Recueil de contes populaires slaves (traduction Léger)/Texte entier

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Traduction par Louis Léger.
Ernest Leroux (p. --266).

COLLECTION
DE
CONTES ET DE CHANSONS POPULAIRES

V

CONTES POPULAIRES SLAVES
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

Chants héroïques et Chansons populaires des Slaves de Bohême. Un vol. in-18. Librairie internationale, 1865.
La Bohême historique. Un vol. in-8. Librairie internationale, 1867.
Cyrille et Méthode. Étude historique sur la conversion des Slaves au christianisme. Un vol. in-8. Librairie Franck. 1868.
Le monde Slave. Un vol. in-12, Librairie Didier, 1872.
Études slaves. Un vol. in-12. Librairie Leroux, 1875.
Nouvelles Études slaves. Un vol. in-12. Librairie Leroux, 1880.
Chrestomathie russe. Un vol. in-8. Librairie Leroux, 1876.
Itinéraires de l’Asie centrale. Un vol. grand in-8. Librairie Leroux, 1870.
Grammaire russe. Librairie Maisonneuve, 1877.
La Russie et l’Exposition de 1878. Un vol. in-12. Librairie Delagrave, 1878.
Les Prussiens en Alsace-Lorraine. (Traduit de l’Allemand. Librairie Pion, 1876.
Histoire de l’Autriche-Hongrie. Un vol. in-18. (Collection Duruy.) Librairie Hachette, 1880.
Rapport sur le congrès archéologique de Kiev. Imprimerie nationale. 1870.
Esquisse sommaire de la mythologie slave. Paris. Librairie Leroux. 1882.
sous presse pour paraître prochainement :
Chronique de Nestor, traduite pour la première fois sur le texte original. Un vol. grand in-8. (Fait partie de la Bibliothèque de l’École des langues orientales.)


RECUEIL
DE
CONTES POPULAIRES
SLAVES
TRADUITS SUR LES TEXTES ORIGINAUX


PAR
LOUIS LÉGER
PROFESSEUR À L’ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES


PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE DE PARIS
DE L’ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES VIVANTES, ETC.
28, RUE BONAPARTE, 28

1882








LE PUY. — IMPRIMERIE MARCHESSOU FILS

À MON FILS ANDRÉ
MAI 1882.

INTRODUCTION





LES contes populaires slaves sont innombrables : on en recueille et on en publie tous les jours. Ceux que je donne ici sont ceux que j’ai remarqués dans mes lectures et dont la traduction a autrefois amusé mes heures de loisir. Après les avoir dispersés pendant plusieurs années dans un certain nombre de revues ou de magazines, je les ai réunis aujourd’hui. J’ai profité de cette occasion pour réviser soigneusement ma traduction. Elle n’a qu’un mérite, c’est d’être fidèle et d’avoir été faite sur les textes originaux. J’ai à dessein groupé ces récits sans ordre méthodique, tenant à indiquer que ce volume n’a point de prétentions scientifiques et laissant aux mythographes ou aux folkloristes le soin de procéder à des classifications ou à des synthèses[1]. Quelques-uns de ces contes paraîtront sans doute nouveaux. D’autres sont des variantes de récits bien connus ; ils fourniront aux curieux le sujet d’intéressantes comparaisons.

Voici d’ailleurs, pour le lecteur désireux de contrôler mes versions sur les originaux, l’indication des recueils auxquels chacun de mes contes est emprunté :

I. Une drachme de langue, conte serbe. Le Kolo (la Ronde), revue croate aujourd’hui fort rare publiée à Zagreb (Agram) par le poète Stanko Vraz. Année 1847, n° VI, p. 11 et suivantes. Le récit a été recueilli par M. Lukich de Banialuka (Bosnie). Je ne sache pas qu’il ait été réimprimé. Il donne lieu à de nombreux rapprochements.

II. La table, la musette et le sac, conte bohême ou tchèque. Hrase, Kytice z ceskych narodnich povesti. Bouquet de contes populaires tchèques, publié par M. Hrase, directeur des écoles de la ville de Nachod, un vol, in 8°. Prague, librairie Urbanek. 1874. Cet intéressant recueil m’a fourni plusieurs de mes contes ; je les désignerai désormais sous la rubrique Hrase.

III. Le petit poucet russe. Afanasiev, Rouskia dietskia skaski, contes russes pour les enfants, 2 vol. in-8°. Moscou, 1870. Ce recueil ne doit pas être confondu avec le grand recueil du même auteur, auquel M. Ralston a emprunté la plupart de ses Russian folktales, traduits en français par M. Loys Brueyre (Hachette, 1874).

IV. La mauvaise femme, conte russe, ib.

V. La fille du doge, conte dalmate. Siegfrid Kapper, Pohadky Primorske, Contes du littoral dalmate (en tchèque). Prague, 1873. Siegfrid Kapper était, comme on sait, très versé dans la littérature des Slaves méridionaux. Je ne connais point le texte serbo-croate de ce conte que l’auteur tchèque a d’ailleurs embelli de certains détails fantaisistes. J’ai dû les supprimer dans ma traduction.

VI. La gelée, le soleil et le vent, conte de la Russie blanche (en dialecte biélo-russe). Erben, Sto prostonarodnych pohadek a povesti Slovanskych v narecich puvodnich, cent contes et récits populaires slaves publiés dans les langues originales. Prague, 1865. Ce recueil, l’un des plus importants qui existe, offre, ainsi que l’indique le titre, cent contes slaves dans quinze langues ou dialectes différents. Je lui ai fait de nombreux emprunts.

VII. Le berger et le dragon, conte slovaque. — Le slovaque est, comme on sait, un dialecte du tchèque qui a réussi à s’élever au rang de langue littéraire.Emille Cerny, Slovenska citanka, Chrestomathie slovaque, 2 vol. in 8°. Banska Bystrica, 1866. Ce récit, rédigé par M. Étienne Danieli, a été recueilli dans les environs de Trencsin (Hongrie).

VIII. Le prince Inespéré, conte polonais. Glinski, Bajarz polski, le Conteur polonais, 4 vol., in 12. Wilna, 1854. L’un des plus importants recueils de la littérature polonaise. Ce récit est reproduit par Erben.

IX. Blanche-Neige (Sniegourka), conte russe. Erben, d’après un recueil de Maximovitch que je n’ai pas sous la main.

X. Baba Iaga, conte russe. Erben, d’après le grand recueil d’Afanasiev qui renferme de nombreux contes sur ce personnage mythique (voir Ralston, Russian Folk-Tales).

XI. Le langage des animaux, conte bulgare. Erben.

XII. L’origine de l’homme, conte croate. Erben.

XIII. L’esprit du mort, conte polonais. Wojcicki, Klechdy, Starozytne podania i powiesci ludowe, Légendes, traditions et contes populaires, 2e édition, (Varsovie, 1851.)

XIV. La misère, conte polonais. Balinski, Contes populaires polonais, ap. Erben.

XV. La montre enchantée, conte bohème. Hrase. Ce conte est intitulé dans l’original Hloupy Jenik, Jeannot le Nigaud.

XVI. Le poisson d’or, conte russe. Afanasiev.

XVII. Le bâton enchanté, conte bohème. Hrase.

XVIII. Le loup nigaud, conte de la petite Russie (en petit russien). Roudtchenko, Narodnya Ioujnorousskia skazki, Contes populaires de la petite Russie, 2 vol. in 8°. Kiev, 1869.

XIX. L’œil qui pleure et l’œil qui rit, conte serbe, publié pour la première fois dans une revue serbe et reproduit par Erben. J’ai abrégé ce conte qui est fort long.

XX. La Bavarde, conte petit-russien. Roudtchenko.

XXI. L’heureux berger, conte bohème. Hrase.

XXII. La danse du diable, conte polonais. Balinski.

XXIII. L’aumône, conte polonais, ib.

XXIV. Les deux frères, conte slovaque, extrait du Recueil de littérature populaire slovaque, publié par la Matica (société littéraire) à Vienne, 1870 ; tome I. (Sbornik slovenskych piesni, poviesti, etc.)

XXV. La paresse punie, conte bulgare. Erben.

XXVI. Le cheveu merveilleux, conte serbe. Vouk Karadjitch, Srpske Narodne Pripovetke, Contes populaires serbes. Vienne, 1853.

XXVII. Le renard et le loup, conte russe. Afanasiev.

XXVIII. Le chat et le renard, ib.

XXIX. Le nigaud, ib.

XXX. Le langage des oiseaux, ib.

XXXI. Long, Large et Clairvoyant, conte bohême. Hrase.

XXXII. La recette du soldat, conte russe. Afanasiev.

CONTES SLAVES



I

UNE DRACHME DE LANGUE


(CONTE SERBE)



Le père d’Omer lui faisait chaque jour des reproches de ce qu’il aimait trop à flâner, à courir en jouant de la tambouriça[2] par les rues de Saraïevo.

— Tu es jeune, mon fils, lui disait-il ; nous sommes vieux, nous ne pouvons travailler. Qui nous nourrira, si ce n’est toi ?

De ces conseils et du travail Omer se souciait fort peu. Il était connu à Saraïevo comme le chef de tous les musards. Aller de maison en maison, de fenêtre en fenêtre, telle était son occupation. Tout le monde voyait qu’Omer n’était pas mûr pour le mariage ; et, si sa jeunesse ne le lui avait interdit, sa bourse plate le lui aurait bien défendu. Tout le monde était convaincu qu’il avait le diable au corps. La honte de sa conduite retombait sur ses pauvres parents. Le chagrin qu’ils éprouvaient abrégea leur vie : ils moururent.

Omer resta le chef d’une maison vide et délabrée avec trois orphelins. Depuis longtemps il désirait vivre en liberté sans avoir à encourir les reproches de son père, et pouvoir satisfaire tous ses caprices ; mais il sentit bientôt combien il était dur de vivre sans parents, combien la maison était lourde sur ses épaules.

— Qui filera désormais, qui tissera, qui balayera la maison ? Il faut devenir sérieux.

Après avoir ainsi réfléchi, Omer se dit :

— Par ma tambouriça, il n’y a pas d’autre moyen, il faut me marier.

Et le voilà qui met sa tambouriça en bandoulière et s’en va sous les fenêtres de la belle Meïra. C’était l’heure de la prière des Turcs quand il arriva sous la fenêtre. Une lumière brûlait et l’on entendait parler dans la chambre. Omer frappe à la fenêtre, on cesse de parler ; il chante, la lumière s’éteint. Personne ne fait attention à lui.

Trois soirées de suite il vint sous la fenêtre, et chaque fois il s’en alla triste et désolé. Meïra ne s’était même pas montrée. Il revint une quatrième :

— Allons, je chanterai encore ce soir, et ne reviendrai plus sous ses fenêtres.

Il accorda sa tambouriça, et d’une voix triste il chanta :


 
Tambouriça mon passe-temps,
Archet ma douce joie,
Assez longtemps tu as nourri ma faim,
Désaltéré ma soif.
Tu as attiré les filles à la fenêtre,
Tu as allumé d’amour leurs visages.
Tambouriça mon passe-temps,
Archet ma douce joie,
Hélas ! j’ai perdu les jours et l’année
À chanter sous les fenêtres de Meïra :
Meïra ne veut même pas me regarder.

À ces paroles, la lumière s’éteignit, la fenêtre s’ouvrit tout à coup. Omer ne se sentait pas de joie, mais Meïra lui dit :

— Je crois que tu es devenu fou, Omer. Je m’étonne de tes fantaisies. Que cherches-tu sous mes fenêtres ? Tout cela est bien inutile, sais-tu ?

La joie d’Omer s’évanouit, et le voilà plus désolé qu’auparavant.

Meïra, le voyant tout troublé, reprit :

— Mon ami, tu voudrais peut-être te marier avec moi ? Est-ce vrai, Omer ?

— Oui, répondit-il.

— Prends-y garde, reprit-elle ; cela ne se peut. Tu n’as pas un morceau de pain à la maison, et tu rêves mariage ! Je sais ce que tu vas me dire. « Qui se ressemble s’assemble. » Je suis fille de parents pauvres, c’est vrai ; mais il n’y a pas de plus jolie fille que moi à Saraïevo : je puis me marier richement. Mais écoute, Omer : ce n’est ni l’or ni l’argent, mais bien la joie du cœur qui fait le bonheur. Je te préférerais, quant à moi, à tout Saraïevo ; mais je respecte et j’aime mes parents. Je ne veux épouser que celui qui les rendra tout aussi heureux que moi, et qui pourra les nourrir jusqu’à leur mort.

Omer, ayant entendu cela, réfléchit un peu :

— Ah ! si je savais seulement combien il me faudrait de fortune pour t’acheter !

— Ouvre un magasin, dit Meïra ; fais-toi commerçant ; il suffit que tu puisses nourrir et habiller mes parents et tes orphelins.

— Adieu, Meïra, dit Omer ; je comprends tout, et, s’il peut résulter quelque chose de tout cela, demain nous nous reverrons.

Plein de joie et tout ensemble de tristesse, Omer quitta Meïra.

— Ah ! se disait-il, si je pouvais emprunter quelque part de l’argent, qui serait plus heureux que moi ? Si je ne le puis, qui sera plus malheureux que moi ?

Cette idée le poursuivit toute la nuit dans ses rêves. Quand il s’éveilla, il ne savait plus ce qu’il faisait, tant il était joyeux. Il lui était revenu à la mémoire qu’il avait pour grand ami un juif très riche.

— Si celui-là ne me prête pas de l’argent, personne ne m’en prêtera.

Ainsi songeant, il s’en alla chez Isakar (c’était le nom du juif) ; il le trouva à la maison et lui exposa sa requête. Le juif se montra prêt à verser son sang pour son ami Omer, à plus forte raison à lui prêter trente bourses.

— Ce me sera une grande joie, lui dit-il, de te voir marié à la belle Meïra.

Puis il lui demanda dans combien de temps il le payerait.

— Dans sept ans, répondit Omer.

— Et si dans sept ans tu ne m’as pas payé, que ferons-nous alors ?

Après cette réflexion, je ne sais qui leur mit en tête la convention suivante qu’ils firent enregistrer devant le cadi :

« Si Omer, dans sept ans, n’a pas rendu à Isakar les trente bourses, qu’Isakar lui coupe devant le tribunal une drachme de sa langue, et que la chose soit ainsi réglée. »

Qui fut plus heureux que le jeune Omer ? De la journée il ne fit rien que songer à sa noce : quel grand repas il donnerait ! de quelles belles étoffes il vêtirait sa Meïra ! En un mot, il pensait beaucoup moins à la façon dont il rendrait l’argent d’autrui qu’à celle dont il le dépenserait.

Au bout d’un mois, Meïra fut amenée dans la demeure du riche Omer. On banqueta pendant huit jours entiers. Tout le monde se demandait d’où venait à Omer cette fortune qui lui permettait d’étaler un tel luxe. Beaucoup supposèrent bien qu’il ne l’avait pas trouvée dans la terre. Il y a un vieux proverbe qui dit : « Le travail vaut mieux que l’argent. » Et un autre encore qui dit : « Ce n’est pas tout que de chanter dans les villages. »

Notre Omer, lui, après la noce, ne s’inquiéta pas trop de son métier ; il se disait :

— Il me reste encore quinze bourses ; c’est avec cela que je ferai le commerce.

Cependant, il en arriva à remplir un magasin de sel, de tabac, de pommes de pin, de balais de bouleau. On trouvait de tout cela chez lui, mais il ne vendait pas autre chose.

Il fit ainsi le commerce pendant quatre ans. Pendant tout ce temps-là on n’eût pas remarqué sur son visage le moindre souci. Son emprunt et sa convention lui étaient sans doute tout à fait sortis de la mémoire, mais vint la cinquième année, et alors on commença à lire sur sa physionomie quelque chose qui le rongeait. La septième année son visage était tout changé. Sa femme et ses amis le surprenaient souvent pleurant à chaudes larmes. Mais c’était en vain qu’on lui demandait la cause de sa tristesse. Il refusait de répondre à toutes les questions de ses amis.

— Personne, disait-il, ne peut me secourir ; laissez-moi.

Telle était toujours sa réponse.

Cependant la belle Meïra, dès les premiers jours qui avaient suivi le terrible contrat, en avait appris toutes les clauses de la bouche du juif lui-même. Si elle n’avait espéré y trouver remède, elle ne se serait pas mariée à Omer ; car quelle est la femme qui aimerait à avoir un homme sans langue ?

— Allons, il est temps, se dit Meïra ; prenons un bochtchaluk (un présent), et allons chez le cadi nous jeter à ses genoux.

Elle y alla deux fois.

« Cette femme me fait honte, dit le cadi. Elle a sans doute quelque faveur à me demander. C’est vraiment honteux. »

Quand vint le troisième jour, Meïra revint avec de plus beaux présents devant le cadi. Elle baisa le pan de son habit et voulut s’en aller. Mais le cadi ordonna à ses gardes de l’arrêter.

— Tête de femme, lui dit le cadi, tu m’as déjà fait trois fois honte. En quoi puis-je t’être agréable ? dis-le-moi.

C’est tout ce qu’attendait Meïra. Elle mit une main sur son front, l’autre sur sa poitrine, et dit :

— Cadi, ton bon cœur me met à l’aise et je puis t’implorer. Octroie-moi la faveur de siéger une heure, vendredi prochain, à ta place au tribunal.

— Par ma foi de Turc, dit le cadi, si cela peut t’être agréable, tu y siégeras toute la journée, je te le permets.

Meïra baisa les pieds et le tapis du cadi, le remercia et s’en alla, attendant toute joyeuse le vendredi.

Le vendredi arriva. C’était le jour fixé pour le remboursement de la dette. Omer n’avait pas un bechlouk (un franc) dans sa bourse, à plus forte raison n’avait-il pas trente bourses. Il fallait donc remplir l’autre clause de la convention. Le juif allait couper à Omer une drachme de sa langue devant le tribunal.

Meïra s’était levée de bon matin. Le cadi, dès qu’elle fut arrivée, la revêtit de ses vêtements et lui mit lui-même son turban sur la tête. C’était vraiment un drôle de cadi que cette femme qui allait juger.

Le vrai cadi se retira dans la chambre voisine, et se mit à regarder, à travers un carreau, ce qui allait arriver.

Notre cadi sans barbe avait déjà fumé un chibouk tout entier quand le juif et Omer entrèrent dans le tribunal ; ce dernier essuyait ses larmes. Ils firent le salut ordinaire et s’avancèrent. Plusieurs minutes se passèrent, pendant lesquelles le cadi tira cinq ou six bouffées de son chibouk.

Le Cadi. — Que voulez-vous de moi ?

Le Juif. — Nous sommes venus réclamer ton jugement, noble effendi !

Le Cadi. — Quelle affaire vous amène ?

Le juif alors expliqua au cadi comment, sept ans auparavant, il avait prêté à Omer trente bourses, et quel contrat ils avaient fait. Si la somme ne lui était pas rendue, il devait lui couper une drachme de sa langue, et c’était pour cela qu’ils étaient venus.

Le Cadi à Omer. — Est-ce vrai ? Comment t’appelles-tu ? A-t-il dit la vérité ?

Omer, pleurant. — Effendi, tout cela est la vérité même.

Le cadi ouvrit son livre et se mit à le feuilleter. Il s’arrêta sur une page et prit un air soucieux.

— Oui, c’est vrai, c’est ainsi qu’il est écrit dans le livre. Et toi, juif, as-tu apporté un rasoir ? demanda-t-il.

— Certainement, répliqua le juif.

— Eh bien, alors, dit le cadi d’un air très grave, coupe ; mais prends bien garde de ne pas couper plus d’une drachme ; car, sache bien que si tu coupais plus ou moins que ne porte la convention, tu ne pourras pas te justifier.

Le juif tressaillit et réfléchit un instant.

— Non pas, illustre effendi ; mais si je lui coupe plus que la drachme, je l’indemniserai avec de l’or ; si je lui en coupe moins, je lui ferai cadeau de ce qui restera.

— Par Allah ! juif, es-tu donc le cadi, pour oser dicter des lois devant le tribunal ? Allons, allons, coupe tout de suite.

Vous voyez d’ici l’embarras et le tourment du juif.

— Pardon, illustre effendi, je ne veux pas me mêler des affaires de notre souverain maître. Je sais que tu as l’habitude de juger d’après le livre… Je lui laisse les trente bourses ; je lui laisse son morceau de langue… Nous sommes de bons amis.

Le juge prit un air encore plus terrible, et, s’adressant aux gardiens : —  Qu’on me fasse venir le bourreau, que j’apprenne à ce chien de juif comment on obéit au tribunal. Coupe à l’instant !

Le bourreau arrive ; le juif tombe à genoux, baise la robe du cadi, se met à supplier. Mais le cadi ne se laisse pas attendrir.

— Coupe la drachme de langue, infidèle, ou tends la tête au bourreau.

Le juif vit qu’il n’avait plus qu’une chance de salut, racheter sa vie.

— Illustre effendi ! dit-il, je te donne trente bourses ; j’abandonne les trente que j’ai prêtées à mon débiteur. Sois pour moi un père et une mère. Effendi, j’ai péché, pardonne-moi ; ne m’ordonne pas de couper la langue à qui que ce soit, surtout à mon bon ami Omer.

— Coupe-lui le cou, dit le cadi au bourreau.

Le bourreau saisit le pauvre juif, qui se cramponnait après le cadi.

— Pitié, effendi, si tu es Turc !

Alors Omer intervient, supplie le cadi en faveur de son ami. C’est ce qu’attendait le cadi.

— Omer, lui dit-il, en faveur de toi, je lui pardonne. La probité d’un Turc est plus solide que la pierre. Que ce juif comprenne bien ce que c’est que le tribunal, et ce que c’est que le jugement du cadi.

Et le juif paya trente bourses au cadi. Celui-ci l’invita ensuite à embrasser Omer.

— Et pour qu’on ne revienne plus sur cette affaire, je vais, dit-il, l’écrire sur mon grand livre.

Après avoir baisé le tapis et les babouches du juge, les deux parties le remercièrent de son jugement équitable et de sa bonté paternelle, et quittèrent le tribunal.

Une porte se ferme, une autre s’ouvre. Rentre le vrai cadi : il se tordait de rire.

— Par ma barbe, tête de femme, je ne vois rien dans les livres d’aussi sage que toi ! Si tu étais homme, en vérité, il n’y aurait pas un cadi comme toi à Constantinople.

Meïra le remercia de la bonté qu’il avait eue de lui céder sa place, et lui offrit quinze bourses sur l’argent du juif si bien dépouillé.

Le cadi refusa et lui donna encore une bourse. Elle baisa le pan de son habit, remercia, quitta le tribunal et revint à sa maison avant Omer. Il s’était attardé au café. Le voyant arriver de la fenêtre, elle se met à le plaisanter.

— Ah ! ah ! voilà Omer à la langue coupée, dit-elle comme en bégayant.

— Tu te trompes, dit Omer.

Elle, comme étonnée de ce qu’il ne bégayait pas, se mit à lui demander.

— Qu’est-il donc arrivé ?

— Dieu et le sage cadi (il est joli comme une pomme, Dieu le garde de tout mal !) m’ont sauvé et attrapé le juif.

— Est-il plus joli que moi, le cadi ? reprit Meïra en lui montrant les trente bourses.

Omer pleura de joie, et baisa trois fois le front charmant de son adroite épouse. Voyant combien elle était sage, il l’aima trois fois plus qu’auparavant, il écouta ses bons conseils, s’adonna avec ardeur au travail, et acquit une grande richesse.

II

LA TABLE, LA MUSETTE ET LE SAC

(CONTE BOHÊME)


I


Il y a longtemps, bien longtemps, un vieux paysan vivait dans une chaumière avec ses trois fils. L’aîné s’appelait Martin, le second Michel, le troisième Jeannot.

Un soir, le père et les trois fils étaient réunis autour d’une jatte de lait. — Martin, dit le père, je sens que je ne vivrai pas longtemps. Quand je mourrai, c’est à toi que reviendra ma chaumière ; surtout ne fais point de tort à ta mère ni à tes frères.

Martin promit ; mais, tout en promettant, il avait soin de choisir les bons morceaux et d’accaparer le pain. Michel s’étonnait de cette conduite ; Jeannot en fut si triste qu’il oublia de manger.

Au bout de peu de temps, le père tomba malade : il fit venir ses fils pour leur dire adieu. Il recommanda à Martin de ne jamais abandonner la chaumière. — Jeannot, dit-il au troisième, tu es un peu simple ; mais ce que le ciel a ôté à ton esprit, il l’a donné à ton cœur. Sois toujours bon, et écoute tes frères. Là-dessus il mourut. Martin et Michel éclatèrent en lamentations épouvantables ; mais Jeannot resta auprès du lit mortuaire muet, immobile, comme s’il avait perdu la raison. Au bout de quelque temps il sortit, s’assit dans le jardin et pleura comme un enfant. Après l’enterrement, Martin et Michel décidèrent qu’ils iraient courir le monde et chercher fortune. Jeannot devait rester à la maison auprès de leur mère.

— Le monde est grand, pensaient-ils : à force de le parcourir, nous pourrons rencontrer la fortune. En restant ici, nous ne deviendrons rien du tout.

Jeannot ne demandait pas mieux que de rester ; mais leur mère, qui était encore très vaillante ne voulut pas qu’il renonçât à la bonne chance, et décida ses frères à l’emmener.

Ils partirent donc tous trois ; Michel et Martin avaient pris deux grands sacs remplis de vivres. Jeannot n’avait rien.

— Je voudrais bien savoir, dit-il tout à coup à ses frères, si nous allons rencontrer la fortune.

— Tu peux bien courir au-devant d’elle, toi qui n’as rien à porter.

Ils étaient furieux de voir que Jeannot ne portait rien, tandis qu’ils avaient tant de peine à traîner leurs sacs. Ils avaient marché toute la matinée ; le soleil les brûlait ; ils étaient fatigués et ils avaient faim. Ils s’assirent au bord de la route, sous un arbre, et se mirent à manger. Jeannot s’assit sous un autre arbre et se mit à pleurer ; peut-être avait-il faim, peut-être regrettait-il la mort de son père.

Ses frères se moquèrent de lui.

— Tu vois, une autre fois, ne sois pas si paresseux ; tu auras aussi à manger.

Jeannot essuya ses larmes avec sa manche.

— Vous faites de jolis fils, leur dit-il ; vous partez courir le monde pour soulager votre mère, et vous commencez par emporter de chez elle ce qu’il y a de meilleur.

Cette réponse inattendue fit taire les deux frères. Au bout de quelques instants, ils offrirent même à Jeannot de partager leur repas. Puis ils se remirent en route.

Vers le soir, ils arrivèrent à une chaumière et demandèrent l’hospitalité. Le maître de la chaumière les fit entrer et les invita à souper. Martin le remercia, et ajouta, non sans une certaine fierté, qu’il avait assez de quoi manger. En effet, ils tirèrent des vivres de leurs sacs et firent un bon repas. Pendant ce temps-là, Jeannot était assis dans un coin et pleurait. La ménagère, en revenant de la cuisine, vit qu’il ne mangeait pas, et voulut qu’il se mît à table. On servit une excellente soupe au lard. Martin, qui l’aimait beaucoup, rongeait avec dépit ses croûtes de pain et ses restes de fromage ; mais on ne l’invita pas. Le lendemain, les deux méchants frères partirent de bonne heure et emmenèrent Jeannot dans une forêt profonde, pour être certains que personne ne lui donnerait à manger.

Après avoir longtemps erré, ils arrivèrent tout à coup dans une clairière d’où ils aperçurent un immense château. Jeannot sourit ; mais Martin ne fut pas content.

— Nous nous sommes trompés de route dit-il ; retournons en arrière. — Nigaud, dit Michel. Nous sommes partis pour courir le monde. Qu’importe de courir à droite ou à gauche ?

Jeannot ne dit rien, il alla tout droit au château. Martin le regarda faire, puis se décida à le suivre.

Ils entrèrent dans le château ; mais ils n’y trouvèrent pas une créature humaine. Un frisson les saisit. Martin voulut partir ; mais, quand il vit Jeannot ouvrir la porte, il le suivit encore. Ils entrèrent dans une salle magnifique. Quelle merveille ! La salle était pleine de monnaie de cuivre jusqu’à une hauteur de cinq coudées. Martin et Michel restèrent tout éblouis ; puis ils jetèrent de leurs sacs les restes de leurs provisions et se mirent à les remplir de gros sous.

Jeannot ouvrit une seconde chambre ; elle apparut à leurs yeux éblouis pleine de monnaie d’argent.

Les deux frères jetèrent aussitôt les sous pour entasser les écus dans leurs sacs. Cette besogne à peine terminée, Jean ouvrit une troisième porte. Éblouissement prodigieux ! La troisième salle était pleine de pièces d’or qui brillaient comme le soleil. Ils vidèrent de nouveau leurs sacs et de nouveau les remplirent. — Allons-nous-en, dit tout à coup Martin, quelqu’un pourrait venir, et nous ne serions pas à notre aise.

Les deux frères se sauvèrent. Jean les suivit ; de chacun de ces trésors il ne prit qu’une pièce de monnaie et les restes des provisions qu’on avait jetées dans la première salle. Chemin faisant, il mangea. On arriva dans un bois épais ; les frères jetèrent leurs sacs d’argent et s’assirent pour se reposer. Jeannot se coucha auprès d’eux et acheva de grignoter le dernier croûton. Tout à coup, Martin s’aperçut qu’il avait faim ; mais il n’avait que des ducats dans son sac.

— Jeannot, dit-il, dépêche-toi d’aller au château, et rapporte-nous les restes que nous y avons laissés.

— Ce n’est pas la peine, répondit Jeannot ; je les ai ramassés et je les ai mangés.

— Misérable, s’écria Martin, je t’apprendrai à manger la part de tes frères !

Et ils tombèrent sur lui et le frappèrent à qui mieux mieux.

— Va où tu voudras, gourmand, et ne te permets plus de te présenter devant nous.

Et ils sortirent du bois. Le lendemain matin, ils arrivèrent chez eux, achetèrent une belle maison, s’y installèrent avec leur mère, et se mirent à y vivre comme de grands seigneurs.

II

Jeannot était resté par terre inanimé. Quand il revint à lui, il se trouva seul. Que faire ?

— Je retournerai au château, pensa-t-il : je ramasserai de l’argent et je m’en irai vivre en grand seigneur.

Il retourna en effet au château ; il n’y trouva personne. Il ôta sa veste, noua les manches par le bout de façon à en faire des espèces de sacs, et se mit à y entasser les pièces d’or. Tout à coup il entend un bruit lointain semblable à celui du tonnerre ; ce bruit se rapproche ; le château tremble jusqu’en ses fondements. Une voix se fait entendre, une voix stridente comme celle d’un taureau :

— Hum ! hum ! Ça sent la chair fraîche.

Et deux géants entrent dans la salle.

— Ah ! ah ! petit ver de terre, c’est toi qui voles nos trésors ! s’écrie l’un d’entre eux. Eh bien, nous te mangerons ce soir à souper.

Le second géant murmura quelque chose à l’oreille de son camarade.

— Soit, dit celui-ci, je t’accorde la vie ; mais désormais c’est toi qui, en notre absence, garderas nos trésors. Seulement, garde-les bien… À propos, quand tu auras faim, frappe trois fois du poing sur cette table en disant : « Cuisine impériale ! » et tu recevras de quoi bien dîner.

Jeannot promit tout ce qu’on voulut. À partir de ce moment, il mena une vie fort agréable. Il n’avait rien à faire : personne ne venait au château, la table lui obéissait toujours. À la fin, l’ennui le prit.

— Que messieurs les géants gardent eux-mêmes leurs trésors, dit-il un beau matin ; et toi, ma bonne table, viens-t’en avec moi à la maison.

Il prit la table sur son dos, quitta le château et entra dans la forêt. Il la traversa et se trouva dans les champs. Là il rencontra un bon vieillard qui lui demanda à manger.

— Vous ne pouvez mieux tomber, répondit Jeannot. Venez vous asseoir avec moi sous cet arbre. Jean posa la table sur le sol, la frappa trois fois du poing en criant : Cuisine impériale ! Un splendide repas fut aussitôt servi.

