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Bijou

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Calmann-Levy / Nelson.


A


MONSIEUR ALBERT AUBLET


I


La marquise de Bracieux travaillait pour ses pauvres ; elle piqua dans la pelote de laine bourrue son gros crochet d’écaille blonde et, posant la pelote sur ses genoux, leva la tête vers son petit-neveu Jean de Blaye :

— Jean ? qu’est-ce que tu regardes donc de si intéressant ?… tu es là à t’écraser le nez contre la vitre, absolument comme quand tu étais petit et insupportable.

Jean de Blaye redressa brusquement le front, qu’il appuyait aux carreaux de la baie, et répondit avec un peu d’hésitation :

— Moi ?… mais rien, ma tante !… rien du tout !…

— Rien du tout ?… Eh bien, tu regardes rien du tout avec beaucoup d’attention !

— Ne le croyez pas, grand’mère ! — dit madame de Rueille de sa belle voix grave — il espère toujours voir paraître un fiacre au tournant de l’avenue…


La marquise demanda :

— Est-ce qu’il attend quelqu’un ?…

M. de Rueille expliqua en riant :

— Non !… mais un fiacre… même un fiacre de Pont-sur-Loire, lui rappellerait Paris !… c’est une taquinerie de Bertrade…

Jean murmura, sans bouger :

— Oh !… je ne tiens pas tant que ça à me rappeler Paris !…

Madame de Rueille le considéra avec étonnement, et, se tournant vers sa grand’mère :

— On dirait presque qu’il est sincère ?…

— Sincère, mais absorbé !… — fit la marquise. Et, s’adressant à un jeune abbé qui jouait au loto avec les petits de Rueille, elle demanda :

— Monsieur l’abbé, dites-nous donc s’il se passe sur la terrasse quelque chose d’intéressant ?…

L’abbé, assis le dos à la grande baie, regarda derrière lui par-dessus son épaule, et répondit aussitôt :

— Je ne vois pas la moindre chose intéressante, madame la marquise…

— Pas la moindre… — affirma Jean.

Et, quittant la fenêtre, il vint s’asseoir sur un divan. Un des petits de Rueille, négligeant ses cartons de loto, et laissant l’abbé répéter les numéros avec une inaltérable patience, s’était juché sur une chaise, et, grimaçant, semblait faire par la fenêtre, des signaux à quelqu’un.

La grand’mère intriguée demanda :

— A qui donc, petit Marcel, fais-tu ces horribles grimaces ?…

— À Bijou, — dit l’enfant ; — elle est là... qui cueille des fleurs...

— Est-ce qu’il y a longtemps qu’elle est là ?...

Ce fut l’abbé qui répondit :

— Il y a dix minutes ou un quart d’heure, madame la marquise...

— Et vous trouvez que Bijou n’est pas une chose intéressante à regarder ?... — s’écria la vieille femme en riant — vous êtes difficile, monsieur l’abbé !...

L’abbé Courteil, très nouveau venu dans la maison, et incroyablement timide, rougit de son rabat à la racine de ses cheveux d’un blond pâle, et balbutia, effaré :

— Mon Dieu, madame la marquise... je croyais qu’en demandant s’il se passait sur la terrasse quelque chose d’intéressant,., vous vouliez dire quelque chose de... d’extraordinaire... et je ne pensais pas que la présence de mademoiselle Bij... de mademoiselle Denyse, veux- je dire... qui tous les jours, à cette heure, cueille à cette place des fleurs pour ses corbeilles... pût être considérée comme...

La phrase se termina de façon inintelligible, tandis que l’abbé, l’air éperdu, continuait à remuer les numéros dans un sac.

— Ce pauvre abbé !... — dit très bas Bertrade de Rueille, — vous l’ahurissez, grand’mère !...

— Mais non !... mais non !... je ne l’ahuris pas !... tu exagères, ma petite !...

Et après une minute de réflexion, madame de Bracieux reprit :

— Il est donc aveugle, ce garçon !...

— Quel garçon ?...

— Ton abbé, parbleu !... il fait des réponses stupides !...

— Mais, grand’mère...

— Jamais, vois-tu, je ne croirai qu’un homme peut regarder Bijou trifouiller dans les fleurs, et ne pas trouver ça «une chose intéressante» !... jamais !...

— Un homme... oui... mais l’abbé n’est pas précisément un homme...

— Ah ! qu’est-ce donc, s’il te plaît ?...

— Dame... un prêtre n’est pas...

— C’est pas un homme pour faire des bêtises !... non !... du moins, j’aime à le croire !... mais ça a des yeux, un prêtre, quand le diable y serait !... tu m’accorderas bien que si ça n’a pas des yeux d’homme, ça a au moins des yeux de femme ?... lui permets-tu, à ton abbé, d’avoir des yeux de femme ?...

— Mais, grand’mère, je lui permets d’avoir les yeux qu’il voudra...

— C’est heureux !... Eh bien, une femme qui regarde Bijou s’aperçoit qu’elle est délicieuse à regarder... pourquoi un abbé ne s’en apercevrait-il pas ?...

— Vous ne l’aimez pas, ce pauvre abbé !...

— Oh ! moi, tu sais... je trouve que les prêtres, c’est fait pour les églises et pas pour les maisons !... cette réserve faite, j’aime ton abbé autant que les autres abbés !... je l’aime... négativement... je le respecte...

Bertrade se mit à rire, et dit de sa voix caressante :

— Il n’y paraît guère !… vous le bousculez tout le temps !…

— Je le bouscule… comme je vous bouscule tous…

— Oui… mais nous… nous y sommes habitués… tandis que lui…

— Bon ! je ne le bousculerai plus !… je me surveillerai !… mais tu ne t’imagines pas à quel point ça me gênera !… moi qui aime tant avoir mon franc parler !… une drôle d’idée que tu as eue là, de prendre un abbé pour tes enfants !…

— C’est Paul… il tenait beaucoup à ce que l’éducation des enfants fût faite par un prêtre… au moins au début… il est très religieux…

— Mais moi aussi, je suis très religieuse !… et c’est pour ça que je n’aurais jamais un prêtre comme précepteur… Oui !… si c’est un homme intelligent, vous détournez au profit de un, ou de deux, ou de plusieurs enfants — mais enfin d’un petit nombre — une intelligence dont l’emploi indiqué et la destination véritable étaient de diriger un troupeau… de pardonner, d’instruire, de soulager des créatures, qui, pour la plupart, sont plus intéressantes que nous !… si c’est un imbécile, il se livre à une consciencieuse déformation du petit être qui lui est confié… et, dans l’un ou l’autre cas, vous êtes responsables du mal que vous faites, ou du bien que vous empêchez de faire… Tiens !… laisse-moi regarder Bijou !… ça m’amusera plus que de parler de ton abbé !…

Et la marquise désigna sa petite-fille qui entrait, semblable à une vivante corbeille de fleurs.

Denyse de Courtaix, surnommée Bijou, était une merveilleuse petite créature, svelte et fine, et pourtant capitonnée de fossettes, avec de grands yeux violets profonds et limpides ; un nez droit, à peine relevé du bout ; une bouche toute petite, très rouge, aux coins gaiement retroussés, laissant paraître les dents courtes, d’un blanc laiteux. Les cheveux, souples et soyeux, étaient de ce blond cendré, aujourd’hui presque perdu. Les oreilles, toutes petites, avaient des reflets de nacre rose. Ces mêmes reflets se retrouvaient non seulement sur les joues, mais sur le front, sur le cou, sur les mains. Ils éclairaient d’une grande lueur rose la peau tout entière. Les sourcils barraient d’une très fine ligne, presque noire et à peine interrompue, le front intelligent et pur. Seuls, ils indiquaient que ce frêle et joli petit être pouvait bien avoir une volonté. Bijou, qui paraissait avoir quinze ou seize ans, était depuis huit jours majeure ; mais de toute sa personne, parfaite et menue, s’envolait un parfum d’enfance et de candeur. Sa grâce, cependant, très pénétrante, très subtile, était bien celle d’une femme, et ce contraste rendait Bijou troublante et rare. Telle quelle, elle affolait les hommes, plaisait aux femmes, et se faisait adorer de tous.

Dès qu’elle entra dans le hall, toute rose dans le nuage de mousseline rosée de sa robe, avec, suspendu à son cou par des rubans roses aussi, une sorte d’éventaire débordant de roses, tous l’en tourèrent, heureux de la gaieté qui entrait avec elle dans la grande pièce, un peu vide avant sa venue.

Paul de Rueille, qui jouait au billard avec son beau-frère Henry de Bracieux, vint demander une rose de la corbeille, tandis qu’Henry, le suivant, en prenait une sans la demander. Les petits de Rueille, abandonnant l’abbé qui continuait à annoncer d’un ton monotone les numéros du loto, s’élancèrent d’une glissade vers la jeune fille, à laquelle ils s’accrochèrent tous deux. Leur mère les rappela :

— Mais laissez donc Bijou tranquille, mes enfants ! ... vous l’assommez !...

— Robert !... Marcel !... venez donc ici, — dit l’abbé qui se leva.

Bijou protesta :

— Mais non... laissez-les donc !... ils me font plaisir !...

Elle ôta de son cou la corbeille, et allait la poser sur le billard, lorsqu’elle s’arrêta soudain.

— Ah !... non !... il faut respecter les carambolages ! ...

Henry de Bracieux murmura, presque attendri :

— Est-elle gentille !... elle pense à tout !...

— Viens m’embrasser, Bijou !, . . — demanda la marquise.

Denyse venait de placer sa corbeille sur un divan. Elle y choisit une rose largement épanouie, et courut vers sa grand’mère, qu’elle embrassa plusieurs fois de suite, avec des câlineries d’enfant. Puis, offrant sa rose :

— C’est la plus belle !... Elle parlait un peu haut, un peu « dans la tête » , peut-être, mais la voix était jeune et claire, et l’articulation d’une admirable netteté.

— Tu n’as pas vu Pierrot ?... — demanda la marquise.

— Pierrot ?... — fit Bijou qui sembla chercher dans son souvenir, — mais si, je l’ai vu !... il est même venu un instant m’aider à cueillir mes fleurs... et puis, il est allé rejoindre son père, qui est à tirer des lapins dans le petit bois...

— J’aurais dû m’en douter... il ne fait rien de rien, cet enfant-là !...

— Mais, grand’mère, il est en vacances !...

— En vacances, tant que tu voudras !... il n’en est pas moins vrai que si on lui a donné un répétiteur, c’est apparemment pour qu’il travaille...

— Mais il faut bien qu’il se repose de temps en temps, ce pauvre Pierrot !... et son répétiteur aussi !...

— Ils ne font que ça !... Enfin !... si mon frère le sait... et que ça lui convienne !...

— Ça lui convient aujourd’hui, toujours !... car c’est lui qui leur a dit d’aller le retrouver au bois...

— Qui « leur » a dit ?...

Et la vieille femme demanda, narquoisement :

— Ah !... il cueillait aussi des roses, le répétiteur ? ...

— Oui... — fit Denyse, avec son beau sourire candide, sans remarquer l’intonation moqueuse de sa grand’mère, — il cueillait aussi des roses...

La marquise répliqua, en désignant un grand jeune homme qui entrait :

— Ça l’amusait probablement plus que de tirer des lapins... car s’il est allé rejoindre ton oncle au bois, il n’est pas resté longtemps avec lui !...

— Tiens !... non !... — fit Bijou étonnée.

Quittant sa grand’mère, elle alla au-devant du jeune homme :

— Est-ce que vous n’avez pas retrouvé mon oncle, monsieur Giraud ?...

Il devint très rouge.

— Si, mademoiselle... si !... nous avons très bien retrouvé M. de Jonzac... seulement, moi... j’ai dû rentrer... pour corriger les devoirs de Pierre...

Voulant expliquer, sans doute, son entrée dans le hall, il continua, avec un peu d’embarras :

— Et... je venais voir si je n’avais pas oublié ici mes livres... je croyais... niais je ne les vois pas...

Comme il sortait, sans cesser de regarder Bijou, la marquise, l’air indulgent et amusé, le rappela :

— Vous ne restez pas à fumer ici, monsieur Giraud ?... la correction de ces devoirs est-elle donc si pressée ?...

— Non, madame !... — dit vivement le répétiteur, qui revint sur ses pas ; — elle n’est pas pressée du tout !...

La vieille femme se pencha vers madame de Rueille, qui, silencieuse, travaillait à une admirable tapisserie, et lui dit en souriant. — Il n’est pas comme l’abbé, celui-là !...

Bertrade releva sa jolie tête et répondit, sérieuse :

— Non !...

— Tu as l’air de le plaindre ?,..

— Tant que je peux !...

— Et pourquoi ?...

— Parce que ce gentil garçon, arrivé gai comme un pinson il y a quinze jours, et qui s’est fait aimer de nous tous, partira d’ici triste et malheureux. .. avec du chagrin ou de la rancune plein le cœeur...

— Oh !... tu pousses toujours les choses au noir !... il trouve Bijou un amour... il l’admire... il se plaît auprès d’elle... et puis voilà !...

— Vous savez bien, grand’mère, que Bijou est adorable... et si attirante que tous s’y prennent. ..

La marquise montra son petit-neveu de Blaye, qui, depuis qu’il avait quitté la fenêtre, semblait étranger à tout ce qui se passait autour de lui, et dit, presque rageuse :

— Tous ?... non pas tous !... regarde Jean !... il est aussi aveugle que l’abbé !...

La figure impassible, immobile dans son grand fauteuil, Jean de Blaye semblait rêver, les yeux au loin. La jeune femme le regarda et répondit :

— J’ai peur que, lui, ne soit un faux aveugle !...

— Ah bah ! — fit madame de Bracieux, ravie — tu crois que Bijou pourrait intéresser Jean ?... assez pour l’enlever, au moins pour un temps, à ses cocottes, à ses chevaux, à ses théâtres, à sa vie stupide ?... tu le crois ?., .

— Je le crois !...

— Depuis quand ?...

— Depuis tout à l’heure !... quand il nous a dit avec une telle conviction qu’il ne « tenait pas tant que ça à se rappeler Paris » ! j’ai senti qu’il disait vrai... alors, je me suis demandé ce qui avait pu le lui faire oublier, j’ai cherché... et j’ai trouvé...

— Bijou ? ...

— Justement !...

— Tant mieux si cela est I... mais à moi, ça ne m’en a pas l’air !... il ne s’occupe pas d’elle !...

— Quand on le voit, non !...

— Il paraît triste... préoccupé...

— On le serait à moins !... il ne fait pas à moitié les choses. Jean !... si il aime — j’entends pour tout de bon — il aimera violemment... et s’il aime violemment Bijou, ou s’il s’aperçoit qu’il va l’aimer, il n’3' a là rien qui doive le réjouir... il ne peut pas — quelque envie qu’il en ait — épouser Bijou, n’est-ce pas ?... non seulement il est son cousin, mais encore il n’a pas la fortune qu’il faudrait...

— Il a cinq cent mille francs environ... Bijou en a deux cents, auxquels j’en ajoute cent... ça fait trois cents... total, à eux deux, huit cent mille francs...

— Eh bien, voyez-vous Bijou avec vingt-quatre mille francs de rente ?...

— Non !... je sais bien que, elle, trouverait


ça très suffisant... elle fait — on dit toujours ça, mais, cette fois, c’est vrai — ses robes elle-même... elle est industrieuse et adroite... elle s’entend à merveille à tenir une maison, c’est elle qui, depuis quatre ans, dirige tout ici et à Paris,., mais c’est moi qui ne pourrais pas me faire à l’idée de lui voir une existence médiocre... et elle l’aurait en plein !... Pourvu, mon Dieu ! qu’elle n’aille pas se mettre à aimer Jean !...

— Oh !... je ne pense pas !...

— C’est qu’il est charmant, l’animal !... et, paraît-il, très aimé ?. . .

— Très !... mais Bijou est si adulée, si entourée, si adorée, qu’elle n’a paâ beaucoup le loisir d’aimer elle-même !...

— Et puis, elle est si enfant !...

Et la marquise regarda sa petite-fille avec une infinie tendresse.

Debout près du billard, Bijou observait la partie, et taquinait en riant les joueurs. A quelques pas d’elle, le jeune professeur immobile la contemplait l’œil extasié. Tout à coup, Jean de Blaye se leva brusquement, l’air agacé, et se dirigea vers la porte qui conduisait au perron.

— Attends !... — cria Denyse, — attends que je te donne une rose !...

Elle s’approcha de la corbeille, et y prit une rose jaune, à peine entr’ ouverte, qu’elle vint passer à la boutonnière de son cousin.

— Là !... — fit-elle en reculant, l’air heureux, — tu es très beau comme ça !...


Puis, allant au répétiteur, elle dit, délicieusement chatte et souple :

— Monsieur Giraud, voulez-vous aussi un bouton de rose ?...

Et comme, interdit, tremblant presque, le jeune homme cherchait, sans y parvenir, à placer la fleur, elle la lui enleva d’un mouvement très doux :

— Vous ne savez pas !... laissez-moi arranger ça, voulez vous ?...

Il était si grand qu’elle fut forcée, pour atteindre sa boutonnière, de se dresser sur la pointe des pieds. Elle glissa alors la fleur lentement, avec un soin extrême ; et quand ce fut fait, elle affirma, aimable et souriante, en tapotant le revers luisant de la pauvre jaquette qui n’avait plus ni forme ni couleur :

— A la bonne heure !... comme ça, c’est tout plein joli !...

Les yeux brillants de tendresse, la marquise la contemplait. Elle dit à Bertrade, qui elle aussi, semblait admirer Bijou :

— Hein ?... est-elle assez gentille ? ...

Madame de Rueille regarda le jeune répétiteur, qui restait planté, tout pâle, au milieu du hall, et répondit avec tristesse :

— Pauvre garçon !...

— Encore !... Ah ça ! décidément, il t’intéresse beaucoup, monsieur Giraud !...

— Beaucoup !... j’aime les délicats et les tristes... moi qui suis une gaie !... — Oh !... une gaie !... si on veut !... tu disais tout à l’heure que Jean était un faux aveugle... eh bien, toi, tu es une fausse gaie... mie gaie quand il y a quelqu’un qui te regarde...

Sans répondre, la jeune femme montra Bijou.

— C’est une vraie gaie, celle-là !... n’est-ce pas, grand’mère ?...

Bijou, après avoir distribué des fleurs aux enfants, disait à l’abbé Courteil :

— Vous aussi, monsieur l’abbé, je veux vous fleurir !... tenez !... dites un peu qu’elle n’est pas belle, cette rose ?... ah !... pour une belle rose, c’est une belle rose !...

Et elle lui tendait une rose énorme, étalée et épaisse, qui ressemblait à un chou.

L’abbé s’était levé sans lâcher le sac qui contenait les numéros du loto, et il reculait effaré, balbutiant :

— Mademoiselle... cette fleur est superbe... seulement... je ne savirais où la mettre... les boutonnières de ma soutane sont toutes petites... jamais la queue n’y entrera... je vous suis reconnaissant, mademoiselle... je suis très touché... je... mais il n’y a pas de place... il. . .

Elle répondit en riant :

— Il y en a dans votre ceinture de la place, monsieur l’abbé !... là !... tenez !... on dirait qu’elle est faite pour ça !...

De très loin, elle planta la longue queue de la fleur entre la ceinture et la soutane de l’abbé, qui remercia, saluant gauchement : — Je vous remercie, mademoiselle, de votre bonté... je suis touché... très touché...

La rose, à chaque mouvement, basculait dans la ceinture trop lâche. Elle remuait drôlement, avec des petits ressauts ridicules, se détachant sur la soutane qui s’enroulait enÀvis au corps maigre de l’abbé.

Quand elle eut fleiui tout le memde, Bijou déclara :

— A présent, je vais arranger mes corbeilles !...

— Où ça ?... — demanda M. de Rueille.

— Mais à la salle à manger, au salon, dans le vestibule, ici, partout...

Plusieurs voix dirent :

— Nous allons vous aider !...

— Ah ! mais non !... au lieu de m’aider vous me dérangeriez beaucoup !...

Elle reprit sa corbeille et sortit, gaie et rose, dans l’envolement de ses jupes roses comme elle. Et quand elle eut disparu, un voile de tristesse s’étendit sur la grande pièce. Personne ne parlait plus. On n’entendait que le choc des billes et le bruissement des numéros que l’abbé agitait toujours régulièrement, apportant en cela comme en tout, de la méthode. A la fin, Henry de Bracieux dit :

— Grand’mère, vous ne devriez jamais permettre à Bijou de nous lâcher comme ça !... à Bracieux surtout, parce que, à Paris ça va encore !... mais ici, quand, elle nous lâche, nous sommes perdus !... c’est le rayon qui éclaire toute la maison !...


La marquise haussa les épaules.

— Tu dis des bêtises !... tu oublies que prochainement Bijou nous « lâchera » — comme tu le dis si élégamment — d’une façon définitive...

— Comment !... elle va se marier ?...

— Dame... je l’espère !...

— Vous avez quelqu’un en vue ?... — demanda M. de Rueille, mécontent.

— Non, pas du tout !... mais enfin, ce quelqu’un peut se présenter d’un jour à l’autre... non pas ici, bien entendu... il n’y a, dans le pays, rien qui puisse convenir à Bijou... mais il est probable qu’à Paris, cet hiver...

Henry de Braciemc, un beau garçon de vingt-cinq ans qui ressemblait beaucoup à sa sœur Bertrade, écoutait, les sourcils rapprochés, le visage sérieux. Il manqua un carambolage facile, et, comme son beau-frère s’en étonnait :

— Ah zut !... il fait trop chaud pour jouer au billard !... je vais dormir dans le hamac !... Sa sœur le regarda sortir et murmura à l’oreille de la marquise :

— Lui aussi !...

La vieille femme répliqua, avec un peu d’humeur :

— Bijou ne peut pourtant pas épouser toute la famille !... Et puis, taisons-nous... la voilà !... Et effet, la silhouette fine de la jeune fille apparaissait dans la porte qui ouvrait sur le perron. Sans entrer, elle demanda :

— Combien de personnes à dîner jeudi, grand’mère ? ...


— Dame !... je n’ai pas fait le compte... il y a les La Balue...

— Ça fait quatre...

— Les Juzencourt...

— Six...

— Le petit Bernès...

— Sept...

— Madame de Nézel...

— Huit...

— C’est tout !...

— Et dix que nous sommes de fondation, ça fait dix-huit... on peut être vingt... voulez-vous inviter les Dubuisson, grand’mère ?... ça me fera bien plaisir d’avoir Jeanne...

— Je ne demande pas mieux... je vais leur écrire...

— C’est pas la peine... il faut que j’aille à Pont-sur-Loire pour les commissions, je les inviterai...

— Comment, mon pauvre petit !... tu vas aller en ville par cette chaleur ?...

— Il faut bien s’occuper du dîner !... c’est aujourd’hui mardi... et puis, j’ai à parler à la mère Rafut pour lui demander des journées... je n’ai pas de robes... il va y avoir les courses... des bals...

— Oh !...

— fît la marquise avec ennui — tu vas encore avoir ici cette affreuse vieille !...

— C’est une si brave femme !... et elle travaille si bien !...

— Possible !... mais elle marque terriblement mal !...


— Oh ! grand’mère... c’est vrai... qu’elle n’est pas jolie... elle est vieille et pauvre, la mère Raiut... et ça n’embellit pas, la vieillesse et la pauvreté !... mais elle m’est si commode !... et elle est si heureuse, elle que ses actrices paient très mal ou pas du tout, d’être ici bien payée, bien nourrie, et bien traitée...

Elle était debout derrière le fauteuil de madame de Bracieux. Elle ajouta, câline, en lui entourant le cou de ses jolis bras roses :

— C’est une charité, grand’mère !... et une charité que vous faites, non seulement à la mère Rafut, mais à moi...

La marquise répondit :

— Prends-la, ton affreuse bonne femme !... prends-la tant que tu voudras !...

— Alors, au revoir... à tantôt !...

— Comment vas-tu là-bas ? avec la Victoria ?

— Non... avec la charrette... j’irai plus vite avec la charrette, je vais en vingt-cinq minutes.

— Et tu vas conduire ?...

— Mais oui, grand’mère...

— Par ce soleil ?... tu auras une insolation !...

M. de Rueille proposa :

— Voulez-vous que je vous conduise, moi. Bijou ?... j’ai du tabac à acheter... et de la poudre. .. et deux cannes à pêche, pour remplacer celles que Pierrot a cassées... je serai bien aise d’aller en ville...

— Et moi enchantée que vous m’y conduisiez...

— Quand partons- nous ?,..


— Tout de suite, s’il vous plaît ?...

Comme ils sortaient, la marquise leur cria :

— Prenez garde aux accidents !... n’allez pas trop vite dans les côtes !...

Et Bijou répondit en riant :

— Soyez tranquille, grand’mère, je ne m’emballe jamais !...

II


LE soir, comme ils traversaient en voiture Pont-sur-Loire pour rentrer à Bracieux, M. de Rueille dit à Denyse :

— Eh bien, vous savez, mon petit Bijou... avec vous, on ne passe pas inaperçu !... ah ! non !...

Elle regarda les passants, qui se retournaient vers elle avec une curiosité intense, et répondit :

— C’est ma robe rose qui...

— Non... ce n’est pas votre robe, c’est vous-même ! ...

Elle demanda, ses grands yeux violets encore élargis :

— Moi ?... pourquoi, moi ?...

— Oh !... petit Bijou !... ça n’est pas gentil de finasser avec le vieux cousin !...

L’air stupéfait de plus en plus, elle questionna :

— Je finasse ?...

— Dame !... ça m’en a l’air !... il n’est pas pMDssible que vous ne sachiez pas à quel point vous êtes johe ?... d’abord, vous avez des yeux... ensuite, on vous le dit assez pour que...

— On me le dit ?... qui ça ?...

— Mais tout le monde !... même moi, qui suis presque votre oncle... et presque un homme respectable...

— « Presque mon oncle » , non !... attendu que Bertrade est ma cousine germaine... et quant à » presque respectable... »

Elle s’arrêta un instant, et conclut en riant :

— Vous vous flattez !...

— Hélas non !... je vais avoir quarante-deux ans...

Elle le regarda, l’air surpris :

— Ah bah !... vous n’en avez pas l’air !...

— Merci !... Tenez !... voyez-vous tous ces indigènes qui vous dévisagent ?... je vous affirme, Bijou, que quand je viens faire les commissions tout seul, ils ne me regardent pas avec cette avidité...

— Moi, je vous dis que c’est ce rose qui les étonne !...

— Pourquoi les étonnerait-il ?... ils y sont habitués, puisque vous venez souvent à Pontsur-Loire, et que vous êtes toujours en rose...

Depuis qu’elle avait quitté le deuil de ses parents, morts quatre ans auparavant, Denyse avait adopté le rose comme unique couleur de robe. C’était, disait-elle, parce que sa grand’mère l’aimait mieux ainsi habillée. Dans tous les cas, le rose, un rose très doux, très mourant, sorte de feuille de rose effeuillée et pâlie, qu’elle portait toujours et qui était presque exactement du ton délicat de sa peau, lui allait à ravir. Quand le temps était froid ou mauvais, elle mettait de longs manteaux foncés qui la cachaient toute, et lorsqu’elle sortait, rose et fraîche comme une fleur, de cette enveloppe sombre, elle éclairait tout à l’entour d’elle. Ses robes étaient en batiste, en mousseline, en laine, en étoffes relativement peu chères. Tout au plus si elle se permettait un petit taffetas ou im foulard. Et quelle simplicité de forme !... toujours les mêmes petites blouses froncées, les mêmes jupes plates ; jamais le moindre ornement ; à peine l’hiver, un tout petit passepoil de fourrure.

Elle dit, semblant réfléchir :

— C’est vrai !... je suis toujours en rose !... vous trouvez ça mal ?...

— Mal ?... moi !... Eh ! gi-and Dieu !... je trouve ça ravissant !... je vous répète. Bijou, que si je n’étais pas un vieux monsieur... je vous ferais tout le temps la cour !...

— Vous n’êtes pas un vieux monsieur !...

— Remerci !... Si vous ne trouvez pas que je sois un tout à fait vieux monsieur... ce qui est, en effet, discutable... du moins, je suis un monsieur marié...

— C’est vrai !... et c’est tant mieux pomr vous !... car rien n’est bête et ennuyeux comme les gens qui font la cour...

— Alors, vous devez trouver terriblement de gens bêtes et ennuyeux !...

— Pourquoi ?...

— Parce que tout le monde vous la fait plus ou moins, la cour ?...

— Mais non !... Songez donc !.., j’ai été isolée


comme une sauvage, moi !... quand papa et maman vivaient, toujours malades, j’étais enfermée comme eux... sans voir personne... et il y a à peine quatre ans que j’habite chez grand’mère où je vois du monde...

— Ah ! oui !... et à gogo !... c’est le cas de le dire !...

— On croirait que ça vous déplaît ?...

Elle regarda Rueille de côté, les yeux luisants entre les paupières à demi closes, tandis qu’il répondait, devenant malgré lui un peu nerveux :

— Me déplaire ?... et pourquoi ?... est-ce que quelque chose me regarde dans votre vie ?... ai-je donc voix au chapitre en ce qui vous concerne ? ...

— Ce qui veut dire que si vous aviez voix au chapitre ?...

— Eh !... il est, certes, bien des changements, bien des réformes que je ferais... que je conseillerais, veux-je dire...

— Par exemple ? . . .

— Par exemple, je ne vous permettrais pas, si j’étais à la place de grand’mère, d’être aussi gentiUe, aussi accueillante pour tous... je voudrais vous garder pour moi un peu plus... vous empêcher de donner à des étrangers une aussi grande part de vous-même...

Elle dit, l’air pensif, triste presque :

— Oui... vous avez peut-être raison !...

— D’autant plus raison que nous vous avons à nous pour si peu de temps !...

Les grands yeux naïfs et bons se posèrent sur Paul de Rueille, qui reprit :

— Vous vous marierez bientôt ?... vous nous quitterez ?...

Bijou se mit à rire :

— Comme vous y allez !... il n’est pas question de mariage pour moi, que je sache ?...

— En fait, non !... du moins, je ne le crois pas !... mais en principe, il n’est question que de ça !... et grand’mère ne pense pas à autre chose...

— Ah ! bien !... je ne suis pas comme elle !... car je n’y pense guère, moi !...

Elle ajouta, devenue sérieuse tout à coup :

— Il est d’ailleurs problématique, mon mariage !...

— Problématique ?...

— Mon Dieu, oui !... d’abord, je veux que celui qui m’épousera m’aime...

— Ben, soyez tranquille !... vous n’aurez pas de peine à trouver ça !...

Elle acheva, et sa voix claire se fit presque grave :

— Je veux aussi l’aimer...

— Vous l’aimerez... on aime toujours son mari... pour commencer ! — fit étourdiment Rueille, qui s’arrêta court, trouvant que « pour commencer » était inutile.

Mais Bijou n’avait pas compris, ni même entendu, car elle demanda :

— Qu’est-ce que vous dites ?...

— Je dis... qu’il sera heureux !...

— Qui ?...

— Celui que vous aimerez !. . .


— Je l’espère !... je ferai tout ce qu’il faudra pour ça !...

M. de Rueille semblait agacé, irritable, grognon. Il dit, comme s’il eût voulu décourager Denyse de son rêve :

— Oui... mais si vous ne le rencontrez pas, celui-là ?...

— Eh bien, je coifferai sainte Catherine, voilà tout !... mais je ne vois pas pourquoi je ne le rencontrerais pas !... je ne désire pas l’impossible, après tout !...

Blagueur, un peu agressif, il répliqua :

— Est-il indiscret de vous demander ce que vous désirez ?...

— Oh ! pas indiscret le moins du monde !... car je ne puis vous répondre que ce que je vous ai répondu déjà : Je veux « l’aimer ! » tout bonnement ! ... je ne tiens pas à l’argent... je ne comprends pas, je n’admire pas l’argent !...

Elle se tourna vers son cousin, et conclut, le regardant bien en face :

— Ainsi, tenez !... je ferais très bien un mariage comme Bertrade !...

Il balbutia :

— Avec un autre mari ?...

Gentille, simple, sans le moindre embarras, elle dit, toute rieuse :

— Mais non !... mais non !... je trouve le mari très bien !...

M. de Rueille ne répondit pas. Il se sentait ému malgré lui à cette pensée que Bijou aurait pu l’aimer. Il trouvait l’air du soir délicieux, et jamais le soleil couchant, qui flambait s’enfonçant lentement dans la Loire, ne lui avait semblé plus lumineux. La petite charrette était si étroite, qu’à chaque oscillation de la voiture il frôlait de son coude le bras de la jeune fille, tandis que les fins cheveux blonds envolés du grand chapeau de paiUe balayaient sa joue qu’il sentait devenir brûlante. Bijou s’aperçut de sa préoccupation. Elle dit en riant.

— Il me semble que vous n’écoutez pas beaucoup la description de mon « idéal » ?...

— Mais si !...

— Mais non !... à propos !... avons-nous bien fait toutes les commissions ?...

— Mais non !... à propos !... avons-nous bien fait toutes les commissions ?...

Elle prit dans sa poche une longue liste qu’elle se mit à relire :

« Glace.

« Petits fours.

« Fruits.

« Poisson.

« Les Dubuisson.

« Parler au boucher.

« Gaze rose.

« Mère Rafut.

« Chapeau.

« Livres de Pierrot.

« Cartouches d’Henry (16). »

M. de Rueille, qui regardait la liste, demanda : — Comment ?... Henry vous a chargée de rapporter des cartouches... au lieu de m’en charger, moi ?...

— Oui !... l'avant-dernière fois, vous les avez oubliées !... la dernière, vous lui avez rapporté des cartouches de 12, et il a un 16 !... alors, il a mieux aimé...

— Je comprends ça !... mais on abuse de vous !... et les enfants aussi ont abusé... « Ballon de Marcel... Crayons de Robert... » il n’y a que Fred qui ne vous ait pas donné de commissions... mais il ne faut pas désespérer... il n’a que trois ans !... ce sera pour l’année prochaine !...

— Il ne m’a pas donné de commissions, mais je lui ai rapporté des images... « le Chat botté »... il adore les chats, ça l’amusera !...

— Que vous êtes délicieuse !...

— Délicieuse ?... est-ce assez dire ?... vous ne pourriez pas trouver quelque chose d’un peu plus élogieux ?... voyons, en cherchant bien ?...

Elle continuait à parcourir des yeux sa liste. Paul de Rueille indiqua du manche de son fouet une ligne écrite au crayon et demanda :

— Qu’est-ce que c’est que ça ?... « Dire à grand'mère pour la Norinière » ?...

— C’est les Juzencourt que j’ai rencontrés... et qui m’ont bien recommandé de dire à grand 'mère que la Norinière va être habitée...

— Ah !... Clagny a vendu ?...

— Non... c’est lui qui revient... il paraît qu’il viendra tous les étés !...

— Ah ! tant mieux !... ça va faire bien à grand’mère !...

— Oui... elle l’aime beaucoup !. Je ne le connais pas. M. de Clagny mais j'ai souvent parler de lui...

— Vous ne vous rappelez pas l’avoir vu autrefois ?...

— Mais non !...

— C’est lui pourtant qui a été votre parrain !.

— Vous rêvez !... c'est l'oncle Alexis, mon parrain!...

— L’oncle Jonzac est le parrain de Denyse, mais c’est M. de Clagny qui est le parrain de «Bijou», oui !... c’est lui qui, quand vous étiez petite, disait en parlant de vous : «le Bijou » le nom vous allait si bien qu’il vous est resté. !

— Vous ne trouvez pas que c'est un peu ridicule de m’appeler Bijou, à présent que je suis vieille ?...

— Vous avez l'air d’avoir quatorze ans !... et vous aurez toujours cet air-là ... je vous le promets !...

— Vous vous aventurez peut-être un peu ?...

Elle le regarda en riant. Lui aussi la regardait sans pouvoir se détacher du jolie visage frais tourné vers lui. Et, comme il ne faisait aucune attention au chemin de traverse qui était très mauvais la roue droite se prit dans une ornière et la petite charrette pencha brusquement, jetant sur lui Denyse, qui se raccrocha de toutes forces ses forces à son bras. Ils restèrent un instant balancés, puis la roue sortit tant bien que mal du trou profond où elle était serrée, et le cheval reprit son train rapide.

— Ouf !... — dit Bijou, qui riait de tout son cœur — j’ai bien cru que nous versions !...

Il répondit, sérieux :

— Il ne s’en est guère fallu !...

Elle desserra ses petits doigts, qui s’incrustaient dans l’épaule de son cousin, et demanda :

— Est-ce bien fini ?... vous n’allez pas recommencer, au moins ? ...

M. de Rueille la contemplait sans répondre, distrait, l’air troublé. Elle reprit :

— Mais au lieu de me regarder, regardez donc devant vous I... nous allons retomber encore dans ime ornière... vous allez voir ça !...

Il murmura :

— Mais non !... mais non !...

Il parlait comme dans un rêve. Bijou dit :

— Je parie que nous allons être en retard pour le dîner... et vous savez que grand’mère n’aime pas bien ça !...

Rueille caressa de son fouet l’épaule du poney, qui bondit, secouant violemment la petite voiture, et partit à une allure folle.

Cette fois. Bijou parut stupéfaite :

— Ah çà ?... — questionna-t-elle — qu’est-ce que vous avez donc aujourd’hui ?... tout à l’hetu-e, vous manquez nous verser !... à présent vous touchez Colonel avec votre fouet, alors qu’il ne faudrait pas même lui laisser deviner que vous en avez un, et vous nous faites emballer ?...

Elle ajouta, voyant que le cheval se calmait :

— ... Ou à peu près !... vous n’êtes pas dans votre assiette...

Il répondit machinalement :

— Non !... ]e ne suis pas dans mon assiette !...

Au premier bond du poney, Denyse avait repris le bras de M. de Rueille. Non qu’elle eût peur le moins du monde, mais parce que, assise sur la banquette trop haute pour elle, elle n’avait aucun aplomb et essayait de s’accrocher à quelque chose de solide. Sans quitter le bras où elle s’était suspendue, elle demanda avec intérêt, se penchant vers son cousin :

— Pas dans votre assiette ?... qu’est-ce que vous avez ?... vous êtes malade ?...

— Malade... non !... c’est-à-dire... pas précisément ! ...

— Comment, « pas précisément » ?... Ah ! il ne faut pas l’être, malade !... nous avons à travailler à la revue, ce soir !... si vous ne vous y mettez pas tous, et tout de bon... elle ne sera jamais finie pour le bal des courses !...

— Je m’en fiche un peu, de la revue... et... je... à votre place...

Il s’arrêta, embarrassé. Bijou demanda :

— Quoi ?... qu’est-ce ? . . . vous alliez dire quelque chose ?...

Il balbutia, cherchant ses mots :

— Oui... en effet !... je voulais vous dire que le dessin qu’a fait Jean pour votre... pour le costume d’Hébé...

— Eh bien ?...

— Eh bien !... il est infiniment trop déshabillé, ce costume !...

— Mais il n’est pas déshabillé du tout !...

— Allons donc !... est-ce qu’une femme comme vous, une jeune fille, doit se montrer ainsi presque nue ?... mais c’est honteux !...

Bijou regarda d’un air ahuri Paul de Rueille, et, lui riant au nez :

— Oh !... que vous êtes drôle !... vous avez absolument l’air d’un mari jaloux !...

Il balbutia, vexé et mal à l’aise :

— Jaloux ?...je n’ai pas à être jaloux... je...

— Sans doute !... mais sans être jaloux, vous ne voulez pas, vous, les hommes, qu’une femme semble jolie, ou gracieuse, ou amusante, à un autre que vous-même ?...

— Mais... en admettant que ce soit... c’est assez naturel !...

— Vous trouvez ça ?... Eh bien, une femme, au contraire, est heureuse du succès des hommes qu’elle aime bien !... il lui plaît de les voir plaire...

— Turlututu !... vous ne savez pas ce que vous dites, petit Bijou !... vous avez de ces choses une inexpérience... délicieuse... heureusement !....

Elle demanda, en ouvrant très grands ses doux yeux candides :

— Pourquoi « heureusement » ?. . .

— Parce que...

Il s’arrêta court. Bijou reprit, en lui pinçant le bras ; — Mais dites ?... dites donc ?...

Il répondit, visiblement gêné, essayant de secouer l’étreinte de la solide petite main :

— Ce serait trop compliqué !...

Bijou rougit : — Trop compliqué ?... voilà encore une de ces défaites que je déteste !... pourquoi ne pas vouloir expliquer votre pensée ?...

Il dit, avec une sorte d’effroi :

— Expliquer ma pensée ?... oh ! non !...

— Non ?... c’est pas gentil !...

Ils restèrent un instant sans parler. Elle, souriante et tranquille ; lui, sérieux et troublé. Au moment où la voiture entrait dans l’avenue. Bijou se tourna vers M. de Rueille, et le touchant, très doucement cette fois, de sa main fine, elle lui dit d’une voix pénétrante, qui acheva de le remplir d’émoi :

— Puisque ça vous déplaît sî fort, je ne mettrai pas ce costume !... nous en fertMs dessiner un autre à Jean...

Il saisit la main qui s’appuyait à son bras et la serra contre ses lèvres avec une tendresse presque brutale.

Bijou ne parut pas remarquer cet emportement. Elle dit seulement, en retirant sa main, tandis qu’à travers ses cils glissait une étrange lueur :

— Prenez garde à la grille !... vous savez que le tournant est raide... vous n’êtes pas en veine aujourd’hui !...

Puis elle se mit à rassembler avec calme tous ses petits paquets, et, jusqu’au château, demeura silencieuse et affairée.

Le premier coup du dîner sonnait. Bijou monta en courant chez elle, et, dix minutes après, elle entrait au salon toute pomponnée, dans une fraîche robe de chiffon feuille de rose, avec, à l’épaule, un gros paquet de roses pompon.

— Comment !... te voilà déjà !... — fit madame de Rueille avec admiration — je parie que ce lambin de Paul n’est pas prêt ?...

La marquise demanda :

— Tu as fait toutes tes commissions ?...

— Oui, grand’mère... et j’en ai une pour vous, de commission !... les Juzencourt m’ont chargée de vous dire que M. de Clagny revient habiter la Norinière... et qu’il y reviendra tous les ans...

— Oh !... — fit madame de Bracieux, l’air vraiment heureux ; — oh !... ça me fait une grande joie... je n’espérais pas le voir revenir jamais ici !...

Bijou demanda :

— Pourquoi ?...

— Parce que... il a eu dans ce pays un très gros chagrin... à un âge où les impressions pénibles ne s’effacent plus. ...

— Quel âge, ma tante ?... — dit Jean de Blaye, un peu narquois.

— Quarante-huit ans !... tu seras, à cet âge, moins blagueur qu’aujourd’hui, mon garçon !... et tu y arriveras plus vite que tu ne penses...

Il répondit en souriant : — Tant mieux !... ça doit être l’âge idéal !... l’âge où le cœur s’endort...

La marquise dit, maligne, en regardant son neveu :

— Il s’endort quelquefois plus tôt !...

Jean liaussa les épaules :

— Oui... mais il se réveille !... ou il peut se réveiller... on n’est pas tranquille !... tandis qu’à quarante-huit ans...

— Tu crois ça ?... il y a douze ans que mon vieil ami Clagny avait quarante-huit ans... il en a donc aujourd’hui soixante... eh bien, je parie que son cœur ne s’est jamais endormi !... jamais, tu m’entends ?...

Et elle ajouta, plus bas, pour n’être pas entendue de Bijou qui causait avec Bertrade :

— Le cœur ni le reste !...

Jean se mit à rire.

— Bigre !... mais c’est un phénomène, votre ami !... il gagnerait, à se montrer, beaucoup d’argent !...

— Il n’a pas besoin de ça !...

— Il est riche ?...

— Dégoûtamment !... — Mais encore ? . . .

— Quatre cent miUe livres de rente... tu ne trouves pas ça gentil ?...

Il dit, sans enthousiasme :

— Si... évidemment, c’est gentil !... pour quel qu’un qui n’a rien volé...

Puis il demanda : — Qu’est-ce que ce gros chagrin qu’il a eu ? . .

— Je te dirai ça quand Bijou ne sera pas là...

Bijou, pourtant, ne devait rien entendre. Elle jouait avec Pierrot qui venait d’entrer. Elle lui refaisait sa raie. Pierrot, un grand gamin de dix-sept ans, vigoureux, mais grandi trop vite, avec de longs pieds et de longues mains, et un front tourmenté d’invraisemblables bosses, se faisait tout petit, pour que la jeune fille pût atteindre ses cheveux embroussaillés et ternes. Il avait le cou tendu, le regard vague, l’air heureux sous l’effleurement des petites pattes adroites.

Madame de Bracieux vit que Bijou était à cent lieues, et, à demi-voix, elle raconta à son neveu la banale aventure d’amour qui avait, en quelque sorte, interrompu la vie de son vieil ami. Tout à coup, Denyse revint vers la marquise :

— Grand-mère !... j’oubliais !... les Dubuisson ne peuvent pas venir dîner jeudi, mais M. Dubuisson amènera Jeanne vendredi et nous la laissera huit jours...

— Alors nous ne sommes plus que dix-huit à dîner ?...

— Nous sonmaes toujours vingt !... parce que j’ai vu les Tourville, et je les ai invités de votre part... j’ai pensé que...

— Tu as très bien fait !...

— Oh I — dit Bertrade — les Tourville en même temps que les Juzencourt !... c’est pour le coup que nous les entendrons, les histoires de Guillaume le Conquérant et de Charles le Téméraire !..


Bijou s’écria en riant :

— Ça vaut mieux !... comme ça, nous les entendrons en une seule fois, au moins !...

