Les Stances (Jean Moréas)

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Société du Mercure de France (pp. 5-201).




LE PREMIER LIVRE DES STANCES



I




Le grain de blé nourrit et l’homme et les corbeaux,
L’arbre palladien produit la douce olive,
Et le triste cyprès, debout sur les tombeaux,
Balance vainement une cime plaintive.

Hélas ! n’as-tu point vu ta plus chère amitié
Etaler à tes yeux la face du vulgaire ?
Tu ne sais pas languir et souffrir à moitié :
Quand tu reprends ton cœur, c’est qu’il n’en reste guère.


Que ce soit dans la ville ou près des flots amers,
Au fond de la forêt ou sur le mont sinistre,
Va, pars et meurs tout seul en récitant des vers :
Ce sont troupeaux encor les cygnes du Caystre.




II




Mélancolique mer que je ne connais pas,
Tu vas m’envelopper dans ta brume légère ;
Sur ton sable mouillé je marquerai mes pas,
Et j’oublierai soudain et la ville et la terre.


O mer, ô tristes flots, saurez-vous, dans vos bruits,
Qui viendront expirer sur les sables sauvages,
Bercer jusqu’à la mort mon cœur, et ses ennuis
Qui ne se plaisent plus qu’aux beautés des naufrages ?




III




Eh quoi ! peut-être aussi c’était mon naturel :
Je fus doux, étant dur, et rieur, étant sombre ;
Je voulus faire un dieu de tout ce temporel,
Et je traîne après moi des fantômes sans nombre.


L’homme mortel succombe et le sort est vainqueur.
Apollon, dieu cruel, ennemi de ta race,
Si tu m’as fait saigner tout le sang de mon cœur,
Ce que tu châtiais, c’était ta propre audace.




IV




Je songe à ce village assis au bord des bois,
Aux bois silencieux que novembre dépouille,
Aux studieuses nuits, — et près du feu je vois
Une vieille accroupie et filant sa quenouille.


Toi que j’ai rencontrée à tous les carrefours
Où tu guidais mes pas, mélancolique et tendre,
Lune, je te verrai te mirant dans le cours
D’une belle rivière et qui commence à prendre.




V




Tu crains de confesser tes imperfections ;
Tu pleures, pauvre sot, sur ta force perdue.
Je veux dix fois le jour haïr mes actions
En couronnant de fleurs ma tête entrechenue.


Muse, pour tes vrais fils aujourd’hui c’est demain !
Mais si leur cœur descend au niveau de la foule,
Ce bon vin plein d’ardeur qu’ils buvaient dans ta main
Tourne comme du lait et comme une eau s’écoule.




VI




Tantôt semblable à l’onde et tantôt monstre ou tel
L’infatigable feu, ce vieux pasteur étrange
(Ainsi que nous l’apprend un ouvrage immortel)
Se muait. Comme lui, plus qu’à mon tour, je change.


Car je hais avant tout le stupide indiscret,
Car le seul juste point est un jeu de balance,
Qu’enfin dans mon esprit je conserve un secret
Qui remplirait d’effroi l’humaine nonchalance.




VII




O mon esprit en feu, que vous me décevez !
Comment de pauvres yeux sauraient-ils vous atteindre ?
J’ai vu ces sables blancs et ces rochers crevés,
Retraite désirée : ils ne sont point à peindre.


Mais qu’il se trouve ailleurs un ciel aérien
Où des caps sourcilleux lèvent un front superbe,
Quoi ! mon esprit, pour vous le plus rare n’est rien :
C’est la même beauté que vous mangez en herbe.




VIII




Les roses que j’aimais s’effeuillent chaque jour ;
Toute saison n’est pas aux blondes pousses neuves ;
Le zéphyr a soufflé trop longtemps ; c’est le tour
Du cruel aquilon qui condense les fleuves.


Vous faut-il, Allégresse, enfler ainsi la voix,
Et ne savez-vous point que c’est grande folie,
Quand vous venez sans cause agacer sous mes doigts
Une corde vouée à la Mélancolie ?




IX




Calliope, Erato, filles de Jupiter,
Je vous invoque ici sur la harpe sonore ;
Je le faisais enfant, et bientôt mon hiver
Passera mon automne et mon printemps encore


Quelle bizarre Parque au cœur capricieux
Veut que le sort me flatte au moment qu’il me brave ?
Les maux les plus ingrats me sont présents des dieux,
Je trouve dans ma cendre un goût de miel suave.




X




J’ai choisi cette rose au fond d’un vieux panier
Que portait par la rue une marchande rousse ;
Ses pétales sont beaux du premier au dernier,
Sa pourpre vigoureuse en même temps est douce.


Vraiment d’une autre rose elle diffère moins
Que la lanterne fait d’une vessie enflée :
A ne s’y pas tromper qu’un sot mette ses soins,
Mais la perfection est chose plus celée.




XI




Ne dites pas : la vie est un joyeux festin ;
Ou c’est d’un esprit sot ou c’est d’une âme basse.
Surtout ne dites point : elle est malheur sans fin ;
C’est d’un mauvais courage et qui trop tôt se lasse.


Riez comme au printemps s’agitent les rameaux,
Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève,
Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux ;
Et dites : c’est beaucoup et c’est l’ombre d’un rêve.




