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Le Koran (Traduction de Kazimirski)/Mahomet

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Librairie Charpentier (p. i-xxxiv).
NOTICE BIOGRAPHIQUE
SUR
MAHOMET.


Le Koran est un assemblage informe et incohérent de préceptes moraux, religieux, civils et politiques, mêlés d’exhortations, de promesses et de menaces relatives à la vie future, et de récits empruntés avec plus ou moins de fidélité a l’antiquité biblique, aux traditions arabes, et même à l’histoire des premiers siècles du christianisme. On y trouve aussi des allusions à des événements contemporains, aux efforts que la nouvelle religion faisait pour conquérir l’ascendant sur le culte idolâtre et aux luttes qu’elle avait à soutenir ; mais ces allusions sont toujours conçues en des termes tellement généraux et vagues, que leur sens et leur portée nous échapperait souvent, si nous n’avions pas pour guides les commentateurs du Koran et les récits historiques sur l’établissement de l’islam (islamisme).

Trois personnages contemporains de Mahomet sont seulement nommés en passant dans le Koran ; Mahomet lui-même n’est mentionné que manière d’apostrophe que Dieu est censé lui adresser ; et il s’ensuit que le Koran ne nous offre presque pas de renseignements sur la vie et sur la personne du prophète des Arabes. Cette particularité est du reste conforme au caractère universellement reconnu du Koran ; c’est la parole de Dieu révélée à Mahomet, transmise par sa bouche au peuple arabe. En citant un passage du Koran, un musulman ne dit jamais : Mahomet l’a dit ; mais : Dieu, le Très-Haut l’a dit ; et il ne fallait pas s’attendre que Dieu révélât aux concitoyens de Mahomet des détails sur sa famille, sur son origine et sur les incidents de sa vie [1]. Ce silence du Koran est amplement compensé par la tions. Les compagnons du prophète (les Ashab), ses auxiliaires (les Ansar), les sectateurs du prophète qui s’étaient expatriés pour la cause du nouveau culte (les Mouhadjirs), tous ceux qui ont suivi Mahomet (les Tabi’, au pluriel Tabi’in), et ceux qui ont succédé à ces derniers s’étaient fait un devoir de conserver religieusement et de transmettre à leurs descendants les détails souvent les plus insignifiants de la vie de leur apôtre, législateur et chef spirituel et temporel. Ces détails ont passé dans les premiers livres d’histoire composés par les musulmans, et forment jusqu’à ce jour la partie intégrante et indispensable de toute histoire universelle, et à plus forte raison de toute histoire des Arabes. On comprend facilement qu’à la faveur de l’exaltation religieuse, au milieu d’un peuple généralement illettré et isolé du reste du monde, aient dû se glisser des récits douteux et des traditions apocryphes ; que la fiction et le merveilleux entrent pour une certaine part dans l’histoire de la mission de Mahomet, comme dans l’histoire de beaucoup d’autres cultes. Toutefois, l’histoire de la mission de Mahomet se laisse peut-être plus facilement qu’aucune autre religion de l’Orient, dépouiller de cet alliage de fiction et de merveilleux devant lequel un musulman seul croit devoir s’arrêter avec respect. Dépouillée de ce caractère sacré, la naissance comme la propagation de l’islamisme n’en est pas moins un des faits les plus extraordinaires dans les annales l’humanité.

Il ne sera pas inutile de remarquer que la grande presqu’île de l’Arabie n’a pas été de tout temps habitée par un peuple de la même race et de la même langue. Les auteurs arabes distinguent trois races différentes qui se sont succédé en Arabie, et qui toutes ont été appelées arabes. La première race est désignée par le nom d’Arabes el-Ariba, Arabes pur sang, Arabes pour ainsi dire aborigènes ou primitifs ; cette race comprend les peuples éteints ou exterminés longtemps avant Mahomet ; Ce sont les Adites, les Thémoudites, les Amalika ou Amalécites, les peuplades de Tasm et de Djadis, issues d’après les historiens arabes de Sem ou de Cham, fils de Noé. La seconde race est celle des Arabes Moutéarriba (Arabes qui se sont faits Arabes) ; on les regarde comme issus de Kaktan ou de Yaktan, fils d’Heber ; ils se sont d’abord établis dans l’Yémen (Arabie Heureuse), d’où ils se sont répandus dans toutes les parties de l’Arabie, en envoyant des colonies, et tantôt en se mêlant aux tribus primitives, tantôt en se substituant à elles dans la possession exclusive des différentes contrées. Les Himyarites appartiennent à ces Arabes Moutéarriba, ou, comme M. Caussin de Perceval les appelle, Arabes secondaires [2]. La troisième race est celle des Arabes Mousta’riba (Arabes assimilés aux Arabes) ; ce sont les descendants d’Ismaël, fils d’Abraham ; ils se sont établis dans le Hedjaz (Arabie Déserte), et se sont successivement répandus dans toutes les autres parties de l’Arabie ; ce sont les Arabes tertiaires ou Ismaélites. C’est à cette race qu’appartiennent les Arabes établis depuis un temps immémorial autour de la Mecque, et en particulier la famille des Koreïchites, au sein de laquelle naquit Mahomet. Bien que les Arabes aient de tout temps apporté le plus grand soin à conserver leur généalogie, tous les efforts des historiens arabes ont été infructueux pour établir la descendance directe depuis Ismaël jusqu’à Mahomet, à travers l’espace d’une vingtaine de siècles ; mais on s’accorde généralement sûr sa généalogie jusqu’à Adnan, qui passe pour un descendant d’Ismaël. En comptant trente-trois ans par génération, on arrive à fixer l’époque d’Adnan à environ cent trente ans avant Jésus-Christ, en sorte qu’il ne resterait que quelques noms mentionnés par les historiens pour remplir tout le temps écoulé entre Ismaël, fils d’Abraham, et Adnan, personnage si voisin de notre ère.

Quelque grande que soit cette lacune, rien n’autorise à révoquer en doute la généalogie de Mahomet ; deux considérations semblent plutôt militer en sa faveur. Ce sont d’abord plusieurs passages de la Bible, depuis les livres de Moïse jusqu’aux prophètes[3], qui s’accordent à regarder les Arabes de l’Arabie Déserte (du Hedjaz et de la Mecque) comme des Ismaélites, et ensuite la vénération que les tribus arabes ont conservée pour la mémoire d’Abraham. En effet, selon la tradition antérieure à Mahomet, le fameux temple de la Caaba, but des pèlerinages des Arabes, et beaucoup plus ancien que la ville de la Mecque même, aurait été construit par Abraham pendant son séjour en Arabie ; un endroit dans le clos de ce temple porte jusqu’à ce jour le nom de la station d’Abraham ; et enfin, dans ce même temple devenu une sorte de panthéon des Arabes, on voyait du temps de Mahomet une figure représentant Abraham, jadis fondateur du culte unitaire, placé à côté des divinités arabes ou des saints du christianisme. Fondée ou non, très-ancienne oui très-rapprochée du temps de l’islam, cette filiation de Mahomet joue un rôle important dans sa mission, et elle n’aura pas peu contribué à son succès. Au commencement surtout de son apostolat, lorsqu’il s’agissait de détacher les Arabes du culte des idoles, Mahomet puisait un grand appui pour la religion qu’il prêchait dans l’exemple d’Abraham, et la plaçait pour ainsi dire sous les auspices d’un personnage dont la mémoire était universellement vénérée parmi ses compatriotes.

La ville de la Mecque n’a été construite que dans le cinquième siècle de notre ère[4], mais la vallée de la Mecque était depuis les temps les plus reculés le séjour des tribus arabes qui se groupaient aux environs du temple de la Caaba, dont ils se disputaient la garde et l’intendance comme un honneur et un titre à la suprématie. Vers l’an 200 de notre ère, un des descendants d’Adnan, nommé Fihr, et surnommé el-Koreïch, devint le père de la fameuse tribu des Koreïchites, qui acquit dans la suite une grande influence à la Mecque. Kossaï, un de ses descendants à la cinquième génération, parvint non-seulement à supplanter les Khozaa, autre tribu arabe, dans l’intendance de la Mecque, mais encore, pour assurer à perpétuité ces importantes fonctions à sa famille, il persuada aux Koreïchites de bâtir à l’entour de la Caaba une ville dont les différentes parties seraient occupées par les membres de la grande tribu Koreïchite. Kossaï éleva pour lui-même une maison plus imposante que les autres, et y fixa le siège du conseil, nadwa, auquel tous les Koreïchites avaient entrée, et où les affaires se traitaient en public. C’était dans cet hôtel du conseil (Dar-ennadwa) que les Koreïchites recevaient des mains de Kossaï le drapeau, quand ils allaient faire la guerre à une autre tribu. Sur l’avis de Kossaï, les Koreïchites consentirent à s’imposer une taxe, rifada (secours), qu’ils payaient à l’époque du pèlerinage à Kossaï, et que celui-ci employait à fournir gratuitement des vivres, aux pèlerins pauvres pendant trois jours qu’ils passaient à Mina, à quelque distance de la Mecque. L’autorité de Kossaï s’accrut encore lorsqu’il parvint à réunir dans sa personne quelques autres charges qui se rattachaient au service de la Caaba ; ces charges étaient sikaïa, l’administration des eaux et leur distribution, hidjaba, la garde de la Caaba et le service de ce temple ; à ces fonctions on doit ajouter la rifada, perception de la taxe des secours, la liwa, droit d’attacher une coiffe d’étoffe blanche à l’étendard des Koreïchites allant à la guerre, et la nadwa, conseil, c’est-à-dire la présidence de l’assemblée des Koreïchites ; quelques fonctions moins importantes furent abandonnées par Kossaï à d’autres tribus arabes[5]. On voit par ce qui précède qu’environ deux cents ans avant Mahomet (vers l’an 440 de J.-C.), les Koreïchites étaient non-seulement en possession d’une autorité régulièrement constituée à la Mecque, mais encore que leur influence et leur considération s’étendaient au dehors ; que, grâce à l’affluence de pèlerins au temple antique de la Caaba, le nom de Koreïchites était connu dans toutes les parties de l’Arabie. Ils avaient en même temps acquis une certaine aisance et même des richesses considérables par le commerce qu’ils faisaient des produits de l’Arabie Heureuse (l’Yémen), en Syrie, en Mésopotamie et en Égypte, d’où ils rapportaient, en échange, des étoffes, des grains et d’autres objets[6].

Kossaï eut quatre fils, Abdeddar, Abdelozza, Abd et Abdmenaf ; nous ne parlerons que de ce dernier, parce qu’il est l’aïeul en ligne directe de Mahomet. Abdmenaf fut également père de quatre fils : Abdchams, Nowfal, Hachim et Mottalib. Hachim, qui se trouva être le plus riche de tous ses frères, et par conséquent le plus capable de subvenir aux besoins des pèlerins et d’administrer les affaires de la Mecque, se trouva revêtu des fonctions les plus importantes de la communauté ; ce fut lui qui établit parmi les Koreïchites l’usage d’envoyer chaque année deux caravanes, l’une en hiver dans l’Yémen, l’autre en été en Syrie ; ce fut encore lui qui le premier distribua aux Koreïchites pauvres une espèce de soupe nommée tharid, composée de bouillon et de pain émietté, et c’est à cause de cela que son nom primitif Amr fut changé en celui de hachim l’émietteur. Le nom de hachimites est appliqué à toute la ligne collatérale ascendante de Mahomet.

Cheïba, fils de Hachim, fut appelé aussi Abdelmottalib, parce qu’il avait été adopté par son oncle Mottallib ; il succéda a son père à la Mecque dans les charges les plus importantes, celles de sikaïa et de rifada. Sa générosité et la noblesse de sa conduite lui avaient concilié l’estime générale ; mais ces qualités ne lui paraissaient pas compenser aux yeux de ses compatriotes le désavantage de n’avoir qu’un seul fils, car les Arabes comme les Israélites attachaient le plus grand prix a une nombreuse postérité mâle. Ce sentiment était tellement enraciné chez les Arabes, qu’Abdelmottalib eut à essuyer un jour de la part d’un de ses compatriotes des insultes pour n’avoir eu qu’un seul fils. Dans son dépit, il fit serment que si Dieu lui accordait dix enfants mâles, il lui en immolerait un devant la Caaba. Le vœu d’Abdelmottalib fut exaucé. Depuis la naissance de son premier fils (an 528 de J.-C.) jusqu’à l’an 569 de J.-C., il eut douze fils et six filles. Un jour, décidé à remplir son serment, il rassembla les dix plus âgés de ses fils ; et leur fit part du serment qu’il avait fait jadis ; chacun d’eux se résigna à être la victime, et l’on se rendit à la Caaba devant l’idole Hobal pour tirer au sort. Le sort tomba sur Abdallah, celui que son père aimait le plus. Le sacrifice allait être accompli dans un lieu destiné à l’immolation des victimes, lorsque des Koreïchites accourent, arrêtent le bras d’Abdelmottalib, et lui conseillent de consulter une devineresse qui se trouvait à Khaïbar, ville fortifiée, habitée par des juifs. La devineresse demanda quelle était l’amende qui se payait pour un meurtre, et comme on lui répondit que l’amende était de dix chameaux, elle leur dit de placer Abdallah d’un coté, et de l’autre dix chameaux, ensuite de consulter le sort, et s’il tombait sur Abdallah, de recommencer, en ajoutant le même nombre de chameaux, jusqu’à ce que le sort se decidât contre les chameaux. Abdelmottalib se conforma à la décision de la devineresse, et comme le sort fut dix fois contraire à Abdallah, son père ne racheta son serment qu’au prix de cent chameaux. Depuis ce temps le prix du sang humain fut fixé parmi les Arabes à cent chameaux. Immédiatement après cet événement Abdelmottalib maria Abdallah à Amina, fille de Wahb, un des descendants d’Abdmenaf. C’est de ce mariage que naquit Mahomet[7].

