Principes de la science sociale - Tome 3

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PRINCIPES DE LA SCIENCE SOCIALE


PAR M. Henri-Charles CAREY
De Philadelphie


TRADUITS EN FRANÇAIS PAR MM. SAINT-GERMAIN-LEDUC ET AUG. PLANCHE
archive.org/details/PRINCIPES-DE-LA-SCIENCE-SOCIALE-Tome-3


TOME TROIS[modifier]

PARIS LIBRAIRIE DE GUILLAUMIN ET Cie.


Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des principaux Économistes du Dictionnaire de l'Économie politique, du Dictionnaire universel du Commerce et de la Navigation, etc.


RUE RICHELIEU, 14


1861


Éditions LIBERLOGÉditeur n° 978-2-9531251


ISBN N° 9791092732221
et N° 9791092732238


CHAPITRE XXXVIII.

DE LA PRODUCTION £T DE LA CONSOMMATION.[modifier]

§ 1. En se faisant un arc, Crusoé soumet à son service la force d'élasticité, une grande force qui existe à perpétuité dans la nature, et toujours prête à se livrer aux mains de l'homme.[modifier]

Son canot lui soumet une autre force importante, le pouvoir que l'eau possède de porter ; la voile qu'il ajuste lui livre une troisième force, le pouvoir que le vent possède de pousser en avant. Chaque force qu'il ajoute à la sienne ajoute à ses moyens de subsistances tout en lui épargnant du travail. Plus tard, nous le voyons se servir de son bâton pour creuser des trous dans le sol afin de sa procurer l'assistance de certaines propriétés de la terre et de l'atmosphère; et voici que la terre lui rend cinq, dix et même quinze grains en échange d'un seul grain qu'il lui avait confié.

Ces grains, dans l'état où il les obtient, lui laissent à désirer; ce n'est point encore un aliment pour l'homme. Pour qu'ils le deviennent ils devront d'abord être convertis en farine, et pour ce faire, il appelle à son service une autre force de la nature, celle de la pesanteur. Cependant il n'a point encore produit l'objet cherché, ou l'aliment. C'est à peine si la farine le satisfait plus que n'avait fait le blé; il s'aidera d'une autre force, la friction. Deux morceaux de bois sec frottés vivement l'un contre l'autre lui donnent la chaleur, le feu; dès lors il produit le pain, l'objet utile, la richesse, qui correspond au besoin.

Et cependant quel est le but définitif de tous ces travaux? Pourquoi ce temps ? cette intelligence dépensés à construire l'arc, le canot, à pratiquer les trous dans la terre, à prendre le poisson, moudre le grain et modifier l'un et l'autre pour les transformer en un aliment réel ? Ce but est d'entretenir dans sa propre personne la force musculaire, ce qu'il ne peut faire qu'en décomposant la matière que la nature avait composée auparavant. Il l'introduit dans son estomac, où elle est soumise à l'action d'autres forces naturelles et préparée pour entrer de nouveau dans la composition du poisson, du gibier, du blé, du seigle, des fruits ou de la pomme de terre. Nous avons là un cercle sans fin ; mais parmi toutes ces opérations, à laquelle devrons-nous appliquer le terme production? Où la production finit-elle, et où trouverons-nous que commence la consommation?

Le canot est consommé à produire le poisson, l'arc à produire le gibier, l'air et le sol à produire le blé, le blé à produire la farine, la farine à produire le pain, et enfin le pain à produire l'homme. À son tour, après qu'il a été lui-même consommé à produire toutes ces choses, il passe dans le sol à l'état de cadavre, c'est-à-dire tout prêt à fournir sa part de matériaux qui viendront se constituer de nouveau en gibier, poisson, blé, seigle, pommes de terre. On nous dit : Tel homme est un producteur de coton, tel autre produit la cotonnade, laquelle passe à un troisième qui la teint ; à vrai dire, tous les hommes se sont distribué les tâches d'un même travail, soumettre au service de l'homme les forces de la nature ; en contraignant ce qui existe dans le sol et dans l'atmosphère à prendre telle forme qui offrira la protection cherchée contre le froid de l'hiver.

Autre exemple. On dit : Tel homme est un producteur de charbon, tandis qu'il ne fait que le déplacer, transportant au sommet du puits ce qui se trouvait au fond. En cela il n'a fait qu'un simple pas vers le but pour lequel le charbon est recherché. L'homme a besoin d'une force. Cette force s'obtient par le mouvement, et celleci exige la chaleur. La chaleur s'obtient en consommant le charbon ; L'acte de consommation devient un acte de production. Cette chaleur est consommée dans l'acte de consommer l'eau et de produire de la chaleur. Après quoi la chaleur est consommée à produire de l'eau, et ainsi de l'un à l'autre, dans un cercle sans fin, où production et consommation font si bien partie et complément l'une de l'autre, que la distinction entre les deux a cessé d'exister.

Continuons : Tel homme produit le charbon, l'autre le minerai de fer ; il faudra qu'il y ait consommation des deux avant que l'un et l'autre réunis puissent commander ces services de la nature que l'on obtient à l'aide d'une barre de fer. Ils sont consommés mais au lieu d'une barre malléable, nous n'avons encore qu'une masse brillante de métal, d'une utilité faible. C'est elle qui, consommée, nous donnera la barre. De celle-ci, consommée à son tour, nous tirerons des morceaux propres à faire des couteaux . Cependant, avant d'obtenir le couteau, il aura fallu consumer d'autre fer à produire de l'acier; et ce n'est qu'après avoir consommé les deux, fer et acier, que nous trouverons à leur place un paquet de couteaux et de fourchettes. Voilà autant d'actes de consommation qui sont parties et combinaisons de parties d'un grand acte de production.


En faisant des trous dans la terre avec son bâton, Crusoé obtient du blé. En consommant le blé, il acquiert une force musculaire qui le met en état d'obtenir une bêche. Il consomme la bêche à faire ses trous plus profonds, et rend ainsi la terre apte à consommer une quantité plus notable des éléments dont l'atmosphère est chargée; elle lui donne en retour plus de blé, et, mieux nourri, il acquiert plus de force. Plus il consomme de blé, plus il a d'éléments du blé à restituer à la terre ; d'où s'accroît l'aptitude du sol à consommer d'autres éléments, et par conséquent à produire plus de subsistance. Ce sont là autant de simples actes de mouvement dont chacun est nécessaire pour la production de l'autre. L'homme cependant ne peut pas créer l'existence du mouvement. Tout ce qu'il peut, c'est de combiner les forces de la nature de manière à les faire servir à ses desseins. Elles consentent à le servir s'il se met lui-même dans les conditions d'être servi. Les eaux du Niagara et les immenses couches houillères de l'Ouest sont prêtes à lui fournir leur aide ; il ne lui faut qu'être induit à se rendre capable de les soumettre à sa domination et d'ajouter ainsi à sa richesse.


§ 2. Pour qu'il se rende capable de commander aux forces de la nature, il faut que ses propres facultés latentes soient stimulées vers l'action, résultat qui ne s'obtient que par l'association et la combinaison avec ses semblables.[modifier]

Le solitaire Crusoé fera un arc; mais lorsqu'il tente d'abattre un arbre et de construire un canot, il ne réussit pas. Sa force est impuissante à construire un batardeau, faute duquel l'eau qui descend de la colline reste aussi peu utilisée qu'avant son arrivée dans l'île. Faute de pouvoir convertir le minerai en fer et le .fer en instruments, il aurait pu être entouré de houille et de fer et néanmoins périr par le manque d'une hache ou d'une bêche. Forcé d'appliquer son travail à toutes sortes d'objets, il est incapable d'acquérir le contrôle parfait des facultés qu'il possède le mieux. À l'arrivée de Vendredi commence la division du travail ; chacun prend la partie pour laquelle il a le plus d'aptitude. Plusieurs voisins surviennent, on fait de nouvelles divisions dû travail, et, d'année en année, il devient de plus en plus évident que chacun, sans exception, a son individualité distincte, qui le rend propre à faire telle ou telle chose mieux que les autres membres de la petite communauté.

L'individualité ainsi développée, le commerce éclot et la société est formée, chaque acte de commerce consistant dans la consommation de deux efforts de pouvoir physique ou intellectuel, et la production de deux résultats qui, à leur tour, sont consommés. Plus la consommation est instantanée, plus l'activité redoublera, plus il y aura tendance à l'accroissement de force et à la continuité de mouvement.

Dans le monde matériel, production et consommation ne font que deux parties d'une même opération. Oxygène et hydrogène sont consommés à produire l'eau, et l'eau est consommée à reproduire ses éléments. Dans les deux cas, il y a mouvement produit, fournissant une force qui se mesurera par la vitesse du mouvement. Il en est ainsi dans le monde physiologique. La vie est un cercle constant de production et de consommation, la santé et la vigueur sont en rapport avec la rapidité de la digestion. — Il en est ainsi dans le monde social, la force y est en rapport avec la circulation des efforts physiques et intellectuels des individualités dont elle se compose. La-circulation est-elle rapide; la force est grande, la circulation lente ne met en jeu que peu de force. À l'appui de cette assertion, le lecteur peut comparer Sparte l'indolente avec Athènes si animée, — la Turquie, l'Italie ou le Portugal avec l'Allemagne du nord. — L'Inde et ses cent vingt millions d'habitants, avec la France et ses trente-six millions; l'État de la Caroline avec celui de Massachusetts.

Produire, c'est approprier à l'usage de l'homme les forces de la nature. Plus l'appropriation s'étend, et plus augmente sa richesse; la richesse consistant dans le pouvoir de commander leur service.

Plus ces forces sont appropriées dans cette direction, plus la matière tend d'elle-même à revêtir d'autres formes de plus en plus élevées qui se terminent en celle de l'homme.

Plus les hommes se multiplient, plus augmente la force d'association, plus est rapide le développement individuel de faculté, et plus l'homme acquiert de pouvoir sur la nature. Ce pouvoir à son tour est suivi de facilité plus grande de combinaison, de capacité plus grande de comprendre ses forces admirables, avec un accroissement correspondant du pouvoir de l'homme pour la soumettre à son service. À chaque pas dans cette direction, les utilités latentes de la matière vont se développant de plus en plus, d'où résulte un abaissement de valeur de toutes les utilités qui correspondent aux besoins de l'homme, et de l'accroissement de sa propre valeur comparée à la leur. La richesse tend, conséquemment, à augmenter avec une vitesse constamment accélérée. À chaque degré d'augmentation, la production et la consommation se succèdent plus vite, et le pouvoir de progresser en augmente encore.

§ 3. L'objet final de toute production est l'homme fait à l'image et ressemblance de son Créateur.[modifier]

Il est doué de facultés qui peuvent lui assurer l'empire sur le monde matériel ; et, pour leur développement, le commerce avec ses semblables lui a été imposé comme une des conditions de son existence. Ce commerce consiste dans l'échange de l'effort physique et intellectuel parmi les hommes, chacun avec chacun des autres. L'homme qui possède la force des bras cherche l'échange avec celui qui possède la vitesse des pieds; et celui qui a pris du poisson cherche l'échange avec le voisin qui a dépensé son temps à prendre des lapins. Dans l'enfance de la société, cependant, le commerce est très-limité; les facultés humaines, soit physiques ou intellectuelles, restent latentes, attendant la demande, précisément comme c'est le cas pour les forces naturelles qui abondent tellement. La force existe partout, susceptible d'être mise à contribution pour les desseins de l'homme ; mais la houille et le minerai, l'élasticité et la vapeur attendent d'être maîtrisées, et les utilités achevées se rapprocheraient, les premières acquérant la valeur pour s'échanger contre les métaux précieux, et les seconds la perdant. Le fermier et le planteur s'enrichissant, l'agriculture deviendrait une science, la terre et le travail seraient en hausse, le drap et le fer iraient en baisse, effets inévitables de la demande de main-d'œuvre et de ses produits succédant plus vite à la production.

§ 4. Dans le monde physique, moins il y a de frottement plus on obtient d'effet d'une force donnée.[modifier]

II en est de même dans le monde social ; la force croît en raison de chaque diminution de frottement, et elle décroit pour peu que celui-ci augmente. Ici le frottement résulte de la nécessité d'employer le négociant et le transporteur, agents dont les profits augmentent à chaque temps d'arrêt de la circulation, tandis qu'ils diminuent à mesure qu'elle devient plus rapide. Pauvreté et esclavage envahissent sans s'arrêter les pays où le frottement augmente, par exemple, dans l'Irlande, l'Inde et la Jamaïque. La richesse et la liberté sont en progrès continu là où il diminue, par exemple en France, en Danemark et dans l'Allemagne du nord.

Les agents de trafic et de transport n'ajoutent point à la quantité des utilités à consommer. Le charretier qui transporte les produits de la ferme ne donne rien en échange pour la part que lui et ses chevaux consomment sur la grande route ; tandis que s'il était, lui et eux, employé à fournir d'autres utilités, la production serait accrue, et le pouvoir de consommation le serait aussi. Le négociant établi au port d'embarquement, le capitaine du navire et son équipage, le négociant étranger et l'entrepreneur de roulage qui transporte le produit jusqu'au lieu de consommation, tous prélèvent leur part et ne donnent rien en retour. Sur le lieu de la production, le blé nourrirait et le drap habillerait autant de monde que sur le lieu de la consommation. Plus les échanges sont directs et plus la consommation suit instantanément la production, avec une augmentation considérable de force.

Pour les hommes qui vivent du négoce et du transport, un accroissement de vitesse de circulation n'est nullement désirable ; la diminution de frottement serait suivie d'une perte de force en eux-mêmes. Il y a un siècle, le peuple de l'Inde transformait son coton en drap ; le métier à tisser fonctionnait tout près du champ où le colon avait poussé. Aujourd'hui, sa contraire, des années s'écoulent entre ta production du coton et du riz et leur consommation, sons forme d'étoffe, sur le même lieu, et perdent tout ce temps ils ont été assujettis à des charges pour fret, emmagasinage de travail et l'existence d'une demande pour la production de l'effort humain. Il en est ainsi à la Jamaïque et à la Trinité, en Afrique, dans l'Inde, au Portugal et en Turquie, et dans tout pays, ou par une cause quelconque, la charrue et le métier à tisser trouvent obstacle à prendre leur place naturelle Tune à côté de l'autre. L'homme recherche le commerce qui n'est qu'un autre mot pour exprimer l'association avec ses semblables. Ce point obtenu, il progresse dans son pouvoir de soumettre à son service les grandes forces de la nature, avec développement continu de l'individualité, augmentation continue de vitesse dans la circulation sociétaire, ainsi que de la force et de l'influence de la communauté.

Plus est grand le pouvoir exercé par le soldat et le négociant, plus la civilisation sera lente et plus vous aurez de gens enrayant les rouages du commerce. Tout ce qui tend à augmenter leur nombre ou leur force, tend à diminuer l'utilité des matières premières et à détruire la valeur de la terre et du travail. Tout ce qui tend à diminuer leur nombre ou leur pouvoir tend à produire l'effet contraire ; la valeur de l'homme s'élevant rapidement comme une conséquence de l'accroissement de vitesse avec laquelle la consommation suit la production.

Le négociant et le transporteur sont une nécessité de la société à son premier âge, alors que le frottement est toujours considérable. Le frottement accru grandit leur pouvoir, d'où il résulte que, tout en dissipant passivement leurs propres forces, ils sont invariablement engagés à sacrifier activement celles de la communauté en masse. Partout où leur pouvoir est le plus complet, se trouve le plus de frottement entre le producteur et le consommateur, la plus grande dissipation de force physique et intellectuelle, et le commerce le moins considérable, comme on le voit dans les pays que nous avons cités.

§ 5. L'utilité à la disposition de tous les hommes, sur l'échange de laquelle ils comptent pour se procurer les nécessités et les conforts divers de la vie, est l'effort des muscles ou de l'intelligence, ou la force-travail.[modifier]

De toutes c'est la plus sujette à périr, perdue pour toujours si elle n'est pas mise en usage, autrement dit, si elle n'est pas consommée avec profit à l'instant même de la production. De toutes c'est aussi celle qui supporte le moins d'être transportée ; elle périt par le fait même du déplacement. L'homme qui est éloigné de sa ferme ou de sa boutique d'un mille seulement sacrifie dix ou vingt pour cent de sa force pour se rendre sur le lieu de son travail quotidien. Triplez et quadruplez la distance, la perte se monte si haut que le travail appliqué à produire ne suffit plus pour fournir le combustible qui doit entretenir l'action de son système, et la machine doit s'arrêter, son propriétaire périr par faute de nourriture. Mettez ensemble le producteur et le consommateur, et la consommation instantanée fait l'instantanée production, toute la force fournie par l'aliment se trouve ainsi économisée. La société tend alors à prendre d'elle-même sa forme naturelle, il y a diminution continue dans la proportion de ceux qui vivent d'appropriation, augmentation continue dans la proportion de ceux qui travaillent à ajouter à sa quantité, ou à la qualité des richesses demandées pour l'usage de l'homme.

La quantité produite d'effort humain dépend de la demande qui est fait de cette production, et la demande dépend de même du pouvoir qu'ont les autres de produire des utilités ou objets livrables en échange, faisant ainsi demande de consommation. Le tout ne formant qu'un simple cercle, plus le mouvement est rapide, plus il y aura nécessairement d'incitation à produire l'effort, et plus s'accroîtra le pouvoir de tous de consommer les utilités ou objets à la production desquels l'effort doit être appliqué.

Production et consommation n'étant donc que des mesures Tune de l'autre, toutes deux doivent s'accroître à chaque accroissement du chiffre d'hommes qui pourront tirer leur subsistance d'une surface donnée de territoire. Ce nombre augmente à mesure que l'homme se rend de plus en plus apte à diriger les forces de la nature, et à soumettre à la culture les sols plus riches, chaque degré de progrès étant marqué par un accroissement du pouvoir d'association, accompagné du développement rapide des facultés qui le distinguent de la brute. Ce nombre diminue au contraire lorsque l'homme renonce à l'effort appliqué à maîtriser la nature, et s'adonne, soit comme soldat, ou commerçant ou transporteur, à acquérir du pouvoir sur ses semblables ; chaque pas dans cette voie est marqué en outre par un déclin du développement de ses facultés, et lui-même, tombant à la condition des animaux de proie, est poussé à vivre des dépouilles d'autrui.


Prenons Athènes après la bataille de Salamine; nous voyons diminution de population et de richesse par suite des ravages des armées persanes, et en même temps que la consommation a diminué, nous voyons diminué aussi le pouvoir de production. Des complaisants serviles grossissent la suite de personnages tels que Thémistocle et Gimon, Alcibiade et Périclès, tandis qu'à peu d'exécutions près les citoyens se consacrent à l'administration des affaires d'autrui, fonctionnant comme juges et jurés, et recevant en compensation de ce service une obole par jour. Plus tard nous les voyons recevoir des distributions gratuites de blé envoyé de loin par des États inquiets de s'assurer leur protection contre d'autres, encore plus rapaces même que les Athéniens. Le paupérisme devenant ainsi un privilège de liberté, des milliers de citoyens, jusqu'alors réputés libres, sont réduits à la servilité ; c'est un pas fait pour réduire aussi à l'esclavage le corps entier des artisans, dont l'industrie avait fait la prospérité d'Athènes.

Le pouvoir d'association volontaire, qui a décliné graduellement va être aboli; un corps d'hommes intermédiaires est investi légalement du monopole de l'échange entre les producteurs de souliers, de bottes, de vêtements, et ceux qui ont besoin de les consommer. La production diminue constamment et avec elle le pouvoir de consommation, jusqu'à ce qu'enfin les plus riches sols sont abandonnés. Ceux qui restent occupés sont cultivés par des hordes d'esclaves.

Dans l'Italie comme dans la Grèce, l'époque de la gloire la plus brillante fut aussi celle de la plus grande mise et dégradation, le pouvoir producteur ayant constamment diminué. À mesure que la domination s'étend, la propriété territoriale se concentre dans la main de quelques hommes qui sont riches aux dépens de multitudes dont la condition est tout autre, jusqu'au jour où, à la fin de la guerre punique, la fleur de la race latine semble avoir entièrement disparu. Nous trouvons à sa place des esclaves, ayant pour maîtres des négociants, par l'entremise desquels les travailleurs sont forcés d'opérer tous leurs échanges. Comme conséquence nécessaire, le nombre d'aspirants à consommer grossit avec une vitesse qui correspond à celle de l'affaiblissement des pouvoirs producteurs chez ceux qui sont requis de produire. Tous ceux qui réclament le droit d'être libres affluent dans la grande cité centrale


pour y être amusés et nourris. Le paupérisme à l'intérieur va croissant à mesure que grandit la domination au dehors ; les distributions gratuites de vivres ayant suivi de très-près la destruction de Carthage, la soumission du littoral de la Méditerranée et l'élévation des Scipions au rang distingué qu'ils ont depuis occupé dans des livres qui passent pour de l'histoire. Gommes les grands personnages se multiplient et que la terre est de plus en plus accaparée, le nombre des esclaves augmente et n'est plus dans la même proportion avec celui des hommes qui prétendent rester libres, et qui, réduits de plus en plus à la misère et dégradés, finissent par former cette misérable populace qui se tient prête en toute occasion, pourvu qu'elle obtienne une part dans le pillage, à prêter son appui à un Marins ou à un Sylla, un Pompée ou un César, un Tibère ou un Néron, un Caligula ou un Domitien.

Passons aux Pays-Bas du moyen âge. Nous voyons un accroissement soutenu de population, accompagné d'un développement d'individualité supérieur à presque tout ce qu'on connaît en Europe. Le pouvoir constamment croissant de combinaison marcha de compagnie avec l'aptitude constamment croissante de réduire les forces de la nature au service de l'homme, aptitude signalée dans la culture appliquée aux riches sols qui, du temps de César, étaient couverts de marécages et de forêts. Nulle part, en Europe, la consommation ne suivit plus vite la production, et nulle part une population semblable ne déploya une égale puissance, à l'intérieur et au dehors.

Si nous jetons les yeux sur la France, leur voisine immédiate, nous y verrons la marche des choses tout à fait inverse. Depuis l'époque de Charlemagne jusqu'à la Révolution de 89, elle abonde en vagabonds errants, nobles pairs et pauvres, hommes dont la main est hostile à tout prochain, tandis que toute main d'homme se lève contre eux. À l'intérieur son histoire est un long récit de la guerre civile la plus incessante, tandis qu'au dehors elle est la constante perturbatrice de la paix publique. Nulle part, en Europe, la centralisation n'a été plus intense, et nulle part ses conséquences d'arrêter la circulation de la société n'ont été plus également et plus désastreusement manifestées. Toujours avide de domination au dehors, à l'intérieur elle a constamment dissipé la force qui, convenablement appliquée, eût fait d'elle un jardin capable de nourrir abondamment une population trois fois plus nombreuse que celle actuelle.

§ 6. Une perte incessante de travail étant essentiellement attachée à l'état d'enfance d'une société et à une population disséminée, rien ne met mieux en évidence l'avantage de l'accroissement de richesse et de population que la manière égale dont le travail est réparti pendant le cours de l'année.[modifier]

Là où la population entière se borne à gratter la terre pour lui demander sa nourriture, le temps de la moisson réclame un grand nombre de bras dont les services cessent d'être demandés après cette époque. À mesure que naissent les différents métiers, l'atelier absorbe le travail qui auparavant était perdu et la circulation de la société devient plus régulière en même temps qu'elle met le fermier en état d'accroître sa culture qui jusqu'alors avait pour limite la quantité de main-d'œuvre dont il pouvait disposer aux jours de la moisson , comme c'est encore le cas dans les États planteurs.

En Angleterre, à la fin du quatorzième siècle, pour moissonner 200 acres, on employait, dans une première journée, 250 faucilleurs et metteurs en meules, et 200 dans une seconde journée. On cite un autre exemple de 212 travailleurs loués pour une journée à fauciller et lier le blé de 13 acres et l'avoine d'un acre. Calculons le rapport à 12 boisseaux[1], nous avons 212 travailleurs opérant la moisson de 168 boisseaux de grain, une tâche qui maintenant s'exécute facilement par un seul ouvrier.

Les salaires des moissonneurs étaient alors, dans la première semaine d'août, de 2 deniers par tête et par jour, et le reste du mois 3 deniers sans nourriture. Les javeleurs et les faneurs étaient au même prix. Si nous estimions le salaire à un penny pour tout le cours de l'année, nous ferions erreur; l'emploi des bras n'était qu'accidentel, laissant sans la moindre demande une large portion de la force-travail.

À l'appui de ceci, nous pouvons citer l'Irlande actuelle, qui se trouve dans les mêmes conditions où se trouvait l'Angleterre alors que celle-ci exportait la laine et importait le drap. Dans un recueil de pièces relatives à ce pays, publié il y a quelque vingt ans par ordre du gouvernement, le prix moyen du blé pour deux ans est calculé à 52 sh. 6 d. le quarter et le salaire d'un journalier ordinaire à 8 d.. Cela lui permet d'acheter à peu près un boisseau et demi de blé par le travail d'une semaine. À la même date cependant que ces pièces officielles, nous avons le rapport d'un voyageur anglais de la plus haute intelligence qui visitait l'Irlande pour étudier la condition de la population ouvrière. Il nous apprend que 10 d. par jour sans nourriture est le taux le plus élevé des salaires ; et que souvent 6 d, sont volontiers acceptés; mais que, dans la pratique la plus usuelle, c'est 6 deniers avec la nourriture[2].

C'est peu de chose, et pourtant cela donne 3 sh. par semaine et la nourriture. L'écrivain qui étudiera ces questions à des siècles de distance trouvera le fait difficile à concilier avec le tableau, que l'on s'est accordé à tracer au public anglais, d'un peuple qui meurt de faim par millions. En examinant la chose de plus près cependant il trouverait que l'emploi n'a été, comme règle, qu'occasionnel et que tandis que dans une localité les soixante-dix pour cent de la population n'étaient point constamment employés, sur tel autre point on pouvait louer « deux centaines de journaliers au prix de 4 d., même pour un service purement temporaire, » et que le travailleur n'avait pas en moyenne pour l'entretenir lui et sa famille plus de 4 d. Résumant le résultat de ses observations notre voyageur, et on ne peut le soupçonner d'aucune disposition à exagérer en mal les conditions du travailleur, conclut que dans un pays où le travail continu n'existe pas pour la moitié de la population, on serait dans le faux si on calculait qu'en moyenne le travailleur touche un salaire pendant plus d'une moitié de l'année. Dans cette demi-année on ne peut pas évaluer ce salaire à plus de 8 d. pendant quatre mois et pour les autres deux mois, les semailles et la moisson, à plus d'un shilling. Les 104 jours de travail à 8 d. donnent 3 1. 9 s. 4 d.; et en ajoutant les 52 jours à 1 sh. on a 64. 1 sh. 4 d. pour le total du salaire moyen du travailleur dans son année. Cette somme divisée par 365, le nombre de jours pendant lesquels il doit s'entretenir lui et sa famille, ne donne pas par jour quatre pence, « j'ai la parfaite conviction, ajoute-t-il, que si l'on additionnait tous les salaires annuels des travailleurs de l'Irlande et qu'on divisât la somme par le nombre des travailleurs, le calcul donnerait un chiffre au-dessous de quatre pence par jour. L'étude la plus exacte qui ait été faite mettrait donc en lumière le fait que la moyenne du salaire annuel du travailleur ne dépasse pas 6 1. 1 s. 4 d. par année, sur lesquels 35 s. serviront à payer le loyer de sa chaumière : il ne reste pas plus de 4 1. 6 s. 4 d. pour la nourriture et le vêtement, et ce dernier est nécessairement plus cher qu'en Angleterre, puisque toute la laine d'Irlande doit passer par les usines anglaises avant d'arriver sous forme de drap au consommateur irlandais ; et que le commerce très-borné du pays induit le négociante réclamer une forte part du prix du drap en échange de ses services. L'écrivain dont nous parlons voudrait trouver dans ces faits une explication de la contradiction apparente, et nous y trouvons la clef de ce qui a induit en erreur tant d'économiste au sujet des salaires dans le quatorzième et le quinzième siècles. L'emploi était temporaire au dernier points comme on peut voir par le grand nombre de bras requis pour un petit travail de moisson. Le salaire d'un seul jour devait fournir les moyens de vivre beaucoup de jours, sinon beaucoup de semaines. L'emploi devenu permanent, le salaire s'abaisse à l'excès. En 1444, alors que le journalier ordinaire recevait, calcule-t-on, deux picotins de blé par jour, le salaire annuel était 15 sh. avec le vêtement qui représentait 3 sh. 4 d., le manger et le boire. Le drap à l'usage des paysans se vendait alors 2 sh. l'aune, le total des salaires n'excédant pas neuf aunes de drap, et sa propre nourriture. Comment trouvait-il le moyen de supporter une famille, s'il était assez infortuné pour en avoir une?

Le pouvoir de l'homme pour se servir des grandes forces de la nature n'étant encore qu'à son enfance, il était réduit à cultiver les plus pauvres sols, ceux qui payent le moins bien le travail. La population étant nécessairement très-disséminée, il y avait peu de pouvoir d'association ou de combinaison. Le travail n'étant point demandé, la force fournie par la consommation d'aliments se perdait en très-grande partie sans donner de résultat. La consommation suivait lentement la production ; tout le monde faisant le métier de cultivateur, chacun avait des peaux ou de la laine à vendre; ceux qui avaient du drap à offrir en échange étaient rares. M. Malthus et son école ayant commis une erreur grave en omettant de signaler le fait que là on la population est disséminée il y a peu de commerce, et que dans de telles conditions il n'y a pas de demande soutenue du travail de l'homme, nous ayons jugé nécessaire de donner cette explication des causes qui les ont embarrassés, afin de convaincre le lecteur que la vraie manière d'aborder la question du pouvoir de production est de prendre la consommation actuelle telle qu'elle se montre dans les documents contemporains sur la condition du peuple et ses salaires actuellement payés pour emploi continu.

§ 7. Dans la période qui suivit la conquête normande on exporta en Irlande un tel nombre de serfs anglais que le marché en fut encombré.[modifier]

Jusqu'au règne du roi Jean l'Écosse ne comptait peut-être pas un seul cottage où l'on n'en rencontrât.

Dans ce dernier royaume un serf ne pouvait acheter sa liberté avec son propre pécule, tout ce qu'il pouvait acquérir appartenait de droit à son maître. À la fin du treizième siècle, un serf avec sa famille se vendait 13 sh. 4 d. En Angleterre un peu de poisson, du hareng pour l'ordinaire, un morceau de pain, un peu de bière formaient la pitance distribuée pendant la moisson, d'où l'on peut conclure comment le mercenaire vivait le reste de l'année. La viande et le fromage étaient des mets recherchés qui n'entraient point dans sa consommation. Une évaluation de la propriété personnelle à Golchester, la dixième ville et l'une des plus florissantes de l'Angleterre, révèle la condition des marchands et des artisans de cette époque, et nous permet de nous faire une idée de celle du journalier ordinaire. Dans la plupart des maisons en chaudron de cuivre, de la valeur de 1 à 3 schellings, paraît avoir été le seul ustensile culinaire. La garniture d'une échoppe de savetier est évaluée 7 schellings ; une boutique de charcutier contient en denrée une valeur de 1 livre 18 schellings; une autre une valeur de 1 livre, l'équivalent peut-être de deux quarters de blé. En général, chaque famille est pourvue de sa petite provision d'orge et d'avoine. Le seigle était peu en usage et le blé fort rare. Quelques familles possèdent une vache ou deux, d'autres, en plus grand nombre, nourrissent des porcs, deux ou trois suffisent à gagner le salaire pour l'année. De la faible provision de combustible on peut conclure que peu de maisons avaient des cheminées. Dans une autre évaluation, en l'année 1301, il est rare que le mobilier d'une maison dépasse la valeur de 20 schellings. Le pain, le lait, la bière, tel est le régime quotidien des bourgeois. En 1339, il est fait mention du don d'une nief (ou serve femelle) avec toute sa famille, tout ce qu'elle possède ou pourra acquérir par la suite. En 1351, sous Édouard III, nous trouvons le Statut des laboureurs, par lequel le salaire des faneurs et javeleurs est fixé à 1 penny par semaine, payable soit en monnaie, soit en grains à raison de 10 deniers le boisseau; le cultivateur qui les emploie peut opter. Cette clause, qui lui garantit l'option, se comprendra facilement lorsqu'on voit que dans le XIVe siècle le prix du blé variait de 2 schellings à 4 livres le quarter. Pendant les cours élevés le journalier était payé en argent, qui ne lui procurait pas sa subsistance, et lors des prix avilis il recevait do blé, qui ne lui permettait pas d'acheter du drap. Personne n'eût songé à quitter son village en quête d'un travail d'été, s'il eût trouvé à s'employer pour un salaire supérieur, à l'exception des gens du comté de Strafford ou Lancastre et peu d'autres localités. Les journaliers devaient jurer deux fois l'an d'observer les règlements. Le contrevenant était mis aux ceps pour trois jours ou même davantage. En 1360, le statut des journaliers fut confirmé par le parle-ment, la peine de l'emprisonnement fut renforcée, on y ajouta la marque au front par un fer rouge. Le maître avait l'option d'engager à la journée ou pour l'année entière, mais le journalier était tenu de donner son travail à ce taux, soit au jour, soit à l'année.

Les maîtres profitaient largement de l'option, comme le montre ce fait cité plus haut de 250 faucilleurs employés à couper 200 acres de grain. Le maître avait la faculté de forcer les gens à s'engager pour l'année, sans être lui-même forcé de contracter de la sorte; il ne consultait là-dessus que son propre intérêt. La moisson faite, les bras ne trouvaient plus d'emploi. Le résultat, nous le voyons par ce fait, que « plusieurs s'armaient de gourdins et vagabondaient de village en village par couples ou par bandes de trois ou quatre, et que le plus grand nombre devenaient d'insolents vauriens et infestaient le royaume par leurs maraudages. » En 1338, les salaires furent réglés à nouveau, ceux d'un conducteur de charrue furent taxé à 7 schellings pour l'année avec la nourriture, mais sans l'habillement ou autre fourniture quelconque. L'argent du salaire pouvait ainsi acheter sept aunes de drap grossier, dont le prix était m. a taxé à 1 schelling l'aune. Éden, qui a écrit le livre d'où nous tirons ces détails, dit qu'on peut se faire une idée de la mauvaise culture de cette époque et conséquemment de la misère des laboureurs d'après le minime rendement de la terre arable qui, pour l'ordinaire, ne dépassait pas cinq à six boisseaux de grains.

Le chiffre de la population d'alors, au-dessous de deux millions et demi, n'aurait permis l'association qu'à un faible degré. Les forces du sol étaient aussi grandes qu'aujourd'hui, ainsi que les forces d'intelligence des hommes qui 1 exploitaient, mais, des deux parts, elles étaient à l'état latent, attendant un accroissement du nombre de ces derniers pour produire la diversité d'utilités sans laquelle il ne peut exister de combinaison d'action, ni d'échange. À mesure cependant que les bourgs et les villes s'étaient formés, l'emploi du travail avait été peu à peu se diversifiant et le commerce s'était accru. Ces règlements ne font que mettre en évidence la nécessité que les grands propriétaires fonciers éprouvaient de forcer les journaliers à accepter une rémunération de leurs services moindre que celle qu'ils auraient obtenue ailleurs. L'insurrection de Watt-Tyler suivit de très-près les mesures régulatrices. Elle échoua, mais le langage tenu alors par la population ouvrière vis-à-vis de ceux qui la gouvernaient, montre l'importance du changement qui était entrain de s'accomplir. Un demi-siècle après un autre acte du Parlement fixa les salaires de l'ouvrier de la campagne à 15 schellings avec le manger et le boire, et en allouant de plus pour l'habillement 3 schellings 4 deniers. Mais l'acte fut à son tour suivi de l'insurrection dans laquelle Jack Cade se distingua si fort. Vinrent les guerres de la Rose d'York; nous y voyons le peuple prendre généralement parti pour la maison d'York, comme opposée aux grands propriétaires, dont jusqu'alors les terres avaient été cultivées par des hommes chez qui le commerce, de l'un à l'autre, était maintenu par l'intermédiaire de leurs maîtres.

La destruction de richesse et de population causée par ces guerres étaient peu favorable aux intérêts du commerce ; cependant une succession de lois relatives au travail forcé montre la difficulté constamment croissante que rencontraient les propriétaires à s'assurer les services de la population sous un système si proche parent du servage. En 1496, un nouveau statut fixa les gages annuels à 16 shellings 8 deniers, et de plus 4 schellings pour l'habillement, mesure si efficace que vingt ans après on jugea nécessaire de punir d'emprisonnement le refus de travail. Tout vagabond « ayant ses membres au complet et valide » devait être attaché derrière une charrette et fouetté jusqu'au sang. Combien ces vagabonds étaient nombreux et combien grande la difficulté d'obtenir l'emploi régulier de la main-d'œuvre, sous le conclurons de ce fait que, sur une population qui ne dépassait pas trois millions, le règne d'Henri VIII ne compte pas moins que soixante-douze mille exécutions de voleurs « grands et petits. » Les rapines commises par le nombre infini des bandits, des vagabonds, des gens inoccupés, n'étaient plus tolérables pour les malheureux habitants des campagnes, obligé de faire sentinelle auprès de leurs étables, de leurs pâturages, de leurs bois, de leurs champs.

Au commencement du règne d'Édouard VI de nouvelles lois sont rendues pour supprimer la « fainéantise et le vagabondage. » Il y est dit : « Que tout homme ou femme, en état de pouvoir travailler, qui refusera de le faire et aura passé trois jours dans la fainéantise, sera marqué sur la poitrine avec un fer rouge de la lettre V et adjugé, en qualité de serf, pendant deux ans à la personne qui se portera accusateur contre un tel fainéant. » Plus loin, il est dit que le maître « nourrira son serf avec du pain, de l'eau et tout mets de rebut qu'il jugera convenable; » qu'il pourra contraindre son serf à travailler par les coups, la chaîne ou tout autre traitement, lui imposant n'importe quelle tâche (fût-ce la plus vile) à sa volonté. De plus « si le serf s'évade de la maison du maître pendant l'espace de quatorze jours, il deviendra son serf pour la vie, et sera marqué de la lettre S au front ou sur la joue. » La seconde évasion est punie de mort. Une clause suivante du même statut porte que « dans le cas où personne ne se porterait demandeur d'un tel fainéant, ou de tels fainéants, les justices de paix devront procéder à des enquêtes, et que tout individu reconnu pour avoir vagabondé l'espace de trois jours sera marqué sur la poitrine avec un fer rouge de la lettre V. » ,Le maître est autorisé à mettre un anneau de fer au cou, au bras ou à la jambe du serf, pour aider à mieux le reconnaître et s'assurer de sa personne. Telle était la condition du peuple à une époque où les partisans de la doctrine Ricardo-Malthusienne l'ont supposé vivant à peu de chose près comme vivaient les paysans du nord de l'Angleterre au siècle dernier, comme vivent les paysans d'Écosse aujourd'hui.

On lit dans un écrivain du règne d'Élisabeth, alors que la population ne devait pas dépasser le chiffre de 3 millions et demi : « Le pain, dans tout le royaume, se fait avec telle ou telle espèce de grains dont la culture domine dans la localité; néanmoins la classe aisée a généralement la provision de blé pour fournir à sa table, tandis que sa domesticité et les voisins pauvres doivent se contenter de seigle et d'orge; et même en temps de disette plusieurs se nourrissent d'un pain fait avec des fèves, des pois, des criblures de grain ou toute autre substance à laquelle on mêle un peu de grain ; triste expédient auquel on recourt d'autant plus vite que l'on est plus pauvre et moins en état de se procurer mieux. » Et il ajoute : « Je n'affirmerai pas que l'expédient est mis en pratique aussi souvent dans les années d'abondance que dans celles de disette; mais si j'avais à fournir les preuves, cela me serait facile. » Et plus loin : « L'artisan et l'ouvrier sont réduits à se contenter d'avoine, fèves, pois, criblures, ivraie, lentilles. »

En énumérant les désordres du royaume, un éminent lord justicier du Somershire raconte, en 1596 : « qu'on a exécuté dans une année quarante condamnés pour brigandages, vols et autres crimes; qu'on a brûlé le poing à trente-cinq, que trente-sept ont subi la peine du fouet, et que vingt-trois prévenus ont été acquittés, et que, nonobstant un tel nombre de mises en jugement, l'action de la justice n'atteignait pas la cinquième partie des crimes qui se commettaient dans le comté. Les magistrats étaient contenus par la crainte qu'inspiraient les sociétés et les menaces de leurs affiliés. • Sir Francis Éden ajoute, et fort judicieusement, que la cause probable de ces désordres est dans la difficulté de trouver de l'emploi pour l'excédant des bras que la culture ne peut occuper. »

C'était là en effet la cause réelle de la difficulté. L'Angleterre continuait encore à être une nation purement agricole, exportant des subsistances et important tout produit d'industrie manufacturière de la population riche des contrées qui bordent le Rhin. Elle avait alors peu de pouvoir d'association, peu de développement d'individualité, et peu de pouvoir dans sa population pour s'aider des précieux trésors de houille et de minerai qui gisaient sous ses pieds. Tant que manquent les usines, l'agriculture ne progresse que peu; ce qui explique pourquoi le paysan anglais était mal veto, mal logé, et mangeait « de l'orge et du seigle, du pain noir, et le préférait au pain blanc, comme tenant plus longtemps à l'estomac et se digérant moins vite, tandis que les riches et les grands seigneurs vivaient dans des maisons sans vitres aux fenêtres, et que, dans le salon de la reine, on étendait du jonc au lieu de tapis.

La culture, en grande partie, était confinée sur les sols les plus pauvres dont le rendement allait constamment diminuant, par suite de la nécessité d'envoyer leurs produits sur un marché éloigné. La fourniture d'aliments progressait peu, la circulation sociale languissait, la consommation étant lente à suivre la production. La population, cependant, augmentait peu à peu avec une force croissante de combinaison, laquelle force se manifeste par ce fait que depuis lors on ne rencontre plus dans la législation aucun acte du parlement imposant au travailleur l'obligation de travailler à un taux fixé.

An commencement du XVIIIe siècle, nous trouvons une population d'environ cinq millions; elle a à peine plus que doublé dans l'espace de plus de trois siècles. Avec l'accroissement en nombre, il y avait eu accroissement du pouvoir de disposer des services de la nature, suivi d'un accroissement matériel dans la quantité des utilités à la disposition du travailleur. Et cependant même encore les modes d'emploi ne sont que peu multipliés. On continue à produire du grain pour l'exportation. La production du fer est très-grossière; la plus grande partie de la demande est servie par le nord et l'est de l'Europe. La consommation est par conséquent très-faible; elle reste ainsi jusqu'à peu près le milieu du siècle, époque où l'on applique la houille à fondre le minerai, l'homme acquérant ainsi de la force à un degré jusqu'alors inconnu. Vient la machine à vapeur, et au fur et à mesure que s'accroît la force, le producteur et le consommateur sont rapprochés de plus en plus l'un de l'autre. Le grain cesse d'aller au dehors, l'engrais cesse d'être perdu pour la terre sur laquelle il a poussé. La demande des services de l'homme devenant plus régulière, le capital grossit rapidement avec un accroissement correspondant de population, qui, pour la seconde partie du siècle, est quatre fois plus grand que celui de la première. La matière a donc revêtu par degrés la forme la plus élevée, celle de l'homme, avec un accroissement constant dans le pouvoir d'association, dans le développement des différentes facultés des hommes pris individuellement et dans la vitesse avec laquelle la consommation suit la production.


§ 8. Alors que la population de l'Écosse était au-dessous d'un million d'âmes, et par conséquent n'avait qu'un faible pouvoir de combinaison, quelle était sa condition?[modifier]

Elle ne comptait pas moins que deux mille mendiants allant de porte en porte. L'homme y était l'esclave de la nature, et dans un état si déplorable, que Flechter de Saltoum ne voyait d'autre remède que de le faire l'esclave de l'homme. C'est une idée qu'a reproduite de nos jours, à propos du peuple anglais, un des écrivains anglais les plus distingués[3].

Les famines étaient alors fréquentes et sévères, étendant leurs ravages sur tout le pays. De 1693 à 1700, période qu'on a qualifiée t la plaie des sept années, • le mal fut si grand que des paroisses entières furent à peu près dépeuplées. Les famines de 1740 à 1782-83 furent remarquablement terribles; grand nombre d'individus périrent de besoin[4]. On raconte que des fermiers eurent recours à l'expédient de saigner leur bétail « pour se nourrir de ce sang. » Et même, sans remonter au delà de soixante-dix ou quatre-vingts ans, la condition du paysan était telle qu'en s'imposant les plus rudes privations, à peine pouvait-il fournir à son existence sans acquitter la moindre rente au propriétaire du sol. Il était vêtu de l'étoffe la plus grossière ; son mobilier, ses outils de jardinage étaient pour l'ordinaire faits de sa main ; il vivait de la récolte du champ, généralement de l'avoine, des légumes, du lait. S'il ajoutait par hasard quelque peu de viande, c'était quelque pauvre animal, le rebut du troupeau, indigne d'aller figurer au marché[5]. L'état de la campagne était primitif au delà de ce qui se peut imaginer. Les terres de la meilleure qualité restaient en friche, ou cultivées sans aucun soin. L'éducation, les manières, l'habillement, le mobilier, la table de la noblesse étaient moins distingués, moins convenables, moins somptueux que parmi le vulgaire des fermiers de nos jours. Le peuple vêtu de l'étoffe la plus grossière, famélique et faisant la plus maigre chère, vivait dans de misérables huttes pêle-mêle avec le bétail.

Il n'y a pas un siècle, le chiffre des bœufs abattus pour la fourniture de villes telles que Glascow ou Édimbourg, était bien faible. L'usage était, dans chaque famille, d'acheter en novembre ce qu'on appellerait aujourd'hui une chétive bête à demi maigre, vache ou bœuf; on salait cette carcasse et c'était la seule viande de boucherie dont on goûtât pendant tout le cours de l'année[6].

Avec plus de population et de richesse, on est arrivé à appliquer la culture à de meilleurs sols. Les professions ont été se multipliant, et s'est accrue la vitesse avec laquelle la consommation et la production se succèdent l'une à l'autre. Le résultat se manifeste par ce fait, que l'agriculture produit six fois davantage, tandis que la population a seulement doublé. De sorte qu'en moyenne chaque individu a trois fois plus qu'auparavant.

§ 9. Société ou commerce consiste en un échange de services. Parfois le service est direct.[modifier]

Par exemple : porter un fardeau pour quelqu'un. D'autre fois le service est indirect;par exemple : transformer de la laine en drap. Sous cette dernière forme, l'homme qui a besoin d'un habit achète la laine et le travail qui a été dépensé à opérer la transformation.

Le pouvoir d'accomplir le service est la conséquence d'une consommation d'un capital sous forme d'aliments; ce capital, s'il n'est employé à l'instant même, est perdu pour toujours. Moins vite la demande suit l'offre et plus il y aura déperdition de pouvoir. Plus la demande est instantanée, plus il y aura économie de pouvoir, et plus sera grande la somme de force.

Parmi les signes certains de civilisation, nous devons donc placer au premier rang cette continuité de mouvement de société qui permet à tous de trouver demande pour leurs forces physiques et intellectuelles ; et au premier rang parmi les nations du monde nous placerons la société dans laquelle la circulation rapide produit cet effet.


Pour qu'il se produise la diversité des emplois est la seule et indispensable condition. Sans elle il ne peut exister ni régularité dans la demande, ni continuité de mouvement, ni économie de l'effort humain, — ni augmentation de force. On en a la preuve dans ce rapide aperçu de l'histoire d'Angleterre, dans le mouvement de Sparte comparé à celui d'Athènes, dans celui de la France du moyen-âge comparée aux Pays-Bas, et dans celui de chaque nation du monde, selon qu'elle progresse ou décline en richesse, en force et en population.

Si nous prenons les différentes nations à l'époque présente pour les comparer l'une à l'autre, nous arrivons au même résultat que nous avons constaté en parcourant les différentes époques de l'histoire d'Angleterre. Dans l'Inde la demande du travail n'existe pas, et le peuple se vend volontiers pour être esclave à l'île Maurice. L'Irlande présente le tableau d'une constante déperdition de la force-travail; les effets s'en manifestent par le vagabondage incessant d'une population malheureuse à la recherche d'un salaire de moissonneur, par l'émigration, par les famines et les maladies contagieuses. Il en est de même en Portugal et en Turquie, où il y a abondance de forces physiques et intellectuelles, sans que la demande y existe pour elles; —de même à la Jamaïque, au Mexique, au Brésil, à Buenos-Ayres ; tous pays où vous trouvez un état de faits qui répond à celui que nous avons observé dans les premières époques de l'histoire anglaise, — le travailleur y étant le pur esclave de l'homme qui possède la terre, ou de celui qui fournit la nourriture et le vêtement à ceux par qui elle est cultivée[7].


D'autre part prenons la France et l'Europe du Nord en général, nous trouvons un état de choses bien différent. La continuité de circulation s'établit chaque jour davantage. La demande de l'effort humain suit de plus en plus la force-travail qu'elle produit. La faculté physique et intellectuelle se développe de plus m plus, et est de plus en plus économisée, et la force s'accroît de jour en jour. À quelle cause rapporter ces différences? La réponse est dans le fait que les pays cités en premier lieu prennent exemple sur l'Angleterre, adoptant pour guides ces économistes qui enseignent que la rémunération du travail agricole tend à diminuer,— qu'en conséquence l'agriculture est la profession la moins profitable,—que la part proportionnelle afférente au propriétaire tend à s'accroître et celle allouée au travailleur à diminuer ; — la tendance vers un état d'esclavage allant croissant à mesure que la matière tend de plus en plus à revêtir la forme la plus élevée qu'elle peut prendre, celle de l'homme.

Les autres pays ont pris exemple sur la France — adoptant la politique de Colbert, qui vise à placer l'agriculture au premier rang — et pour cela imagine des mesures qui tendent à accroître le prix de la terre et du travail, tout en diminuant celui des utilités nécessaires pour la consommation du propriétaire et de l'ouvrier rural.

Si nous venons à l'Angleterre elle-même, nous nous trouvons dans la patrie des philosophes à qui le monde doit la théorie de l'excès de population, inventée tout exprès dans le but d'expliquer l'énorme déperdition de force qui résulte du manque de continuité dans la demande de cette force. Une fois c'est le maître d'usine qui ferme ses portes dans le dessein de faire baisser le prix de main-d'œuvre et des Denrées premières; tandis qu'une autre fois des grèves prolongées portent h la fois la ruine chez l'ouvrier et chez celui qui l'emploie. La centralisation commerciale atteint là son point de perfection, et la centralisation et la stabilité sont entièrement incompatibles l'une à l'autre[8].


Considérons les États-Unis : la déperdition de la force-travail s'y montre plus grande qu'en aucun autre pays civilisé. La somme employée n'est pas même un tiers de la capacité d'effort produite. La consommation ne suivant que lentement la production, les marchés du monde entier sont toujours inondés de farine, de coton, de riz, de tabac ; d'où il suit que le pouvoir qu'ont ces utilités de commander l'or, l'argent, le plomb, le fer, le cuivre, l'étain, ou toute autre des productions métalliques de là terre diminue constamment— tandis que, dans l'ordre naturel des choses, il devrait constamment s'accroître.

Voulons-nous voir la déperdition la plus complète de force, considérons les années qui closent la période de libre échange qui suivit la cessation de la grande guerre européenne, alors que les ateliers se fermèrent partout, que les femmes et les enfants.périssaient faute de pain ; — considérons la périorale de libre commerce en 1842, alors que la demande de travail cessa complètement; — considérons les années 1850-51, avant l'énorme importation de l'or californien, ou enfin la période actuelle, où la circulation est graduellement et constamment décroissante, où la production de nourriture et de vêtement va diminuant dans son rapport avec le chiffre de la population, et où le paupérisme suit une marche ascendante qu'on ne lui avait point encore connue.

Voilà ce qui est, et il en sera de même partout. Voyons l'Espagne ; nous y trouvons, en changeant de localité, les mêmes différences qu'aux États-Unis en changeant d'époque. Dans les provinces Basques fonctionnent deux cents usines à fer, et d'antres fabriques font une large demande de travail. Partout où le regard se porte, il reconnaît les caractères irrécusables d'une industrie riante et honnête, des villes et des villages qui s'améliorent et s'étendent, des routes bien entretenues, des ponts bien construits et des mines bien exploitées. Pour contraste frappant, voici l'Aragon, un pays purement agricole où la demande du travail n'existe pas. Il tire du dehors toutes les utilités achevées, il exporte des matières premières et des hommes[9].

L'homme qui doit porter son travail ou ses produits à un marché éloigné d'en payer les frais de déplacement, et si la distance est telle qu'il y ait perte du tout dans l'opération, il aime mieux perdre sur place que perdre sur les grands chemins. Le transport d'un boisseau de blé, de pommes de terre ou de turneps, sur une route ordinaire dans ce pays, est d'un cent[10] par mille. Il s'ensuit qu'en saison ordinaire les deux dernières denrées ne peuvent se présenter sur un marché éloigné de trente milles, et le blé ne peut couvrir les frais d'une distance de cent milles. C'est encore pis pour le travail, cette utilité qui est absorbée dans l'action même du transport. En Biscaye, l'homme qui a le travail à vendre est tout proche de celui qui a besoin de l'acheter, en même temps que le producteur dé pommes de terre a un consommateur sous sa main, d'où résulte la vitesse avec laquelle la consommation' et la production se succèdent l'une à l'autre. Aragon et Valence ne présentent pas de débouchés, et il en résulte le manque de mouvement dans la société, la faible valeur de l'homme et la grande valeur des utilités achevées de toute sorte.


§ 10. Continuité dans la demande de travail, — vitesse dans la circulation des services, — commerce croissant ;[modifier]

Ce sont là tout autant d'expressions différentes de la même idée. Pour les trouver il but s'adresser au pays, ou localités de pays, où les denrées premières et les utilités achevées tendent le plus à se rapprocher,— les premières entrant en hausse avec augmentation soutenue dans le prix du travail de la terre et de ses produits à l'état brut, — les dernières tombant en baisse avec augmentation soutenue de la faculté pour le travailleur de se procurer les nécessités, les conforts et même les agréments de la vie. Nous rendrons la chose plus sensible au lecteur par ce diagramme.


À la gauche il n'existe pas et il ne peut exister de commerce, le trafic étant là le maître, et l'agriculture n'existant pas encore. Sur la droite, le commerce est rapide, le travail et la terre obtenant un prix élevé, tandis que les utilités achevées sont à bon marché.

Nous voyons la même chose dans toutes les régions du monde, lorsque nous passons d'États et de provinces qui sont exclusivement agricoles à ceux où l'emploi se diversifie, — où la circulation gagne en vitesse — et où l'agriculture devient une science. N'importe où tombera votre regard, vous trouverez la manifestation du fait que n'importe où tombera votre regard, vous trouverez la manifestation du fait que le progrès de la civilisation est en raison directe de la vitesse avec laquelle la consommation suit la production, et que dans le monde social ainsi que dans le monde physique la plus grande somme de force correspond à la continuité la plus parfaite du mouvement.


§ 11. La production consiste dans l'application des forces de la nature au service de l'homme.[modifier]

Le pouvoir de commander ces forces résulte de la coopération ; et plus est parfaite la force d'association, plus s'étendra ce pouvoir. Pour que les hommes soient aptes à s'associer, il faut qu'il y ait différence, résultant de la diversité d'emploi.

Plus il existe de différences et plus la facilité de coopération augmentera et plus la consommation sera prompte à suivre la production.

Plus la matière tend à revêtir sa plus haute forme, celle de l'homme, et plus augmentera le pouvoir de maintenir le commerce ; moins il y aura déperdition de la force qui résulte de la consommation de nourriture, et plus s'accroîtra le pouvoir de chaque individu de produire quelque chose à échanger contre ce dont il a besoin, — offrant ainsi aux autres une incitation à exercer leur force musculaire ou intellectuelle.

Plus il y aura de forces fonctionnant, plus la circulation deviendra rapide et plus le pouvoir de production et d'épargne tiendra à s'accroître.


§ 12. La tendance de l'économie politique moderne a été de changer complètement le sens du mot richesse.[modifier]

Cela limite de plus en plus son application à ces utilités matérielles qui peuvent se vendre et s'acheter, limitant aussi la science elle-même à l'étude des actes qui comprennent la vente, d'une part, et de l'autre l'achat. Cela provient de ce qu'aucun des maîtres de la science n'a convenablement établi la différence entre les deux classes bien tranchées entre lesquelles surtout se divise la société, — les uns désirant opérer des échanges avec leurs semblables et entretenir ainsi commerce, tandis que les autres désirent opérer des échanges pour eux-mêmes et exercer la profession de marchand.

L'extension de la première classe, nous l'avons vu, tend à amener la parfaite fermeté dans le mouvement de la société, tandis que l'extension de l'autre tend nécessairement à produire ce qu'on appelle les encombrements, — le négociant y trouvant du profit par les variations qu'ils causent dans le prix du travail et des utilités, ce qui lui permet d'acheter à bon marché et de vendre cher. Il en est résulté que plusieurs économistes de l'école moderne se sont imaginé que, dans ce cas, la difficulté de vendre était la conséquence d'un excès de production, tandis que la cause réelle doit s'attribuer aux obstacles qui entravent la circulation. Faute d'avoir entrevu cette vérité le successeur de J.-B. Say enseigne qu'on ne doit plus, comme à l'époque d'Adam Smith, s'occuper exclusivement d'accélérer la production; il faut s'occuper aujourd'hui de la gouverner, en la restreignant dans de sages limites. « Il ne s'agit plus, ajoute-t-il, d'une richesse absolue, mais relative; l'humanité demande qu'on cesse de sacrifier au progrès de l'opulence générale les grandes masses de populations qui n'en peuvent profiter. Excès de population, excès de production marchent ici en se donnant la main, combinant leur effort pour produire ce qu'on qualifie parfaitement de « science fatale. »

De l'omission que nous venons de signaler il est résulté une différence considérable dans le vrai sens du mot production, dont on n'a jamais donné une définition claire et précise. Presque tous les économistes en limitent l'application à l'action de l'homme appliquée à quelqu'une des choses matérielles qui peuvent devenir objet d'achat et de vente, ce qui à son tour tend à confirmer la limitation de la science dans l'étude des lois qui gouvernent les hommes dans l'acte d'acheter et de vendre, laissant complètement en dehors cette immense part de transactions de l'humanité dans lesquelles les échanges s'accomplissent sans l'intermédiaire du marchand.

On a émis bien des opinions sur la division de la société en classes productives et improductives. Smith, Say et autres (comme nous l'avons dit) ' ne placent la richesse que dans les objets matériels; cependant ils ne peuvent nier que l'habileté de Tartan, l'intelligence de l'ouvrier, la science du professeur, ne constituent une paît, et la plus importante de la richesse d'une nation. Parmi les plus récents écrivains de l'école moderne on compte M. J.-S. Mill, dont la doctrine à ce sujet se trouve résumée dans le lissage suivant ; le lecteur y verra qu'il regarde comme non productif tout effort humain qui, bien que procurant à la société un avantage durable, n'aboutit pas à créer de la richesse matérielle.


Dans le langage de l'économie politique tout travail est dit improductif quand il se traduit par une jouissance immédiate sans accroissement dans la masse des moyens de jouissances permanentes. De la même manière, il faut encore appeler improductif le travail même qui confère un profit permanent grand qu petit quand ce profit n'est pas accompagné d'une augmentation de produit matériel. Le travail qui consiste à sauver la vie d'un ami 4i'est pas un travail productif, à moins que cet ami ne sait un travailleur productif, produisait plus qu'il ne consomme. Aux yeux d'un homme religieux, sauver une âme est certes un service bien plus important que sauver une vie; mais il ne s'ensuit pas que cet homme doive appeler le missionnaire ou l'ecclésiastique, travailleurs productifs, à moins que, comme les missionnaires du Sud Font fait quelquefois, cet ecclésiastique, ce missionnaire n'enseignent à leurs ouailles les arts de la civilisation en même temps que les doctrines religieuses, il est évident que plus une nation entretient de missionnaires et d'ecclésiastiques, moins elle a de produits destinés à l'entretien des autres citoyens, à la jouissance et à la consommation du reste de la nation tandis qu'au contraire plus elle dépense pour l'entretien d'agriculteurs et de manufacturiers pourvu qu'elle le fasse judicieusement, plus il lui restera de produits destinés à la satisfaction d'autres besoins. Tout égal d'ailleurs, une nation perd de sa masse de produits par les uns elle l'augmente par les autres[11].

La vérité étant simple, ce sont en général les idées amples qui sont vraies. Les idées complexes peuvent être en général regardées comme l'inverse de la vérité ; nous en avons la preuve à chaque pas que nous faisons dans la voie du savoir, — le progrès humain étant toujours, dis-je, à la recherche de termes qui, en raison de leur parfaite simplicité, suffisent pour couvrir tous les faits. Ce n'est point ici le cas. Le missionnaire est producteur « s'il ajoute les arts de la civilisation aux doctrines de la religion. » C'est-à-dire s'il apporte à la population des îles du Sud les charrues, herses et les autres instruments qui les mettront à même d'augmenter la quantité des produits matériels. Si au contraire il reste chez lui, se contentant de travailler à produire parmi ses ouailles un sentiment plus élevé de leur responsabilité vis-à-vis de leurs semblables et de leur Créateur, on doit le classer parmi les non-producteurs, quand bien même ses efforts auraient pour résultat de rendre sobre, industrieuse économe, la petite communauté où avant son arrivée régnaient la turbulence, la paresse et la dissipation. Le travail de sauver la vie à un homme est improductif, tandis que celui consacré à augmenter le nombre des porcs ou rendre la pêche plus abondante, sera classé parmi les travaux productifs. Le tailleur qui fait un habit est producteur parce qu'il faudra du temps pour user l'habit, tandis que la société ne gagne rien au travail d'un Talma, d'une Rachel dont les produits son consommés aussitôt qu'émanés ; et cependant l'effet de ce travail est d'améliorer très-fort le goût de leur auditoire—et de contribuer à accroître la force d'association. Le peintre est producteur lorsqu'il fait un tableau ; il cesse de l'être lorsqu'il enseigne à des centaines d'élèves à produire des œuvres égales à la sienne» Lord Mansfield eût été producteur s'il eût fait des souliers, il s'est contenté de fonder un système de lois commerciales, il doit être regardé comme improducteur; — Fourcroy et Chaptal, Davy et Berzélius sont des non-producteurs, — ils n'ont créé qu'une science; mais le pharmacien que leurs découvertes ont mis à même de fabriquer une poudre de Seidlitz est un producteur. Watt, qui nous a appris à nous servir de la vapeur, et Fulton, qui nous a appris à en faire un agent de transport, sont des non-producteurs ; mais le fabricant de machines et de vaisseaux à vapeur est un producteur. Plus une nation entretient de missionnaires, plus elle entretient de Fourcroys, de Chaptals, de Watts ou de Fultons, et moins, nous affirme-t-on, il lui restera à dépenser pour d'autres choses, tandis que plus elle convertit sa population en purs agriculteurs et fabricants, « plus elle aura pour chacun des autres besoins. » Tel est le résultat étrange auquel le caractère grossièrement matérialiste des doctrines de l'école Ricardo-Malthusienne a conduit un écrivain qui tient, à si juste titre, un rang très-élevé parmi les économistes de l'Europe.

Le travail est productif s'il tend à développer chez l'homme le pouvoir de diriger pour son service les forces de la nature, — c'est-à-dire le pouvoir de constituer la richesse. Et c'est le résultat des efforts du missionnaire, dans sa patrie ou au loin, des efforts de l'homme qui sauve la vie de son voisin, des efforts de Watt, de Fulton, de Fourcroy et de Berzélius, et plus une nation entretiendra de tels hommes, plus certainement elle aura « de quoi fournir à d'autres dépenses, » — la consommation deviendra plus prompte à suivre la production, et se développera davantage le pouvoir d'accumulation.

CHAPITRE XXXIX.

De l'accumulation.[modifier]

§ 1. La consommation et la production sont toujours égales.[modifier]

Comment, va-t-on se demander, pourra-t-il y avoir accumulation ? Puisque c'est la demande qui stimule l'offre, plus il y aura application du stimulant et plus s'accroîtra le développement des facultés humaines, — plus s'accroîtra le pouvoir de consacrer le temps et l'intelligence à la construction de machines nécessaires pour soumettre à l'usage de l'homme les forces inépuisables de la nature qui partout l'entourent, attendant qu'il y ait demande de leurs services. L'arc et le canot soumettent à Crusoé certaines de ces forces et dans ce pouvoir il trouve la richesse. Les instruments qui loi ont servi à l'acquérir constituent autant de parties de son capital.

Au commencement de son séjour dans l'île, la nourriture était rare, et même une fois acquise il trouvait de la difficulté à la préparer pour la consommation. Il n'avait conséquemment que peu de loisir pour fabriquer des arcs, des flèches, des canots, ou tout autre appareil pour appeler la nature à son aide. Ce premier pas fut, comme c'est l'ordinaire, d'une difficulté extrême. Une fois accompli cependant, chacun de ceux qui suivirent furent de plus en plus faciles. La nourriture lui coûtant maintenant moins d'efforts, sa valeur diminue comparée à celle du travail, laquelle, de son côté, augmente dans la comparaison, et en même temps plus s'accroît la valeur de ce dernier, plus s'accroît la proportion disponible pour la construction d'appareils qui assureront encore plus de pouvoir sur les services de la nature. Mieux vêtu, mieux logé, la dépense de forces physiques est moindre en même temps que la nourriture abonde au point de le mettre en état maintenant de réparer cette dépense et même de fournir à une dépense qui serait plus considérable.

Les besoins de l'homme et ses forces sont ainsi deux termes qui sont toujours en raison inverse l'un de l'autre, et marchent toujours dans des directions opposées. Les deux combinés donnent une quantité constante, — l'un représentant le pouvoir de la nature sur l'homme, et l'autre le pouvoir de l'homme pour soumettre et diriger les forces de la nature. Plus s'élèvera le moment (comme on dit en statique) acquis par l'un et moindre sera la résistance de l'autre; d'où il suit que le mouvement delà société est toujours un mouvement à vitesse constamment croissante, — soit qu'elle progresse dans l.e sens de la civilisation comme c'est le cas pour le nord de l'Europe en général ; ou qu'elle marche dans la direction contraire comme c'est le cas pour la Grande-Bretagne et les États-Unis.

Mieux logé, Crusoé travaille avec plus de continuité, son pouvoir d'accumuler s'en accroît. La pluie, l'extrême chaleur le forçaient naguère à se réfugier dans une grotte privée de jour ; désormais il peut, au logis, travailler sans interruption à l'heure du grand soleil et quand il pleut. Il continue dans cette voie et il se trouve que chaque addition à son capital n'a été qu'un instrument pour acquérir un capital nouveau et plus considérable; en même temps que s'est abaissée la valeur de toutes les accumulations précédentes, et que s'est élevée la proportion de temps et d'intelligence à donner à la construction d'instruments qui permettront un nouveau développement de pouvoirs.

Dans le monde physique que voyons-nous ? Le pouvoir d'accumulation y est en raison directe de la vitesse de la circulation. Pour qu'il y ait mouvement, il faut la chaleur, et comme la chaleur la plus forte se trouve entre les tropiques, c'est aussi là que se rencontre la vie la plus luxuriante, végétale et animale, à côté de la succession la plus rapide de composition et de décomposition, de production et de consommation, connue dans le monde matériel.

Passons aux zones glaciales ; chaleur forte mouvement tout en décroissance jusqu'à ce qu'enfin on ne rencontre plus que le lichen dans le règne végétal et l'ours dans le règne animal. En concordance avec l'accroissement de population et de richesse la société montre un accroissement rapide de mouvement et de force, en même temps que s'accroît la promptitude avec laquelle la consommation suit la production et que s'accroît le pouvoir d'accumulation à quoi correspond une baisse dans la valeur de tout le capital qui a été accumulé. À chaque pas dans une direction contraire, nous voyons décliner le mouvement et la force, un affaiblissement du pouvoir d'accumulation, une hausse dans la valeur de toutes les accumulations précédentes; c'est le spectacle que nous présentent la Turquie, la Perse et l'Inde, et toutes les sociétés du monde qui sont en décadence.


§ 2. Qu'est-ce cependant que le capital?[modifier]

Pour réponse nous renvoyons le lecteur au précédent chapitre, au cercle de production et de consommation : L'aliment consommé pour produire l'homme, l'homme produisant l'arc et le canot, ceux-ci produisant l'aliment, et l'aliment entretenant et développant les pouvons physique et intellectuel de l'homme. Pour qu'il ait mens sana, il faut en premier lieu corpus sanum. Les misérables Esquimaux tous absorbés à la recherche de l'aliment, ne donnent que peu de temps au développement des facultés qui distinguent l'homme de la brute dont il doit commander les services ; — aussi restent-ils très-peu au-dessus d'elle.

L'aliment consommé par Crusoé était un capital, le résultat d'un effort physique et intellectuel. À-t-il cessé d'être un capital ? Certainement non. Au contraire, il a assumé une donne plus élevée, celle de force physique et intellectuelle. Il reparaît sous la forme d'un arc, à la construction de laquelle cette force a été appliquée. Il reparaît de nouveau sous la forme d'un plus grand approvisionnement d'aliments de meilleure qualité - et, en permettant à l'homme de donner plus de temps et d'intelligence à l'étude de la nature et de ses forces, il favorise l'accumulation ultérieure de capital sous la forme de cette intelligence plus haute qui sert à l'homme à forcer l'eau et le vent de faire son travail, et à acquérir cette domination sur la nature qui constitue la richesse. Le capital est l'instrument qui sert à acquérir cette domination, Il existe à un moment sous la forme d'aliment, à un antre sons celle de forme musculaire et intellectuelle, à un troisième moment sous celle d'arcs, de flèches, de canots, de navires, de champs, de maisons, de hauts-fourneaux et d'usines. Chaque augmentation de pouvoir sur l'instrument est suivi d'un accroissement correspondant du pouvoir de l'homme pour l'association, du développement de ses facultés individuelles, et de son pouvoir pour un progrès ultérieur. Chaque augmentation du pouvoir de l'instrument sur lui est suivie d'effets contraires, — le pouvoir d'association décline et il y a diminution constante de la vitesse de mouvement, du développement d'individualité, et du pouvoir d'accumulation ultérieure.


§ 3. Le sauvage vit errant sur d'immenses surfaces.[modifier]

Ces surfaces suffisent à peine à le nourrir, même à l'aide de l'arc et du canot. Un autre progrès de la société consiste à apprivoiser le bœuf; on emploie la vache à convertir l'herbe en un aliment pour la consommation de l'homme. Comme le sauvage cependant, le pasteur vit errant changeant de lieu avec son troupeau dès que l'herbe commence à manquer. Son capital consiste en tentes, bétail grand et petit, et autres utilités mobiles parmi lesquelles les plus importantes sont les armes qui servent à sa défense. Enfin, cependant il acquiert le pouvoir de contraindre la nature à faire le travail qu'il lui impose ; il devient laboureur et dès lors il trouve plus que par le .passé une demande continue pour ses facultés. Forcé pourtant de cultiver les sols les plus pauvres, et de se tenir toujours en garde contre les attaques de ses semblables, nous le voyous presque partout occuper les pays montagneux et se donner beaucoup de peine qui n'est que peu récompensée. Avec le temps néanmoins — et ses instruments se perfectionnant — il se trouve en état d'aborder la culture de sols plus riches — dont le rendement paye mieux son travail. La dépense de ses forces que demande son entretien prisant va diminuant constamment, tandis que d'un autre côté vont s'accroissant la proportion de travail qu'il peut appliquer à préparer la terre pour l'usage futur, et la vitesse avec laquelle son capital augmente.

Le rapport qui existait entre le capital mobile et le capital fixe tend désormais à diminuer de jour en jour. Le pouvoir de combinaison s'accroissant, la personne et la propriété étant mieux garanties, il a moins à se servir de la lance et de l'épée. Les sols plus riches produisant largement il est moins dépendant de ses troupeaux. Les échanges sur place devenant plus nombreux, puisqu'il a appelé près de lui le tailleur et le cordonnier, il a moins besoin de chevaux. Le fileur, le tisserand, le mineur et le fondeur de minerais s'étant rapprochés de lui, il est moins dépendant des navires et du roulage. En devenant capables de commander les services de la nature, il est moins dépendant des chances et des variations du temps, et moins dans l'obligation de conserver de grandes masses de grains comme approvisionnement contre les mauvaises récoltes. Chacun de ces changements étant l'occasion d'une nouvelle demande adressée à ses facultés intellectuelles, celles-ci y répondent par une offre toujours croissante; d'où résulte un accroissement de la force et de la promptitude dans l'application de cette force. La circulation devenant plus continue, la chaux et le granit sont tirés des carrières, on exploite les mines de houille et de métaux. La maison de pierre remplace la primitive cabane, le chemin de fer remplace la route à barrière qui avait remplacé le sentier du sauvage.

Tout progrès ayant désormais le caractère de la durée, la proportion de travail de la société requise pour ne pas la laisser périr va diminuant constamment, tandis que s'accroît la proportion de ce travail applicable à découvrir de plus en plus les trésors cachés de la terre. On extrait la houille, le fer, la chaux, la marne, le plomb, l'étain, le cuivre, de localités où leur existence n'avait point été jusqu'alors soupçonnée. On emploie le moellon et le granit à construire des bâtiments pour recevoir des machines qui font en une semaine ce qui dans les premiers âges eût demandé des siècles, — et ce sont elles qui extraient la houille et le minerai, et qui fabriquent le fer. Pour construire des fourneaux on utilise l'argile réfractaire, d'où il suit que le fer va diminuant de valeur et que s'accroît la valeur de l'homme. La terre aussi acquiert constamment de la valeur[12], — le rapport du capital fixe de la société à celui du capital mobile va croissant constamment avec accroissement de la tendance de l'activité à se localiser et de la tendance de la société à atteindre ces proportions qui combinent la puissance avec la rapidité de mouvement.

Dans la population plus nombreuse nous trouvons accroissement de pouvoir de combinaison, et accroissement de commerce. Les rouets cèdent la place au métier à filer, qui est la combinaison de centaines de rouets pour la confection de l'étoffe ; tandis que les machines à blanchir et à imprimer font autant de besogne qu'en faisaient dix mille hommes alors que l'étoffe se blanchissait aux rayons du soleil, et que la couleur ne s'appliquait qu'à la main. Là, comme partout, l'association tend au développement de l'individualité, — lequel, à son tour, facilite l'association, avec accroissement constant dans l'appréciation des bénéfices résultant de la combinaison.

Dans les premiers âges de la société la force des membres constitue le seul droit à la distinction. Les êtres faibles de bras, les faibles de sexe tombent dans l'esclavage, comme on le voit encore de nos jours chez les tribus sauvages et chez les peuples qui ne sont que purement agriculteurs. Le capital, cependant, s'accumulant, et l'homme acquérant le pouvoir de commander les services de la nature, les doigts de la femme et les facultés par lesquelles elle se distingue de l'homme sont utilisées, et la placent de plus en plus sur le pied d'égalité avec le sexe fort. Plus se perfectionne la diversité des professions, plus il y aura tendance à l'égalité entre les sexes, entre la force physique et la faiblesse physique de la race humaine. Plus est rapide l'accroissement du pouvoir sur la nature,—plus s'accroîtra la tendance à celte diversité, — plus se perfectionnera le pouvoir d'association, — et plus on arrivera à l'égalité de position. Le capital est donc le grand niveleur.

Plus s'accroît la tendance vers l'égalité, plus le mouvement social acquerra en continuité et en vitesse, et plus s'accroîtra le pouvoir d'accumuler. Le capital grossi produit plus de mouvement, et c'est ainsi que l'on voit l'homme se mouvoir avec une force constamment accélérée. Dans les premiers âges de la société, l'imprimerie n'existait pas; les livres étaient rares et chers, — les étudiants devaient venir de loin, s'ils voulaient se familiariser avec les enseignements d'un Platon, d'un Aristote d'un moine Bacon, on d'un Abeilard. La science, communiquée par eux, flottait à l'entour du monde; des siècles s'écoulaient avant qu'elle pût être fixée de manière à servir aux progrès de l'humanité. Aujourd'hui au contraire, l'imprimerie a amené partout une égalité qu'on aurait eu peine à imaginer. Aujourd'hui que tout le monde lit, les découvertes d'Aragon, de Faraday ou d'Ebrenberg ne sont pas plutôt annoncées dans leur patrie que déjà les ailes du vent les transportent sur toute la surface du globe, jusque dans les contrées les plus lointaines où elles viennent servir comme de base à de nouvelles recherches; tendant ainsi à mettre en tous lieux l'homme à même d'acquérir un degré de plus de pouvoir sur les diverses forces de la nature — et développant en même temps la tendance vers une plus complète égalité.

La tendance au progrès est en raison de la proportion croissante du capital fixe comparé au capital mobile. À chaque nouveau développement des forces de la nature, — à chaque nouveau marais drainé, à chaque nouveau et plus puissant sol soumis à la culture, — à chaque nouvelle mine et chaque nouveau lit de marne ou de chaux exploité, — à chaque nouvelle application de la force de l'eau au service du travailleur — l'attraction locale s'accroît et l'attraction centrale diminue ; et à chaque pas dans cette voie, le Heu qu'on habite a plus en plus de charmes, — la famille est apte à graviter autour de son propre centre, —l'individualité se développe de plus eu plus dans la ville ou dans la commune, !a continuité de mouvement s'établit entre tous les différents groupes, avec accroissement de force en eux, et dans la communauté supérieure dont Us ne sont que des parties.


§ 4. La centralisation tend à accroître la proportion du capital mobile et à diminuer la proportion du capital fixe.[modifier]

Le grand propriétaire foncier, s'il dispose d'une force musculaire, contraint le faible à travailler pour lui; et le droit d'agir ainsi il le regarde comme une propriété susceptible d'être achetée et vendue. Dès hommes, des femmes, des enfants sont réduits à l'état de meubles; et c'est alors que la valeur de la terre tombe presque à rien, comme c'est le cas dans l'Inde, la Jamaïque, la Virginie, la Caroline. Dans tous ces pays les produits du travailleur ont à passer par les mains du marchand de services humains ou du marchand d'utilités avant d'être distribués, — tandis que de son côté le travailleur est obligé de les envoyer à un marché lointain avant de pouvoir les échanger. Dans un tel état de choses, presque toute la propriété est mobile.

Le chef guerrier impose à ses sujets de lourdes taxes qui sont appliquées à l'entretien de ses armées, de sa famille et au sien propre. La totalité passe des provinces lointaines dans son trésor central, où elle reste sous la forme de capital non fixé; tandis que si son peuple n'avait point à acquitter de telles taxes, la presque totalité de ce capital se serait fixée sous la forme d'améliorations dans les petites fermes.

Le marchand crée des obstacles à tous les échanges qui ne passent pas par lui. —Plus il sépare le consommateur et le producteur, plus il s'écoule de temps entre la production des utilités et de leur consommation, et plus s'accroît la proportion du capital flottant comparée au capital fixé. Plus il y aura de coton, de grains, de sucre emmagasinés et attendant la demande, plus s'accroîtra sa part dans le prix de leur vente, et plus il pourra acheter de vaisseaux et de canons qui lui permettront d'imposer ses prétentions; mais plus tombera la valeur de la terre en proportion de ces exigences.

L'homme qui émigre pour l'ouest achète de la terre bon marché, mais ses chevaux, son bétail, son chariot, son mobilier lui ont coûté cinq fois davantage. Le marché étant loin où envoyer ses produits, il paye le service d'autres chevaux, de charrettes, baquets, navires; — la dépense de tout ce capital circulant se monte si haut que sa terre continue à ne valoir que peu. Le serrurier, le charpentier, le meunier, le fileur, le tisserand, viennent s'établir à côté de lui, et dès lors il a un marché plus immédiat pour ses produits, — ce qui donne à sa ferre une valeur qui représente trois fois le capital mobile[13].

L'Orient, dans les premiers âges, nous présente de pesantes caravanes traversant des contrées où abondent toutes les richesses métalliques de la terre, qui restent sans valeur. L'Afrique, à tous les âges, nous présente des files d'esclaves et des convois de chameaux chargés de poudre et d'ivoire, venant de contrées plus montagneuses et plus pauvres tandis que les sols les plus riches restent inoccupés et en friche. À Cuba, au Brésil, à la Caroline, la fortune du planteur a presque tout entière le caractère mobile; —elle consiste en esclaves, en objets mobiliers et en produits bruts à différents degrés de préparation pour un marché lointain.

La première et la plus belle époque de l'Attique est marquée par une tendance chaque jour croissante à développer les richesses métalliques de la terre, d'où résulte la proportion décroissante du capital mobilier comparé au capital fixe. Plus tard, toutes les activités de la communauté s'adonnent à augmenter le nombre de vaisseaux, la quantité d'armes et autres objets de propriété mobilière — d'où résulte que l'homme retourne à l'esclavage et la valeur de la terre retombe à ce qu'elle était à l'époque la plus ancienne de la Grèce.

Aux premiers temps de l'Italie, la propriété principale de la Campagna (la campagne de Rome] consistait dans ses terres, son peuple était alors heureux et libre. De siècle en siècle l'aristocratie de la cité centrale s'engage dans la voie d'accroître la proportion du capital mobilier, jusqu'à ce qu'enfin les esclaves constituent à peu près tout le capital de la société — et la terre a perdu sa valeur.

Tyr et Carthage, Venise et Gênes consacrent leur activité à acquérir de la propriété mobilière ; et à mesure qu'elle s'accroît, le peuple est de plus en plus enchaîné et l'État va s'affaiblissant. L'Espagne a fait de même : chassant la population qui cultivait ses meilleures terres, elle a appliqué ses forces à créer des flottes, des armées, à avoir des armes, des canons, et pendant ce temps là terre a décliné au point de n'avoir presque plus de valeur.

De tous les pays de l'Europe, la France est certainement celui dont la politique durant une longue suite de siècles s'est montrée, la plus hostile à l'accroissement de la valeur de la terre, ou à la fixation du capital sous une forme quelconque. La preuve en est dans ce fait qu'au commencement du XVIIIe siècle le chiffre du revenu territorial n'était que de 850,000,000 de francs. Supposons le capital représenter 20 fois le revenu. il sera de 17,000,000,000[14]; ajoutons les maisons dans les villes et les bourgs et tout le reste de la propriété fixée, la somme totale n'atteint pas 4 milliards de livres sterling. —En 1821, elle s'élève à 39,514,000,000 de francs, elle a un peu plus que doublé en cent vingt ans. Depuis le progrès acquiert une rapidité étonnante; une évaluation faite en l'état n'a pas donné moins que 83,744,000,000 de francs, c'est-à-dire le double du chiffre de Vannée 1821, le quadruple du .chiffre des premières années du XVIIIe siècle. Mettons pour la propriété mobilière le chiffre de 2 milliards de livres sterling, — nous ne pouvons nous tromper de beaucoup, - la propriété mobilière, est dans le rapport de 1 à 8 avec la propriété fixe, tandis que jadis ce rapport était de 1 à 2 ou même 2 1/2[15].

Le capital de l'Angleterre, à l'époque des Pantagenets, ne consistait guère qu'en troupeaux de grand et petit bétail. Faute de débouchés à portée, les produits s'accumulaient dans une partie du royaume, tandis que dans l'autre on mourait de faim. La terre et l'homme valaient peu, mais le drap était cher. — Aujourd'hui la valeur de la propriété foncière est probablement trois fois plus grande que celle du capital flottant, résultat obtenu en dépit de la politique basée sur l'idée que des vaisseaux, des charrois et tout l'outillage du négoce donnent de plus beaux bénéfices que la terre et l'outillage de la production[16].

La politique des États-Unis, en général a été hostile à la création de capital fixe, et cela par la raison que partout elle a tendu à l'épuisement du sol à l'abandon de la terre, et à la dispersion de la population.


De temps à autre on a construit des usines et des fourneaux, foreuse des puits de mines; mais en général ils n'ont fait que miner ceux à qui la société était redevable de ces travaux. Aucun pays n'a appliqué un capital si considérable an développement scolastique de la faculté humaine ; mais dans aucune société civilisée on n'a montré plus de détermination obstinée de prévenir l'application des facultés ainsi développées à tout autre objet que le barreau, la médecine, les théories, le trafic.

Les conséquences se manifestent dans ce fait que la propriété non fixée est à celle fixée dans le rapport de 3 à 5, — c'est-à-dire dans une proportion plus forte que chez toute autre nation qui peut se prétendre civilisée[17].

Un autre résultat c'est l'existence dans toute la nation d'une grande masse d'intelligence à demi-développée, n'attendant que la pratique pour exceller dans toutes les directions ; mais qui, en raison delà politique du pays, est tenue à l'état flottant toujours prête pour n'importe quel emploi, au dehors ou sur place, qui donne à ceux en qui elle réside, la nourriture et le vêtement : ce qui explique comment Mexico, la Californie, les Indes Occidentales et l'Amérique Centrale, ont été et sont le théâtre de tant d'entreprises dignes de pirates<ref name="ftn18">Le passage suivant d'un rapport du commissaire anglais à l'exposition de New-York donne une idée beaucoup plus exacte des aptitudes du peuple américain que du degré auquel ces aptitudes sont ou peuvent être appliquées sous un système qui disperse toutes les mains habiles du pays, à peu près à chaque demi-douzaine d'années, annihilant ainsi un capital qui représenterait, en moins d'un an, plus que toute l'étoffe qu'on importe en un demi-siècle. « Nous avons beaucoup d'ingénieurs et de mécaniciens, et une foule d'ouvriers habiles; mais les Américains semblent appelés à devenir une nation tout entière de telles gens. Déjà leurs fleuves sont couverts de bateaux à vapeur, leurs vallées couvertes d'usines; leurs villes surpassent en grandeur celles des États d'Europe, excepté de la Belgique, de la Hollande et de l'Angleterre, et ont toute l'industrie qui distingue une population urbaine; c'est à peine s'il existe un genre d'industrie en Europe qui ne soit cultivé en Amérique avec autant et même plus d'habileté qu'en Europe, où il a été cultivé et perfectionné depuis longues années. Une nation entière de Franklins, de Stephensons et de Watts en perspective, est un spectacle étonnant pour les autres nations. En contraste avec l'inertie relative et l'ignorance de la masse de la population européenne, quelle que puisse être la supériorité d'un petit nombre d'hommes éclairés et bien doués, la grande intelligence répartie chez toute la population américaine est une circonstance qui doit éveiller toute l'attention publique. »


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Le premier désir et le plus grand besoin de l'homme est de s'associer avec ses semblables. Plus se perfectionne la facilité de coopération, plus se développent les facultés individuelles et plus s'accroît le pouvoir de soumettre au service de l'homme les grandes forces dont il est partout entouré; plus s'accroît la tendance à passer des sols pauvres à ceux de qualité supérieure, et de la simple appropriation des matériaux qui se trouvent à la surface de la terre à l'exploitation de la bouille, du fer, cuivre et autres métaux, de la chaux, de la marne et des autres trésors que recèle le sein de la terre, plus le travail obtiendra de rémunération ; moins il s'écoulera de temps entre la production et la consommation, et plus seront rapides les accumulations de la société, en même temps que s'accroîtra constamment dans ces accumulations la proportion du capital fixé au capital flottant. À chaque pas dans cette direction, le pouvoir du soldat et du trafiquant tend à diminuer, tandis que chez ceux qui vivent par le travail du corps ou de l'intelligence, s'accroît le pouvoir de décider pour qui ils travailleront et quelle sera leur rémunération ; — liberté et commerce grandissant de concert. Tel est le cours des choses, dans les pays qui prennent exemple sur la France ; c'est exactement le contraire dans ceux qui prennent exemple sur l'Angleterre.


§ 5. La civilisation croît en raison dé la proportion accrue du capital fixe comparé au capital flottant.[modifier]

Cette proportion tend à croître en raison de la rapidité de circulation, — production! et consommation se suivant de plus près l'une l'autre.

La circulation croit en rapidité à mesure que les prix des utilités tendent de plus en plus à se rapprocher, — la valeur |du travail, celle de la terre et des produits bruts se mettant en hausse et celle des produits achevés baissant d'autant.

À l'appui de ceci, nous reproduisons le diagramme déjà donné deux fois, dans l'intention de faire remarquer l'universalité de l'application du principe simple qu'il met en relief.

À gauche il n'y a que du capital flottant. Sur la droite le capital fixe est au capital flottant comme 5 ou 6 est à 1. À gauche, c'est à peine s'il existe une circulation, tandis qu'à droite la circulation est rapide, formant la demande pour la plus grande partie de la force physique et intellectuelle qui est produite. À gauche vous trouvez la barbarie, à droite la civilisation. Il en sera de même si l'on compare les Highlands avec le Yorkshire, — Auvergne avec Normandie,—Caroline avec Massachusets, — Irlande avec France, — ou Turquie avec le nord de l'Allemagne.


§ 6. On nous dit cependant, et la doctrine vient de haut lieu, que c'est par l'épargne seule que les fortunes se fondent et s'accroissent.[modifier]

« Un éminent économiste anglais nous affirme avec pleine assurance : que tout capital est le produit de l'épargne, c'est-à-dire de l'abstention de consommer présentement, dans le but d'un bien dans l'avenir » et que par conséquent « l'accroissement du capital dépend de deux choses : la quotité du fonds sur lequel on peut épargner et l'intensité des dispositions qu'on se sent pour le faire[18]. »


S'il en était ainsi, les pays où l'épargne est le plus pratiquée devraient nous présenter le plus rapide accroissement de capital ; et pourtant c'est précisément là qu'il met le plus de temps à croître. Le journalier irlandais est connu pour ses habitudes d'épargne, ainsi que les naturels de l'Inde et les Lapons; et pourtant ce n'est pas chez eux que nous rencontrerons nu rapide accroissement de capital. Reportons-nous à l'histoire de l'Angleterre et de l'Écosse, nous voyons partout chaque famille épargnant une provision d'aliments à cause de la grande incertitude s'il en viendra d'autres. Dans l'Inde les princes épargnent des sommes énormes en espèces qu'ils entassent dans leur trésor, afin de pourvoir aux débits qui peuvent survenir dans leurs revenus. Remontons à l'histoire sainte, nous voyons l'épargne pratiquée sur une si large échelle qu'une nation est nourrie pendant sept années de disette avec l'épargne réalisée pendant sept précédentes années d'abondance. Dans tous ces exemples, cependant, le fait lui-même de recourir à l'épargne nous révèle l'absence de cette régularité dans la production qui est indispensable pour assurer le constant et régulier mouvement de la machine sociale. Le paysan de Gastille épargne sa subsistance et l'enfouit dans un silo ; le sauvage de l'Ouest dépose le surplus de son gibier dans une cache afin de pourvoir au cas où la chasse serait malheureuse lorsqu'il reviendra dans ces parages. La maîtresse de maison épargne de l'eau dans une citerne lorsqu'elle craint que l'eau vienne à manquer, elle n'y songe pas lorsqu'on a forcé la rivière qui se rend dans l'Océan à passer à travers sa propriété et les propriétés voisines.

C'est là où la circulation fait le plus défaut qu'on a le plus recours à l'épargne, et là aussi se rencontre la déperdition la plus grande.

Chaque acte d'association est un acte de commerce, impliquant production et consommation de deux services, dont aucun n'eût été produit si la demande n'eût surgi. À chaque accroissement du pouvoir de s'associer et d'entretenir commerce, la demande tend de plus en plus à suivre de près le pouvoir d'accomplir le service, — le pouvoir étant ainsi économisé.

Les différentes facultés des individus sont de la sorte stimulées à l'action, en même temps que s'accroît le pouvoir sur les forces toujours gratuites de la nature; et c'est dans l'accroissement de ce pouvoir que nous trouvons la richesse de la société dont ils sont les membres. Là où l'épargne est te plus pratiquée, la société est stagnante.Les facultés restant à l'état latent faute de demande pour leur emploi, comme on le voit lorsque le manque de sécurité amène VA temps d'arrêt dans la circulation. Chacun se montre soucieux d'épargner d'où suit dans de telles circonstances une déperdition universelle de la force-travail. Que la circulation se rétablisse, le capital grossit rapidement, — la demande de service physique ou intellectuel suivant instantanément le pouvoir de l'accomplir. Les facultés qui étaient restées latentes sont de nouveau stimulées à l'action, chaque accroissement dans la demande qui s'adresse à elles étant suivi d'un accroissement de l'offre, et d'un accroissement qui y correspond, de la valeur de l'homme, de son effort pour acquérir plus d'empire sur la nature, et de l'accroissement du capital.

L'établissement d'un chemin de fer enfante un accroissement de capital, parce qu'en diminuant la déperdition qui résulte des transports d'un lieu à l'autre, il donne de la valeur à la terre. Le moulin à farine a le même effet, il enrichit le fermier puisqu'il diminue la déperdition qui résulte des changements de lieu et de formes. L'usine à laine contribue beaucoup à l'accroissement du capital, puisqu'elle permet aux fermiers voisins d'envoyer leur laine au marché sous forme de drap. Un puits de mine que l'on ouvre, un haut-fourneau que l'on construit, donnent à la ronde de la valeur à la terre et au travail, puisqu'ils contribuent à accroître la rapidité de circulation, et amènent une économie de l'effort humain. Le capital croit en raison de la circulation — qui elle-même existe en raison de la diversité des emplois. Du manque de cette diversité provient la déperdition du capital en Irlande, en Turquie, en Portugal, et c'est à son existence et non à l'épargne qu'est dû l'accroissement de capital dans l'Angleterre du passé et dans le nord de l'Allemagne du présent.


