Dictionnaire des proverbes (Quitard)/Texte entier

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Préface.


L’origine des proverbes doit remonter aux premiers âges du monde. Dès que les hommes, mus par un instinct irrésistible, et poussés, on peut le dire, par la volonté toute-puissante du Créateur, se furent réunis en société ; dès qu’ils eurent constitué un langage suffisant à l’expression de leurs besoins, les proverbes prirent naissance et furent comme le résumé naturel des premières expériences de l’humanité. Ils consistaient alors en quelques formules simples et naïves comme les mœurs dont ils étaient le résultat et le reflet. S’ils avaient pu se conserver, s’ils étaient parvenus jusqu’à nous sous leur forme primitive, ils seraient le plus curieux monument du progrès des premières sociétés ; ils jetteraient un jour merveilleux sur l’histoire de la civilisation, dont ils marqueraient le point de départ avec une irrécusable fidélité.

L’Ecclésiaste, qui dut se modeler sur les sages des anciens jours, disait, il y a près de trois mille ans : Occulta proverbiorum exquiret sapiens, et in absconditis parabolarum conversabitur : Le sage tâchera de pénétrer dans le secret des proverbes et se nourrira de ce qu’il y a de caché dans les paraboles. Les sept sages de la Grèce et Pythagore eurent la même pensée que l’Ecclésiaste. Socrate et Platon firent des recueils de proverbes pour leur usage. Aristote les imita et fut à son tour imité par ses disciples, Cléarque et Théophraste. Les stoïciens Chrysippe et Cléanthe se livrèrent au même travail. Tous ces philosophes regardaient les proverbes comme les restes de cette langue qui avait servi à l’instruction des premiers hommes, et que Vico appelle la langue des dieux. C’est sous forme de proverbes que les prêtres avaient fait parler les oracles, que les législateurs avaient donné leurs lois, que les sages et les savants avaient résumé leur doctrine et leur expérience.

On sait combien, parmi les Romains, Caton l’ancien aimait et recherchait les proverbes. Plus tard, deux grammairiens, Zenobius et Diogenianus, qui vivaient sous l’empereur Adrien, en firent l’objet de leurs travaux, et s’appliquèrent à en recueillir un grand nombre.

Les proverbes jouirent de la même faveur dans le moyen-âge, et furent soigneusement étudiés par les philosophes et les savants. Apostolius, Érasme et Adrien Junius travaillèrent successivement à réunir ceux qui étaient épars dans les auteurs grecs et latins. Joseph Scaliger publia les vers proverbiaux des Grecs ; André Scot, les adages des anciens Grecs et ceux du Nouveau-Testament ; Martin del Rio, ceux de la Bible ; Novarinus, ceux des Pères de l’Église ; Jean Drusus, ceux des Hébreux. Un grand nombre de ceux des Arabes et des Persans furent traduits en latin par Scaliger, Erpenius et Levinus Warnerus. Boxhornius joignit à son Traité des origines gauloises les proverbes de l’ancienne langue britannique. Ceux de l’espagnol furent recueillis par Hernand Nunez, surnommé par ses compatriotes el commentador Griego. Les proverbes qui avaient cours en Italie, en France, en Allemagne, en Angleterre, eurent également leurs compilateurs, et Grutère ne les jugea pas indignes d’être réunis, dans son Florilegium ethicopoliticum, aux sentences des bons auteurs grecs et latins. Depuis, tous les peuples de l’Europe ont eu des recueils du même genre ; et cela ne pouvait manquer d’arriver.

C’est qu’en effet, comme le dit fort bien Rivarol, les proverbes sont les fruits de l’expérience des peuples, et comme le bon sens de tous les siècles réduit en formule.

Cependant notre langue, à mesure qu’elle se perfectionna, à mesure qu’elle prit ses habitudes de sévérité et de précision rigoureuse, sembla dédaigner les proverbes familiers et naïvement énergiques que nos vieux auteurs aimaient tant à employer ; elle les jugea indignes d’elle, et, par une fausse délicatesse voisine de la pruderie, elle priva notre littérature d’un assez grand nombre de locutions originales, de tours vifs et piquants, d’expressions pittoresques et plaisantes.

Dans des temps comme les nôtres, où la naïveté des pensées et du langage a presque disparu pour faire place à un positif sec et dénué de couleur, la langue proverbiale ne saurait avoir autant d’importance que dans l’antiquité et dans le moyen-âge ; mais elle est encore fort curieuse à étudier. Elle résume tous les faits sociaux, car elle comprend et embrasse tout ce qui occupe l’activité des hommes en société ; elle éclaire l’histoire de la civilisation et des idées, dont elle reproduit, dans ses transformations diverses, la physionomie caractéristique.

En observant avec soin les différences et les changements successifs de la langue proverbiale, on pourrait marquer toutes les phases de l’esprit des peuples. Chaque époque a ses opinions dominantes, lesquelles se traduisent en formules populaires et les proverbes d’un siècle expliquent ses goûts, ses habitudes, et l’originalité spéciale qui le différencie de tous les autres. En changeant de qualités ou de vices, la société change de proverbes, et cela explique pourquoi les proverbes disent quelquefois le pour et le contre.

Il faut distinguer dans les proverbes une vérité générale qui est de tous les temps et de tous les lieux, et qui subsiste toujours la même, malgré les changements et les révolutions, et une vérité particulière qui appartient à une époque ou à plusieurs époques à peu près semblables. La première résume d’une manière universelle l’esprit de l’humanité tout entière ; la seconde résume particulièrement l’esprit de tel ou tel peuple, avec la couleur du temps et les traits de la physionomie nationale.

Les proverbes qui expriment des sentiments universels, se retrouvent toujours et partout. Ils sont les mêmes chez tous les peuples, quant au fond ; ils ne varient que dans la forme : d’où l’on peut croire qu’ils n’ont pas été empruntés par un peuple à un autre peuple, mais qu’ils sont nés spontanément chez toutes les nations et dans tous les pays, par le seul fait du sens commun. La différence de la forme paraît prouver qu’il n’y a pas eu traduction.

Les proverbes qui sont fondés sur des opinions particulières et sur des coutumes locales, ne sortent guère du pays où ils sont nés ; car ils ne seraient pas compris hors du milieu et des circonstances qui les ont inspirés. Ce sont des plantes indigènes qui perdraient leur parfum et leur saveur en changeant de climat.

On pourrait donc distinguer les proverbes en proverbes généraux et en proverbes particuliers. Les premiers comprendraient les sentences basées sur une vérité d’expérience généralement admise par le sens commun de tous les peuples. C’est ce qu’on a appelé la sagesse des nations ; et ce qui justifie ce titre, c’est que parmi ceux-là, il n’y en a point qui ne contiennent quelque observation judicieuse, ou quelque enseignement utile. Si l’on en trouve quelqu’un qui paraisse offrir un caractère dépourvu de moralité, on doit croire qu’il n’est pas entendu dans son vrai sens. La conscience du genre humain n’a jamais rien consacré d’immoral.

Les seconds comprendraient les sentences basées aussi sur une vérité d’expérience, mais sur une vérité particulière et locale, propre à tel ou tel peuple. Cette dernière classe comprendrait encore les dictons et les expressions figurées qui ont trait à certains usages nationaux.

Il existe dans notre langue, comme dans tous les idiomes, un assez grand nombre de ces locutions figurées qu’on serait tenté de prendre pour des éléments d’un chiffre de convention plutôt que pour ceux d’un langage fondé sur l’analogie. Quoique tout le monde se soit familiarisé avec ces locutions par suite de leur fréquente apparition dans le discours et de l’emploi routinier qu’on en fait, sans y réfléchir, dans le langage journalier, il n’est peut-être personne qui ne se trouvât embarrassé de les expliquer et d’en donner la raison. La cause d’un tel embarras, c’est qu’elles n’ont point conservé d’application au sens propre dans lequel elles furent primitivement employées ; c’est que, devenues semblables à ces médailles allégoriques qu’on ne sait à quels événements rapporter, elles ne sont aujourd’hui que de pures métaphores dont l’origine semble s’être effacée et perdue. Pour en avoir la signification complète, pour en apprécier exactement toute la valeur, il faudrait les ramener, sur leur trace presque insaisissable, au point même de leur départ, et les replacer à côté des objets qui les ont fait naître ; car le mot garde toujours quelque obscurité, tant qu’il n’est pas éclairé du reflet de la chose. Mais un pareil travail, tout précieux qu’il pourrait être, ne sourit point à nos philologues. Atteints d’une manie trop commune dans notre siècle, ces messieurs ne s’attachent plus guère qu’aux généralités, qui souvent ne prouvent rien à force d’être vagues et arbitraires, et ils dédaignent l’explication des faits particuliers qui, bien observés et bien commentés, jetteraient une si vive lumière sur la science philologique.

Quant à moi, je l’avoue, je regarde comme une chose fort importante d’éclaircir par de bons commentaires ces expressions d’origine obscure ou inconnue, ces expressions préservées de toutes les vicissitudes de notre idiome par une protection spéciale qui les a pour ainsi dire stéréotypées. Elles rappellent des traditions pleines d’intérêt ; elles retracent une image fidèle et naïve de la vie de nos aïeux ; ce sont des mœurs et des coutumes formulées par le langage ; à ce titre, elles se rattachent essentiellement à l’histoire nationale ; à ne les considérer même qu’au point de vue de la curiosité, elles offrent presque toujours quelque chose d’original et de piquant qui peut éveiller l’esprit et qui mérite bien de fixer l’attention.

La raison des sobriquets n’est pas moins intéressante à connaître et à expliquer. Les sobriquets donnés à des villes, à certaines classes d’hommes, à certaines factions politiques font partie de l’histoire des mœurs et des coutumes. Ils dessinent en quelque sorte la physionomie des diverses époques, en résumant, par des dénominations bizarres, mais expressives, le tour d’esprit et les usages particuliers des différents peuples. Ils n’ont, du reste, ni le même intérêt, ni la même portée que les proverbes. Remarquons, en passant, que notre temps est fertile en sobriquets qui trouvent de l’écho, tandis qu’il n’a peut-être pas produit un proverbe que l’usage général ait consacré. C’est que le proverbe appartient aux époques synthétiques où l’union d’un peuple se fonde sur la communauté d’idées et de sentiments généralement admis, de traditions reconnues et acceptées, qui rapprochent les hommes par le doux lien des habitudes identiques et de la sympathie. Le sobriquet, au contraire, semble appartenir plus particulièrement aux époques de confusion et de désordre. Il sert comme d’étiquette aux passions politiques ; il classe et divise les hommes en catégories. En un mot, on peut le considérer comme un symptôme de l’anarchie intellectuelle, du morcellement des partis et de l’éparpillement des idées. Notre époque ne pouvait donc manquer d’être fertile en sobriquets.

Revenons aux proverbes. L’étude aujourd’hui en est fort négligée, comme le sont presque toutes les études qui n’ont pas une valeur commerciale et industrielle. Notre siècle, sous prétexte de positivisme (mot barbare créé de nos jours et bien digne de ce qu’il exprime), semble avoir abandonné le culte de l’intelligence et la recherche des choses spirituelles pour se livrer spécialement aux soins du corps et aux charmes du confortable. Toutefois, quoi qu’il fasse, l’intelligence ne saurait perdre ses droits et sa prééminence ; et les travaux qui tendent à éclairer l’histoire des usages et de la morale des peuples offriront toujours quelque intérêt aux hommes qui veulent s’instruire.

Pour faire comprendre le but du livre que je publie, je dois dire ce que j’entends par proverbes :

J’ai pris ce terme dans le sens que lui attribue cette charmante définition d’Érasme, Celebre dictum scita quadam novitate insigne, et, à l’exemple de cet esprit si fin et si ingénieux, j’ai regardé le piquant du tour et l’originalité de l’expression comme la condition expresse des vrais proverbes.

Cependant mon intention, non plus que celle d’Érasme lui-même, n’a pas été de n’en admettre que de tels : mon recueil eût été réduit à des proportions trop exiguës. Néanmoins, je n’ai pas cherché à le grossir de ces locutions grossières traînées dans les ruisseaux des halles, de ces mots disgracieux, de ces sales dictons qui se trouvent souvent dans la bouche des gens sans éducation. Plus scrupuleux que la plupart des parémiographes[1], j’ai laissé dans son bourbier natal toute cette phraséologie de la canaille. S’il m’a fallu citer quelques-unes de ces façons de parler un peu libres de nos anciens poëtes ou prosateurs, parce qu’il était important de les expliquer, je n’ai jamais oublié ces élégantes paroles de saint Augustin, de pudendis cogit nos necessitas loqui, pudor autem circumloqui ; et, dans mes explications, j’ai toujours déguisé sous des termes mesurés et décents tout ce qui m’a paru susceptible de mal sonner à des oreilles délicates. Mon Dictionnaire est consacré à ces maximes d’une sagesse traditionnelle, à ces formules du sens commun qui, jetées dans la circulation universelle, forment la monnaie courante de la raison et de l’esprit des peuples, à ces expressions pleines d’allusions à des faits curieux, singulières à force d’être naturelles, et dont la vulgarité ne détruit pas le sel. Il ne contient aucun article qui ne se distingue par quelque trait moral, historique ou littéraire, ou par quelque observation étymologique fondée sur l’origine des choses plutôt que sur celle des mots.

La langue proverbiale est à peu près aujourd’hui une langue morte, et il est certain que la lecture de nos vieux auteurs, qui ont fait un si fréquent usage des proverbes, exige, pour être complètement fructueuse, une sorte de commentaire de cette langue.

Ce commentaire, je me suis attaché à le mettre dans mon livre. Mon but a été surtout de réunir et de condenser tout ce qui peut servir à étudier l’histoire des mœurs par l’histoire des expressions. Sous ce rapport, j’ose dire que mon ouvrage a quelque chose de neuf, et qu’il se distingue de tous ceux qui l’ont précédé[2]. Les nombreux matériaux que j’ai recueillis, l’explication nouvelle d’un grand nombre de proverbes et de locutions incomprises, les anecdotes, bons mots et pensées philosophiques, semés dans une foule d’articles, donneront peut-être quelque utilité et quelque agrément à mon travail. Pour y jeter plus d’intérêt et de variété, j’ai souvent rapproché et comparé les proverbes et les expressions proverbiales des différents peuples, d’une manière propre à récréer et à éclairer l’esprit par la diversité des formes originales sous lesquelles se reproduit la même pensée. Qu’on me permette de citer en exemple cette série de proverbes sur l’hypocrisie :

Les Français disent : Le diable chante la grand’messe.

Les Portugais : Detras de la cruz esta el diablo : le diable se tient derrière la croix.

Les Espagnols : Por las haldas del vicario sube el diablo al campanario : par les pans de la robe du vicaire, le diable monte au clocher.

Les Italiens : Non si tosto si fa un tempio a dio che il diavolo ci fabbrica una cappella appresso : on n’a pas plus tôt bâti une église à Dieu, que le diable s’y fait une chapelle.

Les Anglais comme les Italiens : Were God has his church the devil will have his chapel.

Les Allemands : O uber die schlaue Sande, die cinen Engel vor jeden Teufel stellt : que le crime est rusé ! Il place un ange devant chaque démon. Ce qui revient à notre expression, couvrir son diable du plus bel ange, dont la reine de Navarre a fait usage dans sa XIIe nouvelle.

L’Évangile compare l’hypocrite à un sépulcre blanchi, plein, d’éclat au dehors et de pourriture au dedans.

À ces tableaux comparatifs qui révèlent le tour d’esprit et le caractère moral des différentes nations, j’ai ajouté soigneusement un grand nombre de faits philologiques propres à jeter du jour sur l’histoire des mœurs et des coutumes, histoire si importante à connaître, et souvent si peu connue. Enfin, j’ai expliqué beaucoup de proverbes par des citations précieuses et significatives puisées dans nos classiques. J’ai regardé des citations de ce genre, comme un ornement pour mon livre, et comme une source de plaisir pour mes lecteurs.

Il m’a paru intéressant et curieux de montrer ce que nos grands écrivains ont tiré quelquefois d’une pensée vulgaire, et comment ils ont su souvent transformer avec bonheur le proverbe qui contenait, pour ainsi dire en germe, quelques unes de leurs plus belles expressions. Cette partie de mon travail ne sera pas, j’ose l’espérer, la moins précieuse, et je puis affirmer en toute sincérité qu’elle est presque toujours neuve.

En terminant, je dois dire ici que mes recherches sur les proverbes avaient été conçues et dirigées de manière à suivre la langue proverbiale, dans tous ses détails, depuis les troubadours jusqu’à notre époque. Si je n’eusse pris le parti de réduire mon livre, il formerait deux ou trois forts volumes in-octavo. Mais un travail aussi long eût trouvé difficilement un éditeur. J’ai dû me borner à la publication actuelle, qui ne laisse pas, telle qu’elle est, d’être beaucoup plus complète que toutes les autres du même genre, puisqu’elle contient plus de cinq cents origines nouvelles.

Puissé-je avoir réussi à faire un recueil qui ne soit pas dépourvu d’utilité ! C’est là toute mon ambition.


Dictionnaire
étymologique,
historique et anecdotique
des proverbes


A

A. — Être marqué à l’a.

C’est être doué de quelque qualité éminente, être distingué par un mérite supérieur.

On prétend que cette expression est fondée sur l’usage de marquer les monnaies de France selon l’ordre des signes alphabétiques, parce que les pièces fabriquées à Paris, dont la marque est un A, ont été réputées de meilleur aloi que les pièces fabriquées dans les villes de province. Mais il est plus probable qu’elle est fondée sur la prééminence qu’a toujours eue l’A dans l’alphabet de presque toutes les langues, et qu’elle est un emprunt fait aux anciens, qui employaient les lettres pour désigner divers personnages et donnaient à ceux du premier ordre la dénomination d’Alpha ou d’A.

Martial (épig. 57, liv. ii), parlant d’un certain Codrus, renommé parmi les jeunes gens de Rome à cause de l’élégance de sa parure, l’appelle Alpha penulatorum, ce qui signifie littéralement, l’Alpha de ceux qui portent le manteau.

Autrefois, en Alsace, les prébendes étaient titrées, selon leur valeur, par les lettres de l’alphabet. Il y avait des chanoines appelés Chanoine A, Chanoine B, Chanoine C, etc.

Il n’a pas fait une panse d’a.

C’est-à-dire, il n’a pas fait la moindre chose.

Panse d’a ne se dit que du petit a, parce que le petit a commence à se former par un c ou demi-rond qui ressemble à une panse ou ventre. Il ne faut donc pas employer le grand A lorsqu’on écrit cette phrase proverbiale, car le signe serait sans rapport avec la chose signifiée.

abattu. — L’abattu veut toujours lutter.

On consent rarement à s’avouer plus faible que son adversaire. L’amour-propre trouve presque toujours des raisons pour déguiser une défaite, et il donne ordinairement à ces raisons l’accent du défi. C’est l’éloquence de Périclès qui, renversé par Thucydide à la lutte, prouvait aux spectateurs que c’était lui qui avait terrassé Thucydide.

On dit aussi dans un sens analogue : Plus on bat le tambour, plus il fait de bruit. Les Provençaux expriment la même idée par cette comparaison spirituelle : Faire comme les cigales, qui chantent quand on les frotte. Il faut savoir que, pour faire chanter les cigales qu’on a prises, on les roule entre les doigts ; car le son rauque et monotone que rendent ces insectes ne part point du gosier, comme l’a prétendu saint Ambroise, très bon prélat, mais très mauvais naturaliste : il vient de deux instruments qui sont placés aux deux côtés de leur ventre, et qui consistent en deux membranes élastiques dont la cavité renferme des parties écailleuses sur lesquelles ces membranes flottent avec bruit.

abbaye. — Pour un moine l’abbaye ne faut point.

C’est-à-dire, que dans une société on ne s’abstient point de faire ce qu’on a projeté ou de se livrer à la joie, quoiqu’un des membres manque ou s’y oppose. Faut, dans ce vieux proverbe, est la troisième personne du présent indicatif du verbe faillir.

abbé. — Attendre quelqu’un comme les moines l’abbé.

C’est ne pas l’attendre. — Cette façon de parler s’emploie particulièrement lorsqu’une personne invitée à dîner n’arrive point à l’heure indiquée, et que les autres convives se mettent à table. Elle est fondée sur l’ancienne coutume des couvents où les moines étaient dispensés d’attendre leur supérieur, dès l’instant que le son de la cloche des repas, sonus epulantis, les avait appelés au réfectoire. Leur devise était ce refrain d’une prose gastronomique qu’ils chantaient sans doute avec plus de plaisir qu’aucune hymne de leur bréviaire.

               O beata viscera,
               Nutta sit vobis mora !
Loin de vous tout retard, entrailles bienheureuses !

Les Allemands disent : Mit der linken Hund auf einem warten. Attendre quelqu’un avec la main gauche, c’est-à-dire, pendant que la droite est occupée à porter les morceaux à la bouche.

Il n’y a point de plus sage abbé que celui qui a été moine.

L’homme qui a pratiqué les devoirs de l’obéissance est celui qui pratique le mieux les devoirs du commandement. (Voyez le proverbe : Il faut apprendre à obéir pour savoir commander.)

Le moine répond comme l’abbé chante.

Les inférieurs se montrent d’ordinaire du même sentiment et tiennent le même langage que les supérieurs. — Un sénateur romain disait à Tibère : Si primo loco censueris Cæsar, habebo quod sequar. César, si vous émettez le premier une opinion, je ne pourrai que la suivre.

      Regis ad exemplar totus componitur orbis.

(Horace.)

Le bedeau de la paroisse est toujours de l’avis de monsieur le curé.

Pour un moine on ne laisse pas de faire un abbé.

L’absence ou l’opposition d’un individu n’empêche point une compagnie de délibérer ou de conclure une affaire.

 
       Être comme l’abbé Rognonet
Qui de sa soutane ne put faire un bonnet.

Comparaison proverbiale qu’on applique à une personne qui ne sait tirer aucun parti d’une position avantageuse, et qui gâte la meilleure affaire par sa sotte maladresse. On dit aussi, dans le même sens : Tailler sa besogne sur le patron de l’abbé Rognonet.

L’abbé Rognonet est un être imaginaire, qui a tiré son nom, suivant les uns, du verbe rogner, dont l’action devait lui être familière, et, suivant les autres, du verbe rognoner, par allusion à la mauvaise humeur à laquelle il se laissait emporter toutes les fois que, voyant son opération manquée, il était obligé de la recommencer pour la manquer encore. L’histoire de ce malencontreux personnage a été probablement suggérée par un passage de Rabelais (livre iv, ch. 52), où Carpalim, valet de Panurge, parlant du tailleur Groingnet, ainsi nommé sans doute du vieux verbe groingner (grogner), fait le détail suivant des infortunes survenues à ce tailleur dans l’exercice de son métier, parce qu’il avait employé en patrons et en mesures un parchemin sur lequel était écrite une vieille clémentine ou décrétale du pape Clément V : « Ô cas estrange ! touts habillements taillez sus tels patrons, et pourtraicts sus telles mesures, feurent guastez et perdus, robbes, cappes, manteaulx, sayons, juppes, cazacquins, collets, pourpoincts, cottes, gonnelles, verdugualles. Groingnet, cuidant tailler une cappe, tailloit la forme d’une braguette ; en lieu d’ung sayon tailloit ung chappeau à prunes succées ; sus la forme d’ung cazacquin tailfoit une aumusse ; sus le patron d’ung pourpoinct tailloit la guise d’une paelle. Ses varlets l’avoir cousue la deschiquetoient par le fond et sembloit d’une paelle à fricasser chastaignes. Pour ung collet faisoit ung brodequin. Sus le patron d’une verdugualle faisoit ung tabourin de souisse. Tellement que le paovre homme par justice fut condamné à payer les estoffes de touts ses chalands et de présent en est au saphran. (Voyez le mot Safran.) Punition dist homenaz et vengeance divine ! »

abomination. — L’abomination de la désolation.

Expression tirée de l’Écriture sainte, pour désigner les plus grands excès de l’impiété, la plus grande profanation. Elle s’emploie proverbialement et familièrement pour se récrier avec emphase contre une chose qui choque les usages reçus.

« L’abomination de la désolation, dit Bossuet, est la même chose que les armées des payens autour de Jérusalem…. Le mot d’abomination, dans l’usage de la langue sainte, signifie idole. Les armées romaines portaient dans leurs enseignes les images de leurs césars et de leurs dieux ; ces enseignes étaient aux soldats un objet de culte ; et parce que les idoles, selon l’ordre de Dieu, ne devaient jamais paraître dans la terre sainte, les armées romaines en étaient bannies…. Quand Jérusalem fut assiégée, elle était environnée d’autant d’idoles qu’il y avait d’enseignes, et l’abomination ne parut jamais tant où elle ne devait pas être, c’est-à-dire dans la terre sainte et autour du temple. »

abondance. — Abondance de biens ne nuit pas.

Proverbe sur lequel Voltaire a très spirituellement enchéri par ce joli vers, qui est aussi devenu proverbe :

Le superflu, chose très nécessaire.

Mais il n’est pas absolument vrai que l’abondance ne nuise point, car elle amène quelquefois des inconvénients fâcheux, comme le remarque cet autre proverbe : Abondance engendre fâcherie ; et d’ailleurs elle est regardée par les philosophes comme contraire au bonheur, qui ne se rencontre guère que dans un état frugal, entre la pauvreté et les richesses, suivant l’expression de Fléchier.

L’abondance des biens de la terre nous rend nécessiteux de ceux du ciel.

C’est-à-dire que l’effet ordinaire des richesses est de détourner ceux qui les possèdent de la pratique des vertus chrétiennes. Le Saint-Esprit, dans la Bible, appelle les richesses des trésors d’iniquité ; et le Sauveur, dans l’Évangile, les signale comme le plus grand obstacle au salut : de là ce proverbe ascétique, qui a servi et qui servira encore de texte à plus d’un sermon, sans guérir personne de l’envie des richesses.

La trop grande abondance ne parvient point à maturité.

Les épis trop pressés dans un champ se renversent les uns sur les autres par l’effet de la pluie ou du vent ; les fruits trop nombreux sur un arbre en épuisent le suc nourricier, ou en font rompre les branches sous leur poids : et c’est ainsi que l’excessive abondance nuit à la maturité. Mais ce proverbe, très vrai au propre, a également sa juste application au figuré, pour signifier que trop de choses entreprises à la fois ne pouvant obtenir tous les soins que chacune d’elles réclame en particulier, sont exposées à ne pas réussir ou à ne réussir qu’imparfaitement.

De l’abondance du cœur la bouche parle.

On ne peut guère s’empêcher de parler des choses dont on a le cœur plein ; quand le cœur est plein, il faut que la bouche déborde : ou bien : en suivant l’impulsion de son cœur, dans ses discours, on ne manque point de paroles éloquentes.

Ce proverbe est littéralement traduit des paroles suivantes de l’évangile selon saint Mathieu (ch. 6, v. 45), Ex abundantiâ cordis os loquitur.

Les Basques disent : Bihozaren beharguile mihia. La langue est l’ouvrière du cœur.

absence. — L’absence est l’ennemie de l’amour.

On dit aussi : Loin des yeux et loin du cœur ; ce qui parait pris de ce vers de Properce (élégie 21, liv. iii) :

Quantum oculis, animo tum procul ibit amor.

Un bel esprit, écrivant à un voyageur, lui rappelait ce proverbe et ajoutait plaisamment : « Hâtez-vous donc d’oublier la maîtresse que vous avez laissée à Paris ; car il est bon de prévenir les infidèles. »

Un peu d’absence fait grand bien.

Les personnes qui s’aiment se revoient avec plus de plaisir après une courte séparation. Le sentiment, affaibli par l’habitude d’être ensemble, se retrempe dans l’absence. « L’imagination, dit Montaigne (Ess., liv. iii, ch. 9), embrasse plus chaudement et plus continuellement ce qu’elle va quérir que ce que nous touchons. Comptez vos amusements journaliers : vous trouverez que vous êtes le plus absent de votre ami, quand il vous est présent. Son assistance relâche votre attention et donne liberté à votre pensée de s’absenter à toute heure, pour toute occasion. »

Les deux passages suivants de Saadi offrent une explication plus sensible. « Abuhurra allait tous les jours rendre ses devoirs à Mahomet, à qui Dieu veuille être propice. Le prophète lui dit : Abuhurra, viens me voir plus rarement, si tu veux que notre amitié s’accroisse ; de trop fréquentes visites l’useraient trop promptement. » — « Un plaisant disait : Depuis le temps qu’on vante la beauté du soleil, je n’ai jamais ouï dire que personne en soit devenu plus amoureux. C’est, lui répondit-on, parce qu’on le voit tous les jours, si ce n’est en hiver où il se cache quelquefois sous les nuages ; mais alors même on en connaît mieux le prix. »

La beauté même à l’œil sait-elle toujours plaire ?
Vous croyez que le temps la détruit ou l’altère :
L’habitude, voilà son plus triste ennemi.
À qui nous voit toujours on ne plaît qu’à demi.

(Barthe, Art d’aimer.)

M. Raynouard parle d’un tenson manuscrit où est discutée cette question : « Laquelle est plus aimée, ou la dame présente, ou la dame absente ? Qui induit le plus à aimer, ou les yeux ou le cœur ? » Cette question, dit-il, fut soumise à la décision de la cour d’amour de Pierrefeu et de Signe ; mais l’histoire ne dit pas quelle fut la décision.

Il ne faut pas croire pourtant que l’absence ait une influence vivifiante sur toutes les passions. Elle augmente les grandes et diminue les petites. La Rochefoucauld l’a comparée au vent, qui allume le feu et éteint les bougies.

absent. — Absent n’est point sans coulpe ni présent sans excuse.

Vieux proverbe dont le sens moral est qu’on doit s’abstenir de condamner les personnes qui sont inculpées pendant leur absence, puisque si elles étaient présentes elles trouveraient peut-être quelque moyen de se disculper. Les condamnés par défaut gagnent quelquefois leurs procès en s’expliquant devant les juges.

Nous avons laissé perdre le mot coulpè, qui n’est plus usité que dans le proverbe et dans le style marotique. Cependant le mot n’est remplacé exactement par aucun autre. Nos bons écrivains devraient chercher à le remettre en crédit, à l’exemple de J.-J. Rousseau, qui l’a employé heureusement plusieurs fois dans ses Confessions.

Les absents ont tort.

C’est-à-dire qu’on les oublie ou que, si l’on s’occupe d’eux, c’est presque toujours à leur désavantage. Les Latins disaient : Absent hæres non erit. Point d’héritage pour l’absent.

L’emploi le plus fréquent de ce proverbe a lieu pour signifier simplement qu’on rejette la faute de beaucoup de choses sur les absents, et qu’on parle d’eux avec peu de ménagement.

L’éloge des absents se fait sans flatterie.

(Gresset.)

Les absents qu’on épargne le moins sont ceux qui se font attendre, parce que leurs défauts viennent se présenter naturellement aux yeux de ceux qui sont obligés d’attendre. On compte les défauts de celui qu’on attend, dit le proverbe espagnol.

Les os sont pour les absents.

Et même pour les retardataires : Tardè venientibus ossa.

Proverbe de table qui s’emploie aussi quelquefois par extension pour signifier que, dans une affaire à laquelle plusieurs sont intéressés, celui qui ne fait point valoir ses droits par sa présence est ordinairement le plus mal partagé.

accommodement. — Un mauvais accommodement vaut mieux qu’un bon procès.

On dit aussi : Un maigre accord est préférable à un gras procès.

Suivant un autre proverbe, On achète toujours les procès argent comptant. — On sait que les plaideurs sont obligés de payer cher la justice, car c’est une chose trop rare pour qu’ils puissent l’obtenir à bon marché.

« Les tribunaux sont des arènes d’où le vainqueur sort presque toujours mutilé. » (M. Léon Gozlan.)

…N’entreprends point même un juste procès,
N’imite point ces fous dont la sotte avarice
Va de ses revenus engraisser la justice ;
Qui, toujours assignant et toujours assignés,
Souvent demeurent gueux de vingt procès gagnés.

(Boileau, épit. 2.)

accord. — Être de tous bons accords.

Cette expression, dont on se sert en parlant d’une personne d’humeur aisée et de bonne composition : est une métaphore empruntée de la musique. On a dit autrefois : Être comme la quinte, laquelle est de tous bons accords. Phrase qui se trouve, je crois, dans Rabelais.

Etienne Tabourot publia, en 1560, son Livre des bigarrures et touches, sur le titre duquel il déguisa son nom sous celui de seigneur des accords, et prit pour devise un tambourin avec ces mots : à tous accords, voulant faire entendre par là qu’il savait s’accommoder au goût de tout le monde[3].

Les bigarrures et touches du seigneur des accords sont un recueil de règles appuyées de beaucoup d’exemples pour composer, tant en latin qu’en français, des facéties de toute espèce, comme les rébus ordinaires, les rébus de Picardie, les étymologies, les anagrammes, les allusions, les équivoques, les entend-trois (mots à triple entente), les antistrophes ou contrepetteries, les acrostiches simples et doubles, les échos ou rimes redoublées, les rimes enchaînées, les vers rapportés ou coupés, les vers numéraux, les vers rétrogrades par lettres et par mots, etc., etc.

Ce recueil, dont la meilleure édition est de 1662, fesait les délices de nos joyeux ancêtres, qui l’appelaient un grenier à sel, dénomination justifiée par les plaisanteries piquantes et curieuses qu’on y trouve à chaque chapitre. En voici une sur diverses interprétations données aux quatre lettres S, P, Q, R, qui signifient, comme on sait, Senatus Populus Que Romanus. Les sibylles, dit le seigneur des accords, que je cite de mémoire, ont regardé ces initiales comme une allusion prophétique à la venue du Messie, et les ont expliquées ainsi : Saluat Populum Quem Redemit. Beda les a entendues par dérision des Goths, Stultus Populus Quærit Romana ; et les Goths, par dérision des habitants de Rome, Sono Poltroni Questi Romani. Les Français y ont trouvé Si Peu Que Rien ; et les protestants d’Allemagne, Sublato Papâ Quietum Regnum. Quelqu’un les voyant tracées sur une tapisserie, dans la chambre d’un pape nouvellement élu, dit, en les lisant : Sancte Pater Quare Rides ? Et le saint-père, les répétant en sens inverse, répondit : Rideo Quia Papa Sum.

accouchée. — Le caquet de l’accouchée.

On appelle ainsi une causerie bruyante et frivole que font des femmes réunies chez une accouchée, et, par extension, un babil intarissable, et insignifiant.

Cette expression était déjà proverbiale au commencement du quatorzième siècle, où le suprême bon ton exigeait que l’accouchée tint cercle avec les amies qui venaient la visiter, et qu’elle déployât, pour les bien recevoir, un luxe de représentation aussi exagéré que sa fortune et son rang le lui permettaient. Une dame, noble et riche, en pareille circonstance, prônait soin de faire décorer sa chambre, où la réunion avait lieu, des plus beaux meubles et des plus belles tentures qu’ornaient ses chiffres et ses devises ; elle y faisait étaler, comme dans un bazar oriental, ses bijoux les plus précieux et tout cet attirail de toilette que les Latins nommaient le monde féminin, mundus muliebris. Elle-même, placée sur un lit magnifique ainsi que sur un trône, se montrait aux regards merveilleusement parée et toute resplendissante de l’éclat des pierreries. On peut voir sur ce sujet des particularités curieuses dans la Cité des dames de Christine de Pisan. Voici ce qu’on trouve dans un autre ouvrage fort ancien, intitulé : le Miroir des vanités et pompes du monde. « Il y a la caquetoire parée tout plein de fins carreaux pour asseoir les femmes qui surviennent, et auprès du lit une chaise ou faudeteul garni et couvert de fleurs. L’accouchée est dans son lit, plus parée que une épousée, coiffée à la coquarte, tant que diriez que c’est la tête d’une marote ou d’une idole. Au regard des brasseroles, elles sont de satin cramoisi ou satin paille, satin blanc, velours, toile d’or ou toile d’argent, ou autre sorte que savent bien prendre ou choisir. Elles ont carquans autour du col, bracelets d’or, et sont plus phalerées que idoles ou roines de cartes. Leur lit est couvert de fins draps de lin de Hollande, ou toile cotonine tant déliée que c’est rage, et plus uni et poli que marbre. Il leur semble que serait une grande faute, si un pli passait l’autre. Au regard du chalit, il est de marqueterie ou de bois taillé à l’antique et à devises. »

Il y a un livré, imprimé en 1623, qui est intitulé : Recueil général des caquets de l’accouchée.

Elle est parée comme une accouchée.

Cette locution, dont on se sert en parlant d’une femme qui est fort parée dans son lit, doit son origine à l’usage rapporté dans l’article précédent.

accusé. — Il faut garder une oreille pour l’accusé.

Il faut écouter celui qu’on accuse avant de le condamner.

Cette recommandation, qu’on fait particulièrement en faveur des absents, est une allusion au trait d’Alexandre-le-Grand qui, jugeant un jour une cause, se boucha une oreille avec le doigt pendant le plaidoyer de l’accusateur, et dit aux assistants : Je réserve cette oreille tout entière pour l’accusé.

action. — Une bonne action ne reste jamais sans récompense.

Saint Augustin, De civitate Dei, a dit que Dieu récompense en cette vie les vertus purement humaines, comme celles des anciens Romains, parce qu’il ne les récompense point dans l’autre ; et cette opinion a été la doctrine de plusieurs écoles. Il est permis, sans doute, de différer d’avis sur ce point avec saint Augustin et ses disciples ; mais il faut convenir que, même dans ce monde, l’ordre naturel des événements offre souvent les plus fortes apparences d’une rétribution morale, ce qui suffit pour défendre le proverbe contre les démentis que lui donne l’ingratitude.

admirateur. — À sot auteur sot admirateur.

Au jugement de saint Jérôme, il n’y a pas de si sot écrivain qui ne trouve un lecteur semblable à lui. Nullus tant imperitus scriptor est, qui lectorem non inventat similem sui. (Præf. in lib. xii comment. in Isai.) — Boileau a enchéri sur cette pensée lorsqu’il a dit :

Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire.

On pourrait enchérir encore sur le vers de Boileau, attendu que pour un sot auteur il y a souvent cent plus sots admirateurs. — Champfort demandait plaisamment : Combien faut-il de sots pour faire un public ?

admiration. — L’admiration est la fille de l’ignorance.

C’est-à-dire que les ignorants sont grands admirateurs.

Tout est géant dans la nature
Aux yeux étroits du peuple nain.

(Thomas.)

Quelqu’un a très bien dit : Moins on sait, plus on croit ; moins on comprend, plus on admire ; et Vauvenargues a remarqué avec raison que l’admiration est moins souvent une preuve de la perfection des choses que de l’imperfection de notre esprit.

« Les sots admirent quelquefois, mais ce sont des sots. Les

personnes d’esprit ont en eux les semences de toutes les vérités et de tous les sentiments. Rien ne leur est nouveau : ils admirent peu ; ils approuvent. »
(La Bruyère.)

On allonge quelquefois le proverbe en disant : L’admiration est la fille de l’ignorance et la mère des merveilles. — Nous remarquerons, sur cette adjonction, que l’idée qu’elle exprime se retrouve dans une ingénieuse allégorie de la table qui fait naître de l’Admiration la déesse de l’Arc-en-ciel ; car Iris, fille de Thaumas, suivant la signification de Thaumas en grec, c’est Iris, fille de l’Admiration.

adversité. — L’adversité rend sage.

Parce qu’elle éveille la réflexion et l’expérience : c’est pour quoi Sénèque a très bien dit : Sua cuique calamitas tanquàm ars assignatur. À chacun est assignée sa part de misère, comme un art qu’il doit apprendre pour se rendre habile.

Il faut remarquer cependant que l’influence de l’adversité n’est vraiment salutaire que dans la première jeunesse, lors qu’on peut contracter encore l’habitude de penser et de réfléchir. Passé cet âge, elle afflige plus qu’elle n’éclaire. La jeunesse, dit J.-J. Rousseau, est le temps d’étudier la sagesse ; la vieillesse est le temps de la pratiquer. L’adversité ne profite que pour le temps qu’on a devant soi. Est-il temps, au moment qu’il faut mourir, d’apprendre comment on aurait dû vivre ?

Ces observations philosophiques sont très bien résumées dans un proverbe écossais dont voici la traduction littérale : L’adversité est saine à déjeûner, indifférente à dîner, et mortelle à souper.

affaire. — Dieu nous garde d’un homme qui n’a qu’une affaire.

Parce qu’un homme qui n’a qu’une affaire, dit Leroux, en est ordinairement si occupé, qu’il en fatigue tout le monde. — La pensée suivante de Montesquieu semble avoir été écrite pour servir de commentaire à ce proverbe. « Les gens qui ont peu d’affaires sont de très grands parleurs : moins on pense, plus on parle. Ainsi les femmes parlent plus que les hommes : à force d’oisiveté, elles n’ont point à penser. »

Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints.

Il vaut mieux avoir affaire au roi qu’à ses ministres, et, en général, à un homme puissant qu’à ses subalternes.

Voltaire s’est amusé à rattacher l’origine de ce proverbe à un conte spirituel et plaisant, que je vais transcrire. « Il y avait autrefois un roi d’Espagne, qui avait promis de distribuer des aumônes considérables à tous les habitants d’auprès de Burgos, qui avaient été minés par la guerre. Ils vinrent aux portes du palais ; mais les huissiers ne voulurent les laisser entrer qu’à condition qu’ils partageraient avec eux. Le bonhomme Cardéro se présenta le premier au monarque, se jeta à ses pieds et lui dit : Grand roi, je supplie votre altesse royale[4] de faire donner à chacun de nous cent coups d’étrivières. Voilà une plaisante demande ! dit le roi ; pourquoi me faites-vous cette prière ? C’est, dit Cardéro, que vos gens veulent absolument avoir la moitié de ce que vous nous donnerez. Le roi rit beaucoup, et fit un présent considérable à Cardero : de là vient le proverbe qu’Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints. »

Se non e veto, e bene trovato, si ce n’est vrai, c’est bien trouvé, mais trouvé pourtant après Straparole, qui, dans la troisième fable de sa septième Nuit, fait jouer au bouffon Cimaroste, introduit auprès du saint-père, un rôle pareil à celui que Voltaire fait jouer au bonhomme Cardéro. La seule différence notable qu’il y ait entre les deux narrations, c’est que le proverbe ne se trouve pas mentionné dans celle de l’auteur italien ; ce qui prouverait, s’il en était besoin, qu’il a dû sa naissance à quelque autre fait. Tout porte à croire qu’il a été imaginé par allusion aux saints gélifs ou saints vendangeurs, ainsi nommés parce que leurs fêtes, qui arrivent au mois d’avril, sont notées dans le calendrier populaire comme des jours où la gelée est pernicieuse aux semences et aux vignes. Ces saints, qu’on désigne aussi par les diminutifs Georget, Marquet, Jacquet, Croiset, Pérégrinet et Urbinet, étaient rendus responsables, autrefois, de la maligne influence de la saison, sur laquelle on croyait qu’ils avaient autorité ; et les agriculteurs ainsi que les vignerons à qui elle causait quelque dommage, regrettant de les avoir invoqués en vain, leur adressaient des reproches, qui se résumèrent dans la formule proverbiale : Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints. Mais il est à remarquer qu’ils ne s’en tenaient pas d’ordinaire à un telle plainte. On lit, dans le Recueil des Statuts synodaux des églises de Cahors et Rhodez, par D. Martenne, que souvent ils fustigeaient et mutilaient leurs statues, lacéraient leurs images, les foulaient aux pieds et les traînaient dans la boue, à travers les ronces et les orties, jusqu’à la rivière, où ils les précipitaient, en poussant des cris d’insulte et de réprobation. Sanctorum imagines seu statuas irreverenti ausu tractantes, cum est intemperies aëris vel tempestatis, ... in terra protrahunt, in orticis vel spinis supponunt, verberant, dilaniant, percutiunt et submergunt penitus reprobantes, etc.

Rabelais a dit, par plaisanterie sans doute, que François de Dimteville, évêque d’Auxerre, voulant faire cesser de tels désordres, avait eu la pensée de faire transférer les saints gélifs dans le temps de la canicule, et de mettre la mi-août au mois d’avril.

Un chapelain du cardinal de Richelieu fit une variante assez plaisante au proverbe Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints. Un jour qu’il avait attendu longtemps son éminence, à qui des occupations importantes fesaient oublier la messe, il se crut dispensé de la dire, et, sortant de la chapelle, il entra dans une salle voisine, où deux de ses amis étaient à déjeuner. Invité à se mettre à table avec eux, il hésita d’abord, et puis il se laissa aller à la tentation. Mais à peine eut-il porté le premier morceau à la bouche qu’on vint le chercher pour remplir son ministère, chose que sa conscience lui défendait de faire, puisqu’il n’était plus à jeun. Comme il se lamentait sur l’alternative fâcheuse à laquelle il se trouvait réduit d’offenser Dieu ou de déplaire au cardinal, on lui conseilla d’aller s’excuser auprès du cardinal, qui entendrait facilement raison. Mais le pauvre abbé, qui connaissait bien son homme, n’envisagea qu’avec frayeur la démarche qu’on lui proposait, et il ne put s’empêcher, dit-on, de s’écrier : Oh ! j’aime mieux avoir affaire à Dieu qu’à monsieur le cardinal.

Les affaires font les hommes.

Pour signifier qu’une personne peu habile peut le devenir beaucoup à force de pratiquer les affaires. À demain les affaires.

C’est-à-dire, amusons-nous aujourd’hui sans penser à aucune affaire.

Pendant que Thèbes gémissait sous le joug des Spartiates, Archias, gouverneur de cette ville, fut invité un jour, avec ses principaux officiers, chez un riche citoyen, nommé Philidas, à un repas somptueux, après lequel de séduisantes courtisanes devaient se joindre aux convives pour célébrer avec eux la fête de Vénus qui avait lieu ce jour-là. Comme il était plongé dans les délices de la bonne chère, un messager lui apporta des lettres où se trouvait dévoilé le secret d’une conjuration qui était sur le point d’éclater ; il les rejeta en s’écriant : À demain les affaires sérieuses, et il demanda qu’on allât chercher les femmes promises à ses désirs ; mais à la place et sous le vêtement de ces femmes, les conjurés, dont son hôte était le complice et dont Pélopidas était le chef, furent introduits dans la saille du festin, et l’insensé, qui attendait des caresses, ne reçut que des coups de poignard. Cet événement, qui amena l’affranchissement de la Béotie, obtint une grande célébrité dans la Grèce, et la phrase à demain les affaires, passant de bouche en bouche, devint un proverbe que les insouciants et les amis de la joie affectent maintenant de prendre pour devise, et qu’ils feraient mieux de prendre pour leçon.

affection. — L’affection aveugle la raison.

On n’aperçoit pas ordinairement les défauts des personnes qu’on aime, et souvent même on prend ces défauts pour des qualités, car l’illusion est un effet nécessaire du sentiment, dont la force se mesure presque toujours par le degré d’aveuglement qu’il produit.

Le cœur a ses raisons que la raison ignore.

On voit toujours par les yeux de son affection.

Et, fût-il plus parfait que la perfection,
L’homme voit par les yeux de son affection.

(Régnier, sat. 5.)

L’historiette suivante servira de commentaire à ce proverbe.

Un bon curé et une dame galante se trouvaient dans un observatoire. Ils avaient ouï dire que la lune était habitée, ils le croyaient, et, le télescope en main, tous les deux tâchaient d’en reconnaître les habitants. Si je ne me trompe, dit d’abord la dame, j’aperçois deux ombres : elles s’inclinent l’une vers l’autre. Je n’en doute point, ce sont deux amants heureux… Eh ! non, madame, s’écria le curé : les deux ombres que vous voyez sont deux clochers d’une cathédrale. — Ce conte est notre histoire ; nous n’apercevons le plus souvent dans les choses que ce que nous désirons y trouver. Sur la terre comme dans la lune, des passions différentes nous font toujours voir ou des amants ou des clochers.

affliction. — L’affliction ne guérit pas le mal.

Non est auxilium flere (Ovide). Les larmes ne sont d’aucun secours. Il ne faut pas épuiser à pleurer ses peines les forces qu’on peut avoir pour les adoucir. Le temps le plus mal employé, dit le duc de Lévis, est celui qu’on donne à ses regrets, à moins qu’on n’en tire des leçons pour l’avenir.

Scapin fait un excellent calcul lorsque, au lieu de s’affliger, il rend grâce à Dieu de tout le mal qui ne lui est point arrivé.

Afrique. — Qu’y a-t-il de nouveau en Afrique ?

Quid novi fert Africa ?

Cette interrogation proverbiale, fréquemment employée parmi nous, au sens propre, depuis dix ans que nous sommes campés en Afrique, nous est venue des Romains. On prétend qu’elle dut sa naissance à la curiosité vivement excitée chez eux par les événements multipliés qui se succédèrent dans cette région, lorsqu’ils en firent la conquête ; mais on se trompe, car la chose se disait longtemps avant l’époque dont on parle. Pline le naturaliste (liv. viii, ch. 16) en donne l’explication suivante : « La rareté des eaux en Afrique attire les bêtes féroces vers les bords d’un petit nombre de rivières ; et, comme la violence ou le plaisir accouple alors des animaux de différentes espèces, il en provient des monstres ; de là le proverbe grec que l’Afrique apporte toujours quelque chose de nouveau. »

Ce proverbe se trouve dans Aristote en ces termes : Ότι ἀεὶ φε҆ρει πι λιϐυ҆η ϰαινο҆ν. Il n’est donc pas d’origine romaine, et il fait allusion aux monstruosités que la contrée africaine a produites plus que toute autre et en tout temps. Peut-être était-il présent à l’esprit de Pythagore, lorsque ce philosophe disait : « Si tu veux voir des monstres, ne va pas en Afrique ; voyage chez un peuple en révolution. »

âge. — L’âge n’est fait que pour les chevaux.

Pour dire qu’il ne faut pas reprocher à quelqu’un son âge, et qu’il vaut mieux considérer ses qualités que ses années.

agios. — Voilà bien des agios.

Voilà bien des discours, des cérémonies, des prétentions.

Agios est un mot grec par lequel commencent trois versets qui sont chantés trois fois chacun, la veille de Pâques, pendant l’adoration de la croix. Ce mot, qui signifie saint dans la langue d’où il est tiré, se trouve employé chez nos vieux auteurs comme synonyme de oraison, prière. Mais aujourd’hui il n’est plus qu’un terme d’emphase dont le peuple se sert dans les diverses acceptions énoncées en tête de cet article.

Les agios d’une mariée de village.

On désigne ainsi une toilette extraordinaire et ridicule ; mais dans ce cas on devrait écrire agiaux, vieux mot qui vont dire affiquet, et qui dérive, suivant M. Éloi Johanneau, du latin aculeolus, aiguille de tête. Rabelais parle de gimpes et agiaux. On trouve écrit agiaulx dans des livres antérieurs au sien, et cette manière d’orthographier est plus près de l’étymologie que je viens de rapporter. Aculéols, acuols, agiaulx, voilà les transformations successives du mot pour devenir agiaux ou agios.

agneau. — D’où vient l’agneau, là retourne la peau.

Proverbe synonyme de ceux-ci, qui sont plus usités : Ce qui vient de la flûte s’en retourne au tambour. — Bien mal acquis ne profite point.

ahan. — Suer d’ahan.

C’est se donner une grande peine, une fatigue extraordinaire, Le mot ahan, d’où vient le verbe ahanner, qu’on employait autrefois pour dire haleter en travaillant, est l’onomatopée du cri de respiration précipitée que laissent échapper les bûcherons dans leurs travaux. La plupart de nos vieux auteurs, depuis Jean de Meung jusqu’à Montaigne, et quelques écrivains des deux derniers siècles, se sont servis de ce terme très expressif. Je citerai Rabelais et Voltaire. Le premier a dit, dans son nouveau prologue du livre iv : « Ô Jupiter ! vous en suâtes d’ahan, et de votre sueur tombant en terre naquirent les choux-cabus. » Le second, dans une de ses lettres, parlant de certains rimailleurs, les a désignés par la périphrase suivante : « Ces pauvres diables qui suent d’ahan dans leurs greniers pour chanter la volupté. »

Le père Labbe, qui regarde aussi le mot ahan comme une onomatopée, cite la naïveté plaisante d’un petit garçon qui disait à son père, filetoupier ou batteur de chanvre, dans l’idée de le soulager d’une partie de son travail : « Mon père, contentez-vous de battre, je vais faire ahan pour vous. »

aide. — Bon droit a besoin d’aide.

Il ne faut pas se fier sur la justice de sa cause, quoiqu’il ne soit pas impossible de gagner une cause juste, comme l’a remarqué finement La Bruyère ; il est nécessaire, pour en assurer le succès, de solliciter et de faire agir des amis et des protecteurs. — Plus valet favor in judice quam lex in Codice. La faveur chez le juge vaut mieux que la loi dans le Code.

Lamotte a dit qu’un juge a toujours

Pour les présents des mains, pour les belles des yeux.

Vers qui ressemble beaucoup à ceux-ci de La Fontaine, liv. viii, fab. 7 :

Nous n’avons pas les yeux à l’épreuve des belles,
Ni les mains à celle de l’or.

Bon droit a besoin d’aide est un proverbe ancien dans notre langue, car il se trouve dans le recueil des proverbes français, mis en vers latins, que Jean de la Vêprie publia en 1519.

Indiget auxilio vel bona causa bono.

Un peu d’aide fait grand bien.

Les Anglais disent : Many hands make light work. Plusieurs mains avancent l’ouvrage.

Aller à la cour des aides.

Ce calembourg proverbial s’emploie en parlant d’une personne qui se fait aider en quelque ouvrage, d’une personne qui va aux emprunts chez ses amis, et d’une femme galante qui ne se contente pas de son mari.

L’ancienne cour des aides tirait son nom ainsi que son origine des généraux des aides, institués, en 1356, pour connaître des discussions auxquelles pourraient donner lieu l’imposition et la perception des subsides ou aides réclamés par le roi Jean ; mais elle n’avait été établie comme tribunal que sous le règne de François Ier.

aider. — Aide-toi, le Ciel t’aidera.

Pour signifier qu’on prie vainement le ciel de favoriser une entreprise, si l’on ne travaille soi-même à la faire réussir. « De nostre part convient nous évertuer, et, comme dit le sainct envoyé, estre coopérateurs avec lui-même. (Rabelais, liv. iv, chap. 23.)

Quand nous n’agissons point les dieux nous abandonnent.

(Volt.)

Les Lacédémoniens recommandaient d’implorer l’assistance des dieux avec les bras étendus et non pas avec les bras croisés.

Les Athéniens disaient : ϕιλεῖ τῷ ϰα҆μνοντι συγϰα҆μνειν θε҆ος. Dieu aime à seconder celui qui travaille.

Les Basques rendent la même pensée en ces termes : Iaincoa, ahalcor bad’ere, esta ahanscor. Quoique Dieu soit bon ouvrier, il veut qu’on l’aide.

Les Espagnols se servent de cette phrase élégamment figurée : Por agua del cielo no dexes tu riego. Pour l’eau du ciel n’abandonne pas l’arrosoir[5].

Les Écossais s’expriment ainsi : Do the likeliest, and God will do the best. Fais ce qui convient, et Dieu fera le reste.

Le Ciel bénit toujours la main laborieuse.

On sait que le proverbe Aide-toi, le Ciel t’aidera, a été mis en action par La Fontaine, dans la fable du Charretier embourbé, qui a contribué beaucoup à le rendre très populaire.

aigle. — L’aigle ne chasse point aux mouches.

L’homme supérieur dédaigne les bagatelles, ne descend point à des petitesses.

C’est la traduction littérale de l’adage latin : Aquila non capit muscas. Christine de Suède, qui affectait de se montrer ennemie des petits détails, avait souvent cet adage à la bouche.

Les Latins disaient encore dans un sens analogue : De minimis non curat prætor, parce que le préteur ne jugeait point les causes qui avaient peu d’importance.

L’aigle n’engendre point la colombe.

Pour dire que les vertus et les talents sont héréditaires, ce qui est rarement vrai, surtout des talents.

Ce proverbe est traduit d’Horace, qui a dit, dans l’ode 3er du liv. iv :

..... Nec imbellem feroces
Progenerant aquilæ columbam.

Et l’aigle, courageuse et fière,
N’engendre point de tourtereaux.

(J.-B. Rousseau.)

aiguilleIl faut une aiguille pour la bourse et deux pour la bouche.

C’est-à-dire que le mauvais emploi de l’argent est moins préjudiciable que le mauvais emploi des paroles.

Chercher une aiguille dans une botte de foin.

C’est chercher une chose aussi difficile à trouver que le serait une aiguille tombée dans une botte de foin.

Disputer sur la pointe d’une aiguille.

C’est-à-dire sur une chose qui n’en vaut pas la peine, sur la moindre bagatelle.

On a prétendu que cette expression est venue de la longue apostrophe que Pymante, personnage de la pièce de Clitandre par Corneille, adresse à l’aiguille avec laquelle Doris lui a crevé un œil. Mais une preuve sans réplique que l’expression n’est point venue de là, c’est qu’elle se trouve dans les vers suivants de Regnier, mort plusieurs années avant que Corneille eût écrit :

On n’avait point de peur qu’un procureur fiscal
Formât sur une aiguille un long procès-verbal.

Il est probable qu’elle est née d’une allusion aux disputes qui s’élèvent parmi les enfants, au jeu de la poussette, lorsque, dans un cas douteux, les uns prétendent que la pointe d’une aiguille qui vient d’être poussée avec le doigt se trouve placée de manière à rendre le coup valable, tandis que les autres soutiennent le contraire.

Les Grecs disaient : Disputer sur l’ombre d’un âne. Ce qui était fondé sur une historiette que Démosthène conta aux Athéniens pour ramener leur attention, un jour qu’il les haranguait, sans en être écouté, en faveur d’un homme qu’il voulait dérober au supplice. Un voyageur, dit-il, allait d’Athènes à Mégare, monté sur un âne qu’il avait loué. C’était au temps de la canicule, et vers le milieu du jour ; ne pouvant résister à la rage du soleil et ne trouvant pas même un buisson sur la route pour se mettre à l’abri, il prit le parti de descendre de sa mouture, de s’asseoir près d’elle et de se rafraîchir à son ombre ; l’ânier qui l’accompagnait revendiqua cette place, alléguant qu’il n’avait pas loué l’ombre de sa bête. La dispute s’échauffa, des paroles on en vint aux coups, et il en résulta un procès… Après avoir parlé de la sorte, Démosthène allait reprendre sa harangue ; mais les auditeurs, dont il avait piqué la curiosité, voulurent savoir quelle avait été la décision des juges sur une telle affaire. L’orateur alors releva éloquemment cette puérilité dans l’intérêt de son client, en leur reprochant d’accorder leur attention à une dispute sur l’ombre d’un âne, tandis qu’ils la refusaient à une cause où il s’agissait de la vie et de l’honneur d’un homme.

Les Latins disaient : Rixari de lanà caprinâ. Disputer sur la laine d’une chèvre. Expression qui se trouve dans ce vers d’Horace :

Alter rixatur de lanâ sape caprinâ.

aiguillette. — Courir l’aiguillette.

Cette expression est, dit-on, fondée sur une coutume observée anciennement à Beaucaire, la veille de la foire, par les femmes de mauvaise vie qui, ce jour-là, célébraient la fête de sainte Magdeleine, leur patronne, en faisant une course publique où la plus agile gagnait un paquet d’aiguillettes. Ce n’était point sans un motif particulier qu’un pareil prix leur était assigné pas les autorités du lieu ; car l’enseigne de ces femmes était une aiguillette que chacune d’elles portait sur l’épaule gauche. Ainsi le voulait une ordonnance par laquelle Louis IX avait réglé leur costume, ordonnance que la reine Jeanne, comtesse de Provence, fit observer, un siècle après, dans le comtat Venaissin.

On ne peut dire précisément à quelle époque fut établie la course de Beaucaire. Peut-être est-elle aussi ancienne que la foire qui fut instituée, à ce qu’on prétend, par Raymond VI comte de Toulouse, en reconnaissance du zèle que les Beaucairois avaient montré pour ses intérêts pendant la guerre des Albigeois[6]. On ne peut préciser non plus à quelle époque cette course fut supprimée. Golnitz, qui en a parlé dans son Ulysse gallo-belge, écrit en 1630, nous apprend qu’elle n’existait plus alors depuis longtemps.

On fesait courir aussi les courtisanes en Italie, et le prix qu’on leur donnait, ou le palio, était un coupon de velours ou de brocard, ou de quelque autre étoffe précieuse.

Certains étymologistes ont pensé que la qualification de coureuse donnée à une femme galante est venue d’une allusion à cette espèce de course. Il est plus probable que cette espèce de course, au contraire, a été la conséquence de la qualification de coureuse, qui est d’une haute antiquité. Salomon, dans ses Proverbes (ch. 7, v. 9), appelle la courtisane mulier vaga, c’est-à-dire coureuse ; et Properce se sert du même terme, dans ce vers de la cinquième élégie du premier livre :

Non est illa vagis similis collata puellis.

Celle que tu recherches ne ressemble point aux coureuses.

Nouer l’aiguillette.

Ami lecteur, vous avez quelquefois
Ouï conter qu’on nouait l’aiguillette.

(Voltaire.)

Cette expression, dont on se sert pour désigner un prétendu maléfice auquel le peuple attribue le pouvoir de réduire les nouveaux mariés à un état d’impuissance, est venu, dit un excellent commentateur de Regnier, de ce que, autrefois, le haut-de-chausses tenait au pourpoint par un lacet nommé aiguillette, ajustement dont le costume de l’Avare, conservé au théâtre dans cette pièce de Molière, peut donner une idée. C’est l’explication la plus décente, et je m’y tiens. Si l’on en désire une autre, on saura bien la trouver sans moi.

On a cru, dans tous les temps, qu’il y avait des sorciers capables d’empêcher la consommation du mariage, et cette croyance, tout absurde qu’elle est, a été partagée par des philosophes, des saints, des législateurs et des papes. Platon, livre xi des Lois, conseille aux nouveaux époux de se prémunir contre les charmes ou ligatures qui trompent l’espoir du lit conjugal. Saint Augustin, Traité septième, de l’Évangile selon saint Jean, spécifie les divers sortiléges usités en pareil cas. Charlemagne, dans ses Capitulaires, condamne à des peines afflictives les fauteurs de cette œuvre d’iniquité, et plusieurs pontifes ont fulminé des bulles contre eux.

La superstition avait suggéré un assez grand nombre de moyens pour empêcher ou pour rompre le nouement de l’aiguillette. Un des plus anciens, que rapportent les auteurs qui ont écrit sur les cérémonies nuptiales, consistait à frotter de graisse de loup le haut et les poteaux de la porte de la maison ou les mariés devaient coucher ; et il est à remarquer que le mot latin uxor, épouse, est venu de cette onction faite par l’épouse. On a dit d’abord unxor, du verbe ungere, oindre, et puis uxor. Ne riez pas de cette étymologie : elle a été reconnu, excellente par Festus, saint Isidore de Séville, Arnobe, Donat, Servius, Brisson, etc., etc.

Chez nos bons aïeux, on avait soin de mettre du sel dans ses poches ou des sous marqués dans ses souliers, avant d’aller à l’église pour la cérémonie du mariage. Quelquefois on fesait cette cérémonie pendant la nuit, en cachette, afin qu’il n’y eût que des personnes non suspectes ; quelquefois aussi on frappait la tête et la plante des pieds des fiancés avec des bâtons ou autrement, pendant qu’agenouillés ils recevaient la bénédiction nuptiale. (Thiers, Traité des superstitions.)

Lorsque ces préservatifs contre le sortilége n’avaient pas été assez efficaces, on perçait un tonneau de vin blanc dont on n’avait encore rien tiré, et on fesait passer dans l’anneau nuptial le premier vin qui en coulait. — On usait aussi de plusieurs pratiques religieuses, indiquées dans quelques rituels, pour guérir les hommes froids et maléficiés, homines frigidos et maleficiatos.

Le père Théophile Raynaud a écrit sérieusement qu’il était permis, en ce cas, de renouveler le mariage qu’on avait contracté, et il en cite plusieurs exemples. Cependant l’Église condamna formellement cette folle idée qui s’était accréditée. aile. — Tirer pied ou aile de quelqu’un ou de quelque chose.

C’est en tirer de manière ou d’autre au moins une partie de ce qu’on prétend on avoir.

Expression métaphorique que l’on croit être prise du tir de l’oie.

On donne à ce jeu cruel, qui se pratique dans nos villages, une origine très ancienne et très singulière. Il fut, dit-on, institué par les Gaulois, en mémoire du revers que fit éprouver aux soldats de Brennus la vigilance de l’oiseau gardien du Capitole. Si le fait est vrai, il peut être cité comme modèle de la vengeance la plus persévérante qu’il y ait jamais eu. Mais il faut avouer qu’il eût mieux valu amnistier l’innocente parenté des oies romaines, qui, après tout, n’avaient fait que leur devoir.

En avoir dans l’aile.

Cette expression est une allusion à l’état d’un oiseau blessé à l’aile, qui ne peut plus voler. Elle s’emploie en parlant d’une personne amoureuse à qui sa passion ne permet plus de voltiger, ou d’une personne qui a éprouvé quelque disgrâce.

En avoir dans l’aile, se dit encore pour signifier : Être dans la cinquantaine. En ce sens, l’expression est une allusion homonymique du mot aile à la lettre numérale L, qui signifie cinquante dans le système des chiffres romains, dont voici l’explication :

La lettre M marqua mille, parce qu’elle est la première du mot latin mille. Cette lettre eut d’abord ces deux formes CIↃ et CD, dont une moitié, tracée ainsi IↃ ou D, constitua le demi-mille ou cinq cents. Le C, qui représenta le nombre cent, en sa qualité d’initiale du mot centum, eut primitivement cette figure ⵎ qui, coupée en deux par le milieu, donna L ou cinquante, moitié de cent. — Quant aux chiffres de la première dizaine, ils furent faits à l’imitation des doigts de la main sur lesquels on comptait, en commençant par l’auriculaire. I fut mis pour un, II pour deux, III pour trois, IIII pour quatre, V pour cinq, parce que le pouce et l’index écartés forment une espèce de V ; et X, composé de deux V réunis par la pointe, valut dix, nombre égal à celui des doigts des deux mains. — Dans la suite, on réforma le chiffre IIII pour la commodité ou l’abréviation de l’écriture, et l’on eut IV, en plaçant I comme unité diminutive devant V, ce qui désigne une main moins un doigt. On mit aussi la même unité devant X, pour marquer la même diminution, et X, à son tour, servit à priver de toute la valeur numérique qu’il a les chiffres L et C qui en furent précédés, de sorte que XL devint le signe XXXX quarante, et XC de LXXXX, quatre-vingt-dix, etc.

aimer. — Il faut aimer pour être aimé.

Proverbe rapporté par Sénèque, Si vis amari, ama, et très bien expliqué dans ce passage de J.-J. Rousseau : « On peut résister à tout, hors à la bienveillance, et il n’y a pas de moyen plus sûr de gagner l’affection des autres que de leur donner la sienne… On sent qu’un tendre cœur ne demande qu’à se donner, et le doux sentiment qu’il cherche vient la chercher à son tour. »

La bonté, dit Bossuet, est le premier attrait que nous avons en nous-même pour gagner les autres hommes. Les cœurs sont à ce prix, et celui dont la bonté n’est pas le partage, par une juste punition de sa dédaigneuse insensibilité, demeure privé du plus grand bien de la vie humaine, c’est-à-dire des douceurs de la société.

C’est trop aimer quand on en meurt.

Ce proverbe est du moyen âge, dont il atteste la simplicité. Il n’a plus d’application dans notre siècle égoïste. On dit, au contraire, aujourd’hui : Mort d’amour et d’une fluxion de poitrine.

Mieux vaut aimer bergères que princesses.

On a voulu chercher une origine historique à ce proverbe qui est né peut-être d’une réflexion naturelle, et l’on a trouvé cette origine dans l’affreux supplice que subirent deux gentilshommes normands, Philippe d’Aunai et Gautier, son frère, convaincus d’avoir eu, pendant trois ans, un commerce adultère avec les princesses Marguerite et Blanche, épouses des deux fils de Philippe-le-Bel, Louis et Charles. Les chroniques en vers de Godefroy de Paris (manuscrits de la Bibliothèque royale, n° 6812) nous apprennent que les deux coupables furent écorchés vifs, traînés, après cela, dans la prairie de Maubuisson tout fraîchement fauchée, puis décapités et pendus par les aisselles à un gibet. Quant aux deux princesses, elles furent honteusement tondues et incarcérées. Marguerite fut étranglée, dans la suite, au château Gallard, par ordre de son mari Louis-le-Hutin, qui voulut se remarier, en montant sur le trône. Blanche languit dans une longue captivité.

Aimer mieux de loin que de près.

Expression qui a beaucoup de rapport avec ce vers qu’Alcyone adresse à Céix (Métamorph. d’Ovid., liv. ix) :

Jam via longa placet, jam sum tibi carior absens.

Il est très vrai qu’on aime mieux certaines personnes lorsqu’on n’est plus auprès d’elles, parce que leurs défauts, rendus moins sensibles et presque effacés par l’éloignement, ne contrarient plus la tendre impulsion du cœur. Mais ce n’est point là ce qu’on entend d’ordinaire quand on dit aimer mieux de loin que de près. Cette phrase ne s’emploie guère que pour signifier qu’on ne se soucie point d’avoir un commerce assidu avec une personne.

Feindre d’aimer est pire que d’être faux monnayeur.

Il n’est pas besoin d’observer que ce proverbe est du temps des Amadis.

Il faut connaître avant d’aimer.

Maxime bonne pour l’amitié, mais inutile pour l’amour, qui n’est jamais déterminé par la réflexion.

Aime comme si tu devais un jour haïr.

Ce mot, que Scipion regardait comme le plus odieux blasphème contre l’amitié, est attribué à Bias par Aristote, qui dit dans sa Rhétorique : « L’amour et la haine sont sans vivacité dans le cœur des vieillards ; suivant le précepte de Bias, ils aiment comme s’ils devaient haïr un jour ; ils haïssent comme s’ils devaient un jour aimer. » Cependant Cicéron ne peut croire que la première partie de cette sentence appartienne à un homme aussi sage que Bias : la seconde, en effet, est seule digne de lui. Il est probable, comme le remarque M. Jos-Vict-Leclerc, que le philosophe de Priène s’était contenté de dire : Haïssez comme si vous deviez aimer, et qu’on a ajouté le reste pour former antithèse et pour appuyer une fausse maxime d’une grande autorité. Quoi qu’il en soit, cette maxime n’en est pas moins passée en proverbe, par une espèce de fatalité qui, trop souvent, fait retenir ce qui est mal et oublier ce qui est bien. Mais ce n’a pas été pourtant sans une forte opposition. Tous les auteurs qui ont écrit sur l’amitié se sont attachés à la combattre. Les deux meilleures réfutations qu’on en ait faites sont ce mot de César, J’aime mieux périr une fois que de me défier toujours, et ces vers de Gaillard que La Harpe a cités dans son Cours de Littérature :

Ah ! périsse à jamais ce mot affreux d’un sage,
Ce mot, l’effroi du cœur et l’effroi de l’amour :
« Songez que votre ami peut vous trahir un jour ! »
Qu’il me trahisse, hélas ! sans que mon cœur l’offense,
Sans qu’une douloureuse et coupable prudence,
Dans l’obscur avenir, cherche un crime douteux.
S’il cesse un jour d’aimer, qu’il sera malheureux !
S’il trahit nos secrets, je dois encor le plaindre.
Mon amitié fut pure et je n’ai rien à craindre.
Qu’il montre à tous les yeux les secrets de mon cœur ;
Ces secrets sont l’amour, l’amitié, la douleur,
La douleur de le voir, infidèle et parjure,
Oublier ses serments comme moi son injure.

Vivre avec nos ennemis, dit La Bruyère, comme s’ils devaient être un jour nos amis, et vivre avec nos amis comme s’ils pouvaient devenir nos ennemis, n’est ni selon la nature de la haine, ni selon les règles de l’amitié. Ce n’est point une maxime de morale, mais de politique.

Qui m’aime, me suive.

Philippe vi de Valois était à peine sur le trône de France qu’il fut engagé à la guerre contre les Flamands. Comme son conseil ne paraissait pas approuver cette guerre qu’il embrassait avec une extrême avidité, il porta sur Gaucher de Châtillon[7] un de ces regards qui semblent vouloir enlever les suffrages. « Et vous, seigneur connétable, lui dit-il, que pensez-vous de tout ceci ? Croyez-vous qu’il faille attendre un temps plus favorable ? — Sire, répondit le guerrier, qui a bon cœur, a toujours le temps à propos. « Philippe, à ces mots, se lève transporté de joie, court au connétable, l’embrasse et s’écrie : Qui m’aime, si me suive ! Saint-Foix, qui rapporte le fait, prétend que ce fut l’origine du proverbe ; mais il est sûr que ce n’en fut que l’application. Le proverbe existait longtemps auparavant, puisqu’il se trouve dans ce vers de Virgile :

Pollio, qui te emat veniat quo te quoque gaudet.

Il remonte jusqu’à Cyrus, qui exhortait ses soldats en s’écriant : Qui m’aime, me suive !

Qui bien aime, bien châtie.

Qui benè amat, benè castigat.

Le conseil exprimé par ce proverbe, étranger aux mœurs actuelles, fut un des points fondamentaux de la méthode du stoïcien Chrysippe pour l’éducation des enfants. Il paraît même avoir fait partie de la doctrine socratique, si l’on en juge par la quatrième scène du cinquième acte des Nuées d’Aristophane, où un disciple de Socrate est représenté battant son père, en disant : « Battre ce qu’on aime est l’effet le plus naturel de tout sentiment d’affection ; aimer et battre ne sont qu’une même chose. Τοῦτ ἔς̓ ευνοεῖν τὸ τυ҆πτειν. »

Quand on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a.

Proverbe qui se trouve dans presque toutes les langues, tant la vérité qu’il exprime est généralement reconnue. Il n’y pas de maladie plus cruelle, disaient les Celtes, que de n’être pas content de son sort.

Aime-moi un peu, mais continue.

Pour dire qu’on préfère une affection modérée mais durable, à une affection excessive qui est sujette à passer promptement.

Qui aime Bertrand aime son chien.

Pour signifier que quand on aime quelqu’un, il faut aimer aussi tout ce qui l’intéresse.

air. — Prendre ou se donner de grands airs.

C’est-à-dire de grandes manières, trancher du grand seigneur. Le mot air a été mis ici pour erre, qui signifie manière de vivre, d’agir, train de vie, comme dans cette autre locution, Aller grand’erre, dont on se sert, dit Barbasan, pour exprimer qu’une personne a un grand train, un grand équipage, qu’elle est somptueuse en habits. Roquefort observe qu’on n’a écrit air pour erre que dans le dix-huitième siècle et dans les nouveaux dictionnaires.

alchimie. — Faire de l’alchimie avec les dents.

C’est n’avoir ni pain ni pâte, et mâcher à vide. — C’est encore se refuser la nourriture nécessaire, et chercher, comme l’avare, à remplir sa bourse par l’épargne de sa bouche. — Le roi Midas, dont les aliments se convertissaient en or, fesait de l’alchimie avec les dents.

algarade. — Faire une algarade à quelqu’un.

C’est lui faire une insulte bruyante et imprévue. — Plusieurs étymologistes prétendent que le mot algarade a été formé du nom des Algériens, à cause des invasions subites que ces corsaires fesaient autrefois sur les côtes de la Méditerranée. Il me semble qu’il a dû être formé par métaplasme du cri à la garade, que les habitants de nos contrées méridionales sont habitués à faire entendre pour avertir de quelque danger. Mais les doctes ont prononcé qu’il est venu de l’espagnol algarada, qu’ils dérivent du verbe arabe gara, molester, agir avec perfidie, et de l’article al, pareillement arabe. aliboron. — Maître Aliboron ou Aliborum.

Ignorant qui fait l’entendu et qui se croit propre à tout. Antoine de Arena a dit dans son poëme macaronique intitulé Modus de choreando bene :

Mestrus Aliborus omnia scire putans.

Ce mot est plus ancien que ne l’a cru Court de Gébelin qui en a attribué le premier emploi à Rabelais ; car l’auteur de la Passion à personnages s’en était servi antérieurement dans ce vers injurieux que le satellite Gadifer adresse au Sauveur (feuillet 207 de l’édition in-4° gothique) :

Sire roy, maistre Aliborum.

Pour en expliquer l’origine on a fait beaucoup de conjectures, dont la plus ingénieuse est celle du savant Huet évêque d’Avranches. D’après lui, ce terme, né au barreau, fut originairement un sobriquet donné à un avocat qui, plaidant en latin, selon l’ancien usage, et voulant détourner les juges d’admettre les alibi allégués par sa partie adverse, s’était écrié sottement : Non habenda est ratio istorum aliborum, comme si alibi eût été déclinable.

Le docte Le Duchat a imaginé une espèce de généalogie d’Aliboron, qu’il fait descendre d’Albert-le-Grand. Cet Albert, réputé alchimiste et magicien, est, dit-il, le prototype d’Albéron, Auberon ou Obéron, roi de féerie, dont le pouvoir opère des merveilles dans le roman de Huon de Bordeaux ; et d’Aibéron est venu Aliboron, qui, l’on doit l’avouer, ne fait pas grand honneur à ses ancêtres.

Sarazin et La Fontaine ont vu tout simplement un âne dans Aliboron. Le premier a dit dans le Testament du Goulu :

Ma sotane est pour maistre atiboron,
Car ta sotane a sot âne appartient.

Et le second, dans la treizième fable du deuxième livre, Les Voleurs et l’Âne :

Arrive un troisième larron
Qui saisit maître aliboron.

Sarazin et La Fontaine, en donnant un tel nom à cet animal, n’ont fait, à mon avis, que lui rendre ce qui lui appartient. Je crois qu’Aliboron est le mot patois aribourou, francisé avec le changement de r en l, si commun en lexicologie ; et aribourou, composé de ari, va, et de bourou, baudet, c’est-à-dire, Va, baudet ! est, dans les idiomes méridionaux dérivés de la langue romane, un cri dont les âniers se servent pour faire marcher leurs bêtes, et dont les mauvais plaisants font une espèce de macte animo ironique qu’ils adressent aux sots qui extravaguent.

alleluia. — Enterrer l’alleluia.

On dit qu’on enterre l’alleluia, pour marquer le temps où l’on cesse de le chanter aux offices, c’est-à-dire le samedi veille du dimanche de la Septuagésime ; et il est à remarquer qu’autrefois cette expression avait une signification littérale, comme le prouve un article intitulé Sepelitur alleluia, qui se trouve dans les statuts de l’église de Toul, rédigés au xve siècle. L’enterrement de l’alleluia se fesait très solennellement dans la cathédrale de cette ville, entre nones et vêpres, en présence de tout le chapitre. Les enfants de chœur officiaient et portaient une espèce de bière, qui représentait l’alleluia décédé, et qui était accompagnée des croix, des torches, de l’eau bénite et de l’encens. Il fallait que ces enfants et ceux qui suivaient le cercueil fissent entendre des plaintes et des lamentations jusqu’au cloître, où la fosse était préparée pour l’inhumation.

Fouetter l’alleluia.

Cette expression désignait autrefois une cérémonie qui se fesait aussi dans quelques diocèses, le samedi veille du dimanche de la Septuagésime. Un enfant de chœur lançait dans l’église une toupie autour de laquelle était écrit alleluia en lettres d’or, et, le fouet à la main, il la poussait le long du pavé, jusqu’à ce qu’elle fût tout à fait dehors. L’église alors, comme une mère complaisante, fesait dans sa liturgie la part de la récréation des jeunes clercs.

Alleluia d’automne.

Le peuple appelle ainsi, dans quelques endroits du midi de la France, une joie inconvenante et déplacée, comme le serait un alleluia chanté à l’office des morts qu’on fait en automne ; ce qui revient au proverbe de l’Ecclésiastique (ch. 22, v. 6) ! Musica in luctu, importuna oratio : Un discours à contre-temps est comme une musique pendant le deuil. — Saint Grégoire-le-Grand avait ordonné que l’alleluia (terme hébreu, qui signifie louez Dieu) fût chanté toute l’année. Dès lors ce mot fut joint à toutes les prières, Comme le Gloria Patri à tous les psaumes. Les rubricaires le placèrent même dans l’office des morts, d’où il fut ôté par décision expresse du Onzième canon du quatrième concile de Tolède. De là l’expression Alleluia d’automne, qu’on pourrait regarder aussi comme une altération de Alleluia d’Othon, expliqué plus bas.

On dit encore : Alleluia de Carême, et c’est une superstition notée par Thiers (liv. iv, ch. 3), qu’il ne faut point chanter l’alleluia en Carême, de peur de faire pleurer la bonne Vierge.

Alleluia d’Othon.

L’empereur Othon II fit une irruption en France et s’avança, à la tête de soixante mille Allemands, jusqu’à Paris, qu’il assiégea, au mois d’octobre 978. Il s’approcha d’une des portes de la cité et la frappa de sa lance. Ensuite il monta sur le haut de Montmartre, et fit chanter alleluia en l’honneur d’une telle prouesse. Mais Lothaire, qui arriva sur ces entrefaites avec les troupes du comte Hugues-Capet et du duc de Bourgogne Henri, troubla la joie inconsidérée de ce fier conquérant, le mit en déroute, le poursuivit jusqu’à Soissons, et s’empara de tous ses bagages. L’alleluia d’Othon passa en proverbe, et servit autrefois à désigner une réjouissance intempestive ou une fanfaronnade suivie de quelque effet désagréable pour la fanfaron.

allemand. — Faire une querelle d’Allemand.

Faire une querelle sans sujet ou pour un très mince sujet. Ce que les Italiens appellent Pigliar la cagione del petrosello. Prendre la cause du persil.

Les Allemands, que Ronsard appelle la gent pronte au tabourin, c’est-à-dire prompte à faire du bruit, furent longtemps d’incommodes voisins pour la France, et se montrèrent toujours prêts à saisir le moindre prétexte pour faire des irruptions sur son territoire. De là est venue probablement notre expression proverbiale. Elle peut être venue aussi de ce que les seigneurs allemands, autrefois fort adonnés aux plaisirs de la table, se cherchaient dispute à tout propos, une fois qu’ils étaient échauffés par le vin. — On disait, au moyen âge : Li plus ireux (les plus enclins à l’ire ou à la colère) sont en Allemaingne.

C’est du haut allemand.

C’est inintelligible. Molière a dit (Dépit amour., act. ii, sc. 7) :

Mon père, quoiqu’il eût la tête des meilleures,
Ne m’a jamais rien fait apprendre que mes heures,
Qui, depuis cinquante ans, dites journellement,
Ne sont encor pour moi que du haut allemand.

On trouve dans plusieurs passages de Rabelais, notamment dans le prologue du livre 4 : N’y entendre que le haut allemand.

Cette expression est fondée sur l’ignorance générale où étaient nos pères du langage des habitants de l’Allemagne supérieure, avec lesquels ils n’avaient presque point de commerce. Ce langage, au reste, n’était pas toujours bien compris des habitants de l’Allemagne inférieure, comme l’atteste l’aventure des trois Bavarois, de tribus Bavaris, rapportée par Bebelius, au livre 3° de ses Facéties. Le pur saxon, ou le haut allemand, ne commença à prévaloir sur les nombreux dialectes germaniques et à devenir familier que par suite du choix qu’en firent les premiers écrivains de la réforme.

aller. — On ne va jamais si loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va.

Ce proverbe est aussi anglais. Cromwell le répétait quelque fois, pour marquer qu’il faut avoir un but déterminé.

allobroge. — C’est un Allobroge.

C’est un original, un sot, un rustre. — On dit aussi : Agir, parler, raisonner, écrire comme un Allobroge. Voltaire a dit : De très mauvaises tragédies barbares, écrites dans un style d’Allobroge, ont réussi.

L’emploi de ce mot dans un sens de mépris n’est pas nouveau, car il se trouve dans plusieurs auteurs latins, notamment dans Juvénal, qui nous apprend qu’un certain Rufus, rhéteur gaulois établi à Rome, qualifiait Cicéron de la sorte :

Rufus qui toties Ciceronem allobroga dixit.

(Sat. 7, v. 214.)

Les Allobroges étaient un ancien peuple établi dans la partie des Gaules qu’on appelle aujourd’hui le Dauphiné et la Savoie, pays montagneux, d’où dériva leur nom formé, suivant Boxhornius, des mots celtiques ail, haut, et brog, pays ; c’est-à-dire le haut pays ou la montagne. L’opinion désavantageuse qu’on se fait ordinairement de l’esprit et des manières des montagnards fut sans doute la cause du ridicule attaché au nom des Allobroges, et à celui de leurs descendants, car on dit aussi populairement, en parlant d’un homme grossier : C’est un Savoyard. Mais il y a une autre raison de cette dernière expression : c’est que la plupart des gens qui viennent de Savoie en France pour travailler n’exercent guère que des métiers méprisés, comme celui de ramoneur. Ceci soit dit sans blesser la susceptibilité des bons habitants de cette contrée, qui tiennent à être nommés Savoisiens.

almanach. — Faire des almanachs.

Fleury de Bellingen donne cette explication : « Passer le temps, comme on dit, à compter les étoiles et tomber dans les misères en négligeant les affaires importantes, ainsi que cet astrologue qui, la vue fixée sur le ciel, ne prenait pas garde à la fosse qui était devant lui et y tomba. »

Faire des almanachs s’emploie aujourd’hui le plus souvent pour signifier faire des pronostics en l’air, se remplir la tête d’idées fausses, d’imaginations extravagantes. On dit aussi dans le même sens qu’un homme est un faiseur d’almanachs.

Prendre des almanachs de quelqu’un.

On dit à un homme qui a prédit juste ce qui devait arriver dans une affaire, qu’une autre fois on prendra de ses almanachs, pour signifier qu’on suivra ses conseils ou qu’on ajoutera foi à ses prédictions.

alouette. — Il attend que les alouettes lui tombent toutes rôties dans le bec.

Ce proverbe, qu’on applique à un fainéant qui ne veut se donner aucune peine pour gagner sa vie, n’est point venu, comme le pense l’abbé Tuet, d’une allusion à la manne qui tombait du ciel pour nourrir les Israélites : il est fondé sur une tradition de l’âge d’or qu’on a fait revivre dans celle du pays de Cocagne. Voyez l’article sur cette expression, et vous y trouverez un fragment d’un poëte grec où il est dit que, pendant l’âge d’or, les grives toutes rôties volaient dans les bouches que l’appétit fesait ouvrir.

On trouve dans les prophéties de Nahum, ch. 3 : Fici cadunt in os comedentis.

Si le ciel tombait il y aurait bien des alouettes prises.

Réponse proverbiale qu’on fait pour se moquer d’une supposition absurde par une autre plus absurde :

Si cælum caderet multæ caperentur alaudæ.

Les Grecs disaient dans le même sens : Que serait-ce, si le ciel tombait ? Et notez que chez eux la possibilité de la chute du ciel n’était pas une supposition, mais une croyance entretenue par leurs poëtes qui le représentaient soutenu sur les épaules chancelantes d’Atlas, et par quelques physiciens qui le croyaient fait de pierres de taille. Les Gaulois croyaient aussi à la chute du ciel, comme le prouve la réponse de leurs envoyés auprès d’Alexandre-le-Grand, lorsqu’il allait soumettre les Gètes au delà du Danube. Ce prince, qui les reçut à sa table, leur ayant demandé ce qu’ils craignaient le plus au monde : — Rien, s’écrièrent-ils, si ce n’est que le ciel ne tombe et ne nous écrase. Paroles qui firent dire au conquérant : Αλαζόνές Κε҆λτοὶ ει҆σίν. Ils sont fiers, les Gaulois.

alphabet. — La colère se passe en disant l’alphabet.

Les vers suivants de Molière (École des Femmes, act. ii, sc. 4) expliquent très bien ce proverbe, qui se trouve parmi les six mille proverbes recueillis par Gomes de Trier, sous le titre de Jardin de récréation auquel croissent et fleurissent rameaux, fleurs et fruits. Amsterdam, 1611.

Un certain Grec disait à l’empereur Auguste,
Comme une instruction utile autant que juste,
Que, lorsqu’une aventure en colère nous met,
Nous devons, avant tout, dire notre alphabet,
Afin que, dans ce temps, notre ire se tempère,
Et qu’on ne fasse rien que l’on ne doive faire.

C’est Athénodore, philosophe originaire de Tharse, qui donna à l’empereur Auguste ce remède contre la colère. Il voulait lui faire entendre par là, dit Sénèque, que la réflexion est le meilleur moyen pour réprimer les premiers mouvements de cette passion impétueuse.

Interit ira mora. (Ovid.) La colère se passe quand on en retarde l’effet.

amande. — Il faut casser le noyau pour en avoir l’amande.

Il faut prendre de la peine avant de retirer du profit de quelque chose. Les Latins disaient ; Qui nucleum esse vult frangit nucem ; qui veut manger la noix doit en casser la coque. Rabelais (Prologue du 1er livre) recommande de rompre l’os pour en sucer la moelle.

amandier. — Il vaut mieux être mûrier qu’amandier.

Il y a plus de profit à être sage qu’à être fou. — L’amandier est considéré comme le symbole de l’imprudence, parce que sa floraison trop hâtive l’expose aux gelées du printemps ; et le mûrier comme celui de la prudence, parce qu’il fleurit à une époque où il ne peut éprouver aucun dommage.

amant. — L’ame d’un amant vit dans un corps étranger.

Cet adage ingénieux, rapporté par Plutarque dans la vie de Marc-Antoine, signifie qu’un amant est tout entier à sa passion et ne s’appartient pas à lui-même. L’ame d’un amant vit plus dans ce qu’elle aime que dans ce qu’elle anime, Anima plus vivit ubi amat quam ubi animat, parce que, disent les philosophes, elle est par nécessité là où elle anime, tandis qu’elle est par choix et par inclination là où elle aime.

La bourse d’un amant est liée avec des feuilles de porreau.

C’est-à-dire qu’elle n’est pas liée, parce que les feuilles de porreau, qui se rompent aussitôt qu’on veut les nouer, ne peuvent servir de lien.

Ce proverbe, qui était usité chez les Grecs et chez les Latins, et qui est cité dans les Symposiaques de Plutarque (liv. i, quest. 5), s’emploie pour marquer la prodigalité des amants. Cette prodigalité, dont on pourrait citer des milliers d’exemples remarquables, ne s’est jamais manifestée par un trait plus charmant que celui qui a inspiré à Delille les vers suivants :

Que j’aime ce mortel qui, dans sa douce ivresse,
Plein d’amour pour les lieux on jouit sa tendresse,
De ses doigts que paraient des anneaux précieux
Détache un diamant, le jette et dit : « Je veux
Qu’un autre aime après moi cet asile que j’aime,
Et soit heureux aux lieux où je le fus moi-même ! »
Cœur noble et délicat ! dis-moi quel diamant
Égale un trait si pur, et vaut ton sentiment.

Cet amant était milord Albemarle, le même qui, voyant un soir mademoiselle Gaucher, sa maîtresse, occupée à regarder fixement une étoile, s’écria : Ne la regardez pas tant, ma chère, je ne pourrais pas vous la donner.

Le sentiment qui respire dans ce mot, où le cœur s’est exprimé avec tant d’esprit et de délicatesse, se retrouve sous une forme non moins naïve qu’originale dans ces vers d’une vieille ballade qui est insérée parmi les ballades de Villon, mais qui n’est pas de Villon :

Or elle a tort, car noise ne rancune
Onc n’eut de moi : tant lui fus gracieux
Que s’elle eût dit : donne-moi de la lune,
J'eusse entrepris de monter jusqu’aux cieux.

ame. — Être l’ame damnée de quelqu’un.

C’est être dévoué à toutes ses volontés, à tous ses désirs.

Cette façon de parler fait allusion à l’esprit familier, démon ou ame damnée, que tout sorcier est supposé avoir à ses ordres.

amende. — Les battus paient l’amende.

Lorsqu’il s’élevait quelque différend chez nos aïeux, et que rien n’indiquait de quel côté la balance de la justice devait pencher, leur législation autorisait le juge à remettre la décision de l’affaire au sort des armes. Il prononçait qu’il échéait gage de bataille, et les deux parties, après avoir entendu la messe célébrée pour la circonstance, missa pro duello, allaient plaider leur cause en champ clos, sous les yeux des magistrats. Les nobles combattaient à cheval, armés de pied en cap, les vilains à pied, tenant un bâton d’une main et un bouclier de l’autre. La victoire était la preuve du droit, comme le combat en était la discussion, parce que l’on croyait que Dieu pris pour juge fesait toujours triompher celui qui avait raison. Lorsque la contestation avait lieu en matière criminelle, le vaincu, s’il ne succombait pas sous les coups de son adversaire, était livré au bourreau ; lorsqu’elle avait lieu en matière civile, il n’était pas mis à mort, il était seulement obligé de faire satisfaction au vainqueur, et de payer une amende plus ou moins forte. De là le proverbe : Les battus paient l’amende.

On dit aussi : C’est la coutume de Lorris, les battus paient l’amende. Ce qui est venu de ce que, autrefois, à Lorris, en Orléanais, tout créancier qui réclamait une somme, sans pouvoir fournir la preuve de sa créance, avait droit de contraindre son débiteur à un duel judiciaire à coups de poings, dans lequel le vaincu avait toujours tort, et de plus était amendé au profil du seigneur du lieu.

Cette coutume, fondée, dit-on, sur un titre octroyé par Philippe-le-Bel à la châtellenie de Lorris, était suivie dans plusieurs autres endroits ; elle paraît avoir existé également à Paris, dans le quartier nommé l’Apport ou la porte Baudoyer, comme le prouvent des lettres de rémission de 1374, où se trouve cette phrase : « Ce serait grief que le blessé fisse les frais de l’écot pour la réconciliation, et le droit de la porte Baudoyer, qui est battu, si l’amende. »

ami. — Au besoin on connaît l’ami.

Proverbe tiré de ce passage de l’Ecclésiastique (ch. 12, v. 9) : In bonis viri, immici illius in tristitia, in malitia illius amicus agnitus est : quand un homme est heureux, ses ennemis sont tristes, et quand il est malheureux, on connaît quel est son ami.

Amicus certus in re incertâ cernitur.

(Ennius.)
La bonté du cheval se connaît à la guerre, et la fidélité de l’ami dans la mauvaise fortune.
(Plutarque.)

Le faux ami ressemble à l’ombre d’un cadran.

Cette ombre se montre lorsque le soleil brille, et elle n’est plus visible quand il est voilé par les nuages.

Les anciens comparaient les faux amis aux hirondelles, qui paraissent dans la belle saison et disparaissent dans la mauvaise.

Donec eris fetix, multos numerabis amicos
Tempora si fuerent nubila, solus eris.

(Ovide, élég. 5.)

(Tant que vous serez heureux, vous aurez des amis ; mais si la fortune vous devient contraire, ils vous laisseront seul.)

Nous avons encore une comparaison proverbiale qui a inspiré cet ingénieux quatrain à Mermet, poëte du seizième siècle :

Les amis de l’heure présente
Ont le naturel du melon :
Il faut en essayer cinquante
Avant d’en trouver un de bon.

Rien de plus commun que le nom d’ami, rien de plus rare que la chose.

Vulgare amici nomen, sed rara est fides.

(Phædr., lib. iii, fab. 9.)

Heureux celui qui, dans sa vie, peut trouver l’ombre d’un ami ! disait, dans une comédie de Ménandre, un jeune homme qui n’osait croire à la réalité d’un bien si précieux.

Aristote s’écriait : Ô mes amis, il n’y a plus d’amis ! et Caton prétendait qu’il fallait tant de choses pour faire un ami, que cette rencontre n’arrivait pas en trois siècles.

L’amitié est bien bête de compagnie, disait Plutarque, mais non pas bête de troupeau. Remarque très vraie, car les amitiés célèbres n’ont jamais existé qu’entre deux personnes.

C’est un assez grand miracle de se doubler, a dit Montaigne ; n’en connaissent pas la hauteur ceux qui parlent de se tripler.

On connaît cette boutade spirituelle de Chamfort : Dans le monde, vous avez trois sortes d’amis : vos amis qui vous aiment, vos amis qui ne se soucient pas de vous, et vos amis qui vous haïssent.

Hélas ! pourquoi faut-il que ces chers amis à qui nous donnons notre confiance ne soient presque toujours que de chers ennemis !

Qui cesse d’être ami ne l’a jamais été.

Qui desinit esse amicus, amicus non fuit.

Ce bel adage se trouve en grec dans le troisième discours de Dion Chrysostome, qui l’a développé, en disant que le caractère de l’amitié est de ne point changer, et que si quelqu’un est infidèle à une personne avec qui il était lié, il déclare par cette conduite qu’il ne l’aimait point véritablement, car s’il eût été son ami, il serait demeuré tel. C’est exactement la pensée que le père de Neuville a exprimée d’une manière si heureuse dans un de ses sermons, en parlant de la cour, où les heureux n’ont point d’amis, puisqu’il n’en reste point aux malheureux.

Un bon ami vaut mieux que cent parents.

Ce proverbe a sa raison dans cet autre : Beaucoup de parents et peu d’amis.

Delille a dit :

Le sort fait les parents, le choix fait les amis.

