L’Encyclopédie/1re édition/EXISTENCE

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(Tome 6p. 260-267).
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EXISTENCE, s. f. (Métaphys.) Ce mot opposé à celui de néant, plus étendu que ceux de réalité & d’actualité, opposés, le premier à l’apparence, & le second à la possibilité simple ; synonyme de l’un & de l’autre, comme un terme général l’est des termes particuliers qui lui sont subordonnés (voyez Synonyme), signifie dans sa force grammaticale, l’état d’une chose entant qu’elle existe. Mais qu’est-ce qu’exister ? quelle notion les hommes ont-ils dans l’esprit lorsqu’ils prononcent ce mot ? & comment l’ont-ils acquise ou formée ? La réponse à ces questions sera le premier objet que nous discuterons dans cet article : ensuite, après avoir analysé la notion de l’existence, nous examinerons la maniere dont nous passons de la simple impression passive & interne de nos sensations, aux jugemens que nous portons sur l’existence même des objets, & nous essayerons d’établir les vrais fondemens de toute certitude à cet égard.

De la notion de l’existence. Je pense, donc je suis, disoit Descartes. Ce grand homme voulant élever sur des fondemens solides le nouvel édifice de sa philosophie, avoit bien senti la nécessité de se dépouiller de toutes les notions acquises, pour appuyer desormais toutes ses propositions sur des principes dont l’évidence ne seroit susceptible ni de preuve ni de doute ; mais il étoit bien loin de penser que ce premier raisonnement, ce premier anneau par lequel il prétendoit saisir la chaîne entiere des connoissances humaines, supposât lui-même des notions très-abstraites, & dont le développement étoit très-difficile ; celles de pensée & d’existence. Locke en nous apprenant, ou plûtôt en nous démontrant le premier que toutes les idées nous viennent des sens, & qu’il n’est aucune notion dans l’esprit humain à laquelle il ne soit arrivé en partant uniquement des sensations, nous a montré le véritable point d’où les hommes sont partis, & où nous devons nous replacer pour suivre la génération de toutes leurs idées. Mon dessein n’est cependant point ici de prendre l’homme au premier instant de son être, d’examiner comment ses sensations sont devenues des idées, & de discuter si l’expérience seule lui a appris à rapporter ses sensations à des distances déterminées, à les sentir les unes hors des autres, & à se former l’idée d’étendue, comme le croit M. l’abbé de Condillac ; ou si, comme je le crois, les sensations propres de la vûe, du toucher, & peut-être de tous les autres sens, ne sont pas au contraire rapportées à une distance quelconque les unes des autres, & ne présentent pas par elles-mêmes l’idée de l’étendue. Voyez Idée, Sensation, Vue, Toucher, Substance spirituelle. Je n’ai pas besoin de ces recherches : si l’homme à cet égard a quelque chemin à faire, il est tout fait long-tems avant qu’il songe à se former la notion abstraite de l’existence ; & je puis bien le supposer arrivé à un point que les brutes mêmes ont certainement atteint, si nous avons droit de juger qu’elles on’une ame. Voyez Ame des Bêtes. Il est au moins incontestable que l’homme a sû voir avant que d’apprendre à raisonner & à parler ; & c’est à cette époque certaine que je commence à le considérer.

En le dépouillant donc de tout ce que le progrès de ses réflexions lui a fait acquérir depuis, je le vois, dans quelqu’instant que je le prenne, ou plûtôt je me sens moi-même assailli par une foule de sensations & d’images que chacun de mes sens m’apporte, & dont l’assemblage me présente un monde d’objets distincts les uns des autres, & d’un autre objet qui seul m’est présent par des sensations d’une certaine espece, & qui est le même que j’apprendrai dans la suite à nommer moi. Mais ce monde sensible, de quels élémens est-il composé ? Des points noirs, blancs, rouges, verds, bleus, ombrés ou clairs, combinés en mille manieres, placés les uns hors des autres, rapportés à des distances plus ou moins grandes, & formant par leur contiguité une surface plus ou moins enfoncée sur laquelle mes regards s’arrêtent ; c’est à quoi se réduisent toutes les images que je reçois par le sens de la vûe. La nature opere devant moi sur un espace indéterminé, précisément comme le peintre opere sur une toile. Les sensations de froid, de chaleur, de résistance, que je reçois par le sens du toucher, me paroissent aussi comme dispersées çà & là dans un espace à trois dimensions dont elles déterminent les différens points ; & dans lequel, lorsque les points tangibles sont contigus, elles dessinent aussi des especes d’images, comme la vûe, mais à leur maniere, & tranchées avec bien moins de netteté. Le goût me paroît encore une sensation locale, toûjours accompagnée de celles qui sont propres au toucher, dont elle semble une espece limitée à un organe particulier. Quoique les sensations propres de l’oüie & de l’odorat ne nous présentent pas à-la-fois (du moins d’une façon permanente) un certain nombre de points contigus qui puissent former des figures & nous donner une idée d’étendue, elles ont cependant leur place dans cet espace dont les sensations de la vûe & du toucher nous déterminent les dimensions ; & nous leur assignons toûjours une situation, soit que nous les rapportions à une distance éloignée de nos organes, ou à ces organes mêmes. Il ne faut pas omettre un autre ordre de sensations plus pénétrantes, pour ainsi dire, qui rapportées à l’intérieur de notre corps, en occupant même quelquefois toute l’habitude, semblent remplir les trois dimensions de l’espace, & porter immédiatement avec elles l’idée de l’étendue solide. Je ferai de ces sensations une classe particuliere, sous le nom de tact intérieur ou sixieme sens, & j’y rangerai les douleurs qu’on ressent quelquefois dans l’intérieur des chairs, dans la capacité des intestins, & dans les os mêmes ; les nausées, le mal-aise qui précede l’évanoüissement, la faim, la soif, l’émotion qui accompagne toutes les passions ; les frissonnemens, soit de douleur, soit de volupté ; enfin cette multitude de sensations confuses qui ne nous abandonnent jamais, qui nous circonscrivent en quelque sorte notre corps, qui nous le rendent toûjours présent, & que par cette raison quelques metaphysiciens ont appellées sens de la coexistence de notre corps. Voy. les articles Sens & Toucher. Dans cette espece d’analyse de toutes nos idées purement sensibles, je n’ai point rejetté les expressions qui supposent des notions réfléchies, & des connoissances d’un ordre bien postérieur à la simple sensation : il falloit bien m’en servir. L’homme réduit aux sensations n’a point de langage, & il n’a pû les désigner que par les noms des organes dont elles sont propres, ou des objets qui les excitent ; ce qui suppose tout le système de nos jugemens sur l’existence des objets extérieurs, déjà formé. Mais je suis sûr de n’avoir peint que la situation de l’homme réduit aux simples impressions des sens, & je crois avoir fait l’énumération exacte de celles qu’il éprouve : il en résulte que toutes les idées des objets que nous appercevons par les sens, se réduisent, en derniere analyse, à une foule de sensations de couleur, de résistance, de son, &c. rapportées à différentes distances les unes des autres, & répandues dans un espace indéterminé, comme autant de points dont l’assemblage & les combinaisons forment un tableau solide (si l’on peut employer ici ce mot dans la même acception que les Géometres), auquel tous nos sens à-la-fois fournissent des images variées & multipliées indéfiniment.

