Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 2.djvu/729

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me persuader que vous soyez si perdu d’esprit, que de le croire. Voici sans doute, ce qui vous a donné occasion de me faire ce reproche : c’est la coûtume des Philosophes & même des Théologiens, toutes les fois qu’ils veulent montrer, qu’il répugne tout-à-fait à la raison que quelque chose se fasse, de dire que Dieu même ne le sauroit faire : & parce que cette façon de parler m’a toûjours semblé trop hardie ; pour me servir de termes plus modestes quand l’occasion s’en présente, où les autres diroient que Dieu ne peut faire une chose, je me contente seulement de dire qu’un ange ne la sauroit faire.... Je suis bien malheureux de n’avoir pû éviter le soupçon de vanité en une chose, où je puis dire que j’affectois une modestie particuliere ».

A l’égard de l’existence de Dieu, M. Descartes étoit si content de l’évidence de sa démonstration, qu’il ne faisoit point difficulté de la préférer à toutes celles des vérités mathématiques. Cependant le ministre Voetius son ennemi, au lieu de l’accuser d’avoir mal réfuté les Athées, jugea plus à propos de l’accuser d’Athéisme, sans en apporter d’autre preuve, sinon qu’il avoit écrit contre les Athées. Le tour étoit assûrément nouveau : mais afin qu’il ne parût pas tel, Voetius trouva assez à tems l’exemple de Vanini, pour montrer que M. Descartes n’auroit pas été le premier des Athées qui auroit écrit en apparence contre l’Athéisme. Ce fut surtout l’impertinence de cette comparaison, qui révolta M. Descartes, & qui le détermina à réfuter une si ridicule calomnie dans une lettre Latine qu’il lui écrivit. Quelques autres de ses ennemis entreprirent de l’augmenter en l’accusant outre cela d’un scepticisme ridicule. Leurs accusations se réduisoient à dire que M. Descartes sembloit insinuer, qu’il falloit nier (au moins pour quelque tems) qu’il y eût un Dieu ; que Dieu pouvoit nous tromper ; qu’il falloit révoquer toutes choses en doute ; que l’on ne devoit donner aucune créance aux sens ; que le sommeil ne pouvoit se distinguer de la veille. M. Descartes eut horreur de ces accusations ; & ce ne fut pas sans quelque mouvement d’indignation, qu’il y répondit. « J’ai réfuté, dit-il, tome II. des Lettres, page 170, en paroles très-expresses toutes ces choses qui m’avoient été objectées par des calomniateurs ignorans. Je les ai réfutées même par des argumens très-forts, & j’ose dire plus forts qu’aucun autre ait fait avant moi. Afin de pouvoir le faire plus commodément & plus efficacement, j’ai proposé toutes ces choses comme douteuses au commencement de mes Méditations. Mais je ne suis pas le premier qui les aye inventées ; il y a long tems qu’on a les oreilles battues de semblables doutes proposés par les Sceptiques. Mais qu’y a-t-il de plus inique, que d’attribuer à un auteur des opinions, qu’il ne propose que pour les réfuter ? Qu’y a-t-il de plus impertinent que de feindre qu’on les propose, & qu’elles ne sont pas encore réfutées, & par conséquent que celui qui rapporte les argumens des Athées, est lui-même un Athée pour un tems ? Qu’y a-t-il de plus puérile que de dire que s’il vient à mourir avant que d’avoir écrit ou inventé la démonstration qu’il espere, il meurt comme un athée ? Quelqu’un dira peut-être que je n’ai pas rapporté ces fausses opinions comme venant d’autrui, mais comme de moi : mais qu’importe ? puisque dans le même livre où je les ai rapportées, je les ai aussi toutes réfutées ».

