100%.png

Au service de la France/T4/Ch IV

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Plon-Nourrit et Cie (4p. 89-118).


CHAPITRE IV


Une première résurrection de l’affaire Rochette. – Une commission d’enquête. – Fin de la législature. – Séjour à Eze. – Une démarche de la Russie. – Visite du roi et de la reine d’Angleterre à Paris. – Réception à l’Élysée. – Échange d’allocutions pacifiques. – La revue de Vincennes. – À l’Hôtel de Ville. – Aux courses d’Auteuil. – Entretien de M. Doumergue et de sir Ed. Grey.


Le mardi 17 mars, au début de la matinée, M. Doumergue arrive à l’Élysée, le sourire éteint et le front soucieux. Sur la cheminée de mon cabinet, la pendule de Lepaute, le Temps embrassant l’Univers, marque à peine neuf heures. Par discrétion, le Président du Conseil a persisté à refuser la démission de M. Caillaux, mais il s’attend à ce que celui ci la maintienne et il croit à la nécessité de reconstituer le ministère. Il envisage diverses combinaisons entre lesquelles il n’a pas encore arrêté son choix. Il va convoquer ses collègues et les consulter. Il prévoit qu’ils seront d’avis de faire passer M. Renoult de l’Intérieur aux Finances et d’envoyer à la place Beauvau M. Malvy, ministre du Commerce, qui s’est révélé comme un tacticien parlementaire fort avisé. M. Péret, sous-secrétaire d’État à l’Intérieur, succéderait à M. Malvy et tout se trouverait arrangé. Personnellement, je jugerais préférable que M. Bienvenu-Martin, dont je connais l’expérience administrative, reçût le portefeuille de l’Intérieur et que M. Jeanneney ou M. Lhopiteau vînt à la place Vendôme. Je suggère cette solution à M. Doumergue. Mais il ne me cache point que l’idée de prendre un garde des Sceaux hors du cabinet ne le séduit pas. Il est pressé d’aboutir et, en outre, il tient naturellement à ne pas être soupçonné de choisir un ministre de la Justice en vue du procès qui va s’ouvrir. Un conseil se tient au quai d’Orsay dès le début de l’après-midi et, aussitôt après, M. Doumergue vient me dire que le gouvernement a décidé de se réorganiser dans les conditions mêmes qu’il m’avait laissé pressentir. Le sous-secrétariat de l’Intérieur serait offert à M. Abel Ferry, fils de Charles et neveu de Jules, jeune Vosgien qui en est encore à l’heure des promesses.

La journée s’achève sur un nouveau coup de théâtre, moins sanglant que celui de la veille, mais tout aussi surprenant. Un débat a eu lieu à la Chambre, l’affaire du financier Rochette a été évoquée, une nouvelle enquête a été ordonnée. Brusquement, M. Barthou est monté à la tribune, il a tiré de sa poche la note originale du procureur général Fabre et il en a donné lecture à l’assemblée. Très ému de la mort de M. Calmette, qui était son ami, M. Barthou était venu me voir dans l’après-midi, mais rien, au cours de notre conversation, ne m’avait laissé deviner son intention. Quoi qu’il en soit, la pièce est maintenant connue autrement que par une publication du Figaro et les adversaires de M. Caillaux vont chercher à l’exploiter contre lui.

Mais M. Caillaux a aussi des amis, et qui lui sont fidèles. Quelques-uns même sont ardents et injustes. Sans doute moins bien renseignés que lui, ils essayent de me mêler à ces tristes affaires, auxquelles je suis totalement étranger. Des journaux tels que la Guerre sociale ne se contentent pas de prendre chaleureusement, comme c’est leur droit, la défense de Mme Caillaux, ils prétendent, contre toute vérité, que j’ai été le principal instigateur de la campagne de M. Calmette. La Guerre sociale dénonce la joie que cause, dit-elle, « à la presse nationaliste et briandiste » le départ de M. Caillaux, et elle va jusqu’à écrire dans son numéro du 18 mars : « C’est à l’Élysée que chaque jour Calmette allait puiser des indications. » Mensonge infâme, que personne n’a osé soutenir, ni devant la Cour d’assises en juillet 1914, ni en 1920 devant la Haute-Cour, et dont les auteurs anonymes, après avoir induit M. Caillaux en erreur, se sont toujours dérobés.

Je suis averti qu’à la Chambre des députés quelques partisans fanatiques de M. Caillaux colportent dans les couloirs les mêmes calomnies et d’autres plus odieuses encore ou plus ridicules. C’est l’heure où M. Caillaux vient me remercier avec effusion de la confiance et de la sympathie que je lui ai montrées pendant la durée de son ministère.

Mais l’intervention gouvernementale qui s’est produite jadis dans l’affaire Rochette et dont s’est plaint dans sa note le procureur général Fabre, n’était pas seulement, paraît-il, le fait de M. Caillaux, qui avait craint le danger pour le marché financier des divulgations que l’inculpé menaçait de faire à l’audience sur les fonds de publicité distribués par certains établissements de crédit ; elle était incidemment aussi l’œuvre de M. Monis, alors Président du Conseil et ministre de la Justice, qui avait cédé à la prière de son collègue des Finances. Or, M. Monis, aujourd’hui ministre de la Marine dans le cabinet de M. Doumergue, n’a pas encore suivi l’exemple de M. Caillaux. Il n’a pas abandonné son portefeuille. M. Doumergue attend sa démission jusqu’au jeudi 19 mars. Elle arrive ce jour-là, pendant que la population parisienne, indifférente à nos tracas, fête joyeusement la mi-Carême et que la reine vient à l’Élysée recevoir un bracelet des mains de Mme Poincaré.

Qui donner comme successeur à M. Monis ? Voilà bientôt quatre ans que mon confrère Émile Faguet m’a envoyé, avec une dédicace très affectueuse, son livre sur le culte de l’incompétence. Ne va-t-il pas nous reprocher, une fois de plus, un choix arbitraire ? M. Doumergue a l’heureuse inspiration de s’adresser à M. Albert Lebrun, mais le député de Meurthe-et-Moselle refuse, les heures passent, les intrigues se nouent, et, pour en finir, le Président du Conseil se rabat sur un sénateur de l’Aude, M. Gauthier, radical très orthodoxe, aimable et bien intentionné, qui a malheureusement toute une école à faire et qui aura à peine le temps de la commencer.

Les frères de M. Gaston Calmette, auxquels j’ai envoyé mes condoléances, viennent me remercier, ainsi que son beau-frère, l’avocat général Marchand, père de René Marchand, qui depuis… Il ne songeait guère alors à traduire un Livre noir.