Je suis encore loin de la notion de l’existence, & je ne vois jusqu’ici qu’une impression purement passive, ou tout au plus le jugement naturel par lequel plusieurs métaphysiciens prétendent que nous transportons nos propres sensations hors de nous-mêmes, pour les répandre sur les différens points de l’espace que nous imaginons. Voyez Sensation, Vue & Toucher. Mais ce tableau composé de toutes nos sensations, cet univers idéal n’est jamais le même deux instans de suite ; & la mémoire qui conserve dans le second instant l’impression du premier, nous met à portée de comparer ces tableaux passagers, & d’en observer les différences. (Le développement de ce phénomene n’appartient point à cet article, & je dois encore le supposer, parce que la mémoire n’est pas plus le fruit de nos réflexions que la sensation même. Voyez Mémoire). Nous acquérons les idées de changement & de mouvement (Remarquez que je dis idée, & non pas notion ; voyez ces deux articles). Plusieurs assemblages de ces points colorés, chauds ou froids, &c. nous paroissent changer de distance les uns par rapport aux autres, quoique les points eux-mêmes qui forment ces assemblages, gardent entr’eux le même arrangement ou la même coordination. Cette coordination nous apprend à distinguer ces assemblages de sensations par masses. Ces masses de sensations coordonnées, sont ce que nous appellerons un jour objets ou individus. Voy. ces deux mots. Nous voyons ces individus s’approcher, se fuir, disparoître quelquefois entierement, ou pour reparoître encore. Parmi ces objets ou grouppes de sensations qui composent ce tableau mouvant, il en est un qui, quoique renfermé dans des limites très-étroites en comparaison du vaste espace où flottent tous les autres, attire notre attention plus que tout le reste ensemble. Deux choses sur-tout le distinguent, sa présence continuelle, sans laquelle tout disparoît, & la nature particuliere des sensations qui nous le rendent présent : toutes les sensations du toucher s’y rapportent, & circonscrivent exactement l’espace dans lequel il est renfermé. Le goût & l’odorat lui appartiennent aussi ; mais ce qui attache notre attention à cet objet d’une maniere plus irrésistible, c’est le plaisir & la douleur, dont la sensation n’est jamais rapportée à aucun autre point de l’espace. Par-là cet objet particulier, non-seulement devient pour nous le centre de tout l’univers, & le point d’où nous mesurons toutes les distances, mais nous nous accoûtumons encore à le regarder comme notre être propre ; & quoique les sensations qui nous peignent la lune & les étoiles, ne soient pas plus distinguées de nous que celles qui se rapportent à notre corps, nous les regardons comme étrangeres, & nous bornons le sentiment du moi à ce petit espace circonscrit par le plaisir & par la douleur ; mais cet assemblage de sensations auxquelles nous bornons ainsi notre être, n’est dans la réalité, comme tous les autres assemblages des sensations, qu’un objet particulier du grand tableau que forme l’univers idéal.

Tous les autres objets changent à tous les instans, paroissent & disparoissent, s’approchent & s’éloignent les uns des autres, & de ce moi, qui, par sa présence continuelle, devient le terme nécessaire auquel nous les comparons. Nous les appercevons hors de nous, parce que l’objet que nous appellons nous, n’est qu’un objet particulier, comme eux, & parce que nous ne pouvons rapporter nos sensations à différens points d’un espace, sans voir les assemblages de ces sensations les uns hors des autres ; mais quoiqu’apperçûs hors de nous, comme leur perception est toûjours accompagnée de celle du moi, cette perception simultanée établit entr’eux & nous une relation de présence qui donne aux deux termes de cette relation, le moi & l’objet extérieur, toute la réalité que la conscience assûre au sentiment du moi.

Cette conscience de la présence des objets n’est point encore la notion de l’existence, & n’est pas même celle de présence ; car nous verrons dans la suite que tous les objets de la sensation ne sont pas pour cela regardés comme présens. Ces objets dont nous observons les distances & les mouvemens autour de notre corps, nous intéressent par les effets que ces distances & ces mouvemens nous paroissent produire sur lui, c’est-à-dire par les sensations de plaisir & de douleur dont ces mouvemens sont accompagnés ou suivis. La facilité que nous avons de changer à volonté la distance de notre corps aux autres objets immobiles, par un mouvement que l’effort qui l’accompagne nous empêche d’attribuer à ceux-ci, nous sert à chercher les objets dont l’approche nous donne du plaisir, à éviter ceux dont l’approche est accompagnée de doûleur. La présence de ces objets devient la source de nos desirs & de nos craintes, & le motif des mouvemens de notre corps, dont nous dirigeons la marche au milieu de tous les autres corps, précisément comme un pilote conduit une barque sur une mer semée de rochers & couverte de barques ennemies. Cette comparaison, que je n’employe point à titre d’ornement, sera d’autant plus propre à rendre mon idée sensible, que la circonstance où se trouve le pilote, n’est qu’un cas particulier de la situation ou se trouve l’homme dans la nature, environné, pressé, traversé, choqué par tous les êtres : suivons-la. Si le pilote ne pensoit qu’à éviter les rochers qui paroissent à la surface de la mer, le naufrage de sa barque, entre-ouverte par quelqu’écueil caché sous les eaux, lui apprendroit sans doute à craindre d’autres dangers que ceux qu’il apperçoit ; il n’iroit pas bien loin non plus, s’il falloit qu’en partant il vît le port où il desire arriver. Comme lui, l’homme est bientôt averti par les effets trop sensibles d’êtres qu’il avoit cessé de voir, soit en s’éloignant, soit dans le sommeil, ou seulement en fermant les yeux, que les objets ne sont point anéantis pour avoir disparu, & que les limites de ses sensations ne sont point les limites de l’univers. De-là naît un nouvel ordre de choses, un nouveau monde intellectuel, aussi vaste que le monde sensible étoit borné. Si un objet emporté loin du spectateur par un mouvement rapide, se perd enfin dans l’éloignement, l’imagination suit son cours au-delà de la portée des sens, prévoit ses effets, mesure sa vitesse ; elle conserve le plan des situations relatives des objets que les sens ne voyent plus ; elle tire des lignes de communication des objets de la sensation actuelle à ceux de la sensation passée, elle en mesure la distance, elle en détermine la situation dans l’espace ; elle parvient même à prévoir les changemens qui ont dû arriver dans cette situation, par la vîtesse plus ou moins grande de leur mouvement. L’expérience vérifie tous ses calculs, & dès-là ces objets absens entrent, comme les présens, dans le système général de nos desirs, de nos craintes, des motifs de nos actions, & l’homme, comme le pilote, évite & cherche des objets qui échappent à tous ses sens.