§ 7. On nous dit néanmoins que l'Inde, l'Irlande, le Brésil, les États-Unis et d'autres pays manquent de capital.[modifier]

Ainsi sans capital il est absurde d'essayer de convertir leur blé et leur laine en drap, ou leur charbon et leur minerai en fer. Ce sont cependant les manufactures qui amènent l'accroissement de capital, en facilitant, comme elles font, le développement des pouvoirs de l'homme, en développant chez lui l'aptitude à former combinaison avec ses semblables pour économiser la force qui résulte de la consommation du capital sous forme d'aliments.


Chaque acte de l'action combinée a pour objet et pour effet une épargne de l'effort de l'homme, qui est lui-même un capital. Ici quelques individus s'entendent pour drainer un champ ; là pour creuser un puits, construire un moulin, ouvrir une mine ; toutes opérations qui exigent un capital, c'est-à-dire l'application d'une certaine quantité de travail, exactement d'après le même principe que le fermier laboure et ensemence son champ, calculant que ce travail lui fera retour avec un intérêt pour remploi. Crusoé se construisant une échelle de corde calculait qu'il lui serait plus avantageux de dépenser quelques heures, en d'autres termes un petit capital, que de dépenser pendant toute l'année une heure par jour à gravir le rocher qui lui servait d'habitation.

« Quel est, dit l'auteur d'un livre petit mais excellent que nous avons déjà cité, quel est le but, quel est le résultat de toute dépense primitive, de toute avance de capital qu'elle qu'elle soit ? C'est partout et toujours de supprimer, au moyen d'une quantité finie de travail une fois fait, une certaine portion du travail courant et des frais annuels qui se représentait périodiquement et indéfiniment[19] ; c'est d'exonérer, au moyen d'un sacrifice momentané, tout l'avenir de la production. Chaque intervention du capital a nécessairement pour effet de diminuer l'effort habituel, le travail périodique et la difficulté répétée d'un service. Ainsi voilà un village situé à un kilomètre de la rivière. Chaque fois qu'un habitant veut boire, il faut qu'il fasse un kilomètre pour cela. Point de dépense capitale, mais aussi effort et travail périodiques portés au maximum. On imagine de fait quelques vases en terre et en bois et l'on va chercher chaque jour sa provision d'eau. Voilà le capital qui apparaît dans le travail une fois fait du vase. Voilà aussi l'effort et le travail habituels diminués dans la proportion d'un seul voyage à la rivière, au lieu de trois, de cinq dix, etc., suivant la capacité du vase. Quelqu'un construit un tonneau, une voiture, y attelle un âne ou un bœuf et porte de l'eau dans le village. Nouveau sacrifice de capital, mais en revanche (et y compris l'entretien et le renouvellement du véhicule et du moteur) économie sur la peine et la difficulté habituelle, économie prouvée puisqu'on achète l'eau au porteur plutôt que de Taller chercher. Enfin on fait un aqueduc; c'est une énorme mise de fonds, et la peine à prendre pour avoir de l'eau est de cette fois annulée, pour ainsi dire; le capital a presque supprimé tout travail. Et la preuve que toutes ces interventions successives du capital ont été' économie de force, de temps et d'argent, c'est que toutes ces dépenses capitales ont été soldées par la valeur de l'eau, et qu'en définitive, vases, voitures et constructions payés et entretenus, le prix de l'eau a constamment baissé. »

L'auteur aurait pu ajouter que : « la consommation s'est tellement accrue, qu'une seule famille consomme aujourd'hui plus que le village n'eût produit jadis. »

Dans ce passage, M. de Fontenay n'a nullement eu en vue la question de protection des droits du commerce d'un côté et de ceux du trafic de l'autre ; mais c'est le caractère des propositions qui sont vraies, qu'elles se montrent vraies dans tous les temps et dans tous les lieux. Le grand objet de l'homme étant d'acquérir le pouvoir sur la nature, plus il.en acquiert, moindre est la.valeur des utilités qui servent à ses besoins, plus grande est la sienne propre, et plus s'accroît sa consommation.

Pour acquérir le pouvoir il faut l'association et la combinaison d'effort. Nous avons vu que l'obstacle à l'association se trouve dans la nécessité des changements de lieu; plus nous atténuerons l'obstacle, et plus s'accroîtra, non-seulement le pouvoir actuel de l'homme, mais aussi sa capacité pour de nouveaux et plus importants efforts. La source est éloignée, il appelle à son aide, et, dans une succession régulière, diverses forces de la nature — passant du creux de sa main à la cruche, au tonneau, au chariot; et le coût et la valeur de l'eau vont constamment en baissant. Vient le jour où il construit un aqueduc dès lors la force de gravitation est à son service, la valeur disparaît et l'eau est à aussi bon marché que l'air.

Le sentier dû sauvage est mauvais, l'homme prend la résolution, une fois pour toutes, de faire une route ; celle-ci le met en état, une fais pour toutes, de faire une route à barrières (une voie macadamisée] laquelle contribue si bien à l'accroissement de ses forces que nous le trouvons dès lors, une fois pour toutes, employant du travail présent par millions à construire un canal. Cette fois encore nous trouvons qu'il n'y a que le premier pas qui coûte —le canal réalise une telle économie de travail qu'il a très-largement les moyens de construire un chemin de fer qui le transporte lui et sa marchandise à si bon marché, que sa terre et son travail en acquièrent une valeur triple.

L'école est loin ses enfants sont exposés à manquer d'instruction ou doivent dépenser beaucoup de temps pour y aller. Il voit qu'autour de lui abondent les matériaux dont on bâtit les maisons ; il propose à ses voisins de donner une fois pour toute, leur temps pour en construire une. Ils économisent par là le travail qui était nécessaire pour amener leurs enfants au lieu où l'instruction se donnait et dès lors le prix de l'instruction s'abaisse et dix fois plus d'enfants en pourront profiter.

Le marché est loin, il est condamné à subir des frais de transport pour sa laine et son blé qu'il veut échanger contre du drap. U regarde autour de lui et voit que la nature lui fournit les mêmes forces précisément que celles dont se servent les fabricants qui sont loin. Le bois ou la houille donneront autant de chaleur, le minerai donnera du fer d'égale force. Il propose à ses voisins de s'unir et de construire, une fins pour toutes, un haut-fourneau par lequel passeront ce minerai et cette houille ; les ouvriers du haut-fourneau consommeront le blé qui maintenant se porte au marché qui est si loin — on aura mis un terme, une fois pour toutes à la nécessité de ces transports.

Le fer obtenu, notre homme suggère à ses voisins que la vapeur filerait et tisserait le coton auprès d'eux tout aussi bien qu'elle le fait ailleurs ; que la pierre, le bois, la chaux abondent, enfin tout ce qu'il faut pour économiser le travail quotidien du transport; ils n'ont, une fois pour toutes, qu'à s'unir pour construire un bâtiment et tirer de l'étranger quelques machines et la science de s'en servir et il leur dit : « L'occupation nous manque à nous-mêmes la moitié du temps, nos enfants n'en ont aucune. Trop faibles pour le travail des champs, ils trouveraient dans les opérations d'une usine quelques tâches moins rudes. U y a plus : les intelligences de notre population ne sont pas développées ; faisons qu'on les forme et bientôt, avec des mécaniciens éclos parmi nous, peut-être serons-nous en état d'en remontrer à ceux chez qui nous devons aujourd'hui aller chercher la science. Nous laissons se perdre chaque jour les forces de la terre et de l'air faute de quelques machines qui nous mettraient à même de les employer, nous perdons les facultés de notre population parce qu'il n'existe pas de demande pour elles ; nous perdons notre temps et notre pire avoir, faute de combinaison ; nous perdons la plus grande partie des produits de notre terre à nourrir des chevaux et des hommes pour porter le reste au marché et le sol s'épuise par suite de la grande distance de ce mardi. Unissons-nous donc une fois pour toutes pour mettre un terme à toute cette déperdition. Chaque pas que nous ferons dans cette direction sera une raison de plus pour induire les charpentiers les maçons, les imprimeurs, les maîtres d'école à venir parmi nous .»

Ils consommeront les subsistances qu'aujourd'hui nous devons porter au marché lointain — à chaque pas les facultés de notre population se développeront davantage — et nous serons de plus en plus en mesure d'améliorer les divers procédés par lesquels on commande à la vapeur et aux autres forces de la nature — chaque pas sera suivi d'un accroissement de commerce entre nous-mêmes, tandis que déclinera notre dépendance du trafiquant, et que s'accroîtra notre pouvoir de commander ses services en cas de besoin. Plus il y aura diversité d'emploi parmi nous, plus le mouvement de la machine sociétaire gagnera en vitesse, plus il y aura économie de travail, plus s'abaissera la valeur des utilités et plus la valeur de l'homme s'élèvera. •

C'est là le but auquel tendait Colbert, à qui la France est redevable du système suivi depuis avec persévérance. À ce système, elle a dû « de s'être couverte elle-même de machines et d'usines — elle a dû que ses houillères, ses hauts-fourneaux, ses ateliers de toute espèce ont pris un développement énorme et sans rapport avec ce qui existait il y a quatre-vingt ans, » — que la valeur foncière s'est considérablement élevée — que le pouvoir du travailleur de commander l'offre de l'aliment à doublé, s'il n'a pas triplé — et que la nation elle-même est devenue si puissante.

En opposition complète avec ce système, comme le lecteur peut le voir, se trouve la doctrine qui sert de base au système qui ferait de ]a Grande-Bretagne l'aide du monde entier — le système, pour le maintien duquel on enseigne que partout l'homme commence par cultiver les meilleures terres, d'où suit que toutes les vieilles sociétés sont forcées de recourir aux plus pauvres, et de la demande de travail va diminuant chaque jour. Aux fermiers, aux planteurs du Brésil et des États-Unis, il dit : « Cultivez vos riches sols et laissez-nous sur nos sols pauvres. Le travail est chez nous à bas prix, nous pouvons fabriquer à meilleur marché que vous. Donc, ne construisez pas, une fois pour toutes des usines et des hauts-fourneaux ; continuez d'année en année à dépenser votre travail à produire à l'aveugle; continuez à épuiser votre terre; continuez à n'avoir parmi vous aucune combinaison d'effort et vous deviendrez riches. Le jour arrivera cependant où vous serez forcés de cultiver les sols pauvres et alors vous serez troublés par l'excès de population. Les salaires s'abaissant, « vous serez alors à même accumuler le capital nécessaire pour entrer en concurrence avec nom, » c'est-à-dire que « plus vous deviendrez pauvres et plus votre force ira en augmentant. »

Telle est la doctrine de l'école qui prend pour base l'idée que le trafic doit être la principale poursuite de l'homme l'idée de laquelle le système est parti pour aller si loin. Partout les faits sont là pour constater que l'homme commence toujours par les terres les plus pauvres—que c'est seulement après accroissement du pouvoir d'association et de combinaison que les sols les plus riches sont exploités; que pour qu'il y ait combinaison il faut la diversité d'emplois qui tend à développer les qualités individuelles, et que là où n'existe pas cette diversité, l'homme a beau faire, il n'arrive qu'à épuiser la terre cultivée la première — à la voir diminuer de valeur, tandis que s'élève la valeur de toutes les utilités dont il a besoin — et à devenir lui-même esclave de la nature et de ses semblables. C'est sous ce système que l'Irlande perd, par semaine plus de travail qu'il n'en faudrait, appliqué une fois pour toutes, pour lui créer l'outillage qui la mettrait à même d'avoir un marché domestique pour toute sa production alimentaire et tout son travail —que le Portugal et la Turquie perdent par jour plus de force musculaire et intellectuelle qu'il n'en faudrait, appliquée une fois pour toutes pour leur créer l'outillage qui fabriquerait tout le drap de leur consommation — que la Jamaïque a été épuisée — et que l'Inde a vu sa population condamnée à l'oisiveté, bien qu'elle ait le désir de trouver emploi ; à abandonner ses riches sols et à se retirer sur les sols pauvres; à abandonner des cités où vivaient par centaines de mille des hommes pauvres, mais industrieux et heureux; à renoncer aux avantages du commerce pour subir tout ensemble la dépendance des chances du négoce.

En prenant exemple sur la France, la population du nord de l'Europe s'est généralement protégée elle-même contre ce système. Il en est résulté : que les prix des matières premières et celui des utilités achevées ont été constamment se rapprochant—que l'or s'y porte rapidement —que la circulation sociétaire s'y accélère — que la proportion du capital fixé au capital flottant s'accroît constamment, — tous phénomènes qui sont les preuves d'une civilisation en progrès, conséquence delà résolution, une fois pour toutes, de faire toutes les avances nécessaires pour amener le consommateur à côté du producteur, et délivrer le fermier de la taxe ruinante du transport.

Guidés ou gouvernés par l'Angleterre, l'Irlande, la Turquie, le Portugal et les États-Unis ont refusé de faire l'effort, une fois pour toutes, qui les affranchirait de cette taxe oppressive et qui revient chaque jour. Le résultat se manifeste par ces faits : que les prix des matières premières et des utilités achevées vont constamment s'écartant l'un de l'autre — que l'or s'écoule au dehors — que la circulation s'alanguit — et que la proportion du capital flottant comparé au capital fixé s'accroît constamment — tous phénomènes qui sont les symptômes d'une civilisation qui décline.


§ 8. L'industrie générale de la société, dit Adam Smith, « ne peut jamais aller au delà de ce que peut en employer le capital de la société.[modifier]

De même que le nombre d'ouvriers que peut occuper un particulier doit être dans une proportion quelconque avec son capital, de même le nombre de ceux qui peuvent aussi constamment tenir occupés tous les membres qui composent une grande société, doit être dans une proportion quelconque avec la masse totale des capitaux de cette société, et ne peut jamais excéder cette proportion. Il n'y a pas de règlement de commerce qui soit capable d'augmenter l'industrie d'un pays au delà de ce que le capital de ce pays en peut entretenir : tout ce qu'il peut faire, c'est de faire prendre à une portion de cette industrie une direction autre que celle qu'elle aurait prise sans cela, et il n'est pas certain que cette direction artificielle promette d'être plus avantageuse à la société que celle que l'industrie aurait suivie de son plein gré.[20]»


On trouverait difficilement dans la Richesse des nations un passage plus propre à conduire à de faux raisonnements, et c'est probablement pourquoi il est si souvent cité. Il roule tout entier comme ou voit, sur le mot capital ; mais à quel genre de capital se rapporte-t-il? Certainement ce n'est ni à la terre ni à ses améliorations, ce qui constitue une si large part de la richesse accumulée d'une nation. Ce n'est pas non plus à la force-travail produite journellement et qui résulte d'une consommation quotidienne d'aliments ; et cependant des millions de machines humaines capables de l'effort physique et intellectuel, sont tout aussi bien un capital que les centaines de machines qui digèrent la houille et produisent la vapeur. Ce n'est pas non plus l'argent, puisqu'il forme toujours, d'après Adam Smith, la partie qui donne le moins de profit, moins improfitable, du capital d'une nation, et qu'il n'importe nullement qu'il soit en quantité grande ou petite, ce qui ne serait pas le cas si l'industrie générale de la société dépendait aucunement de lui. Ce ne seront ni les maisons, ni les usines, ni les navires; lesquels objets n'emploient pas l'industrie, mais ne font que mettre l'homme à même de profiter des forces diverses de la nature. Il ne reste donc, pour être rangé sous ce terme copiai, que l'insignifiante quantité d'utilités qui ne sont encore qu'à l'état transitoire, produites et cependant non consommées : le coton, la laine, le lin, les chiffons, la houille et autres — dont la valeur totale, dans toute société bien organisée et en voie de progrès, ne dépasse pas trois pour cent de la valeur de la terre, du travail et des autres agents employés à les produire ; tandis que dans les sociétés rétrogrades, elle est toujours en une proportion très-forte. Plus le consommateur est près du producteur, moins cela aura lieu, et plus rapide sera la tendance à une production nouvelle et accrue — plus sera faible la proportion de ce capital comparée à la masse totale—plus il y aura tendance à ce que s'élève la valeur du travail et de la terre, comme on le voit dans tous les pays en progrès. Plus le consommateur sera loin du producteur, plus on verra de produits du travail attendre la consommation— moindre sera la tendance à l'accroissement de la production —et plus sera forte la proportion de ce genre de capital comparée à la masse totale, comme il arrive dans la Virginie, la Jamaïque, l'Irlande, l'Inde, la Turquie et les autres pays qui déclinent. Partout où l'association existe, la consommation est rapide, et à mesure que s'accroît la première, la seconde suit de plus près la production, et s'accroît chaque jour, chaque heure le pouvoir d'accumuler. Pour devenir aptes à s'associer cependant, les hommes doivent posséder le pouvoir d'accroître leur approvisionnement de cette machine de composition, décomposition et recomposition qu'on appelle monnaie ; et ils ne peuvent l'avoir que si la balance du commerce avec les autres pays les met à même de l'acheter.

Selon À. Smith[21], • L'épargne et non l'industrie est la cause immédiate de l'accroissement du capital, » —erreur essentielle qu'ont reproduite la plupart des économistes depuis lors jusqu'à nos jours. L'idée qui prévaut généralement parmi eux est contenue dans cette courte sentence : « Les fortunes ne se forment et ne s'augmentent que par l'épargne[22]. » Ces mots résument les idées qui ont cours parmi les portions dégradées de la race humaine.

L'homme cherche le pouvoir de dominer et de diriger les forces de la nature; et c'est précisément lorsqu'il acquiert ce pouvoir que les fortunes grossissent rapidement, et que le sentiment mesquin dont il est question vient à cesser. Arkwright, Watt ont acquis un pouvoir qui leur a valu d'amasser des fortunes — et qui, en même temps, a doublé la valeur des terres de la Grande-Bretagne. Est-ce là un résultat de l'épargne? Chaptal, Fourcroy et Berthollet réussissent à dominer les grandes forces de la nature; par là ils mettent leurs compatriotes à même d'améliorer leurs procédés de transformation; par là ils contribuent largement au grand accroissement du capital foncier en France, dont nous avons parlé ailleurs. Est-ce là un résultat de la disposition à l'épargne? More s'empare du pouvoir de diriger l'électricité, il acquiert une fortune ; mais y a-t-il là odeur de parcimonie? Fulton enseigne aux hommes une application de la vapeur, qui peut les soulager de la taxe oppressive du transport — par là il ajoute d'incalculables millions à la valeur de la terre ; mais trouvons-nous là une manifestation de l'esprit de parcimonie? Scott et Goethe ont possédé le pouvoir d'instruire et d'amuser leurs compatriotes. Ce fut là on capital qui leur servit à acquérir la fortune. La richesse consistant dans le pouvoir de diriger les forces de la nature, plus ce pouvoir augmente, plus la parcimonie — ce sentiment de l'esclave — tend à disparaître du nombre des qualités de cet être fait à l'image de sou Créateur, qui s'appelle l'homme.

Parmi les hommes, les uns cherchent le pouvoir en question dans des vues purement égoïstes. D'autres, à l'exemple du marquis de Worcester, de Franklin, Washington, Humboldt, Davy, Berzelius, le cherchent avec un vif désir de rendre service à leurs semblables. Les premiers sont parcimonieux de leurs instructions envers le monde; les autres sont ouverts et libres comme l'air qu'ils respirent. La différence qui existe entre eux est très-bien établie dans le passage suivant de saint Bernard, que nous recommandons à l'attention du lecteur.

« Il y a ceux qui veulent savoir dans le seul but de savoir, c'est une basse curiosité. Il y a ceux qui veulent savoir, afin d'être connus ; c'est une basse curiosité. Il y a aussi ceux qui veulent savoir dans le but de faire trafic de leur savoir pour de l'argent, pour des honneurs, c'est une basse vénalité. Mais il y a celui qui veut savoir dans le but d'édifier, et c'est de la charité. Il y a même celui qui veut savoir dans le but d'être vérifié, et c'est là de la sagesse. De tous il n'y a que les deux derniers qui ne pervertissent pas le but réel du savoir, qui est d'être bon et de faire le bien[23]. »


Et ceci peut s'appliquer aussi bien à ceux qui cherchent la richesse matérielle qu'à ceux qui sont engagés dans la poursuite de la richesse intellectuelle. La première classe grandit rapidement sous le système qui vise à l'extension de l'empire du Négoce. Voulons-nous que s'augmente la seconde : cherchons-en les moyens dans le développement du domaine du commerce.


§ 9. La doctrine que c'est à l'épargne qu'il faut rapporter tout l'accroissement de capital.[modifier]

Cela conduit parfois à des résultats si étranges que, pour convaincre d'erreur ceux qui l'enseignent, il suffit de les renvoyer à leurs propres écrits. M.Mill affirme à ses lecteurs « que la plus grande partie de la richesse qui eût aujourd'hui en Angleterre a été produite par les mains de l'homme dans l'espace des douze derniers mois, » et il ajoute : « Il n'existait, dix ans auparavant, qu'une très-faible proportion du capital productif actuel du pays; à peine une partie, excepté les bâtiments de ferme, les comptoirs, et quelques navires et machines ; et même dans beaucoup de cas, cela n'eût pas survécu autant si l'on n'avait consacré un nouveau travail pendant ce temps à les réparer. »

La première remarque à faire est l'emploi des mots que nous avons mis en italique, richesse et capital->-comme étant synonymes —et cependant, tandis qu'il n'est personne, à commencer par l'auteur lui-même qui ne regarde le grand propriétaire foncier comme on homme riche, il semblerait parfaitement clair que M. Mill ne regarde pas la terre ou les améliorations qui y sont incorporées, et qui résultent de milliers d'années d'exploitation — comme constituant une partie de la richesse nationale.

Laissant de côté la terre ses fossés, son drainage et les routes, il nous suffira du reste pour traiter la question. Les bâtiments, avons-nous vu, viennent en tète de la richesse. Leur valeur, à part l'outillage qu'ils renferment, a été calculée en 1842 à 625,000 livres sterling. La propriété aujourd'hui assurée contre l'incendie représente 870,000,000 livres sterling-r-l'assurance est rarement effectuée sur plus de la moitié de la valeur — nous pouvons donc porter au double ce chiffre élevé pour obtenir le chiffre réel. La somme totale de la valeur produite par le travail de la population anglaise ne peut représenter plus de 25 livres sterling par tète, soit pour 2l ,000,000 de tètes, 525,000,000 livres sterling, comme le fonds total sur lequel l'épargne peut s'exercer ; et cependant on nous affirme que la plus grande partie de la richesse qui existe aujourd'hui en Angleterre a été produite pendant les douze derniers mois. N'est-il pas évident qu'il y a là quelque grosse méprise? Sur ces 525,000,000 livres sterling, toute la population de la Grande-Bretagne a dû se nourrir et se vêtir; et pourtant le capital représenté par l'épargne d'une seule année se compterait par presque des milliers de millions.

Les différentes parties du système qui conduit à des résultats si extraordinaires sont donc incompatibles entre elles. La terre ne doit point être considérée comme une richesse, bien que le travail qu'on y a incorporé pendant une longue suite d'années l'ait rachetée de la condition d'une lande stérile, et l'art élevée au premier rang parmi les sols productifs du royaume. Cependant, lorsqu'une partie de cette terre devient des turneps, ceux-ci sont de la richesse ; s'ils nourrissent des porcs ou des bœufs, ils continuent à être de la richesse. Une autre part est convertie en moissons on en machines à vapeur, c'est aussi de la richesse. Que les turneps soient transformés en de la chair humaine, en hommes, ils cessent d'être de la richesse — et les économistes, l'un et tous, s'unissent pour presser leurs compatriotes d'accroître leur richesse en la transformant en bœufs, plutôt que de s'appauvrir en la transformant en un surcroît d'hommes, de femmes et d'enfants. L'homme qui a fait venir un boisseau de pommes de terre ajoute à la richesse du pays; mais il n'en est pas de même de celui qui enseigne à ses semblables à doubler la production de leur travail par un accroissement du pouvoir de la machine à vapeur — ses travaux ne prenant pas la forme matérielle exigée pour qu'ils soient rangés sous ce titre : • Abstention de consommer sur l'heure dans le but d'un bien à venir. L'enfant qui convertit le coton en laine est un producteur de richesse ; mais l'inventeur du chemin de fer n'aurait pas plus droit à ce titre que Fulton, qui enseigna au monde l'application de la vapeur à la navigation; ou Morse, qui le premier employa l'électricité à faire la tâche de dix mille hommes ou chevaux. Aux services de tels hommes la Grande-Bretagne doit que ses terres ont accru en valeur pendant le dernier siècle— ce qui a rendu la généralité des propriétaires beaucoup plus riche que par le passé; et pourtant ni ce surcroît de valeur, ni le travail des hommes à qui il est dû, n'entre dans la catégorie de la richesse.

En quoi donc consiste la richesse? « Tout ce qui n'est pas fourni gratuitement parla nature est richesse, » dit M. Mill. L'air, quoique la plus absolue de nos utilités, n'est pas richesse, parce qu'on l'obtient sans effort[24] la richesse devrait donc se mesurer en croissant à mesure qu'on s'éloigne du point de gratuité parfaite, qui a toujours été le cas de l'air. Elle devrait diminuer à mesure qu'on s'en rapproche — et les hommes devenir moins riches à mesure qu'ils deviennent aptes à économiser le travail exigé pour commander les services de la vapeur, de l'électricité, de la pesanteur ; d'après quoi, pouvoir et richesse seraient deux termes toujours mobiles aux deux extrémités de l'échelle de proportion. La preuve que cela n'est pas résulte de ce fait que les hommes et les nations croissent en richesse, selon qu'ils croissent en pouvoir de disposer des services de la chaleur et de la vapeur aussi facilement qu'ils ont l'usage de l'air, c'est-à-dire gratuitement. Conduits par leurs instincts naturels dans le droit chemin, ils sont arrivés à la croyance, si généralement exprimée que « la richesse est le pouvoir. » C'est le contraire, cependant, qui serait la vérité, si les enseignements ricardo-malthusiens avaient le moindre fondement sur lequel reposer, et si l'on voyait l'accroissement de la richesse marcher de compagnie avec la nécessité constamment croissante de recourir aux terres de moins en moins productives.


§ 10. La difficulté principale que la science a rencontrée à combattre a été le manque de définitions nettes et distinctes des termes en usage.[modifier]

M. Mill, avons-nous vu, emploie richesse et capital comme synonymes, en même temps qu'il exclut les plus importants articles de la richesse d'une nation; cependant il dit ailleurs que, si l'on avançait le capital nécessaire pour toutes les améliorations connues et consacrées sur la terre des États-Unis on en retirerait un grand bénéfice. Ceci soulève une question : Le capital ainsi employé ne cesserait-il pas, à son point de vue, d'être soit richesse, soit capital ? Exclure de ces deux catégories tout le travail qui a été incorporé à la terre pendant les derniers mille ans semblerait impliquer l'exclusion également de toute dépense du même genre pour tous les temps à venir.

Les définitions que nous allons donner ici, étant, nous en avons la conviction, universellement vraies, embrasseraient tout l'ensemble des principes, et feraient disparaître les difficultés qui jusqu'ici ont été an obstacle presque insurmontable à ce que le vrai sens des termes soit bien clair pour tout écrivain qui les emploie. Nous dirons :

L'utilité est la mesure du pouvoir de l'homme sur la nature.

La valeur est la mesure du pouvoir de la nature sur l'homme — de la résistance qu'elle présente à l'accomplissement de ses désirs.

La richesse consiste dans le pouvoir de disposer des services toujours gratuits de la nature.

La production consiste dans l'application de ces forces au service de l'homme.

Le capital est l'instrument qui sert à accomplir cette tâche, n'importe sous quelle forme il existe : terre et ses amendements, navires, wagons, routes, maisons, églises, machines à vapeur, charrues, développement intellectuel, livres ou grains.


Le négoce consiste à effectuer des échanges pour autrui — à lui servir d'instrument.

Le commerce consiste dans l'échange des services, des produits on des idées par les hommes et avec leurs semblables.

À mesure que grandit le pouvoir d'association, l'utilité s'accroît et la valeur décroît en proportion.

À mesure que la valeur des utilités décroit, il y a accroissement delà valeur de l'homme, avec un développement continu d'individualité et un accroissement continu de sécurité pour la jouissance des droits attachés à la personne et à la propriété.

À mesure que s'accroît la sécurité, les hommes et le capital tendent à se fixer de plus en plus; et il y a diminution continue dans la proportion d'hommes et de capital restant à l'état flottant.

À mesure que les hommes et le capital tendent à se fixer, et à mesure que les forces latentes de la nature tendent à être de plus en plus développées, s'accroît la tendance à la création de localités centrales, et à l'établissement du même système magnifique qui maintient l'ordre de l'univers dont la terre forme une partie.

À mesure que s'accroît le nombre des localités centrales et leur pouvoir d'attraction, le pouvoir d'association tend à un accroissement continu. À chaque pas dans cette voie la nécessité des services du négociant diminue ; il y a accroissement dans le pouvoir de production, le capital grossit et circule plus rapidement, l'accroissement du commerce y correspond.

CHAPITRE XL.


DE LA CIRCULATION.[modifier]

§ 1. Tout en possédant beaucoup de terre, notre colon des premiers âges ne possédait pas la richesse.[modifier]

Il n'avait aucunement de ce capital matériel et fort peu de ce capital intellectuel indispensables pour appliquer à son service les forces de la nature. Elle était puissante pour résister à ses efforts et il était faible. Ce qui le tenait, pour pourvoir à sa subsistance, dans la dépendance complète de sa libéralité envers lui. Monarque de tout ce qu'il avait sous les yeux, il demeurait esclave d'elle, dénué qu'il était du pouvoir qui résulte de la combinaison avec d'autres de ses semblables. Plus son territoire était grand, moindre était nécessairement le pouvoir d'association, et plus grands étaient les obstacles à ce qu'il pût acquérir la richesse et le pouvoir.

Un jour enfin il découvre qu'il a un voisin, il reconnaît que sa femme et lui ne sont pas les seuls occupants, qu'il n'est pas l'unique propriétaire — il ne possède que la moitié. Voilà ses possessions diminuées. Est-il, lui ou son voisin, plus pauvre qu'auparavant ? Au contraire, ils sont plus riches tous les deux—ils ont gagné l'accroissement du pouvoir résultant de l'aptitude à combiner leurs efforts pour vaincre la résistance qui jusqu'ici s'était montrée supérieure à leurs efforts isolés. Chacun d'eux tire profit des qualités distinctives de l'autre. L'un excelle à prendre le poisson, l'autre à prendre les oiseaux ou les lapins, les voici tous deux à même de se procurer une nourriture plus abondante.


Leurs fils grandissent, la terre est de nouveau divisée et de beaucoup s'accroît la force. Le nombre allant croissant il faut diviser encore—la terre décroit dans son rapport avec la population, tandis que la richesse et le pouvoir vont constamment s'accroissant. La consommation dès lors suit d% plus près la production, l'individualité va se développant de plus en plus — et le pouvoir d'accumuler grandit.


§ 2. Aux premiers âges de la société, la terre est complètement sans valeur.[modifier]

Les hommes chassent ou pèchent — leur unique propriété consiste en arcs, flèches, fourrures et quelques aliments qu'ils auront épargnés pendant Tété comme provision contre les besoins de l'hiver. Plus tard nous les trouvons à l'état de pasteurs ' —leurs troupeaux sont nombreux et constituent leur seule richesse. La terre est encore sans valeur ; on n'hésite pas à l'abandonner dès que la pâture y est épuisée. La société n'est encore que l'esclave de de la nature ; de circulation volontaire il n'en existe pas - chaque membre se trouve forcé de se mouvoir quand les autres se meuvent; de là ces émigrations prodigieuses dont l'histoire grecque et romaine fit mention.

C'est dans cette condition de la société que la centralisation existe au plus haut degré — les quelques hommes doués de la force musculaire ou intellectuelle exerçant une influence sans bornes sur la masse flottante dont se compose la société. Pauvre et souvent dénuée de subsistances, elle est toujours prête à suivre des chefs tels que Brennus ou Vercingetorix, Tamerlan ou Bajazet, Gengiskan ou Nadir-Shah — se prêtant avec joie à arrêter la circulation sociale chez d'autres plus avancés qu'eux-mêmes en richesse et en puissance.

Plus tard ils cherchent à obtenir par la culture des masses plus fortes d'aliments. On commence à estimer quelque peu la terre, et la proportion de la propriété mobile à celle fixée tend à diminuer quelque peu. On voit de petites communautés s'approprier la terre et se la partager pour une occupation temporaire : cela se pratiquait dans la Gaule à l'époque de César; la même chose a existé dans l'Inde. Elle existe encore aujourd'hui, nous l'avons déjà mentionné, sous le système communiste, qui prévaut en Russie. Communisme et demi-barbarie cheminent donc ensemble — produisant précisément le système tout récemment prêté au peuple de France par des philosophes qui regardent l'association et l'individualité comme des principes qui s'excluent l'un l'autre[25].

En principe cependant les hommes doués de la force musculaire s'étaient constitués propriétaires de grands espaces de terre, contraignant les faibles de corps ou d'intelligence à y dépenser leur travail et leur abandonnant en retour une portion du produit, tout juste ce qu'il fallait pour maintenir l'esclave en état de travailler. Dans cette condition barbare de la société la richesse est mobilière — elle se compte par tètes de bêtes de somme appelées hommes, femmes et enfants, comme c'est aujourd'hui le cas à la Caroline, au Brésil, à Cuba. La terre, tenue par vastes domaines, ne trouve pas à circuler et a peu de valeur. L'homme lui-même, étant une propriété, n'a pas le droit de circuler parmi ses semblables. D'abord la loi l'attache à la terre, il est adscriptus glebos — cependant, plus tard, il lui est permis d'acheter et de vendre, excepté de la terre— pour ce faire il circule, seulement en vertu d'un permis spécial délivré par son maître ; par exemple , dans l'Angleterre sous les Normands, et de nos jours en Russie et à la Caroline.

La population et la richesse augmentant, la diversité de profession s'établissant, le pouvoir d'association s'accroît, et les diverses facultés de l'homme se développent davantage; le serrurier, le charpentier, le cordonnier, le fabricant et le négociant viennent ensemble former le noyau de la ville future— et c'est alors que la terre se divise, soit pour être tenue en propriété absolue, soit sous la condition d'une rente annuelle servie au propriétaire, comme compensation pour son usage.

À mesure que s'accroît la ville, la terre se divise de plus en plus — à chaque maison qui se bâtit s'attache un droit à l'occupation exclusive du sol sur lequel elle repose. Avec la richesse et la puissance qui grandissent, la propriété et la personne acquièrent plus de sécurité, et il y a accroissement continue de la valeur de là terre et de la liberté de l'homme, tandis que décroît d'une manière continue la valeur de la propriété matérielle qui naguère était estimée comme la seule richesse. L'esprit acquérant par degrés le pouvoir sur la matière, la force intellectuelle prend le pas sur celle qui n'est que musculaire— et l'homme est moins l'esclave de la nature et de ses semblables. Les villes deviennent dès lors des places de refuge — pour les hommes qui avaient été tenus en esclavage, et qui cherchent dans l'association avec leurs semblables le libre exercice des facultés qui les distinguent de la brute.

À chaque degré du progrès, l'individualité se développe davantage — les hommes qui n'avaient eu jusqu'alors d'autre occupation que le labourage deviennent charpentiers, maçons, meuniers, et circulent l'un chez l'autre, affranchis de l'obligation de demander la permission de leurs maîtres. Les divers produits de la terre sont de plus en plus utilisés, la valeur des utilités décroît, tandis que s'élève celle de la terre et de l'homme—l'esclave devenant libre et son ancien maître le propriétaire devenant riche— et la belle harmonie des lois naturelles s'établissant de la sorte:


§ 3. La circulation devient plus rapide à mesure que l'homme acquiert plus de liberté.[modifier]

L'homme acquiert plus de liberté à mesure que la terre se divise davantage. La terre se divise à mesure que la richesse s'accumule et que la terre elle-même acquiert de la valeur. la rapidité de circulation est par conséquent en raison directe de la tendance du capital à se fixer et s'immobiliser.

Pour nous en convaincre, considérons l'Angleterre à l'époque de Cœur de Lion, alors que les serfs étaient à peu près la seule propriété. Gurth jouit du privilège de circuler parmi ses semblables, en considération de ce qu'il porte un collier attestant qu'il est le serf-né de Cédric de Rotherwood. Cédric lui-même mange sur une table formée d'ais à peine ébauchés, dans une chambre à demi pleine de fumée, protégée contre la pluie par un toit assez semblable à ceux des plus pauvres porcheries modernes—de quelques planches grossières que recouvre un chaume[26].


Les clauses des anciens baux nous montrent combien peu la terre avait de valeur ; nous y voyons qu'on en obtenait l'usage moyennant une rente annuelle qui aujourd'hui nous semble tout à fait insignifiante. À mesure que s'accroît la population, les villes se multiplient et s'agrandissent; elles acquièrent la puissance de protéger ceux qui viennent y chercher un asile. La terre prend constamment de la valeur— la richesse allant de la sorte en croissant, à mesure que diminue le rapport de proportion entre la terre et l'homme. La division suit constamment pas à pas la richesse. — Le chiffre des propriétaires modernes était calculé, à l'époque de Smith, être d'au moins 200,000, et la propriété moyenne n'était que de 150 acres. En ajoutant ceux qui ont obtenu des droits permanents sur les terrains des villes et des cités, nous aurions un chiffre double, —ce qui donnerait un propriétaire pour chaque lot de 75 acres, et, plus d'un propriétaire sur cinq mâles adultes ; tandis qu'à l'époque des Plantagenets les descendants des chevaliers normands tenaient des manoirs qu'ils comptaient par centaines et le clergé était le plus grand propriétaire.

Il s'en est suivi un développement considérable de la circulation de la propriété foncière. Tant que celle-ci demeura dans les mains du clergé ou des grands barons, la circulation ne pouvait exister. Dès qu'elle sortit de leurs mains, soit par des partages durables entre des héritiers ou des acquéreurs, ou par la garantie de baux à long terme, elle devint un objet susceptible d'être vendu et acheté promptement.

La circulation des services devint également plus rapide. Tant que la terre continua à être ainsi close, il ne se pouvait faire que de rares échanges sans l'intervention de ses propriétaires comme receveurs de la rente ou comme possesseurs de la terre et du serf qui l'occupait. La terre se divisant, la classe des propriétaires libres grandit en nombre et en importance,—les tenanciers s'affranchissant par degrés de la nécessité de payer la rente pour l'usage de la terre employée à produire le grain, aussi bien que de l'obligation de ne s'adresser qu'au moulin et au four du maître pour changer le grain enfariné et la farine en pain. L'ouvrier des villes échangea directement ses services avec les ouvriers ses frères, désormais libres comme lui. Les obstacles à la circulation de la terre, du travail et de ses produits, diminuant constamment, le mouvement social gagna de jour en jour en rapidité,—tandis que s'accrut la tendance au développement des trésors cachés de la terre, et à la création de foyers locaux d'activité, qui devaient plus tard neutraliser les effets centralisateurs des grandes propriétés foncières et des grandes cités négociantes.

D'une époque à l'autre, nous voyons se développer une tendance à la division croissante et ainsi à la circulation plus active, de la propriété fixée. Les actionnaires de la compagnie des Indes sont, de fait, propriétaires de tout le territoire de l'Hindostan, le droit à une part de ce territoire se transfère par une simple entrée dans les livres de la compagnie et par la délivrance d'un nouveau certificat. Les routes à taxe et les chemins de fer d'Angleterre sont aussi bien propriété fixée que la terre sur laquelle ils sont construits, et cependant ils sont divisibles en actions minimes, dont la propriété se transfère comme s'il s'agissait d'un sac de farine. Les mines s'exploitent avec des frais énormes, c'est de même une propriété en actions transférables. Jusqu'ici la circulation anglaise a été partout retardée par le maintien d'un système de responsabilités qui sentit la barbarie et qui datent des vieux temps ; mais l'opinion générale a récemment trouvé à s'exprimer, dans la clause d'un acte du parlement, en vertu de laquelle on peut construire usines, comptoirs, hauts-fourneaux, ou créer toute sorte quelconque de propriété fixée, et diviser cette propriété entre des milliers d'actionnaires,— ce qui la rend circulable dans la société aussi facilement que la balte de coton et le billet au porteur. Chaque pas de plus dans cette voie de progrès élève nécessairement la proportion de la propriété fixée, et ajoute aux facilités de commerce.


§ 4. Nos conclusions peuvent se résumer dans les propositions suivantes :[modifier]

Que dès la première époque de la société toute la propriété est mobile, la terre étant entièrement dénuée de valeur.

Que, de ce qui est regardé comme propriété, la plus grande partie consiste en hommes, femmes et enfants à qui est refusé le pouvoir de décider eux-mêmes pour qui ils travailleront ou quelle sera leur rémunération.

Que, à mesure que la richesse et la population augmentent, les professions se diversifient,—et s'accroît le pouvoir de soumettre à la culture les sols plus riches.

Que la terre acquérant alors de la valeur, elle se|divise, — son pouvoir de circulation croissant en raison géométrique, tandis que le pouvoir de division procède en raison arithmétique.

Que l'homme acquiert de la valeur à mesure que les denrées premières delà terre en perdent[27] —La proportion de la propriété s'élève, comparée à la propriété mobile, marchant d'un pas continu avec la liberté progressive de l'homme, et avec l'accroissement de rapidité dans la circulation sociétaire.

Qu'ainsi plus il y a de capital fixé, plus rapide est la circulation de la propriété de toute sorte, soit en terre ou en ses produits; plus est grand le pouvoir d'association, plus rapide est le développement d'individualité, et plus grand est le pouvoir de progresser ultérieurement.


Qu'à chaque accroissement de la rapidité de circulation, l'attraction locale devient de plus en plus complète, et s'accroît l'individualité des familles, des bourgs, des villes, des cités, tandis que vont en déclinant les forces centralisatrices qui avaient auparavant contrarié l'action sociétaire.

Et que, à chaque tel accroissement, la communauté tend de plus en plus à prendre elle-même cette forme naturelle dans laquelle la force et la beauté s'harmonisent au plus haut degré, en même temps que s'accroît sa propre individualité et son pouvoir de s'associer avec d'autres communautés dans les termes de stricte égalité.

§ 5. La marche des choses par nous décrite étant la marche naturelle, la vérité de nos propositions se prouve par l'histoire de chacune des sociétés du monde chez lesquelles la richesse et la population ont été en progrès soutenu ;[modifier]

Mais aussi par la raison que dans toutes le pouvoir d'association a eu son développement soutenu. Les effets contraires se manifestent dans celles où la population a diminué comme nous l'allions voir.


Solon pourvoit au partage de la terre entre les héritiers mâles; il assure ainsi la rapidité de circulation, et, par suite, l'élévation de la proportion de la propriété immobilière, comparée à la propriété mobile, se manifeste dans de larges affranchissements d'esclaves, tandis que la valeur de la terre s'élève. La circulation (de la terre et de ses produits, — celle des hommes et de leurs services, —gagne en rapidité d'année en année jusqu'à l'époque des guerres persiques, — et l'accroissement de l'action locale est continu. — À partir de cette époque, cependant, le rapport change, la proportion delà propriété mobile s'élève, jusqu'à ce qu'enfin nous trouvons la terre consolidée avec Hérode Atticus, à peu près seul propriétaire et seul améliorateur d'une contrée labourée par des esclaves. — La circulation a cessé d'exister.

Lycurgue se propose d'assurer à chaque Spartiate une portion égale de terre. La guerre et le négoce produisent l'effet contraire. Le nombre des esclaves augmente, mais la terre perd sa valeur foncière, et elle finit par se consolider dans les mains de quelques grandes familles. —La circulation cessant, tout pouvoir a disparu.

Rome, à l'époque de Servius, offre le_spectacle d'un corps nombreux de petits propriétaires — cultivant la terre qu'ils possèdent.


Plus tard—nous trouvons des palais possédés par les Scipions et les Pompées — la terre s'étant consolidée et les petits propriétaires ayant disparu. La propriété fixée est en baisse continue, tandis que le nombre des esclaves grossit, et que les banquiers progressent en richesse et en pouvoir. La circulation, cependant, a presque cessé — la guerre et le négoce ayant accompli leur œuvre.

Dans l'Italie du moyen âge, nous voyons accroissement soutenu dans la diversité des professions, — dans la valeur de la terre et dans la rapidité de circulation. Cependant la guerre et le négoce deviennent les occupations principales, et par suite les populations entières sont de nouveau réduites à demander au travail rural le seul emploi de leurs facultés, tandis que s'élève la proportion du capital flottant au capital fixé, La terre, perdant de jour en jour de sa valeur, finit par se consolider de nouveau. — la Campana, qui jadis a pu s'enorgueillir de ses trente cités florissantes, est aujourd'hui aux mains de deux cent cinquante propriétaires ; et la Sicile, dont les cités rivalisèrent en civilisation avec les plus brillantes cités de la Grèce, est la propriété de quelques grande familles, et est occupée par une population qui sait à peine ce que c'est que commerce.

L'Espagne nous présente un pays qui, pendant des siècles, a marché dans la voie d'accroître la proportion du capital mobile aux dépens du capital fixé. À.partir de l'expulsion des Mores, population éclairée, honnête et industrieuse, — chez laquelle les professions étaient plus diversifiées que chez aucune autre population d'Europe,—la terre a constamment perdu de sa valeur et s'est consolidée.—Les deux tiers sont devenus la propriété de quelques grandes familles ou du clergé. La circulation de la terre, du travail ou de leurs produits, a cessé presque entièrement; le paysan d'Andalousie périt faute de subsistances, tandis que les silos de Castille regorgent de grains qui manquent d'un marché. La Biscaye seule nous offre un spectacle différent;—il y a diversité de professions, la terre est aux mains de petits propriétaires,—et la circulation est rapide. C'est aussi la tendance qui se manifeste par tout le royaume, — depuis la sécularisation et la vente des biens du clergé, ;— le nombre des petits propriétaires s'est beaucoup accru, la terre a gagné en valeur, la culture obtient plus de produits et la circulation est plus rapide[28]. La proportion du capital fixé au capital mobile s'élève constamment eu même temps que se développe l'individualité et que se prépare un progrès ultérieur.


§ 6. Nulle part dans le nord de l'Europe les professions ne se sont diversifiées d'aussi bonne heure que dans les contrées du nord de la France et de la Belgique.[modifier]

Nulle part la culture n'a passé d'aussi bonne heure des sols pauvres aux sols riches; nulle part il n'a existé une si grande tendance à la division de la terre, et par conséquent nulle part la circulation ne fut si rapide ou la force si grande.

Parmi les nations de l'Europe le Danemark, avec les duchés ses annexes, est celle dont l'histoire nous montre le mieux la division de la terre comme une conséquence de l'accroissement de richesse et de population. Le fermier et l'artisan y ont trouvé place à côté l'un de l'autre, et la terre affranchie de la taxe oppressive de transport y gagne promptement en valeur. La proportion du capital fixé s'y accroît constamment ainsi que la rapidité de la circulation sociétaire.

L'effet admirable de la division de la propriété se manifeste pleinement en Prusse par le résultat de l'abolition des baux à perpétuité et leur conversion en franches tenures moyennant indemnité au propriétaire, calculée sur le pied de vingt-cinq années d'intérêt pour le rachat. Les grands propriétaires étaient écrasés de dettes, leurs biens criblés d'hypothèques, ce qui formait obstacle à toute amélioration. Dans la seule Poméranie les charges s'élevaient à 24,000,000 de dollars. Les paysans tenanciers une fois libres, sur payement de la somme stipulée, les petits propriétaires jouirent d'un crédit qui avait été refusé aux grands. Tous les autres obstacles à la libre disposition de la terre par vente, donation ou testament ayant aussi disparu, le résultat a été qu'en Prusse la richesse et la population progressât d'une manière inconnue à presque toute l'Europe continentale[29].


Entrant dans la même voie, l'Autriche émancipe les paysans de la Bohème, de la Moravie, de la Hongrie, de la Servie. — La population de serf qui occupe le sol est transformée en propriétaires libres à des conditions analogues à celles qui ont réglé le changement en Prusse. Qu'en résultera-t-il? La terre et le travail circulant désormais librement, la proportion du capital filé an capital flottant doit rapidement s'élever.


§ 7. Plus s'accroît la sécurité offerte à la propriété et plus celle-ci tend à se fixer d'une manière durable; moindre est la sécurité, plus le capital tend à rester mobile et flottant.[modifier]

De tous les pays de l'Europe, la France a le plus travaillé à prévenir l'existence de ce sentiment de sécurité extérieure ou intérieure qui est indispensable pour assurer la conversion du capital mobile en capital fixe et développer la rapidité de circulation. À partir de l'époque de Pépin et de Charlemagne, ses armées ont envahi tour à tour l'Espagne, les Pays-Bas, la Hollande, l'Italie et l'Allemagne; et sa dépense folle de richesse en Asie dans le cours du moyen âge s'est renouvelée de nos jours presque sur la même échelle dans les campagnes de Russie, d'Égypte et en Algérie.

C'est surtout à elle que l'Europe fut redevable de cette perfection de l'anarchie qu'on a nommé le système féodal, dont toutes les tendances étaient pour la consolidation de la terre, le développement de l'esclavage et la suppression de la circulation sociétaire. La terre n'ayant que très-peu de valeur, les changeurs de monnaie, tant royal que plébéien, régnaient souverainement. La propriété du royaume presque entière avait le caractère mobilier. À la fin du dix-septième siècle, la terre était consolidée au point d'être en presque totalité dans les mains de l'Église et de quelques grands seigneurs,—ne payant aucune taxe et se partageant entre eux toutes les fonctions qui donnaient l'argent et le pouvoir, — et absorbant ainsi tous les impôts payés par la petite part de population qui cultivait ses propres terres ou exerçait quelque autre travail. La consolidation était la conséquence infaillible d'un système tel que celui de Louis XIV, qui chassait par centaines de mille la population la plus active et la plus industrieuse en même temps qu'il entretenait continuellement la guerre au dehors,— levant d'incessantes contributions d'hommes et des impôts si exorbitants que plus de la moitié de la production du sol passait à les acquitter. Dans de telles conditions la circulation n'existait qu'à peine, la terre demeurait en friche tandis que la population mourait de faim faute de trouver à vendre son travail.

Vint la Régence. Elle enfanta le projet du Mississippi, projet qui fut peut-être la première suggestion des grands avantages résultant de l'accroissement de facilité du transfert de la propriété foncière. Le système fit banqueroute, — tout en ruinant bien des gens il en enrichit d'autres—et opéra de nombreux transferts de la propriété immobilière. « Le mutations innombrables qui s'effectuèrent sons l'influence du système commencèrent le morcellement de la propriété dont la France a tiré de si grands avantages. L'esprit d'entreprise s'empara de toutes les classes de la société et la puissance de l'association, inconnue jusqu'alors, se révéla par des combinaisons neuves et hardies dont nos opérations actuelles de crédit ne sont que des imitations[30].

D'autres circonstances cependant, que M. Blanqui passe sous silence, eurent encore bien plus de part à ces changements. Le système de Colbert, mis énergiquement en pratique, développa de plus en plus la diversité des professions, et ce fut elle par conséquent elle qui amena la division de la terre et l'amélioration de l'agriculture[31]. La production s'accrut et la population des campagnes, dit M. de Jonnès, « qui, sous le grand roi, ne mangeait de pain que trois jours par semaine, et seulement deux jours sur ces trois jours sous le règne dé Louis XV, recueillit l'heureux effet du progrès sous Louis XVI ; elle put manger du pain pendant les trois-quarts de l'année. » — Et cela malgré un système d'impôts écrasants dont l'histoire n'offre point d'autre exemple chez une société aspirant à être libre. Sur douze parts des produits de la terre, près de sept et demi allaient au roi et trois et demi au propriétaire du sol. — Il ne restait qu'un douzième pour les services de l'homme par qui la production s'était opérée. Environ un tiers du sol était dans les mains de petits propriétaires, et ils portaient le fardeau de ces charges exorbitantes qui ont tant contribué à amener la révolution. Tout pesant qu'il était, il ne représente qu'une partie des maux résultant d'un système qui tendait à anéantir toute circulation[32].

La Révolution balaya le clergé et la noblesse, et leur propriété, qui formait les deux tiers du royaume, fut divisée. Les monopoles des corporations eurent bientôt le même sort, et les obstacles à la circulation disparurent en grande partie. Les heureux résultats de ce changement se manifestent par ces faits : que, nonobstant un énorme écoulement d'argent et d'hommes, la population des campagnes a augmenté dans l'espace des vingt-deux années suivantes de trente-trois et un tiers pour cent, — en même temps que la rémunération du travail s'élevait ; — le salaire moyen annuel de la famille agricole en 1788 était calculé à 161 francs, il s'élève aujourd'hui à 400 francs, et le prix du blé n'a augmenté que de trente pour cent; Ses membres mangent du pain chaque jour de l'année, et ce qui leur reste pour les autres dépenses représente les deux tiers du salaire annuel de 1788[33]. Voilà les avantages résultant de la facilité accrue de circulation.

Les usines pendant ce même espace de temps se sont multipliées, — les professions ont été se diversifiant de plus en plus. — La guerre — faisant obstacle à toute relation avec l'Angleterre — a opéré comme système de protection pour l'ouvrier français et a amené le consommateur à côté du producteur ; — par là celui-ci s'est trouvé affranchi de la taxe oppressive de transport qui constitue l'obstacle principal à la circulation. Depuis lors, la loi de l'État a continué le système si bien commencé par Colbert, — et il en résulte que le prix de la terre et du travail va aujourd'hui s'accroissant plus rapidement que dans aucun autre pays du monde.

La libre circulation de l'un et de l'autre cependant rencontre encore de nombreux obstacles — qui tous résultent d'une centralisation politique portée à l'excès, laquelle exige l'entretien d'armées et de flottes qui absorbent une grande portion des impôts. On ne peut vendre ni hypothéquer la terre sans admettre le gouvernement comme partner dans l'opération, — et sans lui payer une part des revenus. — L'octroi entrave la circulation entre les villes et la campagne, tandis qu'à l'intérieur les anciens, négociants et les capitalistes jouissent de monopoles qui leur permettent d'emplir leur bourse, aux dépens à la fois du producteur et du consommateur. De là la difficulté, que déplorent si vivement les économistes français, de trouver des consommateurs pour les choses produites; comme si chaque individu n'était pas apte, sous un système qui donne rapidité à la consommation, à être pour les autres un consommateur en raison de sa propre production tout entière. Aussi la nécessité d'émigrations fréquentes et lointaines continue-t-elle, — et c'est spécialement pour les obtenir qu'on presse le gouvernement d'adopter de nouveau la politique du traité d'Éden de 1786, qui arrêta la circulation et par suite amena la Révolution.

Lorsque la loi vint établir le partage de succession entre les enfants on s'empressa de dire que le pays allait devenir une immense garenne, — que la population allait pulluler avec une Rapidité qui réprimerait tout pouvoir d'accumulation. Au rebours de la prédiction, le chiffre s'est élevé mais lentement, — la division n'a pas marché beaucoup plus vite. Il y a quarante ans le chiffre des parcelles, en y comprenant les terrains dans les bourgs et villes était de 10,083,751. Vingt ans après, il s'élevait à 10,893,583, — ce qui donne un accroissement d'environ huit pour cent qu'il faut rapporter en grande partie à l'agrandissement des bourgs et villes, c'est-à-dire aux terrains des maisons bâties. Quatre ans après, en 1842, le chiffre est 11,511,841, ce qui donne un accroissement considérable, lequel est suivi précisément de toutes les circonstances qu'amène partout ailleurs la division, — une grande hausse dans le prix de la terre et du travail.

La circulation gagne constamment en rapidité, et il y a un accroissement extraordinaire dans la production agricole. Depuis trente ans surtout, dit un économiste distingué, la France a réalisé des progrès d'une admirable rapidité. Sur tous les points de son territoire la population s'est accrue, les villes ont grandi[34] et partout se sont répandus l'activité et le bien-être. Qu'en est-il résulté? C'est que de nouveaux besoins, en sollicitant les efforts du travail agricole, sont venus en modifier la direction et les formes. Ce ne sont pas seulement les racines et les plantes légumineuses et potagères qu'il a fallu multiplier afin de satisfaire aux exigences croissantes de la consommation; les produits destinés aux usages industriels ont rencontré des demandes plus nombreuses et plus soutenables. C'est là ce qui a tant accru la sphère de la petite culture. Pins les plantes sarclées, plus les végétaux dont la délicatesse et le prix élevé imposent beaucoup de soins et de main-d'œuvre ont pris place à côté des anciennes productions, plus la petite culture a reçu d'encouragements, plus elle a enrichi ceux qui subsistaient, et il est vrai de dire qu'elle a marché du même pas que l'aisance et la création des arts manufacturiers.

La première et la plus oppressive de toutes les taxes étant celle du transport, la tendance de l'agriculture à progresser est toujours en raison directe de l'affranchissement de la terre à ce sujet, — lequel affranchissement ne s'opère que par la création d'un marché tout voisin.


§ 8. À l'époque d'Alfred, la succession du propriétaire foncier, en Angleterre, se partageait par portions égales entre les enfants.[modifier]

La conquête normande amena le droit exclusif de primogéniture— et au bout d'un demi-siècle la circulation de la propriété foncière avait à peu près cessé. Cependant, dès que la richesse et la population commencent à se développer, nous la voyons se rétablir par degrés;— parfois nous suivons sa trace sous la forme d'actes du Parlement; d'autres fois dans l'adoption de certaines règles de tribunaux pour faciliter l'abolition des substitutions — dont nous pouvons peut-être saisir le résultat dans le nombre de petits propriétaires que l'on comptait à l'époque d'Adam Smith.

Jusqu'alors cependant presque toutes les tendances anglaises avaient été pour faire disparaître les obstacles qui s'opposaient à la circulation domestique — en laissant intact le droit des citoyens de quitter le royaume jusqu'à peu d'années avant la publication de la Richesse des nations. À partir de cette époque, cependant, toutes les tendances prennent une direction opposée. — La prohibition de l'émigration est suivie de différentes lois qui interdisent aux mécaniciens de fournir aux nations étrangères un outillage qui pût servir à mettre leurs produits en état de circuler chez elles-mêmes, affranchis de l'obligation d'être apportés aux usines anglaises ou de passer par les mains de marchands anglais ou d'ouvriers anglais. On se proposait d'arrêter la circulation au dehors en arrêtant la circulation intérieure; et, autant que cela se puisse faire à l'aide des lois humaines, la fin du siècle vit l'opération accomplie.

Soixante-dix ans auparavant, la guerre de 1756 s'était terminée par le traité de Paris;— elle avait dans son cours établi le pouvoir de l'Angleterre dans l'Inde, doublé l'hypothèque sur la terre et sur le travail du royaume, — et porté le chiffre de la dette nationale de 72 à 146 millions livres sterling. La classe des porteurs d'annuités s'était accrue dans le rapport naturel avec le nombre accru de généraux, d'amiraux et de négociants,— tous gens qui désirent que le travail soit à vil prix et que l'homme, ait peu de valeur. Tous aussi tirèrent profit pour le moment de l'arrêt de la circulation; — plus le mouvement sociétaire est lent et plus s'accroît la proportion de leurs revenus comparés à celui de la société en masse. La nouvelle dette augmenta de beaucoup le montant déclaré saisissable dans le trajet du producteur au consommateur—et par là s'accrut la proportion du capital flottant au capital fixé, au désavantage à la fois de la terre et du travail.

Survint la guerre de 1793, la fin du siècle vit doubler de nouveau le montant de ce qui est déclaré saisissable, — l'intérêt de la dette ayant grossi et passé du chiffre de 10,000,000 de livres à celui de 20,000,000 de livres. Ce fut alors que l'effet du manque de circulation du travail et de ses produits se manifesta par un accroissement du paupérisme, le manque de subsistances, la consolidation de la terre et l'invention de la monstrueuse, antichrétienne et non philosophique doctrine de l'excès de population. La production de grains, de pommes de terre, de turneps ne croissant qu'en proportion arithmétique, tandis que l'homme se multiplie, selon M. Malthus, en proportion géométrique, il lui sembla que les guerres, les pestes et les famines doivent être un effet de la prévision du Créateur pour corriger ce premier besoin de la nature de l'homme qui le porte à s'associer à l'autre sexe et à contracter ce devoir qui, par-dessus tous les autres, tend à développer les meilleurs sentiments du cœur car il implique la nécessité de pourvoir au soutien d'une femme et d'enfants.

MM. Malthus et Ricardo ont mis en commun leur effort pour établir ce fait que la masse d'aliments serait toujours en raison inverse de la population — abondante quand le chiffre de population est faible, et rare quand le chiffre est élevé. Une population disséminée pourrait, à ce qu'ils enseignent, cultiver les plus riches sols, les marais et les relais de fleuve ; mais une population nombreuse doit recourir aux sols pauvres, — par conséquent ceux des régions montagneuses. Le pouvoir de faire des épargnes et par là d'accumuler un capital doit constamment diminuer, et des milliers d'individus se trouver nécessairement réduits « à mourir de faim. La stérilité constamment croissante de la terre étant l'obstacle contre lequel l'homme trouve partout à lutter, il s'ensuit fatalement que d'année en année il est de plus en plus esclave de la nature et de ses semblables. » En suivant cette vue on en viendrait presque à affirmer que le capital et le travail employés au transport des marchandises « et à les diviser en minimes portions pour les adapter aux besoins du consommateur sont réellement aussi productifs que s'ils étaient employés dans l'agriculture et les manufactures[35], et — peut-être en effet davantage, les terres de meilleure qualité étant bientôt épuisées, — « tandis que des machines et des vaisseaux à vapeur, le dernier sera tout aussi efficace pour produire de l'utilité et épargner du travail. »

Nous avons ici la glorification du négoce, l'obstacle qui entrave la voie du commerce, et, du moment que cette doctrine est reçue dans l'école anglaise, comment nous étonner de voir que chacun des pas qui suivent tend dans la même direction : accroître la puissance du négoce et bientôt arrêter la circulation ?

Depuis lors jusqu'à aujourd'hui, l'histoire d'Angleterre n'est qu'une suite non interrompue d'efforts pour accroître la proportion du capital flottant au capital fixé, ce qui est précisément le symptôme d'une civilisation en déclin. Plus on aura besoin de navires, — plus le roulage transportera de marchandises, — plus il s'écoulera de temps entre la production et la consommation — et plus sera lente» par conséquent, la circulation entre le producteur de l'aliment et celui qui demande à le manger, — plus il en adviendra, nous assure-t-on, de prospérité pour tous. Comme résultat infaillible la terre se consolidera de plus en plus, — le petit propriétaire disparaîtra et sera remplacé par le mercenaire, — le négociant et le rentier deviendront de plus en plus les maîtres de la population, — l'état de guerre deviendra la condition plus habitude de la société. La nécessité d'arrêter, dans son trajet vers le consommateur, la propriété produite et, par conséquent, de pourvoir à l'entretien de flottes et d'armées, deviendra d'année en année plus urgente[36].

Que le rapport du capital fixé s'élève, et le pouvoir d'association s'accroît, ainsi que le développement de l'individualité, et la rapidité du mouvement de la machine sociétaire, —dont la base s élargit en même temps que le sommet gagne en élévation. Que s'élève, au contraire, le rapport du capital flottant, l'effet inverse est produit : le pouvoir d'association décline, la base de la société se rétrécit, le mouvement perd en vitesse et le pouvoir d'accumuler diminue. De fréquentes révolutions monétaires amènent l'incertitude dans la demande de travail et des produits du travail, ce qui enrichit encore plus les riches, tandis que ceux qui ont de la force musculaire ou intellectuelle à vendre manquent de pain. À aucune époque il n'y a eu de si grandes fortunes individuelles que de nos jours; jamais les ouvriers anglais n'ont plus complètement échoué que dans leurs dernières tentatives pour obtenir un accroissement de salaire, qui corresponde au prix plus élevé qu'ils-payent pour les différentes nécessités de la vie. L'inégalité croît de jour en jour; — la séparation entre les classes supérieures et celles inférieures de la société devient plus complète à mesure que la terre se consolide davantage et qu'elle est de plus en plus grevée d'hypothèques, de substitutions, de constitutions de rente. La politique du pays étant basée sur l'avilissement du prix des matières premières, et ces matières étant toujours à vil prix dans les pays à l'état de barbarie, le lecteur voit tout d'abord que chaque pas dans cette voie conduit à la barbarie. Il était donc tout naturel que le pays qui suit une telle politique fût appelé à donner naissance aux doctrines antichrétiennes et extravagantes de l'école Ricardo-Malthusienne.


§ 9. La voie de la civilisation est celle où l'on a pour but le rapprochement mutuel des prix respectifs des matières premières et des utilités achevées.[modifier]

Elle est toujours accompagné d'une élévation dans le prix du travail et de la terre, — une élévation dans le rapport du capital fixé au capital flottant — et un accroissement dans la rapidité de la circulation. D'après quoi une politique basée sur l'avilissement du prix des matières premières à fournir aux manufactures, — l'alimentation, la laine et le travail[37], doit tendre à la barbarie et à l'esclavage, comme le lecteur peut s'en assurer par le diagramme suivant :

[[Image:]]En allant de haut en bas, nous trouvons élévation continue dans les prix de la terre et du travail, — diminution dans la nécessité des services du négociant, — diminution dans la part des produits du travail qui lui est assignée comme rémunération de ses services, — extension de la culture sur les sols plus riches, — activité incessante de circulation, — accroissement du pouvoir de l'homme — le propriétaire libre prenant la place qui fut occupée d'abord par l'être, misérable esclave de la nature et de ses semblables. C'est le mouvement en avant de l’être fait à l'image de son Créateur et doué des facultés qui distinguent l'homme.

Rebroussons de bas en haut, nous trouvons l'inverse : la terre dont la valeur décroît, — le négociant qui prélève une part plus forte, la terre qui se consolide, — la circulation en déclin, — l'homme de plus en plus esclave, — la population libre disparaissant par degrés, à mesure que s'abaisse le rapport du capital fixé au capital flottant qui sert d'instrument au négociant. C'est le mouvement à reculon de l'animal humain dont il est question dans l'école Ricardo-Malthusienne ; celui qu'il faut nourrir, — qui procrée — et qui a besoin que le fouet du collecteur d'impôts le stimule au strict exercice des facultés dont il a été doué[38].

Le premier représente la marche de toutes les sociétés anciennes et modernes, à mesure que la circulation gagne en. rapidité et qu'elles ont grandi en civilisation, en richesse et en puissance réelles. Le dernier représente la marche de toutes celles qui ont décliné, — chez lesquelles la terre s'est consolidée, — la circulation s'est ralentie et l'homme a marché vers l'esclavage.

Si nous regardons à l'entour de nous, à l'époque actuelle, nous trouvons dans les pays dont la politique est en harmonie avec celle de Colbert, et qui, par conséquent, prennent exemple sur la France, tous les phénomènes ci-dessus mentionnés : — division de la terre, — rapport croissant de la propriété fixée, — circulation qui gagne en vitesse — et l'homme qui gagne en liberté. Prenons maintenant l'Irlande, l'Inde, la Jamaïque, le Portugal et la Turquie, — les pays qui suivent la direction indiquée par les économistes de l'Angleterre,— nous trouvons les phénomènes contraires : — la terre qui perd en valeur, — la propriété fixée dont la proportion décroît, — la circulation qui se ralentit—et l'homme qui perd de sa liberté chaque jour. Dans les premiers l'homme croit en individualité, et la société croit en force et en puissance. Dans les derniers l'esprit humain tourne au rachitisme, et les sociétés s'affaiblissent, et la paralysie s'étend sur elles d'année en année.

Devant tous ces faits, nous sommes amenés d'une manière irrésistible à conclure que le progrès des sociétés vers la richesse, la force et la puissance, et le progrès de leurs membres en moralité, intelligence et bonheur, est en raison inverse de la proportion de la terre occupée à la population occupante —- la tendance à la civilisation étant en raison directe du pouvoir d'association et de combinaison. Et c'est la conclusion à laquelle les penseurs avaient été généralement amenés il y a déjà un siècle. Jusque-là on avait regardé l'accroissement de richesse et de force comme inséparablement lié à l'accroissement de population. —Toute l'Europe s'accordait à croire avec Adam Smith que le signe le plus certain de la prospérité d'un pays était l'accroissement du nombre d'habitants[39]. Le docteur Smith, en conséquence, regardait, comme avantageux à un pays, « que le travail y fût libéralement rémunéré ». — En même temps, dans le cours de son ouvrage, il dénonce le système basé sur l'idée d'avilir le prix des produits bruts de la terre, et par là de conduire à l'esclavage l'homme par le travail de qui ces produits s'obtiennent.

Tenant l'agriculture en haute estime, et la regardant comme la plus noble des professions, ce qu'elle est en effet, il ne sympathisait nullement avec ceux de ses contemporains qui cherchaient à fonder le négoce par des mesures qui conduisent à sacrifier les intérêts à la fois de l'artisan et du laboureur. Cherchons-nous une énergique dénonciation de toutes les doctrines anglaises modernes concernant la terre et le travail, lisons la Richesse des nations, un ouvrage capital, dont l'école Malthusienne a pris soin d'adopter tout ce qu'il peut contenir d'erreurs, en rejetant toutes les vérités.

§ 10. — En allant de haut en bas du diagramme ci-dessus, la circulation gagne en vitesse.[modifier]

Aussi la terre se divise, — l'homme gagne en liberté à mesure que les prix se rapprochent de plus en plus. Prenons dans l'autre sens : la terre se consolide, — l'homme perd de sa liberté à mesure que les prix présentent plus d'écart entre eux,— à mesure que le négociant gagne en pouvoir aux dépens des deux. Les phénomènes que nous présentent les États-Unis appartiennent à la dernière classe, — tendance vers la consolidation de la terre, vers l'extension de l'esclavage, l'avilissement du prix de toutes les matières premières, comparé à celui des produits métalliques de la terre. Quelle est la cause? nous allons la chercher.

Le système colonial avait pour objet d'arrêter la circulation parmi les colons, dans le but de les forcer à exporter les matières premières, et à les recevoir de l'importation sous la forme de drap et de fer. Franklin comprit fort bien qu'un tel système aboutissait à anéantir la valeur de la terre et de l'homme; aussi disait-il, en 1771 : « Il est bien connu et l'on comprend que partout où s'établit une manufacture qui emploie un nombre de bras, elle élève la valeur des terres dans tout son voisinage, tant par une demande plus forte et sous la main des produits de la terre, que par l'argent qu'elle attire dans la localité. » Et il ajoute : « Il semble donc que ce soit l'intérêt de tous nos fermiers et propriétaires d'encourager notre industrie naissante de préférence à l'industrie étrangère, importée chez nous des pays lointains. » Et c'était alors l'opinion la plus généralement dominante dans le pays; ce fut elle qui décida le mouvement révolutionnaire, bien plus que la taxe sur le thé, ou l'impôt du timbre.

L'indépendance conquise, la nécessité de se soumettre au système disparut. Et cependant l'habitude de la soumission, en se continuant, eut pour résultat qu'à de légères exceptions près, la politique du pays prit pour but d'assurer les marchés accoutumés pour les matières premières, — manière d'agir qui aboutit fatalement à l'épuisement de la terre, la dispersion de la population, et l'arrêt de la circulation sociétaire. En dépit de cette politique, certaines fabrications prirent lentement racine dans le Nord; mais, dans les États du Sud, tout essai de ce genre a échoué. Les lois prohibitives ayant réussi à prévenir l'introduction de tout art mécanique, ces États présentèrent partout une faible population, disséminée sur de vastes surfaces, hors d'état de combiner leurs travaux, et épuisant toute leur énergie dans l'effort pour atteindre un marché. La Virginie, le plus considérable de ces États, comprenait 40,000,000 d'acres, et sa population n'était que de 600,000 âmes. Le pouvoir de combiner n'existant pas, on ne pouvait extraire la houille, filer la laine, tisser le drap. Considérant que moins le produit demandé à la terre aurait de volume, moins il coûterait à transporter, le planteur se trouva limité à la plus épuisante de toutes les récoltes, — le tabac. En fait, il vécut sur la vente du sol lui-même, et non sur le produit de son travail. Ils s'appauvrirent, lui et sa terre, et il lui fallut se transporter, lui et les siens, sur des sols plus éloignés, ce qui augmenta d'autant la taxe du transport, et diminua d'autant la rapidité de circulation.

La culture, commençant toujours par s'attaquer aux sols plus pauvres, et les plus riches sols attendant l'accroissement de richesse et de population, ceux-ci sont demeurés intacts. C'est ce qui permet à un Virginien distingué d'affirmer que ses compatriotes trouveraient de grands avantages à imaginer quelque autre système qui s'appliquât aux sols riches, tout en réparant ceux qui sont épuisés. Il en propose un dont les résultats pécuniaires pourraient s'élever, rien que pour la Virginie, à 500,000,000 dollars, — sans compter ce qu'il y aurait de puissance physique, intellectuelle et morale, et le surcroît de revenu qu'il créerait à la République. Il ajoute : « Celle-ci profitera grandement de l'amélioration de l'une, et la dernière en étendue, de ses grandes divisions territoriales, qui était la plus pauvre par sa constitution naturelle, et surtout par une longue culture épuisante, —sa meilleure population étant partie, ou sur le point de partir, le reste tombant dans l'apathie et la dégradation, n'ayant plus d'autre espoir que celui dont chacun parle, d'émigrer d'un pays ruiné, et de renouveler l'œuvre de destruction sur les terres fertiles les plus à l'ouest[40].

La Caroline du Nord est riche en terres non drainées et en friche, où abondent la houille et le fer. Sa superficie dépasse celle de l'Irlande, et pourtant sa population n'est que de 868,000 âmes ;—elle ne s'est accrue que de 130,000 âmes en vingt ans. Dans la Caroline du Sud, les choses ont eu exactement le même cours que dans la Virginie; cependant cet État, au rapport du gouverneur Seabrook, a des millions d'acres de terre en friche d'une puissance peu commune, qui semblent inviter la population des États planteurs à venir y exercer leurs forces, a II n'est peut-être pas ajoute-t-il, une seule plante utile à l'homme que ce territoire ne puisse produire. » La marne et la chaux y abondent» des millions d'acres de riches pâturages restent à l'état de nature; les paroisses du littoral ont d'inépuisables trésors en marais salants, prairies salées, et chaux de coquillages. » Et cependant la tendance à abandonner la terre a été telle, que, dans la période de 1820 à 1840, la population blanche n'a augmenté que de 1,000 âmes, et la population noire de 12,000 ; tandis que l'augmentation naturelle aurait dû être d'au moins 150,000 âmes.

En admettant que la Virginie, à la fin de la révolution, comptât 600,000 âmes, elle devrait avoir aujourd'hui, — sans tenir aucun compte de l'immigration, — 4,000,000 âmes, soit une âme pour dix acres; et pour quiconque peut apprécier les grands avantages de cet État, il est capable d'en entretenir le triple[41]. Néanmoins, la population totale, en 1856, ne dépassait pas 1,424,000 âmes, — l'augmentation, en vingt ans, n'ayant été que de 200,000, tandis qu'elle eût dû monter à 1,200,000. Qu'est devenue toute cette population? Vous la retrouvez parmi les milliers d'habitants actuels d'Alabama, de Mississippi, de la Louisiane, du Texas et d'Arkansas. Si vous demandez pourquoi ils sont là, la réponse est simple, a Ils empruntaient à la terre sans jamais lui rien rendre ; elle les a chassés. »

Les hommes, en s'associant et en combinant leurs efforts, sont aptes à mettre en activité tous les immenses et divers pouvoirs de la terre :—plus l'association sera nombreuse, plus la terre acquerra de valeur, et plus le travail sera demandé, — plus leurs prix s'élèveront, — et plus l'homme gagnera en liberté. Qu'ils viennent, au contraire, à s'isoler, la valeur de la terre tend à décroître, le travail perd en valeur, et l'homme perd en liberté. Veut-on remonter à la cause finale de l'existence domestique de la traite d'esclaves, on n'a, ce nous semble, qu'à remonter aux causes qui ont épuisé la terre. En les cherchant, nous trouvons dans les livres des écrivains anglais « que le système d'agriculture qui coïncide d'ordinaire avec l'emploi du travail-esclave, est essentiellement épuisant;—et pour conclusion : que l'esclavage était la cause du déclin de l'agriculture. Comme d'habitude, cependant, il y a en interversion de la cause et l'effet. — C'est l'agriculture en déclin qui fait que s'étend l'esclavage. Pour en avoir la preuve, il suffit de considérer l'Irlande, la Turquie, le Portugal, ou tout autre pays dans lequel la diversité de professions n'a pu éclore ou a cessé d'exister, par suite d'un système tendant à séparer le consommateur du producteur. Dans tout pays de ce genre,—la circulation étant nécessairement lente, il est tout à fait impossible qu'il y ait santé physique, comme il arriverait pour le corps humain dans une condition semblable. Plus la circulation est rapide, et plus il se trouvera toujours de santé dans tous deux.

Ce n'est pas l'esclavage qui produit l'épuisement du sol ; mais l'épuisement du sol qui fait que l'esclavage continue. Le peuple anglais s'est élevé de l'esclavage à la liberté à mesure que la terre a été rendue plus productive, — une plus grande population trouvant dès lors à subsister sur la même surface de territoire; et c'est à mesure que la terre a gagné en valeur qu'ils ont gagné en liberté. Il en a été de même chez tout peuple capable d'acquitter ses dettes envers la terre nourricière, pour avoir eu le marché sous sa main. Il n'est pas, au contraire, de pays dans le monde où les hommes aient été dénués du pouvoir d'améliorer leur terre sans que l'esclavage n'y soit maintenu, — devenant de plus en plus intense à mesure que la terre s'est épuisée de plus en plus. C'est à l'état d'isolement qui s'y est perpétué qu'il faut attribuer la pauvreté et la faiblesse de la partie sud de l'Union.

À la fin de la révolution, les nouveaux États à esclaves comptaient une population de 1,600,000 âmes, répandue sur 120,000,000 acres de territoire, soit quatre-vingt acres par tète. En 1850, les chiffres étaient : 8,500,000 âmes, sur un territoire de plus de 1,000,000,000 acres, — soit de plus décent acres par tète. Comme la circulation y languit à un degré à peine concevable, la production totale est insignifiante, ainsi qu'on le voit par l'estimation, pour 1850, qu'a donnée un journal du Sud tout à fait honorable.


Coton

Tabac

Riz

Pour ravitailler la marine . . .

Sucre

Chanvre

105,600,000 dollars

15,000,000

3,000,000

2,009,000 dollars.

12,396,150

695,840

138,691,990[42]
Ajoutons pour nourriture une égale somme de . . .

Et pour tous autres produits

Nous avons pour total

138,691,990

22,616,020

300,000,000

Pour l'ensemble de toute la production d'une population de huit millions et demi d'âmes, soit 35 dollars par tête. Prenons maintenant pour la production totale de l'Union le chiffre de 3,600,000,000, nous avons pour la population du Nord dont le chiffre est 14,500,000 âmes, une production de 3,000,000,000 dollars, soit près de sept fois autant par tète. Dans Tune de ces populations, — qui n'a d'autre travail que celui d'épuiser le sol et qui vit sur la vente du sol lui-même, la circulation est lente et il y a déperdition de travail. Dans l'autre la circulation est quelque peu plus rapide, — le travail est à un certain point économisé.

Plus la circulation est lente et plus il y a tendance à l'esclavage; ce qui explique le développement que prend l'esclavage. Pour qu'il en fût autrement, il faudrait que le planteur fût poussé à payer ses dettes à la terre, ce qu'il ne peut tant qu'il devra recourir à un marché lointain. Toute évidente que soit cette vérité, les Anglais distingués félicitent leurs concitoyens de mettre en œuvre le système du libre échange, de détruire les manufactures indigènes de la Caroline et des autres États du sud, en les forçant ainsi à exporter le coton à l'état de denrée brute. Il n'y a que peu d'années, la Géorgie promettait de devenir un des principaux foyers du monde pour les manufactures du colon. En ce moment elle arrive si rapidement à exporter sa population; qu'à côté de tous les avantages naturels, cette population ne s'est accrue, dans les cinq dernières années, que de 3 %. De là l'existence d'un commerce domestique d'esclaves qui blesse les sentiments de tout chrétien; et de là, la discorde entre les parties nord et sud de l'Union.

Que l'esclavage, avec ses conséquences : la violation des droits des parents et des enfants, sa tendance naturelle à tout oubli de la sainteté du lien du mariage, provienne de l'épuisement de la terre, il n'y a pas à en douter. Que celui-ci à son tour provienne de la nécessité de dépendre des marchés lointains, cela est tout aussi certain. L'homme qui doit aller au loin avec ses produits, ne peut cultiver les pommes de terre, le foin et les turneps. Il doit récolter des denrées moins encombrantes, le blé, le coton, — il enlève à son sol tous les éléments dont elles sont composées, et puis l'abandonne[43]. Forcé ainsi de jouer son existence sur le succès d'un seul genre de récolte, il se trouve dans la privation complète du pouvoir de s'associer avec ses semblables pour des opérations de drainage, ou pour tout autre qui l'assurerait contre les risques qui naissent de la variation du temps. Tant qu'il n'est lui-même que l'esclave de la nature, la conséquence fatale pour le travailleur est d'être partout l'esclave de son semblable.

Plus le planteur est dans la dépendance des marchés étrangers, et plus sa production tend à décroître en quantité, — et le prix tend à s'avilir, — et plus il y a tendance à l'épuisement du sol, à l'expulsion de la population, et au décroissement de rapidité de circulation.

Ce que nous venons de constater pour les États du Sud est généralement vrai pour toute l'Union. Au commencement du siècle, sa population totale était de 5,300,000 âmes, — ce qui donne le chiffre moyen de 6,47 par mille carré. Un demi-siècle après, le chiffre a quadruplé, — il monte à 23,190,000 âmes. Le territoire cependant s'étant accru dans la même proportion, la densité de population n'a que peu changé, —elle est de 7,90 par mille. Dans la première période, le territoire occupé s'étendait peu au-delà de la chaîne des Alliganys, — le territoire non occupé se trouvant dans la même proportion à peu près qu'aujourd'hui. Si l'on tient compte de la faible différence qui peut exister, la densité de population n'est certainement pas moitié plus forte qu'il y a un siècle. La poli tique du gouvernement ayant adopté le système d'exporter ses denrées premières, — d'épuiser le sol, — disséminer la population,— amoindrir le pouvoir d'association, — dépendre de plus en plus de la navigation, du roulage» des wagons et des machines des chemins de fer, on en voit les résultats dans ces faits : que la population rurale d'un état comme New-York, avec tous ses immenses avantages est en déclin; que la terre s'y consolide de plus en plus; que le pouvoir d'y entretenir des écoles et des églises s'affaiblit, — par suite de la centralisation qui s'accroît constamment, tandis que diminue constamment la rapidité de la circulation sociétaire, et que s'accroissent constamment aussi le paupérisme et la criminalité. Telles sont les conséquences nécessaires d'un système qui s'oppose au développement des arts mécaniques, et entrave ainsi le développement des forces de la terre et de l'homme qui la cultive. L'Ohio, un État qui, il y a un demi-siècle était un désert, suit rapidement la même direction, par la raison qu'avec des richesses considérables en houille et en charbon au sein de son territoire, la population est forcée de s'adresser au dehors pour le drap et le fer, — et qu'elle les paye par la vente de tous les éléments du sol qui entrent dans la composition de ses denrées premières.


§ 11. À chaque nouveau pas vers la dispersion, la population tombe de plus en plus dans la dépendance de l'homme du négoce.[modifier]

Alors nécessairement s'accroît la proportion du capital mobile au capital fixé. Toutes les tendances du système des États-unis étant dans cette direction, la population devient d'année en année plus nomade, d'où il suit que le capital mobile comparé à la masse entière, y est, nous l'avons déjà vu, dans une proportion plus grande que chez aucun autre peuple qui prétend passer pour civilisé. Cette voie aboutit à la circulation lente, la démoralisation, l'esclavage et la barbarie. Pour que la circulation soit rapide, il faut que les hommes se rapprochent de plus en plus, —que la terre soit amendée, — que les sols fertiles soient soumis à la culture; or, pour tout cela il faut la diversité des professions qui tend au développement des pouvoirs de l'homme.

Comme la tendance générale de la politique des gouvernants de l'Union a été tout juste au rebours, nous voyons le monde scandalisé d'entendre répéter chaque jour que a la société libre a fait faillite, qu'elle est une chimère, » — et que la forme la plus parfaite de société est celle où le travailleur est l'esclave de celui qui vit parle trafic exercé sur les produits de la sueur et du travail d'autres êtres créés comme lui à l'image de leur Créateur, et ayant un droit égal au sien de réclamer la libre application de leurs forces de la manière qui peut sembler la plus convenable pour les mettre en état de s'entretenir eux, leurs femmes et leurs enfants. La croyance que l'esclavage est d'origine divine doit naître et se fortifier dans toute société ou le trafic acquiert du pouvoir aux dépens du commerce.


§ 12. Plusieurs écrivains, tant Anglais que Français, ont nié les avantages qui découlent de la division de la terre.[modifier]

Les progrès de l'agriculture, nous disent-ils, montrent le bénéfice à tirer de sa consolidation. La question roule sur une coquille de noix. Le meilleur système est celui qui développe le mieux la rapidité de circulation, — car il est celui qui donne la plus grande somme de force. Sur la terre divisée, chaque petite ferme devient un fond d'épargne pour le travail, applicable à l'instant avec profit. Sur la terre consolidée, le journalier remplace le petit propriétaire avec une perte continue de force.— En effet, nous avons dès lors le travailleur donnant au cabaret un temps qu'il aurait donné à sa petite ferme; — le grand fermier épargnant sur le produit de ses récoltes de quoi acquitter son fermage ; — et le maître dépensant son revenu à acheter des chevaux et des chiens, tandis que sa terre reste improductive faute d'amendements. Dans ces circonstances la circulation perd de jour en jour en vitesse, et la force décline. La terre se consolide dans l'Inde, en Irlande, à la Jamaïque, au Portugal, en Turquie, les plus faibles sociétés du monde. Elle se divise de plus en plus, et la circulation gagne en vitesse en France, en Belgique, au Danemark, en Suède, en Allemagne, en Russie, les sociétés de l'Europe qui sont en progrès. Jusqu'à ce que l'on ait démontré qu'il existe une loi pour l'Angleterre et une autre loi pour tout le reste du monde, il faut admettre que plus est rapide la circulation de la propriété fixée, et plus la force sera grande.


§ 13. On nous dit: sans capital point de progrès possible. Mais, est-ce que ce capital qui est si fort exigé?[modifier]

Le petit propriétaire se nourrit lui et sa famille, — il consomme du capital. L'acte de produire devient, chez lui, un acte de consommation — c'est un fond pour reconstruire le capital musculaire et intellectuel, résultat de la consommation précédente. « Cet ordre de choses qui est en général établi par la nécessité, quoique certains pays puissent faire exception, se trouve en tout pays fortifié par le penchant naturel de l'homme. Si ce penchant naturel n'eût jamais été contrarié par les institutions humaines, nulle part les villes ne se seraient accrues au-delà de la population que pouvait soutenir l'état de culture et d'amélioration du territoire dans lequel elles étaient situées[44]. 0n aurait vu partout l'artisan et le laboureur se placer auprès l'un de l'autre là où la nourriture était à bon marché, il y eût eu économie de force et capital créé, « tandis que la beauté de la campagne, les plaisirs de la vie champêtre, la tranquillité d'esprit dont on espère y jouir, et l'état d'indépendance qu'elle procure réellement, partout où l'injustice des hommes ne vient pas s'y opposer, auraient présenté ces charmes plus ou moins séduisants pour tout le monde. » De la sorte chaque lieu sur la terre eût été un marché pour les produits de la terre. « Le marché domestique le plus important de tous, celui qui donne le plus de profits à égalité du capital employé, — celui qui a créé la plus grande demande de travail, car il crée la plus grande offre de choses à échanger et accroît ainsi la circulation, — n'en serait pas arrivé à être considéré ainsi qu'il l'est aujourd'hui comme subsidiaire au commerce étranger[45]. » Voilà ce qu'enseigne Adam Smith ; aussi est-il impossible de lire son livre sans un sentiment d'admiration pour l'homme qui a vu si nettement et de si bonne heure, la politique la plus propre à développer la prospérité, la moralité, la force et l'indépendance tant chez l'homme que chez les nations. Convaincu de l'avantage qui résulte de la division de la terre, il indique nettement la marche pour atteindre le but. « Sympathisant avec le petit propriétaire, qui est familier avec chaque partie de son petit domaine, qui le voit avec l'affection qu'inspire naturellement la propriété, surtout la petite, et qui fait sa joie de la cultiver et même de l'orner, il ne pouvait manquer de sentir, que le petit propriétaire est, de tous les améliorateurs, le plus industrieux, le plus intelligent et celui qui réussit le mieux[46]. » Il aurait dû ajouter, celui à qui le monde est le plus redevable quant à la création de capital.

Supposer que la terre demande le capital est une erreur. La terre est la grande donatrice, — tout ce qu'elle demande en retour c'est que l'homme, quand il en a fini avec ses dons, les lui restitue, et parla, la mette en état de se montrer encore plus libérale à la première occasion. Le tenancier anglais ne peut améliorer sa terre comme il le ferait, si elle lui appartenait. Il lui faut mettre décote la rente à servir au propriétaire. C'est ce temps d'arrêt de la circulation qui induit le dernier à s'imaginer qu'il donne à la terre lorsqu'il y fait des amendements, tandis que c'est constamment la terre qui est libérale envers lui. Si le tenancier avait été le propriétaire de la machine maltraitée, il lui aurait donné le double, sans la débiter, — au contraire, en la créditant — de la part qu'il relient pour sa consommation personnelle. Lorsqu'un propriétaire anglais parle de dépenser cinq ou dix livres par acre, cela sonne bien, cela semble énorme; mais, comme d'ordinaire, la grandeur réelle est en raison inverse de l'apparence. L'homme qui cultive sa propre terre y applique le double — en agissant d'année en année insensiblement ; et la terre devient deux fois plus productive dans on cas que dans l'autre. La nature accomplit toutes ses opérations lentement, sans bruit, mais d'une manière continue; plus l'homme imite son exemple et plus il a raison. L'homme qui amende sa propre terre agit avec un long levier, qui exige peu de force; le maître du tenancier travaille avec un court levier — qui exige beaucoup plus de force pour produire le même effet...

Le système entier du docteur Smith vise à accroître le pouvoir d'entretenir commerce en développant chez l'homme le pouvoir de satisfaire l'instinct naturel qui le pousse à s'associer à ses semblables. Le système de ceux qui sont venus après lui vise, ainsi qu'on le voit, à accroître la nécessité du négoce et à diminuer le pouvoir de combinaison entre les hommes. Dans l'école de l'un le commerce est regardé comme le serviteur de l'agriculture. Dans i autre école le trafic est le maître. Dans les sociétés qui suivent la première voie, la distribution de ce qui provient du travail devient de jour en jour plus équitable et l'homme gagne en liberté; dans celles qui suivent l'autre voie, elle devient moins équitable et l'homme marche à l'esclavage.


§ 14. Dans le monde physique, il faut le mouvement pour engendrer la force. Le mouvement lui-même est une conséquence de la chaleur.[modifier]

Il en doit être ainsi dans le monde sociétaire, — car la loi physique et la loi sociale ne font qu'une seule et même loi. D'où Tient cependant la chaleur à laquelle ce monde sociétaire doit son mouvement et sa force? La réponse se trouve dans l'importante vérité, qu'on vient de constater tout récemment, que le mouvement engendre la chaleur, comme à son tour la chaleur engendre le mouvement[47].

Plus il y a mouvement, plus il y a chaleur; et plus il y a chaleur, plus il y a vitesse et force. Voulons-nous voir l'application de ce principe si simple à la science sociale ? Revenons au diagramme donné ci-dessus. Nous trouvons à la gauche absence totale de mouvement, de chaleur et de force. À mesure que nous avançons vers la droite, nous voyons accroissement de tout cela jusqu'à ce qu'enfin, arrivant aux États de la New-England, nous trouvons plus de mouvement et de chaleur que dans toute autre partie du continent occidental, et une plus grande somme de force. Traversons l'Atlantique, nous trouvons la combinaison du tout dans la France et dans l'Allemagne, tandis qu'au Portugal et en Turquie il n'existe ni mouvement, ni chaleur, ni force. Comparons l'Auvergne avec la Normandie, —les hautes terres de l'Écosse avec les basses terres, — ou Castille et Aragon avec la Biscaye, nous obtenons précisément le même résultat : circulation lente, chaleur et force à peine appréciables dans les premiers; tandis que le tout abonde dans les autres. La raison nous sera facile à comprendre après la lecture des quelques lignes que nous allons citer au sujet des propriétés latentes de la matière.

