Les Roses refleurissent/Texte entier

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Librairie Plon, Plon-Nourrit et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. --326).

MATHILDE ALANIC



Les Roses
refleurissent




Sixième édition


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PARIS


LIBRAIRIE PLON


PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS


8, rue garancière — 6e



Tous droits réservés



LES ROSES REFLEURISSENT


Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1919.


DU MÊME AUTEUR
Le Devoir d’un fils. Roman 
 1 vol. in-16.
Les Espérances 
 1 vol. in-16.
La Gloire de Fonteclaire 
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La Romance de Joconde 
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La Fille de la Sirène 
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La Petite Miette 
 1 vol. in-16.
(Couronné par l’Académie française.)
Et l’Amour dispose 
 1 vol. in-16.
Au Soleil couchant 
 1 vol. in-16.
(Librairie Plon-Nourrit)


Norbert Dys 
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Le Maître du Moulin-Blanc 
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Ma Cousine Nicole 
 1 vol. in-16.
(Couronné par l’Académie française.)
Mie Jacqueline 
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L’Essor des colombes 
 1 vol. in-16.
(Librairie Flammarion)


À chacun sa chimère 
 1 vol. in-16.
Le Miracle des perles 
 1 vol. in-16.
(Librairie Gautier et Languereau)

PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE. — 23801.
MATHILDE ALANIC



Les Roses
refleurissent


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Droits de reproduction et de traduction
réservés pour tous pays.

LES ROSES REFLEURISSENT




I


— État civil… Comment ? une nouvelle naissance chez les Collin ! C’est au moins le septième !

— Et ça criera encore misère, le jour du terme, tu verras. C’est scandaleux !

M. Busset, au coin de la fenêtre, lisait la chronique locale que Mme Busset commentait, tout en façonnant d’une laine rugueuse un tricot, épais et dur comme un cilice, destiné aux pauvres. Lui, sec et jaunâtre ; elle, replète, les joues si bouffies d’une graisse blanche que les yeux et la bouche minuscule parvenaient à peine à s’ouvrir, ils se ressemblaient par l’expression de suffisance béate. Entre les deux vieillards, Estelle Gerfaux penchait, sur une broderie, son profil un peu long et sa couronne de tresses mordorées.

Une abeille entra à l’étourdie, se cogna aux murailles couleur chocolat, à la suspension de cuivre, enveloppée de tarlatane, qui ne devait se rallumer qu’en septembre, et s’envola en hâte chercher ailleurs du soleil et des fleurs.

Et la jeune fille envia l’abeille, comme elle enviait les libres martinets qui s’élançaient, en courses folles, du chevet formidable de la cathédrale au clocher de Sainte-Radegonde, adorné d’une couronne. Oh ! s’envoler loin de ce logis sans horizon, de cette rue maussade, de ces vieilles gens sans bonté, qui décourageaient la gratitude et le dévouement !

Retrouver le grand air, la joie d’être soi, l’activité généreuse !

Estelle discutait en elle-même la tentation. Un rêve captait sa pensée : rejoindre à Paris son frère Adrien, qui luttait là-bas, seul et débile ; le seconder, travailler avec lui et pour lui, revivifiée au contact d’une amitié vraie, d’un cœur chaud et enthousiaste. Mais la crainte de surcharger l’existence du jeune artiste, déjà si compliquée, arrêtait son désir.

Quelle issue chercher à cette vie nostalgique où, lentement, Estelle se sentait s’atrophier ? Elle le savait : elle ne pourrait, sans susciter la critique et les reproches, se soustraire à la mainmise appesantie sur elle. L’oncle et la tante Busset, aux yeux du monde, s’étaient acquis des droits à la reconnaissance de leur nièce. N’avaient-ils pas évité la faillite à son père, le grand bâtisseur et maître de carrières de Chauvigny, entraîné à la ruine par de trop vastes entreprises ? Et ensuite, à la mort du vaincu, ne donnèrent-ils pas l’asile de leur propre toit à la veuve et à l’orpheline ? Qui donc eût fait mieux ?

Mais que de mauvaise grâce en ces bienfaits ! Que d’aigres ferments dans le pain offert ! Racornis par l’égoïsme, ne s’intéressant guère qu’aux fluctuations de la Bourse et à leurs régimes de santé, l’ex-principal du Trésor et sa digne moitié étaient, nonobstant, travaillés d’une ambition posthume. Ils souhaitaient que leur souvenir fût honoré de leurs concitoyens, et, pour cela, entendaient léguer la majeure partie de leur fortune à la municipalité de Poitiers. En retour, le nom de Busset serait certainement décerné à une rue, et leurs effigies recueillies au Musée.

Ainsi soulevés par ce désir de gloire, ces deux médiocres, avec un grand souci de décorum et de correction, vivaient piètrement, afin de rendre le don plus magnifique.

Dans ces conditions, leur générosité envers leurs parents malchanceux fut aussi restreinte que contrainte. Estelle, à grand’peine, supportait l’humiliation de cette hospitalité hargneuse. Mais sa mère était touchée mortellement. Et pour ménager la paix de la chère malade, la jeune fille étouffa ses révoltes. Mme Gerfaux languit plus d’une année. Puis la patiente sollicitude d’Estelle n’eut plus d’objet…

Cependant, déprimée, désemparée, elle restait, depuis trois mois, à la place où l’avait frappée cette dernière douleur…

— Allons, encore une dégringolade ! annonça M. Busset, poursuivant la lecture du Journal de Poitiers. Les Villebon déposent leur bilan…

— Facile à prévoir ! susurra Mme Busset, entre ses minces lèvres froncées. Encore des gens qui voyaient trop grand !… On a déjà connu ça !

Estelle reçut la pointe en plein cœur. Ces attaques contre la chère mémoire de son père la soulevaient de colère impuissante. Son front s’alourdit davantage, et l’aiguille mordit à tort et à travers dans le linon.

— Je ne puis plus endurer cela, pensait-elle. À la longue, je vais les haïr.

Une ombre d’homme passa, rapide, devant la fenêtre basse. Un coup de sonnette retentit.

— M. Marcenat ! chuchota M. Busset, aux aguets derrière le rideau.

Ce fut comme un coup de vent qui traversait l’atmosphère assoupie. M. Marcenat ! Ce nom, de très ancienne notoriété poitevine, des maires, — voire des échevins, — des magistrats, des députés, l’avaient inscrit tour à tour dans les annales de la province. Et le titulaire actuel, conseiller général, jurisconsulte réputé au Palais et à la Faculté, érudit, philanthrope, rehaussait l’éclat de son ascendance par sa valeur personnelle : un de ces hommes, enfin, qui ne peuvent passer dans une rue de leur ville sans voir tous les chapeaux s’abaisser.

M. Busset, à deux paumes, lissa ses mèches clairsemées ; Mme Busset, d’une main agitée, vérifia la rectitude de sa broche, de son col de dentelle, et ses frisures implacablement noires. Estelle laissa tomber son ouvrage ; une flamme éclaira ses yeux obscurcis : M. Marcenat avait connu et estimé son père.

Le visiteur, en colloque avec la servante, dans le vestibule, élevait la voix :

— Inutile d’ouvrir le salon. Je n’ai qu’un simple renseignement à obtenir de Mlle Gerfaux. Je l’attendrai ici…

Mais Mme Busset se précipita. Une si belle occasion d’introduire un personnage d’importance dans le temple bouton d’or et chaudron ! M. Marcenat dut céder à ses instances et pénétrer dans la pièce enténébrée, fleurant le moisi et la naphtaline, dont la dame poussait elle-même les volets.

— Prévenez mademoiselle, Jeannette ! ordonna-t-elle avec la majesté que commandaient les circonstances, en s’installant dans sa bergère.

La jeune fille entrait aussitôt. Le conseiller général, — d’abord froid et de maintien rigide, — fit deux pas au-devant de Mlle Gerfaux, avec une évidente considération. S’il pensait peu de bien des femmes, il avait pu juger celle-ci à l’œuvre.

— Comment allez-vous ?

Elle lui paraissait maigrie et blême, dans son austère livrée de deuil. Estelle sentit l’intérêt vrai de la question banale. Un peu de rose anima son teint nacré.

— Assez bien maintenant. Merci, monsieur.

— Et votre frère ? En avez-vous des nouvelles satisfaisantes ?

Enfin quelqu’un comprenait son cœur !… Quelle impression bienfaisante en son délaissement ! Les yeux nuancés de vert, de bleu et d’or, comme les brumes de l’aube et du crépuscule, se levèrent avec reconnaissance. Et la figure bistrée, aux grands traits acérés, aux paupières lourdes, à la barbe en pointe, qui, encadrée d’une fraise, eût figuré, sans anachronisme, dans une galerie de portraits du seizième siècle, lui parut belle de sympathie et de bonté.

— La dernière lettre d’Adrien date de dix jours. Il ne reste jamais aussi longtemps sans m’écrire. Ce retard m’inquiète un peu.

— Quelle sottise ! intervint Mme Busset, la voix badine. Les jeunes gens, lancés dans la vie de bohème, ont autre chose à faire de plus amusant que d’écrire à leurs sœurs ; n’est-il pas vrai, monsieur ?

Estelle jeta un coup d’œil incisif vers sa tante. Mais, sans lui laisser le temps de protester, M. Marcenat disait avec un dédain nonchalant :

— La vie de bohème est une légende erronée, dont le vulgaire s’autorise pour calomnier les artistes. À la vérité, aucune étude, aucune profession ne nécessitent un travail plus acharné, des efforts plus constants que l’initiation à un art. Votre frère, mademoiselle, montre une énergie des plus méritoires…

Les tendres yeux, aux mirages de ciel et d’eau, s’embuèrent d’émotion.

— Malheureusement, ses forces le trahissent trop souvent ! soupira Estelle. Adrien ne s’est jamais complètement remis de la terrible chute qu’il fit à seize ans et dont il est resté un peu boiteux. Il n’a pu suivre régulièrement les cours du Conservatoire, et obtenir le prix qui eût assuré sa carrière. Le voilà employé chez un éditeur de musique, courant aussi les leçons, les concerts, faisant mille besognes ingrates, voulant produire quand même, et se tuant, je le crains, à la tâche !

— Ainsi se forge le talent, mademoiselle. Votre frère a le feu sacré. Sa sonate pour piano et violon a été remarquée. Prenez courage ! Il arrivera !

Elle le remercia d’un regard droit, plein de confiance. Sans plus tarder, en termes nets, M. Marcenat exposait le but de sa visite. On désirait édifier sur la paroisse une sorte de dispensaire infantile. M. Gerfaux avait élaboré jadis un plan de crèche modèle, admirablement distribué. La jeune fille avait-elle connaissance de ce projet, et lui serait-il possible d’en retrouver les dessins ?

— Je crois qu’ils me sont restés, en effet, dit Estelle, vivement stimulée. Dès aujourd’hui, je passerai en revue les cartons et les portefeuilles.

M. Marcenat remercia, s’inclina du côté de Mme Busset, qui trônait toujours dans son fauteuil, et qui se mit aussitôt sur pied, afin de reconduire le visiteur avec cérémonie. Mais dans le couloir, une obstruction arrêta le cortège : un petit télégraphiste, planté devant la bonne, demandait :

— Mamzelle Gerfaux ? C’est bien ici ?

Un télégramme ! Autant dire un bolide dans cet intérieur somnolent ! M. Marcenat eût souri de voir oncle, tante et domestique en cercle, sans le cri anxieux d’Estelle :

— De mon frère, sûrement ! Quelque accident, mon Dieu !

Le regard qu’elle jetait vers l’avocat le saisit comme un appel au secours. Et retenu par la pitié, il demeura, tandis que la jeune fille ouvrait le papier bleu, et épelait d’une voix brisée :

« Adrien souffrant, sans danger immédiat. Expliquerai par téléphone, de 4 à 7 heures. Demandez le 415-23. Jonchère. »

Estelle se tordit les mains. De grosses larmes roulèrent, en gouttes rondes, sur ses joues et sur sa collerette de crêpe.

— Malade !… et gravement ! Mourant, peut-être ! Et je suis ici !

Les deux vieillards, horrifiés, se passaient la dépêche, sans trouver une consolation ou un encouragement.

Ils se fussent plaints plutôt eux-mêmes. Que de surprises désagréables amène la famille ! Et comme c’est agitant pour la santé, ces secousses-là !

L’avocat s’émut de voir cette jeune fille abandonnée à son angoisse.

— Ne vous affectez pas avant de savoir la vérité, observa-t-il avec douceur. Qui vous appelle au téléphone ?

— L’ami le plus intime d’Adrien, Renaud Jonchère, le poète de cette Pluie d’étoiles que mon frère a mise en musique… Ils sont aussi voisins à la pension de famille…

M. Marcenat réfléchissait.

— La communication avec Paris est souvent fort longue à obtenir. L’attente à la poste sera, pour vous, fatigante et ennuyeuse. Pour l’éviter, venez téléphoner chez moi.

— Ah ! monsieur, c’est bien aimable à vous ! Nous acceptons volontiers ! minauda Mme Busset, s’emparant de l’invitation, ravie de pénétrer dans le vieil hôtel de la rue du Pont-Neuf.

— Car, tu dois le comprendre, expliqua-t-elle, dès que la porte fut refermée sur l’avocat, il est convenable que je t’accompagne chez un homme dont la femme reste toujours absente, à tort ou à raison.

Estelle se détourna avec impatience. Elle savait bien que la mésentente de M. et Mme Marcenat fournissait ample matière aux racontars. Mlle Odette de Tintaniac, d’une famille de Gascogne noble mais ruinée, avait accepté sans hésiter dix ans auparavant le nom et la fortune du grand bourgeois poitevin. Vincent Marcenat avait alors vingt-cinq ans, et c’était de sa part un mariage d’amour. Mais la fringante Bordelaise s’ennuya vite à périr dans l’antique cité, où tant de rues gardent un aspect médiéval et un silence de cloître. Elle prit Poitiers en dégoût, essaya d’attirer son mari vers Paris ou Bordeaux. L’avocat, attaché à son Palais, à l’Université où il professait, au pays où ses aïeux laissaient un souvenir si honorable, avait refusé de s’exiler. La jeune femme alors se vengea en se libérant, autant qu’il se pouvait, du lien conjugal, sans cesse appelée par sa famille et ses amis en gais rendez-vous aux endroits où l’on s’amuse : Biarritz, Nice ou Paris. Et l’on assurait que M. Marcenat, trop fier pour montrer sa peine d’abord, puis complètement refroidi, ne tentait rien pour retenir la vagabonde.

Estelle Gerfaux, dans son respect pour le haut caractère de cet homme, s’abstenait de penser à ces misères. Et elle coupa court aux commentaires acidulés de Mme Busset, l’esprit absorbé, d’ailleurs, par ses lancinantes inquiétudes.

Une heure plus tard, la tante et la nièce descendaient la rue du Pont-Neuf, et longeaient les hautes murailles couronnées par des cimes de marronniers en fleurs. La grille ouverte à leur coup de sonnette, la façade surmontée de balustres apparut, au bout d’une allée en berceau. Le perron à double escalier franchi, les deux femmes traversèrent le large vestibule, où des panoplies d’armes anciennes et étrangères brillaient sur des tapisseries de verdure. Le domestique poussa une porte drapée d’une portière, et montra l’appareil téléphonique, à l’angle de la cheminée de bois sculpté.

— Mademoiselle peut demander sa communication et attendre ici en toute tranquillité. Personne ne la dérangera. Monsieur en a donné l’ordre.

Il referma sans bruit, d’un mouvement moelleux. La pièce, abandonnée ainsi aux deux femmes, était le bureau même de M. Marcenat. Pendant qu’Estelle, fébrilement, appelait au téléphone, Mme Busset procédait à un inventaire méthodique et minutieux, allant de l’une à l’autre des vastes bibliothèques, où des reliures précieuses s’entrevoyaient derrière les grillages de cuivre, et se piétant devant les tableaux, les bronzes, les statuettes de marbre italien ou les ivoires japonais.

— Ce que ça doit coûter, tout ça ! marmonnait-elle. Il faut avoir joliment d’argent à perdre !

— Le numéro six ! Et trois quarts d’heure au moins à attendre ! fit Estelle, accablée.

Elle se jeta dans un fauteuil, incapable de prêter attention à quoi que ce fût, et indifférente aux propos de sa tante. Concentrée dans son anxiété, elle épiait le silence, croyant toujours y entendre vibrer le carillon annonciateur. Oh ! savoir, savoir enfin ! Ne plus subir ce tourment sans nom, cet affolement muet, ces hypothèses extravagantes !

Et dans ses yeux fixes, sans qu’elle y prit garde, se gravait une image peinte, encerclée d’un cadre d’or, une femme à la carnation éblouissante, aux cheveux cuivrés traversés d’un ruban mauve, qui, un sourire coquet à ses lèvres arquées, semblait la surveiller d’un air railleur et hautain.

— Mme Marcenat, au temps de son mariage ! fit Mme Busset, tombant en arrêt devant le médaillon. Elle reste là plus volontiers en peinture qu’en présence réelle…

Mais une sonnerie frénétique retentissait… Le signal de la communication ! D’un bond, Estelle fut à la cheminée, et d’une main tremblante, éleva le récepteur vers son oreille :

— Allô… C’est bien le 415-23 qui me parle ?… M. Renaud Jonchère, peut-être ?

Au milieu des crépitations, du fond de l’invisible lointain, une voix virile, au timbre jeune, se fit percevoir :

— Mademoiselle Gerfaux ? Je vous attendais… Au nom du ciel, d’abord, ne vous tourmentez pas ! Adrien est souffrant, certes. Mais rien n’est irrémédiable. Une attaque d’anémie cérébrale : voilà la vérité…

— Mon Dieu, mais c’est grave ! jeta-t-elle, effrayée, prévoyant déjà les pires conséquences, le naufrage de la pensée, le déséquilibre mental.

— Oui ! répéta la voix, plus sombre, c’est grave. Le cerveau, c’est le point vital pour nous autres artistes… Adrien se surmène outre mesure. J’avais déjà remarqué, en lui, de l’irritabilité, des absences… Il se plaignait de vertiges, de bourdonnements d’oreille… Bref, ce matin, syncope de deux heures, qui nous a épouvantés. Alors, je vous ai prévenue.

— Que dois-je faire ? fit-elle avec angoisse. Que conseille le médecin ?

— Le docteur ordonne le changement d’air, le repos immédiat. Venez d’abord vers lui, mademoiselle. Votre vue seule lui sera bienfaisante. Puis, vous le persuaderez de retourner en province, pour un temps, avec vous. La campagne, l’ambiance calme, voilà ce qui doit le rétablir…

Estelle répéta tout bas, d’un air éperdu :

— Mon Dieu ! mon Dieu !

Puis elle prononça, avec la décision désespérée de quelqu’un qui saute par la fenêtre, dans un incendie :

— Je serai demain à Paris ! Et je ferai pour le mieux ! Merci, monsieur, pour l’intérêt que vous montrez à mon frère.

La voix jeune et vibrante s’abaissa d’un ton :

— C’est un devoir, tout simple, entre frères d’armes… J’appelle l’ambulancière au secours du camarade tombé dans le rang. À demain donc, mademoiselle, et soyez tranquille : Adrien est entouré de bons soins à notre petite pension. La maison est très respectable. Vous pouvez y descendre en toute sécurité.

— Merci, merci, monsieur ! bégaya Estelle de nouveau, sans trouver d’autres mots en sa stupeur.

Elle raccrocha le récepteur et se retourna vers sa tante. Aussitôt une grêle de reproches l’assaillit.

— Ai-je bien entendu ? Comment, tu te proposes de partir pour Paris, comme ça, tout à coup, sans crier gare, ni consulter personne ! Qui t’accompagnera ? Ce ne sera pas ton oncle, avec sa gastralgie ; ni moi, avec ma sciatique !… Tu es d’une inconséquence !

Estelle releva sa tête, courbée sous le grand chapeau aux longs voiles de crêpe, et très pâle, regarda la vieille dame dans les yeux.

— Une fille pauvre doit s’habituer à ne compter que sur elle-même et n’a que faire de chaperon. J’ai vingt et un ans, et je suis allée plusieurs fois à Paris avec mon père. Je saurai bien trouver mon chemin. Mon frère a besoin de moi. Rien au monde ne sera capable de me retenir.

Mme Busset resta abasourdie, les yeux écarquillés, comme si, par un phénomène inexplicable, une personne inconnue s’était substituée à sa jeune parente. Avant qu’elle eût repris le souffle nécessaire pour fulminer son blâme, le maître du logis écartait la portière de velours de Gênes.

— Suis-je indiscret en venant m’enquérir des nouvelles reçues ? dit M. Marcenat.

L’attitude de défi où se raidissait Estelle fléchit aussitôt. Et, laissant parler simplement son émoi, la jeune fille exposa la situation inquiétante de son frère, les dangers encourus, le traitement prescrit… La campagne, le calme, le repos… Comment se procurer cela ?

M. Marcenat eut un coup d’œil vers Mme Busset.

— La belle saison commence. Une installation aux champs ou sur le bord de la mer ne vous séduirait-elle pas ?

La figure poupine, rayée comme une porcelaine qui s’écaille, détourna ses petits yeux obliques.

— Nous ne possédons pas de maison de campagne ! proféra sèchement la vieille dame. Et la mer nous est défendue, à M. Busset comme à moi. Mais la rue de la Psallette-Sainte-Radegonde est assez tranquille et assez aérée pour que les mauvaises fièvres, prises à Paris, y guérissent.

L’avocat comprit le sourire navré d’Estelle. Le jeune malade pouvait-il espérer la paix et la sympathie, nécessaires à sa guérison, dans cette famille revêche qui refusait de croire à sa vocation et de lui prêter tout concours ? Assurer le développement d’un talent, aider un débutant à monter vers l’avenir, c’était là, pourtant, une œuvre intéressante, qui eût pu être féconde en nobles satisfactions ! Mais le genre Busset demeure hermétiquement fermé aux idées généreuses. Et M. Marcenat savait, après expérience, que son plaidoyer resterait inutile.

— Je crois que la cure d’air, en ces conditions, serait insuffisante, dit-il, avec une ironie froide.

Puis, s’adressant à l’orpheline :

— Ne voyez-vous personne, parmi vos relations ou dans votre parenté, qui puisse vous donner l’hospitalité, quelque temps, à la campagne ?

Estelle secoua la tête. Sa poitrine se gonfla de soupirs. Hélas ! non, il ne lui restait personne sur qui elle osât compter avec certitude. La ruine, puis la mort de son père, avaient fait le vide.

L’avocat réfléchit une seconde, et dit lentement :

— Partez là-bas. Une idée m’est venue qui nous tirera d’embarras, je pense. Dès demain, je m’assurerai qu’elle est réalisable. Le plus difficile sera de décider votre frère à quitter Paris. Mais je m’adresserai à lui-même, en essayant de séduire son imagination d’artiste. Rappelez-moi, je vous prie, son adresse.

Il enregistrait l’indication sur son bloc-notes quand un tapage se fit au dehors, gagnant, de proche en proche, la maison. Des bruits de roues sur le gravier, des allées et venues de domestiques dégringolant les escaliers et galopant dans le vestibule. Et, dans le brouhaha de cette alerte, une voix féminine, aiguë, aux accents impérieux. Estelle surprit la crispation nerveuse qui bourrelait de plis le front de M. Marcenat.

La capricieuse, arrivant en coup de vent comme elle était partie, réintégrait, pour quelques jours, son gîte légal : le temps de se pourvoir des subsides nécessaires pour une nouvelle envolée.

Mlle Gerfaux, sur le seuil du cabinet, répétait un dernier remerciement confus quand Mme Marcenat passa, sans prêter attention aux deux femmes, clientes de son mari probablement. Moulée par une robe collante, la tête emboîtée d’un toquet prodigieux d’où émergeaient sa figure à fossettes et son chignon d’or roux, elle s’assortissait si étrangement à la grave figure de l’avocat qu’Estelle en conçut de la tristesse.

Bientôt, la jeune fille se retrouvait dans la rue près de sa tante qui cheminait à petits pas, ténébreuse, roide et pincée. Mais Estelle se sentait un courage qu’aucun obstacle n’arrêterait. Les Busset le devinèrent. Et la force secrète qui transfigurait la jeune fille imposa à ces peureux. Ils craignirent un éclat, à heurter de front l’insurgée.

Qu’elle allât donc où le vent l’emportait, à Paris, même au diable ! Ils s’en lavaient les mains.

Et sans plus d’opposition, Estelle Gerfaux, le lendemain, montait dans le train le plus matinal.



II


Estelle s’ébahissait de sa brusque émancipation, comme un paralytique qui retrouve le mouvement. Était-ce bien elle-même qui débarquait seule à Paris, seule se débrouillait des petites difficultés de l’arrivée, et qui, maintenant, roulait en taxi vers la rue Madame ?

Ces impressions de déplacement glissaient, d’ailleurs, sur la jeune fille. Estelle, durant le trajet en wagon et en voiture, n’envisageait qu’un but : cette chambre où elle arrivait enfin, haletante d’une longue inquiétude et des quatre étages trop vite escaladés.

La maîtresse de la pension, aimable femme, ronde et alerte, arrêta la voyageuse sur le palier.

— Laissez-moi prévenir tout doucement notre malade. M. Jonchère l’a déjà préparé au plaisir de vous voir.

De la porte, Estelle apercevait le fauteuil, placé devant la fenêtre, et le cher garçon qui y reposait, la tête renversée sur le coussin. Oh ! ce teint cireux, ces yeux caves, ces pommettes saillantes ! Le cœur de la sœur trembla de pitié. Le pauvre ! Il était temps !

La voix d’Adrien s’élevait, fêlée d’émotion.

— Est-ce possible ? Ah çà ! cet absurde Jonchère m’a donc cru à la mort ! Sonner le tocsin pour une pâmoison ! Convoquer ma sœur ici ! C’est fou !

— Ça vous apprendra à nous faire de pareilles frayeurs, répliqua en riant la bonne hôtesse, invitant d’un signe la jeune fille.

Estelle s’élança, les bras ouverts, l’air radieux.

— Regrettes-tu ma venue, ingrat ! Et vas-tu me recevoir vilainement, avec des reproches ?

Il n’en eût pas trouvé la force, vaincu déjà par la douceur des caresses fraternelles. Cependant il scrutait, d’un regard âpre, la figure penchée vers lui. Le jugeait-on si malade pour que sa sœur accourût si vite, et de si loin ? Mais les yeux d’une femme qui aime savent mentir. Et Adrien ne vit dans les prunelles nuancées de vert, de bleu et d’or que le sourire d’une tendresse heureuse.

Discrète, Mme Lenoir s’esquiva.

— Je vais vous faire monter une collation, mademoiselle.

Estelle enleva son chapeau, son manteau, et se laissant tomber sur la chaise basse, près de son frère :

— Il n’a pas été difficile de me décider, va ! reprenait-elle avec entrain. Il y a longtemps que j’avais envie de m’évader. Ah ! mon petit Adrien, l’existence abêtissante que je mène là-bas !…

— Je m’en doute, va ! soupira-t-il. C’était mon rêve d’acquérir une situation assez stable, assez nette, pour t’appeler près de moi. Et maintenant, hélas ! le rêve s’éteint comme une fusée qui se noie.

Du doigt il se frappait le front.

— Tout est creux ici ! Cerveau liquéfié, crâne vide ! Plus de travail possible !

Vite, d’une main impérieuse, elle lui fermait la bouche.

— Le mot « travail » est momentanément interdit. L’essentiel est de guérir. Pour cela, abandonne-toi à ma discrétion, sans prendre la peine de penser !

D’instinct, elle trouvait le langage qui convenait. Cette sérénité impressionna le malade. Il lui semblait que la main souple et nerveuse qui étreignait la sienne ravivait sa chaleur vitale. Et en paroles légères, qui le rafraîchissaient comme un gazouillement d’oiseau, la voix amie continuait son babillage :

— Tu es très gentiment installé, disait Estelle, inspectant la cellule claire, au lit blanc, où un piano, une étagère de livres et quelques moulages parlaient d’art et de vie idéale. Et ces œillets font un joli effet sur ton guéridon, dans ce tube de cristal vert.

— C’est Renaud Jonchère qui m’a fleuri, ce matin. Il a des délicatesses de femme, ce poète !

Estelle, du bout de l’ongle, releva la lourde tête d’une fleur déchiquetée, jaspée de rose et de cramoisi. Elle évoqua la voix lointaine, entendue la veille, à travers les nasillements et les trépidations du téléphone. Et ce souvenir opérant peut-être comme une suggestion attractive, au même instant, la voix retentit toute proche, dans sa sonore et harmonieuse plénitude :

— Suis-je importun ?

Estelle tressaillit légèrement, et se souleva. Un grand jeune homme, tête découverte, traversait la chambrette en deux enjambées, et s’inclinait devant elle.

— Mademoiselle, je suis ravi de vous voir ici, et de vous transmettre mes pouvoirs sur ce prisonnier !

— Fou ! Nous aurons des comptes à régler ensemble ! cria Adrien Gerfaux, levant le poing. À propos d’un simple malaise, clamer de telle sorte que les échos de Poitiers en furent épouvantés ! Froussard !

Renaud Jonchère prit la mine d’un gamin grondé. Mais sa lèvre un peu courte découvrait des dents blanches, éblouissantes sous la soyeuse moustache blonde.

— J’ai fait une bévue, soit ! Mais quelqu’un ici en regrette-t-il les résultats ?

Son regard, en dessous, interrogeait drôlement le frère et la sœur. Estelle secoua la tête en riant :

— Pour ma part, je l’avoue, je suis très contente de mon escapade.

— Parbleu ! s’exclama Adrien, ça va te sembler rudement bon de ne plus voir devant toi ces deux pingouins sordides, qui s’empiffrent et digèrent !… Ah ! mossieu et mâme Busset, l’aimable couple, bien assorti ! Types parfaits de ces borgeois repus, dont les anarchos rêvent d’ouvrir les abdomens !

Renaud Jonchère traça, dans l’espace, le zigzag d’un coutelas féroce.

— Sus aux Philistins, rebut de l’humanité ! Point de quartier à cette canaille !

— Goguenardons ! fit Adrien avec amertume. Ces imbéciles, nous poumons les envier ! Enfermés dans leur épaisse carapace, ils ne connaissent pas nos délires, nos dégoûts, nos désespoirs.

— Ils ignorent aussi nos ivresses et nos béatitudes, repartit Jonchère. Je ne troquerais pas une seule de nos heures ardentes pour cinquante ans de leur vie plate et bornée…

— Mais de quel prix nous les payons, ces heures-là ! murmura Gerfaux. Et il porta de nouveau la main à son front pesant.

Les yeux d’Estelle se remplirent de larmes en rencontrant le regard sérieux et attristé de Renaud Jonchère. Mais tout de suite, la voix claire, la jeune fille reprenait sa tâche consolatrice :

— Es-tu si à plaindre, frérot, voyons ?… Tu as dépensé au delà de tes forces ! Il est tout naturel que tu subisses cette dépression… Eh bien ! à présent, il faut te refaire… et amasser une réserve d’énergie… Se laisser vivre au soleil, comme un bon végétal, ça n’a rien de bien pénible !

— Charmante existence… Si je suis condamné à cela désormais, mieux vaut le dire !

Elle frémit de la sourde menace. Jonchère vint à la rescousse.

— Tu enviais tout à l’heure le bonheur des mollusques !… On te propose de vivre quelques semaines comme une douce et vertueuse touffe d’herbes ! Et tu barguignes !…

Ils arrivaient, l’ami et la sœur, à la note juste, en leur enjouement de commande. Le malade, si défiant qu’il fût, s’y trompa. S’il pouvait guérir ! Il se sentait si affaissé, si éteint, qu’il avait cru tout perdu !… Cependant la pensée de ce qu’il devait abandonner le crispa dans une révolte.

— Y penses-tu ? Quitter la partie… Lâcher les chances que j’avais patiemment groupées !… Non ! Non ! Non !… C’est impossible !

Et fiévreux, il énumérait ses projets : un morceau symphonique à achever, puis une sonate que Samuel, le grand violoniste, promettait de lancer… Et on venait lui offrir, à ce moment décisif, de faire machine en arrière !…

Mais, patiente, Estelle continuait de lui verser le cordial intarissable de l’espérance… Tout ce que la sagesse ordonnait de suspendre, aujourd’hui, s’accomplirait avec plus de facilité et de brio, après la halte prescrite…

— Tu verras comme tu redeviendras vite toi-même, les nerfs détendus, la tête reposée !

Gerfaux ne demandait qu’à le croire. Oh ! sortir de cette atonie, recouvrer la maîtrise de soi, et le bouillonnement délicieux de l’idée dans son cerveau maintenant anesthésié ! Peu à peu, son entêtement morbide se laissait fléchir, sans qu’il consentît à l’avouer.

— N’ai-je pas raison, monsieur Jonchère ? disait parfois la jeune fille.

Et Renaud l’appuyait aussitôt, à sa façon humoristique. Si vite devenus complices en charité, il semblait aux deux jeunes gens, en se rencontrant pour la première fois, se reconnaître. Grâce à l’intermédiaire d’Adrien, ils plongeaient dans la vie l’un de l’autre. Renaud pouvait-il ignorer la sœur chérie dont le portrait occupait la place d’honneur, dans la chambre de son ami ?

Et Estelle connaissait, en grandes lignes, la biographie et le caractère du camarade intime de son frère. Renaud Jonchère, originaire de l’Algérie, fils d’un officier mort prématurément, et abandonné très jeune à lui-même par le remariage de sa mère là-bas, abordait, avec des dons brillants, la carrière littéraire. Il était de ceux qui, selon l’expression consacrée, doivent arriver à tout ce qu’ils veulent — pourvu qu’ils le veuillent bien… Adrien, chétif et timide, admirait, par la loi des contrastes, ce blond et hardi Renaud, vrai saint Georges de vitrail, avec sa moustache dorée, et qui, aventureux et prime-sautier, portait, d’une belle allure, son surnom de « quatrième Mousquetaire ».

Gerfaux, tout à coup, eut un ricanement moqueur.

— Ta ta ta… Je vous écoute… Mais si je me rends à vos conseils, une fois devenu salade ou ortie, où me transporterai-je ? Rue de la Psallette-Sainte-Radegonde ?… J’en partirais bientôt pour l’asile des fous !… Épargnez-moi cela !… Mais ailleurs ? Où, encore une fois ? Sans argent, point de place au soleil !

Renaud fit un mouvement d’offre qu’Estelle arrêta avec vivacité.

— Ne te tourmente pas… Quelqu’un a promis d’y pourvoir… Quelqu’un qui ne promet pas à la légère et en qui j’ai pleine confiance !

Adrien s’étonna de cette expression fervente.

— Tant de confiance que ça ? Serait-ce un futur beau-frère, ce mystérieux quelqu’un ?

Sous le regard bleu de Renaud, où luisait une curiosité, la jeune fille perdit contenance.

— Qu’imagines-tu ?… Ce quelqu’un est une relation de notre père… un monsieur respectable et marié. Tu recevras, au premier jour, l’explication de ce projet. J’ignore tout à fait ce dont il s’agit.

— Mais tu as la foi, je t’en félicite ! dit-il, ironique. Tout cela me paraît bien nébuleux.

Néanmoins, son intérêt s’était éveillé. À plusieurs reprises, il parla du secret, et en plaisanta. Calmé par la présence de sa sœur et le sentiment de sécurité que lui donnait cette tendresse vigilante, Adrien d’ailleurs passa une nuit assez paisible. Et comme le jeune docteur, ami des artistes, en le visitant, le lendemain matin, renouvelait son diagnostic et ses objurgations :

— Rien de cassé ! Mais vite au large ! Plongez-vous en pleine nature ! Allez soigner votre bête aux champs ! Et tout de suite !

Le malade accueillit l’avis, cette fois, sans se rebeller.

— Voire ! féal mire, dit-il seulement, d’un ton ambigu. Vous n’êtes pas plus pressé de vous débarrasser de moi que moi de vous !…

— Eh bien ! dans quarante-huit heures, je vous apporte votre passeport ! conclût gaiement le médecin qui, en aparté, recommanda à Mlle Gerfaux : La thérapeutique, en son cas, doit être surtout morale… Qu’il ait confiance en sa guérison, et il guérira. Mais brusquez le départ ! Paris le reprendrait et le consumerait.

Heureusement, pour abréger l’anxiété de la jeune fille, au courrier suivant, ce même jour, arrivait la lettre annoncée. Renseignée par un billet particulier, Estelle accourut au chevet de son frère.

— Tiens ! une lettre de Poitiers ! Tu y trouveras peut-être la clé de l’énigme.

Gerfaux, les feuillets dépliés, courait vite à la signature.

— M. Marcenat ! C’est lui, ce protecteur ! D’après tes dires, je m’étais figuré un quinquagénaire, poivre et sel !

Et il commença à demi-voix, visiblement touché par l’épithète du début :

« Mon jeune ami,

« Mademoiselle votre sœur a pu vous dire comment, par hasard, je me suis trouvé instruit de votre indisposition. Un peu de repos vous est conseillé après cette alerte. Si vous désirez passer votre convalescence à la campagne, je serais infiniment heureux de vous voir accepter, comme abri, une vieille maison que je possède à Lusignan. Le site est joli. L’air, fortement oxygéné par les bois environnants. La vue étendue. Et les vieux murs qui soutiennent le verger, en terrasse au-dessus de la rivière, appartinrent à l’enceinte du château de Mélusine !… Mélusine ! voilà un nom qui doit fasciner un artiste ! Puisse-t-il vous attirer en ce coin de notre Poitou, dont le pittoresque évoque le souvenir des Ardennes !

« Un bain dans la saine atmosphère du pays vous retrempera corps et âme. La fable d’Antée qui, luttant contre Hercule, reprenait des forces dès qu’il touchait la terre maternelle, est un mythe d’un sens profond. Je suis convaincu que l’intellectuel ou l’artiste n’est jamais plus original et plus heureux en ses conceptions que s’il reste en contact avec le sol natal.

« Vous me savez régionaliste résolu. Pardonnez-moi si j’essaie de vous ramener vers notre province. Vous êtes une de nos valeurs. Je souhaite vous rattacher étroitement à votre petite patrie.

« Venez donc. Je serai ravi de discuter ma thèse favorite avec vous.

« Le mobilier est plutôt rudimentaire. Une de nos anciennes domestiques, Mme Adèle, qui est logée dans une dépendance, pourvoira à ce qui manque, et se met avec plaisir à votre disposition.

« Vous trouverez, dans le salon, un pauvre piano, très enroué malheureusement.

« Répondez vite que vous acceptez cette proposition. Et croyez, ainsi que votre sœur, à ma sincère sympathie.

« V. Marcenat. »

Cette lettre, si habilement calculée pour satisfaire l’amour-propre ombrageux du jeune homme, ne manqua pas son effet. Adrien murmura :

— On ne peut dire les choses avec plus de bonne grâce !

Et la tête au creux de l’oreiller, il ajouta, rêveur :

— Lusignan ! Je connais ! Un grand viaduc, un vallon de bois et de prairies, une vieille petite ville, perchée sur un plateau rocheux autour duquel tourne une jolie rivière… Le pays de Mélusine ! répétait-il avec une complaisance amusée.

Et comme Renaud Jonchère entrait dans la chambre, Adrien interpellait aussitôt son camarade :

— Que t’en semble, poète ? On m’offre une villégiature sur une terre de légendes, à Lusignan !

— Lusignan ! Ce nom féodal sonne comme une armure ! fit Renaud. Les Lusignans, rois de Chypre et de Jérusalem ! Quel panache au cimier ! Illustre maison !

— Et fondée en notre antique Poitou par Mélusine, la fée à queue de serpent. Ils ont beau vouloir, en Auvergne, en Allemagne ou en Italie, revendiquer cette terrestre sirène, notre fée poitevine est la seule authentique !

— Chauvin !

— Rien n’est plus certain ! affirma Estelle. À Lusignan, on montre encore la fontaine — la Font-de-Cé — où elle apparut au chevalier Raimondin. Et aussi les vestiges de la tour d’où Mélusine se précipita, hurlante et désespérée, quand son secret fut découvert.

— Ah ! oui, se souvint Renaud. N’était-elle pas condamnée, une fois par semaine, à subir une pénitence, qui lui infligeait justement cette queue de lézard ? Son mari n’avait-il pas juré de lui laisser liberté complète, ce jour-là, sans jamais demander d’explication ?…

— Mais le butor, qu’elle avait fait riche et puissant, ne put se retenir de l’épier le jour défendu ! fit Adrien. Et Mélusine, condamnée pour l’éternité à cette forme monstrueuse, s’envola par une fenêtre du manoir de Lusignan, en ouvrant deux grandes ailes de chauve-souris…

— Elle m’a toujours été sympathique, cette pauvre fée que son pouvoir magique ne put préserver des pires souffrances humaines ! observa Estelle d’un air pensif et poursuivant la digression qui distrayait le malade. L’obligation de dissimuler envers celui qu’elle aimait devait lui être aussi dure que le châtiment en lui-même.

— Croyez-vous ? fit étourdiment Renaud. Que de femmes ont une queue de serpent à cacher, et y parviennent ! L’art de la dissimulation et de l’astuce est naturel au sexe malin, assurent les Pères de l’Église…

— Quant à moi, je serais incapable de le pratiquer ! répliqua la jeune fille simplement.

Il examina, curieux, le clair visage, la bouche pure, le front lumineux sous la couronne virginale des lourdes tresses, et, si sceptique avec les femmes qu’il rencontrait dans les mondes très disparates où il fréquentait, Renaud jugea qu’il devait croire celle-ci. Cette candeur fière, cette loyauté limpide l’étonnèrent et l’attendrirent.

Cependant Adrien, brusquement, sortait d’un songe.

— Comment n’a-t-on pas encore pensé à représenter l’histoire de Mélusine, dans notre province où fut rénové le théâtre en plein air ? Ça se découpe à merveille pour un spectacle populaire, en larges fresques : 1° rencontre, amour, promesse de Raimondin ; 2° gloire et succès de Mélusine, devenue comtesse de Lusignan, insinuations perfides qui troublent le comte, et le poussent à espionner sa femme, accusée de magie noire ; 3° trahison de Raimondin, adieux tragiques de Mélusine. Tout cela animé d’un grouillement de paladins, de varlets, de gnomes et de sylphes, de dames à hennins, sur la perspective des bois et du ciel ! À Lusignan même, l’esplanade ombragée de tilleuls offrirait un emplacement magnifique et évocateur, à l’endroit précis où s’élevait le donjon de Mélusine… Au fait, pourquoi ne tenterions-nous pas l’essai ? ajouta-t-il, frappé d’une idée subite. Tu écrirais le poème que je soutiendrais d’un accompagnement musical.

Jonchère et Estelle échangèrent un coup d’œil rapide. Leur pieuse diplomatie avait réussi. Et promptement, Renaud acquiesçait avec enthousiasme :

— Pourquoi pas, en effet ? L’entreprise serait intéressante ! Et l’ombre de Mélusine nous conseillera ! J’irai vous voir à Lusignan pour m’imprégner de couleur locale.

— À la bonne heure ! fit vivement Adrien. À ce compte seulement, j’accepterai l’exil.

Estelle, joyeuse, apportait le buvard et le stylographe.

— M. Marcenat avait raison. Le pays te suggestionne déjà heureusement, tu vois…

— Allons, puisqu’il le faut ! soupira le jeune homme.

Il traça quelques lignes, assombri à mesure qu’il écrivait, par la difficulté de l’effort et l’acte décisif. Renaud se rapprocha d’Estelle.

— Ne vous inquiétez plus ! murmura-t-il. Adrien ne peut manquer de guérir, entre une bonne fée et un ange gardien.

Elle ne sut répondre au madrigal. Le regard qui plongeait dans ses yeux la troublait d’un émoi intense, oppressif. Et cette palpitation sourde se trahit par une rougeur qui s’étendit soudain de l’échancrure de sa robe à la racine brune de ses cheveux. Le regard bleu devint plus insistant et plus câlin. Estelle essaya de se soustraire à l’emprise et se réfugia près de son frère.

— Peut-être sera-t-il convenable que je joigne un mot à ta lettre.

Elle dut écrire devant le malade, pour ne pas exciter sa défiance. Et la tête perdue, sentant toujours sur soi les effluves des yeux tendres, la jeune fille griffonna, sous la signature d’Adrien :

« Nous serons vos hôtes à Lusignan, comme vous nous y conviez avec tant de bonté, monsieur. Je suis trop émue pour vous exprimer notre reconnaissance. »

— À présent, retournons à Mélusine ! fit Adrien, se rejetant vers l’idée qui prenait possession de lui et l’enchantait de neuves espérances.

Complaisants à sa fantaisie, ses interlocuteurs le satisfirent de leur mieux. Mélusine élut domicile entre eux trois. Ils causèrent à peine d’autre sujet jusqu’à l’heure du départ. Et, complètement envoûté, Gerfaux se crut presque appelé par la fée vers ce Lusignan où elle avait aimé, triomphé et gémi !…

Estelle subissait une autre hantise, d’instant en instant plus impérieuse et plus puissante…

Enfin, les affaires urgentes réglées, un peu d’argent recueilli, les bagages bouclés, le frère et la sœur partirent pour la gare, escortés jusqu’au wagon par l’ami dévoué.

En entendant siffler la locomotive, Adrien blêmit, prêt à se trouver mal. Il lui sembla que les fibres de son cœur allaient se briser. Paris ! il fallait donc quitter ton ciel enivrant où souriait la gloire !… Mais, pour étourdir cette douleur, Renaud parlait des projets séduisants, de l’œuvre en expectative, du revoir prochain.

— À la Pentecôte, je demande, à ma revue, un congé de quelques jours, et je file vers vous !

— Tu le jures ?

— Je le jure, sur tout ce que je vénère et chéris le plus au monde ! prononça gravement Jonchère, les yeux sur Estelle.

Le train s’ébranlait. Il sauta, leste, sur le trottoir.

Les premiers instants du voyage ne furent pas moins pénibles à la jeune fille qu’au malade. Chaque tour de roue déterminait chez Mlle Gerfaux une sensation d’éloignement cruel, d’entraînement inéluctable. Qui lui eût dit, quelques jours auparavant, qu’elle referait ce chemin à regret ?

Mais, après tout, trois semaines seulement les séparaient de la Pentecôte !…

La même pensée consolatrice berçait la mélancolie d’Adrien. Ils finirent par l’entendre distinctement comme un refrain prometteur, dans le tintamarre du roulement… Renaud… Pentecôte… Pentecôte… Renaud… Gerfaux se surprit à fredonner ces mots cabalistiques, et s’en égaya.

Et alors l’un et l’autre se sentirent disposés à de nouveaux bonheurs…

À la gare de Poitiers, où ils arrivaient à la fin de l’après-midi, M. et Mme Busset, froids, sévères et gourmés, attendaient leur passage, et leur remirent quelques paquets, réclamés par Estelle.

— Alors, vous vous installez chez M. Marcenat ? fit l’oncle, plus bilieux que jamais… Vous préférez l’hospitalité étrangère à celle de votre famille ?…

— Vous êtes assez grands pour voler de vos propres ailes ! opina Mme Busset, d’un air figue et raisin. C’est égal ! Une jeune fille ne peut montrer trop de circonspection ! Je ne sais ce qu’on en pensera, mais…

Cet « on » occulte et fatidique, représentant tous les Busset et sous-Busset qui constituent l’opinion, Estelle se sentait de force à le braver.

— Je ne pense qu’à sauver mon frère ! répondit-elle simplement. Que chercherait-on au delà ? Et que m’importe ?

Une heure plus tard, les deux voyageurs atteignaient enfin Lusignan. Dès la station, Mélusine, sculptée au fronton d’une porte, les gratifia de son sourire de bienvenue. Et Adrien l’implorait dans une solennelle invocation :

— Sois-moi tutélaire, ô merveilleuse ! Je viens ici pour t’honorer.

Toute la ville haute à traverser, par une longue rue tortueuse, entre les pignons anciens, et sur le plateau où s’étendait le forail, herbeux comme une prairie, ils virent se dresser le grand logis, coiffé de tuiles brunes, et escaladé par les glycines et les rosiers grimpants. Sur le seuil, une bonne vieille, réjouie et serviable, saluait cordialement leur arrivée et s’empressait de leur ouvrir les portes. Les grandes pièces apparaissaient presque vides, et Mme Adèle s’en excusait. Tant de meubles avaient été enlevés, à la mort de l’oncle Jacques, par la sœur et les cousins de M. Marcenat !…

Mais cette pénurie matérielle touchait peu les deux jeunes gens. Par toutes les fenêtres entrait la vision du printemps en fête, sous le ciel rose du crépuscule. Et ravis, ils s’appelaient d’une croisée à l’autre pour admirer un aspect du jardin ou de l’horizon.

— Un vrai nid d’artistes, répétait Gerfaux, électrisé. Ce que notre poète s’extasiera !

Et les ruines du château de Mélusine étaient là, toutes proches. Ce soir même, Adrien put errer, au clair de lune, parmi les pans de murs, revêtus de lilas sauvages, où revenait pleurer la fée déchue.



III


Le frère et la sœur s’installèrent avec une gaieté d’écoliers en vacances. Un bonheur naïf les transportait à se voir libres tous deux, maîtres de cette vaste habitation, du beau verger, de la terrasse qui surplombait le vallon bucolique. Ils se crurent revenus aux récréations favorites de leur enfance, jouant aux Robinsons, si bien que Mme Adèle s’en trouva surnommée Vendredi.

Estelle, qui avait passé sa prime jeunesse à la campagne, s’épanouissait à retrouver mille petites jouissances dont elle restait privée, durant sa réclusion dans la rue de la Psallette-Sainte-Radegonde. C’était un plaisir, depuis longtemps perdu, de pouvoir couper une rose, cueillir une fraise, courir sous la pluie tiède qui s’égoutte des feuilles. Et quel que fût le temps, son âme chantait elle ne savait quelle chanson allègre et délicieuse…

Chaque jour accroissait en elle cette mystérieuse joie… Peut-être parce que le cours des heures la rapprochait d’une date émouvante… Sans doute aussi parce que chaque jour amendait un peu l’état de son frère.

