Au service de la France/T4/Ch II

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Plon-Nourrit et Cie (4p. 26-61).


CHAPITRE II


Feuillets de journal. – M. Paléologue désigné pour succéder à M. Delcassé. – La campagne de M. Calmette. – Les « verts ». – Dîner à l’ambassade d’Allemagne. – M. de Wangenheim. – L’amiral de Tirpitz. – L’emprunt turc. – Djavid Bey. – L’Allemagne et les colonies portugaises. – Le commandement à Scutari.


Pendant que M. Gaston Doumergue avait quotidiennement à résoudre les plus graves problèmes de politique extérieure, il était, comme moi-même, obsédé de beaucoup d’autres soucis. Ce n’est pas sans un serrement de cœur qu’après tant d’années écoulées, et quelles années ! je parcours maintenant les notes jetées, aux heures de solitude, sur mes vieux carnets. Comme Silvio Pellico dans le cloître de Santa Margherita, je faisais le mie prigioni au Palais de l’Élysée. Triste maison dont les parties les plus anciennes ne dataient pas de deux siècles et dont la salle la plus récente n’avait pas vingt ans, j’avais beau interroger sa médiocre histoire ; dans ces salons d’une banalité dorée, rien ne parlait à mon imagination. C’est à peine si parfois, au cours d’une rêverie fugitive, je voyais apparaître sur les murs de mon cachot des projections confuses : silhouette de la marquise de Pompadour, fantôme du financier Beaujon, fêtes champêtres du hameau de Chantilly, ménage princier de Murat et de Caroline Bonaparte, pâle figure de Napoléon, qui signe sa seconde abdication, cadavre du duc de Berry, prince Président entouré de Persigny, de Morny et de Saint-Arnaud et préparant avec eux son Deux-Décembre, puis rapide défilé des magistrats républicains, Grévy démissionnaire, Carnot assassiné, Casimir-Perier démissionnaire, Félix Faure expirant, MM. Loubet et Fallières arrivant sans trop d’encombre au terme normal de leur présidence et visiblement heureux d’en être déchargés.

Mes entretiens avec M. Doumergue et avec quelques-uns des ministres, d’assez rares visites d’hommes politiques, les séances des conseils, la lecture des comptes rendus parlementaires, voilà tout ce qui me rattachait à la vie publique. Je n’avais, d’ailleurs, nullement à me plaindre du cabinet radical. Il me témoignait une déférente confiance. Il gouvernait ; je présidais ; il ne doutait pas de ma loyauté. Dans les conseils qui se tenaient à l’Élysée, je disais librement mon opinion sur toutes choses, mais je n’avais pas la vaine prétention de l’imposer aux ministres responsables. Avec un jugement très sûr et très fin, M. Doumergue s’expliquait sur les affaires extérieures. M. Bienvenu-Martin, garde des Sceaux, présentait des observations discrètes, mais sages et pertinentes. M. René Renoult, ministre de l’Intérieur, qui avait été, en janvier 1913, un de mes adversaires les plus passionnés, mais qui avait toujours eu avec moi, au barreau, d’excellentes relations confraternelles, me témoignait des égards irréprochables, tout en me laissant par principe dans l’ignorance de son action administrative. M. Caillaux gérait les finances avec une compétence exceptionnelle et avec un très élégant savoir-faire.

Peut-être diminuait-il un peu son autorité par le soin excessif qu’il prenait de l’affirmer et de la mettre en lumière. Il débordait volontiers de son cadre et, après avoir été président du Conseil, se résignait mal aux modestes fonctions de ministre. M. Noulens, dont le visage débonnaire n’avait rien de martial, défendait comme un bon capitaine l’armée dont il était le chef. M. Monis, excellent avocat girondin, dont la voix musicale dominait aisément le tumulte des assemblées, remplissait consciencieusement son devoir de ministre de la Marine. M. Viviani, grand maître de l’Université, mettait au service des lettres et des arts son magnifique talent d’orateur. Mon ancien collègue de 1912, M. Fernand David, dirigeait les Travaux publics avec le même soin qu’il avait fait le ministère du Commerce. Chargé de ce dernier département, M. Malvy, dont le regard noir et fiévreux, le teint un peu jaune, la poitrine rentrée, semblaient annoncer une santé fragile, dépensait, au contraire, dans la vie politique, une infatigable activité. C’était un remarquable manœuvrier parlementaire, qui exerçait sur les groupes de gauche une influence grandissante. M. Maurice Raynaud, ancien avoué au tribunal de la Seine, dirigeait le ministère de l’Agriculture avec un radicalisme parfois un peu chicanier. Mon ami M. Albert Lebrun présidait avec autant de tact que de clairvoyance aux destinées de notre empire colonial. Le regretté M. Métin, ministre du Travail, était un homme laborieux et cultivé, qui restait volontairement effacé. M. René Renoult était doublé, à l’Intérieur, d’un sous-secrétaire d’État fort intelligent, qui devait fournir une belle carrière, M. Raoul Péret. M. Noulens avait, lui aussi, à la Guerre, un sous-secrétaire d’État en la personne de M. Maginot, qui allait bientôt se conduire si vaillamment devant Verdun et qui se consacrait déjà, avec une patriotique ferveur, à l’étude des questions militaires. Les Beaux-Arts étaient, en outre, confiés à M. Jacquier et la Marine marchande à M. Ajam{{refl|[[1}}. La plupart de ces sénateurs ou de ces députés avaient voté l’année précédente pour M. Pams. Quelques-uns même n’étaient pas consolés de son échec. Mais tous reconnaissaient que, dans l’exercice de mes fonctions, je me conformais scrupuleusement aux règles constitutionnelles et peu à peu leur attitude semblait devenir si confiante qu’en fermant un instant les yeux, j’aurais pu me faire l’illusion d’être le Président de leur choix.

La politique intérieure n’en ajoutait pas moins ses tracas à ceux de la politique extérieure. Je ne m’attarderai pas à reproduire ici tous les feuillets auxquels j’ai confié mes tristesses. Je me bornerai à extraire de mes notes quotidiennes et à éclairer de quelques commentaires les passages indispensables à l’intelligence des principaux événements qui ont marqué les premiers mois de l’année.



1. Voir L’Europe sous les armes, p. 345.


Mercredi 7 janvier[modifier]

M. Doumergue vient, avec un peu de surprise, m’informer que M. Théophile Delcassé n’entend pas accepter le renouvellement de sa mission semestrielle d’ambassadeur à Saint-Pétersbourg. L’ancien ministre aura passé une année au poste que MM. Briand et Jonnart lui ont confié, mais il n’y veut pas rester davantage. Il n’invoque que des raisons de convenance personnelle. Aucun dissentiment ne s’est produit entre le gouvernement et lui. M. Doumergue désirerait, me dit-il, le remplacer par M. Maurice Paléologue, directeur des affaires politiques au quai d’Orsay, qui est en ligne pour une ambassade, et nommer à cette direction M. de Margerie, actuellement directeur adjoint, dont il apprécie beaucoup la finesse et l’expérience. Il craint que M. Paléologue ne soit guère tenté par les brumes de la Néva et n’ait plutôt les yeux tournés vers le ciel d’Italie. Mais l’ambassade de Rome n’est pas vacante et, si elle le devenait, MM. Léon Bourgeois et Stephen Pichon se mettraient, sans doute, sur les rangs. M. Doumergue, qui préférerait, de la part de M. Paléologue, une acceptation volontaire à un acte d’obéissance résignée, me prie de l’aider à convaincre son collaborateur. Je le fais venir à mon cabinet. Incontestablement, il manque d’enthousiasme. Il craint d’avoir en Russie la nostalgie de la Méditerranée. Il s’incline cependant de bonne grâce devant le désir de son président du Conseil.


