le sommeil de l’Université ; de Stanislas enfin, cette sorte d’intermédiaire entre les lycées et les écoles libres pour lequel les R. F. qui décorent la façade, le 14 juillet, signifient bien vraiment : Réjouissances Forcées ; il serait intéressant en un mot de faire la tournée de nos grands internats religieux. Si vous voulez vous asseoir encore quelques instants avec moi sous le marronnier de Malebranche, je vous dirai pourquoi je ne la fais point. J’ai parlé de Juilly parce que l’éminent supérieur qui dirige le collège fait partie de notre Comité ; parce que l’ordre auquel il appartient diffère beaucoup, comme esprit, des autres ordres religieux ; enfin et surtout parce que dans le sens des réformes que nous cherchons à provoquer Juilly a beaucoup fait et fera plus encore. Ailleurs, c’est le statu quo : c’est l’application d’un code immuable auquel on ne veut rien changer comme si, ayant atteint la perfection du premier coup, on était délivré de tout souci de perfectionnement ; c’est plus que la routine dont un effort violent a parfois raison ; c’est la volonté bien nette et formelle de ne pas se transformer. Dans les maisons où règne cet esprit étroit, rien n’égale l’intolérance avec laquelle on traite les rivaux, rien ! si ce n’est peut-être l’ignorance où l’on est de ce qu’ils ont fait. Prendre connaissance de leurs écrits, étudier leurs méthodes, s’enquérir des résultats qu’ils obtiennent et surtout visiter les établissements qu’ils dirigent : à quoi bon ? « Ils ne sauraient être dans le vrai ; nous en avons le monopole. » Tel est au fond le raisonnement qu’on se fait. Il faut une étrange aberration d’esprit pour raisonner de la sorte en ce qui concerne une science remuante et changeante comme la science de l’éducation ; car, si les grandes notions morales qui en sont la base sont immuables en elles-mêmes, la manière de les enseigner est essentiellement variable ; c’est précisément ce qui fait leur grandeur : il y a mille manières différentes de les enseigner et elles sont de tous les temps et de tous les pays. Et puis ces notions ne sont pas tout : si l’humanité réclame un honnête homme, la société le veut instruit, policé, fait à ses lois, aimant ses semblables : autant de façons d’envisager la question pédagogique. Il se peut donc que les progrès absolus que certains se flattent de réaliser soient un peu chimériques ; mais il reste les progrès relatifs correspondant à de nouveaux besoins, à de nouveaux courants d’idées, à de nouvelles conséquences de la civilisation… Pour tout cela il faut avoir les yeux constamment ouverts sur ce que fait le voisin : le statu quo n’est pas permis et on ne saurait se réclamer d’une pratique sous prétexte qu’elle est ancienne et vénérable, quand elle se trouve d’ailleurs en parfaite contradiction avec l’état présent des choses.

D’une façon générale on peut dire que, dans la plupart des internats religieux, le régime est celui qui conviendrait à des moines : ce ne sont pas des collèges, ce sont des monastères. La nuance militaire qui est manifeste par exemple à Arcueil, où l’on compte par promotions et où les récompenses se traduisent par des galons de sergent et de caporal sur la manche, la nuance militaire, dis-je, n’exclue pas ce caractère. Le moine a dit adieu au monde ; une pensée constante est devant lui et il n’accomplit les actes de la vie physique dont il ne peut s’affranchir qu’en leur enlevant le plus possible de leur caractère matériel. En prenant ses repas, il écoute la lecture de la vie des saints ; toute sa journée est coupée d’oraisons qui précèdent et terminent chacune de ses actions, et l’obéissance qu’il a jurée à son supérieur fait qu’il n’entretient nulle correspondance au dehors sans la permission de celui-ci. Est-ce qu’un tel régime est fait pour des enfants ? Les médecins ont, à diverses reprises, réclamé contre cette pratique détestable d’empêcher les enfants de parler pendant leurs repas. Mais c’est la règle aussi, et les prescriptions de la science n’ont point de force contre la règle. Quant aux oraisons, je pourrais citer tels pensionnats qui ne sont pas des séminaires où, en dehors de la messe, les élèves récitent des prières 17 fois par jour ; il est déraisonnable de penser que des enfants peuvent, à 17 reprises différentes dans la même journée, prier avec le sérieux désirable. En revanche ils sortent de là ne connaissant ni la Bible ni les Psaumes, ayant des idées plus que vagues sur les origines du christianisme ; il est vrai qu’ils suppléent à cette absence de connaissances religieuses par l’emploi d’une foule de petites pratiques à indulgences, plus mesquines les unes que les autres ; est-ce ainsi qu’on fait de vrais chrétiens ?

Il y a encore les lettres de leurs mères que les élèves reçoivent décachetées et lues et celles qu’ils écrivent à leurs mères sans avoir le droit de les cacheter, ce qui est encore plus fort ; c’est une pratique que je m’abstiens de qualifier. Au lieu que les maîtres cherchent à remplacer les parents, à continuer et à parfaire leur œuvre, il semble au contraire que leur tâche consiste à s’en méfier et à mettre l’enfant en garde contre sa propre famille. Le résultat moral de cette éducation monastique n’est pas brillant ; la moralité est peu élevée dans tous ces établissements où la surveillance, quelque étroite qu’elle puisse être, ne parvient pas à la relever ; mais beaucoup de parents ignorent cela, d’autres ne veulent pas le savoir et quelques-uns enfin se consolent légèrement avec ces mots : c’est partout comme cela ! Parole insensée qui, si elle était justifiée, devrait aboutir à une loi interdisant toute agglomération d’enfants et fermant toutes les écoles.

Il flotte dans l’air anémiant des longs corridors et des cloîtres je ne sais quelle tristesse d’exil ; la vie se montre à toutes ces jeunes imaginations comme un temps d’épreuve que l’on peut adoucir en ayant constamment les yeux fixés hors de ce monde ; on leur en dévoile tout le néant et on les amène au secret désir d’en sortir le plus vite possible : comme carrière on leur propose l’armée et l’on fait revivre à leurs regards le moine-guerrier du moyen âge, ou bien le sacerdoce et on leur donne à entendre que là seulement ils trouveront le bonheur ; de la science et de ses applications industrielles et commerciales qui font la gloire de notre siècle, pas un mot. La conséquence pratique de ce dédain qu’on leur inspire pour la vie, c’est de leur inspirer aussi le mépris du corps ; celui qui en prend soin devient pour eux « un jeune voluptueux » et quelques-uns se prennent à admirer le bienheureux Labre. Au lieu que le corps soit l’agent et le compagnon de l’âme, il n’est plus qu’un vil esclave destiné à être contrarié et délaissé ; il est à remarquer pourtant que, le sans-soin étant la tendance naturelle de tous les êtres humains, on en arrive vite à ne plus en souffrir soi-même, mais à en faire souffrir les autres Ce vieux Malebranche ! il est bien un peu coupable de toutes ces faussetés ; n’a-t-il pas lui aussi enseigné le mépris de cette guenille et n’est-il pas pour quelque chose dans le peu de cas qu’on en a fait si longtemps ?

Non ! le corps n’est pas méprisable et l’existence n’est pas vile. Combien j’aime cette parole de Le Play à un de ses amis, au sortir d’une grave maladie : « J’ai vu l’approche des joies éternelles : je n’ai pas vu comme certains mystiques le néant de la vie humaine. » Pourquoi l’aurait-il aperçu lui qui avait travaillé à fonder une science nouvelle qu’on pourrait définir : la science d’habiter ce monde, d’y produire le plus possible et d’y vivre le mieux possible ; lui qui a toujours, à l’exemple d’Épictète et de ses disciples, considéré dans l’âme le côté voisin du corps et n’a pas cherché à séparer l’un de l’autre.

L’atmosphère dans laquelle vivent les élèves est donc purement factice ; rien n’y pénètre du dehors et, quand ils sortent, on dirait qu’ils sont venus passer un après-midi sur une autre planète. Comment trouvez-vous que, dans une école préparatoire de Paris, des jeunes gens destinés à revêtir l’année suivante l’uniforme français soient restés plus de huit jours sans savoir à qui était échue la succession de M. Grévy ? Personne ne le leur disait ; il est vrai qu’ils ne le demandaient pas non plus, ce qui témoigne de leur insouciance ; et si cette insouciance est telle, c’est que tout contribue à la faire naître et à l’entretenir. Les distractions littéraires se composent d’exercices dramatiques et d’études dont l’antiquité est le théâtre ; point de libre discussion, rien d’actuel ; toujours le passé sous toutes ses formes. Eh bien, tout cela n’est pas compatible avec l’éducation anglaise, avec la liberté, les jeux et le sport ; cette éducation engendre l’audace, la vertu des forts ; elle développe et fortifie ; et ceux qui la reçoivent, rendus plus dociles vis-à-vis de ceux qui la donnent, acceptent mieux leur enseignement, mais aussi échappent à leur constante surveillance. Un enfant élevé à l’anglaise ne pourrait tolérer d’être tenu en laisse, protégé, conduit, guidé, averti à tous propos… Alors, comme la règle rigide et immuable ne peut se plier, qu’elle ne peut souffrir le moindre changement, on repousse tout en bloc !

C’est là un champ dans lequel l’éducation anglaise ne germera pas ; nous allons en voir un où elle pourra germer avec des soins et du temps.

CHAPITRE vii

NOS LYCÉENS

Je n’ai pas compté combien de lycéens j’avais épiés dans le courant de l’hiver dernier ; mais la liste en doit être fort longue. Et vraiment cette enquête singulière qui manquait de charme au début a fini par devenir très attachante ; on se perfectionne d’ailleurs dans l’art de l’observation ; les détails qui passaient inaperçus tout d’abord arrêtent bientôt et fixent la pensée : au lieu d’égarer son attention sur un ensemble on la spécialise sur les individus ; on apprend à grouper, à pénétrer, à déduire ; c’est ainsi que procèdent les romanciers modernes dans leur soif de réalités bien peintes ; ils ne veulent mettre dans leurs livres que des choses très vécues et en conséquence doivent, avant de les écrire, les documenter fortement.

« Croisez sur le trottoir à l’heure de la sortie des externes, m’avait dit un homme de bon conseil, et là ouvrez vos yeux et vos oreilles. » Je ne m’en suis pas fait faute, non plus que de suivre les promenades, notant les gestes, les regards, les sourires, tâchant même de recueillir des mots isolés ou des lambeaux de conversation et y réussissant parfois. — Après cela venait la visite officielle, la production d’une lettre aimablement écrite de la main de M. Gréard et devant laquelle les caves se fussent ouvertes et les greniers aussi, si j’en avais exprimé le désir. Un petit étonnement très court et poliment dissimulé passait sur le visage du proviseur, habitué à voir venir des inspecteurs à lunettes et à grandes redingotes, et tout de suite je me trouvais au courant de ce que je voulais savoir, avec des prospectus dans les mains et un trousseau de clefs prêt a me précéder dans l’établissement… Tous les mêmes, ces établissements : les réfectoires avec leurs rangées de tables et l’odeur fade et humide qui leur est propre ; les dortoirs, avec leurs rangées de lits à numéros et l’estrade qui semble faite pour qu’un professeur y enseigne l’art de dormir. Souvent par les fenêtres on voyait les élèves en récréation se promenant de long en large avec la gravité de penseurs qui ont atteint tous les sommets de l’esprit humain. Bien entendu, on n’oubliait pas le gymnase, toujours vide non d’engins, mais de jeunes gens pour en faire usage. M. le Proviseur et M. l’Économe n’avaient qu’à se féliciter de l’état de choses les élèves ne leur donnaient que des satisfactions, etc. Et c’est vrai qu’ils font pour le mieux, ces hommes dévoués et probes, peu rétribués, mais justement honorés : ce n’est pas l’ouvrier, c’est l’outil qui ne vaut rien Donc ils se déclaraient contents. Monsieur l’Aumônier, lui, aurait bien eu envie de gémir un peu, mais il n’osait, ne voulant pas se compromettre inutilement Sûrement, quelque intérêt qu’il y eût à ces visites domiciliaires, c’est dans la rue qu’était la véritable étude, instructive et passionnante.

Le toit et les murailles d’une maison n’en dissimulent pas mieux l’intérieur aux regards des passants que la tunique du lycéen ne cache ce qu’elle recouvre. À première vue on ne peut saisir ni sur la physionomie ni dans la tournure le moindre indice d’une personnalité qui, du reste, est trop souvent absente. Ce vêtement a le don de jaunir l’épiderme, de rendre le regard terne, le sourire hébété et de donner à la démarche une gaucherie parfaite. Aucun tailleur ne pourrait, en le remplaçant, atteindre un résultat négatif aussi complet. La tunique restera le chef-d’œuvre du grotesque : comme c’est aussi l’invention la plus illogique et la plus incommode qui fut jamais, il n’y a pas lieu de s’étonner qu’elle ait subsisté si longtemps ; ces diverses qualités ont assuré son maintien. Seulement la prudence consisterait peut-être, pour ne pas faire de jaloux, à imposer ce costume à tous les Français de douze à dix-huit ans. Il ne serait pas permis alors aux écoles libres d’imaginer des vestons en draps de fantaisie souples et élégants, qui ont tous les avantages de l’uniforme sans les inconvénients ; ces innovations choquent l’égalité et donnent à penser aux étrangers que les pupilles de l’État sont moins robustes, moins dégourdis et moins gracieux que les autres Et chacun sait que c’est tout le contraire.

Malgré cette ressemblance universelle que la tunique et le képi donnent aux lycéens on ne tarde pas à les ranger en catégories, à mesure qu’ils passent, et à constater qu’ils présentent trois types parfaitement caractérisés. Ce grand, mince, un peu voûté, qui marche comme accablé sous le poids d’un destin féroce, c’est un affalé : il donne l’impression d’une morne résignation, du renoncement à la lutte ; dans ces cerveaux-là doivent passer des envies de liberté, des velléités de fuite qu’ils sont trop faibles et trop indécis pour réaliser. Cet autre appartient à la catégorie des inquiets : son regard est agité, remuant, ne se pose jamais ; on dirait qu’il se sent perpétuellement en faute et cherche à éviter l’œil du maître. Et celui-là enfin, glorieux, fendant, exubérant, un peu débraillé, parlant haut, très commun d’aspect, loustique et mal élevé, ne le reconnaissez-vous pas pour l’avoir vu avaler avec une grimace la fumée d’un très gros cigare et l’avoir entendu, en chemin de fer, parler des « matières premières » comme d’une amie à lui ? Ils ont reçu, les uns et les autres, une empreinte indélébile : sans doute il y aura parmi eux de braves et honnêtes gens, des actifs, des dévoués, des intelligents ; mais du potache il restera toujours quelque chose. Le vantard préparera des révolutions ; l’inquiet les fera et l’affalé les subira.

De quoi ils causent dans leurs promenades ? Un peu de leurs examens et de leurs études, beaucoup de ce qu’ils rencontrent sur leur chemin. Vienne à passer une femme du genre horizontal, toute la bande se retourne avec des sourires et des observations non équivoques : et chacun se met alors à raconter ce qu’il n’a point fait, une vieille histoire déjà racontée maintes fois, à laquelle il ajoute sans cesse un trait nouveau. Bref, l’idée malsaine reparaît toujours ; c’est la vraie récréation ; elle alterne avec les mathématiques, avec le latin, avec tout travail. Mais l’idée n’est pas sans avoir des conséquences effectives que la surveillance ne peut arrêter ; il est certain que des faits très graves se renouvellent fréquemment. L’ennui les cause et l’anémie les reproduit. — Je me persuadais volontiers que, par esprit de parti, les lycées étaient dénigrés systématiquement et je ne les croyais pas très inférieurs aux écoles libres au point de vue des mœurs : ils le sont. La différence au reste n’a pas de quoi rendre très fier ; à part de rares exceptions, l’ennui et l’anémie se retrouvent partout et partout aussi leurs funestes conséquences, mais à cela s’ajoute dans les lycées l’absence d’enseignement moral. Les professeurs ecclésiastiques mêlent souvent trop de religion à leur enseignement ; la plupart des professeurs laïques n’y mêlent pas assez de morale : très justement préoccupés de la partie scientifique de leur mission, à laquelle ils donnent tous leurs soins, ils se désintéressent de la conduite de leurs élèves ; cela ne les regarde pas, ce n’est pas leur partie Et le poids de cette tâche si délicate et si importante retombe entièrement sur le maître d’études ; autant dire qu’elle n’est pas remplie du tout ; le maître d’études dans les lycées n’est préoccupé que d’une chose, à savoir que l’élève ne lui manque pas de respect, respect auquel il tient d’autant plus qu’il en est moins digne.

