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Au service de la France/T4/Ch III

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Plon-Nourrit et Cie (4p. 62-88).


CHAPITRE III


Élections académiques. – La démission de M. Kokovtzoff. – Préparatifs de guerre de l’Allemagne. – Les gracieusetés de l’Homme libre. – La campagne de M. Calmette. – Conversations avec M. Doumergue, M. Caillaux, M. Briand, M. Barthou. – Dîner à l’ambassade d’Italie. Le drame de la rue Drouot.


Jeudi 12 février.

Une heure et demie de l’après-midi. Un beau temps sec et froid. Je sors à pied avec le général Beaudemoulin, qui s’est habillé en civil pour ne pas attirer sur nous l’attention des passants. Vaine précaution. À chaque pas, nous sommes reconnus, regardés, lorgnés, salués. Nous bravons cette fusillade et, par le plus beau chemin qui soit au monde, les quais de la Seine, nous nous dirigeons rapidement vers l’Académie, où vont être désignés, dans une même séance, les successeurs de Henri Poincaré, de Thureau-Dangin et d’Émile Ollivier. Devant le Palais de l’Institut, je rencontre M. Alexandre Ribot et, sous le feu redoublé des appareils photographiques, je pénètre avec lui dans les tristes cours, où pullule le microbe de la fièvre verte. M. Ribot n’est pas rassuré sur le sort de M. Léon Bourgeois ; il croit que des amis trop zélés de M. Barthou ont habilement manœuvré pour enlever quelques suffrages au sénateur de la Marne. Nous montons à la salle des séances, où nous nous parjurons, suivant l’usage, en prêtant le serment que nous n’avons rien promis à personne. Mgr Duchesne, qui aurait, dit-on, voté pour M. Bourgeois, est absent, comme Edmond Rostand, comme M. Aicard. M. Capus obtient, dès le premier tour, la majorité avec seize voix ; M. Bourgeois n’en a que treize. Deux bulletins blancs. Pour le second fauteuil, M. de la Gorce est élu au deuxième tour contre M. Camille Jullian et le vicomte d’Avenel. Troisième scrutin : M. Bergson l’emporte sur M. de Pomairols. À la sortie, je ramène Pierre Loti en automobile jusqu’au Palais d’Orsay, où il habite. Il est inconsolable de l’échec de M. Pomairols, au succès de qui il a travaillé avec l’ardeur qu’il met toujours à défendre la cause de ses amis. Il y a chez ce grand artiste, parfois silencieux et sauvage, de petits coins de tendresse, retirés et délicieux.

À peine suis-je de retour à l’Élysée que M. Albert Lebrun vient m’entretenir de la question des colonies portugaises, dont, comme M. Doumergue, il ne laisse pas d’être fort préoccupé. D’après une note que m’a fait remettre le Président du Conseil, le texte de la convention franco-allemande relative au Maroc et signée le 4 novembre 1911 a, bien entendu, été officiellement notifié au cabinet de Londres ; il l’a même été avant la signature et cela en vertu des accords franco-britanniques du 8 avril 1904. L’Angleterre a donné, en parfaite connaissance de cause, une adhésion explicite. Mais l’autre convention franco-allemande, relative à l’Afrique équatoriale et datée également du 4 novembre 1911, a simplement été communiquée au Foreign Office par courtoisie (Voir télégramme de Londres, n° 751, du 14 novembre 1911) et à ce second traité, il n’y a pas eu accession officielle de l’Angleterre. C’est évidemment là une distinction qui affaiblit un peu, à l’égard du cabinet britannique, le raisonnement que nous tirons de l’article 16. Mais notre argumentation conserve toute sa force envers l’Allemagne qui a signé les deux accords. Si l’Angleterre n’est pas liée, elle sait que l’Allemagne l’est et elle ne peut se rendre aujourd’hui complice d’une violation du traité. Reste, en outre, l’acte de Berlin. Reste enfin et surtout l’inconvenance qu’il y aurait à préparer ainsi le partage des colonies portugaises, alors que le Portugal ne les a cédées à personne.


Vendredi 13 février[modifier]

M. Doumergue a reçu de M. Doulcet, notre chargé d’affaires à Saint-Pétersbourg, une nouvelle fâcheuse : « La retraite du Président du Conseil, que M. Delcassé avait fait prévoir, est imminente. L’Empereur vient de décider d’accepter la démission que M. Kokovtzoff lui a offerte dès l’automne, tant par besoin de repos après dix ans de ministère que par défaut d’entente avec le ministre de l’Intérieur. L’acte officiel n’est pas encore accompli, mais il sera très prochain. » Quelles que soient les causes de cette démission, elle est profondément regrettable. Malgré les limites étroites où est confinée, en Russie, l’autorité d’un Président du Conseil, M. Kokovtzoff exerçait une très heureuse influence sur la politique générale du gouvernement allié. Sa droiture, sa clairvoyance, sa pondération, la sûreté de son jugement, son sincère amour de la paix, faisaient de lui un des plus précieux collaborateurs de la Triple-Entente. Souhaitons qu’il n’ait pas un successeur trop indigne de lui.

Samedi 14 février[modifier]

Un bon mouvement de M. de Jagow. Au conseil des ministres, M. Doumergue annonce que, dans une conversation avec M. Jules Cambon, le secrétaire d’État allemand a reconnu qu’une partie des colonies portugaises se trouve dans le bassin conventionnel du Congo. M. de Jagow a ajouté qu’aucune modification territoriale n’aurait lieu dans cette région sans l’assentiment de la France et que les droits que nous tenons de l’article 16 seraient respectés. M. Doumergue télégraphie à Londres que cette déclaration allemande, strictement conforme au traité, doit, à son avis, fournir au gouvernement anglais le moyen de nous donner, lui aussi, satisfaction.

