Savoir aimer/Texte entier

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Savoir aimer
Savoir aimerPubliés par les amis de l’auteur (p. 1-107).
◄  Épilogue

G.-N. HUMILIS



Savoir Aimer



Paris
PUBLIÉ PAR LES AMIS DE L’AUTEUR
SOUS LES AUSPICES DE LA SOCIÉTÉ DES POÈTES FRANÇAIS


1904



INVOCATION


Ô mon Seigneur Jésus, enfance vénérable,
Je vous aime et vous crains petit et misérable,
Car vous êtes le fils de l’amour adorable.

Ô mon Seigneur Jésus, adolescent fêté,
Mon âme vous contemple avec humilité
Car vous êtes la Grâce en étant la Beauté :

Ô mon Seigneur Jésus qu’un vêtement décore,
Couleur de la mer calme et couleur de l’aurore,
Que le rouge et le bleu vous fleurissent encore !

Ô mon Seigneur Jésus, chaste et doux travailleur,
Enseignez-moi la paix du travail le meilleur,
Celui du charpentier ou celui du tailleur.

Ô mon Seigneur Jésus, semeur de paraboles,
Qui contiennent l’or clair et vivant des symboles,
Prenez mes vers de cuivre ainsi que des oboles.


Ô mon Seigneur Jésus, ô convive divin,
Qui versez votre sang comme on verse le vin,
Que ma faim et ma soif n’appellent pas en vain.

Ô mon Seigneur Jésus, vous qu’en brûlant on nomme,
Mort d’amour, dont la mort sans cesse se consomme,
Que votre vérité s’allume au cœur de l’homme.




PROLOGUE


FRATERNITÉ


Frère, ô doux mendiant qui chantes en plein vent,
Aime-toi, comme l’air du ciel aime le vent.

Frère, poussant les bœufs dans les mottes de terre,
Aime-toi, comme aux champs le glèbe aime la terre.

Frère, qui fais le vin du sang des raisins d’or,
Aime-toi, comme un cep aime ses grappes d’or.

Frère, qui fais le pain, croûte dorée et mie,
Aime-toi, comme au four le croûte aime la mie.

Frère, qui fais l’habit, joyeux tisseur de drap,
Aime-toi, comme en lui la laine aime le drap.

Frère, dont le bateau fend l’azur vert des vagues,
Aime-toi, comme en mer les flots aiment les vagues.

Frère, joueur de luth, gai marieur de sons,
Aime-toi, comme on sent la corde aimer les sons.

Mais en Dieu, Frère, sache aimer comme toi-même
Ton frère, et quel qu’il soit, qu’il soit comme toi-même.


HYMNE



Amour qui voles dans les nues
Baisers blancs, fuyant sur l’azur,
Et qui palpites dans les mues,
Au nid sourd des forêts émues,

Qui cours aux fentes des vieux murs,
Dans la mer qui de joie écume,
Au flanc des navires, et sur
Les grandes voiles de lin pur,

Amour sommeillant sur la plume,
Des aigles et des traversins,
Que clame la sybille à Cume,
Amour, qui chantes sur l’enclume ;

Amour, qui rêves sur les seins
De Lucrèce et de Messaline,
Noir dans les yeux des assassins,
Rouge aux lèvres des spadassins ;


Amour riant à la babine
Des dogues noirs et des taureaux,
Au bout de la patte féline,
Et de la rime féminine ;

Amour, qu’on noie au fond des brocs,
Ou qu’on reporte sur la lune,
Cher aux galons des caporaux,
Doux aux guenilles des marauds ;

Aveugle qui suit la fortune,
Menteur naïf dont les leçons
Enflamment dans l’ombre opportune
L’oreille rose de la brune ;

Amour, bu par les nourrissons
Aux boutons sombres des Normandes ;
Amour des ducs et des maçons,
Vieil amour des jeunes chansons ;

Amour, qui pleures sur les brandes
Avec l’angelus du matin
Sur les steppes et sur les landes
Et sur les polders des Hollandes ;

Amour, qui voles du hautain
Et froid sourire des poètes,
Aux yeux des filles dont le teint
Semble de fleuret de satin,

Qui vas sous le ciel des prophètes
Du chêne biblique au palmier,
De la reine aux anachorètes,
Du cœur de l’homme au cœur des bêtes ;


De la tourterelle au ramier
Du valet à la demoiselle
Des doigts du chimiste à l’herbier,
De la prière au bénitier,

Du prêtre à l’hérétique belle,
D’Abel à Caïn réprouvé,
Amour, tu mêles sous ton aile
Toute la vie universelle

Mais, ô vous qui m’avez trouvé,
Moi, pauvre pêcheur que Dieu pousse,
Diseur de Pater et d’Ave,
Sans oreiller que le pavé,

Votre présence me soit douce !


À L’HOMME



Homme dont la tristesse est écrite d’un bout
Du monde à l’autre, et même aux murs de la campagne,
Forçat de l’hôpital et malade du bagne,

Dormeur maussade à qui chaque aube dit : « Debout ! »
Voyageur douloureux qu’attend la Mort auberge,
Où l’on vend le lit dur et les pleurs blancs du cierge,

Tu gémis, étonné de te sentir si las
Puis un jour tu te dis : « L’âme est un vain bagage
Et mon cœur est bien lourd pour un pareil voyage. »

Et, sans songer que Dieu te donne ses lilas
Tu veux jeter ton cœur, tu veux jeter ton âme,
Pour alléger ta marche et mieux porter la Femme.

Par ta route et ses ponts, fiers de leur parapet,
Compagnon d’un orgueil, fils des froides études,
Tu vas vers le malheur et vers les solitudes,


Tout plein des arguments dont l’esprit se repaît,
Tu fais, pour savourer ta gloire monotone,
Taire ta conscience à l’heure où le ciel tonne.

Si pourtant à ce prix tu manges à ta faim
Si tu dors calme, au creux de l’oreiller facile,
Ecoute ta science et reste-lui docile,

Si ta libre raison la plus forte à la fin
Respire au coup mortel porté par elle au doute,
Pareil, au Juif errant, homme, poursuis ta route.

Sois content sans ton âme, et joyeux sans ton cœur,
Sois ton corps tyrannique et sois ta bête fauve

Fais tes traits durs et froids, fais ton front vaste et chauve.


Mais si ton fruit superbe engraisse un ver vainqueur,
Si tu bâilles, les soirs larmoyants, sous ta lampe
Tâche de réfléchir, pose un doigt sur ta tempe.

Si tu n’as toujours pas trouvé sur ton chemin
Qu’assourdit la rumeur des sabres et des chaînes
Repos pour tes amours, et cesse pour tes haines ;

Si ton bâton usé tâtonne dans ta main
Pauvre aveugle tremblant, qui portes une sourde,
La Femme, chaque jour plus énorme et plus lourde :

Si l’enfant ancien sommeille encore en toi,
Gardant le souvenir de la faute première
Dis : « J’ai le dos tourné peut-être à la Lumière » ;


Dis : « J’étais un esclave et croyais être un Roi ! »
Pour t’en aller gaiment frère des hirondelles,
Reprends ton cœur, reprends ton âme, ces deux ailes ;

Et grâce à ce fardeau redevenu léger
Emporte alors l’enfant, mère, sœur ou compagne,
Comme l’ange en ses bras emporte la montagne.

Enivre-toi du long plaisir de voyager
Que ta faim soit paisible et que ta soif soit pure,
Bois à tout cœur ouvert, mange à toute âme mûre !




AMOUR DE SOI-MÊME


LES MAINS



Aimez vos mains afin qu’un jour vos mains soient belles,

Il n’est pas de parfum trop précieux pour elles.

Soignez-les. Taillez bien les ongles douloureux
Il n’est pas d’instruments trop délicats pour eux.

C’est Dieu qui fit les mains fécondes en merveilles,
Elles ont pris leur neige aux lys des Séraphins
Au jardin de la chair, ce sont deux fleurs pareilles,
Et le sang de la rose est sous leurs ongles fins.

Il circule un printemps mystique dans les veines
Où court la violette, où le bluet sourit,
Aux lignes de la paume ont dormi les verveines :
Les mains disent aux yeux les secrets de l’esprit.

Les peintres les plus grands furent amoureux d’elles,
Et les peintres des mains sont les peintres modèles.


Comme deux cygnes blancs l’un vers l’autre nageant,
Deux voiles sur la mer fondant leurs pâleurs mates,
Livrez vos mains à l’eau dans les bassins d’argent,
Préparez-leur le linge avec les aromates.

Les mains sont l’homme ainsi que les ailes, l’oiseau ;
Les mains chez les méchants sont des terres arides ;
Celles de l’humble vieille où tourne un blond fuseau
Font lire une sagesse écrite dans leurs rides.

Les mains des laboureurs, les mains des matelots
Montrent le haie d’or des Cieux sous leur peau brune.
L’aile des goélands garde l’odeur des flots,
Et les mains de la Vierge un baiser de la lune.

Les plus belles parfois font le plus noir métier,
Les plus saintes étaient les mains d’un charpentier.

Les mains sont vos enfants et sont deux sœurs jumelles
Les dix doigts sont leurs fils également bénis,

Veillez bien sur leurs jeux, sur leurs moindres querelles,

Sur toute leur conduite aux détails infinis.

Les doigts font les filets et d’eux sortent les villes,
Les doigts ont révélé la lyre aux temps anciens,
Ils travaillent pliés aux tâches les plus viles,
Ce sont des ouvriers et des musiciens.

Lâchés dans la forêt des orgues le dimanche,
Les doigts sont des oiseaux, et c’est au bout des doigts
Que, rappelant, le vol des geais de branche en branche,
Rit l’essaim familier des Signes de la Croix.


Le pouce, dur avec sa taille courte et grasse
A la force. Il a l’air d’Hercule triomphant.
Le plus faible de tous, le plus doux à la grâce,
Et c’est le petit doigt qui sut rester enfant.

Servez vos mains, ce sont vos servantes fidèles,
Donnez à leur repos un lit tout en dentelles.

Ce sont vos mains qui font la caresse ici-bas,
Croyez qu’elles sont sœurs des lys et sœurs des ailes
Ne les méprisez pas. Ne les négligez pas,
Et laissez-les fleurir comme des asphodèles.

Portez à Dieu le doux trésor de vos parfums,
Le soir à la prière, éclose sur les lèvres,
Ô mains, et joignez-vous pour les pauvres défunts.

Pour que Dieu dans les mains rafraîchissent nos fièvres.


Pour que le mois des fruits vous charge de ses dons,
Mains, ouvrez-vous toujours sur un nid de pardons.

Et vous dites, ô vous, qui détestant les armes,
Mirez votre tristesse au fleuve de nos larmes,
Vieillard dont les cheveux sont tout blancs vers le jour,
Jeune homme, aux yeux divins où se lève l’amour,
Douce femme mêlant ta rêverie aux anges ;
Le cœur gonflé parfois au fond des soirs étranges,
Sans songer qu’en vos mains fleurit la volonté,
Tous vous dites : « Où donc est-il, en vérité,
Le Remède, ô Seigneur, car nos maux sont extrêmes ? »

Mais il est dans vos mains, mais il est vos mains mêmes.


LE CORPS ET L’ÂME



Dieu fit votre corps noble et votre âme charmante,
Le corps sort de la terre et l’âme aspire aux cieux,
L’un est un amoureux et l’autre est une amante.

