Contes du Pays Gallo/Texte entier

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Honoré Champion (p. T-TdM).
Adolphe ORAIN


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CONTES


du


PAYS GALLO


I. CYCLE MYTHOLOGIQUE. — II. CYCLE CHRÉTIEN. — III. CONTES FACÉTIEUX. — IV. CONTES DE VOLEURS. — V. LE MONDE FANTASTIQUE.


PARIS
Honoré CHAMPION, Éditeur
9, Quai Voltaire, 9 (VII arrond.)
1904

INTRODUCTION.


Marg’rite Courtillon — qui est morte depuis longtemps — était bien la plus étrange petite bonne femme que l’on pût imaginer. Elle tenait à Bain une misérable auberge, dans la rue de la Rouëre, et c’était chez elle que descendait toute cette population vagabonde qui, alors, parcourait la France d’un bout à l’autre : les rétameurs de cuillères et de casseroles, les pauvres enfants de l’Auvergne, venant sous les pluies de l’automne et les brumes de la Toussaint, ramoner nos cheminées, les peillotous de Quintin, qui parcouraient les villages en échangeant quelques mouchoirs de couleur mauvais teint, contre des chiffons destinés à faire du papier, les normands chasseurs de chevelures qui s’en allaient, les jours de foires et de marchés, tondre les magnifiques cheveux de nos paysannes, et enfin les taupiers qui, pour cent sous par an, surveillaient et débarrassaient des taupes les prairies des cultivateurs.

C’était généralement en hiver que ces industriels venaient en Bretagne.

La journée de travail terminée, ils formaient le cercle devant la vaste cheminée de l’auberge, et, tout en mangeant des châtaignes grillées et en buvant du cidre, ils racontaient leurs voyages, et tout ce qu’ils avaient appris dans leurs pérégrinations.

Marg’rite, qui filait sa quenouille dans un coin du foyer, ne perdait pas un mot de leur conversation ou de leurs contes, ni un couplet de leurs chansons. Aussi en savait-elle long, la petite mère Courtillon !

Un mot, une inflexion de voix, un rien réveillait dans sa tête les récits qui y étaient accumulés, et, comme sa mémoire était prodigieuse, son répertoire ne s’épuisait jamais.

C’est à elle que nous devons la plus grande partie des contes du présent volume. S’il nous en a été dit par d’autres, ceux-ci les tenaient de la bonne vieille.

A. O.

I

CYCLE MYTHOLOGIQUE


LES FÉES, LES GÉANTS, LES MAGICIENS,
LES ANIMAUX PARLANTS,
LES MÉTAMORPHOSES,
LES AVENTURES MERVEILLEUSES.



LE PANIER DE PÊCHES


Une bonne femme, veuve, avait trois fils pour lesquels elle rêvait tous les bonheurs imaginables. Aussi était-elle constamment à la piste des événements qui auraient pu les rendre heureux.

Un jour, elle apprit que le roi avait fait publier, à son de trompe, qu’il donnerait sa fille en mariage au jeune homme qui lui apporterait les plus belles pêches.

Justement la veuve possédait, dans son courtil, un pêcher qui, cette année-là, avait des fruits superbes.

Elle dit à son fils aîné :

— Il faut remplir un panier de pêches et les porter au roi.

— Sans compter, répondit le gas, qui était un fieffé paresseux, j’épouserions ben la fille du roi, pour n’avoir ren à faire.

Il cueillit des pêches et se dirigea vers la demeure royale.

Chemin faisant, il fit la rencontre d’une vieille mendiante qui lui demanda :

— Que portes-tu donc si précieusement dans ton panier ?

Le gas, peu poli, répondit :

— Des œufs, ma bonne femme.

— Prends garde qu’ils soient éclos avant d’être rendus à destination.

Lorsqu’il arriva dans la cour du palais, le roi, qui s’y promenait, lui dit :

— Qu’as-tu là ? mon garçon.

— Des pêches, Sire.

— Montre-les moi.

Le jeune gas ouvrit le panier et aussitôt toute une couvée de petits poussins se sauva dans la cour.

— Qu’est-ce que cela signifie ? s’écria le roi. Veux-tu te moquer de moi ? Sors d’ici et que je ne te revoie pas, ou sans cela je te fais jeter dans les oubliettes de mon palais.

Le garçon ne se le fit pas répéter deux fois, il se sauva raconter à sa mère ce qui lui était arrivé.

— Tu n’es qu’une bête, répondit la bonne femme, ton frère cadet sera plus malin que toi.

Le lendemain elle appela son second fils.

— Cueille des pêches, mon enfant, et porte-les au roi pour épouser sa fille.

Le cadet obéit à sa mère, et s’en alla vers le palais.

Lui aussi rencontra la vieille mendiante qui lui demanda ce qu’il portait ainsi.

— Des crapauds ! la curieuse.

— Prends garde de dire vrai.

Lorsque le roi fut informé qu’on lui apportait des pêches il ordonna d’introduire le petit paysan.

— Montre-moi tes fruits, mon ami.

Le jeune homme ouvrit aussitôt son panier et de gros crapauds se sauvèrent dans tous les coins du château.

— Misérable ! s’écria le roi, tu m’apportes des crapauds, je vais te faire arrêter.

Mais le gas n’attendit pas son reste et s’enfuit à toutes jambes.

La mère, têtue comme une Bretonne qu’elle était, dit à ses deux aînés :

— Vous n’êtes que des sots ; votre jeune frère, seul, a de l’esprit.

Elle appela ce dernier, lui cueillit elle-même des pêches, et l’envoya chez le roi.

Il rencontra, comme ses frères, la mendiante qui lui demanda ce qu’il portait ainsi.

— Des pêches, ma bonne femme, répondit-il.

— Montre-les moi.

Le jeune homme ouvrit son panier, la vieille toucha chaque pêche qui atteignit aussitôt une grosseur prodigieuse.

Le paysan continua son chemin et ne tarda pas à arriver au palais. Il eut bien de la peine à obtenir d’être conduit près du roi qui avait encore présents à l’esprit les poussins et les crapauds ; mais, lorsque Louis — c’était son nom — eut fait voir ses pêches aux domestiques, ceux-ci s’en allèrent bien vite prévenir leur maître que cette fois on lui apportait des pêches comme il n’en avait jamais vu.

Le souverain ne connaissait rien au monde de meilleur que ces beaux fruits veloutés, et, comme il était fort gourmand, il s’empressa d’aller admirer ceux qu’on lui apportait.

En les voyant il s’écria :

— Tu épouseras ma fille car personne ne possède de plus belles pêches.

La princesse qui était arrivée, elle aussi, appuyée sur le bras du ministre favori, dit à ce dernier :

— Je ne veux pas épouser ce petit rustre ; faites en sorte de me tirer d’embarras et je vous récompenserai.

Le ministre se tournant immédiatement vers le roi s’exprima ainsi :

— Sire, ce sont de belles pêches, c’est vrai, mais vous ne pouvez pas obliger votre chère fille à épouser ce garçon sans savoir s’il est intelligent. Or, je propose de lui confier trente lapins à garder dans la forêt voisine. Si, pendant trois jours, il les ramène chaque soir tous les trente, le mariage sera conclu.

— Accepté, dit le roi.

On mit aussitôt trente lapins dans un sac qu’on plaça sur le dos du pauvre gas.

Me voilà bien loti, pensait ce dernier en lui-même. Garder trente lapins, sans en voir un seul s’échapper, doit être aussi difficile que de garder un boisseau de souris. Et il s’en allait ainsi tout penaud lorsqu’il rencontra la mendiante.

— Quel air malheureux tu as, mon garçon. Conte-moi donc bien vite tes chagrins.

Le gardeur de lapins lui confia ses infortunes, et fut tout surpris de la voir rire.

— Ne crains rien, mon ami, je t’ai pris sous ma protection et je veux te tirer d’embarras.

— Puissiez-vous dire vrai.

— Tiens, voici un sifflet que je te donne, et n’importe où seront tes bêtes elles viendront dans ton sac quand tu les auras appelées trois fois.

— Serait-ce possible ? Vous êtes donc une fée ?

— Va toujours et aie confiance.

Le berger improvisé se dirigea vers la forêt et mit ses animaux en liberté. Ils étaient charmants à voir ces petits lapins, trottant la queue en l’air, au milieu du thym et du serpolet, semblant ravis de prendre ainsi leurs ébats.

Tout en les admirant le gardien vit avancer vers lui un charbonnier qu’il reconnut bientôt, malgré son déguisement, pour être ministre du roi.

— Vous gardez des lapins, lui dit le nouveau venu.

— Mais oui, maître charbonnier.

— Voulez-vous m’en vendre un ?

— Nenni, ces animaux ne sont point à moi, et je ne puis les vendre.

— Bast ! vous direz que vous en avez perdu un, et je vous le paierai le prix que vous voudrez.

— Non, je ne vous en vendrai pas ; mais, cependant si vous tenez tant que ça à en avoir un, grimpez sur le haut du rocher que v’là devant vous, et laissez-vous glisser jusqu’en bas sur le derrière. Je tiendrai ma parole, je vous le promets.

— Ce que vous demandez là est absurde. Je déchirerais mes vêtements et laisserais une partie de moi-même sur les ronces et les cailloux.

— C’est à prendre ou à laisser.

Le ministre, qui avait promis à la princesse de lui rapporter un lapin, escalada le rocher et se laissa choir ensuite jusqu’en bas.

Toute la partie de son corps exposée aux rochers et aux broussailles fut affreusement déchirée, mais il eut son lapin.

Louis suivit le charbonnier, et, lorsqu’il le vit entrer dans la cour du château, il siffla trois fois. Aussitôt les vingt-neuf lapins restés dans la forêt ainsi que celui qu’il avait donné vinrent se glisser dans son sac.

Le lendemain le jeune gars en reconduisant ses bêtes dans les bois rencontra un particulier, habillé en paysan, qu’il reconnut pour être le roi, et qui lui demanda à acheter un lapin.

— Je ne vous le vendrai pas, je vous en ferai cadeau si vous consentez à faire trente-six culbutes.

Le souverain fut bien humilié d’une pareille réponse ; mais comme il espérait se débarrasser d’un gendre qui déplaisait à sa fille et que, d’un autre côté, personne ne le voyait, il exécuta d’assez mauvaise grâce les trente-six sauts exigés. N’étant pas habitué à une pareille besogne, il sua sang et eau, mais il eut son lapin.

Le berger le suivit pour s’assurer qu’il ne s’était pas trompé, et, lorsqu’il vit le roi entrer dans la cour du palais, il siffla trois fois et les trente lapins vinrent se musser dans son sac.

Le surlendemain, dernier jour d’épreuves, ce fut la princesse déguisée en bergère, qui vint elle-même lui demander une de ses petites bêtes.

— Vous êtes ben trop jolie pour que je vous refuse ce que vous demandez ; mais cependant j’y mets une condition, c’est que vous allez m’embrasser.

La jeune fille ne trouva pas le gas aussi bête qu’elle le supposait et l’embrassa.

Quand elle fut de retour dans sa chambre, avec son lapin, elle regretta presque d’être allée le chercher.

Le soir venu, Louis siffla trois fois, et juste à ce moment les portes du palais, qui étaient ouvertes, permirent au lapin prisonnier d’aller rejoindre ses camarades.

Le jeune gars, son sac sur le dos, s’en alla demander la main de la princesse : mais le ministre qui lui gardait rancune lui dit que la fille du roi exigeait une dernière épreuve qui consistait à remplir un sac de vérités.

— Ce sera ben aisé, répondit le garçon piqué au vif. D’abord la première vérité qui entrera dans mon sac, sera l’histoire qui vous est arrivée dans la forêt, et dont vous conservez encore les marques.

— Tais-toi, petit misérable, s’écria le ministre.

— La seconde, sera l’aventure du roi et la troisième celle de la princesse elle-même.

— Veux-tu bien te taire, mauvais drôle, répondit le roi. Si l’on apprenait que j’ai fait trente-six culbutes, tout le monde se moquerait de moi dans mon royaume.

— Quant à moi, ajouta la princesse, vous pouvez dire que je vous ai embrassé, et de bon cœur, car vous êtes un garçon d’esprit et je consens à vous épouser.

Elle lui tendit la main, au grand désespoir du ministre, et la noce eut lieu sans délai. Jamais mariage ne fut plus beau et l’on en parle encore à Pléchâtel, où il se fit du temps que le roi breton Salomon habitait cette paroisse.


(Conté par Pierre Gérard, garde-champêtre à Pléchâtel.)

L’OISEAU DU ROI


Au temps jadis, une femme vint à perdre son mari, et en eut un tel chagrin que son caractère, qui avait toujours été égal, s’aigrit au point de devenir capricieux, fantasque et vraiment insupportable.

Sa fille unique, qu’elle idolâtrait du vivant de son défunt homme, fut parfois gâtée d’une façon ridicule et d’autres fois chassée et punie pour les motifs les plus futiles. Il arrivait même à cette femme de frapper brutalement sa fille, sans que celle-ci devinât pourquoi.

Un jour, dans un accès de démence, elle ordonna à sa servante d’aller promener l’enfant dans une forêt voisine, de l’y égarer et de l’y abandonner.

La domestique, qui était une affreuse mégère et qui ne demandait pas mieux que de diminuer sa besogne, s’empressa d’exécuter les ordres de sa maîtresse. Elle conduisit la petite martyre au milieu des bois, la fit marcher longtemps pour la fatiguer, et enfin l’engagea à s’asseoir au pied d’un arbre, pendant qu’elle irait lui cueillir des fleurs.

L’enfant obéit, mais les heures s’écoulèrent et la servante ne revint pas. Le jour fit place aux ténèbres, les loups hurlèrent dans les bois, et la peur s’empara de la pauvre abandonnée, qui se mit à pleurer.

Tout à coup, un rayon de la lune éclaira le visage d’une jolie dame qui s’avança vers la petite fille et lui dit : « Ne pleure pas, je suis la fée qui t’a servi de marraine à ta naissance, et je viens à ton secours. Je vais te conduire à la porte de la maison de ta mère ; seulement tu ne diras pas m’avoir vue, et tu déclareras même que tu as trouvé ton chemin sans le secours de personne. »

La mère, qui regrettait sa mauvaise action du matin, accueillit sa fille avec joie et ne lui demanda même pas comment elle avait pu découvrir son chemin dans les méandres de la forêt.

Hélas ! cette joie et les caresses qu’elle lui fit ne furent pas de longue durée. La mauvaise humeur de la méchante femme reprit le dessus, et elle ordonna de nouveau à la servante de conduire l’enfant au bord de l’eau, et de la précipiter dans une rivière ou dans un puits.

Cette fois encore les ordres furent ponctuellement exécutés : l’infortunée fille fut jetée la tête la première dans un puits. Mais qu’on juge de son étonnement, lorsqu’elle découvrit, au fond de l’eau, une porte qu’elle put ouvrir sans difficulté. Elle se trouva alors dans la cour d’un somptueux palais. Elle y entra et admira la magnificence des meubles, des tableaux, des bijoux, des objets d’arts qui s’offrirent à sa vue. Arrivée dans une chambre où tout était en désordre, elle remit en place, comme elle avait l’habitude de le faire chez sa mère, ce qui lui semblait avoir été dérangé.

Comme elle accomplissait cette besogne un pas lourd se fit entendre dans l’escalier, et elle n’eut que le temps de se cacher derrière un fauteuil lorsque la porte s’ouvrit.

Un homme, d’une taille gigantesque, mais à l’air très doux, pénétra dans l’appartement en disant : « Quelqu’un est venu chez moi qui a rangé ma chambre, si c’est une fille, elle sera la bien venue ; si c’est un garçon et qu’il veuille rester près de moi, je le ferai mon héritier car je suis sans enfant. »

Rassurée par ces paroles, la petite abandonnée sortit de sa cachette et se montra aux yeux du géant qui poussa un cri de joie en s’écriant : « La filleule de ma femme ! » et aussitôt il appela la fée qui vint serrer dans ses bras celle qu’elle avait déjà sauvée une première fois.

« Reste avec nous, lui dit-elle, et nous ferons en sorte de te rendre heureuse. »

L’enfant accepta, mais au bout de quelque temps devint triste, s’ennuya et demanda à revoir sa mère.

Sa marraine, qui l’aimait beaucoup, et qui ne voulait pas lui faire de peine, la reconduisit à la porte de la méchante femme. Celle-ci, qui était sur le point de se remarier, éprouva un vif mécontentement en revoyant son enfant, et craignit surtout qu’elle lui fit manquer son mariage.

« Viens près de moi, lui dit-elle que je te peigne, car tu en as grand besoin », et elle déroula les magnifiques cheveux de sa fille. Puis, faisant signe à la bonne de lui donner une grande épingle qui se trouvait sur la cheminée, elle l’enfonça, avec une cruauté sans pareille, dans la tête de l’enfant qui fut aussitôt changée en un oiseau superbe, lequel s’envola par la fenêtre et se sauva dans les arbres du jardin du palais du roi.

Apercevant un jardinier qui coupait des roses, il lui dit :

« Bonjour, beau jardinier, comment se porte le roi ? »

L’homme, en apercevant cet oiseau inconnu doué de la parole, avec un plumage brillant comme un rayon de soleil, resta stupéfait. Lorsqu’il fut remis de sa surprise, il s’empressa d’aller raconter au roi ce qu’il venait de voir et d’entendre.

Le monarque crut que son jardinier avait perdu la raison ; mais il se rendit, néanmoins, dans le jardin pour s’assurer, par lui-même, de ce qui s’y passait.

Lorsqu’il découvrit l’oiseau merveilleux, qu’on eût dit tombé du ciel, il désira le posséder, et pour cela fit tendre tous les pièges connus jusqu’à ce jour.