Dorat avait dit avant Delille :

C’est le hasard qui fait les frères
Et la vertu fait les amis.

Un ami est un autre nous-même.

Mot de Zenon, fondateur de la secte des stoïciens.

Qui n’est pas grand ennemi n’est pas grand ami.

C’est-à-dire, celui qui n’est pas capable de bien haïr, n’est pas capable de bien aimer ; celui qui ne peut mettre beaucoup d’ardeur à se venger de ses ennemis, ne peut non plus en mettre beaucoup à servir ses amis. — L’auteur des Loisirs d’un Ministre d’état désapprouve très fort ce proverbe, qui mesure sur les degrés de la haine les degrés de l’amitié. « Distinguons, dit-il, entre les excès dans lesquels les passions peuvent nous entraîner et les suites d’une liaison sage et réfléchie. L’amitié ne doit être que de ce dernier genre. Si elle devenait passion, elle cesserait d’être aussi estimable et aussi respectable qu’elle l’est ; elle aurait tous les dangers de l’amour, qui fait faire autant de fautes que la haine et la vengeance. Dieu nous garde de trop aimer aussi bien que de trop haïr ! Cependant, il faut bien aimer jusqu’à un certain point : le cœur de l’homme a besoin de ce sentiment, et ce sentiment fait du bien à notre esprit, quand il ne l’aveugle point. Mais la haine et le désir de la vengeance ne peuvent jamais que nous tourmenter. On est heureux de ne point haïr ; mais en aimant d’une manière sensée, ne peut-on pas servir ardemment ses amis, mettre de la vivacité, de la suite, même de la ténacité dans les affaires qui les intéressent ? Eh ! faut-il donc être cruel pour les uns parce que l’on est tendre pour les autres, persécuteur pour être serviable ? non. Pour moi, je déclare que je suis un faible ennemi, non seulement en force, mais en intention, quoique je sois ami très zélé et très essentiel. »

Ami jusqu’aux autels.

C’est-à-dire dans tout ce qui n’est pas contraire à la religion.

Ce proverbe, rapporté par Aulu-Gelle et par Plutarque, est une réponse de Périclès à un de ses amis qui l’engageait à faire un faux serment en sa faveur. Il est fondé sur l’usage antique de jurer, la main posée sur un autel.

François Ier en fit une noble application lorsque, en 1534, il écrivit au roi d’Angleterre, Henri viii, qui lui conseillait de se séparer de l’église romaine comme il venait de le faire : Je suis votre ami, mais jusqu’aux autels.

On ne peut dire ami celui avec qui on n’a pas mangé quelques minots de sel.

Aristote et Plutarque se sont servis de ce proverbe, dont le sens est que l’amitié ne peut se former subitement, et qu’elle a besoin d’être confirmée par le temps. « Semblable aux vins généreux dont les années augmentent le prix, dit Cicéron, plus elle est vieille, plus elle est parfaite ; et c’est avec raison qu’on pense qu’il faut manger ensemble plusieurs boisseaux de sel pour la consommer. »

L’amitié est aussi comparée au vin dans l’Ecclésiastique (ch. 9, v. 15) : Vinum novum amicus novus : vetarescet et cum suavitate bibes illud. Le nouvel ami est comme un vin nouveau : il vieillira, et alors tu le boiras avec plaisir.

Amicitia pactum salis, amitié, pacte de sel, est un proverbe du moyen âge pour exprimer que l’amitié doit s’établir lentement et être toujours durable. Les mots pactum salis sont employés dans les livres saints, où ils signifient une alliance inviolable, par allusion à la nature du sel qui empêche la corruption. Num ignoratis quod Dominus Deus Israël dederit regnum David super Israël in sempiternum ipsi et filis ejus in pactum salis. Il était recommandé dans le Lévitique d’offrir du sel dans tous les sacrifices, In omnii oblatione tud offeres sal (lib. ii, cap. 13). Homère a donné au sel l’épithète de divin ; Pythagore le regardait comme le symbole de la justice, et il voulait que la table en fût toujours pourvue. Vatable croit que les Francs admettaient le sel dans leurs pactes, pour montrer qu’ils dureraient toujours ; et quelques auteurs ont pensé que le nom de loi salique a pu dériver de cet usage.

Il vaut mieux perdre un bon mot qu’un ami.

Ce proverbe doit être fort ancien. Quintilien a dit, dans ses Institutions oratoires, I. vi, ch. 3 : Lædere numquam velimus, longe que absit propositum illud : potius amicum quam dictum perdidit. Un ami en amène un autre.

Une personne invitée dans une maison y mène quelquefois une autre personne qu’on n’attendait pas, et la présentation se fait avec des excuses auxquelles on répond : Un ami en amène un autre.

Ami de Platon, mais plus ami de la vérité.

Amicus Plato sed magis amica veritas.

Ce proverbe est un mot d’Aristote attaquant quelques opinions philosophiques de son maître Platon.

Ami au prêter, ennemi au rendre.

Proverbe qui paraît pris de cette pensée de Plaute : Si vous redemandez l’argent que vous avez prêté, vous trouverez souvent que d’un ami votre bonté vous a fait un ennemi.

…Si quis mutuum quid dederit,
Cum repetit, inimicum amicum beneficio invenit suo.

(Trinum, act. iv, sc. 3.)

On trouve dans G. Meurier : Au prêter Dieu, au rendre diable.

Les Espagnols ont ce proverbe : Qui prête ne recouvre ; s’il recouvre, non tout ; si tout, non tel ; si tel, ennemi mortel.

Les Anglais disent : Qui prête son argent à son ami perd au double. C’est-à-dire l’argent et l’ami.

Vieux amis et comptes nouveaux.

Pour dire que c’est un moyen de conserver ses amis que d’avoir ses comptes toujours bien réglés avec eux. Les vases neufs et les vieux amis sont les meilleurs, disaient les Grecs et les Latins, dans un sens analogue.

Les bons comptes font les bons amis.

Proverbe dont on fait ordinairement l’application pour s’excuser de revoir un compte ou un mémoire présenté par un ami.

Il ne faut pas compter avec ses amis.

Ce proverbe, en opposition avec les deux précédents, signifie qu’il faut se montrer plutôt généreux qu’intéressé dans les affaires qu’on peut avoir avec ses amis.


Les Turcs disent : L’amitié mesure par tonneaux et le commerce par grains.

Entre amis, tout doit être commun.

Ce proverbe est fort ancien. Épicure blâmait Pythagore de l’avoir appliqué littéralement en obligeant ses disciples à mettre en commun tout ce qu’ils possédaient. — « Si j’ai un véritable ami, disait-il, ne suis-je pas aussi maître de ses biens que s’il m’en eût fait le dépositaire ? Y a-t-il moins de mérite à donner son cœur que ses richesses ? Je ne dois pas abuser de la tendresse de cet ami ; ce qu’il possède, je dois le ménager comme ma propre fortune : mais je lui fais un outrage si j’exige qu’il la confie à un tiers pour nos besoins communs. »

Il faut aimer ses amis avec leurs défauts.

C’est-à-dire qu’il faut être indulgent pour les défauts de ses amis, car l’indulgence augmente l’amitié, et la sévérité la diminue. Il ne s’agit ici que de ces petits défauts qui ne tirent point à conséquence. La complaisance pour les vices des amis serait contraire à la morale et même à l’amitié.

Pour les cœurs corrompus l’amitié n’est point faite.

(Voltaire.)

Il faut éprouver les amis aux petites occasions et les employer aux grandes.

Il faut louer tout bas ses amis.

Madame Geoffrin établissait comme autant de règles, 1° qu’il faut rarement louer ses amis dans le monde ; 2° qu’il ne faut les louer que généralement et jamais par tel ou tel fait, en citant telle ou telle action, parce qu’on ne manque jamais de jeter quelque doute sur le fait ou de chercher à l’action quelque motif qui en diminue le mérite ; 3° qu’il ne faut pas même les défendre lorsqu’ils sont attaqués trop vivement, si ce n’est en termes généraux et en peu de paroles, parce que tout ce qu’on dit en pareil cas ne sert qu’à animer les détracteurs et à leur faire outrer la censure.

Ces conseils sont le développement de notre proverbe, qui est pris du passage suivant des Proverbes de Salomon (ch. 27,

v. 44) : Qui laudat amicum suum voce altâ erit illi loco maledictionis. Qui loue son ami à haute voix, attire sur lui la malédiction.

Les amis de nos amis sont nos amis.

C’est-à-dire qu’ils ne doivent pas nous être indifférents, et qu’ils ont des droits à nos égards.

Il est bon d’avoir des amis partout.

Ce proverbe a donné lieu à un vieux conte qui a été mis en rimes de la manière suivante par je ne sais quel auteur :

Une dévote, un jour, dans une église,
Offrit un cierge au bienheureux Michel,
Un autre au diable. — Oh ! oh ! quelle méprise !
Mais c’est au diable. Y pensez-vous ? ô ciel !
— Laissez, dit-elle, il ne m’importe guères ;
Il faut toujours penser à l’avenir.
On ne sait pas ce qu’on peut devenir,
Et les amis sont partout nécessaires.

L’abbé Tuet rapporte qu’un Visigoth arien, nommé Agilane, disait un jour sérieusement à Grégoire de Tours, qu’on peut choisir, sans crime, telle religion que l’on veut, et que c’était un proverbe de sa nation, qu’en passant devant un temple de païens et une église de chrétiens, il n’y a point de mal de faire la révérence devant l’un et devant l’autre. Ce Visigoth, faisant son offrande à saint Michel, n’aurait sûrement pas oublié l’estalier du bienheureux.

Il faut se dire beaucoup d’amis et s’en croire peu.

Parce que, en se disant beaucoup d’amis, on peut obtenir quelque considération, et, en se croyant peu d’amis, on est moins exposé à se laisser tromper par ceux qui abusent de ce titre.

Dieu me garde de mes amis !
Je me garderai de mes ennemis.

On peut se garantir de la vengeance d'un ennemi déclaré, mais il n’y a point de préservatif contre la trahison qui se présente sous les couleurs de la bienveillance et de l’amitié.

Stobée rapporte (pag. 721) que le roi Antigone, sacrifiant aux dieux, les priait de le protéger contre ses amis, et qu’il répondait à ceux qui lui demandaient le motif de cette prière : C’est que connaissant mes ennemis, je puis m’en préserver.

On lit dans l’Ecclésiastique (ch. 6, v. 13) : Ab inimiscis tuis separare et ab amicis tuis attende. Séparez-vous de vos ennemis, et gardez-vous de vos amis.

Les Italiens disent comme nous :

Di chi mi fido quarda mi Dio !
Degli attri mi guardaro io.

En visitant les pozzi du palais du doge, à Venise, j’ai trouvé ces deux vers sur un mur dans un de ces cachots où le conseil des Dix enfermait ses victimes ; ils y avaient été tracés de la main d’un prêtre qui avait eu le bonheur d’échapper à son horrible captivité par une issue qu’il s’était ouverte en arrachant du pavé une large dalle posée sur un égout aboutissant au canal voisin.

Les Allemands ont le même proverbe, et Schiller l’a employé dans une de ses tragédies.

Le plus bel âge de l’amitié est la vieillesse.

Le temps qui flétrit tout embellit l’amitié.

Il faut découdre et non déchirer l’amitié.

Mot de Caton l’ancien, rapporté par Cicéron en ces termes : Amicitiæ sunt dissuendœ magis quàm discindendæ.

C’est quelquefois un malheur nécessaire de renoncer à certains amis ; alors il faut s’en éloigner insensiblement, sans aigreur et sans colère, et faire voir qu’en se détachant de l’amitié on ne veut pas la remplacer par l’inimitié ; car il n’y a rien de plus honteux que d’être en guerre ouverte après une liaison intime.

« Il ne faut pas croire, dit très bien madame de Lambert, qu’après les ruptures vous n’ayez plus de devoirs à remplir ; ce sont les devoirs les plus difficiles, et où l’honnêteté seule vous soutient. On doit du respect à l’ancienne amitié. Il ne faut point appeler le monde à vos querelles ; n’en parlez jamais que quand vous y êtes forcé pour votre propre justification ; évitez même de trop charger l’ami infidèle, etc. »

Il ne faut pas laisser croître l’herbe sur le chemin de l’amitié.

Il ne faut pas négliger ses amis. Les Celtes disaient : « Sachez que, si vous avez un ami, vous devez le visiter souvent. Le chemin se remplit d’herbes, et les arbres le couvrent bientôt si l’on n’y passe sans cesse. »

L’amitié rompue n’est jamais bien soudée.

Les Espagnols disent par la même métaphore : Amigo quebrado, soldado, mas nunca sano. Ami rompu peut bien être soudé, mais il n’est jamais sain.

Il n’y a guère de réconciliation tout à fait sincère ; la défiance ou la trahison s’y mêlent presque toujours. Asmodée, parlant de sa dispute avec Paillardoc, a dit avec autant de vérité que de finesse : « On nous réconcilia, nous nous embrassâmes, et, depuis ce temps, nous sommes ennemis mortels. »

Il y a un proverbe patois fort ingénieux, dont voici la traduction littérale : L’amitié rompue ne se renoue point sans que le nœud paraisse ou se sente.

amour. — Amour et mort, rien n’est plus fort.

Rien ne résiste à l’amour ni à la mort. C’est la belle pensée de l’Écriture sainte : Fortis ut mors dilectio ; l’amour est fort comme la mort.

L’amour le plus parfait est le plus malheureux.

Les contrariétés auxquelles l’amour est soumis en prouvent la perfection. Tous les romans semblent faits pour confirmer la vérité de ce proverbe. On n’y voit que des amants poursuivis par une fatale destinée et dont la constance s’affermit sous les coups du malheur.

L’amour fait perdre le repas et le repos.

Ce proverbe est l’un des trente-un articles du Code d’amour qui se trouve dans l’ouvrage intitulé : Livre de l’art d’aimer et de la réprobation de l’amour, par maître André, chapelain de la Cour royale de France. Voici cet article : Minus dormit et edit quem amoris cogitatio vexat.

Le souci ronge ceux qui aiment, dit l’auteur de l’Imitation. Ovide a dit dans son Héroïde, de Pénélope à Ulysse :

Res est sotticiti plena timoris amor.
L’amour est toujours plein d’un inquiet effroi.

Les Italiens ont ce proverbe : Chi a l’amor nel petto a sprone nei fianchi ; qui a l’amour au cœur a l’éperon aux flancs.

L’amour sied bien aux jeunes gens et déshonore les vieillards.

Amare juveni fructus est, crimen seni.

(Laberius.)

L’amour, disait Louis XII, est le roi des jeunes gens, et le tyran des vieillards.

Est in camtie ridiculosa Venus.

(Ovide.)

Turpè senex miles.

(Id.)
C’est une grande difformité dans la nature qu’un vieillard amoureux.
(La Bruyère.)

Lorsqu’un vieux fait l’amour,
La mort court à l’entour.

L’amour hâte la fin de la vie d’un vieillard. L’amour chez le vieillard est comme le gui qui fleurit sur un arbre mort.

Qui se marie par amour
A bonnes nuits et mauvais jours.

Une femme d’esprit disait à son fils, pour le dissuader de faire un mariage d’amour, qui est ordinairement un mariage pauvre : Souvenez-vous, mon fils, qu’il n’y a qu’une chose qui revienne tous les jours dans le ménage : c’est le pot-au-feu.

Après l’amour le repentir.

Hélas ! nous ne pouvons aimer toujours, et le repentir nous prend où l’amour nous laisse.

L’amour et la pauvreté font ensemble mauvais ménage.

Le ménage le plus uni cesse de l’être quand il est pauvre. La pauvreté tue l’amour. Les Anglais disent : When poverty comes in at the door, love flies out at the window ; lorsque ta pauvreté entre par ta porte, l’amour s’envole par la fenêtre.

L’amour ne loge point sous le toit de l’avarice.

Le Code d’amour déjà cité dit : Amor semper ab avaritiœ consuevit domicitiis exulare.

L’amour apprend aux ânes à danser.

La légèreté et la souplesse singulières avec lesquelles les ânes, au mois de mai, bondissent et se trémoussent dans la prairie auprès des ânesses, ont donné lieu à ce proverbe, dont le sens est que l’amour polit le naturel le plus inculte.

L’amour porte la musique.

Les amants aiment à chanter leurs plaisirs et leurs peines. De là ce proverbe, qu’on trouve expliqué dans les Symposiaques de Plutarque (liv. i, quest. 5). Les Anglais disent : Love was the mother of poetry. Amour engendra poésie. Ce qui a été ingénieusement développé dans le Spectateur, n° 377.

À battre faut l’amour.

Faut est ici la troisième personne du présent indicatif du verbe faillir, et ce proverbe, tiré du latin, Injuria solvit amorem, signifie que les mauvais traitements font cesser l’amour. — Cependant le cas n’est point sans exceptions. On sait que les femmes moscovites mesuraient l’amour qu’elles inspiraient sur la violence avec laquelle elles étaient battues, et qu’il n’y avait ni paix ni contentement pour elles avant d’avoir éprouvé la pesanteur du bras marital. Experientia testatur fœminas moscoviticas verberibus placari. (Drex., de Jejunio, lib. i, cap. 2.)

Une vieille chanson languedocienne attribue aux filles de Montpellier le même goût.

Lei castagnos aou brasié
Pétoun qan soun pas mourdudos ;
Les fillos de Mounpelié
Plouroun qan soun pas batados.

Ce qu’un ancien traducteur a rendu ainsi vers par vers.

Les châtaignes au brasier
Pètent de n’être mordues ;

Les filles de Montpellier
Pleurent de n’être battues.

Il y a encore une exception très remarquable au proverbe, et ce sont les deux parfaits modèles des amants qui l’ont fournie. Le sensible Abeilard fustigeait quelquefois la sensible Héloïse, qui ne l’en aimait pas moins. Lui-même, parlant à elle-même, raconte la chose dans une de ses lettres, où il avoue d’un cœur contrit les scandaleux excès de sa passion immodérée : In ipsis diebus dominicæ passionis ; … te nolentem ac dissuadentem sæpiùs minis ac flagellis ad consensum trahebam. Les jours mêmes de la passion de notre Seigneur,… lorsque tu me refusais ce que je demandais ou que tu m’exhortais à m’en priver, ne t’ai-je pas trop souvent forcée par des menaces et par des coups de fouet à céder à mes désirs ? Ausone avait deviné le cœur d’Héloïse, lorsqu’il disait en peignant les qualités d’une maîtresse accomplie (épig. 77) : Je veux qu’elle sache recevoir des coups, et qu’après les avoir reçus, elle prodigue ses caresses à son amant.

On revient toujours à ses premières amours.

Parce qu’on espère y trouver un bonheur que ne donnent point les autres.

Ce premier sentiment de l’ame
Laisse un long souvenir que rien ne peut user,
Et c’est dans la première flamme
Qu’est tout le nectar du baiser.

(Lebrun.)

Que la nuit me prenne là où sont mes amours !

Pour dire qu’on s’attarde volontiers dans un endroit où l’on se plaît, auprès des personnes qu’on aime.

Ce vœu tendre et délicat ne serait pas déplacé auprès du vœu de Léandre, dans l’Anthologie ou Choix de fleurs. C’est vraiment une fleur d’amour.

Il n’y a point de laides amours.
L’objet qu’on aime est toujours beau.

« Tout cœur passionné embellit dans son imagination l’objet de sa passion ; il lui donne un éclat que la nature ne lui donne pas, et il est ébloui de ce faux éclat. La lumière du soleil, qui est la vraie joie des jeux, ne lui parait pas aussi belle. »

(Bossuet.)

Quisquis amal ranam ranam putat esse Dianam.

Quiconque aime une grenouille prend cette grenouille pour Diane.

C’est Diane Limnatis, déesse des marais et des étangs.

Les habitants de l’île de Chypre avaient érigé des autels à Vénus barbue. Les Romains adoraient Vénus louche, comme on le voit dans le second livre de l’Art d’aimer d’Ovide, et dans le Festin de Trimalcion, par Pétrone. Ils disaient même proverbialement, en parlant d’une belle qui avait le rayon du regard faussé : Si pæta, est Veneri similis. Si elle est louche, elle ressemble à Vénus. Horace nous apprend qu’un certain Balbinus trouvait des grâces dans le polype d’Agna sa maîtresse.

Le meilleur développement du proverbe, Il n’y a pas de laides amours, est dans les vers suivants, tirés de la traduction libre que Molière avait faite de Lucrèce, et placés dans la cinquième scène du deuxième acte du Misanthrope.

.... L’on voit les amants vanter toujours leur choix ;
Jamais leur passion n’y voit rien de blâmable,
Et dans l’objet aimé tout leur paraît aimable.
Ils comptent les défauts pour des perfections,
Et savent y donner de favorables noms :
La pâle est aux jasmins en blancheur comparable ;
La noire à faire peur, une brune adorable ;
La maigre a de la taille et de la liberté ;
La grasse est, dans son port, pleine de majesté ;
La malpropre, sur soi de peu d’attraits chargée,
Est mise sous le nom de beauté négligée ;
La géante paraît une déesse aux yeux ;
La naine, un abrégé des merveilles des cieux ;
L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne ;
La fourbe a de l’esprit ; la sotte est toute bonne ;
La trop grande parleuse est d’agréable humeur,
Et la muette garde une honnête pudeur.
C’est ainsi qu’un amant, dont l’amour est extrême,
Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime.

amoureux. — Amoureux transi.

Cette expression, dont on se sert pour désigner un amoureux timide, novice, froid, fait allusion à un ancien usage des justiciables volontaires des cours d’amour, espèce d’énergumènes qui avaient formé, sous le règne de Philippe V, une société ou confrérie nommée la Ligue des amants, dont l’objet était de prouver l’excès de leur passion par une opiniâtreté invincible à braver les ardeurs de l’été et les rigueurs de l’hiver. Dans les chaleurs extrêmes, ils allumaient de grands feux pour se chauffer, et ne sortaient de chez eux qu’enveloppés d’épaisses fourrures. Quand il gelait à pierre fendre, ils se couvraient très légèrement, et allaient, par le froid, par la neige ou par la pluie, soupirer à la porte de leurs maîtresses, où ils se tenaient jusqu’à ce qu’ils les eussent aperçues, étant parfois tellement morfondus et transis dans l’attente, dit un vieux auteur, qu’on entendais claquer leurs dents comme les becs des cigognes. Cette dévotion d’amour, poussée ainsi jusqu’au martyre, éclatait en outre par une foule de pratiques minutieuses et d’expressions alambiquées. Tel confrère élisait son domicile à l’enseigne de la Passion, rue du Sacrifice, paroisse de la Sincérité ; tel autre demeurait sur la place de la Persévérance, hôtel de l’Assiduité, etc. Il existe un ouvrage rare et curieux, intitulé : l’Amoureux transy, par Jehan Boucher. Cet ouvrage, qui ne porte point de date, est une espèce de code galant de cette secte jadis si fameuse par ses extravagances et par ses niaiseries sentimentales.

an. — Je m’en moque comme de l’an quarante.

On croyait beaucoup à la fin du monde, dans le commencement du onzième siècle. C’était une opinion alors universellement répandue que les mille ans et plus qu’on prétendait assignés par Jésus-Christ lui-même comme terme à son église et à la société entière, devaient expirer en l’an quarante de ce siècle. La peur avait gagné tous les esprits. Les pécheurs se convertissaient en foule, et chacun parlait de se faire ermite. Mais lorsque cette époque si redoutable fut passée, on changea de langage, et l’on dit Je m’en moque comme de l’an quarante, expression qui est encore usitée en parlant d’une chose qui ne doit inspirer aucune crainte.

âne. — Un âne en gratte un autre.

Asinus asinum fricat.

On voit quelquefois deux ânes se mettre l’un contre l’autre et se frotter pour apaiser les démangeaisons de leur peau. De là ce proverbe qui s’emploie au figuré, en parlant de deux sots qui échangent entre eux des compliments ou des éloges.

L’âne de la communauté
Est toujours le plus mal bâté.

Pour dire qu’on néglige communément ce que l’on possède en commun : Communiter negligitur quod communiter possidetur.

L’âne de la montagne porte le vin et boit de l’eau.

Proverbe qu’on emploie en parlant d’un sot dupé qui a la peine sans avoir le profit.

On sait que les montagnards transportent à dos d’âne ou de mulet leur vin enfermé dans des outres, parce que la difficulté des chemins ne leur permet point de le transporter sur un chariot.

L’âne au milieu des singes.

On désigne ainsi un imbécile qui se trouve parmi des gens malins auxquels il sert de jouet.

Pour un point Martin perdit son âne.

Un ecclésiastique, nommé Martin, qui possédait l’abbaye d’Asello, en Italie, voulut faire inscrire sur la porte ce vers latin :

Porta patens esto. Nulli claudaris honesto.

Porte reste ouverte. Ne sois fermée à aucun honnête homme.

C’était à une époque où la ponctuation, longtemps abandonnée, venait d’être remise en usage. Martin, étranger à cet art, s’adressa à un copiste qui n’en savait pas plus que lui. Le point, qui devait être après le mot esto, fut placé après le mot nulli, et changea le sens de cette manière :

Porta patent esto nulli. Claudaris honesto.

Porte ne reste ouverte pour personne. Sois fermée à l’honnête homme.

Le pape, informé d’une inscription si mal séante, priva l’abbé Martin de son abbaye qu’il donna à un autre. Le nouveau titulaire corrigea la faute du malheureux vers, auquel il ajouta le suivant :

Uno pro puneto earuit Martinus asello.

Martin, pour un seul point, perdit son asello.

Ce qui revenait à cette formule de l’antique jurisprudence des Romains : Qui cadit virgulâ, caussâ cadit ; et comme asello signifie également un âne, l’équivoque donna lieu au dicton : Pour un point Martin perdit son âne.

Quelques parémiographes, jugeant cette explication trop recherchée, prétendent qu’il faut dire : Pour un poil Martin perdit son âne, et ils fondent leur opinion sur celle de Nicot qui dit dans son Dictionnaire : L’âne d’un nommé Martin avait été perdu ou volé à la foire. Notre homme, en le cherchant, apprit qu’un particulier venait d’en trouver un, et, comme il ne douta point que ce ne fût le sien, il courut le réclamer ; mais celui qui l’avait trouvé demanda : De quelle couleur est le poil de la bête ? — Il est gris, répondit le réclamant. — Non, répliqua l’autre, il est noir. Et c’est ainsi que pour un poil Martin perdit son âne.

La véritable origine est la première que j’ai rapportée, et ce qui le prouve, c’est qu’en Italie, d’où nous est venu le dicton, on dit aussi : Per un punto Martin perse la cappa, pour un point Martin perdit la chape, c’est-à-dire la dignité abbatiale dont la chape était l’insigne.

On a tort de dire : Faute d’un point Martin perdit son âne, au lieu de pour un point, etc. Cette variante qui fausse l’explication que j’ai donnée, ne se trouve pas dans les vieux recueils. Évidemment elle est moderne.

Être comme l’âne de Buridan.

C’est être tout-à-fait indécis entre deux partis ou deux avantages offerts.

Jean de Buridan, né à Béthune en Artois, célèbre dialecticien du quatorzième siècle, voulant prouver que, si les bêtes ne sont point déterminées par quelque motif externe, elles n’ont pas la force de choisir entre deux objets égaux, avait imaginé un argument sophistique dans le genre du crocodile[8] des stoïciens, afin de soutenir sa thèse avec succès contre toutes les objections. Il supposait un âne également pressé de la soif et de la faim, entre un seau d’eau et une mesure d’avoine faisant la même impression sur ses organes. Ensuite il demandait : que fera cet animal ? Si ceux qui voulaient bien discuter avec lui cette grave question répondaient : il demeurera immobile ; le docteur répliquait : il mourra donc de soif et de faim entre l’eau et l’avoine. S’ils lui disaient, au contraire : il ne sera pas assez bête pour se laisser mourir ; sa conclusion était : il se tournera donc d’un côté plutôt que d’un autre ; il a donc le libre arbitre. Son raisonnement embarrassa tous les philosophes du temps, et son âne, devenu fameux parmi ceux des écoles, obtint les honneurs du proverbe.

Spinoza (Éthiq., part. 2, p. 89) parle de l’ânesse au lieu de l’âne de Buridan, et il avoue sans façon qu’un homme qui serait dans le cas de cette bête, mourrait de faim et de soif. Montaigne (Ess., liv. ii, chap. 14) exprime la même opinion. « Qui nous logerait, dit-il, entre la bouteille et le jambon avec un égal appétit de boire et de manger, il n’y aurait sans doute remède que de mourir de soif et de faim, n’y ayant aucune raison qui nous incline à la préférence. »

Bayle trouve ce raisonnement absurde, et le réfute ainsi : « L’homme a deux moyens de se dégager des piéges de l’équilibre. L’équilibre ne le ferait pas demeurer dans l’inaction, comme Spinoza le prétend ; il y a le remède de penser qu’il ne dépend pas des objets : 1° je veux préférer ceci à cela, parce qu’il me plaît d’en user ainsi ; 2° il pourrait agir en tirant ce qu’il a à faire à la courte-paille. »

C’est le pont aux ânes.

On se sert de cette expression en parlant des choses qui sont connues des esprits vulgaires et ne peuvent embarrasser que des ignorants de la première espèce, justement assimilés aux baudets qu’on voit s’arrêter devant un pont de bois dont les planches mal jointes leur laissent entrevoir le cours de l’eau, car ces animaux ont ordinairement une si grande peur de se noyer, que, suivant la remarque de Pline le naturaliste (liv. viii, ch. 4), ils se précipiteraient à travers les flammes pour éviter de se mouiller les pieds. La même expression s’emploie aussi pour signifier les lieux communs et les réponses banales à l’usage des ignorants, et, dans ce sens, elle est une allusion à ces vieux recueils de solutions ou de thèmes tout faits, auxquels on donnait autrefois le nom de pont aux ânes, à cause de l’interrogatif an qui figurait au commencement de toutes les questions énoncées en latin. C’est un véritable calembourg, où pont aux ânes a été substitué à pont aux an, qui signifie le moyen de passer sur ces an comme sur une rivière, c’est-à-dire de surmonter les difficultés.

On trouve dans le vingt-huitième chapitre du deuxième livre de Rabelais le passage suivant, qui confirme l’explication que je viens de donner : « Ô qui pourra maintenant racompter comment se porta Pantagruel contre les trois cents géants ! Ô ma muse ! ma Calliope ! ma Thalie ! inspire-moy à ceste heure ! Restaure-moy mes esperits ; car voici le pont aux ânes de logicque ; voici le trébuchet, voici la difficulté de povoir exprimer l’horrible bataille qui feut faicte. »

Les ânes de Beaune.

L’animosité des Athéniens contre les Thébains n’est pas plus célèbre que celle des habitants de Dijon contre les habitants de Beaune. S’il faut en croire les Dijonais, l’air seul du pays de leurs adversaires est abrutissant, et c’est à qui racontera les simplicités beaunoises le plus ridicules. La querelle de Piron avec les Beaunois n’a pas peu contribué à fortifier le préjugé qui leur est défavorable. Tous les jeux de mots auxquels peut donner lieu la comparaison d’un sot avec un âne ont été employés d’une manière plus ou moins heureuse, et jusqu’à satiété. Mais de telles plaisanteries sont-elles fondées ? Les habitants de Beaune ont-ils l’esprit plus lourd et la conception plus tardive que ceux de Dijon ? Il n’y a rien qui le prouve, et le proverbe n’a pas été fait pour populariser le béotisme qu’on leur impute. Il est venu de ce que, dans le xiiième siècle, il y avait à Beaune une famille de négociants distingués dont le nom était Asne. Lorsqu’on voulait parler d’un commerce bien établi, on citait les Asne de Beaune. Depuis, ce nom est passé aux habitants, et c’est sur cette misérable équivoque que roulent tous les quolibets qui sont faits sur leur compte.

La sépulture des ânes.

Au moyen âge, ceux qui mouraient déconfès ou excommuniés étaient jetés dans les champs ou à la voirie, comme des charognes. C’est ce qu’on appelait la sépulture des ânes. On lit dans une vieille charte : Extrà cimeterium sepulturâ asinorum sepulti. La même expression se trouve dans un passage de la bulle d’excommunication fulminée par le pape Grégoire V contre le roi Robert et la reine Berthe. Voici ce passage littéralement traduit du latin : « Qu’ils n’aient d’autre sépulture que celle des ânes, afin qu’ils soient aux nations futures un exemple d’opprobre et de malédiction. » Cette expression est prise de l’Écriture sainte, où l’on voit qu’il fut prédit par Jérémie que Joachim aurait la sépulture d’un âne ; prophétie qui se vérifia lorsque Nabuchodonosor fit massacrer ce roi de Juda et jeter son corps hors de la ville, avec défense de l’inhumer.

ange. — Écrire comme un ange.

Ange Vergèce, célèbre calligraphe, venu de l’île de Candie, sa patrie, à Paris, vers 1540, donna lieu, dit-on, à cette expression proverbiale par la beauté de son écriture qui servit d’original aux graveurs des caractères de l’alphabet grec pour les impressions royales sous François Ier. La bibliothèque royale possède trois beaux manuscrits grecs de cet hellène, qui était attaché au collége royal en qualité d’écrivain du roi en lettres grecques.

Être aux anges.

C’est être transporté de joie. — Les Grecs et les Romains disaient dans le même sens : Être admis aux plus secrets mystères, par allusion aux jouissances que devaient éprouver les initiés aux mystères d’Eleusis, lorsqu’ils étaient admis par l’hiérophante, après de nombreuse épreuves, à la connaissance de ces mystères, si secrets, dit Tibulle (élég. 5, liv. iii), qu’il n’était pas permis de les révéler même aux dieux.

Boire aux anges.

Saint Césaire, évêque d’Arles, dit, dans sa sixième homélie, que, de son temps, au commencement du vie siècle, on poussait si loin la débauche de vin que, lorsqu’on ne pouvait presque plus boire, on adressait, pour s’y exciter encore, des santés aux saints et aux anges. Cette superstition d’ivrogne, renouvelée des Grecs qui, à la fin d’un repas, vidaient quelques coupes de plus en l’honneur des dieux, a donné naissance à l’expression boire aux anges, c’est-à-dire boire au delà de sa soif, ou, comme s’exprime Rabelais, boire pour la soif à venir.

Voir les anges violets.

On dit de quelqu’un qui a reçu un coup sur les yeux, qu’il a vu les anges violets, qu’on lui a fait voir les anges violets. C’est une allusion à l’éblouissement lumineux qui accompagne d’ordinaire ces sortes de coups, à la couleur violette de la partie contuse, à celle du costume épiscopal qui est aussi violette, et à l’usage où l’on était autrefois de désigner les évêques par le nom d’anges que saint Jean l’évangéliste leur a donné dans le deuxième chapitre de son Apocalypse.

L’Académie s’est bornée à dire que Voir les anges violets signifie avoir des visions creuses ; mais il est certain que cette expression a toujours été employée dans le sens que j’ai donné et comme synonyme de cette autre plus usitée aujourd’hui : Voir trente-six chandelles.

anglais. — Être poursuivi par les Anglais.

C’est être poursuivi par des créanciers rigides. — Le mot Anglais, pris dans ce sens, fut introduit, suivant Borel, à l’époque de l’occupation de la France par les Anglais qui, s’étant emparés de tout l’argent du pays, prêtaient aux habitants à des conditions fort dures, et se conduisaient comme de vrais Arabes envers leurs malheureux débiteurs. D’autres étymologistes pensent qu’il fut employé à l’occasion des impôts extraordinaires établis pour la rançon du roi Jean, prisonnier à Londres. Estienne Pasquier le fait venir des réclamations des Anglais qui prétendaient que cette rançon, fixée à trois millions d’écus d’or, par le traité de Bretigny, n’avait pas été entièrement payée.

Oncques ne vys Anglois devostro taille,
Car, à tout coup, vous criez : baille, baille.

(Marot.)

anguille. — Il y a quelque anguille sous roche.

Pour signifier qu’il y a dans une affaire quelque chose de caché et de dangereux dont il faut se défier.

Le mot anguille, venu du latin anguilla, dont la racine est anguis, serpent, se prenait autrefois pour serpent, et il a gardé cette acception dans notre proverbe, qui correspond à celui des Grecs : Le scorpion dort sous la pierre ; et à celui des Latins : Latet anguis in herba, le serpent est caché sous l’herbe.

On désigne encore les couleuvres, en certains endroits, sous le nom d’anguilles de haie.

Écorcher l’anguille par la queue.

C’est commencer par où il faudrait finir.

Rompre l’anguille au genou.

C’est tenter l’impossible, car une anguille, qui glisse toujours des mains, ne peut se rompre sur le genou comme un bâton. M. de Mennechet dit dans une annotation à la page 209 de l’Histoire de l’estat de France sous le règne de François II : « Rompre l’anguille au genou, signifie rompre une étoile nouée à l’endroit du nœud. » Ce qui est un équivalent, et non une explication de l’expression proverbiale.

On trouve dans Rabelais, Rompre l’andouille au genou.

Les Espagnols disent : Soldar el azogue, souder le vif-argent ; et les Italiens : Pigliar il vento con le reti, prendre le vent au filet.

Il ressemble aux anguilles de Melun, il crie avant qu’on l’écorche.

On représentait un jour à Melun le mystère de saint Barthélemy qui, suivant le martyrologe, fut écorché et mis en croix : un étudiant de cette ville, nommé Languille, chargé de faire le rôle du martyr, fut tellement épouvanté, au moment où les bourreaux le saisirent pour simuler le supplice, qu’il ne put s’empêcher de pousser des cris. Et de là vint la locution proverbiale qu’on applique à une personne qui s’effraie sans sujet, qui se plaint avant de sentir le mal. D’après cette explication, donnée par Fleury de Bellingen, il faudrait dire : Il ressemble à Languille, et non pas aux anguilles de Melun ; mais la seconde version, quoique fautive, n’est pas moins usitée que la première, et le Dictionnaire de l’Académie l’a consacrée.

angoisse. — Faire avaler à quelqu’un des poires d’angoisse.

C’est lui faire essuyer de mauvais traitements dont il ne peut se plaindre. Allusion à la poire d’angoisse, petite boule de fer qui, étant glissée par les voleurs dans la bouche d’un homme qu’ils voulaient dépouiller, et s’y détendant par la pression d’un ressort secret, accroissait son volume au point de lui couper la parole et de ne pouvoir être retirée qu’avec l’aide d’un serrurier. Machine vraiment diabolique dont l’invention a été attribuée par quelques auteurs au capitaine Gaucher qui servait, du temps de la ligue, au pays de Luxembourg, et par quelques autres à un Toulousain nommé Palioly, chef d’une bande de filous établie à Paris. L’Académie semble croire que cette locution fait allusion à la poire d’Angoisse, fruit si âpre et si revêche au goût, dit-elle, qu’on a de la peine à l’avaler. Mais elle se trompe, car ce fruit est assez doux dans sa maturité, et les Parisiens, qui le trouvaient fort bon autrefois, devaient en faire une consommation assez considérable, puisque les colporteurs le criaient dans les rues. Témoin ce vers des Crieries de Paris, par Guillaume de la Villeneuve :

Poires d’Angoisse crier haut.

L’instrument de fer a été nommé poire d’angoisse, parce qu’il est en forme de poire et qu’il cause de l’angoisse ou de la douleur ; le fruit a tiré son nom de celui d’Angoisse ou Angoissement (d’autres disent Angoisserent), village du Limousin où il fut primitivement connu et devint très abondant.

année. — Les années de Pierre.

C’est-à-dire vingt-cinq années de pontificat, parce que saint Pierre fut à la tête de l’Église de Rome pendant vingt-cinq années. On dit à chaque nouveau pape qu’on élève sur la chaire de l’apôtre : Sancte pater, non videbis annos Petri ; saint-père, vous ne verrez pas les années de Pierre. Et en effet, aucun pape ne les a vues. La raison en est toute simple : c’est que pour être un sujet papable, dit l’histoire des conclaves, il faut être cardinal d’un âge avancé et d’une complexion dont on ne puisse attendre ni un long règne ni de trop vigoureuses résolutions.

En examinant la liste des papes, on voit que le terme moyen de leur règne est d’environ huit ans. Pie VII est le pontife qui a gouverné le plus longtemps l’Église depuis saint Pierre. S’il eût vécu un an de plus, la prophétie proverbiale aurait été démentie, et Rome, alors, aurait été exposée aux plus grands malheurs et à la destruction, suivant l’opinion superstitieuse des habitants de cette ville.

antan. — Parler des neiges d’antan.

C’est-à-dire de choses qui sont passées et dont on ne doit plus s’occuper. On trouve dans la dix-neuvième satire de Régnier : Discourir des neiges d’antan.

Antan est un vieux mot formé par contraction des deux mots latins ante annum, et signifiant l’autre année, l’année d’avant. L’expression des neiges d’antan, qu’on n’emploie guère aujourd’hui, a été pendant longtemps en grande vogue, à cause de la fameuse ballade de Villon sur les dames du temps jadis, dont voici quelques vers :

. . . . . . . . Où est la reine
Qui commanda que Buridan
Fût jeté dans un sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d’autan ?
La reine, blanche comme un lys,
Qui chantait à voix de sirène,
Berthe au grand pied, Biétris, Alys,
Harembouges qui tint le Maine,
Et Jeanne, la bonne Lorraine,
Qu’Anglais brûlèrent a Rouen,
Où sont-ils, vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges d’autan ?

antife. — Battre l’antife.

Antife est un terme d’argot employé par les gueux et les filous pour désigner une église, lieu qu’ils fréquentent de préférence, parce qu’ils y trouvent les chances les plus favorables au succès de leur industrie, au milieu de la foule qui s’y rend. C’est dans ce sens que l’auteur du poëme de Cartouche s’est servi de ce mot, qui paraît être le même qu’antive, féminin d’antif (antique), vieux adjectif tombé en désuétude. Ainsi, l’expression populaire battre l’antife, qui correspond figurément à battre le pavé des rues, ou, comme on dit encore, battre l’estrade, signifie, au propre, battre le pavé des églises, acception qui n’est pas usitée.

apothicaire. — Apothicaire sans sucre.

Le sucre, cette précieuse denrée que le vieux poëte Eustache Deschamps appelait l’auxiliaire de la civilisation, fit son entrée dans le monde, au commencement du xiver siècle, par l’officine des apothicaires qui lui attribuaient toute sorte de vertus curatives et l’employaient dans tous les remèdes : de là cette expression, Apothicaire sans sucre, par laquelle on désigne tout marchand mal assorti et toute personne qui manque de quelque chose d’essentiel à sa profession.

On trouve dans de vieux auteurs, Apothicaire sans caffetin. Le sucre blanc raffiné était autrefois appelé caffetin. Ce mot est dans une ordonnance rendue par le roi Jean, en 1353.

apôtre. — Faire le bon apôtre.

Chercher à tromper en contrefaisant l’homme de bien. On dit encore ironiquement, C’est un bon apôtre, en parlant de quelqu’un qui déguise sa malice sous les apparences de la bonté, qui affecte une candeur, une probité qu’il n’a pas. — Allusion à la conduite de l’apôtre Judas, qui portait la trahison dans le cœur en faisant à son divin maître des protestations d’attachement et de fidélité.

appétit. — L’appétit vient en mangeant.

Plus on a, plus on veut avoir. — Autant croît le désir que le trésor.

C’est la réponse que fit Amyot à Charles IX, dont il avait été le précepteur, un jour que ce roi lui témoignait sa surprise de ce qu’ayant paru d’abord borner son ambition à un petit bénéfice qu’il avait obtenu, il demandait encore le riche évêché d’Auxerre. Mais cette réponse, qu’on croit avoir été l’origine du proverbe, n’en fut que l’application. Amyot, en s’exprimant ainsi, répétait simplement un mot rapporté par Rabelais dans le cinquième chapitre de Gargantua, et attribué à Angeston[9], qui n’en était peut-être pas l’inventeur. Ovide, parlant d’Erisichton, condamné par Cérès à une famine dévorante, avait dit :

. . . . . . . . Cibus omnis in illo
Causa cibi est.

(Metam., lib. viii, fab. 11.)

Tout aliment l’excite à d’autres aliments.

Et Quinte-Curce (liv. vii, ch. 8) avait mis la phrase suivante dans le discours des Scythes à Alexandre : Privius omnium satietate parasti famem. Tu es le premier chez qui la satiété ait engendré la faim. Cependant, il est juste de dire que si Angeston a pris la pensée de ces deux auteurs, il se l’est appropriée par l’heureuse originalité avec laquelle il l’a rendue en français.

Pain dérobé réveille l’appétit.

Pain dérobé que l’on mange en cachette,
Vaut mieux que pain qu’on cuit ou qu’on achète.

(La Font.)

On lit dans les Proverbes de Salomon (ch. 9, v. 17) : Aquæ furtivæ dulciores sunt, et panis absconditus suavior. Les eaux dérobées sont plus douces, et le pain pris en cachette est plus agréable. C’est de là qu’a été tiré notre proverbe, qui signifie que nous trouvons une certaine douceur dans les choses qui nous sont défendues, que l’objet de nos désirs nous plaît d’autant mieux qu’il est moins permis. — Les Latins disaient : Dulce pomum quum abest custos. Le fruit est doux en l’absence du gardien.

Nitimur in vetitum semper cupimusque negata.

(Ovid, lib. iii, éleg. 4.)

Nous nous raidissons toujours contre ce qui nous est défendu, et nous désirons ce qu’on nous refuse.


Tel est le cœur humain, surtout celui des femmes :
Un ascendant mutin fait naître dans nos ames,
Pour ce qu’on nous permet un dégoût triomphant,
Et te goût le plus vif pour ce qu’on nous défend.

(Piron, Métrom.)


arbre. — Quand l’arbre est tombé, tout le monde court aux branches.

Pour dire que tout le monde cherche à retirer quelque avantage de la disgrâce qui atteint un homme élevé en dignité.

On ne jette des pierres qu’à l’arbre chargé de fruits.

Il n’y a que l’homme distingué qui soit en butte aux traits envenimés de la critique : les détracteurs attaquent le mérite et laissent en paix la médiocrité. Un vieux proverbe les assimile aux chiens qui n’aboient qu’après la pleine lune sans se soucier du croissant.

arc. — Débander l’arc ne guérit pas la plaie.

Il ne suffit pas, pour réparer ou pour guérir le mal qu’on a fait, de renoncer au moyen d’en faire.

Lorsque le roi René perdit Isabelle de Lorraine, sa première épouse, qu’il aimait beaucoup, il prit pour devise un arc dont la corde était rompue, avec ces mots italiens : Arco per tentare, piaga non sana, dont notre proverbe est la traduction, et il mit cette devise dans un beau livre d’Heures qu’il peignit pour Jeanne de Laval, sa seconde épouse, à laquelle il était aussi tendrement attaché. La Bibliothèque royale conserve ce précieux ouvrage, qui présente sur toutes les pages les lettres R I enlacées avec grâce, et sur toutes les marges plusieurs autres devises relatives aux deux princesses.

archidiacre. — Crotté en archidiacre.

C’est-à-dire bien crotté, parce que les archidiacres étaient tenus autrefois de faire à pied leurs visites, dans toutes les saisons, chez tous les curés de leur archidiaconé. Le temps a fait disparaître cet usage et la locution qui s’y rattache.

argent. — L’argent est un bon serviteur, mais c’est un mauvais maître.

Ce proverbe a été attribué au chancelier Bacon, mais il existait avant Bacon ; peut-être a-t-il été inspiré par ce vers d’Horace :

Imperat aut servit collecta pecunia cuique ;

ou bien par ce mot sur Caligula : « Il n’y eut jamais un meilleur esclave ni un plus mauvais maître. »

Il faut pouvoir dire de l’argent ce que le philosophe Aristippe disait d’une belle courtisane : « Je possède Laïs sans qu’elle me possède. »

L’argent fait tout.

Nummus vincit, nummus regnat, nummus imperat.

On lit dans l’Ecclésiaste : Pecuniæ obediunt omnia.

Les Italiens disent : Il danaro e un compendio del poter humano.

Argent comptant porte médecine.
pour signifier qu’il est d’un grand secours, qu’il guérit bien des maux.

L’argent est un remède à tout mal, hormis à l’avarice.

L’esprit, le temps, l’argent, sont trois grands médecins ;
L’argent seul !… est-il rien, excepté l’avarice,
Que ce doux élixir n’endorme et ne guérisse ?

(Piron, École des Pères, act. iii, sc. 3.)

Argent fait perdre et pendre gent.

Nos pères, qui aimaient les jeux de mots, disaient encore : Argent ard gent. Ard est la troisième personne du présent indicatif du vieux verbe ardre ou arder (brûler).

Les Italiens disent : Qui veut s’enrichir dans un an se fait pendre dans six mois.

Qui a de l’argent a des pirouettes (ou des cabrioles).

Ce proverbe signifie, au propre, que celui qui a de l’argent saute et danse volontiers, et, au figuré, qu’il a de quoi se réjouir, de quoi satisfaire ses fantaisies et se procurer tout ce qui lui plaît ; explication plus juste et plus naturelle que celle qu’on trouve dans la plupart des auteurs, qui disent seulement que celui qui a de l’argent a de tout, laissant à deviner pour quel motif il est question de pirouettes ou de cabrioles.

Chargé d’argent comme un crapaud de plumes.

Le proverbe précédent nous a montré l’homme qui a de l’argent plein de légèreté et prêt à entrer en danse ; celui-ci assimile l’homme sans argent à un lourd reptile : en effet, quand on a la bourse bien garnie, on se sent plus léger, comme si le contentement était une espèce de ressort secret qui favorise l’aisance des mouvements ; et quand on a la bourse vide, on se sent plus lourd, comme si la tristesse était un poids invisible sous lequel on ne peut avoir une allure dégagée : deux faits qui sont en raison inverse des lois du système de gravité. Il est probable que cette différence a été présente à l’esprit de l’homme qui le premier a imaginé de dire chargé d’argent comme un crapaud de plumes ; elle est du moins caractérisée dans cette expression. On sait que l’argent et les plumes se confondent sous une même idée, dans plusieurs façons de parler usitées parmi le peuple, comme se remplumer, plumer quelqu’un, avoir des plumes de quelqu’un au jeu, laisser ses plumes au jeu, etc.

Les Polonais disent : Nu comme un saint turc, parce que les dervis ou derviches, religieux turcs qui font profession de pauvreté, vont toujours les jambes nues et la poitrine découverte, à l’imitation des gymnosophistes indiens, qui avaient adopté la nudité comme emblème de leur amour pour la vérité nue.

L’argent est rond pour rouler.
Maxime des prodigues.
L’argent est plat pour s’entasser.
Maxime des avares.
Semer l’argent.

Cette expression fut d’abord employée littéralement pour désigner une prodigalité mémorable qui eut lieu dans une cour plénière tenue à Beaucaire par Raymond V, comte de Toulouse, en 1174. Le sire de Simiane, d’autres disent Bertrand de Raiembaus ou Raibaux, cherchant à surpasser en magnificence tous ses rivaux, fit labourer avec douze paires de taureaux blancs les cours et les environs du château, et y fit semer 30,000 sous en deniers, somme équivalente à 600 marcs d’argent fin, puis que 50 sous formaient alors un marc.

L’argent prêté veut être racheté.

C’est-à-dire que celui qui a prêté son argent a autant de peine à le recouvrer qu’il en aurait à le gagner, car on trouve presque toujours dans la main qui l’a reçu la main qui refuse de le rendre.

Ne prêtez point votre argent à un grand seigneur.

Proverbe pris des paroles de l’Ecclésiastique (ch. 9, v. 1) : Noli fænerari homini fortiori te : quod si fæneraveris quasi perditum habe. Ne prêtez point votre argent à un homme plus puissant que vous ; et si vous le lui avez prêté, tenez-le pour perdu.

Le conseil que donne ce proverbe se trouvait fort bon à suivre dans l’ancien temps, où les grands seigneurs pouvaient facilement abuser de leur position pour faire attendre longtemps tout créancier bourgeois qui réclamait son argent, et pour le punir de cette liberté grande : c’était alors un de leurs plaisirs et même un de leurs priviléges. Les registres du parlement et les taxes des chancelleries royales constatent qu’ils obtenaient quelquefois des lettres de non payer ; et l’on sait que Philippe de Valois, voulant se montrer reconnaissant envers ceux qui avaient aidé à son élévation, leur octroya de pareilles lettres, en grande quantité. Le témoignage de ces faits n’est pas consigné dans l’histoire seulement, il l’est aussi dans le langage, car on dit, en parlant d’un débiteur qui tarde à satisfaire à ses engagements : Il se croit dispensé de payer ses dettes.

Les Basques se servent du proverbe suivant : Ne prête pas ton argent à celui à qui tu sortis obligé de le redemander le chapeau à la main.

Si vous voulez savoir le prix de l’argent, essayez d’en emprunter.

En ce cas, il faut payer l’argent au poids de l’or.

L’argent ne sent pas mauvais.

On dit aussi : L’argent n’a point d’odeur.

L’empereur Vespasien, ayant mis un impôt sur les latrines, contre l’avis de son fils Titus, prit une pièce du premier urgent qu’il en retira, et l’approcha du nez de ce prince, en disant : « Cela sent-il mauvais ? » ce qui donna lieu au proverbe, dont Juvénal s’est servi :

Lucri bonus est odor ex re
Qualibet.

(Sat. 14, v. 204.)

L’argent qu’on gagne sent toujours bon, de quelque part qu’il vienne.

Ennius avait dit :

Unde habeas curat nemo, sed oportet habere.

Personne ne s’informe d’où vous avez, mais il faut avoir.

Les Anglais disent : Money is welcome, though it comes in a dirty clout. L’argent est toujours bien venu, quoiqu’il arrive dans un torchon sale.

Plaie d’argent n’est point mortelle.

Pour exprimer qu’un malheur est supportable lorsqu’on peut l’adoucir par quelque sacrifice d’argent.

Les Russes disent : Ce qu’on peut éviter à force d’argent n’est point un malheur ; le vrai malheur est d’avoir dans sa poche une bourse vide.

Qui n’a point argent en bourse ait miel en bouche.

Quand on est pauvre, il faut filer doux, n’avoir que d’agréables paroles, car si l’on passe au riche quelques grossièretés, on n’en passe aucune au pauvre.

Ne touchez point à l’argent d’autrui, car le plus honnête homme n’y ajouta jamais rien.

Avertissement qu’on donne, par manière de plaisanterie, à quelqu’un qui prend dans ses mains de l’argent qui ne lui appartient pas.

Avoir de l’esprit argent comptant.

Cette expression est littéralement traduite de l’expression latine Habere ingenium in numerato, dont l’empereur Auguste se servait pour caractériser le talent du célèbre Vinicius, et dont Quintilien a fait l’application à un orateur habile à improviser sur toute sorte de sujets. L’abbé Gedoin l’a rendue ainsi : Avoir toutes les richesses de son esprit en argent comptant.

Un vieux traducteur avait dit : En bonne pécune nombrée.

Argent sous corde.

On dit Jouer, payer argent sous corde, dans le même sens que Jouer, payer argent comptant, ou argent sur table. C’est une métaphore prise du jeu de paume, où l’on met l’argent sous la corde.

argoulet. — C’est un pauvre argoulet.

Les argoulets étaient des arquebusiers à cheval, qui existèrent depuis Louis XI jusqu’à Henri II. Comme dans le dernier temps ils n’étaient pas considérables, dit Ménage, en comparaison des autres cavaliers, on employa le nom d’argoulet pour désigner un chétif soldat, et par extension un homme de néant.

aristarque.

Célèbre grammairien de Samos, qui fut chargé par Ptolémée Philadelphe de revoir les poëmes d’Homère, dont il donna l’édition que nous avons aujourd’hui. Dans cette importante révision, il fit preuve d’une critique si sage et si judicieuse, que son nom, devenu appellatif, a servi depuis à désigner un censeur juste, profond et éclairé. C’est ce que les Romains entendaient par un Aristarque comme le prouve un passage de l’Art poétique d’Horace, où il est dit : Fiet Aristarchus, etc. C’est aussi ce que nous entendons, mais quelquefois, nous y attachons une idée particulière de sévérité.

aristote. — Faire le cheval d’Aristote.

On dit Faire le cheval d’Aristote, pour désigner une pénitence qui est imposée dans le jeu du gage touché, ou dans quelque autre jeu semblable, et qui consiste à prendre la posture d’un cheval, afin de recevoir sur son dos une dame qu’on doit promener ainsi dans le cercle où elle doit être embrassée par les joueurs. Cette pénitence est sans doute une allusion à l’usage symbolique d’après lequel le vassal ou le vaincu se mettait aux pieds du suzerain ou du vainqueur, une bride à la bouche et une selle sur le dos[10].

Quant à l’expression singulière par laquelle elle est désignée ici, elle doit son origine à un fabliau intitulé le Lai d’Aristote, dont voici le canevas[11].

Alexandre-le-Grand, épris d’une jeune et belle Indienne, semblait avoir perdu le goût des conquêtes. Ses guerriers en murmuraient, mais aucun d’eux n’était assez hardi pour lui en exprimer le mécontentement général. Son précepteur Aristote s’en chargea : il lui représenta qu’il ne convenait pas à un conquérant de négliger ainsi la gloire pour l’amour ; que l’amour n’était bon que pour les bêtes, et que l’homme esclave de l’amour méritait d’être envoyé paitre comme elles. Une telle remontrance, autorisée sans doute par les mœurs du temps jadis, qui étaient bien différentes des nôtres, fit impression sur le monarque, et il se décida, pour apaiser les murmures de son armée, à ne plus aller chez sa maîtresse ; mais il n’eut pas le courage de défendre qu’elle vînt chez lui. Elle accourut tout éplorée pour savoir la cause de son délaissement, et elle apprit ce qu’avait fait Aristote. « Eh quoi ! s’écria-t-elle, le seigneur Aristote a de l’humeur contre le penchant le plus naturel et le plus doux ? Il vous conseille d’exterminer par la guerre des gens qui ne vous ont l’ait aucun mal, et il vous blâme d’aimer qui vous aime ! C’est une déraison complète, c’est une impertinence inouïe qui réclame une punition exemplaire, et, si vous voulez bien le permettre, je me charge de la lui infliger. » Son amant ne s’opposa point à ses projets, et dès ce moment elle mit tout en œuvre pour séduire le philosophe. Ce que veut une belle est écrit dans les cieux, et l’égide de la sagesse ne met pas à couvert de ses traits vainqueurs. Le vieux censeur des plaisirs l’apprit à ses dépens. Son cœur, surpris par les galanteries les plus adroites, se révolta contre, sa morale. Vainement il crut l’apaiser en recourant à l’étude et en se rappelant toutes les leçons de Platon : une image charmante venait sans cesse se placer devant ses yeux et détournait vers elle seule toutes les méditations auxquelles il se livrait. Enfin il reconnut que l’étude et Platon ne sauraient le défendre contre une passion si impérieuse, et son esprit subtil lui révéla que le meilleur moyen de la vaincre était d’y succomber. Dès l’instant il laissa là tous les livres et ne songea qu’aux moyens d’avoir un entretien secret avec la jeune Indienne. Un jour qu’elle fesait une promenade solitaire dans le jardin du palais impérial, il accourut auprès d’elle, et à peine l’eut-il abordée qu’il se jeta à ses pieds, en lui adressant une pathétique déclaration. L’enchanteresse feignit de ne pas y croire pour se la faire répéter. Cette manière de prolonger les jouissances de l’ amour-propre était alors en usage chez le beau sexe. Obligée enfin de s’expliquer, elle répondit qu’elle ne pouvait ajouter foi à des aveux si extraordinaires sans des preuves bien convaincantes. Toutes celles qu’il était possible d’exiger lui furent offertes. « Eh bien, reprit-elle, après cela, il faut satisfaire un caprice. Toute femme a le sien : celui d’Omphale était de faire filer un héros, et le mien est de chevaucher sur le dos d’un philosophe. Cette condition vous paraîtra peut-être une folie ; mais la folie est à mes yeux la meilleure preuve d’amour. » Il fut fait comme elle le désirait. Qu’y a-t-il en cela d’étonnant ? Le dieu malin qui change un âne en danseur, comme dit le proverbe, peut également changer un philosophe en quadrupède. Voilà notre vieux barbon sellé, bridé, et l’aimable jouvencelle à califourchon sur son dos. Elle le fait trotter de côté et d’autre, et pendant qu’il s’essouffle à trotter, elle chante joyeusement un lai d’amour approprié à la circonstance. Enfin, quand il est bien fatigué, elle le presse encore et le conduit… devinez où ? — elle le conduit vers Alexandre, caché sous un berceau de verdure d’où il examinait cette scène réjouissante. Peignez-vous, si vous le pouvez, la confusion d’Aristote, lorsque le monarque, riant aux éclats, l’apostropha de cette manière : « Ô maître ! est-ce bien vous que je vois dans ce grotesque équipage ? Vous avez donc oublié la morale que vous m’avez faite, et maintenant c’est vous qu’il faut mener paitre. » La raillerie semblait sans réplique ; mais l’homme habile a réponse à tout. — « Oui, c’est moi, j’en conviens, répondit le philosophe en se redressant. Que l’état où vous me voyez serve à vous mettre en garde contre l’amour. De quels dangers ne menace-t-il pas votre jeunesse, lorsqu’il a pu réduire un vieillard si renommé par sa sagesse à un tel excès de folie ? »

Cette seconde leçon était meilleure que la première. Alexandre parut l’approuver, et il promit de la méditer auprès de la jeune Indienne. C’était là qu’on lui reprochait d’avoir perdu sa raison, c’était là qu’il devait la retrouver. Il y réussit, mais ce fut, dit-on, par l’effet du temps, plutôt que par celui de la leçon. Le temps, pour guérir de l’amour, en sait beaucoup plus qu’Aristote.

arlequin. — Les trente-six raisons d’Arlequin.

On appelle ainsi des raisons superflues. Arlequin, dans une comédie du théâtre italien, excuse son maître de ce qu’il ne peut se rendre à une invitation, pour trente-six raisons. La première c’est qu’il est mort. On le dispense des autres.

du personnage d’arlequin.

Un comédien italien venu en France avec sa troupe, sous le règne de Henri III, ayant fréquenté la maison du président de Harlay, grand amateur de ses facéties, fut surnommé, dit-on, par ses camarades Arlechino (le petit Harlay), ce qui lui donna occasion d’équivoquer un jour facétieusement, en disant à ce magistrat : « Il y a parenté entre nous au cinquième degré : vous êtes Harlay premier, et je suis Harlay-quint. » Telle fut, suivant Ménage, l’origine du nom d’Arlequin. Mais quoique cet auteur ait rapporté sérieusement une telle étymologie, on ne doit la prendre que pour ce qu’elle vaut, c’est-à-dire pour une plaisanterie. Court de Gébelin la rejette avec raison, parce que le fait sur lequel elle repose ne lui paraît pas avéré et ne s’accorde guère avec les mœurs graves et austères du président de Harlay. Il pense que arlequin est un mot composé de l’article al, où l s’est changé en r, et de lecchino, diminutif de lecco, qui, en italien, désigne un homme adonné à la gloutonnerie, un lécheur de plats. En effet, Arlequin se montre constamment avec ce défaut sur la scène de sa patrie ; mais il s’en est un peu corrigé en s’établissant en France. Ce qu’il y avait de trop grossier dans ses goûts a été modifié par l’heureuse influence de notre pays. Il s’est aussi amendé sur son penchant à la grotesque bouffonnerie, et il a su joindre à ses lazzi un esprit et une malice de meilleur ton, qui sont devenus les traits distinctifs de son caractère. Florian est le seul auteur de quelque mérite qui se soit avisé de lui attribuer des qualités contraires. Il lui a prêté de la timidité et de la bonhomie ; il en a fait tour à tour un bon fils, un bon époux, un bon père, et il a su même le rendre intéressant dans ces divers rôles. Cependant une pareille innovation, quoique justifiée par le succès, a été regardée justement comme une faute capitale ; car il n’est jamais permis de dénaturer à ce point des mœurs consacrées au théâtre. D’ailleurs Arlequin a perdu beaucoup plus qu’il n’a gagné dans cette réforme. Le sentiment fait un contraste bizarre avec son costume, et ne va nullement à sa figure de grillon[12]. Combien est préférable la joyeuse humeur qui l’anime sur le théâtre de Gherardi ! C’est là qu’il est dans son véritable élément. Tout ce qu’il y fait, tout ce qu’il y dit est marqué au coin de l’originalité la plus plaisante. Qui pourrait ne pas applaudir à ses nombreuses saillies ? elles feraient rire un Anglais attaqué du spleen. Boileau, qui se connaissait en bons mots, les a louées en désignant le recueil des comédies dont elles font le principal mérite sous le titre de Grenier à sel. Je ne puis résister au désir d’en citer quelques-unes.

« Il n’y a dans le monde que trois sortes de gens : les trompeurs, les trompés et les trompettes. »

« Un financier est un homme qui a sauté du derrière de la voiture dans l’intérieur en évitant la roue. »

« L’amour d’une femme est un sable mouvant sur lequel on ne peut bâtir que des châteaux en Espagne. »

« On ne fait pas l’amour à Paris ; on l’achète tout fait. »

Ce dernier mot a été attribué au spirituel marquis de Caraccioli, mais il était imprimé dans une arlequinade avant que M. le marquis eût appris à lire.

Le personnage d’Arlequin n’est point moderne comme son nom ; je vais essayer de le prouver en établissant sa généalogie. Il descend en droite ligne d’une famille originaire du pays des Osques, et transplantée dans la cité de Romulus. Cette famille est celle des sannions ou bouffons qui jouaient les fables atellanes, ainsi nommées de la ville d’Atella, d’où ils étaient venus, vers les premiers temps de la république, pour ranimer les Romains découragés par une peste affreuse. C’est peut-être en mémoire d’un tel service que ces comédiens ne furent jamais confondus avec les autres ; ils jouissaient de tous les droits des citoyens, et les jeunes patriciens se fesaient un honneur de s’associer à leurs jeux scéniques. Plusieurs écrivains de l’antiquité, qui ont pris soin de nous transmettre quelques-uns de leurs faits et gestes, assurent qu’il n’y avait rien de si divertissant. Cicéron, émerveillé de leur jeu, s’écrie : Quid enim potest tam ridiculum quam sannio esse, qui ore, vultu, imitandis moribus, voce, denique corpore ridetur ipso ? (de Oratore, lib. ii, cap. 61 .) Le costume de ces mimes, tout à fait étranger aux habitudes grecques et aux habitudes romaines, se composait d’un pantalon de diverses couleurs, avec une veste à manches, pareillement bigarrée, qu’Apulée, dans son Apologie, désigne par le nom de centunculus , habit de diverses pièces cousues ensemble. Ils avaient la tête rasée, dit Vossius, et le visage barbouillé de noir de fumée : Rasis capitibus et fuligine faciem obducti. Tous ces traits caractéristiques se trouvent retracés dans des portraits empreints sur des vases antiques sortis des fouilles d’Herculanum et de Pompéia ; et l’on peut en conclure que jamais descendant de noble race n’a offert une ressemblance de famille aussi frappante que celle qui existe entre Arlequin et ses aïeux.

Les sannions conservèrent toujours le privilége d’amuser les maîtres du monde, et ce privilége ne fut pas même suspendu par les guerres civiles qui désolèrent Rome, comme s’il eût dû servir de compensation à tant de désastres. Dans la suite, un tyran qui ne voulait laisser aucune consolation à ses sujets, Tibère, entreprit vainement de le faire cesser, en bannissant des acteurs si chéris ; il se vit obligé de les rappeler pour apaiser la multitude prête à se révolter. Les peuples tiennent encore plus à leurs amusements qu’à leurs droits politiques, et il n’y a point de révolution qui puisse les leur enlever entièrement. Les beaux sermons de saint Jérôme, de saint Augustin, de Tertullien, de Lactance et de quelques autres pères de l’Église, n’eurent pas le pouvoir d’affaiblir le goût du public pour les jeux mimiques, en les présentant comme incompatibles avec les mœurs chrétiennes. Lorsque les hordes du Nord fondirent sur l’Italie, l’empire éternel disparut, mais les sannions restèrent. Leur gaieté pourtant sembla s’être perdue parmi les ruines. Ils ne consacrèrent point aux plaisirs des vainqueurs un talent que ces barbares étaient sans doute indignes d’apprécier, et ils se contentèrent de reparaître dans les réjouissances annuelles du carnaval et dans les farces du moyen âge. La comedia dell’arte vint enfin les relever de cette décadence et les réhabiliter dans une partie de leurs anciennes fonctions. Ils prirent alors le nom de zanni, qu’ils portent encore en Italie, et qui est évidemment le même que celui de sannions. Ils revêtirent aussi l’habit de trente-six couleurs, affecté à ce genre de comédie, qui représente des corporations individualisées, chaque losange servant à marquer une corporation. Ce que j’ai dit plus haut de l’emploi de cette bigarrure allégorique dans les fables atellanes prouve qu’elle n’est pas de l’invention des modernes ; il est probable que son origine remonte aux Égyptiens. Le dieu Monde chez ce peuple, dit Porphyre, était figuré debout et revêtu des épaules aux pieds d’un magnifique manteau nuancé de mille couleurs[13]. Ce manteau était l’emblème de la nature ; l’habit d’Arlequin est l’emblème de la société.

armes. — Se battre à armes, égales.

Les armes dont on se servait dans les anciens duels devaient être parfaitement égales, C’étaient des épées qu’on nommait jumelles, parce qu’on les renfermait dans le même fourreau.

Il n’est pas de plus belles armes que les armes de vilain.

Armes se prend ici pour armoiries. « Ces glorieuses marques, dit Mézeray, n’appartenaient autrefois qu’aux vrais gentilshommes, c’est-à-dire, à ceux qui étaient tels par des services militaires, et elles fesaient l’une des plus illustres parties de la succession dans leurs maisons. Aujourd’hui tout le monde en porte ; les plus roturiers en sont les plus curieux. Ceux qui sont de profession contraire à celle des armes ne parlent que de leurs armoiries. Ils font passer des rébus de la vile populace, des allusions grossières sur leurs noms, des chiffres de marchands, des enseignes de boutiques et des outils d’artisans, dans les escus, à l’ombre des couronnes, des timbres, des cimiers et des supports ; ils ont, par une hardiesse insupportable, choisi les pièces les plus illustres, et donné sujet de dire qu’il n’est point de plus belles armes que les armes de vilain. » (Abrégé chronol. de l’Hist. de France, t. ii. p. 493, in-12. Paris, 1676.)

Ce proverbe a son application au figuré, en parlant d’une personne qui fait un pompeux étalage de qualités feintes ou affectées.

armoiries. — Les armoiries des gueux.

Lorsqu’un pauvre fait l’important, qu’il a l’air de trancher du grand seigneur, on lui conseille de prendre tes armoiries des gueux. Ces armoiries sont deux carottes de tabac en croix avec ces mots autour : Dieu vous bénisse.

On dit aussi : Le blason des gueux.

art. — L’art est de cacher l’art.

Le grand art de l’homme fin, dit Montaigne, est de ne le point paraître : où est l’apparence de la finesse, l’effet n’y est plus.

En littérature, toute la perfection de l’art consiste, suivant la remarque de Fénelon, à montrer si naïvement la simple nature qu’on le prenne pour elle.

Quand l’art ne laisse aucune trace dans un ouvrage, le lecteur s’imagine qu’il aurait pu le faire lui-même, et ce sentiment d’un amour-propre qui se flatte le rend singulièrement indulgent envers l’auteur. Ce n’est pas tout, quand l’art ne se montre pas, le plaisir de le deviner est laissé aux lecteurs, et ceux qui sont faits pour deviner savent gré à l’auteur de leur avoir ménagé ce plaisir.

artichaut. — Faire d’une rose un artichaut.

C’est faire d’une belle chose une laide, d’une bonne une mauvaise. On dit aussi dans le même sens, Faire d’une pendule un tourne-broche.

Allusion à l’histoire d’un barbouilleur chargé de peindre une rose pour enseigne sur la porte d’un cabaret ; il mit tant de vert de-gris dans le fond de ses mélanges, que les teintes légères du rouge fuient absorbées, et la rose en séchant devint un artichaut.

asperges. — En moins de temps qu’il n’en faut pour cuire des asperges.

Cette expression proverbiale et comique, employée par Rabelais (liv. v, ch. 7), est traduite de l’expression latine : Citiùs quàm asparagi coquuntur. Érasme, qui la rapporte dans ses Adages, observe qu’elle était familière à l’empereur Auguste.

assez. — Il n’y a point assez, s’il n’y a trop.

Ce proverbe, qu’on exprimait autrefois d’une manière abrégée qui prêtait à l’équivoque, Assez n’y a, si trop n’y a, renferme une observation morale d’une grande vérité : c’est qu’on forme sans cesse des désirs immodérés. Les grands enfants, qu’on appelle les hommes, ressemblent à ce petit enfant gâté qui, invité à fixer lui-même le nombre des hochets qui devaient lui être donnés, ne répondait que par ces mots : Donnez-m’en trop.

Sénèque écrivait à Lucilius (épit. 119) : Quod naturæ satis est homini non est ; inventus est qui concupisceret aliquid post omnia. Ce qui suffit à la nature ne suffit point à l’homme ; il s’en est trouvé un (Alexandre-le-Grand) qui, maître de tout, désirait quelque chose de plus que tout.

Les Yolofs, habitants de la Sénégambie occidentale, disent : Rien ne peut suffire à l’homme que ce qu’il n’a pas.

Beaumarchais a très spirituellement enchéri sur notre proverbe, lorsqu’il a mis dans la bouche de son Figaro, parlant de l’amour, ce mot charmant qui est aussi devenu proverbe : Trop n’est pas assez.

assiette. — Deux gloutons ne s’accordent point en une même assiette.

Pas plus que deux chiens après un os. Ce proverbe est du temps où plusieurs personnes mangeaient à la même assiette. Les Espagnols disent : A dos pardales, en una espiga, nunca ay liga. Entre deux moineaux à un épi, il n’y a jamais de ligue.

Faire l’assiette.

On disait autrefois l’assiette d’une table, pour l’ordre dans lequel on devait y être assis ; et faire l’assiette ou ordonner l’assiette, c’était désigner la place de chaque convive. Cette expression, qui n’est plus d’usage, se trouve dans la traduction des Symposiaques de Plutarque par Amyot ; il serait bon de la rétablir, car elle épargnerait une périphrase. L’assiette se disait aussi pour le service.

astrologue. — Il n’est pas grand astrologue.

C’est-à-dire, il manque d’esprit, de prévoyance, d’habileté. Nos bons aïeux avaient foi à l’astrologie, et ils regardaient les astrologues comme des hommes du plus grand génie. (Voyez l’expression Faire la pluie et le beau temps.)

C’est un grand astrologue, il devine les fêtes quand elles sont venues.

Expression ironique, en parlant de quelqu’un qui manque de perspicacité.

attendre. — Tout vient à point à qui sait attendre.

Pour dire que les affaires ont un point de maturité qu’il faut attendre et qu’il est dangereux de prévenir. « La science des occasions et des temps, dit Bossuet, est la principale partie des affaires. Il faudrait transcrire toutes les histoires saintes et profanes pour savoir ce que peuvent dans les affaires les temps et les contre-temps. Précipiter ses affaires, c’est le propre de la faiblesse, qui est contrainte de s’empresser dans l’exécution de ses desseins, parce qu’elle dépend des occasions. »

Omnibus hora certa est, et tempus suum cuilibet cæpto sub cælis. (Ecclésiast., ch. 3, v. 1). Il y a pour tout un moment fixé, et chaque entreprise a son temps marqué sous les cieux.

Il ne faut pas se faire attendre ni arriver trop tôt.

On est impoli quand on se fait attendre, et gênant quand on arrive trop tôt.

Ne t’attends qu’à toi-même.

C’est-à-dire, ne compte pas sur la protection ou sur le secours d’autrui. La meilleure protection, les meilleurs secours que tu puisses avoir, il faut les chercher en toi-même ; tu les trouveras dans ta bonne conduite, dans ton travail, dans ton économie, etc. C’est l’adage des Grecs : Si tu veux du bien, tire-le de toi-même. « Faites-vous, s’il se peut, dit Vauvenargues, une destinée qui ne dépende point de la bonté trop inconstante et trop peu commune des hommes. Si vous méritez des honneurs, si la gloire suit votre vie, vous ne manquerez ni d’amis fidèles, ni de protecteurs, ni d’admirateurs : Soyez donc d’abord par vous-même, si vous voulez acquérir les étrangers. Ce n’est y point à une urne courageuse à attendre son sort de la seule faveur et du seul caprice d’autrui ; c’est à son travail à lui faire une destinée digne d’elle. »

attente. — L’attente tourmente.

Spes quæ differtur affligit animam. (Salomon, Parab., cap. 13, v. 12.) L’espérance différée afflige l’ame.

L’attente est douce, dit Montaigne, mais elle s’aigrit comme le lait.

Montesquieu appelle l’attente une chaîne qui lie tous nos plaisirs.

aune. — Au bout de l’aune faut (manque) le drap.

Au propre, quelque grande que soit une pièce de drap, on en voit le bout à force de l’auner ; au figuré, quelque étendue que soit une ressource, on l’épuise à force d’en user. Il n’y a rien dont on ne trouve la fin.

Les Grecs exprimaient la même idée par un tour de paradoxe passé dans la langue latine en ces termes : Quidquid extremum breve.

Savoir ce qu’en vaut l’aune.

Se dit d’une chose dont on a fait l’expérience à ses dépens.

Il ne faut pas mesurer les autres à son aune.

Il ne faut pas juger d’autrui par soi-même.

Les hommes ne se mesurent pas à l’aune.

Il ne faut pas juger du mérite des hommes par la taille.

autel. — Il en prendrait sur l’autel.

Cette expression, dont on se sert pour caractériser un homme avide du bien d’autrui, et, en général, toute personne que rien n’arrête quand il s’agit de se procurer des jouissances, est un emprunt que nous avons fait aux Latins, qui disaient dans le même sens, Edere de patellà, comme on le voit dans cette phrase de Cicéron : Atqui reperias asotos ita non religiosos ut edant de patellà. (De finib. bonor et malor, lib. ii.) Il y a des libertins si peu scrupuleux, qu’ils mangeraient dans le plat du sacrifice. Le mot patella signifie une espèce de vase où l’on mettait quelque partie réservée d’une victime, ainsi que les viandes offertes aux dieux pénates nommés, pour cette raison, patellarii.

Il faut que le prêtre vive de l’autel.

On fesait autrefois une distinction entre l’église et l’autel, en donnant le nom d’église aux revenus fixes du clergé, et le nom d’autel aux offrandes des fidèles, parce que ces offrandes étaient ordinairement déposées sur l’autel. Le premier lot appartenait à des feudataires ecclésiastiques, et le second à des vicaires ou des servants. Quelques évêques prétendirent être maîtres de l’autel aussi bien que de l’église, comme on le voit dans une lettre de saint Abbon, qui les en blâme beaucoup ; et cet acte de cupidité peu évangélique fit naître le proverbe comme une juste réclamation.

On dit : Il faut que le prêtre vive de l’autel, pour signifier qu’il doit avoir un salaire qui le laisse sans inquiétude sur les besoins de la vie ; mais, suivant une remarque de Gusman d’Alfarache, il faut qu’il vive de l’autel pour servir à l’autel, et non pas qu’il serve à l’autel pour vivre de l’autel.

Le proverbe s’emploie aussi, par extension, pour exprimer qu’une personne qui exerce une profession honorable doit y trouver un honnête profit.

avaleur. — Avaleur de charrettes ferrées.

C’est-à-dire fanfaron, faux brave.

On lit dans la satire Ménippée : « Douze ou quinze mille fendeurs de nazeaux et mangeurs de charrettes ferrées. Cette expression proverbiale n’est pas nouvelle ; car Athénée a dit (Deipnosoph., liv. vi) : C’est un mangeur de lances et de catapultes.

avare. — L’avare et le cochon ne sont bons qu’après leur mort.

L’assimilation de l’avare et du cochon donne à ce proverbe quelque chose de spirituel et de piquant, qui le rend préférable au proverbe latin que P. Syrus a renfermé dans ce vers :

Avarus, nisi cura moritur, nil recte facit.

L’avare ne fait qu’une bonne chose, c’est de mourir.

À père avare, enfant prodigue.

Le fils d’un avare se voyant exposé à beaucoup de privations, se fait escompter par des usuriers la riche succession qu’il attend, et comme il a pris en horreur l’avarice de son père, il se jette dans l’excès contraire.

L’observation qui sert de fondement à ce proverbe se trouve dans l’Ecclésiaste (ch. 5, v. 13-14) : Est infirmitas pessima quam vidi sub sole, divitiæ conservatæ in malum domini sui : pereunt enim in afflictione pessimâ. Generavit filium qui in summâ egestate erit. Il y a une maladie bien fâcheuse que j’ai vue sous le soleil, des richesses conservées avec soin pour le tourment de celui qui les possède : il les voit périr dans une extrême affliction. Il a mis au monde un fils qui sera réduit à la dernière misère. — À père pilleur, fils gaspilleur.

avarice. — Quand tous vices sont vieux, avarice est encore jeune.

L’âge et les réflexions, dit Massillon, guérissent d’ordinaire les autres passions, au lieu que l’avarice semble se ranimer et prendre de nouvelles forces dans la vieillesse. Ainsi l’âge rajeunit, pour ainsi dire, cette indigne passion. Elle se nourrit et s’enflamme par les remèdes mêmes qui guérissent et éteignent toutes les autres. Plus la mort approche, plus on couve des yeux son misérable trésor.

Avarice passe nature.

L’avare se prive des commodités de la vie ; il est mal logé, mal vêtu, mal nourri ; il souffre du froid et du chaud, et il endure la faim pour satisfaire une passion plus forte en lui que la nature, une passion qui lui fait jeter ses entrailles hors de lui, selon l’expression énergique de l’Ecclésiaste.

Un proverbe anglais compare l’avare au chien placé dans la roue d’un tourne-broche : A covetous man like a dog in a wheol, roasts meal for others.

L’avarice est comme le feu, plus on y met de bois, plus il brûle.

Cette comparaison proverbiale se trouve dans le Traité des Bienfaits, par Sénèque (liv. ii, ch. 27) : Multo concitatior est avaritia in magnarum opum congestu collocata, ut flammæ acrior vis est quo ex majore incendio emicuit. Il en est de l’avarice comme du feu, dont la violence augmente en proportion des matières combustibles qui lui servent d’aliment.

Ovide, avant Sénèque, avait également comparé au feu la faim dévorante d’Erisichton, symbole frappant de l’avarice. (Métamorph., liv. viii, fab. 11)

Avarice de temps seule est louable.

Proverbe tiré de Sénèque, qui a dit, en parlant du temps : Cujus solius honesta est avaritia.

avenir. — Nul ne sait ce que lui garde l’avenir.

C’est un proverbe qui se trouve parmi ceux de Salomon (ch. 27, v. 1) : Ignoras quid superventura pariet dies. Tu ignores ce que produira le jour de demain. C’est aussi un proverbe latin, dont Varron fit le titre d’une de ses satires : Nescis quid vesper serus trahat. Tu ne sais pas les événements que peut amener le soir.

M. Dussault rapporte, dans un article du Journal des Débats, que la chevalière d’Éon avait coutume de dire : On ne sait pas ce qu’il y a de caché dans la matrice de la Providence. Si l’axiome n’est pas nouveau, l’expression est assurément neuve.

Il ne faut pas se fier sur l’avenir.

Il ne faut pas que les espérances que l’on fonde sur l’avenir fassent négliger les soins du présent. Fontenelle disait : « Nous tenons le présent dans nos mains ; mais l’avenir est une espèce de charlatan qui, en nous éblouissant les yeux, nous l’escamote. Pourquoi souffrir que des espérances vaines ou douteuses nous enlèvent des jouissances certaines ! »

Les Basques ont ce proverbe : Gueroa alderdi ; l’avenir est perclus de la moitié de ses membres, pour signifier, je crois, que l’avenir qu’on a en vue n’arrive presque jamais, ou que, s’il arrive, il n’est ni tel qu’on le désire, ni tel qu’on le craint. « Il est des millions de millions d’avenirs possibles, dit M. de Chateaubriand. De tous ces avenirs un seul sera, et peut-être le moins prévu. Si le passé n’est rien, qu’est-ce que l’avenir, sinon une ombre au bord du Léthé qui n’apparaîtra peut-être jamais dans ce monde ? Nous vivons entre un néant et une chimère. »

Quid brevi fortes jaculamur ævo
Multa ?

(Horace, od. 16, lib. ii.)

Pourquoi, si loin de nous, lancer dans l’avenir
L’espoir d’une existence aussi prompte à finir ?

Bien fou qui s’inquiète de l’avenir.

Ce proverbe ne doit pas s’entendre à la lettre, car il signifierait qu’il est sage de négliger les soins de l’avenir, de laisser au hasard la disposition de notre vie, et de ne pas pourvoir à l’intervalle qu’il y a entre nous et la mort ; ce qui offrirait une maxime déraisonnable, ce qui assimilerait la prudence à la folie. Il signifie simplement qu’il ne faut point se livrer à des prévoyances inquiètes de l’avenir, parce qu’elles détruisent la sécurité du présent et ne laissent aucune paix à l’homme.

Il ne faut point, dit Bossuet, avoir une prévoyance pleine de souci et d’inquiétude, qui nous trouble dans la bonne fortune ; mais il faut avoir une prévoyance pleine de précaution, qui empêche que la mauvaise fortune ne nous prenne au dépourvu.

Par le passé l’on connaît l’avenir.

Proverbe qui paraît pris de cette pensée de Sophocle : L’homme sage juge de l’avenir par le passé. Les Espagnols disent : Por el hilo sacaras el ouillo, y por lo passado lo no venido. Par le fil tu tireras le peloton, et par le passé l’avenir.

Rien n’est tel que l’expérience du passé pour découvrir l’avenir ; car l’avenir reproduit le passé, n’est qu’un passé qui recommence, suivant l’expression de M. Nodier. Quidquid jàm fuit, nunc est ; et quod futurum est, jàm fuit (Ecclésiaste, ch. 3, v.15). Tout ce qui est déjà arrivé arrive encore maintenant ; et les événements futurs ont déjà existé. Pour bien juger de l’avenir, il importe donc de consulter le passé. Voulez-vous savoir, s’écrie Bossuet, ce qui fera du bien ou du mal aux siècles futurs ? Regardez ce qui en a fait aux siècles passés : il n’y a rien de meilleur que les choses éprouvées.

averti. — Un homme averti en vaut deux.

Un homme qui a pris ses précautions, qui se tient sur ses gardes, est doublement fort. Quelques auteurs ont altéré ce proverbe, en écrivant : Un bon averti en vaut deux.

Qui dit averti, dit muni.

Muni se prend ici dans le sens de fortifié.

Le proverbe anglais qui correspond au nôtre est : Fore-warned, fore-armed. Averti d’avance, armé d’avance.

aveugle. — Être réduit à chanter la chanson de l’aveugle.

C’est-à-dire, être réduit à la misère. Voltaire, après avoir employé cette expression, parle de la chanson de l’aveugle, dont il cite ce couplet, qu’il a refait à sa manière ;

Dieu, qui fait tout pour le mieux,
M’a fit une grande grâce :
Il m’a crevé les deux yeux
Et réduit à la besace.

Nous verrons, dit l’aveugle.

Dicton qui trouve son application lorsqu’une personne ignorante, ou sans connaissance de la chose dont il s’agit, s’ingère de donner des avis.

C'est un aveugle qui juge des couleurs.

Ce proverbe, qui ne paraît susceptible d’aucune exception, en a eu pourtant plusieurs assez remarquables. Il s’est rencontré des aveugles qui ont su très bien distinguer les couleurs au simple toucher, comme on peut le voir dans le Journal des Savants, du 3 septembre 1685.

Voici comment le fait s’explique : les couleurs, dit le père Regnault dans ses Entretiens physiques, ne sont dans les objets colorés que des tissus de parties propres à diriger vers nos yeux plus ou moins de rayons efficaces, avec des vibrations plus ou moins fortes. Il ne faut qu’une nouvelle tissure de parties pour offrir à la vue une couleur nouvelle. Le marbre noir réduit en poudre blanchit, et l’écrevisse en cuisant passe du vert au rouge, etc. Il y a sur une montagne de la Chine une statue qui présente un phénomène de la même espèce : elle se colore diversement suivant les diverses variations de l’atmosphère, et elle marque ainsi le temps comme un baromètre. Ce changement dans les couleurs n’arrive qu’autant que les corps acquièrent une nouvelle disposition de parties ; et comme un tact bien exercé suffit pour faire reconnaître et apprécier cette nouvelle disposition, il s’ensuit qu’il n’est pas impossible à un aveugle de juger des couleurs. — Malgré cela, on appliquera toujours très bien le proverbe à un homme qui juge des choses sans les connaître.

avis. — Autant de têtes, autant d’avis.

Quot capita tot sensus.

Il n’y a peut-être pas dans le monde deux opinions absolument les mêmes. Comme le microscope nous fait voir des différences entre des choses qui semblent n’en offrir aucune, entre deux gouttes d’eau, par exemple, un examen attentif peut nous en faire reconnaître entre des opinions que nous jugeons identiques. M. Delaville a dit, dans son Folliculaire, avec autant de raison que d’esprit :

Les gens du même avis ne sont jamais d’accord.

Une pareille divergence tient à beaucoup de causes. Voici les principales : la raison humaine a diverses faces, et ne se présente pas du même côté à toute sorte d’esprits. La manière de juger, dit Bernardin de Saint-Pierre, diffère, dans chaque individu, suivant sa religion, sa nation, son état, son tempérament, son sexe, son âge, la saison de l’année, l’heure même du jour, et surtout d’après l’éducation, qui donne la première et la dernière teinture à nos jugements. Les impressions que chacun reçoit des objets, quoique ces objets restent les mêmes, varient à l’infini, comme le remarque Suard, suivant la disposition où chacun se trouve, et nos jugements sont moins l’expression de la nature des choses que de l’état de notre ame. En outre, les mots dont on se sert pour énoncer les jugements étant souvent impropres, mal définis et mal compris, les font paraître encore plus discordants.

On donne à ces mots des sens doubles ;
Et, faute de s’entendre, on se bat pour des riens.
Montaigne a bien raison, quand il dit que nos troubles
Sont presque tous grammairiens.

(Fr. de Neufchateau.)

Un bon avis vaut un œil dans la main.

Un bon avis éclaire la conduite qu’on doit tenir ; il dirige l’action comme l’œil dirige la main.

avocat. — Avocat de Ponce-Pilate.

Avocat sans cause. C’est, dit Moisant de Brieux, une misérable allusion à ces mots de Ponce-Pilate, dans l’Évangile : Ego nullam invenio… causam. Je ne trouve aucune cause.

Avocat du diable.

Cette expression, qu’on applique à quelqu’un qui parle en faveur des vices, qui soutient des opinions contraires aux doctrines de la foi, est venue de l’usage établi anciennement de disputer pour et contre, en public et même dans les églises, sur les objets les plus importants et les plus respectables de la religion. Celui qui défendait les mauvais principes était appelé avocat du diable.

Cette expression peut être venue tout aussi bien d’un autre usage qui consistait à citer le diable en justice pour lui demander réparation ou cessation de quelque mal dont on l’accusait d’être l’auteur, par exemple, du dégât fait dans la campagne par les mulots ou par les chenilles, qu’on excommuniait formellement, en ce cas. On lui fesait le procès suivant les règles de la jurisprudence, et on lui donnait un défenseur nommé d’office qui devenait pour lors à juste titre l’avocat du diable.

avril. — Poisson d’avril.

Tout le monde sait que le poisson d’avril est une fausse nouvelle qu’on fait accroire à quelqu’un, une course inutile qu’on lui fait faire le premier jour d’avril, qui est appelé, pour cette raison, la journée des dupes. Mais il est très peu de personnes qui sachent au juste ce qui a donné naissance à une telle mystification, et il semble que les étymologistes aient pris à tâche de la renouveler pour leurs lecteurs, en voulant en expliquer l’origine. Quelques-uns prétendent que la chose et le mot viennent de ce qu’un prince de Lorraine, que Louis XIII fesait garder à vue dans le château de Nancy, se sauva en traversant la Meurthe à la nage, le premier avril, ce qui fit dire aux Lorrains qu’on avait donné aux Français un poisson à garder ; mais la chose et le mot existaient avant le règne de Louis XIII. D’autres les rapportent à la pêche qui commence au premier jour d’avril. Comme la pêche est alors presque toujours infructueuse, elle a donné lieu, suivant eux, à la coutume d’attraper les gens simples et crédules, en leur offrant un appât qui leur échappe comme le poisson, en avril, échappe aux pêcheurs. Fleury de Bellingen pense que le poisson d’avril est une allusion aux courses que les Juifs, par manière d’insulte et de dérision, firent faire au Messie, à l’époque de sa passion, arrivée vers le commence ment d’avril, en le renvoyant d’Anne à Caïphe, de Caïphe à Pilate, de Pilate à Hérode, et d’Hérode à Pilate. Une telle origine paraît même assez vraisemblable, dans un temps de grossière piété comme le moyen âge, où l’on traduisait en spectacles et en divertissements, dans les rues comme sur lès théâtres, les histoires de l’Ancien et du Nouveau Testament, le tout pour la plus grande gloire de Dieu et pour l’édification des fidèles. Cependant il est peu probable que le mot poisson ne soit autre que celui de passion corrompu par l’ignorance du vulgaire, ainsi que le prétend l’auteur cité. Il y a sur ce mot une seconde conjecture, d’après laquelle, bien loin d’avoir été introduit par altération, il l’aurait été par choix, en remplacement du nom de Christ, qui ne pouvait figurer dans un jeu à cause de la coutume religieuse de ne jamais le prononcer sans faire quelque démonstration de respect ; et le choix aurait été d’autant plus naturel, que les chrétiens primitifs, obligés de couvrir leur doctrine d’un voile mystérieux pour se soustraire aux persécutions, avaient désigné le divin législateur par le terme ΊΧΘΥ͂Σ (poisson), dans lequel se trouvent les initiales des cinq mots sacrés : Ίησοῦς, Χριτὸς, θεὸς, Υίὸς, Σωτη҆ρ, Jésus, Christ, Dieu, Fils, Sauveur.

L’explication de Fleury de Bellingen, ainsi rectifiée, s’accorderait assez bien avec l’opinion de ceux qui regardent le poisson d’avril comme une institution politique conçue par le clergé, à une époque où l’année commençait au mois d’avril et où l’imprimerie n’avait pas encore rendu communs l’art de lire et l’usage des calendriers ; mais est-il certain que cette institution soit d’une date aussi ancienne ? J’avoue que je n’ai pu découvrir aucun document qui le prouve, tandis que j’en ai trouvé plusieurs qui autorisent à penser le contraire. Par exemple, Gilbert Cousin (Gilbertus Cognatus), le seul des nombreux parémiographes du seizième siècle qui ait rapporté l'expression de poisson d’avril (aprilis piscis), ne lui a consacré

qu’un article de trois lignes où l’on voit simplement que c’était une dénomination sous laquelle ses contemporains désignaient un proxénète, parce que le poisson dont cet infame entremetteur porte le nom[14] dans le langage du bas peuple est excellent à manger au mois d’avril. Or, il est très probable que si le jeu du poisson d’avril avait été connu du temps de Gilbert Cousin, celui-ci n’aurait pas manqué d’en parler, et il est permis de conclure de son silence et de celui des autres auteurs, que ce jeu n’eut point l’origine qu’on lui attribue. Tout porte à croire qu’il ne fut établi, ou du moins ne fut nommé comme nous le nommons maintenant, que vers la fin du seizième siècle, précisément lorsque l’année cessa de commencer en avril, conformément à une ordonnance que Charles IX rendit en 1564, et que le parlement n’enregistra qu’en 1567. Par suite d’un tel changement, les étrennes qui se donnaient en avril ou en janvier indifféremment, ayant été réservées pour le jour initial de ce dernier mois, on ne fit plus le premier avril que des félicitations de plaisanterie à ceux qui n’adoptaient qu’avec regret le nouveau régime ; on s’amusa à les mystifier par des cadeaux simulés ou par des messages trompeurs, et comme au mois d’avril le soleil vient de quitter le signe zodiacal des poissons, on donna à ces simulacres le nom de poissons d’avril.

Le peuple alors était très familiarisé avec l’idée du zodiaque, parce que le zodiaque jouait un rôle important dans l’astrologie judiciaire, en faveur de laquelle existait un préjugé dominant, et parce qu’il était représenté sur le portail et dans les roses des principales églises, avec des bas-reliefs qui correspondaient à chacun de ses signes et indiquaient les travaux de chaque mois. Il faut observer que de tous les peuples chez qui le divertisse ment du premier avril est en usage, il n’y a que les Français qui l’aient désigné par le signe des poissons transporté en avril, si l’on excepte les Italiens, qui emploient quelquefois cette ex pression analogue, Pescar l’aprile : pêcher l’avril. Les Allemands disent : In den April schicken, envoyer dans l’avril ; et les Anglais : To make april fol, faire un sot d’avril, ce qui leur est commun avec les Hollandais. Les Espagnols, qui font le jeu à la fête des Innocents, lui donnent le nom de cette fête.