XII




Les morts m’écoutent seuls, j’habite les tombeaux ;
Jusqu’au bout je serai l’ennemi de moi-même.
Ma gloire est aux ingrats, mon grain est aux corbeaux ;
Sans récolter jamais je laboure et je sème.


Je ne me plaindrai pas : qu’importe l’Aquilon,
L’opprobre et le mépris, la face de l’injure !
Puisque quand je te touche, ô lyre d’Apollon,
Tu sonnes chaque fois plus savante et plus pure ?




XIII




Rompant soudain le deuil de ces jours pluvieux,
Sur les grands marronniers qui perdent leur couronne,
Sur l’eau, sur le tardif parterre et dans mes yeux
Tu verses ta douceur, pâle soleil d’automne.


Soleil, que nous veux-tu ? Laisse tomber la fleur !
Que la feuille pourrisse et que le vent l’emporte !
Laisse l’eau s’assombrir, laisse-moi ma douleur
Qui nourrit ma pensée et me fait l’âme forte.




XIV




Ce que ma fantaisie a ce soir entrepris
Ressemble à quelque essaim aux vibrantes antennes.
Bien que la lune manque à ce ciel de Paris,
La merveille du monde après celui d’Athènes,


Muse, que sur mon front tu te viennes pencher
En me montrant tes yeux qui sont mon plus doux charme
Je saisirai la lyre à l’instar de l’archer
Qui marche sur les morts tout en bandant son arme.




XV




Paris, je te ressemble : un instant le soleil
Brille dans ton ciel bleu, puis soudain c’est la brume ;
Au veuf septentrion si tu te fais pareil,
Tu passes les pays que le zéphyr parfume.


Triste jusqu’à la mort, en même temps joyeux,
Tout m’est concours heureux et sinistre présage ;
Sans cause l’allégresse a pleuré dans mes yeux,
Et le sombre destin sourit sur mon visage.




XVI




Je songe aux ciels marins, à leurs couchants si doux,
A l’écumante horreur d’une mer démontée,
Au pêcheur dans sa barque, aux crabes dans leurs trous,
A Néère aux yeux bleus, à Glaucus, à Protée.


Je songe au vagabond supputant son chemin,
Au vieillard sur le seuil de la cabane ancienne,
Au bûcheron courbé, sa cognée à la main,
A la ville, à ses bruits, à mon âme, à sa peine.




XVII




Adieu, la vapeur siffle, on active le feu ;
Dans la nuit le train passe ou c’est l’ancre qu’on lève ;
Qu’importe ! on vient, on part ; le flot soupire : adieu !
Qu’il arrive du large ou qu’il quitte la grève.


Les roses vont éclore, et nous les cueillerons ;
Les feuilles du jardin vont tomber une à une.
Adieu ! quand nous naissons, adieu ! quand nous mourons,
Et comme le bonheur s’envole l’infortune.




LE DEUXIÈME LIVRE DES STANCES



I




Au temps de ma jeunesse, harmonieuse Lyre,
Comme l’eau sous les fleurs, ainsi chantait ta voix ;
Et maintenant, hélas ! c’est un sombre délire :
Tes cordes en vibrant ensanglantent mes doigts.


Le calme ruisselet traversé de lumière
Reflète les oiseaux et le ciel de l’été,
O Lyre, mais de l’eau qui va creusant la pierre
Au fond d’un antre noir, plus forte est la beauté.




II




Il est doux d’écouter le roseau qui soupire
Avec d’autres roseaux dans un riant vallon ;
Un front pensif se courbe à ces accords que tire
Des chênes assemblés le rapide Aquilon.


Mais, qu’auprès de la voix de l’arbre solitaire,
Les roseaux, la chênaie exhalent un vain bruit,
Quand sur la triste plaine où descend le mystère,
Elle lamente au vent qui précède la nuit !




III




Toi qui prends en pitié le deuil de la Nature
Et qui laisses tes sœurs flatter l’éclat du jour,
Fille du sombre hiver, que tu sois la parure
Ou de la pâle mort ou du brillant amour,


Violette d’azur, que tu plais à cette âme
Où je remue en vain les cendres du désir !
Les lys sont orgueilleux, la rose a trop de flamme,
Et le myrte frivole aime trop le plaisir.




IV




Je viens de mal parler de toi, rose superbe !
Si ton éclat est vif, rose, tu sais pourtant,
Seule dans le cristal, au milieu de la gerbe,
Aussi bien que les yeux rendre le cœur content.


Un jour, contre le mur d’une porte gothique
(J’errais en ce temps-là dans les pays du Nord)
Rose, tu m’apparus très pâle et fantastique
Et frissonnante au vent plein de pluie et de mort.




V




Ce n’est pas vers l’azur que mon esprit s’envole :
Je pense à toi, plateau hanté des chevriers.
Aux pétales vermeils, à la blanche corolle,
Je préfère le deuil de tes genévriers.


Noir plateau, ce qui berce une audace rendue,
Ce n’est point le zéphyr sur les flots de la mer,
C’est la plainte du vent sur ta morne étendue
Où je voudrais songer prisonnier de l’hiver.




VI




Chênes mystérieux, forêt de la Grésigne,
Qui remplissez le gouffre et la crête des monts,
J’ai vu vos clairs rameaux sous la brise bénigne
Balancer doucement le ciel et ses rayons.