Tous trois m’affirment, et je ne mets pas en doute leur parole, qu’il n’y avait pas dans les papiers du mort de lettres privées écrites par M. Caillaux ou par les siens et qu’il n’en aurait donc été publié aucune. En revanche, il se trouvait, dans le portefeuille du directeur du Figaro, une reproduction littérale de la note de M. Fabre et deux copies des fameux « verts » de 1911, écrites de la main de M. Calmette. Mes visiteurs me présentent ces dernières pièces, en me disant qu’ils en comprennent trop la gravité pour vouloir les conserver et qu’ils tiennent à me les remettre. J’exprime à MM. Calmette et Marchand ma reconnaissance pour leur démarche et j’accepte de recevoir ces copies, mais à condition d’en informer immédiatement le Président du Conseil, ministre des Affaires étrangères. Je préviens, en effet, M. Doumergue par téléphone.

Précisément, le baron de Schœn est allé le voir et, après l’avoir entretenu de divers sujets, lui a demandé d’un ton détaché : « Qu’est-ce donc que cette affaire de télégrammes verts ? » — « Je ne sais ce dont vous voulez parler. » — « Eh bien ! cette histoire que racontent certains journaux à propos des négociations franco-allemandes de 1911 ? » — « Je ne sais pas. Au ministère, personne n’a compris ce dont il peut s’agir. » À la fin de la conversation, M. Doumergue dit amicalement à l’ambassadeur : « Alors, vous partez bientôt pour le Midi ? » — « Non. Pas encore. Je suis forcé de rester à Paris pour le cas où cette bombe éclaterait. » Ainsi, nous sommes avertis. L’Allemagne a su, dès 1911, par une imprudence de langage facile à préciser, que le quai d’Orsay avait déchiffré ses télégrammes ; elle l’a si bien su qu’elle a changé son chiffre et qu’en 1914, nous ne sommes pas encore parvenus à le retrouver ; elle n’entend pas toutefois que le fait soit divulgué et, s’il l’est, ce sera une explosion qui nous attirera une démarche officielle de l’ambassadeur.

Mais voici une autre bombe et celle-ci, c’est une déposition de Me Maurice Bernard devant la commission d’enquête qui la fait éclater. Tenu par le secret professionnel, il n’a pas cru pouvoir dire à l’instigation de qui il avait demandé la remise de l’affaire Rochette. Il a parlé d’un sieur X… et a par là même excité tous les curiosités. Quel est cet X ?… Les imaginations travaillent. Pour quelques amis échauffés de M. Caillaux, aucun doute. L’X… ne peut être que le Président de la République, et ils le disent, et ils l’écrivent. Dans leur aveuglement stupide, ils ne reculent pas plus devant la bêtise que devant la méchanceté. Qu’importe ? Et mon vieux maître Marc-Aurèle ne m’a-t-il pas enseigné que tel est l’ordre de la nature et que des gens de cette sorte doivent, de toute nécessité, agir ainsi ?

Sur les entrefaites, Rochette lui-même, qui est en fuite, écrit à M. Jean Jaurès, président de la commission d’enquête, une longue lettre dont Me Maurice Bernard reconnaît l’écriture et qui met les points sur les i. Le financier introuvable déclare qu’il avait réellement eu l’intention de produire, pour sa défense, la liste de tous les frais d’émission versés par les établissements de crédit ; le volume était déjà imprimé ; M. Caillaux en a été averti ; il a fait venir Me Maurice Bernard pour savoir si une remise pouvait être accordée sans abus ; et, après l’avoir vu, il a saisi M. Monis, Président du Conseil et ministre de la Justice, qui a mandé M. Fabre. La commission de la Chambre, émue de ces découvertes, entend des témoins, interroge MM. Monis, Caillaux, Fabre, Maurice Bernard, et prolonge indéfiniment son enquête, en répétant chaque jour, sans grand résultat, les derniers mots de Goethe.

Dans l’intervalle, M. Caillaux vient plusieurs fois à l’Élysée. Contrairement aux affirmations des frères de M. Gaston Calmette et à mon propre sentiment, il paraît toujours croire que le directeur du Figaro avait l’intention de publier de nouvelles lettres privées. Il résiste, d’ailleurs, crânement aux assauts du destin. Alors qu’aux heures où lui sourit la fortune, il se prend volontiers pour le nombril du monde, il semble avoir acquis, dans l’épreuve, un sens plus juste des réalités. Il me parle avec un remarquable sang-froid. Il paraît maîtriser sans effort un tempérament qu’exaspèrent parfois les froissements les plus légers. Il me remercie d’avoir dit à M. Doumergue que je consentirais volontiers à être entendu comme témoin dans l’instruction et à rapporter l’entretien que j’avais eu avec lui, M. Caillaux, le matin du jour où Calmette a été tué. Je lui indique le sens général de mes souvenirs, qui concordent avec les siens. Quelques jours après, M. Forichon, premier président de la Cour d’appel, se présente à mon cabinet pour recueillir ma déposition dans les formes légales.

Ces pénibles incidents absorbent une partie de mes journées. Cérémonies, banquets, discours, remplissent presque tout le reste de ma vie officielle : orphelinat de l’enseignement primaire, orphelinat des chemins de fer français, presse judiciaire, que sais-je encore ? Je tiens cependant à me renseigner régulièrement sur les affaires extérieures et sur les questions militaires. MM. Doumergue et Noulens ne négligent rien pour que je sois informé. Je regrette que les crédits demandés en 1913 pour le matériel d’artillerie ne soient pas encore votés et que l’admission des emprunts étrangers sur le marché de Paris ait devancé l’emprunt français destiné à couvrir une partie des dépenses d’armement. M. Noulens est, comme M. Doumergue, décidé, à réparer cette erreur, qui, si elle se prolongeait, pourrait être fatale. Mais il faut maintenant attendre une Chambre nouvelle.

Malgré l’émotion qu’a causée la mort de Calmette, l’Assemblée actuelle est dominée par des préoccupations plus égoïstes. Elle sent sa fin prochaine. Les élections générales vont avoir lieu. Elle voudrait mourir en beauté. Elle n’a cependant pas encore voté le budget de 1914, qui accuse dès maintenant un déficit de 800 millions, et elle va partir en pleine période de douzièmes provisoires. Le vendredi 3 avril, elle siège jusqu’à deux heures du matin et, sur le rapport de sa commission d’enquête, elle adopte un ordre du jour, d’une moralité un peu platonique, pour réprouver l’intervention de la finance dans la politique et de la politique dans la justice. Les « intervenants » ne s’en porteront pas plus mal. Ce seront les magistrats qui paieront les frais de l’aventure. La Chambre s’ajourne à une date indéterminée et dans tout le pays commence la campagne électorale.