L’oiseau sut les éviter, mais, voyant le désespoir du roi, il alla se poser sur son épaule, se laissa caresser et même enfermer dans une cage d’or.

Le roi ne voulut plus se séparer de son oiseau chéri, et l’emporta dans sa chambre où il le laissa voltiger en liberté.

Un jour qu’il le caressait, il remarqua, sous les plumes de la tête, quelque chose qui ressemblait à une épingle. Il l’arracha et immédiatement, sous ses yeux, une métamorphose s’accomplit : à la place de l’oiseau il admira la plus ravissante jeune fille qu’il eût jamais vue.

Elle raconta ses infortunes, et le roi, qui ne se lassait pas de l’écouter, résolut d’en faire sa reine.

La date du mariage fut annoncée ; la fée vint demeurer près de sa filleule et l’aida dans le choix et la confection des toilettes.

Jamais mariée ne fut plus belle, et sa mère, en la voyant passer dans les carrosses du palais, la reconnut. Elle fut tellement jalouse du bonheur de sa fille, qu’elle eut une jaunisse dont elle ne put guérir.


(Conté par une dame, âgée de 85 ans, connue de tout le monde, à Bain-de-Bretagne, sous le nom de tante Leray.)

LES FÉES DE LA BUTTE AUX GUENAS


La butte aux Guenas est située dans la commune de Bain, près du village du Tertre, non loin du bois de la Marzelière.

Des fées qui demeurent là, dans les entrailles de la terre, vont le matin, au soleil levant, avant que les bonnes gens soient aux champs, étendre sur le versant du coteau, pour les faire sécher, les pièces d’or et d’argent qu’elles fabriquent dans leurs demeures souterraines.

Un jour, elles furent surprises par deux hommes qui regardèrent, avec convoitise, ces trésors.

— Prenez-en, leur dirent les fées.

L’un d’eux en emplit ses poches ; mais l’autre, plus gourmand, s’en alla bien vite chercher un cheval et une charrette.

Quand il revint, les fées n’y étaient plus, et elles avaient caché leurs richesses sous les pierres de la butte.


(Conté par Pierre Barré, de la Marzelière, âgé de 59 ans.)

LES TROIS FRÈRES


I

Le père et la mère Giboire, vieux et usés par les privations et les fatigues, habitaient une chaumière presqu’en ruines au village de Riais, dans la paroisse de Bain.

N’ayant pour toutes ressources que le produit d’un petit courtil et d’un champ qu’ils cultivaient, ils en étaient souvent réduits, lorsque la récolte venait à manquer, à ne manger, pendant une partie de l’année, que des pommes ou des châtaignes tombées des arbres et recueillies dans les chemins.

Dieu leur avait cependant donné trois fils, dont deux, déjà grands, auraient pu leur venir en aide. Mais non, c’étaient deux fainéants qui dépensaient au cabaret le peu d’argent qu’ils gagnaient.

Le troisième, meilleur que ses aînés, et animé de bonnes intentions, était malheureusement trop jeune pour seconder ses parents comme il l’aurait désiré.

Le père et la mère Giboire travaillèrent tant qu’ils purent, et suèrent sang et eau pour faire face aux besoins les plus pressants de la vie ; puis, la vieillesse arrivant, ils succombèrent à la peine, et moururent en laissant autant de dettes que la valeur du bien qu’ils pouvaient posséder.

Lorsque la succession fut liquidée, il ne resta rien aux enfants qui se virent obligés d’aller au loin chercher du travail.

Ils partirent ensemble, emportant seulement quelques nippes enveloppées dans un mouchoir de poche au bout d’un bâton.

Après avoir marché quelques jours, en grignotant le dernier morceau de pain qui leur restait, et sans trouver d’ouvrage, car le moment de la récolte des grains n’était pas encore venu, ils arrivèrent à un carrefour où trois chemins se bifurquaient.

Le jeune des trois voyageurs, plus avisé que les autres, fit cette juste réflexion : « Nous marchons depuis plusieurs jours, allant de ferme en ferme, sans trouver à nous placer. Si nous continuons ainsi, ce sera toujours la même chose. En nous voyant trois on nous refuse de la besogne, tandis qu’un seul serait peut-être accepté.

« En conséquence, le parti le plus sage, à mon avis, serait de nous séparer ici. »

Ce conseil fut adopté.

Le jeune homme ajouta : « Voici trois chemins qui s’offrent à nos yeux. Que chacun de nous en prenne un, et s’en aille à la grâce de Dieu. Mais avant de nous quitter, jurons de revenir ici dans sept ans. Riche ou pauvre, heureux ou malheureux, aucun de nous ne devra manquer au rendez-vous. »

Tous y consentirent et firent, pour être certains de ne pas se tromper d’endroit, plus tard, une croix avec leurs couteaux, sur l’écorce d’un vieux chêne dont la tête dominait tous les autres arbres du voisinage.

Cette opération accomplie, les trois frères se séparèrent.


II

Nous ne suivrons pas les deux aînés, qui, d’ailleurs, continuèrent à mener la même existence que par le passé, c’est-à-dire à dépenser tout l’argent qu’ils gagnaient sans songer à faire d’économies pour les mauvais jours.

Le jeune, appelé Louis, voulut voir du pays. Il travaillait avec ardeur partout où on voulait bien lui donner de l’occupation, puis, lorsqu’il avait amassé quelques épargnes, il s’éloignait vers d’autres contrées.

Il arriva un soir, exténué de fatigue, dans une ferme où il trouva, tout le monde en pleurs.

Le maître de maison, malgré son chagrin, accueillit l’étranger avec bienveillance, lui offrit l’hospitalité pour la nuit, et l’invita à prendre part à leur repas.

Le soir, à la veillée, quand tout le monde fut réuni au coin du feu, le jeune Breton ne put résister au désir de questionner les braves gens qui l’entouraient, sur les motifs de leurs larmes.

« Vous voulez savoir, mon ami, pourquoi nous pleurons ? lui répondit le fermier. Oh ! vous ne pouvez vous douter du malheur qui est venu nous frapper ! Il y a quelques mois à peine, nous vivions ici paisibles et heureux. L’aisance régnait dans notre maison. Des chansons étaient sur toutes les lèvres et de nombreux domestiques s’asseyaient à notre table. Aujourd’hui nous sommes seuls, dans la misère, nous demandant comment nous ferons pour vivre demain. »

— Mais encore, que vous est-il arrivé ?

— Voici : un jour que les domestiques étaient seuls au logis, une vieille femme vint demander l’aumône. Au lieu de l’inviter à entrer, et de lui offrir ce qui restait du dernier repas — ce que nous avions toujours l’habitude de faire, — les serviteurs, en train de rire et de folâtrer, l’engagèrent à s’en aller plus loin parce qu’ils n’avaient pas le temps de l’écouter.

« Vous vous en repentirez bientôt » leur répondit la vieille en brandissant son bâton et en s’éloignant comme une furie.

« Hélas ! après être allée habiter une forêt voisine, accompagnée d’un dragon, elle n’a pas tardé, en effet, à nous faire éprouver tout son ressentiment.

« Je possédais alors, dans mes étables, continua le paysan en soupirant, sept magnifiques vaches, les plus belles bêtes de la contrée.

« Un matin, on s’aperçut que l’une d’elles avait disparu, et malgré toutes les recherches auxquelles nous nous livrâmes, elle ne put être retrouvée.

« C’était une véritable perte ; mais enfin il nous en restait six, et nous redoublâmes de soins pour les surveiller nuit et jour.

« Tout fut inutile.

« Un soir, en rentrant à l’étable, l’on remarqua qu’une seconde vache avait été volée, puis une troisième pendant la nuit et ainsi de suite. Elles nous furent toutes prises les unes après les autres.

« Maintenant nous n’avons plus ni lait, ni beurre, ni fumier et, vous le savez, jeune homme, sans fumier pas de grain. Nos champs vont rester en friche si la Providence ne vient à notre secours. »

— Depuis le jour où votre bétail vous a été dérobé, n’avez-vous jamais su ce qu’il était devenu ?

— Si fait : mes vaches ont été vues, tantôt dans la forêt voisine gardées par le dragon, tantôt conduites dans les chemins creux, par la fée elle-même.

— Avez-vous cherché à les ravoir ?

— Toutes les prières possibles ont été adressées à la fée qui, pour toute réponse, s’est mise à rire en nous demandant si les pauvres gens étaient toujours aussi bien accueillis chez nous. Les menaces ont suivi les prières, mais n’ont pas eu plus de succès.

« J’ai fait savoir, à plus de vingt lieues à la ronde, que le jeune homme, qui serait assez brave pour aller combattre mes ennemis, et qui me ramènerait mon bétail épouserait ma fille Môna, l’unique héritière de mes biens et qui, avant notre malheur, avait refusé de nombreux prétendants.

« Plusieurs jeunes gens se sont présentés. Sept ont osé attaquer la fée et le dragon. Ils ont, sans doute, succombé dans la lutte car je ne les ai plus revus. Que le bon Dieu ait pitié de leur âme ! dit le vieillard en essuyant une larme.

« Tel est enfin le sujet de notre chagrin. »

Louis Giboire réfléchit au récit qui venait de lui être fait, puis regardant Môna, la plus ravissante créature du monde, il demanda au vieux fermier s’il était encore dans les mêmes intentions envers le jeune homme qui se présenterait pour tenter l’aventure.

— Je tiendrais volontiers la parole que j’ai donnée, répondit le malheureux fermier ; mais je n’encouragerai personne à engager une lutte aussi téméraire.

— Je compte cependant, ajouta le voyageur, affronter, dès demain, les périls que vous venez de me faire entrevoir. Je veux essayer de vous rendre l’aisance et d’obtenir la main de votre charmante fille, si elle y consent.

— Oh ! vous ne ferez pas cela ! s’écria Môna, les yeux baignés de pleurs.

— Et pourquoi ? répondit le jeune homme. Ne me croyez-vous pas digne d’aspirer à devenir votre époux ?

— Je ne dis pas cela. Mais vous ne savez donc pas que vous courez à une mort certaine, et que je ne veux pas que vous mouriez pour moi ?

— Rassurez-vous, Môna, je tiens peu à la vie. Elle a été si pénible et si amère pour moi jusqu’ici, que, si je ne vous avais pas rencontrée, je la quitterais vraiment sans trop de regrets.

— Si votre jeunesse n’a pas été heureuse, reprit la jeune fille, c’est que l’avenir vous réserve de douces joies. Ainsi ne cherchez pas à vous défaire d’une existence que Dieu seul a le droit de vous enlever.

Ils causèrent ainsi très avant dans la nuit. Malgré tout ce qu’on put dire, pour le détourner de ses projets, le jeune Breton entêté, comme tous les hommes de son pays, déclara qu’il irait à la recherche des vaches du fermier.


III

Louis ne se coucha pas et resta en prières jusqu’au lever du jour. Puis, armé seulement d’un bâton, il se dirigea vers la forêt.

Chemin faisant, il rencontra une petite vieille, courbée par les ans, qui lui demanda la charité.

— Ma pauvre femme, lui dit le voyageur, vous vous adressez mal, car je ne suis pas riche. Il ne me reste que quelques sous. Je vous les offre de grand cœur, d’autant plus que bientôt, je crois, je n’aurais plus besoin d’argent.

— Et pourquoi cela ? jeune homme, reprit la vieille d’un air intrigué.

— Parce que je vais combattre une fée et un dragon qui, paraît-il, ne ménagent pas leur monde.

— Et dans quel but cette entreprise audacieuse ?

— Pour rendre, à un pauvre fermier, les vaches qui lui ont été dérobées.

— Cette action est louable ; mais ce fermier n’a-t-il pas une fille ?

— Si, la belle Môna.

— N’est-ce pas plutôt pour obtenir la main de cette jeunesse ?

— Peut-être aussi, répondit le jeune homme en souriant.

— Je l’avais deviné, mon garçon, car Môna est bien la meilleure et la plus douce créature du monde, et il est difficile de la voir sans l’aimer.

« Cependant il ne faut pas que l’amour vous aveugle, et vous fasse vous illusionner sur le danger que vous allez courir. La fée Perverse vous tendra des pièges qu’il faudra éviter, et son dragon a des dents qui ont croqué des gaillards plus solides que vous. »

— Possible, répondit le Breton ; mais j’essaierai néanmoins.

— Puisque votre détermination est inébranlable, écoutez ce que je vais vous dire, car moi aussi je suis une fée et, comme vous m’intéressez, je pourrai peut-être vous donner quelques conseils.

Louis la remercia avec effusion, et la pria de lui dire comment s’y prendre.

« Lorsque vous arriverez sur la lisière de la forêt, reprit-elle, vous rencontrerez Perverse, qui vous demandera ce que vous cherchez. Vous lui répondrez que vous êtes venu en ces lieux pour y trouver la fleur qui a le pouvoir de déjouer les sorts.

« Elle vous proposera de vous montrer cette plante, et voudra vous faire passer devant elle. N’y consentez pas, car il y va de votre vie.

« Elle vous conduira ensuite au bord d’un précipice, près duquel elle vous dira de vous pencher pour saisir la fleur qui croît entre les pierres de l’abîme. Pour tout au monde ne le faites pas, inventez un prétexte quelconque, mais refusez.

« Peut-être, pour vous tenter, se penchera-t-elle, elle-même, afin de vous démontrer combien c’est facile. Ce sera alors le moment propice pour la saisir et la jeter dans le vide. Si vous réussissez, ce que je souhaite, vous aurez purgé le monde d’un monstre, car elle tombera dans l’endroit où se tient le dragon qui, la prenant pour une proie, se jettera dessus et la dévorera.

« Vous chercherez ensuite un petit sentier détourné, qui conduit au fond du ravin dans lequel le dragon repu dormira. Si vous êtes adroit, vous l’assommerez facilement.

« Allez, lui dit-elle, et que les dieux vous aident. »


IV

Louis se mit une dernière fois en prières avant de continuer sa route, et partit ensuite sans trop d’appréhension.

Comme le pauvre garçon avait retenu mot à mot tout ce que lui avait dit la fée, il suivit ses conseils.

Perverse s’offrit bientôt à sa vue, gardant les sept vaches dérobées. Elle lui demanda, d’un ton courroucé, ce qu’il venait faire sur son domaine.

— Je cherche, dit-il, la fleur qui déjoue les sorts.

— Viens, je vais t’indiquer l’endroit où elle se trouve.

Elle l’invita aussitôt à la précéder dans un sentier étroit, plein de sinuosités et d’embûches ; mais il s’excusa sur son ignorance des lieux, et la pria de le guider à travers les méandres de la forêt. Elle le fit d’assez mauvaise grâce, et en grommelant le conduisit pendant de longues heures, au milieu des herbes et des ronces qui lui déchiraient ses jambes.

Il avança, sans se plaindre, jusqu’au bord d’un énorme trou béant, taillé à pic dans un rocher.

— C’est là, dit-elle, que croît la plante que tu cherches, et qui pousse dans les interstices du roc. Baisse-toi, et saisis-la si tu peux.

— Je n’oserai jamais, dit-il. Le vertige me prend aussitôt que je vois le vide, et il me semble inutile d’essayer.

— Misérable poltron ! s’écria-t-elle, comment toi, un homme, tu n’oses te coucher par terre pour cueillir une plante ? Tu n’es pas digne de la peine que je me suis donnée pour toi.

— C’est vrai, je ne suis qu’un failli gars, maladroit, et qui ai toujours passé pour avoir peu d’esprit. Cependant, si vous vouliez me montrer comment m’y prendre, peut-être le courage me viendrait-il.

— Voyons, je le veux bien à cause de ta bêtise. Tiens, rampe comme moi sur la terre et approche du trou.

Louis fit semblant de l’imiter ; mais il se tint en arrière de la vieille, et, lorsqu’il la vit sur le bord de l’abîme, il la saisit par les pieds, et la précipita de toutes ses forces au fond du gouffre.

Un cri formidable, et qui n’avait rien d’humain, se fit entendre, un grognement effrayant lui succéda et le bruit des os broyés par les dents du monstre parvint jusqu’à lui.


V

Le jeune Breton resta quelques instants stupéfait de ce qui venait de lui arriver. Enfin, peu à peu, reprenant son sang-froid, il chercha le chemin qui devait le conduire près du dragon. Il le trouva sans peine, et descendit un sentier taillé dans le rocher, et suffisamment large pour permettre à des vaches d’y passer puisque le pied de ces animaux était encore empreint sur le sol.

Il suivit ce sentier, et arriva à l’entrée du repaire habité par le monstre. Des tas d’os se voyaient près de l’affreuse bête qui dormait après avoir dévoré sa maîtresse. Elle était là, digérant son repas, plongée dans un abrutissement complet.

Pris d’une frayeur soudaine en contemplant cet animal redoutable, il fut sur le point de s’enfuir ; mais, songeant à Môna la jolie fille du fermier, il s’avança et, brandissant son terrible bâton de houx, il en appliqua un si vigoureux coup sur la tête du dragon que celui-ci roula par terre.

L’animal n’était cependant qu’étourdi. Il se releva et poussa un gémissement terrible qui fit retentir tous les échos du bois.

Louis, plus mort que vif, ne lui laissa pas le temps de se remettre, et, le frappant une seconde fois, il le fit retomber baigné dans son sang. Les coups se succédèrent avec tant de rapidité que le monstre finit par rendre le dernier soupir.

Il était temps, car le pauvre garçon, à bout de forces, le corps couvert d’une sueur, froide, perdit connaissance et s’affaissa près de sa victime.

