Les Sœurs Vatard/Texte entier

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Charpentier (p. --323).


LES


SŒURS VATARD



TABLE DES MATIÈRES

(ne fait pas partie de l’ouvrage original)


 162


J. K. HUYSMANS
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LES


SŒURS VATARD


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CINQUIÈME ÉDITION
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PARIS
G. CHARPENTIER, ÉDITEUR
13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13


1880



À ÉMILE ZOLA


SON FERVENT ADMIRATEUR ET DÉVOUÉ AMI

I


Deux heures du matin sonnèrent.

Céline fit à sa sœur cette inepte plaisanterie qui consiste à placer son doigt près du nez d’une personne endormie et à la réveiller brusquement. Désirée frappa sa narine gauche contre l’index de Céline. — Que c’est bête ! cria-t-elle.

Les femmes se tordirent.

— Allons, mesdames, un peu de silence, hasarda la contre-maître.

L’on entendit comme un long bourdonnement que traversa soudain la flûte d’un rire, puis deux voix claironnèrent, soutenues par le ronronnement des presses, une chanson patriotique. Les gosiers des hommes, des gosiers saccagés par le trois-six, tonnèrent également, trouant de leur toux rauque les cris grêles des filles :

« Il est mort, soldat stoïque,
Il est mort pour la républi-ique ! »


— Allons, mesdames, un peu de silence, hasarda la contre-maître.

La presse haleta et mugit plus fort, les massiquots grincèrent, les couteaux de bois firent entendre leur sifflement doux sur le papier ; les petits bancs qui tombent, les ballots qu’on jette sur la table, retentirent, interrompus par le jet vibrant des gaz, par le bourdon du poêle. Des rires fusèrent d’un bout de l’atelier à l’autre, s’éteignirent, puis reprirent en un long roulement.

— Mesdames, mesdames ! Un peu de silence ! hasarda la contre-maître.

Çà, de gros rhumes grondaient, là, des joies dégingandées s’étouffaient à braire, çà et là, des raclements, des roulades de gorges déchiraient la tempête qui allait croissant.

Dans un coin, un rire aigu sautilla, seul, dansant au-dessus du tumulte. — Il y eut un instant de répit. — Un chat en chaleur miaula furieusement, puis une voix larmoyante s’éleva :

— Mesdames, je vous ai respectées, toute la nuit !

Le coup de tonnerre d’une énorme pile qui s’écroule coupa net l’engueulée du chœur qui huait la femme. — Personne n’avait reçu la pile sur la tête. — Les chansons reprirent.

— Voyons, mesdames, mesdames, un peu de silence ! supplia la contre-maître.

Alors, dans un crescendo immense, quarante femmes crièrent : La paie ! la paie ! Puis elles rattrapèrent le fausset de l’une d’elles, une voix pointue qui allait se piquer dans le plafond :


« Ayez pitié de ma souffran-an-ance
Allez, soldats, passez votre chemin !
Dans cette auberge — on ne verse du vin (bis)
Qu’aux enfants de la France ! »


Les plioirs frappaient les tables, les litres passaient d’une bouche à l’autre, suintant la salive et le vin ; — une ouvrière, debout, voulait regagner sa place, ses compagnes lui écrasèrent le ventre avec les dossiers de leurs chaises. — Une fille se moucha, sonnant comme d’une trompette ; — une bouteille se brisa le bec au rebord d’une table, le petit bleu coula sur les robes, deux femmes vomirent, l’une contre l’autre, des injures de poissardes, on les retint par leurs chignons et par leurs loques, mais elles se tordaient et aboyaient, le menton en avant et les dents sorties, bavant, se ruant, les bras en l’air, la fosse des aisselles à jour sous la chemise craquée.

Il y eut encore un moment de répit et l’on n’entendit plus que le tapotement sourd des assembleurs dans l’autre pièce.

Les brocheuses avaient des voix de mirlitons crevés ; elles râlaient.

L’une d’elles lança alors cette stupide question qui revenait comme une ritournelle quand personne n’avait plus rien à dire :

— Mademoiselle Élisabeth, qu’est-ce que votre cœur désire ?

Une autre se leva, pesamment, fourgonna dans le poêle, et, saisie par la chaleur, resta courbée en deux, les paupières remuées, la bouche grande ouverte devant le trou qui flambait.

On râpait à cet instant :


« Mais que les branche
Soient toutes blanches,
Ou qu’au printemps verdisse le gazon,
Rose, je t’aime
Toujours de même,
Car en amour il n’est pas de saison ! »


— Mesdames, un peu de si…

Sept heures sonnèrent, interrompant la phrase de la contre-maître. — Sept heures, dit une voix, l’homme que j’aime est dans la paillasse !

Alors, l’atelier reprit une nouvelle force et lamentablement hurla : La paie ! la paie !

Un monsieur sortit d’un petit cabinet, attenant à la grande salle, et appela : Madame Eugénie Voblat ! — Des acclamations coururent — Ah ! enfin ! ce n’est pas trop tôt ! on va donc toucher son poignon ! Et les mains battirent, les yeux étincelèrent, tandis que les chaises gémissaient sous le galop des croupes.

La femme Voblat, un roulis de chairs molles, un monstre ignoblement gras, traversa les tables, bousculée et ahurie par tous les voyous femelles qui se pendaient à son caraco ; elle se dégagea, griffant au hasard les nez, et, perdant ses jupes, elle entra dans le bureau du patron. Elle partit criant : À ton tour, Angèle !

La nuit prenait fin. — Les ouvrières étaient brisées par la fatigue, éculées par les sommes, la tête dans les poings. Celles qui avaient touché leur argent s’enfuirent. — La paie allait s’alentissant. — Le patron appelait une femme et une autre venait. — Madame Teston ! — Y est pas ! — Qui prend son argent ? Et une amie de l’absente accourait et demandait en même temps son compte, puis c’étaient des réclamations forcenées, des discussions entêtées pour un sou, des ténacités de sauvage s’obstinant à ne pas comprendre. — La couture était par trop mal payée ! le pauvre peuple était pas heureux ! c’était l’éternelle requête : Ô M’ssieu ! vous ne pourriez pas me donner de la petite monnaie avec des sous ? c’étaient les doigts engourdis qui laissent échapper ce qu’ils tiennent, et l’aplatissement d’un corps sur le plancher, le râble en saillie, les mains traînant dans la poussière à la recherche de l’argent tombé.

Les brocheuses se groupèrent vis-à-vis de la caisse près de la machine à eau ; il y en avait d’accotées contre les piles qui remuaient des faces blêmes comme des têtes de veaux, d’autres, enlacées aux colonnes de la presse, se renversaient en arrière, se chatouillant pour se réveiller, laissant entrevoir sous leurs jupes relevées des bas sales et mal tirés, des bottines armées de clous. Seule, dans son coin, la contre-maître soufflait, épelant des chiffres, les additionnant avec un crayon mouillé de salive, regardant, atterrée, l’écroulement des filles sur le parquet.

L’atelier offrait alors le spectacle d’une morgue. Un tombereau de jupons semblait avoir été vidé, en un tas, et il y avait comme un grouillement de membres sous ce paquet de hardes. — La paie allait s’alentissant. — Les ouvrières qui restaient encore défirent leurs manchettes de lustrine, se lissèrent les cheveux avec du crachat, se rigolant à voir une petite qui somnolait, perdue, vautrée dans des rognures, tripotant avec son petit doigt la gelée d’un baquet de colle.

Le jour parut, — la contre-maître éteignit les becs de gaz, et au travers des vitrages grillés et empoicrés par le ruissellement des pluies, un soleil pâle d’hiver, une aube d’une blancheur sinistre s’épandit sur les grappes étagées des femmes, éclairant des joues blafardes, des bouts de langues qui badigeonnaient de temps en temps le coin crotté des bouches. — Cahin, caha, les brocheuses disparaissaient ; il n’en resta bientôt plus que deux, une petiote qui souffrait d’un incurable mal de dents, et une grande déhanchée qui cherchait ses puces et suçait une larme de sang pointant à sa lèvre gercée.

On ouvrit les vasistas pour renouveler l’air.

Une buée lourde planait au-dessus de la salle ; une insupportable odeur de houille et de gaz, de sueur de femmes dont les dessous sont sales, une senteur forte de chèvres qui auraient gigoté au soleil, se mêlaient aux émanations putrides de la charcuterie et du vin, à l’âcre pissat du chat, à la puanteur rude des latrines, à la fadeur des papiers mouillés et des baquets de colle.

La contre-maître rangea les chaises jetées au hasard, sur le flanc, sur le dos, les jambes en l’air, leurs tripes de paille blonde se dressant en tire-bouchon ou fuyant en mèches par le trou du ventre. Elle empila sur des tréteaux la cohue des tabourets.

Neuf heures sonnèrent.

Le soleil se décidait à mûrir. Il allait, fonçant à mesure la rougeur de son orbe. — La danse de la poussière dans un rayon de jour commença, tournoyant en spirale, du plancher aux vitres. — La lumière sauta, jaillit, éclaboussa de plus larges gouttes le plancher et les tables, alluma d’un point tremblant le col d’une carafe et la panse d’un seau, incendia de sa braise rouge le cœur d’une pivoine qui s’épanouit, frémissante, dans son pot d’eau trouble, creva enfin en une large ondée d’or sur les piles des papiers qui éclatèrent avec leur blancheur crue sur la suie des murs !

II


§ I


Des quatre ouvrières qui, à part de légères fugues, travaillaient assidûment dans les ateliers de satinage et de brochure de la maison Débonnaire et Cie, une passoire, disait la contre-maître, trois étaient sages : — la première, parce qu’elle était trop vieille ; la seconde, parce qu’elle était trop peu tentante ; la troisième, parce qu’elle était jeune et n’était pas bête. La quatrième était à peu près sage, changeant d’amant tous les mois, mais n’en ayant jamais qu’un ou deux au plus en même temps. C’était : madame Teston, une femme mariée, une vieille bique de cinquante ans, une longue efflanquée qui bêlait à la lune, campée sur de maigres tibias, la face taillée à grands pans, les oreilles en anses de pot ; c’était madame Voblat, un gabion de suif, une bombance de chairs mal retenue par les douves d’un corset, un tendron abêti et béat qui riait et tâchait de se tenir la taille à propos de tout, pour un miaulement de chat, pour un vol de mouche ; c’étaient enfin les deux sœurs Vatard, Désirée, une galopine de quinze ans, une brunette aux grands yeux affaiblis, pas très droits, grasse sans excès, avenante et propre, et Céline, la godailleuse, une grande fille aux yeux clairs et aux cheveux couleur de paille, une solide gaillarde dont le sang fourmillait et dansait dans les veines, une grande mâtine qui avait couru aux hommes, dès les premiers frissons de sa puberté.

La mère Teston travaillait, depuis plus de trente années, dans la maison Débonnaire. Les trois autres y avaient vagi et tété, alors que leur mère, les torchant d’une main, pliait, de l’autre, les rames des papiers. En sus de ces quatre ouvrières, une vingtaine de femmes, de fillettes, de gosses, s’amoncelaient, le matin, dès sept heures, le long des tables et s’en allaient, suivant la saison ou la plus ou moins grande presse du travail, à six, à sept, à huit heures du soir.

Ces vingt filles se renouvelant, tous les dix jours, formaient cette population nomade, cette coterie des ouvrières brocheuses, étrange association où l’on vocifère, à qui mieux mieux, les plus abominables jurons, où l’on se déverse sur la tête de pleines écuellées d’ordures, très curieuse race de filles qui ne cherchent guère de liaisons en dehors de leur monde, ne s’enflamment véritablement qu’au souffle des haleines vineuses, ramassis de chenapans femelles, écloses pour la plupart dans un bouge et qui ont, dès l’âge de quatorze ans, éteint les premiers incendies de leurs chairs, derrière le mur des abattoirs ou dans le fond des ruelles.

Tous se détestaient et tous, hommes et femmes, s’entendaient comme larrons en foire pour dauber les contre-maîtres, mais, une fois échappés de l’atelier, ils ne s’entendaient guère plus qu’en échangeant force coups d’ongles et revers de mains. Il y avait, le matin, dès l’arrivée, des cris de liesse, des bondissements furieux, des joies folles, à la vue d’une femme qui entrait, tiraillant péniblement sa croupe, ou clignant des paupières charbonnées d’indigo et d’encre, et cela n’empêchait point que si le patron, exaspéré de voir un grand diable, soûl comme une Pologne, rebondir d’une pile à l’autre, lui réglait son compte et le congédiait, la femme qu’il honorait de ses caresses et de ses coups, se levait et partait, entraînant avec elle toute la coterie qui la soutenait. Il y avait alors des huées des autres ouvrières, puis des larmoiements de femmes mûres criant : Est-elle bête de suivre un homme qui la bat ! c’est moi qui le ficherais en plan ! et elles-mêmes arrivaient, le lendemain, avec un pochon ou des ravines sur le visage et défendaient énergiquement leur maître alors que les autres le traitaient de brigand et de lâche ! — et les histoires et les cancans pleuvaient. — Une telle courait comme une chienne après un homme qui se moquait bien d’elle, pleurnichait pendant toute la journée, sur son ouvrage, et finissait par se crêper la tignasse avec une camarade assez malhonnête pour lui avoir pris son amant et assez taquine pour la braver. — Avec toutes ces parlottes envenimées par la bêtise, avec toutes ces haines qui prenaient feu au frottement des hommes, c’était miracle qu’il restât, au bout de quelques jours, dix ou douze des mêmes ouvrières. — La passoire Débonnaire ne se bouchait pas et, comme un ruisseau d’eau sale, tout son personnel de femelles et de mâles clapotait et fuyait par le trou des portes.

De la gouape ! disait sentencieusement le contre-maître, un mal bâti, laid jusqu’à l’horreur, avec sa face livide, tigrée de petite vérole, et ses touffes de sourcils embroussaillant un œil crevé qui roulait, laiteux, dans une paupière rouge. — Les coquines ! Soupirait la contre-maître, une grande femme anguleuse, aux yeux bruns comme des pépins de pomme, à la bouche barrée de formidables crocs ; mais gouapes et coquines se moquaient bien d’eux ! Le lundi, l’atelier était vide, le mardi, l’atelier était également vide, le mercredi, l’atelier commençait à se remplir et, le samedi, à se vider. À part les contre-maîtres, qui plaçaient sous sur sous, et un pauvre vieil homme qui avait tant bu, dans sa jeunesse, qu’il avait l’estomac en meringue et ne pouvait plus boire, tout le reste ne travaillait, les ouvrières que pour bâfrer des frites et s’acheter des bijoux en doublé, les ouvriers que pour s’enfourner à tirelarigot, dès l’aube, des chopines de vin blanc et laper, dès l’après-midi, des litres de vin bleu.

Tel était le personnel de la maison qui, pour les nuits de veille, se recrutait encore d’un monceau de femmes ramassées aux sorties des autres brocheurs. Ah ! La contre-maître avait fort à faire, par ces longues nuits, il fallait distribuer l’ouvrage. — Ah ! bien merci ! clâmaient les filles, rien de bon, tout ça, ce n’est pas du salé ! En voilà de la turbine ! On se casse les ongles sur ce papier-là ! — Et il fallait apaiser leur soif et leur donner à toutes du café et de l’eau-de-vie, il fallait les empêcher de se sauter aux yeux et de se gifler la figure ; il fallait inscrire l’ouvrage, pièces par pièces, les ouvrières attitrées de la maison lant passer avant le fretin raccolé la veille, les autres criant qu’on les embêtait et qu’il faudrait pourtant voir à ne pas les prendre pour des gâcheuses et pour des sabots !

Aussi quand cette lavure eut été balayée hors des cours, la contre-maître poussa un soupir, rajusta les brides de son bonnet à choux, arracha prestement la mite qui lui croûtait l’œil, repoussa du pied son petit banc sous la table et se dirigea toute guillerette vers le bureau du patron.

Elle demeura surprise. — Céline et Désirée discutaient furieusement. — Désirée demandait à n’être plus payée aux pièces, mais bien à l’heure. — Tiens, voyez-vous, dit la contre-maître, comme moi, alors ! Mais Céline, qui avait la langue bien pendue, reprit — Eh ! bien, mais pourquoi donc pas ? Ma sœur n’est pas une coltineuse, bonne seulement à plier des feuilles, elle fait les travaux délicats, la couture, et puis Monsieur m’a bien mise, la semaine dernière, aux heures, pourquoi donc qu’il ne donnerait pas à ma sœur le même salaire qu’à moi ? — Après de longs débats, il fut entendu que Désirée toucherait désormais 25 centimes 1/2 par heure de travail. Elles souhaitèrent alors, très enchantées, le bonsoir, firent un salut à derrière ouvert, s’en furent se laver à la pompe et, se poussant et sautant dans la cour pour se réchauffer, elles remontèrent de la rue du Dragon à Vaugirard.

Désirée, très engourdie, traînait les pieds et s’arrêtait devant tous les éventaires ; l’autre, habituée par le galvaudage de ses nuits, aux tiraillements de l’estomac, le matin, et au froid dans le dos qui vous fait bouger les épaules et hâter le pas, hélait sa sœur, la traitant de faignante et de clampine !

La rue de Sèvres s’étendait, interminable, avec ses communautés, ses abbayes, ses hospices, ses pensionnats de demoiselles, mais ce qui ralentissait la marche de la petite, ce n’était pas cette escouade de béquillards et de loqueteux qui geignent pitoyablement, le chapeau tendu, quand l’église s’emplit de monde, ce n’était pas cette tourbe d’affamés qui, les bras en bandoulière, les jambes emmaillotées de linges, s’amassent, avinés et transis, devant la petite entrée des Dames Saint-Thomas de Villeneuve, c’étaient ces nombreuses boutiques, ces innombrables bondieuseries dont la rue est pleine.

Près des Jésuites où piaffaient des équipages de maîtres et où, descendus des sièges, des larbins galonnés prenaient des attitudes attendries de canailles pieuses, il y avait des statues coloriées de Vierges, des Madones sérieuses et bonnes à mettre en niche, des Christs, grandeur nature, avec du lilas sur le ventre et du carmin aux doigts, des Jésus bénisseurs, frisottés et blonds, les bras en avant, accueillants et bien vêtus, puis, sur le rayon du bas, des Saints-Sacrements, des patènes, des ciboires, resplendissaient avec leurs dorures et leurs mosaïques ; des veilleuses étranges, des cœurs en verre rouge, montés sur du bronze, des lys aux pistils et aux tiges de cuivre, des vases avec des J. M. entrelacés et des bouquets de roses, en papier blanc, s’empilaient sur une cloison, encadrant un petit Rédempteur, de cire rose, qui batifolait sur de la paille, serré comme un joujou de vieille femme, sous un globe de verre.

Et tous ces magasins s’échelonnaient, diminuant en splendeur, à mesure que la rue s’acheminait vers le boulevard.

Ici, là, alternant avec eux, béaient sur le trottoir des boutiques de marchands de vins, avec des tonneaux vernissés le long des murs, et des grilles cramoisies aux vitres. À cette heure, ils regorgeaient de monde. Des poivrots, le coude sur le zinc, riaient au nez des petites avec des yeux fripés et des mâchoires violies par le gros vin. Céline fit bouffer sa jupe et pimpa des prunelles, se retournant, appelant sa sœur qui rêvait tout haut devant la montre d’un herboriste, admirant des colliers d’ambre, des irrigateurs aux serpents rouges, des tétines en caoutchouc, des peignes de buffle, des houppes à poudre, de toutes petites éponges fines taillées en amande, montrant du doigt à l’autre qui pinçait la bouche, des blaireaux à barbe et des soutiens en filoselle. Ça, c’est pour les hommes ! dit Céline qui reprit sa marche, mais la petite clopinait de plus en plus, badaudant de nouveau devant la chatte empaillée d’un marchand de chaussures, musant devant la porte d’un lavoir pavoisée d’un drapeau tricolore en zinc, s’ébahissant devant des étalages de frusques où pendaient des pantalons côtelés en velours à 8 francs, des costumes complets pour mioches avec ces étiquettes sur carton : le Tapageur, le Jean-Bart, le Lolo, des ceintures écarlates pour les charpentiers, des percales à raies, des surahs tissés aux Batignolles, des chemisettes empesées, des cravates semées de vermicelles et de pois.

— Ah ! les belles chemises ! soupira Désirée, sont-ils assez coquets ces tuyautés !

— Oui, va, regarde, ce n’est pas pour nous, ma fille ; et dire pourtant qu’il y a des femmes qui ne me valent pas et qui se mettent ça sur le dos, pas seulement les dimanches, mais encore tous les jours que le bon Dieu fait ! S’il n’y a pas de quoi vous mettre hors de soi quand on songe que, pendant que l’on pioche, des grues comme la fille à Gamel, se bourrent d’huîtres et se collent des dentelles sur la peau ! Et pourtant elle est laide, cette volaille-là, et elle ne fait rien, et elle pionce, et elle boit, et elle bouffe, et elle rigole ! Ça vous ferait insurger, à la fin des fins ! Viens-tu ? Qu’est-ce que tu grognes, que je fasse comme elle ? Certainement que si je voulais, je ferais comme elle. — Mais je le sais bien, répétait Désirée, voyons, laisse-moi, tu me fais mal avec tes ongles, et puis je ne sais pas pourquoi tu en veux à Virginie, — elle t’a payé des bischoffs, l’été dernier. — Eh ! je m’en fiche bien de ses bischoffs, s’écria Céline exaspérée ; mais sa colère changea de route et se tourna soudain contre un gâte-sauce qui, sans le faire exprès, lui flanqua sa manne dans les cheveux, et elle le traita durement, tandis que le galopin, après s’être retiré à une distance raisonnable, la narguait, tapant sur sa cuisse, la main plate, puis fermée, et le pouce en l’air.

Elle se décida pourtant à continuer son chemin, mais Désirée butait des souliers contre le trottoir, s’arrêtant quand même devant les marchands de chandelles saintes, désignant de son doigt en boudin qui laissait un point de buée sur la vitre, des cierges cannelés, arrondis, nus ou juponnés de papier à fleurs de lys, des rats de cave aux cires tirebouchonnées et blêmes, l’encens du sanctuaire sublimé avec la manière de s’en servir écrite sur la boîte, et elle restait là, somnolente ou se retournant, regardait sans savoir pourquoi la file des fiacres, les arbres écharnés du square, les magasins du Bon-Marché s’enveloppant d’une poussière de bleu tendre au loin. Céline piétinait de rage : — Anatole va m’attraper, lui disait-elle, je t’en supplie, remets-toi et viens !

Et elles trottinaient très lasses, et, le long de leur route, les imageries religieuses reprenaient de plus belle, tournant au jouet, se dédorant, se fanant, se fondant, se couvrant d’épaissies de crasse ; de gravures pleines de petits garçons à genoux, de femmes prosternées, d’anges bouffis et montrant le ciel, des Mater dolorosa, fabriquées d’après la formule de Delaroche, les yeux en larmes et les mains pleines de rayons, des enfants avec un agneau sur le cou, des crucifix avec une coquille en bas pour y mettre de l’eau, des cœurs en platine, en maillechort, en vermeil, des cœurs percés de glaives, flambant par le haut et saignant par le bas, des immaculées creuses en stéarine et en biscuit, des saint Joseph mal moulés et mal vernis, des crèches enluminées, des ânes pelucheux, toute une Judée de carton-pâte, tout un Nazareth de bois peint, toute une religion en toc s’épanouissaient entre des bocaux de chocolats poudreux et de vieilles boules de gomme !

Désirée ne se réveilla vraiment que devant l’ancien hospice des Incurables ; elle poussa le bouton d’une fontaine et fit cracher au broc que tenait, dans chacune de ses mains, un Égyptien de pierre, une fusée d’eau qui éclaboussa une dame de la tête aux pieds. Alors ses yeux se rallumèrent et, enchantée de sa plaisanterie, elle se sauva et rattrapa sa sœur, déjà parvenue au boulevard des Invalides.

La rue de Sèvres allait en s’évasant un peu et débouchant sur la place en gueule d’entonnoir, puis, devenue rue Lecourbe, elle se coulait, flanquée à chaque angle d’une bibine énorme, en une large traîne de bâtisses noires. Le quartier s’attristait à mesure qu’il montait vers les remparts. Cette rue grouillante, ces boulevards désertés qui la prenaient en écharpe et fuyaient à perte de vue, cette population qui fermentait sur la chaussée, les femmes sortant d’essuyer les plâtres en sueur des corridors, les hommes fumant des têtes de sultanes et se prélassant, les mains dans les poches, les enfants se frottant à l’écorche-cul dans l’eau des ruisseaux, criaient la détresse lamentable des anciennes banlieues, la désolation sans fin des paies écornées par les pochardises et achevées par les maladies !

Les deux sœurs s’arrêtèrent, non loin de chez Ragache, devant une crémerie dont les appâts : des assiettées de choux-fleurs et des jattes de bouillon trouble, étaient contenus entre les vitres verdâtres et les rideaux blancs. Céline poussa la porte d’un coup d’épaule, et s’en fut droit à un grand garçon, assis, la casquette écrasée sur la nuque, brassant avec un sien ami une potée de dominos gras.


§ II


— Ah ! bien, ce n’est vraiment pas trop tôt, dit Anatole, mademoiselle se décide enfin à venir. Dis donc, tu sais pourtant bien que je n’aime pas trop à poser pour le sexe. — Assez, ne dis rien, ça suffit ; qu’est-ce que vous buvez ?

Céline hasarda un geste d’indifférence, qui se termina, sous l’œil fixe d’Anatole, en une allure de soumission et de crainte, et elle bégaya, très interloquée : — Moi je prendrais bien quelque chose de chaud, est-ce qu’il y a du chasselas sur le feu, madame Antoine ?

— Mais oui, on va vous en faire chauffer, et vous, mademoiselle Désirée, faut-il aussi vous en préparer un verre ?

La petite fit signe que oui. Elle était debout devant le poêle en fonte qui se dressait au milieu de la salle. Elle ne paraissait pas avoir conscience de ce qu’elle faisait, car ses doigts grattaient la tôle du couvercle et, mal affermie sur ses jambes, elle considérait, d’un air dolent, le bouton de cuivre du tuyau. La crémerie était vide. Il n’y avait que de vieux caracos et de vieilles pèlerines accrochés au mur et, sur une table au fond, une salière à deux branches et un moutardier dont le bonnet avait perdu sa pointe. À cette heure, la mère Antoine tournait et virait dans sa cuisine, essuyant avec des loques grasses le lait grésillant sur la fonte, soufflant de petites bulles qui crevaient et puaient. Toutes les dix minutes, elle rentrait dans la salle, torchant l’éternelle gouttière de son nez, versant aux deux hommes de nouvelles rasades, essuyant furtivement avec son doigt sans ongle les larmes poissées qui gluaient le col de ses bouteilles. Anatole et son ami Colombel avaient bu comme des sables en attendant les femmes. La partie de dominos prenait fin. — Colombel se leva, s’étira, fit manœuvrer les manches de veste de ses jambes, frotta ses pieds sur le carreau du parquet afin d’enlever la croûte de cigarettes et de boue qui les empurait, et, pirouettant sur une patte, glapit : — Mademoiselle Désirée, quand donc que vous me permettrez de vous faire la cour ?

Mais Désirée ne l’entendait guère, elle pleurait à force de bailler, se tirait les doigts, tendait les genoux ; ce fut Céline en train de s’embrasser en godinette avec Anatole qui répondit : — C’est des mistoufles tout ça ! Qu’est-ce que vous offrez ? Votre cœur ? Il n’y a que les gens qui n’ont que ça qui le proposent ! Ça ne suffit pas, vous pouvez aller vous faire lanlaire !

Colombel rit de travers dans sa barbe trop drue. Anatole, très réjoui, soupesa la poitrine de sa femme et cria : — À papa tout le paquet ! Colombel retourna s’asseoir et brassa derechef les dominos. La porte s’ouvrit et deux hommes entrèrent. Ils avaient arboré des costumes de dimanche, des costumes à prendre sur le bras des bourgeoises, à aller faire la vendange du campêche chez les mastroquets. Ils avaient des tape-à-l’œil flambant neufs, des pantalons à raies avec des pièces entre les cuisses, des redingotes échouées et radoubées au temple, des cravates en cordes. — Ils serrèrent la main à la société, blaguèrent Céline qui, le nez dans son verre de vin chaud, mordillait le zeste du citron quand la rondelle lui venait aux lèvres et s’asseyant, en face l’un de l’autre, un litre et deux verres entre eux, ils se couchèrent sur la table, causant bec à bec, haleinant fort et droit, se tapant réciproquement sur les bras, comme pour mieux se faire comprendre.

— Ah, ça, dit Colombel, où donc allez-vous aujourd’hui, vous êtes d’un rupin ?

— On va trimballer sa blonde, mon vieux ; nous irons lichoter un rigolboche à la place Pinel, puis dame, après cela, nous verrons.

— Tiens, mais c’est une idée, s’exclama Anatole, si nous allions manger une friture quelconque et des escargots ? — Ça va-t-il, Céline ? — Colombel et ta sœur viendraient avec nous. — Mais les femmes refusèrent ; il fallait qu’elles rentrassent pour préparer le manger du père et puis elles étaient trop fatiguées, ce serait pour une autre fois. — Oui, il n’y a pas plan, murmurait Céline, c’eût pourtant été gentil, et elle s’accouda, contemplant, pensive, le tourniquet vissé au mur, voyant, dans le couple en papier peint qui s’embrassait sous une tonnelle, la joie des parties fines, les matelotes lentement mangées, les morceaux où l’on mord, à la même place, les glorias bus à deux dans la même tasse, puis l’un des ouvriers fit virevolter la mécanique et la campagne se brouilla et s’éclaircit à nouveau quand le tournoiement prit fin, et Céline restait là, songeant à ces promenades où l’on batifole, à ces retours le long de la Seine où l’on se dévisage avec des airs alanguis et où les bouches s’oublient de temps à autre dans les fourrés, à toute cette allégresse enfin qui se termine en disputes dès que l’on a franchi le mur de l’enceinte !

— Ah ! çà, voyons, dit Anatole, quand tu resteras là à faire ta Marie-je-m’embête, ça n’avancera à rien. Venez-vous, oui ou non ?

— Mais je ne peux pas, répéta Céline.

— Eh ! zut alors ! et, tandis que les petites se frottaient les yeux et s’apprêtaient à regagner leur gîte, Colombel, très ennuyé de les voir partir, commanda des tournées de marc et il les but la tête renversée, le gosier bouffant, pendant que, clopant-clopin, les deux sœurs regagnaient leur demeure où elles dormirent, les poings fermés, sans même avoir eu le courage de délacer leur robe.

Alors le père Vatard rentra, très émoustillé par l’idée qu’il y aurait un gigot saignant sur la table. Le vieil homme avait passé la journée chez son ami Tabuche, un charpentier, devenu presque riche, et dont le premier soin avait été de se fâcher avec sa femme et de se monter une cave. Vatard, très galant, fit quelques ronds de jambe autour de son épouse qui avait un ventre de grosse caisse, embrassa ses filles et, vidant sa bouffarde sur l’ongle de son pouce, lança une longue fusée de salive dans les cendres, mouilla son doigt, le frotta sur son pantalon pour enlever la tache de jus de pipe qui le marbrait et, se laissant tomber dans un fauteuil, demeura béatement réjoui, les jambes écartées, les bras pendants.

Pierre-Séraphin Vatard s’était marié de bonne heure avec une femme, gaillarde à ses bons moments, carogne à d’autres. Somme toute, il avait eu de la chance. Eulalie était bien revêche et quinteuse, mais c’était au demeurant une fille vaillante et bête. Elle n’avait donné le jour qu’à deux enfants, Céline et Désirée. Vatard s’était contenté de créer des filles, et n’osant risquer un garçon, il avait mis une sourdine aux fringales de ses nuits. Au fond, il avait toujours été un homme circonspect et doux et il eût été un mari parfait sans une belle indifférence pour les mille tracas de la vie et une invincible paresse à les surmonter. Ce qu’il voulait, c’était une existence d’oisiveté et de paix. Il avait été heureux en ménage, cédant aux exigences de sa femme, répondant : oui, ma vieille, à tout ce qu’elle disait, et, concessions pour concessions, l’autre le dorlotait, le laissant vivre des quelques sous que lui avait laissés, après sa mort, son frère, un mégissier fabricant de schabraques du faubourg Saint-Marceau. Les seules disputes qui s’élevaient parfois n’avaient lieu que la nuit, lorsqu’ils ne dormaient pas. Ils s’aigrissaient le caractère, les yeux ouverts dans le noir de leur chambre, lui, souffrant, sans espoir de guérison, d’un rhumatisme, elle, sentant déjà les premières atteintes d’une prodigieuse hydropisie.

Mais les deux grands chagrins qui avaient, coup sur coup, porté une terrible atteinte à la douce existence de cocagne qu’il se promettait, avaient eu pour cause la maladie de sa femme et l’entrain étonnant de Céline à courir sus aux hommes. Il eut un mouvement de tristesse, mais il se consola vite. Désirée était en âge de le soigner et de remplacer sa mère, et, quant à l’autre, le meilleur parti qu’il eût à prendre était de fermer les yeux sur ses cavalcades. Il avait agi comme un père d’ailleurs ; il lui avait reproché en termes de cour d’assises, la crapule de ses mœurs, mais elle s’était fâchée, avait jeté la maison sens dessus dessous, menaçant de tout saccager si on l’embêtait encore. Vatard avait alors adopté une grande indulgence, puis, le terrible bagout de sa fille le divertissait pendant sa digestion, le soir. Elle lui semblait même très émerillonnée et très folâtre. Ses expressions de barrière, ses gestes de bastringue, ses rires de fille qui connaît la vie lui rappelaient sa jeunesse et une certaine maîtresse qu’il aurait pu aimer. Au temps où il comptait la marier, ces allures de débardeuse l’avaient inquiété. Céline aurait fait prendre fuite aux partis honnêtes, mais étant donné qu’aujourd’hui elle voulait vivre comme une pure souillon, mieux valait alors qu’elle fût drôle et pas acariâtre et mauvaise comme ces filles que la chasteté rend aigres. Quant à Désirée, Vatard la laisserait agir comme bon lui semblerait, pourvu qu’elle soignât son manger et ne désertât pas le logis dès que la nuit tomberait. La compagnie de sa femme, qui restait clouée, dans une bergère, souffrante et stupide, le divertissait peu. La malheureuse vivait, la tête trouble, et ne disait mot. Par-dessus le marché, elle lui coupait l’appétit avec son air de perpétuelle détresse et sa façon de laisser refroidir le fricot dans l’assiette.

La pauvre Eulalie, ce soir-là, ne bougeait, regardant son mari avec une fixité qui le gênait. — Désirée dormassait sur une chaise, Céline se mouvait languissamment du fourneau aux fenêtres. — Le gigot fut trop cuit. — Jamais ses filles n’avaient été dans un état semblable. L’aînée, qui avait découché, l’avant-veille, qui, pour se reposer des ébats de ses jambes, avait travaillé des bras, pendant toute la nuit, arrosait le rôti d’une main tremblante, versait la sauce à côté du plat, s’aspergeait de graisse depuis le col jusqu’aux bottines. — La petite, qui s’était redressée sur ses jambes, s’était affaissée de nouveau sur une chaise et le nez dans l’épaule, les yeux fermés, ronflait lentement, mal à l’aise et frissonnante ; Vatard, lui, fumait sa pipe et se désolait ; une odeur de brûlé s’échappait de la cuisine ; — enfin Désirée se réveilla en sursaut, se frotta énergiquement les yeux et dressa la table. Le dîner fut étrange. — Très mécontent, le père gardait le silence, les filles tapotaient dans leur assiette et, ahuries, mangeaient. — Quand le dessert fut avalé, ce fut au tour du père à s’assoupir et au tour des filles à se réveiller.

Céline fit chauffer de l’eau pour le café. — À ce moment le ciel très assombri remua, des rafales secouèrent la maison du faîte aux caves, des tourbillons de vent s’engouffrèrent dans la cheminée, chassant la fumée du charbon dans la chambre. Du coup, tout le monde fut vraiment sur pieds et se précipita vers les fenêtres pour les ouvrir. — Sapristi ! dit Vatard, si ce temps-là continue, les Teston ne viendront pas, et il s’accouda sur la balustrade de la croisée, avec cette joie de l’individu qui se sent à l’abri et ne serait pas fâché de voir tremper les autres. — Le tout, c’est qu’ils soient sortis de chez eux, pensa-t-il. C’est égal, ils doivent faire une drôle de tête, dans la rue, par un temps pareil ! — La pluie augmenta, hachant toute la rue de ses diagonales grises ; des trombes de vent cinglaient les ardoises des toits, les faisaient cabrioler en l’air et se briser sur les trottoirs avec un bruit sec ; par moment, les rafales se ruaient sur une corniche, et là éclataient, volant en poussière fine. L’on entendait le crépitement de l’eau sur les vitres, le hoquet des ruisseaux, les plaintes sourdes des plombs obstrués, les roulades de gorges des tuyaux trop pleins et l’averse ruisselait sur les pavés, s’acharnait sur les tuiles, ravivait l’ocre pâli des murs, les tachant de plaques plus foncées, dégoulinant tantôt avec un fracas d’avalanche, tantôt avec un grésillement de friture au feu.

Vatard commençait à se divertir démesurément. — Il regardait quelques passants lancés à toutes jambes, des femmes qui barbotaient, les cheveux collés sur le front, le chapeau baissant ses ailes, des hommes qui se tapaient le derrière avec leurs talons, à force de courir, agitant des pantalons de bois, des redingotes collées aux hanches, s’efforçant d’abriter des chapeaux dont la gomme sortait, puis plus loin, quand tous ces malheureux eurent disparu et que la rue fut déserte, Vatard se délecta à écouter le chant plaintif d’une gargouille, le haut-de-cœur d’un tuyau mal soudé à un autre.

À ce moment les Teston pointèrent au loin ; la femme, la robe levée jusqu’aux genoux, pataugeant à pleins pieds dans les flaques, le mari courbé, ratatiné sous la pluie, tirant après lui sa moitié. — Vatard contemplait alors un conduit de fonte qui s’était fendu. — L’eau clapotait, sortant en blanche écume par ses fissures, bouillonnant en bulles savonneuses, s’épanouissant en roses blanches, puis toutes ces fleurs de l’eau crevèrent et tombèrent en une nappe d’une saleté ignoble, tandis que d’autres éclosaient à nouveau et s’effeuillaient encore en des crachats troubles.

— S’ils passent sur ce trottoir, ça va être du propre, se dit Vatard ; — mais les malheureux n’y voyaient pas, ils marchaient droit à la cascade. Ils trébuchaient, fermant les yeux, aveuglés par la pluie, assourdis par le vent qui secouait le riflard auquel ils se cramponnaient. Ils s’étaient pris le bras, se rattrapant l’un à l’autre, à chaque secousse, baissant la tête, éclaboussant leurs bas, s’essuyant la nuque. Comme ils s’enfonçaient dans un lac de boue, ils gagnèrent la berge et passèrent près du tuyau. Le parapluie plia et sonna comme un tambour, le mari et la femme s’injurièrent, elle, perdant son châle, se troussant jusqu’au ventre, lui, se colletant avec le pépin qui claquait. Un coup de vent prit la rue en écharpe, secoua les boudins de la femme, s’engouffra dans le parapluie qui, cessant d’abriter son maître, lui fit recevoir sur le crâne toute la douche des gouttières comblées. Teston dansait comme un hurluberlu sous l’averse, et son épouse, exaspérée, les brides de son bonnet lui fouettant les joues, sacrait et jurait, mâchant de la pluie et du vent, traitant son mari d’imbécile et de propre à rien. Vatard riait à se tordre quand le ménage frappa à sa porte. — Ah ! quel temps ! quel temps ! dit la femme. — Teston ne soufflait mot, ses cheveux coulaient, il avait de l’eau jusque dans les narines et il reniflait, lamentable et grotesque, avec sa mauve en loques et ses souliers qui, à chaque pesée des jambes, jutaient une cuillerée d’eau sale.

— Attendez, Madame Teston, dit Céline, je vas vous chercher un caraco et des bottines.

— Et vous, mon vieux, proféra Vatard, voulez-vous un paletot ? — Mais Teston déclara qu’il n’avait besoin de rien, sinon d’avaler quelque chose de chaud ; il se blottit dans un des coins de la cheminée et là, tirant un mouchoir à carreaux, il s’épongea la tête. Sa femme se défit ; elle enleva rageusement sa capuche naguère blanche et maintenant bise comme un torchon et bonne à tordre. Tournant le dos à la cheminée, elle reflétait dans la glace sa taille grêle, emmaillotée d’un tas de linges, et, maigre comme un cent de clous, elle était allongée comme ces interminables sucres d’orge que des voyous coiffés de fez tirent sur une tringle, munie de sonnettes, dans les foires de la banlieue. — L’arc de ses épaules descendait en une pente rapide jusqu’à ses hanches qui crevaient la chemise et se reliaient à un petit fessier vague soutenu par deux longues lattes. — L’eau l’avait transpercée, de la cime aux plantes, elle s’essuya tant bien que mal, découvrant, dans le va-et-vient de ses bras, la cage de ses côtes. On la roula le mieux qu’on put dans un vieux peignoir de Désirée, et, assise à croupeton, devant le feu, elle délaça les cordonnets de ses bottines. Le cirage coulait, le cuir s’était racorni et collait aux pieds. Il fallut que Vatard s’en mêlât et, entre deux bouffées de pipe, les lui arrachât. Alors, elle poussa un long cri de détresse, ses bas étaient dans un désolant état. Tout le bout semblait avoir séjourné dans un bain d’encre, et la tache allait affaiblissant ou changeant de ton à mesure qu’elle gagnait la jambe ; du noir, elle touchait au bistre, et du bistre au jaune, près du cou-de-pied, elle s’était élargie, mais ne se teintait plus que de gris pâle. La femme Teston enfourna de vieilles savates dépareillées et, le mufle dans son mouchoir, la carcasse cassée, regarda le feu qui s’éjouissait bruyamment, flambant haut et sec, pétant à petites bordées.

Une douce chaleur emplissait la chambre ; les rideaux avaient été tirés, Désirée avait mis un vieil essuie-main sous la porte pour empêcher les vents coulis, un grand bien-être, une tiédeur de somnolence les envahissaient. Désirée prépara du vin chaud dans une casserole et Vatard, très heureux de penser qu’il ne serait pas contraint comme les Teston à se lever et à courir les rues jusqu’à son domicile, regardait avec une visible satisfaction son ami dont le drap et les bottes fumaient dans une buée puante.

L’on ne disait mot. Vatard s’épanouissant dans son allégresse, la mère Teston songeant à son bonnet perdu, son mari à l’humeur massacrante de sa femme, Céline à son amoureux, sa mère à rien du tout, Désirée au vin qu’elle avait trop sucré.

Puis les langues se délièrent. — Les hommes causèrent entre eux, les femmes parlèrent entre elles de leurs camarades de l’atelier.

Madame Teston affectait un ravissement sans fin, en apprenant que Désirée ne serait plus payée aux pièces, mais bien aux heures ; elle insinuait seulement que, si elle avait été plus maligne, elle aurait pu obtenir 30 centimes au lieu de 25 centimes 1/2. Elle fit tant que la petite, qui était enchantée de son succès, convint qu’elle avait peut-être été bête et finit par ne plus se réjouir du tout de l’augmentation qu’elle avait acquise.

Et, tandis qu’elles jabotaient, Vatard, brandissant à chaque mot sa pipe, criait :

— La femme, c’est le bonheur du prolétaire ! voilà mon idée, — puis il plaignait Tabuche qui s’était séparé d’avec sa bourgeoise. — Maintenant, qu’il était malade, il restait seul chez lui, comme un pauvre chien. Il avait un panaris au doigt, une mauvaise maladie, comme chacun sait, et il allait en être réduit à se faire soigner par les dames Saint-Thomas, de la rue de Sèvres, qui les guérissent sans opérations.

La femme Teston, elle aussi, avait connu un homme qui avait eu un mal blanc au pouce. Il l’avait enfoncé dans le derrière d’une grenouille ; ses souffrances avaient diminué à mesure que le doigt entrait, il était maintenant guéri, mais la grenouille était morte.

Vatard ne pensait pas que ce remède fût bon ; il soutenait même que c’était de la blague, mais la vieille jura sur la tête de sa mère qu’elle tenait cette histoire de la personne même à qui elle était arrivée.

Le résultat de cette discussion fut qu’on fait toujours bien de ne pas appeler un médecin quand on est malade. Tabuche avait raison d’avoir recours aux Sœurs. Les médecins n’ouvrent avec leurs lancettes les panaris mûrs qu’aux gens du peuple. — Les riches ne les feraient plus venir et ils perdraient leur pratique s’ils ne les guérissaient pas sans les charcuter.

Céline émit alors cette idée très neuve que les familles à l’aise sont plus heureuses que celles qui ne possèdent rien.

Tout le monde l’approuva. Vatard reprit, au bout d’un silence, comme si cela pouvait avoir un rapport quelconque avec le panaris de son ami Tabuche : je suis allé aujourd’hui rue de Rennes et j’y ai rencontré l’ancienne bonne des Thomassin. Elle est placée maintenant chez un ingénieur et elle lui achète de l’eau-de-vie à six francs la bouteille.

— La bouteille ! pas possible, s’exclama la mère Teston ! — C’est comme cela, poursuivit Vatard, et il hochait la tête, n’écoutant pas Céline qui abîmait l’une de ses camarades qu’on avait rencontrée, dans un bouisbouis de Montparnasse, chahutant, les jambes en l’air et les bras en bas. — Une fille qui respecte sa parentelle peut aller danser au banquet d’Anacréon ou aux Mille-Colonnes, seulement elle ne va pas au bal Grados. C’est une infamie que ce pince-cul-là !

Mais le père Teston racontait la découverte d’une petite fille de neuf ans qui avait été retrouvée, morte et violée, au fond d’un puits. — Alors toutes les conversations se mêlèrent en une seule et chacun pleura en deux mots émus l’infortune de cette malheureuse enfant.

Vatard, lui, doutait que l’histoire fût vraie. — C’est la police, dit-il gravement, on veut détourner l’opinion publique.

— Ou ce sont les Jésuites, reprit à voix basse madame Teston, qui était un esprit fort. Les jeunes filles, elles, croyaient que c’était arrivé.

Mais ce qui apitoyait le plus la femme Teston, ce qui rendait l’histoire plus horrible et plus intéressante, c’était moins le cou dépecé de l’enfant et l’outrage qu’elle avait subi, c’était ce pantalon qu’une main brutale avait arraché et qui laissait voir son pauvre petit ventre à nu. — Elle s’extasiait sur ce pantalon, disant que bien sûr c’était la fille d’un riche, d’un prince ou d’un duc ; ces hommes-là sont si vicieux, il n’y a qu’à lire des romans pour être renseigné là-dessus !

Désirée mit une cuiller dans chaque verre et versa le vin qui se frangea d’écume rose au bord. Ils trinquèrent tous ensemble et entre deux gorgées la maman Teston ajouta : — Quand on pense que nous avons été exposées à ça, lorsque nous étions enfants !

À ce moment, la pluie se mit à tomber de nouveau, les vitres crièrent sous la poussée du vent. — Il est onze heures, dit Teston, il va falloir partir. Sa femme remit sur son dos ses hardes à peine sèches, chaussa ses brodequins racornis et, maugréant après le ciel, embrassa les jeunes filles, leur donna rendez-vous pour le lendemain à l’atelier, et, tandis qu’ils se perdaient clapotant et ronchonnant dans le noir des bourrasques, Céline dit à sa sœur :

— N’est-ce pas qu’il n’est pas mal, Colombel ?

— Oh ! fit l’autre en riant, il a une sale tête !

— Mâtin de chien, tu es difficile toi ; je ne prétends pas qu’il soit joli, joli, mais voyons, il n’est pas laid ce garçon, et, comme l’autre ne répondait point, elle ajouta : alors ce ne sera pas encore lui qui fera ton bonheur ?

— Pour sûr, dit Désirée ; tu y es, une, deux, trois, je souffle, — et la chambre devint noire.

III


Le premier amant de Céline s’appelait Eugène Tourte. Beau, grand, brun, l’air narquois et les yeux vainqueurs, il l’affola par des gestes et des grivoiseries qui allaient loin. Il faisait tiède ce soir-là. Sur la lisière d’un chemin perdu, près de bouquets d’arbres qui se faisaient vis-à-vis et se déhanchaient au souffle du vent, comme, dans le quadrille d’un bastringue, les couples bouffonnants des gouapes, elle culbuta, ne se voila pas, suivant l’usage, la face de ses mains, mais fermant simplement les yeux, tomba sans défaillance et se releva sans honte. Elle fut très surprise. Maintenant que sa curiosité était satisfaite, elle ne comprenait plus comment les femmes s’attachaient si furieusement aux hommes. Alors c’était pour cela, c’était pour ces tâtonnements et pour ces douleurs, c’était pour cette trépidation d’une minute, pour ce cri arraché dans une secousse, qu’elles pleuraient et se laissaient caresser l’échine par les plus trapus des hercules brocheurs. Ah ! c’était bête ! puis, peu à peu elle écouta les révélations de sa chair, ses désirs montèrent, irritants et drus, elle comprit les lâchetés, les faiblesses, les désespoirs enragés des filles ! — Elle devint insupportable. — Cette explosion de tendresse qui la fit roucouler et se pâmer comme une bête, exaspéra son amant, qui, après lui avoir préalablement meurtri les reins de coups de canne, la quitta et s’en fut travailler dans une maison de la rive droite.

