Agrippa d'Aubigné - Œuvres complètes tome troisième, 1874/Stances/XII

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Agrippa d'Aubigné - Œuvres complètes tome troisième, 1874/Stances
Œuvres complètes de Théodore Agrippa d’AubignéAlphonse Lemerre éd.3 (p. 96-97).

XII.

J’implore contre toy la vengeance des Dieux,
Inconstante parjure & ingratte adversaire,
Las de noyer ton fiel aux pertes de mes yeux
Et à ta cruauté rendre tout le contraire,
D’enorgueillir ton front de mon humilité,
De n’adorer en toy rien plus que la beauté.
D’où as-tu, sanguynaire, extrait ce naturel ?
Est-ce des creux rochers de l’ardante Libie
Où tu fouillois aux reins de quelq’aspid mortel
Le roux venin, le suc de ta sanglante vie,
Pour donner la curee aux chaleurs de ton flanc
De te paistre de mortz & t’abreuver de sang ?
D’un courroux sans raison tu as greslé les fleurs,
Les fruictz de ma jeunesse, & ta rouge arrogance
Trepigne soubz les pieds l’espoir de mes labeurs,
Les sueurs de mon front & ma tendre esperance.
En languissant, je voi’ que les oiseaux passans
Sacagent impunis mes travaux florissans.
Celluy qui a pillé en proie ta beauté
N’a lenguy comme moy, les yeux dessus ta face,
Mais en tirannisant ta folle volupté :
II regne pour braver & pour user d’audace,
N’immolant comme moy en victoire son cueur,
Sur toy qui vomiçois il s’est rendu vainqueur.

Il aime inconstemment, c’est ta perfection :
Jamais rien de constant ne te fust agreable
Et je lis en cela ta folle affection.
Quant chascun veult tousjours rechercher son semblable,
J’aprens à te fuir comme contraire à moy,
Qui crains plus que la mort la perte de ma foy :
Or vis de l’inconstance, enivre tes esprits
De la douce poison dont t’a ensorcelee
Celluy qui en t’aimant n’aime que ton mespris ;
Je n’aimeray jamais d’une amour aveuglee
Un esprit impuissant, un cueur degenereux,
Superbe à ses amis & humble à ses haineux.