Lorsqu’il revint à lui, il faisait nuit, et il était trop tard pour quitter ces lieux. Tout à coup il entendit le son de plusieurs clochettes, et quel ne fut pas son étonnement en voyant venir sept magnifiques vaches, au poil luisant, d’une taille extraordinaire et qui, habituées sans doute à être amenées là, chaque soir par la fée, arrivaient d’elles-mêmes chercher un abri.

Le jeune garçon, qui n’avait rien mangé depuis le matin, se mit à les traire dans une auge de granit qui semblait faite exprès pour la circonstance et qui, bien que contenant près de sept tonnes, fut remplie dans un instant.

Il but à discrétion le lait chaud des vaches et, brisé de fatigue, s’endormit bientôt sur un lit de fougères.

Le lendemain, au point du jour, Louis se réveilla et s’empressa de chasser les vaches devant lui, en cherchant à s’orienter dans la forêt.

Il retrouva le chemin que, la veille, il avait parcouru en compagnie de la fée, et arriva sans encombre vers le milieu du jour à la ferme où on le croyait déjà mort.

Qu’on juge de la joie de tout le monde en présence de ce miracle inespéré.

Le fermier ne se lassait pas d’admirer ses vaches qu’il ne reconnaissait pas, tant elles étaient belles et fortes ; mais sa surprise fut plus grande encore, quand il vit que chacune d’elles donnait une tonne de lait par jour, ce qui ne s’était jamais vu.

Môna, de son côté, se faisait raconter sans cesse le voyage du jeune homme, sa rencontre avec la fée bienveillante, les conseils qu’elle lui avait donnés, les ruses de Perverse, sa chute dans le précipice et la mort du dragon. Puis elle s’extasiait sur le courage du Breton.

Celui-ci ne tarda pas à se faire remarquer par son travail, ses connaissances des biens de la terre, son entendement et sa bonne conduite, aussi le fermier lui dit-il bientôt qu’il était disposé à lui donner sa fille.

Môna ne s’y opposa point, bien le contraire, et les noces se firent à bref délai.

Elles furent magnifiques et durèrent quinze jours. Il y eut plus de trois cent invités.

Marie Lapique, du bourg d’Orgères, près Rennes, qui nous a dit ce conte, nous a assuré que dans sa jeunesse elle avait gardé les vaches du fermier.

« J’ai même assisté, ajoutait-elle, aux noces de Môna. Je fus chargée de faire rôtir les viandes de la noce ; mais, comme j’étais gourmande, tout en tournant la broche je trempais de temps en temps les doigts dans la sauce pour les lécher ensuite. Malheureusement je fus aperçue et l’on me chassa impitoyablement. J’en eus bien du regret, car j’aurais sans doute eu ma part de bonnes choses qui y furent mangées. »

Il est vrai de dire que Marie Lapique, morte depuis longtemps, était un peu folle, et si vieille, si vieille, que personne ne connaissait son âge, ni elle non plus.

Le bon Dieu bénit le ménage des jeunes époux car ils eurent de nombreux enfants, beaux et bons comme leur mère et braves comme leur père.

Les sept ans écoulés depuis la séparation des trois frères, Môna à laquelle son époux avait raconté sa vie, l’engagea à aller voir ce qu’étaient devenus les deux autres voyageurs.

Louis se rendit au carrefour où ils s’étaient donné rendez-vous.

Il y arriva le premier. Bientôt il vit venir, par des chemins différents, deux mendiants en haillons, la besace sur le dos, qu’il prit d’abord pour des étrangers tant ils lui parurent vieux.

Son cœur tressaillit cependant à leur approche et, les examinant de plus près, il reconnut les traits de ses aînés qu’il embrassa avec effusion.

Il leur demanda ce qu’ils avaient fait depuis sept ans, et pleura avec eux en écoutant leur histoire aussi triste que misérable. Il les emmena chez lui où, grâce aux bons soins et aux douces caresses de Môna, ils devinrent ce qu’ils auraient dû toujours être, d’honnêtes et laborieux ouvriers estimés de leurs semblables.

CŒUR DE PIGEON


I

Lorsque le père Jacques perdit sa bonne femme, il resta avec deux fils, que son travail de simple journalier ne suffisait pas à nourrir. Comme ceux-ci étaient en âge de courir le pays, il leur dit : « Mes enfants, je vous donne à chacun un bissac, c’est tout ce que je peux faire pour vous, allez avec cela chercher votre pain. »

Les deux frères s’en allèrent, de porte en porte, implorer la charité. Comme c’était presque toujours à l’aîné qu’on faisait l’aumône, ce dernier, qui désirait garder tout pour lui, se fâcha un jour et dit à son frère : « Va de ton côté et moi du mien. »

Le plus jeune, du nom de Jean, s’éloigna tout attristé, cheminant lentement à travers les sentiers des bois dans lesquels il s’attarda à manger des cornes ou des alizes. Le soir venu, s’étant égaré et ne sachant où coucher, il eut l’idée d’imiter le petit Poucet et de grimper dans un arbre pour tâcher de découvrir un gîte. Bien lui en prit, car il aperçut une lumière et se dirigea de ce côté.

Un château s’offrit bientôt à sa vue. Il frappa timidement à la porte de ce logis pour demander à passer la nuit. Une belle dame vint lui ouvrir, et, en examinant le petit voyageur, son cœur s’attendrit. « Entre, mon enfant, s’écria-t-elle, viens réparer tes forces. » Elle lui fit servir un pigeon rôti, et, lorsqu’il eut bien mangé, elle lui dit d’aller prendre du repos.

Le lendemain matin, Jean, en se réveillant, sentit quelque chose de dur sous son oreiller. Il regarda ce que c’était et découvrit un sac renfermant cinquante écus. « Cet argent n’est point à moi, pensa-t-il, je ne dois pas y toucher. »

Afin de ne pas abuser de l’hospitalité de la bonne dame, il s’habilla promptement et voulut lui faire ses adieux ; mais apprenant qu’elle n’était pas levée, il pria les serviteurs de la remercier en son nom et, son bissac sur le dos, reprit la clef des champs.

La servante, en allant faire le lit et la chambre du voyageur, découvrit l’argent et le porta à sa maîtresse, en lui demandant ce que cela signifiait, et si elle voulait mettre son honnêteté à l’épreuve.

« Rassure-toi, répondit la dame, tu n’es pas en cause, il s’agit de l’enfant qui vient de partir et qu’il faut ramener au plus vite, car je veux l’adopter pour mon fils. »

Tous les domestiques se lancèrent à la poursuite du jeune garçon, qu’ils ne tardèrent pas à rattraper. « Retournez au château, lui dirent-ils, vous avez plu à notre maîtresse qui veut vous garder près d’elle. » L’enfant fut enchanté et revint sur ses pas.

La dame l’accueillit avec toutes sortes d’amitiés et lui dit : « Tu n’as pas pris l’argent qui se trouvait ce matin sous ton oreiller et qui, cependant, t’appartient. »

— Comment cela ? Je ne possède pas une obole.

— Tu possèdes cinquante écus, et tous les matins tu en auras autant. Le cœur de pigeon, que tu as mangé hier soir et que tu ne pourras jamais digérer, procure chaque nuit cinquante écus à la personne qui l’a avalé. Mais d’ailleurs, ajouta-t-elle, tant que tu seras ici, tu n’auras pas besoin d’argent. Tu trouveras tout ce qu’il te faut, et je vais donner des ordres pour que de savants professeurs viennent te donner des leçons.

Au bout de quelques années, l’ancien cherchou-de-pain ne se reconnaissait plus lui-même. Au lieu du vagabond déguenillé c’était maintenant un beau jeune homme instruit, distingué et habile à tous les exercices d’adresse. Il est bon d’ajouter que, comme il était intelligent et travailleur, ses maîtres n’avaient pas eu beaucoup de peine à en faire un jeune homme accompli.

Sa bienfaitrice — qui n’était autre qu’une fée — l’aimait comme son fils et s’efforçait de lui rendre la vie aussi douce que possible.

Le nouvel étudiant s’en allait souvent à la ville voisine habitée par le roi, et un jour qu’il se promenait sur les places publiques il entendit publier, à son de trompe, et au nom du souverain, que celui qui réussirait à faire rire la princesse sa fille, atteinte d’une maladie que le rire seul, au dire des médecins, pouvait guérir, obtiendrait sa main.

De retour à la maison, il raconta ce qu’il avait entendu publier, et la fée lui répondit :

— Il ne tient qu’à toi d’épouser la princesse et dès demain, si tu le veux, je te mettrai à même de la faire rire.

— Qu’inventez-vous pour cela ?

— Tu le verras demain, si tu es toujours décidé à tenter l’aventure. »

Le lendemain, après le déjeuner, la fée lui demanda s’il avait réfléchi à sa proposition.

— Oui, dit-il, et j’attends ce que vous allez me donner pour faire rire la malade.

— Va dans la cour où tu trouveras une voiture qui marche seule, ce qu’on a pas encore vu. Monte dedans, va te promener à la ville, et, si la princesse te voit, je t’assure qu’elle rira de bon cœur.

Notre curieux alla examiner la voiture qui avait aux quatre coins un moulin à vent destiné à faire tourner chaque roue. Des meuniers coiffés de bonnets de coton apparaissaient de temps en temps aux fenêtres des moulins, et tiraient la langue aux gens stupéfaits de voir fonctionner une pareille machine.

Jean monta dans le véhicule, qui se dirigea aussitôt vers la ville, escorté de tous les curieux qui l’avaient rencontré. Ceux-ci riaient tellement, en voyant les meuniers tirer la langue aux passants, qu’ils attirèrent la princesse aux fenêtres du palais.

Elle aussi, en voyant cette étrange chose partit d’un franc éclat de rire. Le roi, tout joyeux, se dirigea vers le char qui avait le privilège de désopiler la rate des gens, et lorsqu’il eut fait la connaissance du protégé de la fée il voulut le présenter à sa fille.

Le jeune homme sut se montrer tel qu’il était : instruit, distingué, et conquit promptement le cœur de la princesse.

Il revint souvent au palais où il était attendu avec impatience et où les noces ne tardèrent pas à avoir lieu.


II

Après quelques jours de mariage, la princesse s’aperçut que son mari trouvait chaque matin, sous son oreiller, cinquante écus, et elle en conçut une vive jalousie.

Comme elle avait une fée pour marraine elle alla lui conter ses chagrins.

— Tu es une sotte, lui dit la fée, l’argent de ton mari est à toi comme à lui puisqu’il ne te refuse rien, et qu’il est même le premier à t’offrir tout ce que tu peux désirer.

— C’est égal, ça m’humilie, et je voudrais que ce fût moi qui trouve tous les matins cinquante écus sous mon oreiller.

— Tu n’es pas raisonnable, et tu pourras bien un jour te repentir de ta jalousie.

— Tant pis ! je veux que ce soit moi et non lui qui apporte l’argent dans le ménage.

— Alors il faut pour cela, mon enfant, lui faire rendre le cœur d’un pigeon qu’il a dans l’estomac et d’où lui vient sa fortune. Je vais te donner un vomitif que tu lui administreras sans qu’il s’en aperçoive ; et lorsqu’il aura rejeté le cœur de pigeon, tu devras l’avaler.

La princesse emporta le médicament, et dès le lendemain le fit prendre à son époux qui, après avoir été très malade, sans en connaître la cause, vomit le cœur de pigeon que sa moitié avala prestement.

À partir de ce jour, ce fut la femme qui eut, chaque matin, cinquante écus sous son oreiller.

Le nouvel époux trouva la chose étrange et s’en alla à son tour la raconter à sa bienfaitrice, qui devina la jalousie de la jeune femme, mais n’en dit rien au mari.

— Ne t’inquiète pas de cela, dit-elle, j’ai à t’offrir un objet qui te dédommagera au centuple de ce que tu as perdu. C’est un chapeau qui s’appelle le chapeau des désirs, parce qu’il procure à celui qui le porte tout ce qu’il peut imaginer.

Le jeune marié rentra au palais couvert de son précieux chapeau.

Sa femme s’aperçut bien vite que son mari possédait un nouveau don qui lui permettait d’obtenir à l’instant tout ce qu’il désirait. Elle l’interrogea de toutes les façons sans pouvoir se renseigner. Furieuse, indignée, elle retourna chez sa marraine pour lui conter ses nouveaux chagrins.

Cette fois, la fée se fâcha presque et la menaça d’un grand malheur. Mais l’enfant gâtée pleura tellement que la vieille en eut pitié, et lui apprit que son mari possédait le chapeau des désirs.

— Comment m’y prendre pour le lui dérober ?

— Tu le veux ? Eh bien ! advienne que pourra et écoute-moi :

« Quand il fera très chaud, emmène ton époux dans une forêt éloignée, et, lorsqu’il voudra se reposer, mets sa tête sur tes genoux, de façon à pouvoir lui glisser dans les cheveux ce peigne magique. Il s’endormira aussitôt. Comme son sommeil sera long, tu pourras lui dérober son chapeau et rentrer chez toi pour le mettre en lieu sûr. »

Dès le lendemain, il fit une chaleur accablante, la princesse manifesta le désir d’aller chercher la fraîcheur sous les ombrages des grands arbres.

On fit atteler deux superbes chevaux à un calèche, et la jeune femme donna l’ordre au cocher de les conduire dans l’endroit le plus désert d’une forêt qu’elle lui désigna.

Il se promenèrent longtemps et lorsque le prince, accablé de fatigue, demanda à se reposer sur la mousse, au bord d’un ruisseau, son épouse prit place à ses côtés, et tout doucement l’attira sur ses genoux.

Jean ne tarda pas à s’endormir au murmure de l’eau, aussitôt sa femme lui glissa le peigne magique dans les cheveux. Puis prendre le chapeau, courir à la voiture, donner l’ordre au cocher de rentrer au palais, fut pour elle l’affaire d’un instant.

Pendant ce temps, le pauvre abandonné dormait profondément et ne s’éveilla que le soir du deuxième jour, au moment où la lune apparaissait sous l’horizon.

Son premier soin fut de chercher son chapeau, qu’il ne trouva pas, puis d’appeler la princesse qui était partie. Se voyant seul et mourant de faim, il regarda autour de lui s’il ne découvrait pas quelques plantes capables de calmer ses douleurs. Il vit des asphodèles dont il arracha les racines ; mais il n’en eut pas plutôt mangé qu’il fut métamorphosé en âne.


III

Il y avait sept ans que le pauvre aliboron errait au hasard lorsqu’il entra dans la cour du château de son ancienne bienfaitrice.

La fée, en voyant cet animal pénétrer dans sa demeure comme s’il la connaissait, eut le pressentiment du malheur arrivé à son fils adoptif. De sa baguette, elle toucha l’âne qui redevint le beau jeune homme d’autrefois.

Bien que le mari de la princesse ne fût pas méchant, un désir de vengeance lui vint au cœur. Aussi, un jour qu’il traversait la forêt dans laquelle il s’était endormi, il remplit ses poches de racines d’asphodèles, et continua sa promenade vers la ville.

Dirigeant ses pas vers le palais, il apprit que sa femme donnait un grand dîner, et qu’elle était dans ses appartements à faire sa toilette. Il se rendit près d’elle, la reconnut à peine tant elle avait engraissé et vieilli. Elle, au contraire, s’extasia sur sa bonne mine et lui demanda d’où il venait.

— J’arrive, dit-il, d’un pays où l’on trouve une plante qui conserve la jeunesse et rend la beauté quand on l’a perdue.

— Oh ! vous eussiez bien dû nous en apporter, s’écria la femme de chambre présente à l’entrevue, et qui avait toujours été la mauvaise conseillère de la princesse.

— Je ne vous ai point oubliées, et la preuve c’est que voici les racines de la plante en question.

Toutes les deux voulurent en manger et furent aussitôt changées en ânes. Le prince les fit conduire dans les écuries du palais et alla prendre place à la table du festin.

Comme l’on s’étonnait de la disparition de sa femme, il raconta la transformation qu’il avait subie, et la punition qu’il venait d’infliger.

Le dîner terminé il envoya chercher un meunier auquel il dit : « Voici deux ânes que tu conserveras pendant sept ans, ne les ménage pas, fais-les travailler, fouaille-les s’ils sont paresseux, et fait en sorte de me les rendre dociles et soumis. »

Au bout de sept années, on lui ramena les deux vieux ânes étiques qui, au moyen de la baguette de la fée, reprirent leur première forme, et devinrent deux personnes bien sages et corrigées de leurs défauts.


(Conté par Thurette Gautier du village de la Fresnais, commune de Bain.)

LA FÉE DES HOUX


Le beau dolmen de la Roche-aux-fées est situé dans la commune d’Essé (Ille-et-Vilaine), derrière un fossé, au coin d’un champ. Ce dolmen, extrêmement curieux, parfaitement conservé, a été classé au nombre des monuments historiques de l’État. Il devait avoir jadis pour cadre une immense forêt recouvrant toute la contrée.

C’est une allée couverte de plus de 18 mètres de long, sur 2 mètres de haut, composé de 43 blocs de schiste superposés. Elle est divisée en deux pièces dont l’une sert pour ainsi dire d’antichambre à l’autre. Celle du fond est plus large, et plus élevée, plus spacieuse et a une ouverture qui permet d’entrer et de sortir sans être obligé de passer par le compartiment qui la précède.

Plusieurs pierres semblent suspendues dans l’espace, car les informes piliers qui les supportent se terminent quelquefois en pointe. On ne comprend pas comment de pareilles masses (6 mètres de long) peuvent demeurer en équilibre sur des appuis chancelants, à peine enfoncés en terre, et qui ne tiennent debout assurément que par l’énorme poids qu’ils soutiennent.