« Toute molécule de matière, ou tout groupe de corps, liés ensemble n'importe comment, qui est en mouvement, ou peut entrer en mouvement sans assistance extérieure, possède ce qu'on appelle l'énergie mécanique. L'énergie de mouvement peut s'appeler énergie dynamique » ou énergie actuelle, ce L'énergie de la matière an repos, en vertu de laquelle elle peut être mise en mouvement, est appelée énergie potentielle ; ou généralement le pouvoir moteur existant parmi les différentes molécules de matière, en terme de leurs positions relatives, est appelé énergie potentielle. W quelques exemples propres à montrer l'usage de ces expressions et à faire comprendre les idées de quantité d'énergie, et de conversions et transformations. Une pierre suspendue, un réservoir élevé d'eau a une énergie potentielle. Que la pierre vienne à tomber, son énergie potentielle est convertie en énergie actuelle pendant sa descente ; elle existe entièrement comme énergie actuelle de son propre mouvement au moment où elle va frapper le sol, et elle est transformée en chaleur au moment où elle vient se poser sur le sol. Lorsque l'eau coule dans un canal en pente, son énergie potentielle se convertit graduellement en chaleur par le frottement de ses molécules l'une sur l'autre, et le fluide s'échauffe d'on degré Fahrenheit par chaque fois 722 pieds de chute. Deux parcelles de matière à distance l'une de l'autre ont une énergie potentielle de gravitation ; mais il y a aussi une énergie potentielle dans les molécules contiguës d'un ressort que l'on bande ou dans la corde élastique que l'on tend. II y a énergie potentielle de la force électrique dans toute distribution d'électricité, ou parmi tout poupe de corps électrisés. Il y a énergie potentielle de la force magnétique, entre les différentes molécules de l'acier magnétique ; OQ entre les différents aciers magnétiques, ou entre un aimant et mi corps de toute substance conductrice ou non conductrice du vide magnétique. Il y a énergie potentielle de la force chimique entre deux substances qui ont ce qu'on appelle de l'affinité l'une pour l'autre ; par exemple entre le combustible et l'oxygène, entre nos aliments et l'oxygène, entre le zinc dans une batterie galvanique et l'oxygène. Il y a énergie potentielle de la force chimique entre les différents ingrédients de la poudre à canon et du coton-poudre. Il y a énergie potentielle de ce qu'on peut appeler la force chimique parmi les molécules du phosphore doux qui subit la transformation amorphe en phosphore rouge ; et parmi les molécules du soufre lorsqu'il passe de la cristallisation en prismes à celle en octaèdres[48] »

L'énergie potentielle existe partout dans la nature et attend le commandement de l'homme. Pour là développer il commence par résoudre les composés en leurs différentes parties, — individualisant leurs éléments divers et par là produisant mouvement, chaleur et force. Plus que partout ailleurs du monde matériel, l'énergie potentielle se trouve dans l'homme, — l'être placé à la tête de la nature et doué de pouvoirs qui lui permettent de la diriger dans ses opérations de manière à développer les forces latentes qui abondent tellement partout. Cependant son énergie comme celle de la matière organique existe à l'état latent, il lui faut pour qu'elle se développe chaleur et mouvement. Pour qu'il puisse y avoir mouvement, il faut que s'effectue dans la société la même décomposition que l'homme cherche à opérer dans l'eau lorsqu'il veut obtenir de la vapeur. Cette décomposition résulte de la combinaison de l'homme avec ses semblables, —l'individualité croissant-ou-jours en raison directe de l'aptitude de chaque homme, pris un à un, à appliquer sa personne dans la direction la mieux calculée pour mettre en action l'énergie potentielle dont il est doué. Pour que naisse la combinaison et que l'individualité se développe, il faut la différence de profession, — l'artisan venant prendre place à côté du laboureur.

Partout dans le monde, le développement de l'énergie humaine est en raison de l'existence de ces diversités nécessaires pour constituer une société parfaite qui fasse un corps et exerce au loin dans le monde cette individualité complète, qui caractérise l'homme proprement constitué, — la rapidité de circulation étant en un rapport qui correspond au développement de la puissance humaine. « Plus un être est parfait, dit Goethe, et plus il offre de diversité dans ses parties[49]. » En Irlande, dans l'Inde, en Turquie, au Portugal, à la Jamaïque, et à la Caroline, toutes les parties se ressemblent; d'où il suit que l'énergie potentielle reste latente, — que la circulation est lente, que la population reste dans l'esclavage. En France, en Espagne, dans l'État de Massachusetts, il y a diversité grande, d'où suit : un développement croissant de jour en jour des forées de la population, — une circulation qui gagne en rapidité, — une population qui gagne en liberté.

Dans le monde physique, la vitesse accélérée de mouvement donne lieu à une distribution plus parfaite de la force parmi les différentes parties, — produit plus de santé, plus de manifestation de force. Il en est de même, dans le corps social, comme nous aurons occasion de le voir. — La distribution des produits du travail s'y rencontre plus équitable, et l'action sociétaire plus saine, en raison directe de l'accroissement de vitesse de la circulation. Regardez partout où il vous plaira, et vous trouverez dans tout l'univers la manifestation de ces grandes lois établies pour régir la matière sous toutes ses formes, — chaleur, mouvement et force se rencontrant partout en raison directe du développement d'individualité et du pouvoir d'association et de combinaison.

Si cependant nous revenons à MM. Malthus et Ricardo, nous trouvons le contraire. — Chez eux l'homme devient de plus en plus esclave de la nature, à mesure qu'il grandit en pouvoir de combinaison avec ses semblables, — et la distribution s'empreint de plus d'inégalité et d'injustice à mesure que les sociétés grandissent en richesse.


CHAPITRE XLI.


DE LA DISTRIBUTION.[modifier]

I. —Des salaires, du profil, et de l'intérêt.


§ 1. Le capital — l'instrument à l'aide duquel l'homme acquiert le pouvoir d'approprier à son service les forces de la nature, est un résultat de l'accumulation d'efforts intellectuels et physiques du passé.[modifier]

Avant d'être abattu, l'arbre possédait déjà tout ce qui le rendait propre à servir aux desseins de Crusoé, mais cela à l'état latent; et la situation se prolongea pendant des années d'un effort constant, mais inefficace de celui-ci, pour acquérir le pouvoir de diriger les qualités de l'arbre vers le but de le porter sur l'eau.. La fibre nécessaire pour son arc avait possédé de tout temps la capacité de rendre service ; mais sans un exercice de cet effort intellectuel dont l'homme seul est capable, l'arc n'eut point été fait, — les propriétés du bois et de la fibre continuant à rester latentes. Une fois fait, grande était sa valeur, — car il avait coûté un travail sérieux, — faible était son utilité, car il ne se prêtait qu'à une faible besogne.

Vendredi n'avait pas de canot, et n'avait pas acquis le capital intellectuel nécessaire pour produire un tel instrument. Si Crusoé en eût possédé un et que Vendredi eût désiré l'emprunter, le premier eût pu répondre : « Pour trouver beaucoup de poisson, il faut s'éloigner un peu du rivage, il est rare dans notre voisinage immédiat. Sans le secours de mon canot, vous vous donnerez beaucoup de mal pour obtenir à peine de quoi subsister, tandis qu'avec lui, eu une demi-heure, vous prendrez assez de poissons pour suffire à nous deux. Donnez-moi les trois quarts de ce que TOUS prendrez, vous aurez le reste pour votre usage. Voilà qui TOUS assure une ample nourriture, — et vous laisse encore beaucoup de temps pour l'employer à vous faire une meilleure habitation et à mieux vous vêtir. »

Bien qu'elle pût sembler dure. Vendredi eût accepté l'offre. — Il eût gagné un profit — à l'aide du capital de Crusoé, tout en payant cher pour l'usage. La réflexion cependant l'eût bientôt conduit à voir que s'il pouvait devenir lui-même propriétaire d'un canot, il garderait tout le produit — et que sa nourriture qui lui coûtait aujourd'hui douze heures de travail ne lui en coûterait plus que trois. Stimulé par cette idée, et désireux d'utiliser le temps et la force déjà économisés, il traite en outre avec Crusoé pour l'usage de sa hache, — laquelle lui sert avec le temps à devenir possesseur d'un canot. Tous les deux sont maintenant capitalistes et leurs conditions se sont beaucoup rapprochées, malgré les avances qu'ait pu faire Crusoé. D'abord sa richesse était 10, et celle de Vendredi 0 ; le premier possède aujourd'hui 40, mais le dernier a acquis 5 ou même 10. La tendance à l'égalité est donc ainsi une conséquence naturelle de l'accroissement de la richesse, qui met l'homme à même de substituer la force intellectuelle à celle qui n'est que musculaire. Quelque accroissement de son pouvoir sur la nature n'est qu'une préparation pour se mouvoir et progresser dans la même direction. — Les forces qui naguère faisaient obstacle à sa marche viennent graduellement se concentrer sous sa main et l'aider à en soumettre d'autres, dont le pouvoir plus grand opposait à ses efforts plus de résistance. En ceci donc, comme en toutes ch oses c'est le premier pas qui coûte le plus et qui produit le moins.

Partout le même spectacle : celui de l'homme passant des plus faibles aux plus énergiques instruments de production, — le pauvre colon employant volontiers le charbon de bois à la production du fer, bien qu'il ait autour de lui la houille qui lui rendrait trois fois plus de service en échange d'un travail moindre de moitié. Plus est grande la capacité de rendre service et plus elle s'accompagne d'une résistance à surmonter, qu'il s'agisse de commander aux services soit des hommes, soit.des choses. Les lois de la nature sont, comme nous le voyons, d'une vérité universelle — également applicables à l'homme et aux forces données pour son usage par le Créateur.


§ 2. L'arc a amené, avec lui un pouvoir sur la nature, le premier effet se manifeste dans le pouvoir accru de Vendredi pour avoir la direction de sa propre personne.[modifier]

Ayant du loisir, il le consacre à construire un canot — à l'aide du sel il acquiert plus de loisir encore. Il remploie à faire une hache et une voile. Puis il arrive à pouvoir construire une maison, — car la quantité de travail nécessaire pour reproduire le capital existant et lui donner un développement nouveau, diminue à chaque pas fait en avant. — Les accumulations anciennes tendent constamment à décroître en valeur — tandis que la valeur du travail va constamment croissant en proportion. Il a fallu plus de peine pour imaginer et faire la hache de caillou que pour celle d'airain qui est venue ensuite — et cependant la dernière est un outil bien plus efficace. La hache de caillou a cessé d'avoir aucune valeur, et cependant, dans les premiers âges, ses services étaient estimés valoir les trois quarts de ceux de l'homme qui l'employait. Lorsque vint la hache de fer et d'acier et qu'on l'eût reconnue encore plus efficace, celle d'airain, son tour perdit en valeur. À mesure qu'on acquiert un outil d'un meilleur usage et cela en échange de moins de peine que n'en a coûté celui moins bon, — la valeur des anciens outils décroit de plus en plus. L'intelligence ayant conquis l'empire sur la matière, les grandes forces naturelles se concentrent sous la main de l'homme qui désormais délaisse les premiers outils, — s'il en conserve quelques spécimens, c'est par simple curiosité comme preuve de l'infériorité de ses prédécesseurs qui n'eurent rien que leurs mains pour travailler.

Se mesurant d'après ses produits et ses outils, l'homme s'attribue chaque accroissement d'utilité dans les objets matériels qui l'entourent. Plus s'accroît cette utilité, plus s'élève sa propre valeur, tandis que diminue celle des choses dont il a besoin. À mesure que le coût de la reproduction diminue constamment, il grandit lui-même constamment, — chaque réduction dans la valeur du capital actuel s'ajoutant ainsi à la valeur de l'homme.


§ 3. Bien qu'elle ne débitât pas très-vite la besogne, la hache de pierre avait rendu un très-grand service à son propriétaire.

Il lai parut évident que l'homme à qui il la prêtait devait lui en payer largement l'usage; et l'on comprend que celui-ci le pouvait bien faire. Coupant avec elle plus de bois en un jour qu'il n'en eût coupé en un mois sans elle, il eût trouvé avantage à s'en servir, même s'il eût dû ne lui rester qu'un dixième des produits du travail. En obtenant de garder le quarts il trouve une bonne augmentation de son salaire, malgré la forte proportion réclamée comme profit par son voisin le capitaliste.

On invente la hache d'airain, qui fait bien plus de besogne. On demande à son propriétaire de la prêter, — on l'engagea considérer que non-seulement le travail est beaucoup plus productif que par le passé, mais qu'en outre il en coûte moins de travail pour produire une hache, — le capital perdant ainsi de son pouvoir, sur le travail, à mesure que grandit le pouvoir du travail pour la reproduction du capital. Ce propriétaire se borne à demander les deux tiers du prix de l'outil plus efficace — en disant au coupeur de bois. « Vous pourrez faire deux fois plus de besogne, avec cette hache, que vous n'en faites avec la hache de caillou de notre voisin. Si je vous permets de garder un tiers du bois coupé, votre salaire se trouvé encore doublé. L'arrangement se conclut, et voici les résultats comparés de la première et de la nouvelle distribution.

La rémunération du travail a plus que doublé, puisqu'il obtient une proportion plus forte dans une quantité qui s'est accrue. La part du capitaliste n'a pas tout à fait doublé, il reçoit une proportion diminue de cette même quantité accrue. La situation du travailleur qui d'abord était comme un est à trois, est maintenant comme un est à deux, — en outre son pouvoir d'accumuler s'est accru et il est sur la voie de devenir lui-même un capitaliste. Grâce à la substitution de la force intellectuelle à celle qui n'est que musculaire, la tendance à l'égalité commence à se développer.

Vient l'invention de la hache de fer qui donne lieu à une nouvelle distribution — le coût de reproduction ayant de nouveau diminué tandis que le travail a encore pris plus de valeur comparée au capital. Avec le nouvel outil on débite deux fois plus de besogne qu'avec celui d'airain ; et cependant le propriétaire est forcé de se contenter de la moitié du produit. Voici les chiffres comparés des différents modes de distribution :


Total de production Travailleur Capitaliste
1er

2e

3e

4
8
16
1
2,66
8
3
5,33
8

Vient la hache de fer à tranchant d'acier ; le produit double de nouveau, avec diminution du coût de reproduction. Le capitaliste est forcé d'abaisser ses prétentions, — et la distribution s'établit ainsi :


4e
32
19,20
12,80

La part du travailleur s'est accrue, et le produit étant bien plus considérable, il lui revient beaucoup. La part du capitaliste a diminué en proportion ; — mais le produit étant bien plus considérable cette proportion, quoique réduite, donne une augmentation de quantité. Tous les deux ont tiré grand profit d'améliorations successives. Chaque pas de plus dans cette voie donne un résultat analogue : la part proportionnelle du travailleur croit à chaque fois que l'effort devient de plus en plus productif; — la part proportionnelle du capitaliste décroit constamment en même temps que s'augmente la quantité de la production et que croit la tendance à l'égalité parmi les différentes parties dont la société est composée. Plus le progrès est rapide, plus s'accroît la tendance de l'intellect à acquérir pouvoir sur la matière ; —car la valeur de l'homme comparé au capital s'élève, et celle du capital comparé à l'homme va diminuant. Dans le cours naturel des, choses, les travailleurs do présent tendent donc à acquérir du pouvoir aux dépens des accumulations du passé, — et cette tendance existe partout en raison directe de la rapidité de circulation et de l'accroissement qui en résulte dans le pouvoir d'accumulation.

Telle est la grande loi qui régit la distribution des produits du travail, la plus belle peut-être des lois inscrites dans le livre de la science — puisque c'est elle qui établit une harmonie parfaite des intérêts réels et vrais parmi les différentes classes de l'humanité. Bien plus, elle établit ce fait : quelque oppression qui ait pesé sur les masses tombées aux mains de quelques maîtres; — quelque considérables qu'aient pu être les accumulations par suite de l'exercice du pouvoir d'appropriation ; — quelque frappantes que soient les distinctions qui existent parmi les hommes, — il suffit, pour établir partout l'égalité parfaite devant la loi et pour amener l'égalité dans la condition sociale généralement d'adopter un système qui tende à porter au plus haut degré le pouvoir d'association et le développement d'individualité, — et ce système consiste à observer strictement le respect des droits d'autrui, en assurant ainsi le maintien de la tranquillité, et facilitant le développement de richesse et de population au dehors et à l'intérieur. Plus vite l'homme grandit en pouvoir sur la nature, et mieux il tend à fonder le pouvoir de diriger sa propre personne, — la richesse et le pouvoir marchant ainsi de conserve.


§ 4. La loi que nous venons de donner, à propos du capital converti en haches, est également vraie pour les capitaux de toute autre espèce.[modifier]

Le lecteur le reconnaîtra sans peine. La maison qu'il habite date de très-loin ; elle a coûté beaucoup plus de travail qu'il n'en faudrait aujourd'hui, avec les inventions nouvelles de faire les parquets, de fabriquer la brique et tant d'autres appareils qui épargnent le travail, pour en construire une autre bien supérieure tant en apparence qu'en confortable; et cette révolution a amené une telle baisse dans la valeur des maisons précédentes, qu'il ne trouverait pas aujourd'hui à vendre la sienne la moitié du travail qu'elle a coûté. S'il lui fallait la prendre à bail, il ne donnerait pas la moitié du loyer qu'on en a payé dans le principe; et cependant, en raison de l'accroissement de son pouvoir sur la nature, ses propres forces tant physiques qu'intellectuelles lui assureraient une rémunération deux fois plus forte que celle acceptée autrefois. Une preuve de l'avilissement de valeur des vieilles maisons, c'est qu'on les condamne partout comme indignes d'occuper plus longtemps le terrain.

Il en est de même pour l'argent. Brutus prêtait le sien à raison de presque 50 % d'intérêt ; et à l'époque de Henri VIIIe taux légal était de dix. Depuis lors il a constamment baissé; — 4 % est si bien le taux établi, que la propriété s'évalue régulièrement sur le pied de vingt-cinq fois la rente. Et néanmoins les forces de l'homme ont grandi au point que l'homme qui touche un vingtcinquième peut se procurer deux fois plus d'utilité et de confort que par le passé avec son dixième. Cette baisse opérée dans le prix de l'usage du capital nous fournit la plus haute preuve de la condition améliorée de l'homme. Il est évident que le travail présent devient chaque jour plus productif, — que la valeur de toutes les utilités, en la mesurant sur le travail, est constamment en baisse ; — que le travailleur progresse, en comparaison du capitaliste, — que s'accroît pour lui la facilité de devenir capitaliste — et que s'opère de plus en plus le développement de l'homme.


Le taux de l'intérêt dans les pays purement agricoles est toujours élevé, — parce que l'argent y a toujours tendance à aller au dehors. Les quelques mains qui peuvent commander les services de cet instrument le plus puissant, — celui qui met son possesseur à même de choisir parmi les utilités du marché, — ne se dé-saisissent de cet avantage que si on leur rend une somme plus forte. Le négociant aussi doit avoir de larges profits, — puisqu'il doit renoncer à l'intérêt élevé qu'il pourrait toucher en prêtant son argent, même dans le cas où il n'a pas lui-même à payer un tel intérêt. Bien que les proportion soient élevées, le chiffre touché est peu considérable. — On trouve peu à prêter, et la quantité d'utilités qui se puisse vendre est faible. Avec l'accroissement de richesse et de population, la proportion s'abaisse — et l'intérêt tombe à -5 ou 6 %; mais le négociant trouve un surcroît d'affaires, si bien que celui qui gagnait à peine sa vie lorsqu'il avait 50 %, s'enrichit avec 10 %; et son voisin qui opère sur une plus grande échelle fait fortune en se contentant de 1 %. —- Tous obtiennent un bénéfice constamment croissant à mesure qu'ils se contentent de retenir une proportion décroissante de la propriété qui passe par leurs mains.

Il en est de même pour les manufactures. Le tisserand isolé, avec son simple métier, devait avoir la moitié du produit de son travail, autrement il n'eût pu vivre. Viennent l'accroissement de richesse et la facilité accrue de combinaison, des milliers de métiers réunis reçoivent l'impulsion de la vapeur, — et le travail devient tellement productif, qu'un. dixième ou même un vingtième de la production paye largement le capital employé.

Le canot ne porte qu'une faible charge, l'homme qui le conduit prélève une large proportion pour son travail. Le navire qui porte des milliers de tonneaux nous est un bel exemple du pouvoir de l'association ; une douzaine d'hommes font avec lui ce qui exigerait des milliers d'hommes réduits à se servir de canots ; qu'en résulte-t-il? Le propriétaire du navire est mieux rémunéré avec un vingtième de la cargaison que ne l'eussent été les propriétaires des canots si on leur eût abandonné en payement la cargaison entière. Les propriétaires des chemins de fer s'enrichissent avec 1 % des marchandises transportées; tandis que les rouliers ne trouvent qu'à vivre en prenant 10 %. Le propriétaire des premières machines à moudre le grain devait retenir une large proportion du produit de son travail, tandis que le propriétaire du grand moulin à farine s'enrichit en retenant des parties du grain qui seraient perdues, n'était la facilité avec laquelle la production et la consommation se suivent l'une l'autre à cette époque de la société où le besoin d'an tel moulin se fait sentir. Plus s'accélère la circulation, plus décroîtra toujours la part proportionnelle du capitaliste, —et plus tendront à diminuer les frais de reproduction de l'outillage dans lequel est placé son capital. La somme par lui touchée en fin de compte sera plus considérable, — le travail devenant chaque jour plus productif et le prix de revient des utilités achevées diminuant constamment.


§ 5. Plus le prix des matières premières et celui des utilités achevées se rapprochent l'un de l'autre, plus s'abaisse nécessairement la proportion des produits du travail qui peut être demandée sous la forme de profits, d'intérêts, de fret ou de rentes.[modifier]

On peut s'en assurer par le diagramme que nous reproduisons ici :

[[Image:]]

En haut, la proportion de la part que s'attribue le négociant est forte, et en fin de compte le profit est si mince que la profession nourrit peu de monde. — Le taux de l'intérêt serait d'au moins cent pour cent qu'un capitaliste n'y ferait point de placements. Le fret absorbe une telle proportion dans les profits que le laboureur est l'esclave du négociant, et la terre est sans valeur. La rente qu'on demanderait pour un domaine qui aurait été soumis à la culture et sur lequel un homme pourrait travailler avec sécurité serait telle qu'elle absorberait presque tout le produit. Profits, intérêts, frais et rentes, tout serait élevé dans la proportion, mais parfaitement insignifiant quant au montant réel.

Marchons à l'est et arrivons aux plaines du Kansas. Le négociant y reçoit davantage, en quantité, quoique beaucoup moins en proportion de l'affaire convenue. 40, 50 ou 60 ko par année y étant le taux ordinaire d'intérêt, l'homme qui bâtit une maison ou un magasin prétend à une rente calculée à peu près sur ce taux. La terre et le travail ont gagné en valeur, en comparaison de la région plus à l'ouest, en même temps que les utilités ont baissé de prix, — laissant un moindre proportion des produits du travail absorbé par les mains de l'homme qui se place entre le producteur et le consommateur.

À mesure qu'on avance vers l'est, la part de l'homme intermédiaire baisse de plus en plus, — cela accompagné d'une élévation correspondante de la valeur de la terre et du travail, — et d'un abaissement correspondant du taux du profil et de l'intérêt, — jusqu'à ce qu'enfin dans l'État de Massachusetts nous trouvons le producteur et le consommateur si bien rapprochés l'un de l'autre, que sur le total de la production, la proportion que les négociants se partagent soit en argent soit en marchandise est très-faible, et cependant c'est là que les fortunes s'accumulent plus rapidement que dans aucune autre contrée du monde de l'Ouest.

Et dans ce pays même, si nous pénétrons dans les différentes couches de la société, nous retrouverons le même phénomène que nous avons observé à l'ouest du diagramme. Plus un homme est pauvre et plus le prêteur exige de lui un taux élevé d'intérêt; plus petit sera son logement, plus le loyer exigé sera cher comparé à son salaire et plus le propriétaire tirera profit du capital employé[50].


§ 6. Le phénomène de distribution que présentent toutes les sociétés en progrès, si l'on monte l'échelle, correspond exactement à celui qui s'observe si l'on passe des montagnes de l'Ouest où la population est rare et la terre sans valeur, aux Massachusetts où la population est compacte et la terre d'un haut prix.[modifier]

La terre et le travail, nous le voyons, croissent constamment en valeur à mesure que diminue la proportion attribuée au négociant, au roulage, au marchand, au vendeur d'argent et au propriétaire, — le prix des denrées premières s'élevant et fournissant le signe le plus évident d'une civilisation qui progresse. L'homme devient libre à mesure que la circulation gagne en vitesse et que la terre gagne en valeur et se divise, — tous profitant ainsi par l'aptitude accrue de commander les semences de la nature.

La même chose exactement se présente aujourd'hui en Finance, en Allemagne, en Danemark, en Suède et en Russie. — la quote-part du propriétaire, le taux du profit, l'intérêt pour l'usage de l'argent s'abaissent à mesure que la terre gagne en valeur et que l'homme gagne en liberté.

Le contraire est ce que nous voyons dans l'Inde, en Irlande, à la Jamaïque» au Portugal, en Turquie et autres pays de libre échange, — la terre y perd sa valeur en même temps que la proportion exigée s'y élève constamment, — les profits du négoce s'accroissent à mesure que l'argent disparaît et que s'élève l'intérêt pour son usage. C'est aussi la marche des faits en Angleterre, — où les salaires du travail agricole sont restés stationnaires, tandis que la rente à presque doublé[51]. Il en est de même aux États-Unis où le paupérisme et la croyance en l'origine divine de l'esclavage gagnent constamment du terrain, et marchent dû même pas avec la consolidation des terres dans les États plus anciens. Telles sont les con-séquences d'un système qui tend nécessairement à augmenter la quantité de grains, de lin, de coton ou de tabac à échanger contre l'or, l'argent, le fer, le plomb ou tout autre des produits métalliques de la terre,


§ 7. Le taux de la quote-part du capitaliste s'abaisse lorsque s'accroît le pouvoir d'association et de combinaison.[modifier]

C'est a à cause de la grande économie de travail résultant de l'accroissement de vitesse de la circulation sociétaire. Comme celle-ci s'accroît avec le développement d'individualité, il suit nécessairement que le taux du profit et le taux d'intérêt doivent toujours être au plus bas lorsque le métier et l'enclume se trouvent à côté de la charrue et de la herse : vérité dont on a la preuve en comparant les États du Sud et de l'Est de l'Union avec ceux du Nord et de l'Est, — le Brésil avec la France, — l'Inde avec l'Angleterre, ou l'Irlande, le Portugal et la Turquie avec le Danemark et la Belgique.

Cette réduction étant une conséquence nécessaire de l'accroissement d'efficacité de travail et de l'accroissement d'économie de l'effort humain, on a l'explication facile du fait que le capital s'accumule toujours plus rapidement lorsque le taux de l'intérêt est au plus bas. Le passé nous en fournit des exemples comme nous l'avons va en comparant l'accroissement du capital de l'Angleterre sous les Plantagenets ou de la France sous les Valois, — époque où l'intérêt était très-élevé, — avec ce qui se passe aujourd'hui dans ces deux pays; ou dans le dernier pays en comparant l'époque antérieure à la révolution, avec celle qui a suivi. On le voit aussi, en comparant tout pays purement agricole, comme l'Irlande, le Brésil, l'Inde avec d'autres où existe la diversité de professions, comme la Nouvelle-Angleterre, la France ou la Belgique, ou bien, sans sortir de notre propre pays, en comparant la période de 1817 à 1824, alors que les moulins et les hauts fourneaux furent partout fermés, avec la période de 1824 à 1834, alors qu'on se mit à construire des moulins.

Le capital étant l'instrument employé par l'homme dans ses efforts pour acquérir le pouvoir sur la nature, tout ce qui tend à accroître son pouvoir sur l'instrument tend également vers l'égalité et la liberté, et tend à l'élévation du travailleur du temps présent aux dépens des accumulations du temps passé. Tout ce qui tend au contraire à accroître le pouvoir de l'instrument sur l'homme, tend à l'élévation de ces accumulations à ses dépens, — à produire l'inégalité, — et à rétablir l'esclavage. Le pouvoir de l'homme sur l'instrument grandissant lorsque grandit l'association, et celle-ci grandissant lorsque se multiplient les professions, il s'ensuit nécessairement que la voie qui conduit l'homme à la liberté fait suite à celle qui conduit au développement des différentes facultés des individus dont se compose la société.


§ 8. Dans la marche que nous avons tracée plus haut, nous remarquons une harmonie parfaite dans les intérêts des différentes parties de ta société.[modifier]

Le travailleur tirera grand avantage du voisinage du propriétaire du canot, et ce dernier en tirant également du voisinage de l'homme qui a la volonté et l'aptitude de s'en servir. Aucun ne profite aux dépens de l'autre, — chacun obtient une plus grande quantité d'utilités, — et tous deux sont mis à même de consacrer plus de temps et d'intelligence à perfectionner l'outillage qui leur sert à commander l'usage des services de la nature et d'acquérir ainsi un surcroît de richesse. Tous deux sont également intéressés à tout ce qui peut maintenir la paix, et à adopter un système de conduite qui assure la plus rapide circulation de services et de produits, et la plus grande économie de travail, — le plus haut pouvoir d'association, — le plus parfait développement d'individualité, — et le commerce avec ses semblables le plus large et le moins restreint. 1a marche dans cette voie les met à même de cultiver les sols plus riches, ce qui accroît les subsistances dont ils disposent, — car le riche grenier de la nature abonde en provisions qui n'attendent que la demande. Le pouvoir de se protéger soi-même fait des progrès, tandis que diminue la nécessité des services du soldat ou du matelot, du négoce ou du roulage, et la nécessité de payer des impôts pour leur entretien. La tendance vers l'égalité s'accroît de jour en jour, — car la nature travaille toujours gratuitement et elle travaille également au bénéfice du fort et du faible, du pauvre et du riche. Plus on la fait travailler pour le service de l'homme, plus s'accroît la tendance vers le développement des facultés particulières de tous, — plus s'augmente la rémunération pour chacun, — et plus s'élève le type de l'homme lui-même<ref name="ftn53">Voici comment se trouve exposée l'harmonie de cette grande loi, dans un livre que nous avons souvent cité :


« Un point qu'il faut surtout remarquer, c'est que les avantages qui résultent de l'amélioration progressive pour le capitaliste et le travailleur, ne bénéficient point à l'un au préjudice de l'autre, et que tous deux bénéficient sans que ce soit aux dépens d'un tiers. Au contraire, des individus qui n'ont point contribué à l'amélioration , qui n'ont coopéré ni avec le capitaliste, ni avec le travailleur, participent aux bénéfices qui en résultent. Le travailleur qui, à la seconde période retient , après rémunération du capitaliste pour son assistance, une récompense en canots ou autres objets, équivalente à 4 pour le même travail dont son prédécesseur avait obtenu 1, — le travailleur qui, à la troisième période, après le capitaliste payé, a 14 au lieu de 4 qu'avait son père, — désire naturellement échanger quelques-uns de ces objets contre des objets d'autres sortes faits par d'autres travailleurs. Il ne peut toutefois exiger longtemps que ceux-ci échangent avec lui des services sur un pied d'inégalité, en lui donnant le produit de plus de travail qu'il n'en a dépensé lui-même. Autrement il induirait quelques-uns d'entre eux à construire des canots non-seulement pour leur propre usage, mais pour les vendre. Supposons qu'arrivés à la période du second degré de progrès, les valeurs se sont ajustées d'elles-mêmes, qu'un canot s'échange contre la venaison produite par une semaine de chasse, on contre le poisson pris après sept jours de travail, au filet, à l'hameçon ou au harpon. À la troisième période, les constructeurs de canot voudront d'abord obtenir en échange, contre une quantité de travail donnée, un surcroît de venaison ou de poisson, dans le rapport de 14 à 4 ou 3 fois et demi plus qu'auparavant. À ce taux, chasseurs et pécheurs n'auront pas plus d'aptitude à se procurer des canots qu'auparavant. L'offre croîtra rapidement, les moyens des tierces personnes d'acheter restant stationnaires. Beaucoup de canots resteront non Tendus aux mains de leurs constructeurs. Ceux-ci veulent-ils éviter ce résultat, ils offriront de prendre 9 longes de venaison en échange du même canot ou de la même part dans un canot dont ils demandaient d'abord 14, — autrement dit ils abandonneront aux chasseurs et pécheurs cinq quatorzièmes des avantages acquis par l'amélioration des haches, — la situation sera alors celle-ci : le travailleur qui se sert de la hache aura encore augmenté sa quote part dans le produit plus que le capitaliste qui fournit la hache, — le premier obtenant 9 au lieu de 4, le second 4 au lieu de 2, mesurés soit en canots, soit' en venaison ou en pêche. Le premier obtiendra 9 quatorzièmes on 2 fois un 1/4 autant de venaison qu'auparavant. Le second aura 2 fois autant de canots à échanger contre de la venaison; mais, comme le pouvoir d'acheter canots est réduit dans la proportion de neuf quatorzièmes, ils n'obtiendront qu'une fraction de quatre quatorzièmes, — environ 28 "/o de plus de venaison et de poisson qu'auparavant. Les acheteurs de canots obtiendront 14 pour le même travail qui ne leur procurait auparavant que 9, ou obtiendront un canot pour le travail de 4 jours et 1/2 au lieu de 7, — en substituant des dollars d'argent au lieu de longes de venaison. Nous avons seulement les mêmes faits, présentés sous un aspect rendu plus familier par l'usage de la monnaie comme intermédiaire d'échange. 11 restera cette grande vérité que les salaires ont augmenté. Les profits ont augmenté aussi quoique dans un degré moindre, sous le rapport de leur montant absolu. Tandis que la valeur et le prix de l'utilité, en dehors des procédés de l'échange et de la vente sur laquelle profits et salaires seront payés, a diminué. En se servant des bienfaits gratuits de la nature, en usant des forces qu'elle tient à la libre disposition de l'intelligence humaine, le travailleur peut obtenir un surcroît à ses salaires, le capitaliste assumer un surcroît à ses profits — laissant un excédant à répartir au bénéfice de la communauté entière des consommateurs. L'expérience journalière confirme cette vérité que les hauts prix ne sont pas nécessaires aux salaires élevés et aux gros profits. Ils dérivent de la production à bon marché, et comme ils sont en conformité parfaite avec elle, leur existence dans toute communauté ne doit point exclure l'idée qu'il faut lutter de bon marché, en tentant de nouveaux modes de production, avec les autres pays, où gages et profits sont à un taux inférieur. Il est néanmoins très-important d'observer que tandis que la quote-part du capitaliste dans les produits diminue par suite d'une amélioration dans l'outillage, cela ne fait pas que sa part doit être en proportion moindre à son capital qu'auparavant. » Smith. Manual of Political Economy, </ref>.


§ 9. Tous les faits de l'histoire, aussi bien que tous ceux qui se déroulent sous nos yeux prouvent que le progrès des nations en richesse et en prospérité, en moralité, intelligence et liberté, est en raison inverse du taux du profit et de l'intérêt.[modifier]

Cependant consultons le docteur, M. Culloch, et nous le trouverons soutenant la thèse précisément contraire. Puisque le capital est formé de l'excédant de produits réalisé par ceux qui se vouent aux opérations industrielles, il suit de là, évidemment, que les moyens d'amasser ce capital seront le plus considérables, là où le taux du profit sera le plus considérable. C'est là une proposition si évidente, qu'il est à peine nécessaire de la démontrer. L'homme qui produit un boisseau de froment en deux jours, possède évidemment la faculté d'accumuler deux fois aussi promptement que l'homme qui soit par défaut d'habileté, soit parce qu'il est obligé de cultiver un mauvais terrain, est forcé de travailler quatre jours pour arriver à produire la même quantité de froment; et le capitaliste qui place son capital de manière à lui faire rapporter un profit de 10 %, a pareillement la faculté d'accumuler deux fois aussi vite que le capitaliste, qui ne peut trouver un mode de placement qui lui rapporte plus de cinq pour cent. En conformité avec cette assertion, on voit que la faculté d'amasser, ou, en d'autres termes, le taux du profit a été constamment le plus considérable chez les peuples qui ont fait les progrès les plus rapides en richesse et en population... Nous croyons qu'on peut établir, comme un principe qui souffre peu d'exceptions, que si deux pays ou un plus grand nombre, placés par la nature à peu près dans les mêmes circonstances, ont un gouvernement également tolérant et libéral,.et protègent également la propriété, là prospérité de ces pays sera en raison directe du taux des profits dans chacun d'eux. Partout où, toutes choses égales d'ailleurs, les profits sont élevés, le capital s'accroît rapidement, et il se produit un accroissement rapide de la richesse et de la population ; mais, d'un autre côté, partout où les profits sont failles, les moyens de mettre en œuvre une plus grande somme de travail sont limités en proportion, et le progrès de la société en devient d'autant plus lent[52]. »

Il y a dans tout ceci un manque de clarté qui a droit de surprendre, de la part d'un écrivain si haut placé dans l'école Ricardo-Malthusienne. L'homme dont il est question, le producteur de froment À, est un producteur d'objets échangeables; c'est un homme qui gagne des salaires. Il abandonne une part des produits à B, le propriétaire qui reçoit une rente, il garde pour lui-même une autre part, pour être vendue au magasin par l'intermédiaire de G, le négociant qui reçoit des profits. Le fonds qui sert à acquitter tout cela, c'est le froment, et rien autre ; il est donc évident que le producteur bénéficiera de toute diminution de la part prise par les parties qui se placent entre lui et D, le consommateur du pain ; tandis que tous les deux auront à souffrir de tout ce qui accroît cette quote part. Les intérêts de À et de D sont en antagonisme à ceux de B et de G. Ils désirent donc que le taux de profit soit bas, — comprenant fort bien que moins il y aura de frottement dans le trajet entre eux, et plus s'accroîtra leur part dans les utilités produites. B et G désirent, au contraire, accroître le frottement, — acheter les services du travailleur et ses produits au meilleur marché, et les vendre le plus cher possible, — moyen de s'assurer un taux élevé de profil; sur quoi M. Mac-Culloch vient nous dire que mieux ils réussiront à atteindre leur but, et plus il en résultera d'accroissement du capital. En ce cas, le capital s’accroîtrait bien plus vite dans Minnesota que dans l'État des Massachusetts — car le taux du profit y est trois fois plus élevé. C'est le contraire, heureusement, qui arrive. Lorsque le taux du profit est élevé, la quantité touchée de profit est toujours faible, — le capital restant longtemps à s'accroître. Lorsque le taux est bas, la quantité est considérable, — le capital s'accroissant très-vite. Plus il y a rapprochement des prix des matières premières et de ceux des utilités achevées, plus le taux baisse, mais la quantité augmente, — ce qui est prouvé par l'accroissement rapide du capital, en ce moment en France, en Allemagne, en Suède et en Danemark. Plus il y a d'écart entre les prix, plus le taux de profit s'élève, mais l'accroissement du capital est plus lent, — comme on le voit aujourd'hui en Turquie, en Portugal, en Irlande, et dans tous les autres pays de libre échange.

Les faits sont donc incompatibles avec la théorie de M. Mac Gui-loch, comme les désirs du négociant, qui veut acheter bon marché et vendre cher, le sont avec ceux du producteur et du consommateur, qui sentent que plus s'abaisse le taux du profit et plus grand sera le fond sur lequel ils doivent nourrir et vêtir leur famille. L'inconséquence est le caractère essentiel de l'économie politique moderne; et par la raison que tous les enseignements ont pour base cette assertion, que l'homme débute par cultiver les sols riches, — un fait qui ne s'est jamais présenté et ne peut pas se présenter. À la suite de M. Ricardo, M. Mac Culloch prétend qu'à mesure que la puissance productive du travail décroît, la rente s'accroît, le propriétaire recevant beaucoup lorsque la production est faible, quoiqu'il reçoive peu lorsqu'elle est abondante. La quote-part du travailleur, selon cette théorie, va constamment en décroissant. Cependant, comme les faits donnent un démenti complet, — puisque la quote-part du travailleur, chez toutes les nations en progrès, va croissant régulièrement, — on met cela sur le compte de la nécessité.

« II est clair que la fertilité décroissante des terrains auxquels doit avoir recours toute société en progrès, ne se bornera pas, comme nous l'avons déjà remarqué, à diminuer la quantité de produits à répartir entre les profits et le salaire, mais qu'elle augmentera également la proportion de ces produits qui doit former la part du travailleur. Il est tout à fait impossible qu'il y ait continuation d'augmentation du prix des produits bruts, qui forment la partie principale de la subsistance des pauvres, en forçant le rendement des bonnes terres, ou mettant les mauvaises en culture, sans qu'il y ait augmentation de salaire[53]. »

Voici donc la proportion du travailleur qui s'accroît en vertu de la même loi qui fait en même temps qu'elle décroît. Plus diminue le fond sur lequel les deux parties doivent être payées, et plus s'accroît la quote-part qui échoit à chacune.


§ 10. « Rien n'est regardé, dit Hume dans son Essai sur l'intérêt, comme un signe plus certain de l'état florissant d'une nation que le faible taux de l'intérêt.[modifier]

Avec raison — bien que dans mon opinion, ajoute-t-il, la cause ne soit pas précisément celle que l'on assigne communément. Le faible taux d intérêt s'attribue généralement à l'abondance de l'argent. Mais l'argent, quoique abondant, n'a pas d'autre effet, s'il est placé, que d'élever le prix du travail... Les prix ont quadruplé depuis la découverte des Indes, et il est probable que l'or et l'argent se sont multipliés beaucoup davantage, mais l'intérêt n'a pas baissé de plus de moitié. Le taux de l'intérêt ne dérive donc pas de la quantité des métaux précieux. »

L'effet ici attribué à la quantité accrue d'argent est parfaitement exact.—Elle élève non-seulement le prix du travail, mais aussi celui de la terre et de toutes les denrées premières du sol. Leurs prix avaient monté au moment où ce passage fut écrit ; mais ceux des utilités achevées avaient beaucoup baissé, —ce qui facilitait Tachât des métaux précieux en diminuant les frais de reproduction et par suite abaissant le taux d'intérêt.

On a nié que l'accroissement de la quantité d'argent puisse exercer quelque effet sur le prix à payer pour son usage. En y réfléchissant davantage, M. Hume eût certainement reconnu que les emprunteurs qui touchent de gros salaires obtiennent toujours l'argent à un taux d'intérêt plus bas, que celui qu'on impose à ceux qui touchent de faibles salaires. En promenant son regard sur ce monde, il eût vu que l'intérêt est faible partout où le travail et la terre ont une grande valeur élevée, au contraire, là où la terre est à vil prix et où l'homme est esclave. Déplus il eût vu que selon que les haches ou les machines sont perfectionnées, et le travail rendu plus productif, le propriétaire de ces instruments est obligé de se contenter d'un taux de compensation constamment décroissant en proportion du coût de l'instrument —laissant à l'homme qui s'en sert une quote-part constamment décroissante dans une quantité constamment croissante.

C'est exactement pour la même raison qu'il allouera au possesseur de cet instrument d'échange, qui consiste en pièces d'or et d'argent, une plus faible indemnité pour leur usage, — parce qu'il sent qu'avec les instruments actuels améliorés, il dépensera le même effort pour gagner plus de schillings qu'il eût dépensé à l'époque des Plantagenets pour gagner un pence, La valeur ne peut excéder le coût de reproduction. Lorsqu'elle baisse et que le travail est en hausse, l'intérêt baisse nécessairement. — Cette baisse de l'intérêt, selon l'expression de M. Hume, « est un signe certain de la prospérité d'une nation » par la pure et simple raison qu'elle est un signe d'une hante valeur de la terre et du travail, — laquelle donne le pouvoir d'acheter les métaux précieux.

Ce qui fait monter l'intérêt, dit M. Hume, « ce n'est pas la rareté de l'or et de l'argent, mais la grande demande de l'emprunt, l'insuffisance des capitaux pour répondre à la demande, et les grands profits à faire dans le commerce, » ou, pour parler plus exactement, dans le trafic. C'est dans de telles circonstances, certainement, que l'intérêt est élevé, — et elles se rencontrent infailliblement dans tous ces pays, qui, — ayant la balance du commerce contre eux, — ne peuvent acquérir ou retenir un approvisionnement convenable de ce grand instrument d'association qui a nom monnaie. Ceux qui le possèdent en tirant alors de grands profits, et le nombre considérable de ceux qui ne Tout point étant appauvris, il y a grande demande pour emprunter, et insuffisance de capital pour répondre à la demande, comme nous voyons que c'est précisément le cas dans les États de l'Ouest. Le bas intérêt provient, comme dit l'écrivain de ce qu'il y a peu de demandes d'emprunt, un capital supérieur à la demande, et peu de profits à réaliser dans le négoce. » Lorsque le capital abonde, la rémunération du travail s'élève, et c'est alors que diminue la nécessité d'emprunter et que diminue de jour en jour le pouvoir du négociant. Producteurs et consommateurs s'enrichissent parce que s'est accrue la possibilité de retenir pour leurs propres fins et usage, les produits de leur travail. Quand l'argent est rare, les négociants font des primes. Quand il abonde, il y a tendance chaque jour croissante à ce que le travailleur s'élève à l'égalité de condition avec le trafiquant, qui vit sur le travail des autres.


§ 11. Les doctrines d'Adam Smith sur la question d'intérêt ont pour base la théorie erronée sur laquelle sont assises celles de l'école Ricardo-Malthusienne[54].[modifier]

« Après que tous les sols de qualité supérieure et de situation meilleure ont été occupés, la culture trouve moins de profit à faire en s'appliquant aux sols inférieurs en qualité et situation, un intérêt moindre est fourni au capital ainsi employé. »

Malheureusement pour cette théorie les faits sont précisément le contraire. Le colon pauvre commence invariablement par les sols pauvres ; c'est seulement lorsqu'il entre en possession d'un meilleur outillage qu'il est en état de s'attaquer aux sols riches. Précisément alors le taux d'intérêt s'abaisse. Plus le travail est rémunéré, plus s'accroît la facilité d'obtenir l'argent qui est l'instrument de circulation pour les produits du travail, — le taux d'intérêt tendant à baisser à mesurer que s'accroît le pouvoir de commander l'utilité dont on payera l'usage.


Cette idée erronée du docteur Smith le fait tomber nécessairement dans plusieurs contradictions avec lui-même après avoir affirmé que l'intérêt baisse là où s'accroissent la richesse et la population; — à cause de la nécessité constamment croissante d'appliquer le travail aux sols plus pauvres —il enseigne que c'est dans les pays où les salaires sont infimes que l'intérêt est élevé, par exemple, au Bengale, où le fermier paye 40,50 et jusqu'à 60 %, ou en Sicile, à l'époque où Brutus se contentait de 48. Il est difficile cependant d'imaginer quelque chose de mieux calculé pour amener ces salaires infimes, et par conséquent l'intérêt exorbitant, que ces mêmes circonstances que l'on décrit comme l'accessoire invariable de l'accroissement de richesse et de la baisse d'intérêt, — une nécessité croissante d'appliquer le travail à des sols qui d'année en année le payerait de moins en moins. Cherchez dans Hume ou Smith une logique suivie partout où ils ont traité la question de monnaie, ce serait aussi bien perdre son temps que la chercher chez Ricardo et Malthus, lorsqu'ils traitent de l'accroissement de richesse et dépopulation.

Tous les faits que l'on étudie soit dans le présent soit dans le passé concourent à prouver la vérité universelle de cette assertion : que le taux de profit et le taux d'intérêt tendent nécessairement à baisser à mesure que les prix des matières premières et ceux des produits achevés tendent de plus en plus à se rapprocher. La population des États-Unis donne une quantité constamment croissante de blé, riz, farine, coton et tabac, pour une quantité décroissante d'or, d'argent, de fer, de plomb et d'autres métaux, d'où il suit que chez elle taux d'intérêt est tellement élevé[55].


S 12. M. Mill pense « qu'il existe pour chaque époque et pour chaque lieu un taux particulier de profit.[modifier]

Ce taux est le plus bas qui puisse induire la population de cette époque et de ce lieu à accumuler des épargnes et à les employer d'une manière productive — ce minimum variant selon les circonstances, d C'est cependant lorsque les gens sont le plus poussés à épargner, qu'ils sont le plus enclins à entasser et le.moins disposés à employer leurs moyens en aucune manière qui profite à la société ou à eux-mêmes. Épargner implique un arrêt de la circulation,—tandis qu'un emploi profitable du capital implique une accélération de la circulation, — deux choses qui sont tout à fait contradictoires. 4 % est le point où chacun en Angleterre se sent le désir d'épargner; — aujourd'hui ce taux, selon M. Mill, agit pour développer ce désir aussi efficacement que le taux de 40 % agissait sous le roi Jean, et qu'il agit encore aujourd'hui dans l'empire birman, a Un tel taux, ajoute-t-il, existe toujours, et une fois atteint, il n'y a plus pour le moment d'accroissement possible de capital[56]. »

Le manque de toute logique dans les doctrines de l'école Ricardo-Malthusienne est ici évident au plus haut point. Après qu'on a soumis l'homme à une grande loi de la nature, en vertu de laquelle le travail devient d'année en année moins productif, on vient nous dire que les hommes éprouvent le désir d'épargner dans tel lieu, pourvu qu'ils obtiennent 4 % ; que dans tel autre lisseront induits à l'économie par quarante; l'homme se trouvant de la sorte investi du pouvoir de déterminer lui-même si le capital s'accroîtra ou non, —bien que cependant vivant, se mouvant, ayant son être sous une grande loi qui rendrait l'accumulation plus difficile d'année en année[57].

Pourquoi cependant le taux du profit était-il si élevé en Angleterre à l'époque des Plantagenets? Pourquoi si élevé de nos jours dans l'Inde, au Mexique, en Turquie et chez toutes les nations non fabricantes? Pourquoi si bas en France et en Angleterre? Pourquoi le capital s'accumule-t-il plus vite en France qu'en Portugal? Voilà des questions à poser à la science; mais que les économistes modernes laisseront sans réponse tant qu'ils persisteront à supposer l'existence d'une grande loi, en vertu de laquelle la tendance à la pauvreté et à la dégradation s'accroît à mesure que les hommes deviennent plus nombreux et plus aptes à combiner leurs efforts.

La véritable réponse à toutes se trouve dans ces simples propositions : — que le capital s'accumule en raison directe de l'économie de l'effort humain, — que plus vite il s'accroît, plus grande est la tendance à la diminution de valeur de toutes les accumulations précédentes et que moindre est leur valeur, moindre est la charge à acquitter pour leur usage, et plus grande est la tendance à l'accroissement de richesse de force et de pouvoir.


§ 13. M. Mac-Culloch enseigne que les travailleurs ne veulent, et en fait ne peuvent se présenter sur le marché, si les salaires ne sont pas suffisants pour les y attirer et maintenir. De quelque point que nous partions du cercle politique, le coût de production est selon lui, le grand principe auquel on aboutit toujours. Les hommes, les femmes, les enfants, sont objets de manufactures, et « amenés sur le marché » en Irlande pour travailler à quatre pences par jours, parce que « le paysan vit dans de misérables huttes de terre, sans fenêtre ni cheminée et sans rien qu.on puisse appeler meuble ; tandis qu'en Angleterre, il habite un cottage à fenêtres vitrées, et à cheminées, et garni d'un bon mobilier, et que ce cottage est aussi remarquable par sa propreté et le confort que la cabane irlandaise par sa saleté et sa misère. »

Certes, voilà une manière commode d'apprécier l'état déplorable de l'Irlande sous le système qui a d'abord annihilé ses manufactures et depuis a réduit la nation à néant, comparativement aux autres nations, — une manière commode bien que très-peu philosophique. D'après le principe qu'on établit, la cause des salaires élevés de l'homme de loi, du négociant, du général, de l'amiral, doit être attribué à ce qu'ils vivent dans de grandes maisons au lieu de huttes de terre ; qu'ils boivent du vin au lieu d'eau; qu'ils portent de beaux habits au lieu d'aller en haillons. La raison des salaires infimes des uns et des gros honoraires des autres se découvrirait mieux dans le fait de leur existence sous un régime qui vise à avilir le prix du travail et des matières premières, dans le but d'enrichir ceux qui font trafic d'hommes et de marchandises.

La valeur de l'homme, comme celle de toute utilité et de tout objet se mesure par le coût de production et non par celui de reproduction. À l'époque des Plantagenets, « le bénéfice du clergé » était le privilège de l'homme qui connaissait l'alphabet et savait lire. Aujourd'hui la richesse s'est accrue et presque tout le monde lit, -— les travailleurs du présent profitent ainsi des accumulations du passé. Plus vite s'accroît la richesse, et plus se perfectionne la circulation sociétaire, plus il y a tendance à la production d'intelligences supérieures en puissance, en même temps que diminue la valeur de celles précédemment produites.

Plus les prix du travail et des matières premières de la terre tendent à s'élever, et plus tendent à baisser les prix des produits achevés ;— l'écart entre eux disparaissant—moins il reste de place pour les profits, intérêt et rente, et plus l'homme grandit en valeur ainsi que la terre qu'il cultive[58].


CHAPITRE XLII.


CONTINUATION DU MÊME SUJET.


II. — De la rente de la terre.[modifier]

§ 1. Dans notre examen des grandes lois naturelles qui régissent l'homme et la matière elles se sont montrées également vraies.[modifier]

Soit qu'on les considère dans leur rapport avec la terre, on avec les bâches, les canots, les vaisseaux, le vêtement en quoi l'homme transforme les objets matériels dont il est entouré. Sa marche, dans toute société qui croit en richesse et en population est toujours en avant, — passant du couteau de pierre à celui d'acier, — de la peau qu'il prend sur le dos de l'animal à un paletot de laine, — du canot au vaisseau, — du sentier du sauvage au chemin de fer, — et des sols pauvres situés sur les collines et les pentes aux sols fertiles des vallées, qui dans les premiers temps, étaient trop saturés d'eau pour qu'il pût les occuper ou couverts de bois trop épais. La richesse est le pouvoir ; — plus il y a de sols meilleurs cultivés et plus s'accroît la population qui peut trouver à subsister sur une surface donnée, plus s'accroît la facilité d'association, et la tendance à la combinaison pour triompher de la résistance que la nature peut encore opposer.

En ceci comme en toutes choses, le premier pas est celui qui coûte le plus et qui produit le moins. À chaque pas qui suit, l'effort exigé est moindre et le travail est de mieux en mieux rémunéré. Comme il en coûte de moins en moins pour reproduire des instruments d'un pouvoir égal à ceux en usage, la valeur des derniers diminue, — la première terre et la première hache étant généralement abandonnées[59].

La rente aussi s'abaisse, — le propriétaire d'un sol est requis de se contenter d'une part moindre dans le produit comme compensation de l'usage qu'il cède. Supposons le propriétaire du premier petit domaine, on lui demande la permission de le cultiver, voici à peu près ce qu'il répond : a Avec ma terre vous obtiendrez autant de nourriture en une journée de travail que vous en obtiendriez sans elle en une semaine; vous me donnerez les trois quarts du produit de la terre et du travail. L'arrangement ne vous laisse, il est vrai, qu'une petite quotité des choses produites, — mais la quantité sera telle que vos salaires seront de moitié plus élevés qu'à présent. Vous devez être satisfait. »

Le contrat passé, les deux partis y gagnent en pouvoirs,—les voici tous les deux à même de consacrer du temps et de l'intelligence à fabriquer l'outillage qui leur permettra de réaliser de plus grandes économies de travail. La petite ferme a coûté des années d'efforts incessants et ne donne que 100 boisseaux en retour d'une certaine somme de travail consacré à sa culture. Grâce à la combinaison qui s'effectue par degrés du pouvoir intellectuel avec la force musculaire, une ferme de 200 boisseaux s'établira à moins de frais. Et ainsi des autres, — la ferme de 300 boisseaux se fondera avec moins d'efforts qu'il n'en a coûté pour.la première, et l'effort diminuera encore pour celle de 400. À chaque degré du progrès la valeur de l'homme augmente comparée à celle du capital, — le travail actuel gagnant en pouvoir aux dépens des accumulations du passé, et la rente diminuant en quotité, bien que croissant en quantité. Le premier propriétaire a pu forcer le travailleur de se contenter d'un quart du produit de sa peine. Mais lorsque le second vient à mesurer le pouvoir de ses accumulations contre les pouvoirs des hommes qui l'entourent, il trouve que la position relative de l'homme et de la matière a bien changé. Ses propres pouvoirs ont grandi; mais les leurs ont grandi aussi. Il peut établir une ferme de 200 boisseaux par an avec bien moins de peine qu'il ne lui en a coûté pour une de 100 boisseaux; mais ils le peuvent de même. Au lieu donc de demander trois quarts de la récolte, il ne demande que trois cinquièmes, — il reçoit 120 au lieu de 75 que recevait son prédécesseur et laisse au travailleur 80, — c'est-à-dire plus de trois fois la première quantité allouée.

À la troisième étape du progrès, nous retrouvons le même phénomène, qui se fait encore mieux sentir. Une ferme d'un rapport de 300 boisseaux coûte moins de peine à établir qu'il n'en a coûté pour celle de 200 boisseaux; son propriétaire traite avec des travailleurs dont les pouvoirs se sont accrus, — des hommes qui ont eux-mêmes accumulé un capital. Il ne demande plus que la moitié de la récolte; il reçoit 150, — laissant 150 au travailleur, dont le prédécesseur n'avait que 80. Les salaires s'élèvent donc à 150 boisseaux, ce qui facilite beaucoup un nouvel accroissement de capital» Animé d'une force constamment accélérée, le progrès vers la création d'un outillage encore amélioré, marche beaucoup plus vite que par le passé, et maintenant une ferme d'un rapport de 400 boisseaux s'établit avec bien moins de peine qu'il n'en a coûté pour celle de 300 boisseaux. Le coût de reproduction, abaissé à ce points son propriétaire est forcé de se contenter de 40 %,—il prend 180, et laisse au travailleur 220.

À la cinquième étape, la quote part du capitaliste tombe à deux cinquièmes. — Le pouvoir de la société, sur les services de la nature, s'est tellement accru, qu'une ferme de 600 boisseaux coûte moitié moins de peine à établir qu'aucune des fermes précédentes» Il en est ainsi pour la suivante, qui rapporte 1,000 boisseaux. L'accroissement des salaires y correspond au même degré; le travailleur, qui mesure ses pouvoir contre la somme totale du travail que, dans un échange, représenterait la nouvelle ferme, se trouve autorisé à demander deux tiers de la récolte, ne laissant qu'un tiers au propriétaire. Nous voici loin des trois quarts que prélevait le premier propriétaire.

Dans toutes les distributions, le capitaliste a bénéficié ; il a obtenu une quantité constamment croissante, résultat d'une quantité constamment décroissante dans une production qui a toujours été en augmentant; mais le travailleur a bénéficié bien mieux encore, en gardant pour lui-même une quantité constamment croissante dans cette production augmentée. Ainsi nous avons :


Total Part du capital Part du travailleur
Première ferme

Seconde

Troisième

Quatrième

Cinquième

Sixième

100

200

300

400

600

1,000

75

120

150

180

240

333

25

80

150

220

360

667

Le pouvoir du capital a donc un peu plus que quadruplé, tandis que celui du travail est vingt-six fois plus grand. Plus s'accélère la réduction de la part du capitaliste, plus s'accroît la tendance à une proportion plus forte du capital fixé au capital flottant et au décroissement successif de la quote-part qui peut être réclamée comme rente. À mesure que s'accroît le pouvoir de l'homme sur la matière, le pouvoir de l'homme sur ses semblables tend à diminuer, et l'on marche à l'établissement de l'égalité parmi les différentes agglomérations de la race humaine. Pour que le faible se trouve de niveau avec le fort, pour que la femme prenne son rang à côté de l'être qui partout a été le maître, que faut-il? Rien que le libre accroissement de la richesse, le libre développement de l'association, — le développement de l'individualité par la diversité des professions, qui est indispensable pour la vitesse de circulation et pour enfanter de nouveaux progrès.


§ 2. Ce sont là autant de vues qui diffèrent totalement de celles généralement acceptées, celles de l'école Ricardo-Malthusienne.[modifier]

La question de la rente payée pour' là terre, et des lois qui régissent ce payement avait depuis plus d'un siècle préoccupé les économistes, lorsque M. Ricardo, en 1817, résuma sous forme positive les idées déjà émises par Adam Smith, le docteur Anderson et autres — et donna au monde une théorie de la rente qui fut tout d'abord acceptée comme la véritable et qu'on a depuis qualifiée la grande découverte de l'époque.

Selon lui, la compensation pour l'usage de la terre se payant pour disposer de « certains pouvoirs originels et indestructibles du sol » tend à s'accroître dans ses proportions à mesure que l'accroissement de richesse et de population amène une nécessité de recourir aux sols f d'une fertilité constamment décroissante » qui payent de moins en moins bien le travail de l'homme. — Le pouvoir de la nature sur l'homme s'accroissant constamment et l'homme devenant de plus en plus son esclave et celui de ses semblables. Partant ainsi d'un point dire ctement opposé à celui dont nous sommes partis ; rien d'étonnant de voir qu'il arrive à une distribution tonte contraire à celle que nous venons d'exposer, et également en opposition avec tous les faits que présente l'histoire de l'origine et de la marche de la rente, dans tous les siècles à dater de Charlemagne. Ses doctrines ramenées à leur forme la plus simple sont contenues dans les propositions suivantes :

l° Qu'à l'origine de l'agriculture, la population était peu nombreuse et la terre abondante, on se contenta de cultiver les sols qui, grâce à leurs propriétés, payaient largement le travail — une certaine somme d’efforts étant rémunérée par cent quarters de blé.

2° Que la terre devenant moins abondante à mesure que la population devenait plus dense, on se trouva dans la nécessité de cultiver les sols moins fertiles, —de s'attaquer successivement à ceux de seconde , de troisième, de quatrième qualité qui donnent respectivement quatre-vingt-dix, quatre-vingts, soixante quarters pour une même somme d'efforts.

3° Qu'avec la nécessité croissante d'appliquer le travail de moins en moins productivement, la rente s'élève. — Le propriétaire du n» 1 se trouvant à même de demander et d'obtenir dix quarters du moment où l'on s'est attaqué au n°2, vingt quarters lorsqu'on a passé au n° 3, — et trente quarters lorsqu'il a fallu descendre au n°4.

4° Que la proportion, la quote-part du propriétaire, tend ainsi constamment à s'accroître, à mesure que décroît la productivité du travail, — le partage s'effectuant comme il suit :


Total. Travail. Rente.
Première époque quand le n°1 est seul cultivé

Seconde n°l et 2 sont cultivés.

Troisième n°1 à 3

Quatrième n°1 à 4

Cinquième n°1 à 5

Sixième n°1 à 6

Septième n°1 à 7

100

190

270

340

400

450

490

100

180

240

280

300

300

280

00

10

30

60

100

150

210

D'où résulterait une tendance à l'absorption finale de toute la production par le propriétaire de la terre et à une,inégalité toujours croissante des conditions le pouvoir du travailleur de consommer les utili tés qu'il produit diminuant constamment, et celui du propriétaire de les réclamer comme rente allant toujours croissant.

5° Que cette tendance à ce que diminue la rémunération du travail, et à ce que s'augmente la proportion du propriétaire, se trouve en rapport avec laccroissement de population, et se prononce d'autant plus fortement que la population s'accroît plus vite ; — mais qu'elle est contrebalancée à un certain degré par l'accroissement de richesse qui permet une amélioration dans la culture.

6° Que chaque amélioration de ce genre tend à retarder l'élévation de la rente, tandis que chaque obstacle à l'amélioration tend à l'augmenter, d'où cette conséquence nécessaire que les intérêts du propriétaire et du travailleur sont constamment en opposition, — la rente s'élevant à mesure que le travail tombe, et le travail tombant à mesure que la rente s'élève[60].


§ 3. Le système entier, placé ainsi sous les yeux du lecteur, repose sur l'assertion que la première culture commence par s'attaquer aux meilleurs sols.[modifier]

Cette idée que M. Ricardo n'aurait jamais émise, s'il avait eu l'occasion d'étudier comment s'y prennent les premiers colons qui sont toujours pauvres ou si la réflexion lui était venue, même dans son cabinet, que les riches sols occupent des relais de fleuves, qu'ils exigent par conséquent de grands efforts combinés pour être défrichés, drainés et rendus aptes à recevoir la charrue. Comme nous l'avons déjà vu, les faits sont tout autres ; le travail de culture a partout invariablement commencé par les sols pauvres; c'est seulement après l'accroissement de richesse et de population que les riches sols ont été soumis au travail agricole; la théorie n'ayant donc point de base pour la supporter on pourrait la laisser arriver, en compagnie de milliers d'antres aussi inexactes, à l'oubli qu'elle mérite si bien. Cependant comme elle ne manque pas d'un caractère spécieux et qu'elle a obtenu du crédit dans l'opinion publique, nous la soumettrons à un examen plus suivi, ce qui nous conduira à exposer les nombreuses erreurs contenues dans les déductions de ce que M. Ricardo a supposé une vérité importante et fondamentale[61].

D'abord vient cette assertion : qu'avec l'accroissement de population surgisse la nécessité de recourir à des instruments de pouvoir moindre. -- qui rémunèrent de moins en moins le travail. S'il était vrai que l'homme commence par les sols riches, cette autre proportion serait vraie aussi : que l'accroissement de population porte en lui la décadence du pouvoir de l'homme, et que l'homme devient de plus en plus victime de la nature. En commençant au contraire par les sols pauvres, il passe graduellement aux meilleurs, et à chaque nouveau pas s'accroît le pouvoir de choisir les sols qui répondent le mieux à ce qu'il se propose. Devenant graduellement maître de la nature et de lui-même, il prend une terre siliceuse ou la marne pesante, — l'argile ou la terre noire, — le fer ou la houille,—la pente d'un coteau ou le lit d'un fleuve,—une couche végétale mince ou profonde, — selon qu'il convient à ses besoins présents, et que cela peut l'aider dans la recherche d'un pouvoir plus étendu. Avec l'accroissement de population amenant la misère, le type de l'homme doit s'abaisser, il doit finir par tomber au-dessous du niveau de ce pur animal qui est le sujet dont s'occupe la science politique moderne. Si cet accroissement engendre au contraire la force, le type progresse vers le niveau du véritable homme mieux nourri, mieux vêtu, mieux logé, agissant mieux, pensant mieux, exerçant sur tous les actes de sa vie une volonté qui s'accroît à mesure que s'accroît l'empire qu'il exerce sur le monde matériel. À laquelle de ces deux classes de phénomènes appartient celui qui s'observe chez toutes les nations en progrès? c'est ce que nous allons examiner.

La population totale de l'Angleterre et du pays de Galles, au XIVe siècle, ne dépassait pas 2,500,000 âmes. Les terres fertiles abondaient attendant l'appropriation aux mains de l'homme. Les terres pauvres cependant recevaient la culture et payaient peu le travail, —six ou huit boisseaux de blé par acre passaient pour le rendement moyen. Aujourd'hui la population est sept fois plus nombreuse, il y a dix fois plus de terre en culture, — comprenant tous les sols pauvres sur lesquels la nécessité aurait forcé d'appliquer une déperdition de travail, et cependant le rendement moyen par acre, en estimant la récolte en foin comme du bœuf et du mouton, et en calculant la récolte de pommes de terre et d'autres végétaux alimentaires, s'est accrue dans une proportion au moins égale à celle des acres cultivés en plus. Les famines étaient fréquentes et sévissaient rudement; tandis qu'aujourd'hui l'on a cessé de les compter au nombre des chances possibles, — l'offre ayant gagné en régularité, en raison de la plus grande régularité de la demande[62].

Au bon vieux temps de la joyeuse Angleterre, alors que la terre fertile abondait et que la population était peu nombreuse, les porcs saxons erraient dans les forêts, — vivant du gland de vieux chênes 4ue leur propriétaire n'avait pas les moyens d'abattre. Plus tard, un famélique mouton végétait sur des terres incapables de produire du grain. C'est à peine si l'on avait des vaches et des bœufs, — les terrains de riches pâturages étant couverts de bois ou tellement saturés d'humidité qu'ils ne rendaient aucun service. Les filles d'honneur se régalaient de lard, les travailleurs faisaient festin d'une a bouillie de gruau, » comme cela se voyait encore il n'y a pas soixante-dix ans chez beaucoup de paysans des comtés du nord, ces mêmes comtés qui présentent aujourd'hui les plus belles fermes de l'Angleterre, — ces comtés de sols riches qui attendaient alors l'accroissement de population et de richesse. Du morceau de lard était à ces époques un objet de luxe qu'on rencontrait rarement sur la table du travailleur. Il y a tout au plus un siècle, une grande partie de la population se nourrissait de pain d'orge, de seigle et d'avoine, — le froment n'était qu'à l'usage du riche. Il est aujourd'hui à l'usage de tout le monde; et pourtant sans remonter plus haut qu'à l'année 1727, aux environs d'Édimbourg, un champ d'un huitième d'acre portant du blé passait pour une curiosité. Ceci donne une idée de ce que pouvaient être alors les Lothians et les différents comtés du nord d'Angleterre, où se voit aujourd'hui l'agriculture la plus prospère. À ces époques les hommes cultivaient non les meilleures terres, mais celles qu'ils pouvaient côtoyer, laissant les riches terres pour leurs successeurs, — ils ont fait ce que font journellement sous nos yeux les settlers, les colons des prairies de l'ouest.

En même temps que le pain de froment a succédé au mélange d'orge, de seigle et de glands, que jadis on qualifiait pain, et qu'on supposait plus nourrissant parce qu'il restait plus longtemps dans l'estomac, qui le digérait moins facilement, (— une idée, que répète encore aujourd'hui le pauvre paysan d'Irlande, qui, parmi les pommes de terre, préfère la lumper, parce que, dit-il, elle contient un os) —le bœuf et le mouton ont succédé au hareng salé sur la table de l'artisan et du laboureur, et au jambon nourri de gland sur la table du lord. Dans l'espace d'un siècle, le poids moyen du gros bétail s'est élevé de 370 livres à 800 livres, et celui du mouton de 28 livres à 80 livres; — et le chiffre des têtes consommées s'est élevé encore plus que le poids. La quantité de laine de peaux et d'autres parties qu'utilisent des manufactures de toute sorte, est immense, et cependant la population qui ne vit que du travail purement agricole n'est certes pas le triple de ce qu'elle fut à l'époque des Plantagenets. La rémunération du travail s'est donc largement accrue avec l'accroissement de population. L'homme a acquis pouvoir sur les différents sols que leur ténacité ou la distance dérobait aux moyens de cultiver dont il disposait, mais qui aujourd'hui sont requis de fournir à la subsistance d'une population accrue et plus prospère.

L'histoire de la France au moyen âge, lorsque la terre abondait et que la population était peu nombreuse, n'est qu'un récit d'une suite non interrompue de famines. À une date aussi avancée que le milieu du quinzième siècle, voici quelle était la condition des paysans de cette nation, d'après Fortescue, un savant jurisconsulte anglais de cette époque.

« Ils boivent de l'eau, ils se nourrissent de pommes et d'un pain de seigle presque noble. Ils ne mangent point de viande, si ce n'est, et très-rarement, un peu de lard, ou les entrailles et les tètes des animaux que l'on tue pour les nobles et pour les riches marchands. Ils ne portent pas de laine, sinon une pauvre cotte sous leur vêtement extérieur, qui est fait d'une grosse toile, et qu'ils appellent un froc. Leurs chausses sont de la même toile, et ne descendent qu'au genou, sur lequel la jarretière les serre, et les jambes sont nues. Les femmes et les enfants vont pieds nus. Et il leur serait impossible de vivre mieux ; car tel parmi eux qui ne pouvait payer à son seigneur, pour le loyer d'un petit champ, un écu[63] paye maintenant au roi jusqu'à cinq écus. Aussi le besoin les condamne à de telles veilles, à un tel travail, à tant remuer la terre pour leur subsistance que leur nature est toute dévastée et leur espèce réduite à rien. Ils marchent voûtés, et sont faibles, incapables, de se battre et de défendre le royaume. Il n'ont ni armes, ni argent pour s'en procurer. En vérité, ils vivent dans la plus extrême pauvreté et misère ; et cependant ils habitent un des plus fertiles royaumes du monde[64]. »

Le lecteur a déjà vu que jusqu'au commencement du siècle dernier la population de ce royaume manquait de pain la moitié du temps, et portait des peaux comme vêtement, faute de drap. Le chiffre des consommateurs de pain de froment était de 7 millions; aujourd'hui il est de 20 millions. L'aliment s'est plus amélioré que la population ne s'est accrue. Le pouvoir d'obtenir les nécessités, les conforts et le luxe de la vie, dépend du pouvoir de demander à la nature leur production ; — plus est grand le pouvoir d'association, plus grande aussi sera, comme nous le voyons invariablement, la quantité produite.

« Si l'on met en regard, dit M. Passy, les chiffres afférents aux dix départements les plus peuplés et les plus riches, et les chiffres afférents aux dix départements qui le sont le moins, on trouve que l'hectare rend, en moyenne, de 15 à 20 hectolitres de froment dans les premiers, et seulement de 7 et demi à 11 dans les derniers, et qu'il y a pareille disproportion entre tous les autres produits. Quant aux consommations, elles offrent également des différences fort marquées. La nourriture n'est pas seulement supérieure en qualité dans les départements avancés, elle l'est en quantité, et, tête par tête, on y consomme jusqu'à 30 % en poids de plus que dans les départements arriérés[65]. »

Le même ordre de faits se présente dans tout pays en progrès. Le peuple de Russie est mieux nourri et mieux vêtu qu'à l'époque de Pierre le Grand, — bien que son accroissement eût dû le forcer depuis longtemps à recourir aux sols de qualité inférieure, si la théorie de Ricardo était exacte. Il en a été, et il en est de même pour les populations d'Allemagne, de Belgique, du Danemark et de Suède, — qui sont toutes incomparablement mieux nourries que ne le furent leurs ancêtres, alors que la terre abondait. Considérons maintenant la récente fondation de ce qui est devenu les États-Unis, elle nous offre un récit de rudes privations, — provenant du peu de densité qui ne permettait point l'association et la combinaison. La seconde des propositions formulées ci'-dessus est donc en opposition directe avec chacun des faits que présente l'histoire du monde; tous les faits, au contraire, sont en concordance exacte avec celle que nous présentons ici.

À mesure que s'accroissent richesse et population, les hommes sont de plus en plus mis à même de s'associer et de combiner leurs efforts, en même temps que s'accroît la tendance au développement de leurs diverses facultés, et que s'accroît constamment leur pouvoir de contraindre les forces de la nature à travailler pour leur service, — chaque étape, dans cette voie de progrès, étant marquée par un accroissement du pouvoir de déterminer quels sols à choisir pour la culture, et par un accroissement constant de la rémunération du travail, et de la facilité de produire et d'accumuler. — Voilà comment l'homme devient le maître de la nature, tandis, qu'à croire M. Ricardo, il en devient, de plus en plus l'esclave.


§ 4. La seconde proposition attribue l'origine de la rente à la nécessité d'appliquer le travail d'une manière moins productive.[modifier]

Le propriétaire du n° 1 qui rend 100 quarters se trouve dans la position de demander 10 quarters lorsque le moment est venu de recourir aux sols de seconde qualité, qui rendent 90 quarters et 20 quarters lorsqu'on descend au n° 3, qui ne rend que 80 quarters.

Si toutes les terres avaient le même degré de puissance, la nécessité ne serait plus admissible ; cependant on aurait à payer, pour l'usage d'une ferme garnie de bâtiments et de clôtures, une compensation qu'on refuserait de payer au propriétaire d'un terrain resté dans l'état de nature. Dans cette compensation, M. Ricardo ne voit que l'intérêt du capital, et il la distingue de celle payée pour l'usage de la puissance du sol. Lorsque des terres de puissance différente sont exploitées, — et qu'elles sont toutes également pourvues de bâtiments, de haies, de granges, — il suppose que le propriétaire du n° 1 reçoit intérêt de son capital, plus la différence entre les 100 quarters de rendement et les 90, 80 ou 70 quarters du rendement des sols de puissance inférieure auxquels la nécessité a forcé l'homme d'appliquer la culture. Cette différence constitue pour lui la véritable rente.

Cependant, comme la culture débute toujours par les sols pauvres, et passe de là aux sols riches, c'est la marche inverse qui doit avoir lieu, — le propriétaire du sol cultivé le premier recevant m intérêt, moins la différence entre la puissance de son sol et celle des autres sols, qui, à mesure que s'accroissent population et richesse sont exploités avec une dépense de la même somme d'effort humain. Le premier petit champ défriché sur le revers du coteau, et sa misérable hutte, ont coûté plus de journées à travail qu'il n'en faut aujourd'hui pour défricher une plus grande pièce de terre de qualité supérieure, et y installer une maison de bois fort habitable. Le premier colon à qui vient l'envie de louer sa propriété se trouve forcé d'accepter, non des profits plus une différence mais des profits moi/ns une différence. L'observation journalière montre que telle est la marche régulière, la terre obéissant aux mêmes lois que celles qui régissent toutes les utilités et toutes choses. Comme le vieux navire a coûté bien plus de travail qu'il n'en faut aujourd'hui pour en construire un de puissance double, son propriétaire reçoit, pour son fret, des profits moins une différence. La vieille maison a coûté de travail» mais elle est petite et peu commode. Une nouvelle, capable de mieux abriter le double d'habitants ne coûtant aujourd'hui que la moitié du travail de la première, le nouveau constructeur ou son représentant reçoit comme rente des profits de capital, moins une large différence. B en est ainsi pour les nouveaux engins, les chemins de fer, les moulins» les machines de toute espèce. Il n'existe qu'un seul système de lois pour régir la matière, quelque forme qu'elle revête.

Le prix de la terre est plus ou moins en rapport avec la rente qu'elle commande. Si la doctrine de M. Ricardo est exacte, le prix de vente serait le capital incorporé, plus la valeur de ce qu'il regarde comme la véritable rente. Si la doctrine est erronée et si l'occupation débute toujours par les sols pauvres, — le prix sera le capital moins la différence entre le degré de puissance et celui des autres terres dont le coût de mise en exploitation serait le même. Dans un cas, le pouvoir du capital sur le travail tend toujours à s'accroître; dans l'autre il doit régulièrement décliner, — le travailleur acquérant toujours de nouveaux sols meilleurs, moyennant un décroissement des quote-parts dans les produit» payées comme rente. La diminution de valeur des premières terres suit comme conséquence nécessaire. Nous avons déjà vu que cette diminution a lieu en effet et qu'elle provient de la facilité croissante d'accumulation, — la terre obéissant aux mêmes lois que les charrues, les haches et les engins — tous objets qui tombent/avec le temps, au-dessous un coût de production. Sa valeur étant partout limitée au coût de reproduction, et celui-ci tendant à diminuer à chaque accroissement de richesse, le propriétaire se trouve forcé d'accepter, de l'homme qui en fait usage, moindre quote-part dans les produits. Jamais rente comme celle qu'a imaginée M. Ricardo ne fut et n'a pu être payée. Le propriétaire de l'outil primitif, ou du premier moulin, pourrait tout aussi bien s'attendre à être payé pour l'usage des propriétés originelles et indestructible du fer — que le propriétaire du premier champ exploité.


§ 5. La troisième proposition est que, avec l'accroissement de richesse et de population, et en vertu de la nécessité qui en résulte de recourir aux sols pauvres, — la rente s'élève à mesure que le travail devient de moins en moins productif. Si la culture débute par les sols riches, on doit tenir pour vraie cette assertion : que le résultat nécessaire d'un accroissement de la race humaine et du pouvoir de combinaison et d'association, serait l'asservissement croissant des hommes du travail au vouloir de ceux qui possèdent la terre. L'esclavage définitif de l'homme est ainsi la conclusion naturelle des doctrines Ricardo-Malthusiennes. Si cependant la culture ne débute pas par les sols riches, — si au contraire elle débute toujours par les sols pauvres, passant de là aux sols riches, avec une rémunération croissante du travail, c'est alors l'inverse qui est la vérité. La quote-part du propriétaire doit décroître constamment, laissant une quote-part plus forte dans une quantité accrue au travailleur, dont le lot final devra être la liberté au lieu de l'esclavage ; et c'est là en effet la marche des choses, comme le prouve l'histoire de toutes les nations qui progressent.

Nous lisons dans Adam Smith, qu'à la différence de la première époque de la société où la terre était cultivée par des serfs qui appartenaient à un seigneur corps et biens, ainsi que le produit de leur travail, — la part du propriétaire ne dépassait pas, de son temps, le tiers ou même le quart de la production, — et que néanmoins le montant de la rente s'était tellement accru, qu'il était pour lors a le triple ou le quadruple de ce qu'avait été jadis le total de la production. »

L'abaissement du taux de la quote-part a été admise par Malthus lui-même, lorsqu'il affirme que : d'après les rapports récents au conseil d'agriculture, la moyenne n'excède pas un cinquième; au lieu qu'auparavant il avait été formellement d'un quart, d'un tiers, ou même d'un cinquième. Et toutefois il voit là une preuve qu'il y a eu accroissement continu de la difficulté d'obtenir 1a subsistance. Le sentiment général, au contraire, était que les hommes vivent mieux que par le passé, — qu'ils ont aujourd'hui de la viande, du pain de froment, du sucre, du thé, du café, au lieu que jadis ils se contentaient d'un pain d'or, de seigle et de glands[66]. Pour combattre ce sentiment, Malthus s'appuie sur ce qu'au lieu de 192 setiers de blé par semaine, que le travailleur aurait reçu autrefois comme salaires, il ne reçoit (en 1810) que 80 setiers; et depuis lors un autre écrivain s'est hasardé à dire : qu'en Tannée 1495, ces salaires de la semaine auraient été de 199 setiers.

Quels étaient les salaires annuels du travailleur précisément à cette date ? Les moyens nous manquent de le constater ; mais comme le changement s'est opéré lentement, nous risquerons peu de nous tromper m prenant ceux des dernières années du siècle qui a précédé. En 1389, un conducteur de charrue avait sept shillings, et un charretier dix shillings par semaine, sans rhabille-ment ou quelque casuel. Il n'est pas même bien positif qu'il eût avec cela sa misérable nourriture. En prenant une moyenne d'années, ces salaires représentaient au plus un quarter de blé ou huit boisseaux; et voici qu'on nous parle de salaires de trois boisseaux par semaine. Dans cette même année que l'on cite, il fallait 450 journées de travail pour faire la moisson de 200 acres de terre, — le rendement moyen étant de 6 boisseaux par acre, soit en tout 1,200 boisseaux, c'est-à-dire 2 boisseaux 2/3 mois sonnés par journée de travail. ce taux, le salaire d'une semaine serait 16 boisseaux, dont le cinquième juste nous est donné comme le salaire de][chaque semaine dans l'année. À cette époque, la terre occupait presque tous les bras, les fabriques étaient dans leur enfance. En supposant tous les travailleurs payés sur ce pied, il s'ensuivrait que 5 semaines de gages absorberaient le total de la récolte annuelle.

Voilà les documents mis gravement en avant par des écrivains qui savent qu'à cette époque, la terre et son représentant prenaient au moins les deux tiers, et ne laissaient que bien peu au travailleur. La main-d'œuvre pour la moisson aujourd'hui se paye avec moins d'un quarantième de la récolte; mais il y a du travail aux champs pendant toute l'année, et les salaires de la moisson ne s'écartent pas beaucoup de celui des autres journées. Au quinzième siècle au contraire, on trouvait peu à travailler dans l'année, ces salaires de moisson formaient une 'partie importante du revenu annuel,|[comme nous le voyons encore chez les paysans de l'Irlande. L'accroissement de richesse et de population, facilite la distribution de besogne dans le cours de l'année, — ce qui accroît beaucoup la circulation, l'économie et la productivité du travail; un fait qui aurait dû être connu de tous les économistes qui depuis plusieurs années ont pris à tâche de démontrer la doctrine malthusienne, en prônant que le travailleur d'aujourd'hui a moins pour subsister que celui de l'époque des Plantagenets et des Lancastres. Il est difficile de penser plus loin l'absurde, qu'on ne l'a fait dans certains raisonnements, à propos de cette question.

En comparant les rentes de l'époque actuelle avec.celles do temps d'Arthur Young (1770), la Bévue d'Édimbourg[67] montre que, dans la période qui les sépare, le prix moyen par acre payé à Bedford et Norfolk, s'est élevé de 11 shilling., 9 deniers à 25 shilling. 3 deniers; mais que dans la même période, on a réalisé différentes économies dans la culture qui montent à 32 shilling. 2 deniers, —c'est-à-dire à plus du double de l'élévation de la rente. La différence entre les deux va au fermier, et c'est une bonne addition à ses profits. Il faut ajouter à ces économies les grands avantages qui résultent de la création d'un marché domestique qui met le fermier à même de faire deux fois plus de fourrages verts, de laitage, de viande et de lame que n'en faisait son prédécesseur.

Ce sont là d'immenses avantages, et si, dans de telles conditions la terre et le travail ne gagnent pas en valeur, cela doit tenir à quelque erreur dans le système. Et il est facile de le voir. À l'époque de Smith et de Young, les travailleurs, pour la plupart, cultivaient leur propre petite propriété. Depuis, la terre s'est consolidée de plus en plus, d'où est venue la nécessité qu'une classe de grands fermiers s'interposât et fut supportée par celui qui possède la terre et par les bras qui la travaillent. La récolte étant le fond sur lequel se payent les salaires, la rente et les profits, plus ces derniers prélèvent, et moins il reste à partager entre les autres. L'élévation et le taux de la quotité des profits, nous dit l'auteur de l'article de la revue, est la véritable raison qui fait que la terre ne gagne pas en videur, et que le pouvoir de production du travailleur fermier va décroissant, tandis que dans le cours naturel des choses, il devrait s'accroître. La tendance récente dans tonte l'Angleterre, en ce qui regarde la terre, a été rétrograde, et c'est pourquoi ses économistes se sont presque tous ingéniés si fort à fournir des lois naturelles, en vertu desquelles il devienne possible d'imiter au Créateur la pauvreté et le crime, qui sont l'œuvre de l'homme.

En France, nous l'avons déjà vu, le chiffre des familles agricoles a presque doublé dans la période de 1700 à 1840,—en même temps que le salaire journalier du travail agricole a presque quadruplé. La quote-part du travailleur était de 35 %, elle a monté à 60 %. Le propriétaire de la terre retrait 65 % ou presque le double de la part du travailleur, il n'a plus retenu que quarante, soit deux tiers de moins. Néanmoins la production s'est tellement accrue que cette quote-part, plus faible, donne au capitaliste 2 milliards de francs, au lieu de 850 millions qu'il obtenait auparavant.

Telle est la marche des choses dans tout pays où richesse et population peuvent librement s'accroître et où le commerce a son libre développement ; — toutes les utilités qui existent diminuent de valeur comparées au travail, et celui-ci gagne en valeur comparé à elles, par suite de la diminution constante du coût de reproduction. En Prusse, il y a quarante ans, un tiers du produit était regardé comme le taux équitable de la quote-part du travailleur. Depuis lors le travail est devenu beaucoup plus productif, —et le taux a monté vite. De même en Rus»e et en Espagne, tandis qu'en Irlande, dans l'Inde, au Mexique, en Turquie, il a continuellement baissé ; — la richesse dans ces derniers pays tendant à décroître au lieu de progresser.

La richesse doit s'accroître plus rapidement que la population. Son accroissement cependant étant en raison directe de la vitesse de circulation, il est nécessairement lent dans tous les pays où la centralisation gagne du terrain, — car c'est la route certaine vers l'esclavage et la mort politique et morale. Chaque fois que s'élève le rapport de la richesse à la population, le pouvoir du travailleur s'accroît comparé à celui du capital foncier ou autre. Il n'échappe à personne que lorsqu'il y a plus de navires que de chargements, le fret baisse ; et vice versa lorsqu'il y a plus de chargements que de navires, le fret monte. Lorsqu'il y a plus de charrues et de chevaux que de laboureurs, ceux-ci font la loi pour le salaire ; lorsqu'il y a plus de laboureurs que de charrues, les maîtres des charrues règlent le partage des produits. La demande de charrues étant suivie d'une demande nouvelle de bras pour exploiter la bouille et fondre le minerai, le maître de forge devient un concurrent à la recherche du travailleur, qui obtient une meilleur part dans la rémunération constamment croissante du travail. Comme il devient dès lors un meilleur acheteur de drap, le fabricant fait concurrence au maître de forges et un fermier pour s'assurer ses services. Sa part augmentée de nouveau, il demande du sucre, du thé, du café, et voici que l'armateur entre vis-à-vis de lui en concurrence avec le fabricant, le maître de forges et le fermier. Avec l'accroissement de richesse et de population, il y a ainsi accroissement constant dans la demande de l'effort intellectuel et musculaire, — lequel gagne en puissance productive, ce qui accroît la faculté d'accumuler, et augmente nécessairement la part du travailleur. Son salaire s'élevant, le taux de la quote-part du capitaliste baisse, et toutefois celui-ci fait fortune plus vite qu'auparavant, — son intérêt et celui du travailleur étant en parfaite harmonie l'un avec l'autre. Nous en avons la preuve dans la somme constamment croissante de la rente foncière de France et d'Angleterre à mesure que s'abaisse le taux de la quote-part du propriétaire ; comme dans la somme énorme que produisent les chemins de fer, en transportant à un prix de transport qu'on peut dire insignifiant, si on le compare aux prix de roulage et au péage des routes à barrière. La plus grande preuve d'un accroissement de richesse est dans la baisse du taux de la quote-part du capitaliste; et cependant la doctrine Ricardo-Malthusienne a pour principe fondamental, qu'avec l'accroissement de richesse et de population ce taux doit fatalement monter.

Rien de plus fréquent que ces renvois « au vieil âge d'or » où le travailleur a trouvait à vivre bien mieux qu'à présent, » et il n'y a rien de plus erroné. La consommation actuelle de l'Angleterre, en calculant au plus bas, est soixante fois plus grande qu'à l'époque d'Édouard III, et la population est six fois plus nombreuse. La moyenne par tète est dix fois plus forte en quantité, sans tenir compte de la différence de qualité. Dans ces jours de barbare esclavage, les nobles et leur suite dissipaient énormément. Aujourd'hui l'économie prévaut partout, et il n'en peut être autrement, le mode général d'existence s'élevant en conformité exacte avec la baisse du taux de la quote-part dans les produits du travail donnée au propriétaire du sol. L'accroissement de richesse tend donc à engendrer l'économie, laquelle à son tour aide à l'accroissement de la richesse et facilite l'extension de la culture sur les sols riches, D'où il suit que plus s'élève la qualité des sols mis en culture et plus s'élève la somme de production ; plus s'accroît pour le travailleur, la faculté de fournir à ses besoins et à ceux d'une famille; et plus la prudence et l'économie deviennent nécessaires pour ceux qui ne vendent pas leur travail et qui pourtant doivent vivre dans ce style plus élevé dont l'usage s'est établi.

Comme le capital est le grand égalisateur des conditions l'instrument qui les élève à un même niveau tout le monde a intérêt à l'adoption de mesures qui ont pour objet d'empêcher sa dissipation par suite d'une guerre, ou sa déperdition faute d'une prompte demande de l'énergie potentielle, résultat de sa consommation sous forme de nourriture. Plus la demande de l'effort humain suit de près l'application ; plus s'accroît le pouvoir d'accumuler et plus forte est la tendance à l'abaissement du taux de quote-part du capital, et à la hausse du taux de quote-part du travailleur<ref name="ftn70">Voici comment M. Ferrara, professeur à Turin, établit que le changement dans le mode de distribution est la conséquence directe de la valeur limitée par le coût de reproduction.

« Le présent s'appuyant sur les accumulations du passé acquiert une force productive qu'il n'aurait point autrement. Grâce à cette acquisition il est affranchi du besoin d'une autre aide. Le travail du passé et du présent, — le capital et le travail, — se rencontrant sur le marché, la loi générale de la valeur régit toutes leurs négociations, — cette loi étant directement constituée pour affranchir le présent de la tyrannie du passé. » — Bibliotheca de Economista vol. XIII, p. 49.


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Voici un tableau des résultats des deux systèmes; le lecteur peut comparer avec ce qui se passe sous ses yeux — et dédier en faveur de celui qui lui semble s'accorder le mieux avec les faits :


Doctrine de Ricardo
Observations
Pouvoir de la terre
Pouvoir du travail
Pouvoir de la terre
Pouvoir du travail
1° période

2° période

3° période

4° période

5° période

6° période

7° période

8° période

9° période

10° période

11° période

100
190
270
340
400
450
490
520
540
550
550


10
30
60
100
150
210
280
360
450
550


100
180
240
280
300
300
280
240
280
100


30
70
120
180
250
330
420
510
720
740
870
20
42
60
80
100
120
140
155
170
180
190


10
28
60
100
150
210
280
355
450
650
680

§ 6. Passons à cette proposition : que la richesse tend à contre-balancer les lois en question.[modifier]

C'est en introduisant des améliorations dans la culture, retardant ainsi la nécessité de recourir aux sols moins productifs. La proposition a été introduite dans le système par le besoin absolu de créer un refuge à quelques-unes des mille exceptions à ses lois, qui se présentaient d'elles-mêmes à son auteur; sa présence est un aveu positif du vice de la doctrine.

Selon H. Ricardo, la richesse s'accroît le plus vite à l'époque et dans le pays où la terre abonde le plus, — à l'époque et dans le pays où les meilleurs sols seuls sont en culture. C'est aussi l'opinion de ses disciples, comme on le voit par le fait que tous, sans exception, attribuent le rapide accroissement de richesse des États-Unis à l'abondance de la terre. La culture améliorée devrait donc progresser au plus vite là où la terre abonde le plus, mais ce n'a été le cas dans aucun pays du monde. C'est tellement le contraire qui est arrivé que la richesse s'est accrue le plus lentement dans les États où abondent le plus les sols riches et inoccupés, et cela par la raison que la population y étant le plus disséminée,—le pouvoir d'association y a le moins existé. Elle s'accroît, aujourd'hui, le plus rapidement dans ceux où l'on a eu recours aux sols négligés dans les premiers temps ; et c'est précisément de cette manière que les améliorations dans la culture se produisent le mieux[68]. La charrue permet an fermier de fouiller profondément les terrains qui occupent le fond des vallées, la bêche lui facilite l'accès à la marne, — le chemin de fer lui rend facile de changer de localité. Il lui permet aussi de rapprocher la houille de la chaux. Il facilite la composition d'un nouveau sol qui, selon M. Ricardo, devrait être plus mauvais que l'ancien, et qui, de fait se trouve meilleur. À chaque extension de la culture, le travail déferait être moins productif, — la richesse 8'accroître plus lentement, en même temps que décroîtrait le pouvoir de progresser dans les améliorations; et cependant chaque extension se trouve suivie d'un accroissement du pouvoir de l'homme de commander les services de la nature.

Les nouveaux sols sont meilleurs que les anciens, ou ils sont pires. Dans le premier cas, la théorie de M. Ricardo n'a nul fondement. Dans le second à l'extension de la culture devrait succéder l'affaiblissement du pouvoir d'accumulation — et la nécessité d'appliquer un travail de moins en moins rémunéré, ce qui conduit fatalement au paupérisme» à l'esclavage et au crime. La loi de nature qui règle la production alimentaire ne peut pas plus être suspendue que celles qui règlent la gravitation de la matière ; le faiseur de système qui doit s'appuyer sur leur interruption pour l'établissement de sa théorie fournit par cela même la preuve concluante de son manque de connaissances. Toutes ses lois sont simples et universellement vraies ; la loi de M. Ricardo est complexe et universellement fausse. Autrement, il n'eut point été dans la nécessité de ménager des soupapes pour les faits qui le gênent.