Dans l’affaire des îles, le Foreign Office a fini par consentir à la notification qu’ont demandée les Puissances, mais il réserve entièrement sa liberté pour le lendemain, si bien que l’Europe est encore très loin de s’entendre sur les sanctions et que la Turquie reste à même de profiter de nos divisions.

M. Paléologue, qui vient d’arriver à Saint-Pétersbourg, télégraphie que c’est M. Goremykine qui va succéder à M. Kokovtzoff. Je ne l’ai jamais rencontré et j’ignore ce qu’il vaut. M. Sazonoff, d’après M. Paléologue, regrette vivement le départ de son ancien Président du Conseil. Il est très réservé sur le compte de M. Goremykine, qui, croit-il, ne restera pas longtemps au pouvoir. Mais rien ne sera, dit-il, changé à la politique extérieure. M. Goremykine prend la présidence sans portefeuille. On craint dans les milieux libéraux qu’il ne médite des mesures de réaction. Renseignements un peu vagues, qui ne paraissent pas très rassurants.

Le soir, grand bal à l’Élysée. Cinq mille entrées. C’est beaucoup pour les salons, c’est peu pour les innombrables Parisiens qui avaient sollicité des invitations. Malgré l’encombrement, beaucoup de gaieté et d’entrain. Tous les ambassadeurs et ministres étrangers sont venus et s’attardent quelques instants auprès de moi. Le comte Szecsen me parle de l’Albanie, dont l’Autriche ne paraît toujours pas se désintéresser. Je lui rappelle qu’en 1912, lorsque j’étais au quai d’Orsay, il avait été chargé par son gouvernement de m’assurer que l’égalité économique et financière serait établie, en Albanie, au profit de toutes les nations. On oublie aujourd’hui cette règle lorsque l’Autriche et l’Italie revendiquent pour elles seules soixante pour cent du capital de la Banque Albanaise. Le comte Szecsen ne peut pas contester la justesse de mon observation et me donne courtoisement à entendre que son gouvernement n’a pas dit son dernier mot.

M. Isvolsky me confie avec un peu d’amertume les appréhensions que lui inspire la retraite de M. Kokovtzoff. Je ne me suis jamais aperçu qu’il l’aimât beaucoup et M. Kokovtzoff ne m’avait pas caché, en 1912, qu’il n’avait pas grande confiance en lui. Mais l’ambassadeur ne peut méconnaître la valeur intellectuelle et morale de l’ancien Président. Il redoute, en outre, que sa démission ne soit le signal d’une réaction. « J’ai été, me dit-il, le ministre des Affaires étrangères de M. Goremykine, nous avons donc de très bons rapports, mais nos vues politiques étaient très différentes. Comme on dit chez vous, j’étais à sa gauche. J’y suis toujours. Je crains qu’une politique réactionnaire n’entraîne bientôt par contre-coup une reprise du mouvement révolutionnaire. On néglige trop, en tout cela, l’opinion libérale d’une grande partie de la Russie, notamment de Moscou. C’est une erreur grave, qui peut être suivie un jour de sérieux dangers. » M. Isvolsky paraît ce soir très pessimiste. Il se garde d’incriminer l’Empereur ou personne de son entourage ; il parle avec une discrétion voulue ; mais il est visiblement obsédé par le souvenir des troubles populaires dont il a été le témoin et, s’il paraît hostile à la réaction, ce n’est pas qu’elle lui déplaise en elle-même, c’est qu’il la croit capable de ramener, par maladresse, la révolution.


Dimanche 15 février[modifier]

En revenant du Gymnase Japy où j’ai assisté à une belle fête corporative donnée par l’Association des instituteurs, je trouve sur mon bureau des télégrammes communiqués par le ministère de l’Intérieur. MM. Barthou et Briand sont allés au Havre de conserve et y ont prononcé de grands discours politiques. Cette intervention oratoire ayant été annoncée à la population, par quelques groupes avancés, comme une manifestation réactionnaire, les dockers, qui m’ont fait, l’an dernier, sous le cabinet Barthou, une réception très chaleureuse, ont, au contraire, monté aujourd’hui une cabale contre les deux anciens Présidents du Conseil. Ils ont acheté des centaines de sifflets et préparé de savantes démonstrations d’hostilité. Dans leur ensemble, les habitants ne se sont pas associés à une offensive qui n’était sans doute pas très spontanée et, à la salle Franklin, MM. Briand et Barthou ont été acclamés par leur auditoire, lorsqu’en termes vigoureux ils se sont élevés contre ceux qui cherchent à obtenir des prochaines élections générales, contrairement à l’intérêt du pays, l’abrogation du service de trois ans.

La notification prescrite par les Puissances a été faite hier à Constantinople. Et ensuite ? Ensuite on verra. Vivre au jour le jour, n’est-ce pas, aujourd’hui, le sort de l’Europe ?


Mardi 17 février[modifier]

M. G. Doumergue informe le Conseil que le grand vizir a répondu à la communication des Puissances par une note assez ambiguë. Il y est dit, en style balancé, d’une part que le gouvernement ottoman prend acte du fait que l’Europe a décidé de restituer à la Turquie les îles d’Embros, de Tenedos et de Kastellorizo, et d’autre part, que, pour Chio et Mitylène, le même gouvernement, « conscient de ses devoirs et appréciant les bienfaits de la paix, s’efforcera de faire valoir ses justes et légitimes revendications ». Bien habile qui dira si cette phrase menace l’Europe de la résistance ou lui promet la résignation.