Elle choisit alors pour maître Gabriel Michon, un gringalet chauve qui avait une joufflure d’ange et des regards noyés d’ivrogne. Celui-là lui gaula le fessier à coups de bottes, dès le premier soir, puis deux autres le remplacèrent, se partageant en même temps le bivac de ses grâces, et ils la quittèrent d’un commun accord, après une dispute terminée en des calottes qu’ils lui appliquèrent et de copieuses lichades qu’ils s’offrirent au tourniquet, pendant que, se tenant les joues, elle pleurait avec un bruit d’écluse. Il y eut un instant de répit, puis Anatole entra dans l’atelier comme monteur de presse, et, après qu’ils eurent friponné dans des endroits noirs, ils devinrent amants, un jour qu’il pleuvait et qu’il s’offrit à lui aller chercher du fromage de cochon pour son déjeuner.

Au fond, tous ces amours au débotté lui décrépissaient la face et ne la contentaient guère. Tous ces va-et-vient, toutes ces pirouettes avec l’un, toutes ces culbutes avec l’autre se résumaient en une alternance de mal en pis et de pis en mal. Celui-ci lui grugeait son argent et le buvait avec une autre, celui-là la battait comme plâtre, se moquant d’elle, la contrefaisant, alors qu’effrayée de lui voir retrousser ses manches, elle poussait des cris de bête qu’on égorge. En fin de compte, taloches sur le nez, coups de pieds dans le râble, tel était son lot ; l’homme était plus ou moins fort, la danse plus ou moins vive : — voilà tout. — C’était assez naturel d’ailleurs. — Céline n’avait pas ces allures de farceuse qui réjouissent les hommes. Elle était jolie, chiffonnée, pimpante, belle fille même, avec cette maigreur délicate et comme ébranlée des filles qui se sont corrompues avant l’âge, mais les goujats de la brochure lui préféraient ces énormes truies dont les soies craquent sur les chairs massées et qui gouaillent, le bec en l’air, avec des rires qui leur secouent la gargoulette et leur font danser le ventre.

Pour comble de malechance, elle était avec cela très peu pervertie et elle avait des étonnements d’enfant quand les hommes, causant entre eux, lui ouvraient des horizons d’ordures qu’elle n’avait même jamais soupçonnés, et puis, suivant l’expression d’Eugène Tourte, elle était un peu « maboule », rêvassant près de son bon ami à des amours câlins, se formant un idéal d’amoureux qui l’embrasserait avec des douceurs de petite fille et lui offrirait une tartelette ou une fleur, le jour de sa fête. Ah ! bien, ce n’était pas Eugène, cette dégoûtation d’homme, comme l’appelaient les ouvrières, qui lui aurait jamais donné un ruban ou un verre ! Sa face à baiser, tous les deux jours, son poing à subir, toutes les deux heures, et c’était tout. Voulant quand elle ne voulait pas, ne voulant pas quand elle voulait, il lui avait rendu la vie bien malheureuse. — Eugène était, d’ailleurs, une gouape de la plus belle eau. — Corrompu jusqu’aux moelles, mauvais comme une teigne, hargneux comme un cocher, il n’avait aucun égard pour les femmes, et il occupait ses soirées à poursuivre toutes celles qui cheminaient, les abandonnant aussitôt qu’il les avait assez arrêtées pour qu’elles pussent aller faire une station sur les lits de la Bourbe. — Toutes les ouvrières des maisons de brochure le connaissaient et le méprisaient, et toutes s’arrangeaient de façon à se faire enjôler par lui ; — seulement, les femmes raisonnables, les filles qui avaient du cœur, ne se laissaient séduire qu’une seule fois, certaines d’être quittées, au bout de huit jours si elles étaient jolies, au bout de quatre si elles étaient laides. Céline manqua d’expérience quand elle le connut. Elle ne pouvait croire d’ailleurs qu’un homme lâchât ainsi une fille qui s’était donnée à lui. Elle le crut, le jour seulement où Eugène disparut du quartier et s’en fut boire, à la régalade, le cognac et l’amour d’une charbonnière.

Céline demeura triste. Elle songea bien à se jeter dans la Seine, mais elle se fit cette réflexion qu’elle souffrait déjà pour ce monstre d’homme et qu’il était bien inutile de souffrir davantage, en s’offrant une agonie d’eau douce. Le cœur gros et les yeux pleins, elle geignit longuement, puis elle dîna chez une camarade et s’offrit une telle indigestion de beignets que, ne pouvant arrêter le bal de son estomac, elle l’accompagna, en musique, de hoquets et de points d’orgue. Mal disposée comme elle était, depuis une semaine qu’elle mangeait sans appétit et buvait trop sans soif, elle fut atrocement malade, la poitrine défoncée, renversant tout ce qu’elle avalait. Quand son cœur eut terminé ses gambades et que tout fut bien remis en place, le bonheur de pouvoir se repaître de mangeailles, dont elle raffolait, telles que pieds de porcs, salade de céleris, miroton à la moutarde, lui fit trouver la vie plus douce, et elle ne garda de son premier malheur qu’un certain alanguissement qui disparut au souffle du premier baiser qu’elle reçut en bouche.

Elle s’était pourtant promis de rester sage. Sa brouille avec Eugène n’était pas survenue, d’ailleurs, sans une caresse prolongée de poings, et, pendant cinq jours, elle avait eu les épaules marbrées de plaques bleues, comme sur la peau d’une dinde les taches azurées des truffes, mais, telle quelle, avec les ardeurs que son premier homme avait amoncelées en elle, elle était sans défense ; Michon la prit, la laissa, ses successeurs lui firent danser une grande gigue de la croupe, en vis-à-vis tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre ; l’habitude était prise, elle aurait dansé, toute seule, devant un balai.

Comment aurait-elle pu faire, après tout ? elle était comme la majeure partie des femmes. — Avait-elle un amant ? Quel ennui ! quelle tâche ! — N’en avait-elle pas ? Quelle tristesse ! quel abandon ! Ce n’était pas une existence que d’être avenante et jeune et de n’avoir personne qui s’intéressât aux prouesses de vos mines, aux fêtes de vos yeux ! — Elle se débattait entre la volonté de ne plus servir d’objet au premier venu et la joie d’être espérée par quelqu’un, quand la nuit tombait.

Autrefois, lorsqu’elle revenait dans sa chambre, les pieds endoloris, les aines lui battant sous la peau, elle se déshabillait au plus vite, s’enfouissait sous les couvertures et, les reins harassés, en sueur, un malaise de brûlure au ventre, songeait à son amoureux, au rendez-vous de la nuit prochaine. — Aujourd’hui, elle rentrait de bonne heure, se traînaillait d’une chaise à une autre, avait devant sa soupe des regards navrés, mâchait des bouts de fil, les recrachait ou les tortillait entre ses doigts, puis elle se collait le nez contre les vitres, bâillait aux mouches, retournait à sa place, descendait acheter chez la marchande de journaux pour deux sous d’amour et d’assassinat, dormait avec des crampes dans les mollets et, se décidant enfin à gagner sa couche, se décoiffait lentement, se grattant pensivement la tête, s’affaissant, lourde et morne, sur le lit défait. Elle devenait avec cela d’une saleté de peigne, étant comme beaucoup de filles du peuple qui ne se livrent à de discrètes propretés que lorsqu’elles ont un homme. Une immense lâcheté la tenait, et, les nerfs exaspérés, elle ruminait longuement, se remémorant ses anciennes joies, écoutant, sous le remue-ménage des couvertures, les heures lentes, sonner. — Ah ! C’était par trop embêtant que de vivre ainsi ! et les persécutions de sa chair la laissèrent sans force ; elle avait subitement des chaleurs dans les mains et aux tempes, l’œil se brouillait par instants, quand, à l’atelier, ces paroles qui évoquent l’image s’échangeaient entre les ouvrières, puis, à force d’observer ce vigile jeûne de l’amour, les névralgies lui rompirent le crâne ; en vain elle essaya de mouches d’opium sur le front, de perles de quinine, rien ne réussit à la soulager.

Ce fut à ce moment qu’elle rencontra Gabriel Michon qui tendit vers elle sa frimousse édentée d’arsouille et la lui fit embrasser sans répugnance. Elle reprit alors sa gaieté d’autrefois, rentrant à minuit, ne rentrant pas, s’attiffant, le matin, dès le saut du lit, plantant une violette ou une rose dans son filet, se couvrant les épaules d’un fichu bariolé de rouge vif. Désirée riait à la voir se pommader avec tant de soin et se frotter les oreilles avec du savon. — Elle resta même, un jour, très émerveillée. — Céline avait acheté, dans un bazar de la rue Bonaparte, une petite fiole avec une fleur peinte sur le goulot. — Cela sentait le réséda suri. Céline s’en était saucé le chignon et les joues et ç’avait même été une révolution, dans l’atelier, que ce luxe de parfums. — Toutes les femmes en voulaient avoir, et l’un des brocheurs dont le frère était placier, dans cette partie, était venu le lendemain avec une tiolée de petits flacons qu’il vendait cinq, dix et quinze sous. — L’ouvrage avait peu marché, ce jour-là. Les femmes étaient étonnées de sentir bon et, le mouchoir sous le nez, elles se pâmaient d’aise, faisant les belles, se croyant irrésistibles, se traitant de « mesdemoiselles » et de « mesdames », comme si une larme de musc et d’ambre avait pu modifier le moule ensalopé de leur tête !

Et puis, réellement, cette ravigote pour accommoder les basses viandes n’avait aucune raison d’être à l’atelier. — Les hommes n’étaient rien moins que des délicats. Ils ne se privaient guère des bâfres pimentées de ciboulette et d’ail. Quelques verres de vin par là-dessus, du cognac, une pipe, et ils fleuraient la bouverie et le plomb.

Désirée trouvait cela peu ragoûtant. — Certes, elle n’aurait pas voulu d’un monsieur qui aurait eu un chapeau noir, une barbe à la rose et qui aurait fait de la mousse avec les lèvres, en parlant, ça l’aurait gênée ; elle aimait à rire avec les ouvriers comme son père, des gens propres qui ne suaient pas la graisse et le vieux oing, elle voulait un mari qui n’eût pas de taches à sa blouse, qui se lavât les pieds tous les huit jours, un homme qui ne se pochardât pas et lui permît enfin de réaliser son rêve : avoir une chambre avec du papier à fleurettes, un lit et une table en noyer, des rideaux blancs aux fenêtres, une pelotte en coquillages, une tasse avec ses initiales dorées sur la commode et, pendue au mur, une gentille image, un petit amour par exemple qui frapperait à une porte. Elle songeait souvent même à cette gravure qu’elle avait vue chez un marchand de bric-à-brac, et elle se figurait combien confortable et gaie serait la pièce où, sur le chambranle de la cheminée, serait incliné ce tableau, réfléchissant, dans le verre de son cadre, le derrière d’un réveil matin et deux flambeaux de zinc, qu’elle cravaterait de bobêches en papier rose.

Elle n’avait jamais désiré plus. — Vivre tranquillement, pouvoir consacrer dix francs par année, pour élever un chien et posséder en sus de sa chambre un bout de cabinet où, derrière un rideau de serge verte, elle mettrait sa fontaine et son coke, toutes les convoitises de son âme se bornaient là !

Vatard pouvait dormir sur ses deux oreilles s’il avait jamais eu des craintes ! sa fille ne perdrait pas la tramontane et ne chopperait point dans un moment de volonté perdue. Sa sœur lui avait rendu d’ailleurs un inappréciable service, en ne l’empêchant pas de mal tourner. Libre de riboter, tant qu’elle voudrait, elle n’en eut pas l'envie, elle gardait « sa fleur de mari », très décidée à ne la laisser prendre que pour le bon motif. Et puis l’exemple de Céline était là et les mots tranchants de la fille qui a pensé à se jeter à l’eau lui tintaient encore dans les oreilles. Elle avait assisté aussi à ses nombreux et faciles engouements, elle l’avait vue traitée du haut en bas par Eugène, et, elle-même, s’étant avisée de l’appeler scélérat, s’était attiré une giroflée tellement fleurie que sa joue en avait gardé l’empreinte pendant tout un jour. Cette façon de clore les discussions n’avait pas été de son goût, et si l’exemple de sa sœur n’était pas tentant, celui des autres ouvrières ne l’était guère plus. Il y a véritablement de quoi détester les hommes quand on a vécu dans un atelier ! et ce n’était pas un, ce n’était pas deux, c’étaient tous qui étaient ainsi, tous, jusqu’au père Chaudrut, un vieil ouvrier, un vénérable birbe, rasé de frais, l’œil cagot, la démarche usée. Avec son regard austère, sa surdité affligeante et son air bonhomme, Chaudrut n’était ni plus ni moins qu’une sacrée canaille ! Tendre comme un moineau et soulard comme une grive, c’était un compère dont les instincts d’ordure s’étaient accrus avec l’âge, c’était une terrine pleine de vices qui se renversait, de temps à autre, sur les robes jeunes et les éclaboussait des cordons aux pans. Criblé de dettes, poursuivi jusqu’à l’outrance par ses créanciers, ce sourdaud, terreur des mastroquets qui s’écroulent sous le crédit, papillonnait avec ses lunettes en fil d’archal, roucoulait, se pavanait, mamourait, tout godichon, et en dépit de ses cheveux qui prenaient la fuite, trouvait encore des jeunesses qui s’essayaient à rallumer au feu rose de leurs lèvres les tisons brûlés de la sienne.

Il avait pour maîtresse une amie de Céline et de Désirée, une femme séparée de son mari, une bonne fille, honnête dans son genre, et qui n’était même pas méprisable tant elle était goulue ! Chaudrut adorait le lapin au vin, et il l’avait séduite avec ces ripailles de chairs fades. Maintenant qu’il la tenait en sa possession, il ne déployait le peu de vigueur qui lui restait que pour lui asséner de soigneuses raclées. Cette façon d’envisager l’amour avait donné de plus en plus à réfléchir à Désirée. — Est-ce qu’elle serait jamais heureuse avec des amants comme ceux-là ? Il n’y avait pas à dire, on pouvait mal tomber en se mariant, mais enfin son père et sa mère avaient vécu heureux, d’autres ménages qu’elle connaissait ne se cognaient point ou rarement et encore parce qu’ils étaient ensemble depuis vingt ans, et que l’on s’impatiente à vivre si longtemps ensemble ! Son parti était bien arrêté : elle attendrait jusqu’à ce qu’elle eût découvert un amoureux à sa convenance, un beau jeune homme qui l’aimerait, un grand blond, si cela était possible, avec de longs cils et de fines moustaches. Parfois même, en travaillant, elle rêvait, l’œil perdu, à son futur, elle se figurait le voir et être mariée avec lui, depuis un mois ; le matin, elle se levait, après l’avoir gentiment embrassé sur les yeux, lui faisait son nœud de cravate, lui tirait sa blouse dans le dos pour l’empêcher de couvrir le col, et, elle-même, après avoir rangé son petit ménage et mis en une tasse, dans son panier, du ragoût de la veille qu’elle réchaufferait à l’atelier sur sa lampe à esprit de bois, partait à son tour, un peu en avance, afin de pouvoir baguenauder devant les merceries et se donner le bonheur d’envier une belle collerette de quinze sous qu’elle achèterait, le samedi suivant, quand elle aurait touché sa paie.

Au demeurant, elle était très grande dame, n’admettait le mariage qu’avec une aisance qui lui permettrait de dépenser au moins dix francs par mois pour sa toilette, et, tout en cousant les feuilles, elle additionnait des chiffres, supputant le salaire de son mari et le sien, souriant à l’idée que, dans la maison Débonnaire, les autres femmes crieraient, à la voir entrer avec un filet neuf et gansé de rouge : — Mâtin ! vous êtes chic, vous !

Le tout était de trouver l’homme qui pût remplir ces conditions. — Certes, depuis qu’elle avait atteint l’âge de puberté et même avant, les amoureux n’avaient pas fait défaut. — Elle avait une frimousse tentante, elle avait surtout cette allure qui friponne, si plaisante chez les jeunes femmes, mais aucun de ses prétendants ne lui avait plu, de jolis séducteurs qui la fréquentaient après s’être enfourné des canons et qui avaient encore des stalagmites vineuses aux moustaches quand ils se rengorgeaient et montraient leurs dents !

— Tu es trop ambitieuse, tu finiras mal, lui disait sa sœur, et la petite, qui se regardait dans une glace, mirait complaisamment sa roseur friande, se dandinant un peu, se donnant de petits coups sur les cheveux, pour les faire bouffer.

— Tiens, pourquoi donc pas, répondait-elle, je ne suis pas plus mal qu’une autre peut-être, j’ai bien le droit d’avoir de l’ambition.

— Elle était soutenue en cela par son père, qui ne tenait pas à la marier. — C’était elle surtout qui s’occupait du ménage, aussi la contemplait-il, d’un air attendri, murmurant : — C’est de l’or en barre que ma fanfan, ce n’est pas moi qui la forcerai jamais à épouser un homme dont elle ne voudrait point. Je ne suis pas un père dénaturé, et comme s’il croyait ou voulait faire croire que des parents avaient la puissance d’obliger leurs progénitures à se marier contre leur gré, il profitait de son expansion de bon père pour obtenir de Désirée tout ce dont il avait envie.

N’était-elle pas d’ailleurs sa préférée ? Certainement il aimait l’autre et beaucoup, mais ce n’était pas la même chose. Sans doute, Céline était une bonne fille, plus caressante parfois que la petite — quand elle avait retrouvé un homme, — mais elle avait un caractère inégal qui était vraiment insupportable. Toute la maison subissait les inquiétudes de ses passions, les colères de ses ruptures. Le jour où elle était abandonnée par son amant, c’était une tempête pour tous les plats ; elle fourgonnait avec une telle vigueur dans le poêle que tout l’édifice tremblait. Ces alternances de bonne humeur et de furie désolaient son père. Quant à la mère, elle vivait indifférente, l’œil fixé avec stupeur sur son ventre qui grondait, incapable de remuer deux idées et deux doigts.

IV


L’œil-de-boeuf sonna six coups, puis il eut comme un étouffement de catarrhe, et lentement le timbre retinta six fois.

Désirée venait d’avaler le dernier navet d’un haricot de mouton, les magasins étaient presque déserts ; brocheurs et brocheuses étaient allés se repaître d’un ordinaire et d’un petit noir dans les bibines avoisinantes. — Seules, les femmes de bien avalaient leur pitance dans l’atelier. — La contre-maître broyait entre ses dents des noyaux de pruneaux. Céline faisait tiédir sur une petite lampe du café de la veille, la mère Teston suçait les vertèbres d’un lapin aux pommes.

Un jeune homme entra.

S’adressant à Désirée qui levait la tête, il dit assez timidement : — Vous n’auriez pas besoin d’un ouvrier ?

— Ça ne nous regarde pas, répondit la contre-maître, adressez-vous au chef des hommes, c’est lui qui embauche.

L’ouvrier tournait sa casquette entre ses doigts.

— Il n’y est pas, ajouta la contre-maître, revenez dans une demi-heure, il sera sûrement de retour.

— Connais pas cette tête-là, grogna Chaudrut, qui, se trouvant sans le sou, déjeunait à l’atelier d’une miche de pain et d’un morceau de brie. — Le patron avait refusé, le matin même, de lui avancer dix sous qu’il réclamait avec de fausses larmes dans la voix. — Le vieux gredin gémissait, guignant de l’œil l’enfant de sa fille qui se versait d’une petite bouteille clissée d’osier du vin dans un gobelet. — Prends garde, ma toute belle, dit-il, tu vas t’étrangler, attends donc, pour boire, que tu n’aies plus la bouche pleine. — Il était devenu très paternel, cherchait à apitoyer l’enfant et à se faire offrir la moitié de sa piquette.

La petite ne répondant pas, il se leva, et, tout courbé, gauchissant ses espadrilles, gémissant sur les malheurs de son estomac, grognonnant après cette gueuse de déveine qui le poursuivait, il s’en fut, un litre en main, chercher de l’eau à la fontaine.

— Tu sais, dit la mère Teston à la fillette, si tu donnes du vin à ton grand-père, je le dirai à ta mère, et tu verras !

Chaudrut rentra plus amoiqué et plus larmoyant que jamais. Il posa le litre devant lui, le considéra en hochant la tête et, paraissant surmonter un invincible dégoût, il avala une gorgée. — La petite buvottait son vin. — Il craignit qu’elle n’achevât sa bouteille, et, n’y tenant plus, il murmura : — Dis donc, chérie, tu vois grand-père, il est pas heureux, tu ne voudrais pas lui laisser une petite goutte pour son dessert ?

— Si ce n’est pas honteux, s’écria la contre-maître, un homme de cet âge qui carotte une enfant ! C’est dégoûtant !

— C’est-il ma faute à moi, pleura le vieux, si je n’ai pas le sou ?

— Oui, c’est de votre faute ! Exclama véhémentement la mère Teston, si vous ne vous étiez pas saoûlé, toute la semaine, vous auriez de quoi boire aujourd’hui !

— Oh ! Là, dites donc, reprit Chaudrut qui, certain maintenant de ne rien obtenir, devint insolent ; vous ne plaignez pas les autres, parce que vous venez de vous le laver, votre tuyau à opéras ! Merci, en voilà un genre de débiner le monde ! Vous vous en fourrez dans le coco du lapin et du vin à treize. Où donc, sans indiscrétion, que vous logez tout cela, maman ? pour avaler tant de choses, vous avez donc les boyaux, comme des manches d’habits ?

Teston, perdant toute mesure, ne parlait de rien moins que de le vider. — le contre-maître amenant le nouvel ouvrier fit heureusement diversion. Il installa sa recrue près de la presse à eau et lui dit en goguenardant : — Allez-y, Auguste, et pompez ferme !

L’atelier rentrait peu à peu ; les couvreurs s’étaient installés près de leurs cisailles et ébarbaient les feuilles, d’autres collaient des couvertures et des gardes, le nouveau venu se trémoussait entre les bras de la machine, jetant à la détourne un regard sur Désirée qui, tout en collationnant des gravures, le regardait, elle aussi, à la dérobée.

Elle le trouvait gentil, avec sa figure un peu chafouine, dorée de cheveux en boucles, puis il avait l’air doux et triste ; il avait aussi de jolies petites moustaches blondes ; les dents par exemple n’étaient pas merveilleuses, l’une d’elles faisait l’avant-garde dans la gencive et une autre bleuissait sur le côté gauche avec une mauvaise apparence. Il était en somme un peu pâlot et un peu chétif ; tel quel, cependant, il pouvait encore faire honneur à la femme qu’il aurait au bras.

Lui, ne la trouvait pas très jolie. Elle était un peu courte et ses yeux avaient des difficultés, l’un avec l’autre, mais elle était tout de même attrayante avec sa margoulette rose, ses prunelles raiguisées, son nez au vent, ses allures effarouchées et prudes. Elle était avec cela propre comme un petit sou. Ses cheveux étaient bien peignés, son jupon n’était pas retenu par des épingles, sa camisole n’avait pas de plaques de colle ou de graisse, ses brodequins même, qu’il aperçut un moment, étaient bien usés, mais ils avaient encore bonne contenance, les attaches étaient raccommodées, aucun bouton ne manquait, et la jupe du dessous qui passait sous la robe, lorsqu’elle se croisait les jambes, était blanche et sans crotte.

Elle devait aussi avoir de l’ordre puisqu’elle ne déjeunait pas dans les crémeries, et c’était une fille qui, tout en ayant de la tenue, n’aurait pas fait des bêtises pour du linge, puisqu’un employé de chez Crespin en tournée ne lui réclama l’argent d’aucun bon. C’est à peine si, dans l’atelier Débonnaire, elles étaient deux ou trois qui ne fussent point abonnées à cette maison. Toutes les semaines, le receveur arrivait avec un livre noir à tranches jaunes sous le bras, une casquette argentée sur le chef, une tunique à collet bleu et à boutons blancs, ornés d’une levrette, emblème de la fidélité, et il inscrivait les sommes versées sur son livre à souche et sur le petit carnet rouge de la cliente. — Il blaguait aussi avec la plupart d’entre elles comme un homme qui les connaît à fond. Ce jour-là, la recette fut maigre, personne n’avait d’argent ; aussi pourquoi ne venait-il pas le samedi ? il s’imaginait donc que l’on avait de l’argent à remuer à la pelle ! tant pis pour lui ! — et l’homme, intéressé à la récolte, maugréait, habitué cependant à ces rebuffades.

Quand il fut parti, toutes se récrièrent, et comme toujours ne cessèrent de se lamenter qu’en accusant de leur misère la baraque où elles travaillaient. Est-ce qu’on pouvait gagner sa vie en touchant de douze à quinze francs par semaine, au plus ?

— Eh bien, pourquoi ne venez-vous pas le matin, et pourquoi partez-vous le soir, avant l’heure, dit la contre-maître ?

La petite qui souffrait des dents cria rageusement :

— Tiens, voyez-vous, est-ce que vous croyez avoir affaire à des bêtes de somme ?

Auguste remarqua que Désirée se taisait et continuait à travailler.

La fillette sentait ses regards tomber sur elle et elle n’osait plus lever les yeux. Il n’y avait pas à dire, il était gentil, mais c’était peut-être un mauvais sujet, un soulotteur prompt aux disputes ; c’était, dans tous les cas, un triste ouvrier, un sabot à quarante centimes l’heure, puisqu’on ne l’employait qu’aux gros ouvrages. Et cependant il n’avait l’air ni d’un gobichonneur ni d’un imbécile. Comme figure, elle n’enviait pas un amoureux différent, et puis il ne la regardait point avec des mines indécentes, ainsi que tant d’autres qu’elle avait dû remettre à leur place. C’était seulement dommage qu’il n’eût pas la mine plus hardie et plus gaie.

Il n’était, en effet, ni hardi ni gai. Auguste pouvait être classé parmi ces gens que le peuple appelle des « gnan-gnan ». Parti comme soldat et revenu, après cinq années de garnison, chez sa mère, il était entré à tout hasard dans la brochure, s’étant laissé raconter qu’un homme de bonne volonté pouvait rapidement apprendre l’assemblage et gagner facilement sa vie.

La maison Débonnaire était connue sur le pavé de la capitale ; elle racolait souvent des hommes de peine et pouvait fournir du travail même aux gens peu experts dans le métier de brocheur. — Auguste était arrivé, il s’était adressé à Désirée plutôt qu’à une autre, pourquoi ? il ne le savait ; sans doute parce qu’elle lui avait semblé bonne fille et pas moqueuse. Les autres, pensait-il, ont l’air diablement rosse, et ce joli garçon avait peur d’être baliverné par elles. Il aurait fait, s’il l’avait fallu, le coup de poing avec les hommes, mais avec une femme, il se sentait bredouillant et indécis, malhabile à la riposte, rougissant jusqu’aux oreilles d’une blague qui fait rire.

Quand il était troupier, il n’avait guère couru après les cuisinières ou après ces femmes qui suivent les camps ; de retour chez sa mère, le hasard fit qu’il n’habitât point une maison bondée de roulures ou foisonnant de gigolettes propres à le dégourdir. Il n’ignorait certainement pas comment se pratique cette agréable chose que les petites ouvrières appellent : « faire boum », mais par bêtise, par honte, ou par malechance, il n’avait jamais eu ce que ses camarades nommaient une bonne amie. Une fois, il s’était énamouré, pendant huit jours, d’une femme, mais elle était si malhonnête, si confite en ordures qu’il avait eu le dégoût et la honte de ses saletés. Le reste du temps, il était allé prendre des mazagrans, au boulevard de Montrouge, dans ces buvettes plafonnées d’or où des femmes, en costume de bébé, polkent en gueulant, ou somnolent, les pis à l’air et la mâchoire entre les poings. — Oh ! mon dieu, ces femmes, il ne les avait pas dédaignées ; il s’en trouvait dans le nombre qui avaient des mines fûtées et riaient avec de jolis éclats. Mais tout cela n’était pas l’assouvissement qu’il avait rêvé. Ce grand garçon, dont l’appétit des sens était assez vif, désirait ardemment une maîtresse. Il passerait avec elle ses soirées et ses dimanches. Il ne buvait pas plus de trois verres de vin, après son dîner, ne jouait au billard que rarement, ne pariait jamais d œufs rouges au tourniquet, il était par conséquent très désœuvré. Il lui fallait à tout prix une femme ; il aspirait après une brave fille qui aurait des pudeurs devant ses amis et ne l’entraînerait pas dans des dépenses où seul il paierait l’écot.

Comme gentillesse, Désirée le séduisait fort. Malheureusement il ignorait qui elle était. Si peu madré qu’il fût, il était clair cependant qu’elle devait être sage. Cela se voit de suite dans un atelier, à la façon dont on vous adresse la parole, au silence de la fille aux propos gaillards, à sa facilité à les entendre. Celles qui s’indignent ont eu sûrement un amant ou deux, elles sont plus bégueules que des vierges. C’est toujours la même chanson au reste, les femmes déchues n’ayant pas de juges plus impitoyables que celles qui n’ont choppé que dans une circonstance.

Lui plaisait-il ? Là était la question. Il était de pimpante trogne, mais il n’avait pas l’aplomb, le déluré qui plaît aux filles ; elle, ne doutait point qu’il ne fût enchanté de l’avoir vue et elle en était naturellement flattée.

Un moment, elle dut se lever pour aller prendre de l’assemblage sur un tréteau juché près de la presse. Elle eut une petite rougeur aux joues quand elle le frôla. Auguste demeura très bête. De loin, il se hasardait à la dévisager ; de près, il n’osait plus. Quand elle retourna à sa place, le corps un peu renversé, tenant en ses bras les feuilles à coudre, il la trouva décidément charmante.

Il se reprochait d’être aussi peu brave. — Pourquoi ne pas lui avoir parlé lorsqu’elle était près de lui ; mais, au fait, qu’aurait-il pu lui dire ? Dans un atelier, tout le monde observe et écoute, il ne pouvait prononcer, sans qu’il fût entendu, un mot même très bas, et puis sûrement elle se serait fâchée. — N’importe, il allait toujours tenter la chance. — Il rumina de réparer sa couardise, en la suivant, le soir ; il se demanda par quelle phrase il tenterait de l’aborder, si elle ne le repoussait point, il lui offrirait quelque chose chez un marchand de vins et là il se sentirait plus à l’aise. Le tout, c’est qu’elle ne l’éconduisît pas dès le premier mot.

Puis il se fit la réflexion que ce serait sans doute peine perdue ; n’avait-elle donc ni amoureux ni amant, qu’elle voulût bien accepter ses offres ? Il y avait gros à parier qu’elle était attendue à la sortie.

Sur ces entrefaites, comme le père Chaudrut trimballait des piles d’in-18 et les entassait derrière la machine à eau, il fit sa connaissance. Il avait l’air d’un si digne homme ! Le fait est que ce birbe était toujours obligeant et gracieux pour les nouveaux venus. Celui-ci lui sembla jeune, il ne devait pas avoir été beaucoup refait. Auguste mit la conversation sur les brocheurs et il essaya de la faire arrêter sur la jeune fille.

Le vieux roublard le laissa s’embourber dans des phrases qu’il croyait habiles ; avec son regard qui vaguait sous ses lunettes, ce flibustier avait deviné où tendaient toutes les questions d’Auguste. Il dit ce qu’il voulut, fit l’éloge de Désirée, apprit à son camarade qu’elle avait une sœur, la lui montra, affecta une grande estime pour la fanfan qui était sage et appartenait à une famille bien honorable, extorqua finalement dix sous au jeune homme et s’empressa de le quitter, pour les aller boire.

Pendant ce temps Désirée comprit, sans rien entendre aux propos échangés entre les deux ouvriers, qu’il s’agissait d’elle. Elle se coula la main dans les ondes de ses cheveux, rajusta le ruban rose qui remuait alors qu’elle levait et baissait la tête et se résolut, au cas où Auguste la suivrait, dans la rue, à le recevoir le plus mal possible, afin de lui faire comprendre qu’elle était une fille honnête, accessible seulement pour le mariage.

Lui, était un peu interloqué. La petite se fourrant le nez dans son ouvrage pour l’agacer, il regarda sa sœur et la trouva terriblement canaille. Elle avait un corsage dépoitraillé, un filet en loques et elle criait aux hommes des massiquots : — eh ! Dites donc, Jésus qui chiquent, payez-vous une tournée ?

Ce n’était pas sa sœur, ou alors Désirée était donc une sainte-n’y-touche qui, sous d’autres apparences, ne valait pas mieux ? Il se donna ce prétexte, enchanté de ne pas se trouver godiche s’il ne l’abordait point, — et cependant c’était impossible ! La contre-maître, une virginité aigrie, implacable pour toutes les fautes qu’elle n’avait pas eu l’occasion de commettre, l’appelait mon enfant, causait avec elle de sa mère malade, la traitait enfin avec des égards qu’elle n’avait ni pour Céline ni pour les autres.

Et puis, après tout, est-ce qu’il n’était pas libre de prendre le même chemin qu’elle ? Oui, mais alors, s’il ne lui parlait pas, il n’était qu’un sot. Il fallait pourtant qu’il se décidât, — L’heure du départ allait sonner.

Les hommes s’étaient déjà esquivés pour la plupart. — Les femmes se pressaient de terminer leur tâche. — Le brouhaha de l’atelier se mourait en une rumeur vague. Les femmes enlevèrent leur tablier et commencèrent à agacer le chat qui rôdait, défiant, les griffes prêtes à sortir. Moumout courait sur les tables, les babines et la queue en branle ; il filait son rouet, se laissant toucher par les unes, regardant les autres de son œil faux, puis, ayant dévoré tous les rogatons des paniers vidés, il sauta sur une chaise, se plongea la tête sous son cuissot dressé et se mangea furieusement les puces.

Les femmes partaient en bande. — Désirée caressait Moumout, attendant que sa sœur fût prête. — Elle était vraiment appétissante avec sa capuche de laine bleue et le tirbouchonnement de ses frisettes. Pour se donner une contenance, elle grattait le menton du chat qui ronronnait de plus belle, ouvrant les yeux, faisant scintiller ses topazes à peine barrées d’une ligne noire.

— Allons, viens-tu ? dit Céline.

Désirée regarda derrière elle pendant la route et elle aperçut le jeune homme qui feignait de contempler les toits quand elle se retournait. Il remonta derrière elles jusqu’à la gare Montparnasse, mais il ne paraissait pas vouloir s’approcher. — La petite fille fut vexée. — Elle aurait voulu être accostée et faire la dédaigneuse ; elle s’arrêta même, pendant une seconde, sous le prétexte de tirer son bas qui faisait pli dans la bottine. Auguste ne sut ou n’osa profiter de l’occasion. Désirée reprit sa marche.

Et cependant, le soir, quand la lumière fut éteinte, et qu’elle songea aux blondes moustaches du nouveau venu, elle l’excusait presque.

— Il n’était pas déluré, cela était évident, mais, vaille que vaille, il n’avait pas du moins l’allure de ces mauvais chiens qui font marcher les femmes, tambour et gifles battant.

— C’est déjà beaucoup, soupira-t-elle, et, enfouissant son blanc museau dans le traversin, elle ronflotta gentiment, la bouche mal ouverte et le nez chantant.

V


— Allons, ravale ta salive, fourre-toi les doigts dans le nez si tu veux, mais tais-toi ! — Trêve à la plaisanterie, la lutte va commencer, c’est moi que je suis Marseille, le seul Marseille, c’est moi que j’ai combattu, lors de la grande Exposition de 1867, dans l’arène de la rue Le Peletier, contre les plus fameux lutteurs de l’Europe, et aucun de ceux que j’ai tenus entre mes mains ne peut se vanter d’être resté debout, — et des compères, semés dans la foule, criaient : — Un gant ! passez-moi un gant ! — À qui ! à toi, petit ? — Oui, oui ! — Et la foule d’applaudir, de trépigner, de se précipiter dans la baraque. — Entrez ! entrez ! criait l’athlète dans son porte-voix, et les trombones soufflaient à faire péter leur cuivre, la cloche derlinait à toute volée, les cymbales claquaient désespérément, les fifres piaulaient déchirants, aigus, et, dans ce tumulte d’enfer, calmes et mâchant des chiques, se tenaient droits sur l’estrade, bombant leurs torses velus, faisant sauter dans leurs bras la boule de leurs biceps, des hercules énormes. Des piaffes, des poussées, des cris de ralliement, des sifflets, éclataient de toutes parts. — Ohé les enfants ! Viens donc, Paul ! hé Louis ! par ici, vieux ! — Et, comme une poussée d’eau sale, la foule battait la cahute sur laquelle, époumonné, rouge, suant, éperdu, Marseille vociférait sans relâche : — Entrez ! entrez !

Désirée donnait le bras à Céline et s’amusait fort. Anatole et Colombel fumaient des tronçons de cigarettes et ouvraient des bouches à y mettre des poings ; tous les deux voulaient aller voir la lutte. Céline et Désirée n’y tenaient pas, la petite surtout, qui écoutait la parade qu’un pitre, chargé de tenir la foule en haleine, récitait avec de grands gestes.

La tente était déjà pleine, car l’on entendait un martellement de bottes, une rumeur de rires, et, par moments, la toile était cabossée par des derrières trop à l’étroit. Un bobèche au pantalon couleur de soufre, au gilet jaune agrémenté de passements rouges, un gilet à la Robespierre dont les ailes volaient sur un habit vert de bouteille, fit frétiller la queue de sa perruque en escalade et hurla : — Mesdames et messieurs, nous allons avoir l’honneur de vous offrir une seconde représentation ! Pour cette fois, pour cette fois seulement, les places seront diminuées, 50 centimes les premières, 25 centimes les secondes et 15 centimes pour messieurs les militaires ! — Et la musique, exaltée par son propre vacarme, scia plus rageusement ses airs, le pitre suça le bec d’un flageolet qui brandit son cri aigre sur l’explosion des cuivres et l’effondrement de la mailloche sur la caisse, s’interrompant pour turlupiner avec son instrument, se le fourrant dans les yeux, dans le nez, dans la bouche, tendant trois doigts devant sa caboche glabre, répétant sur tous les tons : — 15 centimes, trois sous, pour messieurs les militaires !

Colombel gigottait, transporté d’une joie folle. — Voyons, dit-il, nous allons entrer, je paie la place aux dames ! —mais les dames préféraient s’échapper au travers de la foire plutôt que de rester assises, pendant plus d’un quart d’heure, à écouter une pièce. Force fut aux hommes de les suivre.

Une foule épaisse coulait le long des baraques ; des ventrées d’enfants turbulaient, soufflant dans des trompettes, barbouillés de pain d’épice, éveillés et morveux. D’autres étaient portés sur les bras et ils agitaient, en dansant dans leurs langes, des menottes poissées par le sucre d’orge. On se marchait sur les pieds, on se poussait, des galapiats jouaient du mirliton et gambadaient, faisant halte devant les tirs à la carabine, s’essayant à casser un œuf perché sur un jet eau. Il y avait, ici et là, des huttes encombrées de gens ; haussés sur la pointe de leurs bottines, appuyés sur les épaules les uns des autres, cherchant à voir par les créneaux des têtes, des massacres d’innocents, des poupées costumées en paysans, en mariées, en princes, qu’on abattait à coups de balles.

Le coup d’éclat, c’était l’envoi sur le dos de la mariée. Les remarques les plus saugrenues, les allusions les moins équivoques, s’échappaient de la foule alors que la pucelle tombait cul par dessus tête ; Anatole voulait absolument la démolir. Colombel, lui, disait qu’il faisait soif et Céline qu’il faisait faim. Anatole massacra un monsieur bien mis et, après avoir raté les autres, il s’en fut, vexé d’être traité de maladroit par sa maîtresse.

Avant que d’aller plus loin Colombel déclara derechef qu’il fallait s’arroser la luette. Les femmes exigèrent qu’on s’arrêtât dans une tente où l’on forgeait des gaufres. L’on y pourrait manger et boire. Ils y furent mal assis par exemple, et la poussière, tourbillonnant sur eux, poudrait de granules cendrées les tables et les verres, mais enfin cela valait toujours bien l’arrière- Salle des marchands de vins. — Cette boutique n’était pas luxueuse, dix tables, trente tabourets, l’appareil à gaufrer, une terrine pleine de blanc battu ; au fond, des barriques en chantier, sur la façade, un drapeau tricolore ; c’était tout ; mais elle présentait cet avantage que les clients pouvaient voir défiler le monde et gagner des macarons, à la rouge ou à la noire.

Les hommes commandèrent des litres et on leur apporta du reginglat à faire danser les chèvres ; ils l’estimèrent jeune, mais bon, les femmes mordirent dans leur carré de pâte et se sablèrent la bouche de grésil blanc, puis, tout en sirotant des cassis à l’eau, elles déclarèrent qu’elles seraient heureuses de voir des femmes colosses.

Leurs souhaits pouvaient être aisément exaucés. Les pains de graisse, modelés en façon de femmes, abondaient dans cette foire. Il y en avait de toutes les provenances et pour tous les goûts : la Vénus de Luchon, la belle Brabançonne, la géante d’Auvergne ; des mufles, armés de baguettes, scandaient leurs boniments avec des raflaflas de tambour, désignant des enseignes qui se ressemblaient toutes. Toutes, en effet, étalaient sur le champ de sinople et de gueules de gigantesques berdouilles aux seins comme des boules d’haltères, aux jambes comme des tours, et tous ces monstres avançaient sur un coussin vermeil l’énorme jambon de leurs cuisses, et des tambours-majors, des médecins décorés, des maréchaux en grand uniforme les entouraient et paraissaient surpris.

Anatole soutint qu’il valait mieux aller voir une étrangère qu’une française. Ce serait plus curieux. Son avis prévalut et tous les quatre entrèrent dans le palais de la belle Brabançonne.

Colombel et Anatole exultaient à l’idée qu’ils tâteraient une formidable jambe, Céline surveillait son homme qu’elle savait volage, Désirée allait simplement assouvir une curiosité.

La femme reposait sur une estrade, élevée de deux marches ; elle avait une robe verte, outrageusement décolletée, deux globes comme des ballons roses, trois fausses lentilles près des tempes. Elle se leva, dit qu’elle était originaire de Bruxelles, qu’elle était âgée de vingt-deux ans, tendit le bras au-dessus du shako d’un pioupiou qui lui regardait, extasié, l’aisselle, et finit sa petite histoire par la phrase consacrée : — Je vous remercie bien, j'espère que vous remercie bien, j’espère que vous reviendrez et que vous en ferez part à vos amis et connaissances.

Anatole exprima le désir de palper le mollet. La grosse femme s’y prêta d’assez mauvaise grâce. Elle leva un peu sa jupe et, quand le jeune homme lui eut fourragé dans le gras des jambes, elle grogna : — En voilà assez, mon petit, ça suffit.

— Céline était rouge, rageait ; elle pinça son amant jusqu’au sang ; lui, peu aimable, lui asséna un violent coup de coude dans les reins. Ils s’injurièrent ; Désirée et Colombel s’entremirent, mais Anatole, enchanté de voir sa maîtresse en furie, répétait que, s’il devenait jamais amoureux, ce serait certainement d’une belle femme comme celle-là. Désirée disait que tant de viande lui soulevait le cœur, mais Colombel, qui n’arrivait à rien avec elle, soutint son ami pour la faire endêver. Ils finirent par se bouder ; les hommes prirent les devants et Céline proposa à sa sœur de les perdre et de parcourir sans eux la foire. Désirée ne demandait pas mieux, et elles allaient se faufiler derrière une baraque quand les deux hommes s’arrêtèrent net. Anatole serrait la main à Auguste qui flânait, le nez en l’air, dans les allées.

— Ah ! bien, elle est bonne, celle-là, criait-il, voilà trois ans que j’ai quitté le service et je te retrouve sans habits de troubade, tu as donc aussi lâché le métier ? Hein ! quelle boîte, mon pauvre vieux, te souviens-tu ? mais pardon, tiens, que je te fasse voir mon éponge, poursuivit-il en tirant à lui Céline que ce mot rendit plus furieuse encore. Auguste restait ébahi devant Désirée. Ils allèrent tous chez un marchand de vins. — Là, on causa, en vidant des verres. Le nouveau venu offrit une tournée et il échangea quelques mots avec Désirée qui fut aimable, mais tout juste. — Le jeune homme était embarrassé, il croyait que Colombel était l’amoureux de la petite, mais pourtant elle paraissait se soucier peu de lui et elle l’invita même à reculer sa chaise, déclarant qu’elle n’aimait pas qu’on lui soufflât dans le nez. On parla de la maison Débonnaire. — Anatole et Colombel, qui en avaient été renvoyés, pour ivrognerie, dirent pis que pendre des patrons. Céline n’en voulait qu’à la contre-maître, une mauvaise bête qui sortait quand elle ne vous voyait pas à votre place et vous traitait de petite cochonne alors qu’elle vous trouvait en train de causer avec des hommes dans la cour. — Ah ! Bien, reprirent-ils, en chœur, vous en aurez du courage si vous restez dans ce bahut-là ! — Mais lui répondait qu’il n’avait pas le choix, qu’avant de partir pour le régiment, il apprenait la taille des pipes d’écume, qu’il était trop vieux maintenant pour recommencer son apprentissage et qu’enfin, d’une manière ou d’une autre, il fallait bien qu’il gagnât sa vie.

Désirée l’approuvait, mais elle avait un petit air de dédain pour l’homme qui suffisait si mal à ses besoins ; puis l’on vint à parler des camarades. — Chaudrut était une vieille fripouille ! Lorsque sa femme avait trépassé, le singe lui avait donné une paire de draps pour l’ensevelir et il les avait bus ! Il est vrai qu’après tout, sa femme n’en avait été ni mieux ni plus mal.

Les deux sœurs trouvaient cela ignoble ; ce qu’elles lui reprochaient surtout, c’étaient ses perpétuels attentats à leurs bourses, mais Anatole riait et rappelait ce jour où le vieux coquin avait fait entrer à l’atelier sa maîtresse, une ignoble nabote, grêlée comme la Hollande, et dont la tête était habitée. La fille et la bonne amie de Chaudrut s’étaient crêpé le chignon et il avait fallu que les hommes s’en mêlassent pour les séparer. Le patron avait congédié l’amant et l’amante, mais lui, le surlendemain, était venu pleurer sur ses cheveux blancs et par commisération on l’avait repris.

Auguste avoua que Chaudrut lui avait emprunté dix sous. Tous rirent et le traitèrent de nigaud, et Désirée nigaud, et Désorée lui demanda pourquoi il avait si vite lié connaissance avec ce carotteur. Auguste fut gêné. — Ah ! Bien mais ! Reprit Colombel, on peut bien le fréquenter, je pense, c’est un macaire, je ne dis pas non, mais enfin il a toujours le mot pour rire, et puis c’est un brave homme au fond.

Les femmes se levèrent. — Elles étaient venues pour voir des étalages et non pour être enfermées chez un marchand de vins. — Tu vas venir avec nous, mon vieux canasson, dit Anatole à Auguste ? — Oui, mais il ne pourrait les suivre que jusqu’à l’heure du dîner. Il fallait qu’il rentrât chez sa mère, malade depuis plusieurs jours. Quand il eut ajouté qu’il demeurait avec elle, rue du champ— d’Asile, Céline dit : — Ah bien ! Puisque Désirée doit retourner à la maison, pour chauffer le dîner des vieux, vous pourrez partir ensemble par le tramway. — Les jeunes gens rougirent. En attendant, comme ils voulaient profiter du temps qui leur restait, ils se lancèrent de nouveau dans la fourmille.

Les débits de pain d’épice foisonnaient, alternant, çà et là, avec des marchands d’osier et des jeux de boule. Anatole était devenu très galant ; il fit arrêter toute la bande devant la plus luxueuse des boutiques, et il invita les femmes à faire leur choix.

Il y avait tant de bonnes choses qu’elles ne se décidaient pas. — C’est beau comme un opéra ! Murmurait Désirée ravie. — Le fait est que, dans toute cette misère de toiles et de bâches, cette cahute reluisait avec un admirable clinquant de pompons rouges et de paillons d’or.

De grosses lampes de cuivre se balançaient au-dessus des devantures qui montaient jusqu’au toit, s’échancrant au milieu, formant comme une large embrasure où rayonnait une matrone impudente et grave.

Cette femme était flanquée, à droite, d’un amas de pavés au miel, de rouleaux de nonnettes, de cœurs d’Arras, de couronnes de Dijon, enveloppés de papier glacé, vergetés de lettres d’or, enrubannés de faveurs bleues, le tout sillonné par de gigantesques mirlitons, tendus de jaune, de lilas, de vert, ondés de spirales d’argent, écussonnés de devises tendres. — A sa gauche, gisait une armée de bonshommes en pain d’épice, mollasse et blond, les uns frustes, les autres savamment enjolivés de festons de pâte, diaprés de grains d’anis, grenelés de points de sucre ; vivandières, bourgeois, bersaglieri, généraux, tout s’y trouvait, même un lion à jambes de basset et à groin de porc.

Les deux femmes choisirent des cœurs tigrés de rouge tendre, puis la troupe alla voir la charmeuse de serpents. Ce spectacle les impressionna plus que tout autre. La charmeuse était une grande femme du Midi, maquillée comme une Jézabel, vêtue d’une blouse de soie rose, de collants cachou, de bottines à glands d’or. Elle tirait d’une caisse d’interminables reptiles qui dardaient des langues noires en fourche, et ondulaient autour de son corps, caressant ses joues fardées avec leurs têtes plates, chatouillant ses dessous de bras avec leurs anneaux roulants. La tente regorgeait de monde et l’on entendait des petits cris d’admiration, les oh ! Et les ah ! des stupeurs effrayées. — Celui-ci, c’est Baptiste, un jeune crocodile de vingt et un ans, cria-t-elle, en tirant un saurien d’une couverture, et elle le mit sur sa gorge, lui tapa les mâchoires, les lui ouvrit de force, montrant au public une large gueule mal piquée de crocs. Puis, elle rejeta le tout par terre, et, tandis que le tas grouillait et se mouvait, rentrait dans ses caisses, elle salua la société, se rassit et regarda en l’air, appuyée sur son coude, anonchalie et comme écœurée par les hommages qu’on lui décernait.