L’année de la naissance de Mahomet ne se laisse pas facilement fixer. Trois données servent cependant à la déterminer, au moins approximativement. D’après la tradition, Mahomet aurait dit : « Je suis né sous le règne du Roi juste. » Ce roi juste est le célèbre Kesra Anouchirvan (Cosroës le Grand), qui a régné quarante-sept ans et huit mois, et si l’on admet avec un historien arabe (Ibn el-Athir) que Mahomet naquit sept ans et huit mois avant la mort d’Anouchirvan, l’année de sa naissance tomberait dans l’année 570 de J.-C. D’un autre côté, la naissance de Mahomet tombe, selon la tradition, dans l’année de l’expédition du roi éthiopien Abraha contre la Mecque (voy. chap. CV du Koran, note), expédition qui se termina par la destruction complète de l’armée d’Abraha ; mais les historiens arabes s’accordent si peu sur l’année de cette expédition, que la naissance de Mahomet tomberait sur la 34e ou sur la 40e, ou sur la 41e, ou sur la 42e année du règne de Kesra Anouchirvan. C’est encore une opinion généralement reçue que Mahomet est mort en 632 de J.-C., âgé de soixante trois ans, ce qui reporterait l’année de sa naissance à l’année 569 de J.-C. ; et ici se présente une nouvelle question, celle de savoir si le chiffre de ces soixante-trois années a été énoncé approximativement en années lunaires usitées chez les Arabes, ou bien en tenant compte de l’intercalation introduite, en 413 de J.-C[8].

La piété musulmane ne faillit pas à ce penchant inné qui nous fait entourer le berceau des hommes extraordinaires du prestige de miracles, et de phénomènes surnaturels ; elle en accueille volontiers les récits, sans en discuter ni la source ni le fondement ; elle les propage et les érige en croyance. Selon ces récits, qu’on ne saurait passer sous silence, car ils sont toujours présents à l’esprit d’un musulman, le monde entier s’émut au moment où naquit le futur prophète des Arabes. Le palais des Cosroës, à Ctésiphon, s’ébranla, et quatorze de ses tours s’écroulèrent ; le feu sacré des pyrées s’éteignit malgré la surveillance incessante des mages ; le lac de Sawa se dessécha, le grand moubed des Perses rêva à l’envahissement de la Perse par les chameaux et les chevaux arabes, et Amina raconta à son beau-père que pendant sa grossesse elle avait rêvé qu’une lumière extraordinaire se répandait de son sein pour illuminer le monde ; enfin, Abdelmottalib, en venant un jour voir son petit-fils, s’aperçut avec étonnement qu’il était né circoncis. L’enfant, nommé Mohammed par son grand-père (et il fut le premier qui porta ce nom parmi les Arabes), fut confié par sa mère à une nourrice bédouine, Halima, qui l’emporta au milieu de sa tribu dans le désert. Au bout de deux ans il fut sevré, mais sa présence dans la famille de Halima avait paru lui valoir tant de bonheur et d’abondance, qu’elle demanda à Amina de lui laisser élever l’enfant. La tradition raconte que celui-ci était sujet a une maladie dont on ne pouvait pas se rendre compte, mais qu’on attribuait à l’action du démon[9]. Mahomet, en racontant plus tard à ses disciples un accident qui avait causé à sa nourrice une grande frayeur, disait que dans son enfance, lorsqu’il jouait avec ses jeunes camarades dans la plaine, deux hommes vêtus de blanc, qui étaient des anges, le renversèrent par terre, lui ouvrirent la poitrine et en retirèrent le cœur pour le laver et le purifier.

Un chapitre du Koran (ch. XCIV) commence en effet par ces mots qui peuvent se traduire ainsi : N’ouvrons nous pas, (ne dilatons-nous pas) ta poitrine ; ou bien par N’avons-nous pas ouvert ta poitrine. Et pendant que certains commentateurs n’y voient qu’une expression fulgurée d’un cœur disposé par Dieu pour recevoir la sagesse et la révélation, d’autres veulent y voir une allusion à l’événement rapporté par la tradition, d’après laquelle le cœur de Mahomet aurait été réellement lavé et purifié par les anges, et serait devenu ainsi dès l’enfance un vase d’élection. Ce n’est pas, du reste, le seul passage du Koran où une expression figurée ou hyperbolique ait acquis d’après la tradition une interprétation forcée, et un sens surnaturel et merveilleux (Voy. ch. XVII, LIV). À l’âge de six ans, Mahomet perdit sa mère et fut recueilli par son grand-père Ahdelmottalib, qui eut pour lui la tendresse d’un père ; trois ans après, cet appui vint à manquer à Mahomet, lorsque Ahdelmottalib mourut âgé de plus de quatre-vingts ans. Ce fut Abou-Talib, son oncle, qui se chargea de lui, et l’emmena plus tard avec lui en Syrie, où la caravane des Koreïchites portait des produits de l’Arabie. Arrivés à Bosra, ils y firent rencontre d’un moine arabe chrétien, nommé par les Arabes Bahira, et par les chrétiens Djirdjis (Georges) ou Serdjis (Sergius). Bahira fut, dit-on, frappé de l’extérieur de Mahomet, sut lire dans sa physionomie ses destinées futures, et prenant congé de la caravane arabe, recommanda à Abou-Talib de veiller sur Mahomet et de le prémunir contre les artifices des juifs qui attenteraient à sa vie, s’ils parvenaient à découvrir comment lui Bahira avait découvert dans ce jeune homme le sceau de la prophétie. Ce sceau de la prophétie était, dit-on, un signe entre les épaules que Mahomet avait comme tous les autres prophètes et comme tous ses aïeux de la race d’Ismaël, mais beaucoup plus prononcé qu’eux tous.

C’est à son retour de ce voyage que Mahomet, âgé de quatorze ans, prit part a la seconde des guerres connues parmi les Arabes sous le nom de guerres d’el-fidjar, ou de la violation du mois sacré, du crime, guerres que la tribu des Koreïchites soutenait contre la tribu des Benou-Hawazin ; mais selon le récit de Mahomet lui-même, conservé par la tradition, sa part dans cette seconde guerre se bornait à ramasser les flèches lancées par les ennemis pour les remettre à ses oncles engagés plus activement dans le combat. La tradition n’a conservé aucun fait important de la vie de Mahomet, pendant les dix années qui s’écoulèrent depuis cet incident ; tout ce que l’on sait, c’est que le jeune Koreïchite sut par sa conduite, sa tenue, son intelligence et son caractère sérieux porté à la méditation et à la solitude, se concilier l’estime et le respect de ses concitoyens.

À l’âge de vingt-cinq ans, il se chargea d’un voyage commercial en Syrie pour le compte d’une riche veuve, Khadidja, fille de Khowaïlid, issu comme Mahomet de Kossaï, dont il a été parlé plus haut. Mahomet s’acquitta de sa mission avec un succès qui disposa Khadidja en sa faveur ; et cette disposition favorable s’accrut encore, lorsque l’esclave de Khadidja qui avait accompagné Mahomet en Syrie, lui raconta qu’il avait vu un jour, pendant la route, deux anges protégeant Mahomet de leurs ailes contre l’ardeur du soleil. Khadidja offrit donc sa main à Mahomet, et bien qu’elle eût à cette époque entre trente et quarante ans, âge plus que mûr pour une femme arabe, Mahomet s’empressa d’accepter la proposition. Selon l’usage des Arabes, c’est le mari qui apporte à la femme qu’il épouse la dot, sadak ; Mahomet offrit à ce titre vingt chameaux à Khadidja ; le repas de noces, auquel prirent part les parents du mari et de la femme, fut splendide et joyeux, accompagné de danses et de musique ; deux chameaux furent égorgés pour les nombreux convives. Mahomet eut d’abord de Khadidja un fils qu’il nomma el-Kacim, et il fut depuis ce temps appelé Aboulkacim (père d’el-Kacim) ; il eut encore deux autres fils qui moururent tous en bas âge et quatre filles. Dans l’année même de son mariage avec Khadidja, Mahomet entra dans une association qui venait de se former parmi les Koreïchites pour la protection des étrangers ou des Mecquois faibles contre les injustices des Koreïchites plus puissants, et il se fit toujours gloire d’avoir appartenu à cette société qui se conserva même après l’établissement de l’islamisme[10]. Nous avons déjà dit que Mahomet avait su dès sa jeunesse se concilier l’estime générale ; sa probité connue le fit appeler el-Emin, le loyal, le sûr, le fidèle. Une circonstance fortuite qui se présenta lorsqu’il était âgé de trente-cinq ans, lui donna encore plus de relief aux yeux de ses concitoyens. En 605 de J.-C., les Koreïchites résolurent de rebâtir le temple de la Caaba, détruit en partie par l’incendie quelques années auparavant. La vénération pour cette relique de l’antiquité ismaélite inspira une ardeur extraordinaire à toutes les branches de la tribu Koreïchite, mais en même temps elle excita une jalousie mutuelle. Lorsque les travaux de la construction furent avancés jusqu’à la hauteur où devait être placée la pierre noire, objet d’une vénération particulière, toutes les branches des Koreïchites se disputèrent l’honneur de cette tâche ; les hommes des deux branches de la tribu, résolues de soutenir leurs prétentions contre toutes les autres, plongèrent leurs mains dans un vase rempli de sang, et jurèrent de mourir plutôt que de céder. Les travaux furent suspendus, et une assemblée fut convoquée dans l’intérieur même du temple pour aviser aux moyens de détourner la guerre civile devenue imminente. Un Koreïchite âgé proposa tout à coup de prendre pour arbitre la première personne qui entrerait dans l’enceinte où l’assemblée se tenait ; on tomba d’accord, et lorsque tous les regards sont fixés sur l’entrée, el-Emin (Mahomet), paraît et est pris pour arbitre ; il fait étendre par terre un manteau, choisit quatre personnages les plus considérables des quatre branches principales de la tribu, et fait tenir à chacun un bout du manteau sur lequel reposait la pierre ; dès qu’elle est soulevée à la hauteur convenable, Mahomet la prend de ses propres mains pour l’encadrer dans le mur, et ainsi, en conciliant les prétentions des rivaux, se ménage une part considérable dans l’œuvre. Peu de temps après, Mahomet perdit tous les enfants mâles qu’il avait eus de Khadidja, et comme la disette qui se faisait alors sentir à la Mecque pesait sur les personnes moins aisées chargées d’une famille nombreuse, il se chargea du jeune Ali, fils d’Abou-Talib, son oncle. Ali fut depuis ce temps son compagnon inséparable et fidèle, son sectateur le plus dévoué, il remplissait souvent les fonctions de secrétaire auprès de lui, il épousa plus tard sa fille Fatima, et enfin fut proclamé khalife.

Ce n’est qu’à l’âge de quarante ans que Mahomet se sentit appelé à prêcher aux Arabes une religion nouvelle. De son temps la race arabe ne formait pas une seule nation ; les Perses et les Romains exerçaient une souveraineté, en grande partie nominale, sur les tribus arabes les plus rapprochées des provinces de la Perse et de l’Empire romain ; les Arabes du désert vivaient dans une indépendance complète, et sans aucun centre d’autorité nationale. Ils ne professaient pas non plus tous la même religion ; la religion chrétienne s’était répandue parmi les Arabes des villes ; quelques tribus également établies dans les villes professaient la religion de Moïse, telles étaient les tribus de Koraïza, de Nadhir habitant à Yathrib (Médine) et à Khaïber ; mais l’immense majorité des Arabes était vouée à l’idolâtrie. La Caaba, qui, comme nous l’avons vu, passait pour avoir été jadis le séjour d’Abraham et du culte unitaire, était devenu le centre de tous les Arabes idolâtres ; chaque tribu avait une divinité, une idole particulière qu’elle adorait ; mais, de même que le paganisme romain accordait dans son panthéon une place à tous les cultes et se montrait disposé à y admettre Jésus-Christ, de même les Arabes étaient très-tolérants à l’égard des divinités de n’importe quelle origine, pourvu qu’on respectât le culte des siennes, et qu’on ne touchât pas aux usages ni aux superstitions qui avaient passé dans les mœurs. Chez un peuple nomade, isolé du reste du monde par sa position géographique et presque sauvage, les connaissances et les arts des États plus avancés dans la civilisation ne se propageaient qu’avec difficulté à la faveur des relations commerciales avec l’Empire romain et avec la Perse, relations très-restreintes comme les produits qu’il pouvait offrir et les besoins qu’il avait à satisfaire.