— C’est une belle invention, dit le vieillard ; fais-moi cadeau de cette table. J’ai encore quelque chose de mieux à t’offrir. Vois cette musette : toutes les fois que tu le commanderas, il en sortira une armée aussi nombreuse que tu voudras.

Jeannot, depuis que ses frères l’avaient si fort battu, était devenu ambitieux. Il prit la musette et donna la table. Le vieillard une fois parti, il se retrouva seul, en plein champ, et par-dessus le marché avec beaucoup d’appétit. Il commença à regretter sa table ; il pensa tout à coup à sa musette. Une mauvaise idée lui vint. Il ouvrit la musette :

— Deux cents hussards en avant ! cria-t-il.

Aussitôt, chevaux de hennir, sabre de résonner au flanc des cavaliers. Leur chef s’approcha de Jeannot et lui demanda poliment ce qu’il désirait.

— À environ une demi-heure d’ici, vous trouverez un vieillard avec une petite table : saisissez-le et m’apportez la table.

Les hussards partirent au grand galop ; dix minutes après, ils étaient de retour, et la table avec eux.

Jeannot ouvrit la musette et y fit rentrer les soldats. Puis il se mit à table et mangea gaiement la cuisine impériale. Le lendemain, il rencontra encore un bon vieillard qui se fit inviter comme le précédent.

— Voilà une belle invention, dit-il en regardant la table ; si tu veux me donner ce meuble, je te donnerai mon sac en échange.

— Oh ! oh ! dit Jeannot, ce serait une mauvaise affaire.

— Pas si mauvaise. De ce sac on peut faire sortir autant de châteaux que l’on désire.

Jeannot réfléchit un instant.

— Soit, dit-il.

Et il fit l’échange. Cinq minutes après, il fit sortir du sac et il lançait trois cents uhlans à la poursuite de son hôte et rentra en possession de la table.

Jeannot avait donc désormais trois talismans. Il reprit sa route et arriva dans la capitale. Là il apprit que ses frères étaient devenus de gros richards et de très grands seigneurs. Il salit et déchira ses vêtements afin d’avoir l’air d’un mendiant, et alla leur demander l’aumône. Ils le mirent à la porte, malgré les supplications de leur mère. Pourtant ils finirent par lui offrir l’hospitalité dans l’écurie. Jean ne dit rien ; mais, quand tout fut endormi, il fit sortir du sac un château, de la musette une compagnie pour le garder. Il dormit fort bien dans le château, et la table lui fournit un souper magnifique. Au matin, il fit tout disparaître, château et soldats et se retrouva sur la paille.

Il passait les journées à ne rien faire ; ses frères étaient fort intrigués ; ils le pressèrent tant de questions, qu’il finit par leur raconter le secret de la table magique. Il les invita à partager un repas qui laissait bien en arrière les meilleurs festins de la capitale. L’histoire de ce repas fit grand bruit ; le roi lui-même entendit parler de la table magique. Curieux de goûter à la cuisine impériale, il envoya un de ses chambellans prier Jeannot de vouloir bien la lui prêter pendant trois jours.

— Soit, dit Jeannot ; mais que le roi se souvienne que si dans trois jours il ne me l’a pas renvoyée, je lui déclarerai la guerre.

Le chambellan prit la table et raconta au roi en riant la menace de Jeannot. Le roi fut enchanté de la table et de la cuisine impériale, si enchanté, qu’il se résolut à garder cette merveille. Il fit appeler un menuisier habile qui lui fabriqua une table toute pareille, et il renvoya à Jeannot cette contrefaçon. Jeannot, se voyant ainsi trompé, entra dans une violente colère. Il brisa la fausse table.

— Dites à votre roi, dit-il au chambellan, que demain je démolirai son palais comme je brise cette table.

On rit beaucoup chez le roi ; mais on rit beaucoup moins quand Jeannot fit sortir de sa musette un million de cavaliers et un million de fantassins. La garnison du palais n’essaya même pas de se défendre. Le roi arbora le drapeau blanc et alla trouver Jeannot.

— J’ai eu tort, lui dit-il, et je veux réparer ma faute. Voici ta table, et par-dessus le marché, je te donne ma fille en mariage.

Le mariage eut lieu avec une grande pompe, et je laisse à penser si la table fournit à tous les conviés la cuisine impériale. Après le festin, Jeannot fit sortir de son sac un château merveilleux où il emmena sa jeune épouse. Le roi fut si étonné qu’il lui confia le sceptre et la couronne.

Voilà donc Jeannot roi à son tour, et quel roi ! Il pouvait entrer en guerre avec le monde entier. Il avait des troupes plus qu’aucun souverain n’en eut jamais ; il élevait des châteaux à toutes ses frontières ; sa table était la meilleure qu’on eût jamais connue. Ses frères en crevaient de dépit ; pour les punir de leur dureté, il ne les rappela jamais auprès de lui ; mais il traita fort bien sa mère, qui eut une belle et longue vieillesse. Au centre du palais, dans la chambre du trésor, étaient renfermés la table, le sac et la musette. Jeannot régna longtemps sous le nom de Jean  I, et fut très regretté de son peuple. Mais ses successeurs n’imitèrent pas son exemple : l’un d’entre eux même la sottise d’avoir honte des humbles origines de sa dynastie. Il relégua la table, le sac et la musette dans un caveau noir et humide.

Vous demandez ce que devint ce grand empire. Il déclina de plus en plus. Un beau matin, le prince ingrat courut au caveau qui gardait les talismans. Hélas ! la table s’était pourrie, de la musette il ne restait que les courroies, et du sac quelques chiffons que les rats étaient en train de grignoter ! Ainsi finissent les plus belles choses de ce monde !

III

LE PETIT POUCET RUSSE


(CONTE RUSSE)



Il y avait une fois un vieillard qui vivait avec sa vieille femme. Une fois, la vieille, en hachant des choux, se coupa le petit doigt ; elle l’arracha et le jeta derrière le poêle. Tout à coup, elle entendit une voix humaine parler derrière le poêle :

— Mère, mère, ôte-moi de là !

Elle fut étonnée, fit le signe de la croix, et demanda :

— Qui donc es-tu ?

— C’est moi, ton fils ; je suis né de ton petit doigt.

La vieille le prit et le regarda. C’était un petit, tout petit enfant. On le distinguait à peine. Elle l’appela le petit Poucet.

— Et où est mon père ? demanda le petit Poucet.

— Il est allé aux champs.

— J’irai le trouver et l’aider.

Il arriva aux champs.

— Dieu te soit en aide, petit père !

Le vieillard regarda autour de lui.

— Quel miracle ! pensa-t-il. J’entends une voix d’homme, et je ne vois personne. Qui donc me parle ?

— C’est moi, ton fils.

— Mais je n’ai pas de fils.

— Je viens seulement de naître ; ma mère, en coupant des choux, s’est coupé le petit doigt et l’a jeté derrière le poêle. C’est ainsi que je suis né, moi, le petit Poucet. Je suis venu t’aider à labourer la terre. Assieds-toi, père, mange ce que Dieu t’a envoyé, et repose-toi un peu.

Le vieillard se réjouit et se mit à manger. Le petit Poucet monta dans l’oreille du cheval et se mit à labourer la terre. Mais d’abord il dit à son père :

— Si l’on te demande à m’acheter, vends-moi sans crainte. Je ne me perdrai pas, et je reviendrai à la maison. Un seigneur vient à passer ; il regarde et s’étonne : le cheval marche, la charrue laboure, et personne ne les conduit.

— On n’a jamais vu, jamais on n’a entendu dire qu’un cheval labourât de lui-même.

— Serais-tu aveugle ? répond le paysan. C’est mon fils qui laboure.

— Vends-le-moi.

— Non, je ne le vendrai point ; c’est notre seule joie à sa mère et à moi, notre seule consolation.

— Vends-le-moi, vieillard.

— Eh bien ! donne mille roubles, et tu l’auras.

— Quoi ? si cher ?

— Tu vois, l’enfant est petit, mais vaillant, léger des pieds et prompt à faire les commissions.

Le seigneur paya les mille roubles, mit le petit dans sa poche, et s’en alla chez lui. Mais le petit Poucet s’ennuya dans la poche, y fit un trou et s’échappa.

Il marcha, marcha ; la nuit sombre le surprit ; il se cacha sous une touffe d’herbe et se mit à dormir. Vinrent à passer trois voleurs.

— Salut, braves gens, dit le petit Poucet. Où allez-vous ? — Chez le pope.

— Pour quoi faire ?

— Voler des taureaux.

— Prenez-moi avec vous.

— À quoi es-tu bon ? Il nous faut un gaillard vigoureux et capable de faire un bon coup.

— Parfaitement. Je passerai sous la porte, et je vous l’ouvrirai.

— Ah ! ceci est autre chose ; viens avec nous.

Ils partirent tous les quatre chez le pope ; le petit Poucet passa sous la porte, l’ouvrit, et dit :

— Frères, restez ici ; je me glisserai dans l’étable, je choisirai le meilleur taureau, et je vous l’amènerai.

Et il choisit en effet le plus beau et l’amena ; on l’entraîna dans les bois ; les voleurs le tuèrent, l’écorchèrent, et se partagèrent la viande.

— Donnez-moi les tripes, dit le petit Poucet ; cela me suffira.

Il les prit et se coucha dedans. Les voleurs après s’être partagé la viande, retournèrent chez eux.

Survint un loup affamé ; il avala les tripes et le petit ; le voilà assis tout vivant dans le ventre du loup, et il n’était pas mal à son aise. Mais le loup eut mauvaise chance. Il aperçoit un troupeau en train de paître. Le berger dort ; maître loup se glisse et emporte une brebis. Mais le petit Poucet se met à crier à gorge déployée.

— Berger ! âme de mouton ! tu dors, et le loup emporte une brebis.

Le berger s’éveille, se jette sur le loup avec une trique, lâche sur lui ses chiens ; ils le déchirent à belles dents ; ses poils volent par touffes, et le loup se met à fuir.

Mais il ne pouvait plus manger ; il maigrissait ; il serait mort de faim. Il supplie le petit Poucet de s’en aller.

— Amène-moi chez mon père et ma mère, et je sortirai.

Le loup court au village, se précipite dans la cabane du vieillard. Le petit Poucet sort du loup par le derrière, saisit sa queue et s’écrie :

— Tuez le loup, tuez le loup gris !

Le vieillard saisit un gourdin, sa femme un autre, et ils se mirent à taper sur le loup ; ils le tuèrent, prirent sa peau et en firent un manteau pour le petit Poucet ; et ils vécurent longtemps.

IV

LA MAUVAISE FEMME

(CONTE RUSSE)



Il y avait une fois une mauvaise femme ; elle vivait mal avec son mari ; elle ne l’écoutait en rien. S’il lui disait de se lever plus tôt, elle restait trois jours de suite au lit. S’il la priait de cuire des crêpes, elle lui criait :

— Drôle ! tu ne mérites pas de crêpes.

— N’en fais pas alors, puisque je n’en mérite pas.

Aussitôt elle faisait deux seaux entiers de pâte et en gavait son mari.

— Mange, misérable, mange ! il faut que tout soit mangé.

Il ne faisait que se disputer avec elle. Un jour, fatigué, il s’en alla dans le bois chercher des fraises : il arriva près d’un cassissier, sous ce cassissier, il aperçut une fosse sans fond ; il regarda et réfléchit.

— À quoi bon vivre avec une mauvaise femme et passer ma vie entière à me disputer ? Puisque je ne puis faire son éducation, envoyons-la dans ce trou-là.

Il retourne à la maison.

— Ne va pas, ma femme, chercher des fraises dans la forêt.

— J’irai tout de suite.

— J’ai trouvé un pied de cassissier ; n’y cueille point de cassis.

— Je cueillerai tout. Je n’en laisserai pas un grain pour toi.

Le mari s’en va dans le bois ; sa femme le suit ; ils arrivent au cassissier, la femme y court et crie à son mari :

— N’approche pas, voleur, je te tuerais !

Elle s’avance… Patatras ! la voilà tombée dans l’abîme sans fond.

Le mari retourna chez lui ; il passa trois jours sans sa femme ; le quatrième, il vint voir ce qu’elle était devenue ; il prit une longue corde, la laissa tomber dans le trou et la retira. Que voit-il ? un diablotin qui s’était attaché à la corde. Il eut peur ; il aurait bien voulu rejeter le diablotin dans le trou.

Mais l’esprit impur cria d’une voix lamentable :

— Brave homme ! ne me rejette pas dans le trou : fais-moi arriver sur terre. Nous avons reçu la visite d’une méchante femme ; elle nous mord, elle nous pince. C’est à dégoûter de la vie. Je te payerai bien.

Le paysan eut pitié de lui et le tira dehors.

— Paysan, lui dit le diablotin, viens avec moi dans la ville de Vologda. Je rendrai les gens malades, et toi, tu les guériras.

Et le diablotin se mit à tourmenter les femmes et les filles des marchands ; elles devinrent folles et malades. Le paysan se donnait pour médecin. Partout où on l’appelait, à peine avait-il mis les pieds sur le seuil, l’esprit impur déguerpissait : les malades étaient guéris ; le chagrin se changeait en une joie universelle. Le paysan était au comble du bonheur ; on lui donnait de l’argent, on le nourrissait de petits pâtés.

Un jour le diablotin dit :

— J’en ai assez de toi, paysan ; je vais aller chez la fille d’un richard : fais attention de ne pas la guérir, je t’avalerais.

La jeune fille tomba, en effet, malade ; elle fut prise d’une telle folie qu’on ne pouvait pas même l’aborder. Ses domestiques se jetèrent sur le paysan, l’empoignèrent et le firent entrer de force dans la maison.

— Guéris-la, criaient-ils ; sinon on te fera mourir.

Que faire ? Le paysan résolut d’avoir recours à la ruse.

Il ordonna à tous les cochers, les palefreniers, de courir par la rue, devant la maison, en faisant claquer leurs fouets et en criant de toutes leurs forces :

— La méchante femme est arrivée ! la méchante femme est arrivée !

Et il monta dans la maison.

Dès qu’il l’eut aperçu, le diablotin entra en fureur, et s’écria :

— Que veux-tu, drôle ? Attends un peu, je vais m’en prendre à toi.

— Comment ? répliqua le paysan. Je suis venu pour t’avertir que la méchante femme est revenue.

Le diable saute à la fenêtre ; il s’essuie les yeux ; il tend l’oreille. Dans la rue, on crie à pleine voix :

— La méchante femme est venue ! La méchante femme est venue !

— Mon bon ami, où me cacher ?

— Retourne dans ton trou. Elle ne s’y montrera plus.

Le diable s’y précipite : on n’entendit plus parler de lui. Quant à la jeune fille, elle guérit, s’en alla danser et chanter des chansons. Son père, en récompense, donna au paysan la moitié de son bien. Et la méchante femme ? Elle est toujours dans le trou.

V

LA FILLE DU DOGE

(CONTE DALMATE)



Dans un des nombreux châteaux qui s’élevaient naguère sur le littoral de l’Adriatique, vivait la fille d’un doge de Venise. Elle avait eu pour marraine une Vila (fée) des montagnes qui l’avait comblée des dons les plus précieux. Elle l’avait dotée d’une beauté merveilleuse ; elle lui avait promis qu’elle aurait en mariage le plus beau et le plus noble de tous les hommes.

La dogaresse, de son côté, avait fait tout son possible pour que sa fille n’oubliât jamais cette prédiction. Elle avait mis dans la chambre de Zora (ainsi s’appelait la jeune personne) deux pinsons en cage et les avait dressés à répéter une petite chanson qui comparait Zora au soleil, à la lune, à tous les astres possibles, et déclarait qu’elle devait choisir un mari aussi beau parmi les hommes qu’elle l’était elle-même parmi les femmes.

En effet, à l’âge de dix-huit ans, Zora était bien la plus admirable et la plus spirituelle de toutes les créatures. Son père lui donnait en dot d’immenses trésors d’or et d’argent, plus les deux îles de Chypre et de Rhodes avec leurs ports, leurs forteresses, leurs magasins remplis de marchandises, leurs innombrables vaisseaux. Assurément, Zora ne devait pas manquer de prétendants ; ils ne tardèrent point à arriver en foule.

Le premier qui se présenta fut un fils d’empereur ; il venait du côté de Stamboul ; il était beau comme une statue qui sort des mains du sculpteur. C’était d’ailleurs un héros renommé qui, dans cent batailles, avait défait les Turcs, ces grands ennemis de la chrétienté. Il apportait au doge et à la dogaresse des présents magnifiques en or massif, en pierreries ; il déposa aux pieds de Zora des perles d’une grosseur inouïe ; il les avait naguère arrachées au turban d’un sultan d’Arabie qu’il avait tué dans un duel. Certes, toute demoiselle se fût estimée heureuse de devenir la femme d’un tel époux.

Mais Zora jeta à peine sur lui un coup d’œil dédaigneux ; elle ne l’estima même point digne d’être traité avec courtoisie ; elle lui fit dire par une de ses servantes de vouloir bien se retirer, qu’elle n’entendait point épouser un personnage si laid et si insignifiant.

Après avoir repoussé ce noble prétendant, elle courut dans la forêt, se mit à sangloter et appela la Vila, sa marraine.

— Que veux-tu, ma filleule, demanda la Vila qui apparut tout à coup portant un voile brodé d’or et rempli de roses blanches ? Qu’as-tu, mon petit cœur, à gémir ainsi ?

— Ce que j’ai, ce que je veux ? Tu me le demandes ? Comment, ne m’avais-tu pas promis pour époux le plus beau et le plus noble prince de la terre ? Et maintenant que le moment de me marier est venu, tu m’envoies de Stamboul je ne sais quel fils d’empereur, un soldat stupide, un batailleur grossier qui se vante d’avoir tué des cents et des mille, qui n’a à offrir à mes parents que de l’or et des pierreries, les choses les plus communes du monde, et ose m’offrir à moi des perles enlevées au turban d’un sultan qu’il a tué lui-même. Si du moins il était beau ; mais non, il a un nez arrondi et pointu comme un quartier de lune. Je frissonne à l’idée qu’un monstre aussi laid pourrait être mon époux. Est-ce ainsi que tu tiens ta parole ?

— Sans doute, ma chère filleule. Le fils de l’empereur de Stamboul est réellement le plus beau et le plus noble des hommes. Enfin, s’il ne te plaît pas, renvoie-le.

— Je n’ai pas attendu ton conseil, interrompit Zora. Je savais ce que j’avais à faire avec cet importun. J’ai bien su lui montrer la porte.

— Qu’il soit fait comme il te plaira, reprit la Vila en croisant les bras ; mes intentions étaient bonnes. Je n’ai pas trouvé, paraît-il, ce que tu désirais. Prends patience, je tâcherai de t’envoyer un autre soupirant. Je regrette seulement ces roses blanches que j’avais déjà préparées pour ta couronne nuptiale et qui vont se flétrir.

— Qu’importe, répartit Zora. Je ne suis pas si pressée ; et j’attendrai plutôt dix années que d’épouser ce soudard avec son nez crochu.

Elle s’en alla et la Vila disparut dans les profondeurs de la forêt.

Quand la jeune fille revint au château, elle apprit que le fils de l’empereur était déjà reparti ; mais, comme il ne voulait pas être venu pour rien, il s’était fiancé à l’instant même avec la servante qui avait été chargée de lui signifier son congé et il était retourné à Stamboul.


II

Peu de temps après, un autre prétendant se présenta au château.

C’était le fils d’un roi de Caramanie ; il était beau, élégant : un peintre n’eût pu tracer figure plus intéressante. C’était en outre un savant et un poète renommé. Il apportait aux parents des présents magnifiques en argent massif ; il déposa aux pieds de la belle Zora une couronne de lauriers qui lui avait naguère été décernée dans un grand concours de poésie.

Zora lui jeta à peine un regard dédaigneux, lui tourna le dos et lui fit dire par une servante de s’en aller à l’instant. Il était inutile qu’il se présentât devant ses parents. Jamais elle n’accepterait pour époux un pareil monstre.

Après ce congé bien signifié, elle fondit en larmes, courut dans le bois et appela la Vila.

— Qu’as-tu, ma chère filleule ? lui cria sa marraine.

Et elle apparut à ses yeux portant un voile brodé d’argent plein de roses rouges.

— Pourquoi pleures-tu ?

— Pourquoi je pleure ? Tu m’as d’abord envoyé un soldat avec un nez crochu comme un quartier de lune et maintenant, malheureuse, qui m’envoies-tu pour le remplacer ? Un pédant, un rimailleur qui ne connaît rien que ses livres, qui n’a que de l’argent à offrir à mes parents et pour moi qu’un brin de laurier dont on assaisonne les ragoûts. Et son visage ! Il a non-seulement le nez crochu, mais aussi la barbe pointue comme une pioche. Moi, être la femme d’un pareil monstre ? Est-ce ainsi que tu tiens ta parole ?

— Sans doute, mon enfant, répondit la Vila. Le fils du roi de Caramanie est actuellement le plus beau et le plus galant cavalier de la terre. J’ai tenu ma parole. Au reste, s’il ne te plaît pas, tu peux le renvoyer.

— C’est ce que j’ai déjà fait.

— Fort bien. Il ne faut pas forcer ton inclination. Je t’en enverrai un autre qui, sans doute, trouvera grâce auprès de toi. Je regrette seulement ces belles roses que j’avais cueillies pour ta couronne nuptiale et qui maintenant vont se flétrir.

— Qu’importe ! s’écria Zora. Plutôt que d’épouser un pareil pédant, j’aimerais mieux rester encore vingt ans fille.

Elle dit et s’en alla. La Vila disparut dans les profondeurs de la forêt.

Quand Zora revint au château, elle apprit que le fils du roi de Caramanie était déjà reparti, pas seul cependant. Dans son dépit de se voir ainsi repoussé, il avait épousé, à l’instant même, la servante qui avait été chargée de lui signifier son congé et il l’avait emportée sur son cheval noir.


III

La beauté, la puissance attirent toujours des prétendants. Un nouveau ne tarda pas à se présenter. C’était le fils d’un prince de Milan ; il était assez beau garçon et fort agréable. Il avait pendant de longues années voyagé sur terre et sur mer, visité les cours des souverains ; il racontait ses voyages de la façon la plus intéressante. Il était l’orgueil de sa principauté et on l’estimait chez les rois. Il apportait au doge et à la dogaresse des présents en ivoire et en ébène, et à leur fille un perroquet d’une beauté merveilleuse qu’il avait pris peu de temps auparavant dans une forêt de l’Orient.

Mais la fille du doge, dès qu’elle l’aperçut par la fenêtre, ne voulut même pas le regarder. Elle ferma la fenêtre si violemment que les carreaux éclatèrent ; elle lui fit dire de s’en aller immédiatement ; s’il avait pris la peine de se regarder dans un miroir, il devait comprendre qu’il n’était point digne d’épouser une pareille beauté.

Là-dessus Zora courut de nouveau dans le bois en poussant des cris de rage. La Vila apparut. Elle tenait dans la main une corbeille pleine de bluets.

— Que me veut encore ma filleule ? demanda-t-elle.

— Ce que je veux ? Te moques-tu donc de moi, pour m’envoyer une espèce de vagabond ; je ne veux parler ni de son nez ni de sa barbe ; mais il a deux dents qu’on ne saurait comparer qu’aux défenses d’un sanglier. Il n’est que fils de prince ; il n’est bon qu’à raconter des voyages en des pays où jamais honnête homme n’a mis les pieds ; il n’a rien à offrir à mes parents que des morceaux d’os et de bois noirci, et à moi, il m’apporte ua perroquet, comme si je tenais une ménagerie. Est-ce ainsi que tu accomplis ta promesse ?

— Sans doute, reprit la Vila. Le prince de Milan est aujourd’hui le plus beau et le plus galant cavalier qu’il y ait dans le monde. C’est moi qui lui ai inspiré de l’inclination pour toi, et j’ai bien rempli ma promesse. Je n’ai même pas songé un instant à te punir de ta coquetterie ; je sais que tu as deux oiseaux qui te chantent chaque jour que tu es plus belle que moi ; c’est pourtant moi qui t’ai fait don de ta beauté. Du reste, si ce prétendant ne te plaît pas, tu n’es pas forcée de l’accepter.

— Je voudrais bien voir qui pourrait m’y forcer !

— Personne, reprit la Vila. J’ai fait ce que j’ai pu pour ton bonheur. Il dépend avant tout de toi. Tu es absolument libre. Je ne t’oublierai pas dès que je pourrai t’envoyer des prétendants. En attendant, je regrette ces pauvres fleurs que j’avais cueillies pour toi et que je me vois forcée de jeter maintenant.

— Jette-les. J’aimerais mieux ne jamais me marier que d’épouser un monstre comme ceux que tu m’envoies l’un après l’autre. Je te prie, une fois pour toutes, de vouloir bien ne plus t’occuper de moi. Ma beauté me suffit : tu me l’as donnée, tu ne peux pas la reprendre. Je saurai bien sans toi trouver l’époux qu’il me faut.

Comme elle disait ces mots, on entendit dans la forêt des voix mystérieuses qui répétaient :

— Cheveu blanc ! Cheveu blanc !

Ces voix accompagnèrent Zora jusqu’à la porte du château paternel. Là on lui apprit que le prince de Milan était parti, et qu’avant de s’en aller il s’était fiancé à la servante qui avait été chargée de lui signifier son congé.


IV

Des années et des années s’écoulèrent sans qu’on vît arriver un seul prétendant. On avait entendu parler du mauvais accueil fait aux premiers qui avaient osé se présenter, et personne ne venait. Cependant Zora ne rajeunissait pas ; elle avait compté sur le pouvoir souverain de ses charmes et de sa richesse, elle commençait à réfléchir sur la marche naturelle des choses et à craindre de mourir vieille fille.

Tout à coup le doge mourut, la dogaresse aussi. Ce fut un grand changement dans la vie de Zora. Elle entra en possession des pays, des mers, des villes, des îles, des vaisseaux et des ports qui appartenaient à son père ; elle héritait de richesses immenses et par-dessus le marché des deux couronnes de Chypre et de Rhodes.

Les prétendants recommencèrent à se montrer. Le premier qui apparut fut un grand seigneur de Hongrie. Il écrivit à Zora une lettre fort courtoise pour demander sa main.

Zora courut consulter ses deux oiseaux ; l’un lui chanta son refrain habituel, qu’elle était plus belle que la lune et le soleil. Zora, charmée, doubla sa ration de millet. L’autre, devenu vieux, murmura quelques mots sans suite, ce qui lui valut de la part de la reine de Chypre un bon coup d’éventail sur le bec.

Le lendemain, Zora se leva de grand matin et appela sa servante :

— Peigne-moi, lui dit-elle, et fais-moi les tresses les plus élégantes que tu pourras. J’attends aujourd’hui un prétendant ; je lui plais, paraît-il, et il vient tenter fortune auprès de moi. Coiffe-moi le mieux que tu pourras, et je te récompenserai royalement. Ce n’est pas, tu le sais, que je sois coquette. Mais la convenance exige…

— Qu’est-ce donc ? s’écria Zora en remarquant que la servante s’était brusquement arrêtée.

— Rien, madame, rien !

— Comment rien ? On ne s’étonne pas de rien. Je veux savoir ce que c’est.

— Mais rien, madame, rien. Un cheveu gris.

À ces mots, Zora bondit comme une possédée.

— Tu mens, dit-elle ! Parce que tu es rousse, tu envies mes beaux cheveux noirs et voudrais ternir leur réputation. Mais, misérable, tu n’y réussiras pas.

Elle saisit la servante par la chevelure, et la jeta par la fenêtre.

— Voilà pour mon cheveu gris, s’écria-t-elle avec un rire infernal !

La servante tomba dans un puits profond au pied du château.

Zora couvrit à la hâte, avec une parure de diamants, l’endroit où le cheveu blanc lui était signalé. Elle mit par-dessus la couronne de Chypre et reçut le grand seigneur hongrois.

Il était haut comme un colosse, un peu mûr ; il boitait d’un pied, louchait des deux yeux, avait le nez crochu comme un quartier de lune, la barbe pointue comme une pioche, et une paire de dents pareilles aux défenses d’un sanglier.

— Belle reine, dit-il, ou dogaresse, ou si tu aimes mieux princesse, ainsi que tu peux le voir et le constater, je ne suis pas absolument sans défaut. Mais j’espère que tu voudras bien m’excuser. Il n’y a point d’homme parfait en ce monde, je n’excepte ni toi, ni moi… Je dois t’avouer aussi que j’ai un certain faible pour le vin de Tokay et que…

— Impudent, misérable, s’écria Zora, comment oses-tu seulement te présenter devant moi, fille de doge, reine de Chypre, l’orgueil et la gloire de mon sexe ? Où as-tu jamais vu que l’aigle ait reçu le hibou dans son nid ? Arrière ! arrière ! ou je fais lâcher mes chiens sur toi.

Le Hongrois ne se laissa pas déconcerter. Il frisa majestueusement sa moustache et répliqua :

— Mon Dieu ! sans doute l’aigle ne prend pas un hibou dans son nid ; mais le hibou n’admet pas le dindon dans le sien. D’ailleurs, en entrant dans ton château, j’ai vu quelque chose dégringoler par la fenêtre et tomber dans le puits. Je suis de mœurs un peu brutales, mais j’ai bon cœur au fond ; j’ai envoyé mes serviteurs voir ce qui arrivait. Ils ont retiré du puits une fille un peu rousse, mais jeune et assez jolie. Elle était encore en vie. Je suis venu ici pour chercher femme, et, ma foi, je verrai si la rousse lâchera des chiens après moi.

Il fit une révérence boiteuse à la reine de Chypre et se retira.

La servante, pleine de reconnaissance pour son sauveur, se dit : Mieux vaut avoir un mari boiteux et louche que de rester fille ; s’il aime le Tokay, eh bien je tâcherai de l’aimer aussi !

Elle accepta et ils s’en allèrent tous deux en Hongrie.


V

Peu de temps après, une nouvelle lettre arriva.

Zora, voyant à l’horizon un nouveau fiancé, alla trouver ses deux oiseaux et leur demanda :

— Eh bien ! que pensez-vous de cela ?

Et de joie elle se mit à danser.

Le vieux pinson, en voyant sa maîtresse danser, se mit à chanter son refrain, et Zora, charmée, lui donna triple ration. Mais son compagnon tourna la tête d’un air inquiet, comme si cela ne lui convenait nullement ; ce qui lui valut un bon coup sur le bec ; il s’envola tout étourdi.

Le lendemain, Zora appela une servante et lui ordonna de la peigner le mieux possible. Mais la servante s’arrêta tout à coup, puis elle s’arrêta une seconde fois, puis une troisième.

— Qu’est-ce donc ? s’écria Zora impatientée.

— Rien, madame, une mèche de cheveux gris.

— Misérable ! C’est parce que tu as les cheveux durs et crépus que tu déprécies mes beaux cheveux noirs. Mais malheur à toi, je te punirai de terrible façon.

Et elle appela les valets et leur ordonna d’aller jeter la servante dans le four à chaux, qui précisément chauffait en ce moment.

Zora s’empressa de couvrir la mèche de cheveux avec des diamants, des rubis, et mit par-dessus les couronnes de Chypre et de Rhodes.

Le nouveau prétendant fut introduit.

C’était un chef cosaque qui, Dieu sait à la suite de quelle aventure, arrivait du fond de la Russie ; il était petit, boiteux, bossu ; il ne louchait, il est vrai, que d’un œil. C’est qu’il était borgne. Il avait le nez recourbé comme un quartier de lune, la barbe pointue comme une pioche ; il bégayait, entendait mal et agitait sans cesse ses bras comme un moulin.

Il commença un beau discours, mais Zora l’interrompit aux premiers mots.

— Misérable, lui dit-elle, ôte-toi de mes yeux.

Elle serrait les poings, ses dents claquaient de rage.

— C’est bon, c’est bon, répliqua tranquillement le Cosaque ; croyez-vous qu’on tienne tant à vous, la belle ? J’ai les cheveux noirs, vous la tête grise. Vous ne voulez pas être ma femme ? On saura se passer de vous.

Zora n’en voulut pas plus entendre et le fit mettre à la porte par ses laquais.

En sortant, le Cosaque passa près du four à chaux et vit les valets qui s’apprêtaient à y jeter la servante.