Ah ! Dans le sombre hiver, pendant les nuits d’orage,
Lorsqu’à votre unisson lamentent les corbeaux,
Lorsque passe l’éclair sur votre fier visage,
Chênes que vous devez être encore plus beaux !




VII




Quand pourrai-je, quittant tous les soins inutiles
Et le vulgaire ennui de l’affreuse cité,
Me reconnaître enfin, dans les bois, frais asiles,
Et sur les calmes bords d’un lac plein de clarté !

Mais plutôt, je voudrais songer sur tes rivages,
Mer, de mes premiers jours berceau délicieux :
J’écouterai gémir tes mouettes sauvages,
L’écume de tes flots rafraîchira mes yeux.


Ah, le précoce hiver a-t-il rien qui m’étonne ?
Tous les présents d’avril, je les ai dissipés,
Et je n’ai pas cueilli la grappe de l’automne,
Et mes riches épis, d’autres les ont coupés.




VIII




Les branches en arceaux quand le printemps va naître,
Les ronces sur le mur, le pâturage herbeux,
Les sentiers de mulets, et cet homme champêtre
Qui, pour fendre le sol, guide un couple de bœufs,


La nuit sur la jetée où le phare s’allume,
Et l’horizon des flots lorsque le jour paraît ; —
Qu’importe ! je respire, ô ville, dans ta brume,
La montagne et les champs, la mer et la forêt.




IX




O ciel aérien inondé de lumière,
Des golfes de là-bas cercle brillant et pur,
Immobile fumée au toit de la chaumière,
Noirs cyprès découpés sur un rideau d’azur ;

Oliviers du Céphise, harmonieux feuillages
Que l’esprit de Sophocle agite avec le vent ;
Temples, marbres brisés, qui, malgré tant d’outrages,
Seuls gardez dans vos trous tout l’avenir levant ;


Parnès, Hymette fier qui, repoussant les ombres,
Retiens encor le jour sur tes flancs enflammés ;
Monts, arbres, horizons, beaux rivages, décombres,
Quand je vous ai revus, je vous ai bien aimés.




X




Céphise, fier torrent, j’ai l’âme encore heureuse
Du jour que j’ai revu tes bords pleins de clarté ;
Tu gardes dans ton lit la grâce sinueuse
De ton onde tarie aux rayons de l’Été.




XI




De ce tardif avril, rameaux, verte lumière,
Lorsque vous frissonnez,
Je songe aux amoureux, je songe à la poussière
Des morts abandonnés.


Arbres de la cité, depuis combien d’années
Nous nous parlons tout bas !
Depuis combien d’hivers vos dépouilles fanées
Se plaignent sous mes pas !




XII




Avril sourit, déjà plus douces me retiennent
Les rudes mailles du destin,
Et de riants pensers à présent me reviennent
Comme les feuilles au jardin.


Eh quoi ! Ce peu de miel dans la dernière goutte
Me serait-il enfin permis,
O sombre vie ? Hélas ! si c’est la peine toute,
Sommes-nous pas de vieux amis ?




XIII




Donc, vous allez fleurir encor, charmants parterres !
Déjà se courbent en arceaux
Et s’emplissent de bruit dans les vieux cimetières
Les arbres gardiens des tombeaux.


Couvrez d’un tendre vert, arbres, vos branches fortes :
Quand viendra l’autan détesté,
Il lui faudra tout l’or des belles feuilles mortes
Pour en rehausser sa beauté.




XIV




Palinure au grand cœur, le pilote d’Énée,
Qui, prudent, d’un fort bras
Guidait le gouvernail, subit la destinée
Que l’on n’évite pas.

Instrument de la haine, un repos exécrable
Lui vint tromper les yeux,
Et, déjà près du port, il périt, misérable,
Dans les flots tortueux.


Et moi, lorsque le Pinde et les neuf sœurs ensemble
Ont mes vœux couronnés,
Lorsque je touche au ciel, faut-il que je ressemble
Aux plus abandonnés !




XV




Esprit astucieux, adorable puissance,
Qui sans cesse guides ma main
Sur la corde sonore et nargues l’innocence
De mon entendement humain,


Ah ! ne te lasse point d’éclairer les ténèbres
De ma vie au sombre détour,
Et de faire germer dans ses fentes funèbres
Ces fleurs plus belles que le jour.




XVI




Eau printanière, pluie harmonieuse et douce
Autant qu’une rigole à travers le verger
Et plus que l’arrosoir balancé sur la mousse,
Comme tu prends mon cœur dans ton réseau léger !


A ma fenêtre, ou bien sous le hangar des routes
Où je cherche un abri, de quel bonheur secret
Viens-tu mêler ma peine, et dans tes belles gouttes
Quel est ce souvenir et cet ancien regret ?




XVII




Lierre, que tu revêts de grâce bucolique
Les ruines des monuments !
Et tu me plais encor sur le platane antique
Qu’étouffent tes embrassements.


Mais je t’aime surtout, sombre et sinistre lierre,
A quelque fontaine pendu,
Et laissant l’eau couler, plaintive, dans la pierre
D’un bassin que l’âge a fendu.




XVIII




Nuages qu’un beau jour à présent environne,
Au-dessus de ces champs de jeune blé couverts,
Vous qui m’apparaissez sur l’azur monotone,
Semblables aux voiliers sur le calme des mers ;


Vous qui devez bientôt, ayant la sombre face
De l’orage prochain, passer sous le ciel bas,
Mon cœur vous accompagne, ô coureurs de l’espace !
Mon cœur qui vous ressemble et qu’on ne connaît pas.