Bien maigre, bien pâlot encore sous le hâle, le jeune homme revenait lentement vers l’équilibre moral, en reprenant quelque vigueur physique. Ses nerfs, facilement excitables, s’apaisaient un peu. Les accès de dépression et de tristesse noire s’espaçaient en s’atténuant. Estelle, adroite, se servait du projet de l’œuvre prochaine comme d’un dérivatif et d’un adjuvant. Mélusine, entrée dans l’esprit de l’artiste, y régnait en souveraine. Adrien cherchait la dame de Lusignan, en de longues promenades, aux endroits qu’elle avait dû préférer, au fond des bois, ou au bord des sources…

Ses lettres à Renaud étaient pleines de ce sujet et de cette éternelle redite : quand donc arriverait la Pentecôte pour réunir les deux collaborateurs ?

Cependant, quelque chose désappointait la sœur et le frère : M. Marcenat, qu’ils étaient impatients de remercier de vive voix, n’avait pas encore paru à Lusignan, en dépit de ses promesses. Mais son domaine patrimonial, la Borde, dont l’exploitation agricole l’intéressait vivement, était situé dans les environs immédiats, sur les rives mêmes de la Vienne, à Marigny-Chémereau. Et cette circonstance donnait aux locataires occasionnels du conseiller général la certitude de le voir fréquemment.

Enfin un beau matin que Gerfaux, sifflant aux merles et sautillant sur sa meilleure jambe, débouchait d’un chemin creux sur la grande route, il aperçut une auto, immobilisée par une panne. Et dans le voyageur, descendu sur la berne et qui observait le chauffeur, aux prises avec le mécanisme, le jeune homme reconnut M. Marcenat. Il accéléra son allure et agita son chapeau comme pour un vivat.

— Ah ! Monsieur, vous voilà enfin !… Nous vous espérons depuis quinze jours…

L’avocat serra la main qui s’offrait.

— Excusez-moi ! Aujourd’hui, je ne fais que passer. Je vais conduire ma sœur à Niort.

Le cadre de la portière sertissait le profil, anguleux et sans grâce, d’une dame entre deux âges. Mme Dalyre, unique sœur et aînée de M. Marcenat, veuve d’un riche usinier de sardines, habitait les Sables-d’Olonne et faisait à Poitiers de fréquents séjours. Le jeune artiste salua respectueusement, mais à la réplique brève de la tête altière, aussitôt rencognée dans l’ombre, le malheureux garçon prit conscience du piètre effet que devaient produire son costume négligé, ses souliers poudreux, son bâton, taillé à un buisson d’épines, et le panier d’osier, couvert de feuilles de fougères, qui pendait à son bras gauche. Crânement, il brava :

— Voyez, monsieur, fit-il, plaisamment plaintif en exhibant sa corbeille rustique, sous prétexte d’exercices salutaires à quels métiers on m’oblige ! Aujourd’hui j’étais délégué à la provision de beurre, dans une ferme éloignée ! Je fends le bois pour la cuisine, je sarcle, j’arrose, je fais la chasse aux limaces ! Je vais chercher de l’eau fraîche à la Fontaine-aux-Loups ! Un esclave, quoi !

— Aux ordres d’un bon tyran !… Le traitement fait merveille, si j’en crois votre mine !

— C’est vrai que je me sens, revivre ! dit Gerfaux, la voix émue. Ah ! Monsieur, que de reconnaissance je vous dois !… Mais ne monterez-vous pas jusqu’au plateau, pendant qu’on répare le truc ?

M. Marcenat, hésitant, consultait le chauffeur.

— Ai-je le temps, avant que vous puissiez repartir ?

— Oh ! Monsieur, nous sommes bien là encore pour trois quarts d’heure, si le charron ne lambine pas trop…

— Alors, monsieur Gerfaux, dit l’avocat, je vous accompagne. Ma chère Edmée, veux-tu venir avec nous ? Ne te sera-t-il pas agréable de visiter le vieux logis de l’oncle Jacques ?

Mme Dalyre, du fond de la voiture, répondit, en étouffant un bâillement :

— Grimper là-haut par ce soleil, merci bien ! Je préfère rester en repos et à l’ombre.

— Je ne me ferai pas attendre ! repartit tranquillement M. Marcenat, sans insister.

Adrien s’inclina avec déférence du côté de la voiture. Puis, de son pas de bergeronnette, il se mit en marche avec gaieté près du conseiller général.

— Que je suis heureux, monsieur, de vous avoir ainsi happé au passage ! Estelle sera si surprise et si contente ! Nous pensions que vous vouliez vous dérober à nos bénédictions ! Vous nous avez envoyés dans une succursale du Paradis terrestre ! Et quel pays poétique, monsieur !

Ils étaient arrivés, par un raidillon, au sommet de la falaise, sous le couvert de la triple nef de verdure, dessinée par les troncs alignés en colonnades et les branches arquées en voûte des grands tilleuls, à la place même où s’élevait jadis le château-fort inexpugnable. Des deux côtés de la plateforme se creusaient des vallons profonds, fermés par un cirque de collines boisées ; d’une part, en contre-bas, la route bordée de maisons ; de l’autre, la rivière miroitant entre les peupliers, le portique gigantesque du viaduc, puis le groupe de toitures brunes, tassées autour de la rude église romane, à la tour trapue.

Adrien ne passait plus en cet endroit sans s’imaginer la foule amassée, dans cette incomparable salle de verdure, pour assister à l’évocation de Mélusine. Mais, malgré sa tentation de s’en ouvrir à M. Marcenat, le jeune artiste jugea prématurée la confidence d’un projet encore à l’état embryonnaire.

Il leva la tête vers les branches où se répondaient loriots et pinsons.

— Mes oreilles de musicien sont sans cesse réjouies ! À certaines heures, on croirait que chaque feuille chante !…

L’avocat regardait le paysage avec une tendresse grave.

— Je vous vois avec plaisir sensible au charme de Lusignan, dit-il. J’aime particulièrement ce petit coin, où sont restés beaucoup de mes meilleurs souvenirs…

Ils traversèrent le large espace ensoleillé du champ de foire, dans la direction du vieux logis. De la porte voisine, Mme Adèle surgit, comme une boule qui s’échappe, bafouillante, larmoyante, et hilare, en reconnaissant son ancien maître.

— Ah ! Monsieur Vincent, on se languissait de vous ici ! Point de jour qu’on ne vous attendît ! Quels gentils voisins vous m’avez donnés là ! Cette jeunesse, ça rend de la vie à la maison qu’a l’air morte, à l’ordinaire, comme son défunt possesseur… En entendant le piano, je me crois revenue à vos vacances du temps de jadis !

Estelle, par les fenêtres ouvertes, avait saisi le bruit de voix et de pas. Elle apparut dans la baie de la porte, souriante et rose, comme illuminée par sa joie. Jamais M. Marcenat ne lui avait vu ce rayonnement de vie et de jeunesse. Il savait Mlle Gerfaux dévouée, intelligente et énergique. Il ne s’était jamais aperçu de sa grâce.

— Enfin, monsieur ! jeta-t-elle, elle aussi, dans un soupir d’aise.

Il fut touché de se voir si sincèrement désiré par ces amis modestes, en ce lieu où il ne se retrouvait jamais sans une petite émotion. Mme Adèle, entrée sur ses pas, s’évertuait aux réminiscences. Elle avait servi l’oncle Jacques, puis la gouvernante, l’imposante Léocadie, demeurée au décès du maître, dans ce logis qui servait jadis de rendez-vous à tous les enfants de la famille Marcenat. Et les souvenirs se déchaînaient, innombrables.

— Vous rappelez-vous, monsieur Vincent ?

Pour Estelle et pour Adrien, il était insolite et un peu déconcertant même, d’entendre résonner, aussi familièrement, le prénom de M. Marcenat. Et pendant que l’avocat écoutait avec complaisance l’humble témoin de son passé, cet homme, grave, distant et froid, leur semblait tout à coup plus proche, plus sensitif, et comme rajeuni.

Ses impressions lointaines, à lui, se ravivaient d’autant mieux à retrouver la maison habitée, les croisées pénétrées de soleil, des chapeaux et des vêtements suspendus aux patères du couloir, le piano béant, les angles du salon fleuris de grandes gerbes champêtres.

— Mme Adèle a raison. Vous avez ramené la vie ici ! J’ai grand’peur seulement que vous n’y manquiez du confort le plus élémentaire ! ajouta-t-il. Je m’excuse de vous avoir livré une pareille masure.

Mais les deux jeunes gens protestaient à l’unisson. Une masure, quelle hérésie !… Qu’importaient les crevasses aux murs, les parquets disjoints !… D’ailleurs, à cette époque, ne vivait-on pas dans le jardin, le suave, l’exquis jardin où foisonnaient les roses et les lilas ! Avant de s’y laisser entraîner, M. Marcenat voulut se libérer d’un souci qui le tourmentait. Mme Adèle avait enfin battu en retraite, le laissant seul avec le frère et la sœur. L’avocat commença, presque timidement :

— Pardonnez-moi une réflexion indiscrète. Vous me savez trop votre ami pour vous en froisser. Mais il ne suffit pas d’un abri et de l’air du temps. Mon cher artiste, vous ne devez vous remettre au travail qu’avec une santé résistante, affermie par un repos prolongé. Je serais blessé que vous manquiez de confiance en moi, l’un et l’autre… D’ailleurs, le plan de la crèche ayant été accepté par notre Comité, il est à propos que je vous en remette le prix.

Il tirait à demi son portefeuille. Adrien l’arrêta d’un geste de remerciement et de refus.

— Vous êtes trop bon, monsieur, balbutia-t-il, très rouge, et si nous avions réellement besoin… mais…

Impuissant à traduire ses sentiments, il s’esquiva vers le piano, et attaqua, sur le clavier jauni, une fugue de Bach. Estelle, demeurée en face de M. Marcenat, dit avec émotion :

— Votre prévoyance ne néglige rien, monsieur ! Mais rassurez-vous ! Je pense pouvoir attendre le rétablissement complet d’Adrien avec nos petites ressources. Je possédais quelques réserves. Mon frère n’était pas sans économies. Ses mélodies et ses adaptations lui valent aussi quelques droits d’auteur. Et nous dépensons si peu que rien, avec notre régime frugal !

Le regard de M. Marcenat découvrit, sur la table, une corbeille à ouvrage autour de laquelle s’éparpillaient de minuscules pièces de layette.

— J’ai beaucoup de loisirs ici, fit simplement la jeune fille. Et une amie de Poitiers a pu m’obtenir quelques commandes d’un magasin.

— Je vous sais toutes les vaillances ! murmura l’avocat, inclinant le front en un salut de respect.

Il se rappelait que l’architecte Gerfaux ayant été frappé d’une congestion, sans connaître après son rétablissement le danger encouru, sa fille, durant deux années, l’avait accompagné partout aux carrières, aux fours à chaux, aux nombreux chantiers, conduisant elle-même le cheval, dressant les devis, les toisés, et tout cela comme par jeu ou fantaisie, en cachant de mortelles inquiétudes.

Après le père, la mère… C’était le frère maintenant… Et toujours la même défense valeureuse contre le mal, la même promptitude à s’oublier… Il y avait donc des femmes capables d’aimer avec cette abnégation et cette force d’âme ?…

Un rapprochement se fit dans sa pensée. Autre fois, son cœur de vingt-cinq ans s’était laissé séduire par une délicate image modernisée de l’Antigone antique. La ravissante jeune fille blonde, penchée sur la chaise longue d’une mère souffrante, qui apparut à ses yeux charmés, dans le parc de Luchon ! Mais la période de deuil terminée, ses crêpes enlevés, Odette de Tintaniac, devenue Mme Vincent Marcenat, reprenait sa vraie nature, avide de bruit, de changement, de lumière. Comment retenir, derrière la vitre où il se fût brisé les ailes, ce papillon tourbillonnant qui ne vivait que pour briller et s’agiter !… Alors, Vincent, profondément blessé et déçu, avait ouvert la fenêtre…

Ainsi, tout à coup, en cet endroit où il se revoyait petit, rangeant des soldats de plomb sur le parquet, s’offrait à lui l’ensemble ramassé de sa vie entière. Et la nausée des amertumes subies lui étreignit soudain le cœur.

Estelle, en riant, deux doigts passés dans les manches minuscules, exhibait une brassière :

— C’est amusant de coudre ces choses mignonnes !

M. Marcenat ne répondit rien. Peut-être ces vêtements puérils le faisaient-ils songer au vide de sa demeure, privée d’enfants. Estelle y pensa, en le voyant se détourner, les yeux sombres, les traits rigides, et s’accusa de maladresse.

Adrien, frappant les touches, s’amusait à prolonger les vibrations grêles et chevrotantes.

— Ne croirait-on pas entendre une épinette ? Éclairé, le soir, par les bougies, je m’imagine être un ancien maître de chapelle du dix-huitième siècle… Haydn ou quelqu’un des Bach ! Les belles vies d’artistes, droites, simples, sans ambition, sans vaine gloriole et si fécondes !

— Beaux exemples à suivre ! fit M. Marcenat.

Mais visiblement distrait, il consultait sa montre et, alléguant l’heure, refusait de descendre au verger et brusquait les adieux. Si vivement il gagna le vestibule qu’il en ouvrit lui-même la porte, et se heurta presque à une très petite personne blonde, qui se préparait à tirer la poignée de fer de la sonnette.

L’avocat s’excusa d’un salut, et s’éloigna aussitôt, coupant court, d’un geste, aux derniers compliments du frère et de la sœur.

La nouvelle venue, plantée sur ses hauts talons, suivit M. Marcenat de son regard aigu.

— Peste ! vous recevez de belles visites !…

Et s’adressant à Estelle, d’un ton de reproche :

— Vous auriez pu me présenter, ma chère !…

Ceci dit, elle s’introduisit dans le couloir, en réservant à Adrien son plus gracieux sourire.

Caroline Laguépie était une connaissance de Poitiers, qui témoignait à Estelle beaucoup d’intérêt, depuis que Mlle Gerfaux s’était retirée à Lusignan avec son frère.

— Ma chère, je puis enfin vous montrer mon amitié. En présence de nos geôliers, j’étais bouclée !

Le geôlier de Mlle Laguépie n’était autre que sa propre grand’mère, vieille femme atrabilaire et avaricieuse qui, octogénaire, se cramponnait du bec et des griffes à la vie. Caroline attendait impatiemment sa délivrance et l’héritage qui lui eût permis sans doute de sortir enfin du célibat où elle languissait encore, la trentaine dépassée.

Hautement, Mlle Laguépie avait pris le parti d’Estelle Gerfaux.

Elle procurait de l’ouvrage à l’émancipée, et la venait visiter assidûment à Lusignan — où l’appelaient, d’ailleurs, les réparations d’une ferme — ce qu’elle ne manquait pas de signaler. Mlle Caroline aimait se mettre en valeur, et se plaisait au rôle généreux et protecteur qui lui conférait la supériorité. Et il lui était agréable que son zèle eût pour témoin ce sympathique garçon, dont la fine tête d’artiste se détachait, avec une pâleur si distinguée, entre l’ombre de la chevelure soyeuse et de la courte barbe frisée.

— Vous savez la dernière incartade de Mme Marcenat ? dit-elle avec un petit rire pointu. À une fête de charité, elle a paru dans une baraque foraine en clownesse, moulée dans un maillot noir et présentant des loulous blancs. La Vie mondaine donne son portrait en cette tenue !…

— Très flatteur pour son mari ! observa Adrien.

— Je vous apporterai le numéro, si ça vous amuse !

— Merci ! Je trouve cela plus pénible que drôle !

Cependant, M. Marcenat rejoignait l’auto qui ronflait avec vigueur au bas de la falaise. La portière claquée, la voiture fila sur la route. Mme Dalyre dit alors, avec une curiosité indolente :

— C’était Gerfaux, le musicien, ce garçon ?

— Oui… fit M. Marcenat du bout des lèvres.

— Je l’ai compris trop tard. Mais quand vous prendrez vos quartiers d’été, vous pourriez le faire venir à la Borde. Votre maison sera pleine. Un musicien peut toujours se rendre utile.

Mme Dalyre déplorait le caractère de sa belle-sœur. Mais elle lui savait gré de s’appeler Tintaniac. Et elle recherchait les occasions de lui être agréable et de flatter les toquades ou les travers de la jeune femme.

— Utiliser Adrien Gerfaux ! Pour accompagner au piano les conversations de nos invités ! riposta l’avocat avec ironie. Ce serait exiger de lui une bien chère redevance à une piètre hospitalité. Ces excitations lui seraient nuisibles, au surplus. Laissons-le à sa vie tranquille.

— Mais il ne sera pas malade éternellement, espérons-le ! Sa sœur habite avec lui à Lusignan ? Est-elle artiste, elle aussi ? Qu’est-ce que c’est que cette jeune fille ?

Une imperceptible contraction d’impatience crispa la figure bistrée. Les yeux au loin, la voix blanche, Vincent Marcenat prononça froidement :

— C’est une fille méritante et courageuse. Voilà tout ce que j’en puis dire.

Il se pencha au dehors pour avertir le chauffeur :

— Prenez garde au carrefour de la Font-de-Cé !

Et il entama le récit d’un accident, survenu, peu de mois auparavant, à cet endroit scabreux.



IV


Trois jours encore, puis deux, puis un ! Et enfin arriva l’heure joyeuse où Adrien se rendit à la gare pour y chercher le voyageur attendu, pendant qu’Estelle, les mains un peu tremblantes, dressait la table du festin et la fleurissait d’aubépines roses et blanches.

Et la vision, si souvent, si craintivement imaginée, se réalisa.

Elle l’aperçut devant elle, s’inclinant vers sa main, toujours plus tremblante, afin d’y poser un chevaleresque baiser.

— Qu’allons-nous en faire ? s’écriait Adrien, ivre de contentement lui-même. Le grand air le rend fou ! Je l’ai mené de la gare à l’auberge par le détour du bois ! Figure-toi qu’il voulait se rouler sur l’herbe et mâcher des genêts !

— Ayez pitié ! fit humblement Renaud. Ayez pitié d’un pauvre poète parisien ! Hier, le boulevard, la cohue, la poussière, la fumée ! Aujourd’hui, un bois bucolique, des taillis étincelant de fleurs, une rivière pavée de nénuphars ! Et puis, cette adorable petite ville, avec ses halles du moyen âge, sa basilique qui date des Croisades, un visage de fée à la gare, et sur l’enseigne de l’hostellerie qui consent à me recevoir, une sirène ailée qui se tortille, et le nom prestigieux de Mélusine ! C’est à se croire revenu au temps des trouvères ! Puis-je subir tout cela de sang-froid ? Comprenez un peu mon état d’âme !

Il leva les yeux vers Estelle, à ces derniers mots. Leurs regards n’avaient encore osé se joindre. Ni l’un ni l’autre des jeunes gens n’eut la force de soutenir cet éclat trop pénétrant et trop révélateur. Ils se détournèrent vite, étourdis d’un même vertige, et pourpres tous deux.

— Pour préluder aux rites hospitaliers, viens incontinent prendre le pain et le sel ! fit Adrien, poussant son ami vers la salle, dont la grande fenêtre sans rideaux laissait voir les allées moussues du jardin, les quenouilles blanches des poiriers et les buissons de roses.

Jonchère accentua la note enjouée pour cacher son émotion.

— Le pain, le sel, et tout ce qui te plaira avec ! J’ai une faim digne d’un héros d’Homère !

— Justes dieux ! s’écria Gerfaux avec terreur. Faudra-t-il immoler un bœuf ! Estelle, as-tu prévu cela ? Donne vite des ordres !

— Hélas ! Je n’ai à vous présenter qu’un simple canard ! fit la jeune fille, d’une mine contrite.

— Tâtons toujours le canard, concéda Renaud Jonchère, aiguisant sa fourchette à son couteau, d’un air d’appétit féroce. Et il attaqua le plat, en effet, avec une gloutonnerie furieuse, qui se manifesta encore victorieusement devant l’omelette au lard, et le fromage au lait de chèvre.

— Un fromage de pâtres ! redisait-il avec un clappement de lèvres friand. Ah ! qu’on se sent loin de Paris !…

Il lui semblait vraiment se retrouver aux heures de joie impulsive et innocente de l’adolescence. Quelque chose de doux et de frais s’insinuait peu à peu en lui, l’imprégnait d’un plaisir sain et pur. Un soupir de béatitude lui échappa :

— Qu’on est bien ici !

Il étendit les mains, à droite et à gauche, pour prendre celles du frère et de la sœur.

— C’est si rare et si bon, pour un isolé, de se voir entre des amis vrais, avec qui on peut être soi, en tout abandon !

Les yeux à demi-clos, pour mieux savourer le bonheur qui passait, Renaud maintint quelques secondes la chaîne sympathique. Estelle retira enfin ses doigts, frémissants du contact.

— Puisque tu te trouves bien ici, restes-y ! fit Adrien vivement. Lâche Paris pour complaire à Mélusine ! Elle te récompensera en t’inspirant !… Maintenant, comme dessert, viens écouter ce que j’ai fait des premières scènes dont tu m’as envoyé le canevas.

— Cruel ! Déjà parler travail ! Ne peux-tu me laisser vivre et respirer un peu en liberté ! gémit Renaud, en regardant la perspective tentatrice du verger.

Mais Gerfaux, triomphant, levait le doigt vers le ciel obscurci.

— À demain, la promenade !… Voici la pluie.

De larges gouttes s’écrasaient déjà sur le gravier. L’averse d’orage brouilla l’horizon. Il fallut revenir au salon où le piano et la table à ouvrage formaient un îlot, dans le vaste espace démeublé. Estelle ferma les volets, alluma les bougies. Adrien s’était déjà assis devant le clavier et expliquait son thème musical.

— Brroum… brroum… Taratatata… Voilà l’ouverture. Fracas de trompettes, de trombones, coups de cymbales, indiquant la chasse, le meurtre du comte de Poitiers, l’affolement de son neveu Raimondin qui se croit homicide et s’enfuit… Tout à coup, ce vacarme s’apaise par des modulations de harpes et de flûtes… Très joli, ce rythme rêveur, ces arpèges séraphiques, n’est-ce pas ? observait le musicien, naïvement satisfait… Ta la la la… Apparition de la fée. Raimondin ébloui, subjugué par une force surnaturelle, s’abandonne corps et âme à l’enchanteresse qui le berce de mots d’espoir.

     Tu l’assures ! Je puis donc vivre !
     Mais comment vivrais-je sans toi ?
     Je suis ton esclave : prends-moi…
     À ta volonté, je me livre…

— Tu en es resté là du duo d’amour, paresseux !

— J’attendais que la fée me répondît, fit le poète, accoudé à la table où travaillait Estelle. Je l’entendrai mieux ici, me semble-t-il.

— Parbleu ! approuva Gerfaux, avec confiance.

Et rempli de son sujet, il poursuivait avec ardeur, fredonnant, chantant, improvisant des paroles, jouant des phrases mélodiques, plaquant des accords qui ébranlaient le vieux meuble.

— Sois mon maître, crie Mélusine, transportée de joie. Jamais aucun mortel n’aura connu un tel amour !… Le chevalier éloigné, elle confie son bonheur aux farfadets et aux sylphes, ses amis, aux fées, ses sœurs. Aimer ! Mélusine aime et est aimée ! Cet amour humain la régénérera ! Mais une voix terrifiante retentit, rappelant la fatale malédiction. Le salut est encore loin ! Le châtiment doit peser sur la fée durant la vie entière de Raimondin. Elle tombe accablée, suppliant le destin impitoyable, tandis qu’autour d’elle se lamentent les génies des airs et des eaux !… Éclairs ! Tonnerre !… Feux de Bengale dérobant la scène au public. Et applaudissements ? Qu’en penses-tu ?

— Qu’entre la coupe et les lèvres… il y a l’œuvre à faire ! dit Renaud, souriant. Mais elle se fera ! Le sujet est splendide…

— Et l’œuvre composée, il restera le plus ingrat de la tâche, observa Adrien, se dressant pour marcher de long en large. Les instrumentistes, les artistes à recruter, à exercer !… Ceci me concerne… Mélusine est restée, populaire ici… Je voudrais que les gens de Lusignan, les Mélusins, tinssent à honneur de mettre eux-mêmes en action cette page de leur folklore. Je ne désespère pas, avec les seules ressources locales, renforcées par quelques amateurs de Poitiers, de rassembler un petit orchestre et de former une troupe… Estelle tiendrait très bien le rôle de la comtesse de Poitiers. Toi, tu figurerais à merveille le chevalier Raimondin.

— Merci de l’honneur !

— Il est tout naturel qu’un poète interprète lin de ses personnages ! Richepin en a donné l’exemple !… Quant à Mélusine… Ah ! dame, c’est différent ! Il nous faudra une professionnelle émérite. Mais je compte sur tes relations de théâtre, don Juan !

Renaud resta sérieux sous l’épithète.

— Oh ! des relations plutôt vagues !… Enfin, quelque artiste se laissera peut-être tenter par l’honneur d’une création et d’une vedette.


Gerfaux virevolta sur lui-même, électrisé. — Va bene !… Juin, juillet, août, septembre. Quatre mois de travail. Nous avons le temps ! Dès cet automne, la belle légende déroulera ses fastes en haut de l’esplanade !

Renaud, d’un air d’effroi, se pencha vers Estelle :

— Ne pensez-vous pas qu’il a le diable au corps ?

Mais Adrien retournait au piano. À ce degré d’exaltation mentale, la musique seule pouvait traduire ses sensations tumultueuses. De capricieuses réminiscences s’enchaînaient sous ses doigts, épandant la divine sérénité de Mozart, la langueur rêveuse de Chopin, la vivace allégresse de Bach ou la puissante pensée de Beethoven. Estelle, profondément remuée, laissa tomber son ouvrage. Renaud, de l’ombre où il s’était reculé, ne la quittait pas des yeux. Et sous l’enveloppement de ce regard, de ces sons émouvants, la jeune fille se sentait engourdir, dans une sorte d’anesthésie délicieuse et mortelle, comme si elle eût respiré un parfum trop fort. Il lui semblait que son âme se diluait, s’échappait de son être, attirée par une sollicitation mystérieuse.

Elle prit peur. Qu’était-ce donc que cette domination étrange qui, si vite, la maîtrisait ? Alors, Estelle se promit d’être vigilante et prudente. Le lendemain, elle voulut rester à l’écart, et laisser les collaborateurs conférer en tête-à-tête.

Mais Renaud protesta, dolent et indigné :

— Nous avons besoin de votre présence ! Nous ne ferons rien qui vaille si vous n’êtes pas là pour nous inspirer !

— Vous vous moquez, dit-elle, plaisantant pour cacher sa gêne et le secret contentement qui la confondait plus que tout. Je suis une personne terre à terre, vouée à des travaux serviles. Les petits pois du déjeuner veulent absolument être écossés. Et les pois verts sont incompatibles avec la poésie…

— Erreur ! repartit Jonchère impétueusement. Ignorez-vous la grâce des actes simples ? Nausicaa est parvenue à la postérité dans l’attitude d’une jeune fille qui lave son linge. Et une certaine héroïne de Gœthe est devenue immortelle pour avoir taillé et beurré des tartines, devant un garçon au cerveau incandescent, qui s’appelait Werther. Vous êtes la Sagesse d’où dérive le Rythme. Votre influence nous est bienfaisante ; demeurez près de nous !

Adrien, malgré ses préoccupations, fut frappé d’un soupçon subit. Il considéra à la dérobée son ami, si animé ; sa sœur, singulièrement rouge. Tiens ! tiens ! se pourrait-il ? Pourquoi pas, après tout ? Estelle, droite et modeste, apparaissait à Renaud si différente des figures féminines qui avaient habité le cœur du jeune homme, un jour ou un mois ! Il est délicieux et revivifiant d’aspirer l’arome de la lavande ou de la violette après les capiteuses émanations du ylang-ylang ! Sans doute l’inconstant oiseau bleu se lassait de son vagabondage. Gerfaux s’attendrit à l’idée de l’alliance possible qui consacrerait leurs liens d’amitié. Et pour eux trois, il entrevit un avenir d’intimité charmante, illuminé par l’art et l’amour.

Et cet avenir, Mélusine, bénigne enchanteresse ! devait leur en ouvrir triomphalement les portes. Renaud, tacitement, avait conçu le même espoir, à en juger par l’intérêt ardent qu’il témoignait désormais à l’œuvre entreprise. Dès le matin, Jonchère accourait au logis ami, et autour du piano, comme sous la grotte de rocaille de la terrasse, s’éternisaient, jusqu’à une heure tardive, de longues discussions esthétiques. Avec la facilité d’illusion des artistes, les deux jeunes gens voyaient déjà leur fiction prendre corps, et gravement, ils réglaient les détails de la représentation avant même d’élaborer le texte du livret.

Cependant, le premier acte s’avançait. Il s’accordait merveilleusement à l’état moral du poète. Renaud cherchait à y condenser toutes les allégresses que suscitaient en lui cette halte en pleine nature, le site légendaire, le prestige du printemps

chantant et fleuri, les prémices de l’amour naissant…

V


Jonchère était arrivé le vendredi de la Pentecôte, comptant repartir le lundi soir. Mais huit jours s’écoulèrent sans qu’il se décidât à quitter Lusignan.

Cependant Estelle fut obligée de se rendre à Poitiers pour des courses indispensables. Elle prit le premier train du matin, revint par le suivant, et, pour éviter la traversée de la petite ville au retour, elle descendit le sentier sous bois qui conduisait à la Vonne.

Au premier détour de l’étroite allée, Mlle Gerfaux s’arrêta net, éblouie comme si un jet de flamme eût fusé du sol. Celui auquel elle ne pouvait s’empêcher de penser était assis là, sur le tronc d’un orme abattu. Il se levait et venait vers elle.

— J’avais deviné que vous passeriez par ici !

Renaud, avec autorité, s’emparait des menus colis et du petit sac. Stupide, sans parole, elle le laissait faire. Il se mit en marche près d’Estelle, dans le sinueux chemin. Et il semblait à la jeune fille qu’ils se mouvaient dans un brouillard d’or, et que la cadence de leurs pas était le rythme même du mouvement des mondes.

Elle sentait qu’après un tel silence quelque chose d’immense allait être dit, et le cœur lui tremblait d’appréhension. La rivière apparaissait, brillante de soleil, quand Renaud parla, et de quelle voix rouillée, méconnaissable !

— C’est fini ! Il va falloir m’arracher à tout cela !…

D’un geste ample, il indiquait les prés constellés de marguerites et de boutons d’or, les taillis tapissés de fougères, la masse odorante et bruissante des bois.

— Finie, la trêve ! Je viens de recevoir du grand Manitou de ma Revue une lettre comminatoire me rappelant à Paris. Je pars dès ce soir.

— Dès ce soir ! répéta-t-elle, consternée.

Et comme un naufragé qui empoigne une planche flottante, elle se raccrocha vite à une espérance :

— Mais vous revenez à la fin de juillet ! Adrien y compte !

D’un coup de canne rageur, Renaud fouailla une inoffensive touffe de genêts.

— Adrien ! grommela-t-il. Toujours lui le premier dans vos pensées ! Que je parte ou que je reste, l’intérêt d’Adrien prime tout !

Il fut aussitôt bouleversé de regret en la voyant atterrée, les lèvres tremblantes, le regarder avec une surprise chagrine.

— Pardonnez-moi !… Je viens de me montrer injuste et mauvais. Vous ne pouvez pas comprendre ce qui se passe en moi… depuis que je suis ici, entre vous deux… J’admire votre sollicitude sans cesse en éveil, pour votre frère. Et je le jalouse, oui !… Car qui donc se soucie de moi, de ma santé, et de mon bonheur ? Personne, hélas ! Je ne l’ai jamais senti aussi amèrement.

Il l’avait atteinte à ce point toujours sensible dans une âme de femme : la pitié. Elle leva ses yeux, pleins de doux reproches.

— Vous êtes injuste de nouveau envers ceux que vous appelez vos amis.

Les prunelles bleues, ardemment fixées sur elle, se brouillèrent tout à coup. Renaud lança sur la mousse les objets qui lui embarrassaient les mains. D’un mouvement prompt et irrésistible, il enlaça de son bras les épaules de la jeune fille et l’attira vers lui.

— Estelle, ne devinez-vous pas ce qui me rend ainsi susceptible et irritable ? Je souffre… Je doute… J’ai peur… J’entrevois un trop grand bonheur… S’il allait m’échapper !… Si j’arrivais trop tard dans votre vie ?… Si vous ne pouviez me répondre quand je vous supplie ?

Éperdue, elle s’agitait faiblement, sans parvenir à distendre l’étreinte. Non moins vainement, elle cherchait à cacher son visage où se reflétait son propre émoi. Elle se croyait jetée dans le chaos. Et les paroles passionnées, balbutiées à son oreille, l’assourdissaient comme une rumeur de tempête.

— Estelle, c’est du meilleur de moi-même que je vous adore… Vous tenez, entre vos mains chères, tout mon avenir. Croyez-moi quand je vous affirme que je n’ai jamais aimé personne comme je vous aime.

Elle sentait qu’il disait vrai, qu’il répudiait, en cet instant, les idoles fugitives de son passé. Estelle, aux yeux du poète, remplissait l’espace et le temps. Elle était la seule femme actuelle, incarnant, en ce cadre idyllique, parmi les roucoulements des ramiers et les vibrations des atomes, le charme du printemps vainqueur.

— Nous serons si heureux ! Tu n’as jamais vécu pour toi, chère sainte ! Ne repousse pas l’amour ! C’est si bon, si doux. La fête de l’existence !

Il se penchait, anxieux, vers le tendre visage convoité. Elle eut, toute proche, la vision des yeux bleus brûlants et de la bouche avide. Mais ce qu’il découvrit, lui, dans les prunelles transparentes, lui fit jeter un cri de triomphe.

— Ah ! tu m’aimes, dis !

Estelle crut que le ciel s’écroulait. Un baiser lui fermait les paupières, descendait, rapide et fougueux, vers ses lèvres. D’un effort désespéré, elle se libéra enfin :

— Oh ! Renaud !

Elle croyait crier son courroux… Et ce blâme résonnait comme un appel d’amour. Elle comprit qu’elle venait de se livrer. Et honteuse, elle cacha son front entre ses mains frémissantes.

Sûr de la victoire, maintenant, Renaud eut compassion de son trouble, et la laissa quelques secondes, se reprendre. Puis il murmura très bas, d’un accent si tendre qu’elle en fut bouleversée :

— Estelle, chère mienne !… Bien-aimée de mon rêve !…

Mais des pas s’approchaient. Le chemin se peupla. Tour à tour passèrent des bûcherons et des faneurs. Les deux jeunes gens se remirent en route. Ils n’osaient plus parler. Les derniers mots se prolongeaient en échos merveilleux.

Maintenant, ils atteignaient les parages habités et longeaient des clôtures de jardins. Estelle aperçut son frère, à sa place habituelle, sous l’ombre du sureau. Et près de lui, une tête curieuse qui allongeait le cou afin d’observer les deux promeneurs. Contrariée de reconnaître Caroline Laguépie, Estelle, instinctivement, s’éloigna de son compagnon.

Gerfaux ouvrit la claire-voie, en haut de l’escalier abrupt qui, du chemin, montait au verger. Son regard souriait aux arrivants. Derrière Adrien, Caroline, comme un petit coq hissé sur de grands ergots, se dressa, la mine narquoise, pour accueillir Estelle.

— Je venais chercher vos commissions, ma chère, en allant surveiller nos ouvriers. (Elle appuya avec dignité sur l’adjectif.) Mais nous avons fait chassé-croisé, puisque vous étiez vous-même à Poitiers. Pourquoi ne m’avoir pas avertie ? Je vous aurais épargné ce déplacement.

Estelle n’eût pu définir pourquoi elle avait souhaité justement éviter la visite de Caroline, pendant le séjour de Renaud à Lusignan. Mlle Laguépie affectait, d’ailleurs, d’ignorer l’étranger. Alors, se rappelant à propos les exigences protocolaires de cette pointilleuse personne, Mlle Gerfaux se hâta de procéder aux rites cérémonieux :

— Ma bonne, permettez-moi de vous présenter M. Jonchère, le meilleur camarade de mon frère. Mlle Caroline Laguépie, une très obligeante amie de Poitiers, qui a la charité de consoler notre exil.

Tout de suite très souriante, sans perdre rien de sa majesté d’archiduchesse, Caroline répondait au salut distrait du jeune homme qui, in petto, expédiait l’intruse au diable.

— Si charité il y a, qu’est-ce que mon mérite près du vôtre, monsieur ? Venir de Paris jusqu’au fond de notre sauvage Poitou pour y rejoindre un ami, voilà du dévouement !

Estelle saisit l’intention persifleuse et se dépêcha de répondre, pour sauver son propre secret.

— M. Jonchère a tenu à s’inspirer des lieux mêmes où vécut Mélusine, pour une œuvre qu’il compose, en collaboration avec Adrien. Les deux complices me pardonnent-ils de vous avoir initiée au complot ?

Naturellement ils durent, d’un air de bon gré, approuver l’indiscrétion. Mlle Caroline, flattée par cette confiance, adhéra avec enthousiasme au projet qu’Adrien lui exposait tout au long :

— Magnifique idée ! Les spectacles en plein air sont à la mode ! Mais vous ne vous contenterez pas, j’espère, d’un succès à Lusignan ? C’est Paris qu’il faut gagner ! Paris !

Elle eut un long soupir. Elle avait habité quelques années la capitale avec ses parents : Son père mort, sa mère, disait-on, enfermée en un hospice d’aliénés, Caroline était demeurée sous-maîtresse dans une pension. Mais le travail régulier coûtait à sa paresse. Et elle avait préféré revenir à Poitiers pour surveiller de près la succession de son aïeule.

— Paris ! répéta-t-elle rêveusement. Il n’y a que cela de vrai ! Comment s’accoutumer ailleurs quand on y a vécu !

— Oui ! murmura Adrien, en fourrageant sa courte barbe de ses doigts énervés. Je ne sais plus qui a dit : « Ailleurs, on végète ; là seulement on vit ! »

— C’est certain ! fit Renaud, pensif. Là seulement la vie donne tout ce qu’elle peut donner.

Estelle tressaillit comme à une piqûre profonde. Dans les yeux hypnotisés des deux jeunes hommes, elle surprenait soudain le mirage ardent de la ville souveraine.

Devant eux pourtant, s’étendait le frais vallon, cirque vert enserré par les collines onduleuses. Les saules et les peupliers frissonnaient de toutes leurs feuilles légères au-dessus de la Vonne, bordée de salicaires et d’iris. Le barrage babillard de la petite usine électrique luisait au soleil comme une coulée d’argent liquide. Un pinson, en haut du sureau, lançait sa ritournelle rieuse. Il avait néanmoins suffi d’un mot, remuant en eux des appétits d’orgueil, de luttes et d’honneurs, pour rendre ces deux âmes d’artistes indifférentes à la poésie vivante et vraie…

Et pour Renaud, ce lieu ne devait-il pas rester à jamais précieux et sacré ? Avait-il donc connu ailleurs, quoi qu’il eût affirmé, des minutes plus intenses et plus décisives ?

Jonchère vit la mélancolie d’Estelle, et, avec sa subtile intuition presque féminine, il en devina à peu près la cause. Il la rassura d’un sourire tendre et furtif. Et redressant sa taille désinvolte et robuste de bel aventurier :

— Eh bien ! déclara-t-il avec une tranquille assurance, nous amènerons Paris à Lusignan, voilà tout !

Formel, précis, il prédisait les fastes prochains, et révélait ses machinations diplomatiques. Jusqu’ici, il était demeuré indépendant et insouciant, vraie cigale de bohème, vaguant de Montmartre au quartier Latin, en s’arrêtant au boulevard. Mais désormais, Renaud prétendait se pousser dans le Monde (avec un grand M. s’il vous plaît !). Il dirait prochainement des vers au Salon des Poètes, et comptait se faire inviter chez la comtesse de Bréhan, Mécène des rimeurs. De côté et d’autre, il nouerait des relations utiles ou décoratives, afin de réunir une assistance de marque, le beau jour où Mélusine toucherait, de ses pieds de fée, la place de son ancienne demeure.

Adrien s’hallucinait silencieusement à cette évocation. Mlle Caroline, exubérante, applaudissait avec fougue.

— Bravo ! bravo ! Je retiens un fauteuil. Enrôlez-moi dans la claque.

Et se levant, elle tendit avec grâce la main au poète.

— Enchantée du hasard, monsieur ! Le chantre de Mélusine doit devenir une de nos gloires ! Ne protestez pas ! Vous êtes en état de grâce pour perpétrer un chef-d’œuvre !

Malicieuse, elle cligna de l’œil vers Mlle Gerfaux. Estelle eut un petit froid au cœur. Quoi ! le cher mystère était déjà éventé ! Elle dut se dominer et reconduisit sa visiteuse à travers le jardin. La petite personne lui empoigna familièrement le bras.

— Mes compliments ! susurra-t-elle avec un petit rire pointu ; il est fort bien, votre Renaud !

Estelle jeta un regard épeuré derrière elle.

— Je vous en prie, Caroline, n’allez pas si vite dans vos suppositions !

— Ta ta ta ! Vous ne m’en ferez pas accroire ! Je brodais un mouchoir pour la première amie qui se marierait. Il sera pour vous !

Touchée de l’intention gentille, Mlle Gerfaux répéta :

— Je vous en supplie… Ne croyez pas…

— Cachottière ! J’ai deviné vos sentiments mutuels, au premier regard ! Quel âge a-t-il, votre délicieux poète ?

— Je ne sais trop… Vingt-cinq ou vingt-six ans…

— Ça ira très bien ! A-t-il une situation stable ? Un peu de fortune personnelle ?

— Il collabore à des revues et à des journaux divers. Mais j’ignore tout à fait le chiffre de ses gains ou de ses revenus. Et je n’ai point à m’en préoccuper ! fit Estelle vivement. Je vous atteste que…

Caroline interrompit la protestation vaine.

— Au surplus, l’avenir est à lui ! Avec une tête pareille, il réussira !… Ah ! ma chère, vous allez être une femme heureuse, comblée ! Les artistes sont rois de Paris ! Vous serez de toutes les fêtes.

— Mon Dieu ! je ne souhaite pas cela ! laissa échapper la jeune fille, effrayée plus que séduite par ce trop brillant horoscope.

Elles étaient arrivées au vestibule de la maison. Caroline frôla, d’une tape espiègle, la joue de sa compagne.

— Enfant ! une chaumière et son cœur ! Cela suffirait, certes, à nous autres femmes. Mais les hommes ont des besoins et des ambitions plus complexes, surtout un homme de cette envergure-là ! Ah ! on vous l’enviera, votre Renaud ! Il ne doit guère trouver d’insensibles quand il mendie l’amour avec des yeux comme ceux-là ! Allons ! ne vous frappez pas !… Je plaisante !… Il sera fidèle ! J’en réponds pour lui !

Là-dessus, se haussant sur la pointe de ses souliers, Mlle Laguépie embrassa Estelle le plus tendrement du monde. Puis elle sauta dehors et s’en alla, imposante comme une petite marquise de Carabas, annonçant son passage par le bruit sec de ses hauts talons.

Mlle Gerfaux demeura quelques secondes immobile derrière la porte close. Un souffle glacé venait de passer sur son âme. Tout à l’heure, à la divine minute de l’aveu, elle croyait à une éternité de bonheur. Et déjà le sentiment de l’éphémère la pénétrait, en la troublant de sourdes inquiétudes.

Mais, dans la baie ouverte sur le jardin, une grande ombre fière se dessinait.

— Au diable, la petite dame précieuse ! Oubliez-vous que je pars ce soir ! Ne me faites pas tort d’une seconde !

Deux bras l’enlaçaient doucement, deux lèvres se posaient sur ses cheveux. Et ainsi captive, la jeune fille ne sentit plus que la douceur infinie de l’amour partagé. Elle n’eut plus d’autre souci que la crainte de la séparation très proche.

Ils allaient finir, ces jours sans pareils, où l’air même apportait une jouissance, puisqu’on le respirait ensemble ! Peu à peu, cette obsession mélancolique les maîtrisa tous.

La nuit descendait, calme et profonde, sur la vallée. Au-dessus des nuages, groupés en volutes argentées, la lune montra son disque blanc.

— Quel beau soir ! fit Adrien.

Et cherchant à occuper ces derniers moments où s’alourdissait trop la peine, il proposa :

— Une dernière promenade en bateau ? Ça te va-t-il ?

— J’ai le temps. Mon bagage est déjà bouclé ! fit Jonchère. Allons !

Tous trois gagnèrent la rive et prirent place dans une toue amarrée devant la terrasse. Adrien manœuvra la perche. La barque glissa entre les roseaux qui s’écartaient avec un frôlement soyeux. Les fleurs des nénuphars, posées sur leurs larges feuilles rondes, ressemblaient à des lampes pâles. Des bruits furtifs sortaient des buissons, décelant partout des vies mystérieuses en éveil. Gerfaux leva la main vers un pan de mur, ressorti du rocher, et couvert de capillaires et de giroflées.

— Quel piédestal pour une apparition de Mélusine ! Fée, quelle incantation peut t’attirer ?

Mais pour les deux autres qui étaient assis au fond du bateau, rien ne semblait plus merveilleux que de se contempler eux-mêmes. Et la vision magique n’eût pas, sans doute, détourné leurs regards confondus…

De timides hululements de chouettes au lointain. Puis, d’un bouquet de chênes, une voix sonore et chaude tomba, versant sur la nature en repos un chant éperdu, action de grâces du printemps, hymne de l’éternel amour.

— Le rossignol ! murmura Jonchère. Arrêtons-nous ici !

Le bateau s’immobilisa, pendant qu’ils écoutaient avec une attention fervente. Renaud, dans un recueillement presque religieux, considérait la blanche figure de femme, posée devant lui. Pâle sous la clarté lunaire, nimbée, comme une image mystique, de lumière irréelle, la jeune fille concentrait, aux yeux de celui qui la regardait, tout l’idéal de l’heure. À l’idée qu’il avait conquis ce cœur vierge, loyal et fort, il se sentait près de crier son enthousiasme, sa gratitude et son orgueil.

Un souffle lent palpita dans les branches, leur apportant une odeur de chèvrefeuille et de fraises, mêlée aux senteurs de la menthe et du serpolet.

Renaud cherchait toujours les yeux d’Estelle. Mais au fond des orbites noyés d’ombre, il aperçut tant de tristesse et d’angoisse, qu’une faiblesse l’accabla lui-même.

— Accoste ! dit-il tout bas à Adrien. Je vous quitterai ici.

Saisissant son ami aux épaules, il lui donna une accolade fraternelle. Puis il prit la main d’Estelle, mais il se trouva incapable d’articuler une parole.

— Embrasse-la, va ! je t’y autorise ! murmura Gerfaux compatissant.

Très doucement, avec un respect craintif, Renaud effleura les joues froides et blêmies de la jeune fille.

— Dans quelques semaines… à toujours ! bégaya-t-il d’une voix étranglée.

Il lui pressa étroitement les doigts entre les siens. Et d’un bond, s’échappa de la barque :

— À bientôt !

L’agile silhouette se perdit dans l’ombre des taillis. Alors Estelle crut tomber dans le néant. Tout lui parut vide et morne. Adrien, heureuse ment, rappelait déjà l’espérance :

— Le mois de juillet nous le ramènera vite !


VI


La première lettre, adressée à Gerfaux, contenait une petite enveloppe, portant le nom d’Estelle. La jeune fille y trouva des strophes en prose, sous ce titre concis et éloquent : À Elle.

« Je t’attendais, blanche sœur de mon âme ! Depuis si longtemps, je rêvais de toi ! Avec quelle anxiété je te cherchais sur ma route !

« Quelquefois, j’ai cru voir rayonner tes yeux… tes yeux purs… J’ai pensé toucher ta main amie… Mais trop tard, j’étais détrompé cruellement ! si cruellement ! Et mon cœur meurtri, profané, n’en pouvait plus d’espérance toujours trahie ! Je ne voulais plus croire ! Je jurais de ne plus aimer ! Le printemps se mourait, flétri par l’âpre brise.

« Mais je t’ai rencontrée ! Tu t’es penchée vers moi ! Et à ton sourire, mon cœur défaillant retrouve la tendre foi ! Tout s’éclaire ! Les roses refleurissent !… »

Estelle lut en tremblant cette confession fiévreuse, traversée de cris d’amour. Puis elle tendit le feuillet à Adrien. Et tous deux s’embrassèrent, les yeux humides de larmes heureuses.

— À personne je ne donnerai plus facilement le nom de frère ! fit le jeune homme.

Ils n’en dirent pas davantage. Mais l’absent désormais resta entre eux, mêlé à l’intimité du présent et de l’avenir. Et pendant que les moissons blondissaient au soleil, que les lis dressaient des thyrses parfumés, que les merles pillaient, à grands cris, les cerises rougeoyantes, Estelle croyait découvrir, pour la première fois, les magnificences de l’été et la beauté du monde.

Ne naissait-elle pas vraiment à une existence nouvelle, dans un univers rénové ! Toute à sa tâche jusque-là, vouée à ses affections inquiètes de fille ou de sœur, elle n’avait pas appelé l’amour, comme les jeunes filles désœuvrées. Et voici que son imagination et son cœur ignorants s’éveillaient : un bonheur inconnu, intense, lui était révélé dans une initiation enivrée !…

La séparation, loin d’affaiblir le prestige, lui donnait plus de force et d’enveloppement. Les souvenirs, sans cesse revécus, rejoignaient l’espérance. Et les lettres fréquentes et expansives de Renaud livraient sa pensée et sa vie journalières.

« Je ne me reconnais plus, avouait-il avec sa spontanéité séduisante. Des chiffres se glissent dans mes rêves. Je calcule mes paroles, j’équilibre mes efforts, j’oriente mes démarches. Je me découvre l’étoffe d’un arriviste, d’un intrigant, qui visera peut-être, quelque jour, l’Académie. Et c’est Mélusine qui détermine cet avatar… »

Estelle s’émotionnait à cette lecture. Comment ne pas apprécier la sincérité du sentiment qui excitait à de tels efforts ?…

Un peu plus tard, Renaud, se gaussant toujours de lui-même, comme s’il se fût donné la comédie, racontait avec humour ses succès et ses nouvelles ambitions.