Au moment où on annonçait le dîner, M. de Rueille entra, l’air préoccupé, les yeux brillants. Silencieux il s’assit à table, et y demeura sans parler.

III


DANS le hall, Bijou, aidée de Pierrot, servait le café. Tout à coup, elle s’élança à la poursuite de Paul de Rueille, qui venait de sortir du salon et descendait l’escalier de la terrasse.

— Eh bien ?... Eh bien ?... où allez- vous donc ?... Il répondit sans s’arrêter :

— Mais... me promener un peu... et respirer, si c’est possible par cette chaleur... Déjà Bijou l’avait rejoint :

— Ah ! mais non !... et la revue ?... il faut venir travailler !...

— J’ai mal à la tête...

— Ça vous guérira !... il faut venir absolument... nous n’avons plus que trois jours !...

— Mais... — fit Rueille agacé — je ne vous suis pas indispensable...

— Ah bah !... c’est vous qui écrivez !...

— Sous la dictée !... il n’est pas nécessaire d’être un malin pour faire ça...

— Si !... nous sommes habitués à vous !...

Elle était sur ime marche au-dessus de lui. Elle s’inclina, et, lui passant ses bras autour du cou, elle supplia, câline : — Mon petit Paul !... venez, pour me faire plaisir !... vous seriez si gentil... si gentil !...

M. de Rueille dénoua d’un mouvement sec les doux bras frais qui l’enveloppaient, frôlant son visage, et répondit, d’une voix qui s’enrouait :

— C’est bon !... c’est bon !... j’y vais !... La jeune fille recula, et il vit dans la nuit claire briller ses grands yeux surpris. Timidement, elle dit :

— Comme vous êtes bourru !... qu’est-ce que vous avez ?...

Il ne répondit pas ; elle insista :

— Vous ne voulez pas me le dire ?...

— Ah ! non !... — fit-il sèchement.

Et, remontant, il entra dans le salon, où Bijou entra derrière lui, en disant à Bertrade :

— Je ne sais pas ce qu’il a, ton mari !... il est comme un crin !

Madame de Rueille regarda Paul. Le visage un peu tiré, l’air nerveux, il affectait de causer et de rire bruyamment avec le répétiteur qui, lui, restait fermé et silencieux. Et après avoir regardé elle répondit, inquiète un peu de trouver son mari bizarre :

— Il a sûrement quelque chose, mais je ne sais pas quoi !

Déjà Bijou, reprise de son idée, expliquait :

— Figurez-vous !... Paul voulait aller se promener, au lieu de travailler !... Ah ! ça n’a pas été tout seul pour le ramener !...

Résigné, M. de Rueille venait de s’asseoir devant une table Empire à dessus de marbre. Il prit le manuscrit, l’ouvrit à la page commencée et dit, en trempant dans l’encre une longue plume d’oie :

— Quand vous voudrez ?...

M. de Jonzac demanda :

— Mais d’abord, où en êtes- vous ?...

— A la scène III du second acte...

— Encore ?... — fit Bijou, étonnée.

— Toujours, hélas !...

La marquise conclut :

— Mes petits enfants, vous n’ain-ez jamais fini !...

— Mais si, mais si, grand’mère !... — dit gaiement Bijou — vous allez voir comme nous allons faire du beau travail !.,. Voyons ?... nous disons la troisième scène du deuxième acte... c’est quand le poète symboliste se défend des accusations... plutôt malveillantes... portées contre lui par Vénus...

Personne ne disant rien, M. de Rueille demanda :

— Et alors ?...

Bijou expliqua :

— Alors, à mon idée, il faudrait là un petit couplet... qu’est-ce que tu en dis, Jean ?...

L’air absorbé, la tcte renversée contre le dossier d’une grande bergère, Jean de Blaye, qui rêvassait, n’entendit pas la question.

Bijou cria :

— Est-ce que tu dors ?...

Il se tourna vers elle, demandant :

— C’est à moi que tu parles ?...

— Mon Dieu, oui ! j’ai cet honneur !... je te demande si un couplet ne ferait pas bien là ?.., un couplet sur un air connu ?.. .

Il répondit, distrait :

— Si... très bien !...

— Ben, fais-le !...

Jean bondit :

— Que je le fasse, moi !.. pourquoi moi ? ...

— Parce que c’est toujours toi qui les fais...

Jean protesta :

— En voilà, une raison !... c’est justement pour ça que c’est le tour des autres !... tu n’as qu’à faire travailler Henry, ou l’oncle Alexis... ou M. Giraud... ou même Pierrot !...

— Pourquoi «même» ?... — demanda Pierrot vexé, je les ferais peut-être aussi bien que toi, tu sais, les couplets !...

— Fais-les donc !... moi, j’en ai assez !...

— Jean ?... — dit Bijou suppliante, — ne nous laisse pas en plan... je t’en prie ?...

Elle marchait vers lui, tendant son museau rose, les lèvres avancées dans une petite moue implorante et drôlette. M. de Rueille avait vu le mouvement. Il se leva brusquement, et, l’arrêtant au passage :

— Mais il les fera, vos couplets !... il ne demande que ça... allez donc vous asseoir !...

Denyse restait plantée au milieu du hall, surprise de cette sortie singulière. À la fin elle répliqua :

— Mais c’est à vous d’aller vous asseoir !... pourquoi quittez-vous votre table ?...


— Ah !... je n’ai pas le droit de la quitter sans permission ?...

— Jean ?... — recommença Bijou, — voyons, Jean ?...

De nouveau, M. de Rueille s’interposa. Il dit, d’un ton coupant :

— Pourquoi ne pas vous mettre à genoux devant lui ?...

— Oh !... mon Dieu !... je ne demande pas mieux, si ça peut le décider !...

Elle s’élançait vers son cousin, mais Rueille la saisit par le bras, disant rageusement :

— Allons donc !... c’est ridicule !...

Elle balbutia, le regardant d’un air stupéfait :

— C’est vous qui êtes ridicule !...

II répondit, la voix dure :

— Oui... c’est convenu !... c’est moi qui dois aller m’asseoir !... c’est moi qui suis ridicule !... c’est moi qui suis tout ce que je ne devrais pas être et qui fais tout ce que je ne devrais pas faire... Madame de Bracieux demanda :

— Qu’est-ce qu’il y a donc, mes enfants ?... M. de Jonzac exphqua, en débourrant sa pipe qu’il tapota soigneusement contre un meuble pour en faire tomber la cendre :

— C’est, Dieu me pardonne ! Paul qui se dispute avec Bijou !...

— Avec Bijou ?... — fit la vieille femme, au comble de l’étonnement.

Et madame de Rueille répéta, en abandonnant le journal qu’elle hsait : — Paul qui se dispute avec Bijou !... pas possible ! ...

L’abbé Courteil affirma, scandalisé :

— Mais si !... M. le comte a grondé mademoiselle Denyse !...

— Arrive ici, Bijou !... — dit la marquise.

La jeune fille vint en courant se pelotonner sur un coussin aux pieds de sa grand’mère, tandis que M. de Rueille s’approchait de Jean, et lui disait à demi- voix :

— Tu devrais empêcher Bijou d’avoir avec toi ces façons !...

— Quelles façons ?... ah çà ! tu rêves ?...

— Je ne rêve pas le moins du monde... Denyse a vingt ans, après tout !...

Le jeune homme rectifia :

— Vingt et un...

— C’est encore mieux !... elle devrait avoir plus de tenue...

— La pauvre petite !... elle a ime tenue parfaite ! ...

Il ajouta en regardant son cousin :

— Je ne sais vraiment pas sur quelle herbe ta as marché ?...

M. de Rueille murmura, un peu embarrassé :

— J’ai tort... naturellement, j’ai tort !...

— Absolument !... — dit sèchement Blaye, qui se leva.

En le voyant. Bijou quitta la marquise, et, s’élançant vers lui :

— Ah ! mais !... tu ne vas pas t’en aller !...


grand’mère !... défendez-lui de nous abandonner ! ...

— Voyons, Jean ?... — fit la marquise à moitié aimable, à moitié grondeuse, — ne sois donc pas taquin comme ça !...

Le jeune homme se rassit et prit un air navré, en disant :

— La voilà, la campagne !... le repos !... les vacances !... on travaille comme des nègres !... on fait des revues !... des revues avec des couplets !... on se couche réguHèrement à deux heures du matin... c’est ce qu’on appelle se mettre au vert !...

Pierrot semblait écouter avec recueillement. Il dit, narquois :

— Continue, vieillard, tu m’intéresses !... Et comme Bijou riait, Jean, l’air vexé, se tourna vers Pierrot :

— Tu as bien de l’esprit, mon petit !... La voix de madame de Bracieux s’éleva :

— Mes enfants, vous êtes insupportables !...

Elle les regardait, surprise, se demandant quel vent de bataille avait soufflé soudain, ne comprenant rien à ces grincheries, à ces attitudes hostiles qu’elle remarquait pour la première fois. Et, de nouveau, elle appela Bijou, qui semblait questionner tout le monde de ses doux yeux tout pleins d’étonnement :

— Sais-tu ce qu’ils ont, toi ?...

Elle répondit, naïve et curieuse :

— Je ne m’en doute pas, grand’mère !


La marquise continua :

— Tu ne vois pas les têtes qu’ils font ?...

— Je vois les têtes, mais je ne sais pas pourquoi ils les font... si c’est à cause de la revue, laissonsla ! ... je ne voudrais pas, sous prétexte que cette revue m’amuse, m’amuse énormément... ennuyer tout le monde...

M. de Rueille cria :

— Travaille-t -on, oui ou non ?,., j’en ai assez, moi, d ’être là à attendre comme un imbécile !...

— Où en est-on ?... — demanda Jean, d’un air qui signifiait : « Puisqu’il le faut, allons-y !.,, »

Rueille répondit :

— On te l’a déjà dit, où on en est !...on te l’a déjà dit deux fois !...

Bijou expliqua gentiment :

— C’est le poète symboliste qui doit répondre à Vénus...

— Ah !... parfaitement !... j’y suis !... elle l’accuse d’un tas de choses... et tu veux qu’il se défende...

— Dans le couplet...

— J’entends bien !... où vas-tu ?...

— Je vais... — dit Bijou qui traversa le salon — m’asseoir à côté de M. Giraud... il ne me taquinera pas, lui !...

Le répétiteur rougit et se fit tout petit sur le divan où il était assis. Denyse se glissa près de lui, et déclara :

— Nous écoutons !...

Jean tortillait un crayon et un petit papier, il demanda : — Quelle est la réplique de Vénus ?...

Comme M. de Rueille, distrait, regardait un papillon de niiit qui volait autour de la lampe posée devant lui, plusieurs voix répétèrent à tue-tête :

— Quelle est la réplique de Vénus ?...

Il lut, ahuri, en se bouchant les oreilles :

«— Tu sais que je n’en crois pas un mot !... »

— Efface !... dit Jean, et mets : « Je n’en crois rien de rien, tu sais !... » Et maintenant, le Symboliste répond :


L’âme d’un symboliste,
Madame, est un coffret mélancolique d’améthyste
À serrure de diamant.
Il suffit de savoir l’ouvrir et la comprendre,
Et le trésor éclos illumine la chambre.
Et sourit la tristesse aux lèvres des amants !


M. de Rueille demanda :

— C’est drôle, ça ?...

— Mon Dieu !... — dit Jean énervé, — je ne dis pas que ce soit un pur chef-d’œuvre !... Bijou demande un couplet... je lui fais son couplet comme je peux... je ne t’empêche pas d’en faire un autre qui soit mieux !...

— Sur quel air...

— dit Bijou, — va-t -on chanter ça ?...

— Ah ! oui... c’est vrai, il faut un air !... quel air ?...

Rueille conseilla :

— Mettez : « Air : J’en guette un petit de mon âge.» — Ça va ?...

— Quoi, ça va ?...

— Cet air-là ?...

— J’en sais rien !... je ne le connais pas !...

— Alors pourquoi dis-tu de le prendre ?...

— Parce que c’est un air que je vois souvent indiqué... « J’en guette un petit de mon âge ! »... j’ai ça dans l’œil... il y a un tas de couplets dessus...

— Mais... — fît observer Bijou, — les vers du Symboliste sont plus longs que ça... le second surtout !... on ne pourra jamais les chanter sur cet air-là !... ni sur aucun autre...

— Tiens oui !... je n’y pensais pas !...

— Heureusement !... — dit Pierrot tout fier. Bijou pense à tout !...

Jean reprit :

— On cherchera l’air tout à l’heure !... con tinuons, continuons... autrement, nous n’en finirons jamais !... Qui est-ce qui est en scène pour l’instant ?...

Comme M. de Rueille mâchonnait son porte-plume en regardant Bijou, et ne semblait pas entendre, il cria :

— Paul... es-tu là, ou es-tu sorti ?...

— Je suis là !...

— Ah !... bon !... alors, veux-tu me faire la grâce de me dire quels sont les personnages en scène ?...

— Attends !... je cherche !...

— Comment ?... — dit Bijou, — vous êtes obligé de chercher pour le savoir ?...


— Vous ne pensez pas, je présume, que je sais par cœur toutes les petites insanités qu’il plaît à chacun de me dicter...

— Je les sais bien, moi !...

Et se tournant vers Jean de Blaye, elle expliqua :

— Il y a en scène : Vénus, le Symboliste, Thomas Vireloque et l’Opportuniste... nous avions dit hier qu’après la présentation du Symboliste à Vénus, nous ferions entrer madame de Staël...

— Eh bien, faisons-la entrer tout de suite... Rueille demanda :

— Avez-vous trouvé quelqu’un pour madame de Staël ?... jusqu’à présent, personne ne voulait la jouer...

— Non... — dit Bijou, — tantôt, j’ai encore demandé à madame de Juzencourt... elle refuse avec énergie... et, si Bertrade refuse aussi...

La jeune femme répondit, très douce :

— Bertrade refuse absolument...

— C’est pas gentil !...

L’oncle Jonzac demanda :

— Est-ce qu’elle est indispensable, madame de Staël ?...

— Tout à fait indispensable !... — fit Bijou avec conviction — il faut absolument trouver un moyen de...

Et tout à coup, illimiinée, elle s’écria, joyeuse :

— Mais Henry peut très bien la jouer, madame de Staël !... il n’a presque pas de moustaches. ...


— Moi ?... — fit Bracieux saisi, — moi, jouer madame de Staël ?...

— Elle était plutôt hommasse !... ça ira très bien !...

— Mais !... bon sang !... je ne veux pas me montrer aux gens que je connais avec une robe décolletée, un turban, et un gros ventre !... ce serait hideux !...

— Pas du tout !... Ah ! voyons !... tu ne vas pas te faire prier, je pense ?...

— Et faire tout rater par ta mauvaise volonté ! ... — ajouta Pierrot d’un air digne.

Henry se retourna vers lui :

— Ma mauvaise volonté ?... on voit bien que tu n’es pas à ma place !... mais, au fait... tu pourrais bien y être, à ma place ?...

Comme Pierrot faisait im petit geste d’effroi, il continua :

— Pourquoi donc n’y serais-tu pas ?... tu as encore moins de moustaches que moi !...

— Oui... mais je suis trop gringalet, — déclara sournoisement Pierrot. — Madame de Staël, c’était une femme plutôt puissante...

— Gringalet ?... toi, l’athlète ?... Jean de Blaye frappa le parquet avec une queue de billard, pour réclamer le silence :

— Nous chercherons qui jouera madame de Staël quand nous aiu^ons d’abord trouvé ce qu’elle a à dire... Donc elle entre... tu n’écris pas, Paul ?...

— Qu’est-ce que tu veux que j’écrive ?...


— Eh bien, écris : « Madame de Staël. Elle entre par... » ah ! au fait, par où entre-t -elle ?... — J’ai mis « par le fond »... quand on ne me dit rien, je mets toujours « par le fond »... — Bon !... alors laissons « par le fond »...


MADAME DE STAËL, à Thomas Vireloque.


«— Je suis madame de Staël...

THOMAS VIRELOQUE.


« — S’y ’ous plaît ?...

MADAME DE STAËL.


«— Je suis madame de Staël !...

VÉNUS.


« — Ta parole ?...


L'OPPORTUNISTE


« — C’est très curieux !... je vous prenais pour un Turc...


LE SYMBOLISTE.

«—Moi, je... »


— Attends un instant ... — fit M. de Rueille, je me suis trompé...

— Comment ça ?...

— Comment ça ?... comme on se trompe parbleu ! ... j’étais distrait !...

— C’est vrai !... — dit Bijou, — je ne sais pas ce que vous avez, — mais vous êtes joliment distrait, ce soir !...

Sans répondre, Rueille écrasa sur le papier sa plume qui cria plaintivement. Jean demanda :

— Qu’est-ce que tu fais donc ?...

— J’efface !... — Quoi ?...

— J’ai répété quatre fois les mêmes répliques...

Bijou et Blaye se levèrent et vinrent regarder le « travail » de M. de Rueille.

Le jeune fille lut :


MADAME DE STAËL.


«— Je suis madame de Staël.


THOMAS VIRELOQUE.


« — S’y ’ous plaît ?...


MADAME DE STAËL.


«— Je suis madame de Staël...


THOMAS VIRELOQUE.


«— S’y ’ous plaît ?...


MADAME DE STAËL.


«— Je suis madame de Staël... »



Oui, — dit-elle, — il faut effacer ça !...

Mais Jean protesta en riant :

— Laissez donc, au contraire !... on croira que Maeterlinck a collaboré... ça sera très chic !.., — Si on allait se reposer, — proposa M. de Jonzac ; — Paul dort à moitié... c’est pour ça qu’il écrit trois fois de suite la même chose sans s’en apercevoir... M . l’abbé dort tout à fait... et quant à moi... je grille d’en faire autant...

— Oh !... — dit Bijou, — il est à peine une heure !...

— Eh bien, mais il me semble que, à la campagne. .. qu’en dites-vous, monsieur Giraud ?...

Le jeune professeur répondit, sans quitter des yeux Bijou :

— Oh ! moi, monsieur, je passerais ici toute la nuit sans avoir sommeil !...

La marquise se leva.

— Mes petits enfants, votre oncle a raison... il faut aller se coucher !... Bijou !... tu veilleras à ce que les livres que vous avez pris dans la bibliothèque y soient remis...

— Oui, grand’mère... je vais les remettre moi-même. ..

Tous sortaient du hall, sauf Bijou. M . de Rueille demanda :

— Voulez-vous que je reste avec vous ?,.. ça ira plus vite ?...

— Non !... vous ne connaissez rien à la bibliothèque. .. vous embrouilleriez tout... il faut quelqu’un qui sache ou logent les livres...

Et, s’adressant au répétiteur, qui sortait le dernier, elle lui dit, très gentille, cherchant, semblait-il, à se faire pardonner une indiscrétion grande.


— Monsieur Giraud ?... est-ce que vous voudriez bien ranger les livres avec moi ?...

Le jeune homme s’arrêta, heureux au point de ne pouvoir parler. Comme il restait planté à la même place, elle lui indiqua la porte ouverte :

— Fermez la porte, voulez- vous ?... et maintenant, prenez Molière... moi je prends Aristophane... parfait !... nous reviendrons chercher le reste...

Tout en portant les livres elle babillait, semblant ne pas s’adresser à son compagnon, mais seulement penser tout haut.

— Pourquoi est-ce que Jean cherche dans Aristophane... alors qu’il s’agit de faire parler Thomas Vireloque et madame de Staël ?... Puis, brusquement, elle demanda :

— Croyez-vous qu’elle sera amusante, notre revue ?...

— Mais oui, mademoiselle...

— Pourquoi ne dites-vous jamais rien ?... vous devriez y travailler aussi !...

— Mon Dieu, mademoiselle... je ne suis pas très au courant... la politique et les racontars mondains sont pour moi lettres closes... et je ne vois pas trop...

— Et puis, vous aimez probablement mieux être un simple spectateur ?...

— J’aurai, hélas ! le regret de n’être même pas cela...

Elle demanda, stupéfaite :

— Comment ?... vous ne verrez pas notre revue ?...


— Non, mademoiselle...

— Mais pourquoi ?...

Il répondit, avec un embarras affreux :

— Oh !... pour un motif très ridicule...

— Lequel ?...

— Mademoiselle... je...

— Je vous en prie... dites pourquoi ?... Elle se penchait vers lui, gracieuse et souple, et le parfum envolé de ses cheveux montait au visage du jeune homme, le plongeant dans une sorte d’énervante torpeur.

A la fin, elle dit, presque tristement :

— Pourquoi ne voulez-vous pas me parler ?... est-ce que je ne suis pas un peu votre amie ?...

Il balbutia :

— Oh !... mademoiselle !... je... je ne peux pas assister à cette soirée... parce que... vous allez voir que c’est très prosaïque... parce que je n’ai pas d’habit...

— Mais vous avez bien le temps de le faire venir, votre habit !... d’ailleurs, il vous le faut déjà pour jeudi... il y a un dîner, jeudi...

Giraud rougit violemment :

— Mais, mademoiselle, je ne peux faire venir d’habit ni pour jeudi ni pour plus tard... puisque je n’en ai pas...

— Pas du tout ?...

— Pas du tout !...

— Voyons !... c’est une farce ?...

— Hélas, non, mademoiselle !... je n’ai pas d’habit...


Il ajouta avec un sourire infiniment triste :

— Et il y a beaucoup de pauvres diables comme moi qui sont dans le même cas !...

— Oh !... — dit Bijou, qui saisit d’un mouvement brusque la main du professeur, — que je vous demande pardon !... comme je suis mauvaise et étourdie, n’est-ce pas ?... vous allez me détester ?

... Elle lui serrait la main d’une lente pression qui le pénétrait tout entier. Affolé, il balbutia :

— Vous détester ?... mais je vous adore !... je vous adore !...

Bijou le regarda, l’air effaré, avec une tendre expression au fond de ses yeux voilés d’un brouillard de larmes, puis elle dit, la voix changée :

— Allez-vous -en !... et ne dites plus ça !... ne le dites plus jamais, jamais !...

Au seuil de la porte, il se retourna et vit que Bijou, assise sur le divan, sanglotait le visage enfoui dans les coussins. Il voulut revenir vers elle, mais il n’osa pas ; et, sans plus rien dire, il sortit.

IV


BIJOU, qui d’habitude trottait le matin dans le parc et dans la maison, ne panit qu’après le premier coup de cloche annonçant le déjeuner. Pierrot, inquiet, s’élança au-devant d’elle pour la questionner avant même qu’elle eût dit bonjour à la marquise et à l’oncle Alexis. Il voulait savoir pourquoi il ne l’avait pas vue comme à l’ordinaire à la vacherie, où, chaque jour, elle s’occupait des fromages. Pourquoi, puisqu’elle n’était pas montée à cheval, n’était-elle pas venue ?...

— Comment sais- tu, — demanda Bijou, que je ne suis pas montée à cheval ?...

— Parce que Patatras était à l’écurie... j’y suis allé voir...

Elle dit en riant :

— Alors, tu me surveilles ?.. .

Pierrot rougit.

— Ça n’est pas surveiller... et puis, il n’y a pas que moi !... nous étions nous deux M. Giraud...

— Quel français ! Seigneur !... quel français ! — fit M. de Jonzac, l’air navré.

— Bah !... s’il y avait du monde... je ferais attention à parler plus chiquement... mais comme il n’y a que nous !... Il se tourna vers Bijou :

— C’est vrai, va !... il était aussi étonné que moi, M. Giraud !... il répétait tout le temps : « Chaque jour on voit mademoiselle Denyse courir partout... il faut qu’elle soit malade !... & Alors moi, je disais : «Oh ! pour ça non !... ça ne doit pas être ça !... le Bijou n’est jamais malade !... & Voyez-vous, monsieur Giraud, que j’avais raison ?...

— Non... tu avais tort !... j’étais... non pas tout à fait malade... mais fatiguée... mal en train... je viens de me lever...

Elle marcha vers le professeur, qui s’appuyait au chambranle d’une fenêtre, si fort qu’il semblait s’y vouloir creuser une niche avec son dos, et, lui tendant la main, elle continua :

— Et je remercie monsieur Giraud d’avoir si gentiment pensé à moi...

Tout pâle, visiblement troublé, le jeune homme osa toucher à peine la petite main douce qui se posait dans la sienne avec confiance et abandon ; mais il parut heureux d’un bon accueil qu’il n’espérait certainement plus retrouver jamais.

— Mademoiselle... — balbutia-t-il, pris d’une vague envie de s’enfuir ou de pleurer, — mademoiselle. .. je ne me suis pas permis, croyez-le, de... faire ces remarques.

— Eh bien, vous avez eu tort !... il faut tout se permettre avec « le Bijou »... comme dit Pierrot...

Et, tout de suite elle demanda, subitement préoccupée, l’air absorbé :

— Est-ce qu’on a travaillé à la revue, ce matin.


— Travaillé ?. . . — (?) Pierrot convaincu, — travailler sans toi ?... ah ! fichtre non !... c’est assez de piocher quand tu es là, sans encore le faire en ton absence !... Ah ! non !... elle serait mauvaise, celle là ! ... nous en avons soupe, de la revue !... moi surtout ! ... qui suis obligé de travailler encore au reste...

Bijou se mit à rire :

— Tu ne crains pas de te fatiguer en travaillant tant que ça ?...

— S’il continue, au train dont il va, — dit M. de Jonzac, — il ne passera pas son baccalauréat... n’est-ce pas. monsieur. Giraud ?...

— Je le crains, monsieur, je le crains ! — répondit doucement le professeur — Pierrot est très intelligent. .. mais si étourdi, si distrait... depuis notre arrivée ici, surtout !...

Pierrot se récria :

— Pas plus que vous toujours, que je suis distrait, monsieur Giraud !... c’est vrai !... je ne sais pas ce que vous avez... vous êtes en voyage tout le temps !... vous ne bouquinez pas comme avant... et même avec les math, on dirait que ça ne biche plus !... vous ne faites plus rien... que vous occuper de moi... et des vers dans les coins...

— Vous faites des vers, monsieur : Giraud ?... demanda madame de Rueille qui entrait, suivie de Jean et d’Henry.

— Mon Dieu... madame... — bredouilla le pauvre garçon, qui ne savait où se fourrer ni que dire — j’en fais... sans en faire...


— Vous en faites de charmants !...

— dit Jean. Et comme le jeune homme étonné le regardait, il reprit :

— Oui... vous faites de très jolis vers... que vous perdez... c’est le petit Marcel qui a trouvé ceux-ci... et me les a donnés...

Il offrait à Giraud, en souriant, un papier plié, où l’écriture était invisible.

— Voyons ?...

— fit Bijou en allongeant la main.

— Mademoiselle ! — cria le répétiteur, qui s’élança, effaré, — mademoiselle !... je vous en prie !...

Puis il ajouta, voulant expliquer la violence de son intervention :

— Ce sont de très mauvais vers !... souffrez que je les cache... je vous en montrerai d’autres... qui seront plus dignes d’être montrés...

Bijou restait la main tendue, la pose attentive, l’air ingénu. Elle supplia :

— Je t’en prie, montre ceux-là tout de même ?... ça n’empêchera pas M. Giraud d’en refaire d’autres que nous verrons aussi...

Mais Jean répondit, en remettant le papier au répétiteur éperdu :

— Je ne peux pas te montrer une lettre, — car c’est en quelque sorte une lettre — qui appartient à son auteur...

— Je vous remercie... — balbutia Giraud tout décontenancé — je vous remercie, monsieur...

Et il fit disparaître dans sa poche l’inquiétant petit papier. — Pierrot !... —— appela la marquise —— donne- moi La Bruyère... tu sais où il est ?...

— Qui ça ?... — demanda le gamin en clignant de l’œil.

— La Bruyère ?...

— Vous allez voir... — dit M. de Jonzac en regardant son fils d’un air désolé — qu'il ne sait pas ce que c'est que La Bruyère !...

Pierrot protesta avec énergie :

— Si. je sais ce que c’est !... la preuve... c'est un dos bleu l

La vieille marquise demanda :

— Un quoi ?...

— Un dos bleu, ma tante...

M. Giraud intervint :

— Expliquez à madame votre tante que vous nm la fâcheuse manie de désigner les livres par lu couleur de leur reliure plutôt que par leur titre...

— Parbleu !... — fit M. de Jonzac indigné, — il n'en ouvre jamais un seul...il est d'une ignorance !... quand je pense qu'il va avoir dix-sept ans !...

— Ce pauvre Pierrot !... — dit Bijou compatissente. -— il n'est pas si ignorant que ça !...

Et, comme son oncle ne répondait rien, elle ajouta:

—Et puis, il est si gentil!...et il se porte si bien !...

M. de Jonzac répondit :

— Oh ! quant à ça !... il craque de santé... et ça le rend encore plus insupportable... mais pas plus intelligent... on s‘est plaint du surmenage intellectuel, on a dit qu'il abrutissait les enfants... et on lui a substitué le surmenage physique qui les abrutit bien davantage encore !…

— Voilà — dit Bertrade — mon oncle parti en guerre… je suis d’ailleurs de son avis… et ça ne me réjouit pas du tout de penser que mes enfants augmenteront peut-être, à un moment donné, le nombre des jeunes brutes que nous voyons autour de nous…

— Mais… — dit Henry de Bracieux, — il y a, parmi les jeimes, et les très jeunes, beaucoup d’intellectuels. .. j’en connais…

Jean de Blaye répondit :

— Moi aussi, j’en connais… mais ce ne sont pas, à mon sens, des intellectuels… ce sont…

Une cloche sonna longuement, et la marquise se leva en disant :

— Allons déjeuner, mes enfants !… Jean finira à table sa petite définition…

Jean répondit en riant :

— Je ne tiens pas, ma tante !…

— J’y tiens, moi !… je ne suis plus dans le train, comme vous dites… et il ne me déplaît pas d’être renseignée sur certaines choses que j’ignore totalement. ..

S’asseyant à table, elle continua :

— Alors, ceux qui ne sont pas des intellectuels, sont…

— Oh !… — fit Jean — les explications, ce n’est pas mon affaire !…

— C’est égal !… va toujours !…

— Ceux qui ne sont pas des intellectuels pour tout de bon, sont des maladifs... des faux maladifs pour commencer, qui finissent par devenir des vrais... ils sont insupportablement poseurs, et féminins, et détraqués... et tout ce qu’on peut être !... ils ont une originalité voulue et impersonnelle. ..

— Enfin, comment appelles- tu ça ?...

— Je ne sais pas trop !... dés compliqués... tenez, le petit La Balue est un type très pur de compliqué. .. vous pouvez l’étudier...

— C’est une idée qui ne m’est jamais venue !.. , mais il y a, dans la petite génération, autre chose que les compliqués ?...

— Oui... il y a les jeunes athlètes...

— Spécimen, Pierrot !... — dit Henry de Bracieux.

La marquise se tourna vers son petit-fils :

— Pas de personnalités !... Continue ton petit discours, Jean...

— J’aimerais mieux manger tranquillement mon œuf, ma tante !...

— Nous en étions aux jeunes athlètes ?...

— Eh bien, si les compliqués sont un peu écœurants, les athlètes sont embêtants à crier !... La boxe, et le football, et la bicyclette, et les matchs, et les records... tout ça prend dans leurs conversations, et, ce qui est plus fâcheux, dans leur vie, une importance gigantesque et unique... à leurs yeux, un homme de valeur est celui qui donne le plus fort coup de poing, ou fournit la plus grande somme de résistance ou Je vigueur... ils n’ont d’admiration que pour un seul être au monde : ce « le Champion » ?... avec un grand C...

— Et, entre les athlètes et les compliqués?. . .

— Rien... ou des exceptions si rares, qu'elles sont là uniquement pour confirmer la règle... il n'est, bien entendu, question ici que de la petite génération, de la dernière... de celle de Pierrot...

— Laisse-le donc tranquille, ce pauvre Pierrot !. . . — dit Bijou — vous êtes là tous à le prendre à partie...

— Parce qu'il est encore temps de redresser son petit individu, qui, si on le laisse faire, tournera prochainement au plus déplorable gâtisme...

M. de Jonzac affirma :

— Jean a raison ! . . . il peut se permettre de donner des conseils à Pierrot. . . et même aux autres, car il est à la fois un intellectuel et un sportif...

Madame de Bracieux regarda son neveu avec bienveillance et conclut :

— Ton oncle a raison, mon garçon, tu es le plus réussi de la famille...

Elle vit que Bijou semblait examiner curieusement son cousin, et reprit :

— Je ne parle ici que des hommes, naturellement ! . . .

Pierrot se pencha vers Denyse, assise à côté de lui, et lui dit tout bas, avec une reconnaissance passionnée :

— Tu es bonne de me défendre toujours...

aussi, je t'aime, va, toi !... plus qu'eux tous... Elle répondit, souriante, maternelle presque : — C’est très mal !... tu dois aimer mon onde... et aussi grand’mère beaucoup plus que moi...

— Ça, d’abord, c’est pas prouvé !... et puis c’est pas ça que je voulais dire... je voulais dire que je t’aime, moi, plus qu’ils ne t’aiment eux tous... et pourtant, il y en a qui t’aiment bien, va !... ainsi, Paul, tiens !... Paul de Rueille... ben, je suis sûr qu’il t’aime plus que Bertrade... plus que ses mômes... plus que le bon Dieu, plus que tout !...

— Mais tais-toi donc !... — fit Bijou effarée, regardant si personne n’avait entendu.

— T’inquiète pas !... ils sont occupés à bêcher... ils ne s’occupent pas de nous... C’est vrai, ce que je te dis, tu sais !... et Jean, donc !... et Henry !... et m’sieu Giraud !... il n’y a guère que l’abbé Courteil qui ne te suit pas dans les coins... et encore...

— Mais tu divagues !... comment peux- tu te figurer...

— Je ne me figure pas... je vois !... et je vois, parce que ça m’embête !...

La voix de M. de Jonzac s’éleva :

— Mais non !... je suis convaincu qu’il ne se doute même pas que Renan existe... il ne sait rien... rien de rien...

Toujours doux et conciliant, le professeur répondait :

— Mais si... pour Renan, précisément, je sais qu’il doit le connaître... il y a trois ou quatre jours, j’ai eu l’occasion de le lui citer comme l’auteur de l’Origine du langage... — Eh bien, je parierais qu’il ne se souvient même pas de son nom...

Et M. de Jonzac appela :

— Pierrot !...

Le petit, absorbé par sa conversation avec Bijou, ne se doutait pas qu’il fût question de lui. En s’entendant appeler, il tourna la tête, vaguement inquiet.

— Pierrot... — demanda M. de Jonzac, — qu’est-ce que c’est que Renan ?...

— Allons ! bon ! — dit Pierrot à Bijou — v’là les interrogatoires qui recommencent !... Renan ?... qu’est-ce que ça peut bien être que celui-là ?...

Et, comme son père répétait : « Tu ne sais pas ce que c’est que Renan ?... » il répondit :

— Non, papa !...

— Comment ?... — demanda Giraud surpris, — mais ces jours-ci encore, nous avons parlé de lui... — De lui ?... — fit Pierrot abasourdi ; — moi, j’ai parlé de cet homme-là ?...

— Mais oui... voyons ?... rappelez vos souvenirs... je vous ai cité un de ses ouvrages ?...

Bijou, qui, tout à l’heure n’écoutait que d’une oreille ce que lui racontait Pierrot, et suivait de l’autre la conversation, se souvint et, le nez dans son assiette, absorbée en apparence par les fraises qu’elle roulait dans du sucre, elle lui souffla, bas, très bas : —

« L’Origine du langage »... — Voyons, cherchez bien ?... — répétait le pro fesseur, — je vous ai cité un livre de M. Renan... lequel ?...

Pierrot répondit résolument :

Le Langage des fleurs »...

— A la bonne heure ! — dit Bertrade ravie, avec Pierrot, on peut toujours s’attendre à quelque chose de joyeux !...

M. de Jonzac, malgré son envie de rire, déclara, l’air pincé :

— Moi, je ne trouve pas ça drôle !...

Très rouge, Pierrot se tourna vers Bijou :

— Toi, au moins, tu ne ris pas !... tu es bonne, toi !...

On sortait de table ; il l’entraîna sur le perron et lui dit, suppliant :

— Laisse-moi aller avec toi donner le vert à Patatras ?...

— Mais il faut avant ça que je serve le café...

— Pour une fois, Bertrade le servira bien, voyons ? et moi, je ne veux pas rentrer au salon... on me demanderait encore le nom de quelque chose... Denyse prit dans une remise la corbeille où était préparée la botte de trèfle qu’elle portait chaque joui à son cheval, et se dirigea vers l’écurie, suivie de Pierrot qui répétait faisant presque douce sa grosse voix :

— Tu es si gentille, Bijou !... et jolie, si tu savais !...

En traversant l’allée qui menait aux écuries, il montra M. de Rueille et Jean de Blaye qui s’avançaient en causant, et dit : — Tiens !... comme tu n’y étais pas, ils n’ont pas fait long feu au salon, les cousins !...

Denyse allait au-devant d’eux ; il la retint brusquement :

— Non !... je t’en prie !... ils ne décolleront plus !... et je ne t’aurai pas à moi tout seul ! c’est une telle veine que j’ai d’être avec toi un instant sans monsieur Giraud !... il est toujours à me marcher sur les talons... quand je vais de ton côté, surtout !...

Bijou regardait attentivement les deux hommes qui venaient à elle sans la voir, très absorbés. Et, entre ses paupières un peu lourdes, glissait cette petite lueur qui donnait parfois une si singulière acuité à son regard habituellement voilé. Elle répondit, en entrant dans l’écurie :

— Soit !... allons sans eux porter à Patatras son herbe...

M. de Rueille marchait les yeux fixés sur le sable de l’allée. Il leva la tête en entendant la porte qui s’ouvrait. Jean de Blaye indiqua l’écurie et dit :

— Tiens !... il est là, le motif de la gêne que je sens à présent dans tes moindres paroles, de l’espèce de petite animosité que tu as contre moi ?...

Affectant de plaisanter, Rueille répondit :

— Vraiment ?... et c’est ?...

— Bijou, parbleu !... Ah !... ne me dis pas non !... crois-tu que je n’ai pas suivi heure par heure ce qui se passait en toi ?...

— Ça devait être bien intéressant ?...

— Ne blague donc pas !... tu n’en as guère envie !...


j’ai vu le moment ou tu as commencé à admirer inconsciemment Bijou... plus qu’on n’admire une bonne petite cousine qu’on aime bien... c’était le soir du Grand Prix... chez l’oncle Alexis... quand elle a chanté... Tu ne dis rien ?...

— Je t’écoute... va toujours !...

— Quand nous nous sommes trouvés tous ensemble à Bracieux, ne nous quittant pas... quand tu as vécu toutes les minutes des longues journées à côté de Bijou, ton... disons ton admiration... a augmenté, naturellement... depuis hier, depuis votre voyage à Pont-sur- Loire, elle est à l’état aigu... est-ce vrai ?...

— Eh bien, c’est vrai !...

— Ça ne m’étonne pas !... mais explique-moi une chose ?... une chose qui m’étonne, celle-là !...

— Quelle est cette chose ?...

— Pourquoi est-ce à moi que tu sembles en vouloir particulièrement ?... pourquoi à moi plutôt qu’à ton beau-frère, ou au petit La Balue, ou au répétiteur de Pierrot, ou à Pierrot lui-même ?...

— Dame ! Henry est presque de l’âge de Bijou... il a été élevé avec elle, et elle le considère comme un frère, exactement... le petit La Balue est un grotesque. .. le répétiteur, un pauvre diable qui ne compte pas... et Pierrot, un gosse... tandis que toi...

— Tandis que moi ?...

— Toi, tu es de ceux qu’on aime... et tu le sais bien... et je vois... je sens, je devine que c’est toi que Bijou aimera...

— Moi ?... allons donc !... elle ne daigne pas faire la plus légère attention à moi !... je ne suis à ses yeux que le monsieur qui lui dresse un cheval, la promène en bateau, ou fait des couplets pour sa revue....

— Enfin, tu existes plus que les autres, toujours !...

— Et pourquoi donc ça ?... il te plaît de trouver le petit La Balue un grotesque, mais tout le monde n’est pas de ton avis !... quant à Giraud, il est charmant !...

— Oui, mais il est Giraud !...

— Et puis après ?... qu’est-ce que ça fait, ça ?...

— Beaucoup !... c’est-à -dire, rien du tout pour certaines femmes... tout pour d’autres... et Bijou est des autres...

— Eh !... qu’est-ce que tu en sais ?...

— Je l’étudié depuis longtemps déjà, sans avoir l’air...

— Tu l’étudies... mais tu ne la connais pas !...

— Peut-être ?...

— Je sais bien qui, si j’étais à sa place, je choisirais parmi tant d’amoureux..

— Ça se chante !...,dans les Noces de Jeannette...

— Tu ne m’empêcheras pas de suivre ma petite idée, va !... parmi tant d’amoureux, s’il me fallait choisir, c’est certainement Giraud que je prendrais...

— Une femme choisirait Giraud... parce qu’il est joli garçon... mais une jeune fille ?... une jeune fille, — qui ne connaît en fait de noce, que la vraie, celle qu’on fait à l’église, — ne le choisira pas... jamais !... — Allors tu n’en veux pas à Giraud, parce que, selon toi, il n’est pas épousable... partant, pas à redouter ?...

— Précisément !...

— Eh bien ?... et moi, mon pauv’ vieux ?... crois-tu donc que je sois épousable, moi ?... me vois-tu, avec mes malheureux quatre cent mille francs, m’essayant à faire le bonheur de Bijou ?,., no n, mais vois-tu ça ?... l’appartement de trois mille, les lampes à pétrole, et le feu au charbon ?... ce serait délicieux !....

— Pourtant tu l’aimes ?...

— Permets... je ne t’ai pas dit que j’aimais Bijou !... je n’en sais rien !... tout ce que je sais, c’est que je la désire passionnément... et que, ne pouvant pas l’épouser, je suis très malheureux...

— Et tu crois qu’elle ne t’aime pas ?...

— Pas le moins de monde !... elle n’a d’ailleurs jamais cherché à me donner le change... « Bonjour Bonsoir !... il fait beau !... » tel est le palpitant dialogue qui se renouvelle chaque jour entre nous... Alors, tu vois, tu as tort de m’en vouloir ?...

— Je te demande pardon, mon pauvre Jean, mais je croyais tellement que tu étais grand favori !... M. de Rueille s’interrompit, tendant l’oreille :

— Tiens !... — fit-il, — la voilà !...

Bijou sortait de l’écurie, toujours suivie de Pierrot. Elle vint gentiment aux deux hommes, les examinant de son même air calme et souriant, et demanda :

— Qu’est-ce que vous avez donc tous les deux ?... vous avez l’air tout chose !...

V


BIJOU arrangeait dans la salle à manger les surtouts de fleurs du dîner, tandis que, dans l’office, les domestiques frottaient les grands plats d’argent qui reluisaient violemment. Le maître d’hôtel dit à un valet de pied :

— Enfile ton habit !... v’ià une voiture qui monte l’avenue au pas... Oh ! t’as le temps !...elle est loin !...

Regardant à la fenêtre, le valet de pied demanda :

— Qui est-ce, cette voiture-là ? on ne connaît pas ça... c’est rudement attelé, toujours !...

— Ça pourrait bien être le monsieur de la Norinière... monsieur le comte de Clagny ?...

— Matin !... c’est chiquement tenu !...

— Oh !... il a de quoi !...

— Il a des rentes ?...

— Que c’en est une horreur !... dans les quatre cent mille...

— Tu le connais donc ?...

— Ma femme a été fille de cuisine chez lui, avant qu’elle soit ma femme... un bon maître... toujours aimable et pas pour deux sous regardant. .. C’est égal... tu feras bien de te mettre en route... si tu veux arriver au perron avant lui !... Depuis un instant Bijou, qui manquait de fleurs, était sortie en courant et, traversant d’un bond l’allée, avait sauté au milieu d'une grande corbeille de roses, où elle coupait impitoyablement. Elle était si absorbée qu’elle n’entendit pas une voiture entrer dans l’allée qui contournait la pelouse, ni même s’arrêter devant le perron.

Lorsque enfin elle releva la tête, elle vit debout à deux pas d’elle, un grand monsieur qui la regardait extasié. C’est que Bijou, avec sa robe de toile à larges rayures roses et son petit tablier à bavette, garni de valenciennes, était vraiment jolie à voir, fourrageant à pleins bras dans les fleurs.

Quand elle se vit ainsi regardée, sa peau de rose-thé se teinta d’une nuance plus vive, tandis qu’elle restait interdite et troublée, en face du monsieur qui continuait à la contempler sans rien dire. C’était un homme de cinquante-cinq à soixante- ans, grand, mince, distingué, élégant, et de tournure très jeune. Sa figure, intelligente et fine, était jeune aussi d’expression, bien qu’un peu triste. Comme Bijou, toujours immobile, semblait hésitante et inquiète, il s’approcha, et, saluant, dit d’une voix très douce :

— Mademoiselle !... pardon !... n’êtes-vous pas Denyse de Courtaix ?...

Bijou planta bien droit son candide regard dans les yeux curieusement fixés sur elle, et répondit, toute souriante :

— Oui !... et vous ?... vous êtes monsieur de Clagny, n’est-ce pas ? — Comment le savez- vous ?...

Denyse venait de sauter de la corbeille dans l’allée.

Elle dit, heureuse et abandonnée, sans répondre directement à la question :

— Oh !... que grand ’mère va être contente de vous voir, monsieur !... et l’oncle Alexis, donc !... depuis qu’on sait que vous revenez habiter le pays, on ne parle que de vous !... Allons bien vite voir grand’mère !...

Elle fila devant lui, souple, onduleuse, traversant les larges pièces de cette allure glissante qui était un de ses grands charmes. La marquise n’était pas dans le salon où elle se tenait habituellement. Bijou sonna et donna l’ordre de l’avertir.