— C’est vraiment épatant, disait Céline, avez-vous vu comme le serpent boa lui caresse les joues ? Dieu ! que ça me dégoûterait une bête comme celle-là sur la peau ! Mais Colombel riait, prétendant au contraire que ça devait produire un drôle d’effet. — Désirée avait des frissons dans le dos, brrou ! ça devait être froid, et Auguste était bien de son avis. Ils suivirent la foule qui s’empurait de plus en plus ; les artilleurs dominaient avec leurs balais rouges au shako ; ils avaient tous les mêmes têtes, des joues mal rasées, des boutons de sang vicié au cou, des gants blancs trop larges, des regards d’effarement et de joie. — Les marmots pullulaient dans leurs jambes, des marmots dont la gourme s’écaillait, des marmots que les mères troussaient le long de l’avenue et qui mangeaient, accroupis, des gâteaux secs et des nougats rouges. On ne pouvait plus ni avancer ni reculer. C’était un vacarme diabolique, coupé par le sifflet d’un chemin de fer minuscule et tournant.

Anatole précédait la bande, il profita d’une éclaircie et, jouant des coudes, il fraya le passage aux filles jusqu’aux chevaux de bois. — Chariots et bêtes étaient pleins. La machine tournoyait dans un grincement d’orgue, dans un écroulement de cymbales et de caisse. Des bobonnes califourchonnaient des dadas peints, des petites filles, bouclées sur leurs étalons par une ceinture de cuir, tâchaient d’attraper des bagues. Désirée et Céline avaient des haut-le-cœur à voir vironner cette manivelle.

Elles voulurent partir, et, marchant à la queue leu-leu, se tenant par leurs jupes pour ne pas se perdre, elles foncèrent, tête baissée, dans la multitude. Le temps s’assombrissait, un éclair fêla la muraille des nuées, quelques gouttes tombèrent. Ils durent se réfugier au plus vite dans une boutique où l’on exhibait les travaux des bagnes. Une machine à vapeur jouait des pistons à la porte et scandait à coups de sifflets l’assourdissant charivari d’un orgue. — C’était un joli travail. — Des forçats vêtus de rouge et culottés d’orange travaillaient, recevaient des fessées des gardes-chiourmes, dormaient, mangeaient, marchaient à la guillotine. — Le cornac expliquait les différents tableaux ; il racontait que les poupées, coiffées de bonnets verts, étaient des condamnés à perpétuité, que celles qui avaient une manche orange, comme leur pantalon, étaient des révoltés qu’on avait punis ; il ajoutait enfin que les bonnets rouges pourraient, après leur libération, retourner dans leurs familles. Il fit ensuite une quête qui ne lui rapporta rien et il invita les personnes désireuses de s’instruire à passer, moyennant dix centimes en plus, dans le cabinet réservé.

Pendant qu’on y est, fit observer Céline, autant tout voir, et ils entrèrent très alléchés et sortirent furieux. — C’était un vol ! — Il n’y avait qu’un scaphandre et un bateau en bois avec cette étiquette :

« Modèle du Vengeur fait au bagne de Brest par le forçat Pouillac. — Dix années de travail. »

— Ils s’en moquaient bien ! Et tous les assistants étaient comme eux exaspérés d’avoir payé deux sous pour voir de semblables bêtises. — Désirée demandait l’heure, mais Anatole assurait qu’elle avait bien le temps, qu’en partant dans vingt minutes au plus tôt, elle serait rentrée chez son père à cinq heures et demie, et comme ils mâchaient de la poussière et que des grains leur craquaient sous la dent, ils songèrent à boire. — Céline avala et leur fit avaler du sirop de Calabre à un sou le verre, mais les hommes firent la grimace ; ils aimaient mieux du vin, et ils s’en furent de nouveau s’attabler chez un mastroquet. Les femmes requirent du curaçao, une vraie pommade qu’elles délayèrent dans un verre d’eau. — Anatole, qui payait cette réjouissance, trouva qu’elles auraient bien pu boire comme eux du vin et ne pas s’ingurgiter des choses chères.

Ils étaient éreintés. Ils ne bougeaient plus, affaissés et endormis sur leur banc. Céline bâillait, Désirée s’inquiétait, elle avait peur de ne pas trouver de place dans le tramway ; Auguste s’efforçait de la rassurer ; Colombel insinuait qu’après le dîner on pourrait aller voir le théâtre de la famille Legois, ou Delille, ou le cirque Corvi. — Un grand quart d’heure, ils restèrent cois, voyant la foule couler et braire au loin.

Désirée déclara enfin qu’elle allait partir et Auguste s’offrit à l’accompagner, mais tous affirmèrent qu’ils les reconduiraient jusqu’à la Bastille. Ils se raffermirent sur leurs jambes et descendirent le cours de Vincennes. Le brouhaha des voix, les détonations des carabines, le tintin des cloches, allaient s’affaiblissant ; il ne restait plus çà et là, échelonnés sur la route, que de misérables éventaires. Éparpillées sur les trottoirs, des infantes hors d’âge vendaient des jujubes et des nougats tunisiens, des marchandes d’oranges poussaient leurs charrettes, braillant à tue-gorge : La belle valence ! la belle valence ! Des égueulés offraient des cure-dents et des cure-oreilles, et un affreux voyou dont les yeux se fleurissaient de compères-loriots hurlait : L’anneau brisé, la sûreté des clefs, dix centimes, deux sous ! Tout cela était parfaitement indifférent à Désirée. Ce qui la touchait le plus, c’était de voir les voitures s’ébranler, bondées de monde. Au bout d’une demi-heure, Auguste parvint enfin à la hisser sur la plate-forme du tramway, et Anatole, qui dégoisait des inepties pour faire rire la foule, se mit à vociférer : — Bonsoir, les enfants, ne faites pas de bêtises, hein !

Ils étaient serrés l’un contre l’autre et debout. Auguste s’informa auprès de Désirée pourquoi sa sœur ne rentrait pas avec elle. — Oh ! Elle veut s’amuser, répondit simplement la petite. — Eh bien, et vous, vous ne tenez donc pas à vous amuser ? — Elle eut une petite moue qui ne signifiait pas grand’chose. Auguste poursuivit : il est gentil, n’est-ce pas, Colombel ? — Elle eut le même mouvement de lèvres, mais plus significatif ; celui-là semblait dire : je me fiche absolument de Colombel !

Auguste changea une fois encore de conversation : — J’ai entendu dire, reprit-il, que vous étiez une des meilleures ouvrières de la maison. — Cette fois il avait touché une corde flexible. Désirée avoua fièrement qu’elle et sa sœur étaient en effet de fines couseuses, et comme il semblait attentif et charmé, elle sourit joyeusement. Il reprit alors le thème de ses premières questions et il lui demanda si cela ne l’ennuyait pas de retourner chez elle, si elle ne voudrait pas avoir, comme Céline, un amoureux qui la promènerait ?

Elle répondit, sans gêne, que bien sûr elle serait heureuse d’avoir un bon ami, mais elle ajouta d’un ton très décidé : pour le bon motif.

Auguste ne fut pas très satisfait, et il fut troublé quand, le regardant en face, elle ajouta : — Mais vous, vous n’avez donc pas de petite camarade, que vous venez seul à la foire ?

Il voulut se faire valoir, disant qu’il ne pourrait aimer qu’une fille honnête et gentille, et non une de ces soussouilles comme les ouvriers en ont souvent. Malheureusement, la conversation fut interrompue. Une place était libre dans l’intérieur du tramway. Désirée fut s’y asseoir. Il resta seul.

Il se dit qu’elle était très franche et qu’elle ne semblait pas fille à se laisser enjôler par le premier venu ; puis un monsieur lui fit perdre le fil de ses idées, en lui quêtant du feu, et il contempla les rues qui fuyaient derrière lui. La voiture courait sur le boulevard de l’Hôpital. — Une femme, assise sur les marches de l’escalier, avait des transes, à chaque coup de corne ; dans l’intérieur, tout le monde remuait des rouleaux et des paquets de pain d’épice et les galopins voisinaient se montrant leurs joujoux. Une fillette avait gagné un verre, grand comme un litre, une autre des coquetiers bleus, une troisième enfin une poule de porcelaine en train de pondre. Un homme prétendait que tout cela, c’étaient des voleries, qu’on n’en gagnait jamais pour son argent ; d’autres étaient plus justes, prétendant qu’il fallait que tous les camelots pussen gagner leur vie. — Arrivés sur le boulevard de Port-Royal, près des capucins, il y eut des malheurs ; les enfants étouffés par les sucreries pleuraient et avaient des hauts-de-cœur. Les femmes garaient leurs robes, une fille prétendit qu’il fallait leur mettre une clef dans le dos, comme pour le saignement de nez ; les mamans disaient : ne pleure pas, mon chéri, ça ne sera rien, — tous les gosses avaient des regards implorants ou navrés ; des loupeurs blaguaient, criant : passez leur-z-y une tasse ! — Un abominable bout-de-cul, coiffé d’une casquette en velours, fredonnait, les mains dans les poches et la pipe aux dents :

«En revenant de Montparnasse
Avec son cousin le pompier.»

Le tramway s’amusait prodigieusement. Le conducteur, en train de récolter le prix des places, se tenait les hanches, et son escarcelle, repoussée par le flux et le reflux de son ventre, dansait avec un cliquetis d’argent ; un homme se tapait les genoux, puis s’essuyait les yeux ; une femme se tordait, cognait ses galoches sur le plancher, et toute cette joie bruissait avec des soupirs, des hoquets, des cris, soutenue comme par une basse par le roulement de la voiture, coupée par des sons de trompe, des coups de timbre, des lamentations de mères, des pleurs étranglés d’enfants. Une dame bien vêtue descendit très dégoûtée, d’autres la suivirent, Auguste vint occuper auprès de Désirée une place laissée vide. — Ils étaient devenus très bons amis. — Lui, affirmait qu’il avait passé une excellente journée, et comme il racontait que les autres dimanches il ne s’amusait guère, n’aimant pas à brasser des cartes et à boire pendant des heures, elle le regarda gentiment et dit qu’elle non plus ne comprenait pas comment des hommes pouvaient avaler du vin et jouer au piquet du matin au soir ; — elle était toujours étonnée, par exemple, qu’il n’eût pas de connaissance ; lui aussi, soutenait-il, était surpris qu’une jolie fille comme elle ne se fît pas faire la cour par un jeune homme, mais elle répliqua de nouveau et très posément : — Oh ! Mais ce n’est pas du tout la même chose ! um homme, ça ne tire pas à conséquence pour lui s’il s’amuse, une fille, ça l’empêche de se marier avec un garçon qui serait honnête. Je ne suis pas comme Céline pour ça, moi, je n’aimerais pas le changement et surtout je n’aimerais pas qu’un homme me battît parce qu’il aurait de la jalousie ou qu’il serait ivre.

Auguste s’écria précipitamment que les gens qui cognaient sur les femmes étaient des lâches.

— Ça, c’est bien vrai : mais, ajouta-t-elle, en défripant sa robe, je me sauve, car je suis en retard, et elle sauta du tramway qui faisait halte et prit sa volée le long des trottoirs.

VI


La contre-maître répétait pour la centième fois depuis quinze jours, qu’elle aimerait mieux ne pas manger que d’être privée de café après ses repas. — La voisine opinait de la hure, et une longue discussion s’engageait sur la manière de faire égoutter l’eau au travers du filtre.

La petite, qui souffrait des dents, pliait des feuilles, la tête penchée, d’une façon dolente, sur son caraco. Elle songeait à la dernière visite qu’elle avait rendue au dentiste de l’avenue du Maine. Tous ses chicots étaient cariés ; il fallait les faire sauter tous, ou tous les plomber. Elle avait choisi un moyen terme, elle s’en était fait arracher huit et elle se faisait panser les autres. Depuis plus d’un mois, elle avait la mâchoire empuantie par la créosote. À certains moments, une molaire d’en haut lui jetait un élancement vif qu’elle comprimait à grand’peine, en serrant la joue entre ses doigts. Elle pensait que, le lendemain, il faudrait encore retourner chez le quenottier, ouvrir la bouche, se faire tâter toutes les dents avec le manche de l’outil, laisser la pointe fouiller dans les trous et elle pleurait d’avance à l’idée qu’on lui tasserait encore du coton mouillé dans les racines. Puis sa mère la culbutait, tous les soirs, déclarant qu’elle ne paierait pas ces réparations, aussi la malheureuse travaillait-elle d’arrache-pied, à seule fin de pouvoir faire récurer la pourriture de ses gencives.

Moumout, lui, ne souffrait pas des dents. Il s’était huché sur un ballot et là, roulé en boule, les oreilles basses, il s’assoupissait à moitié, entr’ouvrant, de minutes en minutes, un œil, guettant la contre-maître qui, le matin même, à l’occasion d’une côtelette chippée, lui avait rebroussé le poil et l’avait qualifié de malfaisant.

La grosse Eugénie, ce bastion de chairs blettes, taillait des gardes, très absorbée. Elle cherchait le moyen de préparer un morceau de veau au jus sans dépenser plus de quinze sous. — Ses voisines, Sidonie et Blanche, déploraient que le métier de brocheuse leur cassât les ongles et qu’elles fussent obligées, à cause de la poussière, de ne porter que des robes grises ou noires.

Quant à Chaudrut, il collait des couvertures et mijotait un nouveau coup. Un marchand de vins auquel il devait dix-huit francs lui avait dit : — Si vous ne me les payez pas, je vous ficherai une couleur sur la figure, et je vous détruirai le faubourg à coups de bottes. — Tous ses créanciers d’ailleurs étaient décidés à se conduire avec lui d’une manière aussi indigne. Heureusement que son mobilier ne pouvait être saisi puisqu’il se composait exclusivement d’une couchette de fer et d’une paillasse, seulement comme tous les liquoristes, comme tous les caboulots lui étaient fermés, il allait être forcé de se réfugier dans un nouveau quartier. Où ? c’était matière à réflexions. — Montrouge, Notre-Dame des Champs, Grenelle, lui étaient interdits. Il méditait une attaque sur le Gros-Caillou.

Tout cela ne laissait pas que de l’inquiéter. Pour comble de malheur, sa maîtresse devenait exigeante. Elle avait inventé un abominable système de quémanderies. Elle sollicitait des ripailles et des robes, ébouriffant les cheveux de Chaudrut, répétant avec des rires goguenards, en lui montrant ses doigts : — Tiens, regarde, en voilà encore quatre qui désertent, et elle ajoutait qu’il fallait avoir un fier béguin pour rester avec un homme, quand il se dénude. Les raclées qu’il lui appliquait naguère devenaient inefficaces, ses poings avaient molli. Dans la bagarre, il recevait maintenant autant de horions qu’il en envoyait.

La mère Teston, elle, travaillait sans penser à rien. C’était une machine organisée, une plieuse mécanique à tant la journée. Elle était heureuse et n’avait pas d’ailleurs sujet de se tracasser. Son mari était un homme bonasse et bébête, obéissant sans regimber à ses moindres ordres. Jusqu’à l’arrivée du crépuscule, elle ramait avec un couteau de bois sur du papier, rentrait à sept heures, préparait la popote, dévidait à Alexandre tous les cancans de l’atelier, se faisait narrer par lui tous les accidents et tous les crimes notés par le Petit Journal, nettoyait sa vaisselle, récurait le plat de sa chatte, raccommodait un bas de laine sur un œuf en bois et, sans ave ni pater, dès les dix heures, se mettait au lit, crevant les draps de ses os en pointe.

Son mari, qui était flatueux, canonnait, de ci, de là, contre la cheminée, contre la commode, mais au bout de vingt ans de ménage tout n’est-il pas permis ? La mère Teston ne prêtait même plus l’oreille au bruit ; lui, s’ébaudissait lorsqu’il sonnait fort et que la chatte effarée se coulait sous les meubles, puis, riant tout seul, il se couchait à son tour, s’enveloppant la tête d’un madras qui brandissait des cornes.

Somme toute, cette femme menait une vie de poule en pâte et de temps à autre, quand elle ne couvrait pas de pelletées d’injures Chaudrut, sa bête noire, ou qu’elle ne déplorait pas avec la contre-maître le renchérissement des haricots, ces légumes qui sont si gourmands de beurre ! Elle mignotait Céline, sa préférée, dont la tignasse jaune de chrome l’intéressait.

Celle-ci était bien hésitante pour l’instant. — Anatole était vraiment un sale individu ! Elle se rappelait son admiration pour la femme colosse et elle commençait d’ailleurs à ne plus le trouver drôle. Avec cela, il lui avait mangé toutes ses économies et elle n’avait plus une robe à se mettre sur le dos, plus un chiffon à faire onduler dans les crêpés de ses cheveux. Elle réfléchissait aux misères de l’amour, se répétant : « J’aimerais mieux ne pas être aimée et que ça ne me coûtât rien ! »

Elle était, de plus, tenaillée par l’envie. Elle venait de rencontrer l’une de ses anciennes camarades d’atelier, Rosine dite la Vache, une grande bringue qui avait des ornières aux épaules et des dents en moins. Bobosse et avec cela rouge comme une tomate, elle n’en avait pas moins su pêcher un homme du monde et elle avait une toquante et des breloques d’or ! — Elles avaient causé, dans le coin d’une porte, et l’opulence de cette souillon l’avait navrée. — Oui, ma chère, avait dit l’autre, je tape dans les gens à remontoir, plus de beignes et des pépètes ; vois-tu, il n’y a qu’à vouloir, on en trouve à gogo des bêtes à pain quand on sait s’y prendre !

C’était donc vrai ? Au fait, n’avait-elle pas été suivie par un bourgeois en chapeau noir, et la femme Gamel n’avait-elle pas pour amant un homme qui marchait dans des bottines en veau claqué ? Il est vrai que celle-là était une rien du tout, elle conservait en même temps Alfred, un mufleman de la pire espèce, et elle lui faisait payer de bons dîners par son monsieur, sous prétexte qu’il était son frère. Tout bien considéré, ce n’était peut-être pas très propre de prendre un amant pour son argent, mais enfin cela valait pourtant la peine qu’on s’en occupât, car il fallait bien qu’elle fût renippée des pieds à la tête, qu’elle se procurât des mouchoirs et des bas.

Elle avait eu soudainement une convoitise, un idéal, pouvoir boire un verre si elle avait soif, s’acheter des mitaines tricotées si bon lui semblait.

Elle ne se dissimulait pas que ces amours seralent d’abord ennuyeuses. Les gens chic la gêneraient bien certainement, il faudrait quelquefois retenir sa langue et les parties qu’elle comptait commettre seraient à coup sûr moins amusantes que ces bonnes cuites sans façon qu’elle se donnait avec Anatole, mais enfin tout cela ne pouvait pas durer. — Ces cuites, c’était elle qui les offrait, il était bien juste que ce fût un autre maintenant qui les payât.

Désirée était plus calme. Elle se remémorait la journée de la veille et elle se sentait une grande faiblesse pour Auguste. Il était comme il faut, ne l’avait même pas priée de se laisser embrasser. — C’était même un peu naïf de sa part. — Oh ! Elle aurait refusé d’abord ! Mais enfin cette réserve dénotait un garçon qui se rendait bien compte qu’il avait affaire à une fille honnête et la respectait. Que risquait-elle au surplus ? Quand elle sortait avec sa sœur, Anatole agrafait toujours à lui Colombel, et c’était fastidieux. Ils restaient plantés, l’un devant l’autre, comme deux chiens de faïence ; décidément, elle ne demandait pas mieux que d’avoir un petit homme qui n’irait pas trop loin, subirait ses caprices, accepterait ses volontés.

Au fond, d’ailleurs, toutes les raisons qu’elle invoquait ne servaient de rien. Auguste lui plaisait et voilà tout. Il était affable, plein de convenance avec les femmes, n’avait point, lorsqu’il s’approchait, cette haleine de cassis échauffé que soufflent les autres, il était proprement rasé, sans taches ni trous à sa blouse, c’était, en fin de compte, un charmant garçon.

Auguste se rappelait, lui aussi, en satinant les feuilles avec la presse, les moindres incidents de la veille, les moments où sa jupe le frôlait, la danse de ses boucles d’oreilles alors qu’elle se mettait à rire, son joli mouvement de cou qu’il suivait des yeux, jusqu’à ce qu’il s’éteignît dans le corsage. Jamais il ne trouverait mieux que Désirée, seulement il comprenait qu’il n’y avait pas à tenter avec elle des risettes non contrôlées par un maire. Il était donc alors amoureux sans chances de réussite, à moins qu’il ne gagnât assez pour faire chauffer la potbouille et mettre des enfants au jour ! Mais, lui aussi, raisonnait en pure perte. Désirée lui semblait ravissante et le séduisait plus que toutes. Il n’y avait pas à dire : je ne veux pas, il faut se faire une raison, mon bonhomme, c’est bête. — Il était attaché aux cotillons de cette fille. — Le voulût-il, ne le voulût-il point, il fallait bien l’accompagner où qu’elle allât.

Il finit, comme tous les gens indécis, par s’écrier : — Ah ! Baste ! tant pis ! advienne que pourra ! et enfilant son paletot, il suivit la foule des ouvriers qui partaient en bande ; il rejoignit Désirée sous le vestibule et lui proposa de faire route ensemble.

Elle accepta. L’offre d’Auguste lui convint, d’autant plus que sa sœur avait rendez-vous avec Anatole dans la crémerie de la rue Lecourbe, et que, par conséquent, elles devaient se quitter au coin du boulevard des Invalides.

Auguste s’était préparé à la lutte. — Il s’était habillé très convenablement, s’était coiffé de son chapeau des dimanches, un petit melon couleur d’amadou, avait fait l’emplette d’une cravate à raies roses et à crottes jaunes et il était décidé à payer, dans un café, un verre de quelque chose d’extraordinaire à la fillette. Certainement elle serait sensible à ce procédé, et il aurait l’air d’un garçon très bien élevé, en ne la traitant pas chez un marchand de vins.

La petite fut un peu intimidée, mais elle lui fut, en effet, reconnaissante de cette attention. Elle ne voulait pas d’abord prendre des choses dont on ne boit jamais, craignant que ce ne fût trop cher, mais lui, l’obligea à demander un verre de malaga. Cela lui sembla le nec plus ultra du luxe.

C’était l’heure de l’absinthe. — Le café regorgeait de monde et l’on commençait à allumer les girandoles. Désirée avait des picotements dans les paupières, elle s’était un peu renversée sur le cuir de la banquette et les jambes, qu’elle avait courtes, touchaient à peine au plancher. Auguste réclama un petit banc ; elle devint rouge, lui disant : — Mais non, mais non, je n’en ai pas besoin. Quand elle l’eut tout de même sous les pieds, elle se fit cette réflexion que Céline, en train de boire du mauvais vermouth avec Anatole, n’était certainement pas aussi moelleusement assise, et elle savoura le bien-être des reins doucement posés, l’alanguissement des atmosphères tiédies par la fumée des pipes.

Un peu éblouie, elle regardait, en clignant des yeux, une femme qui se collait la tête contre l’épaule d’un homme. C’était une grosse fille, qui tirait la langue et faisait par gentillesse des ratisses avec les doigts. De temps à autre, elle avalait une gorgée d’absinthe et roulait des cigarettes avec un pouce teinté d’or fumé au bout. Désirée ne la vit bientôt plus qu’au travers d’une brume, elle se grisait positivement sans boire. Il faisait si chaud, il y avait une odeur d’alcool si persistante qu’elle avait le cerveau vague. — Le café jubilait et braillait avec cet abandon des hommes réunis entre eux, loin de leurs femmes, pour se divertir. Le garçon, les cheveux en coup de vent, écrasant des chaussettes fanées dans des escarpins trop larges, brinqueballait sur les pongs des plateaux etc des verres ; à la gauche d’Auguste, un homme allumait sa bouffarde et, levant les yeux au ciel, soufflait des bulles de fumée tout en époussetant les grains de tabac épars sur sa culotte ; l’on entendait les cris des joueurs de piquet : dix, du trèfle, vingt, du carreau ! Puis l’abominable cliquetis des dominos qu’on secoue ; un monsieur, assis sur une chaise, se penchant en avant, écartait les jambes et crachait, un soldat de la ligne, avec une chaîne d’argent attachée à la première boutonnière de sa capote, hurlait à tue-tête : — Alphonse, un bock ! Puis il y eut un abatis de soucoupes, l’appel d’un chien, le bonjour d’un buveur qui, retourné sur son tabouret, saluait des doigts un nouveau venu et se remettait aussitôt le nez dans ses cartes. Auguste avait pris la main de Désirée et il la serrait doucement. — Elle le laissait faire, ahurie par la clameur des voix. Lui craignait de la pincer avec ses bagues en cornaline et en argent. — Elle se réveilla. — Oh ! Que j’ai les pattes sales, dit-elle en retirant sa menotte ; mais Auguste la retenait, soutenant qu’elle mentait et que c’étaient les siennes qui étaient sales. — Ah dame ! Quand on travaille, ajouta-t-il, on ne peut avoir des doigts de papier glacé, — et il lui raconta une chose bien curieuse. Il était passé dernièrement par la rue Neuve des Petits-Champs et il avait vu à la vitrine d’un parfumeur des gants en peau huilée. L’étiquette portait : « Gants vénitiens pour la nuit. » — Ils rirent beaucoup à la pensée qu’il existait des femmes qui se couvraient la main pour dormir. Lui, ajoutait que ces gants paraissaient raides comme des morceaux de bois, et elle répondit joyeusement que ça ne devait pas être commode pour se gratter quand ça vous démangeait.

Il y avait par terre des bouts d’allumettes, des vieilles marques faites avec des cartes à jouer, une boue de sable jaune dans laquelle un parapluie trempait. Désirée avait des bottines neuves avec des talons un peu hauts, elle voulut ramasser le pépin pour que le jeune homme vît ses belles chaussures. Il les admira, en effet, devint même égrillard, disant qu’il voudrait bien avoir ces bottines-là entre ses genoux, et il se fit plaquer, pour ce mot, deux tapes sur les cheveux. Il l’invita à reprendre un verre de malaga, mais elle refusa. — Ce vin-là devait monter à la tête, il fallait se défier. — Auguste prétendait que c’était aussi inoffensif que du petit-lait, mais elle persista à ne plus boire. — Comme il avait très peu d’argent, il n’insista pas.

Des joueurs de guitare entrèrent, sur ces entrefaites. Ils pinçaient du jambonneau avec les doigts ou râpaient des boîtes rouges, le long de leurs cuisses. Ils jouèrent cette insupportable musique inventée par les italiens, s’interrompant après chaque morceau, pour faire la quête dans une coquille ; Auguste en veine de largesse leur donna trois sous. Désirée commença à craindre que son amoureux ne fût un panier percé. Il la rassura, prétendant que c’était la joie d’être auprès d’elle qui lui faisait commettre toutes ces folies, mais, en lui-même, il se dit qu’il aurait mieux valu encore lui répondre que, ces musiciens ayant l’air malheureux, il n’avait pas eu le courage de ne leur rien donner ; les femmes, quand elles ne sont pas elles-mêmes en jeu, étant toujours sensibles à la bonté des âmes. — Puis ils causèrent de musique. Désirée lui avoua qu’elle adorait les chansons sentimentales, ces chansons qui vous touchent l’âme avec les petits oiseaux qui s’envolent, les arbres qui poussent, les amoureux qui pleurent ; lui, préférait la chanson patriotique, celle qui enthousiasme et où il est question du drapeau tricolore et de l’Alsace. Il en connaissait une « la Lettre de l’enfant », une chanson à vous faire venir les larmes aux yeux tant c’était triste ! Au reste, ni l’un ni l’autre ne détestaient les farces telles que « Je n’ose pas », « J’suis de Châlons », c’était très amusant, mais enfin, il n’y avait pas à dire, c’était moins poétique.

La petite était d'ailleurs très au courant du répertoire des cafés-concerts et elle fit l’aveu que, le dimanche soir, elle fréquentait souvent la salle de la gaieté. Ah ! l’on pouvait s’en donner une bosse dans cette maison-là ! Alphonse était vraiment drôle quand il chantait les « Garçons charcutiers », et il y avait un jeune homme, avec des moustaches cirées, qui fermait des yeux pâmés quand il entonnait :

Que ton cher souvenir jusqu’à la mort me charme !
Hélas ! Mon cœur flétri ne saurait le chasser ;
  Ah ! Laissez-moi verser
  Une dernière larme ! — arme !


Auguste lui parla de Bobino qu’il prétendait être mieux monté, mais elle déclara n’y être jamais allée parce que les places étaient plus chères ; alors il s’offrit à l’y conduire quand elle le voudrait. Elle refusa d’abord, puis accepta. Du coup, il était autorisé à lui faire vraiment la cour. Il gambada tout le long du chemin, mais elle ne voulait pas qu’il la reconduisît jusqu’à sa porte. Il devint hardi, arrêta Désirée dans un coin où sont reléguées les balayeuses de la ville, et, après l’avoir regardée voracement pendant quelques minutes, il se serra contre elle, lui appliqua d’un coup sec sa bouche contre la joue et, tandis qu’elle s’enfuyait, le menaçant du doigt, il se passa la langue sur les lèvres, comme ces chats friands qui boivent dans leurs babines l’odeur savoureuse des bons morceaux dont ils se sont repus.

VII


Désirée étendit une serviette sur les chemises pliées et son père s’assit brusquement sur la malle qui ne se ferma point. C’était un vieux coffre, vêtu de peau de sanglier qui s’époilait et garni de serrures en cuivre assoiffées d’huile. — Désirée et Céline se jetèrent à leur tour sur le couvercle et sautèrent et retombèrent avec ensemble. — Vatard maintint la gâchette, la clef tourna en grinçant, il banda les ceintures et dit : — C’est entendu, n’est-ce pas, mes enfants, vous aurez bien soin de la mère, maman Teston viendra d’ailleurs lui tenir compagnie, le soir ; je vous écrirai dès que je serai parvenu à bon port.

Soudain, il fut pris d’un accès de sensiblerie et embrassa ses filles. La femme Cabouat, sa sœur, se mourait à Amiens et il partait afin de recueillir son dernier soupir et ses derniers sous. Depuis quinze ans, il n’était pas sorti de son quartier et il se préparait à ce voyage comme à une traversée pleine d’accidents et de périls. Il rebaisa le front de ses enfants, embrassa les nattes pommadées de sa grosse Eulalie, et, voulant en finir avec les bécotages attendris du départ, il empoigna sa malle, la hissa sur ses épaules et s’en fut pour gagner le chemin de fer du Nord.

Quand il eut disparu au tournant de la rue, Désirée quitta la fenêtre et donna un coup de balai sur le plancher. — Céline, épaulée au mur, abandonna son air soucieux et, se débondant soudain, fit tourner sa langue comme la palette d’un moulin à eau. — Oui, elle allait lâcher Anatole ! — Le remplaçant était trouvé, un grand garçon, ni beau ni laid, barbachu et maigre ; c’était un homme distingué, vêtu d’habits neufs et soigneusement brossés, d’un tuyau de poêle noir et luisant, d’une bague sertie d’une turquoise, d’une montre à fermoir. — Il avait aussi des bottines en chevreau avec des boutons et il fumait des cigares qui pouvaient bien valoir deux sous la pièce.

Il fallait d’ailleurs se décider et en finir d’une manière ou d’une autre. Une fois qu’elle aurait dansé la pastourelle en face du monsieur, elle signifierait à Anatole qui semblait se douter de quelque chose, car il rôdait dans les alentours, qu’il eût à déguerpir. — Une raclée et ce serait probablement tout. — Elle en serait quitte pour une courbature. — La seule difficulté à résoudre était celle-ci : se garer assez bien la face pour qu’elle ne se ravinât point de traînées bleues.

Désirée fut ébahie. — Que sa sœur lâchât un boissonneur comme Anatole, rien de plus naturel, mais que Céline eût pour amant un homme riche, cela la dépassait. — Quel état avait-il donc ce monsieur ? — l’autre répondit qu’il devait être employé dans un bureau, car il avait des ongles taillés et des mains blanches. Il se pourrait cependant qu’il fût entrepreneur de peinture, son pouce étant parfois marbré de rose et de vert. — C’est peut-être un peintre qui fait des tableaux, reprit Désirée ; mais Céline ne le croyait pas, le monsieur n’ayant pas les cheveux longs et ne portant pas de veston en velours.

Quoi qu’il en fût, la petite pensait que tous ces changements n’étaient guère propres. — Elle ne voyait pas de mal à vivre avec un ouvrier sans avoir défilé devant le bedon d’un maire, c’était simplement godiche, mais sa sœur voulait donc devenir une cocotte qu’elle se laissait embobiner par des aristos ? ça, vraiment, ça n’était pas honorable pour la famille. — Céline avait tort, mais l’autre lui dit qu’elle était encore trop jeune pour rien comprendre aux hommes, et elle se résolut à ne plus lui parler de ses intentions, se réservant de l’éblouir quand elle serait nippée et chapeautée à neuf.

Seulement il se présentait une autre difficulté. Désirée ne pouvait coucher sa mère toute seule. Elle n’était pas forte des bras, et la pauvre femme pesait comme un fût plein. Céline allait être contrainte, tant que son père ne serait pas de retour, à ne plus s’absenter, le soir, ou du moins à ne quitter la chambre qu’une fois la maman roulée sous les couvertures. — Tout cela était peu commode, car enfin, lorsque l’on veut enjôler un homme, il faut des occasions pour lui faire passer devant les yeux le tortillement des hanches, la langueur du sourire, la polissonnerie du regard, toutes les fariboles usitées en pareil cas. Aussi, songeait-elle à la mère Teston comme à une providence, comme à un messie femelle qui lui annoncerait la venue du moment espéré depuis le matin, où elle pourrait gaudrioler, à son aise, dans les bastringues de l’arrondissement.

En attendant, depuis le départ du père, la maison n’était pas gaie. Il leur manquait, le gros homme, avec le gargouillis de sa pipe qui charbonnait et l'égouttement de sa salive dans le crachoir. Elles étaient tout désorientées, Céline surtout qui n’aimait guère à raccommoder le linge, tournait les pouces, allait du buffet à la croisée, se penchait sur la balustrade, enfilant d’un coup d’œil la rue Vandamme.

Leur maison était proche du coin, naturellement planté de barreaux rouges et de raisins en tôle bleue, de cette rue et de la rue du Château. Leur chambre, à elles, prenait jour derrière le logis, sur la voie du chemin de fer de l’Ouest. À cet endroit la ligne était coupée par un pont suspendu et grillagé à hauteur d’homme et, au-dessous, un passage à niveau s’ouvrait pour les voitures, surmonté d’une tour en bois, agrémentée d’horloges.

Pendant les premiers temps, les jeunes filles avaient trouvé tout ce grouillement, toute cette vie de machines très divertissants. Aujourd’hui qu’elles étaient habituées au bruit, elles ne constataient plus qu’un insupportable inconvénient, celui d’avoir à foison chez soi de la poussière de charbon et de la fumée noire.

Souvent elles s’étaient aperçues, en se peignant, que les dents de l’outil criaient, ramenant de leur tête ces escarbilles qui se nichent dans les cheveux et la barbe des gens perchés à une portière lorsqu’un train détale. Elles étaient obligées de se ratisser, tous les jours que Dieu fait, au peigne fin ; mais Vatard restait sourd à leurs jérémiades. Les inconvénients de ce logement avaient cet avantage que le loyer était exorbitant de bon marché. Lui, s’était parfaitement accoutumé aux sifflets et aux trompes ; sa fenêtre s’ouvrait d’ailleurs sur la rue Vandamme. — On n’en meurt pas, répondait-il ; quand vous auriez de la poussière dans les oreilles, en voilà-t-il pas ? Eh bien, vous les savonnerez plus fort, il n’en sera que ça !

— Dis donc, veux-tu faire une partie de bataille ? proposa Céline en étalant sur la table un paquet de cartes, grasses à assaisonner des nouilles ? Mais elle n’eut même pas le temps de séparer les rouges des noires, un coup de poing ébranla la porte qui s’ouvrit. Elles restèrent interdites, c’était Anatole.

— Eh bien quoi ! grogna-t-il, quand vous me regarderez comme des gens qui verraient dégringoler une tuile ? À quoi que ça vous avancera ? Parfaitement oui, c’est moi, Anatole, dit Belle-Nature ; j’ai su, chez le marchand de vins, en bas, que votre père était parti. Puisque vous ne voulez pas me recevoir quand il est là, je m’amène lorsqu’il n’y est plus.

Désirée revenue de son hébétement et craignant de réveiller sa mère assoupie, le nez sur l’épaule, dans son fauteuil, les emmena dans sa chambre. Une fois qu’ils eurent fermé la porte, Anatole, qui s’était rincé le porte-pipe et qui paraissait disposé à rire, baisotta sa petite femme sur les tempes, fit des révérences à Désirée et, s’accoudant sur la barre de la croisée, cria : — Très chouette !

Céline s’attendait à une volée de gifles. Elle lui jeta un regard de stupeur reconnaissante.

— Très chouette ! continua-t-il, c’est gai comme tout, ici ; tiens voilà le train de Versailles qui s’apprête ! Cristi qu’il fait chaud, mes enfants ! et, pris d’une nouvelle fringale de tendresse, il attira Céline par la taille et la pencha près de lui sur la balustrade.

Des traînes de mousseline noire se déchiraient là-haut, avec de longs craquements ; le ciel s’étendait comme un surplis immense, couleur de scabieuse, dont les pans retroussés seraient tenus, çà et là, par des clous de feu. Une odeur de charbon brûlé, de fonte qui chauffe, de vapeur et de suie, de fumée d’eau et d’huiles grasses, montait. Au loin, la gare s’estompait, dans une buée jaune, étoilée par les points orangés des gaz, par les lanternes blanches des voies laissées libres.

Le ciel semblait charrier derrière l’embarcadère des nuées plus torrentueuses et plus lourdes et au-desus es deux triangles enflammés des vitres, un cadran s’allumait, rondissant comme une lune traversée par deux barres noires.

Presque en face de la fenêtre, un amas de bâtisses dont les pieds disparaissaient dans l’ombre découpaient l’arête de leurs toits sur l’obscurité qui devenait moins dense à mesure que le regard s’élevait ; puis, serrée entre des palissades et des masures, des carrés de choux et des arbres, la voie s’épandait à l’infini, striée par des rails qui luisaient sous le rayon des lanternes comme de minces filets d’eau.

Deux locomotives manœuvraient, mugissant, sifflant, demandant leur route. L’une se promenait lentement, éructant par son tuyau des gerbes de flammèches, pissant à petits coups, laissant tomber de son bas-ventre ouvert, des braises, gouttes à gouttes. Puis une vapeur rouge l’enveloppa du faîte aux roues, sa bouche béante flambait et, se redressant et se recourbant, une ombre noire passait devant l’éblouissement de la fournaise, bourrant la gueule de la bête de pelletées de tourbe.

Elle rugissait et grondait soufflant plus fort, la panse arrondie et suante, et, dans le grommellement de ses flancs, le cliquetis de la pelle sur le fer de sa bouche sonnait plus clair. L’autre machine courait dans un tourbillon de fumée et de flammes, appelant l’aiguilleur pour qu’il la dirigeât sur une voie de garage, signalée au loin par le feu jaune d’un disque, et elle ralentissait sa marche, dardant des jets de vapeur blanche, faisant onduler sur le zigzag d’un rail qui reliait deux voies, la jupe de son tender, piquée d’un rubis saignant.

Sur le côté, une luciole verte scintillait, indiquant une bifurcation, et des sifflets, tantôt aigus et comme impatientés, tantôt étouffés et comme implorants, se croisaient.

Un son de trompe courut, se répercuta, s’affaiblit et de nouveau brama, d’intervalles en intervalles. Les gardiens fermaient les barrières du passage à niveau, — un train de grande ligne s’avançait au loin. — Un renâclement farouche, un cri strident, trois fois répété, déchira la nuit, puis deux fanaux, semblables à d’énormes yeux, coururent sur le rail qui miroita, à mesure que le train roulait. La terre trembla et, dans une buée blanche, tisonnée d’éclairs, dans une rafale de poussière et de cendre, dans un éclaboussement d’étincelles, le convoi jaillit avec un épouvantable fracas de ferrailles secouées, de chaudières hurlantes, de pistons en branle ; il fila sous la fenêtre, son grondement de tonnerre s’éteignit, l’on n’aperçut bientôt plus que les trois lanternes rouges du dernier wagon, et alors retentit le bruit saccadé des voitures sautant sur les plaques tournantes.

Des hommes se mouvaient confusément sur la route laissée libre par le passage du train ; le fil des signaux grinça ; une tache de sang troua la sombreur du ciel, abritant la voie interdite ; les barrières se rouvrirent, les haquets passèrent.

Anatole réfléchissait. Il avait presque perverti une petite fille d’un atelier voisin. C’était un pauvre être qui boitait et allumait de grands yeux dolents dans une face souffreteuse et pâle ; elle était demeurée sage peut-être parce que personne n’avait voulu d’elle ; c’était, dans tous les cas, une très habile ouvrière qui gagnait de bonnes journées et soutenait sa mère restée veuve, et souvent malade. Anatole pensait avec raison que cette jeunesse devait être aimante, et qu’elle ne lui refuserait point l’argent nécessaire pour boire à sa santé des canettes de bière aigre. Il n’avait donc pas été désolé de voir Céline cabrioler du regard avec un autre ; maintenant qu’il avait pillé ses économies, elle pouvait bien aller se faire lanlaire, si bon lui semblait !

Il était, avec cela, dans les meilleures dispositions, ce soir-là ! Il s’était humecté comme un liège, il avait une douceur d’ivresse qui le rendait aimable et pas hargneux, et il était très content de lui, se croyait irrésistible, se donnait des postures penchées, prêt à dévider à la première venue toute une bobine d’élégies bizarres.

Installé près de la fenêtre, il faisait des effets de hanche et de col, se mettant en goût de débiter ses grandes tirades par un déluge d’observations qui touchaient et submergeaient tout, depuis les machines à robe de cuivre de la gare du nord, plus belles que celles-ci, prétendait-il, jusqu’au sirop des marchands de vins, jusqu’à l’amour dont il célébrait les charmes ; puis, comme les deux filles ne répondaient à tous ces verbiages que par des monosyllabes et des exclamations, il garda le silence, pendant quelques minutes, et, s’adressant brusquement à Céline, il lui dit :

— Tu n’as donc plus de conduite, que tu t’attaques maintenant aux gens huppés ?

Elle devint rouge. Il coupa court à toutes les réponses qu’elle jargouillait et continua :

— C’est triste. On aime une femme, on se sacrifie pour elle, puis il vient un jour où la femme vous dit : — Oh ! du maigre ! va t’asseoir sur le bouchon, tu me gênes ! veux-tu, veux-tu pas ? ça y est ? J’ai un amour d’homme qui ne porte pas des culottes mûres et se met des gants sur ses salsifis ; je veux des cabriolets et je ne mange plus d’œufs durs, faut des ostendes peut-être avec des petites fourches pour les piquer ? Malheur ! Mais je le crèverais, ton monsieur, si je voulais m’en donner la peine ; mais non, je ne veux pas nuire aux bourgeois. — Alors c’est dit, nous cassons notre lacet ? Eh bien ça va, gentiment et sans coups de bottes dans le waterloo. — Je ne cogne d’abord que lorsque c’est moi qu’on lâche ! Je sais bien que c’est bête, car enfin que ce soit l’un ou l’autre qui commence, c’est toujours la même chose ; mais ce que j’en fais, c’est pour le monde ; dame, oui, comprends, — suppose que je rencontre Colombel et Michon, ils me disent : Eh bien ! et ta tortue, qu’est-ce que tu en fais ? — Je leur réponds : C’est un autre qui la soigne ! — J’ai l’air d’un daim, tandis que demain, je pourrai leur dire : — Des histoires ! Je l’ai fichue en plan ! Tu conçois, la différence est sensible. Et puis, j’ai remarqué ça, le sexe n’a d’estime pour un homme que lorsqu’il a lâché un tas de femmes et, avant tout, il ne faut rien perdre de son prestige ! Moi, d’abord, je suis plein de convenances, ça c’est une affaire d’éducation ! Tu sais, il y en a qui disent aux pisseuses qu’ils veulent envoyer dinguer : je pars pour l’Algérie, bonsoir, mon Andalouse, geins pas, je t’enverrai des dattes, — et intérieurement ils pensent : Compte là-dessus, il pleut ! Voyons, c’est-il convenable ? Non, n’est-ce pas ? Je ne suis pas comme ça moi, je préviens ma propriétaire huit jours à l’avance à l’avance que je déguerpis. — C’est franc et c’est chic, voilà mon idée ! Maintenant, embrasse-moi, poupoule.

Céline fut abasourdie. — Ainsi Anatole n’avait aucune affection pour elle ; — il la quittait sans même exprimer un regret. — C’était un homme sale, un loffiat, elle le savait, mais jamais elle n’aurait cru qu’il fût aussi misérable. Quand une femme vous laisse voir qu’elle a assez de vous, c’est bien le moins que l’on pleurniche un peu et que l’on rage ! Sans cela quelle joie resterait donc aux filles ? Tous ceux qu’elle avait eus jusqu’ici la surveillaient, étaient jaloux, lui flanquaient des torgnoles, lorsqu’elle commençait à les délaisser. En se faisant séduire par un monsieur, elle était réjouie par cette pensée que l’autre se démènerait comme un beau diable. — Oui, il serait gênant, il la suivrait, il la houspillerait le long de l’avenue du Maine, mais enfin elle pourrait dire, en recevant la danse : tu as beau me battre, mon bonhomme, je te trompe tout de même ; — si celui-là répond en riant : Je m’en fiche, alors à quoi cela sert-il de lui faire des farces ? Anatole était brutal, mais seulement quand elle refusait de lui prêter des sous. Pas de cœur et des besoins, cet homme-là devait véritablement vous dégoûter des autres !

Anatole se tordait gracieusement et répétait sur un ton de flûte : embrasse-moi, poupoule. Céline devint pourpre, le sang lui moussa dans les veines, elle lui jeta : Tu as fini de parler, n’est-ce pas ? Eh bien oui, c’est vrai, oui j’ai trouvé un monsieur riche, il est autrement propre que toi, va !

Anatole jubilait démesurément. — Rage pas, reprit-il, ça n’avance à rien. Voyons, raisonne un peu : je t’aime, tu m’aimes, je te l’annonce, tu tâches de pivoiner et de baisser tes stores, toutes les femmes font ça pour enjôler les hommes ; tu te dis : Je vais le mettre dedans ; moi aussi je me le dis. Bè dame, alors, c’est le plus malin des deux qui roule l’autre ! Et puis, après tout, il n’y a pas eu de casse ! J’ai respecté ta bâtisse, je ne t’ai pas détériorée ; tu es encore belle au clair de lune, puisque cet infirme qui se met deux paletots, l’un sur l’autre, bat le briquet pour te rattraper quand tu enfiles le boulevard de Montrouge. — On rend bien maintenant les objets qui ont cessé de plaire, pourquoi donc que je ne te rendrais pas ? Il n’y a pas de crainte que tu te fanes dans la montre, puisqu’il y a un acheteur ! Non, tiens, veux-tu que je te dise, tu as eu tort, tu n’étais vraiment pas convenable, tu étais méprisante de tout, il te fallait ci, il te fallait ça, tu avais faim, tu n’avais plus faim, bête ! puisque nous mangions dans la même assiette, il fallait te dépêcher de taper sur le rata. Je bouffais à plein bec, moi, pendant que tu chipotais, j’ai eu fini le premier, je n’ai plus d’appétit. J’ai soif, par exemple, tu n’offres rien ? Non ? tu as de la rancune ? Alors bonsoir ; respect aux magistrats et la main aux dames !

Anatole était déjà bien loin que Céline contemplait encore stupidement le plancher devant elle. Elle eut à la fin des larmes qui coulèrent, comme des pilules argentées, le long de sa bouche. Désirée dut coucher sa mère seule, sa sœur s’étant affaissée près de la croisée, étouffant, regardant vaguement ce qui se passait dehors.

La nuit était complètement tombée. Aucun train ne sillonnait l’espace ; l’on entendait seulement au loin, près de la gare de Ceinture, une machine qui ululait et semblait sangloter dans l’ombre ; parfois des bouffées de vent s’engouffraient dans les fils du télégraphe et les faisaient vibrer avec un aigre cliquetis qui s’éteignait lamentable comme une plainte, puis la voix des locomotives en partance roulait, profonde et basse ; sous le pont, une hutte d’aiguilleur entrouvrit sa fenêtre et un rayon de lampe sauta dans le fouillis du lierre qui l’encadrait et s’y débattit. La lucarne se refermait, un mince filet d’or rose se brisa sur la grappe éraflée des feuilles, zigzagua rapidement, puis tout redevint noir ; à gauche, deux hommes, assis sur un banc, causaient, et le feu de leurs pipes luisant dans l’ombre faisait entrevoir dans un soudain éclair, des côtés de visages, des tranches de nez, des bouts de doigts. — Plus loin enfin, sept ou huit machines, perdues dans la nuit, le dos tourné et le trou béant, fumaient. On eût dit des lunes rouges, rangées les unes à côté des autres, et les lunes jaunes des cadrans de l’embarcadère et du pont s’élevaient plus haut, dominées encore par le disque étincelant de la lune qui, émergeant des nues comme d’un lac d’eau sombre, poudra de sa limaille d’argent tout le champ des manœuvres.