§ 7. La dernière proposition est que chaque amélioration de cette sorte tend à retarder l'élévation de la rente.[modifier]

Chaque obstacle à l'amélioration tend au contraire à accélérer cette élévation. Les intérêts du propriétaire et du travailleur sont donc toujours en opposition l'un avec l'autre.

Si les hommes commencent par la culture des sols les plus fertiles et si avec le progrès de population vient la nécessité de recourir à ceux de moindre puissance, qui rémunèrent de moins en moins le travail, la conclusion de la proposition est exacte. Plus se ralentira l'accroissement de subsistances et plus vite s'accroîtra le pouvoir du propriétaire de la terre en culture, et aussi la tendance à la pauvreté et aux maladies pour ceux qui doivent vivre de leur travail[69]. Le propriétaire doit prendre une quote-part constamment croissante, — car le travailleur devient son esclave, reconnaissant de ce qu'on lui permet de vivre et de travailler, quoique réduit au pain de gland. M. Ricardo ayant poussé sa doctrine jusqu'à ses conséquences légitimes, ces résultats seront un jour atteints, — si la doctrine est exacte. Peu importe de dire que la marche à la décadence puisse être suspendue. L'homme tendant constamment dans cette direction doit aboutir au terme, fût-ce dans mille ans[70].

L'expérience de l'Europe pour des milliers d'années, et celle de l'Amérique pour les trois derniers siècles nous conduisent à des conclusions tout à fait contraires ; cependant M. Ricardo affirme avec insistance que telle est la loi. D'après cela, comment songer à se mettre au travail? Nous ne connaissons aucune autre loi de la nature suspendue ainsi in terrorem une loi de terreur, au-dessus de l'homme ; aucune dont l'action soit ainsi interrompue pour l'aider, à quelque époque de l'avenir, avec une énergie accrue à l'infini pendant l'interruption. La population s'accroissant chaque jour et très-vite, la nécessité de recourir aux sols moins productifs doit s'accroître à chaque heure ; et cependant il est permis à l'homme d'aller multipliant son espèce, dans une ignorance avenue et bénite de ce fait : que ses descendants sont destinés à endurer tous les tourments de la faim, tandis que les propriétaires fonciers seront dans une abondance telle qu'on en a jamais connue, — une classe devenant maîtresse et les autres esclaves.

Posons maintenant que la culture commence toujours par les sols pauvres, — passant de là aux sols humides et aux anciens lits des fleuves, — nous aurons l'inverse de la proposition. La quantité de la rente s'accroîtra à chaque amélioration et diminuera à chaque obstacle à l'amélioration; — les intérêts tant du propriétaire que du laboureur sont ainsi en parfaite harmonie. Une culture améliorée fait nécessairement l'accroissement de richesse. Plus il y a de bêches et de charrues et plus leur qualité est supérieure, plus l'effort humain obtient de rémunération, et plus augmente la quantité de la rente. Plus il y a de machines à vapeur, plus l'opération du drainage devient facile, mieux le travail est rémunéré et plus augmente h quantité de la rente. Plus il y a de moulins, plus est facile la conversion du grain en farine, et mieux le travail est rémunéré, plus augmente la quantité de la rente. Plus il y a de fabriques, moins on a de peine à se procurer du drap, plus augmente la proportion que l'on peut consacrer à améliorer la terre par le drainage, les chemins, les ponts, les écoles, mieux le travailleur est rémunéré plus s'accroît la quantité de la rente. Les intérêts du propriétaire sont donc directement favorisés par toute mesure qui tend à accroître la richesse de la communauté et à améliorer la culture.

Quant au travailleur, comme il voit qu'à chaque progrès en nombre et en qualité des bêches, charrues, machines, chemins, moulins et fabriques, son travail devient plus productif, — qu'en proportion de chaque progrès dans la facilité de produire qu'ils assirent à qui en louera l'usage, il est mis à même de retenir une quote-part plus élevée dans une quantité plus grande, et que au lieu du premier contrat qui, alors que la terre en culture ne rendait que six boisseaux par acre, donnait au propriétaire les deux tiers et ne lui laissait que deux boisseaux, le contrat nouveau, dans un rendement de quarante boisseaux, ne donne au propriétaire qu'un équilibre et lui laisse trente deux boisseaux, il comprend que ses intérêts, comme ceux de celui qui touche la rente, sont directement favorisés par toute mesure qui tend à augmenter la richesse et à perfectionner le mode de culture.


§ 8. Cette harmonie parfaite de tous les intérêts permanents de l'homme, il semblerait qu'il suffise de convaincre les hommes de son existence.[modifier]

Il s'agit de leur faire apprécier pleinement les avantages de la coopération sur l'antagonisme, de leur montrer que pareille à la grâce, «elle descend goutte à goutte comme la douce pluie qui descend du ciel, bénissant à la fois celui qui donne et celui qui » reçoit. » Il suffirait de cela seul, disons nous, pour exciter tout homme honnête et éclairé à travailler au développement, chez ses semblables de tous les pays, de leur instinct naturel pour leur association et la combinaison, — le laboureur et l'artisan prenant place à côté l'un de l'autre. Que la nécessité en soit comprise, ainsi que les avantages qui en résulteraient pour tous — le Gaulois et le Breton — le Russe et l'Américain — le Turc et le chrétien, et dès lors la paix et le commerce succéderont au trafic envieux et à la discorde universelle. L'harmonie des classes enfantera l'harmonie des na-tiens. L'amour de la paix se répandra sur toute la terre. Tous reconnaîtront avec bonheur que dans les lois qui régissent les rapports de l'homme avec ses semblables, règne cette belle simplicité, cette harmonie qui se manifeste si hautement en toutes autres choses ; tous apprendront, par degrés, que la meilleure manière de servir leurs propres intérêts est de respecter dans autrui les droits de la personne et de propriété qu'ils désirent qu'on respecte en eux-mêmes ; et tous à la fin acquerront la conviction que toute la science sociale est comprise dans cette courte parole du grand fondateur du christianisme : « Faites au prochain comme vous voudriez qu'il soit fait à vous-même. »

Le système de M. Ricardo est an système de discorde. Ses parties ne s'accordent pas entre elles, et son ensemble tend à soulever la guerre entre les classes et les nations. Tout en préconisant la liberté, il enseigne que le monopole de la terre est en accord avec une grande loi de la nature. Tout en croyant à la liberté d'action, il enseigne que si les hommes et les femmes s'avisent de contracter mariage, — ce qui est le stimulant le plus puissant au travail et ce qui tend le mieux à améliorer le cœur et l'intelligence, — leur chance probable est de mourir de faim. Tout en admirant la saine moralité, il fait valoir les avantages du célibat, — donnant faveur à ce qui peut détourner du mariage et favoriser la débauche. Tout en émettant un vœu pour la liberté du commerce des grains, il enseigne au propriétaire que ses intérêts auraient beaucoup à en souffrir. Tout en désirant améliorer la condition du peuple, il affirme au propriétaire que tout capital dépensé en amélioration de culture doit diminuer la quantité de la rente. Tout en désirant que les droits de la propriété soient respectés, il enseigne au travailleur que les intérêts du propriétaire ont à gagner à toute mesure qui tend à produire une disette; — la rente étant payée en vertu du pouvoir qu'exerce une minorité qui s'est approprié ce que la bienveillante Providence a créé pour le bien commun de tous. Son livre est le véritable manuel du démagogue — qui cherche le pouvoir par la loi agraire, la guerre et le pillage. Ses enseignements sont en contraction avec ce qu'enseigne l'étude des faits bien observés, en contradiction avec eux-mêmes. Les rejeter au plus vite sera agir pour le mieux dans les intérêts du propriétaire et du tenancier, du fabricant et de l'ouvrier, et de l'Humanité en masse.


§ 9. Que depuis des siècles la marche des affaires en Angleterre, en France et dans d'autres pays, ait été celle par nous indiquée, il n'est pas permis d'en douter, — la quote-part du propriétaire foncier et des autres capitalistes s'étant constamment abaissée, tandis que s'élevait celle du travailleur, et le premier s'étant enrichi en même temps que l'autre s'est affranchi.[modifier]

En examinant d'autres contrées, nous voyons un autre état de choses. — La quote-part du propriétaire a monté, tandis que celle du travailleur a baissé. II nous reste donc à chercher les causes de désordre qui ont produit un tel effet, — et à apprécier à quel point elles peuvent confirmer ou détruire la proposition : que la tendance à abaisser le taux de la quote-part du capitaliste et à élever celle du travailleur est en raison directe de la circulation du travail et de ses produits,

L'Attique, dans les jours de paix qui suivirent la promulgation des lois de Solon nous présente un peuple chez lequel la quote-part du capitaliste va constamment s'abaissant, — en même temps que le peuple gagne de jour en jour en liberté. Plus tard, on ne s'occupe que de guerre et de négoce, le mode de distribution change et l'homme retourne à l'esclavage. Voyons peu après le siège de cette république jadis puissante, nous y trouvons une province romaine. — Les libres citoyens des anciens jours ont cédé la place à des esclaves qui dépendent du vouloir d'hommes tels qu'Hérode-Atticus, pour la solution d'une question telle que celle de la distribution des produits de la terre et du travail. La circulation du corps social ayant graduellement cessée la mort politique et sociale a suivi comme conséquence nécessaire.

En Italie nous trouvons une répétition de ce que nous avons vu en Grèce, — la circulation cessant par degrés à mesure que la terre est monopolisée et que des individus acquièrent le pouvoir de diriger la distribution de ce qui est produit par des troupeaux d'esclaves. La centralisation et l'esclavage conduisent à l'abandon des sols les plus riches. Les derniers jours de l'empire nous montrent la fertile Campana devenue la propriété de quelques grandes familles, qui sont les récipients où s'engloutissent d'énormes revenus, mais qui sont incapables de la moindre défense personnelle[71].

L'Espagne chassa la partie la plus industrielle de sa population ; — il en résulta arrêt de la circulation et abandon des plus riches sols. La terre se consolida, d'où résulta accroissement de pouvoir chez une minorité, et faiblesse correspondante dans le peuple et dans l'État.

Louis X proclama l'abolition du servage, chaque homme en France put être, dès lors, supposé libre[72]. Cependant, comme toutes ses mesures et celles de ses successeurs tendent à suspendre complètement la circulation ; il en résulte que la terre va se consolidant dans les mains de la noblesse et du clergé, et le peuple meurt « comme les mouches à l'automne » tandis que la subsistance est dissipée par ses maîtres dans des guerres au dehors ou dans, des palais à l'intérieur[73].

La politique anglaise ayant pour idée fondamentale la centralisation des manufactures à l'intérieur et l'arrêt de la circulation au dehors, c'est surtout dans les pays où elle règne que, nous devrons rencontrer le taux de quote-part du propriétaire le plus élevé — la quantité la moindre—et le pouvoir du travailleur de disposer du produit de son propre travail n'existant qu'au plus faible degré. Et en effet, toutes ces conditions se sont accomplies. Tandis que le travailleur irlandais a payé une rente de cinq, six et huit livres par acre, les propriétaires ont été si bien ruinés, qu'il a fallu recourir à la mesure révolutionnaire de créer une cour spéciale chargée de déposséder ceux qui recevaient la rente. Voyons les Indes occidentales, le propriétaire y prend une si large quote-part dans les; produits du travail, et laisse si peu au travailleur qu'il en est résulté la disparition entière des deux tiers de la population qui y avait été importée, — et la nécessité d'un renouvellement constant d'importation de travailleurs qui disparaîtront à leur tour[74]. Tout élevée qu'était la quote-part des propriétaires, ils sont aujourd'hui ruinés, car ils n'ont touché qu'une quantité faible. Voyons l'Inde : le gouvernement exige comme rente annuelle environ le quart de la valeur totale de la terre, il ne reçoit pas; plus de soixante-dix cents (américains) par tète, — preuve concluante que ce grand pays subit la loi en vertu de laquelle la quantité de la rente diminue en raison de l'élévation du taux de quotité[75]. Il en est de même en Turquie et en Portugal où la circulation sociétaire décline, ainsi que le pouvoir de production, ce qui amène le cultivateur à payer pour rente et pour taxes, un taux de quotité de plus en plus élevé dans sa production. Elles absorbent une telle part qu'il lui est impossible de se procurer les premières nécessités de la vie.

Il y a un siècle on se plaignait en France que la rente et les taxes absorbaient les onze douzièmes de la production, — ne laissant qu'un douzième au cultivateur. Le tenancier anglais a moins encore aujourd'hui. — Il est douteux, comme nous avons vu, que pour sa part il reçoive même un vingtième du produit de son travail. Aussi sa condition est-elle au-dessous de celle de la classe correspondante, dans presque toute autre société qui prétend à être classée parmi les nations civilisées[76].

Le fermier s'interpose entre le propriétaire du sol et le journalier qui fait le travail ; le négociant entre l'homme qui fabrique le vêtement, et celui qui le porte ; le banquier, le courtier et mille autres intermédiaires entre le propriétaire du capital et celui qui a besoin de le mettre en œuvre; l'homme de loi et l'agent parlementaire entre ceux qui veulent avoir des routes et ceux qui désirent en construire. C'est le système des intermédiaires, et, de là tant d'énormes fortunes que font les banquiers, les négociants, les agents et autres qui vivent aux dépens du public[77]. La quote-part du fabricant s'est abaissée» mais là aussi et pour la même raison, — par suite du manque d'activité dans la circulation l'artisan et sa famille sont hors d'état de se procurer le nécessaire en aliment et en vêtement. La quote-part du propriétaire du capital sous forme d'argent s'est abaissée et cependant le taux d'intérêt payé par les membres les plus pauvres de la société est aussi élevé qu'en aucune autre partie de l'Europe. La causé en est dans la tendance du système à accroître le frottement de la société, et par là arrêter la circulation et agrandir le négoce aux dépens du commerce.

Venons aux États-Unis, nous voyons un pays où le changement est à peu près perpétuel. Le taux de l'intérêt, toujours élevé, y quadruple parfois. En cherchant la cause, nous trouvons que ces changements succèdent toujours à des temps d'arrêt de la circulation — le taux de la quote-part du capitaliste montant dès que la politique du pays tend à favoriser l'exportation des denrées premières, et baissant dans le cas contraire. Comme conséquence, les périodes de libre échange se signalent toujours par des agitations pour le rappel des lois qui restreignent les demandes des capitalistes d'argumenter. Sous un système tendant à la création d'une balance favorable du commerce, la quote-part du capitaliste tendrait constamment à baisser, — l'argent tomberait par degré à aussi bon marché que dans aucun autre pays du monde. Sous le système actuel, il tend à monter; et cela par la raison que la population américaine donne une quantité constamment croissante de ses denrées premières pour une quantité constamment décroissante de tous les métaux, y compris l'or et l'argent. La quote-part du capitaliste est maintenant en hausse constante; d'où il suit que les palais des princes marchands croissent en nombre et en splendeur, tandis que le crime et le paupérisme font des pas de géant.


§ 10. Tous les faits que nous venons d'exposer concernant les salaires, les profits et les rentes, et tous les faits que présente l'histoire du monde se résument et se classent dans les propositions suivantes :[modifier]

Que dans le premier âge d'une société, alors que la population est faible et disséminée, la possession d'un faible capital donne à son possesseur un grand pouvoir—le met à même de tenir le travailleur dans la dépendance de son vouloir, comme serf ou esclave.

Qu'avec l'accroissement de richesse et de population, le pouvoir de combinaison s'accroît, ce qui rend le travail beaucoup plus productif et accroît le pouvoir d'accumuler. — À chaque pas dans cette direction diminue le pouvoir inhérent au capital déjà existant de commander les services du travailleur, et s'accroît chez ce dernier le pouvoir de commander l'aide du capital.

Que le taux de la quote-part dans la production accrue du travail afférente au travailleur tend ainsi constamment à s'accroître, tandis que le taux de celle du capitaliste tend aussi régulièrement à baisser.

Que la quantité qui revient à chacun d'eux s'accroît,— celle du travailleur s'accroissant cependant beaucoup plus vite que celle retenue par le capitaliste, — ce dernier ayant une quotité moins élevée dans la quantité accrue, tandis que le premier a une quotité constamment plus élevée dans une quantité qui croit rapidement.

Que la tendance à l'égalité est en raison directe de l'accroissement de richesse et de la productivité de travail qui en résulte.

Que la richesse s'accroît en raison de la vitesse de la circulation.

Que la circulation s'accélère à mesure que se développe davantage l'individualité, avec le pouvoir croissant de diversifier les professions parmi les travailleurs.

Que plus la circulation s'accélère, plus s'élève la quote-part du travailleur et plus grande est la tendance vers l'égalité, l'élévation et la liberté parmi le peuple, et plus est grande la force de l'État.


§11. Depuis un demi-siècle, le monde a reçu l'assurance positive qu'en vertu d'une des grandes lois naturelles, la culture a toujours débuté par les « sols riches et féconds » de la terre.[modifier]

Le colon pauvre et solitaire donnait toujours la préférence à ceux dont « la puissance originelle et indestructible « était la plus grande ; que la rémunération du travail de culture fut alors très large ; que la terre étant abondante et tout le monde ayant la liberté de choisir parmi les sols les meilleurs, la rente fut alors inconnue, — le travailleur gardant pour soi la production entière de sa terre ; qu'avec l'accroissement de richesse et de population — les sols les meilleurs se trouvant appropriés par les premiers exploitants, — une nécessité vint de cultiver des sols d'une qualité moindre ; qu'en simultanéité avec cette nécessité pour les membres les plus pauvres de la communauté, surgit du c6té des gens riches un pouvoir d'exiger une rente comme compensation pour l'usage des sols exploités les premiers; que plus le progrès de population et de richesse a été rapide et plus a été grande la nécessité de recourir aux sols de qualité moindre, — ce qui « fit monter constamment le taux de la quote part du produit demandable comme rente ; que la rente a monté à mesure que le travail est devenu moins productif, en même temps que gagnaient en pouvoir les propriétaires du sol et que perdaient par conséquent ceux qui le travaillaient; que cette marche des choses dans le passé se continuera à plus forte raison dans l'avenir, « la stérilité croissante du sol devant infailliblement l'emporter à la longue sur tous les perfectionnements des machines et de l'agriculture ; » et qu'ainsi donc le temps viendra infailliblement où des masses énormes de population a devront mourir de faim comme par coupes réglées. » Depuis lors c'est sur la nécessité de recourir aux sols de qualité moindre qu'on a rejeté le vice et la misère qui se trouvent sur le globe, — le tout devant être imputé à l'erreur du Créateur qui a soumis l'homme à des lois en vertu desquelles la population tend à s'accroître à mesure que la puissance de la terre diminue.

Une observation plus attentive nous a cependant conduit à affirmer : que c'est exactement l'inverse qui s'est passé dans le monde, — la culture ayant, et cela invariablement, commencé par les sols pauvres et l'accroissement de population et de richesse étant marqué par un accroissement correspondant du pouvoir de commander les sols plus riches ; que la rémunération du travail donné à la culture tend par conséquent constamment à s'accroître; que le taux de la quote-part demandable par les propriétaires des sols altérés les premiers tend par conséquent à baisser, et que dans toute société qui progresse l'homme tend vers la richesse, la force, la liberté, et non, comme M. Ricardo nous le donne à croire, vers la pauvreté, la faiblesse et l'esclavage final; que les faits de l'histoire sont d'accord avec cette dernière manière de voir, et que la théorie de M. Ricardo sur la marche de l'exploitation du sol est donc insoutenable ; que c'est à peine si elle est soutenue, car ses partisans n'ont pu citer un seul fait dans l'histoire d'une colonisation ancienne ou moderne qui puisse infirmer, en quoi que ce soit, la grande loi qui fait que les hommes pauvres et disséminés énoncent leurs opérations avec les outils de puissance inférieure, passant de là progressivement à de plus puissants, dont ils obtiennent les services lorsque la combinaison avec leurs semblables les met en état de les demander aux mains de la nature.

D'après cela on pourrait croire que la théorie de la rente passerait paisiblement en liberté dans les limbes de l'oubli, — prenant place à côté du système de Ptolémée, la théorie de la transmigration des âmes et la loi imaginaire qui lui sert de base. Point. Le monde reçoit de nouveau l'assurance que la grande loi de M. Ricardo n'a changé en aucune manière l'état des choses, « sa théorie de la rente existant par elle même et ne demandant pour se souvenir d'autre preuve que celle résultant de ce fait : que les différentes pièces de terre payent des rentes différentes.

M. Ricardo n'a pas donné au monde simplement une théorie de la rente, mais une grande loi en vertu de laquelle la tendance à l'esclavage final du travailleur croit à mesure que s'accroît la population et que diminue la puissance du sol. Ses successeurs, aujourd'hui, prétendent qu'il n'importe nullement que l'homme gagne ou perde en pouvoir de commander les services de la nature, qu'il en devienne davantage l'esclave ou le maître, la loi de distribution étant la même dans l'un et l'autre cas. a En admettant qu'il soit exact que la culture ait débuté par les sols de qualité inférieure, n'est-il pas évident, dit-on, que ces sols de qualité inférieure ont été dans le principe les plus productifs? M. Ricardo, en parlant des sols les plus riches et les plus fertiles, ne parle-t-il pas évidemment de ces sols pauvres et infertiles qui auront été d'abord soumis À.la culture? N'est ce donc pas parfaitement d'accord avec sa théorie de supposer que ces sols de qualité moindre auront été les premiers à fournir une rente, cette même rente qu'il a attribuée à l'infertilité croissante des sols plus riches ! Si l'auteur de cette théorie célèbre vivait encore, il serait le premier à rejeter la ma-mère dont ceux qui se disent ses disciples et marchent sur ses traces viennent récemment de la défendre[78].

Cette nouvelle position faite à la théorie par ses défenseurs» ne mériterait peut-être pas un commentaire de plus, n'était le caractère des raisons émises pour repousser la critique exercée contre elle, — raisons qui ont trait aux conséquences infaillibles, si l'on admettait l'exactitude de ce qu'on présente comme une grande loi de la nature.

« On prétend encore, dit un éminent écrivain, que Ricardo s'est trompé en disant que les bonnes terres, c'est-à-dire les terres spécialement propres à telle ou telle culture, sont mises en culture les premières. On affirme que les hommes choisissent, au contraire, de préférence, les plus mauvaises pour les cultiver avant les autres. En admettant même qu'il en fut ainsi, cela ne changerait rien à l'affaire, ce me semble. Du moment qu'on applique à la fois à la même culture une bonne terre et une mauvaise, la, rente se manifeste, soit que l'on ait commencé par la bonne ou par la mauvaise. Ce que dit M. Carey sur ce point ne signifie donc absolument rien, quant au fond de la question. Mais il ne faut pas moins se méfier de son assertion, car elle conduit droit au protectionnisme. En effet, si l'on commence par mettre en culture les mauvaises terres de préférence aux bonnes, il sera utile, dans l'intérêt de la production nationale, de repousser ks blés étrangers; on provoquera ainsi la mise en culture des meilleurs terrains qui, sans cela, seraient demeurés en friche, et l'on améliorera par conséquent la condition de la société[79]. »

On peut voir tout d'abord combien l'auteur de l'article s'est trompé en supposant que nous ayons prétendu que « les hommes choisissaient pour la culture les sols pauvres, alors qu'ils avaient acquis le pouvoir de soumettre à la culture les sols plus riches, capables de mieux rémunérer le travail. » C'est le contraire qui est vrai. Les hommes prennent toujours les meilleurs qu'ils puissent exploiter ; mais toujours, dans une société qui débute, en passant des plus pauvres aux meilleurs tandis que M. Ricardo les fait passer des meilleurs aux pires. On arrive à des conclusions beaucoup plus exactes quant aux mesures politiques qui résultent nécessairement, si l'on adopte la loi réelle d'occupation que si l'on adopte la loi imaginaire dont il se fait l'avocat, — car, dans le dernier cas, la tendance nécessaire de cette loi, qui agirait sans restriction, aboutit à la dispersion des hommes, et, par suite, à l'affaiblissement du pouvoir de combinaison, l'épuisement du sol et l'asservissement de ceux qui le cultivent. Dans le premier cas, on voit les lois naturelles tendre à l'accroissement de l'association et de la combinaison, à l'accroissement de productivité du sol et du pouvoir du travailleur. —Elles poussent l'homme d'État, et de la manière la plus évidente, à adopter des mesures analogues à celles de Colbert, et à celles qui se pratiquent aujourd'hui avec tant de succès en Belgique, en Allemagne, en Russie et dans les autres pays qui sont dans dans la même voie que la France.


En grand désaccord avec les partisans du système de Ricardo, un économiste distingué, qui appartient à la France, s'exprime ainsi : a La doctrine de M. Carey est beaucoup plus satisfaisante pour le sens commun. Les faits l'attestent ; ce n'est qu'à une époque très-avancée qu'on a attaqué les forêts vierges, endigué les rivières pour en cultiver les bords, desséché les marais, assaini les plaines humides, enfin mis en culture ces terrains qui, présentant une couche de terre végétale, formée par les débris de la vie végétale et animale, sont destinés à offrir une fertilité sans égale Mais ici l'on insiste : a Qu'importe, ont dit quelques économistes, qu'importe l'ordre de culture? Du moment que l'on reconnaît une inégalité de production dans les différentes parties du sol, il y a inégalité de revenu : il y a une rente, a Nous ne nions pas le fait de la rente. Nous disons seulement qu'en supposant la mise en culture des terres de moins en moins fertiles, Ricardo s'est condamné à soutenir implicitement que le travail grossier, peu intelligent, des premières époques est le mieux rémunéré ; qu'il s'est condamné à attribuer à la rente une importance disproportionnée, à appeler de ce nom ce qui est un véritable profit, le profit de longues avances faites pour le défrichement, l'appropriation, la mise en culture des terres les plus fertiles ; terres dont la fertilité n'a été découverte ni exploitée sans frais alors même qu'elle n'a pas été absolument créée de main d'homme. Il s'est condamné par suite aux plus tristes conséquences, contre lesquelles on est heureux de voir s'élever l'observation et l'analyse. L'humanité, placée en face de terres qu'il assimile à une série de machines de forces décroissantes, doit obtenir et obtient en fait, selon lui, de plus en plus péniblement la subsistance qui lui est nécessaire, subsistance à laquelle il a joint, en vertu de la même loi, les matières premières de l'industrie. Admettez, au contraire, que Tordre indiqué par Ricardo n'a rien de nécessaire et qu'il est à beaucoup d'égards l'inverse du vrai ; admettez que l'on aille le plus souvent des terrains maigres et faciles à ceux qui, grâce à l'application du capital, acquièrent ou développent une fertilité nouvelle, ce sera d'une part le travail intelligent, le travail scientifique des dernières époques qui sera le mieux rémunéré, et l'humanité tendra vers l'abondance des subsistances et des matières premières. Que le prix nominal de ces denrées agricoles reste élevé, il importe peu si leur abondance augmente relativement à la population, si moins de travail est en mesure d'acheter plus de produits. Dès lors l'antagonisme qu'on prétend établir scientifiquement entre les effets qui se produisent dans l'industrie et ceux qui se produisent dans Y agriculture aura cessé de subsister ; la fertilité de l'industrie agricole et non celle de la terre considérée à part du travail et du capital, sera reconnue comme le fait dominant par la science économique, ouvrant au progrès de ce côté, comme de tous les autres, une carrière sans limites assignables<ref name="ftn83">Baudrillart, Manuel d'Économie politique, p. 391. L'antagonisme dont il est ici question se présente sous diverses formes, il en est une que nous allons examiner. Les prix du drap, des maisons, des navires tendent à baisser à chaque amélioration dans les modes de production, car ils sont déterminés par le coût de reproduction à l'aide des machines nouvelles et meilleures, M. Ricardo dit que la rente monte à cause d'une hausse de prix résultant de la nécessité croissante de recourir à des sols moins fertiles, — le prix des subsistances étant déterminé par le coût auquel on les obtient avec les machines dernières et pires. Si l'on admet que l'homme a procédé pour la terre comme pour les maisons, les navires, les machines, passant des plus pauvres aux meilleures, l'antagonisme supposé cesse,—un grand principe régit tous les cas et l'universalité de la loi est établie. Qu'il en a été ainsi, nous en avons la preuve par le fait que les terres occupées les premières en Angleterre, en Écosse, en Suède, en France et aux États-Unis sont aujourd'hui abandonnées, — parce qu'on a reconnu qu'elles ne voulait soutenir la concurrence avec les dernières, pas plus que les anciennes machines avec celles de nos jours. Néanmoins, le prix des subsistances tend à monter, mais cela par les raisons que nous avons données au chap. XXIX, et non par celles que donne M. Ricardo.

M. J.-S. Mill nie l'existence « d'aucune loi invariable, » mais il admet « que les terres qui demandent le plus de défrichement et d'assèchement sont rarement les premières mises en culture. » N'ayant pas produit de cas d'exception, il aurait peut être mieux fait d'admettre franchement qu'il n'y en a aucun. Laissons l'ordre de cultivation, quel qu'il puisse être; la loi de prix, pense-t-il, reste la même, ces terres qui, cultivées, donnent le moindre rendement en proportion du travail requis réglant toujours le prix du produit agricole, et toutes les autres terres, payant une rente simplement équivalente à l'excès du produit sur ce minimum. « Si vraiment, ajoute-t-il, M. Carey pouvait montrer que ce rendement de la terre au travail, l'habileté agricole et la science restant les mêmes ne diminue pas, il renverserait alors un principe beaucoup plus important qu'aucune loi de rente ; mais, en ceci, il a complètement échoué. » Ici, comme toujours, dans les écrits de l'école de Ricardo, la difficulté essentielle consiste à détermina l'idée précise qu'expriment les mots employés. Autant que nous pouvons comprendre, on désire que nous puissions montra ce que serait l'état des choses si les pouvoirs de l'homme restaient stationnaires avec la population accrue, mais un tel cas ne peut jamais se présenter, — les pouvoirs de l'homme, croissant toujours avec l'accroissement de population et avec sa conséquence qui est l'accroissement du pouvoir d'association. Avec un grand respect pour l'écrivain en question, nous dirons que le sujet réel de la science sociale est l'homme comme la nature l'a fait •— c'est-à-dire l'homme avec capacité et tendance pour l'amélioration, — et non l'être, ayant forme humaine, mais brut sous tout autre rapport duquel il est traité dans les livres Ricardo-Malthusiens. Le passage cité ci-dessus est do la troisième édition de Mill, et nous n'en avons connaissance qu'au moment où ceci est sous presse. Nous y voyons aussi qu'on nous demande de montrer « que dans quelque vieille comparée les terres non cultivées sont celles qui payent le mieux la culture.» Dartmoor et Shap Fells se trouvent alors constatées « être les plus fertiles terres de l'Angleterre. » L'Économiste Suisse, de la même manière, trouvant que nous avons entendu le passage de l'homme des sols les plus pauvres aux plus riches, nous sommerait probablement de montrer que les pics des Alpes sont plus riches que les plaines de la Lombardie. La preuve la plus concluante de confiance dans notre propre exactitude, se trouvera dans l'exactitude avec laquelle nous exposons les arguments de nos contradicteurs. À notre avis, M. Mill a tout à fait manqué à fournir cette preuve.


</ref>. »


§ 12. M. Mill admet aussi que les faits historiques donnent généralement un démenti à Ricardo, tout en se rangeant néanmoins à l'opinion que sa théorie de la rente est a la proposition la plus importante de l'économie politique.[modifier]

Voici en quels termes il expose à ses lecteurs :

« Après une certaine période peu avancée dans le progrès de l'agriculture, aussitôt qu'en réalité l'espèce humaine s'est adonnée à la culture avec quelque énergie et y a appliqué des instruments passables ; depuis ce moment, la loi de la production résultant de la terre est telle, que dans tout état donné d'habileté et d'instruction agricole, le produit ne s'accroît pas dans une proportion égale ; en doublant le travail, on ne double pas le produit ; ou, pour exprimer la même chose en d'autres termes, tout accroissement de produit s'obtient par un accroissement plus que proportionnel dans l'application du travail à la terre.

Avant ce degré, le cas inverse a dû avoir lieu : -— accroissement de production obtenu par un moindre accroissement proportionnel dans l'application du travail à la terre. Deux lois se manifestent ainsi à nous, — qui opèrent dans des directions opposées, nous laissant à choisir celle qui se prête le mieux à notre désir d'expliquer dans un tel ou tel sens certains faits particuliers. Comme cela n'a lieu dans aucune autre science, il semble peu probable que celle qui traite des lois qui régissent l'homme fasse exception.

« De ce que l'action de la loi de décroissance n'est pas toujours manifeste, cela ne prouve pas, dit M. Mill, que la loi en question n'existe pas, mais seulement qu'il y a en action quelque principe d'antagonisme capable pour un temps de la contrarier : une telle action se manifeste dans l'antagonisme habituel que rencontre la loi de diminution du revenu habituel de la terre; et nous allons porter toute notre attention sur cette action même. Elle n'est autre que le progrès de la civilisation. Je me sers de cette expression générale et quelque peu vague, parce que les faits qu'elle doit renfermer sont si variés, qu'aucune expression d'une signification plus restreinte ne pourrait les comprendre tous[80].

La réponse, nous la trouvons dans un livre du même écrivain, qui s'adresse à l'entendement[81]. Pour prouver que notre science et notre connaissance du cas particulier nous rendent compétent pour prédire l'avenir, nous devons montrer qu'dles nous ont mis à même de prédire le présent et le passé. »


C'est là le grand objet de la science ; mais à quoi servirait cette évidence qui, pour expliquer le passé, est forcée d'invoquer des suspensions imaginaires des grandes lois de la nature? N'est-il pas évident, d'après cela, que la science sociale, telle que l'enseignent M. Ricardo et ses accesseurs, n'en est encore qu'à ce degré que M. Comte désigne comme le degré métaphysique? En peut il être autrement d'un système qui ne tient point compte des qualités par lesquelles l'homme se distingue de la bête des champs?


§ 13. La loi de distribution que nous venons d'exposer avec ses développements, nous l'avions annoncée pour la première fois, il y a vingt ans[82].[modifier]

Un des économistes distingués de France l'a reproduite et en a reconnu l'harmonie et la beauté, dans les termes suivants dont la vérité sera appréciée par tous ceux qui étudient cette loi avec autant de soin et d'attention qu'elle en mérite.

Telle est la grande, admirable, consolante» nécessaire et inflexible loi du capital. La démontrer, c'est, ce me semble, frapper de discrédit ces déclamations dont on nous rebat les oreilles depuis si longtemps contre l'avidité, la tyrannie du plus puissant instrument de civilisation et légalisation qui sorte des facultés humaines.

Ainsi, la grande loi du capital et du travail, en ce qui concerne le partage du produit de la collaboration, est déterminée. Chacun d'eux a une part absolue de plus en plus grande, mais la part proportionnelle du capital diminue sans cesse comparativement à celle du travail Cessez donc, capitalistes et ouvriers, de vous regarder d'un œil de défiance et d'envie. Fermez l'oreille à ces déclamations absurdes, dont rien n'égale l'orgueil, si ce n'est l'ignorance, qui, sous promesse d'une philanthropie en perspective, commencent par souffler la discorde actuelle. Reconnaissez que vos intérêts sont communs, identiques, quoi qu'on en dise» qu'ils se confondent» qu'ils tendent ensemble vers la réalisation du bien général, que les sueurs de la génération présente se mêlent aux sueurs des générations passées, qu'il faut bien qu'une part de rémunération revienne à tous ceux qui concourent à l'œuvre, et que la plus ingénieuse, comme la plus équitable répartition s'opère entre vous, par la sagesse des lois providentielles» sous l'empire de transactions libres et volontaires, sans qu'un sentimentalisme parasite vienne vous imposer ses décrets aux dépens de votre bien-être, de votre liberté» de votre sécurité et de votre dignité<ref name="ftn87">Bastiat. Harmonies économiques. Reconnaissant l'identité entière des lob qui régissent les profits du capital et la rente de la terre, le professeur Ferrara, au sujet de cette loi de distribution, dit que « pour quiconque s'intéresse à la condition des classes pauvres, elle est consolante au plus haut point. » Plus loin il ajoute : « Nous avons montré que la Providence, en pourvoyant ainsi, par l'accroissement du capital, à une dernière limite de son importance, a, par le même procédé, pourvu à son extension. La compensation du capitaliste se trouve, il est vrai, diminuer dans son rapport avec le total de la production ; mais la quote-part moins élevée dans une production plus considérable, au lieu de diminuer la rémunération de ceux qui possèdent les accumulations du passé, augmente. En d'autres termes, propriétaire, capitalistes et travailleurs ont un intérêt commun — celui de l'accroissement de productivité du travail. » Bibliotheca del Economiste vol. XIII, p. 70. </ref>. »

Bien différentes sont les tendances de la doctrine qui enseigne que « le propriétaire trouve un double avantage dans la difficulté de production, — puisqu'il obtient une plus grande part et qu'il est payé dans une utilité de plus haute valeur[83]. » Si cela eût été exact, M. Ricardo eût été parfaitement autorisé à affirmer, comme il le fait, que les intérêts des propriétaires du sol sont constamment en opposition avec ceux de toutes les autres classes de la société, —-tout le profit dans leurs transactions avec le public leur revenant, toute la perte tombant sur ceux avec qui ils traitent. Ce système, étant ainsi un système de discorde universelle, tend nécessairement à la perturbation du droit de propriété, comme l'a démontré l'un de ses partisans les plus distingués.

« Lorsqu'on parle du caractère sacré de la propriété, on devrait toujours se rappeler que ce caractère sacré n'appartient pas au même degré, à la propriété de la terre. Aucun homme n'a fait la terre. Elle est l'héritage primitif de l'espèce humaine tout entière... Si l'État est libre de traiter les possesseurs de la terre comme des fonctionnaires publics, ce n'est que faire un pas de plus que d'avancer qu'il est libre de les écarter. Le droit des propriétaires à la possession du sol est complètement subordonné à la police générale de l'État. Le principe de propriété ne leur donne pas droit à la terre, mais ne donne droit qu'à une compensation pour toute portion de leur intérêt dans cette terre dont il ne peut convenir à la police de l'État de les priver[84]. »

Poursuivant cette idée ainsi présentée, un autre professeur distingué de la même école a depuis enseigné que la dernière confiscation qui vient de s'opérer de la propriété foncière en Irlande, ne tarderait pas à être demandée en Angleterre[85].

Nous avons là le résultat naturel d'une doctrine dont l'étude conduit à affirmer que la rente foncière n'est la compensation d'aucun sacrifice d'aucune sorte, — qu'elle est touchée par ceux qui ne travaillent ni aident, mais qui simplement tendent la main pour recevoir les offrandes de la communauté. Un écrivain a été jusqu'à formuler cette sentence que c'est la récompense accordée au propriétaire pour qu'il permette d'accepter les dons de la nature[86]. Toute politique qui tend à consolider h terre est révolutionnaire dans ses tendances- Elle a pour résultat nécessaire d'arrêter la circulation sociétaire, de concentrer une masse de richesses dans les mains d'un petit nombre, d'augmenter à l'infini la classe de ceux qui n'ont rien, et qui cherchent volontiers dans une révolution les moyens d'améliorer leur position. Cette consolidation est la tendance en Angleterre et dans tous les pays qui ont pris exemple sur die, nous Pavons déjà vu. Ses effets se manifestent par le manque total de respect des droits de la propriété en Irlande, en Écosse, dans les Indes orientales et occidentales, le propriétaire du sol ayant été dépouillé dans le premier de ces pays, — le tenant dans le second[87], le petit propriétaire dans le troisième — et le planteur dans le dernier[88].

« L'homme n'a pas fait la terre, dit M. Mill. L'homme n'a pas davantage fait la brique avec laquelle le moulin eut construit, ni le fer qui forme son outillage. Tout cela existait aux jours de l'Heptarchie, et rien de cela n'avait de valeur. Tout cela aujourd'hui a âne valeur qui est la rémunération de l'effort humain. La propriété en toutes choses a la même base, toutes sont régies par les mêmes lois. La propriété du sol est cependant tenue comme moins sacrée que celle de ballots de coton, ou de drap, ou de sacs de graine ; et par la raison que tout le système tend à développer le trafic au dépens du commerce, — à convertir tout un peuple en trafiquants, aux dépens de la plus importante occupation de l'homme, l'agriculture savante.

La guerre entre nations, la discorde parmi les individus, se développent à mesure que grandit le monopole de la terre. Plus sa consolidation se complète, plus s'accroissent les inégalités dans la société, et plus les travailleurs seront amenés à souffrir dans la distribution opérée entre le peuple et l'État.

CHAPITRE XLIIL


CONTINUATION DU MÊME SUJET.


III. — Le peuple et l'État.[modifier]

§ 1. Le jour où Crusoé découvrit qu'il avait des voisins qui étaient encore plus pauvres que lui, il entra dans une crainte de tous les instants pour sa vie.[modifier]

Vendredi, cependant, lui étant survenu pour compagnon, il se sentit plus rassuré.— L'un pouvait faire sentinelle, tandis que l'autre se livrait au sommeil ou au travail. Ce fut et c'est encore là l'histoire de tous les établissements primitifs. Forcés de pourvoir à leur sûreté, les premiers habitants de la Grèce et de l'Italie eurent toujours soin de placer leurs villes au sommet d'une montagne, — précaution à laquelle ils eussent été conduits, quand bien même le pouvoir ne leur eût pas manqué de cultiver les sols fertiles des vallées, capables de rémunérer le travail trois fois davantage. Il en a été ainsi dans le sud de l'Angleterre, — chaque petit sommet présente encore les traces d'une occupation primitive. Ce fut l'histoire des puritains de Massachusetts et des cavaliers de la Virginie, c'est l'histoire actuelle des settlers du Kansas et de l’Oregon, — chacun y est forcé de pourvoir à sa défense personnelle. Comme il n'existe point encore d'application systématique et régulière du travail à l'œuvre d'acquérir la domination des grandes forces de la nature, l'énergie potentielle de l'homme demeure à l'état latent, — et il continue de rester pauvre, faute du pouvoir de combinaison avec ses semblables.

L'arrivée de Vendredi exerce sur la condition de Crusoé une double influence. Elle augmente de beaucoup sa puissance applicable, et elle lui permet de l'appliquer constamment. Ses besoins et ses forces étant là, comme partout, deux termes d'une quantité constante, chaque accroissement du dernier terme est suivi d'un développement de ses proportions, — la résistance de la nature aux efforts suivants diminuant en raison du pouvoir accru de l'attaque. C'est l'histoire de tous les établissements primitifs. La sécurité s'accroît en raison beaucoup plus forte que le nombre d'associés. — Elle résulte d'une contribution de temps et d'intelligence, elle est le produit des deux termes qui vont constamment diminuant dans leur proportion à la quantité de choses produites. En voulez-vous la preuve? Prenez la Grèce à l'époque de Solon et comparez-la à la Grèce d'Homère; comparez la Germanie de Tacite avec l'union douanière allemande, le Zollverein ; la Gaule du temps de César à la France actuelle ; le Massachusetts du XVIIe siècle à celui du XIXe ; comparez la terre de Guillaume Penn, il y a un siècle, alors que les settlers avaient à redouter à tout moment les attaques des sauvages, avec la Pennsylvanie d'aujourd'hui, ou le Kentucky aux jours de Daniel Boone avec celui des jours d'Henri Clay. Partout, vous pourrez vous convaincre que la marche de l'homme vers la sécurité, la richesse, la prospérité, la civilisation, est représentée par le diagramme sur lequel nous avons souvent appelé l'attention, et que nous reproduisons à l'appui de l'universalité de la loi qu'il exprime:

[[Image:]]

En haut point de sécurité, — la loi de la force est la seule reconnue. L'individu faible de bras ou de sexe y est asservi à celui qui possède la force musculaire, il est imposable au caprice d'un maître. En avançant vers la droite, nous voyons les professions se multipliant et l'individualité se développant de plus en plus. Le pouvoir d'association et de combinaison est constamment en progrès jusqu'à ce qu'enfin, dans Massachusetts, nous nous trouvons dans une société qui jouit d'un plus haut degré de sécurité, pour lequel die donne en échange une part proportionnelle dans les produits du travail, plus faible que chez aucune autre nation.

Si nous consultons l'histoire d'Angleterre, elle nous présente les mêmes résultats que ceux obtenus en passant des pays modernes les moins peuplés aux pays qui le sont davantage. La population de la primitive Angleterre, harassée tour à tour par les Danois et les Saxons, jouissait de moins de sécurité que celle de l'Angle-terre normande à l'époque du premier et du second Henri. Depuis Édouard jusqu'à Jacques II, la sécurité n'existe pas dans les comtés du Nord et de l'Ouest. Ailleurs, les guerres des Deux-Roses et l'exécution de 72,000 individus sous un seul règne attestent l'absence presque totale de sécurité dans la jouissance des droits de la personne. Le règne d'Élisabeth nous montre la population du littoral victime d'une suite de déprédations exercées par les pirates algériens et autres. Après les guerres d'Écosse vient la guerre civile; et, cependant, malgré cette énorme déperdition de forces humaines, nous saisissons à travers tous ces faits une marche progressive et soutenue de la société, résultat d'un accroissement dans les parts attribuées à la terre et au travail, et d'une diminution dans la part afférente à la classe qui vit sur les contributions des hommes qui possèdent la terre et de ceux qui la cultivent.

Là, comme partout, nous avons la preuve que le signe le plus certain d'une civilisation en progrès doit se chercher dans le rapprochement des prix des matières premières de ceux des utilités achevées, —les premiers s'élevant, à mesure que s'abaissent les autres. À chaque pas dans cette direction, les hommes sont de plus en mesure de former combinaison pour le maintien et l'extension de leurs propres droits et de ceux de leurs voisins — obtenant une sécurité place parfaite à moins de frais, ce qui leur permet de donner à la production un travail plus assidu ; en même temps qu'ils accumulent plus vite les instruments qui rendent leurs efforts plus efficaces[89].


La richesse consiste dans le pouvoir de commander les services de la nature. Plus s'accroît ce pouvoir, plus s'accroît la tendance à la distribution égale et à ce que chaque membre de la société se présente le front haut, en homme, devant ses semblables.


§ 2. À la naissance de la société, les contributions requises pour le maintien de la sécurité sont en forte proportion comparées à la propriété des individus composant la communauté.[modifier]

D'où se tirent-elles? D'où peuvent-elles se tirer? La propriété immobilière n'existe point, — le faible capital consiste en bétail, en porcs, en grains, en esclaves et autres utilités et objets mobiliers. — D'où il suit qu'à cette époque nous voyons le seigneur exerçant son pouvoir sur l'application du travail et de ses produits, — arrêtant la circulation sociétaire afin de pouvoir prélever la part du lion sur les services ou objets qui s'échangent. Selon la saison, il requiert le service personnel dans la ferme, ou sur la route, ou sur le champ. Un jour il arrête le grain que l'on porte au moulin» un autre jour la farine que l'on porte au four ; puis c'est la laine qu'il empêche d'arriver chez le fabricant, et enfin le drap qu'il empêche d'arriver à celui qui désire s'en vêtir. À un moment il se fait apporter la monnaie d'or et d'argent de bon poids, — et il la paye en une autre monnaie qui pèse moins,— et puis il refuse la monnaie légère et force ses sujets de lui acheter celle qui a le poids, recourant à l'escroquerie lorsqu'il n'ose piller ouvertement.

À mesure que s'accroissent la richesse et la population et que s'établit la diversité des professions, la proportion du capital mobile au capital fixé tend constamment à diminuer, d'où il suit que la terre et le travail sont en hausse, les utilités en baisse ; que l'homme gagne en liberté et que ses maîtres s'enrichissent. Le pou« voir de s'interposer décroit constamment, les monopoles du moulin et du four disparaissent, seigneurs et maîtres sont de plus en plus forcés de considérer la propriété fixée comme source de revenu. Le serf alors devient un tenancier — qui passe contrat avec le propriétaire foncier pour l'usage de la terre moyennant payement d'une rente fixe et déterminée, contrat qui le décharge pleinement de toutes demandes capricieuses et incertaines pour un service personnel. Le tenancier devient aussi un homme libre — qui contracte avec son souverain pour le payement d'une certaine somme déterminée, et par là s'affranchit lui même d'une interposition dans les échanges qu'il pourra contracter avec ses associés.


§ 3. Que telle doit être la marche des choses dans les sociétés en progrès, le diagramme ci-dessus le met en évidence.[modifier]

Alors l'espace occupé par la propriété mobile se resserre constamment, et celui de la terre et de l'homme qui la cultive s'élargit de plus en plus à mesure que le premier se resserre, le pouvoir d'interposition diminue constamment. — La quantité d'objets exposés à être arrêtés dans leur trajet du producteur au consommateur entre en proportion constamment décroissante avec la production. À mesure que celle-ci augmente, le producteur gagne constamment et rapidement en pouvoir de traiter avec ceux qui font fonction de gouvernants.— Cet accroissement de pouvoir se manifeste par un effort constant et régulier pour écarter les obstacles qui obstruent la voie du commerce.

Que telle a été la marche des choses dans toutes les sociétés en progrès, nous le voyons par ce qui s'est passé dans l'Attique à partir de l'époque de Thésée jusqu'à celle de Solon, où tant de milliers d'hommes s'affranchirent de toute nécessité de porter à des maîtres le produit de leur travail — et purent se livrer librement aux échanges; nous le voyons de nouveau dans ce qui s'est passé en Angleterre à partir de l'époque où les Plantagenets achetaient et vendaient la laine, — falsifiaient les monnaies, — où l'on ne trouvait pas d'autre moyen d'imposer la terre que de s'opposer à ce qu'elle passât de main en main en imaginant les lettres de provision, la tutelle, les lois sur l'aliénation et d'autres mesures semblables, jusqu'à l'établissement, en 1692, d'une taxe spéciale sur chaque livre de rente payée au propriétaire. — En France, dans les temps féodaux nous trouvons la terre exempte de tout imp6t, — néanmoins le serf qui la cultive est sujet à des contributions de service personnel de toute sorte, et toute sa production est taxée à chaque pas dans le trajet de la terre sur laquelle la production s'est opérée à la personne du consommateur. Arrivons à la Révolution, nous trouvons l'assemblée constituante abolissant, en 1791, les taxes nombreuses qui font obstacle à la circulation et leur substituant des contributions directes sur la terre et les maisons, — contributions qui constituent aujourd'hui les plus importants articles dans le revenu. L'Espagne aussi a fait de même, — un impôt territorial général a remplacé l'alcavala, qui grevait ,chaque transfert de biens meubles, petits ou grands, et de nombreuses taxes inférieures qui tendaient à arrêter la propriété dans le trajet du producteur au consommateur. En Allemagne, nous trouvons partout une tendance de la rente déterminée en argent à se substituer au service personnel, et des impôts sur la terre, les maisons et les autres propriétés fixées, à se substituer à ceux qui s'étaient acquittés jusqu'alors sur les biens meubles passant de main en main ou d'une localité a une autre.

Aux États-Unis, nous observons un état de choses correspondant en passant des États du Sud, où la terre est tenue en grandes plantations et cultivée par des hommes dans l'esclavage, aux États du Nord et de l'Est où la terre est divisée et les hommes libres. Dans la Caroline du Sud, le budget de l'État est presque entièrement fourni par les taxes sur les esclaves, sur les nègres libres, sur les patentes et les marchandises. Sur un budget total de 380,000 dollars, la Caroline du Nord ne perçoit que 105,000 dollars sous la forme d'impôt territorial ; — ce sont des contributions sur la propriété mobile qui fournissent le reste[90].

La Virginie taxe les marchands et les taverniers, les vendeurs de billets de loterie et les médecins, les hommes de loi et les dentistes, les pendules, harpes, pianos, chevaux, voitures, esclaves et autres commodités et objets ; — c'est ainsi qu'elle fournit à toutes les dépenses du budget d'une société de 1,400,000 âmes. Assez récemment le pouvoir exécutif de cet État avait proposé, pour augmenter le revenu, une taxe sur l'exportation des huîtres.

De toutes les sociétés du monde, peut-être, il n'est pas qui habite un pays plus favorisé par la nature que l'est ou que le fut le pays de la Virginie. Néanmoins, la puissance du sol va s'anéantissant ; la proportion des beaux meubles à la propriété fixée s'élève graduellement, en même temps que l'État lui-même décline en richesse, en pouvoir et mi importance dans l'Union ; on en reconnaîtra la cause dans l'extrait suivant d'un article d'un journal influent, l'écrivain est un homme qui n'aspire qu'à un développement plus considérable du pouvoir du négoce et à la complète extermination du commerce.

« Qu'avons-nous fait ? quels marchés avons-nous fondés ? Quels grands transits avons-nous établis ? Voilà les questions qui aujourd'hui appellent puissamment notre intérêt et doivent nous tirer de la léthargie et de l'indifférence où nous étions plongés. Il n'est pas d'État dans l'Union qui soit plus favorisé de richesses naturelles abondantes et variées, et précédemment aucun État n'en tient si peu de compte. Avec un climat, un sol, des productions, des minéraux, des stations, enfin, avec tout à souhait pour lui procurer les incalculables avantages de devenir la grande rue vers le grand ouest, et de l'emporter sur tous les rivaux, —il dort » ou s'il ne dort pas complètement, « il se traîne lentement, si tristement, si nonchalamment, que les cœurs de ses fils, les plus brillants» tombent par degrés et s'enfoncent de plus en plus dans le bourbier du désespoir. Ils s'effraient de l'avenir en voyant tant d'hésitation dans la politique de la Virginie sur les questions d'amélioration intérieure. À une session de la législature, les entreprises de ce genre reçoivent une sorte d'impulsion, on prend des résolutions qui ne manquent pas d'un certain caractère libéral, on naît à l'espérance de voir dans quelques années la Virginie en mesure de réparer ses pertes énormes et de faire une heureuse concurrence pour un commerce qui lui appartient aussi légitimement que les eaux du James au Chesapeake. À la session suivante, nous avons le reflux de la marée, les cordons de la bourse de la république se ferment à un millier de nœuds et la grande amélioration du jour reste en suspens, empêtrée dans les toiles d'araignée des longs rouleaux de projets. On regrette amèrement les améliorations pensées, et le libéralisme avancé, comme on l'appelle improprement, est graduellement hué et répudié : Dettes ! dettes ! taxes! taxes[91]! »

La Pennsylvanie perçoit actuellement plus de 3,000,000 de dollars, dont les deux tiers sont levés sur la propriété fixée ; le reste provient de taxes sur les biens meubles, sur les successions, sur les procédures et de pistes pour différents commerces.

Avec une population qui est les deux cinquièmes, les impôts du Massachusetts ne vont qu'à 400,000 dollars, dont les sept huitièmes proviennent de la propriété fixée,—le dernier huitième seulement provient d'une intervention dans les affaires du commerce. Une taxe sur les ventes à l'enchère, qui ne donne qu'un faible produit, constitue la seule portion du revenu de l'État qui ne dérive pas d'une application directe et honnête de l'impôt aux parties qui doivent le payer.

Boston, la capitale de l'État, perçoit trois fois davantage, le tout provenant d'impôts sur la propriété à l'exécution d'une capitalisation de 1,50 dollars par tête. Nulle part ailleurs, dans le monde, on ne comprend aussi bien que l'homme et la propriété doivent payer, l'un et l'autre, pour les avantages qui résultent du maintien de sécurité, et nulle part ailleurs l'impôt n'est aussi direct, ou lés affaires publiées réglées avec autant d'ordre économique.

En résumé, dans les sociétés que nous venons de citer, nom trouvons le commerce en progrès, à mesure que nous passons de celles où l'impôt est indirect à celles où il est direct, la circulation devenant plus rapide, la consommation suivant de plus près la production, — la production d'elle-même s'accroissant avec l'économie de la force humaine, et la richesse augmentant à mesure que se développe davantage le pouvoir d'association, conséquence du retour de l'intervention gouvernementale dans le libre échange d'idées, de services, d'imités et de choix.


§ 4 La substitution de l'impôt direct à l'impôt indirect indiquant une civilisation en progrès, le système contraire indiquera un déclin vers la barbarie.[modifier]

Nous en avons la preuve dans les mouvements progressif et rétrograde de la petite communauté de l'Attique.

À l'époque de Solon, les hommes gagnaient en liberté d'année en année, — l'esclave d'un particulier passait au nombre des citoyens de l'État. L'impôt s'adressait alors à la propriété fixée.


On inscrivait sur les registres le chiffre total de celle du pentacosio-medimnus, c'était la première classe des gros propriétaires ; les cinq sixièmes de la propriété du chevalier qui formait la seconde classe; les quatre neuvièmes de la propriété du Zeugite, qui formait la troisième classe; et l'impôt était de 2% sur le chiffre de propriété inscrite. La quatrième classe, les Thètes,—-n'étant éligible à aucune fonction échappait à toute contribution et au service de guerre. Plus tard, l'époque de Démosthènes nous montre les hommes ramenés à l'asservissement, l'impôt s'est tellement étendu, qu'il embrasse tout le capital employé ou sans emploi, les esclaves, les matières premières et les produits industriels, le bétail et le mobilier ; en bref, dit le professeur Boeckh « tout l'argent et ce qui a valeur d'argent, a la fraude s'exerce généralement, c'est la compagne inévitable de la contribution indirecte, comme celle-ci est une conséquence de l'abaissement de la valeur de la terre et du travail.

L'Italie nous prépare le même phénomène,—- les mêmes causes produisant toujours des effets semblables. À l'époque d'Ancus Martius, alors que la Campagne était couverte de bourgs et de cités, l'impôt était payé par la propriété, il ne variait ni ne diminuait en vertu de considérations personnelles au propriétaire. Ancus Martius lui-même créa, pour le sel, un monopole qui semble avoir été l'unique exception au système d'impôt direct. Dans la période aristocratique, nous trouvons une taxe personnelle du caractère le plus oppressif que l'histoire ait jamais mentionné. — Les petits propriétaires peuvent être à chaque instant requis de faire campagne; sur le refus de satisfaire à la réquisition, on dépouille leur domaine et l'on brûle leur maison[92]. Arrivés à l'armée, ils servent à leurs frais, — le butin, fruit de la guerre, passe dans les caisses des patriciens. À leur retour au foyer, ils trouvent leurs champs en friche et dépendent de leur maître pour les moyens d'existence, ce qui fait que cette période de l'histoire romaine est une suite ininterrompue de luttes contre les débiteurs et les créanciers; — qu'il y a partout des prisons particulières et que le nombre de citoyens libres décroît régulièrement; ce qui aboutira un jour à la consolidation complète de la terre et à la disparition de la classe des petits propriétaires. »

Plus tard à l'époque de l'empire, nous voyons la terre, en Italie, n'avoir pris de valeur aucune, par suite de cette disparition de la population libre. Il en résulte que le gouvernement est, pour ce qui regarde le revenu, dans la situation exacte indiquée en haut du diagramme. La nécessité d'arrêter les produits do travail dans leur trajet du producteur au consommateur s'est accrue en raison de l'avilissement de la valeur du travail de la terre. Les mines de toute nature deviennent la propriété de l'État le droit de les exploiter devient un privilège qu'il faut payer cher. Des droits d'importation et d'exportation, — des droits pour introduire les produits de la campagne dans les villes, des péages sur les rivières, droits sur la vente aux enchères, des droits de locomotion pour les biens meubles de toute sortes, marquent la dernière époque de l'histoire de la république, et l'époque tout entière de l'empire. Les esclaves ne peuvent changer de maître, la propriété ne peut changer de main par testament ou par donation, sans acquitter une taxe. L'élévation du bétail, la consommation du sel sont des privilèges pour lesquels on doit payer à l'État. On ne peut consommer d'eau, on ne peut l'évacuer sans acquitter un droit dans les deux cas. Point de chose si ignoble qu'elle puisse échapper au percepteur, pour peu qu'elle promette d'ajouter au revenu que réclame le maintien d'un système sous lequel le travail et la terre ont perdu leur valeur, où l'esclavage a remplacé la liberté[93].


§ 5. Si nous passons à l'Europe moderne, la Hollande se présente comme le pays qui, dans les temps récents, s'est le plus consacré au trafic, et le moins à favoriser le commerce.[modifier]

La terre y a été divisée de bonne heure, les sols riches y ont été amendés à côté des manufactures qui se multipliaient, et le commerce s'est accru rapidement. Vient la soif du trafic qui supplante le besoin d'une marine et de colonies, et l'histoire de ce pays n'offre plus qu'une suite de guerres constamment renaissantes et longtemps prolongées. d'où naît la nécessité d'impôts tels, que les utilités qui s'y consommaient se payent trois fois, comme l'on dit,une fois au producteur et deux fois à l'État.

Depuis lors, le pays a continué dans la même voie; on en peut voir les résultats dans les quelques lignes que nous extrayons d'un document officiel :

« La presque totalité des revenus du gouvernement provient des taxes à l'intérieur, et à cet égard aucun pays n'est plus chargé. Il n'y a d'exemption pour nulle profession, pour nul travail et seulement que pour un bien petit nombre de nécessités de la vie; la moindre transaction paye son droit. Ce sont littéralement des taxes qui se lèvent sur des taxes[94]. La guerre, le négoce, les entraves au commerce marchent ainsi toujours de compagnie. La dette nationale de ce pays monte à un chiffre effrayant ; elle exige une contribution de 142 dollars 80 par tête et elle s'est accrue avec une rapidité extrême depuis que la Hollande a perdu le privilège de forcer les autres nations à se servir de sa marine pour transporter leurs produits, à prendre ses ports et ses comptoirs pour leurs places d'échange. Admirablement située pour le transit avec le monde entier la Hollande pourrait occuper aujourd'hui un haut rang parmi les nations si elle n'avait négligé d'observer que la richesse et la puissance s'acquièrent par le moyen du commerce, — tandis que la pauvreté et l'épuisement physique et intellectuel ont été les invariables résultats d'une dépendance aveugle du négoce. Dans son état actuel, la patrie de de Witt, de Rubens, d’Érasme, Grotius, Leeuwenhoek et Boorhaave a perdu toute considération dans le monde artistique, scientifique et littéraire et cela, tout en n'en observant que peu dans le monde du négoce<ref name="ftn100">Au milieu du tableau varié que présente l'histoire des contributions publiques chez les diverses nations de l'Europe, il existe un pays dont les annales offrent peut-être le plus que partout ailleurs une sorte de résumé des modes d'impositions usités dans nos sociétés modernes. - Impôts fonciers divers sur la terre et les bâtiments, contributions sur les rentes et les emplois, taxes indirectes assises sur les objets de consommation les plus nombreux, impôts bizarres et ailleurs sans exemple, tels que ceux levés sur les mariages et les décès, toutes ces combinaisons financières se montrent à nous dans l'histoire de cette contrée où le timbre paraît avoir été inventé et où l'impôt sur les biens de main-morte a été imaginé un siècle avant d'avoir été introduit parmi nous.

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En Turquie, nous avons une reproduction du système de la France au moyen âge. L'impôt n'est aucunement basé sur ce que peut valoir la terre, il repose sur l'habileté de collecter et de ses agents pour extorquer, au cultivateur, le plus possible de sa production. De ce peu qui échappe à leurs griffes il ne reste qu'une faible portion à ce misérable dont le travail a donné cette production, il faut que l'autre portion aille acheter quelque part au dehors les utilités qu'il ne peut produire chez lui. Si nous ajoutons à cela, l'adultération des monnaies qui va constamment empirant, nous avons une taxation sur les biens meubles si écrasant qu'on peut tenir pour certain que la terre et le travail manquant totalement d'une valeur qui puisse être soumise à un impôt direct.


Dans la Sicile, jadis le grenier de Rome, nous avons vu que la terre s'est consolidée et a perdu sa valeur, il en résulte que la taxation s'attache à saisir au passage la propriété qui cherche à se mouvoir,—elle pèse lourdement sur les grains dans son trajet vers les consommateurs en dehors de l'île, et elle exige 50 % à l'intérieur pour le grain qui prend la forme de pain.

Dans l'Inde, nous trouvons une population de 120 millions d'âmes avec un gouvernement dont le revenu provient tout entier de taxes levées sur les biens meubles. La terre n'y paye point d'impôts. La part du gouvernement se prélève dans les produits, et le montant de cette part dépend entièrement du degré de soin, d'habileté et d'industrie de l'occupant. Un impôt direct s'assied sur la valeur de la terre et s'y proportionne; il reste le même que la récolte soit forte ou faible. Le travailleur assidu qui parvient à obtenir de son petit champ deux fois autant que rend le champ plus grand de son voisin jouit de ce surcroît de fruits de son extra de travail sans rien acquitter de plus à l'impôt. Les taxes de l'Indoustan, au contraire, se rapportent aux qualités de l'homme, elles produisent plus ou moins, selon que le malheureux cultivateur a travaillé ou s'est dissipé. C'est exactement ce qui a lieu dans la Caroline. Si l'esclave a bien travaillé, le maître qui est dans la position du gouvernement anglais obtient un bon rendement d'un petit champ. Si l'esclave n'a pas fait sa tâche, le maître obtient un faible rendement d'une grande pièce de terre tient un faible rendement d'une grande pièce de terre. Ajoutez à cette taxe ainsi levée dans l'Inde sur le travail et son application, des taxes sur tous les instruments de travail depuis la barque du pécheur, jusqu'aux outils de l'orfèvre, et d'autres plus fortes et les plus fortes qu'il se puisse imaginer sur le sel et l'opium, et nous aurons le système le plus écrasant que le monde ait encore vu et qui ne s'adresse qu'à la personne du commencement à la fin. Comme conséquence, la terre trouve rarement acquéreur à un prix qui dépasse le montant de trois années de la taxe payée par l'occupant. Les millions d'hommes meurent, chaque année, faute de trouver à vendre leur travail[95].

Au Mexique, le système de taxation est presque entièrement indirect; — les sept huitièmes du revenu sont fournis par des droits d'importation et d'exportation, des droits sur les jeux de cartes, le tabac, la poste, les loteries, le timbre, etc. Ce qui nous montre que plus un pays est pauvre et faible, moins les gouvernants y ont le pouvoir de s'adresser à ceux qui possèdent le capital matériel et intellectuel pour des contributions directes affectées au maintien de la paix publique.


§ 6. Si nous passons à la Grande-Bretagne, nous trouvons que les choses ont suivi précisément la marche que nous avons observée en parlant de la Grèce et de l'Italie.[modifier]

Les impôts directs cèdent peu à peu la place aux impôts indirects. La terre et les maisons furent imposées, comme nous l'avons dit, sous Guillaume UL — Ce fat un signe de progrès que ce passage à un système qui s'adressait directement à la population pour les moyens d'entretenir le gouvernement. Au début, l'impôt sur la terre fut variable, oscillant entre le dixième et le cinquième de la rente annuelle. Il finit par se fixer à la plus haute de ces quotités, et dès lors un acte du parlement autorisa les propriétaires à racheter l'impôt, — et à affranchir par là leur propriété, d'un seul coup et pour jamais, de toute contribution pour le service public. À ce moment même, et comme résultat simultané» surgit une nouvelle théorie sur la population, d'après laquelle il était prouvé (l'auteur du moins le supposait ainsi) que l'humanité s'est trompée dans tous les temps en pensant que la richesse et la puissance d'une nation croissent avec le chiffre de population. On enseigna à la population anglaise que c'était directement l'inverse qui avait lieu, — par la raison que la production de subsistances tend à cesser d'être en rapport suffisant à mesure que s'accroissent la richesse et la population. On affirma, de plus, que c'était la conséquence d'une grande loi de la nature, à laquelle on ne pouvait se soustraire, en vertu de laquelle le propriétaire du sol prélève une quote-part plus élevée à mesure que diminue la rémunération du travail, ce qui lui assure le pouvoir de plus en plus grand de commander les services du travailleur. Après quoi quelque lent que soit le cours des choses, elles ne peuvent manquer d'aboutir au rétablissement des rapports de maître à esclave.

Les maisons de pauvres une fois pleines, et le paupérisme devenant de plus en plus la condition habituelle d'une proportion croissante de la classe des travailleurs; il fallut compter avec les faits. M. Malthus l'essaya. Rejetant la simple explication fournie par Adam Smith[96]: il imagina une grande loi de la nature pour rendre compte d'effets affectant pour cause l'action de l'homme. Comme la politique du pays, pendant plus de trente ans, avait tondu à l'asservissement du travailleur, par ceux qui, étant riches, n'ont pas besoin de travailler, toutes ces théories et ces mesures tiennent l'une à l'autre. L'année qui suivit celle ou le riche propriétaire de la terre — abondante en houille et en minerai — eut la faculté à peu de frais, de libérer de l'impôt sa propriété; cette même année vit rendre une loi qui défendait aux ouvriers mineurs d'aller au dehors chercher, pour leurs services, cette rémunération qui leur était refusée sur les lieux. C'était, en réalité, imposer une taxe personnelle au bénéfice du riche et du puissant, au moment où ce dernier trouvait à se libérer de toute taxation pour le maintien de cette sécurité de la personne et de la propriété, qui est si importante.

Depuis lors on a marché constamment dans cette direction, — celle d'enrayer les rouages du commerce, au bénéfice de ceux qui trouvent à vivre sur le trésor public. On entassa taxes sur taxes, jusqu'à ce qu'elles eussent atteint, comme dit Sidney Smith, chaque article qui entre dans la bouche, ou couvre le dos, ou se place sous les pieds; taxes sur chaque objet qui récrée la vue, l'ouïe l'odorat, le goût, le toucher; taxes sur la chaleur, la lumière, la locomotion; taxes sur tout ce qui est sur terre, et dans les eaux et sous la terre ; taxes sur tout ce qui vient du dehors ou qui croit dans le pays ; taxes sur les matières premières ; taxes sur chaque surcroît de valeur qu'y ajoute l'industrie humaine; taxes sur la sauce qui développe l'appétit de l'homme et sur la drogue qui le remet en santé; sur l'hermine qui décore le juge et la corde qui pend le criminel ; sur le sel du pauvre et sur l'épice du riche ; sur les clous de cuivre du cercueil et sur les rubans de la fiancée; au lit ou à tableau lever ou au coucher, il faut payer.

« L'écolier» ajoute-t-il, fouette son sabot taxé ; le jeune homme manie son cheval taxé avec une bride taxée, sur une route taxée ; l'Anglais moribond, à qui l'on administre sa médecine qui a payé 7 % puis une cuiller qui a payé 15 %, est couché sur un lit d'indienne qui a payé 22 % ; il fait son testament sur un timbre de huit livres, et il expire dans les mains d'un apothicaire qui a payé une patente de cent livres pour le privilège de le tuer. Sa succession entière est à l'instant taxée de 2 à 10 %. En outre du probate (la vérification), on exige de larges droits pour l'enterrer dans le sanctuaire; ses vertus sont transmises à la postérité sur un marbre taxé, et il est réuni à ses pères pour cesser enfin d'être taxé. »

Telle a été la marche de la taxation de la propriété fixée à la taxation de la propriété mobile, — c'est précisément vers l'état de choses qui existe aujourd'hui dans les pays demi-barbares de l'Orient; vers ce gui existait dans la France et l'Angleterre du moyen âge, lorsque la terre et le travail avaient peu de valeur et que la propriété commençait à peine à se fixer.


Trente-cinq ans après, nous voyons un autre pas dans la même direction : c'est le rappel de la taxe sur les maisons; et là se termine à peu près l'histoire de la taxation directe dans le Royaume-Uni. Le résultat est celui-ci : En 1854, il a été perçu 21 millions livres sterling de droits sur l'importation, 6 millions de taxes d'exercice sur les denrées, — 7 millions de droits de timbre, 3 millions de droits sur chevaux, voitures péages, — 7,500,000 livres de taxes et profits, — et 1,500,000 de droits de postage et autres petites sources de revenus ; le tout montant à 56 millions de livres ou 270 millions de dollars, ce qui, réparti sur la population, donne une moyenne de 10 dollars par tète, dont les neuf dixièmes dérivent de l'exercice du pouvoir d'entraver la propriété ou les idées dans leur trajet du lieu de production au lieu de consommation; Et voilà ce qu'on appelle la liberté du négoce.


§ 7 La liberté du commerce vise à favoriser la rapidité de circulation de la propriété tant matérielle qu'intellectuelle.[modifier]

La liberté du négoce vise à entraver cette circulation, afin d'y recueillir des contributions pour l'entretien du gouvernement. La première s'adresse directement et honnêtement à l'homme qui a une propriété qui réclame protection La seconde le fait indirectement et frauduleusement; — elle soutire de sa poche la somme nécessaire. Qu-est-ce qui paye en définitive la somme énorme d'impôts perças pour le service du gouvernement anglais? Est-ce l'huissier-priseur qui paye le droit de vente ? Certainement pas. Il S'ajoute à sa commission et le fait rembourser par celui qui le charge de vendre ou celui qui achète. Est-ce l'agent de change qui paye l'impôt de revenu? Certainement non ; car il vit en prélevant une part sur ce qu'il vend. Est-ce le négociant qui paye le droit de timbre? Certainement non; car il porte le droit de timbre dans son addition. Est-ce le propriétaire du chemin de fer qui paye un imp6t pour les gens qui voyagent dans ses wagons ? Certainement n(m; car il le fait payer aux voyageurs. Est-ce le propriétaire d'un journal qui paye le droit sur les annonces ? Certainement non ; car il le fait payer à ses abonnés. Est-ce le marchand qui paye une taxe pour les lettres? Certainement non ; car il les porte au compte de ses clients. Est-ce l'éditeur qui paye une taxe sur le papier? Certainement non ; car il la fait entrer dans le prix du livre. Est-ce l'armateur qui paye une taxe sur l'assurance de son navire? Certainement non; car l'assurance, comme le fret, est une charge supportée par les biens assurés.

Par qui donc et sur qui est payée cette énorme somme? Noire réponse sera de renvoyer de nouveau le lecteur au diagramme qui représente le mouvement de la société.

[[Image:]]Le courtier, le commissaire-priseur, le négociant, les payeurs du droit de timbre et d'encan, les receveurs d'impôts, les hommes qui vivent du produit des taxes, sont tons autant de gens qui s'interposent entre le producteur et le consommateur, — vivant tous de la part qu'ils prélèvent sur la production du sol, dans son trajet de la main qui produit à la bouche qui la mangera, on au dos qui doit la porter. Dans les premiers âges d'une société, — alors que la circulation est difficile, les hommes d'intermédiaire abondent, et la terre et le travail ont peu de valeur. Plus tard leur nombre diminue, — et tout ce qui se trouve ainsi économisé se partage entre la terre et le travail ; tous deux gagnent en valeur en raison directe du retrait des obstacles qui existent sur la voie de circulation. Par qui et sur quoi sont payées les taxes? N'est-ce pas sur le travail seul, sur le travail donné à la production du grain et de la laine, à la conversion de la matière première en étoffe? Le courtier ne produit rien, le négociant n'ajoute rien à la quantité ou à la qualité des choses produites, le receveur d4mpôts n'aide en rien dans le travail de production. Les champs seraient aussi bien cultivés, et donneraient autant de blé, quand même il n'existerait ni politiques, ni amiraux, ni généraux. Le grand fermier, qui prend la place des petits propriétaires, substitue simplement à des hommes que tout stimulait à l'effort, d'autres hommes qui savent et comprennent qu'ils n'ont aucun stimulant. Plus cette substitution s'opère, et plus la production diminuera, — plus s'élèvera la proportion de la propriété mobile à la propriété fixée ; plus s'élèvera la quotité de la part prise dans la production par les hommes intermédiaires, — plus le travailleur sera pauvre, — et plus tombera la valeur de la terre. Il en a toujours été, il en sera toujours ainsi. Ce sont, en fin de compte, la terre et le travail qui payent tous les impôts, n'importe le mode de perception. Il est donc de leur intérêt que la taxation soit directe et coûte le moins possible,—ce sont les parties sur lesquelles on compte pour toutes les additions en faveur d'intérêts individuels.


§ 8. Revenons au diagramme qui va nous sert à étudier la condition des peuples de l'Inde.[modifier]

Les hommes qui vendent le coton et la laine à moins d'un penny la livre, et qui les rachètent de vingt à quarante pence sous la forme d'étoffe. Suivons ce coton : il contribue largement aux fortunes des fonctionnaires anglais et aux dividendes de la Compagnie des Indes, — au fret de la marine, - à la solde des matelots, — au loyer de magasins, — à des commissions de courtage, — à des timbres sur billets, — passant par des milliers et des dizaines de milliers de mains, et à chaque pas du trajet contribuant à l'entretien du gouvernement par un système de taxation indirecte qui atteint chaque membre de la communauté, depuis le pauvre diable qui se permet une pincée de tabac à priser, jusqu'au grand directeur de banque qui paye une taxe. Plus il y a de mains par lesquelles l'utilité passe, et plus il y a d'occasions de la taxer, de lui faire rendre davantage au fisc. Le résultat final est que l'Inde, qui produit le coton, est trop pauvre pour acheter de l'étoffe, tandis que l'ouvrier de Manchester est trop pauvre pour acheter du pain en suffisance ; pauvreté et esclavage sont proches parents.

Voyons maintenant la Caroline et l'Alabama : nous trouvons le même résultat. Le coton sort de la plantation au prix courant de cinq, six ou huit cents la livre ; quand il y revient sous forme d'étoffe, on en demande soixante, soixante-dix, ou quatre-vingts cents — l'amidon dont il est gaufré n'entre pas pour peu dans le poids. Dans le trajet, il a payé des taxes à chacune de ses modifications et transformations. — Une si grande part a été absorbée sur la route par les intermédiaires, que l'homme qui l'a produit reste esclave, tandis que le travailleur qui l'a transformé a tout au plus de quoi acheter une chemise.

Venons au paysan journalier de l'Angleterre. II reçoit pour salaire d'une année de travail la valeur de quarante bushels de blé, le quinzième ou le vingtième du rendement de la terre qu'il a travaillée. Il veut savoir ce que reçoit l'ouvrier de l'usine, le consommateur de son blé, son tout proche voisin; c'est le même salaire, un peu plus du prix d'un bushel. — Dans les deux cas, les quatre cinquièmes du produit du travail sont absorbés comme salaires ou profits par les intermédiaires. Plus ces derniers sont nombreux, et moindre se trouve être la valeur de la terre et du travail. — Terre et travail sont en fini de compte les payeurs de tous les intermédiaires qui se placent entre le producteur des matières premières et le consommateur de l'utilité achevée. La preuve en est dans le fait qu'à mesure qu'il s'opère rapprochement entre le prix des matières premières et des utilités achevées, par l'exclusion graduelle des intermédiaires, la valeur de la terre et du travail s'élève, tandis que, précisément en proportion de l'écart qui augmente entre ces prix, on les voit rendus solidaires tous les deux pour l'acquittement des chaînes qui pèsent sur le marché, — solidarité qui se manifeste par l'avilissement de la valeur de Tune et par l'asservissement de l'autre. Le pouvoir de l'homme et ses besoins, pris ensemble, sont deux termes d'une quantité fixe, — l'un augmentant à mesure que l'autre diminue. Le premier augmente si les intermédiaires disparaissent; le dernier augmente à mesure que le trafic fait de plus en plus la loi. Que l'homme gagne en pouvoir, et la terre gagne en valeur ; que l'homme perde en pouvoir, la valeur de la terre s'avilit.

Voulons-nous voir quelle population et quelle terre payent les taxes de Angleterre, adressons-nous à celles qui produisent les matières premières et celles qui consomment les utilités achevés, — nous les trouverons dans les terres et les populations de l'Irlande, de l'Inde, du Portugal, de la Turquie, de la Jamaïque et de la Caroline. Si nous venons ensuite à la terre et à la population du Royaume-Uni lui-même, nous trouvons, que malgré la substitution du chemin de fer à la route à péage, la terre n'a que très-peu gagné en valeur depuis quarante ans; tandis que la population donne des signes de détérioration et non de progrès[97].

En réalité les taxes de l'Angleterre sont acquittées par les populations de tous les pays qui fournissent les matières premières des manufactures, — et les rachètent sous une forme d'utilité achevée. Comme ces populations se comptent par centaines de millions, l'évidence du caractère épuisant du système résulte du chiffre même delà somme totale perçue qui est peu de chose, comparé au chiffre énorme des tètes sur lesquelles la perception s'opère.

Cela résulte de ce que le système tend partout à accroître l'espace et ainsi à augmenter le frottement qui sépare le producteur du consommateur, — ce qui ramène toujours à la la barbarie, comme nous le voyons dans le diagramme. Il y a vingt-cinq ans, l'Irlande fournissait à la population anglaise trente mille bushels de grains; aujourd'hui l'importation de ce genre ne lui suffit pas à payer ce qu'elle importe[98]. Le déficit, ici et ailleurs, étant comblé par des importations de pays plus éloignés, L'effet est nécessairement d'accroître la proportion de profits en diminuant celle des gages et salaires, — et de fournir plus de matière imposable à la taxe sur les profits.

On a souvent cité le chiffre élevé qu'a fourni au budget l'income-tax comme une preuve d'amélioration dans la condition de la population anglaise, sous le système actuel; examinons comment fonctionne ce système. Notre diagramme nous montre qu'en allant de la barbarie à la civilisation, la proportion affectée aux profits baisse constamment, tandis qu'elle monte non moins constamment quand on va de la gauche à la droite, — de la civilisation à la barbarie. Plus il se place d'intermédiaires entre le producteur et le consommateur, plus il doit y avoir de profits ; mais plus s'avilit la valeur de la terre et du travail. Les faits déjà cités nous prouvent que la terre alors ne gagne point en valeur; comme preuve que le travail ne gagne pas non plus, rappelons-nous la destruction extraordinaire de vie humaine dans l'Irlande, et une émigration de la Grande-Bretagne, qui a presque complètement arrêté l'accroissement de population.

Le montant des taxes levées dans les trois années qui finissent en 1815 a dépassé 70,000,000 livre sterling Depuis lors la population a augmenté de 50 ko, — ce qui donne un surcroît de 10 millions de tètes pour acquitter les taxes. La richesse du pays, à en juger par les documents que nous avons invoqués, a de même beaucoup augmenté; et cependant la difficulté de pourvoir au service public n'a point diminué. — La taxation a même été sentie plus rudement. Ceci parait étrange et cependant s'explique aisément. Plus la terre s'est consolidée et plus s'est élevée la proportion sujette à Yincoim4ax, les milliers et dix milliers de petits propriétaires, qui auraient été exempts, ayant cédé la place à de grands propriétaires qui ont acheté d'eux, ou à de gros fermiers. Il en a été de même pour les petits fabricants qui ont disparu, — cédant la place aux entreprises colossales de l'époque actuelle. La centralisation gagnant du terrain d'année en année, chacun de ses pas est marque par la proportion croissante des profits comparés aux gages et aux salaires. Le revenu imposable du pays augmente en apparence à mesure que la richesse réelle diminue.


§ 9. Le gouvernement des États-Unis, depuis qu'il existe, s'est presque constamment laissé égarer par cette fausse idée que la taxation indirecte est le mode légitime de lever le revenu public.[modifier]

À de brefs intervalles, il a suivi une marche contraire, comme m 1828 et 1842, où les tarifs furent calculés dans le but spécial d'opérer un rapprochement entre les prix des denrées premières et ceux des utilités achevées ; — le revenu n'était plus qu'un objet accessoire, la protection était l'objet principal. Ces deux essais de ce système politique ont été suivis d'une prospérité que rendait plus remarquable la comparaison avec une pauvreté une misère dont on venait précisément de faire la rude expérience. Leur durée a été fort courte, chacun n'a pas été poussé plus loin qu'une demi-douzaine d'années. Comme règle générale, on s'est attaché au revenu comme l'objet spécial qui devait dominer dans les rapports internationaux. —- La protection n'a obtenu de garantie que juste autant que cela pouvait s'accorder avec l'idée principale d'obtenir de larges recettes pour le service public. Telle fut la politique adoptée après la fin de la guerre avec l'Angleterre, en 1816, puis en 1834, puis en 1846. En toutes occasions elle n'a pas manqué d'amener les mêmes résultats : — grande prospérité en apparence, — de grandes recettes au trésor, — de grands profits aux capitalistes, aux dépens de la terre et du travail du pays, — le tout suivi, en 1822 et 1842, de crises financières qui, comme celle de 1857, ont arrêté presque complètement la circulation sociétaire.

Ce qu'a produit cette politique, nous l'avons vu dans les faits que nous avons constatés au sujet des prix comparatifs des produits agricoles qui ont besoin de vendre et des produits métalliques qui se présentent pour acheter. — L'expérience de quarante années a montré un constant et régulier accroissement de la quantité de blé, de farine, de riz, de tabac et de coton, qu'il faut donner en échange, contre des quantités de plus en plus petites de plomb, d'étain, de fer, de cuivre, d'or et d'argent. Comme c'est la voie qui conduit à la barbarie et que nous avons persisté à y marcher avec une obstination incroyable, nous pouvons nous expliquer pourquoi le pouvoir du trafic va constamment croissant, tandis que celui du commerce décline, et pourquoi sur le territoire où tous les hommes sont déclarés libres et égaux, «  la société libre » est déclarée aujourd'hui avoir fait faillite.

Les pays où la taxation directe tend à se substituer à l'indirecte sont ceux où le commerce prend graduellement le pas sur le trafic, où la circulation s'accélère,—où la terre et le travail vont gagnant en valeur : — la Belgique, le Danemark, la Suède, l'Allemagne, l'Espagne et la Russie, tous pays qui prennent exemple sur la France et ont adopté la politique de Colbert. Ceux où s'accroît la tendance vers la taxation indirecte sont la Turquie, le Portugal, l'Inde, les États-Unis, pays qui prennent pour guide l'Angleterre et préfèrent la suprématie du trafic au développement du commerce. Dans tous, les prix des matières premières et ceux des utilités achevées vont s'écartant davantage, — la terre et le travail perdent en valeur, l'homme perd en liberté.


§ 10. Plus se perfectionne le pouvoir personnel de protection, moins il y a d'interruption dans la demande de l'effort humain, plus son application se régularise,[modifier]

plus s'accroît la quantité de production — et la facilité d'accumulation. À chaque pas dans cette voie diminue la nécessité de dépendre du gouvernement, et diminue aussi la proportion des produits du travail exigée pour l'entretien des hommes qui s'acquittent des fonctions gouvernementales.

Plus s'accroît le pouvoir d'accumulation, plus s'accroît la tendance à l'exploitation des sols plus riches, — à la division de la terre, — à la diversité dans les demandes des facultés humaines, — à l'élévation du rapport du capital fixé au capital mobile, à l'accélération de circulation, — à l'établissement de rentes et de taxes déterminées et bien comprises se substituant à la taxation indirecte qui réclame un service personnel ou intervient dans les mouvements du commerce.

Plus on tend à la taxation directe et moindre est toujours le rapport entre la taxation pour l'entretien du gouvernement, et le chiffre de production totale de la population.

Ce sont-là, des faits réels, ainsi que l'atteste l'histoire de toutes les sociétés en progrès, tant anciennes que modernes, et plus spécialement l'histoire moderne de la France et du nord de l'Europe. Bien que la centralisation de la France soit excessive, bien que soit onéreuse sa taxation sous forme tant de service personnel que de contribution pécuniaire, on ne peut lire son histoire au siècle dernier et au siècle actuel, sans remarquer accroissement constant dans la quote-part de production retenue par le travailleur, et diminution dans celle prise par le gouvernement. Il y a un siècle, les fermiers généraux étaient en réalité les gouvernants du royaume, — grâce au privilège qu'ils avaient acheté du souverain de taxer la population sous leur bon plaisir. Leurs fortunes grossissant selon ce que les taxes rendaient, ils mettaient tout en œuvre pour augmenter les contributions. La taxation est encore aujourd'hui exorbitamment pesante ; mais, quant à la terre, tant qu'elle reste aux mains du propriétaire, l'impôt est fixe et déterminé. Une fois acquitté, on est à l'abri de toute demande arbitraire qu'élevaient des bandes de gens du gouvernement, comme il arrivait journellement à l'époque de Louis XIV et de ses deux successeurs immédiats. Quoique la valeur de la propriété territoriale ait plus que doublé, comme nous l'avons dit plus haut, le montant de l'impôt actuel est encore à peu près ce qu'il était lors de sa première perception il y a cinquante ans, — preuve de l'abaissement du rapport proportionnel de la part prise pour l'entretien du gouvernement, — résultat de la substitution graduelle de la taxation directe à celle indirecte[99].


§ 11. La même tendance existe dans tous les pays du nord de l'Europe, et par la raison qu'à mesure que la taxation se fait plus directe, elle s'adresse davantage à l'être raisonnable reconnu avoir qualité d' homme, et moins à l'être dénué de raison dont il est question dans l'école malthusienne,[modifier]

Cette école est toujours mue par des passions sur lesquelles il n'a pas d'empire, et restant par conséquent très-peu au-dessus de la brute. L'un est invité à payer une contribution directe dont le montant sera appliqué à le maintenir en sécurité, lui, sa femme et ses enfants, dans l'exercice des droits de la personne et de la propriété. On pousse l'autre à boire, à jouer, à mettre à la loterie, afin que, pendant qu'il s'occupe ainsi, le gouvernement ait l'occasion de lui filouter sa bourse.

Nulle part en Europe la valeur de la personne et de la propriété ne s'élève plus rapidement qu'en Danemark, et l'homme n'a progressé plus vite vers la civilisation ; nulle part conséquemment la tendance à substituer des payements déterminés pour l'usage de la terre au propriétaire et an gouvernement n'a fait des pas plus rapides, accompagnée nécessairement de la tendance à l'abaissement du rapport des taxes à la production. Les revenus des bourgs et des villes proviennent tous de taxes sur la propriété ; on part du principe de s'abstenir de toute intervention dans le trajet de la propriété du producteur au consommateur[100].

Il en est ainsi en Allemagne, — le grand accroissement de productivité du travail et de la valeur de la terre y est accompagné d'une tendance décidée à substituer l'impôt fixe et déterminé, à ces modes d'intervenir dans le mouvement sociétaire connus sous le nom « de taxes sur la consommation[101]. »

Il en est de même pour la Russie, — la tendance y existe à limiter la proportion du service personnel dû tant au propriétaire qu'au gouvernement pour l'usage de la terre et à substituer des demandes directes et déterminées aux demandes indirectes et incertaines jusqu'alors en usage[102].

Regardons sur n'importe quel point du globe, chez les nations en progrès nous trouvons abaissement de la proportion dans les produits de la terre et du travail exigée pour l'entretien du gouvernement, accompagné d'un accroissement de tendance à faire un honorable appel à des hommes raisonnables pour le payement d'impôts abjects et à abandonner le système qui vise à leur filouter une large proportion dans les produits du travail.


§ 12. Plus la circulation s'accélère, plus forte est la tendance dans cette direction.[modifier]

la valeur de la terre et de l'homme s'élevant en raison directe de la vitesse avec laquelle la consommation soit la production. Plus la circulation est lente, plus forte est la proportion prise par les gouvernements, — et plus forte est la tendance vers la taxation indirecte. — La première direction aboutit à l'homme, qu'Adam Smith a reconnu faire le sujet de la science sociale ; la seconde aboutit à l'esclave, le sujet dont il est traité par MM. Malthus et Ricardo, — requis, ainsi qu'il l'est, de donner à ses différents maîtres une quote-part constamment croissante dans une quantité constamment décroissante fournie par la terre.


Le peu de respect pour les droits de la personne à la Jamaïque et dans les autres îles anglaises se manifeste par le rapprochement de deux chiffres. Sur plus de deux millions d'individus importés, il n'en existait plus que 800,000 à la date de l'émancipation. Tout le reste, ainsi que les millions qu'aurait dû produire l'accroissement naturel, a été chassé de la vie par le fouet du régisseur. Le peu de respect pour les droits de la propriété se manifeste par l'adoption d'une série de mesures qui ont abouti à la ruine totale de presque tous ceux qui possédaient la terre. £n voulez-vous la cause? Elle est dans un système qui, limitant les planteurs au seul travail agricole, a enfanté la nécessité d'aller faire ailleurs tous leurs échanges, ce qui a fourni une occasion d'organiser une taxation, appliquée avec une rigueur telle que le producteur périssait sur le sol, tandis que l'Anglais qui, s'il avait pu vendre son travail, aurait été volontiers son client, était conduit à la maison des pauvres pour y chercher du pain[103].

Le peu de sécurité qui s'obtient dans l'Inde en échange des taxes payées, se manifeste par la disparition graduelle de la classe entière des petits propriétaires, — les hommes qui payent directement au gouvernement — et à sa place la substitution de grands zémindars, une classe d'intermédiaires par les mains desquels doit passer tout l'argent versé par la population pour le service de l'État[104].

Un fait qui montre à quel excès est misérable la condition de la population, c'est qu'à mesure qu'on s'éloigne du Bengale, le pays gouverné longtemps par la Compagnie, on trouve l’Hindou se rapprochant de plus en plus de la qualité d'homme[105].

Par tout le pays, le système entier de taxation tend à entraver la circulation, — le montant de la contribution s'élevant à chaque effort de plus que s'avise de donner le travailleur, et s'abaissant lorsqu'il cesse d'apporter aucun soin pour aider à la production[106]. C'est une prime offerte à l'inactivité ; le résultat est que le payement des taxes absorbe une plus faible proportion dans le produit du travail et de la terre que dans aucun autre pays. La cause en est dans l6$ grands capitaux : l'anéantissement de la circulation de la société, la pérégrination de son coton qui la quitte an prix d'an penny et qui lui rentre au prix de trente pence, — toute la différence ayant été absorbée dans ce long trajet de ce même coton du champ de production pour arriver sur les corps du travailleur, de sa femme et de ses enfants.