XIX




Beaux présents que la Muse, hélas ! m’accorde encore,
O mes vers, autrefois
Vous étiez, au jardin, la fleur qui vient d’éclore
Et l’oiseau dans les bois ;


Vous étiez le ruisseau quand le soleil l’égaie
Et s’en fait un miroir.
Et maintenant, mes vers, d’une mortelle plaie
Vous êtes le sang noir !




XX




Muse, comment sais-tu de ces heures sinistres
Tisser un jour vermeil,
Comment à l’unisson fais-tu sonner les sistres
Dans un discord pareil ?


Ah ! Sur ton Pinde encor se peut-il que je sache
Me frayer un chemin,
Et ton laurier sacré, faut-il que je l’arrache
De cette impure main ?




XXI




O ma lyre, cessons de nous couvrir de cendre
Comme auprès d’un cercueil !
Je t’orne de verdure et ne veux plus entendre
Des paroles de deuil.


Mais non, fais retentir d’une douleur non feinte,
Lyre, l’accent amer !
N’es-tu pas l’alcyon qui calme de sa plainte
Les vagues de la mer ?




LE TROISIÈME LIVRE DES STANCES



I




Été, tous les plaisirs que ta saison m’apporte
Comme ceux du printemps ont perdu leur attrait.
Adieu, le tendre automne ! A présent, qu’à ma porte
Vienne heurter l’hiver, j’ouvrirai sans regret.

Dans l’antique forêt, le vent et la cognée
Sèment de l’arbre fort les rameaux à ses pieds,
Et parmi les humains la juste destinée
Abat à chaque coup gloire, amour, amitiés.


Moins doucement la feuille à la brise soupire,
Que la branche frappée en tombant ne se plaint,
Et lorsque le malheur s’exhale de la lyre,
Tout autre chant n’est plus qu’un écho qui s’éteint.

Vie exécrable, ô jours que corrompt l’amertume,
Je vous surmonte encor, mais mon cœur est brisé ;
Et s’il a plus d’éclat, peut-être, il se consume
Ce feu sombre et divin qui m’avait embrasé.




II




Je songe, chaque fois que le dégoût m’accable
D’un retour importun,
Aux pâles frêles lys qui poussent dans le sable
Et que nourrit l’embrun,


A la plainte que font les barques, lorsque fouette
La tempête en sanglots,
Au cap baigné d’écume, aux cris de la mouette
Qui vole au ras des flots.




III




Me voici seul enfin, tel que je devais l’être :
Les jours sont révolus.
Ces dévouements couverts que tu faisais paraître
Ne me surprendront plus.

Le mal que tu m’as fait et ton affreux délire
Et ses pièges maudits,
Depuis longtemps déjà les cordes de la lyre
Me les avaient prédits.


Au vent de ton malheur tu n’es en quelque sorte
Qu’un fétu ballotté ;
Mais j’accuse surtout celui qui se comporte
Contre sa volonté.




IV




L’éclair illuminait la nuit de ses beaux feux,
A la vitre déjà retentissait l’orage,
Plein d’angoisse le temps rampait entre nous deux,
Et j’étais là pareil à quelque sombre image.

Tu te berçais au son de ta plaintive voix,
Mais j’osais supputer et ta faute et la mienne,
Et dans mon cœur, c’était comme une affreuse poix
Toute cette clarté de notre vie ancienne.


Va, le ciel peut m’étreindre en sa droite de fer,
Ton âme se montrer à sa Parque infidèle,
Mais fuyant le malheur et le cruel hiver,
Je n’imiterai pas l’étrangère hirondelle.




V




Je vous revois toujours, immobiles cyprès,
Dans la lumière dure,
Découpés sur l’azur, au bord des flots, auprès
D’une blanche clôture :


Je garde aussi les morts ; elle a votre couleur,
Mon âme, sombre abîme.
Mais je m’élance hors la Parque et le malheur,
Pareil à votre cime.




VI




Relève-toi, mon âme, et redeviens la cible
De mille flèches d’or :
Il faut qu’avec ma main cette Minerve horrible
Frappe la lyre encor.

L’arbre portant ses fruits, le vent qui le renverse,
Sur le front d’un ami
La pâle mort déjà, la trahison qui berce
Le soupçon endormi,


L’étoile à l’horizon, le phare sur le môle,
La coupe au cristal fin
Que j’ai jetée ainsi par-dessus mon épaule,
Toute pleine de vin,

Et chacun de mes jours, tels qu’une fleur qui passe
Sur l’onde et disparaît :
Dans mon destin comment sauraient-ils trouver place
Cet espoir, ce regret ?




VII




Qu’importe à la rose superbe
Le vent qui l’effeuille sur l’herbe !
Qu’importe à l’aigle étincelant
Le plomb qui l’abat tout sanglant !
Qu’importe aux accents de ma lyre
Le plus injurieux délire,
Et qu’importe à ma vie encor
D’avoir si mal pris son essor !