Jeudi 19 février[modifier]

Le prince de Wied, qui va, la semaine prochaine, à la découverte de l’Albanie, revient d’Angleterre, où il a rendu visite au Roi. Il s’arrête à Paris et se présente à moi. Je le retiens à déjeuner avec quelques convives. C’est un grand Allemand, jeune encore, aux allures assez distinguées, mais à l’air timide et embarrassé, avec une certaine raideur militaire. Artiste et musicien plutôt que diplomate, tout à fait ignorant du pays sur lequel il doit, par la grâce des Empires du centre, régner comme prince sérénissime ou comme roi, — en tout cas, comme mbret, — il n’a rien d’un conquérant, ni même d’un chef. Je lui demande s’il connaît déjà l’Albanie. « Non », me dit-il, et comme pour s’excuser de cette ignorance il ajoute : « Mais je suis allé en Palestine et en Égypte. » Il compte s’installer à Durazzo, de manière à pouvoir; en cas d’alerte, s’embarquer plus vite pour Trieste. Il n’a aucun programme, et part avec la belle inconscience d’un voyageur, qui se réserve de lire son Bœdeker au retour.


Samedi 21 février[modifier]

M. Doumergue soumet au conseil des ministres l’arrangement qui, après des négociations si laborieuses, vient d’être paraphé à Berlin sur les affaires d’Asie Mineure. Le conseil y donne son approbation et M. Doumergue en prévient M. Jules Cambon. C’est un nouveau témoignage de notre esprit de conciliation que nous offrons à l’Allemagne. Puisse-t-elle s’en rendre compte et nous en savoir gré !


Dimanche 22 février[modifier]

Je reçois M. Paul Cambon dans la matinée. Le Roi d’Angleterre, me dit-il, a exprimé lui-même le désir que l’accord anglo-allemand relatif aux colonies portugaises ne fût pas publié. De son côté, sir Edward Grey a déclaré, il y a deux jours, à notre ambassadeur, que le gouvernement renonçait à cette publication. Sur une question qui pourrait éveiller les susceptibilités de l’opinion française, l’entente paraît donc complète entre la Couronne et le cabinet britannique. Si la convention n’est pas promulguée, Grey, qui, par scrupule constitutionnel, ne veut pas conclure de traité secret, ne donnera certainement point la signature définitive, et tout tombera. C’est le ferme espoir de M. Paul Cambon.

Il me raconte en souriant qu’il a vu M. Joseph Caillaux, et que celui-ci, obsédé par le souvenir de la petite altercation qu’il a eue en 1911 avec sir Francis Bertie, lui a exprimé le désir de rentrer, le plus tôt possible, en grâce auprès de l’Angleterre, avant de redevenir Président du Conseil. Comme M. Clemenceau, M. Caillaux n’accepte jamais de bon cœur que le premier rang. Si c’est une faiblesse ou une force, l’avenir le dira. Mais M. Doumergue n’est pas mort.

Le soir, banquet offert par les enfants du Rouergue à Guillaume Rolland, le vieux clairon de Sidi-Brahim. Plus de mille convives. M. Puech, député, qui a organisé la fête avec ses compatriotes, s’est souvenu que le Président de la République a été jadis officier de chasseurs à pied et m’a prié de présider cette réunion. Tout le Rouergue et toute l’Auvergne ont envahi Paris. Au milieu d’acclamations frénétiques, je rappelle les vieilles campagnes d’Afrique et je félicite le vaillant clairon de 1845 qui a, depuis ses exploits, humblement porté, sur une blouse de facteur rural et sur une tunique de garde forestier, la croix si noblement gagnée. Pendant que je prononce son éloge, Guillaume Rolland m’écoute avec une belle ataraxie. Il a quatre-vingt-quatorze ans et, bien qu’il ait gardé l’ouïe fine et l’esprit clair, il ne prête pas grande importance aux éloges qui lui sont adressés. Il a déjà dit adieu aux honneurs de ce monde.


Lundi 23 février[modifier]

Visite de sir Francis Bertie. Il est allé à Londres. Il a vu le Roi et sir Ed. Grey. Le Roi désire que le traité avec l’Allemagne ne soit pas publié « avant son voyage en France ». Mais rien de plus. M. Paul Cambon m’avait dit : « Que le traité ne soit pas publié du tout. » La différence est importante. Je la signale au Président du Conseil. Il ne sait pas plus que moi à quoi s’en tenir. Attendons la suite. Nous avons, en tout cas, six semaines de répit.


Mercredi 25 février[modifier]

M. Paléologue télégraphie, à la date d’hier, que la crise ouverte par la retraite de M. Kokovtzoff n’est pas terminée. Sur la volonté vacillante de l’Empereur s’exercent des influences diverses. On se demande auxquelles il cédera.

Je reçois le comte de Gontaut-Biron, député des Basses-Pyrénées, qui précisément revient de Russie. Il a vu Nicolas II ; il a vu M. Kokovtzoff ; il a séjourné chez la grande-duchesse Wladimir. Cette dernière lui a dit que le prince Metcherski, partisan d’une politique violemment réactionnaire, a pris un redoutable ascendant sur l’Impératrice et que le départ de M. Kokovtzoff est le résultat de toute une intrigue. Il y a deux ans, affirmait la grande-duchesse, le Président du Conseil avait surpris une correspondance échangée entre la Tsarine et le trop fameux moujik sibérien Raspoutine, qui avait sur elle un si singulier empire. Ces lettres, sans rien contenir qui touchât à l’honneur de la souveraine, indiquaient cependant une immixtion continuelle de Raspoutine dans les affaires de la famille impériale et de l’État lui-même. M. Kokovtzoff a cru de son devoir d’avertir l’Empereur, qui a fort bien accueilli la démarche du Président du Conseil et qui l’en a remercié. Le moujik a été éloigné. Mais l’Impératrice a bientôt réussi à lui assurer une éclatante revanche. Il est revenu et a repris à la cour sa place privilégiée. Il domine à tel point l’esprit de la Tsarine que, sous prétexte de délivrer de leurs péchés les jeunes grandesduchesses, il les assiège de ses importunités jusque dans la ruelle de leurs lits et que la confiance de la mère n’est pas troublée par ces mystérieux sortilèges. L’Impératrice est arrivée à ses fins. Elle a fait renvoyer M. Kokovtzoff par l’Empereur, qui a beaucoup souffert, paraît-il, de la résolution qu’on lui a suggérée, mais qui n’a pas eu le courage de résister aux prières de sa femme. C’est ainsi que la faiblesse du Tsar donne parfois à sa droiture l’apparence de la duplicité.