L'Irlande nous montre un avilissement constant dans la valeur de la terre et du travail, et un accroissement de la part proportionnelle que la taxation prélève dans les produits, qui se manifeste d'une manière frappante par l'application à elle faite d'une taxe sur les profits qui, à l'époque où l'Irlande était prospère, ne s'appliquait qu'à la Grande-Bretagne. La cause se trouve dans les faits mentionnés plus haut : les aliments et la laine d'Irlande grevés de taxes si fortes, dans le trajet du champ de production à la bouche et au dos du consommateur, que c'est à peine si l'on peut dire qu'une circulation existe du travail et de ses produits.

Venons aux États-Unis. Nous voyons le gouvernement contracter des dettes dans la période de libre-échange, de 1818 à 1825, — se libérer dans une période de protection, de 1826 à 1834, — recontracter des dettes dans la période de libre-échange, de 1836 à 1842, — se libérer dans une période de protection, de 1843 à 1846, —recontracter de nouvelles dettes de 1847 à 1850, — et, pour se libérer, recourir cette fois à des revenus provenant d'énormes importations basées sur des dettes privées qui nécessitent un payement annuel d'intérêt, dont le montant dépasse le chiffre moyen d'exportation de subsistances au monde entier. La taxation indirecte, et l'intervention dans le commerce, de nouveau reconnus comme source convenable et permanente du revenu, ont amené ce résultat : que la dette publique a quintuplé dans une période où la population n'a fait que doubler.

Arrivons enfin à l'Angleterre. Nous trouvons les dépenses augmentant à mesure que les profits empiètent sur la production, et que les taxes sur la consommation se substituent de plus en plus aux quelques impôts directs qui ont existé précédemment. À la date du rappel de l'house-tax (impôt sur les maisons), la moyenne du montant des contributions pour l'entretien du gouvernement était de 46 millions livres sterling. Depuis lors, le chiffre moyen a atteint 48 millions dans la période de 1836 à 1841, — 53 millions dans celle de 1844 à 1849, — 54 millions en 1854, — et 71 millions en 1856.

N'importe où nous regardions, il est pour nous évident qu'à mesure que l'homme gagne en liberté, le rapport de la taxation à la production tend à diminuer, — ce rapport diminué tend davantage à prendre la forme d'une invitation directe et honorable adressée par les gouvernants aux gouvernés, et le sentiment de responsabilité va se développant de plus en plus chez ceux qui dépensent le revenu public. Là, au contraire, où l'homme perd en liberté, le rapport s'élève et la nécessité pousse de plus en plus à extorquer individuellement de la poche du contribuable ce que Ym n'ose lui demander directement, et, en même temps, à affaiblir le sentiment de responsabilité chez les gouvernants vis-à-vis des gouvernés, —tout cela prouvé abondamment par les phénomènes qui se déroulent sous nos yeux dans l'Irlande et dans l'Inde, la Jamaïque et la Turquie, la Virginie et la Caroline, la Grande-Bretagne et les États-Unis.


§ 13. Pourquoi donc alors, va-t-on demander, ne pas abolir d'un seul coup tous les droits d'excisé, les droits de douanes et toutes autres interventions dans le commerce ?[modifier]

Cela pousse à établir la parfaite et complète liberté dans les rapports d'homme à homme dans le monde entier? L'idée a été souvent suggérée par ceux qui tiennent que le bonheur et la prospérité de l'humanité doivent progresser par l'extension du trafic, et qui voient dans l'accroissement du nombre et du tonnage des navires, l'évidence la plus concluante de ce progrès. Nous pourrions tout aussi bien demander : Pourquoi ne donnerait-on pas à chaque homme un faire-valoir? Pourquoi ne ferait-on pas tous les hommes propriétaires? Pourquoi ne porterait-on pas au quadruple la richesse sociale, et ne mettrait-on pas ainsi chaque membre de la société en mesure de se sentir enrichi ? Dans le cours naturel des choses, la terre tend à se diviser; les facultés de l'homme tendent à se développer; la richesse tend à s'accroître; la distribution entre les quelques-uns et les multitudes tend à produire l'égalité ; et la taxation tend à devenir directe. Tous ces phénomènes cependant sont des preuves de civilisation — qui se manifestent invariablement dans toutes les sociétés où la circulation va s'accélérant ; et disparaissent dès que la circulation cesse. Plus la demande de force humaine tend à suivre instantanément l'existence du pouvoir de la produire, plus s'accroît la tendance vers l'état de choses où la taxation directe devient possible. Pins il s'écoule de temps entre Le moment de la production et ceci de la consommation, plus s'élève le rapport du capital mobile au capital immobilisé, et plus forte sera la tendance à chercher à obtenir par des moyens indirects et frauduleux, les subsides qu'on ne peut demander directement. À l'appui de ceci, nous invitons le lecteur à revoir de nouveau au diagramme, et à se demander, comment, sur la gauche, on trouvera moyen d'établir la taxation directe. L'homme est là un simple esclave et la terre y est si dénuée de valeur, qu'on en pourrait acquérir des centaines de milles carrés pour un dollar. À côté, nous trouvons le gouvernement achetant des millions d'acres pour une somme qui n'achèterait pas en France on en Angleterre ce qu'on appelle une simple terre. Où sont là les éléments sur lesquelles asseoir une taxation directe ?


Poussons davantage vers l'Est. La marge pour )es profits diminue, et diminue aussi le pouvoir de la taxation indirecte. La terre et le travail obtiennent de plus larges quote-parts, — l'esclave de la primitive période est remplacé par l'homme libre de la dernière ; les misérables propriétaires de vastes étendues de terres sont remplacés par des milliers et des dizaines de milliers de riches cultivateurs, propriétaires du sol qu'ils exploitent. Il y a là possibilité d'une taxe sur l'homme et sur sa terre ; mais avant tout il faudra consulter l'homme libre sur le mode de taxation à adopter — sur le montant qu'elle ne pourra dépasser, — et sur l'application qui sera faite des sommes perçues.

La taxation tend à devenir directe à mesure que l'homme gagne en liberté, et plus cette tendance se développe, plus vite décroît la proportion des demandes du gouvernement comparées à la faculté que la société a acquise d'y satisfaire. L'homme gagne en liberté à mesure que s'opère un rapprochement entre les prix des matières premières et ceux des utilités achevées, — par la hausse des premiers et la baisse des autres. Ce rapprochement est en un rapport proportionnel avec l'existence du pouvoir d'association et de combinaison, — lequel est en raison de la diversité dans la demande du travail. Plus la société est parfaite, — plus sont diverses les demandes des facultés physiques et intellectuelles, — plus la circulation s'accélère, plus s'accroît le pouvoir d'accumulation, plus s'élève la proportion du capital fixé au capital mobile et plus il y a possibilité d'obtenir, par la taxation directe, les moyens de fournir à ces dépenses requises pour le maintien de Tordre et pour garantir à tous la jouissance paisible des droits de la personne et de la propriété.

Ce sont là les tendances dans tous les pays qui prennent exemple sur la France, — la terre et le travail gagnant en valeur à mesure que s'opère le rapprochement des prix, et la taxation directe tendant à se substituer à celle qui est indirecte.

Le contraire se rencontre dans tous ceux qui ont pour guide l'Angleterre. L'Inde donne plus de coton pour moins de fer, de plomb, d'étain, de cuivre et d'or qu'il y a quarante ans. Aussi la terre et le travail perdant en valeur, le gouvernement devient d'année en année plus dépendant pour son entretien des monopoles du sel et de l'opium. Dans de telles circonstances, comment essayer d'abolir la taxe indirecte ? La Jamaïque donne plus de sucre pour tous les produits métalliques qu'il y a quarante ans, en même temps qu'elle a moins à vendre. Le Portugal, la Turquie et l'Irlande sont dans la même condition : moins à vendre, et de moindres prix pour ce qu'ils vendent. De même, aux États-Unis, le prix de toutes les matières premières a baissé constamment pendant une période de quarante ans, relativement à ceux du cuivre, du fer, de l'étain, du plomb, de l'argent ou de l'or. Par tout le pays s'élève la proportion de la propriété mobile à la propriété fixée,—d'où s'accroît constamment la nécessité de recourir à des interventions dans le commerce pour obtenir un revenu public. Cela a eu lieu dans la période de 1817 à 1824 et dans celle de 1835 à 1842, —reconnues aujourd'hui comme deux périodes où la politique du pays tendait à maintenir de telles interventions, comme partie du système gouvernemental, et ne regardait la protection que comme un objet accessoire et qui devait céder le pas à l'objet principal, trouver un revenu. Cela n'a pas eu lieu dans les périodes de 1828 à 1834, et de 1842 à 1847, alors que la demande des subsides gouvernementaux avait pris une forme plus directe, et que la protection était devenue l'objet principal des tarifs, la question d'un revenu à former n'occupant plus que la seconde place. La terre et le travail alors gagnèrent vite en valeur ; et cela par la raison qu'il s'opéra un rapprochement soutenu entre les prix des matières premières et ceux des utilités achevées, — symptôme le plus évident que l'on touche à ce degré de civilisation nécessaire pour mettre le gouvernement à même de s'adresser directement à la population, afin de pourvoir à ses moyens d'entretien.

Le commerce devient libre autant que la taxation indirecte cesse d'exister. La faculté d'une taxation indirecte diminue autant que le cultivateur est de plus en plus libéré de la taxe oppressive du transport. Cette taxe diminue, autant que les facultés de l'homme vont se développant, et que grandit le pouvoir d'association. Pour qu'il surgisse et qu'il puisse s'étendre, la diversité de professions est indispensable. Comme c'était là les effets que les tarifs protecteurs de 1828 et de 1842 avaient pour objet bien déterminé de produire, et que ces effets se sont réalisés non-seulement dans ce pays et dans tous ceux qui ont suivi la trace de la France, en adoptant le système de Colbert, l'expérience du monde peut être invoquée à l'appui de cette assertion : que la voie vers la paisible liberté du commerce se trouve dans l'adoption de mesures qui tendent à créer un marché domestique, et par là délivrer le fermier de la première et de lapins oppressive des taxes, — celle qui résulte de la nécessité de transport. Telle fut précisément l'idée d'Adam Smith, lorsqu'il s'établit sur les avantages pour le commerce, qui résultent de la combinaison de quintaux de subsistances avec des quintaines de quintaux de laine pour former des pièces de drap, facilement transportâmes jusque dans les contrées les plus lointaines.


§ 14. Plus le commerce se perfectionne parmi une population, plus elle acquiert de faculté pour la taxation directe et propre, et plus l'État gagne en puissance.[modifier]

Le commerce progresse autant que les professions se diversifient, que l'individualité se développe, que l'agriculture devient une science. Que les pays qui suivent l'école de Colbert vont gagnant en puissance, nous en avons la preuve dans la Russie maintenant son crédit pendant une guerre épuisante dans la Prusse maintenant sa neutralité en droit de tous les efforts des cabinets de l'Ouest. Que les pays qui suivent l'enseignement des économistes anglais vont s'affaiblissant, nous en avoir la preuve, dans les cas de la Turquie, du Portugal, de l'Irlande et des Indes tant occidentales qu'orientales. La preuve encore nous en est fournie par toute l'expérience des États-Unis, — par la comparaison des États du Sud et de l'Ouest avec ceux du Nord et de l'Est, ou en comparant l'union avec elle-même à différentes époques. La Floride et le Mississippi suivent la doctrine anglaise et sont pour le moment dans an état de défaveur. La Californie fait de même, tandis que Massachusetts jouit d'un crédit égal à celui d'aucun autre pays du monde. Le gouvernement fédéral a éteint sa dette en 1835, grâce au moyen du tarif de 1828 ; tandis qu'en 1842, sans la moindre guerre sur les bras, il n'eût trouvé à empruntera aucun taux d'intérêt. La puissance d'un État s'accroît autant que la terre et le travail gagnent en valeur, et que s'accroît la proportion du capital fixé au capital mobilier. La politique américaine tend à l'accroissement du capital mobile, aux dépens du capital fixé, d'où suit que l'État va s'affaiblissant.


§ 15. Comme les vues que nous présentons diffèrent complètement de celles de l'école Ricardo-Malthusienne, —qui voit dans le négoce l'objet principal auquel l'homme doive s'attacher, — et dans l'esclavage le terme à laquelle il aboutit fatalement, — nous allons pour un moment examiner les raisons données à l'appui de cette doctrine par l'un de ses professeurs les plus éminents.[modifier]

« Les impôts indirects, dit M. Mac Culloch, ont le mieux réussi auprès des princes et des sujets. » Par la raison que, selon lui, « ils constituent un système ingénieux pour extraire de la population une portion de sa subsistance, sans toucher à ses préjugés[107]. »

À l'appui de son opinion, il cite le marquis Garnier qui approuve hautement le filoutage comme moyen de procurer les subsides au gouvernement, — « c'est par le luxe et les profusions de la table que les impôts se sont toujours acquittés et s'acquittent le mieux; — le trésor public trouve ainsi une source de profits à pousser aux dépenses qu'excite la gaieté des festins. »

Certes, voilà un argument on ne peut mieux à l'usage de ceux qui regardent l'homme comme une simple bête de somme,—un animal qui doit être nourri, qui procrée, et qu'on peut mettre au travail ; mais le lecteur appréciera lui-même jusqu'à quel point il peut s'adresser convenablement à l'homme pensant, l'être créé à l'image de son Créateur, et doué de facultés qui l'appellent à être le roi de la nature.

M. Mac Culloch est opposant à la taxation directe en général, mais plus spécialement aux impôts sur la terre, qu'il qualifie de « primes à perpétuité, concédées à la paresse et à l'imprévoyance » — en faveur de ceux qui ont laissé leurs terres sans amélioration tandis que leurs voisins ont mis les leurs en état de donner vingt, trente ou quarante bushels par acre, dans des localités où le rendement moyen n'avait été jusqu'alors que de cinq, six ou huit bushels. La réponse nous semble se trouver dans le fait : que le plus rapide accroissement dont l'histoire fasse mention dans la production agricole est celui signalé dans le demi-siècle qui a précédé l'abolition de rimp6t territorial land-tax,— période signalée également par une grande amélioration dans la condition du travailleur agricole. Depuis lors les impôts directs ont disparu, mais la rente territoriale du Royaume-Uni est demeurée pendant quarante ans à peu près stationnaire, tandis que la condition de celui qui laboure la terre a beaucoup empiré[108].

Sur le continent, nous trouvons la terre gagnant rapidement en valeur là où la taxation devient de plus en plus directe, tandis qu'elle perd dans tous ceux où la taxation devient plus indirecte. L'Italie et la Grèce des anciens temps nous montrent la taxation directe en usage alors que la terre gagne en valeur et l'homme en liberté; — la taxation indirecte la remplaçant alors que la terre se consolide et que l'homme retourne à l'esclavage. On pourrait donc voir, dans la théorie de M. Mac Culloch, un peu plus que la constatation du phénomène observé dans tous les pays, où, comme en Angleterre, la terre va se monopolisant et les petits propriétaires disparaissant. On conçoit que le propriétaire de vastes domaines « soit paresseux et négligent ; » — ce ne peut être le fait des petits propriétaires.

Après son objection à l'impôt territorial, M. Mac Culloch ne veut pas non plus de ceux qui affecteraient le fond des banques et des compagnies d'assurances. Il tient « que ce serait en réalité un impôt sur la propriété des classes les plus utiles et les plus industrieuses de la société, ce De tels impôts, dit-il, induiraient beaucoup de gens à conserver leur capital oisif chez leur banquier particulier, ou dans leur propre coffre-fort, ce qui serait nuisible aux classes industrieuses sans qu'il en résultât pour l'État le moindre avantage correspondant[109].

Les impôts sur les accumulations du passé tendant, selon M. Mac Culloch, à produire l'oisiveté et l'imprévoyance, il s'adresse nécessairement aux interventions dans le commerce, et aux taxes sur le travail du présent, comme moyens de rendre les gens plus industrieux. « Les impôts, et c'est un fait notoire, prétend-il, lorsqu'ils sont judicieusement calculés et qu'ils ne vont pas jusqu'à l'oppression, sont un stimulant à l'industrie et à l'économie[110].

Il trouve dans les contributions acquittées par le mali, la bière, le drap et d'autres articles, dans leur trajet du producteur au consommateur, le plus beau, le plus égal et le moins lourd des impôts. — Et il cite Arthur Young, qui dit que si les Hollandais, « estimés avec raison la nation la plus sage de l'Europe, » ont sauvé leur industrie « sous de lourdes charges, » c'est surtout parce qu'ils ont adopté ce mode de taxation[111]. » II est cependant permis de douter, comme il dit, si les impôts sur le tabac et les spiritueux ont ajouté matériellement au salaire du travailleur[112]. Il est également permis de douter, dirons-nous, si la nécessité de porter à son maître tous les produits du travail, en s'en remettant à lui pour la distribution, ajoute matériellement aux salaires de l'esclave du Brésil et de la Caroline.

Le montant de la taxation du Royaume-Uni, y compris taxes des pauvres et dépenses locales, étant, d'après M. Mac Culloch, de 73 millions livres sterling, et dépassant de beaucoup la rente de la propriété foncière, s'il y avait confiscation complète, l'on se trouverait encore dans la nécessité d'ajouter un surcroît de quelques millions par an par des taxes additionnelles[113]. Toutefois, la question est celle-ci : le montant de la taxation irait-il à la moitié de ce que nous le voyons, ou même au tiers, si ceux qui ont dirigé les affaires du gouvernement avaient été forcés, en tout temps, de s'adresser directement à la population pour les subsides dont ils avaient besoin?


La révolution américaine ou la série de guerres dont Waterloo fat le terme, auraient-elles eu lieu si les ministres, s'aidant du système dont M. Mac Culloch se fait l'avocat, n'avaient pas eu la faculté de filouter à la population les contributions qu'ils n'osaient pas demander aux détenteurs du capital fixe? Si ces guerres n'eussent pas eu lieu, verrions-nous aujourd'hui la Grande-Bretagne, — qui manie, à l'aide de son outillage, une force de plusieurs centaines de millions d'hommes, ~ lutter sous le fardeau d'une taxation si effrayante? Aurait-on jamais songé à inventer les doctrines de l'excès de population et de l'asservissement éventuel? Aurions-nous dans ce siècle de lumières, des économistes distingués nous affirmant que « le gouvernement a rempli son devoir » du moment qu'il a trouvé les objets qui se prêtent le mieux à une taxation[114], sans s'occuper aucunement de l'égalité de contribution, « qui est une considération inférieure[115]. »

Assurément non. La saine morale demande que chacun acquitte sa part équitable pour l'entretien du gouvernement qui lui assure protection à lui et aux siens, dans l'exercice de leurs droits, de la personne et de la propriété. Par qui cependant sont payés les impôts sur le malt, le houblon, le tabac, le sucre, le café? Par les travailleurs, qui ont peu de chose à faire protéger. Qui échappe à la taxation? ceux qui ont des fonds et des billets, — valeurs qui représentent les accumulations du passé. Le système entier tend à empêcher le capital de se fixer, — à élever la proportion de celui qui reste mobile, — à accroître la nécessité d'intervenir dans le commerce; et le résultat se manifeste par lé payement d'un montant d'impôts qui dépasse de beaucoup le montant de la valeur annuelle de la terre. Si le système avait eu pour objet le maintien du commerce, comme le conseille Adam Smith, la terre aurait aujourd'hui une valeur double, tandis que le montant des taxes n'irait pas au cinquième de ce qu'il est.


§ 16. Partant, comme ils l'ont fait, de l'insertion inexacte, que les hommes débutent par les sols riches, MM. Malthus et Ricardo ont été conduits à voir ce la crainte de la pénurie.[modifier]

Elle marchait de compagnie avec l'accroissement de richesse et de population qui contraint à la nécessité de recourir aux sols pauvres avec rémunération décroissante du travail. Ceci admis comme la grande loi de Dieu, il suit inévitablement que le moment viendra où le travailleur, pressé par la faim, s'estimera heureux de se vendre, lui, sa femme et ses enfants, au propriétaire de la terre, — et l'esclavage est le terme auquel la société aboutit fatalement. Voilà pourquoi M. Mac Culloch trouve dans la crainte les moyens de stimuler l'humanité à agir, — laissant entièrement de côté l'idée, l'espérance d'une amélioration dans l'avenir.

Adam Smith avait foi dans le commerce ; ses successeurs adorent la châsse du trafic. L'un tenait que plus le producteur et le consommateur sont rapprochés, plus s'accroît la production, et le pouvoir d'accumuler, et la concurrence pour acheter les services du travailleur. Les autres tiennent que les navires sont plus producteurs que les terres à blé; — les premiers gagnant en pouvoir d'année en année, tandis que le pouvoir des autres va déclinant Plus le producteur est loin du consommateur, et plus les intermédiaires sont nombreux; plus augmentera, nous assure-t-on, la quantité de choses produites, — consommateurs et producteurs trouvant une demande croissante de leurs services, d'autant qu'ils sont plus séparés. L'un désire la concurrence pour V achat du travail, aussi dénonce-t-il le système basé sur l'idée d'avilir les prix des matières premières, y compris le travail; les autres, — cherchant à produire la concurrence par la vente du travail, — se font les avocats d'un système basé sur l'avilissement des prix du blé et du coton, et veulent, pour les transformer en drap, « que l'offre du travail soit abondante et à bas prix[116].

Plus s'abaissent les prix de la terre et du travail, plus s'accroît la nécessité d'une taxation indirecte et frauduleuse. Plus ils montant, plus le gouvernement a la faculté de requérir ouvertement et honnêtement tous les deux de lui fournir les subsides ; et plus la société prend un rang élevé parmi les nations. La centralisation tend à mettre sur la première voie; la concentration tend à mettre sur l'autre.


§ 17. On marche à la liberté quand on est dans la voie des rentes et des impôts dont le taux est déterminé.[modifier]

Cela laisse au propriétaire ou à l'occupant toute liberté de décider comment il emploiera la terre, son temps et le produit obtenu. On marche à l'esclavage dans la voie des taxes sur la propriété mise en mouvement, — quand le malt et le houblon payent, sous la forme d'un droit sur la bière, — quand le sable et les autres matériaux payent sous lu forme d'un impôt sur le verre. Ce sont là des impôts indirects ; mais le caractère indirect est encore plus prononcé lorsque s'interpose une oscillation de la valeur en monnaie, — quand la bière et le verre payent plus ou moins, suivant que leur valeur-monnaie oscille de jour en jour. De ce genre était l'impôt espagnol l'alcavala, par lequel l'État percevait le dixième du prix argent sur les objets vendus. Tel jour la même quantité de farine se trouvait payer cinquante cents, tel autre jour elle payait un dollar. Dans telle localité elle payait vingt-cinq cents; dans telle autre localité, le même jour, elle payait deux ou trois fois autant. Plus il y avait disette, plus le montant de la taxe était considérable ; plus il y avait abondance, moins l'État touchait de subsides. Les intérêts de l'État et du peuple se trouvant en opposition constante, la fraude agissait activement des deux côtés. Financièrement et moralement, il était impossible d'inventer un plus mauvais système; c'est portant celui qu'on a adopté aux États-Unis.

Une protection adéquate, qui se propose pour objet, et qui, par le fait qu'elle se le propose, l'atteint, de libérer le cultivateur de la taxe constamment périodique et la plus oppressive, celle des transports, tend à élever la valeur de la terre et du travail, — et a la faculté, pour l'État, d'établir une taxation directe et honorable. Intervenir dans le commerce, dans le seul but d'alimenter le Trésor public, c'est tendre au maintien des taxes indirectes, comme la source permanente des subsides. Il semble que telle soit la politique adoptée par le peuple américain. Au lieu, cependant, d'imposer la pièce de drap ou la tonne de fer, et par là de frapper sur les importateurs de ces utilités une contribution proportionnelle au revenu, il adopte le mode de taxation qui a le caractère le plus indirect, interposant une valeur monnaie et asseyant dessus les taxes. Il en résulte précisément ce qui résultait de l'alcavala. — L'État perçoit beaucoup lorsque le sucre, le thé et le fer sont rares, et leur prix élevé ; il perçoit peu lorsqu'ils abondent et sont à bon marché. Les intérêts de l'État et de la population se trouvent en opposition ; la fraude est générale ; et il est devenu si difficile de rester probe dans les rapports avec le gouvernement, que les hommes honorables doivent renoncer aux affaires d'importation[117].

Le système politique des États-Unis, basé comme il est sur l'idée de l'action locale, offre la forme la plus parfaite de gouvernement; cependant sa perfection même fait que le mal que peut produire une faute en politique, a plus de gravité. Le fonctionnaire chargé, à Londres ou à Liverpool, de percevoir l'impôt, est pris parmi la population anglaise tout entière. —Il est exempt de tout sentiment qui puisse l'inciter à favoriser la fraude aux dépens de l'État, pour favoriser son port en particulier. C'est le contraire aux États-Unis, où les percepteurs ont des intérêts locaux qui les engagent à fermer les yeux sur la fraude, aux dépens des intérêts de l'État et de la population. Voilà comment le trafic se centralise si rapidement dans un seul port, et comment l'esclavage gagne si vite du terrain. Plus le système social tend à la concentration de la population et h l'accroissement du commerce, plus on est sûr de remédier aux inconvénients de la centralisation politique. Plus il tend à la dissémination de la population et à l'accroissement du pouvoir du trafic, plus on est sûr d'aboutir à une centralisation politique complète, et plus s'accroît la tendance à l'asservissement final de l'homme.

CHAPITRE XLIV.

DE LA CONCENTRATION ET DE LA CENTRALISATION.[modifier]

§ 1. La population de la vallée heureuse débute dans le travail cultural par les pentes des hauteurs qui la séparaient du monde extérieur.[modifier]

Si nous l'étudions à ses premiers pas dans un état social, nous trouvons une famille accidentellement disséminée çà et là, — cultivant les sols pauvres et maigres — tout en ayant sous les yeux d'autres sols riches de toutes les qualités requises pour rémunérer libéralement le travail. Mais la nature est alors toute puissante et l'homme pauvre est faible. Il doit entrer en lutte avec elle sur les points où elle aussi se montre faible. — C'est là qu'elle peut le moins pour le bien, et par la même raison c'est là aussi qu'elle est le moins capable de résistance.

La famille se multiplie, il s'accumule de la richesse, nous la voyons descendre lentement pas à pas vers le fond de la vallée — et sans sortir de son sein. La culture s'étend, — les facilités de communiquer s'accroissent—la jeune population est de plus en plus en mesure de s'associer — et vient la tendance de relier les différents établissements par des mariages. La population s'accroissant davantage, les professions se diversifient. — Les fils du cultivateur se font serruriers et tanneurs, tailleurs, chapeliers, maçons et charpentiers, tisserands et fabricants, et comprennent de plus en plus l'avantage qui résultera du développement de commerce. Les échanges deviennent d'année en année plus nombreux — la petite communauté va se complétant de plus en plus, et devenant de plus en plus capable de se suffire à elle-même, dût-elle être pour toujours privée de communication avec le reste du monde. Plus se perfectionne le pouvoir de l'individu de commander les services de la nature, plus s'accroît sa richesse, — plus il s'individualise et devient indépendant, — mais aussi plus il acquiert d'aptitude pour sa combinaison avec ses semblables. Il en est de même pour les communautés; — leur aptitude à entretenir des rapports avec les autres s'accroît à mesure qu'elles sont de plus en plus en état de se suffire à elles-mêmes.

Entrons chez un de ces heureux fermiers, « II est entouré de sa femme et de ses enfants, il occupe la place d'honneur parmi les objets de son affection et c'est parmi eux qu'il cherche le bonheur. » Supposer que cette concentration des pensées rende l'homme incapable d'association avec ses semblables, serait une grande erreur, — car la faculté de ne point s'éloigner de sa demeure est une conséquence directe de la facilité croissante de la combinaison. Avec le meunier à côté de lui, il n'est point obligé de quitter sa ferme, pour faire transformer son grain en farine. S'il a pour voisins le tanneur, le chapelier, le tisserand, il discute avec eux le tracé d'un chemin, l'ouverture de rues dans le petit bourg, la construction d'une église, d'une école; il combine avec eux et tout le voisinage des mesures de sûreté commune, et aussi avec eux les contributions à ce sujet. La combinaison développe la sécurité, facilite l'accroisse-ment de richesse, et à son tour la richesse lui permet de plus en plus de concentrer ses pensées et d'économiser son temps. Ceci à son tour facilite un nouvel accroissement de richesse, car il est mis de plus en plus à même de réfléchir sur les mesures favorables à la prospérité commune, — de donner de son loisir pour venir en aide à ceux qui ont moins bien réussi que lui — de dépenser du temps et de l'intelligence à acquérir plus de connaissances, —et ainsi de faire progresser, de toutes les manières, les intérêts de la société dont il a le bonheur d'être membre. Les travaux publics se divisent, la tâche de chacun est légère — et ces travaux coûtent peu exécutés par ceux-mêmes qui contribuent à en faire les frais. Tout le monde ainsi occupé, la richesse augmente vite, en même temps que diminue la quantité de l'effort requis pour le maintien de cette sécurité entière de la personne et de la propriété, sécurité dont le désir est ce qui pousse l'homme à s'associer avec ses semblables.


La culture s'étend graduellement sur les sols riches, la production se développe sur une plus vaste échelle et l'augmentation rapide de richesse se manifeste par un accroissement du pouvoir de dominer et diriger les grandes forces de la nature, dont le pouvoir de résistance à l'effort humain diminue dans la même proportion. L'engrais abonde, car le consommateur est venu se placer à côté du producteur; meuniers, charpentiers, fermiers, serruriers, pratiquent entre eux l'échange direct ; il y a économie de force. Le cheval et le chariot qui ont peu à faire sur les grands chemins peuvent donner plus de services à l'extension de la culture ou à l'embellissement du petit domaine.

Plaçons-nous au sommet de la montagne d'où notre regard découvre les diverses petites vallées qui en divergent, ça été de même dans toutes. Chacune a commencé le travail cultural par les pentes élevées et les terres pauvres, et l'attention s'est dirigée vers un centre commun, placé parmi les sols plus riches. Dans chacune, la facilité croissante de combinaison dans leur propre sein a eu pour résultat d'accroître le pouvoir de nouer des relations avec les autres — ce dernier pouvoir s'est manifesté par la construction opérée graduellement de routes qui conduisent sur les crêtes qui forment les lignes de séparation.

La fréquence croissante des rapports fait que se répand l'habitude d'union si bien commencée dans chacune. L'accroissement de richesse et de population amène un commerce plus rapide; la consommation suivant de plus près la production, chacun trouve sur-le-champ acquéreur pour son travail ou pour ses produits. L'habitude de combinaison se développant, une plus large association se forme qui a pour but le maintien de la paix et de l'harmonie parmi les différentes communautés que nous avons vu naître. L'union devenant plus complète on fait des règlements pour déterminer les rapports des communautés entre elles, — et on réserve à la corporation générale la tâche de régler les rapports avec le monde extérieur. Des lois générales embrassent dès lors l'ensemble de ces sociétés, qui forme une grande pyramide, large à la base, étroite au sommet.

Considérons la population de toutes ces communautés, nous voyons que pour les membres pris en particulier, l'importance de ces lois diminue en raison de l'accroissement de distance. C'est d'abord le home, le foyer domestique; puis la maison commune, le foyer de plusieurs familles; enfin le foyer général de plusieurs communautés. Dans le premier chacun trouve sa principale source de bonheur ; — dans le second les moyens d'augmenter ce bonheur par la combinaison avec ses voisins pour l'entretien de chemins à son usage et au leur, — pour l'entretien d'écoles à l'usage de ses enfants, d'une bibliothèque à son usage, d'une église fréquentée par sa famille. Dans le troisième, il combine avec des voisins plus éloignés pour l'entretien de grandes routes dont il use parfois et pour le règlement d'affaires générales qui le préoccupent en certaines occasions ; tandis qu'il a dans le règlement de celles de sa communauté un intérêt à chaque heure du jour, et dans celles de sa propre maison un intérêt qui ne cesse ni jour ni nuit.

Les lois générales n'empêchent pas que la législation locale reste intacte, celle de chacun des corps plus petits conservant son identité tout entière que rend plus parfaite la combinaison avec les législations voisines. L'union de toutes ajoute au pouvoir de chacune pour le maintien de cette sécurité parfaite de la personne et de la propriété, qui est si essentielle pour que la richesse et la force augmentent et pour que la culture s'étende sur les sols plus riches. Chacune, ayant son propre gouvernement pour régler les matières qui concernent ses membres particuliers, se soumet aux règles générales qui déterminent les rapports entre ces mêmes membres et ceux des communautés avec lesquelles il y a association. À mesure que la base de chacune s'élargit, la culture s'applique de plus en plus aux sols plus riches ; et à chaque pas dans cette direction, leurs relations deviennent de plus en plus intimes en même temps que l'habitude de l'union s'accroît et que s'accroît la puissance et que se développe l'individualité. Chacune maintenant a ses églises particulières et ses écoles. Chacune a le producteur et le consommateur établis l'un près de l'autre. Chacune a ses routes et ses ponts. Chacune a ses tribunaux locaux pour juger les affaires parmi sa population. Comme le mécanisme est simple, les frais sont peu de chose — ceux qui veillent aux affaires de la communauté le font dans les instants de loisir que leur laisse leur profession spéciale, et ils désirent perdre peu de temps. Avec le temps, vingt» trente, cinquante ou cent communautés — naguère disséminés sur le territoire et séparées par de vastes forêts, des cours d'eau profonds et rapides, des collines ou des montagnes, se trouvent liées l'une à l'autre pour former une pyramide plus grande ou un État. La concentration parfaite n'en continue pas moins d'exister; — les règlements locaux continuant à gouverner les intérêts locaux, les juges locaux à décider les procès locaux. Les routes et les ponts locaux se construisent sous la direction de fonctionnaires locaux ; tandis que les moulins, les usines, les boutiques libèrent le fermier de la taxe de transport, formant demande sur le lien même pour tous les produits de la terre.

Avec la richesse et la population qui s'accroissent, la grande union gagne en puissance par suite du développement des parties qui la composent. — Elles, à leur tour, croissent en force parce qu'elles ont le contrôle parfait sur leur commerce domestique, — ce commerce, le plus important pour l'homme. Le progrès se manifeste par le nombre croissant que chaque communauté présente d'individus possédant chacun son propre champ et sa propre maison sur lesquels il concentre ses efforts pour améliorer son bien être, celui de sa femme celui de ses enfants, les êtres sur qui convergent ses espérances de bonheur, à l'aisance, au confort, aux jouissances de qui il est prêt en tout temps à consacrer ses facultés physiques et intellectuelles. La machine est simple, elle se meut d'elle-même, — chaque homme fournissant sa part de mouvement. L'ouvrage est fait et il est difficile de voir par qui; la tâche n'est point rude, répartie entre plusieurs. Comme sa forme est naturelle, la tendance à la stabilité est complète. Sa capacité de résistance est grande, mais son pouvoir d'attaque est faible, d'où résulte la tendance à la paix.


§ 2. C'est là la concentration, un mot qui exprime précisément la même idée que présente à l'esprit celui de commerce ou société.[modifier]

C'est la forme simple et naturelle imaginée par Adam Smith lorsqu'il parle de cet ordre de choses que la nécessité impose en général et qui est favorisé par les penchants naturels de l'homme. — Si les institutions humaines n'avaient jamais perverti ces penchants naturels, les villes, selon lui, n'auraient jamais pris plus de développement que n'en pouvaient supporter l'amélioration et la culture du territoire dans lequel elles étaient situées; et les hommes, affranchis de la tyrannie du trafic, — auraient été à même de jouir des charmes de la vie rurale « et de la tranquillité d'esprit » qui l'accompagne et que l'auteur de la Richesse des Nations admirait si passionnément. Plein de foi dans la tendance de l'humanité vers le commerce, comparé avec le trafic et le transport, il ne pouvait manquer de voir quelle grande iniquité envers les fermiers résulterait de la séparation des consommateurs et des producteurs, qu'on cherchait à produire chez la population parmi laquelle il vivait et à laquelle s'adressait son livre. Il est évident que ses yeux étaient grands ouverts sur l'immense avantage qu'il y a partout à combiner des tonneaux de subsistances et des tonneaux de laine sous la forme de pièces de drap, ce qui donne au cultivateur la faculté d'entretenir des relations avec les pays lointains.

Très-soigneux des avantages de la concentration, il se montre dans tout son livre opposé à \9l centralisation. L'une, en regardant toujours à l'intérieur pousse à l'amour du foyer de famille et d'un bonheur tranquille ; en facilitant le commerce, elle pousse à l'amour de l'union ; en libérant le fermier de la plus oppressive de toutes les taxes,e]le aide à créer une agriculture éclairée; en favorisant l'accroissement de richesse, elle permet à l'homme d'avoir du loisir pour réfléchir sur tout ce qu'il observe autour de lui, et sur les souvenirs laissés par les générations précédentes; en développant les facultés individuelles, elle favorise l'habitude de l'indépendance dans la pensée et dans l'action ; en mettant chacun en état de combiner avec tous, elle facilite l'association et ainsi développe l'homme, — le sujet de la science sociale.

En regardant toujours à l'extérieur, la centralisation tend à fomenter la guerre et le désordre, — ce qui amène le dégât des occupations pacifiques, empêche l'accroissement de richesse, et retarde le développement des pouvoirs vastes et variés de la terre. Sous elle, les hommes sont forcés de se mouvoir en masse gouvernés par des ministres, des généraux et des amiraux. — L'habitude de l'indépendance de pensée et d'action ne peut exister. L'homme ne dirige point ses propres affaires ; l'homme n'applique à son gré, m son travail, ni les produits qui en sont le fruit. L'État a le maniement de toute chose utile est lui-même composé de ceux qui vivent de profits dérivant du maniement des affaires des autres.

Par sa tendance à assurer la continuité du mouvement de la société et à renforcer de jour en jour la sécurité, la première conduit à élever la proportion du capital fixé au capital mobile tandis que l'autre, — qui produit toujours l'interruption et l'insécurité, — accroît le mobile aux dépens de celui qui est fixé. L'une vise à la paix, la richesse, la liberté; l'autre à la guerre, au paupérisme et à l'esclavage.


§ 3. Plus il y a vitesse de circulation dans la société, plus grande est la tendance vers la concentration.[modifier]

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Cela amène le maintien de la paix,l'accroissement de richesse, le développement de l'homme réel, l'être fait à l'image de son Créateur, et doué de facultés qui loi assurent l'empire et la direction des forces de la nature. Prouvons-le en revenant à notre diagramme.

À gauche nous voyons le négociant ou le chef guerrier prendre une large proportion dans le produit du travail et laisser si peu au travailleur, que celui-ci reste dans l'esclavage. À droite, la proportion que les intermédiaires ont à diviser entre eux est faible, tandis que le travail est largement payé. Dans le premier cas le pouvoir du trafic dans l'achat du service est excessif; dans l'autre il est très-faible.

Nous avons montré les pacifiques effets de la belle loi de nature qui régit et détermine la distribution des choses produites, et nous l'avons fait de manière à éveiller une attention sérieuse. En consultant l'histoire de tous les pays, nous trouvons que lorsque la population est faible, les salaires sont très-bas et la proportion prise par le négociant ou le chef guerrier dans les produits du travail très-grande, —ce qui lui donne facilité de soudoyer des hommes pour l'aider dans la réussite de ses projets. II en est de même aujourd'hui chez toutes les nations en déclin. — Il est plus facile de louer, pour le service militaire, des milliers d'hommes en Irlande, dans l'Inde ou au Mexique, que des centaines dans Massachusetts.

Il en était ainsi dans les premiers âges de l'Angleterre ; nous le voyons par l'énorme proportion de la population qui, sous les Plantagenets, était constamment en campagne. De même, dans la vieille France, comme le prouve la facilité que rois et nobles trouvaient à lever des armées sous les règnes des différents souverains de la maison de Valois. Les châteaux des comtes et des ducs, où manquaient tous les conforts les plus ordinaires de la vie, renfermaient une foule d'hommes d'armes ; et pourtant les revenus de puissants personnages que des centaines, si ce n'est même des milliers d'hommes, suivaient à la guerre, égalaient tout au plus les revenus d'un cultivateur actuel qui a de l'aisance. Et sans remonter plus haut qu'à la moitié du siècle dernier, a Cameron de Lochiel, un seigneur, nous dit Adam Smith, dont le revenu annuel ne dépassa jamais 500 livres, conduisait à l'armée rebelle huit cents hommes. » Dans l'autre parti, le laird de la petite lie de Sky, ne fournissait pas moins que 2,000 hommes à la cause du Gouvernement.

Il en est ainsi, même aujourd'hui, dans les États esclaves de l'Union américaine. Dans une habitation de planteur, dont le mobilier est assez souvent misérable et où il est bien rare de rencontrer un tapis, des livres, un tableau, vous trouvez une foule de domestiques. On en emploie une demi-douzaine à faire ce que ferait un seul. — Les mêmes faits se présentent à nous dans tous les pays, tant anciens que modernes, à mesure que nous nous éloignons des époques ou des lieux où il y a rapprochement entre les prix des matières premières et ceux des utilités achevées et que nous avançons vers ceux où il existe un large écart.

Sur la droite du diagramme, le soldat et le trafiquant ont un faible pouvoir de perturbation. Aussi le commerce prospère, — la circulation s'accélère de jour en jour, les facultés intellectuelles se développent, la richesse et la liberté font de grands progrès. Sur la gauche, le pouvoir du soldat et du trafiquant est grand; aussi le commerce décline, — la circulation se ralentit, l'homme perd de plus en plus en liberté, à mesure que nous allons de ce côté.

C'est la concentration qui progresse sur un côté, — l'homme et la terre gagnant en valeur et la société prenant de plus en plus cette forme naturelle décrite par Adam Smith. C'est la centralisation qui, de l'autre côté, gagne du terrain, l'homme et la terre perdant en valeur et la société prenant cette forme qui, selon l'école Ricardo-Malthusienne, est celle ordonnée par avance par l'être suprême, alors qu'il donne à l'homme les facultés nécessaires pour le mettre en état de soumettre et de diriger les pouvoirs vastes et variés de l'air et de la terre.


§ 4. L'étude de l'histoire grecque nous montre, pendant plusieurs siècles une tendance à l'union, telle que nous venons de la décrire.[modifier]

Cela se manifeste dans la formation graduée de l'État athénien et des autres, et dans les combinaisons développées pour l'entretien des jeux olympiques, athéniens, neméens, aussi bien que dans la ligue amphyctionique. Nous la retrouvons dans l'union des cités du Latium, des communautés des Pays-Bas et de l'Inde. La pauvreté de l'homme aux époques primitives, son impuissance d'exploiter les sols riches, font qu'on le trouve invariablement occupant les sols élevés et pauvres; et de là ces disputes fréquentes pour la possession de terrains qui pourraient nous sembler avoir été d'une importance complètement insignifiante. La pauvreté tend ainsi à enfanter la guerre, laquelle à son tour, arrêtant la circulation et augmentant la difficulté de se procurer des subsistances, enfante la nécessité d'une guerre nouvelle, comme on le voit si bien à chaque page de l'histoire française.

Au moyen âge elle présente une suite de guerres civiles, rarement interrompues, si ce n'est lorsque rois et barons s'unissent pour piller leurs voisins plus faibles. Les conséquences se manifestent dans le fait, que, jusqu'à la Révolution, le droit au travail fut considéré un privilège, pour lequel on devait payer à la couronne, tandis que rois et noblesse se constituaient eux-mêmes les canaux qui servaient à l'écoulement de la richesse du royaume vers les nations étrangères, en échange d'objets de luxe qui n'auraient pu être produits dans le pays. Les onze douzièmes des produits de la terre avaient à quitter le lieu de production en payement de la taille et d'autres taxes — et le peuple était corvéable à volonté pour construire les routes qui servaient à les conduire à la cité centrale pour la distribution. Nulle part en Europe la centralisation n'était plus complète. Nulle part les obstacles dans le trajet du producteur au consommateur n'étaient plus grands. Nulle part aussi, — les extrêmes se touchant toujours, — le peuple ne fut plus pauvre et ceux qui le gouvernaient n'eurent plus de faste. La centralisation dans ce pays est encore excessive. Pour obtenir la permission de réparer une route, il faut que les ordres viennent de Paris — passant par une série de formalités et exigeant la coopération d'une armée de fonctionnaires. Le propriétaire d'un terrain houiller, qui désire ouvrir un puits pour l'exploitation, doit demander la permission à Paris, — permission qu'il doit payer largement et qu'il n'obtient qu'après avoir attendu des années. La population d'une ville désire fonder un banque; die ne le peut à cause d'un monopole qui est assuré à quelques individus, propriétaires delà banque de France. Le boulanger qui veut ouvrir une boutique doit se pourvoir d'une patente, qu'il lui faut payer. Un fils désire aider son père à supporter sa mère et ses sœurs, mais il se trouve que l'État a une hypothèque sur son service militaire qui grèvera quelques années des plus importantes de sa vie. Arrêter la circulation semble être le principe de la société française. Néanmoins elle a recueuilli de tels avantages du système qui tend à rapprocher le producteur du consommateur et à libérer le fermier de la taxe oppressive du transport, que la production agricole qui, en 1700, n'était que de 1,300 millions de francs, s'est élevé à 5 milliards dans la période de 1830 à 1840, tandis que le taux de la quote-part — du travail a monté de trente-cinq à soixante pour cent; le travail a reçu 500 fr. là où il n'en recevait dans le principe que 135. Le montant que les autres classes de la société se partageaient entre elles était égal au salaire de 6,000,000 de travailleurs agricoles, tandis que dans la dernière période, il n'achèterait les services que de 4,000,000[118].

Le coût de la guerre s'élève à mesure que monte le taux de la quote-part du travail. Le pouvoir chez quelques-uns de troubler le repos du grand nombre décroît en une raison correspondante, — leur part dans les produits du travail diminuant à mesure que les prix des matières premières et ceux des utilités achevées se rapprochent et que la terre et le travail gagnent en valeur.

L'impôt français tout considérable et vexatoire qu'il soit encore, est, à la production, dans une proportion tellement moindre depuis un siècle, que si le service militaire n'était pas d'obligation, les armées françaises ne seraient pas aujourd'hui sur un pied suffisant pour troubler beaucoup la paix de l'Europe[119].

Le fait que la centralisation tend à s'affaiblir à mesure que s'élève la valeur de la terre et du travail, est attesté à chaque page de l'histoire. Et comme cette élévation ne manque jamais de résulter du rapprochement des prix des matières premières, de ceux des utilités achevées ; il s'ensuit nécessairement que la tendance à la liberté doit être en raison du développement du commerce et de l'affaiblissement de pouvoir chez ceux qui vivent du trafic. Quelque oppresseur que soit un gouvernement, — quelle que soit sa tendance à guerroyer, — la marche continue d'une politique qui tend à ce que le consommateur prenne place à côté du producteur, doit aboutir à faire de la paix la condition habituelle de la société.


§ 5. La centralisation croit avec le trafic qui gagne en pouvoir; l'écart grandit entre les prix des matières premières et ceux des milites achevées.[modifier]

La terre et le travail perdent en valeur ; — le rapport de la taxation à la production s'élève.

M. Mac Culloch donnait, il y a sept ans, pour la taxation totale de la Grande-Bretagne et de l'Irlande le chiffre de 73,000,000 liv. sterl. ; il dépasse aujourd'hui 90 millions, et il est probablement plus près de 100 millions; tandis que le total de revenu annuel ne va pas à plus de 55 millions»—ceux qui dirigent le gouvernement prenant ainsi deux tiers de plus qu'il ne va en tout à ceux qui possèdent la terre. La taxation totale de la France, pour les subsides au gouvernement, est de 1,200 millions de francs. En y ajoutant pour contributions locales et pour la taxe imposée par la conscription, même 500 millions, nous avons un total de 1,700 millions, — ce qui est moins que les cinq sixièmes du revenu annuel de la terre. D'où il suit que la proportion de la taxation à la valeur de la terre se trouve être en Angleterre presque le double qu'en France.

Par qui ces lourds impôts sont-ils payés? Nous l'avons déjà vu. Ce sont autant de contributions frappées sur la terre et le travail de tous les pays qui épuisent leurs terres en envoyant au dehors leurs matières premières, — et reçoivent en retour une part insignifiante de ces mêmes matières, sons forme d'utilités manufacturées[120].

Comment sont-ils employés? Pour la réponse, nous nous adressons à M. Cobden, qui faisait remarquer à ses lecteurs, il y a quelques années, avant qu'éclatât la guerre de Grimée» que, depuis 1835, l'Angleterre avait toujours été armant davantage, a Le chiffre de l'armée d'alors, dit-il, était de 140,846 hommes; à la date de sa lettre, il s'était élevé à 272,481 hommes, et cela indépendamment de l'armée de l'Inde, dont le chiffre était de 289,529 hommes, — le tout réuni donnant 562,010 hommes. Durant cette guerre, le chiffre s'est encore élevé ; puis sont venues la guerre de l'Inde et celles de Chine et de Perse, qui ont porté les choses encore plus loin[121]. »

Le libre échange devait, nous assurait-on» apporter avec lui l'ère de la paix universelle ; et pourtant nous semblons en être plus loin que jamais. Les armées anglaises, et cela en temps de paix» sont sur un pied plus considérable que jamais, et les guerres sont plus fréquentes. Depuis le jour où M, Cobden écrivait ceci, la guerre n'a presque point cessé de sévir, tour à tour, dans l’Afghanistan et dans le Scinde, le Burmah et le Punjab, la Chine et l'Afrique, la Syrie et la Russie. La paix avec la Russie a été suivie d'une guerre avec la Perse, à laquelle a succédé une seconde guerre avec la Chine, ayant pour objet d'ouvrir un marché au drap et au fer, et une nouvelle extension du négoce[122].

Partout dans l'histoire, nous voyons le trafiquant et le soldat marcher de compagnie. La raison dans le passé, et elle sera la même dans l'avenir, est facile à saisir. Plus grandit le pouvoir du trafiquant, plus s'accroît le laps de temps qui s'écoule entre la production et la consommation, — plus la circulation se ralentit, — plus s'élève la proportion du capital mobile au capital fixé, —plus la population est pauvre, — et plus il se présente d'occasions pour flouter, au moyen d'une taxation indirecte, les subsides, afin d'entretenir des armées et de payer les classes qui vivent, se meuvent, et n'ont d'existence possible qu'en vertu de l'exercice de leurs facultés d'appropriation.


§ 6. De toutes les oppressions, il n'en est pas de comparable à celle qui résulte de la centralisation trafiquante.[modifier]

Tendant, comme elle le fait, à l'anéantissement final et complet de la valeur de la terre et du travail, rien ne lui échappe, ni le château du grand propriétaire, ni la plus chétive cabane sur ses domaines. Le diagramme ci-joint nous donnera une idée de la manière dont elle agit.

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Nous avons là une roue avec des rais d'une longueur énorme. Dans le cours d'une révolution, un point du moyeu parcourt des yards, tandis que, dans le même laps de temps, un point à l'extrémité d'un rai parcourt des milliers de milles. Le moindre changement dans le mouvement du moyeu en produit un immense à la circonférence. Il n'y a que la régularité parfaite du mouvement transmis dans les diverses parties qui puisse prévenir une rupture complète du tout. Qu'arrivera-t-il, par exemple, si le moyeu tourne, à un moment, à raison d'un yard par minute; à un autre moment, à raison de deux; à un autre, de dix; à un autre, de trente; — puis tout à coup s'arrête complètement? La machine risque de se rompre, le moyeu seul restant intact et sans perturbation.

C'est exactement l'effet de la centralisation trafiquante ; — l'accélération de mouvement au centre en produit une qui croit en raison du carré de la distance, et amènera une mine dont l'intensité ira croissante à mesure que nous passons du point d'application de la force à ceux de plus en plus éloignés sur lesquels il agit. Ce qui explique comment les révolutions dans le monde monétaire de la Grande-Bretagne ont toujours produit des effets si terribles dans les établissements plus nouveaux des États-Unis. Il en est de même partout. À un moment la machine sèment rapidement, et le pauvre Indien est pressé de produire plus de coton; le moment d'après la machine s'arrête presque complètement, le prix a baissé, il est ruiné. Cultivateurs et planteurs sur tout le globe voient leurs denrées subir la hausse et la baisse de jour en jour, exactement selon que s'accélère ou se retarde le mouvement au centre, duquel ils dépendent si fort. Que le blé soit cher à Londres, il renchérit partout ; que le coton et le tabac, le sucre et le café soient à bon marché, les prix s'avilissent partout ; c'est le shérif qui fait vendre. Dans de telles circonstances, il n'y a pas cette régularité de mouvement qui permet de songer à convertir la propriété mobile en propriété fixée, — ce qui est le plus haut signe de civilisation. De là suit que, dans tous les pays où Fou dépend des chances et des cours du marché anglais, la valeur de la terre n'est à peu près que nominale ; — presque toute la propriété qui y existe consiste en matières premières faisant route pour le marché, ou en utilités achevées se rendant vers le consommateur ; le tout destiné à être presque si entièrement absorbé dans le trajet, que le producteur de l'aliment peut h peine se vêtir, et que le producteur du coton meurt de faim.

La première moitié de ce siècle présente une suite de crises financières — qui toutes ont eu leur origine en Angleterre. En 1815, la roue se mouvait avec vitesse : cultivateurs et planteurs prospéraient. Trois ans après, elle se mouvait lentement, et tous étaient ruinés. Cinq ans après, la vitesse reprend, et la prospérité renaît. Quatre ans plus tard, — la roue s'arrête complètement : — la ruine et la désolation se répandent par toute la terre. Les quinze années qui suivent offrent une série de vitesses variées qui aboutit, en I84t, à la ruine presque totale des nations agricoles du monde entier. Quelle était cependant la condition de ceux qui, se tenant au centre, contrôlaient le mouvement? Ils faisaient fortune, — leur argent imposant un gros intérêt ; tandis que la propriété et les marchandises étaient à bas prix. Le trafiquant profite par le change : — les variations de prix loi fournissent l'occasion d'acheter à bas prix et de vendre cher. La centralisation trafiquante lu i donnant ce pouvoir sur tout le globe, plus elle se perfectionne, plus impérieuse est la nécessité imposée au monde agricole de s'abstenir de convertir la propriété mobile en capital fixé ; —plus on a besoin de vaisseaux — plus grossit le chiffre des importations et des exportations, — et plus s'avilit la valeur du travail et de la terre qui subissent son empire.


§ 7. « L'histoire des colonies, a dit un éminent homme d'État de l'Angleterre, est une série de pertes et de destructions.[modifier]

Si, aux millions de livres sterling de capital privé qui ont été ainsi perdus, l'on ajoute plusieurs centaines de millions levés par les taxes anglaises, et dépensés pour le compte des colonies, la perte totale de richesse nationale anglaise à laquelle les colonies ont donné lieu, monte à un chiffre vraiment fabuleux. [123] »

Que cela soit et doive être vrai, personne n'en doutera, pour peu que l'on considère dans quel but sont entretenus tant de coûteux établissements. Gibraltar facilite la contrebande des étoffes, et empêche la population espagnole de combiner pour établir des usines dans le pays. Il s'ensuit qu'on dépend davantage des vaisseaux et des usines de l'étranger. Mais quel profit en résulte-t-il pour l'Angleterre? Aucun. Le total des marchandises envoyées en Espagne ne représente pas ce que coûte l'entretien des soldats et des matelots employés à cette œuvre. Malte et les lies Ioniennes font de même pour le sud de l'Europe et avec le même résultat : — le coût est trois fois plus grand que tous les profits réalisés. Calcutta, Madras et Bombay ont réduit à néant les fabriques et le commerce de l'Inde. Hong-Kong et Singapour sont entretenus comme dépôts pour faire la contrebande de l'opium, et nuire à la population chinoise. Québec et Montréal facilitent la violation des lois américaines. C'est ainsi que presque toutes les colonies anglaises ne rendent d'autre service, et n'ont d'autre objet que de détruire le pouvoir d'association dans le monde entier. Prenons n'importe lequel des pays qui suivent la trace de l'Angleterre, nous trouvons les mêmes résultats : —une difficulté chaque jour croissante de développer les ressources du sol, provenant de la dépendance croissante du vouloir de ceux qui contrôlât les mouvements d'un grand marché. D'où il suit que la terre et les hommes perdent en valeur, — que l'esclavage prend la place de la liberté, et qu'à chaque pas dans cette voie, la guérison devient de plus en plus difficile[124].


§ 8. La formation et le développement des États-Unis est ce qui se rapproche le plus du système naturel dont nous avons parlé.[modifier]

À partir de l'époque des Puritains jusqu'à la nôtre, nous trouvons une population faible et disséminée, qui se groupe peu à peu pour former des provinces, des villes, des États, — le tout enfin aboutissant à l'union fondée sur la théorie de laisser aux institutions locales le maniement exclusif des affaires locales, et de borner l'administration générale aux affaires qui sortent des limites des États.

Dans Massachusetts ce contact intime est plus complet ; — l'action locale y est plus parfaite que dans aucun autre pays du monde. Si nous passons au Sud et à l'Ouest» nous trouvons de moins en moins intense la tendance à la concentration, et une plus forte à la centralisation, jusqu'à ce qu'arrivant à l'extrême Sud, nous trouvons les communautés entièrement composées d'esclaves et de trafiquants» — les premiers obligés de porter aux autres tout le produit de leur travail, et de s'en remettre à eux pour la distribution. Dans le Nord et dans l'Est, nous trouvons beaucoup de propriété fixée et peu de mobile ; dans le Sud et dans l'Ouest» une terre ayant peu de valeur, — et une faible proportion de propriété fixée, à côté d'une proportion considérable de propriété mobile.

Basée sur l'idée de l'action locale, ou concentration, la constitution fédérale, ou l'acte d'union, avait pour objet de la favoriser. C'était, plus ou moins, la pensée générale de ceux qui furent chargés du soin de gouverner pendant le premier demi-siècle. Depuis lors, la politique du pays, telle qu'elle s'est finalement posée en 1846, a tendu exclusivement à favoriser le commerce et à établir la taxation indirecte comme moyen permanent de lever le revenu national. On en est venu à regarder comme un dommage auquel il fallut remédier, a l'importation décroissante d'articles hautement protégés, et la substitution progressive de rivaux indigènes. «> À cette date, la substitution marchait si vite, et le commerce relevait si vite la population de la nécessité du trafic, que les droits d'importation étaient devenus, assurait-on, « lettres mortes, si ce n'est dans le bat de prohibition, » — et menaçant, «s'ils n'étaient réduits, de forcer leurs partisans de recourir à la taxation directe pour l'entretien du gouvernement[125]. »

Liberté et paix viennent alors que s'accroît la faculté pour un gouvernement de compter sur un appel direct et honorable à la population, pour les subsides nécessaires à son entretien. Le déclin de la liberté parmi la population, la guerre entre nations vont de compagnie avec la centralisation croissante et la taxation indirecte. C'est une vérité bien démontrée par l'expérience américaine. Il suffit de se rappeler qu'il y a trente ans, lorsque la politique du pays tendait à créer des marchés domestiques pour le cultivateur, — à élever la valeur de la terre et du travail, — à établir la liberté de relations au dehors et à l'intérieur, comme une conséquence de la protection, — et, finalement, à substituer la taxation directe à l'indirecte, — les dépenses publiques dépassaient de fort peu 10,000,000 dollars. La marine et l'armée n'exigeaient que six millions ;—la paix avec toutes les nations, comme une conséquence du respect pour les droits de chacune, était la condition habituelle du pays. Cependant, au bout de dix ans, on s'avisa d'essayer du trafic comme politique, — et l'on vit tripler les dépenses pour la marine et l'armée. Cinq ans après, la politique de paix et de commercerez prit pour un moment le dessus, et les dépenses militaires tombèrent à 12 millions. Depuis lors, — le trafic étant devenu, selon tonte apparence, la politique finalement adoptée, — les dépenses de l'armée et de la marine ont monté à 30 millions, et l'on s'est trouvé engagé dans une perpétuelle succession de guerres étrangères et domestiques. La république de Mexico, une sœur, a été envahie et démembrée ; Cuba attaquée ; Greytown détruite ; le Japon visité et menacé ; des forteresses chinoises rasées, des tribus d'Indiens anéanties. La guerre civile a sévi dans le Kansas, et des comités de surveillance ont gouverné la Californie. Comme préparations à des guerres tatares, on a fait des expéditions pour explorer les fleuves d'Afrique et ceux de l'Amérique du Sud, et des missions coûteuses ont eu lieu en Perse, en Chine et dans d'autres pays.

La concentration pourrait, avec une dépense qui n'irait pas à 2 millions de dollars, rendre navigables, pendant toute l'année, l'Ohio et le Mississippi, ce qui soulagerait le pays d'une taxe annuelle de 20 millions. La centralisation néglige les fleuves du pays pour s'occuper d'ouvrir ceux qui sont à l'étranger. Le négoce devient, de plus en plus, le maître des fortunes indigènes ; et voilà comment, tandis que la magistrature la plus élevée du pays décide que la liberté est une question sectionale et l'esclavage une question nationale, le simple négociant employé ses vaisseaux- à transporter des coolies, et le planteur essaye de rouvrir le commerce des nègres. N'importe où vous jetez les yeux, la population perd en liberté à mesure que le trafiquant gagne en pouvoir.


§ 9. La concentration tendant, comme elle le fait, à aboutir à la liberté du commerce, et à substituer la taxation directe à l'indirecte, apporte avec elle cette application des revenus publics qui tend au développement général des énergies potentielles de l'homme et de la matière.[modifier]

Cela élève ainsi ceux qui sont faibles de bras au niveau de ceux qui sont robustes. La centralisation, au contraire, visant à obtenir indirectement les moyens d'entretenir une marine et une armée, tend à renforcer ceux qui sont déjà forts aux dépens de ceux qui sont faibles. Le Massachusetts compte à peu près entièrement sur la taxation directe ; ce qui explique comment il dépense peu pour son gouverneur, et lève des millions pour entretenir des écoles communales. Le gouvernement fédéral, au contraire, ayant adopté aujourd'hui un système qui tend à perpétuer le maintien de la taxation indirecte, double les salaires des secrétaires et des ministres, tandis que l'artisan a de jour en jour plus de peine à nourrir et vêtir sa famille ; et les cités négociantes triplent leurs dépenses, tandis que le paupérisme marche à pas de géant[126]. La Prusse paye Si ses ministres d'État 7,500 dollars, — et donne de l'éducation à sa population ; mais sa politique tend au commerce et à la taxation directe. L'Angleterre rémunère ses chanceliers et ses évêques par des traitements de 10 et de 20 mille livres sterling; mais sa politique tend au trafic et à la taxation indirecte. Elle récompense ses généraux par le don de propriétés qui coûtent des centaines de mille livres, tandis que la masse du peuple ne sait ni lire ni écrire. L'Inde doit solder ses fonctionnaires à un taux qui dépasse de beaucoup tout ce qu'on voit ailleurs ; tandis que ceux qui payent meurent de faim ou faute de vêtements. La France taxe le sel du pauvre et force son fils de servir militairement pendant des années, moyennant un salaire purement nominal, — tandis qu'elle met ses généraux, ses ministres, ses financiers, en position d'amasser d'énormes fortunes.

La France du siècle dernier avait les pays à états et les pays d'élection, — ceux qui ont conservé et ceux qui ont perdu le droit de s'imposer eux-mêmes, — c'était la même différence que celle que nous rencontrons aujourd'hui, quand nous passons de ceux de nos comtés dont la politique tend au développement du commerce, à ceux où elle vise au trafic. Dans le Languedoc, un pays d'états, — où la taille portait tout entière sur la propriété foncière, non-seulement chacun connaissait par avance ce qu'il avait à payer, mais il avait aussi le droit de demander une comparaison de sa cote avec celle de tout autre habitant de la paroisse qu'il était libre de choisir, a Et c'est précisément ainsi, ajoute M. de Tocqueville, que l'on procède aujourd'hui[127]. »

Il en résultait que l'argent se dépensait largement pour des travaux d'utilité publique.—La dépense annuelle de la province, justement avant l'ouverture de la Révolution, s'était élevée pour cet article jusqu'à 7 millions de livres tournois. Le gouvernement centra] ayant exprimé du mécontentement à ce sujet, la province mentionna avec orgueil ses routes, qui toutes avaient été construites sans qu'on recourût à la corvée, ou travail exigé, comme c'était l'usage dans le royaume, — et elle ajouta que « si le roi voulait accorder la permission, les États feraient davantage; ils amélioreraient les chemins vicinaux qui affectent tant d'autres intérêts. » — Le roi, disent les rédacteurs du mémoire, n'a rien à dépenser pour rétablissement de maisons de travail dans le Languedoc, comme il a dû le faire dans le reste de la France. Nous ne demandons pas de faveur de ce genre. — Les travaux d'utilité publique que nous entreprenons nous-mêmes en tiennent lieu et alimentent une demande rémunératrice pour tout notre travail[128]. »

Le contraire se voyait dans presque toutes les autres provinces; l'arbitraire y précédant à la répartition et à la levée de la taille; et cette taille variant sans cesse selon que variaient les ressources de ceux qui devaient l'acquitter[129]. Aussi l'on n'y construisait point de routes, on y connaissait à peine la propriété fixée, et les bras demeuraient sans emploi.

La concentration vise au développement des facultés de tons, — et par là met tous et chacun à même de faire concurrence pour acheter les services de tout ce qui les entoure. La centralisation vise à augmenter le pouvoir de ceux qui sont déjà riches aux dépens de ceux qui sont pauvres, — et par là diminue au lieu de développer la concurrence pour acheter les services du travailleur. L'une tend donc nécessairement à la paix et à la liberté, autant que l'autre tend à l'esclavage et à la guerre.


§ 10. La concentration tend à favoriser la vitesse de circulation et ainsi à développer l'énergie potentielle de l'homme.[modifier]

D'où résulte que partout elle conduit au développement des forces cachées de la terre, — à la localisation du capital, — la création d'une agriculture savante, — l'établissement d'écoles nationales,— et la création dans tout le pays de sociétés plus petites, au sein desquelles chacun peut trouver toutes les ressources nécessaires pour le mettre en état d'ajouter à ses facultés de production et de jouissance. Plus qu'aucun autre pays du monde, l'Allemagne et le Danemark marchent dans cette direction, — les résultats se manifestent par un accroissement de richesse et de liberté plus rapide qu'ailleurs[130].


La centralisation an contraire tend à détruire la circulation et par là à rapetisser les communautés qui y sont soumises. La centralisation trafiquante cherche à étendre ces effets sur tout le monde. Et de là suit que partout elle tend à rendre latents les pouvoirs de la terre, — à centraliser le capital, détruire l'agriculture, anéantir les écoles locales et les collèges, et créer de grandes villes qui sont seules à offrir l'instruction et le plaisir. L'absentéisme est sa conséquence nécessaire.

Les Athéniens, maîtres d'un millier de villes, étaient de grands propriétaires pratiquant l'absentéisme, — disposant selon leur caprice des revenus de leurs sujets. Les contributions levées de la sorte servaient à construire des temples et des théâtres; mais plus les unes devenaient considérables et les autres attrayants, plus le peuple allait se paupérisant et l'État s'affaiblissant.

Dans les premiers temps de l'histoire romaine, l'absentéisme était une chose inconnue. Cincinnatus quittait son champ pour aller commander les forces de l'État, — et revenait à son travail après avoir accompli ses devoirs publics. Plus tard le banquier fit alliance avec le guerrier. — Les Rothschild et les Barings de l'époque fournissaient les moyens par lesquels s'acquiert la souveraineté du monde. À mesure que la terre se consolidait, l'attraction locale s'éteignait par degrés ; et tous ceux qui cherchaient instruction ou plaisir, — tous ceux qui avaient une fortune à faire ou à dépenser, — devaient s'adresser à Rome elle-même ; c'est ainsi que l'absentéisme, le paupérisme et la faiblesse vont croissant de compagnie.

Plus qu'aucun autre pays du monde, la Grande-Bretagne et les États-Unis se consacrent à développer le trafic aux dépens du commerce. Aussi la centralisation y gagne-t-elle du terrain tandis que la concentration progresse d'une manière continue dans les pays despotiques du Nord de l'Europe. Après avoir anéanti les législatures locales de l'Écosse et de l'Irlande, le parlement anglais centralise maintenant dans son propre sein ces devoirs de législation qui devraient s'accomplir par des corporations locales, — les conséquences se manifestent par ce fait que l'agence parlementaire est l'une des voies les plus assurées pour arriver à la fortune. La banque centralise à Londres le pouvoir de l'argent, et c'est là que se créent les galeries de tableaux et les parcs, — chaque pas dans cette direction tendant à diminuer l'attraction des autres villes et cités du royaume, tandis que s'accroît celle de la grande cité centrale. L'absentéisme conséquemment augmente chaque jour, ainsi que la nécessité de substituer des commissions du gouvernement pour cette action locale, par laquelle l'Angleterre s'était si fort distinguée.

Il en est de même aux États-Unis. — La centralisation et l'absentéisme y augmentent en raison directe de la dispersion de population. Il y a vingt-cinq ans, les terres du domaine public, à peu près sans exception, passaient directement du gouvernement à celui qui achetait pour cultiver, libres de toute charge d'agence intermédiaire. Cinq ans après, dans la période du libre-échange de 1837, la dispersion fut à l'ordre du jour. Les spéculateurs se placèrent en avant des settlers, — et amassèrent de grandes fortunes aux dépens de ceux qui étaient chassés des vieux États. Ce n'a été pourtant que dans les dernières dix années et depuis l'adoption définitive du libre-échange et de la politique de dispersion, que l'administration et le contrôle des terres du domaine public ont passé entièrement dans les mains d'hommes et de compagnies qui exercent leur industrie à New-York[131].

La marche de l'homme, soit progressive soit rétrograde, est un mouvement constamment accéléré. Plus il y a dispersion, plus les spéculateurs trouvent de profits à faire et plus s'augmente pour eux la faculté d'obtenir, des nécessiteux qui siègent au congrès, des concessions plus considérables du domaine, et que soit prolongé le système de lois qui tendent à la fermeture des usines et des hauts-fourneaux,—ce qui enfante déplus grandes tendances à la dispersion et de plus grands profits. « Le taux de profit cependant, dit Adam Smith, « ne s'élève pas avec la propriété et ne tombe pas avec la marche décroissante de la société. » Il est au contraire « plus élevé dans ces pays qui marchent le plus vite à la ruine[132]. » On en a ici un exemple. Le taux de profit a été pendant des années plus haut qu'en aucun autre pays, le plus haut peut-être qu'on ait jamais connu, — et il y a correspondu une tendance à la ruine qui s'est manifestée par un accroissement de centralisation dont pareil exemple ne s'était jamais pro-doit en si peu de temps. Il y a un demi-siècle, lorsqu'on jugea convenable d'acheter la Louisiane, M. Jefferson jugea nécessaire que le congrès fit un appel à la nation pour un article additionnel à la constitution, et qu'il approuvât et confirmât le bill qu'on ferait passer à ce sujet.—« La constitution, dans sa teneur, n'ayant point prévu le cas où nous retiendrions un territoire étranger, moins encore où nous voudrions incorporer des nations étrangères dans notre union; le congrès en passant un tel acte à lui seul, pensait-il, ferait un papier blanc de la constitution. » Et néanmoins, dans les dix dernières années, toute l'énergie, toute l'activité de l'Union ont été tournées dans cette direction, — on a fait des guerres, — on a entretenu des négociations, — conclu des traités, — payé millions sur millions de dollars, dans le but unique et exclusif d'ajouter à un territoire qui était déjà assez vaste, pour nourrir dans l'abondance sous un système différent une population dix fois plus considérable. La centralisation trafiquante ayant amené avec elle l'usurpation exécutive et législative, voici que la dernière est suivie de l'usurpation judiciaire, dans une décision récente de la cour suprême qui dénie le droit au peuple entier de manier et diriger la propriété publique et anéantit les droits de citoyenneté qui, à la date de la constitution, existaient dans la plupart des treize États originaires.

Le progrès vers la richesse et la liberté est marqué par une diminution dans la nécessité des services du trafiquant, du soldat et du marin. La marche vers la pauvreté et l'esclavage, est marquée par un accroissement dans la nécessité des services de ceux qui s'interposent entre le producteur et le consommateur. Dans cette dernière direction tendent toutes deux la Grande-Bretagne et l'Union américaine ; d'où il résulte que Londres et New-York, Liverpool et Philadelphie, s'accroissent si vite et que l'absentéisme de la classe des propriétaires devient si commun[133].

§ 11. Les idées que nous venons d'exposer an sujet de la centralisation et de sa conséquence nécessaire, l'absentéisme diffèrent entièrement de celles de M. Mac Culloch.[modifier]

En effet cet écrivain déclare, « qu'il lui est impossible de voir pour le peuple d'Irlande, le moindre avantage à résulter d'une consommation domestique de cette part des produits du sol qui revient au propriétaire comme rente ; » et il ajoute : a si vous avez une certaine valeur échangée contre des utilités irlandaises dans un cas, vous avez une certaine valeur échangée contre elles dans l'autre cas. Le bétail s'exporte pour l'Angleterre, ou bien on l'abat dans le pays. S'il est exporté, le propriétaire obtiendra en échange un équivalent en utilités anglaises, s'il ne l'est pas il obtiendra un équivalent en utilités irlandaises ; ainsi, dans les deux cas, le propriétaire vit sur le bétail ou sur la valeur du bétail; et soit qu'il vive en Irlande ou en Angleterre ; il est évident que la population irlandaise a la même somme de ressources pour subsister[134] »

Avec ce bétail cependant le propriétaire achète des services à Paris, à Rome, ou à Londres, — activant ainsi la circulation dans la ville qu'il a adoptée pour sa résidence, et par là économisant la force humaine, qui est elle-même un capital. En retirant le bétail d'Irlande, il ralentit dans une proportion correspondante la circulation irlandaise et occasionne une déperdition de capital. Pourquoi l'absentéisme a-t-il tant d'importance dans les griefs de l'Irlande? Parce que la centralisation politique a transféré à Londres la demande de force intellectuelle. — Parce que la centralisation trafiquante à transféré dans le Yorkshire et le Lancashire, la demande de force intellectuelle et physique. — Parce que toutes deux ont coopéré pour l'anéantissement de cette demande des énergies potentielles de l'homme, faute desquelles ses facultés doivent reste sans développement. — Parce qu'elles ont coopéré aussi pour augmenter la taxe dévastatrice du transport — et ont amené la nécessité d'épuiser les pouvoirs du sol, et par là diminué la production, tandis qu'elles avilissaient le prix à réaliser pour les choses produites.

Plus se perfectionne la diversité des professions, plus il y a tendance à ce que s'élève la proportion du capital fixé, tendance à la concurrence pour l'achat des services physiques et intellectuels, — et à ce que la population et l'État gagnent en puissance. Moins cette diversité existe plus il y a tendance à ce que s'élève la proportion de capital mobile, tendance à ce qu'augmente la concurrence des services humains qui s'offrent à la vente, — à ce qu'à la fois, s'affaiblissent la population et l'État. — La concentration étant attractive, apporte avec elle combinaison, demande prompte des forces humaines, accroissement rapide de puissance. La centralisation étant répulsive, apporte avec elle consolidation de la terre, dispersion de population, lenteur dans la demande des services, déclin de la force. La localisation du capitaliste et la concurrence croissante pour l'achat des services du travailleur suivent la première; l'absentéisme qui est une conséquence de la consolidation de la terre et la concurrence croissante pour la vente du service humain suivent l'autre[135].

CHAPITRE XLV.


DE LA CONCURRENCE.[modifier]

§ 1. Faute de trouver un concurrent pour l'achat de ses services, Vendredi fut heureux de se vendre pour la nourriture et l'habillement — et de devenir l'esclave de Crusoé.[modifier]

S'il y eût eu dans File une demi-douzaine de Crusoés, leur concurrence lui eût donné la faculté de choisir parmi eux,—d'exercer ce pouvoir de self-gouvernement disposition de sa personne, qui distingue l'homme libre de l'esclave.

Achetez vous? vendez-vous? L'homme qui possède une utilité et qui doit vendre est forcé d'adresser la première de ces questions ; — et pour cette raison il obtient 10, 20 ou 30 % de moins que ce qui autrement pourrait passer pour un bon marché. Son voisin qui achète et n'est pas forcé de vendre, attend pour vendre, — et il obtient un prix peut-être au-dessus du prix ordinaire. Si c'est le cas pour des utilités et des objets qu'on peut garder en attendant un acheteur, combien le sera-ce davantage lorsqu'il s'agit de cette énergie potentielle, résultat d'une consommation d'aliments, qui ne peut se conserver, même rien qu'un instant, aussitôt qu'elle a été produite. Le négociant accepte le prix du marché pour ses périssables oranges, quelle que soit la perte, — sachant qu'il perdra davantage à chaque jour de retard. Il met son fer en magasin et attend un prix meilleur. Le fermier vend ses pèches sur l'heure à tout prix ; mais il engrange son blé et ses pommes de terre, — parce qu'il espère des prix meilleurs. L'utilité du travailleur étant encore plus périssable que les oranges ou les pèches, la nécessité pour sa vente instantanée est encore plus urgente. Le marchand qui a mis son sucre en magasin, le fermier qui a engrangé son grain peuvent obtenir des avances qu'ils restitueront après la vente de leurs utilités. Le travailleur ne peut obtenir l'avance sur son heure présente, — puisque son utilité périt aussitôt que produite.

Bien plus. Le marchand peut continuer à manger, à boire, à user des habits, — alors même que sa marchandise périt dans ses mains. Le fermier peut manger ses pommes de terre après que la vente des pèches a manqué. Le travailleur doit vendre son énergie potentielle, n'importe à quel prix, ou périr faute d'aliments. Il n'est point d'utilité à l'égard de laquelle la présence ou l'absence de concurrence exerce une influence plus grande qu'à l'égard de la force humaine. Qu'il se présente deux hommes pour l'acheter, le possesseur, celui qui vend, est libre ; qu'il se présente deux hommes qui doivent vendre, ils deviennent esclaves. Toute la question de liberté ou d'esclavage pour l'homme est contenue dans celle de la concurrence.


§ 2. L'homme qui trouve un acheteur pour son propre travail fait concurrence pour acquitter le travail des autres.[modifier]

Plus est instantanée la demande pour ses services, plus s'accroît son pouvoir d'acheter, et plus instantanée est sa demande pour les services des autres, — plus la circulation s'accélère, — plus la production devient considérable — et plus s'accroît la tendance à l'accumulation. Tout homme qui a à vendre du travail physique ou intellectuel est donc intéressé à favoriser l'accélération de la circulation sociétaire. — C'est dans cette direction qu'il doit viser ; s'il désire que s'établisse, pour Tachât de ses propres services, la concurrence qui le mette à même d'obtenir en échange la plus grande somme des nécessités, des convenances, des conforts et des jouissances de la vie.

Ce qui est vrai pour l'homme, pris individuellement, l'est également pour les sociétés composées de millions d'hommes. — La nation dont les membres trouvent une demande instantanée pour toutes les forces du corps et de l'intelligence, se trouve par là en mesure d'avoir beaucoup à offrir en échange pour le travail des autres nations, et de pouvoir consommer beaucoup de ce qui a été produit par elles. Chaque communauté est donc directement intéressée à favoriser la circulation de l'une à l'autre, — car ce doit être leur visée, si elles désirent accroître la concurrence pour l'achat des utilités qu'elles ont à vendre. H y a donc harmonie parfaite entre les intérêts internationaux, car toutes les lois de la nature tendent à établir la liberté et la paix dans le monde entier.

Cela étant, il s'ensuit nécessairement qu'un système de conduite adopté par une société dans le but d'affaiblir, n'importe dans quel pays, le pouvoir de production, est une offense contre l'humanité en masse, et doit être considéré comme telle.


§ 3. Plus il y a concurrence pour acheter le travail, mieux le travailleur est à même de choisir la besogne, le genre d'occupation auquel ses forces s'appliqueront et la personne avec qui ou pour le compte de qui il travaillera.[modifier]

Aussi il exercera un contrôle sur le partage dans les choses produites. La concurrence pour l'achat du travail conduit donc à la richesse, à la liberté, à la civilisation.

Plus il y a concurrence pour vendre le travail, moins le travailleur a la faculté de décider comment, pour qui, et à quelles conditions il travaille. La concurrence, pour la vente du travail, conduit donc à la pauvreté, à l'esclavage, à la barbarie.

Le planteur d'Alabama, du Texas, de Cuba ou du Brésil, ne tolère pas la concurrence pour l'achat du travail des bras qu'il emploie sur le sol où il s'est établi. Il exige que chaque travailleur ne remette qu'à lui les produits du travail, et il fait le partage comme il lui convient. Les résultats se manifestent par ce fait qu'ils ont, lui et eux, peu à vendre, et par conséquent sont peu en état d'acheter les produits des autres. — La destruction de la concurrence pour l'achat du travail dans le pays, est suivie d'une diminution de concurrence pour son achat au dehors. L'esclavage dans une des sociétés du monde, tend donc à produire l'esclavage dans toutes.


Le trafiquant non plus ne tolère pas la concurrence, et, s'il le peut, la prévient par tous les moyens. L'histoire du monde est une légende de ruses pour défendre des monopoles, — à commencer par les expéditions secrètes des Phéniciens, jusqu'à l'événement contemporain de la destruction de l'industrie cotonnière de l'Inde et la promulgation sur tout cet immense territoire des lois de patente, qui défendent de perfectionner l'outillage sans l'autorisation de gens qui vivent à plusieurs milliers de milles de là. Il y a aussi une légende de guerres pour le même motif : — ce sont, par exemple, les Carthaginois, déterminés à prévenir à tout prix, la concurrence pour l'achat des énergies potentielles de l'Afrique, — les Vénitiens et les Génois pour celles de l'est et de l'ouest de l'Europe; — les Hollandais pour celles des îles de l'Asie, —ou le peuple anglais pour celles de la Jamaïque, ou des occupants des terres de la baie d'Hudson[136].

Revenons à notre diagramme, qui représente la gradation de changements par laquelle passent les sociétés.

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En haut, point de concurrence pour l'achat du travail ; — le trafiquant est le seul maître et seul régulateur du partage entre lui et les hommes qui font son travail<ref name="ftn143">« Vivant sous des tentes grossières, se nourrissant de kammas ou bulbes conservés, de pemmican (viande desséchée,) et de fruits secs, ils (les aborigènes des établissements de la baie d'Hudson), ont peu de désir des jouissances des civilisés. De formes athlétiques, et faisant beaucoup d'exercice, ils jouissent d'une santé robuste, et chez eux la médecine se borne à guérir les blessures reçues à la guerre ou à la chasse. Pour tuer les buffles ou les daims ils ont des flèches et des lances dont la pointe est un os aigu ; ce sont dans leurs mains des armes redoutables. Comme ces animaux abondent et par troupeaux quelquefois de mille têtes, il est rare que la provision de pemmican manque pendant les mois du long hiver.

« Pour plus d'un siècle l'existence de ces races, jadis heureuses, a été cachée à l'Europe. Tout, dans ce grand hiver préserve, magasin de castors, » a été lettres closes pour notre pays. Cependant, à la longue, la vérité a transpiré lentement mais tristement. Des récits sont parvenus en Angleterre de l'extermination de races et de tribus entières par la famine, l'intempérance et les maladies apportées d'Europe. On a raconté des histoires, à peine croyables, de cannibalisme enfanté par la famine , de massacres en masse, résultat de l'ivresse, et il a été dit que si la destruction humaine continuait de ce train, avant la fin du présent siècle on ne trouverait pas la trace du pied d'un indigène dans toute l'étendue de ces vastes territoires. Household Words, vol. VIII, p. 453. </ref>.

De plus, nous trouvons manque total de circulation, — la somme la plus insignifiante de production, — et inaptitude complète à se faire concurrents pour Tachât du travail des autres, — l'esclavage de la population de l'ouest tendant ainsi à produire l'esclavage parmi ceux de l'est.

À droite, nous trouvons an état de choses tout à fait différent : — concurrence pour acheter le travail, — production considérable,— consommation grande, — et à un haut degré, faculté de concourir pour l'achat de la production étrangère.

Venant à la France sous les Valois, ou à l'Angleterre sous les Plantagenets nous trouvons un état de choses presque analogue à celui de la gauche du diagramme ; c'est à peine s'il existe une concurrence pour Tachât du travail : — la production est faible, — la faculté de se porter demandeur pour les produits des autres pays est tout à fait insignifiante.

Suivons ces deux pays dans leur marche : la concurrence, pour acheter les services du travailleur, s'accroît à mesure que les matières premières de la terre commandent de plus hauts prix, — et l'homme gagne en liberté à mesure que la terre gagne en valeur. Plus s'élèvent les salaires, et plus le montant de la rente augmente; plus s'accroît nécessairement la faculté de concourir pour Tachât de la production des autres pays, et plus s'accroît la tendance de la liberté au dehors, — laquelle, à son tour, réagit pour accroître la liberté dans le pays. Chaque société a donc un intérêt direct à adopter des mesures qui tendent à élever la valeur de la terre et du travail dans son pays même et dans chacun des autres; tandis que toutes ont également un intérêt direct à résister, de tous ses moyens, à toute mesure qui tend à produire les effets opposés, — car il y a la plus complète harmonie entre les intérêts nationaux réels et permanents.


§ 4. La centralisation tendant, comme elle fait, à produire la concurrence pour la vente du travail, est hostile à la liberté de l'homme.[modifier]

Comme elle est de deux sortes, la politique et la trafiquante, il est essentiel de les distinguer, et cela avec le plus grand soin. Le souverain qui désire centraliser le pouvoir dans sa personne, impose de lourdes taxes ; mais, au-delà de l'intervention nécessaire pour les percevoir et de la faculté de les dépenser, il n'y a pour lui aucun avantage dans toute mesure tendant à affaiblir le pouvoir d'association parmi ses sujets. Au contraire, il est désirable pour lui que leur travail devienne productif ; ils en seront plus aptes à contribuer au revenu public. En lui abandonnant le soin du gouvernement, il leur reste de pouvoir combiner des entreprises pacifiques ; — sa puissance s'accroît à mesure que la circulation s'accélère et que la production augmente. Excepté sur certains points, ses intérêts et ceux de ses sujets sont les mêmes et ne forment qu'un ; ce qui explique comment nous voyons, chez quelques-unes des nations de l'Europe soumises au despotisme, tant d'efforts persévérants pour faciliter tout mouvement qui tende à développer la concurrence pour l'achat des services du travailleur, et pour les denrées premières de sa ferme.

La centralisation trafiquante est précisément l'inverse ; son principal objet est cet arrêt de la circulation qui, dans la centralisation politique, n'est qu'un résultat accidentel. Le trafiquant désire tenir les populations séparées les unes des autres, et créer ainsi une nécessité pour de nombreux changements de lieu et de mains, à chacun desquels leur production puisse être taxée.

Le souverain gagne en puissance à la diversité croissante des professions, — au développement des facultés humaines, — à la proportion élevée du capital fixé, — et à l'accroissement de richesse.

Le trafiquant gagne en puissance à la nécessité croissante de circonscrire les professions, — de les parquer, — à l'élévation de la proportion de propriété mobile, — au rapetissement des facultés humaines, — à l'invasion croissante de la pauvreté et de la misère parmi ses esclaves. De toutes les formes de l'esclavage, la plus torturante, la plus épuisante est celle qu'impose la domination trafiquante préoccupée de la pensée d'annihiler la concurrence pour l'achat de travail et des denrées premières de la terre, et détruisant ainsi la valeur du travail et de la terre. À quel point elle y parvient, c'est ce que nous allons rechercher.

II y a moins d'un demi-siècle, l'industrie cotonnière faisait vivre la moitié des habitants de l'Hindoustan[137]. L'Inde, alors, exportait des cotonnades au monde entier, après avoir vêtu sa population, qui se compte par cent vingt millions, et qui, an rapport d'un des hommes d'État les plus distingués que l'Angleterre ait envoyés dans ce pays, a n'était point inférieure en civilisation à la population de l'Europe[138]. » La centralisation politique y existait dans sa plus grande force, mais la concentration trafiquante était beaucoup modifiée par l'exercice du souverain pouvoir, qui s'interposait entre le négociant et ceux qui produisaient, transformaient et consommaient le coton. Le trafic cependant triompha par la suite et contraignit ses malheureux sujets à la libre importation de cotonnades d'Europe, tandis qu' en même temps il prohibait l'exportation de toute machine ou de tout ouvrier habile qui peuvent les produire.

L'industrie indigène disparut, et avec elle toute concurrence pour l'achat du travail et de ses produits. La conséquence fut la déperdition à peu près complète des énergies potentielles d'un dixième de la race humaine, — au préjudice du monde entier : — l'homme qui ne trouve point à vendre son travail est dans l'impuissance de concourir pour l'achat des produits du travail des autres.

Voici cinquante ans que la population des États-Unis a commencé à faire chez elle-même concurrence à l'Europe pour l'achat du coton en laine, — concurrence qui implique celle pour l'achat de bras à appliquer à la transformation en étoffes. Si on ne l'eût troublée, elle eût depuis longtemps pris assez de développement pour enfanter dans les États planteurs cette concurrence pour l'achat du travail qui conduit à la liberté. Elle a succombé à plusieurs reprises sous les attaques do trafic, d'où il a résulté que pendant toute celte période, la population de ces États et les cent millions d'habitants de l'Inde ont été engagés dans la concurrence pour te vente de leurs produits, ce qui conduit inévitablement au redoublement des maux de l'esclavage déjà existant et à le produire là où il était inconnu. L'exportation prolongée des matières premières du sol a les mêmes effets dans les deux pays : — épuisement de la terre et tendance vers la mort commerciale et morale et la dissolution politique. Dans l'un, l'existence du gouvernement dépend des monopoles du sol et de l'opium ; tandis que, dans l'autre, nous voyons une folle détermination, à tout hasard, d'étendre sur tout le territoire un système qu'il y a soixante-dix ans,-les hommes les plus éminents des États du Sud regardaient comme un fléau, une malédiction dont il fallait se délivrer.

Il n'y a qu'un demi-siècle, le travail de l'Irlande trouvait encore une concurrence pour l'acheter. La centralisation politique existait depuis longtemps; mais il restait à celle du trafiquant d'annihiler toute concurrence pour l'achat des énergies humaines indigènes, et d'éteindre toute concurrence irlandaise pour l'achat de celles du dehors. Il en est résulté que les hait millions d'âmes de la population irlandaise ne forment pas, pour le principal produit de l'Inde et de la Caroline, un marché aussi important que celui formé par un simple million drames au Massachusetts.

Il y a un siècle, le Mexique avait à souffrir l'oppression d'une centralisation politique, et néanmoins il prospérait. Depuis lors, tout en gagnant l'indépendance politique, — il est tombé sous la domination du trafiquant. Les résultats sont que, produisant peu, il a peu à vendre ; et ses marchés n'ont aucune importance pour le reste du monde. Il en est de même pour la Turquie, le Portugal, la Jamaïque et tout autre pays de libre-échange, — leur pouvoir de production est tellement faible que c'est à peine s'ils figurent, dans le commerce, pour l'achat du travail des autres nations.

Ce qui montre à quel degré est stationnaire, si même elle ne décline pas, la condition de la population de tous ces pays, et combien ils sont inutiles au reste du monde, c'est ce fait que, dans le surcroît de la fourniture de coton pendant les deniers vingt ans, la presque totalité est consommée par les pays qui cherchent à fonder une concurrence pour l'achat du travail domestique comme préparatoire à augmenter la concurrence pour son achat au dehors[139].

La concurrence que fait À, pour l'achat du travail de B, tend à produire concurrence que B fera pour le travail de C, et ainsi jusqu'à la fin de l'alphabet; ou l'assertion est exacte ou elle ne l'est pas. Dans le premier cas, toutes les sociétés dont la politique y est conforme marchent à la liberté pour elles-mêmes et pour le monde, tandis que celles où la politique y est opposée doivent marcher à l'établissement de l'esclavage chez elles et dans le monde entier. Gela est clair, et pourtant, chose étrange, tandis que la première politique embrasse plusieurs des pays absolutistes de l'Europe, c'est la seconde que l'on trouve dans les deux États du monde qui sont surtout trafiquants, la Grande-Bretagne et les États-Unis, — qui s'intitulent les amis de la liberté et les patrons des révolutionnaires dans le monde entier.<ref name="ftn147">Mettant en oubli l'extermination de la population écossaise des Highlands, l'anéantissement de la nation irlandaise, la disparition totale des millions de nègres qui devraient se trouver dans les colonies insulaires anglaises, la conversion de millions de petits propriétaires de l'Inde en simples travailleurs, le peuple anglais se regarde comme le protecteur spécial de ceux de Grèce et d'Italie, — bien qu'il n'entretienne de colonies que dans un seul but, celui d'empêcher cette combinaison d'action sans laquelle la liberté ne peut être acquise, ni maintenue. — Le peuple américain applaudit aux révolutions étrangères comme conduisant à la liberté, en même temps qu'il suit une politique qui tend à produire l'esclavage au dehors, — et que toute l'activité du gouvernement fédéral tend à rétablir, par toute l'Union, le droit d'acheter des hommes, des femmes et des enfants. Avocats exclusifs de la liberté, le peuple anglais et le peuple américain sont toujours prêts à patronner les perturbateurs de la paix publique à l'étranger, — le trouble finissant par être profitable an trafic. Tous les deux applaudissent en ce moment à la liberté qui progresse à Neufchâtel, — singulier progrès qui se manifeste par l'établissement de lourds impôts indirects, tandis que jusqu'alors les dépenses de l'État s'étaient acquittées par des impôts directs, et par conséquent légers. </ref>

§ 5. Cependant on nous assure que le bas prix des matières premières est indispensable à la prospérité du peuple anglais.[modifier]

Dans ce cas, que devient l'harmonie des intérêts? — car le bas prix des matières premières marche toujours de compagnie avec la barbarie, l'esclavage et la terre sans valeur. Comme preuve qu'il y a là erreur, c'est qu'à côté des avocats du système qui tient le bas prix du travail comme essentiel au maintien des manufactures anglaises, des personnages éminents de cette nation déroulent sous nos yeux des tableaux de vice, de crime et de dégradation » dont le monde n'offre point d'exemple ailleurs[140].