Un jour que j’étais assis au pied de ce monument des premiers âges, remontant en imagination les siècles qui se sont écoulés depuis son érection, et songeant aux cérémonies dont il a dû être le témoin, je fus tout à coup tiré de ma rêverie par un petit paysan qui s’en vint tourner autour de moi en me regardant d’un air curieux.

— Comment t’appelles-tu ? lui demandai-je.

— Jean-Marie Bosse, me répondit-il.

— Que fais-tu là ?

— Je garde mes vaches.

— Sais-tu qui a apporté ces grosses pierres dans le coin de ce champ ?

— Les fées, pardine.

— Mais comment faisaient-elles ?

— Dame ! elles en apportaient chacune trois à la fois, une sous chaque bras et une troisième sur la tête. Si l’une de ces pierres venait à leur échapper, c’était fini, le diable les empêchait de la relever. L’infortunée fée à laquelle était arrivé ce malheur devait recommencer le voyage.

Et en effet on rencontre dans les champs voisins, éparses çà et là, des pierres gigantesques couchées par terre et qui sont étrangères aux roches de ces champs.

Je demandai à Jean-Marie Bosse, d’où il tenait ce récit.

— Du père François, me répondit-il.

— D’où est-il, le père François ?

— De cheu nous. C’est un bonhomme qui sait de belles histoires.

— Et toi, en sais-tu ?

Pt’-être ben que oui.

— Viens t’asseoir près de moi, je vais t’en dire une.

Le moutard parut ravi et écouta, la bouche ouverte, le conte de L’âne qui fait de l’or.

Je le fis rire aux larmes et parvins ainsi à lui délier complètement la langue.

— À ton tour maintenant, lui dis-je, quand j’eus terminé mon récit.

V’lou la Fée des Houx ?

— Va pour la Fée des Houx.


I

Le bûcheron Jérôme et sa femme Gertrude, après une journée de travail, étaient assis dans le petit enclos attenant à leur cabane située dans la paroisse d’Essé.

« Ouf ! disait le vieillard (il avait près de 60 ans), en détirant ses membres, je suis brisé ce soir. En ai-je abattu aussi de ces malheureuses branches qui se tordent sous la cognée et semblent gémir en se détachant de l’arbre pour tomber sur le sol ! Tiens, Gertrude, c’est un triste métier que celui de bûcheron ; outre qu’il est fatigant, il m’arrive souvent d’avoir le cœur bouleversé en voyant les beaux chênes aux noueux rameaux, les sapins élancés et les bouleaux blancs tomber sous mes coups.

— Je t’engage, en effet, dit la femme d’un air moqueur, à t’apitoyer sur le sort des arbres et de leurs rameaux. Si je n’étais pas fatiguée, je crois vraiment que j’aurais du plaisir à t’écouter causer de la sorte.

« Tu penses peut-être, ajouta-t-elle, que de mon côté je n’ai rien fait de la journée ; tu te trompes, mon vieux ; moi aussi je suis harassée ce soir. J’ai profité du beau temps pour récolter les pommes de terre du courtil, et à l’heure qu’il est elles sont à sécher dans le grenier.

« Faut-il donc, mon Dieu ! continua Gertrude, qu’à notre âge, nous soyons obligés de travailler, sans repos ni trêve, pour vivre misérablement ? »

— Et dire que c’est notre mère Ève qui nous vaut tout cela, ajouta Jérôme.

— C’est tout de même vrai, dit Gertrude ; sans son inqualifiable curiosité, nous serions encore dans le paradis terrestre à rêver sous les bosquets en fleurs.

— Hélas ! oui, répliqua Jérôme en soupirant.


II

Un bruit étrange vint les distraire de leur conversation. La brise semblait agiter les feuilles d’un grand houx qui se balançait sur leur tête, et cependant le temps était parfaitement calme.

Tout à coup ils virent descendre de l’arbre une ravissante petite créature, pimpante, mignonne, coquette, qui s’approcha d’eux sans leur causer la moindre frayeur. Elle était charmante à voir. Sa tête était ceinte d’une couronne de houx, des petites baies rouges pendaient à ses oreilles, et un très joli collier de graines semblables ornait son cou. C’était la Fée des Houx !

« Braves gens, leur dit-elle, j’ai entendu vos plaintes et je viens y mettre un terme.

« Tenez, voici une bourse qui contient des pièces d’or. Prenez-la, disposez-en comme vous l’entendrez, et quoi que vous fassiez, jamais le nombre de pièces qu’elle contient ne diminuera. Seulement, j’y mets une condition.

« Voici un pot, parfaitement couvert, que nous allons enterrer ensemble à l’intérieur de la Roche-aux-Fées, et jamais vous ne devrez chercher à voir ce qu’il renferme ; vous veillerez même à ce que personne n’y touche.

« Souvenez-vous bien que, si vous veniez à soulever le couvercle de ce vase, votre bonheur serait anéanti, car l’or disparaîtrait de la bourse. »

Jérôme et Gertrude promirent et jurèrent de ne jamais toucher au pot, et certes leur engagement était sincère.

La fée sauta aussitôt avec une agilité surprenante sur les premières branches de son arbre et disparut derrière le sombre feuillage du houx.


III

Jugez de la stupéfaction, puis de le joie des pauvres gens qui n’avaient jamais été à pareille fête. Ils ne pouvaient se rassasier de la vue des louis d’or qui brillaient entre leurs doigts.

Leur bonheur, pendant les premiers jours, ne fut qu’une longue ivresse. Ils étaient comme de véritables enfants achetant tout ce qu’ils rencontraient et emplissant leur cabane d’objets inutiles. D’autres fois, ils invitaient des voisins à dîner et restaient à table des journées entières.

Les premiers mois se passèrent ainsi ; mais ils se fatiguèrent bientôt de cette existence peu en harmonie avec leur manière de vivre. Le temps leur parut long. Habitués à travailler sans cesse, le désœuvrement amena nécessairement l’ennui, ce vilain conseiller qui souffle à l’oreille de mauvaises pensées.

Ils se rendaient chaque jour à la Roche-aux-Fées, qui était à peu de distance de leur demeure, et souvent Gertrude disait : « Quelles jolies choses ce vase doit contenir ! »

Ou bien : « C’est une singulière idée qu’a eue la fée de nous défendre de regarder dans ce pot. Bien sûr qu’il doit y avoir un secret là-dessous. »

— Chasse donc tes idées, lui disait Jérôme ; si tu y songes toujours, il nous arrivera malheur.

Mais Gertrude y pensait nuit et jour.

Elle rêva une fois que la fée possédait un trésor immense, et que, craignant qu’on ne le lui dérobât, elle le leur avait confié à garder.

À partir de ce moment, elle n’eut plus de repos.

« Ah ! disait-elle à son mari, si nous avions ce trésor, nous pourrions acheter ces belles propriétés qui nous occuperaient, tandis qu’avec quelques pièces d’or, que veux-tu faire ? Rien ; mourir d’ennui absolument. »

Toutes ses idées s’étaient concentrées vers ce but, et parfois, la nuit, elle s’éveillait en s’écriant :

« Jérôme ! entends-tu ces bruits qui semblent venir de la Roche. On dirait des soupirs, des sanglots ! Oh ! je meurs de frayeur ! C’est peut-être un crime qui a été commis et dont on nous accusera ! Et puis, pour avoir contracté un pareil pacte avec la Fée, ne sommes-nous pas damnés ? »

Ces réflexions étaient faites dans le but de décider Jérôme à découvrir le fameux pot ; mais elle ne réussit pas. Furieuse, elle n’y tint plus. « Je deviens folle, mon Dieu ! s’écria-t-elle ; ma vie n’est plus supportable ! j’aime mieux voir disparaître nos pièces d’or et travailler comme je le faisais autrefois que d’endurer de pareils tourments. »

Elle s’habilla à la hâte et courut vers la roche. Elle y pénétra sans hésitation et se mit à gratter la terre avec rage pour découvrir le pot.

Jérôme qui l’avait suivie ne chercha pas à l’en empêcher.

Lorsque le vase fut débarrassé de la terre qui l’entourait, elle l’arracha violemment et le renversa sur le sol.

Un cri de surprise leur échappa à tous les deux.

Au lieu du trésor qu’ils convoitaient ils virent de la cendre et des os calcinés.

Les malheureux se mirent à pleurer, car l’or avait déjà disparu de leur bourse. Gertrude remplit le pot de son contenu, le recouvrit et le replaça tel qu’il était, puis s’en alla sangloter au coin de son foyer.

Pendant que Jérôme et sa femme étaient abîmés dans leur douleur, la fée était entrée à son tour dans la cabane et les contemplait en silence.

— Eh bien ! leur dit elle, avez-vous tenu vos promesses et vos serments ?

— Oui, dit la femme, allez voir le pot, nous n’y avons pas touché. Elle croyait ainsi tromper la fée.

— C’est faux ! reprit celle-ci. Vous n’avez pu vaincre votre curiosité, et par votre faute vous voilà pauvres comme par le passé. Souvenez-vous de la conversation que vous teniez lorsque je vous parlai pour la première fois, et voyez, Gertrude, s’il vous appartient d’accuser votre première mère ?

LA DAME DU CHÂTEAU AUX QUATRE PILIERS D’OR


I

Il y avait une fois un pauvre homme qui avait autant d’enfants qu’il y a de trous dans un crible, et sa femme, encore enceinte, lui en promettait, sans doute, beaucoup d’autres.

Comme il était dans une misère extrême, il se demandait s’il trouverait un parrain et une marraine pour nommer son prochain enfant, et quelqu’un pour sonner les cloches le jour du baptême. Le malheureux se lamentait, lorsqu’il rencontra une belle dame qui lui demanda la cause de son chagrin.

— Hélas, dit-il, j’ai eu tant d’enfants que je ne sais plus à qui m’adresser pour trouver un parrain et une marraine pour nommer le nouvel être que ma femme doit bientôt mettre au monde, et quelqu’un qui consente à sonner les cloches à son baptême.

— Rassurez-vous, brave homme, répondit-elle, je serai la marraine de cet enfant auquel il ne manquera rien. Lorsqu’il sera né vous demanderez la demeure de la dame du château aux quatre piliers d’or, et vous viendrez me prévenir de l’événement.

Le bonhomme satisfait, s’en retourna chez lui et apprit à sa femme la rencontre qu’il venait de faire. Celle-ci fut ravie à son tour, et ne tarda pas à donner le jour à un garçon.

Le père s’enquit de la demeure de la dame du château aux quatre piliers d’or, et on la lui indiqua.

C’était un palais, une merveille que la résidence de cette grande dame qui se rendit aussitôt à l’église pour tenir son filleul sur les fonts baptismaux. En voyant une aussi belle et aussi riche personne, c’est à qui voulut être parrain du nouveau-né. La cérémonie terminée, la dame demanda au sonneur de cloches ce qu’elle lui devait.

— Ce que vous voudrez, madame.

Connaissant son avarice, elle lui donna deux sous, au grand désappointement de l’homme qui avait d’abord refusé de prêter son concours.

L’enfant avait reçu le prénom de Jean. Sa marraine dit aux parents : « Gardez près de vous votre fils, soignez-le bien jusqu’à ce qu’il ait atteint l’âge de sept ans, époque à laquelle je me chargerai de son éducation. »

Ces recommandations furent exécutées et quand petit Jean — c’est ainsi qu’on l’appelait — eut sept ans, sa marraine vint le chercher, et l’emmena dans son château.


II

Lorsque le jeune garçon fut habitué à son nouveau genre de vie, sa marraine lui dit : « Te voilà presque devenu un homme, et il est temps que je sache quelle confiance je puis avoir en toi : voici sept clefs, ouvrant sept armoires, lesquelles renferment des objets rares. Dans six d’entre elles tu pourras prendre ce qui te fera plaisir ; mais, quant à la septième, qui s’ouvre avec la plus petite des clefs, tu n’y toucheras pas ou tu aurais à t’en repentir. »

Jean s’empressa d’aller visiter les six armoires qu’il pouvait ouvrir, et fut ébloui des des superbes choses qu’elles renfermaient.

« La septième armoire, pensait-il, doit contenir des merveilles. Pourquoi m’empêche-t-on de l’ouvrir ? »

Pendant plusieurs jours, il se contenta d’examiner en détail le contenu des six armoires mises sa disposition ; mais, bientôt, succombant à la tentation, il saisit la plus petite des clefs, et ouvrit la septième.

Aussitôt une bague en argent — le seul objet qui se trouvait dans cette armoire — vint se placer d’elle-même au petit doigt de Jean, qui chercha à l’ôter sans pouvoir y réussir.

Il se rendit à la cuisine, et pria une servante de l’aider à s’en débarrasser. Celle ci n’y parvint pas davantage. « Je ne vois qu’un moyen, dit-elle, c’est de vous entourer le doigt d’un linge pour dissimuler la bague, et de dire à votre marraine que vous vous êtes blessé. »

Lorsque cette dernière aperçut le linge, enveloppant le petit doigt de son filleul, elle lui demanda ce qu’il avait.

— Presque rien, répondit-il, une simple écorchure.

— Tu ne dis pas la vérité. Ôte ce linge qui cache la bague que tu as au doigt.

Jean, tout en pleurs, avoua sa faute, et supplia sa marraine de lui pardonner.

— Pour cette fois, j’y consens ; mais ne recommence pas.


III

Une année s’écoula sans qu’aucun incident sérieux ne vînt altérer la bonne harmonie qui existait entre la marraine et le filleul.

La dame du château aux quatre pilier d’or annonça, un jour, qu’elle allait partir en voyage. Elle remit à Jean sept autres clefs qui ouvraient les écuries. « Tu pourras, lui dit-elle, monter tous les chevaux qui se trouvent dans six de ces écuries. Quant à la septième, s’ouvrant avec la plus petite clef, et qui renferme la jument dont je me sers, je te défends d’y entrer. Si, cette fois, tu me désobéis, je ne te pardonnerai pas, et te punirai sévèrement. »

Jean promit de se conformer aux recommandations de sa marraine.

Lorsque celle-ci fut partie, il choisit, chaque matin, pour aller se promener, l’une des bêtes qui lui plaisait le mieux.

Malgré sa joie, souvent il se disait : « Qu’elle doit être superbe la jument de ma marraine, et que j’aimerais à la voir. Non, non, n’y pensons pas. » Et cependant il y songeait sans cesse.

Après avoir longtemps résisté, la curiosité devint une obsession plus forte que sa volonté, et il pénétra dans la septième écurie.

Une jument noire, sans pareille, s’y trouvait. Elle fit au jeune garçon toutes sortes de caresses et sembla l’inviter à la monter.

Comme elle était sellée et bridée, il sauta dessus et partit, au galop, faire un tour dans le parc du château.

Soudain, la bête s’arrêta et lui dit : « Malheureux garçon si j’exécutais les ordres de la fée ta marraine — car elle est fée, tu l’ignorais sans doute — je te briserais la tête en te lançant contre un tronc d’arbre. Je ne le fais pas parce que j’ai pitié de ton jeune âge. La colère de la fée sera terrible, si elle nous retrouve ici. Crois-moi, fuyons au plus vite, car elle sait déjà, à l’heure qu’il est, que nous avons enfreint ses ordres. »

— Partons, répondit Jean.

— Retournons d’abord à l’écurie, pour que tu prennes mon étrille et ma brosse, dont nous aurons peut-être malheureusement besoin.

Jean s’empressa de faire ce que lui recommandait la jument, et après cela, celle-ci partit au galop, dévorant l’espace, comme si elle était poursuivie par un loup.

Bientôt, en effet, elle se mit trembler et dit à son cavalier :

— Regarde derrière toi, si tu n’aperçois rien ?

Jean détourna la tête et poussa un cri d’effroi.

— Ma marraine nous poursuit, et gagne de vitesse sur nous, que faire ? que faire ?

— Jette l’étrille dans sa direction.

Immédiatement des arbres sortirent de terre, formant une forêt remplie de ronces et de lianes infranchissables, qui obligèrent la fée à en faire le tour.

Pendant ce temps-là, la jument continua sa course échevelée sans se reposer un seul instant.

Tout à coup, elle se mit encore à frémir de tous ses membres, et reprit :

— Regarde derrière toi, si tu n’aperçois rien ?

— La voici, la voici, s’écria Jean.

— Jette la brosse bien vite.

Aussitôt un bruit effroyable se fit entendre, et une montagne, s’élevant à une hauteur prodigieuse, sépara la fée des voyageurs.

Ceux-ci ne tardèrent pas à faire leur entrée dans la capitale d’un royaume, où ils n’avaient plus à craindre leur ennemie.


IV

— Comment allons-nous vivre ? demanda Jean à la jument noire. Nous sommes partis si précipitamment que j’ai oublié ma bourse.

— Enlève les fers qui sont sous mes pieds et qui sont en or. Tu iras les vendre, et le prix que tu en obtiendras suffira à nos besoins pendant longtemps.

Jean trouva un orfèvre qui ne le vola pas trop, et ils purent ainsi, lui et sa bête, vivre tranquillement sans se préoccuper de l’avenir.

Dans une de leurs promenades, la jument fit remarquer à son cavalier qu’il ne pouvait rester à rien faire, que l’ennui s’emparerait de lui. « Tu as reçu de l’instruction, ajouta-t-elle, tu es bien de ta personne, il faut aller offrir tes services au roi. »

Jean sollicita une audience du souverain qu’il eut le bonheur de charmer par son savoir et sa bonne mine ; aussi fut-il admis, sur-le-champ, dans le personnel du palais.

Grande fut un jour sa surprise, en apercevant sa marraine en grande conversation avec le roi, et en apprenant qu’ils étaient fiancés et sur le point de se marier. Son effroi fut plus grand encore, lorsque son maître l’appela pour le présenter à sa future.