Puis elle vint se camper en face de M. de Clagny, et, l’examinant avec attention :

— Paul de Rueille avait tout de même raison, quand il disait que je vous avais vu dans le temps ! je vous reconnais !...

Elle enfonça plus avant son regard clair dans les yeux du comte, et répéta, pensive :

— Je vous reconnais très bien !... Il dit :

— Moi, j’avoue en toute sincérité que si je vous avais rencontrée ailleurs qu’à Bracieux, je ne vous aurais pas reconnue... vous êtes tellement grandie, et surtout tellement embellie que, sauf les beaux yeux de pervenche qui n’ont pas changé, il ne reste rien du bébé d’autrefois...

— Il reste le nom que vous lui avez donné...

Il demanda, surpris :

— Le nom ?.,. quel nom ?...

— Bijou!... vous ne vous souvenez plus?... il paraît que c'est vous qui m'appeliez comme ça !...

— C'est vrai !... vous étiez pour moi une petite chose fragile, adorable et rare... un bijou enfin I... un bijou exquis... Alors, on a continué à vous appeler ainsi?... ça vous va, d'ailleurs, à mer- veille !...

— Je ne trouve pas!... j'ai peur que ça ne soit un peu ridicule d'être encore « Bijou » à vingt et un ans... car j'ai vingt et un ans, mon- sieur...

— Est-ce possible ?...

— Très possible !... dans quatre ans, je coifferai sainte Catherine !...

Le comte regarda Bijou avec une admiration qu'il ne cherchait pas à dissimuler, et répondit, convaincu :

— Vous ?... ah ! jamais de la vie, par exemple !... Madame de Bracieux entrait, les mains tendues, l'air ravi :

— Que je suis contente de vous voir !... Comme Denyse faisait un mouvement pour

sortir, elle la retint, demandant à Clagny toujours émerveillé :

— Je vois que Bijou s'est présentée toute seule !... Comment la trouvez-vous, dites, ma petite-fille ?...

Et, sans lui laisser le temps de répondre, elle reprit vivement :

— C'est bien le bijou que vous aviez admiré autrefois, allez !... le vrai bijou !... pas celui en « toc »... comme disent mes petits-fils...

— Mademoiselle Denyse est ravissante...

— Denyse — que vous me ferez le plaisir de ne pas appeler « mademoiselle » — est une bonne petite fille, obéissante et dévouée, qui éclaire de sa gaieté ma vieille maison, triste avant sa venue...

— Comment se fait-il que je n'aie jamais vu mademoiselle Denyse ?...

— Mademoiselle ?... encore !...

— Que je n'aie jamais vu «Bijou» à Paris?... je vais si régulièrement à votre jour...

— Oui, mais vous venez de bonne heure, à l'heure où elle n'y est pas... et comme vous n'avez jamais, depuis seize ans, voulu dîner avec nous...

— Je ne dîne nulle part, vous le savez bien !... mais vous ne m'avez jamais parlé de Bijou... jamais donné de ses nouvelles...

— Parce que vous ne m'en avez jamais demandé.

— Je l'avais oublié, moi, ce petit être à peine entrevu... et pourtant, tout à l'heure, en voyant émerger d'un parterre de roses une délicieuse jeune fille, je n'ai pas eu la moindre hésitation... n'est-ce pas, mademoiselle?...

Se reprenant, il dit en riant :

— N'est-ce pas, Bijou ?...

— C'est vrai !... M. de Clagny m'a demandé tout de suite si je n'étais pas Denyse de Courtaix... moi... j'avais su tout de suite aussi qui il était... j'ai tant entendu parler de lui que je le connaissais en rêve... et... c'est très drôle...

Elle s'arrêta, regardant longuement le comte, et ajouta :

— Je le connaissais en rêve tel qu'il est en réalité...

Clagny dit avœ une sorte de tristesse enjouée :

— Un très vieux monsieur... Bijou répondit, sincère :

— Non !... un monsieur très joli !... Puis, brusquement :

— Et l'oncle Alexis, qui n'est pas encore là !... on a beau sonner à tour de bras la cloche, il n'arrive pas !... je vais le chercher !...

Elle sortait en courant, la marquise la rappela :

— Attends un instant !... tu feras mettre im couvert de plus... vous dînez avec nous, Clagny ?

— Oui, si vous n'avez personne...

— Si... j'ai précisément du monde... des amis à vous...

— Je suis un vieil ours qui ne dîne pas même avec ses amis... et puis, dans ce costume...

— Il est très bien, votre costume !... d'ailleurs, on a le temps d'aller à la Norinière chercher votre habit, si vous y tenez ?...

— J'y tiens... si je reste ?... Bijou s'approcha, câline :

— Vous restez... et savez- vous ce qui serait très, très gentil? ce serait de rester comme ça., sans habit...

— Pourquoi, si ça l'ennuie de dîner sans s'habiller, insistes-tu. Bijou?... — demanda la mar- quise.

— Parce que, grand'mère, si M. de Clagny dîne sans s'habiller, M. Giraud pourra dîner aussi... tandis que, autrement, il dînera tout seul dans sa chambre....

— Qu'est-ce que tu nous chantes ?...

— C'est bien simple... M. Giraud n'a pas d'habit... pas du tout !... je l'ai su... par hasard... il a dit tout à l'heure à Baptiste qu'il était souffrant et qu'il ne quitterait pas sa chambre ce soir... alors... si M. de Clagny voulait rester comme il est... vous comprenez... il pourrait, lui aussi...

— Tu es un bon Bijou, va !... — dit madame de Bracieux émue, — tu penses à tout le monde... tu n'es occupée qu'à faire plaisir à chacun...

Denyse ne l'écoutait pas. Elle attendait le con- sentement du comte. A la fin, il demanda :

— Ça vous ferait bien, bien plaisir, qu'il dîne à table, monsieur Giraud ?...

— Oui...

— Eh bien, il sera fait comme vous le voulez... A présent, dites-moi?... qu'est-ce que c'est que ce monsieur que je ne connais pas, et pour l'amour de qui j'accepte de paraître un homme mal élevé ?...

— C'est le répétiteur de Pierrot !.,.

— Ah ! et qu'est-ce que c'est que Pierrot ?...

— Le fils d'Alexis... — dit en riant madame de Bracieux,

— Alors, le dieu auquel ou me sacrifie est M.


Giraud, répétiteur de Pierrot de Jonzac... et honoré de la protection de mademoiselle Bijou ?... je vous remercie, j’aime à être fixé !...

— Mais... — fit Denyse qui était devenue très rouge — je ne protège pas du tout M. Giraud... je...

— Ne vous défendez pas !... je sais quel peut être le rôle joué par un pauvre répétiteur... qui n’a pas d’habit... dans la vie d’une belle petite demoiselle telle que vous... c’est un rôle sacrifié... il représente assez exactement ce qu’on appelle « un seigneur sans importance »...

— Vous ne savez pas — dit la marquise, dès que Denyse fut sortie — à quel point cette enfant est délicieusement bonne !... ce garçon auquel elle s’intéresse... et qui est d’ailleurs charmant... est traité par elle exactement sur le même pied que les hommes les plus élégants, les plus « cotés », c’est une perle. Bijou !.. vous verrez ça !...

— Je le verrai peut-être trop !...

— Comment, trop ?...

— Eh oui !... je suis un emballé, moi, vous savez ?... j’ai un vieux imbécile de cœur : qui bat aux champs à la moindre alerte... et que je ne peux plus faire taire ensuite...

— Mais Bijou est ma petite-fille, mon pauvre ami !...

— Eh bien, qu’est-ce que ça fait ?...

— Ça fait qu’elle pourrait être la vôtre !...

— Je le sais parbleu bien !... mais tout ça, c’est du raisonnement... et les cœurs jeunes raisonnent peu ou mal... — Et alors ?...

— Alors, — dit M. de Clagny s’efforçant de rire, — je plaisantais, naturellement !...

Bijou avait traversé la cour d’honneur. La chaleur était très grande. Les paons, posés sur un tronc d’arbre abattu, semblaient stupides et ridicules ; les chiens étendus sur le flanc, les pattes allongées, haletaient sous les rayons ardents sans pour cela chercher l’ombre. Personne n’était dehors à cette heure torride, sauf Pierrot qui, en costume de coutil blanc, et coiffé d’un grand chapeau de paille se promenait dans le quinconce de marronniers.

Denyse monta en courant l’escalier et entra en coup de vent dans la salle d’études ; mais sur le seuil elle s’arrêta court, l’air troublé. M. Giraud, assis à une table, s’était levé brusquement en la voyant paraître. Elle balbutia :

— Oh !... pardon !... je voulais parler à Pierrot ! ... je croyais qu’il était ici... et que vous faisiez votre promenade...

Très décontenancé, le jeune professeur répondit, cherchant les mots qui ne venaient pas :

— Non, mademoiselle... non !... moi je suis là !... c’est au contraire Pierrot qui est sorti... mais... si vous vouliez... si je pouvais lui dire ce que... car... vous aviez probablement quelque chose à lui dire ?...

Il perdait complètement la tête en la voyant si jolie, avec son teint si doucement rosé malgré l’horrible chaleur, et ses grands yeux changeants posés sur lui très doucement. Elle dit, avec un peu d’embarras :

— Oui... certainement, j’avais à parler à Pierrot... mais à lui-même... bien que j’aie à lui parler d’une chose qui vous concerne.... il vaut mieux...

Giraud interrompit, l’air inquiet :

— Qui me concerne ?... moi ?... mais je ne sais en vérité... je me demande ce...

L’idée lui venait que peut-être elle allait lui dire qu’après ce qui s’était passé l’avant-veille, il ne pouvait pas demeurer à Bracieux plus longtemps. Et il s’affolait en pensant que non seulement il lui faudrait quitter Bijou, mais encore être sans place pendant ces deux mois où il croyait sa vie assurée et facile.

La jeune fille le regardait, souriante et bonne. A la fin, elle répondit :

— C’est que c’est assez difficile à dire... à l’intéressé. ..

— Mais alors... Pierrot...

— Oh !... Pierrot, qui n’est pas, je le reconnais, un habile diplomate, aurait su tout de même s’y prendre mieux que moi pour vous annoncer...

— Pour m’annoncer ?

— Que vous dînez avec nous ce soir !... la migraine, voyez-vous, c’est une excuse bonne pour les femmes... tout au plus !...

— Mais, mademoiselle... sans penser même à l’ennui... très grand pourtant.. que j’aurais de n’être pas ce soir dans la même tenue que les autres... il ne serait pas convenable... pour vos invités...

— Oui... vous avez peut-être raison... ce ne serait pas convenable si vous étiez le seul pas habillé... mais il y aura M. de Clagny, dans le costume où il est venu faire une visite... alors, vous comprenez...

— Mademoiselle... M. de Clagny, que j’ai aperçu tout à l’heure à son arrivée, est un viellard... comme tel, il peut se permettre bien des choses que moi... dans ma situation surtout... je ne... — Vous ?... vous allez obéir à grand’mère, comme un petit enfant bien sage... car c’est grand’mère qui m’envoie, vous savez ?...

— Ah !... — murmura le jeune homme désappointé — c’est madame votre grand’mère !... j’espérais que c’était vous qui... mais vous devez m’en vouloir, c’est vrai !...

Elle demanda, surprise :

— Vous en vouloir ?... pourquoi ?...

— Mais... parce que... vous savez bien... l’autre soir, quand, malgré moi, je...

Le gai visage de Bijou s’assombrit, et elle dit, devenue grave :

— Je croyais qu’il ne serait plus question de ça jamais ?... je veux que vous oubliiez ce que vous m’avez dit...

Elle resta une seconde immobile, pensive, et ajouta d’une voie assourdie :

— Je veux surtout l’oublier, moi !... Ses paupières s’étaient abaissées, ses cils battaient très vite, mettant sur les joues roses, toutes pétries de lumière, une ombre bizarre.

Giraud alla vers elle, ému, anxieux, et, dans un balbutiement, il demanda :

— Est-ce que c’est vrai, ce que vous venez de dire ?... est-ce que vous vous souvenez encore de cet instant où j’ai été fou ?... est-ce que vous y pensez... sans colère ?...

Elle répondit, en appuyant sur lui son beau regard bleu.

— J’y pense sans colère...

Et, si bas qu’il l’entendit à peine, elle murmura :

— Mais j’y pense toujours !...

Puis, changeant brusquement de visage :

— C’est vous qui allez oublier, maintenant ?... oublier tout de suite ce que je n’aurais jamais dû vous dire ?... je vous en prie ?... faites ça pour moi ?...

— Oublier ?... comment voulez-vous que moi, j’oublie ?... vous savez bien que c’est impossible ! ...

Elle affirma :

— Il le faut, pourtant !... oui... vous vous direz que vous avez... que nous avons fait un rêve... un rêve très lumineux et très doux... de ceux dont on s’éveille heureux, troublé... avec, en quelque sorte, une vision de choses jolies et disparues, impossibles à définir... est-ce que vous n’en avez jamais fait de ces rêves-là ?... on ne peut, quel que soit l’effort de la pensée, se les rappeler... mais on les aime...

Sa voix faite de caresses bouleversait le jeune homme. Il s’était machinalement rassis à la place qu’il venait de quitter, et, sans répondre, le visage levé vers Bijou, il pleurait.

Elle s’approcha et dit, suppliante :

— Vous pleurez ?... si vous saviez quel chagrin j’ai de vous voir pleurer !...

Presque brusque, elle conclut :

— Et, si ça peut vous consoler, dites-vous que j’en ai aussi, du chagrin...

Il demanda, ébloui de bonheur :

— Est-ce possible ?...

Denyse ne répondit pas. Elle venait d’apercevoir sur la table, une lettre que Giraud achevait au moment où elle entrait.

Il dit, suivant son regard :

— J’écrivais à mon frère... et, au lieu de lui raconter mon élève, mes occupations, et tout ce à quoi doit se borner ma vie. . . je ne lui parlais que de vous !. . .


Elle répondit, posant son doigt rosé sur la signature :

— Je regardais votre nom... Fred !... c’est un nom que j’aime !... je l’ai donné à mon filleul... le dernier des enfants de Bertrade...

Elle sembla regarder au loin par la fenêtre ouverte, et répéta doucement :

— Fred !...

Puis, elle passa sur son front sa main fine, et dit, marchant vers la porte : — Et le dîner !... mes corbeilles !... les menus qui ne sont pas écrits !... et il est cinq heures !...

Comme le pauvre garçon restait stupide, sans bouger, elle demanda :

— C’est convenu pour ce soir, n’est-ce pas ?... je fais mettre votre couvert...

Il répondit, vaguement rappelé à lui-même : — Au milieu de tous les habits... je ferai un effet déplorable...

— Mais non... mais non !... d’ailleurs... il n’y aura pas que des habits !... il y a d’abord M. de Clagny en redingote... et puis, M. de Bernés, qui a peur de rencontrer le général de Barfleur, est toujours en uniforme... M. l’abbé a sa soutane...

Elle conclut en riant :

— Ça en fait déjà trois qui ne seront pas en habit !...

Comme elle sortait de la salle d’études, elle se jeta contre Henry de Bracieux qui venait à elle dans le corridor. Il demanda, surpris :

— Tiens !... qu’est-ce que tu fais là ?...

— Et toi ?...

— Moi, je rentre dans ma chambre...

— Moi, je sors de chez Pierrot...

— Il est dans le jardin, Pierrot !...

— Je ne le savais pas... et j’avais quelque chose à lui dire...

Il demanda, soupçonneux, agressif presque :

— A lui.., ou à M. Giraud ?... Sans paraître remarquer l’attitude singulière de son cousin, elle répondit, docile :

— A lui... pour le redire à M. Giraud... et comme il n’était pas là...

— C’est à Giraud que tu as...

— Fait la commission de grand’mère... oui...

L’air candide, elle ajouta :

— Pourquoi donc ça t’intéresse-t-il tant que j’aie fait cette commission à l’un plutôt qu’à l’autre ?...

Il répondit, plaisantant avec un peu d’embarras :

— Parce que je suis curieux, probablement ?... et la preuve que je suis curieux, c’est que j’ai envie de savoir quelle était cette commission ?...


— Grand’mère m’avait chargée de dire à M. Giraud... qui n’a pas d’habit...

— Pas d’habit, Giraud ?...

— Non !...

— Pas d’habit du tout ?...

— Tiens !... tu dis absolument comme moi !... non... pas d’habit du tout !... il avait prévenu qu’il ne dînerait pas... alors, comme M. de Clagny reste à dîner, et qu’il est en redingote. j’allais en avertir Pierrot, afin qu’il le dise à M. Giraud... as-tu compris ?...

— Oui... — fit Henry, — très bien !... mais Jean, qui est un homme chic, ne voyage jamais sans un jeu d’habits... il en a au moins trois ici... il lui en prêtera bien un... ils sont exactement de la même taille... — Ça serait gentil !.. . — Oh !... il ne demandera pas mieux !... Giraud est un charmant garçon... que nous aimerions tous, si...

Il s’arrêta court et Bijou demanda :

— Si quoi ?...

— Rien !... je vais arranger cette affaire-là... à l’âge du père Clagny, il est indifférent d’être bien ou mal... à l’âge de Giraud, c’est autre chose, je suis sûr qu’il souffrirait beaucoup de se croire ridicule... surtout...

— Surtout ?...

— Surtout devant toi !...

Bijou haussa les épaules, et s’éloigna en courant dans le long corridor.

VI


QUOIQU’ELLE se fût occupée du couvert, des fleurs, du service et des menus. Bijou fut prête la première.

Portant dans ses bras ime énorme gerbe de roses, elle entra au salon à l’instant précis où la marquise venait de monter chez elle pour s’habiller.

Très occupée d’arranger ses fleurs sur une console, elle ne vit pas M. de Clagny qui la regardait de tous ses yeux, tandis qu’elle allait et venait, avec de jolis mouvements d’oiseau qui volète avant de se poser.

A la fin, il demanda, et sa voix fit tressaillir Denyse : — Bien sûr, elle arrive de Paris tout droit, cette jolie toilette ?...

— Ah !... — fit Bijou effarée, — vous m’avez fait presque peur !...

Puis, venant au comte, elle dit, en tapotant gentiment sa légère robe, de gaze à peine rosée :

— Cette jolie toilette n’arrive pas de Paris... elle a été fabriquée à Bracieux, près Pont-sur - Loire... Vraiment étonné, le comte demanda :

— Ah bah !... par qui ?... — Par Denyse ici présente... et par une vieille ouvrière, habilleuse au théâtre,...

Il s’était levé, et, maintenant, tournait autour de la jeune fille avec une admiration presque craintive. Elle était si jolie, émergeant de cette vapeur rosée, qui semblait toucher à peine son petit corps merveilleux, et d’où sortaient ses épaules teintées, elles aussi, de la singulière lueur rose qui faisait unique sa peau si fine, si délicatement veloutée. Et M. de Clagny trouvait que Bijou était, non seulement jolie à ravir, mais étonnamment troublante avec sa bouche très gourmande et ses yeux très candides.

De toute sa personne s’exhalait un parfum de sensualité extrême, mais dans son regard si pur se lisait une déconcertante naïveté.

Et, tandis qu’il l’examinait curieusement, Bijou se disait que « le vieil ami de grand’mère » était beaucoup plus jeune qu’elle ne se le figurait.

Ce grand homme, resté svelte, avait vraiment tout à fait bon air, avec ses cheveux très blancs aux tempes et ses moustaches blondes, grisonnant à peine. Ses yeux bruns regardaient avec douceur, et sa bouche moqueuse, un peu méchante par instants, montrait dans le sourire des dents blanches et pointues, de vraies dents de jeune chien qui éclairaient singulièrement le visage.

Le silence devenait embarrassant. A la fin. Bijou dit : — Grand’mère n’est pas encore descendue ?... je pensais la trouver ici ?...


— Elle sortait pour aller s’habiller au moment même où vous êtes entrée...

— Elle ne sera jamais prête !...

M. de Clagny regarda sa montre :

— Mais le dîner est à huit heures... elle a tout le temps !... il n’est pas sept heures et demie...

— Oh !... — fit Denyse avec regret — si j’avais su, je ne me serais pas dépêchée tant !... j’avais une peur d’être en retard !...

— C’est moi qui suis content que vous vous soyez pressée !... je vais pouvoir causer avec vous un petit instant !...

Elle dit en riant :

— Une bonne demi-heure... au moins ! car ici personne n’est en avance, jamais... pas plus les invités que les gens de la maison...

— A propos d’invités... racontez-moi donc avec qui je vais dîner ?... votre grand’mère m’a dit : « Vous dînerez avec des amis à vous... ? Or, des amis, je ne dois plus en avoir beaucoup depuis douze ans que je ne suis venu dans le pays... les habitants se sont probablement renouvelés ?...

— Pas tant que ça !... voyons ?... vous dînerez avec les Tourville...

— Les Tourville ?... ils ne sont pas encore morts !...

— Ceux avec qui vous allez dîner sont vivants... ils avaient des parents qui sont morts...

— Ah !... à la bonne heure !... alors, le petit Tourville est marié ?...

— Depuis deux ans !...


— Il était vilain !... est-ce qu’il a fait un beau mariage ?...

— Ça dépend !... il a épousé mademoiselle Chaillot, une demoiselle de la Bourse...

— Comment ?... une demoiselle de la Bourse ?...

— Oui... le père travaille à la Bourse, je crois !... il est très, très riche...

— Est-ce que c’est Chaillot, le banquier ?...

— Peut-être bien !... je ne m’en suis jamais informée !... ils ont restauré Tourville... c’est superbe !... et ils reçoivent tout le temps...

— Est-ce que madame de Tourville est jolie ?...

— Vous allez la voir... elle est très aimable... et très intelligente, dit-on . . . moi, je ne m’en suis pas aperçue...

Et, comme M. de Clagny souriait, elle ajouta vivement :

— Parce que je la connais très peu...

Il demanda :

— Et, avec les Tourville, qu’y a-t -il ?...

— M. de Bernès...

— Le petit Hubert ?... le dragon ?...

— Lui-même...

— C’est le fils de bons amis à moi... et gentil comme un cœur... vous ne trouvez pas ?...

— Quoi ?...

— Que Hubert de Bernès est gentil ?...

— Oh !.., je le connais si peu !... il m’a semblé... comment dirai- je ?... incolore... oui incolore...

— Parce que vous l’intimidez, probablement ?... je comprends ça, d’ailleurs !... Elle dit en riant :

— Je vous intimide, peut-être ?...

Très sérieux, il répondit :

— Beaucoup ! ...

— Oh ! — fit-elle stupéfaite, — est-ce possible ?...

— C’est très possible... et cela est !... rien d’étonnant, puisque vous intimidez un vieux comme moi, à ce que vous intimidiez le petit Hubert...

— Le petit Hubert ?... il a six pieds !...

— Oui... mais il a vingt-six ans... et pour moi il est toujours le petit Hubert... Enfin ! convenez au moins qu’il est joli garçon ?...

— Je ne sais pas !...

— Allez-vous me dire que vous ne l’avez pas regardé ?...

— Je l’ai regardé... mais, en ce qui concerne M. de Bernès, je suis très mauvais juge...

— Pourquoi ça ?...

— Parce que je déteste les petits jeunes gens !...

— A vingt-six ans on n’est pas un petit jeune homme ?...

— C’est possible !... mais à cet âge-là on n’existe pas pour moi...

— Ah bah !... et à quel âge commence-t -on à exister pour vous ?...

Elle se mit à rire.

— Très tard !...

Puis, changeant de ton : — Je suis contente que vous connaissiez M. de Bernès, parce que, au moins, vous ne vous assommerez pas trop ce soir... — Ah !... il parait que je ne dois pas compter sur les autres invités pour m’amuser ?

— Oh ! non !... les autres, c’est d’abord les La Balue...

— Cristi !... ils sont terrifiants !... et leurs enfants ? ... ils doivent commencer à grandir ?...

— Ils ont même fini !... Louis a vingt-trois ans, et Gisèle vingt-deux...

— Comment sont-ils ?...

— Lui pose pour l’écœurement général... il n’a plus ni faim, ni soif, ni sommeil... il n’aime rien, tout l’ennuie... et c’est pas vrai, vous savez !... il ne manque pas un bal, et sa sœur raconte qu’il se relève la nuit pour manger en cachette... et puis il fait des vers ridicules... de la peinture comme les vers... et de la musique !... quelle musique !...

— Et la jeune fille ?...

— Elle est aussi masculine que son frère est féminin.... chasse beaucoup à tir et à courre... rêve d’avoir un équipage pour pouvoir servir le cerf elle-même... et d’épouser un officier...

— Elle doit s’occuper d’Hubert ?...

— Qui ça, Hubert ?...

— Le petit Bernès...

— Ah ! oui !,., non !... je ne crois pas !... dans tous les cas, il ne s’occupe pas du tout d’elle !...

— Parce qu’il s’occupe de vous... comme tous les autres, n’est-ce pas ?...

— Pas le moins du monde !...

M. de Clagny haussa les épaules :

— Allons donc !... je vois ça d’ici !..

— Il ne me reste plus à vous présenter que trois convives, — reprit Bijou, cherchant évidemment à changer la conversation :

— les Juzencourt, un ménage dans le train qui a acheté les Pins... et une de leurs amies, qui est venue passer un mois chez eux... une petite veuve délicieuse... la vicomtesse de Nézel...

— Tiens !... — dit le comte, qui fit un mouvement brusque, — madame de Nézel ?... Jean de Blaye est donc ici ?...

Denyse ouvrit largement ses beaux yeux clairs et répondit, surprise :

— Oui... Jean est ici... mais... quel rapport ?...

— Aucun... aucun . . .

— afîirma vivement M. de Clagny.

Et, après un silence, il demanda :

— Toujours jolie, madame de Nézel ?...

— Très jolie...

— Autant que vous ?...

Bijou sourit :

— Pourquoi vous moquez- vous de moi ?... je sais très bien que je ne suis pas jolie...

— A mon tour, mon cher petit Bijou, je vous demande pourquoi vous vous moquez d’un vieil ami... qui vous admire de toutes ses forces... et qui n’est pas le seul, hélas !...

— Pourquoi, hélas !...

— Mais parce que... quand on admire ou quand on aime... on voudrait être seul à admirer ou à aimer... l’amitié est égoïste et jalouse...

Elle demanda, l’air joyeux : — Et depuis... voyons ?... combien ?... trois heures, depuis trois heures que nous nous connaissons. .. vous avez déjà de l’amitié pour moi ?...

M. de Clagny répondit, sérieux, ému presque :

— Beaucoup !...

— Tant mieux !... parce que, voyez-vous, moi aussi je vous aime beaucoup !... oh ! mais beaucoup, beaucoup !...

Et, comme si elle se parlait à elle-même, elle ajouta :

— Je m’étais fait de vous une idée très différente. .. je m’attendais à vous trouver tout autre...

Il dit, tristement :

— Plus jeune ?...

— Au contraire !... on vous représentait comme un ami de mon grand-père... grand’mère disait toujours « mon vieil ami Clagny »... alors, vous comprenez... quand je vous ai vu, j’ai été saisie...

— Pourquoi ?...

— Parce que vous m’avez fait l’effet d’avoir... je ne sais pas trop... quarante-cinq ans, peut-être ?... enfin... quelque chose comme Paul de Rueille... et puis... vous êtes très beau... et moi, j’aime beaucoup qu’on soit beau...

— C’est votre cousin de Blaye qui est beau !... Elle sembla chercher dans sa mémoire :

— Jean ?... est-il si beau que ça ?... il ne me fait pas cet effet-là... vous savez... quand on vit ensemble, on finit par ne plus se voir !...

— Je suis bien sûr qu’il vous voit, lui !...

— Que non !... on ne me voit pas tant que vous croyez !... on m’aime bien parce que je. me suis trouvée toute seule à dix-sept ans... alors, quand grand’mère m’a prise, comme un pauvre petit chien perdu, pour me rapporter chez elle, tous se sont intéressés à moi et m’ont fait bon accueil... je suis devenue le Bijou qu’on élève et qu’on gâte... auquel on passe tout... et qui ne fait que sa volonté. ..

— Et ce qu’il a raison, le Bijou !... il n’y a que ça de bon dans la vie... faire sa volonté !... quand on le peut...

Elle dit, parlant sans même paraître s’apercevoir qu’elle parlait :

— On le peut toujours !....

Puis, courant à la baie, elle cria :

— Allons, bon !... les Tourville !... et grand’mère qui n’est pas encore descendue !...

Elle s’élança au-devant d’une dame qui s’avançait, vêtue d’une toilette cossue. Elle était suivie d’un monsieur, de physique vulgaire, de maintien gourmé, à l’air infiniment snob.

Bijou présenta : « Le comte de Clagny... le comte de Tourville... »

Puis, comme la marquise entrait, encore belle dans le nuage de dentelle qui l’enveloppait, elle retourna causer avec M. de Clagny.

— Eh bien, — demanda-t -elle, — comment les trouvez-vous, les Tourville ?...

— Je les trouve mal !... mais c’est Henry de Bracieux que j’ai trouvé embelli... il n’est pas encore aussi bien que son cousin, mais ça viendra peut-être...


— Aussi bien que quel cousin ?...

— Que Blaye...

— Encore !... Ah çà ! vous y tenez, à la beauté de Jean !...

— Mon Dieu, beauté n’est peut-être pas le mot... mais il est charmant... si vous le permettez ?...

— Je le permets...

— A propos !... dites-moi donc qui est ce très gentil garçon que j’ai rencontré tantôt au bas de l’avenue ?...

— Dame !... je ne sais pas !... à moins que ce ne soit le répétiteur de Pierrot... mais... il n’est pas si gentil que vous dites...

M. de Clagny étendit la main et dit :

— Le voilà !...

— Ah !... — fît Bijou étonnée, — c’est bien ça !...

Elle était stupéfaite, et de l’admiration exprimée par le comte, et de la transformation opérée par l’habit de Jean.

Dans ce vêtement bien coupé, qui lui allait à merveille, le jeune professeur semblait à l’aise, presque élégant.

Et Henry s’approchant de Denyse, demanda, en indiquant Giraud :

— Hein ?... ai-je eu une riche idée ?... vois-tu la différence ?... non. .. mais, la vois-tu ?...

Et comme elle ne répondait pas assez vite à son gré, il ajouta :

— Je parie que non ?... les femmes ne savent pas voir ces choses- là... quand il s’agit des hommes !...


Les invités arrivaient tous. D’abord les La Balue, imperturbables, ridicules à crier, chacun dans son genre, mais si heureux, si pleinement admiratifs et satisfaits de leurs personnes, qu’on eût regretté vraiment de les détromper.

Puis Hubert de Bernés, qui vint comme Bijou Is prévoyait, en tenue, promenant autour du salon un regard plongeant, inquiet de rencontrer ce qu’il avait coutume d’appeler : « une bobine de grosse légume &...

Les Juzencourt entrèrent les derniers, amenant madame de Nézel, une très jolie femme, délicieusement habillée, toute fine et souple, d’une souplesse de créole, avec un teint de jasmin et des cheveux soyeux et lourds, d’un noir intense. Bijou, qui la regardait curieusement, comme si elle ne l’eût jamais vue auparavant, dit à M. de Clagny :

— Elle est vraiment bien jolie, madame de Nézel !...

Il répondit, distrait, dévorant des yeux Bijou :

— Elle a surtout de la race... et puis, c’est une vraie femme... qui doit vibrer à souhait... La jeune fille demanda, clignant de l’œil et contractant un peu ses sourcils, comme si elle faisait un effort pour comprendre :

— Qui doit quoi faire ?...

— Rien !... — dit le comte, ennuyé, — je ne sais plus du tout ce que je disais !...

— Bijou !... — appela tout à coup la marquise, madame de Juzencourt demande à voir les en fants... va les chercher !... tu permets, Bertrade ?... et vous aussi, monsieur l’abbé ?...

M. de Clagny eut un mouvement de contrariété en se voyant séparé de Denyse. Il ne pouvait déjà plus, lui semblait-il, se passer d’elle.

Elle revint très vite, suivie de Marcel et de Robert, et tenant par la main un superbe bébé de quatre ans, qui souriait aimable et confiant. Elle le présenta, toute fière de lui.

— Voilà mon filleul ! il est délicieux, n’est-ce pas ?... et beau !... et bon !... un amour !...

— Elle est tellement gentille pour cet enfant, — dit madame de Rueille, — elle s’en occupe sans cesse... c’est elle qui lui apprend à lire...

— Déjà !... — fit M. de Clagny, d’un ton de reproche, — on lui apprend déjà à lire ?...

— Bijou lui apprend bien d’autres choses !... n’est-ce pas. Bijou ? — demanda la marquise, — tu lui apprends aussi l’histoire sainte, à ton élève ?... il y a deux jours, il m’a raconté Moïse... il le savait très bien...

— Ah ! par exemple !... — fit le comte, narquois, je voudrais voir ça !... malheureux mioche, va !...

Gracieuse et tendre. Bijou s’agenouilla devant le bébé. En entendant parler de raconter « son histoire », le pauvre moutard tourna vers elle un visage suppliant. Elle dit :

— Raconte, Fred !...

Docile, l’air grognon,, le petit leva les yeux sur sa marraine.

— Raconte Moïse !... tu le sais très bien !... — Eh bien — dit Fred d’une voix résolue, on l’a mis dans un petit panier, l’petit Moïse... et on a mis l’panier sur le Nil...

Il s’arrêta, le front mouillé de sueur. Bijou dit :

— Et puis, qu’est-ce qui est arrivé ?...

— J’sais pas ! — fit brièvement le petit,

— j’sais plus !... j’sais plus, j’te dis... dis-le, toi, c’qui est arrivé ?...

— Allons !... voyons ?... c’est im parti pris de ne pas répondre ?...

Il dit, câlin :

— J’t'en prie ?... ne m’force pas ?...

Mais Denyse s’entêta :

— Si !... il est arrivé quelque chose, quand Moïse descendait le Nil... quoi ?... qu’est-ce qui est arrivé ?...

Il chercha un instant, la figure contractée, les yeux fermés, et, au moment où l’on n’espérait plus rien, il cria, heureux de sa trouvaille :

— L’Chat botté, qui est venu !... et qui a crié : «Au secours !... c’est monsieur le marquis de Carabas qui se noie !... »

— Voilà, — fit en riant Bertrade, — l’inconvénient de lui apprendre tant de belles choses à la fois !...

Et M. de Rueille ajouta :

— Denyse lui a donné, il y a deux jours, un mirobolant Chat botté que nous avons rapporté de Pont-sur -Loire... et qui a dû faire à Moïse un tort considérable...


Bijou se tourna vers son cousin et demanda, l’air étonné :

— Denyse ! .. . depuis quand m’appelez - vous Denyse !...

— Maiss... — répondit Rueille — je ne sais pas... ça m’arrive quelquefois...

— Jamais !... alors je croyais que vous étiez fâché !...

Puis, s’inclinant vers son filleul, elle le prit dans ses bras, et dit en riant :

— Mon pauvre petit Fred !... nous n’avons pas eu de succès, à nous deux !...

Giraud, en ce moment debout derrière elle, la regardait avec admiration. Elle serra davantage contre elle l’enfant qui lui souriait, et murmura d’ime voix devenue caressante :

— Fred !... mon Fred chéri !... je t’aime tant, si tu savais !...

En entendant prononcer son nom avec cette tendresse, le jeune professeur avait frissonné et retenu à grand’peine le mouvement qui le jetait vers Denyse. Et il était devenu si pâle, son visage se tirait si singulièrement, que Pierrot, peu observateur pourtant et peu perspicace quand il ne s’agissait pas de Bijou, demanda :

— Qu’est-ce que vous avez donc, monsieur Giraud ?... vous êtes tout drôle !... est-ce que vous êtes malade ?...

Denyse se retourna brusquement, et questionna, avec intérêt :

— Vous êtes malade, monsieur Giraud ?... — Moi !... mais pas du tout, mademoiselle !... je ne sais pas où Pierrot prend ça !...

— Dame !... — fit le gamin, convaincu — regardez-vous ? ... vous avez une de ces têtes !... du reste, depuis trois ou quatre jours, ça ne va pas !... vous devez avoir quelque chose que vous ne savez pas ?...

— Je vous assure, — balbutia le pauvre garçon au supplice, — je vous assure que je n’ai rien du tout...

M. de Clagny s’était approché. Il regarda avec envie le petit Fred, blotti contre la fraîche épaule de Bijou, et dit :

— Il est superbe, votre filleul !...

— Oui, n’est-ce pas ?... et il m’adore !... On annonçait le dîner. Elle donna à l’Anglaise, qui était entrée, le bébé qui s’endormait déjà. Debout devant elle, l’air maussade, le petit La Balue présentait l’angle aigu de son bras. Elle y passa difficilement sa main et, résignée, s’assit entre lui et M. Giraud, qui, fou de bonheur de se trouver près d’elle, se sentait plus que jamais décontenancé et maladroit.

Sa timidité déjà grande augmentait. Il n’osait littéralement pas dire un mot, et se désespérait de se sentir ridicule. Il n’était plus seulement amoureux de Denyse, de sa beauté, de sa grâce, de son charme si grand, il la vénérait à présent pour sa bonté qu’il jugeait infinie. Maître d’études dans un lycée, il avait un jour murmuré d’évasifs mots d’amour à la fille du proviseur, et il se souvenait.


non sans effroi, du méprisant courroux avec lequel la jeune bourgeoise lui avait reproché d’oser lever sur elle ses yeux de simple pion ! A cette fille riche, belle, de grande maison, il avait dit franchement, crûment, qu’il l’adorait, et pour lui répondre elle n’avait eu que d’affectueuses et douces paroles, qui décourageaient sans blesser. Et puis, il s’attristait sur lui-même, croyant bien que sa vie traversée par cet amour impossible, était troublée pour toujours.

Comment espérer, après avoir connu et aimé une femme comme mademoiselle de Courtaix, pouvoir aimer jamais la femme qu’il serait à même d’épouser ? Et le pauvre garçon qui, trois semaines plus tôt, rêvait parfois d’un petit intérieur propret, tenu par une femme fraîche, insignifiante et modeste, se voyait à présent condamné à perpétuité au garni écœurant dans lequel il crèverait quelque jour entouré des photographies de Bijou, arrachées à grand’peine à Pierrot.

Au début du dîner, Denyse parla peu. Elle regardait d’un air distrait la table, et découvrait ces mille riens si amusants pour qui sait voir. Madame de Bracieux avait à sa droite M. de La Balue, qu’elle négligeait pour son vieil ami Clagny placé à sa gauche, avec qui elle ne cessait guère de causer. M. de Jonzac, assis en face de sa sœur, entre madame de la Balue et madame de Tourville, semblait modérément s’amuser, non plus que madame de Nézel qui, l’air un peu triste, répondait distraitement à ses voisins Henry de Bracieux et M. de Rueille, et regardait souvent dans la direction de Jean de Blaye placé à l’autre bout de la table, entre madame de Juzencourt et mademoiselle de La Balue. Lui, paraissait ne pas s’occuper du tout de madame de Nézel, et plusieurs fois les yeux de Bijou rencontrèrent les siens. Comme si cette rencontre l’eût gênée, elle se tourna vers le petit La Balue, et, devenue soudain aimable, se mit à causer avec animation. Alors, le regard un peu inquiet de Jean se posa tout à fait sur elle et ne la quitta plus.

VII


IL faisait au salon après le dîner une chaleur accablante. Madame de Bracieux dit :

— Vous savez... ceux qui ne craignent pas l’humidité du soir peuvent aller sur la terrasse ou dans le jardin...

Gisèle de La Balue, une grande et grosse fille, bâtie sur le modèle des statues de la place de la Concorde et affectant volontiers des allures Ubres et garçonnières, s’élança lourdement dehors en criant :

— Qui m’aime me suive !...

Poliment, Hubert de Bernés la suivit.

Rueille, Henry de Bracieux, Pierrot et M. Giraud se tournèrent comme un seul homme vers Denyse, et Pierrot demanda :

— Viens-tu, Bijou ?...

Elle vit Jean de Blaye, qui sortait en causant avec madame de Nézel, et répondit :

— Tout à l’heure... je vous rejoindrai... je vais voir si les enfants sont couchés...

— Mademoiselle, — proposa l’abbé, — je puis vous éviter cette peine ?...

— Non... merci, monsieur l’abbé... mais vous savez, quand je n’ai pas embrassé Fred, je ne suis pas contente... Elle sortit par la porte opposée à la terrasse et M. de Clagny dit à la marquise :

— Votre petite-fille est décidément la plus charmante enfant qu’on puisse voir !...

Et il ajouta, l’air chagrin :

— C’est quand on rencontre des femmes comme ça qu’on regrette d’être vieux !...

— J’avoue — fit madame de Bracieux en riant — que, même jeune, vous ne seriez pas le mari que je rêve pour Bijou !...

— Et pourquoi donc ça, s’il vous plaît ?...

— Mais parce que vous êtes... vous étiez, du moins, un peu... comment dire ?... un peu large de cœur ..

— Large de cœur !... Eh, oui, parbleu !... je l’étais !... mais c’est la faute de celles qui ne savaient pas me garder !.,. je vous assure qu’avec une femme comme Bijou, je n’aurais pas été ce que vous appelez « large de cœur »...

— Bah ! fît madame de Bracieux incrédule, est-ce qu’on sait jamais ?...

En sortant du salon, Bijou traversa le vestibule, et, au lieu de monter le grand escalier qui conduisait chez les enfants, elle souleva la vieille tapisserie à verdures qui masquait la porte de l’office. Au moment d’ouvrir cette porte, elle revint décrocher dans le vestibule une longue mante sombre, une mante de pêcheuse de Berck, qu’elle avait coutume de mettre quand il pleuvait. Elle s’en enveloppa rapidement et entra dans l’office où il faisait absolument nuit. Des cuisines arrivaient, criardes, les

voix des domestiques qui dînaient bruyamment. Denyse s’approcha de la fenêtre ouverte, puis, ramassant ses jupes, elle monta sur une chaise, enjamba la fenêtre, et, légère, s’élança dans le jardin. Là, elle hésita un instant. La terrasse se détachait, éclairée par les salons. Sous le quinconce, elle distinguait dans l’ombre la lueur rouge des cigares. Tout à coup, elle releva le capuchon de sa mante et, prenant un parti, s’engagea en courant dans l’allée sombre qui menait à l’avenue.

Pendant ce temps, ses amoureux attendaient sur la terrasse qu’elle vint les rejoindre comme elle l’avait promis, et la grosse Gisèle s’efforçait en vain d’organiser une partie de cachette. Les honmies manquaient d’entrain ; madame de Tourville craignait d’abîmer sa robe ; et madame de Juzencourt se promenait avec Jean de Blaye et madame de Nézel Bientôt elle revint seule ; et comme, tenace, mademoiselle de La Balue voulait l’entraîner à jouer, elle refusa avec énergie. Elle n’allait certes pas courir, quand elle avait déjà beaucoup trop chaud en marchant : elle avait dû quitter Thérèse de Nézel et M. de Blaye... elle n’en pouvait plus !...

Restés seuls, Jean et madame de Nézel avaient continué leur promenade. Elle, simple, achevant la conversation commencée ; lui, préoccupé et inquiet. A la fin, n’y tenant plus, il demanda :

— Pourquoi ne me faites-vous pas de reproches ? ... pourquoi ne me dites-vous pas toutes les choses mauvaise ? que vous pensez de moi ?... Elle répondit, très douce :

— Parce que je n’ai pas de reproches à vous faire... parce que je ne pense pas de vous des choses mauvaises...

— Alors, c’est que vous ne m’aimez plus ?...

Elle dit, d’un accent tellement douloureux qu’il en fut bouleversé :

— Je ne vous aime plus ?... moi !... n se sentait si profondément aimé ; qu’il : recula à l’idée de l’affreuse peine qu’il allait causer s’il était sincère. Et, affectueusement, il s’efforça de mentir :

— Oui, — dit-il , improvisant difdicilement une excuse à laquelle il n’avait pas songé, vous avez dû croire que je ne pensais pas à vous ?... depuis quinze jours que vous êtes aux Pins, je ne vous ai pas encore fait signe... c’est que... trouver un gîte à Pont-sur- Loire est difficile pour moi qui suis très connu... et j’ai craint que... et puis... pour vous aussi... pour venir en ville...

Comme elle restait silencieuse, il demanda :

— Pourquoi ne me répondez- vous pas ?...

— Pourquoi ?... parce que vous me dites précisément le contraire de ce que vous m’avez dit en me demandant d’accepter l’invitation des Juzencourt.

.. Il questionna, embarrassé :

— Qu’est-ce que je vous ai dit ?...

— Que nous voir à Pont-sur -Loire était chose facile... que vous aviez une petite maison, tout près de la gare, laissée à votre disposition par un ami

absent... un officier en congé... que, moi, j'irais en vine comme je voudrais, qu'il y avait deux trains montants et deux trains descendants. entre midi et sept heures, des Pins à Ponit-sur-Loire...et que je serais très libre. attendu que jamais juzencourt ni sa femme ne sortaient autrement que pour faire des visites dans les châteaux, ou suivre les rallye- papers... et j'ai vu dès le lendemain de mon arrivée que vos renseignements étaient exacts...

— mais c'est mon ami qui est revenu plus tôt...

—— Ah! mon pauvre Jean !... au lieu de me faire tous ces mensonges, vous feriez bien mieux de me dire la vérité...

— Et la vérité, selon vous; c’est que je ne vous aime plus ?...

— Oui... c'est une partie de la vérité...

Il demanda, inquiet :

— Et... le reste ?...

- C'est que vous aimez mademoiselle de Courtaix... ah !... ne dites pas non !... c'est si clair !...