Jeudi 8 janvier[modifier]

Le Figaro publie ce matin, sous la signature de son directeur, M. Gaston Calmette, un article très vif, où M. Caillaux est accusé de s’être procuré des fonds électoraux par des procédés indélicats. Cette agression n’est ni dans la manière habituelle du journal de la rue Drouot, ni dans celle de M. Calmette, qui a été jusqu’ici le plus courtois des publicistes. Je le connais depuis longtemps. C’est un esprit charmant et délicat. Depuis que s’est formé un ministère radical, auquel il n’est point favorable, il a eu la discrétion de ne jamais plus me venir voir à l’Élysée. J’ignore donc les influences qui ont pu s’exercer sur lui et je suis très étonné de la nouvelle allure de sa polémique. Je ne le suis pas moins des faits qu’il allègue. Je n’en ai point entendu parler et ils ne paraissent guère vraisemblables. J’ai entendu dire, il est vrai, par des députés modérés, que si le ministre des Finances favorisait, en ce moment, I’admission d’emprunts étrangers, c’était parce qu’ils procuraient, à la veille du scrutin, des fonds électoraux. Mais le Figaro raconte des choses encore moins élégantes, que les adversaires les plus malveillants ne m’ont jamais rapportées. Il y a conseil des ministres aujourd’hui. M. Caillaux en profite pour s’expliquer. Très irrité de l’attaque imprévue dont il est l’objet, il s’exprime avec une véhémente indignation sur le compte de M. Calmette et, le visage congestionné, il rédige fébrilement, devant ses collègues et devant moi, un démenti pour la presse. Il me laisse, du reste, l’impression de l’innocence calomniée.


Samedi 10 janvier[modifier]

M. Delcassé télégraphie à M. Gaston Doumergue que M. Kokovtzoff est venu le voir à l’ambassade de France et lui a fait la communication suivante. Pour remplir l’engagement, auquel il a souscrit, d’exécuter en quatre années les lignes stratégiques reconnues nécessaires par les États-majors alliés, le gouvernement russe doit s’imposer dès maintenant un effort considérable et ouvrir simultanément une multitude de chantiers. Si l’on ajoute aux 5 320 kilomètres de lignes stratégiques 11 000 kilomètres de lignes économiques concédées, c’est plus de 16 000 kilomètres qu’il s’agit d’entreprendre à la fois. M. Kokovtzoff ne demande pas à augmenter le chiffre total des emprunts autorisés, mais il désire porter de 500 millions à 600 la première annuité, étant entendu que la cinquième serait réduite à 400 millions. D’accord avec M. Joseph Caillaux, M. Doumergue donne son assentiment à cette combinaison. Ni le président du Conseil, ni le ministre des Finances, ne veulent modifier la politique antérieure de l’alliance franco-russe. Ils la considèrent comme purement défensive et la pratiquent comme leurs devanciers.


Lundi 12 janvier[modifier]

M. Gaston Calmette maintient ses allégations et y ajoute des accusations nouvelles. Ce soir même, les personnes qu’il met en cause protestent toutes contre son récit. Il me semble de plus en plus probable qu’il a dû être mystifié par des ennemis politiques ou privés de M. Joseph Caillaux.


Mardi 13 janvier[modifier]

Calmette réplique vigoureusement aux démentis et ne retire rien de ses articulations. L’opinion s’excite et se partage en deux camps. Comme au temps de l’affaire Dreyfus, voilà Paris en proie à une sorte de guerre civile. Au conseil des ministres, M. Caillaux est aussi calme et aussi maître de lui qu’il était, l’autre jour, nerveux et agité. Avec une belle tranquillité, il donne lecture d’une lettre qu’il adresse à la Commission du budget et dans laquelle il expose ses plans financiers : un impôt sur le capital, auquel seront assujetties toutes les fortunes supérieures à 30 000 francs ; une déclaration quinquennale du contribuable. Aucun ministre n’élève la plus timide objection. Mon irresponsabilité me laisse à peine le droit d’esquisser de discrètes réserves, auxquelles personne ne s’arrête, et le programme est adopté. Ce n’est, après tout, qu’un programme.

Mercredi 14 janvier[modifier]

M. Perchot, sénateur radical, vient médire qu’il serait désirable d’arrêter la campagne de M. Calmette. Elle irrite profondément les amis de M. Caillaux. Certains d’entre eux, paraît-il, ont la perfidie de m’en attribuer l’inspiration. Je réponds à M. Perchot que de tels soupçons ne m’atteignent pas. Ils ne déshonorent que les hommes qui sont capables de les concevoir ou de les propager. Certes, j’arrêterais volontiers la campagne, si j’en avais le moyen ; mais comment M. Calmette, que je savais très jaloux de son indépendance, accueillerait-il mon intervention ? Et quelle efficacité aurait-elle ?

Peu après, M. Caillaux arrive lui-même à l’Élysée et je ne sais pourquoi il me rappelle aujourd’hui le mot de Richelieu : « Les plus grands esprits sont plus dangereux qu’utiles au maniement des affaires. S’ils n’ont beaucoup plus de plomb que de vif-argent, ils ne valent rien pour l’État. » — « Je ne vous dérangerais pas, me dit le ministre des Finances, s’il ne s’agissait d’une question très grave. Je viens d’être avisé que le Figaro est sur le point de publier les déchiffrements des télégrammes allemands de 1911, ceux dans lesquels M. de Lancken rend compte à Berlin des conversations qu’il a eues avec M. Fondère. Par cette publication, M. Calmette risque de provoquer les plus fâcheuses complications internationales. Si elle a lieu, il va sans dire que le gouvernement, pour dégager sa responsabilité, sera obligé de déclarer que les pièces sont fausses et de poursuivre le journal. » — « Il est certain, remarqué-je, que la divulgation de ces déchiffrements serait chose très regrettable et peut-être très périlleuse. Mais il me paraît bien difficile de faire venir M. Calmette à l’Élysée. Si ensuite, et malgré moi, il continue encore la campagne, il se trouvera, de nouveau, des gens pour prétendre que je l’ai inspirée. » — « C’est vrai, il y a déjà des personnes assez bêtes pour le croire. » — « Bêtes, en effet, car si j’étais homme à vous nuire, je n’inspirerais pas une campagne de ce genre ; elle est si violente qu’elle ne sert que vous. » — « Je comprends que vous ne voyiez pas M. Calmette, mais il a des amis qui sont les vôtres. » — « Voulez-vous dire que vous me sauriez gré de voir M. Briand ou M. Barthou ? » — « Je n’ai guère confiance en M. Briand, me répond M. Caillaux ; mais M. Barthou comprendra, sans doute, la gravité d’une indiscrétion. » — « Je veux bien le faire venir dès aujourd’hui. » — « Dites-lui, continue M. Caillaux, qui prend un air à la fois hautain et détaché, dites-lui que, si les télégrammes sont authentiques (les voici et, du reste, ce sont ceux que nous avons connus, vous et moi, il y a deux ans), les allégations qu’ils contiennent sont fausses et les faits dénaturés. » — « Je lui dirai que vous contestez ces allégations, mais je lui dirai surtout que la publication serait grosse de dangers. » — « De telles campagnes sont odieuses. » — « Elles sont certainement très regrettables. Mais laissez-moi vous dire que, dans la lutte entre M. Briand et vous, c’est vous qui avez commencé. » — « Oui, j’ai peut-être eu tort de le traiter d’endormeur, mais ce n’était là qu’une accusation d’ordre politique ; et lui, il m’a répondu par des injures. L’autre jour encore, dans son discours de Saint-Étienne… » — « Il était convaincu que vous le faisiez attaquer dans de petits journaux, qui paraissent vous être tout dévoués. » — « Ah ! le Bonnet rouge ! Je n’ai jamais donné un sou à cette feuille, qui a, d’ailleurs, outragé mon excellent ami M. Paul Deschanel autant que vous et M Briand. Je ne m’abaisserai jamais à de tels procédés. »

Sur ces assurances, M. Caillaux s’en va et je fais appeler M. Barthou. Il me promet de voir M. Calmette dès ce soir et de lui signaler le danger qu’il y aurait à informer publiquement l’Allemagne que des services français ont, en 1911, déchiffré ses télégrammes officiels. Elle s’en doute et ne se gêne pas pour en faire autant. Mais ce sont des pratiques qu’il n’est pas d’usage d’étaler sous les yeux du monde entier.