Dimanche 1er mars[modifier]

Je me retrouve en service commandé. Après avoir présidé hier soir le banquet de la Société de géographie commerciale, et fait de courtes et éclectiques apparitions dans les trois bals de Saint-Cyr, de l’École Normale supérieure et de la Mode, je vais aujourd’hui, flanqué de mes deux inséparables, mes anciens concurrents Dubost et Deschanel, présider au Trocadéro la fédération des Sociétés mutuelles. Hier, je parlais des colonies ; cette après-midi, je parle de la mutualité ; demain, ce seront d’autres invitations et d’autres discours. Mais aucune de ces diversions ne dissipe les préoccupations constantes que me donne le malaise européen.


Lundi 2 mars[modifier]

M. Joseph Reinach, député, m’a demandé audience ce matin pour m’entretenir de « choses graves ». Il a reçu, me dit-il, de Mulhouse, une lettre écrite par M. Mathieu Dreyfus, frère du capitaine qui a été injustement accusé de trahison et dont le procès a si cruellement divisé la France. M. Mathieu Dreyfus communique à M. Reinach un questionnaire envoyé par les autorités allemandes à tous les industriels d’Alsace. On leur demande le nombre de tonnes de charbon dont ils auront besoin en temps de guerre pour alimenter leurs usines. On paraît, en somme, préparer la mobilisation. M. Reinach insiste pour que le gouvernement fasse voter sans retard la loi sur les unités. M. Noulens, ajoute-t-il, avait promis à la Commission de l’armée d’en accepter la discussion avant le budget de la Guerre ; mais le ministre des Finances est intervenu et le ministre de la Guerre a cédé. Mon visiteur me prie d’attirer l’attention du Conseil sur l’importance de la question. Je le lui promets.

M. Doumergue a reçu de Saint-Pétersbourg un télégramme où notre nouvel ambassadeur, M. Maurice Paléologue, rend compte de l’audience que lui a donnée l’Empereur. Nicolas II a exprimé le souhait que la Triple-Entente pût quelque jour se transformer en Triple-Alliance. M. Paléologue, qui se rappelle toutes les conversations de M. Paul Cambon à Londres, celles de 1912 comme celles d’autrefois, a sagement répondu que, pour l’Angleterre, c’était un principe général, presque un dogme, de ne contracter aucune alliance, tant qu’un péril de guerre n’était pas imminent. Tout ce que la Russie pourrait chercher à obtenir du cabinet britannique, ce seraient des arrangements analogues à ceux que la France elle-même a passés avec l’Angleterre, c’est-à-dire des accords militaires défensifs, susceptibles d’être, en cas de menace de guerre, pris en considération par les gouvernements et, si les Parlements y consentaient, transformés en alliance. « Si Votre Majesté le désire, a conclu M. Paléologue, M. Doumergue ne se refuserait sans doute pas, à faire officiellement pressentir sir Ed. Grey ; et, dans le cas d’une réponse favorable, M. le Président de la République consentirait peut-être aussi à parler au Roi George, qui doit venir bientôt à Paris. » L’Empereur a répondu : « Veuillez faire savoir à M. Doumergue et à M. Poincaré que je leur en serais reconnaissant. »


Vendredi 6 mars[modifier]

M. Georges Clemenceau continue à me prodiguer, dans les deux premières colonnes de l’Homme libre, des amabilités compactes. Il m’accuse maintenant de conspirer contre le cabinet avec la complicité de MM. Briand, Barthou et Millerand. Comme il me semble que cette fois la plaisanterie dépasse un peu la mesure, j’écris au Président du Conseil : « Je ne sais si vous avez lu l’article que Clemenceau a publié hier dans l’Homme libre. Je n’ai pas, j’en suis sûr, à me défendre devant vous et vos collègues contre un reproche de déloyauté, qui est aussi absurde qu’odieux. J’ai, je crois, suffisamment prouvé à votre cabinet, non seulement que je suis incapable de manquer à aucun de mes devoirs constitutionnels, mais que, tout en conservant dans les conseils ma liberté de pensée et de langage, je suis toujours prêt à offrir aux ministres mon concours amical. Je ne redoute donc pas que ces attaques puissent produire le moindre effet sur votre esprit ou sur celui de vos collègues. Mais, dans les Chambres, il peut se trouver des personnes mal renseignées qui les prennent au sérieux. Clemenceau, après tout, n’est pas un simple journaliste; c’est un sénateur important ; c’est un ancien Président du Conseil ; c’est un de vos amis ; on peut s’imaginer qu’il est informé. J’ai mon opinion sur la campagne qu’il poursuit, et il se trompe fort, s’il croit qu’elle me décourage ou qu’elle me fera sortir de la voie droite. Mais, s’il la continue, je serai forcé de m’entendre avec vous pour trouver une combinaison qui dégage publiquement le Président de la République des soupçons injurieux qu’on veut faire peser sur lui et des responsabilités qu’on affecte de lui attribuer. Croyez, mon cher Président et ami, à mes meilleurs sentiments. » Je suis sûr, d’avance, que M. Doumergue saura, s’il le faut, remettre publiquement les choses au point.