Ainsi, voilà une étrange situation : le couvent ou la caserne ; ici on donne à mon fils une éducation étroite, là on ne lui en donne pas du tout ; ici on ne lui permet pas de remuer les paupières sans un avis de ses maîtres et là, ses devoirs faits et ses leçons apprises, on ne s’occupe plus de lui ! — On a parlé de codifier la morale… En dehors de la religion, il n’existe pas de morale à enseigner aux enfants ; il y en a bien une pour les hommes faits, qui n’est en somme qu’une religion dont on a enlevé l’étiquette, mais sans cette étiquette les enfants ne la comprennent guère et ne l’apprennent pas. Je ne sais pas où l’on en sera dans cent ans : mais aujourd’hui il est manifeste qu’il n’y a pas d’éducation sans religion, c’est-à-dire sans l’idée de Dieu et sans la notion de la vie future ; je trouve déplorables et passablement ridicules les circonlocutions de certains professeurs qui mettent leur style à la torture pour éviter de prononcer le nom de Dieu ou de donner à penser qu’une seconde vie suivra celle-ci. D’un enfant élevé dans le pur athéisme vous pouvez faire un esprit accompli ; mais si vous en faites un honnête homme, ce ne sera pas votre faute. Or que l’on soit catholique ou luthérien, ou calviniste, ou orthodoxe, la religion n’est pas une leçon à apprendre, c’est une atmosphère à respirer. Voilà pourquoi les établissements de l’État, qui forcément reçoivent des enfants appartenant à différents cultes, doivent être des externats et non des internats ; autour se créeraient d’autres établissements laïques, catholiques, protestants, libres-penseurs même ; pourquoi pas ? il faut la liberté pour tous. Seulement on verrait bien vite la différence entre ceux-là et les autres.

Donc, à peu près du haut en bas de l’éducation française règnent l’ennui et l’anémie, ces deux pourvoyeurs de l’immoralité ; ajoutez-y dans les lycées l’absence d’enseignement moral et le mauvais emploi des congés, et vous aurez la recette pour faire un lycéen. Cette malheureuse question des jours de congé, j’y reviens encore, car elle est capitale ; d’autant que dans les maisons religieuses les internes sortent une ou deux fois par mois, tandis que beaucoup de lycéens sont libres tous les dimanches. Parmi eux il y en a tant qui ont des destinées étranges, un foyer organisé de travers et des lambeaux de famille, — ou bien même un père, un oncle, un tuteur surchargés de besogne et ne pouvant s’occuper d’eux. Les voilà lâchés sur le pavé de Paris où leur meilleure sauvegarde c’est d’être laids et sales ; mais chacun sait que c’est là une bien mince sauvegarde. Quant à la timidité, il suffit qu’elle ait été vaincue une fois et il se trouve toujours un camarade de bonne volonté pour aider à cette première défaite. J’ai vu les marins de Pierre Loti en bordée dans les rues de Brest ; ils sont si drôles, ils chantent si fort et malgré tout il leur reste une bonne figure si ouverte, qu’on se prend à rire en songeant avec indulgence à la rude vie qu’ils ont menée et qu’on excuse facilement ce tapage du désarmement. J’ai rencontré aussi dans les rues de Londres des gentlemen correctement vêtus titubant d’un réverbère à l’autre, et plus souvent encore des femmes ivres-mortes emportées par des policemen : c’est un spectacle révoltant et écœurant. Mais il y a pire encore, il y a cette chose atroce, navrante, le potache en bordée. On en voit dans les brasseries du quartier Latin et dans les petits entresols du quartier de l’Europe, sans compter ceux qui se laissent raccrocher sur le trottoir avec un long battement de cœur et le désir violent de « savoir ce que c’est ». — Rue de Moscou et rue de Turin, les dimanches d’hiver, autour d’une table et de quelques bouteilles de bière, des réunions s’improvisent comprenant 2 ou 3 femmes, 1 potache, 2 polytechniciens… Quel excellent réactif pour ces jeunes gens courbés toute la semaine sur leurs chiffres : ils le sentent bien, mais que faire ?… Ils ont toupillonné quelque temps, indécis, se consultant ; une pluie fine s’est mise à tomber et les a chassés peu à peu presque inconsciemment vers leurs amies du dimanche précédent. Quant au potache, on lui a fait fête parce qu’il est très jeune et que ça amuse une fois en passant, cette naïveté… Il ressort tard, un peu étourdi, avec la sensation d’être « passé homme». — Pauvre bête ! tu t’en repentiras.

Et ce serait si facile à éviter, ces chutes prématurées ! Encore une fois, je ne crois pas aux dangers des rues ; envoyez des enfants tout seuls à travers Paris, vers quelque chose qu’ils désirent, qui les amuse et les captive… rien ne les détournera de leur chemin ; mais s’ils ont leur journée inoccupée, de mauvais camarades et un peu de précocité malsaine, ils sont perdus.

« Nous ne sommes pas d’une génération robuste, confesse un chroniqueur (Journal des Débats, 8 juin), et pourtant nous avons fait beaucoup de gymnastique dans notre enfance : deux fois la semaine un ancien pompier venait au collège ; on descendait aussitôt après le dîner de midi dans la cour des grands ; le terrible homme nous attendait entre deux gardes-chiourme qu’il appelait ses sous-maîtres : il nous faisait aligner, en nous interpellant avec la brutalité d’un soldat qui n’a pas appris le latin et qui s’en console en s’en glorifiant. Il était le plus dur de nos maîtres dans sa peur qu’on le prît pour un inférieur. Et en effet les élèves, à partir de la troisième, le dédaignaient un peu ; ils affectaient de le traiter comme les stoïciens antiques traitaient la Fatalité, en la subissant, mais sans se commettre à raisonner avec lui. Par malheur il avait des moyens tout matériels de nous faire sentir son autorité ; il n’avait cure de nos dédains ; il passait outre et nous nous lassions avant lui comme s’il avait été la Fatalité justement. S’accroupir, se lever, tendre un bras, piaffer sur place, tout cela au commandement, puis manœuvrer des haltères, des poids, enfin grimper dans les agrès, non comme des écureuils, mais comme des pantins mécaniques, c’était toujours le même programme et la partie aérienne en était terrible. » Après cela, faut-il s’étonner que l’auteur de ces lignes manifeste « une grande froideur à l’égard des tours de force et autres divertissements patriotiques ». C’est là un des traits curieux et caractéristiques de la génération qui nous précède : montrer à l’enfant le côté brutal et effrayant de toutes les choses viriles. Il semble que pendant longtemps l’on ait pris à tâche de le détourner des exercices physiques, de leur enlever à ses yeux tout leur attrait. Les enfants, grands et petits, ont besoin d’être encouragés pour s’y livrer : quelques-uns sont doués d’assez de hardiesse pour commencer d’eux-mêmes, mais ce sont des exceptions ; les autres considèrent avec une envie mêlée de crainte un cheval, un masque d’escrime ou un vélocipède ; leur désir reste caché si on ne les aide pas à le manifester… et le temps passe. De plus il faut user de précautions : car une moquerie maladroite, un mot rude, un insuccès dont ils n’aperçoivent pas la cause les découragent et les mettent en déroute ; et, s’il n’y a pas en eux un peu de spontanéité, un goût bien marqué, si, en un mot, on les force, tout est calculé pour qu’ils gardent un mauvais souvenir, une rancune, une antipathie contre le sport qu’on aura voulu leur faire aimer.

Car il faut qu’ils en aiment un plus que les autres : les romanciers qui veulent rendre leur héros séduisant le font toujours mince, bien tourné, habile à tous les exercices du corps. C’est très joli dans les livres ; dans la pratique cela ne vaut rien. C’est vrai qu’il y a de ces hommes adroits qui semblent commander à leur corps et réussir toujours du premier coup les mouvements qu’il leur plait d’exécuter ; mais cette facilité même empêche que les exercices physiques ne produisent sur eux leurs effets bienfaisants ; parce qu’ils les pratiquent tous, ils n’en travaillent aucun ; or d’une manière générale et sous forme d’axiome : « tout sport facile n’a pas d’action ». N’allez pas me dire que plus on pratique un sport, plus il devient facile ; c’est le contraire de la vérité, car le perfectionnement musculaire a des limites bien lointaines et l’on y tend sans les atteindre.

Comment les prendrons-nous, nos lycéens ? Aiment-ils le sport ? Sont-ils seulement disposés à l’aimer ? Ils ont bien tous quelques prétentions : en passant près d’un cheval que l’on essaye, ils le détaillent d’un coup d’œil qui veut paraître exercé ; ils parlent au besoin de Mérignac et de Vigeant avec la désinvolture de fins connaisseurs et, sans avoir jamais touché à un bicycle, ils vous expliqueront que ce n’est pas une affaire de rester quasi immobile au moyen d’un petit balancement de la pédale Mais de là à obtenir que d’eux-mêmes et pour leur propre plaisir ils montent ce cheval, tombent en garde le fleuret à la main ou apprennent à diriger ce bicycle, il y a un grand pas à franchir ou mieux un grand mur à démolir. Nous le démolirons, n’est-ce pas, mes collègues du Comité ? oh oui ! nous le démolirons et pour un bon motif, c’est que nous taperons dessus jusqu’à ce qu’il n’en reste rien.

Nous venons de faire en trois chapitres une courte promenade à travers les externats, les internats religieux et les lycées ; je me suis attaché à prouver que les exercices physiques étaient indispensables aux externats, que leur succès et leur développement étaient à ce prix, qu’un athlétisme volontaire et puissant organisé par les élèves, en groupant la plus grande partie et exerçant son influence sur tout l’ensemble du collège, ferait disparaître les inconvénients du système. La plupart des internats religieux résisteront à une réforme qui contredit des idées enracinées et une règle immuable prise pour point de départ et pour centre ; telle est du moins ma conviction. Enfin à l’inverse l’opposition viendra, dans les lycées, des élèves bien plus que des maîtres ; mais une lutte opiniâtre et persévérante ne peut manquer d’avoir raison de leur mauvaise volonté… Ainsi soit-il.

CHAPITRE viii

L’AVIRON

« De mon temps, mon cher ami, les jeunes gens de qualité ne canotaient pas.

— C’est le tort qu’ils avaient, madame. »

Elle venait de me faire observer, l’aimable douairière, que la Seine coulait tout à côté de la Chambre et que ce serait bien commode pour y jeter les mauvais députés le jour du « balayage ». Elle m’avait dit cela avec beaucoup d’aménité en dégustant son five o’clock tea devant un bon feu. Ainsi elle voulait bien que la Seine servît à noyer des députés ; mais à exercer des rameurs, jamais ! Et les noms d’Asnières et de Bougival revenaient sur ses lèvres évoquant dans sa pensée l’image d’une sarabande de canotières échevelées. Ramer ! mais n’était-ce pas le dernier de leurs soucis à ces jeunes gens qui s’en vont, les chaudes journées d’été, descendre le fil de l’eau, en compagnie de « perronnelles sans nom » ! J’aurais pu faire remarquer en réponse que, quand on a descendu le fil de l’eau, il faut le remonter, ce qui exige toujours un certain travail ; mais je me contentai d’apprendre à mon interlocutrice que, la construction des bateaux de course ayant subi des changements radicaux, les « perronnelles sans nom » étaient forcées à présent de rester sur la rive, ce qui leur enlevait beaucoup de leur prestige. Ma déclaration fut accueillie d’ailleurs avec la plus parfaite incrédulité. Jusques à quand ces insupportables souvenirs d’Asnières et de Bougival entraveront-ils les progrès des rowingmen français, et dans combien de temps nous sera-t-il donné de voir la dernière canotière avaler la dernière friture ? Car il est certain que canotières et fritures n’ont pas absolument disparu et, si leur influence est presque nulle aujourd’hui, leur seule présence est encore de trop.

À côté du canotage vulgaire, que l’on a tant chansonné, se développe un sport bienfaisant dont les conditions ont été heureusement transformées par les ingénieuses inventions des constructeurs. Les régates étaient déjà depuis longtemps en honneur en Angleterre et en Amérique quand fut introduit, il y a dix-huit ans, le principe des bancs mobiles : c’était une révolution qui ne manqua pas, comme toutes les révolutions, de susciter des disputes violentes ; mais ses adversaires les plus acharnés durent bientôt reconnaître que l’usage du banc à coulisse ajoutait à la puissance et à la vitesse de la nage sans enlever quoi que ce soit au style et à l’élégance. La même objection avait été faite lorsque les canots légers sans quille apparurent pour la première fois ; on disait partout que la correction allait disparaître, qu’on ne ramerait plus selon « la bonne manière », etc Bien entendu, ce fut le contraire qui arriva.

Le canotage français date de 1830 ; il a une origine artistique. C’est Alphonse Karr qui en fut le père ; il découvrit la Seine et en fit part aux Parisiens, lesquels s’étaient contentés jusqu’alors de la regarder couler. Avec Adolphe Adam, Théophile Gautier, Louis et Théodore Gudin, Victor Deligny, il constitua une petite société qui fit parler d’elle ; un voyage au long cours de Paris au Havre émerveilla les bons bourgeois d’alors et fut pendant longtemps le sujet de conversations inépuisables ; toute une flottille de bateaux parut sur le fleuve à la suite de ces illustres canotiers. — Les premières courses organisées en Seine eurent lieu dans des canots de navire venant de Rouen ou du Havre ; nulle réglementation n’existait encore ; on se bornait à mettre en ligne le même nombre d’avirons : c’était l’enfance de l’art ; on s’en lassa bien vite. Des ouvriers intelligents, comprenant ce qu’exigeait la situation, se fixèrent aux environs de la capitale et n’eurent pas de peine à établir des bateaux plus légers ; sous les efforts de ces premiers constructeurs parisiens, aux canots larges et courts succédèrent les yoles étroites et longues marchant à quatre, six, huit avirons ; elles avaient de 8 à 10 mètres de long sur 1 mètre à 1 m. 20 de large. Elles établirent promptement la réputation des rameurs et les marins, vaincus et dépaysés, se retirèrent ; c’était la naissance du Rowing et son divorce d’avec la marine proprement dite. Vers 1853, on accepta les embarcations en sapin et acajou venues d’Angleterre et que la routine avait fait repousser longtemps à cause de leur légèreté précisément. Enfin en 1856 il n’y eut plus que deux catégories d’embarcations : les yoles sans porte-nages et les outriggers agrémentés de longs porte-nages métalliques.

Les huit et les quatre de pointe sont avec le skiff les embarcations le plus fréquemment employées dans les courses (on dit qu’un homme rame en pointe quand il ne tient qu’un aviron, en couple quand il en tient deux). Il y a des « huit de couple » ; le London Rowing Club possède également des « douze avirons » ; il y a aussi des « deux de pointe ». — On n’attend pas de moi la nomenclature et la description de tous les genres de bateaux qui sillonnent la Tamise et certaines de nos rivières, non plus qu’un traité sur l’art de ramer ; je renvoie au remarquable ouvrage de M. W. Bradford Woodgate, membre du barreau britannique et maître ès arts de l’Université d’Oxford, ce qui ne l’empêche pas d’être aussi un célèbre rameur ; ce livre qui a été traduit en français contient d’excellents préceptes sur l’instruction, la composition, l’entraînement des équipes. — Je voudrais seulement donner à ceux qui n’ont jamais vu un bateau de course la curiosité d’en voir un ; bien des gens ont été convertis à première vue Quant aux améliorations matérielles, elles ont été considérables ; il y a chez nos grands constructeurs des bateaux qui sont de vrais bijoux ; les inventions se succèdent avec une grande fécondité ; à présent que les bancs mobiles sont partout admis comme ayant doublé l’intérêt et le plaisir du rameur, c’est à qui trouvera le meilleur système de coulisses, le plus solide, le plus commode La présence d’un barreur (celui qui tient le gouvernail) dans les équipes à quatre, ayant des inconvénients au point de vue de l’équilibre général, on a trouvé des appareils qui permettent au rameur assis à la première place (celui qu’on appelle le chef de nage), de gouverner l’embarcation avec les pieds.

Le skiff est la véritable embarcation de course à un rameur ; mais en dehors même de l’entraînement auquel donne lieu la perspective d’une course, rien n’est plus passionnant que la nage en skiff ; le spectateur, sur la berge, ne voit rien d’autre qu’une longue traînée et l’homme lui paraît assis dans l’eau ; c’est bien un peu cela ; sur les étroites extrémités recouvertes de peau comme une pirogue scandinave l’eau saute et coule sans cesse, n’épargnant guère que le petit espace où s’étend le rameur ; les porte-nages formés de tiges de métal supportent de grands avirons un peu lourds qui semblent les ailes disproportionnées de cet insecte au corps si mince ; la régularité du coup d’aviron, le mouvement de va-et-vient du siège, les mains qui croisent à chaque fois l’une au-dessus de l’autre, l’équilibre si instable qu’il faut maintenir, autant de difficultés à vaincre dont la récompense consiste dans la délicieuse sensation de la vitesse régulière et sans secousses et dans la plénitude de vie et le sentiment de bien-être indéfinissable qui en résulte. Le charme de la solitude et de l’indépendance s’y ajoute Seulement le skiff n’est point un bateau de novice et il est bon pour l’affronter d’avoir auparavant tiré l’aviron dans une équipe.