Voilà une nouvelle chaîne & de nouvelles relations par lesquelles les êtres supposés hors de nous se lient encore à la conscience du moi, non plus par la simple perception simultanée, puisque souvent ils ne sont point apperçûs du-tout, mais par la connexité qui enchaîne entr’eux les changemens de tous les êtres & nos propres sensations, comme causes & effets les uns des autres. Comme cette nouvelle chaîne de rapports s’étend à une foule d’objets hors de la portée des sens, l’homme est forcé de ne plus confondre les êtres mêmes avec ses sensations, & il apprend à distinguer les uns des autres, les objets présens, c’est-à-dire renfermés dans les limites de la sensation actuelle, & liés avec la conscience du moi par une perception simultanée ; & les objets absens, c’est-à-dire des êtres indiqués seulement par leurs effets, ou par la mémoire des sensations passées ; que nous ne voyons pas, mais qui par un enchaînement quelconque de causes & d’effets, agissent sur ce que nous voyons, que nous verrions s’ils étoient placés dans une situation & à une distance convenable, & que d’autres êtres semblables à nous voyent peut-être dans le moment même ; c’est-à-dire encore que ces êtres, sans nous être présens par la voie des sensations, forment entr’eux, avec ce que nous voyons & avec nous-mêmes, une chaîne de rapports, soit d’actions réciproques, soit de distance seulement ; rapports dans lesquels le moi étant toûjours un des termes, la réalité de tous les autres nous est certifiée par la conscience de ce moi.

Essayons à-présent de suivre la notion de l’existence dans les progrès de sa formation. Le premier fondement de cette notion est la conscience de notre propre sensation, & le sentiment du moi qui résulte de cette conscience. La relation nécessaire entre l’être appercevant & l’objet apperçû, considéré hors du moi, suppose dans les deux termes la même réalité ; il y a dans l’un & dans l’autre un fondement de cette relation, que l’homme, s’il avoit un langage, pourroit désigner par le nom commun d’existence ou de présence ; car ces deux notions ne seroient point encore distinguées l’une de l’autre.

L’habitude de voir reparoître les objets sensibles après les avoir perdus quelque tems, & de retrouver en eux les mêmes caracteres & la même action sur nous, nous a appris à connoître les êtres par d’autres rapports que par nos sensations, & à les en distinguer. Nous donnons, si j’ose ainsi parler, notre aveu à l’imagination qui nous peint ces objets de la sensation passée avec les mêmes couleurs que ceux de la sensation présente, & qui leur assigne, comme celle-ci, un lieu dans l’espace dont nous nous voyons environnés ; & nous reconnoissons par conséquent entre ces objets imaginés & nous, les mêmes rapports de distance & d’action mutuelle que nous observons entre les objets actuels de la sensation. Ce rapport nouveau ne se termine pas moins à la conscience du moi, que celui qui est entre l’être apperçû & l’être appercevant ; il ne suppose pas moins dans les deux termes la même réalité, & un fondement de leur relation qui a pû être encore désigné par le nom commun d’existence ; ou plûtôt l’action même de l’imagination, lorsqu’elle représente ces objets avec les mêmes rapports d’action & de distance, soit entr’eux, soit avec nous, est telle, que les objets actuellement présens aux sens, peuvent tenir lieu de ce nom général, & devenir comme un premier langage qui renferme sous le même concept la réalité des objets actuels de la sensation, & celle de tous les êtres que nous supposons répandus dans l’espace. Mais il est très-important d’observer que ni la simple sensation des objets présens, ni la peinture que fait l’imagination des objets absens, ni le simple rapport de distance ou d’activité réciproque, commun aux uns & aux autres, ne sont précisément la chose que l’esprit voudroit désigner par le nom commun d’existence ; c’est le fondement même de ces rapports, supposé commun au moi, à l’objet vû & à l’objet simplement distant, sur lequel tombent véritablement & le nom d’existence & notre affirmation, lorsque nous disons qu’une chose existe. Ce fondement commun n’est ni ne peut être connu immédiatement, & ne nous est indiqué que par les rapports différens qui le supposent : nous nous en formons cependant une espece d’idée que nous tirons par voie d’abstraction du témoignage que la conscience nous rend de nous-mêmes & de notre sensation actuelle ; c’est-à-dire que nous transportons en quelque sorte cette conscience du moi sur les objets extérieurs, par une espece d’assimilation vague, démentie aussi-tôt par la séparation de tout ce qui caractérise le moi, mais qui ne suffit pas moins pour devenir le fondement d’une abstraction ou d’un signe commun, & pour être l’objet de nos jugemens. Voyez Abstraction & Jugement.