VIII


Désirée ne fut pas satisfaite de la brouille d’Anatole et de Céline. Sa sœur était devenue acariâtre et maussade, une vraie feuille de houx que l’on ne sait comment prendre sans se piquer. Jusqu’ici, elle avait trouvé tout naturel que Désirée gardât la maison, pendant qu’elle courait se jeter avec son homme dans les dépôts de joie du quartier de Montrouge, aujourd’hui, la petite voulait, elle aussi, sortir, le soir, et s’amuser. Des tiraillements en résultèrent. Un jour Céline déclara péremptoirement à table qu’elle ne pourrait ni desservir ni laver les plats. Elle était attendue, le soir même, sur les huit heures. Désirée grognait un peu, et, exaspérée par la mauvaise humeur de l’autre, déclarait qu’elle aussi était attendue, et qu’elle n’avait pas le temps de torcher les assiettes et les verres ; mais comme Céline mâchait sa dernière bouchée, le derrière fuyant entre la porte ouverte et le palier, force fut à la petite de ne pas laisser la maison seule et d’attendre que la femme Teston vînt la délivrer et consentît à monter la garde, à sa place, auprès de sa mère.

Il advint de toutes ces chicanes accrues par l’entêtement de Céline que la maman fut couchée plus tôt que de coutume. À huit heures maintenant on la hissait sur les matelas. Elle ne se plaignait point d’ailleurs, étant comme tous ceux qui souffrent, heureuse de changer de place, levant de temps à autre le nez comme un animal inquiet, se demandant pourquoi maintenant la journée lui paraissait moins longue.

Auguste prit Céline en haine depuis cette époque. Il posait pendant de longues heures, et estimait que la petite était bien bête de se laisser ainsi mener par sa sœur. Personnel comme tous les amoureux, il ne s’intéressait pas à l’état, peu ordinaire cependant, de madame Vatard. Il ne voyait et ne comprenait qu’une chose, c’est que Désirée était à peine libre, quelques minutes, le soir, et il lui disait avec raison que, lorsque son père serait de retour, les rendez-vous s’espaceraient davantage encore. C’était le moment ou jamais de se réunir tandis qu’il n’y était pas. Si l’on ne savait point profiter de l’occasion, comment arriverait-on à faire vraiment connaissance ?

Céline devinant les conseils qu’Auguste donnait à sa sœur, le détesta. Elle était d’ailleurs pour le moment irritée et mauvaise. Elle commençait à penser que son monsieur était par trop convenable. Il causait assis près d’elle, regardait le ciel avec des airs dolents, bref il l’exaspérait. Elle le traitait en elle-même de serin, mais elle rentrait, tous les soirs, humiliée de n’avoir pas été prise.

La femme Teston fut réellement admirable, dans ces circonstances ; émue par les désolations de Céline, sa préférée, elle vint s’établir, à la tombée de la nuit, vis-à-vis la couchette de l’hydropique et là, parlant toute seule, ravaudant les chaussettes de son Alexandre, elle somnolait, médisante et grave.

À dix heures, elle se levait, remettant dans son cabas de paille ses aiguilles, son fil et son dé, recouvrait de cendre les braises mi-éteintes, bordait le lit de sa camarade, éteignait la lampe à schiste et partait à la recherche de son mari qui fumait invariablement sa pipe, le derrière tassé sur une borne, le dos appuyé contre l’un des vantaux de la porte cochère.


Et alors, l’une après l’autre, les deux filles revenaient, prenaient la clef sous le paillasson, remettaient l’outil en place quand l’une d’elles n’était pas rentrée. — Seulement la mère Teston, qui fermait les yeux sur ces escapades, les traita, un jour, de fichues bêtes parce que, dans leur hâte à déguerpir, elles ne se nourrissaient plus que de charcuterie, et, en guise de soupe grasse, faisaient tremper de vieilles croûtes dans les jattes d’un bouillon fabriqué chez le crémier du coin.

— Vous vous ferez un joli estomac ! leur disait-elle, — mais les deux enragées répondaient qu’elles le verraient bien. Leur système était pour le moins commode. On laissait le jambonneau ou la hure, dans son papier, et cela faisait une assiette de moins à laver. Un coup de torchon sur la table et l’on en était quitte ; et puis, comme Céline le soutenait avec une ténacité diabolique, elles ne mangeaient pas seulement du veau piqué et du fromage d’Italie ; la friture installée chez le père l’Auvergne, à deux pas de là, leur fournissait à très bon compte des limandes sautées dans la poêle et des moules baignant dans une sauce blanche. À couteaux tirés pour tout le reste, les deux sœurs s’entendaient admirablement pour éviter les apprêts de la cuisine, la fatigue des nettoyages.

Céline persistait à partir la première ; elle devait toujours revenir dans un petit quart d’heure et elle rentrait à des heures indues qui affligeaient la concierge et lui faisaient perdre tout respect pour sa locataire. Désirée restait à la maison jusqu’à huit heures, puis elle dévalait à son tour par les escaliers, laissant la mère Teston buvotter son cassis, et elle courait rejoindre Auguste qui se promenait de long en large dans la rue du Cotentin.

Alors, ils commençaient de grandes excursions au travers du quartier, et presque toujours ils tombaient sur la chaussée du Maine et la redescendaient jusqu’à la rue de la Gaieté. Si cette rue mérite son nom, la chaussée du Maine est en revanche d’une tristesse lugubre. Il y fait noir comme dans un four et les boutiques sont closes dès huit heures. Çà et là, une pissotière dont la bouche est bouillonnée par la fleur du chlore chantonne doucement, éclairée par un bec de gaz, puis les réverbères s’espacent davantage, plantés entre des arbres ébouriffés et grêles, et, à dix pas de la rue, les flonflons arrivent, dans une bouffée de vent, et la clameur d’un faubourg en ribote monte de cette voie rutilante de lumières et reliant deux avenues noires.

Là, dès la brune, des globes s’allument et s’échelonnent à la hauteur des premiers étages, et quatre lanternes rouges, celle d’un poste de police et celles de trois marchands de tabac fardent de pourpre vive l’enduit éraillé des murs ; parfois une autre flamboie, une enseigne de brasserie, représentant une énorme chope tenue par une main scellée dans le plâtre, une chope remplie de sang dès qu’on l’allume.

La rue était pleine ce soir-là. Des cris de joie s’échappaient des fenêtres ouvertes des bals, des portes entrebâillées des marchands de vins. Des groupes stationnaient sur la chaussée, des bandes d’enfants tournaient autour, jouant à cache-cache, menacés de paires de gifles quand ils s’accrochaient aux blouses des hommes. Près du concert Jamin, près de l’ancien bal Grados surtout, la foule s’épaississait. À la porte de cette guinche, un municipal se dressait sur ses ergots de cuir, et des garçons avec des casquettes hautes et renflées, des chemises à jabots, des cols cassés et sans cravate, avalaient des fumées de cigarettes et s’injuraient avec des filles empaquetées du col aux bottes dans de longs waterproofs. Sur le trottoir, des couples marchaient dans les feux jaunes et verts qui avaient sauté des bocaux d’un pharmacien, puis l’omnibus de Plaisance vint, coupant ce grouillis-grouillos, éclaboussant de ses deux flammes cerise la croupe blanche des chevaux, et les groupes se reformèrent, troués çà et là par une colonne de foule se précipitant du théâtre Montparnasse, s’élargissant en un large éventail qui se repliait autour d’une voiture que charroyait en hurlant un marchand d’oranges.

Les bibines soufflaient des odeurs d’alcool et de vin ; le choc des boules d’un billard s’entendait par une fenêtre ouverte ; des gens couraient les uns après les autres et se bourraient par amitié de coups de poing ; des moutards de treize ans fumaient des mégots et salivaient ; une femme obèse balançait son ventre sous un tablier gras ; des familles s’assemblaient en extase devant la boutique d’un pâtissier.

Des doigts fourrageaient des éclairs blessés et versant leur crème ; d’autres soupesaient de molles frangipanes mal retenues par une croûte défaillante et flasque ; des bouches buvottaient la mousse savonneuse des Saint-Honoré ; des mâchoires se fermaient sur les morceaux d’un flan éventré sur une plaque.

Et les chaussons et les galettes renaquirent à mesure qu’on les enleva. Des tartes fumantes suèrent à grosses gouttes, et leur grillage de pâte plia sous la poussée des sirops en marche ; des brioches bubonnèrent cabossées par des verrues ; des cornets emplis d’une boue blanche crevèrent ; des babas s’affaissèrent, perdant leur rhum. — Toutes les compotes, toutes les confitures s’enfuirent, se rattrapant, s’arrêtant, dès qu’elles se rencontraient, hésitant, puis descendant plus rapides quand elles s’étaient confondues et mêlées.

Le vin bleu, le cassis, le marc, rigolaient sur le zinc des comptoirs. Dans la rue, l’on ne voyait que des hommes s’essuyant la bouche et crachant du violet sur les pavés.

Alors Auguste proposa à Désirée de la conduire aux Folies-Bobino. Le théâtre ne battait plus que d’une aile ; il ne jouait plus maintenant que tous les deux ou trois jours. La petite, craignant qu’il ne fermât pour de bon et voulant, une fois dans sa vie au moins, savourer les délices vantées de ce repaire, accepta l’offre d’Auguste.

Elle admira fort l’entrée qui est d’une architecture des plus compliquées, du siamois, du japonais, du je ne sais quoi, mâtiné avec l’imbécile fantaisie d’un architecte. Le tout était teint avec du brun de chocolat et du gris d’ardoise et orné de bas-reliefs où saillaient des amours aux fesses trois fois trop larges, raclant du violoncelle. Une femme jaune dansant sur le toit retroussé comme celui d’une pagode et tenant à la main un appareil à gaz, en forme de lyre, la stupéfia.

Puis, elle entra dans un jardin, planté de manches à balais, de vases et de statues de femmes couronnées de feuilles et tenant sur leurs bras des cornes d’abondance, et toutes étaient disloquées, manchottes, essorillées ou borgnes. Toutes avaient des ulcères malins sur le nez, des emplâtres blancs sur la gorge, des lèpres vertes sur le front et toutes penchaient plus d’un côté que de l’autre, souriant dans leur blancheur salie, invitant avec l’accueil attristé de leurs lèvres que des polissons avaient souillées. La porte s’ouvrit et elle aperçut devant elle une salle, spacieuse, avec une large scène, ornée d’une éternelle forêt et d’une femme gigottant des bras et beuglant dans un enragé vacarme.

Comme prix c’était cher, par exemple, quinze sous d’entrée et la consommation en sus. Auguste pensa de suite qu’on ne pourrait renouveler souvent de pareilles bombances, et puis l’on n’était pas bien placé. Les servantes vous empilaient en rangs d’oignons, et posaient sur une planchette faisant corps avec le dossier du banc dressé devant vous, les mazagrans et les bocks. Désirée se démanchait le cou à tenter de regarder en l’air ; malheureusement elle avait sur la tête la masse plafonnée du balcon et une rumeur et des trépignements de bottes roulaient au-dessus d’elle. On criait : Bis ! bis ! la gigue ! la gigue ! et un acteur déguisé en anglais, avec un pantalon vert pois, des favoris rouges et un chapeau gris, tricota des jambes, sautant droit, se frappant les talons, puis, se rapprochant comme un cagneux le boulet des genoux, il s’élançait à l’improviste et retombait les deux cuisses écartées, figurant un V à l’envers. Il se disloqua, suant, criant des hourras tristes, battant des entrechats, valsant sur les pointes, reculant sur les plantes, cavalcadant et piaffant, les bras en moulinet, la tête lancée comme un battant de cloche. Il y eut un temps d’intervalle, puis une planchette sur laquelle était écrit le nom de Régina parut. Le chef d’orchestre leva son bâton, les musiciens soufflèrent, une femme fit son entrée, se cassa comme une marionnette, et, debout devant le trou du souffleur, donnant de temps à autre un coup de pied dans sa traîne qui l’embarrassait, partit en mesure. Elle était enveloppée d’une robe rose très décolletée, et ses bras nus et encore rouges étaient blanchis par de la poudre. Son menton projetait une ombre sur le bas de son cou. Elle accompagnait le graillement de son gosier avec quatre gestes : une main sur le cœur et l’autre collée le long de la jambe, — le bras droit en avant, le gauche en arrière, — le même mouvement effectué en sens inverse, — les deux mains enfin se tendant ensemble vers le public. Elle dégoisait un couplet à gauche de la scène, un autre à droite. Ses yeux se fermaient et se rouvraient, suivant que la musique qu’elle rabotait devait toucher les âmes ou les égayer. De loin, de la place où Désirée et Auguste étaient assis, sa bouche, grande ouverte, quand elle hurlait le dernier vers du refrain, béait comme un trou noir.

Pendant un instant, quand la musique joua seule la ritournelle, elle toussotta, montrant un profil qu’on ne soupçonnait pas lorsqu’elle était de face, guigna de l’œil le ménétrier en chef, regarda ses gants à huit boutons dont les pointes étaient roidies par l’empois des sueurs, puis elle se pencha sur l’orchestre, et, gueulant de toute sa voix, elle se secouait les bras, et une sorte de fumée noire flottait dans le ravin entrevu sous son aisselle.

La salle entière délira, des acclamations forcenées coururent, et, s’inclinant, souriant, envoyant des baisers, elle faisait onduler par le remuement de sa hanche sa robe dont la soie du bas luisait plus éclatante et comme plus neuve que celle du corsage moins crûment frappée par les feux de la rampe.

Elle versa sa dernière note. Les bocks scandèrent sur le bois des planchettes, la charge sonnée furieusement fit voir ses deux pis réunis dans la digue de son corsage et séparés par une fente où perlaient des gouttes, et, ramassant sa jupe avec les poings, elle batifola du museau et, trottinant, s’enfuit, assourdie par une mitraille de bravos et de bis.

Désirée était pâle d’admiration. D’abord ces couplets étaient poignants ; il y avait une femme qui pleurait son enfant mort et maudissait la guerre, et l’on n’entend pas des choses aussi émouvantes sans que les larmes vous montent aux yeux, puis la chanteuse lui paraissait belle comme une reine, avec ses bracelets, ses pendeloques et la queue mouvante de sa jupe ; elle se rendait bien compte que les joues étaient recrépies et les yeux bordés, mais aux lumières, dans cet éblouissement du décor, cette femme enchantait quand même avec son luxe de chairs mastiquées et de soies peintes. Auguste voguait aussi en plein enthousiasme. Ce rêve impossible à réaliser pour un homme honnête et pauvre, posséder à soi pendant un quart d’heure une fille aussi en vue, une fille aussi éclatante de jeunesse apprêtée et de grâce lui troubla la cervelle, et il contemplait la scène vide, les yeux agrandis et la bouche ouverte. Désirée trouva que cette admiration devenait inconvenante et elle le pinça. Il eut le sursaut d’un homme qu’on réveille, puis, devant le sourire de la petite qui s’amusait à le voir si douillet, il se mit à rire à son tour et lui pressa la main.

L’orchestre fit claironner à nouveau ses cuivres, et un jeune homme, vêtu d’un habit à queue de pie, d’un gilet très échancré, d’une chemise ornée de petits tuyaux, d’un pantalon noir mal coupé, s’avança et, après s’être incliné, bêla doucement ce chant plaintif :

« Quand nous chanterons le temps des cerises
Et gais rossignols et merles moqueurs
 Seront tous en fê-ête !
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil-eil au cœur !
Quand nous chanterons le temps des cerises, etc.


Ce râleur était la coqueluche des fillasses de Montrouge. Pâlot, mal construit et maigre, il semblait tout jeune, bien qu’il eût au moins trente ans d’âge. C’était un tenorino qui égouttait avec emphase l’eau saumâtre de sa voix. À la fin de chaque couplet, il se haussait sur la pointe de ses bottines, et il filait des sons prolongés, très doux, qui enthousiasmaient les femmes.

À son tour, Auguste estima que Désirée le reluquait trop, et, n’osant se risquer à lui rendre son pinçon, il la poussa comme par mégarde du coude. La petite le regarda de côté et pensa qu’il était bien exigeant, aussi prit-elle plaisir à crier bis quand ce Céladon de beuglant se retira.

Auguste s’apprêtait à boire une gorgée de son mazagran qui, à force d’avoir été trempé d’eau, n’avait plus ni couleur ni goût, quand sa voisine de gauche, voulant moucher un gosse, lui releva le coude et lui fit verser la moitié de son verre sur son pantalon ; Désirée pouffa. — La femme soutenait que le café enlevait les taches, Auguste rageait, se mordant la barbe, s’épongeant avec son mouchoir. Il était très empêtré et très rouge. Désirée se tordait. C’était bête, mais elle était de celles qui éclatent de rire dans la rue, quand un passant s’étale ! — Elle finit cependant par prendre une carafe et par nettoyer, elle-même, la culotte, puis elle s’épaula contre Auguste, et alors il oublia sa malechance, son genou séchait d’ailleurs, et l’impression désagréable qu’il avait d’abord ressentie quand l’eau froide filtrait au travers du drap avait disparu.

Une saynète devait clore la représentation, l’éternelle saynète à trois personnages, une jeune fille du monde qui se déguise en bonne pour éprouver son prétendu, marivaude avec un autre pour stimuler sa jalousie et finit par l’épouser sur une ronde finale braillée en chœur par les intéressés et par le public.

L’action se déroula toujours la même, égayée par les bourrades de la servante, par son tutoiement et le clic-clac de ses gifles, par les coups de timbre inutiles et l’effarement impatienté du maître, par la chanson à boire lancée devant un litre d’eau rougie et une volaille en carton doré, et tout le monde se leva, se précipita, se bouscula pour gagner la porte. Il était onze heures. Tous les lieux publics se dégorgeaient à la fois dans la rue. La chaussée moutonnait ; des gens tumultuaient chez un marchand de tabac pour allumer leurs cigarettes et leurs pipes. Près du lapin blanc empaillé et assis dans la devanture sordide d’un pâtissier, la boutique « du petit pot » s’emplissait d’ivrognes qui croquaient le verjus ; l’omnibus venant de l’Hôtel-de-Ville roulait lentement sa caisse d’un vert brun, et le cocher faisait claquer son fouet et criait, toutes les minutes : Eh hop ! — Auguste emmena Désirée au gaufrier modèle, et là, enfoncés dans de larges banquettes, ils eurent pour dix sous deux verres de bière et deux gaufres, mais la petite voulut retourner chez elle ; elle étouffait dans cette salle qui joignait à la senteur fumeuse des estaminets l’odeur friturée de la pâte roussie. Ils sortirent et il la reconduisit, l’écoutant fredonner les refrains de chansonnettes qu’elle avait attrapés au vol.

L’un d’entre eux lui dansait dans la tête et descendait par bribes à ses lèvres et, mise sur la piste de l’air par les paroles qu’elle avait retenues, elle murmurait :

Sous les ormeaux l’avez-vous vue ?
Ou bien se mirant au ruisseau
Avec les filles du hameau
Un soir, l’auriez-vous reconnue-ue-ue-e
Ma Rosinette, hélas ! Je l’ai perdue,
Je l’ai perdue ! — ue ! —


Auguste trouva bien que Désirée avait une jolie voix, mais il eût préféré qu’elle s’occupât de toutes les bêtises qu’il lui débitait. Elle s’impatienta enfin à marmonner ainsi, toute seule, et s’écria : — Ah baste ! Je retrouverai mon air demain matin, en me réveillant, et elle se mit à sauter au bras de son amoureux. Ils descendaient alors une petite rue noire, emplie de couples vagues. Auguste se rappelant soudain une bien jolie proposition qu’il avait entendu faire par un officier quand il était au régiment, arrêta net la petite et lui dit :

— Est-ce que vous connaissez la croix de Malte ?

Elle ne savait pas ce que cela voulait dire.

Alors, il la pria de fermer les yeux, et avec des zigzags qui dessinaient des pointes, il la baisotta sur le front d’abord, puis sur les deux paupières, puis sur le petit bout du nez, sur les joues, sur les lèvres et enfin sur le menton.

Elle se plaignit, frissonnant quand la bouche du jeune homme touchait la sienne ; mais elle trouva tout de même que c’était bon.

Elle le fit cesser néanmoins. Elle se sentait par trop énervée. — Non tiens, lui dit-elle, si vous voulez m’embrasser, donnez-moi un baiser de nourrice, tiens, comme cela, et elle l’embrassa vite et fort sur la joue.

Il préférait des baisers et plus lents et plus fins, mais des ricanements les gênèrent ; des femmes braconnant derrière des portes à clairevoie, visaient des hommes et les attiraient à elles avec l’ordure coulante de leurs lèvres. — Désirée devint honteuse. — Ronds comme des balles, des repris de boisson bouffonnaient ces filles ; l’une d’elles, accotée contre une fenêtre, invitait même du geste un charpentier en détresse au coin d’une borne. Désirée se sauva emmenant Auguste. Ces tendresses ignobles salissaient sa joie, ils marchèrent sans parler jusqu’à la rue Vandamme, et là, quand le jeune homme eut attendu que la porte fût ouverte et que, la refermant, la petite lui envoya, au travers du faisceau des grilles, un sourire d’adieu et se perdit dans le noir, il retourna lentement vers sa hutte.

Il songeait alors qu’il devait de l’argent à ses camarades. Toutes ces ripailles ruinaient sa bourse. Il pensa que Désirée aurait bien pu faire comme toutes les autres femmes, offrir de supporter la moitié de la dépense.

IX


Les deux mains derrière la tête, Désirée pêchait délicatement avec ses doigts des épingles à cheveux dans le paquet tremblant de sa tignasse. Tout en les posant les unes à côté des autres, sur le faux marbre de la cheminée, elle songeait aux Folies-Bobino, à la rue noire où Auguste l’avait embrassée ; ses yeux se noyaient, un frémissement lui courait le long du dos au souvenir des chaleurs humides qui avaient touché sa bouche. Qu’elle eût bien ou qu’elle eût mal fait de se laisser serrer de près ainsi par un homme, il n’en était pas moins vrai que ces bêtises-là, dans l’obscurité, produisaient de singuliers troubles. Seulement, toutes ces délices n’allaient plus durer. Vatard avait écrit, le matin même, que sa sœur hésitant à mourir il allait reprendre le train et retourner chez lui. La situation devenait fâcheuse ; Céline s’en moquait pas mal, tout lui était permis, à elle ! elle déguerpissait du logis, les mâchoires encore émues, et le père la laissait libre ; mais jamais, au grand jamais, il ne consentirait à ce que son autre fille prît son envolée après la soupe. Elle avait bien cette ressource dont profitent les ouvrières empêtrées de familles peu austères, mais pratiques, qui les viennent chercher à la sortie, pour les prendre sous le bras et les ramener sans casse chez elles ; celles-là sortent pendant le jour, avec leurs amoureux, et ne rentrent à la boutique que dix minutes avant le moment du départ ; mais si la contre-maître fermait les yeux sur ces pillages quotidiens des heures, parce que celles qui se les offraient étaient des coureuses et des propres à rien, elle n’accepterait certainement pas que l’une de ses premières ouvrières allât se faire brasser, toute une journée durant, par un homme, dans un cabaret ou dans un garni. À coup sûr, elle avertirait Vatard. Les soirées de veille seraient, à la vérité, plus commodes. Elle s’échapperait de la maison Débonnaire, à sept heures, et, au lieu de retourner chez elle, elle irait dîner avec Auguste et ne reviendrait pour s’atteler à la tâche qu’à onze heures du soir. Le truc avait des chances de réussir, son père croyant qu’elle mangeait à l’atelier, la contre-maître qu’elle allait dîner chez son père ; mais depuis quelque temps les commandes faiblissaient dans la brochure et les veillées se faisaient rares.

AÀenvisager la question de tel ou de tel côté, les réunions avec Auguste deviendraient forcément de plus en plus rares, à moins que le jeune homme ne la demandât en mariage et que, suivant ses promesses de ne pas contrarier sa fille, Vatard la laissât libre de se faire épouser par le premier venu ; mais c’était peu probable ; Désirée aurait bien des arguments à faire valoir : jamais un garçon ne lui plairait davantage ; il était le seul homme qui la tentait ; ses yeux la bouleversaient et ses mains quand elles serraient les siennes lui faisaient monter le sang à la tête. — Son père répondrait que le don de piper les femmes avec des clins d’yeux ne constituait pas chez un homme des qualités suffisantes pour faire un bon mari. — Il dirait crûment, entre deux bouffées de pipe : C’est un détestable ouvrier que ton amoureux, c’est un bricoleur et un faignant. Auguste n’était pas un ivrogne, c’est vrai ; lorsqu’une nouvelle bibine s’ouvrait dans le quartier et que le patron, en quête d’une clientèle, annonçait qu’il donnerait pour rien à boire, de telle à telle heure, tous les ouvriers, au guet de ces aubaines, filaient ; lui aussi d’ailleurs, mais il revenait avant les autres quand il avait dans le ventre une chopine ou deux. — C’était un mauvais ouvrier, mais c’était aussi un mauvais buveur.

Il était néanmoins évident que cette dernière circonstance ne semblerait pas atténuante au vieil homme, et puis il y avait encore une autre question ; rien ne prouvait qu’Auguste fût disposé à la demander en mariage. Plus Désirée pensait à cette situation et plus elle devenait irrésolue. À supposer qu’elle dise franchement à son amoureux : Auguste, voulez-vous vous marier avec moi ? Et que lui ne répondît pas, alors tout était fini entre eux, et, à moins qu’elle ne consentît à faire des bêtises, il ne lui restait plus qu’à l’inviter à passer désormais son chemin. — Elle eut les paupières mouillées, en songeant que, le soir, elle resterait, seule, chez elle ; avant qu’elle n’eût connu ce garçon, elle ne pensait pas à s’amuser ; aujourd’hui, elle avait soif des câlineries d’un homme, des promenades à deux, des rires s’allumant dans les yeux qui se croisent. Elle s’apercevait pour la première fois que la maison de son père était triste comme un bonnet de nuit.

Le seul parti qu’elle eût à prendre, en attendant, c’était de se mettre sous la bâche, comme le disait élégamment sa sœur alors qu’elle était d’humeur gaillarde ; mais elle eut beau se tourner le nez contre le mur, faire de subites volte-face de l’autre côté, s’étendre en long, se contourner en chien de fusil, pousser des soupirs, des ho, des ha, bâiller, les mêmes idées lui trottaient par la cervelle, le sommeil ne venait point.

Sur ces entrefaites, la clef tourna dans la serrure et Céline entra.

Depuis une quinzaine de jours les deux sœurs causaient peu ; quelques mots, le soir, en se couchant, quelques mots, le matin, en enfilant leurs bas, et c’était tout. Mais ni l’une ni l’autre n’avait envie de dormir cette nuit-là, elles grillaient au contraire du désir de causer ; elles reprirent leurs conversations d’autrefois comme si toutes les rancunes et toutes les querelles qui les divisaient avaient pris fin.

Céline était d’ailleurs dans un drôle d’état. Les nerfs en mouvement et la langue sèche, elle arpentait la chambre de long en large. Elle avait des feux sur les pommettes et des lueurs mouillées dans l’œil. Désirée lui demanda si elle avait la fièvre, elle eut un rire silencieux.

— Ça y est, dit-elle.

— Quoi ? répondit l’autre.

— Eh bien mais, je suis sa maîtresse !

— Tu ne l’étais donc pas ! s’écria Désirée stupéfaite.

— Non, imagine-toi, Cyprien n’osait pas. J’aurais pu me fâcher s’il avait été loin, tout de suite, j’aurais pu me rebéquer et lui dire : pour qui me prenez-vous ? Ah ! ma chère, c’est égal, il ne faut pas en vouloir aux hommes qui se trompent en étant convenables ! Il y en a tant qui ne le sont pas ! Mais c’est égal, ça devenait assommant tout de même ! Je ne pouvais pourtant pas lui faire des avances, lui crier : mais, bête, vas-y donc, je suis ici pour cela ! J’aurais eu l’air de qui ? Je te le demande ! J’en avais pris mon parti, j’attendais qu’il se mît à bouillir. — Je t’en fiche, il ne bougeait pas. Je lui avais dit, une fois : j’ai un busc dans mon corset qui me gêne. Sais-tu ce qu’il m’a répondu ? — Eh ! bien mais, il faut l’enlever, ma chère enfant, — et j’étais passée dans sa chambre à coucher, comptant bien qu’il me suivrait pour m’aider, ah ! bien ouich ! Il continuait à mettre du jaune sur des arbres. — J’étais furieuse, tu comprends, j’avais délacé mon corset, et, pour ne pas avoir l’air d’une imbécile, j’ai été obligée de l’envelopper dans un journal et de le rapporter sous mon bras.

Aussi j’étais décidée à tout, ce soir. Voilà huit jours que je mets, toutes les après-dînées, mes bottines du dimanche, pour aller chez lui, celles qui me chaussent bien, mais qui me font mal aux pieds. C’était plus une vie, à la fin du compte !

Écoute un peu comment je m’y suis prise. Quand je suis entrée, Cyprien était devant son tableau, avec une lampe et une machinette dessus qui rendait la pièce très sombre et sa toile très claire. Il peignait une femme, en balade, le soir. Il m’a embrassée, mais il ne s’est pas dérangé, il a continué à poser du rouge sur les lèvres de sa femme. Je l’aurais tué ! Je me suis dit : Ça va claquer ; je crache sur le mastic, moi, j’en ai assez ; et puis j’ai réfléchi qu’il valait mieux ne pas brusquer les hommes timides, et comme j’étais embarrassée de mes mains et que je cherchais quelque chose à dire, j’ai tripoté ses tubes, je m’amusais à les dévisser et à les faire juter sur sa palette. Je me suis fourré de la couleur plein les doigts ; alors il m’a emmenée dans son cabinet de toilette, un petit cabinet grand comme un mouchoir, et il m’a versé de l’eau dans une cuvette. — Nous étions forcément serrés, l’un contre l’autre, puisqu’il n’y avait pas de place ; je lui jetais des gouttes avec les ongles, en riant ; il a crié : finis ou je t’embrasse ! — J’ai continué, il m’a prise à bras-le-corps et, pendant que je me débattais, il m’a collé une douzaine de baisers de tous les côtés de la tête.

Il me tenait par la taille lorsque nous sommes rentrés dans l’atelier, et puis, quand il a été assis sur son tabouret, je me suis mise sur ses genoux, je lui ai enveloppé le cou avec les bras, et comme j’avais la bouche près de son oreille, je lui ai soufflé du chaud là dedans. — Je glissais sur ses genoux qui tremblaient, nous ne parlions plus ; seulement il y avait dans la pièce un sacré vieux meuble qui pétait à tout moment ; tu n’as pas idée comme c’était agaçant ! J’étais lourde tout de même, il avait les jambes éreintées, j’allais tomber, il m’a retenue avec les mains ; il avait des yeux qui flambaient, de la sueur au front, et l’on ne voyait plus que le petit bout de ses dents entre ses lèvres. Je me suis dit : toi, tu es fichu ! Il a fini par m’embrasser vite, là, sur le cou, près des frisettes qu’il mordait en grognant ; j’ai retourné un peu la tête, nous nous sommes touché le nez et la bouche ; il avait les yeux qui se fermaient et se rouvraient, l’air égaré ; bref, j’ai dégringolé en me cramponnant à lui. Ce qui est embêtant, dans tout cela, c’est que j’ai un des cerceaux de ma crinoline qui s’est rompu ; mais baste ! ça n’est rien ; ce qui est drôle tout de même, c’est que ce bonhomme, qui était froid comme une glace, était après ça comme un chien qui a retrouvé son maître ! Il n’y avait plus de tranquillité possible avec lui ! Il allait, il venait, il m’embrassait, v’lan ! sur le nez, v’lan sur les yeux, sur la bouche en plein ! Ah ! je te prie de croire qu’il avait perdu toute sa timidité, et qu’il se moquait bien de son tableau, à ce moment-là !

Au fond, il était devenu aussi enragé qu’Anatole. Il n’y mettait pas plus de façons ; il m’appelait « poulette » avec le même ton que l’autre avait quand il me disait « ma gosse ». C’est étonnant comme tous les hommes se ressemblent ! Je suis sûre que l’empereur, quand il était dans leur position, ne faisait pas autrement qu’eux ; ils ont tous la manie de vous prendre la tête entre les mains et de l’embrasser avec des lenteurs ; enfin !

Ah ! et puis, tu sais, il a eu l’air de s’apercevoir que ma robe était usée ; il est probable qu’il m’en achètera une ; je compte aussi sur un chapeau, car j’ai bien vu que ça le vexait que je vienne toujours en cheveux. Il y a justement au Bon Marché des étoffes superbes, rayées, bleues et noires ; on en ferait une robe serrée, une de ces robes comme en a Rosine, qui font un bruit de feuilles lorsque l’on marche. Seulement, ça coûte cher ; enfin, tant pis, j’en veux une comme celles-là. C’est Rosine qui ragera lorsqu’elle me verra aussi bien nippée qu’elle !

— Mais, hasarda la petite, il ne doit pas être riche s’il est peintre, ton monsieur ; il ne pourra peut-être pas te payer une robe aussi belle ?

— Laisse donc, reprit l’autre, Cyprien doit avoir de l’argent, car il a chez lui un tas de vieilleries ! Moi, je n’en donnerais pas deux sous, mais je sais bien que ça vaut de l’argent, et puis il se privera sur autre chose, voilà tout ! Ensuite, ça m’est encore égal, il me donnera au moins l’étoffe et je ferai la façon moi-même. Ah çà, eh bien, et toi, où en es-tu avec ton homme ?

Désirée lui raconta la soirée. — C’est très gentil tout ça, reprit Céline, mais ce n’est pas sérieux ! Joue pas ce jeu-là, ma fille, tu y gâterais tes jupes ! Voyons, sincèrement, où veux-tu en venir avec Auguste ?

La petite ne répondait rien. — Tu n’as pas envie d’être sa maîtresse, n’est-ce pas ? Eh bien alors, il faut que tu prennes un parti. Tu ne peux pas rester ainsi, car enfin, est-ce que l’on peut prévoir ? ça n’oblige à rien, on se promène, on est calme, puis une risette vous court dans le haut du buste et descend, — va te faire fiche, on est propre ! Si les hommes savaient, on serait perdue avant qu’ils ne croient que c’est possible ! Mais ils sont si bêtes ! Ils ne se doutent de rien, la plupart du temps ; c’est pas quand ils attaquent qu’il faut se défier d’eux, c’est lorsqu’ils ont des airs attendris, qu’ils vous serrent le coude, qu’ils vous font mal aux mains sans le vouloir. Tu n’es pas comme moi, je le sais, mais prends garde tout de même. On dit que c’est les soirs d’orage, c’est encore des blagues ! Ça dépend de quoi ? De ce que l’on a mangé, de ce que l’on a bu, de la fatigue pas reposée de la veille, de la manière dont on marche, des mots qu’ils chuchotent, de tout et de rien enfin ! Épouse-le ou fourre-le dehors, il n’y a pas de milieu. — Voyons, pense un peu, papa sera de retour demain ; Auguste deviendra très dangereux, car tu ne le verras plus que de loin en loin ; tiens, veux-tu que je lui parle, moi, si tu as peur ? Ce sera clair et net. — Voulez-vous du mariage ? Oui, — Allons-y, bel homme ; vous n’en voulez pas ? — Des mouchettes alors ; vous faites de la poussière dans la chambre, je vas vous épousseter. — Ça te va-t-il ? Mais réponds donc, tu es là comme une empotée qui n’entendrait rien !

Désirée était mal à l’aise ; elle balbutia : Je sais bien, voilà une heure que je me répète ce que tu me dis ; tu as raison, mais d’abord il faudrait savoir si le père voudra d’Auguste. — Ah ! ça, c’est autre chose, s’écria Céline un peu interloquée par cette observation qu’elle n’avait point prévue ; mais l’important, c’est de savoir d’abord si ton amoureux a des intentions honnêtes. Je m’en charge ; — et Céline dressa son plan de campagne, hésitant entre une explication immédiate avec le jeune homme et une autre idée qui lui était venue, en éteignant la lampe : patienter plutôt jusqu’au moment où Auguste, enragé de ne plus voir sa sœur qu’à de rares intervalles, serait assez affamé pour subir toutes ses volontés et tous ses caprices. — Et puis conclut-elle, j’ai bien mis mon peintre au pas, j’y mettrai bien Auguste ; et elle s’endormit sans même s’être doutée qu’elle était dans l’erreur la plus complète.

D’abord, elle n’avait jamais mis Cyprien Tibaille au pas. Ce gaillard-là ne péchait point par timidité, comme elle le croyait. Quand il l’avait connue, il était malade et, dans leur intérêt à tous les deux, il attendait qu’il fût complètement remis pour commencer l’attaque.

C’était d’ailleurs un homme dépravé, amoureux de toutes les nuances du vice, pourvu qu’elles fussent compliquées et subtiles. Il avait, à la grâce de Dieu, aimé des cabotines et des graillons. Frêle et nerveux à l’excès, hanté par ces sourdes ardeurs qui montent des organes lassés, il était arrivé à ne plus rêver qu’à des voluptés assaisonnées de mines perverses et d’accoutrements baroques. Il ne comprenait, en fait d’art, que le moderne. Se souciant peu de la défroque des époques vieillies, il affirmait qu’un peintre ne devait rendre que ce qu’il pouvait fréquenter et voir ; or, comme il ne fréquentait et ne voyait guère que des filles, il ne tentait de peindre que des filles. Au fond même, il n’estimait vraiment que l’aristocratie et que la plèbe du vice ; en fait de prostitution, le bourgeoisisme lui semblait odieux par-dessus tout. Il raffolait de la tournure des filles du peuple, de leurs airs canailles et provoquants, de leurs gestes mettant à nu des plaques de chairs, sous le caraco, alors qu’elles lapaient du vin ou mangeaient de caresses la face ribotée de leurs hommes. Il raffolait plus encore des dépravations des ravageuses de haute lice ; leurs senteurs énergiques, leurs toilettes tourmentées, leurs yeux fous, le ravissaient. Son idéal allait même jusqu’à l’extravagance. Il souhaitait de faire du navrement un repoussoir aux joies. Il aurait voulu étreindre une femme accoutrée en saltimbanque riche, l’hiver, par un ciel gris et jaune, un ciel qui va laisser tomber sa neige, dans une chambre tendue d’étoffes du Japon, pendant qu’un famélique quelconque viderait un orgue de barbarie des valses attristantes dont son ventre est plein. Son art se ressentait forcément de ces tendances. Il dessinait avec une allure étonnante les postures incendiaires, les somnolences accablées des filles à l’affût et, dans son œuvre brossée à grands coups, éclaboussée d’huile, sabrée de coups de pastel, enlevée souvent d’abord comme une eau-forte, puis reprise sur l’épreuve, il arrivait avec des fonds d’aquarelle, balafrés de martelages furieux de couleurs, s’invitant, se cédant le pas ou se fondant, à une intensité de vie furieuse, à un rendu d’impression inouï. Il était élève de Cabanel et de Gérôme, mais ces deux perclus avaient en vain essayé de lui inculquer la pacotille de leurs formules. Il avait au plus vite craché sur ces rapiotages ; il avait fait escale aussi chez les paysagistes en renom. Ils avaient poussé des cris de détresse devant ses théories. Ses vues de barrières, ses jardins de la rue de la Chine, ses plaines des gobelins, ses guinguettes à vices, ses sites souffreteux et râpés l’avaient fait honnir. Ayant même déclaré, un jour, que la tristesse des giroflées séchant dans un pot lui paraissait plus intéressante que le rire ensoleillé des roses ouvertes en pleine terre, il s’était fait fermer la porte des ateliers honnêtes.

Il va sans dire que Céline n’avait jamais rien compris au caractère d’un homme si excellemment désorganisé. Lui, la prenait pour ce qu’elle valait. Elle lui plaisait, bien qu’elle fût sans outrance et sans mystérieux ragoût ; mais il avait besoin pour un tableau d’une fille populacière, râblée, solide, d’une goton lubrique, propre à vous tisonner les sens à chaque enjambée. Il méprisait avec raison ces modèles qui vautrent leurs nudités lavées du matin, dans l’atelier de chaque peintre. La Vénus de Médicis, pour se servir de son expression, lui semblait imbécile ; il n’admettait point que l’on posât dans un mouvement convenu, une femme fabriquée avec les bouts de corps de cinq ou six autres ; il fallait, selon lui, la saisir, la peindre, alors qu’elle ne s’y attendait pas, et quand, sans emphase apprêtée de gestes, elle se traînait ou sautillait avec la tristesse ou la joie d’une bête lâchée sans qu’on la surveille ! Au fond, la fille, jeune et vannée, au teint déjà défraîchi par les soirées longues, les seins encore élastiques, mais mollissant et commençant à tomber, la figure alléchante et mauvaise, polissonne et fardée, l’attirait. Céline avait, à défaut de ces salaisons de vices qu’il savourait si friamment, une mobilité des traits, des hauts de corps qui l’amusaient. Elle n’était pas très bien bâtie, ayant, comme sa sœur, la taille ramassée et courte ; mais cela lui importait peu à lui qui n’avait comme idéal que de créer une œuvre qui fût vivante et vraie !

Les formes irréprochables des tableaux dits de nu, avec leur modèle en serpent, sur un canapé, ou debout avec une jambe un peu pliée, une peau sans granules, crémeuse, bombée sur le devant d’une gorge ronde et crêtée de rose, l’horripilaient. Les anciens avaient réussi cela mieux qu’on ne le réussirait jamais ! Leurs souliers étaient éculés aujourd’hui, il fallait en fabriquer d’autres ! Il eût fait la femme en chair, lui, fanée comme la plupart de celles qui ont eu des enfants ou qui ont abusé des alcools et des luttes, il l’eût faite avec des seins lâches, un œil qui fait feu, une bouche qui mouille ! Mais il aimait peu les nudités, préférant les attitudes si joliment incorrectes des Parisiennes, s’attachant surtout à peindre les histrionnes d’amour, dans les lieux où elles foisonnent : bâillant, le soir, devant le bock d’un concert ; en piste à la table d’un café ; en chasse sur l’asphalte, riant à toute volée, pour une bêtise ; se faisant dormantes pour ne pas effaroucher les timides, désintéressées et câlines pour les mieux gruger ; s’injuriant et braillant, la trogne en l’air, par jalousie ou par pochardise.

Le jury s’empressait de refuser ses toiles au salon de chaque année et le public ratifiait ce jugement en ne les achetant pas. Lui, ne se décourageait guère, mangeant les trois cents francs de rente qu’il avait par mois, parcourant les quartiers excentriques à la poursuite des femmes qui ginginaient des hanches.

Mais, comme il le disait avec rage, il lui eût fallu une somme ronde pour fréquenter les mercenaires de haut parage et les peindre telles qu’elles sont, dans leurs boudoirs plafonnés de soie, avec leurs robes de combat et leur canaillerie frottée de grâce. Jamais il n’avait pu réaliser son rêve. Faute d’argent, il en était réduit à ne peindre que les dessertes des tables, le vice à bon marché.

Le champ était large encore, et il le défrichait à mesure. Puis il eut, le lendemain de sa prise en possession de Céline, une joie ; il découvrit que, lorsqu’elle était rendue de fatigue et dormassait sur le divan, elle prenait des allures de haute grue qui se pâme. Elle devenait extraordinairement tentante avec la dégringolade de ses cheveux paille sur un coussin, sa croupe tordue, une jambe jetée en l’air et l’autre pendante sur le bas du meuble. Il mit alors à exécution l’un de ses projets. Il déambula au travers du temple et des boutiques de marchandes à la toilette et il acheta un lot de bas de soie. Il revint chez lui, très enthousiasmé, et examina son emplette à la lumière. Il y en avait de toutes les couleurs et de toutes les nuances, des simples et des brodés, des bas qui avaient dû valoir, étant neufs, les uns de vingt à trente francs, les autres de trente-cinq à soixante francs. Cinquante centimes de nettoyage chez le teinturier et il en serait quitte. Céline arriva sur ces entrefaites et poussa des cris de merluche à la vue de ce déballage. L’autre les tendait, les retournait, les faisait papilloter aux bougies qui griffaient d’éclairs leur indigo foncé brodé de rouge-sang, leur turquoise rayée de gris, leurs damiers cramoisis et soufre, leur maïs, leur mauve, leur noir fenestré de blanc ; mais ce qui le faisait exulter davantage, c’étaient deux paires : l’une d’un superbe jaune-citron, l’autre d’un orange fumé, ajourée comme une dentelle, sur le cou-de-pied, pour laisser percer en sourdine la blancheur des chairs.

Céline voulait les mettre de suite. Il eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu’ils étaient sales, qu’il fallait attendre au moins qu’ils fussent lessivés ; puis il ne sut résister lui-même au bonheur de voir leur effet sur la peau, et il lui enfila les bas orange qui montèrent jusqu’au milieu des cuisses. Céline était ravie. — Donne-m’en une paire, dit-elle câlinement. — Alors il eut l’habileté d’un prestidigitateur qui vous force à prendre une carte parmi les autres, et il lui fit choisir la paire d’un bleu pâle barré de gris-perle qu’il avait trouvée en double.

Deux jours après, Céline commençait à devenir amoureuse de Cyprien ; lui, ne recevait pas encore de coups de poing dans l’estomac quand, l’heure du rendez-vous étant sonnée, elle n’arrivait pas.

X


— Ah ! Nom d’un chien ! Ah oui, mes fifilles, je suis content d’être revenu ! Avoir les pieds dans ses pantoufles, retrouver de vieilles pipettes dans lesquelles on n’a pas fumé depuis longtemps, ça s’appelle une joie ! Ah zut pour leur bière au vinaigre et vive le vin ! Tiens, je vais en boire encore un verre !

Et, tout en dégustant ce nectar à treize sous le litre, Vatard répondait aux interrogations de ses filles : — Amiens, si c’est amusant ? Comme une porte de prison ! des rues, une citadelle, une grande église avec des sculptures rigolo, un ruisseau d’eau sale, des arbres comme partout, des pipes neuves en terre noire et des pots en cuivre pour les allumer, du genièvre comme qui dirait de l’eau-de-vie blanche dans laquelle on aurait trempé des allumettes, de la bière aigre et dure à laper, un bahut, mes enfants, un vrai bahut ! Et avec cela votre tante pas aussi malade qu’elle le prétendait, une vieille bougonne, un fil en quatre qui me sciait le dos, me répétant à tout bout de champ : Ah ça voyons, Vatard, tu ne vas pas encore sortir ? — Ah ! Je puis bien le dire, j’ai fait mon purgatoire dans cette sacrée ville. On n’est pas plus patriote qu’un autre, et ce n’est pas parce que je suis né à Montrouge, mais, voyez-vous, il faut d’autres endroits qu’Amiens pour dégotter tout ça ; et il montrait du geste, par la fenêtre ouverte, un horizon de tuyaux, de toits et de perches à télégraphe.

— Vous mettez votre galurin ? Ah, oui, c’est l’heure, je n’y suis plus, moi. C’est vrai, je suis en lambeaux, j’avais pris un billet de seconde classe pour aller là-bas, je comptais rapporter de l’argent ; mon œil ! rien, pas un patard ! J’ai dû revenir en troisième, et la nuit ! Crédieu ! ça manquait de capitons, j’ai les reins dans un état ! Eh ! bien, puisque vous partez pour l’atelier, je vais aller voir un peu Tabuche, savoir si son panaris ne lui a pas repoussé et pinter un verre à sa vieille santé. — Alors, à ce soir ; tâchez de ne pas rentrer trop tard, qu’on ait le temps de fricoter une petite cervelle au vin ; ça me remettra des côtelettes en papillote que l’on me forçait à avaler chez votre tante. Vous y êtes, vous n’oubliez rien ? Non ? Je ferme la porte. — Et il quitta ses filles, au bas de l’escalier, tirant sur sa bouffarde, faisant voltiger sa canne, s’arrêtant pour causer avec les boutiquiers qui se délectaient à écouter le récit de son voyage.

Quand les deux sœurs arrivèrent à l’atelier, toutes les ouvrières faisaient cercle autour d’une petite fille de quatre à cinq ans, une blondine maigriotte et blanche. Le matin, une femme était venue et avait demandé à la contre-maître si elle ne pourrait pas prendre l’enfant comme apprentie. La contre-maître stupéfaite avait déclaré qu’une petite fille aussi jeune était incapable de tout travail. Alors la femme s’était mise à pleurer, disant qu’elle était dans le malheur, que son mari était mort, qu’elle était obligée, pour vivre, de vendre, dans la rue, des nèfles et des pommes, que l’enfant était trop peu raisonnable pour rester seule à la maison, qu’enfin elle ne consentirait jamais à l’envoyer dans une crèche ou à la confier à des gardeuses ; et de ses mains qui tremblaient elle s’essuyait les paupières et les joues, suppliant, avec des hoquets dans la voix, qu’on voulût bien lui garder sa petite.

L’enfant, voyant tant de monde autour d’elle, se détournait, en faisant la moue, et avait de grosses larmes dans les cils ; la contre-maître, très apitoyée, la prit dans les bras, la mit sur ses genoux et, tricotant des jambes, elle chantonnait : À dada, sur mon bidet, prout, prout, prout cadet ! — La petite battait des mains et criait : Encore ! Et quand la contre-maître, essoufflée, la remit à terre, elle lui tirait sa pèlerine, la priant de lui faire toujours à dada. La mère eut un regard de folle et, se précipitant sur sa fille, elle l’enlaça, la baisa éperdument. La petite se remit à pleurer ; alors la grosse Eugénie la fit danser en rond avec elle et, embrassant ses menottes, elle disait : C’est pas avec des pauvres petites mains comme celles-là qu’elle pourrait travailler ! Vrai, on n’y peut pas songer, ce serait un crime !