Vendredi 16 janvier[modifier]

Reçu M. Louis Barthou. Il a, me dit-il, vu M. Calmette, qui lui a promis de ne faire, ni maintenant, ni plus tard, aucune allusion aux mystérieux « verts » et qui lui a donné l’assurance que M. Briand était tout à fait étranger aux articles du Figaro. M. Barthou a directement transmis ce témoignage à M. Caillaux. M. Calmette, à qui M. Barthou avait donné le conseil de ne pas continuer ses attaques, et surtout de ne pas toucher à la politique étrangère, a paru disposé à tenir compte de ces recommandations.


Lundi 19 janvier[modifier]

Le Figaro a cependant poursuivi la série de ses articles. M. Caillaux en demeure visiblement affecté.

Le général Picquart est mort à Amiens d’une chute de cheval. Il a demandé dans son testament que ses obsèques fussent très simples et que les honneurs militaires ne lui fussent même pas rendus.


Mardi 20 janvier[modifier]

Le gouvernement désire, malgré tout, qu’en souvenir du rôle joué par le général Picquart dans l’affaire Dreyfus, ses funérailles aient lieu avec quelque solennité et aux frais de l’État. Il fait part de ce désir à la famille, que de pieux scrupules empêchent d’abord d’accepter et qui ne s’incline que devant le vote du Parlement.

Rompant avec la tradition de mes prédécesseurs à la présidence, je dîne ce soir à l’ambassade d’Allemagne. Jusqu’ici, les ambassadeurs étaient invités à l’Élysée, mais le Président de la République, n’acceptait pas leurs invitations, pour n’être pas exposé, par la fiction de l’exterritorialité, à se rendre en terre étrangère et surtout en pays allemand. Je ne vois aucune bonne raison de maintenir un usage qui ressemble à une bouderie. J’ai donc promis au baron de Schœn d’aller passer quelques heures dans le bel hôtel de la rue de Lille, que le roi de Prusse a acheté à si bon compte en 1815, qui était resté plein du souvenir d’Eugène de Beauharnais et de la Reine Hortense, et que l’Allemagne moderne a exorcisé par l’envoi d’un grand portrait de Guillaume II. Parmi les convives, MM. Doumergue, Ribot, Stephen Pichon. Le baron de Schœn m’accueille avec affabilité et bonhomie. Il me présente M. de Wangenheim, ambassadeur d’Allemagne à Constantinople, qui est de passage à Paris et ne s’y sent pas dépaysé. C’est un grand homme froid, positif, à l’esprit net et au langage impérieux. Il est convaincu que jamais les Turcs ne laisseront donner à la Grèce Chio et Mitylène. Ils ne s’inclineront pas même devant une volonté, formellement exprimée et notifiée, de toutes les puissances européennes. M. de Wangenheim affecte d’être assez préoccupé de la politique que suit, d’autre part, la Russie dans les affaires arméniennes. Il craint que le gouvernement de Saint-Pétersbourg ne se réserve là un prétexte pour entamer le partage de l’Asie Mineure et pour s’ouvrir ou se ménager la route de Constantinople. Il voudrait que, pendant un an ou dix-huit mois, des inspecteurs généraux européens fussent chargés d’étudier un plan de réformes en Arménie et que ces réformes ne fussent définitivement arrêtées qu’à la fin de cette enquête. Aujourd’hui, dit-il, on travaille sur des données incertaines. Pendant les recherches des inspecteurs, l’Europe resterait saisie de la question. On éviterait ainsi le danger d’un tête-à-tête entre la Russie et la Turquie.

À part cette brève conversation, je n’échange avec les invités, et avec M. de Schœn lui-même, que d’agréables propos de salon. Mais ma seule présence, annoncée par la presse, et prolongée volontairement assez tard dans la soirée, a une signification politique. Elle marque nettement que la France n’a dans sa manière de comprendre la paix ni réticence ni arrière-pensée2.



2. Voir Von Sarajevo bis Versailles, par M. KARL RENÉ, consul allemand et conseiller aulique.


Samedi 24 janvier[modifier]

Dans la matinée, par un froid très vif, je me rends en coupé à la gare du Nord, pour y saluer la dépouille mortelle du général Picquart. Dans une grande cour bordée par les voies de garage, des places glaciales ont été réservées pour les corps constitués. Un catafalque majestueux a été dressé à l’entrée d’un pavillon à marchandises. Mon ami M. Edmond Gast, parent du général, est debout, très ému, au pied du cercueil. Je lui ai déjà écrit, je lui exprime de nouveau ma sympathie et vais me mêler au groupe des ministres, des sénateurs, des députés, des magistrats en robes, auxquels se sont joints quelques fidèles et beaucoup de curieux. Des revenants de la fameuse Affaire, écrivains ou artistes, tels qu’Ajalbert, F. Desmoulin, Bruneau, viennent me serrer la main. Pauvre Picquart ! Quelle noble, mais paradoxale destinée a été la sienne ! Lui, antisémite déclaré, il a défendu, avec autant de vaillance que de loyauté, le capitaine Dreyfus condamné par erreur. Lui, discret et presque timide, il a bravé toutes les injures, toutes les calomnies, tous les supplices, par scrupule de conscience et par passion de la vérité. Lorsque la France a eu les yeux dessillés, il est apparu à tous comme une victime du devoir et comme le meilleur champion du droit. Le gouvernement et les Chambres ont tenu à honneur de lui accorder les plus éclatantes réparations. Il s’est trouvé alors, dans une vie plus tranquille, un peu inégal à la célébrité qu’il avait conquise. Il a pâli auprès de l’image qu’il avait donnée de lui-même. Soit comme ministre, soit comme général, il a gardé un air insouciant, effacé, presque absent, une sorte de dilettantisme élégant et froid, qui contrastait avec l’énergie dont il avait fait preuve. Il semblait se survivre à contre-cœur et restait comme étonné de son grand passé.