— Non pas, non pas, s’écria-t-il. Attendez un instant. Ce serait vraiment dommage de brûler cette jeune personne.

Et s’adressant à la servante :

— Dis-moi, la fille, qui vaut mieux : brûler dans un four, ou devenir ma femme ?

La servante l’accepta aussitôt pour mari ; il la prit en croupe et partit avec elle. Le château redevint silencieux et Zora resta seule avec ses oiseaux ; elle leur faisait répéter des chansons d’autrefois. Les mois, les années se passèrent sans qu’on frappât aux portes du palais.

Enfin, longtemps, bien longtemps après, une lettre arriva au château. Elle annonçait la visite d’un nouveau prétendant, M. le chevalier de Six-Planches.

— Eh bien, qu’en pensez-vous ? demanda l’héritière des doges à ses deux oiseaux.

Les pinsons, se rappelant les corrections qu’ils avaient reçues, se mirent à chanter à l’envi leurs refrains les plus flatteurs. C’était plaisir de les entendre. Aussi leur maîtresse les régala de son mieux.

Puis elle appela une servante et lui ordonna de la coiffer le plus vite possible : un hôte illustre allait venir. La servante se mit à la peigner, mais lentement et avec peine.

— Qu’as-tu donc ? Tes mains ne marchent pas. Tu sais bien que je suis pressée.

— Madame, répond la servante, on ne cueille pas de feuilles sur les arbres en hiver.

— Que veux-tu dire ?

— Qu’avec des cheveux blancs il est difficile de tresser des tresses noires.

— Que le ciel le confonde ! s’écria Zora. Et toi aussi, tu es contre moi ? Jalouse, parce que tu as une crinière de cavale sauvage, tu ne veux pas me permettre même un cheveu noir ?

Et elle étrangla la pauvre fille avec sa ceinture de soie et la jeta dans la cave la plus profonde du château.

Puis, pour cacher l’outrage des ans, elle mit sur sa tête ses deux couronnes, s’enveloppa d’un voile noir, et s’assit sur le trône royal dans le coin le plus sombre du salon d’honneur.

À l’instant le fiancé annoncé entra avec sa suite.

C’était une terrible figure, crâne chauve, sans nez et sans yeux, sans lèvres et sans dents. On ne pouvait pas dire qu’il n’avait que les os sur la peau, car il n’avait que des os. En guise d’armes, il tenait à la main une immense faux.

C’était le seigneur de la Mort.

— Belle princesse, lui dit le sinistre visiteur, comme tu vois, je n’ai aucun des défauts qui t’ont fait chasser insolemment mes prédécesseurs. Mon visage n’est point affligé d’un nez recourbé comme un quartier de lune, ni d’une barbe pointue comme une pioche, ni de défenses de sangliers. Je ne louche ni ne boite. Je ne suis ni batailleur ni pédant, je ne fais point de vers et je ne bois pas. Je suis de si haut rang que les comtes et les princes, les rois et les empereurs s’inclinent devant moi. Je suis si riche, si puissant que tous les trésors, tous les honneurs de ce monde disparaissent devant moi. J’ai pourtant un petit défaut, c’est d’être un vagabond terrible. Toute l’année, nuit et jour, sans repos, sans relâche, je cours le monde ; on me voit errer du nord au midi, sur terre et sur mer, dans les villes et dans les déserts. On me reçoit tantôt dans le palais des rois, tantôt dans la cabane du pauvre. Je moissonne également les vieux et les jeunes, les beaux et les laids. Aujourd’hui ton tour est venu ; je suis ce fiancé que tu as attendu pendant tant d’années. Et je viens te chercher pour t’emmener dans mon château de Six-Planches.

La fille des doges tremblait de tous ses membres.

— Arrière, s’écria-t-elle, arrière ! Je n’ai encore accepté aucun fiancé. Je ne veux pas de toi non plus. Plutôt que de me livrer à toi, j’aimerais mieux vivre encore cent ans sans époux.

— Je le crois bien, répartit l’inexorable fiancé. Mais la chose n’est malheureusement pas possible. Celle que j’ai choisie, je n’y renonce jamais.

Et le visiteur saisit Zora dans ses bras. Le premier pinson chanta son refrain ordinaire. Il la jeta sans vie sur le lit. Le second pinson chanta sa berceuse ordinaire. Et le chevalier de la Mort brisa la fenêtre avec sa faux et disparut.

L’enterrement de la fille du doge réunit autour de son cercueil toutes ses amies et ses servantes avec leurs époux, leurs enfants et leurs petits-enfants.

Sur la tombe de Zora on trouva le lendemain matin un monceau de fleurs fanées, roses blanches, roses rouges et bluets. C’était la Vila qui avait déposé ces trois couronnes nuptiales sur le cercueil de sa filleule.

VI

LA GELÉE
LE SOLEIL ET LE VENT


(CONTE DE LA RUSSIE BLANCHE)



Un jour un voyageur rencontra sur son chemin le Soleil, la Gelée et le Vent.

— Bonjour, leur cria-t-il.

— À qui de nous a-t-il dit bonjour ? se demandèrent les trois compagnons.

— À moi, dit le Soleil, car il a peur que je ne le brûle.

— À moi, dit la Gelée, car il n’a pas si peur de toi que de moi.

— Vous mentez tous les deux, réplique le Vent ; ce n’est pas vous, c’est moi que l’homme a salué.

Et les voilà partis à se disputer, à se quereller ; ils allaient en venir aux coups.

— Au surplus, s’écria le Vent, à quoi bon nous disputer ? Allons lui demander nous-mêmes à qui il a dit bonjour.

Ils courent après lui, le rattrapent et l’interrogent.

— C’est au Vent, répond l’homme que j’ai dit bonjour.

— Ah ! ah ! n’avais-je pas raison, s’écrie le Vent.

— C’est comme cela, reprend le Soleil en fureur, prends garde à toi. Je vais te griller ; tu te souviendras de moi.

— Ne crains rien, crie le Vent ; il ne te grillera pas : je vais souffler et te rafraîchir.

— Alors, c’est moi, drôle qui me charge de te geler, s’écrie la Gelée.

— Ne t’inquiète pas, mon brave, dit le Vent, si la Gelée s’en prend à toi, je ne soufflerai pas et elle ne te fera rien ; sans le vent, le froid ne peut mordre, ni le soleil brûler avec lui.[3]

VII

LE BERGER ET LE DRAGON


(CONTE SLOVAQUE[4])


I


Il y avait une fois un berger qui, tout en gardant son troupeau, jouait de la flûte ; ou bien, couché par terre, il regardait les nuages, les montagnes, les moutons ou la prairie.

Un jour, c’était en automne, au temps où les serpents vont dormir dans la terre, le bon berger était étendu par terre, la tête appuyée sur la main : il rêvait.

Tout à coup, ô merveille ! voici que de toutes parts des masses de serpents se dirigent vers un rocher qui se dressait en face du berger ; chaque serpent, en arrivant auprès du rocher, prenait sur sa langue une certaine herbe et l’appliquait sur le rocher. Le rocher s’ouvrait, et les serpents disparaissaient l’un après l’autre dans ses flancs.

Le berger se leva ; il recommanda à son chien Dounaï de ramener le troupeau à la maison, et marcha vers le rocher. — Il faut, pensait-il, que je voie ce qu’est cette herbe et où vont ces serpents.

Il arracha un brin de l’herbe et en toucha le rocher qui s’ouvrit.

Il entra et se trouva dans une grotte dont les parois étincelaient d’or et d’argent. Au milieu de la grotte il y avait un trône d’or ; sur ce trône était assis, roulé en rond, un gros serpent : il dormait. Autour de la table étaient groupés des milliers de serpents : ils dormaient aussi ; pas un ne bougea quand le berger entra dans la grotte.

Cet endroit plut d’abord au berger ; il en fit plusieurs fois le tour, puis il commença à s’ennuyer, se rappela ses moutons, et voulut s’en aller.

— J’ai vu, se disait-il, ce que je voulais voir. Allons-nous-en.

Il était aise de dire : « Allons-nous-en. » Mais comment ? Le rocher s’était refermé sur le berger après qu’il était entré. Il ne savait que faire, que dire pour l’ouvrir ; il lui fallait rester dans la grotte.

— Soit, se dit-il, dormons.

Et il s’enveloppa dans son manteau, se coucha et s’endormit.

Il sommeillait depuis peu de temps, à ce qu’il lui semblait du moins, quand un certain bruit le réveilla. Il regarde autour de lui : il voit sur lui, autour de lui, les parois étincelantes, le trône doré, sur le trône le vieux serpent, autour du trône les serpents qui lèchent le trône.

Tout à coup les serpents demandent :

— Est-il temps ?

Le vieux serpent les laisse parler, puis soulève lentement la tête et dit :

— Il est temps.

À ces mots, il s’allonge de la tête à la queue comme une perche, descend du trône à terre, et se dirige vers la porte de la grotte. Les autres le suivent.

Le berger se détend de même tout à son aise, bâille, se lève, et suit les serpents.

— Là où ils vont, j’irai bien aussi, pensait-il.

Il était aisé de dire : « J’irai aussi. » Mais comment ?

Le vieux serpent touche le rocher qui s’ouvre, et sort avec ses compagnons. Quand le dernier fut dehors, le berger voulut sortir comme eux ; mais le rocher se referma sur son nez, et le vieux serpent lui cria d’une voix sifflante :

— Mon ami, il faut rester ici.

— Et qu’y ferai-je ? Votre ménage est mal monté ; je ne puis pas toujours dormir. Laissez-moi sortir. J’ai mon troupeau au pâturage, et à la maison une femme acariâtre ; elle m’arrangerait de belle façon si je ne revenais pas à l’heure !

— Tu ne sortiras pas avant d’avoir trois fois juré de ne révéler à personne où tu as été, ni comment tu as pénétré ici.

Que faire ? le berger jura par trois fois, afin de pouvoir sortir.

— Si tu ne tiens pas ton serment, malheur à toi ! siffla le serpent au moment de le laisser aller.

Voilà notre berger sorti. Mais quel changement ! c’était l’automne, et maintenant c’est le printemps. Les jambes lui tremblent de terreur !

— Nigaud, nigaud que je suis ! J’ai dormi tout l’hiver. Que dira ma femme ?

Ainsi raisonnait notre berger tout en regagnant sa chaumière.

Il aperçoit de loin sa femme ; elle paraissait occupée. Ne se sentant pas encore préparé à ses reproches, il se cache dans le parc aux moutons. Pendant qu’il était là, un beau monsieur s’approche de sa femme et lui demande où est son mari.

La femme se met à pleurer, et raconte comment l’automne dernier son mari a mené les moutons dans la montagne, et n’est plus revenu. Les loups l’ont peut-être dévoré ; les sorcières l’ont peut-être déchiré en morceaux.

— Ne pleure pas, s’écrie maître berger, je suis vivant ; les loups ne m’ont pas mangé ni les sorcières déchiré en morceaux. J’ai passé l’hiver à dormir dans le parc aux moutons.

Mais il avait compté sans son hôte.

Dès qu’elle a reconnu la voix de son mari, la bergère cesse de pleurer et se met à crier :

— Que mille tonnerres t’écrasent, imbécile ! Le beau berger, sur ma foi ! Abandonner ses moutons à la grâce de Dieu, se coucher dans le parc et dormir comme les serpents l’hiver !

Le berger s’avouait à lui-même que sa femme avait raison ; mais, comme il ne pouvait dire ce qui lui était arrivé, il se tut et ne souffla mot.

Mais le beau monsieur dit à sa femme qu’il n’avait pas dormi dans le parc, qu’il avait dû aller ailleurs, et que, s’il voulait dire où il avait été, il lui donnerait beaucoup d’argent.

La bergère se mit en grande colère contre son mari, et voulut savoir à tout prix où il avait été. Le beau monsieur la renvoya à la maison, et lui promit de l’argent pour la faire taire. Il se chargea d’arracher lui-même la vérité au berger.


II

Quand la bergère fut partie, le beau monsieur reprit sa forme naturelle et apparut ce qu’il était réellement, un magicien des montagnes. Le berger le reconnut, parce que les magiciens ont trois yeux. Ce magicien était un homme très habile ; il savait prendre toutes les formes qu’il voulait. Malheur à qui eût osé lui résister !

Le berger eut grand peur du magicien ; mais il avait encore plus peur de sa femme. Le magicien lui demanda où il avait été, ce qu’il avait vu. Le berger fut épouvanté de ces questions. Que dire ? Il avait peur du vieux serpent et du parjure. Il avait trois fois plus peur du magicien.

Cependant, quand par trois fois le magicien eut renouvelé sa question, quand il le vit se dresser et grandir devant lui, il oublia son serment.

Il raconta où il avait été et comment il avait pénétré dans le rocher.

— Bien, dit le magicien. Viens avec moi. Montre-moi l’herbe et le rocher.

Le berger le suivit.

Quand on fut arrivé au rocher, le berger arracha un brin de l’herbe et en toucha le rocher qui s’ouvrit. Mais le magicien ne voulut pas que le berger entrât ; lui-même n’entra point ; il tira un livre de sa poche et se mit à lire. Le berger était blanc de frayeur.

Tout à coup la terre trembla ; on entendit dans le rocher des sifflements, et un affreux dragon sortit de la grotte. C’était le vieux serpent qui venait de se transformer ainsi. Sa gueule vomissait des flammes ; sa tête était effroyable ; il agitait sa queue à droite et à gauche. Elle brisait les arbres qu’elle touchait.

— Jette-lui ce licol au cou ! cria le magicien au berger.

Et il lui donna une espèce de corde, sans toutefois quitter son livre des yeux. Le berger prit la corde, mais il n’osait approcher du dragon. Cependant, quand le magicien lui eut par deux et trois fois répété l’ordre, il se résolut à obéir. Pauvre berger ! le dragon l’enveloppe dans ses replis, et avant d’avoir eu le temps de réfléchir, le voilà assis sur le dos du monstre et volant avec lui dans les airs.

À ce moment il se fit une obscurité profonde ; mais le feu des yeux du dragon éclairait le voyage aérien. La terre tremblait, les pierres roulaient dans les airs. Le dragon furieux agitait sa queue de droite à gauche ; les arbres qu’il touchait, il les brisait comme des baguettes ; il vomissait de l’eau sur la terre comme un torrent. C’était l’abomination de la désolation. Le berger était à moitié mort. Peu à peu, cependant, la colère du monstre se calma. Il cessa d’agiter sa queue, de verser de l’eau sur la terre, de faire jaillir de ses yeux des flammes. Le berger revint à lui ; il espérait que le dragon allait descendre. Mais ses aventures n’étaient pas finies. Le dragon voulait encore le punir. Il s’élevait de plus haut en plus haut, toujours plus haut ; les montagnes apparaissaient au berger comme des fourmilières… et le dragon montait toujours… Le berger ne voyait plus que le soleil, les étoiles et les nuages, et le dragon restait suspendu dans les airs.

— Mon Dieu ! que devenir ? Je suis suspendu en l’air ; si je saute, je me tue ; je ne puis pas m’envoler dans le ciel.

Ainsi gémissait le pauvre berger, et il se mit à pleurer amèrement.

Le dragon ne lui répondit pas.

— Dragon, seigneur dragon ! ayez pitié de moi, murmurait le berger. Descendons ; jusqu’à mon dernier jour, je promets de ne pas vous fâcher.

Un rocher se fût attendri à ces supplications. Le dragon, lui, ne disait ni oui ni non ; il ne bougeait point de place.

Tout à coup le berger entendit la voix d’une alouette ; ce lui fut une grande joie. L’alouette s’approchait de lui. Quand elle fut tout près, il lui cria :

— Alouette, oiseau cher à Dieu, je t’en prie, va-t’en auprès du Père céleste ; raconte-lui ma peine. Dis-lui que je lui souhaite le bonjour, et que je le prie de me secourir.

L’alouette s’envola et fit la commission. Le Père éternel eut pitié du berger ; il écrivit quelque chose en lettres d’or sur une feuille de bouleau, mit la feuille dans le bec de l’alouette, et lui ordonna de la laisser tomber sur la tête du dragon.

L’alouette s’envola, laissa tomber la lettre écrite en lettres d’or sur la tête du dragon ; à l’instant même, le dragon et le berger tombèrent à terre.

Quand le berger revint à lui, il vit qu’il se trouvait auprès de sa cabane ; il vit son chien Dounaï qui lui ramenait ses moutons… Pour dire toute la vérité, il vit qu’il avait dormi et fait un rêve. Le conte est fini.

VIII

LE PRINCE INESPÉRÉ

(CONTE POLONAIS)



Il y avait une fois un roi et une reine ; ils étaient mariés depuis trois ans ; ils n’avaient point d’enfants, ce qui leur causait un grand chagrin. Un jour, le roi fut obligé d’aller visiter son royaume ; il dit adieu à la reine et resta absent plus de huit mois. Vers la fin du neuvième mois, il revint dans sa capitale ; il n’en était déjà plus éloigné lorsqu’en traversant une campagne aride, — c’était au plus fort de l’été, — il fut pris d’une soif ardente. Il envoya ses serviteurs de tous côtés pour voir s’ils trouveraient de l’eau. Ils se répandirent dans toutes les directions, cherchèrent pendant plus d’une heure, et revinrent sans avoir rien découvert.

Le roi se mit alors à parcourir lui-même la campagne ; il espérait bien finir par rencontrer une source ; en effet, dans une plaine où jusqu’alors il n’y avait jamais eu d’eau, il aperçut un puits. La margelle en bois paraissait toute neuve ; le puits était plein jusqu’au bord d’une eau vive ; à la surface flottait une tasse d’argent munie d’une poignée d’or. Le roi sauta à bas de son cheval, s’appuya de la main gauche sur la margelle, et de la droite saisit la tasse ; mais on eût dit qu’elle était vivante et qu’elle avait des yeux ; elle sauta vivement de côté et se mit à flotter sur l’eau ; le roi, bien qu’un peu effrayé, se mit à la poursuivre tantôt d’une main, tantôt de l’autre ; mais, malgré tous ses efforts, il ne parvint pas à la saisir ; il s’y prit alors avec les deux mains ; mais la tasse fit le plongeon comme un poisson et reparut sur l’eau un peu plus loin.

« Diable, pensa le roi, il n’y a rien à faire avec cette tasse. Eh bien ! je m’en passerai. » Et il se pencha sur l’eau. Elle était pure comme le cristal, fraîche comme la glace. Tandis que le roi buvait, sa barbe, qui descendait jusqu’à la ceinture, trempait dans l’eau. Quand il eut apaisé sa soif, il voulut se lever, mais je ne sais quoi le retenait par la barbe et ne le lâchait pas. Après s’être vainement débattu, le roi en colère s’écria :

— Qui est donc là ? Lâchez-moi.

— C’est moi, le roi souterrain Kostieï l’immortel.[5] Je ne te laisserai pas aller tant que tu ne m’auras pas donné ce que tu as laissé dans ta maison, — sans savoir que tu l’avais, — ce que tu n’espérais pas trouver à ton retour.

Le roi regarde dans le puits, il aperçoit une tête énorme avec des yeux verts, une bouche ouverte jusqu’aux oreilles ; Kostieï tenait le roi avec des pinces massives comme celles d’une écrevisse et riait d’un rire méchant. Le roi pensa que l’objet qu’il ignorait avant son départ et qu’il n’espérait pas voir à son retour ne pouvait être de grande importance.

— Je te donne ce que tu me demandes, dit-il au monstre.

Celui-ci éclata de rire, brilla comme un feu et disparut. Avec lui disparurent l’eau, la margelle et la tasse. Le roi se trouva accroupi sur le sable sec. Il se leva, se signa, sauta à cheval, rejoignit son escorte et continua son chemin.

Au bout d’une semaine ou deux, il arriva dans sa capitale. Le peuple se pressait à sa rencontre ; il entra en triomphe dans la cour du palais. Sur le perron la reine l’attendait ; elle tenait sur son sein un coussin brodé sur lequel un petit enfant dormait dans ses langes. Le roi devina ce qui était arrivé, gémit profondément et se dit : « Voilà l’objet que j’ignorais avant mon départ et que je trouve sans l’avoir espéré. » Et il se mit à pleurer amèrement. Tout le monde s’étonna de ses larmes, mais personne n’osa lui en demander la cause. Le roi prit l’enfant dans ses bras et contempla avec amour sa figure innocente ; il voulut le reporter lui-même dans le palais et le mettre dans son berceau. Il s’efforça de comprimer son chagrin et de se livrer aux soins du gouvernement. Mais on ne le revit jamais aussi gai qu’auparavant. Une pensée le rongeait ; c’est qu’un jour viendrait où Kostieï lui demanderait son fils.

Cependant les semaines, les mois, les années passent et personne ne vient réclamer l’enfant. Le prince Inespéré, — on l’avait ainsi nommé, — grandit et devint un beau jeune homme. Le roi reprit sa gaieté et oublia ce qui était arrivé, mais tout le monde, hélas ! n’avait pas oublié.

Un jour le jeune prince, chassant dans une forêt, se sépara de sa suite et s’égara dans un fourré sauvage. Tout à coup apparut devant lui un vieillard monstrueux, aux yeux verts :

— Comment vas-tu, prince Inespéré ? lui dit-il. Tu t’es fait bien longtemps attendre.

— Qui donc es-tu ?

— Tu le sauras plus tard ; quand tu seras rentré chez ton père, salue-le de ma part et dis-lui que je voudrais bien qu’il réglât ses comptes avec moi ; s’il néglige de s’acquitter, il le regrettera amèrement.

À ces mots, le vieillard monstrueux disparut et le prince tourna bride, rentra au palais et raconta à son père ce qui lui était arrivé.

Le roi pâlit et dévoila à son fils l’effroyable mystère.

— Ne pleure pas, mon père, répondit le prince, le mal n’est pas si grand ! Je trouverai le moyen d’obliger Kostieï à renoncer aux droits qu’il t’a extorqués sur moi. Si je ne suis pas revenu dans l’espace d’une année, ce sera signe que nous ne nous reverrons plus.

Le prince fit ses préparatifs de départ, son père lui donna une armure d’acier, un sabre et un cheval ; la reine lui suspendit au cou une croix d’or pur : au moment suprême, ils s’embrassèrent tendrement, pleurèrent beaucoup, et le prince se mit en route.

Il marcha trois jours. Vers la fin du quatrième, à la chute du soleil, il arriva au bord de la mer. Il aperçut sur le sable douze vêtements de jeunes filles, blancs comme la neige ; cependant, aussi loin que pouvait porter sa vue, il n’y avait personne dans l’eau. Curieux de pénétrer ce mystère, il s’empara d’un des vêtements, lâcha son cheval en liberté dans la prairie voisine, et se cacha dans les roseaux. Un troupeau d’oies qui se jouait sur la mer aborda au rivage ; onze revêtirent les vêtements, frappèrent du pied la terre, et devinrent de belles jeunes filles. Une fois habillées, elles s’envolèrent aussitôt. La douzième, qui était la plus jeune, ne pouvait se résoudre à sortir de l’eau ; elle allongeait son cou blanc et regardait de tous les côtés. Soudain elle aperçut le fils du roi et lui cria avec une voix humaine :

— Prince Inespéré, rends-moi mes vêtements, je t’en serai reconnaissante.

Le prince aussitôt déposa les vêtements sur le gazon et se retira modestement. La jeune fille, sitôt après sa métamorphose, s’habilla vivement et vint le retrouver ; elle était d’une beauté que l’œil n’avait jamais contemplée, dont l’oreille n’avait jamais entendu parler. Elle lui tendit la main en rougissant et en baissant les yeux et lui dit d’une voix mélodieuse :

— Je te remercie, noble prince, d’avoir exaucé ma prière. Je suis la fille cadette de Kostieï l’immortel ; il a douze filles et règne dans l’empire souterrain. Mon père t’attend depuis longtemps ; il est même fort en colère. Ne t’afflige pas cependant et ne crains rien, mais fais tout ce que je te dirai. Dès que tu verras le roi Kostieï, tombe aussitôt à genoux, et, sans faire attention à ses cris, à ses trépignements, à ses menaces, approche-toi hardiment de lui. Ce qui doit arriver ensuite, tu le sauras plus tard. Maintenant partons !

À ces mots, elle frappa la terre de son petit pied, un gouffre s’entr’ouvrit, et ils descendirent tous les deux dans l’empire souterrain ; ils arrivèrent juste au palais de Kostieï, qui éclaire, plus clairement que notre soleil, ce monde inconnu. Le prince entra hardiment dans la grande salle.

Kostieï, couronné d’un brillant diadème, est assis sur un trône d’or ; ses yeux brillent comme deux verres glauques ; ses mains sont comme des pinces d’écrevisse. Dés qu’il l’aperçoit, le prince tombe à genoux. Kostieï pousse des cris épouvantables, qui font trembler les voûtes de l’empire souterrain. Néanmoins le prince s’avance hardiment sur ses genoux vers le trône. Quand il est arrivé à quelques pas, le roi se met à rire et lui dit :

— Tu as une fameuse chance d’avoir réussi à me faire rire ; reste dans notre empire souterrain, mais, avant d’y conquérir droit de cité, il faut que tu accomplisses trois ordres que je te donnerai ; aujourd’hui il est déjà tard, nous commencerons demain ; en attendant, va te reposer.

Le prince dormit fort bien dans la chambre qui lui avait été préparée. Le lendemain, Kostieï l’appela auprès de lui :

— Voyons, prince, ce que tu sais faire. La nuit prochaine, tu vas me bâtir un palais de marbre ; les fenêtres seront en cristal, le toit en or ; il y aura tout autour un parc magnifique, et dans ce parc des étangs et des fontaines. Si tu le bâtis, tu seras mon ami, sinon je te ferai trancher la tête.

Après avoir entendu ce singulier discours, le prince retourna dans son appartement, et se mit à réfléchir à la mort qui l’attendait. Il était plongé dans ses méditations quand tout à coup une abeille frappa à la fenêtre en disant : « Laisse-moi entrer. » Il ouvrit, l’abeille entra et le prince vit devant lui la princesse, la plus jeune fille de Kostieï.

— À quoi songes-tu, prince Inespéré ?

— Je songe à ton père qui veut me faire mourir.

— Ne crains rien, dors en paix, et demain matin, quand tu te lèveras, ton palais sera déjà prêt.

Ce qui fut dit fut fait. Le lendemain matin, quand le prince sortit de sa chambre, il vit un palais tel qu’il n’en avait jamais vu. Kostieï, de son côté, ne pouvait en croire à ses yeux et paraissait tout pensif.

— Eh bien, tu as gagné cette fois ; voici maintenant un autre travail ; demain je ferai venir mes douze filles devant toi ; si tu ne devines pas quelle est la plus jeune, ta tête tombera sous la hache.

« Comment ! je ne reconnaîtrais pas la plus jeune des douze filles ? se dit le prince une fois rentré dans son appartement. Belle difficulté ! »

— Si grande, que si je ne te viens en aide, tu ne réussiras jamais à me reconnaître, dit l’abeille qui avait de nouveau pénétré dans la chambre. Nous nous ressemblons tellement que notre père ne nous reconnaît qu’au costume.

— Que dois-je faire ?

— Voici ; la plus jeune sera celle qui aura sur le sourcil droit une bête à bon Dieu. Fais bien attention… Au revoir.

Le lendemain, le roi Kostieï appelle de nouveau devant lui le prince Inespéré. Les jeunes filles étaient déjà rangées en ligne, toutes portant le même costume et les yeux baissés. Le prince regarde et s’étonne de leur parfaite ressemblance. Il passe deux fois devant elles, il ne voit pas le signe convenu. Enfin, la troisième fois, il aperçoit la bête à bon Dieu.

— Voici la plus jeune, s’écrie-t-il.

— Comment diable as-tu deviné ? lui demanda Kostieï furieux ; il y a là-dessous quelque sortilège. Je vais te soumettre à une épreuve d’un autre genre. Dans trois heures, tu viendras ici, et en ma présence, tu nous montreras ton talent. J’allumerai un brin de paille, et, avant qu’il soit brûlé, tu feras une paire de bottes. Sinon, tu mourras.

Le prince retourna fort peu satisfait dans son appartement. L’abeille y était déjà.

— Pourquoi donc as-tu l’air si soucieux, mon beau prince ?

— Comment n’aurais-je pas l’air soucieux quand ton père veut que je lui fasse une paire de bottes ? Me prend-il pour un cordonnier ?

— Que comptes-tu faire ?

— Pas des bottes, à coup sûr ? Je n’ai pas peur de la mort : on ne meurt qu’une fois.

— Non, prince, tu ne mourras pas ; je vais tâcher de te sauver ; ou nous fuirons ensemble, ou nous mourrons ensemble.

À ces mots, elle se mit à cracher par terre ; puis elle sortit de la chambre avec le prince, ferma la porte derrière elle et jeta la clef au loin ; tous les deux se tenant par la main s’élevèrent vivement, et sortirent de l’abîme à l’endroit même où ils étaient naguère descendus. C’était la même mer, le même rivage planté de joncs et de roseaux, la même prairie ; sur la prairie gambadait le coursier du prince. Dès qu’il aperçut son maître, il hennit et accourut auprès de lui. Le prince, sans perdre de temps, sauta en selle, prit la princesse en croupe, et ils partirent rapides comme la flèche…

Cependant le roi Kostieï, à l’heure indiquée, ne voyant pas venir le prince Inespéré, lui envoie demander pourquoi il se fait attendre. Les serviteurs vont à sa recherche, ils trouvent la porte fermée et frappent de toutes leurs forces. Une voix leur répond : « Un instant ! » C’était le crachat qui imitait la voix du prince !

On va rapporter cette réponse à Kostieï ; il attend, le prince ne vient pas ; il renvoie les mêmes messagers et la même voix répond : « À l’instant. »

— Est-ce que par hasard il prétend se moquer de moi ? s’écrie Kostieï furieux ; courez, enfoncez la porte et amenez-le moi.

Les serviteurs se précipitent, enfoncent la porte, entrent… Personne. Et le crachat éclate de rire ! Kostieï se met dans une fureur effroyable et ordonne à ses gens de s’élancer à la poursuite du fugitif ; la mort les attend s’ils ne le lui ramènent point. Ils s’élancent à cheval et les voilà partis.

Cependant le prince Inespéré et la princesse dévorent l’espace sur leur coursier rapide. Tout à coup ils entendent un galop derrière eux. Le prince saute à bas de son cheval, applique son oreille contre la terre et dit : On nous poursuit.

— C’est bien, fait la princesse, il n’y a pas de temps à perdre. Au même instant, elle se change elle-même en rivière ; elle change le prince en pont, le cheval en corbeau, et la grand’route au delà du pont se divise en trois chemins divergents. Les cavaliers qui les poursuivent arrivent au pont et restent pétrifiés ; au-delà du pont trois routes et nulle trace de quoi que ce soit. Que faire ? Ils retournent chez eux sans rien ramener. Kostieï éclate de fureur. « Le pont et la rivière, c’étaient eux ! Comment n’y avez-vous pas pensé ? Repartez ! » Et ils reprennent leur course effrénée.

Cependant, le prince et la princesse avaient aussi repris la leur.

— J’entends un galop, s’écrie la princesse.

Le prince saute à bas de son cheval, met son oreille à terre :

— Oui, ils viennent, ils s’approchent.

À l’instant, la princesse, le prince, et leur cheval se changent en une forêt sombre ; les chemins sans nombre, les sentiers s’y entrelacent ; sur l’un d’eux on croit entendre le galop de deux cavaliers. Les messagers de Kostieï se précipitent dans la forêt et continuent leur poursuite. Ils galopent, ils galopent et ils voient constamment devant eux la forêt épaisse, la route large et le couple qui fuit. Ils vont l’atteindre… Tout à coup le couple, la forêt, tout disparaît. Ils se retrouvent à l’endroit même où ils ont commencé leur course. Ils retournent de nouveau bredouille chez Kostieï.

— Un cheval ! Un cheval ! s’écrie l’empereur souterrain ; je courrai moi-même après eux. Ils ne m’échapperont pas.

Et il part écumant de colère.

— Il me semble qu’on nous poursuit, dit la princesse à Inespéré.

— Oui.