Le général Joffre, chef d’État-major général; que j’ai convoqué avec l’assentiment du ministre de la Guerre, répond aux questions que je lui pose sur la loi des unités militaires. « Il serait, me dit-il, à désirer qu’elle fût votée pour le 1er avril. Si elle ne l’était pas, je ne prétends pas que ce serait funeste, je ne veux rien exagérer ; mais ce serait grave. Il manquerait quinze batteries de création nouvelle, soit un tiers de l’artillerie lourde, et l’on ne pourrait former les compagnies du génie prévues. » J’attire sur ce danger l’attention de M. Doumergue et de M. Noulens.


Samedi 7 mars[modifier]

M. Doumergue vient me voir et me déclare, avec une netteté parfaite, qu’il est prêt à me couvrir en toutes circonstances et qu’il prononcera à cet effet, avant les élections législatives, des paroles catégoriques. Il croyait avoir apaisé M. Clemenceau ; il reconnaît qu’il a échoué. M. Clemenceau, en effet, est un homme que personne n’apaise, lorsqu’il ne veut pas s’apaiser.

M. Doumergue est d’accord avec M. Noulens et avec moi pour penser que la législation sur les cadres et les unités doit être votée avant la clôture de la session. En conseil, il soutient fermement cette opinion. M. Noulens parle dans le même sens. Il est pris une décision conforme. Reste à l’exécuter.

L’après-midi, sous ma présidence, se tient à l’Élysée le conseil supérieur de la défense nationale. Le département de la Marine, qui avait accepté de se charger, dans les grandes places maritimes, de la défense des fronts de mer, préférerait maintenant restituer cette mission au ministère de la Guerre. Conflit négatif, dont la prolongation ne laisse pas de me surprendre et dont je voudrais hâter la solution.


Lundi 9 mars[modifier]

Je reçois le grand-duc Nicolas Michel, l’historien, correspondant de l’Institut de France, homme intelligent, agréable et cultivé, mais prompt aux jugements téméraires et à la médisance. Il trouve que M. Paléologue se répand trop, à Saint-Pétersbourg, dans les cercles aristocratiques et qu’il se laisse circonvenir par la grande-duchesse Wladimir, qui n’est pas bien en cour et dont les appréciations sont suspectes de malveillance. Mais lui aussi, le grand-duc, parle de l’Impératrice avec la même sévérité et, sans doute, avec la même légèreté que la grande-duchesse et il prend plaisir à multiplier les anecdotes graveleuses sur Raspoutine. Je me demande si c’est avec ces commérages qu’il compte écrire l’histoire de son pays.


Mardi 10 mars[modifier]

Malgré les conseils amicaux que M. Barthou m’a dit lui avoir donnés, M. Gaston Calmette poursuit impitoyablement ses attaques contre M. Caillaux. Il réveille aujourd’hui l’affaire du financier Rochette et met en cause, tout ensemble, le ministre des Finances et M. Monis. Le public reprend goût aux scandales et peu à peu l’atmosphère s’empoisonne.

M. G. Doumergue prononce devant la Chambre, à l’occasion du budget des Affaires étrangères, un excellent discours, qui est très applaudi.

Le soir, nous offrons, à l’Élysée, un grand dîner à MM. Loubet et Fallières, à leurs familles, à leurs anciennes maisons civiles et militaires. Celle de M. Fallières est, du reste, en partie, devenue la mienne. Au fond de moi-même, j’envie mes deux prédécesseurs. Ils ont, l’un et l’autre, bien mérité de la République. Ils ont rempli leurs fonctions avec conscience et avec tact: Ils ont accompli leur temps, et les voilà maintenant libérés, déchargés de leur rôle représentatif, maîtres de leurs paroles et de leurs actions. Trop heureux, s’ils connaissaient leur bonheur.


Jeudi 12 mars[modifier]

Feux croisés : l’Action française parle sans déplaisir de ce qu’elle appelle l’échec de l’expérience Poincaré ; dans l’Homme libre, M. Clemenceau, lui aussi plaisante : « Je subis l’expérience Poincaré, je n’y participe pas. » Mais que m’importe ? Personne n’obtiendra de moi que je quitte par lassitude ou par énervement un poste où, dans la mesure de mes attributions constitutionnelles, j’ai le sentiment de pouvoir faire un peu de bien et d’empêcher beaucoup de mal La Chambre a voté aujourd’hui par 415 voix la loi des cadres, après un discours très démonstratif de M. Noulens. Peut-être n’a-t-il pas été inutile que je fusse là, ces jours derniers, pour insister auprès du gouvernement sur les observations du général Joffre.


Vendredi 13 mars[modifier]

Pendant que M. Clemenceau me reproche, contre toute évidence, d’être l’élu de la droite et ne voit dans « l’expérience Poincaré » qu’une « tentative en faveur des intérêts religieux », son ennemi mortel M. Ernest Judet me blâme, au contraire, vertement, dans l’Éclair de ce matin, d’avoir en 1912 fait cesser les relations officieuses qu’un attaché de notre ambassade auprès du Quirinal avait, sous le ministère Caillaux de 1911, nouées avec le Vatican. D’après M. Judet, j’ai brisé rudement, sous prétexte de correction parlementaire, les faibles et utiles liens, intelligemment établis entre Paris et Rome par mon prédécesseur à la Présidence du Conseil. Rien de moins vrai. J’ai simplement mis fin à des rapports occultes et détournés, que les Chambres n’avaient jamais autorisés et qui n’étaient même pas de nature à plaire au Saint-Siège, puisqu’il s’est toujours déclaré opposé aux procédés indirects. Mais trop blanc pour les uns, trop rouge ou trop bleu pour les autres, je ne me préoccupe pas des verres à travers lesquels on me regarde, et je tâche d’aller droit devant moi sans changer de couleur.