Je terminerai cet article en rapportant un poisson d’avril des plus singuliers. L’électeur de Cologne, frère de l’électeur de Bavière, étant à Valenciennes, annonça qu’il prêcherait le premier avril. La foule fut prodigieuse à l’église. L’électeur monta en chaire, salua son auditoire, fit le signe de la croix, et s’écria d’une voix de tonnerre : Poisson d’avril ! puis il descendit en riant, tandis que des trompettes et des cors de chasse fesaient un tintamarre digne de cette scène si peu d’accord avec la gravité ecclésiastique.

B

b. — Être marqué au B.

C’est avoir quelque défaut corporel dont le nom commence par la lettre B ; être bancal, ou bègue, ou bigle, ou boiteux, ou borgne, ou bossu.

Il faut se défier des gens marqués au B.

Cave a sigmatis. Les gens marqués au B se trouvant exposés, chaque jour, à des railleries, ont ordinairement le caractère aigri par la contrariété qu’ils en éprouvent et l’esprit excité par le besoin d’y riposter. Ainsi, ils deviennent doublement redoutables. De là l’opinion qu’il faut se défier d’eux, opinion qui a été presque toujours exagérée par une espèce de superstition. Chez les Romains, les défauts corporels étaient regardés comme des signes de mauvais augure et de méchanceté. On en voit la preuve dans ces deux vers de Martial (liv. xii, épigr. 54) :

Crine ruber, niger ore, brevis pede, lumine læsus,
Rem magnam præstas Zoile si bonus es.

Avec cette crinière rousse, ce visage noir, ce pied boiteux et cet œil unique, tu es un vrai phénomène, Zoile, si tu es bon.

Chez les Hébreux, le Lévitique excluait de l’autel les aveugles, les bossus, les manchots, les boiteux, les borgnes, les galeux, les teigneux, les nez trop longs et les nez trop courts.

Ne savoir ni A ni B.

Les Latins, pour désigner un homme tout à fait ignorant, se servaient du proverbe suivant qu’ils avaient reçu des Grecs : Nec litteras didicit nec natare. Il ne sait ni lire ni nager. Ce qui fait voir qu’à Rome, ainsi qu’à Athènes, la natation était jugée tellement utile, qu’on l’enseignait aux enfants avec le même soin que la lecture. L’empereur Auguste ne voulut pas qu’un autre que lui montrât à nager à ses petits-fils ; et Trajan lut loué par son panégyriste comme très habile nageur.

On n’a pas plutôt dit A qu’il faut dire B.

On n’a pas plutôt dit ou fait une chose qu’on est entraîné à en dire ou à en faire une autre pour satisfaire à l’exigence d’autrui. Une concession ne va presque jamais seule.

Ce proverbe est aussi allemand : Wer A sagt muss auch B sagen.

Quelqu’un a dit : Si j’avouais que mon ami est borgne, on voudrait me faire avouer qu’il est aveugle.

babouin. — Baiser le babouin.

C’était autrefois l’usage, dit Richelet, de tracer avec du charbon sur la porte ou sur le mur d’un corps de garde certaine figure grotesque qui représentait d’ordinaire un babouin (espèce de gros singe dont la queue est très courte et le museau très allongé), et lorsqu’un soldat avait commis quelque faute, il était condamné par ses camarades à baiser cette figure. Ce qui donna lieu à l’expression proverbiale Baiser le babouin, c’est-à-dire faire des soumissions honteuses et forcées.

Taisez-vous, petit babouin ; laissez parler votre mère qui est plus sage que vous.

C’est ce qu’on dit à un jeune étourdi qui veut se mêler de la conversation des personnes âgées ou qui tient des propos déplacés. Ici le mot babouin, dérivé du latin babus, babuinus, signifie bambin.

Nos vieux parémiographes attribuent à ce proverbe l’origine suivante, qui a tout l’air d’un conte fait après coup.

Une jeune villageoise, atteinte du mal secret qui fait mourir les bergères, allait, soir et matin, se prosterner devant une image de Vénus tenant par la main son fils Cupidon, et là, dans l’effusion de son ame, elle priait presque à haute voix la déesse qui prend pitié des cœurs en peine d’opérer sa guérison, en lui faisant épouser un beau jeune homme qu’elle aimait. Certain espiègle caché derrière l’autel, l’ayant entendue, voulut s’amuser à ses dépens, et s’écria malignement : Ce beau jeune homme n’est pas pour vous. La suppliante ingénue crut que ces mois étaient partis de la bouche de Cupidon, et elle répliqua d’un ton de dépit : Taisez-vous, petit babouin ; laissez parler votre mère qui est plus sage que vous.

badaud. — Badaud de Paris.

Le père Labbe a émis sur ce sobriquet des conjectures vraiment curieuses. On doute, dit-il, si c’est pour avoir été battus au dos par les Normands, ou pour avoir bien battu et frotté leur dos, ou bien à cause de l’ancienne porte Baudaye ou Badaye, que les Parisiens ont été appelés badauds. Un autre étymologiste prétend qu’ils ont dû cette dénomination, dérivée du mot celtique badawr, batelier, à leur goût pour la navigation ; car il y avait chez eux une corporation de bateliers connus, au commencement du cinquième siècle, sous le titre de Mercatores aquæ parisiaci, Marchands parisiens par eau, dont l’institution remontait peut-être au delà du temps de Jules César, et dont les Romains s’étaient avantageusement servis pour le transport des vivres et des munitions de guerre. — Le Mercure de France (25 avril 1779) donne l’explication suivante : « Rabelais rapporte (liv. v, ch. 1) que Platon comparait les niais et les ignorants à des gens nourris dans des navires, d’où, comme si l’on était enfermé dans un baril, on ne voit le monde que par un trou. De ce nombre sont les badauds de Paris en Badaudois, par rapport à la cité de Paris, laquelle, étant dans une île de la figure d’un bateau, a donné lieu aux habitants de prendre une nef pour armoiries de leur ville. Comme ils ne quittent pas légèrement leurs foyers, rien de plus naturel que le sobriquet de badauds qu’on leur a appliqué par allusion au bateau des armoiries de Paris. »

Bien des lecteurs penseront peut-être qu’ils feraient un acte de badauderie en attachant quelque importance à ces étymologies, et ils seront de l’avis de Voltaire, que, si l’on a qualifié de badaud le peuple parisien plus volontiers qu’un autre, c’est uniquement parce qu’il y a plus de monde à Paris qu’ailleurs, et par conséquent plus de gens inutiles qui s’attroupent pour voir le premier objet auquel ils ne sont pas accoutumés, pour contempler un charlatan ou un charretier dont la charrette sera renversée sans qu’ils lui aident à la relever. Il est libre à chacun d’attribuer à tel motif qu’il jugera convenable la préférence accordée aux badauds de Paris sur les badauds de tous les autres lieux.

Remarquons, en terminant cet article, que la badauderie des Parisiens a été très bien peinte dans le petit livre qui est intitulé : Voyage de Paris à Saint-Cloud par mer et par terre.

bague. — Avoir une belle bague au doigt.

C’est posséder une belle propriété dont on peut se défaire aisément avec avantage ; c’est occuper un emploi qui rapporte de bons honoraires sans assujettir à un grand travail. — Cette expression est un reste de l’usage observé autrefois en France, pour mettre en possession les acquéreurs et les donataires, et nommé l’investiture de l’anneau, parce qu’un anneau sur lequel les parties contractantes, avaient juré était remis au nouveau propriétaire comme un titre spécial de la propriété. Afin de constater l’ancienneté de cet usage, qui avait lieu particulièrement pour lu saisine du fief ecclésiastique, je citerai l’acte de fondation du monastère de Myssy, nommé depuis Saint-Maximin, aujourd’hui Saint-Mesmin-sur-Loiret, qui fut donné à Euspice et à son neveu Maximin par Clovis, en 497, un an après la bataille Tolbiac. La texte porte : Per annulum tradidimus ; nous avons livré par l’anneau. C’est la première fondation de ce genre qu’ait faite un monarque franc.

On employait autrefois une autre expression proverbiale qui avait quelque rapport au même usage : Laisser l'anneau à la porte, c’est-à-dire faire l’abandonnement de sa maison et de ses biens.

Bagues sauves.

On dit d’une personne qui sort heureusement d’une affaire ou d’un péril, qu’elle en sort bagues sauves. Ce qui est pris de la formule militaire Sortir vie et bagues sauves, qu’on emploie dans les capitulations pour garantir à une garnison qu’en évacuant la place elle sera à l’abri de toute attaque et conservera ses bagues ou bagages.

baguetteCommander à la baguette.

C’est commander d’une manière hautaine et dure. Être servi à la baguette, c’est être servi avec respect et promptitude. Ces façons de parler font apparemment allusion à la baguette magique dont la vertu ne connaît point d’obstacle. Cependant quelques parémiographes pensent qu’elles ont rapport à la baguette des huissiers ou des écuyers.

bahutier. — Ressembler aux bahutiers qui font plus de bruit que de besogne.

C’est-à-dire faire beaucoup d’embarras et peu d’ouvrage, parce que les bahutiers, après avoir cogné un clou, donnent plusieurs coups de marteau qui semblent inutiles, avant d’en cogner un second.

baie. — Donner à quelqu’un des baies.

C’est le tromper, lui en faire accroire. Estienne Pasquier pense que cette locution est venue de la Farce de Patelin dans laquelle le berger Agnelet, cité en justice par son maître qui l’accuse d’avoir égorgé ses moutons, fait l’imbécile, d’après le conseil de l’avocat, et ne répond que par des bée bée ou bêlements au juge qui l’interroge et à l’avocat lui-même, lorsque celui-ci lui demande son paiement. Ménage n’adopte pas cette explication, trouvant plus naturel de dériver le mot baie (tromperie) de l’italien baia, qui a la même signification.

M. Ch. Nodier observe que le mot baie est mal orthographié, et que la lettre i devrait y être remplacée par la lettre y, car il est la racine de notre ancien verbe bayer. Un homme à qui l’on donne des bayes, dit-il, est un homme sujet à s’ébahir de lieu de chose.

bailler. — La bailler belle à quelqu’un.

On pense généralement que le pronom la, par lequel commence cette phrase proverbiale, représente le substantif bourde (défaite, mensonge, raillerie), qui est sous-entendu, et que le verbe bailler doit se prendre comme synonyme de donner. Mais M. Charles Nodier croit que ce verbe a usurpé la place de bayer (tromper) ; je le crois aussi, et je regarde le mot belle (voyez ce mot) comme employé adverbialement pour bel ou bellement. Un fait qui me paraît le prouver, c’est que nos anciens auteurs ont dit bailler belle, sans substantif ni pronom. Cette manière de s’exprimer se trouve dans la Farce de Patelin et dans les pièces de Luynes, où je lis (pag. 401) : C’est baille-luy belle et du tout rien ; c’est-à-dire, ce sont des promesses sans effet.

Je ne prétends pas, toutefois, qu’il faille revenir à écrire bayer belle au lieu de bailler belle. La locution la bailler belle ou la donner belle est aujourd’hui la seule admise et la seule rationnelle avec l’emploi du pronom.

bailleur. — Un bon bâilleur en fait bâiller deux.

Oscitante uno deindè oscitat et alter.

Ce proverbe, dont on se sert pour exprimer la contagion du mauvais exemple, doit être fort ancien. Socrate (apud Plat, in Charmid) dit que ses doutes se sont communiqués à Critias avec la même facilité que les bâillements se communiquent.

baise-main. — À belles baise-mains.

On dit faire une chose, recevoir une grâce à belles baise-mains, pour signifier avec soumission et reconnaissance. Baise-mains n’est féminin que dans cette expression adverbiale, venue de la coutume de rendre hommage à une personne, soit en lui baisant la main, soit en se baisant la main.

Cette coutume, très ancienne et presque universellement répandue, a été également partagée entre la religion et la société. Dans l’antiquité la plus reculée, on saluait le soleil, la lune et les étoiles en portant la main à la bouche. Job assure qu’il n’a point donné dans cette superstition : Si vidi solem cùm fulgeret aut lunam incedentem clarè, et osculatus sum manum meam ore meo.

On lit dans l’Écriture : « Je me suis réservé, dit le Seigneur, sept mille hommes qui n’ont point fléchi les genoux devant Baal, et qui ne l’ont point adoré en baisant la main. »

Salomon rapporte que les flatteurs et les suppliants de son temps ne cessaient point de baiser les mains de leurs patrons jusqu’à ce qu’ils en eussent obtenu les faveurs qu’ils désiraient. Priam baisait les mains d’Achille, teintes du sang de son fils Hector, pour le conjurer de lui rendre le corps de ce malheureux fils.

Les Romains adoraient les dieux en portant la main droite à la bouche : In adorando, dit Pline, dexterum ad osculum referimus. Ils fesaient de même, dans les premiers temps de la république, pour témoigner leur respect ; mais ce n’étaient que des subalternes qui agissaient ainsi à l’égard des supérieurs ; les personnes libres se donnaient simplement la main ou s’embrassaient. L’amour de la liberté alla si loin, dans la suite, que les soldats mêmes ne rendaient pas volontiers ce devoir à leurs généraux, et l’on regarda comme quelque chose d’extraordinaire la démarche des soldats de l’armée de Caton, qui allèrent tous lui baiser la main, lorsqu’il fut obligé de quitter le commandement. Plus tard, ils devinrent moins délicats : la grande considération dont jouirent les tribuns, les consuls et les dictateurs, porta les particuliers à vivre avec eux d’une manière plus respectueuse ; au lieu de les embrasser comme auparavant, ils étaient trop heureux de leur baiser la main, et c’est ce qu’ils appelaient accedere ad manum. Sous les empereurs, cette conduite devint un devoir essentiel, même pour les grands dignitaires, car les courtisans d’un rang inférieur devaient se contenter d’adorer la pourpre, ce qu’ils faisaient en se mettant à genoux pour toucher la robe impériale avec la main droite qu’ils portaient en suite à leur bouche ; mais cet honneur devint avec le temps le partage exclusif des consuls et des premiers officiers de l’état. Il ne fut permis aux autres de saluer l’empereur que de loin, en portant la main à la bouche de la même manière que dans l’adoration des dieux. Dioclétien fut le premier qui se fit baiser les pieds.

Fernand Cortez trouva l’usage des baise-mains établi au Mexique, où plus de mille seigneurs vinrent le saluer, en touchant la terre avec leurs mains qu’ils portaient ensuite à la bouche.

En France, les courtisans étaient admis à l’honneur de baiser la main du roi, les vassaux baisaient celle de leur suzerain, et les fidèles baisaient celle du prêtre, lorsqu’ils allaient à l’offrande, ce qui a fait désigner l’offrande par le nom de baise-main. Cette dernière pratique a été remplacée par le baisement de la patène ; les deux autres n’existent plus. On regarde aujourd’hui comme une trop grande familiarité ou comme une trop grande bassesse de baiser la main de ceux avec qui on est en société. Aussi Je vous baise les mains, qui était autrefois une expression de civilité, n’est plus qu’une formule ironique.

baiser. — Le baiser est un fruit qu’il faut cueillir sur l’arbre.

Proverbe galant et spirituel qu’on adresse à une femme qui envoie des baisers avec la main. Ces baisers sont appelés baisers d’été, parce que, n’ayant rien d’échauffant, ils conviennent très bien à la chaude saison ; et c’est ce que paraît indiquer le souffle dont on les accompagne ordinairement.

Les baisers sont retournés.

C’est ce que disent les femmes du peuple à quelque malotru pour lui signifier que ce n’est pas à leur visage, mais à un autre endroit qu’elles lui permettront d’appliquer ses lèvres. Je ne me souviens pas si Jean della Casa, archevêque de Bénévent, a indiqué spécialement cet endroit dans son fameux chapitre sur les baisers qu’on peut prendre honnêtement sur diverses parties du corps ; mais Owen l’a désigné dans une charade dont le mot est os-culum, et dont voici les deux derniers vers :

Syllaba prima meo debetur iota marito
Sume tibi reliquas, non ero dura, duas.

La première syllabe est toute à mon époux ;
Prenez, je le veux bien, les deux autres pour vous.

balai. — Avoir rôti le balai.

Ceux qui fréquentaient le sabbat devaient s’y rendre avec un balai dont ils tenaient la tête entre les mains et le manche entre les jambes, ce qui les fit appeler à la Ferté-Milon chevaucheurs de ramon, et à Verberie chevaucheurs d’escouvette (ramon et escouvette sont deux vieux mots qui signifient balai). Tous les nouveaux admis au sabbat étaient dressés à ce manioc. Edoctus quisque, dit Gaguin, scopam sumere et inter femora equitis in star ponere. Une fois passés maîtres en sorcellerie, ils pouvaient aller à l’assemblée infernale sur un cheval, sur un âne ou sur un bouc. Quelquefois même ils n’avaient pas besoin de monture ; il leur suffisait de se frotter de certain onguent ou de prononcer certaines paroles dont la vertu toute seule les y transportait, en les faisant passer par les tuyaux des cheminées ; mais avant de jouir de ce privilége vraiment magique, il fallait qu’ils eussent bien chevauché sur le balai. Lorsque le balai avait fait le service exigé, il était rôti, c’est-à-dire brûlé dans le grand brasier destiné à faire bouillir la grande chaudière des maléfices, et le sorcier à qui il appartenait se dévouait par cet acte symbolique à la géhenne des feux éternels pour ne plus être séparé de Satan, son seigneur et maître. Telle est l’idée que la crédulité superstitieuse du moyen âge attachait à la combustion du balai. Il est tout naturel qu’elle ait donné naissance à l’expression proverbiale dont on se sert en parlant d’un homme ou d’une femme qu’on accuse grossièrement d’avoir mené une vie fort déréglée.

Cette origine a été indiquée par Regnier, lorsqu’il a dit dans sa plaisante description des meubles d’une courtisane, satire 11 :

Du blanc, un peu de rouge, un chiffon de rabat,
Un balet pour brusler en allant au sabbat.

Moisant de Brieux a donné une autre origine que je vais rapporter, parce qu’on y trouve la preuve que rôtir a été employé dans le sens de brûler. « Rôtir le balai, dit-il, signifiait autrefois brûler un fagot en compagnie, entrer en goguette au point de rôtir le balai faute d’autre bois. »

balle. — Enfant de la balle.

On appelle ainsi proprement l’enfant d’un maître de jeu de paume, et figurément celui qui est élevé dans la profession de son père.

La balle cherche le joueur.

L’occasion se présente d’elle-même à celui qui sait en profiter. On dit aussi, dans le même sens, Au bon joueur la balle.

Prendre la balle au bond.

Saisir adroitement une occasion.

Renvoyer la balle à quelqu’un.

Se décharger sur quelqu’un d’un soin, d’un travail, riposter vivement.

À vous la balle.

Cela vous regarde.

Toutes ces expressions sont des métaphores prises du jeu de paume, qui était un des principaux exercices de nos bons aïeux.

De balle.

Cette expression, jointe à un substantif, sert à marquer le mépris, comme dans marquis de balle, juge de balle, musicien de balle, rimeur de balle. En ce cas, la métaphore n’est point tirée du jeu de paume, mais de la profession de ces marchands forains appelés porte-balles, qui mettent dans une halle leurs marchandises presque toujours d’assez mauvais aloi. De balle signifie la même chose que de pacotille.

ban. — Convoquer le ban et l’arrière-ban.

Cette expression s’emploie figurément en parlant d’une personne qui s’adresse à tous ceux dont elle peut espérer du secours ou quelque appui pour le succès d’une affaire.

« Quand les rois, dit M. de Chateaubriand, sémonnaient, pour le service du fief militaire, leurs vassaux directs, les ducs, comtes, barons, chevaliers, chatelains, cela s’appelait le ban ; quand ils sémonnaient leurs vassaux directs et leurs vassaux indirects, c’est-à-dire les seigneurs et les vassaux des seigneurs, les possesseurs d’arrière-fiefs, cela s’appelait l’arrière-ban. Ce mot est composé de deux mots de l’ancienne langue, har, camp, et ban, appel ; d’où le mot de basse latinité heribarinum. Il n’est pas vrai que l’arrière-ban soit le réitératif de ban.

bannière. — Aller au-devant de quelqu’un avec la croix et la bannière.

C’est ainsi que le clergé de Rome allait au-devant de l’exarque ou représentant de l’empereur, pour lui rendre hommage ; ce cérémonial fut observé par le pape Adrien Ier, lorsque Charlemagne fit son entrée à Rome, comme l’atteste le passage suivant du Liber Pontificalis (t. iii, part. 1, p. 185) : Obviam illi ojus sanctitas dirigens venerabiles cruces, id est signa, sicut mos esi ad exarchum aut patricium suscipiendum, eum cum insigni honore suscipi fecit. On usait les mêmes honneurs aux rois et aux princes dans les villes et les villages où ils passaient. « Quant le roy (saint Louis) arriva en Aire, dit Joinville, ceulx de la cité le vindrent recevoir jusques à la rive de la mer, ô (avec) leurs processions à trez grant joyc. » Les seigneurs dans leurs fiefs étaient reçus d’une semblable manière. C’est de cet usage qu’est vernie notre expression proverbiale dont on se sert pour marquer une réception fort honorable.

Il faut l’aller chercher avec la croix et la bannière.

Se dit d’une personne qui se fait attendre, et cette façon de parler est fondée sur un ancien usage observé dans quelques chapitres, notamment dans celui des chanoines de Bayeux. Lorsqu’un de ces pieux fainéants ne se rendait pas aux vigiles, appelées depuis matines, qu’on chantait dans la nuit, quelques-uns de ses confrères étaient députés vers lui processionnellement, avec la croix et la bannière, comme pour faire une réprimande à sa paresse. Cet usage durait encore, dit-on, en 1640.

Faire de pennon bannière.

Le pennon était l’enseigne d’un gentilhomme bachelier qui avait sous lui vingt hommes d’armes ; la bannière était l’enseigne d’un gentilhomme banneret qui commandait à cinquante hommes d’armes. Le pennon se terminait en queue, et la bannière avait une forme carrée. Quand le bachelier passait banneret, la cérémonie consistait à couper la queue de son pennon qui devenait ainsi sa bannière. De là l’expression héraldique Faire de pennon bannière, qui est passée en proverbe pour dire, s’élever en grade, être promu d’une dignité à une dignité supérieure.

Cent ans bannière, cent ans civière.

C’est-à-dire que les grandes maisons finissent par déchoir. On les a comparées aux pyramides dont la vaste masse se termine en petite pointe. La bannière était autrefois l’attribut des hauts seigneurs. On appelait maison bannière, chevalier bannière, la maison et le chevalier qui avaient un nombre de vassaux suffisant pour lever bannière, et l’on donnait par opposition le nom de civière à un noble sans fief et du dernier ordre, comme on le voit dans ces deux vers extraits de l’histoire des archevêques de Brème :

Erat davus nobilis sanguine regali
Ex matre, sed genitor miles civeralis.

Les Espagnols se servent du proverbe suivant : Abaxanse los adarues y alcanse los muladares. Les murs s’abaissent et les fumiers se haussent. C’est-à-dire les grands deviennent petits et

les petits deviennent grands.

Irus et est subito qui modo Cresus erat.

(Ovid.)

Platon disait : Il n’est point de roi qui ne soit descendu de quelque esclave ; il n’est point d’esclave qui ne soit descendu de quelque roi.

banquet. — Banquet de diables.

Repas où il n’y a point de sel. On dit, dans le même sens, Souper de sorciers, et ces deux expressions ont une origine commune ; elles sont dérivées d’une croyance superstitieuse qui attribuait aux diables et aux sorciers la plus forte horreur pour le sel, attendu que le sel est le symbole de l’éternité, et qu’étant exempt de corruption il peut en préserver toutes choses. C’est ce que dit Morésin dans son curieux ouvrage intitulé Papatus (p. 154) : Salem abhorrere constat diabolum et ratione optimâ nititur, quia sal æternitatis est et immortalitatis signum neque putredine neque corruptione infestatur unquam sed ipse ab his omnia vindicas.

baptisé. — N’attendez rien de bon d’un homme mal baptisé.

C’est une superstition bien ancienne qu’il y a des noms heureux et des noms malheureux, et que la destinée de chaque individu est pour ainsi dire écrite dans celui qu’il porte. Cette superstition était fort accréditée chez les Romains, qui cherchaient ordinairement à connaître par un présage appelé Omen nominis, si les personnes auxquelles on confiait la direction de quelque affaire, soit publique, soit privée, rempliraient leur mission avec succès. Ils détestaient les noms dont la signification rappelait quelque chose de triste ou de désagréable, et quand ils levaient des troupes, le consul devait prendre soin que les premiers noms inscrits sur le contrôle fussent de bon augure, comme ceux de Valérius, Victor, Faustus, etc. S’il ne se trouvait personne qui les portât, on les inscrivait toujours, après les avoir prêtés à des soldats imaginaires. Nos pères croyaient aussi à la fatalité des noms, et l’histoire en offre plus d’une preuve. On sait qu’on augura mal de la paix conclue à Saint-Germain-en-Laye, entre les calvinistes et les catholiques, deux ans avant la Saint-Barthélémy, et nommée paix boiteuse et mal assise, parce que M. de Biron, qui était boiteux, et M. de Mesmes, seigneur de Malassise, s’en étaient mêlés. M. A.-A. Monteil, dans son curieux Traité de matériaux manuscrits (t. ii, p. 169), parle d’un manuscrit du dix-septième siècle, intitulé : Nomancie cabalistique, ou tu science du nom et du surnom des personnes dont l’on veut connaître l’événement.

baptiste. — Tranquille comme Baptiste.

Se dit d’un homme qui montre de l’indolence et de l’apathie dans quelque circonstance où il devrait agir. C’est une allusion au rôle des niais qui, dans les anciennes farces, étaient désignés ordinairement par le nom de Baptiste.

baragouin.

Langage corrompu et inintelligible. Deux voyageurs bas-bretons, qui ne connaissaient d’autre idiome que celui de leur province, arrivèrent dans une ville où l’on ne parlait que français. Pressés de la faim et de la soif, ils eurent beau crier bara, qui veut dire pain, et gouin, qui veut dire vin, ils ne furent compris de personne, tant qu’ils ne s’avisèrent point d’indiquer par des gestes les objets de leur besoin ; et cette aventure donna, dit-on, naissance au mot baragouin. Que l’anecdote soit vraie ou fausse, l’étymologie de baragouin n’en est pas moins, suivant Ménage, dans les mots bara et gouin ou guin, qui, dans le bas-breton dérivé du celtique, signifient pain et vin, deux choses dont on apprend d’abord les noms quand on étudie une langue étrangère. Dire de quelqu’un qu’il parle baragouin ou qu’il baragouine, c’est faire entendre qu’il ne sait de l’idiome dont il use que les mots de pain et de vin. On trouve cette autre étymologie dans le Chevréana : « Baragouin vient de bar, qui signifie dehors, champ, campagne, et de gouin qui signifie gens. Ainsi, parler baragouin, c’est prier comme les gens du dehors et les étrangers. »

barbe. — Faire barbe de paille à Dieu.

Cette expression, dont on se sert pour marquer la conduite intéressée d’un hypocrite qui ne fait que de mauvaises offrandes à l’église, tout en ayant l’air d’en faire de bonnes, a été cor rompue par la substitution de barbe à jarbe ou gerbe. On a dit primitivement faire jarbe de foarre à Dieu, en parlant d’un payeur de dîmes qui ne donnait que des gerbes où il y avait peu de grain et beaucoup de foarre, foerre, fouerre ou juerre (mots dérivés de foderum, qui, dans la basse latinité, signifie paille longue de tout blé). Rabelais dit de Gargantua (liv. i, ch. 2) : il faisait gerbe de feurre aux dieux.

Faire la barbe à quelqu’un.

C’est le braver ; c’est lui faire affront, ou bien l’emporter sur lui, l’effacer en esprit, en talent, etc. Le cardinal de Richelieu disait, dans ce dernier sens, en parlant de son affidé, le père Joseph, surnommé l’éminence grise : « Je ne connais en Europe aucun ministre ni plénipotentiaire qui soit capable de faire la barbe à ce capucin, quoiqu’il y ait belle prise. » Cette expression figurée est venue de l’usage de porter la barbe longue et du déshonneur attaché à l’avoir rasée, comme on le verra dans l’article suivant que j’ai déjà publié dans le journal la Presse, du 27 octobre 1838. Tous les faits qu’il contient sont historiques ; j’en préviens les lecteurs, afin que le mensonge de la forme sous laquelle je les ai présentés ne leur fasse point suspecter la vérité du fond.

POGONOLOGIE, DISCOURS SUR L’HISTOIRE DE LA BARBE.

Plusieurs savants, qui ont écrit de beaux et bons traités sur la barbe, en font remonter l’origine au sixième jour de la création. Ce ne fut point l’homme enfant que Dieu voulut faire. Adam, en sortant de ses mains, eut une grande barbe suspendue au menton, et il lui fut expressément recommandé, ainsi qu’à toute sa descendance masculine, de conserver avec soin ce glorieux attribut de la virilité, par ce précepte transmis de patriarche en patriarche et consigné depuis dans le Lévitique : Non radetis barbam. Il est même à remarquer que ce fut le seul des commandements divins que les hommes ne transgressèrent point avant le déluge ; car dans l’énumération des crimes qui amenèrent ce grand cataclysme, il n’est pas question qu’ils se soient jamais fait raser. Quoi qu’il en soit, Noé et ses fils étaient prodigieusement barbus lorsqu’ils sortirent de l’arche, et les peuples qui naquirent d’eux mirent longtemps leur gloire à leur ressembler. Les Assyriens renoncèrent les premiers à cette noble coutume ; mais qu’on ne s’imagine point que ce fut de gaieté de cœur : leur reine Sémiramis les y força. Il entrait dans sa politique, disent quelques historiens, de se déguiser en homme, afin de passer pour un homme aux yeux de ses sujets peu disposés à obéir à une femme ; et comme son déguisement pouvait être aisément trahi par l’absence de la barbe, car on n’en avait point encore inventé de postiche, elle voulut effacer cette marque caractéristique qui empêchait de confondre les mentons des deux sexes, et elle fit tomber, en un jour, sous le fer de la tyrannie toutes les barbes de ses états.

C’est ainsi que s’opéra, par la volonté d’une reine ambitieuse, cette étrange révolution qui devait changer la face de tous les peuples ; elle s’étendit rapidement de l’Assyrie jusqu’en Egypte, où elle trouva de puissants promoteurs parmi les prêtres. Ces prêtres novateurs introduisirent dans les temples de nouvelles effigies de dieux représentés chauves et rasés, et ils fascinèrent tellement les esprits par la superstition, que chaque Égyptien s’empressa de se débarrasser, non-seulement du poil du menton, mais de celui de tout le corps, comme d’une superfluité impure. Dès lors une loi religieuse assujettit la nation à une tonte générale, à l’instar d’un troupeau de moutons. Il faut pourtant observer qu’une pareille loi ne devint rigoureusement obligatoire que dans les circonstances où l’on était en deuil de la mort du bœuf Apis. Dans les autres cas, on pouvait rester velu en toute sûreté de conscience. Il suffisait d’avoir la précaution de se couper de très près la barbe, qu’il n’était pas permis de laisser pousser deux jours de suite, excepté lorsqu’un nouvel Apis avait paru.

Mais pendant que les Égyptiens traitaient la barbe avec tant de mépris, le ciel, sans cesse attentif à placer le bien à côté du mal, appela chez eux les Israélites qui savaient apprécier ce qu’elle valait. Ce peuple, quoique esclave de l’autre, ne cessa point de porter la barbe en présence de ses oppresseurs, et il est certain que sa persévérance à cet égard contribua beaucoup dans la suite à le soustraire à sa captivité ; car, je vous le demande, Moïse et Aaron auraient-ils pu opérer sa délivrance s’ils eussent été des blancs-becs ? Non, non ; croyons-en le témoignage d’un docte rabbin qui nous assure que le Seigneur avait communiqué une vertu divine à leurs barbes, comme il attacha plus tard une force miraculeuse à la chevelure de Samson, et ne nous étonnons plus, après cela, qu’Israël, malgré l’inconstance de son caractère, ait toujours considéré la barbe, soit comme un gage de salut, soit comme un objet de religieuse vénération, et qu’il ait entrepris une guerre exterminatrice pour en venger l’honneur outragé. David mit à feu et à sang le pays des Ammonites qui avaient eu l’insolence de couper la moitié de la barbe à ses ambassadeurs. Jugez de ce qu’eût fait ce roi dans son indignation, s’ils eussent poussé le sacrilége jusqu’à la leur couper tout entière.

C’était alors l’époque brillante de la barbe. Quel éclat elle répandit depuis les rives du Jourdain jusqu’aux bords de l’Eurotas ! Nommerait-on une gloire qui ait été séparée de la sienne ? La barbe obtint des Grecs enthousiastes les honneurs de l’apothéose. Elle flotta majestueusement sur la poitrine de leurs dieux, comme un attribut de la puissance céleste. Elle s’arrondit avec grâce autour du menton de Vénus, adorée dans l’île de Chypre sous le nom de Vénus barbue ; elle fut consacrée à la miséricorde, en mémoire de l’usage des suppliants qui pressaient dans leurs mains pieuses la barbe de ceux dont ils cherchaient à émouvoir la compassion ; elle figura dans plusieurs lois au même titre que les choses saintes et inviolables ; elle para les héros, plus redoutables avec elle, d’un lustre non moins beau que celui des trophées ; elle devint même une décoration glorieuse décernée aux veuves argiennes qui, sous la conduite de la noble Télésilla, avaient vengé le meurtre de leurs maris, en chassant de leur ville les armées réunies des deux rois de Sparte, Démarate et Cléomène. Le décret rendu à ce sujet établissait que ces veuves, en se remariant, auraient le droit de porter une barbe feinte au menton, quand elles entreraient dans la couche nuptiale. Ce décret, cité, par Plutarque, est assurément un des plus remarquables qui aient jamais été faits. Il suffirait seul pour prouver combien les Grecs étaient plus sages que nous dans le choix des insignes qu’ils accordaient à la valeur. Ces insignes, ils les prenaient parmi les attributs de la virilité, tandis que nous allons les chercher parmi les ornements des femmes. Nous n’offrons que des rubans à nos héros ; ils donnaient des barbes à leurs héroïnes.

Parcourez les fastes de la Grèce, vous n’y trouverez point d’événement célèbre où la barbe n’ait été mêlée. On pourrait démontrer que l’influence de la barbe fut une des premières causes de la civilisation, des beaux-arts et de la philosophie, qui jetèrent tant de splendeur sur cette contrée favorisée du ciel. La barbe, compagne inséparable des législateurs et des sages, relevait admirablement leur dignité et leur prêtait cet ascendant qui subjuguait les hommes ; la barbe se jouait parmi les cordes de la lyre des poètes jaloux de chanter ses louanges ; la barbe était le signe caractéristique des philosophes, dont le mérite se mesurait sur sa longueur. Y eut-il jamais sous le soleil rien de plus magnifique et de plus respectable que les barbes de Minos, de Nestor, de Musée, d’Homère, de Lycurgue, de Pythagore, de Thales, de Solon, d’Anacréon, de Miltiade, d’Aristide, de Thémistocle, de Périclès, d’Hippocrate, de Socrate, de Platon, etc., etc., etc. ? On disait avec raison : Tant vaut la barbe, tant vaut l’homme ; et il est à remarquer que pendant le temps où cet adage lut en honneur, la Grèce occupa le premier rang parmi les nations. On peut même croire qu’elle n’en aurait point été dépossédée, si elle n’eût pas adopté la sotte coutume de se raser. Ce qu’il y a d’incontestable, c’est que son asservissement par les Macédoniens date de cette innovation, introduite, à ce que dit Athénée, par un mauvais citoyen dont le nom s’est perdu dans le sobriquet flétrissant de korsès, qui signifie tondu ou rasé… Réfléchissez à cet événement, peuples de la terre, et gardez-vous bien de faire repasser vos rasoirs !!!

Oui, c’est un fait digne de la plus sérieuse considération, que la barbe se montra constamment auprès du berceau des empires, et le rasoir auprès de leur tombeau. L’histoire universelle, qui offre tant de contradictions sur d’autres points, n’a jamais varié sur celui-ci. Je pourrais en rapporter mille preuves irréfragables, mais il serait trop long de les chercher au milieu des matières diverses qu’elle embrasse, matières dont la totalité, suivant l’abbé Langlet, ne formerait pas moins de trente mille volumes de mille pages chacun. Je prierai mes bénévoles lecteurs de m’en croire sur parole, et je me bornerai à leur citer l’exemple des Romains. Ce grand peuple portait la barbe lorsqu’il expulsa les Tarquins, et l’on sait que, dans la suite, les sénateurs aimèrent mieux se faire massacrer sur leurs chaises curules que de la laisser profaner par les mains des Gaulois. L’attachement qu’elle inspirait, accru par un trait si sublime, dura quatre siècles et demi. Ce ne fut que vers l’an de Rome 454, que des barbiers pénétrèrent dans cette ville, arrivés de Sicile, à la suite de Ticinus Ménas. Des barbiers ! quel cortége pour un consul ! les ombres héroïques des vieux Romains en frémirent d’indignation dans leurs sépulcres, mais leurs enfants dégénérés applaudirent à la nouveauté insensée, et livrèrent avec empressement l’honneur de leurs mentons au tranchant du rasoir qui jusque-là n’avait été employé dans Rome qu’à couper un caillou [15]. Cependant, afin de détourner le courroux des dieux barbus de l’Olympe, qu’une telle conduite ne pouvait manquer d’irriter, ils eurent soin de leur consacrer les poils abattus. Cet acte religieux du dépôt de la barbe, officium barbæ positæ, fut renouvelé depuis par tous ceux qui se firent raser pour la première fois, et chacun se piqua d’y joindre autant de luxe et de magnificence que son rang le lui permettait. Les historiens nous apprennent que Néron, en pareille circonstance, monta les cent degrés du clivus sacer (colline sacrée), à l’instar d’un triomphateur, pour aller déposer au Capitole, sur l’autel de Jupiter, les premiers poils de sa barbe, enfermés dans un vase d’or orné de perles du plus grand prix. Espérait-on compenser la perte de la barbe par un appareil pompeux ? Il eût été bien plus avantageux de la conserver au menton que de la faire figurer auprès des dépouilles opimes. C’est ce que pensèrent plusieurs empereurs, et ils s’efforcèrent de la rétablir. Les plus célèbres de ces réformateurs furent Adrien et Julien, surtout ce dernier, qui signala son avénement au trône en chassant mille barbiers du palais impérial, et qui accabla les misopogons[16] des traits de la satire. L’empire alors brilla d’un reflet de son antique splendeur ; mais, hélas ! ce n’était que l’éclat d’un flambeau près de s’éteindre. Les misopogons et les barbiers reparurent, et, peu de temps après, les soldats du Nord, qui portaient de longues barbes, vinrent soumettre les Romains rasés.

Tantæ molis erat romanam radere gentem !

Les Francs, qu’on vit s’élever parmi ces conquérants et fonder une monarchie qui ne tarda pas à dominer sur les autres, les Francs, passionnés d’abord pour les seules moustaches, comprirent bientôt que ce relief incomplet ne pouvait suffire à leur figure martiale. Ils laissèrent croître leur barbe, et avec elle crût leur pouvoir. Elle devint chez eux, aussi bien que la chevelure, un attribut de la liberté, et il n’y eut presque point de relations sociales ni d’affaires importantes où elle ne fut appelée à jouer un rôle. S’agissait-il, par exemple, d’attacher à des contrats de vente ou de donation un caractère spécial de validité, les vendeurs ou les donateurs offraient trois ou quatre poils de leur barbe, qui étaient insérés dans les sceaux des titres remis aux acquéreurs, ou aux donataires. Voulait-on témoigner des égards ou de l’affection à quelqu’un, s’engager à le protéger, le recevoir en adoption, lui accorder une investiture ; tous ces actes se confirmaient par l’attouchement de la barbe, qui les rendait plus sacrés. Les traités politiques même étaient sanctionnés par ce moyen. Aimoin rapporte que Clovis, voulant conclure une alliance avec Alaric, roi des Wisigoths, lui envoya des ambassadeurs pour le prier de venir toucher sa barbe. On croit que cet attouchement se fesait tantôt avec les mains et tantôt avec des ciseaux ; mais, en ce cas, le fer n’avait pas une action destructive. Il ne tranchait que l’extrémité des poils pour leur donner une forme régulière. Celui qui était chargé de cette opération, où l’on retrouve quelques traits de ressemblance avec la cérémonie du dépôt de la barbe alors en usage chez plusieurs peuples chrétiens, prenait le titre et les obligations de parrain ou père adoptif. Il se fesait suppléer quelquefois par un prêtre qui récitait des prières dont les formules existent dans le Sacramentaire de saint Grégoire. Les poils coupés étaient enveloppés dans de la cire sur laquelle on imprimait l’image du Christ, et ils étaient remis ensuite au parrain qui les déposait dans un lieu consacré, comme une dépouille vouée à Dieu. Cette destination religieuse des rognures de la barbe était bien préférable à celle que les Grecs, les Romains et les Lombards du même temps donnaient à la barbe entière, en l’envoyant en présent, lorsqu’ils voulaient offrir des gages précieux d’estime et de dévouement que Paul Diacre appelle les assurances d’une amitié inviolable. Les Francs tenaient trop à leur barbe pour en faire cadeau à un homme, quel qu’il fût ; d’ailleurs c’était pour eux une espèce d’infamie d’avoir la barbe tout a fait coupée, et la peine la plus terrible que Dagobert put infliger à Sadragrésil, duc d’Aquitaine, après l’avoir fait fustiger, fut de ne pas lui laisser un poil au menton.

Il existait alors une indissoluble union entre le diadème et la barbe, et Ton sait que la première formalité pour opérer la déchéance des rois consistait à leur raser la tête et le visage. Charlemagne eut grand soin d’ordonner, dans ses Capitulaires, qu’aucun de ses descendants ne fut exposé à cet outrage régicide, et certes une telle précaution était très digne du grand homme qui fesait trembler tout l’Occident devant sa barbe, surtout lorsqu’il jurait par sa barbe et par saint Denis. Les paladins qui, sous son règne, se signalèrent par tant d’exploits, attachaient la plus grande gloire à conserver intact le poil de leur menton, et à couper celui des mentons de leurs adversaires. Un de ces paladins portait sur ses épaules, comme un trophée, un manteau tissu de ce poil moissonné par sort glaive ; un autre couchait sur un lit d’honneur dont les matelas en étaient garnis, et cela était mille fois plus beau que de reposer sur des lauriers. Mais on doutera peut-être de la vérité de ces deux traits, parce qu’ils ne sont consignés que dans des livres de chevalerie. Et quand même ils auraient été imaginés à plaisir, ce que je suis bien loin de penser, ils serviraient du moins à prouver de quelle haute considération la barbe jouissait en ces temps héroïques. Ses honneurs et ses prérogatives se maintinrent jusqu’au douzième siècle. Il faut dire pourtant que, dans cet intervalle, la manière de la porter subit diverses modifications. Tantôt on la façonna en triangle, tantôt en losange et tantôt en trapèze, selon les lois de la plus exacte géométrie ; quelquefois on l’arrangea de telle sorte que la face humaine eut l’apparence de celle d’un bouc. On lui donna aussi la forme d’un hérisson : dans ce dernier cas, elle était confondue avec les moustaches et taillée pour faire une bordure circulaire à la bouche. Enfin, on l’amoindrit considérablement, afin qu’elle échappât aux bulles d’interdiction lancées contre elle par le pape Grégoire VII. Cet implacable ennemi de toutes les puissances de la terre ne pouvait ménager la barbe ; mais devait-il être égaré par la haine qu’il lui portait jusqu’à devenir l’imitateur du plus grand adversaire de la papauté, de Photius, patriarche de Constantinople, qui s’était séparé de l’Église romaine, et avait excommunié la barbe du pape Nicolas Ier ?[17] Quel étrange spectacle que celui d’un pontife prenant pour modèle un eunuque schismatique ! Cependant ses violentes persécutions n’eurent pas tout leur effet. Les ecclésiastiques qui par état renonçaient aux pompes du monde, furent les seuls qui se firent raser entièrement. Un archevêque de Rouen trouva mauvais que les séculiers, malgré les défenses de Grégoire, conservassent un privilége que n’avait plus le clergé. Il fulmina des mandements contre ce reste de barbe et ordonna de l’abolir sous peine d’excommunication. Les dévots obéirent ; les autres furent indignés : on se disputa, on s’arma des deux côtés, et l’on vit naître une guerre civile de la barbe. Enfin, Louis VII, dit le Jeune, docile aux volontés sacerdotales, se fit raser publiquement par Pierre Lombard, évêque de Paris, malgré les représentations d’Éléonore, sa femme, qui s’écria, dans son dépit, qu’elle avait cru épouser un roi, et qu’elle n’avait épousé qu’un moine. Les courtisans, toujours singes du prince, imitèrent Louis, et l’on n’aperçut plus que des mentons pelés. C’est alors que commença à se former une corporation de barbiers qui choisirent, dans la suite, saint Louis pour leur patron, sans doute à cause de la faveur spéciale que ce monarque avait accordée à son barbier Labrosse, indigne parvenu, qui fut pendu sous le successeur de son maître.

Une des plus belles actions de Philippe de Valois fut de restaurer la barbe. Sous son règne, on poussa le luxe jusqu’à la parfumer, à l’orner de paillettes d’or et à la galonner, c’est-à-dire à y suspendre des glands dorés nommés galands, ce qui, d’après certain étymologiste dont je cite l’opinion sans l’adopter, pourrait bien avoir introduit le terme de galanterie, car, dit-il, les dames se montraient jalouses de caresser des barbes si bien arrangées. Ce noble usage cessa dans le siècle suivant. Les barbiers redevinrent nombreux et puissants. On sait la grande fortune d’Olivier-le-Daim, barbier de Louis XI ; on sait aussi comment il expia son élévation. Ce misérable fut pendu comme l’avait été Labrosse, et tous les deux l’avaient bien mérité.

François Ier, qui aspirait à tous les genres de gloire, n’oublia pas celle de la barbe, honteusement négligée après Philippe de Valois. Les détracteurs de ce roi chevalier ont prétendu qu’il ne laissait croître la sienne que pour regagner en poils ce qu’il avait perdu en cheveux, depuis qu’un tison lancé d’une fenêtre par le capitaine de Lorge, comte de Montgommery, lui avait endommagé le crâne ; mais il est certain qu’il agit ainsi par un autre motif. Il sentait toute la valeur de la barbe, et, ce qui le prouve sans réplique, c’est qu’il fit vendre le droit de la porter. Une ordonnance rendue par lui, en 1533, envoyait ramer sur les galères les Bohémiens, les vilains, et tous ceux qui oseraient la porter sans y être autorisés et sans payer la redevance imposée. Il est vrai que la barbe dont il est question n’était pas une barbe roturière. Elle était une prérogative du costume de cour, et elle équivalait à un titre de noblesse.

Sous Henri IV, on vit paraître des barbes de toutes les espèces. Il y en avait de façonnées en toupet, en éventail, en feuille d’artichaut, en queue d’hirondelle. Mais aucune d’elles ne valait la barbe grise du bon Béarnais sur laquelle le vent de l’adversité avait soufflé. Ô la plus vénérable des barbes ! maudite soit la langue qui ne proférera pas tes louanges !

Quel dommage qu’un aussi grand roi que Louis XIV n’ait pas eu pour la barbe les mêmes égards que pour la perruque ! C’est un des plus grands reproches qu’on puisse lui adresser.

Tel fut le sort de la barbe chez les principales nations. Il serait trop long de raconter celui qu’elle éprouva chez les autres. Je dirai cependant qu’aucun peuple n’eut jamais pour elle un plus grand amour que les Espagnols et les Portugais. C’était une passion qui conservait quelquefois sa force après le trépas. Je n’exagère point. Voici ce que don Sébastien de Cobarruvias raconte à ce sujet : « Cid Rai-Dios, gentilhomme castillan, étant mort, un juif, qui le haïssait, se glissa furtivement dans la chambre où le corps reposait sur un lit de parade. Il se mettait déjà en posture de lui tirer la barbe, lorsque le corps se leva soudain, et dégainant à moitié son épée qui se trouvait près de lui, causa une telle frayeur au juif qu’il s’enfuit comme s’il eût eu cinq cents diables à ses trousses. Le corps se remit ensuite sur le lit comme auparavant. »

La barbe avait alors autant de prix que l’or et les diamants. Un moyen sûr de se procurer de l’argent était d’emprunter sur sa barbe ou sur ses moustaches, comme fit le grand Albukerque. Une telle hypothèque offerte aux prêteurs les plus intraitables fesait sur eux l’effet d’un talisman. Oh ! pourquoi sa vertu n’est-elle plus la même aujourd’hui ? Ces maudits barbiers ont tout gâté. Ce sont eux sans doute qui, pour engager tout le monde à se faire raser, ont inventé le dicton : Prêter sur la barbe d’un capucin, c’est-à-dire prêter sans garantie ; mais les barbiers passeront, je l’espère, et la barbe restera. Déjà son règne a recommencé parmi nous, et ce qui présage qu’il sera glorieux, c’est qu’il a été ramené par la jeune France. Honneur à ces incomparables jeunes gens qui ont si bien préludé à la restauration de la barbe par la guerre contre les perruques ! quelle gloire pour eux d’être barbus dans un siècle où les barbons n’ont point de barbe !

Mais ce n’est point assez. La réforme qu’ils ont faite en appelle une autre. Le costume actuel ne saurait convenir à la majesté de la barbe. Ils doivent le supprimer. Puissent-ils adopter celui de ces héros du moyen âge dont nous admirons les portraits dans ces précieuses tapisseries qui décoraient jadis les lambris des palais des rois et des châteaux des grands seigneurs ! Oh ! qu’il me tarde de voir luire ce jour heureux où les habits étriqués des fashionables seront remplacés par les magnifiques vêtements de Geoffroi le barbu et de Baudoin à la belle barbe !

barbouillée. — Se moquer de la barbouillée.

Se dit d’une personne qui débite des choses absurdes et ridicules qui fait des propositions exagérées et extravagantes, ou d’une personne qui, ayant bien fait ses affaires, se moque de tout ce qui peut arriver et de tout ce qu’on peut dire et faire. C’est ainsi que cette locution se trouve expliquée dans le Dictionnaire de l’Académie. J’ajouterai qu’elle s’emploie aussi quelquefois pour signifier qu’on se moque de ses créanciers, et que cette acception en désigne l’origine. La barbouillée signifie proprement la cédule, ordinairement barbouillée, de l’huissier qui cite le débiteur en justice, ou le billet par lequel le débiteur s’est engagé à payer.

barque. — À barque désespérée Dieu fait trouver le port.

Là où les secours humains sont inutiles, éclate la protection de Dieu. Plus l’infortune est grande, disent les Allemands, plus Dieu est près, Je grosser die Noth deste naher Gott. Les Grecs et les Latins avaient ce proverbe : Si Dieu le veut, tu navigueras sur une claie.

barres.

Les barres sont un jeu de course entre certaines limites, « lequel, dit Nicot, se joue par deux bandes, l’une front à front de l’autre, en plaine campagne, saillants de leurs rangs les uns sur les autres, file à file, pour tascher à se prendre prisonniers. Là où le premier qui attaque l’escarmouche est sous les barres de celuy de la bande opposite qui sort sur luy, et cestuy sous les barres de celuy qui de l’autre part saut (s’élance) en campagne sur luy, et ainsi les uns sur les autres, tant que les deux troupes soient entièrement meslées. Ayant par advanture tel jeu prins tel nom, parce que telles bandes estoient retenues de barres ou barrières qu’on leur ouvrait, quand il estoit proclamé qu’on laissast aller les vaillants joueurs que les latins appellent carceres. » Ce jeu, qui est semblable à celui de la palestre, chez les Grecs et les Romains, a donné lieu à plusieurs expressions proverbiales.

Jouer aux barres.

Se chercher sans se joindre, parce qu’au jeu de barres on poursuit ceux qui fuient, et on fuit ceux qui poursuivent. Avoir barres sur quelqu’un.

Avoir quelque avantage sur lui ; comme le joueur de barres sur ceux de ses adversaires qui sont partis du camp avant lui.

Ne faire que toucher barres.

Ne point s’arrêter dans un endroit ; à l’exemple du coureur qui, rentré au camp en repart aussitôt pour s’élancer à la poursuite de ceux devant lesquels il fuyait.

basilic. — Regard de basilic.

C’est une ancienne croyance populaire, encore existante chez les paysans, que les vieux coqs pondent quelquefois un œuf qui éclot dans le fumier et produit une espèce particulière de basilic, reptile redoutable auquel on attribue le pouvoir de tuer par son seul regard quiconque s’y trouve exposé, et de se tuer lui-même quand il se voit dans une glace[18]. De là ces expressions proverbiales : Lancer des regards de basilic, et Faire des yeux de basilic à quelqu’un ; c’est-à-dire des regards et des yeux enflammés de fureur qui donneraient la mort, s’ils le pouvaient, à la personne contre laquelle ils sont dirigés.

Les vieux coqs ne se mêlent pas de la procréation du basilic, et le basilic n’a pas la puissance destructive qu’on lui suppose. Les auteurs qui, dans un siècle d’ignorance, ont prétendu qu’il laissait échapper de ses rayons visuels un poison meurtrier, ne méritent aucune foi ; ils ont extravagué, et Borel a extravagué plus qu’eux encore, lorsqu’il a parlé dans ses Centuries d’un individu de sa connaissance dont les regards avaient une maligné si pernicieuse, si terrible, qu’ils fesaient périr les petits enfants, desséchaient les mamelles des nourrices, les plantes et les fruits, corrodaient et perçaient toute espèce de verres. Quel embarras n’aurait pas éprouvé cet homme-basilic, s’il eût été obligé de porter des lunettes !

basque. — Courir comme un Basque.

Les Basques ont été toujours renommés pour leur agilité, et c’est parmi eux que les grands seigneurs choisissaient autrefois leurs coureurs.

Le tour du Basque.

On appelle ainsi le croc-en-jambe, parce que les Basques sont très habiles à faire ce tour de lutte en portant rapidement un pied sur le jarret d’un adversaire à qui ils appliquent en même temps un coup dans l’estomac, ce qui le jette aussitôt à la renverse.

bassin. — Cracher au bassin ou au bassinet.

Contribuer malgré soi à quelque dépense.

On dit que cette locution est venue de ce qu’autrefois on se servait d’un bassin au lieu d’une bourse pour faire la quête dans les églises, ce qui se pratique encore dans quelques endroits ; mais cette explication ne donne pas la raison du mot cracher employé dans le sens de donner de l’argent. En voici une autre :

Dans un vieux recueil de proverbes en figures au nombre de deux cents, dont quelques-unes représentent des circonstances de la vie des gueux, on voit le roi de Gueuserie, nommé Guillot ou grand Coësre, comme celui des bohémiens, présidant une assemblée publique de ses sujets. Il est revêtu d’un ample manteau en loques ; il a pour trône le dos d’un coupeur de bourses sur lequel il est assis, pour sceptre un bâton noueux fait en forme de béquille, et pour diadème un chapeau entouré de coquillages. À ses pieds est un bassin de cuivre, et à son côté une estrade du haut de laquelle son archi-suppôt debout lit et explique une ordonnance qui oblige tous les gueux, excepté les principaux officiers, à payer une contribution à la quelle ils sont tenus. Chacun se prépare en rechignant à déposer dans le bassin sa quote-part de la somme demandée ; et c’est ce qui s’appelle en terme d’argot cracher au bassin ou au bassinet, pour marquer sans doute qu’on éprouve autant de peine à tirer son argent de sa bourse qu’un catarrheux en éprouve à expectorer ses mucosités.

bastille. — Plus d’argent que le roi n’en a dans sa Bastille.

Prenez-moi ces abbés, ces fils de financiers
Dont, depuis cinquante ans, les pères usuriers,
Volant à toute main, ont mis dans leur famille
Plus d’argent que le roi n’en a dans sa Bastille.

(Régnier, sat. 13.)

Autant d’argent que le feu roi.
En avait mis dans la Bastille.

(Maynard.)

Ce roi est Henri IV. Son trésor, gardé à la Bastille, se composait en 1604 de sept millions d’or, et en 1610 de quinze millions huit cent soixante-dix mille livres d’argent comptant serré dans les chambres voûtées, coffres et caques, outre dix millions qu’on en avait tirés pour bailler au trésorier de l’épargne. C’est textuellement ce que dit Sully dans ses mémoires. Cette richesse, qui n’était point destinée aux dépenses publiques, provenait de l’administration sage et économe de ce ministre, qui probablement l’avait déposée à la Bastille, parce qu’il était gouverneur de cette forteresse. Avant lui le trésor des rois de France avait été placé successivement au Temple, au Louvre et dans une tour de la cour du palais.

On trouve dans le roman de Gérard de Roussillon, une expression proverbiale très analogue à celle qui vient d'être expliquée : Il a volé plus d’avoir qu’il n’y en a dans Pavie. Allusion au trésor des rois lombards qui était dans cette ville.

bateau. — Arriver en trois bateaux.

Cette expression proverbiale et comique, qu’on emploie en parlant d’une personne ou d’une chose dont on veut relever l’importance, est une allusion à l’usage de faire escorter par des vaisseaux de guerre un vaisseau de transport qui est richement chargé ou qui a quelque passager illustre à son bord. Elle se trouve dans le chapitre 16 du livre i de Rabelais, où il est parlé de la jument de Gargantua, amenée de Numidie en trois quarraques et ung brigantin. Elle se trouve aussi dans la fable de La Fontaine intitulée : le Léopard et le Singe qui gagnent de l’argent à la foire. Le singe dit au public qu’il harangue pour l’attirer à son spectacle :

Votre serviteur Gille,
Cousin et gendre de Bertrand,
Singe du pape en son vivant,
Tout fraîchement arrive en cette ville ;
Arrive en trois bateaux exprès pour vous parler.

Le peuple dit aujourd’hui Arriver en quatre bateaux, dans une acception de reproche, en parlant d’une personne qui affiche des prétentions, se donne de grands airs, fait de l’embarras dans une société où elle paraît.

bâton. — Être réduit au bâton blanc.

On prétend que cette expression est un allusion à l’ancien usage d’après lequel les soldats d’une garnison qui avait capitulé sortaient de la place avec un bâton à la main, c’est-à-dire avec un bois de lance dégarni de fer. Mais on se trompe certainement ; car l’usage dont on parle ne fut introduit que parce que le bâton dépouillé de son écorce était un symbole de dénûment et de sujétion affecté particulièrement aux suppliants et aux prisonniers. On sait qu’aux termes de la loi salique, le meurtrier, obligé de quitter le pays lorsqu’il ne pouvait payer la composition, sortait de sa maison, en chemise, déceint, déchaux et bâton en main, palo in manu. Une disposition analogue se trouve dans cette formule des archives de Bade : Partir avec petit bâton et du bien faire l’abandon (Grimm., 133), On voit dans les Antiquités d’Anvers, par Gramaye, que les confrères de l’arc de la ville de Welda se présentèrent devant les statues des saints avec des baguettes blanches dans leurs mains en signe de dépendance. « Je ne plains pas les garçons, dit Luther : un garçon vit partout, pourvu qu’il sache travailler ; mais lu pauvre petit peuple des filles doit chercher sa vie avec un bâton blanc à la main. » (Mém. de Luther, par M. Michelet, ii, p. 160.) C’est une coutume en Hollande, que les servantes qui sont sans place courent les rues en portant des bâtons blancs.

Le tour du bâton.

On appelle ainsi les profits casuels et souvent illicites d’un emploi.

Cette expression vient, suivant Borel, des deux mots bas et ton, parce que lorsqu’on veut faire un gain injuste on ne le dit qu’à voix basse (d’un bas ton) à l’oreille des personnes qu’on met dans ses intérêts. Lamonnoye la tire du petit bâton avec lequel les joueurs de gobelets exécutent leurs tours de passe-passe. Moisant de Brieux pense qu’elle fait allusion au bâton des maîtres d’hôtel. Elle peut tout aussi bien faire allusion au bâton des huissiers, ou mieux encore au bâton des juges suppléants qui, toutes les fois qu’ils étaient appelés à remplacer les titulaires, dans le temps de la féodalité, grevaient les plaideurs de quelque dépense surérogatoire. Les seigneurs les y autorisaient pour se dispenser de les payer, et partageaient même avec eux. C’est ce qui rendait la justice seigneuriale beaucoup plus chère que la justice royale, et fesait dire que Justice coute moult souvent plus que ne vaut.

Faire sauter à quelqu’un le bâton.

L’obliger à faire quelque chose contre son gré.

Allusion à un amusement des bergers qui, faisant sortir le troupeau de la bergerie ou l’y faisant rentrer, se placent sur la porte avec un bâton élevé à une certaine hauteur, pour se donner le plaisir de le faire sauter à leurs bêtes. — On dit aussi Sauter le bâton dans le même sens que Franchir le pas, franchir l’obstacle.

Faire une chose à bâtons rompus.

On a regardé cette façon de parler comme une allusion aux exercices du tournoi où les chevaliers, dans les joutes de plaisir, se servaient de lances mornées qui se nommaient bâtons rompus[19], tandis que dans les joutes sérieuses, ils fesaient usage de lances acérées, deux manières de combattre qui différaient entre elles, comme l’escrime et le duel. Mais une telle explication fausserait l’idée qu’on attache à l’expression Faire une chose à bâtons rompus, qui ne signifie point faire une chose peu sérieusement et par manière de jeu, comme on l’imagine, mais bien, faire une chose après de fréquentes interruptions et à diverses reprises. Cette expression est une métaphore prise d’une batterie de tambour, qui consiste à faire jouer les bâtons ou baguettes alternativement et par intervalle, ce qui s’appelle rompre les bâtons. Elle est proprement le contraire de aller rondement, autre métaphore prise aussi d’une batterie de tambour qu’on nomme le roulement.

baume. — Fleurer comme baume.

Exhaler une odeur agréable. On dit proverbialement et figurément, Cela fleure comme baume, en parlant d’une affaire qui paraît bonne et avantageuse.

Donner du baume de Galaad.

S’apitoyer sur le malheur au lieu de le secourir ; donner de l’eau bénite de cour.

Cette expression est venue d’un vieux livre intitulé : Le Baume de Galaad, qui fut fait pour la consolation des malheureux. — Le pays de Galaad, en Judée, était la patrie du prophète Elie, dont les paroles avaient la vertu de guérir les maux, Cujus verba erant medicina ; et il produisait tant d’essences balsamiques, qu’on disait proverbialement, Porter des parfums à Galaad, dans le même sens que Porter du blé en Egypte, du safran en Cicile, des roses à Prestum, des chouettes à Athènes, de l’eau à la mer, etc.

Autrefois on appelait aussi baume, ce qu’on appelle aujourd’hui pot-de-vin ou épingles, c’est-à-dire le cadeau fait à la suite d’un contrat. Dans le livre intitulé Droits et coutumes de Champagne que le roi Thiébaut établit, on lit : « Une somme d’argent déboursée par forme de baulme, à la suite du bail. » Cette signification du mot baume, fesait ressortir par opposition celle de baume de Galaad.

Les Italiens nomment plaisamment l’égoïste dont la bienfaisance ne consiste qu’en paroles ; Amico da stranuti, Ami pour les éternuements, parce qu’on ne peut tirer de lui qu’un Dieu vous bénisse.

bavette. — Tailler des bavettes.

Babiller, bavarder. — Cette expression populaire est une espèce de calembourg où le mot bavette, qui signifie la partie haute d’un tablier destinée à couvrir la poitrine, se prend dans le sens de bavardage qu’il avait autrefois. Les femmes du peuple disent en se séparant après une longue causerie : Maintenant que nous avons taillé des bavettes, il faut aller les coudre ; c’est-à-dire, maintenant que nous avons bavardé, il faut aller travailler.

beau. — Cela doit être beau, car je n’y comprends rien.

Ainsi s’exprime le bel esprit Desmazures, dans une comédie de Destouches, et il ne fait que répéter ce que plusieurs philosophes ont dit avant lui très sérieusement.

Le poëte Lucrèce (De rerum naturâ, lib. 1) parle en ces termes d’Héraclite surnommé Skoteinòs, le ténébreux.

Clarus ob obscuram linguam magis inter inanes
Quamde graves inter graios, qui vera requirunt.
Omnia enim stotidi magis admirantur amantque
Inversis quæ sub verbis latitantia cernunt.

(C’est par l’obscurité de son langage qu’il s’attira la vénération des hommes superficiels, mais non pas des sages Grecs accoutumés à réfléchir ; car la stupidité n’admire et n’aime que les opinions cachées sous des termes mystérieux.)

Montaigne, qui cite les vers de Lucrèce, fait les réflexions suivantes : « La difficulté est une monnoie que les savants emploient comme les joueurs de passe-passe, pour ne découvrir l’inanité de leur art, et de laquelle l’humaine bêtise se paye aisément… On voit Aristote à bon escient se couvrir souvent d’obscurité si expresse et si inextricable, qu’on n’y peut rien choisir de son avis. Non Aristote seulement, mais la plupart des philosophes ont affecté la difficulté pour faire valoir la vanité du sujet, et amuser la curiosité de notre esprit. Épicure a évité la facilité » (c’est-à-dire d’être clair et facile à entendre. (Ess., liv. ii, chap. 12.)

Quintilien dit : « J’en ai vu plusieurs qui prenaient à tâche d’être obscurs, et ce vice n’est pas nouveau ; car je trouve dans Tite-Live que, de son temps, il y avait un maître qui recommandait à ses disciples de jeter de l’obscurité dans tous leurs discours : de là cet éloge incomparable : Cela est fort beau : je ne l’ai pas entendu moi-même. »

Lycophron, poëte grec, dont le nom est devenu proverbialement appellatif pour désigner un auteur inintelligible, affectait dans ses vers une obscurité énigmatique, et il protestait publiquement qu’il se pendrait s’il se trouvait quelqu’un qui pût en tendre son poëme de la Prophétie de Cassandre ; en quoi il ne prenait pas un engagement téméraire. Ce poëme, demeuré inexplicable jusqu’à ce jour, malgré tous les efforts des grammairiens, des scoliastes et des commentateurs, a été justement comparé à ces souterrains où l’air est si épais et si étouffé, que les flambeaux qu’on y apporte s’y éteignent.

Hegel, philosophe allemand, mort en 1830, regardait la clarté comme une qualité d’un ordre inférieur. Dans sa préface de l’Encyclopédie, il a formellement énoncé cette pensée, qu’un philosophe doit être obscur, et dans tous ses écrits il s’est très bien conformé à ce précepte.

Nous avons aujourd’hui bon nombre d’écrivains qui croient passer pour sublimes à force d’être obscurs, et qui se figurent que le proverbe doit tourner pour eux de l’ironie à l’éloge. Laissons-les se complaire dans cette opinion ; car si tout doit se compenser, comme le prétend M. Azaïs, n’est-il pas juste que ces nouveaux Lycophrons prennent leur obscurité pour le dernier terme du génie, lorsqu’on prend leur génie pour le dernier terme de l’obscurité ?

bec. — N’avoir que du bec.

Bec pour caquet, se trouve dans Villon, Coquillart, Marot, etc., et dans plusieurs autres locutions proverbiales que je vais rapporter.

Faire le bec à quelqu’un.

C’est le styler, lui faire la leçon, lui apprendre ce qu’il doit répondre pour ne rien dire de compromettant dans une affaire.

Prendre quelqu’un par le bec.

C’est prendre quelqu’un par ses paroles, l’amener à se couper dans son discours, le faire tomber en contradiction.

On a remarqué qu’il n’y a pas dans la langue française de mot plus ancien que le mot bec, qui se retrouve dans tous les dialectes celtiques. Suétone (In Vitell., cap. 18) nous apprend que le toulousain Antonius Primus, ami du poëte Martial et poëte lui-même, dont la victoire valut l’empire à Vespasien, avait été surnommé Bec par ses compatriotes.

Les bègues sont ceux qui ont le plus de bec.

Balbutientes plus cæteris ioquuntur.

Ceux qui parlent moins bien sont ceux qui parlent davantage. Il semble qu’ils ne puissent énoncer une idée qu’en recourant à un nombre infini de paroles, de même que les bègues ne parviennent à articuler un mot qu’à force d’en répéter les syllabes. L’esprit des premiers et tout juste comme la langue des seconds.

Ce proverbe s’emploie pour critiquer des prétentions ridicules et sans fondement.

Caquet-bon-bec, la poule à ma tante.

On appelle ainsi une cajoleuse, une enjôleuse.

M. de Walckenaer croit que l’expression vraiment comique de caquet-bon-bec est de l’invention de La Fontaine, qui dit en parlant de la pie dans la fable 11 du livre xii ;

Caquet-bon-bec alors de jaser au plus dru.

Mais il se trompe, puisque le dicton dont elle fait partie se trouve dans les Curiosités françaises d’Antoine Oudin, recueil imprimé en 1640, c’est-à-dire 54 ans avant le douzième livre des fables, qui ne parut qu’en 1694.

Ce dicton a fourni à M. de Junquières le titre d’un poëme badin qui est d’une lecture agréable.

Tenir quelqu’un le bec dans l’eau.

Le tenir dans l’incertitude, en différant de prendre une détermination sur une affaire qui l’intéresse, l’amuser par de vaines espérances. C’est comme si l’on disait le tantaliser, car cette expression est évidemment une allusion au supplice de Tantale, que les poëtes représentent plongé jusqu’au menton dans un étang dont l’eau, échappant sans cesse à ses lèvres desséchées, l’empêche d’apaiser la soif brûlante qui le dévore.

Passer la plume par le bec à quelqu’un.

Le frustrer des espérances qu’on lui a données ; le prendre pour dupe ou pour jouet.

Cette façon de parler a sans doute été prise, dit Moisant de Brieux, de ce qui se pratique à la campagne par les paysans, qui passent effectivement une plume par le bec ou dans les narines des oies et des canes, quand ils veulent les empêcher de couver. Cependant, ajoute-t-il, un grand homme croit qu’elle fait allusion à une espiéglerie de clercs ou d’écoliers qui, pour faire pièce à un nouveau venu, lui tirent la plume lorsqu’il la met à la bouche, et lui barbouillent les lèvres d’encre. Voilà deux origines au lieu d’une, et toutes deux sont probables. Mais quelle est celle qu’il faut préférer ? En vérité, je ne le sais, et je ne cherche pas à le savoir, car je ne vois pas que ceux qui le savent aient un grand avantage sur ceux qui l’ignorent. J’espère que mes lecteurs voudront bien penser comme moi.

bécasse. — La bécasse est bridée.

Locution métaphorique dont on se sert en parlant d’un sot qui se laisse attraper, qui se laisse prendre à quelque piége, comme la bécasse au lacet vulgairement appelé bride.

Le nom de bécasse s’emploie proverbialement dans plusieurs langues comme synonyme d’imbécile, parce que cet oiseau est d’un instinct si obtus et d’un naturel si stupide, qu’il ne sait éviter aucun piège. Pour cette raison le vieux naturaliste Belon l’a qualifié de moult sotte bête, et les habitants de la Barbarie, au rapport du docteur Shaw, l’ont appelé hammar el hadjel, l’âne des perdrix.

Sourd comme une bécasse.

Les bécasses se tiennent ordinairement tapies dans les grandes haies et dans les taillis les plus épais ; le bruit qu’on fait pour les en chasser est presque toujours inutile. Elles ne prient guère que lorsque le chien est près de les atteindre, et souvent même sous les pieds du chasseur. C’est ce qui a fait croire à la surdité de cet oiseau et a fait prendre cette prétendue surdité pour terme de comparaison proverbiale.

La lune des bécasses.

C’est ainsi que les chasseurs nomment la pleine lune de novembre, parce que, pendant ce mois, qui est la principale époque du passage des bécasses, elles se promènent par troupes, au clair de la lune, pour chercher leur nourriture qu’elles ne trouvent pas si facilement au grand jour, car le grand jour blesse leurs yeux. Ce qui, pour le dire en passant, a donné lieu aux Espagnols de nommer cet oiseau gallina ciega, poule aveugle.

béguine. — C’est une béguine.

Les béguines étaient des religieuses dont les uns attribuent l’institution à sainte Bègue, sœur de sainte Gertrude, et les autres à saint Lambert Berggh, dit le Bègue, prêtre de l’église de Liège au douzième siècle. Leur nom, qu’on fait dériver de celui de leur fondatrice ou de celui de leur fondateur, vient peut-être du verbe saxon beggin, prier. Louis IX les appela en France, où elles furent établies dans un grand nombre de villes. Comme elles occupèrent à Paris le couvent de l’Ave-Maria, elles y prirent, vers la fin du quinzième siècle, le titre de Cordelières de l’Ave-Maria, que certains auteurs ont prétendu leur avoir été donné parce qu’elles étaient habituées à proférer ces deux mots de la salutation angélique aussi souvent que les soldats en profèrent d’autres beaucoup moins religieux. Ces pieuses filles, qui avaient réveillé le mysticisme en plusieurs contrées de l’Europe, se relâchèrent de leur ferveur. L’histoire des ordres monastiques dit qu’elles fesaient volontiers toute sorte de vœux, excepté celui de ne pas se marier et de ne pas jouir des plaisirs du monde. Alors un préjugé défavorable se forma sur leur compte, et le discrédit dans lequel elles tombèrent donna lieu à l’expression proverbiale qu’on emploie pour désigner une femme d’une dévotion ridicule et même suspecte.

Observons que, du temps même de saint Louis, on désignait un dévot par le terme de béguin, qui n’a pas conservé cesse acception. La preuve en est dans cette phrase de Joinville : « Quant le roy estoit en joye, si me disoit : Séneschal, pourquoy preud’homme vaut mieux que béguin ? »

béjaune. — Montrer son béjaune.

On dit que quelqu’un a montré son béjaune, ou qu’on lui a fait voir son béjaune, pour signifier qu’il a montré ou qu’on lui a fait voir son inexpérience, son ineptie. Béjaune est une altération de bec jaune, terme de fauconnerie par lequel on désigne, en prenant la partie pour le tout, un jeune oiseau qui n’est pas encore sorti du nid et qui a réellement le bec jaune. Comme cet oiseau ne sait rien faire, sa dénomination a été appliquée aux personnes novices et peu habiles. Dans le Roman de la Rose, la vieille dit à Belaccueil :

Si n’en savez quartier ne aulne,
Car vous avez le bec trop jaune.

Les Allemands se servent d’une pareille métaphore ; ils appellent un niais, Gelbschnabel, jaune-bec.

Dans l’ancienne Université de Paris, les étudiants nouveaux venus et les régents qui débutaient recevaient le nom de béjaunes, et ils étaient soumis à payer un droit de bien-venue nommé aussi le béjaune, dont l’intendance était déférée, dans les écoles de théologie, à un individu qui prenait le titre d’abbé des béjaunes. Ce fonctionnaire devait monter sur un âne, à la fête des Innocents, parcourir la ville escorté de ses subordonnés, et faire sur eux certaines aspersions. On rapporte qu’il fut condamné en 1476, par arrêt de la Faculté, à une amende de huit sols, pour avoir mal rempli son office. On délivrait des lettres de béjaune aux clercs de la Bazoche, en attestation du service qu’ils avaient fait chez les maîtres-procureurs, lorsqu’ils voulaient eux-mêmes le devenir.

bélître. — C’est un bélître.

C’est un misérable, un homme vil. Ce mot, qu’on croit formé du latin balatro, qui signifie gueux, coquin, parasite, s’employait autrefois pour mendiant, dans une acception qui n’avait rien de reprochable. Les pèlerins de la confrérie de Saint-Jacques, à Pontoise, avaient pris le titre de Bélistres, et les quatre ordres mendiants s’appelaient les quatre ordres de Bélistres. Montaigne a donné un féminin au mot bélître dans cette phrase remarquable (Essais, liv. iii, chap. 10) : « Desdaignons cette faim de renommée et d’honneur, basse et bélistresse, qui nous le fait coquiner de toute sorte de gens par des moyens abjects et à quelque prix que ce soit. C’est déshonneur d’estre ainsi honoré. »

belle. — Il l’a échappé belle.

Il a évité heureusement un danger ou un malheur. On s’étonne de l’usage qui veut qu’on écrive ici au masculin le participe échappé, qu’il faudrait écrire, dit-on, au féminin, parce qu’il se trouve précédé d’un régime de ce genre indiqué par le mot belle. Cependant cet usage ne viole pas la loi de l’accord, car le régime qu’on croit du féminin est du masculin, et le mot belle qu’on suppose adjectif de ce régime n’est l’est point. Il l’a échappé belle doit s’analyser ainsi : il l’a (le malheur) échappé belle, c’est-à-dire d’une belle manière ou bellement. Si le résultat de l’analyse était : il l’a (la chose) échappée belle, c’est-à-dire étant belle, la locution mentirait à la pensée, elle présenterait un sens différent de celui qu’elle a, à moins qu’elle ne fût entendue ironiquement. Mais ce n’est point de cette façon qu’il convient de l’entendre. Le mot belle ne se rapporte donc pas au régime du participe ; il fait partie de l’ adverbe bellement, dont la terminaison ment, qui, comme on sait, signifie manière, a été ellipsée, et sa fonction est de modifier le verbe. Les auteurs de la langue romane usaient ordinairement de la même ellipse, lorsqu’ils avaient à mettre des adverbes terminés en ment à la suite l’un de l’autre ; ils n’en écrivaient qu’un seul dans son entier, le premier ou le dernier, à leur choix. Ils disaient, par exemple : Il l’a échappé bellement et heureuse, ou Il l’a échappé belle et heureusement ; et notre expression n’est sans doute qu’un démembrement de la leur. Le grammairien Bescher pensait qu’elle pouvait être un démembrement de cette autre : Il l’a échappé bel et bien, l’adverbe bel ayant été confondu par l’orthographe avec l’adjectif belle, à cause de la ressemblance de prononciation.

Quoi qu’il en soit, on n’est pas fondé à penser que la règle de l’accord du participe ait pu être méconnue dans la locution Il l’a échappé belle, qui est née précisément à une époque où tout participe s’accordait, qu’il fût suivi ou précédé de son complément direct.

Les belles ne sont pas pour les beaux.

Les hommes les plus beaux ne sont pas les plus heureux en amour. Les mères et les maris les redoutent et les observent ; les femmes tendres croient qu’ils s’aiment trop ; les fières ne leur trouvent point assez de soumission ; celles qui craignent la médisance les jugent dangereux pour leur réputation. Ils coûtent trop cher à celles qui paient ; ils ne donnent rien à celles qui se font payer : d’ailleurs ils n’ont point ces craintes obligeantes d’être quittés qui flattent tant la vanité féminine ; au contraire, ils menacent de quitter eux-mêmes, et ils reçoivent les faveurs comme des tributs mérités.

Fastus inest pulchris sequiturque superbia formam.

Ce ne sont pas les plus belles qui font les grandes passions.

La raison de cette observation proverbiale est très bien développée dans le passage suivant de Montesquieu (Essai sur le goût) : « Il y a quelquefois dans les personnes ou dans les choses un charme invisible, une grâce naturelle qu’on n’a pu définir, et qu’on a été forcé d’appeler le je ne sais quoi. Il me semble que c’est un effet naturellement fondé sur la surprise. Nous sommes touchés de ce qu’une personne nous plaît plus qu’elle ne nous a paru d’abord devoir nous plaire, et nous sommes agréablement surpris de ce qu’elle a su vaincre des défauts que les yeux nous montrent et que le cœur ne croit plus. Voilà pourquoi les femmes laides ont très souvent des grâces et qu’il est rare que les belles en aient ; car une belle personne fait ordinairement le contraire de ce que nous avions attendu ; elle parvient à nous paraître moins aimable ; après nous avoir surpris en bien, elle nous surprend en mal ; mais l’impression du bien est ancienne, et celle du mal est nouvelle. Aussi les belles personnes font-elles rarement les grandes passions, presque toujours réservées à celles qui ont des grâces, c’est-à-dire des agréments que nous n’attendions pas et que nous n’avions pas sujet d’attendre. »

bénédicité. — Être du quatorzième bénédicité.

C’est être simple et idiot ; mauvaise allusion à ces paroles, Benedicite omnes bestiæ et pecora domino, qui forment le quatorzième verset du cantique chanté par les trois jeunes Israélites, Misach, Sydrac et Abdenago, dans la fournaise où Nabuchodonosor les avait fait jeter pour les punir d’avoir refusé de se prosterner devant sa statue qu’il avait exposée aux adorations de ses sujets, dans la campagne de Dura près de Babylone.

bénéfice. — Bénéfice à l’indigne est maléfice.

Si l’on avait, dit le comte de Maistre, des observations morales comme on a des observations météorologiques, on verrait que les envahissements de l’orgueil, les violations de la foi jurée, ou les biens mal acquis sont autant d’anathèmes dont l’accomplissement est inévitable sur les individus et sur les familles. Le prophète Jérémie (ch. xxxi, v. 29.) a exprimé la même pensée dans ces paroles passées en proverbe chez les Hébreux : Patres comederunt uvam acerbam et dentes filiorum obstrepuerunt. Les pères ont mangé le verjus, et les dents de leursfils en ont été agacées. Saint Grégoire de Nazianze appelle le gain illicite les arrhes du malheur, dans un beau vers grec traduit ainsi en latin :

Infortunii arrha certa quæstus est malus.

Les Romains disaient dans le même sens : Aurum habere Tolosanum, avoir de l’or de Toulouse ; proverbe dont nous nous servons également, et dont voici l’origine : Il y avait

autrefois à Toulouse, dans un temple qui est devenu, dit-on, l’église de Saint-Sernin, un trésor de cent mille livres pesant d’or, et de cent mille livres pesant d’argent, suivant les écrivains qui ont le moins exagéré dans le calcul de cette richesse. Ce trésor n’avait point de garde, parce que la croyance générale était qu’il porterait malheur à ceux qui l’enlèveraient. Le consul Servilius Cépion, étant entré dans la ville, qui s’était donnée aux Romains pour échapper à la domination des Cimbres, se moqua d’un pareil préjugé, et, n’écoutant que son avarice, il ordonna de piller le temple. Ensuite, il fit partir le butin pour Marseille, d’où on devait le transporter à Rome ; mais il envoya secrètement des assassins qui égorgèrent les conducteurs, et il se l’appropria par ce nouveau crime. L’année suivante, sa folle témérité perdit l’armée et causa un des plus épouvantables désastres qu’aient jamais essuyés les Romains. Il fut destitué de son commandement, dépouillé de ses biens et exilé du sénat. Tous les spoliateurs eurent également un sort misérable, qui fut regardé comme un châtiment infligé par les dieux ; et de là vint l’adage de l’or de Toulouse, usité dans les Gaules pour signifier que les larcins n’attirent sur leurs auteurs que des calamités.

B. Thomas à Villanova (de Villeneuve) rapporte un proverbe semblable, souvent cité dans les écrits des Pères de l’Église : De Jericho sibi aliquid reservare, se réserver quelque chose du butin de Jéricho. Ce qui est fondé sur la punition d’Achan, lapidé, avec toute sa famille, par ordre de Josué, pour s’être emparé d’un manteau d’écarlate, de deux cents sicles d’argent et d’une règle d’or, à la prise Jéricho.

On ne peut avoir en même temps femme et bénéfice.

Il y avait autrefois des bénéfices que, durant certains mois, les collecteurs, patrons laïques, étaient obligés de conférer aux gradués de l’Université. Mais ces gradués ne pouvaient y être nommés lorsqu’ils étaient mariés. De là ce proverbe, dont le sens est qu’on ne peut cumuler deux avantages.

Les chevaux courent les bénéfices et les ânes les attrapent.

On n’accorde pas toujours les places ou les grâces à ceux qui les méritent.

Ce proverbe fut originairement, dit-on, un mot de Louis XII. Ce roi voulut désigner sous le nom d’ânes, par une espèce de calembourg, certains seigneurs ignorants qui couraient a franc-étrier pour aller solliciter quelque bénéfice vacant, et qui l’obtenaient d’ordinaire, parce qu’ils arrivaient les premiers, grâce à leurs chevaux.

Les Espagnols disent dans le même sens : Le plus mauvais pourceau mange le meilleur gland.

bénitier. — Pisser au bénitier.

C’est braver le respect humain, faire quelque grande sottise et même quelque action criminelle d’une manière éclatante, pour faire parler de soi.

À faux titre insolents et sans fruit hasardeux
Pissent au bénestier, afin qu’on parle d’eux.

(Régnier.)

Les Grecs avaient une expression non moins énergique : ἑν πυθἰον ϰἑςαι (In Pythii templo cacare). Cette expression, par laquelle ils indiquaient quelque chose d’impie et de dangereux, était venue, dit Érasme, de ce que le tyran Pisistrate avait défendu de faire des ordures contre le temple d’Apollon Pythien, et avait impitoyablement puni de mort un étranger en contravention à la défense.

S’agiter comme un diable au fond d’un bénitier.

Cette comparaison proverbiale est fondée sur l’ancienne coutume d’exorciser les possédés et les sorciers en les plongeant la tête la première dans une cuve remplie d’eau bénite. Une vieille chronique, dans laquelle il est parlé de ces immersions singulières, offre une peinture curieuse du dépit du démon ainsi condamné au baptême, et des moyens dont il usait pour s’y soustraire. En voici un passage propre à égayer les lecteurs : Coactus dæmon per posteriora egredi talem dedit crepitum ut omne dolium a compage suâ solveretur. « Le diable, forcé de s’évader par les voies inférieures, fit entendre une détonation si forte, que les douves de la cuve volèrent dispersées de côté et d’autre. »

berceau. — Ce qu’on apprend au berceau
berceau. — Dure jusqu’au tombeau.

Ce proverbe, qui fait sentir toute l’importance de la première éducation, en rappelant que les impressions et les leçons reçues dans l’enfance sont ineffaçables, s’exprimait autrefois de cette manière : Ce qui s’apprend au ber dure jusqu’au ver.

Les Espagnols disent : Lo que en la leche se mama en la mortaja se derrama. Ce qu’on suce avec le lait au suaire se répand.

berloque. — Battre la berloque.

La berloque ou breloque est une batterie de tambour par laquelle on annonce aux soldats le moment de nettoyer la caserne ou d’aller aux distributions. Comme cette batterie semble être sans règle et sans suite, on a dit proverbialement, Battre la berloque ou la breloque, dans le sens de divaguer, déraisonner.

berthe. — Au temps où Berthe filait.

C’est-à-dire au bon vieux temps. En ce temps-là le fuseau et la quenouille formaient le symbole de la mère de famille, et les femmes du premier rang s’occupaient à filer comme les humbles ménagères. Tanaquil, épouse de Tarquin l’ancien, était devenue célèbre chez les Romains par son zèle dans l’accomplissement de ce soin domestique. Chez les Francs, il en fut de même de Berthe, épouse de Pépin et mère de Charlemagne.

Dans le palais comme sous la chaumière,
Pour revêtir le pauvre et l’orphelin,
Berthe filait et le chanvre et le lin :
On la nomma Berthe ta filandière.

Ces vers sont extraits d’un épisode du chant ix du poème de Charlemagne par Millevoye, qui a emprunté cet épisode d’Adenès, trouvère du douzième siècle, auteur du roman en vers de Berthe au grand pied, dont M. Paulin Paris a donné une excellente édition.

Les Provençaux disent : Au temps où Marthe filait. Ce qui place le bon vieux temps à l’origine du christianisme ; car il s’agit ici de cette Marthe qui, suivant une tradition populaire, ayant été chassée de Jérusalem et exposée sur un vaisseau sans voiles et sans avirons, avec son frère Lazare, sa sœur Marie Magdelène et quelques disciples du Sauveur, aborda miraculeusement sur les côtes de Provence, où elle prêcha la foi et sanctifia par une pénitence exemplaire, dans la grotte nommée Sainte-Baume, la fin d’une vie dont elle avait passé la première moitié au milieu des plaisirs, dans son château de Béthanie. — L’expression des Provençaux n’est pas toujours employée dans le même sens que la nôtre ; on s’en sert souvent pour rappeler un temps d’opulence, de prospérité, de vigueur, dont on a joui, pour marquer et pour regretter les honneurs passés.

Je dirai pour les lecteurs qui aiment les étymologies des noms propres, que celui de Berthe, en francique ou en théotisque, signifie brillante, splendide, et que celui de Marthe, en hébreu, signifie maîtresse.

bête. — Prendre du poil de la bête.

C’est chercher le remède dans la chose même qui a causé le mal, comme font les buveurs qui dissipent le malaise que leur a laissé l’ivresse de la veille par l’ivresse du lendemain.

Cette expression est fondée sur la croyance populaire que le poil de certains animaux, appliqué sur la morsure qu’ils ont faite, en opère la guérison. Del can che morde il pelo sana, dit le proverbe italien : Du chien qui mordit le poil guérit.

Pline rapporte (liv. xxix, ch. 5) qu’à Rome on croyait guérir ou préserver de l’hydrophobie un homme mordu par un chien, en faisant entrer dans la plaie de la cendre des poils de la queue de cet animal.

Porter sa bête dans sa figure.

Expression fondée sur l’opinion de quelques physionomistes qui enseignent qu’il existe des rapports frappants de ressemblance entre la tête de certains animaux et celle de certains hommes. Le napolitain J.-B. Porta, qui le premier a donné des développements à cette opinion, dans son Traité de la physionomie, soutenait que la figure du divin Platon, telle qu’elle est représentée sur des médailles antiques, a son parlait analogue dans un chien braque. Le peintre Lebrun, séduit par le système de Porta, chercha à l’accréditer, et il composa une collection de dessins comparés qui offrent les analogies les plus curieuses ; il y joignit même un texte qui s’est perdu, et auquel son élève Nivelon a tâché de suppléer par des interprétations. Les idées de Lebrun, répandues dans le monde, y occupèrent tant les esprits, qu’il ne fut plus question que d’elles. On ne pouvait paraître dans un cercle sans se soumettre à l’inspection des curieux et s’entendre demander : Quelle bête portez-vous dans votre figure ? Et c’est alors que naquit cette expression suffisamment expliquée par ce qu’on vient de lire.

La ressemblance que Lebrun prétendait trouver au physique entre les hommes et les animaux, Diderot a prétendu la trouver au moral. Il a dit, en parlant de la variété de la raison humaine, qu’elle correspond seule à toute la diversité de l’instinct des animaux. « De là vient, ajoute-t-il, que, sous la forme bipède de l’homme, il n’y a aucune bête innocente ou malfaisante dans l’air, au fond des forêts, dans les eaux, que vous ne puissiez reconnaître. Il y a l’homme-loup, l’homme-tigre, l’homme-renard, l’homme-pourceau, l’homme-mouton (et celui-ci est le plus commun), l’homme-anguille, l’homme-serpent, l’homme-brochet, l’homme-corbeau, etc. Rien de plus rare qu’un homme qui soit homme de toute pièce. Aucun de nous qui ne tienne un peu de son analogue animal. »

Morte la bête, mort le venin.

Un ennemi mort n’est plus en état de nuire.

Le duc d’Orléans régent fit de ce proverbe une application qui prouve qu’il avait fort peu d’affection pour le cardinal Dubois dont il subissait si complétement l’influence. À la mort de ce ministre, qui l’avait forcé de rompre ses liaisons avec le comte de Nocé, le chef des roués, il écrivit au favori dis gracié : « Reviens, mon cher Nocé. Morte la bête, mort le venin. Je t’attends ce soir à souper. »

Au temps où les bêtes parlaient.

Rabelais prétend qu’il n’y a que trois jours, et l’on peut, si l’on veut, abréger encore l’intervalle.

Cette expression, dont on se sert pour faire une facile épigramme ou pour signifier le temps jadis, n’est point venue, comme on pourrait le croire, des fictions de l’apologue qui attribue à tous les animaux la faculté de parler. Elle est fondée sur une observation philosophique d’un très grand sens, et elle désigne proprement l’époque primitive ou les hommes, vivant dans les bois, ignoraient l’art sublime de fixer la parole par le moyen des signes, n’avaient par conséquent qu’une intelligence bornée peu différente de l’instinct des bêtes, n’étaient en un mot que des bêtes parlantes.

bien. — Bien perdu, bien connu.

On ne connaît le véritable prix des choses que lorsqu’on ne les possède plus. Ce proverbe est tiré des deux vers suivants de Plaule (Comédie des Captifs, acte i, scène 2) ;

........... Nostra intelligimus bona,
Cum quæ in potestale habuimus, ea amisimus.

C’est après avoir perdu les biens dont nous jouissions que nous sentons ce qu’ils valent.

Il ne faut attendre son bien que de soi-même.

Le quatrain suivant, de je ne sais quel auteur, explique très bien ce proverbe :

Je ne puis me plaindre de rien,
Chacun prend part à ma disgrâce ;
Tout le monde me veut du bien,
Et j’attends toujours qu’on m’en fasse.

Il ne faut pas délibérer pour faire le bien. Parce qu’en délibérant on perd souvent l’occasion de faire le bien : Deliberando sæpe boni perit occasio. Ce proverbe n’est pas d’une vérité absolue. Il est besoin quelquefois de délibérer pour faire le bien, car le bien peut être suivi du mal. — Le père Jouvency a dit dans une scène qu’il a ajoutée au Phormion de Térence : Benefacta male collocata malefacta existimo. Je pense que les bienfaits mal placés sont de mauvaises actions.

Bien vient à mieux, et mieux à mal.

On dit aussi : Le bouton devient rose, et la rose gratte-cul.

Il a dans les choses de ce monde une progression ascendante et une progression descendante auxquelles les vertus mêmes sont soumises. Semblables aux anges que le patriarche aperçut en songe, elles ont une échelle double par laquelle elles montent d’un côté jusqu’au ciel et redescendent de l’autre sur la terre.

Le bien lui vient en dormant.

Se dit d’une personne qui devient riche sans rien faire. On prétend que ce proverbe fut inventé par Louis XI qui, ayant trouvé un prêtre endormi dans un confessional, dit aux seigneurs de sa suite : « Afin que cet ecclésiastique puisse un jour se vanter que le bien lui est venu en dormant, je lui donne le premier bénéfice vacant. » Mais ce proverbe était en usage chez les anciens ; il se trouve dans les apophthegmes de Plutarque et dans la phrase suivante de la dernière Verrine de Cicéron : Non idem mihi licet quod iis qui nobili genere nati sunt, quibus omnia populi romani beneficia dormientibus deferuntur. Je n’ai pas le même privilège que ces nobles, à qui toutes les faveurs du peuple romain viennent en dormant. C’est une allusion aux pêcheurs dont les nasses restant la nuit dans la rivière, se remplissent de poissons pendant qu’ils dorment.

Élien (liv. ii, chap. 10) rapporte que Timothée eut un bonheur si rare dans tous les sièges qu’il entreprit, qu’on imagina de le peindre endormi, ayant à la main un filet où la fortune poussait les villes. On ne sait si c’est la flatterie ou l’envie qui avait suggéré l’idée de ce tableau. On trouve plutôt le mal que le bien.

On cherche le bien sans le trouver, disait Démocrite ; on trouve le mal sans le chercher.

Il faut faire le bien pour lui-même.

C’est une maxime de Confucius, passée en proverbe, pour signifier que le bien ne doit pas être fait en vue de quelque récompense, mais qu’il doit être une œuvre désintéressée et toute du cœur.

bienfait. — Rien ne vieillit plus vite qu’un bienfait.

Rien ne s’oublie plus vite qu’un bienfait. Je ne sais si c’est Isocrate ou Aristote qui a dit le premier le mot suivant, attribué à l’un et à l’autre : « On n’a jamais vu de bienfait par venir à l’extrême vieillesse. » — Le poëte Stésichore a fait sur le même sujet un beau vers dont voici la traduction :

Le bienfait disparaît avec le bienfaiteur.

Un bienfait n’est jamais perdu.

Un bienfait porte intérêt dans un cœur reconnaissant, et si celui qui l’a reçu l’oublie, Dieu s’en souvient et en tient compte à son auteur. Voici un apologue très original qui semble avoir été fait exprès pour graver ce proverbe dans la mémoire.

Dieu dit un jour à ses saints de se tenir prêts à fêter l’arrivée d’un nouvel élu avec tous les honneurs du cérémonial observé dans la cour céleste à l’égard d’un petit nombre de rois admis à l’éternelle béatitude ; et les saints se hâtèrent de courir à l’entrée du Paradis, afin de recevoir de leur mieux un hôte si important et si rare. Ils pensaient que ce devait être un grand monarque qui venait d’expirer ; mais, au lieu du personnage qu’ils attendaient, ils ne virent arriver qu’un pied, un pied en chair et en os, détaché du corps dont il avait fait partie. Il était surmonté d’une riche couronne, et il s’avançait fièrement au milieu d’eux en passant entre leurs jambes. Saisis d’étonnement à la vue de ce phénomène, ils s’en demandaient l’un à l’autre l’explication, et personne ne pouvait la donner. En ce moment apparut au-dessus de leurs têtes l’archange Gabriel qui s’envolait à tire-d’aile vers notre globe. Ils l’interrogèrent, et il leur repondit : Le pied couronné que vous voyez est celui d’un roi. Ce roi, allant un jour à la chasse, aperçut un chameau qui était attaché à un arbre et qui s’efforçait d’allonger le cou vers un baquet plein d’eau placé hors de sa portée. Le prince compatit à la peine de l’animal et rapprocha de lui le baquet avec le pied, afin qu’il pût s’y désaltérer. C’est pour cette bonne action, la seule qu’il ait faite dans sa vie, que son pied est venu à Dieu, tandis que le reste de son corps est allé au diable. Le Très-Haut m’envoie publier cette nouvelle sur la terre, pour que les hommes se souviennent qu’un bienfait n’est jamais perdu.