Tout le monde branla le chef en signe d’approbation. Enfin la contre-maître, après avoir consulté le patron qui ne s’y opposa point, dit à la mère que c’était une affaire entendue, qu’on aurait bien soin de l’enfant, qu’elle pourrait l’amener tous les matins, et venir la chercher tous les soirs. La pauvre femme murmura : Pauline, dis merci aux dames ; — mais Pauline avait pris peur et se cachait la tête dans les jupes de sa mère. — Alors, pendant qu’une ouvrière l’alléchait avec un morceau de sucre, la femme s’en fut doucement, la tête baissée, bégayant des mercis, avalant ses larmes.

Au bout de dix minutes, la gamine qui s’était remise à pleurer, criant : Je veux voir maman, moi ! gigottait et riait aux éclats. On l’avait assise sur une table ! chacune lui donnait des débris de déjeuner et elle tendait avidement les doigts, bredouillant : Nanan, pour Pauline, ça ? Sa joie fut au comble, lorsque Désirée lui façonna une poupée avec des rognures de papier jaune et elle fut presque aussitôt du dernier bien avec Moumout qui, mauvais comme une gale pour les hommes et pour les femmes, rentrait ses griffes et se laissait volontiers caresser par les enfants.

Les plioirs recommencèrent leur flux et leur reflux sur le papier des rames. — Eh ! Céline, cria l’ouvrière qui souffrait des dents, il est joliment chic le type avec lequel tu te baladais, hier au soir !

Céline fit la nigaude et feignit d’ignorer ce que cette question pouvait signifier ; mais l’autre, poussée par une sorte de taquinerie envieuse, continua : C’est vrai, ce que j’avance ; à preuve que le père Chaudrut t’a vue comme moi ; — et le vieil homme qui manœuvrait des cisailles approuva du bec : — Un monsieur bien, un fils de famille, mâtin de chien, ce n’était plus de la petite bière ! mais ce n’était pas une raison pour faire sa tête et passer à côté des gens sans avoir l’air de les reconnaître.

La femme Teston en bâillait d’ahurissement. — Eh bien, après tout, dit-elle, Céline n’a pas tort ; pourquoi donc qu’elle donnerait comme les autres sa jeunesse à un tas de galvaudeux d’ouvriers qui lui mangeraient tout ce qu’elle gagne ?

— Eh ! dites-donc, vous, cria Chaudrut, tapez donc pas sur l’ouvrier.

— Des galvaudeux comme vous, répliqua la mère Teston !

— Allons, allons, voyons, maman, laissez donc Chaudrut tranquille, gémit la contre-maître.

— Moi, ce qui m’étonne, ricanait la petite, tout en curant ses chicots avec des bouts d’épingles, c’est que, lorsqu’on se paie des messieurs aussi ficelés, on ne se fasse pas payer en même temps des robes neuves.

Céline fut piquée.

— Mais certainement, que je vais en avoir, et comme tu n’en auras jamais des robes ! Va donc, hè, ton entreteneur à toi, c’est le général Pavé ! Et puis, tiens, sais-tu, au lieu d’asticoter les autres, tu ferais vraiment mieux de te mettre les joues sous la presse, ça t’aplatirait peut-être les ballons qu’on t’a fourrés dans les gencives !

La femme Teston s’égueulait le visage à force de rire et ses yeux lui rentraient sous le front.

— Attrape ça, toi, dit-elle.

Mais la contre-maître menaça l’autre de la ficher à la porte si elle ripostait.

— En voilà assez, cria-t-elle, ma parole, ça devient une vraie halle, ici !

Désirée, que toutes ces disputes n’intéressaient guère, se grattait la jambe sur laquelle folâtrait une puce. Elle s’interrompit soudain et eut un haut de corps ; Auguste venait d’arriver, dans la salle du fond, et il semblait avoir une poche noire sur l’œil. Elle fut atterrée et se pencha un peu pour le revoir ; mais le jeune homme paraissait tenir à rester dans l’ombre, car il s’obstinait à tourner le dos au jour et à se dissimuler derrière une pile. Alors elle se leva et elle vit fort bien qu’il avait un œil au beurre noir.

Elle s’en fut auprès de lui et fit à voix basse : Ah çà, qu’est-ce que vous avez ? Venez dans la cour, j’ai à vous parler d’abord ; papa est revenu et je ne pourrai aller au rendez-vous, ce soir.

— Il dit : Ah ! et baissa la main qui lui abritait la face.

— Vous vous êtes donc battu, reprit-elle, que vous avez l’œil comme une pomme pourrie ?

Il prétendit être tombé et s’excusa de ne point la suivre, vu le travail pressé qu’il devait terminer avant son départ. — C’est bien, riposta la petite, d’un ton sec, en pinçant les lèvres, et comme Chaudrut passait, rattachant la ficelle qui sanglait sa blouse, elle s’enquit auprès de lui des motifs qui avaient fait pousser ainsi la paupière d’Auguste. Il déclara sur les cendres de sa défunte ne rien savoir ; elle n’apprit la vérité qu’une fois dans la cour.

Le marchand de rognures était venu ; le contre-maître avait fait l’appel des hommes et toute l’équipe était descendue dans la soute aux vieux papiers. Auguste était avec les autres. Quand on fut en bas et qu’on eut ouvert la porte de cette cave, le jour ne filtrait que par un soupirail sur le gigantesque amoncellement des rognures qui ressemblaient sous cette lueur jaune à un formidable monceau de choucroute frisée et blonde. Le père Potier s’écria qu’une lanterne était insuffisante et qu’il tenait à voir la qualité des marchandises qu’il achetait. Alors Auguste était remonté avec Alfred pour chercher d’autres lumières. Il devait de l’argent à ce copin. Celui-ci, le matin, tout en étouffant son pierrot de vin blanc, avait tiré de sa poche huit ou neuf bouchons et il s’était dit : nom d’un bonhomme, on a rien bidonné, depuis hier au soir ! Autant de chopines mortes, autant de bouchons qu’il resserrait, — c’était l’étiage de ses crues. — En attendant, il était sans le sou et son ivresse devenait mauvaise. Il réclama à Auguste, qui avait trente-cinq centimes en poche, les deux francs qu’il lui avait prêtés pour conduire Désirée aux Folies-Bobino. La discussion avait duré tant qu’ils étaient en quête de chandelles ; une fois redescendus dans la cave et occupés à décroûter le tas des rognures et des maculatures pour les mettre en sac et les peser, la querelle avait recommencé et s’était close par la soigneuse tripotée qu’Auguste avait reçue.

Ce fut le contre-maître qui raconta l’histoire à Désirée ; elle revint tremblante s’asseoir à sa place.

Sa première pensée fut celle-ci : C’est un batailleur, ah bien merci alors ! Et puis, en admettant même qu’Auguste n’aimât pas à chercher noise à ses compagnons, quand on écoppe une pareille raclée, on est ou un homme pas brave ou un homme pas fort ; et elle se trouvait humiliée d’avoir un amoureux qui, contraint à se battre, ne roulait pas les autres. Puis, cette paupière gonflée lui fit peine, elle avait envie de pleurer ; Auguste ne disait rien, mais ça devait lui faire bien mal ! Il devait avec cela être joliment gêné ! Elle se figurait combien c’était vexant pour un homme de se montrer à celle que l’on aime dans un tel état ! Elle en vint à songer enfin au sourire goguenard du contre-maître lorsqu’il lui avait avoué qu’Auguste avait emprunté de l’argent pour promener sa belle. — Au fait, elle avait peut-être eu tort ; elle devait bien savoir qu’il gagnait très peu et que les parties qu’ils avaient commises avaient coûté cher. Il est vrai que si sa bourse qui n’était jamais bien grosse, puisque son père lui réclamait pour sa nourriture, son blanchissage et son logement, dix francs par semaine, avait aidé au paiement de ces réjouissances, jamais elle n’aurait pu faire honneur à son amoureux en achetant une capuche et un filet nœufs.

Elle pensa d’abord à aller trouver Alfred et à lui payer les deux francs, puis elle se fit la réflexion que cela la compromettrait par trop et qu’elle ferait ainsi passer Auguste pour un je ne sais quoi, et puis deux francs c’était une somme. C’est égal, le pauvre garçon était sans le sou ; peut-être n’avait-il pas de quoi fumer ! Elle eût voulu le savoir, et avec cette bonté imbécile qui souhaite des malheurs pour les réparer, elle aurait été satisfaite qu’il n’eût pas de quoi rouler des cigarettes, afin de pouvoir en chercher un paquet, et le lui offrir.

Quoi qu’il en fût, elle était prise d’un grand attendrissement et elle se reprochait le ton sec avec lequel elle lui avait parlé tout à l’heure. Elle n’y tint pas. Auguste était seul, dans son coin ; elle se leva et, ne sachant comment lui témoigner qu’elle n’était point fâchée contre lui, elle s’approcha et, sans lever les yeux, lui tendit la joue.

Auguste était aussi très ému ; il l’embrassa doucement, et, comme le baiser se prolongeait, Désirée, rouge comme une cerise, se sauva jusqu’à sa place et répondit que les oreilles lui cuisaient quand la contre-maître s’informa de ce qu’elle avait bien pu faire pour avoir ainsi le sang à la tête.

Céline avait suivi toute la scène des yeux. Elle se demandait toujours s’il fallait brusquer les choses ou les laisser aller ; elle se demandait encore si, avant de parler mariage avec Auguste, il ne vaudrait pas mieux consulter son père. Depuis qu’elle était arrivée à prendre d’assaut son peintre, toutes ses humeurs, toutes ses lubies avaient disparu et elle était pleine d’indulgence pour les amours de sa sœur. Autant les couples heureux l’avaient fait jadis sauter de rage, autant, maintenant, ils lui paraissaient mériter qu’elle s’y intéressât. Auguste ne lui plaisait toujours pas beaucoup ; il avait quelque chose de timide et de froid qui la gênait. Il manquait de rigolade et d’entrain, mais en fin de compte, elle n’avait aucun grief à lui reprocher ; il s’était même toujours conduit honnêtement avec elle, soldant ses consommations aussi bien que celles de sa sœur, lorsqu’ils se trouvaient ensemble. Il avait soutenu Désirée quand elles étaient en bisbille ; mais c’était naturel, chacun défendant son bien ; et puis elle était comme toutes les femmes qui, n’ayant plus rien à envier pour elles, s’intéressent aux affaires des autres, aiment à se mêler de ce qui ne les regarde pas, barbotent dans les écheveaux embrouillés, les embrouillent davantage et s’efforcent d’autant plus de les démêler qu’elles n’y ont pas d’intérêt sérieux.

Tout bien considéré, il eût peut-être été plus sage de laisser Auguste se morfondre sans rendez-vous, pendant des mois ; mais, d’un autre côté, la petite pouvait devenir quasi folle, le rejoindre quand même et culbuter. Le baiser qu’elle venait d’offrir l’inquiéta. — Elle conclut que mieux valait en finir, emmener Auguste, lui poser carrément la question, se débattre ensuite contre son père.

Elle avait l’air si étrange lorsqu’elle l’aborda, qu’Auguste craignit un malheur et la rejoignit aussitôt, dans la rue. Ils ne dirent mot sur le trottoir ; alors Céline le mena chez un marchand de vins et là, épaulés contre des lauriers en caisse, ils se regardèrent d’un air assez embarrassé, tout en tournant avec une cuiller de fer battu le barège de leur absinthe.

Malgré son assurance, Céline ne savait trop comment tenter l’abordage. Elle prit des chemins de traverse, parlant de la petite fille qui était à l’atelier, disant que c’était bien gentil les enfants, que si elle avait été mariée, elle aurait voulu en avoir.

Auguste gardait le silence ; d’abord parce que le subit enthousiasme de Céline pour les douceurs de la maternité lui importait peu ; ensuite parce que son œil lui faisait mal.

— Est-il vrai, continua-t-elle, que vous ayez reçu ce coup de poing à cause de ma sœur ?

Il répondit que ce n’était pas précisément à cause d’elle ; c’était pour des affaires entre Alfred et lui ; il avait été frappé d’ailleurs quand il ne le prévoyait pas ; — c’est égal, si les camarades ne l’avaient pas retenu, son adversaire aurait passé un fichu quart d’heure ; il le rattraperait du reste !

Céline l’écouta patiemment exhaler ses menaces et ses plaintes.

— Tout cela, c’est bien embêtant, reprit-elle ; tout le monde à l’atelier est convaincu que Désirée est la cause de cette bataille ; ça lui fait du tort, on la regarde et l’on cancane. Ah ! Et puis zut ! Tenez, je vais vous dire la chose de suite, moi, ne lanternons plus. Voulez-vous l’épouser, oui ou non ?

Auguste devint cramoisi et son œil poché se fonça. Il balbutia : — Mais oui, certainement, je l’aime bien, mais cependant, il faudrait avoir un peu de temps devant soi pour réfléchir.

— Réfléchir à quoi ? s’écria Céline. Voyons, pas de mots inutiles ; parlons peu, mais parlons bien. Voici la situation : Désirée n’est pas mal de sa personne ; elle a un œil qui n’est peut-être pas très droit, mais peu importe ; d’abord, comme dit mon peintre qui l’a entrevue, un œil qui tourne un peu, c’est comme une mouche bien placée sur un visage, ça attire ! — Auguste eut le regard ébahi d’un homme qui ne comprend pas. — Céline se hâta de poursuivre, craignant qu’il ne réclamât une explication qu’elle se sentait absolument incapable de lui donner. — La phrase l’avait tellement étonnée quand elle lui avait été dite qu’elle l’avait retenue et qu’elle la roulait, dans sa tête, sans comprendre ce qu’une mouche sur un visage pouvait bien avoir de commun avec l’œil de sa sœur. Elle continua : — Je n’ai pas à parer ma famille, mais Désirée est une ouvrière hors ligne qui gagne parfois vingt francs par semaine. Dans ces conditions, ce ne sont pas les partis qui manquent, vous pouvez le croire ; ce n’est donc point l’embarras du choix qui me fait vous parler. Vous apportez quoi d’ailleurs ? de la conduite et vos deux bras, tout cela ne fait jamais que quarante centimes l’heure ; mince de fricot ! Mais peu importe, si vous vous aimez. Écoutez-moi bien : — papa est de retour, Désirée a dû vous le dire. — Vos réunions vont tomber dans l’eau. Ma sœur ne choppera pas, je suis là. — C’est pas la peine de me regarder ainsi ; moi je suis bâti autrement qu’elle ; si j’ai fauté, c’est que ça m’a fait plaisir ; je n’en suis pas moins une honnête fille d’ailleurs. Vous dites quoi ? Que vous le savez ? Parbleu, vous n’avez pas de mérite à le savoir, c’est connu ! Voyons, ce ne serait pas gentil : un petit ménage avec des enfants, une jolie chambre en noyer, des rideaux blancs, de l’amour plein le lit, des bouteilles dans l’armoire et, si l’on est sage, du rôti, tous les dimanches. Hein ! Ça vaut la peine qu’on y pense ; le père est un brave homme, la mère ne gêne pas, la sœur vous la connaissez, balocheuse, mais pas méchante ; reste à s’assurer si le papa ne dira pas non. Dame ! C’est une autre question, mais je m’en charge. Il faut d’abord que je sache à quoi m’en tenir avec vous ; — seulement dépêchons, il me faut une réponse avant que je m’en aille, et je décampe dans trois minutes.

Auguste suait à grosses gouttes. Il annona un oui sans enthousiasme.

— Alors tout va bien, continua l’autre, nous allons commencer la manœuvre. — L’absinthe ça fait combien ? — Le jeune homme ne s’interposa pas ; il n’avait plus que trois sous, l’achat d’un cornet de tabac lui ayant raflé les quatre autres, et puis, comme disait Céline, en allongeant sa pièce, nous n’avons plus à nous gêner entre nous, nous sommes maintenant en famille.

Il resta très ahuri. Il eût à coup sûr mieux aimé rester garçon, préféré avoir Désirée comme maîtresse plutôt que de l’avoir tout de suite pour femme, mais il savait parfaitement que c’était impossible. Elle ne lui avait pas caché d’ailleurs sa façon de penser là-dessus ; mais c’est égal, il eût voulu pouvoir prolonger ainsi la situation, comptant sur un hasard, sur n’importe quoi. D’un autre côté ce n’était pas une vie que d’être toujours sans le sou ; or Désirée était un parti avantageux, puis cela ferait plaisir à sa mère qui, ainsi que la plupart des femmes impotentes et vieilles, aspirait à voir marier son fils. Il se ratiocinait toutes ces raisons, se ressassant : J’ai dit oui, je vais sauter le fossé, mais comment faire ? Et, malgré tout, l’idée qu’il allait perdre sa liberté le chagrinait. Il en venait à espérer par moments que Vatard s’opposerait au mariage et, une minute après, quand il se représentait le tableau dépeint par Céline : une chambre propre et claire, Désirée en caraco blanc, l’époussetant, toute fière de ses meubles, il avait peur d’être refusé.

Ballotté à gauche, à droite, ne voulant pas et voulant plutôt, il finissait par être très abasourdi. Il n’avait bu qu’une absinthe, trempée d’eau et de gomme, et il se sentait béatement soûl. Une réflexion traversa cependant la brume de ses idées et acheva de le convaincre qu’il n’avait pas eu tort de répondre oui. Des bruits circulaient dans la maison Débonnaire, on disait que le patron s’était disputé avec le contre-maître et qu’il allait probablement lui régler son compte. Si l’histoire était vraie, qui prendrait la place ? Personne à l’atelier n’était capable de la remplir. Le nouveau chef serait choisi dans une autre maison et il amènerait comme toujours avec lui des camarades. Les ouvriers médiocres seraient mis dehors et remplacés par d’autres ; ceux-là ne vaudraient sans doute pas mieux, mais ils seraient du moins les amis du contre-maître. Auguste ne se dissimulait point qu’au cas échéant, il risquait fort d’être congédié. La perspective de se trouver sans position sur le pavé lui fit courir un froid sur l’échine. S’il épousait Désirée, il était par cela même inattaquable, la contre-maître aimant la petite et la femme Teston faisant la pluie et le beau temps auprès des patrons.

XI


— Et d’un ! murmurait Céline, très satisfaite ; passons maintenant à l’autre. Ici la victoire était moins certaine. Aussi Céline se résolut-elle à agir de concert avec la maman Teston. En raison de son âge, de ses vertus domestiques, de son incomparable habileté à cuisiner des fèves, cette femme exerçait sur Vatard une influence sans égale. À elles deux, elles avaient chance de pulvériser ses objections, de faire triompher Auguste.

Quand Céline eut appris à la camarade le service qu’elle réclamait de son obligeance, la mère Teston jubila, rit comme une hébétée et, joignant les mains, murmura : Comme ça sera mignon ! — Elle était de ces femmes qui pleurent lorsqu’elles aperçoivent une première communiante ou une mariée en blanc. Cette couleur lui suggérait des idées touchantes, lui rappelait ses souvenirs chastes d’enfant, ses joies désirantes de vierge. — Auguste ou un autre, peu lui importait ; mais la pensée que sa petite Désirée trotterait, dans une église, avec une grappe d’oranger sur les cheveux et un voile balayant les dalles, lui causa une telle impression qu’elle plut des yeux à grosses gouttes, puis se pourfendit la bouche en un large rire, jura enfin qu’elle aiderait Céline à décider son père.

Un rendez-vous fut pris. Ce matin-là, Céline dit à sa sœur : Tu peux aller dîner, ce soir, avec Auguste, j’arrangerai cela. Tu pourras même t’en donner avec ton prétendu jusqu’à dix heures. Il est inutile que tu reviennes avant.

Désirée, qui était sevrée des rencontres, à la brume, et harcelée par les prières et les révoltes d’Auguste, bondit et, sans en demander plus, s’en fut trouver le jeune homme et lui annonça la bonne nouvelle. Celui-ci entama un chahut d’allégresse vis-à-vis d’une pile, et il invita la petite à venir dîner avec lui au restaurant de la Belle Polonaise.

À l’atelier, Céline et la mère Teston dressèrent leurs batteries. Il demeura entendu que la vieille ouvrirait le feu, que Céline se bornerait à la soutenir.

Vatard fut surpris de ne pas voir Désirée à l’heure du repas, mais Céline insinua qu’elle lui donnerait l’explication de son absence quand la mère Teston serait présente.

Vatard insista pour l’avoir de suite. — Sa fille refusa. — Vatard se mit en rage. Elle tint bon, mais pensa que l’aventure commençait mal ! Ils n’échangèrent plus une parole tant que dura la briffe. Ils étalaient sur une tartine du brie coulant, quand la femme Teston entra.

Céline lui jeta un regard de détresse et, s’approchant d’elle, souffla : — Allez-y, maman Teston, et ferme !

La vieille tira solennellement un pan de culotte, une pièce qu’elle voulait y coudre, des aiguilles, un dé, et d’une voix mal affermie, elle commença :

— Vatard, quand vous avez demandé au père Briquet la main d’Eulalie, il vous répondit quoi ?

— Il me répondit probablement : Prends-la, mon garçon, mais je ne vois pas…

— Peu importe que vous ne voyiez pas ; alors qu’avez-vous fait ?

— Comment, ce que j’ai fait ? Est-ce que je le sais, moi ? Il y a des années que tout cela a eu lieu !

— Vous avez dû sauter en l’air, Vatard, et vous écrier : Quelle veine !

— C’est possible ! Mais je ne vois toujours pas…

— Eh bien, articula péniblement la femme, c’est à votre tour de crier : Prends-la, mon garçon !

— Hein ? quoi ? qu’est-ce que vous me chantez là ?

— Papa, jeta Céline, il s’agit de Désirée et d’Auguste.

— Désirée ! vous voulez marier Désirée avec Auguste ! Qui est-ce cela Auguste ?

Alors la charge donna bride abattue ; la femme Teston et Céline parlèrent ensemble. Auguste, c’est un brave garçon, un ouvrier de la brochure qui aime Désirée et que Désirée aime, c’est un garçon sobre, rangé, tranquille…

Vatard repoussa l’assaut par cette simple sortie : — Combien gagne-t-il ?

Les deux femmes eurent un moment de recul. Elles proférèrent plus bas : — Huit sous l’heure !

— Un sabot, quoi !

La femme Teston était désarçonnée. Céline vint à la rescousse et reprit : — Huit sous pour l’instant, mais dix sous, douze sous dans quelques mois ; c’est un ouvrier sobre, un ouvrier tranquille…

— Connu ! Tu l’as déjà dit — ne bavons pas, — j’ai toujours été un bon père, je m’en flatte, et ça n’est pas maintenant que je consentirais à faire le malheur de ma fille. Huit sous, mais c’est la débine, c’est la dèche en plein ! Huit sous, c’est des haricots toute la semaine et un franc soixante donné par moi, tous les dimanches, pour acheter du veau ! C’est le terme pas payé et des pleurs, tous les trois mois, pour me le soutirer ; c’est mes assiettes, mes casseroles, mes plats empruntés pour deux jours et ne me revenant jamais ; huit sous, c’est le pillage de mon mobilier, la mise à sec de ma bourse ! Oui, oui, je sais bien ce que vous allez me raconter, qu’ils s’en tireront tout seuls ; ce n’est pas possible, je n’y crois pas !

— Mais ils s’aiment, papa ! gémit Céline.

— C’est-il de ma faute ? Non, n’est-ce pas ? Et puis, tenez, si vous aviez pour deux liards de bon sens, vous auriez compris que Désirée ne pouvait se marier encore ! Ici, la mère est infirme, incapable de se remuer ; admettez que Désirée parte avec son mari ; Céline fiche le camp, tous les soirs, elle prend la maison pour une auberge, elle ne raccommode rien, ne nettoie rien, s’en va je ne sais où ! — Ne réponds pas, j’aime mieux ne pas savoir où tu vas. — Ah ! Bien, il serait propre, le ménage ! Une vraie débandade, ainsi que chez Tabuche ! où il faut que chacun rince un verre quand il veut boire, et encore, lorsque l’on met du sucre dans son grog, comme on ne retrouve jamais les petites cuillers, on est prié de sortir sa clef de sa poche et de piler son sucre avec ! Si vous appelez ça une perspective agréable pour un père, eh bien ! Vous n’êtes pas difficiles !

La mère Teston riposta avec une douceur aigre : — Alors, parce que votre femme est infirme, il s’ensuit que votre fille ne doit pas se marier ?

— Je ne dis pas cela, s’écria Vatard, je ne dis pas cela ! Je dis que si, au lieu de me proposer un garçon sans le sou et sans moyens pour en gagner, vous m’aviez présenté un ouvrier capable de rapporter une dizaine de francs par jour, j’aurais réfléchi, j’aurais vu ; je dis que, pour accepter la vie stupide que vous m’offrez, je veux que ma fille ne soit pas dans la misère, je veux une compensation enfin !

— Mais puisqu’ils s’aiment ! hurla Céline.

— Toi d’abord, tais ton bec, tu me soûles avec tes cris ! Ils s’aiment, ils s’aiment ! Comme c’est neuf ! Tas de bûches ! Si l’on épousait toutes les femmes qu’on aime, ah bien ça serait du propre ! Eh ! ça leur passera ! Tout le monde a aimé une femme avant son mariage et en a épousé une autre ! C’est-il vrai ? Oui ou non ? Tenez, vous, la mère, avant de vous unir avec Alexandre, vous aviez certainement raffolé d’un autre homme.

La femme Teston eut un soubresaut ; elle répondit avec dignité, une main sur l’estomac, à gauche :

— Vous vous trompez, Vatard, Alexandre a été le seul homme que j’aie aimé !

— Enfin, reprit le père, à bout d’arguments, en voilà assez ! Parlons de tout ce que vous voudrez, excepté de cela… Nous ne sommes pas ici pour nous castiller, et puis d’ailleurs, comme la noce n’aura pas lieu demain, faites-moi pour l’instant le plaisir de me ficher la paix !

Alors la soirée devint morne. La femme Teston tira l’aiguille sans desserrer les dents ; Céline remit, expectorant de temps à autre un long soupir, des boutons à ses camisoles.

Vatard ralluma sa pipe et la fuma, très sombre, prévoyant des querelles sans nombre, des ennuis sans fin.

Et tandis qu’ils se morfondaient, les uns et les autres, Auguste et Désirée riaient comme des fous. — Céline n’avait pas prévenu sa sœur de l’assaut qu’elle voulait tenter. — Auguste avait bien dit à la petite qu’il était décidé à la demander en mariage, mais elle, qui avait toujours craint un refus du père, avait repris courage, ce soir-là. Persuadée que son prétendu était très séduisant, elle ne doutait plus qu’après avoir un peu grogné, Vatard ne l’acceptât pour gendre. Elle était loin de croire au piteux résultat des démarches osées.

En attendant, le couple s’ébattait comme une volée de jeunes merles. — Auguste avait emmené la petite dans un restaurant fameux, rue de la Gaîté, un restaurant où l’on fabriquait des repas de noce, et ils avaient dîné dans le jardin, sous une tonnelle.

C’était un endroit charmant, avec des bosquets étoilés de feuilles, des arbricules poussiéreux, des tables en bois et une balançoire dans des marronniers. Au fond, il y avait un rideau de cyprès et de pins, les cyprès et les pins du cimetière Montparnasse, qui s’étendait derrière cette guinguette. Il n’y avait pas grand monde ce soir-là. Un mari et une femme mangeaient, dans un coin, du maquereau et des pois ; un chien tournait sur lui-même pour attraper sa queue, puis, bâillant et levant le gigot, pissait quelques gouttes contre les pieds d’une table ; un homme et une femme étaient montés sur la planchette de la balançoire ; la femme s’était attaché les jupes avec son mouchoir et elle donnait ainsi que l’homme de solides coups de reins qui les envoyaient, à toute volée, dans les branches. Auguste et Désirée dînèrent bien et pour pas trop cher. Ils avaient eu une bouteille, une soupe, un fricandeau et du fromage pour trois francs soixante-dix centimes. Leur bonheur eût été complet si trois jeunes gens n’étaient venus s’installer près d’eux. Ils avaient été insupportables, soutenant qu’ils sentaient un parfum de cadavre et de lapin rôti. Le garçon qui les servait était positivement scandalisé. Il avait raison d’ailleurs ; quand on ne veut pas d’une chose, il ne faut pas en dégoûter les autres. Le fait est que Désirée en vint à croire que le cimetière envoyait, de temps en temps, des bouffées fades ; Auguste le niait, mais à la fin pourtant, comme les jeunes gens continuaient leur mauvaise plaisanterie, tout en fumant des cigarettes entre chaque plat, il s’avoua qu’ils avaient peut-être raison et que ce jardin fleurait l’odeur des tombes chauffées par l’outrance des soleils, l’été.

Désirée était très gênée. — Les trois jeunes gens la regardaient trop. L’un d’eux, un brun avec des yeux d’arabe et une barbe noire, en fourche, lui jetait des coups d’œil polissons ; un autre, un maigre, blond, avec une barbe en éventail et un nez busqué, la détaillait d’un air narquois ; le troisième enfin, avec un pince-nez, des cheveux frisés et ramenés en arrière, une moustache en brosse, semblait pris de pitié pour Auguste. Elle hâta le repas et voulut aller boire le café ailleurs.

Auguste, lui, avait mieux pris les choses. Il était fier de son amie et il trouvait glorieux d’être envié par des gens bien mis. Ils sortirent et comme il était déjà tard et que la petite voulait rentrer chez elle, vers les dix heures, ils s’en furent simplement à côté, au café d’Apollon. Ils préférèrent, au lieu de rester sur la terrasse de plain-pied avec la rue et toujours bondée de monde, descendre dans la salle du bas, plus calme, et où l’on pouvait s’asseoir sur de larges divans et causer à l’aise. À l’étage au-dessus, où conduisait un escalier en vrille habillé de vieille algérienne pour abriter des regards indiscrets les tibias des dames, on tapotait sur un piano et l’on braillait. Une vague senteur de ripaille traînait dans les salles de cette buvette. Le patron offrait aussi de jolies surprises ; il apportait avec le mazagran un petit obus en sucre, et si l’on approchait une allumette de la pointe, un petit feu d’artifice jaillissait, une pluie d’étincelles s’éparpillait sur la table, mêlant son fumet de poudre à l’arome du tabac grillant et du café chaud.

Ils réglèrent le compte à eux deux, en dépit d’Auguste qui jugeait digne de protester ; mais comme involontairement elle jeta un coup d’œil sur son pochon, il n’insista plus et, après quelques minutes de silence, il dit simplement que, lorsqu’ils seraient en ménage et quand, le dimanche, ils ne voudraient pas faire de cuisine, ils pourraient de même qu’aujourd’hui festoyer à la Belle Polonaise, ou en face, chez Gagny. Désirée l’approuva, tout en faisant observer qu’en prenant une seule portion pour deux et, au lieu d’une bouteille cachetée, un litre, ils pourraient dépenser moins encore. Puis ils continuèrent à parler d’avenir. — Céline devrait bien, soupirait Auguste, causer de moi avec ton père ; j’ai déjà prévenu ma mère, elle est enchantée d’avoir une belle-fille comme toi, car tu vas en faire une riche petite femme !

— Vous ne le pensez pas, méchant, interrompit l’enfant qui crut de son devoir de minauder.

— Mais si je le pense, je te l’ai dit, je vous trouve gentille, jolie ; — elle lui tapa sur les doigts pour l’obliger à se taire. — et toi, reprit-il, tu diras quoi à ton père, lorsque Céline lui aura parlé de notre mariage ? — Mais je n’aurai rien à lui dire, je crois ; il n’acceptera peut-être pas du premier coup, mais deux jours après. Ne nous inquiétons pas, va, ça ira tout seul.

C’était juste à ce moment que Vatard s’écriait : — Un sabot, quoi !

Lorsque Désirée fut de retour, Céline, qui l’attendait, la regarda. Désirée lut dans ses yeux, devina tout, s’élança vers elle : — Tu lui as parlé ? Dis vite !

Céline baissa la tête, alors l’autre baissa aussi la tête et une grosse larme lui dégoulina des cils. Céline ne soufflait toujours mot, n’osant espérer la consoler ; elle commença pourtant quelques phrases, ne les acheva point, et, entourant de son bras le cou de sa sœur, elle la baisa sur les yeux et la fit coucher.

XII


Vatard ne s’était pas trompé ; il allait être accablé par des querelles sans nombre, par des ennuis sans fin. Son refus eut pour première conséquence de rendre Désirée absolument possédée d’Auguste. Jamais elle ne l’aima tant. Ils se tutoyèrent, ne se disant plus comme autrefois, tantôt tu tantôt vous, éprouvant, dans leur malheur, une sorte de consolation, se trouvant plus rapprochés et comme s’appartenant davantage, depuis qu’ils se parlaient ainsi. Dans les coins isolés, dans la cour, près de la fontaine, ils se dévisageaient avec des joies contenues, bégayant des mots entrecoupés, riant sans motif, échangeant des bouts de rubans et des fleurs. Auguste se levait, le matin, plus tôt, courait au-devant de son amoureuse, se postait dans la rue, déchiffrant les affiches collées sur les murs, examinant ces charretées boueuses de fruits que des femmes dont les sabots clapotent poussent le long des trottoirs, et quand il l’apercevait au loin, trottinant, son sac de cuir au bras, il s’élançait au-devant d’elle, l’emmenait dans une des petites rues adjacentes, à moitié désertes, et là ils s’embrassaient en se laçant les bras autour des épaules. Ils n’avaient plus qu’un but, tromper la surveillance de Vatard qui, devenu très soupçonneux, venait chercher sa fille à la sortie de l’atelier, et ne s’absentait plus le soir de peur qu’elle ne décampât.

La vie était devenue insupportable pour les uns comme pour les autres. À table, Désirée ne desserrait plus les dents, mangeait à peine, chipotant sur chaque morceau, laissant son verre toujours plein, rêvassant, soupirant des Jésus-mon-Dieu, des hélas ! Qui vous coupaient l’appétit. Céline grognait, et, lorsqu’elle crachait un noyau de prune, elle le jetait véhémentement dans l’âtre, se levait et, avec un regard de défi, faisait claquer les portes. Vatard baissait les yeux, craignant d’entamer une querelle ; alors Désirée se levait à son tour, pliait sa serviette et, droite, sans se retourner, entrait dans sa chambre qu’elle fermait à clef.

Vatard relevait le nez, se crispait les poings, invoquait le ciel et il ne bougeait, contemplant Eulalie dont le ventre jetait sur les murs une ombre de bonbonne. Il crut toujours que ce parti pris de Désirée de s’enfermer dans sa chambre était une protestation muette contre son refus. Il se trompait. Il y avait bien un peu de cela, mais le véritable motif était autre. L’enfant se mettait à la fenêtre et regardait le pont suspendu ; Auguste venait s’y installer, et là, trop éloignés pour se parler, ils se faisaient des signes, se lançaient des baisers, des clins d’yeux, des rires. Cela durait jusqu’à ce que la nuit tombât et parfois leurs signaux étaient interrompus par le passage des trains. Auguste disparaissait tout à coup, comme dans un nuage, puis, quand la fumée s’envolait, s’écardant comme des flocons d’ouate, le jeune homme continuait à lui envoyer des bécots avec les doigts. Si fureteur qu’il pût être, Vatard n’avait pas encore éventé ce truc, mais il connaissait en revanche Auguste et son œil. À voir toujours le même individu rôder autour de sa demeure, il lui avait été facile de deviner comment s’appelait cet homme.

En attendant, le mutisme obstiné de Désirée, ses allures anonchalies, son indifférence toujours croissante à soigner les plats, jetèrent Vatard dans des rages sourdes qui compromirent ses digestions. Assis devant la soupe, n’ayant autour de lui que des regards larmoyants ou hostiles, il s’affaissait sur lui-même, furieux et craintif, laissant s’embourber sa cuiller dans la soupe qui se figeait.

Alors que le veau mal cuit saignait sur un lit de carottes, il était envahi par de bondissantes colères que la mine hargneuse de Céline lui faisait rentrer. Le soir, il demeurait seul ; la mère Teston même ne le visitait plus, et, après deux pipes silencieusement fumées, il couchait Eulalie, et, revêche, bâillait jusqu’à dix heures.

Puis, un beau soir, la situation empira. Céline revint de ses escapades avec des gestes de folle, bouleversa tout, jeta les portes, ferma les croisées à coups de poings, fut à ne plus oser toucher avec des pincettes. Vatard crut que sa réponse aux propositions qu’elle lui avait soumises d’unir Désirée avec Auguste était cause de ces bourrasques. En cela, il se trompait encore. Céline était bien assez ennuyée pour son propre compte, sans persister encore à prendre comme elle l’avait fait jusqu’ici la défense de sa sœur.

Elle avait revu Anatole. Celui-ci n’avait pas emporté d’assaut la fillette qu’il comptait réduire. La malheureuse l’ayant congédié à temps, il regretta de n’avoir pas giflé Céline, le soir où il lui avait gouaillé ses théories et ses adieux. Il avait de plus appris par de bonnes camarades de l’atelier que son ancienne maîtresse allait subir un somptueux emballage dans de la soie. Il en avait conclu qu’elle était richement entretenue et qu’il ne serait que bien juste qu’il participât à une telle aubaine. Il avait donc guetté Céline et, un soir, il l’avait hélée : Hé limande ! Céline avait filé à grands pas, mais il l’avait rejointe, lui avait pris le bras et il continuait avec de grands gestes.

— Alors tu t’étais dit comme cela : Anatole il est dans les combles ! Il m’a oubliée, ce marquis de mes deux ! C’est une autre maintenant qui vendange ses grâces ! Ô les hommes, les hommes ! C’est-il lâche ! — Tu errais, mon cœur, Anatole pensait toujours à sa petite Céline. Ce que ce souvenir lui a coûté de chopines, par exemple, pour tâcher de l’oublier, c’est incalculable ; des quarante sous de crédit par jour ! Tu seras cause de la ruine de bien des mastroquets ! Voilà ton ouvrage. Si c’est pas une pitié ! Eh bien ! Je t’adore tout de même ; puisque je t’ai retrouvée, je ne te quitte plus !

Céline fut désolée. — Voyons, laisse-moi, dit-elle, tu sais bien que tout est fini entre nous, j’ai un amant, tu as une maîtresse, je ne t’en veux pas, moi, d’en avoir pris une…

— Je l’ai lâchée, cria triomphalement Anatole ; elle était bête comme un litre vide, et laide ! De la gorge ? oui, deux lentilles sur une assiette ! Des yeux ? des pruneaux dans du blanc d’œuf ! Et avec cela, quand elle ouvrait la bouche pour jaser, elle faisait l’absinthe ! Merci bien, si c’était un bijou, il n’avait pas le poinçon de la monnaie ! J’aime pas le toc, moi, je veux du vrai ! Elle était point comme toi, qui as des appâts à vous crocheter le cœur ! parole ! Je flambe rien qu’à te regarder. T’as des pétards dans la prunelle, faudrait être de bien mauvaise foi pour ne pas le reconnaître ! Oui, je sais bien, tu as un nourrisseur qui te vésuve des jaunets quand tu lui dis : Mon prince. — Combien qu’il te donne, à propos ? — Rien ? — Tu serais assez bête !… oh ! c’est pas croyable, je t’estime trop pour penser que tu ferais le bonheur d’un monsieur sans qu’il lui en coutât rien ! S’il en était ainsi, je m’y opposerais, d’ailleurs ; je veux que tu sois heureuse, moi ! Mais c’est des fichaises ! Passons, j’ai assez de cœur pour ne pas vouloir que tu lui fasses des crasses, à ce pèlerin-là ! Je t’autorise donc à ne pas le lâcher ; ce serait manquer de savoir-vivre. Non, non, poulotte-le, mon ange, dorlote-le, cherche-lui ses puces, dis-lui qu’il est beau comme un boulevard, que tu l’aimes quand il se lève, que tu l’adores lorsqu’il se couche ! dis-lui qu’il a du chic quand il se remue, qu’il a du maintien lorsqu’il ne bouge pas, crie-lui dans les oreilles : c’est toi, t’es le premier, t’es l’unique, t’es le seul qui m’ait jamais plu ! Du bonheur en rôti, du bonheur en fricassée, du bonheur à toutes les sauces ! Je serai le garçon qui apporte, moyennant pourboires ; réponds, cela te va-t-il ?

— Je ne veux pas ! s’écria Céline.

— Ah ! tu ne veux pas ! Tu as cassé l’agrafe, tu as bien réfléchi ! Tu ne veux pas y venir faire une soudure, là, sur le zinc, en face. — Faudrait donc alors que je te tape sur le réverbère ? Non, là, sincèrement, ça me coûterait. — Voyons, décide-toi, restant de malheur, ou je cogne !

Céline jetait des regards éperdus autour d’elle ; elle eut peur, prit la main d’Anatole et se fit douce.

— Ah ! tu n’es pas raisonnable, tu sais bien qu’il ne m’est pas possible de te contenter, je n’ai pas le sou, il ne vend pas ses tableaux, il ne me donne presque rien, non, là, vrai, je ne peux pas !

— Tout ça, c’est des mots pour ne rien dire, reprit Anatole. — Tiens, je fais bien les choses, et il lorgnait du coin de l’œil deux sergents de ville qui poignaient au loin ; je te donne trois jours pour réfléchir ; d’ici là, je vais faire chauffer la colle qui doit nous réparer. Elle sera forte, je t’en réponds, et t’auras beau crier au vinaigre, elle t’arrachera la peau si t’essaies de l’enlever ! Et il claqua du jarret, se mit au port d’armes, s’inclina comme s’il ouvrait une voiture, et sifflotant, partit avec cette allure débringuée qui le rendait irrésistible auprès des femmes.

Céline se fit alors accompagner par son amant, le soir, dans les rues. Anatole les suivait à distance, mais le jonc plombé du peintre lui imposait sans doute, car il ne les abordait point. Céline ne pouvait néanmoins reprendre courage. Son amant se bornait à lui faire observer qu’il était insupportable de sortir par tous les temps, la nuit, et que la perspective d’une lutte à main plate avec un voyou le ravissait peu. Elle le trouva peu dévoué, mais comme il chantonnait, en écrasant ses pâtes dans un godet, toutes les fois qu’elle se préparait à l’injurier, elle bridait sa colère et ne la laissait s’échapper qu’une fois de retour chez son père. Impatienté par ces chamaillis et ces disputes à propos de rien, Vatard se fit cette réflexion, que la maison n’était plus tenable, qu’il ne pouvait s’astreindre à rester au logis comme un cloporte, et peu à peu la surveillance qu’il exerçait sur Désirée se relâcha. Parfois cependant, une défiance soudaine l’assaillait et alors, dans un accès de zèle qui l’éreintait et lui faisait gémir, en se mettant au lit : — Si elle tourne mal, ce ne sera vraiment pas de ma faute ! Jamais père n’a eu autant de souci de la vertu de sa fille ! — il la suivait, la guettait, ne songeant plus à cette idée philosophique que Tabuche avait émise : — Si tu embêtes ton enfant, si tu es toujours sur son dos, tu peux être assuré qu’elle chaloupera ; il serait plus simple alors de la pousser tout de suite dans les bras de son amoureux, tu t’éviterais au moins des pertes de temps et des ennuis. — Qu’il eût ou qu’il n’eût pas reconnu tout d’abord la justesse de cet axiome, il n’en fut pas moins vrai que Vatard cessa de pourchasser sa fille. Elle put donc revoir Auguste, mais leurs rendez-vous étaient forcément écourtés. Désirée attendait qu’une demi-heure se fût écoulée, après le départ du père, craignant qu’il n’eût omis d’emporter son mouchoir ou sa pipe, et elle revenait de très bonne heure, avant son retour.

La rue où ils se rejoignaient était heureusement peu éloignée, une rue faite exprès pour les amoureux, la rue du Cotentin, une grande route à peine éclairée, bordée à gauche par le remblai du chemin de fer, des gares à marchandises, le poste des landiers, les messageries ; à droite, par quelques bâtisses, des dépôts de pavés et des palissades. Ils se promenaient, de long en large, rencontrant à peine une ou deux personnes, un enfant en course, un chien flairant ; arrivés au milieu du chemin, à l’endroit où s’ouvre, vis-à-vis de la rue de l’Armorique, l’entrée des docks, ils passaient vite devant les trois lanternes qui éclairaient la caserne des douanes et ils se renfonçaient dans l’ombre. Ils s’arrêtaient presque toujours à mi-chemin et fouillaient d’un regard curieux au travers des palis d’une porte. Un champ immense s’étendait, arrêté au loin par la masse noire des maisons allumées d’un point rouge aux vitres. À perte de vue, des entassements de pavés s’élevaient, des pyramides grisâtres qui bleuissaient quand la lune, écornant leurs pointes, étalait la froide eau de ses lueurs sur l’ombre diminuée des rues. Au fond, dans un vague crépuscule, entre deux cônes gigantesques de pavés plus gros, des arbres bouffaient, subitement retroussés par un coup de vent ou voilés par les flocons tourbillonnants d’un tuyau d’usine. Près de Désirée, derrière la haie des planches, une charrette gisait, les quatre fers en l’air, un tombereau faisait étinceler les menottes de cuivre de ses bras, des scintillements s’accrochaient au fer d’une pelle, au croissant d’une pioche. — Un silence de mort planait sur la rue, réveillée soudain par la strideur d’un sifflet de machine, par le rire épanoui des gabelous au poste.

Ces amoncellements de pierres se dressant dans la nuit, donnaient la chair de poule à Désirée ; elle se serrait plus étroitement contre Auguste, et, la tête appuyée sur son épaule, elle marchait doucement et, comme toutes les amoureuses au clair de lune, elle levait, sans savoir pourquoi, le nez en l’air, admirait les étoiles, puis un peu penchée, pressant à petites secousses le bras de son homme, elle le pinçait du bout de l’ongle pour qu’il la regardât et la vît sourire. Mais l’heure du départ approchait et ils restaient là, l’un devant l’autre, silencieux et ne se quittant point. À la fin elle murmurait, en rattachant les brides de sa capuche : « Je m’en vas, » et ils s’embrassaient longuement, soupiraient, se donnaient rendez-vous, pour le lendemain, à l’atelier. Alors elle détalait comme une rate, le long des murs, se retournait au coin de la rue pour revoir Auguste, et lui, après quelques minutes, regagnait, tout en mâchonnant une cigarette qu’il ne fumait point, son logis de la rue du Champ-d’Asile.

Leurs réunions se renouvelèrent, mais ces quelques minutes, conquises à grand’peine, ne les contentaient plus. Ils étaient devenus aussi affamés l’un de l’autre que jadis, lorsqu’ils se voyaient dans la journée seulement, près de la presse à eau ou derrière des barricades de papier et de livres. Ils aspiraient à passer maintenant à eux deux toute une soirée, dîner à la même table, rire l’un à côté de l’autre, aux couplets blafards d’un concert, rentrer ensemble par des chemins allongés exprès. Ce rêve les obsédait et quand, après avoir épuisé la phraséologie des caresses, ils déploraient en de monotones complaintes l’ardeur inassouvie de leurs vœux, ils ne tarissaient plus. Le quartier de la gaîté leur sembla autre qu’il n’était. Vu au travers de leurs désirs, il devint pour eux une terre promise, un paradis d’enchantement et de joies. — Il n’y a pas, il n’y a pas, disait Auguste, il faut absolument que tu découvres un joint pour être libre, un jour ; en attendant, ils lantiponnaient, bras dessus, bras dessous, et récitaient à mi-voix, au fil des murailles, les litanies balbutiantes des tendresses. Un soir, la rue ne fut plus à eux seuls. Un autre couple marchait à petits pas, et il prit l’habitude de venir régulièrement, dès que la nuit tombait. D’un commun accord, et sans dire mot, chaque paire d’amoureux errait sur un trottoir différent et afin d’être plus isolé allait en sens inverse, Auguste et Désirée remontant vers la rue des Fourneaux tandis que les autres descendaient du côté de la rue Vandamme.

Ils faisaient ainsi la navette et lorsque, revenus à leur point de départ, ils s’arrêtaient, puis, se tournant le dos encore, reprenaient le vice-versa de leur marche, les gazouillis, les soupirs d’un couple cessaient à peine de vibrer qu’ils renaissaient chez l’autre, comme si, bondissant sur une raquette, ils avaient volé, au travers de la chaussée, sur le trottoir, en face.

Il advint, par exemple, qu’après s’être embrassé et s’être répété mille fois qu’on s’adorait, personne ne trouvait plus rien à dire. C’est alors que les femmes commençaient à s’examiner du coin de l’œil.

Un soir, les hommes firent connaissance. Tous deux s’impatientaient après leurs belles qui ne venaient point ; Auguste n’avait pas d’allumettes et l’autre fumait ; ils se mirent à causer pour tuer le temps. Auguste pensa que le camarade était un gentil garçon. C’était un tout jeune homme, gringalet et maigre, l’air maladif et triste. Il lui raconta qu’il adorait sa cousine, qu’il devait rejoindre sous peu de jours son régiment, qu’ils se voyaient pour les dernières fois. Il lui dit aussi qu’il exerçait l’état de peintre sur porcelaine, qu’il travaillait à ses pièces, gagnait huit francs, et il ajouta tristement qu’après cinq années de garnison, il serait sans nul doute incapable de reprendre son ancien métier. Auguste en savait quelque chose. — Leur conversation fut interrompue par l’arrivée des femmes qui débouchèrent en même temps de la rue du château. À la vue des deux hommes qui causaient, elles restèrent interdites, se dévisagèrent, mais leurs amoureux étaient déjà près d’elles et chacun des couples, séparément, commença la longue allée de ses va-et-vient.

Désirée exigea aussitôt d’Auguste des renseignements sur les gens d’en face, et l’autre femme devait faire à son amant une question semblable, car elle jetait à la dérobée un regard curieux sur les promeneurs.