Puisque je n’ai pas le droit de me mêler à cette lutte, ma pensée se concentre de plus en plus sur les dépêches diplomatiques que M. Doumergue me fait communiquer. Voici, le 4 avril, un télégramme important de M. Maurice Paléologue : « Mon collègue d’Angleterre a été reçu hier en audience privée par l’Empereur Nicolas. Sa Majesté a développé avec force les arguments qu’Elle m’avait exposés à moi-même en faveur d’une alliance anglo-russe, « Cette alliance, a dit le Tsar, je ne la conçois que défensive, mais je la souhaite ardemment comme la meilleure garantie de la paix. » Sir G. Buchanan, qui est personnellement tout acquis à l’idée de l’alliance, n’a pas cru pouvoir dissimuler à l’Empereur que son gouvernement ne partage pas ses vues. Le Tsar a été très déçu de cette réponse. Si le gouvernement britannique persiste à décliner le pacte qui lui est si catégoriquement proposé, nous devons craindre que la Triple-Entente n’en soit compromise. Il ne faut pas oublier que l’idée d’instaurer des rapports plus intimes avec l’Allemagne compte de nombreux partisans à Pétersbourg, principalement dans l’entourage impérial. Le jour où l’Empereur reconnaîtrait qu’il ne peut fonder sur le concours de l’Angleterre aucune politique précise et durable, n’écouterait-il pas les appels insidieux qui lui viennent de Berlin ? J’ajoute que le Tsar obéit à une conviction très réfléchie, lorsqu’il affirme la nécessité de renforcer la Triple-Entente pour assurer le maintien de la paix générale. »

M. Doumergue communique à Londres un résumé de ce télégramme. Mais ni lui, ni moi, nous ne nous faisons la moindre illusion sur la réponse de l’Angleterre. Elle ne se liera pas plus envers la Russie qu’elle ne s’est liée envers nous. C’est ce que me confirme M. Paul Cambon, qui se trouve à Paris le jour même où arrive le mot de M. Paléologue et qui vient me parler de la prochaine visite du Roi George. « Si les conservateurs reprenaient le pouvoir, me dit-il, ce serait sans doute lord Curzon, ancien vice-roi des Indes, qui serait secrétaire d’État au Foreign Office. Bien qu’il ait suivi autrefois dans les Indes une politique âprement défavorable à la Russie, il est aujourd’hui un sincère partisan de la Triple-Entente. Il a dit récemment à sir Arthur Nicolson, qui me l’a répété : « Moi, j’irais volontiers jusqu’à l’alliance avec la France, mais aucun gouvernement anglais ne la saurait faire accepter par la Chambre des Communes. » M. Paul Cambon ajoute : « Tout au plus pourrions-nous espérer qu’il s’établît entre l’Angleterre et la Russie des accords militaires ou navals analogues aux nôtres. » Notre ambassadeur me raconte ensuite que le Roi connaît, en ce moment, quelques-uns des graves ennuis qui sont, dans tous les pays libres, le lot ordinaire des chefs d’État constitutionnels. Les conservateurs lui reprochent assez vivement de laisser au cabinet libéral la bride sur le cou. Ils prétendent qu’avec la Reine Victoria ou même avec Édouard VII, les choses ne se seraient pas passées ainsi. Ils espèrent que le Roi ne sanctionnera pas, après la troisième lecture, le bill du Home Rule, d’où peut sortir une guerre civile. D’autre part, le Roi a été attaqué en pleine Chambre par un député travailliste, qui l’a ouvertement accusé d’avoir encouragé des officiers à donner leur démission pour n’avoir pas, le jour venu, à faire exécuter la loi. Un banquet a été offert à cet honorable membre du Parlement, qui a reçu les félicitations de ses amis. Le Roi est pris ainsi entre deux feux convergents. Ces critiques injustes et contradictoires paraissent l’avoir assez vivement affecté. On murmurait même récemment que son voyage en France allait être ajourné. « Par bonheur, me dit M. Paul Cambon, il n’en est rien, et le séjour du souverain britannique à Paris sera, sans doute, pour lui une heureuse diversion. »

En attendant cette visite royale, je puis, durant les vacances parlementaires, m’éloigner un peu de l’Élysée, de ses dorures et de ses tapisseries. Pour que le Midi ne me reproche pas trop de le négliger, j’ai décidé de ne pas me rendre cette fois à Sampigny, mais de réinstaller quelque part au bord de la Méditerranée. Après de brèves recherches, j’ai loué, dans les Alpes-Maritimes, au pied de la petite cité sarrasine d’Eze-sur-Mer, une villa tranquille, cachée dans les pins. D’une longue terrasse qui surplombe la mer, on découvre le Cap d’ail, le cap Roux, le cap Ferrat, et l’on a une vue incomparable sur le large. En gagnant cette retraite lointaine, je ne suis pas mécontent d’échapper un peu à l’étreinte de mon métier, mais, du moins, j’ai l’impression que l’état de l’Europe, pour instable qu’il soit encore, me permet de respirer plus librement. La paix semble rétablie dans les Balkans. Nos relations avec toutes les Puissances sont normales. Quelles que soient les influences nouvelles qui s’exercent sur Guillaume II, la France est bien décidée à ne lui fournir aucun prétexte de guerre. C’est presque une sensation de repos et de sécurité que j’éprouve, au moment où je vais saluer, sur la côte d’Azur, le printemps de 1914.

Nous transportons là-bas, pour quelques semaines, toute notre maisonnée, y compris notre fidèle chat siamois et notre minuscule griffon belge. Affolés d’abord par le mouvement et le bruit du train, nos animaux familiers s’accoutument vite à leur logis roulant. Le chat s’installe princièrement dans le wagon-salon, il se prélasse sur les dossiers des fauteuils et, dans les gares envahies par la foule, il cherche visiblement l’admiration des curieux. Elle ne lui est pas marchandée. Mais, à l’arrivée, il est aussi heureux que nous de rompre avec la représentation et de se sentir en plein air, sous le ciel bleu, devant l’immensité de la mer.