Bas prix du travail et bas prix des matières premières, signifie simplement barbarie, — car ils sont un résultat naturel de l'absence de concurrence pour acheter ces deux choses, qui résulte d'une production peu abondante. La production décline en Angleterre, et voilà pourquoi un voyageur, des plus philanthropes, après avoir étudié avec soin ce pays, arrive à s'exprimer ainsi : « On a beaucoup fait dans ce pays pour les classes inférieures, et l'on s'y est pris de la plus noble manière; — on a fait appel à la sympathie humaine, aux efforts patients, aux généreux sacrifices, — et vous ne pouvez vous défendre de cette réflexion, qu'on s'est mis à l'œuvre trop tard, »

« Ce n'est pas seulement, continue-t-il, parce que vous passez dans des rues sales, qui fourmillent d'hommes et de femmes misérables et perdus de vices, occupés à tramer de vieilles roueries de crime et de meurtre, on voit de ces choses là, jusqu'à un certain degré, même dans les rues neuves de nos cités lies plus nouvelles d'Amérique. »

C'est la somme, c'est la masse de tous ces maux qui frappe d'épouvante. Aller d'école en école, de refuge en refuge, et trouver partout, — non-seulement des enfants en haillons, sales et déjà vicieux, mais des enfants qui n'ont aucun domicile, des parias, qui, sur leur visage et sur tout leur corps, portent l'aspect de sauvages animaux de rues; apprendre que ces établissements privés ne peuvent abriter qu'une petite partie de ce rebut de la population, et qu'il y a, en outre, la classe des enfants trouvés et des orphelins élevés aux frais du gouvernement; se promener pendant le jour dans des rues encombrées d'une population sale, aux yeux chassieux, couverte de haillons; lire l'agonie sur presque tous les visages et parfois rencontrer quelques pauvres diables qui s'ingénient à exercer mille singeries amusantes, pour attraper un morceau de pain; marcher de jour en jour à travers des scènes de misère, d'ivrognerie, de dégradation dans des rues où les siècles ont entassé des nuisances et des sources d'infection ; savoir que telle est la misère amoncelée sur les deux millions et un quart d'habitants de Londres ; mais que c'est relativement pire encore dans d'autres grandes villes et que le fléau est répandu comme une malédiction sur la campagne,.— voilà tout ce qui donne à comprendre que l'Angleterre a attendu trop longtemps pour la cure. L'Anglais se met avec assurance à réagir contre la maladie sociale. Nous avons grande confiance en ses réformes ; mais il va bien lentement. La débâcle de maux sur Londres seule me semble dépasser toutes les proportions imaginables. Contre elle l'action des écoles à haillons, ragged schols, des asiles, des maisons de bain, et le reste me semble devoir produire aussi peu d'effet — que des digues de sable contre la marée.

« Il y a des milliers et des milliers d'enfants pauvres qui ne mettent pas le pied dans lés écoles, et la plupart d'eux sont destinés à grandir et à vivre dans les vieux repaires du vice. Les lodging-houses, asiles, ne peuvent influer que sur un petit nombre des cent milliers de la population ouvrière. De nouveaux bills du Parlement pour améliorer les rues pestilentielles peuvent purifier certains quartiers ; mais la plus grande partie des vieux quartiers est mal bâtie, et les ouvriers doivent se loger près de leur travail, quand bien même la rue ne serait point asséchée, et quand même la maison couvrirait un marécage à engendrer le typhus[141].

Toute la littérature contemporaine anglaise atteste les mêmes fais. lisez les ouvrages de Dickens, de Tackeray, on de Kingsley, ce sont partout des tableaux d'une lutte incessante à laquelle est condamnée, pour soutenir sa vie, toute la partie de la population anglaise qui a besoin de vendre son travail. Les documents officiels nous confirment la triste vérité que, bien qu'on ait acquis le pouvoir de commander les services de la nature, la condition de la population n'a pas été améliorée[142].

Une centaine de mille hommes, employés à produire la bouille et le fer, commandent les services d'un esclave obéissant qui fait l'ouvrage de 600 millions d'hommes, et ne demande en retour m la nourriture, ni l'habillement, ni le logement ; et néanmoins la lutte pour vivre devient plus pénible à chaque accroissement de richesse et de pouvoir. Pourquoi? Parce que la politique anglaise a pour base cette idée, que l'intérêt domestique réclame l'adoption de mesures qui tendent à avilir les prix de la terre et du travail chez les autres nations, et qui conduisent à l'asservissement de l'homme chez toutes celles qui se soumettent à cette politique. Heureusement cependant il existe dans le monde entier une harmonie des intérêts tellement parfaite, qu'une nation ne peut commettre Fin-justice, sans qu'à la fin ne retombe sur elle une part des charges qu'elle impose aux sociétés envers lesquelles elle s'est rendue coupable. Tout ce qui tend à détériorer la condition de l'homme en un lieu, tend à le faire partout ailleurs, la terre et les hommes d'Europe profitent de tout ce qui se fait de sage en Amérique ; et ceux d'Amérique souffrent de toute faute commise en Europe, en Asie et en Afrique.

Dans le monde physique l'action et la réaction sont égales et opposées. Il en est de même dans le monde social. — La société qui consacre son énergie potentielle à arrêter le mouvement quelque part est arrêtée elle-même dans le sien. C'est l'histoire d'Athènes et de Rome, c'est celle de la France pendant plusieurs siècles. C'est celle de la Grande-Bretagne actuelle, — dont la population s'appauvrit à chaque accroissement du pouvoir de commander le service de la vapeur, de l'électricité et des autres forces merveilleuses placées sous l'empire de l'homme. À quoi cela aboutira-t-il ? « À la même misère, dit le révérend M. Kingsley, parlant au nom d'un pauvre tailleur, à la même misère que 15,000 on 20,000 hommes de notre classe endurent aujourd'hui. Nous' deviendrons les esclaves, et souvent les prisonniers corporellement des Juifs, des intermédiaires, des hommes engraissés de nos sueurs qui tirent leur subsistance de notre épuisement. —Nous aurons à faire face, comme le reste l'a déjà fait, à des prix du travail de plus en plus abaissés et à des profits toujours croissants prélevés sur ce travail par les contractants, les tâcherons qui nous emploient, — à des amendes arbitraires imposées selon le caprice de mercenaires, — à la concurrence faite par des femmes, des enfants et le famélique Irlandais. — Nos heures de travail s'augmenteront d'un tiers, ou notre paye diminuera de moitié ; et dans tout cela nous n'aurons ni espoir, ni chance d'un meilleur salaire, mais toujours plus de pénurie, d'esclavage, de misère, à mesure que nous serons pressés par ceux qui sont saccagés par cinquantaines, — quasi par centaines et jetés, de cet honorable métier dont nous avons fait apprentissage, dans l'infernal système du contrat à la tâche, qui dévore notre métier et tous les autres, corps et âmes. Nos femmes sont forcées de passer la nuit et le jour à nous aider, nos enfants doivent travailler dès le berceau, sans aucune chance d'aller à l'école, c'est à peine s'ils ont celle de respira l'air frais sous le ciel, — nos garçons, en grandissant, sont réduits à mendier ou à s'inscrire sur la liste des pauvres, — nos filles, comme des milliers d'autres, à chercher dans la prostitution un surcroît à leur misérable gain. Et après tout, une famille entière ne parvient pas à gagner ce qu'un de nous gagnait à lui tout seul[143].

C'est là de l'esclavage, et aussi cet esclavage est la conséquence d'un effort longtemps prolongé pour asservir autrui, en essayant de confisquer dans ce but les monopoles de l'empire de grands pouvoirs, que le Créateur a donnés pour l'usage de l'humanité entière. Que les populations de l'Irlande, de l'Inde, du Portugal, de la Turquie, de la Jamaïque eussent été encouragées à se servir elle-mêmes de l'empire sur la vapeur, — qu'elles eussent été poussées à développer les ressources de la terre en mettant au jour ses différents métaux, qu'il se fût produit dans ces pays une concurrence pour l'achat dos énergies potentielles de la terre, — et tout serait bien différent aujourd'hui. Produisant davantage, elles incitent davantage à vendre, et deviendraient d'année en année de meilleurs chalands pour le peuple anglais. Dans l'état actuel, elles produisent peu et ne peuvent acheter que peu, — et ce peu même va diminuant en raison de ce que diminue la concurrence du travail, au lieu qu'elle devrait s'accroître. L'Angleterre elle-même, comme on l'a vu, ne produit plus les objets à échanger contre ceux dont elle a besoin, — sa consommation entière de coton, de sucre, de thé, de café, et d'autres utilités lui est fournie par des profits qui dérivent de sa position d'intermédiaire, qu'elle a prise entre la population qui travaille à produire et ceux qui ont besoin de consommer[144].


§ 6. En prenant exemple sur l'Angleterre, la tendance générale de la politique américaine s'est dirigée vers le trafic et a été hostile au commerce.[modifier]

Cela a eu pour effet un accroissement continu de concurrence pour la vente de toutes les matières premières qu'emploient les manufactures, et l'avilissement de leurs prix, tant dans le pays qu'au dehors, au préjudice de toutes les nations agricoles du monde. Parfois, et par courts intervalles, le commerce a eu le dessus, par exemple aux époques qui se tenaient en 1817, 1834 et 1847; aujourd'hui il n'oppose plus de résistance, et c'est le trafic, qui, selon toute apparence, déviait le régulateur des destinées de la nation. En ce cas, si nous voulons tirer son horoscope, nous pouvons consulter avec avantage le diagramme suivant, qui indique les conditions les plus élevées et les plus basses du travailleur, dans le dernier demi-siècle.

[[Image:]]À aucune époque de l'histoire du pays, la concurrence pour acheter le travail n'a été si grande à l'intérieur et au dehors que dans les années 1815, 1833 et 1847, — qui closent les quelques périodes de protection. Jamais aussi la condition du travailleur n'a reçu autant d'amélioration.

À aucune époque, la détresse n'a été si universelle; à aucune, la concurrence pour vendre le travail n'a été si grande — qu'en 1822t en 1842 et au moment où nous écrivons.

À aucune époque, la tendance à un accroissement de la concurrence pour vendre le travail n'avait été plus prononcée qu'en 1850, lorsque ce mouvement fut arrêté par la découverte des gisements d'or en Californie, dont l'influence a déjà disparu ; — aujourd'hui, la concurrence pour la vente du travail a recommencé à s'accroître, en même temps que la quantité de nourriture et de vêtements qu'on peut obtenir en échange du travail va diminuant.

Toutes les utilités tendent vers les marchés où elles trouvent les meilleurs prix ; — la force humaine ne fait point exception à la règle générale. Puisque le flot des hommes s'écoule toujours vers les lieux où ils sont le mieux payés, le mouvement de l'immigration devrait fournir la manifestation concluante de l'efficacité des différents systèmes pour produire la concurrence, soit de l'achat, soit de la vente du travail. Et il la fournit, comme nous le montrent les faits suivants.

De 1825 à 1834. le chiffre d'immigrants augmente très régulièrement jusqu'à ce que de 10,000 qu'il était en 1825, il arrive, en 1834, à 65,000. Ensuite il devient très-irrégulier, — s'élevant ou s'abaissant après les différentes périodes d'excitement ou de dépression qui ont caractérisé cette époque, mais donnant, pour les huit années qui Unissent en 1842, une moyenne qui ne dépasse pas 70,000, c'est-à-dire très-peu d'augmentation. Il monte de nouveau rapidement; en 1847, il est déjà parvenu à 235,000 ; — il arriva à 297,000 en 1849. Dans les années suivantes, la soif de l'or californien a été un stimulant pour qu'il montât; mais il est tombé aujourd'hui un peu au-dessous de 100,000[145].


§ 7. Les hommes qui produisent le coton sont partout trop pauvres pour faire concurrence aux autres pour son achat.[modifier]

L’Hindou en est réduit à se vêtir moins que n'exige la décence la plus indulgente et l'esclave de la Caroline doit se contenter de la quantité insignifiante d'étoffe que son maître lui accorde. Pourquoi? Parce que la prohibition dans l'Inde de l'usage des machines, et les insuccès répétés des tentatives faites pour les introduire dans les États du Sud, ont forcé les producteurs de coton du monde entier à se faire concurrence pour la vente de leurs produits, sur un marché lointain, avec un abaissement constant et nécessaire du prix.

Il en est de même pour la nourriture. Les deux producteurs de riz de l'Inde et de la Caroline obtiennent à peine à manger, et, comme les deux producteurs de coton, se trouvent forcés de se faire concurrence pour la vente du peu qu'ils ont à vendre. Le trafiquant vise à produire la concurrence pour la vente de tout ce qui est matière première pour les manufactures : nourriture, coton et travail ; — plus cette concurrence est grande, plus il peut prélever pour sa part et plus il fait de profits.

De même pour le blé. — Le prix du blé américain est à baisse continue depuis quarante ans[146]. Pourquoi? Parce que l'inhabileté à créer à la terre un marché domestique ou voisin, fait une nécessité d'entrer en concurrence avec l'Allemagne, la Russie, l'Égypte et l'Italie, pour la vente de subsistances au préjudice de tous. Plus il existe de concurrence pour la vente des denrées premières de la terre, plus le trafic se fera une large part, et plus il y aura tendance à l'asservissement de l'homme.

Dans l'Europe du centre et du nord il y a tendance universelle à la concurrence pour acheter le travail et les matières premières de la terre ; aussi la terre y gagne en valeur, elle se divise et les hommes gagnent en liberté. Chez les nations qui marchent à la suite de l'Angleterre il y a concurrence croissante pour vendre le travail et les matières premières de la terre ; aussi dans toutes la terre perd en valeur, elle se consolide et l'homme est de plus en plus asservi.


§ 8. Cependant on nous dit que toutes les nations peuvent fabriquer aujourd'hui, s'il leur plaît, — que les machines peuvent s'exporter.[modifier]

Les ouvriers habiles se répandent au dehors. Le peuple anglais applaudit au développement de l'industrie. Tout homme aussi est libre de lire ; mais avant de lire, il faut avoir appris. L'habitude d'association s'accroît avec la richesse ; mais la richesse elle-même ne peut s'accroître sous un système qui tend à épuiser le sol. Pour que l'homme puisse acquérir la richesse, il lui faut une agriculture savante, laquelle suit toujours et ne précède jamais l'industrie manufacturière. En s'opposant à l'existence de celle-ci, la centralisation empêche de créer l'autre, d'où il suit que la valeur de la terre et du travail décroit vite dans tout pays où n'existe pas la protection.

Matières premières et travail gravitent vers le centre; et plus forte est cette tendance, plus il y aura de concurrence pour vendre le travail, et moins il y aura de faculté au centre pour l'acheter; rabaissement des prix de toutes les matières premières pour les manufactures au centre correspondant avec l'accroissement ainsi produit de la concurrence pour leur vente. Tels sont les effets si clairement signalés par Adam Smith, comme résultat infaillible d'un système basé sur l'idée de n'avoir qu'un seul atelier pour le monde entier.

Comme preuve que ces résultats sont accomplis, ne voyons-nous pas le travailleur rural d'Angleterre ne recevoir qu'un shilling et demi pour sa journée de travail, dont un cinquième passe à acquitter la rente de son petit cottage, — ce qui ne lui laisse en moyenne pas plus d'un shilling pour nourrir et vêtir sa femme, ses ses enfants et lui[147]. Dénué de concurrence pour Tachât de ses produits dans le pays, le fermier ou le planteur en trouve peu au dehors car l'avilissement de valeur de sa propre terre et de son travail a pour conséquence les mêmes effets se produisant partout ailleurs. La faculté lui est virtuellement interdite d'accumuler la richesse nécessaire pour favoriser l'accroissement de ce pouvoir de combinaison si indispensable pour entretenir une concurrence avec les pays qui sont avancés, pour Tachât des matières premières et pour la vente des utilités achevées. Telle est la difficulté qui doit exister partout, quelles que soient les conditions favorables qu'un pays tienne de la nature. À cela cependant, s'ajoutent les monopoles aujourd'hui établis partout par le moyen de brevets nationaux et de patentes, — assurant aux sociétés l'usage exclusif des améliorations inventées[148]. Et comme par-dessus le tout vient le pouvoir prodigieux qu'exercent les trafiquants combinés, il est impossible on le comprend aisément, que la concurrence pour Tachât du travail puisse s'élever dans un pays quelconque où la population ne s'unit pas dans le but de se protéger elle-même contre une centralisation qui, comme nous l'avons dit, « permet à quelques très-gros capitalistes de triompher de toute concurrence étrangère. » — les grands capitaux devenant ainsi « des instruments d e guerre contre le capital concurrent des antres pays, » et produisant cette concurrence pour la vente de la terre et du travail qui mine lé propriétaire et asservit le travailleur[149].

La combinaison d'action est nécessaire pour résister à l'invasion d'une armée. Elle l'est également pour résister au système dont nous parlons. L'armée, après qu'elle a pillé, fait retraite, et il suffit d'un certain temps pour qu'on se retrouve dans la condition première. Les invasions de trafiquants qui visent à anéantir le pouvoir d'association ont des effets plus durables, — elles réduisent un pays à un état de barbarie dont il a peu d'espoir de sortir.


§ 9. La liberté du commerce a fait, comme nous l'avons dit, de grands progrès; à quoi sont-ils dus?[modifier]

Il y a quarante ans, l'acte de navigation de l'Angleterre était encore en pleine vigueur. — Il avait pour objet de prévenir la concurrence pour l'achat et le transport des matières premières de la terre. Il a cessé d'exister. Pourquoi? Par suite de l'opposition bien arrêtée des États-Unis, de la Prusse et d'autres pays. Il y a quarante ans, l'Allemagne exportait de la laine et importait du drap, — payant douze cents par livre pour le privilège de le faire passer par les métiers anglais. Cette charge ne pèse plus sur elle. Pourquoi? Parce que l'Allemagne s'est mise à faire concurrence à l'Angleterre pour l'achat de la laine. À cette époque, le coton et toutes les matières premières payaient un droit, mais comme, peu à peu, la France, l'Allemagne, la Russie, les États-Unis et d'autres pays se sont mis à faire concurrence par leur achat, les droits ont disparu. Chacun de ces grands pas vers l'émancipation du commerce international a été la conséquence directe des efforts des nations agricoles, afin de fonder chez elles une concurrence domestique pour l'achat du travail et des denrées premières de la terre. Chaque progrès vers la liberté, parmi les hommes, dans les dernières quarante années, a été le résultat d'une détermination de résister à la centralisation trafiquante que l'Angleterre cherche à établir. Chaque pas rétrograde vers l'esclavage a été tait chez la population qui s'est soumise au système. À cela il n'y a et ne peut y avoir nulle exception, l'esclavage étant une conséquence directe de l'agriculture exclusive; la liberté, le résultat nécessaire de cette diversité des professions qui est nécessaire au développement des facultés de l'homme. La route vers la liberté parfaite du commerce domestique et international se trouve dans l'adoption du système recommandé par Colbert et maintenu en France; — c'est en le suivant que les hommes acquièrent l'aptitude de combiner leurs efforts pour développer les pouvoirs de la terre, —devenir les maîtres de la nature, —- élever la proportion du capital fixé au capital mobile, et produire cet état de choses où la concurrence pour acheter le travail est universelle, tandis que la concurrence pour le vendre a cessé d'exister.


§ 10. Les nations agricoles de l'Europe, on pourrait le penser, tirent avantage de la pauvreté de l’Hindou, de la misère de l'Irlandais, et de l'esclavage du nègre.[modifier]

La concurrence pour acheter le coton en est diminuée et le prix réduit. À combien leur revient cet avantage? La production totale du coton ne donne qu'un peu plus d'une livre et demie par tête, et quand le prix vient à doubler, l'acheteur doit ajouter une contribution de 10 ou 15 cents par tète. D'un autre côté, les populations de l'Inde et des États-Unis, dans l'impuissance de constituer le marché domestique pour leurs produits, sont forcés d'envoyer leur riz, leur blé, leur farine, leurs porcs sur un grand marché central, au grave préjudice des fermiers de la Pologne, de la Russie, de l'Italie et de l'Égypte. Le prix de la production entière étant axé par celui de la quantité insignifiante qu'ils exportent, les mille millions de boisseaux produits aux États-Unis sont forcés de se soumettre à n'importe quelle réduction opérée par la concurrence russe ou turque sur le marché central. — Cette concurrence, que la centralisation négociante a pour objet de faire naître, a pour effet que les nations purement agricoles du monde entier sont rendues incapables de concourir pour l'achat du travail tant domestique qu'étranger; tandis que les autres sont de leur côté incapables d'acheter leur subsistance. L'arrêt de circulation, en un lieu quelconque, tendant à produire un arrêt partout ailleurs, la terre et le travail payent en dollars des avantages imaginaires qui se comptent par demi-pence. Que l'industrie cotonnière prenne solidement racine aux États-Unis, et la population pourrait se retirer de la concurrence avec le fermier russe pour la vente des céréales, — ce qui ajouterait des centaines de millions à la valeur argent des blés russes, et mettrait leurs productions en état de faire de larges demandes du coton qu'aujourd'hui ils ne peuvent acheter. Que la Turquie s'émancipe du joug d'un système sous lequel ses fabriques ont disparu, elle acquerra la faculté de rendre à la culture des sols riches, qui sont aujourd'hui abandonnés, et de développer la richesse minérale qui abonde partout chez elle. Produisant beaucoup, elle aura beaucoup à vendre et beaucoup à acheter; — elle fournira de la laine à l'Allemagne et l'exonérera de concurrence pour la vente du blé.

N'importe où l'on jette les yeux, on trouve une harmonie parfaite des intérêts réels, —et toutes les nations intéressées à l'adoption universelle d'une politique qui tende à développer la concurrence pour l'achat des matières premières qu'emploient les manufactures : ~ le travail et l'intelligence, la laine, le coton, les peaux et les céréales.


§ 11. De toutes les nations agricoles du monde, se prétendant au rang des civilisées, la seule qui rejette l'idée de développer la concurrence domestique pour l'achat des produits du champ et de la plantation.[modifier]

C'est celle des États-Unis qui s'obstinent à suivre les traces de l'Angleterre. Le suivant, néanmoins, se propose d'atteindre un autre but que celui vers lequel marche le guide. Le premier se réjouit à l'aspect de la concurrence étrangère pour l'achat des subsistances, et du coton, et pour la vente du drap, — regardant comme favorable à ses intérêts le haut prix des denrées premières et le bon marché du drap. L'autre se réjouit de la destruction de concurrence pour l'achat des matières premières et pour la vente du drap, — regardant comme très-favorable à ses intérêts de prendre beaucoup du fermier et du planteur, et de donner peu en retour. Ce que le guide désire est donc précisément ce que le suivant doit rejeter, et cependant, chose étrange à dire, le système que le premier recommande est adopté par le dernier.


Entre les nations de l'Europe continentale et les États-Unis il y a parfaite harmonie des intérêts réels ; — chacune et toutes ont avantage au développement de concurrence pour Tachât des denrées premières et pour la vente des utilités achevées. Entre toutes ces nations et la Grande-Bretagne il y a opposition, — la dernière désirant amener un état de choses directement opposé aux intérêts des autres.

D'après cela, l'on pourrait supposer que la politique américaine s'empresse de se mettre en harmonie avec celle des nations de l'Europe centrale. C'est cependant le contraire qui a lieu, et le monde offre le spectacle extraordinaire de deux grandes nations qui prétendent marcher en tète dans la cause de la liberté, et qui pourtant agissent ensemble pour accomplir l'acte énorme d'anéantir la concurrence pour l'achat des denrées premières de la terre ; — c'est-à-dire d'établir l'esclavage comme la Condition normale de la partie de l'humanité qui travaille.

Les nations absolutistes du nord et de l'ouest de l'Europe se meuvent dans la direction opposée, et cherchent à développer la concurrence pour les denrées premières de la terre, — c'est-à-dire qu'elles marchent dans la voie qui aboutit infailliblement à l'établissement de la liberté parfaite.

Que l'on continue à marcher des deux parts et les deux extrémités de la lice seront atteintes; — la liberté s'établira d'elle-même dans l'Europe celtique et germaine, et l'esclavage deviendra le régime dans les contrées du monde qui reçoivent la loi trafiquante de ce qu'on appelle la race anglo-saxonne. Pour apprécier l'exactitude de la prédiction, il suffit d'étudier la marche des choses aux États-Unis, au moment actuel, dans l'Irlande, la Turquie, la Jamaïque et l'Inde au passé et au présent.

La politique qui tend à accroître la proportion de la propriété fixée à la propriété mobile est une politique qui conduit à la liberté et à la paix. Dans cette direction se meut actuellement la plus grande partie de l'Europe continentale. Celle qui tend à élever la proportion de la propriété mobile est une politique qui conduit à l'esclavage et à la guerre. Dans cette direction se meuvent actuellement la Grande-Bretagne et les États-Unis, avec une force constamment accélérée.


§ 12. Plus il y a concurrence pour les services de la nature, plus vite s'accroît la valeur de la terre et du travail.[modifier]

Les pouvoirs de la nature est sans limites assignables, et sa disposition à rendre service étant égale à toute la demande qui peut se présenter. Il y a un siècle, le pouvoir de la vapeur était à peine connu en Angleterre ; il y fait aujourd'hui la besogne de 600 millions d'hommes. La houille existe en Turquie et dans l'Inde, comme en Angleterre ; et c'est à peine cependant si les populations y connaissent l'usage de la vapeur. Le pourquoi? C'est que la politique anglaise s'est attachée invariablement à anéantir la concurrence pour s'assurer la disposition d'une grande force naturelle, donnée par le Créateur à l'usage de l'humanité entière. Il y a un siècle, on ne savait commander au fer que des services médiocres ; — l'Angleterre tirait de la Russie la plus grande partie de celui qu'elle employait ; — aujourd'hui elle le fabrique par millions de tonneaux. L'Inde et la Turquie aussi ont la houille et le minerai de fer, mais elles ne savent pas les extraire. Pourquoi? Parce que les grands capitaux sont aujourd'hui regardés a comme de vrais instruments de guerre » contre l'industrie des autres pays. La population américaine possède la houille et le fer en une abondance inconnue chez toute autre nation ; il y a là un pouvoir égal à celui de milliers de millions d'hommes; et cependant elle est ardemment occupée à s'épuiser, elle et sa terre, pour obtenir une quantité de fer si chétive que, pour fournir plus qu'à la consommation moyenne, il suffirait d'appliquer convenablement les bras inoccupés d'une seule de ses villes. Pourquoi? Parce qu'elle mord à l'hameçon d'enseignements qui lui apprennent que le bas prix des matières premières et le bas prix du travail mettent sur la voie de la prospérité. Cependant l'esclavage gagne du terrain—et se substitue par degrés à la liberté.

La France, l'Allemagne et les États du nord de l'Europe, en général, commencent à faire concurrence pour les services de la nature; aussi, dans tous ces pays, les prix des denrées premières, se rapprochent fermement de ceux des utilités achevées, — la terre gagne en valeur, — et l'on voit de plus en plus entrer en scène le véritable homme.


§ 13. Plus il y a concurrence pour la disposition des pouvoirs de la nature, plus il y aura demande du service humain ; plus ce service sera de nature supérieure et plus s'accroîtra ]e développement des facultés humaines.

Plus le fermier a la faculté d'acquérir la disposition de la force de la vapeur, pour rappliquer à changer le grain en farine, et la farine et la laine en drap, plus il trouve de demandes pour celles de ses facultés qui sont nécessaires un développement d'une agriculture savante, et plus s'accroît sa faculté de demandeur de l'habileté et du goût nécessaires pour produire le drap et la cotonnade, les livres et les tableaux. Les peuples du nord de l'Europe se meuvent aujourd'hui dans ce sens ; ainsi progressent-i1s dans l'agriculture et dans les plus belles industrie manufacturières, — produisant la demande pour les plus hautes qualités de l'homme, et aidant au développement scientifique, littéraire et artistique.

La Grande-Bretagne se meut dans une direction contraire. Elle se fait de plus en plus simple entrepreneuse de transport et trafiquante, et elle accroît ainsi la concurrence pour l'achat de celles des forces que l'homme possède en commun avec la brute. La destruction de la concurrence domestique pour les qualités supérieures chez les hommes d'Irlande a été suivie de la concurrence étrangère pour l'achat de la force purement musculaire requise chez le soldat et chez les journaliers de canal ou de chemin de fer, dont les bras ont construit les travaux publics de la Grande-Bretagne.

L'anéantissement dans l'Inde de la concurrence pour les facultés supérieures de l'homme est accompagné de la concurrence pour la vente des qualités inférieures, que l'on emploie à porter Je$ armes à la guerre. La diminution d'une telle concurrence en Angleterre produit l'émigration, et produit ainsi la demande de matelots, la classe d'hommes qui, en principe, occupe le rang le plus infime dans les sociétés civilisées, — cette classe qui, avec le soldat, est encore soumise à la peine du fouet. Plus les hommes sont en état de s'associer et de combiner ensemble, plus il y a demande des facultés intellectuelles, et moins il y en a de la force musculaire. — Cependant les écrivains anglais se réjouissent de la dispersion de la population anglaise et irlandaise, parce qu'elle produit la demande de vaisseaux et de matelots !


En suivant la trace de l'Angleterre, les États-Unis ont adopté une politique qui tend à limiter la concurrence pour les facultés supérieures, tout en créant la demande de navires et de matelots, et parla augmentant le coût de transport. D'après le diagramme, nous voyons que la civilisation progresse à mesure que les hommes sont de plus en plus en état de se dispenser des services du transporteur, — tandis qu'ils marchent de plus en plus à l'asservissement lorsque s'accroît la concurrence pour ces services. D'année en année, on félicite la nation sur l'accroissement de la demande de navires ; et cependant chaque année qui succède aux autres atteste une tendance croissante à l'asservissement des hommes qui forment les équipages. En ceci, comme en tout, la folie et l'injustice tendent à produire leur propre récompense. Le caractère de la marine américaine et des équipages tend à décliner, à mesure que le désir d'augmenter la marine conduit à l'exagération de la taxe de transport qui pèse sur le fermier. Plus cette taxe est considérable, plus s'accroîtra le pouvoir de ceux qui vivent de profits, et plus se complétera l'asservissement de ceux qui ont besoin de vendre leur travail<ref name="ftn158">« Les noliseurs, les patrons de navires et même les contre-maîtres ont un intérêt à ce que l'équipage déserte en arrivant de l'autre côté de l'Atlantique, et dans ce but ils font le vaisseau trop chaud pour qu'ils y puissent tenir. Les bons matelots qui sont engagés pour aller et retour, et qui entendent faire honneur à leur engagement, sont éconduits à terre «ans un sou, et réduits à se tirer d'affaire eux-mêmes, dès que le bâtiment est au quai. Il y a plusieurs manières de s'y prendre; pour l'ordinaire on emploie les mauvais traitements pendant la traversée. Et pourquoi cet intérêt des maîtres, des contre-maîtres et des propriétaires à ce que l'équipage déserte de l'autre côté? parce qu'ils auraient à payer la solde et les frais de nourriture aussi bien dans le port qu'en mer; et aussi parce qu'à Liverpool on trouve à se procurer des matelots en foule à raison de 2 liv. 10 sh. par mois. Les noliseurs du bâtiment trouvent ainsi à épargner 15 % de frais d'équipage, à chaque voyage, et comme le capitaine est lui-même un des noliseurs, il est intéressé à cette épargne dans la proportion de son taux d'intérêt. Le contre-maître y trouve intérêt, parce que par collision avec les agents de la marine américaine (american shipping agents), il reçoit de 5 à 10 shillings par homme qu'il parvient à éconduire du bâtiment, sous condition d'employer le suborneur à recomposer un équipage quand le moment sera venu. Et ce ne sont pas là les seules parties intéressées à pousser à la désertion ; nos consuls touchent un droit de 1 dollar pour chaque engagement de matelot qui se fait dans leur port; il n'est pas improbable que ce droit ait parfois induit les consuls à faire la sourde oreille, à la plainte d'un pauvre diable de matelot contre ses supérieurs Les patrons de navire ont encore une autre source de gain illicite sur l'achat de provisions de qualité inférieure. Il est bien connu que très-souvent ils achètent, pour leur équipage, du bœuf et du porc qui ne vaut guère mieux que de la charogne. Dans le cas d'engagement pour un long voyage, par exemple, toucher à San-Francisco, Chine, Londres et New-York et qu'il est dû aux matelots une bonne somme, il est des capitaines de clippers de New-York, bien connus pour maltraiter si rudement leurs équipages avant de toucher Londres, qu'ils les forcent de déserter et de perdre ainsi le montant de leur solde Les capitaines qui rentrent à New-York avec le même équipage sont tellement rares qu'on les cite comme des exceptions à la règle. » — New-York Tribune.

Ceci a eu pour effet que le taux d'assurance pour les navires américains a été toujours s'élevant. — La moyenne est de plus d'un tiers au-dessus de ce qu'elle était il y a vingt ans. N'importe où vous regardez la sécurité va diminuant, tandis qu'augmente le coût auquel on l'obtient. C'est la voie qui conduit à l'esclavage et à la barbarie.</ref>.

L'homme gagne en liberté à mesure que s'opère un rapprochement entre les prix des denrées premières et des utilités achevées. — À chaque pas, dans cette direction, diminue la concurrence pour les services de l'homme intermédiaire» qu'il agisse eu qualité de soldat ou de matelot, de régisseur de nègres de négociant, d'amiral, de général ou de ministre d'État. La politique de la Grande-Bretagne et des États-Unis, ayant pour base l'idée d'accroître la demande de navires et de matelots, de soldats et de trafiquants, tend, et cela fatalement, à l'asservissement de l'homme, en conformité avec les enseignements de l'école Ricardo-Malthusienne[150].


§ 14. « En réalité, dit M. Mill, ce n'est qu'à une époque comparativement récente que la concurrence est devenue, dans une proportion considérable, le principe régulateur des contrats.[modifier]

Plus nous nous reportons à des époques reculées de l'histoire, plus nous voyons toutes les transactions et tous les engagements placés sous l'influence de coutumes fixes. La raison en est évidente : la coutume est le protecteur le plus puissant du faible contre le fort ; c'est l'unique protecteur du premier lorsqu'il n'existe ni lois, ni gouvernement pour remplir cette tâche. La coutume est la barrière que, même dans l'état d'oppression la plus complète de l'espèce humaine, la tyrannie est forcée jusqu'à un certain point de respecter. Dans une société militaire en proie à l'agitation, la concurrence libre n'est qu'un vain mot pour la population industrieuse; elle n'est jamais en position de stipuler des conditions pour elle-même au moyen de la concurrence : il existe toujours un maître qui jette son épée dans la balance, et les conditions sont celles qu'il impose.

Mais bien que la loi du plus fort décide, il n'est pas de l'intérêt, et en général il n'est pas dans les habitudes du plus fort d'user à outrance de cette loi, en poussant ses excès aux dernières limites ; et tout relâchement en ce sens à devenir une coutume, et toute coutume à devenir un droit. Ce sont des droits ayant cette origine et non 1a concurrence sous aucune forme, qui détermine dans une société grossière, la part de produits dont jouissent le producteur. Les rapports établis plus particulièrement entre les propriétaires et le cultivateur, et les payements faits par le premier au second, ne sont dans toutes les sociétés, excepté les plus modernes, déterminées que par l'usage du pays. Ce n'est qu'à des époques récentes que les conditions de possession de la terre (comme règle générale), sont devenues une affaire de concurrence. Le possesseur, pour un temps déterminé, a presque toujours été considéré comme ayant le droit de conserver la possession en remplissant les conditions exigées par la coutume ; et il est devenu ainsi, en un certain sens, copropriétaire du sol. Dans les pays mêmes où le possesseur n'a pas acquis cette fixité de tenure, les conditions de l'occupation ont souvent été fixes et invariables. »

La coutume est « un puissant protecteur. » On marche à la liberté, ou l'on marche à l'esclavage, selon la manière dont on décide la question : si l'on donnera à la coutume force de loi, ou si l'on ne tiendra d'elle aucun compte, — laissant le faible tout à la merci du fort. Dans l'Attique primitive, — à l'époque du commerce en progrès, — il devint de plus jeu plus de coutume, — jusqu'à ce qu'à la longue, sous les Institutions de Solon, cela devint la loi : — que des milliers de gens, qui jusqu'alors avaient été privés des avantages de la concurrence pour l'achat de leur travail, fussent autorisés à en disposer aussi librement que ceux qui avaient été leurs maîtres. Cependant, la guerre et le trafic étant devenus plus tard la politique établie à Athènes, la concurrence pour l'achat du travail s'éteignit par degrés jusqu'à ce qu'enfin il devint de règle établie qu'il n'existerait plus pour le travailleur qu'un acheteur unique, — et que celui-ci serait autorisé à déterminer lui-même le mode de distribution.

En France, le travailleur garda ses droits coutumiers et en acquit de plus en plus jusqu'à ce qu'à la longue la terre se divisât parmi une masse de libres propriétaires, — qui tiennent leurs petites propriétés sans avoir à répondre à personne d'autre qu'à l'État, qui est la personnification de la communauté. En Allemagne, en Danemark et dans le nord de l'Europe généralement, cela a été la même tendance, — la coutume ayant passé à l'état de loi, et le petit et heureux propriétaire ayant remplacé le serf misérable. Dans tons ces pays, la circulation sociétaire s'accélère d'année en année, la concurrence pour l'achat du travail se développe de plus en plus, et le taux de la quote-part du travailleur s'élève. Dans tous, la politique adoptée a pour base le rapprochement entre les prix des matières premières et des utilités achevées ; et par là, autant que possible, l'affaiblissement du pouvoir du trafiquant.

Passant aux pays qui suivent la trace de l'Angleterre, nous voyons, en Écosse, une abolition totale des droits coutumiers; — des gens par centaines de mille, qui avaient à la terre autant de titres que leurs seigneurs, ont été chassés de leurs petite tenures avec une cruauté sauvage qui dépasse tout ce qu'on a pu voir ailleurs[151].

En Irlande nous trouvons les coutumes disparaissant par degrés jusqu'au jour où la population entière est asservie par une classe intermédiaire, — qui vit en pillant, les propriétaires delà terre et les misérables occupants.


Dans l'Inde, où vécurent jadis des dizaines de mille de communautés pacifiques et florissantes, les droits coutumiers ont disparu, et avec eux des millions de petits propriétaires[152].

Si nous venons au centre du système, et si nous suivons l'histoire des classes pauvres, nous trouvons une coutume M'assister la pauvre veuve et les orphelins,—l'estropié et l'aveugle, — l'infirme de corps et l'infirme d'intelligence. Alors que se développe le commerce, la coutume passe graduellement à l'état de loi ; — le statut d'Élisabeth établit le droit des individus qui sont dans quelqu'un de ces cas à réclamer l'assistance de ceux qui sont autour d'eux; la pauvreté honnête est considérée comme un mal et non comme un crime. La science moderne étant venue prouver que la matière tend à revêtir sa forme la plus haute, — celle de l'homme, — plus vite qu'elle ne revêt les formes inférieures de choux et de pommes de terre, la pauvreté est devenue un crime qui mérite le plus sévère châtiment : car c'est, nous dit-on, une vérité incontestable que s'interposer, par l'exercice de la charité chrétienne, entre Terreur qui conduit à l'excès de population et les conséquences qui sont la pauvreté, le dénouement et la mort, c'est se rendre complice du crime[153].

Chez toutes ces dernières nations le trafic devient plus puissant de jour en jour et d'année en année. Aussi dans toutes il y a concurrence croissante pour la vente du travail.

Arrivons aux États-Unis. Nous trouvons durant le demi-siècle qui a suivi la paix de 1783, une tendance lente mais certaine à ce que s'établisse le commerce; aussi dans toute cette période la coutume de liberté mûrit-elle par degrés pour passer à l'état de loi. C'est alors que le droit du travailleur, noir ou blanc, à chercher la concurrence pour ses services s'établit pleinement dans tous les États au nord delà ligne du Mason et du Dixon. Au sud aussi la tendance est la même; la convention de la Virginie, de 1832, ayant traité à fond la question du droit de l'homme à vendre ses services en plein marché.

Deux ans après cependant le trafic fut adopté par le parti généralement dominant, comme la voie qui mène à la haute prospérité; et depuis lors, excepté la période de 1843 à 1847, toute l'activité de la nation a été dirigée dans ce sens. On en voit le résultat dans la disparition graduelle de la coutume de liberté, — chaque année produisant successivement des lois locales» en vertu desquelles l'esclave et le maître sont à la fois privés de l'exercice des droits coutumiers, — lois qui interdisent à l'un de recevoir la liberté ou l'instruction et à l'autre de les accorder[154].

Il y a vingt-cinq ans la liberté était regardée comme la couroie du pays, — l'esclavage ne subsistait que comme une conséquence de lois locales. Aujourd'hui les cours décident que l'esclavage est la coutume, — la liberté tenant son existence des lois locales.


Il y a vingt-cinq ans c'était la coutume de regarder les fonctionnaires chargés de manier les affaires publiques, comme ayant droit à rester en office, tant qu'ils s'acquittaient de leurs devoirs à l'avantage de la population, — on leur laissait le libre exercice de leur jugement privé dans leurs prédilections politiques et dans le choix de leurs subordonnés. Jusqu'alors la tendance avait été Vers l'établissement de manufactures, et par conséquent vers la concurrence de la demande privée et publique des facultés intellectuelles. Cependant dès l'instant même où fut adoptée la politique du libre échange, la coutume de liberté disparut parmi les fonctionnaires publics. La durée de l'office fut fixée par la loi. Ce fut mettre en action la doctrine : au vainqueur appartiennent les dépouilles.

La concurrence par les individus, pour l'achat du travail, tend donc à décroître. La concurrence pour sa vente au public tend à croître, — comme on le voit dans la création d'une bande de solliciteurs d'emplois plus importune, et de fonctionnaires plus complètement serviles, qu'on en puisse trouver dans aucun autre pays du monde. Ce que les bandes prétoriennes étaient pour l'empire romain, les fonctionnaires le deviendront avant peu pour les États-Unis.

N'importe ou vous regardez, la concurrence pour la vente du travail s'accroît dans les pays qui suivent les traces de l'Angleterre et adoptent la politique inculquée par ses économistes. La concurrence pour son achat s'accroît dans ceux qui prennent exemple de la France et adoptent la politique dont Colbert prit l'initiative. Dans la dernière le sol s'amende, — le rapprochement va s'opérant entre les prix des matières premières et ceux des utilités achevées, — l'agriculture s'élève à l'état de science, — la production augmente, — la circulation s'accélère — et la matière tend de plus en plus à revêtir la forme de l'homme ; et plus l'accroissement de population marche vite, plus augmente la fourniture d'aliments et de vêtements. Dans les premiers pays, l'écart entre les prix va s'augmentant, — l'agriculture décline, — la production diminue, — et l'on constate de plus en plus la maladie d'excès de population.

CHAPITRE XLVI.

DE LA POPULATION.[modifier]

§ 1. « Croissez et multipliez, a dit le Seigneur, remplissez et soumettez-vous la terre. »[modifier]

Pour la soumettre,il faut que l'homme multiplie et croisse ; —- car ce n'est pas par l'association et la combinaison avec ses semblables qu'il acquiert le pouvoir de guider et d'approprier à son service les forces de la nature. C'est alors qu'en obéissant à l'ordre de Dieu, la matière tend de plus en plus à revêtir la forme humaine, — passant des simples formes de l'argile et du sable par celles plus complexes que nous présentent les règnes végétal et animal, et aboutissant à celles complexes par excellence qui composent les os, les muscles et le cerveau de l'homme.

La tendance à prendre les formes diverses de la vie est la plus grande au point le plus infime de l'organisation; — au bout d'une semaine, la reproduction des êtres microscopiques se compte par millions, si ce n'est par billions; tandis que, chez la baleine et chez l'éléphant, la gestation est longue et donne rarement plus d'un petit. Ce sont là les extrêmes, mais la règle est la même à chaque degré de l'échelle, du polype corail à la fourmi, et de la fourmi à l'éléphant, — d'où se tire la loi : que la fécondité et le développement sont en raison inverse l'une de l'autre. En vertu de cette loi constatée et certaine, l'homme, qui est « le chapiteau, le couronnement de l'édifice de toutes choses, » doit croître moins vite qu'aucun autre animal, et, — en poussant plus loin la même idée, — la fécondité de la race humaine doit diminuer à mesure que les facultés particulières à l'individu de cette race sont de plus en plus stimulées à l'action, et que se développe de plus en plus l'homme[155].


En 1820 la population blanche comptait

En 1850 elle était portée à.

Augmentation

Dans cette même période l'immigration a été considérable, on a compté d'arrivants de 1820 à 1830.

de 1830 à 1840

de 1840 à 1850

Total

8,107,000 âmes.

20,169,000

12,062,000


203,979

762,369

1,521,850

2,488,198

Parmi eux il en était peu qui n'eussent passé l'époque de l'enfance; les deux tiers étaient dans l'âge de 15 à 40 ans, la période où la force vitale existe au plus haut point. Admettons que chaque couple n'ait produit qu'un enfant, en raison de la part large à la mortalité, et additionnons, nous aurons 3,732,297. En y joignant la population espagnole du Texas, de Californie et du Nouveau-Mexique nous avons un total probable de 3,900,000. Déduisons le chiffre de l'accroissement total, nous avons un doublement à peu près juste en trente ans.

Ces calculs sur les effets de l'immigration, sont certainement au-dessous de la vérité, à juger par les admirables calculs statistiques sur la vie, recueillis et publiés par le gouvernement de Massachusetts.

Le chiffre de la population totale de cet État, en 1815, était 1,222,463,-dont 886,571 natifs de l'État, et 235,892 étrangers, dont une grande partie étaient Irlandais. Le chiffre des mariages de l'année est 12,329. De ces mariages 954 comptaient un conjoint étranger, et dans 4,269 mariages, les deux conjoints étaient étrangers. La proportion des mariages entre purement natifs étant comme 4 : 3, tandis que leur proportion dans la popu1ation est presque de 4 à 1. Les naissances ont été 32,845, — les légitimes ont été 31,273. De celles-ci 1617 sont le produit de mariages mêlés, et 13,708 de mariages entre étrangers, •— ce qui forme un total de 15,325 ou presque la moitié du nombre entier.

Le temps que la population, chez les nations principales, met à doubler, varie considérablement. En France, il faut plus d'un siècle ; en Angleterre, plus d'un siècle et demi ; tandis que, dans l'Amérique, il suffit d'un peu plus que trente ans.

En ce qui regarde la destinée finale de la race humaine, il importe cependant peu qu'en obéissance aux lois fixes et immuables, le doublement ait été arrangé pour s'opérer en trente, en cinquante, ou en cent années ; — toute la différence est que, dans le premier cas, il se trouverait dans sept cents ans d'ici sur la terre un million de tètes humaines pour chaque tête qui existe aujourd'hui; tandis que, dans le dernier cas, il faudrait plus de deux mille ans pour que le même résultat se produise.

Maintenant quel serait l'effet d'un tel accroissement? Évidemment de couvrir si bien la surface de la terre qu'il n'y aurait que la place pour se tenir debout. Quand approcherait le moment de cet état de choses, les subsistances seraient devenues fort rares, — ce qui permettrait au propriétaire du sol de dicter au travailleur les conditions auxquelles il permettrait la culture; — l'un deviendrait plus complètement maître; Fautive, plus complètement esclave.

Ayant une fois admis que la tendance à procréer est une quantité positive toujours prête à être stimulée à l'action, et existant à un degré tel qu'elle assure le doublement dans une période donnée, il devient impossible de nier que l'esclavage doive être la condition finale de la grande masse de la race humaine ; ni aussi que la tendance dans cette direction ne soit plus grande aujourd'hui qu'à aucune autre époque précédente, — l'histoire du monde ne présentant aucun exemple d'un accroissement aussi considérable que celui qui s'est opéré dans les cent dernières années en Angleterre, en Irlande et en Amérique. On ne peut nier non plus que, dans ce cas, l'homme ne doive être finalement vaincu par la terre, — et que ce mal, il l'ait encouru en raison directe de son obéissance au divin commandement que nous avons rappelé au début de ce chapitre.

En peut-il être ainsi? Se peut-il que le Créateur ait été tellement en contradiction avec lui-même? Se peut-il qu'après avoir institué, dans tout le monde matériel, un système dont les parties sont dans une harmonie si parfaite, il ait de dessein préconçu, soumis l'homme, le maître, le directeur de tout, à des lois qui ne peuvent avoir d'autres effets que de produire un désaccord universel? Se peut-il qu'en même temps qu'il fournit partout ailleurs la manifestation évidente de l'union en lui des qualités de science universelle, de justice parfaite, de miséricorde inépuisable, il ait ici, — quand il s'agissait de son dernier et plus grand ouvrage, — il ait pris un caractère tout à fait contraire? Même dans l'homme, la véritable grandeur est toujours conséquence, toujours harmonie avec elle-même. Se peut-il qu'après avoir donné à l'homme toutes les facultés nécessaires pour acquérir la domination sur la nature, il soit entré dans son dessein de le soumettre à des lois absolues et irrévocables, en vertu desquelles il doive devenir inévitablement l'esclave de la nature?


§ 2. La science physique, dans toutes les branches de son domaine où elle a pu fournir la démonstration de la vérité de ses découvertes, atteste cet ordre.[modifier]

Cette harmonie, cet ajustement réciproque règne parmi les éléments et dans tous les mouvements qu'elle a encore explorés. Dans tous les règnes de l'histoire naturelle cultivés avec tant de succès, la convenance des conditions, la cohérence des parties, l'unité de dessein, fournissent l'évidence logique que l'univers est un en système, un en action, un en but. Arrivés cependant à l'histoire de l'homme, nous voyons des faiseurs de théories violer les analogies de la raison et imaginer des désaccords précisément sur le point, entre tous les autres, où les harmonies de création doivent se rencontrer, et où, si c'est quelque part, la sagesse et la bienfaisance du Créateur doivent se justifier d'elles-mêmes en montrant la plus haute perfection d'ajustement régulier.

L'énorme erreur qui existe si évidemment remonte à une source commune de philosophie fausse dans toutes ses idées et formules, dans la mauvaise conception des faits et de leurs dépendances apparentes et des lois qui les régissent. Les dispersions des anciennes populations, leurs fréquentes invasions des territoires d'autres tribus ou nations, — le flot constant d'émigrants des vieilles contrées dans les temps modernes, — et la mort de la moitié des habitants des régions où la population est compacte, avant leur arrivée même à la moitié du terme assigné de la vie humaine, — sont les principaux phénomènes sur lesquels s'appuient ceux qui cherchent à démontrer l'existence d'un désaccord originel entre les lois de la fécondité humaine et la capacité de la terre pour l'accommodation de la race humaine.

Que la population des sociétés à leur début souffre de la faim, c'est un fait bien établi; que le peuple des travailleurs de la plupart des sociétés des temps modernes soit dans une situation à peu près semblable, on n'en peut douter. Ces faits observés, on en a fait le sujet d'une formule scientifique qui serait celle-ci : l'homme tend à se multiplier en une proportion géométrique, tandis que la subsistance, même dans les circonstances les plus favorables, ne peut s'accroître que dans la proportion arithmétique. La population croit donc croît vingt-huit fois, tandis que la subsistance ne croit que huit fois ; —- la pauvreté et le dénuement sont les résultats nécessaires.

Ces résultats nettement établis par des chiffres, la déperdition de vie mentionnée par l'histoire était inévitable, — la terre étant incapable de nourrir ou même de porter à sa surface les myriades de la plus noble de ses races, s'il était permis à celle-ci d'atteindre une maturité même raisonnable. Une catastrophe est donc sans cesse imminente. — Le danger auquel expose l'erreur du créateur ne peut être prévenu que par « les obstacles positifs

Des faits, des chiffres, une philosophie aussi effrayants ne peuvent être acceptés sans discussion. Sont-ils vrais? Y a-t-il aucune possibilité qu'ils le soient? Est-ce la fécondité de l'espèce, ainsi observée à son plus haut degré qui est la kn du sujet?

Une loi, pour baser notre argumentation, peut se définir une règle permanente, uniforme et universelle dans son action; — nous mettant à même, dans tous les cas, de raisonner des effets aux causes et des causes aux effets; et la théorie doit avoir cette force et cet effet dans la doctrine que nous examinons, ou elle n'en peut avoir aucun. À-t-elle une telle universalité? En réponse à la question, le lecteur n'a besoin que de promener son regard sur le monde. — Il trouve dans certaines parties que la marche d'accroissement est lente, dans d'autres qu'elle est rapide, tandis que, dans une troisième importante classe, la population décroît lentement, mais d'une manière continue. Pour plus ample réponse, nous le renvoyons à ce qu'a constaté M. Malthus lui-même, à propos du manque de fécondité parmi les aborigènes de l'Amérique continentale et de sa luxuriance parmi ceux des îles du Pacifique. Regardez n'importe où, vous ne trouverez pas la preuve de l'existence générale d'une fécondité, telle que l'ont prétendu les avocats de la théorie de l'excès de population. Il serait, en effet, contraire à la nature des choses que cela fût, — la fonction de reproduction ayant été, en commun avec chaque partie de l'organisation humaine, placée sous la loi de circonstances et de conditions relatives. Le climat, la santé, l'éducation, la profession, les habitudes de la vie influent sur elle comme ils influent sur toute autre fonction organique. Elle peut être portée à l'excès ou réduite au manque absolu, — étant affectée par toutes les causes qui agissent sur le corps, l'intelligence, les mœurs, et cela par la belle et simple raison qu'elle est une fonction vitale dépendante de l'organisme dont elle forme une partie.

On ne peut donc prétendre que, contradictoirement à toute autre fonction animale, la procréation soit une action fixe, invariable, réglée, comme l'est la matière inorganique avec une rigueur mathématique, entièrement indépendante des influences variées par lesquelles elle est exposée à être modifiée. La nutrition du corps ne se mesure pas par la quantité d'aliment consommé; — elle est beaucoup modifiée par le pouvoir de digestion, la vigueur de la santé générale et la demande générale qu'exercent sur le système les différents degrés de fatigue. Les fluides élaborés par les organes sécréteurs, par exemple, la salive, le lait, sont, au su de tout le monde, sujets à de grandes variations; la quantité augmente ou diminue selon que les glandes qui les fournissent sont plus ou moins excitées[156]. C'est ainsi que chaque différente fonction et action. Un corps vivant est matériellement modifiée par l'égale oh inégale distribution de l'ensemble de la force parmi la multitude d'organes qui composent le système compliqué à l'infini de la structure de l'homme.

Il est une loi de la vie humaine qui pourvoit à la continuation de l'espèce; mais la raison de reproduction n'est pas tellement déterminée et limitée qu'on puisse l'exprimer par chiffres, ou que les faits de telle condition spéciale puissent indiquer ce qui arriverait certainement dans des circonstances autres et différentes. À priori, l'on peut supposer qu'elle opère en harmonie exacte avec le dessein du Créateur, et en adaptation également heureuse avec les exigences et accidents auxquels la race est providentiellement exposée. Qu'il a été pourvu à celte flexibilité et pourvu par une loi d'adaptation spontanée, comme une accommodation de cette fonction aux nécessités de la race et en harmonie avec les milieux où elle se développe depuis le commencement jusqu'à la consommation finale du dessein divin, — ceci semble prouvé par la capacité de changement que constatent les principes physiologiques, aussi bien que tous les faits observés.

Que les destinées de la race humaine sur la terre aient dû entrer dans les vues du Créateur ; que les changements de condition auxquels elle serait sujette dans son passage d'un état d'Isolement et de barbarie à un état de combinaison et de civilisation, aient dû être réglés;.— que les lois qui la disposent à ces changements doivent avoir été élaborées dans sa constitution, — ce sont là autant de suppositions que l'on doit admettre comme des vérités, à moins que vous ne soyez préparé à dire que la nature humaine est une exception, et aussi l'exception unique, à l'ordre et à l'harmonie qui existent partout ailleurs dans l'univers. Est-il présumable — est-il possible qu'on essaie de présumer — que l'opéra-tien du mécanisme vital demande à être protégée contre un vice inhérent en lui par le correctif d'une déperdition de ses propres produits? N'est-il pas, au contraire, beaucoup plus probable que le haut degré de fécondité humaine, observé occasionnellement, est un degré qui suit nécessairement ce degré du progrès de la société où la sécurité est accrue au point que tous les membres n'ont plus à dépenser d'effort pour se protéger, et cependant n'ont encore que peu de demande pour leurs facultés au-delà de celles requises pour exécuter les rudes travaux des champs? Prenons, par exemple, le cas de l'Angleterre. Déjà tolérablement peuplée au temps de César, sa population, à la fin du XIVe siècle, s'élevait à 2,400,000 âmes; et cependant une simple famille qui se fût multipliée dans la proportion que l'école malthusienne indique comme la loi d'accroissement aurait donné, à cette époque, des milliers de millions d'âmes. Trois cents ans après, le chiffre est 5,134,000 ; — il a un peu plus que doublé dans ce laps de temps. Soixante ans plus tard (1760), il est de 6,500,000 ; l'accroissement a été de 30 % ; et cependant voici qu'à la fin d'une période un peu plus longue (1830), il a pleinement doublé. II est clair que, dans tout ce temps que nous venons de passer en revue la faculté procréative a été une quantité très-variable; — son montant dépend entièrement des changements de condition dans les habitudes, les manières, les mœurs, dont nous avons parlé. On peut dire cependant que la très-grande différence observée ici a sa cause dans l'accroissement de la durée de la vie, résultat d'une amélioration dans les quantité et qualité de nourriture, de vêtement, de logement, — le chiffre des naissances ayant été le même, et l'exercice du pouvoir procréatif, une quantité constante[157].

En admettant qu'il en soit ainsi nous sommes conduits à la conclusion remarquable que l'accroissement de la durée de la vie résultant de ce qu'on dispose de plus de nécessités, de convenances et de conforts, conduit, et cela inévitablement, à l'établissement du paupérisme comme la condition normale des grandes masses de la race humaine. Telles sont les inconséquences de théoriciens qui manquent à trouver, dans la loi qui règle l'accroissement de population, la même adaptation aux circonstances qui se montre évidemment dans toute autre portion du monde matériel.

Parfois, après des périodes de guerre ou de pestilence, la fécondité humaine est beaucoup accrue et l'on se demande à la fois quelle est la cause et quel est l'effet? La guerre est-elle une nécessité pour corriger une erreur du Créateur ; ou' est-ce le Créateur loi-même qui fournit le correctif pour effacer les effets de l'erreur humaine? La santé naturelle requiert-elle que s'établisse un ulcère qui serve de drainage pour soulager d'une pléthore ; ou est-ce une abondance de fluide fourni d'une large surface suppurante et destiné à faire face à un drainage accidentel ? C'est une question à laquelle nous allons trouver la réponse dans ce court exposé d'un cas de pratique chirurgicale que nous avons sous les yeux. Un homme en pleine santé s'expose à un froid rigoureux, il a les jambes gelées ; — il s'ensuit une large ulcération qui se prolonge et qui suppure abondamment. L'amputation devient nécessaire ; la blessure chirurgicale guérit promptement ; — le patient, qui avait maigri en peu de temps, non seulement revient en chair, mais prend une obésité dont il souffre, et finalement meurt d'un engorgement intérieur provenant d'un excès de nutrition, de pléthore. D'après ces faits, le moindre savoir professionnel suffit, ce semble, pour décider que cette abondance de fluide produite pendant la durée de la maladie, avait pour objet de réparer la déperdition accidentelle, et que le dénouement fatal doit être attribué à l'empressement déraisonnable qu'on a mis à l'arrêter. Rien certainement, dans la condition corporelle où se trouvait le sujet avant l'accident ne donne lieu à conclure que la congélation et l'ulcération étaient nécessaires comme réprimant positifs ou préventifs d'une énergie excessive de sécrétion. La constitution humaine menacée d'épuisement par une déperdition accidentelle de ses fluides vitaux, peut, pour sa propre défense, doubler, tripler et quadrupler son pouvoir producteur, dans une direction quelconque ; mais ce taux d'activité vitale dans une direction, la loi de la formation, appelle-t-il correctif et guérison[158] ?

La vie végétale nous présente les mêmes phénomènes, — et fournit par analogie des conséquences analogues en faveur de notre raisonnement. L'arbre à sucre, l'érable en pleine vigueur, ponctionné pour la première fois, ne donne qu'une demi-livre de sucre dans la saison ; ponctionnez le plusieurs saisons successives il donnera trois livres, et sa santé n'en souffrira nullement. La quantité donnée d'abord n'est que d'un sixième de ce qui a été produit ensuite pour être épargné sur le service de son existence particulière. Il s'agit de savoir si l'arbre, plein comme il l'était de vigueur et de santé, avait besoin de ce drainage pour soulager sa pléthore, ou si le drainage a induit à un surcroît de production de sève pour fournir à la déperdition accidentelle. Appliquant ce cas à la question de population, on pourrait très-convenablement demander : — Le drainage de population de l'Irlande a-t-il produit une tendance de force vitale dans la direction de procréation ; ou le drainage était-il exigé pour corriger l'excès dans la tendance à procréer?

Quelle que soit la différence des modes de vitalité végétale et animale, elle n'affecte pas le rapport qu'ont ces exemples avec la proposition dont il s'agit, — la vie de chaque sorte et de chaque degré exigeant des prévisions analogues d'une loi de constitution. Dans tous les cas, les capacités organiques doivent être accommodées aux conditions par lesquelles l'être sera probablement affecté. — Le déficit en ceci supposerait un déficit dans le projet de création et un désappointement de ses fins.

On a voulu ici montrer d'abord-qu'aucune des fonctions du corps humain n'a aucune règle d'action tellement fixe et déterminée, qu'elle permette d'en faire la base d'une formule arithmétique, comme ont fait M. Malthus et ceux qui viennent après lui ; ensuite que toutes varient sous des conditions variables, qui parcourent l'échelle entière depuis le déficit jusqu'à l'excès; troisièmement, qu'elles varient dans leur forme sous des lois d'adaptation spontanée, en obéissance à la cause finale de l'existence de l'être; et enfin qu'il n'y a pas d'exemple dans tout le domaine de la nature où les lois connues du sujet contrecarrent leurs propres objets, ou rompent l'harmonie du dessin général de la création.

On peut objecter que les germes de vie périssent dans un millier de semences, pour une qui donne racines et qui survit dans des générations successives. La réponse est claire et simple. — Elles sont l'aliment propre des bêtes, des oiseaux et des hommes, destinées pour cette fin et pour cette fin unique. Cette besogne accomplie, elles ont rempli leur office, sans qu'il y ait discordance ou rupture dans Tordre général. Les bêtes, les oiseaux, les poissons, sont une proie les uns pour les autres, et l'homme tire sa subsistance de tons. Là encore nous ne trouvons ni inconséquence, ni violation de Tordre de la création si clairement indigné. — Ces animaux inférieurs sont clairement destina à une mort violente. C'est on bienfait qui les délivre des infirmités qu'amène avec lui l'âge très-avancé. Bien pourvus de ces instincts qui sont provoqués à l'action par la nécessité de pourvoir à la subsistance de leurs petits, la perpétuation d'espèces est assurée. N'ayant point d'affection filiale qui les pousse à fournir aide matériel et confort à leurs vieillards, ils n'ont ni hospitalité, ni économie de famille, ni capacités pour le service social ou pour tel autre développement de leur individualité qui ferait pour eux de la vie prolongée jusqu'à une maturité vigoureuse, une nécessité ou une félicité. Et, en effet, nous ne trouvons rien dans leur constitution qui prédise ou qui réclame une vie prolongée au-delà d'une moyenne de maturité.

De toutes les créatures de la terre au-dessous de l'homme, on peut affirmer que le but de leur destinée est de suffire à son usage. Son existence cependant n'a point de rapport avec une classe supérieure d'êtres qui autorise à imaginer que sa vie puisse être mutilée, abrégée ou frustrée d'autre manière, sans que cela implique une violation de l'harmonie des choses et une perturbation de Tordre clairement indiqué dans la constitution du système à la tète duquel il a été placé. Ce n'est pas Tordre divin ; mais le désordre de l'homme qui limite si fort sa vie sur cette terre dans la. période au-delà de laquelle il cesse d'être utile à ses semblables ou de trouver des jouissances pour lui-même.


§ 3. Dans le monde inorganique, tous les composés sont constants. — La composition de Taille, du carbone, du granit, est aujourd'hui la même qu'elle était il y a mille ans et sera certainement la même dans mille ans d'ici.[modifier]

Dans le monde organique, nous trouvons susceptibilité de changement; les fruits, les fleurs développés par la culture acquièrent de plus grandes proportions que dans leur état originel — Le chien et le cheval se montrent eux-mêmes parfois capables de recevoir une instruction qui leur permet en quelque sorte de tenir leur place à côté de l'homme raisonnable, levez les yeux n'importe où, vous trouverez l'évidence d'une grande loi : que le pouvoir de progresser est en raison directe de la dissemblance des parties et de la perfection d'organisation qui en est la conséquence.

Venant maintenant à l'homme, nous trouvons l'organisation physique la plus parfaite, combinée avec un pouvoir pour le développement intellectuel qui le place au-dessus de toute? les autres créatures ; et c'est ce qui fait que nous ne trouvons pas le caractère de constance. — Toutes les parties et portions de l'homme, comme distinctes de l'animal, sont dans une suite perpétuelle de changements. — Le pouvoir d'association croit dans un pays, il décline dans un autre. — L'individualité va se développant davantage dans une partie de société et moins dans une autre. — Le sentiment de responsabilité augmente dans un homme, et il déchoit chez ceux qui sont autour de lui. -» Une classe d'hommes acquiert de la prévoyance d'année en année, tandis que d'autres sont de plus en plus négligents. —Dans une nation se manifeste l'existence d'un pouvoir pour avancer vite dans la direction d'une civilisation croissante, tandis qu'à côté vous en voyez d'autres qui marchent aussi vite dans la direction d'une barbarie complète. Dans la première, la liberté s'accroît de Jour en jour et le sentiment d'espérance croit aussi dans tous les hommes qui composent la communauté. Dans les autres, la liberté décline et l'esclavage se substitue à die, le désespoir s'empare de plus en plus de tous ses membres. Dans l'une, l'espérance dans l'avenir dispose au sentiment du respect de soi-même qui, avec le temps, produit la prévoyance; dans les autres, l'insouciance se montre comme le produit du désespoir.

Les qualités ainsi indiquées de l'homme sont très variées, mais pourtant en relation étroite. — Chacune d'elles, dans l'échelle ascendante, tend à favoriser le passage progressif à l'autre ; et il n'est pas moins certain que le déclin de l'une tend à amener la diminution dans toutes les autres. Plus se perfectionne le pouvoir d'association, et plus aussi se développera l'individualité. — Celle-ci, à son tour, multipliant les diversités dans la société augmente considérablement le pouvoir d'association et de combinaison. Plus se développent les facultés chez l'individu, plus se perfectionne le pouvoir physique et intellectuel chez l'individu et plus parlera haut la responsabilité envers lui-même, envers sa famille, envers ses semblables, envers son Créateur pour toutes ses actions[159]. La responsabilité à son tour produit une habitude de la réflexion qui le conduit à l'économie de ses forces et facilite l'accumulation d'outillage qui lui sert à acquérir le pouvoir de guider et de diriger à son service les forces de la nature. — Il accumule la richesse qui l'aide à tirer plus de subsistance d'une même surface du soi, et il devient ainsi plus apte à combiner parfaitement ses efforts avec ceux de ses voisins et à développer de plus en plus sa propre individualité et celle de ses co-sociétaires. Le pouvoir de progresser est, comme nous avons vu, en raison de ces conditions.

Le sauvage est l'esclave de la nature, conduit par le besoin à commettre des actes, qui, considérés d'une manière abstraite, sont criminels à un haut point. Cependant, la disposition est telle, qu'il est humain et honnête dès qu'il le peut sans compromettre sa vie. L'homme civilisé, maître de la nature, sent que sa responsabilité s'est accrue en même temps que son pouvoir, — et qu'elle lui impose une étude attentive de chacun de ses actes. L'homme à l'état isolé erre sur de grandes surfaces, cherchant le plus souvent en vain sa nourriture. Peu porté au rapprochement sexuel, il compte pour peu la mère de son enfant et ne fait aucun cas de l'enfant lui-même. Ailleurs, par exemple, dans les îles du Pacifique, ou l'aliment abonde, ce rapprochement fournit la plus grande jouissance de la vie, — en même temps que l'infanticide est pratiqué généralement et délivre les parents de toute responsabilité pour leur lignée. Nous trouvons précédemment l'analogue de ceci dans les institutions de Sparte. — Lycurgue l'avait jugé nécessaire pour stimuler l'appétit sexuel et propre à délivrer les parents de toute responsabilité pour leurs enfants.

À mesure que s'accroissent le nombre et la richesse, les hommes acquièrent l'aptitude à combiner ensemble, et plus le pouvoir d'association se perfectionne, plus se développe l'individualité, — plus s'accroît la tendance à la création de centres locaux, — à ce que les produits de la terre s'obtiennent à moins de frais. — à ce qu'ils gagnent en milité, — à ce que la terre se divise, — à ce que se développe l'homme véritable, — l'être a qui été donné le pouvoir de diriger les forces de la nature, c(mime préparation à l'œuvre de gouverner ses passions et lui-même.

L'homme devient un être responsable, — véritablement un homme, à mesure que la terre se divise et qu'il gagne en liberté. — Il perd cette responsabilité dès que la terre se consolide et qu'il tombe dans l'asservissement. Dans un cas, la société tend graduellement à prendre la forme naturelle que nous avons décrite, — son mouvement s'accélère et se régularise, — le commerce croit constamment et l'agriculture passe de plus en plus à l'état de science, — la nécessité des services du trafic diminue, — il y a rapprochement entre les prix des matières premières et ceux des utilités achevées, — chacun de ces phénomènes fournissant la preuve concluante d'un progrès en civilisation. Dans l'autre cas, la société perd graduellement ses véritables proportions, — son mouvement devient capricieux et irrégulier, —le commerce décline et le trafic gagne en pouvoir, —.l'agriculture devient de moins en moins une science, — l'écart se prononce davantage entre les prix des matières premières et des utilités achevées, — chacun de ces phénomènes et leur ensemble fournissant la preuve d'une civilisation qui décline.

Dans l'une, chez les hommes et chez les femmes, se développent la pensée et la réflexion, — on recherche le mariage surtout pour le désir de jouir des conforts d'un logis et d'une famille. Dans l'autre, les deux époux sont sans prudence, — on recherche l'union des sexes comme un moyen de satisfaire la passion; c'est aussi l'unique jouissance qui soit légalement à la disposition du pauvre.


§ 4. « La division de la terre, dit un des récents voyageurs anglais les plus distingués par leur esprit d'observation et leur philosophie, après une étude attentive des principales nations de l'Europe.[modifier]

La division de la terre apporte à l'excès de population et à sa conséquence, k mine de la société, un frein qui fait complètement défaut dans l'autre système social. Dans les arts, dans les brandies de l'industrie manufacturière même les plus utiles et nécessaires, la demande pour des travailleurs n'est pas une demande visible, connue, continue, appréciable ; mais elle l'est dans l'agriculture sous notre condition sociale. Le travail à faire, la subsistance que le travail obtient du sol auquel il s'applique, ce sont choses que l'on voit, ce sont des éléments familiers à l'homme qui calcule ses moyens d'existence. Son champ peut-il ou ne peut-il pas nourrir une famille? peut-il se marier on non? sont des questions auxquelles chaque homme peut répondre à l'instant, sans hésitation, sans grand calcul. C'est l'habitude de compter sur la chance, où le jugement n'a rien de bien clair devant loi, qui cause les mariages téméraires imprévoyants, dans les classes tant basses qu'élevées de la société et produit parmi nous les maux de l'excès de population. Il faut bien que la chance entre dans le calcul de chacun alors que manque la certitude, comme c'est le cas là où, grâce à notre distribution de propriété une subsistance assurée n'est que le lot d'un petit nombre au lieu d'être celui des deux tiers de la population[160]. »

Ailleurs, et ceci est daté de la Suisse, il dit : « Notre paroisse est divisée en trois communes ou administrations. Dans celle que j'habite, Veytaux, il n'y a pas un seul pauvre, bien qu'il y ait un fonds amassé pour les pauvres et que le village se pense assez important pour avoir sa poste aux lettres, sa pompe à incendie, son watchmann et qu'il y ait une population de banlieue à l'entour. La raison est claire sans avoir recours à aucune contrainte morale mystérieuse ou à aucune addition des maux de l'excès dépopulation, à partir de ce qui arriva aux anciens Helvétiens (ainsi que saint François a l'absurdité de le supposer possible), Quand Jules César réprima par le glaive l'émigration, résultat de l'excès de population. La paroisse est un des vignobles les mieux cultivés et les plus productifs de l'Europe, elle est divisée en parcelles entre un nombre considérable de petits propriétaires. La partie située trop haut sur la montagne pour recevoir de la vigne, est en vergers, en prairies, en pâture. Il n'y a point de fabriques ni de chance qu'il vienne du travail industriel dans la paroisse. Les petits propriétaires, avec leurs fils et leurs filles, travaillent sur leur propre terre, soit exactement ce qu'elle produit, ce qu'il leur en coûte pour vivre et si la pièce de terre peut supporter deux familles ou une. Ils vivent à l'aise en leur qualité de propriétaires. Ils sont bien logés, les maisons bien meublées et ils vivent bien quoiqu'ils soient des hommes de travail. J'ai vécu chez l'un d'eux pendant deux étés de suite. Ce sont gens qui ne s'aviseraient pas plus de songer au mariage sans avoir le moyen de vivre convenablement que ne le feraient les fils et les filles d'aucun gentleman en Angleterre. Ce doit être de même hors de la paroisse. La classe qui vient après les simples laboureurs ou marchands du village sont sous la même contrainte économique, que, par un abus des mots et des principes, on a appelée contrainte morale. La manière de vivre est bonne, ce qui tient à ce qu'ils vivent et travaillent tout le long du jour avec une classe plus élevée, — ils s'habillent, hommes et femmes, comme le sont les paysans propriétaires. Tout le monde porte le costume du pays. Cette paroisse peut être citée comme un exemple de ce que peuvent l'esprit de possession, les habitudes, les goûts, le style de vie qui résultent d'une grande division de la propriété pour restreindre chez une population la multiplication excessive. C'est une preuve que la division de la propriété, par une loi de succession différente en principe de la féodale, est le véritable frein contre l'excès de population[161]. »

Ailleurs, il dit : « Que la France, en nourrissant un tiers de plus d'habitants qu'avant la révélation sans avoir presque rien ajouté à sa terre arable, fournit la preuve que cette population doit être beaucoup plus laborieuse et doit donner à son champ beaucoup plus de soin et de travail incessant. Inutile d'ajouter que l'oisiveté engendre beaucoup de population et est tout à fait prolifique. — Le travail rude ou incessant du corps et de l'esprit est le plus paissant frein au physique et est tout à fait anti-prolifique.

« La plus profonde observation qui ait jamais été faite sur la science économique est celle de Salomon : « La ruine du pauvre est sa pauvreté même. » C'est leur pauvreté qui cause leur multiplication excessive, et leur multiplication excessive cause leur pauvreté. Remédiez à leur pauvreté, faites qu'ils possèdent, inoculez dans la masse entière de la société les goûts, les habitudes, les sentiments de prévoyance qui accompagnent la possession, en abolissant les lois de succession qui concentrent toute la propriété dans une classe supérieure, et vous aurez remédié à l'excès de population. Il se guérit de lui-même en France sans la contrainte anti-naturelle et immorale que les économistes politiques voudraient voir prêchée par le clergé comme une injonction de la religion et de la morale, ou imposée comme loi par les autorités locales[162].

» En France, continue-t-il, la propriété est largement répandue, la population s'accroît, et cependant le chiffre des naissances diminue. De ces enfants qui naissent, il en vit davantage pour grossir la population, quoique la moyenne actuelle des naissances soit inférieure d'un tiers à celle des pays où la propriété n'est pas répandue comme en France. N'est-ce pas là une preuve satisfaisante que la grande expérience sociale tentée en France fonctionne bien? Le chiffre des enfants qui s'élèvent comparé à celui des naissances, est le témoignage le plus certain de bien-être et de bonne condition sous le rapport de la nourriture, du logement, des habitudes domestiques des parents, — chez le peuple[163].

Regardez n'importe où, la France est le pays des anomalies, et c'est pourquoi elle présente tant de phénomènes difficiles à expliquer. La division de la terre tend à faire de chaque homme an être ayant la disposition de lui-même et responsable, — en même temps que la centralisation politique tend à en faire un pur instrument dans les mains de ceux qui dirigent le vaisseau de l'État. La taxation, dans sa forme pécuniaire, monte à une somme effrayante, et il y faut ajouter l'obligation forcée du service militaire pendant plusieurs années et à un salaire purement nominal. La centralisation est la cause de dépenses énormes à Paris et autour de Paris, — le gouvernement ne recule devant rien de ce qui peut accroître l'attraction de la capitale, bien que cela diminue les attractions particulières des provinces. Il en résulte une disproportion qui va croissant entre la population de la capitale et celle du reste do pays, — le pouvoir d'association s'affaiblit dans les districts ruraux. Comme conséquence naturelle, on y souffre davantage des maladies, des disettes, des révolutions politiques ou commerciales; la demande du travail ou la fourniture de subsistance y diminuent beaucoup. La loi de la composition de forces demande à être soigneusement étudiée par qui veut acquérir la science sociale ; — il n'est pas un mécanisme quelconque qui soit soumis à l'action de forces aussi nombreuses et aussi variées que le mécanisme d'une société. L'économie politique moderne, au contraire, enseigne que tous les maux de la société résultent d'une seule grande force qui pousse l'homme dans une fausse direction, — qui accroît le nombre de bouches, tandis que la seule machine de laquelle il puisse tirer son aliment perd de ses pouvoirs. Le lecteur a déjà vu jusqu'à quel point le Danemark a poussé la division de la terre et quels résultats il a obtenus. — La condition de la population y fournit « la démonstration vivante de l'inexactitude, de la théorie que la population augmente plus vite que la subsistance lorsque la terre est tenue par de petits propriétaires travailleurs[164]. »

En Allemagne la terre change constamment de mains, les gens de toute classe, dès qu'ils se trouvent en mesure de réaliser le premier et le plus grand vœu de leur vie, achètent de la propriété foncière, a Partout, dans le pays, chacun a la conviction qu'on a sa destinée dans ses propres mains, que la position dans la vie dépend des efforts que l'on fait, que pour s'élever dans le monde il suffit d'être assez patient et laborieux, qu'on peut gagner une position indépendante avec de l'habileté et de l'économie, — qu'il n'est point de barrière insurmontable qui vous empêche de faire un pas de plus dans l'échelle sociale, — qu'on peut arriver à acheter une maison et un faire-valoir — et que plus on a d'industrie et de prévoyance, mieux on établit sa famille. y> Cette conviction a donne aux travailleurs des pays où la terre n'est pas liée dans les mains de quelques hommes, une élasticité de sentiments, une espérance, une énergie, un plaisir à économiser et à travailler, un dégoût pour la dépense en grossières sensualités, qui n'ont pour résultat que de diminuer le bien acquis, — et une indépendance de caractère que ne peuvent connaître les travailleurs dépendants et sans espoir de l'autre pays (l'Angleterre). Bref, la vie du paysan dans ces pays où la législation ne s'oppose pas à la subdivision de la terre est une école de la plus haute moralité. Sa position indépendante le stimule à améliorer son genre de vie, à économiser, à s'ingénier, à bien employer ses ressources, à acquérir de la moralité, à user de prévoyance, à s'instruire en agriculture, à donner à ses enfants une bonne éducation, afin qu'ils puissent améliorer le patrimoine et la position sociale qu'il leur léguera[165]. »

L'espérance est la mère de l'industrie,—qui, à son tour, produit le respect de soi-même et la sobriété et la modération dans toutes les actions de la vie. « Dans les villes d'Allemagne et de Suisse, dit M. Kay, on ne trouve rien qui ressemble à ces sources de démoralisation pour nos pauvres, — les gin-palaces, les palais du gin[166]. La sobriété y est générale, — ce que notre voyageur attribue à la puissance civilisatrice de leur éducation et aux habitudes d'ordre que la possibilité d'acheter de la terre et l'envie d'y parvenir entretiennent dans leur esprit[167]. »

Dans tous ces pays, le pouvoir d'association va constamment croissant, comme une conséquence de ce développement d'individualité qui résulte de la diversité de demande des facultés humaines. Dans toutes, la société prend graduellement une forme plus naturelle, — l'agriculture devient une science — et les prix des matières premières se rapprochent de ceux des utilités achevées. Dans toutes, la vie tend à se prolonger à mesure que l'homme gagée en liberté'. Dans toutes, l'accroissement du sentiment de moralité se manifeste par un développement de mesures pour l'éducation des enfants, — pour une instruction supérieure fournie à l'âge plus avancé — et pour le développement graduel des individualités diverses de tous les membres de la communauté. Dans toutes, on a conservé la politique dont la France et l'Europe sont redevables à Colbert, — cette politique qui vise à condenser en drap de la nourriture et de la laine, d'après les idées d'Adam Smith. Dans toutes, par conséquent, le commerce s'accroît constamment et il y a tendance à affranchir la terre et son propriétaire de la taie épuisante du transport.

De tous les problèmes de la science sociale, il n'en est pas qui exige plus de recherches pour l'action des causes perturbatrices que le problème de déterminer les chances actuelles de vie. Dans les chiffres suivants tirés de la Statistique humaine de M. Guillard , Paris, 1855, on a essayé de corriger les erreurs des documents officiels; il serait difficile de dire à quel point on y a réussi. Dans certains cas, la durée de vie moyenne se montre dans les dernières années plus courte qu'à l'époque plus ancienne — cela tient peut être aux perturbations politiques :


France


Danemark


Suède


Belgique

1831-35

1846-50

1835-44

1845-49

1816-25

1826-35

1831-35

1846-53

33,18

36,20

31,65

31,21

29,00

30,40

30,70

33,60

Bavière


Prusse


Saxe


Wurtemberg

1831-35

1846-50

1831-35

1846-50

1836-40

1846-50

1832-37

1846-50

28,35

28,70

26,80

25,75

25,10

24,25

22,65

25,75

§ 5. Venant maintenant à la Turquie, an Portugal et à la Jamaïque, pays où la taxe de transport va s'accroissant — et où le pouvoir d'association a presque disparu, nous trouvons une population qui diminue par degrés.[modifier]

Mais constamment, une terre se consolide de plus en plus, — et l'homme, par une conséquence nécessaire, perdant de son pouvoir et devenant moins propre à occuper la position responsable destinée à l'être à qui a été donné le pouvoir de diriger à son service les forces de la nature. Si nous passons à l'Inde, nous trouvons une communauté qui a eu jadis des centres locaux eu nombre, — un sentiment de responsabilité qui se manifestait alors par un soin universel d'instruire les enfants de la campagne, de les mettre à même d'accomplir dignement leurs devoirs envers eux-mêmes et envers tout ce qui les entoure[168]. Depuis que ces centres ont disparu, la terre s'est puisée, les famines et les pestes ont sévi souvent et rudement, les écoles sont rares et pauvres, la population offre de plus en plus richesse excessive chez quelques-uns, dénuement complet chez le reste; la société tend d'heure en heure à se dissoudre, le pouvoir de préservation personnelle décline de jour en jour<ref name="ftn178">« Le jour suivant» je recueillis la preuve indubitable de la misère qui règne parmi les ryots, — d'une indigence, d'une dégradation qui forme barrière à tout essai d'amélioration parmi eux, et flétrit tout bourgeon d'espoir pour l'avenir. Nous avions fait halte dans un vallon frais et ombreux, près d'une petite masure en terre, comme on en rencontre par vingtaines dans les districts cultivés du Bengale. Je voulais un peu d'eau, et préférant la puiser moi-même à un ruisseau qui bruissait près de là, je quittai mon palanquin, mon ami en fit autant. En approchant de la masure, nous en aperçûmes le maître qui était assis devant la porte, et regardait vaguement les champs qui verdoyaient devant lui. Il était vêtu aussi misérablement que l'est un ryot, si l'on peut appeler vêtement un haillon de coton qui lui formait une étroite ceinture autour des reins. Il était d'une maigreur extrême, son visage sale et décharné était rendu plus affreux encore par une profusion de cheveux et de barbe en nattes épaisses. Quelques enfants maladifs, rachitiques, s'amusaient à l'ombre d'un bouquet d'arbres près du champ de riz. Sur notre demande pourquoi il n'était pas au travail à cette heure, il nous répondit que travailler ne lui servait à rien, que plus il travaillait, plus il était pauvre. « Et comment cela? dîmes-nous. » II regarda autour de lui comme s'il eût eu peur d'être entendu, et nous dit tout bas:— « Mahajum prend tout. » — Nous lui demandâmes comment cela se pouvait, à quoi il répondit : « Il est riche et je suis pauvre. Que puis-je ? »

« Tant que la masse de la population indienne restera ainsi dégradée et sans appui, il est plus qu'inutile d'attendre d'elle qu'elle se livre à quelque agriculture nouvelle. Pourquoi ces pauvres diables planteraient-ils du coton pour nos fabriques? Qu'y gagneraient-ils ? C'est une moquerie de parler de leur donner des chemins de fer pour Bombay et Calcutta , quand ils n'ont pas mi sentier pour le tribunal de la commune. Qu'est-ce que la vapeur pour des gens qui n'osent pas manger la nourriture qu'ils produisent, de peur que le grand Zemindar ne trouve un grain de moins dans son ample magasin ? Qu'ont ils besoin des cotonnades venant de Manchester ou des marchandises venant de Birmingham?» — Household Words, article: Peasants of British India. </ref>.

L'état actuel des choses présente un contraste frappant. La présidence de Madras, sur une population de 13,000,000 âmes, compte dans ses écoles 355,000 garçons et 8,000 filles. — Celle du Bengale, avec une population de 6,500,000 âmes, envoie à ses écoles moins que 40,000 enfants. Et depuis ces dernières années que sera-t-il advenu de ce peu d'écoles et d'écoliers ? Dans quel état tout cela se trouve-t-il aujourd'hui?

Les pays que nous venons de nommer ont subi une longue application du système qui vise à séparer le consommateur du producteur et à réduire la population à des cultivateurs nécessiteux d'une part, et des intermédiaires rapaces d'autre part. Quant à l'Irlande, le cas a été tant soit peu différent ; — la dernière partie du dernier siècle s'est écoulée pour elle sous un régime analogue à ce qui existe aujourd'hui dans le centre et le nord de l'Europe Le commerce s'y développait, la demande de travail allait croissant, la terre et l'homme acquéraient de la valeur et les utilités achevées perdaient de la leur, — enfin, la communauté progressait d'un pas plus rapide que partout alors dans l'Europe continentale[169].

Par l'acte d'union, tout à changé : — en vertu de ses provisions, les fabriques ont été expulsées du pays,— et la demande des facultés humaines a été limitée à la demande de la simple force musculaire la plus grossière pour le travail rural. L'usage d'un champ à n'importe quel prix de loyer d'un côté, ou mourir de faim de l'autre, ce fut le seul choix qu'il leur fut laissé. Rien d'étonnant que l'espoir ait fui, que l'éducation, les livres, les bibliothèques et. tout ce qui s'applique au développement intellectuel ait disparu, — laissant à leur place l'insouciance et l'imprévoyance, qui, depuis, ont amené un si grand accroissement de population. La famine succédait à la famine, — une épidémie à une épidémie, et la population augmentait. La raison de tout cela se manifeste dans le grand fait : que l'homme réel avait disparu par degrés, et que l'homme purement animal se substituait à sa place[170].

« L'Irlandais tenancier d'un cottage, le pauvre diable famélique qui vit de pommes de terre et d'eau, — pour citer encore le voyageur anglais distingué qui nous a fourni de précédentes observations, — ne possède rien comme point de départ, ni en terre, ni en aucune autre nature de valeur. Il est, lui et toute sa classe, par suite du fonctionnement de la loi de primogéniture dans la société, pauvre ab initio, et toute l'épargne qui peut se réaliser dans sa condition inférieure, sur les conforts et les nécessités de la vie, va dans la poche de son propriétaire sons forme de rente et non dans la sienne comme épargnes de sa propre prévoyance et de sa sobriété. De plus, il se trouve placé dans une fausse position par les propriétaires irlandais, même si on la compare à la tenure-cottagère qui exista d'abord dans toute l'Écosse et qui existe encore aujourd'hui dans les comtés du nord. Celle-ci était généralement grevée d'une rente en nature, c'est-à-dire d'une part proportionnelle dans la récolte ou réglée sur le rendement moyen. Le paysan avait devant lui une donnée facile à comprendre ; Il savait tout d'un temps, si le champ produirait assez pour le nourrir lui et sa famille après déduction du surplus demandé pour la rente, ou, sinon, il cherchait à vivre en s'employant autrement. Sa manière de vivre n'était pas amoindrie par cette rente en nature, parce qu'il avait un aperçu clair du rendement le meilleur et du rendement le plus faible du champ pour la consommation de sa famille après avoir payé la part qui était la rente. La petite tenure irlandaise, au contraire, doit payer la rente en monnaie. Il eût été tout aussi raisonnable de la leur faire payer en vins de France pour le squire, ou en modes de Paris pour laiodil. Leur terre ne produit ni or, ni argent, ni bank-notes irlandaises. C'est manquer de raison d'exiger du paysan, de l'homme ignorant, qu'il paye en ces sortes d'utilités, — qui ne sont que des utilités comme les vins et les soieries, — et de faire de ces hommes simples, sans expérience du négoce, une proie pour les agioteurs des marchés, de leur faire courir le double risque mercantile de vendre leurs propres utilités et d'acheter celles dans lesquelles il plaît à leurs propriétaires d'être payés[171]. »

Le passage suivant montre fort bien comment la tenure-cottagère et la rente-monnaie arrivent à produire la négligence et l'imprévoyance.

« La rente-monnaie détériore la condition du petit tenancier de deux manières. Plus il a l'instinct d'honnêteté, plus il lui faut vivre pauvrement, chichement. U lui faut vendre tout le meilleur de son rapport : son grain, son beurre, son chanvre, son cochon, et vivre sur la nourriture la plus misérable, ses plus mauvaises pommes de terre et de l'eau, afin de s'assurer de l'argent pour la rente. Elle détériore ainsi sa manière de vivre. De plus, la rente-monnaie l'induit à quitter le sentier de la certitude pour celui de la chance. Elle détériore ainsi son moral. Demandez lui six boisseaux d'avoine, d'orge, ou six mottes de beurre, six bottes de chanvre pour tel champ qui n'en a jamais produit que quatre, son bon sens et son expérience le guideront. Il voit et comprend la simple donnée qui est devant lui, il sait par expérience que ce rendement ne peut s'obtenir, que cette rente ne peut se payer et il s'en va chercher à vivre en Angleterre ou en Amérique. Mais demandez-lui six gainées par acre pour une pièce de terre et que ce soit plus que la rente d'une autre pièce, il se fie à la chance, à l'événement, à de bons prix sur le marché, à de vieilles aubaines d'un travail casuel, un travail d'été ou de moisson au dehors; — bref, il ne sait trop à quoi, car le voici placé dans une fausse position, le voilà comptant sur les chances du marché, sur des succès et des profits mercantiles, tout autant que sur son industrie et sur son habileté dans sa petite ferme[172]. »

Consultez les documents publiés à toutes les époques sur la condition de ce pays où une population entière a été si longtemps « dépérissant par millions, » vous y trouverez la preuve de ce fait : que ceux qui ont une propriété, ne fût-ce que de 10 livres sterling, sont prévoyants sur la question de contracter mariage, tandis que ceux qui n'ont absolument rien se marient sans la moindre hésitation. Néanmoins, feuilletez les économistes modernes, vous y trouverez :

« La condition basse et dégradée dans laquelle le peuple irlandais est aujourd'hui plongé est la condition à laquelle sera réduit tout pays où la population, pendant une période considérable, s'accroîtra plus vite que les moyens de fournir à une subsistance confortable et décente[173]. »

La proposition pourrait se poser autrement, — en attribuant la condition de la population à ce fait qu'il y a eu obstacle à ce que s'établisse la combinaison qui rend le travail productif, et augmente la quantité de ces utilités et objets qui leur eussent assuré « une subsistance confortable et décente. » De l'autre côté du canal, M. Mac-Culloch a, en face de lui, un pays, — la Belgique, — où une population beaucoup plus compacte progresse rapidement en production et en civilisation, bien que son territoire ait été dans le principe l'un des plus pauvres de l'Europe, tandis que l'Irlande a été remarquable par sa fertilité. Et même, sans quitter l'Angleterre, il aurait trouvé une population presque aussi compacte à laquelle il est disposé à attribuer la prééminence dans les arts et dans les armes. Pourquoi cette différence ? pourquoi le peuple d'Irlande va-t-il s'éteignant, tandis que celui de Belgique prospère? Parce que ceux qui dirigent le premier ont cherché à détruire le pouvoir d'association, tandis que ceux qui dirigent le second ont cherché à favoriser le développement de ce pouvoir; parce que, dans le premier système, on a visé à réduire le peuple à l'état de simples bêtes de somme ; tandis que, dans l'autre, on a tendu à relever à la condition du véritable homme, — l'être né pour le pouvoir.