Un jour que la femme tardait plus que de coutume, Auguste et Désirée tinrent compagnie au jeune homme. Sa promise arriva enfin. Alors tous causèrent et, après qu’ils eurent bien bavardé ensemble, les couples, peut-être lassés de leur tête-à-tête, se suivirent sur le même trottoir et continuèrent, tout en se baisotant entre eux, à deviser de rubans et d’amour.

Le moment approchait où le jeune homme devait se mettre en route ; la veille de son départ, il offrit à Auguste et à Désirée de venir prendre un verre, et tous les quatre furent s’attabler non loin de là, dans l’arrière-boutique d’un petit marchand de vins.

À la pensée que le lendemain matin, il devait quitter Paris, délaisser la femme qu’il aimait, abandonner son ouvrage et ses amitiés, et que, le soir même, il ne s’appartiendrait plus, qu’il serait une chose, un n’importe quoi, placé et déplacé au hasard d’un ordre, le jeune homme eut le cœur gros. Assis devant son verre, les yeux baissés, il gardait le silence. Auguste lui donnait sur le métier de soldat des indications précises, mais peu consolantes ; à la fin de chacune de ses phrases revenaient, ainsi qu’une ritournelle obstinée, les mots de clou, de salle de police et d’ours. À l’entendre, c’était un odieux supplice pour les gens débiles, mais pour les gaillards solides, pour lui, par exemple, et il se tapait de grands coups dans la poitrine, c’était une blague et voilà tout. — Il ajouta cependant : il y avait des jours où j’étais crevé, ce n’est pas pour vous décourager que je le dis, mais parce que c’est la vérité pure. — Et comme si, malgré leur dessein de le désapeurer, ils avaient juré de lui enlever toute consolation, la femme reprenait en sourdine, disait en montrant les poignets frêles de son amoureux : il a les bras si mignons ! ça l’a toujours empêché d’apprendre un état fatigant ! Jamais il ne pourra porter son fusil !

Lui ne soufflait mot — il n’écoutait même plus. Il était hanté par cette idée fixe : il faut partir — et il se voyait déjà au régiment. Il quittait sa blouse pour la tunique aux boutons de cuivre, on lui mettait un flingot entre les doigts et là, au soleil, à la pluie, au vent, il devait s’évertuer à jongler avec ! Puis il songeait au temps du repos, aux flânes limitées par l’heure, dans les rues, le soir, sans le sou pour se payer un verre ou casser une croûte ; il songeait aux chambrées nauséabondes, aux couchers sans adieux d’amie, aux réveils sans espoirs. Mais la vie de garnison lui semblait moins pénible encore ; devant lui, se déroulaient maintenant des étapes sans fin. Il se voyait, exténué de fatigue sur une route, las, brisé, suant sous le harnais, se traînant à l’arrière du troupeau autour duquel couraient des chiens de garde ; il s’entendait appeler propre à rien, faignant ; il se voyait tombé dans un fossé, ramassé et jeté dans le coffre d’un fourgon et, avec l’exagération qui naît des transes, il se figurait couché dans un hôpital, y crevant, tandis que ses camarades grogneraient, embêtés par le râle de son agonie !

Désirée était très émue ; elle lui tendit son verre pour trinquer, mais leurs mains tremblèrent et le vin dansant s’éparpilla sur la table en de larges gouttes. Ils mirent leurs verres au repos, sans avoir le courage d’y tremper les lèvres. Ils étaient décontenancés, ne savaient plus que dire. Auguste fixait le bout de ses ongles, Désirée contemplait les mains frêles du jeune homme et ces mains de demoiselle lui faisaient peine. L’idée qu’elles devraient supporter des charges aussi lourdes que des poings d’hommes forts la révolta.

L’autre femme embrassait son amoureux, le consolait, lui essuyait le nez avec son mouchoir, lui jurait un éternel amour, et elle était sans doute de bonne foi à ce moment-là.

Ils n’eurent plus le courage de boire un second litre à la santé du patient, et Désirée, qui était déjà très en retard, partit, l’âme en deuil, pleine d’apitoiement pour ses nouveaux amis.

Quand elle rentra, Vatard déboutonnait mélancoliquement ses bretelles. Un autre jour, elle eût tremblé devant son père ; ce soir-là, elle affronta, sans même y prendre garde, son regard qui appelait les colères du ciel, et enfermée dans sa chambre, avec cette joie inconsciente qui résulte du malheur des autres, elle se dit qu’elle avait bien tort de se plaindre, que, somme toute, elle était heureuse, puisque, si peu qu’elle le pût voir, Auguste restait au moins à Paris, près d’elle, ne s’en allait pas comme l’autre dans le fond des Landes.

XIII



La soirée que Désirée passa, rue du Cotentin, valut trois jours de répit à son père. À défaut des chansons qui naguère filaient et battaient de l’aile contre les vitres, Vatard n’eut plus du moins à subir le han étouffé des sanglots, le silence irrité des gestes. Sa fille était devenue plus calme, bâfrant à peu près, buvant presque, ne regardant plus en dessous avec des yeux assombris ou rageurs. Elle s’était attendue, le lendemain matin, après que sa surexcitation de la veille fut tombée, à une avalanche de reproches. Son père n’avait fait aucune allusion à sa rentrée tardive dans la nuit. Elle lui en fut reconnaissante et son larmoiement cessa.

Mais cette douceur résignée ne dura point. Elle oublia vite la douleur du conscrit en marche, n’établit plus de comparaison entre son sort et celui des autres, et, de nouveau, elle gémit sur les entraves apportées à sa liberté, le soir.

Quant à Céline, elle persistait à être insupportable. Anatole avait cependant disparu. — Les bruits colportés à l’atelier le représentaient comme vivant en concubinage avec une corsetière — elle avait donc lieu de se tranquilliser ; elle était, en effet, moins épeurée, mais son humeur continuait d’être massacrante. C’était à son peintre maintenant qu’elle en voulait.

D’abord, il ne la sortait presque pas, ne lui procurait aucun amusement, la laissait se morfondre dans un coin, comme un animal qu’on sait être là et avoir mangé. Elle n’avait d’autres ressources que de tourner ses pouces, de se lever, de se rasseoir, d’épousseter un meuble, de rapiécer une culotte, de faire chauffer de l’eau. Ces distractions lui semblaient insuffisantes. Elle en venait à souhaiter que son amant eût besoin de quelque chose pour descendre se réveiller les yeux au grand air et jaboter, en remontant, avec la concierge.

Et puis, il était peu généreux et il devait cependant être moins panné qu’il le prétendait, car il rapportait constamment de vieux bouts de tapisseries, des lambeaux d’étoles, des faïences sans gueule ou sans fond, un tas de cochonneries et de loques bonnes à mettre au panier d’ordures. Il était vraiment pingre ! Aimant ses aises, ne se refusant rien, il ne s’occupait pas si elle enviait un bijou ou voulait une robe. Parfois, il l’emmenait dîner, lui payait une place au théâtre, mais de l’argent, de la main à la main, jamais ! On eût dit qu’il ne consentait à lui offrir un plaisir qu’autant que lui-même devrait en prendre sa part.

Un beau jour, il cessa de l’emmener au restaurant. Avec sa manie de commander du lapin et de s’aiguiser les dents sur la carcasse ; avec sa façon d’attacher sa serviette, de remplir les verres jusqu’au bord, de rire en se trémoussant sur une chaise, de patauger dans les plats, avec sa fourchette, pour y trouver des petits oignons, elle l’exaspéra.

Un autre beau jour, il cessa également de l’emmener au théâtre. Ses joies d’enfant, ses battements de mains, ses sauts sur la banquette, ses jets de corps sur la balustrade, ses coups de pieds maladroits dans les petits bancs, sa manière de troubler la lorgnette en la tripotant, ses achats de sucre de pomme et d’oranges, l’horripilèrent.

Puis, le lendemain, c’était pis encore. Elle jugeait nécessaire de lui narrer la pièce depuis la première jusqu’à la dernière scène, s’extasiait sur les formes de l’acteur chargé du grand rôle, sur l’héroïne et sa robe blanche, sur le château et la forêt du décor, sur les voisins qu’ils avaient eus, sur les loges, sur l’ouvreuse, sur tout. Les remarques saugrenues dont elle assaisonnait son récit le bouleversaient et il se ruait sur sa boîte à couleurs, en essayant de s’absorber dans le travail pour ne plus l’entendre.

Lorsqu’ils se promenaient ensemble, elle était peut-être encore plus lassante ; elle s’arrêtait à tout bout de champ, devant les mercières, mangeait des croquets et des chaussons, lui empruntait son mouchoir pour s’essuyer les doigts, le forçait à faire halte, à regarder ces interminables parties de volant que des boutiquiers en manche de chemise jouent, les soirs d’été, dans les rues pauvres. Parfois, elle le tirait jusqu’à des quartiers opulents, aimant à se promener comme une dame dans des passages pleins de boutiques, dans des avenues neuves. Le peintre exécrait le Palais-Royal et les grands boulevards, à cause d’elle surtout qui flânotait devant les étalages des joailliers, s’extasiait devant les articles dits de Paris, se livrait à d’odieuses réflexions sur le goût d’un flacon placé dans une petite voiture en bronze doré, sur une pendule surmontée d’une chasse, sur une réduction de la colonne Vendôme ou de l’obélisque, à dix-huit francs la pièce ; gloussait devant des chromo-lithographies en cadre, exprimait le désir de voir à la cravate de son homme une épingle comme celles qu’elle admirait, une tête de chien ou un timbre-poste en émail, montés sur une aiguille d’or.

Tout bien considéré, elle était moins sotte sur les boulevards extérieurs. Comme il n’y avait rien à voir, cela la dispensait de faire des observations. Mais, bien que souvent elle gardât le silence, tout chez elle l’irrita, depuis les cassis à l’eau qu’elle buvait, en s’essuyant la bouche avec sa langue, jusqu’aux bouffées de cigarette qu’elle implorait pour les souffler dans une pipe en sucre rouge, tout, jusqu’à sa manière de se pommader les cheveux, de remuer ses pendeloques de faux corail, de mettre en évidence une bague d’argent qu’elle portait au doigt.

Il prétexta des travaux pressés et se dispensa de la sortir. Alors Céline s’embêta formidablement. Ce qui la vexait peut-être le plus dans la manière d’agir de Cyprien, c’était le dédain bienveillant qu’il avait pour elle. Il la traitait comme un enfant à qui l’on met entre les mains un chiffon, une gravure, un jouet, pour le faire tenir en place. Quand elle avait fini de remuer un carton, il l’enlevait, lui en mettait un autre sous les yeux et, accablée, elle feuilletait, pendant des heures, des collections d’estampes et d’eaux-fortes, se mettait la mort dans l’âme à agiter tout ce deuil d’images, regrettait qu’on n’eût pas égayé ces gribouillis de noir et de blanc en les enjolivant de couleurs tendres, de vert-pomme ou de rose.

Mais cela n’était rien encore lorsqu’elle était seule avec son amant ; ce n’était qu’insupportable ; quand il y avait réunion d’amis, cela devenait humiliant.

Ils étaient là, un tas de gens qui riaient comme des oies quand elle se hasardait à lancer un mot. Elle raconta, un jour, avoir vu, dans la rue du Cherche-Midi, un bien charmant tableau : un petit garçon à genoux, en chemise, sur un prie-Dieu. Ils demandèrent à combien le cadre, parlèrent de cold-cream, de concombre, de pommade rosat, blaguèrent tant qu’ils purent le petit homme en prière. Quand ils se furent bien divertis, son amant lui avait baisé la main avec un respect qui n’était pas vrai, disant : — Céline, tu es admirable ! Tu es complète, ma fille !

Il n’y avait pourtant pas de quoi s’esclaffer ainsi ! Avec ça que ce pauvret en chemise ne valait point leurs toiles à eux, des maçonneries pas terminées où l’on ne voyait rien ! Est-ce qu’un tableau bien propret et bien lisse, ce n’était pas ce qu’ils auraient dû peindre ? Poussée à bout par tous ces hommes qui l’excitaient pour la faire parler, elle exposa, un soir, carrément ses idées sur la littérature et sur la peinture. Elles pouvaient se résumer en ceci : dans un roman elle voulait des crimes, dans un tableau des choses douces. Elle obtint un succès de fou rire.

Une seule fois, elle avait été écoutée avec quelque attention ; alors qu’elle s’était mise à raconter la querelle survenue entre son patron et le contre-maître.

Le patron était, paraît-il, un monsieur bien, qui s’occupait des affaires du dehors, mais ne connaissait pas du tout le travail de la brochure. Le contre-maître était un coquin de la pire espèce qui s’était rendu indispensable, en mettant tous les bons ouvriers dehors, en brouillant l’ordre des piles, cachant des feuilles, enfouissant dans des coins les couvertures. Quand il était absent ou malade, c’était un désarroi. — L’on ne trouvait plus rien. — Il abusait alors de la situation, réclamant des augmentations successives, imposant la présence de son fils, un affreux drôle chassé de tous les ateliers pour son inconduite et le patron cédait, très pâle, après ces disputes, préférant subir toutes ces avanies plutôt que d’assister à la déroute de sa maison. Les exigences du contre-maître croissaient comme de juste à mesure que l’ouvrage devenait plus pressé et plus nombreux. Le personnel était au courant de toutes ces misères. Les femmes donnaient généralement tort au contre-maître ; les hommes qui l’exécraient convenaient volontiers qu’il se conduisait comme une canaille, mais, au fond, ils étaient ravis des humiliations infligées au singe.

Bref, après avoir battu la capitale, en quête d’un ouvrier qui avait servi naguère et pendant plus de dix années, dans ses magasins, le patron l’avait découvert, et il avait pris sa revanche, en flanquant du même coup à la porte le contre-maître et son fils.

Céline, lancée dans son histoire, avait eu de l’éloquence, des éclairs dans les yeux, des gestes. — Avec des mots, elle faisait voir la tourbe des brocheurs s’agitant, dessinait d’un coup d’adjectif la silhouette du contre-maître, la figure du patron, faisait assister à leurs débats, à leurs colères, montrait tout l’atelier, l’oreille au guet, s’éjouissant et se rigolant à ces éclats. — Ça y est, s’écria l’auditoire, c’est nature ! Et le peintre avait paru charmé, il avait emmené, le lendemain, sa maîtresse en promenade ; il l’avait enfin traitée convenablement, comme une grande personne.

Céline se dit qu’elle avait été probablement très drôle sans le savoir, et elle voulut recommencer.

Elle se mit à bavacher tous les potins, toutes les parlottes de la brochure ; mais, ou la corde était usée, ou Céline n’avait plus cet accent et ces allures qui montrent. On l’écouta d’un air ennuyé, et, dès qu’on put croire qu’elle avait terminé ses récits, on parla d’autre chose, sans plus s’occuper d’elle.

Alors les soirées s’étendirent fastidieuses et mornes.

Le tête-à-tête devint tout aussi pitoyable que les réunions. Ils échangeaient à peine quelques mots. Certains soirs, ils se regardaient pendant des heures et, pour rompre le silence, Céline lâchait de ces questions auxquelles on ne saurait répondre.

Il jetait au hasard un oui ou un non.

Elle reprenait, cherchant ses phrases et s’étudiant à bien dire ; elle dégoisait d’innombrables bourdes, parlait du quart d’heure de rabais, des roses crémières, de l’œil de larynx, du zèbre du Liban, citait des proverbes à rebours, vantait les singes de terre cuite déguisés en avocats et exposés dans les galeries du Palais-Royal, racontait qu’elle était parente avec un jeune homme de bien du talent, un artiste qui dessinait des portraits au fusain d’après des photographies, et elle demandait à son peintre s’il pourrait en faire autant : puis, changeant brusquement de conversation, elle l’interpellait : — Dis donc, mon petit homme, tu ne sais pas, la fille à Gamel, tu sais bien, celle dont je t’ai parlé, eh bien, elle se marie.

Il se bornait à hausser les épaules.

— Tu n’es guère aimable ce soir !

— Eh ! tu me débites un tas de choses sans queue ni tête, que diable veux-tu que tout cela me fasse ?

— C’est bien, on ne peut plus parler, alors ! Je ne dirai plus rien. — Et, très pincée, elle jouait du piano avec ses doigts sur ses genoux, regardait en l’air et, rognonnant, se suçait les ongles.

Ces scènes se renouvelaient presque tous les soirs. Les fureurs du peintre commençaient dès que Céline avait franchi sa porte. Pour la vingtième fois, il la suppliait de ne pas accrocher sa capeline sur le coin d’un cadre, et elle s’entêtait à ne pas la pendre à un porte-manteau ou sur le dos d’une chaise ; le cadre penchait forcément, dessinait des guingois sur la muraille et elle soutenait que c’était sans importance, que sa coiffe n’abîmait pas la dorure, qu’il n’était pas utile que le tableau fût droit.

Avec cela, elle n’était bonne à rien. — Quelquefois, lorsqu’elle avait ces jolis mouvements de femme qui se lève nonchalamment d’un siège, il lui criait : Halte ! — Elle restait comme une hébétée, droite, sans grâce. Alors il remettait son carnet en place, disant d’un air découragé : Va, ma fille, tu peux remuer ; je t’ai dérangée pour rien.

Généralement, la querelle s’envenimait et Céline, devenue bruyante, lui jetait à la face tous ses ennuis, toutes ses rancœurs, lui reprochait de n’être plus comme après les premiers jours de leur liaison, et il avait l’impudeur d’en convenir ; elle se montait peu à peu la tête et versait des grossièretés. Alors, il la regardait de travers, éprouvant de grandissantes envies de la mettre dehors ; puis, avec une lâcheté des sens, une peur d’être contraint à aller quêter au dehors l’amour qu’il avait chez lui, avec l’habitude prise d’avoir, entre ses quatre murs, quelque chose qui remuât et fît du bruit, il se taisait, dévorant silencieusement ses rages. Elle était exaspérée d’avoir un pareil amant, mais elle tenait à lui malgré tout ; il lui imposait un peu et elle avait un quasi-respect pour sa tenue de ville, ses mains blanches, les draps de fine toile de son lit. Elle respirait, dans ce logement, une certaine senteur d’élégance qui la rendait fière. De bonne foi, elle se considérait comme très supérieure à toutes ses compagnes et elle n’avait plus qu’une pitié hautaine pour les amours populacières de sa sœur et d’Auguste.

Un jour, à l’atelier, elle avait négligemment retroussé sa robe pour faire voir les bas de soie que Cyprien lui avait donnés et les envies sourdes de ses camarades l’avaient charmée. Seulement, celles-ci s’étaient vengées à coups de langue, blaguant ses robes, ses cravates, qui n’étaient plus fraîches : — Tout ou rien, disait l’une. — Quoi que ça veut dire, criait une autre, des montants de soie dans de vieux ripatons ! Et Céline se répétait : il faut pourtant que je me fasse offrir une robe par mon homme. — Ah ! C’était vexant ! Il aurait bien dû lui éviter la honte d’une requête ! Oui, mais il n’avait même plus l’air de s’apercevoir qu’elle était mal mise.

Un beau soir, elle appela tout son courage à son aide, et, balbutiante, elle laissait tomber : J’ai attendu, je ne voulais pas, ça m’ennuie bien, va, mais tiens, vois pourtant, le bas s’en va, elle craque aux coudes et sous les bras ; il y a si longtemps que je la porte ! Et puis, je n’ai pas d’argent, c’est la morte saison, on fait des semaines de rien !

Il la mena devant son tiroir, l’ouvrit et partagea avec elle les trente francs qui lui restaient. Elle lui sauta au cou et entra dans de longues explications sur sa robe. — Tout bien considéré, elle ne pouvait s’en payer une comme celles qu’elle avait vues au Bon Marché, c’était trop cher ; elle achèterait tout bonnement de la vigogne à quarante-neuf sous le mètre ; il lui en fallait huit mètres sur un mètre vingt de large ; pour éviter des frais de galons et de passementeries, elle se contenterait de faire des plissés avec la même étoffe ; et, joyeuse, elle comptait sur ses doigts, les yeux au plafond, l’air méditant et idiot.

Un flot de paroles lui jaillissait des dents ; elle étourdissait Cyprien avec son caquet de la rue, avec une profusion de détails qu’elle bavait à propos du corsage. Il regretta presque le bon mouvement qui l’avait amené à ouvrir son tiroir ; un soir, il n’y tint plus ; il envoya sa maîtresse à tous les diables !

Ces scènes se renouvelèrent. Après de nombreuses courses dans les magasins et des marchandages sans merci, Céline découvrit que sa robe lui reviendrait encore à un prix plus élevé qu’elle ne l’avait cru. Ce fut surtout alors qu’elle déversa sa bile sur toute la maison, sur son père, sur sa mère, sur sa sœur. Sa mère ne s’en aperçut même pas ; Désirée, qui avait la tête à bien autre chose, ne s’en émut guère ; seul, Vatard reçut en plein le fouet des douches. Il se résumait ainsi la situation :

— J’ai deux filles ; il y en a une qui ne veut épouser légitimement personne, et elle est encore plus insupportable que l’autre qui voudrait se marier et qui ne le peut pas. C’est vraiment décourageant, je ne sais quoi faire !

XIV


En effet, qu’aurait-il pu faire ? Tout était contre lui. La mauvaise saison commençait. L’été touchait à sa fin. L’automne installa brutalement sur la ville fumante, ses ciels fanés, ses midis crépusculaires, ses soirs noyés de pluie. À six heures, il fallait allumer la lampe. Désirée et Céline revenaient de l’atelier, crottées comme des barbets, et elles se mettaient à secouer d’abord leur fange, à gratter leurs frusques, afin de pouvoir filer plus vite, après le repas.

Les averses dégoulinèrent sans discontinuer. Alors Vatard s’éternisa à table, ne voulant plus sortir, et Désirée dut attendre, le menton dans ses poings, qu’il lui prît enfin désir d’aller faire un tour. Quand par hasard il se décidait à quitter ses pantoufles, elle s’élançait derrière lui, courant tout d’une haleine au-devant d’Auguste qui cheminait, grelottant, depuis plus de vingt minutes, le long des murs.

Il emmenait la petite chez le marchand de vins le plus proche et ils convinrent, maintenant que les soirées devenaient mauvaises, de se rejoindre là, dans l’arrière-salle.

Mais ce taudis qui était presque vide, le soir où le conscrit avait payé à boire, regorgeait maintenant de loupeurs et de filles. Il devenait impossible de se parler et de s’embrasser. Ils changèrent d’endroit. Les mannezingues étaient pleins partout. Ils prirent le parti de chercher encore, et de visiter ensemble, à chaque rendez-vous, des salles plus désertes. Parfois ils déterraient des cabarets borgnes à peu près dépourvus de monde, mais ils s’emplissaient peu à peu et, bien qu’ils se réfugiassent dans les coins noirs, des rires les suivaient ; des hommes soûls turbulaient et en venaient aux prises ; d’ignobles ramassées blaguaient leurs délices ; ils finissaient, dégoûtés, par se quitter, d’un commun accord, plus tôt que de coutume.

Ces soirs-là, Désirée rentrait, agacée, inquiète, et Auguste, chauffé, malgré tout, par les propos turpides qu’il avait entendus, se trouvait bête. Se défiant de lui, il n’allait qu’apaisé aux rendez-vous ; il pensait tout de même qu’il était bien Joseph, que d’autres, à sa place, auraient été moins patients ; il essayait pourtant de se convaincre qu’aimant la petite comme il l’aimait, si elle lui avait cédé, ça n’aurait plus été la même chose ; il lui sembla que, s’il la possédait davantage, les baisers qu’elle lui laissait prendre auraient moins de goût.

En dépit de toutes ses précautions et de tous ses raisonnements, il la désirait charnellement, irrité par ces impossibilités de la voir et de causer, seul à seul, avec elle.

Désirée souffrait autant que lui, et, un soir, à bout de force, elle se serait abandonnée, s’il n’avait hésité et s’il n’avait eu peur au dernier moment.

Il l’avait enfin déterminée, après de longues instances, à venir dans une chambre d’hôtel qu’il avait louée pour deux heures. Elle se défendait encore d’y aller, appréhendant un malheur ; mais il bruinait et les débits de boissons débordaient. Elle se laissa entraîner ; — elle avait envie de pleurer en montant les marches. Quand ils entrèrent, Auguste déposa, sur une table ronde et plaquée de marbre, des biscuits et du vin. Le garçon leur apporta deux verres. Désirée s’assit près de l’âtre et elle se ratatina, se fit petite, la tête basse, les pieds juchés sur les bâtons de la chaise.

À l’aspect de ces murs qui avaient vu défiler tant de sabbats vagabonds, tant d’amours bestiales, tant de misérables nuits ; à l’aspect de cette cheminée qui se gerçait et brûlait sans tirage, de ces quelques flammes qui, se coulant derrière les bûches mal rapprochées, léchaient la plaque du fond que n’abritait aucune cendre, un grand frisson leur courut dans le dos.

Comme un psaume de lamentation, la sépulcrale horreur des hôtels meublés s’éleva de cette bauge sordide. Auguste et Désirée eurent dans l’âme comme un carnage de toutes leurs pensées de ferveur et de paix. Le jeune homme versa du vin à la petite, mais elle n’avait pas soif ; lui, s’engorgea précipitamment des rasades, puis il rapprocha son siège et, le sang aux joues, les mains tremblantes, brusquement il la troussa. Elle eut une lueur à ce moment. Elle se débattit criant : — Je ne veux pas, moi ! laisse-moi !

Il la lâcha, honteux de sa violence, et la supplia de lui pardonner, ne se doutant point qu’attisée comme elle était, elle se serait elle-même offerte, s’il avait seulement fait mine de vouloir la reprendre.

Cette soirée donna à réfléchir à Désirée. Malgré toutes ses belles résolutions des anciens jours, elle eût été perdue si Auguste avait été plus brave. Elle s’avoua qu’elle n’avait plus vu clair à un certain moment, et forcément elle se rappela le mot que Céline lui avait dit un soir : Les hommes sont bêtes ; s’ils savaient, on serait perdue avant qu’ils croient que c’est possible. Dans tous les cas, maintenant que sa raison lui était revenue, elle se promit bien de ne plus s’exposer ainsi, de ne plus accepter de réunion que dans la rue ou dans les salles communes des marchands de vins.

Leurs relations devinrent gênées après cette tentative. Auguste n’osait plus la serrer de près et elle se tenait sur la réserve. — Un soir pourtant, ils purent passer une soirée complète ensemble. Vatard avait eu un billet de théâtre pour le Château-d’Eau et il ne rentrerait certainement pas avant minuit. Ils se dirigèrent vers le quartier de la Gaîté, mais cette joie qu’ils avaient espérée depuis si longtemps qu’ils en étaient privés, leur sembla morte. Ne sachant à quoi s’occuper, ils montèrent chez Gagny, au bal des Mille-Colonnes. La foule qui coulait dans le boyau réservé aux danses leur parut maussade.

Un quadrille d’Hervé commençait, une musique au poivre rouge, propre à vous faire pirater des femmes, une musique au salpêtre qui évoquait des roulis, des déhanchements, des jupons jetés par-dessus la tête, des jambes cabriolantes et piquant le ciel !

Les danseurs marchaient et tournaient d’un air ennuyé. En vain, quand les trilles des flûtes pirouettaient sur le chahut des cuivres, quand la caisse plaquait ses surjets de vacarme sur le tintamarre grandissant de l’orchestre, Auguste attendait un tourbillon de bras coupant l’air et tirebouchonnant le long des cuisses, des bustes jetés en avant, des pieds battant du beurre, patinant sur les planches, s’allongeant et retroussant le nez des danseuses. Les couples se tordaient à peine, se dégingandaient mollement, se défendaient de suer.

La galerie attablée sur les côtés et en haut de la salle semblait également navrée. Des familles entières se regardaient avec des airs dolents, buvaient sans enthousiasme, ne retrouvaient un peu de vie que pour calotter des moutards qui dansaient en rond et tombaient, les pieds en l’air, au milieu des couples.

Tout ce monde semblait engourdi ; on eût dit des gens ivres qui avaient le vin triste. Dans un coin, un municipal somnolait, debout sous son casque, et l’homme chargé de percevoir, annonçait d’une voix désolée les danses. Auguste et Désirée allèrent s’asseoir à une table et ils commandèrent un saladier. L’eau qu’on leur versa sur le sucre était trouble et le vin piquait. Ils n’eurent pas le courage de secouer leur mal-être en polkant ensemble. Ils partirent et, déroutés, se promenèrent, à lurelure, du boulevard de Montrouge à la chaussée du Maine.

Quatre jours après, Désirée très souffrante dut garder la chambre. Elle avait attrapé un gros rhume à patauger ainsi dans la boue des soirs. Elle avait beau avaler des boules de gomme et des pâtes, s’ingurgiter des tisanes de mauve et des quatre-fleurs, des sirops calmants et des loochs, la toux ne s’en allait point. Elle profita de ce repos forcé pour raccommoder ses frusques et aider sa sœur à bâtir sa robe.

Elle s’ennuyait considérablement, le dimanche surtout. Céline lui tint pourtant compagnie ; son amant était, depuis une huitaine, à la campagne, à l’affût de sites disloqués et dartreux et, elle aussi, voulut profiter de ce contre-temps pour travailler à son costume. Assises près de la fenêtre, elles coupaient, tailladaient, cousaient ; de temps à autre, elles levaient le nez et regardaient au travers des vitres. Un bout de soleil tachait la voie par places et trempait ses rayons pâles dans le ventre des flaques. Les parisiens abusaient de cette éclaircie pour aller encore à la campagne. Les trains de Versailles se succédaient de dix en dix minutes. Les impériales, bondées de monde, chantaient dans le vent qui cinglait le visage des femmes et secouait leurs jupes. Courbée sur la banquette, les yeux fripés, la main au chapeau, le parapluie entre les jambes, la floppée des voyageurs roulait dans un nuage de charbon et de poudre. Les fusées de cette allégresse indisposèrent les deux sœurs. Ce contentement de gens qui, après avoir pâti pendant toute une semaine, derrière un comptoir, ferment leurs volets le dimanche et délaissent le trottoir où, par les soirées tièdes, ils installent, du lundi au samedi, leurs enfants et leurs chaises ; cette manie des boutiquiers de vouloir s’ébattre, en plein air, dans un Clamart quelconque, cette satisfaction imbécile de porter, à cheval sur une canne, le panier aux provisions ; ces dînettes avec du papier gras sur l’herbe ; ces retours avec des bottelettes de fleurs ; ces cabrioles, ces cris, ces hurlées stupides sur les routes ; ces débraillés de costumes, ces habits bas, ces chemises bouffant de la culotte, ces corsets débridés, ces ceintures lâchant la taille de plusieurs crans ; ces parties de cache-cache et de visa dans des buissons empuantis par toutes les ordures des repas terminés et rendus, leur firent envie.

Elles jalousaient le bonheur de ces gens, ne doutant pas qu’ils ne fussent plus heureux qu’elles. Elles n’avaient plus de courage à rien, ne répondaient plus aux bonjours et aux huées des voyageurs huchés sur les wagons, détournaient la tête quand les paires d’amoureux souriaient, ravis d’aller manger en une ripaille l’argent gagné pendant la semaine.

Par désœuvrement, elles observaient les moindres détails du chemin de fer, le miroitement des poignées de cuivre des voitures, les bouillons de leurs vitres ; écoutaient le tictac du télégraphe, le bruit doux que font les wagons qui glissent, poussés par des hommes ; considéraient les couleurs différentes des fumées de machines, des fumées qui variaient du blanc au noir, du bleu au gris et se teintaient parfois de jaune, du jaune sale et pesant des bains de Barège ; et elles reconnaissaient chaque locomotive, savaient son nom, lisaient sur son flanc l’usine où elle était née : chantiers et ateliers de l’Océan, Cail et Cie, usine de Graffenstaden, Kœchlin à Mulhouse, Schneider au Creusot, Gouin aux Batignolles, Claparède à Saint-Denis, participation Cail, Parent, Schalken et Cie de Fives-Lille ; et elles se montraient la différence des bêtes, les frêles et les fortes, les petiotes sans tenders pour les trains de banlieue, les grosses pataudes pour les convois à marchandises.

Puis, leur attention se fixait sur une machine en panne et elles regardaient le monstrueux outillage de ses roues, le remuement d’abord silencieux et doux des pistons entrant dans les cylindres, puis leurs efforts multipliés, leurs va-et-vient rapides, toute l’effroyable mêlée de ces bielles et de ces tiges ; elles regardaient les éclairs de la boîte à feu, les dégorgements des robinets de vidange et de purge ; elles écoutaient le hoquet de la locomotive qui se met en marche, le sifflement saccadé de ses jets, ses cris stridulés, ses ahans rauques.

Elles avaient des joies d’enfants lorsqu’elles en apercevaient une, une toute petite, réservée pour la traction des marchandises dans la gare et pour les travaux de la voie, une mignonne, élégante et délurée, avec sa toiture de fer pour abriter les chauffeurs et ses grosses lunettes sur l’arrière-train.

Celle-là était leur préférée. À force de la voir décrire ses zigzags et ses courbes et siffler gaiement aux aiguilles, elles l’avaient prise en affection. Le matin, dès qu’elles se levaient et entr’ouvraient leurs rideaux, la petite était là, alerte et pimpante, fumant sans bruit, et elles lui disaient en riant bonjour.

Mais ce dimanche-là, la mioche, comme elles l’appelaient, était restée dans son écurie. Il n’y avait près des rotondes que d’énormes bêtes dont on curait l’estomac grillé avec des tringles. Céline et Désirée s’embêtaient à mourir. La petite était avec cela furieuse. Elle avait inspecté le pont en face pour s’assurer si Auguste ne venait pas. — Pas d’Auguste. — Elle lui garda rancune de ne s’être point dérangé, et, comme elle était reprise par un accès de toux, elle découvrit que c’était à cause de lui qu’elle était malade, et elle se dit qu’il n’avait vraiment pas eu de bon sens de la faire courir ainsi, au travers des rues, par tous les temps.

XV


Auguste était dans une désolation profonde. — D’abord les rendez-vous avec Désirée étaient interrompus, puis il avait d’autres sujets d’inquiétude. Sa mère devenait de plus en plus souffrante. Elle aurait eu besoin de reprendre haleine, de ne pas descendre chercher ses provisions, de ne pas cuisiner, avaler la vapeur des fumerons, aller au lavoir ; elle aurait eu besoin surtout de distractions. Elle prit subitement la rue du Champ-d’Asile en haine. Les croisées avaient vue sur le cimetière, et ces verdoiements d’arbres et ces blancheurs de tombes qui, l’été, lui avaient d’abord plu, avec leurs nichées ramageantes d’oiseaux et leurs fourmilles entrechoquées de plantes, lui jetèrent bientôt dans l’âme un incurable spleen. — Auguste était très embarrassé. La brave femme l’adorait comme on adore un fils unique, et lui, l’aimait avec l’affection reconnaissante d’un homme qui a souvenance des assauts enragés supportés contre la misère par une femme restée veuve toute jeune avec un enfant. Il devait prendre une résolution et se dépêcher ; le médecin le conseillait. Il se détermina enfin à l’installer chez une de ses tantes qui possédait une masure et un jardinet du côté de la rue Picpus. Le quartier était lugubre, mais la maisonnette ensoleillée et fleurie, et puis, là, ne devant jamais se trouver seule, elle ne serait plus exposée à manquer de soins dans la journée si par malheur sa maladie devenait plus grave.

Pour lui, par exemple, la vie allait être dure. La distance à franchir entre le quartier Picpus et le quartier St-Sulpice était longue, mais ce surcroît de fatigues lui importait peu. La grande difficulté à résoudre était celle des réunions. Elles étaient déjà si courtes, alors que tous les deux habitaient dans le même quartier ! Elles ne dureraient plus maintenant que quelques minutes ; le peu de temps dont ils pouvaient disposer devant nécessairement se passer en allées et venues. Ne pas dîner chez sa mère et s’attabler dans un bouisbouis quelconque jusqu’à ce que Désirée fût libre, c’était onéreux ; puis la pauvre femme était si malheureuse quand elle ne le voyait pas assis à côté d’elle, devant la soupe, qu’il ne pouvait vraiment songer, souffrante comme elle était, à la priver de cette dernière joie. Sa mère était d’ailleurs ainsi que les femmes âgées qui ont perdu l’appétit et sont dégoûtées de toute cuisine ; elle avait des hauts-de-cœur devant les plats et, malgré l’avis du médecin, elle n’aurait touché à aucune viande si Auguste ne l’avait doucement contrainte à sucer le sang d’une côtelette, quitte à recracher, si elle ne pouvait l’avaler, le morceau qu’elle avait en bouche.

Auguste fut comme tous les gens qui, après avoir longtemps oscillé, s’affermissent soudain. Il voulut que le déménagement s’effectuât sans retard. Il mit sur la porte un écriteau pour louer au demi-terme, emprunta une petite charrette, et, avec l’aide de ses amis, il la combla de meubles, s’attela à la bricole et les autres poussant et s’arrêtant à tous les coins de rue pour boire, il brimballa peu à peu, le matin, son mobilier et ses hardes.

Il avait facilement obtenu d’ailleurs, l’autorisation de venir à l’atelier deux heures plus tard. Le contre-maître l’estimait. À défaut des connaissances qui lui manquaient, dans la pratique de sa profession, il possédait du moins une grande qualité : celle de ne faire que très rarement le lundi et de n’être ni indocile ni rude ; puis ses amours avec la petite l’avaient rendu intéressant. Personne n’ignorait le refus de Vatard et tout le monde lui donnait tort ; non seulement les personnes peu srupuleuses, mais encore les gens honnêtes comme la mère Teston et la contre-maître. Elles auraient eu une fille à marier qu’elles ne l’auraient probablement pas donnée à Auguste ; mais n’étant pas directement intéressées à la question, elles s’étonnaient qu’un père eût le cœur assez dur pour faire ainsi languir des amoureux. Un vieux fonds de romans et de chansons s’apitoyant sur les malheurs des couples qui s’aiment, surgit en elles, sans même qu’elles en eussent conscience. Le sentimentalisme pleurnichant du peuple se fit jour ; Vatard devint un monstre ; au besoin on eût aidé Auguste à le tromper.

L’on ne fut donc pas surpris qu’il jabotât pendant des heures, le matin, avec Céline qui servait d’intermédiaire, donnait des nouvelles de Désirée au jeune homme, expliquait qu’on lui avait mis un emplâtre sur l’estomac, qu’elle allait bien, qu’elle pourrait prochainement sortir et racontait à sa sœur, le soir, qu’elle avait vu Auguste, qu’il était très malheureux de ne pas la voir, qu’il était épris plus que jamais d’elle.

Céline lui fit aussi connaître le changement de domicile d’Auguste. Désirée fut un peu froissée qu’il eût agi de la sorte sans la prévenir. Elle ne comprit rien à l’aversion de la vieille femme pour sa demeure, fut injuste, s’alarma, craignit que son amoureux ne cherchât un prétexte pour la voir moins souvent, et elle eut cette mauvaise pensée que, n’ayant pu parvenir à la posséder, il voulait s’éloigner peu à peu d’elle. Mais toutes ses défiances s’évanouirent quand elle le revit. Il avait l’air si joyeux et il l’embrassa de si bon cœur qu’elle s’accusa de l’avoir soupçonné et qu’elle se fit pour lui plus charmante et plus douce. Cette intimité qui avait existé entre eux et qui, malgré tous leurs efforts, n’était plus la même depuis qu’il avait essayé de la pétrir dans un garno, reprit comme si rien ne s’était élevé entre eux.

Alors commencèrent les longues combinaisons, les projets ingénieux pour se rendre d’un bout de Paris à l’autre, sans frais et en quelques minutes. Auguste s’occupa du parcours des tramways, acheta, dans un bureau d’omnibus, un indicateur ; mais ce grimoire, avec ses accolades de grosses lettres et ses rangées de points ne leur apprit rien. Ils se tuèrent les yeux là-dessus, ne purent démêler l’écheveau des jonctions et des correspondances. Fatiguée de cligner ainsi des paupières et de suivre son doigt qui soulignait les lignes, la petite dit avec raison à son amant qu’une fois installée dans son nouveau quartier, il verrait bien les voitures et pourrait ainsi la renseigner sur la couleur de celles qu’elle devrait prendre. Auguste lui fournit toutes les indications désirables, mais comme, par tous les jours de pluie, les tramways et les omnibus étaient invariablement pleins, ils convinrent qu’ils n’auraient pas recours à ces véhicules qui, avec leurs détours et leurs arrêts, leur laissaient à peine le temps de s’embrasser et de repartir. Il demeura entendu que chacun ferait la moitié du chemin à pied, qu’elle tâcherait, pour son compte, d’aller jusqu’au quai de la Halle aux Vins, et qu’il l’attendrait là, le long du parapet ou contre les grilles.

S’ils avaient maintenant un temps moins long à rester ensemble, ils avaient, en revanche, un rendez-vous de plus, celui du dimanche. Depuis longtemps, les ouvriers faisaient une demi-journée ce matin-là ; mais le patron s’étant aperçu que cette ardeur à venir travailler tenait simplement à ceci : qu’ayant épuisé tout crédit dans les quartiers où ils habitaient et en ayant conservé toujours et quand même dans les environs de ses ateliers, ils arrivaient pour boire sans bourse délier, ne se livraient, au demeurant, à aucune besogne utile, pipaient dans la cour ou pionçaient derrière les ballots ; il avait résolu de ne plus ouvrir ses magasins le dimanche. Dispensé de monter une presse, ce matin-là, Auguste pouvait rejoindre Désirée vers les neuf heures.

Les réunions se succédèrent. Le temps se maintenait au froid, mais la pluie ne tombait plus. Désirée ne fut pas tout d’abord fâchée de franchir les limites de l’arrondissement de Montrouge. Cela la changeait, la rue du Contentin commençait d’ailleurs à l’ennuyer avec son éternelle tristesse de rue délaissée ; elle eut, enfin, pendant les premiers jours, le plaisir de traverser des boulevards et des rues où elle n’allait pas d’ordinaire plus de deux fois par an.

Arrivée au boulevard Saint-Michel, elle le descendait lentement, quand elle n’avait pas de retard, badaudait devant les marchands de chaussures, s’extasiait devant des brodequins couleur hanneton et puce, devant des petits souliers bas, à hauts talons et à bouffettes, devant des bottines en étoffes grossières et teintes en vert, en bleu, en rouge crus, passementées et lacées de chenilles d’or faux, cherchant quelles femmes pouvaient bien les acheter, se faisant la réflexion qu’une personne n’oserait pas se montrer dans la rue avec ; puis, elle contemplait les devantures étincelantes des cafés, les femmes peintes qui s’agitent aux tables, les marchands d’écrevisses et de bouquets, la grosse mère qui crie le plaisir, les bandes imbéciles des étudiants qui braillent, les mendiantes qui charroient des enfants trouvés et regardent, d’un air ahuri, la dorure des glaces.

Tout ce mouvement, tout ce bruit, la divertissaient ; elle musait, les yeux grands ouverts, ne marchait réellement qu’une fois arrivée devant les grilles du jardin de Cluny, était prise régulièrement de pitié pour la sentinelle en faction, sous la voûte obscure des Thermes.

Un soir, elle fut suivie par des jeunes gens qui, n’ayant probablement rien à boire, emboîtèrent le pas derrière elle et lui débitèrent des galantises. Elle accélérait sa marche, se défendant de leur répondre ; dès qu’ils aperçurent Auguste, mélancoliquement planté au tournant du quai, ils se retirèrent ; mais la petite qui, ainsi que toutes les femmes, n’était pas fâchée au fond d’être suivie, le fut moins encore, cette fois-là. Auguste pouvait voir que des jeunes gens du monde la jugeaient assez jolie pour la vouloir séduire. Cela ne faisait pas le compte du jeune homme qui maugréa tout bas, pensant qu’elle aurait bien dû les rembarrer, qu’elle n’était pas assez mécontente de ces invites.

Et elle riait, lui tapait sur les doigts, murmurait : que tu es bête, je me fiche bien d’eux puisque je suis là ! Et, très contente qu’il se montrât jaloux, elle lui reprochait, puis elle se pendait plus câline à son bras, toute penchée en avant et la tête relevée vers lui, pour lui voir les yeux.

Mais le temps coulait vite, ils remontaient lentement jusqu’au boulevard du Montparnasse. Un jour, ils avisèrent un joli bouchon, presque solitaire, où ils burent du cidre. — Le bouchon de leurs rêves leur sembla être celui-là : une petite salle enguirlandée de roses, avec des tables de bois, une bonne grosse maman ronflant dans son comptoir, les bras croisés, un garçon bâillant sur le seuil de la porte, un patron salivant et fumant derrière un journal. — Tiens, mais voilà un endroit utile à connaître, dit Auguste ; au lieu de descendre jusqu’au quai, tu t’arrêteras là quand il pleuvra. Je ne crains pas l’eau. Le temps pendant lequel nous remontions jusqu’à cette place sera perdu pour moi, puisque je ne t’aurai point ; mais cela vaudra toujours mieux que de te laisser tremper comme une soupe et de tomber de nouveau malade.

Bien leur en prit d’avoir découvert cet endroit tranquille, car les soirées où le ciel et les pavés sont couleur de boue, où les vitres buent, où les souliers s’enlisent dans la fange grasse, se succédèrent sans alternances d’horizons-clairs. L’heure venue, Désirée, les jambes recroquevillées devant la grille de coke, s’engourdissait, sentant ses paupières s’alourdir, se disait : il faut partir, — se donnait cinq minutes de répit, restait. — Elle se reprochait sa paresse, se trouvait lâche, s’apitoyait sur le sort d’Auguste qui n’hésitait pas à barboter, dans la pluie, pour elle, et, à la fin, elle sautait sur ses pieds, se secouait, mettait sa capuche, filait rapidement jusqu’à la boutique du marchand de vins.

Puis ces jours de malaise, ces jours où la femme devient irritable et déplore les rappels de son sexe, la laissèrent sans force. Ces jours-là, elle se débattait, gémissant : je ne suis pas en train, je suis fatiguée, si je n’y allais pas, je lui dirai demain que j’ai été malade, — et elle se mirait dans la glace, se trouvait les yeux cernés, le teint blême, aspirait à se mettre au lit, s’essayait à tousser et se croyait perdue. Elle se disait : Allons voyons, un peu de courage ! Et elle espérait un coup de sonnette, une visite quelconque qui justifierait sa fainéantise, qui lui permettrait de croire qu’elle n’avait pu faire autrement que de rester chez elle. — Personne ne venait, alors elle se résolvait à ouvrir la porte, descendait, inspectait encore la rue à gauche, à droite ; aucune connaissance n’apparaissant, elle se déterminait enfin à prendre son élan.

Ces soirs-là, par exemple, elle était d’humeur contrariante, se laissait à peine embrasser, répondait à son amoureux, lorsque, la voyant si soucieuse et si pâle, il lui demandait : qu’est-ce que tu as ? Tu es malade ? — un non maussade, se mettait en colère quand il insistait, lui répétant : Mais puisque je te dis que je n’ai rien ! — Et elle se plaignait dix minutes après d’avoir froid, se secouait les épaules et, bien qu’il commandât du vin chaud pour la ragaillardir, elle se taisait, absorbée, n’insistait pas pour demeurer, quand, inquiet de la voir ainsi, le jeune homme lui proposait de la reconduire.

Après l’avoir quittée, il retournait chez lui, se sentait un grand vide. Il aurait voulu, en rentrant, avoir une chambre tiède, une femme dont le sommeil se réveillerait en une question affectueuse et douce ; il aurait voulu, en allumant la chandelle, voir sourire à son arrivée la femme qui s’était endormie, en l’attendant ; il se rappelait mot pour mot cette image de bien-être, de bonheur, que Céline avait évoquée, le jour où elle l’invitait à épouser sa sœur. Lorsqu’il croisait sur le boulevard de Mazas quelques gens attardés qui marchaient bon pas, il les enviait, pensant : Ceux-là vont retrouver un gentil intérieur, ils vont pouvoir raconter à celle qui est chez eux, ce qu’ils ont fait, ce qu’ils ont vu. Il aspirait à la quiétude du ménage, à l’union reposante de deux êtres dont les intérêts et les pensées sont parfois les mêmes.

La nuit surtout, alors qu’il était couché et que la chambre était noire, toutes les pensées tristes l’obsédaient, et, bien qu’il fermât obstinément les yeux, il ne pouvait dormir. Il tentait quelquefois de rejeter tous ses chagrins, se disant : Mais en somme, je ne suis pas à plaindre, je suis heureux avec ma brave femme de mère. Il s’avouait pourtant que cette affection tranquille, que ces caresses tièdes de vieille femme le laissaient fâché ou froid ; — par moments, il s’épouvantait, craignant d’aimer moins sa mère.

Puis l’image de Désirée le hantait de nouveau et il se morfondait en regrets inutiles, se redisait : Ah ! Si je n’étais pas allé au régiment, j’aurais aujourd’hui, comme tailleur d’écume, huit francs par jour, je pourrais me marier ; — et il cherchait à se consoler, se répétant que, s’il avait exercé un autre état, il n’aurait connu ni la maison Débonnaire ni Désirée. Il songeait à changer de profession, à en adopter une qui lui rapporterait davantage, mais il convenait qu’il n’était propre à rien, qu’il gagnait maintenant assez bien sa vie dans la brochure, que ce serait folie que de se lancer dans les hasards d’un autre métier.