Notre nouveau gîte est rempli de corbeilles et de palmes, offertes par les municipalités des environs. La grande-duchesse Anastasie de Mecklembourg, mère de la Reine de Danemark et de la femme du Kronprinz impérial, nous a envoyé, d’une villa voisine qu’elle habite, deux beaux vases de cristal ornés de pois de senteur. Les pittos-porées qui parfument le jardin nous rappellent l’oléa fragrans dont autrefois à Gardone, sur la rive du lac, nous avons tant aimé l’odeur pénétrante. Des géraniums, des bégonias, des calcéolaires, fleurissent les plates-bandes. La terrasse est embaumée d’œillets multicolores. Des oliviers, de grands palmiers, des mimosas, des pins maritimes, des caroubiers, forment, devant le péristyle de la villa, une décoration tropicale.

Deux jours après, mon frère et ma belle-sœur viennent nous retrouver. Sans la présence obligatoire de deux officiers de ma maison militaire, qui vont se relayer avec ceux de Paris, — tous rivaliseront, d’ailleurs, de prévenances et de discrétion, — nous pourrions nous croire libérés de toute servitude officielle et définitivement rendus à la vie familiale. Mais, dès qu’il nous arrive de faire une promenade, tout le monde nous reconnaît, piétons, automobilistes, voyageurs en tramways, et ce sont des coups de chapeau, des cris de joie, des vivats, qui ne laissent rien subsister de notre incognito. Nous nous plaisons cependant à de longues échappées. Nous grimpons par les sentiers jusqu’au sommet rocheux où est juchée la petite ville d’Eze, dont les ruelles étranglées et tortueuses nous ménagent, après une rude montée, un peu d’ombre et de fraîcheur. Nous allons en auto, par la Grande Corniche, de Villefranche à Roquebrune. Nous nous arrêtons devant les magnifiques bougainvilliers Magenta qui tapissent les murs de Beaulieu. Nous courons sans programme et sans but à travers la campagne et cherchons à l’aventure les plus beaux sites des environs. Puis, je rentre à la villa pour dépouiller mon courrier, lire les télégrammes, donner les signatures ; et les journées passent avec une rapidité que depuis longtemps je ne leur ai plus connue. Parfois, nous recevons des amis à déjeuner ou à dîner, M. et Mme Millerand, M. G. Hanotaux, le comte Joseph Primoli, ce charmant Henry Roujon qui est venu soigner dans le Midi un mal impitoyable. Je comptais aussi sur Paul Révoil, délicieux compagnon de ma jeunesse et de mon âge mûr, être d’élite qui dans les ministères, au gouvernement général de l’Algérie, dans la diplomatie, a rendu des services éclatants, mais il se meurt, hélas ! sous les ombrages de Servanes, sans avoir, malgré tout, entièrement donné sa mesure.

Au milieu de ces occupations diverses, les unes douces, les autres tristes ou sévères, j’oublierais presque les violentes discussions politiques dont j’ai été naguère le témoin, si les échos de la campagne électorale ne venaient, de toutes parts, retentir à mes oreilles.

Avant mon retour à Paris, paraît dans le Times, le 16 avril, une lettre de M. Ernest Lavisse, dont l’éminent journaliste anglais M. Henry Wickham Steed a exposé la genèse dans ses Souvenirs1. Le directeur de l’École normale supérieure insiste, dans cette lettre, sur l’influence décisive que peut et doit exercer la Triple-Entente en faveur de la paix, et il conclut en ces termes : « N’avons-nous pas entendu déclarer par des voix allemandes que l’heure est venue pour l’Allemagne de déployer sa force, que dans trois ou quatre années, il serait trop tard ? Cette pensée est certainement venue à l’esprit de ses hommes d’État, qui se reprochent peut-être de n’avoir pas, comme Bismarck, le courage de choisir leur heure. C’est pourquoi la Triple-Entente doit être sur ses gardes contre le danger possible d’une « guerre préventive »… Les grandes puissances, armées jusqu’aux dents, disent et répètent qu’elles ont l’intention de conserver la paix. Il est possible qu’il n’y en ait pas une qui mente à l’heure présente. À l’heure présente, c’est suffisant. La tâche de la Triple-Entente est de prolonger ce présent. Pratiquons et conseillons toutes les combinaisons pacifiques… Prenons très au sérieux le tribunal de la Haye. Par trois fois, il a empêché la guerre. Gagnons du temps. Le régime des armements à outrance finira par être intolérable aux peuples qu’il écrase. Nous verrons alors combien il est absurde, combien il est une tache sur notre civilisation, et alors nous pourrons parler de la limitation des armements. »

Le jour où le Times publiait ces lignes, le plus pacifique des Allemands, le prince Lichnowsky, ambassadeur à Londres, disait à M. Wickham Steed : « Quelle lettre stupide ce Lavisse a écrite à votre journal ! Quelle idée de parler de la limitation des armements ! » Il ne se doutait pas que cette lettre avait été rédigée en collaboration par M. Steed et par M. Lavisse. Bien mieux, ils étaient venus tous deux me la communiquer à l’Élysée, avant que j’eusse quitté Paris, et comme l’a rapporté M. Steed, j’en avais d’avance « sanctionné la publication ». C’est assez dire que, pas plus que l’historien français, pas plus que le journaliste anglais, le Président de la République ne nourrissait de desseins agressifs.

Huit jours avant les élections législatives, le dimanche 19 avril, nous quittons la villa d’Eze et revenons à Paris. Suivant une règle qu’ont observée tous mes prédécesseurs, j’ai dû me faire inscrire sur les listes électorales du quartier de l’Élysée et abandonner pour sept ans mon domicile politique de la Meuse. C’est à la mairie du VIIIe arrondissement et non plus à mon modeste hôtel de ville de Sampigny que j’aurai cette année à porter mon bulletin de vote. Mais dans la semaine qui précède le scrutin, j’ai d’abord d’autres devoirs à remplir. Le Roi et la Reine d’Angleterre arrivent mardi et nous allons voir se rouvrir une ère de réceptions et de cérémonies.

Le Conseil des ministres, qui ne s’est pas tenu depuis la séparation des Chambres, se réunit à l’Élysée dans la matinée du mardi 21. Suivant la formule consacrée, il expédie les affaires courantes. M. Noulens, ministre de la Guerre, propose, en outre, de maintenir en activité hors cadre le général Gallieni, qui vient d’atteindre la limite d’âge, mais qui, au cours d’une carrière glorieuse, a pacifié l’Afrique Occidentale française, débarrassé le Tonkin des pirates, soumis et organisé Madagascar. M. Noulens m’avait naguère entretenu de son intention, que j’avais chaudement approuvée. Le général d’Amade est nommé membre du Conseil supérieur de la Guerre, en remplacement du général Gallieni.