L’Écriture ancienne des Himyarites (de l’Yémen) était presque perdue, celle des Hébreux et des Syriens ne s’adressait qu’aux Arabes chrétiens ou juifs, et celle qui est connue sous le nom de Djezm et qui fut introduite à la Mecque peu de temps avant la naissance de Mahomet, n’était connue que d’un petit nombre. Les Arabes du désert ne connaissaient donc d’autre occupation que la guerre, d’autre histoire que celle de leurs généalogies, ils ne se souciaient que de leurs troupeaux de brebis et de chameaux, ils ne cultivaient pas d’autres arts que la poésie et leur langue, souple, surtout très-riche, et fixée, on dirait dès sa naissance, d’après des règles très-précises. Les jeux de hasard, l’usage souvent immodéré du vin, la polygamie commune d’ailleurs à tous les peuples de race sémitique, les mariages réputés ailleurs incestes, les commerces de galanterie, les vengeances personnelles dégénérant souvent en guerres acharnées entre les tribus entières, l’usage d’enterrer les filles vivantes pour se débarrasser d’autant de bouches inutiles en temps de disette, le brigandage et la rapine s’alliant souvent à l’hospitalité et à un dehors de générosité ; tels étaient les passions et les usages des Arabes du temps de Mahomet. À cette époque rien n’entraînait la société arabe ainsi constituée à une action au dehors. Dans de tels moments de calme, la société a plus de loisir pour se replier sur elle-même ; le christianisme et le judaïsme comptaient peu de prosélytes, mais ils se produisaient librement et se discutaient précisément à la faveur de l’indifférence religieuse ou du scepticisme qui y était plus répandu qu’on ne le pense. C’est de ce travail intérieur d’une société païenne qu’a pu naître le pressentiment d’une transformation prochaine que quelques auteurs signalent du temps de Mahomet, mais qui ne nous semble ni particulier à cette époque, ni suffisamment prouvé. Mahomet ne fut pas seul frappé de l’état moral déplorable des Arabes ; mais il fut le seul qui se sentit la résolution et surtout la vocation d’y apporter un changement. Si l’on s’en rapporte à la tradition puisée dans son propre récit, cette résolution se révéla en lui comme un trait soudain de lumière. Sérieux et porté naturellement à la méditation, il errait souvent dans les ravins voisins de la Mecque, dominé déjà sans doute par l’idée que Dieu lui parlerait du sein d’une montagne, comme à Moïse, dont il avait entendu parler pendant son voyage en Syrie, ou dans ses entretiens avec les juifs et les chrétiens, ou avec un Arabe versé dans les Écritures, Waraka, fils de Nowfal, cousin de Khadidja[11]. Jusque-là il pouvait être de bonne foi.

Il avait l’habitude de passer dans la retraite le mois de ramadhan sur la montagne de Hira, voisine de la Mecque. Une nuit (ce fut en décembre ou en janvier de l’an 611 de J.-C.), Khadidja, ne le trouvant pas à coté d’elle, envoya des domestiques à sa recherche. Mahomet revint cependant et lui raconta ceci : « Je dormais profondément, lorsqu’un ange m’apparut en songe, il tenait à la main une pièce d’étoffe de soie couverte de caractères d’écriture ; il me la présenta en disant : Lis. Que lirai-je ? Lui demandai-je. Il m’enveloppa de cette étoffe et répéta : Lis. Je répétai ma demande : Que lirai-je ? Il répondit : Lis : Au nom du Dieu qui a créé toute chose, a créé l’homme de sang coagulé, lis, par le nom de ton Seigneur qui est généreux, c’est lui qui a enseigné l’Écriture, il a appris à l’homme ce qu’il ne savait pas[12]. Je prononçai ces mots après l’ange, et il s’éloigna ; je m’éveillai, et je sortis pour aller sur le penchant de la montagne. Là j’entendis au-dessus de ma tête une voix qui disait : Ô Mohammed, tu es l’envoyé de Dieu et je suis Gabriel. Je levai les yeux et j’aperçus l’ange ; je demeurai immobile, les regards fixés sur lui, jusqu’à ce qu’il disparut. »

Khadidja fut émue de ce récit, et en fit part à Waraka, dont nous avons parlé plus haut. Depuis ce temps, Mahomet, rentré à la Mecque, recevait sans cesse des révélations de Dieu par l’entremise de l’ange Gabriel (Djebreïl). La première chose que l’ange lui enseigna fut la prière précédée d’ablutions. Mahomet l’enseigna à son tour à Khadidja, qui fut ainsi la première prosélyte de l’islam ; son second adepte fut Ali, fils d’Abou-Talib, puis Zeïd, son fils adoptif, qui est le seul sectateur de Mahomet dont il soit fait mention dans le Koran[13]. On cite ensuite Abdelcaaba, surnommé el-Atik (le noble), homme très-respecté parmi les Koreïchites, à cause de sa connaissance des générations arabes ; il était investi d’une magistrature criminelle chargée de prononcer dans les cas de meurtres et d’amendes, et on s’adressait à lui pour l’interprétation des songes ; en embrassant le nouveau culte à peine ébauché, Abdelcaaba (serviteur de la Caaba) prit le nom d’Abdallah (serviteur de Dieu), et plus tard, lorsqu’il donna sa fille Aïcha à Mahomet, il prit le nom d’Aboubekr (père de la Vierge) ; c’est le même qui fut ensuite le premier khalife ou successeur de Mahomet. Les premières conversions au nouveau culte dont le point le plus saillant et toujours essentiel était l’unité absolue de Dieu, et qui tendait a l’abolition de l’idolâtrie[14], se faisaient en secret, et pendant trois ans la mission de Mahomet ne fut connue que de ses adeptes. C’est l’historien le plus accrédité de la mission de Mahomet qui le dit ; cette circonstance mérite d’être remarquée ; elle explique en partie la différence très frappante qui existe entre les derniers chapitres du Koran, tous fort analogues quant au style, à celui que Mahomet raconte avoir été révélé le premier, et les chapitres qui figurent les premiers dans la rédaction actuelle du Koran. Ceux-là portent l’empreinte d’une exaltation religieuse qui s’épanche dans le vague et ne s’attache à rien de positif, les chapitres longs viennent d’un homme aux prises avec les adversaires de son culte, d’un missionnaire parlant devant le peuple, d’un législateur.

C’est sur l’ordre positif de Dieu que Mahomet commença à prêcher ouvertement sa religion. Ses premières prédications n’excitèrent d’abord que des plaisanteries et des rires ; sa persévérance, son importunité, sa hardiesse à prêcher sous la Caaba la destruction des idoles, donnèrent lieu bientôt de la part des Arabes à des insultes contre lesquelles il fut cependant protégé par ses oncles, bien qu’ils n’eussent pas encore embrassé l’islam. Mahomet eut à essuyer des attaques et des voies de fait ; quelquefois on le menaçait de mort, quelquefois la foule ameutée le poursuivait par des cris, par des huées, on le traitait de menteur, d’imposteur, de fou, de possédé. C’est à un de ces incidents de sa mission que se rapporte le chapitre LXXIV, qui lui fut révélé pour le consoler des outrages et l’encourager à continuer son œuvre. Le nombre de ses partisans ne fit que grossir pendant le pèlerinage de la Mecque, lorsque les pèlerins accourus de tous les points de l’Arabie, et qui ne pouvaient pas ignorer ses prédications, en reportaient le récit dans leurs foyers. C’est de cette manière que se recruta à Yathrib (Médine) le nombre de ses partisans, qui lui furent bientôt d’un si grand secours. Par suite des conversions secrètes et des prédications ouvertes, souvent une seule famille se trouvait partagée en deux partis religieux. C’est alors que les outrages prodigués au détracteur des dieux se changèrent en une haine implacable et violente. Cependant, comme un acte de violence commis sur Mahomet aurait infailliblement conduit à l’effusion du sang, quelques Koreïchites tentèrent une dernière démarche auprès de lui pour lui persuader de quitter la Mecque ou de cesser ses prédications ; on lui offrit des richesses, des honneurs dans sa ville natale, et enfin on s’engagea à faire venir les médecins les plus habiles pour le guérir de sa maladie, si en effet sa conduite était l’effet d’une hallucination ou d’une influence du démon. Pour toute réponse, Mahomet se mit à réciter à ses interlocuteurs le chapitre Ha-Mim. Voici la révélation qui vient du clément, du miséricordieux, etc., chapitre XLI. N’ayant pas réussi à le convaincre, les Koreïchites lui demandèrent d’obtenir au moins de Dieu quelques miracles en faveur de la Mecque. Mahomet répondit qu’il n’avait pour mission que de prêcher le culte unitaire et d’appeler les hommes à la vérité, et qu’il ne lui était pas donné de faire des miracles.

Impatientés par ces réponses, les Koreïchites l’accusaient de n’être que l’écho de quelques chrétiens[15], et il ne manquait pas de gens à la Mecque pour qui ces prétendues révélations du ciel n’étaient qu’un tissu incohérent de contes bien inférieurs pour le fond et pour la forme aux livres religieux et même aux compositions historiques ou poétiques des autres peuples[16]. Selon les historiens de Mahomet, les Koreïchites envoyèrent auprès des rabbins de Yathrib (Médine) une députation pour leur dépeindre Mahomet, leur donner la substance de sa religion et pour leur demander ce qu’ils en pensaient. Les rabbins répondirent : « Demandez-lui qu’est-ce que certaines gens des siècles passés dont l’aventure est une merveille ? Qu’est-ce que l’homme qui a atteint les bornes de la terre à l’orient et à l’occident ? Qu’est-ce que l’âme ? S’il répond de telle et de telle manière, il est réellement un prophète, sinon il est un imposteur. » Les députés, de retour à la Mecque, posèrent à Mahomet les trois questions ; il promit de répondre le lendemain, mais comme il avait oublié d’ajouter s’il plaît à Dieu, Dieu l’en punit et lui fit attendre quinze jours la révélation. Enfin, au bout de ce temps, il répondit par les histoires des Sept dormants et d’Alexandre le Grand, (chapitre XVIII). Quant à la question relative à l’âme, il répondit fort à propos que Dieu seul savait ce que c’était[17]. C’est ce triomphe de Mahomet sur les incrédules, disent ses historiens, qui mit le comble au dépit des Koreïchites, et ils défendirent à tout le monde d’écouter les prédications du prophète. Les mesures de rigueur prises contre les sectateurs du nouveau culte forcèrent bientôt (ce fut dans la cinquième année depuis la mission de Mahomet, 615 de J.-C.) un certain nombre d’entre eux à quitter la Mecque et à se réfugier en Abyssinie. Là, ils furent reçus avec bienveillance par le roi d’Abyssinie, qui était chrétien. Une seconde émigration suivit bientôt la première ; ces deux émigrations ne se montaient en tout qu’à cent quinze personnes des deux sexes. Les Koreïchites envoyèrent en Abyssinie une députation pour demander l’extradition de ces émigrés ; mais le roi d’Abyssinie s’y refusa en s’exprimant avec éloge sur leur conduite et en des termes qui d’après les récits des musulmans pouvaient passer pour une preuve de son penchant secret pour l’islam.