VIII




Ah, fuyez à présent, malheureuses pensées,
O colère, ô remords,
Souvenirs qui m’avez les deux tempes pressées
De l’étreinte des morts ;

Sentiers de mousse pleins, vaporeuses fontaines,
Grottes profondes, voix
Des oiseaux et du vent, lumières incertaines
Des sauvages sous-bois ;


Insectes, animaux, larves, beauté future,
Grouillant et fourmillant ;
Ne me repousse pas, ô divine Nature,
Je suis ton suppliant.




IX




Grands bois, je vous verrai brillants sous un ciel d’ambre,
Ou de molles vapeurs noyés ;
Je vous verrai si fiers quand le triste novembre
Vous aura meurtris et rouillés.

Pour moi, l’amour n’est plus cette source de larmes
Où je buvais avidement ;
Une fausse amitié me cause trop d’alarmes,
Et je sais que la gloire ment.


Enveloppez mon cœur dans les plis de vos ombres ;
Ma Muse, fille des cités,
O bois, a su garder au fond de ses yeux sombres
Le souvenir de vos beautés.




X




Belle lune d’argent, j’aime à te voir briller
Sur les mâts inégaux d’un port plein de paresse,
Et je rêve bien mieux quand ton rayon caresse,
Dans un vieux parc, le marbre où je viens m’appuyer.


J’aime ton jeune éclat et tes beautés fanées,
Tu me plais sur un lac, sur un sable argentin,
Et dans la vaste nuit de la plaine sans fin,
Et dans mon cher Paris, au bout des cheminées.




XI




Dans le jeune et frais cimetière
Je suis assis sur une pierre.
Aux arbres s’apaise le bruit
Des oiseaux, car voici la nuit.
Sans vous envier ni vous plaindre,
Je regarde le jour s’éteindre
Sur les tertres de croix semés,
O pâles morts, où vous dormez.




XII




O toi qui sur mes jours de tristesse et d’épreuve
Seule reluis encor,
Comme un ciel étoilé qui, dans la nuit d’un fleuve,
Brise ses flèches d’or,

Aimable Poésie, enveloppe mon âme
D’un subtil élément,
Que je devienne l’eau, la tempête et la flamme,
La feuille et le sarment :


Que, sans m’inquiéter de ce qui trouble l’homme,
Je croisse verdoyant
Tel un chêne divin, et que je me consomme
Comme le feu brillant !




XIII




Je me compare aux morts, à la source tarie,
A l’obscur horizon,
A la fleur effeuillée, à la feuille pourrie
Sur un pâle gazon,

A l’arbre qu’on abat dans un bois sans verdure
Pour former un cercueil,
Aux brouillards de l’hiver, à toute la nature
De tristesse et de deuil.


Mais ne suis-je plutôt à l’Océan semblable,
Qui, toujours florissant,
Laisse le vol du temps passer, et sur le sable
Écume en gémissant ?




XIV




Sur la plaine sans fin, dans la brise et le vent,
Se dresse l’arbre solitaire,
Pensif, et chaque jour son feuillage mouvant
Jette son ombre sur la terre.

Les oiseaux dans leur vol viennent poser sur lui :
Sont-ils corbeaux, ramiers timides ?
L’affreux lichen le ronge ; il est le sûr appui
Du faible lierre aux nœuds perfides.


Plus d’une fois la foudre et l’autan furieux
Ont fracassé sa haute cime ;
Même il reçoit les coups de l’homme industrieux
Sans s’étonner, triste et sublime.




LE QUATRIÈME LIVRE DES STANCES

I

Le coq chante là-bas ; un faible jour tranquille
                Blanchit autour de moi ;
Une dernière flamme aux portes de la ville
                Brille au mur de l’octroi.

Ô mon second berceau, Paris, tu dors encore
                Quand je suis éveillé
Et que j’entends le pouls de mon grand cœur sonore
                Sombre et dépareillé.

Que veut-il, que veut-il, ce cœur ? Malgré la cendre
                Du temps, malgré les maux,
Pense-t-il reverdir, comme la tige tendre
                Se couvre de rameaux ?


II

Tu me la dois enfin, cette faveur, ô Parque,
                Qui filas tous mes maux,
De songer à mon gré, balancé dans la barque
                Sous les feux des Gémeaux.

Puisque tu veux qu’ainsi me versent l’amertume
                Calliope et Péan,
Fais que mes yeux lassés soient baignés de l’écume
                De l’immense Océan.

Et puisque le laurier se flétrit sur mes tempes
                Et tombe grain à grain,
Sur ma tête fatale emmêle et tords les hampes
                Du pâle lys marin.


III

Hymette, mont sacré, divinité vivante,
                Mieux que l’humaine voix,
Mieux que le vent d’Auster qui répand l’épouvante
                Au plus profond des bois,

Tu me parlais avec la grâce de ta ligne
                Qui courbe tes sommets,
Et d’écouter le ciel, certes, j’étais plus digne
                Que je ne fus jamais.

Ô héros, sur tes flancs la mort du jour imprime
                Le plus clair orient,
Car, comme un fruit pressé, l’âme sur toi s’exprime
                Du rubis souriant.

Et pourtant, ce n’est pas la joie insidieuse
                D’une aimable couleur
Qui me rattache à toi, mais l’ombre pluvieuse
                Qui te vêt de malheur :

C’est par elle qu’ainsi le sens de ma nature
                Au tien a répondu,
Elle qui d’Apollon l’esprit plein d’imposture
                A du coup confondu.