Avant l’arrivée du Roi d’Angleterre, M. Isvolsky se hâte de me demander audience. D’ordre de son gouvernement, il vient, me dit-il, me prier d’insister auprès de Sa Majesté George V pour que l’Angleterre accepte de contracter avec l’Empire russe, sinon une alliance, qu’il reconnaît impossible, du moins des accords semblables à ceux qu’elle a passés avec nous. Je lui réponds que le Roi n’entreprendra certainement rien en dehors de son gouvernement, que M. Doumergue a l’intention de causer avec sir Ed. Grey et que je m’entretiendrai avec le Président du Conseil de ce que je pourrai dire au Roi.

À quatre heures, Mme Poincaré et moi, nous quittons l’Élysée dans la calèche de gala, qui est bien modeste en comparaison des carrosses britanniques, mais qui cependant ne fait pas trop mauvaise figure avec ses quatre beaux chevaux noirs attelés à la daumont. Le temps est très doux. Dans la clarté de cette après-midi printanière, Paris est une merveille de grâce et d’élégance. Le long des Champs-Élysées et de l’avenue du Bois, sous la verdure fraîche des ormes et des marronniers2, une foule compacte est déjà massée. Elle pousse des acclamations sur mon passage, mais il est visible qu’elle s’entraîne pour monter à un diapason plus élevé, lorsque nos hôtes défileront à leur tour.

Nous mettons pied à terre devant la petite gare de la porte Dauphine, où nous sommes reçus par les Présidents des Chambres et les ministres. À peine sommes-nous groupés sur le quai d’arrivée que la locomotive du train royal, toute pavoisée aux couleurs anglaises, débouche avec majesté, comme si elle avait elle-même l’illusion de remplir un grand rôle historique. Le Roi descend, suivi de la Reine. Il porte l’uniforme d’amiral ; elle est vêtue d’une jolie robe de voile bleu pâle et coiffée d’un chapeau de la même couleur. Je présente au couple royal Mme Poincaré, les Présidents des Chambres, les membres du gouvernement. S. M. George V passe rapidement en revue, avec moi, la compagnie de la garde républicaine et, sous le contrôle de M. William Martin, chef du protocole, le cortège officiel se forme sans à-coup ni méprise.

Le Roi et moi, nous montons seuls dans la calèche présidentielle. La Reine prend place avec Mme Poincaré et l’amiral de Jonquières dans une autre voiture de gala. Suivent des landaus, où s’entremêlent Anglais et Français. M. Doumergue et sir Ed. Grey ont pris contact et sont assis l’un près de l’autre. Échelonnées sur le trajet, les musiques militaires jouent le God save the King et la Marseillaise.

George V est très agréablement surpris de l’énorme affluence qu’il découvre sur tout son parcours. L’enthousiasme dépasse évidemment ses prévisions. Il ne me cache pas sa joie. De son côté, la Reine est très émue et même gracieusement intimidée ; elle ne cesse d’exprimer sa satisfaction à Mme Poincaré. Nous conduisons les souverains au ministère des Affaires étrangères jusqu’aux appartements qui leur ont été réservés et nous prenons congé d’eux.

Quelques minutes après, le Roi George V et la Reine Mary viennent nous rendre visite à l’Élysée. Suivant la règle du cérémonial, nous allons au-devant d’eux jusqu’au salon des tapisseries et nous les ramenons au grand salon central par le salon des Aides de camp. Par les fenêtres qui donnent sur la galerie extérieure3, ils admirent le jardin, les pelouses fraîches, les corbeilles de tulipes et les jacinthes, et nous ne parlons guère que du printemps parisien, que Londres nous envie.

Au cours de cette visite, le Roi et la Reine nous offrent, à ma femme et à moi, de charmants souvenirs. George V me remet, en outre, pour la France, cinq grands médaillons, représentant des scènes de la vie de Louis XIV. Ils faisaient jadis partie des ornements qui entouraient, sur la place des Victoires, la statue du grand Roi. Ils avaient été exécutés par Desjardins et présentés à Louis XIV par le duc de la Feuillade. Transportés au château de Windsor après la destruction de la statue, ils étaient restés depuis plus d’un siècle dans la famille royale d’Angleterre : « Je saisis cette occasion, m’a dit très aimablement le Roi, de rendre ces objets à la France. »

Le soir, grand dîner officiel dans la vaste salle des fêtes dont la belle suite de Gobelins dissimule heureusement l’incorrigible et fastueuse laideur, mais dont le plafond étale impudemment au-dessus de nos têtes son ornementation criarde. Le Roi me parle, à plusieurs reprises, de l’accueil qui lui est fait et dont il est très touché. Il semble que cette réception enthousiaste soit pour lui une agréable diversion et qu’elle le dédommage un peu de ses tracas politiques. Il ne me cache pas ses derniers soucis. La presse a cependant exagéré, me dit-il, l’affaire des officiers démissionnaires. On a peut-être eu tort de leur poser des questions anticipées. En leur demandant s’ils consentiraient à prêter leur concours à l’application de la loi, on les invitait presque à répondre suivant leurs préférences individuelles. Mais l’incident militaire est clos. Ce qui est plus grave, c’est la question même du Home Rule. « Je ne puis pourtant, déclare énergiquement le Roi, laisser commencer une guerre civile. D’autre part, je n’ai pas les pouvoirs que certains conservateurs me reprochent de ne pas exercer. La situation est très difficile. » Et nous échangeons quelques propos résignés sur le sort commun des chefs d’État irresponsables dans les pays parlementaires. Le Roi manie toujours le français avec quelque embarras. Il cherche le mot, mais il le trouve, et il exprime finalement sa pensée avec une parfaite clarté.