Elle ajouta. après un instant de silence:

— Et si naturel !...

— Est-ce que vous me pardonnez ?...

— Je n’ai pas à vous pardonner... je ne vous ai rien demandé, jamais... jamais vous ne m'avez rien quand je vous ai connu, je n’étais pas encore neuve... et vous avez dû avoir de moi l'opinion qu’a presque toujours un homme de la femme qui se donne à lui...

- Mais je vous jure...


— Ne jurez pas !... vous avez d’autant mieux dû l’avoir, cette opinion, que je n’ai pas jugé devoir vous raconter ce qu’avait été jusque-là ma vie... vous avez pu croire que je trompais, sans le moindre remords, un mari peut-être affectueux et bon...

— Je n’ai rien cru du tout... sinon que je vous adorais...

Anxieux, il bégaya :

— Et... et vous n’allez plus vouloir m’aimer ?...

Elle dit, stupéfaite de tant d’égoïsme ingénu :

— Ainsi... vous souhaitez que je continue à vous aimer ?...

— Si je le souhaite ?... mais qu’est-ce que je deviendrai sans vous !... vous qui êtes toute ma vie !

Et comme elle reculait, effarée :

— Ah çà !... qu’est-ce que vous avez donc supposé ? ... que j’allais épouser Bijou, peut-être ?...

— Mais oui...

Il allait lui expliquer pourquoi il ne pouvait pas épouser sa cousine, mais il pensa que l’impossibilité matérielle rendrait blessant son retour à madame de Nézel qu’il aimait tendrement, et il dit :

— Je n’ai pour Bijou qu’un entraînement passager et violent... que voulez- vous !... il est impossible de vivre auprès d’elle sans être grisé de sa beauté, affolé par sa coquetterie inconsciente et naïve...pendant ces quinze jours j’ai été fou... je le suis encore !... mais en vous revoyant ce soir, j’ai bien senti que c’est vous ’seule que j’aime, vous seule à qui j’appartiens...


Il attira contre son épaule le visage pâle de madame de Nézel, et, s’inclinant, posa ses lèvres sur la jolie bouche fraîche qui se donnait. Comme la jeune femme se blottissait éperdument dans ses bras, il lui dit d’une voix caressante et chaude :

— Est-ce que je peux aimer... comme je t’aime... cette enfant que je n’ai jamais touchée du bout des doigts ?...

Et, serrant contre lui le corps souple qu’il sentait frémir, il reprit :

— Pardonnez, vous qui êtes bonne !... car si j’ai péché, c’est en pensée seulement...

Elle répondit :

— Je vous aime... rentrons vite !... on va trouver que notre promenade se prolonge beaucoup !... En les apercevant, madame de Juzencourt, assise sur la terrasse, leur cria :

— Comment !... vous avez marché tout ce temps ?...

Au même moment, M. de Rueille disait à Bijou, qui venait d’apparaître dans l’encadrement d’une fenêtre :

— C’est comme ça que vous êtes venue nous rejoindre ?... c’est gentil !...

Elle répondit, se décidant à sortir sur le perron :

— Je n’ai pas pu revenir plus tôt !...

Et plus bas, elle ajouta, s’approchant de son cousin :

— J’avais à m’occuper du thé... des glaces... etc. etc.. il ne faut pas m’en vouloir...

Pierrot dit, en extase :

— T’en vouloir ?... est-ce qu’on peut t’en vouloir, à toi ?...

Bijou ne répondit pas. Distraite, elle regardait Hubert de Bernés qui causait avec Bertrade, et elle s’étonnait de le trouver pour elle si froid. Certes, il était poli, aimable même, mais aimable et poli seulement, et elle n’était pas accoutumée à tant de modération.

M. de Clagny se montra à une fenêtre et appela :

— Mademoiselle Bijou !... votre grand’mère vous demande...

Denyse s’envola, dans un froufrou de jupes, sans même répondre au petit La Balue qui lui disait, en lui montrant Henry de Bracieux, dont la silhouette se détachait en pleine lumière :

— Il est bien beau, Henry, n’est-ce pas ?...

— Bijou, — dit la marquise, — tu vas chanter quelque chose...

Très ennuyée, elle supplia :

— Oh !... grand’mère, je vous en prie !... Mais madame de Bracieux insista :

— C’est M. de Clagny qui désire t’entendre...

— Alors, je veux bien ! — fit gentiment Bijou, sans prendre garde que cette façon de consentir n’était pas très gracieuse pour les autres invités de sa grand’mère.

Elle alla prendre sur le piano une guitare, passa par-dessus sa tête le ruban rose qui servait à ,la fixer et dit, en revenant se planter au milieu du demi-cercle formé par les fauteuils : — Je vais m’accompagner à la guitare... j’aime mieux ça, c’est plus bon enfant...

Puis, se tournant vers M. de Clagny :

— Qu’est ce que vous voulez que je vous chante ? aimez- vous les vieilles chansons ?...

Et tout de suite elle commença la chanson du Petit Soldat :


Je me suis engagé
Pour l’amour d’une blonde...


Elle avait une jolie voix juste, dont elle se servait adroitement. Et elle chanta avec une plaintive douceur le récit touchant du petit soldat qui « veut qu’on mette son cœur dans une serviette blanche... » Le salon s’était rempli dès que Bijou avait commencé à chanter. Et les physionomies étaient vraiment amusantes à voir, Jean écoutait, nerveux, tirant sa moustache blonde qui criait entre ses doigts. M, de Rueille, énervé par cet air dolent, agacé de voir tous ces gens qu'il admiraient Denyse, faisait les cent pas à l’autre bout du salon, affectant de ne pas entendre.

Pierrot, la bouche ouverte, regardait de toutes ses forces. Le petit La Balue, accoudé à une console, dans une pose contractée et ridicule, fixait sur la jeime fille ses yeux ternes, qu’il s’efforçait de rendre magnétiques, avec une insistance tellement effrontée que Henry de Bracieux se sentait une étonnante envie de l’aller gifler. Et l’abbé Courteil lui-même, empoigné, ému, écarquillait les yeux et respirait bruyamment. Seul, Hubert de Bernès écoutait avec uae attention polie, mais relativement indifférente. Les femmes, sauf peut-être Gisèle de La Balue, admiraient sincèrement Bijou. Madame de Nézel écoutait, les yeux tristes et le sourire plein de bonté. Quant à M. de Clagny, tout ce qu’il y avait en lui de sensibilité et de tendresse semblait s’élancer vers cet être délicat et joli. Ses yeux, tout chargés de caresses, enveloppaient à la fois le délicieux visage, les petits doigts roses qui couraient sur les cordes, et la taille souple de Bijou. Et lorsque, ayant fini de chanter, elle vint à lui, sans se soucier des compliments qui pleuvaient sur elle, demandant, gentiment câline : « Ça ne vous a pas trop ennuyé ?... » il fut un instant sans répondre. Une émotion l’étranglait. A la fin, il dit :

— Je vous la redemanderai souvent, cette chanson ! ... oui... je viendrai vous voir... et vous me chanterez le Petit Soldat... vous voudrez bien ?... Un désir le prenait d’entendre chanter Bijou pour lui, pour lui tout seul, sans partager sa voix et son charme avec tous ces gens qu’il avait en horreur. Elle répondit, l’air heureux :

— Vous viendrez tant que vous voudrez, et je vous chanterai tout ce que vous voudrez... Puis, d’une glissade, elle fila vers Jean de Blaye, isolé à un bout du salon :

— Ça t’ennuie, toi, quand je chante, n’est-ce pas ?...

Il dit, surpris de la question, surpris aussi que Bijou s’occupât de lui.

— Mais non !... pourquoi ?...

— Parce que je te voyais tout à l’heure... tu tirais tes moustaches d’un air furieux... et tu avais l’air de t’ennuyer... ah !... ce que tu en avais l’air !...

— Une idée que tu te fais !...

— Que non !... je ne me fais jamais d’idées, comme tu dis, quand il s’agit de ceux que j’aime !. , . je suis très clairvoyante, au contraire... Pourquoi fronces-tu les sourcils ?...

— Mais je ne fronce pas les sourcils...

— Si !... et on dirait que ça t’ennuie aussi, ce que je viens de te dire ?...

— Qu’est-ce que tu viens de me dire ?...

— Que je suis clairvoyante ?... et ça t’ennuie parce que tu as peur que je ne voie qu’il y a quelque chose ?...

Très troublé, il demanda :

— Quelque chose ?... quoi ?...

— Quoi ?... je n’en sais rien !... mais sûrement tu as quelque chose... tu n’es plus du tout le même depuis... tiens, depuis que nous sommes à Bracieux, à peu près...

Il dit, cherchant à plaisanter :

— Vraiment ?... je suis si changé ?... et le plus curieux, c’est que je ne me doute pas de ce changement.

.. Bijou haussa ses jolies épaules.

— Ne cherche donc pas à me rouler, mon pauvre Jean !... je te connais trop bien, vois-tu ?... oui... tu es changé !... tu es devenu peu à peu brusque, inquiet, préoccupé... Tiens !... veux-tu que je te dise...


Assise, assez loin d’eux, madame de Nézel les regardait de son même air doucement résigné et triste. L’œil violet de Bijou coula de son côté, luisant entre les cils touffus, et elle acheva :

— Tu aimes quelqu’un qui ne t’aime pas !...

Jean de Blaye rougit violemment :

— Ta ne sais ce que tu dis !...

— Alors pourquoi rougis-tu ?... Oh !... que tu es orgueilleux !... ça te vexe que j’aie deviné ça !... Après un silence, elle ajouta :

— Est-ce que tu le lui as dit ?...

— Si j’ai dit quoi ?... à qui ?... mais tu es folle, mon pauvre Bijou !...

— A mad...

Elle s’arrêta, le visage tourné vers madame de Nézel, et reprit :

— A celle que tu aimes... lui as-tu dit que tu l’aimais ?...

Il murmura d’une voix assourdie :

— Non !...

— Tu n’oses pas ?... pourquoi ?... j’entends tout le temps grand’mère, Bertrade et Paul... et l’oncle Alexis... répéter que tu es de ceux qu’on aime... elle aussi t’aimerait... et elle t’épouserait bien, va !... Elle s’inclina, lui effleurant presque l’ oreille de son souffle, sans se soucier de l’effet produit par cette familiarité, et proposa :

— Dis donc ?... si tu voulais ?... je lui parlerais bien, moi !... et je suis sûre de sa réponse... Jean se leva d’un mouvement brusque,, et, saississant la main de Bijou : — Qu’est-ce que tu dis ?...

— Je dis qu’elle t’aimera... si elle ne t’aime pas déjà...

Il balbutia, effaré :

-— Mais de qui parles-tu ?,.. de qui ?... L’air hésitant et ingénu, elle répondit, si bas qu’il entendit à peine le commencement de la phrase :

— Je parle de...

— Bijou !... — cria Pierrot qui les sépara brusquement — grand’mère te fait dire qu’on oublie le thé !...

Et, regardant leurs figures animées, il demanda :

— Tiens !... vous êtes rouges comme des guignes ! c’est vrai qu’on cuit ici !...

Denyse s’éloignait en courant, il dit encore :

— On croyait, de là-bas, que vous vous disputiez ?

... Jean répondit, pour répondre quelque chose :

— Ah !... on croyait ça !...

— Oui... surtout grand’mère qui le croyait !... c’est même pour ça qu’elle m’a envoyé chercher Bijou pour le thé !... tu me promets qu’elle n’a pas de chagrin, Bijou ?...

— Et quel chagrin veux-tu qu’elle ait, mon bonhomme ?...

Souriant, il ajouta :

— Qui donc crois-tu qui se chargerait de lui en faire, du chagrin ?... la situation dans la maison ne serait pas drôle pour celui-là !...

Le petit répondit avec une animation extrême :

— C’est qu’elle est si gentille !... et si bonne !...

je l’adore, moi !... et Paul aussi !... et Henry !... et M. Giraud !... et les mômes de Bertrade !... et l’abbé !... et tout le monde !... jusqu’au petit La Balue qui la gobe, lui qui ne gobe personne !... oui... il lui a raconté je ne sais quoi dans un coin après le dîner... et pendant qu’elle chantait, donc !... as-tu vu ces yeux cuits qu’il faisait ?... non, mais les as-tu vus ?...

— Mais tais- toi donc !... — -fit Jean agacé, — tu es fatigant, si tu savais, mon petit Pierrot !...

Bijou rentrait dans le salon, Henry de Bracieux la saisit au passage.

— Dis-moi donc — demanda-t -il avec humeur — ce que La Balue te racontait de si intéressant tantôt ?...

— Où ça ?...

— Ici... après le dîner ?...

— Ici ?... répéta Bijou qui sembla chercher, après le dîner ?... tiens, justement, il me parlait de toi !...

— De moi ?...

— Oui... de toi !... il te trouve beau, beau !... mais il trouve aussi que tu ne sais pas mettre en valeur ta beauté...

— As-tu fini de te moquer de moi ?...

— Mais je t’assure que je ne me moque pas le moins du monde... il m’a même recommandé de te dire de mettre, au lieu de tes affreux cols cassés — c’est lui qui parle, tu sais ? — des cols... ah ! comment donc déjà ?... des cols Van Dyck... qui ne cacheront pas ton cou... oui... il paraît que tu as un cou superbe... et des attaches !... et des dents !... je voudrais que tu puisses l’entendre faire les honneurs de ton physique...

— De mon physique... à moi ?.. . — Oui... tu croyais peut-être que c’était du mien qu’il me parlait ?... pas du tout !... il m’a dit, d’ailleurs, qu’il allait te dire tout ça dans des vers !... pas les cols Van Dyck, mais le reste...

— Il est idiot, cet être-là !...

— Oh !.. mon Dieu... il est insignifiant !...

— Tu es tellement bonne, toi !... tu ne bêches jamais personne... attention, le voilà qui emballe, le clan La Balue !...

Et, joyeux, Henry cria à demi-voix :

— Hip !... Hip !... Hurrah ! ! !

M. de la Balue, qui revenait du vestibule portant un lot de manteaux, le regarda avec étonnement. Et dans le hall, une petite scène de famille eut lieu.

Le bonhomme voulait absolument forcer sa femme et sa fille à s’envelopper la tête dans des tricots sordides pour éviter un refroidissement. A la fin, il céda.

Bijou, en disant au revoir à madame de Nézel, lui tendit sa petite main et lui planta si droit dans les yeux son beau regard ingénument curieux, que la jeune femme se détourna, gênée par la persistance de ce regard singulier. Il lui semblait que cette enfant avait découvert le secret de sa vie, et de cela elle souffrait atrocement. Mais la grâce de Bijou était si grande, sa puissance attrac tive si forte, que Madame de Nézel ne sentait au fond de son cœur que de l’affection pour la délicieuse petite créature qui lui volait inconsciemment son bonheur.

— Ouf !...

— fit joyeusement Denyse en rentrant dans le salon où il ne restait plus que M. de Clagny et la famille, — il est minuit et demi, vous savez !... ils étaient vissés tous... j’ai cru qu’ils voulaient ne plus nous quitter jamais !...

— La famille de La Balue n’est pas belle !... dit l’abbé.

La jeune fille protesta :

— Mais ils ne sont pas si laids !... il faut s’y habituer... tout est là !...

— Le petit La Balue est horrible ! — fit madame de Bracieux, — et puis il a quelque chose de visqueux... quand on lui donne la main, c’est comme si on touchait une anguille...

— Et la jeune fille donc ! — dit Pierrot — fi !... elle a des petits yeux de cochon !... et Louis aussi a des petits yeux !...

— Ils sont très gentils tout de même !... — fit Bijou conciliante.

Madame de Bracieux ajouta :

— Et d’excellente maison !... ils descendent de La Balue... du cardinal... du vrai...

— Mon Dieu ! — fit doucement Bijou, — il vaudrait peut-être mieux pour Gisèle ne pas descendre de la cage de fer... et avoir les yeux plus grands... mais enfin, puisque c’est comme ça. !.. .


M. de Clagny se mit à rire et dit, cherchant son chapeau, égaré dans un coin :

— Il faut un certain aplomb pour sortir d’un salon comme celui-ci... on sent à quel point on sera épluché !...

— N’ayez pas peur ! — affirma Bijou, — on ne vous épluchera pas, vous !... vous pourriez cependant supporter « l’épluchage », mais je vous promets que vous ne serez pas épluché !... me croyez- vous ?...

Le comte répondit en serrant affectueusement les petites mains tendues vers lui :

— Je vous crois !...

VIII


SE penchant par la fenêtre, Pierrot cria :

— Tu montes à cheval, Bijou ?...

Denyse, qui traversait la cour, indiqua de la main sa jupe d’amazone :

— Tu penses que, par cette chaleur, je ne m’amuserais pas à me promener avec une robe de drap, si je ne montais pas à cheval...

— Où vas-tu ?...

— Pourquoi ?...

— Pour que nous allions au-devant de toi, nous deux M. Giraud, à onze heures !...

Derrière Pierrot se montrait la tête du professeur. Bijou répondit :

— Je vais aux Borderettes faire une commission à Lavenue.

Puis, apercevant Giraud, elle dit gentiment :

— Bonjour !... à tout à l’heure, alors ?...

Patatras attendait à l’ombre. Le vieux cocher qui accompagnait toujours Bijou la mit à cheval, puis monta à son tour, se disposant à suivre. En le voyant. Pierrot cria encore :

— Comment se fait-il que pas un des cousins ne monte avec toi ?...

— Je ne leur ai pas dit que je sortais... — Ah ! — lit-il avec regret, — si j’étais libre, moi !... comme j’irais avec toi !...


Elle se retourna sur sa selle, d’un mouvement souple qui indiquait que rien ne la serrait ni ne la gênait, et répondit en riant :

— Je ne te le dirais pas non plus !...

Dès que Bijou eut passé la grille, elle mit au galop Patatras, que les mouches ennuyaient. Elle allait dans l’air chaud, au-devant du soleil qui lui arrivait en face, couvrant de rayons brûlants son joli visage qui ne rougissait pas. Elle ne s’arrêta qu’à l’entrée du sentier qui menait aux Borderettes, descendant presque à pic et semé de pierres roulantes. Au fond de la petite vallée, très verte en dépit de la sécheresse, la ferme se dressait toute blanche, couronnée de briques, avec l’aspect d’un joujou très neuf.

Quand elle fut au bas du raidillon. Bijou tira de sa poche une petite glace, et arrangea son voile et les mèches folles qui voltigeaient autour de ses oreilles et de son cou. Elle cueillit dans la haie une touffe de fleurs de mûrier qu’elle mit à son corsage, chiffonna gentiment le mouchoir garni de valenciennes qui sortait de la petite poche de côté, et reprenant le galop, vint s’arrêter devant l’entrée de la ferme.

Une voix enrouée appela :

— C’est-y qu’vous êtes là, maît’ Lavenue ?...

Et un petit valet sortit de la maison en disant :

— Y n’m'entend point que j’crès !... j’vas l’querri...


Un instant après, un grand homme de trente-cinq ans, maigre, blond, un peu voûté, très pur type de paysan normand, apparut soufflant, suant, et si rouge qu’il tournait positivement au violet.

— Oh !... — fit-il, cherchant à reprendre sa respiration, — c’est vous, mad’moiselle Denyse !... c’est donc vous !...

Elle dit en souriant :

— Mais oui, monsieur Lavenue, c’est moi !...

Il demanda, s’ avançant la main tendue :

— C’est-y point qu’vous voulez descendre ?...

— Non... merci ! ... je viens seulement vous faire une commission de la part de grand’mère... c’est pour le déjeuner de la Confirmation... c’est lundi prochain... mais vous devez savoir ça, vous qui êtes maire ?...

— Oui... j’le sais !... — Eh bien, grand’mère voudrait avoir ce jour-là de très belles pêches... de très belles poires... enfin, beaucoup de belles choses qui poussent dans le potager des Borderettes...

— On vous portera tout ça, mademoiselle Denyse !... Madame la marquise peut et’ tranquille... ça sera bié choisi...

Puis, voyant que la jeune fille faisait tourner son cheval, il dit, la regardant avec une admiration en quelque sorte hébétée :

— C’est-y qu’vous r’partez déjà ?... vous n’voulez-t’y point vous rafraîchir un brin ?... un bol d’lait ?... qu’c'est qu’vous aimez tant l'bon lait !... Il ajouta, persuasif, en prenant la bride de Patatras :

— Ça fera r’poser un brin aussi le ch’va... qu’c'est qu’il a bié chaud...

Le langage de « maît’ Lavenue » amusait toujours Bijou. Ce grand diable de Normand, émigré en Touraine depuis plus de dix ans, n’avait rien perdu de son accent primitif.

C’était madame de Bracieux qui, mécontente des fermiers tourangeaux, avait eu l’idée de cette greffe. Jamais Charlemagne Lavenue n’avait fraternisé avec les gens du pays. Il était craint et admiré de ces hommes simples et maladroits, qui le voyaient s’enrichir à la place même où d’autres s’étaient ruinés. Il avait peu à peu, en faisant « venir du monde de chez lui », transformé les Borderettes en petite Normandie, et telle était sa force qu’il était arrivé, lui, intrus, à se faire élire maire de Bracieux, sautant à pieds joints par-dessus les anciens notables.

Voyant que Denyse ne répondait pas, il la prit par la taille et la posa à terre en disant :

— Vous voulez bié... s’pas ?...

Puis, donnant le cheval à tenir au cocher, il indiqua la porte en s’effaçant pour faire passer Bijou. Tout de suite, elle dit, l’air aimable :

— C’est gentil, chez vous, monsieur Lavenue !... est-ce que je connaissais déjà cette pièce-ci ?... non ?... je ne crois pas ?...

— Vous la connaissiez, mad’moiselle... seulement, c’est qu’on a r’blanchi... alors, comprenez, ça. change !...

Elle reprit, en souriant :

— Quand vous serez marié, ça sera tout à fait bien...

« Maît' Lavenue », qui regardait goulûment Bijou, releva sa tête hérissée, la secoua, et dit avec un peu d’hésitation :

— Je n’peux point m’décider à donner un’maîtresse à la ferme... pa’ce que j’en trouve point eun’ qui m’aille...

Et après un instant de silence, il acheva :

— ... Dans celles qu’c'est que j ’pourrais avoir !...

— Pourquoi donc ça ?... toutes les jeunes filles de Bracieux, et de Combes, et de tous les villages autour des Borderettes, vous épouseraient, monsieur Lavenue !... et il y en a de très jolies...

Il répondit, tout rouge, en tortillonnant l’énorme casquette à ponts qu’il ne quittait jamais quelle que fût la saison :

— J’les trouve point comme ça !...

— Vous êtes difficile !... vous ne trouvez pas Catherine Lebour jolie ?...

— Non, mad’moiselle Denyse...

— Et Joséphine Lacaille ?...

— Non, mad’moiselle Denyse...

— Et Louise Pâture ?...

— Non, mad’moiselle...

Elle se mit à rire :

— Alors, aucune femme ne vous plaît ?... — Si... tout d’même.. y en a eune...

Elle demanda, attachant sur le paysan son beau regard ingénu :

— Laquelle ?...

Lavenue devint plus rouge encore, et, se baissant d’un mouvement gauche pour ramasser sa casquette qu’il venait de laisser tomber, il balbutia :

— J’peux point l’dire... c’est point eun’ femme pour moi !...

Bijou n’entendit pas sa réponse. La taille cambrée, la tête renversée, elle buvait lentement un second bol de lait. Et le fermier qui se relevait resta un instant immobile, les yeux élargis, contemplant cette créature fragile avec une admiration craintive et ahurie, tandis qu’à son visage montaient des bouffées chaudes qui l’étouffaient. Et comme Bijou, qui avait fini de boire, l’examinait en souriant, il dit, essuyant du dos de sa main son front où perlaient d’énormes gouttes de sueur :

— Nom de nom, qu’y fait chaud !...

— Je vous remercie, monsieur Lavenue, — fit Denyse qui se leva, — votre lait était exquis... Il demanda, l’air malheureux :

— Et comme ça, c’est-y qu’c'est qu’vous partez déjà ?...

— Comment « déjà ?... » mais il y a au moins un quart d’heure que je suis chez vous !...

Il balbutia :

— Y n’m'a point paru long, c’quart d’heure là !...


Et, d’une voix très basse :

— J’vous r’mercie bien, mad’moiselle Denyse, d’l'honneur qu’c'est qu’vous m’avez fait... j ’l'oublierai point... bié sûr !

Bijou avait, en se levant, fait tomber le petit bouquet de son corsage. Comme elle regardait vers la porte pour voir si les chevaux étaient là, le paysan, d’un mouvement rampant, allongea vers le sol son grand corps noueux, et s’empara des fleurs qu’il fit rapidement disparaître dans l’ouverture de sa blouse.

Le domestique allait mettre pied à terre pour aider Denyse à remonter à cheval ; elle lui fit signe de ne pas bouger :

— Monsieur Lavenue me remettra bien à cheval... il est très fort...

Elle avançait son pied, prête à le poser dans la main du fermier, mais il ne lui en laissa pas le temps. La saisissant des deux mains par la taille, il l’appuya un instant contre lui, et la posa bien au millieu de la selle. Elle dit, stupéfaite :

— Ah bien !... quand je le disais, que vous étiez fort !... comment avez-vous pu me poser comme ça à bout de bras sur mon cheval qui est si grand ?...

Puis, comme il restait sans parler, les yeux voilés, respirant avec effort, elle conclut :

— Là !... vous voyez !... c’était trop lourd !... vous êtes tout essoufflé...

Sans lui laisser le temps de répondre, elle partit en disant : — Au revoir !... et encore merci !... Au moment de sortir de la cour, elle se retourna pour crier au fermier resté piqué à la même place, immobile, les bras ballants :

— N’oubliez pas les pêches et les poires de grand’mère, monsieur Lavenue !...

Puis elle regarda sa montre. Il était onze heures cinq. Elle avait le temps de rentrer sans se presser. Il fallait laisser à M. Giraud et à Pierrot le temps de venir au-devant d’elle, la récréation ne commençait qu’à onze heures. En traversant un village, elle cueillit à une grosse touffe de clématite qui retombait par-dessus le mur du cimetière, un bouquet pour remplacer celui qu’elle avait perdu. Puis, quand elle se retrouva seule dans la campagne, elle prit de nouveau la petite glace et ébouriffa gentiment ses cheveux qui, à présent, ne frisaient plus assez, aplatis par la chaleur. A onze heures et demie, ne voyant pas arriver ceux qu’elle attendait, un peu d’impatience lui vint et elle mit au galop Patatras qui, très veule, s’arrêtait voulant à toute force brouter les haies. Soudain son joli visage joyeux prit une expression sérieuse, presque triste. A ce moment, elle était dans un petit pré qui longeait le bois. Une voix cria :

— Hé !... Bijou !... c’est comme ça que tu nous brûles !...

Elle s’arrêta court, l’air surpris, et revint sur ses pas. Pierrot et M. Giraud, étendus à l’ombre, se levaient, laissant dans l’herbe foulée la marque de leurs corps. — Comment... c’est déjà vous !... — dit-elle, — je ne croyais pas vous rencontrer si loin !... à quelle heure êtes- vous donc partis ?...

Pierrot répondit : — Un peu avant l’heure...

Et, malicieux, il ajouta, en louchant sur son professeur.

— M’sieu Giraud a été un amour !... il a lâché un peu plus tôt... sans que je sois obligé de beaucoup le prier... et à présent, si nous voulons être à Bracieux à midi, nous pouvons nous tirer les pattes !...

Ils marchaient à côté de Bijou. Elle demanda, s’ adressant à Giraud :

— Êtes- vous remis de votre soirée d’hier ?...

— Remis ?...

— fit le jeune professeur,

— pourquoi « remis » ?...

— Parce que vous n’avez pas dû vous amuser !... M. de Tourville et M. de Juzencourt vous ont successivement bloqué dans les coins pour vous raconter, l’un que Charles de Tourville s’était embarqué avec Guillaume le Conquérant en 1066, l’autre qu’un Juzencourt avait, en 1477, combattu Charles le Téméraire sous les murs de Nancy., est-ce vrai ?...

— Très vrai !... et M. de Juzencourt a ajouté « qu’il n’y avait dans sa famille que du sang bleu »... je n’ai pas bien compris pourquoi il me racontait ça !...

— Pour vous montrer que, tracés nettement depuis 1477 seulement, mais sans la moindre mésalliance, les Juzencourt sont plus respectables que les Tourville...

— Ah !...

— Oui... M . de Tourville a épousé « une demoiselle très bien », mais qui s’appelle Chaillot et dont le père est à la Bourse... vous voyez que - côté Tourville — si c’est plus ancien, c’est moins pur !... vous faisiez une si bonne figure, en écoutant tout ça !... j’aurais bien ri si vous n’aviez pas eu l’air si malheureux !...

— Ça n’était pas l’embêtement causé par les racontars Tourville et Juzencourt qui lui donnait cet air là, — fit observer Pierrot : — depuis quelque temps, il est toujours comme ça, même avec moi... et je te promets que pourtant je ne l’accable pas de racontars sur Charles le Téméraire ni sur Guillaume le Conquérant !...

Bijou dit en riant :

— J’en suis convaincue !.. . Pierrot protesta : — Mon Dieu !.. c’est pas l’embarras, j’pourrais bien... mais zut !...

— Zut... encore ?... — fit d’un ton de reproche le jeune répétiteur ennuyé, — vous savez que M. de Jonzac déteste cette façon de parler... il voudrait vous voir plus châtié... plus correct de langage...

— Bah !... s’il causait avec mes camarades, il en entendrait bien d’autres, papa... et il s’y ferait tout de suite !... c’est toujours comme ça !... affaire d’entraînement !... — Je ne vois pas très bien, — dit Bijou, — l’oncle Alexis s’entraînant à causer avec tes camarades !... Tout en parlant elle s’arrêta, indiquant quelque chose sous bois :

— Oh !... le beau sorbier !... est-il rouge !... comme c’est joli, ces grappes !...

— En veux-tu, du sorbier ?... — proposa Pierrot.

— Je veux bien !... il est si beau !...

Le gamin entra dans le taillis. On entendit craquer les branches qu’il brisait sur son passage, et, bientôt la tête rouge de l’arbre oscilla, balancée, s’abaissant et se relevant en de brusques secousses. Bijou, la tête inclinée, le regard perdu, semblait rêver, oublieuse de ce qui se passait autour d’elle. La voix de Pierrot criant : « Faut-il en cueillir beaucoup ?... » la fit tressaillir.

Timidement, Giraud, qui caressait avec douceur l’épaule de Patatras, demanda :

— Vous n’avez aucun ennui, mademoiselle ?...

— Moi ?... mais non !... pourquoi ?...

— Parce que vous paraissez un peu différente de vous-même... un peu triste...

Elle dit, avec un sourire forcé :

— Triste ?... moi ?...

— Oui... tout à l’heure, quand vous avez passé devant nous sans nous voir, vous paraissiez triste, très triste... et maintenant encore...

— Tout à l’heure... c’est possible... oui.., je n’étais pas gaie... mais à présent, je n’ai aucune raison de ne pas l’être... au contraire !... je me sens si bien ici... dans cette prairie de velours... sous ce beau soleil que j’aime tant !...

Elle acheva, sans s’occuper du jeune homme, parlant comme dans un rêve :

— Oui, je suis bien !... je voudrais rester ainsi toujours... toujours...

Elle posa contre ses lèvres fraîches le petit bouquet de clématite avec lequel elle jouait depuis une minute, puis elle le remit à son corsage, sans voir la main que Giraud tendait passionnément vers les pauvres petites fleurs fanées déjà.

Pierrot sortait du fourré, portant une énorme botte de sorbier. Bijou, qui avait repris sa mine souriante, le remercia :

— Tu es gentil, mon Pierrot !... d’autant plus que tu vas avoir la peine de porter ça pendant encore un kilomètre...

— Bah !... pour te faire plaisir, je ferais des choses bien plus embêtantes !...

— Tu es un bon Pierrot !...

— C’est pas que je suis bon...

Il s’approcha plus encore, frôlant le cheval, et acheva très bas :

— C’est que je t’aime !...

Bijou ne répondit pas.

Au bout d’un instant. Pierrot reprit :

— Ce que tu as bien chanté, hier soir !... s’pas m’sieu Giraud ?...

— Merveilleusement ! — dit le professeur — et quelle jolie voix !... si pure !... si fraîche !... Ah ! je comprends maintenant ce que je ne comprenais pas hier !...

— Quoi donc ?...

— La puissance infinie de la voix !... oui, avant de vous avoir entendue, j’ignorais... ce que je connais bien à présent !... vous chanterez encore, n’est-ce pas, mademoiselle ?... quand je pense que, depuis trois semaines que je suis au château je n’avais pas encore eu le bonheur de...

— Je vous donnerai ce « bonheur-là » tant que vous voudrez !...

Elle plaisantait maintenant. La petite créature de rêve de tout à l’heure était redevenue Bijou. En approchant du château, elle mit sa main au-dessus de ses yeux et dit :

— Qu’est-ce qu’il y a donc ?... le perron a l’air noir de monde...

Pierrot répondit avec humeur :

— Parbleu !... c’est eux tous qui te guettent !... voilà Paul... voilà Henry... et m’sieu l’Abbé !... et l’oncle Alexis !... et Bertrade !... Tiens !... qu’est-ce que c’est que ça ?... tu as raison... il y a d’autres gens... Ah !... c’est le père Dubuisson... et Jeanne... et puis il y a encore un monsieur que je ne connais pas !... un monsieur tout en noir... ben ! faut qu’il soit frileux pour venir à la campagne en noir par une chaleur pareille !...

Bijou dit :

— C’est peut-être M. Spiegel... le fiancé de Jeanne ?... on devait nous l’amener...

— Oui... ça doit être ça !... dis donc ?... il n’a pas l’aspect folichon, le fiancé de ta Jeanne !... elle non plus, d’ailleurs !...

Bijou s’était retournée pour voir ce que devenait Giraud qui ne disait plus rien. Il suivait la jeune fille l’adorant comme une idole, A ce moment, tandis que Pierrot très occupé regardait dans la direction du château, le petit bouquet de clématites se détacha du corsage, et vint rouler aux pieds du professeur. Vivement il le ramassa et le glissa dans son portefeuille, après l’avoir baisé avec une sorte de dévotion passionnée.

Derrière lui silencieux et correct, le vieux cocher se mit à rire.

IX


M, DUBUISSON, que les étudiants appelaient «le père Dubuisson », était le recteur de l’académie. Il avait amené sa fille à Bracieux, où elle devait passer une semaine avec Bijou. Le fiancé de Jeanne, un jeune professeur nouvellement nommé à la faculté de Pont-sur-Loire, les avait accompagnés.

— Comme tu dois avoir chaud, mon Bijou ! cria la marquise apparaissant à une fenêtre. Denyse répondit, en s’appuyant sur la main de M. de Rueille pour descendre de cheval :

— Mais non grand ’mère !... c’est M. Giraud et Pierrot qui ont chaud !... moi, je suis très bien... Elle embrassa Jeanne de tout son cœur, dit bonjour à M. Dubuisson, et, l’air indécis, se tourna vers le professeur, qui la contemplait bouche bée.

— Bijou !... c’est monsieur Spiegel !... — fit mademoiselle Dubuisson.

D’un joli geste, très gracieux, très prenant, Bijou tendit au jeune bomme’ sa patte fine en disant :

— Nous sommes déjà de vieux amis !...

Puis, elle murmura à l’oreille de Jeanne :

— Il est charmant, tu sais, tout à fait charmant ! M. Spiegel entendit-il cette appréciation aimable, ou est-ce par hasard qu’il devint, au même instant d’une rougeur intense ?

— Va vite te changer, Bijou ! — commanda la marquise.

— Mais, grand’mère, je n’ai pas chaud !... vrai de vrai !...

— Viens ici !... que je voie ça ?,.. Docile, Bijou vint se camper devant madame de Bracieux, et, se baissant, elle tendit son dos, très habituée à ces vérifications hygiéniques.

— Eh bien, grand’mère ?... — demanda-t-elle quand la marquise retira sa main, qu’elle avait introduite entre le col de la chemise et la peau, — eh bien !... quand je vous le disais ?...

— C’est, ma foi, vrai ! — grommela madame de Bracieux, — elle n’a pas chaud !... c’est incompréhensible ! ... alors, reste comme ça, si tu veux !...

Elle fit pirouetter devant elle sa petite-fille et affirma, satisfaite :

— Tu es, d’ailleurs, très bien !... ça va joliment, ces petits habits de piqué blanc !...

— Ça va à Bijou !... — dit Bertrade, — parce que, avec sa peau, tout va... mais à la plupart des femmes, ces petits habits anglais vont au contraire bien mal...

L’abbé Courteil regarda la jupe noire, la veste blanche, et Bijou elle-même, et conclut :

— Dans tous les cas, c’est ravissant, ce blanc et ce noir !... mademoiselle Denyse a l’air d’une grande hirondelle... — Eh ! eh !... — fit la marquise, en toisant l’abbé avec bienveillance,

— c’est gentil, cette comparaison !...

Pendant que tout le monde s’occupait d’elle, Bijou, très aimable, causait, sans plus entendre ce qu’on disait avec M. Spiegel, un peu isolé au milieu de tous.

C’était un jeune homme à l’air grave et doux, gourmé presque, si la gaîté de ses yeux n’eût corrigé la sévérité de la bouche et l’austérité du maintien. Assez grand et très svelte, il s’habillait de vêtements sombres, bien coupes. D’ensemble M. Spiegel donnait un peu l’impression d’un jeune clergyman élégant. Fasciné, ébloui par la beauté et la grâce de Bijou, il fixait sur elle des yeux pleins d’une extase étonnée, tandis qu’elle l’examinait à la dérobée, surprise de voir que le fiancé de Jeanne était aussi « réussi ».

Le déjeuner parut long. Tous les hôtes de la marquise s’observaient mutuellement, les uns préoccupés et silencieux, les autres plus loquaces, mais singulièrement préoccupés aussi.

Madame de Bracieux assistait, sans y rien comprendre, à ce changement d’attitudes, à cette sorte de transformation qui s’accomplissait depuis quelques jours. Elle ne reconnaissait plus le petit monde qu’auparavant elle dirigeait si facilement à son gré.

Seuls, M. Spiegel et Bijou, placés l’un près de l’autre, causaient avec l’animation de ceux qui parlent non pas seulement pour dire quelque chose, mais parce qu’ils ont quelque chose à dire.

Plusieurs fois Jeanne Dubuisson, assise à la droite de M. Spiegel, se tourna vers lui avec une petite flamme dans son regard bleu si bon. Elle songeait, chagrine, que bien certainement son fiancé prenait à regarder Bijou plus de plaisir qu’à la regarder elle-même. Et une tristesse luivint à l’idée que jamais il n’avait posé sur elle des yeux aussi expressifs que ceux qu’il attachait en ce moment sur Bijou.

Jeanne, qui avait dix-neuf ans, paraissait beaucoup plus âgée que Denyse, bien qu’elle fût un peu du même modèle. Les cheveux, blonds comme ceux de Bijou, étaient moins cendrés, moins brillants, mais plus épais ; les yeux d’un bleu moins rare ; les dents aussi blanches, mais moins bien rangées ; la peau moins éclatante ; les attaches moins fines. Bijou, toute petite, mettait pour se grandir des talons trop hauts. Jeanne, assez grande, ne portait que des talons anglais très bas. Tandis que l’une était en quelque sorte un éblouissement, l’autre passait presque inaperçue, jolie surtout du très grand charme qui venait de son exquise bonté.

Après le déjeuner. Bijou emmena tout de suite Jeanne dans le parc. Elle l’avait à peine revue depuis que son mariage était décidé.

— Pourquoi — demanda-t-elle — m’avais-tu dit d’un air tranquille que M. Spiegel était « bien » ?...

— Mais — fit mademoiselle Dubuisson — parce que je le trouve tel... est-ce que toi, tu ne... — Ne fais donc pas la bête !... tu sais parfaitement qu’il est mieux que « bien »...

— Mais...

— Oui... d’après la description que tu m’avais faite de lui, je m’attendais à trouver un bon petit jeune homme, l’air bien sage, même un peu pion... et au lieu de ça, tu nous amènes un monsieur charmant !... on prévient... on ne fait pas de ces surprises-là !...

Et, sans laisser à Jeanne le temps de répondre :

— Où l’as- tu connu ?...

— Ce printemps... à Pâques... quand nous sommes allés à Bordeaux chez ma tante...

— Et ça s’est décidé tout de suite !...

— Non... mais je l’ai aimé tout de suite...

— Oui... tu es une tendre, toi !...

— Et j’ai bien vu que lui aimait beaucoup, beaucoup, à se trouver avec moi...

— Et puis ?...

— Et puis... nous sommes partis... moi, le cœur très gros, naturellement !... je croyais que je m’étais trompée... qu’il ne pensait pas du tout à moi...

— Tu ne m’as rien dit de tout ça !...

— Non... d’abord je me figurais que c’était fini... ensuite, à personne, pas même à toi, je n’aurais voulu parler de ces choses... il me semble que, quand on aime tant, il ne faut parler de son amour qu’à soi-même... c’est la seule chance que l’on ait d’être vraiment compris...

— Alors, — demanda Bijou en riant, — tu supposes que je n’entends rien à l’amour ?... — A l’amour tel que je le comprends ?... non !... tu es trop jolie, toi, vois-tu, trop fêtée, trop adorée, pour pouvoir, comme moi, isoler ton cœur dans une affection immense... et unique...

Bijou soupira et dit avec tristesse :

— Ça doit être si bon, pourtant, d’aimer comme ça

— Dame !... ça te serait facile !... ton cousin de Blaye t’adore !... oh !... ne proteste pas !... ça saute aux yeux !... je l’ai vu à l’instant...

— Tu rêves !... — fit Bijou, l’air abasourdi.

— Que non !... il t’aime, il t’aime à la folie... et il me semble très digne d’être aimé, celui-là ! ...

— Au lieu de dire des bêtises, achève-moi plutôt l’histoire de ton mariage... Nous disions que quand tu avais quitté Bordeaux, tu croyais que c’était fini ?... après ?...

— Après, il y a quinze jours, la chaire de philosophie s’est trouvée vacante... et papa a appris avec étonnement que M. Spiegel y était nommé... il m’a dit : « C’est une disgrâce... Pont-sur-Loire ne vaut pas Bordeaux ...» et puis, pas du tout... ce n’était pas une disgrâce...

— C’est lui-même qui avait sollicité son changement ? ...

— Juste !... et lundi dernier, il arrivait à la maison avec sa mère, qui me demandait à papa.

— Comment est-elle, sa mère ?...

— Très bien... encore belle... mais l’air très sévère... un peu dur...


— Ne fais pas attention... toutes les protestantes ont cet air-là !...

— Comment sais- tu qu’elle est protestante ?...

— Parce que je suppose qu’elle a la même religion que son fils...

— Qui est-ce qui t’a dit que M. Spiegel est protestant ?...

— Personne... je m’en suis bien aperçue toute seule... ça n’a pas été long, va !...

— Mais comment peux-tu savoir...

— Je ne sais rien... mais je sais tout de même !... c’est très heureux d’épouser un protestant !... ils sont plus sérieux, plus réfléchis, plus fidèles...

— Oui... peut-être... mais sa mère paraît, je te l’ai dit, très sévère, très... et elle habitera avec nous !...

— Eh bien, tant mieux !... n’est-ce pas une sécurité d’avoir avec soi une mère un peu austère ? c’est, d’abord, un porte-respect...

— Je crois que je n’ai besoin de personne pour me faire respecter... et, dans tous les cas, il me semble que, comme porte-respect, le mari est...

— Rien du tout !... rien ! rien !... les parents c’est tout autre chose... et moi, j’ai été élevée dans le culte des parents... dans cette croyance que leur présence porte non seulement respect, mais bonheur au foyer...

— Eh ! je crois ça aussi... pour papa !... mais madame Spiegel est une étrangère, pour moi, en somme... et je lui en veux un peu de venir troubler l’intimité dont j’aurais été si heureuse... — Tu te diras qu’elle est la mère de ton mari, qu’il l’aime, et que tu dois l’aimer pour l’amour de lui...

— Tu as raison !... Que je voudrais te ressembler, mon Bijou !... tu es tellement meilleure que moi !...

— Je suis un ange, c’est convenu !...

— Tu plaisantes... mais, c’est joliment vrai, va !...

— Dis-moi ?... ça ne va pas t ’attrister de quitter ton fiancé pendant cette semaine que tu veux bien me donner ?...

— Non... d’ailleurs, il viendra me voir avec papa... si ta grand’mère le permet... et puis, il va passer quelques jours à Paris...

— Et moi qui te promène comme voie étourdie que je suis... sans penser que ce malheureux garçon se désole certainement de ton absence !... Rentrons, veux-tu ?...

— Je veux bien !... Bijou laissa couler entré ses cils frisés un regard luisant, et demanda, l’air indifférent :

— Explique-moi donc quel... incident peut t ’avoir donné cette idée bizarre que Jean de Blaye m’aime ?...

— La façon dont il te regardait pendant le déjeuner... et aussi son agacement quand, ce matin, nous t’attendions sur le perron, et qu’il t’a vue arriver avec le petit Jonzac et son répétiteur...

— Tu as trop d’imagination !...

— Non... je suis sûre qu’il t’aime... et beaucoup ! ... et toi ?... — Moi ?...

— Oui... tu ne l’aimes pas, toi ?.. .

— Non... pas comme tu l’entends, du moins !... c’est mon cousin... je l’aime comme on aime un cousin très gentil... mais qu’on connaît trop pour l’aimer autrement...

— C’est dommage !...

— Pourquoi ?...

— Parce qu’il me semble que tu serais heureuse avec lui...

Bijou secoua la tête :

— Je ne crois pas !... il me faut un mari plus sérieux que Jean...