Dans la paix d’un jardin vaste et délicieux
Dieu souffla dans un peu de boue un peu de flamme,
Et le corps s’en alla sur des pieds gracieux.

Et ce souffle enchantait le corps et c’était l’âme
Qui mêlée à l’amour des bêtes et des bois
Chez l’homme adorait Dieu que contemplait la femme.

L’âme rit dans les yeux et vole avec la voix
Et l’âme ne meurt pas, mais le corps ressuscite
Sortant du limon noir une seconde fois.

Une flèche est légère et les éclairs vont vite,
Mais le mystérieux élan de l’âme est tel
Que l’ange qui veut bien lutter contre elle, hésite.


Dieu fit suave et beau votre corps immortel
Les jambes sont les deux colonnes de ce temple,
Les genoux sont la chaise et le buste est l’autel.

Et la ligne du torse, à son sommet plus ample,
Comme aux flancs purs du vase antique rêve et court,
Dans l’ordre harmonieux dont la lyre est l’exemple.

Pendant qu’un hymne à Dieu, dans un battement court,
Comme au cœur de la lyre, une éternelle phrase
Chante aux cordes du cœur mélodieux et sourd.

Des épaules planant comme les bords du vase
La tête émerge, et c’est une adorable fleur
Noyée en une longue et lumineuse extase.

Si l’âme est un oiseau, le corps est l’oiseleur,
Le regard brûle au fond des yeux qui sont des lampes
Où chaque larme douce est l’huile de douleur.

La mesure du temps tinte aux cloisons des tempes
Et les bras longs aux mains montant au firmament
Ont charitablement la sûreté des rampes.

Le cœur embrase et fond dans leur embrassement
Comme sous les pressoirs fond le fruit de la vigne,
Et sur les bras croisés vit le recueillement.

Ni les béliers frisés ni les plumes de cygne
Ni la crinière en feu des crieurs de la faim
N’effacent ta splendeur, ô chevelure insigne !


Faite avec l’azur noir de la nuit où l’or fin
De l’aurore et sur qui nage un parfum farouche,
Où la femme endort l’homme en une mer sans fin.

Rossignol vif et clair, grave et sonore mouche
Frémis ou chante au bord des lèvres, douce voix !
Douce gloire du rire, épanouis la bouche !

Chaque chose du corps est soumise à tes lois
Dieu grand, qui fais tourner la terre sous ton geste
Dans la succession régulière des mois.

Tes lois sont la santé de ce compagnon leste
De l’âme, ainsi, qu’un rythme est l’amour de ses pas
Mais l’âme solitaire est joyeuse où Dieu reste.

La souffrance du corps s’éteint dans le trépas
Mais la douleur de l’âme est l’océan sans borne
Et ce sont deux présents que l’on n’estime pas.

Ô ne négligez pas votre âme, l’âme est morne
Que l’on néglige et va s’effaçant, comme au jour
Qui monte le croissant voit s’effacer sa corne.

Et le corps pour lequel l’âme n’a pas d’amour
Dans la laideur que Dieu condamne s’étiole,
Comme un fou relégué dans le fond d’une cour.

La grâce de votre âme éclot dans la parole
Et l’autre dans le geste aimant les frais essors
Au vêtement léger comme une âme qui vole.


Sachez aimer votre âme en aimant votre corps,
Cherchez l’eau musicale aux bains de marbre pâle
Et l’onde du génie au cœur des hommes forts.

Mêlez vos membres lourds de fatigue où le hâle
De la vie imprima son baiser furieux
Aux gémissements frais que la Naïade exhale ;

Afin qu’au jour prochain votre corps glorieux,
Plus léger que celui des Mercures fidèles,
Monte à travers l’azur du ciel victorieux,

Dans l’onde du génie aux sources sûres d’elles
Plongez votre âme à nu, comme les bons nageurs
Pour qu’elle en sorte avec la foi donneuse d’ailes !

Dans la nuit vers une aube aux divines rougeurs
Marchez par le sentier de la bonne habitude,
Soyez de patients et graves voyageurs.

Que cetle jeune sœur charmante de l’étude
Et du travail tranquille et gai, la Chasteté
Parfume vos discours et votre solitude.

La pâture de l’âme est toute vérité ;
Le corps, content de peu cueille une nourriture
Dans le baiser mystique où règne la beauté.

Puisque Dieu répandit l’homme dans la nature,
Sachez l’aimer en vous et d’abord soyez doux
À vous-mêmes et doux à toute créature.

Si vous ne vous aimez en Dieu, vous aimez-vous ?




AMOUR DE DIEU ET DES CHOSES


IMMENSITÉ



Voyez le ciel, la terre et toute la nature,
C’est le livre de Dieu, c’est sa grande écriture ;
L’homme le lit sans cesse et ne l’achève point.
Splendeur de la virgule, immensité du point,
Comètes et soleils, lettres de feu sans nombre,
Pages que la nuit pure éclaire avec son ombre,
Le jour est moins charmant que les yeux de la nuit !
C’est un astre en rumeur que tout astre qui luit,
Musique d’or des cieux faite avec leur silence,
Et tout astre immobile est l’astre qui s’élance.
Ah ! que Dieu qui vous fit, magnifiques rayons
Cils lointains qui battez lorsque nous sommeillons,
Longtemps, jusqu’à nos yeux, buvant votre énergie
Prolonge votre flamme et sa frêle magie !
La terre est notre mère au sein puissant et beau ;
Comme on ouvre son cœur, elle ouvre le tombeau
Faisant ce que lui dit le père qui regarde.
Dieu nous rend à la mère, et la mère nous garde,
Mais comme le sillon garde le grain de blé ;
Pour le crible sur l’aire où tout sera criblé ;

Récolte dont le fils a préparé les granges,
Et dont les moissonneurs vermeils seront les anges.
La nature nous aime, elle cause avec nous,
Les sages l’écoutaient, assis sur leurs genoux,
Parler avec la voix des eaux, le bruit des arbres.
Son cœur candide éclate au sein sacré des marbres.
Elle est la jeune aïeule ; elle est l’antique enfant !
Elle sait, elle dit tout ce que Dieu défend
À l’homme enfant qui rit comme au taureau qui beugle ;
Et le regard de Dieu s’ouvre dans cette aveugle.
Quiconque a le malheur de violer sa loi
A par enchantement soi-même contre soi.
N’opposant que le calme à notre turbulence,
Elle rend au besoin rigueur pour violence,
Terrible à l’insensé, docile à l’homme humain ;
Qui soufflette le mur se fait mal à la main.
La nature nous aime et donne ses merveilles.
Ouvrons notre âme, ouvrons nos yeux et nos oreilles,
Voyez la terre avec chaque printemps léger,
Ses verts juillets en flamme ainsi que l’oranger,
Ses automnes voilés de mousselines grises
Ses neiges de Noël tombant sur les églises
Et la paix de sa joie et le chant de ses pleurs,
Dans la saveur des fruits et la grâce des fleurs.
La vie aussi nous aime, elle a ses heures douces
Des baisers dans la brise et des lits dans les mousses
Jardin, connu très tard, sentier vite effacé,
Où s’égarait Virgile, où Jésus a passé.
Tout nous aime et sourit, jusqu’aux veines des pierres,
La forme de nos cœurs tremble aux feuilles des lierres,
L’arbre où le couteau grave un chiffre amer et blanc
Fait des lèvres d’amour de sa blessure au flanc,

L’aile des hirondelles annonce le nuage
Et le chemin nous aime : avec nous, il voyage.
La trace de nos pas sur le sable, elle aussi,
Nous suit ; elle nous aime et l’air dit : « me voici ! »
Rendons-leur cet amour, soyons plus doux aux choses.

Coupons moins le pain blanc, et cueillons moins les roses,

Nous parlons du caillou comme s’il était sourd
Mais il vit ; quand il chante une étincelle court…
Ne touchons rien, pas mal à la plus vile argile
Sans l’amour que l’on a pour le cristal fragile ;
La nature très sage est dure au maladroit
Elle dit : Le devoir est la borne du droit,
Elle sait le secret des choses que vous faites,
Elle bat notre orgueil en nous montrant les bêtes,
Humiliant les bons qui savent leur bonté,
Comme aussi les méchants qui voient leur cruauté.
Grâce à la bonté l’homme à sa place se range
Moins terre que la bête, il est moins ciel que l’ange,
Dont l’aile se devine à l’aile de l’air bleu.
Partout où l’homme écrit « Nature » ; lisez « Dieu ».


DIEU



Dieu c’est la beauté. Dieu beauté même a parlé
Dans le buisson de flamme à son peuple assemblé,
Aux lèvres de Moïse, aux lèvres des prophètes,
Et ses discours profonds sont clairs comme des fêtes.
Son livre est un cœur vaste où David a chanté
Et c’est un fleuve, il coule avec l’immensité
De ses vagues, noyant dans leur écume ardente
Ton navire, ô Milton, et ta galère, ô Dante !
Et Jésus a parlé, rouge et bleu sous le ciel
Et des mots qu’il a dits, la terre a fait son miel
Les lys ont confondu sa robe avec l’aurore —
Sa voix, sur la montagne elle s’élève encore,
Car Il est aussi beau qu’il est vrai ; sa beauté
Est mère de la fleur, de l’aube et de l’été.
Le Beau n’est qu’un mot creux, l’idéal qu’un mot vide
Mais la beauté, c’est Dieu dont notre âme est avide,
La beauté, mais, poète, elle est au cœur de Dieu
Le lotus de lumière et la rose de feu.
De plus haut que les Tyrs et les Sions sublimes
Elle descend sur l’ange, elle est vouée aux cimes,

Soleil des paradis, étoile des matins,
Et nos regards sont faits de ses rayons éteints.
Beauté, face de Dieu, gouffre des purs délices
Formidable aux élus, devant vous les milices
Célestes dont les seins sont cuirassés d’ardeur,
Guerriers gantés de grâce et chaussés de candeur,
Dont les ailes de feu battent le dos par douze,
Capitaines d’amour, dont l’aurore est jalouse
Et dont l’épée au poing, n’est qu’un rayon vermeil,
Tremblent comme la brume au lever du soleil.
Alleluia vers vous, beauté du père et gloire —
Gloire à vous, sur la terre, et sur les luths d’ivoire
Des riants chérubins votre escabeau vivant,
Gloire à vous sur la lyre et les harpes au vent,
Des séraphins chantant dans les apothéoses ;
Doigts des anges, courez sur les violons roses,
Formez-vous, doux nuage autour des encensoirs,
Brûlez, soleils levants, fumez, parfums des soirs,
Montez vers la colombe, ô blanches innocences,
Montez ! et vous, Vertus, Principautés, Puissances,
Menez parmi les lys le cortège des dieux
Sur les pas de Jésus miséricordieux.


LES MUSÉES


Entrez dans les palais grands ouverts à la foule,
Un jour limpide y luit, l’heure paisible y coule
Le pied rit au miroir des parquets précieux
Et loin, dans les plafonds aussi hauts que les cieux
Bleu séjour de la muse et du Dieu sous les voiles,
L’œil voit trembler des chars, des luths et des étoiles.

 Sous la voûte, sur les paliers,
Par les rampes en fleurs et les grands escaliers
 Un courant d’air vaste circule :
Et douce est la fraîcheur où vous marchez
Parmi le peuple blanc des marbres recherchés,
Saluez, c’est Vénus ; admirez, c’est Hercule !