Le parti du nouveau culte fut inopinément renforcé à cette époque par l’accession d’un homme qui a acquis depuis une grande célébrité dans les annales mahométanes, et qui contribua plus que tout autre à sa propagation. Ce fut Omar, fils de Khattab, très-hostile d’abord comme son père à Mahomet, et redoutable aux musulmans à cause de son courage et de sa violence. L’islam avait trouvé accès dans sa famille, surtout auprès des femmes ; sa sœur Fatima était du nombre, mais la crainte de son frère l’engageait à ne lire le Koran qu’à la dérobée. Un jour Omar la surprend dans cette lecture, et emporte par la colère la blesse ; mais s’adoucissant tout à coup à la vue du sang de sa sœur, il se fait montrer quelques feuillets épars du Koran ; il est saisi d’admiration et d’attendrissement et se rend aussitôt auprès de Mahomet pour faire entre ses mains la profession de foi musulmane. Tous ces succès irritaient profondément la masse des Koreïchites contre deux branches de la tribu, celle de Hachim et celle des Mottalib, qui, à cause de leur parenté avec Mahomet, lui offraient un puissant appui. Une ligue contre ces deux branches est formée dans le but de les exclure de toutes les relations civiles et { commerciales ; cette espèce d’excommunication fut confirmée par un acte écrit sur parchemin et déposé dans la Caaba. Cette mesure inspira aux deux branches excommuniées des inquiétudes sérieuses pour leur sécurité, aussi résolurent-elles de se concentrer sur un seul point de la Mecque, au lieu d’habiter comme jusqu’alors les maisons disséminées. Ceci se passait dans la septième année de la mission de Mahomet.

Cet état d’hostilité dans les familles koreïchites, musulmanes et non musulmanes, se prolongea jusqu’à la dixième année de la mission ; alors on résolut d’amener une réconciliation, mais un jour, pendant qu’on délibérait sur cette affaire, Abou-Talib oncle de Mahomet, se présenta et annonça aux Koreïchites idolâtres que Mahomet venait apprendre par une révélation que Dieu avait livré aux vers l’acte de la ligue déposé à la Caaba. On s’y rendit et on trouva, disent les historiens, le parchemin rongé tout entier par les vers, à l’exception des mots « en ton nom, ô Dieu » qui se trouvaient en tête. L’acte se trouvant annulé, la ligue fut dissoute, et les familles excommuniées reprirent à la Mecque leurs anciennes demeures. Il ne paraît pas cependant que ces prétendues preuves de la mission divine de Mahomet aient frappé les idolâtres au point de leur faire embrasser l’islam. Mahomet, toujours rebuté dans sa ville natale, se rendit à Taïf, ville rivale de la Mecque ; mais ses prédications y rencontrèrent tout autant d’opposition, d’insultes et de haine. Mahomet retourna à la Mecque et mit plus de réserve dans sa conduite ; il ne prêcha plus en public et s’abstint d’insultes et de railler les idoles. Son séjour à la Mecque devenait de plus en plus insupportable, surtout lorsque par la mort d’Abou-Talib[18] et de Khadidja, en 619 ou 620 de J.-C., il se trouva privé de leur appui. Il importait beaucoup à Mahomet, dans une situation aussi précaire, de trouver quelque autre ville qui put être un centre pour son action. Il le trouva à Yathrib. Cette ville était habitée principalement par deux tribus arabes idolâtres et deux tribus juives.

Les Arabes, entendant souvent parler les juifs de l’apparition, prochaine d’un prophète qui soumettrait le monde à son empire, ce qui probablement chez les juifs exprimait l’attente du Messie, se trouvèrent prédisposés à accueillir avec faveur les récits des prédications tenues par Mahomet à la Mecque. Le pèlerinage de la Mecque les mit facilement en rapport avec Mahomet, et, à la suite de quelques conversions partielles des Arabes de Yathrib, le nouveau culte y compta bientôt de nombreux sectateurs. Dans la onzième année de sa mission, douze personnages venus de Yathrib eurent avec Mahomet sur le mont Akaba, colline voisine de la Mecque, une conférence dans laquelle il leur exposa les points cardinaux de sa religion et les exhorta à la suivre. Cette conférence est connue sous le nom de premier serment d’Akaba, parce que ces douze personnages y jurèrent de suivre les préceptes inculqués par Mahomet. À cette époque de sa mission, il ne demandait pas encore a ses adeptes de s’armer pour la défense de sa religion, mais ils ne tardèrent pas à s’y engager, et voici comment : dans l’année suivante, la douzième de la mission, (622 de J.-C.), une caravane des habitants de Yathrib se rendit à la Mecque, elle était composée de musulmans et d’idolâtres. À la faveur de la nuit, lorsque les idolâtres étaient plongés dans le sommeil, les musulmans eurent une conférence secrète avec Mahomet, et la ils promirent de le soutenir, de lui donner asile et l’engagèrent même à venir s’établir parmi eux. « Si nous nous faisons tuer pour toi, lui demandèrent-ils, quelle sera notre récompense ? — Le paradis ! Répondit Mahomet. — Mais, si nous t’aidons au succès de ton entreprise, ne nous quitteras-tu pas pour retourner à la Mecque ? — Jamais ! je vivrai et je mourrai avec vous ! » répondit il, et en signe de serment on se donna mutuellement la main. On sait que Mahomet resta fidèle à sa promesse. Ce fut le second, le grand serment d’Akaba. Le premier, qui n’engageait pas à s’armer pour l’islam, fut depuis appelé le serment des femmes. Le pacte conclu avec les Arabes de Yathrib, de quelque mystère qu’on eut cherché à l’entourer, fut connu des Koreïchites ; ils résolurent de se débarrasser de Mahomet. Dans la prévision de mesures violentes, Mahomet engagea beaucoup de musulmans mecquois à émigrer à Yathrib. Ces musulmans sont connus sous le nom de mouhadjirs (émigrés) ; enfin, Mahomet lui-même, en trompant la vigilance de ses ennemis, qui épiaient tous ses pas, quitta la Mecque dans la première moitié de juin 622 de J.-C.[19]. Cette fuite, hidjret, dont nous avons fait hégire, est l’ère des mahométans ; mais elle n’a été instituée que dix-sept ans plus tard, sous le khalife Omar. Dans sa fuite, Mahomet fut accompagné par Aboubekr ; poursuivis dans toutes les directions par un parti de Koreïchites, les deux fugitifs se réfugièrent dans une grotte du mont Thour, situé à trois mille au sud de la Mecque ; déjà les Koreïchites qui les poursuivaient se disposaient à y pénétrer, lorsqu’ils s’aperçurent qu’à l’entrée de la caverne une colombe avait déposé ses œufs et une araignée avait étendu sa toile ; ils en conclurent que personne ne pouvait avoir pénétré récemment dans la grotte, et s’éloignèrent[20] Mahomet prit après quelques détours, au nord de la Mecque, la route de Yathrib, où il arriva au commencement de juillet 622, après avoir posé la première pierre de la première mosquée musulmane à Koba, village situé à deux milles d’Yathrib.

Aussitôt après son arrivée à Yathrib, il commença la construction d’une mosquée et fixa son séjour dans cette ville, qui, à partir de cette époque, commença à s’appeler Medinet-en-nabi (ville du prophète) ou el-Médineh (la ville) Médine. Les deux tribus arabes de Yathrib, réconciliées par l’islam après des années de haine et de guerre, reçurent le nom des ansar (aides, auxiliaires), en sorte que les partisans de Mahomet à cette époque-la étaient les mouhadjirs (les émigrés de la Mecque) et les ansar (de Médine), tous compris sous le nom général des ashab (compagnons).

Les musulmans qui venaient ainsi s’établir à Médine ne furent pas à la merci des habitants ; pour que leur sécurité fût mieux garantie, on conclut une convention qui déterminait leurs rapports mutuels et leurs droits.

En vertu de cette convention, les Koreïchites venus de la Mecque et les Arabes de Médine ne devaient désormais faire qu’une seule et même nation ; un musulman ne devait pas tuer un musulman pour venger la mort d’un infidèle, ni prendre le parti d’un infidèle contre un musulman ; les hommes riches et puissants devaient respecter les faibles ; aucun parti de fidèles ne devait conclure la paix séparément avec les infidèles ; les juifs alliés des musulmans devaient être a l’abri de toute insulte ou vexation, et pouvaient professer librement leur culte ; mais ils devaient se joindre aux musulmans pour défendre Médine contre toute agression ou contribuer aux frais de guerre ; enfin, une clause statuait que toute contestation qui pourrait surgir entre ceux qui concluaient le pacte serait déférée à la décision de Dieu et de Mahomet. Pour prévenir toute espèce de rivalité entre les Ansar et les Mouhadjirs, Mahomet institua une espèce de fraternité dans laquelle chacun des Ansar était joint à un Mouhadjir. À cette époque-là beaucoup d’institutions religieuses et de préceptes qui se trouvent dans le Koran n’étaient pas encore fixés ; ainsi, par exemple, au lieu de se tourner pendant la prière du côté de la Caaba, au sud, on se tournait du côté de Jérusalem, au nord. L’edhan ou l’izan, l’appel à la prière, ne fut établi qu’après quelques mois de séjour à Médine ; mais il y avait déjà une certaine organisation qui pour s’affermir avait besoin de la sanction de la victoire. Elle ne tarda pas à venir en aide à l’œuvre de Mahomet. On était au mois de ramadhan 624 de J.-C., et de la deuxième année de l’hégire. Il avait appris qu’une caravane de Koreïchites retournait de Syrie à la Mecque, entre Médine et la mer ; il prit la résolution de l’attaquer, mais le chef de la caravane, informé des desseins de Mahomet, envoya en toute hâte à la Mecque pour demander des secours ; les Mecquois allèrent au secours de la caravane, ils étaient environ mille hommes et cent chevaux. Mahomet n’avait avec lui que trois cent quatorze hommes n’ayant pour monture que soixante-dix chameaux, c’est-à-dire un chameau pour trois, quatre ou cinq personnes qui montaient le chameau tour à tour ; il n’y avait dans cette troupe que trois chevaux, dont les noms ont été conservés, ainsi que les détails les plus minutieux de cette entreprise. Malgré l’infériorité du nombre, Mahomet attaqua les Koreïchites à Bedr et les mit en déroute après un engagement assez chaud de quelques heures. Ce combat eut lieu le mois de ramadhan de la deuxième année de l’hégire. Les musulmans, étonnés de leur victoire, l’attribuèrent au secours des anges qu’ils disaient avoir vu combattre contre les idolâtres, et Mahomet dit expressément dans le Koran (III, 119 et VIII, 9) que Dieu avait envoyé à son secours trois mille anges. Au commencement du combat, Mahomet se tenait dans une cabane et adressait des prières ferventes à Dieu ; mais dès que l’action devint générale il en sortit, et, se mêlant aux combattants, lança sur les ennemis une poignée de sable. Ce trait est compté parmi les miracles opérés par Mahomet.

La caravane, informée des mouvements de Mahomet, évita Bedr et se rapprocha de la mer, continua sa route vers la Mecque ; et Mahomet, n’espérant plus l’atteindre, rentra à Médine avec des prisonniers Koreïchites et les dépouilles de l’armée ; à part l’exécution prompte et sommaire de quelques Koreïchites qui avaient autrefois insulté Mahomet et tourné sa mission en ridicule, tous les autres prisonniers n’eurent qu’à se louer de l’humanité des musulmans. Ces prisonniers furent rachetés par les Mecquois au bout de six semaines. Les Mecquois, loin de se décourager par la défaite de Bedr, résolurent de la venger, et consacrèrent la moitié du gain réalisé par la caravane sauvée à l’équipement des troupes ; en même temps ils envoyèrent des émissaires pour exciter les tribus arabes à la guerre contre Mahomet. Ils eurent bientôt réuni trois mille combattants, parmi lesquels il y en eut un certain nombre qui emmenèrent leurs femmes chargées de frapper sur des tambours de basques, de chanter des chants en l’honneur des guerriers tués à Bedr, et d’animer par leur présence l’ardeur de leurs maris. L’armée Koreïchite s’avança d’abord vers Médine, puis la dépassa pour prendre position au nord-est de cette ville, auprès du mont Ohod.