Dimanche 25 janvier[modifier]

M. Gaston Doumergue me communique la dépêche suivante, que vient de lui adresser M. Jules Cambon : « Berlin, le 19 janvier 1913. Absolument secret. L’amiral de Tirpitz a eu avec Mme de Faramond, femme de notre attaché naval, chez le chef d’État-major de la marine, une conversation des plus curieuses. Mme de Faramond, Américaine d’origine, jouit ici d’une situation particulière à la Cour par le fait qu’une de ses sœurs avait épousé le baron Speck de Sternberg, qui fut ambassadeur d’Allemagne à Washington et l’un des amis particuliers de l’Empereur. M. de Tirpitz désirait ardemment que cette conversation me fût rapportée. J’ai prié notre attaché naval de m’en faire un compte rendu tout personnel. J’ai l’honneur de transmettre ce compte rendu à Votre Excellence, en la priant de lui garder un caractère absolument secret. La personnalité de M. de Tirpitz est considérable. Ses paroles ont une importance que nous ne pouvons nous dissimuler. Elles reflètent évidemment les préoccupations que l’on a en haut lieu, surtout si on les rapproche de certains propos de l’Empereur et du général de Moltke que j’ai rapportés en leur temps à votre prédécesseur. Il est clair que l’Allemagne souhaiterait de voir revenir le temps où elle nous prêtait son appui dans l’affaire tunisienne et où les difficultés égyptiennes nous tenaient séparés de l’Angleterre. L’amiral de Tirpitz a toujours été profondément hostile à l’Angleterre. Nous le considérions comme animé d’un esprit pangermaniste qui en faisait pour nous un adversaire redoutable. Son langage actuel et l’espèce d’émotion qu’il a eue en parlant à son interlocutrice ne sont pas le fait du hasard chez un homme de cette nature d’esprit. On peut se demander si certains bruits qui courent de la chute possible du chancelier et de son remplacement par M. de Tirpitz ne reposent pas sur un fondement sérieux et si l’amiral de Tirpitz n’a pas voulu écarter certaines préventions qu’il sent bien que nous pourrions avoir à son sujet. Signé : Jules CAMBON. »

À cette dépêche est annexé le compte rendu rédigé par M. de Faramond : « Monsieur l’ambassadeur, j’ai dîné mercredi soir chez l’amiral von Pohl, chef d’Ëtat-major général de la marine allemande. Le secrétaire d’État à la marine assistait à ce dîner. Aussitôt sorti de table, l’amiral de Tirpitz s’est avancé vers ma femme et, l’ayant entraînée dans un coin du salon, il a, sans préambule, commencé une longue tirade sur les relations franco-allemandes, avec l’intention bien évidente que ses propos nous fussent répétés. L’amiral de Tirpitz, ordinairement fort calme, a parlé avec une volubilité et une exaltation dont il n’est pas coutumier. Dans ses allusions à la politique anglaise, il y avait de l’exaspération. Ma femme, qui parle l’allemand aussi bien que le français, a écouté attentivement le secrétaire d’État et ne l’a interrompu que pour faire l’observation qui a amené la réplique sur laquelle s’est terminé l’entretien. « Pourquoi, a dit l’amiral de Tirpitz, la France persiste-t-elle à nous bouder ? Il y a, je le sais, de terribles souvenirs entre nos deux pays. Mais, après tout, le mal que nous vous avons fait il y a quarante-trois ans est bien peu de chose en comparaison des défaites et des humiliations que, pendant cent cinquante ans, vous nous avez infligées. Pourquoi la France et l’Allemagne ne se considéreraient-elles pas comme quittes et ne se tendraient-elles pas la main ? Vous m’objecterez : l’Alsace-Lorraine. Oui, tout est là. Mais croyez-vous qu’il ne soit pas aussi pénible pour nous d’être dans ce pays que pour vous de l’avoir perdu ? Trouvez-vous notre situation enviable en Alsace-Lorraine ? C’est une question d’ordre purement militaire qui nous a mis dans l’obligation d’occuper une partie de la Lorraine française. Nous n’avons pris Metz qu’à notre corps défendant, pour assurer la paix dans l’avenir. Si la France voulait renoncer à faire, à propos de l’Alsace-Lorraine, une politique de sentiment, le rapprochement entre nous serait facile. Le bonheur et la prospérité de l’Alsace-Lorraine seraient la conséquence immédiate de ce rapprochement. Pour obtenir cela de vous, nous serions prêts à vous faire de grandes concessions : vous avez fondé dans l’Afrique du Nord un immense Empire ; vous avez pris le Maroc ; développez ce riche et magnifique pays ; nous vous l’abandonnons complètement, sans restriction ; faites-y ce que vous voudrez ; en échange, renoncez à une politique de sentiment au sujet de l’Alsace-Lorraine. Si la France, au lieu de mettre sa foi dans l’amitié anglaise, qui ne saurait être sincère, consentait à oublier le passé et nous tendait la main, la paix du monde serait assurée et un magnifique avenir s’ouvrirait pour nos deux pays. L’alliance franco-anglaise est un contresens. L’Angleterre est la plus égoïste des nations ; elle ne songe qu’à ses propres intérêts et ne tient jamais ses engagements envers ses alliés ou ses amis. À l’heure critique, elle vous lâchera. L’ambition démesurée des Anglais entraînera un jour pour vous et pour nous une catastrophe dont ils tâcheront de bénéficier. » À ce moment, ma femme a interrompu le secrétaire d’État, pour lui dire : « Mais, Excellence, vous parlez comme si un grand danger menaçait. Qui songe à déchaîner une guerre ? » — « Ce n’est pas nous, a répliqué l’amiral de Tirpitz. Jamais nous ne vous déclarerons la guerre. Je ne crois pas non plus qu’en France, on désire la guerre, quoiqu’on n’ait pas chez vous une idée très exacte de notre puissance militaire. Dites-vous bien que, jamais, à aucune époque de notre histoire, notre armée n’a été aussi prête qu’elle l’est à l’heure actuelle. Le grand danger, c’est l’Angleterre, qui vous poussera à nous attaquer, dans l’espoir de manger la châtaigne. »

Ainsi, briser notre amitié avec l’Angleterre, laisser l’empire des mers à l’Allemagne, oublier le passé, répudier nos souvenirs, exploiter le Maroc, voilà ce que vous devons faire, si nous écoutons les conseils de l’amiral von Tirpitz. En échange, il nous promet la paix, tout en prenant soin de nous dire que l’armée allemande n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui. L’entente cordiale rompue, la France à la merci de l’Allemagne, telle est la paix allemande. Peut-on sérieusement espérer que ce serait la paix européenne ?

Pendant que l’amiral de Tirpitz nous parle si violemment de l’Angleterre et s’efforce de nous détacher d’elle, l’Allemagne paraît renouer des intrigues dans les Balkans. M. Dumaine télégraphie à M. Doumergue : « Vienne, le 24 janvier 1914. On m’affirme que le gouvernement allemand a pris nettement position contre l’extension du trust austro-français au réseau est des chemins de fer orientaux. M. de Tchirschky aurait même formulé sa protestation dans une note des plus péremptoires. L’Allemagne entend que la ligne de Roumélie soit considérée comme le prolongement de son réseau d’Anatolie ; elle n’en admettra jamais la cession à une compagnie étrangère. Mon informateur, vraisemblablement autorisé par le Ballplatz à me faire cette confidence, ajoute que le cabinet de Berlin n’entend pas non plus que celui de Vienne cherche à lier partie avec le gouvernement français. Il contrecarre les négociations engagées à Belgrade, où il trouve, d’ailleurs, des facilités à exercer son influence. S’il fait échouer, comme c’est à craindre, les négociations engagées avec le groupe français, un conflit entre l’Autriche et la Serbie paraît inévitable. L’intrigue allemande aurait donc pour effet de provoquer les redoutables complications dont on pouvait croire que l’Allemagne cherchait, comme nous, à préserver la paix générale. Signé : DUMAINE. »


Lundi 26 janvier[modifier]

C’est de Constantinople, aujourd’hui que nous arrivent de mauvaises nouvelles. Difficultés inattendues entre la Porte et la Bulgarie, rappel réciproque du ministre bulgare à Constantinople et du ministre turc à Sofia, tout cela, paraît-il, à propos des Pomaks de la Thrace annexée, population de race slave et de religion musulmane.