Dans ce cas, comme dans presque tous les autres, l'économie politique moderne substitue l'effet à la cause, résultat bien naturel de rémission d'une théorie qui nous enseigne que l'homme débute dans la culture par l'impliquer aux riches sols des vallées, laissant les sols pauvres des hauteurs à ceux qui viendront après lui. C'est renverser l'ordre, et de là sont nées les idées que le trafic et le transport sont plus avantageux que la production, — que la part du propriétaire tend à augmenter à mesure que diminue celle du travailleur, — et que le tenancier est destiné, en fin de compte, à devenir l'esclave du propriétaire de la machine à laquelle seule il peut s'adresser pour obtenir les subsistances. C'est lorsque l'homme ressemble le plus à l'animal qu'il est le plus disposé à regarder le commerce sexuel comme la seule jouissance à sa portée et qu'il a le plus d'enfants, — pourvu que la femme, quoique pauvre continue à rester chaste. La chasteté des femmes d'Irlande est proverbiale, et c'est à cette cause, unie à un abaissement de condition qui touche à la bestialité, qu'il faut attribuer le rapide accroissement en Irlande : — des qualités qui, sous un système sage, produiraient la plus grande somme de bien, produisent là un effet nuisible.

Dans les autres pays qui nous occupent, l'arrêt de circulation sociétaire se manifeste par la diminution de population, tandis qu'en Irlande c'est l'effet contraire qui est produit, ce qui nous prouve l'adaptabilité de l'animal humain aux circonstances dans lesquelles il mène sa courte existence. la différence de la population de ces pays, l'Irlandais est placé entre deux autres populations, qui avancent rapidement,—ayant la même littérature, parlant la même langue que lui, et possédant des institutions qui correspondent à un haut degré à celles de sa terre natale. Chez elles, il a trouvé un débouché pour son excédant de population, et plus cela a été le cas, plus s'est augmentée l'imprévoyance que les deux sexes apportent à contracter mariage, — tout sentiment de devoir envers eux-mêmes et envers leurs enfants a disparu dans le même gouffre où avaient déjà disparu leurs espérances tant du présent que de l'avenir[174].

La centralisation et spécialement la centralisation trafiquante, tend à l'inégalité de condition, et voilà comment la ruine des fabriques de l'Irlande et de l'Inde a contribué tellement à produire la consolidation de la terre dans la Grande-Bretagne.


§ 6. Venons au berceau de la théorie de l'excès de population, nous trouvons dans l'Angleterre un pays où, le lecteur l'a déjà vu, les petits propriétaires ont à peu près disparu.[modifier]

Les 200,000 propriétaires d'il y a 80 ans sont représentés aujourd'hui par moins de 35,000. À cette date, le chiffre de population était 7,500,000, — il y avait eu accroissement de 10 p. % dans la longue période de 75 années. Aujourd'hui, en 1855, il est de 18,786,914, — il y a eu accroissement de 150 p. % dans une période qui n'est que très-peu plus longue. L'élévation du chiffre a donc marché du même pas qu'une consolidation de la terre qui place une classe au-dessous et l'autre au-dessus de la réalisation de l'espoir, — un état de choses qui tend plus qu'aucun autre à réduire l'animal humain à la condition de simple outil à l'usage du trafic.

La consolidation chassant le travailleur de la culture du sol, tandis que l'outillage perfectionné le chassait de la fabrique, le pauvre a été fait plus pauvre et plus faible, à mesure que le riche devenait plus riche et plus fort. L'Irlande aussi a contribué beaucoup au même résultat. À mesure que l'acte d'union fermait graduellement ses fabriques et ne laissait à sa population que le travail rural comme moyen d'existence, elle se trouva forcée d'émigrer, comme les Italiens d'autrefois, vers le lieu où se distribuaient des taxes, dans l'espoir d'obtenir des salaires, — et sa concurrence vint jeter le travailleur anglais plus avant sous «la tendre merci» du capitaliste. On vit d'année en année le petit propriétaire tomber à la condition de journalier, et le petit artisan et le détaillant réduits à vivre de salaires, — la population entière tendant à se diviser en deux grandes classes, séparées l'une de l'autre par un gouffre infranchissable : le très-riche et le très-pauvre, le maître et l'esclave[175].

À mesure que l'Angleterre fut de plus en plus inondée, par elle sa sœur, d'une population misérable quittant la terre natale pour chercher à s'employer, le riche trouva plus de facilité à accomplir « les grands travaux, dont le pays a été redevable au bas prix du travail irlandais, » et plus il affluait de ce travail, plus diminuait à la fois en Irlande et dans la Grande-Bretagne la faculté de fournir un débouché aux produits du travail manufacturier de l'Angleterre. De là surgit une nécessité de se mettre en quête de nouveaux débouchés au dehors pour remplacer ceux qu'on avait eus auparavant dans le pays ; et ainsi le travail à bon marché, une conséquence du système, devint à son tour une cause de nouveaux efforts pour obtenir le travail à un prix de plus en plus infime. Après que l'irlandais eut perdu le faculté d'acheter, il devint nécessaire de chasser l'Hindou de son propre marché. Après l'expulsion du Highlander, il devint plus important de s'attaquer aux tailleurs et aux tisserands de la Chine. Après qu'on eut appauvri l'habitant du Bengale, vint la nécessité de remplir le Punjab et l'Afghanistan, Burmah et Bornéo de marchandises anglaises. Paupérisme et insouciance sont nécessairement à la racine d'un tel système basé, comme il l'est, sur l'idée d'un perpétuel antagonisme des intérêts[176].

Le résultat c'est que la condition de la population rurale va se détériorant constamment[177] —Que désespérant de pouvoir l'améliorer, on s'y marie de bonne heure et dans des circonstances destructives de toute moralité[178], que l'infanticide s'y commet en nombre effrayant[179] — et que la démoralisation y marche avec une rapidité presque sans exemple[180].

Que l'homme gagne en liberté et en sentiment de responsabilité à mesure qu'il y a rapprochement entre les prix des matières premières et ceux des utilités achevées, — les premières se mettant en hausse, les seconds s'abaissant, — c'est un grand principe dont la vérité est attestée par l'expérience de toutes les nations du monde passé et présent. C'est précisément le contraire qui est la doctrine sur laquelle se fonde la politique anglaise, le travail à bon marché, les matières premières à bon marché sont regardés comme les grands objets à désirer. Dans cette direction se trouve l'esclavage et l'irresponsabilité envers Bien et envers l'homme. C'est au cri aie pain à bon marché » néanmoins qu'on a dû le rappel des lois des céréales, et cependant il eût suffi d'un peu d'examen pour voir que la quantité de travail que demande la production de l'aliment en Irlande et en Angleterre n'équivaut pas, en réalité, au travail qu'exige rien que son transport du cœur de la Russie ou de de l'Amérique[181]. Le rappel a eu précisément l'effet qu'on avait prévu, — il a presque réduit à rien la demande du travail en Irlande et forcé des centaines de mille d'Irlandais à venir en Angleterre chercher un marché. La concurrence pour la vente du travail, augmentant en Angleterre, a produit un flot d'émigrants pour les terres lointaines, les laboureurs en tête du mouvement. Pour quelque temps le prix de l'aliment a baissé, pour remonter de nouveau, et stationner plus haut qu'on ne l'avait vu depuis nombre d'années. — Le résultat se manifeste dans les chiffre suivants qui indiquent la proportion des décès au chiffre de population pendant les premiers cinq ans de la dernière et de la présente décade.


1841

1842

1843

1844

1845

1 à 46

1 à 46

1 à 47

1 à 46

1 à 48

1851

1852

1853

1854

1855

1 à 45

1 à 45

1 à 44

1 à 43

1 à 44

Voilà un changement extraordinaire, et ce qui le rend davantage encore, c'est que la période de 1841 à 1846 comprend des années de détresse plus remarquables peut-être qu'aucune autre mentionnée dans l'histoire anglaise, — années qui pavaient la voie pour le rappel de la loi des céréales en 1846, —la masse de misère avait presque dépassé toute croyance<ref name="ftn192">Nous pourrions remplir nos pages du récit de souffrances qui arracheraient des larmes au cœur le plus dur. Nous pourrions dire comment d'habiles ouvriers, capables de gagner aujourd'hui, au taux ordinaire de leur profession, de 18 à 25 shillings par semaine, et avec cela sobres, probes, religieux, furent réduits à se nourrir d'épluchures, de rebuts; comment plus d'une famille, ruinée et désespérée, tombée dans une misère sans remède, fut conduite au tombeau, laissant derr ière elle un seul être, le bien-aimé peut-être, le seul spectateur de toutes leurs souffrances, qui avait souvent maudit amèrement l'heure où s'éveillèrent dans son sein les tendres émotions de la paternité, et qui avait trouvé dans la folie un triste asile pour tous ses chagrins. Donklet. Charter of the Nations. — C'est le livre qui remporta le prix pour l'essai sur les avantages du libre-échange des céréales, lorsque passa la loi de sir Robert Peel, en 1846. Voy. aussi précéd., vol. I, p. 388. </ref>.


Voici la proportion des mariages et des naissances à la population pendant ces deux mêmes décades :


Mariages Naissances Mariages Naissances
1841

1842

1843

1844

1845

1 à 130

1 à 156

1 à 132

1 à 125

1 à 116

1 à 31

1 à 31

1 à 31

1 à 31

1 à 31

1851

1852

1853

1854

1855

1 à 117

1 à 115

1 à 112

1 à 117

1 à 123

1 à 29

1 à 29

1 à 30

1 à 29

1 à 30

Moyen. 1 à 127,8 1 à 31 Moyen. 1 à 116,8 1 à 29,4

Le phénomène que l'Irlande a offert à l'observateur se trouve ainsi reproduit en Angleterre, — le développement d'émigration est accompagné de mariages imprévoyants, d'une grande augmentation de naissances et d'une augmentation de décès, nous avons là une preuve de l'adaptabilité des tendances procréatives aux circonstances dans lesquelles une société se trouve placée.

Le tableau suivant indiquant la proportion des décès au chiffre de 10,000 personnes, nous montre qu'il y a tendance générale vers la diminution de la durée de vie.


1813 à 1830 1838 à 1848 1858
Au-dessous de 5 ans
5 à 10
10 à 15
15 à 20
20 à 30
30 à 40
40 à 50
50 à 60
60 à 70
70 à 80
80 à 90
90 et plus
3451
424
265
343
781
672
660
700
917
1049
642
96
3967
505
268
347
772
660
611
619
802
855
511
83
3894
419
234
668
660
653
643
780
958
835
240
16
Total
10000
10000
10000
Au dessous de 20 ans
4483
5087
5215

Continuité et régularité sont choses aussi désirables dans le mouvement sociétaire que dans le mouvement d'une machine à vapeur ou d'une montre. Une fois obtenues, il y a tendance constante à l'accélération de circulation, avec accroissement correspondant de richesse, accroissement du taux de la quote-part du travail-leur, accroissement du développement d'individualité, du pouvoir d'association et de coopération, accroissement du sentiment de responsabilité qui distingue l'homme de tous les autres animaux qui couvrent la surface de la terre. Pour tout cela il est indispensable qu'il y ait diversité d'emplois, —la société prenant ainsi par degrés sa forme naturelle, l'agriculture se faisant plus savante et le travail donné à développer les pouvoirs de la terre devenant plus productif. Pendant presque un siècle, tous les efforts du peuple anglais ont eu pour but de cherchera prévenir la diversification de professions dans les autres sociétés.—Nous en voyons le résultat dans l'épuisement de la Turquie, du Portugal, de l'Irlande, de l'Inde, de la Jamaïque et de toutes les autres nations qui ne se sont pas protégées contre a une guerre » qui avait pour but « d'étouffer au berceau » les fabriques naissantes du monde, — et aussi dans la production chez la nation anglaise elle-même d'un état de choses, qui correspond exactement à ce qu'Adam Smith avait prédit pour résultat certain du maintien d'un système dénoncé par lui comme une violation manifeste des droits les plus sacrés de l'humanité.

Dans l'étude des faits observés chez les différentes nations, il est indispensable de faire la part des circonstances. La Grèce, qui fut pendant des siècles la proie des Vénitiens et des Turcs, — l'Italie, qui servit de théâtre de guerre aux Autrichiens, aux Français, aux Espagnols, — doivent présenter des phénomènes tout à fait différents de ceux de la Grande-Bretagne. La Belgique, ravagée comme elle l'a été par des armées aux prises, a vécu d'une vie toute autre que l'Angleterre, — elle a constamment souffert du fléau de la guerre, tandis que l'autre a goûté la paix intérieure la plus profonde. Nulle part l'homme n'a joui de l'occasion favorable, qui s'est présentée chez cette dernière, de se mettre en mesure de devenir souveraine de la nature, — et nulle part on n'a obtenu sur elle autant de pouvoir. Et si ce pouvoir n'a point réussi à apporter avec un accroissement de production, — faculté d'accumulation, — distribution équitable et tendance croissante vers l'harmonie dans les rapports de l'homme avec la nature et de l'homme avec ses semblables, la cause doit se trouver dans Terreur humaine et non dans quelque faute de la Providence. Ceux qui la cherchent dans la première ne manqueront pas de la découvrir, — s'ils prennent pour guide de leurs recherches l'auteur de la Richesse des Nations.


§ 7. La vie du pionnier, en un lieu où il y ait sécurité raisonnable pour la personne et la propriété, est, comme on l'a vu, favorable à la multiplication.[modifier]

Les hommes isolés ont peu d'occasion d'exercer d'autres facultés que celles qui stimulent la force physique en laissant les forces intellectuelles presque sans développement. En raisonnant a priori, ce doit donc être aux anciennes provinces et aux États actuels du. Nord de l'Amérique qu'il faudra nous adresser pour le plus rapide accroissement de population, et c'est là que nous le trouvons. Dans la marche ordinaire des choses cependant cela changera, — car T homme réel sera stimulé à entrer en action, — la prévoyance remplacera l'insouciance, — le soin, l'économie, la réflexion, et un désir des jouissances de la vie d'un ordre supérieur deviendront les caractères de cette population. Cela aurait été aussi le changement observé sous un système qui tendait à faciliter l'accroissement du pouvoir de coopération, et le développement qui suit de l'homme intellectuel; un système qui visait à faire de l'agriculture une science. Par malheur, cependant, on a pris la marche contraire, — qui n'est que la continuation de ce système colonial sous lequel on épuisait un sol, après quoi les hommes étaient chassés vers les forêts vierges, en quête de nouvelles terres, et la vie de pionnier se perpétuait comme la condition de l'existence américaine[182].

Examinez-le n'importe où, le système est un système de contrastes, — l'action locale est la théorie sur laquelle il repose, et la centralisation est la pratique. L'une tend à produire la continuité dans le mouvement sociétaire, — à développer l'individualité dans la population, — à accroître ce sentiment de responsabilité qui conduit à la tempérance et à la modération dans toutes les conditions de la vie, — et à l'harmonie entre les individus et entre les États. L'autre tend, au contraire, à rendre de plus en plus instable l'action sociétaire, — à diminuer l'individualité en limitant de plus en plus les poursuites de l'homme à celles du trafic et de la culture, — à affaiblir le sentiment de responsabilité, et en même temps à développer l'intempérance qui s'abandonne aux passions, — deux choses dont l'effet est d'augmenter la population ou de ruiner la vie des adultes[183].

On n'a point de statistiques sur la vie pour l'Union entière, — faute d'une mesure générale pour constater le mouvement de la population. Le recensement montre que la proportion d'individus qui arrivent à un âge avancé est considérable, mais c'est à peu près tout ce qui soit d'une application générale[184]. Massachusetts est le seul de nos États qui ait des statistiques vraiment dignes de confiance, — exemple qui contraste heureusement avec la négligence qui règne ailleurs ; nous y voyons combien est considérable la proportion des unions, naissances et morts étrangères[185]. Sur 2,536 hommes qui ont contracté mariage dans la ville de Boston en 1856, on ne comptait pas moins de 1,503 étrangers, — plus de la moitié des femmes étaient de même étrangères. Là, en concordance, nous trouvons une mortalité extraordinaire dans le premier âge, — le phénomène de l'Irlande se reproduit sur le littoral occidental de l'Atlantique.

Sur la totalité des décès de l'État, plus d'un cinquième a lieu à l'âge d'un an. — Dans les cinq premières années, ils vont à 40 %[186].

À Boston, la chance de mort, dans les cinq premières années, est plus forte que dans le reste de la vie. À quel point ces faits observés sont-ils applicables à l'Union entière, nous manquons des moyens de le savoir ; mais, quant à la ville de New-York, nous trouvons que les décès au-dessous de 5 ans, qui, en 1817, ne formaient qu'un tiers, étaient arrivés, en 1857, à former les sept dixièmes ; ceux des adultes présentant le chiffre de 82,117 contre celui de 138,158 décès d'enfants[187]. Sur la population noire de cette ville, les décès sont aux naissances comme 7 est à 3, ou plus que 2 est à l[188].


Aucun pays ne présente des contrastes aussi remarquables. — Une grande longévité, sous certaines conditions, s'y montre à côté d'une mortalité sur l'enfance qui n'est point dépassée presque ailleurs. Dans la période de huit années qui finit en 1855, la moyenne de vie probable pour les individus mâles de toutes professions, dans Massachusetts, une fois l'âge de 20 ans atteint, était presque de 63 ans et demi[189]. De l'autre côté, nous voyons que, dans la ville de Baltimore, de 1831 à 1840, les décès, qui étaient <Je 1 sur 43, sont aujourd'hui de 1 sur 40; — que, dans New-York, en 1810, les décès étaient 1 sur 46,—contre 1 sur 41, en 1815, — 1 sur 37, en 1820, — 1 sur 34, en 1825, et 1 sur 28 et demi, en 1855[190].

Pour les nouveaux États, nous n'avons pas de statistiques ; mais ce fait général se présente de lui-même : que des gens qui sont chassés par une politique fâcheuse, et contraints de commencer trop tôt le travail d'établissement, s'adonnent constamment à cultiver les riches sols avant d'y avoir réalisé les conditions requises pour que la santé et la vie ne soient pas en danger. Les maladies et la mort sont les conséquences nécessaires. Le système qui encombre les villes aux dépens de la vie produit le même effet dans l'Ouest.

À mesure que les hommes gagnent en aptitude à marcher ensemble et à combiner leurs efforts, la vie gagne en durée et tous gagnent en liberté. Sont-ils forcés de se séparer, la vie se raccourcit, le travailleur perd en liberté. Que l'Amérique soit dans cette dernière voie, et qu'elle s'y soit plus décidément engagée dans la période écoulée depuis que le parti généralement dominant dans l'Union a adopté le libre-échange et la politique de dispersion, cela ne peut faire aucun doute. Aussi, voyons-nous d'année en année l'accroissement du paupérisme, de l'intempérance, de l'immoralité, fournir une nouvelle et plus forte évidence à l'appui de la doctrine sur l'excès de population[191].


§ 8. L'obligation du célibat, nous assure-t-on, est souvent nuisible à la santé.[modifier]

C'est pourtant là ce que nous recommandent si librement, sous le nom de contrainte morale, les enseignants qui tiennent que le Créateur a si mal construit les lois auxquelles il a soumis l'homme que sa créature doive employer tous ses efforts pour les redresser. Ce genre de contrainte sur la reproduction de l'espèce diffère beaucoup de cette autre contrainte qui prend sa source dans le développement de l'homme, dans l'accroissement de son respect de lui-même, — dans l'accroissement du sentiment de responsabilité envers sa famille, envers ses semblables, envers le dispensateur de tous biens dont il use en appliquant ]es pouvoirs qu'il a reçus. Cependant c'est là le côté moral de la question ; il nous suffit d'étudier le côté physique pour montrer combien ils sont en harmonie l'un avec l'autre.

Nous avons, dans ce but, suffisamment montré combien les éléments de l'homme pris individuellement, —disposé ainsi qu'il l'est pour devenir le maître de la nature, —sont propres à le mettre en mesure de faire face et de parer aux accidents auxquels il est nécessairement exposé; nous allons considérer maintenant l'agencement et les lois qui se manifestent dans son organisme et répondent à l'objet d'ajuster la fonction reproductive à la condition toujours variable et aux exigences de la race, — parfois augmentant la fécondité pour réparer les déperditions de la guerre et des maladies, et d'autres fois la restreignant dans les limites qui conviennent aux jours plus heureux de la paix.

Comme la croyance à l'existence de telles lois prend sa noble source dans la philosophie de la prévoyance générale qui se manifeste si clairement partout ailleurs dans la nature, il n'est ni dangereux, ni illogique de baser sur ce terrain seulement notre foi dans l'existence d'une loi qui régit le mouvement de population en harmonie parfaite avec les conditions sociétaires auxquelles il se rapporte, — le système d'existence étant engagé à une tâche persistante et régulière pour l'accomplissement de tous les faits qui sont logiquement à attendre dans chaque département de l'univers.


Cependant, comme l'assurance de la foi — en ceci, aussi bien que dans toutes les autres branches des sciences naturelles, — trouve son meilleur appui dans la philosophie des faits, nous nous adressons à l'économie de la constitution humaine pour voir ce que la science a découvert dans le domaine de la physiologie qui tende à nous confirmer dans la croyance à laquelle nous inclinions si naturellement.

Le corps humain se compose d'une multitude de parties avec une belle variété de fonctions et de propriétés : — le cœur, les artères, les veines, qui sont les organes de circulation; — les muscles, ceux de mouvement; — les glandes, ceux de sécrétion ; — les viscères abdominaux sont chargés de la digestion; —les thoraciques, de la respiration; — Tes organes sexuels, de la reproduction. Au cerveau et aux nerfs sont confiés la sensation, la perception, le vouloir, l'intellect, l'émotion, et principalement la suprême fonction de coordonner les actions de tous les autres organes de la structure complexe, — préparant et assurant ainsi ce concert et cette unité de service de toutes les parties, nombreuses autant qu'elles le sont, que réclame une organisation parfaite.

Pour l'agrégat de tous ces divers organes, il faut une limite de force vitale, — un certain point ou une certaine quantité qui soit son ultimatum. C'est donc une conséquence d'une telle limitation que, de la distribution égale ou inégale de cette somme déterminée de force vitale parmi les divers organes, dépendent les efficacités respectives de chacun d'eux et de l'ensemble. La totalité delà force vitale se prête et est sujette à une grande inégalité de distribution, non-seulement dans ces transports d'énergie allant d'un groupe d'organes se concentrer sur un autre, comme c'est le cas chaque fois que nous changeons d'occupation, mais d'une manière continue et habituelle pendant la période entière de la vie humaine. Chez quelques individus, le système musculaire fonctionne beaucoup plus que l'intellectuel. Chez d'autres,1es organes de nutrition absorbent beaucoup de cette vigueur générale que leur destination avait été de fournir. Chez un plus petit nombre, les pouvoirs intellectuel et moral sont exercés aux dépens des systèmes de nutrition et de locomotion; tandis que, chez les femmes, le système de reproduction influe considérablement, sous une forme ou sous une autre, à partir de la puberté jusqu'à l'âge critique, sur les facultés intellectuelles.

Toutes ces irrégularités se rencontrent dans les limites de ce qui est appelé la santé, — bien que souvent passant à des degrés tellement extrêmes qu'ils se trouvent au-delà de ce qu'on entend parce terme, dans son sens le plus complet. Dans la maladie, la prédominance qui vient à résulter de la rupture d'équilibre des diverses fonctions devient plus marquée. — Elle accuse mieux la diminution de forces dans un groupe d'organes produite par un excès d'activité dans d'autres. Chez un homme robuste, atteint de la fièvre, la sensibilité nerveuse est excitée, la circulation est exagérée, — en même temps que les systèmes sécréteur et musculaire ont perdu presque tout pouvoir d'agir. Chaque nerf tressaille; le cerveau est dans un état de délire, les vaisseaux sanguins dans un état de rude commotion, le patient est frappé de débilité musculaire, — l'action de la peau et des viscères est presque suspendue, si même elle ne l'est tout à fait.

Ainsi, dans les deux états de santé et de maladie les diverses fonctions du corps vivant sont sujettes et cela habituellement à de grandes modifications dans leurs activités respectives. On peut dire en général que la force vitale ne peut être habituellement concentrée sur quelque partie de la structure qu'aux dépens des autres parties. Il est cependant de vérité presque universelle que ces fonctions qui servent à la vie animale et celles qui servent pour la continuation de la race, accomplies comme elles le sont par des forces instinctives absorbent la plus grande part delà puissance du système, au détriment de ces facultés autres et d'un ordre supérieur qui demandent l'éducation et la discipline pour se développer dans leur pleine et énergique proportion. En d'autres termes, les fonctions de nutrition et de sexe ont, en règle générale, sur les facultés morales et intellectuelles, tous les avantages résultant de l'impulsion instinctive, aussi bien que contre les aspirations des facultés plus rares et plus nobles qui ont besoin de la culture pour développer leur force.

Tandis qu'un tel antagonisme entre les diverses fonctions du corps est ainsi un résultat général et naturel de l'organisation vitale, il est curieux d'observer qu'un rapport du même genre existe à un degré tout spécialement éminent entre les forces nerveuses et les reproductives. Le travail purement musculaire ne semble pas en quelque sorte défavorable à la fécondité. — Les esclaves des plantations du Sud et les paysans ignorants de l'Irlande sont parmi les classes les plus prolifiques de la race. L'absence d'activité intellectuelle semblerait dans les deux cas servir d'explication. II en est de même chez les robustes pionniers des pays neufs, — hommes dont les travaux impliquent une certaine somme de travail dû au cerveau, mais non à un degré tel qu'il fasse contrepoids aux fonctions physiques. Ce travail se faisant principalement le serviteur de celles-ci, est en qualité et en somme parfaitement compatible avec les plus bas offices du corps.

La chasteté et l'infécondité bien connues des tribus qui vivent de la chasse, au lieu d'être exceptionnelles et en opposition avec l'opinion par nous émise, sont, en point de fait, une preuve frappante de leur vérité générale. L'adaptation qu'elle constate est manifeste, que nous en expliquions les causes aussi clairement ou non. Ces hommes, comme les animaux de proie, ont besoin, pour fournir à leur subsistance, d'un territoire cent fois plus grand que les hommes et les animaux de mœurs pacifiques,— et les lois d'adaptation spontanée se conforment à ce que le cas exige. — Leur vie est une vie de fatigue excessive entremêlée de périodes d'une énergie épuisée, d'un dénuement qui met à bas. Le peu de rapports sociaux que leur état politique comporte tend plutôt à réprimer qu'à cultiver les affections. — Le ton des sentiments qui prédominent est défavorable à l'impulsion sexuelle, tandis que la vigilance et l'esprit constamment éveillé qu'exigent les difficultés et les hasards de la chasse coutumière, aussi bien que les fréquents conflits avec les sauvages, leurs voisins, donnent, et cela très-nécessairement, une grande force additionnelle aux autres causes qui forment antagonisme à la fonction de reproduction.

Les manouvriers de notre civilisation imparfaite, au contraire, emploient leur force musculaire sous une excitation nerveuse très faible, — l'action de leurs forces intellectuelles restant au plus bas point qu'il soit possible à des créatures.raisonnables. Le chasseur, nous l'avons vu, a besoin d'agilité, d'astuce, de vigilance, de courage, de résolution morale, qualités dont l'exercice fait de rudes appels à l'appareil cérébral. Aussi l'homme sauvage, personnifié dans l'Indien de l'Amérique du Nord, se distingue-t-il de l'esclave et du paysan par une imagination active, une humeur libre, des sentiments élevés, un haut style d'éloquence, — indiquant un cerveau actif et vigoureusement trempé. Il y a plus, son agilité même est une modification de l'action musculaire exigeant combinaison et coordination si rapides et si précises, qu'elle demande pour l'exécuter la tension la plus forte du système nerveux. Cette tension constante du système nerveux, sensitif, mental et coordinateur, bien appréciée, nous explique le manque de sentiment sexuel, et cela en conformité entière avec les idées générales qui sont notre point de départ. C'est ainsi que la mythologie grecque a fait de Diane la déesse de la chasteté et l'a représentée sous les attributs significatifs de la patronne de la chasse. Dans les jeux publics de la Grèce, nous voyons que le commerce sexuel était regardé comme incompatible avec les rudes exercices qu'on y pratiquait, aussi l'interdisait-on aux athlètes pendant la durée de l'entraînement. L'attraction et la contreattraction ou l’antagonisme entre le système nerveux et les fonctions sexuelles sont donc attestés précisément par les phénomènes qui à la première vue, sembleraient constituer des exceptions à loi.

Un autre fait dans l’histoire naturelle de notre sujet nous fournit une nouvelle confirmation de notre assertion. Dans l’ordre de la nature, la liberté ou faculté de reproduction ne se montre chez l’individu que vers l’époque où les pouvoirs intellectuel et moral ont acquis une force qui suffise à contrôler les instincts, — le cerveau De perdant rien de sa force de contrepoids, mais plutôt gagnant sur les penchants à mesure que l’homme avance en âge. Cette correspondance de développement et de continence dénote un étroit et convenable rapport de combinaison entre eux, — l’efficacité de la disposition constitutionnelle des forces respectives se trouvant ainsi pourvue de l’aide d’une force morale auxiliaire. Chez l’homme uniquement, l’impulsion sexuelle est également active, également susceptible d’être restreinte en tout temps, en toute saison. À la différence des animaux inférieurs, il n’a pas, par année, sa saison d’un rut non réfrénable et irrésistible. Le penchant se déclarant au moment où commence la vigueur de son intelligence, se trouve ainsi placé sous le contrôle de la raison et du sentiment, fonctions du système cérébral dont l’efficacité est en raison directe du développement normal du système dont il fait partie.

Ce n’est pas néanmoins par une morale résistance et de prudentes contraintes seulement que l’accomplissement des fins de l’ordre providentiel et assuré ; — la loi est issue dans l’étoffe même des organes qui sont chargés de la reproduction » Une loi physique ajuste ici les équilibres, maintient les harmonies et achève les bienfaisants résultats désirés.

Une source d’évidence, à laquelle il faut puiser avec précaution, et cependant trop importante pour qu’on la néglige entièrement, est l’examen des différents cerveaux des différentes familles de l’humanité. Le docteur Morton, qui a formé la plus riche collection en nombre et en variété de crânes humains, recueillis dans toutes les parties du monde, un savant dont les mesurages et les observations méritent pleine confiance pour l’exactitude et la sagacité qui y ont présidé, a publié un catalogue de 623 crânes, — qui représentent toutes les variétés connues de la race humaine tant anciennes que modernes; les types dans chacune sont assez nombreux pour qu'on puisse établir convenablement une moyenne des capacités respectives. Dix-huit types allemands, cinq anglais et sept anglo-américains, mesurant de 114 pouces cubes à 82, donnent une moyenne de capacité cérébrale de 92 pouces cubes. Cinquante-cinq types de l'Égypte ancienne, mesurant de 96 à 68, donnent une moyenne de'80 pouces. Cent soixante-un types des Indiens sauvages de l'Amérique, — (dont le plus volumineux atteint 104 ponces et occupe le second rang de capacité dans la collection toute entière), — donnât une moyenne de 84. Quatre-vingt-cinq types nègres, — dont le plus grand mesure 99 et le plus petit 63 — donnent une moyenne de 78. Dans la collection, le plus grand type allemand mesure 10 pouces de plus que le plus grand type Iroquois et 15 de plus que le plus grand type nègre[192].

Certainement il ressort de ces documents une certaine confirmation de la théorie de l'antagonisme entre les fonctions du cerveau et les fonctions sexuelles, — puisqu'il est reconnu que le volume d'un organe est en rapport direct avec sa force vitale et que ce volume s'accroît par l'exercice. À égalité de toutes autres conditions, le volume fournit une preuve acceptable de pouvoir. Néanmoins nous ne ferons pas des faits de la craniologie, la base essentielle de notre argumentation. — Le fait réellement essentiel pour nous est l'activité infiniment supérieure (le l'homme qui a atteint son haut développement, comparé avec les manouvriers sans culture et imprévoyants de la civilisation. Pour peu qu'on soit capable d'observer et de réfléchir, ceci n'a pas besoin de preuves scientifiques, et si la culture physique et intellectuelle est réellement la condition indiquée par la physiologie comme le correctif d'une procréation excessive, nous pourrons regarder comme établie la loi sur laquelle nous nous appuyons.

Les faits de physiologie comparée viennent donnent une grande force à la loi d'équilibre entre les fonctions nerveuses et les sexuelles. La fourmi-reine chez les termites d'Afrique donne 80,000 œufs, et le chœlia (le ver capillaire) environ 8,000,000 en un jour. Charpentier dit « que la morue donne un million d'œufs à la fois; tandis que ceux du puissant et sagace requin sont en petit nombre. » Le premier genre des reptiles est aussi le moins fécond, et parmi les mammifères ceux dont la croissance est rapide, produisent des portées nombreuses et fréquentes ; —ceux, au contraire, qui sont longs à atteindre l'âge de reproduction et ont un cerveau plus volumineux, ne portent qu'une fois dans l'année. Ceux qui ne donnent qu'un petit tiennent le rang le plus élevé. — La série se termine à l'éléphant, qui, en vertu de la supériorité de son système nerveux, et de ses facultés d'intelligence, se montre le moins prolifique de tous.

La loi générale de la vie parmi toutes les classes, ordres, genres, espèces et individus peut se déterminer ainsi :

Le système nerveux diffère en raison directe du pouvoir d'entretenir la vie.

Le degré de fécondité diffère en raison inverse du développement du système nerveux, — les animaux dont le cerveau est le plus vaste étant toujours le moins et ceux dont le cerveau est plus petit, étant toujours le plus prolifiques.

Le pouvoir d'entretenir la vie et celui de procréation sont en antagonisme mutuel, — cet antagonisme tendant toujours à produire équilibre.

L'analyse chimique, quoique moins positive et moins concluante qu'on pourrait le désirer, vient à l'appui des vues émises, — en nous fournissant le fait que les cellules à sperme du fluide fécondant, et la neurine, ou partie essentielle de la substance cérébrale ont en commun un .élément, le phosphore non oxydé qui les caractérise spécialement. Cette substance particulière entre pour 6 centièmes dans les parties solides du cerveau des adultes. Dans l'âge avancé, elle tombe à 3 3/4 % ; chez les idiots elle est de 30/0.

Ici néanmoins, comme dans l'argument de la capacité relative du cerveau de diverses races de l'espèce, l'évidence fournie par l'expérience et par les lois physiologiques est plus concluante que celle obtenue par l'examen de structure. Rien de ce qui se lie à cette question n'est mieux connu, — rien n'est plus généralement admis.que l'antagonisme général du système nerveux et des systèmes générateurs. Une forte application mentale qui cause une grande déperdition au tissu nerveux et correspond à une grande consommation du fluide nerveux pour le réparer, est accompagnée d'une diminution proportionnelle de cellules à sperme, — l'excès de production de ces dernières étant de même suivie d'un affaiblisse-de l'énergie du cerveau. Au degré que l'on considère ordinairement comme maladie, la marche est celle-ci : violent mal de tète, suivi de stupidité, qui conduit à l'imbécillité et se termine par la démence.

Comment cet antagonisme d'action affecte-t-il le système de la femme? La science est là-dessus moins éclairée, quoiqu'il paraisse très-probable que la production de matière nerveuse, aussi bien que de nourriture à fournir à l'embryon, limite la quantité de matière nerveuse pour le système maternel. À ne considérer que comme pure substance, elle doit avoir une certaine force, quelle que soit cette force et n'importe où elle s'applique. Il est néanmoins plus probable que la fonction utérine, commençant avec la puberté et continuant jusqu'à l'âge critique, est le contrepoids le plus efficace de la force cérébrale dans le sexe, — l'état de santé et surtout celui de maladie le montrent très-évidemment.

De plus, il y a beaucoup de raison de croire que certaines sortes d'action nerveuse sont plus efficaces que d'autres pour contrebalancer l'activité et la force des instincts et les fonctions qu'ils servent, quoique la physiologie du cerveau ne soit pas assez avancée pour nous aider suffisamment ici, — ni son anatomie, ni sa chimie ne répondent encore à toutes les questions que leur pose la science sociale. Il est néanmoins constaté à un degré satisfaisant que les diverses parties de la masse cérébrale ont des fonctions différentes à remplir ; il est probable, même sur ce terrain, qu'elles ont des rapports divers à la fois pour aider et pour contrebalancer l'action des viscères. Selon que l'esprit s'applique à des travaux qui mettent en jeu les passions, l'imagination, qui sont scientifiques ou intéressent le sentiment moral ou de dévotion, les effets sur nos penchants, sont, on le sait, très-différents. Dans certains de ces cas, nos penchants acquièrent plus de force, dans d'autres cas ils sont décidément contrebalancés. Ici l'expérience apporte une instruction qui peut non-seulement servir pour la conduite de la vie, mais fournir des données importantes à l'observateur, — tous ses enseignements ayant un sens clair dans la question qui nous occupe.

Voici, selon nous, l'application des quelques points que nous pensons avoir établis.


La race humaine étant dans un état de transition, nous avons largement toutes raisons de croire que le rapport qui existe entre son aptitude à multiplier, et son pouvoir d'entretenir la vie n'est pas une quantité constante,—la loi de cause étant une, mais les effets étant modifiés par des changements presque incessants dans les conditions sous lesquelles elle fonctionne. Dans certains états de société, nous trouvons la production prenant l'avance sur l'approvisionnement de subsistances, — en admettant que nous prenions pour les termes du problème la loi apparente pour la véritable, en conformité avec l'opinion de M. Malthus. Dans d'autres conditions de société, par exemple chez les Indiens de l'Amérique du Nord, une telle disproportion n'existait pas, avant l'immigration européenne. Ce n'est que dans certaines conditions de société, ayant la prétention d'être civilisée, que l'histoire donne quelque couleur à l'assertion contraire à notre théorie d'équilibre et d'harmonie, — la prépondérance de population dans un pays tel que l'Irlande étant cependant bien constatée comme un mode provisionnel et nécessaire d'une vie relativement luxuriante dans le but de réparer la déperdition, résultat d'un désordre sociétaire et individuel. Ce n'est pas là cependant la condition normale de l'existence humaine, — ni le résultat régulier de la loi suprême qui régit la constitution des choses. C'est une conformité accidentelle de forces constitutionnelles à des exigences accidentelles.

Considérons maintenant le progrès constant et la perfection finale de civilisation, que pouvons-nous attendre du fonctionnement de la loi d'adaptation spontanée, dont nous avons ainsi cherchée constater l'existence? Tous les faits du passé tendent à prouver que le travail simplement musculaire, le travail qui n'est point éclairé, en compagnie d'un sentiment général de sécurité, et néanmoins non assaisonné de ces préoccupations qui stimulent l'action du système nerveux du sauvage, favorise la fécondité, ou lui permet d'atteindre le plus haut point comme par l'expérience, — cette fécondité étant accompagnée d'une mortalité considérable. Comme cependant la civilisation tend à substituer les forces de la nature à l'effort humain, la vie des masses n'est pas dans l'avenir pour être sujette aux modes les plus inférieurs de travail, — et le résultat nécessaire est celui-ci : ou cette vigueur physique décline, ce qui réduit la fécondité, ou cette diversion d'énergie qui passe du système musculaire au système nerveux sert à diminuer le rapport de procréation. C'est le résultat qui doit advenir, du moment que le changement de conditions aura eu lieu n'importe de laquelle des deux manières. Cependant la dernière est celle vers laquelle nous marchons, — l'amélioration dans notre condition sociétaire étant la conséquence de ces perfectionnements qui tendent à élargir la sphère de l'activité intellectuelle, et à stimuler le système nerveux. Plus la société tend à prendre la forme naturelle, plus l'intelligence se mêle au muscle dans le travail de produire et de transformer les utilités requises pour l'entretien de l'homme, — et ces mélanges tendent, en heureuse proportion, à la diminution de fécondité, et à un accroissement de la faculté d'entretenir la vie humaine. Cela étant, nous avons là la loi d'action spontanée qui, en nous expliquant le passé, nous éclaire sur l'avenir— et nous permet de l'apercevoir, dans le temps et dans l'espace, travaillant constamment et progressivement à l'accomplissement de fins dont la bienfaisance est en parfaite harmonie avec nos idées sur la suprême sagesse, justice et miséricorde du Grand-Être qui a fait les lois.

Supposons-nous le progrès dans l'intelligence prise généralement — dans toutes les formes d'acquisition intellectuelle qui font passer plus décidément l'énergie vitale du système générateur au système nerveux? Le développement général de l'esprit, — la multiplication des moyens de culture, — le perfectionnement des agences pour l'éducation qui mettent l'instruction au niveau des aptitudes mentales et pécuniaires des masses, le grand développement de commerce intellectuel résultant d'une diversité qui s'accroît autant que la demande des services humains, la facilité accrue de relations malgré les grandes distances, soit en personne, soit par correspondance, — et mille des autres changements qu'on peut citer tendent tous dans cette direction.

Existe-t-il dans la morale individuelle et dans la justice sociale? Les lumières réelles, résultant des causes que nous venons d'énoncer, — du développement de l'agriculture devenue une science, et par conséquent du pouvoir accru de commander le service de la terre et de toutes ses parties, — du pouvoir accru d'association et de combinaison, — ces lumières doivent, en vertu de leur propre force, se développer de plus en plus dans cette direction. Plus elles s'accroîtront, plus il y aura tendance à ce que l'homme se gouverne avec prévoyance et vers celte révolution physique, dans les appétences et les forces du système, requise pour que s'établisse une parfaite harmonie entre l'accroissement de vie humaine et celui des denrées d'alimentation et de vêtement nécessaires à son entretien.

La civilisation factice, accompagnée de la consolidation de la terre, — du déclin de l'agriculture, — de l'affaiblissement du pouvoir de commander les services des grandes forces de la nature et de l'accroissement du pouvoir du soldat et du négociant de contrôler le mouvement sociétaire, — doit certainement favoriser un développement dans le sens contraire. Plus se poursuivra ce développement, plus il y aura tendance à un insouciant mépris des devoirs et des responsabilités de la vie, — au développement des pouvoirs purement sensuels aux dépens de ceux de l'intelligence, — plus il y aura désaccord entre l'accroissement de vie humaine et celui des matériaux nécessaires à l'entretenir,— et plus on ajoutera foi à la doctrine de l'excès de population. En cherchons-nous la preuve, il suffit de jeter les yeux sur tous les pays qui, à l'exemple de l'Angleterre, s'appliquent à substituer le trafic au commerce, — et l'Angleterre elle-même fournira la plus forte preuve. Voulons-nous la preuve des effets de l'autre développement, nous la trouverons dans tout pays qui adopte les idées de Colbert et préfère l'établissement du commerce à l'accroissement du pouvoir du trafic.

On a souvent remarqué que les hommes d'une grande activité d'intelligence sont généralement non prolifiques, et parmi ceux qui liront ce livre, il n'en sera probablement pas un qui ne puisse trouver autour de lui un exemple à l'appui de cette assertion. Il est quelques occasions d'étudier les mouvements dans ce genre de grandes corporations d'hommes, vous y rencontrerez toujours les faits venant à l'appui de l'idée que l'extinction des familles suit de près le haut développement des facultés intellectuelles.

Il y a vingt ans, la pairie d'Angleterre comptait 394 membres, sur lesquels il n'y en avait pas moins de 272 provenant de créations postérieures à la date de 1760. De l'année 1611 à 1819, on ne compte pas moins de 753 extinctions de baronnies, et le nombre total des créations est de 1,400. Des faits analogues se présentent dans l'histoire de toutes les familles nobles d'Europe généralement. — «  Amelot, nous dit Addison, avait compté que de son temps il y avait 2,500 nobles ayant voix au conseil ; qu'à l'époque où il écrit» lui Addison, il n'y en a pas plus de 1,500 nonobstant l'admission de plusieurs familles nouvelles. v> Il est étrange, ajoute-t-il, qu'avec cet avantage « elles ne parviennent pas à maintenir leur nombre, si l'on considère que la noblesse passe à tous les frères, et que si peu de familles ont péri dans les guerres de la république. »

Ce fut de même dans la Rome antique.—Tacite nous dit, que vers ce même temps où Claudius fit inscrire parmi les patriciens tout ce qui se trouva d'anciens sénateurs recommandables par leur naissance illustre et les mérites de leurs ancêtres, les descendances des familles que Romulus avait qualifiées « la première classe de l'État » avaient presque toutes disparu. Et mêmes celles d'une date plus récente, créées à l'époque de Jules César par la loi Cassienne, et sous Auguste par la loi Soenienne, étaient à peu près éteintes. »

Dans des temps plus modernes, nous voyons que le fauteuil de la présidence de ce pays a eu quinze occupants ; sept sont morts sans avoir eu d'enfants; les autres à eux tous en ont eu à peu près une vingtaine. Regardons au dehors, le même grand fait se retrouve partout. Napoléon, Wellington, les Fox, les Pitt, et d'autres personnages distingués, n'ont point, il semble que ce soit une règle, n'ont point laissé derrière eux d'enfants pour remplir le vide produit par leur mort. Quant à Chaptal, Fourcroy, Berzélius, Berthollet, Davy et les mille autres noms distingués dans les sciences, les lettres, l'art militaire, qui ont brillé sous les yeux du public depuis l'époque de Malborough et du prince Eugène, nous ne sommes point assez renseignés pour affirmer avec certitude, cependant le peu que nous pouvons savoir nous permet d'avancer que probablement leurs descendances réunies aujourd'hui ne présenteraient pas la moitié du nombre de ces illustres personnages.

Que l'activité intellectuelle, n'importe de quelle sorte, est défavorable à la reproduction, c'est ce que nous prouvent également les archives de la vie politique, militaire ou commerçante. Prenons les faits suivants cités par Malthus au sujet de la ville de Berne.

« Dans la ville de Berne, à partir de l'année 1583 jusqu'en 1654, le souverain Conseil a admis dans la bourgeoisie 487 familles, sur lesquelles 379 se sont éteintes dans l'espace de deux siècles, et en 1783, il n'en restait que 108. Durant les cent années de 1684 à 1784, on compte 207 familles bernoises qui se sont éteintes. De 1624 à 1712, la bourgeoisie fat concédée à 80 familles. En 1623, le souverain Conseil réunit les membres de 112 différentes familles dont il ne restait plus que 58[193].

Dans un livre récent sur la population[194], on a donné plusieurs faits analogues à propos des freemen, bourgeois des différentes cités et bourgs d'Angleterre, — tous tendent à prouver que l'excitation du négoce est aussi défavorable à la procréation que celle de la science ou des affaires politiques.

Regardez n'importe où, vous trouverez la preuve que dans l'homme le pouvoir de reproduction n'est pas plus une quantité constante que ne l'est aucun autre de ses pouvoirs. Il peut être stimulé à un excès d'activité qui tende à réduire l'homme à l'état de la brute, —et anéantisse en lui le sentiment de responsabilité pour ses actes envers ses semblables et envers son Créateur. Il diminue d'autant que ses autres facultés diverses sont de plus en plus stimulées à l'action, —que les modes de travail sont plus diversifiés, que l'action sociétaire est plus rapide, et que lui-même gagne en liberté. Telle est, selon nous, la loi d'adaptation spontanée qui régit la population.

§ 9. Se peut-il, demandera-t-on, que des modifications de l'homme moral et physique, telles que celles que nous venons de mentionner, puissent avoir des effets si grands?[modifier]

Se peut-il que la question, si la population s'accroîtra aussi vite qu'en Irlande ou si elle diminuera, comme nous le voyons chez les gens dont les occupations nécessitent de laides demandes de leurs pouvoirs intellectuels, dépende à ce point pour sa solution de la proportion de force vitale dépensée par le cerveau d'un côté et par les organes générateurs de l'autre? En réponse, nous dirons que c'est quand la nature travaille avec le plus de calme qu'elle opère le plus grand effet. — La somme de force dépensée pour un moment à élever dans l'atmosphère les eaux de l'Océan est plus grande que celle nécessaire pour produire une série des ouragans les plus terribles. C'est aussi lorsqu'elle travaille le plus lentement qu'elle opère le plus de bien ; par exemple, quand elle envoie la rosée du matin ou la pluie d'été rafraîchissante. Veut-elle infliger un châtiment à l'homme, elle agit avec une grande rapidité,— elle envoie la grêle ou la lave du volcan. Veut-elle créer une île, qui peut-être deviendra le noyau d'un continent, elle emploie un insecte invisible à l'œil nu; mais si elle veut simplement renverser les remparts d'une ville, elle envoie un tremblement de terre.

Il en est de même partout, dans le monde social comme dans le monde physique. — L'amélioration dans la race humaine a résulté des travaux de millions de petits hommes qui ont travaillé dans les champs ou dans les usines, — d'hommes dont les travaux ont été si calmes qu'ils ont échappé à une simple mention de la part des historiens, qui donnent avec bonheur la chronique des mouvements des armées envahissantes, et épuisent leurs formules de langage à exprimer de l'admiration pour un Alexandre, un César, un Napoléon. Le polype du corail et le ver de terre contribuent à opérer des changements qui sont durables. L'éléphant ne laisse point derrière lui le souvenir de son existence. Le trafiquant extrait lentement et avec calme le ciment qui lie les parties de l'édifice social, — et la masse tombe en panne, comme nous l'avons vu en Irlande et dans l'Inde. Le soldat vient avec tambours et trompettes— pilier et ruiner un pays, comme cela s'est fait si souvent en Belgique ou en Allemagne. À peine a-t-il disparu, que les fourmis cependant sont de nouveau au travail, relevant les maisons, réparant le dégât des terres, effaçant la trace du pied de l'envahisseur. La grandeur et la durée de l'œuvre accomplie étant partout ailleurs en raison inverse de l'efficacité apparente de l'appareil employé, et la bienfaisance de la divinité étant toujours plus grande, selon que la main qui dirige est moins aperçue ; nous pouvons tenir pour certain que ce doit être aussi, sans nul doute, le cas relativement à cette grande question de la solution de laquelle dépend la pauvreté et l'esclavage, ou bien la richesse et la liberté pour la race humaine.

L'homme sans culture ne sait rien de tout cela. Pour lui, nous l'avons déjà dit, l'accident d'une trombe de mer lui semble une preuve plus forte de la puissance de la nature que celle qui se présente à lui sous la forme de la rosée quotidienne. Il en a été et il en est encore ainsi des enseignants de l'école Ricardo-Malthusienne; —ils regardent les guerres, les famines, les épidémies» la peste, comme nécessaires pour maintenir l'ordre social et corriger une grande faute du Créateur, —et cependant le Grand Architecte avait déjà pourvu à toute erreur accidentelle par le simple procédé d'établir dans le système humain une couche phosphorique et de diviser entre le cerveau et les organes sexuels la force à laquelle ils feraient leurs emprunts[195].

La garantie contre le fléau de l'excès de population se trouvera dans le développement de l'homme véritable qu'il faut distinguer de l'animal humain dont il est traité dans les livres de l'école Ricardo-Malthusienne, un être qui mange, boit et procrée, et n'a rien que la forme de l'homme[196]. Comment peut s'accomplir ce développement? En facilitant la satisfaction du désir naturel à l'homme pour l'association et la combinaison. Pour qu' il y ait combinaison, il faut des différences. Ces différences viennent avec ta diversité dans la demande des pouvoirs humains : — tel homme a le plus d'aptitude à faire un fermier, tel autre un charpentier, un troisième un ingénieur, un quatrième un mathématicien, un cinquième un négociant, un sixième un homme d'État. Plus leurs facultés variées sont développées, plus grande sera leur faculté de combinaison, plus fort sera leur sentiment de responsabilité, plus grand leur pouvoir de progresser davantage. Comme preuve, il suffit de regarder la France du présent et de la comparer à la France du passé, de regarder tous les autres pays du nord et du centre de l'Europe qui prennent exemple sur elle et suivent la marche indiquée par Colbert comme le moyen de s'affranchir de la taxe oppressive de transportation, dont Adam Smith a si bien exposé les ruineux effets. Dans tous, le pouvoir de combinaison va croissant, l'homme véritable se développe plus pleinement, la panique de l'excès de population se dissipe à mesure qu'augmente le rapport des subsistances à la population, et que la durée moyenne de la vie se prolonge.

Venant aux pays qui suivent la trace anglaise : la Turquie, le Portugal, l'Irlande, la Jamaïque, l'Inde et les autres, nous trouvons l'inverse : le pouvoir de combinaison s'affaiblit constamment ; l'homme véritable s'efface par degrés ; — la difficulté de se procurer l'aliment s'accroît d'année en année. Si nous regardons l'Angleterre elle-même, le centre du système, nous trouvons que la classe des intermédiaires augmente de jour en jour, tandis que la population agricole disparaît graduellement; la nécessité de l'émigration s'accroît, en même temps que la moralité se relâche, que la durée moyenne de la vie se raccourcit, et que diminue le pouvoir de fournir à la consommation de nourriture et de vêtement.

Venant aux États-Unis, nous apprenons, par les faits, que leurs quelques périodes de libre-échange ont eu pour résultat un paupérisme beaucoup plus répandu et d'autres symptômes de surabondance de population, — phénomènes qui avaient presque disparu du moment même où l'on avait établi la protection[197].

« L'instinct, nous dit-on, se montre un guide sûr pour l'humanité avant que le pouvoir acquis de la science vienne contrecarrer ses convictions » — et il est bien vrai que tel est ici le cas. En commun avec les animaux inférieurs, l'homme a des instincts qui, dans le passé, l'ont conduit à désirer cet accroissement dans le pouvoir d'association qui résulte de l'accroissement de population et de la diversité des professions. L'école politique moderne cependant enseigne le contraire, — et l'école qui nous donne la doctrine de l'excès de population est la même qui aujourd'hui nous enseigne les avantages qui résulteront de réduire a toutes les nations du monde, la Grande-Bretagne exceptée, au seul travail de cultiver le sol. »


§ 10. Tous les phénomènes que présente le monde peuvent être invoqués à l'appui des propositions suivantes :[modifier]

Que, dans le monde social, ainsi que dans le monde physique, l'harmonie est maintenue par l'équilibre des forces centripète et centrifuge; —les centres locaux d'attraction font contre-poids au grand pouvoir central.

Que plus le consommateur est voisin du producteur, et plus il a y attraction dans les centres locaux, plus s'accroîtra l'intensité de ces deux forces, plus s'accélérera la circulation sociétaire, — plus se développera l'homme véritable, — plus grandira le pouvoir appliqué à développer les immenses trésors de la terre, plus augmentera la quantité de subsistances et d'autres denrées premières en échange d'une quantité donnée de travail, et plus s'accroîtra la tendance h l'harmonie parfaite entre les demandes d'aliment adressées à la terre et le pouvoir de la terre d'acquitter les mandats tirés sur elle[198].

pauvreté et du besoin les compagnons inséparables du progrès, chargés de fournir le pouvoir moteur, les dernières scènes du voyage les montreront plus développés que jamais.

Il suffit de regarder autour de nous pour voir que la pauvreté et le besoin sont déprimants et non stimulants. En a-t-il jamais été autrement ? L'histoire nous assure que non. D'où donc est venu le stimulant? — De V accroissement de richesse et de puissance, — se manifestant par l'augmentation des salaires et un plus grand développement des facultés humaines. Consultez l'histoire ou étudiez le mouvement contemporain, n'importe où, vous trouverez qu'à mesure que l'homme devient plus maître de la nature et maître de lui-même, la tendance à l'amélioration devient de plus en plus rapide. Si l'on devait chercher les causes du progrès dans le déficit d'aliments, c'est à l'Irlande et à l'Inde qu'il faudrait s'adresser, et non à l'Angleterre, à l'Europe centrale ou aux États-Unis. La théorie Malthusienne étant celle qui aboutit à l'esclavage et à la discorde, ce sera toujours en vain qu'on essayera de l'harmoniser avec les idées du progrès.

CHAPITRE XLVII.

DES SUBSISTANCES ET DE LA POPULATION.[modifier]

§ 1. Le développement de l'homme implique la nécessité du développement de subsistance.[modifier]

Pour que les subsistances augmentent, il faut que l'homme se multiplie. — Ce n'est que par l'accroissement du pouvoir d'association et de combinaison que l'homme est en mesure de dominer et diriger les pouvoirs de la terre et de passer de la condition d'esclave de la nature à celle de maître de la nature. La population tire la subsistance des sols riches avec une plus forte rémunération du travail; la dépopulation renvoie l'homme aux sols pauvres, avec un déclin de l'aptitude à se procurer l'approvisionnement nécessaire de subsistance et de vêtement.

Crusoé ne dispose d'abord que de son pouvoir personnel d'appropriation ; il n'obtient de subsistance que ce que la nature veut bien lui en offrir. Avec le temps, cependant, il acquiert un peu de pouvoir, il est en mesure de forcer la nature à travailler pour lui. — L'approvisionnement de subsistance devient plus régulier, — il devient lui-même plus indépendant des caprices des saisons, — il y a diminution de la demande de ses forces.

Le sauvage des prairies, au contraire, éprouve que l'approvisionnement des buffles et des chiens de prairies diminue chaque année, qu'il lui faut constamment se donner plus de fatigue à mesure que diminue constamment l'offre de subsistance. Il ne faut pas moins de huit livres de viande par jour au trappeur, et pourtant il arrive souvent au pauvre sauvage qu'après des journées dépensées à la chasse, c'est à peine s'il a obtenu de quoi satisfaire un seul estomac. Même s'il y réussit, c'est pour le transport un travail de jour en jour plus pénible, — la distance de sa hutte aux lieux où le gibier se retire tendant constamment à s'accroître. Il se gorge pour le moment, et abandonne aux corbeaux et aux loups la plus grande part du produit de son travail. L'indigestion et une diète effroyable se donnent la main dans tout ce chapitre d'histoire sociétaire où l'homme existe à l'état d'esclave de la nature. Les famines et les épidémies alternent si bien, que le nombre de tètes n'augmente que lentement, si même il ne tend pas à tomber à zéro, comme c'est le cas dans les territoires de l'ouest[199].

À l'état de pasteur, la subsistance est plus régulière. L'accroissement de pouvoir de l'homme se manifeste par la quantité moindre d'aliment qu'il lui faut pour faire face à la déperdition quotidienne, et par l'accroissement de la faculté reproductrice chez les animaux qu'il a apprivoisés, — le pouvoir de procréation étant chez eux, comme partout ailleurs, une quantité très-variable, « Les animaux, dit lord Bacon, qui, dans leur état sauvage, engendrent rarement, étant apprivoisés engendrent souvent, d comme on le voit par le porc » le canard et d'autres animaux domestiques[200]. Le lait, le beurre, la viande nous sont dès lors fournis régulièrement par des animaux, en raison de la régularité des soins que nous leur donnons. — La matière gagne constamment en utilité, — la valeur de subsistance diminue — et l'homme gagne en bonheur et en liberté.

Cependant, avec le temps s'obtiennent des instruments au moyen desquels la terre est forcée de donner ces produits qui peuvent servir d'aliment à l'homme, sans avoir subi une première transformation en viande. — La grossière agriculture des temps primitifs fait son début sur les sols légers des hauteurs, on cultive l'avoine, le seigle et même le blé. Toutefois les instruments sont encore misérables<ref name="ftn212"> En Italie, même actuellement, on peut voir un homme labourer avec une paire de vaches attachées à une souche d'arbre qui fait l'office de charrue. — Il est vêtu d'une peau à laquelle on a conservé le poil. Dans quelques parties de nos États à esclaves, l'outillage de culture est à peine meilleur. </ref>, le rendement même sous les plus favorables influences est très-faible, exposé qu'il est à être tellement réduit par les caprices du temps, contre lesquels le malheureux cultivateur est trop pauvre pour protéger sa propre personne.

L'irrégularité de subsistance est donc le caractère de cette époque ; — parfois le grain se trouve en excès sur la demande dans une saison ou dans une localité, — tandis qu'ailleurs la famine décime la population[201]. Néanmoins, il y a eu progrès, — une livre de farine, soit de seigle, soit de blé, fournit plus de matière nutritive propre à entretenir la chaleur vitale que n'en contiennent trois livres de bœuf ou de porc, même sans os. Toute misérable qu'est cette agriculture, et tout faible qu'est son rendement, une acre de terre appropriée à la production de subsistance fournit plus de nourriture qu'une demi-douzaine appropriées à la production d'utilités dont la transformation en aliment pour l'homme a exigé les services préliminaires de l'intermédiaire qui s'appelle un bœuf.

Dès lors on a acquis plus de pouvoir,—car chaque pas du progrès humain n'est qu'une préparation pour un nouveau et plus grand pas. On cultive les sols plus riches, et la rémunération du travail augmente ; — les six boisseaux, par acre, de la première époque sont remplacés par trente boisseaux de la nouvelle. Et aussi l'outillage perfectionné de transformation économise différentes parties du produit qui, dans le principe, étaient perdues. La culture devenant de plus en plus productive, le pois, la fève, le chou, le turneps et la pomme de terre, que la terre donne par quintaux, — toutes substances qui s'appliquent directement à l'alimentation de l'homme, — se substituent au blé, dont le rendement se compte par boisseaux, et à l'herbe, qui demande une transformation pour devenir aliment convenable. Chaque pas dans cette voie est suivi d'un accroissement du nombre d'individus qui peuvent tirer leur entretien d'une surface donnée, et d'un accroissement du pouvoir de combinaison pour obtenir les moyens d'un progrès nouveau[202]. Chaque demi-acre ainsi cultivée fournit plus de subsistance qu'on n'en pouvait obtenir d'un millier d'acres, alors qu'elles étaient le parcours du pauvre et infortuné sauvage des prairies de l'ouest.

Qu'il y ait amélioration graduelle dans les moyens institués par le Créateur pour proportionner l'offre de subsistance à la demande d'une population constamment croissante, cela se manifeste dans les faits :

Que la dépense de forces humaines pour obtenir la subsistance, et la quantité dé subsistance pour faire face à cette dépense sont des quantités constamment décroissantes ; que l'homme substitue graduellement le régime végétal au régime animal, que la quantité de subsistance produite augmente en raison de cette substitution ; que les utilités diverses des choses produites vont se développant de plus en plus ; qu'il y a de jour en jour plus d'économie de l'effort humain, — et qu'à chaque pas du progrès il y a accroissement du pouvoir de maîtriser et diriger les forces de la nature, — comme cela se voit par le défrichement, le drainage et la mise en culture de sols que leur richesse même avait rendus inaccessibles aux cultivateurs primitifs.


§ 2. Quel est cependant l'effet de cette substitution du régime végétal au régime animal?[modifier]

La réponse est dans cette observation : que les animaux de proie, — le requin et le lion, le tigre et Fours, — ne multiplient que lentement, lors même qu'ils en ont la facilité, tandis que les pampas de l'Amérique nous fournissent la preuve de la promptitude avec laquelle se multiplient les bœufs et les chevaux, consommateurs d'aliments végétaux. Il en est de même pour l'homme : — le sauvage de proie, affamé un jour, gorgé le lendemain, est peu capable de se reproduire, comparé aux hommes civilisés, qui fondent leur consommation largement, sinon exclusivement, sur le règne végétal[203].

Plus l'action de l'homme sur la nature est directe, moindre est la nécessité de nourriture animale, et moindre est le frottement, mais plus grande est sa faculté de complaire à ses appétits. Plus il est en mesure de cultiver les sols riches, plus il y a tendance à placer les moutons sur les pauvres terres, et à s'assurer ainsi un surcroît de viande de mouton. Plus le rendement des turneps et des pommes de terre est considérable, plus il peut développer son aptitude à se faire des appareils pour prendre la morue et le hareng. Plus se perfectionne le pouvoir d'association, plus il est en mesure de cultiver l'huître et de peupler de poisson les étangs et les rivières. — Chaque degré de progrès dans cette voie contribue à régulariser de plus en plus la production de subsistances, en même temps qu'il contribue à développer les diverses individualités de l'homme, qui se trouve ainsi engagé à se placer en maître de la nature, maître de ses passions, maître de lui-même.


§ 3. Est-ce uniquement sous le rapport de l'aliment que nous observons cette tendance de la substitution du règne végétal au règne animal ?[modifier]

La même tendance ne peut-elle s'observer partout et ne forme-t-elle pas un des signes les plus certains d'une civilisation qui progresse? La laine cède la place au coton, dont on peut produire plus de livres sur une acre qu'on n'obtiendrait de laine sur cent acres à entretenir des moutons pour leur toison. Le lin et le coton tendent à remplacer le ver à soie pour fournir le vêtement, tandis que les bulles végétales diminuent graduellement la nécessité de celles qui s'obtiennent par le travail employé à poursuivre la baleine ou à élever le cochon. La gutta-percha et la mou89eline du relieur prennent la place du cuir ; — le caoutchouc tend à diminuer la demande des peaux et de la laine, — tandis que le papier fournit un substitut moins coûteux au parchemin.

Il en est de même dans le règne minéral ; — la plume d'acier remplace la plume d'oie ; — les engrais minéraux remplacent le fumier de l'animal ; — le cheval de fer prend rapidement la place de celui qui est formé de muscles, d'os et de nerfs. Chaque accroissement du pouvoir de développer les immenses trésors minéraux de la terre tend à augmenter le nombre des centres locaux d'action,—à développer le commerce, — à diminuer la taxe du négoce et du transport, — à faciliter le perfectionnement de l'outillage et à accélérer la circulation sociétaire, en même temps que s'accroît constamment la proportion des pouvoirs de la société qui peut s'appliquer à augmenter l'approvisionnement des denrées premières de subsistance et de vêtement[204].


Ce n'est pas tout cependant : mieux l'homme est vêtu, moins il y a déperdition de son corps, et moindre est son besoin d'aliment[205].


Plus se perfectionne l'appareil de transport, moins il use de vêtement. — À voyager dans un wagon de chemin de fer, on dépense moins de chaleur animale qu'à voyager à dos de cheval. Plus la localité de consommation est proche de celle de production, et moins il y a demande de matelots, de soldats, de rouliers, tous grands consommateurs de la substance qui excite. Plus se perfectionne le pouvoir d'association, moins il y a nécessité de courir au dehors, et moins on consomme de nourriture ou de vêtement. — Les forces d'attraction et de contre-attraction se manifestant spontanément, ici comme partout elles vont croissant en intensité, à mesure que la circulation sociétaire s'accélère[206]. Regardez n'importe où, vous trouverez dans la nature une tendance constante vers l'adaptation de la terre aux besoins d'une population croissante, — et chaque accroissement du pouvoir d'association et de combinaison est accompagné d'une diminution dans ta quantité de denrées premières nécessaires pour l'entretien de la vie humaine, et d'une augmentation de ce qui peut être obtenu en rémunération d'une quantité donnée de travail. La valeur de l'homme augmente à chaque étape du progrès dans cette voie, et à chacune, la valeur des utilités s'abaisse aussi régulièrement; à chacune, il y a accroissement de concurrence pour l'achat des services du travailleur, — le travail obtenant pouvoir sur le capital, et l'homme devenant plus heureux et plus libre.


§ 4. À mesure que l'humanité multiplie, les animaux inférieurs tendent à moins multiplier et à disparaître graduellement.[modifier]

Cela en même temps que la quantité de production végétale tend à augmenter. S'il en était autrement, la terre deviendrait de moins en moins habitable pour l'homme, — l'acide carbonique se produisant de plus en plus, et l'air perdant de sa propriété d'entretenir la vie humaine. L'augmentation de vie végétale tend au contraire à favoriser la décomposition de cet acide, — ce qui fournit par conséquent un surcroît d'oxygène, l'élément nécessaire à l'entretien de la vie animale, tandis que la diminution dans la consommation de nourriture animale est suivie d'une diminution dans la quantité d'oxygène dont l'homme éprouve le besoin[207].

À l'équilibre des forces qui s'opposent les unes aux autres dans la nature, est due l'harmonie parfaite que l'on observe partout ailleurs, et il en est de même ici. L'extension de la culture est indispensable pour accroître l'offre des subsistances. Cette extension implique, dans son cours, une extirpation graduelle des espèces animales qui, maintenant, consomment une si grande part des produits de la terre ; et si l'homme ne venait pas occuper leur place, la production d'acide carbonique ne tarderait pas à diminuer, avec diminution correspondante dans les pouvoirs producteurs du règne végétal. Plus il y a d'hommes et de femmes, plus s'agrandit le réservoir de force requise pour la production de matière végétale, plus la circulation s'accélère, plus il se produit d'acide carbonique et plus augmente le pouvoir pour la reproduction végétale. Plus se complète le pouvoir d'association, plus la culture se perfectionne, —plusse développent les pouvoirs de la terre,—et plus admirable se manifeste la beauté de tous les arrangements de la nature, dans l'adaptation parfaite de toutes les parties et particules du merveilleux système dont nous sommes une partie. [208]

Néanmoins, bien que le produit annuel d'une seule acre de terre cultivée en blé a puisse entretenir la chaleur animale et le pouvoir animal de locomotion, dans un homme robuste, pendant l'espace de plus de deux ans et demi, » — et bien qu'un tel homme puisse suffire à cultiver plusieurs acres, nous ne pouvons jeter les yeux dans aucune direction sans voir des hommes qui souffrent par manque de subsistance. Il en est ainsi pour la fourniture du combustible, et des matériaux qui servent à se vêtir, à bâtir des maisons, et de toutes les utilités nécessaires pour l'entretien de la santé et de la vie de l'homme. Les questions se présentent naturellement.


Pourquoi ne produit-on pas plus de subsistances? Pourquoi produit-on si peu de coton et de laine? Pourquoi ne fait-on pas plus d'habits? Pourquoi n'extrait-on pas plus de bouille ? Pourquoi ne bâtit-on pas plus de maisons ? Voici le moment de répondre à ces questions.


§ 5. Plus le lieu de production est voisin de celui de consommation et plus il y a rapprochement entre les prix des denrées premières et des utilités achevées.[modifier]

Moindre sera la part de temps et d'intelligence à donner aux travaux de négoce et de transport; plus on en aura à donner pour développer les pouvoirs de la terre; plus se développera l'habileté pour entretenir ces pouvoirs; plus augmentera la rémunération du travail; plus s'accroîtra infailliblement la tendance vers l'augmentation du pouvoir d'obtenir de suffisantes fournitures d'aliment, de vêtement, de combustible ; et aussi du pouvoir de commander l'usage des maisons, usines fermes et outillage de toute nature, enfin de tout ce dont on peut désirer l'usage.

Comme preuve à l'appui de ceci, nous n'avons qu'à considérer l'empire des Mores en Espagne, les Pays-Bas sous les ducs de Bourgogne, et de là au temps présent, la France actuelle et tous les pays qui, à son exemple, maintiennent la politique dont Colbert prit l'initiative. Dans tous, l'agriculture passe à l'état de science, et le rendement de la terre augmente, — les pouvoirs de l'homme se développent, — la circulation s'accélère, — la faculté augmente d'entretenir commerce au dedans et au dehors, — il se crée plus de centres locaux, — l'homme gagne en puissance et en liberté. Pour ajouter à la preuve, vous n'avez qu'à regarder l'Irlande, l'Inde, la Jamaïque, la Turquie et le Portugal, qui sont sur la trace anglaise, et qui toutes suivent une politique qui agrandit la distance entre le consommateur et le producteur, et qui a pour effets de faire déchoir l'agriculture, — d'épuiser le sol, — d'affaiblir l'intelligence humaine, de ralentir le mouvement sociétaire, — de centraliser le pouvoir, — de soumettre de plus en plus ceux dont le travail produit à la direction de ceux qui s'occupent de trafic et de transport. — Dans les premiers pays, la théorie de l'excès de population va perdant du terrain chaque jour. Dans les autres, nous trouvons « la population exerçant une pression constante sur ses subsistances, » et demandant l'aide de la famine et de la peste pour maintenir l'équilibre; — les doctrines de Malthus ne sont simplement que la description de l'état de choses qui s'est produit dans tous les pays soumis à cette politique anglaise, si chaudement dénoncée par Adam Smith, et qui a pour objet de créer sur un point unique l'atelier central pour tout le globe.


§ 6. Venant aux États-Unis, nous trouvons un pays dont la politique générale, — étant celle qu'on enseigne dans les écoles d'Angleterre, — tend à disperser la population, à annihiler le pouvoir de coopération.[modifier]

Elle tend aussi à épuiser le sol et à soumettre davantage le fermier aux chances qui accompagnent la culture ; aussi l'agriculture devient de moins en moins une science, le rendement de la terre diminue ; la culture du blé se retire peu à peu vers l'ouest, et la faculté déchoit d'entretenir commerce avec le monde. La comparaison des périodes de protection, toutes courtes qu'elles ont été, avec les périodes plus longues de libre-échange, nous montre que l'agriculture suit toujours les fabriques, et que le pays qui se propose d'augmenter l'offre des denrées premières doit, s'il veut en avoir la faculté, chercher d'abord à augmenter son atelier de conversion. À aucune époque, l'offre de subsistances n'a été aussi complète que dans les dernières années de la période de protection qui se termine en 1834 ; et pourtant, sous le système de libre-échange, les subsistances devinrent» au bout de peu d'années, tellement rares, qu'on fut réduit à en importer de l'étranger. Sous le tarif de 1842, l'abondance reparut si bien, que la production de 1847 dépasse de 40 % celle de 1840, comme on le peut voir dans ce tableau.


Blé. Orge. Avoine. Seigle. Sarrasin Maïs. Totaux.
1840 84,833,000 4,161,000 133,071,000 18,645,000 7,391,000 377,531,000 615,533,000
1847 114,345,000 5,649,000 167,867,000 39,333,000 11,673,000 539,350,000 867,826,000
Revenu 89,423,000 1,488,000 44,796,000 10,577,000 4,383,000 161,819,000 253,304,000

Néanmoins, la production du fer avait augmenté, dans cette courte période, d'au moins 600,000 tonnes et la consommation de coton a pleinement doublé. Depuis lors, on a adopté la marche contraire qui a eu pour effets : que la production du fer est tombée au-dessous de ce qu'elle était dix ans auparavant; — que la consommation domestique du coton a diminué, — que c'est à peine s'il reste un excédant de subsistances qui puisse acheter au dehors de l' étoffe on de fer. Tous les phénomènes de l'histoire d'Amérique tendent à confirmer que plus une population est limitée au travail rural moins elle a d'excédant de subsistances à mettre de côté, et plus les prix s'avilissent ; tandis que, plus il lui est permis de diversifier les professions, plus le rendement de l'agriculture s'élève, et plus il y a tendance à de bons prix. Dans un cas, l'on retourne par degrés, mais infailliblement, à la situation qu'occupait l'Angleterre il y a un siècle; dans l'autre cas, on marche régulièrement à celle qu'occupent aujourd'hui l'Allemagne et la France[209].


§ 7. Passons maintenant à l'Angleterre; nous trouvons un pays où la population devient d'année en année plus dépendante de pays lointains pour l'approvisionnement des denrées premières de la terre.[modifier]

En même temps elle épuise tous ceux de qui elle les tire à si grande distance. C'est à peine si l'Irlande donne aujourd'hui au-delà de sa consommation. Le Portugal et la Turquie sont à peu près rayés de la liste des nations. La production de l'Inde diminue d'année en année. La Jamaïque et Demarara ont entièrement perdu leur ancienne importance[210]. L'œuvre de destruction marche vite au Brésil[211]. La Virginie et la Caroline vont en décadence d'année en année. Le blé et le tabac, comme objets de culture, passent à l'ouest et abandonnent les États de l'Atlantique. L'ancien territoire à coton de l'Amérique il y a un demi-siècle, est aujourd'hui épuisé, celui de la dernière période prend vite le même train, et fournit la preuve que la fin du présent siècle verra l'épuisement presque complet des terres à coton américaines[212]. N'importe où votre regard tombe, « la ronce et le chardon, la plante inutile ou vénéneuse, » marquent la trace du négociant anglais sur tonte la terre. — C'est le résultat nécessaire du système qui donne au trafic la prédominance sur le commerce, et qui accroît ainsi la taxe épuisante du transport, « Devant lui, la nature s'épanouit dans sa sauvage et sublime beauté ; » mais, derrière lui, il laisse le désert, « une terre ruinée et déformée. » — « Un désir puéril de détruire, un gaspillage insensé des trésors de la végétation, ont détruit le caractère de la nature, » — « L'émigrant, dit un Allemand distingué, roule avec une rapidité effroyable de l'est à l'ouest à travers l'Amérique, et le planteur aujourd'hui quitte la terre déjà épuisée, afin d'opérer une pareille révolution dans l'Ouest[213]. »

Les effets de cette politique si désastreuse retombent sur la nation même à laquelle le monde en est redevable. Ils se manifestent par une fraude qui s'ingénie constamment à grossir en apparence la quantité des denrées, même aux dépens de la santé et de la vie. — Tout ce qui sert d'aliment est plus ou moins sophistiqué. Le vinaigre est de l'eau aiguisée par de l'acide sulfurique; le thé est un mélange de gypse et de bleu de Prusse, un poison ; le café se fait avec de la chicorée, et la chicorée elle-même est mélangée avec une terre jaunâtre pour ajouter au poids. Le poivre se fabrique avec le tourteau de lin réduit en poudre. Le saucisson se fait avec de la chair gâtée, et l'oxyde de plomb forme l'ingrédient principal de la poudre curry. Le vert-de-gris empoisonne les pickles (conserves au vinaigre). Le vermillon, — sophistiqué lui-même avec de l'oxyde de plomb, — colore le fromage. Si peu donc que le travaille on est en mesure d'acheter des utilités, ce peu se trouve amoindri et souvent nuisible par le mélange de substances qui n'ont aucune qualité nutritive, — qui ne peuvent que causer des maladies, peut-être mortelles.


Si nous passons de la nourriture au vêtement, nous trouvons partout des fraudes du même genre. — Le pauvre travailleur achète des chemises auxquelles une profusion d'amidon donne l'apparence d'un tissu solide. La filasse et le coton ont fourni pour beaucoup les matériaux de son paletot de laine. Il en est de même pour le fer : — le rebut des temps passés s'emploie à fournir les diverses nations de la terre de matériaux pour chaudières à vapeur et pour rails, de qualité tellement inférieure que la vie des voyageurs se trouve compromise, et qu'il y a désappointement de tons leurs calculs pour ceux qui se sont trouvés obligés de se servir d'un tel fer[214].

Comment se fait-il qu'il y ait manque de telles choses? Comment se fait-il que sur un globe qu'on peut dire presque inoccupé, les hommes aient à souffrir, quand toutefois ils n'en meurent pas, du manque d'aliment, de vêtement, de combustible? Pourquoi ne bâtit-on pas plus de maisons? pourquoi n'extrait-on pas plus de houille ? pourquoi ne produit-on pas plus d'aliments? La réponse est dans ces simples propositions : — que la production augmente avec le rapprochement entre les prix des denrées premières et des utilités achevées, lequel suit toujours le rapprochement du consommateur et du producteur; qu'elle diminue lorsqu'il y a écart plus prononcé et que c'est cette dernière tendance qui existe chez toutes les nations qui marchent à la suite de l'Angleterre, c'est-à-dire à peu près le monde,—à l'exception de quelques parties, par nous mentionnées, de l'Europe du Nord et de l'Europe centrale. Dans ces dernières, l'offre de subsistance est en avance sur les demandes d'une population qui s'accroît ; dans les autres, nous trouvons les phénomènes dont on s'autorise pour appuyer la doctrine Malthusienne de l'excès de population, — la tendance chez elle étant vers la centralisation, l'esclavage et la mort.

§ 8. Les lois simples et belles par l'action desquelles l'offre de subsistances et de denrées premières s'adapte pour faire face aux besoins et satisfaire les goûts d'une population qui augmente, nous semble contenues dans les propositions suivantes.[modifier]

Que dans l'enfance d'une société, les hommes, — peu nombreux, pauvres et fait des, sont peu en état de faire des demandes à la nature, — qui, en conséquence, ne leur offre qu'une substance plus abondante et incertaine.

Que leur nombre augmentant les met à même de combiner entre eux, — ce qui augmente considérablement leur force.

Que plus se perfectionne la facilité d'association, plus augmente le pouvoir de faire des demandes sur le trésor de la nature, plus la certitude augmente que les mandats tirés seront payés et qu'on obtiendra une quantité plus considérable d'aliments et de denrées premières, en retour d'une certaine quantité donnée de travail.

Que plus la terre donne et plus s'accroît l'aptitude à utiliser les différentes parties des utilités obtenues, — la faculté d'accumulation croissant ainsi avec une force constamment accélérée et facilitant la construction d'un nouvel outillage amélioré, qui sert à acquérir de plus en plus le commandement des services de la nature.

Que plus l'outillage est parfait, moindre devient la dépense de force musculaire, — moindre est la déperdition de puissance de l'homme et moindre la quantité d'aliment nécessaire pour remplacer les matériaux dépensés.

Que moindre est cette quantité, plus il y a tendance à substituer les produits du règne végétal et minéral à ceux du règne animal seulement, — le besoin d'obtenir des subsistances augmentant ainsi à mesure que le besoin diminue.

Plus s'accroît la tendance à cette substitution, plus s'accroît aussi celle à créer des centres locaux, plus augmente la proportion de force obtenue qui peut être employée à mettre de plus en plus au jour les trésors latents de la terre, plus vite s'accroît le pouvoir de combinaison, plus se perfectionne le développement des facultés de l'homme, plus s'accroît la tendance à produire l'homme véritable, — capable de devenir le maître absolu de la nature et maître de lui-même.

Que plus il y a tendance à développer les trésors latents de la terre, plus s'accroît la concurrence pour Tachât du travail, — plus, grande est la valeur de l'homme, — plus équitable la distribution des produits du travailleur — et plus forte la tendance au développement général du sentiment d'espoir dans l'avenir et de responsabilité pour l'exercice du pouvoir acquis par les moyens d'action dans le passé.

Que plus le sentiment d'espoir est élevé, plus forte est la tendance à chercher dans le mariage la satisfaction des sentiments tendre pour la femme et les enfants et l'amour du foyer, et moindre la tendance à n'y chercher qu'une satisfaction purement animale.

Qu'ici la nature coopère avec l'homme, — la force vitale tendant de plus en plus à renforcer les qualités qui raisonnent, et se portant moins vers celles de procréation.

Qu'en conséquence, chaque pas du progrès vers la civilisation réelle conduit à augmenter le pouvoir de demander à la nature des moyens de subsistance, — tandis qu'en même temps diminue la proportion d'aliment que demande le nombre de bouches pour être nourri ; et qu'aussi le nombre de bouches lui-même perd lentement, mais d'une manière certaine la tendance à augmenter, — le résultat final étant une élévation considérable du rapport des subsistances à la population.

Telles sont les différentes forces dont il s'agit de considérer l'action combinée pour que l'offre de subsistances et de denrées premières s'accorde convenablement avec la demande, — forces qui agissent à l'intérieur et en dehors du système humain, et tendent à établir parmi ses différentes fonctions un équilibre régulier, tout en développant leur pouvoir à élever les subsistances au niveau d'une demande qui, elle-même, diminue constamment dans son rapport au chiffre des besoins à satisfaire. Les sciences et les arts qui sont subordonnés à la production des denrées premières doivent marcher du même pas, à mesure que la moralité et l'intelligence de la race se développent de plus en plus. Les forces qui combattent contre la vie humaine et celles auxquelles cette vie doit recourir pour son entretien, tendent à s'équilibrer ; la prépondérance des unes sur les autres dépend de l'homme lui-même.—La loi qui régit le cours des choses tend à un exact équilibre. Dans l'homme, et uniquement dans l'homme, l'exercice de la faculté procréatrice est placé sous la conduite de l'intelligence, — cette intelligence M ayant été donnée afin qu'il puisse s'éleva à l'empire et la direction de toutes les forces merveilleuses de la nature, y compris sa propre force.

Même dans le désaccord d'une disproportion accidentelle, l'harmonie des moyens adaptée à l'accomplissement des fins désirées se montre encore partout et quand cet ordre providentiel sera obtenu finalement, par le plein développement des pouvoirs de la terre, toute disproportion apparente doit disparaître, — la loi brillera au-dessus de toutes les tentatives de mauvaise interprétation. L'erreur et l'abus diminuant dans leur proportion, l'harmonie et la beauté de la vérité éternelle deviendront plus clairement visibles et les voies de la Providence seront justifiées à l'homme.

CHAPITRE XLVIII.

DE LA COLONISATION.[modifier]

§ 1. Considérons le grand plateau asiatique et n'importe lequel de ses versants.[modifier]

Nous voyons des flots d'hommes qui se répandent sur le globe au nord, au sud, à l'est et à l'ouest vers les terres plus basses et plus riches, — les premiers sont exploités ayant été ceux qui possèdent au moindre degré ta propriété de produire les subsistances. C'est de ce point que les races européennes sont parties pour venir occuper les terres créées à leur usage[215]. À chaque degré de progrès nous les voyons s'arrêter dans leur course et s'adonner à la culture des sols élevés et légers : la sèche Arcadie, la rocheuse Attique, — les monts de l'Étrurie et du Samnium, — les revers des Alpes, — la stérile Bretagne, — les hautes terres d'Écosse, — ou le Cornwall ceint de rochers. À mesure qu'augmentent la richesse et la population, nous trouvons partout qu'elles se répandent sur les pentes inférieures, et enfin descendent dans les vallées; — les facilités d'association et de combinaison s'accroissant chaque année ; les pouvoirs latents de la terre étant de plus en plus mis en œuvre ; les utilités perdant de leur valeur à mesure que la valeur de l'homme augmente ; et les individualités diverses des membres qui composent la société prenant un développement correspondant.

La marche que suit une société en formation est précisément la même que celle que présentent à l'observateur les évolutions du monde végétal. — La tendance à croître est toujours accompagnée d'une tendance à se répandre.

Dans l'enfance de l'arbre majestueux, ses racines sont courtes, presque à fleur du sol ; mais, à mesure qu'il croit, elles se lancent dans toutes les directions, — la racine qui fait pivot néanmoins pénétrant dans le sous-sol, et toutes concourant à assurer la stabilité de la masse du tronc et du feuillage. Bientôt les racines latérales émettent des jets qui, comme la racine-mère dans sa jeunesse, prennent leur nouvelle nourriture à la surface du sol. — Avec l'âge, cependant, les répètent la même opération, et elles établissent ainsi des centres locaux d'attraction pour les divers éléments destinés au maintien de la vie végétale. L'arbre-père continue à grandir, s'élevant dans l'air à mesure que le pivot s'enfonce et que la stabilité s'accroît à chaque degré du progrès. Entouré de ses descendants de différents âges qui diminuent en hauteur et leurs racines en profondeur à mesure qu'ils s'éloignent du grand centre, il présente à l'œil une parfaite pyramide double[216].

C'est là aussi la marche de l'homme. S'arrêtant dans sa carrière pour travailler, sa richesse commence à croître. Il défriche des terres, bâtit des maisons ; la richesse et la population augmentent. Il émet les petites racines, et l'établissement prend de l'extension, tandis qu'au centre, les maisons, qui étaient d'abord en petit nombre et isolées, deviennent un bourg. À un nouvel accroissement de richesse et de population, il creuse le puits de mine, il extrait la houille et le minerai et fabrique le fer, — creusant plus profondément, à chaque pas, des fondations sur lesquelles va s'éleva l'édifice social. Avec le temps le bourg devient cité, — qui exerce une puissante force d'attraction, force sujette cependant à être contrebalancée par des forces similaires, quoique plus faibles qui agissent sur d'autres points ; celles-ci exercent un appel sur les membres de la société jeunes et entreprenants, — et les attirent, des riches sols du centre, à des sols plus pauvres qui sont plus loin. Plus tard de nouveaux bourgs se fondent, on fait de nouvelles routes, — ce qui donne de la valeur à d'autres terres et contrebalance de nouveau l'attraction de la cité centrale ; les membres les plus jeunes et les plus pauvres de la société trouvant, sur ces terres moins chères et dans ces bourgs plus petits, l'emploi pour leurs faibles moyens, ce qui ne serait point aussi facile dans la grande cité ou sur les sols riches. Grâce à d'autres accroissements de richesse et de population, la grande cité grandit encore, tandis que néanmoins son attraction est contrebalancée par d'autres attractions incidentes : ouvertures de mines, constructions de fabriques, création de bourgs dans d'autres parties de l'État. L'homme se trouve ainsi toujours soumis aux mêmes grandes forces qui maintiennent l'ordre du système solaire. — Son progrès vers la civilisation est toujours en raison de l'intensité des forces d'attraction et de contre-attraction qui agissent sur lui[217]. Plus cette intensité est énergique, plus s'accélère la circulation sociétaire, — plus il y a concurrence pour l'achat du travail, et des produits du travail, « et plus forte est la tendance au développement des facultés humaines et à ce que se produise l'homme véritable, distinct de l'homme purement animal dont traitent les livres Ricardo-Malthusiens.

Qu'une petite cabane s'élève dans la forêt vieille, c'est un attrait puissant pour qu'un autre settler vienne planter la sienne tout auprès. Si, à la cabane se joint la possession d'une charrue et d'un cheval, l'attraction est bien plus forte, la réunion des deux settlers en attire d'autres sur le même point; — la force d'attraction augmentant dans une proportion géométrique, à mesure que les hommes, les charrues et les chevaux augmentent dans une proportion arithmétique. Population et richesse augmentant, la maison commune apparaît, — l'église et l'école s'y adjoignent et l'influence se fait sentir au loin, — influence qui va décroissant en raison de la distance, jusqu'à ce qu'elle disparaisse devant les contre-attractions d'un autre établissement. Telle est, de nos jours, la marche des choses dans tous les pays d'Amérique nouvellement exploités; ce doit avoir été la même dans tons les vieux pays de l'Europe.


S 2. « La nature, comme on nous dit et comme nous avons sujet de le connaître, — va ajoutant perfection à perfection dans les pôles jusqu'au tropiques excepté dans l'homme[218] »[modifier]

C'est ce qu'elle fait en descendant des pics neigeux de l'Himalaya aux sols plus riches qui les entourent, soit qu'elle marche vers les chaînes de la Sibérie ou le bassin du Gange, vers les terres humides de la Chine, ou les rivages Aegéens; — le globe pris en masse n'étant presque une répétition, sur une plus grande échelle de ce qui se voit dans chacune de ses divisions, grandes ou petites.

Le tout a été donné pour l'usage de l'homme,—pour lui être soumis, — et pourtant combien elle est petite la partie qu'il a, en ce moment, soumise à son usage ! Regardez n'importe où,les plus riches sols restent inoccupés. — La Suisse compte une population nombreuse, tandis que les riches terres du bas Danube sont en dévastation ; — les hommes se rassemblent sur les pentes des Andes, tandis que les riches sols de l'Orénoque et de l'Amazone restent à l'état de nature,—et que la France, l'Allemagne, l'Italie et l'Irlande présentent, sur une échelle plus petite, un état de choses exactement semblable. Ces faits vous conduisent, et cela nécessairement, à croire que l'homme n'a que peu avancé dans l'accomplissement du commandement divin; et pourtant, n'importe de quel côté nous nous tournons, nous rencontrons cette assertion : que toute la pauvreté et la dégradation de l'humanité est le résultat d'une grande erreur dans les lois divines, en vertu desquelles la population tend à augmenter plus vite que les subsistances et les denrées premières, nécessaires à la satisfaction de ses besoins et à l'entretien de ses forces[219].

« L'Amérique, dit un écrivain contemporain distingué, regorge d'une richesse végétale, non exploitée et solitaire. Ses immenses forêts, ses savanes couvrent, chaque année, le sol de leurs détritus, qui, accumulés depuis les longs âges du monde, forment cette couche épaisse de terre végétale, ce sol précieux qui n'attend que la main de l'homme pour émettre tons les trésors de son inépuisable fertilité[220].

Quant aux tropiques nous y voyons se déployer une telle force de végétation luxuriante que, pour peu que l'homme abandonne ses travaux, à l'instant même ils disparaissent sous les arbres et la verdure[221]. Un espace de 150 mètres carrés, occupé par cent bananiers, donne, au rapport de Humboldt, plus de 2,000 kilogrammes de substance nutritive, — c'est-à-dire que la substance nutritive est comme 133 est à 1, si on la compare avec ce que donne la terre cultivée en blé, et comme 44 est à un avec ce que donne la terre cultivée en pommes de terre. Dans la république de l'Équateur, cette végétation prodigieuse ne cesse pas un instant, — la charrue et la faucille y fonctionnent à chaque saison de Tannée. C'est de même à Venezuela et dans les vallées péruviennes : — l'orge, le riz, le sucre, y viennent à merveille et le climat permet d'emblaver et de récolter pendant toute l'année. On a calculé qu'à lui seul, le bassin de l'Orénoque suffirait à nourrir la race humaine toute entière. Trois arbres à pain fournissent abondamment à la nourriture pendant toute l'année d'un homme adulte[222]. Le riz donne cent fois la semence et le maïs trois cent fois pour le moins.

Néanmoins, ces riches terres sont presque tout à fait inoccupées ; c'est à peine si elles sont appropriées au service de l'homme. Pourquoi? Parce que la nature est là toute puissante,—car c'est là que se trouve le plus haut degré de chaleur, de mouvement et de force. Sont-elles pour rester à jamais ainsi inutiles? On peut répondre que les obstacles à leur exploitation excèdent de peu ceux qui, il y a deux siècles, s'opposaient à ce qu'on réclamât les riches prairies actuelles du Lancashire[223]; ou ceux que rencontrent aujourd'hui les émigrants à l'ouest, lorsqu'ils veulent défricher les plus riches prairies[224]. Dans tout ces cas, le premier homme est faible pour l'attaque,—et la nature est forte pour la résistance. D'année en année il acquiert plus d'aptitude à combiner avec son voisin, ce qui augmente de plus en plus ses pouvoirs, et fait déchoir la résistance de la nature. Chaque pas dans son progrès, à partir du jour où il a dompté le cheval jusqu'à celui où il apprivoise la force électrique, le met plus parfaitement en mesure de tourner contre la nature ce qu'il est parvenu à s'approprier de ses grands pouvoirs. Il est constamment occupé à battre ses portes, à renverser ses murailles; — celle-ci, de son côté, les entend s'écrouler en poudre autour de ses oreilles, et cela avec une rapidité qui s'accroît d'heure en heure.

À chaque pas dans cette voie, la quantité de force musculaire requise pour le travail rural diminue. — L'intelligence se substitue par degré au bras, qui d'abord fut employé sans aucune assistance. L'un et l'autre ont plus de pouvoir pour cultiver les sols riches dans les régions tropicales comme dans les régions tempérées du globe. Où l'un s'arrêtera-t-il? L'autre s'arrêtera-t-elle jamais ? Se peut-il que la partie la plus riche du globe doive rester à jamais complètement inutile? Cela doit faire doute pour ceux qui croient que rien n'a été créé en vain, et qui trouvent, dans l'utilisation constamment croissante de ces matériaux dont la terre est composée et des produits variés de la terre, la preuve de cette vérité[225].