Le concept de l’existence est donc le même dans un sens, soit que l’esprit ne l’attache qu’aux objets de la sensation, soit qu’il l’étende sur les objets que l’imagination lui présente avec des relations de distance & d’activité, puisqu’il est toûjours primitivement renfermé dans la conscience même du moi généralisé plus ou moins. A voir la maniere dont les enfans prêtent du sentiment à tout ce qu’ils voyent, & l’inclination qu’ont eue les premiers hommes à répandre l’intelligence & la vie dans toute la nature ; je me persuade que le premier pas de cette généralisation a été de prêter à tous les objets vûs hors de nous tout ce que la conscience nous rapporte de nous même, & qu’un homme, à cette premiere époque de la raison, auroit autant de peine à reconnoître une substance purement matérielle, qu’un matérialiste en a aujourd’hui à croire une substance purement spirituelle, ou un cartésien à recevoir l’attraction. Les différences que nous avons observées entre les animaux & les autres objets, nous ont fait retrancher de ce concept l’intelligence, & successivement la sensibilité. Nous avons vû qu’il n’avoit été d’abord étendu qu’aux objets de la sensation actuelle, & c’est à cette sensation rapportée hors de nous, qu’il étoit attaché, ensorte qu’elle en étoit comme le signe inséparable, & que l’esprit ne pensoit pas à l’en distinguer. Les relations de distance & d’activité des objets à nous, étoient cependant apperçûes ; elles indiquoient aussi avec le moi un rapport qui supposoit également le fondement commun auquel le concept de l’existence emprunté de la conscience du moi, n’étoit pas moins applicable ; mais comme ce rapport n’étoit présenté que par la sensation elle-même, on ne dut y attacher spécialement le concept de l’existence, que lorsqu’on reconnut des objets absens. Au défaut du rapport de sensation, qui cessoit d’être général, le rapport de distance & d’activité généralisé par l’imagination, & transporté des objets de la sensation actuelle à d’autres objets supposés, devint le signe de l’existence commun aux deux ordres d’objets, & le rapport de sensation actuelle ne fut plus que le signe de la présence, c’est-à-dire d’un cas particulier compris sous le concept général d’existence.

Je me sers de ces deux mots pour abréger, & pour designer ces deux notions qui commencent effectivement à cette époque à être distinguées l’une de l’autre, quoiqu’elles n’ayent point encore acquis toutes les limitations qui doivent les caractériser dans la suite. Les sens ont leurs illusions, & l’imagination ne connoît point de bornes : cependant & les illusions des sens & les plus grands écarts de l’imagination, nous présentent des objets placés dans l’espace avec les mêmes rapports de distance & d’activité, que les impressions les plus régulieres des sens & de la mémoire. L’expérience seule a pû apprendre à distinguer la différence de ces deux cas, & à n’attacher qu’à l’un des deux le concept de l’existence. On remarqua bien-tôt que parmi ces tableaux, il y en avoit qui se représentoient dans un certain ordre, dont les objets produisoient constamment les mêmes effets qu’on pouvoit prévoir, hâter ou fuir, & qu’il y en avoit d’autres absolument passagers, dont les objets ne produisoient aucun effet permanent, & ne pouvoient nous inspirer ni craintes ni desirs, ni servir de motifs à nos démarches. Dès-lors ils n’entrerent plus dans le système général des êtres au milieu desquels l’homme doit diriger sa marche, & l’on ne leur attribua aucun rapport avec la conscience permanente du moi, qui supposât un fondement hors de ce moi. On distingua donc dans les tableaux des sens & de l’imagination, les objets existans des objets simplement apparens, & la réalité de l’illusion. La liaison & l’accord des objets apperçus avec le système général des êtres déjà connus, devint la regle pour juger de la réalité des premiers, & cette regle servit aussi à distinguer la sensation de l’imagination dans les cas où la vivacité des images & le manque de points de comparaison auroient rendu l’erreur inévitable, comme dans les songes & les délires : elle servit aussi à démêler les illusions des sens eux-mêmes dans les miroirs, les réfractions, &c. & ces illusions une fois constatées, on ne s’en tint plus à séparer l’existence de la sensation ; il fallut encore séparer la sensation du concept de l’existence, & même de celui de présence, & ne la regarder plus que comme un signe de l’une & de l’autre, qui pourroit quelquefois tromper. Sans developper avec autant d’exactitude que l’ont fait depuis les philosophes modernes, la différence de nos sensations & des êtres qu’elles représentent, sans savoir que les sensations ne sont que des modifications de notre ame, & sans trop s’embarrasser si les êtres existans & les sensations forment deux ordres de choses entierement séparés l’un de l’autre, & liés seulement par une correspondance plus ou moins exacte, & relative à de certaines lois, on adopta de cette idée tout ce qu’elle a de pratique. La seule expérience suffit pour diriger les craintes, les desirs, & les actions des hommes les moins philosophes, relativement à l’ordre réel des choses, telles qu’elles existent hors de nous, & cela ne les empêche pas de continuer à confondre les sensations avec les objets même, lorsqu’il n’y a aucun inconvénient pratique. Mais malgré cette confusion, c’est toûjours sur le mouvement & la distance des objets, que se reglent nos craintes, nos desirs, & nos propres mouvemens : ainsi l’esprit dut s’accoûtumer à séparer totalement la sensation de la notion d’existence, & il s’y accoûtuma tellement, qu’on en vint à la séparer aussi de la notion de présence, ensorte que ce mot présence, signifie non-seulement l’existence d’un objet actuellement apperçû par les sens, mais qu’il s’étend même à tout objet renfermé dans les limites où les sens peuvent actuellement appercevoir, & placé à leur portée, soit qu’il soit apperçû ou non.