 Comme vous reposez les yeux
 Ô blancheur sombre des musées,
La fièvre de nos sens expire dans ces lieux
Et nos âmes y sont largement amusées. —


 Ô génie, ô lent créateur,
Comme Dieu fait courir la sève dans les arbres
Tu fais courir la vie aux lignes des beaux marbres,
 Et sur la pierre, à la hauteur
Des bras de la statue ou du col de l’amphore
 L’œil croit voir voltiger encore
 Les mains illustres du sculpteur.

 Alors notre cœur se rappelle
Le temps d’Auguste, l’âge où florissait Apelle !
Tous ceux dont un laurier pressait le front puissant.
Le pnyx sonore où rit la troupe des esclaves
Les toges du forum, les plis des laticlaves,
César spirituel ! Sophocle éblouissant !

Rome Athène ! Ô palais que la colline élève !
Vous, Romains, vous sculptez à la pointe du glaive,
 Et vous, qui soupez chez les dieux,
Vous possédez la grâce, et vous la versez toute
Athéniens, et c’est chez vous que l’âme écoute
Le grand hymne muet qui chante pour les yeux
 Le long des lignes, sous la voûte,
 De vos temples mélodieux.

Des anciens, endormis au bruit frais des fontaines,
Les âmes en rêvant se promènent ici
Caressant tous les fronts d’un regret adouci ;
 Et font, sur les lèvres hautaines
Des Romains et des Grecs et de Tibère aussi,
Chuchoter un long flot de paroles lointaines.


Ô belle antiquité, toute nouvelle encor !
 Berce-nous de tes bons murmures
 Comme une abeille d’or
Que l’été de Paris prendrait aux roses mûres
 Pour la jeter en Prairial
 Grisée
Et bourdonnante, autour de la salle apaisée
 Où, visiteur royal,
Par la vitre embrasée au feu de ses prouesses
Le baiser du soleil vient dorer les déesses.


LES TEMPLES



      Mais gloire aux cathédrales !
Pleines d’ombre et de feux, de silence et de râles,
    Avec leur forêt d’énormes piliers
Et leur peuple de saints moines et chevaliers.
  Ce sont des cités au-dessus des villes,
Que gardent seulement les sons irréguliers
    De l’aumône, au fond des sébilles
    Sous leurs porches hospitaliers.

    Humblement agenouillées,
Comme leurs sœurs des champs dans les herbes mouillées
Sous le clocher d’ardoise où le dôme d’étain,
Où les angelus clairs tintent dans le matin,
      Les églises et les chapelles
        Des couvents
       Tout au loin vers elles
Mêlent un rire allègre au rire amer des vents,
      En joyeuses vassales ;
Mais elles, dans les cieux traversés des vautours
Comme au cœur d’une ruche, aux cages de leurs tours.
C’est un bourdonnement de guêpes colossales.

    Voyez dans le nuage blanc
Qui traverse là-haut les solitudes bleues
Par-dessus les balcons d’où l’on voit les banlieues,
Voyez monter la flèche au coq étincelant
Qui, toute frémissante et toujours plus fluette,
  Défiant parfois les regards trop lents,
Va droit au ciel se perdre ainsi que l’alouette.
    Ceux-là qui dressèrent la tour
    Avec ses quatre rangs d’ouïes
Qui versent la rumeur des cloches éblouies,
Ceux qui firent la porte avec les saints autour,
    Ceux qui bâtirent la muraille,
Ceux qui surent ployer les bras des arcs-boutants
    Dont la solidité se raille
Des gifles de l’éclair et des greffes du temps ;
    Tous ceux dont les doigts ciselèrent
Les grands portails du temple et ceux qui révélèrent,
Les traits mystérieux du Christ et des Élus,
Que le siècle va voir et qu’il ne comprend plus,
    Ceux qui semèrent de fleurs vives
Le vitrail tout en flamme au cadre des ogives,
Ces royaux ouvriers et ces divins sculpteurs
Qui suspendaient au ciel l’abside solennelle,
Dont les ciseaux pieux criaient dans les hauteurs,
N’ont point gravé leur nom sur la pierre éternelle,
Vous les avez couverts, poudre des parchemins !
Vous seules, les savez, vierges aux longues mains !

Vous, dont les Jésus rient dans leurs barcelonnettes,
Artistes d’autrefois, où vous reposez-vous ?
Sous quelle tombe où l’on prie à genoux ?
    Et vous, doigts qui semiez


De saintes le portail où nichent les ramiers,
Et qui, dans les rayons dont le soleil l’arrose
    Chaque jour encore faites s’éveiller
    La rosace, immortelle rose
    Que nul vent ne vient effeuiller !
Ô cathédrales d’or, demeure des miracles !
Et des soleils de gloire échevelé autour
       Des tabernacles
       De l’amour !
Vous qui retentissez toujours de ses oracles !
Vaisseaux délicieux qui vaguez vers le jour ;
Vous qui sacrez les rois, grandes et nobles dames,
Qui réchauffez les cœurs et recueillez les âmes,
Sous votre vêtement fait en forme de croix,
    Vous, qui voyez, ô souveraines,
  La ville à vos genoux courber ses toits,
Vous, dont les cloches sont fières de leurs marraines,
Comme un bijou sonore à l’oreille des reines,
  Vous, dont les beaux pieds sont de marbre pur,
      Vous, dont les voiles sont d’azur,
    Vous, dont la couronne est d’étoiles,
Sous vos habits de fête, où vos robes de deuil
    Vous êtes belles sans orgueil ;
Vous montez sans orgueil vos marches en spirales
    Qui conduisent au bord du ciel
    Ô magnifiques cathédrales !
Chaumières de Jésus, Bethléem éternel !

Si longues qu’un brouillard léger toujours les voile,
Si douces, que la lampe y ressemble à l’étoile,
    Les nefs aux silences amis
Dans l’air sombre des soirs, dans les bancs endormis


Comptent les longs soupirs dont tremble un écho chaste,
Et voient les larmes d’or où l’âme se répand,
Sous l’œil d’un Christ qui semble en son calvaire vaste
Un grand oiseau blessé, dont l’aile lasse, pend.
Ah, bienheureux le cœur qui, dans les sanctuaires
Près des cierges fleuris qu’allument les prières
Souvent dans l’encens bleu vers le Seigneur monta,
Et qui, dans les parfums mystiques, écouta
Ce que disent les croix, les clous et les suaires,
Et ce que dit la paix du confessionnal,
Oreille de l’amour que l’homme connaît mal.

Avec sa grille étroite et son ombre sévère,
Ô sages, qui parliez autour du Parthénon,
Le confessionnal, c’est la maison de verre
À qui Socrate rêve et qui manque à Zénon !
Grandes ombres du Styx, me répondrez-vous : non ?

    Ce que disent les cathédrales !
Soit qu’un baptême y jase au bord des eaux lustrales,
    Soit qu’un peuple autour d’un cercueil,
    Un orgue aux ondes sépulcrales
Y verse un vin funèbre et l’ivresse du deuil,
    Soit que la foule autour des tables
    S’y presse aux repas délectables,
    Soit qu’un prêtre chaussé de blanc
    Y rayonne au fond de sa chaise,
Soit que la chaire y tonne ou soit qu’elle se taise,
Heureux le cœur qui l’écoute en tremblant,
    Heureux celui qui vous écoute,
Vagues frémissements des ailes sous la voûte !


Comme une clé qui luit dans un trousseau vermeil
Quand un rayon plus rouge aux doigts d’or du soleil
A clos la porte obscure, au seuil de chaque église,
Quand le vitrail palpite au vol de l’heure grise,
Quand le parvis plein d’ombre éteint toutes ses voix
    Ô cathédrales, je vous vois
Semblables au navire émergeant de l’eau brune !
Et vos clochetons fins sont des mâts sous la lune.
    D’invisibles ris sont largués,
    Une vigie est sur la hune,
    Car, immobiles, vous voguez.
    Car c’est en vous que je vois l’arche
Qui sur l’ordre de Dieu, vers Dieu s’est mise en marche.
La race de Noé gronde encore dans vos flancs,
Vous êtes le vaisseau des immortels élans
    Et vous bravez tous les désastres.
Car le maître est Celui qui gouverne les astres,
Le pilote, celui qui marche sur les eaux…
Laissez autour de vous pousser aux noirs oiseaux
Leur croassement de sinistre augure ;
    Allez, vous êtes la figure
    Vivante de l’humanité,
Et le voile du Christ a l’immense envergure
    Mène au port de l’éternité.


MORS ET VITA



  Souvenez-vous des humbles cimetières
    Que voile aux villages voisins
Le pli d’un coteau pâle où pendent les raisins ;
Qu’éveille au point du jour l’air du casseur de pierres ;
Seuls les vieux fossoyeurs ont d’eux quelque souci,
      Et c’est à peine si,
    Comme des brebis étonnées
Loin du troupeau fumant des douces cheminées,
Loin du clocher, ce pâtre amoureux d’horizons,
       Quelques maisons
       Abandonnées,
       Toutes fanées
       Par les saisons,
Du vide de leurs yeux dans leur face hagarde,
Contemplent, par-dessus l’enclos au portail veuf
    Parfois de l’auvent qui le garde,
La chapelle en ruine à la grande lézarde,
Les tertres anciens, et les croix de bois neuf
  Mais l’été que l’ange envoie aux vallées
    Pour les églogues étoilées,


Aux grands blés roux, buvant ses haleines de feu,
    Et vers les rivières vermeilles,
    L’été, sur un signe de Dieu,
Fait avec ses rayons de sauvages corbeilles
De ces asiles tout en fleur où les abeilles,
Dans l’herbe haute et drue ainsi que des remords
D’un long bourdonnement ensommeillent les morts.

À midi, le soleil silencieux qui tombe
Grave, comme un chat d’or s’allonge sur la tombe,
 Dont la blancheur brûle, éclatant,
Parmi l’argile rose ou les avoines folles,
    Pendant que le lézard entend
Passer dans les bruits vains et les vagues paroles
La robe, ayant l’odeur de nos amours défunts,
  De la mort, mère et reine des parfums.

    Tramée avec les fils du rêve
Voici s’assombrir l’heure où la lune se lève
Et le lourd laboureur qui rentre, réfléchit
 Sur la route où l’air pur fraîchit,
Le long des murs sacrés, et son cœur croit entendre
    Une voix étouffée ou tendre
Dans la nuit bleue et noire ainsi que le corbeau…
La nuit donne la vie aux choses du tombeau.

  Cependant là-bas dans les nécropoles
Sur qui la nue ardente ébauche des coupoles,
Et qu’endorment les cris confus et les oiseaux
Des villes, dont le vaste oubli pèse à ses os,
    Une immobile multitude
Poursuit le même rêve en la même attitude.