— Plus sérieux ?... mais il a trente-quatre ou trente-cinq ans, M. de Blaye !...

— Qu’est-ce que ça fait ?... il n’est pas sérieux, tu sais ?... pas du tout !...

— Ah !... je ne savais pas !...

— Moi, je veux un mari qui n’aime que moi !...

— Jolie et séduisante comme tu l’es, tu peux être bien tranquille !...

Bijou s’arrêta au milieu de l’allée, et, indiquant l’avenue :

— Est-ce que ce n’est pas une voiture, là-bas ?...

— Oui, parfaitement...

— Une voiture comment ?... moi je ne vois rien... je suis tellement myope !...

— Un phaéton à deux chevaux... et un monsieur que je ne connais pas qui conduit...

— C’est bien ça !...

Et, comme Jeanne faisait un mouvement : — C’est M. de Clagny... un ami de grand ’mère... le propriétaire de la Norinière.

— Ah !... ce monsieur si riche !.. .

— Si riche ?... crois-tu qu’il soit si riche ?... je n’ai pas entendu dire un mot de ça !...

— Mais si !... une fortune énorme... toute en terres...

Bijou n’écoutait plus. Elle avait cueilli une pâquerette qui s’épanouissait dans l’herbe, courbant au-dessus de l’allée sa petite tête craintive, et, distraite, elle l’effeuillait.

— Eh bien ?... demanda Jeanne en souriant, combien t’aime-t -il ?...

Bijou releva sa jolie tête et dit, surprise.

— Qui ça ?...

— Celui pour qui tu interrogeais cette marguerite ? ...

— Je ne sais pas !... je ne l’interrogeais pour personne...

— Et qu’est-ce qu’elle t’a répondu ?...

— Passionnément...

— Eh bien, elle a répondu pour tout le monde...

En montant derrière sa petite amie les marches du perron, Jeanne ajouta :

— C’est vrai !... tout le monde t’aime !... et tu le mérites bien, va !...

Quand les deux jeunes filles entrèrent dans le hall, les visages un peu endormis se réveillèrent subitement. Henry de Bracieux murmura un : « Enfin !... c’est pas malheureux !... »qui le fit regarder de travers par sa grand’mère, tandis que M. de Clagny venait, en courant presque, au-devant de Bijou.

Elle dit, gentille :

— A la bonne heure !... c’est aimable d’être revenu comme ça tout de suite nous voir !...

— Trop aimable !... vous allez en avoir de moi par-dessus la tête ?...

Elle répondit, toute souriante :

— Jamais !...

Puis, prenant Jeanne par la main, elle la présenta :

— Jeanne Dubuisson... ma meilleure amie... que je vais perdre, car elle se marie !...

— Mais... — fit la jeune fille toute chagrine — pomrquoi dis-tu ça, Bijou ?... tu sais très bien que, mariée ou pas, je serai toujours ton amie...

— Oui... on dit ça... mais ça n’est plus la même chose !... quand on est mariée, on n’est ni aux parents, ni aux amis... on est à son mari... à lui tout seul...

M. de Clagny dit, à demi-voix :

— Que c’est beau, les illusions !...

Brusquement, Bijou se tourna vers lui, demandant :

— Qu’est-ce que vous dites ?...

— Une bêtise !...

— Non... j’ai compris que vous vous moquiez de moi... parfaitement !... vous avez beau secouer la tête, je le sais bien tout de même que vous vous moquez de moi... et c’est parce que j’ai dit que. quand on est mariée, on n’est plus qu’au mari !...


Eh bien, ça peut être très ridicule, mais c’est mon avis... et je parie bien que c’est aussi celui de M. Spiegel ?...

Le jeune homme s’inclina en souriant sans répondre.

Bijou dit, s’adressant toujours au comte :

— Vous l’a-t -on présenté, monsieur Spiegel ?... non ?... alors, je répare cet oubli... monsieur Spiegel, le fiancé de Jeanne... qui n’ose pas soutenir que j’ai raison parce qu’il n’est pas en force... c’est vrai !... il n’y a ici que lui de marié... ou presque...

— Eh bien, et Paul ?... — fit la marquise en riant.

— Paul !... Ah ! oui !... c’est vrai !... je ne pensais plus à lui !... Enfin, les gens pas mariés dominent... Henry, Pierrot, M. l’abbé, M. Giraud, Jean... Tiens !... qu’est-ce qu’il a donc, Jean ?... il a une drôle de figure !...

Jean de Blaye, assis dans un fauteuil de bambou, les yeux à demi fermés, la tête appuyée sur sa main, paraissait sommeiller. Il répondit :

— J’ai mal à la tête !...

Et comme elle insistait, le questionnant pour savoir comment cela était venu, il s’écria, bourru :

— Eh bien ! quoi ? c’est la migraine !... est-ce qu’on sait comment ça vient ?... ça vient comme ça peut, mais ça vient !...

Bijou était passée derrière le fauteuil où se reposait son cousin. Elle reprit, sans se laisser décourager par sa brusquerie, en regardant son visage pâli, ses traits tirés, ses yeux largement cernés :

— Il faut que tu aies très, très mal pour avoir une mine pareille !... et pour avouer surtout que tu as quelque chose, toi qui poses toujours pour l’homme fort... Mon pauvre Jean !... je voudrais tant te savoir mieux !...

Elle s’inclina, et posant doucement ses lèvres sur les paupières meurtries du jeune homme, les y tint appuyées assez longtemps.

Jean de Blaye devint très pâle, puis très rouge, et, se levant d’un mouvement violent :

— Tu m’as fait peur !... — dit-il l’air gêné, le regard incertain, — c’est stupide !... mais je ne te voyais pas... et alors... ça m’a surpris...

M. de Clagny s’était levé, lui aussi, avec une sorte de colère, en voyant Bijou embrasser son cousin. Comprenant à quel point était ridicule son émotion jalouse, il se rassit et dit, goguenard :

— Si ce remède-là n’agit pas... c’est que la maladie de Blaye est incurable !...

M. de Rueille regarda avec envie Jean qui sortait du salon, et, s’adressant à Bijou d’une voix qui s’enrouait :

— Quand j’ai la migraine... et ça m’arrive souvent, hélas !... vous êtes moins compatissante. ..

M. Giraud restait pétrifié sur la petite chaise basse où il était assis. Les yeux fixés à terre, les lèvres serrées, il semblait n’avoir rien vu. Pierrot, lui, s’écria franchement : — En a-t-il une veine, cet animal de Jean !...

— Sans doute... sans doute... — répondit l’abbé Courteil avec conviction, — mais il a tout de même bien mal à la tête, le pauvre monsieur !... je connais ça, moi, la migraine !...

La marquise se pencha à l’oreille de Bertrade, et lui dit en examinant Bijou de côté :

— Est-elle assez délicieuse, cette petite !... et bonne, et enfant surtout !... a -t -elle assez simplement embrassé ce nigaud de Jean... à qui ça a fait peur !...

— Oh ! peur !... il était troublé, le pauvre garçon !... et il a voulu expliquer son trouble, voilà tout !...

— Crois-tu ?... avec lui on ne sait jamais !...

— Vous n’avez pas vu qu’il est parti tout de suite... sans même dire adieu à M. Dubuisson et à M. Spiegel qui s’en vont ?... La marquise se tourna vers les deux hommes, qui s’approchaient pour la saluer :

— Puisque nous gardons votre Jeanne, j’espère que vous viendrez la voir souvent ?...

Bijou demanda, s’adressant à son amie :

— Bien vrai, ça ne t’ennuie pas de rester à Bracieux ?... je ne t’en voudrais pas de préférer à moi ton fiancé, tu sais ?...

— Spiegel est obligé d’aller passer quelques jours à Paris — dit M. Dubuisson, — à son retour, je viendrai avec lui chercher Jeanne...

En quittant le salon quelques instants plus

tôt, Jean de Blaye éprouvait un douloureux malaise. L’innocent baiser de Bijou, ce baiser donné si franchement devant tout le monde, l’avait bouleversé, réveillant brusquement l’amour qu’il voulait endormir sous les tendres caresses de madame de Nézel.

La veille, il disait à la jeune femme qui se serrait toute frémissante contre lui : « Est-ce que je peux aimer... comme je t’aime, cette enfant que je n’ai jamais touchée du bout des doigts ?... » A ce moment-là, il se sentait repris peu à peu par les sensations passionnées et profondes que son amour pour Bijou ne pouvait pas lui donner. Et voilà que, tout à coup, au lendemain même du jour où il espérait l’oubli, où il s’expliquait — à peu près calme — la cause de cet oubli, cette cause disparaissait, faisant place à un trouble très grand, qui le laissait sans force pour la lutte. Ses désirs, en se transformant, s’augmentaient, tandis que la tendre et pâle image de la maîtresse tant aimée s’éloignait, pour ne pas revenir, croyait-il. Il comprenait qu’il ne devait pas essayer plus longtemps de conserver l’amour de madame de Nézel, alors qu’il ne pouvait plus lui donner le sien. Et en pensant à cette affection si forte, où venait aux jours mauvais s’abriter son cœur, il pleura. Depuis quatre ans la jeune femme lui abandonnait toute sa vie, toute son âme, tout ce qu’il y avait en elle de délicat et de charmant. Et pendant que la tante de Bracieux, l’oncle Alexis, et les Rueille, et toute sa famille, le croyaient occupé à faire la noce, il vivait d’une vie très ignorée et très douce, organisée dans l’ombre, à côté de la vie extérieure que chacun connaissait et critiquait. C’était à ce bonheur paisible et chaud qu’il fallait renoncer ! Et pourquoi ?... Allait-il se décider à dire à Bijou son amour ?... et.même en admettant qu’elle ne repoussât pas cet amour, était-il en situation d’épouser ce merveilleux bibelot créé pour un cadre luxueux ? Bien des fois déjà il y avait songé, et toujours il s’était dit que ce serait une absurde folie. Et puis, jamais Bijou ne l’aimerait assez pour accepter cette médiocrité tranquille.

Comme il avait promis à madame de Nézel d’aller le lendemain à Pont-sur-Loire, il lui écrivit un mot pour s’excuser. En cachetant sa lettre, il pensa : « Elle ne croira pas au prétexte que je lui donne... mais elle comprendra... et c’est fini !... » Et, soudain, il se sentit seul, très seul. Il eut la perception singulièrement nette de la vie qui allait dès lors être la sienne, et il frissonna douloureusement.

Pendant qu’il ressassait dans sa pauvre tête brisée toutes ces tristesses. Bijou, en installant Jeanne Dubuisson, affirmait :

— Tu rêves, je te dis... tu rêves !... il m’aime bien... comme on aime sa cousine... ou même sa sœur...

— Non !... il n’y avait qu’à regarder sa tête quand il est sorti du salon !... il était bouleversé !... je suis sûre qu’il l’est encore...

— Veux-tu pas que j’aille le lui demander ?...


mais au fait, il est sept heures ?... nous n’avons que le temps de nous habiller... je reviendrai te prendre après le premier coup du dîner !..

Quand Bijou, très simple toujours, mais mise à ravir, sortit de sa chambre, le grand corridor du premier était obscur et silencieux. Chacun chez soi s’habillait pour le soir. Les domestiques avaient fermé les persiennes et n’avaient pas encore allumé les lampes.

Jean, qui sortait de chez lui, distingua à quelques pas dans l’ombre une silhouette blanche qu’il se hâta de rejoindre.

Bijou demanda :

— C’est toi, Jean ?...

— Oui... c’est moi !... et j’aurais un mot à te dire...

— Quelque chose de pas trop long ?... le premier coup est sonné !...

— Quelque chose de très court... mais que je préfère n’être entendu que de toi...

— Veux-tu que nous entrions chez toi ou chez moi ?...

— Chez toi, puisque nous sommes à ta porte...

Bijou ouvrit et, quand Blaye fut entré, elle dit.

— Attends... ne remue pas... pour pas que tu te cognes... j’allume...

Il l’arrêta par le bras :

— Pas la peine d’avoir de la lumière... je sais parler sans y voir !... d’ailleurs ça ne sera pas long... je veux te dire, mon Bijou... que ce que tu as fait... tu sais bien, tantôt ?... Elle parut chercher :

— Tantôt ?... qu’est-ce que j’ai donc fait ?...

— Tu m’as gentiment, oh ! bien gentiment embrassé... mais tu es trop grande pour faire ça... quand il y a du monde...

Elle demanda en riant :

— Et quand il n’y a personne... est-ce que je peux, dis ?...

Avant qu’il eût le temps de répondre, elle le saisit par les épaules et tendit vers lui ses lèvres. Il abaissait au même instant sa tête, et le baiser lui effleura la bouche. Bijou fit entendre une sorte de plainte caressante et craintive qui l’émut profondément. Décidé à parler, cette fois, il voulut attirer à lui la jeune fille, mais elle repoussa les mains qui cherchaient à la retenir, s’élança hors de la chambre, et, au frôlement rapide de sa robe contre la muraille, il comprit qu’elle s’enfuyait.

X


LE lendemain, la mère Rafut arriva. Bijou comptait la conserver une semaine. Elle fut très désappointée quand la vieille ouvrière lui annonça qu’elle ne pouvait donner que cinq journées.

Le 1 er septembre, le théâtre rouvrait, et elle devait reprendre ses fonctions d’habilleuse. Alors Jeanne proposa de travailler un peu aux robes, et Bijou accepta.

— C’est une excellente idée !... à deux, nous ne nous ennuierons pas !... nous causerons sans nous occuper de la mère Rafut...

Et, le jour même, pendant que la marquise et madame de Rueille étaient à faire ce que Jean de Blaye appelait « une tournée de visites », elles s’installèrent dans l’atelier de Bijou transformé en salle de couture, et se mirent à tailler et à coudre en bavardant à côté de la vieille ouvrière. A un moment. Bijou demanda :

— Iras-tu au bal des courses ?...

— Oui, — dit Jeanne ; — il paraît que, comme je suis fiancée, ça n’est pas très correct... mais j’irai tout de même parce que Franz désire me voir en toilette du soir... et aussi valser avec moi... il valse très bien, tu sais ?... — Lui qui a l’air si austère !... Alors, décidément, ça ne te fait rien d’épouser un protestant ?...

— Rien du tout !... je suis, sans être dévote, une catholique très convaincue... il est, sans être dévot, un fervent protestant... chacun de nous tient à sa religion et n’en voudrait pas changer, mais l’un n’a nullement l’idée de convertir l’autre...

Comme Bijou ne répondait rien, elle ajouta :

— Il ne me déplaît pas d’avoir un mari protestant. .. je t’avoue même que... à certains points de vue... ça me tranquillise... oui !... c’est vrai, ce que tu me disais hier... les protestants ont sur la famille... et aussi sur la fidélité, des idées... des principes plus arrêtés que les catholiques...

— Oui !... Dis-moi ?... quelle robe mettras- tu au bal des courses ?...

— Je ne sais encore !... je n’en ai pas !...

— Comment ?... et la blanche à petits bouquets ? ...

— Papa ne la trouve pas assez bien !... c’est chez les Tourville, le bal des courses, cette année ! ... ce sera très élégant !...

— Oh ! ça, oui !...

— Nous ne les connaissons pas du tout... c’est la première fois que nous allons à Tourville... si j’étais fagotée, ça ne serait pas aimable pour ta grand’mère qui nous a fait inviter... alors, papa m’a dit de faire faire une robe... et il m’a donné cinquante francs...

— Qu’est-ce que tu vas faire faire ?

— Je n’en sais rien... conseille-moi, veux-tu ?... Depuis un instant. Bijou semblait profondément réfléchir. Elle dit :

— Si tu voulais, nous pourrions être pareilles toutes les deux ?... ça serait tout plein gentil !...

— Comment est ta robe ?...

— Elle n’est pas encore, elle sera !... rose, bien entendu... en crêpe... toute simple, des jupes droites... coupées comme les jupes des danseuses... pour ne pas alourdir par un ourlet... trois jupes superposées, de la même longueur, bien entendu... trois, ça fait suffisamment vaporeux... plus, ça engonce !... et faisant de gros godets ronds... un petit corsage froncé, tout simple... des petits ballons avec des flots de rubans et une ceinture de ruban nouée derrière avec des longues coques et de longs pans... du ruban large comme la main, pas plus...

— Ça sera joli...

— Et ça t’ira à merveille...

— Mais... — demanda Jeanne un peu craintivement — ça ne t’ennuiera pas que je sois pareille à toi ?...

— Ça me fera plaisir, au contraire !... veux-tu que nous fassions ta robe ici ?... je te l’essaierai. .. comme ça, nous serons sûres qu’elle ira...

— Que tu es gentille !... tant d’autres, à ta place, ne se soucieraient que d’elles-mêmes !...

— Dis donc ?... si tu écrivais pour qu’on envoie demain du crêpe ?...

Elle ajouta en riant :

— M. de Bernés, qui me demandait hier soir si je n’avais pas de commissions pour Pont-sur-Loire. .. j’aurais dû lui donner celle-là !...

— Il aurait été un peu empêtré !...

— Pourquoi ?... ça n’est pas difficile d’acheter du crêpe rose avec un échantillon...

La mère Rafut, qui jusque-là avait cousu activement, sans dire un mot, tirant sans relâche son aiguille d’un petit mouvement court et précipité, releva son visage plissoté comme une vieille pomme, et dit :

— Et même sans !...

— Sans quoi ?... — demanda Bijou.

— Sans échantillon... Ah ! que non, qu’y n’serait pas empêtré !... c’est toujours lui qui choisit les robes à mademoiselle Lisette Renaud...

— Lisette Renaud, la chanteuse ?... — questionna Jeanne avec vivacité, tandis que Denyse, très absorbée par son travail, ne parut pas avoir entendu.

La mère Rafut répondit :

— Non, mademoiselle, la dugazon...

— C’est bien ce que je voulais dire !... Ah !... M. de Bernés la connaît ?...

La vieille ouvrière sourit :

— J’vous crois, qu’y la connaît !... y a plus de dix-huit mois qu’ça dure !... et on peut dire qu’y a pas un plus gentil p’tit ménage qu’eux deux !... —

Ah !... — fit Jeanne intéressée — elle est si jolie, Lisette Renaud !... je l’ai vue dans Mignon... et aussi dans les Dragons de Villars...

La , mère Rafut appuya : — Oh ! que oui !... qu’elle est jolie !... et sage donc !... faut voir !...

— Sage ?... — dit mademoiselle Dubuisson, mais...

— Ah ! oui !... pour sûr que c’est pas une demoiselle comme vous !... mais elle était sage, sage tout à fait quand elle a connu M. de Bernés... et depuis, elle n’a jamais seulement regardé quelqu’un I... lui non plus, d’ailleurs !... qu’il est d’une fidélité qu’c'en est touchant !... Pourtant, gentil comme il est, c’est pas les agaceries qui lui manquent, vous pensez bien !... même les dames de la première société qui lui courent après... et les dames d’oficciers !... et la préfète donc, qui n’demanderait pas mieux !... Ah ouiche !... y leur fiche pas un coup d’œil... y n’regarde qu’sa p’tite Lisette... mais faut voir comment qu’c'est qu’y la r’garde !... bien sûr que s’il était seulement officier supérieur, y l’épouserait tout d’suite... et qu’il aurait bien raison !...

— Jeanne !... — appela Bijou — voilà le premier coup du déjeuner !...

Et, quand elles furent sorties, elle dit, d’un ton très doux où se devinait à peine le reproche :

— Pourquoi laisses-tu la mère Rafut te raconter des histoires que tu ne dois pas entendre ?...

La jeune fille rougit, et répondit, troublée : — Mon Dieu !... elle n’était pas bien méchante, son histoire !... et puis... même en admettant qu’elle le soit... comment veux-tu que je l’empêche de la raconter ?... — Oh !... c’est bien simple !... il n’y a qu’à ne pas répondre ni écouter... tu verras si elle ne se taira pas ?...

— Oui... tu as raison !...

Et, passant son bras autour des épaules de Bijou, Jeanne l’embrassa en disant :

— Tu as toujours raison !... moi, vois-tu, avec mon air sérieux, je suis bien plus étourdie que toi !... et plus faible aussi !... je ne sais pas résister à ce qui m’amuse...

— Et ça t’amusait ?...

— Beaucoup !...

— Grand Dieu !... qu’est-ce qui peut t’ amuser là dedans ?...

— Dame !... je ne sais pas trop !... je suis curieuse, d’abord !... et observatrice aussi... alors, cette histoire m’expliquait précisément des remarques que j’avais faites...

— Quand ça ?...

— Mais... depuis quatre ou cinq mois... depuis que je sors un peu...

— Quelles remarques as-tu faites ?...

— J’ai remarqué que M. de Bernès ne faisait la cour à aucune femme... qu’il n’en regardait aucune... qu’il était à peine aimable... même avec les plus jolies... et la preuve, c’est que, même avec toi, il n’a pas essayé de flirter, je parie ?...

Bijou répondit en riant :

— Oh !... pas du tout !... mais, de ce qu’il n’a pas essayé de flirter avec moi, il n’en faut pas conclure que, avec d’autres... — Non !... la mère Rafut doit avoir raison !, .. et, au fond, ça ne m’étonne pas, cette histoire !... tu n’as pas idée à quel point elle est délicieuse, Lisette Renaud !.., quelque chose dans ton genre... elle est cependant beaucoup plus grande que toi... et moins blonde... mais elle a des yeux merveilleux !... et une charmante taille souple... presque aussi souple que la tienne !... enfin, je comprends que, quand on l’aime on doit l’aimer beaucoup... avec ça, du talent et une jolie voix... un contralto... je suis sûre qu’elle te plairait !...

— Je ne crois pas !...

— Pourquoi ?...

— Je n’aime pas les femmes qui jouent la comédie... qui la jouent bien, du moins... ça indique une sorte de duplicité !...

— Je ne crois pas !... ça indique une facilité d’assimilation... une sensibilité grande... mais pas de la duplicité...

— Que veux-tu ?... je ne vois pas ça de la même façon !... ce qui n’empêche que, exceptionnellement, mademoiselle... comment s’appelle-t -elle ?...

— Lisette Renaud...

— Mademoiselle Lisette Renaud est peut-être une charmante personne... quant à moi, je ne demande qu’à le croire... pour M. de Bernés...

— Tu ne l’aimes pas beaucoup, n’est-ce pas, M. de Bernés ?...

— Pourquoi ?... il m’est indifférent... et il me paraît quelconque...

— Oh ! non !... je le vois assez souvent à Pont sur-Loire... il est très intelligent, très gentil... et puis, très bien physiquement... tu ne trouves pas ?...

— Je te dirai que je n’ai jamais fait grande attention au physique de M. de Bernès...

Et Bijou ajouta en riant :

— La première fois que je le verrai, je le regarderai de tous mes yeux... et je tâcherai de découvrir toutes ses perfections... pour faire plaisir à M. de Clagny...

— Tu l’aimes bien, celui-là !...

— Oh ! ça ! oui, par exemple !...

— Je m’en suis aperçue tout de suite... depuis que je suis arrivée, tu ne m’as parlé que de lui... et hier, quand il est venu, tu étais ravie...

— Oui !... il est si bon !... si aimable pour moi !... — Mais tout le monde est aimable pour toi... tout le monde t’adore...

— Tout le monde est beaucoup trop bon et trop bienveillant pour moi... je le sais bien !... mais M. de Clagny est encore meilleur que les autres... je ne le connais que depuis trois jours et je ne peux plus me passer de lui !... quand je le vois, je suis gaie, heureuse... et je voudrais qu’il fût toujours là !... tiens !... je voudrais avoir un père ou un oncle comme lui !... Est-ce que tu ne trouves pas qu’il produit cette impression-là ?...

— Oh !... moi, il me serait impossible de me supposer un autre père que papa !... tel qu’il est, je l’adore !... il paraît peut-être très ordinaire aux autres gens, papa, mais c’est papa !... je trouve tout de même M. de Clagny très bien... et il a dû être charmant !...

— Moi, je trouve qu’il l’est encore !... Les deux jeunes filles arrivaient dans le vestibule. Jeanne s’approcha du perron.

— Quelle chaleur !... — dit-elle.

Puis, mettant sa main au-dessus de ses yeux, elle regarda dans l’avenue, et reprit :

— Tiens !... un mail !... qui est-ce qui peut venir en mail ?...

— M. de Clagny, naturellement !... — cria joyeusement Bijou qui s’élança dehors ; — il avait dit à grand’mère que, s’il pouvait, il viendrait lui demander à déjeuner...

— Et il a pu !... — fit aigrement M. de Rueille, qui sortait du hall ; — on le voit beaucoup depuis trois jours, M. de Clagny !...

Et, plus aigrement encore, il ajouta :

— Il faut croire que nous lui plaisons !... La vue des chevaux qui s’arrêtaient devant le perron le désarma, et il dit, avec admiration :

— Mâtin !... quels chevaux !... et joliment menés !... il n’y a pas à dire, il a la ligne, le bonhomme ! ...


Après le déjeuner. Pierrot déclara qu’il avait mal au pied. C’est au bout des doigts que ça lui faisait mal... il ne savait pas ce que c’était... — Je le sais bien, moi, — dit Jean de Blaye : — c’est qu’il a des chaussures trop courtes... — Trop courtes ?... — fit M. de Jonzac, — mais c’est impossible . . . .

Après un instant de réflexion, il ajouta avec effroi :

— A moins que ses pieds n’aient encore grandi !. .. Jean se mit à rire.

— C’est probablement ce qu’ils ont fait !... dans tous les cas, ses doigts sont retroussés du bout et regrimpés les uns sur les autres, j’en suis sûr !... il n’y a qu’à regarder ses pieds pour s’en rendre compte... il y a partout des bosses... ça ressemble à des sacs de noix !.. .

M. de Jonzac répondit :

— Je vais lui faire acheter aujourd’hui des chaussures...

— Je crois, mon oncle, qu’il vaudrait mieux l’envoyer prendre mesure à Pont-sur -Loire... il doit y avoir un cordonnier possible... Madame de Bracieux dit :

— M. l’abbé y va justement tantôt pour porter une lettre à l’évêché, et savoir la réponse... il pourrait l’emmener ?

— Alors... — Et Bijou, — on prendrait l’omnibus et Jeanne et moi nous irions aussi... nous avons des courses à faire...

— Lesquelles ?... — demanda la marquise.

— Mais du crêpe, d’abord !.. du crêpe pour Jeanne... et puis, des crayons et des couleurs qui me manquent... enfin, un tas de choses !...

M. de Clagny proposa :

— Voulez- vous que je vous emmène tous ?... j’ai affaire à trois heures à Pont-sur-Loire chez un notaire... vous ferez vos courses et je vous ramènerai... c’est mon chemin pour rentrer à la Norinière...

— Oh ! quel bonheur !... — fit Bijou ravie ; — moi qui n’ai jamais été en mail !... vous voulez bien, grand’mère ?...

Madame de Bracieux semblait hésiter, elle dit :

— C’est que, à Pont-sur-Loire, mon Bijou, vous allez faire là-dessus un effet fabuleux... et, pour des jeunes filles... enfin, j’ai peur qu’on ne trouve pas ça correct...

Bijou se récria :

— Oh ! grand’mère !... pas correct !... avec M. de Clagny ?...

— Oui, avec moi !... — appuya le comte, dont le visage s’était brusquement attristé, — il n’y a pas de danger... je ne suis pas compromettant, moi !...

Madame de Bracieux répondit, sincère :

— Évidemment, non !... mais on est si méchant à Pont-sur -Loire...

— Oh ! grand’mère ! — supplia Bijou, — ne nous privez pas d’un plaisir auquel vous ne voyez, vous, aucun mal, à cause des gens de Pont-sur-Loire dont vous vous souciez si peu !...

— Tu as raison !... allez donc, mes enfants, puisque ça vous amuse, et qu’il n’y a, comme tu le dis très bien, aucun mal à se distraire ainsi.

— Est-ce qu’il y a une toute petite place pour moi ?... — demanda Rueille. —

Pour vous, et pour d’autres encore — répon dit M. de Clagny : — nous ne sommes que six, jusqu’à présent...

La marquise se tourna vers Bertrade :

— Dis donc, si tu y allais, toi... pour surveiller les petites ?...

Madame de Rueille dit, en regardant son mari, qui baissa les yeux et sembla contempler attentivement le parquet :

— Paul les surveillera très bien !...

Bijou s’avança :

— Je demande qu’on ne parte pas avant trois heures... parce que voici M. Sylvestre qui vient me donner ma leçon d’accompagnement... il monte l’avenue...

La marquise regarda par la fenêtre et dit :

— Le malheureux !... il arrive à pied, par cette horrible chaleur ?...

— Il arrive toujours à pied, grand’ mère !...

— Cinq kilomètres, ce n’est pas énorme !... fit Henry de Bracieux.

Bijou se tourna vers lui :

— Pour toi, qui les fais en voiture, non !...

— Bah !... à la chasse, on en fait bien d’autres . ...

— Mais on s’amuse, à la chasse !... c’est tout différent ! je sais bien que moi, si j’osais, je le ferais chaque fois reconduire en voiture, M. Sylvestre. ..

— Si vous le voulez, nous le reconduirons aujourd’hui ?... — dit M. de Clagny.

— Je crois bien que je le veux !... vous êtes très bon de m’offrir ça !... parce que, vous savez, il n’est pas joli, joli, mon professeur d’accompagnement !... et il n’ornera pas votre mail !...

— Croyez-vous que je me soucie de ça ?... je ne suis pas snob, Bijou !... pas snob du tout !...


— Mais... — dit Jean de Blaye, — il n’est pas si mal, ce garçon !... il a des yeux délicieux !... des yeux d’une limpidité et d’une douceur extraordinaires- Bijou répondit en riant :

— Je n’ai pas remarqué ça... mais quand même ce serait, ça ne se voit pas beaucoup sur le haut d’un mail, des yeux !... et il est drôlement habillé... avec des vêtements trop étroits et qui plaquent... et des grands cheveux qui plaquent aussi... il a un faux air de noyé !...

Un domestique annonça :

— Monsieur Sylvestre est là...

Madame de Bracieux demanda :

— A-t -on prévenu Joséphine ?...

— Oui, madame la marquise... Joséphine est chez mademoiselle...

Jeanne Dubuisson se levait, mais Bijou dit :

— Non... ne viens pas ! quand je sens quelqu’un là, quelqu’un d’autre que Joséphine, je ne fais rien de bon !...

Au moment de sortir, elle ajouta :

— A trois heures, j’arrive avec mon chapeau... et M. Sylvestre...

Quand Bijou entra dans sa chambre, Joséphine, la vieille gouvernante qui avait élevé deux générations de Bracieux, travaillait près de la fenêtre. tandis que, dans le petit salon voisin, le musicien installait le pupitre et tirait le violon de sa boîte.

A la vue de la jeune fille, ses yeux très bleus s’éclairèrent encore, devenant infiniment pâles dans son visage coloré. C’était un garçon de vingt-huit ans, très maigre, très gauche et assez misérablement vêtu, mais dont la physionomie intéressait par on ne savait quoi de tourmenté et de sympathique.

— Comme vous avez chaud, monsieur Sylvestre ! ... — dit Bijou qui lui tendit la main — et on ne vous a pas encore apporté à boire !...

Allant vers la porte de sa chambre, elle appela :

— Joséphine !... veux-tu dire qu’on apporte... quoi, au fait ?... qu’est-ce que vous prendrez, monsieur Sylvestre ?... de la bière, de la limonade, du vin, quoi ?... je ne me souviens jamais !...

— Si vous le voulez bien, de la limonade... mais vous êtes trop bonne, mademoiselle, de vous occuper ainsi de...

Denyse l’interrompit :

— J’ai oublié de rapporter de Pont -sur- Loire la musique que vous m’aviez dit de prendre !... vous allez me gronder...

Il répondit, d’un ton effaré :

— Oh !... mademoiselle, vous gronder !... moi !...

— Oui... vous !... si vous ne m.e grondez pas, vous avez tort !... voyons ?... qu’est-ce que nous jouons ?... Ah !... j’oubliais !... je vais vous demander de vous mettre d’abord au piano... et de n’accompagner une bête de romance que j’apprends. ..

— Quelle romance ?...

Ay Chiquita !... c’est grotesque, n’est-ce pas ?... mais nous avons un vieil ami qui adore ça... et qui m’a demandé de le lui chanter...

— Mon Dieu !... Ay Chiquita... ça n’est pas autrement grotesque... ça est devenu rengaine, voilà tout !...

Il ajouta, en regardant la musique :

— Ah !... vous le chantez dans un ton élevé... je me disais aussi...

— Oui !... je le chante en haut... c’est encore plus vilain !... Dieu !... que je voudrais avoir une voix grave !... c’est si beau, les voix graves !... seulement il n’y en a pas !...

— Elles sont rares, mais il y en a...

Bijou secoua la tête...

— Je n'en ai jamais entendu...

— Eh bien, vous pourriez en entendre une...

— Où donc ?...

— Au théâtre de Pont-sur-Loire, tout simplement. .. oui... mademoiselle Lisette Renaud... une jeune chanteuse de beaucoup de talent... et très jolie, ce qui ne gâte rien...

— Elle a une belle voix ?...

— Très belle !... je l’entends, en moyenne, trois fois par semaine, sans compter les répétitions avec orchestre... eh bien ! je ne m’en lasse jamais...

— Ah !... est-ce qu’elle chanterait dans une soirée, savez- vous ?... — Mais certainement... elle chante quelquefois à Pont-sur-Loire...

— Je demanderai à grand’mère de la faire venir... où demeure-t-elle ?...

— Rue Rabelais... je ne sais plus le numéro... mais elle est connue...

Après un silence, le musicien demanda :

— Pourquoi ne viendriez-vous pas l’entendre au théâtre ?... cela vous intéresserait bien plus...

— Grand’mère ne voudrait jamais !...

— Je sais bien qu’à Pont-sur-Loire la société ne va pas au théâtre... c’est mal vu... mais il y a pourtant des circonstances... ainsi tenez... dans quinze jours, il y a une représentation pour les blessés... organisée par les Dames de France... tout le monde ira...

— Et on jouera des choses convenables ?...

— Oh !... un opéra-comique quelconque... et des morceaux quelconques aussi... seulement je suis sûr que Lisette Renaud sera au programme... et souvent !... c’est ce que nous avons de mieux au théâtre...

— Vous ne buvez pas, monsieur Sylvestre ?... Bijou s’approcha du plateau qu’on venait d’apporter, et, servant le jeune homme, lui tendit gentiment un verre qui s’embuait au contact de la boisson glacée, en disant :

— Vous n’avez plus trop chaud pour boire, au moins ?... c’est si froid, cette limonade !... Il prit le verre d’une main qui tremblait un peu et resta le bras allongé, la bouche entr’ouverte, regardant Denyse avec une admiration passionnée. Alors elle dit en souriant :

— Monsieur Sylvestre, voilà que vous êtes encore sorti !...

Le teint déjà rouge du jeune homme se colora plus violemment encore ; il avala son verre d’un trait et, se précipitant au piano :

— Commençons, mademoiselle !. . . commençons ! ...

Et il joua la ritournelle très courte de la romance en hésitant un peu, comme si ses doigts refusaient d’agir. C’était si visible que Denyse lui demanda :

— Qu’est-ce que vous avez ?... vous n’êtes pas en forme, aujourd’hui ?...

— Mon Dieu,mademoiselle, je... il fait si chaud !... Un peu myope et ne se servant jamais de lorgnon, elle se penchait au-dessus de lui pour lire, et parfois effleurait de son buste la joue et les cheveux du musicien dont le trouble augmentait. Ses yeux se voilaient, ses doigts mous glissaient à côté des touches, et Bijou répéta, surprise :

— Positivement, vous n’êtes pas en forme !...

— Je vous demande infiniment pardon, mademoiselle. .. je... je ne sais pas ce que j’ai...

Elle dit en riant :

— Moi non plus, je ne le sais pas !... Et, comme il quittait le piano, elle le fit se rasseoir.

— Non !... si vous le voulez bien, j’étudierai encore deux ou trois vieilles chansons ?...

Et elle recommença à déchiffrer, s’inclinant pour mieux voir, tandis que, pâle à présent, les mains moites et les oreilles bourdonnantes, le pauvre garçon la suivait tant bien que mal. Quand l’heure fut passée, Bijou alla prendre son chapeau dans sa chambre, et revint le mettre devant la glace du petit salon.

Et comme, au lieu de rentrer son violon dans sa boîte, M. Sylvestre la regardait lever les bras et cambrer sa taille onduleuse en un gracieux mouvement, elle lui dit :

— Dépêchez-vous !... nous vous emmenons à Pont-sur- Loire... ou plutôt M. de Clagny, un de nos amis, vous emmène sur son mail...

Voyant qu’il ne comprenait pas, elle reprit :

— Une grande voiture... où l’on peut tenir beaucoup de monde...

Il demanda, éperdu :

— Et vous y serez ?...

— Et j’y serai... oui, monsieur Sylvestre... De sa boîte, il avait tiré un bouquet de myosotis et de roses de haie qui inclinaient leurs petites têtes déjà fanées. Il le tendit timidement à Bijou...

— En venant, mademoiselle... je... je me suis permis de cueillir ces fleurs pour vous... Elle les prit, et après les avoir respirées longuement, les passa dans sa ceinture en disant :

— Je vous remercie d’avoir pensé à moi !... n descendit, suivant pas à pas Bijou, heureux, oubliant sa misère. Et lorsqu’il apparut sautillant derrière elle, sa boîte à violon à la main, M. de Clagny dit à Jean de Blaye : — C’est vrai qu’il a une bonne tête, le musicien ! ...

Le mail venait d’arriver au perron ; la marquise appela :

— Bijou !... j’ai une commission à te donner !... tu iras chez Pellerin, le libraire et tu lui demanderas. .. tiens, non, au fait !... envoie-moi Pierrot...

— Pierrot ! — dit Denyse, qui revint dans le vestibule, — grand’mère te demande... Le petit fit la grimace :

— Je parie que c’est pour une commission ?... et les commissions, c’est pas mon fort !... Et tandis que Bijou et les autres grimpaient sur le mail, il alla trouver madame de Bracieux :

— Vous m’appelez, ma tante ?...

— Oui... tu iras chez Pellerin... sais-tu ce que c’est que Pellerin ?...

— Le libraire ?...

— Oui... tu lui demanderas de ma part un roman de Dumas qui s’appelle le Bâtard de Mauléon... Pourquoi me regardes-tu avec cet air ahuri ?...

— Parce que je ne vous ai jamais vu lire de romans. .. et que...

— Tu ne me verras pas non plus lire celui-là !... c’est pour le curé auquel je l’ai promis... il adore Dumas et il ne connaît pas le Bâtard de Mauléon... tu retiendras bien le titre ?

— Oui, ma tante...

— Tu es sûr ?... tu ne veux pas que je te l’écrive ?

— Pas la peine...

— Tu l’oublieras ?... — Pas de danger !

Il s’élança tète baissée sur le mail, écrasa plusieurs pieds, manqua de défoncer la boîte à violon de M. Sylvestre, et s’excusa en disant :

— Ah ! mon Dieu !... j’ai chahuté le petit cercueil ! ...

XI


LEVÉE toujours la première, Bijou descendait vers sept heures et faisait à l’office et à la laiterie son tour de maîtresse de maison.

Sauf Pierrot, qui circulait quelquefois, les yeux bouffis de sommeil, dans les corridors, elle ne rencontrait jamais personne, et elle futtrès étonnée ce matin-là de se heurter à M. de Rueille, qui sortait de la bibliothèque un livre à la main. De tous les habitants de Bracieux, il était le plus paresseux ; aussi demanda-t-elle en riant :

— Comment !... Vous avez déjà fini de dormir ?...

— C’est-à -dire que je n’ai pas commencé !...

— Ah bah !...

— Non... et comme j’avais lu tous mes bouquins de là-haut, je suis venu en prendre un autre pour achever ma nuit-Bijou niontra le soleil qui entrait à flots par la fenêtre ouverte :

— Votre nuit ?...

— Oh !... pour moi, sauf en cas de chasse ou de départ quelconque, il fait nuit jusqu’à dix heures au moins !...

— Et vous allez vous recoucher ?...

— A l’instant même... — Mais c’est fou !...

— C’est au contraire très sage... d’autant plus que, quand on n’est pas de bonne humeur, ce qu’on a de mieux à faire, c’est de se terrer...

— Vous n’êtes pas de bonne humeur ?...

— Non !...

— Et pourquoi ça ?...

Paul de Rueille hésita un instant et répondit :

— Je n’en sais rien...

— Le fait est — dit en riant Bijou — qu’hier, pendant notre course à Pont-sur-Loire, vous n’avez pas été très aimable...

— C’est votre faute !...

— Ma faute !... à moi ?...

— A vous...

— Mais comment ça ?...

— Je vous le dirai si ça vous plaît...

— Ça me plaît... mais pas maintenant... parce qu’on m’attend à la laiterie...

Il demanda, l’air inquiet :

— Qui ça ?...

Sans remarquer cette inquiétude. Bijou répondit :

— La femme des vaches...

M. de Rueille répliqua, un peu pointu :

— Allez vite, en ce cas !...

je ne voudrais pas que la femme des vaches attendît à cause de moi...

Denyse proposa :

— Vous devriez venir voir les fromages ?...

— C’est ça qui doit être gai !... Non !... vrai !... vous n’avez pas peur que je m’amuse trop, dites, mon petit Bijou ?...


— Vous vous amuserez toujours autant que dans votre lit !... à relire quelque vieux bouquin que vous devez savoir par cœur ?... oh !... vous le savez par cœur, j’en suis sûre !... il n’y a dans la bibliothèque que des classiques ou des vieux rossignols... depuis que je suis là, il n’entre plus un livre, ni rue de l’Université, ni à Bracieux, tellement grand’mère a peur que je ne fourre dedans mon nez... et elle a bien tort, grand’mère, d’avoir peur de ça !... jamais je n’ouvrirais un livre qu’on m’aurait défendu d’ouvrir, jamais !...

— Grand’mère craint toujours que vous ne fassiez ce que ferait une autre jeune fille !... vous êtes une si surprenante exception. Bijou !...

— Oui, je suis une exception, un ange, tout ce que vous voudrez... mais venez avec moi, ou laissez-moi m’en aller, voulez- vous ?... je n’aime pas à me faire attendre...

M. de Rueille posa son livre sur une console et dit :

— Mon Dieu !... je veux bien aller avec vous !... Il suivit sans parler Bijou qui trottinait devant lui. Elle était si gentille, allant et venant à travers les grands seaux pleins de lait, son chapeau de paille enroulé de dentelle planté à la diable sur ses cheveux blonds ; son petit peignoir de batiste rose relevé très haut, par une grande épingle de nourrice en argent.

Quand elle eut vérifié, ordonné, disposé toutes choses sans plus s’occuper de son cousin que s’il n’existait pas, alors seulement elle se tourna vers lui, souriante : — Et maintenant...

s’il vous plaît que nous allions nous promener, je suis à vos ordres... Elle tourna dans une des allées qui menaient aux avenues, et ajouta :

— Je vous écoute...

— Vous m’écoutez ?... qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?...

— Je croyais que vous deviez me raconter pourquoi vous étiez hier de si mauvaise humeur... vous disiez que c’était par ma faute...

Il répondit, embarrassé :

— C’est que... vous aviez eu... enfin, vos façons, votre manière d’être... n’étaient pas du tout ce qu’elles sont habituellement... ni ce qu’elles devaient être !...

— Ah !... qu’est-ce que j’ai donc fait ?...

— Mais, d’abord, vous avez mis une insistance... singulière à faire monter avec nous Bernès sur le mail, lorsque nous l’avons rencontré... Pourquoi cette insistance ?...

— Dame !... il est assez naturel, quand on rencontre quelqu’un à pied... à un kilomètre de l’endroit où l’on va soi-même en voiture, de lui offrir de l’emmener... c’est le contraire, il me semble, qui serait singulier !...

— Soit !... mais alors, c’était M. de Clagny qui devait offrir une place dans sa voiture...

— Il n’y pensait pas !...

— Ou bien il ne se souciait pas de le faire !... vous lui avez forcé la main...

— Allons donc !... il adore M. de Bernés !... l’autre jour, il a passé une demi-heure à me chanter sur tous les tons ses louanges...

— Ah !... c’est probablement ce qui vous a rendu si aimable pour lui ?...

— Ai-je été si aimable ?...

— Certes !... d’habitude, vous ne lui accordez pas la plus légère attention, au petit Bernès... et hier, vous n’aviez d’yeux que pour lui...

— Je ne m’en suis pas aperçue...

— En vérité ?... alors, vous êtes la seule !... c’était à ce point que je me suis demandé si ce n’était pas tout bonnement avec l’idée de me tourmenter que vous faisiez ça !...

Bijou leva sur M. de Rueille son beau dard lumineux et demanda :

— Pour vous tourmenter ?... et en quoi cela peut-il vous tourmenter que je sois aimable pour M. de Bernès ?...

— En quoi ?... — balbutia M. de Rueille très gêné, — mais je viens de vous le dire... je ne suis pas... nous ne sommes pas habitués à vous voir faire ainsi des frais... pour un jeune homme, surtout !... Non... c’est vrai... j’étais stupéfait... je le suis encore. ..

Elle dit, gentiment :

— Et moi je suis désolée de vous avoir contrarié... oui... je vous assure... vous comprenez, je n’avais jamais regardé beaucoup M. de Bernès... je voulais voir si toutes les jolies choses que M. de Clagny m’en avait dites étaient exactes... alors, je m’occupais de lui... vous me pardonnez ?... Sans répondre, M . de Rueille reprit :

— Avec Clagny, vous avez aussi une façon d’être choquante !... il est vieux, c’est convenu !... mais enfin, il n’est pas encore assez croulant pour autoriser de telles libertés...