Celle-ci sembla ne pas le reconnaître, et répondit au roi qui insistait pour qu’elle fixât promptement la date de leur mariage :

— La noce aura lieu, lorsque votre serviteur, ici présent, aura fait venir mon château aux quatre piliers d’or, près de votre palais.

Le souverain, bien que surpris d’une pareille idée, ordonna néanmoins à Jean d’exécuter, sans retard, ce qu’il venait d’entendre.

Le pauvre garçon s’inclina, en pâlissant, et alla conter son embarras à sa fidèle jument, qui le consola, et lui dit :

— Rends-toi immédiatement au château. Dis aux quatre domestiques qui en ont la garde, et que tu connais, que ta maîtresse t’a pardonné, que tu reviens au milieu d’eux. Sous prétexte de fêter ton retour, emmène-les au cabaret, et tâche de les enivrer afin d’arriver à connaître comment on peut faire changer de place le château.

Jean exécuta, de point en point, les conseils de la jument, et après force rasades il apprit des domestiques, que chacun d’eux avait la garde d’un pilier d’or qui reposait sur une roue, et qu’il suffisait de les mettre en mouvement, tous les quatre en même temps, pour diriger le château où l’on voulait le conduire.

Jean manifesta, avec intention, des doutes sur la possibilité de déplacer un édifice aussi considérable. Les buveurs, entêtés comme des hommes pris de boisson, proposèrent de lui prouver qu’ils avaient raison.

Lorsque le filleul de la fée fut suffisamment renseigné, il ramena les gardiens au cabaret, leur offrit de nouveau à boire, et les mit hors d’état de s’opposer à son dessein.

Profitant donc de leur ivresse, il retourna au château, se fit aider par des valets subalternes auxquels il dit qu’il agissait d’après les ordres de sa marraine, et conduisit le château aux quatre piliers d’or, près du palais du souverain.


V

Le lendemain matin, en se réveillant, le roi fut agréablement surpris d’apercevoir le château de sa fiancée. Il la fit prévenir aussitôt de l’heureuse nouvelle, la suppliant de fixer la date de leur mariage.

— Ce jour sera fixé, répondit-elle, lorsque vous aurez fait trancher la tête à petit Jean qui m’a désobéi deux fois.

Heureusement que ce dernier avait entendu la conversation qui venait d’avoir lieu entre le roi et sa fiancée. Il alla bien vite trouver la jument noire, pour lui raconter ce dont il était menacé.

— Rassure-toi, lui dit-elle, ce ne sera pas toi, mais ta marraine qui aura la tête tranchée. Cette méchante fée, afin d’épouser mon père, a fait mourir un jeune prince mon fiancé, et moi, m’a changée en bête. Heureusement l’époque de ma métamorphose vient d’expirer, et le roi saura de quels forfaits est capable, celle dont il veut faire une reine.

Soudain les ténèbres les enveloppèrent et, bientôt, avec le retour du soleil, à la place de la jument, apparut aux yeux éblouis du jeune homme une ravissante jeune fille. Elle tendit la main à Jean, en lui disant : « Conduis-moi près de mon père auquel je vais raconter les infamies de sa fiancée. »

Lorsque le roi revit celle qu’il avait tant pleurée, et qu’il croyait à jamais perdue, il la pressa sur son cœur, et écouta, en versant des larmes de rage, le récit de sa chère enfant.

Il fit arrêter la dame du château aux quatre piliers d’or, et ordonna qu’on lui tranchât immédiatement la tête. Jean resta au palais, devint le favori du roi, et épousa bientôt la princesse.


(Conté par Marie Patard, de Bruz, âgée de 20 ans.)

LE CORPS-SANS-ÂME


Une jeune fille, d’une rare beauté, fut enlevée à sa famille sans que celle-ci sût par qui et comment.

Elle était fiancée à un prince qui éprouva un immense chagrin en apprenant la disparition de celle qu’il aimait. Il mit tout en œuvre pour la retrouver : des courriers furent lancés dans toutes les directions, lui-même parcourut toutes les villes du royaume ; mais malheureusement aucun indice ne vint lui donner le plus petit espoir.

Ayant entendu parler de Viviane, la fée protectrice des amoureux qui habitait la forêt de Brocéliande, il alla lui offrir de riches présents, et la prier de venir à son aide.

Viviane, lorsqu’il la rencontra, était assise à côté de son amant, l’enchanteur Merlin, sur le perron d’une merveilleuse fontaine.

Après s’être concertée avec Merlin, la fée dit au prince : « Ta fiancée a été enlevée par le Corps-sans-âme qui l’a transportée dans son palais, sur la Montagne de verre, où il l’a métamorphosée en oiseau et enfermée dans une volière. Dirige tes pas vers l’Orient, surmonte avec courage les obstacles que tu rencontreras sur ton chemin. Tu trouveras trois animaux qui te demanderont un service. Fais en sorte de le leur rendre car ils te seront d’une grande utilité. Enfin, si tu parviens jusqu’au Corps-sans-âme, voici pour te débarrasser de lui, un tout petit œuf qu’il faudra, d’une façon adroite, lui faire manger. »

Le prince remercia la fée et se mit en route. Il voyagea pendant bien des semaines, escaladant les montagnes, traversant les vallées, passant les rivières et les fleuves à la nage, ou en bateau, et cela sans rien découvrir. Un soir qu’il était exténué de fatigue, et qu’il avait choisi pour passer la nuit le creux d’un rocher, il vit venir à lui les trois animaux annoncés par la fée. Il y avait un lion, un aigle et une fourmi. Une discussion s’était élevée entre eux, au sujet du cadavre d’un cheval qu’ils avaient mis à mort tous les trois, et ils venaient demander au voyageur s’il consentait à leur en faire le partage.

— Volontiers, leur répondit le prince. Toi l’aigle, qui n’a pas de dents, je t’adjuge les entrailles de la bête ; toi fourmi je te donne la tête qui te servira non seulement de nourriture, mais encore de logement. Enfin, toi, le maître des animaux, tu auras les membres du cheval. Êtes-vous satisfaits ?

— Oui, dirent-ils. À notre tour de te récompenser comme tu le mérites :

Le lion lui donna un poil de sa crinière en lui recommandant de ne pas le perdre. « Chaque fois que tu seras en péril, mets ce poil dans ta bouche, en disant : « À mon secours, seigneur lion » et aussitôt tu seras métamorphosé en lion. »

L’aigle lui donna une de ses plumes, l’assurant que, lorsqu’il serait fatigué de marcher, ou qu’il voudrait s’élever dans l’air, il lui suffirait de mettre cette plume dans sa bouche et de s’écrier : « Salut au roi de l’air », pour être immédiatement changé en oiseau.

La fourmi lui remit une de ses pattes, en déclarant qu’en agissant de la même façon que pour le poil et la plume, il deviendrait une fourmi pouvant se glisser partout, sans attirer l’attention de personne, et même, par cette métamorphose, échapper à tous ses ennemis.

Avant de prendre congé de ses nouveaux amis, le prince leur demanda s’ils savaient où se trouvait la Montagne de verre.

Tous répondirent négativement. Toutefois, l’aigle ajouta : « Étant le roi de l’air, je vais convoquer tous mes sujets pour leur demander s’ils l’ont aperçue dans leurs voyages. »

Les oiseaux du ciel s’empressèrent d’accourir à l’ordre de leur souverain ; mais aucun d’eux ne put lui apprendre où était située la montagne en question. Un faucon arriva longtemps après les autres.

— Comment se fait-il, lui dit l’aigle mécontent, que tu sois aussi en retard ?

— Maître, parce que j’arrive d’un pays inconnu, qu’on appelle la Montagne de verre.

— Alors, tu vas y conduire ce voyageur.

Le prince mit aussitôt la plume de l’aigle dans sa bouche, en disant : « Salut au roi de l’air », et il fut immédiatement changé en oiseau de proie.

Après avoir attaché des guides au cou du faucon, il lui donna l’ordre de prendre son vol, et de retourner d’où il venait.

Malgré les orages, le tonnerre, la pluie, le vent, ils arrivèrent, après plusieurs semaines d’un voyage pénible, au sommet de la montagne de verre.

Le Corps-sans-âme, appréhendant quelque malheur, gémissait en s’écriant : « Je suis malade, quelqu’un en veut à mes jours, je sens ma fin approcher. » Et il allait et venait dans ses appartements, jusqu’au moment où, fatigué et n’en pouvant plus, il s’étendit sur son lit.

À ce moment même, une fourmi pénétra dans la pièce où se trouvait le terrible magicien appelé le Corps-sans-âme.

En le voyant couché, les yeux fermés, et ouvrant à chaque instant une bouche démesurée pour bailler, la fourmi ne tarda pas à devenir une alouette qui, un petit œuf dans une patte, s’en alla planer au dessus du dormeur. Lorsque celui-ci ouvrit la bouche, l’oiseau laissa choir l’œuf qui pénétra jusque dans la gorge du magicien. Un rugissement épouvantable ébranla tout le palais, puis un silence complet succéda à ce bruit. Le prince put alors constater que son ennemi avait cessé de vivre.

Débarrassé du ravisseur, il s’agissait maintenant de trouver le volatile qui, sous ses plumes, cachait la prisonnière.

Le prince, ne découvrant rien, dirigea ses pas vers le jardin où des chants d’oiseaux parvinrent à ses oreilles. Il aperçut bientôt une superbe volière où les rossignols et les fauvettes faisaient entendre leurs plus belles mélodies.

Des monstres, qui les gardaient, voulurent s’élancer sur le mortel qui osait les approcher ; mais le prince mit le poil de la crinière du lion dans sa bouche en s’écriant : « À mon secours, seigneur lion ! » Il fut aussitôt métamorphosé en un lion furieux, qui se rua sur les monstres et les mit en lambeaux.

Comment découvrir maintenant, parmi tous ces oiseaux, la jeune fille enlevée par le Corps-sans-âme ?

L’attention du prince fut attirée par une colombe, dont le bec était traversé d’une épingle d’or. Il s’en empara, arracha l’épingle et immédiatement il eut, devant lui, sa fiancée plus belle que jamais.

Qu’on juge de la joie des amoureux qui s’empressèrent de retourner dans leur pays, où leur noce ne tarda pas à avoir lieu, et qui fut, dit-on, l’une des plus belles noces du monde.


(Conté par Marg’rite Courtillon, aubergiste à Bain).


Nous avons entendu une variante de ce conte : la fée Viviane ne donne pas d’œuf au prince, et la jeune fille enlevée par le Corps-sans-âme, n’est pas changée en oiseau. Elle est l’esclave et la servante de son ravisseur, auquel elle doit préparer les repas. Le monstre dort 24 heures, se réveille pour manger, et se rendort presque aussitôt.

Dans un moment d’expansion, il raconte à sa prisonnière qu’il ne mourra que lorsqu’un magicien, plus fort que lui, trouvera le moyen de s’emparer, et de lui faire manger, l’œuf d’une colombe cachée dans le corps d’un dragon qui garde l’entrée d’une caverne située dans une forêt voisine.

Le prince, changé en fourmi, pénètre près de sa fiancée, et apprend d’elle ce qui précède. Métamorphosé en lion il combat le dragon et le tue ; mais la colombe s’envole. Il la poursuit sous la forme d’un faucon, s’empare du faible oiseau, et trouve l’œuf dans ses entrailles. Sa fiancée parvient à le faire manger au Corps-sans-âme qui meurt.

LE CRAPAUD QUI SE MARIE


Il y avait une fois un bonhomme si vieux, si vieux, que la mousse lui poussait sur les jambes. Ce bonhomme était père de trois jeunesses qui s’en allaient tous les jours travailler loin de chez elles, pour subvenir aux besoins de la famille.

Chaque matin, lorsqu’il faisait beau temps, le vieillard, qui pouvait à peine marcher, se faisait conduire par la plus jeune de ses filles, appelée Lida, sur un banc placé sous un pommier, au bas de son courtil.

Un jour qu’il était assis à sa place habituelle, il entendit un bruissement dans l’herbe et vit apparaître un énorme crapaud qui s’avança gravement jusqu’à lui et lui dit :

— Aimerais-tu, bonhomme, à redevenir jeune ?

— Ce que tu me proposes-là, répondit le vieillard, n’est pas possible, et cependant ce serait le plus cher de mes désirs.

— Eh bien ! il ne tient qu’à toi de recommencer une nouvelle existence.

— Que faut-il faire ?

— Décider l’une de tes filles à m’épouser.

— J’avais bien raison de dire que ce n’était pas possible. Comment veux-tu que l’une de mes filles épouse un crapaud ?

— C’est à prendre ou à laisser. Je te donne trois jours pour la décider, je reviendrai savoir sa réponse et si tu n’as pas réussi, tu ne me verras plus.

Et le crapaud disparut dans les herbes.

Le soir, lorsque Lida vint chercher son père pour le ramener à la maison, elle le trouva triste et pensif.

La jeune fille, qui l’aimait beaucoup, lui dit : « Père tu n’es pas gai comme de coutume, il a dû t’arriver quelque chose de particulier. Dis-le moi, je t’en supplie. »

De retour à la maison, le bonhomme raconta, devant ses filles, sa conversation avec le crapaud, la proposition de celui-ci, et la condition qu’il y avait mise.

Les deux aînées se récrièrent aussitôt, disant qu’elles ne consentiraient jamais à se sacrifier de la sorte pour être sans doute les dupes d’un vil imposteur.

La plus jeune ne dit rien.

Deux jours s’écoulèrent, et Lida, voyant que son père ne mangeait plus, ne dormait plus et songeait sans cesse à la proposition du crapaud, lui dit enfin, en le conduisant le troisième jour sous son pommier : « Cher père, annonce au crapaud que je consens à l’épouser et que je me tiens à sa disposition. »

Le bonhomme fut tellement heureux du dévouement de son enfant qu’il en pleura de joie en l’embrassant.

À la même heure que la première fois, la bête hideuse aborda le vieillard, et lui dit : « Eh bien ! quelle nouvelle m’apportes-tu ? »

— Lida, la plus jeune, la plus jolie de mes filles veut bien te prendre pour mari.

Le crapaud devint fou de joie. Il se mit à exécuter une danse insensée, à marcher sur les pattes de devant, à se rouler par terre, et à faire des cabrioles plus extraordinaires les unes que les autres.

Lorsque la joie du monstre se fut calmée, il dit au vieillard :

— Cher beau-père, amenez-moi demain Lida, au même endroit, à la même heure, et aussitôt je vous ferai redevenir jeune, et j’emmènerai ma fiancée dans mon royaume.

Le lendemain, la pauvre enfant, plus morte que vive, accompagna son père à sa place habituelle.

Cette fois le crapaud fut le premier au rendez-vous, et en voyant la charmante figure de sa promise, il recommença ses danses échevelées.

L’infortunée Lida frémit de tout son corps en songeant qu’elle allait devenir la femme de cette affreuse bête.

Le crapaud s’approcha du bonhomme, lui toucha le pied d’une baguette qu’il portait au côté, et la métamorphose s’accomplit :

Le vieillard redevint ce qu’il était à quinze ans, un jeune et beau cavalier plein de jeunesse, de vigueur et de santé.

Le crapaud pria ensuite Lida de vouloir bien le suivre.

La jeune fille obéit avec résignation.

De sa baguette, il toucha un morceau de roc énorme qui pivota comme par enchantement et laissa entrevoir l’ouverture d’un souterrain dans lequel ils s’engagèrent tous deux. Le rocher se referma sur eux, et ils se trouvèrent dans l’obscurité la plus complète.

La frayeur qu’éprouva la pauvre enfant, en se voyant ainsi prisonnière, fut tellement grande qu’elle s’évanouit.

Le maître de ce séjour ténébreux appela au secours, et plus de mille petits crapauds, portant chacun sa lumière, arrivèrent de toutes parts et entourèrent la malheureuse Lida. D’autres la soulevèrent de terre et la portèrent doucement sur un lit de mousse.

Son mari, roi de ce peuple immonde, lui chatouilla le nez avec des herbes odorantes qui lui firent bientôt reprendre ses sens. S’habituant peu à peu à son entourage, elle accepta, il le fallait bien, des mets et des liqueurs préparés exprès pour elle.

Au bout de quelques jours, le gros crapaud ordonna la célébration du mariage. Un dîner splendide fut servi. Puis des jeux et des danses se succédèrent avec rapidité. Des milliers de crapauds se lançaient les uns aux autres de petites couleuvres frétillantes, brillantes comme du feu, qui allaient ensuite s’accrocher par la queue aux interstices du rocher, et éclairant ainsi l’appartement mieux que n’auraient pu le faire toutes les lampes du monde réunies ensemble. Des gymnasiarques célèbres exécutèrent sur des joncs tendus des tours de leur façon. Enfin, des grenouilles coassèrent à qui mieux mieux en s’accompagnant de divers instruments. Ces plaisirs, toujours variés, durèrent plusieurs semaines.

Malgré toutes les distractions que s’efforçait de lui procurer son mari, Lida, privée d’air, de jour, de soleil, dépérissait à vue d’œil.

Le crapaud en eut pitié et lui dit un jour :

« Femme, le chagrin te consume, et tu tomberais malade si je ne t’accordais quelques jours de liberté. Eh bien ! Je te permets d’aller passer huit jours dans ta famille, pars, guéris-toi, et reviens ensuite ici gouverner en reine souveraine. »

La triste mariée ne se le fit pas dire deux fois et partit aussitôt.

En la quittant, le batracien lui dit : « Ne fais connaître à personne le lieu de notre retraite, ne raconte, à âme qui vive, ce que tu as vu, et ne chagrine pas ta famille en lui disant que tu n’es pas heureuse. »

Elle promit tout ce qui lui était demandé, et partit.

Trois semaines s’étaient à peine écoulées depuis le mariage de Lida, et cependant bien des changements avaient eu lieu dans la maison de son père.