Dans le toast que j’adresse aux souverains britanniques, j’insiste naturellement, une fois de plus, sur la garantie de paix que l’Entente cordiale procure aux peuples de l’Europe : « La visite que Votre Majesté et Sa Majesté la Reine rendent aujourd’hui à la France est l’éclatante consécration d’une amitié qui a désormais subi l’épreuve du temps et de l’expérience, qui a démontré son efficacité permanente et qui répond aux volontés réfléchies de deux puissantes nations, également attachées à la paix, également passionnées pour le progrès, également accoutumées aux mœurs de la liberté. Pendant les heures trop brèves que Votre Majesté passera parmi nous, Elle ne pourra, sans doute, voir la France que sous un petit nombre de ses aspects physiques et moraux. Les fêtes artistiques, sportives et militaires auxquelles Elle a aimablement promis d’assister Lui présenteront cependant, sous une forme sommaire, quelques éléments de notre caractère national ; et Elle retrouvera sans peine dans les vertus qu’honore notre démocratie, plusieurs des forces traditionnelles qui ont fait, depuis si longtemps, la grandeur et la gloire de l’Angleterre : le sens de la mesure, de l’ordre et de la discipline sociale, la conscience éclairée du devoir patriotique, l’acceptation joyeuse des sacrifices nécessaires, le culte fervent d’un idéal qui ne s’éclipse jamais et qui remplit de lumière toute la vie d’une nation. Après une longue rivalité qui leur avait laissé d’immortelles leçons d’estime et de respect mutuels, la France et la Grande-Bretagne ont appris à s’aimer, à rapprocher leurs pensées et à unir leurs efforts. Il y a aujourd’hui dix ans que les deux gouvernements ont réglé à l’amiable les questions qui les divisaient. Les accords qu’ils ont passés à cette date et dont la clairvoyance de Sa Majesté le Roi Édouard VII et de ses conseillers avait si heureusement préparé la réalisation, ont tout naturellement donné naissance à une entente plus générale, qui est dorénavant l’une des plus sûres garanties de l’équilibre européen. Je ne doute pas que, sous les auspices de Votre Majesté et de Son gouvernement, ces liens d’intimité ne se resserrent tous les jours davantage, au grand profit de la civilisation et de la paix universelle. C’est le vœu très sincère que je forme au nom de la France. »

Le Roi me répond par une allocution qu’il lit d’une voix nette et d’un ton décidé, avec un léger accent qui n’enlève rien à la clarté de sa diction : « J’éprouve un plaisir tout particulier à me trouver au milieu du peuple français lors du dixième anniversaire de ces accords par lesquels nos deux pays ont réglé pacifiquement toutes les questions qui les divisaient. C’est de ces accords que sont sorties les relations si intimes et si cordiales qui nous unissent aujourd’hui et grâce auxquelles il nous est permis de travailler à l’œuvre humanitaire de la civilisation et de la paix. Je vous remercie, monsieur le Président, d’avoir rappelé que le nom de mon père bien-aimé restera toujours associé à cette Entente et je souscris de tout mon cœur à votre éloquente définition des desseins élevés et nobles que nos deux pays poursuivent en commun. Leur réalisation sera un bienfait pour les deux nations, en même temps qu’elle constituera le legs le plus précieux que nous puissions laisser aux générations à venir. La Reine et moi, nous n’oublierons jamais la réception si cordiale qui nous a été accordée à notre arrivée et qui sera très hautement appréciée dans mon pays. Je suis heureux de penser que, pendant notre séjour, nous aurons le plaisir d’admirer et d’apprécier ce que vous venez d’appeler si justement quelques éléments de votre caractère national. Ce sont ces éléments qui ont élevé la France à un si haut degré de civilisation et de prospérité ; c’est surtout grâce à eux qu’elle occupe si dignement et si fièrement sa place dans le monde. »

Ni le Roi, ni moi, nous n’avons, dans cet échange de toasts, fait allusion à la Triple-Entente. Nous n’avons pas voulu qu’on pût nous reprocher d’opposer groupement à groupement. Nous avons évité tout ce qui aurait risqué d’éveiller les susceptibilités de la Triple-Alliance. Nous en saura-t-on gré ? Je l’ignore. Mais nous aurons donné un nouvel exemple de prudence et de modération.

Le lendemain mercredi 22 avril, au commencernent de l’après-midi, Mme Poincaré et moi, nous nous rendons à l’ambassade d’Angleterre, où le Roi et la Reine ont déjeuné dans l’intimité et nous attendent. Le Roi est en tenue de Field Marshal de l’armée britannique, chapeau à plumes blanches et tunique rouge. Je monte avec lui dans un landau de gala, tiré par trois attelages d’artillerie ; Mme Poincaré accompagne la Reine Mary dans une calèche attelée de six chevaux gris pommelé, que montent des postillons, veste bleue, culotte jaune, perruque poudrée. Il a bien fallu que le modeste protocole français empruntât au cérémonial britannique un peu de magnificence. Du faubourg Saint-Honoré à la porte de Vincennes, et dans toute la traversée du bois, une foule innombrable pousse des hourras frénétiques. Le Roi est radieux. À notre arrivée sur le terrain de la revue, nous sommes accueillis par cent un coups de canon, des sonneries de clairon, des roulements de tambour et des milliers de cris humains. Notre landau file à gauche sur le front des troupes, tandis que la voiture de la Reine se dirige immédiatement vers la tribune officielle. Nous passons rapidement devant l’infanterie, la cavalerie, l’artillerie et, en suivant la barrière extérieure, toute rembourrée d’un public frémissant, nous revenons nous-mêmes à la tribune dans le bruit grandissant des vivats. Je redescends aussitôt pour décorer, entre une sonnerie de garde à vous et un refrain de Marseillaise, les drapeaux des Écoles polytechnique et Saint-Cyr. Lorsque j’épingle à la cravate du premier la croix de la Légion d’honneur, je ne puis, tout en prononçant quelques mots d’éloge, me défendre de reporter ma pensée vers deux anciens élèves de l’X, qui ont disparu depuis peu et qui eussent été si heureux de me voir remettre cette décoration, mon père et Henri Poincaré.

Après une très belle revue, favorisée par un ciel splendide, mais un peu contrariée par la poussière, nous reprenons le chemin de Paris. Dans les quartiers populaires, les ouvriers, souvent en tenue de travail, manifestent un grand enthousiasme. Par la rue Saint-Antoine, nous arrivons à l’Hôtel de Ville, où le conseil municipal nous a réservé une réception moins grandiose que celle du Guildhall, mais charmante et cordiale, et où le président, M. Chassaigne-Goyon, nous salue, le Roi et moi, d’une aimable et fine allocution.

Le soir, dîner à l’ambassade d’Angleterre, puis, gala à l’Opéra. Jamais je n’ai vu pareille affluence sur les boulevards et dans les voies adjacentes. À l’aller et au retour, notre escorte et notre cortège ont à fendre les flots qui s’ouvrent momentanément devant nous et se referment aussitôt sur nos traces. La rue de la Paix, magnifiquement décorée et toute brillante d’illuminations, regorge de monde. Lorsque nous rentrons à l’Élysée, après avoir applaudi la grâce de Mlle Zambelli dans la Fête chez Thérèse, Paris continue sous le scintillement des étoiles sa veillée joyeuse. Nous ouvrons nos fenêtres sur le parc et goûtons quelques instants, loin du tumulte officiel, la fraîcheur de la nuit et la douceur d’avril.