On s’attache par ses bienfaits.

C’est une bonté de la nature, dit Chamfort ; il est juste que la récompense de bien faire soit d’aimer.

bigot

Lorsque Rollon reçut de Charles-le-Simple l’investiture de la Normandie dont il fut le premier duc, on lui représenta que, dans cette cérémonie, il devait rendre hommage au roi son suzerain en lui baisant les pieds. Le fier Danois répondit qu’il ne baiserait jamais les pieds de qui que ce fût. Pour ne pas rompre le traité, on consentit qu’un de ses officiers s’acquittât en son nom de ce devoir ; mais celui-ci prit le pied de Charles pour le porter à sa bouche, et le leva si haut, que le prince fut jeté à la renverse. D’anciens auteurs rapportent que Rollon, en protestant qu’il ne baiserait pas les pieds du roi, s’écria dans sa langue : Nese by Goth ! non par Dieu ! et que de là vient le nom de bigot, qu’on appliqua d’abord aux Normands qui juraient souvent de la sorte, et ensuite aux dévots outrés et superstitieux ainsi qu’aux faux dévots.

billet. — Billet à La Châtre.

Le marquis de La Châtre était depuis quelques jours l’amant heureux de Ninon de Lenclos, lorsqu’il reçut l’ordre de se rendre à l’armée. Une séparation, en pareil cas, est une chose bien cruelle. La Châtre ne put penser à la sienne qu’avec une extrême terreur, car il pressentait le tort que devait lui faire l’absence auprès d’une belle habituée à regarder l’amour comme une sensation et non comme un sentiment. Pour se rassurer l’esprit, il chercha une garantie contre l’inconstance de sa maîtresse. Il exigea d’elle qu’elle s’engageât par écrit à lui rester fidèle… Ninon eut beau lui représenter l’extravagance d’un pareil acte ; obligée de céder pour se soustraire à d’incessantes importunités, elle lui signa un fameux billet où elle fesait de tous les serments celui qu’elle était le moins en état de tenir, le serment de n’en jamais aimer d’autre que lui. Mais elle ne se crut pas liée un seul instant par un engagement si téméraire ; et dans le moment même où elle manquait à la foi jurée de la manière la moins équivoque, elle s’écria plusieurs fois : Ah ! le bon billet qu’a La Châtre ! Saillie plaisante qui est devenue proverbe, pour signifier une assurance peu solide sur laquelle il ne faut pas compter.

biscornu. — Raisonnement biscornu.

C’est un mauvais dilemme, et par extension, un raisonnement faux, baroque. — On sait que le dilemme est une espèce de syllogisme composé de deux propositions contraires entre lesquelles il n’y a point de milieu, et dont on laisse le choix à un adversaire, pour tirer contre lui de celle qu’il choisira une conséquence sans réplique. Il faut donc rigoureusement que ce syllogisme ne soit pas susceptible d’être rétorqué par la personne à qui on l’oppose, car en établissant ainsi le pour et le contre il n’aurait aucune valeur. Or, comme dans l’ancienne école on nommait argument cornu, à cause de sa force, un bon dilemme qui ne donnait absolument raison qu’à l’un des deux argumentateurs, on nomma aussi argument ou raisonnement biscornu, c’est-à-dire doublement cornu, un mauvais dilemme qui pouvait tour à tour servir d’arme à l’un et à l’autre. On peut voir un exemple curieux de cette manière d’argumenter également favorable à l’attaque et à la défense dans l’article consacré au proverbe, De mauvais corbeau mauvais œuf.

biscuit. — S’embarquer sans biscuit.

Tenter une entreprise sans avoir pris les précautions qu’elle exige. Métaphore empruntée des marins, qui ne s’embarquent jamais qu’après s’être munis de la quantité de biscuit dont ils ont besoin pour la traversée.

bisque. — Prendre bien sa bisque.

Certains étymologistes pensent que cette locution signifie se mettre en mesure, et qu’elle fait allusion à la bisque, ou pique de Biscaye, que les régiments d’infanterie employaient pour tenir contre la cavalerie, et que les colonels de ces régiments portaient encore du temps de Charles IX, lorsqu’ils marchaient à leur tête. Mais Prendre bien sa bisque se dit généralement dans le sens de profiter habilement de quelque avantage, et c’est une métaphore prise du jeu de paume, où l’on appelle bisque un avantage de quinze points qu’un joueur reçoit d’un autre, et qu’il compte en tel endroit de la partie qu’il veut.

Donner quinze et bisque à quelqu’un.

C’est avoir sur quelqu’un une si grande supériorité, qu’elle permet de lui faire un double avantage.

bissestre. — Porter bissestre.

Bissestre ou bissêtre se dit pour malheur, comme dans ces vers de Molière (l’Étourdi, acte v, sc. 7) :

Il va nous faire encor quelque nouveau bissêtre.

C’est une altération de bissexte, qui s’est employé dans le même sens, parce que le bissexte, ou le jour qu’on ajoute au mois de février dans les années bissextiles, était autrefois réputé malheureux, par une superstition que nos aïeux avaient reçue des Romains. Voici l’origine de ce mot.

Lorsque le calendrier fut réformé à Rome, quarante-six ans avant l’ère chrétienne, par les soins de Jules César, alors souverain pontife, on calcula que l’année était composée de trois cent soixante-cinq jours, plus six heures, et l’on décida que ces heures annuellement répétées ne seraient employées qu’a près qu’elles auraient formé un jour entier. Or, le quantième assigné à ce jour, qui devait revenir tous les quatre ans, fut le 24 février, que l’on compta double en ce cas ; et comme le 24 février était appelé, chez les Romains, sextus ante calcndas martii, te sixième avant les calendes de mars, il joignit à cette dénomination celle de bis-sextus, deux fois sixième ou bissexte.

blanc. Il n’est pas blanc.

C’est-à-dire, il est dans une situation fâcheuse, embarrassante, dangereuse.

Les Latins disaient, d’après les Grecs : Quem fortuna nigrum pinxerit hunc non universum ævum candidum reddere poterit. Celui que la fortune a peint en noir ne sera jamais blanc. Ce proverbe, qui, suivant Erasme, est une allusion à la coutume de marquer les suffrages par des pierres noires et par des pierres blanches, a probablement donné lieu à notre dicton.

Les Turcs se servent d’une expression analogue. Ils disent, dans un sens de louange : Avoir un visage blanc, et dans un sens de reproche : Avoir un visage noir. Le dervis qui consacra la nouvelle milice des janissaires (yenni cheri ou nouveaux soldats), leur donna sa bénédiction en ces termes : « Puisse votre valeur « être toujours brillante, votre épée tranchante et votre bras victorieux ! puisse votre lance être toujours suspendue sur la tête de vos ennemis, et, quelque part que vous alliez, puissiez-vous en revenir avec un visage blanc ! »

blanque. — Hasard à la blanque.

La blanque était une espèce de jeu de hasard en forme de loterie qui avait été importé d’Italie, où on l’appelait bianca (blanche), sous-entendant carta, parce que les billets blancs, qui ne fesaient gagner personne, sortaient de l’urne en nombre beaucoup plus considérable que les billets noirs ou écrits qui apportaient quelque lot. De là l’expression, Hasard à la blanque, pour signifier à tout hasard, qu’il en arrive ce qu’il pourra. De là aussi, cette autre expression, Trouver blanque, c’est-à-dire, ne trouver rien, être déçu dans son attente.

Est-il un financier noble depuis un mois
Qui n’ait son dîner sûr chez madame Guerbois ?
Et que de vieux barons pour le leur trouvent blanque !

(Boursault, les Mots à la mode, sc. 8.)

Blanque a été employé encore populairement, dans une acception adverbiale qui équivaut à inutilement, sans effet, sans succès. Il fera cela blanque. Si vous y comptez… blanque. Et c’est probablement cette espèce d’adverbe qui se trouve altéré dans la locution Faire chou blanc, dont le peuple se sert en parlant, au propre, d’une arme à feu qui rate, et, au figuré, d’une entreprise qui avorte. Le mot chou est une onomatopée du bruit de la détente ou de l’amorce, et le mot blanc, pour blanque, exprime que ce bruit est en pure perte.

blois. — Toutes les femmes de Blois sont rousses et acariâtres.

Un voyageur anglais, passant à Blois, écrivit sur son album que toutes les femmes de cette ville étaient rousses et acariâtres ; et sur quoi avait-il ainsi condamné tout le sexe blaisois ? il n’avait vu que la maîtresse de son auberge. De là ce dicton dont on se sert en plaisantant pour réfuter une personne qui veut conclure du particulier au général, et imputer à tous des défauts ou des vices qui n’appartiennent qu’à un individu ou à très peu d’individus.

Il y a des gens qui révoquent en doute cette anecdote, et qui veulent trouver quelque rapport entre ce dicton et le vieux sobriquet de Chèvres de Blois, appliqué aux dames de cette ville. (Voy. ce sobriquet.)

bœuf. — Promener comme le bœuf gras.

Cette comparaison s’applique à une demoiselle que ses parents conduisent affublée de toutes les parures de la mode aux promenades, aux spectacles et aux bals, dans l’espoir qu’elle y trouvera des épouseurs.

La promenade du bœuf gras, semblable à la procession du bœuf Apis en Égypte, reproduit une cérémonie du culte astronomique qui était en usage chez les Gaulois, comme le prouvent les célèbres bas-reliefs trouvés en 1711 au-dessous du chœur de Notre-Dame de Paris, dans lesquels le taureau Kymrique, est figuré revêtu d’un ornement en forme d’étole qui représente le zodiaque, et surmonté de trois grues qui sont le symbole de la lune. bohème. — Vivre comme un Bohème.

Se dit d’un homme qui est toujours errant, qui n’a ni feu ni lieu. On dit aussi : C’est une maison de Bohème, en parlant d’une maison où il n’y a ni ordre ni règle.

Ces façons de parler font allusion à ces aventuriers basanés qui courent les pays en exerçant la chiromancie, et qui ressemblent trait pour trait aux ambubaies d’Horace. Le nom de Bohèmes ou de Bohémiens leur a été donné parce que les premiers qui parurent en Europe étaient porteurs de passeports que Sigismond, roi de Bohème, leur fit délivrer, en 1417, pour débarrasser d’eux son royaume. Ils étaient, dit-on, originaires de l’Égypte, d’où les Mameluks les avaient chassés, et c’est à cause de cela qu’ils ont été également appelés Égyptiens.

Le nom de Bohèmes peut être dérivé aussi du vieux mot français boem, auquel certains glossateurs attribuent la signification de voleur ; et certains autres celle d’ensorceleur. — Les Bohèmes ou Gougots ont toujours été accusés de vol et de sortilège.

boire. — Boire à la santé de quelqu’un.

Cette expression, en usage dans toute l’Europe, n’a pas besoin d’être expliquée. La coutume d’où elle est venue, ou la philotésie, remonte à la plus haute antiquité. Les Égyptiens, les Assyriens, les Hébreux et les Perses se plaisaient à l’observer. Chez les Grecs et chez les Romains, c’était une cérémonie consacrée par la religion, par l’amitié, par la reconnaissance, par l’estime, par l’admiration, etc., en l’honneur des dieux, des personnes chéries, des magistrats, des hommes célèbres et des événements glorieux ; à Rome, elle commençait ordinairement par l’invocation de, Jupiter Sospitator, et de la déesse Hygie, pour laquelle on vidait des coupes appelées Pocula salutoria ou Pocala bonæ salutis. Les grâces et les muses étaient aussi honorées d’un culte particulier : on saluait les premières par trois

rasades, et les dernières par neuf, ce qui donna lieu au proverbe, Aut ter aut novies bibendum, il faut boire trois fois ou neuf fois, que le poëte Ausonne a développé dans ce distique :

Ter bibe vel loties ternos ; sic mystica tex est,
Vel tria potanti vel ter tria multiplicanti.

Ensuite venait le tour des convives. Celui qui voulait en saluer un autre lui disait avant de boire : Propino tibi salutem ! ou Benè te ! ou Dii tibi adsint ! Il ajoutait quelquefois : Benè me ! et cette formule était la plus raisonnable.

Le vin ne tourne à ma santé
Qu’autant que je le bois moi-même.

(Parny.)

Propino tibi est une expression qui signifie proprement, je bois à toi le premier : on entendait par là que la personne à l’intention de laquelle on vidait sa coupe usât de réciprocité, et, dans certains cas, on lui transmettait cette coupe, après en avoir goûté la liqueur, afin qu’elle l’achevât.

Quand on portait la santé d’une maîtresse, la galanterie exigeait qu’on bût autant de cyathes qu’il y avait de lettres à son nom, témoin ce vers de Martial :

Omnis ab infuso numeretur arnica Falerno.

Que le nom de chaque amie soit épelé en rasades de Falerne.

Les cyathes étaient versés dans un vase de grandeur à les contenir pour être avalés d’un seul coup.

Les anciens Danois employaient dans leurs festins solennels diverses coupes dont chacune était affectée à un usage spécial et était nommée conformément à cet usage. Ils avaient la coupe des dieux, qu’ils prenaient pour demander des grâces au Ciel ou pour souhaiter un règne heureux à un prince ; la coupe consacrée à Brag, dieu de l’éloquence et de la poésie, ou le Bragarbott, qu’ils réservaient toujours pour la bonne bouche, et la coupe de mémoire, dont ils ne se servaient qu’aux funérailles des rois. L’héritier de la couronne restait assis sur un banc, en face du trône, jusqu’à ce qu’on lui eût présenté cette coupe de mémoire, et, après l’avoir bue, il montait sur le trône. C’était une espèce de sacre par la boisson.

Les premiers chrétiens, dans leurs agapes, exprimaient, en buvant, des vœux pour la santé du corps et pour le bonheur de la vie future ; ce qui dégénéra en grands abus plusieurs siècles après. On but alors en l’honneur de la Sainte-Trinité et de fous les bienheureux du paradis (voyez Boire aux anges, page 60) ; et cette coutume devint une telle source d’ivrognerie, que divers conciles la condamnèrent, et que Charlemagne la prohiba par un article de ses Capitulaires.

Cet empereur défendit en outre à ses soldats de boire à la santé les uns des autres, parce qu’il en résultait des querelles et des combats entre les buveurs et ceux qui ne voulaient pas leur faire raison.

Dans le temps des Vaudois, les inquisiteurs éprouvaient la foi d’un chrétien suspect en lui ordonnant de boire à saint Martin, parce que saint Martin était le patron des buveurs, et peut-être aussi parce qu’il s’était montré le protecteur de certains hérétiques de son époque, en leur ménageant la clémence de l’empereur Maxime qui voulait les sacrifier au zèle sanguinaire de quelques évêques.

Des historiens dignes de foi rapportent que les Écossais n’élisaient jamais un évêque avant de s’assurer qu’il était bon buveur, ce qu’ils fesaient en lui présentant le verre de saint Magnus, qu’il devait vider d’un trait. L’accomplissement de cette condition, assez difficile à remplir vu la grande capacité du verre, était regardé comme un présage certain que l’épiscopat serait heureux.

Les moines, au moyen âge, fêtaient les anniversaires des personnes qui leur avaient laissé quelque legs, en mettant à sec de grandes bouteilles, appelées pocula charitatis, dans une assemblée gastronomique appelée charitas vini ou consolatio vint. On assure qu’ils portaient la santé du testateur décédé, en s’écriant : Vive le mort ! Les Flamands instituèrent un grand nombre de ces charités qui servirent à enrichir les monastères. C’était une croyance superstitieuse que les morts étaient réjouis par ces pieuses orgies : Plenius inde recreantur mortui, dit une charte de l’abbaye de Kedlinbourg en Allemagne. Voilà sans doute la raison qui engagea un chanoine d’Auxerre nommé Bouteille à fonder, en 1270, un obit en vertu duquel on devait étendre un drap mortuaire sur le pavé du chœur de l’église, avec quatre grandes bouteilles de vin placées aux quatre coins de ce drap, et une cinquième au beau milieu, pour le profit des chantres qui assisteraient au service.

Quelques partisans de ces cérémonies d’ivrognes cherchèrent dans le temps à les autoriser par des passages tirés de l’Écriture sainte ; mais il faut reconnaître que la discipline ecclésiastique ne cessa point de s’opposer à de pareils abus.

Puisque le vin est tiré, il faut le boire.

C’est-à-dire, puisque l’affaire est engagée, il faut la poursuivre, il faut en courir les risques. Proverbe originairement employé comme une formule de défi entre des convives qui se piquaient de boire d’autant, ou à qui mieux mieux, et qui entendaient par là que ceux qu’ils provoquaient leur fissent raison eux-mêmes, au lieu de se faire suppléer par des champions bachiques buvant en sous-ordre ; car il était quelquefois permis dans les anciennes orgies, comme dans les anciens duels, de recourir à des combattants substitués.

Cette guerre d’ivrognes, à laquelle se plaisaient beaucoup nos bons aïeux, a été décrite avec des particularités curieuses par quelques érudits de la fin du moyen âge qui en font remonter l’origine aux temps les plus reculés. Suivant eux, il n’y a pas eu de grand peuple qui n’ait fait éclater pour elle un vif et durable enthousiasme, depuis l’époque où le patriarche Noé trouva l’heureux secret de multiplier les raisins et d’en exprimer le jus. Les Hébreux, les Babyloniens, les Grecs et les Romains la regardèrent toujours comme une affaire importante et glorieuse. Mais il faut croire qu’elle fut en plus grand honneur chez les Perses, si l’on en juge par le trait de Cyrus-le-Jeune, qui prétendait fonder sur les succès qu’il y avait obtenus des titres suffisants pour être nommé roi à la place de son frère Artaxerxès-Mnémon, qu’il taxait d’être mauvais buveur. Il se croyait plus recommandable par ce singulier avantage que par tout autre, à l’exemple de Darius ier qui, en mourant, avait ordonné de graver sur son tombeau : J’ai pu boire beaucoup de vin et le bien porter. Tant il est vrai que la vanité humaine s’attache moins à une vertu commune qu’à un vice extraordinaire !

Cyrus-le-Jeune eût obtenu ce qu’il désirait chez les Scythes, qui, au rapport d’Aristote, élisaient pour roi celui qui buvait le mieux.

Plus d’un roi électif, en Pologne, a dû en partie sa nomination au courage qu’il a montré, le verre à la main, en faisant raison aux palatins qui ont toujours passé pour d’intrépides buveurs : témoin le dicton, Boire comme un Polonais.

Boire tanquam sponsus. — Boire comme un fiancé.

Cette expression proverbiale, qui signifie boire largement, se trouve dans le cinquième chapitre de Gargantua. Fleury de Bellingen la fait venir des noces de Cana, où la provision de vin fut épuisée ; sur quoi l’abbé Tuet fait la remarque suivante : « Le texte sacré dit bien qu’à ces noces le vin manqua, mais non pas que l’on y but beaucoup, encore moins que l’époux donna l’exemple de l’intempérance. J’aimerais mieux tirer le proverbe des amants de Pénélope, qui passaient le temps à boire, à danser, etc. Horace appelle sponsos Penelopes les personnes livrées à la débauche ».

Aucune de ces explications ne me paraît admissible ; en voici une nouvelle que je propose. Autrefois, en France, on était dans l’usage de boire le vin des fiançailles. Le fiancé, dans cette circonstance, devait souvent vider son verre pour faire raison aux convives qui lui portaient des santés ; et de là vint qu’on dit, Boire tanquam sponsus et Boire comme un fiancé.

D. Martenne cite un Missel de Paris, du quinzième siècle, où il est dit : « Quand les époux, au sortir de la messe, arrivent à la porte de leur maison, ils y trouvent le pain et le vin. Le prêtre bénit le pain et le présente à l’époux et à l’épouse pour qu’ils y mordent ; le prêtre bénit aussi le vin et leur en donne à boire ; ensuite il les introduit lui-même dans la maison conjugale. »

Aujourd’hui encore, dans la Brie, on offre aux époux qui reviennent de l’église une soupière de vin chaud et sucré.

En Angleterre, on fesait boire autrefois aux nouveaux mariés du vin sucré dans des coupes qu’on gardait à la sacristie parmi les vases sacrés, et on leur donnait à manger des oublies ou des gaufres qu’ils trempaient dans leur vin. De vieux Missels attestent cette coutume, qui fut observée aux noces de la reine Marie et de Philippe II.

Selden (uxor hebraica) a signalé parmi les rites de l’église grecque une semblable coutume, qu’il regarde comme un reste de la confarréation des anciens.

Stiernhook (De jure suevorum et gothorum, p. 163, édition de 1572) rapporte une scène charmante qui avait lieu aux fiançailles chez les Suèves et les Goths. « Le fiancé entrant dans la maison où devait se faire la cérémonie, prenait la coupe dite maritale, et après avoir écouté quelques paroles du paranymphe sur son changement de vie, il vidait cette coupe en signe de constance, de force et de protection, à la santé de sa fiancée, à qui il promettait ensuite la morgennétique (morgenneticam), c’est-à-dire une dot pour prix de la virginité. La fiancée témoignait sa reconnaissance, puis elle se retirait pour quelques instants, et ayant déposé son voile, elle reparaissait sous le costume de l’épouse, effleurait de ses lèvres la coupe qui lui était présentée et jurait amour, fidélité, diligence et soumission. »

Les idylles de Théocrite et les églogues de Virgile n’offrent pas de tableau plus gracieux.

Boire comme un chantre.

Le chant augmente la soif, de là vient la réputation qu’ont les chanteurs d’être des buveurs infatigables.

Les gens de ce métier ont toujours la pépie,

a dit Poisson, et le vers de ce fameux Crispin n’a rien d’exagéré.

C’est une opinion populaire, consignée par Laurent Joubert dans son Ramas de propos vulgaires, que, quand on a bu on chante mieux. Elle a été accréditée, sans doute, par les chantres eux-mêmes, afin qu’on eût de l’indulgence pour leur péché favori.

Boire comme un saunier.

C’est-à-dire beaucoup, parce que les sauniers ou marchands de sel sont toujours très altérés. — Rabelais a dit : « Panocrates, remontrant que c’était mauvaise diète ainsi boire après dormir ; c’est, répondit Gargantua, la vraie vie des Pères ; car de ma nature, je dors salé. » — Les viandes salées sont appelées aiguillons de vin, parce qu’elles excitent à boire.

On dit aussi : Boire comme un sonneur, parce que celui qui sonne les cloches, en éprouve beaucoup de fatigue, et que la fatigue augmente la soif.

C’est la mer à boire.

Se dit d’une chose qui présente des difficultés extrêmes, des obstacles insurmontables.

Les monarques de l’antiquité se plaisaient, comme les bergers de Virgile, à se proposer des énigmes ou des questions difficiles, à la condition que le moins habile à les expliquer se soumettrait à payer une amende considérable. L’histoire des Hébreux nous apprend que Salomon et Hiran, roi de Tyr, mettaient leur honneur à l’emporter l’un sur l’autre en subtilité dans ces sortes de jeux d’esprit. Amasis, roi d’Égypte, avait une semblable ambition. Son rival était un roi d’Éthiopie, qui lui porta un jour le défi de boire la mer, et de ce défi, si l’on en croit Plutarque, devait dépendre la possession d’un vaste territoire. Amasis, fort embarrassé, envoya consulter en Grèce le philosophe Bias qui lui répondit : « Écrivez au prince éthiopien que vous êtes prêt à boire la mer telle qu’elle est maintenant, et que vous attendez pour commencer qu’il ait détourné tous les fleuves qui s’y rendent. »

L’auteur de la vie d’Ésope rapporte que ce fabuliste, esclave de Xantus, usa du même expédient afin de tirer d’embarras son maître qui s’était soumis à la même épreuve.

Qui fait la faute la boit.

Les anciens et nos aïeux, à leur imitation, avaient coutume, dans les jours de gala, de choisir un des convives pour faire observer les lois de la table. Celui à qui ce soin était confié se nommait symposiarque en Grèce, modimperator à Rome, et roi du festin en France. Il réglait le nombre des santés, ainsi que la manière de les porter, et il condamnait quiconque n’observait pas l’étiquette à boire quelque coup de plus, soit de vin pur, soit de vin trempé. Si le condamné ne voulait pas le faire, il était obligé de sortir de table, et il recevait sur la tête la liqueur qu’il avait refusée. C’est sans doute de cette punition qu’est venu le proverbe, Qui fait la faute, ou Qui fait la folie, la boit.

On dit dans le même sens : Il faut boire ce que l’on a brassé. C’est une métaphore prise de l’art du brasseur.

Après grâces Dieu but.

Regnier s’est servi de ce proverbe dans sa deuxième satire :

Après grâces Dieu but, ils demandent à boire.

Et voici comment son excellent commentateur, M. Viollet Le Duc, l’a expliqué : « Un auteur grave (Béotius Epo, Comment. sur le chap. des Décrétales, Ne clerici vel monachi, etc., cap. 1, n. 13) dit que les Allemands, fort adonnés à la débauche, ne se mettaient point en peine de dire grâces après leur repas. Pour réprimer cet abus, le pape Honorius III donna des indulgences aux Allemands qui boiraient un coup après avoir dit grâces. L’origine de cette façon de parler ne vient-elle pas plutôt de cet endroit de l’Évangile : Et accepto calice, gratias agens dedit eis et biberunt ex illo omnes ? »

Buvez, ou allez vous-en.

Ce proverbe, dont le sens moral est qu’il faut s’accommoder à l’humeur des personnes avec qui l’on vit ou s’en séparer, est venu d’une loi des Grecs sur les festins publics. Cette loi ordonnait à tout convive qui ne voulait pas boire comme il le devait de quitter la table, après que l’un des trois officiels préposés à la surveillance des banquets lui avait adressé une sommation en ces termes : πίθι, ἄπιθι, ou bois, ou va-t’en.

bois.Avoir l’œil au bois.

C’est être sur ses gardes, agir avec précaution ; parce que les voyageurs en passant près d’un bois y regardent toujours, afin de ne pas se laisser surprendre par les voleurs qui peuvent en sortir.

Il est du bois dont on les fait.

Il a les qualités requises pour obtenir telle ou telle dignité.

L’abbé Tuet croit que cette expression est venue d’un proverbe grec qu’Apulée attribue à Pylhagore, et qu’il rapporte traduit ainsi en latin dans sa première apologie : Non e quovis ligno fiat Mercurius.

De tout bois, comme on dit, Mercure on ne façonne.

(Régnier.)

Un tronc de figuier suffisait pour faire la statue d’un dieu aussi grossier que Priape ; mais il fallait un bois plus précieux pour celle de Mercure, le dieu des beaux-arts.

Porter bien son bois.

Se tenir bien droit en marchant, avoir un maintien, un port distingué. Cette locution figurée s’employa primitivement au propre, en parlant d’un homme d’armes qui portait avec grâce sa pique ou sa lance qu’on nommait bois. Montaigne a dit (liv. i, chap. 33) : Rompre un bois, pour rompre une lance.

boisseau. — Il ne faut pas cacher la lumière sous le boisseau.

Il ne faut pas laisser inutiles les talents dont on est doué. Proverbe pris des paroles de l’Évangile selon saint Marc (ch. 4, v. 21), Numquid venit lucerna ut sub modio ponatur vel sub lecto.

On disait à un homme modeste : Il y a des fentes au boisseau sous lequel se cachent les vertus.

boisson. — Il est de l’ordre de la boisson.

C’est un franc buveur.

Il y avait, au commencement du xviiie siècle, un Ordre de la boisson ou de l’étroite observance, dont le fondateur et grand-maître était M. de Posquière, né dans la petite ville d’Aramon, sur la rive droite du Rhône, homme célèbre parmi les coteaux et les gourmets de son temps. Le quartier-général de cet ordre était à Villeneuve-lez-Avignon, dans une maison de campagne appelée Ripaille. Tous ceux qui y étaient admis prenaient des noms et des devises analogues à leur caractère ou à leur goût particulier en fait de mets et de coulis, comme frère Jean des vignes, frère Splendide, frère Roger-bon-temps, frère Magnifique, frère Templier, frère de Flaconville, frère Boit-sans-eau, frère Boit-sans-cesse, etc. Tous les diplômes commençaient par cette formule :

Frère François Réjouissant,
Grand-maître d’un ordre bachique,
Ordre fameux et florissant,
Fondé pour la santé publique,
À ceux qui ce présent statut
Verront et entendront, salut, etc.

Ils étaient imprimés par frère Museau cramoisi au papier raisin, et expédiés par frère l’Altéré secrétaire. On y remarquait un écusson entouré de pampres, et un cachet en cire rouge figurant deux mains, dont l’une versait du vin d’une bouteille et l’autre le recevait dans un verre, avec ces mots : Donec totum impleat.

Chaque candidat était tenu de donner aux chevaliers qui assistaient à sa réception un festin où l’on se servait de la coupe de cérémonie, qui était d’un diamètre prodigieux, et le compte-rendu de la fête était consigné dans une gazette très spirituelle envoyée dans toute l’étendue de l’ordre, qu’on divisait en dix cercles, savoir : Champagne, Bourgogne, Languedoc, Provence, Guyenne, Nèkre, Rhin, Espagne, Italie, Archipel. Cette réunion d’aimables épicuriens cessa d’exister peu de temps après la mort du grand-maître, qui finit tranquillement ses jours, en 1735, au milieu de ses amis, auxquels il recommanda d’inscrire ces vers sur son tombeau :

Ci gît le seigneur de Posquière,
Qui, philosophe à sa manière,
Donnait à l’oubli le passé,
Le présent à l’indifférence,
Et, pour vivre débarrassé,
L’avenir à la Providence.

boiteux. — Il faut attendre le boiteux.

Il faut attendre la confirmation d’une nouvelle avant d’y croire.

Cette façon de parler, dit Voltaire, signifie le Temps, que les anciens figuraient sous l’emblème du vieillard boiteux qui avait des ailes, pour faire voir que le mal arrive trop vite et le bien trop lentement.

Il ne faut pas clocher devant les boiteux.

Ce proverbe, que nous avons emprunté des Grecs, ne signifie pas, dit l’abbé Morellet, qu’il ne faut pas contrefaire les gens qui ont un défaut corporel, mais bien qu’il ne faut pas faire une friponnerie devant un fripon, parce qu’il s’en aperçoit plus facilement qu’un autre. Un boiteux s’efforce communément de dissimuler son infirmité, et ses confrères sont ceux qu’il peut tromper le plus difficilement. C’est ce qu’on peut dire aussi des bossus. L’abbé Hubert, bossu de beaucoup d’esprit, disait à un bossu qui se cachait de l’être : Monsieur avoue-t-il ?

bonhomme. — Petit bonhomme vit encore.

Il existait autrefois une superstition qui avait lieu à la naissance des enfants, et qui consistait à allumer plusieurs lampes auxquelles on imposait des noms divers d’anges ou de saints, afin de transporter ensuite au nouveau-né comme gage de longue vie le nom de celle qui avait été le plus longtemps à s’éteindre. Cette superstition, dont saint Chrysostôme (tome x de ses œuvres, p. 107) avait déjà signalé la présence au quatrième siècle, durait encore au quatorzième, où elle était pratiquée aussi pour guérir les malades à l’agonie, ainsi que nous l’apprend saint Bernard de Sienne[20]. Après s’être maintenue pendant mille ans, elle ne pouvait pas disparaître sans laisser quelque trace. Il nous en est resté l’expression métaphorique Petit bonhomme vit encore, devenue la formule d’un jeu qu’on croit dérivé de l’usage antique observé, à la fête des lampadromies, par les jeunes Athéniens qui couraient dans la lice en se donnant de main en main un flambeau, emblème de la propagation de la vie.

bonnet. — Opiner du bonnet.

Adopter l’opinion d’autrui sans examen. Ducange dit que, dans plusieurs couvents, les vieillards opinaient de la voix, tandis que les jeunes n’opinaient que par une inflexion de tête, capitis inflexione, ou en portant la main à leur bonnet. De là cette expression, ainsi que la suivante : Passer du bonnet, c’est-à-dire, passer tout d’une voix sur une affaire.

A Rome, on opinait des pieds. Ceux qui adoptaient l’avis de quelqu’un allaient se ranger de son côté, ce qui les fit appeler pedarii, et donna lieu à la locution In alienam sententiam pedibus ire. Labérius comparait une pareille manière d’opiner à une tête sans langue. Caput sine linguâ pedaria sententia est.

Le mot bonnet a une origine curieuse. Il servit primitivement à désigner une certaine étoffe qui se fabriquait, dit-on, dans la ville de Saint-Bonnet, par la même raison que celui de Caudebec a servi à désigner des chapeaux qui sortaient des manufactures de la ville de Caudebec. Comme la plupart des couvre-chef étaient faits de cette étoffe, ils en reçurent le nom.

Porter le bonnet vert.

Expression autrefois très usitée en parlant d’un débiteur qui avait fait faillite ou cession de biens en justice, parce que celui qui se trouvait dans ce cas était condamné à porter un bonnet vert, et ne pouvait paraître en public sans en avoir la tête couverte, sous peine d’être constitué prisonnier par ses créanciers, conformément à un usage observé en France jusque sous le règne de Louis XIV, comme l’attestent ces vers de la première satire de Boileau :

Ou que d’un bonnet vert le salutaire affront
Flétrisse les lauriers qui lui couvent le front.

Cet usage, si peu d’accord avec les mœurs françaises, d’échapper au châtiment par la honte, était venu d’Italie vers la fin du xvie siècle, suivant les arrêts rapportés par nos jurisconsultes.

Pasquier pense que la couleur verte du bonnet signifiait que le failli ou le cessionnaire était devenu pauvre par sa folie, attendu que cette couleur était affectée aux fous. (Recherches, liv. iv, ch. 10.) Le dictionnaire de Trévoux, au contraire, croit qu’elle annonçait qu’il était entièrement libéré après avoir fait l’abandonnement de ses biens, parce qu’elle était le symbole de la liberté.

Cette dernière raison me paraît préférable, et c’est encore à elle qu’il faut attribuer la coutume de sceller en cire verte et en lacs de soie verte les lettres de grâce, d’abolition et de légitimation.

Les évêques adoptèrent la couleur verte pour leurs chapeaux. L’abbé Tuet dit que ce fut en signe de leur exemption, et que ces chapeaux verts qu’on trouve dans leurs armoiries furent introduits en France par Tristan de Salazar, archevêque de Sens, qui les tira d’Espagne, où ils avaient paru dès l’an 1400.

C’est un bonnet rouge.

Le bonnet rouge était autrefois un attribut de haute noblesse, et quand on voulait parler d’un bon gentilhomme, on disait qu’il portait bonnet rouge, ou qu’il était bonnet rouge. Mais les expressions ont quelquefois une destinée malheureuse, et celle-ci devait cesser de désigner de grands personnages pour ne plus désigner que des forçats et des anarchistes pires que des forçats. Voici comment elle passa de la gloire à l’opprobre. Quelques soldats du régiment suisse de Chateau-Vieux qui s’était révolté à Nancy, on 1790, avaient été condamnés aux galères. Délivrés quelque temps après par les révolutionnaires devenus tout-puissants, ils furent appelés à Paris où des banquets et des fêtes les attendaient. Ces honnêtes criminels y parurent en triomphe sous le costume du bagne qu’on les félicitait d’avoir ennobli. Le bonnet rouge dont ils avaient la tête couverte fut regardé comme une couronne civique, et tous les ardents révolutionnaires s’empressèrent de l’adopter. Telle est l’histoire exacte de ce fameux bonnet que le peintre David façonna à la ressemblance de l’antique bonnet phrygien, pour en coiffer la statue de la Liberté.

Avoir la tête près du bonnet.

Les auteurs qui ont expliqué cette locution pensent qu’elle est une variante de cette autre, Avoir la tête chaude, et qu’elle signifie en développement, Être porté à la colère, comme si l’on avait la tête chaude dans son bonnet, car la chaleur fait monter le sang à la tête et dispose à l’emportement. Pour moi, je crois que les deux phrases ne présentent qu’une fausse analogie, et ne peuvent être assimilées ni pour le fond ni pour la forme. Quand on dit d’un homme qu’Il a la tête près du bonnet, on n’indique pas seulement qu’il est sujet à s’emporter, on indique aussi que ses emportements sont voisins de la folie, désignée par le bonnet qu’elle a ici pour attribut, ainsi que dans ce vieux proverbe, À chaque fou plaît son bonnet. C’est une allusion au bonnet qui était autrefois la coiffure distinctive des fous en titre d’office.

Ce bonnet rappelle la fameuse boutade de Triboulet, fou de François Ier. Il disait un jour devant son maître : Si l’empereur Charles-Quint est assez peu sensé pour voyager en France sur la parole de notre roi qui a tant de raisons de le traiter en ennemi, je lui donnerai mon bonnet. — Et s’il y voyage, répondit le monarque, sans avoir à s’en repentir ? — Alors, répliqua Triboulet, je reprendrai mon bonnet pour en faire présent à Votre Majesté.

Chausser son bonnet.

S’opiniâtrer, n’en vouloir pas démordre, suivre les mouvements de son caprice.

Mettre son bonnet de travers.

Se livrer à sa mauvaise humeur. C’est le désordre de l’esprit représenté par le désordre de la coiffure.

borgne. — Borgne de Provence.

C’est-à-dire aveugle, parce que les Provençaux, dans leur patois, disent borgne pour aveugle.

Au pays des aveugles les borgnes sont rois.

Plusieurs dictionnaires disent à tort : Au royaume des aveugles, etc., car la substitution du mot royaume au mot pays détruit le sel de ce proverbe, pris du latin, In regione cæcorum rex est lucus.

bosse. — Donner dans la bosse.

Locution populaire introduite à l’époque du système de Law, cet homme qui fit tourner la roue de fortune, et qui ne sut pas en maîtriser le mouvement. Pendant que les capitalistes, fascinés par les promesses de ce financier, couraient en foule échanger leurs écus contre le papier de la banque de Mississipi, qu’il avait établie rue Quincampoix, à Paris, un bossu, qui se tenait assidûment dans l’hôtel où se fesaient les échanges, parvint à gagner beaucoup d’argent en offrant sa bosse pour pupitre aux spéculateurs pressés de signer des billets ; et, comme on désignait alors ce beau négoce par l’expression, Donner dans le Mississipi, on trouva plaisant d’admettre une variante indiquée par la circonstance, en disant des mississipiens pris pour dupes qu’ils avaient donné dans la bosse.

L’expression Donner dans a été signalée comme récente au commencement du dix-huitième siècle dans un livre curieux imprimé à Bruxelles en 1701, et intitulé : La politesse, l’esprit et la délicatesse de la langue française, par l’auteur de l’Éloquence du temps. Mais elle est beaucoup plus ancienne dans certaines expressions proverbiales, telles que Donner dans la visière, Donner dans le panneau, etc.

bossu. — Rire comme un bossu.

On a observé que les bossus montrent en général de la gaieté, et qu’ils sont habitués à rire et à faire rire, même à leurs dépens ; ce qui pourrait bien être une espèce de tactique à laquelle ils se seraient façonnés de longue main, afin de prévenir les plaisanteries dont ils sont toujours menacés ou de les repousser avec plus d’avantage, après avoir eu l’air d'être eux-mêmes peu affectés du vice de conformation qui les leur attire.

Les bossus d’Orléans.

On croit qu’il y a, ou du moins qu’il y avait autrefois à Orléans un plus grand nombre de bossus qu’en aucune autre ville de France, et une vieille tradition, rapportée par La Fontaine, explique facétieusement ce phénomène de la manière suivante : La Beauce fut primitivement un pays couvert de monts. Les Orléanais, gens pour la plupart délicats et fainéants, qui voulaient marcher à leur aise, se plaignirent au Destin d’avoir toujours à grimper en parcourant ce pays. Mais le Destin irrité leur répondit :

Vous faites les mutins ; et dans toutes les Gaules
Je ne vois que vous seuls qui des monts vous plaigniez.
Mais puisqu’ils nuisent à vos pieds
Vous les aurez sur vos Épaules.
Alors les monts de s’aplanir,
De s’égaler, de devenir
Un terrain uni comme glace,
Et bossus de naître eu leur place.

On trouve une autre explication dans un article du Mercure de France, mars 1734. Suivant l’auteur de cet article, le sobriquet de bossus aurait été appliqué aux habitants d’Orléans, parce qu’une sorte de gale ou mal épidémique dont ils furent atteints leur couvrit le corps de certaines bosses, qui n’étaient point des gibbosités, mais des feux ou clous. Un vieux rituel à l’usage du clergé de cette ville contient une formule de prière où le curé demande à Dieu de délivrer ses paroissiens de ces bosses.

botte. — À propos de bottes.

Régnier Desmarais dit dans sa grammaire : « À propos est entièrement du style familier ; et non-seulement il s’emploie fort ordinairement dans la conversation à la liaison de deux choses qui ont d’ailleurs quelque convenance ensemble, comme, À propos de cela je vous dirai ; à propos de ce que vous dites ; à propos de tableaux, je sais un homme qui en a de beaux à vendre, mais on s’en sert aussi à lier des choses qui n’ont aucun rapport l’une avec l’autre, comme, À propos, j’avais oublié de vous dire. Et c’est de l’abus qu’on fait de cette sorte de conjonction de transition qu’est venue la phrase proverbiale À propos de bottes, qui se dit comme par reproche d’un pareil abus. »

Il se peut qu’elle soit venue de là, ainsi que celle des Italiens, A propositio di un chiodo di carro, à propos d’un clou de charrette ; mais elle peut avoir eu une origine historique que je vais rapporter.

Un seigneur de la cour de François Ier venait de perdre un procès. Le roi lui demanda quel était le prononcé du jugement. — Sire, répondit-il, le jugement porte que je dois être débotté. — Débotté, dites-vous ? — Oui, sire ; j’ai bien compris ces mots : Dicta curia debotavit et debotat dictum actorem, etc. — Ah ! je vous entends, reprit le monarque en riant ; vous me signalez un abus toujours subsistant, malgré mes ordonnances[21] ; l’avis n’est pas à dédaigner. Colin, lecteur royal, était présent à ce dialogue. Il s’éleva contre l’usage barbare de rendre la justice en latin, et depuis, toutes les fois que l’occasion s’en offrit, il soutint la même thèse en répétant le debotavit et déotat à l’appui de ses arguments. La plaisanterie eut un bon effet. Elle porta François ier à donner l’ordonnance de Villers-Cotterets, qui prescrivit que dorénavant tous les arrêts judiciaires seraient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties en langage maternel françois et non autrement. Cette célèbre ordonnance, à l’exécution de laquelle on tint la main, excita le mécontentement des gens de pratique dont elle bouleversait le protocole. Ils crurent en faire une grande critique en disant qu’elle était venue à propos de bottes, et c’est alors que fut mise en vogue cette expression pour signifier une chose faite ou dite hors de propos, sans motif raisonnable. Je dis seulement fut mise en vogue, car elle existait déjà. Je me souviens de l’avoir trouvée dans un livre antérieur au règne de François ier, avec une annotation marginale qui en a rapporté l’origine à une autre époque et à une autre cause. L’époque est celle de l’ occupation de la France par les Anglais, et la cause est le caprice des officiers de leur année dans la manière d’imposer certaines villes et certains villages que leur roi leur avait assignés comme fiefs. Non contents d’en percevoir les revenus ordinaires, ils se fesaient payer encore assez fréquemment de fortes sommes pour leurs souliers et pour leurs bottes, ce qui introduisit l’expression proverbiale par allusion à une telle bizarrerie.

Mettre du foin dans ses bottes.

Au temps des chaussures à la poulaine, dont la grandeur était proportionnée au rang de ceux qui les portaient, on garnissait ordinairement de foin les vides que les pieds ne devaient pas remplir dans ces chaussures ; et c’est ce qui donna lieu à l’expression proverbiale, Il a mis du foin dans ses bottes, qu’on emploie en parlant d’un homme devenu riche par des moyens peu honnêtes. C’est comme si l’on disait : voilà un homme dont les bottes n’ont pas été faites pour lui ; ou bien, en passant du sens propre au sens figuré, voilà un homme dont la fortune ne lui est pas venue légitimement.

Il y a laissé ses bottes.

Il y est mort. — Métaphore tirée des hommes de guerre d’autrefois, qui partaient bien bottés et bien éperonnés pour des expéditions dangereuses d’où ils ne revenaient pas toujours. Il y a laissé ses houseaux est absolument la même métaphore, car les houseaux étaient une espèce de bottines ou de brodequins qui se fermaient avec des boucles et des courroies. Ces deux expressions ne s’employèrent primitivement qu’en parlant des nobles ou chevaliers auxquels une pareille chaussure était spécialement affectée, parce qu’ils combattaient seuls à cheval. Les roturiers combattaient à pied, et portaient des guêtres ; ce qui donna naissance à la locution, Il y a laissé ses guêtres, plus communément usitée aujourd’hui que les deux autres.

Graisser ses bottes.

Ce qui a été dit dans l’article précédent explique pourquoi cette façon de parler signifie se préparer à la mort, être sur le point de faire le grand voyage.

bouc. — C’est le bouc émissaire.

Se dit d’une personne sur laquelle ont fait retomber toutes les fautes, à laquelle on impute tous les torts, et qu’on accuse de tous les malheurs qui arrivent.

Cette expression, tirée de l’Écriture sainte, est une allusion à la fête des expiations que les Juifs célébraient tous les ans, le dixième jour du septième mois appelé tifri, correspondant an mois de septembre. En ce jour solennel, on amenait au grand-prêtre deux boucs, sur lesquels il jetait le sort, à l’entrée du tabernacle du témoignage, afin de connaître par ce moyen celui des deux dont le sang était destiné à laver les fautes de la nation et dont la chair devait être offerte en holocauste. Aussitôt que la victime était désignée, il la consacrait par sa bénédiction, puis, étendant les mains, il confessait et déplorait à haute voix les iniquités d’Israël, en chargeait la tête de l’autre bouc, et proférait des imprécations contre cet animal réprouvé qu’il désignait sous le nom d’Azazel, qui signifie émissaire ou renvoyé. C’est ainsi que les Septante et la Vulgate ont expliqué ce terme hébreu que quelques interprètes ont regardé, par pure conjecture, comme un surnom particulier du démon, et quelques autres comme une désignation du désert où la bête maudite était menée et mise en liberté, car on ne la tuait point, de peur qu’elle ne parût immolée à l’esprit des enfers, et son conducteur était obligé de se laver le corps et les vêtements avant de rejoindre ses concitoyens.

La fête des expiations, dit M. Salvador, était une espèce d’amnistie morale, car tous les citoyens, toutes les familles devaient déposer leurs ressentiments aux pieds du Dieu qui leur en donnait un si généreux exemple.

Spencer, auteur d’un ouvrage curieux sur les lois des Hébreux, prétend que le culte rendu aux boucs en Egypte et ailleurs fut une des raisons qui engagèrent Moïse à choisir un de ces animaux pour objet de malédiction.

Quelques historiens rapportent que les magistrats de Marseille, dans l’antiquité, avaient adopté un usage pareil à celui du bouc émissaire. Ils fesaient nourrir pendant une année, de la manière la plus somptueuse, un malheureux destiné à servir de victime expiatoire, en temps de peste. Après ce délai, ils le paraient de fleurs et de bandelettes sacrées, le promenaient en cérémonie autour de la ville, priaient les dieux de détourner sur sa tête tous les maux qui menaçaient les habitants, et le précipitaient dans la mer, en le chargeant d’imprécations.

bouche. — Faire venir l’eau à la bouche.

C’est faire naître le désir d’une chose.

Cette expression, tout à fait conforme à celle des Latins, Salivam movere, est fondée sur la sensation qu’on éprouve dans les organes dégustateurs à la vue où à la pensée d’un mets délicieux. La bouche alors se mouille, et tout l’appareil papillaire, dit Brillat-Savarin, est quelquefois en titillation depuis la pointe de la langue jusque dans les profondeurs de l’estomac.

Qui garde sa bouche garde son ame.

Traduction littérale de ces paroles de Salomon : Qui custodit os suum custodit animam suam. (Prov., c. 13, v. 3.)

Bouche en cœur au sage, cœur en bouche au fou.

« La démangeaison de parler emporte le fou ; la circonspection mesure toutes les paroles du sage. L’un s’échauffe en discourant, et s’engage ; l’autre pèse tout dans une balance juste, et ne dit que ce qu’il veut. » (Bossuet.)

Ce proverbe est tiré de l’Ecclésiastique (chap. 21, v. 29) : In ore fatuorum cor illorum in corde sapientium os illorum. Ce qui revient à ces paroles de Salomon : L’insensé répand tout d’un coup tout ce qu’il a dans l’esprit ; le sage ne se hâte pas, et se réserve pour l’avenir.

Les Arabes disent d’une manière hardiment figurée : Le sage se repose sur la racine de sa langue, et le fou voltige sur le bout de la sienne.

Il arrive bien des choses entre la bouche et le verre.

Ce proverbe est tiré d’un vers grec qu’Aulu-Gelle a traduit par cet hexamètre latin :

Multa codunt inier calices supremaque labra.

Il signifie qu’il suffit d’un moment pour faire manquer une affaire par un accident imprévu.

On trouve dans le Roman du Renard :

Entre bouche et cuillier
Avient souvent grant encombrier.

Les Romains disaient, et nous disons aussi comme eux : De la coupe à la bouche il y a souvent bien du vin perdu. — Les Romains, lorsqu’ils prenaient leurs repas, étaient dans l’habitude de se coucher sur des lits garnis de coussins où ils appuyaient le coude gauche. Cette manière d’être à table, connue sous le nom de lectisterne, rendait très difficile l’ingestion des liquides ou l’action de boire, et elle exigeait une attention particulière pour ne pas répandre mal à propos le vin contenu dans les larges coupes dont on se servait alors ; de là le pro verbe. Les Espagnols disent : De la mano a la boca se pierde la sopa, de la main à ta bouche se perd la soupe.

Sa bouche dit à ses oreilles que son menton touche à son nez.

Phrase proverbiale et comique dont on se sert pour désigner une laide figure dont le menton et le nez sont rapprochés au-dessus d’une bouche très fendue qui semble, comme on dit, vouloir mordre les oreilles.

boudin. — Envoyer de son boudin à quelqu’un.

C’est faire présent d’un plat de son métier à quelqu’un. Le porc est, de temps immémorial, la nourriture favorite du peuple. Lorsqu’un paysan tue son porc, il en met le sang à profit en faisant du boudin, et comme le boudin n’est pas de garde, il en donne à ses amis et connaissances qui lui en donnent, à leur tour, quand ils sont dans le même cas.

Cela s’en est allé en eau de boudin.

Cela s’est réduit à rien.

On croit que cette locution est tirée du conte du Bûcheron ou des souhaits inutiles, et qu’elle a été corrompue par le peu ple qui a substitué eau de boudin à aune de boudin. Mais telle qu’elle est, elle peut très bien s’expliquer, car on appelle eau de boudin l’eau dans laquelle on lave les boyaux qui doivent former l’enveloppe du boudin ; et cette eau n’est bonne qu’à jeter. Les Italiens disent : Tutto senc andato in limatura, tout s’en est allé en limaille.

bouillie.Faire de la bouillie pour les chats.

Se tourmenter pour une chose dont personne ne doit tirer aucun avantage, parce que les chats, dit Feydel, ne mangent point de bouillie dans la crainte qu’ils ont de se salir les barbes.

boule.Tenir pied à boule.

Être assidu, ne point abandonner une affaire.

Métaphore empruntée de l’action du joueur qui accompagne la boule qu’il vient de lancer, comme pour en régler le mouvement et l’arrêter au but.

bourbier.Il n’est que d’être crotté pour affronter le bourbier

Le sens moral de ce proverbe est qu’après avoir fait quelques taches à son honneur on ne craint plus d’y en ajouter de nouvelles, car l’habitude de l’infamie finit par produire l’impudence, qui brave ouvertement le respect humain et cherche à compenser par l’abandon de toute pudeur la perte de toute considération. On connaît la réponse d’une femme de la cour à madame de Cornuel qui venait de lui faire des représentations sur le désordre de sa conduite : Eh ! madame, laissez-moi jouir de ma mauvaise réputation. Nous avons aujourd’hui bien des gens qui semblent avoir pris ce mot pour devise. Comme ces malades qui, dans les temps d’épidémie, se vautrent au milieu de la boue, ils se plongent publiquement dans leur turpitude ; ils aiment mieux montrer à découvert leurs souillures que de les cacher sous le voile de l’hypocrisie, pour ne pas rendre un dernier hommage à la vertu.

bourges.Les armes de Bourges.

On dit d’un ignorant assis dans un fauteuil, qu’il représente les armes de Bourges, et voici l’origine assignée par Ménage à ce dicton : « César s’étant rendu maître de Bourges, y établit un gouverneur nommé Asinius Pollio. La ville fut ensuite assiégée par les Gaulois, tandis que le gouverneur était malade de la goutte. Comme elle était sur le point d’être prise d’assaut, Asinius se fit porter en litière ou en chaise, pour animer ses troupes par sa présence, ce qui lui réussit très bien. On ne parla plus que du succès qu’avait eu Asinius dans sa chaise ; on fit peut-être un tableau le représentant dans cette position, et on le regarda comme l’armoirie la plus honorable pour la ville. Mais par la suite le nom d’Asinius se changea en Asinus. La mémoire du vrai sens se perdit avec celle du trait historique, et l’idée d’un âne dans une chaise, Asinus in cathédra, resta pour toujours. » Un manuscrit de la bibliothèque du Vatican, cité pas l’abbé Bordelon, rapporte la même origine, avec cette différence qu’Asinius Pollio, au lieu d’être un général romain, était un général gaulois qui combattait contre l’armée de César.

Il est plus probable que le dicton a été imaginé par allusion à quelque professeur ignorant de l’université de Bourges, quoique cette université ait eu parmi ses professeurs des hommes justement célèbres dans la jurisprudence civile et canonique, comme Alciat, Baron, Duarenus, Balduin, Cujas, etc. C’est par une semblable allusion que les Italiens disent : Arma di Catania, un asino in una cathedra. Les armes de Catane, un âne dans une chaise.

bourguignon.Jurer comme un Bourguignon.

On disait dans le treizième siècle : Li plus renieurs sont en Bourgogne, parce que les habitants de cette province avaient souvent à la bouche les mots, Je renie Dieu, si je ne dis vrai. C’est sans doute au fréquent usage de ce juron et d’autres semblables qu’il faut rapporter l’expression proverbiale moderne comme une variante de l’ancienne, car rien ne prouve que les Bourguignons se soient signalés par une autre manière de jurer qui est particulière aux Normands, et qui a donné lieu au dicton, Jureurs de Bayeux. (Voy. ce Dictionnaire).

Les Bourguignons ont les boyaux de soie.

Les Bourguignons ne sont pas gens à faire, comme on dit, ventre de son et habit de velours ou de soie : ils tiennent pour maxime proverbiale qu’un bon repas vaut mieux qu’un bel habit, et ils ont soin de dépenser le moins qu’ils peuvent en frais de toilette, afin de dépenser le plus qu’ils peuvent en frais de table. C’est un goût qui paraît avoir régné de tout temps parmi eux. Sidoine Apollinaire attribue à leurs ancêtres un penchant gastronomique des plus prononcés. Luitprand rapporte la même chose, et Paradin qui cite, dans son Histoire de Bourgogne, le témoignage de ces deux auteurs, y joint la remarque suivante : « Encore aujourd’hui les Bourguignons retiennent l’ancienne façon de faire, car je crois qu’en toute la Gaule il n’y a nation en laquelle se fassent plus de banquets et de joyeusetés. Au reste, l’on les dit avoir ventre de veloux, pour raison des bonnes chères. »

Bourguignons salés.

On pourrait penser que les Bourguignons, adonnés aux plaisirs de la table, ont été nommés ainsi à cause de leur goût pour les viandes salées, qui excitent l’appétit et la soif. Cependant telle n’a pas été l’origine de ce sobriquet. Plusieurs auteurs prétendent qu’il fait allusion au sort de quelques soldats bourguignons qui, s’étant rendus maîtres d’Aigues-Mortes pendant les troubles du règne de Charles VII, furent massacrés par les habitants de cette ville et jetés dans une grande fosse, d’autres disent dans une grande cuve de pierre, avec beaucoup de sel ; soit qu’on cherchât à conserver leurs cadavres pour les produire dans la suite comme un témoignage d’un acte si courageux de fidélité envers le roi légitime, soit qu’on voulût empêcher qu’ils n’infectassent l’air en se putréfiant, car l’un et l’autre motif sont également allégués. Mais ce fait, que lesdits auteurs rapportent à l’an 1422, est justement révoqué en doute, et, en supposant qu’il fût vrai, il ne pourrait avoir donné lieu au sobriquet, puisqu’il y a au trésor des chartes des lettres d’abolition de 1410 où se trouve cette phrase citée par Ducange : « Le suppliant dist qu’il avoit plus chier estre bastard que Bourguignon salé. »

E. Pasquier raconte que, dans le temps où les Bourguignons étaient établis au delà du Rhin, ils avaient de fréquents démêlés avec les Allemands pour des salines dont ils leur disputaient la propriété, et que leurs voisins, les voyant en ce point piques et continuer leurs discordes au sujet du sel, s’induisirent facilement à les appeler sales. — Suivant La Monnoye, les Bourguignons ayant embrassé le christianisme avant les autres peuples de Germanie, ceux qui restèrent païens les surnommèrent salés, par dérision et par allusion au sel qu’on mettait alors dans la bouche de ceux qu’on baptisait. — Le Duchat croit que l’épithète accolée à leur nom est venue de la salade ou bourguignotte, espèce de casque particulier à leur milice, et son opinion paraît confirmée par le dicton rimé que voici :

Bourguignon salé,
L’épée au côté,
La barbe au menton ;
Saute Bourguignon.

Il est plus vraisemblable pourtant que Bourguignon salé s’est dit à cause des salines nombreuses qui ont existé dans l’ancien comté de Bourgogne, et qui ont fait donner le nom de Salins à l’une des villes de ce comté.

On appelle aussi Bourguignon salé un homme qui mêle beaucoup de sel à ses aliments.

bourreau. — Se faire payer en bourreau.

Se faire payer d’avance. — Autrefois le bourreau percevait, en vertu du droit d’avage[22] qui lui était dévolu, une contribution, en argent ou en nature, sur les denrées de la halle, le jour où il devait faire une exécution. On dit même qu’en certains lieux il attendait pour se mettre à l’œuvre qu’un officier de la justice lui eût jeté sur l’échafaud, en présence de la foule, la somme qui lui revenait. C’est sur cet usage qu’est fondée la locution.

On rapporte à l’an 1260 l’origine du nom de bourreau, qu’on fait dériver de celui du clerc Richard Borel, qui possédait le fief de Bellemcombre à la charge de faire pendre les voleurs du canton, et qui prétendait que le roi lui devait des vivres tous les jours de l’année en conséquence de ces fonctions. Mais cette origine ne me paraît point admissible, quoiqu’elle soit consignée dans les Olim[23], car le nom de Borel, pris dans le sens de bourreau, est antérieur à l’époque assignée. Odon ou Eudes ier, qui était duc de Bourgogne sous le règne de Louis VII, avait été surnommé Borel, parce qu’il ne se fesait aucun scrupule d’assassiner les riches voyageurs qui passaient sur ses terres, pour s’emparer de leur argent ; chose assez commune, au reste, dans ces temps barbares, parmi les gentilshommes, ou gens pille-hommes, comme dit Rabelais, et désignée par l’expression aller à la proie.

On ne sait pas précisément quelle est l’étymologie du mot bourreau. Le père Labbe le fait venir par contraction de bouchereau, petit boucher ; et Ménage de buccarus, buccarellus, burellus, qui a la même signification. Caseneuve le tire du grec borros, dévoreur de chair humaine ; et il observe que, dans un glossaire, manger la chair est pris pour bourreler. Suivant Borel, il est dérivé du latin burrus, roux, parce que les gens roux sont méchants, ou parce que l’exécuteur de la haute justice en divers lieux était vêtu d’une livrée jaune et rouge. Ducange veut qu’il ait sa racine dans le mot bourrée, faisceau de verges, à cause du supplice de la fustigation. Eusèbe Salverte croit qu’il a été formé du bourguignon buro, lance. Il me semble qu’il peut l’avoir été tout aussi bien de borellus, nom d’une arme prohibée : Borellus inter arma prohibita numeratur, dit le glossaire de Carpentier. C’était peut-être l’arme affectée à l’exécuteur des hautes-œuvres.

bouteille. — Porter les bouteilles.

C’est-à-dire marcher lentement, comme un homme qui porte des bouteilles marche dans la crainte de les casser.

La Fontaine s’est servi de cette expression dans la fable intitulé : L’âne chargé d’éponges, et l’âne chargé de sel.

L’un, d’éponges chargé, marchait comme un courrier ;
Et l’autre, se faisant presser,
Portait, comme on dit, les bouteilles.

braies. — Sortir les braies nettes d’une affaire.

S’en retirer heureusement. — Allusion à certain accident auquel sont exposés les poltrons à qui la peur donne ordinairement la colique. Les braies étaient une espèce de haut-de-chausses ou de culotte que portaient nos ancêtres.

brave. — Brave à trois poils.

Sous Charles IX, on désignait par cette dénomination les spadassins qui portaient une longue moustache terminée en pointe de chaque côté à la lèvre supérieure, et un bouquet de la même forme au menton. C’étaient des hommes de la même espèce que ceux qui, sous Charles V et ses successeurs, étaient appelés mauvais garçons.

bray. — Faire comme le curé de Bray.

« Le curé de Bray, dit M. A*** (l’abbé de Feletz) dans le Journal des Débats, avait tant applaudi aux travaux de l’assemblée constituante, qu’on ne doutait point que la constitution décrétée par cette assemblée n’eût obtenu le plus haut degré de son admiration. Il s’extasiait surtout sur la démocratie royale : on le croyait irrévocablement fixé à cette forme de gouvernement ; on n’imaginait point qu’il fût possible d’obtenir son assentiment pour une autre. Cependant le trône est renversé, et le curé de Bray est enchanté. La république est proclamée, il est transporté. La constitution de 1 793 lui parait le chef-d’œuvre de l’esprit humain. Le gouvernement révolutionnaire, qui suspend cette constitution, est à ses yeux une conception sublime. Le 9 thermidor, qui détruit ce gouvernement et renverse le comité du salut public, si cher au bon curé, sauve cependant la pairie. La constitution de l’an iii en fixe les destinées, et le directoire est à jamais le régulateur de la France, enfin libre et heureuse. Le curé de Bray n’avait pas manqué d’envoyer à tous ces gouvernements ses adhésions, ses soumissions, ses félicitations. Il en était là de ses variations politiques et de ses admirations toujours croissantes, lorsqu’un de ses paroissiens, zélé pour la gloire de son pasteur, et craignant qu’elle ne fût compromise par une pareille versatilité dans ses discours et sa conduite, tâcha de lui faire observer, avec beaucoup de ménagements, que peut-être cette rapide succession d’adresses à toutes les factions et de serments à toutes les constitutions pourrait enfin exciter quelques soupçons sur la fermeté de ses principes et le faire accuser à la rigueur de légèreté dans ses actions et d’inconstance dans ses opinions. « Moi, léger ! s’écria le curé tout étonné ; moi, inconstant et variable dans mes opinions, dans mes principes ! Eh ! j’ai toujours voulu être curé de Bray. Il n’y a pas d’homme au monde plus constant que moi. » Nous espérons que cette admirable constance et cette imperturbable ténacité de caractère ne se seront jamais démenties, et que M. le curé aura toujours regardé comme le meilleur des gouvernements, dans le meilleur des mondes possibles, tous ceux qui se sont succédé depuis le directoire, où finit son histoire. Nous espérons surtout qu’il est toujours curé de Bray. »

Cette spirituelle biographie expose très bien les titres en vertu desquels le curé de Bray est devenu le prototype de ces chevaliers de la circonstance, vulgairement appelés girouettes, qui savent si adroitement se prêter aux exigences de tous les événements et revêtir le caractère de tous les régimes ; mais elle pèche contre la vérité historique, en faisant de ce personnage un membre du clergé français auquel il n’a jamais appartenu. Il est anglais, témoin le proverbe : The vicar of Bray is the vicar of Bray still. Le curé de Bray est toujours le curé de Bray. Il a dû sa célébrité à une chanson dans laquelle il explique lui-même les motifs qui l’ont porté à changer quatre fois de religion en passant du catholicisme au protestantisme, et vice versa, sous les règnes successifs de Charles II, de Jacques II, de Guillaume III et de la reine Anne. Voici le refrain de cette chanson :

And this is law, I voill maintain
Until my dying day, sir,
That what souver king shall reign,
I will be vicar of Bray, sir.

Et ceci est ma loi, je la soutiendrai jusqu’au jour de ma mort, que, quel que soit le roi qui règne, je serai vicaire de Bray[24].

brebis. — Qui se fait brebis, le loup le mange.

Il est quelquefois dangereux d’avoir trop de douceur ; les méchants profitent de l’excessive bonté d’une personne pour l’opprimer. On dit aussi dans le même sens : Faites-vous miel, et les mouches vous mangeront.

Un berger priait son père de lui donner un conseil qui fût le résultat de sa longue expérience : « Mon fils, répondit le vieillard, sois bon, car il est avantageux de l’être ; mais sois-le de manière que le loup n’ose te montrer les dents. »

À brebis tondue Dieu mesure le vent.

Dieu proportionne à nos forces les afflictions qu’il nous envoie.

Il ne faut qu’une brebis galeuse pour infecter tout un troupeau.

Morbida facta pecus totum corrumpit ovile.

Il ne faut qu’un homme corrompu dans une compagnie pour la corrompre tout entière. La contagion du mauvais exemple donné par ceux qu’on fréquente a tant de puissance, qu’elle agit sur les personnes mêmes qui semblent les plus propres à y résister par la solidité de leurs principes. C’est une remarque très fine et très judicieuse de Chamfort que, quelque importuns, quelque insupportables que nous soient les défauts de ceux avec qui nous vivons, nous ne laissons pas d’en prendre une partie. Être la victime de ces défauts étrangers à notre caractère n’est pas même un préservatif contre eux.

Brebis qui bêle perd sa goulée.

Il ne faut pas perdre en paroles un temps qu’il importe d’employer à l’action. Ce proverbe s’applique particulièrement pour signifier qu’à table il ne faut pas trop parler, si l’on ne veut pas être dupe de l’avidité des convives.

Brebis comptées, le loup les mange.

Proverbe pris de celui qu’on trouve dans la septième églogue de Virgile : Non oviam curat numerum lupus. Il s’employait autrefois, comme on le voit dans les Adages d’Érasme (Chil. ii, centur. iv, n° 99), pour dire que, si un voleur timide s’abstient de toucher à certains objets parce qu’il sait qu’on les a comptés, un hardi voleur n’est jamais arrêté par une telle considération. Aujourd’hui ce proverbe se prend dans un sens plus général : il signifie que les précautions ne garantissent pas toujours d’être trompé, et même que l’excès de précaution expose quelquefois à l’être. Les joueurs s’en servent fréquemment, et ils entendent qu’il ne faut point compter son argent pendant qu’on joue, car c’est une superstition de la plupart d’entre eux que l’argent compté appelle une mauvaise chance qui le fait vite passer en d’autres mains.

bretagne. — Qui a Bretagne sans Jugon a chape sans chaperon.

Le château de Jugon, qui fut démoli en 1420, était la principale forteresse de la Bretagne. Il garantissait ce pays des incursions de l’ennemi, comme le chaperon, dont le manteau appelé chape ou pluvial était surmonté, garantissait le voyageur de la pluie en lui couvrant la tête et les épaules.

Oncle ou tante à la mode de Bretagne.

Nulle part la parenté ne s’étend aussi loin qu’en Bretagne ; elle y dépasse le douzième degré, en se comptant double dans plusieurs cas. Ainsi les enfants donnent le titre d’oncle ou de tante, non-seulement au frère ou à la sœur, mais au cousin-germain ou à la cousine-germaine de leur père ou de leur mère, comme ils en reçoivent par réciprocité le titre de neveu ou de nièce.

On raconte qu’un capucin, prêchant à la prise d’habit de la fille de sa cousine-germaine, s’écria : « Quel honneur pour vous, ô ma cousine, qui devenez la belle-mère du Seigneur, et quelle gloire pour moi qui vais être l’oncle du bon Dieu à la mode de Bretagne ! »

Je ne garantis pas l’anecdote ; il se pourrait pourtant qu’elle fut vraie, et que le capucin eût voulu enchérir sur saint Jérôme, qui disait à Paula pour la féliciter d’avoir voué au ciel la virginité de sa fille Eustochium : Socrus dei esse cæpisti. Vous avez commencé d’être la belle-mère de Dieu. (D. Hieron opera, t. 1, p. 140, ad Eustochium.)

breton. — Qui fit Breton fit larron.

La vérité n’a point été sacrifiée à la rime dans ce proverbe, comme le prétend Fleury de Bellingen, car s’il est vrai que les habitants de la Bretagne, d’après sa remarque, ne sont pas plus adonnés au vol que ceux des autres provinces, il n’en a pas été toujours ainsi. La manière barbare dont ils pillaient les vaisseaux échoués sur leurs côtes en est une preuve. Les seigneurs riverains, qui retiraient les principaux bénéfices de ce brigandage connu sous le nom de droit de bris, recouraient ordinairement, pour le rendre plus productif, à un moyen aussi singulier qu’inhumain. Ils fesaient promener pendant la nuit, près des récifs, un bœuf qui portait sur la tête une lanterne allumée et qui avait une jambe liée, afin qu’il imitât par sa marche claudicante les ondulations du fanal d’un navire, de manière à tromper ceux qui étaient en mer et à les attirer sur les écueils. Le clergé même ne restait pas tout à fait étranger à ces mœurs sauvages. Obligé de céder aux ordres des seigneurs et de la populace, il ordonnait quelquefois des processions et des prières publiques pour que l’année fût heureuse en naufrages.

Une autre preuve de l’esprit de pillage des anciens Bretons, c’est que dans le quatorzième siècle ils formaient la plus grande partie des bandes de routiers et de brigands qui infestaient la France. Les mots Bretons et pillards, Britones et pillardi, se trouvent presque toujours réunis dans les anciennes chartes et chroniques pour désigner cette soldatesque mercenaire et effrénée.

bricDe bric et de broc.

Métaphore empruntée des instruments de travail dont on se sert tour à tour par les deux bouts. En langue celtique, bric signifie tête, et broc signifie pointe. Ainsi faire une chose de bric et de broc, c’est s’y prendre de toutes les manières, y employer tous ses moyens.

brioche. — Faire une brioche.

C’est faire une faute en musique, et par extension en quel que chose que ce soit. Cette expression fut introduite à l’époque de la fondation de l’Opéra en France. Les musiciens attachés à ce théâtre avaient imaginé de condamner à une amende pécuniaire celui d’entre eux qui manquerait aux règles de l’harmonie en exécutant sa partition, et le produit des amendes était destiné à l’achat d’une brioche qu’ils devaient manger ensemble dans une réunion où les amendés figuraient ayant chacun une petite image de ce gâteau suspendue à la boutonnière en guise de décoration. Un tel usage ne fut pas jugé propre à les rendre moins fautifs dans leur art, et le grand nombre de repas qu’il amena ne fit pas concevoir une haute idée de leur talent. Bientôt ils se virent exposés à la raillerie du public, qui prit le mot de brioche pour synonyme de faute, bévue ; et l’amour-propre alors l’emportant sur la friandise, ils décidèrent qu’ils pourraient faire désormais autant de brioches qu’ils voudraient sans être obligés d’en payer aucune. budget.

Ce mot peut être regardé comme proverbial à cause du fréquent emploi qu’on en fait journellement dans toutes les classes de la société. Grands et petits, riches et pauvres, chacun parle de son budget. On dit un budget de cuisinière, un budget d’apothicaire, comme un budget de ministre. Je dois donc consigner ici l’histoire et la généalogie de ce mot, qui sont assez curieuses[25]. Il est d’origine française, et nous avons eu la bonté de le recevoir de seconde main des Anglais, qui nous l’ont rendu défiguré et méconnaissable. Qui pourrait croire qu’il vient de poche, et que c’est là précisément ce qu’il signifie ? On objectera peut-être qu’il a bien changé sur la route ; mais il n’est besoin que de la tracer pour se retrouver. Poche a fait le diminutif pochette, et par la facilité qu’a le p de se changer en b, pochette a insensiblement coulé en bogète, bougette, vieux mots dont le dernier a été conservé dans plusieurs éditions du Dictionnaire de l’Académie avec son augmentatif bouge, qui garde encore son acception originaire dans cette locution, bien remplir ses bouges, c’est-à-dire bien remplir ses poches ou faire un gros gain, et qui partout ailleurs signifie un petit endroit propre à resserrer divers objets dans une maison, comme la poche sert à le faire dans un habit. Bulga, qui veut dire enveloppe, bourse, valise, est la racine de tous ces mots. — À présent, on doit trouver assez facile le passage de bogète en budget, surtout chez les Anglais qui donnent à l’u le son de l’o ; et il faut remarquer en outre que les Languedociens ont toujours dit dans leur patois lou bugé ou lou budjet en parlant d’une garde-robe ou d’un petit endroit dans lequel ils renferment diverses choses.

buisson. — Il n’y a si petit buisson qui n’ait son ombre.

Ce proverbe s’emploie dans deux sens opposés, pour dire qu’il n’y a rien de si petit qui ne puisse être avantageux ou préjudiciable. C’est ainsi que les Latins disaient : Etiam unus cupillus habet umbrant suam, un cheveu, même a son ombre. On prétend que l’ombre du buisson est devenue proverbiale à cause de cet apologue de la Bible : — « Les arbres voulurent se choisir un roi. Ils s’adressèrent d’abord à l’olivier et lui dirent : Règne. L’olivier répondit : Je ne quitterai pas le soin de mon huile pour régner sur vous. Le figuier dit qu’il aimait mieux ses figues que l’embarras du pouvoir suprême. La vigne donna la préférence à ses raisins. Enfin les arbres s’adressèrent au buisson, et le buisson répondit : Je vous offre mon ombre. » On sent tout ce qu’il y a de hardi dans cette idée, mais elle est dans la Bible. Ce ne sont pas les philosophes, dit Chamfort, c’est le Saint-Esprit à qui elle appartient.

Trouver buisson creux.

C’est ne pas trouver ce qu’on s’attendait à trouver. Les chasseurs appellent buisson creux, un buisson dans lequel il n’y a point de gibier.

Il a battu les buissons et un autre a pris les oisillons.

Il s’est donné des peines dont un autre a profité. Moisant de Brieux explique ainsi ce proverbe : « On fait en hiver une petite chasse au flambeaux et entre deux haies : un valet porte un bouleau ou autre arbrisseau plein de glu ; d’autres valets battent de côté et d’autre les buissons, d’où les oiseaux sortant vont donner à la lumière et dans le bouleau où ils demeurent pris. Nous appelons cela aller au bouleau. »

Ce proverbe a une célébrité historique. Le duc de Bedfort, régent de France pour Henri VI roi d’Angleterre, en fit une application imprudente, en répondant à Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne, qui demandait à garder en dépôt la ville d’Orléans ; et cette réponse, dont le prince bourguignon fut offensé, le détermina à se séparer des Anglais, dans un temps où ces derniers avaient le plus grand besoin d’un si puissant allié pour résister aux efforts de Charles VII.

bureau. — Bureau vaut bien écarlate.

Les petits peuvent avoir autant de mérite que les grands.

Le bureau, ou la bure, est une étoffe grossière dont s’ habillaient autrefois les gens du commun, tandis que l’écarlate, qui est d’un, assez grand prix, servait à parer les hauts seigneurs. Lacroix du Maine attribue l’invention de ce proverbe à Michel Bureau, abbé de la Couture, en 1518. Celui-ci, étant en discussion avec le cardinal de Luxembourg, lui dit dans un accès de vivacité : Bureau vaut bien écarlate. Aulu-Gelle, dans ses Nuits attiques, liv. ii, rapporte un proverbe qui correspond au nôtre : Sous le chapeau d’un paysan, est le conseil d’un prince.

Fin comme bureau teint.

C’est-à-dire très grossier, parce que cette étoffe, lorsqu’elle est teinte, est pire qu’auparavant.

Bureau d’adresse.

On appelle ainsi proprement un endroit indiqué au public pour donner ou recevoir certains renseignements, et figurément une personne qui s’informe de tout ce qui se passe et va le débiter de côté et d’autre. Jean-Jacques Rousseau a dit dans ses Rêveries, sixième promenade : « Quand ma personne fut affichée par mes écrits, je devins dès lors le Bureau d’adresse de tous les souffreteux ou soi-disant tels, et de tous les aventuriers qui cherchaient des dupes. »

buveur. — Ce que le sobre tient au cœur
buveur. — Est sur la langue du buveur.

Les Espagnols disent : El vino anda sin calças, le vin va sans chausses.

Les méchants sont buveurs d’eau.

La chanson dit que c’est bien prouvé par le déluge. Mais, sans doute, il ne faut pas aller chercher si loin la raison de ce proverbe. Il paraît fondé sur l’observation que ceux qui boivent de l’eau sont moins expansifs que ceux qui boivent du vin, l’expansion étant regardée comme une marque de bonté. Cependant, s’il ne remonte pas jusqu’au déluge, il est d’une assez grande antiquité ; car Eschine, voulant accuser Démosthène de méchanceté, lui reprochait d’être buveur d’eau.

C

cagot.

Court de Gebelin dérive ce mot de caco-deus, rapporté par Ducange. Caco, dit-il, signifiant faux, sera devenu cagot, hypocrite ; et comme l’hypocrite a toujours le nom de Dieu à la bouche, et l’emploie à tout, il aura été surnommé, chez les peuples qui appellent Dieu God, kakle-God, caquette-Dieu, et insensiblement cak-god et cagot.

Rabelais donne à cagot une origine moins honnête. C’est, suivant lui, la première personne de l’indicatif présent du verbe italien cagare, qu’il est difficile de traduire en français par le mot propre ; et dans son Ile sonnante, il nous montre les cagots comme atteints de la maladie des harpies.

D’autres prétendent que cagot vient de cagoule. Mais il est positif que cagoule est beaucoup moins ancien que cagot. Cagoule ne date que du seizième siècle, et il a été introduit par corruption de cogule (cuculla), espèce de capuce ou capuchon.

Il est probable que cagot s’est formé par contraction de caas-goths, chiens goths, dénomination injurieuse déjà usitée en 507 pour désigner les Goths, à cause de leur attachement à l’arianisme, objet de scandale et de haine pour nos catholiques ancêtres qui traitèrent ces malheureux, réfugiés dans les Pyrénées, comme les Indiens traitent les parias et les poulichis.

Disons un mot de cette espèce de Cagots dont les pères avaient renversé et fondé plusieurs empires. Cette race, vouée à la persécution des Francs qui la vainquirent à la bataille de Vouillé, fut obligée de se cacher dans les plus secrets réduits des montagnes pour conserver ses habitudes religieuses. Elle y contracta des maladies héréditaires qui la réduisirent à un état pareil à celui des crétins. Lorsque, dans la suite, elle abjura l’arianisme et se réunit à la communion romaine, il lui fut impossible de se régénérer. Les Cagots furent alors regardés comme ladres et infects. On leur défendit sous les peines les plus sévères d’habiter dans les villes et les villages, et d’être chaussés et habillés autrement que de rouge. Ils ne pouvaient entrer que par une

porte particulière dans les églises, où ils avaient des siéges séparés du reste des fidèles. Les sacrements même leur étaient interdits en certains endroits par la même raison qu’aux bêtes. On ne recelait point leur témoignage en justice, et c’était par grâce que la coutume de Béarn avait établi que les dépositions de sept d’entre eux équivaudraient à une déposition légale. Aujourd’hui ils ne sont plus exposés à la réprobation des autres hommes, mais ils restent toujours accablés des infirmités que la viciation du sang et de la lymphe peut produire. Leurs traits son difformes et livides. Cependant on y démêle quelque trace d’une origine étrangère que la dégradation de l’espèce n’a pas effacée entièrement. Leur moral paraît frappé d’imbécillité.

On comprend dans la race des Cagots ces êtres disgraciés de la nature appelés cahets en Guienne et en Gascogne ; coliberts dans le Maine, l’Anjou, le Poitou et l’Aunis ; cacoux et caqueux en Bretagne ; et caffons dans les deux Navarres. Ce nom de caffon, qu’on fait dériver de l’espagnol cafo, lépreux, est tout à fait semblable à celui de caffoni que les habitants des environs de Rome et de Naples donnent aux paysans les plus grossiers.

cahin-caha. — Aller cahin-caha.

C’est-à-dire d’une manière inégale, incertaine, tant bien que mal, de mauvaise grâce. Ces deux mots, suivant Ménage, viennent de Quà hinc quà hàc, deçà et delà.

L’esprit de l’homme, dit un proverbe cité par Martin Delrio, va clochant de côté et d’autre, claudicans in duas partes, c’est-à-dire cahin-caha. Luther l’a comparé à un paysan ivre à cheval, et qui redressé d’un côté, tombe de l’autre.

Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, accusé de favoriser tantôt les jésuites et tantôt les jansénistes, fut surnommé Cahin-caha, comme on le voit dans cette épitaphe épigrammatique qu’on lui fit le jour de sa mort :

Ci-gît Louis Cahin-caha,
Qui dévotement appela,
De oui de non s’entortilla,
Puis dit ceci, puis dit cela,
Perdit la tête et s’en alla.

Tout le monde connaît la chanson de Cahin-caha par Pannard que Marmontel appelait le La Fontaine du vaudeville. Elle fut tellement goûtée quand elle parut, que Pannard, en publiant ses œuvres, ne crut pouvoir trouver de meilleur moyen pour en assurer le succès que de mettre au titre : Par l’auteur de Cahin-caha.

caille. — Chaud comme une caille.

On a reconnu, dit Buffon, généralement plus de chaleur dans les cailles que dans les autres oiseaux, et c’est de là qu’est venue l’expression proverbiale.

Maris qui voulez être aimés de vos femmes, femmes qui voulez être aimées de vos maris, vous n’avez qu’à prendre un couple de cailles dont vous extrairez les deux cœurs pour les porter sur vous, à savoir : le mari celui du mâle, et la femme celui de la femelle, et vous pouvez compter que vous ferez très bon ménage. Ce n’est pas moi qui donne cette précieuse recette, c’est Antoine Mizauld, médecin français du seizième siècle, auteur d’un livre de Centuries où il l’a consignée. (Cent. 8, n. 18.)

caillette.

Ce mot, qu’on applique à une personne frivole et babillarde, est regardé par quelques étymologistes comme un diminutif de caille, oiseau qui jabotte sans cesse, et par quelques autres comme un dérivé de cail, qui, en celtique, désigne une jeune fille de village.

Marot a employé caillette dans le sens de timide, peureux ou niais, dans les vers suivants :

Bref, si jamais j’en tremble de frisson,
Je suis content qu’on m’appelle caillette.

Peut-être aussi a-t-il voulu faire allusion à Caillette, fou de François ier. Quoi qu’il en soit, le mot a eu les trois acceptions que je viens d’indiquer, et même celle de badaud ; car les badauds de Paris ont été surnommés caillettes.

On appelait autrefois et l’on appelle encore, je crois, caillette-maman, un petit garçon habitué à se tenir comme une fillette auprès de sa mère au lieu d’aller jouer avec ses camarades. calendes. — Renvoyer aux calendes grecques.

Les Romains appelaient calendes le premier jour de chaque mois où les créanciers avaient coutume d’exiger l’argent qu’ils avaient prêté, et ce mot venait du verbe latin calo, j’appelle, je convoque, parce que ce jour là un pontife annonçait au peuple convoqué le retour de la nouvelle lune. Mais les Grecs n’avaient point de calendes, et c’est ce qui donna lieu au proverbe Renvoyer aux calendes grecques, c’est-à-dire à une époque chimérique.

La plupart des étymologistes font venir calendes d’un verbe grec ; mais il n’est pas probable que les Romains aient pris le mot dans la langue d’un peuple qui ne connaissait pas la chose.

Philippe II, roi d’Espagne, avait envoyé à Élisabeth, reine d’Angleterre, un message ainsi conçu :

Te veto ne pergas bello defendere belgas.
Quæ Drakus eripuit nunc restituantur oportet.
Quas pater avertit jubeo te condere cellas,
Relligio papæ fac restituatur ad unguem.

Élisabeth répondit sur-le-champ par ces vers :

Ad græcas, bone rex, fient mandata calendas.

câlinFaire le câlin.

C’est cacher la finesse sous un air niais, indolent, et prendre un ton doucereux pour se ménager l’esprit d’une personne dont on veut obtenir quelque chose.

Le mot câlin a une origine douteuse ; il peut venir du verbe caler, qui signifie au figuré céder, se soumettre, comme dans cette phrase de Montaigne (liv. iii, chap. 12) : « Eust-on ouy de la bouche de Socrate une voix suppliante ? Cette superbe vertu eust-elle calé au plus fort de sa montre ? »

Un étymologiste a dérivé câlin des paroles que l’exécuteur des hautes-œuvres adressa à Dom Carlos, infant d’Espagne, pour l’engager à ne pas se débattre au moment où il allait l’étrangler par ordre d’un père barbare : Calla, calla, senor Dom Carlos ! todo lo que se haze es por su bien. Tout doux, tout doux, seigneur Dom Carlos ! tout ce qui se fait est pour votre bien.

calomnie. — La calomnie s’arme du vraisemblable.

Proverbe tiré de Sénèque, qui a dit (Quest. natur., préf. du liv. iv) : C’est toujours à l’aide du vrai que le mensonge attaque la vérité. La même pensée se trouve dans la vie d’Alexandre par Plutarque, chap. 75.

Le calomniateur ne manque pas de sagacité pour découvrir et pour attaquer le côté le plus faible. Son propre est d’exagérer plutôt que d’inventer. C’est un adroit faussaire de la vérité.

Calomniez, calomniez : il en reste toujours quelque chose.

On est généralement disposé à penser qu’une personne à qui l’on reproche beaucoup est nécessairement coupable de quelque chose, et ce pernicieux préjugé fait le succès du calomniateur. De là ce mot, que Beaumarchais a mis dans la bouche de Basile, mais qu’il n’a pas inventé ; car avant lui Bacon l’avait cité comme proverbial dans son ouvrage de La dignité et de l’accroissement des sciences, liv. viii, chap. 2, et le traducteur français de cet ouvrage l’avait rendu en ces termes : Va ! calomnie hardiment : il en restera quelque chose.

caméléon. — C’est un caméléon.

Se dit d’un homme qui change d’avis et de conduite suivant les circonstances, parce que les anciens, de qui nous avons emprunté cette expression métaphorique, croyaient que le caméléon n’avait pas de couleurs propres et individuelles, et qu’il réfléchissait comme une glace toutes celles des objets environnants. Mais cette opinion, quoique adoptée par Aristote, Pline, Élien, etc., a paru erronée aux naturalistes modernes. Le caméléon, disent-ils, est un reptile de la famille des lézards ; sa taille n’excède guère quatorze pouces, en y comprenant la queue qui en a sept. Sa tête est surmontée d’une espèce de pyramide cartilagineuse rejetée en arrière. L’ouverture de sa gueule est vaste, mais très peu apparente, à cause de l’union très exacte des deux mâchoires. Il ne se nourrit pas de vent et d’air, comme l’ont prétendu les naturalistes de l’antiquité : il mange des mouches, des vers et d’autres insectes qu’il trouve sur le sommet des arbres, où il se plaît à se promener, en s’aidant de sa queue qu’il roule autour des rameaux. Sa peau est d’un tissu transparent, et ses couleurs changent, varient, s’altèrent, suivant la nature des impressions qu’il éprouve, le degré de chaleur ou les effets de la lumière auxquels il est exposé : les teintes les pins habituelles sont le rouge, le jaune, le noir, le vert, le blanc. Le célèbre Bichat attribuait particulièrement cette variation de couleurs à la quantité d’air que l’animal aspire, et combine avec le sang artériel. En effet, le caméléon possède la faculté d’avaler une grande quantité d’air ; il s’enfle et se désenfle à volonté, ce qui l’a fait appeler par Tertullien une peau vivante ; et chaque fois qu’il use d’une telle prérogative, son corps reflète des nuances diverses. La nuit, et lorsqu’il se refroidit, il prend une couleur blanche, et quand il est mort il la conserve. Voilà les observations vraies, fidèles et sûres auxquelles on doit s’en tenir. Le reste n’est qu’un mensonge poétique ; mais comme ce mensonge n’a rien de dangereux, on ne cessera point de voir dans le caméléon l’emblème de la flatterie, l’image ou le modèle des courtisans, qui, suivant leurs intérêts ou leurs passions, se parent de toutes les nuances, adoptent toutes les livrées, se couvrent de tous les masques.

camelot. — Quand le camelot a pris son pli, c’est pour toujours.

L’étoffe appelée camelot, parce que originairement elle était faite de poil de chameau, ne perd que très difficilement les mauvais plis qu’elle a pris. De là le proverbe, qu’on applique à une personne incorrigible.

cancan. — Faire du cancan d’une chose.

C’est faire du bruit d’une chose pour un motif frivole.

Le mot quanquàm (quoique) était fort à la mode au seizième siècle ; les orateurs de l’Université l’affectionnaient particulièrement. Ils regardaient comme un trait de génie de le faire figurer le premier en tête de leurs discours, et ils en avaient fait, en raison de cette prééminence, le nom d’une harangue latine récitée en public par un écolier à l’ouverture des thèses de philosophie ; mais la prononciation de ce mot passait alors pour défectueuse. On disait kankam, à la manière gothique. Le célèbre Ramus soutint qu’il fallait dire couancouam, conformément à la prononciation romaine, et les professeurs du collége royal se rangèrent à son avis. Les docteurs de Sorbonne s’opposèrent à l’innovation, et défendirent de l’adopter sous peine de leur censure. Cette menace eut bientôt son effet : un jeune ecclésiastique s’étant avisé, dans un discours d’apparat, de faire entendre le couancouam réprouvé, nos docteurs scandalisés s’assemblèrent, crièrent à l’hérésie, et déclarèrent vacant un bénéfice que le beau diseur possédait. Celui-ci, très peu résigné à son rôle de victime grammaticale, interjeta appel au parlement. Il parut à l’audience escorté d’une foule de maîtres, de sous-maîtres et d’écoliers. Ramus était chargé de défendre sa cause. Il parla avec toute l’autorité du talent et de la raison ; il ne négligea point de faire ressortir le ridicule des partisans de kankam. Les juges rendirent un arrêt qui réhabilita le bénéficiaire, et laissa à chacun la liberté de prononcer comme il voudrait. C’est de ce fameux litige, dans lequel se trouve peut-être la vraie cause de l’assassinat de Ramus, que plusieurs étymologistes font venir le mot cancan', employé d’abord pour signifier une discussion orageuse sur un sujet de peu d’importance, et appliqué depuis à tous les bavardages de société où il entre de la médisance. Quelques autres pensent qu’il a été formé par onomatopée du cri des canards ; mais leur opinion pour être admise a besoin d’être appuyée de faits qui établissent qu’il était en usage avant la dispute de Ramus avec la Sorbonne, et jusqu’ici ils n’en ont rapporté aucun. La remarque faite par Buffon, que le verbe cancaner exprime le cri désagréable des perroquets dans le langage des Français d’Amérique, ne peut leur fournir une induction probante en ce cas, puisque l’établissement de ces colons est postérieur à l’époque dont il est question.

capharnaüm. — C’est un caphamaüm.

Capharnaüm ou Capernaüm était une ville de la Judée, si tuée à l’extrémité septentrionale du lac de Génézareth, dans la province de Galilée. L’éloignement où cette province se trouvait de la Judée proprement dite, la tenant en dehors de l’influence morale de Jérusalem, l’avait souvent exposée aux troubles intérieurs, et lui avait fait donner par le prophète lsaïe la dénomination de contrée de ténèbres et d’ignorance (ce qui est rappelé dans l’évangile selon saint Mathieu, chap. 4, v. 16). C’est de là qu’on a dit par allusion en parlant d’une assemblée où le désordre et la confusion régnent : C’est un capharnaüm.

capon. — Faire le capon.

C’est faire un acte de poltronerie ou de lâcheté, chercher à tromper, dissimuler pour arriver à ses fins ; et, dans un sens spécial, hanter quelque tripot afin d’y prêter à gros intérêts de l’argent aux joueurs.

Le terme de capon s’appliqua primitivement aux Juifs. Il y a une charte de Philippe-le-Bel qui appelle leur communauté Societas caponum, et le lieu de leurs assemblées Domus societatis caponum, maison de la société des capons ou chapons. On ne sait pas au juste pourquoi ils furent désignés ainsi ; mais les raisons qui firent depuis employer ce terme comme synonyme de poltron, lâche, fourbe, hypocrite, usurier, s’expliquent aisément par les habitudes de cette race autrefois proscrite et malheureuse. Il ne leur était pas permis de paraître en public sans une marque jaune sur l’estomac. Philippe-le-Hardi les obligea même de porter une corne sur la tête. Il leur était défendu de se baigner dans la Seine ; et quand on les pendait, c’était toujours entre deux chiens. En horreur au peuple qui leur fesait essuyer toute sorte d’avanies, exposés aux mauvais traitements des seigneurs qui voulaient les rançonner, victimes de l’avarice des princes qui les chassaient pour s’emparer de leurs biens et qui leur accordaient ensuite la permission de revenir moyennant de fortes sommes, les Juifs nécessairement devaient manquer de courage, opposer la ruse et l’hypocrisie à la violence, et chercher à réparer par l’usure d’iniques spoliations.

capucin. — Un verre de vin est la chemise d’un capucin.

D’après un précepte d’hygiène, il faut, lorsqu’on est en sueur, ou changer de chemise ou boire un verre de vin. Or, les capucins, qui ne portaient point de chemise d’après la règle de saint François leur fondateur, buvaient en ce cas un verre de vin, et de là le proverbe.

On dit aussi : Un verre de vin vaut un habit de velours. Ce qui a beaucoup d’analogie avec un proverbe latin qui se trouve dans le festin de Trimalcion : Calda potio vestiarius est. Le vin est désigné ici par les mots calda potio, chaude boisson, pour exprimer la chaleur qu’il a naturellement et non la chaleur qui lui est communiquée par le feu. C’est ainsi que l’eau est appelée, dans un sens opposé, frigida potio, froide boisson.

caqueté. — Les morceaux caquetés se digèrent mieux.

Le plaisir de la conversation mêlé à celui de la bonne chère est un préservatif contre l’indigestion, parce qu’en parlant on mange plus lentement, et que les aliments s’imbibent mieux de salive, deux points importants pour les gastronomes qui tiennent à conserver un bon estomac, et qui pensent avec Brillat-Savarin qu’on ne vit pas de ce qu’on mange, mais de ce qu’on digère.

C’est à tort qu’on a regardé ce proverbe comme inventé par Piron, car il est beaucoup plus ancien que cet auteur.

carat. — À vingt-quatre carats.

On dit qu’une personne est sotte, impertinente, folle, etc., à vingt-quatre carats, pour signifier qu’elle l’est au souverain degré, parce qu’on divisait autrefois en carats le titre de l’or qu’on divise actuellement en millièmes, et parce que l’or le plus pur était alors défini à vingt-quatre carats, quoiqu’il ne fût réellement qu’à vingt-trois carats sept huitièmes, à cause de l’affinage.

Le savant auteur des Amusements philologiques rapporte une étymologie curieuse du mot carat. Ce mot, qu’on a écrit primitivement karat, vient de l’arabe kouara, qui est le nom d’un arbre appelé corallodendron par les naturalistes, sans doute à cause de la couleur de sa fleur et de son fruit rouges comme du corail. Ce fruit, renfermé dans une coque ronde extrèment dure, est une espèce de fève marquée d’une raie noire dans le milieu. Les fèves du kouara, ou les carats, ne variant presque pas de poids lorsqu’elles sont bien sèches, servirent à peser l’or chez les Shangallas dès les premiers âges du monde ; et de là vint la manière d’estimer ce métal plus ou moins fin à tant de carats. Du pays de l’or, en Afrique, le carat passa dans l’Inde, où il fut aussi employé comme poids dans le commerce des pierres précieuses et surtout des diamants.

cardinal. — Qui entre pape au conclave en sort cardinal.

Tous les cardinaux ont le même droit à la tiare, et il n’en est pas un seul peut-être qui ne désire l’obtenir ; mais comme plusieurs d’entre eux ne peuvent raisonnablement compter que sur leur propre suffrage, ils se désistent d’une prétention inutile en faveur de ceux dont ils jugent l’élection avantageuse à leurs intérêts : il se forme alors dans le conclave divers partis qui épuisent les ressources de la cabale pour parvenir à leurs fins. Lorsqu’un de ces partis a des chances probables de succès, les opposants pour l’ordinaire, faisant de nécessité vertu, se joignent à lui de peur de s’aliéner par une résistance vaine le nouveau maître qu’il va leur donner : si de part et d’autre, au contraire, l’influence est à peu près égale, la rivalité continue jusqu’à ce que, de guerre lasse, on s’accorde à choisir dans un rang neutre quelque sujet dont la vieillesse peut bien faire espérer à l’intrigue une prochaine occasion de s’exercer avec plus d’avantage, mais n’en est pas moins, quoi qu’on dise, une solide garantie pour la morale religieuse. Et c’est ainsi que se vérifie, à la confusion des ambitieux, le proverbe, Qui entre pape au conclave en sort cardinal.