Il a paru tout récemment un ouvrage intitulé Physiologie des exercices du corps (Bibliothèque scientifique internationale, Alcan, éditeur). L’auteur, le docteur Lagrange, est connu pour sa grande compétence en cette matière. Pour traiter ce sujet, il fallait être un savant doublé d’un sportman ; il y a telle ou telle remarque qui n’a pu être faite que le fleuret ou l’aviron en main et qui dénote une pratique approfondie de ces exercices ; rien de semblable n’avait encore été publié et cela en double la valeur. Eh bien ! dans ce livre, le rowing est scientifiquement présenté comme le sport type. La gymnastique, l’escrime, la course ne sont pas à l’abri de certaines critiques ; on leur reproche de voûter le dos, d’amener des déviations de la colonne vertébrale reproches bien rarement mérités, il est vrai, mais enfin que l’excès de ces exercices a pu en certains cas légitimer. N’accuse-t-on pas aussi le vélocipède de produire des maladies nerveuses ? Or « dans le maniement de l’aviron, dit le docteur Lagrange, aucun mouvement ne se produit qui ne soit conforme à la destination de chaque muscle et de chaque bras de levier employé ». On peut en dire autant de la natation, et précisément ces deux sports s’appuient l’un l’autre et se complètent. — Et ailleurs : « Le canotage est réputé faire grossir les biceps et on le classe généralement dans les exercices de bras ; c’est à tort, car le travail du rameur est loin de se localiser aux membres supérieurs. L’effort musculaire qui fait avancer l’embarcation siège en grande partie dans les extenseurs de la colonne vertébrale. Le canotier tire surtout avec les reins : de plus, quand il se lance à grande vitesse, les jambes agissent au moins autant que les bras. » — L’aviron est un exercice de force ; qui le niera ? c’est aussi un exercice de souplesse ; cela peut devenir un exercice de vitesse ou de fonds ; il est facile et difficile à la fois : difficile en ce sens que son perfectionnement est pour ainsi dire sans limites, qu’il entretient l’émulation, qu’il invite à la comparaison incessante avec soi-même et avec ses rivaux ; facile, parce qu’il engendre l’automatisme, produit la fatigue musculaire et non la fatigue nerveuse, et n’exige pas un effort cérébral constant.

Très curieux, ce chapitre dans lequel le docteur Lagrange étudie le rôle du cerveau dans les exercices du corps ; c’est un point de vue nouveau, très vrai et très simple ; on ne s’en était guère inquiété jusqu’ici, mais désormais il ne passera point inaperçu ; on ne s’imaginera plus que tout travail musculaire peut servir de contrepoids au travail intellectuel ; il n’en est rien. Par exemple c’est folie à un homme surchargé d’occupations exigeant un effort du cerveau, de prendre l’escrime pour sa seule récréation

Donc l’aviron, qui se recommande déjà au point de vue social parce qu’il entretient la camaraderie et qu’il n’est pas trop coûteux, mérite encore d’être placé au premier rang par les hygiénistes ; c’est le sport scolaire par excellence. Aussi a-t-on fait une grande fête à l’école Monge pour le baptême de Little Duck, yole de mer à quatre, la première des douze yoles que l’école a commandées aux meilleurs constructeurs parisiens. La cérémonie a eu lieu le dimanche 8 juillet, à 9 heures du soir, dans le grand parloir où le canot reposait entouré de verdure et de drapeaux tricolores, avec une garde d’honneur de lanternes vénitiennes tout autour de lui ; son équipe l’assistait ; on lui a fait de la musique et des discours ; son parrain lui a souhaité toutes sortes de prospérités et de succès, et le filleul a répondu par la bouche du chef de nage en protestant de sa bonne volonté à remporter de nombreux triomphes ; beaucoup d’admirateurs parmi les invités dont quelques-uns, peu experts en matière de sport nautique, faisaient mouvoir avec une curiosité respectueuse ses bancs à coulisses ; la cérémonie s’est terminée par un punch de plus de 80 convives et par une bataille de dragées des plus épiques. Baptiser solennellement une yole dans le parloir d’un collège c’est dire, ou je m’y trompe beaucoup, que le rowing fait désormais partie de l’éducation chez nous comme chez nos voisins.

Il n’y a pas qu’en France qu’il se développe ; L’annuaire du Rowing européen, qui n’a malheureusement été publié qu’une seule fois en 1882 par les soins de M. Fleuret, président de l’Union des sociétés d’aviron, a fait connaître un état de choses qui n’a pu que s’améliorer depuis ; partout le sport nautique était en progrès. Il y avait en Belgique 16 sociétés d’aviron (bien entendu je ne parle pas des sociétés qui s’occupent de la navigation à la voile) et, parmi elles, beaucoup étaient très florissantes ; l’une à Anvers comptait en tout 512 membres ; le Sport nautique de Bruxelles et le Sport nautique de la Meuse (Liège) comptaient 127 et 250 membres actifs. La Hollande, qui possède l’un des plus beaux champs de course du monde, le Zuyderzée, figurait dans l’annuaire avec 12 sociétés ; en Allemagne, il y en avait 67 ; Hambourg, Francfort et Stettin étaient les principaux centres nautiques. L’Autriche avait déjà organisé le Championnat du Danube et ses sociétés s’élevaient au total de 41 ; l’on ramait surtout à Pesth, Vienne, Prague et Trieste. En Italie, 14 sociétés. Sur les lacs de Suisse, le rowing venait de naître. Zurich comptait déjà 9 sociétés ; Lausanne et Genève, chacune une. Il y en avait 5 en Suède et Norvège, 11 en Espagne, n’existant guère, il est vrai, que sur le papier, et 3 peu importantes, en Portugal. La Russie elle-même possède des sociétés nautiques sur lesquelles malheureusement on n’a pu en cette circonstance se procurer des renseignements précis ; mais l’empereur Alexandre fut en sa jeunesse un sculler distingué. Dans tous ces pays, les étudiants semblent avoir pris une grande part au mouvement ; les années 1879, 1880, 1881 ont vu les universités de Delft et de Leyde se porter un défi à l’instar d’Oxford et de Cambridge ; on canote dans les grands centres universitaires germaniques et aussi à Upsal ; à Louvain au contraire, il y a eu insuccès, et les jeunes gens ont préféré le café et les bocks de bière à l’aviron ; je crois qu’à Liège il en est autrement.

L’Angleterre a cela de particulier qu’à côté des amateurs, elle a la corporation des Watermen ; le waterman est un marin d’eau douce par opposition au sailor ; nul ne peut diriger une embarcation de louage, un chaland ou même un paquebot omnibus entre Teddington et Gravesend, s’il n’appartient à la corporation ; ces deux localités sont situées l’une au-dessus, l’autre au-dessous de Londres. L’apprentissage est de cinq années, pendant lesquelles le postulant est au service d’un waterman ou de sa veuve ; au bout de ce temps et s’il a atteint ses dix-neuf ans, il obtient une patente moyennant la somme de 100 francs. Plusieurs courses sont réservées aux watermen, entre autres le fameux « Doggett’s Coat and Badge », fondé en 1715 par M. Thomas Doggett pour les jeunes watermen sortant d’apprentissage ; le premier gagne l’uniforme et la plaque de la corporation ; on a les noms des vainqueurs depuis 1791. Mais la « Doggett’s Coat and Badge » n’attire pas autant de spectateurs que les célèbres régates de Henley ou la course qui a lieu chaque année sur la Tamise entre deux équipes d’Oxford et de Cambridge ; l’aristocratie et la démocratie se coudoient sur les berges pour acclamer les jeunes champions ; ce sont de véritables fêtes nationales. — D’autres courses dites « Bumping races » et courses au piquet se pratiquent à Oxford et à Cambridge, où la Tamise et la Cam sont peu larges. J’en emprunte à M. Bradford Woodgate la pittoresque description. « Il est deux périodes de l’année où des courses ont lieu régulièrement en entre les huit avirons des différents collèges ; c’est en mars et en mai. Au mois de mai, les équipes se composent des huit meilleurs rameurs que chaque collège puisse réunir et la course est la course à huit par excellence, chaque équipe s’efforce d’avoir la tête (expression technique consacrée) de la rivière ou d’en arriver aussi près que possible. Au mois de mars, ce sont les secondes équipes qui se disputent la victoire. On les appelle « Torpids », on ne sait pourquoi ; l’origine de cette appellation est un mystère. Comme ceux qui ont ramé dans le Grand huit ne sont pas éligibles pour les torpids, il s’en suit que les torpids se composent, en général, de nouvelles recrues.

« Toutes les courses sont ainsi dirigées ; à la partie de la rivière où le départ doit s’effectuer, des piquets sont placés à 160 pieds (50 mètres) de distance les uns des autres et chaque embarcation se place à son piquet dans l’ordre de l’épreuve finale de l’année précédente. La tête prend la première place, le second se met 160 pieds en arrière et ainsi de suite selon le nombre de collèges représentés. Chaque piquet a une ficelle de même longueur au bout de laquelle est un morceau de liège qui est tenu par le barreur de embarcation. Au coup de feu, signal du départ, chaque équipe se met à la poursuite de celle qui la précède. Toute équipe qui en rattrape une autre, de manière à toucher une partie de l’embarcation qui la devance, fait un « bump ». Les deux embarcations se rangent immédiatement hors de la piste pour laisser passer celles qui le suivent. Le lendemain, le bateau qui a touché prend station en tête de celui qui a été touché et on recommence ainsi pendant six jours consécutifs : ceux qui font un « bump » avancent chaque fois d’un cran et, l’année suivante, les différents collèges prennent leurs stations suivant le résultat de la course du dernier jour. » La course au piquet commence à se pratiquer chez nous et en Belgique.

Une fois sortis des Écoles et des Universités, les jeunes rameurs qui ne quittent pas l’Angleterre entrent dans les clubs d’amateurs ; il y en a 11 à Londres, dont le London Rowing Club qui jouit d’une réputation européenne, et 136 dans le reste de l’Angleterre. — Mais la noblesse et la bourgeoisie n’ont pas le monopole du rowing ; il y a aussi des clubs d’ouvriers, et ce sport est très populaire parmi les travailleurs ; ils ne possèdent pas de bateaux et les louent à bon compte à des constructeurs ; ceux-ci prennent soin d’en avoir toujours plusieurs du même type à louer pour les régates. — Et ces régates sont également très suivies.

En Angleterre comme dans presque tous les pays d’Europe, les hautes classes portent intérêt au rowing et l’encouragent ; le roi des Belges patronne les sociétés : le prince d’Orange en avait fondé lui-même ; en Italie, tous les comités sont peuplés de comtes et de marquis Il n’y a qu’en France où les gens riches aient affecté de mépriser ce sport, de l’ignorer ou de s’en moquer ; le rowing français a donc grandi de lui-même, par sa seule force vitale, comme un enfant abandonné. Il a bien reçu de temps à autre l’appui du gouvernement ; mais qu’est cela ? Ce n’est pas avec des vases de Sèvres qu’on organise des régates et je crois que la perspective de les gagner ne suffit pas à produire des rameurs ; les municipalités de province peuvent un peu plus ; mais bien qu’une écharpe ait beaucoup de prestige pour décorer une tribune et distribuer des prix, cela ne suffit point encore. Eh bien ! malgré tout cela, après beaucoup d’erreurs, de tâtonnements, de maladresses, de disputes, l’aviron conquiert droit de cité. Il y a maintenant 54 sociétés en province ; il y en avait 24 en 1869, 35 en 1876 ; il s’en est fondé 4 en 1877 et 14 de 1878 à 1882 ; grâce au dévouement et à l’initiative de M. Adrien Fleuret, une Union s’est constituée pour les rattacher aux Sociétés parisiennes de la Seine et de la Marne. Celles-ci progressent également : le Cercle nautique de France a son garage à Courbevoie, le Rowing-Club en a deux, l’un à Asnières, l’autre à Nogent-sur-Marne ; il y a encore le Decimal Boating club (île des Anglais, à Neuilly), la Société d’encouragement (Nogent-sur-Marne), la Société nautique de la Marne (Joinville-le-Pont), le cercle de l’Aviron (Courbevoie). — Parmi les clubs de province, il y en a d’importants : l’Émulation nautique boulonnaise a fourni en 1884 le vainqueur du championnat de France, M. Abel d’Hauttefeuille. Le championnat de France est couru en skiff chaque année à l’automne, sur la Seine, à Argenteuil ; jusqu’à ce que se lève un nouvel astre, c’est Alexandre Lein qui tient la tête des rameurs français : il a gagné le championnat presque sans interruption depuis dix ans et, le 2 octobre 1881, il eut l’honneur de battre M. Werlemann, champion de Belgique, et M. Grove, du London Rowing club.

Depuis 1880 un match à 8 rameurs est couru au printemps, de Billancourt à Suresnes, par le Rowing club et la Société nautique de la Marne ; les bateaux à vapeur qui suivent la course sont de plus en plus chargés, et il est manifeste que le public s’intéresse à la lutte. Il en est de même pour les régates internationales de Paris.

Mais l’important, ce n’est pas le nombre des Sociétés nautiques existantes, c’est leur composition ; à notre point de vue scolaire, voilà la question capitale. Il y a des pédagogues qui poussent des cris à l’idée de favoriser l’entrée de leurs élèves dans ces Sociétés ; je suis heureux de pouvoir constater que, si cette indignation est encore justifiable dans certains cas, il y a plus d’une Société à l’abri de toutes critiques ; et plus nous irons, plus il y en aura. Je n’ai pas hésité, en formant le Comité, à faire une large part aux représentants du Rowing et récemment j’ai adressé une circulaire aux présidents d’un grand nombre de Sociétés[4], pour leur demander leur concours et les prier d’attirer à eux, par tous les moyens, les élèves des lycées et collèges situés dans leur rayon d’action ; les réponses m’ont prouvé que j’avais été compris. « Faire des hommes solides, honnêtes, les préserver des mauvais milieux où ils s’avilissent, tel est notre but, notre espoir et notre récompense », m’a répondu l’un d’eux. J’ai vu aussi que des efforts avaient déjà été tentés dans le sens que j’indiquais : à Saintes, des équipes de collégiens figurent dans les régates ; à Caen, j’ai entendu parler de quelque chose d’analogue qui se préparait. Il est facile de constater l’heureuse influence de l’aviron sur ceux qui se réunissent pour le pratiquer : ou bien ce sont des farceurs, des canotiers à l’ancienne manière et leurs Sociétés se disloquent ; ou bien ils aiment vraiment leur sport et tout de suite ils se métamorphosent au contact les uns des autres. Tel a été le cas pour la plupart et c’est pourquoi nous n’aurons nulle inquiétude en leur confiant cette mission pédagogique : ce sera bon pour eux et pour les élèves. Cela ennoblira encore leur but ; cela creusera plus profondément le fossé qui les sépare du passé, et la dernière canotière disparaîtra devant la première mère de famille qui viendra assister au triomphe de ses fils.

Parmi celles qui ont le plus vaillamment contribué à l’épuration que nécessitait le canotage français, il faut citer la Société d’encouragement ; elle comprend des membres actifs, dont la cotisation est de 100 francs par an[5] et des membres honoraires, qui payent 20 francs. Pour être admis, il faut réunir l’unanimité des votes ; son garage est situé dans l’île des Loups, à Nogent-sur-Marne, et on l’a inauguré en grande pompe le 10 juin dernier, par un banquet. Si, ce soir-là, vous aviez pu jeter un coup d’œil dans la grande salle du premier étage, vous auriez vu une nombreuse attablée ; devant chaque convive un menu fort joliment dessiné portait le programme de ces « régates à la fourchette, avec virages », auxquelles le potage servait de « faux départ » et dont trois « bouées » marquaient les divisions : après avoir doublé les bouées, tout le monde toucha le but en même temps, et la « bombe d’arrivée » célébra ce joyeux événement. Ensuite il y eut des toasts, beaucoup de toasts, des sérieux et des gais, mais tous de bon aloi. À cet instant s’introduisit dans la salle le père de deux jeunes rameurs ; un orateur se leva : « Je bois, s’écria-t-il, à l’immixtion des papas dans les Sociétés nautiques. » Un tonnerre d’applaudissements accueillit ce programme succinct, mais net et précis.

La grande salle aux boiseries de sapin verni était ornée de drapeaux et des lanternes vénitiennes s’allumaient sur le balcon ; tout cela resplendissait ; la Marne coulait toute noire, un vent frais agitait les grands arbres qui couvrent l’île des Loups ; on descendit au bord de l’eau pour prendre le café et voir le feu d’artifice Par malheur il y avait en face un restaurant d’où partait beaucoup de bruit et la ritournelle d’une chanson boulangiste arrivait jusqu’à nous Un rameur enragé passa rapidement, redescendant la rivière, puis on ne vit plus à sa surface que les lourds chalands qui avaient servi à amener les convives et qui allaient les remmener Le président me dit : « Il se prépare dans le Rowing français une révolution et ce 1889 aura cela de particulier qu’il profitera aux aristocrates de l’aviron. » C’était bien mon avis et ce fut le sujet d’un dernier toast !