IV

Sunium, Sunium, sublime promontoire
                Sous le ciel le plus beau,
De l’âme et de l’esprit, de toute humaine gloire
                Le berceau, le tombeau !

Jadis, bien jeune encor, lorsque le jour splendide
                Sort de l’ombre vainqueur,
Ton image a blessé, comme d’un trait rapide,
                Les forces de mon cœur.

Ah ! qu’il saigne, ce cœur ! et toi, mortelle vue,
                Garde toujours doublé,
Au-dessus d’une mer azurée et chenue,
                Un temple mutilé.


V

Roses, en bracelet autour du tronc de l’arbre,
                Sur le mur, en rideau,
Svelte parure au bord de la vasque de marbre
                D’où s’élance un jet d’eau,

Roses, je veux encor tresser quelque couronne
                Avec votre beauté,
Et comme un jeune avril embellir mon automne
                Au bout de mon été.


VI

En dépit de mes maux, de la nuit de mon âme,
                Je me sens plus vivant
Que ne le fut jamais sur le brasier la flamme
                Quand l’exalte un bon vent.

Misérable démon, qui t’attaches à nuire,
                Pauvre facétieux,
Tu vois bien qu’à la fin nous pouvons te réduire,
                Et moi-même et les dieux.


VII

Compagne de l’éther, indolente fumée,
                Je te ressemble un peu :
Ta vie est d’un instant, la mienne est consumée,
                Mais nous sortons du feu.

L’homme, pour subsister, en recueillant la cendre,
                Qu’il use ses genoux !
Sans plus nous soucier et sans jamais descendre,
                Évanouissons-nous !


VIII

Tu souffres tous les maux et tu ne fais que rire
                De ton lâche destin ;
Tu ne sais pas pourquoi tu chantes sur ta lyre
                Du soir jusqu’au matin.

Poète, un grave auteur dira que tu t’amuses
                Sans trop d’utilité ;
Va, ne l’écoute point : Apollon et les Muses
                Ont bien quelque beauté.

Laisse les uns mourir et vois les autres naître,
                Les bons ou les méchants,
Puisque tout ici-bas ne survient que pour être
                Un prétexte à tes chants.


IX

Coupez le myrte blanc aux bocages d’Athènes,
                À Nîmes le jasmin ;
À Lille et dans Paris, que les roses hautaines
                Tombent sous votre main,

Aux Martigues d’azur allez cueillir encore
                La flore des étangs,
Pour former la couronne, amis, qui me décore
                Et me garde du temps.


X

Ô monts justement fiers de vos pentes arides,
                Ô bords où j’égarais mes pas,
Ô vagues de la mer, berceau des Néréides,
                Que je fendais d’un jeune bras,

J’ai peur de vous revoir, mais c’est une folie :
                Sied-il qu’un cœur comme le mien
Soit assouvi jamais de la mélancolie
                De votre charme aérien ?


XI

En cet après-midi si lourd — toujours j’y pense ! —
                De mon affreux pressentiment,
Lorsque je t’ai revue après vingt ans d’absence,
                Mer, honneur de ton élément,

J’ai tressé de mes mains, d’amarante azurée
                Et de pavots, un chapelet,
Pour le jeter avec mon âme déchirée
                Dans ton onde qui me parlait.


XII

Moi qui porte Apollon au bout de mes dix doigts
                Je suis la fable du vulgaire ;
À l’ordre un tel tribut, je l’ai dû, je le dois,
                Ce jourd’hui, jadis et naguère.


XIII

Je te sens sur mes yeux, lune, lune brillante
                Dans cette nuit d’été ;
Mon cœur de tes rayons distille l’attrayante
                Et froide volupté.

Si tu n’es plus Diane, et quand tu serais morte,
                Tu guides bien mes pas
Dans l’ombre et sur le bord de la tombe, et qu’importe
                La vie ou le trépas !


XIV

Lorsque le pâle jour fuit avec ses mensonges,
                Lorsque tombe le soir,
Sur la pierre marine, Océan, que tu ronges,
                Je reviendrai m’asseoir.

Le mystère est en moi comme couve une flamme
                Dans un tas de sarments ;
Je le ferai jaillir pour confronter mon âme
                Avec les éléments.


XV

Que je suis las de toi, Paris, et de l’automne !
                Que je languis souvent
De voir le champ qui ploie et la mer qui moutonne
                Au souffle d’un bon vent !

Mais quel philtre jamais, Paris, de quelle sorte,
                Me vaudra ta rancœur ?
Ô novembre, tu sais que c’est ta feuille morte
                Qui parfume mon cœur.


XVI

J’écoute sur ma lèvre, ô voix cyrénéenne,
                Tes accents surhumains ;
Et quels faisceaux, brillant de l’eau castalienne,
                Débordent de mes mains !

Mais vous m’étiez jadis, Muses, comme une forte
                Liqueur riche en chaleurs,
Et mon âme à présent n’est qu’une belle morte
                Gisante dans vos fleurs.


XVII

La coupe de douleur où je me désaltère,
                Douce comme le miel,
Emprunte d’ici-bas, certes, le caractère
                Le plus substantiel.

La vie est la fumée et la mort est son ombre ;
                Intérêts, capitaux,
Tout est dans la balance : il faut chercher le nombre
                Qui règle les plateaux.