— Et cette fois c’est Kostieï lui-même. Mais la première église marque la limite de son empire, et il ne peut pas aller plus loin. Donne-moi ta croix d’or. Le prince détache la croix, présent de sa mère ; elle se change en une église, lui-même en prêtre et le cheval en clocher.

Au même instant Kostieï arrive :

— N’as-tu pas vu, moine, des voyageurs à cheval ?

— Oui ; le prince Inespéré et la fille du roi Kostieï ont passé ici tout à l’heure. Ils sont entrés dans l’église, ils ont fait une prière, ont commandé une messe pour ta santé et m’ont chargé de te saluer si tu passais par ici.

Et Kostieï revint bredouille à son tour. Le prince Inespéré et la princesse continuèrent leur route sans avoir plus rien à craindre.

Tout à coup ils aperçurent devant eux une jolie ville ; le prince voulut aller la visiter.

— Prince, dit la princesse, n’y va pas, mon cœur pressent quelque malheur.

— C’est l’affaire d’un instant ; après avoir vu la ville, nous reprendrons notre chemin.

— Il est facile d’aller, mais qui sait si tu reviendras ? Si tu y tiens tant, va. Je t’attendrai ici ; jusqu’à ton retour je resterai changée en pierre blanche. Mon ami, fais bien attention ; le roi et la reine de ce pays et leur fille viendront au-devant toi ; ils seront accompagnés d’un jeune garçon de toute beauté. Garde-toi bien de l’embrasser. Tu oublierais tout ce qui s’est passé et tu ne me reverrais plus dans ce monde, car je mourrais de désespoir. Je t’attendrai ici sur la route pendant trois jours. Et, si le troisième jour tu n’es pas revenu, souviens-toi que je mourrai, et que je mourrai à cause de toi.

Le prince lui dit adieu et partit. La princesse se changea en une pierre blanche et resta sur la route.

Trois jours se passent. Inespéré ne revient pas ! Pauvre princesse ! Il n’avait pas écouté les conseils de son amie. Le roi, la reine et leur fille étaient venus à sa rencontre. Auprès d’eux gambadait un garçonnet aux beaux cheveux bouclés, aux yeux brillants comme des étoiles ; il se jeta dans les bras du prince qui, le trouvant si joli, oublia tout et l’embrassa. À ce moment, sa mémoire s’obscurcit, et il oublia complètement la pauvre princesse, fille de Kostieï.

Cependant la princesse métamorphosée en pierre blanche l’attendit trois jours entiers sur la route ; et à la fin du troisième, le prince n’étant pas revenu, elle poussa d’affreux gémissements, se changea en bluet et alla se cacher dans un champ qui bordait la route. « Je resterai là, dit-elle ; peut-être quelque passant voudra-t-il bien m’arracher ou me fouler aux pieds. ». En disant ces paroles, elle versait des larmes qui perlaient comme des gouttes de rosée sur ses pétales bleus. Un vieillard vint à passer, il vit la délicieuse fleur, fut charmé de sa beauté ; il l’arracha avec soin, la transporta avec lui, la mit dans un pot, l’arrosa et la soigna de son mieux ! Mais, ô merveille ! à dater du jour où le bluet entre dans la maison, elle devient le théâtre de miracles continus. Au moment où le vieillard se réveille, il trouva son ménage déjà fait ; pas un grain de poussière n’est resté dans les chambres. Quand il rentre à midi, il trouve la nappe mise et le repas préparé. Il n’a qu’à s’asseoir et à manger. Le vieillard s’étonne d’abord ; puis il finit par prendre peur et va consulter une magicienne fort connue dans le pays :

— Lève-toi dès l’aube, lui dit la vieille, avant le chant du coq, et regarde bien quel est l’objet qui se met le premier en mouvement ; couvre-le de ce mouchoir, tu verras ce qui se passera ensuite.

Le vieillard ne ferma pas l’œil de la nuit ; aux premières lueurs de l’aube, il se met à observer ; tout à coup voilà le bluet qui saute hors de son vase, et se met à courir par la chambre ; aussitôt tous les meubles se rangent d’eux-mêmes, la poussière s’enlève toute seule, et le poêle s’allume de lui-même. Le vieillard saute vivement de son lit, jette le mouchoir sur la fleur… Elle se transforme en une belle jeune personne, la fille du roi Kostieï.

— Qu’as-tu fait ? s’écrie la princesse. Pourquoi m’as-tu rendu la vie ? Mon fiancé, le prince Inespéré, m’a oubliée et la vie m’est devenue odieuse.

— Ton fiancé, le prince Inespéré ! Mais il se marie aujourd’hui ; la noce est préparée et les invités commencent à arriver.

La princesse se mit à pleurer ; au bout d’un moment elle essuya ses larmes, revêtit un costume grossier, et déguisée en paysanne, elle se dirigea vers la ville. Elle entra dans la cuisine du roi. Quel mouvement, quelle activité ! Elle s’approcha humblement du chef et lui dit de sa voix la plus douce :

— Honoré seigneur, accordez-moi une grâce, permettez-moi de cuire pour le prince Inespéré le gâteau des noces.

Le cuisinier, fort occupé, l’eût volontiers envoyée à tous les diables. Mais, quand il la vit si jeune et si gentille, les paroles expirèrent sur ses lèvres :

— Beauté des beautés, lui dit-il, fais ce que tu désires ; je présenterai moi-même ton gâteau au roi.

Voilà le gâteau cuit ; tous les invités ont pris place à table. Le chef apporte devant le prince un gigantesque gâteau sur un plat d’argent ; mais à peine le prince l’a-t-il entamé, ô miracle ! un pigeon gris et une colombe blanche sortent du gâteau : le pigeon se met à marcher sur la table, la colombe marche derrière lui en roucoulant :

Mon bon pigeon, ne me fuis pas ;

Partout je m’attache à tes pas ;
Voudrais-tu donc m’être infidèle
A l’exemple du prince, hélas !
Qui trahit aujourd’hui sa belle ?


Dès que le prince eut entendu ce roucoulement, la mémoire perdue lui revint tout à coup. Il se leva brusquement de table, courut à la porte et que vit-il ? La fille de Kostieï. Elle le prit par la main et ils coururent tous deux au perron où un cheval tout sellé les attendait.

Que vous dirai-je encore ? Le prince et la princesse sautèrent à cheval, partirent au galop et arrivèrent heureusement chez les parents d’Inespéré. Ils les accueillirent avec transports ; au bout de peu de temps on célébra leurs noces, des noces telles que l’œil n’en a jamais vu, que l’oreille n’en a jamais entendu raconter de pareilles.

IX

BLANCHE-NEIGE

(CONTE RUSSE)



Il y avait une fois un paysan nommé Ivan ; sa femme se nommait Marie : ils étaient déjà vieux et n’avaient pas d’enfants. Cela les affligeait beaucoup et ils ne se consolaient qu’en regardant les enfants des autres. Que faire ? Dieu sans doute le voulait ainsi ; les choses dans le monde ne vont pas à notre gré, mais à la volonté de Dieu.

Une fois, — c’était en hiver, — on avait de la neige jusqu’au genou. Des enfants jouaient dans la rue et les deux vieillards les regardaient, assis à la fenêtre. Les enfants se mirent à faire une bonne femme en neige ; Ivan et Marie les regardaient pensifs.

Tout à coup Ivan sourit et dit :

— Femme, si nous faisions une bonne femme en neige ?

Marie était de bonne humeur.

— Pourquoi non ? dit-elle ; nous pouvons bien nous amuser un peu. Mais à quoi bon faire une bonne femme ? Faisons-nous plutôt un enfant de neige, puisque Dieu ne nous en a pas donné de vivant.

— Tu as raison, dit Ivan.

Et il prit son bonnet et s’en alla au jardin avec la vieille.

Et, en effet, ils se mirent à faire une poupée de neige : ils façonnèrent un petit corps, de petites mains, de petits pieds ; au-dessus de tout cela ils placèrent une boule de neige et en firent la tête.

— Dieu vous soit en aide ! leur dit un passant.

— Grand merci, répondit Ivan.

— Le secours de Dieu est toujours bon à quelque chose, ajouta Marie.

— Que faites-vous donc ?

— Tu le vois, répondit Ivan.

— Une fille de neige, ajouta Marie.

Ils avaient fait le nez, le menton ; ils firent deux trous pour les yeux et Ivan dessina les lèvres ; à peine les avait-il faites qu’une chaude haleine en sortit. Ivan retire précipitamment les mains ; il regarde… les yeux de l’enfant se bombent ; ils lancent des regards de colombe ; les lèvres se colorent comme des framboises et sourient.

— Qu’est-ce donc, Seigneur ? n’est-ce pas quelque tentation ? s’écrie Ivan en faisant le signe de la croix.

L’enfant de neige penche sa tête comme un être vivant ; il remue ses petits bras et ses petites jambes dans la neige comme un être vivant.

— Ah ! Ivan ! Ivan ! s’écria Marie tremblante de joie ; voici que Dieu nous donne un enfant.

Et elle se jette sur Blanche-Neige (c’est son nom) et la couvre de baisers ; la neige tombe du corps de Blanche-Neige comme la pellicule d’un œuf : une jeune fille se jette dans les bras de Marie.

— Ah ! ma chère Blanche-Neige ! s’écria la vieille en embrassant l’enfant désiré et inattendu.

Et elle l’entraîna avec elle dans sa chaumière.

Ivan eut grand’peine à se remettre d’une telle surprise ; Marie était comme folle de joie.

Et Blanche-Neige grandissait, non pas chaque jour, mais d’heure en heure ; et chaque jour elle était plus belle. Ivan et Marie ne pouvaient se rassasier de leur joie. Le bonheur habitait la maison ; les filles du village venaient sans cesse chez eux ; elles amusaient Blanche-Neige ; elles l’habillaient comme leur poupée ; elles babillaient avec elle, lui chantaient des chansons, jouaient à tous les jeux, lui enseignaient tout ce qu’elles savaient ; et Blanche-Neige était si intelligente ! elle remarquait tout, apprenait tout. Dans le cours de l’hiver, elle devint comme une jeune fille de treize ans : elle comprenait tout, parlait de tout, et avec une voix si douce qu’on ne pouvait se lasser de l’entendre. Elle était bonne, obéissante, attentive. Elle était blanche comme la neige ; ses yeux étaient bleus comme des ne m’oubliez pas ; sa chevelure dorée tombait jusqu’à sa ceinture ; seulement elle n’avait rien de rose sur les joues ; on eût dit qu’elle n’avait pas de sang ; mais elle était si bonne, si douce que tout le monde l’aimait.

— Vois, disait la vieille Marie, Dieu nous a donné la joie au lieu du souci. Nos chagrins sont terminés.

Et Ivan lui répondait : Dieu soit béni ! Rien n’est éternel ici-bas, ni la joie, ni la peine.

L’hiver passa. Le soleil du printemps jouait gaîment dans le ciel et échauffait la terre ; l’herbe verdissait dans les prairies et l’alouette chantait ; les jeunes filles du village se rassemblaient pour chanter ensemble le refrain :

Joli printemps, sur quoi es-tu venu ?
     Sur quoi es-tu venu ?
Sur une charrue ? Sur une herse ?


Mais Blanche-Neige restait à sa place toute triste.

— Qu’as-tu, chère enfant ? lui disait Marie, l’attirant à elle et la couvrant de caresses. Es-tu malade ? Tu es toute mélancolique ! T’a-t-on fait quelque peine ?

— Non, répondait Blanche-Neige ; ce n’est rien, mère ; je vais bien.

Les beaux jours du printemps avaient chassé les dernières neiges ; les jardins et les prairies étaient en fleur : le rossignol et tous les oiseaux chantaient et tout ce monde était plus vivant et plus gai. Et Blanche-Neige était de plus en plus triste : elle fuyait ses compagnes, se cachait du soleil sous l’ombre, comme le muguet sous les arbres. Elle n’aimait qu’à se réfugier près des sources fraîches, sous les saules verts. Elle n’aimait que la fraîcheur et la pluie ; au crépuscule, elle était heureuse. Quand venait un bel orage, une bonne grêle bien drue, elle se réjouissait comme à la vue des perles. Mais, quand le soleil reparaissait, quand la grêle était fondue, Blanche-Neige se mettait à pleurer, comme si elle eût voulu elle-même se fondre en larmes, comme une sœur pleure sur son frère.

Le printemps passa ; vint la Saint-Jean. Les jeunes filles se rassemblèrent dans les bois pour y jouer ; elles allèrent chercher Blanche-Neige et dirent à Marie : Laisse-la venir avec nous.

Marie avait peur ; elle ne voulait pas la laisser aller ; Blanche-Neige non plus ne voulait pas aller avec elles ; mais elles ne purent refuser. Marie pensa que la promenade ferait du bien à sa fille. Elle l’arrangea bien, l’embrassa et lui dit :

— Va, mon enfant, va t’amuser avec tes compagnes ; et vous, mes filles, faites bien attention à ma Blanche-Neige ; vous savez que je l’aime comme la pupille de mes yeux.

— Oui ! oui ! crièrent gaiement les filles.

Et elles coururent en foule au bois.

Là elles se tressèrent des couronnes, firent des bouquets, chantèrent des chansons tristes et joyeuses. Blanche-Neige ne les quittait pas.

Quand vint le coucher du soleil, elles firent un feu d’herbes sèches ; puis elles se mirent à la file ayant chacune une couronne sur la tête. Blanche-Neige était la dernière.

— Regarde bien, lui dirent-elles, comme nous allons courir et cours après nous.

Et toutes se mirent à chanter et à sauter l’une après l’autre à travers le feu.

Tout à coup, derrière elles, elles entendirent un soupir, un gémissement : « Ah ! » Effrayées, elles regardèrent. Il n’y avait rien. Elles regardent de nouveau : Blanche-Neige n’est plus au milieu d’elles ! — Elle se sera cachée pour rire, pensent-elles. Elles la cherchent partout et ne peuvent la trouver. Elles crient, elles appellent ; pas de réponse !

— Où donc peut-elle être ? — Sans doute elle sera retournée à la maison. Et elles revinrent au village ; mais Blanche-Neige n’y était pas.

On la chercha le lendemain et le surlendemain ; on parcourut tous les bois, on battit tous les buissons : nulle trace de Blanche-Neige.

Longtemps Ivan et Marie pleurèrent leur Blanche-Neige, longtemps la pauvre mère alla la chercher dans le bois ; elle criait comme le coucou : Blanche-Neige, viens, ma colombe !

Plus d’une fois il lui sembla que la voix de sa fille lui répondait. Ah ! mais non, ce n’était pas Blanche-Neige.

Qu’était donc devenue Blanche-Neige ? une bête féroce l’avait-elle entraînée dans le bois murmurant ? Un oiseau ravisseur l’avait-il emportée vers la mer bleue ?

Non, ce n’était pas une bête féroce qui l’avait entraînée dans le bois murmurant ; non, ce n’était pas un oiseau ravisseur qui l’avait emportée vers la mer bleue. Quand Blanche-Neige s’était mise à courir avec ses compagnes, elle s’était tout à coup évanouie en une légère vapeur, en un nuage transparent, et elle s’était envolée vers les hauteurs célestes.

X

LA BABA IAGA[6]

(CONTE RUSSE)



Un veuf qui avait une fille s’était remarié. La marâtre haïssait sa belle-fille, la battait et songeait au moyen de la faire périr. Un jour que le père était sorti, elle lui dit :

— Va trouver ta tante ma sœur et prie-la de te prêter une aiguille et du fil : je veux te faire une chemise.

Cette tante était Baba-Iaga, la sorcière aux pieds osseux. La jeune fille n’était pas sotte : elle alla d’abord trouver sa vraie tante, et celle-ci lui dit ce qu’elle avait à faire quand elle arriverait chez Baba-Iaga.[7]

Elle trouva Baba-Iaga dans sa chaumière occupée à tisser.

— Ma mère m’a envoyée te prier de lui prêter une aiguille et du fil pour me faire une chemise.

— Bien, assieds-toi et tisse.

La jeune fille s’assit auprès du métier ; la Baba-Iaga sortit et dit à sa servante :

— Va faire chauffer un bain et lave-moi ma nièce ; fais bien attention que je veux la manger à mon déjeuner.

La jeune fille, entendant cela, faillit mourir de peur ; elle va prier la servante :

— Ma bonne amie, allume le bois ; mais verse l’eau dessus ; apporte l’eau dans un crible.

Et elle lui donna un mouchoir.

La Baba-Iaga attendait ; elle vint à la fenêtre et demanda :

— Tisses-tu, ma chère enfant ?

— Je tisse, ma chère tante.

La Baba-Iaga s’éloigna ; la fille donna au chat un morceau de jambon et demanda :

— N’y a-t-il pas moyen de sortir d’ici ?

— Oui, dit le chat. Voilà un peigne et une serviette, prends-les et sauve-toi. La Baba-Iaga te poursuivra ; approche l’oreille de la terre et, quand tu entendras qu’elle est proche, jette derrière toi la serviette : elle deviendra un large fleuve. Si la Baba-Iaga le passe et se rapproche de toi, mets de nouveau l’oreille près de la terre et, quand tu entendras qu’elle est proche, jette le peigne : il deviendra un bois si épais qu’elle ne pourra le traverser.

La jeune fille prit le peigne et la serviette et se mit à fuir.

Les chiens voulurent la déchirer ; elle leur jeta un morceau de pain, et ils la laissèrent aller. La porte voulut se fermer ; elle lui graissa les gonds avec du beurre, et elle la laissa passer ; un bouleau voulait avec ses branches lui crever les yeux ; elle l’attacha avec un ruban et le bouleau la laissa passer.

Le chat était assis à sa place et tissait. Quand je dis qu’il tissait… il embrouillait tous les fils.

La Baba-Iaga vint à la fenêtre et demanda :

— Tisses-tu, ma chère petite nièce ?

— Je tisse, ma chère tante, répondit maladroitement le chat.

La Baba-Iaga se précipita dans la chaumière, vit que la jeune fille était partie. Elle se mit à battre le chat et à l’injurier, en lui reprochant de n’avoir pas crevé les yeux de la fillette.

— Il y a bien longtemps que je te sers, répondit le chat ; tu ne m’as pas seulement donné un os. Elle m’a donné du jambon.

Elle se fâcha contre les chiens, la porte, le bouleau, et la servante, grondant et frappant à qui mieux mieux. Les chiens répondirent :

— Il y a bien longtemps que nous te servons, tu ne nous as jamais donné une croûte de pain brûlé, et elle nous a donné du pain.

La porte dit : Voilà bien longtemps que nous te servons ; tu n’as jamais mis d’eau à nos gonds et elle y a mis de la graisse.

Le bouleau dit : Voilà bien longtemps que je te sers ; tu ne m’as pas même noué avec un fil ; elle m’a noué avec un ruban.

La servante dit : Voilà bien longtemps que je te sers ; tu ne m’as pas donné un chiffon ; et elle m’a donné un mouchoir.

La Baba-Iaga aux pieds osseux s’élance aussitôt sur un mortier ; elle le met en mouvement avec un pilon ; elle efface ses traces avec un balai ; elle se précipite à la suite de la jeune fille. La jeune fille met son oreille contre terre et entend venir la vieille. La voilà qui approche… Aussitôt la fillette jette sa serviette. Une large, large rivière se met à couler. La Baba-Iaga arrive à la rivière et ses dents grincent de fureur ; elle revient à la maison ramène ses taureaux et leur fait boire la rivière. Et elle se remet à poursuivre la jeune fille.

La jeune fille applique l’oreille contre terre et entend que la Baba-Iaga approche ; elle jette le peigne ; surgit une forêt dormante et épaisse.

La Baba-Iaga essaye de la détruire avec ses dents ; mais elle a beau s’efforcer, elle est obligée de retourner en arrière.

Cependant le père était rentré chez lui et demandait : Où est ma fille ?

— Elle est allée chez sa tante, répondit la marâtre.

Peu de temps après la fillette arriva.

— Où as-tu été ? demanda son père.

— Ah ! mon petit père, maman m’a envoyée chez ma tante demander du fil et une aiguille pour coudre une chemise ; et ma tante la Baba-Iaga a voulu me manger.

— Comment t’es-tu échappée, ma fille ?

— Comme ceci et comme cela ; et elle raconta toute l’histoire.

Le père, quand il eut appris cela, se fâcha contre sa femme et la tua, puis il se mit à vivre avec sa fille. Ils vécurent heureux et en joie. J’ai été chez eux ; j’y ai bu de l’hydromel et de la bière, ça me coulait dans la barbe, mais ça n’entrait pas dans ma bouche.

XI

LE LANGAGE DES ANIMAUX

(CONTE BULGARE)



Un homme avait un berger qui l’avait servi fidèlement pendant de longues années. Ce berger, un jour qu’il faisait paître son troupeau dans la montagne, entendit un sifflement. Ne sachant ce que c’était, il alla voir, et aperçut un incendie au milieu duquel sifflait un serpent. Il resta pour voir comment le serpent s’en tirerait ; car tout brûlait autour de lui et les flammes le touchaient presque.

Le serpent, en l’apercevant, s’écria :

— Berger, je t’en prie, fais une bonne action, délivre-moi de ces flammes.

Le berger eut pitié de lui, lui tendit son bâton et le tira du feu. Une fois sorti, le reptile s’enroula autour de son cou :

— Malheureux, s’écria le berger stupéfait ; est-ce ainsi que tu me remercies de t’avoir sauvé ; on dit bien vrai : faites le bien et vous trouverez le mal.

Le serpent lui répondit : Ne crains rien ; je ne te ferai aucun mal ; porte-moi à mon père ; mon père est le roi des serpents.

Le berger réfléchit et dit :

— Je ne puis te porter à ton père ; je n’ai personne à qui confier mon troupeau en mon absence.

— Ne crains rien, répliqua le serpent, il ne lui arrivera aucun mal. Porte-moi à mon père, et va vite.

Ils partirent donc, traversèrent une forêt et arrivèrent à une porte qui était toute tissue de serpents. Quand ils furent arrivés, le serpent qui était au cou du berger siffla ; les autres s’écartèrent et laissèrent passer le berger.

Au moment où ils passaient la porte, le serpent dit au berger :

— Attends que je te dise quelque chose : quand tu arriveras dans le palais de mon père, il t’offrira tout ce que tu voudras, de l’or et de l’argent ; n’accepte pas et demande seulement de comprendre le langage des animaux ; il ne t’accordera pas cette faveur du premier coup ; mais il finira par y consentir.

Ils entrèrent dans le palais ; le vieux serpent, quand il vit son fils, s’écria :

— Ah ! mon enfant ! où as-tu été si longtemps ?

L’autre raconta le danger qu’il avait couru et comment il avait été sauvé. Le père alors se tourna vers le berger et lui dit :

— Mon fils, quelle récompense veux-tu que je te donne ?

Le berger répondit : Je ne demande qu’à comprendre le langage des animaux.

Le roi des serpents lui dit : Cela n’est pas fait pour toi. Si je t’accorde ce don et que tu te vantes de l’avoir devant quelqu’un, tu mourras à l’instant. Demande-moi autre chose.

— Je ne veux rien autre, répliqua le berger. Accorde-moi cette faveur, sinon adieu.

Et il se mit en devoir de partir.

— Attends, cria le roi des serpents, reviens. Puisque tu y tiens, je te l’accorde. Ouvre la bouche.

Le berger ouvrit la bouche et le roi des serpents lui cracha sur les lèvres, puis il lui ordonna de cracher sur les siennes. Et ils crachèrent ainsi par trois fois.

Quand cette cérémonie fut finie, le roi des serpents dit au berger :

— Tu as maintenant ce que tu désirais ; va-t’en en paix ; mais garde-toi d’en rien dire à personne ; sinon, tu mourras.

Et le berger s’en alla. En repassant par la forêt, il comprenait ce que disaient les oiseaux dans les arbres et les insectes dans les herbes, tout en un mot. Arrivé auprès de son troupeau, il le trouva au complet et s’assit pour se reposer. Survinrent deux corbeaux qui se posèrent sur un arbre voisin et se mirent à converser en leur langue :

— Si ce berger savait que là où est couché son agneau noir, il y a dans la terre un caveau plein d’or et d’argent, il le déterrerait.

Ayant entendu ces paroles, le berger alla dire la chose à son maître ; ils attelèrent une voiture et déterrèrent le trésor. Le maître était un homme pieux ; il donna le tout au berger : C’est Dieu, dit-il, qui te l’a envoyé. Va, bâtis une maison, marie-toi et vis heureux.

Le berger, en peu de temps, devint si riche qu’il n’y avait personne de plus riche ni dans son village, ni dans les villages voisins. Il avait des bergers, des bouviers, des porchers, des garçons d’écurie en quantité. Un jour il ordonna à sa femme de préparer du vin, de l’eau-de-vie et tout ce qu’il fallait pour la fête du lendemain. Il voulait, le lendemain, aller trouver ses bergers et les régaler pour qu’ils se réjouissent aussi. Sa femme fit tout ce qu’il avait ordonné.

Le lendemain, ils se levèrent, préparèrent tout, et allèrent les trouver : Mes enfants, dit le maître réunissez-vous, asseyez-vous, mangez et buvez ; c’est moi, cette nuit, qui garderai les troupeaux. Ils firent comme il disait et il alla auprès des troupeaux et s’endormit.

Survinrent des loups qui se mirent à hurler et parler dans leur langue. D’autre part, les chiens aboyaient et hurlaient dans la leur. Les loups disaient : Si nous pouvions étrangler quelque pièce de bétail. Les chiens leur répondirent : Venez, nous nous régalerons avec vous.

Mais, il y avait parmi eux un vieux chien qui n’avait plus que deux dents. Il dit aux loups : Tant que j’aurai ces deux dents, je ne vous permettrai point d’approcher pour faire tort à mon maître.

Le lendemain au jour, le maître appela les bergers et leur ordonna de tuer tous les chiens, hormis le vieux brèche-dent. Les serviteurs eurent beau intercéder : Ne fais pas cela, maître. Pourquoi ? C’est un péché. — Faites, répondit le maître, comme je vous ai ordonné et non autrement.

Puis il partit avec sa femme, lui sur son cheval, elle sur sa jument. En route, le cheval dépassa la jument, se mit à parler en sa langue et lui dit : Va donc plus vite. Comme tu te traînes !

— Eh ! mon frère, cela t’est très facile à dire ; tu ne portes qu’un cavalier ; moi, j’en porte trois ; la maîtresse, l’enfant qu’elle a dans son sein, et un poulain qui est dans mon ventre.

Le maître, en entendant ces paroles, éclata de rire et se retourna ; la femme vit qu’il riait ; elle pressa la jument, rattrapa son mari et lui demanda pourquoi il avait ri.

— Quelque chose, dit-il, m’a passé par l’esprit.

Cette réponse ne la satisfit pas ; elle se mit à le presser pour en obtenir une autre. Il dit ce qu’il put pour échapper à ses questions. Plus il s’efforçait de lui échapper, plus elle le pressait.

Enfin, il lui déclara que s’il le disait, il mourrait à l’instant. Mais elle ne s’en souciait guère : Il faut me le dire à tout prix.

Quand ils furent arrivés chez eux, ils descendirent de cheval ; le mari ordonna qu’on lui creusât une tombe. Il se coucha dedans et dit à sa femme : Tu me forces à te dire pourquoi j’ai ri ; entends-le et je vais mourir. En disant ces paroles, il regarda autour de lui et vit le vieux chien qui avait quitté son troupeau. Il pria sa femme de lui donner un morceau de pain ; elle le lui donna, mais le chien ne voulut même pas le regarder ; il versait des larmes abondantes. À la vue du pain, le coq accourut et se mit à le becqueter.

— Ne dirait-on pas, s’écria le chien, que tu crèves de faim. Et voilà notre maître qui va mourir !

Le coq répliqua : Puisque c’est un imbécile, qu’il meure ! À qui la faute : j’ai cent femmes ; quand je trouve un grain de mil, je les appelle toutes et j’avale le grain. S’il y en a une qui se fâche, je la rosse de bonne sorte jusqu’à ce qu’elle ait baissé la queue. Celui-ci n’en a qu’une et il ne peut la mater.

Le maître, en entendant les paroles du coq, sauta tout à coup de sa fosse, saisit un bâton et en rossa sa femme de haut en bas, si bien que, depuis ce temps-là, il ne vint plus à l’esprit de la dame de lui demander pourquoi il avait ri.

XII

L’ORIGINE DE L’HOMME

(CONTE CROATE)



Au commencement, il n’y avait rien que Dieu ; or Dieu dormait et rêvait. Ce sommeil dura des siècles. Le moment fixé pour son réveil arriva. Il s’éveilla brusquement, regarda autour de lui, et chacun de ses regards créa une étoile. Dieu s’étonna et se mit à voyager pour voir ce que ses yeux avaient créé. Il voyagea ; il voyagea, sans terme et sans fin. Il arriva à notre terre ; mais il était déjà las ; la sueur lui dégouttait du front. Une goutte de sueur tomba sur la terre ; cette goutte s’anima et ce fut le premier homme.

Ainsi l’homme est né de Dieu ; mais il n’a pas été créé pour le plaisir, il est né de la sueur divine, et, dès l’origine, il a été destiné à peiner et à travailler.

XIII

L’ESPRIT DU MORT

(CONTE POLONAIS)



Un pauvre clerc se rendant à la ville rencontra sous les murs près de la porte le corps d’un homme qu’on avait négligé d’enterrer ; il n’avait pas grand’chose dans sa bourse, mais il le donna volontiers pour qu’on l’enterrât et qu’il pût échapper aux insultes des passants. Il dit des prières sur la tombe récente, et continua ensuite de voyager par le monde. Le sommeil le saisit dans un bois de chênes, il s’endormit ; quand il se réveilla, il vit avec étonnement que sa poche était remplie d’or. Il remercia la main inconnue à laquelle il devait ce bienfait et arriva auprès d’une grande rivière qu’il lui fallut traverser en barque. Les passeurs ayant vu son or le prirent dans leur barque, et, au beau milieu du courant, le jetèrent à l’eau après l’avoir dépouillé.

Tandis que le flot l’emportait évanoui, il saisit par hasard une planche qui le soutint et lui permit d’aborder heureusement au rivage. Ce n’était pas une planche, c’était l’esprit du mort qu’il avait enseveli. Il lui parla en ces termes :

— Tu as honoré mes restes. Je veux t’en témoigner ma reconnaissance. Je veux t’apprendre comment on peut se transformer en corneille, en lièvre et en chevreuil.

Le clerc se remit en voyage ; il finit par arriver à la cour d’un puissant roi qui l’accepta parmi ses archers. Ce roi avait une fille fort belle ; elle demeurait dans un château de bronze, au milieu d’une île, et possédait une épée de telle force que celui qui la possédait pouvait vaincre les armées les plus considérables. Mais comment avoir cette épée ? Personne n’avait encore pu pénétrer dans l’île solitaire.

Précisément à ce moment, les ennemis attaquaient les frontières de notre roi ; il avait grand besoin de l’épée victorieuse. Mais comment l’obtenir ? Il fit annoncer partout que celui qui apporterait l’épée victorieuse obtiendrait la main de sa fille et serait l’héritier présomptif du royaume.

Personne n’osait se présenter. L’étudiant l’osa cependant. Il alla trouver le roi, lui demanda une lettre pour la princesse, afin qu’elle lui livrât l’arme redoutable. Tout le monde s’étonna et le roi remit la lettre demandée. L’archer prit son chemin à travers une forêt, ignorant tout à fait qu’un autre archer suivait ses traces. Pour aller plus vite, il se changea successivement en lièvre et en chevreuil et arriva sans perdre de temps au bord de la mer. Alors il se changea en corbeau, traversa les flots à tire-d’aile, et ne se reposa que lorsqu’il fut arrivé dans l’île.

Il entra dans le château de bronze et donna à la princesse la lettre de son père et la pria de lui remettre l’épée victorieuse. La belle princesse regarde curieusement le jeune archer ; du premier coup il a conquis son cœur. Elle lui demande avec intérêt comment il a pu pénétrer dans ce château qui, entouré d’eau de tous côtés, n’a pas vu d’homme depuis tant d’années. L’archer lui apprend alors qu’il connaît des formules mystérieuses grâce auxquelles il peut se changer en chevreuil, en lièvre et en corneille. Elle lui demande alors de se changer sous ses yeux en chevreuil. Sitôt dit, sitôt fait. Le joli chevreuil gambade et caresse la princesse ; elle, pendant ce temps-là, lui arrachait, sans qu’il s’en aperçût, une touffe de poils sur le dos. Ensuite il se changea en corneille noire et se mit à voleter par la chambre ; la princesse lui arracha, sans qu’il s’en aperçût, quelques plumes de ses ailes. Quand il se fut changé en lièvre, elle arracha également une touffe de ses poils. Ensuite elle écrivit une lettre à son père et remit l’épée au messager.