« Ça y est ! Me voilà classé !… L’exhibition au Salon devant un parterre de chapeaux inouïs a produit d’excellents résultats, et m’a valu, sur l’heure, des connaissances exorbitantes !… J’ai été présenté à Mme de Leucate — oui, mon vieil Adrien, la fameuse marquise, l’auteur de l’Âme effeuillée. En outre, on me propose aujourd’hui même un intérim de chroniqueur à la Vie mondaine. De l’audace, encore de l’audace ! J’accepte intrépidement. »

— Tout cela est bel et bien, observa Gerfaux, contrarié. Mais il ne m’envoie pas de texte pour achever notre premier acte ! Ces belles madames et son journal lui feront négliger notre fée !…

Et il se démenait, fébrile, la voix cassante. Mélusine le poursuivait, lui, nuit et jour. L’idée qui avait été, au départ de Paris, une diversion salutaire, trop tenace maintenant, risquait de devenir consumante et nuisible.

Une distraction opportune se présenta pour arracher quelques instants l’artiste à l’obsession morbide, et tromper l’impatience de l’attente. Le curé, de retour de Rome, s’empressa de visiter les paroissiens occasionnels que lui avait recommandés M. Marcenat. Le vieux prêtre, naturellement, essaya de mettre à contribution le talent de Gerfaux et sollicita son concours pour la solennité de l’Assomption… Sans doute, les éléments dont disposerait l’émérite musicien étaient bien modestes : un pauvre harmonium, d’humbles chanteuses ignorantes… Mais ne serait-il pas louable de faire honneur à la vénérable église, aujourd’hui délabrée, qui avait connu tant de pompes, aux temps des fiers croisés, seigneurs de Lusignan et rois de Jérusalem ?

Cette considération poétique enflamma Adrien. Il détenait justement en portefeuille un Magnificat à quatre voix. Et puis, exercer ces jeunes indigènes, ce serait préparer, en quelque sorte, déjà les chœurs de Mélusine… Il accepta avec une vivacité qui combla d’aise l’abbé Françon.

Tout de suite, le musicien voulut connaître la petite cohorte et demanda des répétitions. Il revint très satisfait de la première épreuve.

— Elles sont vraiment gentilles et intelligentes, ces blanches filles de Marie ! Quelques-unes possèdent des voix souples et étendues. Une pauvre bossue m’a fait entendre un contralto très velouté. Et l’on m’annonce, pour la fin de la semaine, un soprano remarquable, la propre nièce du curé, qui est sous-maîtresse dans une institution de Poitiers.

— Oh ! oh ! taquina Estelle, notre bon pasteur introduit innocemment un loup parmi ses brebis ! L’église de Lusignan verra peut-être ton mariage ! Qui sait ?

— Moi, marié ! fit Adrien, tant soit peu amer. Avec la bossue alors, ou quelque aveugle !

— Aveugle toi-même ! repartit la sœur, cherchant à l’égayer. Tu ne vois donc rien ? Il ne tient qu’à toi d’absorber la sollicitude de Caroline !

Le jeune homme eut une grimace.

— Merci de l’intention ! La petite guêpe est trop piquante ! Et je préfère me cramponner au célibat !

— La pauvre ! Ne sois pas injuste ! Si son esprit mord, son cœur est bon ! repartit la jeune fille, déjà repentante de l’inoffensive malice.

Caroline, en effet, multipliait ses prévenances. Chaque semaine, elle apparaissait, chargée de commissions, au logis du plateau. Forçant Estelle à la gratitude, elle s’insinuait dans la confiance de Mlle Gerfaux. Personne ne savait mieux provoquer aux intimes aveux, et les payer de chauds encouragements.

— Que je suis heureuse de vos espérances ! répétait-elle en embrassant son amie. C’est si rare d’atteindre le bonheur rêvé !…

Des larmes lui montaient aux yeux. Et Estelle s’apitoyait sur ces pleurs, refoulés avec un discret stoïcisme.

Les séances de musique religieuse intéressèrent vivement Adrien. C’était une satisfaction émouvante que d’entendre sa propre pensée interprétée par des voix harmonieuses, qui s’amplifiaient sous la voûte antique. Et cette mystique jouissance s’accrut jusqu’à l’enthousiasme quand la soliste annoncée, Mlle Monique Françon, vint se joindre aux exécutantes.

— Une voix de paradis, figure-toi ! déclara Gerfaux à sa sœur. Des vibrations de cristal et d’argent ! Fra Angelico devait supposer une voix de ce genre aux anges adorables de ses fresques.

Et vraiment on l’imaginait sans peine au milieu du chœur céleste, peinte sur un fond d’or et des ailes de cygne aux épaules, cette petite Monique au visage rond et frais, aux cheveux blond-roux, à la bouche enfantine. Aussi douce à voir qu’à entendre, la jeune fille faisait encore preuve d’un sentiment musical juste et vif, et elle copia les diverses parties de chant avec une netteté et un soin qui lui valurent les éloges du compositeur.

— Que ne peut-on l’enrôler pour la représentation de Mélusine ! disait Adrien avec regret. Mais comment espérer qu’un séraphin s’emploie à glorifier une fée à queue de serpent ?

Ainsi Mélusine restait la préoccupation dominatrice autour de laquelle gravitaient les circonstances secondaires.

Une complication inopinée la rendit encore plus intense et plus pressante.

M. Marcenat n’était pas revenu à Lusignan. Un beau jour, son automobile traversa les rues étroites de la ville haute et vint s’arrêter sur le plateau. Mais ce furent deux dames qui en descendirent, aux exclamations époumonées de la mère Adèle.

— Madame Dalyre ! Et c’est-y possible ! Madame Vincent !

La brave vieille s’émerveillait. C’était plaisir si rare que d’apercevoir Mme Marcenat ! Et encore semblait-elle marchander sa vue, car aujourd’hui à peine entrevoyait-on le galbe rose de son visage derrière les plis épais d’un voile blanc à ramages.

Une nécessité fâcheuse contraignait la coquette jeune femme à ces soins de musulmane. Tout son programme d’été se trouvait dérangé par une intempestive éruption qui gâtait son charmant minois. Impossible d’exhiber ces vilains boutons à Biarritz ou à Royan ! Mieux valait attendre la guérison en se cloîtrant à la Borde ! Mais comment résister à cette solitude si l’on n’invitait quelques personnes à la partager ?… Des gens sûrs, qui, reconnaissants de l’attention, ne prendraient pas garde au teint endommagé de leur aimable hôtesse…

Mme Marcenat, en cette période sacrifiée, avait alors mandé sa belle-sœur et quelques parents de son mari. Mme Dalyre, en retour, l’aidait à son office de maîtresse de maison et utilisait toutes les ressources du pays pour la distraction de la petite société. Ainsi s’était-elle souvenue du musicien, hospitalisé dans la vieille maison, et vite, l’auto s’était élancée de Marigny à Lusignan.

— M. et Mlle Gerfaux sont, je pense, au jardin, annonça la mère Adèle, en poussant la porte entrebâillée de ses voisins.

Les deux dames, sans plus de façon, pénétrèrent dans le vestibule et firent irruption dans le verger. Le frère et la sœur se tenaient, en effet, sur la terrasse. Adrien laissa tomber son livre, et se dressa, effaré de l’invasion. Estelle, occupée à égrener des groseilles dans un saladier, se recula précipitamment, en cachant ses mains rosées par le jus des baies.

Mais le regard des visiteuses glissait sur la jeune fille avec indifférence. L’artiste seul les intéressait. Serait-il capable d’amuser quelques-unes de leurs heures désœuvrées ?…

Le premier examen fut favorable : une tête à la Daudet, un fin profil, un front blanc embroussaillé de mèches brunes. Il était plutôt gentil, ce garçon !

Mme Dalyre, toujours hautaine et le ton sentencieux, ouvrit l’entretien en se nommant ainsi que sa belle-sœur. Gerfaux, abasourdi, s’empressait à avancer des chaises rustiques. Et tout de suite, Mme Marcenat s’emparait du jeune homme avec une autorité rieuse, prime-sautière et sans-gêne.

— Compositeur et pianiste ? Parfait ! Vous connaissez Diemer, Widor et Massenet ? Bien vieux jeu pour moi… Debussy et Strauss sont mes dieux ! Dès que vous serez rétabli, adieu le Poitou, n’est-ce pas ?… Vous me dédierez quelque chose, en souvenir de votre séjour ici ? J’en serais charmée.

Adrien, tant bien que mal, suivait ce caquet sautillant, séduit, d’ailleurs, par la grâce capricieuse du brillant oiseau. Estelle, à l’écart, observait en silence. Moins que jamais, elle parvenait à s’imaginer cette mobile et légère créature compagne de destinée d’un Vincent Marcenat.

— C’est convenu, n’est-ce pas ? Nous ferons de la musique sérieuse. Vous trouverez à la Borde des amateurs capables de l’apprécier. Cela nous reposera comme une retraite au couvent !… L’auto sera à votre disposition pour les allées et venues.

Adrien eut l’impression qu’une chaîne de fleurs se nouait à son cou. Obligé de M. Marcenat, il ne pouvait, sans incivilité, se dérober à l’invitation, impérative comme un ordre. Néanmoins, son consentement forcé s’embarrassa d’objections confuses. Il allégua la tâche qui l’absorbait actuellement, et criblé de questions, il dut découvrir ses projets. Aussitôt partit une fusée d’enthousiasme.

— Le théâtre de la nature à Lusignan !… Un drame sur Mélusine !… Mais c’est une idée admirable !… Je marche avec vous, vous savez !…

— Mon frère sait-il vos intentions ? intervint Mme Dalyre. Il me semble qu’il les approuverait, car c’est un régionaliste déclaré, tout à fait épris de sa province.

— Je n’ai pu encore trouver l’occasion de m’en ouvrir à M. Marcenat. J’attendais que les choses fussent sérieusement en train, dit Gerfaux.

— Mais nous allons vous faire une réclame effrénée ! déclarait la bouillante jeune femme, piétinant comme une pouliche qui sent la poudre. Je vous amènerai tous les amis de Bordeaux ou de Paris, des tas de journalistes… Ce qui serait vraiment sensationnel, ce qui donnerait une portée extraordinaire à votre tentative, ce serait d’y intéresser la noblesse du pays. Hein ! voyez-vous l’éclat d’une représentation où les châtelains et les châtelaines incarneraient leurs nobles ancêtres ? Quel imposant hommage au passé ! Je me charge de répandre l’idée. Je consacre mes vacances à votre Mélusine, monsieur Gerfaux !

Étourdi, ébloui, le jeune homme se confondait en remerciements. Mme Dalyre, d’un air un peu inquiet, observa :

— Certainement, l’idée mérite une étude sérieuse… Car, à part le personnage de Mélusine, trop scabreux à tenir pour une femme du monde, je crois que…

Mme Marcenat interrompit d’un éclat de rire perlé et souleva moqueusement ses rondes épaules, dont la chair nacrée transparaissait sous la guimpe d’Irlande.

— Ô préjugés antiques et bourgeois !… Mais, ma chère Edmée, toute femme de « notre monde » se ferait honneur de servir la cause de l’art !

Estelle, du coin où elle se laissait oublier, vit Mme Dalyre rougir et se mordre les lèvres, à l’impertinence. Mme Marcenat se retournait, rieuse, vers le compositeur :

— Au risque d’encourir les blâmes des rigoristes, je me sacrifierais moi-même si le maestro m’en jugeait digne ! Allons, monsieur Gerfaux, arrangez-vous pour que l’œuvre soit prête en septembre, alors que les manoirs sont peuplés ! Je vous promets une troupe di primo cartello, et une assistance de choix. En attendant, à demain ! Vous nous jouerez quelque chose de votre partition ! Ce sera une primeur !

Debout, elle tendait son bras potelé et sa main nue vers le jeune homme, et conclut l’alliance par un vigoureux shake-hand. Ses yeux étincelaient à travers le tulle du voile qui rendait son sourire plus mystérieux et plus attirant. Avec son torse cambré, dessiné par la robe collante, les jambes serrées dans une gaine étroite, la silhouette onduleuse et fuyante de Mme Marcenat rappelait vrai ment la forme classique des sirènes.

— Elle pourrait jouer Mélusine au naturel ! Ne dispose-t-elle pas des sortilèges puissants qui mettent les hommes à sa merci ? pensait Estelle, en suivant du regard les deux dames qui montaient le jardin ensoleillé, reconduites par Adrien jusqu’à l’auto.

L’artiste revint vers sa sœur, délirant de joie, d’orgueil et de tourbillonnants espoirs.

— L’aimable femme ! Quel esprit ouvert et agile ! Quel jugement prompt ! Eh bien ! ma petite, Mélusine nous envoie la chance, tu vois ! À nous d’en profiter vivement ! J’écris à Jonchère afin qu’il presse son retour ici.

Estelle, doucement, remarqua :

— En promettant la journée de demain à Mme Marcenat, tu as oublié la répétition à l’église.

Adrien, une seconde interloqué, claqua des doigts avec insouciance.

— Tant pis ! Tu m’excuseras près du curé et de Mlle Monique. Je n’ai pas le temps de le faire moi-même.

Que pouvait un séraphin contre une sirène ? La jeune fille se tut, vaguement contristée. En cette subite flambée d’ambition, elle pressentait de telles menaces et de si grands risques pour son malade !


VII


Adrien, la fièvre dans les yeux et la sueur aux tempes, s’acharna le reste de la soirée au travail, revisant, retouchant les pages écrites, essayant les motifs mélodiques et leurs développements sur le piano catarrheux. Son cerveau en effervescence ne put trouver l’accalmie du sommeil. Et ce fut pâle et las d’insomnie qu’Estelle, le lendemain, le vit monter dans l’auto, envoyé à leur porte.

La jeune fille, laissée à la solitude et à ses appréhensions, eût trouvé les heures bien pesantes. Heureusement, la visite d’excuse au presbytère coupa cette longue journée, et les gentillesses de l’avenante Monique parvinrent à dissiper ses idées noires. Estelle revint au plateau l’humeur rassérénée et les bras chargés de fleurs. En poussant la porte d’entrée, elle aperçut, se détachant sur les briques rouges du sol, le carré blanc d’une lettre, et s’en saisit, le cœur bondissant. L’ami cher avait-il donc eu la prescience de son abandon, ce jour-là ?

Cette lettre, comme les précédentes, portait en suscription : M. et Mlle Gerfaux. Estelle avait donc tout droit de rompre le cachet. Elle s’enfuit, comme un avare qui court cacher son trésor, jusqu’au fond du jardin, afin que personne ne vînt troubler sa jouissance.

Tout de suite, aux affectueuses protestations du début, le vertige du parfum d’amour lui tournait la tête.

« Je suis près de vous, écrivait Renaud. Votre pensée me soutient et me rafraîchit l’âme ! Ah ! l’oasis poitevine, en regard de ce Paris d’été, malodorant, fétide, poudreux ! Et cependant m’y voici cloué par d’impératifs devoirs. J’hésite, depuis quelques jours, à vous l’avouer ! Pour garder la situation acquise récemment à la Vie mondaine, il me faut sacrifier mes vacances. »

Les mains d’Estelle s’abattirent sur sa robe.

— Comment ! il ne vient pas !…

La jeune fille rapprocha le papier de ses yeux, relut le paragraphe. Mais, avant qu’elle fût convaincue, son cœur se rapetissait, dur comme une pierre, dans sa poitrine serrée.

— Il ne vient pas comme il l’avait promis ! Ainsi, inutilement, on a compté les jours d’attente !

Elle poursuivait, cherchant une espérance dans les lignes qui suivaient : « Ma déception est plus grande que la vôtre, mes très aimés amis, je vous conjure de le croire ! Mais vous comprendrez quel souci me presse d’installer enfin ma vie sur de fermes assises… Je conçois tout ton désappointement, mon bon frère Adrien, et je m’en désole. Ayons, cependant, le courage de raisonner. Notre œuvre commune gagnera, certainement, à une préparation plus recueillie. Chi va piano, va sano. Remettons l’espoir de représenter Mélusine au printemps. Et au lieu d’un ouvrage bâclé et médiocre autant qu’éphémère, nous pourrons amener au jour une production valable et viable.

« Guéris-toi à loisir, prends des forces pour la grande lutte, couvé par une admirable Égérie. De mon côté, sois sûr que je ne perds pas un instant le but du regard. Les efforts que nous tenterons, le moment venu, auront une tout autre portée qu’à présent. Songe, mon vieux, que je suis invité, cet automne, au château de Mme de Bréhan, et que Mme de Leucate demande ma collaboration pour charpenter une fantaisie en vers qu’elle veut proposer au « Français ». Rien que ça d’honneur ! »

Les caractères écrits se brouillèrent devant les yeux d’Estelle. La jeune fille s’aperçut alors que ses larmes ruisselaient. Elle tremblait, comme dans une peur violente. Oui, c’était bien un sentiment d’effroi qui déréglait soudain les battements de son cœur et coulait de la glace dans ses veines ; peur instinctive qui saisit aux présages hostiles, quand la terre frémit ou que le ciel gronde.

Celui qu’elle aimait, qu’il lui semblait avoir connu de tout temps, lui apparaissait soudain moins proche, moins sûr, moins clair. Sans doute, en prêchant la patience à Adrien, Renaud parlait-il le langage même de la raison, mais combien Estelle l’eût préféré moins sage, moins facilement résigné à la déconvenue qui prolongeait leur séparation !

Et en relisant les noms de femmes, cités dans cette lettre où sa propre pensée tenait trop peu de place, Estelle ressentait la brûlure intime de la souffrance jalouse, inséparable de l’amour. Il lui suffisait de se rappeler la scène de la veille, les manèges coquets de Mme Marcenat vis-à-vis d’Adrien, pour se représenter Renaud Jonchère auprès d’une demi-déité prestigieuse, telle que cette Mme de Leucate dont les magazines illustrés avaient popularisé le visage léonin et les attitudes de sphinx. Comment garder intacte l’image d’une Estelle Gerfaux devant cette vision captivante ? C’était folie de s’illusionner !

Les appels glapissants de la mère Adèle coupèrent cette méditation déprimante. La brave femme, la nuit tombée, venait tenir compagnie à sa jeune voisine. Estelle s’efforça de secouer son accablement, sans y réussir. L’heure, en cheminant, apportait d’autres craintes. Quel effet aurait sur Adrien la fâcheuse nouvelle ?

La soirée était assez avancée quand le jeune homme rentra. Excité par la causerie, les fins repas, le plaisir musical, l’artiste s’était encore grisé des premiers compliments que lui valait son œuvre. Les thèmes de l’ouverture et de l’apparition avaient été fort goûtés. M. Marcenat, retenu encore au chef-lieu par ses devoirs d’avocat, avait pu assister à l’audition. Il approuvait l’idée de Mélusine, mais sans partager l’avis de sa femme quant à l’exécution. Le conseiller général affirmait que les jeunes gens du pays donneraient une interprétation plus homogène et plus attentive, plus naïve et plus savoureuse que des amateurs mondains, insoumis, inexacts, qui cherchent chacun à tirer l’effet à soi. Là-dessus, comme si ce propos la visait personnellement, Mme Marcenat s’était rebiffée, griffes dehors, comme une jolie chatte en courroux hérissée devant un dogue. L’incident avait été court, mais significatif, dénotant la mésintelligence absolue du ménage.

— Quoi qu’il en soit, concluait Gerfaux, avec l’égoïsme des ambitieux, tous deux, en principe, me sont favorables. Il ne reste qu’à marcher droit pour arriver à temps. Heureusement le compagnon embauché débarque au premier matin.

Estelle n’eut pas le courage de profiter du joint. Elle voulut épargner à son frère l’insomnie qu’elle subit elle-même, cette nuit-là. Le lendemain matin seulement, Adrien prit connaissance de la lettre de son ami.

Il sauta sur sa chaise, les yeux élargis de stupeur.

— Hein ! ai-je la berlue ! Jonchère s’excuse !… Il ne vient pas !

Trop peu maîtresse d’elle-même pour chercher à pallier la mauvaise surprise, la jeune fille resta muette, tandis que son frère éclatait en ricanements furieux :

— J’aurais dû m’en douter, connaissant le type !… C’est bien, par excellence, l’homme ondoyant et divers. Dix idées par jour, mais lâchant toujours la dernière, sans en poursuivre aucune !… Qu’il ne pense pas m’enguirlander si facilement ! Je ne me laisserai pas duper !

Violemment, il frappa du plat de la main sur la table et se leva.

— C’est trop se moquer du monde ! Chose promise, chose due ! Il doit tenir, il tiendra !…

— Mais si… si M. Jonchère n’est pas libre ! objecta faiblement Estelle… Et, avec le meilleur vouloir du monde, si vraiment le délai était trop court ? Une préparation plus longue assurerait un succès plus durable !

Adrien haussa les épaules.

— Allons donc ! Je le connais bien ! Les choses à longue échéance ne conviennent pas à son tempérament bouillant. Qu’était-ce pour lui que ces trois actes à établir, sur une donnée toute tracée ? Ma partition à moi eût été bientôt au point. J’y introduis beaucoup de choses déjà trouvées, qu’il s’agit seulement de recoudre ensemble par un fil léger.

Des larmes de dépit pointaient à ses cils. Il reprit, allant à pas précipités, de long en large, et marmonnant d’une voix plus basse :

— Et puis, tu sais tout ce que j’attends de cet effort qui porterait mon nom au public ? Mélusine préparait ma rentrée à Paris. Raisonnons un instant comme des gens pratiques : que ferions-nous ici, s’il fallait nous y tenir cet hiver ? Comment vivre ?

Elle ne trouva rien à répondre, interdite de s’avouer tout à coup imprévoyante et aveuglée. Depuis quelque temps, absorbée par des pensées trop douces et des espoirs trop séduisants, ne perdait-elle pas de vue les difficultés matérielles de l’existence ?… Le fragile et brillant échafaudage d’illusions qui lui masquait l’avenir, en s’ébranlant soudain, lui laissait entrevoir un tel vide qu’elle en demeurait effarée et sans voix.

Si préoccupé que fût Adrien, il dut remarquer l’angoisse de sa sœur.

— Tu le vois bien ! fit-il avec moins de véhémence, il faut que nos projets suivent leur cours. Trop de choses dépendent de cette Mélusine. J’envoie à Jonchère, sur-le-champ, un ultimatum catégorique. S’il ne peut venir ici, eh bien ! je me transporte à Paris. Mais il ne m’échappera pas ! Je ne le lâcherai que la dernière ligne écrite.

Estelle ne se hasarda pas à combattre ces fanfaronnades imprudentes, et elle laissa Adrien décharger à l’aise sa colère dans une longue lettre comminatoire. Le jeune homme se morfondit en suite d’impatience à supposer la réponse. Il ne l’attendit guère.

Dès le lendemain, dans la matinée, Renaud Jonchère se présentait à la maison du plateau.

Blessé au vif par les reproches de son ami, l’écrivain s’était jeté incontinent dans le premier train pour accourir se disculper en personne. Il était d’ailleurs obligé de repartir le soir même…

Comment ne pas se laisser toucher par la spontanéité d’une telle démarche, et par cette révolte généreuse sous l’attaque ? Adrien, désarmé devant une preuve si éclatante de dévouement, se sentit misérablement injuste.

— Malheureux ! disait Jonchère avec véhémence, oses-tu penser à quitter Lusignan pour Paris, en cette saison caniculaire ! Tu veux donc te tuer, de gaieté de cœur ! Et parce que l’inéluctable nécessité me retient, moi, en cette fournaise malsaine, tu n’hésites pas à m’accuser d’inconstance et de mauvais vouloir !… Tiens ! tu mériterais qu’on t’abandonnât ! Mais, avec ma magnanimité naturelle, je te pardonne ta boutade d’enfant gâté !… Tu veux qu’on décroche les étoiles ! Eh bien ! on essayera de les décrocher pour te faire plaisir, au risque de se casser le cou ! Tu l’auras, ta Mélusine, coûte que coûte !… J’ai achevé, en wagon, la scène VI du premier acte. Et je vous jure, le 15 août passé, de vous revenir pour achever ma tâche près de vous !

La colère d’Adrien avait fait place à l’attendrissement. Oreste accola Pylade et l’embrassa avec chaleur. Cependant Renaud, seul à seule quelques instants avec Estelle, parlait d’un tout autre ton, et ces arguments nouveaux rendirent sa bonne foi encore plus évidente à la jeune fille.

— Il faut l’avouer ! Je n’avais pas pris au sérieux les projets d’Adrien. Je m’y suis prêté par complaisance, pour ne pas contrarier son caprice de malade. J’espérais que le temps s’écoulant, et ses nerfs devenant plus calmes, il se rendrait compte de l’impossibilité de réaliser ses desseins au terme convenu. C’est matériellement impossible. J’en suis plus que jamais persuadé. Mais voici que les circonstances exaspèrent sa fantaisie et la rendent plus pressante. Inutile de le raisonner. Je ferai tout au monde pour le seconder et il n’aura pas lieu de s’en prendre à moi, si les plans qu’il caresse n’aboutissent pas. Cela, je vous le promets, à vous dont l’opinion m’est si précieuse et devant qui j’ai tenu à me justifier !

Il lui serrait ardemment les mains entre les siennes. Aux accents de la voix chaude qui pénétrait son cœur, Estelle ne se souvenait plus des anxiétés qui l’avaient oppressée. En souffrant, elle avait surtout senti combien elle aimait.

Les pensives langueurs de l’absence se lisaient clairement dans ses yeux. Renaud ferma, d’un baiser, les longues paupières :

— Toujours, à toujours !

Elle répéta très bas, de toute son âme, la formule du serment :

— À toujours, toujours !…

VIII


Magnificat anima mea Dominum.

De la base au faîte, les vieilles pierres grises de la basilique frémirent en d’harmonieuses résonnances. Magnificat ! La voix fluide lançait d’un jet pur, vers les voûtes cintrées, ce cri d’amour et d’extase. Suspendus en grappe à la corde qui se balançait devant la sainte table, quatre ou cinq enfants de chœur s’efforçaient de donner aux cloches un branle solennel. Magnificat !

Des feuillages en faisceaux, des guirlandes paraient d’une grâce rustique les piliers massifs, aux chapiteaux effrités. Des buissons de roses et de marguerites remplissaient le chœur, formaient une rampe fleurie aux degrés de l’autel roman surélevé. Partout des robes et des voiles blancs, des ceintures bleues, des bannières et des banderoles aux candides couleurs de la Vierge Immaculée ; des enfants, couronnés de fleurs, agenouillés sur les dalles tombales où s’effaçaient les écus blasonnés et les noms des morts.

Le vieux curé, de sa stalle antique, contempla la scène avec une émotion de naïve fierté, Lusignan s’était montré empressé de rendre hommage à la Reine du Ciel. En cet instant, la fête atteignait l’apogée de son éclat édifiant : c’était vraiment le frisson sacré de la ferveur qui remuait la foule, debout pour écouter le cantique sublime :

Quia fecit mihi magna qui potens est !

(Il a fait en moi de grandes choses, Celui qui est puissant et de qui le nom est saint !)

Que d’humble étonnement et de reconnaissance éperdue en ces paroles de la Vierge, élue pour devenir la mère d’un Dieu ! Et avec quelle émotion et quelle gravité les redisait la voix d’argent de la soliste ! On la sentait complètement abandonnée à son chant, cette petite Monique ! Debout au premier rang du groupe des choristes, sa tête auréolée d’or roux penchée de côté, ses yeux bleus levés vers la lampe du sanctuaire, sa page de musique déroulée entre les mains, elle était digne, plus que jamais, des pinceaux du Maître de Fiesole ! Et le compositeur, en l’accompagnant à l’harmonium, s’émotionnait d’entendre cette voix suave et touchante traduire, avec tant de justesse, les phrases qu’il avait écrites. Il semblait à Adrien que des ailes d’anges le soulevaient dans l’espace, l’approchant des divins concerts.

Estelle, plus loin, dans un coin assombri de la nef, éprouvait au contraire en écoutant le chant pathétique, des sensations presque douloureuses. Mlle Gerfaux, en la sainte allégresse de ce jour restait à l’écart de la joie où communiait le peuple des fidèles. Au pied de l’autel, elle ne parvenait pas à chasser les perplexités qui assaillaient sa pensée.

Depuis dix jours au moins, aucune lettre de Renaud Jonchère n’était arrivée à la maison du plateau. Si l’on en croyait les promesses réitérées de l’écrivain, on le verrait dès demain à Lusignan. Peut-être, se proposant d’être exact à l’échéance indiquée, jugeait-il inutile d’avertir ses amis, et se réservait-il le plaisir de les surprendre. C’était à l’aide de cette supposition qu’Estelle faisait prendre patience à son frère, sans cesser de s’inquiéter secrètement elle-même de ce silence anormal. Quelque nouvel empêchement surgissait-il pour retenir Renaud ou attarder sa venue ?

Quoi qu’elle fît pour demeurer tranquille et confiante, Estelle sentait, avec effroi, renaître en elle les soupçons méchants qui l’avaient tant torturée, peu de semaines auparavant. Et il lui fallait rassembler les souvenirs enivrants de la dernière rencontre et les maintenir devant elle, pour se convaincre de folie coupable et reprendre le courage et la foi.

… La procession, puis le Salut avec toute sa pompe. Adrien, toujours à l’harmonium, poursuivait son rêve idéal. Tour à tour, soutenant la psalmodie liturgique ou développant des inspirations de Hœndel ou de Bach, le jeune artiste se plaisait à remplir l’église presque millénaire de sons mélodieux et émouvants, qui réveillaient les échos assoupis.

Les portes s’ouvrirent et par la porte ensoleillée, entre les frustes bénitiers de grès, la foule s’écoula, au rythme lent d’une marche de Gluck. Alors Adrien Gerfaux aperçut, tout près de l’orgue, M. Marcenat attentif. L’exécutant pressa les dernières mesures et rejoignit son protecteur.

— Ah ! mon Dieu ! monsieur, vous étiez là !

— Sans doute ! dit le conseiller général, avec sa simplicité habituelle. Vous m’aviez annoncé que vous donniez, à Lusignan, une première audition. Je n’avais garde d’y manquer.

Ils s’acheminèrent vers le portail et s’arrêtèrent sous le parvis.

— Je suis heureux de vous féliciter, monsieur Gerfaux ! reprit l’avocat. Votre Magnificat est une belle œuvre, d’une conception élevée et d’un grand effet. J’aimerais qu’on l’entendît à Poitiers. Pour quoi ne la répéterait-on pas à Saint-Pierre ?

Le jeune compositeur eut un élan de joie.

— Oh ! J’en serais absolument ravi ! Et M. Bauffremont, l’organiste, mon premier et vénéré maître, ne demandera pas mieux que de me procurer cette satisfaction, si vous jugez vraiment mon Magnificat digne de notre cathédrale ! Cependant…

Adrien hésita ; puis, d’un ton anxieux :

— Cependant, sans la remarquable voix de Mlle Françon, qui mit si bien les soli en valeur, le morceau produira-t-il la même impression ?

M. Marcenat sourit.

— Voilà un scrupule de modestie assez rare chez un artiste, je crois !… J’ai remarqué, en effet, la limpidité et le moelleux de ce soprano. Serait-il impossible d’obtenir le concours de cette interprète de choix ?

Gerfaux baissa la voix, et d’un air de profonde déférence :

— C’est que Mlle Françon est la propre nièce de M. le curé…

— Eh bien ! nous nous arrangerons avec M. le curé ! Au surplus, pourquoi votre chœur ne se transporterait-il pas à Saint-Pierre, au jour dit ?… Ce serait un honneur digne de mémoire, pour ces petites Mélusines, d’avoir chanté une œuvre inédite dans la cathédrale du chef-lieu. Et vous-même, vous auriez l’illusion de créer une Schola cantorum poitevine.

— Ah ! si elle est réalisable, la proposition est certes bien séduisante ! dit Gerfaux, vivement tenté.

M. Marcenat lui posa amicalement la main sur l’épaule.

— Je voudrais vous séduire bien davantage, tellement que vous ne songiez plus à nous quitter ! Ne sursautez pas, et laissez-moi m’expliquer ! Je crois fermement à la moralisation par le beau. Élever les âmes des humbles, les initier aux nobles jouissances des arts, c’est leur inspirer, en même temps, les dégoûts des plaisirs vulgaires et les arracher aux mœurs brutales ou triviales. La musique, mieux qu’aucun art, peut servir à la récréation et à l’éducation du peuple. Ce qu’un esprit courageux et ardent a pu faire chez nos voisins de l’Anjou, en répandant si bien le goût et le culte de la musique qu’une population entière, aujourd’hui, est capable d’apprécier les chefs-d’œuvre des maîtres, je rêve de le voir tenter parmi nous. Quelque chose me dit que vous pourriez devenir l’apôtre de cette mission.

— Vous avez trop bonne opinion de moi, monsieur, commença Gerfaux, intéressé et incertain. La tâche est belle, mais demande des forces et des aptitudes dont je ne me crois pas pourvu. J’y serais insuffisant.

L’avocat l’interrompit :

— Je ne vous permets pas de me répondre si vite. Nous reprendrons, plus tard, cette conférence. J’aperçois Mlle votre sœur qui vous cherche sur la place. Moi, je vais au presbytère porter mes compliments au curé et entamer les négociations.

Il salua Estelle à distance, sans chercher à approcher de la jeune fille, près de laquelle se tenait Mlle Laguépie, pimpante sous un grand chapeau Montpensier. Les deux hommes se séparèrent. Aussitôt, Caroline s’élança vers Adrien, pour écraser le jeune homme sous les compliments :

— Délicieux ! Magnifique ! Deux anicroches seulement : l’harmonium… et votre soliste ! Cette fillette chante comme bêle un mouton, sans expression, sans sentiment. Une voix froide et cotonneuse, pas toujours juste ! J’en souffrais pour vous !

Gerfaux s’indigna.

— Vous aviez tort, mademoiselle, répliqua-t-il vertement. Mon tympan, à moi, fut complètement satisfait ! Ce soprano, d’une qualité et d’une limpidité rares, est conduit avec autant d’intelligence que de goût… Sans doute, étiez-vous mal placée pour l’audition.

— Il faut le croire, repartit Caroline avec un sourire grimaçant. Pourtant, je voyais nettement la chanteuse. Et la figure de votre perle me paraissait aussi insignifiante que son organe. Peu importe ! Ce n’est là qu’un intermède à la grande affaire de Mélusine. Quand revient enfin votre collaborateur ?

— Nous l’attendons d’un instant à l’autre, fit brièvement Adrien.

Et rembruni, l’air mal content, les sourcils froncés et le front orageux, il laissa ses deux compagnes prendre les devants, sans se mêler davantage à leur conversation.

— Il boude, et ferme ! En tiendrait-il vraiment pour cette poupée fadasse, coiffée de roux ? pensa Caroline, en voyant le jeune homme, durant le goûter, rester silencieux et contraint. Les hommes sont tellement idiots !

Sans s’offusquer de cette froideur, elle continuait à cribler Gerfaux de ses gracieusetés taquines. Comme un enfant qui s’amuse à tourner un commutateur électrique et à provoquer l’ombre et la lumière, Caroline se plaisait à jeter le nom de Renaud Jonchère dans l’entretien pour étudier les jeux de physionomie, décelant les sentiments complexes de ses interlocuteurs.

Instruite en partie par les confidences arrachées à Estelle, et surtout par ses propres observations, la perspicace personne devinait que les relations de ses hôtes et de l’écrivain traversaient une phase critique, et elle suivait de près ces péripéties d’où sortiraient l’entente fraternelle… ou la brouille…

Fusion… ou inimitié ?… Gerfaux se posait aussi la question, ce soir même, renfermé dans sa chambre, sous prétexte de travail, quoiqu’il lui fût impossible de se recueillir. Demain apporterait-il enfin des nouvelles de Renaud ?… Certes, Adrien ne demandait qu’à croire en son ami. Et il s’y encourageait en se rappelant le récent voyage de Jonchère à Lusignan. Mais s’il connaissait la générosité bouillante, la nature toute d’élans du poète, il savait aussi sa facile versatilité. Et il ne parvenait pas à se rassurer pleinement.

Assis devant la table où il avait passé tant d’heures laborieuses, ces dernières semaines, l’artiste remuait les pages amoncelées, surchargées d’écriture musicale. Quand entendrait-il les sons, enregistrés là, s’animer, se fondre, s’élancer en jaillissements harmonieux ? Actuellement, Gerfaux s’avouait bien l’impossibilité d’achever son œuvre au temps souhaité. Mais cette déconvenue, il en attribuait surtout la faute aux atermoiements et à la mollesse de son collaborateur.

Maintenant Adrien restreignait son ambition à exécuter le premier acte de Mélusine dans un château des environs, à la Borde de préférence, si M. Marcenat y consentait. Cette représentation partielle serait un excellent prologue à l’épreuve générale et publique, remise à l’an suivant. Mais, pour mener à bien cet effort même, l’aide de Jonchère lui était encore indispensable. Et l’appréhension que Renaud faillît au rendez-vous suffisait à l’enfiévrer.

Si ardemment, Gerfaux désirait une occasion d’éclat qui mît son talent en évidence ! Jamais il n’avait aspiré au succès avec une telle passion ! Il lui fallait, à tout prix, enlever l’éloge et l’approbation de ses compatriotes. Les propos de M. Marcenat lui hantaient l’esprit. Et des expectatives imprévues se découvraient à lui, pleines de nuages lumineux où jouait une vaporeuse et furtive apparition…

… Estelle, de son côté, songeait aussi, sans doute, au problème qu’éluciderait le lendemain décisif. L’aube vint enfin. Et le jour s’écoula, long et vide.

La poste ne remit aucune lettre. Et les trains passèrent, sans amener le voyageur tant attendu !

Le surlendemain se traîna comme la veille. Adrien ne sut plus contenir sa trépidante angoisse, et, vers le soir, sortit brusquement. Sa sœur le vit revenir, une heure après, en un état d’agitation extrême.

— J’en apprends de belles ! déclara-t-il, la voix saccadée, en lançant chapeau et bâton d’un geste violent. Renaud est en congé depuis cinq jours…

La jeune fille dut s’appuyer des deux mains à la table où elle dressait le modeste couvert du dîner. Elle eut l’impression que tout vacillait autour d’elle. Adrien, emporté par sa colère et son inquiétude, continuait, sans voir ce trouble, son rapide récit. Se souvenant que Jonchère se rendait vers cette heure, quotidiennement, à la Vie mondaine, il avait tenté d’obtenir des explications immédiates, par le téléphone. Après une sempiternelle attente au bureau de poste, on lui répondait enfin du journal, et c’était pour lui apprendre l’absence de M. Jonchère, en refusant — d’ailleurs courtoisement — les renseignements complémentaires.

— Ce qu’il y a de certain, concluait Gerfaux avec fureur, c’est qu’il est libre et que nous l’attendons encore ! Il n’a pas daigné nous aviser de ses intentions. Tout cela me semble singulièrement contradictoire avec ses protestations si récentes. Est-il demeuré à Paris ? A-t-il pris le chemin des écoliers pour nous rejoindre ? Mystère !

Estelle cherchait éperdument une hypothèse consolante.

— Peut-être M. Jonchère a-t-il été appelé en Algérie, près des siens, insinua-t-elle.

— En ce cas, il nous eût prévenus, fût-ce par dépêche.

— Une lettre, un télégramme même, peuvent s’égarer !

Mais ces éventualités trop simples n’avaient aucune prise sur l’imagination surchauffée et la sensitivité exaspérée de l’artiste. Adrien, suivant le flux et le reflux de son alarme et de sa fureur, allait aux suppositions les plus extrêmes. Tantôt il soupçonnait des causes dramatiques à la disparition de son ami. Tantôt il se déclarait trompé, trahi, et rapprochait les arguments pour dresser un virulent réquisitoire contre le déserteur. Et alors, sans en avoir conscience, dans ces invectives et ces récriminations, il dévoilait tout ce qu’il connaissait de défectueux dans le caractère, ou de répréhensible dans la conduite de son Pylade.

Estelle, exténuée de souffrance muette, se retenait de crier à son frère :

— Tais-toi ! Si tu le jugeais si peu sûr, si inconstant, si facilement mobile, pourquoi l’as-tu rapproché de moi ? Qu’il soit tel que tu le dépeins, c’est trop tard pour moi de l’apprendre !

À bout de forces, Gerfaux s’enfonça dans une sombre rêverie.

— Je saurai ! dit-il tout à coup. Il faut que je sache, coûte que coûte. J’ouvre l’enquête !

Et il passa le reste du soir à écrire des lettres qu’il expédia, dès le lendemain matin, à divers amis, capables de le renseigner sur les faits et gestes de Renaud. Puis les heures lourdes se succédèrent, sans autre intérêt que l’attente du facteur. Attente encore et toujours déçue ! Rien ne vint de la part de Jonchère.

À travers ces journées mornes d’incertitude, Adrien, mandé à la Borde, eut la satisfaction d’apprendre que les négociations de M. Marcenat avaient abouti : le choral de Lusignan fut autorisé à chanter le Magnificat à Saint-Pierre de Poitiers, le dimanche de septembre où l’on fêtait la Nativité de la Vierge.

Mais, en même temps, Mme Marcenat et son cercle, harcelant le jeune compositeur au sujet de Mélusine, envenimaient en lui la plaie vive des espoirs leurrés. Et cette impression domina le plaisir bienfaisant de l’autre nouvelle. Il revint dans une humeur noire.

Estelle lui présenta une lettre, une lettre timbrée de Paris, mais qui, hélas ! ne portait pas la suscription familière.

— Ah ! ah ! c’est de Tobie, le graveur !… M’apprendra-t-il quelque chose sur le transfuge ! dit le musicien, déchirant vivement l’enveloppe.

Il commença de lire avec rapidité les préambules, puis articula plus nettement les passages significatifs.

« Enchanté de vous savoir remis d’aplomb, mon cher camarade. Vous manquez au cénacle. On sera ravi de vous y revoir et de vous y ouïr, ménestrel !

« Vous me demandez ce que devient notre brillant mousquetaire ! Il n’a plus guère le loisir de cultiver les vieilles amitiés. Humble pierrot du pavé de Paris, je ne puis suivre que de très loin les destinées éblouissantes de cet aigle audacieux qui monte vers les hautes sphères !… Le sire Renaud, mon bon, fréquente chez les duchesses, flirte avec les marquises. Fait caractéristique, il vient de quitter les parages du tranquille Luxembourg pour installer sa garçonnière auprès du parc Monceau.

« Je l’ai aperçu, l’autre jour, grave et select comme un jeune premier du Théâtre-Français. On assure qu’il accompagne la fameuse Mme de Leucate dans une croisière en yacht. Sa dernière chronique de la Vie mondaine le laisserait croire. En un style pailleté et fanfreluche comme une jupe de danseuse, notre poète y décrit les émerveillantes escales à Dinard ou à Deauville, et les nonchalantes douceurs de la vie flottante, « entre la mer d’améthyste et le ciel d’opale ». Je vous passe les « phosphorescences des nuits étoilées, et la voix de sirène qui chante avec les vagues et la brise marine ». Naturellement, cette sirène n’est autre que Mme de Leucate dont « la forme marmoréenne et le geste sibyllique » se dessinent au premier plan sur toute cette clinquaille.

« Hein ! qu’en pensez-vous ? Et croyiez-vous Cythère si près de la côte d’Émeraude ?

« Mais passons à d’autres sujets. Je paraîtrais jalouser les myrtes et les lauriers de notre Don Juan… »

La voix stridente du lecteur se cassa dans un long rire nerveux.

— Tout s’explique !… Un Renaud devait fatalement trouver son Armide !…

Brusquement, Adrien interrompit l’amer persiflage et, le ton plus sourd, l’accent plus bref, il prononça, en évitant de regarder sa sœur :

— Inutile de s’abuser !… C’est fini entre nous et lui !… L’orgueil lui tourne la tête ; il ne nous voit plus que comme de très petites gens, absolument négligeables. Son manque d’égards, son inqualifiable insouciance le prouvent assez… Il peut revenir de son erreur… Alors, lui pardonne qui voudra !… Pour moi, je n’oublierai jamais son insulte et sa mauvaise foi !

Gerfaux sortit là-dessus, sans attendre de réplique, et monta à sa chambre où il s’enferma. Sans doute fuyait-il la vue de cette figure blême et rigide, qui l’avait écouté sans une parole, et craignait-il la plainte ou le reproche qui allaient sortir de cette bouche crispée.

Estelle demeura longtemps à la même place, debout, appuyée des deux épaules à la muraille, et les yeux étrangement ouverts. Comme quelqu’un qui vient de recevoir un coup formidable, elle n’avait plus conscience de rien, pas même de sa propre existence. Puis elle sentit, béante et douloureuse, la blessure large.

Alors, elle n’eut plus la force de se soutenir et tomba sur une chaise, anéantie. C’en était donc fait !… Celui en qui elle avait cru, de toute sa foi, qui avait reçu le don de son amour avec des larmes de reconnaissance, s’éloignait sans même détourner la tête, sans donner un prétexte à son abandon !

Et si peu de jours auparavant, il accourait de Paris, à seule fin d’attester son attachement et sa constance ! La tentation de la traîtrise ne le sollicitait-elle pas déjà ?… Et n’était-ce pas un dernier sursaut de sa conscience qui le poussait à l’effort de cette démarche ?…

Il était sincère, en ce moment-là. Estelle n’en pouvait douter. Mais l’attraction, trop séduisante pour sa vanité d’artiste, avait vaincu scrupules et regrets… Renaud cédait enfin à l’entraînement de la belle main patricienne. Et sans plus d’hésitation, il supprimait de sa pensée et de sa vie celle qu’il appelait sa fiancée…

C’était donc cela, l’amour des hommes ! Hier des supplications passionnées, des serments exaltés ; aujourd’hui l’oubli ! Et ils apportaient à la nouvelle idole une âme toujours renouvelée !… Il leur semblait n’avoir jamais aimé jusque-là.

Que n’en était-il ainsi pour elle ?… Mais l’amour, plus profondément, pétrit et transforme le cœur des femmes. Jamais Estelle — elle s’en rendait compte — ne recouvrerait son indépendance morale d’autrefois, la liberté sereine avec laquelle elle s’avançait naguère vers l’avenir.

Et ce qu’elle regrettait plus douloureusement encore, n’était-ce pas l’illusion divine, l’ivresse du rêve à deux ?

Jamais, jamais, elle ne saurait s’affranchir des souvenirs délicieux et meurtriers ! Ah ! Renaud, Renaud ! pourquoi vos yeux furent-ils si doux et si persuasifs ? Tant de joies entrevues, puis ce déchirement cruel !

Un sanglot la ploya en deux, les bras étendus sur la table. Longtemps elle s’abandonna au vertige du désespoir. Puis une pensée surgit dans cet égarement : « Adrien avait dit : « Il reviendra peut-être de son erreur… »

Oh ! la lâche espérance ! Estelle se redressa en tressaillant. Si c’était vrai ?… S’il revenait ?… Quelle erreur ne se pardonne ?…



IX


Adrien, entre deux charades, achevait de jouer la Fée à la fontaine. Les mains gantées se rapprochèrent pour de mols applaudissements. Un murmure complimenteur parcourut le salon de la Borde, des premiers rangs des fauteuils où étaient assises les femmes et les jeunes filles en claires toilettes, aux groupes de smokings, garnissant les embrasures des portes et des fenêtres.

— Charmant ! Bravo ! Très délicat !

Et ceux qui n’avaient cessé de causer, durant l’audition, s’exclamaient plus haut que les autres.

Mme Marcenat sourit. Elle était de belle humeur ce soir-là, ayant, autour d’elle, le « gratin » de ses connaissances : des cousins du Bordelais, des amis parisiens, quelques voisins de campagne, tous gens très en train, correspondant à ses goûts. Ses hôtes étaient vraiment gentils de faire bon accueil à son protégé.

— N’est-ce pas que j’ai eu la main heureuse en dénichant ce petit artiste ?… Attention ! Je suis du prochain numéro. Je cours m’habiller.

Souple dans l’étroite tunique de crêpe vert d’eau qui la modelait comme une draperie humide, la jeune femme grimpa en courant l’escalier fleuri et gagna son cabinet de toilette. Vite installée devant sa psyché, servie par une adroite et prompte camériste, Mme Marcenat se mit en devoir de préparer « sa tête », avec le soin d’une comédienne professionnelle. Tout en tripotant avec dextérité les pommades, les flacons, les tubes et les poudres, Odette adressait une grimace à son miroir. N’était-il pas exaspérant de voir persister, malgré les mixtures, les panacées, les laits de beauté, ces diaboliques boutons qui marbraient son teint et l’obligeaient à garder une épaisse couche de fard, au risque d’achever le désastre !

Après tout, cette peinturlure blanche et rose, franchement étalée, ne manquait ni de piquant, ni de charme. Ainsi Odette ressemblait-elle mieux encore à ces pimpantes marquises de Fragonard ou de Lancret auxquelles on l’avait si souvent comparée. Et sous ce frais badigeonnage, la vie restait possible, la vie telle qu’elle la concevait, c’est-à-dire pleine de mouvement, de gais propos, de jeux, de rires, de hardies chevauchées…

Foin des médecins maussades et de leurs conseils écœurants : régime, chaise longue, patience, repos ! Merci ! Ce serait bien assez de rester immobile, après le grand saut final ! L’ennui lui paraissait cent fois plus redoutable que la mort.

La mort, qu’est-ce après tout ? Un instant désagréable à passer. Et puis, Dieu est si bon !… Mais retomber sur soi, se tasser avec mélancolie, brr !… Il viendrait toujours assez tôt, l’âge fatal de la retraite !… Alors, n’ayant plus de forces pour le plaisir, Odette, rapprochant sa bergère du feu, se résignerait au calme bourgeois et au conjugal tête-à-tête…

Elle ne haïssait pas son mari, puisqu’il avait le bon esprit de la laisser libre. Elle lui reprochait surtout de prendre toujours les choses sérieusement — ce qui le rendait triste et ennuyeux — Ils ne pouvaient se comprendre. Cela arrive tous les jours. Mais, divorcer ?… Oh ! mon Dieu, pour quoi faire ? La chaîne se faisant si légère, à quoi bon la rompre brutalement ? Le système de la paix armée, adopté par les grandes nations, est aussi de pratique excellente dans la vie privée.