Dans la semaine, le garage est souvent silencieux, excepté le matin de bonne heure et le soir après 6 heures ; c’est le dimanche qu’il est le mieux peuplé, mais ce jour-là, quand le temps est beau, il y a trop de promeneurs, trop de « batteurs d’eau » improvisés. Rien ne vaut la Marne quand elle est solitaire : de temps à autre passe un chaland ; sur les berges, il n’y a que quelques flâneurs et des pêcheurs à la ligne ; les constructeurs travaillent en plein air devant la porte ouverte du hangar où l’on entrevoit des formes indécises de bateaux, et l’eau clapote tranquillement sur le bord. Dans l’île des Loups, c’est un silence complet ; le garage est niché là dans la verdure, au pied du grand viaduc qui enjambe la Marne d’une arche immense comme si, s’étant avancé à petits pas jusque-là, il avait pris tout à coup son élan pour atteindre l’autre rive La journée passe et le soleil descend ; alors on voit arriver des amateurs qui se sont dépêchés d’expédier leurs affaires, pour avoir encore une heure de bon temps avant le dîner ; en un clin d’œil ils ont passé leurs jerseys et leurs culottes courtes et, jambes et bras nus, ils montent leurs bateaux qui s’éparpillent très vite à droite et à gauche ; ils ne s’arrêtent pas à savourer les beautés du paysage, de crainte de perdre un coup d’aviron ; et, une fois rentrés, ils se précipitent dans l’eau comme pour la remercier du plaisir qu’elle leur a procuré Après le bain, il n’y a plus qu’à dîner et à se coucher et, le lendemain, on abat de la besogne dans les bureaux et on n’est point grincheux avec ses employés, parce qu’on a les idées nettes et qu’on veut du bien à tout le monde.

Un autre plaisir très goûté de ceux qui ont des loisirs ou qui profitent ainsi de quelques congés, ce sont les excursions nautiques qui durent trois, quatre jours et quelquefois davantage ; les canaux aidant, on fait même de longues expéditions d’un fleuve à un autre ; les étapes sont autant que possible réglées d’avance ; quelques péripéties imprévues viennent toujours donner du piquant au voyage et, n’y en eût-il aucune, on ne se repentirait pas néanmoins de l’avoir entrepris ; ces journées d’aviron sont si charmantes et si saines ! Voilà qui serait bon pour employer les répits de nos collégiens, ces courtes vacances de la Toussaint, de Noël, de la Pentecôte, du 14 juillet, dont les parents se plaignent tant, les trouvant à la fois trop courtes et trop fréquentes. Une association vient de se constituer qui, sous le nom de Canoë-Club, se propose, quand elle aura prospéré, de rendre aux rameurs excursionnistes les mêmes services que le Club alpin rend aux touristes montagnards : dresser des cartes des cours d’eau, faciliter les voyages, établir des postes, pousser en un mot au développement de ces utiles et agréables promenades, c’est une idée heureuse et qui peut nous rendre de grands services.

Je me reprocherais de terminer ce chapitre consacré au sport nautique sans essayer de calmer certaines appréhensions, que les récits de catastrophes trop fréquentes légitiment parfaitement ; chaque année on trouve en effet dans les journaux les détails de noyades sur les causes desquelles on est insuffisamment éclairé par les chroniqueurs : le plus souvent il s’agit de bateaux à voiles ; d’autres fois ce sont des pochards ou des fous qui ont tout fait pour se mettre à l’eau Les accidents arrivés à de vrais rameurs sont bien rares : un abordage, le remous d’un vapeur marchant vite peuvent en causer néanmoins. La natation est évidemment un remède ; à Londres, où les courses à la nage sont populaires, on en organise où les concurrents doivent être en costume de rameurs avec souliers aux pieds ; c’est une pratique excellente. Il y en a une autre encore meilleure, c’est de simuler un naufrage, afin d’habituer les équipiers non pas à une chute inopinée, mais à ne pas lâcher le bateau. Le meilleur nageur n’est pas à l’abri d’une crampe, d’un étourdissement ; il peut être pris dans les herbes tandis que ceux qui ne lâchent pas le bateau, même s’ils ne savent pas nager ne courent aucun risque : ils n’ont point à lutter contre des vagues ; il leur suffit de conserver leur présence d’esprit et d’être habitués à faire la culbute dans l’élément liquide sans desserrer les mains. Nous prendrons en ce qui nous concerne tous les moyens pour éviter un accident Il est admis qu’une chute de cheval peut vous tuer ou vous endommager fortement, que la glace se rompt, que les fleurets se brisent mais il ne serait pas admis qu’un bateau se renversât dans une rivière ; il y aurait crime devant l’opinion. Eh bien, soit ! ils ne se renverseront pas. Je ne crois pas que l’engagement soit bien compromettant ; certainement le Rowing est un des sports les moins dangereux.

CHAPITRE ix

NOTRE PLAN STRATÉGIQUE

On m’annonce M. X…, rédacteur à l’Anguille de Melun, — et si vous permettez je le recevrai devant vous, ce qui vous mettra au courant d’une foule de choses que je désirais précisément vous confier, — « Entrez donc, monsieur X…, et prenez un siège. Vous souhaitez de connaître les projets du Comité… je vais vous les dire.

« Nos projets sont de deux sortes : les uns sont spéciaux, les autres généraux ; les uns ont trait à l’école Monge et les autres à la masse des écoles françaises. Je vous parlerai des seconds d’abord et vais téléphoner à M. Godart, pour lui demander la permission de vous faire connaître aussi les premiers.

« L’année qui vient de s’écouler aura été marquée par la publication d’un grand nombre d’ouvrages contre notre éducation actuelle ; de vieilles rancunes, des haines longtemps contenues se devinent entre les lignes : le bon sens et l’observation appuient la plupart des conclusions, mais en définitive on ne demande rien moins qu’un bouleversement général. Pour l’accomplir ou mieux pour en préparer l’accomplissement, le ministre de l’Instruction publique a nommé une commission de 60 membres, laquelle songe très sérieusement à se réunir et mettra au jour dans dix-huit mois un volumineux rapport : un petit bout de réforme en sortira peut-être si l’on est bien sage. En des matières aussi graves il ne faut pas blâmer cette façon de procéder. Je ne crois guère au développement soudain de renseignement spécial, à la transformation radicale et immédiate de toutes nos écoles, non plus qu’à la fondation de ces universités modèles pour lesquelles rien ne saurait remplacer les traditions. On ne peut pas reprocher aux auteurs de faire de grands projets et de les présenter au public ; cela est fort utile et intéressant ; mais il ne faut pas compter qu’on va les réaliser ainsi du jour au lendemain, et même il ne faut pas désirer qu’il en soit ainsi. Pour nous, notre mission est toute autre. Nous n’avons pas à nous préoccuper des examens et de l’enseignement, nous prononçons précisément le divorce entre les deux questions qu’on a eu le tort de croire connexes : ce n’est pas parce que l’on travaille trop qu’on ne joue pas ; on ne joue pas parce que le jeu n’est ni attrayant ni à la mode. Occupez-vous, c’est fort bien, de refaire les programmes ; nous, nous referons les jeux. Et, comme il y a une étroite relation entre le physique et le moral, nous prétendons ainsi et du même coup changer le cours des idées de nos collégiens, rendre la liberté possible pour eux, en faire des êtres virils Mais le côté intellectuel nous reste étranger ; nous le laissons à d’autres. Voilà ce qui nous a guidés jusqu’ici et ce qui nous guidera dans l’avenir, c’est notre principe fondamental Et, tenez, l’instruction et l’éducation sont si indépendantes l’une de l’autre que vous pourriez tripoter indéfiniment les programmes sans arriver au moindre résultat physique ou moral : au contraire, il vous serait impossible de toucher au physique sans atteindre le moral !

« Les parcs scolaires ? Eh bien ! mais ils se feront, les parcs scolaires ; le principe en est admis, seulement il faut un peu de patience. Nous avons besoin de pas mal d’argent et d’étudier au préalable les questions accessoires, celle des transports par exemple. Il est très simple de vous figurer ce que sera un parc scolaire, un jeudi ou un mercredi de l’an de grâce 1892 : le spectateur aura devant ses yeux des champs d’herbe, bien unis, entourés d’une haie ou d’une petite barrière ; il y verra des enfants qui jouent ; d’autres assis, causant avec quelques maîtres sur les marches d’un pavillon assez grand pour offrir un abri en cas d’orage ; le lendemain il en viendra d’autres Le chemin de fer sera là, à deux pas, pour les remmener après qu’ils auront quitté leurs vêtements de jeux. Quand ils ne se serviront pas du parc, on le louera aux particuliers qui voudront y venir jouer au cricket et au lawn-tennis Vers la même époque s’élèvera sur les deux rives de la Seine, probablement à Neuilly, un grand boathouse scolaire, où résidera un vieux marin devenu amiral d’eau douce et adoré des enfants auxquels il enseignera les premiers principes du rowing Le matin de chaque demi-congé, j’imagine qu’un registre circulera dans les classes ; sur les feuilles divisées en colonnes les élèves écriront leurs noms en regard des mots : Parc scolaire — promenade — canotage — natation — équitation — tir et gymnastique — escrime, etc., selon les projets qu’ils auront en tête pour ce jour-là. Une dépêche portera aux chefs de gare le total des élèves qu’ils auront à transporter Il est à remarquer que les parcs scolaires ne sont nullement destinés, comme quelques personnes semblent le croire, à contenir tout un collège. — Il serait inutile de les établir pour y jouer au cerceau ou à la balle ; leur but est de fournir des terrains aux associations sportives que créeront les collégiens pour se livrer aux jeux athlétiques ; en ce temps-là ce sera partout comme à l’école Alsacienne : quand nous avons une communication à faire, nous l’adressons à Monsieur le Président de l’Association athlétique Quant à la question financière, je vous dirai que plusieurs parmi nous ont songé à fonder une Société par actions, pensant que les parcs scolaires, appelés à un très grand succès, étaient susceptibles de devenir en même temps une bonne affaire. Ce moyen sera sans doute excellent dans l’avenir, mais à condition que le public ait déjà été éclairé et comprenne bien ce que nous poursuivons ; je pense donc que, pour créer le premier parc scolaire, nous nous en rapporterons à la générosité publique.

« Peut-être la province nous devancera-t-elle ? Elle a de grandes facilités pour elle et, comme nous tendons aussi à créer tout un réseau de comités de province, cela n’aurait rien d’impossible. — À Montpellier, on prépare de belles choses ; le résultat en sera d’autant plus intéressant dans cette vieille cité universitaire où il y a tant de jeunes gens.

« Je crois vous avoir déjà dit que, si nous mettions présentement des parcs scolaires à la disposition des écoliers parisiens, la plupart ne nous sauraient aucun gré du cadeau, faute de pouvoir en faire usage ; il faut donc le leur apprendre : c’est à quoi nous allons nous employer. Il y a mille manières : organiser des concours de toutes sortes dans les gymnases, dans les salles d’armes, à la piscine Rochechouart, répandre des invitations pour toutes les fêtes sportives, placarder dans les lycées de grandes affiches mentionnant ces fêtes… Au cas où messieurs les proviseurs se refuseraient à admettre les affiches intra muros, il y aurait encore la ressource de poster des hommes sandwichs et des distributeurs devant la porte, à l’heure de la sortie des externes.

« Vous parlerai-je de conférences à l’occasion de l’exposition qui va s’ouvrir, d’un congrès relatif aux exercices physiques… non ! Ces choses sont encore un peu trop dans le vague.

« Il faut traiter les étudiants comme les écoliers, c’est-à-dire chercher à mettre les exercices athlétiques à la mode parmi eux, leur persuader qu’ils ne peuvent s’en passer, en attendant qu’il en soit réellement ainsi. Nous avons parmi nous le président de leur association, M. Chaumeton ; nous avons aussi le directeur de l’École normale et le directeur de l’École centrale, dont les élèves peuvent être assimilés à des étudiants. À Centrale le canotage est assez en honneur ; dans la Société d’encouragement il y a beaucoup d’anciens centraux ; mais, rue d’Ulm, on se montre plutôt rebelles ; en général le ruban violet sympathise peu avec l’aviron. Ce qui manque à ces grandes écoles, à la dernière principalement, c’est une maison de campagne qui en dépende ; je la voudrais située sur les bords de la Seine, aux environs de Paris, entourée de prairies et de bois ; bien certainement elle serait très habitée les jours de congé et on ne tarderait pas à y installer des jeux ; mais cela n’est pas notre affaire. Faute de mieux, je rêve de constituer une sorte de fédération sportive entre les grands gymnases, les manèges, les piscines, quelques salles d’armes… de Paris, sans oublier les tirs et les loueurs de vélocipèdes. J’essayerai de convaincre les directeurs de tous ces établissements qu’il y va de leur intérêt d’accepter ma proposition, c’est-à-dire de faire des conditions spéciales et avantageuses, à des jours et heures convenus, aux collégiens, lycéens, étudiants, porteurs d’une carte de membre de notre association… Il serait téméraire de certifier que cette combinaison réussira ; mais il faut tenter la chance : qui n’ose rien n’a rien.

« À l’école Monge, on fait aussi des projets ; on est ambitieux et on en a le droit. — Les lauriers de la veille ne suffisent jamais et on travaille toujours à en conquérir de nouveaux, ce qui est la condition du progrès ; je ne vous dirai que deux mots des deux Sociétés qui vont réunir les élèves. La première est une association athlétique destinée à centraliser l’action des différents clubs fondés au printemps dernier : elle sera dirigée par un bureau composé des capitaines de tous ces clubs et ceux-ci choisiront un président, deux vice-présidents, un secrétaire et un trésorier ; les élèves voulant faire partie de l’association s’engageront à payer une cotisation de six francs par an, soit deux francs par terme ; les anciens élèves continuant à verser leur cotisation seront de droit membres honoraires, à moins que le bureau ne les autorise, sur leur demande, à rester membres actifs, c’est-à-dire à pouvoir concourir dans les assauts, régates, etc., et gagner les prix. Telle est, en gros, la charte que nous présenterons à la première assemblée ; peut-être qu’elle sera modifiée, mais sur des points de détail seulement.

« La seconde Société aura un but tout différent : elle sera littéraire ; nous formerons d’abord un petit noyau d’une douzaine d’élèves pris parmi les plus intelligents et les plus travailleurs ; six rhétoriciens, je suppose, quatre humanistes et deux troisième. Une fois ce noyau formé, le titre de membre de la Société appartiendra à tous ceux qui auront présenté et fait recevoir par elle trois essais en langues française, latine, anglaise ou allemande, sur des sujets littéraires, historiques ou sociaux. Les réunions auront lieu autant que possible chaque semaine ; elles comprendront des travaux lus ou parlés, des déclamations et des discussions orales. La Société est dirigée par un président, un vice-président et un secrétaire, lesquels seront élus pour un an à la première séance après la rentrée d’octobre Je vous entends : vous voulez dire que je me suis coupé en vous déclarant tout à l’heure que nous restions en dehors des questions d’enseignement et en vous parlant maintenant d’une Société où l’éducation n’a rien à voir ? — Je vous demande bien pardon ; je regarde cette Société comme un puissant moyen d’éducation ; elle fournira à ses membres un excellent terrain d’action ; puisqu’on ne peut donner à chaque interne un petit « chez lui » où il se sente indépendant, ils auront là du moins une sorte de cercle où ils pourront venir écrire une lettre, où ils auront quelques journaux et une bibliothèque en formation.

« Ce que l’école Monge établira encore dès qu’elle le pourra, ce sont les ateliers ; vous savez combien les Anglais et les Américains apprécient le travail manuel pour leurs élèves. M. Hippeau a même vu à Ithaca, de l’autre côté de l’Atlantique, des ateliers qui fournissaient aux étudiants pauvres le moyen de payer l’enseignement qu’ils recevaient ; en traitant ce sujet devant de petits Français, M. Legouvé leur disait récemment : « Je ne veux pas imiter Jean-Jacques et faire de vous des menuisiers pour vous donner un moyen de gagner votre pain en temps de révolution ; vous le gagneriez, je crois, fort mal. Mais, à côté des arts d’agrément, ne pourrait-on pas instituer des métiers d’agrément et pour vous, fils des classes aisées, n’y aurait-il pas grande utilité à joindre à l’éducation des yeux l’éducation des doigts ? » À cette question la réponse ne saurait être qu’affirmative : il faut fonder des ateliers et se garder de les imposer ; laissez les enfants libres de s’y rendre ; beaucoup s’y rendront, surtout dans la mauvaise saison, et s’en trouveront bien.