Ceux qui ont l’esprit juste & le cœur droit, en lisant les Méditations & les Principes de M. Descartes, n’ont jamais hésité à tirer de leur lecture des conséquences tout opposées à ces calomnies. Ces ouvrages n’ont encore rendu Athée jusqu’aujourd’hui aucun de ceux qui croyoient en Dieu auparavant ; au


contraire, ils ont converti quelques Athées. C’est au moins le témoignage qu’un Peintre de Suede nommé Beek, a rendu publiquement de lui-même chez M. l’ambassadeur de France à Stockolm. Voyez tout cela plus au long dans la vie de Descartes, par A. Baillet. (C)

On peut voir dans un grand nombre d’articles de ce Dictionnaire, les obligations que les Sciences ont à Descartes, les erreurs où il est tombé, & ses principaux disciples. Voyez Algebre, Equation, Courbe, Mouvement, Idée, Ame, Percussion, Lumiere, Tourbillon, Matiere subtile, &c.

Ce grand homme a eu des sectateurs illustres : on peut mettre à leur tête le P. Malebranche, qui ne l’a pourtant pas suivi en tout. Voyez Malebranchisme. Les autres ont été Rohaut, Regis, &c. dont nous avons les ouvrages. La nouvelle explication du mouvement des Planetes, par M. Villemot, curé de Lyon, imprimée à Paris en 1707, est le premier, & peut être le meilleur ouvrage qui ait été fait pour défendre les tourbillons. Voyez Tourbillons.

La Philosophie de Descartes a eu beaucoup de peine à être admise en France ; le parlement pensa rendre un arrêt contre elle : mais il en fut empêché par la requête burlesque en faveur d’Aristote, qu’on lit dans les œuvres de Despreaux, & où l’auteur sous prétexte de prendre la défense de la Philosophie péripatéticienne, la tourne en ridicule ; tant il est vrai que ridiculum acri, &c. Enfin cette Philosophie a été reçûe parmi nous. Mais Newton avoit déjà démontré qu’on ne pouvoit la recevoir. N’importe : toutes nos universités & nos académies même y sont demeurées fort attachées. Ce n’est que depuis environ 18 ans, qu’il s’est élevé des Newtoniens en France : mais ce mal, si c’en est un (car il y a des gens pour qui c’en est un) a prodigieusement gagné ; toutes nos académies maintenant sont Newtoniennes, & quelques professeurs de l’université de Paris enseignent aujourd’hui ouvertement la Philosophie Angloise. Voyez Attraction, &c. Voyez aussi sur Descartes & les Cartésiens, notre Discours préliminaire.

Quelque parti qu’on prenne sur la Philosophie de Descartes, on ne peut s’empêcher de regarder ce grand homme comme un génie sublime & un Philosophe très-conséquent. La plûpart de ses sectateurs n’ont pas été aussi conséquens que lui ; ils ont adopté quelques-unes de ses opinions, & en ont rejetté d’autres, sans prendre garde à l’étroite liaison que presque toutes ont entre elles. Un Philosophe moderne, écrivain élégant & homme de beaucoup d’esprit, M. l’abbé de Gamaches, de l’Académie royale des Sciences, a démontré à la tête de son Astronomie physique, que pour un Cartésien, il ne doit point y avoir de mouvement absolu, & que c’est une conséquence nécessaire de l’opinion de Descartes, que l’étendue & la matiere sont la même chose. Cependant les Cartésiens croyent pour la plûpart le mouvement absolu, en confondant l’étendue avec la matiere. L’opinion de Descartes sur le machinisme des bêtes (Voyez Ame des Bêtes) est très-favorable au dogme de la spiritualité & de l’immortalité de l’ame ; & ceux qui l’abandonnent sur ce point, doivent au moins avoüer que les difficultés contre l’ame des bêtes sont, sinon insolubles, du moins très-grandes pour un Philosophe chrétien. Il en est de même de plusieurs autres points de la Philosophie de ce grand homme. L’édifice est vaste, noble, & bien entendu : c’est dommage que le siecle où il vivoit, ne lui ait pas fourni de meilleurs matériaux. Il faut, dit M. de Fontenelle, admirer toujours Descartes, & le suivre quelquefois.

Les persécutions que ce Philosophe a essuyées pour avoir déclaré la guerre aux préjugés & à l’ignoran-