Mahomet sortit de Médine à la tête de mille hommes pour attaquer les Koreïchites ; les musulmans puisaient leur confiance dans le souvenir du succès de Bedr, les Koreïchites dans leur nombre et dans leur haine ; leur chef avait emporté avec lui deux idoles pour animer le courage de ses troupes. Le combat fut très-acharné ; déjà Mahomet se croyait vainqueur, lorsqu’une partie de ses troupes, en poursuivant l’ennemi en fuite, se jeta sur les bagages pour les piller ; les Koreïchites se rallient et chargent les musulmans. Mahomet est renversé dans un ravin et reçoit un coup de pierre qui lui casse une dent ; néanmoins il crie à ses compagnons : « Qui donnera sa vie pour moi ? Celui qui mêle son sang avec le mien ne sera pas atteint par le feu de l’enfer. » Il est secouru, mais quelques-uns de ses plus braves compagnons sont tués, et les musulmans se retirent dans un défilé où les Koreïchites ne les poursuivent plus. La journée d’Ohod est perdue, on se donne de part et d’autre rendez-vous pour l’année suivante à Bedr. Dans le Koran, Mahomet a eu soin d’attribuer la défaite d’Ohod à la trop grande confiance des musulmans dans leur nombre, et à l’avidité avec laquelle ils seraient jetés sur le butin. C’est dans cette occasion que Mahomet défendit de transporter les morts du champ de bataille pour les enterrer ailleurs, il défendit même de laver leur sang, en disant que les martyrs paraîtront au jour de la résurrection avec leurs blessures saignantes et exhalant l’odeur du musc ; il recommanda seulement une prière sur les corps des morts. Ce serait excéder les limites de cette notice biographique, que de raconter en détail les expéditions, les courses et les combats que Mahomet eut à soutenir contre les idolâtres et contre les juifs dans les années qui suivirent les combats de Bedr et d’Ohod. Nous nous bornerons à un récit très-succinct de ces luttes. Les Koreïchites ne se présenteront pas l’année 4 de l’hégire au rendez-vous de Bedr donné l’année précédente ; mais en revanche il se forma contre Mahomet une coalition de tribus arabes et juives, principalement à l’instigation des juifs de Médine formant la tribu de Koraïza. Cette coalition aboutit au siège de Médine, et comme les musulmans creusèrent aux trois côtés de Médine un fossé, cette guerre est connue sous le nom de la guerre du fossé. Cet événement eut lieu dans la cinquième année de l’hégire (621 de J.-C.), et c’est à cette coalition que se rapporte le chapitre du Koran intitulé Al-ahzab, les confédérés (XXXIII). Plusieurs combats eurent lieu sur ce fossé entre les assiégeants et les assiégés ; le siège dura environ un mois, mais la jalousie suscitée parmi les juifs et les Arabes, par des amis secrets de Mahomet qui se trouvaient dans le camp ennemi, ne tarda pas à amener la dissolution de la coalition qui comptait dix mille hommes, et le siège fut levé. Mahomet alla à la tête de trois mille hommes se venger sur les juifs de la tribu de Koraïza et les assiégea dans leurs forts ; les Koraïza, privés de vivres, se rendirent au bout de quelque temps à discrétion. Mahomet fit égorger tous les chefs et partagea entre les musulmans leurs femmes ; leurs enfants et toutes leurs propriétés mobilières et immobilières. Dans la sixième année de l’hégire, Mahomet entreprit tant en personne que par ses lieutenants plusieurs expéditions contre diverses tribus arabes qu’il soumit d’abord ; elles embrassèrent sans peine l’islam. C’est à cette époque qu’on rapporte un trait d’humanité de Mahomet envers les Koreïchites idolâtres. Des tribus nouvellement converties ayant refusé d’approvisionner la Mecque, souffrant alors de la disette, Mahomet leva cette prohibition. C’est aussi à la suite d’une de ces expéditions, de celle contre les Mostalik, qu’eut lieu l’aventure d’Aïcha, femme de Mahomet, accusée par la rumeur publique d’avoir eu des relations coupables avec un jeune musulman. La révélation contenue dans le chapitre XXIV est consacrée non-seulement à laver Aïcha des calomnies répandues contre elle, mais encore à régler à l’avenir la procédure relative aux cas d’adultère. Dans la sixième année de l’hégire, Mahomet et les musulmans qui n’avaient pas fait depuis leur fuite de la Mecque le pèlerinage du temple sacré, regardaient comme un devoir de s’en acquitter. Mahomet en envoya demander la permission aux Koreïchites protestant de ses intentions pacifiques, soit qu’ils n’eut réellement pas d’autres intentions, soit qu’en accomplissant ce pèlerinage à la tête des musulmans, auxquels des Arabes idolâtres seraient venus se joindre, il comptât profiter de quelque incident favorable pour s’emparer de la Mecque. Mais les Koreïchites ne se laissèrent pas facilement persuader d’accorder cette permission, et toutes les démarches que fit Mahomet aboutirent seulement à la conclusion d’une convention qui pouvait être regardée comme une défaite morale. Cette convention portait : 1° une trêve de dix ans sera fidèlement observée entre les musulmans et les Koreïchites ; 2° tout individu qui abandonnerait les Koreïchites pour passer à Mahomet sans la permission de ses chefs, sera rendu aux Koreïchites ; 3° ceux qui passeraient du parti de Mahomet à celui des Koreïchites, ne seraient pas rendus ; 4° les tribus arabes seront libres de s’allier aux Koreïchites ou aux musulmans ; 5° Mahomet et les siens quitteront sur-le-champ le voisinage de la Mecque ; 6° l’année prochaine ils pourront visiter la Caaba, mais ils n’y séjourneront que trois jours et ne porteront avec eux que leurs sabres qu’ils ne tireront pas du fourreau. Cette convention irrita les musulmans, mais Mahomet fit observer surtout, à propos des articles 2 et 3, que Dieu n’abandonnerait pas ceux qui seraient livrés aux Koreïchites, et quant à ceux qui passeraient aux idolâtres, la défection ouverte de quelques faux frères, serait plutôt un bien qu’un mal. Cette convention eut lieu à Hodaïbiïa.

Mahomet dut renoncer cette année-là au pèlerinage de la Mecque, et même lorsque quelques instants après la conclusion de la convention, un Koreïchite vint embrasser l’islam et fut réclamé par ses chefs, Mahomet s’empressa de le livrer, au grand mécontentement des musulmans ; mais il se prévalut du silence de la convention au sujet des femmes, lorsque plusieurs femmes après avoir quitté la Mecque vinrent dans son camp embrasser l’islam, et il ne les rendit pas à leurs maris qui venaient les réclamer. Cette même année (sixième de l’hégire), Mahomet envoya un ambassadeur au roi de Perse pour l’engager à embrasser son culte. La lettre qu’il envoya à Cosroës commençait par ces mots : Mohammed, fils d’Abdallah, envoyé de Dieu à Kesra (Cosroës), roi de Perse. Ou conçoit avec quel mépris elle dut être reçue par les Perses, qui regardaient tous les Arabes comme un peuple grossier et barbare, et en partie soumis à la domination de la Perse. Le roi des rois déchira la lettre de Mahomet ; celui-ci l’ayant appris s’écria : « Que Dieu mette en pièces son empire ! » Et cette malédiction fut interprétée comme un présage certain de la chute prochaine de la monarchie persane. Elle ne se réalisa cependant que dans la dix-huitième année de l’hégire, sous le khalifat d’Omar.

D’après les historiens musulmans, les ambassades envoyées par Mahomet au roi d’Abyssinie et au gouverneur de l’Égypte, furent accueillies avec respect. L’année vii de l’hégire fut marquée par une victoire importante, celle sur les juifs de Khaïbar, ville protégée par plusieurs forts et située à trois ou quatre journées de marche de Médine, au milieu d’un pays très-fertile. Mahomet se mit en marche vers Khaïbar, à la tête de quatorze cents hommes dont deux cents cavaliers ; le siège dura environ douze jours ; les musulmans y éprouvèrent une résistance vigoureuse ; mais après plusieurs combats acharnés, dans lesquels se distingua Ali, gendre de Mahomet, tous les forts furent enlevés l’un après l’autre, et la puissance des juifs de Khaïbar fut anéantie. Mais comme ils tenaient à leur pays, ils en conservèrent la possession, non plus comme propriétaires, mais comme fermiers des musulmans, en vertu d’une convention conclue avec Mahomet. Cette défaite des juifs inspira à une juive, femme de Mahomet, le désir de venger ses compatriotes ; elle lui fit avaler un morceau de brebis qui était empoisonné, et ce ne fut qu’avec peine qu’il échappa à la mort. La conquête de Khaïbar fut suivie de celle de Fadak, bourg dépendant de Khaïbar ; Fadak devint la propriété particulière de Mahomet, et passa à sa fille Fatima, mariée à Ali. Les juifs de Wadi-l-kora subirent le même sort, et ceux de Taïma, sur les confins de la Syrie, jugèrent prudent de prévenir une destruction inévitable, et envoyèrent faire leur soumission à Mahomet. C’est dans cette même année que le nouveau prophète envoya un ambassadeur auprès de l’empereur Héraclius, qui se trouvait alors en Syrie, au retour de sa campagne de Perse. Héraclius accueillit, dit-on, avec distinction l’envoyé musulman ; mais les ambassades que Mahomet envoya auprès de deux princes arabes ghassanides, feudataires de l’empereur romain, furent reçues avec indignation et mépris ; dans ses lettres, Mahomet les conviait à embrasser l’islam.

À la fin de la septième année de l’hégire (629 de J.-C.), époque du pèlerinage de la Mecque, fixée par la convention conclue l’année précédente avec les Koreïchites, Mahomet put enfin accomplir le vœu de la visite des lieux saints, et il l’accomplit pacifiquement. Entouré de ses disciples, à pied et le sabre au coté, il entra à la Mecque monté lui-même sur sa chamelle Koswa, au milieu d’un nombreux concours d’idolâtres ; il s’acquitta de tous les actes de dévotion, non-seulement de ceux qui étaient établis par l’usage immémorial et qui n’avaient aucun caractère païen, mais encore de ceux qu’il venait d’établir lui-même en sa qualité d’apôtre ; les sept tours autour de la Caaba, les sept courses entre les collines de Safa et de Merwa, l’immolation des victimes dans la vallée de Mina, et la prière musulmane annoncée par son crieur particulier, tout cela se passa pacifiquement et en ordre ; mais les Koreïchites insistèrent sur son départ immédiat après les trois jours de séjour stipulé par la convention, et ne voulurent pas même accepter l’invitation à un repas que Mahomet désirait leur offrir avant son départ.

À la suite de ce voyage pacifique qui ne fit que grandir Mahomet dans la considération des Arabes, et contribua beaucoup à des conversions nombreuses et importantes, le prophète des Arabes, entouré déjà du prestige d’un souverain, entreprit une expédition contre l’Empire romain, ou plutôt contre les princes arabes ghassanides tributaires de Rome, et appuyés par des troupes romaines ; une armée musulmane, forte de trois mille hommes et commandée par son affranchi Zeïd, se rendit à Mouta, bourgade située sur l’extrémité sud-est de la Syrie, et là elle eut à soutenir des combats sanglants contre des Arabes et des Romains fort supérieurs en nombre. L’issue de cette guerre fut fatale aux musulmans. Après avoir perdu successivement deux généraux en chef, ils furent obligés de rentrer à Médine. Cependant cet échec n’affaiblit pas la puissance de Mahomet ; et plusieurs tribus bédouines s’empressèrent d’embrasser l’islam et de se ranger sous sa bannière ; de ce nombre fut la tribu d’Abs, à laquelle avait appartenu le fameux héros Antara. Mahomet, en recevant les députés de cette tribu, leur dit que le guerrier bédouin qu’il eut le plus désiré de voir était Antara, mort depuis quelques années. Pour couronner tous ces succès en Arabie, il ne manquait plus à Mahomet que de se rendre maître de la Mecque. L’occasion favorable s’en présenta dans l’année 8 de l’hégire, lorsque la tribu de Khozaa, alliée de Mahomet dans la convention signée a Hodaïbiïa deux ans auparavant, fut attaquée par la tribu de Doïl, alliée des Mecquois et par les Mecquois eux-mêmes. Mahomet, se voyant dégagé de toutes ses obligations, résolut aussitôt de tirer le meilleur parti de cette rupture, aussi repoussa-t-il les ouvertures des Koreïchites pour une satisfaction et un accommodement. Il partit de Médine le 10 de ramadhan de l’an 8 de l’hégire (630 de J.-C.), à la tête des Ansar et des Mouhadjir, mais auxquels les tribus nouvellement converties à l’islam vinrent se joindre sur la route. Cette armée se montait, selon les historiens de Mahomet, à dix mille hommes. Dix jours après, l’armée musulmane entrait dans la ville sainte, sans rencontrer de défense et sans éprouver beaucoup de résistance, tant les mouvements avaient été prompts et tenus secrets ; toutefois, une troupe de Koreïchites qui attaqua l’avant-garde musulmane à l’entrée de la Mecque fut taillée en pièces, et l’arrivée prompte de Mahomet sur la scène du carnage put seule épargner un grand nombre de victimes innocentes. Dix-sept personnes d’entre les Mecquois furent exceptées de l’amnistie, et Mahomet autorisa à les tuer, fussent-elles sous les tentures qui recouvraient la Caaba. Mahomet se rendit aussitôt à ce temple, en fit sept fois le tour, et toucha avec respect la pierre noire avec son mihdjan ou bâton recourbé par un bout ; il demanda ensuite la clef du temple et pénétra dans l’intérieur. Il y vit des images, des figures d’anges peintes sur les murailles, une colombe de bois suspendue au plafond, empruntée peut-être aux emblèmes chrétiens, une figure qu’on disait être celle d’Abraham, tenant à la main les flèches à l’aide desquelles les Arabes avaient coutume de consulter le sort. Trois cent soixante idoles étaient réunies dans le temple ; à mesure que Mahomet passait devant elles, il levait son mihdjan, et à ce signal on les brisait sur-le-champ, pendant qu’il prononçait ces paroles : « La vérité parut et le mensonge s’évanouit. » À midi, son crieur particulier, nommé Belal, monta au haut de la Caaba et proclama l’heure de la prière.