« Puisque nous prenons aux ouvriers quelque chose de leur métier pour mettre dans les collèges, ne prendrons nous pas aux collégiens quelque chose de leurs plaisirs pour le donner aux enfants des ouvriers ? Oh oui, certes ! et je serais bien aise de voir se lever un champion de cette idée pour la prendre à cœur, s’y dévouer et la mettre à exécution. — Dans certaines écoles congréganistes, on a parfois établi des fourneaux, des petites sociétés de Saint-Vincent de Paul, des visites chez les pauvres ; j’ai vu de près le fonctionnement de ces charitables institutions et je crois qu’elles manquent leur but… Que les grandes personnes s’occupent de secourir les malheureux, de leur porter du pain et de leur dire ces paroles qui guérissent et qu’une longue expérience de la misère peut seule inspirer, et qu’on laisse aux enfants le soin des enfants ; qu’on apprenne aux petits riches à faire jouer les petits pauvres, à les amuser, à les distraire. — L’année dernière, mes amis, nous vous avons appris un jeu qui vous passionne à présent et vous n’avez plus besoin de nous pour vous guider dans vos rallyes ; allez et faites de même : faites dans une école primaire, dans une école professionnelle ce que nous avons fait chez vous ; apprenez-leur le rallye ; nous vous avons appris à ramer ; apprenez-leur à ramer ; nous vous avons donné pour le jeu de ballon des règles plus intéressantes et plus complètes ; faites-leur part de ce nouveau règlement. Voilà le langage qu’il faudra tenir à nos écoliers dès qu’on aura aplani les petites difficultés matérielles qui peuvent entraver l’exécution de ce plan charitable. Et quand ils seront devenus grands nous trouverons parmi eux une pépinière de résidents pour le Toynbee Hall français. — Cette magnifique institution, dont j’ai parlé ailleurs[6] et pour laquelle je me sens pénétré d’admiration, qu’est-elle après tout si ce n’est la haute éducation physique, intellectuelle et morale reçue par la jeunesse universitaire et répandue ensuite par cette même jeunesse sur ceux qui travaillent ? que font les résidents si ce n’est enseigner la science aux ouvriers, leur prêcher d’exemple la morale et les associer à leurs plaisirs sportifs ? De même que j’ai pu constater la haute influence du sport sur les écoliers, de même, à Toynbee Hall, j’ai pu me convaincre que cette influence n’était pas moindre sur les ouvriers ; le sport ne doit pas être le monopole des riches et des fainéants ; il n’a d’action que sur les hommes occupés, mais sur ceux-là son action est bien puissante ! Sans doute ceux qui se livrent chaque jour à un travail fatigant n’ont pas besoin pour leur santé de faire travailler leurs muscles quand ils ont congé ; mais ils ont besoin de s’amuser, d’avoir quelque chose à faire, de retrouver des amis et des camarades !

« Tout cela chez nous se fera lentement et progressivement ; il s’agit d’aller au plus pressé ; on ne peut pas tout faire à la fois. Seulement nous devons éviter le reproche d’être exclusifs en manifestant hautement nos sympathies pour les classes de la société qui restent momentanément en dehors de notre action. « On a trop souvent, dit M. Buisson, donné pour idéal à l’enfant de l’ouvrier de cesser d’être ouvrier lui-même, de sortir de cette condition pour passer dans une autre : au contraire, nous lui proposons pour idéal de devenir un bon ouvrier, un excellent ouvrier. » — La conséquence de ces paroles si justes et si vraies, c’est qu’il faut étendre à l’éducation de la classe ouvrière, dans le domaine de ce qui est possible et raisonnable, toutes les améliorations que l’on apportera à l’éducation de la haute classe. — Les hommes deviennent de plus en plus semblables les uns aux autres et leurs besoins se confondent chaque jour davantage.

« Au revoir, monsieur X…, et tous mes compliments à l’Anguille de Melun. »




Depuis cette entrevue, le rédacteur de l’Anguille est revenu pour me demander si je savais à qui l’on était redevable du changement soudain opéré dans les mœurs des lycéens de Paris, lesquels s’en vont à présent jouer au Bois de Boulogne et à Meudon ; je lui ai répondu, sans hésiter, que c’était à l’homme éminent autant qu’aimable qui occupe, au ministère, le poste de Directeur de l’Enseignement secondaire et qui a le don de n’avoir que des amis et des admirateurs.

CHAPITRE x

AU LOIN !

Westward Ho !

C’est le nom d’un collège de l’Angleterre, c’est aussi le cri de lutte et de conquête des pionniers du nouveau monde. On ne pousse pas ce cri-là, chez nous Il doit pourtant y avoir une heure où les jeunes hommes ont soif d’indépendance et d’espace, où nul horizon ne les contente, où nulle distance ne les effraye, où nul combat ne les décourage. Quand cette heure ne vient pas, c’est que quelque chose a été étouffé que la nature poussait dehors ; véritable ferment humain qui s’échappe ensuite mal à propos ou dont on meurt comme d’une rougeole rentrée. Pour les uns, c’est une passion cachée parfois, mais toujours vivace, qui ne cède que devant la mort ; au contraire l’ardeur des autres est passagère : un voyage la satisfait ; ils reviennent et n’éprouvent plus le besoin de repartir.

On ne dort pas en France cependant mais l’activité y revêt une forme particulière. — Vous souvenez-vous de la fière réponse de Fox au Premier consul ? C’était au moment de la paix d’Amiens ; Bonaparte promenait son hôte, l’ennemi de la veille et du lendemain, dans les galeries du Louvre ; le doigt sur la mappemonde, il lui fit remarquer tout à coup quelle petite place l’Angleterre occupait dans l’immensité des mers et des continents : « C’est vrai, répondit l’Anglais, mais elle enserre le monde de ses vaisseaux. » — La France, elle, l’enserre de ses idées ; tout autour du globe ceint par l’humanité d’un fil magique circule la pensée française, féconde, infatigable, mais servant trop souvent l’ambition des autres et profitant aux nations rivales. Çà et là les trois couleurs flottent sur de riches territoires, sur des stations lointaines que gardent nos baïonnettes, débris d’une splendeur coloniale disparue ou résultats de guerres de représailles que l’honneur national a rendues nécessaires. Tout cela est vide, triste, inanimé ; nos colonies ressemblent à des enfants qui passent de l’école à l’hospice, qui coûtent toujours et ne rapportent jamais ; c’est qu’elles n’obtiennent de la mère-patrie que des fonctionnaires résignés, des décavés sans ressources ou des déclassés sans principes. Où sont donc les hommes jeunes, indépendants, honnêtes dont elles auraient besoin ?

Ils sont en France, où ils ont reçu une éducation casanière ; en France, d’où rien ne les pousse à sortir et où la loi a pris soin d’assurer leur avenir en réglant d’avance l’héritage auquel ils ont droit ; et là ils font travailler leur intelligence qui seule a été formée et ils entassent des découvertes que les autres exploitent, et des écrits dont les autres profitent ; ce n’est ni d’inventions ni de style que les colonies ont besoin, c’est de bras. Sans doute cette domination scientifique et littéraire, ce rayonnement de l’âme d’un peuple sont choses précieuses à entretenir ; mais il faut vivre et l’on ne se nourrit pas de l’air du temps ; il faut même s’enrichir, sans quoi l’on s’appauvrit, et la pauvreté mène à la servitude. Voyez, la chasse à la fortune existe partout ; que ses inconvénients dépassent ses avantages, libre à vous de le penser ; mais c’est une nécessité du temps actuel et force est bien de l’admettre ; si le présent est encore au plus fort, l’avenir est au plus riche. Et ce n’est pas seulement l’émigration dans nos propres colonies qui fait défaut, c’est l’émigration chez les autres. L’Allemagne n’a point encore d’empire colonial, mais elle a ce qui vaut mieux, une multitude de colons ; aux États-Unis, il faut compter avec eux ; chaque année voit s’accroître leur nombre et se consolider leurs capitaux ; jusque dans les îles de l’Océanie résonne aujourd’hui le ia germanique ; la choucroute fait le tour du monde ! Et la Chine ! a-t-elle des colonies ? Comme État elle est incapable d’en posséder et cependant son expansion nous inquiète ; nous voyons un danger pour l’avenir dans l’incessant envahissement de cette colossale agglomération d’hommes. Continuons d’envahir par la pensée, c’est une mission glorieuse ; mais tâchons d’envahir d’une manière plus effective et, au lieu de laisser à la poste et au télégraphe le soin de colporter nos idées, portons-les nous-mêmes aux quatre coins du globe… Je vous vois sourire parce que vous devinez ma conclusion : l’éducation anglaise accomplira ce phénomène. C’est en effet mon espérance. Non pas qu’elle puisse suppléer à d’autres remèdes plus profonds et plus efficaces — la réforme des lois de succession, par exemple, qu’il faudra encore bien du temps pour obtenir ; mais elle rendra son libre essor à cette impatience juvénile dont je parlais tout à l’heure et que l’éducation actuelle étouffe si imprudemment. La colonisation cessera d’être l’apanage de quelques aventuriers sans ressources : considérée comme une véritable carrière, elle deviendra le but de beaucoup de nobles et louables ambitions. Voilà ce que nous pouvons espérer voir dans une vingtaine d’années si la France adopte sagement et progressivement, mais franchement aussi, les idées nouvelles qui lui sont suggérées en matière d’éducation.

Je n’en veux pour preuve que ce fait assez remarquable : les Français qui ont passé quelques années dans un collège anglais sont en général ceux qui s’expatrient le plus facilement ; j’en pourrais citer plusieurs exemples à défaut d’une statistique difficile à établir. Leur histoire ne varie guère : le plus souvent ils sont revenus d’Angleterre bien portants, forts, pleins d’individualité et ignorants comme des carpes, ayant oublié ce qu’ils savaient sans avoir pu retenir si vite ce qu’on leur a enseigné ; ils rattrapent très rapidement le temps perdu, se font renvoyer de tous les collèges français où on les met, réussissent néanmoins leurs examens, puis s’embarquent un beau jour pour l’Amérique, se sentant à l’étroit en France et ne pouvant se condamner à la petite existence sédentaire qui suffit à leurs voisins. J’ai quelques amis là-bas : l’un dans un ranch du Dakota, l’autre qui cultive des oranges en Floride, un troisième dans une compagnie minière des montagnes Rocheuses ; j’attends leurs lettres avec impatience ; elles sont chargées de parfums exotiques qui emplissent ma chambre et me transportent en imagination au lieu d’où elles viennent. Dans ces missives il y a toujours des récits de chasses fantastiques, de courses invraisemblables à travers la prairie à la poursuite de juments échappées ; d’entrevues solennelles et silencieuses avec des chefs indiens ; et, Gustave Aymard aidant, je me représente mes amis assis gravement autour du feu du Conseil, buvant dans un crâne et fumant le calumet de la paix en compagnie du Chien-qui-tette, du Nuage Ondoyant et du Grand Serpent.

Quand la mauvaise saison est venue, allongeant les soirées, ou bien que le travail a pour une cause quelconque subi un temps d’arrêt, les lettres s’allongent aussi et on y parle de la France avec un amour profond et vrai ; les jeunes absents en causent fièrement et tendrement ; ils sentent qu’ils travaillent pour elle par le seul fait de leur exil ; seulement ils envisagent les nouvelles que les journaux leur apportent d’une façon qui surprend ; certains faits auxquels nous avons découvert une portée énorme ne les arrêtent même pas et, à l’inverse, d’autres que nous traitons d’insignifiants leur paraissent de la plus haute importance… et presque toujours, au moins dans les grandes lignes, c’est leur point de vue qui est le vrai. Il y a des Européens qui se trouvent chez eux partout : véritables cosmopolites dont la patrie est en quelque sorte indistincte ; ils l’oublient pendant longtemps et pour un rien l’oublieraient définitivement. Les Français qui vont au loin n’ont pas ce défaut : l’éducation ou bien une énergie naturelle les mettent à l’abri de ces faiblesses qu’on nomme le mal du pays, mais Français ils restent de cœur et d’idées. Je parle bien entendu de ceux que leur propre volonté a poussés hors de France et non des êtres inférieurs et dégradés dont nos colonies sont trop souvent l’asile.

La Plata est le seul pays lointain qui ait eu le don d’attirer des Français ; beaucoup de Basques s’y sont rendus et leurs affaires y ont prospéré ; dès lors, un certain courant s’est établi que des citoyens dévoués s’efforcent d’entretenir et d’augmenter ; ils ont bien vu le mal, mais le remède qu’ils proposent est un peu factice. On a écrit des livres où l’existence de là-bas est dépeinte sous des couleurs séduisantes ; on a fondé une Revue pour servir les intérêts de cette œuvre de colonisation ; on a fait des conférences et, sous diverses formes, de pressants appels ont été adressés à la jeunesse. Cela est, je le répète, un peu factice ; à quoi bon les envoyer si loin ces hommes s’ils n’ont pas les qualités nécessaires pour y réussir ? vous parvenez bien à leur insuffler l’énergie pour y aller, mais pouvez-vous en même temps leur donner la persévérance pour y rester ? Et y rester n’est pas tout ; s’ils doivent végéter, traîner une existence difficile et malheureuse, leur départ est à tout le moins parfaitement inutile. — Il existe peut-être en réalité et certainement dans les désirs de certaines personnes une école de colonisation destinée à atteindre le même but avec des moyens très puissants ; histoire des colonies, géographie des colonies, météorologie, géologie, botanique des colonies voilà quel serait le programme d’enseignement. Malgré tous les charmes qu’il présenterait, il est probable que les jeunes gens élevés de la sorte posséderaient à fond la géologie morale de Paris et la botanique des boulevards vers lesquels ils se sentiraient invinciblement attirés. Rêves que tout cela ; pour faire des colons, le cricket, le ballon, le cheval et la rame sont les seuls auxiliaires ; joignez-y une éducation morale fortifiante et surtout un état social et des lois qui ne soient pas en contradiction avec le but que vous poursuivez, et alors la puissance d’expansion de la France étonnera tous les peuples.

La colonisation, l’établissement, avec ou sans esprit de retour, hors de France, ne constituent qu’une partie du sujet que je veux traiter ; à côté de cela il y a le voyage, et le voyage est un moyen d’éducation trop puissant chez les Anglais pour que je n’envisage pas ici ses conséquences.

Il y a des gens qui ont le précieux privilège d’imaginer tout ce qu’ils ne connaissent pas ; les impressions des autres leur suffisent et ils se mettent à leur tour à décrire des sites qui leur sont inconnus ; cela m’a toujours paru un comble. Pour les choses de l’esprit, c’est différent : on peut étudier à distance le droit, l’histoire, l’économie politique ; mais que l’on puisse de loin pénétrer la vie d’un peuple, décrire ses mœurs, ses usages, ses habitations… cela est-il compréhensible ? Je me déclare de la catégorie de ceux qui ne savent la géographie d’un pays que lorsqu’ils l’ont parcouru ; les récits de voyages que j’ai faits ou que je dois faire me passionnent ; les autres m’ennuient. Ceci peut être personnel : ce qui ne l’est pas, c’est l’influence extraordinaire qu’exerce le voyage sur l’intelligence et sur le caractère. Cette influence se traduit de deux façons : par des connaissances et par des idées. Quelque importantes que puissent être pour l’avenir d’un homme et particulièrement d’un très jeune homme, les connaissances directes qu’il rapporte d’un voyage, les idées que ce voyage a fait indirectement naître en lui le sont bien davantage. Or le Français est apte à généraliser, à voir d’ensemble ; ses jugements, surtout quand il manque d’expérience, peuvent être un peu superficiels ; il ne descend pas assez au fond des choses pour en rapporter toujours une impression bien exacte ; mais ce qu’il voit lui ouvre des perspectives nouvelles ; tout un monde d’idées lui est révélé ; mille réflexions traversent son cerveau ; mille comparaisons s’imposent à lui ; entre autres bons effets il en résulte pour lui l’impression que le monde n’est pas uniforme, que les questions ont plusieurs aspects et que les solutions ne sont jamais uniques. Voilà pourquoi le voyage de fin d’études serait particulièrement fructueux au jeune Français.

Pratiqué en différents pays, le voyage de fin d’études ne l’est nulle part d’une manière aussi générale qu’en Angleterre et là il présente ordinairement des traits caractéristiques ; on le paye avec du capital plutôt que de ne pas l’accomplir ; il se fait en de lointains pays et surtout pas en caravane ; le jeune homme est laissé seul ; tout au plus le laisse-t-on s’associer à un camarade aussi inexpérimenté que lui. Beaucoup font le tour du monde, ce qui n’est guère recommandable ; le tour du monde est un exercice de locomotion qui, par la diversité des climats traversés, des paysages entrevus et des hommes rencontrés, doit faire sur un voyageur novice l’effet du kaléidoscope. De plus, il coûte cher, et les Français peut-être ne sauraient pas en venir à bout avec économie ; hors de chez eux ils dépensent plus que les Anglais Certainement un tour en Suisse ou sur les bords du Rhin ne saurait constituer un voyage de fin d’études ; mais on peut prendre pour but la Norvège, la Russie, la Hongrie, l’Amérique ; le tour du monde n’est pas le couronnement indispensable de l’éducation ; pas n’est besoin d’aller si vite et si loin pour en rapporter d’utiles enseignements ! Quant au « self government », c’est au contraire une condition sine qua non ; si vous voulez accompagner vos fils, vous détruirez en grande partie l’effet du voyage ; ils se sentiront soutenus, se reposeront sur vous du soin de tout combiner, n’éprouveront aucune inquiétude, ne se trouveront aux prises avec aucune difficulté et, n’ayant pas à régler leurs comptes, n’ouvriront leurs bourses que pour acheter des bibelots et des photographies. La même chose arrivera si l’on organise une caravane : d’abord c’est dangereux ; entre jeunes gens, même à l’étranger, on se monte la tête et on fait des folies ; et puis il y en a toujours un qui domine les autres, dirige tout, fait les comptes, déclare si telle expédition est possible ou non. — Si votre enfant est un peu mouton et que vous ayez des craintes en le laissant aller seul, donnez-lui un compagnon, mais prenez-le également parmi les moutons, afin qu’ils soient deux à se conduire et que l’un ne conduise pas l’autre. Certains papas britanniques ont opéré parfois de la façon suivante et n’ont sans doute pas eu à s’en repentir ; à dix-huit, dix-neuf, vingt ans, ils ont remis à leur garçon un capital de 10 000, 15 000, 20 000 francs placé d’une façon quelconque, en exigeant de lui sa parole d’honneur qu’il ne dépenserait cet argent qu’à l’étranger. Le jeune homme a dû alors choisir une contrée à visiter, réaliser la somme nécessaire en vendant les actions ou obligations, et partir de son pied léger avec le souci de tirer de sa bourse le meilleur parti et d’allonger l’itinéraire le plus possible.