Le cardinal Julien de la Rouvère, promu au pontificat sous le nom de Jules II, en 1503, fit exception à ce proverbe. Il usa si bien de ses moyens d’influence pour assurer son élection, qu’elle précéda, à proprement parler, l’entrée des cardinaux dans le conclave.

carême. — Il ne faut pas prêcher sept ans pour un carême.

Il ne faut pas répéter sans cesse et sottement la même chose. Ce proverbe a été imaginé par allusion à cet autre : Si le carême durait sept ans, tu serais un habile homme à Pâques. C’est-à-dire, si tu avais l’instruction que peuvent donner les sermons prononcés dans le carême pendant sept ans, tu cesserais après ce temps d’être compté parmi les imbéciles.

Arriver comme marée en carême.

C’est-à-dire fort à propos, comme la marée ou le poisson dans le carême.

Arriver comme mars en carême.

Se dit d’une chose qui arrive toujours en certain temps, comme le mois de mars dans le carême.

casaque. — Tourner casaque.

C’est-à-dire changer de parti.

On a prétendu que cette locution était fondée sur la conduite versatile du duc de Savoie, Charles Emmanuel ier, qui, tantôt l’allié de la France, tantôt l’allié de l’Espagne, retournait son justaucorps blanc d’un côté et rouge de l’autre, quand il abandonnait la cause du premier de ces pays pour celle du second. Mais la locution date d’une époque plus ancienne ; elle est née au commencement des guerres de la réforme. Comme les catholiques et les religionnaires portaient des casaques de cou leur différente, celui qui voulait passer d’un camp dans l’autre avait soin de mettre la sienne à l’envers quand il s’approchait des postes avancés, afin de faire connaître qu’il ne se présentait pas en ennemi ; et cet acte de transfuge, alors très commun, s’appelait proprement Retourner ou Tourner casaque.

Nous disons aussi : Changer de casaque ;Changer d’écharpe ;Changer de cocarde ; et il est à remarquer que le prophète Sophonie (c. 1, v. 8) a dit dans le même sens : Indui veste peregrinâ, revêtir un habit étranger.

Le recueil d’Oudin rapporte cette autre expression proverbiale : Porter casaque de diverses couleurs, c’est-à-dire se ranger facilement à toutes sortes de partis.

castille. — Avoir castille avec quelqu’un.

Ce mot qui, dans le langage familier, signifie un différend, une petite querelle, désignait anciennement l’attaque d’une tour ou d’un château. Il fut employé depuis, dit Lacurne de Sainte-Palaye, pour les jeux militaires qui n’étaient que la représentation des véritables combats. La cour de France, en 1546, passant l’hiver à la Roche-Guyon, s’amusait à faire des castilles (châteaux ou forteresses en bois) que l’on attaquait et l’on défendait avec de pelotes des neige. Mais le bon ordre que Nitharda fait remarquer dans les jeux militaires de son temps ne régnait point dans celui-ci. La division se mit entre les chefs, la dispute s’échauffa, et il en coûta la vie au duc d’Enghein.

catherine. — Rester pour coiffer sainte Catherine.

C’était autrefois l’usage, en plusieurs provinces, le jour où mie jeune fille se mariait, de confier à une de ses amies qui désirait faire bientôt comme elle, le soin d’arranger la coiffure nuptiale, dans l’idée superstitieuse que cet emploi portant toujours bonheur, celle qui le remplissait ne pouvait manquer d’avoir à son tour un époux dans un temps peu éloigné ; et l’on trouve encore au village plus d’une jouvencelle qui, sous le charme d’une telle superstition, prend secrètement ses mesures afin d’attacher la première une épingle au bonnet d’une fiancée. Or, comme cet usage n’a pu jamais être observé à l’égard d’aucune des saintes connues sous le nom de Catherine, puisque, d’après la remarque des légendaires, toutes sont mortes vierges, on a pris de là occasion de dire qu’une vieille fille reste pour coiffer sainte Catherine, ce qui signifie en développement qu’il n’y a chance pour elle d’entrer en ménage qu’autant qu’elle aura fait la toilette de noces de cette sainte, condition impossible à remplir.

Cette explication, qui m’a été communiquée, est bonne à connaître, parce qu’elle rappelle des faits assez curieux ; mais elle me parait un peu trop compliquée : en voici une autre plus simple, fondée sur l’ancienne coutume de coiffer les statues des saintes dans les églises. Comme on ne choisissait que des vierges pour coiffer sainte Catherine, la patrone des vierges, il fut très naturel de considérer ce ministère comme une espèce de dévolu pour celles qui vieillissaient sans espoir de mariage, après avoir vu toutes les autres se marier.

Les Anglais disent dans le même sens : To carry a weeping willow branch, porter la branche du saule pleureur, soit par allusion à la romance du saule, où gémit une amante délaissée, soit parce que cet arbre, étant l’emblème de la mélancolie, peut très bien servir d’attribut à ce caractère malheureux que M. de Balzac appelle la nature élégiaque et désolée de la vieille fille.

catholique.Catholique à gros grains.

Mauvais catholique qui ne dit de son chapelet que les pater marqués par de gros grains, et passe les ave marqués par de petits grains, beaucoup plus nombreux que les autres. Cette expression était très usitée du temps de la ligue ; et le fanatique Ravaillac, qui assassina Henri IV, l’employait fréquemment pour désigner le duc d’Épernon. Le fait est consigné dans une pièce du procès instruit contre ce régicide.

ceinture. — Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée.

On lit dans les Paraboles de Salomon (ch. 22, v. 1) : Melius est nomen bonum quam divitiæ muttæ, la bonne renommée vaut mieux que les grandes richesses ; et probablement notre proverbe n’est qu’une traduction de cette phrase ; car, ceinture s’est dit pour impôt, trésor (voy. Ducange, Zona reginæ), dans un temps où l’on portait la bourse attachée à la ceinture, et où la ceinture et la bourse n’étaient souvent qu’une seule et même chose. Cependant il passe pour avoir une autre origine que voici.

On se donnait autrefois le baiser de paix à l’église, d’après un usage établi par le pape Léon II, vers la fin du septième siècle, quand le prêtre prononçait les paroles Que la paix du Seigneur soit avec vous ! La reine Blanche, épouse de Louis VIII, donna un jour ce baiser de paix à une courtisane dont le costume annonçait une dame honnête, et cette méprise, qui lui fut très déplaisante, la porta à faire rendre une ordonnance pour défendre aux femmes de mauvaise vie la robe à collet renversé et à queue avec la ceinture dorée, ordonnance que le parlement de Paris renouvela en 1420. Comme on ne tint pas la main à l’exécution de ce règlement, la ceinture cessa bientôt d’être une marque de distinction, et les femmes sages, que l’uniformité de l’habillement confondit avec les autres, s’en consolèrent par le témoignage de leur conscience, en disant : Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée.

Lacurne de Sainte-Palaye n’admet point cette explication. Il dit que lorsque les tournois eurent ruiné la plupart des nobles et dégradé la chevalerie, la ceinture d’or des chevaliers fut souvent accordée à l’intrigue et à la richesse, au lieu de rester le prix du courage et de la vertu, et qu’un tel abus fit naître le proverbe, qu’on a depuis appliqué mal à propos aux dames seulement, puisque les hommes ont toujours porté la ceinture aussi bien qu’elles.

célestin. — Voilà un plaisant célestin.

Les religieux de l’ordre de saint Benoît, nommés célestins parce qu’ils furent institués par le pape Célestin V, ont pu donner lieu à ce dicton par l’orgueil que leur inspiraient leurs richesses, leurs nombreux priviléges et la grande faveur dont ils jouirent auprès de quelques-uns de nos rois. Cependant Richelet assure qu’il a eu une autre origine. Autrefois, à Rouen, dit-il, les célestins n’étaient exempts de payer l’entrée de leur boisson qu’à la charge qu’un des frères de leur couvent précéderait la première des charrettes sur lesquelles on transportait cette boisson, et qu’il sauterait et danserait en passant devant l’hôtel du gouverneur de la ville : un jour, le frère chargé d’un pareil office parut extrêmement gai ; ses gestes excitèrent un rire universel, et le gouverneur s’écria : Voilà un plaisant célestin ! Mot qui passa en proverbe pour désigner un homme dont l’esprit est un peu aliéné, un bouffon arrogant, un original qui n’observe pas les convenances. Richelet avait appris cette anecdote du père Le Comte, célestin.

Suivant un historien de la ville de Rouen, les célestins n’étaient pas seulement tenus de sauter et de danser pour avoir droit de passage avec une charrette chargée, il fallait aussi qu’ils jouassent du flageolet en passant.

cernoir. — Faire de l’arbre d’un pressoir le manche d’un cernoir.

C’est réduire presque à rien une chose considérable, se ruiner par de folles dépenses. Les Italiens disent : Far d’una lancia una spinelia ; faire d’une lance une épingle.

L’arbre d’un pressoir est une pièce de bois fort longue et fort grosse, tandis que le manche d’un cernoir est un morceau de bois fort court et fort petit. Le mot cernoir, que l’Académie a omis dans son dictionnaire, désigne un couteau destiné à cerner les noix, c’est-à-dire à les séparer de leur coque pour en faire des cerneaux.

chameau. — Rejeter le moucheron et avaler le chameau.

Éviter de petites fautes et s’en permettre de grandes. — Cette expression est prise de l’évangile selon saint Mathieu (ch. 23, v. 24) où Jésus-Christ adresse ces paroles aux pharisiens hypocrites : « Malheur à vous, guides aveugles, qui faites passer votre boisson de peur d’avaler un moucheron, et qui avalez un chameau ! Excolantes culicem et camelum glutientes. »

Les Italiens disent : Scrupoleggiare sulgalateo e peccarc contra il decalogo ; être scrupuleux sur le galatée et pécher contre le décalogue. — Le galatée est un traité sur la politesse composé par Jean della Casa, archevêque de Bénévent, orateur et poëte italien du seizième siècle. Cet ouvrage, qui jouit d’une réputation méritée, fut imprimé en 1560 à Florence sous ce titre : Galateo, owero de costumi.

Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille, qu’à un riche d’entrer dans le ciel.

Proverbe tiré de l’évangile selon saint Mathieu (ch. 19, v. 24). Quelques interprètes pensent que ce proverbe a été altéré par la substitution d’un e à un i dans l’orthographe du mot hébreu que la vulgate traduit par chameau, et qu’il faudrait traduire par câble, en admettant leur rectification. Mais ils se trompent ; et ce qui le prouve, c’est cet autre proverbe familier aux anciens Juifs, et rapporté dans la Talmud[26] : Serais-tu comme ceux de Pumbédéta, qui font passer un éléphant par le trou d’une aiguille ?

champagne. — Être du régiment de Champagne.

C’est se moquer de l’ordre. — Dans un bal qui fut donné en 1747, au palais de Versailles, en réjouissance du mariage du dauphin fils de Louis XV, un inconnu prit place sur une banquette réservée, et voulut y rester malgré l’injonction que lui fit un garde du corps de se mettre ailleurs. Comme cette injonction réitérée devint impérieuse, il répondit : Je m’en moque, en se servant d’une expression militaire que je ne rapporte pas très historiquement ; et il ajouta : Si cela ne vous convient pas, monsieur, je suis un tel, colonel du régiment de Champagne. Une dame témoin de cette scène se trouvait également sur un siége qui était destiné à une autre ; invitée à son tour de quitter la place, elle s’écria fièrement : Je n’en ferai rien, je suis aussi du régiment de Champagne. Le mot fit rire et passa en proverbe.

Quelques officiers français qui étaient allés à Berlin, ayant été admis à l’honneur de faire leur cour au grand Frédéric, l’un d’eux se présenta devant Sa Majesté sans uniforme et en bas blancs. Le monarque lui demanda : Quel est votre nom ? — Le marquis de Beaucour, Sire. — Et votre régiment ? — Le régiment de Champagne. — Ah ! ah ! repartit Frédéric en lui tournant le dos, ce régiment où l’on se moque de l’ordre. Après cela il ne lui adressa plus la parole et il causa beaucoup avec tous les autres qui étaient en uniforme et en bottes.

Regarder en Picardie pour voir si la Champagne brûle.

On dit aussi Regarder en Gatinois, etc., témoin ces vers d’un poëte comique :

. . . . . . Son œil qui toujours dissimule
Regarde en Gatinois la Champagne qui brûle.

Cette locution signifie avoir des yeux louches, des yeux qui prennent leur visée d’une manière si oblique, qu’en se dirigeant vers la Champagne ils semblent se tourner du côté de la Picardie, lors même que le point de mire leur est indiqué par un incendie, c’est-à-dire par l’objet le plus apparent. Ces provinces sont situées, par rapport à Paris, de telle sorte qu’où ne saurait les regarder à la fois de cette ville, ou de quelque autre lieu intermédiaire, sans une extrême divergence dans les rayons visuels. Les Anglais disent : To look at once on the ground, and at the north pole star ; regarder à la fois vers la terre et vers l’étoile polaire. Presque tous les peuples emploient des phrases proverbiales de la même espèce pour désigner l’action de loucher. Mais ce sont les Grecs qui leur en ont fourni le modèle. On trouve dans la comédie des Chevaliers par Aristophane (acte i, sc. 3) : Tourner l’œil droit du côté de la Carie et le gauche du côté de la Chalcédoine, parce que la Carie et la Chalcédoine, jadis tributaires d’Athènes, l’une au midi, l’autre au nord de cette ville, étaient placées aux deux extrémités de l’Asie, et séparées par un espace qui comprenait la mer Égée, l’Hellespont et la Propontide. — Nous disons aussi : Tourner un œil en Normandie et l’autre en Picardie.

Il ne sait pas toutes les foires de Champagne.

Cela se dit d’un homme qui se croit bien informé du fond et des détails d’une affaire, et qui ne l’est point. Les foires de Champagne, dont il est fait mention, dès l’an 427, dans une lettre de Sidoine Apollinaire à saint Loup, étaient fort célèbres au moyen âge, en raison de leur ancienneté et de leur importance commerciale. Elles offraient un point central de réunion aux marchands d’Espagne, d’Italie et des Pays-Bas, qu’on y voyait arriver en foule, et elles trouvaient dans la législation simple et commode qui les régissait toute sorte d’éléments de prospérité. Mais il cessa d’en être ainsi à dater du règne de Philippe-le-Bel devenu maître de la Champagne par sa femme. Elles furent multipliées dans un intérêt tout fiscal, et donnèrent lieu à une grande quantité de règlements qui gênèrent beaucoup les transactions. À ces embarras s’en joignirent d’autres produits par la variation et l’altération des monnaies dont il n’était pas facile d’établir le pair ; et il fut très naturel de juger de l’habileté d’un négociant d’après la connaissance qu’il avait de ce qui concernait ces foires.

champenois. — Quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Champenois font cent bêtes.

« On donne à ce dicton, dit l’abbé Tuet, une origine qui a tout l’air d’un conte. Lorsque César fit la conquête des Gaules, le principal revenu de la Champagne consistait en troupeaux de moutons qui payaient au fisc un impôt en nature. Le vainqueur, pour favoriser le commerce de cette province, exempta de la taxe tous les troupeaux au-dessous de cent bêtes ; alors les Champenois ne formèrent plus que des troupeaux de quatre-vingt-dix-neuf moutons. Cela n’était pas si bête ; mais César, instruit de la ruse, ordonna qu’à l’avenir le berger de chaque troupeau serait compté pour un mouton et paierait comme tel. »

Thibault IV, comte de Champagne, voulant faire face aux dépenses occasionnées par les fêtes qu’il donnait, mit aussi un impôt sur les troupeaux de cent moutons, et usa du même expédient que César pour faire payer cet impôt que ses sujets prétendaient éluder à la façon de leurs aïeux. Mais le dicton parait antérieur à ce second fait, auquel il se rattacherait avec plus de vraisemblance qu’au premier.

Les Champenois le regardent comme une allusion à leur excessive bonté qu’on a voulu assimiler à la bêtise, et ils soutiennent que la bêtise leur a été imputée fort gratuitement, puisque la Champagne a produit, aussi souvent que toute autre contrée de la France, des talents éminents dans tous les genres. Je crois qu’ils ont raison, et je leur conseille de prendre pour devise ces deux vers de Juvénal :

Summos posse viros et magna exempta daturos
Vervecum in patriâ crassoque sub aëre nasci.

Des hommes supérieurs, et dont la vie est fertile en grands exemples, peuvent naître dans une atmosphère épaisse et dans la patrie des moutons.

Cette expression vervecum patria, la pairie des moutons, était proverbiale chez les anciens, qui croyaient que l’air de certains lieux abrutissait les hommes, lorsqu’il était favorable aux animaux. C’est à cause de cela que les Béotiens passaient pour les sots de la Grèce et les Campaniens pour les sots de l’Italie. Il est très probable que les Champenois en France auront été victimes du même préjugé fortement réveillé dans les esprits par le nom latin Campani qui leur est donné dans les chartes du moyen âge, et qui est le même que celui des habitants de l’ancienne Campanie. L’homonymie leur a porté malheur.

chancelier. — Il faut se défier de la messe du chancelier.

Le chancelier de L’Hôpital, qui avait défendu les calvinistes avec tant de courage et d’éloquence, était accusé par les catholiques intolérants de pencher pour le calvinisme, quoiqu’il assistât régulièrement à la messe ; et le proverbe fut l’expression de ce reproche, que beaucoup de personnes encore aujourd’hui regardent comme fondé. Mais il est certain que ce grand homme ne fut pas moins opposé à l’esprit de secte qu’à l’esprit de persécution. S’il en eût été autrement, Adrien Turnèbe, son contemporain, ne lui aurait pas adressé une belle épître en vers latins qui le loue dignement et roule en partie sur cette opinion remarquée d’une manière trop vague par les historiens, que les huguenots voulaient rendre les Français à la barbarie en les empêchant d’étudier les langues et les auteurs de l’antiquité.

chandeleur. — À la Chandeleur, les grandes douleurs.

Ces grandes douleurs sont les grands froids qui se font ordinairement sentir vers le commencement de février, temps où arrive la fête de la Chandeleur, ainsi nommée à cause de l’extraordinaire quantité de chandelles de cire qu’on portait autrefois à la procession et aux offices de cette fête. Chaque fidèle en avait une, quelquefois deux ; ce qui était moins un signe de piété que de superstition, car on attribuait à ces luminaires consacrés, de même que les païens aux flambeaux de Cérès[27], une foule de vertus surnaturelles propres à conjurer les vents, les tonnerres, les grêles, les tempêtes, les spectres nocturnes et les démons, comme le disent les vers suivants :

Mira est candelis illis et magna potestas ;
Nam tempestates creduntur tollere diras
Accensæ, simul et sedare tonitrua cæli ,
Dæmonas atque malos arcere horrendaque noctis
Spectra, atque infaustæ mala grandinis atque pruinæ, etc.

(Naogeorgus Hospinian, lib. iv Regni papistici.)

chandelle. — Devoir à Dieu une belle chandelle.

On dit d’une personne sauvée de quelque danger qu’elle doit à Dieu une belle chandelle, par allusion à la coutume d’offrir des chandelles de cire à Dieu et aux saints, en reconnaissance de leur protection. Autrefois ces chandelles étaient plus ou moins belles, selon le degré d’importance qu’on attachait aux grâces obtenues. Les grands seigneurs offraient des cierges égaux à leur corps en poids et en longueur, et cela s’appelait donner son pesant de cire. Louis XI se fit remarquer plusieurs fois par cette dévotion.

Les habitants de Paris, après la bataille de Poitiers où le roi Jean fut fait prisonnier, eurent un tel effroi des gens de guerre qui ravageaient la campagne, qu’ils offrirent à Notre-Dame une bougie roulée comme une corde et assez longue, dit-on, pour faire le tour de leur ville.

À chaque saint sa chandelle.

Il faut faire la cour à chaque personne qui peut nous faire du bien ou du mal.

Donner une chandelle à Dieu et une au diable.

C’est se ménager adroitement la faveur de deux partis opposés. — Robert de La Mark avait fait peindre sur ses enseignes sainte Marguerite avec le diable, et lui-même, à genoux en leur présence, tenant une chandelle dans chaque main. Cette singulière peinture avait pour inscription les mots suivants : « Si Dieu ne me veut aider, le diable ne saurait me manquer. » Le fait est rapporté par Brantôme.

La chandelle qui va devant vaut mieux que celle qui va derrière.

Sous l’écorce grossière de ce proverbe, dit l’abbé Tuet, est cachée une belle pensée, savoir : que les aumônes qu’on fait durant sa vie sont plus méritoires que les legs pieux qu’on laisse après sa mort.

Moucher la chandelle comme le diable sa mère.

C’est en arracher la mèche en voulant la moucher. — Un voleur, surnommé le Diable, étant conduit au pied de la potence, demanda à embrasser sa mère avec laquelle il était brouillé. On la lui amena, et lorsque cette pauvre femme se fut jetée dans les bras de son fils, ce scélérat lui saisit le nez avec les dents, et en arracha un morceau qu’il lui cracha au visage, en disant : Si vous m’aviez corrigé dans mon enfance, je n’aurais pas commis les crimes qui m’ont fait condamner au supplice, et vous n’auriez pas été mouchée de la sorte. Cette anecdote, qui n’est qu’une variante de la fable d’Ésope intitulée le Voleur et sa Mère, a été l’origine de noire expression proverbiale.

La Mésangère a donné cette autre explication : « Le diable, c’est le soleil ; sa mère, c’est la lune à qui il arrache le nez, quand elle est en décours. » Mais, où a-t-il pris que la lune ait jamais été regardée comme la mère du soleil ?

Il y a des nouvelles à la chandelle.

Cela se dit lorsqu’on voit se former au lumignon ou à la mèche d’une chandelle des boutons nommés champignons, qui sont supposés annoncer l’arrivée de quelque lettre, ou la visite de quelque étranger. C’est le reste d’une superstition qui leur attribuait jadis bien d’autres présages. Suivant qu’ils apparaissaient brillants ou ternes, rouges ou bleus, flamboyants ou fumants, on les regardait comme des indices des événements heureux ou malheureux auxquels on devait s’attendre, et même de la présence des anges ou des diables dans sa maison ; et les gens du peuple pouvaient lire leur destinée dans les lampes, comme les monarques dans les comètes, également bien.

C’est un bon enfant, il ne mange pas des bouts de chandelle.

On sous entend : Mais il sait où l’on en vend ; et c’est pour cela que cette locution populaire, qui paraît vouloir dire, il n’est pas bête, signifie le contraire. Elle fait allusion à un ancien usage de galanterie, qui consistait à avaler des bouts de chandelle allumés, pour l’amour de sa maîtresse. Shakespeare a dit dans son Henri IV (part. ii, act. 3, sc. 4) : Drinks off candles’ ends for flap-dragons ; il avale des bouts de chandelle pour un brûlot. Le flap-dragons désigne des grains de raisin qu’on fesait brûler dans un verre d’eau-de-vie, et qu’on avalait tout enflammés. La même chose se pratique encore fréquemment dans le midi de la France, avec un quartier de poire ou de pomme, qu’on larde d’un morceau d’amande ou de noix, en guise de mèche.

Il y a en Normandie cet autre dicton : Il ne mange pas des bouts de chandelle le vendredi. Ce qui est fondé, à ce qu’on prétend, sur l’histoire d’une vieille dévote qui était à confesse un vendredi soir. Au moment où elle sortait du confessionnal, le prêtre lui recommanda de moucher des chandelles placées tout près de là sur un pupitre ; elle crut entendre qu’il lui disait de les manger, et elle se mit, en effet, à donner un commencement d’exécution à cet acte qu’elle regardait comme une partie essentielle de la pénitence qui lui avait été imposée. Mais fatiguée de mâcher et de remâcher sans en venir à bout, elle s’écria piteusement : Ah ! mon père, je ne pourrai jamais avaler la mèche ! — Eh ! qui vous oblige à le faire ? répondit le confesseur étonné. — Hélas ! mon père, c’est vous, pour mes péchés. — Moi, madame ! vous vous êtes étrangement méprise. Allez, allez, et dites votre chapelet en expiation, afin que Dieu vous pardonne d’avoir fait gras un jour maigre comme le vendredi. chape. — Se débattre de la chape à l’évêque.

C’est disputer à qui s’emparera d’un objet sur lequel ceux qui se le disputent n’ont aucun droit de propriété, comme la chape de l’évêque qui n’appartient qu’à lui seul ; ou, dans un autre sens, c’est contester pour une chose à laquelle aucun des contestants n’a ni ne peut avoir d’intérêt.

Le concile de Pontion en Champagne, dans l’année 876, défend de piller les meubles d’un évêque après sa mort, et ordonne aux économes de l’église de les tenir en réserve, afin qu’ils soient remis au successeur, ou appliqués à quelques usages pieux pour le repos de l’ame du défunt. C’est de cet abus de piller les meubles de l’évêque après sa mort qu’est venue, suivant quelques auteurs, l’expression proverbiale : Se débattre ou Disputer de la chape à l’évêque, De capâ episcopi litigare. D’autres en rapportent l’origine à une coutume anciennement pratiquée en Berri, lorsque l’archevêque de Bourges fesait sa première entrée dans la cathédrale. Le peuple, qui attendait le prélat à la porte, lui enlevait sa chape attachée sur ses épaules par un simple fil de soie, et la déchirait en s’en disputant les lambeaux. — Cette coutume avait été introduite sans doute à l’imitation de celle des premiers chrétiens qui découpaient les vêtements de leurs évêques morts, pour s’en distribuer les morceaux comme de saintes reliques.

Chercher ou Trouver chape-chute.

C’est chercher ou trouver l’occasion de profiter de la négligence ou du malheur d’autrui. La même expression s’emploie aussi pour dire : chercher ou trouver quelque aventure désagréable, fâcheuse. Le sens de ces locutions est déterminé par les mots qui les précèdent ou qui les suivent.

Attendre chape-chute n’est pas susceptible d’avoir deux sens opposés. Il signifie attendre bonne aubaine, bonne fortune.

Messer loup attendait chap-chute à la porte.

(La Fontaine, liv. iv, fab. 16.)

Chut, chute, qu’on a remplacé par chu, chue, dont on ne se sert plus guère, est le participe du verbe choir ; et chape-chute est la même chose que chape tombée.

chapeau. — Frère chapeau.

On donnait autrefois le surnom de frère chapeau, chez les religieux mendiants, à un frère qui avait l’emploi d’accompagner un père dans les quêtes, parce que ce frère portait un chapeau au lieu de capuchon. Maintenant on appelle quelquefois ainsi, par allusion, un homme qui s’attache à quelque patron pour lui servir de compère, et pour faire valoir son mérite dans le monde. Mais on entend plus souvent par frère chapeau un vers oiseux, qui n’est amené que par le besoin de rimer le distique, auquel il va tout juste comme un œil postiche à un borgne. Cette dernière acception a été créée par Boileau.

C’est la plus belle rose de son chapeau.

C’est-à-dire le plus grand, le plus précieux de ses avantages. On dit aussi : C’est le plus beau fleuron de sa couronne. — Le chapeau, chapel ou chapelet de roses, était une couronne que nos pères se plaisaient à porter dans les circonstances solennelles. Cette couronne était aussi le prix qu’un servant d’amour recevait de sa très honorée dame, dont les blanches mains la lui posaient sur la tête.

Être comme saint Rock en chapeau.

Cette expression proverbiale qu’on emploie pour dire qu’on est abondamment pourvu d’une chose, qu’on en a plus qu’il n’en faut, est fort controversée. Les uns prétendent que le mot chapeau doit y être écrit au singulier, les autres qu’il doit y être écrit au pluriel. Diderot a adopté la dernière orthographe dans cette phrase de Jacques le fataliste et son maître : « Te voilà en chirurgiens comme saint Roch en chapeaux ; » et l’éditeur des œuvres de ce philosophe a remarqué, dans une note, que saint Roch avait trois chapeaux, avec lesquels on le voit souvent représenté. Cependant on a soupçonné cet éditeur d’avoir pris sous son bonnet les trois chapeaux de saint Roch, et j’avoue pour mon compte que, n’ayant pu découvrir aucune preuve du fait iconologique dont il parle, je suis porté à croire que saint Roch a toujours été peint avec un seul chapeau, le chapeau de pèlerin, mais si grand, à la vérité, qu’il en vaut bien trois.

Les lecteurs voudront bien choisir entre les deux explications, ou attendre des renseignements plus positifs. Une si grave question ne peut manquer d’être résolue dans une nouvelle édition du chapitre des chapeaux cité par Sganarelle.

Qui a bonne tête ne manque pas de chapeaux.

L’homme habile trouve toujours le moyen de se procurer ce qui lui est nécessaire, et de réparer les pertes qu’il a éprouvées.

chapelet. — Il faut se défier du chapelet du connétable.

Proverbe auquel donna lieu la singulière dévotion du connétable Anne de Montmorency, qui avait toujours son chapelet à la main pendant la marche de l’armée, et, tout en le roulant entre ses doigts, commandait tantôt de mettre le feu à un village, tantôt de faire main basse sur une garnison, et tantôt de châtier ou de pendre quelque soldat.

On disait aussi : Il faut se défier du cure-dent de monsieur l’amiral, parce que l’amiral de Coligni agissait à peu près de la même manière en se curant les dents.

chapitre. — N’avoir pas voix en chapitre.

C’est n’être pas consulté, n’avoir aucun crédit, parce qu’il n’y avait que les principaux personnages d’un chapitre qui eussent voix délibérative. — Le chapitre, lieu de l’assemblée d’une communauté religieuse, fut ainsi nommé, parce qu’on y lisait un chapitre, capitulum, de la règle et de l’Écriture. L’usage de faire des réprimandes dans cette assemblée, appelée aussi chapitre, a introduit dans notre langue le verbe chapitrer.

chapon. — Qui chapon mange chapon lui vient.

Le bien vient à ceux qui en ont déjà ; l’argent cherche l’argent.

Semper eris pauper, si pauper es, Æmiliane,
Dantur opes nullis nil nisi divitibus.

(Martial.)

Si tu es pauvre, Émilien, tu seras toujours pauvre. Les richesses ne sont données qu’à ceux qui sont déjà riches. charbon. — Le méchant est comme le charbon.

On sous-entend : s’il ne vous brûle, il vous noircit.

Le charbon n’est jamais si bien éteint qu’en s’approchant du feu il ne se rallume.

Le méchant n’est jamais si bien corrigé de ses vices, qu’il ne s’y livre encore sous l’influence de l’occasion.

Amasser des charbons ardents sur la tête de son ennemi.

Cette expression est littéralement traduite des Paraboles de Salomon (ch. 25, v. 22) : Prunas congregare super caput inimici. Ce que les pères de l’Église expliquent en ces termes : Celui qui fait du bien à son ennemi, le rend par là plus inexcusable, et le livre à la colère divine, représentée par les charbons ardents.

charbonnier. — La foi du charbonnier.

Le diable déguisé en docteur de Sorbonne entra un jour dans la cabane d’un charbonnier qu’il voulait tenter, et lui dit : Que crois-tu ? — Je crois ce que croit la sainte Église. — Et que croit la sainte Église ? — Elle croit ce que je crois. L’esprit malin vit échouer toutes ses ruses contre de telles réponses, et fut obligé de renoncer à son projet. De ce conte est venue, diton, l’expression de la foi du charbonnier, pour signifier une foi simple et sans examen.

Charbonnier est maître chez soi.

François ier s’étant égaré à la chasse entra, à la nuit tombante, dans la cabane d’un charbonnier dont il trouva la femme seule et accroupie auprès du feu. C’était en hiver, et le temps était pluvieux. Le roi demanda à souper et à passer la nuit ; mais il fallut attendre le retour du mari, ce qu’il fit en se chauffant assis sur l’unique chaise qu’il y eût dans la cabane. Arrive enfin le charbonnier, las de son travail, tout mouillé et fort affamé. Le compliment d’entrée ne fut pas long. À peine eut-il salué son hôte et secoué son chapeau couvert de pluie, qu’il se fil rendre le siége que le roi occupait, et prit la place la plus commode en disant : J’agis ainsi sans façon, parce que c’est mon habitude et que cette chaise est à moi.

Or, par droit et par raison,
Chacun est maître en sa maison.

François ier applaudit au proverbe, et s’assit sur une sellette de bois. On soupa, on régla les affaires du royaume. Le charbonnier se plaignait des impôts, et voulait qu’on les supprimât. Le prince eut de la peine à lui faire entendre raison. Eh bien ! soit, répondit notre homme ; mais ces défenses rigoureuses contre la chasse, les approuvez vous aussi ? Je vous crois fort honnête homme, et je pense que vous ne me dénoncerez pas. J’ai là un morceau de sanglier qui en vaut bien un autre, mangeons-le ; et que le grand nez[28] n’en sache rien. François ier promit tout, soupa avec appétit, se coucha sur des feuilles sèches et dormit bien. Le lendemain, sa suite l’ayant rejoint, il se fit connaître au charbonnier qui se crut perdu ; il lui paya généreusement l’hospitalité qu’il en avait reçue et lui permit la chasse. C’est à cette aventure, rapportée dans les Commentaires de Biaise de Montluc, qu’on attribue le proverbe Charbonnier est maître chez soi, qui n’est qu’une variante de celui dont le charbonnier se servit.

charité. — Charité bien ordonnée commence par soi-même.

Prima sibi charitas. Les Polonais expriment ainsi la même pensée : Kazdi ma rence do siebie, chacun porte les mains tournées vers soi. On disait dans le moyen âge, avant que le concile de Trente, par une décision prise à la pluralité de trois voix, eût imposé le célibat aux prêtres, Le prêtre baptise son enfant le premier, ce qui se dit encore en Angleterre, où les ecclésiastiques sont mariés.

Il est juste, ou du moins naturel de songer à ses propres besoins plutôt qu’à ceux des autres. Tel est le sens dans lequel on applique ordinairement notre proverbe dont l’égoïsme a fait sa maxime favorite ; mais il a aussi un sens conforme à la charité chrétienne : c’est qu’avant de morigéner les autres, et de prétendre leur imposer des lois, il faut se morigéner soi-même, s’imposer à soi-même des lois.

Pour réformer ce qui va mal, il faut commencer par sa maison, dit un autre proverbe.

charybde. — Tomber de Charybde en Scylla.

D’un péril en un autre. — De mal en pis. — Un ancien journal, La feuille villageoise, a donné l’explication suivante : « Les tremblements de terre et les volcans, fléaux terribles auxquels la Sicile fut sujette de tout temps, firent crouler dans la Méditerranée l’isthme qui attachait le sol sicilien au reste de l’Italie. De là vient le détroit de Scylla et de Charybde, deux écueils opposés et redoutables. Charybde est du côté de la Sicile et près de Messine, Scylla du côté de l’Italie au bord de la Calabre. Charybde est un gouffre vaste et profond dans lequel la mer s’enfonce en tournoyant, avec une rapidité qui ne permet pas aux vaisseaux de résister ni de revirer de bord ; Scylla est un rocher menaçant, au pied duquel sont plusieurs autres rochers et des cavernes souterraines où les flots se précipitent. On les entend mugir de loin ; en approchant, le bruit redouble. Si le pilote effrayé, en voyant d’un côté des rochers contre lesquels il va se briser et de l’autre un gouffre où il va se perdre, ne garde pas un juste milieu, il ne se sauve d’un rocher que pour se jeter dans un abîme, ou d’un abîme que pour se briser contre un rocher. De là le proverbe, Tomber de Charybde en Scylla. »

On pense que ce proverbe a dû être usité chez les anciens ; cependant il n’est consigné dans aucun de leurs écrits ; et il se trouve pour la première fois dans l’Alexandréide, poëme en vers latins de Philippe Gaultier, auteur du moyen âge. Ce poëte, dans son livre v, vers 299-301, apostrophe ainsi Darius fuyant devant Alexandre :

. . . . . . . . . . . Nescis, heu ! perdite, nescis
Quem fugias : hostes incurris, dum fugis hostem ;
Incidis in Scyllam cupiens vitare Charybdim.

Les Espagnols disent : Escape del trueno y di en el relampago ; proverbe remarquable qui peut se traduire par ce vers :

En fuyant le tonnerre on tombe sous la foudre.

Quoique les mots tonnerre et foudre dans l’usage commun se prennent assez ordinairement l’un pour l’autre, ils offrent néanmoins une différence de signification qu’il faut distinguer si l’on veut parler exactement. Le tonnerre est le bruit ou l’explosion, et la foudre est le feu ou le coup de l’électricité.

chat. — Acheter chat en poche.

C’est acheter une chose sans l’avoir vue, faire un marché de dupe. — L’auteur des Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie prétend que ce dicton a été altéré dans son orthographe, qu’il rectifie ainsi : Acheter chat’en poche, ce qui signifie au propre, suivant lui, Acheter un bijou chatoyant sans l’avoir fait démonter. Mais son interprétation n’est pas admissible. Il s’agit certainement, non d’un bijou, mais d’un chat mis à la place d’un lièvre dans une poche de gibecière pour tromper un acheteur de peu de précaution, et la preuve en est dans cet autre dicton qui a la même signification, Acheter le chat pour le lièvre. — Montaigne a dit (liv. iii, ch. 5), Acheter chat en sac.

Il est comme le chat qui tombe toujours sur ses pieds.

Comparaison proverbiale fréquemment employée en parlant d’une personne qui sait se tirer avec adresse de toutes les situations embarrassantes. — « Les chats, quand ils tombent d’un lieu élevé, tombent ordinairement sur leurs pieds, quoiqu’ils les eussent d’abord en haut et qu’ils dussent par conséquent tomber sur la tête. Il est bien sûr qu’ils ne pourraient pas eux-mêmes se renverser ainsi en l’air où ils n’ont aucun point fixe pour s’appuyer ; mais la crainte dont ils sont saisis leur fait courber l’épine dorsale de manière que leurs entrailles sont poussées en haut ; ils allongent en même temps la tête et les jambes vers les lieux d’où ils sont tombés, comme pour les retrouver, ce qui donne à ces parties une plus grande action de levier. Ainsi leur centre de gravité vient à être différent de leur centre de figure et placé au-dessus. Il s’ensuit que ces animaux doivent faire un demi-tour en l’air, et retourner leurs pattes en bas, ce qui leur sauve presque toujours la vie. La plus fine connaissance de la mécanique ne ferait pas mieux dans cette occasion que ce que fait un sentiment de peur confus et aveugle. » (Mémoires de l’Académie des Sciences, an 1700, p. 156.)

Chat échaudé craint l’eau froide.

Quand on a été attrapé en quelque chose, on craint tout ce qui a l’apparence d’une nouvelle surprise. L’auteur de l’histoire des chats prétend que ces animaux ne peuvent être dupés deux fois, et qu’ils sont armés de défiance non-seulement contre ce qui les a trompés, mais contre tout ce qui fait naître l’idée d’une nouvelle tromperie. — On dit aussi : Chat échaudé ne revient pas en cuisine.

Le chat qui a été mordu par un serpent appréhende jusqu’à la corde. (Proverbe arabe.)

Tranquillas etiam naufragus horret aquas.

(Ovide)

Celui qui a été exposé au naufrage redoute jusqu’aux eaux tranquilles.

Qui naquit chat court après les souris.

C’est-à-dire que les inclinations originelles conservent leur influence, et que le naturel perce toujours en dépit de l’éducation. — Proverbe dérivé d’une fable d’Ésope mise en vers par La Fontaine, dans laquelle il s’agit d’une chatte changée en femme qui, oubliant sa métamorphose à la vue d’une souris, s’élance sur cet animal pour le dévorer.

Ce proverbe est très usité en Italie, chi gata nasce sorice piglia ; et un auteur de ce pays lui a attribué une autre origine que je rapporterai, car elle se rattache à une anecdote curieuse. Dante et Cecco avaient l’habitude de se proposer l’un à l’autre des questions philosophiques à résoudre. Un jour ils disputèrent sur celle-ci : L’art l’emporte-t-il sur la nature ? Dante se prononça pour l’affirmative, et il allégua l’exemple de son chat qu’il avait dressé à tenir entre les pattes une chandelle allumée pour se faire éclairer pendant le repas du soir. Cecco soutint la négative, en disant qu’il pourrait opposer au fait cité quelque fait plus concluant encore, et les deux antagonistes se séparèrent sans avoir pu s’accorder. Le lendemain la dispute recommença de plus belle. Dante crut la terminer à son avantage par l’expérience du chat. Aussitôt que le docile animal fut en fonction, Cecco tira une boîte de sa poche, l’ouvrit, et lacha deux souris qu’il y avait enfermées. Le chat ne les eut pas plutôt aperçues qu’il laissa tomber la chandelle, et se précipita à leur poursuite, donnant par là gain de cause à Cecco.

Dante changea dès lors d’opinion, et il proclama la supériorité de la nature sur l’art, dans un vers de sa Divina comedia, où il dit que la nature est la fille de Dieu, tandis que l’art n’en est que le petit-fils.

C’est un nid de souris dans l’oreille d’un chat.

Cela se dit pour marquer une situation périlleuse ou une chose impossible.

Propre comme une écuelle à chat.

Pour bien comprendre cette comparaison, il faut connaître la différence qui distingue la netteté de la propreté. Le chat rend l’écuelle nette à force de la lécher ; mais cette écuelle n’est pourtant pas propre. Elle ne devient telle qu’après avoir été lavée. C’est pour cela qu’on dit très bien d’une personne ou d’une chose dont la propreté est équivoque, qu’Elle est propre comme une écuelle à chat.

Appeler un chat un chat.

C’est-à-dire, nommer les choses par leur nom. — On connaît ce vers de Boileau passé en proverbe à cause de sa simplicité et du sens naïf qu’il renferme :

J’appelle un chat un chat et Rolet un fripon.

Rolet était procureur au parlement de Paris, où on l’avait surnommé l’Ame damnée. Son improbité présentait un caractère si peu douteux et si public, que le président de Lamoignon disait ordinairement c’est un Rolet, quand il voulait désigner un insigne fripon. Ce procureur, que Furetière, dans son Roman bourgeois, a peint sous le nom de Volichon, ayant été convaincu d’avoir fait revivre une obligation de cinq cents livres, dont il avait déjà reçu le paiement, fut condamné par un arrêt du mois d’août 1681 au bannissement pour neuf années, à quatre mille livres de réparation civile et à d’autres amendes.

Les Grecs disaient : Appeler une figue une figue et un bateau un bateau, ce que Rabelais a eu en vue dans cette phrase : « Nous sommes simples gens puisqu’il plaît à Dieu, et appelons les figues figues. » (Pantagr., liv. iv, ch. 54.)

Les Latins avaient la même expression que les Grecs, en y remplaçant le mot bateau par le mot hoyau : Ficus, ficus, ligonem, ligonem vocare.

Emporter le chat.

C’est s’en aller sans payer ou sans prendre congé. Ce dicton a les deux acceptions que je viens d’indiquer dans le recueil d’Oudin, ainsi que dans tous les anciens recueils. L’abbé Tuet et La Mésangère ne lui ont attribué que la dernière, sans doute parce qu’elle leur a paru seule conforme à l’origine qu’ils en voulaient donner. Le premier a pensé qu’il pouvait être une allusion à quelque trait trop peu important pour qu’on en eût conservé la mémoire, par exemple, au trait d’un homme qui, emportant le chat d’une maison, se serait sauvé sans dire adieu, dans la crainte que l’animal ne vînt à miauler et à découvrir le vol. Le second l’a rattaché à un usage observé encore dans les Vosges, où une jeune fille congédie un jeune garçon qui n’est plus dans ses bonnes grâces en lui faisant l’envoi d’un chat. Je crois qu’il doit être expliqué différemment. Ce n’est que par calembourg que le mot chat s’entend ici d’un animal ; il désigne proprement une monnaie du même nom qui était autrefois en grande circulation, particulièrement dans le Poitou. Le Glossaire de Ducange parle de cette monnaie au mot Chatus, et rapporte cette phrase d’une charte de 1459 : Confessus est recepisse in chatis et aliâ monetâ… Il avoua avoir reçu en chats et autre monnaie… Ainsi Emporter le chat c’est emporter l’argent, s’en aller sans payer, et par extension, partir sans prendre congé.

Payer en chats et en rats.

Les chats, comme je viens de le dire, étaient une monnaie qui avait cours autrefois. Payer en chats pourrait donc signifier payer en espèces sonnantes ; mais en ajoutant et en rats, on fait entendre qu’il n’est question d’espèces que par plaisanterie ou par calembourg, et l’expression s’emploie en parlant des personnes qui paient fort mal ou qui ne paient pas du tout. L’Académie dit qu’elle signifie payer en bagatelles, en toute sorte d’effets de mince valeur. Cette signification, qui repose sur une fausse interprétation, est très moderne.

La nuit tous chats sont gris.

La nuit, il est facile de se méprendre ; ou, dans un sens particulier qui est le plus usité, il n’y a point de différence pour la vue, pendant l’obscurité, entre les belles et les laides, Hélène n’a aucun avantage sur Hécube, comme dit Henri Étienne. Les Grecs se servaient d’un proverbe analogue passé dans la langue latine en ces termes : Sublatâ lucernâ, nihil discriminis inter mulieres ; quand la lampe est ôtée, les femmes ne diffèrent pas l’une de l’autre. Plutarque rapporte, dans son traité Des préceptes du mariage, qu’une belle et chaste dame cita ce proverbe à Philippe roi de Macédoine, pour l’engager à cesser les poursuites amoureuses dont elle était l’objet de la part de ce roi.

Il ne faut pas faire passer tous les chats pour des sorciers.

Il ne faut pas conclure du particulier au général ; il ne faut pas imputer à tous les fautes ou les vices de quelques individus. — Ce proverbe fut sans doute originairement une réclamation de quelque bonne femme amie des chats contre une croyance superstitieuse qui les fesait regarder non-seulement comme inséparables compagnons des sorciers, mais comme sorciers eux-mêmes. On allait jusqu’à les accuser de se rendre à un sabbat général, la veille de la Saint-Jean. Aussi était-ce œuvre pie de faire ce jour-là des perquisitions dans les gouttières, de s’emparer de tous les matous qui s’y étaient réfugiés, et de les enfermer dans une grande cage qu’on plaçait sur le feu de joie pour en faire un auto-da-fé. Cette coutume bizarre existait en plusieurs villes de France, particulièrement à Paris, où un fournisseur breveté était chargé d’apporter sur le bûcher que le roi devait allumer un sac rempli de chats, afin de faire rire Sa Majesté. Elle ne fut abolie qu’au commencement du règne de Louis XIV.

chausses. — Va te promener, tu auras des chausses

Les religieux et les religieuses de la congrégation des feuillants[29] devaient suivre pieds nus le chemin du paradis, conformément aux statuts de leur ordre, et ils marchèrent sans bas avec des socques jusqu’en 1715, où un bref du pape Clément XI, sollicité par leur supérieur, les obligea de renoncer à un usage qui entraînait des inconvénients plus graves encore que les rhumes et les catarrhes. Avant cette réforme, il ne leur était permis d’être chaussés que lorsqu’ils allaient à la campagne, et de là vint le dicton, Va te promener, tu auras des chausses, dont on se sert pour renvoyer un mendiant ou un importun.

Gentilhomme de Beauce, qui se tient au lit quand on raccommode ses chausses.

Les gentilshommes de Beauce fesaient autrefois triste figure à cause de leur extrême pauvreté. Rabelais a dit d’eux, dans son Gargantua, qu’ils déjeunaient de bâiller, parce qu’on bâille beaucoup quand on a le ventre creux. Il semble qu’alors l’estomac, par ses tiraillements, veuille forcer la bouche à s’ouvrir, afin qu’elle lui transmette les aliments dont il a besoin.

On dit aussi : Gentilhomme de Beauce, qui vend ses chiens pour avoir du pain.

chaussure. — Cordonnier, borne-toi à la chaussure.

Apelle venait de terminer un beau tableau. Il l’exposa aux regards du public, et se tint caché derrière une toile pour écouter les observations auxquelles son ouvrage donnerait lieu. Un cordonnier y signala un défaut dans la chaussure du principal personnage, et le peintre le corrigea. Le lendemain, le même cordonnier, enhardi par le succès de la remarque qu’il avait faite la veille, s’avisa de critiquer la jambe. Apelle indigné se montra et lui dit : Cordonnier, borne-toi à la chaussure.

Voltaire disait à maître André, son perruquier, qui avait composé une tragédie et la lui avait dédiée : Maître André, faites des perruques.

Louis XV dit un jour au peintre Latour, qui fesait son portrait, un mot noble et spirituel dont le sens est parfaitement analogue à celui du proverbe. L’artiste, tout en travaillant, causait avec Sa Majesté, qui avait la bonté de le permettre ; mais naturellement indiscret, il poussa la témérité jusqu’à s’écrier : Au fait, Sire, nous n’avons point de marine. — Et Vemet donc ? répliqua le monarque.

chemin. — Qui trop se hâte reste en chemin.

Ce proverbe est de Platon, qui s’en servait pour recommander de ne pas agir avec précipitation, mais de suivre une marche bien mesurée. Caton l’ancien avait coutume de dire : Sat cito, si sat bene ; assez tôt, si assez bien. Tout cela revient au mot célèbre de Chilon, hâte-toi lentement, que l’empereur Auguste se plaisait à répéter, et qu’Érasme appelait le roi des adages.

Il faut se hâter lentement dans les affaires importantes, surtout dans l’étude ; car on gagne bien du temps en n’allant pas trop vite, et l’on ne peut bien connaître que ce qu’on a examiné en grand détail.

À chemin battu il ne croît point d’herbe.

Dans une profession ou dans un négoce dont trop de personnes se mêlent il n’y point de gain à faire.

Tout chemin mène à Rome.

Quelques moyens qu’on emploie, on peut, en s’y prenant bien, parvenir au but qu’on se propose. La Fontaine (liv xii, fable 27) a fait une application plaisante de ce proverbe à la canonisation.

Mener quelqu’un par un chemin où il n’y a point de pierres.

Le traiter fort durement, sans qu’il puisse se défendre ; car les pierres sont les armes de ceux qui n’ont pas d’autres moyens de défense.

Aller par quatre chemins.

Expression qui a été quelquefois employée pour dire : aller sans savoir où l’on va, sans avoir un but fixe. Elle fait peut-être allusion à ce qui se pratiquait chez les Francs lorsqu’on affranchissait un esclave. On plaçait cet esclave dans un carrefour qu’on appelait la place des Quatre-Chemins, Compitam quatuor viarum, parce qu’elle aboutissait à quatre chemins, et on prononçait cette formule : Qu’il soit libre, et qu’il aille où il voudra. Le malheureux affranchi, qui n’avait pas de demeure, devait probablement errer sur ces quatre chemins pour en trouver une où l’on voulût le recevoir. — Cette expression n’est plus guère en usage maintenant que pour exprimer une manière d’agir qui manque de franchise. Il ne faut pas aller par quatre chemins, c’est-à-dire, il ne faut pas chercher des détours.

cheminée. — Il faut faire une croix à la cheminée.

C’est ce qu’on dit à la vue d’un événement agréable et inattendu, particulièrement quand on voit venir dans une maison une personne qui n’y avait point paru depuis longtemps, et qui y était désirée. Les Italiens disent qu’il faut faire une croix avec un charbon blanc, Segnare col carbon bianco, pour faire ressortir la rareté du fait par la rareté du signe.

L’abbé Tuet conjecture qu’on a écrit primitivement, Mettre la croye à la cheminée, et que ce mot croye, qui signifie craie, a été remplacé, dans la suite, par le mot croix. Mais il semble que nos dévots aïeux ont dû penser plutôt au signe du christianisme qu’ils étaient habitués à tracer partout et en toute occasion. Quoi qu’il en soit, la cheminée choisie pour recevoir la croix ou la craie, donne à entendre qu’il s’agit d’un événement agréable marqué par des traits blancs, les plus apparents de tous, sur un mur noirci par la fumée. Ainsi notre expression correspond exactement pour le sens à l’expression latine, Dies albo notanda lapillo, jour digne d’être marqué par une pierre blanche. Ce qui est une allusion à l’usage pratiqué chez les Thraces et les Crétois, de noter les jours heureux par des cailloux blancs et les jours malheureux par des cailloux noirs.

Se chauffer à la cheminée du roi Réné.

C’est se chauffer au soleil, ou, comme on dit encore : Se chauffer aux dépens du bon Dieu. — Le roi Réné, forcé de renoncer à la couronne de Sicile, revint gouverner paisiblement son comté de Provence, où il vécut au milieu de ses sujets comme un père au milieu de ses enfants. On le voyait presque tous les jours, en hiver, environné de bourgeois et de gens du peuple, faire sa promenade dans les endroits abrités contre le vent du mistral ou du mistrau, et prendre sa place au soleil à côté d’eux pour se pénétrer de ses rayons. Ce qui donna lieu à l’expression très usitée chez les Provençaux, Se chauffer à la cheminée du roi Réné.

chemise. — Que ta chemise ne sache la guise.

C’est-à-dire ta façon de penser. — Le sénateur Q. Metellus le Macédonique fut, dit on, l’inventeur de ce proverbe, en répondant à quelqu’un qui lui demandait à quoi tendaient les marches et les travaux qu’il fesait faire à ses troupes, après avoir levé le siége de la ville de Contébrie en Espagne : Si ma tunique savait mon secret, je brûlerais à l’instant ma tunique. — La tunique était un vêtement de laine sans manches qui se portait sous la toge, et servait de chemise aux Romains.

La chemise est plus proche que le pourpoint.

Les Latins disaient : Tunica pallio propior est, la tunique est plus proche que le manteau ; et les Grecs : Le genou est plus proche que la jambe. Nous disons encore : La peau est plus proche que la chemise. — Ces proverbes signifient que les droits à notre bienveillance doivent se mesurer sur les degrés de la parenté, ou que nous devons penser à nos propres affaires avant de penser à celles de nos parents et amis — Le pourpoint était un vêtement d’homme qui couvrait la partie supérieure du corps, depuis le cou jusqu’aux aines. Les paysans de la Provence et du Languedoc portent encore ce vêtement qu’ils appellent rebonde.

cherté. — Cherté foisonne.

Lorsqu’une marchandise est chère, les vendeurs ayant intérêt à s’en dessaisir et les consommateurs à s’en priver, elle se trouve partout en abondance. Lorsqu’elle est bon marché, au contraire, elle devient quelquefois très rare, soit parce que ceux qui la possèdent attendent pour s’en défaire une occasion plus avantageuse, soit parce que les spéculateurs se hâtent de l’accaparer. L’historien Socrate (Hist. de l’église, liv. ii) nous apprend que l’empereur Julien ayant voulu baisser le prix des denrées à Antioche, y causa une horrible disette ; et ce fait prouve combien Duclos a eu raison de dire : « La nature donne les vivres et les hommes font la famine. »

cheval. — L’œil du maître engraisse le cheval.

Tout va mieux dans une maison quand le maître surveille lui-même ses affaires. — Plutarque cite ce proverbe dans son traité qui a pour titre : Comment il faut nourrir les enfants (ch. 27), et il le donne comme une réponse faite par un écuyer à quelqu’un qui avait demandé quelle était la chose qui engraissait le plus un cheval.

Le cheval du père Canaye.

Le père Canaye, jésuite, né à Paris en 1594, était un très mauvais cavalier qui disait qu’il lui fallait un cheval très doux et très facile à gouverner, equus mitis et mansuetus, comme on le voit dans un petit ouvrage fort ingénieux attribué à Charleval, et inséré dans les œuvres de Saint-Évremond, sous le titre de Conversation du maréchal d’Hocquincourt et du père Canaye. Les vers suivants, extraits de l’Anglomane, comédie de Saurin, offrent l’application et l’explication de cette locution proverbiale :

Il vous faut un cheval comme au père Canaye,
Un doux et paisible animal
Qui plus que son maître soit sage,
Et qui ne songe point à mal,
Tandis que votre esprit dans la tune voyage.

À cheval donné, il ne faut point regarder à la bouche.

Il faut toujours avoir l’air de trouver bon ce qu’on a reçu en présent et ne point chercher à le déprécier. Non oportet equi dentes inspicere donati ; il ne faut point inspecter les dents d’un cheval donné.

Il n’est si bon cheval qui ne bronche.

Les plus habiles sont sujets à se tromper. — On raconte qu’un membre du parlement de Toulouse allégua ce proverbe devant le roi ou son ministre comme une espèce d’excuse de l’assassinat juridique de Calas, perpétré par ce parlement, et qu’il lui fut répondu : Passe pour un cheval ; mais toute l’écurie !…

Les Italiens disent : Erra il prete a l’altare, le prêtre se trompe à l’autel. Nous disons encore : Il n’est si bon qui ne faille.

Cela ne se trouve point dans le pas d’un cheval.

C’est une chose qui ne se trouve point facilement. — Le vieux Géronte s’écrie dans les Fourberies de Scapin (acte ii, sc. 2) : « Croit-il, le traître, que mille cinq cents livres se trouvent dans le pas d’un cheval ? » Cette façon de parler fait allusion à une vieille superstition d’après laquelle la trouvaille d’un fer de cheval était regardée comme un présage de fortune. Cette superstition se rattachait à une légende rapportée sous le proverbe : Il ne faut pas mépriser les petites choses.

Il y a un vers latin de je ne sais quel auteur du moyen âge qui me paraît propre à justifier l’explication que je viens de donner :

Copia nummorum ferro non pendet equino}}.

Il est bien aisé d’aller à pied, quand on tient son cheval par la bride.

Une privation n’est point pénible quand on se l’impose volontairement, et qu’on peut la faire cesser sans retard ; ou, dans un autre sens, il fait bon poursuivre une affaire lorsqu’elle ne coûte d’autre peine que celle qu’on veut bien se donner et qu’on a des moyens tout prêts pour en faciliter et en assurer le succès. — On se sert particulièrement de ce proverbe en réponse à quelqu’un qui, étant en position de faire une chose à l’aise, s’étonne qu’elle paraisse difficile et hasardeuse à ceux qui n’ont pas les mêmes facilités que lui. — Montaigne a dit (liv. iii, ch. 3) : « Il a bel aller à pied, qui mène son cheval par la bride. Mon ame se rassasie et se contente de ce droit de possession. »

C’est un bon cheval de trompette.

Il est accoutumé au bruit et ne s’en épouvante pas. Les Italiens disent : E una cornacchia di campanile, c’est une corneille de clocher. Cet oiseau ne redoute ni carillon ni tocsin.

Parler à cheval à quelqu’un.

C’est-à-dire avec hauteur et dureté, comme fesait, dans les joutes et dans les tournois, un chevalier qui demandait raison à un autre.

C’est son grand cheval de bataille.

C’est la chose sur laquelle il s’appuie et compte le plus dans une discussion ou dans une affaire, comme le guerrier d’autrefois sur son grand cheval de bataille.

Monter sur ses grands chevaux.

Parler avec hauteur et emportement. — Les chevaliers avaient des chevaux pour la route et des chevaux pour le combat. Ces derniers, appelés dextriers ou destriers, parce que les écuyers chargés de les conduire les tenaient à leur dextre ou droite, étaient d’une taille plus élevée que les autres, et, quand l’ennemi paraissait, ils étaient amenés à leurs maîtres, qui montaient alors sur leurs grands chevaux, sur leurs grands chevaux de bataille, pour se lancer dans la mêlée.

chèvre. — Ménager la chèvre et le chou.

C’est ménager deux intérêts opposés, pourvoir à deux inconvénients contraires. Cette locution est fondée sur le problème suivant qu’on propose aux enfants pour exercer leur sagacité : Un batelier doit passer en trois fois du bord d’un fleuve à l’autre bord un loup, une chèvre et un chou, sans laisser la chèvre exposée à la dent du loup, ou le chou à la dent la chèvre. Comment faut-il qu’il s’y prenne ? Voici la solution de ce problème : il faut qu’il passe 1º la chèvre, 2º le chou qu’il gardera dans son bateau, 3º le loup qu’il débarquera avec le chou.

La locution Ménager la chèvre et le chou s’applique d’ordinaire en mauvaise part, et ce n’est point sans raison. Il y a par le temps qui court tant de gens qui ne ménagent la chèvre et le chou que dans l’espoir de mettre le chou au pot et la chèvre à la broche ! comme dit très bien M. A. A. Monteil.

Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute.

Suivant Feydel, ce proverbe ne concerne pas les hommes. Il ne concerne pas même les femmes en général, et il n’a guère d’application que pour imposer silence poliment à une femme qui se plaint de son mari. Tel est, en effet, le sens qu’il a eu autrefois ; mais le sens actuel est que toute personne doit se résigner à vivre dans l’état où elle se trouve engagée, dans le lieu où elle est établie. Le texte a subi aussi un changement. Dans plusieurs éditions du Dictionnaire de l’Académie, il était énoncé ainsi : Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle y broute ; dans celle de 1835, on a supprimé l’avant-dernier mot autorisé par l’usage ancien de la langue, et condamné par l’usage moderne qui le regarde comme une périssologie.

Il aimerait une chèvre coiffée.

Cette expression, qu’on emploie en parlant d’un homme qui s’éprend de toutes les femmes quelque laides qu’elles soient, n’est pas aussi hyperbolique qu’elle le paraît. On peut en voir la preuve dans le Lévitique (ch. 17, v. 7), dans le traité de Plutarque, Que les bêtes usent de la raison (ch. 17), et dans un chapitre des Mémoires d’Artagan, où il est parlé de deux mille chèvres qui étaient couvertes de caparaçons de velours avec des galons d’or, et avaient la tête parée d’ornements de poupée.

Rhulières rapporte qu’à une époque qu’il ne précise point, la cour de Russie s’amusa à célébrer le mariage d’un bouffon avec une chèvre.

On connaît la fameuse épigramme de l’Anthologie qui a été traduite par Voltaire, et qui commence par ce vers :

Charmantes filles de Mendès, etc.

On n’a jamais vu chèvre morte de faim.

La chèvre trouve à vivre partout ; elle broute également les plantes de toute espèce, les herbes grossières et les arbrisseaux chargés d’épines. De là ce proverbe, qu’on emploie pour signifier qu’il y a de l’avantage à prendre l’habitude de n’être point difficile sur les aliments et de manger de tout.

Prendre la chèvre.

« La chèvre, dit Buffon, est vive, capricieuse et vagabonde… L’inconstance de son naturel se marque par l’irrégularité de ses actions ; elle marche, elle s’arrête, elle court, elle bondit, elle saute, s’approche, s’éloigne, se montre, se cache, ou fuit, comme par caprice et sans autre cause déterminante que celle de la vivacité bizarre de son sentiment intérieur ; et toute la souplesse des organes, tout le nerf du corps, suffisent à peine à la pétulance et à la rapidité de ces mouvements qui lui sont naturels. » Quelqu’un qui courrait après une chèvre échappée pour la prendre serait donc obligé de se donner une agitation extraordinnaire, et il éprouverait en même temps beaucoup d’impatience. On croit que de là est venue l’expression, Prendre la chèvre, pour dire se fâcher, s’emporter sans raison.

Peut-être vaudrait-il mieux rapporter cette expression au jeu de la cabre ou de la chèvre, espèce de trépied de bois que les joueurs renversent avec des bâtons lancés d’une distance de vingt à trente pas, et que l’un d’eux relève dans un rond marqué, jusqu’à ce qu’il ait mis la main sur quelqu’un de ceux qui osent franchir ses lignes pour reprendre leurs bâtons, tandis que ce trépied est debout. Le cabrier ou chevrier, c’est-à-dire l’individu chargé de garder la chèvre ou de prendre la chèvre, suivant les termes techniques du jeu, ne cesse de se démener, afin de redresser son trépied fréquemment abattu, et de pour suivre ses adversaires entrés dans son quartier. Il va, vient, court de côté et d’autre, s’élance par sauts et par bonds, et présente l’image naturelle d’un homme qui se laisse emporter à tous les brusques mouvements que l’impatience et la colère peuvent produire.

Ce jeu, en usage dans quelques départements du midi, fesait autrefois le délassement des soldats, et l’on peut s’étonner que Rabelais ait oublié de l’ajouter à la liste des deux cent-quinze jeux auxquels s’esbattait le jeune Gargantua, après s’estre lavé les mains de vin frais, et s’estre escuré les dents avec un pied de porc.

Les chèvres de Blois.

Ce sobriquet, rapporté par Guill. Cretin (page 176), fut autrefois donné aux femmes de Blois, parce que, dit Le Duchat, elles étaient toutes, généralement parlant, laides et de mauvais air, de vraies chèvres coiffées.

Je crois que le sexe blaisois possède aujourd’hui toutes les qualités opposées aux défauts signalés dans cette citation, dont il ne saurait se plaindre, s’il est vrai qu’il n’y ait que la vérité qui offense.

chevrier. — Les chevriers de Nîmes.

Le territoire de cette ville comprenait autrefois une très vaste lande aujourd’hui défrichée, où l’on fesait paître beaucoup de chèvres. De là le sobriquet de Cabriers ou Chevriers de Nimes.

On dit, en Languedoc et en Provence, d’un homme qui brave le respect humain : Il fait parler de lui comme le chevrier de Nimes. Ce qui vient, dit-on, de ce qu’un chevrier nîmois, rustique Érostrate, voulut mettre le feu à la Maison carrée pour se rendre célèbre.

chien. — Chien qui aboie ne mord pas.

C’est-à-dire que celui qui fait le plus de menaces n’est pas celui qui est le plus à craindre. — Ce proverbe est très ancien. Quinte-Curce nous apprend qu’il était usité chez les Bactriens. Apud Bactryanos vulgo usurpabant canem timidum vehementius latrare quam mordere. — Les Turcs disent : Le chien aboie, mais la caravane passe.

Un chien regarde bien un évêque.

On ne doit pas s’offenser d’être regardé par un inférieur.

Ce dicton, qu’on adresse à un sot dont la susceptibilité s’irrite quand on fixe les yeux sur lui, signifie en développement : Êtes-vous donc un objet si sacré qu’il faille baisser respectueusement la vue en votre présence, et un homme ne peut-il vous regarder, lorsqu’un chien peut regarder un évêque qui est un personnage bien au-dessus de vous ? Quant au rapprochement du chien et de l’évêque, qui fait le sel de ce dicton, il n’a pas été produit par le simple caprice de l’imagination, qui aurait pu choisir tout aussi bien un chien et un roi, un chien et un pape ; il a probablement sa raison dans ce fait historique peu connu : c’est qu’autrefois il était défendu aux évêques d’avoir chez eux aucun chien. La défense avait été faite par le second concile de Mâcon, le 23 octobre 585, afin que les fidèles qui iraient leur demander l’hospitalité ne fussent point exposés à être mordus.

C’est le chien de Jean de Nivelle,
Il s’enfuit quand on l’appelle.

Jean II, duc de Montmorency, voyant que la guerre allait se rallumer entre Louis XI et le duc de Bourgogne, fit sommer à son de trompe ses deux fils, Jean de Nivelle et Louis de Fosseuse, de quitter la Flandre où ils avaient des biens considérables, et de venir servir le roi. Ni l’un ni l’autre n’obéirent ; leur père, irrité, les déshérita en les traitant de chiens. — Suivant le dictionnaire de Trévoux, Jean de Montmorency, seigneur de Nivelle, ayant donné un soufflet à son père, fut cité au parlement, proclamé et sommé à son de trompe pour comparaître en justice. Mais plus on l’appelait, plus il se hâtait de fuir du côté de la Flandre. Il fut traité de chien, à cause de l’horreur qu’inspiraient son crime et son impiété.

Telle est l’explication généralement adoptée ; en voici une autre moins connue et peut-être plus exacte. Il y avait autre fois sur le haut du clocher de Nivelle un homme de fer, appelé Jean de Nivelle, qui frappait les heures sur la cloche de l’horloge. Comme les heures, représentées par des statues, ne se montraient que pour disparaître à mesure que ce jaquemart semblait les appeler avec son marteau, on disait d’une personne qui se dérobait à un appel, qu’elle était comme les heures de Jean de Nivelle. Le peuple, qui abrége volontiers les termes, même aux dépens du sens, supprima les heures, en attribuant le rôle qui leur appartenait à Jean de Nivelle ; et plus tard, probablement à l’époque où l’on traita de chien le seigneur du même nom, il introduisit cette épithète dans le dicton.

La Fontaine paraît avoir cru qu’il s’agissait d’un véritable chien, lorsqu’il a dit :

Une traîtresse voix bien souvent vous appelle ;
Ne vous pressez donc nullement.
Ce n’était pas un sot, non, non, et croyez-m’en,
Que le chien de Jean de Nivelle.

Les Italiens disent : Far come il can d’Arlotto che chiamato se la batte ; faire comme le chien d’Arlotto, qui décampe quand on l’appelle. Ici le mot chien désigne l’animal de ce nom.

Jamais bon chien n’aboie à faux.

Proverbe qu’on applique à un homme qui ne menace point sans frapper, ou à un homme dont les paroles et les résolutions ne restent point sans effet.

Il n’est pas nécessaire de montrer le méchant au chien.

Proverbe fort ancien, qui se trouve dans le petit lexique de l’ancienne langue bretonne, à la suite des origines gauloises de Boxhornius : Nid rhaid dangos diriaid i gwn. — Le chien est doué d’un instinct merveilleux qui le tient constamment en garde contre les hommes capables de nuire ou de faire du mal à son maître. Il les connaît aux vêtements, à la physionomie, à la voix, à la démarche, aux gestes. Il semble même qu’averti par l’odorat, il les devine avant de les apercevoir. De là ce pro verbe, dont le sens est qu’il n’est pas besoin de signaler à un homme habile et vigilant les piéges qu’il doit éviter.

Bon chien chasse de race.

Les enfants tiennent ordinairement des inclinations et des mœurs de leurs parents. Ce proverbe, appliqué à un homme, s’emploie en bonne et en mauvaise part ; appliqué à une femme, il se prend toujours en mauvaise part.

Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage.

On trouve aisément un prétexte quand on veut quereller ou perdre quelqu’un.

Chien hargneux a toujours l’oreille déchirée.

Il arrive toujours quelque accident aux gens querelleurs.

Battre le chien devant le lion.

C’est châtier le faible devant le fort, ou le petit devant le grand, pour une faute que l’un et l’autre ont commise. Ma fille, disent les Turcs, c’est à vous que je parle, afin que ma bru me comprenne.

Entre chien et loup.

Cette expression, qui a de l’analogie avec le πρω̃τη υπ’ Αμφιλυϰη des Grecs (à la première heure autour du loup), est fort ancienne en France, puisqu’on lit dans les Formules de Marculfe, auteur du viie siècle, Infra horam vespertinam, inter canem et lupum. Elle s’emploie pour dire : à l’heure du crépuscule du soir, lorsque n’étant plus jour il n’est pas encore nuit ; sideribus dubiis. Mais ce n’est point par allusion à la difficulté qu’éprouve alors la vue de discerner les objets sans se méprendre entre ceux qui se ressemblent, sans confondre, par exemple, un chien avec un loup, ou un loup avec un chien, comme l’ont prétendu tous les glossateurs qui ont adopté pour explication ces deux vers de Baïf :

Lorsqu’il n’est jour ne nuit, quand le vaillant berger
Si c’est un chien ou loup ne peut au vrai juger.

L’expression Entre chien et loup désigne proprement l’intervalle qui sépare le moment où le chien est placé à la garde du bercail et le moment où le loup profite de l’obscurité qui commence pour aller rôder à l’entour, car c’est un usage, de tout temps observé par les bergers, de lâcher le chien ou de le mettre en sentinelle aussitôt que la chute du jour les avertit que le loup ne tardera pas à sortir du bois ; et de là vient sans doute qu’on ne peut dire Entre loup et chien, comme on dit Entre chien et loup, car l’ordre des faits serait interverti.

On trouve dans des lettres de rémission de 1409 : « À l’heure tarde, quæ vulgariter vocatur inter canem et lupum, à l’heure d’encour (entour) chien et leu. » Madame de Sévigné a employé substantivement l’expression Entre chien et loup, pour signifier des idées douteuses ou obscures. On lit dans sa 802e lettre à madame de Grignan : « Il me semble que vous êtes une substance qui pense beaucoup. Que ce soit du moins d’une couleur à ne pas vous noircir l’imagination. Pour moi, j’essaie d’éclaircir mes entre chiens et loups, autant qu’il m’est possible. »

Leurs chiens ne chassent point ensemble.

Les chiens savent pénétrer les sentiments de leur maître et s’y conformer. Prévenants pour ses amis, ils se déclarent contre ses ennemis, et s’éloignent même par un instinct naturel des chiens qui leur appartiennent. De là cette expression proverbiale, qu’on emploie en parlant des personnes qui ne sont pas en bonne intelligence.

Les chiens d’Orléans.

Mathieu Paris, dans la vie de Henri III roi d’Angleterre, rapporte que les Orléanais furent appelés chiens, pour être demeurés tranquilles spectateurs et même approbateurs de la violence qui fut faite aux écoliers et au clergé de leur ville par les pastoureaux, brigands dont les bandes fanatiques désolèrent la France durant la captivité de saint Louis. Il paraît que ce fut leur évêque qui les qualifia de la sorte dans une bulle qu’il fulmina contre eux à cause de leur lâche silence. Si cette origine est vraie, dit l’abbé Tuet, il faut prendre le sobriquet dans le sens du passage de l’Écriture, Canes muti non valentes latrare… chiens muets qui ne savent pas aboyer. Mais Lemaire, dans ses Antiquités d’Orléans, pense que ce sobriquet fut donné aux Orléanais parce qu’ils firent preuve de fidélité envers nos rois.

Il n’est chasse que de vieux chiens.

Parce que les vieux chiens sont les plus habiles à dépister le gibier dont ils connaissent toutes les ruses. Le sens figuré du proverbe est, qu’il n’y a point d’hommes plus propres au conseil et aux affaires que les vieillards, à cause de leur expérience.

Camus, évêque de Belley, fit un jour à ce proverbe une variante assez singulière. Peu partisan des saints nouveaux, il s’écria dans un de ses sermons : Je donnerais cent de nos saints nouveaux pour un ancien. Il n’est chasse que de vieux chiens ; il n’est châsse que de vieux saints. — Il avait peut-être raison dans le fond, à cause de certains abus de la canonisation. Mais il avait tort dans la forme, et l’on aurait pu lui adresser cette interrogation proverbiale de l’Ecclésiastique (ch. 13, v. 22) : Quæ communicatio sancto homini ad canem ? quel rapport a le saint avec le chien ?

D’oiseaux, de chiens, d’armes, d’amours,
Pour un plaisir mille doulours.

Ce vieux proverbe atteste combien les anciens seigneurs français devaient prendre à cœur tout ce qui concernait la fauconnerie, la vénerie, les tournois et la galanterie, quatre objets importants de leurs occupations et de leurs goûts.

Rompre les chiens.

Au propre, c’est rappeler les chiens de la voie qu’ils suivaient, leur faire quitter ce qu’ils chassaient ; au figuré, c’est interrompre des propos qui prenaient une tournure désagréable pour quelqu’un des auditeurs, ramener la conversation sur un autre sujet.

chose. — Il ne faut pas mépriser les petites choses.

Notre Seigneur Jésus-Christ, dit une vieille légende, se promenant un jour avec quelques-uns de ses disciples, aperçut un morceau de fer de cheval qui se trouvait sous les pas de saint Pierre, et il invita cet apôtre à le ramasser ; mais celui-ci, dédaignant une si pauvre trouvaille, le repoussa du pied. Le Seigneur ne dit rien, se baissa modestement et le prit dans sa main. Bientôt après, un atelier de forgeron s’offrit sur la route. Il y entra et vendit le fragment de fer pour lequel il reçut trois sous. Avec cet argent, il acheta des cerises, les mit dans un pan de sa robe, et continua la promenade. Lorsque tout le monde fut bien fatigué, il laissa tomber les cerises l’une après l’autre, Saint Pierre, qui avait grand’soif, s’empressa de s’en emparer à mesure qu’elles tombaient, et se désaltéra en les mangeant. Comme il portait la dernière à la bouche, le fils de Dieu, qui l’avait vu faire sans avoir l’air de le regarder, se tourna vers lui en souriant et lui dit avec beaucoup de douceur : « Pierre, tu n’as pas voulu te baisser une fois pour prendre le morceau de fer, et tu l’es baissé plus de cent pour prendre les cerises, dont tu aurais été privé si j’avais été aussi dédaigneux que toi de ce débris. Tu sens maintenant le tort que tu as eu : souviens toi donc qu’il ne faut jamais mépriser les petites choses, et qu’elles ont souvent d’importants résultats. » — Celui qui méprise les petites choses, dit un autre proverbe, n’en aura jamais de grandes.

Il ne faut pas négliger les petites choses.

« Parfois petite négligence accouche d’un grand mal, dit le bonhomme Richard : faute d’un clou, le fer du cheval se perd ; faute du fer, on perd le cheval ; et faute du cheval, le cavalier lui-même est perdu, parce que l’ennemi l’atteint et le tue : le tout pour n’avoir pas fait attention à un clou de fer de cheval. »

Qu’on examine les grandes affaires, et l’on verra que la négligence des menus détails les empêche presque toujours de réussir. Qui spernit modica paulatim decidet (Ecclésiastique, ch. 19, v. 1), qui ne fait pas attention aux petites choses, tombera peu à peu.

L’attention aux petites choses, dit Confucius, est l’économie de la vertu.

chou. — Envoyer quelqu’un planter ses choux.

C’est le reléguer à la campagne, le priver de son emploi. La Dixmerie prétend que Dioctétien donna lieu à cette expression proverbiale lorsque, après avoir abdiqué l’empire, il vivait à Salone sa patrie, occupé à cultiver son jardin. Les députés du sénat étant venus l’engager à remonter sur le trône, il leur montra des choux supérieurement plantés de ses mains, en disant : « Voilà mes nouveaux sujets : ils répondent à mes soins, ils ne sont jamais indociles ; je ne veux pas les échanger contre d’autres. »

Chou pour chou, Aubervilliers vaut bien Paris.

Autrefois, le terrain du village d’Aubervilliers était presque entièrement planté de choux qui passaient pour meilleurs que ceux des autres endroits. De là ce proverbe, dont on se sert pour égaler sous quelque rapport deux choses dont l’une a été trop rabaissée, ou pour signifier que chaque chose a une qualité qui la rend recommandable.

Arrive qui plante, ce sont des choux.

Cette phrase proverbiale, dont le second membre explique le premier, s’employa primitivement, pour dire qu’on n’attachait point d’importance à une chose, et qu’on en laissait le soin à qui voudrait. Elle ne s’emploie aujourd’hui que pour signifier la résolution qu’on a prise de faire une chose, au risque de tout ce qui peut arriver ; et le dernier membre de la phrase est presque toujours supprimé.

Il s’y entend comme à ramer des choux.

C’est-à-dire, il ne s’y entend pas du tout, il n’a pas la moindre connaissance de la chose dont il veut se mêler. Ramer signifie soutenir des plantes grimpantes avec des rames, petits branchages qu’on fiche en terre. On rame les pois, dont les tiges ont besoin de support parce qu’elles s’élèvent à une certaine hauteur ; mais on ne rame point les choux.

chouette. — Larron comme une chouette.

La chouette dont il est ici question est une espèce de corneille, le petit choucas, que les Latins nommaient monedula, parce que cet oiseau aime beaucoup à prendre et à cacher les pièces d’argent et d’or qu’il peut trouver. Monedula, dit Vossius, quasi monetula a surripiendis monetis. — On dit aussi : Larron comme une pie, et l’histoire de la pie voleuse est bien connue.

Faire la chouette.

C’est jouer seul contre plusieurs qui jouent alternativement.

Être la chouette d’une société.

C’est être l’objet ordinaire des railleries de cette société.

Ces expressions sont des métaphores empruntées de la chasse à la pipée. Cette chasse est due à l’antipathie naturelle qu’ont les oiseaux de jour pour les oiseaux de nuit. Le pipeur, caché dans une loge de feuillage, au pied d’un arbre qu’il a couvert de petits tuyaux de paille enduits de glu, imite le cri de la chouette ou fait crier une chouette qu’il a avec lui. À ce cri, les oiseaux irrités accourent pour se jeter sur l’ennemi nocturne qui ose se montrer en plein jour. Le plus petit roitelet, n’écoutant que sa haine et son courage, arrive comme les autres, impatient de donner aussi son coup de bec. Ils se posent sur l’arbre fatal, ils voltigent de branche en branche afin de découvrir la chouette. La glu s’attache à leurs ailes, arrête leurs pieds délicats et les livre au chasseur qui s’applaudit du succès de la ruse. — Le mot pipée est une onomatopée du cri, ou, comme dit Nicod, du pippis des petits oiseaux, parce que dans cette chasse on imite aussi le cri de ces petits oiseaux, ou l’on en fait crier un qu’on a pris, afin d’attirer les autres.

chrêmeÊtre du bon chrême.

C’est être fort crédule. Mauvaise allusion au saint-chrême, dont l’évêque oint le front de ceux qu’il confirme dans la foi. On trouve dans les XV joyes de Mariage (p. 64, éd. de 1726) : « Le bonhomme est de la bonne foy et du bon cresme. »

chuteDe grande montée, grande chute.

Leçon donnée aux ambitieux. La fortune est inconstante : E summo retro volvi suevit, dit Tite-Live. Ainsi monter ce n’est souvent qu’élever sa chute ; et plus une chute est élevée, plus elle creuse un abîme profond.

. . . . . . . Tolluntur in allum
Ut lapsu graviore ruant.

(Claudien.)

Les Espagnols emploient le même proverbe en y ajoutant un exemple tiré de l’histoire naturelle : De gran subida gran cayda : por su mal nacen las alas a la hormida ; de grande montée, grande chute : pour son mal naissent les ailes à la fourmi.

Nous disons encore : Qui saute le plus haut, descend te plus bas. — Les Italiens disent : A cader va chi troppo in alto sale ; c’est se précipiter que de s’élancer trop haut.

cimetièreIl a de l’esprit, il a couché au cimetière.

lngenio valet in cœmeterio dormivit. C’est comme si l’on disait : c’est un adroit, un rusé pèlerin ; car ce proverbe est venu de ce que des pèlerins, faisant vœu de ne coucher sous le toit d’aucun homme vivant, allaient passer la nuit dans les cimetières, où ils trouvaient des vivres préparés pour leur subsistance par les soins compatissants du clergé. La conduite de ces pieux voyageurs eut une conséquence remarquable. Comme le peuple se rendait auprès d’eux pour acheter des croix, des rosaires, des agnus, des scapulaires, etc., il en résulta l’usage des foires tenues dans les lieux des sépultures. Ces foires, à la vérité, n’y restèrent pas longtemps, parce que les synodes s’y opposèrent ; mais alors elles furent transférées sur les terrains adjacents ; et de là vient qu’on voit encore aujourd’hui des marchés près des anciens cimetières en plusieurs lieux de France et d’autres pays.

cire.Comme de cire.

On dit de deux hommes de même humeur, de même inclination, qu’ils sont égaux comme de cire, et d’un habit qui ne fait pas un pli, qu’il est ou qu’il va comme de cire. Regnier-Desmarais observe que dans ces deux phrases il n’y a nulle construction, et que, pour y en trouver quelqu’une, il faut y rétablir plusieurs mots ellipsés, savoir : que les deux hommes sont égaux comme deux figures de cire sorties du même moule ; que l’habit est ou va comme celui qu’une statue de cire prend dans le moule. Les Espagnols se servent, ajoute-t-il, d’une expression tout à fait semblable à la dernière phrase, en parlant d’un habit qui vient extrêmement bien à la taille : Le viene como de molde ; il va comme s’il sortait du moule, comme s’il était moulé.

Comme de cire, ou simplement de cire , signifie aussi, fort à propos. « Ah ! vous voilà, infante de mon ame ! vous arrivez comme de cire. Il y a longtemps que je vous attendais. » (Théât. ital. de Gherardi, Naissance d’Amadis, sc. 6.)

Tels dons étaient pour des dieux,
Pour des rois voulais-je dire.
L’un et l’autre y vient de cire.
Je ne sais quel est le mieux.

(La Fontaine.)

Cela va de cire.

Locution elliptique dont la construction pleine est celle-ci : Cela va comme si c’était de cire ; c’est-à-dire, cela va bien, cela va à souhait, cela va à merveille, parce que la cire est une matière molle et ductile qu’on façonne comme on veut. Telle est l’explication généralement adoptée. Mais il y en a une autre assez vraisemblable, d’après laquelle le mot cire aurait la signification de son homonyme sire (seigneur), qui s’écrivait autrefois de même (voyez C’est un pauvre sire). Et, dans ce cas, notre locution ainsi rectifiée, Cela va de sire, reproduirait exactement celle des Italiens, Questa cosa va da signore ; cette chose va comme si elle était faite par un seigneur. Ce qui paraît fondé sur l’opinion qu’un seigneur, qui a toujours plus de facilité, plus de moyens que le commun des hommes, ne peut manquer de faire toutes choses merveilleusement.

claude.Être bien Claude.

L’empereur Claude a donné lieu à cette expression proverbiale, qu’on applique à un niais, à un idiot. Affligé, pendant son enfance, de maladies graves et opiniâtres, il ne fut jugé propre à aucune fonction. Auguste, son grand-oncle maternel, n’en faisait pas le moindre cas ; et Antonia, sa mère, qui le traitait d’ébauche et d’avorton de la nature, disait, toutes les fois qu’elle voulait taxer quelqu’un de bêtise : Il est plus imbécile que mon fils Claude. Une telle opinion se trouva souvent confirmée par les sottises qu’il fit dans le cours de sa vie. Il prenait si peu garde à ses actions et à ses paroles, qu’il médita un édit pour permettre de soulager, à table, le ventre et l’estomac de l’incommodité des vents, et qu’il s’écria un jour en plein sénat, à propos de bouchers et de marchands de vin : Je vous le demande, pères conscrits ; qui peut vivre sans andouillettes ? Malgré des disparates si extraordinaires, il ne manquait pas d’instruction. Il inventa, dans sa jeunesse, trois nouvelles lettres qu’il fit ajouter dans la suite à l’alphabet, et dont il fit adopter l’usage pour les livres, actes publics et inscriptions de son temps. Il s’appliqua à la littérature, et composa plus de cinquante volumes, parmi lesquels se trouvaient les mémoires de sa vie, une apologie de Cicéron et deux histoires, l’une des Étrusques, l’autre des Carthaginois. Le philosophe Sénèque, qui l’avait loué pendant sa vie, le peignit, après si mort, métamorphosé en citrouille dans l’Apocoloquintose. Et cette satire contribua beaucoup à accréditer les idées défavorables attachées au nom de Claude.

clef.Mettre les clefs sur la fosse.

C’est-à-dire renoncer à la succession. Cette expression a été littérale. On faisait autrefois acte de renonciation à un héritage en déposant les clefs, qui étaient le symbole de la propriété, sur le tombeau du testateur. « Et là (à Arras), la duchesse Marguerite (épouse de Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne), renonça à ses biens, meubles, pour le doute qu’elle ne trouvât trop grandes dettes, en mettant sur sa représentation sa ceinture, avec sa bourse et les clefs, comme il est de coutume, et de ce demanda instrument à un notaire public qui était là présent. » (Monstrelet.)

clerc.Ce n’est pas un grand clerc.

Ce n’est pas un habile homme. Autrefois on disait clerc pour savant, mauclerc pour ignorant, et clergie pour science, parce qu’il n’y avait un peu d’instruction que parmi le clergé, les nobles tenant à honte de savoir quelque chose. — La vie d’un clerc était alors réputée si précieuse, qu’on avait établi en France, en Angleterre et en Allemagne, un privilége nommé bénéfice de clergie, beneficium clericorum, en vertu duquel on fesait grâce à un homme qui méritait la corde, lorsqu’il avait pu lire dans le livre des psaumes certains passages désignés par les juges ; mais comme ces juges eux-mêmes ne savaient pas lire, ils s’en rapportaient à l’aumônier de la prison. Dès que celui-ci avait dit : Legit ut clericus, il lit comme un clerc, le coupable était mis en liberté sans autre punition que d’être marqué légèrement d’un fer chaud à la paume de la main.

Faire un pas de clerc.

C’est commettre quelque faute par inadvertance ou par inexpérience. On disait autrefois vice de clerc dans le même sens que pas de clerc.

Les plus grands clercs ne sont pas les plus fins.

Ce qu’un personnage de Rabelais exprime plaisamment par ce mauvais latin : Magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes.

Les savants, toujours trop occupés de leurs travaux pour attacher beaucoup d’importance aux détails vulgaires, sont souvent dans une profonde ignorance des choses de la société. Ils ne paraissent guère dans un cercle sans se faire remarquer par leurs distractions ou leurs gaucheries, et c’est ce qui a donné lieu à cet autre proverbe : Que les gens d’esprit sont bêtes ! par lequel la médiocrité de l’homme du monde se console de leur supériorité.

Jean-Paul-Frédéric Richter a merveilleusement mis en action et développé cette pensée proverbiale dans un ouvrage fort original et fort comique, intitulé : « Voyage, aventures, exploits et jours d’angoisse d’un aumônier de régiment, avec une apologie de sa valeur, et une narration de ses hauts-faits, contenus dans une épître panégyrique et catéchétique. » Cet aumônier est un puits de science. Il n’y a rien qu’il ne connaisse et qu’il n’approfondisse, et avec tout cela il est le plus niais des mortels. Hors sa science, il ne sait absolument rien, comme disait le valet du père Griffet, en parlant de son maître.

L’un de nos meilleurs critiques, M. Philarète Chasles, a donné un excellent article sur cet ouvrage dans la Revue de Paris.

cloche.Fondre la cloche.

C’est prendre un parti sur une chose qui est demeurée long temps en suspens, venir à la conclusion d’une affaire qui a été longtemps agitée. — La fonte d’une cloche est une opération sérieuse qui demande beaucoup de préparatifs.

Étonné ou Penaud comme un fondeur de cloche.

Qu’on se figure la surprise que doit éprouver un homme qui a employé beaucoup de temps, de soins et d’argent pour la fonte d’une cloche, lorsque, défaisant le moule dans lequel la matière a été coulée, il trouve que l’opération est manquée ; on concevra sans peine combien est juste cette comparaison proverbiale, par laquelle on exprime le désappointement et la confusion de ceux qui voient avorter une affaire dont ils croyaient le succès assuré.

On cite plusieurs fondeurs de cloche morts de douleur de n’avoir pas réussi dans leur ouvrage ; on en cite aussi plusieurs morts de joie d’avoir réussi. Parmi ces derniers figure Jean Masson, qui fondit la grosse cloche de Rouen, connue sous le nom de George d’Amboise.

Qui n’entend qu’une cloche n’entend rien.

On ne peut connaître une affaire et la juger sur le rapport de l’une des deux parties ; il faut écouter les raisons qui peuvent être alléguées par chacune d’elles. — On dit aussi Qui n’entend qu’une cloche n’entend qu’un son.

Gentilshommes de la cloche.

On appelait ainsi avant la révolution les maires et les échevins, à qui l’exercice de leurs fonctions conférait un droit de noblesse dans seize villes de France, savoir : Abbeville, Angers, Angoulême, Bourges, Cognac, Lyon, Nantes, Niort, Paris, Péronne, Poitiers, La Rochelle, Saint-Jean-d’Angely, Saint-Maixent, Toulouse et Tours. Cette dénomination venait de ce que les assemblées où se fesait l’élection de ces officiers municipaux étaient convoquées au son de la cloche.

On fait dire aux cloches tout ce qu’on veut.

Ce dicton s’applique aux personnes qui ne parlent ordinairement que d’après les idées qu’on leur suggère et qui font écho aux paroles des autres.

Comment puis-je gagner le ciel ? demandait un riche laboureur à un religieux mendiant. Celui-ci lui répondit par ce pas sage qui se trouvait, disait-il, dans le catéchisme de son couvent : Audite campanas monasterii ; dicunt : dando, dando, dando. Écoutez les cloches du monastère ; elles disent que c’est par des dons, des dons, des dons.

On conte qu’une veuve alla consulter son curé pour savoir si elle ferait bien de se remarier. Elle alléguait qu’elle était sans appui et qu’elle avait un excellent valet fort habile dans le métier de feu son mari. — C’est bien, lui dit le curé ; mariez-vous avec lui. — Mais, ajouta-t-elle, il y a du danger à cela : je crains que mon valet ne devienne mon maître. — En ce cas, ne l’épousez point, répliqua le curé. — Comment ferai-je donc ? s’écria-t-elle ; car je ne puis soutenir seule le poids des affaires que m’a laissées mon pauvre défunt, et j’ai besoin absolument de quelqu’un qui le remplace. — Eh bien ! prenez ce quelqu’un. — Cependant s’il avait un mauvais caractère, s’il ne songeait qu’à s’emparer de mes biens et à les dissiper. — Alors, ne le prenez pas. C’est ainsi que le curé ajustait ses réponses aux arguments de la veuve et abondait toujours dans leur sens. Voyant enfin qu’elle aspirait à de secondes noces et qu’elle avait un penchant décidé pour son valet, il lui conseilla d’écouter attentivement les cloches de l’église et d’agir suivant ce qu’elles lui diraient. Quand elles sonnèrent, elle interpréta leur son conformément à ses désirs et entendit fort distinctement ces paroles : Prends ton valet, prends ton valet. En conséquence elle se hâta de le prendre. Mais bientôt après elle fut menée rudement et battue par ce nouveau mari, et de maîtresse qu’elle était elle se trouva servante. Dans sa douleur, elle alla se plaindre au curé du conseil qu’il lui avait donné, maudissant le jour où elle avait été trompée par les cloches. Le curé lui répondit qu’elle ne les avait pas bien entendues. Pour le lui prouver il les fit sonner encore, et la pauvre femme comprit alors qu’elles disaient : Ne te prends pas, ne le prends pas. Le malheur lui avait donné de l’intelligence.

J’ai traduit littéralement cette dernière historiette du troisième sermon latin De viduitate (du veuvage), par Jean Raulin, moine de Cluny, prédicateur du xve siècle, qui ne le cède en rien à Maillard, à Barlette et à Menot. Rabelais en a copié les principaux traits dans les chapitres 9, 27 et 28 de son troisième livre.

clou.Un clou chasse l’autre.

Proverbe pris du latin : il se trouve dans cette phrase de la quatrième Tusculane de Cicéron : Novo amore veterem amorem, tanquam clavo clavum, ejiciendum putant ; ils pensent qu’un nouvel amour doit remplacer un ancien amour, comme un clou chasse l’autre.

River le clou, à quelqu’un.

C’est le mettre à la raison une fois pour toutes. Métaphore empruntée des galériens à qui on rive le clou qui ferme leur collier, pour empêcher qu’ils ne se déchaînent. Le Roman de la Rose emploie souvent cette expression dans ce sens (Le Duchat).

cocagne.Pays de Cocagne.

Je transcrirai ici ce que j’ai dit sur cette expression proverbiale dans le Journal de la langue française, en réponse à un abonné qui m’avait demandé, 1° d’expliquer ce que c’est que le pays de Cocagne ; 2° de rapporter les diverses étymologies qu’on a données du nom de ce pays ; 3° de dire quelle est celle qui est la meilleure.

1° On appelle pays de Cocagne un pays d’abondance et de bonne chère. Cette expression sert de titre à un fabliau, où l’auteur raconte qu’étant allé à Rome pour l’absolution de ses péchés, il fut envoyé en pénitence par le pontife dans un pays qui a été béni de Dieu particulièrement.

Ce pays a nom Cokaigne,
Qui plus i dort, plus i gaigne.

Les murs des maisons sont construits de divers comestibles : les chevrons sont d’esturgeons, les couvertures de lard, les lattes de saucisses ; sur tous les chemins et dans toutes les rues sont des tables dressées on l’on va librement s’asseoir, et des boutiques ouvertes où l’on peut prendre ce qu’on veut sans payer. Il y a une rivière dont un côté est d’excellent vin rouge, et l’autre côté d’excellent vin blanc ; il y pleut trois fois la semaine une ondée de flans chauds, etc… ; partout des concerts et des danses ; jamais querelle ni guerre, parce que tout y est en commun ; toutes les femmes y sont belles, peu farouches et si complaisantes, qu’après les avoir choisies à son gré, on peut à son gré les quitter au bout de l’année, les plus longs engagements ne passant pas ce terme. Mais ce qu’il y a de merveilleux, c’est que dans ces lieux favorisés du ciel existe la fontaine de Jouvence. Devient-on vieux ? on va s’y baigner, et l’on en sort n’ayant plus que vingt ans.