Et depuis tant d’hivers que les soleils lassés
Ne comptent plus les noms par les vents effacés.
  Malgré leur solitude qui s’ennuie
Au cantique filtré sur leur front par la pluie,
Elles peuvent goûter encore des jours bénis
    Ces pauvres âmes désolées,
    Vers la douce époque des nids
    Sous les funéraires feuillées,
Quand mai de sa main fine aux grilles des caveaux
Attache des bouquets et des regrets nouveaux,
Ou quand leur commune patronne,
Leur fête fait éclore une triste couronne :
Ce jour-là plus d’un deuil charmant qui vient errer
Dans les sombres jardins, tressaille à rencontrer
Sous les branches d’automne à peine encore vertes,
L’impériale odeur des tombes entr’ouvertes.
Et tous ceux du village et ceux de la cité,
    Ceux qui sourient d’avoir été
    De gais bouviers dans la campagne,
Et ceux dont la statue en marbre est la compagne,
Ces morts que Dieu sema comme on sème le blé,
Tous dorment d’un sommeil si peu troublé,
      Qu’il semble que la vie
      À ces mornes reclus
      Lugubrement ravie,
      Ne doive jamais plus
      Monter ni redescendre
Des yeux pleins de nuit noire au cœur tombant en cendre !
    Aucun orchestre en floraison
Sous les bosquets royaux dans la chaude saison
Aucune orfèvrerie amoncelant ses bagues,
    Aucun Océan soucieux


Des perles qu’il charrie aux plis lourds de ses vagues,
    Aucun Messidor sous les cieux
Qui couvrent la splendeur des terres éventrées,
    Ni le soleil dans ces contrées
    Où son regard luit si hautain,
Sur les monts que couronne une âpre odeur de thym,
    Qu’il semble à la stupeur physique
    Que le rayon fait la musique ;
Ni lune en fleur d’aucun été
Ni comètes semant de diamants leur voie,
Ne roulent plus d’ivresse en versant plus de joie
    Que la solennelle clarté
Qui tenant de la rose et de la primevère,
Jaillira par la fente en rumeur des cercueils,
Comme un vin parfumé des blessures du verre,
Quand, sonnant la fuite des deuils,
L’ange du Jugement, sur le tombeau du Juste,
Soulèvera la pierre avec un geste auguste !




AMOUR DES VERTUS


CANTIQUE À LA REINE



Douce vierge Marie, humble mère de Dieu
      Que tout le ciel contemple,
Vous qui fûtes un lys debout dans l’encens bleu
      Sur les marches du temple ;

Épouse agenouillée à qui l’ange parla ;
      Ô divine accouchée,
Que virent des bergers, qu’une voix appela
      Sous la roche penchée,

Qui regardiez dormir, l’abreuvant d’un doux lait,
      L’adorant la première,
Un enfant frêle et nu, mais qui la nuit semblait
      Être fait de lumière ;

Ô morte, qu’enleva dans les plis des rideaux
      À la nuit de la tombe,
L’essaim des chérubins qui portent à leur dos
      Des ailes de colombe ;


Pour vous placer au bruit de leurs psaltérions
      Dont tressaillent les cordes,
Au Ciel où vous régnez, les doigts pleins de rayons
      Et de miséricordes ;

Vous, qu’un peuple sur qui votre bleu manteau pend
      Doucement importune,
Vous qui foulez avec la tête du serpent
      Le croissant de la lune ;

Vous, à qui Dieu donna les grands voiles d’azur,
      Le cortège des Vierges,
La cathédrale immense au maître autel obscur
      Étoilé par les cierges ;

La couronne, le sceptre, et les souliers bouffants,
      Les cantiques enflammés,
Les baisers envoyés par la main des enfants,
      Et les larmes des femmes ;

Vous, dont l’image aux jours gros d’orage et d’erreur
      Luisait sous mes paupières,
Et qui m’avez tendu sur les flots en fureur
      L’échelle des prières ;

Vous qui m’avez cherché, portant votre fanal,
      Aux pentes du Parnasse ;
Vous, qui m’avez péché dans les filets du mal
      Et mis dans votre nasse ;

Que n’ai-je pour le jour où votre fête aura
      Mis les cloches en joie,
La règle du marchand qui pour vous aunera
      Le velours et la soie ;


Que n’ai-je les ciseaux sonores du tailleur
      Pour couper votre robe,
Et que n’ai-je le four qu’allume l’émailleur,
      J’émaillerais le globe

Où votre pied se pose ainsi qu’un oiseau blanc
      Planant sur nos désastres,
Globe d’azur et d’or, frêle univers roulant
      Son soleil et ses astres ;

Que ne suis-je de ceux dont les rois font grand cas
      Et qui sont des orfèvres,
Je vous cisèlerais des bijoux délicats
      Moins vermeils que vos lèvres ;

Mais, puisque je ne suis ni l’émailleur plaisant,
      Ni le marchand notable,
Ni l’orfèvre fameux, ni le tailleur croisant
      Ses jambes sur sa table ;

Que je n’ai nul vaisseau sur les grands océans,
      Nul trésor dans mon coffre,
J’ai rimé ce bouquet de vertus que céans
      De bon cœur je vous offre.

Je vous offre humblement ce bouquet que voici :
      La couleur en est franche,
Et le parfum sincère, et ce bouquet choisi,
      C’est la chasteté blanche ;

C’est l’humilité bleue et douce, et c’est encor,
      Fleur du cœur, non du bouge,
La pauvreté si riche et toute jaune d’or
      Et la charité rouge ;


Ce n’est pas que je croie habiter les sommets
      De la science avare,
Et je n’ai pas le fruit de la sagesse, mais
      L’amour de ce fruit rare ;

Au surplus, je n’ai pas l’améthyste à mon doigt,
      Je ne suis pas du temple,
Et je sais qu’un chrétien pur et simple ne doit
      À tous que son exemple.

Je ne suis pas un prêtre arrachant au plaisir
      Un peuple qu’il relève ;
Je ne suis qu’un rêveur et je n’ai qu’un désir :
      Dire ce que je rêve.

Aimez : l’amour vous met au cœur un peu de jour
      Aimez, l’amour allège ;
Aimez, car le bonheur est pétri dans l’amour
      Comme un lys dans la neige !

L’amour n’est pas la fleur facile qu’au printemps
      L’on cueille sous son aile,
Ce n’est pas un baiser sur les lèvres du temps,
      C’est la fleur éternelle.

Nous faisons pour aimer d’inutiles efforts,
      Pauvres cœurs que nous sommes,
Et nous cherchons l’amour dans l’étreinte des corps
      Et l’amour fuit les hommes ;

Et c’est pourquoi l’on voit la haine dans nos yeux,
      Et dans notre mémoire,
Et ce vautour ouvrir sur nos fronts soucieux
      Son affreuse aile noire ;


Et c’est pourquoi l’on voit jaillir de leur étui
      Tant de poignards avides,
Et c’est pourquoi l’on voit que les cœurs d’aujourd’hui
      Sont des sépulcres vides ;

Voilà l’éternel cri que je sème au vent noir,
      Sur la foule futile ;
Tel est le grain d’encens qui fume en l’encensoir
      De ma vie inutile.

Cependant bien que j’eusse encore peu combattu
      Pour sa sainte querelle,
Mes yeux, l’ayant fixée, ont vu que la vertu
      Est étrangement belle ;

Que son corps s’enveloppe en de puissants contours,
      Et que sa joue est pleine,
Qu’elle est comme une ville, assise avec ses tours,
      Au milieu de la plaine ;

Que ses yeux sont sereins, ignorant l’éclair vil,
      Ainsi que les pleurs lâches,
Que son sourire est gai comme une aube en avril,
      Que, pour de nobles tâches,

Les muscles de ses bras entrent en mouvement
      Comme un arc qui s’anime,
Pendant que son cou porte impérialement
      Sa tête magnanime ;

Qu’un astre sur son front luit plus haut que le sort
      Et que sa lèvre est grasse,
Et qu’elle est dans le calme enveloppant l’effort,
      L’autre nom de la grâce ;


Qu’elle est comme le chêne en qui la sève bout
      Jusqu’à rompre l’écorce,
Et qu’elle est dans l’orage, indomptable et debout,
      L’autre nom de la force ;

Que sa mamelle est vaste et pleine d’un bon lait
      Et que le mal recule
Comme une feuille au vent de son geste, et qu’elle est
      La compagne d’Hercule,

Et je vous dis : ô vous, qui comme elle, régnez
      Ô Vierge catholique !
Les saints joyeux sont morts, nos temps sont condamnés
      Au mal mélancolique,

La joie et la vertu se sont voilé le front,
      Ces sœurs sont exilées,
Et je ne vois pas ceux qui les rappelleront
      Avec des voix ailées !

Ô Vierge ! Hâtez-vous ! Déjà l’ange s’enfuit
      Sous le ciel noir qui gronde,
Et le monde déjà s’enfonce dans la nuit
      Comme un noyé dans l’onde !

Tout ce qui fleurissait et parfumait l’été,
      De la vie et de l’âme,
L’amour loyal de l’homme et la fidélité
      Pieuse de la femme,

Ces choses ne sont plus ; l’haleine des antans
      A balayé ces roses
Et l’homme a changé l’homme, et les gens de nos temps
      Sont repus et moroses ;


Oui, c’est la nuit qui vient, la nuit qui filtre au fond
      De l’âme qui décline,
Et grelotte déjà dans cet hiver profond
      Comme une ombre orpheline ;

Aussi je crie : ô vous, n’aurez-vous pas pitié
      De notre temps qui souffre,
Naufragé qui s’aveugle et qui chante, à moitié
      Dévoré par le gouffre ?

Ô vite, envoyez-nous le cœur plein de pardons
      Et les yeux pleins de flamme,
Celui qui doit venir, puisque nous l’attendons,
      Lui seul prendra les âmes,

Sa main se lèvera seulement sur les fronts
      Noirs de gloire usurpée,
Et les divins conseils de Dieu lui donneront
      La parole et l’épée ;

Il sera le pasteur, il sera le nocher,
      Il fera pour l’Église
Jaillir le sentiment comme l’eau du rocher
      Sous la main de Moïse.

Car, rien ne sert d’avoir, pour fonder sur le cœur
      Incertain de la foule
Un monument qui monte et qui sorte vainqueur
      Du siècle qui s’écroule,

Une lyre géante et des lauriers autour
      D’un front lourd de conquêtes,
Et les rimes du vers, dramatique tambour
      Que frappent deux baguettes.


De mouvoir une lèvre allumée au soleil,
      D’éloquence frottée,
D’où s’échappe un torrent de paroles, pareil
      À la lave irritée,

Ni même de tenir à son poing souverain
      Le glaive à lame amère
Qu’Achille ramassa sur l’enclume d’airain
      Du forgeron Homère ;

Qu’Alexandre saisit, qui, le passe aux Césars,
      Dont la gloire est jalouse,
Et que Napoléon cueille dans les hasards,
      Aux pieds de Charles douze ;

Tandis qu’il suffira, sous le regard de feu
      De l’amour qui féconde,
D’un seul Juste, sur qui souffle l’esprit de Dieu,
      Pour transformer le monde.


L’HUMILITÉ



L’esprit des sages te contemple,
Mystérieuse Humilité,
Porte étroite et basse du Temple
Auguste de la vérité !
Vertu que Dieu place à la tête
Des vertus que l’ange du ciel, fête,
Car elle est la perle parfaite
Dans l’abîme du siècle amer ;
Car elle rit sous l’eau profonde
Loin du plongeur et de la sonde
Préférant aux écrins du monde
Le cœur farouche de la mer.


II


C’est vers l’Humilité fidèle
Que mes oiseaux s’envoleront
Vers les fils, vers les filles d’elle
Pour sourire autour de leur front,


Vers Jeanne Darc et Geneviève
Dont l’étoile au ciel noir se lève,
Dont le paisible troupeau rêve,
Oublieux du loup qui s’enfuit ;
Douces porteuses de bannière
Qui refoulaient à leur manière
L’impur Suffolk vers sa tanière,
L’aveugle Attila dans sa nuit.