D’autre part, M. Boppe télégraphie à M. Doumergue : « Péra, 25 janvier 1914. On paraît, dans les milieux officiels, désappointé par la lenteur des pourparlers de Djavid Bey. Les Allemands cherchent à tirer parti de cette déception ; leur journal, le Lloyd ottoman, publie depuis plusieurs jours des informations tendancieuses sur les conditions politiques mises par le gouvernement de la République à l’emprunt. Les retards apportés à la conclusion de cet emprunt ne peuvent que plaire à l’ambassade d’Allemagne. Le lieutenant-colonel Strempel disait hier à l’agent naval de Russie : « Notre Empereur (Guillaume II) avait, il y a quelque temps, pensé à céder à la Turquie le Moltke ; il y a renoncé sur la demande de la famille du maréchal ; mais, si la Russie obtient de la France un ajournement de l’emprunt ottoman, je ne doute pas que mon souverain ne mette le Gœben à la disposition de la flotte turque. »

Or, M. Gaston Doumergue n’a pas refusé l’emprunt sollicité par la Turquie ; il ne l’a pas indéfiniment ajourné ; il a seulement déclaré que le maintien de la paix dans le Levant était à nos yeux une question dominante et il a demandé à la Porte des garanties. En quoi cette attitude de sagesse peut-elle fournir prétexte à la cession du Gœben ? Et que signifient ces menaces sous condition ?


Mardi 27 janvier[modifier]

Encore l’emprunt turc. De nouveaux télégrammes ont été échangés hier entre Constantinople et Paris. Le prince Saïd Halim, grand vizir, a donné à M.Boppe l’assurance que la Turquie n’avait aucune intention de déclarer la guerre à la Grèce, au moment où lui serait communiquée la décision prise par les grandes puissances sur l’attribution des îles. Il a ajouté qu’aucune dépense d’armement ne serait imputée sur l’emprunt négocié par Djavid Bey. M. Gaston Doumergue a répondu que le gouvernement de la République ne voulait ni décourager Djavid Bey ni prendre envers lui un engagement ferme, avant que les puissances se fussent mises d’accord sur la manière de faire respecter, dans la question des îles, leur volonté commune. La décision de l’Europe est maintenant acquise ; elle porte que doivent être remises à la Grèce, sauf trois exceptions, toutes les îles de la mer Égée qu’elle occupe actuellement. Seules, Tenedos, Imbros et Kastellorizo doivent rester à la Turquie. Des garanties seront données par la Grèce pour que les îles qui lui sont assignées ne soient ni fortifiées, ni utilisées dans un intérêt militaire. L’attribution définitive au gouvernement hellénique n’aura lieu, du reste, que lorsque les troupes grecques auront évacué les territoires réservés à l’Albanie. Telle est la décision solennelle des puissances, mais jusqu’ici l’Europe est fort embarrassée pour dire comment elle la fera respecter.


Mercredi 28 janvier[modifier]

Le Roi Christian de Danemark nous informe qu’il doit aller à Londres dans le courant de mai et qu’il viendra ensuite à Paris vers le 16. Il est entendu que je lui rendrai sa visite, en m’arrêtant à Copenhague, vers la fin de juillet, à mon retour de Russie et de Suède. Que de politesses officielles en perspective, et quand pourrai-je aller, cet été, m’asseoir à l’ombre de mes forêts meusiennes ?

Dans un long télégramme, M. Boppe insiste encore pour que le gouvernement de la République autorise le plus tôt possible l’emprunt turc. Il croit Djemal, Enver Pacha et leurs amis disposés, depuis une quinzaine de jours, à se rapprocher de la Triple-Entente. Mais il faudrait, dit-il, faciliter le règlement de la question des îles par l’échange de Chio et de Mételin contre le Dodécanèse. M. Gaston Doumergue vient m’entretenir de cette communication, qui heurte ses idées de prudence. Il craint que M. Boppe ne se paye d’illusions et ne se laisse circonvenir par les Jeunes-Turcs. Comment pourrions-nous faire espérer à la Turquie un échange contraire à la décision de l’Europe ? Chio et Mételin ont été attribuées à la Grèce, et cela en partie comme compensation du sacrifice qui lui a été imposé en Albanie. La France n’est pas libre de défaire, à elle seule, un règlement qui est l’œuvre collective des Puissances.


Jeudi 29 janvier[modifier]

M. Delcassé télégraphie à M. Doumergue qu’il a présenté, ce matin même, ses lettres de rappel à l’Empereur, avec qui il a eu une longue conversation. Nicolas II lui a dit que l’affaire Sanders avait rendu manifeste la menace allemande contre des intérêts essentiels de la Russie. Le commerce russe se développe, grâce à l’amélioration des moyens de transport et à l’accroissement de la population. Il est impossible, d’après l’Empereur, de laisser à l’Allemagne la faculté de prendre le masque de la Turquie pour fermer les détroits à l’exportation russe. Le Tsar a raconté que, pendant les premiers mois de son règne, il était assailli de lettres où Guillaume II lui représentait l’avantage du retour à la politique des trois Empereurs. Un jour que, dans une rencontre, l’Empereur d’Allemagne reprenait ce thème, Nicolas II lui a répondu : « Je considère comme sacré l’héritage de mon père ; j’estime que ce que mon père a fait est pour le bien de la Russie. J’espère que nous continuerons à vivre en paix ; mais je persisterai dans la voie tracée par mon père. » Depuis ce jour, a dit le Tsar, Guillaume II n’a plus abordé ce sujet. » Mais Nicolas II n’a fait, devant M. Delcassé, aucune allusion à l’entrevue de Bjœrke3.



3. Voir Le lendemain d’Agadir, p. 287, 288, 289.


Vendredi 30 janvier[modifier]

M. Déroulède est mort à Nice, où j’avais entrevu sa haute taille dans la foule, quand j’étais allé, en 1912, inaugurer le monument de la Reine Victoria. Un télégramme de son fidèle ami, M. Lucien Pallez, m’apprend cette triste nouvelle. J’envoie mes sympathies à Mlle Déroulède. Je ne partageais pas les opinions politiques de son frère. Mais j’avais eu autrefois avec lui, à la Chambre, de cordiales relations, que je n’avais pas oubliées. Il avait une nature si chevaleresque et il aimait tant la France !

M. Doumergue a télégraphié hier soir à M. Boppe que l’attribution des îles à la Grèce résulte de la conférence de Londres et que la France n’est pas libre de revenir sur ce règlement Il désire, dit-il, aider la Turquie à sortir des difficultés au milieu desquelles elle se débat, et il l’a déclaré spontanément à Rifaat Pacha. Mais il ne désire pas moins éviter que l’opinion européenne puisse accuser la France d’avoir fourni à la Turquie les moyens de troubler la paix par une attaque contre la Grèce. Il ajoute : « On vous parle, il est vrai, de l’adhésion possible de la Turquie à la Triple-Entente, si la France prête son appui au gouvernement ottoman dans la question des îles et lui permet de trouver les subsides dont elle a immédiatement besoin. Une proposition formelle d’adhésion à la Triple-Entente mériterait évidemment la plus sérieuse attention, mais à condition qu’elle fût faite, en même temps, aux gouvernements russe et anglais. Cela ne vous a certainement pas échappé. » À Constantinople comme partout, c’est donc la paix que défend la France.


Dimanche 1er février[modifier]

L’après-midi, à la demande de M. Reymond, sénateur, je préside, à la Sorbonne, une belle réunion du Comité national d’aviation. Les ministres de la Guerre et de la Marine, MM. Noulens et Monis, m’accompagnent tous deux. Le comité, qui est une œuvre d’initiative privée, a ouvert, il y a sept ans, une souscription, qui a permis de recueillir des sommes importantes, pour seconder les trop faibles efforts de l’État. Au nom des pouvoirs publics, je félicite le président, le docteur Reymond, d’avoir si utilement contribué au développement, encore bien timide, de l’aviation française, il paie constamment de sa personne dans la lutte commencée pour la conquête pacifique de l’air et nul plus que lui ne mérite la reconnaissance du gouvernement4.