De toute la journée, je n’ai pas eu l’occasion de signaler au Roi le désir de la Russie. M. Doumergue doit, d’ailleurs, avoir, le lendemain jeudi, au quai d’Orsay, une conversation avec sir Ed. Grey et mieux vaut que la question soit, d’abord, traitée entre les deux gouvernements.

Le jeudi 23, nous laissons au Roi et à la Reine la liberté de leur matinée et, l’après-midi, nous allons, Mme Poincaré et moi, les retrouver aux courses d’Auteuil. La pelouse est envahie. Le public, tourné vers la tribune, oublie les paris, dédaigne les chevaux et nous lorgne avec insistance. Après le steeple-chase militaire, nous traversons une foule en délire pour aller à pied jusqu’au pavillon où le thé est servi. Nous nous asseyons, le Roi, la Reine, le duchesse d’Uzès douairière, la princesse Marie de Grèce et nous, à une table séparée, et pas plus que la veille, nous ne soufflons mot des affaires politiques. « On ne s’imagine Platon et Aristote qu’avec de grandes robes de pédants. C’étaient des gens honnêtes et, comme les autres, riant avec leurs amis. » Pascal aurait pu ajouter, si, en écrivant cette pensée, il avait jeté les regards plus bas, sur les chefs d’État : « On ne s’imagine les Rois et les Présidents qu’avec des uniformes et des décorations, ou avec des parchemins à signer. Ce sont des gens qui se divertissent comme les autres et qui ne dédaignent pas de se reposer au grand air. »

Le soir, dîner au ministère des Affaires étrangères. M. Doumergue m’informe qu’il a trouvé sir Ed. Grey assez favorable à l’idée de conclure avec la Russie un accord naval analogue au nôtre. Assis pendant le repas entre le Roi et la Reine, je profite de ce double voisinage pour aborder, à mon tour, la question et pour exprimer à George V le désir de l’Empereur Nicolas : « Oui, me répond fermement le Roi ; ce serait très bien, si nous avions, nous aussi, des accords maritimes avec la Russie. Vous devriez en parler à sir Ed. Grey. »

Après le dîner, j’ouvre, en effet, la conversation avec le secrétaire d’État britannique, dans le Page:Poincaré - Au service de la France, neuf années de souvenirs, Tome 4, 1927.djvu/118 Page:Poincaré - Au service de la France, neuf années de souvenirs, Tome 4, 1927.djvu/119 même sens que M. Doumergue. Sir Edward n’est pas encore tout à fait afïirmatif. « En Angleterre, me dit-il, il nous est assez difficile de conclure une entente officielle avec la Russie, parce que l’opinion du parti libéral est, dans l’ensemble, très opposée à tout accord avec un gouvernement autocratique. — Je comprends très bien la force de cette objection, répliqué-je. Nous sommes souvent frappés, nous aussi, des difficultés qu’une République comme la nôtre éprouve dans une alliance permanente avec une monarchie absolue. Nos institutions sont encore, si possible, plus éloignées que les vôtres de cette forme de gouvernement. Mais ce n’est pas une alliance que vous propose aujourd’hui le gouvernement impérial. C’est une simple entente, une entente navale défensive, comme celle que nous avons, vous et nous, et qui, limitée à des études techniques, laisse entière la liberté respective des deux pays. » Sir Ed. Grey me dit qu’il n’est pas personnellement hostile à cette idée, mais il faut qu’il confère avec M. Asquith. Il ajoute : « Il y a, en tout cas, intérêt à ne pas opposer un refus à la Russie. Nous pourrions commencer par lui communiquer les accords franco-britanniques, puisqu’elle désire les connaître. On attendrait ensuite qu’elle précisât ses propositions. Au surplus, il ne saurait être question de passer avec elle une convention militaire, l’Angleterre devant, le cas échéant, épuiser en France toutes ses facultés de coopération continentale. » Je rapporte, bien entendu, cet entretien à M. Doumergue. Il doit voir lui-même sir Edward Grey demain à la première heure.

Le vendredi 24 avril à la fin de la matinée, Mme Poincaré et moi, nous allons chercher le Roi et la Reine au quai d’Orsay, et, à travers la rue de Constantine envahie par la foule, nous gagnons à pied, avec eux et leur suite, la gare des Invalides, où l’enthousiasme de la colonie britannique se mêle à celui de la population parisienne. C’est le départ. Les fêtes sont terminées. Les souverains prennent congé de nous, nous remercient encore avec effusion et, montés dans le train qui les attendait, envoient un dernier sourire à la ville qui les a si bien reçus. Quelques heures plus tard, avant de s’embarquer pour l’Angleterre, le Roi George V me télégraphie : « Au moment de quitter le sol français, je tiens à vous exprimer de nouveau, monsieur le Président, toute ma reconnaissance, ainsi que celle de la Reine, de l’accueil si cordial et si amical que vous nous avez accordé. Notre séjour dans votre capitale sera un de nos souvenirs les plus précieux et nous n’oublierons jamais la chaleureuse réception qui nous a été offerte. La Reine et moi, nous en sommes profondément touchés et nous vous prions de remercier les habitants de Paris de tout notre cœur. Veuillez agréer, monsieur le Président, mes vœux bien sincères pour votre bonheur et pour le maintien des relations intimes entre nos deux pays. La Reine et moi, nous vous prions de transmettre nos meilleurs souvenirs à Mme Poincaré. Signé : GEORGE, R. I. » Sans m’exagérer les conséquences diplomatiques de la visite que j’ai faite au Roi en 1913 et de celle qu’il vient de me rendre en ce mois d’avril 1914, je crois pouvoir dire qu’elles ont contribué toutes deux à fortifier l’Entente cordiale, et, dans une Europe dont l’équilibre est sans cesse menacé, ce résultat n’est point négligeable.