Il retraversa la mer, en corneille, courut en chevreuil jusqu’à la forêt, et traversa la forêt en lièvre. L’autre archer était resté dans la forêt pour l’épier ; il vit le moment où il se changeait en lièvre. Il tendit son arc, mit une flèche et le tua. Il lui enleva la lettre et l’épée ; arrivé au château, il les remit au roi, en même temps il demanda la récompense promise.

Le roi, transporté de joie, lui accorde aussitôt la main de sa fille, saute à cheval et part en guerre contre les ennemis. À peine a-t-il aperçu leurs étendards qu’il brandit l’épée aux quatre vents. À chaque mouvement, les rangs ennemis tombent ; l’arrière-garde, prise de terreur, s’enfuit au galop. Le prince revient joyeux avec un butin considérable et il fait venir sa fille pour la donner en mariage à celui qui a apporté l’épée.

Déjà on prépare la noce ; les musiciens jouent ; le château brille de mille lumières. Seule, la princesse est triste ; l’archer qu’on lui destine n’est pas celui qu’elle a vu dans le château, mais elle n’ose pas demander à son père ce qu’il est devenu. Elle pleure en cachette et son cœur est bien agité.

Cependant le pauvre clerc tué dans sa peau de lièvre était resté sous un chêne de la forêt. Tout à coup il est réveillé de son sommeil de mort. Devant lui se dresse un esprit, celui de l’homme dont il a enseveli les restes. L’esprit lui rappelle ses aventures, le rend à la vie et lui dit :

— Demain ont lieu les noces de la princesse ; cours au château le plus vite possible, elle te reconnaîtra bien, ainsi que l’archer qui t’a tué traîtreusement.

Le jeune homme s’élance, il entre le cœur tremblant d’effroi dans la grande salle où les convives sont déjà réunis ; la princesse crie de joie et s’évanouit, le meurtrier pâlit de terreur. Alors le jeune homme raconte l’infâme trahison de son camarade et, pour justifier son récit, il se change en chevreuil et vient caresser la princesse ; elle lui remet sur le dos la touffe de poils qu’elle lui a naguère arrachée, cette touffe s’adapte et repousse aussitôt. Il se change en lièvre et les poils s’adaptent et repoussent de même. Tout le monde s’étonne. Tout à coup il se transforme en corneille ; la princesse lui adapte les plumes qui repoussent encore. Le roi, à cette vue, ordonne le supplice du perfide archer ; on amène quatre chevaux sauvages, on les fouette avec fureur ; en un moment, le misérable est écartelé. Ainsi l’ancien clerc obtint la main de l’adorable princesse. Tout le château fut en liesse ; on but, on mangea avec transport, et la princesse ne pleura plus, car elle avait celui qu’elle aimait.

XIV

LA MISÈRE

(CONTE POLONAIS)



Un laboureur très pauvre avait une fille fort jolie ; le propriétaire du village, un riche célibataire, en devint amoureux et voulut l’épouser à tout prix. Mais la jeune fille ne pouvait le souffrir ; et les parents ne voulaient en aucune façon consentir au mariage. Le maître, pour se venger, les tourmentait de toutes les façons, exigeait d’eux toute espèce de corvées, les faisait bâtonner à la moindre occasion. Le laboureur finit par perdre patience et résolut de quitter le village avec toute sa famille. Dans la chaumière qu’il avait habitée jusqu’alors, on entendait sans cesse piauler je ne sais quoi derrière le poêle ; ils avaient bien souvent cherché ce que cela pouvait être ; ils avaient retourné le foyer sens dessus dessous, mais ils n’avaient rien pu trouver. Le jour de leur départ, en enlevant leur pauvre mobilier, ils entendirent derrière le poêle un bruit de plus en plus fort. Tandis qu’ils prêtaient l’oreille, crac ! crac ! voici que sort du foyer une figure maigre et pâle, d’ailleurs en somme une assez jolie fille.

— Quel diable cela peut-il être ? s’écrie le père.

— Juste ciel ! s’écrient la mère et tous les enfants.

— Je ne suis pas le diable, s’écrie la frêle créature, je suis votre misère : j’ai appris que vous déménagiez, il faut que vous m’emmeniez avec vous.

Le laboureur n’était pas bête ; il réfléchit un moment ; au lieu de chercher à étrangler sa misère, — elle était si fine et si leste qu’il ne lui aurait certainement rien fait, — il s’inclina profondément devant elle.

— Madame, lui dit-il, puisque vous vous plaisez tant avec nous, accompagnez-nous ; mais, comme vous voyez, nous faisons nous-mêmes notre déménagement, soyez assez bonne pour nous aider un peu.

La dame y consentit et voulut prendre quelques légers ustensiles ; mais le laboureur les donna aux enfants et lui dit qu’il avait oublié dans la cour un billot qu’il lui fallait aussi emporter ; il courut dans la cour, ouvrit le billot d’un coup de hache, et pria poliment la misère de l’aider à enlever cet objet si lourd. Elle ne savait comment s’y prendre ; le laboureur lui montra la fente, elle y mit ses doigts longs et fins. L’autre, tout en feignant de l’aider, enleva brusquement sa cognée ; les doigts longs et fins restèrent pris dans le bois. Elle eut beau crier, gémir, se démener ; rien n’y fit.

Le laboureur rassembla à la hâte tout son mobilier, partit, et se garda bien de jamais revenir en cet endroit. Il fut désormais très heureux et devint bientôt le plus riche paysan du village où il était allé s’établir ; sa fille épousa le fils d’un honnête voisin, un beau et brave garçon ; tous vécurent en joie.

Le seigneur de l’ancien village, l’oppresseur des misérables, eut un tout autre destin. Voulant distribuer les maisons vides à de nouveaux habitants, il vint visiter celle que notre laboureur avait habitée. Qui trouva-t-il ? Une pâle fille qui se débattait en vain les doigts pris dans un billot. Il eut pitié d’elle, enfonça un coin dans le bois et la délivra. À dater de ce jour, la pâle misère ne quitta plus son libérateur ; malgré son âge, il en devint amoureux. Pour elle, il gaspilla si bien toute sa fortune qu’il devint pauvre à son tour.

XV

LA MONTRE ENCHANTÉE

(CONTE BOHÊME)



Il y avait une fois un homme fort riche qui avait trois fils. Il envoya l’aîné courir le monde : le garçon resta trois ans parti. Puis il revint superbement vêtu, et son père, pour le récompenser de sa belle conduite, donna en son honneur un grand festin auquel tous les parents et amis furent conviés.

Après ce festin, le second frère pria le père de le laisser aller par le monde. Le père s’en réjouit, lui donna largement de quoi faire son voyage et lui dit : «  Si tu te conduis aussi bien que ton frère aîné, je te ferai honneur comme à lui. » Il promit à son père de faire tous ses efforts. Sa conduite pendant trois ans fut très convenable, puis il revint superbement vêtu ; et le père fut si content qu’il lui fit un festin encore plus splendide que le dernier.

Le troisième frère était le plus sot : on rappelait Jenik (Jeannot). Il ne faisait rien à la maison que de se salir aux cendres du poêle. Il demanda aussi à son père la permission d’aller courir le monde pendant trois ans. Le père lui dit : « Va, si tu veux, imbécile ! Que pourrais-tu gagner en route ? » Il ne fit point attention aux objections paternelles et obtint la permission de partir. Le père le laissa partir avec une très grande joie, heureux de s’en débarrasser : il lui donna même une belle somme pour le voyage.

Une fois en route, Jenik arriva dans une prairie où il vit des bergers en train de tuer un chien. Il les pria de ne pas le tuer, mais de le lui donner. Ils lui en firent cadeau. Il continua sa route et le chien le suivit. Un peu plus loin, il vit un chat qu’on allait tuer, il demanda sa grâce et le chat le suivit. Enfin, dans un autre endroit, il sauva de même un serpent dont on lui fit cadeau. Et les voilà partis tous quatre : le chien derrière Jenik, le chat derrière le chien, et le serpent derrière le chat.

Le serpent dit à Jenik : « Va partout où j’irai. »

À l’automne, à l’époque où les serpents se cachent dans leurs trous, le serpent alla trouver son roi, le roi des serpents.

Il dit à Jenik :

Mon roi va me faire des reproches de ce que je suis resté si longtemps dehors : tout le monde est déjà rentré chez nous et je suis en retard. Je raconterai que j’ai été en danger et que sans toi j’aurais perdu la vie. Le roi te demandera ce que tu veux pour récompense. Demande-lui la montre qui est pendue au mur. Elle a des vertus merveilleuses. Il te suffira de la frotter pour obtenir la chose à laquelle tu penseras.

Sitôt dit, sitôt fait. Jenik obtint la montre en question. À peine sorti du trou, il voulut éprouver la vertu du talisman. Il avait faim : il gratta la montre. Il pensait qu’il serait bien agréable de trouver sur la prairie un bon morceau de pain, un bon morceau de viande et un setier de vin. En un instant, tout cela fut devant lui. Vous jugez de sa joie.

Le soir vint. Jenik frotta sa montre et pensa qu’il serait bien agréable d’avoir une chambre, dans la chambre un lit et dans le lit de bons matelas, sans oublier une table avec un beau souper. En un instant, tout cela fut devant lui. Après souper, il se coucha et dormit jusqu’au matin, ainsi qu’il sied à un honnête homme. Puis il retourna chez son père, en se réjouissant fort à l’idée du festin qui l’attendait.

Mais, comme il revint dans les vêtements avec lesquels il était parti, son père ne fit rien pour lui : il était en colère. Jenik s’en alla près du poêle et se salit de cendres tout à son aise.

Le troisième jour, il commença à s’ennuyer, sortit et frotta la fameuse montre ; il pensa qu’il lui serait bien agréable de voir apparaître une maison à trois étages, dans cette maison des tables superbes, et sur ces tables, la vaisselle la plus magnifique. Vous pensez si la maison fut bien garnie. Jenik alla trouver son père et lui dit :

« Tu ne m’as pas offert de festin. Permets-moi de t’en offrir un, et viens voir un peu ma vaisselle. »

Le père fut bien étonné. Il voulut savoir d’où cette fortune était venue à son fils. Jenik ne lui répondit pas, mais il l’invita à convier les amis et les parents à un grand festin.

Le père invita tout le monde et tout le monde fut bien étonné de voir tant de luxe, tant de vaisselle et tant de beaux plats sur la table. Après le premier service, Jenik pria son père d’aller inviter le roi et la princesse, sa fille. Il frotta la montre et pensa qu’il lui faudrait un carrosse à six chevaux, le carrosse tout orné d’or et d’argent, les harnais tout flambants d’or et d’argent. Le père n’osa point s’asseoir dans le carrosse royal, mais il alla à pied inviter le roi et sa fille. Ils furent bien étonnés de la beauté du carrosse et y montèrent pour aller au festin de Jenik.

Jenik frotta la montre et souhaita que, sur un espace de six milles, la route fût pavée de marbre jusqu’à sa maison. Qui fut bien étonné ? Ce fut le roi ; il n’avait jamais voyagé sur une si belle route.

Jenik, en entendant arriver le roi, frotta la montre et souhaita d’avoir une maison plus belle encore, à quatre étages, avec des ornements d’or, d’argent, de damas, des tables merveilleuses et sur ces tables des mets qu’aucun roi n’avait encore goûtés. Le roi, la reine, la princesse furent bien étonnés. Jamais on n’avait vu si beau palais et jamais on ne vit si beau festin. Au dessert, le roi demanda au père de Jenik de lui donner son fils pour gendre. Sitôt dit, sitôt fait. La noce eut lieu aussitôt. Le roi partit pour son palais et laissa Jenik avec sa femme dans la maison enchantée.

Jenik ne brillait point par l’esprit : au bout de peu de temps, il déplut à sa femme. Elle lui demanda par quel pouvoir il pouvait bâtir des palais et se procurer tant de choses précieuses. Il lui raconta l’histoire de la montre. Elle ne rêva plus qu’à lui enlever le précieux talisman et y réussit. Une nuit, elle prit la montre, la frotta et souhaita d’avoir aussitôt un carrosse à quatre chevaux ; elle partit dans ce carrosse au palais de son père : elle y rassembla quelques suivantes, les mit en carrosse et gagna le bord de la mer. Là, elle frotta la montre et pensa qu’elle voulait jeter sur la mer un pont, et bâtir au milieu de la mer une maison magnifique. Sitôt dit, sitôt fait. La princesse entra dans la maison, frotta la montre et le pont disparut aussitôt.

Jenik, resté seul, fut bien penaud. Son père, sa mère, ses frères, tout le monde se moquait de lui. Il ne lui restait plus que le chien et le chat, auxquels il avait autrefois sauvé la vie. Il les prit avec lui et s’en alla loin… bien loin, car il ne voulait plus vivre avec sa famille.

Il arriva à de très grands déserts et vit des corbeaux qui volaient vers une montagne. Un autre corbeau survint et ses frères lui demandèrent pourquoi il s’était attardé si longtemps. Voici l’hiver qui arrive, disaient-ils, il est temps d’émigrer vers d’autres contrées. Il leur raconta qu’il avait vu sur la mer une maison merveilleuse et telle qu’il n’en avait jamais rencontrée. Jenik, en entendant ce récit, supposa que ce devait être la retraite de sa femme. Il se dirigea vers la mer avec son chien et son chat.

Arrivé au bord de la mer, il dit au chien :

— Tu sais bien nager, et toi, minet, tu es leste. Assieds-toi sur le dos du chien, il te portera jusqu’à cette maison. Là, il se cachera près de la porte ; toi, pénètre en cachette jusque dans la chambre et tâche de t’emparer de ma montre.

Sitôt dit, sitôt fait. Les deux animaux traversèrent la mer ; le chien se cacha près de la maison, le chat pénétra dans la chambre. La princesse le reconnut et devina pourquoi il venait ; elle emporta la montre à la cave et l’enferma dans un coffre. Le chat s’était faufilé dans la cave. La princesse partie, mon minet gratta, gratta le coffre si fort qu’il fit un trou. Puis il prit la montre entre ses dents et attendit tranquillement la venue de la princesse. À peine eut-elle ouvert la porte, crac ! voilà mon chat dehors et la montre aussi.

Le minet, une fois sorti de la maison, dit au chien :

— Nous allons traverser la mer. Fais bien attention de ne pas me parler durant la traversée.

Le chien tint bonne note de la recommandation et ne dit rien ; mais, en arrivant près du rivage, il ne put s’empêcher de demander :

— As-tu la montre ?

Le chat ne répondit rien : il avait peur de laisser tomber le talisman.

Arrivé au rivage, le chien répéta sa question :

— Oui, dit le chat.

Et la montre tomba dans la mer. Voilà nos deux animaux en train de s’accuser mutuellement ; ils regardent d’un œil mélancolique l’endroit où le trésor est tombé.

Tout à coup un poisson arrive près du rivage. Le chat le saisit : ils vont le dévorer :

— J’ai neuf petits enfants, dit le poisson. Laissez la vie à un père de famille.

— Soit. Mais va nous chercher la montre.

Le poisson fit la commission et ils rapportèrent le trésor à leur maître. Jenik frotta la montre et souhaita que la maison de la princesse s’engloutît dans la mer avec tous ses habitants. Sitôt dit, sitôt fait. Jenik s’en retourna chez ses parents, et lui, la montre, le chat et le chien vécurent heureux et inséparables jusqu’à leur dernier jour.

XVI

LE POISSON D’OR

(CONTE RUSSE)



Sur la mer Océan, dans l’île de Bouïan, s’élevait une petite cabane ; dans cette cabane vivaient un vieillard et sa femme. Ils étaient fort pauvres ; le mari avait un filet et pêchait des poissons ; c’était sa nourriture quotidienne. Une fois il jeta son filet, et, quand il le retira, le filet était lourd, plus lourd qu’il n’avait jamais été ; il eut grand’peine à le soulever. Il regarde, le filet est vide ; pourtant il y découvre un petit poisson, mais un poisson comme il y en a peu, un poisson d’or.

Le poisson, avec une voix humaine, se met à supplier le pêcheur :

— Ne me prends pas, vieillard, renvoie-moi dans la mer bleue ; je me mettrai à ton service ; tout ce que tu me demanderas, je le ferai pour toi.

Le bonhomme réfléchit, réfléchit et répond :

— Va, je n’ai pas besoin de toi. Va te promener dans la mer.

Il jette le poisson d’or et s’en retourne à la maison.

Sa femme lui demande : — Bonhomme, as-tu fait bonne pêche ?

— En tout et pour tout un petit poisson d’or, et je l’ai rejeté dans la mer ; il me faisait de si belles prières ! « Renvoie-moi, disait-il, dans la mer bleue ; je me mettrai à ton service ; je ferai tout ce que tu me demanderas. » J’ai eu pitié de lui ; je ne lui ai pas réclamé de rançon. Je l’ai mis gratis en liberté.

— Vieil imbécile ! tu avais la fortune dans la main et tu n’as pas su t’en servir.

La vieille se met en colère ; elle tourmente son mari du matin au soir ; elle ne lui laisse pas une minute de repos.

— Si du moins tu lui avais demandé du pain, à ce poisson ! nous n’allons plus avoir même une vieille croûte à nous mettre sous la dent. Que mangeras-tu ?

Le vieillard perd patience ; il s’en va trouver le poisson d’or pour lui demander du pain. Il arrive au bord de la mer et crie de toute sa force :

— Poisson d’or ! poisson d’or ! viens à moi, la queue dans la mer, la tête tournée vers moi.

La poisson arrive au rivage :

— Vieillard, que veux-tu ?

— Ma femme est en colère ; elle m’envoie te demander du pain.

— Va-t’en à la maison, bonhomme, tu y trouveras du pain en abondance.

Le vieillard revient : Eh bien ! y a-t-il du pain ?

— Tant qu’on veut. Mais voilà le malheur : le baquet est cassé, je ne sais où laver mon linge. Va trouver le poisson d’or ; demande-lui un baquet nouveau.

Le vieillard s’en va au bord de la mer :

— Poisson d’or, viens à moi, la queue dans la mer, la tête tournée vers moi.

Le poisson d’or arrive.

— Bonhomme, que veux-tu ?

— C’est ma femme qui m’envoie ; elle demande un nouveau baquet.

— Fort bien : vous l’avez.

Le vieillard retourne chez lui ; il n’était pas encore arrivé à la porte, sa femme lui crie :

— Va-t-en, vieillard, trouver le poisson d’or, et prie-le de nous bâtir une nouvelle cabane ; tu vois bien que la nôtre tombe en ruine.

Le vieillard s’en retourne au bord de la mer :

— Poisson d’or ! poisson d’or ! viens à moi !

— Que veux-tu ? demande le poisson.

— Bâtis-nous une nouvelle cabane ; ma femme est de mauvaise humeur ; elle ne veut plus, dit-elle, vivre dans une vieille cabane, qui tombe en ruine.

— Ne t’inquiète pas, bonhomme ; retourne à la maison et prie Dieu ; tout sera fait.

Le vieillard revient : dans sa cour se dresse une maison toute neuve, en chêne, avec des ornements dentelés.

La vieille vient au devant de lui ; elle est encore plus en colère, elle crie plus encore.

— Vieil imbécile, tu ne sais pas profiter de la fortune. Tu demandes une cabane nouvelle et tu crois avoir fait un beau coup. Va-t’en trouver le poisson d’or ; dis-lui : Ma femme ne veut plus être une simple paysanne ; elle veut être archiduchesse, commander aux bonnes gens, et qu’on lui fasse de grandes révérences.

La vieillard retourne à la mer et fait la commission.

— C’est bien, lui dit le poisson ; retourne à la maison et prie Dieu, tout sera fait.

La vieillard revient, et, au lieu d’une cabane, qu’aperçoit-il ? Une grande maison en pierre à trois étages ; des laquais fourmillent dans la cour, des cuisiniers dans la cuisine ; et sa femme, vêtue d’un riche costume brodé d’or et d’argent, est assise et donne des ordres.

— Bonjour, ma femme !

— Voyez un peu le rustaud qui m’appelle sa femme, moi l’archiduchesse. Holà ! eh ! qu’on me l’emmène à l’écurie et qu’on le fouette d’importance.

Les laquais accourent, empoignent le bonhomme, l’emmènent à l’écurie, et le régalent de coups, mais tant et si bien qu’il peut à peine se tenir.

Après ce bel exploit, la vieille fait de son mari le portier de la maison ; elle lui fait donner un balai et lui commande de balayer la cour et d’aller manger et boire dans la cuisine. Dure vie pour le pauvre bonhomme : balayer la cour toute la journée ; et, si elle n’est pas propre, gare à l’écurie !

— Quelle sorcière ! pensait le pauvre diable ; elle a le bonheur en partage et elle s’y roule comme une… Voilà maintenant qu’elle ne veut plus de moi pour mari.

Au bout de peu de temps la vieille se dégoûte d’être archiduchesse. Elle fait venir le bonhomme et lui dit :

— Vieil imbécile, va-t’en trouver le poisson d’or ; dis-lui : « Ma femme ne veut plus être archiduchesse ; elle veut être impératrice. »

Le vieillard fait la commission.

— Fort bien, dit le poisson, sois sans inquiétude : va à la maison, prie Dieu ; tout sera fait.

Le vieillard revient chez lui. Au lieu de la maison magnifique, il trouve un palais avec un toit d’or. Des sentinelles entourent le palais et empêchent d’y entrer ; derrière s’étend un vaste parc ; devant, une prairie verdoyante ; sur la prairie, des troupes sont rassemblées.

Le vieille, habillée en impératrice, se montre sur le balcon avec les généraux et les boïars ; elle passe les troupes en revue ; les tambours battent aux champs, la musique résonne ; les soldats crient : Hourrah !

Au bout de peu de temps, la vieille se dégoûta d’être impératrice ; elle ordonna d’aller chercher le vieillard et de le présenter devant Sa Splendeur. Voilà tout le monde sens dessus dessous ; les généraux s’inquiètent, les boïars courent : — Quel vieillard ? Comment est-il ?

À la fin, on le découvre dans une cour de derrière, on l’amène auprès de l’impératrice.

— Écoute, vieil imbécile, va trouver le poisson d’or ; dis-lui : « Ma femme ne veut plus être impératrice ; elle veut être reine des eaux, commander à toutes les mers et à tous les poissons. »

Le vieillard veut refuser.

— Va tout de suite, ou je te fais couper la tête.

Il prend courage, s’en va au bord de la mer et crie :

— Poisson d’or ! petit poisson d’or ! viens à moi, la queue dans la mer, la tête tournée vers moi.

Le poisson d’or ne paraît pas. Le vieillard l’appelle une seconde fois ; le poisson continue de ne point paraître. Il l’appelle une troisième fois. La mer écume, s’agite ; tout à l’heure elle était blanche et claire, maintenant la voici toute noire. Le poisson d’or arrive au rivage :

— Que veux-tu, vieillard ?

— Ma femme devient folle ! Elle ne veut plus être impératrice. Elle veut être reine des mers, régner sur toutes les eaux, commander à tous les poissons.

Le poisson d’or ne répondit rien au vieillard et disparut dans le fond de la mer.

Le vieillard revient au palais, il regarde ; il ne peut en croire ses yeux : plus de palais ! À sa place s’élève une vieille cabane, dans la cabane est assise une vieille femme avec une robe déchirée !

Et ils recommencèrent à vivre comme au temps passé. Le vieillard se remit à pêcher ; mais il eut beau jeter ses filets dans la mer, il ne retrouva plus le poisson d’or.

XVII

LE BÂTON ENCHANTÉ

(CONTE BOHÊME)



Un paysan avait trois fils. Le plus jeune était considéré comme le plus sot, et ses frères se moquaient souvent de lui. Quand le fils aîné fut arrivé en âge de se suffire, son père l’envoya courir le monde et gagner sa vie. Il rencontra un bon vieillard qui lui offrit de garder ses moutons. Il accepta. Au bout d’une année, le vieillard le congédia et lui donna pour prix de ses peines un mouton blanc comme neige.

— Toutes les fois que tu lui diras : « Mouton, secoue-toi, » il tombera de sa laine des pièces d’or.

Le gars remercia mille fois et se mit en route pour retourner chez lui. À peine entré dans le bois le plus proche, il voulut essayer la vertu merveilleuse de son mouton ; aux paroles magiques, le mouton se secoua, et de sa laine blanche il tomba une pluie de pièces d’or. L’heureux berger les ramassa et s’en retourna tout joyeux chez lui : il comptait en esprit ses richesses et se voyait déjà vivant comme un prince.

Vers le soir, il arriva à une auberge et y entra pour y passer la nuit. Il fit appeler aussitôt l’aubergiste et lui recommanda de bien faire garder son mouton à l’écurie.

— Surtout, ajouta-t-il (très imprudemment), gardez-vous bien de lui dire : « Mouton, secoue-toi. »

Puis il se fit préparer un bon souper et alla se coucher.

L’aubergiste était fort curieuse. Pourquoi ce voyageur avait-il défendu de dire certaines paroles à son mouton ? Cette question l’inquiétait. Dès que tout le monde fut couché, elle alla trouver le mouton et s’empressa de lui dire :

— Mouton, secoue-toi !

Étrange spectacle ! Les pièces d’or se mettent à pleuvoir comme des flocons de neige. L’aubergiste n’en croyait pas ses yeux !

— Ah ! si j’avais un mouton comme celui-là, pensait-elle, au lieu de ce misérable bouchon je ferais bâtir un grand hôtel, à l’enseigne du Mouton prodigieux… Non, cela me trahirait. Les grands seigneurs logeraient chez moi, et moi, au lieu de les servir moi-même, j’aurais tout un bataillon de garçons et de servantes qui m’appelleraient Madame et exécuteraient mes ordres. Mais, au fait… j’ai un mouton tout semblable, de même taille et de même laine ; je peux bien le substituer à celui-ci : le nigaud qui dort là-haut n’y verra rien, et, s’il s’en aperçoit, d’ailleurs, je saurai bien le faire taire.

Sitôt dit, sitôt fait. Le lendemain matin notre jeune berger partit avec un mouton qui n’était pas le sien.

À peine arrivé à la maison, il se mit à raconter ses richesses. Il croyait éblouir son père et ses frères par l’aspect du miracle.

— Mouton, secoue-toi !

Mais le mouton ne se secoua point.

— Secoue-toi ! répétait ton maître d’une voix désolée.

Rien ! À la fin il eut retours aux coups, mais il ne put tirer de la pauvre bête que des bêlements plaintifs.

Adieu les beaux rêves ! Notre berger dut reprendre du service et renoncer à la vie princière qu’il avait espérée.

Peu de temps après, le second fils partit à son tour pour courir le monde. Il rencontra le même vieillard et servit chez lui une année. Au bout de ce temps, ce bon maître lui donna pour son salaire une serviette.

— Toutes les fois, lui dit-il, que tu étendras cette serviette en disant : « Serviette, sers-moi », tu la verras se couvrir des vins les plus délicats et des mets les plus exquis.

À peine arrivé dans le bois le plus proche, notre gars voulut essayer les vertus merveilleuses de sa serviette. Il prononça les paroles sacramentelles, et vit apparaître un repas magnifique. Il soupa de grand cœur et se remit en marche.

Sur le soir, il arriva devant un magnifique hôtel qui paraissait tout nouvellement décoré. Il s’y arrêta ; l’hôtel était plein de voyageurs de distinction, et l’on ne put offrir au berger que l’hospitalité d’une salle commune où couchaient ensemble domestiques, rouliers, colporteurs, en un mot tout le menu fretin des voyageurs.

Notre gars craignait fort de perdre sa serviette en ce tohu-bohu. Il se mit à chercher la maîtresse de l’hôtel. Il la trouva dans la cuisine, donnant ses ordres à vingt marmitons qui faisaient rôtir, griller, bouillir, frire et sauter toute espèce de viandes fort appétissantes. La dame avait l’air grave et se promenait majestueusement les mains dans les poches de son tablier. Notre gars s’approcha d’elle humblement, chapeau bas, et la supplia de vouloir bien prendre sa serviette en dépôt :

— Surtout, ajouta-t-il (aussi simplement que son aîné), ayez soin de ne point lui dire : « Serviette, sers-moi. »

L’hôtelière prit la serviette et l’emporta dans sa chambre. Quand tout le monde fut endormi, elle n’eut rien de plus pressé que de lui dire :

— Serviette, sers-moi !

Quel ne fut pas son étonnement de voir la table se couvrir des vins les plus exquis, des mets les plus délicats. Elle faillit s’évanouir de bonheur.

— Ce serait pourtant, pensa-t-elle, un joli meuble d’hôtel qu’une pareille serviette. Elle m’épargnerait un cuisinier, voire même une cuisine, et les voyageurs seraient toujours contents. Au fait, pourquoi ne garderais-je pas cette serviette ? J’en donnerai une autre toute pareille à cet imbécile, il ne s’apercevra de rien. Et quand même… je le ferais mettre à la porte par mes domestiques.

Sitôt dit, sitôt fait. Notre gars partit de l’auberge avec une serviette qui n’était pas la sienne.

Arrivé chez lui, il raconta comment il avait servi chez un respectable vieillard, et comment ce vieillard lui avait donné une serviette merveilleuse. Il l’étendit sur la table et lui dit :

— Serviette, sers-moi !

La serviette ne bougea point.

— Je l’aurai étalée à l’envers, pensa-t-il ; et il la retourna de l’autre côté.

— Serviette, sers-moi !… Mais sers-moi donc, ou je te déchirerai en morceaux.

Plaintes et menaces, rien n’y fit. Le garçon vit qu’on l’avait volé : il soupçonna bien son hôtesse, mais que faire ? Il dut reprendre du service chez un riche voisin.

Enfin vint le tour du cadet, de celui que tout le monde regardait comme un niais. Il partit à son tour.

— En voilà un qui fera de belles affaires, dirent par moquerie ses frères en le voyant partir.

Il rencontra le même vieillard qui le prit à son service et le chargea de paître ses moutons. Il le servit pendant un an.

Quand le vieillard lui offrit son salaire, il lui raconta les mésaventures de ses frères, et le pria de lui faire un cadeau qui lui permît de punir l’infidèle aubergiste et de reconquérir le mouton et la serviette.

— Tiens, prends mon bâton ; toutes les fois que tu lui diras : «  Sus, bâton ! — Sus au garçon ! — Attrape, — Et tape », il frappera ceux que tu lui recommanderas. Dès que tu le rappelleras, il cessera de frapper.

Le cadet remercia poliment ; en revenant par la forêt, il rencontra deux voleurs qui se jetèrent sur lui ; mais il eut le temps de crier : «  Sus, bâton ! — Sus au garçon ! — Attrape, — Et tape. »

Le bâton se mit à frapper si rudement et si vivement les voleurs qu’ils prirent la fuite ; le cadet savait ce qu’il lui fallait savoir ; il reprit son bâton et se mit en route pour l’hôtellerie.

Il la trouva pleine de monde ; seulement, dans la cuisine, il n’y avait ni cheminée, ni fourneaux. On apportait directement les mets de la chambre de l’hôtelière ; là, une table était dressée, et sur la serviette blanche qui la couvrait s’étalaient les plats les plus délicats. Notre gars entra chez elle et la pria poliment de vouloir bien garder son bâton.

— Surtout, ajouta-t-il, n’ayez garde de lui dire : « Sus bâton ! — Sus au garçon ! »

Voilà l’hôtesse enchantée.

Elle eut à peine la patience d’attendre que tout le monde fût couché. Elle s’approcha du bâton merveilleux, et, d’une voix émue : « Sus bâton ! — Sus au garçon ! »

Mais voici bien une autre histoire. Il lui tombe sur le dos une grêle de coups, une grêle… L’hôtesse pousse des cris épouvantables : tout le monde accourt, on cherche à arrêter le maudit bâton. Mais quiconque y touchait recevait une correction qui lui ôtait l’envie d’y revenir.