Nonobstant, il fallait jouir, sans perdre une heure, des plaisirs de son choix. Quel programme, cette semaine, — la grande semaine automnale de la Borde — avec la série des invités favoris et camarades ! Hier, chasse ; aujourd’hui, comédie ; demain, rallye-paper… Oh ! une course fantastique, à tous crins, par vaux et par bois !.… La jeune femme en frémissait d’impatience joyeuse, comme une petite pouliche ardente qui va piquer un galop.

En scène maintenant, en scène !… Quelques minutes plus tard, Mme Marcenat surgissait sur la petite estrade, costumée en highlander, le béret crânement incliné sur sa chevelure poudrée d’or rouge et, les bras croisés, dansait une gigue endiablée, digne d’une étoile de music-hall. Rappelée, acclamée frénétiquement, elle remercia les spectateurs en sifflant un air de chasse, accompagnée par le piano. Et ce fut une nouvelle explosion de rires et d’exclamations enthousiastes. Quel brio ! Quelle verve ! Une gaminerie adorable ! De l’esprit jusque dans les jambes !

Quelques femmes, avec une arrière-pensée malicieuse, cherchèrent du regard le mari, au fond du salon. La contenance impassible de M. Marcenat déjoua leur curiosité.

Il jugeait inutile autant que ridicule de manifester ses sentiments. Depuis longtemps, tenant pour incurable la légèreté du farfadet qui portait son nom, il avait pris l’habitude de taire sa réprobation et ses révoltes. Odette était ainsi. Rien ne modifierait sa nature turbulente et volontaire. Et c’était à lui-même que Vincent Marcenat adressait blâme et reproches, pour s’être donné cette compagne.

Toute espérance de bonheur intime perdue ; il s’était muré dans un silence hautain. Sa pensée, heureusement, gardait sa liberté d’essor, planait au-dessus des misères ambiantes. Mais lui serait-il possible de s’abstraire toujours en cette fière indépendance ?

Le masque impénétrable tomba une seconde, laissant voir des traits décomposés. La peur sourde, latente, qui hantait Vincent Marcenat en secret, l’agrippait de nouveau brutalement. Son regard inquiet fixa les lustres, étudia leur scintillement, puis scruta la vaste pièce où papillotait la foule remuante… La peur s’accentua, lui coulant de la glace dans les veines…

L’air lui sembla soudain irrespirable. Il sortit, fit quelques pas au delà du perron éclairé, aspira à longs traits le souffle glacé de la nuit. Mais, à ses yeux levés vers la voûte du ciel, les étoiles restèrent invisibles. Les pelouses et les bosquets s’enveloppaient d’ombres insondables. Il recula devant les ténèbres, comme un enfant pusillanime.

M. Marcenat rentra dans la zone éclairée et bruyante, pour secouer son angoisse et se fuir lui-même. Adrien venait enfin de quitter le piano. Le maître de la maison souffrait de voir, pour ainsi dire, domestiquer l’artiste. Il ne manquait jamais l’occasion de lui témoigner son estime par des égards marqués. Et l’accostant, la main tendue :

— Bonsoir, Gerfaux ! dit-il affectueusement. Je n’avais pu encore vous joindre, ce soir. Comme toujours, je suis arrivé ici très tard. Mais, aujourd’hui encore, j’ai entendu parler de vous, à Poitiers. On y apprécie extrêmement votre talent d’organiste.

Le Magnificat, chanté par le choral mélusien, avait fait sensation à la cathédrale. Sur ces entrefaites, M. Bauffremont, l’organiste de Saint-Pierre, s’étant trouvé souffrant, Adrien accepta de suppléer, pour quelques semaines, le vieux maître qui, le premier, avait reconnu sa vocation musicale dès le collège. Les communications entre Lusignan et le chef-lieu étaient faciles. Le frère et la sœur demeuraient donc dans la maison du plateau, la question du départ restant en suspens — et combien incertaine !

— Savez-vous qu’on vous considère comme le successeur éventuel de M. Bauffremont ? Que diriez-vous si celui-ci se décidant à la retraite, on vous offrait vraiment de le remplacer ?

Adrien eut un sursaut presque effrayé. Il pressentait bien que cette question lui serait posée quelque jour. Et l’idée de l’option qui s’imposait l’atterra. M. Marcenat comprit cette inquiétude :

— Rassurez-vous ! Je n’ai point charge de plénipotentiaire officiel. Mais il est bon que vous soyez prévenu, afin d’y réfléchir à loisir. Pesez à l’aise le pour et le contre : ici, une situation stable, honorée, une carrière artistique dont vous pouvez faire une sorte d’apostolat. Que vous présente Paris, en compensation ? La lutte, la fatigue, quelques chances brillantes peut-être… Mais si rares, si aléatoires !…

Adrien baissa la tête sans oser risquer une réponse. Une petite main solide lui frappa l’épaule. Mme Marcenat avait entendu les dernières paroles de son mari. Accorte sous le travesti qu’elle gardait pour le tour de valse final, le poing sur la hanche, elle riait de toutes ses dents nacrées.

— On diffame encore mon cher Paris ! Allons, Gerfaux, ne vous laissez pas impressionner ! Paris ! c’est la vraie patrie des artistes ! Le pôle de leur boussole ! Loin de lui, ils perdent le nord !… Là seulement, se consacre un talent !… On monte sur le pavois… ou bien l’on se brise !… Mais du moins, on vibre, on se sent vivre. Et je pense comme mon ami Nietzsche : Il faut vivre dangereusement !

Ce disant, la surfemme, une main belliqueuse sur la garde de sa claymore, jetait un coup d’œil de défi moqueur à son époux. Celui-ci fut, sans doute, tenté de répondre à cette nietzschéenne imprévue que l’apocalyptique philosophe avait dit aussi : « Quand tu vas chez les femmes, n’oublie pas ton fouet. »

Mais le piano, où venait de s’asseoir une personne de bonne volonté, commençait la ritournelle d’une valse. Et le fringant highlander s’éloignait, en bostonnant, à l’épaule du lieutenant de Gaillac, — la bête du rallye de demain.

Paris… Poitiers !… Le dilemme ne cessait plus de rouler dans l’esprit d’Adrien Gerfaux. Sans trêve, il s’agita toute cette nuit, même dans le sommeil, et reprit son martèlement opiniâtre, tandis que le jeune artiste se rendait à la gare de Lusignan, le lendemain matin. Une messe de mariage appelait l’organiste à la ville.

Adrien se hâtait sur la route. Comme il allait atteindre la station, il aperçut, au loin du chemin, entre les bois roussis et effeuillés, un peloton de cavaliers et d’amazones, qui, vraisemblablement, se rendait au château de Janzeuil, point de départ du rallye. Gerfaux n’en douta plus, en reconnaissant Mme Marcenat à la tête de cette cavalcade. Un voile bleu enroulé autour de son visage et de son petit tricorne, la jeune femme babillait et riait, gracieusement cambrée dans sa robe de drap sombre.

Et devant cette vision d’élégance, les conseils, émis la veille résonnaient haut et fort à l’oreille du jeune homme, comme si la voix claire, brève et gaie, lançait encore les deux syllabes, clique tantes comme des castagnettes : — Paris ! Paris !… Paris, délicieux et ensorcelant Paris, aimant de toutes les ambitions humaines, fallait-il renoncer à t’atteindre et à te conquérir ?

Cependant, des impressions nouvelles emportaient bientôt, ce même matin, l’âme mobile de l’artiste. Pendant que l’orgue emplissait le vaste vaisseau de Saint-Pierre des allègres accords de la Marche de Mendelssohn, et qu’un cortège nuptial se déroulait, à pas lents, dans l’allée centrale de la nef, une étrange émotion pénétra Gerfaux. Il se demanda s’il connaîtrait jamais le bonheur sans nom de ce jeune époux qui revenait de l’autel, une compagne blonde à son côté ?

Souhait ineffable qui ne lui était jamais venu à la pensée jusque-là et qu’il n’osait accueillir. Qu’était-il ? Un raté, un vaincu ? Ah ! s’il avait eu l’orgueil de s’offrir à l’aimée, les mains pleines de couronnes !

Et remuant ces idées, seul dans son wagon pour le retour, le jeune homme froissait avec colère un numéro de la Vie mondaine, acheté à Poitiers, dans le hall du départ, et qui publiait, en première page, une chronique de Renaud Jonchère. Il montait, celui-là !… Et sans se soucier le moins du monde du compagnon resté en arrière ! La rage de l’occasion manquée se réveilla, pleine d’amertume.

Adrien se perdit en une rêverie brouillée et tempétueuse, scandée par le roulis bruyant. Soudain, celui-ci se rompit dans un choc. Le train s’immobilisa. Des portières s’ouvrirent ; des exclamations s’échangèrent. On était alors en une série noire de catastrophes de chemin de fer, d’horaires déréglés, de coupables négligences. Ce convoi même était parti de Poitiers avec une demi-heure de retard. Gerfaux avança la tête au dehors pour se rendre compte de ce qui arrivait.

Il aperçut, aux barrières d’un passage à niveau, un encombrement d’équipages, d’autos, de chevaux de selle, tenus en main par des domestiques et des paysans. Sur la voie, vaguait un bai-brun, les yeux désorbités, les naseaux fumants, le flanc rougi, dont un homme essayait de rattraper les guides. Puis, devant la machine, un rassemblement compact où s’agitaient des blouses, des uniformes, des habits rouges.

L’artiste, saisi d’une singulière anxiété, allait sauter à terre afin de courir aux renseignements. Mais les hommes, en lente procession, quelque chose allongé entre eux, dégageaient la route. La locomotive se remettait déjà en marche. Gerfaux, debout, ne quittait pas du regard le groupe, arrêté maintenant devant la maisonnette du garde-barrière. Âprement attiré, se penchant au risque de tomber, il distingua cette chose vers laquelle se courbaient les figures terrifiées : une forme féminine, deux petites bottes rigides soulevant le bord d’une jupe sombre, une gaze bleue sanguinolent traînant sur le sol.

Le jeune homme se rejeta en arrière, transi d’horreur. N’était-ce point ce voile qui flottait, ce matin, autour des cheveux d’or de Mme Marcenat ?

Il s’accusa d’hallucination, voulut rejeter la conjecture abominable. Mais, dès qu’il arriva à la gare de Lusignan, sans qu’il eût besoin de questionner personne, il entendit la nouvelle qui volait de bouche en bouche et confirmait son pressentiment. La forme funèbre, entrevue là-bas, c’était bien la femme qui, la veille encore, avec tant de brio, célébrait la vie intense…

— Elle s’est jetée comme une véritable folle, racontaient les gens, témoins de l’accident. Au retard du train, la vigilance de la garde-barrière s’était relâchée. Une partie du joyeux défilé du rallye put franchir la voie. La femme, prise de peur en entendant le sifflet, poussa les portes, coupant ainsi en deux le brillant escadron. Mme Marcenat, impatiente, grisée par la poursuite, excellente écuyère d’ailleurs, se crut le temps de sauter l’obstacle et enleva son cheval. Mais sa monture, effrayée par les cris de la garde, par les mugissements de la machine, manqua l’élan au second portillon. L’amazone, désarçonnée, alla se briser la tempe sur les rails.

— Un petit trou, un filet de sang. Rien de plus ! Et c’était fini !

Cet épisode tragique, digne d’une fresque macabre du Campo-Santo, ébranla violemment l’imagination de l’artiste et impressionna tous ceux qui avaient connu cette créature rieuse et légère, pour qui la mort semblait vraiment nécessité trop dure.

Un murmure compatissant courait le long du cortège des obsèques, à Marigny et à Poitiers, où le corps fut ramené.

— Pauvre Odette ! soupiraient les amies de Mme Marcenat. Qui l’eût prévu ! C’est affreux !

Un philosophe mondain calma ce chœur gémissant.

— Après tout, allégua-t-il en rajustant son monocle, peut-être aurions-nous tort de la plaindre outre mesure ? Je l’ai entendue souhaiter une fin brève et nette, désirer mourir en beauté ! Son vœu est accompli.

Estelle, mêlée à la foule qui prenait place dans la cathédrale, entendit cette réflexion. Alors, elle chercha du regard celui qui conduisait le deuil.

Que ressentait l’homme qui se tenait au premier rang, droit, blême et immobile, tandis que se déroulaient les fastes funéraires et que les prières imploraient le repos éternel pour l’âme futile, qui avait traversé la terre dans un bruit carnavalesque de grelots ?

Sans doute, songeait-il à ce qui aurait pu être, et à ce qui avait été… à tout ce qui avait dépendu de la poupée fragile, gisant sous le grand catafalque ?

Elle emportait, dans la tombe, la jeunesse de Vincent Marcenat. Et il pouvait pleurer sur lui-même, aussi bien que sur la morte à laquelle il avait certainement accordé le pardon.



X

Une de ces rues tortueuses du vieux Poitiers, méfiantes du passant, qui ne lui montrent que de hautes clôtures de jardins et des pignons rébarbatifs aux fenêtres rares. Donnant accès à l’une des plus antiques maisons de cette rue des Carmes, une porte, échancrée dans un mur décrépit dont la joubarbe et le lierre festonnaient la crête, et sur la porte, une plaque de cuivre, d’un éclat neuf, offrant ce nom : Adrien Gerfaux.

Ce morceau de métal, vissé dans un panneau vermoulu, représentait, pour l’artiste, l’aboutissement de longues délibérations et de nombreux abandons philosophiques. Le sort de Gerfaux était maintenant déterminé. Dès Noël, M. Bauffremont, vaincu par l’âge et la maladie, avait renoncé à ses emplois divers au bénéfice de son ancien élève. Adrien, organiste en titre de la cathédrale, professeur régulier d’un collège, dut s’établir à la ville.

L’adieu à Paris, aux ambitions d’antan, aux chimères glorieuses : voilà donc ce que résumait, avec l’éloquence lapidaire d’une mention sur une stèle, ce nom gravé sur une lame de cuivre ! Cependant le musicien y songeait à peine, en poussant l’huis de sa demeure. C’était, le plus souvent, un fredon aux lèvres qu’il grimpait l’escalier en tournevis et atteignait le premier étage, où il résidait avec sa sœur.

Trop de choses nouvelles l’entraînaient pour qu’il eût le loisir des nostalgies. Il se passionnait pour ses orgues et leur consacrait toute sa ferveur d’artiste. Puis chaque jour, Adrien s’étonnait de découvrir tant de sujets inédits d’intérêt et d’activité dans cette existence provinciale qu’il avait jugée monotone et stagnante. En regard des Busset ou des Homais, inutiles péroreurs et sots qui foisonnent partout, combien d’hommes de valeur, qui dépensaient sur le terroir natal un talent réel, une science consommée — M. Bauffremont, M. Marcenat — et tant d’autres — inconnus hier, amis aujourd’hui — dont les aperçus originaux, la forte pensée le surprenaient ! Non, la province travailleuse et réfléchie ne méritait pas l’ingrat dédain de la capitale, qui se nourrit d’ailleurs de sa sève.

Après sa tournée quotidienne sur la place d’Armes, aux heures où Tout-Poitiers déambule et cause sur ce petit Forum, Adrien revenait vibrant des idées agitées là, enthousiasmé de neuves espérances. Et six mois s’étaient écoulés ainsi, rapides et pleins. Il semblait qu’une force occulte progressât journellement chez le jeune homme, stimulant une recrudescence de vitalité physique et un élan de volonté joyeuse.

Estelle ne l’ignorait pas, le nom de cette force féconde, qui s’était, hélas ! retirée d’elle-même ! Elle savait aussi de quelle image le regard d’Adrien restait illuminé quand elle voyait son frère rentrer, babillard, animé, un peu fou, rouge comme après un coup de soleil.

Le long crépuscule de juillet traînait encore ses lueurs roses et dorées sur les toits caducs et les frondaisons des jardins. La jeune fille, assise près de la fenêtre, que partageaient des montants de pierre, lisait un poème de Desbordes-Valmore, et elle s’était arrêtée, douloureusement, sur ce vers où s’exprime tout le vide que laisse l’amour envolé :

Toi qui m’as tout repris, jusqu’au bonheur d’attendre !

Elle la connaissait par expérience, cette inertie mortelle des jours dont on n’espère rien ! Ses mains amollies tombèrent, avec le volume, sur ses genoux. Elle regarda autour d’elle comme si elle cherchait, parmi les choses d’alentour, une consolation.

La table à ouvrage, en marqueterie, qui servait à sa mère, le secrétaire d’acajou où M. Gerfaux serrait ses papiers, cette crédence bretonne, ces fauteuils de tapisserie, ce tapis d’Orient fané, ces portraits et ces gravures lui parlaient de son enfance et de sa jeunesse, des veillées où, la broderie à la main, elle écoutait son père lire à voix haute. Avec quelle émotion elle avait retiré ces vieux amis des greniers des Busset pour les rassembler là ! Cependant, au milieu de ces vestiges du cher passé, pourquoi gardait-elle une impression de provisoire, d’éphémère ?

Elle avait souhaité jadis, comme un bonheur idéal, de vivre ainsi près de son frère et de reconstituer ce décor familier. Le rêve réalisé, Estelle n’en obtenait pas la jouissance promise.

Elle sentait qu’Adrien échappait à leur intimité, emporté par un courant irrésistible. Et ce soir-là encore, sa fine intuition féminine ne se trompa pas sur la cause vraie de l’allégresse qui surexcitait le jeune homme :

— Victoire ! s’écria Adrien, exagérant avec gaieté son essoufflement. Nous trouvons enfin un local pour y réunir nos Chanteurs de Saint-Pierre. Quel homme chic et quelle intelligence avertie que M. Marcenat ! Sans lui, nous n’arriverions à rien ! Tout marche à souhait, du moment qu’il a accepté de présider le comité de patronage. L’opinion publique s’intéresse. Les pouvoirs civils et religieux nous témoignent de la sympathie. Bref, ma chère, le thermomètre monte vers le succès ! Indice sûr : M. Busset m’avoue, en public, pour son légitime neveu — maintenant que j’émerge des bas-fonds de la bohème. Et il nous invite à aller disséquer chez lui le poulet du dimanche. Félicite ton frère !

— Oh ! de tout cœur ! fit sincèrement Estelle. Non pour l’invitation Busset, mais pour toutes les satisfactions que te vaudra, et que te vaut déjà, ton initiative !

— Dont tout l’honneur revient à M. Marcenat ! Soyons justes ! C’est lui qui m’a orienté ! Nous allons fonctionner incessamment. J’exercerai les hommes. Quel dommage que tu ne sois pas assez musicienne pour diriger les parties de femmes !

— Quel dommage que je ne sois pas une autre Monique Françon !

Adrien pirouetta pour cacher sa rougeur, et regarda sa sœur en dessous d’un air drôle, ému et timide. Puis il se rapprocha, les yeux pleins de sourires attendris qui n’étaient pas pour Estelle.

— J’ai rencontré, ce soir, M. le curé de Lusignan. Il m’a demandé si nous n’allions pas redevenir ses paroissiens au temps des vacances. Pour quoi pas, en effet ?

Un tressaillement secoua les nerfs de la jeune fille. Gerfaux continua, d’un ton dégagé :

— Pourquoi pas ? J’ai rudement besogné, ces derniers mois. Un petit séjour à la campagne me retremperait. Je ne puis m’éloigner beaucoup de Poitiers, actuellement. L’air de Lusignan m’a été salutaire. Pourquoi n’y retournerions-nous pas quelques semaines ?

Estelle se raidit pour garder son maintien calme. Retourner à Lusignan ! Revenir dans ces lieux où elle avait souffert un si grand brisement, raviver les souvenirs pénibles dont elle essayait de se dégager ! Ah ! devait-on lui demander un pareil effort !

Adrien pressentit confusément cette résistance, et s’asseyant sur un tabouret, aux pieds de sa sœur, humble et câlin :

— Tu as tant fait pour moi ! murmura-t-il. Sois bonne jusqu’au bout !

Elle chercha une objection positive, la voix mal assurée :

— J’ai entendu dire que M. Marcenat prête sa maison au notaire de Lusignan, pendant que celui-ci fait reconstruire la sienne.

Gerfaux repartit avec vivacité :

— Parfaitement ! Mais une vieille demoiselle, amie du curé, qui demeure sur la place de l’église et possède un beau jardin, nous assurera volontiers le gîte et le couvert…

— Vas-y seul ! dit-elle, le souffle court. Moi, je préférerais demeurer ici, en repos.

Il lui tirailla les poignets, avec impatience.

— Méchante ! Tu fais exprès de me taquiner. Tu sais bien que…

Oui… Estelle savait bien que sa présence était indispensable à son frère pour faciliter certaines relations. Le presbytère, vraisemblablement, abriterait encore, au mois d’août, comme l’an dernier, Mlle Monique Françon et sa mère, Mme veuve Françon, et sa sœur cadette, Mlle Gaby…

Elle comprenait bien qu’il lui faudrait céder. De quelle mauvaise grâce paraîtrait son obstination ? Est-ce que les dévouements passés ne l’engageaient pas, d’ailleurs ? Et puis, elle était si complètement désintéressée d’elle-même ! Souffrir un peu plus, qu’importait !

— Allons ! accorda-t-elle, résignée. Puisque tu le désires tant ! J’irai où tu voudras !

À la fin même de cette quinzaine, le frère et la sœur regagnèrent donc Lusignan. Autre logis, autre horizon. Mais hélas ! pour Estelle, mêmes souvenances — que les événements actuels rendaient encore plus sensibles et plus présentes.

Les dames Françon, comme il était prévu, ne tardèrent pas à paraître au presbytère. Mlle Gaby, la cadette, traita vite M. et Mlle Gerfaux en très anciens amis. Une espiègle de treize ans, cette Gaby ! Un nez fureteur, des yeux malins, une bouche fendue pour le rire et la chanson !

Ses pieds frétillants, plusieurs fois par jour, la conduisaient chez ses voisins. Tant de motifs l’amenaient ! Un point de dentelle à apprendre avec Mlle Estelle, si habile ! Un conseil à demander à M. Adrien, au sujet d’une sonate ! Ou bien de gentils messages : une gerbe de fleurs, cueillie le long des haies ; quelques poires dorées, orgueil du verger, que le curé envoyait à ses ouailles de passage.

Les familiarités de Gaby entraînaient l’un vers l’autre les deux groupes. Les visites au presbytère se firent presque quotidiennes. Puis on se rencontra à la promenade, dans les bois, sur les petites routes, margées de vert… On causait quelques minutes, et parfois on suivait de compagnie le chemin.

Alors Monique, très réservée, restait à côté de sa mère ou de Mlle Gerfaux. Mais l’excès même de cette retenue était un aveu, précisé par les regards furtifs, les rougeurs, les trémolos des voix émues.

Et au voisinage de ces amoureux craintifs, mais quand même éloquents, l’âme blessée d’Estelle se repliait, frémissante. Cruel revirement ! L’an dernier, ces mêmes sentiers avaient vu passer la jeune fille, penchée vers l’élu, radieuse d’espoir. Son frère se croyait alors déshérité de l’amour. Et aujourd’hui, le destin ironique comblait Adrien de la félicité dont sa sœur était frustrée !

Un jour qu’ils suivaient tous à la file la berge de la rivière, Adrien s’arrêta pour cueillir, sur le talus, quelques bruyères fines et blanches qu’il offrit à Monique.

Estelle ressentit comme un coup de lance en plein cœur. C’était à cet endroit même qu’elle avait entendu les aveux passionnés de Renaud et chancelé dans l’extase foudroyante d’un baiser.

Ce jour, elle n’en put supporter davantage. Et bien que le goûter attendît les promeneurs, sous la charmille de la cure, Mlle Gerfaux se déroba à l’invitation du pasteur. Un mal de tête, occasionné par la chaleur, le soleil, lui servit de prétexte pour s’esquiver et rentrer dans sa chambre.

Elle eut tout le loisir d’y pleurer à l’aise. Plusieurs heures s’écoulèrent avant que son frère revînt. Il faisait nuit. Estelle avait négligé d’allumer la lampe. Mais la voix d’Adrien, surélevée, éclatante, lui révéla immédiatement ce qui était arrivé.

— Ah ! chère, chère amie ! Si tu savais !

Assis devant elle, il lui saisit les mains, y cacha son front chaud, ses yeux humides. Sa joie, son étonnement, son orgueil débordaient en paroles pressées. C’en était fait ! Dans le jardin du presbytère, entre les ruches et la tonnelle, trois petits mots avaient été murmurés. Trois mots inouïs qui changeaient la face du monde. Et sur cette promesse de bonheur l’excellent oncle, tout ému, appelait aussitôt les bénédictions du ciel.

— Que n’étais-tu là ? poursuivait Adrien, délirant. Je ne croyais pas que la vie pût offrir de telles douceurs ! Comprends-tu ce que j’éprouve ? Monique m’aime comme je l’aime ! Elle consent à devenir ma femme !

— Mon Dieu ! deviendrais-je envieuse et mauvaise, pour que le bonheur des autres me fasse du mal ! pensait Estelle, le cœur gonflé.

Le lendemain, les fiançailles improvisées furent renouvelées, plus solennellement, dans un dîner à la cure. Monique se jeta au cou de Mlle Gerfaux et l’appela tout bas : ma sœur !

Il fut décidé que le mariage se ferait à Pâques seulement. Les deux futurs époux n’étaient pas plus fortunés l’un que l’autre. Chacun d’eux se préparerait d’ici là à l’entrée en ménage, avec le gai courage que donnent l’espérance et l’amour. Adrien, consolidant sa situation ; Monique, gardant la sienne à l’institution de Sainte-Agathe.

Gerfaux se lamenta du long délai prescrit par les autorités familiales. Mais gentiment, tendrement, Monique sut lui faire entendre raison. Il fut bientôt évident que cet imaginatif prêt à tomber, comme les lunatiques de son espèce, dans tous les puits ouverts sous ses pas, allait acquérir, en la personne de cette mince fillette blonde, un guide prudent et clairvoyant. La haute raison, le sens juste de Monique s’imposèrent à l’admiration d’Adrien. Ce que pensait, ce que disait la bien-aimée devint pour lui la loi et les prophètes.

Il marchait dans une gloire. Rien ne lui coûtait plus. De retour à Poitiers, il déploya une activité insensée. Sans cesse trépidant, exultant, sous pression, il s’épandait en projets fougueux.

Le mariage conclu, on garderait tout entière cette maison de la rue des Carmes, vrai logis d’artiste et nid d’amour, avec son cachet d’archaïsme, son pignon aigu, son rideau de plantes grimpantes. Dans les salles du bas, se tiendraient des cours de musique, d’harmonie, d’esthétique, de solfège. La famille s’installerait dans les appartements d’en haut. Monique amenait avec elle sa chère maman et sa petite sœur. Adrien avait souscrit d’enthousiasme à cette clause du pacte des fiançailles.

— Quelle aimable société tu auras là, disait-il à sa sœur. Elles sont si bonnes, si affectueuses, si obligeantes !

Estelle n’y contredisait pas. Elle ne marchandait pas sa sympathie aux trois dames Françon. Mais, à la vérité, elle ne voyait plus de place pour elle dans l’existence future de son frère.

Pour rien au monde, Estelle ne s’exposerait à l’humiliation amère de se sentir de trop là où elle avait été indispensable…

Mieux vaut laisser des regrets à ceux qui vous sont chers que de lire, un jour, l’ingratitude dans leurs yeux.



XI


Sur ces entrefaites, la grand’mère de Mlle Laguépie — un jour d’oubli sans doute — se laissa mourir. Estelle Gerfaux pensa que cet événement lui commandait une visite, quoiqu’elle supposât bien que les condoléances seraient superflues. Elle trouva, en effet, l’orpheline moins affligée que furibonde.

— Ah ! ma chère ! exhala Caroline entre ses dents crissantes. C’est une indignité ! Avoir consumé mes plus belles années à soigner cette vieille hargneuse, et ne pas recueillir de quoi vivre décemment. La ferme de Lusignan était hypothéquée, à mon insu. La baraque d’ici ne vaut pas quatre sous. Je n’ose la louer, de peur que les locataires, plus avisés que moi, ne découvrent la cachette. Qu’a-t-elle pu faire de son argent ?

Elle jetait des regards fulminants vers la pièce adjacente, où l’octogénaire dormait l’éternel sommeil, un rictus sardonique sur sa face momifiée. Estelle, interdite, ne trouvait pas une parole.

— Il va falloir que je me débrouille et que je cherche une situation ! reprenait Caroline avec des larmes de rage. Ah ! c’est dur de se remettre aux ordres d’autrui ! Mais justement, Estelle, vous pouvez m’aider à mes recherches. Je sais que Mme Dalyre, la sœur de M. Marcenat, vient de marier son fils aîné, à qui elle cède complètement l’usine des Sables. Vraisemblablement viendra-t-elle vivre à Poitiers, près de son frère. Cette dame, dont la santé a beaucoup fléchi, cherche, paraît-il, une personne d’âge sérieux, instruite, quelque peu musicienne, pour lui tenir compagnie et la seconder dans le gouvernement de son intérieur. Ce serait tout à fait mon affaire. Recommandez-moi.

— Je ne suis pas en relation avec Mme Dalyre, objecta Mlle Gerfaux, interloquée.

— Mais votre frère (ces deux mots sifflèrent plus aigrement), votre frère la connaît, lui. Il l’a rencontrée journellement à la Borde. Et vous possédez, vous, l’estime de M. Marcenat. Vous ne pouvez le nier. Si je vous ai rendu service autrefois, j’aime à croire que vous voudrez bien vous en souvenir, à ce moment critique pour moi…

Cette mise en demeure, débitée avec acrimonie, fit rougir Estelle. Caroline se rendit compte enfin qu’elle dépassait en arrogance la mesure tolérée, et se mit à pleurer.

— Ma chère, excusez-moi ! Je ne suis plus maîtresse de mes paroles et de mes actes. C’est à en devenir folle, aussi, convenez-en. Je me vois si seule, si désemparée ! C’est tellement pénible à mon âge de reprendre le collier de servitude.

Elle parvint sans beaucoup de peine, en continuant sur ce ton, à émouvoir le cœur pitoyable d’Estelle. La sœur d’Adrien embrassa l’infortunée et lui prodigua ses exhortations. Pauvre Caroline ! Pour sa nature entière et orgueilleuse, l’épreuve serait dix fois plus pesante qu’à toute autre ! Et davantage, on devait l’en plaindre.

Les impressions de cette scène attristaient encore Mlle Gerfaux, tandis qu’elle remontait les rues escarpées. En parallèle de l’isolement précaire de Caroline, Estelle entrevoyait les difficultés de sa situation personnelle. Les bourgeons qui se gonflaient aux branches, les humbles végétations verdoyant aux murailles lui rappelaient l’approche du printemps. Bientôt, le terme arriverait où il lui faudrait avouer ses projets, préparer son frère à la séparation…

Plus d’un regard d’homme suivait la passante, d’une grâce fine et souple, dans sa sobre toilette gris foncé, qu’éclairait seulement une aile blanche au chapeau et un nœud de broderie à l’entre-bâillement de la jaquette. Préoccupée et indifférente, Estelle laissait tomber, sans même les remarquer, ces hommages silencieux.

Le Palais de Justice se trouva sur son chemin, lui offrant, comme raccourci, la traversée de la magnifique salle des Pas-Perdus. La jeune fille pénétra dans l’édifice, derrière un groupe de touristes, et se plut à entendre les étrangers s’exclamer devant la nef spacieuse à la puissante charpente, et la triple cheminée gothique, et les arceaux fleuris des hautes fenêtres ogivales. Elle avait la fierté des souvenirs qui attestent les fastes anciens de sa très vieille province, et s’en glorifiait naïvement.

Soudain, à quelques pas, dans la travée qu’elle suivait, Estelle aperçut M. Marcenat. La mission dont Caroline l’avait chargée lui revint aussitôt à l’esprit. Elle eut un mouvement involontaire et un imperceptible arrêt. L’avocat, qui se séparait d’un interlocuteur et reconnaissait à cet instant la sœur d’Adrien Gerfaux, se méprit au geste indécis de la jeune fille. Il vint droit à elle.

— Vous désirez me parler, mademoiselle ?

Elle resta court, prise d’une timidité insolite. M. Marcenat, en toge, l’hermine sur l’épaule, portant de plus un lorgnon foncé, prenait un aspect inédit, déconcertant. Cependant, Estelle surmonta cette appréhension un peu puérile, et dit avec sa franchise coutumière :

— Je ne vous cherchais pas, monsieur. Mais je suis heureuse du hasard qui me fait vous rencontrer. Un jour ou l’autre, il m’eût fallu aller vous trouver pour m’acquitter d’un message.

Alors rapidement elle exposa la requête de Caroline Laguépie, et garantit les talents, l’instruction, les capacités de la postulante. M. Marcenat écouta avec patience :

— Je transmettrai cette proposition à Mme Dalyre, je vous le promets. À la vérité, ma sœur est encore fort incertaine. Son fils aîné, qui continue l’exploitation installée par le père, vient, en effet, de se marier. Et comme le second garçon est sous-lieutenant aux tirailleurs algériens, voilà ma sœur privée d’enfants, et réduite à la solitude. Un mariage produit toujours de graves perturbations dans la vie familiale.

Et suivant tout naturellement la filiation des idées, il ajouta en regardant Mlle Gerfaux :

— Au fait, votre frère se marie très prochaine ment aussi. Qui l’eût prédit, l’an dernier ? Vous devez être contente ?

— Oui, fit brièvement Estelle, dont les paupières battirent.

Après une courte pause, elle reprit à demi-voix :

— Nous n’osions espérer pour lui une telle chance. Il épouse une jeune fille bonne et gracieuse, qui le comprend… Mais quant à moi…

À qui se fût-elle ouverte avec plus de confiance, et qui l’eût conseillée avec plus de sûreté ?… Elle se décida vite à profiter de la circonstance quasi providentielle.

— Pour moi, monsieur, poursuivit-elle, la voix toujours plus basse et chevrotante, j’ai pensé, comme vous le disiez tout à l’heure, qu’un mariage change la face des choses. Mon frère, bientôt, n’aura plus besoin de moi. Je rougirais de rester à ses charges. Il se doit tout à la famille qu’il va fonder. Alors, j’ai résolu de faire moi-même ma vie.

M. Marcenat inclina la tête.

— C’est là un sentiment très digne et dont je vous loue, assurément. Mais avez-vous quelque projet en vue ?

— Rien n’est encore bien défini. En tout cas, je me remets à l’étude. J’allais passer les examens du brevet supérieur quand la maladie de mon pauvre père me rappela à la maison. J’essaie d’en revenir à ce point…

— L’enseignement est bien encombré, bien ardu, murmura l’avocat.

— Aussi, monsieur, n’ai-je pas l’ambition d’y trouver place. D’ailleurs, bien des carrières me seront fermées, en raison de mon âge. J’aurai vingt-trois ans la semaine prochaine, avoua-t-elle d’un ton découragé, comme si c’eût été un chiffre énorme. Mais un article de journal, tombé par hasard sous mes yeux, m’a suggéré d’autres espérances. Il existe à Paris des écoles de gardes-malades, où l’on admet seulement des jeunes filles de bonne éducation. Peut-être avec un peu d’anglais, la musique et mes deux diplômes, obtiendrais-je d’y être agréée. Cette profession me conviendrait mieux que toute autre. Depuis plus de six ans, hélas ! j’ai l’habitude de vivre près de ceux qui souffrent. Et c’est peut-être une forme d’égoïsme, mais je me sens heureuse quand j’ai conscience de leur être utile et de les soulager par mes soins.

Un mouvement bizarre contracta la figure rigide de l’avocat.

— Cet égoïsme-là n’est possible qu’aux natures généreuses. Aussi est-il peu commun.

Elle le vit fermer les yeux, derrière les verres bleuis du lorgnon, et il resta une seconde immobile et silencieux. Puis, après cette pause, il prononça d’une voix atténuée, qui retenait chaque parole :

— Me permettez-vous de prendre des informations exactes sur le sujet qui vous intéresse ?

La jeune fille eut un vif élan.

— Oh ! monsieur, vous prévenez mes souhaits.

— D’ici une huitaine, je pense avoir obtenu des renseignements positifs. Mais comment vous les communiquerai-je ? Vous désirez que votre frère ignore votre détermination ?

— Oui. Je crains de l’affecter. Je m’en voudrais de troubler son bonheur actuel.

— Alors, de demain en huit, sans autre avis, venez à mon cabinet, de neuf à onze heures. Je vous transmettrai ce que j’aurai appris. La société est remplie de pièges. Je me méfie des mensonges et des exagérations de la publicité. Et je serais désolé de voir exploiter votre bonne foi et de vous laisser fourvoyer dans quelque mauvaise impasse.

Le regard droit et chaud le remercia avant les paroles désordonnées.

— Que de reconnaissance, monsieur ! Encore et toujours !

M. Marcenat leva doucement la main pour interrompre et conclure :

— C’est convenu. Dans huit jours, nous nous reverrons. Au revoir, mademoiselle.

Cérémonieux, il s’inclina devant la jeune fille, replaça ensuite sa toque sur sa tête puissante, aux cheveux bruns et touffus, taillés en brosse, et s’éloigna par l’immense salle, afin de rentrer à l’audience. Sur le passage du maître respecté, stagiaires et étudiants saluaient très bas. Estelle sortit du Palais, la démarche plus alerte et le cœur plus léger. C’était un si grand soulagement d’avoir entendu sanctionner sa résolution ! Et puis, elle savait maintenant qu’une sollicitude ferme et prévoyante surveillerait ses efforts. Et ce sentiment surexcitait son courage.

La huitaine d’attente lui fut une accalmie salutaire. Puisque quelqu’un d’infiniment sage s’occupait de lui préparer la voie, la jeune fille mit de côté les perplexités qui l’obsédaient. Et pendant quelques jours, la pensée libre, elle se mêla plus gaiement à l’agitation vertigineuse de son entourage.

Il faut prévoir, arranger, aplanir tant de choses à l’approche d’un mariage ! Si on se l’imaginait de sang-froid, personne ne consentirait à subir une épreuve qui excède presque les forces humaines.

On entrait dans l’ère solennelle des essayages. Et toute la bande féminine était réduite en esclavage par les couturières et les modistes. Gaby s’émerveillait devant son fourreau rose :

— Un nuage à l’aurore, ma chère ! confiait-elle à ses camarades de la pension.

À travers cet effarement, Estelle atteignit la date indiquée. Et, ponctuelle, vers dix heures du matin, elle se présentait à l’hôtel de la rue du Pont-Neuf.

Elle se rappela en quelles circonstances cette grille s’était ouverte devant elle, une seule fois. Alors, la sœur d’Adrien venait chercher, au téléphone, des nouvelles de son frère. Deux ans déjà ! Et que de bouleversements depuis !

Mme Marcenat, entrevue à cet instant, et dont la voix vrillante, les ordres impérieux révolutionnaient la maison entière, se taisait maintenant, pour toujours. Et muette aussi, comme si la mort l’eût éteinte, cette autre voix, jeune et ardente, dont Estelle avait écouté, en cette même heure, avec tant d’émoi, les lointains accents !

Dès le seuil, sans pouvoir s’en défendre, la jeune fille se trouva ainsi rejetée en plein passé. Et elle s’abîma en de troubles rêveries, pendant la morne langueur de l’attente, dans le petit salon où patientaient déjà plusieurs clients de l’avocat.

Ces réminiscences tristes ébranlaient son optimisme. L’avenir lui parut moins sûr ; moins certaines aussi, son énergie et sa constance. Et ce fut inquiète et oppressée qu’Estelle parvint, à son tour, dans le cabinet du maître.


XII


M. Marcenat, assis à son bureau, se souleva pour saluer sa visiteuse et lui désigner un siège. Puis il tria quelques lettres qu’il garda dépliées sous sa main. Mlle Gerfaux présuma qu’il voulait lui en donner connaissance. Cependant, l’avocat ne se pressait pas de parler. Et son air absorbé, son hésitation visible semblèrent de mauvais augure à la jeune fille. Évidemment, les nouvelles reçues n’étaient pas encourageantes.

Enfin, comme à regret, en espaçant chaque parole, M. Marcenat déclara :

— Eh bien ! mademoiselle, l’enquête a été favorable. Vous pouvez vous adresser avec confiance à l’établissement en question. Et dans les conditions où vous vous présenterez, certainement vous serez admise.

Estelle, agréablement surprise, s’épanouit. Et sa joie s’exhala en remerciements confus. M. Marcenat, au lieu de sympathiser avec cette satisfaction, s’assombrit plutôt.

— Ne vous faites pas trop d’illusions, observa-t-il, en hochant la tête. La destinée que vous cherchez est remplie de risques et fertile en déceptions. Vous les représentez-vous bien nettement ? Courir de poste en poste, dépenser votre courage, le meilleur de votre vitalité physique et mentale pour des inconnus, qui vous oublieront volontiers, dès qu’ils n’auront plus besoin de vous ! Le malade, une fois guéri, devient si facilement ingrat !

Les beaux yeux nuancés se brouillèrent d’une fumée. Mais, avec la constance de ceux qui ont déjà résisté aux chocs de la vie, Estelle répliqua :

— Je ne m’abuse nullement, monsieur. Mais partout et en tout, il y a tant de choses dures qu’il faut accepter !

À cette réponse résignée, un frémissement presque insaisissable agita le visage basané. Les yeux perdus dans le vide, et balançant un crayon au bout de ses doigts distraits, M. Marcenat reprit :

— Peut-être pourrait-on vous éviter ces fluctuations pénibles et ces avatars fatigants. Écoutez-moi.

Un enrouement couvrit sa voix soudain. Et la pause fut si longue ensuite qu’Estelle se demanda si la suite du discours viendrait jamais. Elle n’apercevait plus de son interlocuteur que la tempe large, striée de quelques rides, et le profil fuyant, estompé de la barbe foncée. Ce silence gênant prit fin.

— Écoutez-moi ! redit M. Marcenat.

La voix de si beau métal, célèbre au Palais, qui retentissait avec une si haute fierté pour réclamer justice, se réduisait, en ce moment, à un murmure voilé, inégal, coupé de réticences :

— Écoutez, mademoiselle ! Je vous sais patiente, vaillante, dévouée… Je crois que vous trouveriez dans la profession que vous choisissez l’occasion d’exercer vos meilleures qualités. Je vous ai dit quelques-unes des craintes que cet état m’inspire pour vous. Et j’ai pensé… alors… à vous proposer une autre mission… certes aussi difficile… exigeant même, de votre part, un plus complet sacrifice… mais comportant certaines compensations, tant morales que matérielles…

Il respira, profondément et difficilement, comme si le souffle lui manquait. Ces préambules embarrassés intriguaient vivement Estelle. Elle attendait, sans oser une question ou un geste, concentrée dans l’attention.

— Un de mes amis, poursuivait l’avocat, — un homme habitué à une intense activité cérébrale, — se voit, jeune encore, menacé de cécité. Il est seul, ou à peu près… Nul autour de lui ne saurait lui fournir le secours qu’il souhaite. Il désirerait s’attacher une personne intelligente, droite, bonne, à qui il pût se fier absolument, et qui devienne, pour ainsi dire, son œil et sa main. Ainsi, par ce moyen, resterait-il en relation avec les choses qui furent l’essentiel intérêt de sa vie… Une femme seule possède assez de délicatesse, d’intuition, d’ingénieuse sollicitude pour remplir pareil office… Et j’ai pensé à vous.

— À moi ?

Il se retourna vers la jeune fille et l’aperçut, penchée en avant sur sa chaise, ouvrant de grands yeux stupéfaits. Alors posément, ainsi face à face, il affirma :

— Oui, à vous, mademoiselle Gerfaux. Je ne connais que vous, susceptible d’un tel dévouement. Mais ce dévouement doit se continuer sans tergiversations possibles. Il faut que l’infirme dont vous prendrez la charge compte sur vous en toute sécurité. Et il exigera que vous vous liiez à lui par le plus grave des contrats… D’ailleurs, entre une femme très jeune et un homme à peine mûrissant, le mariage seul peut assurer la dignité de l’existence commune.

Mariage ! Le mot énorme, si bas qu’il fût prononcé, éclata avec le fracas d’un explosif. Estelle, éperdue, changea de couleur, et bégaya :

— Me marier ? Non ! je me trompe. J’ai mal compris.

M. Marcenat inclina la tête, et expliqua, cette fois, avec le ton précis et naturel d’un homme d’affaires :

— C’est bien un mariage qui vous est offert… Je vous ai avertie d’un sacrifice absolu de votre liberté. Mon ami — ce point doit être considéré — jouit d’une fortune honorable, bien qu’amoindrie ces dernières années. Et naturellement, il prendra les dispositions nécessaires pour vous assurer l’avenir, s’il disparaissait.

La jeune fille serra son front dans sa main gantée, les yeux clos, essayant de s’isoler, d’écouter en elle-même l’écho des paroles prodigieuses. Jetée en pleine irréalité, elle se sentait aussi incapable de réflexion que si elle eût roulé sur la pente d’une montagne à pic. Dans ce tumulte intime, une curiosité inquiète se faisait jour, dominant bientôt toutes les autres sensations… Qui donc était en jeu ?… Quel était l’homme à qui on prétendait la lier par un engagement indissoluble ?

Quand elle écarta la main, dans un geste indécis, son premier regard révélait son anxiété secrète. Elle balbutia, l’air transi et effrayé :

— Je ne sais quoi vous répondre… Et puis… avant tout… il faudrait que je connusse le… la personne dont il s’agit.

La physionomie de M. Marcenat s’éteignit, comme si le crépuscule obscurcissait soudain la pièce claire.

— C’est juste, dit-il simplement.

Avec des mouvements las, presque automatiques, il tourna une clé, ouvrit un tiroir de sa table, y prit une enveloppe fermée, qu’il tendit à Mlle Gerfaux, sans la regarder.

— Vous trouverez là les explications indispensables. Brûlez ensuite ce papier… Et quelle que soit votre réponse, ne la faites pas trop attendre.

La lettre tremblait imperceptiblement au bout des doigts qui l’offraient. Si troublée que fût Estelle, elle le remarqua. Un éclair illumina son esprit en désordre. Elle supposait tout à coup quel nom était inscrit, sous ce pli cacheté…

Aussitôt, la jeune fille s’épouvanta de sa téméraire conjecture, et la repoussa comme une aberration fantasque :

— C’est fou. Je délire…

Elle eut peur, en cet instant où elle ne se gouvernait plus, de céder à un transport inconsidéré, ou de laisser échapper des propos imprudents. La crainte de trahir ce déséquilibre intérieur la main tenait raide et immobile, tandis que des émotions véhémentes la bouleversaient jusqu’au fond de l’âme. Elle n’eut plus d’autre pensée que d’échapper à cette contrainte, plus d’autre souci que de trouver des formules correctes et évasives pour achever l’entretien.

M. Marcenat, glacé lui-même, la laissa s’éloigner sans la retenir. Tout ce qui devait être dit, ce jour-là, avait été dit.

La grille franchie, seule entre les grands murs de la rue, la jeune fille ne put résister davantage à la tentation qui l’aiguillonnait. Elle déchira fébrilement l’enveloppe et en sortit une feuille de papier où cette ligne seule était tracée : « L’homme dont je vous ai parlé s’appelle Vincent Marcenat. »

Elle vit osciller les choses environnantes, comme si une convulsion ébranlait le ciel et la terre. Sur ce sol, qui semblait se dérober sous ses pas, Estelle prit follement sa course jusqu’à la cathédrale, voisine heureusement. Elle entra dans Saint-Pierre, avec la hâte des pourchassés qui, jadis, atteignaient un lieu sacré de refuge. Et tombant à genoux dans un coin de l’église, elle ne sut mieux faire que de fondre en larmes.

Se pouvait-il ?… Celui qu’elle avait toujours placé au-dessus de la vulgaire humanité, qui lui était sans cesse apparu souverainement juste, délicatement bienfaisant, à l’approche d’une calamité redoutée, s’adressait à elle, simple fille, et requérait son secours !

Elle eût hésité, peut-être même reculé avec une répugnance et une révolte instinctives, si cette proposition eût concerné un inconnu. Mais, dès qu’il s’agissait de Vincent Marcenat, le dévouement le plus strict ne lui paraissait plus une servitude ou une sujétion.

Elle le connaissait bien. De sa petite place obscure, elle avait observé les souffrances misérables de ce grand cœur. Et elle s’estimait heureuse et privilégiée qu’en cette alarme, plus effrayante qu’un risque de mort, un tel homme réclamât son aide.

Pas un instant, Estelle ne songea à mettre en balance de l’honneur qui lui était dévolu le sacrifice qu’elle allait accomplir, — l’holocauste de sa jeunesse, l’aliénation de son indépendance… — Qu’était sa pauvre vie pour l’évaluer si haut et si cher ?

N’avait-elle pas dit adieu aux espérances qui font palpiter les cœurs vierges ? L’amour n’avait traversé sa route que pour la bafouer et la meurtrir. Elle ne désirait plus le revoir. Il lui faisait peur. Les roses symboliques, pour jamais, étaient mortes.

Et voilà qu’à cette existence profondément désenchantée, s’offraient, tout d’un coup, une direction droite et sûre, un sens magnanime. Comment ne pas admirer le miracle ?

Mais, à considérer la grandeur et la noblesse de la mission qui lui serait ainsi conférée, la jeune fille s’effraya. Serait-elle capable de s’en acquitter dignement ? Elle déplora de ne pouvoir apporter à une si belle tâche des forces intactes, un courage plus joyeux… Elle sentit amèrement combien la brisure sentimentale lui avait enlevé d’énergies vivaces.

Et une crainte se précisa, profonde et poignante. L’homme qui la choisissait ignorait l’épreuve qu’elle avait traversée. S’il espérait obtenir d’elle — mieux que de la vigilance et de la sollicitude — le don entier de son cœur ?