Dans ce système général des êtres qui nous environnent, sur lesquels nous agissons, & qui agissent sur nous à leur tour, il en est que nous avons vûs paroître & reparoître successivement, que nous avons regardés comme parties du système où nous sommes placés nous mêmes, & que nous cessons de voir pour jamais : il en est d’autres que nous n’avons jamais vûs, & qui se montrent tout-à-coup au milieu des êtres, pour y paroître quelque tems & disparoître enfin sans retour. Si cet effet n’arrivoit jamais que par un transport local qui ne fit qu’éloigner l’objet pour toûjours de la portée de nos sens, ce ne seroit qu’une absence durable : mais un médiocre volume d’eau, exposé à un air chaud, disparoît sous nos yeux sans mouvement apparent ; les arbres & les animaux cessent de vivre, & il n’en reste qu’une très-petite partie méconnoissable, sous la forme d’une cendre legere. Par-là nous acquérons les notions de destruction, de mort, d’anéantissement. De nouveaux êtres, du même genre que les premiers, viennent les remplacer ; nous prévoyons la fin de ceux-ci en les voyant naître, & l’expérience nous apprendra à en attendre d’autres après eux. Ainsi nous voyons les êtres se succéder comme nos pensées. Ce n’est point ici le lieu d’expliquer la génération de la notion du tems, ni de montrer comment celle de l’existence concourt avec la succession de nos pensées à nous la donner. Voyez Succession, Tems & Durée. Il suffit de dire que lorsque nous avons cessé d’attribuer aux objets ce rapport avec nous, qui leur rendoit commun le témoignage que nos propres pensées nous rendent de nous-mêmes, la mémoire, en nous rappellant leur image, nous rappelle en même tems ce rapport qu’ils avoient avec nous dans un tems, où d’autres pensées qui ne sont plus, nous rendoient témoignage de nous-mêmes, & nous disons que ces objets ont été ; la mémoire leur assigne des époques & des distances dans la durée comme dans l’étendue. L’imagination ne peut suivre le cours des mouvemens imprimés aux corps, sans comparer la durée avec l’espace parcouru ; elle conclura donc du mouvement passé & du lieu présent, de nouveaux rapports de distance qui ne sont pas encore ; elle franchira les bornes du moment où nous sommes, comme elle a franchi les limites de la sensation actuelle. Nous sommes forcés alors de détacher la notion d’existence de tout rapport avec nous & avec la conscience de nos pensées qui n’existe pas encore, & qui n’existera peut-être jamais. Nous sommes forcés de nous perdre nous-mêmes de vûe, & de ne plus considérer pour attribuer l’existence aux objets que leur enchaînement avec le système total des êtres, dont l’existence ne nous est, à la vérité, connue que par leur rapport avec la nôtre, mais qui n’en sont pas moins indépendans, & qui n’existeront pas moins, lorsque nous ne serons plus. Ce système, par la liaison des causes & des effets, s’étend indéfiniment dans la durée comme dans l’espace. Tant que nous sommes un des termes auquel se rapportent toutes les autres parties par une chaîne de relations actuelles, dont la conscience de nos pensées présentes est le témoin, les objets existent. Ils ont existé, si pour en retrouver l’enchaînement avec l’état présent du système, il faut remonter des effets à leurs causes ; ils existeront, s’il faut au contraire descendre des causes aux effets : ainsi l’existence est passée, présente, ou future, suivant qu’elle est rapportée par nos jugemens à différens points de la durée.

Mais soit que l’existence des objets soit passée, présente, ou future, nous avons vû qu’elle ne peut nous être certifiée, si elle n’a ou par elle-même, ou par l’enchaînement des causes & des effets, un rapport avec la conscience du moi, ou de notre existence momentanée. Cependant quoique nous ne puissions sans ce rapport assûrer l’existence d’un objet, nous ne sommes pas pour cela autorisés à la nier, puisque ce même enchaînement de causes & d’effets établit des rapports de distance & d’activité entre nous & un grand nombre d’êtres, que nous ne connoissons que dans un très-petit nombre d’instans de leur durée, ou qui même ne parviennent jamais à notre connoissance. Cet état d’incertitude ne nous présente que la simple notion de possibilité, qui ne doit pas exclure l’existence, mais qui ne la renferme pas nécessairement. Une chose possible qui existe, est une chose actuelle ; ainsi toute chose actuelle est existente, & toute chose existente est actuelle, quoiqu’existence & actualité ne soient pas deux mots parfaitement synonymes, parce que celui d’existence est absolu, & celui d’actualité est correlatif de possibilité.

Jusqu’ici nous avons développé la notion d’existence, telle qu’elle est dans l’esprit de la plûpart des hommes, ses premiers fondemens, la maniere dont elle a été formée par une suite d’abstractions de plus en plus générales, & différentiée d’avec les notions qui lui sont relatives ou subordonnées. Mais nous ne l’avons pas encore suivie jusqu’à ce point d’abstraction & de généralité où la Philosophie l’a portée. En effet, nous avons vû comment le sentiment du moi, que nous regardons comme la source de la notion d’existence, a été transporté par abstraction aux sensations mêmes regardées comme des objets hors de nous ; comment ce sentiment du moi a été généralisé en en séparant l’intelligence & tout ce qui caractérise notre être propre ; comment ensuite une nouvelle abstraction l’a encore transporté des objets de la sensation à tous ceux dont les effets nous indiquent un rapport quelconque de distance ou d’activité avec nous-mêmes. Ce degré d’abstraction a suffi pour l’usage ordinaire de la vie, & la Philosophie seule a eu besoin de faire quelques pas de plus, mais elle n’a eu qu’à marcher dans la même route ; car puisque les relations de distance & d’activité ne sont point précisément la notion de l’existence, & n’en sont en quelque sorte que le signe nécessaire, comme nous l’avons vû ; puisque cette notion n’est que le sentiment du moi transporté par abstraction, non à la relation de distance, mais à l’objet même qui est le terme de cette abstraction, on a le même droit d’étendre encore cette notion à de nouveaux objets, en la resserrant par de nouvelles abstractions, & d’en séparer toute relation avec nous de distance & d’activité, comme on en avoit précédemment séparé la relation de l’être apperçu à l’être appercevant. Nous avons reconnu que ce n’étoit plus par le rapport immédiat des êtres avec nous, mais par leur liaison avec le système général, dont nous saisons partie, qu’il falloit juger de leur existence. Il est vrai que ce système est toûjours lié avec nous par la conscience de nos pensées présentes ; mais il n’est pas moins vrai que nous n’en sommes pas parties essentielles, qu’il existoit avant nous, qu’il existera après nous, & que par conséquent le rapport qu’il a avec nous n’est point nécessaire pour qu’il existe, & l’est seulement pour que son existence nous soit connue : par conséquent d’autres systèmes entierement semblables peuvent exister dans la vaste étendue de l’espace, isoles au milieu les uns des autres, sans aucune activité réciproque, & avec la seule relation de distance, puisqu’ils sont dans l’espace. Et qui nous a dit qu’il ne peut pas y avoir aussi d’autres systèmes composés d’êtres qui n’ont pas, même entr’eux, ce rapport de distance, & qui n’existent point dans l’espace ? Nous ne les concevons point. Qui nous a donné le droit de nier tout ce que nous ne concevons pas, & de donner nos idées pour bornes à l’univers ? Nous-mêmes sommes-nous bien sûrs d’exister dans un lieu, & d’avoir avec aucun autre être des rapports de distance ? Sommes-nous bien sûrs que cet ordre de sensations rapportées à des distances idéales les unes des autres, correspondent exactement avec l’ordre réel de la distance des êtres existans ? Sommes-nous bien sûrs que la sensation qui nous rend témoignage de notre propre corps, lui fixe dans l’espace une place mieux déterminée, que la sensation qui nous rend témoignage de l’existence des étoiles, & qui, nécessairement détournée par l’aberration, nous les fait toûjours voir où elles ne sont pas ? Voyez Sensation & Substance spirituelle. Or si le moi, dont la conscience est l’unique source de la notion d’existence, peut n’être pas lui-même dans l’espace, comment cette notion renfermeroit-elle nécessairement un rapport de distance avec nous ? Il faut donc encore l’en séparer, comme on en a séparé le rapport d’activité & celui de sensation. Alors la notion d’existence sera aussi abstraite qu’elle peut l’être, & n’aura d’autre signe que le mot même d’existence ; ce mot ne répondra, comme on le voit, à aucune idée ni des sens ni de l’imagination, si ce n’est à la conscience du moi, mais généralisée & séparée de tout ce qui caractérise non-seulement le moi, mais même tous les objets auxquels elle a pû être transportée par abstraction. Je sai bien que cette généralisation renferme une vraie contradiction, mais toutes les abstractions sont dans le même cas, & c’est pour cela que leur généralité n’est jamais que dans les signes & non dans les choses (voyez Idée abstraite) : la notion d’existence n’étant composée d’aucune autre idée particuliere que de la conscience même du moi, qui est nécessairement une idée simple, étant d’ailleurs applicable à tous les êtres sans exception, ce mot ne peut être, à proprement parler, défini, & il suffit de montrer par quels degrés la notion qu’il désigne a pû se former.