Tel est le pays de Cocagne, dont on fait honneur à l’imagination d’un trouvère du treizième siècle, mais qui se retrouve pourtant trait pour trait (excepté la fontaine de Jouvence), dans les descriptions que des poëtes grecs ont faites de l’âge d’or. Voici comment Phérécrate, auteur comique athénien du temps de Platon, a parlé du retour de cet âge : « Qu’avons-nous besoin de laboureurs, de charrues, de taillandiers, de forgerons, de semences, d’échalas ? Des fleuves de sauce noire, sortant à gros bouillons des sources de Plutus, vont couler dans les rues, roulant des pains faits avec de la fine fleur de farine, et des gâteaux délicieux ; il n’y aura qu’à puiser. Jupiter faisant pleuvoir du vin capnias, arrosera les toits des maisons, d’où découleront des ruisseaux de cette précieuse liqueur avec des tartelettes au fromage, de la purée toute chaude, et du vermicelle assaisonné de lis et d’anémones. Les arbres qui sont sur les montagnes porteront, au lieu de feuilles, des intestins de chevreaux rôtis, des calmars bien tendres et des grives braisées. »

Voici comment Téléclide, autre auteur comique athénien, a décrit les délices de l’âge d’or : « Il ne coulait que du vin dans tous les torrents. Les gâteaux se disputaient avec les pains autour de la bouche des hommes, suppliant qu’on les avalât, si l’on voulait manger tout ce qu’il y avait de plus blanc en ce genre. Les tables étaient couvertes de poissons qui venaient dans chaque demeure se rôtir eux-mêmes. Un fleuve de sauce coulait auprès des lits, roulant des morceaux de viande cuite, et des ragoûts étaient auprès des convives pour qui voulait en prendre, de sorte que chacun pouvait manger à discrétion des bouchées bien tendres eu bien arrosées… Des petits-pâtés et des grives toutes rôties volaient dans le gosier. On entendait le bruit des gâteaux qui se poussaient et repoussaient autour de la bouche pour entrer. »

On peut voir dans le sixième livre des Deinosophites d’Athénée le texte des fragments que je viens de citer, en me servant de la traduction de M. Hubert.

2° Les étymologistes se sont épuisés en conjectures sur l’origine du mot Cocagne, dont Ménage n’a point parlé. Lamonnoye, qui le regardait à tort comme peu ancien dans notre langue, parce qu’il ne l’avait trouvé ni dans Marot, ni dans Rabelais, ni même dans Regnier, en a donné une explication ridicule. Cocagne, dit-il, est un pays imaginé par le fameux Merlin Cocaye, qui tout au commencement de sa première Macaronée, après avoir invoqué Togna, Pedrala, Mafelina, et autres muses burlesques, décrit les montagnes qu’elles habitent comme un séjour de sauces, de potages, de brouets, de ragoûts, de restaurants, où l’on voit couler des fleuves de vin et des ruisseaux de lait. Ce pays, ajoute-t-il, à dû tirer son nom de celui de son inventeur, et Cocagne n’est qu’une altération de Cocaye.

Le savant évêque d’Avranches, Huet, qui fesait dériver gogaille de gogue, espèce de farce piquante ou de saupiquet, a prétendu que pays de cocagne est venu de pays de gogaille.

Suivant d’autres, il y a en Italie, sur la route de Rome à Lorette, une petite contrée appelée Cocagna, dont la situation est très agréable, le terroir très fertile, et où les denrées sont excellentes et à bon marché ; et c’est là qu’ils trouvent le modèle du pays de Cocagne.

Les commentateurs de Rabelais, MM. Eloi Johanneau et Esmangard, disent sur cette explication : « Il nous paraît très vraisemblable que c’est du nom de ce pays qu’on a fait celui de pays de Cocagne, et que le nom de Cocagna vient du proverbe : Il est à son aise comme un coq en pâte ; ou du latin coccus, graine de kermès, cochenille ; ou du languedocien coco, pain mollet, au sucre et aux œufs. » Il faut avouer que ces messieurs, en cette circonstance, n’ont pas fait preuve de leur sagacité ordinaire.

L’opinion de Furetière est que dans le haut Languedoc on appelle Cocagne un petit pain de pastel, avant qu’il soit réduit en pondre et vendu aux teinturiers, et que, comme le pastel ne croît que dans des terres fertiles, on a donné le nom de Cocagne à ce pays, où il est d’un très grand revenu, et par extension à tout pays où règnent l’abondance et la bonne chère.

On lit dans l’ouvrage de Chaptal, de la Chimie appliquée à l’agriculture (tome 2, page 352), le passage suivant, qui semble confirmer l’opinion de Furetière : « Avant la découverte de l’indigo, qui ne commença à paraître en Europe que dans les premières années du dix-septième siècle, les environs de Toulouse et surtout le Lauraguais, fournissaient une énorme quantité de pastel. Les coques de pastel qu’on y préparait jouissaient de la première réputation en Europe. Ce pays était devenu si riche, qu’on l’a appelé pays de Cocagne, du nom de son industrie. Cette dénomination a passé en proverbe pour désigner un pays riche et très fertile.

« Deux cent mille balles de coques étaient exportées, chaque année, par le seul port de Bordeaux. Les étrangers en éprouvaient un si pressant besoin que, pendant les guerres que nous avions à soutenir, il était constamment convenu que ce commerce serait libre et protégé, et que les vaisseaux étrangers arriveraient désarmés dans nos ports pour y venir chercher ce produit. Les établissements de Toulouse ont été fondés par des fabricants de pastel. Lorsqu’il fallut assurer la rançon de François Ier, prisonnier en Espagne, Charles-Quint exigea que le riche Béruni, fabricant de coques, servît de caution. »

3° Aucune des étymologies qu’on vient de lire n’est admissible, car elles se fondent toutes sur des faits qui sont moins anciens que le mot Cocagne, dont, par conséquent, ils ne peuvent avoir été la source. Je crois que Cocagne, autrefois Cokaigne, Coquaigne, ou Cokaine, est dérivé du latin coquina, cuisine, bonne chère. Cette opinion me paraît confirmée par ce qu’a dit le savant Hickes, en traçant l’origine du mot anglais Cockney : « Coquin, coquine, olim apud gallos, otio, gulæ et ventri deditos, ignavum, ignavam, desidiosum, desidiosam, segnem significabant. Hinc urbanos utpote a rusticis laboribus ad vitam sedentariam et quasi desidiosam avocatos pagani nostri olim Cokaignes, quod nunc scribitur Cockneys, vocabant, et poeta hic noster in monacos et moniales ut segne genus hominum qui desidiæ dediti, ventri indulgebant et coquinæ amatores erant, malevolentissime invehitur, monasteria et monasticam vitam, in descriptione terræ cokaineæ parabolice perstringens. » (Gramm. anglo-sax. ling. veter, septentr. Thesaurus, tome 1, page 254.)

Le fabliau de Cocagne, où l’auteur a eu certainement pour but de peindre les molles délices de la vie monastique, a fourni à Rabelais le modèle et les principaux traits du pays de Papimanie.

Dans l’introduction du vingtième livre, titre 2, p. 220, de l’Histoire Macaronique de Merlin Cocaye, il est question des royaumes de crespes et beignets, où on a accoutumé de mener une vie heureuse. C’est une contrée où les arbres portent pour fruits des tourtes et des tartes, et où les vignes sont liées avec des saucisses, trait qui est devenu un proverbe italien correspondant à l’expression C’est un pays de Cocagne.

Vi si legano le viti con le salciccie.

Nos matelots ont imaginé un pays de Giboutou ou de Gipoulou, qu’ils placent au trente-sixième degré au delà de la lune. C’est là, disent-ils, que les cochons, portant du sel dans une oreille, du poivre dans l’autre et de la moutarde sous la queue, courent tout rôtis, avec une fourchette et un couteau sur le dos ; et coupe qui veut.

Notez que les Latins s’exprimaient à peu près de la même manière, en parlant d’un pays où l’on pouvait vivre à gogo : Dices hic porcos coctos ambulare, vous diriez que les cochons y courent tout rôtis. Cette phrase se trouve dans le Festin de Trimalcion.

cœur.Le cœur mène où il va.

Chacun se laisse entraîner par son penchant. Trahit sua quemque voluptas. — J.-J. Rousseau a observé que nous n’avons guère de mouvement machinal dont nous ne puissions trouver la cause dans notre cœur, si nous savions bien l’y chercher.

Ce proverbe est une pensée de Confucius.

Avoir le cœur gros.

Avoir du chagrin. L’opinion populaire que les personnes mélancoliques ont le cœur plus gros que les autres, a donné lieu à cette expression proverbiale à l’appui de laquelle on peut citer plusieurs exemples rapportés par Rioland. Ce médecin assure qu’en faisant la dissection de quelques personnes de ce tempérament, il avait trouvé des cœurs très volumineux, entre autres celui de Marie de Médicis qui n’avait pas manqué de chagrins et d’afflictions. On sait que cette reine, veuve de Henri IV, mère de Louis XIII et belle-mère du roi d’Espagne, du roi d’Angleterre et du duc de Savoie, sacrifiée par son fils au cardinal de Richelieu et abandonnée de toute sa famille, mourut dans un grenier, à Cologne, le 3 juillet 1645.

Apprendre par cœur.

On a regardé le cœur comme le siége de la mémoire. De là les mots recorder, se recorder, recordance, recordation, en latin recordari, recordatio : de là aussi l’expression apprendre par cœur. Rivarol dit que cette expression, si ordinaire et si énergique, vient du plaisir que nous prenons à ce qui nous touche et nous flatte. La mémoire, en effet, est toujours aux ordres du cœur.

Faire quelque chose de grand cœur.

C’est-à-dire volontiers et avec plaisir. L’abbé Tuet croit que grand cœur a été mis dans cette phrase par altération de gréant cœur, qui se trouve, dit-il, dans nos vieux auteurs, et signifie de cœur qui agrée. Mais on peut douter de la vérité de cette assertion dont il n’apporte aucune preuve. Grand cœur s’est toujours dit pour cœur généreux ; et on lit dans Justin : Magno corde aliquid facere, faire quelque chose de grand cœur.

Avoir le cœur à la bouche.

S’exprimer avec franchise. Dans le langage hiéroglyphique des Égyptiens, la franchise était représentée par un cœur suspendu à un gosier.

Remettre le cœur au ventre à quelqu’un.

C’est lui rendre le courage. — Le ventre est chez beaucoup de gens le siége de l’énergie. Le dîner change leur timidité en audace : poltrons avant de se mettre à table, ils sont crânes quand ils en sortent.

Avoir un cœur de citrouille.

Cette expression, dont on se sert quelquefois en parlant d’une personne qu’on veut taxer de mollesse ou de lâcheté, se trouve dans les Adages des pères de l’Église. Elle est dérivée de l’expression latine employée par Tertullien contre Marcion : Peponem cordis loco hahere, avoir pour cœur un melon ou une citrouille. La même métaphore se trouve aussi dans l’Iliade (chant 2, v. 235), où Thersite appelle les Grecs πέπονες, melons ou citrouilles.

On sait que Ninon de l’Enclos, avant d’avoir fait du marquis de Sévigné un homme charmant, lui reprochait plaisamment d’avoir un cœur de citrouille fricassée dans de la neige.

coffre.Il s’y entend comme à faire un coffre.

Il ne s’y entend point du tout. Autrefois les coffres tenaient lieu de commodes et de siéges. C’étaient des meubles élégants et précieux dont la confection exigeait certain talent ; et les coffretiers appartenaient moins à la classe des artisans qu’à celle des artistes.

Drôle comme un coffre.Rire comme un coffre.Raisonner comme un coffre.

Le dessus des coffres était garni de cuir historié où l’on remarquait beaucoup d’inscriptions, de devises et de figures grotesques. Les trois expressions citées sont des allusions à ces peintures généralement fort drôles, fort joyeuses et fort bizarres.

L’usage des arabesques peintes ou sculptées sur les coffres date d’une époque très reculée. Pausanias cite comme un des plus anciens monuments de l’art des Grecs le coffre de Cypsélus, fait de bois de cèdre et orné de figures en relief exécutées en or et en ivoire. Les sujets représentés sur ce coffre avaient été choisis d’une manière arbitraire dans les mythes de l’antiquité et n’offraient aucun rapport entre eux.

Piquer le coffre.

À la cour et chez les seigneurs, il n’y avait guère que des coffres pour s’asseoir, particulièrement dans les antichambres. De là cette expression, maintenant hors d’usage, qui signifie proprement : attendre assis sur un coffre qu’on pique d’impatience.

Mourir sur le coffre.

C’est mourir misérablement, dit Oudin, ensuivant la cour, ou au service de quelque grand. On connaît ces deux vers qui terminent la fameuse épitaphe de Tristan l’Hermite :

Je vécus dans la peine, attendant le bonheur,
Et mourus sur un coffre, en attendant mon maître.

Cette façon de parler était encore proverbiale sous Louis XIV. Madame de Sévigné rapporte dans sa 411e lettre que Turenne, faisant ses adieux au cardinal de Retz, lui dit : « Sans ces affaires où peut-être on a besoin de moi, je me retirerais comme vous ; et je vous donne ma parole que, si j’en reviens, je ne mourrai pas sur le coffre. »

cognée.Il ne faut pas jeter le manche après la cognée.

Il ne faut pas abandonner une affaire, renoncer à une entreprise par chagrin, par dégoût ou par découragement. Allusion à l’apologue du bûcheron qui, ayant laissé tomber dans un gouffre le fer de sa cognée, et désespérant de l’en retirer, y jeta le manche dont il pouvait encore faire usage.

coiffé.Il est né coiffé.

Cette expression s’applique à une personne constamment heureuse, par allusion à la membrane appelée coiffe qui enveloppe la tête de quelques enfants, au moment de leur naissance, et qui a été regardée, dans tous les temps et chez presque tous les peuples, comme un présage de bonheur. Les Grecs tiraient de cette coiffe, nommée amnion dans leur langue, l’augure favorable de l’amniomancie. Les sages-femmes de Rome, dit Lampride, la vendaient très cher aux avocats, persuadés qu’en la portant sur eux comme une amulette ils seraient doués d’une éloquence irrésistible qui leur ferait gagner les causes les plus difficiles. Nos pères pensaient qu’elle était une marque visible de la protection céleste. Ils la fesaient bénir ordinairement par un prêtre, et si elle leur offrait quelque ressemblance avec la mitre épiscopale, ils consacraient à la vie religieuse les enfants qui l’avaient apportée en naissant. C’était à leurs yeux la meilleure preuve de vocation.

La superstition qui attribue une vertu de talisman à ce chapeau de Fortunatus, comme dit le peuple, n’est pas encore entièrement détruite en France. Cependant elle y est beaucoup moins commune qu’en Angleterre, où l’on met quelquefois sur les affiches et dans les journaux qu’il y a une coiffe de nouveau-né à vendre : ce qui fait toujours affluer les acheteurs.

colin-tampon.Je m’en moque comme de Colin-tampon.

Cette expression, dont on se sert pour marquer le peu de cas ou le mépris qu’on fait d’une personne ou d’une chose, date du règne de François Ier. Colin-tampon est un sobriquet que les soldats de ce prince formèrent par onomatopée du bruit des tambours battant la marche des Suisses, et qu’ils appliquèrent aux Suisses, après les avoir vaincus à Marignan. Je crois que le mot se trouve, avec beaucoup d’autres du même genre, dans la célèbre chanson du musicien Jannequin sur cette bataille. Les Mémoires de l’état de France sous Charles IX (t. ii, f° 208), où il est parlé d’une bravade que les Rochelois assiégés firent aux Suisses de l’armée assiégeante, désignent ces derniers par la dénomination de Colins-tampons. « Les Rochelois crioient par dessus la muraille que l’on fit aller les Colins-tampons à l’assaut, et qu’ils avoient bons coutelas et espées pour découper leurs grandes piques. »

collier.Être franc du collier.

C’est être brave, serviable, agir avec franchise. Métaphore empruntée, dit Le Duchat, des chevaux, de la bonté desquels on juge par la franchise ou par la lâcheté qu’ils mettent à tirer du collier.

colomb.C’est l’œuf de Colomb.

Cela se dit d’une chose qu’on n’a pu faire et qu’on trouve facile après coup. — Les détracteurs de Cristophe-Colomb lui disputaient l’œuvre de son génie, en objectant que rien n’était plus aisé que la découverte du Nouveau-Monde. Vous avez raison, leur dit le célèbre navigateur ; aussi je ne me glorifie pas tant de la découverte que du mérite d’y avoir songé le premier. Prenant ensuite un œuf dans sa main, il leur proposa de le faire tenir sur sa pointe. Tous l’essayèrent, aucun n’y put parvenir. La chose n’est pourtant pas difficile, ajouta Colomb, et je vais vous le prouver : en même temps il fit tenir l’œuf sur sa pointe qu’il aplatit en le posant. — Oh ! s’écrièrent-ils alors, rien n’était plus aisé. — J’en conviens, messieurs, mais vous ne l’avez point fait et je m’en suis avisé seul. Il en est de même de la découverte du Nouveau-Monde. Tout ce qui est naturel paraît facile quand il est une fois trouvé. La difficulté est d’être l’inventeur.

La même anecdote, dit Voltaire, est rapportée du Brunelleschi, grand artiste qui réforma l’architecture à Florence longtemps avant que Colomb existât. La plupart des bons mots ne sont que des redites.

colombe.Craignez la colère de la colombe.

N’irritez pas une personne d’un naturel doux, car son emportement est des plus terribles ; ne provoquez pas le courroux d’une femme, car elle ne connaît point de bornes dans sa fureur. Notumque furens quid fœmina possit (Virg.) ; on sait ce que peut une femme furieuse. — L’Ecclésiastique dit : Non est ira super iram mulieris (ch. 25, v. 23) ; il n’y a pas de colère au-dessus de ta colère de la femme.

Ce proverbe est fondé sur une double expression des livres saints, ira columbæ et gladius columbæ, qui ne peut être comprise sans connaître l’histoire ou plutôt la fable de Sémiramis. Voici donc en résumé ce que Diodore de Sicile, Lucien et quelques autres écrivains de l’antiquité nous apprennent sur cette reine. La nymphe Dercéto ou Atergatis, ayant violé les lois de la pudeur, devint enceinte d’une fille qu’elle mit au jour et abandonna sur une montagne voisine du lac Ascalon, où elle se précipita, après avoir tué son séducteur, dans le désespoir qu’elle avait conçu d’une faiblesse dont elle ne pouvait supporter la honte. Mais les dieux, touchés de son malheureux sort, la changèrent en poisson depuis les pieds jusqu’à la ceinture, et conservèrent la partie supérieure de son corps dans son état naturel. Composé monstrueux qui, pour le dire en passant, a fourni à Horace l’idée de ce vers si connu :

Desinit in piscem mulier formosa superne[30]

Quant à sa fille, elle fut nourrie par des colombes, et elle prit de cette circonstance merveilleuse le nom de Sémiramis, qui en syriaque signifie colombe des champs. Parvenue au trône d’Assyrie, elle décerna à sa mère les honneurs divins, et prescrivit l’abstinence du poisson comme un des principaux actes du culte de la nouvelle déesse. Elle ordonna également qu’on eût un respect religieux pour les colombes : en tuer une, même par mégarde, était un sacrilége qui devait s’expier par une mort violente. Après une règne glorieux, elle eut aussi son apothéose. Ses peuples, disposés à la regarder comme une divinité par l’admiration qu’elle leur avait inspirée, furent persuadés qu’elle s’était métamorphosée en un des oiseaux qui avaient soigné son enfance, et qu’elle présidait encore sous cette forme aux destinées de l’empire. C’est ainsi qu’elle obtint à double titre le nom de la Colombe ; mais elle n’en eut jamais la douceur, car elle fit périr le roi Ninus, son époux, pour régner à sa place. Qu’on ajoute à ce crime les guerres que les Babyloniens firent dans la suite aux Israélites, guerres d’extermination commandées souvent par les oracles de son temple et conduites toujours sous des enseignes décorées de son image, on aura alors l’explication naturelle de la colère et du glaive de la colombe dont Jérémie a parlé dans plusieurs passages de ses Lamentations, comme on pourrait parler de la colère et du glaive de l’aigle romaine, par une de ces figures que les détracteurs du style des prophètes appellent bizarres et obscures, parce qu’ils n’en savent point distinguer la justesse et la clarté.

Il n’est pas besoin d’examiner comment cette expression appliquée abusivement à la colombe, oiseau que l’Évangile désigne comme un modèle de douceur, estote mitis sicut columbæ, a donné lieu au proverbe Timete iram columbæ, craignez la colère de la colombe.

Les Italiens disent dans le même sens : Guardati d’aceto di vin dolce ; garde-toi du vinaigre fait avec du vin doux.

commencement.Heureux commencement est la moitié de l’œuvre.

Proverbe traduit de ce vers latin :

Dimidium facti, qui bene cœpit, habet.

Les Grecs avaient le même proverbe.

Commencement n’est pas fusée.

On dit aussi : N’a pas fait qui commence.

On entreprend volontiers un travail qui sourit à l’imagination, sans avoir réfléchi aux difficultés qu’il peut présenter ; mais dès qu’on y a mis la main, on éprouve un embarras qui glace la première ardeur, et l’on se laisse gagner par le découragement qui, bien souvent, ne permet pas de continuer.

Ces proverbes s’appliquent particulièrement à une personne disposée à croire qu’elle ne trouvera point d’obstacle entre le commencement et la fin d’une entreprise.

commissaire.Faire chère de commissaires.

Dans le temps des conférences entre les catholiques et les religionnaires pour discuter les points de doctrine qui les divisaient, les commissaires des deux partis mangeaient ordinairement à la même table, et comme, les jours d’abstinence, on servait du maigre pour les uns et du gras pour les autres, on appela chère de commissaires un repas où l’on trouvait chair et poisson, et par extension, un repas où l’on avait des mets de toute espèce.

Quelques étymologistes pensent que cette expression est d’une date plus ancienne, et ils en font remonter l’origine jusqu’à l’établissement des missi dominici, commissaires que Charlemagne envoya, en 802, dans les diverses provinces de ses états pour examiner la conduite des moines, abbés, juges, gouverneurs, etc., qui, pour se les rendre favorables, les traitaient de leur mieux. Les Latins disaient : Epulæ saliares, festins des saliens. Les prêtres du dieu Mars, nommés saliens, à saliendo, à cause des danses qu’ils fesaient dans leurs processions, étaient fort considérés des Romains, qui croyaient descendre de ce dieu, et ils recevaient de tout le monde des présents dont ils alimentaient le luxe de leur table. Ils avaient en outre dans chacun des quatorze quartiers de Rome un hospice où le public les traitait de la manière la plus splendide, pendant les quatorze jours consacrés à leurs promenades religieuses, dans le mois de mars.

compagnie.La mauvaise compagnie pend l’homme.

Celui qui fréquente des mauvais sujets en contracte les vices, et ces vices le conduisent à l’échafaud. Ce vieux proverbe est remarquable par la hardiesse de l’expression qui distingue aussi cet autre proverbe : Le bruit pend l’homme.

On dit dans le même sens : Par compagnie on se fait pendre.

Il n’y a si bonne compagnie qui ne se quitte.

On cite ce proverbe lorsque, sous prétexte de quelque affaire, on laisse les personnes avec qui l’on se trouve ; mais on s’expose à entendre quelqu’une d’elles y ajouter ce complément épigrammatique : Comme disait le roi Dagobert à ses chiens.

compagnon.Qui a compagnon a maître.

On est assez souvent obligé de renoncer à sa volonté pour se conformer à celle de son compagnon. Les associes sont dépendants l’un de l’autre.

comparaison.Comparaison n’est pas raison.

On a tort de chercher des preuves dans les comparaisons. Cette manière commune de raisonner est opposée aux principes de la saine logique, car les mêmes circonstances ne se rencontrent jamais dans deux objets.

Toute comparaison cloche.

Toute comparaison offre toujours quelque chose d’irrégulier et d’incomplet.

Toute comparaison est odieuse.

On n’est pas content de se voir placer sur la même ligne que les autres ; on veut être mis hors de pair, car l’amour-propre est le grand ennemi de l’égalité. Aussi l’effet ordinaire d’une comparaison qu’on établit entre deux personnes est-il de les blesser toutes deux ; chacune d’elles trouvant que son mérite est rabaissé, et que celui de l’autre est exagéré. — La Fontaine a très bien dit, à la fin d’une lettre écrite à madame de Bouillon, sœur de madame de Mazarin :

Vous vous aimez en sœurs, cependant j’ai raison
D’éviter la comparaison.
L’or se peut partager, mais non pas la louange.
Le plus grand orateur, quand ce serait un ange,
Ne contenterait pas, en semblables desseins,
Deux belles, deux héros, deux auteurs ou deux saints.

connaitre.Connais-toi toi-même.

Cette sentence de Chilon était écrite en lettres d’or dans le temple de Delphes. Les anciens la trouvaient si admirable, qu’ils ne pouvaent croire qu’un homme en fût l’auteur ; et ils l’attribuaient à la divinité même.

« Se connaître, dit Charron, est la première chose que nous enjoint la raison ; c’est le fondement de la sagesse. Dieu, nature, les sages et tout le monde prêche l’homme à se connaître. Qui ne connaît ses défauts ne se soucie de les amender ; qui ignore ses nécessités, ne se soucie d’y pourvoir ; qui ne sent pas son mal et sa misère, n’avise point aux réparations et ne court point aux remèdes. » — Il n’y a donc rien de plus important et de plus nécessaire que la connaissance de soi-même. Qui se connaît, connaît aussi les autres ; car chaque homme, comme le remarque Montaigne, porte la forme entière de l’humaine condition.

conseil.La nuit porte conseil.

Ce proverbe, pris du latin, in nocte consilium, signifie qu’il y a du danger à suivre son premier mouvement, qu’il faut réfléchir à une affaire avant de l’entreprendre, et qu’il est utile de mettre l’intervalle d’une nuit entre le projet et l’exécution, ou, comme on dit encore, de consulter l’oreiller.

Les Arabes disent : Confiez-vous aux réflexions du lendemain.

Écoute les conseils de tous et prends celui qui te convient.

Écoute les conseils de tous, parce que l’ignorant même peut en donner un bon. Prends celui qui te convient, parce que tu dois seul en éprouver les effets, et que les conseilleurs, comme on dit, ne sont pas les payeurs.

Un proverbe grec recommande de choisir un conseil entre mille. L’Ecclésiastique (ch. vi, v. 6) fait la même recommandation.

contentement.Contentement passe richesse.

Une vie tranquille vaut mieux que de grands biens. — Les Latins disaient : La pauvreté que la joie accompagne est un trésor.

Paupertas, cum læta venit, ditissima res est.

conte.Contes de ma mère l’oie.

Contes niais, ridicules. — Cette expression est prise d’un ancien fabliau, dans lequel une mère oie est représentée instruisant de petits oisons, et leur faisant des contes dignes d’elle et d’eux. Ils l’écoutent si attentivement, qu’ils semblent absorbés dans la situation qu’elle leur peint, et bridés par l’intérêt qu’elle leur inspire. (Bibliothèque des romans.)

Faire des contes bleus.

C’est faire des contes frivoles, sans vraisemblance, comme ceux de la Bibliothèque bleue, ainsi appelée parce que les petits livres qui la composent ont des couvertures de papier bleu, et sont même quelquefois imprimés sur papier bleu. Cette bibliothèque, très connue dans les campagnes, sortit des presses de Jean Oudot, imprimeur à Troyes en Champagne, vers la fin du seizième siècle. Les almanachs de Pierre l’Arrivey, autre imprimeur de cette ville, sont regardés comme faisant partie de la Bibliothèque bleue.

On dit aussi dans le même sens ; Faire des contes jaunes, parce que la couleur des couvertures et du papier desdits livres était quelquefois jaune.

coq.Le coq de la paroisse.

Au propre, c’est le coq qui est placé sur la flèche d’un clocher, comme emblème de la vigilance chrétienne ; au figuré, c’est l’homme qui, dans un village, est au-dessus des autres par la fortune, ou par quelque charge, ou par la considération dont il jouit.

Coq de paroisse, s’est dit autrefois dans une acception injurieuse, comme l’atteste cette phrase qu’on lit dans des lettres de rémission de l’an 1467 : « Icelluy Godefroy dist au suppliant : « Vous estes un très mauvais homme et n’estes que ung pilleur de gens, et estes droictement ung coq de paroisse. »

On appelle aussi le coq de la paroisse ou le coq du village, un galant qui courtise toutes les belles du lieu.

Être comme un coq en pâte.

C’est être dans son lit bien chaudement, enveloppé de couvertures et d’oreillers, comme un coq-faisan dans un pâté d’où l’on ne voit sortir que sa tête par une ouverture de la croûte de dessus. — Cette expression signifie aussi : avoir tout à souhait dans un lieu.

coq-à-l’âne.Faire des coq-à-l’âne.

C’est dire des choses sans suite et sans liaison, comme ferait un discoureur qui, par un brusque changement de propos, passerait du coq à l’âne. — Ménage prétend que Marot a inventé le terme de coq-à-l’âne, en intitulant ainsi une de ses épîtres. Mais on voit dans l’Art poétique françois, de Thomas Sibilet, contemporain de Marot, que nos anciens poëtes appelaient coc-à-l’asne certaine espèce de satire, pour la variété des non-cohérents propos que les François expriment par le proverbe du sault du coq a l’asne.

Il y a une fable très ancienne dans laquelle figure un coq raisonnant avec un âne. Comme le dialogue, dans cette pièce burlesque, n’a pas le sens commun, il est probable que c’est à cause de cela qu’on a désigné un raisonnement absurde par le mot composé coq-à-l’âne, et qu’on a dit faire du coq-à-l’âne et sauter du coq à l’âne.

Il y a parmi les chansons de Collé un coq-à-l’âne en proverbes, dont voici le premier couplet :

Trop parler nuit,
Trop gratter cuit,
Trop manger n’est pas sage.
À barbon gris
Jeune souris.
L’amour est de tout âge.
Enfants d’Paris, quel temps fait-il ?
Il pleut là bas, il neige ici.
Pendant la nuit
Tous chats sont gris.
Pour faire route sûre,
Si l’amour va
Cahin-caha,
Ménage ta monture.

coquecigrue.À la venue des coquecigrues.

C’est-à-dire jamais. — Coquecigrue, dans ce proverbe, désigne un oiseau fabuleux dont le nom, suivant quelques auteurs, est composé des trois mots coq, cygne, grue, et suivant Huet, est dérivé de Néphélococcygie, ville imaginaire qu’Aristophane fait bâtir en l’air par des oiseaux. Il y en a qui prétendent que la coquecigrue est l’oiseau aquatique appelé clyster chez les anciens et révéré des apothicaires, parce qu’il passait pour leur avoir révélé l’art de donner des lavements. — On dit d’une personne qui raisonne de travers, qu’elle raisonne comme une coquecigrue ; et d’une personne qui conte des choses incroyables, ridicules, extravagantes, qu’elle conte des coquecigrues.

Le poëte Saint-Arnaud, pour exprimer qu’un auteur se livre aux caprices de son imagination, dit en deux jolis vers qu’il se plaît à lancer

Dans les champs de l’azur, sur le parvis des nues,
Son esprit à cheval sur des coquecigrues.

coqueluche.Être la coqueluche de quelqu’un.

C’est être l’objet de ses préférences, de son admiration, l’objet dont il raffole, l’objet dont il est coiffé, comme on dit. Cette façon de parler fait allusion à la coqueluche, espèce de bonnet autrefois fort à la mode, dont les dames se paraient.

Mézerai rapporte qu’il y eut en France, sous Charles VI, en 1414, un étrange rhume qu’on nomma coqueluche, lequel tourmenta toute sorte de personnes et leur rendit la voix si enrouée, que le barreau et les collèges en furent muets. Le même rhume reparut en 1510, sous le règne de Louis XII. — Valériola, dans l’appendice de ses Lieux communs, prétend que le nom donné à cette épidémie fut imaginé par le peuple, parce que ceux qui en étaient atteints portaient une coqueluche ou capuchon pour se tenir chaudement. Ménage et Monet sont du même avis. Cependant le médecin Lebon a écrit que cette maladie fut appelée coqueluche à cause du coquelicot dont on faisait un looch pour la guérir.

La bruyère disait de Benserade, représenté dans le Livre des Caractères sous le nom de Théobalde, qu’il était la coqueluche des femmes ; que lorsqu’il racontait quelque chose qu’elles n’avaient pas entendu, elles ne manquaient pas de s’écrier : Voilà qui est divin ! qu’est-ce qu’il a dit ?

Benserade, bel-esprit fieffé, débitait peut-être à ces dames des galanteries dans le genre de celles qu’il a mises dans sa tragédie de la Mort d’Achille, où ce héros, charmé de l’aveu de l’amour de Polyxène, lui exprime ainsi son ivresse :

Ah ! je me vois si haut en cet amour ardent
Que je ne puis aller au ciel qu’en descendant !

coquille.À qui vendez-vous vos coquilles ? à ceux qui reviennent du Mont-Saint-Michel ?

Cela se dit à quelqu’un qui a la prétention de passer pour habile devant de plus habiles que lui, ou qui a le dessein d’en tromper d’autres par des finesses et des ruses dont ils ne peuvent être dupes. — Le Mont-Saint-Michel, en Normandie, est un rocher au milieu d’une grande grève que la mer couvre de son reflux. Il fut autrefois un lieu de pèlerinage très renommé, et les pèlerins en revenaient toujours munis de coquilles qu’ils avaient ramassées sur la grève.

corbeau.De mauvais corbeau mauvais œuf.

On donne pour fondement à ce proverbe une aventure plaisante de Corax le Syracusain. Cet homme, qui a été regardé comme l’inventeur de la rhétorique, parce qu’il fut le premier qui en traça par écrit certaines règles, avait mis à prix l’enseignement de son art qu’il fesait consister principalement dans l’emploi d’une argumentation captieuse et sophistique. Un jeune Sicilien, nommé Tisias, se fit recevoir dans son école, jaloux d’étudier ces subtilités oratoires au développement des quelles il consacra, dans la suite, un ouvrage didactique plus étendu que celui de Corax. Il compta, en y entrant, une certaine somme, et promit d’en remettre une autre après avoir gagné la première affaire qu’il aurait à plaider. Cependant, lorsque ses études furent terminées, au lieu d’aviser aux moyens d’accomplir sa promesse, il affecta de ne se charger d’aucun procès. Le maître, alors, pensant que la conduite de l’élève était un parti pris d’éluder le paiement, le cita en justice, et l’attaqua par ce dilemme où il avait ramassé toute la cause : « Jeune homme, tu n’es pas moins insensé qu’ingrat de vouloir retenir mon salaire, car tu ne saurais y réussir, soit que tu gagnes, soit que tu perdes : vainqueur, tu paieras en vertu de notre convention, et vaincu, tu paieras encore par arrêt du tribunal. »

Un pareil argument semblait sans réplique ; mais le rusé Tisias avait réponse à tout ; il le rétorqua de cette manière : « Sage maître, vous vous trompez. Il est évident que je ne serai obligé de payer dans aucun cas, puisque, si je perds, la dette n’existera point d’après notre accord, et, si je gagne, elle sera annulée par le jugement. » À ces mots, la foule des curieux, que la renommée des deux plaideurs avait attirés à l’audience, se récrièrent d’admiration, et les juges, n’osant pas résoudre une question qui leur présentait un véritable apore[31], prononcèrent pour toute sentence, Καϰου Κόραϰoς Καϰo҆n ῶoν, de mauvais corbeau, mauvais œuf, par allusion au nom de Corax qui, en grec, veut dire corbeau, peut-être aussi à celui de Tisias signifiant qui paie ou qui punit ; et ces paroles passèrent, dit-on, en proverbe. Le proverbe était connu avant cette circonstance, et les juges n’en firent que l’application. Il doit son origine à une antique erreur populaire qu’Élien a prise pour une vérité. « Le corbeau, dit cet auteur, dans son Histoire des animaux, est dévoré par ses petits lorsque la vieillesse l’empêche de pourvoir à leur subsistance, et c’est à cause de cet acte de voracité qu’on a dit : De mauvais corbeau mauvais œuf, pour signifier des vices héréditaires. »

Les corbeaux ne crèvent pas les yeux aux corbeaux.

Les gens de la même espèce ne se nuisent pas entre eux.

On prétend que les corbeaux, qui vont toujours droit aux yeux de leur proie, respectent les yeux des corbeaux avec les quels ils viennent à se battre, et même que lorsqu’un de ces oiseaux perd la vue, de quelque manière que ce soit, il devient un objet de commisération pour les autres qui prennent soin de le nourrir. Telle est l’opinion populaire sur laquelle le proverbe a été fondé. Ajoutons que ce proverbe est fort ancien en France. Grégoire de Tours nous apprend que le roi Chilpéric s’en servait pour reprocher aux évêques leur partialité en faveur des Pépins qui avaient su gagner le clergé par de grandes largesses. L’application, en ce cas, était d’autant plus naturelle que les Pépins avaient occupé eux-mêmes les premières places de l’Église, et que les ecclésiastiques avaient été déjà désignés par le sobriquet de corbeaux, à cause de leurs robes noires, et peut-être de leur rapacité.

corde.Gens de sac et de corde.

On place l’origine de cette expression sous le règne de Charles VI, marqué par plusieurs séditions populaires ; les agents de l’autorité s’emparaient secrètement des principaux factieux, les enfermaient dans des sacs liés par le haut avec une corde, et allaient les précipiter dans la Seine, pendant la nuit, sous le Pont-au-Change, ou bien hors de la ville, au-dessus des Célestins, devant la tour de Billy. — Ce supplice fut renouvelé, sous Louis XI, contre les criminels de lèse-majesté qu’on jetait dans la Loire, enfermés dans un sac qui portait cette inscription : Laissez passer la justice du roi.

De semblables exécutions avaient été en usage chez les Grecs. Platon, poëte comique, qui vivait un siècle après le philosophe du même nom, fut cousu dans un sac et jeté à la mer.

Le parricide, chez les Romains, était noyé dans un sac où l’on enfermait avec lui un chien, un coq, une vipère et un singe. (Voy. le discours de Cicéron : pro Hoscio Amerino.)

Dans l’Histoire de la sultane de Perse et des visirs, contes turcs, composés au xve siècle, par Chec-Zade, précepteur d’Amurat II, on voit une marâtre qui fait mettre dans un sac et précipiter dans la mer le fils de son mari.

Quelques auteurs assignent une antre origine à l’expression proverbiale : avant le règne de Charles VI, disent-ils, on appelait sacards ou gens de sac de bonnes gens qui, en temps de peste, allaient, vêtus d’un sac, mettre les morts en terre. Comme ils se relâchèrent de leur probité et dérobèrent ce qui leur venait sous la main dans les maisons où ils entraient, la dénomination par laquelle ils étaient désignés se prit en mauvaise part et fut accolée à celle de gens de corde, pour n’en faire qu’une avec elle.

J’aime mieux croire que l’expression Gens de sac et de corde, dont on fait l’application à de mauvais garnements qui ne méritent pas moins d’être noyés que d’être pendus, est née tout naturellement d’une double allusion aux anciens supplices du sac et de la corde.

Filer sa corde.

Se conduire de manière à être pendu. — Les Italiens disent : Faire comme l’araignée qui travaille à se pendre.

Charpentier, ennemi déclaré de Furetière, tira contre lui de ce proverbe une devise fort piquante qui avait pour corps une araignée suspendue à son fil, et pour ame ces mots : Lavora per impiccarsi, avec les vers suivants :

Je ne vis que de saleté,
Je ne me plais que dans l’ordure,
Je suis l’horreur de ta nature,
Et fais un ouvrage empesté.
Les dieux, dont je souille l’image
Avec mon seul attouchement,
M’ordonnent, pour mon châtiment,
De me pendre à mon propre ouvrage.

cordeliers.Il ne faut pas parler latin devant les cordeliers.

Il ne faut point raisonner sur une matière devant ceux qui la connaissent parfaitement. Les cordeliers avaient la réputation d’être très bons latinistes, et cela leur valut l’honneur de figurer dans ce proverbe, synonyme de cet autre plus ancien : Il ne faut point parler latin devant les clercs.

Les Espagnols disent : En casa del Moro no fiables algarabia, ne parle point arabe dans la maison d’un Maure.

Faire tout à rebours comme les cordeliers d’Antibes.

Cette comparaison proverbiale, dont on se sert en quelques endroits de la Provence et du Languedoc pour marquer une sotte maladresse, doit son origine à un fait qui peut fournir une nouvelle preuve à l’opinion de ceux qui regardent certaines pratiques de l’ancienne fête des Innocents comme dérivées des saturnales. « Lorsque cette fête se célébrait dans le couvent des cordeliers d’Antibes, les frères coupe-choux et les marmitons occupaient la place des pères, et, revêtus d’ornements tournés à l’envers, portant au nez des lunettes garnies d’écorce de citron, ils marmottaient confusément quelques mots de prière qu’ils feignaient de lire dans des livres tournés à l’envers. » (Voyageur à Paris, t. ii, pag. 21.)

Se confesser comme les cordeliers de Metz.

Cette locution proverbiale a dû son origine à un fait historique que je vais rapporter dans tous ses détails.

Au mois d’octobre 1555, le P. Léonard, gardien d’un couvent de cordeliers à Metz, homme d’un esprit actif et intrigant, qui avait donné de grandes preuves de dévouement aux Français, et qui, à ce titre, avait obtenu d’eux une confiance illimitée, forma le projet de les déposséder de cette ville dont ils s’étaient rendus maîtres trois ans auparavant, et de la livrer, à condition qu’il en serait fait évêque, aux troupes de Charles-Quint cantonnées à Thionville. Il communiqua son plan à la reine douairière de Hongrie, régente des Pays-Bas, et, après avoir reçu l’assurance qu’elle emploierait de son côté tous les moyens propres à le faire réussir, il s’empressa de le mettre à exécution de concert avec ses religieux séduits par la perspective des honneurs et des richesses dont il avait su flatter leur ambition. On était loin de soupçonner qu’il n’y eût pas un seul honnête homme parmi ces moines. L’estime publique qui les environnait servit de voile à la perfidie de leurs desseins. Ils introduisirent chez eux un certain nombre de soldats impériaux sous le costume ecclésiastique, en les faisant passer pour des confrères qui venaient assister à un chapitre général. Le succès de ce stratagème semblait garantir celui de la conspiration. Elle était déjà à la veille d’éclater, lorsque M. de Villevieille, ouverneur de Metz, reçut avis d’un espion, qu’il entre tenait à Thionville, que le commandant de cette place avait admis plusieurs cordeliers à des conférences nocturnes, et qu’il s’occupait mystérieusement des préparatifs de quelque expédition importante. Cette nouvelle fut pour lui un trait de lumière. Il prit à l’instant ses mesures contre toute espèce de surprise, courut visiter le couvent, à la tête de sa garde, et se saisit de tous les traîtres, à l’exception du gardien, qui fut arrêté bientôt après en revenant de Thionville où il était allé mettre la dernière main à son ouvrage. Cet aventurier, réduit par les aveux de quelques-uns de sus complices à l’impossibilité de nier le complot, en révéla les circonstances sans attendre la torture. Il déclara que la nuit suivante le feu devait être mis en différents quartiers de la ville, et que, dans le temps où les habitants et la garnison auraient été occupés à l’éteindre, un corps ennemi, arrivé à la faveur de l’ombre, aurait escaladé les remparts, tandis que les soldats auxquels il avait donné asile seraient venus seconder cette entreprise, en attaquant brusquement par derrière tout ce qui s’y serait opposé. La terreur et la confusion produites par des événements si imprévus ne pouvaient manquer de faire réussir le complot. M. de Villevieille ne se contenta point de l’avoir déconcerté, il voulut encore le faire tourner contre les ennemis. Il alla se mettre en embuscade sur le chemin de Thionville, les tailla en pièces pendant qu’ils s’avançaient avec confiance, et revint triomphant à Metz, où il s’occupa de faire instruire le procès des conspirateurs. La crainte de donner un sujet de joie aux ennemis de l’Église fit tenir quelque temps leur sort indécis. Mais enfin Léonard et vingt de ses moines furent condamnés à la peine capitale. On rapporte qu’enfermés dans la même chambre et invités à se préparer à la mort en se confessant les uns aux autres, ces malheureux, au lieu d’employer leur temps à ce dernier devoir, éclatèrent en reproches contre leur gardien, le massacrèrent sur la place, dans un accès de désespoir, et maltraitèrent si fort quatre autres religieux, qu’on fut obligé de les transporter sur une charrette avec le corps mort de Léonard jusqu’au lieu de l’exécution. Cette dispute tragique donna lieu à l’expression proverbiale dont on se sert en parlant des gens qui se battent au lieu de s’expliquer.

corinthe.Il n’est pas donné à tous d’aller à Corinthe.

Non homini cuivis contingit adire Corinthum.

Les parémiographes anciens sont partagés en deux avis sur l’origine de ce proverbe : les uns le font venir de ce que le port de Corinthe était d’un abord difficile pour les vaisseaux qui y fesaient quelquefois naufrage ; les autres, et c’est le plus grand nombre, le regardent comme une allusion à la conduite d’une célèbre courtisanne de cette ville, Laïs, qui mettait la jouissance de ses charmes à un prix excessif ; ce qui fit dire à Démosthène : Je n’achète pas si cher un repentir ; mot qui fait plus d’honneur à la parcimonie qu’à la continence de cet orateur.

cornes.Porter des cornes.

Dans la haute antiquité, les cornes étaient un symbole de la dignité et de la puissance. On représentait Jupiter-Ammon, Sérapis, Isis et Astarté avec des cornes ; on en plaçait une belle paire sur le front du dieu Pan, qui passait pour l’inventeur de l’ordre des batailles et de l’arrangement des armées en deux lignes formées l’une à la droite et l’autre à la gauche du centre ; d’où vint l’expression latine comua exercitus (les cornes de l’armée) que nous rendons par les ailes de l’armée. Bacchus était aussi figuré cornu, soit parce que les premiers vases dont on se servit pour boire furent des cornes de bœuf, comme le remarque Diodore de Sicile (t. i, liv. iii), soit à cause de la vertu du vin qui donne de la vigueur aux faibles et de l’audace aux poltrons. Et pour exprimer cet effet du vin, on disait poétiquement qu’il prêtait des cornes aux buveurs. De là ces vers d’Horace dans l’ode à son amphore :

Tu spem reducis mentibus anxiis,
Viresque, et addis cornua pauperi.

Ce qu’Ovide (de Arte amandi, lib. i) a imité ainsi :

Tunc veniunt risus ; tunc pauper cornua sumit.

Apollon et Diane avaient quelques autels qui étaient construits de cornes entrelacées, et Martial (de Spectac., epig. 15) parle d’un de ces autels comme d’une merveille. Mais les cornes n’étaient pas des attributs exclusivement consacrés aux dieux ; elles servaient d’insignes à plusieurs héros. Les rois de Macédoine portaient des cornes de bélier à leur casque. Suivant Clément d’Alexandrie, Alexandre-le-Grand ne quitta jamais cette marque de distinction ; et de là vint le nom d’Alexandre aux deux cornes, Zou cornaïn, que lui donne Mahomet dans le Coran (ch. 18). Enfin les cornes sont, dans la Bible même, des symboles sacrés ; et les images qui nous retracent Moïse au sortir de son entrevue avec l’Éternel sur le mont Sinaï, nous présentent le front de ce législateur décoré de cornes. Coruntant moysi faciem, dit la Vulgate. Il est vrai pourtant que les interprètes entendent par ces cornes des croissants de feu.

N’est-il pas étrange qu’après avoir employé les cornes à des usages si respectables, on en ait fait, dans la suite, le ridicule et odieux ornement de la tête des maris trompés ? Quelle peut être la raison de cela ? Cette raison, on la trouve dans les habitudes du bouc qui supporte tranquillement la rivalité d’un autre bouc, sans le regarder même de travers, quoique Virgile ait dit, pour un cas extraordinaire, à la vérité : Transversa tuentibus hircis. Il est certain que les Grecs désignaient sous le nom de bouc, ᾶῑξ, l’époux d’une femme lascive comme une chèvre, et qu’ils appelaient fils de chèvre les enfants illégitimes. L’expression Planter des cornes à quelqu’un leur fut même connue, car elle est dans ces mots Κε͂rατα αυτῶ ποιηςαι, dont Artémidore s’est servi en son Traité des songes (liv. ii, ch. 12), où il dit que rêver de cornes est un fâcheux pronostic pour un mari. Nous apprenons en outre de l’historien Nicetas que l’empereur Andronic voulant reprocher aux habitants de Constantinople l’inconduite de leurs femmes, fesait dresser sur les principales places de cette ville les plus beaux bois de cerf qu’il pouvait se procurer.

Les Romains attachaient aussi aux cornes une signification pareille. Ils avaient l’expression Vulcanus corneus, qui répond exactement à notre mari encornaillé ; et c’est à quoi Plaute a voulu sans doute faire allusion par un jeu de mots lorsque, employant corne pour lanterne, il a dit dans son Amphitryon (act. i, sc. 1) : Quo ambulas, tu qui Vulcanum in cornu conclusum geris ? où vas-tu, toi qui portes Vulcain enfermé dans une corne ?

Je puis citer encore ce vers d’Ovide :

Atque maritorum capiti non cornua desunt.

En Italie, on donne à l’époux d’une femme infidèle le sobriquet de becco (bouc), que Molière a francisé dans ces vers de l’École des Femmes (act. iv, sc. 6) :

Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu
Du trait qu’elle a joué quelque jour soit venu.

Voltaire a prétendu à tort que les cornes métaphoriques sont venues des cornettes, espèce de coiffure dont les dames se paraient au xve siècle, et dont je parlerai dans un article particulier. Longtemps avant l’introduction de cette coiffure, les expressions cornard, cornu et porteur de cornes avaient été employées comme synonymes de sot, dans le sens qu’a ce mot d’après le vieux proverbe, Qui demeure trop à se marier il s’avance d’être sot, et d’après ce vers d’une de nos comédies,

Épouser une sotte est pour n’être point sot.

Elles se trouvent chez plusieurs poëtes de la langue romane, parmi lesquels je citerai les troubadours Bertrand de Ventadour, Pierre d’Auvergne et Guillaume de Bergedan. D’ailleurs, ce fut anciennement en France un malicieux usage de railler les maris nés, comme on dit, sous le signe du Capricorne, en arborant des cornes à leur porte, la veille de la fête de saint Jean qu’on leur donnait pour patron, à cause de l’homonymie de ce saint avec Jan ou Janus, à qui sa double tête avait fait attribuer le même ministère. À Paris, on poussait plus loin l’avanie. L’homme convaincu de s’être laissé déshonorer par sa femme, était condamné à mettre un grand bonnet à cornes, et à parcourir les rues sur un âne, la tête tournée vers la queue qu’il tenait à la main, tandis que cette femme menait l’animal par la bride, et qu’un crieur public répétait à haute et intelligible voix : On en fera autant à celui qui le sera. Une semblable coutume était établie aussi en Catalogne ; mais pendant la promenade que le patient fesait à pied, il était fouetté par son infidèle, laquelle l’était en même temps par le bourreau, et, après cela, il était obligé de payer l’amende. Ces folles punitions n’auraient-elles pas eu pour principe cette observation assez juste que les dérèglements des femmes proviennent, en très grande partie, des torts des maris ?

Les Espagnols comparent le mari résigné qui ferme les yeux sur l’inconduite de sa femme, à l’escargot qui, pour se délivrer d’inquiétude, échangea ses yeux pour des cornes.

Et caracol, por quitar de enojos,
Por los cuernos troco los ojos.

Ce proverbe fort original, dont on se sert aussi dans le midi de la France, est fondé sur une tradition populaire qui dit que l’escargot, qu’on suppose aveugle, fut créé avec de bons yeux, mais qu’étant sans cesse exposé à les avoir blessés en rampant sur la terre, il pria le bon Dieu de les lui ôter, et de les remplacer par des cornes, dont il espérait retirer plus d’avantage : ce qui lui fut accordé.

J’ai entendu chanter dans un village du département de l’Aveyron une vieille chanson patoise qui rappelle cette singulière tradition, et qui se termine par un couplet piquant dont je vais reproduire l’idée, à défaut des paroles que j’ai oubliées :

Celui que le guignon fit naître
Sous le signe ingrat du bélier,
Se tourmente pour mieux connaître
Ce qu’il ferait bien d’oublier.
Eh ! qu’espère-t-il que souffrance
D’une ombrageuse vigilance
Qui doit lui prouver qu’il est sot ?
Veut-il fuir des chagrins sans bornes ?
Qu’il change ses yeux pour des cornes,
À l’exemple de l’escargot.

On emploie le nom de cornelius pour synonyme de cornard, comme on le voit dans ce vers du Sganarelle de Molière (sc. 6) :

Et l’on va m’appeler seigneur cornélius.

L’évêque de Belley disait à un mari qui se plaignait hautement : « Taisez-vous donc ; il vaut mieux être Cornelius Tacitus que Publius Cornelius. »

corneille.Y aller de cul et de tête, comme une corneille qui abat des noix.

C’est se donner beaucoup de mouvement pour venir à bout de quelque chose.

La corneille est très friande d’une espèce de noix fort grosse que Rabelais appelle noix grollière, terme dérivé de grolle (ou graille), nom qu’on donnait autrefois à cet oiseau, et que les naturalistes donnent aujourd’hui au freux, autre oiseau de semblable espèce. La corneille préfère cette noix à toutes les autres, parce que la coque en est moins dure ; et lorsqu’elle se sent excitée par la faim, elle s’envole sur un noyer, s’accroche du bec et des griffes à quelque branche, et l’agite aussi fortement qu’elle peut pour en abattre le fruit qui, s’entr’ouvrant dans la chute, lui offre un aliment plus facile à extraire de l’enveloppe où il est contenu.

En quelques endroits, on donne métaphoriquement le nom de corneille à l’homme chargé d’abattre les noix, parce qu’il ressemble à la corneille par l’agitation qu’il se donne et par la couleur d’un mauvais vêtement dont il s’affuble d’ordinaire, à cause des taches que font les écales.

Bayer aux corneilles.

S’amuser à regarder en l’air niaisement, et par extension, faire le badaud. — Bayer ou béer signifie ici regarder bouche béante : état qui est naturel au badaud, et qui est nécessaire d’ailleurs pour sa respiration, lorsqu’il lève la tête en haut afin de contempler le vol élevé des corneilles.

cornette.Porter la cornette.

On disait autrefois d’un homme qu’il portait la cornette lorsque sa femme portait la culotte ; mais aujourd’hui cette expression ne désigne plus un mari en puissance de femme, vir uxorius, comme disaient les Latins ; elle s’emploie dans le même sens que porter des cornes.

La cornette, ou le hennin, était une espèce de bonnet à deux cornes très élevées, dont l’introduction fut due à Isabeau de Bavière. Toutes les dames s’empressèrent de l’adopter, et c’était à qui aurait les hennins les plus riches, les cornes les plus élevées. De ces cornes descendaient en flottant sur les épaules des crêpes, des franges et d’autres ornements. Comme une pareille coiffure coûtait fort cher, les maris s’en plaignirent beaucoup. Les confesseurs, surtout les moines, se réunirent à eux, et la traitèrent d’invention diabolique. Un carme nommé Connéette l’anathématisa par dix-sept sermons qu’il prêcha à Lille, vers l’année 1427, et il engagea les jeunes gens à parcourir les rues avec des crochets pour abattre les hennins et les jeter dans la boue. Un autre carme, peut-être le même, fit de semblables prédications à Paris. Mais son éloquence fut impuissante contre la mode, qui ne parut s’arrêter un moment que pour reprendre de nouvelles forces. « Après son département, dit Paradin, les femmes relevèrent leurs cornes, et firent comme les limaçons, lesquels, quand ils entendent quelque bruit, retirent et resserrent tout bellement leurs cornes ; ensuite, le bruit passé, ils les relèvent plus grandes que devant. Ainsi firent les dames, car les hennins ne furent jamais plus grands, plus pompeux et plus superbes, qu’après le département du carme. »

corps-saint.Enlever quelqu’un comme un corps-saint.

C’est l’enlever promptement, de vive force, sans qu’il ait le temps ni le moyen de résister.

Corps-saint n’est point, comme l’ont cru plusieurs étymologistes, une corruption de corsin ou cahorsain, double nom d’usuriers italiens, qui appartenaient, dit-on, à la famille des Corsini, célèbres marchands de Florence, et qui s’étaient établis à Cahors, lesquels, étant venus à Paris, furent enlevés, dans une nuit, par ordre de l’autorité supérieure. Le mot est écrit ainsi qu’il doit l’être, et désigne réellement le corps d’un saint. Rien n’était plus commun, au moyen âge, que l’enlèvement d’une telle relique fort précieuse pour les bourgs et villes qui en avaient la possession, à cause de la nombreuse affluence de fidèles et de pèlerins qu’elle y attirait. Cet enlèvement était considéré comme une œuvre pie par ceux qui le fesaient, et ils y employaient beaucoup d’adresse, de promptitude et quelquefois de violence, pour mettre en défaut la vigilance des légitimes propriétaires. L’historien d’Abbeville dit : « Le grand nombre de corps saints que renferme l’abbaye de Sainte-Saulve, de Montreuil, n’est-il pas un témoignage de la cupidité des comtes de Flandre ? Ces corps saints n’ont-ils pas été tous volés ? Le nez de saint Wilbrod ne provient-il pas du prieuré de Wetz, en Hollande ? le nombril de saint Adhelme, d’un monastère normand ?

coteau.Être de l’ordre des coteaux.

Cette expression fut très usitée dans le xviie siècle pour désigner de fins gourmets qu’on appelait chevaliers de l’ordre des coteaux, ou tout simplement coteaux.

Ces hommes admirables,
Ces petits délicats, ces vrais amis de tables
Et qu’on en peut nommer les dignes souverains,
Savent tous les coteaux où croissent les bon vins ;
Et leur goût leur ayant acquis cette science,
Du grand nom de coteaux on les appelle en France.

(De Villiers, coméd. des Coteaux, ou marquis friands.)

« Le dîner de M. Valavoir effaça entièrement le nôtre, non par la quantité des viandes, mais par l’extrême délicatesse qui a surpassé celle de tous nos coteaux. » (Madame de Sévigné, lettre 124.)

« Il y a des grands qui se laissent appauvrir et maîtriser par des intendants, et qui se contentent d’être gourmets ou coteaux. » (La Bruyère.)

Certain hâbleur à la gueule affamée,
Qui vint à ce festin, conduit par la fumée,
Et qui s’est dit profès dans l’ordre des coteaux,
A fait, en bien mangeant, l’éloge des morceaux.

(Boileau, sat. 3.)

Des Maizeaux, auteur de la Vie de Saint-Évremond, a observé que Boileau, le père Bouhours et Ménage, ont rapporté inexactement l’origine des coteaux, et il a donné l’explication suivante qu’il tenait de son héros, et qu’on doit regarder comme la meilleure. « M. de Saint-Evremond, dit-il, se rendit fameux par son raffinement sur la bonne chère. Mais dans la bonne chère on cherchait moins la somptuosité et la magnificence que la délicatesse et la propreté. Tels étaient les repas du commandeur de Souvré, du comte d’Olonne, et de quelques autres seigneurs qui tenaient table. Il y avait entre eux une espèce d’émulation à qui ferait paraître un goût plus fin et plus délicat. M. de Lavardin, évêque du Mans, et cordon-bleu, s’était mis aussi sur les rangs. Un jour que M. de Saint-Evremond mangeait chez lui, cet évêque se prit à le railler sur sa délicatesse et sur celle du comte d’Olonne et du marquis de Bois-Dauphin. — Ces messieurs, dit le prélat, outrent tout, à force de vouloir raffiner sur tout. Ils ne sauraient manger que du veau de rivière, il faut que leurs perdrix viennent d’Auvergne, que leurs lapins soient de la Roche-Guyon ou de Versine. Ils ne sont pas moins délicats sur le fruit ; et pour le vin, ils n’en sauraient boire que des trois coteaux d’Aï, de Haut-Villiers et d’Avenay… M. de Saint-Évremond ne manqua pas de faire part à ses amis de cette conversation, et ils répétèrent si souvent ce qu’il avait dit des coteaux, et en plaisantèrent en tant d’occasions, qu’on les appela les trois coteaux. »

coucou. — Avaler comme un coucou.

Le coucou est un nourrisson insatiable et qui le paraît d’autant plus, que de petits oiseaux, tels que le rouge-gorge, la fauvette, le chantre et le troglodite, dans les nids desquels il éclot, ont de la peine à fournir de la subsistance à un hôte d’une si grande dépense, surtout lorsqu’ils ont en même temps une famille à nourrir, comme cela arrive quelquefois. De là l’expression Avaler comme un coucou.

Maigre comme un coucou.

Le coucou est très maigre au printemps, et c’est alors seulement que cette façon de parler a sa juste application, car, en automne, il devient excessivement gras, et fournit un assez bon mets aux amateurs.

Ingrat comme un coucou.

Des auteurs soupçonnent, dit Gueneau de Montbeillard, que le coucou, après avoir déposé son œuf dans le nid de la fauvette, y revient quand cet œuf est éclos, et chasse ou mange les enfants de la maison pour mettre le sien plus à son aise. D’autres veulent que ce soit celui-ci qui en fasse sa proie, ou du moins qui les rende victimes de sa voracité, en s’appropriant les subsistances que peut fournir la pourvoyeuse commune. D’autres encore supposent que cet intrus, honteux de l’être, s’envole dès qu’il peut remuer les ailes à la recherche de la véritable mère, et qu’avant de prendre son essor, le nourrisson dévore sa nourrice qui lui a donné jusqu’à son propre sang, en tuant et en lui faisant manger jusqu’à ses propres petits. Tous ces crimes, dont plusieurs sont physiquement impossibles, ont excité l’indignation de Mélanchton, qui a écrit une belle harangue contra le coucou. Il n’en fallait pas tant pour faire de cet oiseau un archétype d’ingratitude, et donner lieu au proverbe, qui est peut-être né en Allemagne où il est beaucoup plus usité qu’en France. Undankbar vie der Kuckuck.

coude.Lever le coude.

C’est-à-dire boire.

On dit aussi Plier le coude. L’expression se trouve dans les Serrées de Bouchet, et dans un vieux almanach qui indique les jours où il est bon de bien plier le coude.

Pour vous exhorter encore plus, disait Franklin, dans votre piété et votre reconnaissance envers la providence divine, réfléchissez, mes amis, sur la situation qu’elle a donnée au coude. Si le coude avait été placé près de la main, ou près de l’épaule, le verre aurait toujours été porté bien au delà de la bouche, et nous aurions été tantalisés. Mais nous voilà en état de boire à notre aise, le verre venant justement à la bouche. Adorons donc, le verre à la main, cette sagesse bienveillante ; adorons et buvons !

Le mal de l’œil, il faut le panser avec le coude.

Il n’est guère possible de porter le coude à l’œil. De là ce proverbe qui s’explique par cet autre : Qui veut guérir ses yeux, doit s’attacher les mains.

courtaud.Courtaud de boutique.

On appelle ainsi un commis marchand, et l’on croit que ce nom est venu de ce qu’autrefois les garçons de boutique, ainsi que les artisans, portaient des habits à taille courte, tandis que les gens considérables n’en portaient qu’à longue taille. Mercier, dans sa Néologie, prétend qu’il a été formé de deux mots que le maître marchand dit au garçon, en l’envoyant sur les traces du chaland qui se retire sans acheter parce qu’on a surfait : Cours tôt, c’est-à-dire cours vite après lui.

courtisan.Un courtisan doit être sans humeur et sans honneur.

C’est ainsi que le duc d’Orléans, régent de France, a défini le parfait courtisan. Ce mot spirituel, qui a mérité les honneurs du proverbe, pourrait bien lui avoir été inspiré par le souvenir d’un passage de Sénèque, où il est dit qu’un homme qui avait vieilli au service des rois répondit à quelqu’un qui lui demandait comment, à la cour, il avait pu parvenir, contre l’ordinaire, à un âge aussi avancé : C’est en recevant des outrages, et en remerciant.

Un autre courtisan disait : Ne se brouille pas avec moi qui veut.

Henri Estienne (Dialogue du langage françois italianisé) donne cette recette curieuse pour devenir vrai courtisan : « Prenez trois livres d’impudence, mais de la plus fine, qui croît en un rocher qu’on nomme front d’airain, deux livres d’hypocrisie, une livre de dissimulation, trois livres de la science de flatter, deux livres de bonne mine ; le tout cuit au jus de bonne grâce, par l’espace d’un jour et d’une nuit, afin que les drogues se puissent bien incorporer ensemble : après, il faut passer cette décoction par une étamine de large conscience ; puis, quand elle est refroidie, y mettre six cuillerées d’eau de patience, et trois d’eau de bonne espérance. Voilà un breuvage souverain pour devenir vrai courtisan, en toute perfection de courtisanisme. »

cramoisi.Sot en cramoisi.

C’est un sot de la première espèce, et dont la sottise ne s’effacera jamais. Rien n’est plus durable que le cramoisi, qui est moins une couleur particulière que la perfection de quelque couleur que ce soit ; et de là vient, comme l’a remarqué Le Duchat, qu’on dit rouge-cramoisi, violet-cramoisi[32]. On lit dans Rabelais (liv. v, ch. 46) : Rimer en cramoisi, c’est-à-dire faire des vers aussi excellents dans leur genre que l’est le cramoisi en fait de couleur. — Aujourd’hui l’expression en cramoisi ne s’adapte plus guère qu’à un mot pris en mauvaise part, et dont on veut étendre le sens péjoratif. Il en est de même en italien : Poltrone in cremisino signifie poltron au suprême degré.

Le mot cramoisi vient du mot arabe kermès passé dans notre langue, où il désigne en général la couleur rouge et l’insecte qui la produit. Le peuple dit kermoisi, et il est à observer que le peuple a conservé la prononciation primitive qui est la plus conforme à l’étymologie. On attribue à ce pauvre peuple bien des fautes qui n’en sont point réellement, afin de cacher celles des réformateurs grammairiens.

cracovie.Avoir ses lettres de Cracovie.

Les lettres de Cracovie, ainsi nommées par allusion au verbe craquer (mentir), sont des brevets qu’on expédie aux grands hâbleurs. Avoir ses lettres de Cracovie, signifie donc être reconnu et proclamé menteur.

Il y avait autrefois au jardin du Palais-Royal, d’autres disent au jardin du Luxembourg, un arbre qu’on appelait l’arbre de Cracovie, pour la raison que je viens d’indiquer, ou parce que les nouvellistes se réunissaient d’ordinaire sous son ombre, pendant les troubles de Pologne. Le prototype de ces cracovistes était un abbé dont on ignorait le vrai nom, et qu’on désignait par le sobriquet de l’abbé trente mille hommes, attendu qu’avec ce nombre de soldats, ni plus ni moins, il se fesait fort d’exécuter heureusement ses plans de campagne ; il eut pour successeur le fameux Métra, bourgeois désœuvré à qui les membres du corps diplomatique envoyaient toutes les nouvelles qu’ils voulaient répandre. Mais celui-ci établit son quartier-général aux Tuileries, sur la terrasse des Feuillants.

crépin.C’est tout son saint-crépin.

C’est tout son avoir. On dit aussi : Porter tout son saint-crépin, — Perdre tout son saint-crépin. Ces façons de parler populaires sont venues de ce que les garçons cordonniers qui, courant le pays, portent leurs outils dans un sac ou dans une boîte et appellent ce petit bagage saint-crépin, du nom du saint qu’ils ont pris pour patron, parce qu’il fut, dit-on, cordonnier de son vivant, ou bien à cause de l’analogie qu’il y a entre crépin et crepida, bottine, pantoufle, car les avis sont partagés sur ce point.

Offre de saint Crépin.

Cette expression, particulièrement usitée en Dauphiné, a dû son origine à un tableau qu’on voyait autrefois à Grenoble dans une chapelle consacrée à saint Crépin et à saint Crépinian frères martyrs. Saint Crépinian était représenté coupant des souliers, et saint Crépin en tenant une paire pour la donner à un pauvre qui lui demandait la charité. Comme ces souliers ne passaient jamais de la main qui les offrait dans celle qui les attendait, on appella offre de saint Crépin, une offre qui ne se réalise point.

critique.La critique est aisée et l’art est difficile.

Joli vers de Destouches, qui a remplacé le proverbe : Il est aisé de reprendre et malaisé de faire mieux. Mais c’est à tort qu’on croit réfuter la critique en citant ce vers ; car de ce que la critique est aisée, il ne s’ensuit pas qu’elle soit fausse.

crochet.Aller aux congres sans crochet.

C’est entreprendre une affaire sans avoir les moyens de l’exécuter. Les congres sont de grosses anguilles de mer qui se tiennent dans le creux des rochers d’où on les retire avec des crochets de fer attachés à de longues perches ; ce qu’on ne pourrait effectuer sans ces instruments. — On dit de même, et plus fréquemment : Aller aux mûres sans crochet.

crocodile.Larmes de crocodile.

Larmes fausses et hypocrites, larmes d’un traître qui cherche à émouvoir la compassion pour mieux tromper. — Cette expression, qui était très usitée chez les Grecs et chez les Latins, est fondée sur la croyance que le crocodile pleure et gémit en imitant la voix humaine, lorsque du milieu des roseaux, où il se cache, il voit un passant qu’il veut attirer pour en faire sa proie.

croix.Chacun porte sa croix en ce monde.

Chacun a son affliction. Les peines, dit La Rochefoucauld, sont jetées également dans tous les états des hommes. — Ce proverbe est tiré de l’évangile où le Sauveur dit : Si quis vult me sequi deneget semetipsum et tollat crucem suam (Saint Marc, ch. viii, v. 34 ; Saint Luc, ch. ix, v. 23). Celui qui veut me suivre doit renoncer à lui-même et porter sa croix.

Le mot croix, pris dans le sens d’affliction, s’employait de même chez les Latins. Plaute, Térence, Cicéron, Columelle et d’autres auteurs en offrent plusieurs exemples.

À dix il faut faire une croix.

Proverbe qu’on emploie après une énumération de certaines qualités ou de certains défauts pour indiquer le nombre ou le degré élevé qui parait y mettre le comble.

Mascarille, comptant les bévues de l’Étourdi, dans cette comédie de Molière (acte i, sc. 11) s’écrie :

Et trois :
Quand nous serons à dix nous ferons une croix,

« Ce proverbe vient peut-être de ce que, pour marquer dix en chiffres romains, on fait ce qu’on appelle une croix de saint André[33], ou croix de Bourgogne, X. — Court de Gobelin, dans son excellente Histoire de la parole, in-8, p. 123, dit que la croix fut la peinture de la perfection de dix, nombre parfait. » (Bret., Commentaire de Molière).

Faire une croix à la porte de quelqu’un.

Cette expression, dont on se sert pour dire qu’on ne veut plus aller dans la maison de quelqu’un, est fondée sur un usage des chevaliers qui, passant devant le château d’une personne de mauvaise renommée, ne daignaient pas y entrer, et fesaient une note d’infamie à la porte en y traçant une croix.

Jouer à croix et à pile.

Tout le monde connaît le jeu désigné par cette expression, qui est venue de ce que les monnaies du temps de saint Louis et de quelques-uns de ses successeurs, portaient sur une face l’empreinte d’une croix, et sur l’autre celle de deux piles ou piliers. Les uns pensent, avec l’historien italien Villani, que ces piles représentaient des bernicles, instruments de torture dont ce roi avait été menacé durant sa captivité, et dont les figures devaient rester pour rappeler un tel affront jusqu’à ce que lui ou ses barons en eussent tiré vengeance. Les autres croient qu’elles étaient des colonnes pareilles à celle que Louis-le-Débonnaire avait fait mettre sur ses monnaies où elles soutenaient une église surmontée d’une croix, avec cette légende : Xristiana religio[34].

Les monnaies de plusieurs villes de la Grèce et celles de Rome offraient d’un côté la tête de Janus, et de l’autre un vaisseau, qui était quelquefois remplacé chez les Grecs par une guirlande. Ces signes avaient été choisis en raison de ce que Janus passait pour l’inventeur de l’argent monnayé, des vaisseaux et des guirlandes. Les Romains jouaient comme nous en jetant en l’air une pièce de monnaie, et ils disaient : Capta aut navis, tête ou vaisseau. Macrobe et saint Augustin parlent de ce jeu. Les Italiens disent : Fiore o santo, fleur ou saint, parce que les monnaies de Florence et de quelques autres villes sont marquées de ces signes. L’expression des Espagnols est : castillo y léon, par allusion aux figures empreintes sur leurs pièces, dont un côté présente un château qui forme les armes du royaume de Castille, et l’autre un lion qui forme les armes du royaume de Léon. En Angleterre, on appelle king’s side, côté du roi, celui où est l’effigie du monarque, et cross’ side, côté de la croix, celui où se trouve ce signe du christianisme.

Jeter une chose à croix et à pile.

C’est abandonner une chose aux chances du hasard.

N’avoir ni croix ni pile.

C’est n’avoir pas le sou.

crosse.Crosse d’or, évêque de bois.

Quelqu’un ayant demandé à saint Boniface, qui vivait dans le huitième siècle, s’il était permis de se servir de calices de bois dans les saints mystères, ce saint répondit en soupirant : « Autrefois l’église avait des calices de bois, et des évêques d’or ; aujourd’hui elle a des calices d’or, et des évêques de bois. » C’est de là qu’est venu notre dicton satirique contre le luxe du haut clergé qui ne mérite plus un pareil reproche.

croupière.Tailler des croupières à quelqu’un.

Cette locution, dont on se sert au figuré pour dire susciter des embarras, de mauvaises affaires à quelqu’un, fut employée d’abord au propre, en parlant d’un corps de cavalerie mis en déroute et poursuivi par l’ennemi qui, frappant à coups de lance sur la croupe des chevaux, coupait ou taillait les croupières.

cruche.C’est une cruche.

C’est un imbécile, un idiot. — On mettait autrefois de belles inscriptions sur les vases sacrés et sur ceux qui servaient pour l’ornement dans les maisons, mais on n’en mettait pas sur les cruches destinées au service du ménage. De là l’usage d’appeler un homme docte, vas scientiæ, vase de science[35]. De là aussi, par opposition, l’usage d’appeler un ignorant, une cruche ou un cruchon.

C’est une cruche sans anse.

C’est-à-dire un sot difficile à manier, et sur lequel la raison n’a point de prise, un animal indécrottable.

Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise.

À force de retomber dans les mêmes fautes ou de s’exposer au danger, on finit par y périr. — Proverbe qu’on trouve appliqué aux templiers dans une chronique manuscrite en vers qui est citée par M. Raynouard, et qui paraît être du commencement du xive siècle. Tant va pot à eue (eau) qu’il brise.

On connaît la variante grivoise que Beaumarchais a faite à ce proverbe, Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle s’emplit.

cuir.Faire un cuir.

Sous le règne de Louis XIV, vivait un personnage célèbre dans les les de Paris, Philibert le Savoyard, dont d’Assoucy a tracé le portrait burlesque, dans la relation de son voyage de Châlons-sur-Saône à Lyon, et dont Boileau a fait mention dans les vers suivants de sa neuvième épitre :

Le bel honneur pour vous, en voyant vos ouvrages
Occuper les loisirs des laquais et des pages,
Et souvent, dans un coin renvoyés à l’écart,
Servir de second tome aux airs du Savoyard !

Cet homme, aveugle comme Homère et se croyant poëte comme lui, gagnait sa vie à composer des rapsodies rimées et à les chanter sur le Pont-Neuf, son Parnasse ordinaire, près du cheval de bronze qu’il nommait son Pégase. On raconte que, pour mieux faire admirer le volume extraordinaire de sa voix, il se plaisait à la marier au carillon de la Samaritaine dont elle formait le dessus. Alors il entonnait de toute la force de ses poumons les pataqui, pataquiès du savetier, pot-pourri remarquable par ce vice d’élocution qui consiste à mettre des s et des t finals à la place l’un de l’autre ou sans nécessité. Et c’est, dit-on, d’une allusion à cette chanson grivoise, où le mot cuir était souvent répété, qu’est venue la locution populaire faire un cuir, laquelle s’emploie pour désigner une liaison de mots irrégulière et mal sonnante, à peu près dans le même sens qu’on dit, parler comme un savetier, comme un faiseur de savates.

Telle est l’explication que j’ai donnée, il y a une dizaine d’années, dans le Journal grammatical, et que d’autres journaux ont reproduite ; mais aujourd’hui il me parait plus naturel et plus exact de penser que l’expression Faire un cuir a été imaginée comme variante de l’expression Écorcher la langue, en raison de l’analogie que présentent écorcher et faire un cuir.

On dit aussi : Faire un velours, par allusion à Faire un cuir ; mais les puristes ne confondent pas ces deux façons de parler. Il y a cette différence entre le cuir et le velours, que le premier marque une liaison rude, et le second une liaison douce. Il va-t-à Paris est un cuir ; Il va-z-à Paris est un velours.

Faire du cuir d’autrui large courroie.

C’est être fort libéral du bien des autres, le dépenser mal à propos. Expression fort ancienne dans notre langue, car elle se trouve dans ces vers d’Hélinand, poëte qui vivait sous Louis VII :

Faire son preu (profit) d’autruy dommage
Et d’autruy cuir larges corroies.

Plaute a dit : De meo tergo degitur corium, le cuir est pris de mon dos, pour signifier : c’est à mes risques et périls qu’on fait la chose.

cuirasse.Trouver le défaut de la cuirasse.

C’est-à-dire le côté faible, le point vulnérable d’une personne ou d’une chose. On disait autrefois, au propre : Le défaut de la cuirasse, pour signifier l’endroit où la cuirasse défaillait, manquait, et laissait à découvert une partie du corps dans laquelle on pouvait enfoncer le poignard.

Petite cuisine agrandit la maison.

La modération ou l’économie dans les dépenses de table enrichit une maison.

cujas.Commenter les œuvres de Cujas.

Le célèbre juriste Cujas laissa en mourant une fille âgée de treize ans, nommée Suzanne, laquelle fut bien loin d’être aussi chaste que sa patronne. Le président de Thou, qui s’intéressait beaucoup à elle, se hâta de la marier, aussitôt qu’elle eut atteint sa quinzième année, pour prévenir les suites de son tempérament amoureux ; mais il ne put empêcher, dit Bayle, qu’elle ne devançât le mariage ; et depuis ses noces, elle continua si ouvertement ses galanteries que son mari, qui était un honnête gentilhomme, en mourut de chagrin. Elle en épousa un autre, et alla de mal en pis. Les élèves en droit, qui étaient toujours bien reçus chez elle, désertaient l’école pour lui faire la cour. Ils appelaient cela commenter les œuvres de Cujas, et cette expression passa en proverbe pour désigner les privautés des écoliers avec la fille du maître.

Le professeur de droit Edmond Mérille, dépité de voir Suzanne Cujas enlever tous les jours quelque étudiant à son cours, fit contre elle cette épigramme latine qui est assez bien tournée :

Viderat immensos Cujati nata labores
Æternum patri promeruisse decus.
Ingenio haud poteral tam magnum aquare parentem
Filia : quod potuit corpore fecit opus.

Nicolas de Catherinot a écrit la vie de Suzanne Cujas, dans laquelle il a voulu faire revivre la Quartilla de Pétrone et l’Alix de Marot.

cul.Être à cul.

C’est ne savoir plus que faire ni que dire. — Allusion à un usage autrefois observé dans l’Université de Paris, où les écoles étaient jonchées de paille sur laquelle les étudiants étaient assis. Chacun d’eux se levait pour répondre lorsqu’il était interrogé, et s’il demeurait court, dans l’examen qu’il avait à subir, il était obligé de se rasseoir, ce qui s’appelait être à cul ou être mis de cul, comme on le voit dans cette phrase de Rabelais (liv. ii) : « Il tint contre tous les régents et orateurs, et les mit de cul. »

Lamonnoye, dans le Glossaire alphabétique qui se trouve à la suite des Noëls bourguignons, donne une autre explication que je vais rapporter, quoiqu’elle me paraisse moins bonne que la première. « Le diable est à cul. C’est comme si l’on disait : le diable est poussé à bout ; il est réduit à demeurer, pour toute défense, le cul rangé contre un mur ; il est acculé. On appelle accul le lieu où l’on est acculé. »

Cul-de-plomb.

Le peuple, habitué à joindre l’image à la pensée, appelle ainsi un homme de bureau qui, du matin au soir, cloué sur son siége et courbé sur son ouvrage, semble avoir perdu l’usage de ses facultés locomotives.

Demeurer entre deux selles le cul à terre.

Cela se dit d’une personne qui prétendant à deux choses n’en obtient aucune, ou qui ayant deux moyens de réussir dans une affaire ne réussit par aucun des deux.

culotte.Porter la culotte.

On dit aussi : Porter le haut-de-chausses. — Ces deux expressions, parfaitement synonymes, s’emploient en parlant d’une femme qui maîtrise son mari. Fleury de Bellingen a pensé qu’elles avaient leur fondement dans l’histoire ancienne, et voici l’explication singulière qu’il en a donnée : « La reine Sémiramis prévoyant, après la mort de Ninus son époux, que les Assyriens ne voudraient pas se soumettre à l’empire d’une femme, et voyant que son fils Zaméis, ou Ninias, comme le nomme Justin, était trop jeune pour tenir les rênes d’un si grand état, elle se prévalut de la ressemblance naturelle qu’il y avait entre la mère et l’enfant, se vêtit des habits de son fils et lui donna les siens, afin qu’étant pris pour elle et elle pour lui, elle pût régner en sa place. Plus tard, ayant acquis l’amour de ses sujets, elle se fit connaître pour ce qu’elle était et fut jugée digne du trône. Quand nous disons des femmes généreuses qu’elles portent le haut-de-chausses, nous faisons allusion à cette reine qui régna en habit d’homme. »

On trouvera sans doute que Fleury de Bellingen est allé chercher trop loin l’origine d’une locution française. Cependant il aurait pu l’aller chercher plus loin encore, si la fantaisie lui en eût pris. Son imagination, au lieu de s’arrêter à la reine d’Assyrie, n’avait qu’à remonter à la mère du genre humain ; il lui était tout aussi aisé de démontrer qu’Ève porta la culotte, dans le sens propre comme dans le sens figuré de l’expression, car la Bible, parlant de nos premiers parents occupés à faire un voile à leur nudité, dit textuellement : Consuerunt folia ficus et fecerunt sibi perisomata ; ce qu’un ancien traducteur a rendu en ces termes : Ils cousirent des feuilles de figuier et s’en firent des culottes. L’auteur des Illustres Proverbes aurait du moins obtenu par une telle explication le suffrage de toutes les femmes, charmées de voir dans un article des livres saints la preuve irrécusable qu’elles n’ont pas moins que les hommes le droit de porter culotte.

Mais faisons trêve à la plaisanterie, et cherchons une origine plus raisonnable. Hue Piaucelle, un de nos plus anciens poëtes, a composé un fabliau intitulé : Sire Hains et dame Anieuse. Ces deux époux n’étaient jamais d’accord ; la femme contrecarrait sans cesse le mari. Celui-ci fatigué lui dit un jour : « Écoute, tu veux être la maîtresse, n’est-ce pas ? moi, je veux être le maître ; or, tant que nous ne céderons ni l’un ni l’autre, il ne sera pas possible de nous accorder : il faut, une fois pour toutes, prendre un parti ; et puisque la raison n’y fait rien, décidons-en autrement. » Quand il eut parlé de la sorte, il prit un haut-de-chausses qu’il porta dans la cour de la maison, et proposa à la dame de le lui disputer, à condition que la victoire donnerait pour toujours à qui l’obtiendrait une autorité pleine et entière dans le ménage. Elle y consentit ; la lutte s’engagea en présence de la commère Aupais et du voisin Simon choisis pour témoins, et sire Hains, après avoir éprouvé la plus opiniâtre résistance de dame Anieuse, finit par emporter le prix de ce combat judiciaire. — L’abbé Massieu et Le Grand d’Aussy pensent que le fabliau de Piaucelle a donné lieu aux expressions : Porter le haut-de-chausses et Porter la culotte.

Qu’on me permette aussi une conjecture. Il me semble que ces expressions ont dû s’introduire à une époque où les caleçons et les hauts-de-chausses fesaient partie de l’habillement des dames nobles, et où celles de ces dames qui avaient pris des maris bourgeois jouissaient du privilége de leur commander et même de leur infliger la correction avec des verges lorsqu’ils ne se montraient pas assez soumis. Ces faits, qu’on serait tenté de regarder comme des épisodes fabuleux de l’Histoire du monde renversé, sont attestés par de graves et véridiques historiens, notamment par M. A. A. Monteil qui connaît mieux que personne les usages et les coutumes de notre nation.

Toutefois je ne tiens pas à ma conjecture, et je suis tout disposé à convenir, si l’on veut, que les expressions dont il s’agit n’ont été fondées sur aucun fait historique. Rien n’était plus naturel que d’attribuer le costume du mari à la femme qui aspire à jouer le rôle du mari.

C’est un sans-culotte.

Un écrivain qui voulait faire sa cour aux philosophes, pour être de l’Académie, s’avisa de composer contre le poëte Gilbert, leur antagoniste, une pièce satirique qu’il intitula le Sans-culotte, par allusion au dénûment de ce poëte. Le terme nouveau, mis en vogue dans les salons des riches, servit à désigner les auteurs pauvres qui, comme Gilbert, étaient réduits à porter la livrée du Parnasse, c’est-à-dire des vêtements vieux et râpés ; et quelques années plus tard il fut employé comme un dard invincible contre tous ceux dont les écrits ou les discours tendaient au nivellement révolutionnaire. C’est ainsi que le nom de va-nu-pieds avait été appliqué par les partisans aux gens du peuple qui s’étaient révoltés par suite de la haine que leur inspiraient ces financiers. Telle est, d’après Mercier, la véritable explication du mot sans-culotte (voy. le Nouveau Paris, t. iii, ch. 99). J’y joindrai, pour la compléter, les détails suivants que je dois à l’obligeance de M. le lieutenant-colonel Eugène Labaume, auteur de l’Histoire monarchique et constitutionnelle de la révolution française, qui s’imprime en ce moment. Le côté gauche de l’Assemblée législative, dit ce savant historien, voulant détruire la violente opposition du côté droit, feignit d’agir au nom de la nation, dont il se disait l’unique mandataire, afin de mettre en mouvement la commune et les sections de Paris qui se considéraient comme ayant une autorité souveraine. Danton, chef du district et du club des cordeliers, fut choisi pour être leur formidable organe. Le 10 novembre 1790, il présenta à la barre de l’Assemblée une pétition contre MM. de Saint-Priest, Champion de Cicé et Latour-du-Pin, et il demanda que leur procès s’instruisît immédiatement sur la dénonciation formelle des districts parisiens. C’était la première fois que le parti populaire intervenait d’une manière aussi directe dans une question de gouvernement. Le président, au lieu de repousser une démarche à la fois illégale et téméraire, répondit à Danton que l’objet de sa demande serait pris en considération et que le chef suprême de la nation ne s’y opposerait pas. Il lui accorda les honneurs de la séance et lui permit d’assister à la discussion. Comme la plupart de ceux qui accompagnaient Danton étaient tout déguenillés, le marquis de Laqueille voulut les flétrir par un nom emprunté des nudités de la misère, et il les appela des sans-culotte ; mais les cordeliers et les jacobins adoptèrent comme un titre d’honneur ce nom donné parle mépris, et l’on sait combien ils le rendirent fameux.

cygne.Le chant du cygne.

« Les anciens ne s’étaient pas contentés de faire du cygne un chantre merveilleux ; seul entre tous les oiseaux, qui frémissent à l’aspect de leur destruction, il chantait encore au moment de son agonie, et préludait par des sons harmonieux à son dernier soupir. C’était, disaient-ils, près d’expirer et faisant à la vie un adieu triste et tendre, que le cygne rendait ces accents si doux et si touchants, et qui, pareils à un léger et douloureux murmure, d’une voix basse, plaintive et lugubre, formaient son chant funèbre. On entendait ce chant lorsque, au lever de l’aurore, les vents et les flots étaient calmés ; on avait même vu des cygnes expirant en musique et chantant leurs hymnes funéraires. Nulle fiction en histoire naturelle, nulle fable chez les anciens n’a été plus célébrée, plus répétée, plus accréditée ; elle s’était emparée de l’imagination vive et sensible des Grecs : poëtes, orateurs, philosophes même, l’ont adoptée comme une vérité trop agréable pour vouloir en douter. Il faut bien leur pardonner leurs fables ; elles étaient aimables et touchantes ; elles valaient bien de tristes, d’arides vérités ; c’étaient de doux emblèmes pour les ames sensibles. Les cygnes, sans doute, ne chantent point leur mort ; mais, toujours, en parlant du dernier essor et des derniers élans d’un beau génie prêt à s’éteindre, on rappellera avec sentiment cette expression touchante : C’est le chant du cygne. »

(Buffon.)

D

d.Tout se fait dans le monde par quatre grands D.

Ces quatre grands D signifient : Dieu, Diable, Dame, Denier.

dada.C’est son dada.

Dada est un terme emprunté de la langue des enfants, qui l’ont formé par onomatopée de l’allure du cheval, pour désigner cet animal. Dans la locution proverbiale, il signifie une idée qu’on se plaît à caresser, dont on est entiché, à laquelle on revient toujours. C’est le milieu précis entre la passion et la monomanie. — On dit dans le même sens : C’est son califourchon. Le mot califourchon, qui ne s’emploie substantivement que dans cette phrase figurée, signifierait au propre la manière d’être affourché sur une monture, sur un dada, jambe deçà, jambe delà.

dame.

Espèce d’interjection dont on se sert pour exprimer quelque surprise, quelque impatience, ou pour donner plus de force à une assertion. C’est un reste de l’usage de nos dévots aïeux qui appelaient, invoquaient, prenaient à témoin la vierge nommée Sainte-Dame, Notre-Dame, expressions que nos vieux auteurs ont employées dans le même sens que nous employons l’interjection dame. On trouve dans la farce de Patelin :

Sainte-Dame ! comme il barboie !

Et dans l’Apparition du maréchal de Chabannes, par Guillaume Cretin :

Notre-Dame !
Ce bon roy pris sans avoir secours d'ame.

De Notre-Dame est venue, par aphérèse, l’exclamation tredame, usitée dans le langage de la populace.

damer. — Damer le pion à quelqu’un.

C’est avoir une supériorité marquée sur lui, et par extension, le supplanter. — Métaphore tirée du jeu de dames, où celui qui dame un pion à son adversaire, c’est-à-dire qui lui fait l'avantage d’une dame, est beaucoup plus habile que lui.

Le jeu de dames est, dit-on, un allusion à une distinction féodale. Le pion ou dame simple représente la damoiselle qui était la femme d'un écuyer, et la dame damée représente la dame épouse d’un chevalier, laquelle était au-dessus de la première.

danaïdes. — Le tonneau des Danaïdes.

On compare au tonneau des Danaïdes un travail inutile, une mémoire où rien m laisse de trace, un cœur dont rien ne remplit les désirs, un prodigue qui dissipe à mesure qu’il reçoit.

On connaît la fable des Danaïdes qui, pour avoir égorge leurs maris, la première nuit de leurs noces, furent éternellement condamnées à remplir d’eau, dans le tartare, un tonneau sans fond.

danger. — Au danger on connaît les braves.

La meilleure explication de ce proverbe se trouve dans l’anecdote suivante rapportée par le cardinal Maury. « Le courage se montre surtout lorsqu’il lutte contre les obstacles et les dangers ; sa force est dans le combat. Un brave soldat disait, à la vue de la citadelle de Namur, le lendemain de l’assaut : J‘escaladai hier ce rocher au milieu du feu ; je n’y grimperais pas aujourd’hui. — Vraiment, je le crois bien, répondit un autre ; on ne nous tire plus des coups de fusils de là-haut. »

Ce trait est aussi beau dans son genre que celui d’Ajax provocant Jupiter et s’écriant au milieu des ténèbres :

Grand Dieu, rends-nous le jour et combats contre nous !

Il y a un bel adage allemand employé par Schiller : Verdopple die Gefahr, spricht der Held, nicht die Helfer ; double les dangers, dit le héros, et non pas les auxiliaires.

Le danger dissout tous les liens.

Ce proverbe n’est que trop vrai, malgré quelques exceptions honorables qui font honneur à l’humanité. On voit régner, dans les temps de peste et de famine, tous les vices hideux d’un égoïsme dénaturé ; il n’y a plus alors ni parents ni amis. Les cœurs glacés par la terreur sont inaccessibles à la pitié. On dirait que le ciel qui les châtie permet qu’ils renoncent aux affections généreuses, afin qu’ils restent sans consolation.

Danger passé, saint moqué.

Scampato il pericolo, gabbato il santo. On dit aussi : Péril passé, promesses oubliées. Ces proverbes font allusion aux vœux qu’on fait sur mer pendant la tempête, et qu’on oublie d’ordinaire aussitôt qu’on est arrivé au port. Dans les Facéties de Pogge, il est parlé d’un marin qui, sur le point de faire naufrage, vouait à la Vierge un cierge de la grosseur d’un mât ; comme on lui représentait qu’il n’en trouverait point de pareil chez aucun marchand : Bon, répondit-il, si nous échappons, il faudra bien qu’elle se contente d’une petite bougie. La Fontaine a rapporté un trait de la même espèce dans la fable 12e du liv. ix :

Un passager, pendant l’orage,
Avait voué cent bœufs au vainqueur des Titans :
Il n’en avait pas un. Vouer cent éléphants
N’aurait pas coûté davantage.
Oh ! combien le péril enrichirait tes dieux,
Si nous nous souvenions des vœux qu’il nous fait faire !
Mais, le péril passé, l’on ne se souvient guère
De ce qu’on a promis aux cieux.
On compte seulement ce qu’on doit à la terre.
Jupiter, dit l’impie, est un bon créancier ;
Il ne se sert jamais d’huissier.

danse. — Après la panse, la danse.

Les Espagnols disent : Barriga caliente, pie durmiente ; à panse chaude, pied endormi. Ces deux proverbes, dont l’un caractérise la vivacité française, et l’autre la gravité castillane, expriment, d’une manière contradictoire, qu’on ne doit pas interrompre la digestion par un travail sérieux, et ils sont fondés sur cet aphorisme de l’école de Salerne :

Post cœnam, stabis — vel passus mille meabis.
Après dîner tu te reposeras — ou tu feras mille pas.

Mais notre proverbe s’emploie presque toujours pour signifier que lorsqu’on a fait bonne chère, on ne songe qu’à se divertir. C’est le sens qu’il avait chez les Grecs de qui nous l’avons emprunté , comme on peut le voir dans les Causes naturelles de Plutarque (ch. 21), où il est rapporté.

L’usage de danser en sortant de table n’a jamais cessé d’exister dans les fêtes villageoises. Aussitôt que les paysans ont satisfait leur appétit, ils sautent et folâtrent sur l’herbe, au son des musettes ou du tambourin, et ils se moquent des citadins qui digèrent mollement sur des canapés.

Théophraste, dans ses Caractères, a signalé comme un contre-temps ridicule l’invitation de danser faite à un homme à jeun.

Donner une danse à quelqu’un.

C’est le châtier, parce que celui qu’on châtie se débat sous les coups qu’il reçoit, et semble exécuter une espèce de danse. — Les Grecs disaient, dans le même sens : Faire chanter à quelqu’un le bonheur des tortues. Ce qui s’explique par ce passage d’une comédie d’Aristophane : « Ô tortues, que votre enveloppe vous rend heureuses ! vous êtes trois fois plus heureuses que moi avec ma peau. Cette écaille placée sur votre dos vous empêche de sentir les coups ; mais, hélas ! rien ne garantit mon dos, et dès qu’on me bâtonne je suis à la mort. »

Le mot danse, au xve siècle, était souvent employé pour signifier des remontrances, des reproches, une moralité, une leçon, une correction ; et c’est pour cela qu’il servit de titre à plusieurs ouvrages, tels que la Danse macabre, la Danse des morts, la Danse des femmes, la Danse des aveugles ou Danse aux aveugles, etc.

Avant la révolution on donnait au bourreau, par euphémisme, la dénomination de maître à danser, et on le désignait même ainsi sur les registres de la chambre de la grande chancellerie. Rabelais l’appelait l’aveugle qui fait danser, parce qu’il exécute aveuglément les arrêts de la justice.

danser.Qui bien chante et qui bien danse
danser.Fait un métier qui peu avance.

Ce proverbe, qui manque aujourd’hui de vérité, est une preuve que les chanteurs et les danseurs ne fesaient pus fortune chez nos aïeux aussi facilement que chez nous. Autres temps, autres mœurs.

dariolette.

Nom propre devenu appellatif pour désigner une entremetteuse d’amour, parce qu’il était celui de la confidente d’Élisenne dans le roman d’Amadis. Cette confidente, la perle des soubrettes, fut ainsi nommée, suivant Le Duchat, à cause de son vêtement riolé (rayé). Mais M. Éloi Johanneau pense que dariolette est venu de dariole, petite pièce de pâtisserie contenant de la crème, et a été appliqué à une jeune fille friande de cette espèce de pâtisserie, ce qui a plus de sel et de vérité.

Scarron, dans son Virgile travesti, liv. iv, dit de la sœur de Didon :

En un cas de nécessité
Elle eût été dariolette.

Regnier, sat. 5, appelle dariolet un entremetteur.

Doncq’ la même vertu le dressant au poulet,
De vertueux qu’il fut, le rend dariolet.

.Le dé en est jeté.

C’est-à-dire la résolution en est prise, et elle sera exécutée, quoi qu’il en puisse arriver. Alca jacta est, proverbe célèbre que César prononça lorsqu’il était prêt à passer le Rubicon pour marcher contre Rome. Les Latins, de qui nous l’avons reçu, l’avaient eux-mêmes reçu des Grecs : έῤῥίφθη ὸ ϰύϐος déchausser.Il ne faut pas se déchausser pour manger cela.

C’est ce que dit un gaillard de bon appétit, à la vue d’un mets qu’il se flatte d’avaler promptement, sans crainte d’en avoir l’estomac surchargé. L’abbé Tuet pense que cette locution populaire peut être fondée sur la coutume des anciens qui, au moment du repas, quittaient leur chaussure pour se mettre sur les lits disposés autour de la table.

découdre.Il faut en découdre.