Enfin le propriétaire du bâton arriva à son tour ; l’hôtesse le supplia d’avoir pitié d’elle et de finir son supplice.

— J’y consens, dit-il, mais à une condition, c’est que tu me rendras le vrai mouton blanc et la vraie serviette enchantée.

L’hôtesse n’était pas contente ; mais le bâton ne s’arrêtait pas. Il fallut bien qu’elle y consentît.

Notre cadet revint donc chez lui avec le mouton, la serviette et le bâton. Je laisse à penser s’il fut bien accueilli et si ses frères regrettèrent de l’avoir méconnu.

Et désormais ils vécurent heureux ensemble.

Il ne leur manquait plus rien : le mouton leur donnait de l’or, la serviette fournissait leur table, et le bâton rossait impitoyablement quiconque se permettait d’envier ces trésors.

XVIII

LE LOUP NIGAUD

(CONTE DE LA PETITE RUSSIE)



Il y avait une fois un pauvre loup ; il ne savait rien prendre ; il allait crever de faim. Il s’en fut trouver Dieu et lui demander à manger. Il arrive chez Dieu et se présente à lui, si misérable, si misérable, qu’on ne pouvait l’être plus.

— Seigneur Dieu miséricordieux ! donne-moi à manger ou je crèverai de faim.

— Que veux-tu manger ?

— Ce qu’il te plaira.

— C’est bon, va là-bas dans la prairie ; la jument du pope est en train de paître ; mange-la.

Le loup s’en va. Hop ! hop ! Il fallait voir comme il courait.

— Bonjour, jument ! Dieu m’a dit de te manger.

— Toi me manger ? qui donc es-tu ?

— Le loup.

— Tu mens. Tu n’es qu’un chien.

— Mais si, un loup.

— Un loup, soit. Eh bien ! par quel côté vas-tu commencer à me manger ?

— Par la tête.

— Eh ! non pas, mon loulou. Si tu veux me manger, commence par la queue ; pendant que tu mangeras ma croupe, je continuerai de paître ; cela m’engraissera.

— Fort bien, dit le loup.

Et le voilà qui se met en devoir d’attaquer la queue ; la jument lui flanque une ruade qui lui met le museau en marmelade et lui fait voir trente-six chandelles. Il fallait voir la jument, ruant à droite et à gauche debout sur les pieds de devant.

Le loup va s’asseoir dans un coin.

— Imbécile, nigaud que je suis, pourquoi ne l’avoir pas empoignée à la gorge ?

Il s’en retourne trouver Dieu.

— Seigneur miséricordieux, donne-moi quelque chose à me mettre sous la dent, ou je crèverai de faim.

— Comment, tu n’as point eu assez de la jument ?

— Belle affaire vraiment de l’écorcher vivante, elle a failli me briser les mâchoires.

— Alors Dieu lui dit : Va dans la vallée. Là paît un gros bélier ; mange-le.

Le loup s’en alla. Le bélier paissait en effet dans la vallée.

— Bonjour, bélier, Dieu m’a dit de te manger.

— Me manger ! Qui donc es-tu, toi ?

— Un loup.

— Tu mens : tu es un chien ; mais, si tu es un loup, comment feras-tu pour me manger ?

— Comment ! je commencerai par la tête.

— Eh ! loulou mon ami. Écoute, si tu veux me manger, mets-toi là, en haut du talus ; ouvre la bouche, j’y sauterai de moi-même.

Le loup s’assied sur le talus, ouvre une grande gueule et attend.

Le bélier bondit, lui enfonce les cornes dans le nez, et maître loup dégringole en bas du talus.

Il se ramasse, va s’asseoir et se met à penser.

— Ah ! imbécile, ah ! nigaud que je suis ! Où a-t-on jamais vu que la viande vivante sautât d’elle-même dans la gueule du loup ?

Il s’en retourne trouver Dieu.

— Seigneur Dieu ! Seigneur Dieu ! donne-moi quelque chose à manger.

— Imbécile. Que faire de toi ? Tiens ! là-bas sur la route, un homme a laissé tomber du lard. Il est à toi ; il ne t’échappera pas.

Le loup court et trouve le lard. Il s’assied et réfléchit.

— Manger le lard ; c’est bien, mais il est salé : j’ai déjà soif. Allons d’abord boire…

Pendant qu’il est à la recherche du ruisseau, l’homme s’aperçoit qu’il a perdu son lard, revient sur ses pas et le ramasse. Le loup arrive ; plus de lard. Il s’assied et se met à pleurer.

— Ah ! imbécile, ah ! nigaud que je suis, pourquoi diable aller boire avant d’avoir mangé ?

Il retourne chez Dieu.

— Tu m’ennuies, à la fin, lui dit le Seigneur, avec ton éternel appétit. Tiens, va-t-en là-bas, près du village.

Il y a un pourceau qui broute, mange-le.

Le loup s’en va.

— Bonjour, pourceau ; Dieu m’a dit de te manger.

— Qui donc es-tu, toi qui vas me manger ?

— Un loup.

— Tu mens ; tu es un chien.

— Non, un loup.

— Comment un loup n’aurait-il rien à manger ?

— Rien absolument.

— Eh bien, écoute ! Assieds-toi sur moi, je te mènerai au village ; on élit en ce moment les autorités, peut-être te choisira-t-on.

— Parfaitement ; mène-moi.

Il s’assied sur le cochon ; on arrive au village ; le pourceau grogne ; le loup a peur.

— Pourquoi cries-tu ainsi ?

— Je convoque l’assemblée pour ton élection.

Les paysans sortent de la chaumière, qui avec un fléau, qui avec une pioche, qui avec une pelle… On tombe sur le loup ; il détale à grand’peine.

Il s’en va tout droit chez Dieu et recommence son refrain :

— Seigneur miséricordieux…

— Va-t-en là-bas, lui dit le Seigneur ; un tailleur passe sur la route, attaque-le et mange-le.

Il s’en va ; il tenait à peine sur ses pattes. Il arrive sur la grand’route.

— Eh ! bonjour l’homme.

— Bonjour.

— Dieu m’a dit de te manger.

— Qui es-tu pour me manger ?

— Un loup.

— Tu mens ; tu es un chien. Tu es trop petit pour un loup. Laisse-moi te mesurer.

Il empoigne la queue du loup, la tourne autour de sa main, tire dessus… le loup est hors d’haleine. Le tailleur arrache la queue.

— Une archine[8] de long, dit-il.

Fou de douleur, le loup se sauve.

— Cette fois je n’irai plus chez Dieu. Je vais aller trouver mes confrères les loups.

Il leur raconte ses mésaventures, et loups de courir après le tailleur. Que faire ? Le tailleur aperçoit un arbre, grimpe dessus. Voilà les loups furieux, ils entourent l’arbre en grinçant des dents. — Frères, dit le nigaud, savez-vous ce que nous ferons. Je vais me tenir debout contre l’arbre ; vous monterez sur moi l’un après l’autre en vous faisant la courte échelle ; nous aurons ainsi raison de ce brigand-là.

Les voilà montés les uns sur les autres.

— Ah ! ah ! crie le plus haut, maudit tailleur, nous allons te manger.

— Petits loulous, mes amis, ayez pitié de moi ! Ne me mangez pas !

— Non, non : descends.

— Un instant, permettez-moi de prendre au moins une dernière prise de tabac.

Il prend sa prise, il éternue, atchi ! atchi !

Le nigaud qui est tout en bas s’imagine qu’il a dit archine, archine, qu’il va prendre mesure aux loups ! Il s’affaisse de terreur… Tous les loups dégringolent. Il détale ; ils courent après lui, le mettent en morceaux. Pendant ce temps-là, le tailleur descend de l’arbre et rentre chez lui en remerciant Dieu de l’avoir arraché à la gueule du loup.

XIX

L’ŒIL QUI RIT
ET L’ŒIL QUI PLEURE
OU LE RENARD BOITEUX

(CONTE SERBE)



Un homme avait trois fils, deux très malins et l’autre très sot. Cet homme riait toujours de l’œil droit et pleurait de l’œil gauche. Cela intriguait ses fils ; ils résolurent d’aller l’un après l’autre lui demander pourquoi son œil droit riait et pourquoi le gauche pleurait.

L’aîné entra dans la chambre de son père et lui posa la question. Le père ne répondit rien, se mit dans une colère affreuse et se jeta sur son fils avec un couteau. Le jeune homme s’enfuit et alla trouver ses frères, qui lui demandèrent le résultat de l’entretien.

— Allez-y voir vous-mêmes, si vous êtes plus malins que moi.

Le second entra dans la chambre, et fut aussi mal reçu que lui ; il s’enfuit comme lui et envoya le cadet, le nigaud.

Il entra dans la chambre et dit à son père :

— Mes frères n’ont pas voulu me dire ce que tu leur as répondu ; dis-moi pourquoi ton œil droit rit toujours et pourquoi ton œil gauche pleure.

Le père éclate en fureur saisit son couteau ; mais le nigaud ne bouge pas ; il sait bien qu’il n’a rien à craindre de son père.

— À la bonne heure, tu es mon vrai fils ; les autres sont des poltrons. Je vais satisfaire ta curiosité. Mon œil droit rit parce que je suis content d’avoir des fils tels que vous ; mon œil gauche pleure parce qu’on m’a volé un précieux trésor. J’avais dans mon jardin une vigne qui me fournissait un tonneau de vin par heure. On me l’a volée, et il m’est impossible de la retrouver ; voilà pourquoi je pleure.

Le nigaud raconta à ses frères le sujet du chagrin paternel, et ils décidèrent d’aller à la recherche de la vigne. Arrivés tous trois à un carrefour, les deux aînés prirent un chemin et le nigaud en suivit un autre.

— Dieu merci, nous voilà débarrassés de cet imbécile, s’écrièrent les deux aînés ; restons ensemble et déjeunons.

Et ils se mirent à déjeuner.

Soudain un renard boiteux s’approcha d’eux et leur demanda à manger. Ils se jetèrent sur lui à coups de bâton : le renard se sauva clopin clopant sur trois pattes. Il rejoignit le chemin qu’avait pris le cadet ; il le trouva, lui aussi, en train de déjeuner, et lui demanda un morceau de pain. Le nigaud partagea sa pitance avec cet hôte inattendu.

— Où vas-tu, frère ? demanda le renard à son bienfaiteur dès qu’il fut rassasié.

Il raconta l’histoire de son père et de la vigne merveilleuse.

— C’est fort bien, dit le renard ; je sais où elle est ; suis-moi.

Ils arrivèrent à la porte d’un grand jardin.

— Tu trouveras ici la vigne que tu cherches ; mais il est difficile d’y arriver. Fais bien attention à ce que je vais te dire. Avant d’arriver à la vigne, il te faudra passer devant douze postes composés chacun de douze gardiens. Si ces gardiens te regardent, tu peux passer sans inquiétude devant eux, c’est qu’ils dorment ; mais, s’ils ont les yeux fermés, défie-loi, c’est qu’ils veillent. Une fois arrivé près de la vigne, tu trouveras deux pelles, l’une de bois, l’autre de fer ; ne prends pas celle de fer ; elle ferait du bruit, réveillerait les gardiens, et tu serais perdu.

Le jeune homme traversa heureusement le jardin, arriva jusqu’à la vigne qui versait un tonneau de vin par heure. Mais il lui sembla trop difficile de creuser la terre avec une pelle de bois ; il prit une pelle de fer, elle fit du bruit ; les gardiens se précipitèrent, s’emparèrent de Cadet Nigaud et le livrèrent à leur maître.

— Comment, lui demanda celui-ci, as-tu pu te glisser parmi mes gardes et tenter de me voler ma vigne ?

— Cette vigne n’est pas à toi, mais à mon père ; si tu ne me la donnes pas maintenant, je reviendrai et je finirai par te l’enlever.

— Je ne puis te la donner que si tu m’apportes une pomme du pommier d’or qui fleurit en vingt-quatre heures et porte des fruits d’or.

Cadet Nigaud alla trouver son renard et lui exposa l’affaire.

— Tu vois, lui dit le renard ; tu n’as pas suivi mes conseils. Cependant je t’aiderai à obtenir la pomme d’or. Tu la verras dans un jardin que je vais t’indiquer ; auprès du pommier sont deux perches, l’une d’or, l’autre de bois. Prends la perche de bois et tu atteindras la pomme.

Cadet Nigaud, après avoir traversé le jardin et échappé aux gardiens comme précédemment, arriva près du pommier ; il fut si ébloui en apercevant les fruits d’or, qu’il oublia les recommandations du renard. Il saisit la perche d’or et en frappa la branche… Les gardes se réveillèrent et le conduisirent à leur seigneur.

Cadet Nigaud raconta son histoire.

— Je te donnerai la pomme d’or, lui dit le seigneur, si tu me procures un cheval qui puisse faire le tour du monde en vingt-quatre heures.

Le renard fut bien en colère.

— Si tu m’avais écouté, tu serais déjà chez ton père. Enfin, je veux bien te venir encore en aide. Tu trouveras ce cheval dans une forêt que je vais t’indiquer : il a deux licous, l’un d’or, l’autre de chanvre. Prends-le par le licou de chanvre, sinon le cheval se mettra à hennir et éveillera ses gardiens. Alors, malheur à toi !

Cadet Nigaud pénétra près du cheval. Il fut ébloui en le voyant.

— Comment, se dit-il, je mettrais un licou de chanvre à un si bel animal ! Non certes…

Aussitôt le cheval hennit ; les gardes s’emparèrent de notre héros et le conduisirent devant leur seigneur.

— Je te donnerai le cheval d’or, dit le seigneur, si tu m’amènes une vierge d’or qui n’a encore vu ni le soleil ni la lune.

— Fort bien ; mais si tu veux que je t’amène la vierge d’or, il faut que tu me prêtes ton coursier d’or : je le monterai pour aller la chercher.

— Mais qui me garantit que tu reviendras ?

— Je jure sur la tête de mon père que je te ramènerai la vierge ou le cheval.

Et le voilà parti. Le renard, toujours charitable, le conduisit à l’entrée d’une grande grotte. Il y trouva la vierge d’or et l’emmena sur son cheval.

— N’as-tu pas de regret, lui dit le renard, de donner une si belle vierge en échange d’un cheval d’or ! Cependant tu ne peux faire autrement, car tu as juré sur la tête de ton père. Mais peut-être pourrais-je bien remplacer la jeune fille.

En effet, à l’instant le Renard se changea en une jeune fille toute dorée. Cadet Nigaud l’amena au seigneur qui fut enchanté. Il rentra en possession de la vigne paternelle, épousa la belle aux cheveux d’or, et vécut longtemps heureux avec elle.

XX

LA BAVARDE

(CONTE DE LA PETITE RUSSIE)



Il y avait une fois un laboureur et sa femme. En labourant son champ, l’homme trouva un trésor ; il le rapporte à la maison et dit à sa femme :

— Regarde ! Dieu nous a envoyé la fortune : mais où cacher cette trouvaille[9] ?

— Faisons un trou sous le plancher, personne ne pourra nous voler.

Ce qui fut dit fut fait.

La femme sortit pour aller chercher de l’eau. Resté seul, le mari se prit à réfléchir : « Ma femme est terriblement bavarde ; demain tout le village saura notre secret. » Il ôta le trésor de sa cachette et alla l’enfouir dans sa grange, sous une meule de blé, puis il nivela bien le plancher de sa chaumière.

La femme, aussitôt arrivée à la fontaine, n’avait pas manqué de raconter à sa voisine la merveilleuse trouvaille.

— Surtout, avait-elle ajouté, gardez-moi bien le secret. Mais Dieu sait si la commère avait bonne langue.

Ce n’était pas tout d’avoir changé la cachette, il fallait dépister les curieux.

Quand la femme rentra, le mari lui dit fort sérieusement :

— Demain, nous irons dans la forêt chercher du poisson : on dit qu’il y en a beaucoup en ce moment.

— Comment ! du poisson dans la forêt ?

— Sans doute, tu verras bien.

— Soit ; mais je n’ai encore rien vu de pareil.

Le lendemain matin, le mari se leva avant le jour, et prit des poissons qu’il avait cachés dans un panier ; puis il alla faire chez l’épicier une grande provision de macarons, et se rendit dans la forêt. Chemin faisant, il rencontra un lièvre qui dormait, le tua et le prit. Après être resté quelque temps dans le bois, il rentra chez lui avant que sa femme fût réveillée.

Après avoir déjeuné, ils partirent pour la forêt. À peine y étaient-ils entrés que la femme trouva un brochet, puis une perche, puis un gardon. Jamais elle n’avait été à pareille fête. Elle remplit de ces poissons un panier.

En sortant de la forêt, ils rencontrèrent un grand poirier. À ses branches pendaient des macarons.

— Vois, s’écria la femme, des macarons sur un poirier !

— C’est tout naturel, dit l’homme ; il a plu des macarons, et il en sera resté sur le poirier. Les passants ont mangé les autres.

En continuant leur route vers le village, ils passèrent prés du ruisseau.

— Attends un peu, dit le mari : j’ai tendu mon filet ce matin ; je vais voir si je n’ai rien pris.

Il retire son filet : dans le filet était un lièvre.

— Quelle merveille ! Un lièvre dans l’eau ! s’écria la femme.

— Sotte, tu ne savais donc pas qu’il y a des lièvres d’eau comme des rats d’eau ?

— Non vraiment, je ne le savais pas.

Ils revinrent à la maison ; la femme se mit à préparer le souper et alla chercher de l’eau chez sa voisine. Elle resta longtemps absente. Évidemment elle racontait ce qu’elle avait vu dans la journée. Au bout de quelques jours, tout le village savait que le ménage avait trouvé un trésor. Le laboureur ne pouvait plus sortir sans qu’on lui en parlât. Il avait beau nier, rien n’y faisait.

Le lendemain, sa femme arrive tout essoufflée :

— Il se passe quelque chose dans le village : les paysans courent après un homme et le battent ; il pousse des cris épouvantables.

— Je sais ce que c’est : notre seigneur a volé des saucisses chez le charcutier ; on le traîne par le village et on le bat à grands coups de saucisses.

— Ma foi, c’est bien fait, dit la femme.

Vers la fin de l’autre semaine, on appelle le paysan au château. Le seigneur lui demande :

— Est-il vrai que tu as trouvé un trésor ?

L’homme ne veut pas avouer ; il nie, il proteste.

— Ne mens pas, reprend le seigneur, ta femme m’a tout raconté.

— Eh ! monseigneur, vous savez bien que ma femme est folle, elle ne sait pas ce qu’elle dit.

— Dis la vérité, sinon tu seras battue, crie le seigneur. Qu’on apporte les verges !

— C’est la vérité. Il a trouvé un trésor et l’a enterré sous le plancher de notre chaumière.

— Et quand cela ?

— La veille du jour où nous sommes allés dans la forêt chercher du poisson.

— Tu dis ?

— Oui, c’était le jour où il a plu des macarons ; nous en avons ramassé plein un panier, et, en revenant, mon mari a pêché un beau lièvre dans la rivière.

— Voyons, tu es folle ; réfléchis bien.

— Parfaitement, Monseigneur ; c’était une semaine avant le jour où les gens du village vous poursuivirent en vous battant avec des saucisses, parce que vous aviez volé le charcutier.

Cette fois le seigneur entra en fureur. Il voulut faire donner à la femme vingt coups de verges ; mais le mari intercéda en disant :

— Vous voyez bien, seigneur, que la pauvre femme est folle.

Le seigneur se calma ; cependant il fit fouiller sous le plancher. On ne trouva rien du tout, et le madré compère garda son trésor.

XXI

L’HEUREUX BERGER

(CONTE BOHÊME)



Un jour, le bon Dieu se promenait sur la terre avec saint Pierre ; ils arrivèrent auprès d’un berger qui faisait paître son troupeau. Ils étaient tous deux très affamés.

Ils demandèrent au berger de leur donner quelque chose à manger, ajoutant que le bon Dieu le récompenserait. Le berger ne savait pas à qui il avait affaire, mais il avait bon cœur ; il tira de son sac un gros morceau de pain qu’il avait réservé pour son repas du soir, et le leur donna.

— Mangez, dit-il, et que Dieu vous bénisse ! la faim est une vilaine chose.

Le bon Dieu et saint Pierre mangèrent du meilleur appétit. Une fois rassasié, le bon Dieu dit au berger :

— Je te remercie, brave homme. Tu nous as donné ton dernier morceau de pain au risque d’avoir faim toi-même. Une si belle action mérite récompense ; nous ferons tout ce que nous pourrons pour te laisser un souvenir. Forme trois souhaits, tous trois seront exaucés ; mais réfléchis bien, pour n’avoir pas à regretter un jour de t’être trompé.

Le berger aimait à fumer : son premier souhait fut d’avoir une belle pipe toujours allumée et qu’il n’eût jamais besoin de bourrer.

Ce vœu à peine formé, il trouva dans sa main une pipe superbe, au-dessus de laquelle une fumée bleuâtre se balançait.

— Et ton second souhait ? demanda le bon Dieu.

Le berger réfléchit. Saint Pierre s’approcha de lui, et de la main lui montra le ciel. Le berger n’y fit pas attention : peut-être ne comprenait-il pas, peut-être avait-il envie de rester encore ici-bas. Il pensa qu’il aimait fort à jouer aux dés, mais qu’il avait peu de chance à ce jeu.

— Je voudrais, dit-il après un moment de réflexion, gagner toujours aux dés.

— Il sera fait suivant ta volonté, dit le bon Dieu ; et le troisième souhait ?

Pierre faisait des signes au berger et lui montrait le ciel, mais en vain.

— Je veux, dit le berger, avoir un sac où je puisse faire entrer qui je voudrai, et l’y garder jusqu’à ce que je lui permette de s’en aller.

Le bon Dieu consentit. Saint Pierre était en colère. « Un jour, pensait-il, tu demanderas le ciel, mais il sera trop tard. »

Tout à coup le bon Dieu et saint Pierre disparurent. Le berger croyait d’abord être le jouet d’un rêve ; mais il vit la belle pipe, et à côte un superbe sac, en beau cuir tout neuf. Cela le mit en belle humeur ; il laissa là ses brebis et se mit à courir le monde.

Il alla de droite et de gauche, jouant partout aux dés et gagnant toujours. Il avait de l’argent plein ses poches.

Un jour il arriva dans un château dont on racontait d’étranges choses. Là, pendant la nuit, il se produisait des bruits épouvantables dont toute la maison était ébranlée. Le maître du château était un riche chevalier. Il fit annoncer partout qu’il donnerait de grosses sommes à celui qui rendrait le calme à son château. Beaucoup d’amateurs se présentèrent, nul ne réussit.

Le berger eut l’idée d’essayer.

Le chevalier le reçut fort bien, et le fit conduire à la chambre où il se produisait le plus d’horreurs. On lui donna à boire et à manger. Il attendit gaiement.

Au coup de minuit, un grand bruit se produisit ; quelque chose tomba du plafond : c’était un pied humain ! Il s’avança vers le berger.

Ah ! ah ! ricana le berger, pourquoi es-tu venu tout seul ? Où as-tu laissé ton camarade ?

Un bruit se fit entendre. Crac ! un autre pied tomba auprès du premier.

« Où il y a des pieds, il y a des mains et où il y a des mains est le reste du corps. »

À peine avait-il prononcé ces paroles, une main tomba, puis une autre, puis des côtes, et enfin une tête.

Tout les os se mirent en place et un squelette tout entier se trouva devant le berger.

C’est là toute l’histoire, se dit-il. S’il ne vient rien de pire, je n’ai rien à craindre.

Il n’avait pas fini ces paroles que le squelette se mit en mouvement. Le berger n’eut pas même le temps de se reconnaître… Un diable se dressait devant lui.

Au premier instant, il eut un peu peur. Qui pourrait le contester ? Mais il revint bien vite à lui et se mit à observer ce que le diable allait faire.

Celui-ci se mit d’abord à faire un bruit qui ébranla tout le château.

— Nous allons jouer aux dés, lui dit-il ; fais attention de gagner ; si tu perds, tu es mort comme tout ceux qui ont osé pénétrer ici avant toi.

— C’est bon, c’est bon, dit le berger.

Et les voilà partis à jouer : le berger gagnait toujours. Le diable se mit en fureur, et dans l’espérance de se rattraper, il jeta comme enjeu tout un monceau de ducats. Il perdit tout. De colère il sauta sur le berger et voulut l’étrangler ; mais celui-ci, sans s’émouvoir : « Au sac ! s’écria-t-il, au sac ! » Et voilà mon diable dans le sac. Il eut beau remuer, crier, geindre, rien n’y fit ; il lui fallut rester dans le sac. Le berger se coucha tranquillement et dormit jusqu’au lendemain matin. Puis, la nuit suivante, il se remit à son poste et attendit les événements.

Cette fois ce furent deux diables qui tombèrent du plafond ; ils invitèrent le berger à jouer, il les gagna ; ils voulurent l’étrangler, et il les fourra dans le sac à l’instar du précédent. La nuit suivante, il eut affaire à trois diables dont l’un était Satan en personne ; il les gagna aussi et les mit dans le sac. La quatrième nuit, personne ne se présenta.

Le berger alla trouver le maître du château, qui fut bien étonné ; il lui raconta ce qui était arrivé : d’abord on ne voulut pas le croire, mais il montra les cornes et les pieds fourchus de ses prisonniers, et il fallut bien se rendre à l’évidence. On emporta les diables à la forge, et dix forts gaillards se mirent à taper sur eux à tour de bras. Les diables priaient, suppliaient ; de fatigue on finit par leur faire grâce, et ils jurèrent par tous les serments infernaux de ne plus jamais revenir. Depuis ce temps-là on ne les a jamais revus.

Rien ne manquait maintenant à notre berger ; il avait reçu des cadeaux magnifiques et il avait gagné aux dés une fortune immense. Il vivait sans souci. Un beau matin, la mort, qui n’oublie rien, se souvint de lui. Il ne pensait guère à elle ; il était heureux, et les gens heureux ne meurent pas volontiers.

Il reçut mal la mort, elle insista ; il l’envoya dans son sac.

— Lâche-moi, disait-elle ; je promets de t’épargner.

Mais il ne le laissa point attendrir. On vit alors un étrange spectacle : personne ne mourait plus ; les gens et les bêtes pullulaient comme la mousse dans les bois. Tout le monde se demandait ce que la mort était devenue. Puis arriva une grande famine : les hommes dépérissaient sans mourir. Le berger eut pitié de cette misère ; il laissa partir la mort, après lui avoir fait jurer qu’elle ne songerait jamais à lui.

Il vécut longtemps encore, sans nul souci. À la fin, la vie l’ennuya ; il se résolut à partir pour le ciel.

Il marcha longtemps et finit par arriver à la porte du paradis.

Il frappa. Saint Pierre parut.

— Qui es-tu, voyageur ? demanda par le guichet le porte-clefs céleste.

— Un brave homme. Laisse-moi entrer ici.

Saint Pierre avait reconnu son berger.

— Impossible. Tu n’as rien à voir ici. Tu as oublié le ciel et tu as préféré les biens terrestres. Je ne puis te donner ce que tu as méprisé. Va retrouver ceux avec qui tu jouais aux dés.

Et saint Pierre ferma le guichet.

Le pauvre berger prit la route de l’enfer.

En arrivant à la porte, il rencontra un des diables qu’il avait jadis mis dans son sac et que les forgerons avaient si bien arrangés. Ce gardien poussa des cris épouvantables qui ameutèrent tout l’enfer. On doubla les postes des portes, avec consigne de ne pas laisser entrer l’ennemi. Que faire ? Voilà notre berger bien embarrassé.

Il préféra retourner au ciel et tâcher d’attendrir saint Pierre. Larmes, prières, il n’épargna rien. Le porte-clefs finit par s’adoucir, ouvrit la porte, et donna place au berger auprès de lui. Depuis, quand saint Pierre dort, c’est le berger qui remplit ses fonctions.

Puisse-t-il, ami lecteur, t’ouvrir un jour les portes du paradis !



XXII

NE FORÇONS POINT NOTRE TALENT

(CONTE RUSSE)



Il y avait une fois, dans un village, un paysan qui avait un bon chien ; le chien vieillit ; il cessa d’aboyer et de garder la cour et le hangar. Le paysan ne voulut plus le nourrir et le mit à la porte. Le chien alla dans la forêt, et se coucha sous un arbre pour crever. Un ours passa, et lui demanda :

— Pourquoi, chien, et-tu couché ici ?

— Je suis venu crever de faim. Vois un peu ce que c’est que la justice des hommes : tant que vous avez de la force, ils vous nourrissent, et, quand la vieillesse vous ôte la force, ils vous mettent à la porte.

— Veux-tu manger ?

— Si je le veux !

— Viens avec moi, je te ferai dîner.

Les voilà partis. Chemin faisant, ils rencontrent un cheval.

— Regarde-moi, dit l’ours.

Et il commence à fouiller la terre avec ses pattes.

— Chien ! chien !

— Qu’est-ce ?

— Regarde un peu si mes yeux sont rouges.

— Rouges.

L’ours fouille la terre avec plus de fureur.

— Chien ! chien ! Est-ce que mon poil s’est hérissé ?

— Il s’est hérissé.

— Chien ! chien ! Est-ce que ma queue se dresse ?

— Elle se dresse.

Voilà l’ours qui empoigne le cheval par le ventre : le cheval tombe par terre. L’ours le déchire en morceaux.

— Allons, chien, mange tant que tu voudras. Et, quand tu n’auras plus rien, reviens me trouver.

Le chien vécut plusieurs jours sans nulle inquiétude ; quand il eut tout mangé, il eut faim de nouveau ; il s’en va auprès de l’ours.

— Eh bien, frère, tu as tout mangé ?

— Tout mangé. Et maintenant j’ai faim.

— Pourquoi ne pas satisfaire ta faim ? Sais-tu où les femmes du village vont faire la moisson ?

— Je le sais.

— Eh bien, allons ! Je me glisserai chez ta maîtresse, j’enlèverai son petit du berceau ; toi, cours après moi, et arrache-moi le petit ; rapporte-le ensuite à la maison. Tu verras que ta maîtresse te donnera du pain pour te nourrir, comme au temps passé.

L’ours se glisse dans la maison, enlève l’enfant dans son berceau ; l’enfant crie, les bonnes femmes courent après l’ours ; mais elles sont obligées de revenir sans l’avoir attrapé. La mère pleure, les bonnes femmes se désolent. Le chien sort on ne sait d’où, atteint l’ours, lui enlève l’enfant et le rapporte à la maison. On court au-devant de lui ; la mère est aux anges : — Jamais je n’abandonnerai ce chien-là.

Et elle dit à son mari :

— Mon homme, il faut garder et nourrir le chien ; c’est lui qui a arraché notre petit à l’ours. Et tu prétendais qu’il n’avait pas de force !

Le chien devint gros et gras tant il était bien nourri. — Seigneur, disait-il, donne la santé à l’ours ; c’est à lui que je dois de n’être pas mort de faim.

Et il devint le premier ami de l’ours.

Une fois, il y avait souper chez le paysan ; l’ours vint rendre visite au chien :

— Salut, chien. Comment va ta santé ?

— Fort bien, Dieu merci. Ma vie est un perpétuel mardi-gras. Que puis-je t’offrir ? Entrons dans l’izba (chaumière) ; les patrons sont à s’amuser, ils ne te verront pas entrer ; fourre-toi bien vite sous le poêle.

Fort bien ; les voilà entrés dans la chaumière. Le chien voit que les maîtres et les hôtes sont suffisamment gais ; il fait les honneurs à son ami. L’ours boit un verre, puis un second ; cela le met en gaieté. Les hôtes se mettent à chanter ; l’ours veut dire aussi sa chanson.

— Ne chante pas, lui répète le chien, cela nous portera malheur.

Il a beau dire, l’autre ne se tait pas, et chante de plus en plus fort. On finit par l’entendre ; on empoigne un bâton, on tombe sur lui. Il se sauve, non sans peine, plus mort que vif.