Je n’ai pas cru nécessaire pour ce développement, de suivre la marche du langage & la formation des noms qui répondent à l’existence, parce que je regarde cette notion comme fort antérieure aux noms qu’on lui a donnés, quoique ces noms soient un des premiers progrès des langues. Voyez Langues & Verbe substantif.

Je ne traiterai pas non plus de plusieurs questions agitées par les Scholastiques sur l’existence, comme si elle convient aux modes, si elle n’est propre qu’à des individus, &c. La solution de ces questions doit dépendre de ce qu’on entend par existence, & il n’est pas difficile d’y appliquer ce que j’ai dit. Voyez Identité, Substance, Mode, & Individu. Je ne me suis que trop étendu, peut-être, sur une analyse beaucoup plus difficile qu’elle ne paroîtra importante ; mais j’ai cru que la situation de l’homme dans la nature au milieu des autres êtres, la chaîne que ses sensations établissent entre eux & lui, & la maniere dont il envisage ses rapports avec eux, devoient être regardés comme les fondemens mêmes de la Philosophie, sur lesquels rien n’est à négliger. Il ne me reste qu’à examiner quelle sorte de preuves nous avons de l’existence des êtres extérieurs.

Des preuves de l’existence des êtres extérieurs. Dans la supposition où nous ne connoîtrions d’autres objets que ceux qui nous sont présens par la sensation, le jugement par lequel nous regarderions ces objets comme placés hors de nous, & répandus dans l’espace à différentes distances, ne seroit point une erreur ; il ne seroit que le fait même de l’impression que nous éprouvons, & il ne tomberoit que sur une relation entre l’objet & nous, c’est-à-dire entre deux choses également idéales, dont la distance seroit aussi purement idéale & du même ordre que les deux termes. Car le moi auquel la distance de l’objet seroit alors comparé, ne seroit jamais qu’un objet particulier du tableau que nous offre l’ensemble de nos sensations, il ne nous seroit rendu présent, comme tous les autres objets, que par des sensations, dont la place seroit déterminée relativement à toutes les autres sensations qui composent le tableau, & il n’en différeroit que par le sentiment de la conscience, qui ne lui assigne aucune place dans un espace absolu. Si nous nous trompions alors en quelque chose, ce seroit bien plûtôt en ce que nous bornons cette conscience du moi à un objet particulier, quoique toutes les autres sensations répandues autour de nous soient également des modifications de notre substance. Mais puisque Rome & Londres existent pour nous lorsque nous sommes à Paris, puisque nous jugeons les êtres comme existans indépendamment de nos sensations & de notre propre existence, l’ordre de nos sensations qui se présentent à nous les unes hors des autres, & l’ordre des êtres placés dans l’espace à des distances réelles les unes des autres, forment donc deux ordres de choses, deux mondes séparés, dont un au moins (c’est l’ordre réel) est absolument indépendant de l’autre. Je dis un au moins, car les réflexions, les réfractions de la lumiere, & tous les jeux de l’Optique, les peintures de l’imagination, & sur-tout les illusions des songes, nous prouvent suffisamment que toutes les impressions des sens, c’est-à-dire les perceptions des couleurs, des sons, du froid, du chaud, du plaisir & de la douleur, peuvent avoir lieu, & nous représenter autour de nous des objets, quoique ceux-ci n’ayent aucune existence réelle. Il n’y auroit donc aucune contradiction à ce que le même ordre des sensations, telles que nous les éprouvons, eût lieu sans qu’il existât aucun autre être ; & de-là naît une très-grande difficulté contre la certitude des jugemens que nous portons sur l’ordre réel des choses, puisque ces jugemens ne sont & ne peuvent être appuyés que sur l’ordre idéal de nos sensations.