C’est-à-dire en venir aux mains, se prendre corps à corps. On prétend que cette locution populaire est fondée sur ce que les soldats portaient autrefois des jaques ou casaques garnies de coton ou de crin sous plusieurs doubles de toile qu’il fallait en quelque sorte désassembler, découdre, dans le combat au joindre, pour que le poignard pût pénétrer jusqu’à la chair. Il est plus naturel de penser qu’elle est fondée sur ce que, en se saisissant au collet, comme font les gens du peuple, ou découd ou déchire ses habits.

découvrir.Plus on se découvre plus on a froid.

Plus on se dit malheureux, plus on est privé du secours d’autrui. Les hommes ne font guère du bien qu’à ceux qui peuvent le leur rendre, et quand on leur montre qu’on est sans ressource, on les trouve sans obligeance. Qui chante ses maux épouvante, suivant un autre proverbe. — Le secret de notre indigence, a dit un homme d’esprit, doit être le plus délicat et le mieux gardé de nos secrets.

défiance. — La défiance est mère de sûreté.

C’est-à-dire qu’il faut être toujours sur ses gardes pour éviter d’être trompé. — Ce proverbe, qui nous exhorte à nous défier de nos semblables, est peu conforme à l’humanité et sent la misanthropie. Il n’y a point de sagesse à croire tous les hommes trompeurs, et la défiance poussée à l’excès empoisonnerait la vie. Gardons-nous de ce rigorisme antiphilosophique, et si nous ne pouvons nous fier à beaucoup de gens, ayons du moins la consolation de nous fier à quelqu’un.

« J’aime beaucoup mieux être trompé, dit Bossuet, que de vivre éternellement dans la défiance, fille de la lâcheté et mère de la dissension. Laissez-moi errer, je vous prie, de cette erreur innocente que la prudence, que l’humanité, que la vérité même m’inspire ; car la prudence m’enseigne à ne précipiter pas mon jugement, l’humanité m’ordonne de présumer plutôt le bien que le mal, et la vérité m’apprend de ne m’abandonner pas témérairement à condamner les coupables, de peur que, sans y songer, je ne flétrisse les innocents par une condamnation injurieuse. »

défructu. — C’est un bon défructu.

Le défructu (mot oublié dans la dernière édition du Dictionnaire de l’Académie) était, autrefois, un bon repas qui avait lieu la veille de Noël, et qui se nommait ainsi, non pas, comme on l’a prétendu, à cause des fruits qu’on n’y servait point, mais à cause de l’antienne De fructu ventris tui, etc., chantée, ce jour-là, aux secondes vêpres, sur le psaume 131, d’où elle est extraite. L’usage voulait que cette antienne fût entonnée par un notable séculier qui se trouvait placé dans le chœur où il attendait que le chapier vînt la lui annoncer. Celui-ci se présentait au moment marqué, et après quelques salutations, lui offrait une branche d’oranger garnie de son fruit, ou une branche de laurier à laquelle était attachée une orange. Mais une telle distinction ne se fesait pas en vain, car celui qui en était l’objet ne pouvait se dispenser d’inviter à souper le clergé de la paroisse, et de donner aux chantres la desserte avec une certaine somme d’argent ; et de là vint l’expression : C’est un bon défructu, pour signifier un bon régal ; ou bien encore une bonne gratification, un bon pourboire.

Cette cérémonie fort ancienne fut interdite, en 1551, par le concile provincial de Narbonne, parce qu’elle dégénérait presque toujours en grands abus. Cependant elle se maintint dans plusieurs diocèses qui n’étaient point sous la juridiction de ce concile, et elle existait encore vers le milieu du xviie siècle. Une chronique rapporte comme un fait curieux, qu’à cette époque Claude Girardin, lieutenant général au bailliage d’Auxerre, ayant été élu coryphée du défructu dans la cathédrale de cette ville, fit les honneurs de sa nouvelle charge avec tant de magnificence que plus ne se pouvait.

dégoûté.Au dégoûté le miel est amer.

On trouve dans les Proverbes de Salomon (c. xxvii, v. 7) : Anima satiata calcabit favum ; l’ame rassasiée méprisera le rayon de miel. — Nous disons encore : À ventre soûl, cerises sont amères.

déluge.Après moi le déluge.

Pour faire entendre qu’on se moque de tout ce qui pourra arriver quand on ne sera plus. Proverbe qui répond à un proverbe grec ainsi traduit en latin :

Me mortuo, conflagret humus incendiis.
Que la terre après moi des flammes soit la proie.

Néron ayant entendu citer ce proverbe par un de ses courtisans, s’écria : J’aime mieux que l’incendie ait lieu de mon vivant, et il agit en conséquence en mettant le feu à Rome. Caligula n’était pas allé si loin ; il s’était contenté de répéter souvent le proverbe, digne expression de son féroce égoïsme.

Les Indiens disent : Quand je me noie, tout le monde se noie.

demain.Ne remets pas à demain ce que tu peux faire aujourd’hui.

Parce que les délais peuvent compromettre les meilleures affaires. Ceux qui disent Je ferai demain sont des imprudents. Les Latins les comparaient aux corbeaux dont le croassement semble faire entendre cras, cras, demain, demain, ce qui avait donné lieu à l’expression Sponsio corvina, promesse de corbeau, dont saint Augustin s’est servi plusieurs fois. — Voici des réflexions de deux auteurs anglais dans lesquelles le sens moral du proverbe se trouve développé d’une manière élégante et originale. « Sois sage aujourd’hui : c’est folie de différer. De main le fatal exemple de la veille t’entraînera, et toujours ainsi jusqu’à ce que la sagesse ne soit plus en ton pouvoir. Les délais sont les ravisseurs du temps. Ils nous enlèvent nos années l’une après l’autre. Enfin la vie nous échappe et laisse à la merci d’un seul instant les grands intérêts de l’éternité. Si cette erreur était moins commune, ne serait-elle pas bien étrange ? mais qu’elle soit si commune, cela n’est-il pas plus étrange encore ?… Tous les hommes se préparent à vivre sans jamais sortir des liens de l’enfance. Ils se font tous l’honneur de croire qu’ils reviendront un jour à la raison, et sur la foi de ce retour, leur orgueil reçoit des félicitations toujours prêtes, au moins les leurs. Ils applaudissent à leur future conversion. Qu’elle est édifiante, en effet, cette vie qu’ils ne connaîtront jamais ! Le temps confié à leurs mains devient le patrimoine de la folie. Celui qui appartient au destin, ils le lèguent à la sagesse… Au milieu des meilleures intentions, l’homme forme et reforme de nouveaux plans, puis il meurt le même. »

(Young.)

« Demain, dis-tu ? Demain ! c’est un fripon qui joue son indigence contre ta richesse, qui reçoit ton argent comptant et le rembourse en souhaits, en espérances, en promesses, monnaie des sots ; détestable banqueroute dont un créancier trop crédule est la dupe ! Demain ! c’est un jour qu’on ne trouve nulle part dans les vieux registres des âges, si ce n’est peut-être dans le calendrier des fous. La sagesse rejette ce mot et ne veut point de société avec ceux qui s’en servent… C’est un enfant du caprice dont l’extravagance est la mère. Il est de la même étoffe que les songes et aussi vain que les chimériques visions de la nuit. Crois-moi, mon ami, arrête les moments présents ; car sois certain que ce sont de vrais délateurs ; et quoiqu’ils s’échappent sans bruit, sans laisser de trace après eux, ils vont droit au ciel, où ils rendent compte de ta folie… Arrête le moment présent, mon cher Horatio, imprime sur ses ailes le sceau de la sagesse. Voilà ce qui vaut mieux qu’un royaume, et ce qui est plus précieux que tous les dons brillants de la fortune. Oh ! ne le laisse pas échapper de tes mains ; mais, comme ce bon patriarche dont parlent nos annales, saisis l’ange au vol et retiens-le jusqu’à ce qu’il l’ait béni. »

(Cotton.)

Le proverbe est fort ancien. Blaise de Montluc, dans ses Commentaires (liv. ii, p. 540), l’appelle la devise d’Alexandre-le-Grand, et le rapporte en ces termes : Ce que tu peux faire anuit, n’attends pas au lendemain. Le mot anuit est synonyme de aujourd’hui. Les uns prétendent qu’il a pris cette signification de l’usage de compter par nuits établi chez les Gaulois, ainsi que chez les Hébreux, les Arabes, les Germains, les Islandais, etc. ; les autres pensent qu’il a été formé par contraction de ante noctem (avant la nuit) ; mais ces étymologies sont justement révoquées en doute : il est évident que anuit est dérivé de la préposition en et du vieux substantif huy ou hui qui signifie jour. En hui est une expression qui se trouve dans nos plus anciens livres, notamment dans le Roman de Rou, par Robert Wace. Robert d’Artois disait aux Flamands qu’il conduisait : « Nous bevrons encore en hui de ces bons vins de Saint-Omer. » Cette phrase est dans la Chronique publiée par M. Sauvage, p. 156.)

déménagement.Trois déménagements valent un incendie.

Lorsqu’on déménage on brûle beaucoup de papiers et d’autres objets qu’on juge inutiles ou embarrassants ; de là ce proverbe qu’on emploie pour marquer les inconvénients et les dégâts qui résultent de trop fréquents déménagements.

déménager.On n’est jamais si riche que quand on déménage.

Parce que lorsqu’on déménage on trouve toujours qu’on a trop de choses à emporter. Fontenelle (d’autres disent le président Hénault) fit une application spirituelle et plaisante de ce proverbe. Après un examen de conscience pour une confession générale qu’il voulut faire vers la fin de sa vie, il s’écria : En vérité, l’on n’est jamais si riche que quand on déménage.

démenti.Un démenti vaut un soufflet.

Proverbe qui signifie également qu’un démenti doit être vengé par un soufflet, et qu’un démenti, qui équivaut à un soufflet, est un soufflet en paroles. — Le préjugé sur lequel est fondé ce proverbe remonte aux premiers temps de notre monarchie. C’était alors une injure des plus graves que d’appeler quelqu’un menteur, et le titre xxxiie de la loi salique, rédigée sous Clovis, infligeait à ceux qui s’en rendaient coupables la grosse amende de 600 deniers. — Les Grecs et les Romains se donnaient des démentis sans en recevoir d’affront, et sans entrer en querelle. Ils ne connaissaient pas la chimère du point d’honneur qui n’a jamais fait d’autres héros que les héros du meurtre.

dénicheur. — À d’autres, dénicheur de merles.

Expression dont on se sert pour faire entendre à une personne qu’on pénètre sa malice déguisée, et qu’on ne s’y laissera pas prendre. Elle a tiré son origine de l’historiette suivante, racontée par Boursault dans ses Lettres à Babet. Un jeune manant de vingt-deux ou vingt-trois ans, étant à confesse, s’accusa d’avoir rompu la haie de son voisin pour aller reconnaître un nid de merles. Le prêtre lui demanda si les merles étaient pris. — Non, lui répondit-il ; je ne les trouve pas assez forts, et je n’irai les dénicher que samedi au soir. Il y alla en effet ce jour-là ; mais il trouva la place vide, et il ne douta point que son confesseur n’eût enlevé les oiseaux. Cependant il n’osa lui en rien dire. Quelques mois après, un jubilé l’ayant obligé de retourner à confesse, il s’accusa d’aimer une jeune villageoise, et d’en être assez aimé pour obtenir ses faveurs. Quel âge a-t-elle ? dit le prêtre. — Dix-sept ans. — Elle est sans doute jolie ? — Oui, très jolie, la plus jolie de tout le village. — Et dans quelle nie demeure-t-elle ? ajouta promptement le confesseur. — À d’autres, dénicheur de merles, lui répliqua tout aussi promptement le jeune homme ; je ne me laisse pas attraper deux fois.

dent. — C’est l’histoire de la dent d’or.

Métaphore proverbiale usitée en parlant d’une chose qui a passé pour vraie pendant quelque temps, et qui est enfin reconnue fausse. — Le bruit se répandit, vers 1593, qu’un enfant de Silésie avait une dent molaire en or qui avait poussé naturellement dans sa gencive. À cette nouvelle, revêtue d’un certain caractère d’authenticité, plusieurs savants d’Allemagne s’empressèrent d’aller sur les lieux pour examiner un tel phénomène. Jacques Horstius, professeur en médecine à l’Université de Helmstad, ne fut pas des derniers à s’y rendre, et il publia, en 1595, une dissertation par laquelle il prétendait démontrer que la dent d’or était à la fois naturelle et merveilleuse, et qu’elle présageait l’abaissement du Grand-Turc[36] qui affligeait alors les chrétiens. Rullandus, Ingolsterus, Libavius, et d’autres savants en us, expliquèrent aussi, à leur tour, par des arguments opposés, la formation de cette dent métallique ; mais leurs doctes explications n’éclaircirent pas la chose. L’honneur de la découverte était réservé à un orfèvre qui sut détacher de la fameuse dent une enveloppe d’or qui y avait été appliquée avec l’adresse la plus parfaite. Van Dale a donné sur ce sujet quelques détails curieux dans le dernier chapitre de son livre de Oraculis.

Avoir une dent de lait contre quelqu’un.

C’est avoir contre lui une vieille animosité, une animosité sucée pour ainsi dire avec le lait.

Malgré vous et vos dents.

Feydel, auteur des Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie française, a prétendu, après d’autres grammairiens, que la locution originaire était Malgré vous et vos aidants, et que le mot aidants devint ensuite dents par la figure que les lexicographes appellent aphérèse, comme Antoinette est devenu Toinette. L’abbé Morellet lui reproche d’assimiler deux cas très différents. « On ne peut accourcir, dit-il, un mot entrant dans une locution qui n’est pas d’un usage habituel, et surtout l’accourcir en l’altérant de manière à le rendre inintelligible, comme dants au lieu de aidants. Il faut que l’étymologiste nous explique comment dants est devenu dents. Les dents, arme naturelle de l’homme et des animaux, sont prises figurément dans beaucoup de locutions pour tous les moyens de défense et d’attaque qu’on peut employer ; on dit : Montrer les dents, Avoir une dent contre quelqu’un, Déchirer à belles dents, etc., toutes phrases dans lesquelles la substitution d’aidants à dents serait ridicule. »

L’explication de l’abbé Morellet vaut beaucoup mieux que celle de Feydel, et elle peut être confirmée par cette expression de la basse latinité du moyen âge : Malegratibus dentium ejus, qu’on trouve dans le Glossaire de Carpentier. Cependant il faut observer qu’on trouve aussi Malgré vous et vos dans, c’est-à-dire malgré vous et ceux qui sont plus puissants que vous. Dan, dant ou damp est un vieux mot qui signifie seigneur, maître.

dépouiller. — Il faut dépouiller le vieil homme.

C’est-à-dire renoncer à ses vieilles habitudes. Dépouiller te vieil homme ou Se dépouiller du vieil homme, est une expression employée dans l’Écriture sainte pour signifier se défaire des inclinations de la nature corrompue. Elle est fondée sur la coutume de revêtir le néophite de nouveaux habits. Tous les mystères anciens prescrivaient de dépouiller le vieil homme à l’entrée du sanctuaire.

On ne se dépouille pas tout à fait du vieil homme.

On ne se défait pas entièrement des penchants vicieux qu’on a contractés depuis longtemps ; on en conserve toujours quelque reste en passant d’une vie mondaine à une vie pieuse. Ainsi Rachel, quittant la maison paternelle pour suivie Jacob dans la sainte demeure des patriarches, emportait secrètement ses téraphim, idoles qu’elle avait adorées dans son enfance.

Il ne faut pas se dépouiller, ou se déshabiller, avant de se coucher.

Il ne faut pas donner son bien avant sa mort. — Proverbe fort ancien dans notre langue, car il fut employé dans la réponse que fit Guillaume-le-Gonquérant, lorsque son fils Robert-Courte-Heuse ou Courte-Cuisse, qui s’était révolté contre lui, proposait de se soumettre en obtenant la possession de la Normandie comme apanage. Ce proverbe paraît pris de l’Ecclésiastique, qui dit, ch. xxxiii : « Ne donnez point pouvoir sur vous, pendant votre vie, à votre fils, à votre femme, à votre frère, ou à votre ami ; ne donnez point à un autre le bien que vous possédez, de peur que vous ne vous en repentiez, et que vous ne soyez réduit à leur en demander avec prière. Tant que vous vivrez et que vous respirerez, que personne ne vous fasse changer sur ce point ; car il vaut mieux que ce soient vos enfants qui vous prient, que d’être réduit à attendre ce qui vous viendra d’eux..... Distribuez votre succession le jour que finira votre vie et à l’heure de votre mort. »

Les Espagnols disent qu’il faut frapper d’un maillet le front de celui qui donne son bien avant sa mort. Quien da lo suyo antes de su muette, que le den con un maço en la frente.

Ces proverbes ont été inspirés par l’égoïsme ; mais ils ne sont que trop justifiés par l’ingratitude des héritiers souvent pires que les vautours, car les vautours ne s’attachent qu’aux cadavres. Si vuttur es, cadaver expecta, disaient les Latins à l’homme avide qui voulait dévorer la succession d’un parent encore en vie.

Le parti le plus raisonnable à prendre est indiqué dans ce passage de Montaigne : « Un père atterré d’années et de maux, privé par sa faiblesse, et faute de santé, de la commune société des hommes, il se fait tort et aux siens de couver inutilement un grand tas de richesses. Il est assez en estat, s’il est sage, pour avoir désir de se dépouiller pour se coucher, non pas jusques à la chemise, mais jusques à une robe de nuit bien chaude. Le reste des pompes de quoy il n’a plus que faire, il doit en estrenner volontiers ceux à qui par ordonnance naturelle cela doit appartenir. »

dératé. — Courir comme un dératé.

C’est courir vite et longtemps. — Locution fondée sur la croyance populaire que les meilleurs coureurs ont dû leur agilité extraordinaire à l’oblitération ou à l’absence de la rate, viscère abdominal dont le gonflement douloureux est regardé comme la principale cause qui empêche de courir longtemps. Cette croyance est venue comme beaucoup d’autres de la fabuleuse antiquité. Pline le naturaliste a dit sérieusement (liv. xxvi, ch. 13) : « La prèle (equisetum) employée en décoction dans un vase de terre neuf, à la quantité qu’il peut en contenir, jusqu’à la réduction du tiers, étant bue, pendant trois jours, par hémines, consume la rate des coureurs, qu’on prépare à cette recette par une abstinence de toute nourriture grasse ou huileuse durant vingt-quatre heures. »

Il y eut autrefois en France, vers la fin du dix-septième siècle, une compagnie de chirurgiens qui prétendirent qu’il serait très avantageux pour les hommes de se faire ôter la rate ; et afin de rassurer les esprits contre les craintes que devait causer cette extraction, ils s’avisèrent de dérater des chiens qui ne laissèrent pas, dit-on, de manger, de courir et de sauter comme auparavant. Mais ces animaux étant morts quelque temps après, personne ne voulut se soumettre à l’opération cruelle et bizarre qu’ils avaient subie.

désirer. — Qui désire est en peine.

Tout désir suppose privation, et toutes les privations qu’on éprouve sont pénibles. C’est dans la disproportion de nos désirs et de nos facultés, dit Jean-Jacques Rousseau, que consiste notre misère. Un être sensible dont les facultés égaleraient les désirs serait un être absolument heureux..... Diminuez l’excès des désirs sur les facultés, et mettez une égalité parfaite entre la puissance et la volonté.

Une tradition orientale rapporte qu’Oromase apparut un jour au vertueux Usbeck, et lui dit : Forme un souhait, je l’accomplirai à l’instant. — Source de lumière, répondit le sage, je te prie de borner mes désirs aux seuls biens dont je ne puis manquer.

N’est pas pauvre qui a peu, mais qui désire beaucoup.

Proverbe qui se trouve dans Sénèque : Non qui parum habet sed qui plus cupit pauper est. Voulez-vous rendre riche Pithoclès ? écrivait Épicure à son ami Idoménée ; ne lui donnez point de l’argent, mais ôtez-lui des désirs.

On demandait à Cléanthe, philosophe stoïcien : Quel est le meilleur moyen de devenir riche ? — C’est, répondit-il, d’être pauvre de désirs.

Les désirs ne sont au fond que des besoins ; et il n’y a vrai messe d’homme pauvre que celui qui ne peut trouver ce qu’il désire dans ce qu’il possède.

C’est une grande richesse, disait saint Paul, que de se con tenter de ce qu’on a.

Qui borne ses désirs est toujours assez riche. (Voltaire.)

C’est un grand bonheur d’avoir ce qu’on désire, disait quel qu’un à un philosophe. Celui-ci répliqua : C’en est un bien plus grand de ne désirer que ce qu’on a.

deuil.Deuil joyeux.

Deuil d’héritier, deuil pour se conformer à l’usage et pour sauver les apparences ; douleur sur le visage, et joie dans le cœur. C’est ce que les Grecs et les Latins désignaient par l’expression, Pleurer au tombeau de sa belle-mère.

Tous vont au convoi du mort, et chacun pleure son deuil.

On n’est guère sensible qu’à ses propres peines, et ce n’est que par un secret retour sur soi que l’on compatit à celles des autres. Il entre toujours une certaine dose d’égoïsme dans la composition du sentiment qu’on appelle la pitié ; quelquefois même il n’y entre pas autre chose. On connaît l’histoire de cette dame qui, rentrant chez elle toute transie de froid, avait ordonné à ses gens de distribuer une voie de bois aux pauvres. Aussitôt qu’elle se fut placée dans une bergère commode auprès d’un bon feu, elle commença par modifier son ordre, et finit par le rétracter tout à fait en disant : Le temps s’est bien radouci.

devise.Entendre la devise.

C’est-à-dire les propos galants. Cette expression se trouve dans une ancienne pièce qui a pour titre : Nouvelle moralité d’une pauvre fille villageoise, laquelle aima mieux avoir la tête coupée par son père que d’être violée par son seigneur, faicte à la louange et honneur des chastes et honnestes filles, à quatre personnages. Le valet du seigneur dit à la jeune villageoise qui repousse les propositions qu’il vient lui faire de la part de son maître :

Vous n’entendez point la devise,
Pauvre sotte !

Le mot devise est un des plus anciens de la langue française, et depuis près de huit cents ans il y a peu d’auteurs chez lesquels il ne se trouve employé en sens divers, comme le remarque le père Ménétrier dans la Science et l’Art des devises. Geoffroy de Villehardouin, sous Philippe-Auguste, donne le nom de devise à un testament. Devise se prend pour volonté dans une traduction manuscrite d’Ovide faite sous le règne de Jean-le-Bon : Lors fera Diex (Dieu) à sa devise. Les limites et bornes des champs s’appelaient aussi devises, apparemment du latin dividere, diviser. Enfin le même terme servait aussi à désigner les habits mi-partis de deux couleurs, comme ceux des échevins de quelques villes, les livrées, les armoiries et plusieurs autres choses qui distinguaient les personnes et marquaient leur dignité.

diable.La beauté du diable.

C’est la fraîcheur de la jeunesse qui prête quelque agrément à la figure la moins jolie. La raison de cette expression est une énigme dont le mot se trouve dans ce proverbe : Le diable était beau quand il était jeune. Le temps de la jeunesse du diable est celui où il était au rang des anges du ciel d’où il fut banni et précipité dans l’enfer à cause de sa rébellion.

Le diable n’est pas si noir qu’on le fait.

Pour signifier qu’une personne n’a pas autant de vices ou de défauts qu’on lui en suppose. — Nos anciens poëtes, dit Fauchet, appellent le diable malfez ou maufez (mal fait), et les peintres le représentent horrible et hideux, comme s’il avait perdu cette beauté qui fit monter Luciabel en si grand orgueil.

Crever l’œil du diable.

Parvenir en dépit de l’envie. — Le diable est ici l’envieux, dont le regard passe pour nuisible, d’après une vieille superstition que nous ont transmise les anciens, et que Virgile a rappelée dans ce vers de sa troisième églogue :

Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos.

Envoyer quelqu’un au diable de Vauvert.

Le château de Vauvert (vallon vert) était autrefois regardé comme un repaire de diables. On y entendait toutes les nuits des hurlements horrible et un bruit affreux de chaînes traînées, disait-on, par des spectres. Saint Louis donna ce château inhabité aux Chartreux qui le lui avaient demandé, et aussitôt que ces religieux en eurent pris possession, le sabbat fut à jamais conjuré. Mais le souvenir de la terreur qu’il avait fait naître se conserva dans l’expression proverbiale : Envoyer ou Aller au diable de Vauvert, et par corruption, au diable vert.

Le château de Vauvert était situé hors des murs de Paris, dans une prairie, vers l’entrée de la grande allée qui se dirige du jardin du Luxembourg à l’Observatoire. L’ancienne rue de Vauvert qui conduisait à ce manoir infernal prit le nom de rue d’Enfer, qu’elle porte encore.

Quand le diable dit ses patenôtres, il veut te tromper.

Lorsqu’un méchant parle ou agit comme un homme de bien, il médite quelque perfidie.

Le crime prend souvent l’accent de la vertu.

(Gresset.)

On appelle patenôtres du diable, les prières de l’hypocrite qui, sous le nom de Dieu, commet toute sorte de mal, comme dit le proverbe hébreu. Il y a une vieille épigramme anglaise intitulée : Patenôtre ou Pater du diable (the devil’s Pater), dont le principal mérite consiste à être en vers, soit qu’on la lise en allant de gauche à droite, soit qu’on la lise en revenant de droite à gauche, avec cette différence qu’elle exprime des bénédictions d’un côté et des malédictions de l’autre.

Le diable chante la grand’messe.

Ce proverbe, employé par Rabelais, s’applique à l’hypocrite.

Les Portugais disent : Detras de la cruz esta el diablo ; le diable est derrière la croix.

Les Espagnols : Por las haldas del vicario sube el diablo al campanario ; par les pans de la robe du vicaire, le diable monte au clocher.

Les Anglais : Were god has his church, the devil will have his chapel ; il n’y a point d’église où le diable n’ait sa chapelle.

Les Italiens comme les Anglais : Non si tosto si fa un tempio a Dio che il diavolo ci fabbrica una cappella appresso.

Les Allemands : O uber die schlaue Sunde, die einen Engel vor jeden Teufel steltt ; que le crime est rusé ! il place un ange devans chaque démon. Ce qui revient à l’expression française : Couvrir son diable du plus bel ange, dont la reine de Navarre s’est servie dans sa Nouvelle douzième.

L’Évangile compare l’hypocrite à un sépulcre blanchi, plein d’éclat au dehors et de pourriture au dedans.

Le diable n’est pas toujours à la porte d’un pauvre homme.

Un homme malheureux ne l’est pas toujours.

Les Turcs disent : Ne meurs pas, ô mon âne ! le printemps viendra, et avec lui croîtra le trèfle.

Tirer le diable par la queue.

Avoir de la peine à subsister ; ne pouvoir chasser la misère.

Il faut procéder, dans l’explication de certaines locutions proverbiales, comme au jeu du baguenaudier. Elles sont tellement enchaînées l’une à l’autre, rentrent si bien l’une dans l’autre, qu’il est nécessaire d’avoir la clef de celle-ci pour trouver la clef de celle-là. Veut-on, par exemple, découvrir la raison du dicton : Tirer le diable par la queue, on doit la chercher en prenant pour point de départ un proverbe antérieur qui nous apprend que le diable, c’est-à-dire le malheur personnifié dans l’être infernal, est souvent à la porte d’un pauvre homme. Ce proverbe a fait supposer entre le diable et le pauvre homme une lutte dans laquelle celui-ci, n’osant attaquer de front son adversaire, sans doute à cause des cornes et des griffes, le saisit par derrière afin de l’éloigner de son logis ; et l’inutilité de ses efforts a été rendue par une métaphore empruntée de ces bêtes récalcitrantes qui s’obstinent à avancer au lieu de reculer quand on les tire par la queue.

Le mitron qui tire le diable par la queue, est un symbole de la lutte incessante de l’homme contre le malheur, et du travail opiniâtre auquel il est condamné pour se procurer de quoi vivre.

On connaît cette phrase originale que M. Victor Hugo, dans sa Lucrèce Borgia, a mise dans la bouche de Gubetta : « Il faut que la queue du diable lui soit soudée, chevillée et vissée à l’échiné d’une manière bien triomphante, pour qu’il résiste à l’innombrable multitude de gens qui la tirent perpétuellement. »

Le comte de Conflans plaisantait un jour le cardinal de Luynes de ce qu’il se fesait porter la queue par un chevalier de Saint-Louis. L’éminence piquée au jeu répondit que tel avait été toujours son usage, et que parmi ses caudataires il s’en était même trouvé un qui prenait le nom et les armoiries des Conflans. — Il n’y a rien d’étonnant en cela, repartit le comte avec gaieté : dans ma famille on a été réduit plus d’une fois à tirer le diable par la queue.

Le diable bat sa femme et marie sa fille.

Ce dicton, employé fréquemment pour signifier qu’il pleut et qu’il fait soleil à la fois, a pour fondement une tradition mythologique que je vais rapporter, d’après un fragment de Plutarque qu’Eusèbe nous a conservé dans sa Préparation évangélique (liv. iii, ch. 1). — Jupiter était brouillé avec Junon qui se tenait cachée sur le mont Cythéron. Ce dieu, errant dans le voisinage, rencontra le sculpteur Alalcomène qui lui dit que, pour la ramener, il fallait la tromper et feindre de se marier avec une autre. Jupiter trouva le conseil fort bon et voulut le mettre sur l’heure en pratique. Aidé d’Alalcomène il coupa un grand chêne remarquable par sa beauté, forma du tronc de cet arbre la statue d’une belle femme, lui donna le nom de Dédala, et l’orna de la brillante parure de l’hyménée. Après cela, le chant nuptial fut entonné, et des joueurs de flûte, que fournit la Béotie, l’accompagnèrent du son mélodieux de leurs instruments. Junon instruite de ces préparatifs descendit à pas précipités du mont Cythéron, vint trouver Jupiter, se livra à des transports de jalousie et de colère, et fondit sur sa rivale pour la maltraiter ; mais ayant reconnu la supercherie, elle changea ses cris en éclats de rire, se réconcilia avec son époux, se mit joyeusement à la tête de la noce qu’elle voulut voir achever, et institua, en mémoire de l’événement, la fête des dédales ou des statues qu’on célébra depuis, tous les ans, en grande pompe, à Platée en Béotie.

La dispute du Jupiter et de Junon est une allégorie de la lutte du principe igné représenté par ce dieu, et du principe humide représenté par cette déesse. Lorsque ces deux principes, ne se tempérant pas l’un par l’autre, ont rompu l’harmonie qui doit régner entre eux, il y a trouble et désordre dans les régions atmosphériques. La domination du premier produit une sécheresse brûlante, et celle du second amène des torrents de pluie. Ce dernier accident survint sans doute dans la Béotie qui fut inondée, ainsi que l’indique le séjour de Junon sur le Cythéron ; et lorsque la terre dégagée des eaux eut reparu, on dit que la sérénité rendue à l’air par le calme était l’effet de la réconciliation des deux divinités, comme le mauvais temps avait été l’effet de leur division.

Après cette explication, il est presque superflu d’ajouter que Jupiter qui triomphe du courroux de Junon, ou, suivant l’expression de Plutarque, le principe igné qui se montre plus fort que le principe humide, est le diable qui bat sa femme, qui l’emporte sur sa femme, tandis que le même dieu qui fait la noce de la statue, dont il est l’auteur ou le père, est le diable qui mûrie sa fille. On sait que Jupiter a reçu le nom de diable et de grand diable dans le langage des chrétiens.

Les Italiens se servent du dicton le nozze del diavoto, les noces du diable, pour marquer cette coïncidence du soleil et de la pluie dans l’atmosphère qui tend à reprendre sa sérénité.

Faire le diable à quatre.

C’est faire beaucoup de bruit ou de désordre, s’emporter à l’excès. Les Italiens disent : Far el diavolo e la versiera, faire le diable et la sorcière.

Dans l’enfance du théâtre français, où l’on jouait les saints, la vierge et Dieu, on jouait aussi les diables. Les pièces qui représentaient ces êtres infernaux s’appelaient petites diableries ou grandes diableries ; petites, lorsqu’il y avait moins de quatre diables, et grandes, lorsqu’il y en avait quatre. De là l’expression Faire le diable à quatre.

Cette sorte de spectacle populaire, dit le savant Huet, se donnait aux grandes fêtes et dans les cimetières des églises. Il était surtout en usage dans les villes du Poitou, où il avait été imaginé pour frapper de terreur les pécheurs endurcis et les ramener à la religion.

Il y a un ancien recueil de Diableries, qui a été publié par un nommé Brigadier. C’est une collection curieuse à laquelle sa rareté donne aujourd’hui beaucoup de prix.

Le diable devenu vieux se fit ermite.

On voit dans la légende que plusieurs diables fatigués de leur méchanceté y ont renoncé en vieillissant pour embrasser l’état monastique. Par exemple, le diable Puck est entre au service des dominicains de Schewerin dans le Mecklembourg, ainsi que l’atteste le livre institulé : Veridica ratio de dæmonio Puck ; le diable Bronzet s’est fait moine dans l’abbaye de Montmajor près d’Arles ; et le diable que les Espagnols appellent Duende a porté aussi le capuchon[37]. C’est probablement à cette démonologie que se rattache le proverbe. Peut-être aussi fait-il allusion à l’histoire de Robert-le-Diable, père de Richard-sans-Peur, duc de Normandie. Robert-le-Diable, ainsi nommé à cause de sa conduite pleine de désordre et d’irréligion, se convertit vers la fin de ses jours, et se retira dans un désert pour y faire pénitence, comme on le voit dans le livre intitulé : Vie du terrible Robert-le-Diable, lequel après fut surnommé l’Omme-Dieu ; in-4° gothique. Lyon, Mareschal, 1496.

Le proverbe s’adresse aux hommes qui viennent à résipiscence après une jeunesse dissipée ; mais la malignité l’appli que particulièrement aux femmes que la vieillesse fait tourner du côté des litanies, et qui trouvent dans une dévotion, feinte ou réelle, le refuge d’une galanterie repentante ou répudiée.

On dit de ces pénitentes retardataires qu’elles offrent à Dieu les restes du démon, pensée originale que j’ai prise pour fondement de l’épigramme suivante :

La vieille Arsinoé, fuyant les railleries
Des amants échappés à ses galanteries,
Dévote par dépit, dans un mystique lieu,
Fait des restes du diable un sacrifice à Dieu.

Martyr du diable.

Cette expression, autrefois proverbiale, a été employée dans un sermon latin de Jean Gerson, pour désigner un homme livré à l'ensorcellement des niaiseries, fascinationi nugarum, et continuellement tourmenté dans des agitations pleines de l’esprit du monde mais vides de l’esprit de Dieu. — Elle pourrait s’appliquer très bien à ces petits-maîtres et à ces petites-maîtresses qui mettent leur corps à la torture pour paraître avec plus d’éclat sous les livrées de la mode, ainsi qu’à ces êtres blasés qui poursuivent si laborieusement de coupables voluptés, et qui portent presque toujours la peine de leurs plaisirs.

M***, presque septuagénaire, s’est avisé de prendre une épouse de dix-huit ans. Il cherche à racheter par des excès de jeune homme son insuffisance de vieillard. Il promène en tous lieux madame qui a besoin de distractions ; il l’accompagne aux spectacles et aux bals ; il ne prend de repos ni le jour ni la nuit, il est condamné aux plaisirs forcés. C’est vraiment un martyr du diable.

C’est le valet du diable, il fait plus qu’on ne lui commande.

Cette façon de parler, qui se prend d’ordinaire en mauvaise part, s’applique à un homme qui, par zèle ou par tout autre motif, fait plus qu’on n’exige de lui. Elle est probablement venue de ce que, dans les mystères et les diableries, les valets de Satan, étaient souvent représentés allant au delà de ses ordres, afin de signaler leur dévouement pour ses intérêts.

Il a les quatre poils du diable.

Autrefois, lorsqu’on voulait attacher aux contrats de vente ou de donation un caractère spécial de validité, c’était l’usage que les vendeurs ou les donateurs offrissent trois ou quatre poils de leur barbe, qui étaient insérés dans les sceaux des titres se mis aux acquéreurs ou aux donataires, comme l’atteste la formule suivante citée par Ducange, au mot barba : « Pour que cet écrit reste à toujours fixe et stable, j’y ai apposé la force de mon sceau, avec trois poils de ma barbe. » C’est par allusion à cet usage qu’on dit en certains endroits, notamment du côté de la Suisse, pour désigner un rusé fripon qui vient à bout de tout ce qu’il entreprend, comme s’il avait fait pacte avec l’esprit infernal : Cet homme a les quatre poils du diable.

Ce qui vient du diable retourne au diable.

Ce qui est acquis par des moyens illégitimes ne se conserve pas, ou ne fait aucun profit. — Richard-Cœur-de-Lion avait coutume d’employer ce proverbe en parlant de sa famille qui, depuis Robert-le-Diable, père de Guillaume-le-Conquérant, s’était souillée de toutes sortes de vices et de crimes. Du diable nous venons, disait-il, et au diable nous retournons. Saint Bernard avait dit le même mot en, parlant de Henri II, père de Richard-Cœur-de-Lion. De diabolo venit et ad diabolum ibit ; il vient du diable, et au diable il retournera. (J. Bronton, Ap. scr. fr., xiii, 215.)

Quand il dort le diable le berce.

Mot proverbial dont on se sert en parlant d’un homme inquiet, impatient, malicieux, qui ne songe qu’à tourmenter les autres, et qui se tourmente lui-même. Les Allemands nous ont pris ce mot pour nous l’appliquer. Quand le Français dort, disent-ils, le diable le berce. Ce qui est parfaitement vrai, si l’on en restreint l’application à la vivacité française pour laquelle le repos est un état violent et incommode.

Si le diable sortait de l’enfer pour se battre, il se présenterait aussitôt un Français pour accepter le défi.

Et c’est le cas de dire que le diable aurait affaire à forte partie.

L’ardeur guerrière du Français est très bien caractérisée dans ce vieux proverbe.

De jeune ange vieux diable.

On a observé que les caractères pleins de douceur dans le premier âge ont, en général, beaucoup de vivacité et de malice dans un autre âge. Ce changement est peut-être moins un effet de la nature que de l’éducation. C’est ainsi que le rosier, qui nait sans épines sur les hautes Alpes, se hérisse de pointes acérées lorsqu’il est cultivé dans nos jardins.

C’est le diable à confesser.

Expression très usitée en parlant d’une personne dont on ne peut tirer quelque aveu, ou dont on ne peut obtenir ce qu’on désire, et par extension, d’une chose très difficile, presque impossible.

Loger le diable dans sa bourse.

Un homme n’ayant plus ni crédit ni ressource,
Et logeant le diable en sa bourse,
C’est-à-dire n’y logeant rien.

(La Fontaine, fable 10 du livre ix.)

On a prétendu que cette expression devait son origine à une anecdote qui est racontée fort agréablement dans l’épigramme, suivante de notre vieux poëte Saint-Gelais :

Un charlatan disait en plein marché
Qu’il montrerait le diable à tout le monde.
Si n’y eust nul, tant fust-il empesché,
Qui ne courust pour voir l’esprit immonde.

Lors une bourse assez large et profonde,
Il leur déploye et leur dit : Gens de bien,
Ouvrez vos yeux, voyez, y a-t-il rien ?
— Non, dit quelqu’un des plus près regardans.
— Et c’est, dit-il, le diable ; oyez-vous bien
Ouvrir sa bourse et ne voir rien dedans ?

Ce n’est point de là certainement que l’expression est venue. Elle a précédé l’anecdote qui lui doit une bonne partie de son sel, et elle est née à une époque où toutes les monnaies étaient frappées à l’effigie de la croix, signe très redouté du diable, comme chacun sait : ce qui donna lieu d’imaginer que si le diable voulait se glisser dans une bourse, il fallait nécessairement qu’il n’y eût ni sou ni maille. Cette explication se justifie par un vieux proverbe fort original que voici : Le plus odieux de tous les diables est celui qui danse dans la poche, quand il n’y a pas la moindre pièce marquée du signe de la croix pour l’en chasser.

Les menteurs sont les enfants du diable.

Le diable est nommé le père du mensonge dans l’Écriture sainte, et le mot grec διάϐολος, d’où dérive le nom du diable, signifie calomniateur.

Envoyer quelqu’un à tous les mille diables.

On croit que cette expression proverbiale fait allusion à une bande de voleurs qui exercèrent un fameux brigandage, en 1523, dit l’historien Duplex, et se firent nommer les mille diables.

diamant. — C’est un diamant sous le marteau.

Cette expression, par laquelle on désigne un homme fort et constant dans ses disgraces, est fondée sur une vieille opinion populaire qui attribuait au diamant plusieurs vertus qu’il n’a point, et particulièrement celle de résister à l’action du marteau. Cette opinion est consignée dans le Propriétaire des choses, liv. xvi, ch. 8, où il est dit que le diamant est de tous les corps le plus dur, que le marteau ne peut le briser, ni le feu le détruire, mais que le sang d’un jeune bouc a la faculté de le dissoudre. Credat judæus Apella. dieu. — L’homme propose et Dieu dispose.

C’est-à-dire que les desseins des hommes ne réussissent qu’au tant qu’il plaît à Dieu ; que leurs entreprises tournent fréquemment au contraire de leurs projets et de leurs espérances. Les Espagnols disent : Los dichos en nos, los hechos en dios ; les dits en nous, les faits en Dieu.

Il y a souvent dans les affaires les mieux concertées des rencontres imprévues qui les font échouer ou réussir, comme pour prouver l’insuffisance des calculs humains et manifester la supériorité de la Providence. L’homme dispose sa voie, dit la Sa gesse, et Dieu conduit ses pas ; ce que Fénelon a redit heureusement dans cette phrase de son beau sermon pour la fête de l’Épiphanie : « Dieu ne donne aux passions humaines, lors même qu’elles semblent décider de tout, que ce qu’il leur faut pour être les instruments de ses desseins. Ainsi, l’homme s’agite et Dieu le mène. »

Écoutons Bossuet sur la même matière. « Il n’y a point de hasard, dit-il, dans le gouvernement des affaires humaines, et la fortune n’est qu'un mot qui n’a aucun sens. Tout est sagesse et providence. On a beau compasser dans son esprit tous ses discours et tous ses desseins, l’occasion apporte toujours je ne sais quoi d’imprévu ; en sorte qu’on dit et qu’on fait toujours plus ou moins qu’on ne pensait. Et cet endroit inconnu à l’homme dans ses propres actions et dans ses propres démarches, c’est l’endroit secret par où Dieu agit, et le ressort secret qu’il remue. »

Aux petits des oiseaux Dieu donne leur pâture.

La providence de Dieu est grande, elle pourvoit à la subsistance de toutes les créatures. — Les Espagnols disent : Les petits oiseaux des champs ont le bon Dieu pour maître-d’hôtel. Il y a dans leur proverbe je ne sais quel mélange de fierté et de confiance qui caractérise la pauvreté castillane, habituée à ne pas travailler et à vivre au soleil, dans des vestibules de palais et sous des porches d’église.

Servir Dieu, c’est régner.

Parce que celui qui sert Dieu maîtrise toutes ses passions, et règne sur lui-même. Ce proverbe est la traduction littérale de cette pensée d’un père de l’Église, Servire Deo regnare est. Il a beaucoup d’analogie avec ce qu’a dit Horace (Ode 6, liv. iii) ;

Dis te minorem quod geris imperas.

Dieu donne le froid selon le drap.

Dieu proportionne les peines qu’il nous envoie aux forces que nous avons pour les supporter. — Henri Étienne, qui ne laisse guère échapper l’occasion de ridiculiser les moines, prétend dans le chapitre 32 de son Apologie d’Hérodote, que quelques-uns d’entre eux avaient traduit par ce proverbe la belle expression du psaume 147, v. 16, Dat nivem sicut lanam, dont Godeau a fait la paraphrase suivante :

Lorsque la froidure inhumaine
De leur vert ornement dépouille les forêts,
Sous une neige épaisse il couvre les guérets,
Et la neige a pour eux la chaleur de la laine.

Dieu vous bénisse !

Polydore Virgile prétend que du temps de saint Grégoire-le-Grand, en 591, il régna dans l’Italie une épidémie violente qui fesait mourir en éternuant ceux qui en étaient atteints, et que le pontife ordonna des prières accompagnées de vœux pour arrêter les progrès du mal, ce qui introduisit la coutume de dire : Dieu vous bénisse ! Mais cette coutume date d’une époque bien antérieure au sixième siècle. Elle a existé de toute antiquité dans toutes les parties de l’ancien monde, et les navigateurs qui ont découvert le nouveau l’y ont trouvée établie. Plusieurs auteurs qui en ont recherché l’origine, l’attribuent à diverses raisons qu’ils déduisent de la religion, ou de la morale, ou de la physique. Je vais rapporter ce que j’ai pu recueillir de plus curieux sur cette matière traitée par Skookius, par Bartolin, par Strada et par d’autres savants.

historie de l’éternument.

Lorsque notre père Adam fut devenu mortel par sa désobéissance, Dieu, disent les rabbins, décida, dans sa sagesse, que ce pécheur éternuerait une fois, et que ce serait au moment de rendre l’esprit. Il n’y eut pas, ajoutent-ils, d’autre genre de mort naturelle parmi les hommes jusqu’à Jacob. Ce patriarche, moins résigné que ses prédécesseurs à une pareille fin, et craignant de quitter ce monde à chaque bâillement qu’il fesait, obtint du Seigneur la révocation d’un tel arrêt. Il éternua et resta vivant, à la grande surprise de ceux qui l’entendirent. Ce miracle pourtant ne détruisit pas toutes les frayeurs que causait le mortel éternument. On crut que ses effets pourraient bien n’avoir été que différés, et l’on contracta l’habitude d’y remédier par des vœux. Ces vœux furent si efficaces, que le signe du trépas devint celui de la vie. Les enfants commencèrent dès lors à éternuer en naissant, et dans la suite le fils de la Sunamite, rappelé du tombeau à la voix du prophète Élysée, marqua sa résurrection par sept éternuments consécutifs qui, suivant la remarque d’un mélomane, retentirent en formant les sept tons de la gamme.

Il serait difficile de trouver un sens raisonnable au récit des rabbins, peu scrupuleux, comme on sait, à donner des énigmes sans mot. Ce que les mythologues ont imaginé sur le même sujet vaut un peu mieux. Lorsque Prométhée, disent-ils, eut façonné sa statue d’argile, il alla dérober, avec l’aide de Minerve, le feu céleste dont il avait besoin pour l’animer, et il l’apporta sur la terre dans un flacon hermétiquement bouché qu’il ouvrit ensuite sous le nez de cette statue pour le lui faire aspirer. Aussitôt que le phlogistique divin se fut insinué dans le cerveau, elle agita sa tête en éternuant. Prométhée ravi lui dit : Bien te fasse ! et ce souhait fit tant d’impression sur la nouvelle créature, qu’elle ne l’oublia jamais et le répéta toujours, dans le même cas, à ses descendants qui l’ont perpétué jusqu’à nous. Cette fiction ingénieuse prouve du moins que les secrets de l’électricité, dont elle est une allégorie, n’étaient pas tout à fait inconnus dans les temps les plus reculés ; mais elle ne décide pas la question qui nous occupe.

Aristote et d’autres philosophes ont cru trouver la solution de cette question dans le respect religieux qu’on avait jadis pour la tête, regardée comme la partie la plus noble du corps humain et le siège de l’ame, cet être immatériel et pensant émané de la divinité même à qui le cerveau fut consacré pour cette raison. C’est à cause de cela, assurent-ils, que l’éternument fut toujours accueilli avec une grande vénération, et qu’il obtint même des adorations en certains pays où l’on se mettait à genoux aussitôt qu’il se fesait entendre.

Les Siamois ont une opinion différente. Ils sont persuadés qu’il y a dans leur enfer plusieurs juges écrivant sans cesse sur un livre tous les péchés des hommes qui doivent paraître un jour devant leur tribunal ; que le premier de ces juges, nommé Prayomppaban, est incessamment occupé à feuilleter ce registre où la dernière heure de chaque créature humaine est marquée, et que les personnes dont il lit l’article ne manquent jamais d’éternuer au même instant ; ce qui dénote qu’elles ont bon nez. Ainsi l’éternument est de la part de ces personnes un signe de détresse pour avertir la compassion d’implorer l’assistance divine en leur faveur.

Avicène et Cardan le regardent comme une espèce de convulsion qui fait craindre l’épilepsie, et ils prétendent que les souhaits dont il est accompagné n’ont pas d’autre fondement que cette crainte.

Suivant d’autres médecins, l’éternument est une crise avantageuse dans plusieurs maladies, et une preuve du bon état du cerveau dans presque toutes les circonstances. Voilà pourquoi il a toujours obtenu des compliments de la part de ceux qui l’entendent.

Un auteur anonyme a fait l’hypothèse suivante : Parmi les enfants qui viennent de naître, quelques-uns ne respirent que quelques instants après qu’ils sont au monde, et d’autres restent tellement plongés dans un état de mort apparente qu’il faut avec des liqueurs irritantes leur communiquer la chaleur et la vie. Dans tous les cas possibles, le premier effet de l’air et le premier signe d’existence qu’ils donnent est l’éternument : cette espèce de convulsion générale semble les réveiller en sursaut. C’est alors que commence le jeu de la respiration, l’harmonie parfaite, et le libre exercice de chaque organe. Au comble de ses vœux, ou dans l’excès même de ses craintes, un père n’a qu’un souhait à faire, un souhait qu’il répétera, ou qui retentira dans son cœur, à chaque secousse qui fait tressaillir l’enfant : c’est qu’il vive, que le Dieu des deux le conserve. Ainsi cet usage, en apparence frivole, ridicule, bizarre, inexplicable, est l’image et l’expression du sentiment le plus pur excité par le tableau le plus touchant de la nature. C’est la trace de la plus douce émotion et de l’élan irrésistible de l’homme vers son plus cher ouvrage ; c’est le souvenir de la première chaîne d’affection qui se soit formée autour d’un nouveau membre de la société, du premier vivat qui soit sorti de la bouche des hommes. Enfin cet usage, dans quelque sens qu’on le prenne, est le cri général, universel de la tendresse paternelle, de la piété filiale, de l’amitié fraternelle, de toutes les plus douces affections de l’homme dans l’âge d’or ; et cet âge, du moins sous ce rapport, existera toujours pour les ames sensibles.

On voit par ce qu’on vient de lire que l’habitude de saluer ceux qui éternuent, quoique attribuée à des causes diverses, est des plus antiques, des plus répandues et des plus constantes. Pour la rendre telle, il a fallu sans doute des motifs plus puissants que ceux de la civilité qui, soumise à diverses modifications dépendantes des temps, des lieux et des mœurs, n’aurait pu seule la propager partout, de siècle en siècle, et d’une manière si uniforme. On doit y reconnaître l’influence de la superstition établie à demeure fixe dans l’esprit humain dominé toujours par elle, soit à son insu, soit de son consentement, soit malgré lui, par l’entremise des passions dont elle est inséparable. La superstition, dans ce cas, a été favorisée par des législateurs qui n’y ont rien vu que d’honnête. Témoin ce précepte du Sadder, abrégé du Zend-Avesta de Zoroastre ; « Dis Ahunovar et Ashim vuhâ, lorsque tu entends éternuer. »

Examinons maintenant les idées qui ont été attachées à l’éternument, et les cérémonies auxquelles il a donne lieu chez plusieurs peuples, soit anciens, soit modernes. Les Égyptiens, les Grecs et les Romains le prenaient pour un avertissement divin de la conduite qu’ils devaient tenir en telle ou telle circonstance, et pour un présage, tantôt favorable et tantôt funeste, des événements de la vie. Il y avait chez eux des devins qui fesaient métier d’expliquer ce qu’il signifiait, selon l’endroit, le temps et l’heure où il était venu, selon le bruit plus ou moins fort qu’il avait fait, et selon la position de la tête d’où il était parti. S’il paraissait d’heureux augure, on rendait grâces aux dieux, et l’on se hâtait de conclure les affaires qu’on avait le plus à cœur ; mais s’il ne présageait rien de bon, on s’abstenait de toute entreprise importante, de sortir de chez soi, de manger même ; jusqu’à ce qu’on eût rompu le maléfice par certaines pratiques religieuses ou par l’acceptation volontaire de quelque petit malheur en remplacement de celui qu’on croyait avoir à redouter. Les poëtes et les historiens ont pris plaisir à nous faire connaître de semblables préjugés, et s’il faut en citer des exemples,

Les exemples fameux ne nous manqueront pas.

Lorsque Pénélope, obsédée par ses amants, priait les dieux immortels de lui ramener Ulysse, son fils Télémaque fit un éternument si fort que tout le palais en retentit ; et la chaste princesse se livra dès lors à la joie, ne doutant plus de l’accomplissement de sa prière, quoiqu’elle l’eût faite en vain tant de fois.

Les Athéniens, partis pour une expédition navale, voulaient rentrer dans le port parce que Thimothée, leur amiral, avait éternué. Eh quoi ! leur dit-il, vous vous étonnez de ce qu’un homme sur dix mille a le cerveau humide !

Pendant que Xénophon exhortait les troupes à un parti périlleux, mais nécessaire, un soldat éternua. L’armée se persuada que son nez, qui était sans doute très remarquable, avait été choisi par les dieux pour sonner à la fois la charge et la victoire. Décidée aussitôt par ce pronostic bien plus que par l’éloquence de son chef, elle offrit un sacrifice au bon événement et brava tous les dangers avec confiance.

Les bonnes gens pensent que Socrate ne devint le plus sage des hommes qu’à force d’étudier la philosophie et de lutter contre ses passions ; c’est une erreur. Qu’on lise Plutarque, De genio Socratis, on verra qu’il dut principalement cet avantage aux éternuments par lesquels son génie l’avertissait.

On croyait que l’amour éternuait à la naissance des belles et les destinait ainsi à partager avec les Grâces et Vénus l’encens des mortels. Aussi le plus joli compliment qu’un galant petit-maître de Rome pût adresser à celle dont il était épris consistait-il à lui dire : Sternuit tibi amor, l’amour a éternité pour vous. Ce que Parny s’est peut-être rappelé lorsqu’il a dit à son Éléonore :

Éternuez en assurance,
Le dieu d’amour vous bénira.

L’éternument eut quelquefois le privilége d’adoucir la férocité d’un tyran. Tibère devenait affable lorsqu’il avait éternué sous l’influence du bon quart-d’heure, et il se promenait sur un char dans les rues pour recevoir les félicitations de ses sujets.

Cette précieuse civilité n’avait pas lieu seulement à l’égard des autres : on ne négligeait point de se la faire à soi-même. Martial parle d’un certain Proclus dont le nez, curieux morceau d’histoire naturelle, avait son bout si distant des oreilles que le pauvre homme ne pouvait s’entendre éternuer pour former en son propre honneur le vœu ordinaire.

L’auteur de l’Histoire de la conquête du Pérou rapporte que lorsque le cacique de Guachoia ou Guacaya éternuait, ses sujets étaient avertis de cet heureux événement par des signaux publics, afin qu’ils se prosternassent en l’honneur de leur maître et qu’ils priassent le soleil de le protéger, de l’éclairer et d’être toujours avec lui.

Quand le roi de Monométapa éternue, a dit quelque part Helvétius, tous les courtisans sont obligés d’éternuer aussi ; et l’éternument gagnant de la cour à la ville et de la ville en province, l’empire parait affligé d’un rhume général.

Chez le roi de Sennar, les choses se passent d’une manière plus curieuse encore. Aussitôt que ce prince a éternué, tous ceux qui sont en sa présence lui tournent le dos en faisant une pirouette et en se donnant une claque sur la fesse droite. Ils prétendent que le salut de l’état dépend de cette manœuvre. Ne nous en moquons pas, car nous le faisons dépendre aussi quelquefois de choses qui, pour paraître plus sérieuses, n’en sont pas moins risibles.

Les anabaptistes et les quakers ont proscrit le culte de l’éternument. Ce qu’ils ont fait là par esprit de secte et par singularité, on le fait maintenant dans le monde pour éviter la gène et pour se conformer au bon ton qui ne permet plus de dire Dieu vous bénisse à quelqu’un, si ce n’est à un pauvre auquel on refuse la charité. Je suis assurément bien éloigné de trouver mauvais qu’on éternue sans cérémonie et tout à son aise ; mais bien des gens n’approuvent pas les réformateurs, et ils regardent comme funeste l’abolition d’une coutume si religieusement observée pendant tant de siècles.

Ressembler au bon Dieu de Gibelou.

Cette comparaison, qu’on emploie en parlant d’une personne mal accoutrée et chargée de plusieurs pièces d’habillement l’une sur l’autre, est fondée sur une tradition populaire qui rapporte que les habitants de Gibelou avaient coutume d’envelopper la statue de l’enfant Jésus de chiffons de toute espèce.

Promettre ou jurer ses grands dieux.

Les païens, comme on sait, avaient de grands dieux et de petits dieux, et les engagements qu’ils prenaient en jurant par les grands dieux étaient plus solennels et plus sacrés que ceux qu’ils prenaient en jurant par les petits dieux.

dindon.Être le dindon de la farce.

Les pères de comédie qui jouent des rôles de dupes étaient autrefois appelés pères dindons, par allusion à ces oiseaux de basse-cour, dont on a fait le symbole de la sottise. De là cette expression Être le dindon de la farce, ou Être le dindon d’une chose.

C’est la danse des dindons.

Cette métaphore proverbiale, qu’on emploie en parlant d’une chose qu’on a l’air de faire de bonne grâce, quoique ce soit à contre-cœur, est fondée sur l’historiette suivante qui paraît être d’une tradition fort ancienne :

Un de ces hommes dont le métier est de spéculer sur la curiosité publique, fit annoncer à son de trompe, un jour de foire, dans une petite ville de province, qu’il donnerait un ballet de dindons. La foule s’empressa d’accourir à ce spectacle extraordinaire ; la salle fut remplie ; des cris d’impatience commandèrent le lever de la toile : le théâtre se découvrit enfin, et l’on vit paraître les acteurs de basse-cour qui sautaient précipitamment, tantôt sur un pied et tantôt sur l’autre, en déployant leur voix aigre et discordante sur tous les tons, tandis que le directeur s’escrimait à les diriger avec une longue perche pour leur faire observer les règles du chassez et du croisez. Cette scène burlesque produisit sur les assistants un effet difficile à d’écrire. Les uns se récriaient de surprise, les autres applaudissaient avec transport ; ceux-ci trépignaient de joie, ceux-là poussaient des éclats de rire immodérés ; et l’engouement général était tel que personne ne soupçonnait pourquoi les dindons se donnaient tant de mouvement. On s’aperçut enfin que c’était pour se soustraire au contact d’une tôle brûlante sur laquelle ils étaient placés. Quelques étincelles échappées d’un des fourneaux disposés sous cette tôle découvrirent le secret de la comédie. Mais en même temps la peur du feu gagna l’assemblée : dans un instant tout y fut tohu bohu, et les spectateurs et les acteurs, se précipitant pêle-mêle, se sauvèrent comme ils purent, les premiers avec un pied de nez, et les seconds avec des pieds à la sainte-menehould.

dîner.Qui dort dîne.

« Cette façon de parler, dit Moisant de Brieux, est tirée de l’école de médecine, où l’on enseigne que lu sommeil tient lieu d’aliment lorsque, l’estomac étant plein de crudités, il faut dégager la nature, et lui donner loisir de les cuire, sans la surcharger de nouvelles viandes. »

On trouve dans Rabelais (liv. v, ch. 5) : Qui dort, il boit.

Que le riche dîne deux fois.

Proverbe ancien qu’on lit dans le festin de Trimalcion en ces termes : Tu beatior es ? bis prande, bis cœna ; si tu es plus riche que moi, dîne et soupe deux fois. — C’est une espèce de défi donné au riche par le pauvre dont le pain grossier a pour assaisonnement un appétit vigoureux, tandis que tout le luxe des festins les plus raffinés ne peut suppléer à cet attrait que le riche ne connaît pas. On sait le mot de ce financier accosté, comme il rentrait chez lui, à l’heure du dîner, par un malheureux qui demandait l’aumône en s’écriant : J’ai faim. — Que ce coquin dit-il, est heureux ! il a faim !

dire.Bien dire fait rire, bien faire fait taire.

Ce proverbe s’applique aux personnes qui démentent et décréditent par leur conduite la morale qu’elles prêchent dans leurs discours, et qui font rire d’elles par leurs beaux préceptes, parce qu’elles ne se font pas applaudir par leurs bonnes actions.

Tout est dit.

Nullum est jam dictum, quod non dictum sit prius. (Térence.)

Cet adage, qu’une critique décourageante veut ériger en dogme littéraire, n’est pas absolument vrai. Tout est pensé peut-être, mais tout n’est pas dit ; et s’il n’y a point d’idées tout à fait nouvelles, il peut y avoir des expressions neuves, car la combinaison des mots est infinie, et c’est un art créateur que celui de les placer, de les assortir, de les embellir l’un par l’autre, en leur ménageant des reflets étrangers, et en leur faisant trouver dans ces échanges réciproques des couleurs toujours variées. Il en est du langage comme de la lumière qui, sans changer dans son essence, prend mille teintes différentes, suivant les combinaisons d’un habile opticien. diseur. — L’entente est au diseur.

Unusquisque verborum suorum optimus interpres est. Celui qui parle est toujours censé le plus habile à comprendre et à expliquer ce qu’il dit, lors même qu’il lui est impossible de le faire ; ce qui n’est pas aussi rare qu’on pourrait l’imaginer, car il y a bon nombre de discoureurs auxquels cela ne manque pas d’arriver, parce qu’une sotte vanité les engage à débiter inconsidérément des phrases sur tout, quand ils n’ont des idées sur rien. On peut dire d’eux, avec Sterne, que leur tête creuse est comme le tourne-broche que la fumée seule fait aller.

Le philosophe Phavorin adressait à un bavard de cette espèce l’apostrophe suivante, rapportée par Aulu-Gelle : An scire atque intelligere neminem vis quæ dicas ? Quidni, homo inepte, ut quod vis abunde consequaris, taces ?

Si ton esprit veut cacher
Les belles choses qu’il pense,
Dis-moi, qui peut t’empècher
De te servir du silence ?

(Maynard.)

Spéron-Spéroni, écrivain italien du xvie siècle, explique très bien comment des gens qui s’énoncent clairement pour eux-mêmes, dans leurs discours ou leurs écrits, sont obscurs pour les auditeurs ou les lecteurs. C’est, dit-il, que ces gens vont de la pensée à l’expression, tandis que les autres vont de l’expression à la pensée.

Diseur de bons mots, mauvais caractère.

Mot de Pascal, répété par La Bruyère, et passé en proverbe, pour blâmer ces mauvais plaisants qui cherchent à faire briller leur esprit aux dépens de leur cœur, et qui aiment mieux perdre un ami qu’un bon mot.

Les grands diseurs ne sont pas les grands faiseurs.

Ceux qui se vantent le plus, qui promettent le plus, sont ordinairement ceux qui font le moins. Nous disons encore : Grand vanteur, petit faiseur.

Chi e largo di bocca e stetto di mano, qui est large de bouche est étroit de main. (Proverbe italien.)

La lengua luengua es senal de mano corta, la langue longue est signe de main courte. (Proverbe espagnol.)

Great cry and little wool, grand cri et peu de laine. — Proverbe anglais, qui est venu de ce que, dans plusieurs mystères, le diable était représenté tondant les soies de ses cochons.

doigt.Mettre le doigt dessus.

C’est deviner, découvrir une chose. Les Latins disaient : Rem acu tangere, toucher la chose avec l’aiguille. Ce que Cicéron appliqua plaisamment à un sénateur dont le père avait été tailleur.

Savoir une chose sur le bout du doigt.

La savoir parfaitement de mémoire. C’est une variante de Savoir sur l’ongle, expression traduite de l’expression latine ad unguem qu’Erasme regarde comme une métaphore empruntée des marbriers qui tâtent à l’ongle la jointure des marbres rapportés, pour juger si elle est bien faite.

Mon petit doigt me l’a dit.

Phrase proverbiale qu’on adresse aux enfants, pour leur faire croire qu’on sait la vérité de quelque chose qu’ils refusent d’avouer. Elle a été agréablement employée par Molière dans une scène du Malade imaginaire que tout le monde connaît.

« Quelques auteurs ont estimé, dit le père Labbe, qu’il fallait expliquer Mon petit doigt me l’a dit, par mon petit dé ( pour dex, ou dieu) me l’a dit, faisant allusion au génie de Socrate, à la nymphe Égérie de Numa, et autres démons familiers ; ces démons étant présumés inspirer ceux qu’ils favorisaient, et leur parler à l’oreille. »

Il est plus probable que cette phrase est née de l’usage de porter à l’oreille le petit doigt, nommé auriculaire pour cette raison. Un père, en y portant le sien, aura feint qu’il lui révélait quelque chose, et ce trait imité par d’autres sera passé en coutume.

Lorsque le général Beurnonville fit son fameux rapport sur une victoire qui ne lui avait coûté que le petit doigt d’un tambour, un plaisant composa une chanson dont le refrain était :

Holà ! citoyen Beurnonville,
Le petit doigt n’a pas tout dit.

Il ne faut pas mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce.

Il ne faut pas se mêler des querelles d’un mari et de sa femme, et en général des personnes qui sont naturellement unies. Une scène comique de Molière fait voir à quoi s’expose l’indiscret conciliateur. — Ce proverbe est plaisamment travesti dans le Médecin malgré lui (act. I, sc. 2), où Sganarelle l’énonce ainsi : Entre l’arbre et le doigt il ne faut pas mettre l’écorce.

don.Il n’y a pas de plus bel acquêt que le don.

Il n’y a pas de bien acquis d’une plus belle manière que celui qui nous est donné.

Jamais un don ne vaut autant qu’au moment où l’on désire l’obtenir.

Ce proverbe a été employé par le troubadour Savary de Mauléon qui en est peut-être l’inventeur.

donner.Qui tôt donne, deux fois donne.

Traduction littérale de cette pensée de Sénèque : Bis dat qui cito dat. « La règle de la vraie bienfaisance, dit ce philosophe, est de donner comme nous voudrions recevoir, de bon cœur, promptement et sans hésiter. Un bienfait n’est pas agréable quand le bienfaiteur le garde trop longtemps dans ses mains, qu’il ne le lâche qu’avec peine, et comme s’il se l’arrachait. Après le refus, rien de plus dur que l’irrésolution. Elle manque à coup sûr la reconnaissance. En effet, le principal mérite du bienfait consistant dans la bienveillance, témoigner par ses délais qu’on oblige à contre-cœur, ce n’est pas donner, c’est mal défendre ce qu’on donne. »

On perd la grâce et le mérite d’un don quand on ne l’accorda pas le plus tôt qu’on peut. Un don qui se l’ait trop attendre, est gâté quand il arrive.

« Ne dites point à votre ami qui vous demande quelque chose : Allez et revenez, je vous le donnerai demain, lorsque vous pouvez le lui donner à l’heure même. » (Proverbe de Salomon.)

Si devant servir aujourd’hui ton prochain, tu attends à demain, fais pénitence. (Zend-Avesta de Zoroastre.)

On ne donne rien pour rien.

On ne donne que pour recevoir. Les présents qu’on fait ne sont que les arrhes de ceux qu’on attend. — Ce n’est pas là donner, dit Pline le jeune, c’est avec des présents trompeurs qui cachent l’hameçon et la glu dérober le bien d’autrui, Viscatis humatisque muneribus non sua promere sed aliena corripere. (Epist. 30, lib. ix.)

Les Italiens disent : Chi da ensegna rendere, qui donne enseigne à rendre ; et les Arabes : Qui apporte, emporte.

Donner un œuf pour avoir un bœuf.

Les Latins employaient dans le même sens, ce jeu de mots : Pileum donat ut pallium recipiat, il donne un bonnet pour avoir un manteau. Les Espagnols ont les deux dictons suivants : Con una sardina pescar una trucha, avec une sardine pécher une truite.Meler aguja y sacar reja, mettre une aiguille et tirer un soc de charrue.

dormir.Dormir la grasse matinée.

Quelqu’un a prétendu, je crois que c’est Pasquier, que le mot grasse a été mis ici par métonymie, parce que ceux qui dorment beaucoup prennent de l’embonpoint ; mais ce mot s’explique très bien sans figure dans le sens de grande qu’il a quelquefois ; et l’expression Dormir la grasse matinée, ou la grande matinée, est traduite du latin Mane totum dormire.

Les Espagnols disent, d’une manière heureuse : Hazer plazer al sueno, faire plaisir au sommeil ; ce qui rappelle ces jolis vers de Vergier sur La Fontaine :

Il laisse à son gré le soleil
Quitter l’empire de Neptune,
El dort tant qu’il plaît au sommeil.

Nous disons encore proverbialement : Faire honneur au soleil. Cet honneur consiste à le laisser lever le premier. dos. — Il tombe sur le dos et se casse le nez.

Expression plaisante dont on se sert en parlant d’un homme tout à fait malencontreux. Les Basques disent : Les vers s’engendrent dans sa salière ; — les Provençaux : Il ferait faire naufrage à une barque chargée de crucifix ; — les Italiens : Si romperebbe il collo in un filo di paglia, il se casserait le cou contre un brin de paille. — Nous disons encore : Il se noierait dans un verre d’eau ou dans un crachat.

doublure. — Fin contre fin n’est pas bon à faire doublure.

On ne réussit pas à tromper aussi fin que soi. Ars deluditur arte. — Les Italiens disent : Duro con duro non fece mai bono muro, dur contre dur ne fit jamais bon mur.

douceur. — Plus fait douceur que violence.

Proverbe dont La Fontaine est peut-être l’auteur. — Un autre proverbe dit : On prend plus de mouches avec du lait, ou du miel, qu’avec du vinaigre.

doute. — Dans le doute abstiens-toi.

Tant que nous ignorons ce que nous devons faire, la sagesse consiste à rester dans l’inaction, car il vaut mieux ne rien faire que de s’exposer à mal faire. — Ce proverbe se trouve dans le Zend-Avesta de Zoroastre qui passe pour en être l’inventeur. Cicéron l’a rapporté et expliqué en ces termes : Quod dubites ne feceris ; æquitas enim lucet per se, dubitatio ausem cogitationem significat injuriæ. Ce qui se trouve très bien traduit dans cette phrase du deuxième sermon de Bossuet, pour le dimanche de la Passion : « Quand nous doutons de la justice de nos entreprises, c’est une bonne maxime de se désister tout à fait. L’équité reluit assez d’elle-même, et le doute semble envelopper dans son obscurité quelque dessein d’injustice. »

douter. — Qui doute ne se trompe point.

Qui dubitat non errat. C’est en opinant qu’on se trompe, et non pas en doutant.

Essor opinando non dullitando venit.

dragée.Tenir la dragée haute à quelqu’un.

C’est différer de lui accorder une chose promise ; c’est offrir un vain appât à son espérance.

Cette locution est venue d’un jeu dans lequel on excite la convoitise des enfants en faisant voltiger devant eux une dragée suspendue par un long fil au bout d’un bâton, sans qu’il leur soit permis de la saisir autrement qu’avec la bouche.

drap.Mettre quelqu’un dans de beaux draps blancs.

C’est médire beaucoup de lui, découvrir tous ses défauts, et par extension, le placer dans une situation embarrassante. Mettez un Maure en de beaux draps blancs, dit Le Duchat, c’est de quoi le faire paraître encore plus noir.

drapeau.Le drapeau déchiré fait la gloire du capitaine.

Il en est de même de la fortune délabrée de l’homme vertueux. La vertu, dit Rivarol, tire sa gloire des persécutions qu’elle endure, comme le drapeau de guerre tire son lustre de ses lambeaux déchirés.

Le mot drapeau, autrefois drapel, qu’on croit dérivé, dans le sens d’enseigne, de l’italien drapello, n’est pas très ancien en français. Il fut introduit au xvie siècle par les capitaines qui tenaient à honneur d’avoir fait les guerres d’Italie sous François Ie, et qui voulaient faire entendre par ce mot que leur bannière avait été déchirée, car drapel (morceau de drap, chiffon) emportait autrefois un pareil sens.

duire.Ce qui nuit à l’un duit à l’autre.

Ce qui est mauvais pour l’un est bon pour l’autre. Le verbe duire, que La Bruyère a mis dans la liste des mots qu’il regrettait, signifie convenir, et ne s’emploie qu’à la troisième personne.

E

eau.Il n’est pire eau que l’eau qui dort.

Ce proverbe nous est venu des anciens, car on lit dans Quinte-Curce (liv. vii) que les Bactriens disaient : Altissima flumina minimo sono labuntur, les fleuves les plus profonds sont ceux qui coulent avec le moins de bruit. Il se trouve avec explication dans les vers suivants extraits du livre iv des Distiques de Caton, qui furent composés dans le viie ou le viiie siècle par un moine dont on ignore le vrai nom :

Demissos animo et tacitos vitare memento :
Quod flumen tacitum est forsan latet altius unda.

Évite les gens sournois et taciturnes, car il n’y a peut-être pas dans te fleuve d’eau plus profonde que l’eau dormante.

L’eau échauffée prend plus vite la gelée.

C’est une opinion depuis longtemps répandue parmi le peuple, que l’eau qui a bouilli est plus susceptible de passer à l’état de congélation. Ce que Descartes, dans son traité des Météores (discours 1er), explique de la manière suivante : « On peut voir par expérience que l’eau qu’on a tenue longtemps sur le feu se gèle plus tôt que d’autre, dont la raison est que celles de ses parties qui peuvent le moins cesser de se plier (d’être liquides) s’évaporent pendant qu’on la chauffe. » — De là le proverbe employé figurément pour signifier que la trop grande ardeur qu’on met à faire une chose est sujette à se refroidir bien vite, ou que le caractère le plus prompt à se livrer à l’emportement est aussi le plus prompt à en revenir.

Croyez cela et buvez de l’eau.

Dicton qu’on adresse à une personne qui à l’air de croire ou de vouloir faire accroire quelque nouvelle dénuée de vraisemblance. C’est comme si on lui disait : La chose est difficile à avaler, et puisque vous voulez bien l’avaler, buvez de l’eau pour la faire passer.

Mettre de l’eau dans son vin.

C’est revenir de son emportement, rabattre de ses menaces ou de quelque résolution excessive, rentrer dans les bornes de la modération. — On peut regarder, au premier aperçu, comme une singularité frappante les éloges unanimes que les philosophes et les historiens grecs ont consacrés à la découverte du vin trempé, comme si elle eût été de nature à mériter l’admiration de la postérité ; mais si l’un déroule la grande liste des crimes que l’ivresse a produits, il est impossible de ne pas approuver leur opinion, et de ne pas applaudir à la sagesse des peuples antiques qui érigèrent des statues à celui qui leur apprit à mêler de l’eau dans le vin pour modérer, comme dit Platon, une divinité furieuse par la présence d’une divinité sobre[38], ou pour calmer, comme dit Plutarque, les ardeurs de Bacchus par le commerce des nymphes. Ces peuples pensaient qu’un service si important ne pouvait leur avoir été rendu par un homme sans l’inspiration de quelque dieu. Ils en attribuaient l’idée à Bacchus lui-même, et l’exécution à divers personnages. Pythagore cite Achéloüs comme le véritable inventeur, dans ses Apothéoses qui commencent en ces termes : « Crotoniates, gardez la mémoire d’Achéloüs, magistrat suprême d’Étolie, qui le premier mit de l’eau dans le vin. » Pline le naturaliste nomme un certain Staphilus. Quelques écrivains parlent d’Amphyction, roi d’Athènes, et quelques autres de Cranaüs, également roi de la même ville. Montaigne, adoptant cette dernière tradition, a dit dans ses Essais (liv. iii, ch. 13) : « Cranaüs, roy des Athéniens, fut inventeur de cet usage de tremper le vin, utilement ou non, j’en ai vu desbattre. »

Voici une application plaisante de l’expression proverbiale. Deux personnes disputaient un jour chaudement sur ce vers où il est parlé des Romains :

Ils buvaient le falerne et les larmes du monde.

L’une d’elles soutenait qu’il était fort beau, et à chaque explication qu’elle en donnait, l’autre ne répondait que par ces mots : Qu’est-ce que cela prouve ? Le poëte Lemière, témoin de la discussion, dit : Cela prouve évidemment que les Romains mettaient de l’eau dans leur vin.

L’eau trouble est le gain du pécheur.

Les pécheurs prennent beaucoup plus de poissons dans l’eau trouble que dans l’eau claire ; de même, les intendants font leur profit dans l'administration d’un bien où le maître lui-même ne met pas bon ordre. De là ce proverbe, et l’expression proverbiale Pécher en eau trouble, c’est-à-dire tourner à son avantage les désordres qui se présentent, ou ceux même qu’on a suscités exprès dans les affaires, soit publiques, soit particulières. — Les Grecs disaient dans le même sens : Troubler l’eau du lac pour pécher des anguilles. Ce qu’Aristophane applique à un mauvais citoyen excitant des troubles dans l’état afin de s’enrichir aux dépens du public.

Ne faire que de l’eau claire.

C’est s’occuper sans succès de quelque affaire, y perdre son temps et sa peine. — Le malin Furetière donnait pour devise à l’Académie française un iris causé par les rayons du soleil qui lui était opposé, avec ce quatrain :

Pendant que le soleil m’éclaire
Je parais de grande valeur ;
Mais ma plus brillante couleur
Ne fait que de l’eau toute claire.

Revenir sur l’eau.

C’est rétablir ses affaires, recouvrer du crédit, rentrer en faveur. Cette expression est une métaphore prise de l’écorce du liège qu’on ne peut enfoncer dans l’eau sans qu’elle remonte à la surface, aussitôt qu’elle cesse d’être retenue par la main.

Pindare, dans ses Pythiques (ode 2), s’est comparé à cette écorce qui surnage toujours au milieu de l’agitation des flots ; immersabilis undis, comme dit Horace.

Les eaux sont basses.

Cette façon de parler métaphorique s’emploie pour signifier que la bourse d’une personne est à peu près sans argent, parce que les eaux basses sont ordinairement sans poisson.

échelle.Après lui il faut tirer l’échelle.

Il s’agit ici de l’échelle patibulaire sur laquelle on fesait monter les condamnés afin de les accrocher à la potence. L’usage où l’on était, lorsqu’il y avait plusieurs complices, de pendre le plus coupable le dernier, et par conséquent de retirer l’échelle après lui puisqu’il ne restait personne à exécuter, donna lieu à cette expression qu’on devrait employer, ce me semble, en mauvaise part, et dont on se sert le plus souvent en bonne part, pour dire que quelqu’un a si bien fait en quelque chose qu’il ne faut pas prétendre à l’égaler.

écho. — Dans la tempête adore l’écho.

Maxime de Pythagore, qui signifie, dans les troubles civils, retire-toi à la campagne. — Pope interprète différemment cette maxime dont le texte grec est traduit plus littéralement de la manière suivante : Quand les vents s’élèvent, rends tes hommages à l’écho. Il pense que Pythagore a voulu dire : Quand tes oreilles sont frappées de toutes sortes de rumeurs, n’ajoute foi qu’au second rapport. Mais une telle explication n’est point reçue, quoiqu’elle soit plus naturelle que l’autre, et plus conforme à la nature de l’écho.

Les Grecs exprimaient encore l’avantage de ne point se mêler aux agitations populaires par ce proverbe : La foudre épargne ceux qui dorment ; car ils croyaient que le corps de l’homme, pendant le sommeil, était dans un état propre à neutraliser les effets du feu du ciel. Les lecteurs curieux de connaître les raisons physiques sur lesquelles se fondait cette opinion erronée, les trouveront dans les Symposiaques de Plutarque (liv. iv, quest. 19). — Les Chinois disent : L’hirondelle qui est dans son nid voit d’un œil tranquille les batailles des vautours.

Une pareille doctrine peut être utile sans doute aux intérêts de quelques individus, mais elle est nuisible aux intérêts de l’état. Le devoir du vrai citoyen, dans un temps d’émeutes, est de paraître sur la place publique pour y donner l’exemple du courage civil. Une loi de Solon, tout à fait contraire au précepte de Pythagore, décernait des peines contre ceux qui gardaient la neutralité quand les partis en venaient aux mains. L’objet de cette loi était d’arracher l’homme de bien à une inaction funeste, de le jeter au milieu des factieux, et de sauver la cité par l’ascendant de la vertu.

école. — Révéler les secrets de l’école.

C’est apprendre aux étrangers ce dont les confrères seuls doivent être instruits. — Dacier rapporte l’origine de cette expression à la loi fondamentale de l’école de Pythagore qui défendait de communiquer aux profanes les dogmes de sa doctrine. Platon, Aristote, les épicuriens, les stoïciens, et presque tous les philosophes de l’antiquité avaient aussi dans leur enseignement plusieurs choses que leurs disciples étaient obligés de tenir secrètes.

Faire l’école buissonnière.

Cette expression, suivant les uns, fait allusion à la conduite de certains pédagogues qui, pour se soustraire à un droit qu’ils devaient payer aux chantres de l’église de Notre-Dame, allaient établir leurs classes en plein air, hors de la ville. Elle est venue, suivant les autres, de ce que les luthériens et les calvinistes, dont on ne tolérait pas les écoles, en avaient de clandestines qui se tenaient dans les halliers et les bois. Les deux explications se fondent également sur un arrêt du 5 août 1552, par lequel le parlement défendit tout enseignement que le chantre de Paris n’aurait pas autorisé, et particulièrement les écoles buissonnières. Mais l’expression est beaucoup plus ancienne que les faits auxquels on a voulu la rattacher. Elle existait au commencement du xiiie siècle et s’appliquait aux conciliabules secrets des Albigeois. Elle se trouve implicitement dans un passage de la Nouvelle de l’Hérétique (las Novas del Heretge), poëme du troubadour Izarn, missionnaire dominicain et inquisiteur employé à convertir ces hérétiques. L’auteur, parlant à un théologien de la secte proscrite, lui dit : Tu n’as garde de prêcher ta doctrine dans les églises, ni sur les places ; tu la prêches dans les bois, dans les broussailles et tes buissons.

Tu no vols demostrar ta predicatio
En gleyza ne en plassa, ni vols dir ton sermo,
Sinon o fas en barta, en bosc, o en boisso[39].

Si l’on veut assigner une origine historique à la locution, c’est là certainement qu’il faut la chercher. Mais n’est-il pas plus naturel de penser qu’on a dit Faire l’école boutonnière par la même raison qu’on dit Prendre ou Se donner campos, en faisant allusion aux escapades des écoliers villageois qui vont courir les champs et chercher des nids dans les haies et les buissons ?

écossais. — Fier comme un Écossais.

Il n’y a pas de pays plus propre que l’Écosse à rappeler ses habitants à l’humilité, et cependant les Écossais sont de tous les êtres les plus enclins à se glorifier. On serait tenté de croire que la nature a voulu développer chez eux ce penchant outre mesure afin de les empêcher de reconnaître les désavantages de ce sol triste et pauvre où elle les a placés. Leur misère a toujours une compensation toute prête dans leur excessive admiration d’eux-mêmes, et surtout dans leurs extrêmes prétentions à une antique noblesse. Garrick racontait plaisamment sur ce sujet que s’étant arrêté un soir dans une auberge, à quelques lieues d’Edimbourg, il n’y avait trouvé que des domestiques gentilshommes qu’il entendait parler entre eux de cette manière : — Monsieur le comte, conduisez le cheval à l’écurie. — Madame la comtesse, mettez le couvert. — Monsieur le marquis, nettoyez les bottes. — Madame la marquise, faites donc du feu. — M. le baron, quand servirez-vous la soupe ? etc… Rien n’est donc plus juste que le proverbe qui leur reproche un orgueil exagéré, proverbe usité en Angleterre depuis un temps immémorial, Proud as a Scotchman, et naturalisé en France dans le xve siècle, à l’occasion des compagnies d’élite que Charles VII, pendant ses guerres contre les Anglais, avait com posées de soldats fournis par des seigneurs d’Écosse dévoués à sa cause. Ces soldats étrangers avaient beaucoup de priviléges honorifiques avec une paie considérable, et leurs fonctions, en les approchant de la personne du roi, leur donnait une excessive importance à leurs propres yeux, comme aux yeux de tous les Français.

écoute-s’il-pleut. — C’est un écoute-s’il-pleut.

Un écoute-s’il-pleut est proprement un moulin qui ne va que par des écluses et qui, manquant d’eau fort souvent, semble écouter s’il en tombera du ciel. Au figuré, c’est un homme qui a besoin du secours d’autrui pour faire quelque chose, un homme qui s’attend à des choses qui n’arrivent presque jamais, une espérance très incertaine, une promesse illusoire, une mauvaise défaite.

écoute. — Qui se tient aux écoutes entend souvent son fait.

La raison en est toute simple : c’est qu’ordinairement on ne se tient aux écoutes que pour surprendre les paroles de ceux qu’on soupçonne de malveillance, ou avec lesquels on a quel que chose à démêler. — On appelle proprement écoutes les endroits où l’on se cache pour écouter ce qui se dit.

Plutarque a comparé les oreilles d’un curieux à des ventouses qui attirent tout ce qu’il y a de mauvais.

L’Ecclésiaste dit (ch. VII, v. 22) : « Que votre cœur ne se rende point attentif à toutes les paroles qui se disent, de peur que vous n’entendiez votre serviteur parler mal de vous. Cunctis sermonibus qui dicuntur ne accomodes cor tuum, ne forte audias servum tuum maledicentem tibi. »

écrit. — Les paroles s’envolent, et les écrits restent.

Verba volant et scripta manent. — Ce proverbe a deux sens : le premier est qu’en affaires il faut traiter par écrit, et non verbalement ; ce qu’on exprime encore par cette phrase burlesque : Les effets sont des mâles, et les paroles sont des femelles ; c’est-à-dire les effets ont plus de force que les paroles.

Le second sens est qu’on ne saurait être assez prudent quand on écrit quelque chose, parce qu’un écrit venant à tomber entre les mains des malveillants qui l’interprètent à leur façon, peut attirer à son auteur des désagréments ou des persécutions. On sait que le cardinal de Richelieu soutenait qu’il n’avait besoin que de deux lignes de l’écriture d’un homme pour y trouver de quoi le faire pendre.

Fabio Mirto, archevêque de Nazareth, qui fut trois fois nonce du pape en France dans le xviie siècle, voulant montrer combien il faut prendre de précautions pour écrire, disait : « Il ne se trouve point dans tous les évangiles que notre Seigneur Jésus-Christ ait écrit plus d’une fois ; encore ne l’a-t-il fait que sur le sable, afin que le vent effaçât l’écriture. »

On lit dans l’Inconséquence du jugement public, par Diderot, ce joli passage : « J’ai cent fois dit aux amants : n’écrivez point ; les lettres vous perdront. Tôt ou tard le hasard en détournera une de son adresse. Le hasard combine tous les cas possibles, et il ne lui faut que du temps pour amener la chance fatale. »

Les Italiens ont ce proverbe : Pensa molto, parla poce, scrivi meno ; pense beaucoup, parle peu, écris moins.

écuelle. — Manger à la même écuelle.

Au temps de la chevalerie, dit Legrand d’Aussy, la galanterie avait imaginé de placer à table les convives par couple, homme et femme. La politesse et l’habileté des maîtres ou maîtresses de maison consistaient à savoir bien assortir les couples qui n’avaient qu’une assiette commune ; ce qui s’appelait manger à la même écuelle, expression qui, détournée du sens propre au figuré, s’employa pour marquer accointance, comme le prouvent ces deux vers d’un fabliau où il est parlé d’un oncle qui vivait scandaleusement avec sa nièce :

Et si sachiez que chascun jour
En une escuelle menjoient.

(Manuscr. de la Bibl. du Roi, n. 7588.)

Les dévots eux-mêmes suivaient l’usage de manger à la même écuelle par esprit d’humilité. Une vie de sainte Élisabeth en vers, célébrant la charité de cette sainte envers les pauvres, dit :

Mengier les fit en s’escuelle.

(Manuscr. de la Bibl. du Roi, n. 7218.)

Au reste, cet usage, bon ou mauvais, ajoute Legrand d’Aussy, s’est conservé longtemps en France, et même il a subsisté en partie à la cour jusque sous Louis XIV. « Le roi, dit la duchesse de Montpensier dans ses Mémoires (t. iv, p. 17), ne mettait pas la main à un plat qu’il ne demandât si on en voulait, et ordonnait de manger avec lui. Pour moi qui ai été nourrie dans un grand respect, cela m’étonnait, et j’ai été longtemps à m’accoutumer à en user ainsi. Quand j’ai vu que les autres le faisaient, et que la reine me dit un jour que le roi n’aimait pas les cérémonies et qu’il voulait qu’on mangeât à son plat, alors je le fis. »

Qui s’attend à l’écuelle d'autrui, dîne souvent par cœur.

C’est-à-dire qu’on est souvent désappointé lorsqu’on attend quelque chose des autres, comme celui qui croyant trouver à bien diner chez quelqu’un, y dine fort mal ou n’y dine pas.

Il a bien plu dans son écuelle.

C’est-à-dire, il a beaucoup hérité.

église. — Près de l’église et loin de Dieu.

Cela se dit d’une personne qui loge près d’une église et qui remplit mal ses devoirs de chrétien. Il se dit aussi quelquefois par extension, en parlant d’un faux dévot.

Se marier en face de l’église.

Les usages de nos pères sont presque toujours la véritable source où nous devons puiser l’explication de certaines façons de parler dont nous sommes embarrassés de nous rendre raison ; autrement il n’y a pas moyen de sortir de cet embarras. Si nous voulons savoir, par exemple, pourquoi l’on dit Se marier en face de l’église, il ne faut point se mettre l’esprit à la torture pour découvrir dans le sens figuré, comme on a prétendu le faire, l’origine de cette expression qui peut paraître assez étrange. Il faut se rapporter à l’ancienne coutume de commencer devant la porte de l’église la cérémonie du mariage qui se fait aujourd’hui dans l’intérieur. Notre expression est née de cette coutume, et elle date d’une époque très reculée ; car elle se trouve au vingt-sixième chapitre du iiie livre de Guillaume de Newbrige, savant anglais qui écrivait en latin il y a plus de six cents ans. Voici le passage où cet auteur l’a consignée, en faisant mention du mariage de Henri II Plantagenet avec Éléonore d’Aquitaine, épouse divorcée du roi de France Louis VII dit le jeune : Solutamque a lege prions viri in facie ecclesiæ quâdam illicitâ licentiâ ille mox suo accepit conjugio.

Dans un missel de 1555, à l’usage de l’église de Salisbury, se trouve cette recommandation : Statuantur vir et mulier ante ostium ecclesiæ, sive in faciem ecclesiæ, coram deo et sacerdote et populo ; que l’homme et la femme soient placés devant la porte de l’église, ou en face de l’église, en présence de Dieu, du prêtre et du peuple.

On sait que le mariage de Henri de Béarn, depuis Henri IV, avec Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, eut lieu le 18 août 1572, par le ministère du cardinal de Bourbon, sur un brillant échafaud dressé à la porte de l’église de Notre-Dame.

Ces faits, et beaucoup d’autres semblables que je pourrais citer, prouvent qu’en France et en Angleterre on se mariait encore devant la façade de l’église vers la fin du seizième siècle. Cependant il faut observer que, dans la mauvaise saison et les jours pluvieux, on fesait la cérémonie sous le porche ; d’où l’on ne tarda pas à passer dans la chapelle. Mais quels étaient donc les motifs qui avaient pu faire adopter le mariage en plein air ? Quelques auteurs pensent que cet usage était un reste des mœurs païennes. Plusieurs peuples antiques, particulièrement les Étrusques, disent-ils, se mariaient dans la rue, devant la porte de la maison où l’on entrait pour la conclusion de la cérémonie.

À cette raison Selden en ajoute une autre, dans son Uxor hebraica (operar., t. iii, p. 680) : c’est que la dot ne pouvait être légalement assignée qu’en face de l’église.

éléphant. — Faire d’une mouche un éléphant.

C’est exagérer une chose pour lui donner de l’importance c’est, comme dit Pascal, grossir un néant en montagne. Cette expression proverbiale était en usage chez les Grecs, car elle se trouve littéralement dans Lucien : ἐλἐφαντα ἐϰ μνας ποιειν.

On pourrait appliquer souvent à certains exagérateurs le mot plaisant de Goldsmith à Johnson qui avait l’habitude de traduire les choses les plus simples en style très ampoulé : « Je crois, docteur, que si vous vouliez écrire une fable sur de petits poissons, vous feriez parler ces petits poissons comme des baleines. »

ellébore. — Avoir besoin de deux grains d’ellébore.

Cette expression, dont on se sert en parlant d’une personne qu’on veut taxer de folie, nous est venue des anciens qui employaient l’ellébore pour purger le cerveau des fous. — Cette plante croissait abondamment dans les trois îles d’Antycire, et c’est pour cela que les Romains disaient dans le même sens : Naviget Antyciram, qu’il aille à Antycire. — Ô tribus Antycirix caput insanabile ! ô tête que ne pourraient guérir tous les remèdes des trois Antycires !

Archigenès, médecin fameux qui vivait sous Trajan, avait donné lieu à une autre expression proverbiale très analogue ; comme il excellait dans le traitement des maladies mentales, on disait d’un homme qui paraissait privé de la raison : Il a besoin d’Archigenès, comme on dirait aujourd’hui : il a besoin d’Esquirol ou de Leuret. Suidas nous apprend que ce médecin, natif d’Apamée en Syrie et établi à Rome, avait beaucoup écrit sur son art et sur la physique.

emploi. — L’emploi fait connaître un homme.

Ce proverbe est littéralement traduit d’une sentence grecque attribuée à Solon par Sophocle, et à Bias par Aristote. Il s’applique à peu près dans le même sens que cet autre : À l’œuvre on connaît l’ouvrier.

emprunt. — Emprunt n’est pas avance.

Il est plutôt retard ; car les intérêts qu’il faut payer retiennent plus longtemps l’emprunteur dans la gêne. L’emprunt finit presque toujours par ronger une fortune ou grossir une misère, comme dit le bonhomme Richard. Le distique suivant, dont la pensée appartient à Socrate, indique une bonne manière d’emprunter, à laquelle il faut recourir quand on ne veut point mettre de l’arrière dans ses affaires :

Voulez-vous sûrement rétablir vos finances ?
Empruntez de vous-même en bornant vos dépenses.

L’emprunt du Gascon.

Le quatrain suivant, de M. Capelle, fait très bien connaître quelle est cette espèce d’emprunt :

Je commence à manquer de vivres,
J’attends des fonds de mon pays :
Prêtez-moi donc neuf francs. — Neuf ! je n’en ai que six.
— Eh bien ! donnez toujours : vous me devrez trois livres.

encens. — Selon les gens l’encens.

Il y a des vers latins dialogues dans lesquels le diable et un moine échangent les paroles suivantes, que les uns regardent comme le principe et les autres comme la conséquence du dicton :

Diabolus. Super latrinam non debes dicere primam.
Monachus. Quod vadit supra do Deo, tibi quod vadit infra.

Voici une imitation de ces vers :

Un jour le diable ayant trouvé
Saint Pacome sur un privé,
Qui disait tout bas ses matines,
S’écria : Dans un sale lieu,
Pacome, peux-tu prier Dieu,
Et faire un autel des latrines !
Lors le bon moine lui repart :
Que cela ne te mette en peine ;
Ce qui monte en haut, Dieu le prenne ;
Ce qui tombe en bas soit ta part.

Je ne sais si le fait attribué à saint Pacome est rapporté dans quelque légende, mais il y en a un d’analogue que citent plusieurs historiens. L’impératrice Agnès, veuve de Henri III surnommé le Noir, chargea, disent-ils, un évêque de faire cette belle question à Pierre Damiani, savant ecclésiastique regardé comme l’oracle de son siècle : Utrum licenet homini inter ipsum debiti naturalis egerium aliquid ruminare psalmorum ? À quoi Pierre Damiani répondit qu’il était permis de réciter les psaumes aux latrines tout en faisant ses besoins naturels, puisque saint Paul avait dit dans sa première épître à Thimothée (ch. ii, v. 8) : Volo ergo viros orare in omni loco, je veux qu’on prie en tout lieu.

L’encens entête et tout le monde en veut.

Le pape Jean XXIII, avait coutume de dire, Tu m’aduli ma mi place. Tu me flattes, mais tu me plais.. Mot charmant dont on trouve une traduction originale dans cet autre mot plus charmant encore qui était familier à Henri IV : Tu me flattes, mais va toujours. Je ne sais si ce n’est pas le même pape qui, étant comparé à Dieu lui-même par un moine italien, s’écria : C’est un peu fort, mais ça fait toujours plaisir.

Les louanges les plus outrées sont toujours bien accueillies ; si ce n’est comme l’expression exacte de la vérité, c’est du moins comme le témoignage indulgent de la bienveillance qu’on se flatte d’inspirer ; tout en reconnaissant qu’elles ne sont pas justes, on les croit sincères, et il n’y a personne qui ne soit charmé de voir les autres se tromper ainsi à son avantage. Cependant il en est d’ordinaire de ces louanges comme des calomnies, dont il reste toujours quelque fâcheux effet.

L’encens noircit l’idole en fumant pour sa gloire.

(Mercier.)

enclume. — Il faut être enclume ou marteau.