Sur la lyre à la corde amère,
Où le chant d’un dieu s’est voilé,
Ils iront saluer Homère
Sous son haillon tout étoilé,
Celui pour qui jadis les Îles
Et la Grèce étaient sans asiles
Habite aujourd’hui dans nos villes
La colonne et le piédestal ;
Une fontaine à leur flanc jase
Où l’enfant puise avec son vase,
Et la rêverie en extase
Avec son urne de cristal.

Loin des palais, sous les beaux arbres
Où les paons, compagnons des dieux
Traînent dans la blancheur des marbres
Leurs manteaux d’azur, couverts d’yeux ;
Où, des bassins que son chant noie
L’onde s’échevèle et poudroie,
Laissant ce faste et cette joie,
Mes strophes abattront leur vol,
Pour entendre éclater, superbe,
La voix la plus proche du Verbe


Dans la paix des grands bois pleins d’herbe
Où se cache le rossignol.

Lorsqu’au fond de la forêt brune
Pas une feuille ne bruit,
Et qu’en présence de la lune
Le silence s’épanouit,
Sous l’azur chaste qui s’allume,
Dans l’ombre où l’encens des fleurs fume,
Le rossignol qui se consume
Dans l’extatique oubli du jour,
Verse un immense épithalame
De son petit gosier de flamme
Où s’embrasent l’accent et l’âme
De la nature et de l’amour !


III


C’est Dieu qui conduisait à Rome
Mettant un bourdon dans sa main,
Ce saint qui ne fut qu’un pauvre homme,
Hirondelle de grand chemin,
Qui laissa tout son coin de terre,
Sa cellule de solitaire,
Et la soupe du monastère,
Et son banc qui chauffe au soleil,
Sourd à son siècle, à ses oracles,
Accueilli des seuls tabernacles,
Mais vêtu du don des miracles,
Et coiffé du nimbe vermeil.


Le vrai pauvre qui se délabre
Lustre à lustre, été par été,
C’était ce règne et non saint Labre
Qui lui faisait la charité
De ses vertus spirituelles,
De ses bontés habituelles,
Léger guérisseur d’écrouelles,
Front penché sur chaque indigent,
Fière statue enchanteresse
De l’autorité que Dieu dresse
Au bout du siècle de l’ivresse,
Au seuil du siècle de l’argent.

Je sais que notre temps dédaigne
Les coquilles de son chapeau
Et qu’un lâche étonnement règne
Devant les ombres de sa peau ;
L’âme en est-elle atténuée ?
Et qu’importe au ciel sa nuée
Qu’importe au miroir sa buée,
Si Dieu splendide aime à s’y voir ?
La gangue au diamant s’allie
Toi, tu peins ta lèvre pâlie,
Luxure, et toi, vertu salie,
C’est là ton fard, mystique et noir.

Qu’importe l’orgueil qui s’effare
Ses pudeurs, ses rébellions ?
Vous, qu’une main superbe égare
Dans la crinière des lions,
Comme elle égare aux plis des voiles,
Où la nuit a tendu ses toiles,
Aldébaran et les étoiles,


Frères des astres, vous, les poux
Qu’il laissait paître sur sa tête,
Bon pour vous, et dur pour sa bête,
Dites, par la voix du poète,
À quel point ce pauvre était doux !

Ah ! quand le Juste est mort, tout change :
Rome, au saint mur, prend son haillon
Et Dieu veut par des mains d’Archange
Vêtir son corps d’un grand rayon ;
Le soleil le prend sous son aile,
La lune rit dans sa prunelle,
La grâce, comme une eau ruisselle
Sur son buste et ses bras nerveux ;
Et le saint dans l’apothéose
Du ciel ouvert comme une rose,
Plane, et montre à l’enfer morose
Des étoiles dans ses cheveux.

Beau paysan, ange d’Amette,
Ayant aujourd’hui pour trépieds
La lune au ciel, et la comète
Et tous les soleils sous vos pieds,
Couvert d’odeurs délicieuses,
Vous, qui dormiez sous les yeuses,
Vous, que l’Église aux mains pieuses
Peint sur l’autel et le guidon,
Priez pour nos âmes, ces gouges
Et pour que nos cœurs las des bouges
Lavent leurs péchés noirs et rouges
Dans les piscines du pardon.


IV


Aimez l’humilité ; c’est elle
Que les Mages de l’Orient
Coiffés d’un turban de dentelle,
Et dont le noir montre en riant
Un blanc croissant qui l’illumine,
Offrant sur les coussins d’hermine
Et l’or pur et la myrrhe fine,
Venaient, dans l’encens triomphant
Grâce à l’étoile dans la nue,
Adorer sur la paille nue,
Au fond d’une étable inconnue,
Dans la personne d’un enfant.

Ses mains qui sont des fleurs écloses,
Aux doux parfums spirituels,
Portent de délicates roses,
À la place des clous cruels.
Écarlates comme les baies
Dont le printemps rougit les haies,
Les cinq blessures de ses plaies
Dont l’ardeur ne peut s’apaiser,
Semblent ouvrir au vent des fièvres,
Sur sa chair pâle aux blancheurs mièvres.
La multitude de leurs lèvres
Pour l’infini de son baiser.

Au pied de la croix découpée
Sur le sombre azur de Sion,
Une figure enveloppée
De silence et de passion !


Immobile et de pleurs vêtue
Va grandir comme une statue
Que la foi des temps perpétue,
Haute assez pour jeter sur nous
Nos deuils, nos larmes et nos râles,
Son ombre aux ailes magistrales,
Comme l’ombre des cathédrales
Sur les collines à genoux.

Près de la blanche Madeleine,
Dont l’époux reste parfumé
Des odeurs de son urne pleine,
Près de Jean, le disciple aimé,
C’est ainsi qu’entre deux infâmes,
Honni des hommes et des femmes,
Pour le ravissement des âmes
Voulut éclore et se flétrir
Celui qui, d’un cri charitable
Appelant le pauvre à sa table,
Était bien le Dieu véritable
Puisque l’homme l’a fait mourir !

Maintenant que Tibère écoute
Rire le flot, chanter le nid
Olympe ! un cri monte à ta voûte,
Et c’est : Lamma Sabacthani !
Les dieux voient s’écrouler leur nombre,
Le vieux monde plonge dans l’ombre
Usé comme un vêtement sombre
Qui se détache par lambeaux.
Un empire inconnu se fonde
Et Rome voit éclore un monde


Qui sort de la douleur profonde
Comme une rose du tombeau !

Des bords du Rhône aux bords du Tigre
Que Néron fasse armer ses lois,
Qu’il sente les ongles du tigre
Pousser à chacun de ses doigts ;
Qu’il contemple, dans sa paresse
Au son des flûtes de la Grèce
Les chevilles de la négresse,
Tourner sur un rythme énervant ;
Déjà, dans sa tête en délire
S’allume la flamme où l’Empire
De Rome et des Césars expire
Dans la fumée et dans le vent !


V


Humilité ! Loi naturelle !
Parfum du fort ! Fleur du petit !
Antée a mis sa force en elle.
C’est sur elle que l’on bâtit.
Seule, elle rit dans les alarmes.
Celui qui ne prend pas ses armes,
Celui qui ne voit pas ses charmes
À la clarté de Jésus-Christ,
Celui-là sur le fleuve avide,
Des ans profonds que Dieu dévide,
Aura fui, comme un feuillet vide
Où le Destin n’a rien écrit !


PAUVRETÉ



Qui donc fera fleurir toute la pauvreté ?
Quand Jésus a quitté le ciel, il l’a quitté
Pour une étable : il est charpentier, il travaille,
Né sur l’or, — mais sur l’or mystique de la paille, —
Entre l’âne et bœuf, — l’ignorance et l’erreur —
Lui qui pouvait choisir un berceau d’empereur,
Qu’aurait ému le pied rieur des chambrières,
Préfère une humble crèche où l’ange est en prières !
Certes l’argent est bon, l’or est délicieux,
Mais l’un ouvre l’enfer, l’autre ferme les cieux,
L’un sait glacer le cœur, l’autre étouffer les âmes,
L’or met sa clarté louche où l’amour met ses flammes,
L’or est un soleil froid ; le soleil chauffe et luit,
Car il est fils du ciel. L’or est fils de la nuit :
À pleins bords pour le crime, et rare pour l’aumône,
Il coule, et la famille où sonne son flot jaune
S’écroule au bruit joyeux des pièces de vingt francs !
Et plus ils sont dorés, moins les baisers sont francs.
L’or est un mal où l’homme, hélas ! cherche un remède.
Si tôt qu’il crie et souffre, il l’appelle à son aide


Pour vêtir sa misère et combler avec lui
Son cœur vide, et le gouffre amer de son ennui.
Grâce à l’argent, le mal trône et rit sur la terre.
À son contact banal, quelle âme ne s’altère ?
Jésus était-il riche, et Pierre l’était-il ?
Une humble barque, ouvrant sa voile de coutil,
C’est peu — même en comptant le souffle de la brise.
Cette voile a grandi ; voyez-la, c’est l’église !

Travaillez, c’est la règle, enrichissez-vous, mais
Restez pauvres d’esprit. Laissant les fiers sommets,
Les lys, pour s’élancer ont mieux aimé les plaines,
Et quand aux dons du ciel : « Aux pauvres, les mains pleines. »
Dieu ne visite pas le riche orgueilleux, non !
Pauvre, Jésus le fut, ne voulant d’autre nom.
Mais Jésus l’est toujours, mais son cri monte encore.
Tout pauvre que la fièvre et que la soif dévore
C’est Jésus. Tout petit qui va pieds nus, c’est Lui.
Notre ennemi sans pain, est-ce encore Jésus ? Oui.
Être pauvre, avant tout, c’est aimer la sagesse
Et l’on peut l’être, même aux bras de la richesse.
Être riche, avant tout, c’est n’aimer que l’argent,
Et l’on peut l’être, même en étant indigent !
Être riche d’esprit, désirer, c’est la gêne ;
C’est river à son pied une bien lourde chaîne,
Être pauvre d’esprit, c’est être libre. Eh bien
Aimez la liberté, n’appartenez à rien,
Pas même au lit qui s’ouvre à votre échine lasse.
Pas même à votre habit ; il est au temps qui passe.

Toute la pauvreté, disai-je en commençant ;
La mauvaise richesse, elle est dans notre sang,


Elle est dans nos pourpoints, elle est dans notre code
Et fait l’opinion, comme elle fait la mode.
Ô pauvreté, la France entende votre voix !
France riche d’esprit, beaucoup trop riche en lois,
L’esprit de pauvreté, voilà l’esprit pratique
Qui doit ensoleiller, la sombre politique
Le roi, ton noble époux, César, un sombre amant,
Sont loin de ta pensée, ô France, en ce moment,
Le front coiffé des plis d’une laine écarlate,
La liberté te rit, la liberté te flatte ;
C’est un ange éclatant, qui semble un lutteur noir,
Radieux comme l’aube et beau comme le soir,
Car il porte — pareil aux séraphins de l’ombre —
Un masque étincelant sur son visage sombre.
Tu n’as pas peur ? C’est bien. Tu veux le suivre ? allons.
Mais ne va pas saisir le ciseau des félons,
Et du fier inconnu dont tu fus curieuse,
Sinistrement rogner l’aile mystérieuse.
Ne lui mets pas de loi perfide autour du cou.
S’il n’est pas une brute, arrière le licou !
Qu’il puisse au grand soleil, marcher nu dans l’arène.
Et tordre toute chose en sa main souveraine
Et retremper toute âme en sa cuve qui bout.
Alors, nous pourrons voir qui restera debout :
La sagesse divine ou la sagesse humaine,
Si c’est le nom obscur que cet ange ramène
Où le nom lumineux dans chaque étoile écrit,
Et si c’est Robespierre ou si c’est Jésus-Christ !