Tous les hommes qui n’ont point élevé leur notion de l’existence, au-dessus du degré d’abstraction par lequel nous transportons cette notion des objets immédiatement sentis, aux objets qui ne sont qu’indiqués par leurs effets & rapportés à des distances hors de la portée de nos sens (voyez la premiere partie de cet article), confondent dans leurs jugemens ces deux ordres de choses. Ils croyent voir, ils croyent toucher les corps, & quant à l’idée qu’ils se forment de l’existence des corps invisibles, l’imagination les leur peint revêtus des mêmes qualités sensibles ; car c’est le nom qu’ils donnent à leurs propres sensations, & ils ne manquent pas d’attribuer ainsi ces qualités à tous les êtres. Ces hommes-là quand ils voyent un objet où il n’est pas, croyent que des images fausses & trompeuses ont pris la place de cet objet, & ne s’apperçoivent pas que leur jugement seul est faux. Il faut l’avoüer, la correspondance entre l’ordre des sensations & l’ordre des choses est telle sur la plûpart des objets dont nous sommes environnés, & qui font sur nous les impressions les plus vives & les plus relatives à nos besoins, que l’expérience commune de la vie ne nous fournit aucun secours contre ce faux jugement, & qu’ainsi il devient en quelque sorte naturel & involontaire. On ne doit donc pas être étonné que la plûpart des hommes ne puissent pas imaginer qu’on ait besoin de prouver l’existence des corps. Les philosophes qui ont plus généralisé la notion de l’existence, ont reconnu que leurs jugemens & leurs sensations tomboient sur deux ordres de choses très-différens, & ils ont senti toute la difficulté d’assûrer leurs jugemens sur un fondement solide. Quelques-uns ont tranché le nœud en niant l’existence de tous les objets extérieurs, & en n’admettant d’autre réalité que celle de leurs idées : on les a appellés Egoistes & Idéalistes. Voyez Egoisme & Idéalisme. Quelques-uns se sont contentés de nier l’existence des corps & de l’univers matériel, & on les a nommés Immatérialistes. Ces erreurs sont trop subtiles, pour être fort répandues ; à peine en connoît-on quelques partisans, si ce n’est chez les philosophes Indiens, parmi lesquels on prétend qu’il y a une secte d’Egoistes. C’est le célebre évêque de Cloyne, le docteur Berkeley, connu par un grand nombre d’ouvrages tous remplis d’esprit & d’idées singulieres, qui, par ses dialogues d’Hylas & de Philonoüs, a dans ces derniers tems réveillé l’attention des Métaphysiciens sur ce système oublié. Voyez Corps. La plûpart ont trouvé plus court de le mépriser que de lui répondre, & cela étoit en effet plus aisé. On essayera dans l’article Immatérialisme, de refuter ses raisonnemens, & d’établir l’existence de l’univers matériel : on se bornera dans celui-ci à montrer combien il est nécessaire de lui répondre, & à indiquer le seul genre de preuves dont on puisse se servir pour assûrer non-seulement l’existence des corps, mais encore la réalité de tout ce qui n’est pas compris dans notre sensation actuelle & instantanée.

Quant à la nécessité de donner des preuves de l’existence des corps & de tous les êtres extérieurs ; en disant que l’expérience & le méchanisme connu de nos sens, prouve que la sensation n’est point l’objet, qu’elle peut exister sans aucun objet hors de nous, & que cependant nous ne voyons véritablement que la sensation, l’on croiroit avoir tout dit, si quelques métaphysiciens, même parmi ceux qui ont prétendu refuter Berkeley, n’avoient encore recours à je ne sai quelle présence des objets par le moyen des sensations, & à l’inclination qui nous porte involontairement à nous fier là-dessus à nos sens. Mais comment la sensation pourroit-elle être immédiatement & par elle-même un témoignage de la présence des corps, puisqu’elle n’est point le corps, & sur-tout puisque l’expérience nous montre tous les jours des occasions où cette sensation existe sans les corps ? Prenons celui des sens, auquel nous devons le plus grand nombre d’idées, la vûe. Je vois un corps, c’est à-dire que j’apperçois à une distance quelconque une image colorée de telle ou telle façon ; mais qui ne sait que cette image ne frappe mon ame que parce qu’un faisceau de rayons mus avec telle ou telle vîtesse est venu frapper ma retine, sous tel ou tel angle ? qu’importe donc de l’objet, pourvû que l’extrémité des rayons, la plus proche de mon organe, soit mûe avec la même vîtesse & dans la même direction ? Qu’importe même du mouvement des rayons, si les filets nerveux qui transmettent la sensation de la retine au sensorium, sont agités des mêmes vibrations que les rayons de lumiere leur auroient communiquées ? Si l’on veut accorder au sens du toucher une confiance plus entiere qu’à celui de la vûe, sur quoi sera fondée cette confiance ? Sur la proximité de l’objet & de l’organe ? Mais ne pourrai je pas toûjours appliquer ici le même raisonnement que j’ai fait sur la vûe ? N’y a-t-il pas aussi depuis les extrémités des papilles nerveuses, répandues sous l’épiderme, une suite d’ébranlemens qui doit se communiquer au sensorium ? Qui peut nous assûrer que cette suite d’ébranlemens ne peut commencer que par une impression faite sur l’extrémité extérieure du nerf, & non par une impression quelconque qui commence sur le milieu ? En général, dans la méchanique de tous nos sens, il y a toûjours une suite de mouvemens transmis par une suite de corps dans une certaine direction, depuis l’objet qu’on regarde comme la cause de la sensation jusqu’au sensorium, c’est-à-dire jusqu’au dernier organe, au mouvement duquel la sensation est attachée ; or dans cette suite, le mouvement & la direction du point qui touche immédiatement le sensorium, ne suffit-il pas pour nous faire éprouver la sensation, & n’est-il pas indifférent à quel point de la suite le mouvement ait commencé, & suivant quelle direction il ait été transmis ? N’est-ce pas par cette raison, que quelle que soit la courbe décrite dans l’atmosphere par les rayons, la sensation est toûjours rapportée dans la direction de la tangente de cette courbe ? Ne puis-je pas regarder chaque filet nerveux par lequel les ébranlemens parviennent jusqu’au sensorium, comme une espece de rayon ? Chaque point de ce rayon ne peut-il pas recevoir immédiatement un ébranlement pareil à celui qu’il auroit reçû du point qui le précede, & dans ce cas n’éprouverons-nous pas la sensation, sans qu’elle ait été occasionnée par l’objet auquel nous la rapportons ? Qui a pu même nous assûrer que l’ébranlement de nos organes est la seule cause possible de nos sensations ? En connoissons-nous la nature ? Si par un dernier effort on réduit la présence immédiate des objets de nos sensations à notre propre corps, je demanderai en premier lieu, par où notre corps nous est rendu présent ; si ce n’est pas aussi par des sensations rapportées à différens points de l’espace ; & pourquoi ces sensations supposeroient plûtôt l’existence d’un corps distingué d’elles, que les sensations qui nous représentent des arbres, des maisons, &c. & que nous rapportons aussi à différens points de l’espace. Pour moi je n’y vois d’autre différence, sinon que les sensations rapportées à notre corps sont accompagnées de sentimens plus vifs ou de plaisir ou de douleur ; mais je n’imagine pas pourquoi une sensation de douleur supposeroit plus nécessairement un corps malade, qu’une sensation de bleu ne suppose un corps réfléchissant des rayons de lumiere. Je demanderai en second lieu, si les hommes à qui on a coupé des membres, & qui sentent des douleurs très-vives qu’ils rapportent à ces membres retranchés, ont par ces douleurs un sentiment immédiat de la présence du bras ou de la jambe qu’ils n’ont plus. Je ne m’arrêterai pas à réfuter les conséquences qu’on voudroit tirer de l’inclination que nous avons à croire l’existence des corps malgré tous les raisonnemens métaphysiques ; nous avons la même inclination à répandre nos sensations sur la surface des objets extérieurs, & tout le monde sait que l’habitude suffit pour nous rendre les jugemens les plus faux presque naturels. Voyez Couleur. Concluons qu’aucune sensation ne peut immédiatement, & par elle-même, nous assûrer de l’existence d’aucun corps.