Samedi 14 mars[modifier]

Stendhal prétendait que, si l’on veut connaître un homme, il faut l’observer chaque matin, lorsqu’il part pour « la chasse au bonheur ». Voilà une chasse qu’on ne pratique guère à l’Élysée. C’est sans doute pour ce motif que les hôtes de cette maison sont si mal connus. Le bonheur : aujourd’hui encore, je n’en ai même pas aperçu l’ombre fugitive.

Le Conseil des ministres a été, sur la demande de M. Doumergue, renvoyé à lundi. Mais, dans la matinée, M. Caillaux, après m’avoir annoncé sa visite par téléphone, arrive à mon cabinet, le visage cramoisi et le geste saccadé. À la suite des articles de M. Calmette, il y a eu hier comme on pouvait s’y attendre, un incident sur l’affaire Rochette à la Chambre des députés. Le scrutin a donné la majorité au gouvernement, mais la discussion doit, dit-on, recommencer mardi. Suivant un mot de ce cardinal de Retz, dont M. Caillaux est un grand admirateur, le ministre des Finances a, ce matin, l’air d’un homme « qui se sent touché à la prunelle de l’œil ». M. Calmette ne désarme point. Il a publié hier une ancienne lettre privée dans laquelle M. Caillaux se flattait d’avoir écrasé l’impôt sur le revenu en feignant de le soutenir. M. Caillaux a répliqué par une note Havas, que M. Calmette commente ce matin, tout en revenant sur l’affaire Rochette. C’est décidément une campagne impitoyable, que la politique ne me paraît pas suffire à expliquer et qui contraste de plus en plus avec le genre auquel le directeur du Figaro a accoutumé ses lecteurs.

« Ce n’est pas tout, me dit M. Caillaux. Je sais de source sûre que M. Calmette veut maintenant publier une note qu’a autrefois rédigée pour sa justification M. Fabre, procureur général à la Cour de Paris. Ce magistrat prétend qu’en 1911 mon gouvernement lui a imposé la remise de l’affaire Rochette et qu’il a, ce jour-là, subi la plus grande humiliation de sa vie. Vous voyez comme on cherche à me traquer. Mais je suis en mesure de me défendre et je me défendrai. M. Fabre m’a dit lui-même, à deux reprises, des choses qui contredisent cette note et que je répéterai. C’est l’avocat de Rochette, Me Maurice Bernard, qui a demandé la remise à la Cour. Si l’on s’en prend à moi, je serai forcé de mettre, à mon tour, en cause MM. Briand et Barthou, qui ont eu, comme gardes des Sceaux, la note Fabre entre les mains et qui, sans doute, l’un ou l’autre, en ont parlé. Tout cela sera lamentable. Il y a vraiment un intérêt public à empêcher d’aussi tristes démêlés. »

Et M. Caillaux entre dans des détails multiples que je laisse dormir sur mes feuillets jaunis. Après tant d’années écoulées, ils me semblent remonter à une époque antédiluvienne et je ne me sens pas le courage de les reproduire. M. Caillaux conclut : « Je vous serais obligé d’examiner si vous ne pourriez pas voir MM. Briand et Barthou. » J’accepte de les faire appeler. Mais je suis écœuré de tous ces scandales, qui me paraissent, en l’état de l’Europe, un défi à la raison.

Comme M. Doumergue déjeune à l’Élysée avec le prince George de Grèce et la princesse Marie, fille du prince Roland Bonaparte, je lui fais part de la visite et de la conversation de M. Caillaux. Il est, comme moi, navré de ces querelles. M. Caillaux, qui se croit attaqué par MM. Briand et Barthou, brûle de leur riposter. À qui profitera cette guerre intestine ?

M. Briand est à Saint-Étienne. Il ne doit rentrer à Paris que mardi matin. Je ne puis donc le voir immédiatement. M. Barthou répond à mon appel. Il a eu, me dit-il, entre les mains la note de M. Fabre, mais il n’a, ajoute-t-il, aucune intention de la divulguer et il ne pense pas que M. Calmette songe à la publier.

M. Bienvenu-Martin, garde des Sceaux, me déclare qu’il n’a pas retrouvé à la Chancellerie l’écrit du procureur général. Il s’en est étonné et a convoqué M. Fabre. Celui-ci lui a expliqué que le papier dont tant de gens parlent sans l’avoir lu est la copie d’un petit mémento qu’il a, d’abord, rédigé pour son usage personnel, puis laissé au ministère. Il a reconnu y avoir fait allusion devant quelques personnes et même en avoir cité certaines expressions. De ces vilaines histoires, M. Bienvenu-Martin, qui est un très honnête homme, est visiblement fort attristé.