Le même jour, toute la population de la Mecque fut avertie de se rendre a la colline de Safa pour reconnaître le prophète et lui prêter serment d’obéissance, bi’at, -bi’a, qui consistait en ce que chacun devait donner la main à Mahomet ; Omar fut dans cette occasion le représentant de Mahomet, il tendait la main à chacun des assistants, pendant que Mahomet se tenait assis sur un siège élevé ; après les hommes, les femmes furent admises à prêter aussi serment ; elles promettaient de ne commettre ni larcin, ni adultère, ni fornication, ni infanticide, et de ne se rendre coupable d’aucun mensonge ni de médisance.

Mahomet resta environ quinze jours à la Mecque, et pendant ce temps il fit détruire dans les environs les idoles et les temples des idolâtres, et envoya des détachements de cavalerie pour appeler à l’islam les habitants des contrées voisines. Bien qu’il eut recommandé à ses troupes de ne faire usage de leurs armes que dans le cas d’extrême nécessité, quelques chefs ne se conformèrent pas cependant à cette recommandation et commirent des massacres que Mahomet se vit forcé de désapprouver et de condamner. Une seule tribu, très-puissante et depuis longtemps rivale des Koreïchites, refusa de se soumettre et marcha contre la Mecque. Mahomet en sortit à la tête d’une armée imposante, et la vue de ces forces inspira une telle confiance aux musulmans, qu’ils se crurent invincibles. Cette confiance est blâmée dans le Koran (IX, 25) ; effectivement, lorsque les musulmans entrèrent dans une vallée étroite et arrivèrent à Honaïn, situé a dix milles de la Mecque, ils se virent assaillis par les Hawazin avec une telle violence, que le désordre se mit bientôt dans leurs rangs, et ce ne fut qu’après des efforts inouïs que Mahomet parvint à arrêter les fuyards et à les rallier de nouveau. Il ordonne à sa mule blanche Doldol de se coucher, lance comme à la bataille de Bedr une poignée de sable fin sur l’ennemi, et par ce miracle, disent les historiens, il assure la victoire ; l’ennemi est mis en déroute et se retire à Taïf, ville située à l’est de la Mecque, entourée d’un pays très-fertile, enrichie par le commerce et protégée par des murailles. Le siège de cette ville se prolongeant, Mahomet voulut d’abord détruire toutes les vignes des environs, ils renonça ensuite sur les instances des Arabes d’alentour ; mais il dut annoncer en même temps que tout esclave qui passerait de Taïf dans le camp musulman serait libre. Malgré une défection considérable qui s’ensuivit, la ville tint bon, et Mahomet jugea à propos de lever le siège, après vingt jours d’efforts inutiles pour la réduire. Cet insuccès fut compensé par la soumission d’autres tribus.

Lorsque Mahomet retourna à Médine, il laissa à la Mecque un lieutenant chargé de présider aux fêtes et aux cérémonies du pèlerinage, et, ce qui est assez digne de remarque, les Arabes idolâtres qui arrivaient ne furent pas exclus de ces cérémonies ; mais, l’année suivante, Mahomet fit cesser cet usage et proclama l’exclusion absolue des idolâtres, en leur accordant un délai de quatre mois pour se convertir.

L’année 9 de l’hégire (631 de J.-C.) vit s’accomplir la conversion et la soumission de quelques autres tribus tant païennes que chrétiennes ; ces dernières, après une dispute soutenue par Mahomet lui-même avec des évêques, des chrétiens de Nedjran, dispute dans laquelle les chrétiens s’avouèrent vaincus, disent les historiens musulmans. C’est encore à la fin de cette même année que Mahomet, ayant appris la marche d’une armée romaine contre les musulmans, fit un appel général à tous les fidèles et réunit une armée forte de trente mille hommes, qu’il conduisit a Tabouk, sur les frontières de la Syrie ; on reconnut que la nouvelle de l’approche des Romains était fausse, mais la présence d’une armée aussi considérable eut pour résultat la soumission d’Aïla, ville commerçante située sur la Mer Rouge, et de quelques autres places voisines de Tabouk. La ville de Taïf, qui l’année précédente avait résisté aux attaques de Mahomet, se soumit également cette année, qui fut appelée année des députations à cause des députations qui se succédaient sans cesse pour offrir à Mahomet l’adhésion des villes et des tribus.

L’année suivante, 10e de l’hégire (631 de J.-C.), le nombre de conversions et de soumissions ne fit que s’accroître ; restreintes jusqu’ici au Hedjaz et aux contrées du nord de l’Arabie, elles s’étendirent alors aux provinces méridionales et à celles de l’est ; c’est ainsi que le Hadramaut, l’Yémen et le Nedjd reconnurent le culte d’un seul Dieu et en même temps la mission prophétique de Mahomet, et il est à remarquer que le prophète des Arabes ne se contentait pas de la profession du culte unitaire, s’il n’avait pas pour corollaire la reconnaissance de sa mission. Il n’y a pas d’autre dieu que Dieu (Allah) et Mahomet est l’envoyé de Dieu ; c’était la formule consacrée, les deux témoignages (chehadeteïn) indispensables pour être regardé comme musulman, mouslim (homme résigné à la volonté de Dieu).

L’œuvre de Mahomet était enfin accomplie, après vingt ans d’efforts persévérants dont la première moitié ne semblait promettre que des mécomptes, et ne lui avait valu que des railleries, des insultes et la haine. Pour consacrer le succès de son œuvre, Mahomet annonça, dans la dixième année de l’hégire, son intention de faire un pèlerinage solennel à la Mecque, et aussitôt de tous les côtés de l’Arabie on accourut à Médine pour l’accompagner dans cet acte de dévotion traditionnelle ; le cortège se montait selon les uns à quatre-vingt-dix mille, selon d’autres à cent quatorze mille hommes. Arrivé à la Mecque, il accomplit toutes les cérémonies consacrées par l’usage, dit la prière et se rendit le lendemain au mont Arafat, où il prononça une allocution qui fut ensuite répétée par un Koreïchite doué d’une voix retentissante, afin que la multitude rassemblée sur le penchant de la colline pût l’entendre. Cette allocution, que la tradition a conservée, résumait les principaux préceptes contenus dans le Koran ; elle inculquait la justice, l’humanité, la bienveillance, la fraternité entre tous les musulmans, les bons procédés envers les femmes, la probité dans les relations de la vie civile ; elle condamnait l’embolisme[21]. « Je vous laisse, disait enfin Mahomet, une loi qui vous préservera de l’erreur, une loi claire et positive, un livre envoyé d’en haut. » Il termina en criant : « Ô mon Dieu ! ai-je rempli ma mission ? » Et toutes les voix répondirent : « Oui, tu l’as remplie. »

Le lendemain, jour des sacrifices, Mahomet immola de sa main soixante-trois chameaux et donna la liberté à soixante-trois esclaves. Ce nombre étant précisément égal aux années de son âge, compté en mois lunaires dont il venait de recommander la conservation. Il se fit ensuite raser la tête (car pendant le pèlerinage il n’est pas permis de se raser la tête ni de se couper les ongles) ; les personnes les plus rapprochées se partageaient les cheveux coupés. Le pèlerinage dont nous venons de parler s’appelle le pèlerinage d’adieu. Mahomet avait fait pressentir dans son allocution du mont Arafat qu’il ne lui serait peut-être pas donné de revoir la Mecque. Effectivement, peu de temps après son retour à Médine, il tomba malade. Cette indisposition, bien qu’elle affaiblît ses forces physiques, n’altéra en rien ses facultés intellectuelles ; il conçut le projet d’une nouvelle expédition contre les provinces romaines, et désigna même le chef des troupes Ouçama, fils de son affranchi Zeïd, qui devait conduire cette expédition. Vers cette époque un orage surgissait dans l’Arabie même. Trois hommes se déclarèrent en même temps dans trois différentes provinces, prophètes des Arabes, l’un était Tolaïka, dans le Nedjd, l’autre Moçaïlama, dans l’Yémama, et le troisième Aïhala, nommé aussi el-Aswad (le noir) de la tribu d’Ans (el-Ansi), dans l’Yémen. Ces prophètes, qui ne pouvaient être regardés par les musulmans que comme de faux prophètes, avaient déjà fait quelques progrès parmi les tribus nouvellement converties, mais éloignées de Médine ; et Moçaïlama adressa même à Mahomet une lettre dans laquelle il lui proposait de partager avec lui le pouvoir, tous deux étant également prophètes et envoyés de Dieu. Mahomet répondit à ce message par ces mots : « Mohammed, envoyé de Dieu, à Moçaïlama l’imposteur. Salut à ceux qui suivent la voie droite[22]. La terre appartient à Dieu, il en donne la possession à qui il lui plaît. Ceux là seuls prospèrent qui craignent le Seigneur. » Les termes de cette réponse faisaient entendre que Mahomet allait remettre au sort des armes de décider à qui devait appartenir le pouvoir ; en attendant il envoya des ordres à ses généraux pour contenir les progrès des imposteurs ; mais il ne connut que la défaite d’Elaswad, assassine par un de ses propres lieutenants ; car la fièvre qui l’avait quitté revint au bout de peu de temps, et affaiblit bientôt toutes ses forces. Se sentant de plus en plus mal, il s’installa dans le logement d’Aïcha, sa femme, et donna des instructions très-précises sur la manière dont il voulait être enterré.

« Quand vous m’aurez lavé et enseveli, disait-il à ses parents, vous me poserez sur ce lit au bord de ma tombe, qui sera creusée dans cette chambre même, à la place où je suis, puis vous me laisserez seul et vous attendrez que l’ange Gabriel et tous les anges du ciel aient prié sur moi, vous rentrerez ensuite pour prier sur moi, d’abord ma famille et ensuite tous les musulmans. » Malgré sa faiblesse extrême, il se rendit encore, s’appuyant sur ses deux cousins, à la Mosquée, et là, monté sur la chaire (minber), il fit aux musulmans l’allocution suivante : « Ô musulmans, si j’ai frappé quelqu’un d’entre vous, voici mon dos, qu’il me frappe ; si quelqu’un a été offensé par moi, qu’il me rende offense pour offense ; si j’ai ravi à quelqu’un son bien, qu’il le reprenne, qu’on ne craigne pas de s’attirer par là ma haine, la haine n’est pas dans ma nature. » Un individu vint lui réclamer trois dirhems ; Mahomet les lui restitua aussitôt en disant : « Mieux vaut la honte en ce monde que dans l’autre. » Quelques jours après, se sentant trop faible pour quitter le lit, il dit tout à coup aux assistants dans un moment voisin du délire : « Qu’on m’apporte de l’encre et du papier, je vais vous donner un écrit qui vous préservera à jamais de l’erreur. » Mais Omar empêcha qu’on n’exécutât cet ordre. « Le prophète est en délire, dit-il. N’avons-nous pas le Koran pour nous guider ? » Pendant qu’on disputait s’il fallait se conformer aux ordres d’un moribond, Mahomet dit aux assistants : « Retirez-vous, il ne convient pas de disputer ainsi en présence de l’envoyé de Dieu. » Il reparut, encore une fois dans la Mosquée, avec laquelle sa chambre communiquait, et recommanda cette fois-ci de suivre le Koran comme un guide infaillible au milieu des épreuves qui attendaient les musulmans. Ces conseils furent prononcés d’une voix puissante et sonore qui semblait indiquer un retour de forces ; toutefois, ce ne fut que le dernier éclat d’une lumière qui allait bientôt s’éteindre. Rentré dans son appartement, il demeura pendant quelques heures affaissé après avoir prononcé des mots entrecoupés : « Mon Dieu… oui… avec le compagnon d’en haut (l’ange Gabriel). » Il expira sur les genoux d’Aïcha, le 13 rabi, 1er de l’année 11 de l’hégire (le 8 juin, 632 de J.-C.), qui était un lundi. Son tombeau est donc à Médine, qui a reçu à cause de cela l’épithète de monewwereh, l’illuminée. La nouvelle de sa mort se répandit bientôt à Médine et y jeta une consternation générale ; les uns ne voulaient pas y croire, d’autres étaient déjà disposés à retourner à l’idolâtrie ; mais la résolution d’Aboubekr survenue promptement étouffa le désordre en germe et fixa pour toujours les destinées de l’islam. On voit par ce qu’on vient de dire que Mahomet n’avait désigné aucun successeur[23]. À l’époque de sa mort il ne laissa aucun enfant mâle ; il épousa en tout quinze femmes, et eut commerce avec douze d’entre elles. À l’exception de Marie la Copte, d’abord sa concubine, ensuite sa femme, dont il eut un fils, Ibrahim, qui mourut avant lui ; il eut tous les autres enfants de Khadidja, sa première femme, ce furent les quatre garçons Kacim, Taiib, Tahir, Abdallah, et quatre filles : Fatima, mariée à Ali, Rokaïa et Omm Kolthoum, mariées toutes les deux à Othman, plus tard khalife, ainsi que Zeïnab (Zénobie). Parmi celles de ses femmes qui ont acquis quelque célébrité, sont Khadidja, fille de Khowaïlid ; Aïcha, fille d’Aboubekr ; Hafsa, fille d’Omar ; Omm Hahiha, fille d’Abou-Sofian, un des Koreïchites puissants ; Safia la juive ; Zeïnab, fille de Djahch, mariée d’abord à son affranchi Zeïd (Voy. le chap. XXXIII, au sujet de ce mariage). Neuf de ces femmes survécurent à Mahomet ; mais comme il avait interdit aux musulmans de les épouser après sa mort (XXXIII, 53), aucune d’elles ne se remaria. Ce nombre de femmes est en contradiction flagrante avec le précepte du Koran, qui défend aux musulmans d’avoir à la fois plus de quatre femmes légitimement mariées (chap. VI) ; mais c’était une prérogative que Mahomet revendiquait, en sa qualité de chef spirituel et de prophète.