— Qu’est-ce que vous appelez des libertés ?...

— Tantôt vous avez l’air de l’admirer, d’être en extase devant lui... tantôt vous le câlinez ridiculement comme hier...

— Hier ?... j’ai câliné M. de Clagny ?... moi ?...

— Vous !...

— Mais à quel propos ?...

— Quand vous vouliez à toute force passer en mail dans la rue Rabelais... et du diable si je sais pourquoi, par exemple !... c’est bien la plus sale rue qui soit !... sans compter que vous pouviez nous faire casser le cou... oui... parfaitement !... c’était dangereux comme tout, cette fantaisie !... le petit Bernés lui-même, qui est pourtant un des plus jolis imprudents que je connaisse, a essayé de vous dissuader de passer par là...

Entre les cils de Bijou courut la petite lueur bizarre qui éclairait parfois ses yeux, et elle dit en souriant :

— C’est vrai !... il était enragé pour empêcher de passer par la rue Rabelais, M. de Bernés !... on aurait cru qu’il avait peur de quelque chose ?...

— Il avait peur de se démolir, parbleu !... comme moi... comme l’abbé... comme Pierrot lui-même... et je ne comprends pas comment le père Clagny a cédé à votre caprice... car il était responsable de la petite Dubuisson, de Pierrot, et de vous... pour ne pas parler de nous autres !...

— Avez- vous fini de me gronder ?...

— Je ne vous gronde pas...

— Ah ! par exemple !... faisons la paix, voulez-vous ? ...

Se dressant sur la pointe des pieds et tendant vers lui son petit bec frais, elle demanda :

— Embrassez-moi ?...

Il recula brusquement.

— Oh ! — fit Bijou stupéfaite et attristée,

— oh ... fit Bijou stupéfaite et attristée oh ! vous ne voulez pas ?...

Il dit, mal à l’aise, cherchant les mots qui ne venaient pas :

— Je ne veux pas... je ne veux pas ?... pas ici... c’est ridicule !... je ne comprends pas que vous ne trouviez pas ça ridicule !...

Secouant sa tête ébouriffée, elle fit voler les bouclettes de son front et répondit, très douce :

— Non... je ne trouve pas ça ridicule du tout !...

Puis, au lieu de continuer sa promenade, elle rebroussa chemin et rentra sans plus parler.

En arrivant dans sa chambre, M. de Rueille y trouva sa femme qui l’attendait en lisant une lettre qu’elle lui tendit :

— Voici la lettre que je viens de recevoir du docteur Brice... je trouvais que Marcel n’était pas très bien depuis quelque temps...

— Pas très bien, Marcel ?... cet enfant qui mange et boit plus que moi, dort comme un sabot, et pousse comme un champignon ?... Ah ! elle est forte cellelà ! ... et quelle maladie lui découvre-t -il, cet excellent Brice ?...

— Aucune...

— C’est encore heureux !...

— Mais il lui ordonne la mer...

— La mer ?... à ce gosse qui crève de santé, au point d’en être insupportable ?...

— Voyez ce qu’il dit...

M. de Rueille murmura :

— Voyons ce qu’il dit ?... Et, résigné, il commença la lecture de la lettre, très longue, dans laquelle le docteur indiquait la mer comme le meilleur remède aux petits troubles nerveux que ressentait l’enfant.

Et il répéta, narquois :

— Alors... il ressent des troubles nerveux, Marcel ? ... et pour ces troubles, dont personne, sauf vous, ne s’aperçoit, nous quitterions Bracieux, où cet enfant s’épanouit dans un air exquis, — son air natal, en ; omme, — et nous irions camper sur quelque plage stupide ?„. Ah ! non !... vous avez parfois des idées malheureuses !...

Encore crispé de son explication avec Bijou, ému à la pensée de ne plus la voir, il parlait sec et essayait de rire, d’un rire qui sonnait faux.

Bertrade le regarda :

— Je n’ai pas voulu — fit-elle doucement — vous dire tout de suite la vérité.., j’espérais que vous la devineriez... vous ne la devinez pas im peu ?...

Il répondit, vaguement inquiet : — Non... pas du tout !...

— Eh bien... vous aviez raison tout à F heure... non seulement Marcel, ainsi que ses frères, est mieux à Bracieux que partout ailleurs, mais encore il n’est pas malade...

Comme M. de Rueille taisait un mouvement, elle continua paisiblement .

— C’est son père qui est malade... qui a besoin de changer d’air... et qui en changera...

Il balbutia :

— En vérité, je ne sais ce que vous voulez dire ?... Nettement, elle répondit :

— Je dis qu’il faut que vous quittiez Bracieux pour quelque temps... tenez- vous à ce que je dise aussi pourquoi ?...

— J’y tiens !...

— Vous avez tort !... vous savez que jamais je ne me suis occupée de ce que vous faites ou ne faites pas... le jour où il vous a plu de vous distraire, j’ai accepté, sans protester, toutes vos... distractions...

Il dit, convaincu :

— Je sais que vous avez toujours été une femme indulgente et bonne... et je vous en suis très reconnaissant. .. —

Il n’y a pas de quoi !... je n’ai eu, à être ce que j’ai été, aucun mérite... Ce qu’on appelle « la trahison » d’un mari me semble une très petite chose pour un bien grand mot !... à moins d’être un saint... ou un infirme... — et je n’eusse souhaité épouser ni l’un ni l’autre... — un mari est toujours exposé à ces accidents-là... peut-être vous sont-ils arrives plus souvent qu’il n’eût fallu... je n’en sais rien...

— Mais je vous assure...

n s’arrêta, ne sachant que dire, et Bertrade reprit en souriant :

— Qu’est-ce que vous m’assurez ?... je vous assure, moi, que je vous parle sans aigreur et sans rancime de toutes ces choses... et que je ne vous en aurais jamais parlé si je ne vous voyais pas aujourd’hui très imprudent... je sais bien que vous êtes un brave garçon... et que Bijou ne court aucun danger... mais je sais aussi à quel point elle est... affolante... et je vois que, après ce pauvre petit Giraud, vous êtes le plus sérieusement affolé...

— Eh bien ! c’est vrai... je suis affolé !... mais, comme vous le dites vous-même, il n’y a aucun danger... et, que je parte ou que je reste, ça ne changera rien...

— Si !... en restant vous deviendrez sûrement ridicule... et probablement malheureux... je vous parle en amie... allons-nous-en, croyez-moi !...

— Mais quand nous reviendrions... dans deux mois... car nous reviendrions, n’est-ce pas, dans deux mois, au plus tard... les choses en seraient exactement au même point...

Elle répondit étourdiment :

— Non... ça sera tout différent !... dans deux mois elle sera mariée... ou presque...

— Mariée !... — fit M. de Rueille abasourdi, mariée !... Jean l’épouse ?... — Mais non... Jean ne l’épouse pas !... encore un, celui-là, qui ferait bien de filer !...


— Alors... si ce n’est pas Jean... je ne vois pas... ce n’est pas Henry, je présume ?...

— Non plus... Henry comprend bien qu’il ne peut pas, avec ce qu’il a, épouser Bijou...

— Alors qui est-ce ? . . . qui ?...

— Mais ce n’est personne... de précis...

— Vous avez parlé, au contraire, comme si vous affirmiez une chose précise... vous avez dit :

« Dans deux mois, elle sera mariée... ou presque... » Qu’entendiez-vous par là ?... pourquoi ne voulez-vous pas le dire ?.,, on vous l’a défendu ?... c’est une confidence ?...

— Non... c’est... une supposition... je vous promets que ce n’est que ça...

— Et cette supposition, vous ne voulez pas me la dire ?...

— Non... Après un silence, elle reprit :

— J’ai montré à grand’mère la lettre du docteur. .. notre départ lui fait beaucoup de peine... elle adore les enfants !... et puis, elle aime que Bracieux soit très meublé...

— Et elle a coupé dans les troubles nerveux de Marcel, grand’mère ?... ça m’étonne d’elle, qui est si fine !...

— Si elle n’y a pas « coupé », comme vous dites, du moins elle me l’a laissé croire... à tout à l’heure... je vais m’habiller pour le déjeuner. ..

M. de Rueille s’approcha de sa femme et demanda timidement :

— Vous m’en voulez ?...

— Moi ?... et pourquoi vous en voudrais-je de ce que vous ne pouvez pas empêcher ?... vous êtes dans la même situation que Jean... que M. Giraud... qu’Henry... que le professeur d’accompagnement... que Pierrot... et que tous ceux que nous ignorons... sans parler de l’abbé, qui, à présent, apparaît toujours dans le voisinage de Bijou...

— Oh !...

— Parfaitement !... seulement, lui, il est inconscient. .. il subit, sans savoir ni pourquoi ni comment, le charme que subissent tous ceux qui s’approchent de Bijou... je suis bien sûre que lui aussi va être chagrin du départ... sans parvenir à s’exphquer précisément la cause de son chagrin... Tenez !... on sonne... je ne vais pas être prête !... allez- vous-en !...

— Pierrot !

— demanda la marqmse après le déjeimer, quand tout le monde fut réuni dans le hall, — tu ne m’as pas donné mon hvre, hier ?... Pierrot, qui causait avec Bijou, se retourna effaré :

— Quel livre, ma tante ?...

— Le roman de Diunas... pour le curé...

— Ah ! bon !... je n’y pensais déjà plus !...

— Tu as oublié la commission ?...

— Pas du tout !, .. seulement Pellerin ne l’avait pas !... — Oh !... lui qui a toujours tout ce qu’on veut !...

— Ben, pas ça !... et, bien mieux... il n’a pas l’air de connaître ce livre-là !...

— Allons donc !...

— Mais non !... et il est têtu, le mâtin !, . . il ne voulait absolument pas que ça fût du père... Machin... comment donc déjà ?...

— Dumas !...

— Dumas... c’est bien ça !... et il répétait tout le temps : « Je connais mon Dumas, peut-être bien !... et jamais ce livre-là n’a été de lui !... » enfin, il m’a promis de le chercher tout de même et de l’envoyer s’il le trouve...

— Voici, — dit M. de Rueille qui triait le courrier arrivé pendant le déjeimer, — une lettre qui vient de votre libraire, grand ’mère... sans doute il n’a rien trouvé...

— Ouvrez-la, Paul, voulez- vous ?...

Rueille déplia la lettre et lut :

« Madame la marquise, « Il est impossible de trouver le livre que monsieur votre neveu demande. « Désireux de vous satisfaire, nous avons fait chercher chez nos principaux confrères et même envoyé une dépêche à Paris, mais on ’nous répond que le Bâton de M. Molard n’existe pas et n’a jamais existé en librairie. »

Le Bâton de M. Molard ? — interrogea la marquise qui ne comprenait pas, — qu’est-ce que c’est que ça ?...

Et, tout à coup, elle s’écria, abasourdie :

— Ah !.., Le Bâton de M. Molard, c’est le Bâtard de Mauléon... en langage de Pierrot !... j’avais raison de vouloir écrire le titre... il n’a pas voulu !...

M. de Jonzac leva vers le ciel un regard éploré et dit, à moitié riant, à moitié pointu :

— Il est indécrottable, cet animal !...

Très rouge. Pierrot répondit, vexé :

— On est comme on peut !... et d’abord j’étais abruti hier !... nous avions manqué verser en entrant à Pont-sur- Loire...

— Verser ?... demanda madame de Bracieux,

verser ?... et comment ça ?... — Parce que Bijou a eu l’idée saugrenue de passer en mail dans la rue Rabelais... et que M. de Clagny y a passé, le vieux fou !...

— Eh !là ! — fit la marquise — veux-tu, s’il te plaît, parler plus respectueusement de mon vieil ami Clagny !...

— Il n’a guère de plomb dans la tête, pour son âge, votre vieil ami !... il pouvait nous tuer !... sans compter que nous en avons fait, du potin, dans la rue Rabelais !... le mail raclait les trottoirs. .. les gosses couraient sous le ventre des chevaux... la trompette faisait arriver des petites femmes à toutes les fenêtres, qui poussaient des petis cris... c’était pas embêtant, d’ailleurs !... il y en avait des très jolies... s’pas, Paul ?... Comme M. de Rueille, l’air préoccupé, ne répondait pas, il se tourna vers l’abbé :

— S’pas, m’sieu l’abbé ?...

L’abbé Courteil répondit, scincère : —

Je ne sais pas... je n’ai pas remarqué...

Pierrot ne se tint pas pour battu :

— Ben ! Bijou les a remarquées, elle pour sûr !... car ce qu’elle les dévisageait !... et avec des petits pistolets d’yeux brillants...

— Moi ? — fit Bijou dont le fin visage se colora brusquement, — moi ?... mais tu rêves !... je n’ai rien vu !... j’avais bien trop peur !...

La marquise demanda :

— Peur de quoi ?...

— Mais de verser, grand’mère ?... Pierrot a raison... nous avons manqué verser...

— Il a raison aussi quand il dit que tu avais une idée saugrenue d’aller en voiture à quatre chevaux dans cette malheureuse petite rue... comment t’a-t -elle poussé, cette idée-là ?... Bijou regarda Jeanne Dubuisson, qui, très rouge aussi, les yeux fixés à terre, écoutait la discussion sans y prendre part, et répondit :

— Mon Dieu !... je ne sais vraiment plus !... je crois que M. de Clagny racontait que ses chevaux étaient mis au bouton... qu’il les ferait tourner dans une assiette... alors, comme la rue Rabelais est un peu étroite et tortueuse, j’ai dit : « Je parie que vous ne passez pas rue Rabelais... »

Pierrot protesta : — C’est pas ça du tout !... tu as dit : « Passons donc par la rue Rabelais, ça m’amusera de voir ça !... » et comme il hésitait... car faut lui rendre cette justice qu’il a hésité... tu as insisté tant que tu as pu...

— Mais — fit M. de Jonzac, voyant que Denyse paraissait agacée, — quel intérêt veux-tu que ta cousine ait eu à passer là plutôt qu’ailleurs ?...

Pierrot répondit, perplexe :

— Je me l’demande !...

Puis, sautant sur une autre idée :

— Par exemple, un qui n’avait pas l’air content de passer là, c’est M. de Bernés !... je ne sais pas pourquoi... mais il faisait une tête !... Seigneur .’.., quelle tête !...

Henry de Bracieux se mit à rire et dit :

— Je le sais bien, moi, pourquoi il faisait une tête, ce pauvre Bemès !... il avait peur d’être grondé...

— Grondé ?... — demanda naïvement Bijou, qui ouvrait tout grands ses yeux clairs, tandis que le joli visage habituellement si tranquille de la petite Dubuisson s’empourprait de nouveau, — grondé ? ... pourquoi ?...

Et, comme le silence se faisait profond et embarrassant, elle proposa :

— Veux-tu venir faire un tour, Jeanne ?...

— Je vais avec vous !.,. — déclara Pierrot.

Mais Bijou l’écarta de la main : — Non... nous sommes très bien comme ça... tu nous gênerais !...

Et, descendant les marches du perron, elle dit à Jeanne, qui la suivait un peu effarée : — Je sais bien pourquoi tu as eu l’air déconcerté comme ça !... c’est que tu t’es souvenue de cette histoire d’une actrice... dont j’ai oublié le nom... et que M. de Bemès connaît... moi, je ne me rappelais rien... alors, j’étais bien tranquille ! ... vois-tu que j’avais raison, quand] je te disais que tu avais tort d’écouter les histoires de la mère Rafut ?...

Jeanne répondit, pensive :

— Je te l’ai dit déjà... tu as toujours raison î... Après le départ de Bijou, les hommes avaient peu à peu quitté le salon.

Dès qu’elle fut seule avec madame de Rueille, la marquise demanda :

— Dis-moi, Bertrade ?... Paul faisait une drôle de tête, à déjeuner...

Ne voulant ni approuver ni mentir, la jeune femme répondit :

— Trouvez- vous ?...

— Je trouve !... et toi aussi !... et, en vous regardant tous les deux, une idée m’est venue...

Voyons cette idée ?...

— C’est que mon petit Marcel n’est pas plus malade que moi... et que la lettre que tu m’as montrée ce matin n’est qu’un prétexte pour emmener d’ici ton mari... est-ce vrai ?...

Trop franche pour nier, elle dit :

— C’est vrai !...

— Alors... tu es jalouse ?... et jalouse de Bijou ?... — Pas jalouse... oh ! pas du tout !... mais inquiète...

— De Bijou ?...

Elle secoua sa belle tête sérieuse :

— Non... de Paul.

— Vraiment !.,. tu ne crains pas pour sa vertu, j’imagine ?...

— Vous devez savoir que je ne me suis jamais occupée de ce que vous appelez « sa vertu »...

— Eh bien, alors ?...

— Alors, je crains pour son repos... et il ne me plaît pas non plus qu’il devienne complètement ridicule...

— Tu penses bien, ma pauvre Bertrade, que je me suis aperçue depuis pas mal de temps déjà que ton mari est féru de Bijou... comme les autres... car il le sont tous, les autres !... et j’ai remarqué ces jours-ci que ton abbé lui-même avait perdu un peu de sa belle indifférence... tu ne crois pas ?...

— C’est bien possible !...

— N’est-ce pas ?... je suis sûre qu’il vit un peu moins béatement dans la paix du Seigneur, l’abbé ?...

— Et ça ne vous déplaît pas, grand’ mère, avouez-le ?...

— Mon Dieu !... à l’état de trouble bénin, ça m’est égal... mais je ne voudrais pas que cela fût aigu, tu comprends la nuance ?...

— Non... parce que je plains toujours ceux qui éprouvent ces troubles-là !... même bénins, je les trouve inquiétants et douloureux... — Tu vois les choses plus en noir que moi !... dans tous les cas, je trouve que c’est un remède bien excessif et bien maladroit d’emmener Paul... il est parfaitement correct... persnne ne soupçonne la vérité... excepté toi et moi...

— Et tous les autres !...

— Crois-tu ?... — J’en suis sûre...

— Soit !... c’est sans importance... et, pourvu que Bijou ne se doute de rien...

— Pourquoi ne réponds-tu pas ?...

— Parce que je ne suis pas de votre avis, grand’mère... et que vous n’aimez pas beaucoup ça !... surtout quand il s’agit de Bijou...

— Qu’est-ce que tu veux dire ?...

— Ce que j’ai dit, pas autre chose...

— Alors, selon toi, Bijou s’est aperçue de...

— Dès le premier jour...

— Et quand cela serait... elle n’y peut rien !... D’ailleurs, quel danger court-elle ?...

— Aucun...

— Paul est un honnête garçon...

— Sans doute... et quand même il ne serait pas ce qu’il est. Bijou serait encore protégée par bien d’autres raisons...

— Lesquelles ?...

— Mais d’abord, son indifférence !... Paul lui fait, je crois, autant d’impression qu’un meuble.

— Ensuite ?...

— Ensuite ?... mais... mais c’est tout !... — Tu as dit : « bien d’autres raisons... » tu m’en donnes une, voyons les autres ?...

Madame de Rueille reprit, embarrassée :

— Mais non... c’était une façon de parler...

— Allons donc !... tu mens mal, ma pauvre Bertrade... je parie que je sais ce que tu penses ?

— Je ne le crois pas !...

— Tu vas voir !... tu penses qu’une des raisons pour lesquelles Bijou ne fera jamais attention à Paul, c’est...

— Qu’il est marié...

— Oui, bien entendu... mais tu penses aussi, j’en suis sûre, que Bijou est occupée de quelqu’un ?

... — Ah !... tu vois !... tu ne réponds rien !... oui... tu crois, comme ton mari, qui me l’a dit il y a deux jours, qu’elle est folle du petit Giraud ?...

— Oh ! grand’mère !... en voilà une supposition invraisemblable !... d’abord. Bijou n’est et ne sera jamais folle de personne...

— Qu’est-ce que tu veux dire ?...

— Qu’elle se mariera raisonnablement, paisiblement, comme elle fait toutes choses...

— Mais quand ça ?...

— Quand ça ?... dame !... je ne sais pas au juste... bientôt, je pense...

— Alors, tu dis ça en l’air ?... tu parles d’un avenir encore vague ?...

Madame de Rueille répondit en souriant :

— L’avenir est toujours vague, grand’mère !...

XII


PENDANT une semaine, on ne s’occupa guère que des répétitions de la petite revue qui devait être jouée le lendemain des courses. Les La Balue, les Juzencoiurt et madame de Nézel vinrent à Bracieux presque chaque jour, et aussi M. de Clagny, qui s’intéressait énormément aux répétitions. Il servait de souffleur quand Giraud, qui avait accepté ce poste, était occupé, et il semblait ravi pourvu qu’il vît jouer Bijou.

« Le père Dubuisson » et M. Spiegel étaient venus dîner plusieurs fois, et Denyse, sous le prétexte de l’amener plus souvent près de sa fiancée, avait décidé le jeune professeur à apprendre un tout petit rôle, dans lequel il était exécrable.

Jeanne s’en apercevait- elle ?... Elle s’attristait visiblement depuis quelques jours. Son himieiur toujours égale semblait varier, et son père, stupéfait de lui voir à chaque instant, sans motif apparent, des larmes plein les yeux, prétendait qu’elle « couvait sûrement une maladie ».

Les Rueille n’avaient pas quitté Bracieux. Bertrade — qui sentait tout le monde contre elle — s’était résignée, abandonnant la partie et suivant docilement le mouvement mondain où on l’entraînait.

Le petit Bernés vint un soir pour inviter la marquise et ses hôtes à suivre un rallye-paper organisé par le régiment. Lui, devait faire la bête. On construisait de superbes obstacles ; jamais, dans la forêt, on n’aurait couru un si beau rallyepaper.

Tout de suite, Bijou décida sa grand’mère à la laisser suivre à cheval. M . de Rueille et Jean de Blaye répondaient qu’il ne lui arriverait rien. Elle était, d’ailleurs, comme presque tous ceux qui montent bien à cheval, très prudente, ne s’exposant pas inutilement et sachant éviter les accidents.

Madame de Bracieux avait retenu Hubert de Bernés à dîner. Le soir, elle dit à Bertrade, en lui montrant Denyse qui causait avec lui :

— C’est singulier !... il me semble que Bijou n’est plus du tout la même avec ce petit bonhomme ! ... autrefois, elle lui accordait à peine un salut distrait ; à présent, on croirait presque qu’elle « le gobe », pour parler votre langage élégant ?.. .

Et la marquise répéta, intriguée :

— Elle a tout à fait changé sa façon d’être avec lui !...

Madame de Rueille répondit :

— Lui aussi, il a changé sa façon d’être avec elle !...

— N’est-ce pas ?... les premières fois qu’il est venu à Bracieux, j’ai été frappée de sa froideur pour cet amour d’enfant que tout le monde adore... il était avec elle simplement poli...

— Aujourd’hui il n’est pas encore très emballé, mais il y a un progrès considérable... il se prépare à suivre le sentier battu par les autres...

La marquise demanda, en regardant madame de Rueille :

— Est-ce que, dernièrement, quand tu me parlais du mariage de Bijou... tu avais une idée de derrière la tête ?...

Sans répondre, Bertrade répéta la question :

— Une idée de derrière la tête ?...

— Oui... est-ce que, par exemple, tu pensais que Bijou aime ce petit Bernés ?...

— Je vous ai dit ce jour-là, grand’mère, que je crois que Bijou n’aime, n’a aimé, et n’aimera jamais personne...

— Si tu m’avais dit ça... comme tu me le dis en ce moment... j’aurais certainement protesté... il est impossible, à mon sens, de se tromper d’une façon plus complète que tu ne le fais... n’aimer personne ?... Bijou !... alors que nul n’a besoin autant qu’elle de caresses et d’affection...

— Elle a besoin de caresses et d’affection... oui... c’est entendu !... c’est-à-dire qu’elle a besoin qu’on la caresse et qu’on l’aime... mais non pas de caresser et d’aimer...

— Autrement dit, c’est une nature, sèche, égoïste ?. .. — demanda la marquise dont la voix se durcit tout à coup ; — en vérité, Bertrade, tu en veux à Bijou de son charme... tu lui en veux de ce que personne ne peut résister à ce charme infini... et, au lieu de t’en prendre à Paul, qui est le vrai coupable, tu accuses cette petite méchamment...

Très douce, madame de Rueille répondit :

— Je n’accuse pas Bijou plus que Paul, grand’mère. .. je les accuse d’autant moins que je ne crois pas beaucoup au libre arbitre, moi !... oui... je vous indigne en vous avouant ça, je le vois bien... vous trouvez que je blasphème, n’est-ce pas ?... et pourtant. Dieu sait si ça rend indulgent, le genre de réflexions auxquelles je me livre parfois ! ...

M. de Clagny s’approchait, il demanda :

— Qu’est-ce que vous complotez donc toutes les deux dans ce petit coin ?...

— Rien !... — fit madame de Bracieux, — nous regardions Bijou qui me parait en train d’apprivoiser votre petit ami Bernés...

Le comte se retourna, inquiet : —

Apprivoiser ?... qu’entendez-vous par là ?...

— Dame ! ce que tout le monde entend !... il y a huit jours, quand ce garçon a dîné ici avec nous, il avait l’air gelé !... eh bien, je crois que le dégel approche...

— Bah ! — s’écria M. de Clagny dont le visage se rasséréna subitement, — j’oubliais qu’il a ime liaison... une liaison qui l’enchante... à tel point qu’il veut épouser, ce qui enchante moins son père, conmie bien vous pensez ?... Il ajouta, distrait :

— Oh !... de ce côté-là, je suis bien tranquille !...

— Tranquille ?... — interrogea madame de Bracieux étonnée ; — pourquoi tranquille ?... vous ne voudriez pas que Bijou épousât M. de Bemès ?,.. pourquoi ?...

Il balbutia, embarrassé :

— Mais parce que... elle est si jeune...

— Comment, si jeune !... mais elle a plus que l’âge de se marier... elle aura vingt-deux ans au mois de novembre, Bijou !...

— Alors, c’est Hubert qui est trop jeune pour elle !... c’est un gamin !...

— J’aimerais certainement mieux lui voir épouser un homme un peu plus sérieux, mais enfin, si celui-là lui plaisait ?... il a un beau nom, une belle fortune... pourquoi pas lui autant qu’im autre ?...

M. de Clagny demanda, anxieux :

— Est-ce que, vraiment, vous croyez qu’il plaît à Bijou ?...

— Je n’en sais rien, dit la marquise en riant, mais qu’est-ce que ça peut bien vous faire, à vous ?... je comprends encore que Jean ou Henry s’inquiète, mais vous ?...

Comme il ne disait rien, elle reprit :

— C’est l’histoire du chien du jardinier... il ne mange pas la soupe, mais il ne veut pas non plus que les autres la mangent... tel est votre cas, mon pauvre ami... car enfin vous n’avez pas l’idée d’épouser Bijou, je présume ?...


Il répondit, en plaisantant, mais son visage devint soucieux :

— Oh ! moi, vous savez, j’aurais très bien cette idée-là !... mais c’est elle qui ne l’aurait pas... alors, ça revient au même !...

Bijou arrivait, glissant de son pas souple, suivie du petit Bernés qui affirmait, l’air contrarié :

— Je ne peux pas, mademoiselle... je vous assure que je ne peux pas quitter mes camarades ce jour-là .. .

— Mais si !... n’est-ce pas, grand’ mère, — demanda gaîment Denyse, — il faut que M. de Bernès vienne dîner à Bracieux le jour du rallye-paper ? ... c’est lui qui fait la bête, et l’hallali sera, paraît-il, aux Cinq-Tranchées... c’est à un kilomètre d’ici, tout au plus...

Madame de Bracieux examina avec une bienveillance attentive le petit officier et répondit :

— Mais certainement, il faut qu’il vienne dîner à Bracieux... il nous fera plaisir à tous...

— Vous êtes mille fois bonne, madame, de vouloir bien de moi... mais j’expliquais à mademoiselle de Courtaix que ce jour-là... après le rallye-paper que le régiment offre aux habitants du pays, j ’ai pris l’engagement de dîner avec plusieurs de mes camarades...

Il ajouta, en regardant malgré lui Bijou :

— Et je le regrette... plus que je ne puis le dire !...

Pirouettant sur ses hauts talons, Denyse s’envo lait déjà à l’autre bout du hall. Elle fut mal reçue par Pierrot, qui lui dit, avec amertume :

— Tu nous as salement lâchés, tu sais !...

Et comme M. de Jonzac, qui, tout en jouant au billard avec l’abbé, écoutait d’ime oreille les conversations, voulait protester contre cette façon de formuler un reproche d’ailleurs juste en soi, Pierrot répondit, convaincu :

— C’est vrai !... j’suis pas pour deux sous puriste !... n’empêche que ce que je dis est vrai... et que les autres le disaient aussi, tout à l’heure !... y avait pas que moi ...

— Mademoiselle... — fit Giraud qui regardait dehors par la grande baie, — vous disiez hier que vous aimiez les étoiles filantes ?... Eh bien, jamais je n’en ai vu autant que ce soir...

— Vraiment ?... — dit Denyse qui alla s’accouder près du répétiteur — il y en a tant que ça ?...

Elle se pencha : —

Qu’est-ce donc, là, à gauche ?... je vois quelque chose de blanc sur la terrasse...

— C’est mademoiselle Dubuisson qui se promène avec son père et M. Spiegel... —

Ah.!... si nous allions les rejoindre... voulez-vous ? ...

Giraud s’élança, heureux de se promener avec Bijou par cette belle nuit étoilée, et ils sortirent ensemble.

Dès qu’ils furent sur la terrasse, elle demanda :

— Au fait, ne croyez-vous pas que c’est indiscret. .. et que nous allons les gêner en troublant un entretien de famille ?... promenons-nous sous les marronniers... ils nous rejoindront s’ils le veulent...

Elle descendit l’escalier de marbre et entra dans la nuit profonde sous le quinconce de marronniers. Le jeune homme la suivait pas à pas, le cœur bondissant, fou de bonheur, mais inquiet de lui-même. Ils marchèrent quelque temps sans parler. A la fin Bijou dit, levant la tête pour apercevoir entre les arbres un coin de ciel :

— Ce n’est pas d’ici que nous les verrons beaucoup filer, les étoiles !...

Giraud répondit, désireux de ne pas quitter ce coin sombre où il se sentait si près d’elle :

— Mais si... tout de même... on peut les voir... tenez... en voici une... l’avez-vous vue ?...

— Mal !... et pas assez longtemps pour souhaiter quelque chose...

— Souhaiter quelque chose ?... quoi ?...

— Mais n’importe quoi... Comment ?... vous ne savez pas que quand on voit filer une étoile, il faut, former un vœu ?...

— Non... je ne savais pas !... et... il se réalise, ce vœu ?...

— On le dit...

— Avez-vous, mademoiselle, un vœu tout prêt, pour ne pas être, cette fois, prise au dépourvu ? ...

— Oui, certes, j’en ai un !... mais il est irréalisable. ..

— Ah !... je n’ose pas vous demander... Elle dit doucement :

— Je voudrais être tout autre que je ne suis !... oui... une jeune fille très jolie... de condition très simple... qui pourrait vivre loin du monde... épouser qui elle voudrait... être, en un mot, heureuse à sa façon, sans souci des préjugés et des conventions sociales...

Il demanda d’une voix qui tremblait .


— Pourquoi voudriez- vous cela ?...

— Pour avoir le droit d’aimer qui m’aime... c’est-à -dire d’aimer hautement... sans me cacher...

Elle ajouta très bas :

— Sans me blâmer en moi-même...

Elle marchait près de lui, si près que leurs épaules se frôlaient à chaque pas. Giraud, bouleversé, balbutia :

— Vous dites ça... comme si... comme si vous aimiez quelqu’un ?...

Il devina qu’elle tournait vers lui son visage, mais elle ne répondit pas.

A ce moment, une chouette perchée tout près d’eux, dans la profondeur noire des arbres, poussa un cri douloureux et inquiet qui effraya Bijou. Elle se jeta de côté, bousculant Giraud, qui la reçut dans ses bras.

Et quand les doux cheveux parfumés lui effleurèrent les lèvres, il devint fou, oublia tout ce qui le séparait de la jeune fille, et, la serrant éperdument contre lui, il murmura :

— Denyse !...

Elle le laissa faire sans se défendre, mais lorsqu'il dénoua ses bras, elle dit, d’une voix plaintive et tendre :

— Oh !... que c’est mal, ce que vous avez fait !... que c’est mal !...

Elle cacha dans ses mains son visage, et il entendit qu’elle pleurait.

Il essaya de lui parler et voulut s’agenouiller devant elle, mais elle le repoussa :

— Non !... allez-vous-en !... il faut que l’on vous voie là-bas... moi je rentrerai tout à l’heure... quand je serai un peu remise...

Comme il allait rentrer directement par la terrasse, elle le rappela :

— Pas par là !... faites le tour par l’étang... n’ayez pas l’air de revenir d’ici...

— Laissez-moi vous demander encore pardon !... permettez-moi de baiser vos petites mains que j’adore ?...

Elle répondit, comme si elle avait peur d’elle-même :

— Allez-vous-en !... allez-vous-en !...

Avant de tourner dans l’allée qui conduisait à l’étang, Giraud s’arrêta, cherchant à apercevoir une dernière fois la tache claire que faisait dans la nuit la robe de Denyse. Et il entendit qu’elle pleurait toujours.


— Est-ce toi. Bijou ?... — demanda Jean de Blaye, s’avançant dans l’obscurité profonde.

La jeune fille se redressa : — Qui est-ce qui est là ?...


— Moi... Jean !... comment ?... tu ne me fais pas l’honneur de connaître ma voix !... qu’est-ce que tu fais donc là... dans ce noir ?...

— Je me promène...

— Toute seule ?...

— J’étais sortie pour me promener avec les Dubuisson, mais j’ai pensé qu’il valait mieux ne pas les troubler... et je suis venue ici... toute seule...

— Ça doit te changer un peu, hein ?... qu’est-ce que tu peux bien faire quand tu es seule ?...

— Je réfléchis...

— Oh !... quel gros mot !...

— Je rêve, si tu veux ?...

— Ah bah !... en voilà une chose que je n’aurais pas cru !... ils ne doit pas ressembler à un rêve ordinaire, ton rêve ?...

— Parce que ?...

. — Parce que les rêves sont habituellement incohérents, cahotés, baroques et invraisemblables...

— Eh bien ?... — Eh bien, tes rêves, à toi, doivent être admirablement équilibrés, pondérés... ils doivent te ressembler...

— Je te remercie...

— De quoi ?...

— Dame !... des aimables choses que tu me dis...

— Oh !... elles ne sont pas aimables... elles sont vraies... je ne suis pas ici, d’ailleurs, pour te dire d’aimables choses, mais des choses graves... — Graves ?...

— Oui... je suis chargé de remplir près de toi une mission... de parler, de mon mieux, au nom de quelqu’un qui n’a pas osé parler lui-même...

— Qui est ce quelqu’un ?...

— Henry... il m’a prié de savoir si tu l’autorises à demander à grand’mère ta main ?...

Elle dit, et son accent exprimait la stupeur :

— Ma main ?... Henry ?...

— Est-ce donc si prodigieux ?...

— Dame, oui !... Henry !.,, c’est comme si c’était mon frère, Henry !...

— Enfin, ça ne l’est pas !... par conséquent ne nous occupons pas de lui comme frère, mais comme prétendant... Qu’est-ce que tu réponds ?...

— Je réponds : « Pourquoi Henry s’adresse-t -il à moi d’abord ?...» Au lieu de me demander la permission de parler à grand’mère, c’est à grand’mère qu’il devait demander la permission de me parler...

— Hein ?... quand je le disais, que tu étais un petit être admirablement pondéré et correct... et tout ce qui s’ensuit !...

— C’est mal d’être comme ça ?...

— Eh ! non ! ce n’est pas mal !... au contraire !... seulement c’est... déconcertant... Dis-moi, maintenant que j’ai commis cette faute de te parler d’abord à toi, vas- tu me répondre ?... ou faut-il que je remette les choses en état, en m’adressant à grand’mère, qui s’adressera à toi... etc.. etc..

— Non... je te répondrai... — Alors, laisse-moi terminer mon petit boniment ? ... Le comte Henry de Bracieux, né le 22 janvier 1870, a, pour toute fortune jusqu’à la mort de grand’mère, six cent mille francs, qui rapportent environ...

— Oh !... pas la peine de me raconter les choses d’argent, va !... d’abord, elles n’existent pas pour moi... ensuite, comme je ne veux pas épouser Henry, il est inutile de me dire tout ça !...

— Ah ! tu ne veux pas l’épouser !... pourquoi ?...

— Pour plusieurs raisons... la meilleure, c’est que je le connais trop...

— Elle n’est pas très flatteuse, cette raison-là !...

— Je veux dire... ce que je te disais tout à l’heure... c’est que vivant comme j’ai vécu auprès d’Henry depuis plus de quatre ans, je le considère comme mon frère...

Jean de Blaye demanda, d’un ton qu’il s’efforçait de rendre indifférent :

— Alors, moi, tu me considères aussi comme ton frère ?...

— Toi !... oh ! pas du tout !... tu as trente-cinq ans au moins !...

— Non... trente-trois...

— Ah !... seulement !... ben, c’est égal !... tu ne me fais pas l’effet d’un frère, toi !...

Elle réfléchit vm instant et acheva, tandis qu’il attendait avec une sorte de vague espoir :

— Tu me fais plutôt l’effet d’un oncle...

— Ah !... — fit Jean vexé, — c’est délicieux !...

Elle reprit, gentille :

— Ça te contrarie que je te dise ça ?...

— Oh !... pas du tout !... ça me fait plaisir, au contraire !... à la bonne heure !... au moins, avec toi, on est tout de suite fixé... et puis... si on a des illusions, elles ne font pas long feu...

— Tu avais des illusions ?... quelles illusions ?...

— Aucune...

— Si... j’entends ça à ta voix... elle est aigre, coupante, irritée...

Elle se serra contre lui et demanda, câline :

— Dis-moi pourquoi tu es devenu tout à coup méchant ?...

Il se recula et répondit :

— Parce que, quand on n’est pas très bon et qu’on a du chagrin, alors on devient méchant, c’est fatal !...

— Et tu as du chagrin ?...

— Oui...

— Beaucoup ?...

— Mais... assez comme ça, je te remercie !...

— Mon pauvre Jean !... ça ne va donc pas comme tu veux ?...

— Quoi ?... de quoi parles-tu ?...

— De... tu sais bien ?... je te l’ai dit, l’autre soir !...

Il répondit, s’énervant peu à peu :

— Encore !... ah ça ! tu es folle !...

— Comment ?...

— fit Bijou, — tu n’aimes pas madame de Nézel ?...

Il balbutia, embarrassé :

— Madame de Nézel est une charmante femme...


une excellente amie que j’aime beaucoup... beaucoup. .. mais pas comme tu crois...

Ah !... tant pis !... elle est veuve, elle est riche... c’était bien ton affaire !... Alors, tu en aimes une autre ?...

— Oui...

— Une autre que tu ne peux pas épouser ?...

— Précisément !...

— Pourquoi ?... elle n’est pas assez riche ?...

— Oh !... si ! elle n’aurait rien du tout que ça me serait bien égal... c’est moi qui ne suis pas assez riche pour elle... et puis, elle ne voudrait pas de moi !...

— Tu n’en sais rien ?... tu devrais lui dire que tu l’aimes...

— Crois- tu ?...

— Évidemment... essaie toujours !...

— Eh bien. Bijou, je t’aime comme un imbécile, comme un malheureux qui n’espère rien... et qui n’ose même rien demander...

Elle s’arrêta court, et dit, l’air navré :

— Tu m’aimes !... toi ?... toi ?...

— Oui... et toi ?... tu me détestes, n’est-ce pas ?...

— Oh ! Jean !... peux-tu dire de pareilles choses ?... tu sais bien que je t’aime, au contraire... pas comme tu le voudrais... pas comme je le voudrais moi-même... mais bien tout de même, bien...

EUe s’appuya à son épaule, le forçant à s’arrêter, et, rapidement, lui passa la main sur les yeux.


— Oh ! — fit-elle désolée, — tu pleures !... et c’est à cause de moi ?... Jean !... Jean !... je ne veux pas que tu pleures, entends-tu ?...

Il prit la petite main qui courait sur son visage et y posa un long et chaud baiser.

Puis, repoussant doucement Bijou qui s’attachait à lui, il s’éloigna très vite.

XIII


— ALORS, décidément, tu veux t’en aller ?... demanda Bijou, chagrine, à Jeanne Dubuisson qui pliait des robes dans le tiroir d’une longue malle d’osier.

La jeune fille, très absorbée, répondit sans lever la tête :

— Oui... il y a très longtemps que je suis ici... ce serait indiscret, tu comprends ?...

— Tu sais bien que non !... et il était presque décidé que tu restais jusqu’à lundi... et puis... tout à coup, tu as changé d’avis... qu’est-ce qu’il y a ?...

— Mais rien... qu’est-ce que tu veux qu’il y ait ?...

— Si je le savais, je ne te le demanderais pas... voyons ?... qu’est-ce que ça peut bien être ?... tu n’as pas l’air de t’ennuyer ?...

— Oh !... Bijou !... comment veux-tu que je m’ennuie ?...

— Dame !... ça se pourrait !... et pourtant, tu vois ton fiancé presque autant que si tu étais à Pont-sur-Loire...

— Oh ! non !... — Oh ! si !... faisons le compte, veux-tu ?... M. Spiegel a passé à Paris samedi, dimanche et lundi... mardi, il est venu avec M. Dubuisson dîner ici... mercredi, il est venu tout seul... jeudi, il a avalé le déjeuner de la Confirmation, le malheureux ! ... vendredi, il a dîné... et tous ces jourslà nous avons répété la revue avant ou après le dîner, ce qui fait qu’il ne t’a pas quittée...

Jeanne répondit, avec effort :

— C’est vrai !... mais s’il ne m’a pas quittée... il ne s’est guère soucié de moi...

— Comment ça ?...

— Comment ?... Oh !... c’est bien simple !... il ne s’est occupé que de toi... il n’a parlé qu’à toi...

— A moi ?...

— Oui... à toi... tiens ! j’aime mieux te l’avouer, mon Bijou... je suis jalouse... jalouse affreusement. ..

Denyse demanda, l’air effaré :

— Jalouse de qui ?... de moi ?...

Mademoiselle Dubuisson fit signe que oui. Puis elle acheva, tandis que des larmes lui montaient aux yeux :

— Je te demande pardon de te dire ça... je vois bien que je te fais de la peine... mais il valait mieux, n’est-ce pas, dire la vérité, que te laisser soupçonner des choses fausses... tu ne m’en veux pas ?...

— Non... pas du tout !...

Elle ajouta tristement :

— C’est toi qui dois m’en voiloir ?... mais tu te trompes, je t’assure... M. Spiegel, qui est très poli, s’est occupé de moi parce que je suis la petite-fille de grand’mère qui le reçoit... pas pour autre chose...

— Il s’est occupé de toi îjour la raison qui fait que tous s’en occupent... parce que tu es adorable... et tu le sais bien !...

— Mais non, je...

— Il était bien certain qu’il subirait ton charme comme tous les autres le subissent... c’est moi qui ai été une sotte de ne pas prévoir ce qui arriverait. .. j’ai trop compté sur son affection... j’ai cru qu’il m’aimait comme je l’aime... je me suis trompée, voilà tout !...

— Alors... je ne te verrai plus ?., tu vas éviter toutes les occasions de te rapprocher de moi...

— Non... ainsi, nous allons passer la journée d’aujourd’hui ensemble au rallye-paper...

— Comme vous serez en voiture et moi à cheval, je ne vous gênerai pas beaucoup !...

Bijou resta silencieuse un instant, puis elle demanda, inquiète :

— Tu ne crois pas, au moins... que c’est de ma faute, ce qui est arrivé ?..

— Non, — dit Jeanne, — je ne crois rien sinon que tu es une jeime fiUe ravissante et que je suis une jeune fille ordinaire... je t’en prie, mon Bijou, ne te fais pas de chagrin !...

— Je serais si malheureuse de ne plus te voir !...

— Mais tu me verras !... après-demain, je reviens à Bracieux pour la revue... il le faut bien, puisque nous jouons, M. Spiegel et moi !...

— Pourquoi dis-tu «M. Spiegel» ?... pourquoi ne dis-tu pas «Franz» comme toujours ?... tu lui en veux ?...

— Samedi, — continua Jeanne sans répondre à la question de Bijou, — nous nous verrons aux courses... dimanche, aux courses encore et, le soir, au bal chez les Tourville... tu vois que nous n’allons guère nous quitter...

Bijou répondit, l’air attristé :

— C’est égal !... ça ne sera plus comme quand tu demeures ici... et puis... je sens bien que tu pars avec une arrière-pensée...

La femme de chambre entra :

— Madame la marquise demande mademoiselle Denyse au salon...

— Au salon ?... à cette heure-ci ? — fit Bijou, surprise.

— C’est M. le comte de Clagny qui est là...

— Ah ! bien !... dites que j’y vais tout de suite... Se tournant vers mademoiselle Dubuisson, elle proposa :

— Viens avec moi ?...

— Non, je veux finir ma malle qu’on doit envoyer à Pont-sur- Loire après le déjeuner...

Un quart d’heure plus tard. Bijou revenait, sautant de joie :

— Tu ne sais pas !... nous allons encore passer la soirée ensemble aujourd’hui !...

— Où ça ?... — Devine ?...

— Je ne sais pas trop... au théâtre ?...

— Juste !... comment as-tu deviné ça ?...

— Parce que tu as dit et répété sur tous les tons devant M. de Clagny que tu avais envie d’aller à cette représentation des Dames de France... je suppose qu’il t’a apporté une loge ?...