Dimanche 15 mars[modifier]

Mon cher ami Alfred Mézières, toujours jeune malgré ses quatre-vingt-huit ans, m’a convié à présider aujourd’hui le dîner des journalistes parisiens. Je m’y rends en compagnie du ministre de l’Intérieur, M. René Renoult, et, vraiment inquiet des violences et des haines qui, en des heures graves, menacent de déchirer la France, je profite de cette réunion pour recommander publiquement à la presse parisienne la courtoisie et la modération : « Comment la presse parisienne ne serait-elle pas, par définition, digne de Paris ? Comment ne donnerait-elle pas naturellement l’exemple de la bonne grâce et du bon ton ? Comment ne donnerait-elle pas aussi, avec le même accord, l’exemple de l’union nationale ? Chaque fois qu’il s’agit de prendre quelque initiative d’utilité générale, de défendre un grand intérêt collectif, de soutenir à l’étranger l’action de notre diplomatie, vous savez faire immédiatement entre vous la trêve nécessaire du patriotisme ; et fidèles interprètes de l’opinion publique, vous oubliez vos divergences pour concentrer, en un même effort de concorde et d’unité, vos talents d’écrivains et vos énergies de bons Français. Le Président de la République, qui est, comme votre association, placé en dehors de la politique et qui a, comme elle aussi, le devoir de respecter la liberté des partis, ne peut que lui être reconnaissant de démontrer victorieusement, par ses statuts et par ses actes, qu’entre les compatriotes qui paraissent le plus séparés subsistent toujours des raisons profondes d’entente et de confiance réciproque. » Nous sommes loin, hélas ! de l’idéal que je cherche à dépeindre et jamais l’opinion n’a été plus fiévreuse.


Lundi 16 mars[modifier]

Avant le Conseil des ministres, qui a été exceptionnellement fixé à ce matin, MM. Doumergue et Caillaux, que j’ai priés de passer à mon cabinet, ont une entrevue avec moi. Ils insistent pour que je mande M. Briand, qui revient aujourd’hui de Saint-Étienne. Ils croient savoir, me disent-ils, qu’un journal du soir doit publier aujourd’hui ou demain la note de M. Fabre. « Si cette publication a lieu, on ne manquera pas, ajoutent-ils, d’en imputer la responsabilité à MM. Briand et Barthou, qui ont eu officiellement, comme ministres de la Justice, la note entre les mains. Il est possible que MM. Caillaux et Monis soient atteints par les allégations du procureur général. Mais MM. Briand et Barthou seront suspects d’avoir commis eux-mêmes une indiscrétion coupable. On les accusera d’avoir conservé une pièce qu’ils auraient dû laisser au ministère ou détruire et de l’avoir utilisée contre des adversaires politiques. Les chefs des deux fractions du parti républicain risquent donc d’être également diminués par cette révélation. » Je ne puis que reconnaître la vérité de ces observations. Je consens à faire revenir M. Barthou l’après-midi et à convoquer aussi M. Briand, à la condition toutefois que M. Gaston Doumergue assiste à l’entretien. Il en est ainsi décidé.

Au moment où M. Doumergue se lève pour quitter mon cabinet, M. Caillaux s’excuse auprès du Président du Conseil d’avoir un mot à me dire en particulier. M. Doumergue sort et, resté seul avec moi, M. Caillaux, très ému, reprend : « Il y a autre chose de plus grave, monsieur le Président. J’ai été informé que M. Calmette veut publier, demain ou après, d’autres lettres privées qui lui ont été livrées. Jamais aucun homme politique n’a été poursuivi comme moi. Je ne puis accepter une aussi horrible épreuve. Si ces lettres sont publiées, je n’aurai d’autre ressource que d’aller tuer M. Calmette. — Mais, demandé-je, qui vous a donné ce renseignement ? Calmette a déjà dépassé les bornes d’une polémique permise en publiant la première lettre privée, où vous parliez de l’impôt sur le revenu. Mais, à l’extrême rigueur, le caractère politique de cette phrase expliquait, si elle ne justifiait pas, la publication. Il n’est pas possible que d’autres lettres intimes soient divulguées. Je crois M. Calmette incapable d’attaques de ce genre. En tout cas, il y a des moyens de l’arrêter. Me Maurice Bernard n’a-t-il pas été votre avocat ? Vous feriez bien de le voir. Moi-même, si vous le désirez, je puis lui parler dès aujourd’hui. Je sais qu’il connaît M. Calmette. Il ne refusera pas, sans doute, de causer avec lui. »

Quelques minutes plus tard, se tient le Conseil des ministres. M. Caillaux y fait preuve d’un sang-froid et d’une impassibilité qui contrastent avec la nervosité dont je viens d’être témoin dans mon cabinet. Il se bride avec une étonnante maîtrise. À peine un peu de rouge s’obstine-t-il sur la nuque et sur le visage. Le ministre expose le plan financier qu’il compte soumettre à la Chambre : projet d’impôt général et complémentaire sur le revenu, avec déclaration non contrôlée ou contrôlée à l’aide des seuls renseignements dont dispose aujourd’hui l’administration ; incorporation dans la loi de finances de cet impôt sur la rente que le cabinet Barthou a vainement essayé de combattre. Quelques membres du gouvernement présentent de timides observations, mais M. Caillaux écarte toutes les objections d’un mot ou d’un revers de main.

Me Maurice Bernard, toujours empressé à rendre service et à tâcher d’apaiser les différends, vient au commencement de l’après-midi. Il se fait fort d’empêcher M. Gaston Calmette de publier une correspondance intime, à supposer que, contre toute vraisemblance, le rédacteur en chef du Figaro ait eu pareille intention. Il ira voir également M. Caillaux et se mettra tout à sa disposition.

À quatre heures de l’après-midi, M. Doumergue se fait annoncer à mon cabinet, où viennent le rejoindre MM. Briand et Barthou. Je fais remarquer à ces derniers que, si une publication du procès-verbal Fabre a lieu, leurs adversaires ne manqueront pas de leur attribuer la responsabilité de cette divulgation, puisqu’ils ont eu tous deux la pièce entre les mains, lorsqu’ils étaient gardes des Sceaux. Ils protestent l’un et l’autre de leur vif désir de conjurer ce scandale et se proposent d’intervenir sans retard.

Après leur départ, M. Doumergue reste un instant seul avec moi. Ne croyant pas avoir le droit de lui cacher les conversations que j’ai eues dans la journée avec MM. Caillaux et Maurice Bernard, je les lui rapporte. Il est, comme moi, fort ennuyé de ces tristes incidents, qui mettent les Chambres en ébullition et donnent peu à peu la nausée au pays.