Ce n'est pas cependant aux sols uniquement que nous devons nous adresser pour l'extension du champ des opérations humaines, — toute l'expérience acquise prouve qu'il eût une tendance à l'égalisation graduelle des sols variés dont la terre a été composée. En France, nous l'avons vu, elle se manifeste de la manière la plus frappante, et la France n'est que le monde entier en miniature[226]. Le chemin de fer, en en facilitant l'accès, a déjà mis en activité plusieurs grandes portions de territoire qui jusqu'ici étaient restées sans usage, et il est destiné finalement à faire pour des provinces entières, des États, des royaumes, pour le globe entier, ce qu'il a déjà fait pour des portions de sol d'Angleterre, de France et des États-Unis. D'après tous ces faits, on peut affirmer que le pouvoir que possède la terre de fournir des subsistances à l'homme est illimité dans la pratique.


§ 3. Comment toutes ces terres finiront-elles par être appropriées aux desseins de l'homme ?[modifier]

La réponse est dans ce fait que les fabriques précèdent toujours et ne suivent jamais la création de l'agriculture réelle. En l'absence des fabriques tous les essais de culture se bornent à déchirer le sol et à en exporter les meilleurs composants sous former de denrées premières, — et le pays qui suit cette politique finit toujours par {exportation ou V annihilation de V homme. Donnez à la Turquie le pouvoir de développer ses vastes ressources naturelles, — mettez-la en mesure de fabriquer ses étoffes, — et vous verrez naître une agriculture qui rendra la fécondité aux plaines de Thrace et de Macédoine. — Placez au Brésil l'outillage nécessaire pour extraire ses différents minerais, — pour fabriquer le fer — et pour convertir ses matières premières en étoffes, — et il présentera bientôt au monde un état de choses tout à fait différent de celui actuel[227]. — Que la Caroline ait les moyens de convertir son coton en étoffes, et ses millions d'acres de riches prairies vont devenir productifs. Que les Illinois puissent extraire leur houille, leur plomb, leur minerai de fer, et la population cessera de voir le rendement de son sol diminuer, comme il le fait, d'année en année. Des centres d'attraction une fois créés dans tous ces pays, chacun d'eux fait concurrence à la France, à l'Angleterre, à la Belgique, à l'Allemagne pour l'achat du travail, de l'habileté du talent en tout genre; et plus se développe cette concurrence, plus se développe la tendance à absorber les travailleurs de tous ces pays, — les forces centrifuges et les forces centripètes tendant chaque jour à un équilibre plus parfait ; et tout individu ayant de plus en plus la faculté du choix : s'il ira au dehors ou s'il restera au pays. Tout ce qui tend à inviter à l'émigration est une mesure au profit de la liberté. Tout ce qui tend à forcer à l'émigration est une mesure qui conduit à l'esclavage.

La colonisation grecque, nous l'avons déjà vu, fut dans le principe un résultat de contre-attraction ; aussi fut-elle parfaitement volontaire K Plus tard, lorsque la population se fut livrée exclusivement au trafic et à la guerre, et que sa pauvreté et la dégradation s'étendirent par degrés sur les diverses classes de l'État, la colonisation perdit entièrement son caractère d'acte volontaire[228]. — Elle prit la forme d'expédition, préparée aux frais du trésor public, pour remplir la place et prendre possession des terres des premiers colons, dont la ruine s'accomplissait par suite de mesures adoptées pour maintenir le pouvoir central qui allait toujours accaparant[229].

La première colonisation avait créé partout des centres locaux qui enfantaient l'activité et la vie. C'est précisément le contraire qui a été et qui est la tendance de la colonisation moderne, laquelle est basée sur l'idée d'avilir le prix du travail» de la terre et des denrées premières, — c'est-à-dire d'étendre l'esclavage sur le globe. Sous cette idée, tous les centres locaux tendent à disparaître; la terre perd de son pouvoir, la production diminue, Je propriétaire gagne en domination, la concurrence pour l'achat du travail diminue, tandis que la concurrence pour le vendre augmente d'année en année; et l'homme perd de sa liberté, — et la nécessité s'accroît de fuir vers d'autres terres, si l'on ne veut pas périr de faim au pays. Sous cette idée, les Irlandais ont été forcés de s'exiler pour demander à l'Angleterre et à l'Amérique le pain et le vêtement qu'ils ne pouvaient plus obtenir sur la terre natale[230]. Sous cette idée le monde a vu l'anéantissement des centres locaux de l'Inde suivie d'une somme de désastre telle que les annales du commerce n'en offrent point d'autre exemple[231]. Sous cette idée l'industrie asiatique, de Smyrne à Canton, de Madras à Samarcand, a été tellement ébranlée, nous apprend M. Mac Culloch, qu'il n'est pas à croire qu'elle se relève jamais, — on en voit le résultat dans l'immense exportation de travailleurs hindous pour Maurice, et de coolies chinois pour Cuba et Bemerara. Sous cette idée, près de deux millions de noirs ont été transportés aux Indes occidentales anglaises, et les deux tiers avaient disparu sans laisser de descendances avant que passât le bill d'émancipation[232]. Sous cette idée la population de Turquie et de Portugal va diminuant, —les centres locaux disparaissent,—la terre perd sa valeur,—et le pouvoir de production s'affaiblit d'année en année[233]. Sous cette idée, le Canada s'est vu privé de tout pouvoir de diversifier son industrie, et aujourd'hui il présente des masses de population qui ne trouvent aucunement à vendre leur travail ; — son pouvoir d'attraction, comme correctif des maux qui naissent de la centralisation transatlantique, a par conséquent entièrement cessé. Sous cette idée, la Chine a été tellement inondée d'opium que la voie est pavée pour introduire dans ce pays le système d'épuisement qui a ruiné l'Inde<ref name="ftn246">Depuis l'extension du marché pour les produits de l'Inde, on calcule l'augmentation de la mortalité en Chine à 400,000 têtes par année. Pour montrer de quel œil ce commerce est regardé dans l'Inde elle-même par des hommes chrétiens, il suffira de l'extrait suivant d'une Revue, récemment publiée dans le Télégraphe de Bombay, de documents à cet égard :

« Qu'un gouvernement qui fait profession d'être chrétien produise, de sa seule autorité et sous sa seule responsabilité, une drogue qui non-seulement est de contrebande, mais qui est essentiellement nuisible aux plus grands intérêts de l'humanité ; qu'il encaisse annuellement dans son trésor des millions de roupies, qui, si on on ne peut les qualifier le prix du sang, sont manifestement le prix de la déperdition physique, de la misère sociale et de la ruine morale des Chinois ; et que cependant les remontrances persévérantes de la presse, tant mondaine que cléricale, ni celles de la société ne puissent rien contre ce système inique, c'est là certainement un fait étonnant dans l'histoire de nos éthiques chrétiennes. »

Un Américain accoutumé à recevoir de nous des représentations passionnées contre sa propre nation, au sujet de l'esclavage, serait bien excusable de nous dire avec quelque peu d'impatience : « Médecin, guéris-toi toi-même, » et de nous exposer avec amertume la triste inconséquence de l'Angleterre, qui déclame avec véhémence contre l'esclavage américain, tout en poussant à démoraliser la Chine.

La Revue, à propos de cette déperdition de vie humaine, termine ainsi :

« Quelle destruction sans pareille ! Les sacrifices au Jaggernauth de l'Inde ne sont rien en comparaison. Nous le répétons, l'esclavage seul est comparable en horreurs avec ce monstrueux système d'antiquité. En écrivant, nous nous sentons confondu devant l'énormité de son immoralité et l'immensité des désastres qu'il enfante. Son énormité elle-même semble en quelque sorte le protéger. Si le mal était moindre, il semble qu'une seule intelligence suffirait pour le mesurer ; mais il est tel que nous ne pouvons le saisir tout entier. Il n'y a pas de termes pour l'exprimer; il n'y a pas d'indignation assez énergique, assez brûlante pour en faire justice.

« L'énorme richesse qu'il amène dans nos coffres est Tunique argument qui plaide peur lui. Les cris de misérables esclaves du vice sont sa seule bienvenue; les malédictions de tout ce qui est moral et vertueux dans un empire de trois cent soixante millions d'âmes éclatent à son introduction ; les prières des chrétiens éclairés demandent grâce sur son passage ; l'indignation de tous les esprits honnêtes est son unique : « Dieu vous assiste ! »

» Il porte avec lui la flamme et le glaive, il laisse derrière lui des banqueroutes, l'idiotisme, des cœurs brisés, des âmes perdues. Ennemi de tous les intérêts de l'humanité, hostile aux humbles vertus de la terre, en guerre ouverte contre l'inépuisable bienveillance des cieux, puissions-nous bien tôt avoir à nous réjouir de son abolition! » </ref>.

Sous cette idée, la population des États-Unis a déjà épuisé plusieurs des vieux territoires, et elle répète la même œuvre dans le bassin du Mississippi. N'importe où vous jetez les yeux dans les pays soumis au système aurais, vous trouvez les mêmes résultats : — nécessité toujours croissante de coloniser diminution de productivité du sol, avilissement de la valeur de la terre et de l'homme.

Toutes les nations plus avancées ont cherché à se défendre contre ce système. — Elles ont, par des mesures de protection, cherché à établir cette contre-attraction sans laquelle il ne peut exister à l'harmonie dans le inonde physique ni dans le monde social. Chez toutes, elle a augmenté la concurrence pour l'achat du travail, et elle offre ainsi un avantage sur l'importance de tous les objets de l'industrie humaine qui leur manquent. Chez toutes, elle facilite l'exportation du genre d'industrie qu'elles possèdent en surabondance ; — et par là s'établit l'équilibre parfait des attractions nécessaires au maintien d'harmonie dans le mouvement social. Comme preuve, nous ferons remarquer que, tandis que l'Australie se peuple d'émigrants transportés aux frais de l'État, et tandis que la grande masse des Irlandais qui arrivent en Amérique n'ont pu quitter leur pays qu'au moyen de remises d'argent envoyé par leurs amis du dehors, ceux qui arrivent du continent, non-seulement acquittent leur passage, mais, de plus, apportent avec eux un capital notable qui leur sert à acheter de la terre[234].


§ 4. Venant aux État-Unis, nous trouvons un perpétuel changement de système.[modifier]

La tendance générale, néanmoins, se prononçant pour la politique qui conduit à l'épuisement du sol des vieux États et à l'expulsion des travailleurs vers l'ouest. Parfois, par exemple dans la période de 1825 à 1835, — dans celle de 1843 à 1847, — et dans les premières quelques années de la fièvre d'or de Californie, — il y a eu une tendance à créer des centres locaux d'attraction, suivie d'un développement de concurrence pour l'achat des services du travailleur, et, par conséquent, suivie aussi d'une augmentation du chiffre d'immigrants. Sous le système du libre-échange, la concurrence pour la vente du travail s'est toujours accrue et l'immigration s'est arrêtée,—le travailleur étranger perdant la faculté de décider par lui-même s'il doit rester au pays ou aller au dehors[235]. Sous le premier système, le pouvoir attractif de la terre avait augmenté, — ce qui permettait à l'Américain de rester au pays, et invitait l'étranger à venir du dehors pour coopérer à ses travaux. Sous l'autre, c'est le pouvoir expulsif qui a augmenté rapidement, — forcera l'Américain à quitter son pays et à fuir à l'étranger, et forçant également l'étranger à rester chez lui, même alors qu'il ne peut s'y procurer la subsistance et le vêtement nécessaires.

Comme principe, la politique américaine a tendu dans la direction du système anglais ; — elle ne s'en est départie, en quarante ans, que deux fois et pour des laps de temps bien courts[236]. Chaque fois qu'elle a repris son mouvement, il y a eu diminution de concurrence pour l'achat du travail, et l'immigration s'est arrêtée. Et à chaque fois, l'abandon des vieux États s'est prononcé davantage, et les effets s'en font sentir aujourd'hui.

Si nous considérons d'abord le New-England, nous voyons une émigration du genre le plus remarquable. — À mesure qu'elle se prononce, on voit se développer la consolidation de la terre, la diminution de culture, la difficulté d'entretenir les écoles, les églises, les routes, le gouvernement. Dans telle localité, vous entendrez dire : « Il est évident que le nombre des familles, dans beaucoup de nos communes agricoles, va diminuant ; » ou ceci : a Les vieux domaines tombent aux mains de quelque voisin, on se détériorent dans les mains de quelque propriétaire qui vit au loin. » Dans telle autre, vous apprendrez que a les églises sont réduites à la dernière extrémité, » et que, « n'était la société des missions, qui leur vient tant soit peu en aide, elles devraient céder au plus profond découragement. Et il en est ainsi dans tout le New-England ; et il n'y a pas à s'étonner, nous dit-on, que tant d'églises languissent, mais qu'elles aient pu lutter si longtemps contre la constante et large déperdition de leur rigueur et de leur piété.

À son tour, l'État de New-York nous présente le rendement moyen du blé, tombé à un peu plus d'une douzaine de boisseaux, —la population rurale diminuée, et par conséquent la terre se consolidant de plus en plus d'année en année. Dans la partie ouest de l'État, où sont les plus belles terres à blé du monde entier (qui n'étaient récemment que forêts vierges), nous trouvons les fermiers engagés dans une discussion sur la nécessité d'abandonner la culture du blé, comme l'unique moyen de s'affranchir des ravages des insectes que la Providence a chargés de déplacer la matière végétale malade et usée. Forcés d'épuiser leur sol, et ne pouvoir varier la culture, ils voient leurs plantes s'affaiblir de jour en jour et devenir une proie de plus en plus facile pour la mouche et les autres ennemis. Il en résulte que l'émigration augmente constamment et que diminue la possibilité d'entretenir les établissements locaux.

L'Ohio et l'Indiana suivent rapidement la même voie, et pourtant il n'y a pas quarante ans que ce dernier territoire est occupé. En poussant plus loin, nous voyons en Virginie un territoire qui suffirait à nourrir toute la population de la Grande-Bretagne, et où cependant la population elle pouvoir sont en déclin. La Caroline et la Géorgie ont à peu près cessé de croître en population ; en même temps l'Alabama, un État que, il y a quarante ans, les Czeeks et les Cheroquois possédaient encore, prend la même marche. — Le rendement du sol baisse, — la terre se consolide -— et la possibilité de développer ou même d'entretenir les églises et les écoles diminue d'aunée en année[237].

Tous les avocats de la doctrine Ricardo-malthusienne se sont accordés pour attribuer la prospérité passée de la population américaine à la quantité considérable de terres fertiles dont elle peut disposer. Ils ont supposé qu'elle recevait, comme salaires de ses services, plus que ce qui est ailleurs absorbé comme rente. Comme cependant ce sont toujours les sols de qualité inférieure qui sont les premiers exploités, et que les sols riches restent sans produire jusqu'à ce que la richesse et la population soient augmentés, il est évident qu'il y a eu sur les premiers une déperdition considérable de travail — en même temps qu'on s'est soumis à une taxe de transport qui eût plus que suffi pour entretenir des armées dix fois plus considérables que celles de l'Europe réunie. De riches prairies dans les États atlantiques sont restées i l'état de nature, tandis que des millions d'hommes se sont portés vers l'ouest pour obtenir d'une acre de terre quelque trente ou quarante boisseaux de blé, dont les trois quarts étaient absorbés par le trajet vers des marchés lointains. Les acres de turneps ou de pommes de terre donnent 12 ou 14 tonnes, tandis que le rendement moyen de toutes les terres à blé du jeune État de l'Ohio ne va pas à autant de boisseaux. Le résidu d'une des premières acres fertilisera les acres plus pauvres autour d'elle, tandis que le résida des terres à blé, envoyé sur le marché lointain, trouve sa place dans le sol d'Angleterre. Que le consommateur soit à côté du producteur» et ce dernier peut faire croître ces denrées que la terre fournit par tonneaux. Séparez-les, et le fermier se trouve borné à la culture de ces denrées qui se mesurent par boisseaux, si ce n'est par livres.

Regardez n'importe où, vous voyez que là où l'on crée des centres locaux, — où l'on ouvre des puits de mines, — où l'on construit des hauts-fourneaux, — où l'on améliore les chutes d'eau, pour établir des usines, — la terre gagne en valeur. Pourquoi? Parce que là où consommateur et producteur sont côte à côte, la terre est affranchie de la taxe épuisante du transport, et que le possesseur se trouve à mémo de consacrer son temps, son intelligence et tout le capital, que dès-lors, pour la première fois, il a la faculté d'accumuler, à forcer les sols plus riches de lui donner les quantités considérables de subsistance qu'ils sont capables de donner ; — qu'il leur rend le résidu, et maintient par là son crédit à la grande banque sur laquelle il tire des mandats, désormais plus considérables. Pour qu'un bon sol de prairie fournisse aux frais qui le mettront en terre arable, il faut que le fermier ait près de lui un débouché pour son lait et sa crème, son veau et son bœuf. Pour qu'il puisse varier sa culture, et par là améliorer sa terre, il faut qu'il ait facilité de vendre ses pommes de terre et ses choux, aussi bien que son orge et son blé. Faute de débouchés, sa pomme de terre ne pouvant lui payer les frais d'une mise eu terre arable, —il part pour l'ouest, où il s'appropriera plus de terre pour l'épuiser à son tour. De là il résulte qu'une population de trente millions d'âmes est aujourd'hui disséminée sur des millions de milles carrés, et forcée de consacrer une si grande part de son temps au travail de construire des routes, qui lui permettent quelque économie sur la taxe de transport, dont le payement l'appauvrit aujourd'hui.

Le système américain tend, en principe, à tirer de la grande banque de la terre tout ce qu'elle peut payer, sans lui rien donner en retour, — tendance qui est la conséquence directe de ce qu'il manque à protéger la population contre un système qui a pour but l'avilissement des prix de la terre, du travail et des produits de la terre[238]. Ce degré de prospérité auquel est parvenue la population des États-Unis, elle ne l'a pas dû à la quantité considérable de terre sur laquelle elle a été dispersée. Dans tous les autres pays, les hommes ont été le plus pauvres alors qu'ils avaient plus de terre à leur disposition, et alors qu'ils avaient en apparence le plus à choisir entre les sols de qualité supérieure et ceux de qualité moindre. La terre fertile, non exploitée, abondait à l'époque des Édouard» et pourtant les subsistances s'obtenaient plus difficilement qu'aujourd'hui. Au Mexique, la terre abonde beaucoup plus qu'aux États-Unis, et pourtant les denrées sont de qualité inférieure et coûtent beaucoup plus de travail à obtenir. — Le total de la production agricole dans ce pays, qui compte une population de huit millions d'âmes» reste au-dessous du chiffre de la production d'un seul des États américains. La terre est plus abondante en Russie, à Ceylan, à Buenos-Ayres, au Brésil, et pourtant on fait là peu de progrès. Elle était plus abondante en France, à l'époque de Louis XV, qu'aujourd'hui, et pourtant on y mourait alors a comme les mouches en automne ; » au lieu qu'aujourd'hui on y est bien nourri et bien vêtu.

La prospérité vient avec la diversité dans la demande des efforts humains, — avec le développement du pouvoir de l'homme, — avec l'accroissement du pouvoir d'association, — avec la division de la terre, — avec la concurrence pour l'achat du travail,—chaque pas dans cette voie conduisant à accroître la faculté pour le travailleur de décider lui-même s'il ira à l'étranger ou s'il restera au pays ; tout en diminuant la nécessité d'aller à l'étranger chercher la subsistance et le vêtement qui lui sont refusés au pays.

Dans l'Union, cette nécessité s'accroît — par suite de ce que le pouvoir d'association tend constamment à diminuer. De là vient que l'histoire des quelques dernières années présente une marche vers la croyance que l'esclavage de l'homme est d'origine divine, et vers la démoralisation du peuple et de l'État252.


§ 5. En vertu de l'harmonie parfaite de tous les intérêts réels et durables de l'humanité , l'erreur introduite dans une société engendre Terreur partout.[modifier]

Nous avons la preuve complète que c'est ici le cas, dans ce que nous voyons se produire aujourd'hui au grand centre de ce système funeste. La ruine, en Irlande, du pouvoir d'association tendait à forcer l'émigration d'Irlandais en Angleterre, — et par suite, à avilir le prix du travail» au grand désavantage du travailleur anglais[239].

La guerre persévérante contre l'industrie de toutes les nations, guerre dont nous avons parlé dans un des chapitres précédents, a conduit à cette idée fausse : qu'il était utile à la prospérité du peuple anglais d'étouffer au berceau toutes les industries manufacturières du monde, celle de la Grande-Bretagne exceptée, d'où a suivi nécessairement la ruine des petites fabriques de la Grande-Bretagne elle-même. Il en est résulté qu'il n'y a aujourd'hui place pour le petit capitaliste dans aucune branche d'industrie, et que la partie de la société qui est engagée dans le trafic, — c'est-à-dire qui vit en arrachant le morceau de pain de la bouche au reste de la population, —augmente de jour en jour. La nécessité d'émigrer devient plus pressante pour ces derniers.—La séparation des hautes classes et des classes inférieures se forme par un abîme qui se creuse et s'élargit de plus en plus<ref name="ftn253">« Aujourd'hui, l'ouvrier, dans la Grande-Bretagne, n'a point de perspective devant lui. À force d'habileté et de sobriété soutenues, il peut épargner quelques centaines de livres; mais à quoi bon! Ce petit capital épargné, ~ mettez quelques milliers au lieu de centaines de livres sterling, — ne peut rien dans l'état présent de notre négoce et de nos manufactures, en concurrence avec les vastes capitaux, accumulés par une suite d'héritages, qui occupent à l'avance chaque branche d'industrie et de manufacture, et qui produisent à meilleur marché que notre homme ne pourrait le faire avec ses faibles moyens. La terre, par l'effet des privilèges accordés à cette sorte de propriété, et de ce que coûtent ses titres, est hors de sa portée aussi bien que le négoce et l'industrie. Il n'est point de petits biens fonciers dans la Grande-Bretagne, généralement parlant, qu'un ouvrier ou un homme de classe moyenne puisse acheter, pour s'y installer avec sa famille et y vivre en yeoman4ravaiUmjir, ou en paysan propriétaire ; les petits capitaux, après l'accumulation effectuée, sont donc poussés forcément dans le négoce ou la fabrication, bien que chaque branche soit surabondamment pourvue des moyens de production. Où se tournera un homme qui n'a qu'un petit capital de trois ou quatre mille livres ? où entrera-t-il avec quelque perspective raisonnable de ne pas perdre son petit capital dans ses efforts les plus honnêtes et les plus prudents? Et que peut faire l'ouvrier sinon dépenser ce qu'il gagne, boire, tomber dans un genre de vie d'insouciance et d'imprévoyance, quand il voit clairement que tout chemin à une condition indépendante est, par le pouvoir du grand capital, fermé pour lui ? Un vasselage dans l'industrie et le négoce a succédé au vasselage de la terre ; et le serf de l'atelier est dans une condition infime et plus dénuée que le serf de la glèbe, parce que sa condition ne semble pas simplement résulter d'une économie sociale erronée et artificielle, comme Tétait la féodalité, à laquelle on puisse remédier, mais bien l'effet inévitable de causes naturelles. » — Laing. Notes of a Traveller, p. 117.

« Ceux qui sont au-dessus du besoin et de la pauvreté donnent néanmoins encore un coup d'œi1 à cet abîme de misère et de dégradation au-dessous d'eux, et, se félicitant d'y être échappés, ils ne se plaignent pas et n'osent pas se plaindre de maux d'un caractère moins terrible. Ils se taisent sur cette armée qui assiège leur propre position et dérobe à chaque famille sa paix ; ils se taisent sur ce débat continuel, cette lotte du négoce qui sème le germe de tant de haines dans chaque ville et chaque village. Le loup n'est-il pas encore à la porte? » ~ Thorndale. On the Conflict of Opinions. </ref>.

La consolidation de la terre chassant le travailleur vers les villes et la consolidation du capital diminuant la concurrence pour l'achat du travail dans les bourgs et les villes, la faculté diminue nécessairement pour le travailleur de décider pour qui et à quoi il travaillera. —Il en résulte augmentation de cette concurrence pour la vente du travail, regardée aujourd'hui comme tellement indispensable au progrès des manufactures anglaises, mais qui n'est qu'une autre dénomination de l'esclavage[240].

Plus s'élargit l'abîme qui sépare les grands propriétaires des travailleurs du sol, plus il se fait de place pour être occupée par les intermédiaires, et plus diminue la part tant de ceux qui possèdent la terre que de ceux qui la travaillent<ref name="ftn255">« Debarnard-Castle, je fis, à cheval, 23 milles, à compter de High-Force, une chute de la Tees, jusqu'à Darlington, passé Raby-Castle, à travers le domaine du duc de Cleveland. Le marquis de Breadalbane parcourt cent milles à cheval, en droite ligne jusqu'à la mer, sur sa propriété. Le duc de Sutherland possède le comté de Sutherland, qui traverse l'Écosse d'une mer à Vautré. Le duc de Devonshire, sans compter ses autres biens, possède 96,000 acres dans le comté de Derby. Le duc de Richmond a 40,000 acres à Goodwood, et 300,000 à Gordon-Castle. Le parc du duc de Norfolk, en Sussex, a quinze milles de tour. Un agronome a acheté récemment rile de Lewes dans les Hébrides, de la contenance de 500,000 acres. Les propriétés du comte de Londsdale lui donnent huit sièges au parlement. — Emerson. English Traits.

On prétend que la propriété des deux tiers du territoire de l'Angleterre se répartit entre deux mille personnes. Quarante-six jouissent d'un revenu de 2 millions et un quart de dollars ; — quatre cent quarante-quatre personnes ont un revenu de 50 à 250 mille dollars, — et huit cent onze personnes, un revenu de 25 à 50 mille dollars ; — treize cents personnes ont des fortunes princières, — mais c'est un petit nombre comparé à la population totale.</ref>. Plus s'élargit l'espace entre le grand manufacturier et le régiment de bras employés dans son usine, plus les agents intermédiaires deviennent nombreux.— Chacun d'eux s'ingéniant pour obtenir de bons prix pour le travail à faire, et à payer le moins possible à ceux qui le font[241].

Le système tend partout à placer haut le travaux dépens de l'agriculture, — en visant, comme il le faisait à l'époque d'Adam Smith et comme il le fait aujourd'hui, à avilir le prix de tout ce qui est matières premières pour les manufactures. D'après cela, comment s'étonner de voir exprimée» par un des écrivains modernes les plus distingués de l'Angleterre, l'opinion que l'anéantissement des classes n'est point un mal imaginaire ni un mal qui soit éloigné. — L'Angleterre, deviendra une Gênes sur une large échelle, avec une aristocratie vivant dans le luxe et dans une splendeur presque royale, et la grande masse 4e la communauté en haillons et famélique[242].

C'est dans de telles circonstances que les quelques dernières années ont vu partir des lies anglaises, une émigration involontaire, qui n' a point eu d'égale en nombre, si ce n'est dans l'histoire du commerce d'esclaves en Afrique. L'Australie a été peuplée par des Convitcs[243]. On a employé des commissaires d'émigration pour exporter les femmes qui devaient servir de compagnes aux hommes que les navires avaient transportés. On a chassé des Écossais de leurs petites tenures et on les a envoyés au Canada où ils sont arrivés en plein cœur de l'hiver, sans ressource aucune pour se procurer la nourriture et le vêtement. En Irlande on a mis à bas cottages et hangars, pour forcer à l'exportation les malheureuses familles qui les occupaient[244]. Voilà comment 2,144,802 individus ont quitté le Royaume-Uni dans la courte période de sept ans, qui a fini en 1854. Sur ce nombre, il est probable que 100,000 ont péri dans le trajet vers leur nouvelle demeure, victimes du système qui trouve dans Tachât sur le marché le plus bas et la vente sur le marché le plus cher, le stimulant suprême à l'action, et qui voit dans l'homme un pur instrument à l'usage du trafic[245].


§ 6. L'homme chercher à acquérir l'empire sur la nature.[modifier]

Pour y parvenir, il doit apprendre à utiliser les diverses facultés qui le distinguent des animaux inférieurs. Plus elles sont utilisées, plus se perfectionne son pouvoir de combinaison avec ses semblables, plus se développent les diverses utilités de la terre, plus s'accélère la circulation sociétaire, plus s'accroît la faculté d'accumulation, plus l'équité règle la distribution, plus il y a pour les services concurrence entre le sol Datai et les sols lointains, et plus il y a pour lui faculté de choisir entre eux, plus il y a rapprochement entre les prix des denrées premières et ceux des utilités achevées, et plus grande est la tendance à ce que la valeur de la terre et de l'homme s'élève et à ce que l'État soit puissant, comme on le voit ici.

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Dans cette direction, — allant de haut en bas, — font route aujourd'hui toutes les nations qui suivent la trace de Colbert et de la France, et la France elle-même. Les États-Unis ont aussi parfois pris cette direction, avec une appréciation rapide dans la valeur de la terre et de l'homme. En règle générale cependant, ils ont marché avec l'Irlande, la Turquie, le Portugal, la Jamaïque et autres pays sous la conduite de l'Angleterre, — se mouvant ainsi de bas en haut, — et comme eux ils ont été troublés par la maladie de l'excès de population[246].

La politique anglaise est égoïste et répulsive; son objet essentiel est d'effectuer dans le monde entier la séparation des consommateurs et des producteurs. Dans cette direction se trouvent la pauvreté et l'esclavage; et voilà pourquoi tandis que l'Angleterre cherche à se débarrasser de sa population, aucune des nations qui la prennent pour exemple, même si elles ont en quantité considérable de la terre inoccupée, — n'offre aucun attrait pour fonder établissement, à personne, excepté à de pauvres diables chassés par la pauvreté, si ce n'est même pas le besoin le plus profond<ref name="ftn262">« C'est à peine si l'on peut ouvrir un journal, venant d'un point quelconque du globe, sans y trouver un paragraphe annonçant quelque transport de travaille un d'un pays à un autre. Le mouvement est si universel, en ce qui concerne nos colonies inter-tropicales et les pays en relation directe avec elles, que la question qui se présente naturellement à tout esprit de la portée la plus ordinaire, est : Pourquoi tous ces travailleurs ne restent-ils pas où ils sont, à travailler chez eux ? À quoi bon tant d'évolutions et ces allées et venues de Tun chez l'autre, lorsque chaque pays a de l'ouvrage à faire et des gens vivant sur les lieux pour le faire ? Ces simples questions nous paraissent parfaitement rationnelles, et nous sommes sûr qu'on n'y peut faire aucune réponse qui satisfasse un esprit droit et honnête. Cette désastreuse et laborieuse permutation de l'offre du travail, — cet effort coûteux pour contra» rier les grandes lois naturelles de société, — est une conséquence d'une violation antérieure des lois de la nature, que nous appelons esclavage, et que les possesseurs d'esclaves qualifient servitude bénéficiaire d'une race inférieure sous une race supérieure. » — London Spectator,

Comment cependant se fait-il que les hommes restent dans l'esclavage ? Parce que le pouvoir leur est refusé de diversifier leurs occupations. Une conséquence est que les pouvoirs du sol diminuent, et que les hommes doivent quitter le sol s'ils ne veulent y mourir. De là ce transfert si extraordinaire et si désastreux de travail chez toutes les nations qui ne se protègent pas elles-mêmes contre le système anglais.</ref>.

Ce qui maintient l'harmonie du monde, nous l'avons vu, c'est le parfait équilibre entre les deux forces opposées d'attraction et de contre-attraction. Mieux l'équilibre s'établit, plus le mouvement sociétaire s'accélère, plus il y a tendance à ce qu'augmente la quantité de subsistances obtenues par une certaine quantité de travail. Dans le royaume qui est dominé principalement sinon complètement par l'Angleterre, la répulsion est universelle; et comme une conséquence le mouvement social tend à décroître, et il y a, dans toutes les parties, tendance à fournir sur une plus grande échelle les faits nécessaires pour établir les doctrines de l'école Ricardo-Malthusienne.

CHAPITRE XLIX.

THÉORIE MALTHUSIENNE.[modifier]

§ 1. La grande cause qui jusqu'ici s'est opposée au progrès de l'humanité vers le bonheur, — à laquelle nous devons que la misère et le vice règnent si généralement, — à laquelle nous devons l'inégalité qui existe dans la distribution des bienfaits de la nature, — c'est, nous a dit M. Malthus, « la tendance constante de toute la vie animée à s'accroître au-delà des subsistances préparées pour elle[247] .... »[modifier]

Avant de discuter la justesse ou l'inexactitude de la proposition ainsi émise, il sera bien de préciser pour nous-mêmes et avec soin le sens du mot préparé, tel qu'il est soumis à notre considération. Un père qui aurait mis à la disposition de sa famille tout le contenu d'un grenier bien rempli, a-t-il, ou n'a-t-il pas préparé de la subsistance pour elle? S'il leur a donné, dans la plus grande surabondance, tous les matériaux de combustible et de vêtement; s'il les a doués de tout le savoir pour la transformation de ces matériaux, sera-t-il juste de l'accuser de n'avoir rien préparé de ce dont ils avaient besoin pour la préservation de chaleur vitale; et cela sous l'unique prétexte qu'il a refusé de moudre le grain, de cuire le pain, de couper et transporter le bois, de tisser le coton et de lui donner la forme de chemises et de pantalons ? Après qu'il a mis à leur disposition de quoi pouvoir se nourrir et se vêtir s'ils le veulent, est-il à blâmer s'ils souffrent de la faim? La faute en est-elle à lui ou à eux? Assurément ce n'est pas à lui.

Venant maintenant à la grande famille humaine, nous demanderons quel est le sens réel du mot ainsi employé, comme applicable à la provision faite par le grand-père de tous, pour fournir à ses membres la nourriture et le vêtement dont ils ont besoin. Devons-nous le prendre comme se rapportant seulement au nombre des formes déjà organisées, végétales et animales, très-disséminées sur la surface du globe, ou se rapportant beaucoup plus convenablement un grand magasin de matières premières capables d'être amenées à recevoir ces formes déposées dans le grand trésor de la nature et n'attendant que l'appel de l'homme pour lui être de service? La houille et le minerai gisant au sein de la terre ; le blé et la laine, dont les éléments abondent tellement, n'ont-ils pas été préparés à son usage aussi bien que l'herbe qui croît dans la prairie? Toute l'électricité répandue partout n'a-t-elle pas été préparé pour lui aussi bien que la quantité insignifiante qui se manifeste dans l'éclair rapide. Tous les pouvoirs de la terre et de l'atmosphère, quels qu'ils soient et n'importe où ils se trouvent n'ont-ils pas été préparés pour son service; et lui-même n'a-l-il pas été doué de toutes les facultés nécessaires pour le mettre m état de les forcer de fournir à ses besoins, de l'aider à satisfaire ses désirs... Qu'il en soit ainsi, cela ne peut faire un doute. Si donc il périt au milieu de ce vaste trésor, la faute en est elle au créateur ou à lui-même?

Que des hommes périssent ainsi et que le cas ne soit pas rare, nous le savons. Quelle en est la raison ? « L'insuffisance, nous dit-on, de la provision de subsistances préparées pour leur usage. » Cependant quelle preuve en avez-vous? Les hommes ont-ils jamais trouvé que le trésor fût épuisé ! Ont-ils jamais vu leurs mandats protestes, lorsqu'ils ont bien tenu leurs comptes avec le grand caissier? N'ont-ils pas au contraire trouvé, après à la balance faite, un plus gros chiffre à leur crédit, lorsqu'ils ont rempli les conditions auxquelles la terre consente à prêter, — c'est-à-dire le retour ponctuel des matières premières après qu'on en a usé. L'histoire de toute nation en progrès nous en donne la preuve. — L'offre des subsistances s'est accrue plus rapidement que la population qui devait se les partager, dans tous pays où les hommes ont acquis l'aptitude de combiner assez leurs efforts pour mettre en activité les divers pouvoirs dont ils ont été doués. Jusqu'ici donc l'homme n'a pas eu l'occasion de mettre à l'épreuve la suffisance du stock d'aliments, de vêtements et de combustibles préparés pour lui.

On nous parle cependant dune loi universelle : que la tendance à s'accroître au-delà de la subsistance préparée existe de de même à un degré considérable dans toutes les parties du règne animal. D'un autre côté, nous apprenons qu'une seule ferme peut nourrir plus de bétail qu'on n'en entretiendrait dans un pays de forêts[248]. D'où il suit évidemment qu'on peut tirer dans un cas plus de subsistance d'une seule acre qu'il n'en est fourni dans l'autre cas par cent acres. Il n'est pas moins évident qu'elle avait déjà été préparée par une main toute puissante,—l'homme ne pouvant n'en tirer de la terre qui n'y ait été placé auparavant. Cette subsistance y avait certainement été placée ; mais avant que la terre commençât à exécuter le travail pour lequel elle a été faite, il était nécessaire que l'homme se mît lui-même en mesure de prendre le commandement, guidant et divisant les diverses forces naturelles dans le but d'accélérer leur circulation, et par là de mettre la simple matière inorganique en état de prendre les formes complexes et développées à un haut degré de la vie animale. Des millions de buffles, nous le savons, trouveraient à vivre sur des prairies qui, aujourd'hui, n'en nourrissent que dix mille, si l'homme avait les connaissances qui le rendissent apte à mettre à profit les pouvoirs du sol sur lequel ils sont errants. En quelque lieu que ce soit, il ne les acquiert qu'après avoir appris à coopérer avec ses semblables; — le pouvoir ne s'obtient qu'à cette condition. Faute de la remplir, la population des prairies fait probablement chorus avec les écrivains de l'école Malthusienne pour accuser ce la nature d'être avare, » quand la difficulté ne provient réellement que de leur propre incapacité.

C'est aussi un fait bien connu, que tout rapide qu'a été l'accroissement de la population américaine, l'offre des huîtres s'est accrue si bien, — qu'aujourd'hui qu'il s'agit de satisfaire trente millions de consommateurs, la moyenne par tête est plus forte qu'alors que les consommateurs n'étaient qu'au nombre d'un million. Comment cela s'est-il fait? Il n'y a pas augmentation dans la quantité de subsistance préparée pour ces animaux; — les constituants de l'eau dans laquelle elles vivent sont les mêmes que ceux des eaux de l'époque de William Penn. Comment est venue cette si grande tendance à ce changement spécial dans la forme de la matière , à ce que la matière inorganique prenne cette forme organique spéciale? C'est que toute immense qu'était le magasin de force préparée, il lui était imposé de demeurer latente et sans développement jusqu'à ce que l'homme se fût mis lui-même en état d'en prendre la conduite et la direction.

Autre exemple. Il a été démontré d'une manière satisfaisante qu'au moyen de la pisciculture, l'offre de poisson peut s'accroître à l'infini, -r la quantité de subsistance préparée pour eux par la nature étant en excès à l'infini sur la demande faite jusqu'ici. Pourquoi ne s'est-elle point faite? Parce que ce pouvoir de direction qui a été confié à l'homme seul ne s'était point encore manifesté ? —pouvoir qui se développe avec le développement de population et de richesse, et avec leur conséquence le développement du pouvoir d'association et de coopération.

Bien loin de trouver, dans les faits qui se présentent à nous, le moindre fondement à l'assertion de M. Malthus, même en ce qui regarde les animaux inférieurs, nous rencontrons partout la preuve que la subsistance préparée pour eux et pour l'homme lui-même est, en fait, illimitée, et qu'il reste à lui seul à déterminer l'étendue de cette opération des éléments prenant la forme désirée, — l'offre de subsistance tendant à s'accroître en raison de la demande. D'un autre côté, nous rencontrons partout ces faits importants : que juste en proportion du crédit qu'il a su s'ouvrir sur la grande banque, la nécessité absolue de tirer sur l'homme individuellement diminue; qu'en même temps que le pouvoir augmente en lui, il lui faut moins de nourriture pour réparer la déperdition quotidienne; que la nourriture végétale que la nature fournit par tonnes tend à se substituer à la nourriture animale qu'elle donne par livre, — lui-même prenant de plus en plus la position responsable à laquelle il a été destiné, — et la nature coopérant à l'œuvre en dirigeant vers le développement de son cerveau ces éléments qui autrement auraient été appropriés au travail de la génération.

Étudiez les lois de la nature n'importe où, vous les trouverez justifiant les voies de Dieu à l'homme, —chaque pas sur la route du savoir nous fournissant une perception plus complète, la parfaite adaptation de l'appareil pour la production du grand effet désiré — celui de préparer l'homme animal à occuper dignement la place à laquelle il était destiné dès le principe.


§ 2. Le doublement de mille millions d'hommes, nous affirme M. Malthus, peut s'opérer en vingt-cinq ans par le principe de population comme celui de mille.[modifier]

« Pourquoi alors ne s'est-il pas opéré? Au commencement de notre ère la terre comptait ce nombre d'habitants; il est douteux qu'elle en compte aujourd'hui davantage. Si le doublement s'était opéré à chaque quart de siècle, elle compterait aujourd'hui des millions de millions. Pourquoi cela n'a-t-il pas eu lieu? Parce qu'en tout temps, nous dit-on, la population a exercé une pression sur la limite de subsistances, —et ta tendance de la matière à prendre les formes du plus haut développement ayant dépassé tellement celle manifestée au regard de Ces formes inférieures dans lesquelles elle est prépare pour l'usage de l'homme, qu'elle a produit une expansion « du vice et de la misère, » — d'où a résulté une nécessité des freins positifs, « des guerres, de la peste, de la famine[249]. » Dans tout ceci, quelle est la cause et quelle est la conséquence? La misère et le vice sont-ils cause du manque de l'offre des subsistances, ou celui-ci. Y-a-t-il une conséquence nécessaire de ce que l'homme a négligé d'exercer les facultés dont il a été doué? C'est là une question très-importante : —la négligence de l'homme est une faute à laquelle il est en lui de remédier ; au lieu que l'inefficacité des pouvoirs de la grande machine donnée pour qu'il s'en serve serait entièrement sans remèdes.

La réponse se trouve dans ces faits : que l'offre des subsistances dans les quelques derniers siècles a augmenté dans sa proportion avec la population en Angleterre, en France, en Belgique, en Allemagne, et dans tous les pays — où population et richesse ayant eu liberté de s'accroître, —l'homme a acquis plus grande faculté de tirer sur le trésor de la nature, tandis qu'elle a diminué dans les pays, — où population et richesse ayant décliné, — le crédit de l'homme sur les semées de la nature a baissé. Regardons autour de nous aujourd'hui, n'importe où, nous trouvons que là où se développe le pouvoir d'association, l'augmentation l'augmentation survient dans l'offre de subsistances, de vêtements, de maisons et de toutes les autres utilités et objets pour l'entretien et te confort de l'homme. Partout au contraire où il s'affaiblit, il y a diminution:constante de tout cela, la valeur de l'homme baisse et il devient de plus en plus l'esclave de la nature et de ses semblables. Cela étant, la cause de la grande difficulté semblerait être dans l'homme lui-même, et non dans aucune fatalité du plan de la création dans laquelle il lui a été assigné un rang si élevé.


§ 3. En admettant néanmoins, pour un moment que les lois soient comme le prétend M. Malthus, — que la population a dans tous les pays exercé une pression sur la subsistance, nous n'aurions fait encore qu'un bien petit pas vers la vérité scientifique.[modifier]

En effet la science s'enquiert toujours du pourquoi des choses[250]. Pendant des milliers d'années on avait remarqué que les pommes tombaient à terre; il était réservé à Newton de répondre à la question : Pourquoi les pommes tombent-elles? La science demandait alors et die demande aujourd'hui : « Pourquoi les subsistances ne peuvent-elles marcher du même pas que la population? Quelle est la grande cause, la cause finale, de la difficulté? Se trouve-t-elle dans l'inhabileté de l'homme à demander à la terre, —ou dans l'impuissance de la terre de faire honneur aux mandats qu'on tire sur elle? Est-il vrai? peut-il être vrai? qu'avec l'augmentation de population et de richesse, un temps arrive ce où chaque augmentation de production s'obtient par m)e proportion plus élevée de travail appliqué à la terre, » l'homme devenant ainsi l'esclave de la nature à mesure qu'il gagne lui-même en pouvoir[251]. Si cela est, pourquoi cela est-il? Est41 possible que l'homme, par un effort qui ne soit pas au-dessus de ses facultés, se place dans la position pour laquelle il a été créé, celle de maître de la nature? Y a-t-il lieu à espérance, ou bien l'homme doit-il vivre avec la connaissance qu'en vertu d'une grande et inévitable loi, le temps doit venir où ceux qui possèdent la terre tiendront dans l'esclavage tous ceux qui ont besoin de la travailler? La réponse à toutes les questions est déterminée par celle donnée à la première et à la plus importante : Quelle est la grande cause du vice et de la misère qui se sont manifestés à un si haut point dans le monde? C'est la question à laquelle Malthus affirme avoir répondu. Nous allons voir jusqu'à quel point.

Si nous commençons par les Indiens d'Amérique, il dit «c que leurs femmes sont loin d'être fécondes; que leur stérilité est attribuée par quelques écrivains au manque d'ardeur chez les hommes : que cela cependant n'est pas particulier à cette race ; » — Bruce et Vaillant ayant fait la même remarque chez les diverses tribus d'Afrique. On n'en doit point, selon lui, chercher les causes dans quelque défaut qui tienne à la constitution, — puisque cela diminue en proportion de ce que diminuent ou disparaissent les fatigues et les dangers de la vie sauvage. Quelle est dans ce cas la cause de difficulté? La grande cause ne peut se découvrir ici, et pourtant il y a beaucoup de vice et de misère. Pourquoi? Est-ce à cause d'une tendance trop grande à la reproduction, ou parce que manque dans l'homme la disposition ou l'habileté à faire que la terre produise? M. Malthus admet lui-même que c'est par la dernière raison. — Ici vice et misère résultent donc des œuvres de la créature et non de lois établies par Dieu. Alors qu'advient-il du livre Principles of Population?

Passons à l'Amérique du Sud, nous voyons a que dans l'intérieur de la province bordée par l'Orénoque, on peut traverser quelques centaines de milles sans trouver une simple hutte ou les traces d'une seule créature[252]. C'est néanmoins une des plus riches régions du monde. Il y règne un été perpétuel ; le maïs y rend trois cents fois la semence. Pourquoi la population n'y augmente-t-elle pas, — puisque, selon M. Malthus, c'est on fait indubitable que la population n'est limitée uniquement que par la difficulté de se procurer l'aliment» et qu'elle tend toujours à dépasser la limite des subsistances? Où donc est la grande cause que nous cherchons et qu'il nous montrerait ici?

Au Pérou nous trouvons une population qui, ayant été conduite par une heureuse série de circonstances à améliorer et à étendre son agriculture a vu son chiffre grossir en dépit de l'apathie des hommes et des habitudes destructrices des femmes. U n'est rien dit ici de la population pressant sur les subsistances, — car il est trop évident que la population nombreuse rassemblée sur les pauvres terres du versant occidental des Andes a été bien mieux fournie que les sauvages qui errent disséminés sur les sols fertiles du versant oriental, dont une seule acre pourrait donner plus de subsistances en retour du même travail qu'on en obtiendrait d'une douzaine au Pérou. Nous ne sommes donc pas encore près de déterminer la grande cause des progrès de la misère et du vice dans l'humanité.

Dans les riches îles de l'océan Pacifique, nous trouvons des tribus qui mangent de la chair humaine, et qui, en guerre continuelle entre elles, a cherchent naturellement à augmenter le nombre des membres de la tribu, afin de la rendre plus forte dans l'attaque ou dans la défense. » Ici point de coutume chez les femmes qui soit défavorable au progrès de la population; et pourtant, tout admirable qu'est le climat et tout fertile qu'est le sol, elle est peu nombreuse. £t néanmoins, les subsistances y sont si rares a qu'il n'est pas improbable que l'envie de faire un bon repas donne une énergie additionnelle à leur désir de vengeance, et qu'ils ne se détruisent violemment les uns les autres que comme unique alternative pour ne pas périr de faim. » Ici la difficulté éprouvée provient-elle de l'homme ou de la terre? Si c'est du premier, que devient la grande cause à laquelle M. Malthus attribue le vice et la misère ?

Devant l'infanticide et l'immoralité qui règnent à Taïti, M. Malthus pensait qu'après que la dépopulation aurait suivi son cours, un changement d'habitudes a rétablirait aussitôt le chiffre de population, qui ne pouvait rester au-dessous de son niveau naturel sans la plus extrême violence. » Ce niveau étant l'offre des subsistances, et les subsistances étant ici en une abondance exubérante,

il est clair que la grande cause ne peut, en cette occasion, être mise en avant. L'inégalité dans la distribution des produits du travail étant un de ces phénomènes sociaux dont il faut tenir compte par suite de la pression constante de la population sur les subsistances, il est difficile au lecteur du livre de M. Malthus de ne pas s'étonner d'y trouver cette assertion : « que, dans tous les pays où les subsistances s'obtiennent avec facilité, — ceux, par conséquent, où la grande cause ne peut se rencontrer, —il règne une distinction de rang qui est oppressive à l'excès, — le peuple étant dans un état de dégradation comparative[253]. »

En Asie, nous trouvons les Usbecks occupant un sol « d'une grande fertilité naturelle, d duquel ils n'ont pas choisi de profiter. — « Us aiment mieux piller, voler, tuer leurs voisins que de s'appliquer à améliorer les bienfaits que la nature leur offre si libéralement[254]. » En quoi ceci peut-il venir à l'appui de l'existence de la grande cause ? Il n'est pas facile de le voir. Les Tartares aussi, nous dit-on, sont voleurs ; et pourtant a tout ce que le pillage leur procure n'équivaut pas à ce qu'ils obtiendraient de leurs terres avec le plus léger travail, s'ils voulaient s'appliquer sérieusement à l'agriculture. »

Les paysans, sous la domination turque, « désertent leurs villages et s'adonnent à la vie de pasteurs, dans l'espoir a de mieux se dérober à la rapine des Turcs, leurs maîtres, et des Arabes, leurs voisins. » La grande came de vice et de misère que M. Malthus prétend établir, était l'impuissance de la terre à répondre aux demandes de l'homme ; mais ici il ne prouve que l'inhabileté de l'homme à faire des demandes de la terre.

D'après Park, M. Malthus décrit la « prodigieuse fertilité du sol d'Afrique et ses grands troupeaux de bétail,»—regrettant «qu'une contrée si richement dotée par la nature puisse rester dans l'état sauvage et négligé où elle est aujourd'hui. » Cet état provient « de ce que la population n'a que peu d'occasions de débouché pour l'excédant du produit de son travail. » Pourquoi cela? Parce qu'il faudrait une augmentation de population qui les mit à même de diversifier les professions au point de fournir les occasions qu'ils désirent tellement, — et de leur constituer un marché domestique pour tous les produits de leurs sols fertiles. L'absence de demande pour les subsistances ne peut que difficilement être admise comme preuve que la population tend à augmenter plus vite que les subsistances. Sur ce que Park attribue la fréquence des famines au manque de population, M. Malthus répond que ce dont ils ont réellement besoin, c'est « de la sécurité et de l'industrie qui vient ordinairement après elle ; » — et ici il a raison. La population augmenterait alors, et les famines disparaîtraient, la grande banque étant prête à faire honneur à tous les mandats que l'on peut tirer sur elle. Dans ce cas, cependant, qu'advient-il de la grande cause?

En Égypte, «le principe d'accroissement, nous dit-on, fonctionne aussi bie9 qu'il puisse fonctionner; —car il tient la population tout à fait au niveau des subsistances. » On expliquerait mieux le phénomène en disant que l'insécurité et l'oppression font que le niveau de population n'est pas dépassé par l'offre de subsistances[255]. U n'y a pas là, néanmoins, de quoi prouver l'existence de la grande cause alléguée : — l'insuffisance des pouvoirs de la terre pour répondre aux demandes de l'homme.

On nous représente la Sibérie comme riche en terres dont la puissance, nous dit-on est inépuisable ; et pourtant a ces districts sont faiblement peuplés, la population n'y augmente pas en proportion de ce qu'on pourrait attendre de la nature du sol[256]. » On ajoute à cela beaucoup de raisons ; —si l'on a cru nécessaire de les ajouter, c'est qu'on ne pense pas que ce soit encore là que se trouve la grande et universelle cause « du vice et de la misère. »

Dans le monde physique, tous les effets sont dus à des causes fixes et certaines dont la force est susceptible d'être mesurée; nous pouvons, selon la distance du phénomène, raisonner de la cause à l'effet et de l'effet à la cause avec la même confiance que si le tout s'accomplissait sous nos yeux. Il en doit être ainsi dans le monde social, — la cause et l'effet étant partout les mêmes, et le vice et la misère étant partout aussi évidemment attribuables à ce que l'homme a manqué à se mettre en mesure d'acquérir la domination sur la nature, qu'il est évident que l'évaporation est une conséquence de la chaleur. Dans le livre de M. Malthus, cependant, rien de semblable; — ses lecteurs sont formellement avertis « que rien n'est plus difficile que de poser des règles qui n'aient point d'exception[257]. » En conséquence, après leur avoir affirmé l'existence d'une grande cause de vice et de misère, il leur expose ensuite presque autant de causes qu'il se présente de sociétés à étudier, choisissant toujours parmi ces causes celle qui s'accommode le mieux à son dessein. Là où les subsistances abondent, le vice et la misère prennent place comme causes d'excès de population.—Là où les subsistances sont rares, ils deviennent des effets. Si le débouché est proche, et les denrées à haut prix, l'excès de population est un effet. Si le débouché est éloigné et les subsistances à bas prix, vice et misère sont les conséquences. — Si l'infanticide est fréquent, l'excès de population est regardé comme pleinement prouvé. Si la durée de la vie est prolongée, l'excès de population est la conséquence nécessaire. — Si les subsistances sont rares, l'homme devient esclave; si elles surabondent, l'esclavage est le résultat inévitable.—Si le gouvernement est oppresseur, l'abandon de la terre est une cause d'excès de population. Si les impôts sont légers et que la culture s'étende, alors surgit une nécessité de cultiver les sols plus pauvres. — Les produits ne se vendent pas, ce qui retarde l'agriculture; doublez ou même triplez la quantité des subsistances, «et vous pouvez être certain que les bouches ne manqueront pas pour les consommer[258]. D Des inégalités de distribution appellent un remède. « Si l'égalité était dans la population, la difficulté serait imminente et immédiate. »—Les épidémies pavent la voie vers une augmentation de population. Les mariages peuvent ou ne peuvent pas suivre une grande mortalité. —Plus les sols sont riches, et moins il y a de population pour manger les produits, plus il y a tendance à la pauvreté et au dénuement. Plus une contrée est productive et populeuse, plus il y a besoin de restrictions. — « Il est très-probable » que les guerres constantes ont donné aux Volsques une population compacte d'hommes vigoureux. Les guerres constantes parmi les Arabes sont cause que la population exerce une rude pression sur les subsistances, — ce qui produit n un état habituel de misère et de famine.

Visité par l'idée d'un fantôme de fait, M. Malthus exerce au service de cette idée une presse sur une quantité de faits réels, — qui, tous tendent à prouver combien constamment et généralement les hommes ont été induits à s'empêcher eux-mêmes d'acquérir la disposition les subsistances préparées pour eux, — mais dont aucun ne tend, en aucun degré, à prouver que l'offre n'a pas partout augmenté en pleine proportion de leur pouvoir de faire la demande. Au lieu d'établir l'existence de sa grande cause, il nous a donné une correction de causes variées à l'infini, parmi lesquelles nous pouvons choisir celle à laquelle il nous conviendra le mieux d'attribut « le vice et la misère » qui sont autour de nous. Dans son anxiété d'atteindre son but, il a souvent estropié les faits. — Il a présenté le rapide accroissement de population dans les États Américains de l'ouest comme un résultat purement naturel et sans tenir compte de l'immigration. — Il a présenté l'accroissement des primitives tribus germaines comme ayant été complètement égal à celui observé dans les États-Unis. Lorsqu'il ne peut invoquer les faits, il fournit des suppositions et des probabilités — qui, toutes, sont chargées de tendre à établir les grands faits : que le principe d'accroissement est plus grand chez l'homme que dans les formel inférieures de la matière organisée; qu'en con6éqw»ace la population doit augmenter plus vite que les subsistances, dont il suit que le Créateur a commis une erreur sérieuse.

Parfois il se trouve que ses vues ne manquent pas d'exactitude, lorsqu'il dit, par exemple, que là où manquent les manufactures, les denrées premières sont à bas prix, et les utilités achevées sont à un prix élevé; —que dans les pays où prédomine exclusivement le système agricole, a la condition de la population est soumise au plumant degré de variation ; » — que le commerce et les manufactures sont nécessaires à l'agriculture, et que la pauvreté et le dénuement de l'Afrique et des autres pays où les sols fertiles abondent tellement, sont dus à ce manque de la faculté d'entretenir commerce, qui résulte de l'absence de diversité dans la demande pour les facultés humaines. Rejetant ces vérités tandis qu'ils adoptaient toutes ses erreurs, ses compatriotes ont été au plus haut degré conséquents dans l'effort pour empêcher l'établissement de manufactures dans tous pays, excepté dans la Grande-Bretagne, — ce qui a produit ou perpétué dans le monde entier le vice et la misère décrits par Malthus et par lui attribué à ce qu'il appelle Principles of Population, ce principe étant une pure formule de mots pour indiquer l'existence d'un fait considérable, mais parfaitement imaginaire.

Peu de livres ont exercé une plus grande influence et il en est pas qui aient en moins de droit à en exercer aucune. Il en est peu qui aient été aussi nuisibles aux modes de pensée, et cependant personne ne peut douter un instant que son auteur n'ait été animé d'un vif désir de rendre service à ses semblables.


§ 4. M. Malthus, après avoir découvert la grande et universelle cause de vice et de misère dans le monde, ne manque pas de fournir un remède également grand et universel, une panacée pour guérir tous les maux sociaux qu'il a si bien décrits.[modifier]

Le remède est sous la forme d'une recommandation de moral restreint (qu'on traduit assez mal par contrainte morale) dans l'action de contracter mariage, — c'est par là qu'il se propose d'arrêter l'accroissement dépopulation. Avant d'admettre la convenance d'adopter une marche de pratique générale, nous aurions besoin d'être édifiés nous-mêmes sur l'existence d'une maladie universelle. Pour en faire l'épreuve, nous supposons que l'inventeur en propose l'adoption aux Indiens américains dont nous avons parlé plus haut.—Il reçoit d'eux cette réponse : « Vous vous trompez» mon cher monsieur, sur la cause de notre situation difficile; nous ne sommes pas troublés par un excès du désir de procréation. Au contraire, nos jeunes hommes sont froids, ce qui fait que les relations matrimoniales sont lentes à s'établir ; nous avons peu d'enfants, et nous continuons à vivre pauvres et disséminés. Le remède dont nous avons réellement besoin, c'est un stimulant pour porter nos gens au commerce sexuel, — ce qui donnerait un surcroît de population et faciliterait cette combinaison d'action qui nous permettrait de défricher et de cultiver les sols riches dont le service nous procurerait l'abondance. » Dans le même cas. l'habitant solitaire de l'Orénoque dirait probablement : « Je suis seul, comme vous voyez, au milieu d'une terre dont chaque acre fournirait la subsistance pour l'entretien d'une famille. Donnez-moi des voisins et avisez à ce qu'ils aient femme et enfants. Nous n'avons besoin ni de moines ni de nonnes. » Le Tahitien, à son tour, dirait, je suppose : « Contrainte morale, c'est précisément ce dont nous n'avons pas besoin. Les relations, dans notre lie, sont à l'excès faciles et fréquentes, aussi produisent-elles très-peu. Si nous suivions votre ordonnance» nous aurions beaucoup d'enfants et nous serions bientôt troublés par une exubérance de population. — Votre remède aurait produit la maladie qu'il se propose honnêtement de guérir. » Le Tartare peut-être répondrait : qu'il passe sa vie à cheval, qu'il prière le brigandage aux occupations de la vie civilisée; qu'il se sent peu porté au commerce sexuel, et que le remède lui serait de peu d'usage. — Le paysan turc s'écrierait probablement : « Contrainte morale ! abstinence de mariage ! c'est précisément, mon cher monsieur, le mai dont je me plains très-fort. — Le riche a tellement accaparé les femmes, que je n'en puis trouver une à épouser. La plupart de mes voisins sont dans la même situation que moi ; nous vous serions bien obligés si vous vouliez nous aider à obtenir femme et enfants. La population et la richesse augmentant, nous serions en mesure de nous protéger nous-mêmes, et nous ne serions plus forcés d'abandonner la culture de nos champs, comme il nous arrive aujourd'hui. » — L'Irlandais répondrait qu'une cause essentielle de l'accroissement de population dans l'île a été précisément cette contrainte morale qui y existe déjà à un haut degré. « Privées, dirait-il, de toutes jouissances autres que celles purement animales, les femmes de mon pays trouvent dans les relations sexuelles le seul et unique plaisir auquel elles puissent prétendre. Proverbialement chastes, elles sont très-fécondes, — et c'est précisément de là que vient chez nous l'embarras. Avec ces données, l'adoption de votre remède ne pourrait qu'aggraver, le mal que vous cherchez à guérir. »

Partout où se présenterait M. Malthus, voilà à peu près ce qui lui serait répondu. — Ses compatriotes eux-mêmes lui donneraient l'assurance qu'un des refrénants principaux de la population se trouve dans le grand développement que peuvent prendre les relations que je qualifierai non-officielles[259].

La prudence et la prévoyance sont fortement recommandées à la considération du pauvre par des écrivains qui débutent par chasser de son esprit la pensée d'espérance que le frein à la population, conséquence de l'impuissance de la terre de fournir les subsistances, fonctionne incessamment et dont se faire saisir sous une quelconque des diverses formes de misère à une partie considérable de l'humanité[260]. L'homme entre dans le monde en esclave de la nature; il y doit rester esclave de ses semblables. D'ayant aucun droit à la moindre part des subsistances, et en fait n'ayant point de tâche à remplir là où il se trouve, si la société n'a pas besoin de son travail. « Au banquet de la nature il n'y a point de place pour lui. Elle lui dit de s'en aller et il doit vite obéir[261]. » Il s'informe s'il n'y a pas d'espoir de salut pour sa femme et ses enfants on pour lui-même ; on lui affirme l'existence de certaines lois positives et immuables fonctionnant d'une manière si absolue que « la masse entière de subsistances aujourd'hui produites aurait beau être portée au décuple par les efforts de l'esprit d'invention et de l'industrie humaine; » on peut émettre cette assertion, a comme vérité indubitable que Tunique résultat serait, après quelques années écoulées, la multiplication dans la même proportion du nombre d'habitants, et probablement en même temps la pauvreté et le crime accrus dans une proportion bien plus considérable[262]. »

En vertu du grand principe de population, il y a et il y aura toujours tendance au peuplement d'un pays, ce jusqu'à la limite des subsistances, — cette limite étant le minimum nécessaire pour entretenir une population stationnaire[263]. » Avec une telle perspective, pourquoi l'homme hésiterait-il à s'abreuver à la seule source de plaisir qui coule pour lui, — la satisfaction de ses appétits animaux<ref name="ftn280">« Un pauvre diable famélique, qui n'a que des haillons pour se couvrir, une hutte de terre pour y dormir, sait qu'il ne peut être méprisé davantage, bien qu'on puisse avoir pour lui plus de pitié, si les trous dans ses joues, et dans son vêtement, et dans le toit de son abri, viennent à s'agrandir du double. L'absence de honte, au sujet de son apparence extérieure, n'est pas non plus suppléée, comme on pourrait s'y attendre, par la crainte accrue des maux encore plus réels de la misère. Au contraire, il semble que plus un homme est misérable, plus il devient insouciant sur sa misère croissante. S'il était dans des circonstances aisées, il répugnerait à risquer quelqu'un de ses conforts; mais un homme pauvre à ce point ne peut avoir de conforts à perdre. S'il n'a tout juste que de quoi satisfaire chétivement aux exigences de la nature, sans pouvoir se donner quelque satisfaction positive, il peut penser que sa situation si mauvaise ne saurait beaucoup empirer, et que ce n'est pas le cas de mettre en pratique la restriction personnelle dont il s'agit, par la crainte d'ajouter quelque peu à sa pauvreté. Peut-être pourrait-il être amené à ajouter le contentement de ses instincts, s'il y avait quelque chance pour que sa position l'améliorât; mais, faute d'un tel espoir, il ne voit pas plus d'objection à faire à l'opportunité présente qu'à aucune autre qui se soit jamais présentée. Il peut même se persuader que se marier serait pour lui chose avantageuse ; il aurait des enfants pour l'assister dans sa vieillesse, qui autrement serait tout à fait à l'abandon. C'est peut-être le raisonnement qu'il se fait, s'il est en état de penser; mais il est probable que ses infortunes lui ont ôté toute faculté de réfléchir et de songer à quoi que ce soit. Devant la sombre perspective qui s'ouvre à lui, il préfère fermer les yeux sur l'avenir et ne s'occupe que du présent; Il s'attache à tout moyen d'alléger ses chagrins, sans calculer à quel prix. » Thornton. Causes of Over-Population, p.,120

Le docteur Johnson, qui avait d'heureuses saillies, résumait ainsi ce raisonnement : « Un homme est pauvre. Il se dit : Je ne peux être pire, prenons Margot. » — Crocker's Roswell vol. II, p. 103.</ref>?

La contrainte morale vient avec le développement du respect de soi-même, qui, à son tour vient avec le développement intellectuel. Pour que l'intelligence se développe, il faut qu'existe un pouvoir d'association qui résulte de l'existence de diversité dans la demande pour les facultés lointaines. Là où elle existe, l'homme acquiert pouvoir sur la nature et sur lui-même, — il cesse d'être l'esclave de ses passions et passe par degrés à la condition de l'être responsable, l'homme proprement dit, à chaque pas dans cette direction, le consommateur prend place à côté du producteur, l'agriculture devient de plus en plus une science, — le travail acquiert sa prééminence sur le capital, — la distribution devient plus équitable, — la société tend à prendre sa forme naturelle et l'homme prend sa liberté. Comme le système anglais tend partout à empêcher que se produisent ces effets, et à faire de l'homme un pur instrument à F usage du négoce, — il s'ensuit qu'il a donné naissance à la théorie de « la grande cause » de mal, et au grand remède, — la première qui a conduit à désespérer, tandis que l'autre force à s'abstenir du principal, même lorsqu'il n'est pas l'unique plaisir laissé à la disposition dans le présent. La science sociale, telle que l'enseignent MM. Malthus et Ricardo, a été fort bien qualifiée, la philosophie du désespoir sur une politique de ruine[264].

La responsabilité croît avec l'accroissement des dons que l'homme tient de Dieu. — Celui qui est riche dans le développement de son pouvoir et qui par conséquent est capable d'exercer de l'influence sur le mouvement sociétaire, est responsable envers son prochain et envers son Créateur du plein et exact accomplissement de ses devoirs. Le pauvre travailleur, au contraire, est l'esclave de circonstances sur lesquelles il n'exerce point d'empire; il se lève sans même savoir s'il trouvera son pain quotidien, et il s'endort sans avoir soupé, parce qu'il s'est trouvé que la société n'avait pas besoin de son travail, et qu'elle ne lui a point donné place à la table dressée pour l'humanité entière. Le lendemain, le surlendemain il répète l'épreuve, — il ne trouve pas davantage à échanger ses services contre l'aliment et rentre à son misérable abri, où l'attendent les demandes d'une femme et d'une famille qui pleurent de faim. Dans son désespoir, il vole un pain, — c'est à lui que la société alors demande un compte rigoureux, tandis qu'elle dégage de toute responsabilité ceux qui ont le pouvoir, jalouse qu'elle est de maintenir l'existence des grandes lois naturelles, en vertu desquelles une grande partie de la population en tous pays doit régulièrement « périr de besoin. »

Qu'il y ail une grande somme de vice et de misère dans le monde, c'est un fait incontesté ; quelles en sont les causes? là-dessus on discute : on n'a pas déterminé davantage qui est responsable ; et s'il existe ou n'existe pas un remède. M. Malthus dit que c'est la conséquence naturelle d'une loi divine et par conséquent inévitable, — conséquence qui, nous l'avons dit, consiste à dégager des classes qui gouvernent le monde de toute responsabilité possible au sujet du bien-être des classes qui sont au-dessous d'elles. La religion et le bon sens cependant enseignent que l'Être qui a créé ce monde merveilleux, dont chaque partie est si parfaitement adaptée pour concourir à l'harmonie, n'a pu imposer à l'homme une loi qui tende à produire le désaccord ; que vice et misère sont des conséquences de Ferreur de l'homme et non des lois divines; et que les hommes qui exercent pouvoir et contrôle sur le mouvement sociétaire, sont responsables au sujet de la condition de ceux qui sont au-dessous d'eux. Telle est la différence entre la science sociale et la doctrine Ricardo-Malthusienne : l'une assigne au riche une haute et forte responsabilité ; tandis que l'autre la jette toute entière sur les épaules de ceux qui étant pauvres et faibles sont incapables de se défendre par eux-mêmes.

L'une enseigne que le grand trésor est, en fait, d'une étendue illimitée ; qu'il existe de grandes lois naturelles en vertu desquelles les subsistances et les autres denrées premières tendirent à augmenter plus vite que la population ; que c'est le devoir des puissants d'étudier et de comprendre ces lois ; et que si, faute de l'accomplissement de ce grand devoir, vice et misère prévalent dans le monde, c'est eux, par conséquent, et eux seuls qui sont les responsables. — L'autre enseigne que, par suite de la rareté des sols fertiles, les pouvoirs de la terre vont constamment diminuant dans leur proportion avec le nombre de bouches à nourrir; qu'il existe de grandes lois naturelles en vertu desquelles la population tend à augmenter plus vite que les subsistances ; que c'est le devoir du pauvre, du faible, d'étudier ces lois, que c'est à l'esprit non cultivé de les comprendre, —que, s'il y manque, la responsabilité pèse sur lui, et uniquement sur lui.

L'une s'attache à la croyance dans la grande loi du christianisme, qui enseigne que les hommes doivent faire à autrui comme ils voudraient qu'il leur fût fait à eux-mêmes ; que là où se trouvent des vieillards, des aveugles, des boiteux ou d'autres dénués, c'est le devoir du fort et du riche de veiller à ce qu'on songea eux. L'autre enseigne que la charité, en s'appliquant à soulager les détresses, ne fait qu'augmenter le nombre des pauvres[265] ; qu'il y a surabondance de population, et que le seul remède est dans l'extinction de l'excédant[266]; que le mariage est un luxe que le pauvre n'a pas le droit de se permettre[267]; que c'est une jouissance à laquelle les pauvres n'ont pas droit avant d'avoir amassé pour les besoins de leur famille attendue[268]; que le travail est une utilité ; et que, si les pauvres se mettent à se marier et à faire des enfants, intervenir entre leur faute et ses conséquences, qui sont la pauvreté, la dégradation et la mort, c'est intervenir entre le mal et sa cure, — c'est intercepter la sanction pénale et perpétuer la faute[269]. »


§ 6. Plus le consommateur est proche du producteur, et plus se rapprochent les prix des denrées premières et ceux des utilités achevées.[modifier]

Plus augmente la production et plus l'équité réglera la distribution, — le travailleur devenant de jour en jour plus maître de son avenir et de lui-même. Plus il y a de distance entre producteurs et consommateurs, et plus il y a d'écart dans les prix; plus la production sera faible, moins l'équité réglera la distribution, et plus il y aura tendance à ce que le travailleur devienne un pur instrument dans les mains du trafiquant. Dans le premier cas, le sentiment de responsabilité croît chaque jour chez le pauvre et le riche ; dans le dernier, il décline chez tous. Ce sont là autant de propositions d'une vérité universelle qui peuvent servir à étudier le passé, à comprendre le présent, à prédire l'avenir.

La politique anglaise tend dans la dernière de ces directions ; et voilà comment les écrivains anglais ont été conduits aux monstrueuses doctrines dont il s'agit. — Quelques avocats de la théorie Malthusienne ont déclaré que son auteur ne devait point être responsable des écrits de ceux qui sont venus à sa suite ; et pourtant ces écrits ne sont que les produits légitimes des enseignements de son livre prôné. Jamais ne fut publiée doctrine si bien calculée pour chasser du cœur du travailleur tout sentiment d'espérance dans

l'avenir pour sa femme et sa famille ou lui-même ; doctrine si propre à endurcir le cœur de celui qui emploie le travailleur ; doctrine tellement calculée pour anéantir la confiance dans la sagesse et la magnificence du Créateur. Après avoir fait le monde harmonieux et beau comme nous le voulons, il n'aura pu se trouver dans la nécessité d'instituer des lois pour le gouvernement de l'homme, en vertu desquelles l'obéissance au grand commandement : - croissez et multipliez, et soumettez vous la terre, produirait le vice et la misère qui pullulent tellement. — S'il a fait cela, il Ta fait de milice préméditée, — sa puissance et sa sagesse étant infinies[270].


CHAPITRE L

DU COMMERCE.[modifier]

Des relations des sexes.


§ 1. L'indien de l'Amérique consume dans une oisiveté complète tout le temps qui n'est pas employé à la guerre ou à la chasse, laissant à sa femme tous les travaux qui regardent la conservation des enfants et les déplacements perpétuels d'une résidence à une autre.[modifier]

Il tue le daim; à sa malheureuse compagne la tâche de rapporter la chair à leur misérable hutte. Il prend d'abord et lorsqu'il y en a assez pour deux elle mange; autrement elle risque de mourir de faim. Les sauvages de la terre de Van-Diemen marquent leur compagne femelle en lui brisant quelque phalange des doigts on en lui arrachant une dent de devant, — après quoi ils la traitent comme une bêle de somme, et ils payent par des coups ses services patients. L'Africain achète sa femme et vend «es filles. — Le Turc remplit son harem d'esclaves, les créatures de son caprice, —qui tiennent leur vie à la merci de leur maître. La femme est ainsi l'esclave de l'homme tant que l'homme est lui-même esclave de la nature.

Plus tard nous le voyons devenir par degrés maître de la nature. — II a substitué le pouvoir d'intelligence à l'effort purement musculaire qui fut sa première ressource : les qualités qui font le caractère distinctif de l'homme se sont de plus en plus développées.

À chaque pas du progrès il est plus en mesure de se fixer en un lieu d'adoption, — le travail de culture succède lentement, mais d'une manière certaine à celui de simple appropriation; — les habitudes domestiques remplacent par degrés les habitudes vagabondes, et il arrive de lui-même à trouver de plus en plus, dans le coti" fart et le bonheur d'un foyer, la grammaire de la vie. À chaque pas, la femme gagne en importance ; elle est maîtresse de la mai-son, la compagne de ses joies et de ses chagrins et la mère de ses enfants. À chaque pas s'accroît la demande des pouvoirs divers du sexe le plus faible,—ses diverses individualités se développent & mesure que l'homme lui-même devient plus apte à prendre la position à lui assignée. Le cerveau se substitue à ce qui n'est que muscle, la faible femme se trouve elle-même devenant de plus en plus l'égale de l'homme» dont le bras est si fort; —elle passe lentement par degrés de la condition d'esclave de l'homme à celle de sa compagne et son amie.

La valeur de l'homme s'élève avec l'accroissement de richesse, — celle-ci consistant dans le pouvoir de commander les pouvoirs de la nature. — La valeur de la femme s'élève à mesure qu'augmente la demande de ses pouvoirs spéciaux, — lesquels aussi se développent avec l'augmentation de richesse. Le capital est ainsi le grand égalisateur, — la demande pour les facultés féminines augmentant en raison directe du développement des pouvoirs latents de l'homme.

Ce développement, nous l'avons vu, vient avec l'accroissement du pouvoir d'association, qui résulte de l'accroissement de diversité dans les demandes de pouvoirs de l'homme, — le consommateur s'établissant alors à côté du producteur, — les forces latentes de la terre étant alors mises en activité et la terre elle-même se divisant, avec tendance croissante à donner à chaque homme une place qui soit à lui en propre, qui lui soit une petite caisse d'épargne pour tout son excédant de pouvoirs et pour ces tendres sentiments d'affection qui attendent les demandes d'une femme et d'une famille. L'amélioration dans la condition de la femme vient ainsi à mesure que l'homme s'individualise davantage et compte plus sur lui-même. Comme preuve à l'appui, nous ramenons encore une fois le lecteur au diagramme dont nous avons déjà fait tant de fois usage.

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Il y pourra suivre le changement gradué de la condition de la femme, à mesure qu'il va de la région des terres non divisées et des hommes à l'état errant, en haut, — vers celle des terres divisées et des demeures cultivées, en bas.

Regardez dans quel sens il vous plaira, vous trouverez une nouvelle preuve que le rapprochement entre les prix des denrées premières et des utilités achevées, et sa conséquence, la valeur plus élevée de l'homme et de la terre, sont les marques les plus certaines d'une civilisation qui progresse. À chaque degré de rapprochement, la proportion de la classe des intermédiaires, soit soldats ou marins, négociants ou hommes politiques, diminue en même temps que décroît son pouvoir de contrôler et de diriger le mouvement sociétaire. À chaque degré, la circulation s'accélère, — l'agriculture tend davantage à devenir une science, — et la femme tend davantage à occuper sa propre place, celle de premier et plus cher objet d'affection, — qui stimule l'activité de l'homme, qui double ses joies, et qui est toujours prêt à le consoler dans ses chagrins[271]. Si nous résonnons à priori, c'est là l'effet nécessaire que doit produire sur l'avenir de la femme la proportion abaissée des classes qui ne vivent que d'appropriation, abaissement qui suit nécessairement le rapprochement des consommateurs et des producteurs. Voyons maintenant jusqu'à quel point les faits de l'histoire tendent à prouver que telle a été réellement la marche des choses.


§ 2. Les institutions de Sparte tendant, comme elles le faisaient, à empêcher l'association et à perpétuer le rapport de maître à esclave, étaient essentiellement barbares.[modifier]

Elles eurent pour résultat la consolidation de la terre et la démoralisation de l'homme. Il s'ensuit que la véritable femme occupe peu de place dans l'histoire de Sparte. Nous trouvons, au lieu d'elle, des femelles qui luttent toutes nues dans l'arène, devant des milliers d'hommes rassemblés; des épouses profitant delà loi qui les autorise à substituer l'amant au mari ; des sœurs qui trouvent une excuse h l'inceste dans le désir d'améliorer les qualités physiques de la race. Étonnez-vous donc que Sparte ait laissé derrière elle à peine trace de son existence !


Sagesse, amour, chasteté, poésie, histoire, arts libéraux, et Athènes elles-mêmes ont symbolisés par des figures de femmes : — Minerve, Vénus, Diane, les Muses ont été les objets d'un culte divin chez le peuple qui s'était adressé à Solon pour ses institutions et ses lois. Cependant, si nous pénétrons dans l'intérieur de la famille athénienne nous trouvons, comme dans tous les cas de semi-barbarisme, que le home, le foyer domestique, n'existait pas en réalité; l'épouse n'y fut qu'un objet accessoire dont la sphère d'action était bornée à la production des enfants et à la tenue de maison. — Le mari trouvait chez une maîtresse la meilleure compagnie qui fut dans la cité. Malgré cet abandon, la chasteté n'en fut pas moins la vertu caractéristique de la matrone athénienne. Cependant, lorsque Athènes commanda à mille cités ; que la centralisation eût été poussée à l'extrême ; que le négoce, la guerre et les affaires publiques furent devenus les seules occupations des Athéniens; et que la tyrannie, la rapacité, le paupérisme eurent tout envahi, nous voyons Socrate prêter sa femme à son ami, tandis que Périclès éveille à peine l'étonnement de ses concitoyens en leur présentant comme son épouse légitime Aspasie, qui avait été sa maîtresse et la maîtresse de tant d'autres. — La classe des hétaïres constituait donc le caractère le plus distinctif dans cette société civilisée à un haut degré, qui eut l'Attique pour foyer.

Dans les premiers siècles de Rome, lorsque la terre était divisée et que des hommes tels que Cincinnatus cultivaient les champs de leurs mains, la femme était généralement traitée à peu de chose près comme un meuble ; et cependant, dans l'acte d'hériter, le frère et la sœur se présentaient ensemble et se partageaient le patrimoine. À cette époque, le monde a dû Lucrèce, Virginie, Volumnie, et ce fait que pendant si longtemps les tribunaux de Rome n'ont pas eu à juger une seule cause de divorce. Plus tard, nous voyons le paupérisme envahir la cité, et des esclaves cultiver la terre; les Gâtons vendre le privilège de cohabitation avec des meubles que peut-être ils avaient engendrés eux-mêmes ; et l'État dépouiller le sexe faible du seul privilège dont il avait joui longtemps. — Le droit de la femme à hériter fut aboli par la loi Voconienne, après avoir duré plus de six cents ans. La licence devint universelle ; on voit la sainteté du lien conjugal et la chasteté du sexe disparaître ensemble. — Pompée et César semblent affecter de violer Tune; Messaline et Agrippine, Faustea et Poppée ont donné d'épouvantables exemples de la violation de l'autre.

La France, incessamment engagée dans des guerres étrangères et domestiques, présente à l'intérieur, pendant plusieurs siècles, des contrastes très-frappants dans la condition du sexe; — l'abaissement et la pauvreté du grand nombre qui travaille, correspondant exactement à la magnificence du petit nombre qui vit en exerçant ses pouvoirs d'appropriation. À mesure que s'étendit le système féodal, que la terre se consolida et que les petits propriétaires disparurent, la demeure des femmes et des filles devint de moins en moins sûre ; — le droit de jambage et de cuissage fut si bien affirmé partout et généralement exercé, qu'on en arriva à tenir le fils aîné du tenancier plus honorable que ses cadets à cause de sa haute parenté probable avec le seigneur.—Au dehors, l'histoire de la France n'est qu'une intervention incessante dans les droits d'autrui. L'Italie, l'Espagne, les Pays-Bas, l'Allemagne, la Russie, l'Égypte, sont les différents théâtres de l'action. — C'est partout les villes ruinées, les maris et les fils tués, les épouses et les mères forcées de subir ce qui est le dernier des outrages pour leur sexe, et les filles réduites à demander à la prostitution leurs uniques ressources pour subsister. Formés au dehors au rapt et au meurtre, les fils de la France ont pratiqué chez eux ce qu'ils avaient si bien appris. — Il n'est pas en Europe un pays dont l'histoire domestique offre un tel mépris pour les droits et l'honneur de la femme, depuis l'époque de Charles le Téméraire avec ses bons bouchers, jusqu'à celle des noyades et de la guillotine de la Révolution.

À chaque progrès cependant dans la consolidation de la terre, nous voyons des exemples de femmes devenues les arbitres des destinées du pays. — L'histoire, à partir de l'époque de Frédégonde et de Brunehaut, jusqu'à celle de Maintenon, de Pompadour et de la Du Barry, nous montre la nation soumise à l'influence féminine, comme ne le fut jamais aucune autre. Après l'adoption définitive du système de Colbert, un changement s'opère. — Par l'effet du système, la terre se divise ; — les droits féodaux disparaissent, — et le petit propriétaire, en état désormais de défendre l'honneur de sa femme et de ses filles, prend peu à peu la place que naguère avaient occupée si complètement le clergé et la noblesse. La division étant poussée plus loin, comme une conséquence de la révolution, la classe des libres propriétaires augmente constamment, — des millions d'hommes, dont les prédécesseurs n'avaient été à peu près que de vrais serfs, possèdent aujourd'hui des terres, des maisons, une demeure en propre dont la femme a la direction suprême[272]. Là, cependant, comme partout, nous voyons la centralisation politique contrariant l'influence de cette décentralisation sociale qui tend à élever la condition de toute la population de l'Empire, tant mâle que féminine. -— D'énormes impôts aident à construire une cité centrale aux dépens des districts ruraux, ce qui donne lieu au petit nombre qui se partage les dépouilles, de vivre dans la provision, tandis qu'ailleurs les femmes et les mères souffrent par manque du plus strict nécessaire.

Dans l'Europe du centre et du nord, la tendance est partout dans la même direction ; — la terre se divise, — l'homme gagne en liberté, et la femme, prenant une place plus élevée dans l'échelle sociale, à mesure qu'augmente le pouvoir de commander l'usage de la vapeur et des autres forces de la nature, on voit le goût, l'adresse, les yeux, les doigts du sexe faible se substituer à la force purement musculaire de l'homme. C'est aujourd'hui la tendance en Suède, en Danemark, en Belgique, dans le nord de l'Allemagne, dans la Russie, tous pays qui suivent la trace de Colbert et de la France. Dans tous, à l'exception peut-être de la Russie, le droit de la femme à posséder sa propriété séparée, aussi bien que le droit d'exercer ses reprises sur les biens du mari, à la mort de celui-ci, est pleinement reconnu. Dans aucun, néanmoins, la femme n'occupe encore sa véritable situation; — l'œil du voyageur est à chaque pas offensé par le spectacle de femmes succombant sous des fardeaux disproportionnés à leur force, ou faisant telle autre besogne qui serait beaucoup mieux le lot des fils ou des maris.

Ce que nous avions à déterminer cependant, ce n'est pas la condition actuelle de tel ou tel peuple, mais le point vers lequel tend la société quelque modéré que puisse être le mouvement. Dans tous ces pays la condition de travailler était, à une date bien fraîche encore, parente de celle de servage, — le changement que nous observons s'est accompli dans le présent siècle. À une seule exception près, tous ont été ravagés par des armées étrangères, sans compter que des guerres domestiques ont largement concouru à empêcher l'accumulation de richesse, nécessaire pour mettre l'homme en mesure de prendre sa vraie position à l'égard de la nature. L'Allemagne, en particulier, a grandement souffert des guerres tant étrangères que domestiques, et surtout précisément dans le demi-siècle qui a précédé la formation du Zollverein. En voyant tout cela, ce qui doit surtout étonner, c'est qu'on l'ait obtenu en si peu de temps[273].


§ 3. À l'époque des Plantagenets, on exportait les femmes saxonnes pour les vendre comme esclaves.[modifier]

C'étaient les hommes d'Écosse et d'Irlande qui les achetaient. Cependant avec l'augmentation de richesse et de population, leur condition s'est améliorée par degrés; ce qui n'empêchait pas que, sans remonter plus haut qu'à l'époque de Blackstone, les gens du commun, nous dit-il, réclamassent et exerçassent le privilège que leur assurait la vieille loi, d'infliger à leurs femmes « le châtiment dramatique, avec modération, » On comptait cependant déjà 200,000 petits propriétaires, dont chacun avait femme et enfants, et un de ces logis qui faisaient l'admiration d'Adam Smith et qu'il a si bien décrits.

Néanmoins, quant à ce qui regarde tout droit privé de propriété, la position des femmes anglaises a été constamment empirant ; — celle qu'elles ont aujourd'hui est bien au-dessous de ce que leur garantissait la vieille loi anglaise. Encore sous le règne de Charles Ier la femme, en se mariant, conservait tout son bien produit, et acquérait droit, comme douaire, sur les biens réels et personnels de son mari, en cas de pré-décès de celui-ci. Depuis, ces droits ont entièrement disparu, la loi donne au mari la propriété entière de sa femme et n'assure rien à celle-ci. Quelque follement dépensier que puisse être le mari, la femme ne peut posséder à part; — tout ce qu'elle gagne appartient à son partner et elle devient solidaire pour le payement des dettes qu'il contracte. Dans aucun autre pays qui se prétend civilisé, la femme n'est aussi complètement à la merci de son mari, — n'est autant son esclave — qu'elle l'est en Angleterre.

Si nous venons aux nations qui marchent à la suite de l'Angleterre, nous trouvons un mouvement précisément inverse de celui des peuples qui suivent la trace de Colbert et de la France, — la proportion de la classe des intermédiaires y augmentant tandis qu'elle devrait diminuer. Chez toutes le mouvement est vers la dissolution sociétaire; — la marche est une décadence graduée, et aboutit à la mort sociale.

Chez toutes c'est la femme qui souffre le plus, — l'homme peut changer de lieu, la femme et les enfants doivent rester au pays. Lorsque la ruine des manufactures irlandaises priva des dizaines de mille dé femmes irlandaises du travail auquel elles avaient été accoutumées, où auraient-elles trouvé à vendre leur travail? Lorsque toute la population d'Irlande eut été réduite à la condition « de pauvres faméliques vivant de pommes de terre et d'eau, » il restait aux hommes la ressource départir, —d'aller chercher du travail en Angleterre ou par delà l'Océan,—mais qui laisser derrière eux pour nourrir des centaines de mille d'épouses, de mères, de filles, de sœurs qui n'ont pu les suivre? Lorsque « un épuisement général, starvation popular, comme dit un écrivain anglais distingué, fut devenu la condition de tout un peuple, » que faire des êtres qui étaient faibles de corps ou d'intelligence? — C'est dans de telles circonstances que l'homme devient un esclave de la nature, et la femme un esclave de l'homme.

Venons à l'Inde, nous trouvons qu'il s'y est opéré une révolution dans les arrangements sociaux, qui tend, comme en Irlande, à ruiner le commerce domestique et suivie d'une ruine et d'une détresse « qui n'ont point d'égales dans les annales du commerce. » Quels êtres ont le plus souffert? Les fils et les maris peuvent espérer trouver du travail au service de la Compagnie; mais pour les épouses et les filles où trouver comment vivre? Les hommes pourraient émigrer à Maurice, mais les femmes et les enfants doivent rester au pays. Poussé au désespoir par une suite d'oppressions, comme l'histoire du monde n'en offre pas de pareilles, ce malheureux peuple vient tout récemment de tenter un soulèvement, le territoire a été pendant deux ans le théâtre d'une guerre civile, la campagne a été dévastée, les bourgs et les villages incendiés, les grandes villes pillées, si même elles n'ont pas été à peu près détruites. Dans tous ces événements, quelle a été la condition des épouses, des mères, des sœurs, des filles exposées partout, comme elles l'ont été, aux plus indignes outrages<ref name="ftn291">Voici ce que raconte un officier anglais, témoin oculaire, de ce qui se passa après la prise d'assaut de Badajos, en 1812. Le lecteur pourra se faire quelque idée de ce que probablement était le sort de femmes de Delhy, de Luknow et de l'Inde en général, pendant la dernière guerre du soulèvement.

« Un couvent, au bout de la rue Saint-Jean, était en flammes, et j'y vis plus d'une religieuse éplorée dans les bras d'un soldat ivre. Plus loin, la confusion semblait pire encore. On avait roulé en dehors des boutiques, dans la rue, des tonneaux de vin et d'eau-de-vie; quelques-uns étaient encore pleins, les autres bus à demi, la plupart défoncés, et le liquide coulant dans le ruisseau. On entendait, en passant, des cris délirants, des supplications de femmes qui demandaient en vain pitié. Comment en eût-il été autrement ? Si l'on songe que vingt mille hommes, ivres de fureur et de licence s'étaient rués sur une grande population où se trouvent les plus belles femmes de la terre. Tout, dans cette cité vouée au pillage, était à la merci d'une armée furieuse, qui, pour le moment, ne connaissait plus de frein, assistée par une bande infâme de ces gens qui suivent les camps, et qui se montraient plus sanguinaires, plus impitoyables que les hommes qui avaient survécu à l'assaut. Il est inutile de s'appesantir sur une scène qui révolte le cœur. Peu de femmes dans cette belle ville échappèrent cette nuit à l'outrage. La grande dame et la mendiante, la religieuse et la femme et la fille de l'artisan, jeunes et vieilles, toutes furent enveloppées dans la ruine générale. On ne respectait rien, et par conséquent bien peu échappèrent. »</ref> !

Quant à la Turquie, un voyageur anglais nous a dépeint la concurrence désespérée que font aux machines anglaises des femmes et des enfants acharnés au travail : —ceux-ci travaillant avec assiduité, du moment où leurs petits doigts peuvent tourner un fuseau, et les autres, donnant le travail incessant de toute une semaine pour la misérable pitance d'un shilling anglais, heureuses encore, si elles ne sont pas à court de travail, faute de trouver à placer le fil qu'elles ont filé.

Après l'épuisement de la Turquie et de l'Inde, nous voyons un effort opiniâtre, depuis un demi-siècle, pour démoraliser la Chine au moyen de l'opium, introduit de force dans ce pays malgré l'opposition du gouvernement. Pour atteindre ce but, nous venons de voir deux guerres où l'on a emporté des villes d'assaut, massacré des hommes et violé des femmes. Pour décider combien de telles mesures font progresser la civilisation, on peut s'en rapporter aux femmes qui voient dans la boutique à opium le plus grand ennemi du bonheur et de la paix des ménages[274].

C'est en présence de tels faits que les femmes d'Angleterre rédigent des adresses à celles d'Amérique, au sujet des maux de l'esclavage, et qu'un membre du clergé anglican félicite ses lecteurs de ce que « jamais pouvoir civilisé n'a été engagé dans des guerres si constantes et si multiples, » puisqu'on peut dire « que dans l'histoire des deux derniers siècles, il ne s'est pas écoulé un mois, une semaine, où les Anglais eurent échangé quelques coups de fusil ou de sabre sur un point quelconque de la surface du globes. » « — Regardez, dit-il plus loin, n'importe dans quelle époque du Temps; le pavillon national s'avance comme un météore à travers des flots de sang, d —et c'est là, nous-assure-t-on, a un rôle indispensable dans la position de l'Angleterre[275].

Le système anglais nous donne ainsi guerre perpétuelle contre les nations de la terre, au moyen de soldats et de marins, de canons et de poudre ; et guerre perpétuelle au sein même de toute nation, — cette dernière guerre, conduite à l'aide de ces grands capitalistes qui peuvent faire les sacrifices nécessaires pour conquérir et s'assurer la possession des marchés étrangers.—Contre qui cependant cette double guerre est-elle surtout conduite? C'est contre les êtres qui ne peuvent travailler aux champs,—contre le