CHARITÉ



Nourrissez votre cœur du feu des charités.
Filles du fils de l’homme, aux yeux pleins de clartés
Aimez celle qu’un peuple appelle : politesse
Avant Notre-Seigneur, savoir vivre, qu’était-ce ?
Quelque chose au dehors, mais au fond, presque rien.
Être civilisé, c’est bien ; poli, très bien,
La politesse, fleur de l’homme charitable
Règle notre attitude, et rit à notre table,
Et donne un sens exquis aux choses du repas,
Science qui s’apprend, et qui ne s’apprend pas.
Code intime et profond, né dans la quiétude
Du cloître, et dont le monde après, fit son étude.
L’âme où passa Jésus, toujours en garde un pli.
Et c’est encore rester chrétien qu’être poli.
La politesse est reine et fait son doux royaume
Des cœurs purs, c’est un lys royal qui les embaume !
Non, celle qui se montre en chapeaux élégants :
Bien qu’un homme se lise aux couleurs de ses gants,


Ni celle qui fatigue, — ou bien qui complimente. —
Obligée à se taire à moins qu’elle ne mente,
Mais celle-là qui règne avec simplicité,
Qui sait servir le miel pur de la vérité ;
Qui veut laisser chacun ou chacune à sa place ;
Qui calme les transports comme elle rompt la glace,

Parmi les charités, si légères au sol
Qu’elles foulent si peu, que l’on dirait un vol
Timide, à fleur de terre, ou d’ange ou d’hirondelle ;
Au nom des tout petits qui soupent sans chandelle,
Sous les arbres, les yeux dans leurs cheveux trop longs
Et viennent d’Italie avec leurs violons ;
Du vieux joueur de flûte, aux mèches toutes grises
Et du pauvre, à genoux sur le seuil des églises,
Qui marmotte une antienne ou qui froisse les grains
Du rosaire, à la fête où vont les pèlerins,
Parmi les charités, porteuses d’escarcelles
D’un vers reconnaissant, je veux célébrer celle
Qui passe en écoutant les plaintes des roseaux
Et qui donne aux petits comme on donne aux oiseaux !

Fais ton miel admirable, ô reine des abeilles,
Charité, donne encore tes jours, ton cœur, tes veilles,
Jésus multiplia les poissons et les pains.
Voyez, dans ce palais, dont les plafonds sont peints,
Où les lustres ont plus de branches que les arbres,
Où le peuple des sphinx taillés au cœur des marbres
Garde la cour sonore et les vastes paliers,
Château plein de frontons, d’urnes et de piliers,
Cette royale enfant toute belle, qui foule
Comme un jardin fleuri, l’éloge de la foule !


Eh bien, la charité qui lui parle à mi-voix
Saura lui retirer les bagues de ses doigts,
La perle éclose au coin de son oreille en flamme,
Sa chevelure où rit la gloire de la femme,
Sa chambre, où le soleil allonge dans la paix
Sa large griffe d’or sur les tapis épais ;
Ses miroirs éclatants, les servantes accortes,
Ce vestibule altier plein de dessus de portes,
Où des gens dont le vent chiffonne le manteau
Sont poudrés par Boucher et fardés par Watteau,
Et l’œil de ces bergers, diseurs de douces choses ;
Les grands vases de fleurs, où Sèvre a peint les roses !
Ses pieds si délicats, chaussés de gros souliers,
Sa taille consacrée à d’humbles tabliers,
Sous sa coiffe de tulle et d’épingles légères,
L’enfant ira, parmi les âmes étrangères,
Fermer les yeux des morts, coudre le drap fatal,
Où sous les crucifix des murs de l’hôpital
Au chevet d’un mourant dont la bouche blasphème
Pour lui dire : « Je suis votre sœur qui vous aime ! »

Cette charité-là se nomme amour divin.
Elle enivre les cœurs, plus forte que le vin,
Père des charités, dont le père pardonne,
Jésus, ô doux Jésus, pour qu’enfin l’on se donne
À vous, dont on tient l’âme et le cœur que l’on a,
Vous qui changiez en vin l’eau claire de Cana,
Qui chantait en entrant sonore au col des vases.
Changez la boue en or dans nos cœurs lourds de vases.
Vous qui rendiez la vue, à ceux dont les bâtons,
Tâtent le pied des murs, nous marchons à tâtons,

Et nous sommes des sourds, et la pierre est pareille
À nous. Maître, mettez le doigt sur notre oreille :
Vous, dont l’ordre, au soleil qui sur le peuple luit,
Tirait Lazare blanc des brumes de la nuit,
Seigneur, ressuscitez aussi nos cœurs de roche
S’il est vrai, ô Seigneur, que votre règne approche !


CHASTETÉ



Louez la chasteté, la plus grande douceur
Qui fait les yeux divins et la lèvre fleurie
El de l’humanité tout entière une sœur.

C’est par elle, que l’âme à l’âme se marie
Par elle, que le cœur, du cœur est écouté ;
C’est le lys de Joseph ; le parfum de Marie.

Elle est arbre de force ; elle est fleur de beauté,
Elle sait détacher le cœur de toutes choses,
Et sans elle, il n’est pas d’entière charité.

La volupté viole et déchire les roses,
Sa fleur, c’est le dégoût, son fruit, c’est la laideur,
Son sourire est cruel, dans ses apothéoses.

Elle est la rose impure et sa lugubre odeur
Attire un désir noir comme une horrible mouche,
Elle est l’eau d’amertume et le pain de fadeur.


De Vesper qui se lève à Vénus qui se couche.
Aimez la chasteté, la plus belle vertu,
Née aux lèvres du Christ adorable et farouche.

Ce fauve, le plaisir, à vos seuls pieds s’est tu,
Maître, qui revêtez de blanc la Madeleine
Pour le plus saint combat que l’homme ait combattu.

Couronnement divin de la sagesse humaine,
La chasteté sourit à l’homme et le conduit,
L’homme avec elle est roi ; sans elle tout le mène.

La sagesse ! Sans elle un baiser la détruit ;
Nul n’a contre un baiser de volonté suprême ;
Nul n’est sage le jour, s’il n’est chaste la nuit.

Nul n’est sage vraiment qui ne l’épouse et l’aime
Dans l’esprit de beauté, dans l’esprit de bonté
Et nul chaste sans vous, Seigneur, chasteté même !

L’esprit gouverne en elle avec lucidité
Trop viril pour gémir, assez puissant pour croire.
Et sans elle, il n’est pas d’entière liberté !

Aimez la chasteté, la plus douce victoire
Que César voit briller, qu’il ne remporte pas,
Dont les rayons, Hercule, effaceront ta gloire.

Le monde est une cage où le mal au front bas
Est la ménagerie, et la dompteuse forte
Est cette chasteté portant partout ses pas.


Elle entre dans la cage ; elle en ferme la porte,
Elle tient sous ses yeux tous les vices hurlants,
Si jamais elle meurt, l’âme du monde est morte.

Mais elle est Daniel sous ses longs voiles blancs,
Daniel ne meurt pas, car Dieu met des épées,
Dans ses deux yeux qui sont des yeux étincelants.

Dans les fleurs, aux plis blancs de sa robe, échappées
Suivez sa chevelure au vent, comme le chien
Suit la flûte du pâtre au temps des épopées.

Elle va dissipant deux maux qui ne sont rien
Qu’un peu d’aveuglement et qu’un peu de fumée,
Le mépris du bonheur et la honte du bien ;

Elle apporte sa lampe à notre nuit charmée ;
Dans notre lourd silence, elle éveille ses chants ;
Et sa lèvre adorable est toute parfumée.

Ses yeux ont la gaîté de l’aube sur les champs,
Elle allie en son cœur, dévoué même aux brutes
À la haine du mal, l’amour pour les méchants.

Elle force le seuil des plus viles cahutes
Et des plus noirs palais les mieux clos au soleil ;
Sa corde ceint les reins des braves dans les luttes.

Elle cueille humblement dans la joie en éveil,
Les lauriers les plus verts des plus nobles conquêtes,
Sans vieux fracas d’acier, ni dur clairon vermeil.


Elle rit aux dangers comme on rit dans les fêtes.
Devant ployer un jour tout sous sa volonté,
Plus grande, ô conquérants, que le bruit que vous faites,

Et sans elle, il n’est pas d’entière majesté !




LES DIEUX


VOLUPTÉ



Plaisir, bourreau des cœurs, vendeur juré des âmes
Ah trop longtemps tu pris le masque de l’amour
Au vestiaire impur des romans et des drames !

Voyageant sous son nom et suivi par ta cour
De Lovelaces fous et de Phèdres navrées
Plaisir, tyran cruel, voici venir ton tour !

Ah ! trop longtemps tu fis dans tes mornes Caprées
Des corps humains liés à tes rouges poteaux
De blancs Saint-Sébastiens pleins de flèches dorées ;

Et depuis trop longtemps roulés dans tes manteaux
Tu te glisses le soir dans les tavernes saoules
Où tu mets les hoquets et les coups de couteaux.

Renard caché qui mords le ventre obscur des foules
N’es-tu pas las, d’errer, épié dans tes nuits
Par le crime dans l’ombre horrible où tu te coules ;


Père des sommeils lourds et des mornes ennuis,
N’es-tu pas las de boire au fond des yeux la vie,
Comme un soleil brutal boit l’onde au fond d’un puits.

Tout ce qui vient de Dieu, tout ce qui fait envie
La grâce des fronts purs, la force des lutteurs ;
L’intelligence, lampe à Dieu même ravie,

Jusqu’à la voix qui vibre au gosier des chanteurs
Jusqu’au trésor de pleurs qui tremble au cœur des femmes,
Tu fais passer sur tout tes souffles destructeurs.

Tu donnes jusqu’au goût des souffrances infâmes,
Et les petits enfants qui baissent leurs cils noirs,
Pâlissent au passage effrayant de tes flammes.

Tu glanes des savants aux plis de tes peignoirs,
Et tu domptes le cœur des rudes capitaines,
Rien qu’avec le parfum que jettent tes mouchoirs.

Tu traites les vertus d’atroces puritaines
Mais leur cœur réfléchit comme un lac de cristal
La force et la douceur des étoiles hautaines.

Cependant, dur geôlier dont le poignet brutal
Ne se laisse fléchir par les cris de personne
Tu peuples la prison autant que l’hôpital.

Tu te dis bon vivant, tu t’assieds sur la tonne
Ton verre dans la main, tu chantes, et pourtant
Aux hideurs que tu fais la science s’étonne.


Tu couves tous les fruits d’un air inquiétant
Ton appétit funèbre engloutirait le monde
Pourvoyeur de la mort, qui n’es jamais content.

Que t’importe ! Tu ris sous ta perruque blonde
Ou bien tu vas prêcher la modération.
Rhéteur païen, leurré par ta propre faconde.

Fils lugubre de l’homme et sa punition,
Ennemi de l’amour, tu rêves la conquête
De sa gloire, et maudis sa noble passion…
Mais l’amour triomphant met le pied sur ta tête !