Estelle Gerfaux se replia sur elle-même, en frissonnant comme si un vent glacial l’enveloppait soudain. Le front caché dans ses mains jointes, elle restait prostrée, anéantie, insensible.

La rumeur harmonieuse des cloches, animant l’église vide, tira la jeune fille de cette léthargie apparente. Elle se releva. L’angélus de midi ! Quoi, déjà !… Aussitôt, elle se signait et sortait vivement, ressaisie par des préoccupations d’ordre réaliste. Il lui fallait bien se rappeler l’heure du déjeuner, et Adrien, qui l’attendait au logis, et fulminait, sans doute, contre son retard.

Elle trouva son frère, en effet, installé seul à table, servi par la femme de ménage, et d’assez méchante humeur.

— La couturière n’en finissait pas aujourd’hui…

La figure renfrognée du musicien se dérida. Les essayages n’étaient-ils pas un préambule obligé aux rites nuptiaux ?

Cette journée parut à Estelle interminable et harassante. Elle dut passer l’après-midi, en compagnie des dames Françon, à étudier des combinaisons d’ameublement et à courir les magasins. Le soir, elle dînait avec son frère, chez la mère de Monique, et la soirée se prolongea — trop brève encore au gré des fiancés. Tout ce temps, il lui fallut faire un effort considérable pour tenir sa partie dans la conversation, appliquer son attention à des choses indifférentes, et se dégager des idées où elle eût voulu s’absorber.

Seule enfin avec elle-même, dans la paix nocturne, libre d’examiner les perplexités obsédantes qui la poursuivaient, Estelle les aperçut si impérieuses, si pressantes, qu’elle en fut accablée.

Quand elle s’éveilla, au matin, d’un très tardif et très fiévreux sommeil, elle eut quelque peine à reprendre nettement conscience. Elle redévida le fil de ses souvenirs et de ses réflexions, rappela chacune des paroles qui avaient été proférées, et, longuement, anxieusement, médita.

Mais, à travers cette méditation, elle entendait sans cesse cette recommandation instante, où avait tremblé une prière :

— Quelle que soit votre réponse, ne la faites pas attendre !

Elle s’imagina le malaise de M. Marcenat après sa confession. Puisqu’il plaçait sur elle, Estelle Gerfaux, un si grand espoir, c’était dans l’angoisse qu’il passait ces heures d’incertitude ! Cette idée la remplit de pitié et de confusion. Elle eut remords des tourments dont elle se savait la cause, et fut impatiente de les abréger.

Comme elle plaçait son chapeau, debout devant la glace, sa propre image l’agita d’une impression bizarre. Il lui sembla n’avoir jamais vu, auparavant, ce visage, clair de jeunesse entre les ondes foncées des riches bandeaux, ce col flexible, ces épaules tombantes. Son regard suivit les contours de l’ovale allongé, de la bouche souple et expressive, scruta les prunelles profondes aux reflets de ciel, d’eau et de nuages.

Estelle était de ces femmes, plus nombreuses qu’on ne l’admet, qui, parfaitement simples, malhabiles à se mettre en valeur, connaissent à peine leur propre grâce. Cependant, à cette minute, un sentiment bien féminin l’humilia. Il lui fut pénible de penser que ces charmes extérieurs, si faibles qu’elle les estimât, avaient été impuissants à retenir l’amour, et comptaient pour rien dans le choix qui se fixait sur elle.

Vanité des vanités ! Fugaces apparences !… Qu’était-ce que tout cela ?… Pourtant ?… Elle soupira, quitta brusquement le miroir, et s’en alla, tête basse.



XIII


Estelle était parvenue à la grille de l’hôtel Marcenat. Sa main effleurait la sonnette. Elle la retira avec précipitation, comme si ce bouton de cuivre l’eût brûlée… Cette porte, qui s’ouvrirait au premier appel, c’était l’entrée même de l’avenir… Une fois introduite là, c’en serait fait. Il ne lui faudrait plus que quelques minutes pour aborder l’explication suprême.

Un passant approchait. Mlle Gerfaux se remit en marche, descendit la rue jusqu’au quai, et suivit quelque temps le boulevard qui longe le Clain. Puis elle craignit la rencontre de quelque connaissance, revint sur ses pas, se retrouva derechef devant l’habitation de l’avocat. Et, non sans s’y être reprise à deux fois, elle fit enfin vibrer le timbre.

Le tintement se répercuta dans tous ses nerfs et les affola. Elle pensa s’enfuir encore, mais la porte tournait déjà sur ses gonds.

À grand’peine, Estelle conserva le maintien correct de rigueur. Elle formula, sans trop de balbutiement, la question de début, et la porte s’ouvrit toute grande : — Oui, M. Marcenat recevait, ce jour.

Elle marcha devant le valet de chambre, les jambes fléchissantes. À l’idée que chaque pas l’engageait un peu plus, elle se sentait comme soudée à la terre. À l’une des fenêtres d’angle, un rideau se plissa : la jeune fille eut l’intuition que quelqu’un, derrière cette guipure, épiait sa venue. Et cette surveillance mystérieuse acheva son désarroi.

Des ordres avaient dû être donnés à son sujet, car elle se vit introduire, cette fois, non dans l’antichambre publique, mais dans le grand salon. Estelle se blottit dans un coin de l’immense pièce, où les sièges nombreux, les guéridons dispersés entre les légers paravents semblaient assemblés en secrets conciliabules. Dans le vide et le silence du grand appartement silencieux, Mlle Gerfaux s’imagina percevoir les subtiles émanations des choses. Ces vases précieux, ces bergères d’Aubusson ou de lampas broché, ces lustres aux fleurs de cristal irisé, ces jardinières de Sèvres et ces bibelots de Saxe, éparpillés sur les consoles, n’échangeaient-ils pas, en leur langage occulte, de moqueuses réflexions sur l’intruse ? Aurait-elle vraiment l’audace, cette rustaude fagotée de laine grise, coiffée d’un chapeau de dix francs, d’occuper jamais la place de l’étincelante, de la fashionable maîtresse à qui ils devaient d’être groupés là ?… L’impertinente prétention !… Et le tic-tac de la belle pendule d’écaille, d’onyx et de bronze répétait nettement un ricanement de dédain.

Mais le cœur d’Estelle battait si fort que ses palpitations tumultueuses dominaient le rythme railleur de l’horloge. Un soubresaut plus lourd encore, au craquement de la serrure… L’inévitable avançait… Il ne pouvait plus être question de se dérober. M. Marcenat traversait le salon d’un pas rapide.

— Je n’osais compter sur vous déjà. Vous êtes bonne. Merci.

Elle s’était levée à son approche. Il lui saisit la main, et jeta sur elle un regard furtif et avide, sans oser une question. Mais une anxiété véhémente frissonnait dans chaque linéament de ses traits. Cependant Estelle Gerfaux, la gorge serrée, cherchait vainement à articuler une parole.

Un phénomène bizarre s’exerçait sur elle. L’atmosphère et l’aspect du lieu modifiaient curieusement ses dispositions mentales. Le luxe, l’élégance des choses de prix environnantes représentaient trop éloquemment la fortune de leur propriétaire. Un scrupule soudain fit flamber son front. Son empressement ne serait-il pas interprété comme une hâte cupide ? Leurs situations étaient si inégalés. Ne penserait-il pas qu’en apportant ce prompt consentement, elle avait surtout songé à profiter d’une occasion exceptionnelle et à conclure, sans délai, une affaire avantageuse ?

— Monsieur, bégaya-t-elle, cédant à cette alarme, monsieur, je vous en prie… avant tout… ne croyez pas… que ce soient la convoitise… et l’intérêt… qui me déterminent…

Il ne prit garde qu’à ce dernier mot et, tressaillant d’espoir, se pencha vers elle :

— Alors, vous acceptez ? J’ai bien compris, n’est-ce pas ?

Estelle ferma les yeux. Le sang quitta son visage, et entre ses lèvres, blanches et sèches, passa, comme un souffle, la réponse sans appel :

— Pouviez-vous en douter ?… Je suis confuse de l’honneur que vous me faites en me choisissant… Je redoute seulement de ne pas m’en trouver assez digne.

La phrase, débitée sans une inflexion, semblait conventionnelle, apprise par cœur. Elle se désola de son impuissance à exprimer ce qui était, en elle, si convaincu et si chaleureux. Mais M. Marcenat n’attendait, sans doute, rien au delà. Cette réplique formaliste et banale parut lui suffire. Il dit, la voix altérée d’émotion :

— C’est moi qui vous suis profondément redevable. Pardonnez-moi si je m’assure, d’une façon si draconienne, le bénéfice de votre dévouement. Je m’appliquerai à vous alléger votre tâche, pour qu’elle ne vous devienne pas trop pénible ni trop rebutante.

Cette humilité la remua profondément. Et dégelée enfin, elle laissa sortir du fond de son cœur ce qui l’étouffait.

— Ah ! monsieur, ce sera un bonheur pour moi, croyez-le bien, de vous devenir tant soit peu utile ! Je n’estime personne autant que vous. Et c’est pour cela que je crains de rester au-dessous de ce que vous attendez de moi.

Elle ne lui laissa pas le temps de parler et continua d’un jet, entraînée sur une pente irrésistible :

— Vous vous faites de moi une opinion trop haute et trop favorable. J’ai peur, je le répète, de ne pas satisfaire complètement à cette confiance. Et je crois loyal de vous dire la vérité, pour que vous me connaissiez mieux. Ma vie a subi… des traverses que vous ne soupçonnez pas… Un grand chagrin a passé sur moi, détruisant toutes les facultés d’illusion et d’enthousiasme de la jeunesse, et me laissant le cœur pour jamais refroidi… Il y a des sentiments qui n’éclosent qu’une fois… des joies qui ne se retrouvent plus, quand elles ont eu, pour suite, d’amers désenchantements.

Estelle Gerfaux s’arrêta, tremblant de la tête aux pieds, après cet effort presque héroïque. Épuisée, elle ajouta, d’une voix défaillante où s’effritaient, pour ainsi dire, les mots :

— Vous savez, maintenant… quelle pauvre âme, débilitée, amoindrie, je vous apporte… Ne lui demandez pas plus qu’elle ne peut donner… J’ai tenu à ce qu’aucun doute ne restât entre nous… Ma conscience sera plus à l’aise.

Elle n’avait pas le courage de l’envisager. Rien ne lui apprenait en quelle contenance il avait reçu son aveu. Un court silence s’établit. Puis elle entendit enfin un murmure bas et voilé, mais où vibrait un accent si pitoyable qu’elle en fut ranimée :

— Ma pauvre enfant !

À travers la brume qui troublait ses yeux, Estelle rencontra un regard sérieux et triste.

— Vous avez eu raison de suivre l’instinct de votre droiture, dit M. Marcenat. Je ne vous en apprécie que mieux. Je savais votre mérite, dans les épreuves où j’ai pu vous observer. J’ignorais que vous eussiez souffert plus intimement. Vous ne m’en êtes que plus sympathique.

La jeune fille écrasait son mouchoir sur ses lèvres pour réprimer des sanglots nerveux. M. Marcenat, aussi bas qu’elle-même avait parlé, reprenait dans un soupir, les yeux noircis au fond des orbites profondes :

— Comment ne vous plaindrais-je pas ? Je sais, mieux que personne, combien certains déboires vous vident le cœur, quand on est jeune et confiant… On ne se remet jamais bien de ces premières blessures… Le meilleur de soi en meurt.

Il s’écarta, ressaisi par de fiévreux souvenirs, et marcha quelques secondes, çà et là, entre les meubles, les bras croisés, la tête courbée. Estelle se laissait, elle aussi, fasciner par les vertigineux mirages surgis du passé. Les fantômes de leurs premières amours glissaient entre eux, ironiques et troublants.

M. Marcenat dompta enfin cet émoi et revint vers Mlle Gerfaux.

— Soyez tranquille ! prononça-t-il avec une douceur qui redoubla en elle l’envie des larmes. Je ne me reconnais point le droit d’exigences excessives, sachant trop en quelle misérable condition je serai prochainement réduit. C’est assez que vous ayez la générosité de m’accorder votre concours, votre aide intelligente. Dans la nuit, perpétuelle peut-être, où je vais tomber, ce sera un réconfort de vous sentir près de moi, comme une amie sûre… Car je ne me suis pas trompé, n’est-ce pas, en croyant à votre amitié ?

— Oh ! non, s’écria-t-elle, jetée en avant par la vivacité de son attestation.

Vincent Marcenat lui prit la main et l’éleva jusqu’à ses lèvres.

— Eh bien ! c’est à cette amitié seule que je m’adresse en vous appelant dans ma vie. De cela, soyez bien certaine.

Il mit un baiser sur les doigts gantés qu’il garda ensuite entre les siens, longuement. Les yeux rivés au parquet, M. Marcenat s’absorba dans une rêverie qui étendit sur son visage une expression triste et sévère. Sans doute, les éventualités mornes qu’il venait de prédire le suggestionnaient encore. Et il pensait à l’avenir austère où le guiderait cette main qu’il retenait, presque peureusement.

Estelle le pressentit, et chercha à rompre l’oppressant silence :

— Je vous en prie, apprenez-moi tout ce que vous craignez. Je désire tant le savoir ! Cette affection, qui menace votre vue, ne peut-on la combattre par un traitement, une opération ? Les chirurgiens font aujourd’hui des cures presque miraculeuses. Pourquoi n’admettez-vous pas la possibilité d’une bonne chance ?

— Parce qu’il serait encore plus terrible de me leurrer pour me buter ensuite à l’inéluctable, repartit M. Marcenat, aussi simplement qu’il eût complété un théorème mathématique.

Elle fut navrée de ce pessimisme. Alors, à contrecœur, il expliqua, pressé d’en finir avec le récit trop pénible :

— Aux premiers troubles observés, — diminution de vision, indécision des contours, — je consultai un de mes amis, oculiste établi à Tours. Il diagnostiqua un décollement de la rétine. C’est — vous le savez probablement — la cécité à échéance plus ou moins longue, le miroir, en un mot, dont l’étain se dégrade et qui perd ainsi le pouvoir de réfléchir les images. Vous supposez aisément l’effet produit sur moi par ce coup de massue… Je suivis avec soin les prescriptions destinées à enrayer le mal. Je restreignis mon activité : j’évitai les secousses des locomotions trop violentes. Ma vue diminuait toujours graduelle ment. Et je retardais de consulter à nouveau, avec l’appréhension d’un arrêt plus terrible. Enfin, le médecin que j’allai trouver, dans une autre ville, plus perspicace et plus expérimenté, reconnut la présence de la cataracte, trop opaque déjà pour qu’il pût étudier l’état du fond de l’œil. Ce mal est presque un phénomène, assure-t-il, à mon âge. Il veut y voir la conséquence d’un choc traumatique, peut-être d’une chute violente sur la tête, qui m’arriva dans une course en montagne, il y a quelques années. Quoi qu’il en soit, voici la situation actuelle : expectative, assez proche, d’une opération dont le résultat est des plus aléatoires. Car, le cristallin enlevé, que se découvrira-t-il derrière ?

Un frisson lui secoua brusquement les épaules. Il conclut rapidement :

— Vous le voyez, ma pauvre amie, les risques l’emportent de beaucoup sur les chances favorables. Inutile de m’abuser ! Je me suis fait d’ailleurs une loi, toute ma vie, d’envisager comme réalisables les pires des hasards à courir. Et bien m’en a pris de m’endurcir de la sorte.

Serrant plus fort la main de la jeune fille, M. Marcenat ajouta, la voix sombrée d’angoisse :

— Le pis de tout, maintenant, ce serait de vous voir changer d’avis et résilier votre promesse. Épargnez-moi ce désappointement, Estelle ! Je ne saurais le supporter.

— Oh ! ne craignez pas cela. Ne craignez pas cela ! Rien ne me fera changer !

Malgré l’énergie de l’affirmation, malgré la clarté loyale du regard levé vers le sien, il persistait dans son incrédulité tremblante.

— Avez-vous pris conseil de votre frère avant de venir ici ? Approuve-t-il votre résolution ?

Estelle redressa sa longue taille souple, avec cette dignité pleine de modestie et de pudeur qu’il aimait en elle.

— Adrien est mon meilleur ami. Et le premier, il recevra ma confidence, dès que vous le permettrez… Mais je ne dépends que de ma conscience. J’ai voulu venir vers vous de mon propre mouvement. Je n’avais point besoin de conseils étrangers pour sentir qu’il était bien de suivre l’impulsion qui me conduisait à vous.

Elle le vit fléchir, vaincu. Presque courbé en deux, il pressa son front contre la main qu’il tenait toujours prisonnière, la main, pieuse et attentive, qui se donnait à lui. À travers le gant de suède mince, Estelle percevait la brûlure de la tempe fiévreuse où battait tumultueusement l’artère. Et une grande pitié l’attendrit, devant cette détresse et ce muet abandon.

Cependant les contingences oubliées se rappelèrent à eux. Des voix s’élevaient dans le vestibule. M. Marcenat releva lentement la tête, l’air absent comme un homme qui s’éveille d’un long sommeil. Ses traits étaient gonflés et ses paupières rouges. Il prêta l’oreille au bruit venu jusqu’au salon.

— Des clients qui s’impatientent et me réclament. Je vais donner ordre de les renvoyer. J’ai audience à midi. Inutile qu’ils attendent.

L’avocat posa le doigt sur le timbre. Le domestique parut.

— Germain, dites-leur que je serai à leur disposition dans la soirée, ou demain matin. Des affaires imprévues me retiennent aujourd’hui.

— Bien, monsieur.

De la face glabre du vieux Germain, un quart de regard s’échappa vers la jeune personne, d’aspect comme il faut, qui se tenait debout, au milieu du salon. C’était cette plaideuse-là qui faisait tort aux autres, vraisemblablement, et apportait tant d’affaires imprévues.

La porte à moulures dorées se referma, prompte et discrète. M. Marcenat, après un temps, se retourna vers Mlle Gerfaux.

— Nous allons nous séparer pour aujourd’hui, ma… mon amie. Quand et comment nous reverrons-nous ? À vrai dire, je n’ai nullement songé encore au côté officiel de… de notre projet. Je n’osais aller aussi loin dans l’hypothèse et escompter, avec une si audacieuse confiance, votre consentement. Et maintenant je suis trop étourdi pour y réfléchir posément. Quoi qu’il en soit, révélez à votre frère notre commun accord. J’espère qu’il n’en sera pas mécontent. J’irai le visiter dimanche. Ensemble, nous réglerons les questions urgentes et positives.

À cet énoncé des matérialités inévitables, l’enthousiasme de sacrifice et de charité, qui excitait silencieusement Estelle Gerfaux, se refroidit par degrés. La jeune fille reprit le sens de ce qui, momentanément, s’était éclipsé. Elle revit le grand salon pompeux et, par la portière entr’ouverte, le boudoir modem-style aux meubles tarabiscotés et les rideaux de soie, et les saxes mignards, et les japoneries grimaçantes, et le portrait, qui, du plafond à la plinthe montrait Mme Marcenat, serrée dans une amazone, et appuyant sa tête rieuse sur l’encolure de son cheval.

Au milieu de ce décor hostile, Estelle évoqua, par surcroît, la figure dédaigneuse de Mme Dalyre, la toisant avec défiance. À cette imagination, une panique la révolutionna.

Et glacée jusqu’aux moelles, elle s’enfuit, après le bref adieu, comme un poltron qui se sauve de la bataille.



XIV


Adrien, le soir de ce jour, la dernière leçon terminée, s’asseyait à son bureau pour y transcrire une idée musicale. Son stylographe resta en suspens au-dessus de la page rayée de portées. Estelle, des deux mains appuyée à la table, se penchait vers lui :

— Je voudrais te parler, frère.

Il prévit des questions d’économie domestique, aboutissant à une demande de subsides, et grommela, impatient :

— Fais vite, ma grande. J’ai à travailler.

— C’est que… le motif qui me presse est important… pour moi… du moins… Il s’agit d’un mariage.

L’artiste se redressa, surpris.

— Un mariage, vraiment ?… Tiens ! tiens ! Voilà de l’imprévu !

— Oh ! bien imprévu, en effet… C’est M. Marcenat qui m’a adressé cette proposition… et je l’ai acceptée…

— M. Marcenat ?… Et de quelle part ?

— Mais… de la sienne… fit Estelle, avec un demi-sourire.

Adrien bondit sur son siège et lâcha l’onoto qui roula sur le papier en traçant des zigzags noirs.

— M. Marcenat, pas possible ?

Il regardait sa sœur avec autant d’émerveillement que si elle eût été promue reine de Saba. Le charme fin, la tendre grâce de cette figure, trop familière à ses yeux pour qu’il la connût bien, le frappèrent tout à coup. Il se rappela, en même temps, l’émotion déjà lointaine d’un autre aveu, les espérances d’Estelle brisées en leur fleur. Et sa nature sensitive fut violemment touchée. S’élançant vers la jeune fille, il lui prit la tête à deux mains :

— Ah ! petite sœur, quelle revanche !… M. Marcenat s’était donc épris de toi… sans en rien laisser soupçonner ?

La physionomie transparente d’Estelle se figea en une immobilité subite. Deux plis aux coins des lèvres, elle répondit, en baissant lentement les paupières :

— Non, ne t’égare pas dans le romanesque, mon ami. Ce n’est point par fantaisie ou sentiment que M. Marcenat m’a choisie… mais pour des raisons très graves. Et il me donne par là une preuve éminente de confiance et d’estime.

Brièvement, elle précisa les circonstances. Adrien s’impressionna en apprenant les mélancoliques auspices planant sur cette union, qui lui semblait d’abord si brillante. Il crut de son devoir fraternel d’exprimer quelques objections. Mais Estelle les écarta en bloc, avec fermeté.

— Mon parti est pris. Je ne pense pas trouver jamais à faire de ma vie un meilleur emploi. Avec toi seul, je m’expliquerai ainsi… Je ne veux pas subir la fatigue d’exposer les vrais mobiles de ma décision à des indifférents, et le remords de livrer les combats intimes d’un homme que je respecte aux commentaires du public. Quoi qu’il arrive, sois-en certain, je trouverai dans ce qu’on nommerait communément un « sacrifice » des satisfactions de conscience très profondes. Connais-tu quelqu’un qui mérite davantage que M. Marcenat ?

— Tu prêches un convaincu. Et ce serait une gloire extravagante de m’allier à M. Marcenat sans les craintes qui te concernent, ma petite Estelle. Oh ! je sais, mieux que personne, qu’il y a en toi l’étoffe d’une sœur de charité ! Mais tu as raison de réserver pour nous seuls ces considérations délicates. Le vulgaire ne comprendrait pas… Ce qui sera enrageant, c’est que, ignorant la belle part que tu apportes, on t’accusera de faire un marché…

— Si la vérité était connue, on me jugerait encore plus bassement intéressée, répliqua Estelle, qui avait pu observer de près, chez les Busset, les procédés de la médisance et de la critique diffamatoires. Plaçons-nous au-dessus de ces mesquineries, va ! Sans quoi, l’on ne ferait jamais rien qui dépasse le jugement des sots et des malveillants.

Cette tranquille philosophie convainquit Adrien.

— Tu as raison. Et puis, malgré tout, j’ai de l’espoir pour toi et pour lui. C’est tout de même 18 diantrement flatteur de te voir choisir par un pareil homme !… M. Marcenat ! articula-t-il, écoutant chaque syllabe, M. Marcenat va devenir mon frère devant Dieu et devant les hommes ! Est-ce vraisemblable ?

— À qui le demandes-tu ? murmura Estelle, les yeux vagues et la voix lointaine. Peut-être ai-je rêvé tout cela ?

Mais il fallut bien se rendre à l’évidence lorsque, le dimanche suivant, M. Marcenat se montra au seuil du petit logis. Le prodige entrait dans la réalité habituelle.

Cependant, à cette entrevue et aux suivantes, ni Vincent Marcenat, ni Estelle ne retrouvaient plus la minute émouvante où leurs âmes s’étaient senties toutes proches. L’extérieur de la vie se glissait entre eux avec les mille exigences des formalités légales ou protocolaires et les règlements des questions pratiques. Et tandis que se supputaient dates et chiffres, la poésie, tant soit peu élégiaque, dont la jeune fille avait paré cette union, s’abaissait jusqu’au prosaïsme le plus plat.

Heureusement, Monique et quelques autres surent trouver ces paroles de sympathie vraie et chaude, dont le souvenir demeure et fortifie.

— Vous acceptez une bien belle œuvre, ma chère fille, dit le curé de Lusignan, vieil ami du conseiller général, instruit des premiers. Que Dieu vous garde tous deux !

Et Monique, serrant sa sœur de demain sur son cœur de jeune amoureuse, murmura, ses jolis yeux brouillés d’eau :

— Comme je vous comprends ! C’est si bon, n’est-ce pas ? de donner du bonheur !

Mlle Gaby, elle, à la première annonce du grand projet, se rebiffa :

— M. Marcenat ! Ah ! ben non… Un monsieur si sérieux ! Jamais je n’oserai le traiter comme un beau-frère !

Le fait est qu’on se figurait difficilement l’avocat endurant les niches et les espiègleries dont l’aimable jeune personne gratifiait Adrien Gerfaux.

Mais l’orgueil de participer à un mystère d’importance brida la langue de Mlle Gaby. Et ses idées virèrent subitement, quand, la veille des noces de Monique, elle vit arriver, à l’adresse de la mariée, une ravissante étoile de brillants, tandis qu’elle-même recevait un charmant collier de turquoises, dans un écrin de velours blanc si coquet que la fillette déplora de ne pouvoir l’exhiber aussi !

Dès lors, elle fut conquise, et accepta l’espoir d’une alliance avec le généreux donateur.

Il arriva enfin, ce mardi de Quasimodo qui, depuis une si longue suite de mois, hypnotisait la pensée d’Adrien et de Monique ! Un clair soleil dorait le ciel d’avril ; les oiseaux tapageaient autour des nids, du haut en bas des tours de Saint-Pierre. Les orgues remplissaient de leurs rumeurs l’intérieur de l’église, pendant que la harpe, les violons et les violoncelles mêlaient leurs accords caressants. Au-dessus de tous ces bruits d’allégresse, composant la symphonie du bonheur, l’artiste entendait s’élever le chant triomphal de son amour :

Magnificat ! Béni soit Celui qui m’envoie un de ses anges !

Et dans le défilé de la sortie, quand il sentit contre le sien le cher petit bras tremblant, et, à chaque pas, le frôlement de la robe blanche, alors une telle montée d’orgueil souleva Adrien qu’il fit le chemin sans toucher, pour ainsi dire, les dalles. Et l’inégalité légère de sa démarche fut à peine sensible.

Estelle, derrière les jeunes époux, s’avançait au bras d’un ami d’Adrien, avec un visage hermétique et une inconscience de somnambule. Dans le rayonnement de cette félicité, elle se repliait, prise de malaise, et ne percevait plus d’autre sensation que l’enserrement du cercle d’or où pesait une émeraude, passé à son doigt quelques jours auparavant.

L’anneau, caché sous son gant, lui rappelait la promesse qui engageait son avenir. Cette promesse, elle ne la regrettait pas. Mais il faudrait, d’un bond, gagner le but. L’énergie s’use aux difficultés préliminaires. Et les moindres incidents agitaient la jeune fille d’inquiètes prévisions.

À la table de noces, environnée d’une guirlande de visages épanouis, Estelle se représentait ce que serait son propre mariage, si différent de cette fête cordiale. Au lieu du tendre émoi, de l’effervescente espérance des jeunes mariés d’aujourd’hui, quelles réticences graves, quelles anxieuses arrière-pensées, chez l’un et l’autre des époux ! Et, à la place de l’excellente Mme Françon, inondée de larmes affectueuses, il faudrait, hélas, envisager la méfiante et altière Mme Dalyre, si la sœur de M. Marcenat condescendait à sanctionner, par sa présence, une union qu’elle devait honnir.

La jeune fille frissonnait, à cette imagination, comme une enfant menacée de la fée Carabosse. Mme Dalyre la terrifiait. Et elle redoutait surtout les chagrins et les contrariétés qui résulteraient, pour M. Marcenat, d’un conflit avec sa sœur unique.

Le conseiller général, pour éviter les conjectures trop prématurées, s’était abstenu de figurer dans le cortège nuptial. Il avait assisté à la messe en simple invité. Vers le soir, il reparut, alors qu’un petit concert s’organisait pour clore la réunion.

Il venait de passer ces trois derniers jours aux Sables-d’Olonne. S’était-il ouvert à sa sœur ? Estelle, timide encore avec celui qu’elle s’étonnait d’appeler son fiancé, n’osa l’interroger sur ce point délicat. Cependant Vincent Marcenat lui-même parlait de Mme Dalyre, en termes affectueux et contristés. Il l’avait trouvée en fâcheux état. La veuve laissait, en effet, sa maison de La Chaume à son fils aîné, pour s’aménager dans une villa neuve, fort coquette, du Remblai. Mais la construction était à peine achevée, et écoutant le conseil de son frère, Mme Dalyre viendrait se reposer quelque temps, à Poitiers, dans son pied-à-terre de la rue du Puygarreau.

Estelle crut comprendre le sous-entendu de cette information. Vincent Marcenat ajoutait, d’un air particulièrement satisfait :

— Ma sœur arrive lundi prochain. Se sentant vraiment affaiblie, elle va réaliser son idée de s’adjoindre une aide. La personne dont vous m’avez parlé pourra se présenter. Je l’ai recommandée, selon votre désir.

Il semblait enchanté d’avoir mené à bien cette petite négociation et de placer, près de sa sœur, une amie de sa fiancée. Estelle Gerfaux, dès le lendemain, s’en fut avertir obligeamment Caroline.

— Si Mme Dalyre arrive lundi, j’irai la voir le lendemain. Il faut battre le fer tandis qu’il est chaud ! répliqua Mlle Laguépie, dogmatique et péremptoire. Je savais bien que votre intervention me serait propice ! Je ne m’étais pas trompée, hein ?

— M. Marcenat nous a toujours montré beaucoup de bienveillance, fit Estelle, évasivement. Cependant, Mme Dalyre ne connaissant guère que mon frère, il est inutile de lui parler de moi. Mon nom ne serait d’aucun effet sur elle.

— Comme il vous plaira. C’est à vous, néanmoins, que je dois cette introduction. Et je m’en souviendrai. Tout de suite après ma visite, j’irai vous en apprendre le résultat.

L’après-midi du mardi suivant, en effet, malgré sa répugnance à pénétrer dans le logis conjugal d’Adrien Gerfaux, la fière petite demoiselle arriva, de grand deuil revêtue, mais la mine triomphante. Tout marchait à souhait. Mme Dalyre, froide comme une banquise d’abord, s’était peu à peu humanisée. Il lui avait bien fallu reconnaître que Mlle Laguépie, ayant vécu à Paris et en Angleterre, possédant des talents variés, une instruction supérieure, une éducation brillante, sortait tout à fait du commun.

Bref, Caroline entrait en fonctions au bout de cette quinzaine.

Les conditions étaient assez honnêtes, quoique Mme Dalyre — en bonne bourgeoise provinciale — parût tenir fort à l’argent. Mais Mlle Laguépie aurait la haute main sur les domestiques, ce qui lui permettrait d’assurer ses goûts d’autorité et de domination. Elle se rengorgeait, ravie, et entraînée aux expansions, elle chuchota, en détirant ses gants sur ses doigts un peu crochus :

— Mme Dalyre m’a laissé entrevoir qu’elle cherchait à s’assurer une auxiliaire, parce que, ses charges et ses occupations pouvant devenir plus lourdes encore, elle craignait de ne plus suffire à la tâche. J’ai deviné qu’elle compte aller habiter avec son frère. Ne serait-ce pas le meilleur parti, pour eux deux ?

Les yeux lui étincelaient de plaisir à l’idée de gouverner, quelque jour, cet important train de maison, et peut-être — qui sait ? — de prendre en ses rets le veuf placé à sa portée. Transportée d’espérance, Caroline s’en alla, sautillant sous son voile pendant et son mantelet de crêpe. Mais comme elle atteignait le palier, son allure frétillante se raidit soudain. La femme exécrée, promue récemment Mme Adrien Gerfaux, escaladait en courant l’escalier. Caroline lança un coup d’œil vipérin à l’innocente Monique, et sans réclamer, cette fois, de présentation, s’éloigna en hâte.

— Cette dame paraît bien irritée, remarqua la jeune femme surprise. Que lui avez-vous donc fait, ma chère Estelle ?

Mais Estelle n’avait pas pris garde à cette petite scène. Des vantardises de Caroline, un seul détail lui restait dans l’esprit. Quoi ! Mme Dalyre comptait faire maison commune avec son frère ! Elle ignorait donc encore ?…

Évidemment, M. Marcenat redoutait, pour sa sœur, le contre-coup de son aveu. Elle était son aînée de dix ans, et d’une santé précaire, exigeant des précautions. Il prévoyait qu’il devait la heurter et la froisser, en ses préjugés ou en ses sentiments. Les inquiétudes d’Estelle redoublèrent.

À la première visite de M. Marcenat, la jeune fille, quoiqu’il lui en coûtât d’aborder ce sujet, s’aventura à confesser sa gêne et son souci. Doucement, il l’interrompit, une rougeur subite sous sa peau bistrée :

— Tranquillisez-vous… Tout a été dit hier… J’avais dissimulé jusqu’ici, à ma sœur, l’affliction qui me menace. Je la lui ai révélée, en lui apprenant aussi à quelle décision cette épreuve m’a conduit, et la place que vous acceptez d’occuper près de moi…

Elle attendit, impatiente et anxieuse, la suite. Mais M. Marcenat, arrêtant là son récit, concluait simplement :

— Ma sœur m’aime. Elle vous affectionnera aussi quand elle vous connaîtra bien. Laissons-lui un peu le temps de s’habituer à cette expectative inattendue. Et je suis certain qu’elle vous fera excellent accueil.



XV


M. Marcenat faisait preuve d’une pondération toute philosophique, en rapportant d’une manière si mesurée et si optimiste la chaude collision de la veille.

Des contretemps répétés l’avaient contraint à reculer, de jour en jour, une explication délicate, pour laquelle il souhaitait trouver sa sœur en bonnes dispositions. Enfin résolu à en finir avec une question qui lui pesait, il prit soin, en arrivant rue du Puygarreau, de faire condamner la porte. Et seul avec Mme Dalyre dans le salon, froid, solennel et cossu, où elle s’alanguissait, la majeure partie du temps, sur une chaise longue, Vincent Marcenat commença de plaider sa propre cause.

— Edmée, j’ai à te dire des choses très imprévues. D’abord une nouvelle qui va t’affecter, certainement.

— Mon Dieu, s’écria-t-elle avec un haut-le-corps, encore une dégringolade de valeurs où je vais perdre quelque chose…

— Non, non, rassure-toi. Il ne s’agit pas d’affaires d’argent. L’épreuve qui s’approche me vise seul, et elle sera plus rude à supporter pour moi que la ruine la plus complète.

— Tu me fais peur ! balbutia Mme Dalyre, abandonnant la position horizontale pour s’asseoir sur le bord du lit de repos. Que crains-tu ? Qu’arrive-t-il ? Parle vite.

— Je suis menacé de perdre la vue.

Elle jeta un cri d’épouvante, en levant ses deux mains de chaque côté de sa tête.

— Toi ? Juste ciel ! Mon pauvre Vincent ! Oh ! est-ce possible ? Ce serait affreux…

Il la vit bouleversée et touchée sincèrement. Alors, il donna libre cours aux angoisses qui, depuis plus de trois ans, à l’insu de tous, le tenaillaient. Il raconta les frayeurs qui le poursuivaient nuit et jour, la tristesse de voir s’effacer les couleurs et se brouiller les lignes, les réveils en panique, l’inondant de sueur froide, avec la crainte affreuse d’une cécité subite, la fièvre dont il tremblait jusqu’à ce que la fusée de l’allumette lui prouvât que la lumière restait encore perceptible.

Mme Dalyre, tout à fait terrorisée, repoussait du geste ces images sinistres.

— Mon pauvre ami, tu t’hallucines ! Je t’en prie, ne dis pas de pareilles choses ! Tu me fends le cœur. C’est tellement cruel ! Ménage-moi !

Vincent Marcenat ne s’arrêta pas à démêler le sentiment d’égoïsme qui perçait à travers cette commisération. Mais il jugea sa sœur suffisamment ébranlée par ce premier coup pour que l’effet du second choc s’en trouvât amorti.

— Tu t’exagères peut-être la gravité de ton état ? As-tu consulté sérieusement ? Il faut t’adresser aux spécialistes les plus en renom de Paris ou d’ailleurs… quel que soit le prix de leurs soins… N’hésite pas !

Ces conseils, de la part de Mme Dalyre, confinaient à la magnanimité. Ainsi que l’avait discerné la clairvoyante Caroline, la veuve était fort attachée aux intérêts positifs. Elle considérait déjà la fortune de son frère comme le patrimoine de ses enfants. Et elle se montrait fort généreuse en autorisant M. Marcenat à user de son bien.

— La science et l’habileté des praticiens peuvent rester impuissants, répondit Vincent, en secouant la tête.

— Oh ! ne pense pas cela. C’est atroce ! On te guérira ! On trouve remède à tout, aujourd’hui.

— Le ciel t’entende ! Mais, je ne sais pourquoi, je suis persuadé du contraire… Et je m’accoutume à regarder mon malheur en face… et à m’y préparer.

— Les pressentiments ne signifient rien. Tu me fais un mal ! Pourtant, tu sais bien que les secousses violentes me sont funestes !

Et Mme Dalyre appuya la main sur son corsage de satin aubergine, pour contenir les ébats de son cœur.

— Pardonne-moi, Edmée. J’ai refoulé, aussi longtemps que possible, ces inquiétudes que j’évitais de discuter avec moi-même… Mais le mal progresse, l’inévitable terme approche. Aussi, en prévision des plus redoutables hasards, j’ai songé à prendre, d’ores et déjà, mes précautions. Sur le bord de la nuit perpétuelle, je me suis assuré d’un guide.

— Un guide ! se récria-t-elle, interloquée. Allons, tu n’en es pas là !

— Mais j’y arriverai, très vraisemblablement. Et ce serait tomber dans la mort anticipée et dans le chaos, s’il me fallait rester ainsi bloqué, dans les ténèbres, sans une sympathie intelligente à mes côtés… Tu es trop souffrante, ma chère Edmée, pour exiger de toi cette aide incessante… Mais, quoi qu’en disent les incroyants, il est une Providence. Et elle m’a fait rencontrer la sympathie désirée.

Un soupçon effleura Mme Dalyre. Elle tendit le cou, comme pour un mouvement de déglutition difficile, les yeux arrondis.

M. Marcenat s’approcha d’elle et, d’un ton ému, poursuivit :

— Ton fâcheux état de santé m’a empêché de te faire plus tôt cette communication, ma bonne Edmée. Tout ce que je viens de te confier m’a déterminé, d’une façon bien inopinée, à un mariage.

Si la foudre avait crevé, à cette seconde, le plafond à caissons sculptés et pulvérisé le mobilier Louis XIV, doré et cramoisi, Mme Dalyre n’eût pas montré une physionomie plus consternée. Le remariage de son frère n’avait jamais figuré, dans ses comptes d’avenir, au nombre des probabilités admissibles. Elle pensait que la prime expérience conjugale de Vincent le détournerait d’en risquer une seconde. Elle se plaisait à espérer qu’elle et son frère uniraient leurs solitudes ; ses fils, seuls héritiers présomptifs, seraient comme les enfants d’adoption de leur oncle. Et voilà que Vincent se soustrayait à ces combinaisons, arrangeait sa vie à sa guise !

Une prompte révolte suivit cette dépression. Mme Dalyre se redressa dans une attitude indignée.

— Un mariage !… Et c’est chose arrêtée déjà quand tu daignes enfin m’en prévenir ! Ah ! Vincent, tu m’avais habituée à plus d’égards !

Il se défendit, très malheureux de ces reproches.

— J’avais l’intention de t’avertir quand je suis allé te voir aux Sables. Malheureusement, je t’ai trouvée alitée, malade, énervée. J’ai attendu que tu fusses en paix, ici, près de moi. Ne m’en veuille pas ! Cela me soulage tant de me confesser à toi !

La veuve essuya, du coin de son mouchoir, avec une application emphatique, deux pleurs que le feu de la colère avait déjà séchés.

— Ne t’ai-je pas toujours consulté en tout, moi ? récrimina-t-elle… Et en une chose si capitale, tu me traites comme une indifférente… Mais, passons… Est-ce que je connais, au moins… la… la personne ?

— Un peu… Tu as dû la voir à Lusignan. C’est la sœur d’Adrien Gerfaux.

Mme Dalyre laissa tomber entre ses genoux ses mains crispées sur son mouchoir. Dans sa figure anguleuse, sa bouche et ses yeux formèrent trois O sombres. Elle proféra, avec l’horreur de quelqu’un qui répète un propos blasphématoire :

— La sœur d’Adrien Gerfaux, le musicien ? Non… Ce n’est pas vrai ?

Il était venu, l’instant critique, secrètement redouté ! À quoi servait à M. Marcenat de connaître les règles de la dialectique et de l’éloquence, puisqu’il n’avait pu les employer à prévenir cet éclat ? Le cœur froid, mais l’air et la voix calmes, il redit posément :

— C’est bien de Mlle Gerfaux que je parle. Je l’ai vue, très jeune, prouver les qualités les plus sérieuses et les plus rares. Elle sait quelle infortune s’abat sur moi. Et elle a l’extrême dévouement de m’accorder son secours.

Mme Dalyre laissa échapper un rire sec, et frappa des mains pour un bravo dérisoire.

— L’admirable dévouement… qui sera largement indemnisé ! Je comprends maintenant pourquoi l’on ne te permettait pas de me prévenir plus tôt !… On craignait trop que je parvinsse à te démontrer ta folie… Comme un homme se laisse abuser naïvement !

M. Marcenat devint blême, et levant la main avec autorité :

— Arrête-toi, Edmée. Ne jette pas, entre nous, des propos que tu regretterais, à tête reposée, et dont le mauvais souvenir fermenterait dans notre mémoire. Surtout garde-toi des jugements précipités et injustes. Mlle Gerfaux, loin de m’empêcher de t’instruire de mon dessein, m’en a elle-même pressé. Et je ne cède nullement à un caprice, comme tu l’imagines. Je te le répète : Estelle Gerfaux me paraît la seule femme capable de m’aider, dans les circonstances douloureuses qui peuvent me réduire à un état d’infériorité et de dépendance très pénible. Je l’estime, et elle-même m’a toujours témoigné la plus grande confiance.

— Mais comment veux-tu que je lui fasse mérite de t’épouser ? Voyons, mon ami, considère les choses sous leur vrai jour… Qu’était son père ?… Une sorte d’entrepreneur qui n’avait même pas passé par l’École des Beaux-Arts et qui est mort presque insolvable… Songe à ce que représente Vincent Marcenat, pour la sœur d’un petit organiste !… Je trouverais tout naturel que tu te remaries, mon Dieu ! Mais que cette union soit au moins assortie à ta situation ! Cette jeune fille n’est pas de notre monde !

M. Marcenat, le front labouré de plis, céda à l’irritation qui lui tiraillait les nerfs, et sardonique à son tour :

— « Pas de notre monde ! » Voilà précisément ce que durent objecter les Tintaniac, quand un petit avocat roturier demanda en mariage la fille de ces hobereaux gascons. Et l’aristocratique famille, tenant à distance l’entourage bourgeois de ce jeune homme candide, te jaugea toi-même avec ce dédain que tu manifestes, à ton tour, pour Mlle Gerfaux.

L’ironie frappait trop juste, et rappelait de trop cuisantes humiliations, pour ne pas mortifier considérablement Mme Dalyre. Mais, décontenancée de voir son frère dans cette posture défensive, elle transposa sa fureur et sa vexation sur le mode pathétique.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria-t-elle, s’abattant sur sa chaise longue, la figure dans les coussins, que je suis malheureuse. Mon frère m’abandonne ! Voilà qu’une étrangère s’introduit entre nous et l’indispose contre moi !… Que ne suis-je morte avant d’avoir enduré cela ! C’est trop ! C’est trop amer !… J’ai pourtant traversé assez d’épreuves, déjà !

Et elle récapitulait, avec de longs sanglots, les vicissitudes de sa vie entière. Veuve jeune encore, avec deux fils à élever, des responsabilités sérieuses pesant sur elle, ne s’était-elle pas montrée, constamment, à la hauteur de ses devoirs ? Méritait-elle qu’on la rabaissât ainsi, et qu’on la mît de côté ?

Vincent eut beau protester de ses sentiments fraternels avec les plus tendres instances, Mme Dalyre était décidée à se trouver la plus misérable des créatures. Elle s’agita si bien et se frappa si fort l’esprit qu’elle pensa tomber en convulsions, réellement. M. Marcenat, au supplice, dut appeler la femme de chambre à la rescousse. L’éther, les sels entrèrent enjeu… Telle fut l’issue assez piteuse de ce colloque.

Cependant si Mme Dalyre, personnelle, habituée à faire prévaloir ses volontés, se conduisait comme beaucoup de femmes médiocres, d’après un petit nombre d’idées restreintes et d’intérêts terre à terre, elle n’était ni absolument sotte, ni consciemment malfaisante. Elle ne possédait pas le grand cœur et l’intelligence étendue de son frère, mais elle avait le mérite de reconnaître la supériorité de Vincent.

Plusieurs nuits portèrent conseil. Dans l’accalmie qui suivit la crise, elle mena une enquête discrète, s’informa des Gerfaux et surtout d’Estelle. Elle entendit reconnaître celle-ci comme une fille modeste, volontiers effacée, courageuse, qui s’était surtout signalée par son complet oubli de soi-même dans les tribulations des siens…

Il lui fallut bien admettre, bon gré mal gré, que ce mariage disproportionné n’avait, tout au moins, rien d’avilissant. Ce qui persuada surtout Mme Dalyre de poser les armes, ce fut la conviction que son hostilité ne servirait qu’à rendre la scission irrémissible entre elle et Vincent, et n’arrêterait point celui-ci. Elle ne put supporter l’idée d’une rupture. Elle aimait son frère sincèrement… Et puis, à quoi bon pousser les choses au pis ? Sait-on les surprises de l’avenir ?… Et comme l’ont fait les plus grands politiques, en cas de force majeure, l’orgueilleuse veuve se résigna à accepter ce qu’elle se savait impuissante à empêcher…

Cinq jours après, sans reprise de la pénible scène, M. Marcenat eut la surprise de recevoir un petit carton, accompagné de ce billet : « Donne, de ma part, ce col de vieux Venise à Mlle Gerfaux, et dis-lui que je la recevrai dès que ma santé le permettra… »

Avec quel empressement Vincent transmit, à la destinataire, message et cadeau — la guipure représentant, en l’espèce, le rameau d’olivier symbolique, annonçant la paix et la concorde à venir !… Estelle respira plus à l’aise, en sachant la situation nette, mais elle se réjouit surtout de voir s’éclairer, d’un rayon fugitif, la mâle figure, creusée et pâlie par le rongement des secrètes inquiétudes.


XVI


Le secret se diffusait, peu à peu. C’était miracle que le nez subtil de Mlle Laguépie n’en eût pas encore flairé les émanations. Caroline, à la vérité, était fort occupée de ses petites affaires personnelles à cette époque. Sans être encore officiellement installée, elle s’immisçait dans la place et se rendait utile et agréable par mille prévenances envers Mme Dalyre.

Un jour, passant dans la rue du Pont-Neuf, Mlle Laguépie vit le portail de l’hôtel Marcenat grand ouvert, et le jardin et les abords de la maison envahis par les ouvriers.

— Tiens ! pensa-t-elle, le bon frère remet son habitation en état, avant l’aménagement de sa sœur. C’est parfait !

Elle examina, avec complaisance, le petit domaine dont elle se voyait déjà surintendante, et le vieux Germain flânant à la porte, elle le toisa d’un œil impérieux, comme pour rappeler à l’ordre son futur subordonné.

Ce même après-midi, Mme Dalyre qui, après une indisposition assez sérieuse, restait déprimée et taciturne, manifesta quelques velléités de causer.

— Dites-moi, demanda-t-elle de prime-saut à la demoiselle de compagnie, ne m’avez-vous pas parlé, à notre première entrevue, de M. Gerfaux et de sa sœur ? Vous les connaissez ?

Caroline perçut une intonation bizarre, sur ce nom de Gerfaux, et, circonspecte, resta sur ses gardes.

— Je les connais en effet quelque peu, fit-elle, d’un air détaché.

— Cette jeune fille est une de vos amies ? L’avez-vous fréquentée beaucoup ?

Que signifiait cet intérêt soudain pour Estelle ? De plus en plus méfiante, Mlle Laguépie éluda, de son mieux, les questions trop directes.

Amie serait trop dire, répliqua-t-elle, réservée et ambiguë. Nous n’avons jamais été intimes. Ma grand’mère visitait sa tante. Ainsi nous nous apercevions de temps à autre. Et quand son frère tomba malade et qu’ils se réfugièrent tous deux à Lusignan, je pus leur rendre quelques services, ajouta-t-elle, avec la modestie d’un petit manteau bleu.

Mme Dalyre laissa tomber l’entretien. Mais dans le courant de la soirée, Mlle Laguépie revenant à ses pénates, la nouvelle carillonna enfin à ses oreilles : Estelle Gerfaux allait devenir la seconde Mme Marcenat.

Caroline crut pâmer de saisissement. Estelle, Estelle, favorisée d’une pareille chance ! Et tout cela s’était comploté à son insu ! La petite guêpe ne se pardonnait pas son aveuglement. Ce qu’Estelle avait dû rire à ses dépens, sous cape ! Cette fille, qu’elle regardait comme une naïve, presque comme une niaise, se révélait plus matoise et plus rouée qu’elle-même, pour avoir réussi, sans tapage, cette magnifique affaire !… Estelle Gerfaux, dame et maîtresse chez le frère, en possession de l’autorité, du luxe, du confort, tandis qu’elle-même, Caroline, croupirait en d’humbles fonctions subalternes, quasi femme de chambre chez la sœur !