D’abord, ce dernier, redevenu jeune, avait voulu tenter la fortune et était parti pour le pays des îles. Ses deux filles, supposant que leur sœur ne devait pas revenir, avaient partagé tout ce qu’il y avait à la maison ; aussi furent-elles fort désappointées en apercevant Lida. Celle-ci les rassura en leur disant qu’elle venait seulement passer huit jours avec elles, et qu’elle leur donnait de grand cœur la part pouvant lui appartenir. Les aînées devinrent alors plus aimables et voulurent questionner leur sœur sur ce qui lui était arrivé.

« Je regrette, répondit Lida, de ne pouvoir satisfaire votre curiosité, mais j’ai promis de ne rien raconter de ce qui s’est passé depuis mon départ et je tiendrai mon serment. »

Les curieuses ne se tinrent pas pour battues, et revinrent plusieurs fois à la charge ; mais tout fut inutile, la jeune mariée resta muette.

Lorsque le délai fatal fut expiré et qu’il lui fallut reprendre le chemin du souterrain, elle se laissa aller à un désespoir affreux.

Tout à coup, le crapaud qui, sans se faire voir, avait suivi sa femme et s’était caché dans un coin d’où il avait vu et entendu tout ce qui s’était passé depuis huit jours, s’avança au milieu de l’appartement et dit à Lida :

« Je vois que, malgré tout ce que j’ai pu faire, je ne suis pas parvenu à captiver ton cœur. Je le regrette sincèrement. Rassure-toi, néanmoins, puisque tu as su garder ton serment, je n’abuserai pas du droit que m’a donné ton père en m’accordant ta main, je te rends la liberté. Ne voulant pas non plus, ajouta-t-il, en se tournant vers les sœurs aînées, que ma femme soit une charge pour vous, je lui fais don de ma baguette de magicien avec laquelle elle obtiendra tout ce qu’elle pourra désirer. »

Cela dit, il disparut.

Lida regretta bien un peu de faire autant de peine à ce pauvre crapaud, mais elle se consola vite et ne songea bientôt plus qu’à utiliser la baguette magique.

Les trois sœurs, pour se distraire, effectuèrent chaque jour de charmantes promenades dans les environs. Une après-dînée qu’elles étaient allées plus loin que de coutume, elles gravirent un coteau du sommet duquel on avait une vue splendide. Le paysage leur plut tellement qu’elles s’écrièrent : « Qu’un château ferait bien ici, et comme on y passerait volontiers sa vie ! » Lida ayant formé ce vœu en touchant sa baguette, elles se trouvèrent immédiatement à la porte d’un superbe château entouré d’un jardin ravissant, clos de murs de toutes parts. Elles inspectèrent leur nouvelle propriété, et furent ravies des merveilles qu’elles y découvrirent. Tout ce qu’il était possible de rêver de plus charmant se trouvait réuni en ces lieux. Tout à coup, leur attention fut attirée par des cris qui venaient de l’entrée du jardin. Elle dirigèrent leurs pas de ce côté et aperçurent, derrière la grille du château, trois individus de mauvaise mine, qui secouaient la porte avec violence et menaçaient de la briser si on ne leur ouvrait aussitôt.

Lida s’avança résolûment vers ces gens et leur demanda ce qu’ils voulaient.

— Nous voulons l’hospitalité dans cette demeure et un dîner succulent, arrosé de vos meilleurs vins.

— Ma maison n’est point une auberge, allez ailleurs commander en maîtres. Je défends que cette porte vous soit ouverte, et elle ne le sera pas.

— Vraiment ! Eh bien ! nous la briserons.

Et l’un deux, saisissant une hache, se mit à frapper à coups redoublés sur la grille.

Lida, serrant la baguette entre ses mains dit, tout effrayée : « Que celui qui cherche à entrer chez moi de force, se brise un membre ! »

Elle n’eut pas plutôt prononcé ces mots, que le malheureux qui, en ce moment brandissait la hache, se l’abattit sur le poignet gauche, qu’il coupa d’un seul coup.

Il poussa un cri de douleur et se roula par terre de désespoir.

« Le maladroit ! » s’écria l’un de ses compagnons, et, s’emparant de l’arme, voulut, à son tour, entamer la grille ; mais la hache mal dirigée lui sépara le genoux en deux. Il s’en alla rejoindre son camarade sur le sol.

Le troisième se précipita, lui aussi, sur l’instrument encore sanglant, et voulut, par un mouvement de rage, lui faire décrire un cercle autour de sa tête ; la hache, lancée avec trop de vigueur, lui échappa des mains et lui trancha le chef !…

À l’instant même, le bruit d’une voiture se fit entendre, et l’on vit, conduite par quatre chevaux, une calèche dans laquelle se trouvait un joli garçon qui s’arrêta devant la grille, sauta à terre, et tendit les bras vers Lida, en s’écriant :

« Chère épouse, tu viens, sans t’en douter, de me délivrer de mon plus cruel ennemi. Par son pouvoir, il me tenait depuis des siècles métamorphosé en crapaud, et il a fallu que ce fût toi qui me délivrasses d’un pareil monstre ! »

La jeune femme reconnut son mari, ouvrit précipitamment la porte et s’élança vers le charmant magicien qu’elle combla de caresses, lui faisant oublier la répulsion qu’elle avait eue jadis pour l’affreux crapaud.

À partir de ce jour, leur bonheur fut sans nuages.


(Conté par Jeannette Legaud, bonne d’enfants à Vitré).

LES CHEVALIERS DE LA BELLE ÉTOILE


I

Un jour, un pêcheur retira de la rivière une magnifique anguille.

Comme il s’apprêtait à la mettre dans son sac, elle lui dit :

— Brave homme, si tu voulais me laisser la vie, je ferais ton bonheur.

Le pêcheur, tout surpris d’entendre un poisson parler, lui répondit :

— J’y consens ; mais que m’offriras-tu pour récompense ?

— Je te donnerai la fortune, et pour cela je vais aller chercher au fond de l’eau une clef dont je t’indiquerai l’usage.

Elle plongea et revint presque aussitôt apportant une petite clef d’or.

— Prends ce bijou, lui dit-elle, et rends-toi dans la forêt voisine. Tu y trouveras un vieux château en ruines. Cherche la plus petite des pièces de cette habitation. Écarte les ronces et les plantes grimpantes qui en tapissent les murs, et tu ne tarderas pas à découvrir une porte ornée d’une serrure d’un travail remarquable. Ta clef, seule au monde peut y entrer. Tu ouvriras cette porte, et un escalier sombre s’offrira à ta vue. Descends-le sans crainte, il te conduira dans un souterrain où sont cachés des immenses trésors. Ces richesses m’appartiennent, et je te permets d’y puiser à pleines mains. Seulement j’y mets une condition : c’est que tu ne révèleras leur existence à personne.

— Sois sans inquiétude, dit le pêcheur, je me donnerai bien garde d’en parler à âme qui vive.

— Tant mieux pour toi, car autrement tu redeviendrais aussi pauvre qu’aujourd’hui.

Après cette conversation, l’anguille se glissa entre les roseaux et disparut dans la vase.


II

Le bonhomme, après avoir admiré sa ravissante petite clef, voulut, le jour même, s’assurer qu’il n’était pas l’objet d’une mystification.

Il se rendit dans la forêt, et trouva sans peine le château en question, la petite pièce désignée par l’anguille, la porte fermée par une serrure en argent d’un travail délicieux et qui devait être, sans aucun doute, l’œuvre d’une fée. Bien que fermée depuis des siècles, la porte s’ouvrit, comme par enchantement au contact de la clef, sur un escalier de pierre, qui semblait se perdre dans des profondeurs infinies.

Le pêcheur, se rappelant les paroles du poisson, s’aventura sans trop d’hésitation et descendit dans un souterrain éclairé par des diamants et des pierres précieuses.

Là, sur des dalles de marbre blanc, sept grandes tonnes, montant jusqu’à la voûte du souterrain, étaient alignées au milieu d’une pièce. Une échelle, appuyée sur chacune d’elles, permettait d’en atteindre le sommet.

Le bonhomme y grimpa et se pâma de joie en les voyant, toutes les sept, pleines de pièces d’or du haut en bas. Il en remplit ses poches et s’en retourna en faisant sonner les louis entre ses doigts.

Malheureusement pour lui, il était marié, et sa femme, voyant ses prodigalités et l’or couler à flot, bien qu’il eût cessé de travailler, conçut tous les soupçons que son imagination put inventer. Un jour, elle croyait qu’il avait commis quelque mauvais coup pour s’emparer de la fortune de quelqu’un ; un autre, qu’il avait vendu son âme au diable. Elle questionnait son mari à tout moment afin de savoir d’où lui venait cette fortune, et n’obtenant aucune réponse, ou des raisons qui ne la satisfaisaient pas, sa vie devint un long supplice, ses nuits ne furent plus qu’un cauchemar, au point que son mari, qui avait pour elle beaucoup d’affection, s’en alarma, et tracassé, ennuyé, finit par lui dire la vérité.

La femme du pêcheur ne put garder le secret, et s’en alla le divulguer à toutes les commères du village.

Ce ne fut bientôt qu’une procession dans la forêt pour découvrir les ruines du château et les souterrains remplis d’or. Tout fut bouleversé, toutes les pierres furent retournées, et personne ne trouva rien. Le pêcheur, lui-même, s’aperçut que sa clef avait disparu et ne put retrouver trace des ruines qu’il avait cependant l’habitude de visiter si souvent.

Le dernier louis d’or étant dépensé, force lui fut de recommencer son métier.


III

Un énorme brochet vint encore se faire prendre dans les filets du pêcheur, qui admirait sa capture se débattant sur le sol humide au bord de l’eau.

Tout à coup, voyant que ses efforts étaient inutiles pour regagner la rivière, il tourna ses grands yeux de brochet vers le bonhomme, et lui dit d’un ton suppliant :

— Si tu consentais à me laisser la vie, je ferais ta fortune.

— Merci, répondit le pêcheur, des richesses avec des conditions sans doute, je sors d’en prendre, je n’en veux plus.

— Je vois bien, reprit le brochet, que tout ce que je pourrais t’offrir ne changerait pas ta détermination, et, malgré cela, je veux faire quelque chose pour toi.

« Au lieu de me vendre au marché, mange-moi en famille, et écoute bien ce qu’il en résultera :

« Si tu donnes mon cœur à manger à ta femme, elle aura trois fils d’une beauté incomparable et d’une bravoure excessive. Tous les trois seront marqués d’une étoile au front. Si tu fais boire à ta jument l’eau qui aura servi à me cuire, elle aura trois poulains merveilleux, destinés à tes fils, et marqués comme eux d’une étoile sur la tête. Si ta chienne mange mes entrailles, elle aura, elle aussi, trois chiens braves comme leurs maîtres et marqués de la même façon.

« Enfin, si tu enfouis ma tête et mes os dans la cour de ta maison, il en jaillira une fontaine, qui donnera naissance à un ruisseau d’eau limpide. Tant que tes enfants seront heureux, cette eau restera claire ; mais s’il leur arrive malheur et surtout s’ils sont en danger de mort, l’eau deviendra trouble aussitôt. »

Épuisé par ces paroles, le brochet expira sur la rive et le pêcheur se dit :

« Ma foi, nous allons, ma bonne femme et moi, nous régaler avec ce poisson, afin de voir si ce qu’il dit se réalise. »

Le brochet fut donc mangé en famille. L’eau qui servit à le faire cuire fut donnée à la jument, les entrailles à la chienne, et la tête et les arêtes furent enterrées dans la cour.


IV

Dans l’année qui suivit ce repas, la femme du pêcheur eut un fils, qui vint au monde avec une étoile au front, la jument eut un poulain, marqué d’une étoile blanche sur la tête, et la chienne eut un petit, marqué de la même manière.

Ce prodige se renouvela trois années de suite.

Les enfants et les animaux grandirent.

Un bassin, creusé dans la cour de la maison, s’emplit d’une eau transparente, qui s’en alla en un petit filet d’eau sur un lit de sable fin.

Lorsque l’aîné des enfants eut atteint sa dix-huitième année, il fut pris d’une envie irrésistible de voyager et pria son père de le laisser partir pour aller chercher fortune.

Le vieillard y consentit. Le jeune homme, équipé convenablement par les soins de sa mère, monta son cheval et s’en alla suivi de son chien fidèle.

Après avoir parcouru plusieurs pays, il arriva dans une grande ville où il trouva tous les habitants en pleurs.

Il s’informa du motif de leur chagrin et apprit qu’un monstre effrayant, appelé la bête à sept têtes, conduit par une fée malveillante, après avoir ravagé toutes les contrées environnantes, était venu établir son quartier général à la porte de la ville, où il exigeait qu’une jeune fille lui fût conduite chaque soir, pour lui servir de pâture.

Cet horrible carnage durait depuis longtemps déjà. Un tirage avait lieu chaque jour pour désigner la malheureuse victime qui devait être sacrifiée à l’appétit grossier du monstre redoutable.

Or, ce jour-là, le sort avait décidé que c’était au tour de la fille du roi.

Cette jeune princesse était belle et bonne. De là les larmes de tous ses sujets.

Le roi et la reine, qui n’avaient que cette enfant, étaient dans la désolation ; mais, comme ils étaient sages et justes, ils ne croyaient pouvoir se dispenser de payer leur tribut à la bête immonde.

La pauvre victime elle-même, mourant de frayeur, ne faisait, ni ne disait rien pour se soustraire au sort qui la frappait.

Le moment venu, elle se jeta dans les bras de ses parents infortunés, et se fit ensuite conduire au lieu du sacrifice.

Ses guides la quittèrent sur la limite du domaine occupé par la bête, et s’en retournèrent au palais du roi rendre compte de leur mission.

Abandonnée à elle-même, la jeune fille n’osait faire un pas dans la crainte de rencontrer son bourreau. Soudain, elle vit venir à elle un élégant cavalier suivi d’un énorme chien. Le jeune homme mit pied à terre, s’inclina devant la princesse et lui dit que, nouvellement arrivé en ces lieux, il avait appris son malheur et voulait la défendre.

La jeune personne, remise de sa frayeur, le félicita de son courage et le remercia avec effusion de sa bonne intention, mais chercha à le dissuader de son dessein, l’assurant qu’il échouerait sans doute dans son entreprise, et ne ferait qu’augmenter la fureur de leur ennemi.

Rien ne put décider le cavalier à changer d’idée. Il déclara à la princesse qu’il ne la quitterait pas un seul instant, dût-il mourir avec elle.

Aussitôt un bruit formidable se fit entendre, et un dragon monstrueux, ayant en effet sept têtes, se précipita sur eux.

Le jeune homme tira son épée et s’élança vers l’animal ; le cheval de son côté se mit à ruer de toutes ses forces, pendant que le chien, écumant de rage, se cramponnait au cou du dragon et cherchait à l’étouffer.

Après un combat qui ne dura pas moins d’une heure, le chevalier de la Belle étoile parvint à couper une tête de la bête qui, alors, battit en retraite, en laissant une longue trace de sang après elle.

La princesse se précipita bien vite vers son sauveur, pour s’assurer qu’il n’était pas blessé grièvement, essuyer le sang dont il était couvert, et lui témoigner toute sa reconnaissance pour ce qu’il venait de faire pour elle.

— Tout n’est pas fini, répondit le jeune homme exténué de fatigue, le monstre n’a perdu qu’une tête et, pour que nous en soyons débarrassés, il faut que je les lui abatte toutes les sept, les unes après les autres.

— En attendant, reprit la jeune fille, vous allez toujours venir recevoir les félicitations du roi.

Le jeune homme s’excusa, prétextant ses fatigues et l’état peu convenable de sa toilette. Il reconduisit la princesse jusqu’à la ville et regagna l’hôtellerie dans laquelle il était descendu.

Le roi et la reine furent bien surpris et en même temps bien heureux, en revoyant leur enfant qu’ils croyaient déjà dévorée. Toute la ville en fut promptement informée, et des illuminations et des chants eurent lieu en signe de réjouissance, et en l’honneur du jeune héros invisible.


V

Le lendemain, le roi dit à sa fille :

Dès lors que tu n’as pas servi de pâture au dragon, il ne peut y avoir de tirage au sort aujourd’hui pour désigner une nouvelle victime ; et tu dois, malgré toute la peine que j’en ressens, retourner ce soir t’offrir de nouveau au monstre, et y aller jusqu’à ce que notre brave défenseur nous ait délivrés de la bête à sept têtes, ou ne succombe à la peine.

La pauvre fillette se rendit donc au même endroit que la veille et y trouva le jeune et beau cavalier qui l’attendait. Les désordres de sa toilette avaient été réparés et, après avoir présenté ses hommages à la princesse, il attendit de pied ferme son ennemi.

Un combat plus long et plus terrible que la veille eut encore lieu, et le chevalier de la Belle étoile parvint à abattre une tête du dragon qui, aussitôt, prit la fuite.

Les choses se passèrent comme le jour précédent. Le jeune homme reconduisit le princesse jusqu’à la ville et s’en alla se reposer chez lui.

Il en fut de même pendant cinq autres jours, au bout desquels les cinq têtes de la bête furent abattues.

Le dernier jour, lorsque le monstre effrayant eut rendu le dernier soupir, la jeune fille supplia son sauveur de l’accompagner au palais de son père, pour y recevoir une récompense. Le chevalier refusa, assurant qu’il avait trop besoin de repos, mais promettant d’y aller dans quelques jours.

La ville fut dans l’allégresse en apprenant la mort de la bête à sept têtes. Des fêtes publiques eurent lieu partout pour célébrer cet heureux jour. L’on chercha inutilement le chevalier de la Belle étoile, que tout le monde désirait connaître et féliciter ; mais il fut impossible de découvrir sa demeure.