AUX FEMMES !



Et vous l’ancienne esclave à la caresse amère
Vous, le bétail des temps antiques et charnels
Vous, femmes, dont Jésus fit la Vierge et la mère,
D’après celle qui porte en ses yeux maternels,
Le reflet le plus grand des rayons éternels ;

Aimez ces grands enfants pendus à votre robe
Les hommes dont la lèvre est ivre encore du lait
De vos mamelles d’or qu’un linge blanc dérobe ;
Aimez l’homme, il est bon ; aimez-le s’il est laid.
S’il est déshérité, c’est ainsi qu’il vous plaît.

Les hommes sont vos fruits ; partagez-leur votre âme
Votre âme est comme un lait qui ne doit pas tarir.
Ô femmes, pour ces fils douloureux de la femme
Que vous faites pour vivre, hélas ! et pour souffrir
Que seul le fils de l’homme empêche de mourir.


L’enfant, c’est le mystère avec lequel tu joues,
C’est l’inconnu sacré, que tu portes neuf mois
Pendant que la douleur te baise sur les joues,
Mère qui fait des gueux et toi qui fais des rois
Vous, qui tremblez toujours, qui mourez quelquefois

Comme autrefois les flancs d’Ève en pleurs sous les branches
Au jardin favorable où depuis l’amour dort,
Ton labeur est maudit ! Ceux sur qui tu te penches,
Vois, mère, le plus doux, le plus beau, le plus fort,
Il apprend l’amertume et connaîtra la mort.

C’est toi la source, ô femme, écoute, ô mère folle
D’Ésope qui boitait, de Caïn qui griffait,
Vois le fruit noir tombé de ton baiser frivole
Savoure-le pourtant, comme un divin effet,
En noyant dans l’amour, l’horreur de l’avoir fait.

Pour l’amour, tout s’enchante en sa clarté divine,
Aimez comme vos fils, les hommes ténébreux ;
Leur cœur si vous voulez, votre cœur le devine
Les plus graves au fond sont des enfants peureux ;
Le plus digne d’amour c’est le plus malheureux.

Éclairez ces savants, ô vous, les clairvoyantes,
Ne les avez-vous pas bercés sur vos genoux
Tout petits ? Vous savez leurs âmes défaillantes
Quand ils tombent, venez. Ils sont francs, ils sont doux ;
S’ils deviennent méchants, c’est à cause de vous.

C’est à cause de vous que la discorde allume
Leurs yeux, et c’est pour vous, pour vous plaire un moment

Qu’ils font couler une encre impure sous leur plume.
Cet homme si loyal, ce héros si charmant,
S’il vous adore, il tue et sur un signe il ment.

L’heure sonne, écoutez, c’est l’heure de la femme
Car les temps sont venus, où, tout vêtu de noir,
L’homme, funèbre, a l’air d’être en deuil de son âme,
Ah ! rendez-lui son âme, et comme en un miroir
Qu’il regarde en la vôtre et qu’il aime à s’y voir.

Au lieu de le tenter, comme un démon vous tente
Au lieu de garrotter ses membres las, au lieu
De tondre sur son front sa toison éclatante
Vous, qui foulez son cœur, et vous faites un jeu
De piétiner sa mère, et d’en dissiper Dieu,

Versez-lui le vin rouge où son orgueil se grise ;
Retirez-lui l’épée où se crispe sa main,
Montrez-lui les sentiers qui mènent à l’église,
Parmi l’œillet, le lys, la rose et le jasmin.
Faites-lui voir le vice un banal grand chemin.

Dites à ces enfants qu’il n’est pas raisonnable
De poursuivre le ciel ailleurs que dans les cieux.
De rêver d’un amour qui cesse d’être aimable,
De se rire du maître en s’appelant des dieux,
Et de nier l’enfer quand ils l’ont dans les yeux.

Cependant l’homme est roi ; s’il courbe son échine
Sur le sillon amer qu’il creuse avec ennui,
S’il traîne ses pieds lourds, le sceau de l’origine
Céleste à son front reste où l’amour même à lui.
Et comme il sort de Dieu, femme, tu sors de lui.


Cette paternité brille dans sa faiblesse
Autant que dans sa force ; il a l’autorité.
N’en faites pas un maître irrité qui vous blesse ;
Dans la sombre forêt de l’âpre humanité
L’homme est le chêne, et Dieu lui-même l’a planté.

Respectez ses rameaux, redoutez sa colère
Car Dieu mit votre sort aux mains de ce proscrit ;
Voyez d’abord ce blanc porteur de scapulaire,
Ce moine, votre père auprès-de Jésus-Christ,
Il montre dans ses yeux, le feu du Saint-Esprit.

En faisant de l’amour, leur éternelle étude
Les moines sont heureux à l’ombre de la croix,
Ils peuplent avec Dieu leur claire solitude.
L’étang bleu qui se mêle à la paix des grands bois
Voilà leur cœur limpide où s’éveillent des voix.

Les apôtres menteurs et les faux capitaines
Qui soumettent les cœurs, mais que Satan soumet,
Vous les reconnaîtrez à des tares certaines :
La luxure à Luther ; l’orgueil tient Mahomet,
Saint Jean lui marchait pur, aussi Jésus l’aimait.

Plus haut que les guerriers, plus haut que les poètes
Peuple sur lequel souffle un vent mystérieux,
Dominant jusqu’au trône ébloui par les fêtes
Des empereurs blanchis aux regards soucieux,
Et par-dessus la mer des peuples furieux,

À l’ombre de sa belle et haute basilique,
Dans Rome, où vous vivez, cendres du souvenir,

Gouvernant avec fruit sa douce République
Qu’il mène vers le seul, vers l’unique avenir,
Jaloux de ne lever la main que pour bénir,

Le prêtre luit, vêtu de blanc, comme les marbres
Dédoublement sans fin du Christ mystérieux,
Berger, comme Abraham qui campe sous les arbres,
Toute la vérité veille au fond de ses yeux.
Et maintenant, paissez, long troupeau, sous les Cieux !


UNION CÉLESTE



Dieu sait bien que la femme est maîtresse de l’homme
Mais l’époux courageux, chez l’épouse économe,
S’ils sont deux bons chrétiens en un cœur bien fondus,
Libre, vit dans la paix, loin des jougs défendus.
Simple, comme un enfant qui partage une orange,
Il fait toujours deux parts de tout fruit mûr qu’il mange.
Il choisit les meilleurs qui sont les fruits permis
C’est un sage content du monde où Dieu l’a mis.
Pauvre, il a les trésors profonds de l’Évangile,
Riche, il tient ses greniers grands ouverts sur la ville ;
Quand le soir vient, l’étoile à sa lampe sourit.
Couple qui s’épousa sous les yeux de l’Esprit.
Rébecca dont le cœur battit à grands coups d’aile,
En voyant Isaac sortir au-devant d’elle ;
Isaac, dont le cœur en fête remarqua
L’anneau d’or fin qui luit au nez de Rébecca,
Étaient moins saintement amoureux l’un de l’autre
Que ces époux, courbés au souffle de l’apôtre
Quand leur âme aspira, près du cierge éclairé
La parfum frais qui sort du vieux texte sacré.

Comme il est bon et droit, que Jésus en son maître,
S’il parle, elle a des yeux ravis de se soumettre ;
Qu’elle parle, il écoute heureux de se plier
Aux désirs purs d’un cœur que Jésus sut lier.
Tous deux savent le prix des torts que l’on pardonne.
Au milieu des enfants que le Seigneur leur donne,
Ils laissent se mêler aux fils d’or éclatants
Les fils sombres qui sont au dévidoir du temps.
L’époux travaille ; il est ouvrier ou poète,
Il explique aux siens Dieu dont le ciel est la fête.
Un enfant vous écoute avec tant d’appétit,
C’est innocent, c’est bon, c’est grave, c’est petit.
Elle, quand elle file, un bras hors de la manche,
Elle a l’air de filer son âme en laine blanche.
Et son cœur doux s’écoule aux ondes de son lait,
Flot parfumé, pareil au flot pur, qui coulait
Du sein sacré sur qui Dieu tout petit ne bouge
Que sa lèvre d’enfant, humble fleurette rouge.
Dans la neige du linge et les tulles au vent,
Voilà la mère avec son sourire vivant,
Dont la chambre s’échauffe et dont l’ombre s’éclaire.
Femme aux seins mûrs, miracle, ô reine populaire !
Majesté de grands cils abaissés sur l’enfant,
Il s’abandonne, il dort. Un baiser le défend !
Le père le contemple, un rire sur la bouche.
Il est tel que devant une rose farouche
Un bon peintre amoureux de la gloire des fleurs.
Tous vivent dans le calme et les claires couleurs !
Ô chaleur maternelle ! ô prière qui vole !
Ô bouches ébauchant la première parole
Chère tribu, petit peuple qui grandissez,
Mère, qui d’une main délicate emplissez

De feuilles et de fruits les faïences fleuries,
Père, au sourire plein de chaudes causeries,
Servante qui tournez au bruit clair des sabots,
Si vous êtes sereins, même avec des tombeaux,
Si vous gardez entier l’amour de la famille
Dont la laine encor moins que l’honneur vous habille,
Si vous restez amis, quoi ? n’est-ce pas un peu
Parce qu’à tous vos soins vous savez mêler Dieu,
Qu’il vous tient sous son aile et qu’il vous a plu d’être
Unis par Jésus-Christ et bénis par son prêtre !


RACE FUTURE



Peut-être un jour l’époux selon l’amour, l’épouse,
Selon l’amour, selon l’ordre d’Emmanuel,
Sans que lui soit jaloux, sans qu’elle soit jalouse,

Leurs doigts libres pliés au travail manuel,
Fervents comme le jour où leurs cœurs s’épousèrent,
Nourriront dans leur âme, un feu venu du ciel,

Le feu du dieu charmant que les bourreaux brisèrent,
Le feu délicieux du véritable amour,
Dont les âmes des Saints lucides s’embrasèrent ;

Tourterelle et ramier, au sommet de leur tour
Mystique, ils placeront leur nid sur lequel règne
La chasteté couleur de l’aurore et du jour.

L’entière chasteté, celle où l’âme se baigne
Qui prend l’encens de l’âme et les roses du corps,
Que symbolise un lys et que l’enfant enseigne ;


Celle qui fait les saints, celle qui fait les forts,
Mystérieuse loi que notre âme devine
En voyant les yeux clos et les doigts joints des morts.

Rêvant de Nazareth, sous cette loi divine,
Ils fondront leurs regards et marieront leurs voix,
Dans l’idéal baiser que l’âme s’imagine ;

Qu’ils dorment sur la planche ou sur le lit des rois
Le monde les ignore, et leur secret sommeille
Mieux qu’un trésor caché sous l’herbe au fond des bois.

La nuit seule le conte à l’étoile vermeille ;
Pour eux, laissant la route aux cavaliers fougueux,
Dans le discret sentier où l’ange les surveille,

Ils ne sont jamais deux, le nombre belliqueux,
Jamais deux, car l’amour sans fin les accompagne,
Toujours Trois, car Jésus est sans cesse avec eux.

Paisibles pèlerins à travers la campagne
Et la ville, où leurs pieds fleurent l’odeur du thym,
Et l’époux reste amant, et la Vierge est compagne.

De l’aurore de soie au couchant de satin
Leur doux travail embaume, et leur pur sommeil prie
De l’étoile du soir à celle du matin.