Elle lacéra son mouchoir, dans un paroxysme de rage, avec le regret de ne pouvoir exercer ses ongles de même sur la figure de son amie d’hier. Ces Gerfaux maudits avaient été créés et mis au monde pour la torturer ! Après le frère, la sœur ! L’aversion jalouse, longtemps couvée, éclatait en exécration. Il lui semblait que le bonheur d’Estelle se faisait à son préjudice.

Faudrait-il assister, passive, à ce triomphe insolent ?… Oh ! la confondre, l’écraser !… Furieusement, Caroline chercha dans sa petite cervelle venimeuse. Un moyen ?… un moyen de nuire à Estelle, sans se compromettre elle-même ?

Comment faire usage de ce qu’elle savait et le porter à la connaissance de M. Marcenat ?… Une lettre anonyme ?… Aurait-elle quelque prise sur un homme de cette trempe ?… Une dénonciation, en termes vagues, resterait sans effet. D’autre part, fournir des détails trop précis équivalait à livrer sa signature — l’idylle éphémère de Lusignan étant restée strictement secrète.

Estelle, ainsi attaquée, trouverait quelque défense. Et Caroline, découverte, risquait de perdre sa position chez Mme Dalyre. On pouvait supposer que celle-ci acceptait sans allégresse les faits nouveaux. Mais Mlle Laguépie ne connaissait pas encore suffisamment les ressorts de ce caractère pour oser en jouer.

Écumante de haine, Caroline dut s’avouer qu’elle manquait d’armes pour une action décisive. Mais il était au-dessus de ses forces de laisser les événements s’accomplir sans essayer de s’y ingérer. Du moins se donnerait-elle la satisfaction d’être malfaisante à Estelle et de troubler l’amoureux fiancé. En conséquence de ces réflexions, elle s’amusa patiemment à cette sorte de puzzle qui consiste à découper des mots imprimés et à les coller de façon à former des phrases. Le tout composa une missive, assaisonnée de perfidie, et signée : « Un ami attristé, » que la poste remit à l’adresse de M. Marcenat.

Après quoi, la conscience pacifiée, ayant accompli ce qu’elle se devait à elle-même, Mlle Laguépie put se mêler, avec discrétion, aux commérages, et répéter, comme les autres :

— C’est vraiment une chance inespérée, pour Estelle Gerfaux ! Car enfin, il faut bien le dire, elle n’a rien d’extraordinaire !

Il est rare que les castes se mélangent, dans le microcosme provincial, où tout a gardé à peu près sa place. Aussi, l’annonce du mariage projeté entre M. Marcenat, l’éminent avocat et professeur de la Faculté, et la sœur de l’organiste, provoquait-elle une certaine rumeur dans la capitale de l’ancienne Aquitaine.

Dans les rues, au parc de Blossac, à l’église, on se désignait, d’un clin d’œil ou d’un coup de coude, l’héroïne de l’histoire, cette jeune fille, très simple d’allures et de toilettes, qui n’offrait vraiment « rien d’extraordinaire ».

Derrière les stores des fenêtres ou les vitrines des boutiques, Mlle Gerfaux devinait, à son passage, les regards aux aguets, les chuchotements critiques. Elle sentait converger de toutes parts, sur elle, les pointes de l’envie, de la malignité ou du dédain.

Et quelle épreuve d’essuyer les congratulations intempestives et intempérantes de l’oncle et de la tante Busset ! Ceux-ci ne se possédaient plus d’orgueil. Songez donc ! Voir entrer dans sa parenté un conseiller général, possédant auto, villa, hôtel ! Du coup, Estelle prenait le premier rang dans la famille. Et M. et Mme Busset parlaient de refaire leur testament. Leur neveu et leur nièce s’étant passés de leur aide, ils étaient disposés maintenant à tout leur donner.

Estelle se confinait, autant que possible, dans la maison qui lui devenait de plus en plus chère et douce. Là, tout respirait l’affection, la sincérité, la joie cordiale des saines tendresses, le plaisir entraînant du travail.

La vieille masure, sous son manteau fleuri, laissait échapper, par toutes ses lézardes, un bruissement joyeux, des sons musicaux. En bas, les pianotages, les vocalises, les exercices des élèves. En haut, le duo amoureux des jeunes mariés, les éclats de gaieté de Mlle Gaby, coupés parfois d’une maternelle remontrance.

Oh ! quels êtres simples et bons ! Estelle se reprochait, maintenant, d’avoir songé à s’éloigner. Si naturellement sa place s’était faite parmi eux ! Et maintenant, l’idée de s’arracher à ces sympathies sûres, à cette félicité tranquille, l’inquiétait jusqu’à l’angoisse.

Cette impression l’assaillait surtout lorsqu’elle revenait de chez Mme Dalyre. La veuve, toujours couchée sur sa chaise longue, exagérant peut-être la faiblesse qui lui permettait une inertie commode, manda, à trois ou quatre reprises, la fiancée de son frère. Celui-ci assistait à ces entrevues diplomatiques et mettait tous ses soins à faciliter la conversation entre les deux femmes.

Vincent cherchait à faire ressortir l’instruction solide, le sens fin de Mlle Gerfaux. Estelle, de bonne grâce, répondait aux questions de la veuve, directes et précises comme en un examen pédagogique.

— Vous dessinez ?

— Un peu… J’ai commencé l’aquarelle.

— Musicienne ? Cela va sans se dire ! Violon ou piano ?

— Je joue du piano, assez médiocrement. Sauf en ces dernières années où mon frère m’a fait travailler, j’ai toujours manqué de temps pour les études nécessaires.

— Ah !… J’avais pensé que… murmura Mme Dalyre. Et son regard étonné et dédaigneux disait clairement : « Quoi ! Pas même un talent à produire ! Pas de beauté transcendante ! Rien d’exceptionnel !… Je ne comprends pas. »

Un certain après-midi, Estelle arriva rue du Puygarreau avec un empressement inusité. Elle devait y retrouver M. Marcenat qui était allé, la veille, à Angers, consulter son docteur. Trop anxieuse pour sentir le malaise qui la paralysait d’ordinaire à son entrée dans le salon, elle ne vit que son fiancé, et s’élança vers lui :

— Eh bien ? Oh ! dites vite !

— Eh bien ! nous restons dans le statu quo, fit légèrement Vincent Marcenat, avec une gaieté affectée. On me donne quelques mois de plus à attendre l’échéance fatale de l’opération. J’ai pensé à profiter de ce répit pour utiliser la lumière qui me reste. Il y a des visions d’art et de nature qui m’ont émerveillé à vingt ans, et que mille obstacles, depuis lors, m’ont empêché de rejoindre… Vous plaît-il, ma chère Estelle, de venir avec moi, à leur recherche ?

Elle écoutait sans bien comprendre. Il sourit.

— En un mot, pour parler clairement, vous serait-il agréable de partir, aussitôt notre mariage célébré ? Je vous propose cet itinéraire : le Saint-Gothard, Lugano, une pointe dans l’Italie du Nord. Si l’été reste aussi tempéré, nous pourrons pousser jusqu’à Venise et Florence.

Aux noms magiques, la jeune fille, éblouie, joignit instinctivement les mains.

— Florence ! murmura-t-elle. Mon père m’en a parlé tant de fois ! Donatello, Botticelli, Michel-Ange !… Nous rêvions d’aller les admirer chez eux.

— Eh bien, vous y viendrez ! Je jouirai de vos enthousiasmes, en ravivant moi-même mes impressions d’antan. J’y userai ce qui me reste de facultés visuelles. Mais nous aurons amassé un trésor commun de souvenirs inoubliables. Et plus tard, Estelle, vous me ferez prendre patience, dans mon purgatoire, en évoquant, aux yeux de mon esprit, les images de beauté que nous aurons admirées ensemble.

Émue, la jeune fille oublia le témoin réfrigérant, et, d’un geste spontané, étendit la main en silence vers M. Marcenat. Mais, aigrelette et discordante, la voix de Mme Dalyre résonnait :

— Allons, mon ami, je constate que tu restes un fidèle traditionnaliste, en toutes choses… puisque tu observes les us et coutumes classiques, au point de récidiver le classique voyage de noces… Il est vrai que le beau ciel d’Italie est si propice aux lunes de miel !

Estelle rougit. M. Marcenat réprima un mouvement d’impatience. Puis il reprit naturellement son discours, sans paraître tenir compte de l’interruption :

— Oui, ces souvenirs sont impérissables… Je crois que je me retrouverais sans trop de difficultés dans le dédale des ruelles florentines, entre le Mercato Nuovo et le Ponte-Vecchio, ou de San-Lorenzo à la Piazza delia Signoria. J’avais vingt ans à peine, cependant, quand je fis cette excursion de vacances avec un ami de l’École de droit. Depuis, mes courses vers le Midi se sont plutôt dirigées vers l’Espagne ; et du côté de l’Est, je n’ai jamais dépassé les stations de la Côte d’Azur ou de la Riviera.

Estelle comprit la vraie portée de ces paroles, détruisant l’insinuation méchante : la seconde femme de M. Marcenat ne devait pas craindre de retrouver, au delà des Alpes, les traces de la première épouse.

Très simplement, cette parenthèse fermée, l’avocat reprenait l’exposé du projet tout à coup surgi en son esprit, à la gare d’Angers, en quittant le docteur. Il s’était nanti aussitôt d’indicateurs et de guides. Ces documents en main, discutant sur la carte le circuit à établir, les étapes à fixer, les futurs compagnons de route se laissaient peu à peu envoûter par la suggestion du voyage, tandis que Mme Dalyre, crispée jusqu’à la crampe, étouffait des bâillements réitérés.

Ils durent enfin remarquer cette fatigue, exprimée sans ménagements, et prirent congé l’un et l’autre. La veuve, restée seule, soulagea sa colère par des haussements d’épaules désordonnés et un monologue vitupérant.

— Et il prétend qu’il n’est pas amoureux ? Allons donc ! Il en est toqué ! Elle l’affole avec ses regards de biche blessée ! Et les égards chevaleresques dont il l’entoure ! Ne croirait-on pas qu’elle est née d’un prince régnant ?… Stupidité !… Que les hommes sont donc niais, sots, absurdes !

Mlle Caroline rentrait à cette minute. Fixée dans la maison depuis peu, elle disparaissait du salon, dès l’arrivée d’Estelle Gerfaux et de M. Marcenat, afin de les laisser en intimité avec Mme Dalyre. Dieu — et surtout le diable — savaient quelles fureurs grondaient en son sein, tandis qu’elle guettait le départ des fiancés, pour reprendre son poste.

Ouvrant la porte sans bruit et se glissant à pas de chat, elle put entendre quelques-unes des invectives, grommelées à demi-voix par la veuve. Et son âme ulcérée fut rafraîchie d’un plaisir vif et pur.

Enfin, cette femme impénétrable se laissait deviner ! Elle blâmait son frère. Elle envisageait ce mariage avec répulsion. Ah ! si Caroline avait su le deviner plus tôt !

Impossible d’exploiter actuellement sa découverte. Mme Dalyre donnait trop peu de prise à la familiarité pour que la demoiselle de compagnie osât déjà s’immiscer dans une question si délicate. La lettre anonyme, lancée vers M. Marcenat, vingt jours auparavant, lui imposait, d’ailleurs, la prudence. Sans doute, ce don Quichotte du barreau avait brûlé l’épître truquée, sans en tenir compte. Son attitude près d’Estelle l’indiquait assez. Mais Caroline craignait quand même l’avocat comme un juge d’instruction. Elle le supposait si bien averti des finesses judiciaires que le moindre indice lui servirait à découvrir la dénonciatrice.

Mlle Laguépie n’aurait gagné à l’aventure que la honte d’un coup d’épée dans l’eau, la gêne d’avoir démasqué son inimitié envieuse et, très probablement, un renvoi ignominieux.

Il fallait donc temporiser. Mais enfin un point était acquis : Mme Dalyre n’éprouvait qu’antipathie pour sa future belle-sœur. Caroline s’en félicita :

— Au moins, la verrai-je peu souvent ici, cette mijaurée !

Esclave stricte des convenances, Mlle Laguépie, néanmoins, deux jours avant le mariage, monta rue des Carmes.

— Je suis bien en retard à vous apporter mes compliments, ma chère ! fit-elle en embrassant Estelle. Mais vous savez toutes les préoccupations qui m’incombent. Et je suis sûre que vous m’en excuserez.

— N’en doutez pas, dit Mlle Gerfaux, avec aménité. Vous accommodez-vous de vos habitudes nouvelles ?

— Mon Dieu, oui. Jusqu’à présent, du moins. Mme Dalyre, plutôt rébarbative au premier abord, s’apprivoise encore assez vite. Vous en savez quelque chose. J’ai vu le dernier présent qu’elle vous a fait… ce pendentif d’opales ! Ce joyau est magnifique. Cependant, méfiez-vous ! Ce peut être un don perfide !… Les opales, dit-on, portent malheur.

— Je ne suis pas superstitieuse. Et je ne suppose jamais de perfidie chez personne.

Caroline se mordit la lèvre. Puis elle témoigna une enfantine curiosité des merveilles de la corbeille… Estelle, avec aussi peu d’empressement que de gloriole, ouvrit quelques cartons et des écrins. Le nez pointu de Mlle Laguépie frémit de convoitise devant les bijoux — peu nombreux, mais beaux, — les fourrures, les dentelles, toutes les choses de la parure féminine que la fiancée de M. Marcenat avait choisies d’un goût sobre et discret.

— Vous avez été comblée, ma bonne amie. Que paraîtra mon modeste souvenir, près de ces splendeurs ?

Et Caroline glissait entre les doigts d’Estelle un minuscule paquet, entortillé d’une faveur rose.

— Le mouchoir que je vous avais promis, il y a deux ans, à Lusignan… Comme la vie bifurque, hein ? Et quelles espérances tout autres pour vous à cette époque !

La main qu’elle retenait tressaillit et chercha à se dégager. Un bruit de porte ouverte et fermée se fit entendre dans le couloir. Craignant d’être dérangée, Caroline se décida à épuiser, d’un coup, son carquois de flèches empoisonnées. Enserrant ferme, à deux bras, les épaules de Mlle Gerfaux, et levée sur la pointe du pied pour embrasser sa victime, elle lui susurrait à l’oreille :

— Pauvre chère, comme je pense à vous quand je vois « son » nom ! L’Illustration vient de publier la comédie qu’il a fait jouer au Théâtre-Français. Et je lis, chaque semaine, ses chroniques dans la Vie mondaine. Je m’attriste alors pour vous. Quand on songe à ce qui aurait dû être !… Enfin, vous vous êtes résignée… Je vous en félicite.

L’étreinte traîtresse se relâcha, brusquement. Monique entrait dans le salon. Et Mlle Laguépie se sauvait incontinent, comme si un diable griffu et cornu eût approché.

… Troublées ou non, les heures s’écoulèrent, amenant les minutes solennelles. Estelle eut l’illusion d’un de ces rêves où l’on se sent mouvoir, où l’on s’écoute parler, sans saisir le sens de ses paroles et de ses gestes, avec l’étonnement effrayé d’accomplir des actes incohérents et irrémissibles.

Ainsi, ce jeudi matin qui suivait la Pentecôte, se surprit-elle gravissant l’escalier de l’hôtel de ville, entourée par les perspectives idéales des fresques de Puvis de Chavannes. Puis, debout à côté de M. Marcenat, elle s’engagea à remplir les obligations légales dont le maire venait de lire l’énonciation. Après quoi, transportée dans la chapelle du couvent où, par faveur particulière de l’archevêché, avait lieu la cérémonie nuptiale, Estelle, agenouillée sous les plis diaphanes du voile, devant l’autel illuminé, reçut la bénédiction du prêtre, après avoir répété la syllabe qui livrait son avenir jusqu’à l’éternité !

Ce qui lui parut surtout anormal et déconcertant, ce fut de prendre ensuite le bras que lui offrait M. Marcenat pour traverser le chœur, et pour revenir plus tard, de la sacristie, vers la baie ensoleillée du portail. La vue de son gant blanc sur la manche noire de son compagnon l’effarouchait, et elle s’appliquait, en marchant, à rendre ce contact insensible.

Elle monta, la première, dans l’auto. Celui dont elle portait désormais le nom prit place près d’elle, et chercha sa main, inerte sur le satin de la robe.

— Estelle, murmura Vincent Marcenat, Estelle, merci !

Presque aussitôt, la voiture stoppait devant la maison de la rue du Pont-Neuf. Et, peu d’instants après, la jeune femme se trouvait assise à la place d’honneur d’une table servie avec luxe, entourée d’une assistance peu nombreuse.

Toujours ce halo fantastique donnant un aspect irréel à la scène ! Confusément elle distinguait Mme Dalyre, guindée et pompeuse, ses petits yeux plus enfoncés que jamais sous le front proéminent, et distendant ses lèvres serrées, de temps à autre pour un sourire de commande, comme un automate dont joue le ressort. Plus loin, des figures à peu près inconnues, parents ou amis de M. Marcenat ; le fils aîné de Mme Dalyre, l’usinier des Sables, près de son élégante jeune femme, tous deux corrects et ennuyés. D’un autre côté, Adrien et Monique, silencieux, visiblement émus ; et Mlle Gaby, droite sur sa chaise, gardant un sérieux magistral, sous sa robe rose de demoiselle d’honneur.

Encore un peu de temps… Le décor et la figuration se transformaient de nouveau… Estelle était revenue à sa chambre, rue des Carmes, pour y changer de toilette et rassembler quelques objets oubliés. Monique, Mme Françon, Gaby l’avaient aidée à enlever la blanche tunique de l’hyménée, remplacée déjà par un costume de voyage en serge kaki.

Et pour empêcher de sentir la mélancolie du départ, chacune s’évertuait à parler. Gaby s’exaltait au sujet de Venise.

— Oh ! glisser en gondole au clair de lune ! s’écriait la fillette, en levant poétiquement les yeux au plafond.

— Et les jardins de Florence, les cloîtres, les églises, les fontaines ! Voir tout cela ! Quel rêve ! soupirait Monique, gonflant son cou de colombe.

Adrien s’était glissé dans la chambre.

— Dès que nous aurons des économies, nous irons à notre tour, Monique, à la recherche des blancs fantômes de Desdémone, de Juliette, de Laure et de Béatrice.

Et les deux jeunes gens échangèrent un sourire plein de caresses.

— Vous m’enverrez des cartes postales, mi-sœur ! recommandait Gaby. De tous les pays où vous vous arrêterez !

— C’est promis.

— Oui, mais… (et Gaby branlait une tête méfiante), il paraît que les mariées oublient toujours ce qu’elles ont promis à leurs amies, avant les noces.

— Ne crains rien. Je n’oublierai pas, moi ! affirma Estelle, s’efforçant au ton enjoué. Et n’es-tu pas contente, Gaby ? En m’en allant d’ici, je te fais place ! Tu hérites de mon appartement et de mon mobilier.

Elle jeta un dernier coup d’œil autour de la chambrette où elle avait vécu cette année décisive. Et tout à coup ses larmes débordèrent. Elle tendit les mains, à droite et à gauche, dans une subite détresse.

— Ah ! mes amis ! Je ne croyais pas qu’il me serait si douloureux de vous quitter. Adrien, Monique, à quel bonheur je vous laisse !

Ils devinèrent, tous deux, que l’adieu qui la déchirait s’adressait aussi à l’amour, poursuivi d’un regret instinctif et suprême. Monique, toujours sûrement inspirée par sa nature aimante, mit son bras autour du cou de sa belle-sœur.

— Vous reviendrez si près de nous, Estelle ! Rappelez-vous ce qu’a dit le poète : « Le retour fait aimer l’adieu ! » Et nous vous verrons heureuse aussi, heureuse de vous donner toute à de grands devoirs, dignes de votre courage et de votre cœur !

Celle qui s’appelait maintenant Mme Vincent Marcenat releva lentement son front affaissé. Les petites paroles, simples et douces, étaient entrées au plus profond de son âme. Reprenant possession d’elle-même, elle sentit se réveiller les graves et vaillantes pensées qui l’avaient convaincue et dirigée. Aussi nettement que s’il eût été inscrit sur le mur, en traits de feu, Estelle vit resplendir devant elle le mot austère et noble qu’elle prenait pour formule et pour règle : Servir !

Servir ! Employer toutes ses forces, toute sa volonté zélée, à se rendre utile, à défendre l’éprouvé, à le garder du désespoir, à lui alléger l’affliction, à l’entourer de douceur et de sollicitude ! Monique avait raison. Sa part était belle !

Et rassérénée, raffermie, Estelle Gerfaux s’en fut rejoindre l’époux qui l’attendait.



XVII


— Aviez-vous imaginé cela, Estelle ?

Le vaporetto revient du Lido vers Venise. La ville féerique, allongée sur ses lagunes, rit au soleil déclinant qui l’enveloppe d’une atmosphère dorée. Vincent Marcenat et sa compagne, assis à l’avant du bateau, contemplent la silhouette prodigieuse qui grandit peu à peu, s’élève au-dessus des flots et découpe sur le ciel coloré les mille déchiquetures de ses campaniles, de ses dômes, de ses colonnes, de ses toits fastueux.

La vague qui les berçait apaise son balancement. Ils atteignent le port. Devant San-Zachario, de grands navires, aux noms étrangers, dorment comme des bêtes assoupies ; un vaisseau de guerre étage ses tourelles ; des felouques, aux voiles fauves, parlent de l’Orient. Et voici que les voyageurs retrouvent le tableau prestigieux qu’ils ne se lassent pas d’admirer, depuis quatre jours. À leur gauche, San-Giorgio dresse sa vaste coupole, muette à présent, où ne résonnent plus les beaux chants bénédictins, et écoute, nostalgique et humilié, les bruits de la caserne voisine et le murmure des eaux qui baisent ses degrés de marbre. Au fond, l’entrée du Grand-Canal, la Dogana, Santa-Maria della Salute, tant de fois décrites par d’amoureux pinceaux.

À droite, lentement, défile la perspective glorieuse et émouvante : le quai des Esclavons, le pont de la Paille et celui des Soupirs, enjambant de son arche couverte le rio sinistre, puis la masse puissante du Palais Ducal, enjolivé d’arcatures mauresques et de créneaux effilés, les colonnes triomphales du Môle, Saint-Marc et ses cinq dômes, le svelte campanile…

Une fois de plus, les deux voyageurs se laissent emporter, par le Grand-Canal, jusqu’à Santa-Chiara, d’où ils redescendront à San-Marco. Qui se rassasierait de ce décor de rêve, évoquant un passé inouï de magnificence, d’art épanoui et de souveraineté ?

Vincent et Estelle, à mi-voix, se nomment les demeures princières dont les façades, ciselées comme des tabernacles, reflètent dans l’onde aux moires glauques des dentelles de marbre, des mosaïques aux tons de gemme, et les fraîches verdures et les fleurs de leurs terrasses : Cà d’Oro, Foscari, Pisani… Et les palais délaissés, omis par le Joanne, ne les intéressent pas moins, saisissants et mystérieux en leur décadence, avec des fenêtres borgnes, des volets disjoints, des murs émiettés par le remous brutal, des pali vermoulus auxquels ne s’amarrent aucune gondole.

Ainsi iraient-ils, des heures et des heures, pénétrés par la volupté de l’oubli et le charme des visions de beauté.

Mais cette Venise d’apparat ne les captive pas seule. Ils aiment aussi la Venise vivante et populaire qu’ils ont vue, dans la joie du dimanche, animer les calli étroits de la Merceria ou les environs du Rialto. Ils ont observé ensemble la noblesse d’allure des femmes, sous le long enroulement des souples châles noirs. Portant haut leurs têtes fines, couronnées de volutes savantes, posant avec délicatesse, sur les dalles, des petits pieds coquets, ne paraissent-elles pas imiter la grâce fière des pigeons familiers de San-Marco ?

À cette remarque d’Estelle, Vincent Marcenat avait répondu :

— Mais vous marchez vous-même avec cette légèreté ailée. Et drapée dans un de ces châles à franges, vous auriez tout à fait la tournure d’une Vénitienne.

Elle resta stupide et se sentit rougir. Jamais, tant avant qu’après leur mariage, M. Marcenat ne lui avait adressé un compliment de ce genre.

L’étonnement de se trouver côte à côte, si fort et si paralysant, au départ de ce pèlerinage artistique, s’était peu à peu émoussé. L’amusement des tableaux sans cesse renouvelés, l’imprévu des menus épisodes, les anima insensiblement. Le contact étranger les rapprocha l’un de l’autre.

Estelle, craintive d’abord, s’aperçut du plaisir que M. Marcenat éprouvait à l’entendre exprimer ses étonnements. C’était, en effet, avec une certaine stupeur que la petite Poitevine, qui ne connaissait, au delà des vieux clochers de son pays, que Paris et l’Auvergne, se voyait projetée, par le rapide, en face de spectacles dépassant tout ce que sa pensée avait pu concevoir.

Bâle, mirant ses toits rouges, ses pignons archaïques, sa gothique cathédrale, ses ponts anciens, dans le Rhin vert ; Lucerne, radieuse au fond de son lac légendaire, entre l’agreste Righi et le sombre Pilate ; puis, la nappe bleue du lac de Zug, les cimes neigeuses de l’Uri-Rotstock, les sites de plus en plus farouches, les cascades, les glaciers, aperçus entre les tunnels tournants du Saint-Gothard… Mais les paysages tourmentés, par degrés, s’adoucissent. Voici le premier sourire du ciel italien, et, environné d’une ceinture de gracieuses montagnes, Lugano, en guirlande rose autour d’une crique d’azur.

Estelle allait d’une portière à l’autre, sans retenir ses enthousiasmes, maintenant qu’elle était certaine de distraire ainsi son compagnon. Fille et sœur d’artiste, la jeune femme possédait un sens et une compréhension du beau, qui se traduisaient toujours en notes justes et personnelles. Ses observations n’empruntaient jamais le moule banal des formules emphatiques, d’un usage si commode aux ignorants et aux bornés.

Ces facettes de son esprit étaient à peu près ignorées de M. Marcenat. Et à chaque minute, il goûtait la surprise d’une attrayante révélation. Lui-même, d’une sensivité qui s’était concentrée jusque-là, par la méfiance et par l’isolement, éprouvait une singulière détente à s’abandonner. Et heureux en cette éclatante lumière où se précisaient mieux contours et couleurs, il entraînait sa femme devant les chefs-d’œuvre, ravi de la sentir à l’unisson de ses émotions esthétiques.

Que d’acquisitions inappréciables, en ces quelques jours ! Estelle croyait porter en elle-même une âme plus grande et comme magnifiée, pour jamais exhaussée au delà des choses vulgaires.

À Bâle, elle avait connu le grand Holbein, rude et sincère. À Lugano, lui était apparu pour la conquérir aussitôt, Luini, le tendre et ineffable Luini, qu’elle retrouvait avec bonheur à Côme et à Milan, où triomphait aussi le divin Léonard. Et à Venise, éblouissante apothéose : Tintoret, Titien, Véronèse, Tiepolo… Mais ces virtuoses somptueux la touchaient moins que leur vieux maître Bellini.

— Voyez, disait-elle, sur le bateau même, en touchant le bras de son mari, voyez cette femme qui vient de s’asseoir en face de notre banc, son enfant sur les genoux. N’est-ce pas tout à fait l’attitude, l’expression suave et recueillie de la Vierge de l’Académie, entre sainte Catherine et la Madeleine ?

— En effet, ce fut le mérite des peintres italiens d’avoir su saisir et fixer la vie. Il faut dire que la race leur offrait des modèles de choix.

Mais en cherchant de l’œil la Madone et le Bambino, le regard de Vincent tombait sur deux jeunes gens, perdus dans une contemplation réciproque et adorative.

— Nos voyageurs de Vérone, chuchota Estelle, remarquant le couple au même instant. Eux aussi semblent détachés de quelque toile. Je crois avoir vu ce monsieur, avec sa figure brune et régulière, figurer, sous un manteau de brocart ramage, dans le Repas chez Lévy. Et vous m’avez dit que je retrouverais, sur le corps d’une Vénus de Titien, aux Uffizi, le joli visage de la jeune femme.

M. Marcenat acquiesça, d’un signe de tête, et s’accouda au bordage, tournant le dos aux jeunes mariés. Sa pensée s’assoupit en une songerie vague, trouble comme cette eau que fouillait l’hélice. Pourquoi se sentait-il tout à coup affaissé et triste ? Cet air qu’on respirait ici effleurait, sans doute, trop de fronts enflammés, et diluait partout un peu de leur fièvre. Des souvenirs trop ardemment suggestifs montaient de ce sillage, creusé sur la trace des galantes embarcations d’antan, et des gondoles qui emportaient Byron, Musset ou d’Annunzio. Comment éviter la hantise de l’amour, en vue de ces balcons où s’étaient penchées tant de belles adorées, la Guiccioli, Aurore Dudevant, la Duse et Desdémone ?

Amour décevant, renié, honni, où qu’on aille et quoi qu’on fasse, ne peut-on s’affranchir de ton obsession ?

Il se dressa d’un sursaut. Une voix cordiale sonnait près de son oreille.

— Buon giorno !

Le compagnon de voyage, s’approchant pour débarquer, l’avait reconnu et le saluait. Un type de bel Arabe, cet Italien au regard loyal et doux, avec son teint doré, sa barbe et ses cheveux d’encre. À son épaule, s’appuyait sa gracieuse femme, cambrant une taille onduleuse et pleine, ses yeux de velours éclairés d’un sourire qui entr’ouvrait, sur des dents brillantes, ses lèvres rouges et charnues.

Ils irradiaient le bonheur et incarnaient le couple éternel en sa forme la plus séduisante. Tous deux, expressivement, faisaient comprendre leur sympathie au ménage français.

— Buon viaggio, souhaitait le bel Arabe à M. Marcenat, le pied sur la passerelle.

Et la Vénus de Titien, déposant dans la main d’Estelle la rose de sa ceinture, murmura de sa voix grave et chantante :

— Felice amore !

Ils descendirent sur le quai du Rialto et s’en allèrent, les bras joints, d’un pas harmonieux. Vincent Marcenat et Estelle les suivirent du regard en silence, le cœur remué par quelque chose d’indéfinissable, qu’ils ne s’avouèrent point.

Ce sourd malaise persista, les inquiétant en secret. Présage peut-être de l’orage qui éclatait, cette nuit même.

— Dio, che temporale ! gémissait, le matin suivant, la cameriera qui apportait le thé, dans la chambre de Mme Marcenat.

La pluie noyait les perspectives enchanteresses. Venise s’évanouissait, dans ce déluge, comme une aquarelle trop lavée.

Estelle profita de la réclusion qui s’imposait pour mettre au point sa chronique de voyage et sa correspondance. Un détail l’arrêta, au cours de sa relation privée et de sa lettre à Monique. Les coudes sur la table, les mains jointes sous le menton, elle réfléchit, les yeux mi-clos :

— C’est vrai. Je ne sais comment nommer M. Marcenat. Si je devais l’appeler dans la rue, comment dirais-je ?… Monsieur ? Ce serait ridicule… Vincent ?… Je n’oserais… Et pourtant, il est très doux, ce nom de Vincent, très simple… joli à dire même… Plus tard, peut-être…

La rose de Vénus, desséchée déjà, reposait près de son buvard. Estelle la porta vers son visage, en respira, rêveuse, l’arome pénétrant :

Felice amore ! Qu’elle a bien dit cela ! Et que ces mots ont d’éloquence en cette langue mélodieuse !

Brusquement, elle remit la fleur sur la table, passa la main sur son front, dans un geste impatient, et reprit sa plume.

Dans le fumoir voisin du salon, M. Marcenat liquidait, lui aussi, quelques lettres attardées, en s’irritant de la difficulté qu’il trouvait désormais à écrire. Cette besogne enfin achevée, il s’approcha du balcon, dominant la piazzetta dei Leoni, et le côté de la cathédrale. Les vantaux vitrés restaient fermés aujourd’hui, cinglés par les averses. Vincent demeura debout devant les glaces ruisselantes qui ne permettaient pas de rien distinguer au-delà… Grisaille, confusion, rempart flottant et opaque, ne serait-il pas confiné bientôt en un pareil chaos, sans éclaircie ?

Sournoise, l’implacable inquiétude se rabattait sur lui, écrasant toute velléité de joie. Mais une nouvelle tristesse en aggravait le tourment. Au regret de la lumière, devait-il s’ajouter ce chagrin dont il n’avait pas prévu l’étreinte, et lancinant comme un remords ?

Ah ! Venise, que de dangers en ton haleine capiteuse pour celui qui a dit adieu aux espérances des autres vivants, et veut s’interdire de les convoiter !



XVIII


Le lendemain, M. et Mme Marcenat partaient pour Florence. Le ciel s’était éclairci et eux-mêmes, sur le chemin de la ville du Lys rouge, retrouvèrent leur première gaieté et leur aisance amicale.

Déjà ils pouvaient ensemble égrener des souvenirs. En traversant la Lombardie, ils avaient vu ces mêmes plaines fertiles, ces champs de maïs, ces ormeaux où la vigne se suspend en festons. Mais le paysage bientôt se modifiait, prenait un caractère de sévérité et de grandeur. Les Apennins dressaient leurs pentes abruptes, hérissées de génevriers et d’ajoncs, entre lesquelles se creusaient des vallées profondes où les rivières desséchées laissaient seulement quelques filets d’eau courante, dans un large lit de galets. Des tunnels et des tunnels ; encore le fleuve de cailloux et l’aride montagne. Mais tout à coup l’horizon s’élargissait ; la plaine toscane se déroulait, pleine de délices, baignée d’une lumière argentée, avec sa première ville, épanouie en corbeille rose : Pistoia.

— La préface de Florence, dit M. Marcenat, agité maintenant d’une attente joyeuse.

Et désignant une jeune Anglaise, tout de vert habillée, assise, une fleur à la main, comme un modèle qui garde la pose :

— Et voici le premier Botticelli.

Mais le soleil aveuglant obligeait à baisser les stores. La cohue des touristes obstruait le couloir. Et ce fut sans avoir rien pu distinguer des approches de la cité de Dante, qu’ils entendirent, à l’arrêt du train, chanter le nom caressant, frais comme un appel d’oiseau en avril : Firenze, Firenze !

Vincent Marcenat pâlit d’émotion, et saisissant le poignet d’Estelle, le serra avec force.

— Ah ! ma petite amie, je ne croyais pas me retrouver jamais ici !

Elle lui offrit son bras pour le préserver de la foule, sur le quai encombré. Suivant leur facchino, ils traversèrent la gare. Un grand diable de cocher, orné d’un gilet safran, d’une lavallière violette et d’un haut-de-forme démesuré, condescendit à les recevoir dans sa carrozza, et debout sur son siège, les guides hautes, fier comme un antique conducteur de char, les mena, à fond de train, vers la piazza dell’ Indipendenza.

M. Marcenat avait retenu là un appartement dans une maison de famille, tranquille et confortable. Estelle jeta une exclamation de surprise charmée en entrant dans les chambres, grandes et fraîches, aux murs peints à fresques, garnies d’un élégant et pratique mobilier, et surtout en découvrant, par les fenêtres encadrées de jasmins, les grands parterres, où les orangers et les palmiers s’élançaient des épais buissons de roses et d’anthémis. Ah ! l’aimable gîte, intelligemment disposé pour le repos et le rêve !

Ces primes impressions — futiles peut-être, mais savoureuses — préparaient l’esprit des voyageurs à une vie souriante. Ici, la sensation d’exil s’abolissait. La Toscane, avec ses doux paysages, son art sobre, raffiné, tout de vérité et de mesure, c’est la France en beauté, dans une fête de lumière.

Et quelle dignité naturelle et avenante dans ce peuple ! La jolie femme de chambre, Assunta, aux mains longues, au sourire discret, n’était-elle pas une véritable grande dame, par la finesse et la réserve ? Et le majestueux portier semblait un seigneur qui accueille ses hôtes, au seuil de son palazzo, et s’emploie, avec bonhomie, à les obliger en leur procurant des franco-bolli.

Rien de bas, ni de vulgaire, ni de brutal, parmi les plus simples et les plus frustes paysans assemblés, au marché du vendredi, sur la piazza della Signoria, les vendeurs d’herbages ou les enleveurs d’ordures, guidant des chariots baroques, que traînent des chevaux, gros comme des ânes, ou des baudets, gros comme des chiens ! Et ces enfants éveillés, aux frimousses espiègles, ces artisans, aux traits caractérisés et énergiques, dont les blouses à empiècements et à plis gardent une antique coupe, combien il était intéressant de les retrouver, animés d’une vitalité intense, sur les bas-reliefs de Donatello ou de Lucca della Robbia, parmi les cortèges se déroulant sur les tableaux et les fresques de Ghirlandajo, des deux Lippi, ou de Masaccio ! Angelots curieux, glissant leurs minois dans les scènes les plus graves de l’Évangile, épiant les miracles de la Légende Dorée, ou graves citoyens, escortant les Mages et la Sainte Famille, assistant aux péripéties de la Passion et dissertant, en tout lieu, sur les événements, dans des aparté prudents et passionnés, en dignes compatriotes de Machiavel…

Estelle affectionna, ainsi que M. Marcenat l’avait prévu, ces vieux et adorables maîtres du quinzième siècle, qui atteignirent la perfection du vrai, de la grâce et du sublime, en composant, sans se lasser, avec leurs douces Madones, le poème de la maternité et de l’enfance divine. Elle les chercha, comme des amis dont la rencontre réjouit et émeut, dans les galeries opulentes des Uffizi ou de Pitti. Mais elle préférait encore les trouver aux parois des vieilles chapelles, parfumées d’encens, ou sous les arcades poétiques des cloîtres, encadrant en bas un jardinet, fleuri sur des tombes, et en haut, un morceau de ciel brillant qui attire la prière.

Les visites aux musées furent brèves. Trop vivement, M. Marcenat y constatait l’impuissance grandissante de sa vision. Mais longuement, ils errèrent par les ruelles pittoresques et archaïques, d’Or San-Michele à Santa-Croce, du Strozzi à la Badia, du couvent de San-Marco, illuminé par les célestes visions de Fra Angelico, à la Nouvelle Sacristie de San-Lorerizo que Michel-Ange a remplie de ses conceptions surhumaines.

Ils s’arrêtèrent là, interdits, frissonnants comme en un lieu sacré, retenus surtout par le merveilleux Pensieroso, aux pieds duquel s’allonge la souple figure de l’Aurore. Et Vincent Marcenat, songeur, vit comme une image symbolique d’eux-mêmes en cette jeune femme inquiète, attendant le destin, dans l’angoisse du jour qui commence, et l’homme méditatif, dont la tête lourde de pensées austères accable de son poids le bras qui la soutient.

Ainsi communiaient-ils en de pures extases. Aux fins d’après-midi, ils montaient à Fiesole, à Certosa, aux jardins Boboli, ou à Michelangelo pour admirer Florence, en son heure glorieuse. Du belvédère choisi, au delà des cyprès, des pins parasols et des oliviers, qui se profilaient aux premiers plans, la ville apparaissait, dans le cirque vert et amarante des collines, semblable à un bouquet massé dans une coupe d’agate irisée.

Pour la dernière fois, ils étaient montés par le Viale dei Colli, sous la voûte des ormes et des platanes, entre les haies de roses et de lauriers. Appuyés aux balustres de la terrasse du piazzale Michelangelo, ils emplissaient leurs yeux de la perspective incomparable. Un poudroiement d’or planait sur Florence. Des reflets métalliques de bronze s’allumaient aux frontons brunis des vieux palais, au faîte des campaniles. L’Arno, parsemé de paillettes, contournait son ruban jaune entre les quais. Au-dessus de l’amoncellement des maisons, pressées les unes contre les autres, et des toits fauves, surgissaient d’innombrables aiguilles, des lanternes, des clochers, et — éclatants points de repère pour le regard errant — le dôme rose de Santa-Maria, caressé de lueurs vermeilles, et la tour, altière sous son double diadème crénelé, du Palazzo-Vecchio.

En face de ce tableau délicieux, une mélancolie s’infusa en leurs âmes, avec l’idée de départ. Leurs voix s’abaissèrent, leurs paroles devinrent plus rares. Estelle, se détournant, regarda San-Miniato. Elle souhaita revoir la crypte, étayée de colonnes antiques, et l’immense mosaïque où un Christ byzantin terrible menace le monde, et les œuvres élégantes et fortes de Michelozzo et de Rossellino. M. Marcenat appréhenda les obscurs escaliers de l’église à triple étage.

— Allez seule. Contentez votre désir. Je vous attends à cette place.

— Je serai vite de retour, fit-elle en lui souriant.

Il éprouvait néanmoins une singulière anxiété, pendant qu’elle s’éloignait de son pas léger et glissant. Elle lui était si vite devenue nécessaire et précieuse ! Et aussitôt, en observant le rythme de cette démarche libre et alerte, il pensa, chagrin, que la jeune femme éprouvait une délivrance à ne plus sentir l’entrave du bras qui retenait d’ordinaire le sien.

Deux promeneurs — un monsieur et une dame — croisèrent Estelle, si près que M. Marcenat put voir l’homme, immobilisé en un brusque arrêt de surprise, enlever précipitamment son chapeau. Si Mme Marcenat répondit au salut, ce mouvement fut imperceptible — du moins pour son mari. Mais la compagne de l’inconnu se retournait et interrogeait, évidemment, sur la rencontre. Le couple descendait vers la terrasse. Et Vincent entendit, à leur passage, les réflexions que la femme émettait, d’une voix roucoulante et rieuse :

— Décidément, Rinaldo, vous avez des connaissances dans toutes les parties du monde, même en Poitou. Au fait, ça doit être un ignoble trou, Poitiers ! Je n’y ai jamais joué.

Le port hardi de la tête, mignarde sous le grand chapeau enveloppé de tulle, le manteau de soie feuille morte, jeté comme un peplum sur la robe de dentelle blanche, la canne longue à pommeau d’argent divulguaient l’actrice, encore mieux que les paroles. Le regard de M. Marcenat glissa avec indifférence sur cette brillante personne, pour se fixer âprement sur l’homme, debout près d’elle.

La haute taille de l’inconnu s’accusait en vigueur sur le fond d’or du ciel, et aussi son profil net, accentué par la moustache recourbée. Il apparaissait jeune, beau, de mâle élégance, mais les yeux affaiblis de l’observateur ne parvenaient pas à saisir les détails de ses traits, les nuances de sa physionomie, et il se tenait trop loin pour discerner, de ses répliques, autre chose qu’un murmure presque musical.

Avec une exaspération muette, Vincent concentrait inutilement toutes ses facultés d’attention. L’objet de son examen restait flou, indistinct, en dehors de son champ visuel. Il eût été tout simple de s’approcher, pour satisfaire cette curiosité bizarre. Une sorte de honte, une répugnance retinrent M. Marcenat.

Et cependant, du fond de son esprit, fusaient d’incertaines pensées, troublantes comme des soupçons. Il se rappelait, à cette heure, l’aveu d’Estelle, et quelques lignes de la lettre anonyme, reçue avant leur mariage, et dont il gardait mémoire, en dépit de sa volonté et de son mépris.

Ces souvenirs se liaient, quoi qu’il en eût, au propos de la jolie passante. Était-ce cet homme, dont si peu de pas le séparaient qui, le premier, avait ému le cœur d’Estelle Gerfaux ?

Les touristes achevaient, à petits pas, le tour de la plate-forme, s’écartant toujours plus de Vincent Marcenat, et rejoignaient l’auto, arrêtée sur le viale. Peu de minutes après, Estelle redescendait de San-Miniato. Avait-elle attendu le départ des promeneurs pour reparaître ?

Il lui sembla que la jeune femme revenait moins calme et moins enjouée, que la voix, dont il connaissait bien maintenant les inflexions, restait plus sourde et plus lente.

Ils remontèrent en voiture, poursuivirent l’avenue jusqu’à Gelsomino, d’où ils regagnèrent la Porta-Romana. Des horizons charmants, embués de vapeurs changeantes, passaient entre les colonnades des troncs d’arbres. Après quelques minutes, M. Marcenat se vit incapable de retenir la question qui lui brûlait les lèvres. Il dit, d’un ton détaché :

— Vous avez reçu un salut tout à l’heure. Si loin de France, c’est presque une aventure.

Estelle déplia son ombrelle. Le soleil couchant lui brûlait, en effet, le visage. Et elle répondit mollement, après un temps qui fut noté par l’oreille de son compagnon :

— Un ancien camarade d’Adrien. Les voyages amènent des rencontres bien inattendues.

Comme si ce sujet attirait sa pensée vers son frère, elle parla de s’arrêter chez un marchand d’estampes, en passant sur le Ponte-Vecchio, pour y acheter le Concert de Giorgone qu’elle désirait offrir à Adrien.



XIX


… Des heures et des heures de roulement, la nuit, le jour… Un ciel plus lourd et moins clair. Puis, après tant de mirages variés, s’offrant dans le cadre des portières, voici les plaines de la Vendée, les bocages du Poitou, les coteaux du Clain…

Et l’arrêt final… Sur le trottoir de la gare, Gerfaux et sa femme attendaient seuls les voyageurs, Mme Dalyre ayant regagné les Sables, en compagnie de Mlle Caroline.

Ah ! les chers visages à embrasser !

— Tu as une mine charmante, s’exclama Adrien, en admirant sa sœur. Les voyages te sont profitables.

Le regard sagace de Monique relevait d’autres indices, plus subtils à observer que la fleur du teint ou l’éclat souriant des prunelles.

— Je vous l’avais bien prédit ! glissa-t-elle tout bas à Mme Marcenat. Je suis sûre que vous rapportez du bonheur.

« Du bonheur. » Ce mot, s’enfonçant dans l’esprit d’Estelle, y provoqua les larges ondes d’une rame qui plonge dans une eau dormante. La jeune femme s’interrogea avec étonnement. C’était vrai qu’elle se voyait plus forte et plus tranquille qu’au départ, prête à s’adapter aux conditions nouvelles de sa vie. Si elle était pleinement satisfaite, dès qu’elle se rendait utile et bienfaisante à celui qui se confiait à elle, pouvait-on appeler « bonheur » cette sensation vivifiante ? Peut-être.

En tout cas, ce fut avec sérénité qu’elle entra, son bras enlacé par celui de Vincent Marcenat, dans la demeure où l’attendait l’avenir.

Tout de suite elle remarqua, attendrie, les multiples soins déployés pour lui rendre le logis hospitalier et attrayant.

Les domestiques, attachés depuis longtemps au maître intègre et indulgent, habitués à un service affable, avaient été préparés à la sympathie envers la nouvelle maîtresse dont on leur avait dit la bonté. Les choses mêmes s’étaient modifiées, par des touches discrètes. Le grand salon, débarrassé d’une foule de babioles incongrues et de bibelots de pacotille, caprices d’une mode d’un jour, présentait un aspect plus ordonné et plus calme. Le portrait en pied de Mme Marcenat en avait disparu, remplacé par une belle copie de la Vierge à la Chaise. Le pastel du cabinet de travail s’estompait maintenant dans l’ombre d’un angle. Estelle l’y aperçut quand même, et loin de s’en offenser, approuva tacitement que Vincent conservât ce frêle souvenir de ses jeunes illusions. Peut-on supprimer totalement ce qui fut un chaînon de notre vie ?

Le boudoir surtout avait subi une transformation absolue. Plus de bric-à-brac modern-style, de tableaux abracadabrants, mais des sièges confortables, disposant à la causerie, la Polymnie antique sur la cheminée, une grande bibliothèque d’acajou, incrustée de bronze, regorgeant de richesses, des portraits de famille, des vues lumineuses de l’Italie ou de gracieux paysages de France, tout ce qui devait offrir un aliment à la pensée ou un souvenir au cœur avait été réuni dans ce coin, qui serait le sanctuaire intime des deux époux.

— Vous plairez-vous ici, amie ?

À cette question presque anxieuse de M. Marcenat, Estelle répliqua, d’un air de gravité confidentielle :

— J’ai imaginé quelquefois, étant petite fille et me racontant des histoires à moi-même, qu’un bon magicien m’emmenait dans un palais des Mille et une Nuits et me disait : « Te voilà chez toi !… » Et je vis réellement ce conte fantastique. Vous êtes le bienveillant enchanteur qui savez combler — et bien au delà — tout ce que j’ai pu souhaiter.

— Oh ! vos vœux sont bien simples à exaucer ! Le palais merveilleux se réduit à une très ordinaire résidence bourgeoise, et le bon génie, hélas, n’est qu’un pauvre sire, incapable de se soustraire lui-même aux maléfices. Reconnaissez-vous vos amis ?

Il lui montrait, sur les rayons, ses livres de jeune fille, et sourit de la voir s’ébahir, joyeuse.

David Copperfield, le Moulin sur la Floss, mes chers romans anglais ! Et Hugo, Lamartine, Vigny, La Fontaine, Mme de Sévigné, Jules Lemaître, Faguet, toutes mes vieilles connaissances classiques !

— Je vous présente les miennes, fit M. Marcenat, désignant, sur des tablettes plus élevées, des reliures anciennes ou modernes, sur lesquelles s’incrustaient les noms de Montaigne, de Bossuet, de Pascal, de Marc-Aurèle, d’Homère et de Shakespeare. Je n’ai pu toujours les cultiver à mon gré. Mais bientôt mes loisirs vont devenir très longs. J’espère en leur secours. Estelle, vous les convierez entre nous, n’est-ce pas ?

Le « bonheur » ! Ah ! quel mirage dérisoire, pendant que rôdait cette tenace terreur, autour d’eux ! Mais, réprimant sa peine, elle dit, avec une assurance enjouée :

— Votre désœuvrement sera très court, j’en suis sûre. Et vous n’aurez pas le temps de sentir l’ennui. Mais qu’est-ce que cela, près du bureau ? Une machine à écrire ?

Il repartit, très naturellement :

— J’ai voulu suivre les conseils du docteur Javal, cet oculiste célèbre qui, devenu aveugle lui-même, écrivit un livre consolant et admirable, d’après sa propre expérience, pour apprendre à ses frères en infortune à supporter leur disgrâce. Dès qu’il me sera tout à fait impossible de manier la plume, je m’exercerai à la dactylographie. Ne me regardez pas de cet air désolé… Vous savez bien qu’il serait puéril d’attendre un miracle.