Il y a encore la résidence à l’étranger ; le boarding house n’existe pas en Angleterre seulement ; on en trouve un peu partout, en cherchant bien. Là, on peut rapidement et à bon compte voir beaucoup de choses et en apprendre plus encore, sans compter que c’est un excellent moyen de se perfectionner dans la connaissance des langues vivantes. Les Anglais le savent bien et le mettent en pratique chez nous ; à ce propos, je me rappelle le fait suivant : le fils d’un duc et pair britannique vint au Havre et s’établit pendant trois mois chez de petits bourgeois ; il vécut de leur vie, parla français avec eux, visita les chantiers, le port, les environs de la ville et repartit comme il était venu ; presque en même temps le fils d’un duc français passait la Manche ; il resta trois semaines à Londres ; il alla au club ; tous les salons lui furent ouverts ; on lui fit fête et il n’apprit pas grand’chose. Ceci est une histoire ; mais cela pourrait être une parabole entre les deux races.

Voyager jeune, voyager loin, voyager libre : tel est le résumé des lignes qui précèdent ; tels sont aussi les caractères que doit revêtir le voyage pour qu’il porte ses fruits. En France ce n’est pas sans difficultés que ce couronnement de l’éducation s’implantera dans les mœurs ; on est casanier et surtout on est prisonnier ; les examens, les carrières, le service militaire forment une suite d’obligations dont on ne se libère pas sans peine ; il faut une énergique volonté, presque de l’entêtement pour écarter ces obligations et entre elles faire une place au voyage ; le principal est encore d’être bien convaincu de son utilité ; on le sera de plus en plus, je l’espère.

C’est ici le cas de dire un mot du voyage scolaire ; Topffer l’a rendu célèbre en décrivant spirituellement les « zigzags » qu’il faisait faire à ses élèves ; bien d’autres maîtres ont depuis lors exploité l’invention. Dernièrement, je rencontrais au pied du Trocadéro une vingtaine de petits Anglais coiffés de la toque universitaire et peu inquiets des rires que cet accoutrement soulevait sur leur passage. Une fois, l’hôtel où j’étais descendu à la Haye fut envahi par 15 Américaines armées de 15 water-proofs et de 15 valises ; on déplaça la table d’hôte et dans la grande salle à manger 15 paravents furent installés pour abriter le sommeil de cette pension transatlantique. La France envoie aussi des collégiens au dehors ; les expéditions d’Arcueil sont célèbres et le Club alpin a organisé des excursions montagnardes qui peuvent agir bien utilement, non pas que j’aie grande confiance dans « les leçons de physique, de géologie données en plein air, sous le ciel bleu, pendant les haltes », mais simplement parce que l’air de la montagne et les saines fatigues des ascensions sont des plus profitables. Toutefois, il ne faut pas s’y tromper, cela ne constitue pas un voyage, mais un exercice, un sport et, quant aux lointaines tournées qu’entreprennent les dominicains, je ne puis m’empêcher de trouver que l’argent dépensé de la sorte l’eût été plus utilement quelques années plus tard et d’une manière individuelle ; que les enfants circulent, c’est fort bien ; que les jeunes gens voyagent, c’est encore mieux. Aux enfants donnez le mouvement, le changement d’air, la distraction d’un paysage nouveau et l’occasion de marches salutaires ; réservez aux jeunes gens les vrais départs, les absences sérieuses, les expéditions lointaines et prenez soin qu’elles se fassent dans les conditions les plus favorables au perfectionnement que vous êtes en droit d’en attendre, c’est-à-dire avec la triple garantie de la liberté, de la solitude et de la virilité naissante.

Faut-il terminer ce chapitre consacré aux bienfaits de la résidence et du voyage à l’étranger en protestant contre l’éducation étrangère ?… Oh oui ! certes ; je ne veux pas parler de quelques mois, voire de deux années passées dans un collège allemand ou anglais, mais de ces éducations faites presque entièrement hors du pays natal ; nous ne sommes pas coutumiers du fait, il est vrai ; mais c’est une affaire de mode, et la mode est si changeante ! Puissions-nous ne jamais tomber dans les errements que d’autres ont à se reprocher à cet égard. Les enfants de France doivent grandir dans l’air français, sur le sol de France ; peu importe d’où viennent les méthodes pourvu qu’elles soient appliquées par des Français. Voilà une règle absolue qui ne souffre pas d’exception. L’enfant devenu homme s’en ira alors visiter les autres peuples avec profit ; il les regardera avec des yeux français, et la France sera son terme de comparaison ; et s’il va résider parmi eux, en toute confiance on le laissera partir parce que la France partira avec lui, enfermée dans son cœur !

CHAPITRE xi

LE CHOIX DES CARRIÈRES

La parfaite insuffisance de notre éducation s’est traduite longtemps par le choix singulier des carrières : au sortir du collège, les uns prenaient un pli de la jupe de l’autorité et s’installaient dedans ; les autres en auraient bien fait autant, mais ils s’asseyaient plus loin en attendant que l’autorité mit une jupe d’une autre couleur, celle-ci leur étant antipathique ; il en résultait une armée d’employés et une réserve d’inutiles. L’amélioration qui tend à se produire est encore insignifiante ; s’il y a moins d’inutiles que par le passé, je n’oserais dire qu’il y a moins d’employés ou plutôt moins de candidats aux emplois ; notre état social et administratif comporte un nombre incommensurable de ronds de cuir ; l’éducation ne peut avoir qu’une influence très indirecte sur leur disparition ; mais ce qu’elle peut, c’est diminuer le nombre des candidats qui demandent à s’asseoir dessus ; c’est aussi tirer de leur torpeur les inutiles, qui trop souvent se parent de leurs principes et de leurs convictions pour cacher leur paresse et leur fainéantise.

La chasse aux emplois est une conséquence de cette maladie que M. Maneuvrier, dans son beau livre, l’Éducation de la bourgeoisie sous la République, a désignée sous le nom d’atrophie de la volonté ; la plupart des enfants français ont connu avant le collège une autorité qui pour être douce et paternelle n’en était pas moins excessive et s’exerçait jusque dans les moindres détails ; puis le collège est venu où, pendant de longues années, ils ont été dispensés de toute décision et de toute action ; de là ils passent maintenant à la caserne et presque tous y sont heureux : il y a une certaine dose de liberté quand le service est fini et puis leurs muscles sont en mouvement, et cela les repose ! Mais la caserne n’exige pas plus d’action personnelle et de décision que le collège et quand tout cela est fini, que faire ?… À gauche, il y a un tas de pelles et de pioches avec lesquelles on peut tracer son chemin dans une direction quelconque ; oui ! mais à droite, il y a une belle route gracieusement entretenue aux frais de l’État ; elle s’avance, il est vrai, dans un pays plat où nul beau spectacle, où aucune surprise, aucune émotion, où rien de passionnant n’attendent le marcheur ; mais, en revanche, on jouit du calme et de la tranquillité ; on est dispensé de chercher et d’agir C’est toujours tout droit ! Et à chaque kilomètre on trouvera sur une borne une petite pièce d’argent qui ne permet point un grand luxe, mais qui suffit à vivre.

Cette atrophie de la volonté, M. Maneuvrier et d’autres lui ont fait son procès en des termes éloquents ; je n’y reviens que pour mémoire ; il y a un sujet plus nouveau et peut-être plus important aussi à traiter ; je l’aborde maintenant en escomptant dans ma pensée un dernier bienfait de l’éducation anglaise, en maudissant ce que je crois être un des plus grands méfaits de l’éducation française.

La classe sociale dont je veux parler Il lui faudrait un nom et vraiment je ne sais lequel lui donner ; peut-on l’appeler la classe dirigeante alors que manifestement elle ne dirige plus rien ? « la classe qui se croit dirigeante » serait un titre assez en rapport avec ses prétentions, mais un peu lourd et confus ; la bourgeoisie, cela dirait trop, et la noblesse, pas assez Je crois que je tiens le mot ; il est anglais, mais libre à vous de le prononcer à la parisienne ; savez-vous ce que c’est que le high-life ? C’est une association qui tient de la salade par le mélange des éléments disparates qui la composent. Y sont admis, d’une façon générale, tous ceux qui dépensent de l’argent ou qui ont l’air d’en dépenser ; on y trouve des noms fort connus ou des noms fort inconnus, des parchemins authentiques et d’autres fabriqués, beaucoup de belles qualités et non moins de vices abjects. Son centre est à Paris, mais elle rayonne dans toute la province et, bien que représentant en nombre une infime minorité, son importance sociale est considérable ; sans doute il existe à présent une pléiade de grands industriels et de grands commerçants devenus millionnaires, lesquels jouissent de leurs revenus à leur guise sans cesser de travailler et ne cherchent nullement à pénétrer dans le high-life et à donner leurs filles à des marquis ruinés… La race de M. Poirier tend à s’éteindre. Mais le high-life, qui compte aussi de très grosses fortunes, les dépense avec ostentation ; ses membres sont unis par une espèce de solidarité et les châteaux sont entre leurs mains, ce qui double leur influence. Dans les communes rurales, le château est encore le point de mire ; si on ne subit pas sa loi, on lui fait la guerre, quelquefois les deux en même temps ; jamais on ne le regarde avec indifférence. Voilà pourquoi la classe dont je parle n’est pas une quantité négligeable ; il importe de pénétrer l’éducation qu’elle donne aux enfants ; et puis le high-life de France a eu jusqu’ici le monopole du sport ; les parents auxquels nous proposons le sport comme un moyen d’éducation sont en droit d’exiger des explications et de nous demander si notre but est de faire de leurs fils des petits high-life !

Sur les trottoirs du faubourg Saint-Germain j’ai souvent fait une rencontre qui évoquait en mon esprit les jolis vers de François Coppée dans lesquels il dépeint le petit garçon pâle, à la mine aristocratique, au grand col blanc, au costume de drap fin, marchant posément à côté de son abbé, dont il vient de répondre la messe à l’église voisine ; et l’abbé méditant, cherchant quelque ruse discrète, quelque périphrase adroite pour apprendre à l’élève, dans la leçon qui va suivre,

Ce que fut son aïeul, mignon de Henri iii.

Mais monsieur l’abbé n’est pas le seul précepteur ; il y en a un autre dont il doit tolérer la collaboration ; c’est le monde, ou, si vous voulez, le chic. Ce même jour, nous retrouvons le petit garçon galopant dans l’avenue du Bois de Boulogne, sur un joli cheval qu’il manie déjà fort habilement ; son père, retenu au cercle par une élection, n’a pu l’accompagner et il est suivi d’un domestique irréprochable, bottes à revers, culotte blanche et ceinture de cuir. Plus loin encore un de ses petits amis l’a rejoint, enchanté de trouver quelqu’un à qui faire admirer un pantalon de cheval porté pour la première fois et ne faisant pas un pli. La conversation s’établit : les chevaux de courses, les tailleurs, la robe d’une dame qui passe dans une élégante victoria et à laquelle les deux cavaliers adressent un salut des plus corrects, voilà le fond du dialogue ; et la promenade se poursuit à travers les allées les plus fréquentées du Bois. Si vous voulez pousser plus avant l’investigation, vous apprendrez que la famille de Saint-Kétoil se compose en outre d’une fille et de trois garçons. La fille a dix-sept ans ; elle va sortir cette année pour la première fois ; on compte sur ses beaux yeux pour vaincre l’endurcissement dans le célibat d’un très riche personnage porteur d’un titre aussi contestable qu’incontesté. Pour les garçons, la question de l’avenir est délicate ; il faut une carrière, et vraiment il est bien difficile de s’encanailler dans la diplomatie : heureusement que le service militaire y peut pourvoir. L’aîné est sorti de Saint-Cyr et s’amuse pour s’en reposer ; le dernier n’y est pas encore et s’amuse pour s’y préparer ; le deuxième y est et aspire à en sortir pour s’amuser. Leur père est un excellent homme, qui va tous les ans présenter ses hommages au chef de la maison de France, dont il ne désire pas ardemment le retour, parce que cela le gênerait de ne plus pouvoir dire du mal du gouvernement. La comtesse, sa femme, fait par jour un nombre incommensurable de visites et quête pour les œuvres bien portées.

Au milieu de tout ce fatras mondain, il y a place encore pour de grands dévouements, pour des actes de réelle charité, pour l’antique bravoure chevaleresque… Je suis sûr que, si par impossible les échafauds de 93 se dressaient de nouveau sur nos places, beaucoup de ces hommes s’en iraient à la mort avec le même calme, la même insouciance et la même simplicité que leurs ancêtres ; mais leur légèreté, leur vanité, leur paresse aussi et tout un vieux stock d’idées fausses les empêchent de mener une vie raisonnable et utile. — Ils ne laissent pas que d’envoyer leurs fils au collège, parce que c’est une mesure réputée indispensable ; et leurs fils y transportent le culte du chic dans lequel ils ont été élevés jusque-là. Une fois sortis, on leur tient un petit discours qui est toujours plus ou moins semblable à celui que M. de Saint-Kétoil a tenu à ses fils le jour de leurs vingt ans : « Mon bon ami, leur a-t-il dit à tour de rôle, croyant faire un acte de haute diplomatie, te voilà un homme ; tu ne feras pas autrement que les autres ; tu rencontreras des femmes sur ton chemin et tu te laisseras attirer par elles ; il faut bien apprendre la vie ! Tâche de ne pas ruiner ta santé et de ne pas faire trop de dettes ; et surtout, tu sais, pas de passions ridicules ; je ne veux de mésalliance à aucun prix ; l’important c’est de ne rien faire contre l’honneur. Tu m’as bien compris ? » Le fils, auquel cette belle déclaration n’a rien appris de neuf, proteste de ses bonnes intentions, et tout est dit.

Le petit garçon qui se promenait au Bois tout à l’heure, on le retrouve dans le monde ; il a maintenant une chevelure de caniche et des moustaches de chat ; son volontariat est fini ; cette année de caserne lui a paru un hors-d’œuvre, et puis au contact d’un sabre il lui est revenu un peu de la fougue belliqueuse de sa race… Mais tout cela n’a été qu’un éclair et il se replonge avec délices dans le chic dont il a été privé pendant une année et qui lui semble de plus en plus indispensable à la vie. Tous les dimanches, il est aux courses Ah ! les courses ! nous y voilà ; mais c’est une invention anglaise, les courses ! c’est du sport ! Quel rôle vont·elles jouer dans ces innovations scolaires ? — Elles n’en joueront aucun ; les courses sont une occupation de fainéant. À part ceux qui ont une écurie et font courir, et pour lesquels cette institution qui améliore peut-être les chevaux, mais détériore à coup sûr les hommes, présente un intérêt quelconque, à part les gentlemen qui se font maigrir, revêtent des casaques de jockeys et le reste du temps ne sont jamais si fiers que quand on les prend pour leurs cochers, — à part tout ce monde que l’hippodrome passionne, ceux qui viennent aux tribunes de Longchamps, d’Auteuil ou de Chantilly se soucient des chevaux comme de l’an quarante. La pose ou le pari les y attirent seuls. Or l’éducation anglaise est destructive de la pose : l’est-elle également du pari ? — Il est évident qu’elle ne l’est pas ; on peut parier sur des bateaux, sur des vélocipèdes, sur des joueurs aussi bien que sur des chevaux, et nos voisins ne s’en font pas faute ; mais il y a un moyen dans nos écoles d’obvier à cet inconvénient. Les autorités ne peuvent pas grand’chose pour arrêter le pari lui-même ; les parents peuvent lui enlever sa gravité en serrant les cordons de la bourse ; il sera bien rare que des élèves aient assez l’amour du jeu pour se procurer de l’argent en l’empruntant L’escrime d’ailleurs est là pour montrer qu’il n’est pas impossible de tenir un sport absolument en dehors de tout pari ; dans nos innombrables salles d’armes, je ne sache pas que jamais on ait escompté l’habileté des tireurs.