Le soir, autre présidence : banquet de l’Association des journalistes républicains, dont je suis un des membres les plus anciens. J’y suis entré au temps où je faisais mes débuts au vieux Voltaire, avec Paul Strauss, Alexandre Hepp et Émile Bergerat. Trois de nos confrères viennent, l’un après l’autre, de disparaître : Arthur Ranc, Lockroy et Jules Claretie. Dans le discours que je prononce à la fin du repas, j’évoque, d’abord, leur souvenir ; puis, je ne résiste pas au besoin de confier aux journalistes présents, — ne sont-ils pas par profession les hommes les plus discrets du monde ? — quelques-unes de mes tristesses cachées : « Pourquoi ne l’avouerais-je pas ? La presse m’apparaît, à certaines heures, comme une princesse lointaine, qui m’aurait longtemps accueilli à son foyer et qui m’aurait maintenant fermé sa porte, ou comme un beau pays que j’aurais agréablement visité et dont le rivage se serait dérobé à mes regards. Je ressens la nostalgie du journalisme ; je vous envie parfois de pouvoir défendre avec ardeur vos convictions respectives et, si je trouve dans un article un reproche qui me soit adressé, je suis un instant démangé du désir de riposter, comme l’amputé qui souffre encore du membre qu’il n’a plus. Ces tentations ne vont jamais très loin, parce qu’elles sont bientôt chassées par la conscience de la réalité et par le sentiment du devoir, mais elles sont assez nombreuses et assez puissantes pour accumuler chez un journaliste en disponibilité des regrets de la vie active et des idées de lutte, qui sans doute, après les temps révolus, le ramèneront à son passé. » Il m’a semblé que ce banquet me fournissait effectivement l’occasion de calmer les démangeaisons dont je parlais et que m’avaient causées, depuis quelques semaines, les piqûres renouvelées d’un essaim de moustiques.



4. On sait que le docteur Reymond a servi comme aviateur dès le début de la guerre et qu’il est mort pour la France.


Lundi 2 février[modifier]

M. Noulens, ministre de la Guerre, et le général Joffre, chef d’État-major général, m’entretiennent de la nouvelle organisation des armées, des dépenses à faire pour le matériel d’artillerie, malencontreusement retardées par l’ajournement de l’emprunt, et des travaux de défense commencés, depuis peu de mois, autour de Nancy. Pendant longtemps, l’État-major avait considéré l’ancienne capitale lorraine comme devant être sacrifiée en cas d’agression de l’Allemagne. Il a aujourd’hui abandonné cette malheureuse conception, mais il s’en faut encore de beaucoup que la frontière soit suffisamment protégée. Je dis à M. Noulens et au général Joffre qu’ils peuvent naturellement compter sur mon concours en conseil des ministres.

Après les choses sérieuses, la collation des honneurs : Pierre Loti reçoit de mes mains sa plaque de grand officier. Il est vraiment aussi heureux et aussi fier de cette distinction que s’il n’était pas Pierre Loti. Pendant que je m’excuse de la lui remettre, il semble presque convaincu qu’elle n’est pas indigne de son génie et qu’elle ajoute quelque chose à sa gloire. Nous causons, lui et moi, des prochaines élections académiques. M. Léon Bourgeois est candidat au fauteuil de Henri Poincaré. Je souhaiterais que Loti pût lui donner sa voix. Il y serait tout disposé, mais il craint que le succès d’un homme politique ne retarde celui de M. Louis Barthou, et M. Louis Barthou est son ami.


Mardi 3 février[modifier]

Les obsèques de Paul Déroulède, dont le corps a été ramené de Nice, ont lieu ce matin, pendant le conseil des ministres. D’accord avec M. Doumergue, je me suis fait représenter à la levée du cercueil par un officier de ma maison militaire, le colonel Paquette.

M. Delcassé est rentré aujourd’hui à Paris, après avoir mis fin lui-même à la mission que lui avaient donnée MM. Briand et Jonnart. Ni M. Doumergue ni moi, nous ne nous expliquons clairement les motifs de sa détermination.


Mercredi 4 février[modifier]

Voici que recommencent, à propos des colonies portugaises, ces négociations anglo-allemandes dont M. Auguste Gauvain a pu dire qu’elles étaient un triste exemple d’immoralité diplomatique5. Elles paraissent prendre un tour assez défavorable aux intérêts français. Elles touchent, en effet, à la question du Cabinda. Cette colonie est enclavée dans nos possessions ; si elle devient allemande, nous risquons de voir renaître, en Afrique centrale, certaines des difficultés qu’avait réglées le traité de 1911. Le gouvernement a chargé M. Paul Cambon de faire part de nos inquiétudes à sir Edward Grey. Le secrétaire d’État britannique les a parfaitement comprises. Mais il a révélé à notre ambassadeur que le Cabinda et le Loanda avaient été placés, par la convention germano-anglaise de 1898, dans le lot éventuel de l’Empire d’Allemagne. Sir Ed. Grey a ajouté : « Que voulez-vous ? Ce qui est fait est fait. L’Angleterre ne peut revenir sur les engagements qu’elle a pris. » Dans une longue dépêche, M. Paul Cambon remarque qu’en 1898, cette convention avait été, en réalité, dirigée contre la France. C’était l’année de Fachoda. À cette époque, la Grande-Bretagne se préparait à conquérir le Transvaal et l’Orange. Certains Anglais, et non des moindres, voulaient aller plus loin. Ils convoitaient tout ou partie de notre empire colonial. « Si la guerre de l’Afrique du Sud s’était heureusement et rapidement terminée, je m’attendais, écrit M. Paul Cambon, à voir se poser la question de Madagascar : une guerre entre la France et l’Angleterre était possible et d’aucuns la considéraient comme probable. Le gouvernement allemand connaissait cette situation. Son ambassadeur à Londres, le comte Hatzfeldt, en était parfaitement averti et il avait laissé depuis quelque temps s’engager des conversations sur les questions coloniales entre son conseiller, M. de Eckerstein, et M. J. Chamberlain… On fit marcher les agents secrets de la diplomatie germanique, banquiers, journalistes et grands seigneurs. Et grâce au puissant concours de M. J. Chamberlain, M. de Hatzfeldt força la main au marquis de Salisbury et signa avec M. Balfour ce traité de partage éventuel des colonies portugaises qui, dans la pensée du gouvernement allemand, devait préparer un autre traité de partage, celui des colonies françaises. Il y avait et j’ai connu, lors de mon arrivée à Londres, des hommes d’État anglais tout disposés à accepter la collaboration de l’Allemagne pour la destruction de l’empire colonial de la France. Sir Ed. Grey et ses collègues n’appartiennent pas à cette école ; nous n’avons qu’à nous louer de nos relations avec eux. Mais nous ne devons pas oublier ce que fut le véritable dessein de l’Allemagne en 1898, car la chancellerie impériale poursuit son but avec une infatigable persévérance et la révision du traité, sa publication surtout, sont à ses yeux des moyens de créer entre elle et l’Angleterre des intérêts communs, dont plus tard elle pourra tirer parti contre la France. »

M. Paul Cambon estime, avec raison, que la publication du traité de 1898 produirait en France, si l’Allemagne l’obtenait, un effet lamentable, et il la déconseille au gouvernement britannique. Mais, envers l’Allemagne, le cabinet de Paris se sent moins à l’aise qu’envers l’Angleterre, et M. G. Doumergue a recommandé à M. Jules Cambon de garder une réserve prudente. Il l’a cependant prié de rappeler au gouvernement impérial l’article 16 du traité franco-allemand du 4 novembre 1911. D’après ce texte, toute modification au statut territorial du bassin conventionnel du Congo doit faire l’objet d’une conférence entre les États signataires de l’acte de Berlin. Or, le Cabinda et une partie du Loanda sont précisément compris dans le bassin conventionnel. M. Jules Cambon a discrètement interrogé M. de Jagow sur les négociations dont parlent tous les journaux allemands. Le secrétaire d’État a répondu qu’elles étaient strictement confidentielles et n’a rien voulu en dire. M. Jules Cambon a doucement glissé dans la conversation l’article 16, qui, écrit notre ambassadeur à M. Doumergue, a été introduit dans le traité du 4 novembre à la demande même de M. de Kiderlen. M. de Jagow a paru surpris de l’objection. Il ignorait ou feignait d’ignorer que certaines des colonies portugaises dont le partage est projeté dépendissent du bassin du Congo. Une signature qui ne date pas encore de deux ans et demi est-elle donc si vite effacée ?