Estelle eut un élan qui la porta vers lui. Vincent Marcenat vit, tout proche du sien, le clair et frémissant visage. Il lut dans les larges iris, portes de l’âme profonde, tant de sensibilité et de chagrin qu’il en fut bouleversé. Dans une brusque impulsion, il se pencha, passa la main sous la nuque flexible, et jeta un baiser sur les cils où perlaient des larmes. Mais aussi promptement, il se roidit, d’une saccade brève et violente. Son bras retomba, inerte.

— Merci, murmura-t-il, dans un soupir rauque.

Et, après quelques secondes de lutte muette, il ajouta, d’une voix apaisée.

— Venez visiter le jardin. Ce n’est qu’un bosquet. Celui de la Borde vous offrira plus d’espace. J’espère que vous l’aimerez.



XX


L’année judiciaire touchait à son terme. Peu de semaines après, M. Marcenat conduisait sa jeune femme à sa maison d’été.

La Borde, décorée dans le pays du nom de château, n’était qu’une construction basse et longue, surmontée, au faîte du corps de logis, d’un fronton triangulaire, et flanquée d’un pavillon carré. « Une bicoque de garde forestier », déclarait jadis, avec dédain, Odette de Tintaniac, à laquelle son mari refusait de bâtir un pavillon parallèle, qui eût permis de recevoir des invités plus nombreux.

L’habitation, déblayée des futilités superflues qui s’y étaient entassées ces dernières années, avait repris sa simplicité de bon ton, reposante et agréable, sans autre luxe que la clarté, entrant à flots par les hautes fenêtres. Estelle goûta vivement le charme de cet abri tranquille et la fraîcheur agreste du vaste enclos, enserrant des prairies et des bouquets de bois.

Ah ! cette seconde Mme Marcenat ne comprendrait pas la villégiature comme une période de fêtes, de réunions, essoufflantes et mouvementées ! Celle-ci n’avait nul besoin d’un entourage agité et d’une suite bruyante pour l’aider à passer les heures. Il lui suffisait d’escorter son mari à la laiterie, au moulin, aux étables, à l’école ménagère que M. Marcenat avait donnée au village, et de savourer ensuite une lecture, une causerie abandonnée, en face du ciel apaisé du soir, pour estimer ce jour qui venait de s’écouler, plein, délectable, digne de mémoire.

Estelle s’instruisait avec intérêt, sans feinte et sans pose, des détails de cette vie rurale, auxquels M. Marcenat accordait tant de sollicitude. Par tous les moyens, il s’efforçait d’en relever les conditions, pour maintenir, chez les jeunes générations, l’amour de la terre nourricière.

Elle croyait connaître son mari. Elle ne sut sa vraie mesure qu’en cette existence plus étroite, en suivant, dans ses efforts journaliers, l’âme forte et généreuse, entièrement vouée à de nobles devoirs.

Pas un instant qui restât infructueux. Pas une pensée, pas un acte où cet homme ne mît toute sa conscience, qu’il s’agît d’aider un humble de ses conseils, ou de remplir les fonctions publiques qui lui étaient dévolues. Ce fut avec une fierté joyeuse qu’Estelle se vit appelée à seconder cette activité. Sous la dictée de M. Marcenat, elle rédigea les rapports qu’il lut au conseil général, et, en l’absence du secrétaire, elle aida l’avocat à dépouiller les dossiers des affaires qu’il plaiderait à la rentrée.

Pour la distraire de ce labeur assidu, parfois l’auto les emportait vers quelque point curieux ou pittoresque du Poitou : Sausay, Pamproux, Chauvigny. Ils filèrent jusqu’à Chinon et à Saumur. Souvent aussi, ils allaient visiter Adrien et Monique, installés, pendant les vacances, au presbytère de Lusignan. Estelle alors conduisait la petite carriole. Son compagnon près d’elle, sur le siège, elle se croyait revenue au temps où elle accompagnait son père, avec la jouissance pure et sans égale que donne le contact du meilleur ami.

Et les meilleures promenades étaient encore celles qu’ils faisaient à pas lents, par les allées couvertes, autour du domaine. Le soleil, glissant à travers les branches, étalait des éclaboussures d’or sur le sol herbeux. Ils arrivaient à un banc qu’un grand saule pleureur enveloppait de sa ramure éparpillée. Une fontaine jasait tout bas dans le gazon.

— C’est ici, disait Vincent, qu’il convient de lire Comme il vous plaira ou le Songe d’une nuit d’été.

Estelle ouvrait le volume qu’il lui tendait, et commençait de lire à demi-voix. C’était comme s’ils se fussent abreuvés à une coupe grisante, qui les enivrait de poésie.

… Lorsqu’ils revinrent à Poitiers et qu’on vit les deux époux partout et toujours ensemble, les malins plaisantèrent :

— Parbleu, dirent-ils, M. Marcenat se dédommage de l’isolement où le laissait sa première femme. Il tient serré la seconde, de peur qu’elle ne fasse l’école buissonnière, comme l’autre.

Bientôt, la démarche précautionneuse, les manières tâtonnantes de l’avocat furent remarquées. La vérité se fit jour. Alors les opinions se divisèrent. Au plus grand nombre, Estelle apparut comme une fille intéressée, qui avait accepté un mari infirme afin de s’assurer un beau douaire. Mais ceux à qui il fut donné d’observer de près le tact et la délicate vigilance de la jeune femme furent frappés de respect.

Tant au Palais qu’à l’École, une sympathie admirative entoura ce couple touchant : la fidèle gardienne, d’un dévouement si discret, l’homme, si jeune encore, résistant avec courage à la pire des calamités, sans rien abandonner de sa tâche ordinaire.

De jour en jour, cependant, il y trouvait davantage d’obstacles. Le mal inconstant, enrayé quelques mois, avait repris dès l’automne sa marche progressive. Les brouillards se faisaient plus denses, opposant un mur de plus en plus compact à la vue. Et pour M. Marcenat, le long hiver ne fut qu’une lente descente dans la nuit. Aboutirait-elle à une aube ?

Tous, autour de lui, s’efforçaient de lui en suggérer l’espoir, qu’il n’osait admettre.

Ces ténèbres où il s’enfonçait, une sollicitude attentive empêchait qu’elles devinssent mornes et vides. Si le cercle visuel se rétrécissait pour Vincent, le monde charmeur des sons s’ouvrait à lui. Il y trouvait des sensations pénétrantes, infiniment nuancées. Adrien, Monique, quelques-uns des camarades de Gerfaux, plusieurs fois par semaine, faisaient de la musique de chambre à l’hôtel du Pont-Neuf, dont la porte s’entre-bâillait alors discrètement pour quelques amis, fervents d’art. Mozart, Schumann, Beethoven et Franck remplissaient tour à tour de leurs voix le silence recueilli, berçant la pensée de l’éprouvé, l’imprégnant de volupté idéale ou de paix religieuse.

Et la causerie alerte ensuite, les tasses de thé distribuées, donnait à son esprit l’occasion d’un mouvement salutaire, avec l’escrime agile des idées.

Estelle aux aguets voyait naître, sur le visage fatigué de tristes songes, un sourire indulgent et amusé, tandis qu’Adrien, au moindre choc de ses interlocuteurs, s’enflammait, crépitait comme une fusée d’artifice, éclatait en saillies, en paradoxes, en enthousiasmes.

M. Marcenat affectionnait cette jolie et vibrante nature d’artiste. Puis il est réconfortant et doux d’assister à un bonheur dont on fut l’ouvrier. Et Gerfaux, avec sa loyauté fougueuse, ne ménageait pas les effusions reconnaissantes à celui qui l’avait mis en bon chemin.

— C’est encore à vous que je dois cela, répétait-il à chaque succès nouveau.

Les prévisions de l’avocat se réalisaient. Le talent du musicien rayonnait au delà de la province où il avait pu se croire enfoui. Les « Chanteurs de Saint-Pierre » se faisaient connaître avec honneur, et étaient mandés dans les départements voisins. Une Berceuse du jeune compositeur, inspirée par un vieil air poitevin, avait obtenu un accueil des plus flatteurs à Paris, dans une soirée de régionalistes. Et les Concerts classiques d’Angers, justement renommés, cherchant à faire œuvre de décentralisation artistique, promettaient de jouer, la saison suivante, une petite suite d’orchestre, intitulée Sous-bois : trois pièces extraites de la partition inachevée de Mélusine.

Mais ce qui exaltait le cerveau d’Adrien, plus encore que toutes ces fumées de gloire, c’était une espérance incommensurable, indicible, qui amènerait un baptême au printemps, dans la vieille maison de la rue des Carmes.

M. Marcenat, sollicité de servir de parrain au petit inconnu, résista longtemps aux instances du jeune ménage. Impatient et sombre, dès qu’on abordait cette question, il expliqua enfin son refus opiniâtre.

— Puis-je accepter la paternité spirituelle d’un enfant dont je ne verrai peut-être jamais les traits ?

Mais, sous ce prétexte avoué, ne se cachait-il pas un regret plus profond, presque une jalousie ?

Les prières de Monique le fléchirent enfin.

— Ce sera un garçon, et nous l’appellerons Vincent, assurait Adrien, avec l’aplomb prophétique d’un mage.

Ce fut une fille, qui débarqua en mars. Le monde où elle arrivait n’était plus, pour M. Marcenat, qu’une étendue nébuleuse et nocturne. Il entrevit sa filleule comme un petit paquet incertain, brouillé de rose et de blanc. La faible voix qui sortait de ce fouillis mystérieux l’ébranla d’une vibration étrange. Il resta longtemps en silence près du berceau. Avec des précautions infinies, il toucha la menotte crispée.

— Que ton nom soit Estelle, prononça-t-il. Et puisses-tu être, toi aussi, à ceux qui t’environnent, une pure et douce étoile !



XXI


Mme Dalyre évitait Poitiers, depuis le remariage de M. Marcenat. Toutefois elle jugea que les convenances et le devoir lui commandaient de visiter son frère, aux approches du moment critique. Elle vint donc des Sables-d’Olonne, tout exprès pour prodiguer à Vincent les consolations pharisaïques et judicieuses que les amis de Job servaient au malheureux patriarche.

— Il n’y a pas là de quoi t’affecter. L’opération réussit toujours. Et c’est très peu de chose, avec un praticien habile. Quelques secondes de patience et une piqûre insignifiante. Sans doute, la cataracte est assez rare à ton âge. Mais ce n’est pas un cas anormal. Tu verras bientôt que tu avais tort de mettre les choses au pis, et de précipiter nombre de résolutions, sous le coup d’une alarme déraisonnable.

Estelle, appuyée au fauteuil de son mari, reçut à bout portant l’allusion, qui passa inaperçue de M. Marcenat. Celui-ci ne vit que bon vouloir impuissant dans les consolations que sa sœur déroulait en ruban monotone. Et pour répondre plutôt à ses propres pensées, il murmura, avec un sourire d’ironie triste, le fameux vers de Vigny :

Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse.

Mme Dalyre crut que son frère lui enjoignait de se taire. Déconcertée, elle resta muette quelques secondes, puis elle conclut avec onction :

— Nous sommes tous dans la main de Dieu.

— Je me le répète à chaque instant, répliqua M. Marcenat.

La veuve, ne sachant plus comment poursuivre la conversation, se levait :

— Alors, ce sera pour la semaine prochaine ?

— Oui. Je serais à Angers dès maintenant, si l’affaire Huchon n’avait été reculée de quelques jours.

— Ne pouvais-tu demander un sursis ? Ou passer ce dossier, comme tu l’as fait pour d’autres procès, à l’un de tes confrères ? observa Mme Dalyre, satisfaite de morigéner avec quelque raison. À mon avis, tu aurais dû te préparer, par un repos complet, à l’épreuve d’une opération.

— On a essayé de m’en persuader, fit l’avocat, se levant aussi et prenant le bras d’Estelle affectueusement. Mais j’ai tenu bon. Ce procès m’intéresse. Il s’agit de lettres anonymes, par lesquelles on a essayé de perdre une femme et de ruiner son mari. Le tribunal civil n’a pas trouvé les preuves assez convaincantes pour établir les torts de l’intimé. Les victimes, indignées, appellent de ce jugement devant la Cour. Et j’ai accepté de soutenir leur cause. Je ne suis pas fâché d’avoir l’occasion de dire mon mépris pour ce genre de basse gredinerie.

— Il est certain que la lettre anonyme est un vilain procédé, accorda Mme Dalyre. Mais ces débats vont t’énerver, t’agiter.

— Je trouverai, au contraire, un soulagement à exprimer quelques-unes de mes opinions. Et je serai heureux si je parviens à faire rendre justice à de pauvres gens, dont un vil chenapan a empoisonné la vie.

— Vraiment. Tu t’excites là-dessus à un tel point que tu me donnes envie d’aller t’écouter, dit la veuve, reprise par son orgueil fraternel, très fort et très sincère. Cela sera-t-il possible ?

— Si le cœur t’en dit, fit l’avocat en riant. Le prétoire est public. Mais tu t’ennuieras ferme, je t’en préviens.

— Je suis sûre du contraire. Viendrez-vous avec moi ? ajouta Mme Dalyre, se tournant vers Estelle.

Cette sorte d’invitation attestait un premier effort conciliant. La jeune femme le comprit et accepta. Initiée d’ailleurs aux détails de l’affaire, elle en suivrait volontiers les débats.

Au jour dit, les deux dames se glissèrent dans la grande salle lambrissée, attenant à la galerie des Pas-Perdus, et prirent possession d’une place privilégiée, près du banc de M. Marcenat.

La Cour d’appel — chambre civile — attire moins habituellement les badauds que la police correctionnelle — cinématographe pittoresque, ou la Cour d’assises — ce théâtre de mélodrames. Cependant l’affluence, cet après-midi, était relativement considérable. L’affaire fleurait une certaine odeur de scandale, propre à délecter les habitués du Palais et les connaissances des deux parties.

Beaucoup aussi d’avocats, de stagiaires, d’étudiants, toujours friands d’entendre la parole élégante et nerveuse du maître. M. Marcenat, conférant avec son secrétaire, qui lui relisait certaines notes, indéchiffrables maintenant à l’aveugle, était l’objet de l’attention générale.

La jeunesse est toujours sensible à un noble exemple. Tous les novices du barreau appréciaient le talent et admiraient la valeur morale de cet aîné dont ils s’enorgueillissaient. Mme Dalyre, observant les regards qui convergeaient vers son frère, y lut le respect, l’enthousiasme, presque fanatique chez quelques-uns.

Et dès que le président, après avoir ouï les conclusions lues par l’avoué de l’appelant, proféra la formule : — Monsieur le bâtonnier, vous avez la parole, — et que la haute stature de M. Marcenat se dressa, amplifiée par la toge, un mouvement se propageait, suivi d’un grand silence. Sur tous les visages se figea la même expression, concentrée et sérieuse.

Il commença. L’organe, riche et nuancé, donnant parfois des notes douces et graves de violoncelle, parfois mordant et âpre, modelait, pour ainsi dire, les idées, et prenait irrésistiblement la sympathie. En quelques phrases, l’auditoire fut au courant des faits, rassemblés en un exposé clair et vigoureux.

Au surplus, l’histoire était banale autant que brutale. Des lettres avaient été adressées à l’épouse d’un puissant industriel de Niort, pour exciter sa méfiance contre la femme d’un des principaux agents de son mari. Des troubles violents bouleversèrent les deux ménages. La fausseté de l’accusation fut heureusement prouvée. Mais l’employé, dont on avait voulu le déshonneur et la ruine, mû par une juste colère, jura de découvrir le calomniateur. Il le devina sans peine : c’était celui-là même qui eût bénéficié de sa perte et qui convoitait sa place.

L’examen confirma ces premières présomptions. Maints témoignages dénoncèrent les intentions malveillantes, les sentiments envieux du suspect : des menaces, des sarcasmes dénigrants, d’imprudentes vantardises, puis des provocations réitérées contre l’appelant. L’expertise établit nettement la similitude de l’écriture déguisée et de l’écriture habituelle. Et depuis peu, la trouvaille d’un fragment de brouillon des fameuses lettres, sous un monceau de cendres, dans le jardin même de l’intimé, ajoutait une certitude éclatante aux indices, déjà si probants, exposés dans le premier procès.

Me Marcenat, élevant la voix, réclamait alors hardiment pleine et entière satisfaction pour ses clients.

Les preuves étant faites, une question de principe se posait. La tranquillité publique est intéressée à la répression de pareils abus, aussi lâches que nuisibles. Personne, en effet, n’est à l’abri de ces attaques sournoises. La lettre anonyme, c’est l’arme facile et envenimée que le premier venu peut lancer où il lui plaît, pour assouvir son inimitié ou sa malice. Renvoyer indemne l’auteur convaincu d’une si basse intrigue, ne serait-ce pas promettre l’impunité à la tourbe des haineux, des jaloux, des névrosés, pressés de satisfaire leur rancune, leurs ambitions cupides, leur manie perverse, fût-ce en détruisant la réputation, le bonheur, la paix, de tous ceux qui leur portent ombrage ? Il appartenait à la loi, chargée d’assurer le repos des citoyens, de faire exemple pour décourager de l’imitation l’engeance méprisable des traîtres et des diffamateurs occultes.

— Bravo, maître, dit tout bas un petit stagiaire imberbe, debout près de Mme Dalyre, et ébauchant, du bout de ses doigts, un applaudissement furtif.

— Je n’avais jamais entendu M. Marcenat prendre ce ton de catilinaire, chuchota un autre. Ce n’est plus une plaidoirie, mais un réquisitoire.

— Dommage qu’il ne débride pas cette fougue plus souvent, remarqua un troisième. Il est superbe, ainsi rugissant. L’adversaire aura de la peine à se tirer de là avec honneur. Je le vois à la tête des juges.

Les objurgations indignées de l’orateur dépassaient, en effet, le procès actuel. Bouillonnant d’une émotion sincère, projeté en avant, le geste vengeur, l’accent virulent, il semblait plutôt réclamer la tête d’un coupable qu’une simple sanction juridique, se résolvant en dommages et intérêts. On eût dit qu’il cherchait à se faire entendre, au delà du prétoire, de l’adversaire absent, ou de quelqu’un de ces calomniateurs abjects qu’il flétrissait avec tant d’énergie.

À son insu, en cet instant même, Vincent Marcenat atteignait l’ennemi inconnu qu’il visait. Caroline Laguépie était là. Attirée par une curiosité morbide, après ce que lui avait appris Mme Dalyre au sujet de l’affaire Huchon, la demoiselle de compagnie était entrée au Palais et se dissimulait au dernier rang des auditeurs.

Instinctivement elle se ratatinait sous les fulgurantes invectives qui la criblaient. Mais une sorte de contentement orgueilleux tressaillait dans son cœur. Dans la véhémence passionnée de M. Marcenat, elle discernait le grondement douloureux d’un souvenir personnel. Et ainsi se trouvait-elle renseignée sur l’effet produit jadis par sa lettre.

— Ah ! ah ! il avait donc été bien touché au vif pour en garder tant de ressentiment. Elle était arrivée à ses fins alors, en lui enfonçant cette épine dans l’âme. Tôt ou tard, il surgirait du venin de cette blessure. Tant pis pour Estelle quand le mal éclaterait…

Nonobstant, une frayeur troublait ces impressions agréables. Elle ne croyait pas cet homme, froid d’aspect, capable de telles violences. Peste ! il l’écraserait comme une mouche, si jamais quelque chose la trahissait. Heureusement, il était aveugle. Plût au diable qu’il le restât à perpétuité !

Au surplus, aveugle ou clairvoyant, M. Marcenat causait à Caroline un bizarre malaise. Elle se sentait, en face de lui, empêtrée, réduite, privée de ses facultés majeures, prête à bredouiller. Elle ne l’en détestait que mieux.

Par prudence, elle devrait donc éviter l’avocat. Jusqu’ici, les circonstances l’avaient protégée, Mme Dalyre demeurant à l’écart, par aversion et par dédain pour Estelle. Caroline, naturellement, mettait tous ses soins à entretenir cette répulsion.

Elle connaissait maintenant à fond le caractère à la fois exigeant et faible de la veuve, et savait en profiter, sans qu’il y parût. « Flattez ! Flattez ! Il vous en reviendra toujours quelque chose ! » était la règle préférée de Mlle Laguépie. Et cette politique lui réussissait à merveille, dans son nouveau milieu.

Aux Sables-d’Olonne, la demoiselle de compagnie avait acquis une situation prépondérante, menant de haut la domesticité et les fournisseurs, s’imposant aux amis et à la famille de Mme Dalyre. Elle s’était même insinuée dans la confiance de la jeune belle-fille, un peu niaise et fort vaniteuse. Celle-ci prenait l’habitude de consulter cette personne intelligente et renseignée.

Mais tout ce travail patient se trouvait compromis si les deux belles-sœurs se rapprochaient. Caroline se verrait ramener à zéro. Et voilà que, fâcheusement, la bonne entente semblait s’établir. Mlle Laguépie, de son œil aigu, suivait chaque mouvement des deux dames, assises côte à côte, et éprouvait des crispations nerveuses à les voir s’incliner l’une vers l’autre, échanger des réflexions sous l’ombre des chapeaux qui se frôlaient.

Tout concourait à porter son irritation jusqu’à la souffrance. Chaque fois qu’arrivaient, à son oreille distraite, quelques mots de la plaidoirie adverse ou des conclusions du ministère public, c’était pour entendre honnir la faute dont elle avait été coupable. « Expédient misérable, qui eût révolté l’honnêteté de mon client, » attestait l’avocat du défendeur, tandis que l’avocat général, avec autant d’indignation que M. Marcenat, conspuait « cette vilenie qui encourt la réprobation publique et la vindicte des lois ».

Cependant Caroline demeurait là, sous ces outrages, comme enchaînée par un mauvais sort. Il lui fallait, jusqu’au bout, surveiller Mme Marcenat et Mme Dalyre.

Enfin, le président déclara que « la cause était mise en délibéré pour l’arrêt être rendu à l’audience du lendemain ». Et tous ceux qu’avait attirés l’affaire Huchon se dispersèrent.

Mlle Laguépie sortit avec le flot. Dans la salle des Pas-Perdus, elle vit de loin M. Marcenat, encadré par sa femme et par sa sœur, recevoir les congratulations de quelques amis, et des marques de respect de tous. Une fureur jalouse souleva l’âme fielleuse de Caroline. Elle injuria mentalement le trio. Charmant tableau de famille !

Allons, c’en était fait ! Il lui faudrait, dorénavant, subir l’odieux contact de ceux qu’elle appelait ses ennemis. Ah ! que du moins il lui fût épargné de les voir aux Sables, hôtes de la villa, auxquels elle devrait rendre des égards ! Cela dépasserait ses forces.

Mais le calice nauséabond qu’elle repoussait d’avance lui fut néanmoins annoncé. Mme Dalyre résolut d’attendre à Poitiers que son frère revînt d’Angers. Et elle informa sa demoiselle de compagnie qu’il serait urgent d’achever l’installation de certaines chambres du premier, en sa villa sablaise, M. et Mme Marcenat ayant promis d’y venir passer quelques semaines de l’été.



XXII


— Docteur, je vous ai vu.

La cloison opaque venait de se déchirer brusquement. Et d’un cri d’éblouissement et de vertige, Vincent Marcenat saluait la lumière si longtemps cachée. Mais, tout de suite après cet éclair, le bandeau s’appliquait étroitement. Et c’était la rechute dans le noir, plus complet encore et plus pénible, avec l’immobilité rigoureuse.

Des heures pesantes de torpeur où peu à peu se stupéfiait le cerveau. Et en cette hébétude, de subits affolements, détraquant tous les nerfs.

Il avait vu !… Mais que d’inquiétudes, de transes arrêtaient encore l’espérance même de l’espérance ! Vincent ne cessait de supputer les risques, les complications possibles.

— Tout ira bien, tant que vous ne souffrirez pas, avait dit l’oculiste.

Alors de quel mauvais présage était cette névralgie insolite, lui fouillant la tempe ? Que trouverait le chirurgien en soulevant le bandeau ?

Ce bandeau qui l’étouffait lui était un supplice. Il s’imaginait rester pour toujours dans cette nuit. Avec une obstination fiévreuse, il s’acharnait à fixer, en sa mémoire, certaines images dont les reliefs et les lignes se brouillaient déjà. Ce devait être une des affres de la cécité, cet oubli si facile des choses vues ? Allait-il demeurer en ce néant, où sa pensée vacillait ?

Quand cette anxiété l’oppressait trop, Vincent appelait, très bas, comme un enfant en proie au cauchemar :

— Vous êtes là, Estelle ?

— Oui, mon ami, répondait, du fond de la chambre, la voix familière.

Le silence retombait. Mais ces deux mots, dans ses ténèbres, suffisaient à rassurer le patient. C’était comme si une palpitation d’ailes, à son chevet, l’eût rafraîchi d’une caresse frémissante.

À grand’peine, Mme Marcenat avait obtenu du docteur l’autorisation de séjourner à la maison de santé, près de son mari.

— Je déteste ces arrangements-là, déclarait le chirurgien.

Il faut, à tout prix, éviter les conversations, les attendrissements, qui excitent et mènent aux larmes.

— Ne craignez rien de tout cela, avait répondu Estelle. Je resterai à l’autre bout de la pièce, sage comme la Vierge de plâtre que j’aperçois dans la cour. Mais votre opéré sera certainement plus tranquille s’il me sait à sa portée, veillant sur lui.

Cette obstination douce finit par vaincre le docteur. Il lui fut bientôt avéré que cette jeune femme possédait la pondération, la prompte vigilance, la fermeté morale, qui font les infirmières d’élite.

Estelle, durant ces quelques jours de réclusion, observa donc un silence monastique.

— Je fais une retraite, disait-elle gaiement à la jeune religieuse chargée du service des deux époux. Rien n’est plus reposant et plus salutaire. Je n’ai pas le temps de m’ennuyer. On trouve tant de choses à voir en soi, dès qu’on se tait.

Sans en rien déceler, elle attendait pourtant aussi avec angoisse le premier examen du docteur. Enfin le mystère du bandeau fut sondé.

— Tout va bien, prononça l’oculiste. L’œil est normal.

L’accusé qui a appréhendé une condamnation mortelle n’écoute pas avec plus de bonheur l’énoncé de sa grâce. Peu de jours après, ce diagnostic favorable fut confirmé par un arrêt décisif.

— Votre œil est sauvé, annonça le chirurgien, satisfait de la bataille gagnée. Dans quelques semaines, nous attaquerons son frère, qui ne se montrera pas moins raisonnable, espérons-le ! La petite histoire vous affectera moins, cette fois, eh ? Vous verrez, mon cher monsieur, on vous remettra la jouissance, finalement, de deux instruments neufs !

— Puissiez-vous dire vrai ! Ce serait réellement alors la résurrection, dit Vincent Marcenat, avec un reste d’incrédulité.

Il ne pouvait croire encore à sa chance. Le rescapé, remontant de la mine où il était enfoui sous un éboulement, ne revoit pas le jour avec plus d’étonnement et d’ivresse. Son cœur, libéré des craintes qui l’enserraient depuis des années, battait un branle plus vif, ramenant la force, l’élasticité, la jeunesse, en tout l’être alangui.

Que l’univers retrouvé lui apparaissait curieux, ardent, magnifique, même à travers la fantasmagorie des verres bleus ! Sur la route d’Angers à Poitiers, tel qu’un bambin à son premier voyage, M. Marcenat ne quittait plus la portière, admirant les horizons changeants, les nuages, les rangées de peupliers, la houle des blés à peine jaunis.

— Je me représente Adam, s’émerveillant devant la Création, dit-il, riant de lui-même. N’est-ce pas une renaissance ? Je me croyais si bien expulsé du monde.

Il vint s’asseoir devant Estelle, et lui prit les deux mains :

— Ah ! mon amie, j’avais si peur ! Votre figure s’effaçait, se dissolvait dans ce brouillard perpétuel. Je m’appliquais sans cesse à la dessiner en esprit, pour la maintenir devant moi.

Elle souriait, vaguement intimidée par ce visage où passaient des flammes inusitées. Vincent Marcenat, guéri, lui allait devenir un homme nouveau. Il reprit, d’une voix plus basse :

— Que de fatigues vous a coûtées votre pauvre aveugle ! J’ai grand’peur de m’être montré bien exigeant et d’avoir trop pesé, souvent, à ce bras mince.

Il mit deux doigts, comme un bracelet de chair, autour du poignet fin.

— Oh ! n’imaginez pas cela, dit-elle vivement. Et, avec une intention espiègle : — Vous serez heureux, vous, je le gage, de vous émanciper et d’envoyer promener votre guide ?

— Non. Mais je serai content de lui être une charge moins lourde, fit-il, en posant ses lèvres sur les longs doigts.

Le train s’arrêtait.

— Serions-nous déjà à Moncontour ? murmura Estelle.

Cette observation, dénuée d’intérêt, parut sans doute oiseuse à M. Marcenat, car il se rembrunit soudain. La portière s’ouvrait. Le compartiment fut envahi. Vincent resta muet et rêveur dans son coin, le reste du trajet.

… Encore quelques semaines indécises, avec des reprises des sourdes perplexités, des relents des anciennes inquiétudes, tandis que l’œil gauche, à son tour, s’obscurcissait. Puis la seconde bataille fut livrée. Et le résultat en fut excellent. La cataracte enlevée, le fond des yeux apparaissait sain, n’offrant rien des lésions dangereuses, des symptômes alarmants, diagnostiqués d’abord par un ignorant pessimiste.

— Des ménagements, de la prudence, une hygiène attentive de la vue. Voilà ce qui me reste surtout à vous recommander. Pas d’excès de lectures. Vos yeux peuvent demeurer susceptibles. Usez-en avec modération, sans les surmener. D’ailleurs, ajoutait le médecin, se tournant vers Mme Marcenat avec une courtoise déférence, je sais qu’un admirable — autant qu’aimable — mentor vous rappellera, s’il est nécessaire, à l’observance de ces règles. Je vous laisse sous bonne garde.

Les sourcils de Vincent Marcenat se rejoignirent. Une ombre descendit sur ses traits. Il éprouva la sensation étourdissante que donne un bruit violent, trop voisin de l’oreille.

Oui, il se l’était dit déjà ! Une garde, un guide, une auxiliaire incomparable, Estelle l’avait été pour lui ! Et elle eût montré ce même zèle dévoué, toute la vie, il n’en doutait pas. Dans la nuit prolongée qu’il venait de traverser, cette voix douce et cette main affectueuse lui avaient apporté les seules impressions heureuses qui pussent le consoler, en l’absence de la lumière.

Mais il sortait enfin des ténèbres. L’infirme dépendant, entravé, redevenait un homme libre, clairvoyant, agissant. Il allait se rejeter au plein de la vie normale. Tout changeait de ce coup. Sa mentalité évoluait. Sa fierté renaissante lui rendait insupportables, comme des témoignages de déchéances, les services reçus jadis avec gratitude.

Et s’il essayait de s’analyser, alors Vincent Marcenat découvrait des vérités singulières. Elles surgissaient, si impérieuses, du tréfonds de son âme, qu’il craignait de les formuler, involontairement, des lèvres. Mais il les réprimait, trop incertain et trop inquiet de ce qu’éprouverait Estelle à les entendre.

Il l’observait, toujours égale, ponctuelle aux devoirs les plus minimes. Et cela le décourageait. Certes, il ne pouvait lui adresser aucun reproche. Elle n’avait rien démenti de ses promesses, et tenait bien au delà. Sans compter, elle lui avait prodigué les trésors les plus rares de son charmant esprit et de son cœur dévoué. La délicate, la suave, la divine amitié qu’était la leur !

Cette affection idéale l’avait soutenu pendant qu’il s’élevait vers le sacrifice et l’abnégation. Mais Vincent redescendait de ces hauteurs morales pour se mêler au courant actif, et ses sentiments tendaient à reprendre le niveau humain. Il ne pouvait plus sophistiquer, ni se leurrer davantage. Ce qu’il entendait en lui, c’était la voix ardente de l’amour, dominateur, exigeant, qui prend l’être tout entier et veut se donner tout.

Mais aussitôt résonnait en son souvenir la franche et cruelle déclaration, faite par Estelle lorsqu’elle lui avait accordé sa main :

— Je ne crois plus à l’amour. Ne me demandez pas d’y croire jamais. Je ne pourrais plus.

Oh ! le pacte imprudent, consenti alors, et qui le liait à présent que l’existence fermée se rouvrait ! Allaient-ils, tous deux, poursuivre leurs pas sur la fausse piste où ils s’étaient engagés, au départ ?…

M. et Mme Marcenat revinrent d’Angers à Poitiers en auto, pour éviter l’encombrement des trains, qui conduisaient la foule des touristes et des baigneurs vers les plages vendéennes et charentaises. Août flamboyait au-dessus des chaumes.

Le voyage rapide fut peu animé. Vincent pensif gardait de longs silences, répondait avec effort aux remarques enjouées d’Estelle.

Des paroles majeures hésitaient pourtant sur sa bouche. Mais l’angoisse du risque l’arrêtait. Oh ! savoir ce qu’elle ressentait ! Pénétrer les replis de son cœur, y surprendre les regrets, les rêves qui s’y trouvaient cachés, peut-être !…

Si l’âme chère s’ouvrait d’elle-même, comprenait la muette prière ? Quel bonheur ineffable, absolu, s’inaugurerait pour eux !

Bientôt, ils seraient à la Borde ; ils y reprendraient la vie recueillie de l’été dernier, mais dégagée des menaces qui attristaient alors l’avenir. Ils retrouveraient le coin favori, près de la fontaine, sous l’abri du vieux saule. Et là, de tendres songeries amèneraient leurs pensées l’une à l’autre. Leurs mains se joindraient, pour une étreinte plus forte et plus sensible.



XXIII


Cependant le départ pour la Borde fut ajourné, inopinément. Une lettre de Mme Dalyre attendait, à Poitiers, M. Marcenat, en compagnie d’une dépêche ayant précédé d’un jour la missive.

« Partez aux Sables. Lettre explicative suit. Compte aussi sur Adrien Gerfaux. Amitiés », disait le papier bleu auquel six pages servaient de commentaire.

« Mon cher ami, écrivait Mme Dalyre, laisse-moi d’abord te réitérer mes félicitations. Te voilà enfin hors de peine, hosanna ! Jamais je n’ai été plus orgueilleuse de m’être montrée si bon prophète.

« Venez vite afin que nous nous réjouissions tous ensemble de cet heureux dénouement. Point de prétexte pour retarder la visite promise. J’en serais mortellement offensée. Les circonstances sont d’ailleurs exceptionnelles. Louis, mon tirailleur, nous annonce sa prochaine arrivée d’Afrique. Puis de grandes choses se préparent ici. J’écris aujourd’hui même à M. Gerfaux pour m’assurer son concours. Ne manquez pas de l’amener. »

Estelle qui lisait, pour épargner cette fatigue à M. Marcenat, eut, au nom de son frère, un petit sursaut d’étonnement, et intriguée, poursuivit :

« Les journaux vous ont appris l’espèce de cataclysme qui vient de désoler notre belle plage. Deux jours après la grande marée, sans cause déterminée, sans vent, sous un ciel bas et gris, la mer s’est tout à coup soulevée en masses formidables, se ruant sur la plage que les baigneurs quittèrent précipitamment, et emportant à la dérive, dans un gigantesque coup de balai, tentes et cabines. Pendant plusieurs heures, le spectacle fut terrifiant. À la pleine eau, ce furent de véritables montagnes liquides qui vinrent s’écraser sur le quai. Au brise-lames de la Chaume, on eût dit le jaillissement de laves d’un cratère en éruption.

« Un maître nageur, père de famille, s’est noyé en essayant de sauver un baigneur imprudent. Une chaloupe, prise dans le ressac, a été fracassée : le mousse et le patron sont blessés. Enfin les dégâts matériels sont importants ; les pauvres tenanciers des bains se trouvent ruinés, dès le début de la saison.

« On s’est ému de ces misères. Sur l’initiative d’une personnalité parisienne, depuis peu fixée aux Sables, mais très éprise de notre site, les notables de la ville et quelques étrangers de marque ont décidé d’organiser une grande fête de bienfaisance. Toutes les bonnes volontés sont requises pour donner plus de solennité au gala. On annonce des attractions sensationnelles, qu’envieraient Royan et Dinard. »

M. Marcenat se mit à rire.

— Eh ! eh ! l’orgueil du clocher qui se trahit, avec la jalousie des plages « lancées ». Les Sables, malgré leur grève splendide, n’ont pu acquérir la vogue mondaine et demeurent station balnéaire bourgeoise, au grand dépit de leurs habitants. Ma sœur, comme les autres, ne s’en peut consoler.

Mme Dalyre, qui ne s’était jamais montrée si épistolaire, consacrait maintenant un long paragraphe à Gerfaux. « On m’a bombardée dame patronnesse. En cette qualité, j’ai voix au chapitre, et je me suis permis de proposer une œuvre de M. Gerfaux. Ce serait une occasion pour lui d’entendre dès maintenant à l’orchestre, les morceaux qu’on jouera cet hiver aux Concerts d’Angers. Et son nom figurerait, en brillante compagnie, sur notre programme. »

— Excellente idée, fit Vincent, agréablement surpris de cette attention de sa sœur pour le frère de sa femme.

— Adrien ne peut qu’être enchanté, fit Estelle, touchée, elle aussi, par cette bonne grâce imprévue.

Avant la fin du jour, l’artiste accourait leur certifier lui-même son contentement. De Lusignan, où il était installé avec sa famille, il avait aussitôt télégraphié à Mme Dalyre son adhésion et ses remerciements. Monique, retenue par ses devoirs maternels et quelque peu fatiguée, ne l’accompagnerait pas aux Sables. Adrien partirait donc, le surlendemain, avec M. et Mme Marcenat, prendrait contact avec le comité de la fête et son orchestre, reviendrait au cher nid de Lusignan, puis retournerait, huit jours après, pour surveiller les dernières répétitions et conduire lui-même son œuvre.

Tourbillonnant, animé, le rire haut, le geste exubérant, Adrien électrisait l’atmosphère autour de lui. La fièvre du joyeux départ se répandit, secouant toute l’ambiance. Dès lors, ce ne furent plus, sur les paliers et dans toutes les pièces, que malles, valises et cartons béants, armoires et tiroirs bousculés, entre lesquels s’agitaient Estelle et la femme de chambre.

Dans cet affairement, qui mettait sens dessus dessous la maison et précipitait les allées et venues de chacun, Vincent Marcenat retrouvait ses impressions de collégien, ce sentiment de plaisir et d’attente que lui donnait jadis l’aube des vacances. Après les tourments sans nom où venaient de s’exténuer ses réserves d’énergie, une réaction se produisait, amenant un immense besoin de repos.

Pour la première fois, depuis bien des années, ce grand travailleur cédait à la fatigue, avec le désir si humain de se détendre.

Donc, cet été, laissant de côté toutes affaires sérieuses, M. Marcenat s’accorderait un congé véritable. Il lui plaisait, à présent, que cette fugue improvisée aux Sables précédât l’accalmie de la Borde. Il se faisait fête de revoir la mer, de suivre, sur le sable fin, la frange mousseuse de la vague, ou de flâner, par le large trottoir en balcon sur l’Océan, d’un casino à l’autre.

Les bagages confiés au chemin de fer, l’auto emporta les trois voyageurs. Quelques heures d’un pittoresque et gai trajet suffirent pour atteindre le petit port vendéen. Bientôt la voiture s’engageait dans les rues de la ville et venait stopper devant la villa des Algues, une des plus ambitieuses constructions neuves du quai de Franqueville, abondamment pourvue de tourelles, de clochetons, de bow-windows, et dont une large baie vitrée laissait voir le salon élégant, où des palmiers et des fougères formaient de frais îlots verts, entre les meubles légers.

Mme Dalyre apparut sur le seuil, les bras entr’ouverts, comme une divinité accueillante :

— Exacts au rendez-vous ! Soyez tous les bienvenus !

M. Marcenat observa avec satisfaction l’accolade des deux belles-sœurs, plus spontanée qu’à l’ordinaire. Lui-même fut embrassé et réembrassé avec des démonstrations attendries. Adrien reçut sa large part de compliments. Et les trois arrivants, introduits dans le hall, furent entraînés vers un goûter copieux et délicat, disposé sur une nappe de dentelle.

Vraiment, Mme Dalyre semblait innover un esprit et un goût tout modernes, en cette résidence neuve, de si bon ton. Peut-être quelque mérite en revenait-il à cette petite personne, correctement vêtue de foulard prune, qui surveillait l’ordonnance du plateau à thé, et chiquenaudait, d’un doigt expert, les frêles bouquets des tubes de cristal.

À l’entrée des invités de sa maîtresse, Caroline exécutait une révérence déférente, sans lever les yeux, avec une expression de réserve et de dignité : « Ma place est modeste, semblait-elle dire, je saurai y rester. À vous de m’y relancer, si cela vous plaît. »

Estelle, sans tant de calculs, s’arrêta pour lui tendre la main et lui adresser quelques paroles affables. Adrien, étourdiment, s’écria :

— Bah ! c’est Mlle Laguépie ! Il y a trois siècles que nous nous sommes vus ! Pas depuis Lusignan, je gage !

Et aussitôt l’artiste se détournait de Caroline, pour courir vers la baie où s’encadrait l’étendue rayonnante. Et il éclata en exclamations enthousiastes devant le vaste horizon, l’arc harmonieux de la longue grève, tendu des jetées du port aux roches de la Tanchette, les vagues puissantes, accourant du large où glissaient quelques voiles ocrées ou rousses. Mais, avec son outrance coutumière, il exécra et insulta, en même temps, ce qui déshonorait, à son sens, ce tableau marin : les tentes pavoisées, qui couvraient la plage ; la foule, grouillant sur le quai.

— Quelle vue ! Ça vous élargit l’âme, cet infini qui vous entre dans les yeux ! Mais que les marionnettes humaines paraissent donc chétives, et quand même encombrantes, au premier plan de cette immensité !

— Chut ! fit en riant M. Marcenat. Ces marionnettes sont pourvues d’oreilles — heureusement pour les musiciens ! Quand elles vous applaudiront, vous ne les jugerez plus si importunes.

— Et si tu abaisses ton regard vers les passants, dit Estelle malicieuse, les grâces des jolies Sablaises auront vite fait de te réconcilier avec l’humanité.

Elle désignait trois belles filles qui circulaient, avec une aisance désinvolte, parmi les promeneurs, l’œil hardi, la mine haute, barbes de dentelle au vent, jupe courte aux amples plis ondulant sur les hanches, et petits sabots claquants.

— Elles sont, en effet, diablement piquantes, accorda Gerfaux. Et le costume est seyant et original.

— Pourquoi ne vous serviriez-vous pas de ce costume et de ce cadre pour un ballet ? insinua Mme Dalyre, offrant les muffins et les toasts avec le bon avis. Songez-y bien. Facilement, on vous trouverait un librettiste. Et je puis vous procurer un Mécène très influent.

Mystérieuse et importante, elle acheva dans un chuchotement, ses coudes nus sur le guéridon, et faisant jouer ses bagues :

— Figurez-vous que le hasard m’a dotée d’un voisinage des plus intéressants. Le directeur principal d’un grand journal parisien est devenu propriétaire de la belle villa contiguë à la mienne. Sa fillette a guéri, ici, l’an dernier. Il s’est engoué du pays, et rêve de le transformer. Si ses projets immenses se réalisent, avant peu d’années, les Sables rivaliseront avec Biarritz, et une ville d’hiver s’élèvera dans nos bois de pins. Il dispose d’une puissante publicité : le miracle s’accomplira, nous l’espérons tous. Aussi M. Castien est-il vite devenu populaire ici. C’est lui le deus ex machina de notre fête. J’ai pensé, monsieur Gerfaux, que ce serait là pour vous une relation utile. Dès ce soir, je vous présenterai. M. Castien a accepté de dîner ici, sans cérémonie, sa femme et ses enfants étant absents aujourd’hui. J’ai pu leur rendre quelques services de bon voisinage, ajouta la veuve, discrètement. Et nous sommes en excellents termes.

Adrien multiplia les remerciements dus au procédé aimable. Néanmoins, un souvenir le taquinait. Il demanda, étouffant sa voix avec prudence, pour que la question ne parvînt pas à Estelle :

— Castien ?… Serait-ce le Castien de la Vie mondaine ?

— Parfaitement, affirma Mme Dalyre, avec l’orgueil naïf que donne, à tout provincial, la connaissance d’un demi-dieu du prestigieux Tout-Paris.

Gerfaux jeta un coup d’œil vers sa sœur. Celle-ci n’avait point suivi le colloque, absorbée par une inquiétude bien féminine. Un dîner, dès ce soir ! Le « sans-cérémonie » de Mme Dalyre ne la rassurait pas. Mariette et les malles arriveraient-elles à temps pour lui permettre d’arborer une tenue convenable ?

Jeune fille, ce souci d’étiquette l’eût laissée indifférente. Mais elle s’appelait Mme Marcenat, et honneur oblige !

À son vif soulagement, l’omnibus attendu débarqua enfin bagages et soubrette. En un clin d’œil, on procéda à la grande affaire du déballage, dans le vaste et clair appartement attribué aux deux époux. Avant même l’heure indiquée, la double glace de l’armoire anglaise reflétait, devant Estelle, l’image très gracieuse d’une femme, aux lignes fines et jeunes sous l’étroit fourreau de crêpe mauve, les épaules tombantes enveloppées d’une écharpe de dentelles anciennes, que retenait, sur la poitrine, une barrette de brillants.

Pendant qu’elle s’acharnait à fixer une mèche rebelle, une autre image surgissait, dans le champ du miroir. Quelqu’un sortait de la pièce voisine, arrangée en bureau pour M. Marcenat, s’approchait doucement, et, sans qu’elle eût à se retourner, Estelle recevait, par le mirage, le regard souriant qui cherchait le sien.

— Comme vous vous faites belle ! murmura Vincent. Et quelle bénédiction d’avoir enfin des yeux pour vous admirer !

Elle sentit la tiède caresse des lèvres qui frémissaient sur sa tempe, et rougit comme une fiancée au premier baiser.

Une fantasmagorie d’apothéose éclatait aux larges fenêtres, se réverbérait en incandescences, autour de leurs deux silhouettes, dans la glace. La vie, alanguie aux heures chaudes, se réveillait en cette fin de jour, et de gaies rumeurs montaient du dehors, invitantes.

— Vous plaît-il de venir faire une courte reconnaissance sur le quai, pendant ce quart d’heure qui nous reste ? proposa Vincent.

— Oh ! oui, accepta-t-elle joyeuse.

Vite, elle épinglait le grand chapeau noir, jetait sur sa robe un long manteau de drap clair. La minute d’après, Caroline, de la salle à manger, où elle parachevait l’agencement de la table parée, vit le couple sortir de la villa, et gagner le trottoir.

Son regard eut vers Estelle un jet de haine, comparable au venin que le crapaud lance, dit-on, à son ennemi.

— Jouis de ton reste, ma petite ! On verra bientôt rabaisser ta superbe.



XXIV


M. et Mme Marcenat s’avançaient, au bras l’un de l’autre, comme ils en avaient pris l’habitude, durant la longue phase noire. Mais en cette attitude, devenue familière, quelque chose pourtant avait changé. Vincent, en retenant avec le sien le bras d’Estelle, n’était plus l’aveugle, cherchant un appui sûr, mais le mari qui tient proche de lui une compagne chère. Et un bonheur singulier s’infiltrait en eux, par ce simple enlacement, à la fois plus léger et plus sensible.

Toutes les petites joies éparses venaient se fondre en cette extase profonde. Ils se sentaient heureux,

— heureux jusqu’à en pleurer — à entendre le bruit rythmique de leurs pas, à recevoir, sur leurs visages, le souffle frais de la brise, à contempler ensemble le ciel, tendu d’or et de pourpre comme un magnifique velum, au-dessus de la ville derrière laquelle se couchait le soleil.

— C’est l’heure de beauté pour les Sables, disait Vincent. Je ne manquais jamais de l’admirer autrefois… Et j’en retrouve le spectacle avec plaisir.

Les maisons, les hôtels, alignés en amphithéâtre jusqu’au Casino, la masse confuse de la ville, agglomérée entre la mer et le port, s’enlevaient en découpures violettes sur les claires phosphorescences du ciel. Au large et vers la Chaume, les phares clignotaient en étoiles intermittentes. Les réverbères, les girandoles dessinaient la courbe magnifique du Remblai par des guirlandes de lumière.

La féerie de ce beau soir attirait les flâneurs. En vacances, on a le temps de prêter attention à la nature. Cependant, peut-être étaient-ils encore plus curieux de s’examiner les uns les autres, ces gens, assis sur les bancs ou adossés aux parapets, — filles des Sables, pimpantes et moqueuses, pêcheurs en tricots bleus, goguenards et sournois, étrangers désœuvrés ? On guettait les jolis visages, on ricanait des baigneurs aux attifements carnavalesques.

— Tiens, des nouveaux mariés, ceux-là ! dit une Sablaise, plus effrontée, en montrant M. et Mme Marcenat du doigt.

Les cils d’Estelle battirent sur ses joues rosées. Et M. Marcenat sourit.

— Si je ne me trompe, Adrien a voulu, comme nous, profiter de cette belle soirée, dit-il. N’est-ce pas lui qui s’arrête là-bas avec quelqu’un ?

Le poignet sur lequel reposait sa main eut une brève commotion. Dans les yeux de sa compagne, aussitôt consultés, il lut une étrange stupeur. Ce regard, fixement tendu, aboutissait à ce « quelqu’un » avec qui conversait Gerfaux. M. Marcenat, en observant l’homme ainsi posé devant lui, fut saisi d’une réminiscence.

Il avait déjà vu ailleurs cette tournure de mousquetaire, ce torse cambré, cette moustache cavalière, se profilant de même en vigueur sur un ciel d’or. Il ne pouvait l’oublier, c’était à Florence, sur le piazzale Michelangelo…

Adrien, reconnaissant sa sœur et son beau-frère, quitta hâtivement son interlocuteur pour venir à eux. En ce moment, Lucien, le fils aîné de Mme Dalyre, et sa jeune femme accostèrent M. et Mme Marcenat. Congratulations, politesses s’échangèrent au bord du trottoir. Tous ensemble revinrent vers les Algues, les trois hommes marchant derrière les deux dames.