Il y avait encore chez le paysan un chat ; il cessa de prendre les souris, et se mit à faire de mauvais tours ; tantôt il brisait un vase, tantôt il renversait le lait. Le paysan mit le chat à la porte ; le chien vit que la pauvre bête allait crever de faim, il lui portait en cachette du pain et de la viande. La maîtresse le sut ; elle se mit à battre le chien, et lui défendit de porter au chat de la viande ou du pain. Au bout de trois jours, le chien sortit et vit que le chat était près de mourir.

— Je n’ai rien eu à manger, lui dit-il, depuis que tu ne m’apportes plus rien.

— Viens avec moi, dit le chien.

Ils partirent. Le chien s’approche d’un troupeau de chevaux ; il creuse la terre avec ses ongles.

— Chat, chat, dis-moi si mes yeux sont rouges.

— Non, ils ne sont pas rouges.

— Dis qu’ils sont rouges.

— Soit, rouges.

— Chat, chat, est-ce que mes poils se hérissent ?

— Non, ils ne se hérissent point.

— Dis, imbécile, qu’ils se hérissent.

— Soit, ils se hérissent.

— Chat, chat, est-ce que ma queue se dresse ?

— Non, elle ne se dresse pas.

— Imbécile ! dis qu’elle se dresse.

— Soit, elle se dresse.

Le chien s’élance sur un cheval ; le cheval lui lance une ruade : voilà le chien crevé.

— Et maintenant, dit le chat, voilà qu’il a les yeux rouges, le poil hérissé et la queue en l’air. Adieu, frère chien, je m’en vais mourir.

XXIII

LA DANSE DU DIABLE

(CONTE POLONAIS)



Une veuve avait une fille et une belle-fille ; toutes trois étaient obligées de travailler pour vivre ; pendant tous les printemps et l’été, elles allaient bêcher dans les jardins ou moissonner dans les champs ; le reste du temps, elles filaient. Au commencement de l’hiver, la mère avait reçu une grande quantité de lin à filer. À cette époque, les jeunes filles du village allaient les unes chez les autres, et tantôt chantant, tantôt racontant des histoires, elles charmaient les heures du travail. Mais, comme nos deux ouvrières n’étaient pas sœurs par le sang, elles n’allaient jamais ensemble à la même veillée ; l’une allait à droite, l’autre à gauche.

À l’une des extrémités du village, il y avait une chaumière abandonnée. Un soir, la belle-fille, en allant à la veillée, vit de la lumière dans cette chaumière ; elle entra par curiosité. À peine avait-elle franchi le seuil qu’un jeune seigneur, fort élégamment vêtu, la prit par la taille et voulut la faire danser. Elle eut si peur qu’elle fit le signe de la croix.

Le beau danseur la lâcha aussitôt, mais il la pria fort courtoisement de bien vouloir s’asseoir et filer ; il l’aiderait, disait-il, et si adroitement que jusqu’à minuit aucune fille n’aurait autant filé. En effet, elle se mit à filer, et, bien avant minuit, sa tâche était achevée.

— C’est fini, la belle fille, lui dit le gentilhomme. Allons, dansons un peu.

— Je ne danserai pas avant de m’être reposée et d’avoir mangé un peu.

Le beau cavalier courut aussitôt lui chercher toutes sortes de friandises. Quand elle eut mangé, il lui dit :

— Tu as filé et mangé, dansons maintenant.

— Merci, lui dit-elle, j’ai filé, mangé ; mais je ne danserai pas avant d’avoir bu.

Le galant courut lui chercher à la source l’eau la plus pure du monde. Quand elle l’eut bue, il lui dit :

— Tu as filé, tu t’es reposée, tu as bu et mangé ; dansons.

— Non, je ne danserai pas tant que la cheminée ne sera pas allumée et qu’il ne fera pas plus clair.

À ce moment le coq chanta et le beau cavalier disparut.

La jeune fille rentra à la maison et apporta à sa belle-mère trois fois plus de lin filé que sa sœur.

Elle retourna ainsi tous les soirs dans la chaumière abandonnée ; le galant cavalier l’aidait toujours ; il avait beau l’inviter à danser, elle l’ajournait toujours jusqu’au chant du coq et rapportait le soir à sa belle-mère trois fois plus de lin filé que sa sœur. La marâtre finit par lui demander où elle allait filer et qui lui aidait ainsi ; elle raconta tout le lendemain, la marâtre sa hâta d’envoyer sa propre fille dans la chaumière abandonnée. La galant apparut aussitôt.

— Allons, dansons, la belle, dansons.

— Apporte-moi d’abord à manger, à boire et allume un feu bien clair, lui dit-elle. Mais elle ne songea point à se signer. Le beau cavalier obéit et la prit pour danser. Après deux tours de valse, il l’étrangla, emporta son âme et s’envola.

XXIV

L’AUMÔNE

(CONTE POLONAIS)



Un pauvre vieillard traversait un village en mendiant ; il entra chez la Blazkowa ; c’était une femme très avare ; elle, ne lui donna pas même un morceau de pain sec et le renvoya sans lui dire même : « Dieu vous assiste ! » Le mendiant alla frapper à une autre porte et entra chez la Janova. Elle était bonne et compatissante ; dès qu’elle vit le vieux, elle enleva à ses enfants deux tartines de beurre qu’elle venait de faire pour eux, en lui disant :

— Que Dieu te procure quelque chose de meilleur ; c’est tout ce que j’ai dans ma chaumière.

— Que Dieu te le rende, femme compatissante, qu’il te le rende dix fois ! Puisses-tu avoir de quoi vêtir tes enfants nus, puisses-tu être heureuse, et ce que tu commences à faire aujourd’hui, puisses-tu ne pas le finir d’ici à ce soir.

Ainsi parla en s’en allant le pauvre vieillard. La Janova le remercia de toutes ses bénédictions ; mais elle ne comprit pas bien le sens de toutes ses paroles. La Janova était une pauvre veuve ; elle avait deux enfants, qu’elle nourrissait comme elle pouvait de son travail ; quand le vieillard la quitta, il était déjà midi passé ; ses enfants n’avaient pas dîné et elle n’avait rien à souper. On lui avait donné naguère trois paquets de lin ; elle avait travaillé ce lin avec beaucoup de soin et de peine, elle l’avait roui, teillé, peigné, filé à elle seule ; le tisserand lui en avait fait vingt aunes de toiles, et cette toile — son seul bien — elle la gardait pour faire dans l’hiver de quoi se vêtir elle et ses enfants. Or, il n’y avait plus rien dans la maison ; les enfants demandaient en pleurant à manger. Janova se prit à pleurer aussi. Que faire ? Tout à coup, l’idée lui vint d’aller vendre au Juif quelques aunes de toile. pour avoir de quoi acheter du pain et du sel.

Elle se met donc à mesurer la toile, les enfants se calment en la regardant, elle mesure, les aunes succèdent aux aunes, elle mesure sans cesse jusqu’au coucher du soleil. Des milliers d’aunes lui avaient passé entre les mains. Dans sa joie, elle remercia Dieu. Comme le Juif demeurait à l’autre extrémité du village et qu’elle voulait donner le plus vite possible à manger à ses enfants, elle prit quelques aunes de lin et courut les vendre à sa voisine la Blazkowa. L’autre les lui paya fort mal, mais avant tout il fallait nourrir les enfants. Le lendemain, il y avait foire à la ville ; la Janova y porta sa toile. Comme elle était bien serrée et bien lustrée, on la paya fort cher. La Janova revint de la ville avec toute espèce d’objets et un sac plein d’argent. Peu de temps après, elle acheta deux vaches, un bout de champ, une prairie ; elle eut des domestiques et travailla en louant Dieu.

Cette prospérité excita la jalousie de la Blazkowa. Elles mangeaient souvent ensemble, elles se traitaient de « ma commère » ; cependant la Blazkowa n’était pas des plus sincères dans ses affections. Un jour qu’elles buvaient ensemble un petit verre, elle demanda à la Janova par quel moyen elle était arrivée de la pauvreté à la richesse. L’autre lui raconta tout.

— Ô ma chère commère, s’écria la Blazkowa, nous aussi nous ne sommes pas des plus riches ; nous travaillons mon mari et moi pour nourrir nos enfants et nous avons tout juste de quoi manger. Si jamais ce vieillard revient vous voir, ne manquez pas de l’envoyer chez nous.

La Janova, qui souhaitait le bien de tout le monde, lui répondit aussitôt :

— Ma commère, dès que le bon Dieu me l’enverra, je le prierai de passer chez vous. Je vous le promets.

Elles burent un petit verre, s’embrassèrent et se dirent : Au revoir.

Une semaine environ après cette conversation, le vieillard vint à passer dans le village ; il alla rendre visite à la Janova. Elle ne savait comment le remercier ; elle le fit asseoir à table, lui offrit toute espèce de présents, et lui recommanda bien, quand il partit, de ne pas oublier sa commère la Blazkowa. Dès que celle-ci l’aperçut par la fenêtre, elle fit vite à ses enfants deux tartines et dès que le vieillard entra dans la maison, elle les leur arracha de la bouche et les lui donna.

— Que Dieu te le rende ! dit le vieillard. Ce que tu vas faire tout à l’heure, puisses-tu le continuer jusqu’au coucher du soleil.

Elle avait préparé sa toile pour la mesurer, et elle allait prendre son aune dans le coin, lorsque les enfants lui demandèrent à boire. Elle-même se sentit une grande soif. Elle prit sa cruche et courut aussitôt à la fontaine. Mais dès qu’elle eut rapporté la cruche, elle courut en chercher une seconde, puis une troisième, une quatrième. Elle rapporta ainsi jusqu’au coucher du soleil de l’eau qui naturellement ne lui servit à rien.

XXV

LES DEUX FRÈRES

(CONTE SLOVAQUE)



Il y avait une fois un pauvre paysan : il avait deux fils, Jozka et Janko. Janko travaillait dans la maison ; il était naïf et lourdaud : aussi l’appelait-on le Cendrillot. Jozka était compagnon cordonnier ; le temps vint pour lui d’aller faire son tour d’apprentissage. Il partit un beau matin ; sa mère lui avait donné des gâteaux qu’elle avait cuits, son père sa bénédiction.

Le voilà en route ; il marche droit devant lui, traverse une montagne sombre, arrive dans une prairie. Là, il tire ses gâteaux et se met à manger. Une bande de fourmis arrive et lui demande à manger ; il leur refuse même les miettes et, qui pis est, foule les fourmis aux pieds. Les fourmis lui crient :

— Attends un peu : nous ne viendrons pas à ton secours quand tu seras dans la misère.

Jozka fit peu d’attention à cette menace ; il finit son repas et se remit en marche : il arriva au bord d’une rivière. Un poisson avait sauté hors de l’eau sur le rivage ; il s’efforçait vainement d’y rentrer. Il demanda secours à Jozka ; mais le voyageur n’eut pas pitié du pauvre poisson, et, en passant auprès de lui, il lui donna un coup de pied.

— Méchant ! lui cria le poisson, nous ne te viendrons pas en aide.

Il ne se retourna même pas, et ne fit pas attention aux paroles du poisson.

Il arriva à un carrefour : là des diables se disputaient et se battaient. Jozka les regarda tranquillement et ne fit rien pour les séparer.

Les diables lui crièrent : — Attends un peu ; tu verras que rien ne te réussira dans ce monde !

— Pourquoi me fatiguer à voyager ? Qu’ai-je tant besoin de voir le monde ? se dit alors Jozka.

Il s’assit sur l’herbe, acheva de manger ses gâteaux et retourna à la maison.

Son cadet Janko lui reprocha de n’avoir su réussir à rien dans le monde.

— Eh ! vas-y, toi, dans le monde ! lui dit son père. Nous verrons ce que tu en rapporteras, et si tu sauras mieux voyager que ton frère.

Il le fit entrer dans sa chambre, lui donna, pour son voyage, une eau qui guérissait toutes les maladies, le bénit, et l’envoya courir le monde. Sa mère lui avait cuit une miche pour le voyage.

Janko Cendrillot partit et marcha droit devant lui, là où ses yeux le conduisaient. Il arriva dans cette prairie où son frère Jozka avait mangé les gâteaux. Il s’assit, et les mêmes fourmis vinrent autour de lui. Jannko tira le pain de son bissac, mangea, et nourrit les fourmis. Elles le remercièrent en lui disant :

— Bon Janko, nous viendrons à ton secours.

Janko continua sa route. Il arriva près d’un lac. Là il vit une carpe qui se débattait sur le rivage. Il la rejeta dans l’eau, en disant : — Pauvre bête ! pourquoi souffrirais-tu sur la terre, quand tu es faite pour vivre dans l’eau ?

— Nous te viendrons en aide ! lui cria la carpe.

Janko arriva à un carrefour ; là, des diables se querellaient et se battaient.

Janko se mit de la partie, frappa à droite et à gauche, les sépara et rétablit le bon accord parmi eux.

— Nous viendrons à ton secours ! lui crièrent les diables.

Janko nota ce détail dans sa mémoire, et continua son chemin.

Il arriva à une ville. Il y trouva tout le monde en deuil : la fille du roi était fort malade, et aucun médecin ne savait comment la guérir. Janko alla à l’auberge et demanda à l’aubergiste :

— Qu’y a-t-il de nouveau ?

— La princesse Julienne est à l’agonie. Celui qui lui rendra la santé l’épousera.

Janko se rappela cette eau merveilleuse que son père lui avait donnée.

— Annoncez-moi chez le roi, dit-il à l’aubergiste, et dites-lui que je suis le premier médecin du monde. Je guérirai sa fille.

L’aubergiste prit ses jambes à son cou et courut chez le roi.

— Nous avons ici, dit-il, le premier médecin du monde. Il vit chez moi à l’auberge.

Le roi, enchanté, ordonna de faire venir Janko le Cendrillot.

Janko vint, et fit prendre à la princesse un verre d’eau merveilleuse, et aussitôt elle se sentit mieux. Peu de jours après elle guérit.

Mais elle n’avait aucune envie d’épouser le médecin Janko. Ses parents la pressaient d’accomplir la royale parole qu’ils avaient donnée au premier médecin du monde. La princesse résistait.

— Soit, dit Julienne, je l’épouserai, mais à condition qu’il accomplira trois choses que je lui dirai.

— Bien, répondit Janko ; si ces choses sont possibles et si Dieu me vient en aide, je les accomplirai.

La princesse fit deux sacs de petites graines de pavot et deux sacs de cendres. Elle mêla le pavot et les cendres, et dit :

— Janko, d’ici à demain matin, sépare le pavot des cendres, et je suis à toi.

Janko était fort inquiet. À peine, chez lui, savait-il écosser des haricots, et on lui donnait un tel travail à accomplir ! Que faire ?

Il s’en alla dans la prairie, et se mit à pleurer comme un enfant, priant Dieu de lui venir en aide.

Tout à coup les fourmis s’empressent par milliers autour de lui :

— Ne désespère pas, Janko ; tu nous es venu en aide autrefois ; nous allons te le rendre aujourd’hui ; d’ici à demain matin, nous aurons séparé le pavot de la cendre.

En effet, les fourmis se mirent à l’œuvre, et, le lendemain matin, tout était fini.

La princesse fut bien étonnée et même affligée. Elle ne voulut pas encore épouser Janko, et dit à ses parents qui l’y engageaient :

— C’est bien, c’est bien ; nous irons à la noce, mais seulement quand Janko m’aura rapporté du fond de la mer la perle la plus précieuse.

Janko se résolut encore à la satisfaire ; il alla au bord du lac et pleura amèrement. Tout à coup un poisson saute hors de l’eau et lui dit :

— Janko, pourquoi pleures-tu ?

— Comment ne pleurerais-je pas ? répond Janko, quand la princesse Julienne me fait subir de si rudes épreuves, et me refuse sa main si je ne lui rapporte pas la plus belle de toutes les perles ?

— Calme-toi, Janko ; tu sais bien que nous te viendrons en aide.

Et le poisson lui rapporta la perle désirée. Elle plut fort à la princesse ; mais il lui fallait encore une troisième épreuve.

— J’épouserai Janko, dit-elle ; mais il faut qu’il me rapporte une rose de l’enfer.

À ce mot d’enfer, Janko se rappela les diables qu’il avait séparés et réconciliés. Il courut à l’endroit où il les avait rencontrés, et y trouva le chemin de l’enfer.

Il frappe à la porte ; les diables le reconnaissent ; il obtient ce qu’il désire : une belle rose du jardin de Lucifer.

Son visage s’était tout noirci au feu de l’enfer. Il rapporte la rose à Julienne ; la rose lui plut fort, mais Janko, noir comme un diable, ne lui plaisait guère. Pourtant elle avait promis, il fallut tenir parole, et dans la suite, elle n’en fut pas malheureuse, car Janko était bon.

La belle Julienne revêtit ses plus beaux vêtements. Sur sa couronne de fiancée étincelaient la perle et la rose de Janko. Janko le Cendrillot, Janko le fils du paysan, l’homme au visage noirci par le feu de l’enfer, reçut aussi des vêtements magnifiques, ceux du roi lui-même. Il donna la main à Julienne, et ils allèrent à la noce. Ce fut une noce comme on n’en voit guère : on y invita ses parents et son frère Jozka. On m’y invita aussi afin que je pusse attester partout que Janko le Cendrillot avait enfin trouvé femme, et quelle femme ! la princesse

Julienne.

XXVI

LA PARESSE PUNIE

(CONTE BULGARE)



Du temps où les hommes étaient bons, ils commandaient à toutes les choses vivantes et même inanimées. Tout a changé, dit-on, depuis que les hommes sont devenus méchants.

Par exemple, l’homme qui coupait du bois et qui l’avait mis en tas n’avait qu’à le toucher avec une baguette, et ce bois se mettait en marche dans la direction qu’on lui indiquait.

Mais il arriva un jour qu’une femme, ayant coupé du bois et le chassant ainsi devant elle, s’ennuya de marcher à pied à côté du fagot, et elle s’assit dessus : alors le fagot refusa de marcher. La femme s’irrita et se mit à frapper à droite, à gauche, mais vainement ; le bois persista à refuser de marcher. En ce moment, une voix s’éleva et dit :

« Femme, puisque tu as été paresseuse et méchante, au lieu d’être portée par ce fagot, c’est toi qui le porteras. »

Et la femme fut obligée de détacher sa ceinture et de s’attacher le bois sur le dos.

XXVII

LE CHEVEU MERVEILLEUX

(CONTE SERBE)



Il y avait une fois un homme très pauvre qui avait beaucoup d’enfants ; il ne pouvait pas les nourrir, et plus d’une fois il avait pensé à les tuer plutôt que de les voir mourir de faim ; mais chaque fois sa femme l’en empêchait.

Une nuit, il vit en songe un enfant qui lui disait :

— Je sais que tu as voulu perdre ton âme en tuant tes enfants ; je sais aussi que tu es malheureux. Demain matin tu trouveras sous ton oreiller un miroir, un mouchoir rouge et un foulard brodé ; prends ces trois objets en cachette et n’en dis rien à personne, puis va-t’en dans la montagne. Tu y trouveras une rivière ; suis-en le cours jusqu’à ce que tu arrives à sa source ; puis tu trouveras une vierge brillante comme le soleil, les cheveux épars sur ses épaules, et nue comme un enfant nouveau-né. Prends garde de te laisser enlacer par ce monstre perfide ; ne dis pas un mot, car, si tu parles, elle te changera en poisson ou en quelque autre animal, et elle te mangera. Quand elle te dira de chercher sur sa tête, fais-le et examine bien ses cheveux ; tu en trouveras un qui est rouge comme du sang ; arrache-le et sauve-toi avec ; dès qu’elle s’en apercevra, elle se mettra à courir après toi ; jette-lui d’abord le mouchoir brodé, puis le foulard, puis le miroir pour ralentir sa course. Ensuite, vends le cheveu à quelque homme riche ; mais ne te laisse pas tromper : ce cheveu vaut des sommes immenses. Par ce moyen tu deviendras riche et tu pourras nourrir tes enfants.

Quand le pauvre homme se réveilla, il trouva sous son oreiller tout ce que lui avait dit l’enfant, puis il partit pour la montagne. Il rencontra la rivière et la suivit jusqu’à sa source. Il regarda et vit la vierge auprès d’un lac ; elle était en train d’enfiler les rayons du soleil pour en broder une toile faite avec des cheveux de jeunes gens. Dès qu’il la vit, il la salua ; elle se leva et lui demanda :

— D’où viens-tu, inconnu ?

Il ne répondit rien.

Elle lui demanda de nouveau :

— Qui es-tu ? Pourquoi es-tu venu ?

Elle lui fit encore bien d’autres questions ; il resta silencieux comme une pierre, indiquant seulement par gestes qu’il était muet et qu’il cherchait du secours. Elle lui dit de s’asseoir auprès d’elle, et, dès qu’il fut assis, elle lui tendit sa tête ; il se mit à chercher, et dès qu’il eut trouvé le cheveu rouge, il l’arracha et se sauva en courant de toutes ses forces. Elle s’en aperçut et se mit à courir après lui. Et lui, dès qu’il vit qu’elle allait l’atteindre, il jeta sur le chemin le mouchoir brodé, ainsi qu’on le lui avait dit : elle le ramassa, s’arrêta pour l’admirer. Pendant ce temps-là, il gagnait l’avance. La vierge ceignit le mouchoir autour de ses reins et se remit à courir. Quand il vit qu’elle allait l’attraper, il jeta le foulard rouge : elle s’arrêta de nouveau à regarder le foulard, et, pendant ce temps-là, il gagna encore sur elle un bon bout de chemin.

La vierge se mit en colère, jeta mouchoir et foulard, et se remit à courir. Quand il vit de nouveau quelle allait l’attraper, il jeta le miroir. Elle n’en avait jamais vu ; elle le ramassa, et, quand elle se vit dedans, elle crut que c’était une autre femme ; pendant qu’elle se regardait, l’homme s’enfuyait toujours, si bien qu’elle ne put le rattraper. Alors elle revint sur ses pas, et l’homme rentra chez lui sain et sauf et joyeux. Arrivé chez lui, il montra à sa femme le cheveu rouge et lui raconta tout ce qui lui était arrivé. Elle se mit à le gronder et à se moquer de lui ; mais il ne l’écouta pas et s’en alla à la ville pour vendre son cheveu. Toute espèce de gens et de marchands se rassemblèrent autour de lui : l’un offrait un ducat, l’autre deux, toujours en augmentant, si bien qu’on arriva bientôt à des centaines de ducats. L’empereur entendit lui-même parler de ce cheveu, appela l’homme, et lui offrit mille ducats de son cheveu ; il le lui vendit. Qu’était-ce donc que ce cheveu ? L’empereur le coupa dans sa longueur, du haut en bas, et y lut beaucoup de choses importantes qui s’étaient passées dans les temps anciens, depuis le commencement du monde.

Ainsi notre homme devint riche, et il put faire vivre sa femme et ses enfants.

Or, cet enfant qu’il avait vu en songe était un ange envoyé par le Seigneur Dieu, qui avait voulu secourir ce pauvre homme et découvrir des mystères qui n’avaient pas encore été révélés jusqu’alors.

XXVIII

LE RENARD ET LE LOUP

(CONTE RUSSE)



Il y avait une fois un vieillard et une vieille femme. Le vieillard s’en alla pêcher des poissons. Il en rapporta à la maison une pleine voiture. En route, il vit un renard couché tout en rond. Il descendit de sa voiture, s’approcha de lui ; le renard ne bougeait pas ; il gisait comme mort. « Voilà un cadeau pour ma femme, » se dit le vieillard ; et il s’empara du renard, le mit sur sa voiture et continua son chemin.

Le renard prit son temps ; il jeta l’un après l’autre tous les poissons de la voiture, et, quand il les eut jetés, il descendit.

— Regarde, ma femme, dit le vieillard en arrivant, quel beau collet je t’ai apporté.

— Où cela ?

— Sur ma voiture, avec les poissons.

La vieille court à la voiture ; elle ne trouve ni collet ni poissons, et se met à gronder son mari :

— Vieille bête ! drôle ! Quel mauvais tour !

Alors le vieillard s’aperçut que le renard n’était point mort comme il l’avait cru ; il en eut bien du chagrin. Mais que faire ?

Cependant le renard avait ramassé en un tas tous les poissons, s’était assis sur la grand’route et s’était mis à se régaler.

Arriva un loup gris : — Bonjour, mon frère.

— Bonjour.

— Donne-moi des poissons.

— Va en pêcher toi-même.

— Je ne sais pas.

— Et moi, j’en ai bien pêché ! Va sur la rivière, près d’un trou à glace, mets ta queue dans le trou, assieds-toi et répète ces mots :

 
Venez, petits et gros poissons,
Vous prendre à mes hameçons.

Ils viendront eux-mêmes se prendre à ta queue.

Le loup alla sur la rivière et fit ce que le renard lui avait conseillé. Le renard le suivit, en répétant ces paroles : « Que le ciel soit clair, soit clair ! Que la queue du loup gèle, gèle ! »

— Qu’est-ce que tu dis, frère ?

— Je t’aide.

Et le malin renard répétait : « Que la queue du loup gèle, gèle ! »

Le loup resta toute la nuit sans bouger près du trou, si bien que sa queue gela ; à la fin, il voulut s’en aller, mais il n’y avait pas moyen.

— Que j’ai pris de poissons ! pensait le loup ; je ne peux pas même les tirer de l’eau.

Mais voici que les femmes du village viennent chercher de l’eau.

— Au loup ! au loup ! Il faut le tuer !

Elles commencèrent à taper dessus, qui avec son bâton, qui avec son seau, chacune avec ce qui lui tombait sous la main. Le loup saute, bondit ; il arrache sa queue et se sauve sans regarder en arrière.

— C’est bon, se dit-il, tu me payeras cela, mon frère le renard !

Tandis qu’il cherchait à se consoler ainsi de ses peines, le renard était en train de chercher s’il ne pourrait pas encore escroquer quelque chose. Il se glissa dans une chaumière où les femmes étaient occupées à cuire des crêpes, se fourra la tête dans un seau de pâte, se la barbouilla bien, et se sauva. — Le loup le rencontra :

— Voilà donc tes leçons, drôle ! On m’a mis tout en marmelade.

— Eh ! mon pauvre petit frère, chez toi, ce n’est que le sang qui a coulé ; chez moi, c’est la cervelle. On m’a encore bien plus rossé que toi : regarde, j’ai peine à me traîner.

— C’est vrai, dit le loup ; où vas-tu ? Vraiment tu me fais peine, et je te pardonne. Assieds-toi sur moi, je te porterai.

Le renard s’assit sur le dos du loup, qui le porta. Et le renard chantonnait tout doucement : Celui qui a été battu porte celui qui n’a pas été battu.

— Qu’est-ce que tu chantes, frère ?

— Je chante : Celui qui a été battu porte celui qui a été battu.

— Ah ! c’est bien vrai, frère.

XXIX

LE CHAT ET LE RENARD

(CONTE RUSSE)



Il y avait une fois un paysan ; chez ce paysan vivait un chat si méchant que tout le monde le détestait ; le paysan le prit en dégoût. Il se mit à réfléchir, fourra le chat dans un sac, le lia, l’emporta dans le bois, et l’y perdit ; il pensait que le chat crèverait. Celui-ci, après avoir longtemps marché, rencontra une cabane, celle du forestier. Il monte sur le toit, il se couche, et, quand il a faim, il va chasser dans le bois les souris et les oiseaux ; une fois repu, il remonte sur le toit et vit sans souci.

Une fois, messire chat était allé se promener dans la forêt ; il rencontra Mlle renard[10]. Elle fut tout étonnée à son aspect.

— Voilà, pensa-t-elle, bien des années que je vis dans le bois, et je n’ai jamais vu pareille bête.

Elle salua le chat et lui demanda :

— Dis-moi, beau jeune homme, qui es-tu ? Par quel hasard es-tu venu dans nos forêts, et de quel nom faut-il t’honorer ?

Le chat hérisse son poil et dit :

— J’ai été envoyé des forêts de Sibérie pour remplir ici les fonctions de bourgmestre ; on m’appelle Kotofeï[11] Ivanovitch.

— Ah ! Kotofeï Ivanovitch ! Je ne savais rien de ton existence. Fais-moi l’honneur de venir dîner chez moi.

Le chat alla dîner chez Mlle renard ; elle lui servit du gibier de toute sorte, et demanda :

— Kotofeï Ivanovitch, es-tu marié ou garçon ?

— Garçon, répondit le chat.

— Et moi, je suis demoiselle ; épouse-moi.

Le chat consentit. Il y eut noces et festins.

Le lendemain du mariage, Mme renard partit aux provisions pour avoir de quoi vivre avec son jeune mari ; le chat resta à la maison.

Mme renard rencontra le loup. Il se mit à lui faire la cour :

— Qu’es-tu donc devenue, ma commère ? Nous avons visité tous les terriers et ne t’avons point trouvée.

— Ne sais-tu pas, imbécile, que je suis maintenant mariée ?

— Qui as-tu épousé, Lisaveta Petrovna ?

— D’où viens-tu ? Ne sais-tu pas que des forêts de Sibérie on nous a envoyé un bourgmestre, Kotofieï Ivanovitch ? Je suis maintenant la femme du bourgmestre.

— Non, je n’en savais rien. Peut-on voir ton mari ?

— Oh ! Kotofeï Ivanovitch est d’un tempérament terrible. Celui qui ne lui plaît pas, il le dévore. Apporte d’abord un agneau, en signe d’hommage ; dépose l’agneau, et cache-toi de peur qu’il ne te voie. Sinon, gare à toi !

Le loup courut chercher un agneau.

Mme renard continue son chemin ; l’ours la rencontre et commence à lui faire la cour :

— Que me veux-tu, boiteux Michka ? je suis maintenant mariée.

— Qui as-tu épousé, Lisaveta Petrovna ?

— Un bourgmestre qu’on nous a envoyé des forêts de Sibérie ; il s’appelle Kotofeï Ivanovitch.

— Ne pourrait-on le voir, Lisaveta Petrovna ?

— Oh ! Kotofeï Ivanovitch est d’un tempérament terrible. Celui qui ne lui plaît pas, il le dévore. Va-t’en, prépare un taureau, et apporte-le-lui en hommage ; le loup doit apporter un agneau. Fais bien attention ! dépose le taureau, et prends garde que Kotofeï Ivanovitch ne te voie. Sinon, gare à toi !

L’ours alla chercher un taureau.

Le loup avait tué un agneau ; ensuite il l’avait écorché et s’était mis à songer. Voici tout à coup l’ours qui traîne après lui un taureau.

— Salut, mon frère Michel Ivanovitch.

— Salut, frère Léon. N’as-tu pas vu dame renard avec son mari ?

— Non, frère, il y a longtemps que j’attends.

— Va-t-en ; appelle-la.

— Non, je n’irai pas, Michel Ivanovitch ; vas-y, toi, tu es plus hardi que moi.

— Non, frère, je n’irai pas.

Tout à coup passe un lièvre en courant. Le loup l’appelle :

— Viens ici, diable louche.

Le lièvre, épouvanté, accourut.

— Sais-tu, drôle, sais-tu où vit Mme renard ?

— Je le sais, Michel Ivanovitch.

— Cours bien vite, et dis-lui que Michel Ivanovitch et son frère, Léon Ivanovitch, sont depuis longtemps prêts, qu’ils l’attendent avec son mari et veulent lui offrir un agneau et un taureau.

Le lièvre prit ses jambes à son cou.

Le loup et l’ours, eux, songeaient à se cacher. L’ours dit :

— Je grimperai sur un sapin.

— Et moi, que ferai-je ? demanda le loup. Je ne suis pas capable de grimper sur un arbre. Je t’en prie, dis-moi où me cacher.

L’ours le cacha dans les broussailles, le recouvrit de feuilles sèches, grimpa lui-même sur un sapin, tout en haut, et se mit à regarder si Kotofeï ne venait point avec Mme renard.

Pendant ce temps-là, le lièvre avait couru au terrier de Mme renard et lui avait annoncé que le loup et l’ours l’attendaient avec leurs présents.

Voici messire le chat qui se met en marche avec Mme renard. L’ours les voit, et crie au loup :

— Frère, voici dame renard et son mari ; qu’il est petit !

Le chat, à peine arrivé, se jette sur le taureau ; ses poils se hérissent ; il arrache la chair avec ses dents et ses griffes ; il pousse des grognements de colère.