Je dîne à l’ambassade de Turquie. Rifaat Pacha me reçoit avec un joyeux empressement. Je rencontre chez lui Djavid Bey. Il m’affirme que son pays est prêt à nous donner toutes garanties de ses intentions pacifiques. La Turquie proteste contre la cession des îles à la Grèce, mais elle ne reprendra pas les hostilités. — « Pourquoi votre gouvernement ne fait-il pas une déclaration immédiate et officielle pour rassurer l’Europe ? » — « Il va examiner la question. Mais pourquoi la France tarde-t-elle à autoriser notre emprunt ? » — « M. Doumergue vous l’a dit. Commencez par tranquilliser l’Europe. Quelles garanties de paix nous donnerez-vous ? » — « Après l’emprunt, votre surveillance. Aujourd’hui, notre manque d’argent. » — « On a bien souvent vu des peuples faire la guerre précisément parce qu’ils manquaient d’argent. » — « C’est vrai, » a-t-il reparti en riant, et il n’a pas insisté.

M. Doumergue, à qui je rapporte cet entretien dans un coin du fumoir, ne me cache pas que, dans l’examen de la demande turque, il n’est pas seulement embarrassé par les considérations de politique extérieure, mais aussi par la possibilité de complications parlementaires. Il se rappelle la motion déposée par M. André Lefèvre le jour où le cabinet s’est présenté devant la Chambre et a failli être mis en échec sur la question des emprunts étrangers. Comme M. Caillaux a cru devoir retarder l’emprunt français, il est à craindre que le Parlement ne se montre plus chatouilleux encore qu’il y a deux mois et ne veuille pas accorder à d’autres pays une priorité de placement dont notre Trésor n’a pas usé pour lui-même.



5. Journal des Débats, mardi 10 août 1926. — Voir Die grosse Politik der europæischen Kabinette, recueil publié par la Wilhelmstrasse, vol. 31-33.


Samedi 7 février[modifier]

Au conseil des ministres, M. Gaston Doumergue entretient ses collègues de l’emprunt turc. Il est impossible, à son avis, de repousser la demande de la Porte, sans jeter la Turquie mécontente dans les bras que lui tend l’Allemagne. Mais il pense qu’il y a lieu de réclamer des avantages économiques supplémentaires et surtout de prendre des précautions sérieuses contre toute entreprise de guerre, en inscrivant une condition suspensive ou résolutoire qui subordonnerait la réalisation de l’emprunt au maintien de la paix. M. Caillaux appuie l’opinion de M. Doumergue. Le conseil décide, en principe, que les pourparlers se continueront, entre Paris et Constantinople, en vue d’une opération financière qui, si la Turquie tient ses promesses, pourrait avoir lieu au mois de juin ou de juillet.

M. G. Douinergue met ensuite le conseil au courant des négociations où se joue le sort des colonies portugaises.

Le soir, je dîne chez M. Étienne Lamy, secrétaire perpétuel de l’Académie, avec quelques confrères. M. Ernest Lavisse me dit : « Des amis d’Allemagne m’avertissent que l’Empereur est de plus en plus enveloppé par le parti militaire. Prenons garde. »


Dimanche 8 février[modifier]

Encore une série noire : les mauvaises nouvelles nous arrivent par fournées. La Triple-Alliance, qui ménage la Turquie, a répondu à sir Ed. Grey qu’elle était d’avis de différer toute entente entre les Puissances européennes sur les moyens de faire respecter par la Porte leur commune volonté. Que l’on commence simplement par notifier à Athènes et à Constantinople la décision prise au sujet des îles par la conférence de Londres. On verra ensuite comment on s’y prendra pour l’exécuter. Le prince Lichnowsky a, d’ailleurs, confié au secrétaire d’État britannique que jamais l’Allemagne ne se prêterait à l’emploi de mesures coercitives contre la Turquie ; et, de son côté, le marquis Imperiali a avoué qu’avant de songer à une action comminatoire contre la Porte, l’Italie attendrait une solution favorable de sa demande de concessions en Asie Mineure. (Télégramme de M. Paul Cambon, 7 janvier.) Voilà comment l’Europe, au commencement de 1914, parlait européen.

Et maintenant, les Turcs ne vont-ils pas, de nouveau, spéculer sur les divisions des Puissances ? De Pétersbourg, M. Doulcet, notre chargé d’affaires, qui fait l’intérim de l’ambassade, nous envoie, à la date d’hier, des informations inquiétantes : « En présentant ses adieux au ministre des Affaires étrangères, M. Pachitch (venu à Saint-Pétersbourg) s’est montré préoccupé du conflit qu’il croit inévitable entre les Turcs et les Grecs et qui amènera un conflit général dans les Balkans ; car les Serbes marcheront avec les Grecs. Il part pour Bucarest et va joindre ses efforts à ceux de M. Venizelos pour déterminer les Roumains à ne laisser aucun doute à Sofia sur leurs propres intentions. M. Sazonoff voit là un motif de plus pour notifier aux Turcs la décision des Puissances et pour appuyer cette notification d’une démonstration navale. C’est, selon lui, le seul moyen sûr d’empêcher une troisième guerre balkanique. »

Oui, mais comment M. Sazonoff peut-il proposer une démonstration navale, si l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie se tiennent délibérément à l’écart ? Ce serait la rupture définitive de l’accord européen et nous fournirions nous-mêmes à la Turquie la preuve de nos dissentiments et de notre impuissance.

Enfermé dans l’ambassade de Péra, M. Boppe insiste encore pour la conclusion rapide de l’emprunt. Il dit que le gouvernement turc doit six mois de traitement à ses malheureux fonctionnaires, qu’il est dans l’impossibilité de nourrir ses soldats, de payer ses gendarmes et ses agents de police, qu’il n’a plus les moyens de maintenir l’ordre, et qu’à tout moment une révolution peut éclater.


Mardi 10 février[modifier]

Au conseil des ministres, M. Doumergue indique à ses collègues que M. Paul Cambon a, dans ses entretiens avec sir Ed. Grey, appuyé sur l’argument que nous procure l’article 16 du traité du 4 novembre 1911, traité auquel l’Angleterre a donné sa pleine adhésion. M. J. Caillaux, qui a négocié cet acte diplomatique, insiste pour qu’on mette le gouvernement royal en garde contre la méconnaissance de cet article et contre les graves inconvénients du partage colonial projeté.