— Deux loges !.. oui, figure-toi ! deux belles grandes avant -scènes de six places chacime !... alors nous avons tout de suite arrangé avec ton père que vous veniez... M. Spiegel aussi, bien entendu... parce que j’oubliais de te dire... ils sont là, ton père et M. Spiegel !... c’est M. de Clagny qui les a amenés...

— Mais, — répondit Jeanne, — à trois nous allons vous gêner...

— Puisque je te dis qu’il y a douze places, voyons !... Grand’mère et moi, ça fait deux... et vous trois, ça fait cinq., il reste sept places... et personne ne veut venir...

— Les Rueille ?...

— Paul... mais pas Bertrade... ça fait six !... ni Jean ni Henry ne viennent... l’oncle Alexis non plus... et Pierrot est puni !... il y a M. de Clagny... et je compte offrir une place à M. Giraud... ça fait que nous sommes huit en tout...

Mademoiselle Dubuisson ne disant rien, elle reprit :

— Tu ne te soucies pas de passer cette soirée avec nous... ou plutôt avec moi... alors tu cherches im prétexte ?...

— Mais non !... je ne cherche rien... d’ailleurs, puisque c’est convenu avec papa...

— Oui... c’est convenu !... j’avais aussi invité M. de Bernés., mais il prétend qu’il ne peut pas... qu’il va avec des camarades...

— Où l’as-tu donc vu, M. de Bemès ?...

— Au salon, à l’instant... Ah ! c’est vrai ! tu ne sais pas ?... il vient d’apporter l’invitation de M. Giraud... Jean lui avait écrit pour la lui demander. .. parce que M. Giraud avait envie d’aller au rallye-paper... et, comme c’est un goûter offert par les officiers, grand’ mère est tellement timorée qu’elle ne voulait pas l’emmener sans invitation. ..

— Alors, il déjeune aussi, M. de Bemès ?...

— Non... il est reparti... c’est lui qui fait la bête... et le rendez- vous est à trois heures au carrefour du Roy... c’est tout près pour nous... mais pour ceux qui vont de Pont-sur-Loire, c’est encore une trotte...

— A quelle heure partons-nous ?...

— A deux heures et demie les voitures... à deux heures un quart les cavaliers... Dis donc ?... j’ai envie de m’habiller avant le déjeuner, pour ne plus avoir à y penser...

— Tu as encore une demi-heure..

— Toi qui es prête.... viens donc avec moi pendant ce temps-là ?...

Jeanne suivit docilement Bijou, qui détalait en chantant à travers les corridors.

— Tu es toujours gaie, — dit-elle,— mais je te trouve ce matin particulièrement joyeuse... qu’est-ce que tu as ?...

— Mais rien !... je me réjouis du rallye... du théâtre !... je trouve qu’il fait beau... que le ciel est bleu, les fleurs fraîches, et qu’il est délicieux de vivre, mais c’est tout !...

— C’est déjà quelque chose !... —

Assieds-toi ?... — fit Bijou, qui poussa mademoiselle Dubuisson dans une grande bergère Louis XVI.

La jeune fille s’assit, regardant la chambre toute rose, tendue, murs et plafond, en cretonne d’un rose pâle sur lequel couraient de larges pavots blancs. Les meubles Louis XVI étaient en bois laqué rose. Partout des fleurs dans des vases de cristal de formes tourmentées et bizarres. Dans l’air une délicieuse odeur incertaine et pénétrante, une sorte de mélange de Chypre, d’iris et de foin coupé.

Jeanne aspira ce parfum qu’elle aimait, et demanda :

— Qu’est-ce que tu mets dans ta chambre qui la fait sentir ainsi ?...

Bijou répondit, humant de toutes ses forces l’air autour d’elle :

— Ça sent quelque chose ?... je ne sens rien, moi !... et dans tous les cas, je ne mets rien...

— Oh !... — fit Jeanne stupéfaite, — mais c’est incroyable ! comment... vraiment, tu ne mets rien ?...

— Absolument rien...


Denyse allait et venait dans la chambre, se dévêtant peu à peu. Puis, elle passa une chemise d’homme, à col très haut, ghssa ses jolies jambes dans une culotte de drap blanc et, s’ asseyant sur son lit, mit ses bottes : de souples bottes de cuir jaune qui moulaient ses pieds exquis.

— Veux-tu que je t’aide à passer ta jupe ?... offrit Jeanne,

Puis, surprise, elle demanda :

— Et ton corset ?...

— Je n’en mets pas...

— Mais... tu en mets toujours un ?...

Une vague rougeur monta aux joues de Denyse, et elle répondit :

— Oui... mais, aujourd’hui, je suis fatiguée.

— Tu ne crains pas de déformer ton habit rouge qui est si joli ?... il va si bien !... et les baleines seront toutes gondolées par la pression... rien ne déforme une robe comme de la mettre sans corset...

— J’aime mieux être à mon aise et déformer mon habit rouge, tu comprends ?...

Regardant de tous ses yeux Bijou, qui, debout devant une psyché, achevait de mettre son habit, Jeanne murmura :

— Va-t -il assez bien, cet habit ?... il plaque !... on jurerait qu’il est peint sur toi !.., c’est la perfection même î... Après ça... tu as une taille tellement jolie !...

Denyse était maintenant très occupée à piquer une perle dans le plastron de sa cravate blanche. La pointe de l’épingle se cassa avec un bruit sec. — Oh ! — fit Jeanne, c’est dommage !... Bijou répondit :

— Bah I... elle était en toc ma perle !... si je gagne une discrétion à M. de Bemès, je lui demanderai une épingle solide...

Elle ajouta en riant :

— Et pas chère !... pour que ça n’ait pas l’air d’un cadeau...

— Tu as parié avec M. de Bemès ?...

— Oui...

— Et tu as parié une discrétion ?...

— Oui... c’est mal ?...

— Mal ?... non !... mais c’est bizarre !...

— Tiens !... tu es comme grand’mère !... elle était scandalisée, grand’mère !...

— Dame !... et qu’est-ce que vous avez parié, M. de Bemès et toi ?...

— Moi, qu’il y aurait au moins un accident au rallye-paper, lui, qu’il n’y en aurait pas un seul.

— Mais... c’est bien possible !...

— Non !... ça n’est pas bien possible !... il y en a toujours !... ce serait le premier rallye sans accident., note bien qu’il n’est question ici que de la chute... de la simple chute bon enfant... on tombe, mais on se ramasse... je ne veux pas prédire que quelqu’un se tuera, tu m’entends ?...

— Ne va pas tomber, toi, au moins ?...

— Oh ! moi !... — dit Bijou, les yeux luisants de gaîté, — il n’y a pas de danger !... Patatras n’a jamais été mieux sur ses pattes 1... Passe moi donc les ciseaux qui sont à côté de toi, veux-tu ?...

Jeanne demanda, en tendant les ciseaux :

— Qu’est-ce que tu vas faire ?...

— Oter les baleines de mon corsage... tu as raison... sans corset elles se plieraient... demain on les reglissera dans les rubans, et tout sera dit

Elle enleva rapidement son habit rouge, retira les cinq baleines et, le remettant, s’écria, toute joyeuse :

— Dieu ! que je suis à mon aise !... c’est délicieux !...

Jeanne la regarda avec admiration :

— Ça ne fait pas un pli !... faut-il que tu aies vue taille, tout de même !...


Lorsque, à deux heures un quart, exacte comme toujours. Bijou parut sur le perron, elle y trouva Henry de Bracieux, Jean de Blaye et Pierrot ; mais M. de Rueille n’était pas encore descendu.

Les chevaux, qui attendaient depuis un instant déjà, se tourmentaient, ennuyés par les mouches ; seul. Patatras, parfaitement calme, cassait la noisette en regardant paisiblement autour de lui.

Bertrade ouvrit une fenêtre et dit :

— N’attendez pas Paul... il commence à s’habiller. .. il vous rejoindra...

— Veux-tu que nous partions. Bijou ?... — pro- posa Jean.

Elle répondit, perplexe : — J’ai presque envie de vous laisser partir sans moi ?... vos trois chevaux se démènent comme des enragés... ils vont exciter Patatras, qui ne demande qu’à être tranquille... Partez toujours !... je vous retrouverai là-bas., rien ne m’agace comme de monter un cheval qui tire à pleins bras... et c’est ce qui m’arriverait sûrement si je partais avec vous...

— Alors, — demanda Henry, l'air grincheux, — tu attends Paul ?...

Bijou indiqua les voitures qui sortaient de la cour des écuries.

— Non... je vais escorter grand’ mère...

— C’est ça — dit Jean de Blaye — qui va animer ton cheval !...

— Mais non !... je le connais, peut-être, mon cheval ?... Eh bien, tout ce que je vous demande, c’est de vous en aller et de ne pas vous occuper de moi...

— Tu es charmante !... — fit Pierrot, qui se dirigea vers son poney.

Et, s’adressant aux autres, il ajouta, majestueux et vexé :

— Laissons-la, puisqu’elle ne veut pas venir avec nous !...

Jean, qui montait à cheval, répondit, à moitié riant, à moitié fâché :

— Je crois que c’est en effet le seul parti à prendre...

Comme ils disparaissaient tous les trois au tournant de l’allée, M. de Clagny sortit du vestibule. Il venait voir si son mail était bien attelé et fut stupéfait de trouver là Bijou.

— Comme vous êtes gentille avec cet habit rouge ! — dit-il ébloui ; — habituellement le rouge pâlit... vous, il vous rend, si c’est possible, encore plus rose !...

Quand il apprit que la jeune fille accompagnait les voitures jusqu’au rendez-vous, il fut tout à fait heureux.

La marquise arrivait, suivie de tout son monde. Elle monta dans le landau avec les Dubuisson et M. Spiegel. M . de Clagny prit sur son mail madame de Rueille, les enfants, l’abbé Courteil, M. de Jonzac et M. Giraud, tellement hypnotisé par Bijou, — qui attendait à cheval, prête à partir, — qu’il faillit dégringoler du mail au lieu de s’y asseoir.

Et l’on se mit en route sous un soleil ardent. M. de Clagny, beaucoup plus occupé de Denyse que des quatre chevaux qu’il conduisait, la regardait trotter devant lui, près de la voiture de la marquise.

C’était la première fois qu’il la voyait à cheval, et elle lui semblait incomparablement jolie et élégante. Tandis qu’il la considérait avec une attention singulière, la voix de madame de Bracieux s’éleva, partant du landau :

— Quel horrible chaleur, mon Bijou !... je n’aime pas à te voir ainsi au plein soleil...

Denyse se retourna, toute rose :

— Mais moi non plus, grand’mère, je n’aime pas m’y voir !...


Elle réfléchit un instant et acheva :

— Aussi... quand tout à l’heure nous retrouverons Jean, Henry et Pierrot, je vous abandonnerai. ..

— Crois-tu que nous les retrouverons ?...

— Oh ! sûrement !...

ils suivent, sous bois, presque la même route que nous suivons en voiture... ils sont à douze ou quinze mètres de nous... je les ai entendus déjà... dès que je les verrai, je vous lâche !...

M. de Clagny appela Bijou pour lui faire mille recommandations. Il fallait, dans le taillis, se méfier beaucoup des branches... le matin même, il avait manqué être enlevé de sa selle en galopant sous bois... et aussi prendre garde aux trous des terriers... c’en était plein... et ne pas sauter en peloton, jamais !... passer en tête ou rester en queue...

Elle écoutait ces conseils en souriant, avec une déférence affectueuse et aimable. A la fin, il conclut :

— Que vous êtes bonne, Bijou, de ne pas envoyer promener le vieil ami qui vous « rase » !... A ce moment, à deux cents mètres environ devant les voitures, un cavalier traversa la route et entra dans la forêt. Le comte reprit :

— Ah !... voilà Bernés qui jette ses papiers !... il a pris le vrai système, qui est de faire d’abord le parcours en sens inverse en jetant les papiers... après, on n’a plus qu’à filer sans s’occuper de rien... Ouelle heure est-il ?...


— Trois heures moins vingt, — dit Bertrade, en regardant sa montre, — nous allons arriver au rendez-vous beaucoup trop tôt...

M. de Clagny mit ses chevaux au pas. Bijou avait rejoint le landau et causait avec Jeanne. Tout à coup, elle pencha la tête, comme pour écouter, et s’écria :

— Ah !... les voilà !... je les entends !...

— Qui donc ?... — demanda la marquise.

— Eh bien, eux !... ils sont là... je vais les retrouver. .. Au revoir, grand’mère !...

Elle passa le fossé de la route, et, s’arrêtant, cria en envoyant un baiser à Jeanne :

— Au revoir, toi !...

Mais le landau était déjà loin, et le mail passait. Giraud, assis à l’arrière avec Pierrot et les enfants, regardait seul dans la direction de Bijou, et ce fut lui qui reçut le doux adieu qu’elle adressait à son amie.

— Êtes-vous sûre de les retrouver ?... — demanda le comte en se retournant sur son siège.

Elle répondit, en indiquant le bois :

— Mais les voilà à dix pas... je viens de voir Henry...

Et elle disparut dans le fourré, pendant que M. de Clagny la suivait d’un œil anxieux...

Dès qu’elle eut trouvé un sentier. Bijou se mit au galop, filant droit, l’oreille au guet, le regard perçant au loin devant elle l’obscurité du bois.

Et tout à coup ; elle fit un brusque crochet et entra assez avant dans le taillis, où elle resta, empêchant de son mieux Patatras de faire craquer sous ses pieds les branches mortes.

Dans le sentier qu’elle venait d’abandonner arrivaient Henry de Bracieux, Jean de Blaye et Pierrot. Presque à la hauteur de l’endroit où se cachait Denyse, ils s’arrêtèrent pour attendre un cheval qu’on entendait galoper tout près de là. Et M. de Rueille parut. Henry demanda :

— Qu’est-ce que tu faisais donc ?... il y a dix minutes que nous t’avons vu au bas du chemin des Belles-Feuilles ?...

Sans répondre. M . de Rueille dit, inquiet :

— Où est Bijou ?...

Pierrot répondit, méprisant :

— Elle nous a lâchés pour aller avec les voitures ! ...

— Ah !... — fit Rueille, désappointé.

Et, se tournant vers son beau-frère :

— Ce que j’ai fait ?... je me suis arrêté un instant pour dire bonjour à Bernés qui était avec sa petite chanteuse..^ elle est venue en fiacre, dans un coin où personne ne peut la soupçonner, rien que pour entrevoir Bemès pendant trois minutes... ils ne peuvent pas être une journée sans se voir !... elle est d’ailleurs bien jolie, cette petite !...

— Oui !... — dit Jean de Blaye, — et gentille comme un amour... et bien élevée...

— Moi, je ne l’avais jamais tant vue !... Pierrot proposa : — A présent que votre cheval a soufflé, Paul, nous ferons bien de nous mettre en route si nous ne voulons pas manquer le lancer ?...

— Oui, — fit M. de Rueille qui se remit en marche, — mais nous avons bien le temps !... Bemès est derrière moi...

Dès qu’ils se furent éloignés. Bijou rentra dans le sentier. Son teint avait un extraordinaire éclat, et ses yeux luisaient de l’intense flamme bleue qui parfois rendait gênant son regard habituellement si doux.

Hubert de Bemès était resté, après le départ de M. de Rueille, à causer encore un instant avec Lisette Renaud.

— Alors, c’est convenu ?... — demanda la petite chanteuse, — malgré ton dîner, tu viendras de boiuie heure au théâtre ?...

— Oui...

— Tu resteras dans ma loge, probablement ?...

— Non... il faut que j’aille dans la salle...

— Tiens !... toi qui as la Vivandière en horreur... et je comprends ça, d’ailleurs... tu vas encore la revoir une fois ?...

Quand Bijou avait invité Bernés à venir dans la loge de sa grand’mère, il avait refusé, sachant bien que Lisette aurait beaucoup de chagrin de l’y voir. Mademoiselle de Courtaix était très connue à Pontsur-Loire, et très admirée des femmes du monde ou du demi-monde qui copiaient ses toilettes et enviaient son charme, auquel, disait-on, personne ne résistait. Depuis quelques jours, le petit lieu


tenant s’apercevait qu’il subissait, lui aussi, ce charme.

Son amour pour Lisette, jusqu’ici l’avait défendu. Il aimait de tout son cœur la petite créature fidèle et dévouée qui, depuis près de deux ans, lui donnait toute sa vie, sans accepter autre chose que des fleurs ou des souvenirs sans valeur. Lisette, qui gagnait huit cents francs par mois au théâtre de Pont-sur - Loire, avait nettement déclaré qu’elle entendait ne recevoir aucun cadeau sérieux, et toute insistance l’eût froissée ou éloignée de lui. Mais il aimait peut-être plus encore l’âme délicate et le cœur exquis de la jeune femme que sa beauté très pure : une beauté pénétrante et rare, mais sans éclat, près de laquelle il se sentait heureux d’un bonheur très reposé et très doux. Et, depuis qu’il faisait attention à Bijou, — qu’il n’avait guère jusqu’ici regardée, — il ressentait un trouble dont il ne s’expliquait pas la violence. En vain se répétait-il que Lisette, avec ses grands yeux si bons, sa peau fine et fraîche, ses dents éclatantes et son corps élégant et beau, était plus jolie que mademoiselle de Courtaix, c’étaient les yeux pervenche, les cheveux frisés et les lèvres friandes de Bijou qui appelaient, lui semblait-il, les tendres caresses, les baisers fous.

Lisette, sans deviner encore que son bonheur était menacé, sentait pourtant une inquiétude s’emparer d’elle et attrister son cœur. Elle ne pouvait pas comprendre pourquoi Bernès répondit sèchement à sa question :


— J’irai revoir la Vivandière, parce que.., pour refuser une place qu’on m’offrait dans une loge... j’ai été forcé de dire que j’avais promis d’aller au théâtre avec des camarades...

— Ah !... qui est-ce qui t’avait offert une place ?..

— Une vieille dame que tu ne connais pas... madame de Bracieux... te voilà bien avancée, n’estce pas ?...

Elle répondit, triste, sans bien savoir pourquoi :

— Madame de Bracieux... c’est la grand’mère de mademoiselle de Court aix...

Surpris, il demanda :

— Comment sais-tu ça ?...

— Mais... comme tout le monde le sait à Pontsur-Loire. ..

— En attendant... — fit-il agacé, — je vais manquer le rendez-vous , moi !...

— Va !... — dit Lisette avec regret, — amuse -toi bien... et à ce soir !...

— A ce soir !...

Au moment d’entrer dans le bois, il cria, se retournant sur sa selle :

— Surtout, prends garde qu’on ne te voie !... ne va pas du côté des voitures !...

Puis, s’engageant dans le sentier que tout à l’heure suivait Bijou, il mit son cheval à un bon galop de chasse pour rattraper le temps perdu. Tout à coup, il s’arrêta, cherchant à distinguer quelque chose au loin.

« Tiens !... — pensa-t -il, — un cheval sans cava lier !... il y a déjà un monsieur qui s’est fait déposer. .. »

Comme il approchcdt, il vit que le cheval avait une selle de femme et il poussa un cri en apercevant Bijou couchée sur le dos, dans l’herbe, à droite du sentier. Un de ses bras était étendu en croix, l’autre s’allongeait le long d’elle. Elle avait les yeux fermés et les lèvres entr’ ouvertes. Bemès sauta à terre et attacha son cheval ; puis, prenant dans ses bras Denyse, il essaya de l’adosser à un arbre.

Mais lorsqu’il vit rouler inerte sur son épaule la tête de la jeune fille, il attira contre lui sa taille souple et fut stupéfait de la sentir absolument libre, sans corset ni ceinture d’aucune sorte... Et son trouble devint si grand qu’il se pencha vers elle, et couvrit de baisers les jolis cheveux frisés en répétant malgré lui :

— Bijou !... mon Bijou !... entendez-moi, voulez-vous ? ... répondez-moi !... je vous en prie ?... je suis si malheureux de vous voir ainsi !... Au bout de deux ou trois minutes, Denyse poussa un soupir très doux, et, lentement, ouvrit les yeux. A la vue de Bemès, son visage sérieux devint souriant :

— Ah !... — murmura-t-elle, — est-ce assez bête, cette chute !...

Il demanda : — Comment êtes- vous tombée ?...

— Je ne sais pas !... mon cheval a mis le pied dans un trou, je crois...

— Oh !... et vous avez fait panache ?... Elle répondit en riant :

— Vous l’avez dit !...

— Vous êtes-vous fait mai ?...

— Pas le moins du monde !...

Et elle ajouta, pensive :

— C’est gentil à vous de vous occuper de moi... d’autant plus gentil que vous ne m’aimez guère, je crois ?...

Hubert de Bemès devint rouge comme une tomate :

— Oh !... mademoiselle !... pouvez-vous croire que...

— Je crois que... oui, parfaitement î... Il demanda, effaré :

— Mais, au moins, dites-moi ce qui peut vous faire penser une telle chose ?...

— Oh !... tout et rien !... ce serait trop long à expliquer... tenez, ce matin, par exemple... quand je vous ai prié de venir au théâtre avec nous... vous aviez l’air tout bouleversé et vous avez refusé... ah ! mais là, bien !... joliment bien !... pourquoi ?... —

Mais, mademoiselle, je... je vous assure...

— Vous voyez !... vous ne trouvez pas un mot à répondre... pas même une excuse banale...

Secouant ses cheveux, qui enveloppèrent en se déroulant la joue et l’épaule du jeune homme, elle dit, toute rieuse, sans cesser de s’appuyer à lui comme à un fauteuil :

— Ça m’est d’ailleurs égal !,.. car, que vous le vouliez ou non, vous y viendrez avec nous, au théâtre ... vous ne pouvez plus refuser... — Mais...

— Il n’y a pas de mais !... je vous demande ça pour ma discrétion ?...

— Votre discrétion ?

— Dame !... est-ce que nous n’avons pas parié... moi, qu’il y aurait un accident parce qu’il y en a toujours... vous, qu’il n’y en aurait pas ?...

— Oui... Eh bien ?...

— Eh bien... mais, je pense qu’en voilà un, d’accident ?... vous ne le trouvez pas suffisant ?... qu’est-ce qu’il vous faut donc ?...

Il balbutia :

— C’est vrai !... je suis idiot !... c’est que j’ai eu tellement peur, si vous saviez !...

Elle le regardait, l’air très doux, et cette douceur le ravissait. Elle lui tendit la main en disant :

— Merci encore de m’ avoir si bien soignée... et maintenant, allez-vous-en bien vite...

— Pouvez- vous remonter à cheval ?...

— Pas tout de suite... je sens une sorte de courbature, une lassitude très grande... Non !... vous allez dire à M. de Clagny de venir avec sa voiture... il me ramènera... ne lui dites pas ça tout haut... je ne veux pas que grand’ mère sache rien...

Comme Hubert de Bernès retenait sous ses lèvres la petite main de Bijou, elle dit, agacée :

— Allez donc vite !... expliquez-lui bien de laisser son mail sur la route, à M. de Clagny... et dites-lui qu’il me trouvera sous bois... en bordure du chemin... là précisément où je l’ai quitté tout à l’heure...


Voulez-vous aussi, avant de vous en aller, attacher Patatras à un arbre ?... merci !...

Elle lui lança son plus tendre regard, et demanda une dernière fois :

— C’est bien convenu, n’est-ce pas, pour ce soir ?...

Il répondit :

— C’est bien convenu...

Dès qu’il eut disparu, elle se recoucha exactement dans la position où l’avait trouvée Bernés.

Peu après, le roulement d’une voiture ébranla la route, et M. de Clagny, descendant de son mail, entra dans le sentier. A la vue de Bijou, il poussa un douloureux cri, et co virant à elle, la prit dans ses bras, anxieux, angoissé, demandant :

— Bijou !... mon amour !... mon adoré petit Bijou !...

Et, comme Bernés, il ajouta :

— Entends-moi, mon Bijou !... réponds-moi, je t’en supplie !...

Il lui caressait les cheveux de ses lèvres ; il la serrait de toutes ses forces entre ses bras.

A la fin, elle ouvrit les yeux, regarda le comte de son beau regard candide et, se blottissant étroitement contre lui, murmura, semblant se rendormir. ..

— Je vous aime tant !... et je suis si bien là, si vous saviez !... si, si bien !... j’y voudrais rester toujours !...

XIV


— ENTREZ !... — cria Bijou.

Debout devant une glace, elle brossait lentement ses jolis cheveux qui frisaient à mesTire que la brosse passait sur eux, et imprégnaient l’air de leur délicat parfum.

Le domestique dit :

— C’est monsieur le comte de Clagny qui vient prendre des nouvelles de mademoiselle...

— De mes nouvelles ?...

— A cause de la chute de mademoiselle...

— Ah !... je n’y pensais plus !...

Et, allant à la fenêtre, elle demanda ;

— Il est en voiture ?...

— Monsieur le comte est venu à cheval, mms il est au salon...

— Ah ! bon !... alors je vais descendre !... Dès que le domestique fut sorti, Bijou changea rapidement de peignoir. Elle mit des mules de chevreau rose, qui rendaient délicieusement drôles ses petits pieds ; et, ses cheveux flottant sur la. collerette pUssée de sa longue robe sans taille, elle courut rejoindre M. de Clagny.

En la voyant entrer, le comte se leva vivement. Il avait les traits tirés, le visage fatigué et triste. Bijou dit, en lui tendant ses mains qu’il baisa :

— Comme vous êtes bon de vous être dérangé pour moi de si bonne heure !... il est à peine huit heures !... vous avez dû partir de la Norinière joliment tôt !...

— Ne nous occupons pas de moi... et dites-moi plutôt comment vous allez ?...

— Mais je vais à merveille !... vous avez bien vu hier que j’ai suivi le rallye-paper comme si je n’étais pas tombée avant ?.., et que le soir au théâtre je n’avais pas l’air malade ?...

— Non... pas précisément malade... mais je vous ai trouvée, au théâtre, un peu bruyante, un peu fébrile...

Et, tristement, il ajouta :

— Je vous ai d’ailleurs peu et mal vue... vous ne vous êtes guère occupée que d’Hubert de Bernés, et vous avez beaucoup délaissé votre vieil ami...

Elle se leva, et allant à lui, câline :

— Oh !... comment pouvez- vous croire...

— Je n’ai pas cru, hélas !... j’ai vu !... et je ne vous le reproche pas, ma pauvre petite !... la jeunesse va vers la jeunesse... c’est si naturel !...

— Mais non !... — dit Bijou avec sincérité, mais pas du tout !... je n’aime pas tant que ça la jeunesse en général... et je ne peux pas souffrir les petits jeunes gens de l’âge de M. de Bernés en particulier. ..

— Oui... je me souviens que vous m’avez déjà dit ça !... vous me l’avez dit la première fois que je vous ai vue... ici même, lorsque nous attendions ensemble les invités avant le dîner...

Denyse se mit à rire :

— Vous avez de la mémoire !...

— Toujours... quand il s’agit de vous !...

Et d’une voix qui tremblait un peu, il demanda :

— Vous souvenez-vous de ce que vous m’avez dit hier ?...

— Hier ?...

— Oui... hier... quand je vous tenais dans mes bras, blottie comme un petit oiseau frileux ?...

Elle dit, semblant chercher, ouvrant tout grands ses yeux qui, en ce moment, ressemblaient à des violettes pâles :

— Non... je ne sais pas !... je ne sais plus !... j’étais un peu abrutie de ma culbute, vous comprenez ?

... Et, comme M. de Clagny restait sans parler :

— Voyons ?... qu’est-ce que j’ai donc dit de si intéressant ?...

Il répéta lentement, en regardant avec attention Bijou qui l’écoutait l’air amusé, la bouche entr’ouverte :

— Vous avez dit : « Je suis si bien, si vous saviez !

je voudrais rester toujours ainsi... »

— Je ne me rappelle pas avoir dit ça !... mais, dans tous les cas, j’ai bien fait de le dire, parce que c’était très vrai, vous savez ?...

Il attira Bijou à lui et demanda :

— Est-ce que, vraiment, ça ne vous... effaroucherait pas de me voir comme ça de près toujours ?.., — Mais non, ça ne m’effaroucherait pas !... oh ! pas du tout !...

— Bien vrai ?...

— Bien vrai !... mais pourquoi me demandez-vous ça ?...

— Pour rien... Savez-vous si votre grand’mère est levée ?...

— Elle ne se lève pas avant huit heures et demie ou neuf heures, surtout quand elle se couche tard comme cette nuit... il était presque deux heures quand nous sommes rentrés ?...

— Et vous êtes aussi fraîche, aussi jolie que si vous aviez dormi toute la nuit... Dites-moi, je voudrais bien la voir, votre grand’mère ?...

— Vous avez à lui parler à elle-même... ou bien c’est quelque chose que je peux lui dire de votre part ?...

— Non... j’ai à lui parler à elle-même...

— C’est que, elle va probablement vous faire attendre « un brin »... comme on dit ici...

— Eh bien, j’attendrai... Bijou regardait avec étonnement M. de Clagny, qui faisait les cent pas à travers la grande pièce, et, curieuse, elle dit :

— Qu’est-ce que vous avez ?... car vous avez quelque chose, bien sûr !...

— Mais non !...

— Mais si !... vous allez... vous venez !... Tenez !.., un jour j’ai vu Paul de Rueille qui allait et venait comme ça...

— Moi aussi, je l’ai vu !... c’était le soir du dîner La Balue, Juzencourt et Cie ? .. . pendant que vous chantiez...

— Pas du tout !... c’est un jour où il avait un duel ridicule... et il ne savait pas s’il devait le dire ou ne pas le dire à Bertrade...

— Et... qu’est-ce qu’il a fait ?...

— Je crois qu’il n’a rien dit...

— Eh bien, il avait plus « d’estomac » que moi !...

Bijou dit impétueusement :

— Vous avez un duel ?...


— Un duel, si on veut... et ridicule, à coup sûr !... un duel contre l’impossible !... vous ne pouvez pas comprendre ça, mon pauvre cher petit Bijou !...

— Et vous croyez oue grand’mère le comprendra mieux que moi ?...

— Je ne sais pas !... dans tous les cas, elle m’écoutera. .. et elle me plaindra...

— Mais moi aussi... je vous écouterais et je vous plaindrais...

Il dit et son visage exprimait une vraie souffrance :

— Je ne veux pas être plaint par vous !...

— Vous ne m’aimez donc pas ?... M. de Clagny fit un mouvement, puis, s’ arrêtant, il dit avec un calme que démentaient le trouble de ses yeux et l’enrouement de sa voix :

— Si... je vous aime... je vous aime beaucoup !... Prenant son chapeau qu’il avait posé sur un meuble, il se dirigea rapidement vers la porte qui donnait sur la terrasse, en disant : — Je vais attendre dans le parc que votre grand’mère soit prête à me recevoir... Mais dès qu’il vit que Bijou avait quitté le salon, il rentra et s’assit dans une pose affaissée, subitement vieilli par quelque douloureuse préoccupation.

La marquise ne se ht pas longtemps attendre.

Elle dit en entrant, toute souriante :

— Vous êtes joliment matinal, Clagny !... Puis, apercevant le visage bouleversé de son vieil ami, elle demanda, inquiète :

— Ah ! mon Dieu !... qu’est-ce qu’il vous est arrivé ?...

— Un malheur...

— Dites !...

— C’est pour ça précisément que je viens de si bonne heure... Vous sou venez- vous que lorsque je suis venu ici pour la première fois... il y a quinze jours...

comme j’admirais Bijou, vous m’avez rappelé qu’elle était votre petite-fille et qu’elle pourrait être la mienne ?...

— Oui !...

— Je vous ai répondu que je le savais bien... mais que, tout ça, c’était du raisonnement... et que les coeurs jeunes raisonnaient peu ou mal...

— Parfaitement !...

eh bien ?...

— Eh bien, aujourd’hui, j’aime Bijou !... je l’aime de toutes mes forces...

— Patatras !...

— Ah !... vous êtes consolante, vous !...

— Dame !... mon pauvre ami !... que voulez vous que je vous dise !... vous n’espérez pas épouser Bijou, n’est-ce pas ?...

Il répondit, les yeux pleins de larmes, la parole étranglée :

— Non... je ne l’espère pas !... et pourtant je vous supplie de dire à votre petite-fille ce que je viens de vous avouer, à vous... j’ai cinquante-neuf ans... six cert mille francs de rente... je ne suis ni méchant ni répugnant... et je l’adore... comme jamais un autre ne l’adorera...


— Mais songez donc que vous avez...

— Trente-huit ans de plus qu’elle... c’est pour moi surtout que cette différence est chose redoutable. .. oui... je le sais... et j’accepte tous les dangers d’une telle disproportion...

— Mais elle ?...

— Elle ?... elle se prononcera pour ou contre moi... elle a vingt et un ans... ce n’est plus une enfant... elle sait ce qu’elle fait...

— N’empêche que j’ai, moi aussi, une responsabilité, et que...

— Ah !... vous voyez !... vous avez peur qu’elle consente...

— Peur ?... en vérité, non !... je suis convaincue que cette petite créature idéale a de celui qu’elle rêve pour son mari une vision toute différente de vous...

— Et si, par hasard... oh I notez bien que je ne l’espère pas... vous vous trompiez ?... qu’est-ce que vous feriez ?...

— Qu’est-ce que vous voudriez que je fasse ?... — Rien... et je crains précisément que vous n’usiez de votre influence sur Bijou...

— Non... je lui ferai les observations que je crois devoir lui faire... rien de plus...

— Alors, vous allez lui parler ?...

— Oui...

— Voulez- vous que je vienne tantôt ?...

— Ah ! non !... donnez-moi jusqu’à demain... je ne lui parlerai probablement que ce soir... mais, au fait !... ça ne vous empêche pas de venir dîner si ça vous plait ?... c’est pour le... pour la réponse, que je vous remettais à demain...

— Si elle refuse... je partirai...

— Pour où ?...

— Est-ce que je sais ?... ma vie sera finie... j’irai crever dans un vieux coin...

— Vous raisonniez déjà comme ça il y a douze ans !... et vous voilà aujourd’hui, je ne dirai pas plus jeune...

La marquise s’arrêta et reprit en souriant :

— Et pourquoi ne le dirais-je pas ?... vous me paraissez plus jeune que dans ce temps-là... vous êtes surprenant, mon ami, on vous donnerait quarante-cinq ans !...

— Si c’était vrai, ce que vous dites ?.. .

— Ça l’est !... je vous assure !... mais ça n’empêche pas que vous en avez tout de même cinquante-neuf. ..

M. de Clagny se leva.

— Adieu !... — fit-il, — à demain...

Il ajouta, avec un sourire navré : — Ou à ce soir !... oui... quand arrivera la fin de la journée, je serai pris d’un -iolent désir de la revoir... et je viendrai... comme avant-hier... comme jeudi... comme tous les jours...

Il saisit la main de madame de Bracieux et la serra nerveusement en murmurant :

— Au nom de notre si vieille amitié... je vous en prie... soyez-moi bonne ?...

Pendant tout le déjeuner, la marquise parut préoccupée, et, à plusieurs reprises, M. de Jonzac demanda à sa sœur :

— Qu’est-ce qu’il y a donc ?.,. tu as tes papillons noirs ?...

Jean de Blaye dit :

— Ma tante a dû se coucher très tard... je vous ai entendus rentrer... il devait être deux heures... Et, s ’adressant à Bijou :

— Eh bien, t’es-tu amusée ?... était-ce joli ?...

— Charmant !... — fit distraitement la jeune fille.

— Cette petite Lisette Renaud est vraiment délicieuse !... — dit M .de Rueille ; — elle a de grands beaux yeux tristes !... elle vous a plu aussi, n’est-ce pas, grand’mère ?...

— Oui... — répondit madame de Bracieux, elle est séduisante au possible et elle a une admirable voix !... j’ai été stupéfaite de trouver ça à Pontsur-Loire. .. stupéfaite aussi de l’élégance de la salle... il y avait beaucoup de joUes femmes bien habillées...

— Presque toutes en rose ! — s’écria Denyse, — j’ai remarqué ça !...

M. de Rueille dit :

— Ça, c’est à cavise de vous !... les dames de Pont-sur -Loire vous voient toujours en rose... et comme vous êtes pour elles le « dernier cri »... elles se mettent en rose aussi...

Voyant que Bijou avait l’air surpris, il demanda :

— Est-ce qu’elle n’est pas claire, ma petite explication ?...

Elle répondit en riant :

— Elle est claire... mais fantaisiste !... personne, mon pauvre Paul, ne fait attention à moi...

Comme madame de Rueille se tournait vers elle, elle la prit à partie :

— Qu’est-ce que tu en penses, Bertrade ?...

— Je pense que tu es beaucoup trop modeste...

— Oh ! oui !... — dit Giraud, qui enveloppa la jeune fille d’un regard pénétré d’admiration, — mademoiselle Denyse est trop modeste !... hier, toute la salle avait les yeux sur elle... et la chanteuse elle-même ne cessait pas de...

Bijou l’interrompit vivement :

— Vous rêvez, monsieur Giraud !... Je n’ai pas remarqué qu’on s’occupât de notre loge... mais quand même cela serait, il ne s’ensuit pas nécessairement que ce soit moi qui...

— Évidemment !... — fit Henry de Bracieux, gouailleur, — c’est grand’mère qui intéressait si fort les indigènes !... — Non !... mais ça pouvait être Jeanne Dubuisson ! ...

— C’est vrai !... elle n’est pas connue à Pont-sur -Loire, la petite Dubuisson !... sa vue doit évidemment faire sensation !...

Bijou haussa les épaules.

— Vous savez tous que j’ai horreur qu’on s’occupe de moi... et vous me dites tout le temps des choses pour me taquiner....

Pierrot s’écria :

— Si tu as horreur de faire de l’effet, la grosse Gisèle de La Balue n’est pas la même chose, va !... en v’ià une qui changerait bien avec toi !,. . Hier, au goûter du rallye... elle était là qui tournait autour de tout le monde comme une grosse mouche... même que Bernés l’a envoyée promener.

— Il est gentil, ce petit Bemès !... — dit la marquise, — je l’ai vu pendant toute cette soirée d’hier, et il m’a plu beaucoup... il est simple... bien élevé... pas bête...

Jean de Blaye vit que Bijou faisait ime moue indifférente, et il demanda :

— Tu n’as pas l’air d’être de l’avis de grand’mère ? ...

— Oh !... mon Dieu ! si !...

— Tu manques d’enthousiasme, avoue-le ?...

— Mais je l’avoue...

La marquise se tourna vers sa petite-fille.

— Ah !... et qu’est-ce que tu lui reproches ?...

— Mais rien, grand’mère !... rien !... je le trouve comme tout le monde... et en le voyant, je ne pousse pas des cris d’admiration... voilà tout !...

— Je crois, — dit M. de Rueille, — que celui qui vous fera pousser des cris d’admiration est encore à naître !... vous êtes très bonne, très indulgente... vous trouvez tout le monde négativement bien... mais, effectivement, c’est une autre affaire...

— Vous exagérez !...

— J’exagère ?... Eh bien, citez-moi donc un homme... un seul, que vous trouviez vraiment à votre gré ?...

— Mais... M. de Clagny, par exemple !... La marquise demanda :

— Tu le trouves bien... tu le trouves bien... mais comment ?... pas pour l’épouser, je présume ?... Bijou répondit en riant :

— Ah ! non !... pas pour l’épouser !... On sortait de table. Jean de Blaye dit :

— Quelqu’un a-t-il des commissions pour Pont-sur-Loire ?...

— Tiens !... — fit Bijou surprise, — tu vas à Pont-sur-Loire, comme ça, tout seul ?... qu’est-ce que tu peux bien aller y faire ?...

— Ce que j’y vais faire ?... — répondit-il un peu troublé — des commissions...

— Veux-tu m’emmener ?...

— T’emmener ?... mais...

Depuis le soir où il avait avoué à Bijou qu’il l’aimait, il évitait toutes les occasions de se trouver seul près d’elle. Quant à elle, sa façon d’être avec lui et avec Henry de Bracieux ne s’était modifiée en rien. Elle restait aussi libre, aussi cordiale qu’avant de leur avoir refusé sa main, et semblait oublier même qu’ils l’eussent demandée.

Elle dit, l’air étonné :

— Mais quoi ?... tu ne veux pas m’emmener ?...

Mal à l’aise, appréhendant le tête-à -tête et n’osant pas devant tous refuser d’emmener Bijou, il répondit, affectant de plaisanter :

— Mais si !... je suis, au contraire, très flatté de l’honneur que tu veux bien me faire !...

— A la bonne heure !... tu es gentil !...

— Je suis charmant !... mais il faut que tu aies, en plus de moi, quelqu’un pour t’ accompagner, parce que, moi, j’ai des affaires...

— Oh !... — fît Denyse d’un ton chagrin, — tu ne veux pas me garder avec toi là-bas ?...

Madame de Bracieux intervint :

— Mais, mon Bijou, vous ne pouvez , dans aucun cas, vous en aller comme ça tous les deux !... Jean a beau être ton cousin germain, ça ne se fait pas, ces choses-là !... il faut que vous emmeniez la vieille Joséphine... et encore, c’est convenable tout juste !..

Après un silence, la marquise reprit :

— Mais, qu’est-ce que tu y feras, à Pont-sur-Loire ? ...

— Des courses, grand’ mère... vous oubliez qu’il y en a toujours pour la maison, des courses !... et puis, j’irai voir Jeanne... c’est justement le jour où M. Spiegel est pris tout le temps... je ne les empêcherai pas de roucouler !...

M. de Jonzac dit :


— Ils ne m’ont pas l’air de roucouler beaucoup !... je les regardais hier pendant le rallye-paper... ou je me trompe fort, ou ça ne bat que d’une aile, ce mariage-là !...

— Pourquoi croyez-vous ça, oncle Alexis ?... demanda Bijou, l’air inquiet.

— Parce que je trouve la petite triste et le professeur indifférent !... tu n’as pas remarqué ça ?...

Elle répondit :

— Non !... je ne remarque pas grand’chose, moi !... De Bracieux à Pont-sur- Loire, Bijou et Jean furent silencieux.

En ville, ils croisèrent, près de la gare, madame de Nézel qui arrivait des Pins par le train de deux heures et demie. En la voyant. Bijou fit un mouvement et ses lèvres remuèrent comme si elle allait parler, mais elle se contenta de glisser vers son cousin un regard luisant et doux. Jean, maladroit et troublé, avait eu l’air de ne pas voir la jeune femme, qui, au lieu d’aller vers le centre de la ville, tournait dans une ruelle tracée au milieu de terrains vagues et de jardins.

En descendant de voiture avec la vieille Joséphine à la porte des Dubuisson, Bijou demanda :

— Où te retrouverai-je ?... et à quelle heure ?...

— A l’hôtel... je dirai d’atteler pour six heures, si ça te va ?...

Elle dit, étonnée :

— Six heures !... ben, tu en as des courses !... trois heures et demie de courses... dans Pont-sur -Loire !

... Impatienté, et voulant avant tout éviter l’innocente enquête de Bijou, Jean lui offrit de partir plus tôt, mais elle refusa :

— Non... pourquoi ça ?... je suis enchantée de rester longtemps avec Jeanne, moi !...

Mademoiselle Dubuisson était chez elle. Denyse lui trouva la mine attristée et les yeux battus. Elle demanda :

— Qu’est-ce qu’il y a encore ?... est-ce que ça ne va pas ?...

— Pas très bien...

— Est-ce que... ton fiancé ?...

— Toujours le même... —

Ce qui veut dire ?...

— Que je le trouve devenu un peu bien calme... mais il y a autre chose qui m’a secouée ce matin...

— Quoi ?... —

Oh !... un événement qui ne me touche en rien... mais qui m’a fait de la peine tout de même...

Et, évitant de regarder Bijou, elle continua :

— Tu sais bien... Lisette Renaud ?...

— Oui... Eh bien ?...

— Eh bien... elle est morte ce matin !...

— Morte ?... de quoi ?...

Jeanne dit, très bas :

— On croit qu’elle s’est tuée :

— Comment ça ?...

— Avec de la morphine... tu sais, on n’a pas beaucoup parlé de ça devant moi... mais j’ai com pris que c’est à la suite d’une explication qu’elle a eue avec M. de Bernès...

— Quand ?...

— Hier après le théâtre... ou ce matin... papa et M. Spiegel ont parlé de ça à déjeuner, mais vaguement... à mots couverts...

— C’est affreusement triste !... et je comprends que tu aies été impressionnée...

— Oui, n’est-ce pas ?... d’autant plus que, pour l’instant, les chagrins d’amour me touchent beaucoup. ..

Elle ajouta, avec un sourire désolé :

— Et pour cause !...

Bijou dit, d’un ton de regret :

— Cette pauvre petite chanteuse !... moi, par goût, je n’aime pas beaucoup les femmes de théâtre... mais celle-là paraissait gentille et chantait vraiment bien !... c’est dommage !... et M. de Bernès doit être bien malheureux !...

Jeanne demanda, toujours sans regarder Denyse :

— Crois-tu que l’on soit si malheureux de faire souffrir ?... moi, je ne le pense pas !... les inconscients font souffrir sans le savoir... les autres font souffrir parce que ça les amuse... ni ceux-ci ni ceux-là ne doivent avoir de remords...

Comme elle restait pensive, le regard perdu. Bijou lui passa doucement la main devant les yeux : —

Ne pense plus à ces choses tristes, ma Jeanne ! ta peine ne changera rien à un fait accompli... et tu te fais inutilement du mal !... Allons ! parlons de la revue, de chiffons... de n’importe quoi... Ah !... à propos de chiffons, ta robe va-t -elle enfin ?...

— Elle va... mais elle me va mal !...

— Pas possible !...