Proverbe qu’on emploie pour signifier qu’on est réduit par des circonstances inévitables à la fâcheuse alternative de souffrir du mal ou d’en faire : « Il faut être enclume ou marteau dans ce monde, disait Chamfort ; il faut que le cœur se brise ou se bronze. »

Il vaut mieux être marteau qu’enclume.

C’est-à-dire, il vaut mieux battre que d’être battu.

Être entre le marteau et l’enclume.

C’est être entre deux inconvénients, entre deux maux. M. Laromiguière fit un jour une application très plaisante et très philosophique de cette expression proverbiale. On lui lisait un article du Mercure de France (mai 1809), dans lequel Andrieux attaquant une proposition de Condillac avait dit entre

autres choses : « Pour bien faire une langue ou pour la refaire et la corriger, il faut raisonner ; mais on ne peut raisonner qu’avec une langue bien faite : il sera donc toujours impossible de raisonner faute d’une langue bien faite, et de bien faire une langue faute de raisonner. » En entendant cette phrase, notre philosophe interrompit son lecteur et s’écria : Qu’est-ce que cela signifie ? Pour bien faire une lime, il faut une lime, pour bien faire un marteau, il faut un marteau, pour bien faire une enclume, il faut une enclume ; ou, pour le dire d’une manière tout à fait analogue à celle du critique, pour faire une enclume il faut un marteau, et pour faire un marteau, il faut une enclume. Donc il est impossible qu’il existe des marteaux et des enclumes. Voilà Andrieux, ajouta-t-il, entre le marteau et l’enclume, et c’est bien sans la moindre malice que je l’y ai placé.

Les Latins disaient comme nous : Inter malleum et incudem, entre le marteau et l’enclume. Ils disaient aussi : Inter sacrum et saxum, entre l’autel et la pierre. Métaphore empruntée des sacrifices qui se fesaient à l’occasion d’une alliance jurée entre deux nations. Le sacrificateur tuait un cochon sur l’autel, en le frappant avec une pierre, et il disait : Que Jupiter frappe le peuple qui violera le traité comme je frappe la victime.

À dure enclume, marteau de plume.

C’est-à-dire que les coups du malheur deviennent légers pour l’homme armé de patience et de résignation, comme le seraient ceux d’un marteau de plume sur une enclume solide.

enfant. — Traiter quelqu’un en enfant de bonne maison.

Autrefois les enfants de bonne maison étaient envoyés en apprentissage d’honneur, bravoure et courtoisie, dans les châteaux des seigneurs suzerains dont ils devenaient les valetons et les pages. Ils n’étaient jamais refusés en cette école de noblesse et de loyauté, dit Froissard, car c’eût été injure et discourtoisie ; aussi tel châtelain en avait-il quelquefois plus de cinquante à son service. Ces jeunes gens remplissaient l’office de domestiques auprès de leurs maîtres et de leurs maîtresses. Ils les servaient à table, fesaient leurs messages et les suivaient en voyage. La discipline à laquelle ils étaient soumis était sévère, et ils ne pouvaient guère l’enfreindre sans recevoir la correction. De là cette façon de parler : Traiter quelqu’un en enfant de bonne maison, c’est-à-dire le châtier, ou, pour employer une expression qui a la même origine, le fouetter comme un page.

Les hommes sont de grands enfants.

« Encore que la nature, en nous faisant croître par certains progrès, nous fasse espérer enfin la perfection, et qu’elle ne semble ajouter tant de traits nouveaux à l’ouvrage qu’elle a commencé que pour y mettre la dernière main, néanmoins nous ne sommes jamais tout à fait formés. Il y a toujours quelque chose en nous que l’âge ne mûrit point, et c’est pourquoi les faiblesses et les sentiments de l’enfance s’étendent toujours bien avant, si l’on n’y prend garde, dans toute la suite de la vie. » (Bossuet.)

L’enfance passe, mais l’enfantillage reste.

Les enfants sont ce qu’on les fait.

Proverbe qui se trouve dans les Adelphes de Térence (act. iii, sc. 5) : Ut quemque suum vott esse, ita est. Chaque enfant est ce que son père veut qu’il soit. — C’est une erreur de croire que les enfants apportent en naissant des inclinations bonnes ou mauvaises qui déterminent leur conduite. Ces inclinations leur surviennent, et la destinée morale de chacun d’eux est attachée, à l’éducation qu’il reçoit, comme la plante à sa racine.

Il n’y a plus d’enfants.

On commence à avoir de la malice de bonne heure. — Les Latins disaient : Pueri nasum rhinocerotis habent, les enfants ont un nez de rhinocéros, parce que, à Rome, on regardait un long nez comme un signe de malice, et qu’il n’y a pas de nez plus long que celui du rhinocéros, à cause de la corne pointue qui s’y trouve. C’est même de là que cet animal a tiré son nom v qui signifie nez cornu.

Une jeune fille de sept ou huit ans répondit un jour à sa mère qui voulait lui faire accroire que les enfants naissaient sous des choux : Je sais bien qu’ils viennent d’ailleurs. — Et d’où viennent-ils donc, mademoiselle ? — Du ventre des femmes. — Qui vous appris cette sottise ? — Maman, c’est l’Ave Maria.

Voici un joli quatrain du vieux poëte Ogier de Gombauld :

Nos enfants, messieurs et mesdames,
À quinze ans passent nos souhaits :
Tous nos fils sont des hommes faits,
Toutes nos filles sont des femmes.

enfourner. — À mal enfourner on fait les pains cornus.

Le mauvais succès d’une affaire, d’une entreprise, vient ordinairement de ce qu’on s’y est mal pris d’abord.

engrener. — Le premier venu engrène.

Ce proverbe, usité pour dire que la diligence dans les affaires en facilite et en assure le succès, est une formule qu’on trouve dans toutes les anciennes coutumes, qui voulaient que la personne arrivée la première au moulin fût aussi la première à moudre. La coutume de Marsal admettait pourtant une exception en faveur de la ménagère qui allaitait.

ennemi.Il faut se défier d’un ennemi réconcilié.

L’Ecclésiastique dit : « Ne vous fiez jamais à votre ennemi, car sa malice est comme la rouille qui revient toujours au cuivre. Quoiqu’il s’humilie et qu’il aille tout courbé, soyez vigilant et donnez-vous de garde de lui. Non credas inimico tuo in æternum, sicut enim æramentum ærugina nequit in illius. Etsi humiliatus vadat curvus, adjice animum tuum et custodi te ab illo. » (Cap. xii, v. 10 et 11.)

Il faut faire un pont d’or à l’ennemi qui fuit.

« Jamais ne faut mettre son ennemi en lieu de désespoir, parce que telle nécessité lui multiplie sa force et accroist le courage qui ja estoit deject et failly ; et n’y a meilleur remède de salut à gens estonnés et recrus que de n’espérer aulcun. Quantes victoires ont été tollues des mains des vainqueurs par les vaincus, quand ils ne se sont contemptez de raison ! Ouvrez à vos ennemis toutes les portes et chemins, et plus tôt leur faictes un pont d’argent afin de les renvoyer. » (Rabelais, liv. iv, ch. 43.)

Ce proverbe a été employé par Napoléon dans un des bulletins de la grande armée. — Il nous est venu des Romains, qui disaient : Hosti fugienti pontem substerne aureum. — On en a attribué l’invention à Scipion l’Africain ; mais ce grand capitaine ne fit que formuler une pensée bien connue avant lui des guerriers et des politiques. On sait que Lycurgue, dans une de ses lois, avait recommandé aux Spartiates de ne poursuivre l’ennemi qu’autant qu’il le fallait pour assurer la victoire, et de ne pas le pousser à un héroïque désespoir.

Les présents des ennemis sont funestes.

Ce proverbe est tiré de l’Ajax furieux de Sophocle (v. 665). Ajax mourut percé du glaive qu’Hector lui avait donné, et Hector fut attaché au char d’Achille avec le baudrier qu’il avait reçu d’Ajax. Cette tradition est rappelée par Virgile dans le iv livre de l’Énéide, lorsqu’il suppose que Didon se sert de l’epée du fils d’Anchise pour se donner la mort.

Il n’y a point de petit ennemi.

Il ne faut s’exposer à l’inimitié de personne, car celui-là même qui paraît le moins en état de nuire peut faire beaucoup de mal, en se vengeant. — Les Grecs avaient un proverbe correspondant passé dans la langue latine en ces termes : Inest et formicæ bilis, la fourmi même a sa bile. — Les Turcs disent : Tiens pour un éléphant ton ennemi, ne fût-il pas plus gros qu’une fourmi.

enseigne. — À bon vin point d’enseigne.

Ce qui est bon n’a pas besoin d’être vanté, prôné. — On dit aussi : À bon vin il ne faut point de bouchon. Le mot bouchon désigne ici un petit paquet de paille ou d’herbe entortillée qu’on met à la porte d’un cabaret. — Les Latins employaient le lierre au même usage, parce que cette plante était consacrée à Bacchus, et ils disaient : Vino vendibili suspensâ hederâ nihil opus. — Les Espagnols disent : El bon vino la venta trahe consigo, le bon vin porte sa vente avec soi.

À bonnes enseignes.

Dans les tournois, les dames donnaient à leurs chevaliers ce qu’elles appelaient faveurs, joyaux, noblesses, noblois, connaissances ou enseignes. Ces dons étaient une écharpe, un voile, un bracelet, un nœud, une boucle, etc., qui servaient à parer la cotte d’armes comme d’un signe de reconnaissance. C’est de cet usage qu’est venue l’expression À bonnes enseignes, qui s’emploie pour signifier : à bon titre, à juste titre, avec des garanties, avec des sûretés. Exemples : Il ne faut donner des éloges qu’à bonnes enseignes. — Il ne faut prêter son argent qu’à bonnes enseignes.

On dit aussi : À fausses enseignes dans un sens contraire. « Giles, évêque de Reims…, jouissait à fausses enseignes de quelques terres appartenant au roi. » (Pasquier, Recherch., p. 129.) — À telles enseignes que…, est une expression qui équivaut à celle-ci : La preuve en est que…

entendre. — Il ne faut pas condamner sans entendre.

Ce proverbe est une formule de droit. Pour en constater l’ancienneté en France, je remarquerai qu’un article de Ia constitution perpétuelle dressée sous Clotaire II, en 614, par l’aristocratie laïque et l’aristocratie ecclésiastique réunies, défendit aux juges de condamner un homme libre ou même un esclave sans l’avoir entendu.

Il faut entendre les deux parties.

« Il faut comparer les objections aux preuves ; il faut savoir ce que chacun oppose aux autres, et ce qu’il leur répond. — Plutarque (Contredits des philosophes stoïques) rapporte que les stoïciens, entre autres bizarres paradoxes, soutenaient que dans un jugement contradictoire, il était inutile d’entendre les deux parties : Car, disaient-ils, ou le premier a prouvé son dire, ou il ne l’a pas prouvé. S’il l’a prouvé, tout est dit, et la partie adverse doit être condamnée ; s’il ne l’a pas prouvé, il a tort, et il doit être débouté. — Sitôt que chacun prétend avoir seul raison, pour choisir entre tant de partis, il faut les écouter tous ; ou l’on est injuste. » (J.-J. Rousseau, Êmile, liv. iv, note.)

Sénèque dit dans sa Médée (ad. ii, sc. 2) : Celui qui a prononcé sur une affaire après n’avoir entendu que l’une des parties intéressées, s’est montré injuste, quoiqu’il ait prononcé avec justice.

Qui statuit aliquid, parte mauditâ alterâ,
Æquum licet statuerit, haud æquus fuit.

envie. — Il vaut mieux faire envie que pitié.

Ce proverbe est très ancien, car il est rapporté par Hérodote. Il existe dans presque toutes les langues.

L’envie nuit plus à son sujet qu’à son objet.

En d’autres termes : L’envie est plus préjudiciable à celui qui l’éprouve qu’à celui qui la cause. C’est une maxime de l’école : Invidia plus officit subjecto quam objecta. — Horace a très bien dit : L’envieux maigrit de l’embonpoint d’autrui.

Invidus alterius macrescit rebus opimis.

Les envieux mourront, mais non jamais l’envie.

Philippe Garnier, dans son recueil imprimé à Francfort en 1612, a cité ce proverbe avec ce vers latin où on le retrouve trait pour trait :

Invidus acer obit sed livor morte carebit.

C’est donc à tort qu’on en a attribué l’invention à Molière qui l’a mis dans la bouche de madame Pernelle.

Envie passe avarice.

Ce proverbe a été mis en action dans un vieux fabliau dont voici les principaux traits : Un avare et un envieux faisant route ensemble rencontrèrent saint Martin dans une plaine, et marchèrent quelque temps avec lui, sans se douter qu’ils eussent un tel compagnon de voyage. Le saint ne se fit connaître qu’au moment de les quitter, et il leur dit pour les éprouver : « Il ne tient qu’à vous de mettre à profit l’avantage d’avoir fait ma rencontre. Que l’un des deux me demande ce qu’il voudra, je promets de le lui accorder sur-le-champ. Quant à l’autre, je me réserve de faire moi-même sa part, en lui donnant le double de ce que le premier aura demandé. »

Voilà nos hommes bien joyeux, mais en même temps bien embarrassés, et quoiqu’ils n’eussent qu’à ouvrir la bouche pour obtenir une grande fortune, l’un et l’autre s’obstinaient à la tenir fermée afin de recevoir deux fois davantage. L’avare ne pouvait consentir à se priver de ce qu’il n’aurait pas eu l’esprit de souhaiter, ni l’envieux à jouir de tous les biens qui lui seraient échus en partage, à la condition de voir son camarade plus riche que lui : ils s’exhortaient mutuellement à former le vœu le plus magnifique, mais chacun d’eux conseillé par sa passion se gardait de céder à une pareille instance. Enfin l’avare transporté de fureur se précipita sur l’envieux en menaçant de l’assommer s’il continuait à se taire. Eh bien ! je vais parler, répondit celui-ci, et tu n’y gagneras rien. En même temps, par un trait unique de vengeance ou plutôt de caractère, il s’écria : Grand saint Martin, faites-moi la grâce de me priver d’un œil. Il n’eut pas plus tôt dit que la chose fut faite. L’un se trouva borgne et l’autre aveugle, et ce fut le seul bénéfice qu’ils retirèrent de leur position. Ainsi le vice fut puni par le vice même, mais il ne fut pas corrigé. Le pouvoir du saint n’allait pas jusque-là. Il ne put même obtenir que l’envieux servît de conducteur à l’avare qui ne pouvait regagner seul son logis.

épaule. — Jeter ses dettes derrière l’épaule.

Il est à Paris plus d’un drôle
Empruntant dans tous les quartiers
Et jetant assez volontiers
Les dettes derrière l’épaule.

(H. Morel.)

D’après une ancienne coutume consacrée par la loi salique, au titre de Chrenecruda ou de la cession, l’homme qui était dans l’impossibilité de payer intégralement la composition exigée de lui, devait produire douze témoins chargés d’attester par serment son insolvabilité. Reconduit ensuite à son logis, il y ramassait, aux quatre coins, un peu de poussière qu’il mettait dans le creux de sa main gauche ; après quoi, se plaçant sur le seuil et tenant le poteau de la porte avec la main droite, il jetait cette poussière derrière son épaule à son plus proche parent, pour signifier sans doute qu’il se déchargeait sur lui de sa dette et qu’il le rendait responsable du déshonneur qu’il y avait pour la famille à ne pas l’acquitter. C’est de cet usage que sont venues, dit-on, les expressions Jeter ses dettes derrière l’épaule ou par dessus l’épaule, et Payer par dessus l’épaule, pour signifier ne point payer.

Remarquons qu’il y avait chez les Hébreux une façon de parler analogue, Rejeter quelque chose derrière soi, dont le sens était : n’en pas tenir compte, l’oublier. Tu as rejeté derrière toi toutes mes fautes, dit Ézéchias à Dieu, dans son cantique.

Pasquier, dans ses Recherches (liv. viii, ch. 47), a donné une autre explication. « Nous disons un homme estre riche ou vertueux pardessus l’épaule, nous mocquans de luy et voulans signifier n’y avoir pas grands traicts de vertu ou de richesse en luy. Duquel dire appris-je l’origine et dérivaison par quelques joueurs de flux… Il advint qu’un quidam, en se riant, dist qu’il avoit deux as en son jeu, et les exhibant sur la table, fut trouvé que c’estoient deux varlets, chacun desquels, comme l’on sçait, porte une unité sur l’espaule : à quoi ayant appresté par son mensonge à rire à la compagnie, il répondit véritablement qu’il en avait deux, mais que c’estoit par dessus l’espaule, qui est prendre ce propos (dont nous faisons un proverbe) en sa vraye signification ; car chaque teste, soit cœurs, careaux, trèfle et picque, a un as dessus l’espaule pour faire cognoistre de quel jeu ils sont roys, roynes ou varlets ; et toutefois, ceste unité ne représente pas un as : parquoy, si nous voulons rapporter ce commun proverbe à ce jeu, nous le trouverons estre dit avec quelque fondement de raison, combien qu’autrement il semble avoir esté inventé à crédit et par une témérité populaire. »

Porter quelqu’un sur les épaules.

C’est en être ennuyé, fatigué. — Métaphore empruntée probablement de l’usage symbolique d’après lequel le vainqueur se mettait sur les épaules du vaincu et le chevauchait même, pour marquer qu’il le tenait sous sa dépendance absolue. Cet usage, dont les temps féodaux offrent plus d’un exemple, était né dans les âges antiques, et les Grecs y fesaient sans doute allusion lorsque, voulant exprimer l’extrême insolence d’un homme, ils disaient proverbialement qu’il montait à cheval sur les épaules de quelqu’un. Leur expression avec laquelle la nôtre est en rapport, comme un effet avec une cause, a été conservée par Eschile, qui s’en est servi plusieurs fois dans ses Euménides (vers 145, 718 et 781). Des auteurs latins l’ont aussi employée. Plaute, dans l’Asinaire (act. iii, se. 3), fait dire à Liban parlant à Argyrippe :

Vehes, Pol, hodie me, si quidem hoc argentum ferre speras.

Par Pollux, il faut qu’aujourd’hui je monte à cheval sur toi, si tu veux avoir cet argent.

Horace met le vers suivant dans la réponse de la magicienne Canidie (ode 17 du liv. v) :

Vectabor humeris tune ego inimicis eques.

Alors je serai portée comme un cavalier sur tes épaules ennemies.

Notez que, dans un conte des Mille et une Nuits, le supplice dont Canidie menace le poëte est infligé par un magicien à un malheureux qu’il a ensorcelé.

Les évêques adoptèrent dès le dixième siècle, pour la cérémonie de leur intronisation, l’usage de se faire porter sur les épaules des principaux seigneurs du royaume, auxquels ils inféodèrent des terres sous cette expresse condition ; et c’est de là qu’ils prirent, dit-on, le nom de prélat formé de prælatus, porté devant. Un évêque de Paris somma un frère de saint Louis de lui rendre personnellement ce devoir, dont Philippe-Auguste s’était acquitté par procureur, comme seigneur de Corbeil et de Montlhéry, et dont Charles V et ses successeurs, jusqu’à Charles IX inclusivement, s’acquittèrent de la même manière envers les évêques d’Auxerre, depuis la réunion de ce comté à la couronne. Les Montmorency, soumis à une telle servitude envers l’évêque de Paris, s’en tenaient d’autant plus honorés qu’ils avaient le premier rang parmi les barons qui la partageaient. De là, suivant Millin, leurs titres de premiers barons de la chrétienté, ce nom de chrétienté étant alors spécialement consacré pour désigner la cour, la juridiction, les droits et toutes les prérogatives épiscopales. De là aussi le cri de cette illustre maison : Dieu aide au premier baron chrétien.

Il ne faut pas croire pourtant que les seigneurs portassent eux-mêmes les évêques. Ceux-ci auraient couru risque d’être culbutés. Les barons mettaient seulement la main sur le brancard, et en laissaient le fardeau à de vigoureux mercenaires. C’est ce qu’atteste ce passage d’un procès-verbal : Tandem in jam dictâ cathedrâ, ab ecclesiâ sancti Martini ad turrem carnotensem, à quatuor hominibus ex parte baronum deputatis magnifice portatus est.

épée. — À vaillant homme courte épée.

La valeur supplée aux armes. — Les Lacédémoniens, si renommés par leur courage, avaient des épées très courtes. Un d’eux, à qui l’on en demandait la raison, répondit : C’est pour frapper l’ennemi de plus près. L’épée romaine, qui a conquis le monde, n’était pas plus longue que celle des Lacédémoniens.

Se faire blanc de son épée.

« Cette expression signifie au propre et dans la langue de l’escrime, se couvrir pour ainsi dire de son épée par la rapidité de ses mouvements ; au figuré, se vanter, se prévaloir de son courage, de son crédit, de ses moyens de toute espèce. On a prétendu qu’elle était tirée des anciens jugements de Dieu par les armes, le vainqueur demeurant absous, blanc ou blanchi du crime imputé ; mais elle est manifestement plus nouvelle. Je suis sûr de l’avoir entendu employer au propre pour signifier l’action de celui qui fait avec son épée le moulinet, qui s’en couvre pour ainsi dire tout entier et qui éblouit son adversaire. » (L’abbé Morellet.)

épeler. — Épeler en rasades.

C’est boire autant de coups qu’il y a de lettres dans le nom de la personne dont on porte la santé. Cet usage, qui n’est guère plus de mode, a inspiré à Ronsard les vers suivants :

Ores, amis, qu’on n’oublie
De l’amie

Le nom qui nos cœurs lia !
Qu’on vide autant cette coupe,
Chère troupe,
Que de lettres il y a.

Neuf fois, au nom de Cassandre,
Je vais prendre
Neuf fois du vin du flacon,
Afin de neuf fois le boire,
En mémoire
Des neuf lettres de son nom.

Voyez l’arrière Boire à la santé.

éperon. — Gagner ses éperons.

C’est bien mériter, justifier d’une manière brillante les avantages et les récompenses qu’on obtient. — Allusion aux éperons dorés qui étaient donnés aux chevaliers dans la cérémonie de leur réception.

Vilain ne sait ce que valent éperons.

Cet ancien proverbe, qu’on applique à des gens qui semblent incapables de sentir le mérite ou le prix des bonnes et belles choses, est venu de ce qu’autrefois les nobles seuls servaient à cheval, tandis que les roturiers ou vilains servaient à pied.

épervier. — On ne saurais faire d’une buse un épervier.

C’est-à-dire d’un sot un habile homme. — Les fauconniers dressaient très bien l’épervier à la chasse ; mais ils ne pouvaient en faire autant de la buse, qui passe pour le plus stupide des oiseaux de proie. — Les Anglais disent : You cannot make a silken purse of a sow’s car. On ne peut faire une bourse de soie avec l’oreille d’un cochon.

Mariage d’épervier : la femelle vaut mieux que le mâle.

Expression prise de la fauconnerie, pour dire qu’une femme est plus habile que son mari. La femelle de l’épervier est plus grosse et plus forte que le mâle.

épine. — L’épine en naissant va la pointe devant.

Pour signifier que le naturel du méchant se manifeste dès la plus tendre enfance. Venena statim à radicibus pestifera sunt, les plantes vénéneuses le sont dès leur racine même. — Les Anglais disent dans le même sens : It early pricks that will be a thorn, de bonne heure pique ce qui deviendra une épine.

Qui sème épines n’aille déchaux.

Celui qui cherche à faire du mal aux autres s’expose à le voir retomber sur lui-même. Le mot déchaux, qui signifie déchaussé, n’est plus usité qu’en parlant de quelques religieux qui portaient des sandales sans bas, comme les carmes nommés carmes déchaux.

épingle. — Être tiré à quatre épingles.

Cette expression, qu’on applique à une personne fort soigneuse de sa parure, fait allusion à l’usage ou à la mode d’employer quatre épingles pour arrêter un fichu sur le dos, l’assujettir sur les deux épaules et le tenir croisé sur le sein. L’importance des quatre épingles dans la toilette est attestée par le passage suivant d’un règlement de la paroisse de Saint-Jacques-de-l’Hôpital de Paris, rédigé il y a plus de trois cents ans : « Le crieur est tenu avant la fête de monseigneur saint Jacques, d’aller par la ville avec sa clochette et vestu de son corset, crier la confrérie. Item, doit à chasque pèlerin et pèlerine quatre épingles pour attacher les quatre cornets des mantelets des hommes et les chapeaux de fleurs des femmes, etc. »

épitaphe. — L’épitaphe est la dernière des vanités.

Toutes les fois que je vois de magnifiques épitaphes, disait l’académicien Charpentier, il me prend envie d’écrire au-dessous : Puisque l’homme n’est qu’infirmité et qu’orgueil, passant, tu le vois ici tout entier : l’infirmité dans le tombeau, et l’orgueil sur l’épitaphe.

ergo-glu.

On disait autrefois ergo-gluc. — C’est un terme des écoles pour signifier de grands raisonnements qui ne concluent rien. Quelques-uns prétendent qu’il est venu, par altération, de la phrase ergo Guoguelu dixit, or Guoguelu l’a dit, phrase usitée dans l’ancienne université, par allusion à un maître sot de ce nom, qui ne cessait d’argumenter à tort et à travers. Suivant quelques autres, ergo-glu serait l’abrégé de ergo glu capiuntur aves, donc les oiseaux se prennent avec de la glu. Ce qui revient à ce que Molière fait dire au Médecin malgré lui : « II arrive que ces vapeurs ossabundus, nequeis, nequer, potarinum, quipsa, milus…, voilà justement pourquoi votre fille est muette. » — Glu ou gluc est, à ce qu’ils prétendent, un mot tronqué pour gluce, ablatif de glux, glucis, qui, dans quelques auteurs, se trouve employé comme synonyme de glus, glutinis, colle, glu.

esclave. — Être esclave de sa parole.

Chez les Germains et chez les Francs, les guerriers qui se piquaient d’une valeur à toute épreuve, avaient l’habitude de s’attacher une chaîne de fer autour d’un bras ou autour des flancs, et juraient solennellement de ne la déposer qu’après avoir accompli quelque fait d’armes extraordinaire, voulant prouver ainsi qu’ils étaient capables de pousser l’héroïsme an point d’aliéner le plus précieux de leurs biens, la liberté, afin de la racheter par un triomphe digne d’elle[40]. À leur imitation, les chevaliers et les pèlerins du moyen âge adoptèrent cet emblème de la servitude, comme le signe spécial des emprises, c’est-à-dire des entreprises qu’une promesse irrévocable les obligeait d’exécuter. En voici un exemple remarquable : Jean de Bourbon, duc de Bourbonnais, jaloux de fuir l’oisiveté, d’acquérir de la gloire et de mériter la bonne grâce de sa dame, rassembla dans son palais, en 1414, seize chevaliers et écuyers de nom et d’armes qui, animés des mêmes sentiments, firent vœu avec lui, devant les autels, de porter tous les dimanches, la jambe gauche, un anneau de prisonnier en or pour les chevaliers, et en argent pour les écuyers, jusqu’à ce qu’ils eussent trouvé à combattre contre un nombre égal de chevaliers et d’écuyers anglais. L’expression Être esclave de sa parole est probablement un reste de cet usage qu’on retrouve chez presque tous les peuples, même chez les sauvages, qui entourent leur nez de petites plaques de métal, pour se souvenir des engagements qu’ils ont pris. Il se peut aussi qu’elle soit venue d’un usage semblable observé à l’égard des débiteurs, qui devenaient esclaves lorsqu’ils n’acquittaient pas leurs dettes selon la parole qu’ils avaient donnée, comme l’atteste le passage suivant des Assises de Jérusalem (ch. 119) : « Si aucun autre que chevalier doit dète...., il doit estre livré à celui à qui il doit ladite dète ; et il le peut tenir comme son esclaf, tant que il ou aultre pour lui ait paié ou faict son gré de ladite dète, et il le doit tenir sans fer, mais que un anneau de fer au bras pour reconnoissance que il est à pooir d’autrui pour dète. »

Quelques auteurs ont fait dériver l’expression Être esclave de sa parole de ce que, chez les Gaulois, le débiteur insolvable allait trouver son créancier, lui présentait une paire de ciseaux, et devenait son esclave en se laissant couper les cheveux.

Le mot esclave a aussi une origine historique. Il est formé de sclavus, sclave, esclavon ou slave, nom d’un peuple originaire de la Scythie, parce que beaucoup de Slaves faits prisonniers, soit à l’époque de leur établissement sur les côtes de l’Adriatique, soit à l’époque de leur irruption sur les frontières françaises, sous le règne de Dagobert, furent vendus comme serfs dans les principaux marchés de l’Italie et de la France[41]. Ce mot doit être ajouté à la liste de ceux qui ont dégénéré ; car dans la langue d’où il a été tiré il signifie illustre, glorieux.

espagne. — Faire des châteaux en Espagne.

C’est prendre son imagination pour architecte et haut dans le vide, c’est-à-dire former des projets en l’air, se repaître d’agréables chimères. On a fait plusieurs conjectures sur cette façon de parler proverbiale, sans en donner une explication satisfaisante. Certain étymologiste a voulu voir en elle une allusion aux mines d’or et d’argent qui se trouvaient jadis en Espagne, où une tradition mythologique avait placé la demeure souterraine de Plutus, et même aux pommes d’or du jardin des Hespérides, quoique ce jardin fût sur la côte d’Afrique. Fleury de Bellingen l’a rapportée à la conduite de Q. Métellus le Macédonique, qui, désespérant de réduire par la force la ville hispanienne de Contébrie, en leva le siège, dans l’intention de la surprendre par la ruse, et parcourut la province, où il élevait de côté et d’autre des redoutes, des forts et des châteaux, ouvrages qui étant abandonnés, lorsqu’il changeait de quartier, semblaient n’annoncer que des projets vains et extravagants. Estienne Pasquier dit qu’elle est venue de ce que, autrefois, les Espagnols ne construisaient point de châteaux de peur que les Maures, aux incursions desquels ils étaient sans cesse exposés, ne s’en emparassent et n’en fissent des fortifications pour se maintenir dans leur conquête. Suivant l’abbé Morellet, elle est née de l’opinion qui fit regarder l’Espagne, devenue maîtresse des métaux précieux du Mexique et du Pérou, comme le pays le plus riche et la source des richesses les plus abondantes.

Il n’est pas besoin de montrer le vice ou le ridicule des deux premières interprétations. Quant à la dernière, elle s’appuie sur un anachronisme bien prouvé par ce vers du Roman de la Rose, publié longtemps avant la découverte du Nouveau-Monde :

Lors feras chasteaulx en Espagne.

Celle de Pasquier n’est pas dépourvue de vérité ; mais elle est présentée d’une manière incomplète ; car si elle nous apprend pourquoi l’on appelle châteaux en Espagne des choses qui n’existent que dans l’imagination, elle nous laisse à deviner pourquoi l’on n’appelle ces choses ainsi qu’autant qu’elles forment de douces, d’heureuses illusions. Le proverbe n’a pas été fondé seulement sur ce que l’Espagne n’avait point de châteaux, il l’a été aussi, et peut-être en raison de cela même, sur ce qu’elle paraissait très propre à en avoir de bons et de beaux. C’est vers la fin du xie siècle qu’il a pris naissance, à une époque de féodalité où l’on construisait beaucoup de châteaux, et où toutes les idées de grandeur et de fortune étaient liées à l’idée de ces édifices. Cette époque est celle où Henri de Bourgogne, suivi d’un grand nombre de chevaliers, alla conquérir gloire et butin sur les Infidèles au delà des Pyrénées, et obtint, en récompense des services qu’il rendit à Alphonse, roi de Castille, la main de Thérèse, fille de ce prince, avec le comté de Lusitanie, qui devint, sous son fils Alphonse Henriquès, le royaume de Portugal. Le succès de ces illustres aventuriers excita l’émulation et les espérances de la noblesse française, et il n’y eut pas de fils de bonne mère qui ne se flattât de fonder, comme eux, quelque riche établissement ; qui ne fît dans son esprit des châteaux en Espagne.

La même ambition avait été déjà excitée dans toutes les têtes par la considération des grands biens échus en partage aux principaux guerrière de Guillaume-le-Conquérant, et elle avait donné lieu à l’expression Faire des châteaux en Albanie, dont le sens est absolument semblable à celui de Faire des châteaux en Espagne. Ce nom d’Albanie, synonyme d’Albion, s’appliquait alors à l’Angleterre, où les Normands bâtissaient beaucoup de châteaux. Les Saxons n’y en avaient fait construire que très peu ; Munitiones quas galli castella nuncupant anglicis provinciis paucissimæ fuerant (Ord. Vit., xi, 240), et cela fut cause que la perte de la bataille d’Hastings entraîna pour eux la perte de tout le pays.

Je vais, je viens, te trot et puis le pas,
Je dis un mot, puis après je le nye,
Et si tu bastis sans reigle ni compas,
Tout fin seulet, tes chasteautx d’Albanye.

(Vergier d’honneur.)

La duchesse de Villars disait que, pour se guérir de la manie de faire des châteaux en Espagne, il suffisait de voyager dans ce pays. Mot encore plus vrai aujourd’hui que de son temps.

On dit qu’une personne fait des cachots en Espagne, par opposition aux châteaux en Espagne, et pour signifier qu’elle se forge des chimères tristes, qu’elle voit tout en noir. Cette expression fut justement appliquée à M. de Ximenès, que son ami, M. d’Autrep, définissait plaisamment en ces termes : « C’est un homme qui aime mieux la pluie que le beau temps, et qui ne peut entendre chanter le rossignol sans s’écrier : Ah ! la vilaine bête ! »

M. Ch. Nodier a créé une autre expression qui me paraît heureuse, lorsqu’il a dit, dans sa charmante pièce intitulée : Changement de Domicile :

Quand je rêve tout seul, à travers la campagne,
Je me creuse parfois des fosses en Espagne.
Il est bon d’être à l’aise où l’on sera toujours.
Je voudrais y descendre à la fin des beaux jours.
Que chercher aux forêts si ce n’est une tombe ?

espérance. — L’espérance est le pain des malheureux.

Les malheureux se nourrissent d’espérance, ils suppléent par l’espérance aux biens dont ils sont privés. Eh ! que deviendraient-ils, si elle ne les soutenait, si elle ne fesait luire ses rayons consolateurs sur ce fond d’agonie où se traîne leur misérable existence ?

L’espérance est le viatique de la vie.

L’espérance est la compagne inséparable de l’homme sur le chemin qu’il parcourt du berceau à la tombe, et c’est elle qui le fait vivre jusqu’à son dernier soupir. La devise des philosophes elpistiques, Dum spiro, spero, tant que je respire, j’espère, appartient à tout le genre humain.

L’espérance est le songe d’un homme éveillé.

Sentence d’Aristote passée en proverbe. — L’espérance, en effet, est de la même nature que les songes. Il n’y a rien en elle de réel. Elle fait luire à nos yeux de belles veilles de jours fortunés auxquelles nous ne trouvons pas de lendemain ; elle nous offre de beaux vergers en fleurs dont nous ne cueillons pas les fruits ; elle étend devant nous un horizon doré où la gloire, la fortune, les plaisirs qui nous invitent ne sont plus, à notre approche, que des fantômes. Rivarol l’a définie très spirituellement : Un emprunt fait au bonheur. Mais cet emprunt est presque toujours usuraire ; car il faut payer d’un temps précieux qu’elle nous enlève les chimériques rêves que nous lui devons. Ainsi elle est bien plutôt un vol fait au présent en faveur d’un avenir qui n’existera peut-être jamais. Le sage compte peu sur elle ; il en laisse les illusions aux ames faibles ou malheureuses qui ne savent pas trouver en elles-mêmes ce qu’il leur faut ; il la considère comme ce mirage trompeur dont l’éclat ne brille d’ordinaire que sur les sables arides des déserts.

Les Arabes disent : Qui a de longues espérances a de longues douleurs. — Ils disent aussi : Qui voyage sur le char de l’espérance a la pauvreté pour compagne.

Les Italiens ont ce proverbe : Assai guadagna chi vano sperar perde. Gagne beaucoup qui perd une vaine espérance.

Espérance bretonne.

Cette expression, fréquemment employée par les troubadours et les trouvères, pour marquer une espérance toujours déçue et jamais rebutée, s’explique par celle-ci : Attendre comme les Bretons Arthur, qui est également familière à ces poëtes et qui a la même origine et la même signification. — Cet Arthur ou Artus, héros de la romancerie anglo-normande qui lui attribue l’institution de l’ordre de la Table-Ronde, fut le dernier roi des Bretons-Siluriens[42]. Après avoir défendu longtemps son pays avec succès contre les Angles du nord, les Saxons de l’occident et les Danois qu’il vainquit en douze batailles successives, il fut complétement défait à Camblan, vers 542. Blessé mortellement dans cette affaire, il se fit transporter en un, lieu inconnu, où il termina sa glorieuse vie. Ses soldats étonnés de ne pas le voir reparaître allèrent à sa recherche, et, comme ils ne trouvèrent nulle part son tombeau, ils se persuadèrent qu’il n’était pas mort. La superstition du temps accueillit cette idée exploitée par la politique nationale comme moyen de résistance contre les vainqueurs ; et bientôt ce fut une croyance populaire qu’Arthur reviendrait un jour régner sur l’Angleterre affranchie du joug étranger, et qu’il y ramènerait le siècle d’or. En attendant, il était censé dormir du sommeil d’Endymion au pied du mont Etna, par l’effet d’un philtre magique que les enchanteurs Merlin et Thaliessin lui avaient donné pour prolonger son existence, après l’avoir guéri de sa blessure. Les chants patriotiques des bardes le représentaient tantôt guerroyant en Palestine contre les Infidèles, et tantôt errant dans les forêts des deux Bretagnes. Cette espérance du retour d’Arthur s’accrut à mesure que le peuple fut opprimé. Elle fut assez générale sous la domination despotique des rois normands. Henri II, à qui elle inspirait des inquiétudes, imagina un moyen pour la faire cesser. Il se rendit à Glassenbury, dans le pays de Galles, fit faire des fouilles en un lieu que des vers chantés en sa présence par un pâtre indiquaient comme l’endroit de la sépulture d’un grand homme, et l’on en retira un cercueil de pierre décoré d’une petite croix de plomb, sur laquelle était écrit : Hic jacet inclytus sex Arthurius in insulâ Avaloniâ. Cette prétendue découverte ne produisit pas néanmoins l’effet qu’il en attendait. L’espérance bretonne continua à régner. Elle était si vive au temps d’Alain de l’Isle, que ce savant a écrit dans ses explications, des prophéties de Merlin : « On serait lapidé en Bretagne, si l’on osait dire qu’Arthur est mort. » (Explanat. in proph. Merlini, p. 19, lib. i.)

esprit. — Avoir l’esprit enfoncé dans la matière.

Cette expression, dont on se sert pour désigner un esprit épais, est empruntée de l’expression latine demersus in corpus homo, homme plongé dans le corps, qu’on trouve dans Pline le naturaliste.

L’obésité a toujours été regardée comme l’indice de la stupidité, et quelques médecins ont cherché à démontrer par des raisonnements physiologiques la vérité de cette opinion qui avait donné lieu au proverbe suivant, que les Romains tenaient des Grecs :

Subtile pectus venter obesus non parit.

On dit aussi : Avoir la forme enfoncée dans la matière, locution que Molière a mise en vogue, lorsqu’il a cherché à la faire tomber en la reléguant dans le jargon des Précieuses ridicules. Ce mot forme signifie sans doute ici l’esprit ou l’ame, que des philosophes anciens nommaient la forme essentielle.

Bienheureux les pauvres d’esprit.

L’évangile selon saint Mathieu (ch. v, ℣. 3) dit : Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum cœlorum ; bienheureux les pauvres d’esprit, car le royaume des cieux leur appartient ; ce qui doit s’entendre des hommes qui ont le cœur et l’esprit entièrement détachés des biens de la terre. Mais on a voulu l’entendre de ceux qui sont dépourvus d’esprit, et c’est sur ce fondement que le langage proverbial a proclamé la béatification ou la canonisation de la bêtise.

Les grands esprits se rencontrent.

Les grands esprits, habitués à voir les choses telles qu’elles sont, doivent nécessairement se rencontrer quelquefois, lorsque leur attention se porte sur le même objet. De là ce proverbe qui s’emploie par plaisanterie, lorsque deux personnes ont ou prétendent avoir à la fois la même pensée, et qui sert bien souvent d’excuse aux plagiaires

S’il y avait un recueil des rencontres des écrivains dans un ordre chronologique, on y découvrirait bien des vols plaisamment déguisés, et si une loi obligeait à la restitution littéraire, on verrait bien des ouvrages volumineux auxquels il resterait à peine quelques feuillets. Ce n’est pas sans raison qu’on a dit : Un auteur est un homme qui prend dans les livres tout ce qui lui passe par la tête.

estomac. — Mauvais cœur et bon estomac.

Maxime par laquelle sont énoncées les deux conditions auxquelles les égoïstes attachent le bonheur. Elle a quelque vérité sous ce rapport qu’en étouffant sa sensibilité et en digérant très bien, on éviterait beaucoup de souffrances morales et de souffrances physiques ; mais elle est d’une fausseté révoltante sous tous les autres rapports. Le secret d’être heureux ne peut consister à n’aimer que soi et à se soustraire au devoir essentiel de la société ; car il exclurait les jouissances les plus douces, les plus délicates et les plus nobles du cœur humain. Le bonheur dépend du sentiment encore plus que des nombreux avantages qu’on possède, et peut-être le bonheur n’est-il que le sentiment.

On pense que la maxime anti-sociale Mauvais cœur et bon estomac fut inventée, ou du moins accréditée, par Fontenelle, dont la vie longue ft tranquille en offrit constamment l’application.

estrade. — Battre l’estrade.

Battre le pavé, perdre son temps à courir les rues, être desœuvré. — Le mot estrade, suivant Henri Estienne, ne vient point de l’italien strada, mais du latin strata, que quelques auteurs, notamment Eutrope, ont employé dans le sens de pavé, au lieu de strata via. On trouve dans Virgile, per strata viarum. L’expression Battre l’estrade et le vieux verbe estrader se disaient primitivement, au propre, en parlant de certains soldats à pied et à cheval chargés d’aller à la découverte et de battre le pays. Ces soldats étaient appelés estradiots, nom que plusieurs étymologistes font dériver du grec στρατιὠτης, soldat, parce que les premiers qui eurent cette fonction avaient été tirés de la Grèce.

étamine. — Passer par l’étamine.

Aussitôt qu’une fois ma verve me domine,
Tout ce qui s’offre à moi passe par l’étamine.

L’étamine est le nom d’une étoffe fort mince et fort claire, dont les vieilles bourgeoises avaient coutume de se vêtir autrefois. Comme ces vieilles étaient sévères, malignes et bavardes, on disait des personnes critiquées ou tancées par elles, qu’elles avaient passé par l’étamine. — Telle est l’origine qu’on attribue à cette expression, qui peut être venue tout aussi bien d’une allusion à l’étamine ou tamis des apothicaires.

étoile. — Son étoile commence à blanchir, ou à pâlir.

Expression dont on peut faire l’application à la décadence de plus d’une qualité brillante, et dont on se sert spécialement pour marquer la chute prochaine d’un homme en faveur. C’est une double allusion à l’état des étoiles, qu’on voit blanchir ou pâlir aussitôt que le jour se lève, et à l’influence qui leur est attribuée sur la destinée humaine. — Cette rêverie astrologique a donné lieu à ces autres expressions proverbiales : Être né sous une heureuse étoile, — Être né sous une malheureuse étoile, — Ne pouvoir résister à son étoile.

étrangler. — Je veux que ce morceau m’étrangle, si…

Ducange pense que cette formule d’affirmation métaphorique est venue d’une épreuve judiciaire qui fut introduite au commencement du onzième siècle, et qui consistait à faire avaler aux gens accusés de vol, un morceau de pain et un morceau de fromage sur lesquels on avait dit la messe. Le pain était d’orge sans levain, et le fromage de lait de brebis du mois de mai. La difficulté d’avaler ces morceaux qui pesaient chacun neuf deniers constatait la culpabilité.

Lorsque les Siamois veulent connaître de quel côté est le bon droit dans certaines affaires civiles ou criminelles, ils obligent les deux parties à prendre des pilules purgatives ; et la personne qui les garde plus longtemps dans son estomac obtient gain de cause.

être. — Connaître les êtres d’une maison.

C’est en connaître les coins et recoins, ou les endroits les plus cachés. — Cette expression est très ancienne, car elle se trouve dans le manuscrit du Roman du Renard :

Lors s’en vint droict à la fenestre
Com cil qui bien savoat l'estre.

Elle se trouve aussi dans beaucoup d’autres ouvrages de notre littérature primitive ; mais il est à remarquer que le mot êtres y figure écrit de cinq manières différentes, à savoir : estres, aistres, aitres, astres, et âtres, sans que son acception varie avec son orthographe. Les étymologistes s’accordent à dire que ce mot est dérivé du latin atrium. Cependant Huon de Villeneuve, remarquant qu’il signifie quelquefois route, chemin, le fait venir de strada.

étreindre. — Qui trop embrasse mal étreint.

Il faut mesurer ses entreprises à ses forces ou à ses moyens : celui qui entreprend trop ne réussit point.

Mais d’embrasser tant de matières
En ung coup, tout n’est pas empraint.
Qui trop embrasse, mat estraint.

(G. Coquillart.)

Plus les bras sont étendus, plus leur action est bornée : ils ne saisissent bien que les objets autour desquels ils se replient. Il en est des facultés de l’esprit comme des bras. Les exercer sur trop de matières à la fois, c’est les affaiblir. Il faut les concentrer pour qu’elles aient toute leur énergie. Musschembroěck disait : Dum omnia volumus scire, nihil scimus ; en voulant tout savoir, nous ne savons rien.

Pluribus intentus minor est ad singula sensus.

On avait érigé à Buffon une statue où on lisait ces mots : Naturam amplectitur omnem, il embrasse toute la nature. Un plaisant y ajouta : Qui trop embrasse mal étreint. Buffon alors fit supprimer l’éloge et la critique.

événement. — Les grands événements procèdent des petites causes.

Cette maxime, passée en proverbe, est devenue le sujet et le titre d’un ouvrage où sont rapportées beaucoup de petites particularités qui ont influé sur de grandes affaires. Cependant la disproportion qu’on remarque entre la cause et l’effet n’est pas aussi réelle qu’on se l’imagine. La Harpe regarde cette disproportion apparente comme la suite nécessaire de la différence de rang et de pouvoir. « Les passions, dit-il, c’est-à-dire les affections qui ne sont pas dans l’ordre de la raison, sont petites en elles-mêmes, comme l’avarice, l’amour, la jalousie, etc., ou très susceptibles de petitesses, comme l’orgueil, l’ambition, la haine, la vengeance, etc. Elles occasionnent les mêmes incidents chez ceux qui gouvernent et chez ceux qui sont gouvernés, avec cette différence que, dans les conditions inférieures, ces incidents n’ont qu’une influence obscure et bornée, et qu’ils en ont une très étendue et très sensible dans les personnes qui ont entre leurs mains les destinées publiques, et qui ne sont pas toujours mues par des ressorts proportionnés à l’importance de la chose publique, et dans un rapport exact avec le devoir et avec le bien général. »

Jean-Baptiste Say a dit sur le même sujet : « Les petites causes amènent parfois de grands événements ; mais c’est lorsque ces grands événements sont mûrs pour arriver. Elles sont causes occasionnelles et non pas efficientes. Un souffle fait tomber une poire ; il est cause de cet événement, si vous voulez ; mais ce n’est pas le souffle qui a produit la poire ; c’est la terre, le soleil et le temps ; le temps ! élément si important dans toutes les choses de ce monde !

« Je conviens que de très petits événements ont eu de graves conséquences ; mais ils sont plus rares qu’on ne croit, et agissent plutôt négativement que positivement. Certes si, au moment où Alexandre préparait son expédition contre la Perse, il eût avalé de travers une arête, et qu’il en eût été étouffé, il est probable que la conquête de l’Asie n’eût pas eu lieu. Dès lors point de ces royaumes grecs fondés en Syrie, en Egypte ; point de Cléopâtre ; la bataille d’Actium n’eût pas été perdue par Antoine ; Auguste ne serait pas monté sur le trône du monde, etc. Mais il serait arrivé des événements analogues, parce que l’univers était mûr pour eux. Pascal ne me semble pas fondé à dire que si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de la terre était changée. César lui-même se fût-il noyé en passant le Rubicon, Rome n’évitait pas l’esclavage ; Rome devait être gouvernée par le sabre, parce que les Romains avaient été trop avides de triomphes militaires ; et si ce n’eût été par le sabre de César, ç’aurait été par un autre. »

Voltaire a bien mal raisonné aussi, lorsqu’il a écrit : « Si Léon X avait donné des indulgences à vendre aux moines augustins qui étaient en possession du débit de cette marchandise, il n’y aurait point de protestants. » Le protestantisme était un feu couvé pendant la plus grande partie du moyen age, et ce volcan devait avoir nécessairement son éruption.

exception. — Il n’y a point de règle sans exception.

Quelque générale que soit une règle, elle n’est point applicables tous les cas particuliers.

L’exception confirme la règle.

L’exception, tout en dérogeant à la règle, en constate l’existence ; de la nécessité où l’on est de violer la règle en certains cas, se tire précisément la preuve qu’elle existe. Le mot confirme n’est pas ici d’une exactitude rigoureuse ; suppose vaudrait peut-être mieux.

excuse. — Qui s’excuse s’accuse.

Trop de soins à se justifier produisent souvent un préjugé contraire. Quiconque est innocent n’insiste guère pour qu’on ne le croie point coupable, et il laisse les excuses à ceux qui en ont besoin. — Toute excuse implique quelque idée de faute. Nescio quid peccati portat secum omnis purgatio. (Térence.)

exil. — Ceux qui passent de l’exil au pouvoir sont avides de sang.

Marius et Tibère n’ont que trop justifié ce proverbe ; la vie de l’empereur Andronic en montra la justesse. Le nombre des victimes de ce tyran, dit Gibbon, donnerait une idée moins frappante de sa cruauté que la dénomination de jours de l’alcyon (jours tranquilles) appliquée à l’espace bien rare dans son règne d’une semaine où il se reposa de verser du sang.

expérience. — Expérience passe science.

C’est-à-dire que les leçons de l’expérience valent mieux que celles de tous les maîtres. — Usus frequens omnium magistrorum præcepta superat. (Cicéron.)

extrême. — Les extrêmes se touchent.

Napoléon disait : Du sublime au ridicule il n’y a qu’un pas.

F

fable. — Être la fable du public.

C’est être pour le public un sujet de comédie ou un objet de risée. Les Latins disaient : Esse fabula aliorum, en prenant le mot fabula dans l’acception d’entretien, discours, et peut-être aussi dans celle de pièce de théâtre. Cette locution, dont la nôtre est littéralement traduite, a été employée par Cicéron, par Horace, par Ovide, etc. Racine a fait dire à Achille (Iphigénie, act. ii, sc. 7) :

Suis-je, sans le savoir, la fable de l’armée ?

fâcher. — Qui se fâche a tort.

On n’a recours aux invectives que quand on manque de preuves. Entre deux controversistes, il y a cent à parier contre un que celui qui aura tort se fâchera. Prométhée dit à Jupiter, dans un dialogue de Lucien : « Tu prends la foudre au lieu de répondre, donc tu as tort. »

face. — Face d’homme porte vertu.

On dit aussi : Face d’homme fait vertu. — Ces proverbes signifient que la présence d’un homme sert beaucoup à ses affaires. Ils s’appliquent particulièrement lorsque l’arrivée d’une personne dans une société fait changer de mal en bien les propos qu’on y tenait sur son compte.

fagot. — Sentir le fagot.

C’est être soupçonné d’hérésie, d’impiété. — Cette façon de parler fait évidemment allusion au supplice du feu qu’on infligeait autrefois aux hérétiques ; mais on a eu tort de prétendre qu’elle a été introduite sous le règne de François II, qui institua les chambres ardentes chargées de prononcer un pareil supplice contre les luthériens et les calvinistes. Elle existait déjà sous le règne de François Ier. Il est probable qu’elle remonte au temps des Albigeois, que Simon de Montfort, vicaire du pape Innocent III, livrait aux flammes par centaines ; témoin l’exécution qu’il fit faire, en 1210, à Minerbe, où cent cinquante furent consumés sur un horrible bûcher allumé par le fanatisme. On peut même croire qu’elle a une origine plus ancienne encore, en raison de l’analogie qu’elle présente avec la dénomination de sarmentitii, usitée chez les Romains, à ce que nous apprend Tertullien, pour désigner les chrétiens qu’ils faisaient brûler avec des fagots de sarment.

Il y a fagots et fagots.

Ce proverbe, qu’on emploie fréquemment pour signifier qu’il y a de la différence entre des choses de même sorte, ou entre des personnes de même état, a été inventé ou du moins mis en vogue par Molière, qui fait dire à Sganarelle (Médecin malgré lui, act. 1, sc. 6) ; « Il y a fagots et fagots, mais pour ceux que je fais… »

Conter des fagots.

C’est conter des bagatelles, des choses frivoles ou fausses et sans vraisemblance. — On prétend que la plus ancienne de nos feuilles périodiques, la Gazette de France [43], donna lieu à cette phrase proverbiale presque aussitôt qu’elle parut. Comme elle ne se publiait pas alors par abonnement, des colporteurs étaient chargés de la crier dans les rues : or, il arriva qu’un de ces colporteurs rencontra un jour sur son chemin un marchand de fagots qui s’obstina à marcher à côté de lui ; l’un et l’autre se piquèrent d’une risible émulation ; ce fut à qui saurait le mieux enfler sa voix pour avertir les acheteurs, et comme leurs cris alternatifs Gazette ! Fagots ! firent événement pour tout le quartier, on s’égaya sur la réunion fortuite ou calculée de ces deux mots, et l’on prit l’habitude de les employer dans une acception synonymique.

Cette explication peut s’appeler un fagot, car elle repose sur un fait moins ancien que la locution, laquelle est venue tout simplement d’un allusion à la mauvaise foi des marchands de bois, qui comptent les fagots qu’ils vendent de manière à tromper sur la quantité ou sur la qualité. Une phrase de la vieille farce intitulée : La querelle de Gaultier Garguille et de Périne sa femme, ne laisse aucun doute sur ce sujet. « Tu me renvoies de Caïphe à Pilate ; tu me contes des fagots pour des cotterets. » Conter est mis ici pour compter ; la différence que l’œil remarque entre ces deux homonymes ne fait rien à la chose ; dérivés l’un et l’autre, suivant Nicot, du verbe latin computare, ils étaient autrefois confondus sous le rapport de l’orthographe. Les livres imprimés avant la fin du dix-septième siècle en offrent des preuves multipliées. Le docte M. de Walckenaer cite une édition de Boileau où l’on trouve :

Parmi les Pelletiers ou conte les Corneilles.

Il ajoute que dans la rédaction officielle de l’Entrée du roi et de la reine, le 26 août 1660, on lit en gros caractères : Chambre des Contes.

J’indiquerai, à mon tour, une pièce de Ronsard où conter pour compter revient à chaque couplet :

Si tu peux me conter les fleurs
Du printemps, etc.

Un fait que je garantis, c’est que conter, dans le sens de calculer, énumérer, a été employé plus souvent que compter par les auteurs du seizième siècle et du dix-septième siècle.

Madame de Forgeville demandait un jour à d’Alembert : Quel bien avaient fait à l’humanité les encyclopédistes. — Quel bien ? répondit le philosophe ; ils ont abattu la forêt des préjugés qui la séparait du chemin de la vérité. — En ce cas, répliqua-t-elle en riant, je ne suis plus surprise s’ils nous ont débité tant de fagots.

faillir. — On apprend en faillant.

C’est-à-dire en se trompant. Les erreurs que l’on commet tournent par la suite au profit de l’instruction. L’esprit humain est comme ce géant de la fable qui se relevait plus fort de ses chutes. — Les Espagnols ont ce beau proverbe : Quien estropieça, si no cae, el camino adelanta.

Qui bronche sans tomber accélère ses pas.

faim. — La faim de Sancerre.

Expression proverbiale dont a fait usage le pseudonyme Orasius Tubero (Lamothe Le Vayer), qui a dit d’un homme affamé : 11 avait la faim de Sancerre dans les entrailles (dialogue IV, Des rares et éminentes qualités des ânes de ce temps). Les calvinistes, assiégés, en 1573, pendant huit mois, dans la ville de Sancerre, par les troupes de Charles IX, que commandait le maréchal de La Châtre, furent réduits à un tel excès de famine, qu’ils mangèrent des cuirs, des parchemins, des herbes vénéneuses et des bêles immondes de toute espèce. On rapporte même qu’un père et une mère furent surpris dévorant le cadavre de leur propre fille qui était morte de faim.

faire. — Fais ce que dois, advienne que pourra.

Cette belle devise, passée en proverbe, respire le plus moral de tous les sentiments, le sentiment du devoir, qui prescrit de faire les bonnes actions sans en espérer de récompense, en s’exposant même à des inconvénients ou à des malheurs. L’homme qui, par respect humain, transige avec un tel sentiment, n’est pas véritablement vertueux. Un ancien s’écrie dans son indignation contre ces gens dont la vertu ne veut se montrer qu’avec l’approbation du vulgaire : Non vis esse justus sine gloriâ : ai me Hercule sæpè justus esse debebis cum infamiâ. Tu ne veux pas être juste sans gloire, mais, par Hercule, tu dois l’être souvent, même avec infamie.

Fais ce que je dis et non ce que je fais. Ce proverbe, qu’on suppose être la réponse d’un prédicateur auquel on reproche d’avoir une conduite en contradiction avec sa doctrine, a son origine et son explication dans ces paroles de l’évangile selon saint Mathieu (ch. xxiii, v. 2 et 3) : Super cathedram Moysi sederunt pharisæi. Omnia ergo quæcumque dixerint vobis servate et facite : secundum opera vero eorum nolite facere ; dicunt enim et non faciunt. Les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse : observez donc et faites tout ce qu’ils vous diront, mais ne faites pas ce qu’ils font ; car ils disent ce qu’il faut faire, et ne le font pas.

Zénon comparait les hommes qui parlent bien et qui vivent mal à la monnaie d’Alexandrie, qui était belle mais pleine d’alliage. — Montaigne les appelait des dupeurs d’oreille. — D’après un adage ingénieux des saints Pères, ils ressemblent au bluteau qui garde le son et donne la farine : Cribrum pollinarium furfures sibi servat, aliis farinam exhibet. — Nous disons dans le même sens : La cloche appelle à l’église, mais elle n’y entre pas. — Les Anglais disent : The friar preached against stealing wlien he had pudding in his sleeve. Le moine prêchait contre le vol pendant qu’il avait le boudin dans sa manche.

familiarité. — La familiarité engendre le mépris.

Lorsqu’on est familier avec ses inférieurs, on cesse d’en être respecté. Saint Bernard dit : Familiaris dominus fatuum nutrit servum. Un maître familier nourrit un valet impertinent. — Les Italiens disent : Dimestichezza di padrone, capello di matto ; familiarité de maître, chapeau de fou, c’est-à-dire signe de folie.

famine. — La famine amène la peste.

Un mal est souvent l’avant-coureur ou la cause d’un plus grand mal. Ce proverbe, traduit du latin Famem pestilentia sequitur, fut employé au propre d’une manière bien éloquente par M. de Merainville, évêque de Chartres, qui dit à Louis XV, en lui demandant des secours pour les pauvres de son diocèse dans une grande cherté de grains : Sire, vous vivez dans l'abondance et vous ne connaissez pas la famine ; mais la famine amène la peste, et la peste atteint les rois.

fantaisie. — La fantaisie fait la loi à la raison.

Le mot fantaisie désignait autrefois l’imagination : il désigne aujourd’hui un désir vif et singulier qui tient du caprice, et dans cette dernière acception il ne convient pas moins au proverbe que dans la première. Le désir, comme l’imagination, est un tyran qui fait presque toujours céder la raison.

farine. — Gens de même farine.

On a prétendu que les comédiens, qui se saupoudraient le visage de farine et qui étaient vus de mauvais œil dans un siècle dévot, à cause de l’excommunication lancée contre eux par l’Église, ont donné lieu à cette expression proverbiale, toujours prise en mauvaise part. Mais il est évident qu’on s’est trompé, puisque cette expression était usitée chez les Latins. On lit dans Sénèque : Omnes hi sunt ejusdem farinæ ; ces gens-là sont tous de même farine, c’est-à-dire ils sont tous de même espèce, ils ne valent pas mieux l’un que l’autre.

Réussir mieux en pain qu’en farine.

Réussir mieux à la fin que dans le commencement d’une entreprise, terminer heureusement une affaire qui avait été d’abord mal engagée.

Quand Dieu envoie la farine, le diable enlève le sac.

Vieux proverbe français et italien qu’on emploie en parlant d’une occasion avantageuse dont on n’a pu profiter. — Les Anglais disent : When it rains omelettes, the devil utpsets the plats. Quand il pleut des omelettes, le diable enlève les assiettes.

fatras. — C’est du fatras.

Cette expression, employée pour désigner une mauvaise compilation, un amas confus de pensées et d’expressions inutiles ou incohérentes, fait sans doute allusion à une ancienne pièce de poésie nommée fatras, où un même vers était souvent répété, comme dans l’exemple suivant :

Le prisonnier
Qui n’a argent
Est en danger,
Le prisonnier.
Pendre ou noyer
Le fait l’agent,
Le prisonnier
Qui n’a argent.

On dit aussi quelquefois, dans un sens analogue : C’est de la riqueraque. On appelait autrefois riqueraque une sorte de longue chanson composée de vers de six ou sept syllabes, à rimes croisées, à peu près dans le même genre que le fatras. Pierre Lefèvre, curé de Merai, fait mention de ces deux espèces de poèmes dans son Art de pleine rhétorique.

fée. — Il ne faut pas courroucer la fée.

C’est-à-dire, il ne faut pas irriter une personne puissante dont le ressentiment est redoutable. Ce proverbe s’emploie aussi dans le même sens que le proverbe Il ne faut pas réveiller le chat qui dort. — La croyance aux fées était autrefois en France une opinion populaire qui n’est pas encore entièrement détruite. On distinguait les fées en bienfaisantes et malfaisantes. La crainte qu’inspiraient ces dernières était extrême, et avait donné lieu à plusieurs pratiques superstitieuses au moyen desquelles on espérait les empêcher de faire du mal. Le Grand d’Aussy (Recueil de fabliaux, tom. i, page 79) raconte qu’à l’abbaye de Poissy, fondée par saint Louis, on célébrait, tous les ans, une messe pour préserver les religieuses du pouvoir des fées.

femme. — Ce que femme veut, Dieu le veut.

Il n’y a pas moyen de résister à la volonté des femmes : ce qu’elles veulent se fait presque toujours, comme si Dieu le voulait. — Ce proverbe, qui égale l’opiniâtreté du sexe à la puissance divine, a inspiré à La Chaussée ce joli vers :

Ce que veut une femme est écrit dans le ciel.

Les Latins avaient deux adages analogues qu’ils appliquaient aux hommes comme aux femmes : Nobis animus est deus ; notre esprit est un dieu pour nous. — Quod volumus sanctum est ; ce que nous voulons est saint ou sacré. Le premier est rapporté en grec par Plutarque, qui en attribue l’invention à Menandre ; le second est cité par saint Augustin.

Il faut chercher une femme avec les oreilles plutôt qu’avec les yeux.

Il faut considérer la bonne réputation plutôt que la beauté de celle qu’on veut prendre pour épouse. Ne regarder qu’à la beauté dans le choix d’une épouse, c’est vouloir, comme disait la reine Olympias, se marier pour les yeux, ou, suivant l’expression de Corneille, épouser un visage. Lamothe Levayer dit que le sommeil dans lequel Dieu plongea notre premier père, au moment où il voulut lui donner une compagne, est un avis de nous défier de notre vue et de prendre une femme, les yeux fermés.

La plus belle femme ne peut donner que ce qu’elle a.

C’est-à-dire, lorsqu’une personne fait tout ce qu’elle peut, il ne faut pas en exiger davantage. — Ce proverbe n’est pas juste sous tous les rapports, car une femme donne précisément ce qu’on croit recevoir d’elle, puisque, en ce genre, c’est l’imagination qui fait le prix de ce qu’on reçoit. Les faveurs quelle accorde ont plus que leur réalité propre, suivant l’heureuse expression de Montesquieu.

La plus honnête femme est celle dont on parle le moins.

« Les anciens, dit Jean-Jacques Rousseau dans sa lettre à d’Alembert, avaient en général un très grand respect pour les femmes ; mais ils marquaient ce respect en s’abstenant de les exposer au jugement du public, et croyaient honorer leur modestie en se taisant sur leurs autres vertus. Ils avaient pour maxime que le pays où les mœurs étaient le plus pures était celui où l’on parlait le moins des femmes, et que la femme la plus honnête était celle dont on parlait le moins. C’est sur ce principe qu’un Spartiate entendant un étranger faire de magnifiques éloges d’une dame de sa connaissance, l’interrompit en colère : Ne cesseras-tu point, lui dit-il, de médire d’une femme de bien ? De là venait aussi que, dans leur comédie, les rôles d’amoureuses et de filles à marier ne représentaient jamais que des esclaves ou des filles publiques. »

Quoique nous n’ayons point pour les femmes le même respect que les anciens, nous n’en avons pas moins adopté la maxime proverbiale dont ils se servaient comme d’une espèce de critérium qui leur fesait reconnaître le degré d’estime qu’ils devaient à chacune d’elles. Il y a même dans notre langue une expression vulgaire qui confirme la vérité de cette maxime : c’est l’expression Faire parler de soi ; quand elle s’applique à une femme, elle emporte toujours une idée de blâme, tandis qu’elle se prend généralement dans un sens d’éloge quand elle se rapporte à un homme. Cette femme fait parler d’elle est une phrase qui signifie que cette femme donne lieu à de mauvais propos sur son compte par une conduite répréhensible ; Cet homme fait parler de lui se dit ordinairement pour exprimer que cet homme se distingue par ses talents ou par ses belles actions.

Prends le premier conseil d’une femme et non le second.

Les femmes jugent mieux d’instinct que de réflexion : elles ont l’esprit primesautier, suivant l’expression de Montaigne ; elles savent pénétrer le secret des cœurs et saisir le nœud des intrigues et des affaires avec une merveilleuse sagacité, et les soudains conseils qu’elles donnent sont presque toujours préférables aux résultats d’une lente méditation. C’est pour cela sans doute que les peuples celtiques les regardaient comme des êtres inspirés, leur attribuaient le don des oracles, et leur accordaient une grande influence dans les délibérations politiques.

Les Chinois ont un proverbe tout à fait semblable au nôtre : Les premiers conseils des femmes, disent-ils, sont les meilleurs, et leurs dernières résolutions les plus dangereuses.

Qui de femme honnête est séparé, d’un don divin est privé.

Une femme honnête est vraiment un don divin, et il n’y a pas de plus grand malheur pour un mari que d’en être privé ; car il perd avec elle un sage conseil dans ses entreprises, une douce consolation dans ses chagrins, une heureuse assistance dans ses infirmités, une source d’agréments et de joie dans toutes les situations de la vie. Et quel trésor sur la terre pourrait valoir cette fidèle amie, cette tendre bienfaitrice, ou plutôt cette providence de tous les instants ? Procul et de ultimis finibus pretium ejus. (Salomon, Prov., c. 31, v. 10.)

Il n’est attention que de vieille femme.

Une jeune femme ne s’occupe guère que d’elle-même. Elle est enivrée de sa beauté au point de croire qu’elle n’a pas besoin d’autre séduction pour régner sur les hommes. Mais il n’en est pas de même d’une femme qui commence à vieillir : elle sent que son empire ne peut plus se maintenir par des charmes qu’elle voit s’altérer chaque jour. Elle sacrifie sa vanité aux intérêts de son cœur ; elle s’applique à fixer l’homme qu’elle aime par les attraits de la bonté ; elle est toujours aux petits soins pour lui, et il n’y a pas de douces prévenances, de délicates attentions qu’elle ne lui prodigue.

Ce proverbe s’entend aussi de certaines fonctions domestiques confiées aux femmes. Il est reconnu qu’une vieille femme s’en acquitte plus soigneusement qu’une jeune. Par exemple ; elle est bien meilleure garde-malade, car elle ne cherche pas autant à prendre ses aises et ne craint pas que la privation de sommeil lui donne un teint pâle avec des yeux battus.

Maison faite et femme à faire.

Il faut acheter une maison toute faite afin de ne pas être exposé aux inconvénients et aux dépenses qu’entraîne la bâtisse, et il faut prendre une jeune femme dont le caractère ne soit pas formé, afin de pouvoir la façonner sans peine à sa manière de vivre.

La femme est toujours femme.

C’est-à-dire toujours faible, toujours légère, toujours inconstante. Varium et mutabile semper femina. (Virg.)

Foi de femme est plume sur l’eau.

Un proverbe des Scandinaves dit : Ne vous fiez point aux paroles de la femme, car son cœur a été fait tel que la roue qui tourne.

Il ne faut pas se fier à femme morte.

Ce proverbe nous est venu des Grecs et des Latins. Diogénien rapporte qu’il a dû son origine à la funeste aventure d’un jeune homme qui, étant allé visiter le tombeau de sa marâtre, fut écrasé par la chute d’une colonne élevée sur ce tombeau.

Si la femme était aussi petite qu’elle est bonne, on lui ferait un habillement complet et une couronne avec une feuille de persil.

Manière originale et comique de classer la bonté de la femme parmi les infiniment petits.

Bonne femme, mauvaise tête
Bonne mule, mauvaise bête.

Jean Nevizan, professeur de droit à Turin, au commencement du seizième siècle, dit dans son curieux ouvrage intitulé : Sylva nuptiatis, la Forêt nuptiale, que Dieu forma dans la femme toutes les parties du corps qui sont douces et aimables, quæ sunt dulcia et amicabilia ; mais que pour la tête il ne voulut pas s’en mêler, et qu’il en abandonna la façon au diable : de capite noluit se impedire, sed permissit illud facere dæmoni.

Femme rit quand elle peut, et pleure quand elle veut.

Un autre proverbe dit grossièrement : À tout heure chien pisse et femme pleure. — Ovide prétend que la facilité des larmes chez les femmes est le résultat d’une étude particulière.

Ut fierent oculos erudiere suos.

Une femme ne cèle que ce qu’elle ne sait pas.

C’est-à-dire qu’une femme est incapable de garder un secret. Mais ceci doit s’entendre d’un secret qui lui est confié, et non d’un secret qui lui appartient en propre ; car elle cache toujours très bien ce qu’il lui importe personnellement de cacher : par exemple, son indiscrétion ne va jamais jusqu’à révéler son âge.

À qui Dieu veut aider sa femme lui meurt.

On dit aussi : À qui perd sa femme et un denier, c’est grand dommage de l’argent. Ces deux proverbes, usités chez nos aïeux, démentent formellement la réputation de galanterie qu’on a voulu leur faire.

Ce n’est rien ; c’est une femme qui se noie.

Mauvaise plaisanterie de quelque Sganarelle. Celui de Molière en fait une de la même espèce. Lorsque la suivante de Célie l’appelle en s’écriant : Ma maîtresse se meurt, il lui répond :

Quoi ! n’est-ce que cela ?
Je croyais tout perdu de crier de la sorte.

Un proverbe espagnol venge le beau sexe de l’injustice du nôtre ; une femme y dit : Ce n’est rien ; c’est mon mari que l’on tue.

Je partage le sentiment exprimé par La Fontaine dans ces vers du début de sa fable intitulée La femme qui se noie :

Je ne suis pas de ceux qui disent : Ce n’est rien ;
C’est une femme qui se noie.
Je dis que c’est beaucoup, et ce sexe vaut bien
nous le regrettions, puisqu’il fait notre joie.

Il est permis de battre sa femme, mais il ne faut pas l’assommer.

Ce proverbe a été originairement une formule de droit. Plusieurs anciennes chartes de bourgeoisie autorisaient les maris, en certaines provinces, à battre leurs femmes, même jusqu’à effusion de sang, pourvu que ce ne fût point avec un fer émoulu, et qu’il n’y eût point de membre fracturé. Les habitants de Villefranche en Beaujolais jouissaient d’un pareil privilége qui leur avait été concédé par Humbert IV, sire de Beaujeu, fondateur de leur ville. Quelques chroniques assurent que le motif d’une telle concession fut l’espérance où était ce seigneur d’attirer un plus grand nombre d’habitants, espérance qui fut promptement réalisée.

On trouve dans L’Art d’aimer, poëme d’un trouvère, le passage suivant : « Garde-toi de frapper la dame et de la battre. Songe que vous n’êtes point unis par le mariage, et que, si quelque chose en elle te déplaît, tu peux la quitter. »

La Chronique bordelaise, année 1314, rapporte ce fait singulier : À Bordeaux, un mari accusé d’avoir tué sa femme comparut devant les juges, et dit pour toute défense : Je suis bien fâché d’avoir tué ma femme ; mais c’est sa faute, car elle m’avait grandement irrité. Les juges ne lui en demandèrent pas davantage, et ils le laissèrent se retirer tranquillement, parce que la loi, en pareil cas, n’exigeait du coupable qu’un témoignage de repentir.

Un de ces vieux almanachs qui indiquaient à nos bons aïeux le » actions qu’ils devaient faire jour par jour donne, en plusieurs endroits, l’avertissement que voici : Bon battre sa femme en hui.

Cette odieuse coutume, qui se maintint légalement en France, suivant Fournel, jusqu’au règne de François ier, paraît avoir été fort répandue dans le treizième siècle ; mais elle remonte à une époque plus reculée. Le chapitre 131 des lois anglo-normandes porte que le mari est tenu de châtier sa femme comme un enfant, si elle lui fait infidélité pour son voisin. Si deliquent vicino suo, tenetur eam castigare quasi puerum. Un article du concile tenu à Tolède l’an 400 dit : Si la femme d’un clerc a péché, le clerc peut la lier dans sa maison, la faire jeûner et la châtier, sans attenter à sa vie, et il ne doit pas manger avec elle jusqu’à ce qu’elle ait fait pénitence.

Comment des ministres de la religion chrétienne, qui a tant fait pour l’émancipation et la dignité des femmes, ont-ils pu concevoir la pensée de les soumettre à une pénalité si brutale et si dégradante ! Ils auraient dû être conduits par l’esprit de cette religion, où tout est amour et charité, à proclamer le principe de la loi indienne qui dit dans une formule pleine de délicatesse et de poésie : « Ne frappe pas une femme, eût-elle commis cent fautes, pas même avec une fleur. »

Remarquons, du reste, que le droit de battre n’a pas toujours appartenu aux maris exclusivement. La dame noble qui avait épousé un roturier pouvait lui infliger la correction avec des verges, toutes les fois qu’elle jugeait cela convenable. (Voyez la fin de l’article : Porter la culotte.)

Jean Belet, dans son Explication de l’office divin, parle d’un singulier usage de son temps : La femme, dit-il, bat son mari la troisième fête de Pâques, et le mari bat sa femme le lendemain : ce qu’ils font pour marquer qu’ils se doivent la correction l’un à l’autre et empêcher qu’ils ne se demandent, en ce saint temps, le devoir conjugal[44].

Qui femme a, noise a.

Saint Jérôme dit : Qui non litigat cælebs est, celui qui n’a point de dispute est dans le célibat, ce qui paraît avoir été un proverbe de son temps, inventé probablement par quelque moine. Ainsi il est décidé par l’autorité même d’un père de l’Église que les querelles sont inséparables de l’état de mariage. Mais est-ce avec raison que le tort de ces querelles est imputé aux femmes seules ? Consultez ces dames ; elles répondront toutes qu’il appartient en entier aux maris, qui ont voulu les charger des reproches qu’ils méritent eux-mêmes. Après cela, tâchez de résoudre, si vous le pouvez, une question qui divise le genre humain en deux opinions si tranchées. Le plus sage est de croire que ces opinions sont également fondées. Il est plus facile, dit très bien Montaigne, d’accuser un sexe que d’excuser l’autre.

Temps pommelé et femme fardée
Ne sont pas de longue durée.

Le temps est pommelé lorsqu’il y a des couches de ces petits nuages qui ressemblent à des flocons de laine et qui sont appelés, en quelques endroits, les éponges du ciel, par une métaphore assez heureuse. Ce signe parait-il quand il fait beau, c’est une preuve que les vapeurs se condensent ; se montre-t-il quand il fait mauvais, c’est une preuve qu’elles se divisent ; et dans les deux cas il indique un changement prochain dans l’état de l’atmosphère. — Le fard est un cosmétique pernicieux à la peau : les femmes qui en font usage sont flétries bien promptement, et c’est là tout ce qu’elles gagnent à vouloir mettre sur leur visage plus que Dieu n’y a mis, comme dit le troubadour Pierre de Résignac.

Il faut toujours que la femme commande.

Le désir le plus vif et l’étude la plus constante des femmes, de mère en fille, depuis que le monde existe, c’est, dit-on, de dominer. Elles ont pour y parvenir une tactique merveilleuse qui ne se trouve presque jamais en défaut. Les hommes ne savent pas y résister. Ce n’est qu’en apparence qu’ils sont les maîtres, et le droit du plus fort, dont ils se glorifient, n’est rien en comparaison du droit du plus fin, dont elles ne se vantent pas.

Un vieux Minnesinger, dans un accès de gynécomanie poétique, a cherché à montrer par une allégorie singulière que la femme est réellement la maîtresse : il l’a représentée assise sur un trône superbe, avec douze étoiles pour couronne, et la tête de l’homme pour marche-pied.

On a prétendu à tort que, dans l’antiquité, le beau sexe fut généralement réduit à une espèce de servage. Cet état, inconciliable avec le caractère dont il est doué, n’a pu exister que par exception, et chez un petit nombre de peuples. Il ne serait pas difficile de prouver que la gynécocratie politique et la gynécocratie domestique ont été plus en usage dans les siècles antérieurs au christianisme que dans les siècles postérieurs. Voici quelques faits historiques assez curieux à l’appui de cette assertion. Sémiramis fit une loi réputée longtemps inviolable qui attribuait aux femmes l’autorité sur les hommes. La légistation des Sarmates prescrivit qu’en toutes choses, dans les familles et dans les villes, les hommes fussent sous le gouvernement des femmes. En Égypte, chaque mari devait être esclave de la volonté de la sienne : il s’y engageait formellement par une clause indispensable exigée dans tous les contrats de mariage. À Carras, en Assyrie, il y avait un temple dédié à la lune où l’on n’admettait que ceux qui fesaient hautement profession de se montrer toujours soumis à leurs épouses, et l’on assure que de toute la contrée les dévots pèlerins ne cessaient d’y affluer.

Femme qui prend, se vend ; — Femme qui donne, s’abandonne.

Ce proverbe, qu’on divise quelquefois en deux, n’a une juste application qu’en matière galante. C’est une sentence émanée des anciennes cours d’amour. Des femmes et des chevaux, il n’y en a point sans défauts.

La perfection n’appartient à aucun être sur la terre, et sans doute il n’en faut pas chercher le modèle chez les femmes. Mais les hommes sont-ils donc moins imparfaits qu’elles ? La vérité est que les femmes ont plus de petits défauts, et les hommes plus de vices achevés.

Que les femmes fassent les femmes et non les capitaines.

Ce n’est point un ridicule imaginaire que signale ce proverbe. Les dames françaises, à diverses époques, affichèrent réellement des prétentions militaires, non-seulement dans leurs discours, mais dans leurs actions, comme si elles n’avaient pas eu de passe-temps plus agréable que d’imiter les Marphises et les Bradamantes ; et plusieurs histoires, notamment les Antiquités de Paris, par Sauval, an 1457, parlent des capitainesses investies du commandement de certaines places fortes. Cette manie, à laquelle contribua sans doute beaucoup la lecture des romans chevaleresques, prit un nouveau développement dans le seizième siècle, lorsque l’imprimerie eut multiplié les exemplaires de plusieurs de ces livres, par les soins de François Ier, qui les jugeait propres à favoriser le projet qu’il avait de faire revivre l’ancienne chevalerie dans une nouvelle chevalerie de sa façon. Les sallons devinrent alors des espèces d’écoles d’amour et de guerre, où les dames se montraient jalouses de donner des leçons dans les deux arts. Elles tenaient en honneur d’exercer en public une sorte d’empire sur leurs amants ; elles les engageaient dans telle ou telle faction de l’époque, et les envoyaient, parés d’écharpes et de faveurs, remplir le rôle qu’elles leur avaient assigné. Souvent même elles leur fesaient la conduite, et traversaient la ville à cheval, caracolant à côté d’eux, ou montées en croupe avec eux.

Les femmes sont trop douces, il faut les saler.

Cette ironie proverbiale, qui s’entend sans commentaire, fait allusion à l’ancienne farce des Femmes salées, dont il est parlé dans l’Histoire du Théâtre français. Voici la piquante analyse que M. A.-A. Monteil a donnée de cette pièce curieuse imprimée à Rouen, chez Abr. Cousturier, en 1558. — « Des maris sont venus se plaindre que leur ménage sans cesse paisible était sans cesse monotone, que leurs femmes étaient trop douces. L’un d’eux a proposé de les faire saler. Aussitôt voilà un compère qui se présente, qui se charge de les bien saler : on lui livre les femmes ; et le parterre et les loges de rire. Les femmes, quelques instants après, reviennent toutes salées, et leur sel mordant et piquant se portant au bout de la langue, elles accablent d’injures leurs maris ; et le parterre et les loges de rire. Les maris veulent alors faire dessaler leurs femmes : le compère déclare qu’il ne le peut ; et le parterre et les loges de rire davantage. Enfin la pièce si plaisamment nouée est encore plus plaisamment dénouée, car les maris, qui sont des maris parisiens, c’est-à-dire des maris de la meilleure espèce, qu’on devrait semer partout, particulièrement dans le Nouveau-Monde, au lieu de dessaler, comme en province, leurs femmes avec un bâton, se résignent à prendre patience ; et le parterre et les loges de rire encore davantage, de ne pouvoir plus applaudir, de ne cesser de se tenir les côtés de rire. »

Trois femmes font un marché.

C’est-à-dire qu’elles échangent autant de paroles qu’il s’en échange dans un marché. Le proverbe italien associe une oie aux trois femmes : Tre donne e una occa fan un mercato. — On trouve dans le recueil de Gabriel Meurier : Deux femmes font un plaid, trois un grand caquet, quatre un plein marché. — Les Auvergnats disent : Les femmes sont faites de langue, comme les renards de queue.

La langue des femmes est leur épée, et elles ne la laissent pas rouiller.

Proverbe que nous avons reçu des Chinois, qui, du reste, ne se bornent pas à une telle plaisanterie sur l’intempérance de la langue féminine ; car un de leurs livres classiques met le babil fatigant au nombre des sept causes de divorce que les épouses ont à craindre.

Les Allemands ont fait une variante grossière à ce proverbe. Ils disent : Die Weiber fuhren das Schwerd im Maule, darum muss man sie auf die scheide Schlagen. Les femmes portent l’épée dans la bouche, c’est pourquoi il faut les frayer sur la gaine.

Ils disent encore : Einer todten Frau der muss man die Zunge besonders todt Schlagen. À femme trépassée, il faut tuer la langue en particulier.

D’après un proverbe du moyen âge, la langue des femmes est tellement vivace, que l’amputation même n’en peut arrêter le caquet : Lingua mulieris ne quidem excisa silet. L’idée de ce proverbe, que saint Grégoire de Nazianze a rappelé dans la première de ses épîtres, parait avoir été suggérée par une plaisanterie d’Ovide, qui raconte que la langue d’une femme ayant été arrachée de son palais, s’agitait parterre en parlant toujours. Étrange pouvoir de l’habitude !

La rage du babil est-elle donc si forte
Qu’elle doive survivre en une langue morte !

Un auteur facétieux a prétendu que la langue, chez les femmes, n’est pas l’unique instrument des paroles, et que les bonnes commères ne resteraient pas muettes quand même elles seraient privées de cet instrument. Il cite à l’appui de son assertion l’exemple d’une jeune fille portugaise qui, étant née sans langue, jasait du matin au soir ; ce qui donna lieu au distique suivant :

Non mirum elinguis mulier quod multa loquatur :
Mirum cum linguâ quod taceat mulier.
Il se peut que sans langue une femme caquette,
Mais non qu’en ayant une elle reste muette.

fesse-mathieu. — C’est un fesse-mathieu.

C’est un avare, un usurier. — Le Duchat pense que cette dénomination est venue par corruption de feste-Mathieu, c’est-à-dire fête-Mathieu, parce que saint Mathieu, qui était publicain, ou, suivant l’expression de l’Évangile, sedebat in telonio, est fêté par les collecteurs, les financiers et les prêteurs à intérêt, auxquels il a été donné pour patron. Le même motif, ajoute cet auteur, a fait dire, Enrichir saint Mathieu, pour signifier, faire gagner les usuriers, comme on le voit dans ces deux vers de Joachim du Bellay :

Et puis mettre tout en gage
Pour enrichir saint Mathieu.

On trouve, dans le Glossaire de la langue romane, le terme de fesse-maille dans le sens de vilain, avare. Le peuple désigne par celui de fesse-pinte un intrépide buveur, un ivrogne ; ce qui s’explique très bien de la même manière que fesse-mathieu.

Quelques étymologistes prétendent que fesse-mathieu est une abréviation corrompue de, il fait le Mathieu, ou il fait comme saint Mathieu ; quelques autres veulent qu’il soit venu de face à Mathieu, face ou mine d’usurier. Mais l’opinion de Le Duchat me semble préférable à toutes les autres.

fer. — Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud.

Il faut poursuivre une affaire quand elle est en bon train, quand l’heureuse tournure qu’elle a prise en favorise le succès, comme il faut battre le fer quand son incandescence le rend malléable. Ce proverbe est littéralement traduit d’un proverbe latin que Sénèque a employé dans son Apocoloquintose : Oportet ferrum tundere, dum rubet.

fête. — Il n’y a point de fête sans lendemain.

Proverbe qu’on emploie lorsque, après s’être diverti un jour, on propose de se divertir encore le jour suivant. Il est fondé sur l’usage de donner suite, le lendemain, aux réjouissances gastronomiques de la veille. Nos bons aïeux, fort adonnés à la bonne chère, aimaient beaucoup cette manière de festiner en deux journées. Les Romains avaient le même goût, et ils fesaient suivre chaque repas de noces d’un second repas, qu’ils appelaient repotia, du verbe repotare, parce qu’ils y achevaient de boire les amphores entamées dans le premier.

Il ne faut pas chômer les fêtes avant qu’elles soient venues.

C’est-à-dire, il ne faut pas se réjouir d’avance. Une joie prématurée peut être frustrée dans son attente ; elle n’est bien souvent que le prélude de la douleur.

Tel qui rit vendredi dimanche pleurera.

Le proverbe s’emploie aussi pour signifier qu’il ne faut pas s’affliger avant le temps. Gros-Réné dit à Éraste, dans le Dépit amoureux (acte i, sc. 1) :

Pourquoi subtiliser et faire le capable
A chercher des raisons pour être misérable ?
Sur des soupçons en l’air je m’irais alarmer !
Laissons venir la fête avant de la chômer.

Aux bonnes fêtes les bons coups.

C’est aux bonnes fêtes que se commettent les mauvaises actions et qu’arrivent les plus grands désordres. La principale cause en est dans l’inoccupation de la populace qui, ces jours-là, fréquente plus les cabarets que les églises, paraît en foule dans les rues et sur les places publiques, et se livre à ses passions avec moins de retenue, comme si elle y était enhardie en se voyant si nombreuse.

fétu. — Cela ne vaut pas un fétu.

C’est-à-dire un brin de paille. Expression usitée en parlant d’une chose dont on ne fait pas le moindre cas. — Les Grecs disaient de même : Όυδὲ γρὐ ; et les Latins : Ne festuca quidem.

C’est un cogne-fétu.

On dit aussi : Il ressemble à cogne-fétu ; il se tue et ne fait rien. « Un cogne-fétu, suivant Le Duchat, est proprement un homme qui se tuerait à vouloir enfoncer un fétu entre deux briques, en l’aiguisant aussi souvent qu’il s’épointerait. » Les Grecs et les Romains donnaient le nom de Callipide à cette espèce de gens qui, tout en ayant l’air de faire beaucoup, ne font absolument rien. Suétone nous apprend que Tibère fut appelé ainsi parce que, après avoir fait de grands préparatifs de voyage, plusieurs années de suite, pour aller visiter les principales villes de son empire, il ne sortait pas de Rome ou des environs. — Callipide était un histrion dont le talent consistait à se mouvoir avec une rapidité extraordinaire sans changer de place. La tradition de ce rôle de planipède s’est conservée dans une farce italienne où l’on voit Arlequin, représentant le plus agile des coureurs, prendre un élan qui semble devoir le porter au delà du théâtre et qui ne le fait pas avancer d’une semelle, ses pieds étant sans cesse ramenés dans les traces qu’ils viennent de quitter.

feu. — Il faut faire feu qui dure.

Il faut vivre d’économie et ne pas dépenser son bien tout à la fois. C’est une variante de la maxime de Pythagore : Ne mets pas au feu le fagot entier.

Il ne faut pas attiser le feu avec l’épée.

Autre maxime symbolique de Pythagore, pour signifier qu’il ne faut pas irriter une personne courroucée. Nous disons dans le même sens : Il ne faut pas jeter de l’huile sur le feu.

Faire du feu violet, ou Faire feu violet.

Faire quelque chose qui a d’abord de la vivacité, de l’éclat, mais qui se dément bientôt. C’est une métaphore empruntée, suivant Le Duchat, du feu d’artifice violet.

Les Provençaux disent dans le même sens : Aco soun d’Espagnaous, ce sont des Espagnols ; et par Espagnols ils entendent les étincelles qui jaillissent du feu en pétillant et qui s’éteignent à l’instant même. Cette dénomination est venue de ce que les soldats de Charles-Quint, après avoir fait des progrès très rapides lors de leur irruption en Provence, échouèrent tout à coup devant Marseille, et furent obligés de s’enfuir précipitamment. En Poitou, les étincelles sont désignées par le nom de Bretons. J’ignore si c’est pour une raison semblable à celle que je viens de rapporter, ou parce que les Bretons avaient des habits rouges.

Nos patois sont pleins d’allusions de la même espèce.

Mettre le feu sous le ventre à quelqu’un.

L’irriter, l’aigrir, le mettre en colère. — Métaphore prise de certains animaux qu’on excite au combat en leur mettant du feu sous le ventre. C’est le moyen que les Indiens emploient pour faire battre deux éléphants. En Espagne et en France, on anime la fureur des taureaux dans l’arène avec des pétards.

J’en mettrais la main au feu.

Formule d’affirmation métaphorique dont le sens et l’origine se rattachent à l’épreuve ou jugement de Dieu par le feu, qu’on employait au moyen âge pour constater la vérité d’un fait dans les cas douteux. L’accusé était obligé de saisir avec la main droite une barre de fer bénit qu’il devait porter à une distance de neuf à douze pas, ou bien de plonger cette main dans un gantelet de fer également bénit qui sortait de la fournaise. La main était ensuite enveloppée d’un linge sur lequel les juges apposaient leurs sceaux ; et s’il n’y avait pas de trace de brûlure lors qu’on levait l’appareil, trois jours après, c’était une preuve d’innocence. Cette ordalie, qui a existé chez presque tous les peuples, fut peut-être imaginée dans l’Inde où son antiquité remonte au règne des dieux. Sitah, épouse de Ram (sixième incarnation de Wishnou), y fut soumise. Elle monta sur un fer rouge pour se purger des soupçons injurieux de son époux. Le pied de Sitah, disent les historiens, était enveloppé dans l’innocence, et la chaleur dévorante fut pour elle un lit de roses. Les Grecs, à une époque très reculée, usèrent aussi du même moyen de se disculper d’une accusation. Dans l’Antigone de Sophocle (v. 264), les Thébains, soupçonnés d’avoir favorisé l’enlèvement du corps de Polynice, s’écrient : « Nous étions prêts à manier le fer brûlant, à marcher à travers les flammes et à prendre les dieux à témoin que nous ne sommes point coupables de cette action, et que nous n’avons point été de complicité avec celui qui l’a méditée ou qui l’a faite. »

Dans un Voyage en Lybie, imprimé à Paris, en 1643, dont l’auteur est Claude Jeannequin, sieur de Rochefort, né à Châlons-sur-Marne, on lit qu’au Sénégal un homme accusé de vol ou d’assassinat est obligé de toucher trois fois un fer rouge avec sa langue, et qu’il est déclaré innocent lorsqu’il sort de cette épreuve sans que la langue ait été endommagée par le contact.

La Relation des derniers voyages de Burckard dans le Levant nous apprend que la même chose se pratique encore aujourd’hui chez les Arabes bedouins. Dans chacune des principales tribus des Anézés, il y a un juge suprême appelé Mebasscha, au tribunal duquel ressortissent toutes les causes d’une solution difficile. Si ses efforts pour concilier les parties restent sans succès, il ordonne qu’on allume du feu devant lui, il y fait rougir une de ces grandes currière de fer dont les Arabes se servent pour faire brûler le café, il la retire, en lèche L’extrémité supérieure des deux côtés, la remet ensuite dans le brasier, commande à l’accusé de se laver d’abord la bouche avec de l’eau, el puis de lécher, comme lui-même l’a fait, le beschaa (c’est le nom donné au fer rouge). Si l’accusé n’a pas la langue brûlée, il gagne sa cause ; dans le cas contraire, il la perd. Du reste, ce n’est pas au protecteur tout-puissant de l’innocence que les Arabes attribuent le succès de celui qui échappe à cette dangereuse épreuve ; c’est au diable qu’ils en font honneur, et ils citent tel individu qui par la grâce du diable a léché vingt fois le beschaa sans en éprouver aucun mal.

Dans la Dalmatie, on trouve aussi de rusés fripons qui bravent impunément le contact du fer rouge et de l’eau bouillante dont la superstition admet encore l’usage en ce pays. Ils ont pour cela, sans doute, le même secret que les jongleurs dits incombustibles. Selon toutes les probabilités, un pareil secret dut être connu dans l’antiquité ; plusieurs faits historiques attestent qu’il le fut dans le moyen âge, entre autres, celui de l’épouse de l’empereur Henri Il, la princesse Kunégonde, qui marcha sur des socs rougis au feu, et n’en souffrit pas la moindre atteinte. Une ordalie si contraire à la raison ne se serait pas maintenue peut-être pendant tant de siècles si quelques thaumaturges, en possession des moyens de s’y exposer sans danger, n’en eussent fait l’objet de leur industrie clandestine. C’est par le savoir-faire de certains hommes influents plutôt que par l’ignorance du peuple que les abus se sont perpétués de tout temps.

fève. — C’est le roi de la fève.

Au propre, c’est celui à qui est échue la fève du gâteau qu’on partage dans les familles, la veille ou le jour de la fête de l’Épiphanie. Au figuré, c’est un chef sans autorité. La cérémonie du roi de la fève paraît être dérivée des repas des saturnales, où les convives se partageaient, dit-on, un gâteau, tiraient au sort la royauté du festin, et saluaient celui qui en était investi en criant : Phœbe domine, comme on crie aujourd’hui : Le roi boit. Cette espèce d’invocation à Phébus passa même chez les chrétiens, et elle fut en usage dans toute la France jusqu’au dix-septième siècle. On plaçait sous la table un enfant représentant le dieu des augures, quand on procédait à la distribution du gâteau, afin qu’il nommât tour à tour les personnes qui devaient en recevoir leur part, et, chaque fois qu’on le consultait, on lui disait Phœbe, comme si l’on eût interrogé le dieu lui-même. De là les expressions phœbissare et phœbe facere, usitées en basse latinité pour signifier ce que nous appelons maintenant tirer la fève. De là aussi la dénomination de Roi de la fève, qui n’est qu’une altération des mots Phœbe domine ; et ce qui confirme une telle étymologie, c’est qu’autrefois on mettait un denier dans le gâteau et non une fève.

Observons que celui qui était nommé roi du festin de cette manière purgeait ordinairement le paganisme de son élection par un acte de christianisme. Il traçait des croix avec de la craie bénite sur la table et sur les murs de la salle à manger, et l’on attribuait à ces croix une vertu souveraine contre les démons, les spectres et les sorciers, comme le disent les vers suivants de Naogeorgus Hospinian :

Qui cretâ acceptâ crucibus laquearia pingit
Omnia : vis ingens illis et magna potestat
Dæmonas adversum, lemuresque artesque magorum.

Vers le milieu du siècle dernier, on fesait à Paris, pour la fête des rois, un si grand nombre de gâteaux, qu’on y employait cent muids de farine. Cette particularité est consignée dans le dispositif d’un arrêt du parlement par lequel l’usage de ces gâteaux fut défendu pendant le terrible débordement de la Seine qui eut lieu, en 1740, depuis le 7 décembre jusqu’au 18 février. La raison de la défense était la crainte qu’on avait de manquer de pain, malgré les magasins de blé dont la ville était remplie.

Les fèves fleurissent.

Florent fabæ. Dicton dont on se sert lorsqu’on veut taxer d’extravagance les discours ou les actes d’une personne, parce qu’on pense vulgairement que l’odeur exhalée par la fleur des fèves affecte les cerveaux faibles, et détermine sa folie. Mais cette opinion, qu’on fait remont