Vers midi, sir Francis Bertie vient me parler du prochain voyage du Roi George V à Paris. « J’ai appris, me dit-il, qu’on songeait à ne pas donner de revue militaire pendant le séjour de Sa Majesté. Ce serait, à mon avis, une mesure très regrettable. Notre Roi aurait l’air de négliger l’armée française. Je vous serais reconnaissant de veiller à ce que cet article du programme ne soit pas supprimé. Le Roi m’a appelé à Londres : je le verrai dimanche. Je lui ferai connaître mon sentiment. » Je profite de la visite de sir Francis pour l’entretenir des colonies portugaises. Il me paraît être assez peu au courant de la question la plus brûlante, celle du Cabinda et du Loanda. Je la lui explique. Il me confirme, au sujet du passé, les renseignements de M. Paul Cambon. Le traité de 1898 n’a pas été signé par lord Salisbury, mais par M. Balfour, qui le remplaçait. Lord Salisbury était absent et, comme lord Lansdowne, il a trouvé le traité très fâcheux. « Mais, me dit sir Francis Bertie, qu’y faire ? La convention existe. On ne pourrait la détruire que d’accord avec l’Allemagne. Il est certain que, lorsqu’elle sera connue, si elle doit l’être, l’impression en France sera déplorable. » — « Oui, certes, mon cher ambassadeur, mais le traité que négocient en ce moment l’Allemagne et l’Angleterre, s’il consacre la convention antérieure, va la fortifier et cette confirmation n’aura pas l’excuse d’avoir été faite à une époque où les relations de l’Angleterre et de la France n’étaient pas amicales. L’Angleterre froissera des amis ici et à Lisbonne. Comment, d’ailleurs, pourrions-nous reconnaître un partage que deux nations européennes auraient opéré seules entre elles, sans tenir compte de l’acte de Berlin et du traité du 4 novembre ? Ce n’est pas mon opinion personnelle que je vous exprime, c’est celle de tout le gouvernement, qui vient encore d’en délibérer ce matin. »

Sir Francis Bertie reconnaît que la question est très sérieuse et mérite réflexion. Il me promet d’écrire aujourd’hui même à sir Ed. Grey.

Visite de M. Léon Bourgeois. Il est décidément candidat à l’Académie et aspire à la succession de Henri Poincaré. L’élection doit avoir lieu jeudi. Il sait que j’irai voter pour lui et m’en remercie. Mais, avec une philosophie souriante, il me confie qu’il n’a pas grand espoir. Il croit que certains amis personnels de M. Louis Barthou, M. Edmond Rostand, M. Pierre Loti, voulant se réserver de poser bientôt sa candidature, souhaitent que jeudi il n’y ait pas d’élu. M. Léon Bourgeois compte cependant sur les voix et sur l’appui de MM. Lavisse, Richepin et Roujon.

Visite de M. Alfred Capus. Il se présente contre M. Léon Bourgeois. Il n’ignore pas que, malgré ma vieille amitié pour lui, je donnerai cette fois mon suffrage à son concurrent. Lui aussi, il me parle avec beaucoup de sérénité ; mais il sait bien qu’il a « la veine » et que Julien finira par épouser Charlotte.


Mercredi 11 février[modifier]

L’accord ne s’établit toujours pas entre les puissances sur l’opportunité d’une notification immédiate à la Grèce et à la Turquie. M. Doumergue télégraphie à Londres que ces retards favorisent toutes les intrigues et encouragent toutes les résistances. Il estime que, si les puissances ne parviennent pas à s’entendre sur les moyens de faire prévaloir leurs volontés, elles doivent au moins commencer par les signifier nettement à Athènes et à Constantinople. Mais M. Paul Cambon pense que la Grèce répondra sans doute à cette notification par une demande de garantie, que la Turquie, de son côté, n’a probablement pas renoncé à ses prétentions sur Chio et Mitylène et que, si l’Europe ne se concerte pas d’avance sur les mesures à prendre en cas de difficultés, elle s’engagera dans une impasse.

Pauvre Europe ! Pendant qu’elle s’épuise ainsi, sans résultat, à essayer de régler, entre la Grèce et la Turquie, ce petit différend, d’où peut sortir un conflit général, l’Italie et l’Autriche, fortes de leurs anciens accords, se rapprochent insensiblement dans les affaires d’Albanie. Elles demandent à l’État nouveau-né, représenté par un gouvernement qui s’est improvisé à Vallona, un privilège pour une banque austro-italienne ; elles refusent, malgré les décisions de la conférence de Londres, de donner à cet établissement un caractère vraiment international ; elles consentent, à leurs risques et profits communs, une avance importante au prince de Wied que, dans le désir de plaire aux Empires du centre, l’Europe a désigné pour régner sur l’Albanie et qui compte aller prochainement à la recherche de son trône. Bref, Autriche et Italie éliminent peu à peu toutes les puissances pour faire de l’Albanie leur propre terrain d’expérience.

Entre temps, la Turquie attribue le commandement effectif de la division de Scutari au colonel allemand Nicolaï, qui l’exerçait par intérim et à qui il devait être retiré. L’Allemagne met ainsi la main sur les détroits, pendant que l’Autriche et l’Italie s’insinuent en Albanie. La Russie se plaint que la France et l’Angleterre ne soutiennent pas assez vigoureusement les intérêts russes à Constantinople. Une fois de plus, il semble que la diplomatie de la Triple-Alliance gagne des points sur celle de la Triple-Entente.

Mais c’est à peine si je puis m’attarder à voir passer tous ces nuages. Le gouvernement seul a le droit d’essayer de les dissiper. Pour moi, je me dois surtout à mes fonctions représentatives. Ce soir encore je préside un dîner, celui des nouvellistes parisiens. J’y ai été convié par M. Willm, député de la Seine, aimable homme qui s’est fait de la bonne humeur un programme politique. Il vient d’être exclu du parti socialiste unifié, qui ne lui a pas pardonné un voyage en automobile commencé naguère avec M. Briand dans la campagne normande et brusquement interrompu par un grave accident. M. Willm a subi cette excommunication sans la prendre au tragique et sans en maudire les auteurs.

Trois ministres, MM. Renoult, Viviani et Métin, m’accompagnent au dîner, mais la familiarité de la réunion me dédommage des cérémonies officielles. Je rappelle aux nouvellistes quelques épisodes de leur histoire. La Bruyère nous les montre se couchant le soir sur une nouvelle qui se corrompt la nuit et qu’ils sont obligés d’abandonner le matin à leur réveil. Et La Bruyère ne connaissait ni le télégraphe ni le téléphone ! Montesquieu plaisante, dans les Lettres persanes, la bruyante assemblée qu’ils tiennent dans un jardin magnifique, les Tuileries, où les chasseurs de nouvelles écrites ou verbales, — de nouvelles à la main, à la bouche ou à la presse, comme dira bientôt Beaumarchais, — se réunissent autour d’un grand arbre qu’on surnomme l’arbre de Cracovie et qui a pour racine un mot de création récente, la craque. J’essaie cependant de défendre les nouvellistes contre leurs détracteurs, de montrer l’utilité de leur rôle dans une démocratie et de définir leurs devoirs. « Ce qui fait à la fois, leur dis-je, votre supplice et votre mérite, c’est qu’une nouvelle insignifiante se donne, en général, des airs d’importance, qu’une nouvelle défraîchie se farde pour se rajeunir et qu’une nouvelle fausse prend volontiers l’accent de la sincérité. Vous avez donc à leur enlever, à toutes, leurs masques et leurs déguisements ; vous avez à faire œuvre de sélection, de discernement, de critique ; vous avez à accomplir quotidiennement ces difficiles opérations de l’esprit, le choix, le classement, la coordination. »

Rentré à l’Élysée, je passe quelque temps à lire dans la Cité des livres que je me suis aménagée et qu’anime le ronron discret de Gris-Gris, son prince somnolent. Je tombe sur ces lignes désenchantées des Mémoires d’outre-tombe : « Tout mensonge répété devient une vérité : on ne saurait avoir trop de mépris., pour les opinions humaines. » C’est ainsi qu’à son insu Chateaubriand me ramène à la Veine de Capus. « Jurons, dit Julien à Charlotte, jurons de n’attacher désormais aucune importance à l’opinion d’autrui. » Je le jure, ô Gris-Gris, puisque les nouvellistes ne nous entendent pas. Mais il est tard. Va te coucher là-bas, dans ta chambre solitaire.