Les jours et les semaines se passèrent sans que le jeune homme parût à la cour.

Le roi, qui cependant tenait à le récompenser, comme il le méritait, et qui avait sans doute remarqué combien sa fille vantait le courage du chevalier, sa bonne mine, ses manières distinguées, et semblait attristée de ne pas le voir, fit publier, dans son royaume que celui, qui avait débarrassé le pays du monstre terrible, auteur de tant de maux et de peines, pouvait se présenter sans crainte à la cour et qu’il obtiendrait la main de sa fille.

Malgré cela le chevalier ne parut pas.

Un charbonnier, porteur d’un grand panier, se présenta un jour au palais et demanda à parler au roi. Il fut introduit près du souverain auquel il déclara qu’il était celui qui avait sauvé sa fille et débarrassé le pays de la bête à sept têtes. « Et pour preuve, ajouta-t-il, voici les sept têtes du monstre que je vous apporte dans ce panier. »

La princesse, qu’on fit appeler sur le champ, déclara que ce n’était pas lui ; mais le roi, ne voulant avoir qu’une parole, et par conséquent tenir la promesse qu’il avait faite, dit à sa fille qu’elle épouserait cet homme, puisqu’il affirmait être son sauveur et qu’il en donnait des preuves.

Qu’on juge du chagrin de l’infortunée jeune fille obligée d’épouser un charbonnier. Elle regrettait presque de ne pas avoir été dévorée par le dragon.

Cependant le temps s’écoulait ; les apprêts de la noce allaient leur train, et le jour fatal fixé pour la célébration du mariage approchait.

Un matin que la princesse était à la fenêtre de sa chambre, occupée à regarder les hirondelles voltiger autour des donjons, elle aperçut dans la campagne un nuage de poussière, qui se rapprochait avec une vitesse incroyable.

Ce nuage venait en droite ligne vers le palais du roi.

Sans s’en rendre compte, la jeune fille ne quittait pas ce nuage du regard et distingua bientôt un cavalier monté sur un superbe cheval noir, suivi d’un magnifique chien de même couleur.

Nul doute ! c’était son chevalier. Elle manqua s’évanouir de bonheur.

Le chevalier s’arrêta à la grille du palais et demanda à parler au roi. La princesse avait déjà prévenu celui-ci de son arrivée.

Le brave jeune homme fut aussitôt introduit. Il baisa respectueusement la main que la princesse lui tendit, s’inclina jusqu’à terre devant le monarque et s’excusa sur son absence aussi prolongée.

— Mes nombreuses blessures, leur dit-il, m’ont empêché de venir plus tôt. Je souffrais atrocement de la fièvre, et, au plus fort de ma maladie, je ne songeais qu’au bonheur de vous voir et j’étais vraiment malheureux de ne pouvoir quitter mon lit de souffrances et d’angoisses.

— C’est d’autant plus fâcheux pour vous, répondit le roi, que j’avais fait publier que ma fille épouserait celui qui lui avait sauvé la vie, et que quelqu’un s’est présenté avant vous, fournissant la preuve de ce qu’il avançait.

— Et quelle est cette preuve, Sire, s’il vous plaît ?

— Il a apporté les sept têtes de la bête tuée par lui.

— Vous pouvez vous convaincre, Sire, qu’il n’est qu’un imposteur. Faites ouvrir les gueules de ces sept têtes et vous verrez qu’elles n’ont plus de langues, car les voici. Je les ai coupées après avoir tué l’animal.

— Serait-ce vrai ? s’écria le roi, qui donna aussitôt l’ordre de s’assurer si les têtes n’avaient plus de langues.

Vérification faite, l’on reconnut l’effronterie du charbonnier, qui fut aussitôt conduit en prison pour le mensonge dont il s’était rendu coupable, et pour s’être joué du monarque et de sa famille.


VI

De nouvelles fêtes eurent lieu en l’honneur du chevalier de la Belle étoile, qui eut le don de plaire à tout le monde et principalement au roi.

Il demanda la main de la princesse, qu’il obtint sans peine, on le devine bien, et les noces eurent lieu.

Le roi fit plus, comme il était très âgé, il voulut céder son sceptre à son gendre, qui s’en montra digne.

Le nouveau roi était en pleine lune de miel, lorsqu’on vint lui annoncer que la fée malveillante, protectrice de la bête à sept têtes, ravageait son royaume et mettait à mort ses sujets.

N’écoutant que sa bravoure, malgré les prières et les larmes de la jeune reine qu’il idolâtrait cependant, il partit aussitôt monté sur son cheval et suivi de son chien, pour aller combattre son ennemie.

Il dirigea ses pas vers l’endroit qui lui fut désigné, comme étant le lieu choisi par la fée pour y accomplir ses maléfices et ses vengeances.

Il chevauchait depuis quelque temps, lorsqu’il aperçut, marchant devant lui, courbée par les ans, une petite vieille qui semblait prête, à rendre le dernier soupir.

Sans défiance aucune, il s’approcha d’elle et lui demanda si elle pouvait lui indiquer la demeure de la fée redoutée.

« Vous n’êtes pas loin d’elle », dit la vieille femme en s’approchant de lui.

Au même instant, elle passa un brin d’herbe, qu’elle tenait à la main, autour du cou du cheval et en fit autant au chien. Puis, se redressant de toute sa hauteur, comme une vipère venimeuse, elle s’écria d’un air menaçant :

« Ton cheval et ton chien sont enchaînés au point de ne pouvoir bouger. À nous deux maintenant, beau tueur de bête. Nous allons voir si tu seras aussi heureux avec moi, que tu l’as été avec mon dragon. »

Le chevalier, voyant ses animaux réduits à ne pas pouvoir faire un mouvement, mit pied à terre afin de tirer son épée ; mais la fée, plus vive que lui, avait ouvert une boîte remplie d’une poudre fine qu’elle jeta au visage du malheureux jeune homme, qui devint aveugle sur-le-champ.

Ainsi sans défense, elle le garotta à son tour comme elle avait fait du cheval et du chien, et les attacha tous les trois à un arbre en leur promettant de les laisser mourir de faim.


VII

Le second fils du pêcheur, étant allé un matin près du bassin de la cour, remarqua que l’eau était trouble :

« Mon frère est mort ou en danger de mort, se dit-il. Il faut que j’aille sans retard le venger ou le secourir. »

Encouragé d’ailleurs par son père, il partit le jour même, guidé par son chien qui, malgré le temps écoulé, suivait encore la trace du précédent voyageur.

Il arriva promptement dans la ville habitée par la reine.

Qu’on juge de son étonneraient lorsqu’il se vit entouré de tous les habitants qui crièrent : « Vive le roi ! Vive le roi ! » en le conduisant presque malgré lui au palais de son frère.

La reine, en entendant ce tapage, crut au retour de son époux et se précipita à sa rencontre.

Les deux frères se ressemblaient tellement, qu’elle se jeta dans les bras du jeune cavalier qui, ne comprenant rien à cette démonstration, ne lui rendit pas ses caresses.

Une explication s’ensuivit nécessairement, et ils apprirent ce qu’ils étaient l’un à l’autre.

La jeune reine lui raconta ensuite où était allé son mari et les craintes qu’elle éprouvait en ne le voyant pas revenir.

Afin de réparer ses forces, le voyageur accepta le dîner que lui offrit sa belle-sœur, et aussitôt après remonta à cheval pour aller à la recherche de son frère.

Le chagrin et les larmes de la reine lui donnèrent un triple courage. Il partit bien décidé à vaincre ou à mourir.

Son chien le conduisit de nouveau, tout droit, au pied de l’arbre où étaient enchaînés le malheureux roi et ses deux animaux. Trois cadavres gisaient à terre et servaient de pâture aux corbeaux.

Le pauvre enfant s’agenouilla près de son frère et versa d’abondantes larmes, en priant Dieu avec ferveur de lui donner la force de supporter une pareille épreuve.

Un rire diabolique vint le distraire de son chagrin. Il aperçut, derrière un buisson, la vieille fée, qui ne pouvait maîtriser la joie qu’elle éprouvait en présence de cette scène déchirante.

La douleur fit place à la rage, et, comme un furieux, il s’élança vers la mégère qui, n’ayant pas le temps de lui jeter sa poudre aux yeux, fut traversée d’un coup d’épée, écrasée par le cheval et mise en lambeaux par le chien.

Soudain la terre s’ouvrit pour engloutir les dépouilles de la fée, et un géant d’une taille effrayante sortit de ce trou béant armé d’un arbre qui lui servait de bâton.

Le malheureux chevalier, surpris et effrayé à la vue de ce nouvel ennemi, ne songea pas à se mettre en défense, et fut assommé, lui et ses bêtes, d’un seul coup de l’arbre que le géant brandissait entre ses mains.


VIII

Le troisième fils du pêcheur, ayant lui aussi remarqué l’eau trouble du bassin, ne douta pas un seul instant que ses frères couraient un immense danger. Il vola à leur secours.

Le même accueil fut fait par les habitants de la grande ville et par la reine qui, déjà en deuil, ne lui cacha pas que ses deux frères avaient dû succomber dans la lutte qu’ils avaient entreprise contre la fée.

Cette nouvelle l’affligea profondément, mais ne l’effraya pas.

Il fit serment, à son tour, de venger ses deux aînés ou de mourir comme eux.

Il arriva promptement à l’endroit où les six cadavres reposaient. Ce spectacle le remplit de terreur et le rendit circonspect. Il n’avança qu’en tremblant et en comptant ses pas ; son cheval et son chien dressaient les oreilles et cherchaient à percevoir le moindre bruit.

Après quelques heures passées ainsi, et qui lui parurent des siècles, il vit enfin, couché au pied d’un arbre, le géant qui dormait d’un profond sommeil. Il avait les bras enlacés autour du chêne qui lui servait d’abri.

L’enfant — car le jeune chevalier de la Belle étoile comptait à peine quinze ans — fit signe à son cheval de ne pas bouger, et ordonna à son chien de se coucher par terre, pendant que lui, ôtant ses bottes, s’avança nu-pieds jusqu’auprès du géant.

Comme il avait pris les brins d’herbe changés en chaînes qui avaient servi à paralyser les animaux de son frère, il s’en servit pour lier les bras et les jambes de son ennemi. Il tira ensuite son épée afin d’être prêt à toute éventualité.

Le cheval et le chien, semblant comprendre que le moment était venu de seconder leur maître, s’élancèrent sur le géant, qui fit de vains efforts pour briser ses entraves.

Se voyant ainsi au pouvoir du chevalier, il lui demanda grâce, promettant de rendre la vie à ses frères.

— Comment t’y prendrais-tu ? répondit l’enfant.

— Je possède sur moi un onguent merveilleux, qui a la propriété de rendre la vie aux morts.

Le chevalier ravi retourna les poches du géant et trouva en effet le flacon en question.

« Maintenant, dit-il à son ennemi, je ne veux pas la mort du pécheur. Si tu peux disparaître immédiatement dans les entrailles de la terre, je ne te percerai pas le cœur de mon épée. »

Le géant prononça certains mots inintelligibles pour le reste des mortels. Aussitôt la terre s’ouvrit juste pour lui livrer passage et elle se referma immédiatement.

Le jeune chevalier s’empressa de frotter de son onguent le corps de son frère aîné, qui se ranima peu à peu et revint complètement à la vie. Le cadet eut le même sort. Après cela les animaux furent frictionnés à leur tour, s’animèrent et se mirent à gambader et à lécher les mains de leurs maîtres.

Les trois frères, après s’être embrassés avec effusion, se racontèrent leurs aventures et partirent pour aller consoler la reine.

Qu’on juge de la joie de celle-ci en revoyant son mari qu’elle croyait mort. De nouvelles fêtes, plus brillantes encore que les premières, eurent lieu dans tout le royaume et auxquelles succédèrent les noces des deux jeunes chevaliers qui épousèrent deux princesses de la cour.

Le pêcheur et sa femme quittèrent leur cabane pour venir rejoindre leurs enfants, et tous vécurent heureux ensemble sans que le plus petit nuage vînt assombrir leur bonheur.


(Conté par Marg’rite Courtillon, aubergiste à Bain.)

LA PRINCESSE YVONNE


I

Un roi et une reine habitaient, jadis, un château dont on voit encore les traces au village du Gué, dans la commune de Plélan. Ils eurent une fille, un amour d’enfant, mais si chétive que les médecins jugèrent nécessaire de la confier à une nourrice des bords de la mer.

On fit choix d’une vigoureuse paysanne, du bourg de Saint-Briac, qui semblait offrir toutes les garanties désirables pour élever l’enfant d’aussi grands personnages.

Cette séparation causa aux parents un chagrin véritable ; ils acceptèrent cependant, en songeant que la vie de la petite Yvonne, dépendait de ce sacrifice.

Les années s’écoulaient et, chaque jour, le roi et la reine se félicitaient de leur résolution. L’enfant se fortifiait et devenait la plus charmante créature que l’on puisse imaginer.

La nourrice, Jeanne Hervochon, était femme d’un pêcheur, et avait maintes fois aidé son mari dans ses voyages aux Ébihens, à Césambre et même jusqu’aux îles Chausey. Elle était très adroite et dirigeait une nacelle aussi bien que le batelier le plus expérimenté.

Par une brûlante journée d’été, la nourrice eut l’idée, pour procurer à la petite princesse la douce fraîcheur de l’eau, d’aller faire une promenade en mer. Rien, dans la nature, ne pouvait faire craindre un orage, les poissons folâtraient près des rochers, et pas un nuage n’obscurcissait le ciel.

Jeanne prit l’enfant dans ses bras et s’élança gaiement dans une frêle embarcation.

Après avoir déposé Yvonne à ses pieds, elle s’empara résolument des rames et gagna le large.

Une heure ne s’était pas écoulée depuis le départ de la batelière qu’un petit point noir fit tache à l’horizon. Les vagues commencèrent à moutonner, les poissons cessèrent leurs ébats, et bientôt le vent sur la côte courba la tête des tamarins et fit frissonner les bruyères.

Il était déjà trop tard pour regagner le rivage, la barque se serait infailliblement brisée sur les récifs.

La malheureuse femme s’oubliant elle-même, pleurait toutes les larmes de son corps, et levait les bras vers le ciel en priant Dieu de sauver la princesse qui lui avait été confiée.

Yvonne ne se doutait pas du danger qui la menaçait. Ballotée par la mer, elle dormait profondément au fond du bateau.

La tempête, cependant, redoublait d’intensité, et la nourrice crut que la barque allait chavirer. Elle se baissa trop précipitamment, pour ressaisir l’une des rames tombée dans l’eau et disparut dans l’abîme.

Yvonne dormait toujours.


II

On eut pu croire, vraiment, qu’il suffisait d’une victime pour calmer la fureur des flots, car presque aussitôt l’orage cessa.

La petite barque, abandonnée à elle-même, vogua longtemps à l’aventure dans toutes les directions, et enfin fut entraînée vers des rivages lointains.

À son réveil, Yvonne se trouva mollement couchée sur un gazon émaillé de fleurs. Une vieille femme d’une taille gigantesque, était assise à ses côtés et l’examinait attentivement. L’enfant ferma les yeux pour ne pas la voir, tant elle lui faisait peur.

L’étrangère, tout en s’extasiant sur la beauté de la fillette, marmottait tout bas :

« Pauvre petite ! elle n’a pas eu de chance de venir échouer dans cette île, où l’ogre, mon mari, voudra sans doute s’offrir un mets aussi délicat. Mais je saurai bien lui conserver la vie, afin de l’unir à notre fils lorsqu’elle sera en âge de se marier. Nous ferions inutilement le tour du monde pour lui trouver une femme plus jolie. »

Après ce bavardage, peu propre à rassurer Yvonne, la vieille l’enleva, mourante de peur, de dessus son tapis de gazon, la mit sous son bras et l’emporta chez elle.

Lorsqu’elles furent arrivées, la femme de l’ogre, qui n’était pas méchante, remarquant l’air malheureux de la pauvre enfant, voulut la rassurer ; elle lui fit des avances et lui donna des tartines de confiture qu’Yvonne dévora malgré son chagrin, car elle n’avait rien pris depuis le matin.

L’ogre ne rentra que fort tard dans la nuit. Sa première parole fut pour demander à manger. On lui servit un veau tout entier, qui disparut dans un clin d’œil. Il en fut de même d’une douzaine de canards, d’un lièvre et de six lapins, sans compter un grand nombre de pains et un plus grand nombre de bouteilles de vin.

En passant pour aller se coucher, près du lit où reposait Yvonne, qui dormait d’un profond sommeil, ses narines se dilatèrent, il ouvrit les rideaux en disant : « Je sens la chair fraîche ! »

Sa femme le repoussa en s’écriant : « Ne touche pas à cette enfant ! »

— Mais pourquoi cela ? Je ne comprends pas qu’on ne l’ait pas fait rôtir, pour mon souper.

— Regarde-la donc, monstre que tu es ! dit la vieille en approchant la lumière du visage de la fillette. Aurais-tu le courage de manger un ange pareil ?

— Eh ! pourquoi pas ? dit-il en ricanant. Serait-ce la première fois, par exemple ?

— Tu ne l’auras cependant pas, reprit la femme, ce sera peut-être un jour la plus jolie personne du monde, et je veux la conserver pour la marier à notre fils.

— Tu as, ma foi, raison, répondit l’ogre, je n’y avais pas songé. C’est une bonne idée que tu as là.

Et il alla se coucher. Un instant après, il ronflait à faire trembler les murs.