Ne pourrons-nous donc sortir de nous-mêmes & de cette espece de prison, où la nature nous retient enfermés & isolés au milieu de tous les êtres ? Faudra-t-il nous réduire avec les idéalistes à n’admettre d’autre réalité que notre propre sensation ? Nous connoissons un genre de preuves, auquel nous sommes accoûtumés à nous fier ; nous n’en avons même pas d’autre pour nous assurer de l’existence des objets, qui ne sont pas actuellement présens à nos sens, & sur lesquels cependant nous n’avons aucune espece de doute : c’est l’induction qui se tire des effets pour remonter à la cause. Le témoignage, source de toute certitude historique, & les monumens qui confirment le témoignage, ne sont que des phénomenes qu’on explique par la supposition du fait historique. Dans la Physique, l’ascension du vif-argent dans les tubes par la pression de l’air, le cours des astres, le mouvement diurne de la terre, & son mouvement annuel autour du soleil, la gravitation des corps, sont autant de faits qui ne sont prouvés que par l’accord exact de la supposition qu’on en a faite avec les phénomenes observés. Or, quoique nos sensations ne soient ni ne puissent être des substances existantes hors de nous, quoique les sensations actuelles ne soient ni ne puissent être les sensations passées, elles sont des faits ; & si en remontant de ces faits à leurs causes, on se trouve obligé d’admettre un système d’êtres intelligens ou corporels existans hors de nous, & une suite de sensations antérieures à la sensation actuelle, enchaînées à l’état antérieur du système des êtres existans ; ces deux choses, l’existence des êtres extérieurs & notre existence passée, seront appuyées sur le seul genre de preuves dont elles puissent être susceptibles : car puisque la sensation actuelle est la seule chose immédiatement certaine, tout ce qui n’est pas elle ne peut acquérir d’autre certitude que celle qui remonte de l’effet à sa cause.

Or on peut remonter d’un effet à sa cause de deux manieres : ou le fait dont il s’agit n’a pû être produit que par une seule cause qu’il indique nécessairement, ou qu’on peut démontrer la seule possible par la voie d’exclusion ; & alors la certitude de la cause est précisément égale à celle de l’effet : c’est sur ce principe qu’est fondé ce raisonnement, quelque chose existe : donc de toute éternité il a existé quelque chose ; & tel est le vrai fondement des démonstrations métaphysiques de l’existence de Dieu. Cette même forme de procéder s’employe aussi le plus communément dans une hypothèse avoüée, & d’après des lois connues de la nature : c’est ainsi que les lois de la chûte des graves étant données, la vîtesse acquise d’un corps nous indique démonstrativement la hauteur dont il est tombé. L’autre maniere de remonter des effets connus à la cause inconnue, consiste à deviner la nature précisément comme une énigme, à imaginer successivement une ou plusieurs hypothèses, à les suivre dans leurs conséquences, à les comparer aux circonstances du phénomene, à les essayer sur les faits comme on vérifie un cachet en l’appliquant sur son empreinte : ce sont-là les fondemens de l’art de déchiffrer, ce sont ceux de la critique des faits, ceux de la Physique ; & puisque ni les êtres extérieurs, ni les faits passés n’ont, avec la sensation actuelle, aucune liaison dont la nécessité nous soit démontrée, ce sont aussi les seuls fondemens possibles de toute certitude au sujet de l’existence des êtres extérieurs & de notre existence passée. Je n’entreprendrai point ici de développer comment ce genre de preuves croît en force depuis la vraissemblance jusqu’à la certitude, suivant que les degrés de correspondance augmentent entre la cause supposée & les phénomenes ; ni de prouver qu’elle peut donner à nos jugemens toute l’assûrance que nous desirons : cela doit être exécuté aux articles Certitude & Probabilité. A l’égard de l’application de ce genre de preuves à la certitude de la mémoire, & à l’existence des corps, voyez Identité personnelle, Mémoire, & Immatérialisme.

Existence, Subsistance, (Grammaire.) Il ne faut pas confondre ces deux mots : l’existence se donne par la naissance ; la subsistance, par les alimens. Le terme d’exister, dit à ce sujet l’abbé Girard, n’est d’usage que pour exprimer l’évenement de la simple existence ; & l’on employe celui de subsister, pour désigner un évenement de durée qui répond à cette existence, ou à cette modification. Exister ne se dit que des substances, & seulement pour en marquer l’être réel ; subsister s’applique aux substances & aux modes, mais toûjours avec un rapport à la durée de leur être. On dit de la matiere, de l’esprit, des corps, qu’ils existent. On dit des états, des ouvrages, des affaires, des lois, & de tous les établissemens qui ne sont ni détruits, ni changés, qu’ils subsistent. Article de M. le Chevalier de Jaucourt.