Quant à Désirée, ses pensées étaient moins tourmentées et moins âcres ; elle glissait peu à peu à une sorte de langueur et d’apaisement. — Le boulevard St-Michel, qui l’avait amusée d’abord avec son luxe d’étalage et son bruissement de foule, l’ennuyait maintenant. Le coup de fouet donné aux rendez-vous par la mauvaise volonté de Vatard ne la cinglait plus ; depuis qu’il la laissait sortir, elle devenait douillette au froid, sensible au vent, inexacte aux réunions, y allait quelquefois très en avance, prise soudain d’impatience et d’un besoin de marche, presque toujours comme accomplissant un devoir qui s’imposait, très en retard.

Les jours trempés de brume, elle ne dépassait pas, ainsi qu’ils étaient convenus, la boutique du marchand de vins ; mais les jours où les pavés sont secs, où le vent pique et invite aux courses, elle ne venait plus retrouver Auguste près du quai.

Quinze jours s’écoulèrent, quinze jours, où, heures par heures, il pouvait suivre les nuances dégradées d’un courage qui fuyait ; elle descendait jusqu’à mi-côte le boulevard St-Germain ; un jour ne franchissait pas le coin du boulevard St-Michel, un autre allait de moins en moins loin à mesure que les soirées se déroulaient. Quelque temps qu’il fît, elle arrivait enfin à ne plus le rejoindre que vis-à-vis la boutique du marchand de vins.

XVI


Quand Céline eut achevé sa robe et qu’elle l’essaya, elle s’ébaudit comme une toquée, sauta dans la chambre, se démancha le cou pour se regarder le dos, se trouva une tournure ravissante, voire même un certain chic. Cyprien eut moins d’enthousiasme lorsque, jaillissant dans son atelier, elle se campa devant lui en quête de compliments. Il se borna à lui faire observer que cette robe ne lui avantageait pas la taille, que l’autre, tout élimée qu’elle fût, la moulait mieux, la rendait plus onduleuse et plus ployante.

Ces remarques, formulées d’un ton convaincu, produisirent à Céline l’effet d’une paire de gifles. Elle demeura abasourdie, puis elle lui lança une réponse aigre. Comme il n’était pas en veine de disputes, il se borna à lui déclarer qu’il s’était moqué d’elle. — Elle reprit alors sa bonne humeur et se pavana de nouveau, très satisfaite, devant une glace.

Cette robe devint un perpétuel sujet de discussions et d’injures.

Céline arrivait le dimanche matin, disait : Je m’aboule pour une balade. — Lui, continuait à prétexter des travaux pressés, s’ingéniait, ainsi qu’il se l’était promis, à ne pas la suivre. Alors elle s’allongeait sur le divan, grommelait, remuait, jusqu’à ce qu’impatienté de ces manigances, il consentît enfin à la sortir.

Elle voulait se promener dans des endroits bien, aux Tuileries, aux Champs-Élysées, quelque part où elle pourrait montrer sa robe. Il s’y refusait, proposait d’aller au Moulin de la Galette, à Montmartre, sur le boulevard d’Italie, près des Gobelins, dans un quartier bon enfant où il pourrait fumer sa pipe.

— C’est pas la peine d’avoir une robe neuve pour visiter des endroits comme ceux-là, répliquait Céline.

Il répondait : — Pourquoi n’as-tu pas mis celle de tous les jours ?

— Merci ! eh bien quand donc alors que je ferais prendre l’air à ma jupe propre, si c’était pas le dimanche ?

Il tenta de lui faire comprendre qu’il n’y avait pas de raison pour se mieux habiller le dimanche que les autres jours. Il se butta contre un entêtement de borne.

Une après-midi, il se décida pourtant à la traîner aux Champs-Élysées. Il la fit asseoir dans la poussière sur une chaise, le dos tourné à la chaussée, et ils regardèrent cette tiolée de nigauds qui s’ébattent dans des habits neufs, de la place de la Concorde au Cirque d’été. Il eut des écœurements à voir houler ce troupeau de bêtes. Elle, arrondit des yeux énormes, s’imaginant qu’on admirait sa vêture, son maintien, ses charmes.

Il jura bien de ne plus la conduire dans cette foire aux toilettes, et il la remorqua sur des bateaux-mouches jusqu’à Bercy, l’emmena près de la place Pinel, derrière un abattoir, lui vanta, sans qu’elle sût s’il se moquait d’elle, la funèbre hideur de ces boulevards, la crapule délabrée de ces rues.

Tout cela la réjouissait fort peu, — elle n’avait nul besoin d’un amant propre pour aller voir ces quartiers sordides ! Il leur était décidément bien difficile de s’entendre. Elle devenait sans indulgence pour ses lubies d’artiste, et il avait des désirs de la fuir, quand, avec ses manières de fille du peuple, elle ne pouvait supporter les gens à lorgnon, examinait le doigt de chaque femme assise à côté d’un homme pour voir si elle avait l’anneau et disait tout bas à Cyprien : — Elle n’est pas mariée, tu sais !

Et pourtant, certains jours, il était harcelé comme par un remords. Il se promettait d’être plus aimable pour Céline et il la prenait dans ses bras lorsqu’elle entrait chez lui, jouait avec elle comme avec une jeune chienne, fumait une cigarette qu’ils se partageaient bouffées par bouffées, et, assis près du poêle, il la laissait narrer les histoires de sa famille, les débats qu’elle avait eus avec ses camarades.

Quelquefois elle exhalait de gros chagrins, pleurait à petits coups et Cyprien, malgré sa résolution d’être calme, finissait par la piquer de mots aigus. Elle lui répondit, une fois qu’il la suppliait de réserver ses larmes pour les jours où elle ne viendrait pas chez lui : — À qui veux-tu que je raconte mes peines si ce n’est à toi ?

Mais, où leur amour craquait, c’était par ces jours de grande tourmente quand le peintre s’habillait pour aller à une soirée ou à un bal. Pour elle, un salon était une sorte de bastringue de luxe, où on levait des femmes. Il avait beau lui dire : mais ce n’est pas cela ! — Elle hochait la tête d’un air défiant, et la haine de la plébéienne pour la femme bourgeoise éclatait avec des mots crus. Le cœur gros, elle aidait son amant à se parer, rôdait autour de lui, admirant sa cravate blanche et son habit à queue d’aronde, considérant avec respect son chapeau à claque, le faisant détonner et s’aplatir, s’extasiant sur la doublure de soie noire, sur les lettres en or qui y étaient cousues.

Ces soirs-là, elle voulait à toute force coucher chez lui, afin d’être plus sûre qu’il reviendrait, et elle ne comprenait rien aux fureurs du peintre qui, contraint à se rendre chez des gens disposés à lui acheter ses toiles, sacrait comme un charretier, se débattant contre les boutons de ses gants, contre l’empois de son linge. Elle lui disait : — N’y va donc pas ! — Tu verras, nous nous amuserons ! — Et Cyprien criait exaspéré : — Eh que diable ! T’imagines-tu donc que c’est pour mon plaisir que je vais dépenser deux francs de voiture et m’embêter chez des bourgeois ! — Mais elle ripostait : Laisse donc, je m’en doute bien, tu vas retrouver des femmes. — Eh bien, j’aimerais mieux ça, finissait par répondre le peintre. — Alors elle le tapait furieuse ; il finissait par s’aigrir parce qu’elle lui froissait sa chemise, et il partait accablé par la perspective de rester, deux ou trois heures debout, sans fumer, auprès d’une porte.

Il ne dansait ni ne jouait, avait l’air d’un imbécile, faisait partie de cette lamentable cohue de gens qui contemplent les plafonds et, pour se donner une contenance, vérifient, toutes les dix minutes, l’attitude de leur cravate. Généralement il se réfugiait dans la salle des joueurs, où des hommes ignorant comme lui les délices des cartes et des danses, soupirent, regrettant leurs pantoufles et leur coin du feu, songeant qu’ils ne pourront plus appareiller un fiacre et devront traîner à leur bras, dans un quartier lointain, une femme agacée et lasse.

Il s’esquivait le plus tôt possible, rentrait et, quelque précaution qu’il prît, Céline se désendormait et l’interpellait avec rage.

— Tu sens la poudre de riz ! Tu m’en as fait, j’en suis sûre, — et elle clamait : — Va donc, va donc les retrouver tes filles du monde ! Ah oui ! Elles sont chouettes ! C’est rien que de le dire ! De jolies carcasses avec leurs airs godiches et les bassins qu’elles ont dans les épaules ! Faut voir ça, le matin, quand ça se réveille ! en v’là du joli taffetas ! ça tousse, ça geint, ça avale de l’huile de foie de morue, ça se loue de la santé à la petite semaine !

Et quand il essayait d’interrompre ce flot de grossièretés, elle déjectait, plus furieuse :

— Je sais ce que je dis, tiens, bougre de bête ! regarde-moi, il n’y a pas de toilettes, il n’y a pas de bijoux qui tiennent ! si elles étaient là, comme moi, en chemise, ah bien ça en serait une fête ! tu verrais ! elles ne nous valent pas ! non elles ne nous valent pas, quand elles n’ont plus tous leurs affutiaux c’est des fanées, t’entends ? Et elle tapait sur sa gorge qui était charmante, criait : Hein ? V’là qui les dégotte ! gesticulant, dans le lit, les yeux en braise, les cheveux croulant comme une gerbe de paille sur ses épaules nues.

Enfoui dans un fauteuil, Cyprien fumait des cigarettes sans répondre. Il fut obligé, pour avoir la paix, de la menacer de ne plus rentrer du tout, ces soirs-là. Alors elle se tut, mais elle avait des tressauts, des commencements d’attaques de nerfs, elle était plus incommode encore que lorsqu’elle se dressait et aboyait devant lui.

Il adopta un autre système. Il lut, la laissant se démener, se tordre, déchirer son mouchoir avec ses dents.

Son indifférence eut pour résultat de faire cesser ces crises ; devenue tout à coup dolente, mais bénigne, Céline s’ingénia, par tous les moyens possibles, à plaire à son amant, à s’en faire aimer.

Lui voyant toujours peindre des figures maquillées, un soir qu’il était absent, elle se secoua sur la tête une houppe à poudre, s’enfarina le nez, prit un crayon de pastel et se farda de rouge. Cette peinturlure exécutée sans habitude et sans goût la fit ressembler à une femme sauvage. Le peintre se mit à rire quand, rentrant, il la vit ainsi bigarrée ; elle se fâcha, se mit à pleurer et elle s’essuyait avec ses doigts, écrasant les couleurs sur ses joues, barbouillée et grotesque, les mains tachées, les lèvres fraîches, malgré tout, dans ce gâchis de boue rose.

Alors elle désespéra de réduire cet homme. Il était cependant devenu plus bénévole et plus patient. Pourvu qu’elle ne gémît ou ne criât point, il s’estimait heureux. Une sincère commisération lui était venue pour Céline ; seulement il s’aperçut au bout de quelque temps qu’il avait tort de n’être plus sur le qui-vive. Céline avait un cœur d’or, mais elle avait besoin d’être mâtée ; ne sentant plus sa laisse, elle redevint comme naguère, plus turbulente, plus rebiffée.

Cette sorte d’amitié craintive qu’elle éprouvait pour le peintre commençait à tourner d’ailleurs. La fierté qu’elle avait eue à posséder pour amant un monsieur bien s’était évanouie. L’attrait d’un amour nouveau était perdu. Elle pensait maintenant aux fêtes de ses vieilles liaisons ; les jours de tumulte, quand, après avoir jappé aux oreilles du peintre, elle râlait à bout de voix, affolée par son silence et son mépris, elle revenait à Anatole.

Cet homme qui l’avait si profondément blessée en la quittant sans lui avoir laissé la satisfaction de partir la première, lui apparaissait maintenant comme un beau luron, comme un joyeux compère. Les rigolades à la bonne franquette qu’ils s’étaient données, l’enchantaient, avec leur douceur ranimée d’une souvenance lointaine ; les brutalités dont il les salait parfois ne la répugnaient déjà plus ; elle les excusait comme les inévitables suites d’une passion sincère. Il l’avait exténuée par ses violences, et par ses rapines, mais, somme toute, il valait mieux que Cyprien. Avec lui, au moins, on riait, on disait zut ! quand on voulait ; on sautait dans la rue, on rossignolait, on cancanait, on lichotait, il n’y avait ni tenue ni gêne. Et puis, après tout, elle n’avait guère gagné au change. Cyprien ne lui donnait pas de quoi s’entretenir ; l’autre, il est vrai, la pillait, mais enfin, coûte que coûte, pour accepter cette vie de déboire encore aurait-il fallu des compensations ! De l’argent ? pas. — Des joies à en bâiller comme avec Anatole ? pas. — Des caresses, des câlineries, des attentions même ? Pas davantage ! Ah ! Anatole pouvait la poursuivre maintenant le soir, elle n’aurait certes plus réclamé l’assistance du peintre !

Elle arrivait peu à peu à ce point où l’on souhaite, tout en ne possédant pas encore les moyens matériels de le faire, de tromper l’homme avec lequel on vit, de se venger de ses dédains ou de ses bontés, de prendre une revanche. — Ces désirs devinrent plus arrêtés, plus vifs, un certain dimanche. Après une lutte de plus d’une heure, elle avait brisé Cyprien qui la sortit. Ils se tiraillaient au bras l’un de l’autre, dans la rue. Il lui jetait des mots désagréables tout le long du chemin ou bien il répondait au hasard, lui laissant ainsi voir qu’il ne l’écoutait même pas. Elle se taisait, examinait d’un air affligé les boutiques devant lesquelles elle n’avait même plus la permission de s’arrêter, quand un couple dévala sur l’autre trottoir. Elle demeura pâmée. — C’était Anatole qui, d’un air vainqueur, se penchait amoureusement sur le visage d’une femme avenante et remise à neuf. Ils paraissaient très heureux. Des intonations grotesques d’homme qui sait comment amuser une fille, et des rires provoqués par ces farces grasses, s’échappaient du couple. On devinait une journée de godailles à la flan, dans les cabarets, de régalades sans prétention, dans les bastringues. Anatole aperçut Céline ; il la choya d’un œil en coulisse, d’un œil invitant, et il se dandina, avec ses faucilles de cheveux sur les tempes et sa casquette infléchie sur la droite, très satisfait que son ancienne maîtresse pût voir qu’il moissonnait des femmes mûres et bien nippées.

La vue de cette fille jeta la désolation dans l’âme de Céline. Si elle avait été une pauvre souillon, vêtue de bribes ramassées chez un frelampier, si elle avait eu les joues creusées par la noce et comblées par les plâtres, Céline n’eût certainement pas été torturée par cette jalousie qui la poigna. Sa rivale étant avenante, elle aurait voulu la supplanter auprès d’Anatole.

Le peintre ne fut point sans s’apercevoir de ce changement. Le premier symptôme auquel il reconnut que sa maîtresse pouvait le trahir fut un silence absorbé, une ardeur à lui désobéir, une propension à ne plus venir régulièrement chez lui.

Mais le jour où il eut vraiment peur, ce fut celui où Céline lança un mot qui lui ouvrit des horizons. Dans l’espoir d’exciter sa jalousie, elle lui avait parlé de ses amours éteintes, s’appesantissant davantage sur ses relations avec Anatole. Elle disait : — Celui-là, c’était du peuple comme moi, nous nous entendions ; il me grugeait, il me volait, mais c’est égal, il était aimant ; il était pas comme d’autres qui sont des glaces, qui vous considèrent comme de pauvres gnolles, comme des rien-du-tout qu’on ne battrait même pas !

XVII


Céline s’étonnait parfois de l’apathie de sa sœur, lui disait : tu vas être en retard, dépêche-toi. Désirée répondait : mais non, je n’ai pas donné d’heure exacte à Auguste ; je lui ai simplement promis de le rejoindre entre huit et neuf heures. Il n’est que la demie, j’ai bien le temps. Céline partait. — Désirée attendait que l’eau fût chaude pour se laver les mains. Cela lui faisait bien perdre dix minutes ; cinq encore pour s’attifer et descendre les marches ; avant qu’elle n’eût franchi le couloir et la porte d’entrée, Auguste croquait le marmot depuis plus de trois quarts d’heure.

Un soir, elle ne vint pas. C’était la première fois qu’elle manquait ainsi, complètement, à un rendez-vous.

Il se promena sur le boulevard, monta jusqu’au carrefour de l’observatoire, demanda dans la bibine où ils s’étaient souvent retrouvés, si on ne l’avait pas vue. Il errait comme une âme en peine, surveillant les trottoirs, épiant la chaussée, n’osant entrer chez un marchand de tabac de peur qu’elle ne passât tandis qu’il aurait le dos tourné. Il n’osait non plus aller plus loin que la rue du Montparnasse, la petite pouvant gagner le boulevard par cette rue ou par celle du départ ; et il restait là, debout, sur cette route mal éclairée, frôlé par deux sergents de ville qui marchaient sans se presser, regardaient avec défiance cet homme planté contre un arbre ou le long d’un banc.

Désirée n’arrivait décidément pas. Alors il redescendait lentement le boulevard, se retournant, toutes les trois minutes, sondant l’horizon borné, attendant que les points noirs qui remuaient au loin eussent grossi, se fussent changés en des femmes autres que celle qu’il espérait.

L’heure s’était écoulée depuis longtemps déjà qu’il ne croyait pas encore qu’elle lui ferait faux bond. Quelquefois, il apercevait, venant en sens inverse, une tournure qui ressemblait à celle de Désirée et il courait au-devant d’elle, s’imaginant que la petite avait pris par un chemin différent, s’était rendue au quai, et, dépitée de ne pas le voir, retournait chez elle. De plus près, il trouvait une femme qui n’avait rien de commun avec la sienne. La femme le fixait, alarmée ou ravie du pas qu’il avait fait vers elle ; — ou elle souriait, ou elle décrivait une courbe brusque pour l’éviter. Il arrivait au pont St-Germain, et désolé, il haletait ; — puis, lentement encore, il longeait les grilles de l’Entrepôt, examinait, aux lueurs chassieuses de lanternes posées aux quatre coins d’un trou, l’amas en réparation des tuyaux à gaz, des conduites à eau ; traversait la rue, s’accoudait sur le parapet au-dessus de la Seine qui coulait, noire, zébrée, çà et là, de tortilles de feu par le reflètement des réverbères. Onze heures sonnaient. — Pas de Désirée. — Ah ! Elle n’était vraiment pas gentille ! Elle avait paressé au coin du feu, s’était couchée chaudement sans penser à lui ! Puis il essayait de se persuader qu’elle était souffrante ; — mais non pendant la journée, elle avait jaboté et ri comme de coutume. — À six heures, elle avait quitté l’atelier, joyeuse et bien portante. Il eût été, en vérité, très-étonnant qu’elle fût tombée malade en rentrant chez elle. Peut-être son père l’avait-il retenue ? C’était encore peu probable. — Vatard ne sortait guère qu’à des jours fixés. — Désirée connaissait les soirs où il allait faire sa partie chez Tabuche. — Elle savait, par conséquent, quelles étaient les heures où elle était libre ; le père d’ailleurs ne la tracassait plus, la laissait se balader. En admettant même qu’il eût voulu, comme autrefois, la guetter et la tenir en laisse, elle aurait pu prétexter l’achat d’une pelote de fil ou d’un paquet d’aiguilles, courir jusque chez le marchand de vins, le prier de prévenir Auguste quand il viendrait, retourner chez elle au grand galop si réellement elle était trop pressée pour pouvoir l’attendre.

Il essayait de se rappeler les paroles qu’elle avait prononcées depuis plusieurs jours ; n’avait-elle pas dit que les tempes lui battait, qu’elle était mal à l’aise ? Après tout la migraine s’était peut-être ruée sur elle et l’avait jetée la tête sur un lit, au moment où elle allait partir. Avec l’égoïsme des gens épris, il eût préféré d’ailleurs qu’elle fût malade plutôt qu’indifférente. Il se répétait pour la vingtième fois que, tandis qu’il l’accusait de paresse et de froideur, elle geignait et pleurait sans doute. Il ne pouvait parvenir à se convaincre.

Le même fait se reproduisit à des intervalles peu séparés. Le lendemain, pressée de questions, la petite répondait : — J’ai été souffrante.

La première fois, il la questionna avec inquiétude, avec angoisse ; la seconde, il l’engagea vivement à voir un médecin, se gendarma lorsqu’elle prétendit que ça n’en valait pas la peine, que ça se passerait comme c’était venu ; les fois suivantes, il devint très perplexe, pensant qu’elle avait trop bonne mine pour une malade. Un jour il laissa percer un doute. Elle eut une pointe d’incarnat aux joues, se fâcha, se fit demander pardon, ne l’accorda qu’après de longues instances.

Mais comme ces défaites se renouvelaient, les jours de froidure et de pluie surtout ; comme cette maladie qu’elle prétendait la poigner le soir, ne lui laissait aucune trace, le lendemain matin, il fut persuadé qu’elle mentait et il le lui fit doucement comprendre, intimidé malgré tout, incertain même s’il avait raison, lorsqu’éclatant en reproches, elle s’étonnait d’être ainsi mal reçue, trouvait étrange qu’on la soupçonnât, déclarait que dans tous les cas, c’était ainsi, que ce ne serait pas autrement, que c’était à prendre ou à laisser. — Il prenait.

La vie leur devint épineuse. Quand, après avoir manqué à ses promesses, Désirée s’apprêtait, le lendemain, à revoir Auguste, elle ne venait plus au-devant de lui que hargneuse et prompte aux colères. Il allait falloir supporter des criailleries, répéter vingt fois : je n’ai pas pu ! se tenir en garde pour ne point se contredire, lui clore la bouche avec des airs boudeurs et des menaces, entendre des soupirs qui en disaient long, subir des emportements qui se contenaient, des défiances qui couvaient l’injure !

Pour un peu, elle serait encore restée chez elle.

Leurs réunions si joyeuses, dans les premiers temps, devenaient lugubres. Elle avait avec cela, sans peut-être s’en rendre compte, des observations, des mots qui cassaient bras et jambes. Jadis, ils se promenaient ensemble ; tout à coup, il pleuvait. Elle acceptait gaiement l’aventure ; — maintenant elle grognait : Allons, bon, voilà de la pluie, je vais être trempée ; il ne manquait plus que cela !

Leur amour semblait vaciller par moments sous une poussée de mille bêtises, de mille riens qui, comme des termites, faisaient leurs trous, rongeaient sourdement les derniers liens qui les rattachaient. Lui, se désespérait, sentant sa femme lui échapper ; elle, se cabrait, le voyant résolu à la combattre. Auguste finissait par plier pourtant, avouait des torts qu’il ne reconnaissait plus lorsqu’il était loin d’elle, baissait la tête, la remerciant presque d’être venue, lorsqu’ironique et mauvaise, elle lui laissait entendre qu’elle aurait encore pu mentir à sa parole, en ne quittant pas sa chambre.

Et cependant que de leçons il avait apprises, avant que d’aller à sa rencontre ! Comme il s’était promis de ne pas céder ! Puis, au premier regard qu’elle lui jetait, toutes ses fermetés se fondaient en incertitudes et en peurs. Il était comme un homme qui jugerait miséricordieux l’adversaire qui, après l’avoir terrassé et meurtri, consent à ne point l’achever.

Certains soirs d’attente, au milieu du boulevard St-Germain, quand il marchait, l’œil au guet, et à petits pas, il était accosté par une ambulante, une blonde triste, qui errait, les mains dans un manchon et la tête nue. Elle lui disait : Bonjour, beau blond ! — mais il continuait sa route sans l’écouter. Alors que, ne voyant pas la petite, il revenait sur le trottoir et frôlait à nouveau cette femme, elle le regardait, lui faisait curieusement : eh bien, elle ne vient donc pas ? — À force de se croiser ainsi, ils échangèrent quelques paroles. — Elle était d’ailleurs très-douce quand elle était à jeun. — Puis Auguste était si malheureux, si enfiévré par tous ces espoirs déçus qu’il laissait échapper quelques plaintes, mais toujours cette fille donnait raison à Désirée. Est-ce que les hommes pouvaient savoir ! Les femmes ne font pas ce qu’elles veulent ! Ah ! Les hommes ! Quels égoïstes ! Ils soupçonnent toujours le mal ! ça y était arrivé à elle. Son premier amant l’avait battue parce qu’elle n’était pas exacte et alors elle n’y mettait pas de mauvais vouloir ! Il est vrai qu’il la rossait aussi pour des vices qu’elle n’avait pas encore à cette époque-là. Ah ! vraiment, les femmes étaient à plaindre ! — Et elle défendait opiniâtrément la petite, sans la connaître.

Ces soirs-là, Auguste retournait chez lui plus réconforté. — Les jours où il apercevait Désirée, il quittait précipitamment la femme qui s’éloignait aussitôt, recommençant, à vingt enjambées plus loin, sa promenade lente, roulant dans sa gorge de bois le gravier d’une chanson de soldat en marche.

Et les deux amoureux s’essayaient à retrouver les ferveurs, les ravissements qui les laçaient jadis l’un à l’autre ; ils s’essayaient à faire renaître l’allégresse des rencontres passées, les voluptés douloureuses des séparations exigées par l’heure. Les redites qu’ils épelaient maintenant, rataient comme des pièces mouillées ; ils demeuraient, l’un devant l’autre, déconcertés et tristes.

Ils finissaient par ne plus souffler mot, écoutaient le refrain qui leur arrivait parfois de l’ambulante en arrêt, remontaient dans la direction du boulevard St-Michel, sentant leur passion se détraquer comme un joujou que l’on aurait manié avec des curiosités brutales d’enfant. Chacun se faisait ses réflexions, une fois seul. — Auguste se disait : Ah ! Si je l’avais possédée, bien sûr qu’il n’en serait pas ainsi ! Elle, au contraire, pensait : ah ! Si j’avais cédé, il n’en serait sans doute ni plus ni moins ; j’ai eu une fière chance de m’en être tirée sans aucun dommage !

Les petites vilenies, les bassesses, les aigreurs, la lie du caractère qui s’étaient séchés et tus quand l’affection qu’ils se portaient étouffait en eux toute idée de froissement et de lutte, commençaient à se montrer comme se montre, sous la trame usée d’un vêtement, une doublure grossière. — L’obéissance, le dévouement d’Auguste, Désirée ne s’en rendait déjà plus compte.

Au fond, elle était peut-être la plus malheureuse. — Elle se donnait, malgré tout, tort à elle-même et se gardait bien d’en convenir devant lui. — Elle lui en voulait d’avoir raison, était furieuse lorsqu’il hasardait un mot qui le lui faisait comprendre, presque méprisante lorsqu’il ne disait rien, semblant croire aux excuses banales de ses absences.

Il y avait des jours d’ailleurs où elle ne se reconnaissait plus. — Elle pleurait sans savoir pourquoi, voyait des papillons noirs voleter devant ses yeux, souffrait des reins, était fatiguée des jambes comme une femme qui aurait effectué de longues courses, sautait avec un cri d’alarme lorsqu’un objet quelconque tombant à terre faisait du bruit, s’irritait à propos de tout, répondait à peine aux questions de son père, aux câlineries de sa sœur. Le médecin vint, prononça le grand mot d’anémie, et il prescrivit des réconfortants, des quinquinas, des huiles et des fers. Elle avala ces drogues, pendant huit jours, puis elle se lassa et jeta dans les lieux les fioles et les boîtes.

Céline tenta de l’égayer, de secouer cette torpeur, ce nonchaloir désolé qui l’abattait sur une chaise, les yeux éteints et les membres lourds. Un jour que Vatard, plus inquiété que jamais par la pâleur de sa fille, demandait à Céline d’aller chercher le médecin, celle-ci lui répondit simplement : Ce n’est pas la peine, il n’y pourrait rien. Désirée a besoin de se marier ; l’herboriste ne guérit pas ces maladies-là. — Vatard garda le silence, mais il devint, à son tour, méditant et triste.

Auguste, lui, commençait à relever la tête, à croire qu’il aurait dû montrer plus de bravoure, plus de vigueur. Ses amis de l’atelier, qui étaient forcément au courant de la situation, le pressaient de brusquer la petite. — Vous manquez de poil, disait l’un. Ah ! bien, elle vous en fera voir de drôles lorsque vous serez mariés ! reprenait un autre. Eh ! secouez-la comme un prunier et, au besoin, dégradez-y le portrait ! criait le vieux Chaudrut ; et tous citaient leurs exemples, des maîtresses qu’ils avaient mâtées en les rudoyant. — Des gifles comme aux enfants qui crient ! Et voilà tout ! ça allait tout seul après !

Auguste se refusait à user de ces arguments ; mais, après bien des irrésolutions, bien des combats, il se décida à lui parler ferme, à l’engueuler même s’il le fallait. Seulement, comme les poltrons qui veulent se montrer braves, il dépassa, ce soir-là, toutes les bornes.

Désirée fut stupéfaite, si stupéfaite, qu’elle ne trouva pas un mot à répondre. Indignée, elle tourna le dos et, sans plus s’occuper de lui, elle se disposa à rentrer chez elle.

Auguste se tint à quatre pour ne pas la rappeler, la suivre ; puis, il eut une berlue, s’élança sur le boulevard derrière elle. Désirée marchait vite. Il s’arrêta, se supplia de ne pas aller plus loin ; il reprit sa course et la rejoignit. Il lui demanda pardon, mais elle persistait à ne pas l’écouter. Il voulut lui prendre le bras, elle le retira. Il insistait, l’implorait plus haut. Quelques passants s’étaient attroupés et ricanaient.

Elle lui dit sèchement : Laissez-moi, vous voyez bien qu’on nous regarde. — Alors, il marcha silencieusement à ses côtés. Quand ils arrivèrent devant sa maison, il murmura d’une voix tremblante : Désirée, je t’en supplie, écoute-moi, viens demain soir, tu verras. Le vantail de la porte se ferma sur elle.

Il sentit un grand froid. Il lui sembla que toute sa vie s’écroulait devant cette porte. Son amour qui se mourait flamba plus fort ; il rentra chez lui avec l’inconscience, les balbuties, les haltes chancelantes d’un homme pris de boisson, et, une fois couché, il en eut le sommeil alourdi, les réveils effarés, les pensées décourageantes.

Pendant toute la journée du lendemain, il éprouva à l’atelier, des secousses, des détentes ; il eût voulu crier, l’invoquer à genoux, la battre. Elle, ne paraissait pas autre que de coutume. Elle manœuvrait, jacassait, cousait comme d’habitude. Il remarqua seulement une certaine affectation à ne pas le voir.

Le soir, il s’en fut, très agité, au rendez-vous. Il se répétait : elle ne viendra point ; c’est ma faute, j’ai eu tort ; et il aurait voulu tenir, dans un coin, Chaudrut, ses camarades, les étrangler, les uns après les autres, se venger ainsi de leurs sots conseils ; puis il cherchait des phrases d’excuses, des formules d’adoration ; il préparait des histoires joyeuses pour la faire rire lorsqu’elle hésiterait à pardonner. — Il faisait sonner l’argent qu’il avait en poche, se proposait de lui offrir des croquets et de la bière.

Et il redevenait très gai, se disant : Tout cela, c’est des bêtises, nous nous aimons ; nous allons recommencer nos bonnes soirées d’autrefois ; et, il s’arrêtait court, son cœur battait la chamade, il était subitement convaincu qu’elle lui ferait encore faux bond.

Il reprenait sa marche, la tête basse. — La grande blonde le rencontrait pendant son quart, et, regardant sa figure chagrine, lui disait : eh bien ! Les amours, ça ne va donc pas ? — Il étranglait, éprouvait le besoin de crier à n’importe qui ses anxiétés, ses espoirs, de se faire assurer que Désirée viendrait. La femme l’écoutait mais ne répondait rien. — Il la pressa. — Si vous étiez à sa place, n’est-ce pas que vous seriez venue ? Elle murmurait : Je ne sais pas ! — Elle semblait ne pas vouloir lui dire comment elle aurait agi. — Il comprenait et il la poussait à parler avec instances. Elle finit par murmurer : si vous ne l’aviez pas suivie hier, elle serait déjà arrivée, maintenant dame ! je ne sais pas ; elle est sûre que vous tenez à elle, tout ça, ça dépend des caractères, vous comprenez, moi, je ne peux pas vous dire !

Tout à coup Désirée parut. — Elle avait fait halte sur le trottoir en face et considérait, très étonnée, Auguste causant avec cette femme. Elle traversa la chaussée et se plaça derrière eux. La fille la dévisagea effrontément, puis, sans prononcer un mot, elle pivota sur ses talons et s’en fut faire sonner plus loin la cloche ballonnante de son jupon blanc.

Auguste n’eut pas le loisir d’ouvrir la bouche. Désirée lui jeta précipitamment qu’elle ne continuerait plus des relations avec un homme qui noçait chez des saletés comme cette femme-là !

Il déclara que c’était faux, que cette créature était une brave fille, qu’il causait avec elle pour tuer le temps, qu’il ne savait ni son nom, ni même l’endroit où elle demeurait, qu’elle exerçait un métier pas propre, c’était évident, mais qu’enfin elle n’était pas mal polie et rosse comme toutes les femmes de sa sorte.

— C’est pour vous tirer de l’argent qu’elle se fait comme cela, dit sèchement la petite.

Mais lui, niait qu’elle l’eût même invité à monter chez elle ; il ajouta, pensant que Désirée serait désarmée par cette sympathie : Elle est bonne enfant, je t’assure, la preuve, tiens, c’est que lorsque tu ne venais pas, elle te défendait toujours.

L’amour-propre de Désirée saigna sous ce coup. Elle fut horriblement froissée d’apprendre que cette baladeuse était dans leurs confidences et la soutenait alors qu’elle était en faute. Cette sorte de complicité la révolta. Devant sa fureur hautaine, Auguste resta abasourdi ; — ce rendez-vous qui devait les rapprocher, les écarta davantage. Après avoir été blessée dans son affection par les doutes et les outrages d’Auguste, Désirée, blessée dans son orgueil, fut intraitable.

Il se rendit enfin compte qu’il avait été stupide ; et, exaspéré contre lui-même, il apostropha véhémentement, le lendemain, Chaudrut qui le narguait sur ses amours. — C’est vous qui êtes cause de notre brouille avec toutes vos bêtes d’idées, lui criait-il, — tandis que le vieux, préparant une absinthe, hochait sa tête époilée, sans interrompre le récit que son camarade lui faisait de ses bévues.

— Faut-il que vous soyez mélasson pour vous être ainsi fourré la gueule dans le beurre ! lui dit-il enfin. Fallait laisser croire, tout en niant d’un air pas convaincu, que vous rigolbochiez avec cette dame ! Désirée aurait essayé de vous reprendre. Ça vous aurait donné, après deux jours de disputes, huit jours de bon temps ! Et dame, huit jours sans qu’il grêle avec une femme, ça en vaut la peine ! faut pas faire la bête comme ça, voyez-vous ; quand on a du sentiment à en revendre, on bazarde le tout, sans en garder. J'en ai connu, moi, sans compter ma vraie bourgeoise qui est morte, des râleuses qui vous auraient fiché plus de tapes que de pain si on les avait laissées faire ! Minute, Eugénie, faut pas jouer avec le peuple, v’là mon plébiscite ! Et j’y cabossais l’urne. Elle chignait raide, comme de juste ; mais elle se repliait dans la cuisine et on ne l’entendait plus. Faites comme moi, nom de dieu ! ne vous laissez pas frire ! fichez-moi un coup de soulier dans la poêle, et vite ! Maintenant, vous savez, je vous dis ça moi, ça m’est égal ; vous pouvez bien vous disputer, tous les deux, comme des architectes, cela ne me regarde pas ; ce que j’en fais, c’est parce que ça m’offusque de voir des hommes mis dans l’embarras par des morveuses qui ont à peine l’âge ! ça me fait mal, c’est plus fort que moi ; mais en voilà assez, la messe est dite ; m’est avis qu’il serait temps de voir à se la gambiller ; et il sortit, laissant son absinthe à payer au jeune homme en échange de ses bons conseils.

— Ah ! que ça aille comme ça voudra, se dit Auguste, très indécis sur la conduite qu’il aurait dû suivre, et sur le parti qu’il devait prendre. Il éprouvait une lassitude de cœur énorme. Toutes ces luttes à coups d’épingles, toutes ces déconvenues, toutes ces froideurs, toutes ces moues, toutes ces rebuffades lui avaient brisé toute énergie, tout ressort. Il était comme ces gens qui, après avoir ardemment convoité un objet, finissent, un beau jour, avant même que de l’avoir possédé, par n’y plus tenir.

Il regrettait le temps où, désirant une maîtresse, il allait, avec les camarades, se galvauder dans les magasins de blanc du quartier de Montrouge. Quelle tranquillité alors ! Quelle existence dénuée de soucis et de peines ! Ah ! sans doute, après avoir traîné pendant quelque temps cette vie, après avoir bu dans le verre de tout le monde pendant des mois, il en avait eu assez ! il avait eu des élans, des postulations vers des femmes autres, il avait aspiré après une amie qui fût gentille et bonne, il avait rêvé d’une chambre bien close, d’une ménagère dont toutes les pensées convergeraient sur lui ! — À quoi, toutes ces appétences, toutes ces ardeurs l’avaient-elles mené ? Aux ennuis sans nombre d’une liaison chaste, aux avanies, aux douleurs d’une passion exaltée par les obstacles, refoulée, affaiblie et comme usée par un heurt quotidien, par un frottement continu des caractères. — Il se retrouvait aujourd’hui plus seul, plus abattu, plus désorienté que jamais ! Il allait maintenant à la dérive, le voyait, n’avait même plus le courage de se rattraper aux branches. Une seule idée surnageait dans cette débâcle, une idée obsédante et fixe : le mariage. Il voulait, à tout prix, trouver une délivrance, un havre, où il pourrait s’échouer ; il songeait après ces bourrasques à un long repos ; et ces pensées le hantaient, surtout depuis qu’il était allé voir un ami qui s’était marié. Il était bien heureux celui-là ! il n’avait eu aucun ennui avec sa future ! Ils s’étaient épousés, simplement parce qu’ils se plaisaient. Le mari ne gagnait pas plus de cinq francs par jour et la femme n’en rapportait que deux. Ils n’en étaient, ni moins à l’aise, ni moins contents. — Auguste les enviait de toutes ses forces, maudissait cette espèce d’aristocratie ouvrière, ces hommes comme Vatard, qui, parce qu’ils ont quelques sous et une fille âpre au travail, ne la veulent marier qu’à un ouvrier hors ligne, et puis, plus il réfléchissait, moins il voyait d’issue à ses amours avec Désirée.

Il apercevait maintenant le fond de l’impasse où il était entré. Il devait ou retourner sur ses pas ou se butter contre les murs. — Découvrir un emploi plus lucratif que le sien ? Il n’y fallait plus prétendre. Il avait, par tous les moyens possibles, tenté de remplir l’office de voiturier, dans une maison de brochure, une bonne place celle-là ! soixante francs par quinzaine, le profit du fumier vendu, les pourboires cachés, les rabiaus sur le fourrage, les petits bénéfices chez les éditeurs pour porter, le dimanche, leurs prospectus aux bureaux de poste. — Partout il avait échoué.

Un jour ou l’autre, son salaire pourrait s’augmenter un peu, mais ce serait tout. En travaillant d’arrache-pied, il touchait, en moyenne, quatre francs quatre-vingts centimes par jour. Il se faisait donc un gain presque égal à celui de son ami. Il occupait son temps à comparer sa situation à la sienne. — Il retournait voir souvent ce camarade, passait la soirée avec ses parents, et la sœur de sa femme, une blondine de dix-huit ans, qui avait de jolies lèvres, des dents blanches comme des quartiers de noix fraîches, et qui les découvrait soudain, riant, avec de jolis tintins quand elle battait toute la tablée au rheimps.

XVIII


§ I


Il eut tout loisir d’ailleurs pour fréquenter cette maison qui apaisait, avec sa placidité béate de gens heureux, les angoisses et les transes qui l’opprimaient.

Désirée ne venait plus à l’atelier, depuis quelques jours. Sa mère allait subir une ponction et, très inquiétés par le coup de foret qui devait lui percer le ventre, Vatard et ses deux filles gémissaient et pleuraient.

Les soirées d’Auguste n’étaient donc plus occupées par les rendez-vous et, peu à peu, l’habitude qu’il avait prise de fréquenter par tous les temps le quai, se changea en la coutume de monter, le soir, chez des amis où l’on trouvait du feu plein la cheminée, du vin plein les verres, du rire plein les bouches. Il s’acagnardait maintenant chez eux, lutinait Irma, la belle-sœur de son ami, une petite folle qui chantait à tue-tête, gaminait ou cousait, le taquinait sur son air chagrin, était, quelque temps qu’il fît, d’humeur également réjouie.

Cette tiédeur de bien-être, cette entente contre la misère, cet amortissement de toutes les idées tristes, l’affermissaient dans sa volonté de se créer enfin un chez-soi. Le mariage qu’il ne comprenait jadis qu’avec Désirée pour femme, il le convoitait aujourd’hui pour le mariage lui-même. Son amoureuse ne se présentait plus naturellement à sa pensée, quand il songeait à cette fin tant de fois enviée. N’ayant sous les yeux d’autre fille honnête et tentante que la petite Irma, il l’associait nécessairement à ses projets d’avenir, se disait qu’après tout elle remplissait aussi bien que Désirée les conditions requises pour lui rendre la vie agréable et douce.

Comme figure elle était même plus jolie, plus fraîche que l’autre ; mais, malgré tout, la fille de Vatard lui plaisait davantage. Il en convenait, puis il devenait très philosophe, se consolait avec ce proverbe mélancolique : lorsqu’on n’a pas ce que l’on veut, l’on prend ce que l’on a. Et il était assuré d’avoir s’il le voulait. Son ami lui avait, un jour, laissé clairement entendre qu’il ne déplaisait pas à la jeune fille, et qu’il avait par conséquent toutes les chances d’être accepté, s’il se présentait.

Il hésitait cependant encore, retenu quand même par le souvenir de Désirée qui ne le quittait point, mais les dernières attaches qui le liaient à elle commençaient à se desserrer. Il sentait avec joie qu’elles tomberaient bientôt ; et il se disait avec une certaine rancune, attisée par le rappel des poses qu’il avait subies : je ne veux plus de rendez-vous ni de lambinages comme autrefois ; ou j’épouserai Irma tout de suite, ou je ne l’épouserai pas. Ce qu’il appréhendait le plus par exemple, c’était de revoir Désirée. Il avait cependant un bon motif pour rompre avec elle. Il pouvait tout simplement lui dire : c’est ta sœur qui m’a proposé le mariage, j’ai dit oui, ton père a dit non. A-t-il, ou n’a-t-il point changé d’avis ? Moi, je ne peux pourtant pas attendre qu’il décède ou qu’il girouette, par un jour de bon vent, du côté où je suis.

Un vendredi, il se répéta : Voyons, raisonnons, et tâchons, pour une fois, de nous décider. C’est demain samedi, jour de paie ; Désirée viendra sûrement toucher l’argent qu’elle a gagné dans les premiers jours de la semaine ; soyons braves, sautons le fossé avant que de la revoir, et, le soir, il pressa vivement Irma, lui offrit le mariage. Après s’être un peu défendue pour le principe, l’enfant tendit sa main et alors, dans un engloutissement de marrons grillés, dans une versée de vin blanc, ils échangèrent le retentissant baiser des fiançailles.

Il eut, quand il partit, un poids énorme de moins sur la poitrine. Il n’y avait plus à se dédire cette fois, ça y était. Sa mère, qui connaissait Irma depuis sa naissance, poussa des cris de joie lorsqu’elle apprit cette bonne nouvelle. Auguste s’étonna presque de n’avoir pas épousé cette fille-là plus tôt et ses amours avec Désirée lui semblèrent, à ce moment, enfantins et vides.

Le lendemain, quand il entra dans l’atelier, il y avait le brouhaha des jours où l’on brasse des comptes : une femme, debout, un peu penchée, les mains sur la table, proposait de mettre, près du bureau du patron, une petite sébile où chaque ouvrière déposerait une pièce blanche ou des sous, afin de venir en aide au frère de l’une d’elles qui était tombé d’un échafaudage et s’était démis le bras. — Toutes les brocheuses acceptèrent. — Ni Désirée ni Céline n’étaient présentes. — La contre-maître inscrivait sur un grand livre le travail des filles. — Les hommes aplatis, sur les tables de l’assemblage, s’absorbaient dans leurs chiffres ; maman Teston, très émue et très pâle, lança : J’arrive de chez Vatard, la pauvre chère femme a bien supporté l’opération. Elle a dit Ouf ! ça été tout.

— Elle n’en n’a jamais tant dit dans sa vie, ricana Chaudrut. Mais cette remarque fut mal prise, la mère Teston s’écria qu’il fallait n’avoir pas de cœur pour rire ainsi du malheur des autres. Toutes les femmes firent chorus et des grognements indignés rejoignirent Chaudrut à sa place.

La contre-maître domina toutes les voix avec son cri : allons, du silence ! J’inscris pour les rubans, voyons, Félicité, combien ?

— Pliure 40, couture 50.

— Ça fait tant, disait la contre-maître.

L’autre trouvait cinq centimes de plus. Tout le monde s’attelait aux additions, espérant trouver la contre-maître en faute.

Pendant ce temps, les hommes, la mine longue, ne s’échappaient plus pour aller boire. Une grosse commère, une marchande de vins était là embusquée dans un coin de la cour, les harpant au passage, attendant qu’ils eussent touché leur paie pour leur soutirer des acomptes sur l’argent qu’ils lui devaient.

Mais c’était presque toujours peine perdue. Alors la grosse femme s’acheminait vers le bureau du patron qui la mettait régulièrement dehors, répondant à toutes ses menaces et à toutes ses plaintes : c’est tant pis pour vous, il ne fallait pas leur faire de crédit ; et elle partait furieuse, et des disputes éclataient dans la cour, surtout lorsque Chaudrut sortait.

Le patron le menaçait chaque samedi, cependant, de le congédier si toutes ses esclandres ne cessaient pas. Grâce à ce flibustier, il ne pouvait plus entrer chez un marchand de tabac sans qu’aussitôt des imprécations ne s’élevassent, et qu’on ne le suppliât de forcer Chaudrut à payer ses dettes accumulées de cassis et d’absinthe.

Il en était réduit, pour éviter toutes ces algarades à acheter son tabac et ses cigares dans un quartier autre.

Chaudrut lui répondait invariablement d’ailleurs : C’est ma souris qui me mange tout, je suis un pauvre vieillard, je n’ai pas de caractère, je le sais ; mais, dès que mes affaires seront en ordre, je ferai mon possible pour payer le monde.

Par bonté d’âme ou par faiblesse, le patron feignait de le croire, et, bien entendu, ces affaires ne s’arrangeaient jamais. Chaudrut était libre du reste de les laisser telles quelles, son salaire ne pouvant subir de retenues puisqu’il travaillait à ses pièces et ne recevait pas d’appointements fixes.

En attendant, la contre-maître rangeait en bataille les colonnes de ses additions ; une ouvrière se précipita dans le magasin criant : Il y a un mariage chouette au bout de la rue ! La fille du pâtissier se marie ! Ah ! bien vrai ! il y en a un monde !

Des ouvriers qui flânochaient ajoutèrent qu’on donnait des gâteaux pour rien aux personnes qui se présentaient. Une grande rumeur se leva dans l’atelier. Sous prétexte d’aller aux urinoirs ou à la pompe, toute l’escouade des filles se rua dehors. Elles arrivèrent, haletantes, devant la boutique dont les vantaux étaient ouverts. — Des dames bien vêtues mangeaient délicatement, sur une soucoupe, le petit doigt en l’air, des mokas et des tartes. — La maîtresse de la maison demeura surprise devant cette invasion de soussouilles qui ricanaient d’un air bête, et elle leur demanda ce qu’elles voulaient. Elles avouèrent qu’elles venaient pour goûter aux gâteaux. On les flanqua immédiatement à la porte. Alors toute la bande tourna bride, se jeta dans la rue, à la débandade, hurlant, se fichant des coups de poings, courant au milieu des voitures, bousculant contre les vitres des mastroquets les gens en marche, bondissant, échevelées, sur les pavés, glissant dans la boue jusque sous les pieds des chevaux, poursuivies par les gamins qui les huaient, par les chiens qui leur jappaient aux trousses ; elles rentrèrent à l’atelier comme un coup de vent, criant que c’étaient des blagues qu’on leur avait montées, vidant sur la mariée une hottée d’injures, l’appelant : « Sophie de carton, Virginie de rencontre, pucelle de la rue Moufmouf. » Le désordre devint tel que la contre-maître dut user des grands moyens ; — elle régla le compte des plus enragées et les congédia, séance tenante.

Les hommes se tordaient pendant ces disputes, trouvant très drôle la farce qu’ils avaient faite. Le contre-maître les laissa s’ébaudir ; il espérait éviter ainsi les querelles incessantes qui se produisaient entre eux tous les samedis.

Ils travaillaient, en effet, plusieurs, à l’assemblage d’un même livre ; les uns passaient les feuilles, les autres les pliaient ou les mettaient en pile ; ils formaient ainsi une banque, marquaient un chiffre général de l’ouvrage produit pendant la semaine, se partageaient ensuite avec de longues chicanes et d’éternelles récriminations l’argent donné en bloc par le patron.

L’émoi causé par le départ des ouvrières mises à la porte n’était pas encore calmé, lorsque Céline arriva. Elle venait chercher son argent et celui de sa sœur. — On l’entoura et elle confirmait les détails donnés par la femme Teston, annonçait que sa mère allait mieux, que Désirée et elle reviendraient lundi, et, comme elle était pressée de retourner chez le père, elle chercha les petits livres qu’elles possédaient, en leur qualité d’ouvrières payées aux heures, les tendit à la contre-maître qui les vérifia et les marqua d’une croix, et, traversant la pièce des assembleurs, elle dit à Auguste de venir, le lendemain matin, au quai, qu’elle y serait avec sa sœur, qu’ils auraient à causer de choses sérieuses.