Comme ils rentraient à la maison, Gerfaux sérieux se faufila, sous prétexte de détacher le manteau d’Estelle.

— Je dois te prévenir, souffla-t-il.

Mais sans paraître même remarquer Adrien, la jeune femme, d’un sourire, requérait l’aide de son mari. Et l’artiste renonçait à se faire comprendre.

Mme Dalyre, étincelante de paillettes bronzées sur sa tunique de tulle gris, attendait dans le hall, l’éventail au poing, comme une sentinelle munie de son fusil. C’était une grave aventure que ce dîner pour la dame provinciale, quoiqu’elle affectât la placidité d’une personne pour qui de tels événements sont affaires courantes. Quelques minutes s’écoulèrent.

— On dîne si tard à Paris, fit-elle, pour excuser son voisin.

Enfin le directeur de la Vie mondaine montra sa large carrure, sa barbe brune, en éventail sur le plastron piqué d’or. Il n’était pas seul. Une ombre masculine, plus désinvolte, marchait sur ses pas.

— Chère madame et gracieuse voisine, dit galamment M. Castien, s’inclinant sur la main de la veuve, je crois que vous me saurez gré de vous avoir amené l’hôte qui m’est arrivé tantôt. Vous m’y aviez d’ailleurs autorisé ! M. Renaud Jonchère, l’un de nos plus brillants collaborateurs…

— Et le poète exquis de la Péri, roucoula Mme Dalyre d’une voix pâmée. Ah ! monsieur, quelle joie pour nous tous de vous connaître !

Recevoir chez elle un potentat de la presse, un auteur applaudi au Français et sur le boulevard ! La tête lui tournait d’orgueil. Elle se croyait presque une nouvelle Arthénice, tandis qu’elle procédait aux présentations.

— M. Jonchère — Mme Vincent Marcenat, ma belle-sœur, — Mme Lucien Dalyre, ma belle-fille.

Estelle, droite sur son fauteuil, gardait un maintien tranquille. Certes, dans le premier sursaut de cette rencontre inouïe, toute pensée s’était anéantie en elle. Mais son regard qui vaguait alors, éperdu, distingua, au fond du salon, deux prunelles d’un bleu cru qui la dévisageaient, deux yeux de flamme pâle, luisant dans la pénombre comme ceux d’un méchant chat. Elle eut conscience que quelqu’un désirait jouir de son trouble. Cette idée la cingla d’un coup de fouet salutaire, ranimant sa fierté et son courage. Elle fit face à l’attaque, le front haut.

D’un imperceptible signe de tête, Mme Marcenat répondit au salut qui courbait, devant elle, le poète visiblement embarrassé. Il passa, sans se risquer à dire un mot. Mais elle comprit au son de sa voix, dès qu’il parla, qu’une émotion véritable impressionnait le jeune homme.

La porte de la salle à manger s’ouvrit à deux battants : Madame était servie. Caroline sortit de son encoignure et s’agita pour régler le défilé. Estelle pressentit quelque combinaison machiavélique, et, sans écouter aucun avis protocolaire, prit le bras de Vincent. Adrien eut l’esprit de se glisser à table, à la gauche de sa sœur, quoique la place eût été assignée à un autre. Et Estelle Gerfaux, encadrée de son mari et de son frère, put affronter l’épreuve de dîner vis-à-vis de son ex-fiancé.

Maintenant, elle subissait la situation avec un calme dont elle demeurait étonnée. Ainsi, à Florence déjà, la surprise de croiser Jonchère, à l’improviste, s’était très vite amortie. Quelle armure secrète la prémunissait donc contre les mauvais coups du hasard ?

On peut oublier les larmes qu’on a versées, le mal qui vous fut infligé. Mais on n’écarte pas peut-être si aisément le souvenir d’une injustice dont on fut coupable. Et c’était pourquoi, sans doute, Renaud, en face d’Estelle, restait contraint et assombri.

La timidité de la petite Mme Lucien Dalyre s’accommodait fort des longs silences du voisin. Mais Vincent Marcenat observait la contenance du poète, et près de l’oreille d’Estelle, il murmura :

— Je croyais que ce monsieur connaissait votre frère. Ils parlaient ensemble sur le Remblai, et ici ils paraissent s’ignorer.

Un peu de rougeur aux pommettes, la jeune femme répliqua, du bout des lèvres :

— Ils avaient entrepris en commun une œuvre dont monsieur… Jonchère n’acheva pas le poème. Adrien lui garde rancune de ce désappointement, et j’ai supposé, à leurs attitudes, tantôt, qu’il lui en faisait querelle.

Malhabile à la duplicité, Estelle laissait deviner l’effort que lui coûtait cette explication, plausible en somme. À ce point, Mlle Laguépie, engagée dans une conversation mezzo-voce avec Adrien, et comme emportée par son sujet, éleva son soprano aigu :

— Vous aurez beau dire, c’est doublement dommage. D’abord, de voir deux bons amis brouillés ; ensuite, de laisser à vau-l’eau un projet si passionnant. C’était une si jolie inspiration de représenter l’histoire de Mélusine à Lusignan ! Mais les choses peuvent et doivent se rajuster. Aussi bien, vous en mourez d’envie, l’un et l’autre.

— Je vous demande pardon de vous contredire, mademoiselle, rétorquait Adrien, presque bourru. Il y a des choses qui ne se rajustent pas. Mélusine ne me hante plus depuis longtemps. Si je la reprends jamais, ce sera avec un texte nouveau.

— Ah ! Mélusine ! intervint Mme Dalyre, saisissant l’occasion de manifester sa haute sollicitude pour l’art et les artistes. Cette Mélusine dont il fut tant parlé, hélas ! il y a trois ans ? Qu’est-elle devenue, en effet ? Je me rappelle. Votre librettiste vous fit défaut. Eh bien, vous voici en face d’un poète. Essayez, monsieur Gerfaux, d’intéresser M. Jonchère au Théâtre de la Nature que vous rêviez de créer à Lusignan.

Le coup d’œil acéré du musicien, le regard furtif et involontaire du poète se heurtèrent par-dessus la table. Gerfaux s’inclina, avec une ironie marquée.

— Merci du conseil, madame. Toutefois, je ne le suivrai pas. Je m’en voudrais d’importuner de mes conceptions puériles un écrivain si haut coté.

Un feu soudain alluma le masque de Renaud, jusque sous la mèche blonde qui ombrageait le front.

— Je vous en prie, dit Jonchère, la voix saccadée, ne raillez pas.

Ceci ressemblait à la protestation impatiente d’un homme qui craint le ridicule d’une épithète excessive. Décidément le brillant chroniqueur manquait d’entrain, ce soir. Et son esprit à facettes avait éteint tout scintillement. M. Castien se mit à décrire les fêtes des vendanges à Vevey. Et la dame de Lusignan sortit de l’entretien, malgré les sournoises tentatives de Mlle Caroline pour l’y retenir.

Nonobstant, l’excellente personne prenait un agrément infini à considérer M. Marcenat taciturne, les sourcils noués, la physionomie abstraite. Avec une divination diabolique, Mlle Laguépie suivait l’enchaînement de cette songerie morose. Les paroles qui venaient de s’échanger avaient dû être significatives pour le mari d’Estelle. Elles corroboraient si précisément les révélations de l’avertissement anonyme !

Vincent Marcenat, assurément, en ce va-et-vient de mots, avait saisi la vérité. Il n’en doutait plus : ce Renaud Jonchère, collaborateur d’Adrien, c’était bien le fiancé félon d’Estelle. C’était celui-là, l’imposteur ! qui avait capté les premiers rêves, la tendre confiance de la jeune fille ! Lui qui avait assisté à ce délicieux et émouvant prodige : l’aurore de l’amour dans une âme de vierge !

À cette certitude, sa poitrine se serrait, comme garrottée par des liens d’acier. Vincent entendait, au fond de lui-même, le soulèvement sauvage des instincts primitifs. Lui, l’homme juste et pondéré, il comprit instantanément, il excusa les rages de la haine. Puis, ce tourbillon farouche retomba. Tout fut silence et vide. Une unique sensation se prolongea, aiguë, atroce : la morsure du regret jaloux.



XXV


Une matinée d’une sérénité merveilleuse. Sous le ciel d’un bleu méridional, la mer très calme, comme jonchée de pétales de bluets et d’hortensias mauves. Des cris et des rires d’enfants, animant toute la longueur de la plage, s’élevant jusqu’aux maisons en bordure des quais. Et Mlle Caroline, humant l’air frais à la croisée du rez-de-chaussée des Algues, s’avoua en harmonie avec la joie de vivre universelle.

Telle qu’un général sûr de sa tactique, elle se croyait proche d’un succès. Qu’allait-il arriver ? Elle n’eût su le prédire encore. Mais il arriverait certainement quelque chose. Le hasard, qui lui avait été déjà complice, en lui fournissant la possibilité de mettre en présence Estelle et Renaud, la favoriserait encore.

Comme un joueur d’échecs qui dispose les pièces de son jeu, Caroline n’avait-elle pas fait marcher les gens et su provoquer les circonstances, à son gré ? Patience et persévérance, quels secrets de réussite !

Dès que le directeur de la Vie mondaine vint s’établir près des Algues, la brave fille prémédita d’utiliser ce voisinage. L’occasion attendue s’offrit, plus magnifique et plus complète qu’elle n’osait l’espérer. Il lui avait été facile, dès lors, de suggestionner Mme Dalyre en stimulant la vanité et le snobisme de la veuve, puis d’amener la réunion des personnages qu’elle entendait bafouer. Et Mlle Laguépie se grisait maintenant d’orgueil, émerveillée de sa propre habileté et de sa forte diplomatie.

Tout ce qu’elle désirait s’était accompli, jusque-là. Cependant, les opérations brillamment engagées restaient stationnaires. La situation, comme disent les dramaturges, piétinait sur place, par le soin que mettaient deux des premiers rôles à s’éviter.

Estelle avait bien perdu un de ses gardes du corps. Adrien, rappelé à Lusignan par sa petite momie roussotte, ne devait reparaître ici que l’avant-veille de la fête. Renaud, lui, demeurait aux Sables, pour les répétitions de la Péri, commencées au Casino. Mais le poète, sous prétexte d’excursion, vagabondant à droite et à gauche, avait esquivé le dîner rendu par M. et Mme Castien à leurs voisins des Algues. Et cette stupide Estelle ne quittait pas d’une semelle son pédant de mari.

Il est vrai que celui-ci paraissait travaillé de pensers peu récréatifs, à en juger par son air concentré et ses manières distraites. Évidemment, le soupçon en germe se développait. Quand les deux époux partaient de compagnie, ce n’était plus avec l’amoureux élan du premier soir. L’œil policier de Mlle Laguépie enregistrait tous ces indices.

Si peu de chose suffirait à enflammer la mine préparée ! Un rien. Une rencontre en tête à tête de Mme Marcenat et de Jonchère, par exemple, et dont le mari se trouverait avisé, de façon ou d’autre ? Que de complications surgiraient de là, tout de suite ! Que d’ennuis à débrouiller pour la charmante Estelle !… Discussions, conflits, scandales. L’imagination de la demoiselle de compagnie supputait, avec délices, les pires conséquences. La moindre serait une fâcherie certaine entre les deux belles-sœurs.

Elle savait que Mme Dalyre, orgueilleuse, entière, — mais susceptible et timorée, — cédait toujours à la force des choses et aux faits accomplis. La veuve tolérait la femme de son frère, mais que ses préventions d’antan seraient promptes à réveiller ! Et n’éprouverait-elle pas quelque satisfaction maligne à confondre l’étrangère ?

Qui sait si l’amour de M. Marcenat résisterait à un pareil choc ? Caroline, surexcitée, entrevoyait l’esclandre, la division, la répudiation peut-être ?… L’impatience d’arriver à ses fins l’énervait. Avidement, elle guettait les conjonctures.

Ce beau matin, elle venait de voir Renaud Jonchère sortir seul et descendre sur la plage, un livre à la main. Peu après, par la porte ouverte sur le vestibule, Mlle Laguépie entendit Mme Marcenat souhaitant le bonjour à Mme Dalyre, et annonçant l’intention d’une promenade dans les bois de la Rudelière.

— Nous vous rapporterons les derniers genêts, ma sœur.

— Vincent sort-il aussi ? demanda Mme Dalyre. Mon notaire vient tout à l’heure pour discuter une proposition de vente, concernant un de mes parcs à huîtres. J’aurais désiré que mon frère examinât la question.

Caroline sortit de la salle à manger, une pile de serviettes sur les bras, et traversa le hall, compassée et affairée. Sans les regarder, elle aperçut Estelle, debout près de la porte du dehors, et M. Marcenat, en tenue de promenade, le panama sur le front, s’arrêtant devant sa sœur.

— S’il en est ainsi, je reste près de toi, Edmée.

— Je vous attendrai alors dans le jardin, fit Estelle.

— Non, répliqua Vincent, ne perdez pas une si belle heure. Vous aimez marcher. Gagnez le bois. Je ne tarderai pas à vous rejoindre.

Chaque phrase tombait comme un ordre adouci. La voix monocorde, sans vibrations, parut à Caroline celle d’un malade désenchanté qui contient sa souffrance. Elle tressaillit de plaisir, tout en pour suivant posément sa marche vers l’escalier. Estelle disait, presque suppliante :

— Je préfère partir avec vous.

— Mais nous reviendrons ensemble. Prenez les devants.

Peut-être, si nouvellement affranchi, Vincent mettait-il un certain amour-propre à tenter seul cette petite échappée, afin de s’affirmer à lui-même sa guérison. Estelle, interprétant ainsi le désir de son mari, ne s’obstina plus.

— Alors, je vous attendrai sur un banc, près du petit lac ?

— C’est entendu.

— Je vous le renverrai aussitôt que possible, assura gracieusement Mme Dalyre, prenant possession de son frère et ouvrant devant lui un porte-feuille gonflé de paperasses.

Caroline, tout en suivant la scène par-dessus la rampe, atteignait le palier. Elle jeta à la volée, sur une banquette, les précieuses serviettes qui s’écroulèrent pêle-mêle, et se rua vers la première fenêtre venue.

Par le quai de Franqueville, s’éloignaient le dôme de l’ombrelle brodée, la jupe rayée de bleu et de blanc, les petits souliers fauves et le sac de soie ramagée qui, seuls, signalaient la personne de Mme Marcenat. Et sur la plage, l’espionne distinguait, haute et dégagée, la silhouette de Renaud Jonchère, déambulant, à pas rêveurs, dans le sens opposé. Elle l’apostropha mentalement, dans le langage vert et imagé qu’elle réservait à ses soliloques.

— Quel nigaud ! C’est dans l’autre direction qu’il faut marcher, triple niais !

Mais elle avait beau concentrer toute sa faculté magnétique, Renaud demeurait rebelle au fluide. Alors Caroline eut une crise de frénésie. Laisserait-elle passer, sans les exploiter, des coïncidences si propices ? Son génie d’intrigue s’exalta, l’enlevant, dans une violente inspiration, au-dessus des restrictions timorées et des considérations prudentes.

À l’angle de la maison, une gamine à jupe effilochée, la fille de la blanchisseuse, sautait, pieds nus, dans la poussière. Mlle Laguépie, en un clin d’œil, bâtit son plan. Le temps s’écoulait : il importait d’agir lestement, sans se perdre en si et en mais. Arrachant un feuillet de son calepin de comptes, Caroline y griffonna au crayon, d’une écriture déréglée et hâtive, sans individualité : « Suis au lac de Tanchette, derrière le casino des Pins. — E. »

Puis elle plia et replia le papier, le ferma d’une petite bande gommée enlevée à un timbre-poste, dégringola d’un trait l’escalier de service, sortit dans la ruelle, et appela à voix basse la danseuse aux pieds nus.

— Carmen, veux-tu gagner une belle pièce de dix sous ?

La petite fille écarquilla les yeux.

— Pardi, bien sûr !

— Eh bien ! tu vas faire une commission pressée. Écoute. Sur la grève, là, presque en face de nous, se promène un grand jeune monsieur, habillé de blanc, qui a un livre rouge à la main. Tu courras droit sur lui ; tu lui diras : « Vous êtes bien M. Jonchère ? Voilà un papier qu’on m’a dit de vous remettre. » S’il te demande qui, tu répondras : « Une dame. » Et tu te sauveras sans rien écouter de plus. Ne reviens pas ici. De la fenêtre d’en haut, je verrai si tu t’en tires à ton honneur. Ne te trompe pas : costume blanc, livre rouge, moustaches blondes ! Va vite !

— Et la pièce ? articula Carmen, grattant sa chevelure embroussaillée, mais décorée d’un nœud bleu.

— Après déjeuner, tu viendras ici. Je te donnerai les dix sous et une gaufrette.

La fillette détala, les talons aux reins. Mlle Laguépie, prestement, remonta à son observatoire. De là, elle se divertit, comme à une représentation de pantomime, des péripéties expressives de la scène : surprise du jeune homme accosté par la petite loqueteuse, réception hésitante du billet, lecture, foudroiement, stupeur, qui figeaient Renaud quelques secondes, comme un gigantesque point d’exclamation, tandis que Carmen, au galop, se perdait entre les tentes.

— Ira ! N’ira pas ! Il ira !

Mlle Caroline étouffa une exclamation de victoire. En effet, après s’être orienté, Jonchère rapidement arpentait le sable, du côté des rochers et du bois.

— Parfait ! Pourvu que l’autre, maintenant, arrive à temps !

Dès lors, son anxiété compta les minutes. Ce notaire, en conciliabule avec Mme Dalyre et M. Marcenat, en aurait-il bientôt fini ? La conférence s’acheva enfin. Le notaire partit. Et peu après, l’avocat sortait pour rejoindre sa femme au rendez-vous convenu.

— Bonne promenade, pensa railleusement Caroline.

Quel dommage de ne pouvoir assister aux choses curieuses qui allaient se produire là-bas ! Ah ! ces privilégiés qui, dit-on, possèdent le don de voir à distance !…

Mais si le contentement d’assister au succès de ses machinations lui était refusé, du moins aurait-elle la jouissance raffinée d’observer le retour, d’épier, sur les visages de ceux qu’elle haïssait, les traces de la colère, du dépit, de la frayeur, de la consternation…

Et cette expectative la tint en joie, comme l’attente d’un fin régal.



XXVI


Estelle était sortie des Algues, contristée par le congé que lui donnait Vincent. Si longtemps son mari avait accepté ses soins qu’en cet instant où il échappait à sa sollicitude, elle demeurait dévoyée, indécise, sans but. Pendant qu’elle cheminait ainsi seule, la jeune femme s’affecta de cet isolement même momentané. Qu’elle serait dure à rompre, la chère habitude de trouver sans cesse, contre son épaule, l’ami incomparable dont la pensée entendait si bien la sienne !

Mais songer à lui, c’était retrouver le calme et la force. Alors Estelle releva la tête. Le sourire bleu de la mer et du ciel la pénétra. Elle sentit en elle d’immenses aptitudes de bonheur.

Les enfants, sur la plage, couraient, turbulents, ivres d’une allégresse innocente de jeunes animaux. Clapotant dans l’écume du flux montant, édifiant des forteresses, creusant des tranchées, ces petits Gaulois parodiaient la guerre et défiaient l’Océan, avec des hurlements belliqueux, en agitant leurs petits drapeaux. Languissant et tranquille, le flot n’en continuait pas moins son rythme, roulant et déroulant ses volutes glauques traversées de soleil. L’eau, lentement, envahissait le sable, inondait les fossés, rongeait les bastions, abattait les remparts. Ce soir, la grève réapparaîtrait aplanie, sans garder aucun vestige de tous ces travaux puérils.

— Ainsi en va-t-il de nous, méditait Estelle. Nous avons beau lutter, peiner, nous cramponner à nos projets, à nos sentiments, à nos souvenances, essayer de résister au temps et aux faits ! La poussée impérieuse et souveraine du destin, commandé par Dieu, emporte nos êtres fragiles, efface ou modifie les empreintes que nous crûmes indestructibles.

Elle quitta le quai ensoleillé, prit la route qui montait vers le bois de pins, passa devant le petit Casino, s’orienta au carrefour des avenues et, sans trop de détours, parvint à l’endroit désigné.

Le banc sur lequel elle s’était assise près de son mari, l’avant-veille, était libre. Peu de promeneurs en ces parages. L’heure du bain retenait à la grève. Le coin était plaisant. La nappe d’eau, qui étendait son miroir entre les arbres, répandait une fraîcheur agréable. Des chênes-verts, surgis entre les pins, des genêts encore garnis de leurs gousses d’or égayaient le sous-bois roux, trop aride ailleurs. Des senteurs balsamiques flottaient dans l’air. Mais, de tous ces avantages, Estelle ne jouirait qu’imparfaitement, tant qu’elle resterait seule.

Mme Marcenat s’arrangea, avec un petit soupir, pour supporter l’attente, tira de son sac un livre, puis un petit carnet qui ne la quittait guère. Elle feuilleta, s’intéressa, réfléchit, les paupières mi-closes. Tout à coup, le crissement d’un pas sur les aiguilles sèches qui tapissaient le sol lui fit relever les yeux. Un cri léger lui échappa. Elle se dressa d’un bond. Renaud Jonchère arrivait devant elle, haletant d’une course précipitée.

— Ah ! fit-il, en découvrant d’un geste large son front où perlait la sueur, combien je vous remercie ! Et que vous êtes bonne de m’avoir compris, et de m’avoir appelé !

Elle crut qu’il divaguait, et le considéra avec effarement.

— Vous appeler ? Moi ?… Qu’imaginez-vous ?

Devant cette stupeur, Renaud fut ébranlé. Il précisa, inquiet et fébrile :

— Ne m’avez-vous pas fait avertir de votre présence ici, tout à l’heure ?

— Moi ? répéta Estelle, reculant. Et sa main, machinalement, se portait à sa poitrine, comme lorsqu’on se défend d’une accusation inouïe. Moi ? Je vous aurais convoqué ici ? Quelle histoire invraisemblable !

Avec toute autre femme, Renaud eût soupçonné quelque manège louche, une comédie équivoque. Mais il estimait Estelle incapable de détour et d’astuce. Ne sachant que déduire ou conjecturer, il lui tendit simplement le papier qu’il conservait dans le creux de sa main :

— Une petite fille, tout à l’heure, m’a remis ce billet, comme je me promenais sur la plage. J’ai cru, pardonnez-m’en, qu’elle était votre émissaire. Cet avis répondait trop à mes secrets désirs pour que j’hésitasse longtemps.

Elle prit le feuillet et lut les deux lignes crayonnées. L’horreur et le mépris se peignirent expressivement sur ses traits. Qui donc avait pu, si vite, être informé de ses faits et gestes, et d’une promenade improvisée ? Qui donc avait supposé, entre elle et Jonchère, quelque lien, et concerté ce méchant coup de théâtre ?

Si peu exercée qu’elle fût à la méfiance, Mme Marcenat ne demeura pas longtemps perplexe. Le regard sournois de chat embusqué, surpris l’autre soir, éclaira son esprit d’une lueur sinistre… Caroline. C’était Caroline, certainement. Seule aux Sables, elle savait l’amour ancien et la rupture. Estelle, à demi-voix, conclut :

— On a cherché à vous mystifier et à me nuire. Je garde ce billet qui me servira de témoignage, au besoin, contre l’auteur de ce mauvais tour.

Ses mains tremblaient de répugnance, tandis qu’elle enfermait le feuillet dans la bourse d’or, suspendue à sa chaîne. Mais Renaud ne se méprit pas. L’indignation de la traîtrise découverte agitait plus Mme Marcenat que la vue même de son ex-fiancé. Jonchère en fut interdit.

Il était arrivé là, bouillonnant d’espoirs complexes. Malgré l’indigne abandon, le sentiment le plus pur et le plus sincère que Renaud eût jamais éprouvé avait bien été son amour pour Estelle Gerfaux. Il ne pouvait penser à la suave idylle de Lusignan sans un soubresaut de conscience et un serrement de cœur.

Remis inopinément vis-à-vis d’Estelle mariée, une profonde secousse le bouleversa. La jeune femme, qu’il osait à peine envisager, lui était apparue plus belle, avec un charme plus extérieur et plus caractérisé, dans un épanouissement qui la rendait la figure la plus lumineuse de la réunion. Une sorte de honte le paralysa devant elle. Les réminiscences qu’il évitait d’habitude l’investirent.

Son malaise moral s’aggrava jusqu’à devenir intolérable. Renaud souhaita, avec impatience, se soustraire à cette humiliation. Mais encore plus, il envia de se racheter quelque peu dans l’opinion d’Estelle.

Des éléments moins louables mitigeaient cette aspiration édifiante. L’homme épris de féminité, avide de sensations neuves, se doublait, chez Jonchère, du littérateur professionnel, observateur implacable des autres et de soi, recherchant les expériences psychologiques. Il se représenta, avec une excitation singulière, les brûlantes péripéties d’une explication entre lui et Estelle. Une curiosité assez ambiguë le tourmenta de sa tentation. Il n’avait pas su les angoisses et les souffrances de la jeune fille, lors du délaissement. Il eût voulu les apprendre d’elle-même. Si intangible que fût Mme Marcenat, pourrait-elle, sans s’émouvoir, entendre les échos du passé ? Non, son exquise sensitivité, au son de la voix jadis chérie, frémirait de mille impressions contrastées. Et palpiter, pleurer, accuser, s’attendrir, n’est-ce pas encore subir l’amour ?

Renaud, néanmoins, se contentait de rêver une pareille rencontre, sans la croire possible. Il n’avait ni la présomption ni l’audace de supposer que la jeune femme se prêterait à un rapprochement. Le billet lui assignant rendez-vous le confondit d’étonnement et de joie. Il accourut, effervescent, anxieux, pressé de vivre la scène pathétique, et aussi de se libérer d’un remords, sourd mais gênant.

Il s’attendait, tout d’abord, à une explosion passionnée, à des reproches et à des plaintes. Et il voyait une femme froide et distante qui, dans le désarroi même de l’alerte, ne manifestait ni colère ni rancœur. En cette brusque déception, Renaud désapprit les adjurations, les arguments préparés. Il dit, presque balbutiant :

— Je devrais me retirer… en m’excusant de mon intrusion. Cependant… Cependant…

Toujours debout, à trois pas de Jonchère, Mme Marcenat laissa tomber les yeux sur lui. Il ne put, sans émoi, joindre ce regard dont il avait bu naguère la douceur, avec tant d’ivresse.

— Laissez-moi vous le dire… J’ai imaginé, bien des fois, nous rencontrer ainsi, seul à seule. Alors, je me déchargeais du poids mort que je traîne… Je m’expliquais… Et vous m’entendiez… Le daigneriez-vous ? Le prêtre écoute bien le pénitent le plus criminel… Je suis très coupable, je le sais… Je vous ai fait mal, Estelle.

Elle fit un mouvement qui l’écarta. Mais Renaud crut voir ses lèvres se contracter en une crispation légère. Il s’encouragea, la jugeant atteinte, et reprit avec plus d’ardeur :

— Permettez-moi de profiter de ce moment unique. Accablez-moi. Vous en avez le droit indubitable. Je ne cherche pas à me disculper… Pourtant, au risque de vous paraître paradoxal et menteur, je vous atteste que je renonçai à vous justement dans l’intérêt de votre repos… Et ce fut la plus grande preuve de tendresse que je pusse vous donner.

Elle ne protesta pas, quoique l’allégation dût susciter l’ironie, et le laissa parler, détournée, immobile.

— J’étais de bonne foi, absolument, quand je retournai à Lusignan renouveler mes promesses. Mais de retour à Paris, la séduction que je fuyais près de vous m’enveloppa. Je fus subjugué. Cette vie accidentée, fascinante, où l’on m’introduisait d’emblée, flattait mes goûts de luxe, d’orgueil et d’aventure. Alors, je m’interrogeai, sévèrement. Étais-je assez mûri, assez ferme pour me fixer dans l’existence sérieuse et déterminée, et endosser les responsabilités du mariage ? J’eus peur de moi, pour vous… Je reculai. Mais que vous dire ? Quels motifs invoquer ?… Je me tus, lâchement… Qu’avez-vous pensé de ce silence, vous, alors ? Que de fois je m’en suis inquiété !

La main nerveuse qui jouait avec le ruban de l’ombrelle se leva pour un signe incertain. Et après un silence, Estelle murmura, la voix assoupie et lointaine :

— Je ne sais plus très bien… Je ne puis plus me le représenter.

Jonchère eut un haut-le-corps qui le redressa, la joue cramoisie comme à un soufflet. Si la jeune femme eût été une coquette experte, elle n’eût pu se venger mieux et l’offenser davantage. Mais elle le regarda en face pour affirmer plus fortement ses paroles, et il se convainquit aussitôt de sa parfaite sincérité.

— C’est bizarre… mais rigoureusement exact, disait Estelle. Il me semble que c’est une autre que moi qui a enduré ces chagrins, ces fatigues épuisantes… Tout cela flotte, inconsistant, comme de vagues souvenirs rapportés des limbes. Si je puis supporter de vous écouter, en ce moment, c’est parce que votre vue n’émeut plus rien en moi. Un prodige s’est accompli et m’a transformée. Vous l’aviez dit avec justesse : les roses refleurissent.

— Oui, observa-t-il, avec une nuance d’amertume. En effet, vous vous êtes mariée ?

— Je me suis mariée… Et j’aime, j’adore mon mari !

Elle prononça ces mots, sans défi ni bravade, avec l’accent profond et grave de la vérité. Une divine pudeur, en même temps, rayonna sur son visage. Renaud fut frappé de ce respect qu’inspirent aux profanes les prédestinés, marqués du sceau sacré. Il se remémora tout ce qu’il avait entendu dire de la fière intelligence et du caractère de M. Marcenat. Il pressentit quelle affection, supérieure aux banales passions, pouvait unir deux êtres d’élite. Devant cette félicité idéale, inaccessible aux hommes de son espèce, il se sentit rabaissé, mesquin, bestiole infime, bruissant dans le vide.

Ce qu’il y avait de sensible et de généreux dans sa nature réagit, l’exhaussa dans un subit élan, au-dessus des acrimonies vulgaires.

— Vous êtes heureuse. Vous le méritiez tant !… Alors, j’ai bien fait… Et peut-être m’accorderez-vous le pardon que je souhaite ?

— Comment vous en voudrais-je ? Sans doute, il me fallait souffrir ainsi, mourir à moi-même pour renaître à une vie plus belle, dit-elle, toujours avec la même simplicité. Mais vous n’eûtes pas des torts seulement envers moi. Adrien, votre meilleur ami, fut si cruellement désappointé, et en quelle phase critique ! Pour lui aussi, les roses ont refleuri ; vous ne l’avez pas moins blessé au cœur et lésé dans ses espérances d’artiste.

Renaud ne dissimula pas un rictus douloureux.

— Je le sais… Il m’a accosté, l’autre soir, pour me jeter au visage des sarcasmes insultants. Que puis-je faire pour l’apaiser ? Achever le scenario interrompu ?

S’abusait-il, devant le calme de la jeune femme ? Croyait-il à une reprise de relations pacifiques ? S’il avait conçu cette illusion, Mme Marcenat l’en détrompa vite.

— Non, dit-elle avec fermeté. Vous l’avez dit : ce moment doit rester unique. Ne vous représentez jamais sur mon chemin, et n’en cherchez pas l’occasion.

Il baissa la tête, molesté par l’ordre péremptoire, mais trop conscient de ses fautes pour le discuter.

— Je vous obéirai. Dès demain, je trouverai un prétexte pour partir, et j’éviterai de revenir jamais ici. N’ayez plus crainte de m’y revoir. Quant à Adrien, je puis l’aider à réaliser son rêve, en lui adressant quelqu’un qui achèvera le poème de Mélusine. Ma part de collaboration restera inconnue.

— Non, répéta-t-elle encore, du même ton net et uni. Adrien se tirera d’affaire sans votre concours. Assurez-lui-en la liberté. Rien ne doit rappeler votre souvenir entre nous.

Il s’émut, sous l’intimation catégorique.

— Alors, vous voulez un adieu aussi définitif que celui de la mort ?… Je vous promets, encore une fois, de ne jamais reparaître volontairement devant vous. Du moins, accordez-moi un gage d’absolution et de paix. En vous quittant pour toujours, laissez-moi toucher votre main.

Remuée par cette humilité et cette soumission, Estelle n’eut pas le courage d’un refus. En silence, de très loin, elle lui présenta une main vers laquelle Renaud s’inclina, mais elle ne lui laissa pas le temps de l’effleurer de ses lèvres. Jonchère se redressa brusquement.

— Adieu donc… Madame…

Le mot s’étrangla dans sa gorge. Il s’éloigna à grands pas, vers le lac.



XXVII


Un bruit à peine perceptible attira le regard d’Estelle dans un angle opposé de la clairière. Quelqu’un était là, arrêté au débouché d’une allée. Elle se précipita.

— Vous enfin !

M. Marcenat s’avança vers sa femme, en observant la silhouette d’homme qui tournait l’avenue.

— Vous voilà donc ! redisait Estelle avec un allégement indicible. Je désespérais !

Joyeusement impatiente, elle s’emparait du bras de son mari pour le conduire vers le banc. Dans le bonheur de le retrouver, elle oubliait le reste des choses. Mais lorsqu’il eut pris place près d’elle, elle s’inquiéta de le voir absorbé et silencieux.

— Qu’est-il arrivé ? Vous me revenez tout sombre ?

Vincent eut un hochement de tête, puis regardant toujours, à son insu, du côté où l’homme s’en était allé, il prononça avec effort les mots lentement réfléchis :

— C’est vrai. Quelque chose m’attriste et me préoccupe en secret, depuis un peu de temps… Un remords, oui, un remords… J’ai mal agi à votre égard, Estelle…

— À mon égard ? s’exclama-t-elle, consternée.

— Oui… Moi, qui me suis gardé, toute ma vie, de l’égoïsme, j’ai conscience d’y avoir cédé au moins une fois, et dans une circonstance qui rendait mon erreur plus funeste. Menacé par le malheur, j’ai désiré m’assurer votre dévouement. Mais exiger de vous le sacrifice de votre liberté fut un acte arbitraire et abusif. Je ne devais pas attirer dans ma destinée mélancolique votre jeunesse qui eût pu s’épanouir dans une vie plus heureuse.

— Plus heureuse ! se récria Estelle, dans une révolte qui la fit frémir tout entière. Plus heureuse ! Mais je m’estime heureuse plus que personne au monde ! Je croyais mon bonheur parfait, puisque je pensais que vous le partagiez. Et vous ne sentiez pas cette félicité dans sa plénitude, vous, ô Vincent !

Sa voix se déchira dans un sanglot. M. Marcenat reçut en plein cœur cette protestation véhémente. Mais, dur à lui-même, il se roidit pour aller jusqu’au bout de l’aveu qu’il s’imposait.

— Je ne parle pas pour moi, Estelle. Vous m’avez comblé. Et votre présence me donne encore plus de joie que la lumière. Votre délicatesse et votre grâce n’ont jamais laissé paraître, en se dépensant pour moi, l’effort et la lassitude. Mais il est, pour une femme, d’autres bonheurs que le dévouement. Et sans mon intervention, vous eussiez pu trouver celui qui s’appelle « amour ».

Encore une fois, ses yeux cherchèrent l’allée où la silhouette fuyarde s’était perdue. Alors Estelle, anxieusement attentive, comprit tout à coup. Son mari avait aperçu Renaud Jonchère, et il savait quelle place cet homme tenait dans son passé. Elle saisit entre les siennes les mains de M. Marcenat, et l’attirant, l’obligea à la regarder au fond des yeux.

— Vincent, soyons braves… Pourquoi nous torturez-vous ainsi ? D’où vous viennent ces défiances de vous-même et ces doutes de moi ? On a essayé, n’est-ce pas ? de vous chagriner, comme on a tenté, moi, de me troubler en envoyant ici, à l’improviste, celui qui fut mon fiancé… Voici le billet qui a été remis à M. Jonchère sur la plage… et qui l’amena en cet endroit où vous deviez me rejoindre.

Surmontant son dégoût, Estelle divulgua ce qu’elle soupçonnait de la haine et de la jalousie de Caroline. Celle-ci, ce matin même, avait pu entendre les époux prendre rendez-vous en se quittant. Et seule de l’entourage actuel, elle savait le mariage projeté jadis entre la sœur et l’ami d’Adrien Gerfaux.

M. Marcenat, rapprochant de ce récit ses propres déductions, fut vite édifié. La physionomie pointue de Mlle Laguépie lui était toujours demeurée antipathique. Il n’eut pas de peine à s’expliquer l’envie dont la bilieuse personne poursuivait Estelle. Le même esprit et la même main avaient évidemment combiné et lancé la lettre diffamante d’autrefois et le billet d’aujourd’hui.

Mais il tut cette conviction, trop passionnément intéressé à écouter pour interrompre d’une seule parole. Estelle suivait, sans se contraindre, l’élan de sincérité qui l’emportait. L’âme, soulevée par l’émotion, ramenait au jour les secrets longtemps enfouis.

— Rien ne doit plus rester nébuleux entre nous.

Et pressée d’en finir, elle rejetait, d’un coup, les pénibles souvenirs, racontait le bref enchantement, la rupture brutale, la désespérance, la longue léthargie de son cœur ensuite.

— Je ne croyais pas possible d’oublier, de me réveiller jamais à la vie. Quand vous m’avez appelée à vous, franchement je vous l’avouai… Et voilà que cet homme a pu me parler aujourd’hui sans que rien vibrât en moi. Le passé me laisse indifférente, parce que le présent m’absorbe toute, Oh ! Vincent, l’ignorez-vous ?…

Il adorait, en une muette contemplation, le doux visage frémissant, les yeux grands ouverts à son regard, d’où jaillissaient des flammes et des larmes. Ces larmes, il se pencha pour les recueillir. Mais Estelle résista au mouvement qui l’attirait. Il lui fallait parler encore, vider son cœur.

— Qu’était-ce que cet amour ? reprit-elle, brisée de soupirs haletants. Une surprise de l’heure, du printemps, une flambée de jeunesse ! Je loue Dieu qu’il n’ait pas eu de lendemain. Mais sans doute était-il nécessaire que je subisse ce déboire pour mieux apprendre la valeur du lot royal qui m’allait être adjugé. Car, dès ce temps-là, — avant même, — un autre sentiment me gouvernait, possédait sur moi un ascendant suprême ! Il existait un homme qui m’inspirait une confiance exclusive, fanatique, et dont l’approbation excitait mes meilleures énergies. Et celui-là, qui représentait pour moi le beau et le bien incarnés, a daigné me juger digne de devenir sa femme !…

Cette fois, elle céda à l’enveloppement des bras impérieux. Son front tomba sur la poitrine oppressée où le cœur de Vincent Marcenat battait un carillon triomphal.

— Chérie ! Je ne méritais pas !… Je n’étais qu’un misérable égoïste de t’enfermer ainsi dans mon malheur comme en une geôle, mon cher petit oiseau ! Pourtant, peut-être sans que je m’en fusse douté, y avait-il des raisons plus subtiles à mon choix… ces raisons que le cœur seul connaît… Ne serait-ce point que je t’aimais déjà, Estelle ?

— Et moi, fit-elle très bas, sous les baisers qui buvaient ses pleurs, du meilleur de moi, je t’ai toujours aimé… Ta pensée me donnait le désir d’être bonne et juste. Et le bonheur de me trouver près de toi, toujours plus proche, est, chaque jour, devenu plus grand et plus fort… Tiens, cherches-en la preuve.

D’une glissade souple, elle s’échappa à l’étreinte, ramassa à leurs pieds le carnet resté gisant sur la mousse.

— Prends-le… Je l’ai commencé peu après notre mariage. Ce ne sont que des notes de lecture, que j’enregistrais parce qu’elles traduisaient des états de mon âme que je n’aurais su exprimer. Ainsi, tu te rendras compte du travail graduel de ma pensée. Mais…

Elle leva le doigt vers le soleil, au zénith du ciel incandescent.

— Mais voici le plein midi. C’est pourquoi nous ne voyons plus personne.

— Nous en plaindrons-nous ? fit tendrement Vincent, embrassant sa femme une dernière fois avant de quitter la place.

Estelle, toute rose, se dégageait et se levait.

— Rentrons. Caroline Laguépie doit déjà supposer des causes fantastiques à notre retard, imaginer une scène de mélodrame et de carnage dont nul de nous, peut-être, ne reviendra intact.

— Courons la détromper, dit M. Marcenat, saisissant le bras d’Estelle. Et laissez-moi le soin de faire justice, ajouta-t-il, grave, les sourcils froncés. Les traîtres ne méritent ni ménagement, ni compassion.

De l’extrémité de la clairière, il se retourna vers le banc vermoulu :

— Que ne puis-je l’acheter à la municipalité des Sables ? Je le transporterais à la Borde, sous le saule de la fontaine, en souvenir du moment mémorable où nous avons enfin vaincu notre timidité… et vu clair, l’un et l’autre, en nous-mêmes…

Étroitement enlacés, les regards confondus, ils descendirent l’allée sans ombre entre les pins, brûlants comme des torches flambantes. Devant le Casino, M. et Mme Marcenat trouvèrent une Victoria vide, abritée d’un pavillon de toile. La légère voiture les amena prestement devant la porte des Algues.

Vincent sauta le premier sur le trottoir, offrit la main à Estelle. Ce fut en ce geste qui les unissait que Mlle Caroline eut le saisissement d’apercevoir les deux époux, se souriant.

La jeune femme, cependant, tandis que son mari payait le cocher, remarqua dans la lisière d’ombre, au coin de la ruelle, près de la maison, une petite ombre rôdeuse. Carmen, inquiète de ses dix sous, attendait, aux abords de la villa, le moment de palper son salaire.

— Une petite fille… ce fut une petite fille qui servit de messagère. Serait-ce celle-là ?

M. Marcenat, averti à voix basse, se dirigea vers l’enfant.

— Petite, es-tu assez sérieuse pour qu’on te confie des commissions ?

— Mais oui, certifia la gamine, aguichée par l’espoir d’une nouvelle pièce.

— Mlle Caroline, — tu sais — la demoiselle des Algues, t’en donne quelquefois, n’est-ce pas ?

— Sûr… Ce matin, encore…

— Ah ! oui, sur la plage. Un billet à remettre. T’es-tu acquittée de ce message ?

— Mais oui, dit la fillette en se rengorgeant. Je l’ai remis au monsieur, comme elle m’a dit.

— Eh bien ! Mlle Caroline assure que tu as compris les choses tout de travers.

— Si l’on peut dire, se récria Carmen, dont le sang vif de Sablaise ne fit qu’un tour. J’ai dit comme elle m’a dit, mot à mot : Vous êtes M. Jonchère, que j’y ai dit. — Oui, qu’y m’a dit. — Et j’y ai donné le papier. Et je me suis ensauvée après.

— Alors, viens avec moi, tu t’en expliqueras avec elle, tout de suite.

Les dix sous en péril ! Carmen ne barguigna pas. Et ses petits pieds poudreux, lestement, gravirent le perron. En voyant l’enfant passer près de M. Marcenat, Caroline pensa s’effondrer. Quoi ! ce diable d’homme avait déjà éventé la ruse !

Elle n’eut pas le temps de s’enfuir. La femme de chambre introduisait M. Marcenat dans le bureau où se tenait la demoiselle de compagnie. Mlle Laguépie recula, sous le regard qui l’écrasait, jusqu’à la cloison contre laquelle elle s’aplatit. Le mari d’Estelle désigna Carmen, restée dans l’embrasure.

— Cela suffit, n’est-ce pas ? dit-il avec une ironie méprisante.

Puis, jetant une pièce blanche à l’enfant, il ferma la porte, et continua, glacial et impératif :

— On ne pense pas à tout. C’est le cas de le répéter. Vous vous êtes vendue. Il est inutile, presque, d’ajouter que vous devez quitter cette maison sans délai. Je vous laisse le soin de chercher un prétexte afin que Mme Dalyre ne soit pas troublée par ces laides histoires… Vous m’épargnerez, naturellement, le déplaisir de vous revoir, à table ou ailleurs. Ne discutez pas, sinon vous m’obligeriez à de graves représailles.

Verte de rage et de terreur, la vipère essaya d’abord de tenir la tête haute sous l’outrage, et de payer d’audace. Mais le sifflement expira sur ses lèvres. Elle dut baisser les yeux, égarée, devant celui qui se faisait son juge, et se replia, tassée sous le poids de la honte et de la crainte, pendant que planait un accablant silence.

M. Marcenat la fustigea d’un dernier coup d’œil cinglant, puis lui tourna le dos et sortit. De la porte, il lui montra le dehors, d’un signe éloquent.

— Vous m’avez entendu… Sans retard !…

La place de Caroline demeura vide au déjeuner. « Une indisposition soudaine », annonça Mme Dalyre d’un ton de sympathie. Et ce lui fut une occasion d’entonner les louanges de sa surintendante, si ponctuelle à ses devoirs, si débrouillarde en toutes choses, et de genre si comme il faut. M. et Mme Marcenat subirent avec patience ce panégyrique. Une heure après, un nouveau communiqué bouleversait la veuve. Mlle Laguépie, reconnaissant les symptômes d’un malaise très grave, dont elle avait souffert jadis, voulait partir, sans retard, se remettre entre les mains du docteur de Paris qui l’avait tirée du même danger, autrefois.

Mme Dalyre se répandit en doléances. Mais, comme à tous les malades imaginaires, la vue des souffrances d’autrui lui était insupportable. Elle approuva que Caroline eût la discrétion de s’éloigner, si elle se sentait sérieusement atteinte. Mais quelle pouvait être cette étrange affection qui éclatait de façon si foudroyante ?

— Serait-elle sujette à des crises d’épilepsie, quelque temps calmées, et en pressent-elle le retour ? La cuisinière a remarqué, ce matin, qu’elle avait de l’écume aux lèvres.

M. Marcenat se détourna pour cacher un sourire. Edmée, toujours gémissante, se lamentait :

— Mais que vais-je devenir, moi, avec ce surcroît d’embarras, à la veille de la fête et du retour de mon fils ?

— Je serai heureuse de vous aider, ma sœur, dit Estelle. Disposez de moi.

Mme Dalyre fit quelques façons. Finalement, elle accepta le secours qui s’offrait. M. Marcenat, du coin où il fumait rêveusement, observa, avec satisfaction, les deux femmes, rapprochées d’un air de bonne entente, et discutant ces graves questions d’ordre pratique qui intéressent le bien-être et l’harmonie élégante de l’existence. Et il se félicita d’avoir expulsé l’ombre néfaste du cercle de famille.

Les stores abaissés filtraient une lumière égale et somnolente. L’heure de la sieste assoupissait la rue et la maison. Étendu sur un fauteuil du hall, Vincent tenait ouvert, dans le creux de ses mains, le petit cahier, confident d’Estelle. Et ces extraits éloquents, s’adaptant aux impressions journalières de la jeune femme, lui révélaient ce qu’il avait — si souvent et si passionnément — souhaité de connaître. Avec une émotion intense, il refaisait le chemin montant, parcouru, pas à pas, par l’âme bien-aimée.

À la première page, le cœur encore endolori s’encourageait au pardon et à l’oubli, avec ces vers de la Nuit d’octobre :

      C’est une dure loi, mais une loi suprême,
      Vieille comme le monde et la fatalité,
      Qu’il nous faut du malheur recevoir le baptême
      Et qu’à ce triste prix tout doit être acheté.

Bientôt la sérénité renaissante s’affirmait par cette réflexion optimiste empruntée à Renan : « Il n’y a rien de doux comme le retour de la joie, qui suit le renoncement à la joie. » (Venise. Juillet.)

Des pages entières, ensuite, consacrées à l’éloge de l’amitié : Montaigne, La Bruyère, Faguet, prenant tour à tour la parole pour célébrer le plus doux et le plus durable des sentiments humains, et le dernier de ces penseurs donnant cette conclusion : « Le bon mariage repose sur le talent de l’amitié. »

Mais un mot nouveau apparaissait, la feuille tournée, avec une maxime de La Rochefoucauld : « S’il y a un amour pur et exempt du mélange de nos autres passions, c’est celui qui est caché au fond du cœur et que nous ignorons nous-mêmes. »

Le mot lumineux ne cessait plus de rayonner ! Il éclatait à chaque ligne de ces versets de l’Imitation, appropriés à un sens profane en restant sublimes : « L’amour aspire à s’élever… Celui qui aime court, vole, il est dans la joie… L’amour ne regarde pas aux dons, mais il s’élève au-dessus de tous les dons jusqu’à celui qui donne. »

« Ainsi en est-il de moi qui ai tant reçu, » ajoutait Estelle. Et à la suite, elle avait transcrit ce beau vers de Musset :

      Vivre à deux, et donner son cœur à tout moment…

« Oui, c’est le bonheur, tel que je le possède… »

Cette page fervente était datée de la maison de santé, peu de jours après l’opération. Un brouillard passa devant les yeux du lecteur. Il tournait la dernière page, écrite récemment : un fragment de poésie, d’une sentimentalité féminine, délicate et affinée :

      Ah ! ce soir, nos destins sont échangés. Ce soir,
      Parmi l’ombre secrète où notre âme s’élance,
      Et si douces que soient nos voix dans le silence,
      Nous renonçons aux mots de ferveur et d’espoir.

Car notre cœur n’est plus désormais solitaire ;
Nous n’aurons plus besoin, pour nous être compris,
D’entendre une voix chère aux accents attendris ;
Nous nous aimons si bien que nous pouvons nous taire…

Une forme légère s’approchait de lui, à pas veloutés. Vincent enveloppa, d’un regard ébloui, la svelte et douce apparition. Puis il tendit les mains vers les bras frais, tombant sur la robe vaporeuse. Dans les yeux aux nuances d’aurore, il lut, encore plus clairement que dans le petit livre, des choses ineffables.

Les doigts enlacés, ils demeurèrent perdus en leur contemplation. Et ils sentaient tous deux qu’elle était enfin venue, l’heure du solennel silence !


FIN


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