Mais à sept heures du soir, coup de théâtre. Le Préfet de police téléphone à M. Adolphe Pichon, mon secrétaire général civil. Il m’informe que Mme Joseph Caillaux vient de se constituer prisonnière au commissariat du IXe arrondissement. Elle a raconté elle-même qu’elle avait tiré plusieurs coups de revolver sur M. Calmette dans son cabinet directorial du Figaro. On n’a encore aucun détail.

Quelques minutes s’écoulent et M. Doumergue me téléphone à son tour. Il n’a, lui aussi, que de vagues renseignements. On lui a dit qu’un journal du matin, autre que le Figaro, doit publier demain la note du procureur général Fabre ; il ne sait si la nouvelle est exacte.

Quelques minutes passent encore, et le Préfet de police précise que Mme Caillaux a déchargé les six coups de son revolver sur M. Calmette et que le directeur du Figaro a été transporté très grièvement blessé à la clinique Hartmann. Tragique épilogue d’une triste journée.

Nous devons cependant détacher notre pensée de ce drame sanglant pour aller dîner à l’ambassade d’Italie. M. et Mme Tittoni viennent au-devant de nous dans l’antichambre du rez-de-chaussée et, en montant l’escalier à mon bras, Mme Tittoni m’apprend qu’à trois heures et demie, avant de se rendre au Figaro, Mme Caillaux, qui avait accepté l’invitation de l’ambassadeur, a téléphoné qu’elle était grippée et que son mari viendrait seul. À sept heures, le ministre des Finances s’est fait également excuser.

À mon entrée dans les salons, je ne vois que groupes silencieux et consternés. M. Doumergue, qui a l’habitude de se dominer, ne parvient pas à cacher son émoi. M. Caillaux lui a, me dit-il, offert sa démission. Il l’a refusée. Je ne puis qu’approuver ce refus amical, mais j’ajoute qu’il me paraît, malgré tout, bien difficile que M. Caillaux ne maintienne pas sa détermination. Je serai, dis-je, à la disposition du Président du Conseil, s’il désire me voir après la soirée de l’ambassade.

Mme Caillaux devait être une de mes voisines de table. Elle a été remplacée par Mme St. Pichon, qui connaissait M. Calmette et qui est très troublée de ce qui vient de se passer. Vers dix heures du soir, M. Hennion nous apporte de meilleures nouvelles du blessé. On espère le sauver. Une Italienne, qui s’évente fiévreusement dans les salons de l’ambassade, raconte qu’elle est rédactrice au Figaro et qu’elle se trouvait au journal, lorsqu’ont retenti les coups de feu. Elle répète avec insistance qu’on s’apprêtait à publier d’autres lettres contre M. Caillaux. Je ne sais pourquoi j’ai l’impression que cette personne élégante est une de celles qui renseignaient, depuis quelques semaines, les amis du ministre sur les intentions, vraies ou fausses, de M. Calmette.

M. Jules Roche, député, qui est également un des hôtes de l’ambassade, me dit qu’il se trouvait, lui aussi, au Figaro, lorsque s’y est présentée Mme Caillaux. Calmette, me raconte-t-il, causait avec Paul Bourget, quand on lui a passé une carte sous enveloppe. Bourget l’a plaisanté en lui demandant : « C’est une dame ? — Oui, a répondu Calmette et il a montré la carte de la visiteuse à Bourget.

— « Vous n’allez pas la recevoir ? » a fait celui-ci. — « Mon cher ami, c’est une femme. Comment la pourrais-je éconduire ? » Bourget parti, Calmette a donné l’ordre d’introduire Mme Caillaux dans son cabinet et, presque immédiatement après, on a entendu les coups de revolver. On a emporté le blessé à la maison Hartmann, et il a encore eu la force de dire à ceux qui étaient accourus auprès de lui : « Ah ! mes amis, ma maison, ma pauvre maison !… »

Nous rentrons à l’Élysée avant onze heures et nous apprenons, à l’arrivée, qu’après un moment d’espoir, les médecins ont découvert une balle dans le rectum et constaté une hémorragie mortelle. Pauvre Calmette ! Il s’est gravement trompé dans sa campagne contre M. Caillaux. Il a mêlé à des accusations d’ordre politique, qu’il était de son droit de porter contre un adversaire puissant, un trop grand nombre d’allégations insuffisamment contrôlées. Il s’est laissé entraîner à la publication, vraiment inexplicable, d’une lettre privée et a laissé par là même supposer qu’il en pouvait détenir d’autres. Mais, du moins, il a livré cette ardente bataille à visage découvert et, s’il a trop aveuglément ramassé les armes qu’on lui offrait, il n’a pas, j’en suis sûr, obéi à un autre sentiment que le désir de défendre les idées qui ont toujours été les siennes. Il est mort et je ne me rappelle pas sans un grand chagrin d’anciennes rencontres où, chez des amis communs, artistes ou hommes de lettres, il me témoignait tant de sympathie et de confiance. Du jour où, dans la pensée de ramener au pouvoir M. Briand ou M. Barthou, il a pris à partie M. Caillaux, il a eu le tact de ne plus jamais chercher à me voir, mais je n’oublierai pas le publiciste aimable et spirituel que j’ai connu et qui m’a toujours montré la fidélité la plus désintéressée.

La soirée s’achève sans que M. Doumergue vienne à l’Élysée. Il téléphone qu’il passera demain matin, de très bonne heure, à mon cabinet. J’essaie, en attendant, de m’arracher à l’obsession de ce drame, mais, toute la nuit, le cauchemar alterne avec l’insomnie.