— C’est peu, dit-il, c’est peu !

— Quoi ! s’écrie l’ours, si petit et si glouton ! Nous ne mangerions pas un taureau à nous quatre, et c’est trop peu pour lui !

Le loup voulut voir ce que faisait Kotofeï Ivanovitch. Il écarte légèrement les feuilles qui lui couvraient les yeux. Le chat entend les feuilles remuer ; il croit que c’est une souris ; il s’élance, et enfonce ses griffes dans le museau du loup. Celui-ci détale sans demander son reste.

Le chat, de son côté, a peur, et se jette sur l’arbre où l’ours se tenait.

— Il m’a vu, pense l’ours.

Et il dégringole quatre à quatre, tombe par terre, se foule la rate, ressaute sur ses pattes, et court encore…

Et Mme renard criait :

— Il va vous en donner ! Attendez ! Attendez !

Depuis ce temps, tout les animaux eurent peur du chat ; maître chat et dame renard

eurent une belle provision de viande pour leur hiver. Ils se mirent à jouir de la vie ; ils vivent encore aujourd’hui et ne cessent de faire bonne chère.

XXX

LE NIGAUD

(CONTE RUSSE)



Il y avait une fois un vieillard et une vieille qui avaient un fils, un grand nigaud s’il en fut.

— Tu devrais bien, lui dit un jour sa mère, te frotter un peu aux gens pour attraper de l’esprit.

— Attends, mère, j’y vais à l’instant.

Il s’en va par le village et aperçoit deux paysans qui battent des pois ; il court à eux, se frotte tantôt à l’un, tantôt à l’autre.

— Point de bêtises ! crient les moujiks, va-t’en. D’où viens-tu donc ?

Il continue à se frotter. Les paysans se fâchent et l’arrangent si bien avec leurs fléaux qu’il peut à peine revenir chez lui.

— Qu’as-tu à pleurer, enfant ? lui demande sa mère.

Il raconte sa mésaventure.

— Ah ! mon fils, que tu es nigaud ! Il fallait leur dire : « Que Dieu vous soit en aide, bonnes gens ! Voulez-vous que je vous aide à battre ? » Ils t’auraient donné des pois pour ta peine ; nous les aurions fait cuire et mangés.

Une autre fois, le nigaud s’en va par le village ; il rencontre des gens qui portent un mort :

— Que Dieu vous soit en aide, bonnes gens ! Voulez-vous que je vous aide à battre ?

Il se fit rosser de nouveau pour cette mauvaise plaisanterie. Il retourne à la maison et pousse des hurlements :

— On m’a assommé, on m’a roué de coups, on m’a arraché la barbe et les cheveux.

Et il raconte l’histoire.

— Ah ! nigaud ; il fallait dire : « Dieu ait en paix son âme ! » ôter ton chapeau, pleurer, te mettre à genoux. On t’aurait fait manger et boire.

Une autre fois, l’idiot s’en va par le village ; une noce vient à passer ; il ôte son chapeau et crie de toutes ses forces :

— Dieu ait en paix ton âme !

Et il fond en larmes.

— Quelle est cette brute ? murmurent les gens de la noce ; nous rions, nous nous amusons, et il pleure comme s’il s’agissait d’un enterrement.

On saute de voiture et on lui frotte les côtes d’importance.

Il s’en retourne à la maison et pleure.

— On m’a battu, on m’a rossé, on m’a tiré la barbe et les cheveux.

Et il raconte ce qui lui est arrivé.

— Mon fils, il fallait rire et danser avec eux.

Il s’en alla par le village et emporta une cornemuse avec lui. Au bout du village un hangar brûlait chez un paysan. Le nigaud prend ses jambes à son cou et court au feu : et le voilà parti à danser et à jouer de la cornemuse. Cette fois encore on le rossa.

Il revint chez sa mère tout en pleurs et raconta sa mésaventure.

— Mon fils, lui dit la mère, tu aurais dû prendre de l’eau et en jeter comme les autres.

Trois jours après, ses côtes sitôt guéries, il s’en va flâner par le village. Il voit un paysan qui grille son cochon ; il saisit un seau d’eau, court au paysan et arrose le feu.

Cette fois encore, il fut frotté d’importance. Il retourna chez sa mère et raconta

son malheur. Elle jura de ne plus le laisser sortir ; il est toujours aussi bête qu’autrefois, mais il ne sort plus de chez lui.

XXXI

LE LANGAGE DES OISEAUX

(CONTE RUSSE)



Dans une ville vivaient un marchand et sa femme ; Dieu leur avait donné un fils nommé Basile ; il était fort avancé pour son âge. Un jour ils étaient assis ensemble à dîner ; un rossignol était suspendu dans une cage ; il chantait d’un ton si lamentable que le marchand ému vint à dire :

— S’il se trouvait un homme assez habile pour me dire ce que le rossignol chante, et quelle destinée il prédit, en vérité je lui donnerais la moitié de mon bien, et, après ma mort, je lui léguerais une somme considérable.

L’enfant (il n’avait alors que six ans) regarda sérieusement son père et sa mère, et dit :

— Je sais ce que chante le rossignol ; mais j’ai peur de le dire.

— Dis-le sans arrière-pensée, s’écrièrent en même temps le père et la mère.

L’enfant leur dit alors, avec des larmes dans les yeux :

— Le rossignol annonce qu’il viendra un temps où vous me servirez ; mon père me versera de l’eau et ma mère me présentera l’essuie-mains.

Ces paroles irritèrent fort le marchand et la marchande. Ils résolurent de se débarrasser de cet enfant. Ils construisirent un petit canot, y couchèrent pendant la nuit l’enfant endormi, et mirent le canot à la mer. Au même instant le rossignol prophète s’envola de sa cage, suivit le canot et vint se poser sur l’épaule de l’enfant.

Le canot vogue sur la mer ; il fait bientôt la rencontre d’un vaisseau naviguant à pleines voiles.

Le pilote aperçut l’enfant et en eut pitié ; il le prit auprès de lui, se fit raconter son histoire, et promit de le garder et de l’aimer comme son propre fils.

Le lendemain, l’enfant dit à son nouveau père :

— Le rossignol me prédit une tempête qui brisera les mâts, déchirera les voiles. Il faut retourner au port.

La capitaine ne l’écouta point ; la tempête s’éleva, brisa les mâts, déchira les voiles. Que faire ? ce qui est fait est fait ! On répara les mâts et les voiles, et la navigation continua.

Vasia[12] de nouveau dit :

— Mon rossignol chante que nous allons rencontrer douze vaisseaux de corsaires qui nous feront prisonniers.

Cette fois, le capitaine le crut, aborda dans une île, d’où il vit effectivement passer les douze vaisseaux. Il attendit autant qu’il était nécessaire, et reprit sa route.

Au bout de quelque temps, on arriva en vue de Chvalinsk. Or, le roi de cette ville était fort incommodé par un corbeau, sa femelle et son petit, qui, depuis plusieurs années, volaient et croassaient devant les fenêtres de son palais sans lui donner de repos ni jour ni nuit. Que n’avait-on point inventé ? Que n’avait-on pas essayé pour les chasser ? Tout avait été inutile.

Le roi avait ordonné d’afficher dans tous les carrefours, dans tous les ports, un avis ainsi conçu :

« Celui qui réussira à chasser les corbeaux des fenêtres royales, le roi lui donnera en récompense la moitié de ses États et sa fille cadette. Celui qui entreprendra la chose sans la réussir aura la tête tranchée. »

Il y avait eu beaucoup de prétendants : tous avaient livré leur tête à la hache.

Vasia avait entendu parler de cet avis ; il demanda au capitaine la permission d’aller trouver le roi pour chasser le corbeau et sa femelle.

Le capitaine eut beau le raisonner, il ne put le retenir.

— Va donc, lui dit-il ; s’il t’arrive quelque malheur, tu ne l’en prendras qu’à toi.

Vasia arriva au palais, parla au roi, et ordonna d’ouvrir la fenêtre auprès de laquelle le corbeau volait. Il écouta le cri des oiseaux, et dit :

— Sire, vous savez vous-même qu’il y a ici trois corbeaux, le père, la femelle et le petit ; or, le père et la mère se disputent sur la question de savoir auquel des deux appartient le fils, au père ou à la mère, et ils vous prient de juger entre eux. Sire, daignez dire à qui appartient le petit.

— Au père, répondit le roi.

À peine avait-il dit ces mots, le corbeau et le petit s’envolèrent à droite, et la femelle à gauche. Le roi prit l’enfant auprès de lui et le combla de bonnes grâces et d’honneurs. Il grandit et devint un beau jeune homme, épousa la fille du roi, et eut en héritage la moitié de son royaume.

Un jour, l’idée lui vint d’aller voyager par divers pays pour voir les hommes et se montrer à eux ; il partit. Il s’arrêta dans une certaine ville pour y passer la nuit ; le lendemain, en se levant, il ordonna qu’on lui apportât à laver. Le maître lui apporta de l’eau et la maîtresse une serviette ; le prince causa avec eux, et il reconnut… son père et sa mère. Il pleura de joie et se jeta à leurs pieds : puis il les emmena avec lui à la ville de Chvalinsk ; et ils y vécurent heureux tous

ensemble.

XXXII

LONG, LARGE ET CLAIRVOYANT

(CONTE BOHÊME)



Il y avait une fois un roi, et il était vieux, et il n’avait qu’un seul fils. Une fois il appela ce fils auprès de lui et lui dit :

— Mon cher fils, tu sais bien que je suis déjà vieux et que le soleil ne luira plus longtemps sur ma tête ; avant de mourir, je voudrais bien voir ma future belle-fille, ta femme. Marie-toi, mon fils.

Le prince répondit :

— Je voudrais bien, mon père, faire ta volonté ; mais je ne connais pas de fiancée.

Le vieux roi tira de sa poche une clef d’or et la donna à son fils : — Va-t’en là-haut, tout au haut de la tour ; regarde autour de toi, et tu me diras quelle est celle que tu choisis ?

Le fils du roi, immédiatement, monta au haut de la tour. Il n’y était jamais allé, et il ne savait pas ce qu’elle pouvait renfermer.

Quand il fut arrivé tout au haut de la tour, il vit dans le plafond de la dernière salle une porte de fer en forme de trappe ; il l’ouvrit avec la clef d’or, la souleva, et pénétra dans une grande salle ronde dont le plafond était bleu comme le ciel dans les nuits claires, et illuminé d’étoiles dorées ; le plancher était couvert d’un tapis de soie verte, et, autour du mur, il y avait douze fenêtres hautes avec des châssis d’or ; sur le cristal de chacune de ces fenêtres était peinte une jeune fille ; elles étaient toutes plus belles l’une que l’autre, et je m’étonne que le jeune prince, à force de les admirer, n’ait pas laissé ses yeux sur elles. Tandis qu’il les regardait ainsi, ne sachant laquelle choisir, ces vierges se mirent à remuer comme si elles étaient vivantes ; elles le regardaient, elles souriaient ; on eût dit qu’elles allaient parler.

Tout à coup le prince remarqua que l’une des fenêtres était cachée par un rideau blanc ; il l’écarta, et vit une jeune fille en robe blanche, ceinte d’une ceinture d’argent, avec une couronne de perles sur la tête : c’était la plus belle de toutes ; mais elle était triste et pâle comme si elle sortait du tombeau. Le prince resta longtemps devant cette image comme devant une apparition ; son cœur, en la contemplant, fut saisi de tristesse, et il s’écria :

— C’est celle-ci que je veux, et non une autre !

Comme il disait ces mots, la jeune fille baissa la tête, rougit comme une rose, et aussitôt toutes les autres images disparurent.

Quand il descendit et dit à son père ce qu’il avait vu, et quelle fiancée il avait choisie, le vieux roi fut saisi de tristesse, et lui dit :

— Tu as mal fait, mon fils, d’avoir découvert ce qui était caché ; tu t’es jeté dans un grand danger. Cette jeune fille est en la puissance d’un méchant enchanteur, dans un château de fer ; de tous ceux qui ont essayé de la délivrer, aucun jusqu’ici n’est revenu. Mais ce qui est fait est fait. La parole donnée est une loi. Va ! tente ta fortune, et reviens sain et sauf.

Le jeune prince se sépara de son père, monta à cheval, et partit à la recherche de sa fiancée. Et il traversa un grand bois, allant toujours devant lui, si bien qu’il se perdit. Tandis qu’il errait dans les fourrés, au milieu des ravins et des mares, il entendit tout à coup une voix qui criait :

— Holà ! hé ! Attendez !

Le prince regarda, et vit un homme très grand qui courait après lui :

— Attendez-moi, criait-il, prenez-moi à votre service ; vous n’aurez point à le regretter.

— Qui es-tu, dit le fils du roi, que sais-tu faire ?

— Je m’appelle Long ; et je sais m’allonger à volonté. Voyez-vous ce nid, là-haut, sur ce sapin ? Je puis vous l’attraper sans monter à l’arbre.

Et Long se mit à s’allonger, à s’allonger ; il fut bientôt aussi haut que l’arbre ; il prit le nid, et en un clin d’œil il se raccourcit et le donna au prince.

— Tu connais bien ton métier, dit celui-ci ; mais à quoi me servent des nids d’oiseau, si tu ne peux me faire sortir de ce bois ?

— C’est bien facile, dit Long.

Et il se mit à s’allonger jusqu’à ce qu’il fût trois fois plus haut que l’arbre le plus haut de la forêt. Il regarda autour de lui et dit :

— C’est de ce côté qu’il nous sera le plus facile de sortir.

Puis il se raccourcit, prit le cheval du prince par la bride, et marcha devant lui. Ils furent bientôt hors du bois. Devant eux, s’étendait une large plaine, terminée par de hauts rochers, gris comme les murs d’une grande ville. Ces rochers étaient couverts d’arbres.

— Seigneur, dit Long, voici venir mon camarade ; vous devriez bien aussi le prendre à votre service, il vous serait bien utile.

— Crie après lui et appelle-le, pour que je voie ce que c’est.

— Il est encore un peu loin, répliqua Long ; il n’entendrait guère ma voix, et il se passerait un long temps avant qu’il n’arrive ici, car il a beaucoup à porter. J’irai plutôt le chercher.

Et Long s’allongea tellement que sa tête se perdait dans les nuages ; il fit deux ou trois pas, prit son camarade sur ses épaules, et l’apporta devant le prince. C’était un gros joufflu ; il avait le ventre rond comme un muid.

— Qui es-tu ? demanda le prince, et que sais-tu faire ?

— Seigneur, je m’appelle Large, et je puis m’élargir à volonté.

— Montre un peu.

— Seigneur, sauvez-vous vite, bien vite dans le bois ! cria Large.

Et il commença à s’enfler.

Le prince ne comprenait pas pourquoi il lui disait de se sauver ; mais quand il vit Long se sauver dans le bois, il fit comme lui, et piqua des deux. Il n’était que temps, car Large l’aurait renversé avec son cheval, tant son ventre s’était brusquement élargi de tous côtés ; il remplissait tout l’espace aux alentours ; on eût dit une montagne.

Large cessa de s’enfler, respira bruyamment d’un souffle qui fit trembler les bois, et redevint ce qu’il était auparavant.

— Tu m’as chassé, dit le prince ; mais je ne trouverai pas tous les jours un gaillard tel que toi. Viens avec moi.

Ils continuèrent de marcher. Quand ils arrivèrent près des rochers, ils rencontrèrent un homme qui avait les yeux couverts d’un bandeau.

— Seigneur, dit Long, c’est notre troisième camarade ; vous feriez bien de le prendre à votre service, il ne mangerait certes pas votre argent pour rien.

— Qui es-tu ? demanda le prince ; pourquoi as-tu les yeux bandés ? Tu ne vois pas ton chemin.

— Bien au contraire, seigneur ; c’est justement parce que je vois trop, que je suis obligé de me bander les yeux ; je vois aussi bien que s’ils n’étaient pas bandés ; quand j’ôte mon bandeau, ma vue pénètre au travers de tout ; tout ce que je regarde prend feu, et ce qui ne peut brûler éclate en mille pièces. Je m’appelle Clairvoyant.

Et il se retourna vers le rocher, ôta son bandeau, et fixa sur le rocher ses yeux ardents. Le rocher se mit à craquer, à éclater en morceaux ; en quelques instants, il n’en resta qu’un monceau de sable. Dans ce sable, quelque chose brillait comme du feu. Clairvoyant alla le ramasser, et rapporta au prince un morceau d’or pur.

— Tu es un gaillard impayable, dit le prince ; bien fou qui ne te prendrait à son service. Puisque tu as de si bons yeux, dis-moi un peu si j’ai encore loin d’ici au château de fer, et ce qui s’y passe en ce moment.

— Si vous y alliez seul, dit Clairvoyant, vous n’y arriveriez pas d’ici à un an ; mais avec nous, vous y arriverez aujourd’hui même ; maintenant on y prépare à souper.

— Une princesse habite ce château. La vois-tu ?

— Un enchanteur la garde dans une haute tour sous des grilles de fer.

Le prince dit :

— Aidez-moi à la délivrer.

Ils promirent tous de la délivrer.

Et ils le conduisirent parmi ces roches grises, par la brèche qu’avaient faite les yeux de Clairvoyant, et par les rochers, les hautes montagnes et les bois profonds ; et toutes les fois que quelque obstacle se présentait sur la route, les trois camarades l’écartaient. Au moment du coucher du soleil, le prince vit le château de fer, et, après son coucher, il franchit le pont de fer qui mène à la porte ; dès que le soleil fut couché, le pont de fer se releva de lui-même, les portes se fermèrent tout à coup. Le prince et ses compagnons furent pris dans le château de fer.

Le prince mit son cheval à l’écurie, où tout était préparé pour lui, et ils marchèrent au château. Dans la cour, dans l’écurie, dans les salles du château, ils virent bien des gens richement habillés, seigneurs et serviteurs ; mais pas un d’entre eux ne bougeait, tous étaient pétrifiés. Ils traversèrent quelques pièces, et arrivèrent à la salle à manger. Elle était brillamment éclairée ; il y avait une table au milieu ; elle était couverte de mets et de boissons, et le couvert était mis pour quatre personnes. Ils attendirent, pensant que quelqu’un allait venir ; puis, voyant que personne n’arrivait, ils s’assirent, mangèrent et burent à volonté.

Après avoir bien mangé, ils regardèrent où ils pourraient dormir ; mais tout à coup la porte s’ouvrit, et l’enchanteur entra dans la salle : c’était un vieillard bossu, à long habit noir, la tête chauve, une barbe grise descendant jusqu’à ses genoux ; il avait, en guise de ceinture, trois cercles de fer. Il conduisait par la main une dame admirablement belle et vêtue de blanc. Elle avait sur elle une ceinture d’argent, une couronne de perles sur la tête ; mais elle était pâle et triste comme si elle sortait du tombeau.

Le prince la reconnut aussitôt et alla au-devant d’elle ; mais le magicien ne lui laissa pas le temps de parler, et il lui dit :

— Je sais pourquoi tu es venu. Soit ; prends-la si, pendant trois nuits, tu peux arriver à l’empêcher de t’échapper. Si elle t’échappe, tu seras pétrifié avec tes serviteurs, comme tous ceux qui sont venus avant toi.

Puis il montra à la princesse un siège, l’invita à s’asseoir, et partit.

Le prince ne pouvait détacher ses yeux de la princesse, tant elle était belle ! Il se mit à lui parler, lui demanda toutes sortes de choses ; mais elle ne répondait pas, elle ne souriait pas, elle ne regardait personne ; on eût dit qu’elle était de marbre. Il s’assit auprès d’elle et résolut de ne pas dormir de la nuit, pour qu’elle ne pût lui échapper. Pour plus de sûreté, Long s’allongea comme une courroie, et s’étendit le long du mur, tout autour de la salle ; Large se mit à la porte, et s’enfla de telle sorte, que même une souris n’aurait pas pu passer ; Clairvoyant s’appuya pour veiller à la colonne du milieu. Mais, en un clin d’œil, tous se mirent à dormir ; et ils dormirent toute la nuit.

Le matin, quand vint le jour, le prince se réveilla le premier… La princesse était partie. Que faire ?…

— Ne vous inquiétez pas, seigneur, dit Clairvoyant ; je la vois déjà. À cent lieues d’ici, il y a un bois ; au milieu du bois, un vieux chêne ; sur le haut de ce chêne, un gland ; ce gland, c’est elle ! Que Long me prenne sur ses épaules, et nous l’obtiendrons.

Long le prit aussitôt, s’allongea, et se mit en marche ; à chaque pas il faisait dix lieues, et Clairvoyant lui indiquait le chemin.

En moins de temps qu’il n’en faut pour faire le tour d’une chaumière, ils furent arrivés, et, au retour, Long donna le gland au prince.

— Seigneur, laissez-le tomber à terre.

Le prince le laissa tomber, et à l’instant la princesse apparut à ses côtés. Et, quand le soleil commença à se lever derrière les montagnes, la porte s’ouvrit bruyamment. L’enchanteur entra dans la chambre, et se mit à rire étrangement ; mais, quand il vit la princesse, il s’assombrit et se mit à grogner… Crac ! un de ses cercles de fer éclata et sauta par terre. Il prit la jeune fille par la main, et l’emmena.

Tout le jour suivant, le prince ne fit que courir dans le château et regarder toutes les merveilles qu’il renfermait. Partout il semblait que la vie se fût brusquement arrêtée. Dans une salle, il vit un prince qui tenait dans ses deux mains une masse d’armes et la brandissait d’un air menaçant ; mais le coup n’avait pas porté, il avait été pétrifié. Dans une autre pièce, il y avait un chevalier pétrifié, dans l’attitude de quelqu’un qui fuit. Il s’était heurté le pied contre le seuil de la porte, mais il n’était pas tombé. Sous une cheminée se trouvait un serviteur qui tenait d’une main un morceau de rôti, et, de l’autre, portait une bouchée à sa bouche ; la bouchée était restée en chemin. Il en vit bien d’autres encore dans l’attitude qu’ils avaient quand l’enchanteur leur dit :

— Soyez pétrifiés !

Dans le château, tout autour du château, tout était triste et morne : il y avait des arbres, mais sans feuilles ; il y avait des prairies, mais sans herbe ; il y avait une rivière, mais elle ne coulait pas ; pas un oiseau chanteur, pas une fleur, pas un poisson dans l’eau.

Le matin, à midi et le soir, le prince avec ses compagnons trouva dans le château un bon souper ; les mets s’apportaient eux-mêmes, les vins se versaient eux-mêmes.

Après le souper, les portes s’ouvrirent encore, et l’enchanteur ramena la princesse, pour que le prince la surveillât.

Tous se promirent bien de faire tous leurs efforts pour ne pas s’endormir ; mais cela ne servit à rien : ils s’endormirent. Quand le prince se réveilla le matin, et vit que la princesse avait encore disparu, il réveilla Clairvoyant.

— Lève-toi, Clairvoyant. Sais-tu où est la princesse ?

Clairvoyant s’essuya les yeux, regarda et dit :

— Je la vois. À deux cents lieues d’ici, il y a une montagne ; dans cette montagne, un rocher ; dans ce rocher, une pierre précieuse. Cette pierre précieuse, c’est elle. Que Long me porte là ; nous la trouverons bien.

Long le prit aussitôt sur ses épaules, s’allongea et se mit en marche. À chaque pas, il faisait vingt lieues. Clairvoyant fixa sur la montagne ses yeux ardents ; la montagne éclata et sauta en mille morceaux : parmi eux scintillait la pierre précieuse. Ils la prirent et l’apportèrent au prince ; il la laissa tomber à terre, et la princesse se dressa devant lui. Quand l’enchanteur vint et qu’il la vit, ses yeux étincelaient de rage… Crac ! encore un cercle éclata et tomba. Il emmena la princesse en grognant.

Ce jour-là, tout se passa comme la veille. Après le souper, l’enchanteur ramena la princesse, regarda le prince dans le blanc des yeux, en disant :

— Nous verrons bien qui de nous deux l’emportera !

Ils se donnèrent, ce jour-là, le plus grand mal pour échapper au sommeil ; ils ne voulurent pas même s’asseoir, mais marcher toute la nuit. Tout cela fut en vain. Ils s’assoupirent l’un après l’autre, et la princesse leur échappa.

Le lendemain matin, ce fut encore le prince qui s’éveilla le premier. Ne voyant pas la princesse, il éveilla Clairvoyant.

— Lève-toi, Clairvoyant ; regarde où est la princesse ?

Clairvoyant regarda longtemps dehors.

— Oh ! seigneur, elle est loin ! bien loin ! À trois cents lieues d’ici, il y a une mer noire ; au milieu de cette mer, un coquillage gît au fond ; dans ce coquillage est un anneau d’or ; cet anneau d’or, c’est elle. Ne vous inquiétez pas, nous l’aurons. Mais, aujourd’hui, Long doit prendre Large avec lui ; nous en aurons aussi besoin.

Long prit sur une épaule Clairvoyant, sur l’autre Large, s’allongea et se mit en marche. À chaque pas, il faisait trente lieues. Quand ils furent arrivés auprès de la mer noire, Clairvoyant lui montra à quel endroit il devait chercher cette coquille.

Long étendit sa main autant que possible, mais il ne put cependant arriver au fond.

— Attendez, camarades, attendez un instant ; je vais vous aider, dit Large.

Et il s’enfla autant que son ventre le permettait : puis il se coucha sur le bord et but.

Au bout d’un instant, l’eau baissa tellement, que Long atteignit sans peine le fond, et retira l’anneau. Puis il prit ses camarades sur ses épaules, et ils se mirent en marche pour retourner au château. Mais, en route, il lui était difficile de courir, parce que Large avait dans son ventre la moitié de la mer. Long le jeta par terre dans une large vallée : Large fit, en tombant, un bruit pareil à celui d’un sac qui tombe du haut d’une tour. En un instant, la vallée fut remplie d’eau et changée en un grand lac. Large lui-même eut grand’peine à en sortir.

Cependant le prince était bien inquiet dans le château ; l’aurore commençait à paraître et ses serviteurs ne revenaient pas ; plus la lueur augmentait, plus son inquiétude augmentait aussi. Une sueur mortelle coulait sur son front.

Bientôt le soleil apparut, comme un filet rouge, à l’orient ; la porte s’ouvrit brusquement, et l’enchanteur se montra sur le seuil. Il regarda tout autour de la chambre, et, voyant que la princesse n’y était pas, il se mit à rire d’un vilain rire. Mais tout à coup, crac ! une fenêtre éclata en morceaux, un anneau d’or tomba sur le plancher. La princesse était là. Clairvoyant, voyant ce qui se passait dans le château, et en quel danger le prince était, l’avait dit à Long. Long avait fait un pas, et avait jeté l’anneau par la fenêtre.

L’enchanteur rugissait de rage à faire trembler le château… Tout à coup, crac !… le troisième cercle de fer se brisa et tomba par terre, et l’enchanteur devint un corbeau et s’envola par la fenêtre brisée.

Aussitôt la belle dame se mit à parler, et remercia le prince de l’avoir délivrée, non sans rougir comme une rose.

Dans le château et autour du château, tout redevint vivant : celui qui brandissait la masse d’armes la jeta en l’air ; celui qui s’était heurté contre le seuil tomba par terre, mais il se releva aussitôt ; celui qui était auprès de la cheminée porta le morceau à sa bouche et continua de manger. Chacun acheva ce qu’il avait commencé.

Les chevaux hennissent dans les écuries, les arbres verdissent autour du château, les prairies fleurissent, l’alouette vole dans l’air, les poissons frétillent dans l’eau. Tout est vie ! tout est joie !

Beaucoup de seigneurs entrèrent dans la chambre où était le prince, et tous le remercièrent de leur délivrance.

Il leur dit :

— Vous n’avez point à me remercier ; si je n’avais pas eu mes fidèles serviteurs, Long, Large et Clairvoyant, je serais devenu ce que vous avez été.

Aussitôt après, il se mit en route pour aller retrouver son père, le vieux roi, avec sa fiancée et ses serviteurs.

Le roi pleura de joie du bonheur de son fils : il pensait qu’il ne reviendrait plus. Peu de temps après, la noce eut lieu avec une grande pompe ; elle dura trois semaines. Tous les seigneurs que le prince avaient délivrés y furent invités. Après la noce, Long, Large et Clairvoyant annoncèrent au jeune prince qu’ils retournaient dans le monde chercher du travail. Le jeune roi fit tous ses efforts pour les retenir auprès de lui :

— Je vous donnerai tout ce que vous voudrez tant que vous vivrez, et vous n’aurez rien à faire.

Mais cette existence paresseuse ne leur plut pas : ils prirent congé de lui et s’en allèrent, et depuis ce temps-là ils errent par le monde.


XXXIII

LA RECETTE DU SOLDAT


(CONTE RUSSE)



Un soldat vint, un jour, loger chez une bonne femme.

— Eh ! bonjour, la vieille ! y a-t-il quelque chose à manger ?

— Oui, tu peux prendre tes affaires au clou, répond la vieille

— As-tu donc les oreilles bouchées ?

― Oui, tu peux aller te coucher.

— Attends, vieille sorcière, je te guérirai de ta surdité. Et, montrant les poings : — Allons, sers la table.

— Je n’ai rien, mon fils !

— Fais-moi de la bouillie.

— Avec quoi, mon fils ?

— Donne-moi une hache, je ferai de la bouillie avec.

— C’est étrange ! se dit la vieille ; voyons un peu comment il fait de la bouillie avec une hache.

Elle lui apporta une hache ; le soldat la prit, la mit dans le pot, versa de l’eau, et voilà la hache qui bout.

Il la fait cuire, cuire, et goûte :

La bouillie serait excellente, dit-il, si l’on y ajoutait seulement un peu d’orge.

La vieille apporte de l’orge.

Il fait cuire, cuire, et goûte :

— C’est parfait ; il ne manque plus qu’un peu de beurre.

La vieille apporte du beurre. Le soldat fait cuire la bouillie.

— Maintenant, la vieille, apporte du pain et du sel, et prends ta cuiller ; nous allons manger la bouillie.

Ils avalèrent le tout.

— Mais quand donc, demanda la bonne femme, mangerons-nous la hache ?

— Elle n’est pas encore tout à fait cuite. Je finirai de la faire cuire en route. Elle me servira pour mon déjeuner de demain.

Et il fourra la hache dans son sac, dit adieu à la vieille, et le voilà parti pour un autre village[13].


FIN


TABLE DES MATIÈRES
TABLE DES MATIÈRES






  1. On trouvera un résumé des mythes slaves dans ma brochure : Esquisse sommaire de la mythologie slave. Paris, Leroux. 1882.
  2. Instrument de musique à cordes.
  3. On peut comparer à ce conte la fable de La Fontaine qui a pour titre : Borée et Phébus livre VI, 3.
  4. On appelle Slovaques les Slaves du nord de la Hongrie, dont la langue se rapproche de la langue bohême ou tchèque.
  5. Ce personnage se rencontre très souvent dans les contes russes. C’est, dit M. Ralston, une des nombreuses incarnations de l’esprit noir qui prend tant de formes dans les contes populaires. Tantôt on le représente sous une forme analogue à celle d’un serpent, tantôt on le figure moitié serpent et moitié homme ; dans quelques contes, il se présente sous l’aspect de l’homme. Certains mythologues dérivent son nom de Kost (os), d’où vient un verbe qui signifie ossifier, pétrifier. (Ralston, Russian Folk-tales, Londres, 1873). Voir, dans mes Études slaves, Voyageurs anglais en Russie.
  6. Voir, sur ce personnage mythique, M. Ralston, Russian Folk-tales, Londres, 1873, et mes Études slaves, Paris, 1875.
  7. J’ai supprimé ici quelques détails qui sont répétés plus loin.
  8. Mesure russe valant environ 70 centimètres.
  9. Pourquoi le cacher ? Sans doute parce que le seigneur, qui joue un rôle fort ridicule dans ce conte, avait le droit de s’approprier tous les trésors que découvraient ses paysans.
  10. Le mot qui signifie renard (lisa, lisitsa) est en russe du féminin.
  11. Kot, en russe chat ; le mot est formé sur Timofei, Timothée.
  12. Diminutif de Basile.
  13. Nous avons, en France, un conte populaire semblable, la Soupe au caillou.