LE CINQUIÈME LIVRE DES STANCES

I

Le trésor du verger et le jardin en fête,
                Les fleurs des champs, des bois,
Éclatent de plaisir, hélas ! et sur leur tête
                Le vent enfle sa voix.

Mais toi, noble Océan, que l’assaut des tourmentes
                Ne saurait ravager,
Certes, plus dignement, lorsque tu te lamentes,
                Tu te prends à songer.


II

Dans le ciel est dressé le chêne séculaire ;
                Que vous me plaisez mieux,
Marronniers de Paris, qu’un bec de gaz éclaire
                Dans ce soir pluvieux !

En vain il chante, enflant ses branches insensées,
                La sève et le matin ;
Mais votre triste front, où je lis vos pensées,
                Surmonte le destin.


III

Pendant que l’homme court à sa tâche servile,
                Automne, souffle aqueux,
Disperse les brins morts des arbres de ma ville
                Et mon âme avec eux.

Qu’elle flotte dans l’air, Automne, où ta palette
                Pose un brouillard léger,
Et contre le bassin qui, sombre, te reflète,
                S’accoude pour songer.


IV

Encor sur le pavé sonne mon pas nocturne ;
                Ô Paris, tu me vois marcher
À l’heure où l’on entend, dans l’ombre taciturne,
                La charrette du maraîcher.

Paris, ô noir dormeur, Paris, chant sur l’enclume
                Et sourire dans les sanglots,
Que ne suis-je couché, lorsque Vesper s’allume,
                Sur les varechs au bord des flots !


V

Lieux où mes lentes nuits aiment à s’écouler,
                Ô chère porte
De mon Paris, déjà le vent a fait rouler
                La feuille morte.

Bientôt sous la lueur de la lampe, aux reflets
                Du brasier sombre,
Pensif, j’écouterai heurter à mes volets
                L’aile du Nombre.

Et moi, que l’amitié, l’amour et la douceur,
                Tout abandonne,
Je veux goûter, avec le tabac, le berceur
                Extrême automne.


VI

Me faudra-t-il l’horreur de l’écume et du vent,
                Et la bruyère et le mystère,
Pour dire ta louange, à ton culte fervent,
                Nuit fourmillante et solitaire ?

Quand la ville s’endort sous tes voiles flottants,
                C’est assez d’ouvrir ma fenêtre :
Comme sur un grand fleuve, énorme, tu t’étends,
                Nuit, secrète nuit, en mon être !


VII

Pendant que je médite, agitant les pensées
                Où le noir destin m’a rivé,
J’entends le bruit du vent dans les feuilles blessées
                Qui viennent couvrir le pavé.

Déjà sur les rameaux, abusés du zéphire,
                Tu passes, automne fumeux,
Et je m’évanouis dans le tendre délire
                De mon cœur dépouillé comme eux.


VIII

Belle, vivant tes jours filés par ton destin,
Le souci de Cypris, ô rose, et de la lyre,
Tu t’épanouiras pour orner le jardin
Et saturer d’odeur l’azur qui te respire.

Et puisqu’il faut qu’enfin s’achève le printemps,
Quand la rouille viendra sur tes pétales lisses,
Abandonnant ton cœur à la pluie, aux autans,
Tu goûteras la mort, ô fleur, avec délices.




IX




Je ne regrette rien, ni des lauriers superbes
L’honneur qui m’était dû,
Ni cet heureux plaisir, fait de fruits et de gerbes,
Comme un vin répandu :


Je vois dans tout ce deuil, dans la Parque sinistre
De mes plus chers amis,
Que le ciel a bien su tenir à son ministre
Ce qu’il avait promis.


X

Puisqu’ainsi je m’emporte au-dessus de la tourbe
                Des rancœurs, des douceurs,
Que mon esprit encor peut imprimer leur courbe
                Aux fuseaux des trois sœurs ;

Ah ! laissez que j’espère et que je me remembre :
                La joie avec les maux
Passeront sur mes jours comme un vent de septembre
                Passe sur les rameaux.


XI

Bien qu’ainsi tu te couronnes
D’une écume au goût amer,
Étang, qui, pâle, frissonnes,
Tu n’es pas encor la mer.

Non, c’est la ligne menue
De ce sombre azur là-bas
Qui mon âme a seule émue,
Mes yeux ne la quittent pas ;

Ils dévorent la distance,
Mes yeux, coureurs sans repos,
Mais mon amour les devance
Et se mêle avec les flots.


XII

Quand je viendrai m’asseoir dans le vent, dans la nuit,
                Au bout du rocher solitaire,
Que je n’entendrai plus, en t’écoutant, le bruit
                Que fait mon cœur sur cette terre,

Ne te contente pas, Océan, de jeter
                Sur mon visage un peu d’écume :
D’un coup de lame alors il te faut m’emporter
                Pour dormir dans ton amertume.




LE SIXIÈME LIVRE DES STANCES

I

Belle source, je veux me rappeler sans cesse
                Qu’un jour, guidé par l’amitié,
Ravi, j’ai contemplé ton visage, ô déesse,
                Perdu sous la mousse à moitié.

Que n’est-il demeuré, cet ami que je pleure,
                Ô nymphe, à ton culte attaché,
Pour se mêler encore au souffle qui t’effleure,
                Et répondre à ton flot caché !