— Très naturel, au contraire !... je n’ai pas ton teint, moi !... je suis plus pâle que toi... et ce rose me pâlit encore... et puis je suis presque maigre... alors, ce petit corsage froncé qui habille si coquettement ce que ton oncle appelle tes « rondeurs », me fait, moi, un peu trop planche... c’est d’ailleurs sans importance !...

— Comment, sans importance ?...

— Oui !... vois-tu, mon Bijou, qu’elle soit bien ou mal habDlée, la médiocrité que je suis passe toujours inaperçue à côté de la beauté que tu es...

Bijou dit, en levant les yeux au ciel, d’un air à moitié sérieux, à moitié blagueur :

— Tu es en train de divaguer complètement, ma pauvre chérie !...

Puis, changeant brusquement de ton :

— A quelle heure iras-tu aux courses demain ? ...

— Je ne sais pas... c’est papa qui a dû décider ça avec M. Spiegel... Ah !... dis donc ?... irez-vous de bonne heure au bal des TourviUe ?... je voudrais bien ne pas y arriver avant toi...

Denyse regarda sa montre :

— Il faut que je me sauve !... on veut, à la maison, des gardénias pour les boutonnières... je ne sais pas où en trouver... on m’a parlé d’un jardinier... dans les environs de la gare...

— De la gare ?... je ne vois que des maraîchers, mais pas de fleuristes...

— Si... il paraît que c’est dans cette ruelle... tu sais, à droite du quai ?...

— La venelle des Lilas ;.. je sais bien ce que tu veux dire... mais il n’y a là que des jardins potagers, des terrains à vendre et quelques petites maisons... que les officiers louent parce que c’est près du quartier...

Bijou se leva.

— Enfin, dit-elle, je vais toujours chercher de ce côté-là !...

Denyse fut la première à l’hôtel. Jean de Blaye arriva un peu en retard, l’air triste et le visage défait.

Madame de Nézel était venue au rendez-vous qu’il lui avait donné, mais seulement pour lui rendre une liberté dont il n’avait plus que faire, et qu’il n’avait pas osé refuser. Et, malheureux, mécontents l’un de l’autre, ils avaient dû rester longtemps enfermés dans la petite maison, parce que Bijou, escortée de la vieille Joséphine, avait ôdé dans la ruelle déserte pendant une partie de l.’après-midi. Elle allait et venait, le nez en l’air, semblant chercher une trace, avec une insistance que Jean ne s’expliquait pas et qui l’inquiétait beaucoup. Elle avait peut-être vu, à trois heures, lorsqu’ils traversaient en voiture la place de la gare, madame de Nézel qui entrait dans la venelle des Lilas. Et, dans ce cas, avait-elle voulu s’assurer de ce qu’elle soupçonnait ? était-elle donc retorse et curieuse, cette Denyse qu’il aimait tant, et qui venait de démolir, sans le savoir, toute sa vie ?...

Il s’excusa de son retard et fit monter en voiture Bijou qui lui affirmait gentiment qu’il arrivait à l’heure. Au moment même où il cherchait un moyen de la questionner, elle dit :

— Tu sais !... vous aurez vos gardénias pour demain !... mais c’a été difficile, va !... j’ai couru pour eux tout Pont-sur -Loire une partie de la journée... on m’a envoyée dans des petites rues impossibles... où je me suis perdue... et où je n’ai rien trouvé...

Heureux de voir éclater l’innocence de Bijou, Jean s’écria malgré lui :

— Ah !... c’est donc pour ça que tu es allé traîner dans la venelle des Lilas ?... Elle posa sur lui ses grands yeux surpris et demanda :

— Comment sais-tu ça ?... tu m’as vue ?... Il répondit vivement :

— Pas moi !... un de mes amis...

— Qui donc ?... est-ce que je le connais, ton ami ?...

— Je ne pense pas !... c’est un ofi&cier du régiment de Bernés... Ah !... si tu savais !... la pauvre petite chanteuse que tu as entendue hier soir ?... Eh bien, elle s’est tuée !... Bijou dit, d’un ton qui enrayait toute espèce de conversation sur ce sujet :

— Oui... je le sais !... c’est bien dommage !... C’était si digne, si net, que Jean se reprocha presque d’avoir parlé de cette histoire un peu scabreuse ; mais Bijou n’était plus une petite fille, que diable !... elle allait avoir vingt-deux ans !...

A quatre heures, M. de Clagny était arrivé à Bracieux, le cœur battant à la pensée de revoir Bijou, et de la revoir libre et abandonnée comme chaque jour, puisqu’elle ignorerait encore sa demande. Il fut très désappointé d’apprendre qu’elle était à Pont-sur-Loire et qu’elle y était avec Jean. Et comme il demandait à la marquise de lui dire franchement ce qu’elle augmrait de sa démarche auprès de la jeune fille, elle lui répondit qu’elle n’osait même plus parler, Denyse leur ayant déclaré à tous, le matin même, qu’ « elle trouvait M. de Clagny charmant... mais pas pour l’épouser ».

n reçut le choc sans trop faiblir, et insista pour que Bijou fût instruite le soir de sa demande. Elle aurait jusqu’au lendemain pour réfléchir, c’était ce qu’il voulait.

Denyse et Jean rentrèrent juste à l’heure du dîner. Quand ils descendirent de leur chambre, on était à table et chacim parlait de la mort de la pauvre Lisette Renaud. M. de Rueille était allé se promener à cheval ; il avait rencontré des officiers qui faisaient du service en campagne, et qui, bien entendu, lui avaient raconté l’histoire.

— C’est affreux !... — fit Bertrade, — de penser que cette petite s’est tuée !... elle était si gentille et si jeune !...

Giraud dit, d’une voix étrange qui résonna dans la grande salle à manger :

— C’est justement parce qu’on est jeune qu’il faut se tuer quand on est malheureux... on aurait trop longtemps à souffrir !...

XV


LA marquise n’avait pas voulu parler à Bijou le soir. Elle craignait de « troubler sa nuit », et ce fut le lendemain matin seulement qu’elle la fit appeler chez elle.

La jeune fille arriva toute gaie et fit une petite moue désappointée quand sa grand’mère lui annonça qu’elle avait des choses très sérieuses à lui dire.

— Il s’agit, commença madame de Bracieux, — d’un de mes bons amis, qui est aussi le tien...

Bijou l’interrompit :

— M. de Clagny ?...

— Oui... M . de Clagny... tu as dû t’aperce voir qu’il t’aime beaucoup, n’est-ce pas ?...

— Je l’aime beaucoup aussi... beaucoup !...

— Parfaitement... mais toi, tu l’aimes comme un père... ou un oncle charmant... et lui ne t’aime pas comme ime fille. .. ou comme ime nièce... enfui... tu vas être bien étonnée...

Elle demanda, craintive :

— Étonnée de quoi ?...

— De... il veut t’épouser... là !...

Bijou murmura, l’air stupéfait : — Lui aussi ?...

— Comment «lui aussi » ?... — fit la marquise, stupéfaite à son tour, — qui donc veut t’épouser, que tu dis : « Lui aussi » ?...

Denyse rougit.

— J’aurais dû vous raconter ça plus tôt, grand’mère, — dit-elle en s’asseyant sur un tabouret aux pieds de madame de Bracieux, — mais nous sommes si en l’air, tous ces jours-ci, avec les rallyes, le théâtre, les courses et les bals, que je n’ai pas trouvé un instant... ça n’avait d’ailleurs pas grand intérêt !...

— Ah !... tu trouves ça, toi ?...

— Dame !... puisque je n’ai envie d’épouser ni l’Un ni l’autre...

— Mais qui ?... qui ?... de qui parles-tu ?...

— D’Henry et de Jean... oui... Jean a d’abord parlé pour Henry... qui l’avait, paraît-il, chargé de savoir si je l’autorisais à vous demander ma main... J’ai répondu que c’était à vous et pas à moi qu’il devait s’adresser...

— Tu es un vrai Bijou, toi !...

— Mais que ça n’avait aucune importance, puisque je ne voulais pas l’épouser...

— Il n’a pas assez de fortune pour toi !...

— Ça, je n’en sais rien !... et puis, ça m’est bien égal !... mais Henry ne me plairait pas du tout comme mari... je le connais trop !... Ah !... et Jean ?...

— Jean non plus ne me plairait pas comme mari !... c’est ce que je lui ai dit quand, après avoir vu que je refusais Henry, il a repris l’affaire pour son propre compte...

— Ils vont bien, mes petits-enfants !... je m’explique à présent pourquoi, depuis plusieurs jours, ils font des têtes à porter le diable en terre !...

Et, après un silence, la marquise conclut :

— Je connais maintenant ta réponse à mon pauvre Clagny...

— Comment la connaissez- vous ?...

— Parce que, si tu ne veux pas de tes cousins, qui sont, chacim dans son genre, des êtres très réussis, il est peu probable que tu veuilles du vieil ami de ta grand’mère...

— Lui aussi, il est réussi !...

— C’est vrai !... mais il a près de soixante ans !...

— Il n’en a pas l’air !...

— Mais il les a !...

— Je le sais !... ce qui n’empêche que je n’aurais pas plus de répugnance à l’épouser qu’à épouser Jean ou Henry...

— Tu ne sais pas ce que c’est que le mariage... tu ne peux pas comprendre...

Bijou ferma à demi ses beaux yeux clairs :

— Si ! — fit-elle lentement, — je comprends très bien, grand’mère !...

— Tout ça ne me dit pas ce que je dois répondre à Clagny ?...

— Il va venir aujourd’hui ?...

— Il va venir tout à l’heure...


Elle fit un mouvement, puis, après im instant de réflexion, elle dit :

— Vous lui répondrez, grand’mère, que je suis très touchée, très flattée qu’il ait bien voulu penser à moi... mais que je n’ai pas envie de me marier encore...

Elle ajouta, appuyant sa tête sur les genoux de la marquise :

— Parce que je suis trop bien ici avec vous...

— Mon Bijou !... mon Bijou chéri !... — murmura madame de Bracieux, embrassant le joli visage tendu vers elle, — tu sais que tu es toute ma joie, mais tu ne pourras pas non plus rester toujours auprès de ta vieille grand’mère... je ne te dis pas ça pour t’ engager à faire un mariage qui serait fou...

Denyse leva les yeux vers la marquise et demanda :

— Fou ?... pourquoi, fou ?...

— Parce que Clagny a trente-huit ans de plus que toi... qu’il sera tout à fait à bas quand tu battras ton plein... et que... ce genre de mariage a des inconvénients qui... que... enfin, tu serais la première à les reconnaître !..

Bijou s’était levée en entendant une voiture s’arrêter devant le perron.

Elle regarda par la fenêtre, et se sauva en disant :

— Le voilà !...


Pendant le déjeuner, madame de Bracieux annonça, d’un air indifférent : — Clagny part... il est venu me dire adieu ce matin...

Bijou dressa la tête, et Jean de Blaye dit :

— Il part ?... Tiens !... il avait pourtant l’air de prendre racine dans le pays !...

— Oh !... — fit M. de Rueille, — les racines du père Clagny ne sont jamais bien profondes...

Bijou se tourna vers sa grand’mère :

— Quand part-il ?... — demanda-t -elle inquiète.

— Mais... tout de suite... demain, je crois !.. du reste, nous le verrons ce soir à Tourville... il ira au bal pour rencontrer tous ceux à qui il veut dire adieu...

— Et il ne va pas aux courses ?...

— Non... il fait ses malles !...

— Et notre revue, demain ?... — s’écria Denyse navrée — il m’avait tant promis de venir la voir !...

La marquise regarda sa petite-fille, et pensa que décidément, même avec un cœur exqms, la jeunesse est sans pitié.

L’entrée de Bijou au bal des Tourville fut un véritable triomphe. Elle était, dans cette robe de crêpe rose qui se confondait avec sa peau, infiniment jolie et rare.

— Regardez donc la petite Dubuisson, — dit Louis de La Balue à M. de Juzencourt, — elle a cherché à ressembler à mademoiselle de Courtaix... elle a exactement copié sa toilette... et voyez de quoi elle a l’air ?... de sa femme de chambre... tout au plus... à quoi ça tient-il ?... M. de Juzencourt répondit avec un rire épais :

— C’est que, si le contenant est pareil, le contenu ne l’est pas !... Est-ce qu’elle ne se marie pas, la petite Dubuisson ?...

— Si... elle épouse un jeune huguenot qui doit être quelque part dans quelque coin... Ah !... non. . . il n’est pas dans un coin... le voilà qui papillonne comme les autres autour de « Bijou »... Juzencourt demanda :

— Et vous ?... vous ne papillonnez pas ?...

— Moi ?... j’épouserais bien, moi !,., parce que il faut un jour ou l’autre se marier... sans ça, les parents crient... à cause du nom, vous savez ?... mais papillonner ?... ah ! ma foi non !... ça ne me chante pas !...

Et, d’un pas traînant, il se dirigea vers Henry de Bracieux, auquel il dit, la voix et le regard voilés :

— Quelle chaleur, n’est-ce pas ?... vous avez de la chance de ne pas rougir... vous avez d’ailleurs une de ces peaux !... c’est vrai !... vous avez l’air d’un hercule... et malgré ça, la peau est d’une couleur... et d’un grain !...

Comme il se penchait vers lui, l’air attendri, Henry lui cria, de sa grosse voix sonore et pleine :

— Ah !... vous m’embêtez avec ma peau !... Et laissant le petit La Balue planté au milieu du salon, il alla retrouver Jean de Blaye, qui, de loin, regardait mélancoliquement Bijou s’embrouiller dans les danses pour lesquelles se présentaient à la fois six danseurs.


Quand M. de Clagny s’approcha voulant saluer Denyse, elle lui dit, sans même répondre à son salut :

— Grand’mère m’a dit que vous alliez partir... je suis sûre que c’est à cause de moi ?... Il fit signe que oui. Alors, elle lui prit le bras, et, l’entraînant dans un salon presque désert :

— Je vous en prie ?... — supplia-t -elle, — je vous en prie... ne partez pas !...

Il répondit, très ému :

— Je vous en prie à mon tour, Bijou, ne me demandez pas l’impossible... je n’ai pas su restei^ près de vous sans devenir aussi fou que les autres... j’ai rêvé... comme rêvent les fous !... à présent que tout est fini, il faut que je tâche de redevenir sage et d’oublier mon rêve... et pour ça, il faut que je m’en aille loin... très loin...

Elle demanda :

— Vous aviez cru que... que je dirais oui ?...

— Je vous voyais avec moi si bonne... si délicieusement gentille et confiante... que j’avais espéré... mon Dieu, oui !... que peut-être vous vous laisseriez aimer...

Elle dit, songeuse :

— Alors. . . c’est ma faute si vous avez espéré ça ?...

— Ce n’est pas votre faute... c’est la mienne... on espère ce qu’on désire...

— Si !... je suis sûre que j’ai été avec vous telle que je n’aurais pas dû être ?...

Ses yeux se remplirent de larmes et elle murmura, humble presque : — Je vous demande pardon...

— Bijou !... — s’écria M. de Clagny affolé, mon Bijou !... c’est moi qui dois vous demander pardon de vous avoir un instant attristée...

— Eh bien, soyez bon... ne partez pas ?.., pas demain, du moins ?... promettez-moi que vous viendrez demain à Bracieux voir jouer la revue ?... Oh !... ne me dites pas non !... et après... je vous parlerai... mieux que ce soir...

Elle ajouta, en posant sur lui son regard lumineux :

— Vous ne regretterez pas d’être venu !...

Puis, arrêtant Jean de Blaye qui passait, elle demanda câline :

— Veux-tu me faire valser, dis ?... tu valses si bien !...

Et, s’ appuyant à son épaule, elle disparut au nez de Pierrot qui accourait pour réclamer « sa valse »

— Laisse donc ta cousine tranquille !... — fit M. de Jonzac, qui, assis sur un divan, regardait danser, — tu es beaucoup trop jeune pour inviter des jeunes filles... des vraies jeunes filles comme Bijou...

— Ah !... à quel âge est-ce que je les inviterai ?... c’est pas non plus au tien, j’imagine !...

— Tu as vraiment des façons de parler !...

— Dis donc, p’pa ?... pourquoi Jean et Henry disent-ils que le petit La Balue marque de plus en plus mal ?... —

Le petit La Balue ?... mais je ne seiis pas... — Ils ont dit qu’il se peinturlurait...

— C’est vrai !...

— Et qu’il marquait de plus en plus mal ?... pourquoi ?...

— Si tu as si envie de savoir pourquoi... tu n’as qu’à le demander à tes cousins... ils te le diront...

— Ils ne veulent pas !.... je le leur ai demandé... et Jean m’a répondu : «Fiche-nous la paix »... Est-ce qu’on va bientôt s’en aller ?...

— S’en aller ?... mais ta cousine danse certainement le cotillon...

— C’est moi qui ai été bête de venir ici, au lieu de rester avec M. Giraud et M. l’abbé !...

— Tiens... au fait !... pourquoi n’est-il pas venu, M. Giraud ?... Bijou avait demandé ime invitation pour lui...

— Oui... mais il n’a pas voulu !... il est triste, triste, depuis quelque temps... il ne mange pas... il ne dort pas non plus !... au lieu de se coucher, U s’en va se promener toute la nuit au bord de la Loire...

— Tu ne sais pas ce qu’il a ?...

— Je crois qu’il a Bijou...

— Conmient, il a Bijou ?...

— Oui... comme Jean... comme Henry, comme Paul... tu vois bien p’pa, qu’ils sont tous à courir après eUe, s’pas ?... sans parler du père Clagny qui ne compte plus...

Il s’arrêta un instant, et acheva, l’air attristé :

— Et de moi, qui ne compte pas encore...

— Tu exagères beaucoup tout ça ! — dit M. de Jonzac, très convaincu que son fils voyait juste, mais n’en voulant pas convenir, — Bijou est certainement très jolie, et il n’est pas surprenant que... Pierrot l’interrompit vivement :

— C’est pas seulement jolie qu’elle est !... c’est bonne, et intelligente, et gaie, et tout !... on a rudement raison de l’aimer, allez, p’pa !... et si j’avais seulement vingt-cinq ans !...

— Si tu avais vingt-cinq ans, mon pauvre bonhomme, elle t’enverrait promener comme les autres...

Pierrot répondit philosophe, mais chagrin tout de même :

— C’est bien possible !...

Et, montrant Bijou qui, debout au milieu du salon, causait avec Jeanne Dubuisson :

— Est-elle assez jolie, hein, p’pa ! regarde la ?

... elle est habillée absolument comme Jeanne... leurs robes sont pareilles « point sur point », comme dit la mère Rafut... je suis sûr que si on les mélangeait quand elles ne sont pas dedans, on ne pourrait plus les démêler après... et comme ça... sur leur dos... ça ne se ressemble pas !... crois-tu que je peux me risquer à l’inviter, dis, p’pa, Jeanne Dubuisson ?...

— Ma foi, oui !... elle est assez bonne fille pour accepter !...

Elle accepta, en effet, et s’éloigna au bras de Pierrot. Alors, M. Spiegel vint à Denyse et l’invita pour la valse qui commençait, mais elle fit a non » de la tête, en disant : — Je suis si fatiguée, si vous saviez !... Il insista :

— Rien qu’un tout petit tour, voulez-vous ?... je n’ai pas, depuis le commencement de la soirée, pu obtenir une pauvre valse de vous...

— Non... je vous en prie !... je voudrais me reposer... je...

Et, prenant tout à coup son parti :

— Eh bien, non !... je sens que je mens très mal !... je ne suis pas fatiguée du tout... mais je ne veux pas valser avec vous, parce que...

— Parce que ?...

— Parce que j’ai peur de faire de la peine à Jeanne, là !...

Il répéta, surpris.

— De la peine à Jeanne, pourquoi ?...

— Ça a l’air très vaniteux ce que je vais vous dire là... mais il faut que je vous le dise tout de même... eh bien, je crois que Jeanne vous adore... à tel point qu’elle est jalouse de qui vous approche... ou vous parle... ou vous voit, même !...

Mécontent, les sourcils relevés, son doux visage subitement durci, M. Spiegel demanda :

— Elle vous l’a dit ?...

Bijou répondit, avec l’empressement gêné et maladroit de quelqu’un qui se voit obligé de mentir :

— Mais non... mais non !... c’est moi qui ai deviné ça !... moi toute seule... j’aime tant Jeanne, voyez- vous !... je sais tout ce qui se passe en elle... et je serais si malheureuse de lui causer im chagrin... ou même l’ombre d’une inquiétude... comprenez-vous ce que je vous dis là ?...

— Je comprends que vous êtes un ange de bonté, mademoiselle... et qu’ils ont raison, ceux qui vous aiment !...

Bijou, les yeux à terre, la respiration un peu oppressée, le teint subitement coloré, les narines agitées d’un imperceptible battement, écoutait sans répondre le jeime professeur.

Alors il passa son bras autour d’elle, saisit la petite main souple qu’elle lui abandonna, et l’entraîna au milieu des valseurs.

M. Spiegel valsait à ravir à trois temps, et Bijou adorait la valse. Toute rose, les yeux à demi fermés, les lèvres entr’ouvertes sur ses petites dents éclatantes, la taille cambrée contre le bras du jevme homme, elle tomma tant que l’orchestre joua. Plusieurs fois elle passa sans la voir près de la pauvre Jeanne cahotée par Pierrot, qui lui sautait sur les pieds ou la cognait éperdument à un meuble quelconque.

Et lorsque, entre temps, Jeanne s’arrêtait pour reprendre haleine, Pierrot lui parlait avec volubilité de sports ignorés d’elle absolument.

— Voyez-vous, — disait-il en avançant fièrement son pied énorme et son formidable genou, — je suis un médiocre danseur, mais un très bon joueur de football... L’équipe de notre lycée viendra cet hiver courir un match avec l’équipe de Pont-sur -Loire... vous devriez voir ça... ça sera très chic !... moi, je joue arrière... vous verriez quels beaux plaquages !...

Comme Jeanne, sans répondre, suivait d’un œil inquiet son fiancé qui passait et repassait devant elle, heureux d’emporter Bijou dans ce tournoiement rapide et doux, il demanda :

— Je vous ennuie ?... voulez-vous que nous repartions ?...

— Non !... — dit-elle, la voix changée, — je me sens un peu mal à l’aise... j’ai trop chaud !... voulez- vous me conduire auprès de papa qui joue là-bas... je voudrais m’en aller !...

Tandis qu’ils allaient retrouver le paisible M. Dubuisson. Bijou arrêtait M. Spiegel à côté de l’orchestre et lui disait en riant :

— Mais vous êtes donc enragé !... il faut souffler un peu, pourtant !... d’ailleurs, voilà la valse qui finit !...

Elle regarda les quatre malheureux musiciens, piteux à voir, avec leurs habits graisseux, leurs chemises fripées et leurs fronts ruisselants, et tout à coup, s’écria :

— Ah !... monsieur Sylvestre !... bonsoir, monsieur Sylvestre !... Ah ! bien !... si je m’attendais à vous voir !...

Le pauvre garçon releva brusquement la tête et balbutia, en fixant sur Bijou ses yeux d’un bleu tendre, où se lisait une détresse infinie :

— Je ne m’attendais pas non plus à être vu, mademoiselle !...

XVI


COUCHÉE à cinq heures du matin, Bijou dormit deux heures, et lorsqu’elle entra dans la matinée chez la marquise, elle était fraîche et reposée comme après une longue nuit.

— Grand’mère, — dit-elle,

— j’ai beaucoup réfléchi depuis hier...

— A quoi ?...

— A ce que vous m’avez dit pour M. de Clagny...

— Ah !... — fit madame de Bracieux, ennuyée de voir revenir cette affaire qu’elle croyait enterrée. Un peu égoïste comme presque tous les vieillards, elle jugeait inutile de s’occuper des choses pénibles et attristantes autrement que pour les liquider.

— J’ai réfléchi... — continua Bijou, — et puis... cette nuit au bal j’ai vu M. de Clagny...

La marquise demanda, un peu inquiète :

— Et... le résultat de ces réflexions et de cette entrevue ?...

— Cest que j’ai changé d’avis....

— Qu’est-ce que tu dis ?...

— Je dis que, avec votre permission, j’épouserai M. de Clagny... — Allons donc !... tu ne feras pas ça ?...

— Et pourquoi ?...

— Parce que ce serait de la folie !...

— Mais non, grand’mère... ce sera de la sagesse, au contraire... si je ne l’épousais pas, jamais plus, de toute ma vie, je n’aurais un instant de tranquillité...

— Parce que ?...

— Parce que je l’ai vu profondément, horriblement malheureux...

— Évidemment... mais ça passera !...

— Non... ça ne passerait pas !... et, je vous l’ai dit, j’aime M. de Clagny plus que je n’ai jamais aimé personne... excepté vous... alors, la pensée de le savoir malheureux par moi... et peut-être un peu par ma faute... me serait odieuse... et me rendrait malheureuse... beaucoup plus encore que lui...

— Mais tu le serais bien davantage, si tu l’épousais ! ... Écoute, mon Bijou, tu ne sais rien de la vie... ni du mariage... j’ai eu le tort peut-être de t’élever trop rigidement... de te laisser lire et entendre trop peu de chose... il est des devoirs, des obligations que le mariage impose, et que tu ignores... et ces devoirs, il faut que tu les connaisses avant de te lancer dans la terrible, aventure où tu veux courir...

— Non... — fit Bijou en arrêtant d’un geste madame de Bracieux qui voulait parler, — ne me dites rien, grand’mère... je n’ignore ni les responsabilités que j’accepte, ni les devoirs que je devrai remplir... et je suis décidée... décidée irrévocablement à devenir la femme de M. de Clagny que j’aime tendrement...

Et comme la marquise faisait un mouvement pour protester, elle appuya :

— Oui, tendrement... et la preuve, c’est que la pensée de l’épouser ne m’effraie pas... tandis que l’idée d’épouser les autres me causait une sorte de répulsion...

Elle s’agenouilla devant la marquise :

— Dites que vous consentez, grand’mère ?... dites-le, je vous en prie ?...

— Tu as bientôt vingt-deux ans... je ne peux pas te gouverner comme une petite fille... donc, je consens... mais sans enthousiasme, je te le promets !... et je te supplie de réfléchir encore, mon Bijou ?... tu vas, poussée par ton bon cœur, par ton exquise pitié, faire une irréparable bêtise...

— Je n’ai plus besoin de réfléchir... je n’ai fait que ça depms hier... et je sais que là seulement je trouverai le bonheur, ou, du moins, ce qui y ressemble le plus... Ne dites rien à personne, n’est-ce pas, grand’mère ?...

— Ah !... Seigneur !... tu peux être tranquille !... si tu crois que je suis pressée d’aller apprendre ce mariage-là !... de contempler les mines effarées et ahuries des uns et des autres, tu te trompes, ma chérie !...

— Ne dites surtout rien à M. de Clagny... je me réjouis tant de lui parler ce soir !...

— Mais il m’a dit qu’il ne viendrait pas !... — Il m’a promis, à moi, de venir... Elle ajouta, en tendant à sa grand’mère son gai visage :

— Et maintenant, il faut que j’aille m’occuper des décors... et de la rampe qui ne s’allume pas... et de mon costume qui n’est pas fini...

La marquise prit dans ses belles mains restées blanches et lisses la tête de Bijou et répondit en l’embrassant :

— Va !... et fasse le ciel que nous ne regrettions pas, toi, ta trop grande bonté, et moi, ma trop grande faiblesse...

Les Dubuisson et M. Spiegel avaient promis de venir à quatre heures. On devait répéter encore une scène qui ne marchait pas. Bijou, occupée à cueillir des fleurs, alla au-devant du fiacre qui les amenait, et fut surprise d’en voir descendre Jeanne et son père seulement. Elle demanda :

— Qu’est-ce que vous avez fait de M. Spiegel ?... Ce fut M. Dubuisson qui répondit, l’air embarrassé :

— Il vient... il vient avec votre cousin de Rueille, qui était à Pont-sur-Loire et lui a offert de l’amener.

.. Jeanne dit, en prenant le bras de Bijou :

— Ne dérange pas ta grand’mère... papa n’entre pas maintenant... il a son cours à préparer... et il va faire ça en se promenant dans le parc... Et, dès que M. Dubuisson se fut éloigné, elle reprit : — Si M. Spiegel et moi nous n’avions pas des rôles dans la revue, et si nous n’avions pas eu peur de faire manquer tout, nous ne serions pas venus...

Bijou dit, étonnée :

— Vous ne seriez pas venus !... et pourquoi donc ça ?...

— Parce que nous sommes dans une situation très fausse et ridicule...

— Vous ?...

— Oui... nous !... notre mariage est démoli !...

— Démoli ?... — répéta Bijou consternée, — démoli !... et pourquoi ?...

Jeanne répondit, l’air très calme, mais les yeux voilés :

— Parce que j’avais la certitude qu’il m’aimait peu ou pas... alors je lui ai dit ce matin que je ne me sentais pas la force d’accepter la vie de souffrance que j’entrevoyais... et je lui ai rendu sa parole...

— Mon Dieu !... est-ce possible ?... tu as fait ça !... et tu ne regrettes rien ?...

— Rien !... je suis très malheureuse, mais plus tranquille...

Bijou la regarda au fond des yeux et demanda :

— Et c’est... c’est à cause de moi, n’est-ce pas ?... à cause de l’attitude que prenait avec moi M. Spiegel que tu as rompu ?...

Jeanne fît « oui » de la tête. Denyse reprit :

— Alors, tu as vraiment cru que ton fiancé me faisait la cour ?... — Qu’il te faisait la cour... non pas, peut-être... mais que, certainement, il t’aimait...

— Et puis ?...

— Comment, « et puis ?... »

— Oui... à quoi ça le menait-il ?...

— Mais... à souffrir... et, qui sait .. à espérer !...

— Espérer... m’ épouser ?.. . — Non !... oui... je ne sais pas !... espérer vaguement je ne sais quoi...

— Et tu crois que je vais supporter cette pensée que je fais... oh ! bien involontairement, ton malheur ?...

— Il n’est pas en ton pouvoir de changer ce qui est...

Bijou parut réfléchir :

— Si je me mariais ?... — demanda-t -elle brusquement.

Et, cachant son visage dans ses mains, elle dit d’une voix entre-coupée :

— M. de Clagny veut m’épouser...

— M. de Clagny ?... — fit Jeanne stupéfaite, — mais il a soixante ans, M. de Clagny !...

— J’avais dis non... je vais dire oui...

— Tu es folle !...

— Pas le moins du monde !... je suis pratique... le remède est peut-être un peu dur... mais que veux-tu ?... je t’aime, ma Jeanne, et la pensée de te voir du chagrin me fait horreur !...

— Je t’assure que, même si tu épousais M. de Clagny, je n’épouserais pas, moi, M. Spiegel... il m’a dit tantôt des choses qui m’ont été péni blés... et que, quoi que je fasse, je n’oublierai pas...

— Des choses pénibles ?... à quel sujet ?...

— Au sujet de ma jalousie... il m’a dit que c’était ridicule... et pourtant, je ne me plaignais de rien !... à lui, je l’ai dissimulée de mon mieux, ma jalousie !... seulement, cette nuit, à ce bal, j’ai été souffrante... j’ai demandé à papa de m’emmener. .. il a été mécontent... il a cru que je boudais...

— Tout ça s’oubliera !...

— Non !... tu vois. Bijou, que tu ferais pour rien la pire des folies en épousant un vieillard...

— Un vieillard !... c’est drôle !... il ne me fait pas du tout l’effet d’un vieillard, M. de Clagny !... j’aimerais mieux certainement épouser un homme plus jeune... et qui me plairait tout à fait... mais enfin...

Jeanne passa son bras autour des épaules de Bijou, et, l’embrassant :

— Tu l’attendras paisiblement, celui qui doit « te plaire tout à fait » !... tu as bien le temps !...

— Non... je suis décidée !... tout ce que tu ferais à présent serait inutile... tu as beau dire... quand la cause de votre petite brouille aura disparu, la brouille disparaîtra de même... tiens, embrasse-moi encore... et dis-moi que tu m’aimes !

— -Eh bien ?... — demanda Jean de Blaye qui arrivait avec M. Spiegel, — est-on prêt ?... répétons-nous ? ...

Depuis quelques jours, il devenait nerveux, agité, ayant besoin de s’étourdir, cherchant à s’empêcher de penser.

Denyse répondit très cabne, en essuyant rapidement ses yeux :

— Mais oui... on est prêt... on n’attendait plus que vous !...

Et gracieuse et simple, elle tendit à M. Spiegel sa petite main qu’il baisa en disant :

— Vous n’êtes pas trop fatiguée d’avoir veillé si tard, mademoiselle ?...

D ajouta, regardant involontairement le teint im peu jauni de mademoiselle Dubuisson :

— Vous êtes encore plus fraîche qu’hier !... Jeanne s’approcha de Bijou et, désignant le professeur, lui dit, avec une douleur intense au fond de ses doux yeux :

— Tu vois !... ton remède serait inutile... il est incurable !...

La petite revue fut jouée devant un public nombreux et amusé.

Bijou était si jolie dans son costume d’Hébé, si virginale et si pure, si délicieuse à regarder que, lorsqu’elle voulut aller, après la pièce, mettre une robe de bal, tous la suppUèrent de rester telle qu’elle était.

Comme elle se sauvait dans un petit salon pour éviter les compliments des invités, elle fut arrêtée par M. de Rueille, qui lui dit d’un ton pointu :

— C’est ça, le costume qui devait être très correct !... ce costume que, pour me faire plaisir, vous deviez demander à Jean de changer ?..

Jean arrivait avec Henry de Bracieux et Pierrot, il l’interpella sèchement :

— Mes compliments !... tu t’entends à déshabiller les jolies femines, toi !... seulement, à ta place, quand il s’agit des femmes et surtout des jeunes filles de ma famille, j’aurais le crayon plus... respectueux...

Jean répondit, après avoir regardé Bijou :

— Je ne sais pas ce qui te prend !... il est correct et gentil, ce costume !...

Bijou intervint :

— D’ailleurs, — dit-elle paisiblement, — il n’y a que trois personnes qui aient le droit de s’en occuper, de mon costume !... grand’mère.. moi... ou mon mari...

— Si tu en avais un ?...

— Oui... eh bien, je vais en avoir un !... Jean de Blaye haussa les épaules, incrédule.

Bijou reprit :

— Je t’assure que c’est vrai !... je me marie...

— Avec qui ?... — demanda M. de Rueille, inquiet.

Pierrot dit :

— Ah ! la bonne blague !...

— Qui épouses-tu ? — demanda Henry de Bracieux, — qui ?...

Elle répondit, narquoise, en prenant le bras de M. de Clagny qui entrait :

— Je vais le dire à M. de Clagny... Se tournant vers lui, elle ajouta :

— Seulement, nous irons dehors !... on étouffe là-dedans !...

Pierrot murmura, suivant des yeux le péplum rosé de Bijou :

— Ce qu’elle est « esthétique » ce soir !... c’est M. Giraud qui doit la trouver pure !... lui qui dit qu’elle n’est pas faite pour les costimies modernes...

— Tiens !... au fait !... où est-il donc, Giraud ? — demanda Jean de Blaye, — il a disparu après le dîner... et on ne l’a plus revu !...

Pierrot expliqua qu’il avait dû aller se promener siu" le bord de la Loire, comme il le faisait presque chaque soir. Il devenait de plus en plus singulier : avec des crises a guës de gaîté et de mélancolie.

Ce matin encore, il était sorti de la salle d’études pour aller chez madame de Bracieux qui le faisait appeler pour traduire une lettre anglaise... et puis, il était revenu assez longtemps après, expliquant qu’il n’avait pas osé frapper parce qu’il entendait la marquise qui causait avec mademoiselle Denyse. Et à partir de ce moment-là, il n’avait plus dit im mot.

— Où diable est-il passé ?... — demanda Jean.

Et Pierrot nasilla, imitant les camelots du boulevard :

— Où est le Bulgare ?... cherchez le Bulgare !... Quand elle fut seule avec M. de Clagny sous les grands arbres, Bijou dit, très douce : — Je suis rentrée, ce matin, malheureuse de vous avoir fait du chagrin... j’ai pensé que, peut-être, j’avais été avec vous trop affectueuse, trop abandonnée... que je vous avais fait croire... ce qui n’est pas ?... Est-ce vrai ?...

— C’est vrai !... alors, vous n’avez pas du tout d’affection pour moi ?...

— Vous savez bien que si !...

— Je veux dire que vous m’aimez comme... comme on aime un vieux parent quelconque ?...

— Mieux que ça !...

— Enfin... vous ne m’aimez pas assez... pour... m ’aimer comme mari ?...

— Je n’en sais rien !... je m’explique maJ ce que j’éprouve pour vous !... d’abord, je vous trouve très beau... et très charmant aussi... et puis, je me sens, quand vous êtes là, enveloppée de tendresse et de douceur... il me semble que je respire plus librement, que je suis plus gaie, plus heureuse... et jamais, jamais, je n’avais encore éprouvé ça !...

Très ému de ce qu’elle disait, inquiet aussi de ce qu’elle allait dire, le comte serra contre lui sans répondre le bras de Bijou.

Elle reprit :

— Alors, j’ai pensé que, comme je vous aimais plus que je n’avais encore aimé personne, et que, d’autre part, je ne me consolerais jamais de vous avoir causé un grand chagrin., le mieux était de vous épouser...

M. de Clagny s’arrêta court, et demanda, la voix étranglée : — Alors... vous consentez ?...

— Oui...

Il balbutia :

— Ma chérie !... ma chérie !...

— Je l’ai dit ce matin à grand’mère, — continua Bijou, — et je dois vous avouer qu’elle n’a pas été très contente... elle a fait tout ce qu’elle a pu pour me faire changer d’avis...

— Je comprends ça !...

— Elle trouve que c’est fou, pour vous comme pour moi, de se marier lorsqu’il y a une telle disproportion d’âge... et puis... elle ne me l’a pas dit, mais j’ai bien vu que quelque chose la préoccupe, qui me préoccupe, moi, à un degré beaucoup moindre...

— Et c’est...

— La disproportion de fortune... oui... il paraît que vous êtes horriblement riche... grand’mère me l’a dit hier quand elle m’a appris que vous demandiez ma main...

— Qu’est-ce que ça fait, mon Bijou, que je sois un peu plus on un peu moins riche ?...

— Ça fait beaucoup !...avec les idées de grand’mère surtout !... Oh !... non pas qu’elle trouve humiliant pour moi d’être épousée sans rien... car je n’ai rien en comparaison de ce que vous avez !... non ! elle considère que le mariage est une association ou un échange de valeurs : « Donnemoi d’quoi qu’t'as... j’te donnerai d’quoi qu’j'ai... » disent les gens d’ici... Vous avez, vous, votre nom qui est beau, et votre argent qui est con sidérable...

j’ai, moi, mon nom qui est aussi assez coquet, et ma jeunesse qui compte bien pour quelque chose...

— Eh bien ! alors ?... en quoi la disproportion de nos fortunes gêne-t -elle votre grand’mère ?...

— Ah ! voilà !... elle m’adore, grand’mère, et elle calcule que j’ai trente-huit ans de moins que vous... que vous pouvez mourir avant moi... et que, après avoir vécu pendant des années dans un très grand luxe... après m ’être habituée à un bien-être excessif, que j’ignore jusqu’ici... je me trouverai très gênée et très malheureuse à l’âge où l’on ne recommence plus sa vie... et où l’on souffre des mauvaises habitudes qu’on ne sait plus perdre...

— Vous sentez bien, mon adoré Bijou, que tout ce que je possède est et sera à vous... mon testament est fait déjà... qui vous donne tout... même si vous ne devenez pas ma femme...

— Bah !... elle dit qu’un testament... ça se déchire !...

— Si votre grand’mère le préfère, je vous assurerai tout par contrat de mariage ?...

Bijou se mit à rire :

— Alors, elle s’imaginera que nous divorcerons. .. et que le divorce détruit les choses faites...

— Et si je reconnais au contrat que vous apportez la moitié de ce que je possède... et si je vous donne encore le reste en m’en réservant seulement l’usufruit ?...

Bijou secoua la tête, et nouant, dans un mouve ment tout plein de câline tendresse, ses jolis bras frais autour de cou de M. de Clagny, elle lui dit :

— ]e ne veux de vous que du bonheur... et je suis sûre que vous m’en donnerez beaucoup... j’espère bien que vous vivrez très, très longtemps. .. et il m’importera peu, quand je serai vieille, de me retrouver pauvre... relativement ?...

Il répondit, en couvrant de baisers affolés le visage et les cheveux de Denyse :

— Et moi, je ne vivrais plus à la pensée que la mort peut me prendre sans que l’avenir, tel que je le veux pour vous, soit assuré...

Elle murmura :

— Ne parlez pas de toutes ces choses !... je veux croire que je ne vous quitterai plus jamais, jamais !...

Cherchant à voir dans la nuit les yeux de Bijou, il demanda, anxieux :

— Est-ce que vous pourrez m’aimer un peu... comme je vous aime ?...

Sans répondre, elle lui tendit ses lèvres, et, à ce moment, un bruit de voix les fit se séparer brusquement. A quelques mètres d’eux, plusieurs personnes parlaient bas, et l’on entendait des pas pesants et cadencés. Il semblait que là, tout près, on portait un fardeau très lourd. Dans l’obscurité, des lueurs passèrent, et M. de Clagny dit :

— C’est singulier !... on dirait qu’il est arrivé quelque chose ?...

Mais Bijou, qui s’était arrêtée, inqmète, le cœur battant à coups pressés, frappée, elle aussi, de la bizarrerie de ce cortège, répondit paisiblement, en retenant le comte par le bras :

— Mais non !... ce sont des gens qui rentrent à la ferme... dans ce moment-ci, on les emploie au château pendant la journée, et, quand ils ont mangé, ils s’en retournent chez eux...

— Il me semblait, au contraire, que les lanternes allaient vers le château ?...

Elle avait repris son bras, et de nouveau il frissonnait de bonheur, se serrant éperdument contre la jolie créature qui venait de se promettre à lui.

Ils revinrent lentement, par les avenues, et croisèrent plusieurs voitures qui emmenaient les invités.

Bijou dit, surprise :

— Tiens !... on s’en va déjà !... et le cotillon ?... est-ce qu’il est bien tard ?...

Comme ils arrivaient au perron, ils rencontrèrent les La Balue qui allaient monter en voiture.

Denyse demanda :

— Comment ?... vous partez ?... pourquoi ? M. de La Balue bafouilla quelques inintelligibles paroles, tandis que sa fille et son fils secouaient avec des mines attristées les mains de Bijou.

Et M. de Clagny, commençant à s’inquiéter, dit à son tour :

— Ils ont de drôles de têtes !... Ah çà ! qu’est-ce qu’il y a donc ?...


Dans le vestibule, qu’une large traînée d’eau sillonnait, des domestiques traversaient rapides et effarés, et Pierrot parut, les yeux gros de larmes et les mains pleines de fleurs.

Madame de Rueille le suivait, portant aussi des fleurs.

Bijou s’arrêta, interdite ; mais M. de Clagny courut à la jeune femme et demanda :

— Qu’est-ce qui est arrivé ?...

Bertrade répondit :

— M. Giraud s’est noyé... on vient de le rapporter. .. c’est le meunier qui l’a retrouvé près de l’échise...

Et comme Pierrot la regardait, consterné, agitant désespérément les fleurs au bout de ses longs bras, elle ajouta, la voix dure :

— Oui... je sais bien... grand’mère avait défendu de le dire devant Bijou... mais moi, je veux qu’elle le sache !...


XVII


COMME elle attendait, sur le seuil de la petite église, l’oncle Alexis qui descendait de voiture, Bijou se retourna, et, repoussant d’un coup de talon sa traîne de satin blanc, ramenant devant son visage les plis de son voile, eUe coula sur la foule bariolée qui se pressait devant le portail ce regard luisant qui savait si bien voir.

Elle aperçut tout d’abord la haute silhouette de Jean de Blaye qui s’avançait, indifférent et las, causant avec M. de Rueille un peu nerveux. Henry de Bracieux, l’air agacé, écoutait distraitement la marquise qui donnait des ordres aux cochers. Pierrot avait pincé dans une portière un des pans de son habit trop court, et on voyait ses grandes mains gantées de blanc manœuvrer avec maladresse, sans parvenir à le dégager.

L’air honteux et pressé, un énorme rouleau de musique à la main, M. Sylvestre s’engoufïrait tête baissée dans l’escaher de la tribune, et l’abbé Courteil, flanqué de ses deux élèves, passait, affairé, en évitant de regarder dans la direction de Bijou.

Jeanne Dubuisson, un peu maigrie, attendait à côté de son père que la foule lui permît d’entrer. Derrière les belles dames et les beaux messieurs venus de Pont-sur-Loire et des châteaux voisins, au milieu des paysans de Bracieux, ses larges épaules carrées et son teint rouge se détachant sur le fondu bleu du ciel, Charlemagne Lavenue arrivait à longues enjambées dans ses habits des grands jours. Et tandis que les yeux baissés elle semblait ne rien voir, sous le soleil éclatant qui illuminait le pays pour son mariage, Bijou goûtait pleinement la joie de vivre, d’être jolie et d’être aimée.

L’oncle Alexis, qui arrondissait son bras en disant : «Quand tu voudras ?,..» la tira de son extase. Gracieuse et souple, elle se mit en marche au son de l’orgue qui ronflait.

Un cocher de fiacre, entré’ dans l’église pour regarder « la noce », s’écria en voyant passer Bijou :

— Nom d’un chien !... c’qu’elle est chouette, la mariée !....

A quoi un valet de la ferme à « mait’ Lavenue » répondit, avec conviction :

— Est-ce pas ?... Eh bié, l’est core meilleure qu’aile n’est chouette ! ! !...


FIN



IMPRIMERIE NELSON, EDIMBOURG, ÉCOSSE.
PRINTED IN GREAT BRITAIN.