Mahomet avait, dit-on, déclaré devant Aboubekr qu’à la mort d’un prophète tout ce qu’il possédait devait retourner à la nation, à l’État ; c’est sans doute de cette parole qu’on se prévalut à sa mort, pour assigner à ses femmes une pension sur le trésor public, et pour priver sa fille Fatima de la propriété de Fadak, bourg conquis sur les juifs. En vertu des préceptes du Koran, le chef de l’État, le pontife, avait droit au cinquième du butin pris sur l’ennemi ; Mahomet, après l’avoir prélevé à la suite de toute expédition heureuse, en appliquait une grande partie à secourir des indigents, des veuves et des orphelins ; sa vie sobre et simple, une activité incessante ne l’entraînaient pas a des dépenses excessives, mais l’entretien d’un grand nombre de femmes, dont chacune occupait une maison ou un logement à part, absorbait ses ressources.

Il avait vingt deux chevaux, deux ânes Ofair et Ya’four ; cinq mules dont la plus connue, la blanche, se nommait Doldol ; quatre chamelles qu’il montait, et dont la plus connue était Koswa (à l’oreille coupée) ; vingt autres chamelles à lait ; cent brebis et quelques chèvres. De neuf sabres, le plus célèbre et qui passa ensuite à Ali s’appelait dhoulfikar, c’était un sabre à deux lames divergentes vers la pointe ; trois lances, trois arcs, sept cuirasses, trois boucliers, un étendard (liwa) blanc, et un autre noir appelé okab (aigle noir), c’est le même, dit-on, que l’on a conservé jusqu’à nos jours à Constantinople sous le nom de sandjak cherif (drapeau illustre). Un manteau (borda), qui est conservée à Constantinople sous le nom de kherkaï cherifch, est, dit-on, le même que Mahomet donna au poète Ca’b qui avait écrit son panégyrique. Le turban vert devint plus tard le signe distinctif de ses descendants issus de sa fille Fatima, le turban noir fut celui de la ligne collatérale issue de son oncle Abbas, aïeul des Abassides. Quant à son extérieur, Mahomet était de taille moyenne, son corps bien formé et robuste ; il avait les yeux noirs, les cheveux noirs et plats, le nez aquilin, les joues unies et colorées, les dents un peu écartées ; malgré son âge avancé, à peine lui voyait-on quelques cheveux blancs, il avait, du reste, l’habitude de les teindre, en noir, selon l’usage des Arabes, de se colorer les ongles avec le henna, et de mettre du collyre (kohl) sur ses paupières ; il aimait à se mirer dans un miroir ou dans un vase rempli d’eau pour ajuster son turban. Quant a ses goûts, on cite de lui ces paroles : « Les choses que j’aime le plus au monde, ce sont les femmes et les parfums, mais ce qui me réconforte l’âme, c’est la prière. » Son extérieur avantageux était du reste rehaussé par une grande expression de bonté et d’affabilité. Il ne quittait jamais le premier celui qui l’abordait, et ne retirait pas la main avant que celui qui la lui serrait n’eut retiré la sienne ; il s’adresse dans le chapitre LXXX un reproche sévère pour avoir reçu avec humeur un homme pauvre, toutefois il eut soin de se prémunir contre les importunités et la grossièreté de ses concitoyens, par des passages du Koran qui enseignent les règles de la politesse. Préoccupé avant tout du but principal, il savait supporter avec patience les injures et les insultes et n’éprouvait aucun plaisir à satisfaire sa vengeance personnelle, lorsque le succès de sa cause la rendait inutile. Après la prise de la Mecque, on lui amena un de ses ennemis les plus acharnés, il garda le silence et finit par lui pardonner. « J’ai gardé le silence, dit-il à ses compagnons, dans l’attente que quelqu’un se levât et tuât cet homme. — Nous attendions un signe de toi, prophète ! — Il ne sied pas au prophète de faire des signes d’intelligence qui seraient une trahison, répondit-il. » C’était en quelque sorte enseigner comment on devait interpréter le silence du prophète vis-à-vis d’un ennemi. La tradition a conservé plusieurs traits de la vie de Mahomet qui le peignent comme un homme très-doux, très-humain, très-bienveillant pour ceux qui lui étaient dévoués. Il ressentait cependant vivement les satires de quelques poètes idolâtres, et chargea quelques-uns de ceux qui avaient embrassé son parti de leur répondre ; les plus renommés de ces poètes dévoués à Mahomet sont Hassan, fils de Thabit, et Ca’b, fils de Zohaïr. Quant à lui-même, il était tellement étranger à la poésie, qu’on cite de lui des exemples, où, en répétant les vers d’un autre poète, il transposait les mots de manière à détruire et la mesure et la rime. Le jugement qu’il porte, dans le Koran, sur les poètes en général (chap. XXVI), font croire qu’il était tout aussi disposé à s’en passer, dans son empire musulman, que Platon l’était à les chasser de sa république. Il faut reconnaître en même temps que l’exaltation religieuse produite par l’entraînement du nouveau culte a comprimé tout à coup les élans poétiques du paganisme. Un célèbre poète arabe, Lebid, cessa de composer des vers dès qu’il fut devenu musulman, et les poètes panégyristes de Mahomet ne peuvent lutter avec les Amrilkaïs, les Chanfara, les Tarafa.

Il est difficile de dire si Mahomet savait lire et écrire ; le passage du Koran où l’ange Gabriel lui dit : « Lis. — Et sa réponse : Et que lirai-je ? » ferait croire qu’il savait lire ; quand peu de jours avant sa mort il demandait de l’encre et une plume pour consigner ses dernières volontés, cela semble autoriser à croire qu’il savait écrire ; dans tous les cas, il se servait volontiers de ses secrétaires qui écrivaient sous sa dictée, c’étaient Ali, Othman, Zeïd, Ubaï, Moawia. Quant à l’instruction, telle qu’elle pouvait exister à cette époque-là parmi les juifs et les chrétiens, il n’en avait évidemment pas, et il ne possédait des Écritures qu’une connaissance fragmentaire, telle qu’on la puise dans des entretiens, et par des ouï-dire. De là vient que quelques récits bibliques reproduits dans le Koran sont défigurés, confus, et que le faux et l’apocryphe y sont presque toujours à côté du vrai et de l’authentique. Mahomet reconnaît, du reste, lui-même qu’il est un prophète illettré, ommi, envoyé vers les illettrés, probablement pour mieux faire ressortir son caractère d’homme inspiré d’en haut. Quelques auteurs musulmans cependant prétendent que le mot ommi (maternel, tel qu’on est quand on est sorti du sein de sa mère, ignorant, illettré) appliqué à Mahomet, signifie originaire de la Mecque qui s’appelle Ommoul-koura, Mère des cités[24]. Les aveux réitérés que Mahomet fait de son manque d’instruction et de son ignorance de l’avenir n’ont pas empêché ses compagnons, et à plus forte raison les générations successives, de lui attribuer le don de lire dans l’avenir et d’opérer des miracles. L’exaltation religieuse, le zèle pour la propagation d’un culte qui avait déjà conquis du terrain, très-souvent la fraude pieuse s’adressant à l’ignorance et à la crédulité, ont fait de Mahomet l’auteur d’un millier de prodiges[25]. On ne s’arrêta pas même là. Lorsque, par une pente naturelle d’un culte livré à ses développements, la discussion et la controverse s’ouvrirent sur les dogmes, lorsque ce culte mahométan fut mis en contact avec le christianisme et le judaïsme, on arriva à affirmer que le Koran, révélation directe de Dieu et sa parole, était une chose coéternelle à Dieu, que le Koran n’était pas créé ; Ce qui évidemment résulte de la confusion du mot kelamoullah, parole de Dieu, prise pour le Verbe de Dieu.