Ce sont des enfants blancs de la Vierge Marie,
Rose de l’univers par la simplicité,
Et mère glorieuse autant qu’endolorie.


C’est elle qui leur ouvre, étonnant de clarté,
Sur ses genoux un livre où leur cœur voit le rêve
Sous son manteau céleste et bleu comme l’été.

Pudique autant que Jeanne, autant que Geneviève,
L’épouse file et songe aux lys du charpentier ;
L’époux travaille et songe à l’innocence d’Ève.

Avec sa main trempée au flot du bénitier
Chaque jour dans l’Église où son âme s’abreuve,
Les doigts fiers de tourner les pages du psautier,

Pour les pauvres amours qui marchent dans l’épreuve,
Les membres de Jésus dont le faubourg est plein,
Pour le lit du vieillard et l’habit de la veuve ;

Elle file le chanvre, elle file le lin,
Comme elle file aussi le sommeil du malade,
Et le rire innocent du petit orphelin.

Musique d’or du cœur qui vibre et persuade,
Sa parole fait croire et se mettre à genoux
Le plus méchant, qu’elle aime ainsi qu’un camarade.

Elle est plus sérieuse, et meilleure que nous ;
Il n’a que les beaux traits de notre ressemblance ;
Couple prédestiné, délicieux époux !

Ils ont la joie, ils ont l’amour par excellence !
Leurs cœurs extasiés de grâce sont vêtus ;
Car ils ont dépouillé toute la violence.


Sortis forts des combats vaillamment combattus,
Ils font vaguer leur corps et se mouvoir leur âme
Dans le jardin vivant de toutes les vertus.

Pour plaire à la beauté pure qui les réclame
Elle veut demeurer intacte ainsi qu’un fruit
Dans la virginité naturelle à la femme.

Docile au rayon d’or qui traverse sa nuit
Écoutant vaguement le monde qui doit naître,
Comme des grandes eaux dont on entend le bruit ;

Pour lui, content d’aimer Jésus et de connaître
Le sens prodigieux de ses simples discours,
Il met en Dieu son cœur, ses sens et tout son être.

Respirant l’humble fleur de ses chastes amours,
Ne prenant que l’odeur de la rose éternelle,
Ne cueillant pas le fruit qui réjouit toujours.

Car cette part amère à la race charnelle
C’est la part du mystère et la part du lion,
Et c’est votre avenir, Seigneur, qui couve en elle.

Car nous sommes les fils de la rébellion :
Nos fronts sont irrités, et nos cœurs taciturnes
Et la mort est pour nous la loi du talion.

Fils du désir d’Adam sous des ailes nocturnes,
Engendrés hors la loi des chastes paradis,
Nous errons sur la terre, et puisons dans nos urnes


Avec des vins impurs l’oubli des jours maudits.
Partageant nos trésors, tout pleins de convoitise,
Tel qu’autour d’une table un groupe de bandits.

Mais peut-être qu’un jour, sous les yeux de l’Église
Verra luire l’époux comme un diamant pur,
Et l’épouse fleurir comme une perle exquise.

Quand les nuages noirs laisseront voir l’azur,
Et paraître le mot du mystique problème,
Et ce couple idéal brûlera d’un feu sûr

Pour plaire à Dieu, qui peut tout pour nous quant on l’aime.


EX DEO NATI



Alors si l’homme est juste, et si le monde est sage,
Offrant tout à Jésus, sa joie et ses douleurs,
Ceux-là, dont le poète apporte un doux message
Viendront comme un bel arbre épanouit sa fleur.

Alors si l’homme est sage et si la Vierge est forte,
Tous les enfants divins du royaume charmant
Dont l’esprit du poète entre-bâille la porte,
Tous les prédestinés, dès le commencement,

Ceux que le monde attend dans l’ombre et dans le rêve,
Ceux qu’implorent les jours, ceux que nomment les nuits,
Éloignés par Adam et refusés par Ève
Viendront comme sur l’arbre, on détache les fruits.

Qu’ils sont beaux, les enfants que le Seigneur envoie !
Leur face est éclatante et leur esprit vainqueur ;
Conçus dans la justice, enfantés dans la joie,
Comme ils comblent nos yeux, ils comblent notre cœur !


Ils grandissent autour de leurs mères fleuries,
Près du lait virginal, sous les chastes tissus,
Et ce sont des Jésus et des saintes Maries
À qui sourit Marie, à qui sourit Jésus !

Que leurs rêves sont purs ! que leur pensée est belle !
Comme ils tiennent le ciel dans leurs petites mains !
S’ils songent tout à coup, c’est Dieu qui les appelle
Quand nous nous égarons, ils savent les chemins.

Quand on offre, prenant ; donnant, quand on demande,
Ils grandissent ; l’amour fait ces adolescents
Dociles à la voix de l’époux qui commande,
Tous ces rois sont soumis : ces dieux, obéissants !

Comme ils sont beaux ! Jetant sur nos laideurs un voile !
Qu’ils portent de jolis vêtements de couleurs.
Le soleil est vivant sur leur front, et l’étoile
Rit derrière leurs cils avec leur âme en fleurs !

Avec leur chevelure éparse sur leurs têtes
Bouclant le long du dos, les bras nus dans le vent,
Ce sont des laboureurs, et ce sont des poètes,
Aimant tous les travaux que l’on fait en rêvant.

Ils ont le regard sur des yeux que rien n’étonne,
Et sur le terrain neuf de nos lucidités
Comme les semeurs bruns sur les labours d’automne,
Ils vont ouvrir leurs mains pleines de vérités.

Ensemençant les cœurs, ensemençant les terres,
Répandant autour d’eux les grains et la leçon,

Ils viennent préparer en leurs doux ministères,
La moisson annuelle et la sainte moisson

Comme au temps des troupeaux, comme au temps des églogues
Avec leurs courts sayons aux poils longs et soyeux,
Ce sont de fins bergers, et de bons astrologues,
Lisant au fond du ciel comme au fond de nos yeux.

Charmés de se plier à la règle commune,
En cadençant leurs pas, en modulant leurs voix,
Sous leurs vêtements blancs et doux comme la lune,
Ils marchent au soleil dans les temps que je vois.

Ce sont des vignerons et des maîtres de danse,
Buvant à pleins poumons, l’air joyeux des matins,
Et des grammairiens, parlant avec prudence,
La lèvre façonnée aux vocables latins.

Ce sont des charpentiers et des tailleurs de pierre,
De divins ouvriers dont le ciel est content,
Et dont l’art qui rayonne a fleuri les paupières,
Aimant tous les travaux que l’on fait en chantant.

Ce sont des peintres doux et des tailleurs tranquilles,
Sachant prêter une âme aux plis d’un vêtement,
Et suspendre des cieux aux plafonds de nos villes,
Aimant tous les travaux que l’on fait en aimant.

Plus charmants que les dieux de marbre Pentélique,
C’est l’Olympe, ô Seigneur ! rangé sous votre loi,
C’est Apollon chrétien, c’est Vénus catholique.
Se levant sur le monde enchanté par sa foi.


Par ces fleurs du pardon, par ces fruits de la preuve,
Au lieu de ses jardins tristement dévastés,
Vous rendez un Éden à l’humanité veuve
Seigneur, roi des Printemps ! Seigneur, roi des Étés !

Et les lys les plus purs, les roses souveraines,
Et les astres des nuits, les longs ciels tout en feu,
Sur les pas de ces rois, sur les yeux de ces reines,
Filles du Fils Unique, enfants du fils de Dieu,

S’inclinent, car ils sont la gloire du mystère
La promesse du ciel paternel et clément,
Qui va refleurissant les rochers de la terre,
Sous l’azur rajeuni de l’ancien firmament !


AIMEZ !



Aimez bien vos amours ; aimez l’amour qui rêve
Une rose à la lèvre et des fleurs dans les yeux,
C’est lui que vous cherchez quand votre avril se lève,
Lui dont reste un parfum quand vos ans se font vieux.

Aimez l’amour qui joue au soleil des peintures,
Sous l’azur de la Grèce, autour de ses autels ;
Et qui déroule au ciel la tresse et les ceintures,
Ou qui vide un carquois sur des cœurs immortels.

Aimez l’amour qui parle avec la lenteur basse
Des Ave Maria chuchotés sous l’arceau ;
C’est lui que vous priez quand votre tête est lasse,
Lui, dont la voix vous rend le rythme du berceau,

Aimez l’amour que Dieu souffla sur notre fange,
Aimez l’amour aveugle, allumant son flambeau,
Aimez l’amour rêvé qui ressemble à notre ange,
Aimez l’amour promis aux cendres du tombeau !


Aimez l’antique amour du règne de Saturne
Aimez le dieu charmant, aimez le dieu caché,
Qui suspendait, ainsi qu’un papillon nocturne,
Un baiser invisible aux lèvres de Psyché !

Car c’est lui dont la terre appelle encore la flamme,
Lui, dont la caravane humaine allait rêvant,
Et qui, triste d’errer, cherchant toujours une âme,
Gémissait dans la lyre et pleurait dans le vent.

Il revient : le voici : Son aurore éternelle
A frémi comme un monde au ventre de la nuit,
C’est le commencement des rumeurs de son aile,
Il veille sur le sage, et la Vierge le suit.

Le songe que le jour dissipe au cœur des femmes,
C’est ce Dieu. Le soupir qui traverse les bois,
C’est ce Dieu. C’est ce Dieu qui tord les oriflammes,
Sur les mâts des vaisseaux et les faîtes des toits.

Il palpite toujours sous les tentes de toile,
Au fond de tous les cris et de tous les secrets,
C’est lui que les lions contemplent dans l’étoile ;
L’oiseau le chante au loup qui le hurle aux forêts !

La source le pleurait car il sera la mousse,
Et l’arbre le nommait car il sera le fruit,
Et l’aube l’attendait, lui, l’épouvante douce,
Qui fera reculer toute ombre et toute nuit.

Le voici qui retourne à nous, son règne est proche,
Aimez l’amour, riez ; aimez l’amour chantez !
Et que l’écho des bois s’éveille dans la roche,
Amour dans les déserts, amour dans les cités !


Amour sur l’Océan, amour sur les collines !
Amour dans les grands lys qui montent des vallons !
Amour dans la parole et les brises câlines,
Amour dans la prière et sur les violons !

Amour dans tous les cœurs, et sur toutes les lèvres !
Amour dans tous les bras, amour dans tous les doigts !
Amour dans tous les seins, et dans toutes les fièvres !
Amour dans tous les yeux, et dans toutes les voix !

Amour dans chaque ville, ouvrez-vous, citadelles !
Amour dans les chantiers, travailleurs, à genoux !
Amour dans les couvents, anges, battez des ailes !
Amour dans les prisons, murs noirs écroulez-vous !

Mais adorez l’amour terrible qui demeure
Dans l’éblouissement des futures Sions,
Et dont la plaie, ouverte encor, saigne à toute heure,
Sur la croix dont les bras s’ouvrent aux nations.




ÉPILOGUE



ÉPILOGUE



Savoir aimer suffit, savoir aimer, délivre ;
Ames simples et cœurs souffrants, vivons ce livre.

Pages


Prologue.

 10


Amour de soi-même.

 19


Amour de Dieu et des choses.

 32
 34


Amour des vertus.

 65
 68
 72


Les Dieux.

 79
 99


Épilogue