Les courses ont ceci de particulier qu’il y a beaucoup de spectateurs autour d’un petit nombre d’acteurs ; de là l’anomalie du titre de sportsman donné aux gens qui se contentent d’assister à chaque réunion avec une lorgnette dans un étui et un petit paletot trop court ; quel rapport peut-il y avoir entre le sport entendu de cette façon et celui auquel nous donnons un rôle prépondérant dans l’éducation ?… Le chic n’existe pas dans les écoles anglaises et même on y considère comme bien peu de chose un titre de lord qui n’est pas appuyé sur une respectable habileté au cricket. Ainsi en sera-t-il, je n’en doute pas, dans les écoles françaises ; nous verrons peu à peu disparaitre dans l’ombre et le mépris ces petits crevés de douze ans et ces grands crevés de vingt ans ; un peu de bon sens reparaîtra sans doute en même temps dans les idées des membres du high-life ; leur étroit horizon s’élargira et ils cesseront d’être des citoyens inutiles et parfois nuisibles. Une légitime ambition s’emparera de leurs enfants ; le chic ne sera pas le nec plus ultra de leurs désirs et, au sortir du collège, ils se répandront dans les différentes carrières qui dès aujourd’hui leur sont ouvertes et que d’ineptes préjugés les empêchent de suivre.

Je ne puis en effet qualifier d’une autre façon le sentiment qui faisait dire à un père dont le fils avait beaucoup de goût pour les mathématiques : « Je ne veux pas le laisser aller à l’École centrale ; il y serait en trop mauvaise compagnie. » Penser que cette élite intellectuelle est traitée de mauvaise compagnie par des gens qui sont souvent si peu scrupuleux dans le choix de leurs compagnons, ce serait folâtre, si ce n’était affligeant… Comment s’étonner ensuite que le pouvoir politique et l’influence sociale ne soient plus aux mains de ces gens-là ? comment s’étonner surtout que, lorsqu’il leur prend fantaisie sur le tard d’utiliser des bribes de science recueillies çà et là et de briguer des honneurs et des distinctions, on leur fasse la grimace ? Il n’y a pas de blason en France si vénérable ou si bien doré qu’il soit auquel l’École centrale, l’École des mines, l’École polytechnique, l’École normale ne soient susceptibles d’ajouter de la gloire et de l’honneur. Cela a l’air d’une vérité de M. de la Palice, n’est-ce pas ? Eh bien ! cette vérité est universellement méconnue. On accepte encore de l’entendre formuler, mais qui ose l’appliquer ? Bien des fois sans doute, dans des demeures princières, dans les palais du high-life, de grandes intelligences se sont rencontrées qui, bien dirigées et bien cultivées, auraient pu habiter brillamment les palais de la science ; mais les exigences mondaines étaient là avec tout leur réseau de pratiques étroites, mesquines et aussi des principes de caste qui ne sont plus depuis longtemps ni explicables ni excusables. — Et l’héritier de tel nom illustre ou de telle grande fortune n’a pas eu le choix, il est entré à Saint-Cyr, parce que cette carrière était la seule qui lui fût permise ; il n’en avait pas le goût et il a donné sa démission en se mariant À présent il fait de la politique et sa politique est mauvaise, parce qu’il est ignorant.

Certaines écoles, pour n’avoir pas l’éclat de celles dont je viens de parler, n’en ouvrent pas moins d’utiles et intéressantes carrières ; tout ce qui touche à l’agriculture devrait particulièrement attirer les propriétaires fonciers que la crise actuelle force fréquemment à prendre la direction de leurs domaines. Oserai-je leur rappeler — ou peut-être leur apprendre — qu’il existe un Institut agronomique à Paris, trois grandes Écoles d’agriculture à Grignon, à Montpellier, à Grand Jouan et une École forestière à Nancy, et que, à en juger par le nombre d’étrangers qui fréquentent ces écoles, l’enseignement y doit avoir une grande valeur. Le beau château dans lequel Charles x a installé l’école de Grignon, est situé en Seine-et-Oise, non loin de Versailles ; un champ d’expériences et une exploitation rurale y sont annexés. Dans les trois écoles, on étudie l’agriculture, la zoologie, la météorologie, la géologie, la chimie, la mécanique, l’économie et la législation rurales, le droit administratif, la comptabilité agricole ; ajoutez-y comme instruction pratique des manipulations et analyses dans les laboratoires, des plans de drainage, de dessèchement, d’irrigation ; l’exécution des principales opérations de l’agriculture, les soins à donner au bétail, la fabrication du vin, du beurre, du cidre, du sucre de betterave, la distillation des grains, l’étude des plantes nuisibles, des arbres fruitiers, etc. Quant au diplôme d’ingénieur-agronome, il suppose une instruction spéciale d’un degré tout à fait supérieur. À l’autre bout de l’échelle sont les fermes-écoles qui donnent des certificats d’apprentissage C’est tout un enseignement agricole très complet et bien organisé.

L’École forestière de Nancy est certainement plus connue dans l’Inde anglaise que dans certains milieux français. En 1867, l’Angleterre arrêta avec nous les bases d’une entente : elle devait envoyer chaque année à Nancy des sujets britanniques destinés au service des forêts de l’Inde ; cela s’est fait longtemps ; à présent l’École de Cooper’s Hill près de Windsor y pourvoit directement. Notre corps administratif des eaux et forêts se compose de gardes généraux, de sous-inspecteurs, d’inspecteurs, de conservateurs, d’administrateurs et d’un directeur général ; mais on peut bénéficier de l’enseignement de l’École sans embrasser la carrière forestière Chaque année, les mois de mai, juin, juillet sont consacrés aux exercices pratiques dans les Vosges, le Jura ou dans les forêts de Compiègne et de Fontainebleau. Si je donnais des consultations sur le choix des carrières, j’indiquerais très souvent l’École forestière, surtout à ceux qui aimeraient l’exercice du cheval, l’air libre et les choses de la campagne. J’indiquerais aussi les Haras, qui exigent de moins forts capitaux intellectuels, mais constituent une carrière intéressante et très appréciable. — Et, si l’on m’amenait quelque jeune homme aux goûts sérieux, comme il s’en rencontre parfois, ayant déjà farfouillé dans les cartons poudreux et dans le chartrier du domaine de ses ancêtres, où pourrais-je l’envoyer si ce n’est à l’École des chartes ? — Et vous, pauvre père qui vous lamentez de ce que votre fils ne peut arriver à être bachelier, que ne songez-vous aux Écoles d’arts et métiers ? est-ce qu’une déchéance en résulterait pour votre maison ?… Je ne le pense pas.

Je m’aperçois que je n’ai pas parlé de l’École des hautes études ; pour ne pas transformer ce chapitre en manuel, je dirai en terminant deux mots de l’École libre des sciences politiques fondée par M. Boutmy. Elle est située à Paris en quartier aristocratique, rue Saint-Guillaume ; les professeurs s’appellent MM. Ribot, Léon Say, Albert Sorel, Cheysson, Funck-Brentano, Leroy-Beaulieu Tout ce qui peut perfectionner une éducation intellectuelle, affiner et aiguiser l’esprit, compléter et affermir les connaissances, donner à la pensée un tour précis et juste, tout cela y est enseigné. Les étrangers y affluent et suivent les cours avec régularité ; des Français viennent aussi s’y préparer pour les finances, le conseil d’État ou la diplomatie ; mais combien j’en ai peu vu y venir chercher cet enseignement vraiment supérieur, dépourvu de toute préoccupation d’examen, qui sert à classer, à distribuer, à répartir tout ce que l’on a appris précédemment et forme un solide piédestal pour les travaux personnels. Dans les conférences organisées par la direction de l’École, les élèves trouvent une occasion de s’exercer à la parole et, dans les Annales publiées périodiquement, ils peuvent faire leurs débuts d’écrivains ; le diplôme est déjà estimé ; il acquerra une valeur de plus en plus grande.

Il est temps de clore cette nomenclature, qui pourtant n’est pas au bout ; mais ce que j’ai indiqué suffit à souligner l’aveuglement et la sottise des hommes qui méprisent pour leurs enfants de telles sources de perfectionnement ; s’ils se rendaient bien compte de leur erreur et s’ils revenaient à des idées plus saines, en dehors même de toutes ces écoles, ils ne seraient point embarrassés de trouver des carrières : l’industrie et le commerce leur en ouvriraient et, franchement, c’est une façon plus noble de redorer son blason, quand il en a besoin, que de faire du mariage un calcul et de chercher des dots dont le poids n’est pas toujours en rapport avec l’honorabilité.

CHAPITRE xii

UN DISCOURS DE PAUL BERT

Le 9 juin 1881, à l’inauguration des nouveaux bâtiments de l’école Alsacienne, fut prononcé un discours qui différa singulièrement de tous ceux que l’on entend d’ordinaire dans les écoles. L’homme qui le prononça a eu ce malheur, que son nom est devenu synonyme d’impiété et d’athéisme ; à présent qu’il est mort au poste lointain où il représentait la République et que son discours est là devant moi, portant la marque d’un esprit si fin et si cultivé, je veux croire que Paul Bert a été sincère et non haineux, que la conviction l’a guidé plus que la passion ; mais je ne puis pas ne pas relever certains passages de ce discours où sont formulées des attaques injustes contre une cause qui m’est devenue plus chère que jamais : la liberté de l’enseignement et de l’éducation.

Paul Bert la critiqua sévèrement en cette circonstance et certes il fallut beaucoup d’habileté pour faire passer cette audace. Voici comment s’exprimait l’orateur en s’adressant aux fondateurs de l’école Alsacienne : « Oui, vous êtes de ceux si rares, qui, avec votre aînée l’école Monge, dont je vois avec plaisir le directeur à côté de moi, fournissez un actif au bilan de cette loi funeste de 1850 dont le passif formidable se résume en un mot ; séparation en deux camps hostiles de la jeunesse française. Oui, vous étiez de ceux dont le souvenir et l’exemple gênaient et retenaient dans l’expression complète de leur pensée les hommes publics qui s’écriaient dans des discussions récentes : « La liberté d’enseignement, elle n’a produit en politique que la discorde, en pédagogie que l’abaissement des études. » Les faits sont là pour opposer le démenti le plus formel à cette double accusation ; le temps est loin où l’opinion publique se laissait duper jusqu’à reprocher aux Jésuites — et c’est eux surtout que visaient les paroles de Paul Bert — d’avoir des arsenaux souterrains et d’entretenir des bataillons secrets. L’éducation qu’ils donnent est à jour et, s’il est permis de la critiquer parce qu’elle est très critiquable, il n’est pas permis de la soupçonner. Quelques minutes après avoir prononcé les paroles que je viens de citer, Paul Bert, dans un magnifique mouvement d’éloquence, se tournant vers les écussons de Strasbourg et de Metz qui décoraient la salle, soulevait les applaudissements de l’assistance en évoquant l’image de l’Alsace qui planait sur la nouvelle école ; ce nom lui rappelait nos désastres récents. Comment des champs de bataille aujourd’hui déserts qu’a fécondés le sang français, comment le vent d’Alsace ne lui a-t-il pas apporté un écho de protestation contre ses propres paroles ? Avait-il fait le compte des héros que les dominicains, les jésuites et tous les autres ordres enseignants ont donnés à la France moderne ? Espérait-il qu’en laïcisant l’éducation on ferait l’union plus étroite devant l’ennemi et la bravoure plus désintéressée au jour du péril national ? Il ne pouvait y compter, car c’est impossible. Les émigrés ne sont plus et leurs fils entendent différemment le patriotisme ; quand il s’est agi de défendre le sol français et quand plus récemment on a voulu planter notre étendard sur des plages lointaines, tous ils ont donné, et au premier rang, les anciens élèves de nos écoles libres.

Et puis, quoi ? Veut-on que toute la jeunesse française soit coulée dans le même moule ? Veut-on que l’État ait le droit exclusif de meubler les jeunes cerveaux, comme il a celui de faire du tabac ou des allumettes ? Est-ce la contradiction qui exaspère ou la concurrence qui inquiète ? Quelle est cette folie de vouloir transformer en monopole la plus sainte des indépendances ? De là à cette stupide et immonde législation spartiate qui confisquait les enfants à peine élevés, pour les donner à la nation, il n’y a qu’un pas. L’État nous opprime et nous écrase ; son poids augmente sans cesse : c’est lui qui est devenu le grand collecteur et le grand distributeur de toutes choses ; machine colossale dans les rouages de laquelle viennent se perdre les forces vives du pays. À diverses reprises depuis des siècles, il a été le tombeau de nos libertés ; que celle-là du moins soit consolidée contre toutes les attaques : elle le mérite par les services qu’elle a rendus.

Paul Bert lui-même est obligé de les reconnaître. « L’Université, dit-il, est comparable à un vaisseau de haut bord, portant sous pavillon tricolore l’avenir et l’honneur de la patrie. Quand il s’agit de manœuvrer parmi les hauts-fonds et les récifs des méthodes nouvelles, elle ne saurait s’aventurer, car elle tire beaucoup d’eau et la responsabilité du commandant est trop grande. Elle a besoin de bateaux-pilotes légers et calant peu qui peuvent aller partout, tâtant et jetant la sonde jusqu’à ce qu’ils aient trouvé le chenal navigable où peut s’engager la grande nef. » Cela est bien dit et cela est vrai : l’Université a ainsi toute une flottille autour d’elle ; mais, déchargée d’autant, elle est encore si lourde à remuer que, même lorsque le chenal est trouvé, elle le contemple longtemps sans s’y engager ; que serait-ce donc si nulle découverte ne se faisait en dehors d’elle ? Pour continuer la comparaison de M. Paul Bert, l’Université deviendrait semblable à cette vieille frégate du pont Royal, endormie dans le lit du fleuve pendant tant d’années et qui s’en alla, craquant chaque jour davantage, jusqu’au moment où il fallut la démolir pour empêcher les flots de s’en partager les épaves. Si ce tableau ne représente pas la réalité, si cette hypothèse reste une hypothèse dans l’avenir, c’est à la liberté d’enseignement que le doit et le devra l’Université. Quiconque pénètre dans son enceinte en admire les vastes proportions et, s’il est sincère, rend hommage à de grandes vertus, à des efforts patients et désintéressés, à des talents incontestables ; mais aussi il se trouve en face d’une uniformité rigide, d’une réglementation impitoyable, d’une régularité mécanique ; ces défauts seront toujours ceux de l’État enseignant. Pour nous, nous devons à l’enseignement libre une vive reconnaissance ; je crois que certaines écoles libres nous feront une opposition que nous ne trouverons pas dans l’Université, mais c’est grâce à d’autres écoles libres que nous avons pu rapidement entreprendre une œuvre considérable ; nos remerciements ne doivent pas tant s’adresser à tel ou tel établissement qu’à l’institution tout entière.

Mais l’union admirable qui s’opère chez nous en face de l’ennemi et qui rend le pays semblable à une vaste étendue d’eau instantanément solidifiée et immobilisée par la glace, cette union ne pourrait-elle subsister en partie en temps de paix ? Ne pourrait-il y avoir plus de cohésion et des rapports plus fréquents entre les jeunes Français d’une même génération ? Non pas qu’il faille désirer la disparition de cette diversité de sentiments et d’opinions qui est utile, mais parce que cet isolement engendre des préjugés et des haines de parti qui sont nuisibles. Assurément, une amélioration dans ce sens est à souhaiter ; sur aucun terrain elle ne peut mieux se réaliser que sur celui du sport. Il est absurde d’accuser la liberté d’enseignement d’un état de choses qui s’explique de lui-même. Il n’y a pas dans la jeunesse française « deux camps hostiles ». Il y a deux groupes qui s’ignorent, se méconnaissent, ne frayent pas ensemble. C’est que leur éducation a été différente. La question dépasse de beaucoup le collège ; elle atteint la famille. Un catholique et un libre penseur, un royaliste et un radical ne peuvent se rencontrer sur le terrain intellectuel à un âge où l’on sent très vivement et où l’on exprime sa pensée plus vivement encore. Ils ne peuvent apprendre à se connaitre en échangeant des idées ; c’est le propre des gens d’âge et d’expérience de pouvoir discuter paisiblement sur des sujets qu’ils envisagent au rebours l’un de l’autre. Or le terrain des jeux est, avec celui des armes, le seul où nos jeunes gens ont pu jusqu’ici se rapprocher… Sur celui des armes ils s’entendent à merveille ; il en sera de même sur celui des jeux. Je ne m’inquiète pas le moins du monde des opinions politiques de mon partenaire dans un match de lawn-tennis et l’idée ne m’est jamais venue de demander à quelqu’un, avant de croiser le fer avec lui, quelle était sa religion. Il en est de même en Angleterre aujourd’hui et j’imagine que dans l’ancienne Grèce les choses ne se passaient pas autrement.

Que voulez-vous ? C’est un peu naïf aussi ! Vous menez d’emblée vos Français à la conférence Molé et vous êtes étonnés qu’ils se disent des injures ! (Encore ils y sont plus tolérants qu’à la Chambre !) Menez-les d’abord sur la Marne ramer de compagnie et il y a cent à parier que vous arriverez très vite à faire figurer dans la même équipe les fils des plus acharnés adversaires qui prennent part aux batailles politiques ; chacun gardera ses principes, ses opinions et ses idées personnelles sur la manière de diriger le navire de l’État, lequel ne se conduit pas comme une yole ou un outrigger… Au lieu de combats oratoires d’où l’on sort avec un mépris profond pour les doctrines des autres et une grande admiration pour les siennes propres, vous aurez des luttes courtoises capables de faire naître une estime réciproque. Alors on pourra répéter en toute vérité que les jeux font la force et l’union des peuples : Ludus pro patria !