Le Koran tel que nous le possédons est la reproduction aussi fidèle que possible de l’exemplaire original qui avait été confié par le premier khalife Aboubekr à la garde de Hafsa, fille d’Omar et veuve de Mahomet. Dans une bataille sanglante livrée à Akraba, au faux prophète Moçaïlama, dans l’année même de la mort de Mahomet, plus de six cents compagnons (Ashab) de Mahomet furent tués ; dans ce nombre se trouvaient des kourra, lecteurs du Koran, et des hamalatoul Kor’an (porteurs du Koran), qui savaient le livre sacré par cœur, non-seulement pour l’avoir lu, mais pour l’avoir entendu de la bouche de Mahomet. Dans la crainte que le livre sacré ne se perdit, Aboubekr nomma une assemblée composée des kourra, et des ashab survivants les plus instruits qui recueillirent tous les fragments du livre et en formèrent un ensemble. Cette réunion de portions éparses du Koran porte évidemment les traces d’une main autre que celle de Mahomet ; l’ordre chronologique des révélations n’y est nullement observé ; les chapitres postérieurs se rapportent au commencement de la mission de Mahomet (Voy. ch. XCVI, CXI.). Il y en a d’autres dont l’époque est fixée par les événements même auxquels il y est fait allusion, chap. IX, XXXIII ; le passage V, 5, où Mahomet parle de l’achèvement de sa mission, est rapporté au pèlerinage d’adieu qui eut lieu l’année même de sa mort. Il semblerait donc que le Koran n’existait pas du temps de Mahomet comme livre, comme un tout, et cependant Mahomet lui-même le nomme ainsi (II, 21, IX, 65, 87, 125, 128 ; XXIV, 1, XLVII, 22) ; et dans le ch. X, 12, il est parlé du Koran et des chapitres comme d’un tout et d’une partie, ce qui ferait supposer que Mahomet y avait déjà introduit quelque ordre. Ce n’est pas ici le lieu de s’étendre dans l’appréciation de la valeur du Koran soit comme système religieux, soit comme code sacré, source de toute législation chez les mahométans, soit enfin comme production de l’esprit qui puisse entrer en parallèle avec les Écritures de l’Ancien ou du Nouveau-Testament, ou avec les livres sacrés des autres peuples. Selon les Arabes musulmans, c’est, sous le rapport du langage, l’œuvre la plus belle qu’il y ait jamais eu ; Mais cette thèse n’a pas manqué de trouver des contradicteurs : les Wahabites, secte née dans le siècle passé, ont résolument affirmé qu’on pouvait créer quelque chose de plus parfait. Résumons en peu de mots les principes fondamentaux de l’islam : unité absolue de Dieu, point de Trinité, point de Fils de Dieu ; le Saint-Esprit, c’est l’ange Gabriel ; les anges sont des messagers de Dieu, et ils mourront un jour comme toutes les autres créatures pour être ressuscités au jour du jugement dernier ; sans la croyance en un Dieu unique, et à la vie future, point de salut ; les peines de l’enfer peuvent ne pas être éternelles si Dieu le veut ; le Koran admet un purgatoire ; Les délices du paradis sont réservées aux croyants qui ont en même temps pratiqué le bien ; ces délices sont dépeints sous des traits grossiers et sensuels, mais les plus attrayants sans doute pour un peuple vivant comme les Arabes, et situé comme ils l’étaient et le sont encore ; en effet, la promesse de cours d’eau, de jardins, de verdure, d’une douce fraicheur, de femmes sans vieillesse, devait paraitre un comble de bonheur pour des hommes brûlés par le soleil, entourés de plaines ou de montagnes arides, manquant souvent d’eau, et ne trouvant dans l’autre moitié du genre humain qu’une très courte époque de plaisir, parce qu’ils ne voyaient et ne trouvaient dans les femmes rien qui les élevât au-dessus des brutes. Il est cependant digne de remarquer que les premiers temps de l’islam offrent des exemples d’une grande pureté de mœurs, d’une chasteté, d’un ascétisme, d’un spiritualisme qu’on ne s’attendrait pas à trouver chez un peuple bercé de promesses du paradis mahométan, soit que la piété ait voulut mériter ces récompenses par une vie de privations, soit que les bons instincts de la nature humaine se soient chargés eux-mêmes d’épurer une religion qui s’adressait d’abord aux sympathies du vulgaire. Selon le Koran, Dieu gouverne le monde, il a réglé toutes les choses d’avance ; mais il exauce l’homme, son serviteur ; la prière a son efficacité ; mais c’est un dogme postérieur, que l’intercession de Mahomet au jugement dernier sera également admise. Quant au culte extérieur, cinq choses constituent l’islam ; la prière, le jeûne, l’aumône, le pèlerinage de la Mecque et la guerre sainte ou, pour prendre le mot djihad dans son sens le plus adouci, la propagande religieuse ; La morale du Koran consacre tous les préceptes moraux des autres peuples, mais elle ne s’étend pas en termes aussi positifs que le christianisme a toute la race humaine. Si le succès prodigieux et rapide de l’islam, le nombre de ses sectateurs répandus sur tout le globe, la puissance et l’éclat, les sacrifices et les martyrs, étaient le critérium de la vérité d’une religion, l’islam serait la religion vraie, car il a eu tout cela. Quand on réfléchit que le peuple arabe, du temps de Mahomet, se trouvait en contact continuel avec le christianisme et le judaïsme, et que ces deux religions, si puissantes dans le reste du monde, n`ont fait que peu de progrès au sein de l’Arabie, on est forcément conduit à en conclure que le culte formulé par Mahomet était le seul qui s’adaptât le mieux au caractère de ce peuple inaccessible à toute autre action civilisatrice. On a vu, du reste, par le résumé de la vie de Mahomet, que le triomphe de sa mission ne fut assuré que lorsque les révélations célestes reçurent par un heureux concours de circonstances l’appui efficace du bras séculier. Le Koran, comme livre sacré et source de toute science, a donné naissance a une littérature très étendue, ainsi qu’à des commentaires dont les principaux sont ceux de Zamakhschari, de Djelaieddin, de Beïdhawi, de Yahia, de Feïzi. Il n’a commence à être connu en Europe que vers la moitié du seizième siècle, par une traduction de Bibliander, traduction qui mérité à peine ce nom tant elle s’écarte du texte arabe. La première bonne traduction, celle qui a servi de base a toutes les autres, est celle de Marracci. Hinckelmann a donné le texte arabe en 1696, in-4°. Une belle édition du Koran a été donnée à Saint Petersburg, par ordre de l’Impératrice Catherine ; mais elle est très rare. Depuis on en a publie à Casan deux éditions, une in-fol. et une in-4°. M. Fluegel en a donné, en 1834, à Leipsick, une édition stéréotypée. On a en outre des traductions en français, en anglais et en allemand. La première traduction française du Koran a été donnée par Du Ryer, à Amsterdam, 1770, en 2 vol. in·8°. Savary, auteur d’un voyage en Égypte, en a fait une évidemment sur la traduction latine de Marracci. Elle a été reproduite, avec un résume des préceptes de l’islamisme, par M. Garcin de Tassy ; M. Gunther Wahl, orientaliste allemand, a donné sa traduction en 1820, in·8°. M. Uhleman a publie une nouvelle traduction du Koran en allemand, avec des notes. Georges Sale a publié, en I734, in·4° une traduction du Koran en anglais, qui a été réimprimée en 2 vol. in·8°, à Londres, 1836, avec les versets numérotés. La traduction de Sale est sans contredit la meilleure, la plus fidèle et la plus utile, à cause des notes puisées dans les commentateurs arabes. Quant aux ouvrages qui traitent de la vie de Mahomet, outre les notices mises en tête de presque toutes les traductions, on connaît la Vie de Mahomet par Prideaux, 1681, in-8°, en anglais ; la Vie de Mahomet, tirée d’Aboulfeda, _et traduite en latin par Gagnier, Oxford, 1723, in-fol ; la Vie de Mahomet, compilation des auteurs mahométans, par Gagnier, Amsterdam, 1732, 2 vol. in·8° : l’auteur entre dans tous les détails relatifs à la vie de Mahomet ; la Vie de Mahomet, par Boulainvilliers, Londres, 1730, et Amsterdam, 1831 : Gagnier critique avec beaucoup d’amertume et avec raison cet ouvrage, en tète de sa Vie de Mahomet ; l’Histoire de la vie de Mahomet, par Turpin, 1773, 3 vol. in·12 : la Vie de Mahomet, par Aboulfeda, se trouve au commencement des Annales moslemici de cet auteur, traduites par Reiske. C’est cette partie du grand ouvrage d’Aboulfeda que M. Noël Desvergers a donnée en 1837, in 8°, à Paris, sous le titre de : Vie de Mohammed, texte, traduction et notes. C’est en même temps la meilleure et la plus correcte de toutes. On trouve des détails curieux sur l’islam dans l’ouvrage de M. Reinaud, membre de l’Institut, publié en 1828, sous le titre de : Monuments arabes, persans et turcs, du cabinet du duc de Blacas, etc., 2 vol. in-8°. M. Garcin de Tassy et Mirza Kazem Beg ont donné dans le Journal Asiatique des articles curieux sur un chapitre inédit du Koran (Journ. As., année 1841). Un savant allemand, M. Gustave Weil, a publié une Vie de Mahomet en allemand (Mohammed der Prophet. Stuttgart 1841). Le commentaire de Beïdhawi sur le Koran ne pouvait trouver un meilleur éditeur que M. Fleischer, connu non-seulement par sa profonde connaissance de la langue arabe, mais encore par une sagacité et une critique rares. Le Beïdbawi de M. Fleischer, texte arabe, a été publié à Leipsick en 1846-48, en 2 vol. in-4°. M. Flügel, connu par ses nombreux travaux, a rendu aux orientalistes un grand service par ses Concordantiæ Corani arabicæ, Lipsiæ, 1842, 1 vol. in-4°. Mais l’ouvrage que nous recommanderons surtout est celui de M. Caussin de Perceval, l’Essai sur l’histoire des Arabes, 3 vol. in-8°, Paris, 1848—50, non seulement parce que cet ouvrage est le plus accessible au public en général, mais encore parce qu’il résume tout ce que nous savons jusqu’ici sur l’histoire de l’Arabie avant Mahomet et pendant sa mission. La notice qu’on vient de lire est un résumé très-imparfait de l’ouvrage de M. de Perceval. Ceux qui désireraient étudier la jurisprudence musulmane et suivre les principes du droit mahométan dans ses développements, peuvent consulter les articles de MM. Worms et Ducaurroy dans le Journal Asiatique, ainsi que le Précis de la législation musulmane de Khalil Ibn Ishak, traduit par M. le docteur Perron et publié dans l’Exploration de l’Algérie.

  1. Toutes les fois donc que l’on rencontre les mots : Mahomet a dit ou le plus véridique des hommes a dit, il ne s’agit plus d’un passage du Koran, mais des paroles de Mahomet conservées par la tradition.
  2. Essai sur l’histoire des Arabes, I, p. 7.
  3. Genèse, XXXVII ; Juges, VI, VIII ; Isaïe, XXI ; Ézéchiel, XXVII.
  4. Caussin de Perceval, Essai sur l’histoire des Arabes, I, p. 236.
  5. Caussin de Perceval, I, p. 237-240.
  6. Les lexicographes arabes ne sont pas d’accord sur la signification du mot koreïch ; il y a au moins six explications différentes de ce nom, toutes sont plus ou moins forcées. À en juger par la forme grammaticale, koreïch est le diminutif de karch, qui signifie une espèce de poisson très-vorace qui dévore d’autres poissons : ce n’a donc été d’abord qu’un sobriquet devenu dans la suite le nom de toute une famille issue de Fihr Koreïch.
  7. Le nom Mahomet s’éloigne un peu de la véritable orthographe arabe. C’est Mohammad (le glorifié) qu’on devrait dire ; les Turcs prononcent Méhémet, quand il est question d’un personnage vivant du nom de Mohammed, c’est au contraire l’usage en français de se servir de la forme Mohammed, lorsqu’on parle des Arabes vivants qui portent ce même nom.
  8. M. Caussin de Perceval, qui s’est livré à une discussion très-détaillée sur cette question, fixe la date de naissance de Mahomet au 29 août de 570 de J.-C. Voy. l’Essai sur l’histoire des Arabes, I, p. 268-283.
  9. Cette maladie pouvait être l’épilepsie. En effet, le vulgaire en Orient croit que les épileptiques sont possédés du démon.
  10. Voyez quelques détails intéressants sur cette société dans Caussin de Perceval Essai etc. I, 332-335
  11. Waraka passe pour avoir traduit en arabe une partie des Évangiles.
  12. Ces mots se trouvent au commencement du chapitre XCVI. Les versets qui suivent n’ont aucun rapport avec cette première révélation.
  13. Les deux autres personnages nommés dans le Koran, Abou-Djahl et Abou-Lahab, étaient des ennemis acharnés du nouveau culte.
  14. Les Arabes idolâtres reconnaissaient aussi le Dieu (Allah), mais adoraient en même temps d’autres divinités.
  15. Il y avait en effet à la Mecque un orfèvre chrétien nommé Djebr, chez qui Mahomet allait souvent.
  16. Il y avait surtout à la Mecque un Koreïchite nommé Nadhr, qui avait beaucoup voyagé et qui établissait souvent entre les prédications de Mahomet et les récits historiques des Perses une comparaison tout à fait défavorable aux premières.
  17. Voy. chap. XVII, 87.
  18. Abou-Talib protégeait son neveu à cause des liens du sang, car il était idolâtre, et ne convertit à l’islam qu’à son lit de mort ; on doute même de cette conversion. Khadidja porte chez les musulmans le surnom de ommoui-mouminin, mère des croyants.
  19. Mahomet, prévenu d’un complot tramé contre sa vie, sortit de chez lui par une porte de derrière, en laissant son neveu Ali dans son lit.
  20. Quelque minutieux ou futiles que puissent paraître ces détails et d’autres pareils, nous avons cru devoir les reproduire dans cette notion, parce qu’ils constituent pour ainsi dire la mythologie musulmane, et qu’ils ont passé dans la littérature des peuples mahométans.
  21. Ou l’intercalation des jours pour corriger les mois lunaires.
  22. Il est à remarquer que les princes musulmans commencent par cette formule de salut les lettres qu’i1s adressent aux princes non musulmans.
  23. Il serait inutile de discuter ici la valeur des arguments que les chiites produisent en faveur d’Ali, gendre de Mahomet, arguments tirés de plusieurs passages du Koran et de la tradition. Tous ces arguments sont donnés fort longuement dans un exposé de la doctrine chiite intitulé « Hakkoul-yakin » (la vérité certaine), ouvrage persan composé vers 1696 de notre ère, par Mohammed-Bakir, fils de Mohammed-Taki, et imprimé à Ispahan.
  24. Cette explication du mot ommi est donnée dans l’ouvrage persan intitulé « Hakkoul-yakin. »
  25. Voici quelques-uns des miracles opérés par Mahomet ou des qualités miraculeuses qui lui sont propres : Une fois il a fendu la lune en deux au vu de tout le monde ; sur sa demande Dieu a fait rebrousser chemin au soleil, afin qu’Ali pût s’acquitter de la prière de l’après-midi qu’il avait manquée, parce que le prophète s’était endormi sur ses genoux et qu’Ali ne voulait pas le réveiller ; toutes les fois que le prophète marchait à côté de quelque autre personne, Mahomet, quoique de taille moyenne, paraissait toujours la dépasser de toute la tête ; son visage était toujours resplendissant de lumière, et lorsqu’il tenait ses doigts devant son visage, ils brillaient comme des flambeaux de la lumière empruntée à son visage ; on a souvent entendu les pierres, les arbres et les plantes saluer Mahomet et s’incliner devant lui ; des animaux tels que les gazelles, les loups, les lézards, parlaient à Mahomet, et le chevreau rôti en entier lui adressait aussi la parole ; il avait un pouvoir absolu sur les démons qui le redoutaient et croyaient à son apostolat. Il a rendu la vue à des aveugles, il a guéri des malades et même ressuscité des morts ; il a fait un jour descendre une table toute dressée pour Ali et sa famille, qui avaient faim ; il a prédit que sa postérité issue de Fatima serait la victime des injustices et des persécutions, et que les Ommaïades régneraient mille mois, et c’est ce qui s’est réalisé, etc. Voy. aussi la note du chap. VIII, 1, sur le voyage miraculeux de Mahomet aux cieux.