En ses intéressants mémoires, lord Grey of Fallodon a fait, avec autant d’humour que de sincérité, le récit de son séjour à Paris4. Ses souvenirs confirment et complètent les miens. À propos de la revue de Vincennes, il écrit5 : « Il n’y eut pas un seul cri chauvin. La réception fut très amicale, mais il n’y eut rien qui lui donnât le caractère d’un geste belliqueux ou d’une démonstration agressive. Une revue est, sans doute, un déploiement d’armes, mais c’est dans des occasions comme celle-ci une chose trop usuelle pour être guerrière… Ce qui toucha mon esprit, ce fut l’observation que je fis des deux cavaliers français qui trottaient aux côtés de la voiture où j’étais assis dans le cortège. Le Roi et le Président, M. Poincaré, étaient dans la première ; j’étais placé à côté du Premier ministre, M. Doumergue, dans une de celles qui suivaient. Nous allions lentement. Les deux mêmes soldats de cavalerie nous accompagnèrent tout le long du chemin à l’aller et au retour. L’un avait le teint basané, les cheveux noirs, le nez camus, le visage sans expression, le corps robuste : c’était le type du fils de la terre, un garçon fait pour labourer, semer, moissonner… L’autre était blond, de complexion fine, presque frêle ; il avait une physionomie sensitive, comme s’il eût été un artiste ou un poète, plutôt même un dilettante. Chacun remplissait avec son tempérament le devoir que lui imposait la conscription. Chacun devait être exercé à tuer ou à être tué en défendant son pays. La conscription était le fardeau imposé à la France par le danger de guerre, par les leçons de l’histoire et par les conditions présentes. » Ainsi, malgré ses yeux d’insulaire, Grey, visitant Paris, se rendait aisément compte des dures nécessités que subissait la France pacifique et la vue de la foule lui suggérait cette juste réflexion : « Cette multitude de gens qui jouissaient de cette belle journée d’avril, pourquoi eût-elle souhaité de troubler la paix qui rendait cette jouissance possible ? »

Le secrétaire d’État britannique parle ensuite des cérémonies officielles. « Tous les préparatifs, dit-il, avaient été excellemment faits par les Français. Il ne se passa rien, d’ailleurs, que de conforme à l’ordinaire routine des fêtes de ce genre. Il y eut un grand banquet où furent prononcées des allocutions soigneusement étudiées pour célébrer l’entente entre la Grande-Bretagne et la France, sans offenser aucune autre puissance. Fut-ce tout ? S’il ne s’était agi que de la France et de nous-mêmes, c’eût été tout. La visite ne fut pas longue ; le temps fut presque entièrement consacré à des cérémonies ; il n’y eut guère place pour une discussion sérieuse d’un sujet quelconque. Les affaires importantes à régler entre la France et la Grande-Bretagne étaient traitées à Londres par moi avec Cambon ou à Paris par l’intermédiaire de Bertie : les deux ambassadeurs avaient la pleine confiance de leurs gouvernements. Le dernier matin cependant, je fus prié de passer au quai d’Orsay. Bertie et Cambon étaient présents et aussi, je crois, un ou deux hauts fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères, outre M. Doumergue et moi. Autant que je me le rappelle, ce fut Cambon qui dirigea principalement la conversation avec moi, comme il avait l’habitude de causer avec moi à Londres. Les Français dirent qu’il n’y avait rien dans les relations entre la France et l’Angleterre dont il leur parût nécessaire ou désirable de parler en ce moment. Mais il y avait quelque chose qu’ils souhaitaient de demander à propos de la Russie. La Russie savait que des conversations avaient eu lieu entre les États-majors français et anglais et, pour montrer à la Russie qu’on ne la tenait pas à longueur de bras, il était à désirer qu’on fît envers elle quelque chose du même genre. Il ne s’agissait pas pour nous de contracter une obligation quelconque ; cela ne nous était pas demandé. Il n’y avait pas non plus de raison pour que l’État-major de l’armée de terre britannique entrât en communication avec les armées russes. La distance géographique ne permettait pas aux armées russes et anglaises de combattre côte à côte dans une guerre contre l’Allemagne comme pourraient le faire les armées françaises et anglaises. Si l’Angleterre décidait de participer à une telle guerre, il n’y aurait pas de différence dans l’emploi de son armée, suivant que les États-majors russe et anglais se seraient ou non concertés. Le rôle qu’auraient à jouer les forces expéditionnaires britanniques était réglé par les accords des États-majors français et anglais. Besoin n’était donc pas de songer à des conversations militaires avec la Russie. Il y avait cependant une raison pour que les autorités navales russes et anglaises eussent quelques consultations préalables sur le rôle à jouer par les flottes respectives dans le cas où la Grande-Bretagne prendrait part à une guerre. Les Français n’attachaient pas eux-mêmes une grande importance stratégique à cette idée ; ils n’estimaient pas très haute la valeur de la flotte russe dans une guerre contre l’Allemagne. Mais ils voyaient un grand intérêt à ne pas offenser la Russie par un refus. Nous consentîmes donc à laisser les autorités navales anglaises et russes entrer en communication. Je ne me suis jamais par la suite renseigné auprès de l’Amirauté, mais j’imagine que le résultat pratique de ces consultations ne fut pas très grand… Quel était le motif du gouvernement français en nous adressant cette requête ? Les conversations russo-britanniques étaient une précaution pour le cas d’une guerre avec l’Allemagne. Cela est bien entendu. Le gouvernement français pressait-il les choses parce qu’il croyait une guerre avec l’Allemagne imminente ou parce qu’il avait lui-même en vue une agression ? Il n’y avait pas le moindre signe ni la moindre apparence qu’il y eût rien de semblable dans son esprit. Je me sentis certain, à cette époque, qu’il n’avait aucune pensée d’agression ; j’en suis toujours aussi sûr qu’alors. L’idée de la revanche, de la reprise de l’Alsace et de la Lorraine, quoique n’étant pas publiquement désavouée, avait été tacitement abandonnée. »

Telles étaient les impressions que sir Ed. Grey avait recueillies en France au mois d’avril 1914. Elles étaient celles de tout spectateur impartial et correspondaient fidèlement à la réalité. Si j’empruntais au beau livre du vicomte de Fallodon quelques autres citations sur le charme de l’avril français et sur les arbres des avenues parisiennes, on verrait que l’ancien secrétaire d’État britannique a accompli son voyage avec des idées de philosophe et des sentiments de poète, beaucoup plutôt certes qu’avec des volontés impérialistes.



1. Voir traduction française, librairie Plon, p. 350 et suiv.
2. C’était une époque où il y avait encore des arbres vivants dans les avenues de Paris.
3. Aujourd’hui supprimée.
4. Twenty five years, by Viscount GREY OF FALLODON, t. I p. 280 et suiv. — Mémoires d’Edward Grey, vicomte de Fallodon, traduits de l’anglais par M. d’Honfroi, Payot, éditeur.
5. Je donne ici une traduction directe, que j’avais faite avant la publication de celle de M. d’Honfroi.