Mirville, 5 septembre 1888.


APPENDICE
i
Liste des membres du Comité
pour la propagation des exercices physiques
dans l’éducation.

Président : M. Jules Simon, de l’Académie française, sénateur.
Vice-Présidents : MM. G. Picot, de l’Institut.
Moutard, Inspecteur général des mines.
Le Général Thomassin, commandant le 4e corps d’armée.
Le Dr Rochard, de l’Académie de médecine.
Secrétaire général : M. Pierre de Coubertin.
Trésorier : M. Claude-Lafontaine.
MM. Gréard, de l’Académie française, vice-recteur de l’Académie de Paris.
Duruy, de l’Académie française, ancien ministre.
Ad. Carnot, Inspecteur des études à l’École des mines.
Morel, Directeur de l’enseignement secondaire.
Le Dr Brouardel, Doyen de la Faculté de médecine.
Le Dr Labbé, de l’Académie de médecine.
Ad. Hébrard, sénateur.
Xavier Blanc, sénateur.
A. Ribot, député.
Le Dr Javal, de l’Académie de médecine, député.
Le Dr Lagneau, de l’Académie de médecine.
Le Dr Lagrange.
Noblemaire, Directeur des chemins de fer de P.-L.-M.
Collignon, Sous-Directeur de l’École des ponts et chaussées.
Patinot, Directeur du Journal des Débats.
Delaire, Secrétaire général de la Société d’économie sociale.
Harlé.
Dislère, Conseiller d’État.
Fouret, Directeur de la Librairie Hachette.
Chaumeton, Président de l’association des Étudiants.
Le Général Barbe, commandant l’École polytechnique.
Le Général Tramond, commandant l’École de Saint-Cyr.
Cauvet, Directeur de l’École centrale.
Perrot, Directeur de l’École normale supérieure.
Boutmy, Directeur de l’École libre des sciences politiques.
Delagrave, Président du conseil d’administration de Sainte-Barbe.
Godart, Directeur de l’école Monge.
Riéder, Directeur de l’école Alsacienne.
R. P. Olivier, Supérieur du collège de Juilly.
L’abbé Dibildos, Directeur de l’école Gerson.
Janssen, Président du Club Alpin.
De Villeneuve, Président de la Société d’encouragement de l’escrime.
Le Commandant Dérué.
Napoléon Ney, Président du Racing club de France.
Fleuret, Président de l’Union des Sociétés d’aviron.
Caillat, Président de la Société d’encouragement au sport nautique.
Richefeu, de la Société de longue paume du Luxembourg.
ii
Lettre
aux membres de la Société d’économie sociale
et des Unions de la paix sociale.
Paris, le 1er août 1888.
Messieurs,

Le Comité qui vient de se fonder, dans le but de propager les exercices physiques dans les écoles et d’amener ainsi la transformation de l’éducation française, a été placé sous le patronage de M. Jules Simon, l’illustre orateur de votre congrès de 1887 ; trois de ses vice-présidents, MM. G. Picot, le docteur Rochard et le général Thomassin, appartiennent aux Unions et son secrétaire s’honore de compter aussi dans vos rangs.

D’autres liens d’une plus haute importance unissent encore le Comité aux Unions : et d’abord le but qu’il se propose d’atteindre. Maintes fois Frédéric Le Play a insisté sur les déplorables tendances de notre régime scolaire actuel et sur la nécessité d’une prompte réforme. C’est un point de son programme que nous allons tenter de réaliser et, s’il vivait encore, son appui et son concours nous seraient certainement acquis. Un meilleur emploi des heures de récréation et le développement du sport parmi les écoliers ne sont à nos yeux que des moyens ; nous visons plus haut et, si nous employons ces moyens, c’est que l’observation et l’expérience ont démontré leur efficacité pour donner aux jeunes gens ces qualités précieuses d’énergie, de persévérance, de jugement et d’initiative qui, chez nous, ne sont l’apanage que de quelques-uns. Il sera permis d’attendre beaucoup d’une génération ainsi élevée.

Je me suis parfois demandé — et sans doute je ne suis pas le seul à m’être posé cette question — comment il se faisait que les doctrines qui forment l’ensemble du programme de la réforme sociale n’aient pas eu, jusqu’à l’heure présente, d’action décisive sur la société française : proclamées par un homme illustre dont le nom est universellement connu, appuyées sur des Sociétés dont les rouages simples et ingénieux favorisent la propagande, défendues aujourd’hui par des citoyens convaincus et dévoués, que manque-t-il donc à ces doctrines pour devenir prépondérantes et régénérer le pays ? C’est que les doctrines de Frédéric Le Play sont éminemment raisonnables et qu’elles s’adressent en somme à un peuple qui ne l’est pas. Pour adhérer à ces conclusions et à ce programme réformateur, il n’est pas besoin d’être un grand génie, d’avoir des capacités particulières, un coup d’œil d’aigle ni des connaissances infiniment étendues : il suffit d’avoir du bon sens, un peu de modération dans la pensée, un peu de tolérance dans le jugement et pas trop d’idées préconçues ; ces qualités sont exceptionnelles chez les Français, qui affectent même de les mépriser comme trop bourgeoises. Est-il élégant, je vous le demande, d’entrer dans une Société qui consent à discuter avec ses adversaires, ne rêve pas un bouleversement général et n’a même pas songé encore à se choisir un signe de ralliement ? Ah ! si les Unions possédaient une fleur emblématique, leur succès eût été bien autre ; tel n’est pas le cas et le nombre est petit de ceux qui sont enrôlés sous leur bannière ; ce nombre s’accroît, mais trop lentement.

Eh bien, la réforme sociale est à faire par l’éducation ; ce n’est pas sur les hommes, c’est sur les enfants qu’il faut travailler pour en préparer le triomphe en leur donnant les qualités d’esprit qui les rendront aptes à comprendre, les qualités de caractère qui les rendront aptes à exécuter la transformation dans laquelle votre illustre fondateur a vu le salut du pays.

À ce titre j’ai cru pouvoir vous demander à tous votre appui, heureux de rattacher une œuvre dont les destinées s’annoncent prospères, aux Unions qui constituent une élite dans la partie pensante et agissante de la nation. Votre appui, cela ne veut pas dire seulement les dons que quelques-uns peut-être voudront bien nous faire, pour la création de nos parcs scolaires et l’organisation de nos concours athlétiques : cela veut dire surtout cet appui moral qui est une si grande force. Parlez de nous et faites-nous connaître ; prêtez intérêt à toutes nos innovations. Vous pouvez même quelque chose de plus ; à Paris, à côté de quelques facilités appréciables, nous nous trouvons en face de difficultés sans nombre : les distances sont grandes ; pour avoir des terrains de jeu, il faut ou aller les chercher très loin ou les payer très cher ; à un autre point de vue, la liberté que nous réclamons pour les enfants présente ici des dangers qui sont bien moindres dans les villes de province. Beaucoup d’entre vous, messieurs, habitent constamment la province ou y passent une grande partie de l’année ; c’est à ceux-là que je m’adresse en les priant de jeter les yeux autour d’eux et d’examiner la situation des collèges qui sont à leur proximité. Ils pourraient y provoquer des réformes considérables et bienfaisantes, y introduire la nouvelle discipline qui donne en ce moment à l’école Monge des résultats si satisfaisants, y favoriser la fondation d’associations sportives, y développer l’initiative individuelle. — S’ils veulent grouper, pour accomplir cette besogne, les bonnes volontés locales et former des comités à l’instar du nôtre, nous serons à leur constante disposition pour les aider et les soutenir dans cette tâche, — tâche restreinte, mais déjà bien utile, s’ils ne cherchent qu’à remédier au surmenage, en donnant comme contrepoids à la fatigue intellectuelle les exercices physiques ; — tâche bien plus vaste, s’ils cherchent comme nous à faire pénétrer par les jeux dans l’éducation de nouveaux principes de discipline et de responsabilité. Nous ne saurions trop leur recommander, dans ce cas, de recourir aux jeux anglais, qui sont merveilleusement aptes à faire naître et à maintenir ces principes ; il ne faut pas qu’un patriotisme puéril et mal entendu empêche de les adopter.

La rédaction de la Revue[7] veut bien, à la suite de cette lettre, placer sous vos yeux la liste des membres du Comité ; parmi les notabilités qui y figurent, la mort vient de faire un vide en nous enlevant M. Allou, le célèbre et vaillant défenseur de toutes les libertés. Vous verrez que nous avons recruté des adhérents dans tous les partis ; notre œuvre est en effet à l’abri de toute querelle politique : elle est purement sociale et ce lui est un titre de plus à votre estime. Nous avons confiance que vous voudrez bien nous aider dans la croisade que nous avons entreprise, contre un système d’éducation qui répond si mal aux besoins du temps présent et qui s’est montré incapable de produire les vrais citoyens dont la France a besoin.

Pierre de Coubertin,
Secrétaire général du Comité,
Membre de la Société d’économie sociale.
III
Lettre aux Présidents des Sociétés d’aviron
de Paris et de la province.
15 août 1888.
Monsieur le Président,

L’œuvre que nous avons entreprise tout récemment, et dont les résultats dépassent déjà nos espérances, doit trouver dans les Sociétés nautiques françaises un précieux appui. Il importe, en effet, que le sport de l’aviron, si populaire dans les collèges et les universités d’Angleterre, devienne aussi le sport favori de nos écoliers ; car nul exercice n’est plus apte à leur donner les qualités physiques et morales dont ils ont besoin : l’énergie, l’initiative, la force et la santé.

Désirant donc voir se développer rapidement parmi eux le goût de cet exercice salutaire, nous faisons appel à votre bonne volonté, persuadés que cet appel sera entendu et que la Société que vous présidez ne négligera aucun moyen d’attirer à elle les élèves des lycées et collèges situés dans son rayon d’action, soit en leur faisant des conditions spéciales d’admission, soit en organisant pour eux des concours, des promenades, des excursions nautiques.

Au reste vous apprécierez ce qui peut être tenté de la sorte ; nous n’avons voulu que vous en suggérer l’idée en vous assurant que, de notre côté, nous ferons tous nos efforts pour aider au développement du Rowing français.

Je vous serai reconnaissant, monsieur le Président, de donner communication de cette lettre à vos collègues, de leur offrir et d’agréer pour vous-même l’expression de mes sentiments les plus distingués et dévoués.

Pierre de Coubertin,
Secrétaire général du Comité.
IV
La Ligue nationale de l’éducation physique.

À la suite d’une série d’articles publiés dans les colonnes du Temps, par M. Philippe Daryl (Paschal Grousset), cette Ligue a surgi soudain comme une apothéose de féerie ; on la préparait dans le sous-sol, on la groupait, on l’ornait, on lui donnait le dernier coup de fion ; puis la trappe a glissé et l’immense machine s’est élevée glorieusement avec son vaste programme et son nombreux personnel de membres honoraires et de membres actifs, députés, acteurs, journalistes, et sapeurs-pompiers ! Chose curieuse, son Comité était calqué sur le nôtre, M. Berthelot remplaçant M. Jules Simon et M. Clemenceau, M. Ribot ; quant aux ecclésiastiques qui figurent chez nous, ils n’étaient remplacés par personne. — En même temps que cette éblouissante apparition se manifestait aux regards, des tam-tam furibonds placés dans la coulisse grondaient et faisaient rage pour annoncer aux populations le grand événement du jour Nous n’avons pas le droit de médire du tam-tam, qui est un bel instrument dont nous avons joué et dont nous jouerons encore.

Notre Comité s’assembla à la Sorbonne pour délibérer ; quelque invraisemblable que cela puisse paraître, je vous affirme qu’il n’a pas ri jaune ; c’est de très bon cœur qu’il a fait des vœux pour le succès de la nouvelle Ligue, malgré le manque d’égards de ses fondateurs ; c’est de très bon cœur, mais non sans inquiétude.

La Ligue se propose d’introduire les exercices physiques à la fois dans tous les ordres d’enseignement, dans les écoles primaires, dans les lycées, dans les collèges communaux partout. Elle veut agir sur les pouvoirs publics en même temps que sur l’opinion ; elle s’introduit dans les villes, dans les campagnes et jusque dans les colonies ; elle organise une agitation en faveur de ces exercices, elle tend à créer des commissions locales, elle se démène, elle part en guerre, elle a des réminiscences des jeux Olympiques et des visions de solennités au pied de la tour Eiffel, où le chef de l’État déposera sur le front des jeunes athlètes une couronne de laurier. Et puis en même temps on parle de la défense militaire, on déclare ne pas vouloir exercer d’action politique « en dehors de l’objet propre de la Ligue ». — Tout cela, c’est beaucoup ; c’est même trop ! Les bonnes volontés auxquelles on adresse un chaleureux appel se grouperont nombreuses, mais mal éclairées, et il est bien à craindre que, dans ce grand mouvement, la réforme de notre éducation ne s’opère tout autrement qu’il eût fallu ; on a voulu faire le pendant de la Ligue de l’enseignement : plaise à Dieu qu’on ne fasse pas la Ligue des petits patriotes ; elle serait encore pire que celle des grands.

Oh ! il n’est pas question d’afficher sur les murs : « La maison n’est pas au coin du Quai ; la véritable éducation est l’éducation Jules Simon. » — Nous nous garderons de rien faire qui puisse compromettre la cause que nous servons ; le Comité se séparerait même à l’instant s’il croyait sa présence nuisible au succès de cette cause ; mais, au contraire, il veut continuer à représenter la réforme pédagogique que la Ligue met de côté ; à propager les principes de liberté et de responsabilité qui doivent être la base de toute éducation vraiment digne de ce nom, et à les propager par les exercices physiques librement pratiqués. Vivent le muscle et la volonté ; mais à bas le militarisme et les bataillons scolaires. Cette funeste préoccupation se fait jour partout aujourd’hui : préparer les jeunes gens, les enfants à leurs années de caserne, les préparer à l’obéissance, à la passivité, les préparer « à leurs devoirs envers la République », — sornettes que tout cela ! Préparez-les donc à être des hommes ! et le reste leur sera donné par surcroît. Cessez donc de les enrégimenter, ne les dispensez donc pas de toute décision, ne les habituez donc pas à l’éternelle surveillance. Tant que vous ne verrez dans les examens physiques qu’une action physique la question vous sera aussi étrangère que si vous n*en aviez jamais entendu le premier mot.

Oui, il fallait grouper les bonnes volontés, faire une Ligue, un journal, demander des cotisations… mais pour accomplir une œuvre lente et pas une œuvre rapide, pour faire de l’éducation et pas du militarisme.

M. Daryl sera-t-il le maître de retenir dans la bonne voie tous ses adhérents ? Je le lui souhaite de tout cœur, mais je ne puis dire que j’y compte beaucoup, parce que vraisemblablement le courant sera trop fort pour être dirigé. En ce qui concerne le côté technique, il y a du moins une idée neuve et heureuse : cette École normale des jeux scolaires peut rendre de très grands services. On admet donc enfin qu’il faut des professeurs de jeu, qu’on ne joue pas tout seul comme on tousse et que les jeux valent la peine d’être enseignés et travaillés ! C’est là un grand progrès.

Donc une Ligue, un Comité, une Commission ministérielle vont travailler séparément à la propagation des exercices physiques ; ce ne sera pas de chance si la chose n’aboutit pas. — Pour nous, monsieur Daryl, nous vous formerons des adhérents éclairés sur la valeur de l’éducation anglaise et nous vous les enverrons pour vous aider à gagner la bataille ; seulement n’allez pas trop vite, parce que forcément nous irons très lentement.

Paris, 27 octobre 1888.

TABLE DES MATIÈRES




PREMIÈRE PARTIE

À l’école Monge.

Chapitre Ier. Le remède au surmenage 3
II. Un comité de jeunes gens et de gens rajeunis 21
III. L’école Monge à Eton 31
IV. Sport, liberté, hiérarchie 57

DEUXIÈME PARTIE

Projets et espérances.

Chapitre V. La question des externats 73
VI. Sous les ombrages de Juilly 91
VII. Nos lycéens 108
VIII. L’aviron 121
IX. Notre plan stratégique 143
X. Au loin ! 156
XI. Le choix des carrières 171
XII. Un discours de Paul Bert 186

APPENDICE


  1. Cette conférence a été faite le 29 mai 1888 au Congrès annuel de la Société d’économie sociale, sous ce titre : le Remède au surmenage et la Transformation des lycées de Paris.
  2. Le Play.
  3. Frédéric iii.
  4. Voir à l’Appendice.
  5. Les membres actifs ont, en retour, le droit de garer chacun un bateau.
  6. Voir l’Éducation en Angleterre.
  7. La Réforme sociale (1er septembre 1888).