Auguste accepta, mais il montra si peu d’enthousiasme que Céline devint très satisfaite.

Depuis deux ou trois jours qu’elles ne bougeaient plus de la maison, les deux filles avaient nécessairement causé de leurs amours. Céline, que l’indolence inouïe de Désirée interloquait, voulait tirer au clair ses pensées sur Auguste. Elle trouva chez elle une froideur, une gêne qui la stupéfia. L’autre ne répondait point, ne s’expliquant pas bien elle-même l’indifférence qu’elle éprouvait maintenant pour lui. Vatard, de son côté, s’affligeait des allures mourantes de sa préférée. Le mot de Céline « que ce n’était pas la peine d’aller chercher un médecin, qu’il fallait simplement la marier, » avait porté. Il n’hésitait plus aujourd’hui à lui accorder toutes les permissions qu’elle voudrait. Il cherchait seulement à se débarrasser d’Auguste, à faire épouser à sa fille, si cela se pouvait, un autre qu’il avait en vue, Amédée Guibout, un neveu de Tabuche, un contre-maître jeune et gagnant de très bonnes journées. Désirée le connaissait bien d’ailleurs ; ils se voyaient depuis des années ; mais, tout en l’estimant et le trouvant gentil, jamais il ne lui était certainement venu à la pensée qu’ils pourraient se marier ensemble.

Vatard avait fait part de son projet à Céline, qui exécrait maintenant Auguste. Depuis qu’elle savait qu’un soir il s’était permis d’injurier Désirée, elle le considérait comme le dernier des hommes. Et pourtant Anatole lui en avait dit bien d’autres à elle ! mais elle n’y songeait même plus et réservait son indignation pour l’homme qui n’avait pas craint d’insulter sa sœur. Elle se chargea volontiers d’explorer le terrain. La sorte d’endolorissement qu’elle vit chez Désirée lui donna bon espoir. Elle se résolut à procéder avec franchise, et un jour, qu’assises devant le feu, elles veillaient le ventre de la malade, elle dit simplement : — Si tu tiens tant que cela à Auguste, épouse-le ; papa y consent, mais réfléchis bien avant que de faire cette sottise. — Une rougeur sauta aux joues de l’enfant quand elle apprit qu’elle était libre de se marier avec Auguste, mais elle n’eut pas ce cri de joie que Céline craignait ; elle baissait le nez, écoutant sa sœur qui reprenait : — Après tout, t’as peut-être été la moins bête de nous deux. Tu as voulu te marier, mais sans être dans la misère ; tu as de l’ambition, tu fais bien. Je ne sais pas pourquoi maintenant tu lâcherais la perche en te donnant à un ouvrier de rien-du-tout, à un propre à quoi ? Je te le demande ? Il ne pourrait seulement pas te nourrir. Tu as droit à un contre-maître au moins, que diable ! — il y en a qui sont aussi bons sujets et aussi jolis qu’Auguste, le neveu à Tabuche, tiens, par exemple ; — c’est un beau garçon et il serait un mari autrement sérieux que l’autre ; — on pourrait faire la dame avec lui, le dimanche ; tu aurais une chambre comme tu en as toujours rêvé une, un chien puisque tu les aimes ; tu n’aurais pas à cultiver la débine, tu pourrais être, si tu voulais, la plus huppée et la mieux mise de l’atelier. — Désirée ne répondait rien. Elle réfléchissait. Sa sœur venait de caresser ses convoitises qui, après s’être tues, se réveillaient tout à coup, plus vivaces, depuis qu’elle entrevoyait un moyen de les satisfaire. Sa visée, son idéal, la chambre avec une glace et une gravure coloriée sur les murs, un mari qu’elle commanderait, une situation pécuniaire heureuse, le droit de ne plus se lever d’aussi bonne heure le matin, et de trimer moins longtemps, le soir, dans les ateliers, se dessinait maintenant, nettement, devant elle. Elle ne pensait point à Auguste pourtant sans un certain regret. Ils avaient été amis pendant tant de mois ! et puis ça lui ferait peut-être un gros chagrin ! C’est dur d’avouer à quelqu’un qu’on ne l’aime plus au moment même où l’on pourrait le rendre heureux ! Mais l’autorisation si désirée autrefois d’épouser cet homme, venait trop tard ; elle était même de nature, dans la situation d’âme où se trouvait la petite, à l’écarter davantage d’Auguste. Les difficultés qui avaient entretenu si longtemps son affection fuyante ayant disparu, ce qui pouvait rester d’amour en elle coulait comme une eau sous une vanne qu’on lève.

À la voir ainsi, incertaine et triste, Céline cherchait à frapper des coups redoublés au bon endroit. Elle lui disait : voyons j’ai-t-y tort ? Avec quoi que tu élèverais les enfants que t’aurais avec Auguste ? dis-moi un peu comment que tu t’y prendrais ! il ne gagne seulement pas pour lui et il a sa mère à sa charge ! Pour fricasser ta potbouille, faudra que tu en sues de l’ouvrage ! et avec ça que tu es forte ! tu y laisserais tes os à ce métier-là ! — Je t’ai parlé d’Amédée tout à l’heure, eh bien ! papa serait enchanté, et lui aussi, tu lui plais, on le sait. Ah ! Vous seriez fièrement bien assortis ensemble ! il doit venir, ce soir, baste ! va, embrassez-vous ! Si ça t’embête de te fâcher avec Auguste, je m’en charge. — Il n’a pas besoin, dans tous les cas, de savoir qu’à défaut d’un autre, le père l’accepterait. Je crois du reste qu’il a des amourettes d’un autre côté, Chaudrut l’assure, et puis il faudra bien qu’il prenne son parti d’être quitté ! Il ne serait pas, après tout, le premier à qui ça arriverait !

Mais Désirée déclara que, si elle rompait avec lui, elle ne voulait pas rompre salement. Elle aimait mieux lui dire franchement la chose. — Alors Céline, qui avait hâte d’en finir, s’écria : Tiens, je vais aller à l’atelier, chercher notre argent, je demanderai à Auguste de se rendre demain au quai. — Nous irons, toutes les deux, ce sera bâclé en un tour de main ; et elle se sauva afin de ne point donner à sa sœur le temps de se raviser.

Vatard, qui se tenait aux aguets, se jeta alors dans les bras de sa fille, et il entama l’éloge d’Amédée, dit qu’elle serait avec lui heureuse comme une reine et que ce mariage serait la consolation des peines qu’il avait eues pendant toute sa vie. Ils s’embrassèrent avec des tendresses. — Désirée causa très sagement de son nouvel amoureux. — Aujourd’hui que ce jeune homme la voulait pour femme, elle s’apercevait de mille détails qu’elle n’avait jamais remarqués alors qu’il n’était pour elle qu’un bon camarade. C’était un beau blond, bien découplé et aimant à rire. Elle n’en était pas amoureuse, mais cela viendrait sûrement. Elle ne raffolait déjà plus d’Auguste, qu’aurait-ce donc été après quelques mois de ménage ? puis enfin, il n’y avait pas à le nier, ce mariage l’aurait mise dans la misère. — son père et Céline avaient raison. — Elle se l’était dit bien des fois d’ailleurs, mais un moment était venu où, positivement, elle avait perdu la tête, où son rêve de béatitude et d’aisance l’avait abandonnée. Maintenant qu’elle n’était plus comme autrefois aveugle, elle se rendait parfaitement compte qu’Auguste n’était pas du tout, au fond, l’homme qu’il lui fallait.

Vatard, lui, nageait dans l’allégresse. Il était entendu avec Amédée que, si la noce avait lieu, ils loueraient une chambre au-dessus dans la même maison. Désirée pourrait ainsi soigner sa mère comme par le passé, et, afin de réaliser des économies, les deux ménages prendraient leurs repas ensemble.

Sa crainte d’être laissé, lui et sa femme malade, aux soins de Céline qui désertait son poste tous les soirs, était ainsi écartée. — Ne pouvant empêcher son autre fille de se marier, sous peine de la voir s’étioler et languir, il aspirait furieusement désormais à cette union, résolu à la presser de peur qu’elle ne se brisât, et il se frottait les mains, se répétant :

— Quel finot que ce Tabuche ! comme il avait raison de dire : Si l’on ne se marie pas avec les gens qui vous ont servi à filer le parfait amour, ceux-là vous préparent du moins à en aimer d’autres que l’on épouse ! Le tout, c’est de faire au cœur sa première mise en train ; après cela, il va tout seul, comme sur des roulettes !


§ II


Auguste, très ennuyé de la scène qu’il pensait avoir avec Désirée, s’achemina, en retard, à sa rencontre. Il avait rendez-vous pour déjeuner avec sa future. Il fallait en finir, expliquer sans phrases à la petite quelles étaient ses intentions. Il aurait bien donné cent sous pour que ce moment-là fût passé.

Désirée, très-émue, vint avec sa sœur un peu en avance, résolue, elle aussi, à en finir. Quand elles arrivèrent au quai, le jeune homme n’y était point.

Elles revinrent sur leurs pas, et n’ayant rien de mieux à faire, elles s’arrêtèrent devant une montre de photographe. Désirée étouffait. — Il n’y avait plus à barguigner maintenant. — Le vin était tiré ; il ne s’agissait plus, dans cette dernière visite à son amoureux, que d’être ferme, et elle renfonçait les larmes qui lui montaient aux yeux, lorsqu’elle songeait au visage éploré d’Auguste. Céline bouillait, elle eût voulu commencer de suite l’attaque ; elle était absolument décidée d’ailleurs, à interrompre les colloques pleurards, les jérémiades, à couper dans le vif, à trancher net.

Tandis qu’arrêtées, devant des cadres en bois noir, Désirée sentait son cœur battre le glas et surveillait avec terreur l’entrée du pont, Céline s’abîmait dans la contemplation de la vitrine. Elle trouvait admirables le caniche assis sur une chaise, avec un rideau derrière ; la femme tressant, dans une attitude langoureuse et avachie, des couronnes de fleurs sur une terrasse ; elle s’enthousiasmait devant des figures d’hommes frisés, avec des moustaches en crocs, des physionomies de gros mufles avec des mines satisfaites, des allures conquérantes, des distinctions de trois minutes, ratées devant un objectif ; elle béait devant des portraits dégradés, piqués comme de chiures de mouches dans le blanc sale qui fuyait des têtes, des portraits de femmes, des dondons décolletées lâchant des tétasses énormes, des visages à guetter aux portes, à faire psit ! psit ! au coin des allées, le soir ; des actrices de quinzième ordre, avec des maillots en coton et des fleurs en taffetas dans les cheveux ; des bonnes avec des tabliers sur le ventre et des engelures aux doigts ; des nouveaux mariés : la femme assise, les mains sur les genoux, l’homme penché sur le fauteuil, l’air discret et malin ; des premiers communiants ahuris et repus, des pioupious étonnés et stupides. Mais ce qui la faisait panteler davantage, c’était une famille composée d’un père, d’une mère, d’un enfant, d’un chat, saisie à une fenêtre, entre un pot de réséda séché et un géranium qui perdait ses feuilles : la mère, commune, mafflue et soufflée, dans sa camisole dont le blanc était mal venu, l’homme débonnaire et mastoc, une trogne de charpentier bon enfant et soûl, le gamin étriqué et canaille, le chat effacé, fondu, enveloppé comme d’une brume.

Céline communiquait ses réflexions à sa sœur, mais Désirée s’intéressait peu, ce matin-là, à toutes ces personnes, figées dans des positions prétentieuses ou bêtes ; elle se sentait défaillir à mesure que l’heure s’avançait.

— Ah çà bien ! Mais il est en retard, dit Céline qui se planta vis-à-vis du pont. Il faut croire que la perspective de te revoir ne l’émoustille guère !

Et tandis que, lasses de se promener sur un trottoir, elles traversaient la chaussée pour aller sur un autre, Désirée songeait aux attentes qu’elle avait infligées à Auguste ; elle se donnait tous les torts dans cette rupture, et le courage qu’elle s’était promis d’avoir dès qu’il serait devant elle, fuyait.

Céline pensa vaguement qu’il serait utile de distraire sa sœur et de l’empêcher de soupirer après la venue d’Auguste ; elle l’entraîna devant un marchand de bric-à-brac où l’on vendait des chiffons et des os, où s’entassaient des chenêts rongés de rouille, des lampes bossuées, des coquillages poussiéreux, des clysopompes veufs de leurs tuyaux et de leurs becs, des croix de la légion d’honneur, des peaux de lapins, des boîtes à thé, des hausse-cols, des lèchefrites, des bottes, des jumelles sans verres, des mouchettes, des vases de fleurs artificielles, couronnés d’un globe sale avec chenille rouge en bas.

Céline louchait devant une table de nuit à coulisse, un meuble luisant comme du soleil avec son acajou nouvellement plaqué, lorsqu’Auguste apparut sur le pont.

— Le voilà ! soupira la petite toute remuée. Alors, comme si elles arrivaient à la minute, elles allèrent, sans se presser, à sa rencontre.

Désirée restait, à quelques pas, derrière sa sœur. Quand Céline eut terminé une série d’exclamations qui ne voulaient rien dire, ils demeurèrent cois, les uns devant les autres. Auguste, qui s’était juré d’être énergique, n’eut même pas la hardiesse de demander à sa bonne amie de l’embrasser. Inconsciemment, chacun pressentait qu’il n’était plus aimé. Une gêne grandissante les tenait là, les yeux baissés, la bouche sèche. Céline rompit le silence. — Si nous allions prendre un vermouth, hein ? ça vous va-t-il, Auguste ?

Ils accueillirent cette proposition comme une délivrance. Ils s’installèrent au café qui fait l’angle du boulevard St-Germain et du quai de la Tournelle ; et, puisqu’il fallait causer, Auguste s’inquiéta de la santé de Madame Vatard. — Elle se portait bien. — Ce colloque dura cinq minutes ; après quoi il se fit encore un long temps de silence.

— Tiens, s’écria tout à coup Auguste, voilà notre amie de la rue du Cotentin ! Ils la hélèrent et Auguste l’invita à prendre un verre avec eux ; mais elle était pressée. Ils s’enquirent de son amoureux. Elle eut un geste très dégagé. — Je ne sais pas, il doit toujours être en garnison à Dax ; il m’a écrit plusieurs fois mais j’ai changé de domicile, je n’ai pas donné ma nouvelle adresse et j’ai oublié d’aller chercher ses lettres. Il doit être en bonne santé ; il n’y a pas de raison d’ailleurs pour qu’il se porte mal ; mais, faites excuse, je me sauve, je suis attendue.

— Eh bien, c’est toujours comme cela l’amour, jeta Céline. Désirée et Auguste n’osaient se regarder en face. Céline continua d’un ton belliqueux : — Écoutez-moi, vous autres ; faut nous éclaircir. Le père ne veut décidément pas de vous, Auguste ; ma sœur ne peut pas respecter ses fleurs jusqu’à la fin du monde et, soyons justes, vous aussi, vous ne pouvez pas non plus demeurer dans la salle d’attente puisque les guichets doivent rester fermés. Eh bien, voyons, là, entre nous, si vous vous rendiez votre liberté, si chacun de vous se mariait de son côté, ce serait peut-être encore ce que vous auriez fait de moins bête !

Désirée haletait ; elle leva les yeux sur Auguste. Il n’avait pas trop l’air d’un individu qui a reçu un coup sur la tête.

Il dit, à son tour, qu’après tout, Céline avait raison ; que, sans doute, c’était dur de se quitter, que, pour son compte, cela le désolait, mais qu’enfin…

— Alors Chaudrut avait dit la vérité, interrompit Céline ; avouez que, si vous supportez aussi bien la chose, c’est parce que vous allez vous marier ?

Il rougit, balbutia un peu, avoua. Désirée bredouilla qu’elle aussi était sur le point d’agir de même. — Alors ils se regardèrent en face. Ils se demandèrent des renseignements sur leurs futurs, se disant par délicatesse qu’ils auraient préféré être ensemble, mais qu’il fallait pourtant songer au solide, qu’ils n’étaient plus d’âge à s’amuser comme des enfants, et ils ajoutèrent, tressaillant tous les deux : — C’est égal, te rappelles-tu les bons moments que nous avons passés ensemble ? Te rappelles-tu la première fois que tu vins à l’atelier, le jour où je t’ai rencontrée à la foire aux pains d’épices, les promenades le dimanche quand nous étions libres, le bon dîner dans les bosquets de la Belle-Polonaise ? Et tous deux évoquèrent leurs échanges de clins d’yeux dans les magasins, leurs bras-dessus bras-dessous du quartier de la gaîté, leurs baisers dans la rue noire ; puis ils demeurèrent hésitants et rougirent. La scène où, s’il avait été plus hardi, elle serait tombée dans ses bras surgit en même temps devant eux ; ils frissonnèrent et restèrent songeurs, pensant qu’ils se seraient sans doute mariés ensemble si la soirée s’était terminée d’une façon autre.

Auguste s’efforça de chasser le mélancolique regret que ce souvenir lui apporta, et il dit très doucement à la petite qu’il se souviendrait constamment de leur liaison avec plaisir ; et alors, un peu embarrassée, elle lui répondit avec un sourire mouillé : — Je n’ai pas toujours été bien gentille pour toi ; tu ne m’en veux plus, dis ? Mais il soutint que c’était lui qui avait eu tous les torts, qu’il avait été grossier, que c’était elle et non pas lui qui pouvait se plaindre.

Céline voulut arrêter ces effusions qui menaçaient de ranimer toute leur tendresse mal assoupie.

Ils se dévisagèrent en silence, mettant dans leurs regards, toute leur affection, toute leur pitié.

— J’espère que vous serez bien heureux avec elle, balbutia Désirée.

Il lui serra la main par-dessus la table et, la remerciant, il lui souhaitait à son tour toute sorte de bonheurs.

Céline se taisait, très émerveillée. Jamais elle n’avait vu de rupture s’effectuer pareillement, sans injures et sans tapes. Comme vous êtes gentils, criait-elle, en joignant les mains, et tous deux, l’un devant l’autre, se souriaient, le cœur gros. Auguste eut hâte de s’enfuir. Il commençait à suffoquer. Désirée de son côté tremblait et faisait tous ses efforts pour ne pas pleurer. Ces souvenirs qu’ils avaient remués leur jetaient la désolation dans l’âme. — Allons, dit Céline, allons, voyons, Désirée, il faut que nous retournions pour préparer le déjeuner. Ils se levèrent et, dans la rue, sans dire mot, il lui tendit la main, mais elle offrit ses joues et ils s’embrassèrent vivement et s’enfuirent, pris d’une immense tristesse à la pensée que toute leur vie d’autrefois s’était écroulée et qu’ils allaient, chacun de son côté, tâcher d’en réédifier une autre.

L’inquiétude, la peur qu’ils avaient surmontées jusqu’alors, les maîtrisèrent maintenant qu’ils restaient seuls devant cet inconnu où ils s’engageaient sans espoir de retraite.

Les deux sœurs trottinèrent sur le boulevard. Désirée, lasse et secouée, Céline pensive et grognant : — Tout ça c’est très-joli, mais puisque j’ai fini de m’occuper des autres, je vais commencer à songer à moi ou plutôt à mon peintre. Il va voir, lui, la façon aimable dont je vas le lâcher ! Et elle eut un geste de menace qui laissait entrevoir l’amas des turpitudes et des infamies qu’une femme peut vider sur un homme qu’elle hait après l’avoir aimé !

XIX


Pour être bien résolue, Céline était bien résolue. Ses amours avec Cyprien étaient par trop tourmentées, par trop âcres. Les dernières hésitations qu’elle pouvait avoir s’étaient évanouies à la vue d’Anatole qui, pavanant ses grâces, lui fit un accueil plein de courtoises défiances, un matin qu’il la rencontra, se rendant à son atelier.

Elle se soulagea l’âme ce jour-là. Contenue par instants, elle eut par d’autres des explosions de fureur, lorsqu’elle lui narra ses déboires avec le peintre, l’entière déroute d’affection où elle se trouvait.

Anatole se tortillait la moustache, affichant, par calcul, un air affecté et surpris. Sa femme bien l’avait à peu près abandonné. Il avait d’elle d’ailleurs par-dessus la tête. Fainéante comme une couleuvre, elle était d’un mauvais rapport et d’une exigence qui croissait à mesure qu’elle travaillait moins.

Et puis, au fond, il avait une certaine amitié pour Céline ; il la jugeait bonne comme du pain, déliée comme une soie, brave à l’ouvrage, rigoleuse et assouplie. Il ne demandait pas mieux que de renouer avec elle ; il voulait seulement ne pas faire d’avances, simuler des indécisions, ne paraître céder qu’ému par des plaintes, vaincu par une pitié qui le désarmait.

— Eh bien et toi, lui dit Céline, qu’es-tu devenu depuis que nous nous sommes quittés ?

— Je me suis laissé aimer, répondit négligemment Anatole, par une ouvrière en corsets, une femme douce comme un verre de fine et tiède comme un bain-marie ! ah ! chaloupe ! c’en est un morceau de roi ! Mais, du reste, tu as dû la contempler, le jour où je t’ai croisée, un ange qui avait un chapeau neuf, t’as pu la voir ?

Céline prétendit ne l’avoir pas remarquée.

— Ça importe peu d’ailleurs, reprit-il ; il y en a qui ont de la veine et d’autres qui n’en ont pas ! — Voilà tout. — Moi j’en ai eu ; toi, tu es tombée sur un tableau qui te méprisait comme un restant de dîner ! Pourquoi aussi que tu as été fade comme cela ? Fallait le faire mariner dans une saumure d’embêtements, s’il refusait de s’attendrir !

Mais Céline, sans se défendre, lui jetait des regards implorants, puis elle eut une rapide étincelle dans les yeux. Le souvenir de la dernière insulte que Cyprien lui avait infligée, revint en mémoire et la crispa.

Un soir qu’ils étaient couchés, le peintre avait reniflé et fait la grimace. Il regarda Céline d’un air drôle, mais il ne souffla mot. Étonnée, elle exigea une explication ; alors il dit : Tu as donc mangé de l’ail ? ça infecte dans le lit ! — Cette observation l’avait plus cruellement blessée que toutes les ripostes aigres, que tous les mots piquants dont il l’avait souvent cinglée. — Je ne puis pourtant pas faire autrement, s’écria-t-elle ! à la maison on larde les gigots d’échalote et d’ail ; le père les aime ainsi. Je ne peux cependant pas me priver de dîner parce que j’ai rendez-vous avec toi, le soir. Cyprien ne disconvenait point qu’elle n’eût raison de manger du gigot, mais enfin, lui, ne pouvait sentir ces parfums-là. Ce fleur âpre, échauffé par l’haleine et décuplé par la chaleur des couvertures, lui soulevait le cœur. La rancune de Céline se ravivait chaque fois qu’elle songeait à cette nuit. — Anatole considérait, sans y rien comprendre, les feux de colère qui flambaient sur ses pommettes. — Le moment lui sembla venu, il se résolut à battre atout. — Eh bien, la gosse, dit-il, je suis content de t’avoir revue ; je te le répète encore, dépose ton marchand de couleurs et décroche-moi un farlampin qui ait de cela ; il se tapa sur la poitrine, à gauche et, comme il faisait un mouvement pour la quitter, elle lui saisit le bras, ne songeant plus à se faire faire des offres, décidée maintenant à mettre bas toute fierté, à lui proposer carrément de la reprendre. — Il semblait irrésolu, mais cédait peu à peu. — Nous lui jouerons un bon coup ensemble ? finit-elle par dire. — Anatole eut un sourire d’acquiescement. — L’idée d’être désagréable à cet homme qui n’était point de son monde et surtout de se venger des peurs que sa canne plombée lui avait fait subir, quand il poursuivait Céline, lui plaisait fort. — Ils convinrent de se retrouver, dimanche, au concert de la gaîté. — Céline s’y rendrait avec Cyprien. — À l’entr’acte, elle évoluerait de telle façon qu’il devrait garder les places, ou bien elle le perdrait dans la foule et irait rejoindre Anatole, près de la porte, dans la rue.

Ce projet la fit craquer d’aise.

Alors elle fut charmante pour son peintre. — Il exprimait un désir ? Il était de suite exaucé. — Il ne voulait pas sortir ? Elle cédait sans mauvaise grâce. — Son linge était compté, chaque fois, soigneusement plié, reprisé sur toutes les coutures. — Lorsque des amis venaient, elle était accueillante et presque silencieuse ; elle s’occupait du thé, souriait, ne balivernait plus. — Cette douceur de caractère, cette soumission, cette accalmie soudaine de paroles et de gestes étonnèrent Cyprien qui eut un nouveau pressentiment. Mais, il eut beau sonder les yeux grands ouverts de sa maîtresse, chercher à saisir dans un pli de visage, dans un mot imprudemment lancé, ses intentions, il ne put rien découvrir. Si franche, si inconsidérée jusqu’alors, Céline devint impénétrable.

Elle insista, dès le vendredi, pour qu’il la menât le dimanche au concert. — Cyprien n’osa lui refuser cette joie qu’elle demandait avec des grâces suppliantes. — Il accepta de l’y conduire et fut tellement touché de la reconnaissance qu’elle lui témoigna, qu’il devint, lui-même, toute attention, toute caresse. Ils pigeonnèrent à qui mieux mieux. L’on eût pu vraiment croire que ces gens-là s’aimaient.

Au jour dit, vers les six heures, le peintre fit monter de chez le rôtisseur d’en bas, une moitié de poulet, des légumes, et il acheta, chez un épicier, des confitures et du vin. Ils dressèrent la table, avec mille singeries ; il la servait avec prévenance et elle desservait gracieusement, portait les plats torchés dans une soupente, minaudait, lui répétait : « Mais verse-moi donc à boire ! Dépêchons-nous, pour être bien placés ! » Une nouvelle embellie d’amour semblait s’annoncer. Cyprien avait perdu toute défiance. — À mesure que le repas touchait à sa fin, Céline devenait plus expansive, plus douce. Elle chantonnait, en mesurant la poudre du café, essuyait le filtre, et, accroupie devant le poêle qui bourdonnait, elle souriait à son amant, attendant que l’eau fût chaude pour la verser. Cyprien se sentait des joyeusetés de merle. Les jambes étendues, les reins douillettement posés sur le velours, il avait allumé sa pipe et, soufflant des tourbillons, il admirait le coquet affaissement de Céline dont le corps émergeait comme d’une mare satinée, de ses jupes épandues sur le parquet. — Elle se releva et, avec de jolies mines peureuses, elle s’enveloppa la main d’un mouchoir afin de prendre, sans se brûler, l’anse de la cafetière et elle versa, de haut, dans les tasses. Elle s’était rassise et, en face l’un de l’autre, ils sirotaient doucement, attendant qu’il fût l’heure de quitter leur chambre. Il lui donnait le carafon de cognac, elle lui approchait le sucrier, ils se remerciaient avec des yeux tendres, se prêtaient leurs cigarettes, batifolaient, le cœur à l’aise, souriaient avec des élans qu’ils croyaient perdus.

Cyprien eût de beaucoup préféré rester là, les pieds au chaud, en vareuse, plutôt que d’aller s’enfermer pour voir des pîtres. Les lourds effluves du poêle lui coupaient bras et jambes, il ne bougeait de son fauteuil, amoiqué et ravi. Céline le traita de paresseux et, gentiment, lui prenant les mains, le tirant à elle, elle le fit lever, lui apporta ses bottines, son chapeau, s’attifa, elle-même, se trifouilla avec les doigts les frisons des cheveux, puis elle embrassa l’atelier d’un regard et, passant devant Cyprien, elle l’attendit sur le carré, pendant qu’il fermait la porte.

Elle marchait, dans la rue, silencieuse et un peu sombre. Sa gaieté s’était évanouie. Il s’inquiéta de ce changement, lui demanda si par hasard elle souffrait, mais elle se mit à rire et lui répondit que non.

Quand ils arrivèrent, toutes les places étaient déjà occupées ; ils durent reculer au delà des portes, enfiler un couloir, descendre quelques marches, suivre un corridor, badigeonné de chocolat, de vert-pomme, et tout imprégné des odeurs salines des urinoirs. Ils se heurtèrent, dans ce boyau mal éclairé qui courait derrière la salle, à des échelles fichées par des crampons aux murs. Une grande rumeur bruissait sur leur tête et à leur droite. Ils remontèrent un escalier et longèrent une cloison de verre qui séparait le théâtre d’un café. Une buée ternissait les vitres. Çà et là, des empreintes de mains se dessinaient, des bouts de doigts qui avaient éclairci le carreau et laissaient entrevoir des couples remuant des cartes, faisant claqueter des dés dans un cornet, flûtant des chopes. Des ombres énormes se découpaient derrière ce rideau de vapeur comme derrière un papier huilé, des ombres chinoises. Des joueurs mettaient du blanc à leur queue de billard et le circuit rapide du bras évoquait je ne sais quel étrange écrasement à ce jeu de lumière qui déformait et rendait immense tout mouvement, toute pose ; puis des gestes cassés, des torsions de reins, des penchées de corps, des profils bizarres, des chapeaux exagérés s’estompaient sur ce transparent en de noires ébauches que brouillaient les silhouettes monstrueuses des garçons courant.

Cyprien et Céline appuyèrent sur leur droite et se trouvèrent dans le concert. — Ce coin était plus encombré encore que les places du centre ; ils se replièrent dans le couloir, pour gagner par le souterrain l’autre aile de la salle. — Là, ils finirent par s’installer sur une banquette, le nez sur l’orchestre, voyant les acteurs de côté et de bas en haut, désagréablement rafraîchis par les battants de la porte qui faisaient soufflet.

Céline fut peu satisfaite. Elle était trop près et perdait ainsi ses illusions, puis cet endroit était peu propice à la fuite qu’elle avait projetée. Elle se haussa un peu sur son banc et chercha Anatole. Elle l’aperçut ; ils s’envoyèrent un bonjour et se désignèrent, par un clin d’yeux, la porte. Cyprien n’avait rien vu à cet échange de regards. Il contemplait la salle tandis qu’un turlupin émiettait, dans une sauce rebattue de musique, du patriotisme et de l’amour. Il jugea odieuse cette moitié de cirque avec ses lourds guillochis d’or, ses deux galeries superposées ; l’une teinte en cachou, vernissée et roussie par le feu des gaz, étayée par des colonnes de fonte, drapées jusqu’à mi-corps de velours rouge ; l’autre plus élevée, divisée en des sortes de cages, munies, comme pour enfermer les bêtes, de barreaux peinturlurés de cet horrible vert-bronze, réservé d’ordinaire aux poêles. Le plafond avec ses losanges, ses ramages, ses palmettes qui le faisaient ressembler à ces cachemires de camelotte qu’on fabrique en France, lui donna des nausées.

Il fit d’autant moins attention à Céline qui persistait à jouer de la prunelle, qu’il tentait en vain de se consoler du déboire de couleurs qu’il éprouvait en considérant la scène. Elle ne lui parut ni moins attristante, ni moins minable que le reste. Suffisamment profonde et large, elle était garnie, de chaque côté, de panneaux de fleurs et d’attributs en relief, durement rendus, écrasés encore par d’ignobles masques qui grimaçaient au-dessus. — Le rideau se baissa soudain ; — trois coups frappés sur les planches invitèrent le public à ne pas sortir. Le peintre eut alors comme dernière ressource la vue de ce torchon, avec son acropole de contrebande, son cours d’eau bousillé, ses buissons mal fleuris, son œil ouvert dans un fût de colonne pareil à un calorifère, et, dans cette salle qui exhalait des relents de carton moisi, de quinquets fumeux, de pipes, de savates et de sueur grasse ; dans ce pullulement de gens en chapeaux mous et en casquettes, avachis, vautrés sur leurs bancs, mal éclairés par huit becs de gaz pendant du plafond ainsi que des araignées dont le tuyau de descente serait le fil, la rondelle le corps, et les points de feu, le bout des pattes, une sorte de galapiat avec des verrues sur la margoulette et des yeux louches, se faufilait, glapissant : Demandez la chanson à la mode ! la chanson chantée par M. Auguste ! « le Joli Mexicain, Avril, mes Titres de noblesse. »

Céline ne quittait plus Anatole des yeux. Par extraordinaire, elle semblait inattentive aux balourdises qui se débitaient. Cyprien, qui s’était d’abord diverti à voir des bouches teintes s’ouvrir dans des faces fanées, à entendre chanter faux, à écouter les cris titubants, l’âpre et divin clairon des chanteuses usées, commençait à s’ennuyer prodigieusement. La distraction de Céline le frappa et lui fit espérer qu’elle abrégerait son supplice.

— Ce n’est pas très drôle, murmura-t-il ; mais aussitôt elle affirma, craignant qu’il ne voulût partir, qu’elle s’amusait beaucoup. — C’est curieux, reprit-il, tu n’as pourtant pas l’air réjoui. — Alors, elle se pencha à son oreille et lui dit tout bas, quelques mots, en rougissant.

Il fit : — Ah bien ! Ce ne sera pas long, tu pourras sortir à l’entr’acte.

Elle chercha à se donner une mine satisfaite et à se tortiller, de temps en temps, comme une personne qui s’amuse, mais n’est pas très à son aise.

Cyprien se remit à goûter à une chanson étonnante dont une dame ravageait les strophes aux acclamations de la foule. Céline trouva que l’entr’acte ne venait pas assez vite ; maintenant elle bouillait, elle avait hâte de briser ses liens. L’instant d’hésitation qui l’avait prise, en quittant l’atelier du peintre, était passé. L’histoire de l’ail lui revenait et elle savourait sa vengeance, aspirait au moment de l’accomplir. Elle eut alors un raffinement de cruauté ; elle serra la main de Cyprien, le regarda avec des yeux noyés, de même qu’une femme qui aimerait éperdument un homme et aurait hâte d’être seule avec lui. Le peintre reçut une secousse dans l’échine et il fixa, à son tour, sa maîtresse, avec des lèvres humides et des yeux goulus.

Le chapelet de sottises continuait à s’égrener sur la scène. Des hommes succédaient aux femmes et des femmes aux hommes, et les unes entraient à gauche et les autres à droite. Placés comme ils étaient, Cyprien et Céline assistaient aux misères des costumes, aux défilés des gants défraîchis, des poches éculées, des souliers de porteurs d’eau sous la tenue de bal. Toutes les imperfections, tous les vices des têtes : les yeux éraillés, les joues gravées par la petite vérole, les cicatrices, les bouquets d’herpès aux coins des lèvres, les chairs flasques, les bras canailles, les attaches infamantes des chevilles s’étalaient devant eux, mal dissimulés par la plaque et la sauce des fards, par les bas cotonnés, par les tournures armées de baleines et bardées d’ouate.

L’entr’acte vint, les trombones séchèrent. Céline s’assura par un coup d’œil qu’Anatole n’était plus à son poste. La toile tomba. — Attends-moi, je reviens, dit-elle au peintre qui par discrétion ne la suivit pas. Elle se faufila dans la multitude qu’éjaculaient les portes. Anatole était là.

— Ô nature ! un enlèvement, cria-t-il, en v’là un chic d’aristo que je me donne ! — Céline lui prit le bras et ils descendirent au grand galop, la rue.

Cyprien persistait à regarder la salle. — Deux, trois, cinq personnes, rentrèrent. Toute une ribambelle de fillettes et d’ouvriers franchit bientôt le seuil, des bataillons serrés s’avancèrent enfin. La salle se réemplit. Céline ne revenait pas. Le peintre se tournait sur son siège, se persuadait qu’elle avait rencontré des camarades d’atelier et qu’elle jabotait avec elles dehors. Le spectacle reprenait. L’équipe lamentable des musiciens était assise dans sa baignoire et s’agitait. Cyprien commençait à s’inquiéter. Il eut peur que Céline ne se fût trouvée mal ; il resta, pendant quelques minutes encore, n’y tint plus, sortit, hué par les gens qu’il dérangeait. Il s’enquit auprès des garçons de bureau des ministères qui surveillent à l’entrée, le soir, la distribution des places et des bocks, s’ils n’avaient point vu une femme bâtie et habillée de telle et telle façon. Ils lui rirent au nez. Il s’avoua que sa demande était idiote, que ces gens n’avaient pu remarquer Céline plutôt qu’une autre. Alors il se posta dans la rue, vagabonda sur le trottoir, descendit jusqu’au bal des Mille-Colonnes, regarda chez le pharmacien, ne vit qu’un potard qui somnolait, le nez sous des besicles et sur un livre, s’attarda devant les Iles-Marquises, une abominable turne que Céline prisait, une boutique lugubre avec ses chaînes d’escargots vidés et ses paillasses à huîtres, remonta jusqu’au concert, rentra, trouva leurs places déjà occupées par un autre couple, et, sorti de nouveau, il demeura tout éberlué, sur le trottoir.

Il se sentait assommé comme par un coup de massue. Après avoir appréhendé un malaise subit, il craignait maintenant une rupture brutale. Ses pressentiments se réalisaient donc ! Il s’expliquait alors ce regain de patience et de gentillesse ! Mais cela lui paraissait, malgré tout, invraisemblable. Qu’ils ne pussent s’accorder, rien de plus naturel, qu’en fin de compte, elle eût préféré les caresses d’un salopiaud aux siennes, il n’avait rien à objecter ; mais il eût été plus simple, dans ce cas, de se quitter bons amis. Elle aurait pu lui dire, sans même y mettre des formes : « Écoute, j’en ai assez, je m’en vais. » — Oh ! Je suis bête, finit-il par s’écrier, je l’accuse injustement d’une crasse, et subitement il lui vint l’idée que, s’étant trouvée tout à coup souffrante, elle était rentrée simplement chez lui.

Il regagna sa demeure au plus vite. Il eut un horrible serrement de cœur quand il constata que la serrure était fermée à double tour. L’atelier, lorsqu’il ouvrit sa porte, lui sembla plus enténébré que de coutume, et il éprouva dès le premier pas la sensation glaciale d’une douche. Il alluma sa lampe. La table était encore au milieu de la pièce, près du poêle mourant ; rien n’avait été dérangé, ni les serviettes jetées à la diable sur les meubles, ni les soucoupes où des cendres de cigarettes se fondaient dans le bain de pied des tasses. Une pensée soudaine le poussa dans sa chambre ; il courut à la table de nuit, chercha les pantoufles de Céline. Elles n’y étaient plus. Le doute n’était pas possible. Elle s’était enfuie. Cette insultante façon de rompre sa longe, le jeta dans une rage folle, puis une immense détresse le poigna.

Tant que Céline était restée près de lui, il s’était dit : — Mon Dieu, qu’elle est embêtante ! Ah ! Comme ce serait un fier débarras, si elle me lâchait ! — Maintenant qu’elle était partie, il avait l’accablement d’un homme qui se voit perdu ! La perspective de rester seul, là, dans cette chambre, ainsi qu’autrefois, l’épouvanta. Il vit surgir devant lui l’inépuisable navrement de ces soirs douloureux où l’on évoque les joies des amours défuntes ; l’angoisse mortelle de ces heures où, lassé par la tâche du jour, l’on n’a plus ni courage ni force ; où l’on dort, aveuli, dans un fauteuil, où l’on a presque honte de se coucher avant la nuit ! La solitude qu’il supportait si fièrement jadis, le fit crier de peur. Il se savait vaincu à l’avance. Il se savait, pendant des mois, obsédé par le regret, incapable de produire, et il songeait aux désolations des efforts qui ratent, aux révoltes, aux abattements qui succèdent à ces luttes où l’on combat sans espoir de vaincre !

Ah ! son orgueil saignait à pleines gouttes ! et cependant, quand il pensait à Céline, il n’avait plus la vision de la femme qui l’avait si indignement trompé, il ne voyait plus en elle que la maîtresse lubrique et douce. Il eut une perception subite des offenses et des cruautés qu’il avait commises ; il se reprocha ses gouailleries, ses caresses hautaines ; il convint qu’il avait eu tort, qu’il aurait dû lui pardonner, en faveur de sa bonne grosse joie, le grotesque de ses paroles et de ses goûts. Il s’attendrissait sur elle, l’aurait pour un peu franchement adorée, puis de même qu’un coup de foudre, le rappel de sa trahison le frappa. Il se souvint de ce cri de Céline qu’elle aimerait mieux être battue que d’être traitée comme une pauvre gnolle, et il regretta pour une minute, de ne pas avoir apaisé cet élancement de l’âme vers des calottes ; puis il redevint plus calme, s’avoua qu’il n’aurait pu consentir pourtant à gifler une femme ; et déshabillé et assis sur son séant, il se remémora les saletés que ses autres maîtresses lui avaient faites.

— Clémence, ah oui ! elle m’a quitté sans même m’écrire ; Suzanne, je n’ai jamais su pourquoi ; Héloïse, parce que je la surveillais ; Eugénie, parce que je ne la surveillais pas ! Et, mélancoliquement il se répétait : — Quand je pense qu’Héloïse, qui était si fière d’avoir été bien élevée, a trouvé moyen de me chiper ma boîte en buis à poudre de riz et que jamais plus, depuis lors, je n’ai reçu de ses nouvelles, je n’ai pas le droit d’en vouloir à Céline, qui, tout en n’ayant pas pour deux sous de tenue, ne m’a du moins rien volé.

Et, accablé par tous ces souvenirs qu’il remuait des liaisons rompues ; ému par tous ces visages qui passaient devant ses yeux, avec leurs sourires sur l’oreiller et les crachats qu’ils lui avaient jetés à la face, en l’abandonnant, il souffla sa lampe.

— Je suis bête, moi aussi, murmura-t-il, je m’étonne. Puisqu’il est entendu que toutes les femmes manquent de savoir-vivre lorsqu’elles nous lâchent, le bon Dieu ne pouvait pourtant pas permettre que Céline, qui était de toutes la plus grossière, se fût montrée à ce moment-là la plus polie. Soyons juste, ça n’aurait pas eu de réalité. Et il ajouta avec un sourire contraint : C’est égal, tout cela n’est pas drôle ; cette fille-là va me faire défaut, — je sens que je vais avoir la nostalgie de sa bêtise. Ah ! crédieu ! Je voudrais bien être de deux mois plus vieux !

XX


— C’est possible, répliqua la femme Teston, mais si vous continuez à me houspiller de la sorte, je vous ferai sacquer par le patron.

— T’oserais pas, répondit simplement Chaudrut, en se renversant un peu, et coulant ses mains dans la corde qui lui servait de ceinture.

La femme Teston lui tourna incontinent le dos et se dirigea vers le cabinet du patron.

La contre-maître, qui était sortie depuis plus de deux heures, rentra, un lourd panier au bras. Toutes les ouvrières se précipitèrent sur elle, criant : — Faites-nous voir ! La contre-maître souleva la serviette qui recouvrait l’osier et alors parurent : douze assiettes plates, six assiettes creuses, deux raviers, un plat rond, une salière, un moutardier et une grande soupière.

— C’est de la porcelaine ! s’exclama la grosse Eugénie.

— Tiens, croyez-vous donc, s’exclama la contre-maître, que, lorsque je veux faire plaisir aux gens, je n’achète pas tout ce qu’il y a de plus beau ?

Le service passa de mains en mains. Parmi les brocheuses, les unes regardaient le jour au travers des assiettes, les autres tapaient dessus avec leurs doigts et écoutaient soigneusement si elles ne rendaient point des sons fêlés ; toutes marquèrent sur l’émail luisant l’empreinte noire de leurs pouces. La soupière qui circulait pensa s’abattre. La contre-maître interrompit aussitôt la chaîne qui se déroulait d’un bout de l’atelier à l’autre, réempila dans son panier ces pâtes mirifiques de Montereau et de Creil, et, avec mille précautions, elle déposa le tout à sa place, auprès de sa chaise.

— C’est Désirée qui va être contente ! dit Céline. En voilà un beau cadeau de noce qu’on lui donne, madame !

— Elle se marie ! eh bien quoi ! jeta l’ouvrière qui souffrait des dents, en v’là-t-il pas ? Ma parole, on s’imaginerait que c’est quelque chose d’étonnant ! En v’là des affaires pour rien ! La maison ne nous donnerait seulement pas un radis à nous, si comme Désirée, nous voulions nous offrir le luxe de ne pisser plus tard que des enfants qui seront légitimes !

— À vous, très certainement non, répondit la contre-maître ; c’est sûrement pas pour des coltineuses de votre espèce qu’on ferait des sacrifices !

La petite allait répliquer, mais on l’avertit qu’une dame bien vêtue désirait la voir.

Elle revint, quelques minutes après, agitant en triomphe une camisole à pois lilas.

— C’est la vieille tourte qui est venue, dit-elle à la grosse Eugénie, qui la questionnait. Elle m’a demandé pourquoi je n’étais pas allée dimanche au patronage ; tiens, mon œil ! Je m’en fiche, je l’ai laissée jaser ; j’ai prétendu que j’avais eu des coliques dans l’estomac ; elle a coupé dans la pommade et elle s’est tout de même décidée à me donner une camisole.

Tout l’atelier s’esclaffa.

La mère Teston qui rentrait, à pas lents, fut indignée. — Quand on fait la sainte-nitouche, comme vous, on devrait au moins, après avoir carotté des personnes bienfaisantes, ne pas les appeler vieilles tourtes !

Mais, à part une ou deux filles qui ne soufflèrent mot, tout le monde approuva cette manière d’agir.

— Tiens, tant pis, clama l’une, pourquoi donc que ces bégueules-là viendraient nous embêter ! — C’est pain bénit, cria une autre, en v’là un tas de dégoûtantes ! Ça vient vous renifler pour voir si l’on sent l’homme ! Ça a les yeux baissés, ça avale le luron, tous les matins, et le soir ça fait des noces de bâtons de chaises ! Merci ! Des limaces comme celles-là ? n’en faut plus !

— Eh ! la mère-la-morale, dit Chaudrut, eh bien ! Et votre audience chez le Président, quoi qu’elle devient ? C’est-il aujourd’hui qu’on me fait rendre mon portefeuille ?

— Monsieur n’y est pas, souffla rageusement la mère Teston, mais soyez tranquille, vous n’y perdrez pas pour attendre.

Alors, l’atelier répéta une plaisanterie qui avait cours depuis dix-huit mois, à savoir que Chaudrut était tombé amoureux de la mère Teston et qu’il attendait qu’elle fût veuve, pour lui demander sa main.

La vieille fut outrée. — Lui, lui ! un galfâtre de son espèce ! ah ! non, par exemple ! j’aimerais mieux devenir n’importe quoi ! Et, sûre de frapper au bon endroit, elle jeta sur Chaudrut un regard méprisant et dit :

— Il serait encore assez âgé pour être mon père !

— Je m’en voudrais, riposta le vieux, que cette allusion à son âge avancé blessait !

Mais comme toujours la contre-maître intervint.

— Travaillez donc ! C’est vrai, on ne fait plus rien. Sous prétexte qu’ils boivent à la santé d’Auguste, voilà huit jours que les hommes et les femmes ribotent ! Eh bien, puisqu’il est marié, à quoi que ça sert maintenant ! Sans compter que je suis certaine qu’ils ont fait une gibelotte de Moumout ; voilà longtemps qu’on ne l’a pas vu et je n’ai pas les yeux dans ma poche ; il y a des gens ici, qui ont les mains pleines de coups de griffes.

Des roulements de plioirs battant les tables, l’interrompirent. — La voilà ! cria la bande, et Désirée, toute guillerette, fit son entrée.

La contre-maître ramassa son panier et le plaça sur la table devant la petite qui devint rouge, se recula un peu, joignit les mains, se jeta dans les bras de la contre-maître qu’elle embrassa à l’étouffer.

— Oh ! je suis bien contente, oh oui, reprit-elle, toute suffoquée. Oh ! comme c’est beau ! et, avec respect, elle fouillait dans la manne, en tirait délicatement les raviers, ouvrait le pot à soupe, en extrayait la salière qu’elle tenait par la tige et remuait, joyeuse, en l’air. Ah ! un moutardier ! Et le moutardier faisait le tour des femmes ; on examinait l’encoche, pratiquée sur le bord pour laisser entrer la petite cuiller ; on s’extasiait devant l’élégance du couvercle fleuri d’un délicat bouton pour qu’on pût le prendre.

Le crépuscule commençait à couler lentement dans l’atelier. Au travers des vitres troubles, un jour pâle et fané s’épandait sur les tables, déferlait dans l’ombre des coins, se mourait, en un dernier éclat, sur un lit de rognures jaunes.

Aux objurgations de la contre-maître qui se désolait de les voir ainsi flâner, les ouvrières, réunies en cercle et baguenaudant, répondirent qu’elles n’y voyaient plus.

Alors on héla un homme qui vint avec son rat-de-cave et tous les gaz flambèrent, jetant le rire de leurs feux dans cette pénétrante tristesse de la nuit qui venait.

Chacun retourna s’asseoir.

— Alors, c’est pour samedi prochain le mariage ? fit la contre-maître.

— Oui, madame, répondit Désirée.

La contre-maître pencha le nez sur son ouvrage et se posa tout bas cette question, qu’elle n’avait jamais pu résoudre depuis trente années qu’elle travaillait dans la brochure :

— Les filles qui font la noce sont presque toujours de détestables ouvrières ; celles qui ne la font pas, gagnent de bonnes journées, mais elles se marient et deviennent pis que les plus mauvaises, puisqu’elles ne viennent plus du tout. Comment faire ? Et elle ajouta, en réenfilant son aiguillée de coton : encore une fine couseuse de moins ! Une fois en ménage, Désirée sera comme les autres, elle lâchera le métier ; il va falloir que je lui trouve comme remplaçante une jeunesse honnête, et elle eut, à la pensée des recherches qu’elle devrait faire pour la dénicher, un hochement de tête, un soupir qui en disaient long.

FIN