II

Solitaire et pensif j’irai sur les chemins,
Sous le ciel sans chaleur que la joie abandonne,
Et, le cœur plein d’amour, je prendrai dans mes mains
Au pied des peupliers les feuilles de l’automne.

J’écouterai la brise et le cri des oiseaux
Qui volent par les champs où déjà la nuit tombe.
Dans la morne prairie, au bord des tristes eaux,
Longtemps je veux songer à la vie, à la tombe.

L’air glacé fixera les nuages transis,
Et le couchant mourra doucement dans la brume.
Alors, las de marcher, sur quelque borne assis,
Tranquille, je romprai le pain de l’amertume.


III

Aux rayons du couchant, le long de cette ornière,
Je vous vois, peupliers revêtus de lumière ;
Dans la pénombre, oiseaux, votre cri répété
Pour la dernière fois a salué l’Été !

Va, brode l’horizon, brume délicieuse,
D’émeraude et d’onyx poussière précieuse :
Je veux me disperser ce soir dans le malheur
De l’automne qui vient, de l’automne en sa fleur.


IV

La lune sur le sol découpe la figure
                Des tilleuls ; à l’écart
Je vais, et je rejette au loin, de ma nature
                La plus commune part.

Je sens mon rêve ici croître sans violence
                Comme mûrit le fruit,
Et du clocher du bourg, sur l’aile du silence,
                Un son s’élève et fuit.

Clartés du ciel, ô voix de l’heure, ombrage sombre,
                Tranquille vétusté
De ces lieux, liguez-vous pour assaillir en nombre
                Mon cœur de tout côté.


V

Je vous entends glisser avec un secret bruit
                Là-bas sur la pénombre verte.
Entrez dans ma maison, ô souffles de la nuit,
                J’ai laissé la fenêtre ouverte !

Ô souffles, pour mon cœur tout chargés à présent
                D’erreur, de remords, d’amertume,
Vous me parliez jadis lorsqu’avec le brisant
                Luttaient la tempête et l’écume,

Lorsque le long du sable aux flots harmonieux,
                Dans la crique et sur cette grève,
D’une amitié perfide et la terre et les cieux
                Remplissaient mon âme et mon rêve.

Mais quoi ! vous vous taisez, esprits éoliens !
                Un autre arpège se prolonge :
C’est la pluie, elle tombe et je me ressouviens
                Tout à coup d’un autre mensonge.


VI

Au milieu du jardin la fleur que je désire
                S’entr’ouvre en ce moment,
Et la brise tout bas sous les tilleuls soupire
                Dans un frissonnement.

Errant entre ses bords, sur le gravier encore
                L’eau brillante bruit,
Mais le rayon du jour, hélas ! qui s’évapore
                Va céder à la nuit.


VII

Ce canal qu’à cette heure une aube faible glace,
Où je vois reflétés paisiblement les cieux,
Entre deux mornes quais, loin de la vaine audace
Du fleuve dont il sort, croupit insoucieux.

Va-t-il donc se flatter d’un destin sans réplique ?
L’un peine en son repos, l’autre gît en courant ;
Et ce calme étendu sur cette eau métallique
N’est pas plus assuré que l’onde du torrent.


VIII

L’insidieuse nuit m’a grisé trop longtemps !
                Pensif à ma fenêtre,
Ô suave matin, je veille et je t’attends ;
                Hâte-toi de paraître.

Viens ! au dedans de moi s’épandra ta clarté
                En élément tranquille :
Ainsi l’eau te reçoit, ainsi l’obscurité
                Des feuilles te distille.

Ô jour, ô frais rayons, immobilisez-vous,
                Mirés dans mes yeux sombres,
Maintenant que mon cœur à chacun de ses coups
                Se rapproche des ombres.


IX

L’aube qui doucement se lève sur la ville
Et se dissout dans l’air annonce un jour serein.
Que j’aime à contempler votre cime tranquille,
Arbres fiers que nourrit un avare terrain !

Je songe, en supputant tout le mal et le pire ;
Et malgré les détours dont m’abuse le sort,
Je sens que sur ma lèvre erre encore un sourire,
Tant mon âme s’absorbe en son dieu sans effort.


X

Va-t-on songer à l’Automne,
À l’Aquilon détesté,
Quand la lumière environne
La vie et le fier Été !

De l’arbre au profond feuillage,
Des parterres du jardin,
La brise tire un langage
D’allégresse et de dédain.

Vous qui passez sur la route,
Saouls de la sève des bois,
Chantez, riez ! Moi j’écoute
En secret une autre voix :

Qui soupire de la sorte ?
Ô mon âme, n’est-ce pas
Une branche déjà morte
Qui vient de parler tout bas ?


XI

Quand reviendra l’automne avec les feuilles mortes
Qui couvriront l’étang du moulin ruiné,
Quand le vent remplira le trou béant des portes
Et l’inutile espace où la meule a tourné,

Je veux aller encor m’asseoir sur cette borne,
Contre le mur tissé d’un vieux lierre vermeil,
Et regarder longtemps dans l’eau glacée et morne
S’éteindre mon image et le pâle soleil.




XII




Hélas ! cœur trop humain, homme de peu de foi,
Aux regards éblouis d’une lumière en fête,
Tu ne sauras jamais comme elle éclaire en moi,
L’ombre que cette allée au noir feuillage jette !