L’ogresse, qui n’avait qu’une médiocre confiance en son mari, songea toute la nuit au moyen de sauver la princesse. Après mûre réflexion, elle décida de la confier à une de ses amies qui habitait une île voisine, et qui consentirait volontiers à élever l’enfant.

Dès le matin, au lever du jour, elle fit remonter Yvonne dans la barque qui l’avait amenée en ces lieux, et la conduisit chez son amie.


III

Pendant ce temps-là, le roi et la reine pleuraient la perte de leur enfant. Ils la faisaient rechercher inutilement dans toute la Bretagne, mais les années s’écoulaient sans qu’ils entendissent parler d’elle.

La reine n’ayant pas eu d’autre enfant, la couronne devait revenir à un neveu du souverain.

Souvent le roi disait à ce neveu qu’il affectionnait : « Que n’ai-je ma fille ? je vous unirais l’un à l’autre, et je serais le plus heureux des pères. »

Le jeune prince, un peu plus âgé qu’Yvonne, avait si souvent entendu parler de sa cousine, qu’il en était devenu amoureux sans la connaître.

Or, un jour, il dit au roi : « Sire, permettez-moi d’aller à la recherche de la princesse votre fille, j’ai le pressentiment que je la découvrirai. »

Bien que la roi et la reine doutassent beaucoup du résultat des recherches du jeune homme, bien qu’ils ressentissent une vive peine à se séparer de lui, ils ne purent que le remercier de sa détermination et l’encourager dans son noble dessein.

Le prince, ravi d’aller chercher la dame de ses rêves, partit immédiatement.

Le futur roi parcourut le pays dans tous les sens, sans oublier le plus petit recoin, et sans découvrir la moindre trace de sa cousine. Il ne lui restait plus à visiter qu’une île, à peu près déserte, dans laquelle il ne supposait guère la rencontrer. Il y arriva fatigué, ennuyé, triste, malheureux, en songeant qu’il allait rentrer seul au Gué de Plélan.

C’était précisément l’île qu’habitait Yvonne.

Le princesse était à la porte de sa demeure, donnant sur la mer, occupée à regarder quelques barques de pêcheurs qui voguaient au loin, et le bateau qui venait d’amener le voyageur.

Celui-ci l’aperçut, sentit battre son cœur en présence de cette adorable jeune fille, la plus belle qu’il eût jamais vue.

Yvonne, de son côté, se sentait attirée vers l’étranger.

« C’est elle ! s’écria-t-il, voilà bien le portrait que je m’en étais fait. » Et il eut vite oublié ses fatigues et ses peines.

Le prince s’avança vers la belle enfant, la salua respectueusement, et lui fit connaître le but de son voyage.

Au récit de la disparition de la fillette et du chagrin du roi et de la reine, la princesse, très émue, versa d’abondantes larmes.

En terminant, le voyageur dit à Yvonne :

— Pourriez-vous, Mademoiselle, me donner quelques renseignements et m’aider dans mes recherches ?

— Si je ne craignais d’être trop présomptueuse, en supposant que je puisse être la fille d’un roi, je vous dirais :

« C’est moi ! L’histoire que vous venez de narrer est la mienne. »

Et elle raconta, à son tour, tout ce qui lui était arrivé. « Hélas ! ajouta-t-elle, j’ai perdu l’espoir de revoir ma famille, un pareil bonheur ne m’est pas réservé. »

— Dieu en a peut-être décidé autrement, répondit le jeune homme qui reprit : « Ma cousine avait au cou, lorsqu’elle fut mise en nourrice, un médaillon semblable à celui-ci, renfermant les portraits de ses parents. » Et il ouvrit un bijou qu’il présenta à la jeune fille.

En voyant cet objet, Yvonne manqua s’évanouir.

« Ciel ! que vois-je ? s’écria-t-elle, mon médaillon ! »

Et elle ôta de son cou un joyau semblable à celui quelle avait devant les yeux.

Il ne pouvait plus y avoir de doute, elle était bien la fille du roi.

Qu’on juge de la joie des deux enfants qui ne songèrent plus qu’au moyen de fuir ensemble.


IV

Yvonne, alors âgée de quinze ans, devait épouser dans quelques jours le fils de l’ogre et son retour, chez ses futurs parents, était décidé pour le soir même.

Il n’était pas possible de le retarder sans éveiller des soupçons ; aussi engagea-t-elle son cousin à la laisser partir, mais à la suivre, afin de profiter de la première occasion pour se sauver.

Le conseil étant prudent, le prince accepta.

Les choses se passèrent selon leurs vœux et, dès le lendemain, ils eurent une entrevue dans laquelle ils décidèrent qu’ils fuiraient la nuit suivante.

Le soir venu Yvonne était près du feu, occupée à coudre une robe que l’ogresse lui avait offerte. Cette dernière, couchée depuis quelques instants, disait à la jeune fille :

— Couche-toi, enfant, il est tard. Tu te fatigues trop. C’est demain qu’arrive ton fiancé, il te trouvera laide.

— Non, non, je ne serai pas laide, d’ailleurs j’ai bientôt fini.

Et la fillette attendait impatiemment que la vieille fût endormie pour aller rejoindre son cousin.

L’ogre était magicien, et sa femme était fée ; il s’agissait donc, pour leur échapper, de prendre toutes les précautions nécessaires.

La princesse savait que la fée cachait, chaque soir, sous son oreiller sa baguette magique et il était important, pour assurer leur succès, de la lui ravir.

Aussitôt qu’Yvonne se fut rendue compte que l’ogresse dormait profondément, elle s’avança, sur la pointe du pied, près du lit de la fée, et réussit à s’emparer de la précieuse baguette. Elle en toucha une pomme, qui était à cuire, en lui disant : « Si la fée m’appelle, réponds pour moi. »

Et elle sortit rejoindre son cousin.

La vieille se réveilla bientôt, et s’écria :

— Allons, Yvonne, va dormir, je le veux.

— Oui, mère, répondit la pomme, je n’ai plus qu’un ourlet à coudre. C’est fini dans un instant.

L’ogresse se tourna vers la muraille, et se rendormit.

Les jeunes gens étaient déjà loin.

Le lendemain matin, lorsque la fée se leva sa première pensée fut d’appeler Yvonne. N’obtenant pas de réponse, elle se précipita comme un ouragan dans la chambre de cette dernière.

En voyant le lit non défait, l’étonnement de la fée fit place à la colère. Elle appela son mari en jurant, tempêtant, se doutant bien qu’Yvonne s’était échappée.

Tout à coup, une nouvelle crainte lui vint à l’esprit : elle se précipita vers son oreiller et n’y trouvant plus sa baguette, sa colère fut au comble, elle devint comme une furie, jeta des cris perçants qui achevèrent de réveiller l’ogre.

Il arriva à la hâte, en négligé du matin, les yeux à peine ouverts, se demandant quelle pouvait être la cause de ce vacarme.

« Comprend-on, s’écriait la fée, qu’Yvonne s’est enfuie, qu’elle nous a lâchement abandonnés après tout ce que nous avons fait pour elle ! Nous l’avons élevée comme notre fille ou plutôt comme une princesse, car rien ne lui a manqué. Oh ! rencontrer autant d’ingratitude chez une créature aussi jeune, c’est à désespérer du monde entier. Petite vipère ! ajoutait-elle, si je te repince, je te ferai cuire toute vivante ! »

— Et moi, je te croquerai ! ajouta l’ogre, en se léchant les moustaches.

— Toi, tu n’es qu’un sot ! reprit la fée. Comment ! te voilà encore là ! Mais pars donc, cours après elle pour la rattraper. Tu ne vois pas que la rage me suffoque et que je ne puis y aller moi-même.

Le magicien, peu sensible aux apostrophes de ce genre, ne s’en émut pas. Il alla s’habiller, prit ses bottes de sept lieues, et se mit à la recherche de la fugitive.

L’ogresse, remise un peu de son émotion, s’enquit de la route suivie par Yvonne et apprit, par des pâtres, qu’elle était accompagnée d’un jeune homme, ce qui redoubla sa fureur.

L’ogre, lui, parcourut un rayon de plus de cent lieues sans les découvrir. Ce ne fut que dans l’après-midi, alors qu’il était harassé de fatigue, que le hasard le conduisit sur les traces des deux jeunes gens.

Yvonne, qui avait constamment l’œil au guet, l’aperçut derrière eux, franchissant les rivières et les montagnes.

« Il est temps, dit-elle à son cousin, de se servir de la baguette magique, ou nous allons être arrêtés. »

Elle en donna un petit coup sur l’épaule du prince, qui fut aussitôt changé en un grand et superbe rosier, qui projeta son ombre autour de lui. La princesse fut elle-même changée en une rose s’épanouissant sur l’arbuste.

Le magicien vint juste à l’endroit où s’élevait le rosier ; mais là, n’en pouvant plus, il se coucha dessous et fit la sieste.

Lorsqu’il se réveilla, les étoiles brillaient au ciel. Comme il n’avait rien mangé de la journée, il envoya la fillette à tous les diables et reprit le chemin du logis.

À son arrivée, sa femme s’écria :

— Comment ! tu reviens seul ?

— Hélas ! oui, je n’ai rien trouvé.

— Oh ! peut-on chercher ainsi ! Ils sont deux, un jeune homme est avec elle, et tu ne les a pas rencontrés ! Mais enfin, qu’as-tu remarqué de particulier ? car tu sais que l’effrontée a volé ma baguette.

— Ma foi, rien, si ce n’est un beau rosier, comme je n’en avais jamais vu, et une rose d’une beauté remarquable.

— Ô ciel ! tu n’as pas eu l’esprit de deviner que c’étaient eux.

— Sois tranquille, femme, dit l’ogre, qui désirait avoir la paix et surtout son souper, je les trouverai facilement demain, maintenant que je sais la direction qu’ils ont prise.

Il mangea d’une manière effrayante et alla dormir. Le lendemain, au point du jour, sa femme le réveilla et le fit recommencer son voyage.

Yvonne, qui redoutait plus l’ogresse que son mari, fut enchantée lorsqu’elle le vit encore enjamber les montagnes et s’avancer de leur côté.

Quand elle supposa qu’il pouvait les apercevoir, ils se trouvaient près d’une rivière. De sa baguette elle toucha l’épaule du prince qui fut immédiatement transformé en bateau. Yvonne à son tour, se changea en paysanne, monta dans la barque, prit les rames et s’en alla aussi vite que ses forces le lui permirent.

L’ogre arriva sur la rive, en voyant cette paysanne qui voguait devant lui, il pensa qu’elle pourrait peut-être lui donner quelques renseignements.

— Ohé ! ohé ! la fille ! s’écria-t-il, aurais-tu vu par passer ici deux amoureux ?

Yvonne qui ne tenait pas à lier conversation avec le magicien, lui répondit, sans cesser de ramer et en affectant de parler le langage des paysans :

« Que disous ? Monsieur, que disous ?

— Je te demande, petite innocente, si tu as vu un jeune homme et une jeune fille passer ici ?

Que disous ? que disous ? criait-elle plus fort en s’éloignant.

Le magicien, ennuyé d’une pareille réponse, continua son chemin en murmurant :

« La fichue bête ! elle est sourde apparemment. »

Le soir, la scène fut encore plus violente que la veille entre l’ogre et sa femme, et celle-ci décida qu’elle irait, elle-même, à la recherche des fugitifs.

Elle y alla, en effet, et, malgré l’avance du prince et de la princesse, elle ne tarda pas à les suivre de près.

Yvonne qui, ainsi que nous l’avons dit, redoutait beaucoup plus l’ogresse que son mari, parce qu’elle la savait infiniment plus intelligente, devint pâle de frayeur en l’apercevant. Elle métamorphosa aussitôt son cousin en oranger, et se changea, elle, en abeille.

Ils avaient, heureusement, pris des sentiers détournés, et l’ogresse passa trop loin pour les voir. Après de longues et fatigantes recherches, elle revint seule au logis, à la grande joie de l’ogre, qui fut enchanté de pouvoir dire à sa femme qu’elle n’était pas plus fine que lui.

Les fugitifs évitèrent ainsi d’être repris, mais ils eurent à subir un malheur non moins grand.

Dans sa précipitation à changer de forme, Yvonne avait oublié la baguette de la fée sur un buisson, et un charretier l’avait prise pour en faire un manche de fouet.

Le malheur était irréparable, les deux jeunes gens ne pouvaient reprendre leur forme naturelle.

Le temps s’écoula, l’oranger fleurit, les oranges se formèrent, mûrirent, pendant que la petite abeille bourdonnait autour d’elles.


V

Le roi de Plélan aimait passionnément la chasse, et s’en allait souvent poursuivre les sangliers dans la forêt de Brocéliande.

Connaissant parfaitement le pays et les essences d’arbres qu’on y rencontre, il fut un jour bien surpris de trouver un oranger chargé de dix oranges.

Il en cueillit une, et son étonnement devint de la stupeur en voyant la branche saigner, à l’endroit où le fruit venait d’être détaché.

Le roi se souvint que l’enchanteur Merlin habitait la forêt, et il l’envoya quérir aussitôt, pour avoir l’explication de ce prodige si nouveau pour lui.

Lorsque Merlin arriva Sa Majesté lui dit :

— Toi qui sais tout, peux-tu éclaircir cet étrange phénomène ?

— Parfaitement, Sire. Cet oranger cache un être vivant, métamorphosé par une fée ou un magicien. Les neuf oranges, qui restent à cette arbre représentent les doigts de l’infortuné qui est devant vous et qui nous entend. Le dixième doigt était le fruit que vous avez cueilli, et c’est pour cela que le sang coule.

— Peux-tu rendre à ce malheureux sa forme première ?

— Oui, répondit le magicien, car ma baguette est plus puissante que celle de la fée qui a opéré ce changement.

L’enchanteur toucha l’oranger, le jeune prince apparut aux yeux de tous et alla se jeter dans les bras du roi.

Qu’on juge de la joie de ce dernier en embrassant son cher neveu, dont il n’avait plus entendu parler depuis son départ.

Lorsque leurs premiers transports furent un peu calmés, le roi fit au prince toutes sortes de questions pour connaître par quelle suite de circonstances, il le retrouvait sous l’écorce d’un oranger.

Le jeune homme lui répondit :

— Mon oncle, je vous ferai plus tard le récit détaillé de mon voyage ; mais, pour le moment, permettez que je m’occupe de ma cousine, que j’ai eu le bonheur de retrouver et qui, elle, se trouve changée en abeille. Tenez, la voyez-vous qui voltige autour de votre tête en nous écoutant ?

Le magicien rendit le même service à la jeune fille.

Son père, en la voyant si belle, si charmante, était fou de bonheur, et ne se lassait pas de la contempler.

Comme on le pense bien, la chasse en resta là. On retourna promptement au Gué de Plélan, où le mariage des deux jeunes gens ne tarda pas à être célébré.

Le roi céda sa couronne à son neveu qui, pendant de longues années, fit le bonheur de son peuple.


(Conté par Julien Niobé du village du Canée, en Paimpont.)

II

CYCLE CHRÉTIEN


DIEU, LA VIERGE, LES ANGES,
LES SAINTS, LES MIRACLES.


LA MÉDAILLE DE SAINTE-ANNE

(Légende du canton de Bain).


I

Après la mort de feu noble homme René Morel sieur de la Silandais, sa veuve, Jeanne Françoise Chantal, abandonna son pied-à-terre de Bain, pour aller passer le temps de son deuil dans son manoir du Bois-Greffier, sis en la commune de Pléchâtel.

Elle était mère d’une jeune fille, âgée de douze ans qu’elle idolâtrait. Annette était, il est vrai, jolie à ravir, et aussi bonne que belle.

L’existence de la mère et de la fille, calme et paisible, se passait en douces causeries, en prières, en promenades dans les champs et les bois. Ces promenades avaient toujours un but charitable : visiter les chaumières malheureuses et secourir les infortunes.

Le manoir du Bois-Greffier, situé dans une vallée, est exposé aux fièvres intermittentes, si difficiles à guérir, et qui sont causées par les eaux stagnantes d’un étang et de nombreuses mares.

Chaque année, lorsque les chaleurs faisaient évaporer de ces marais fangeux des miasmes pestilentiels, les pauvres petits enfants des fermes avaient la fièvre, et tremblaient comme par les plus grands froids de l’hiver. C’était alors qu’il fallait voir la châtelaine et sa fille entrer dans chaque maison, s’informer de la santé de celui-ci, préparer la tisane de centaurée pour celle-là, les soigner tous et relever leur courage.

Bientôt on ne les vit plus et l’inquiétude se lut sur tous les visages. Qu’était-il survenu ? La bonne dame était-elle malade ? La chère demoiselle était-elle en danger de mort ? Les bruits les plus divers circulaient de bouche en bouche.

La vérité fut enfin connue ; on apprit qu’un soir, Annette était rentrée fatiguée et souffrante. La nuit avait été terrible, la fièvre s’était déclarée et, depuis ce moment, ses jours étaient en danger.

Tous les médecins des environs furent appelés, mais n’apportèrent aucun soulagement à la malade. Mme de la Silandais, désespérée, ne savait plus à quel saint se vouer, lorsqu’elle songea aux miracles qui ne cessaient de s’opérer à Sainte-Anne-d’Auray. On était à l’automne, et elle fit vœu, si sa fille recouvrait la santé, de l’y conduire au printemps suivant.

Dès le jour même, les accès de fièvre furent moins violents, devinrent bientôt plus rares et enfin, peu à peu, cessèrent complètement. La santé, la fraîcheur et la gaieté revinrent promptement.

Pendant ce temps, la châtelaine n’oubliait point son vœu. Dès les premiers soleils d’avril on s’occupa, au manoir du Bois-Greffier, des préparatifs du voyage. C’était toute une affaire, car, bien que la distance ne fût pas considérable, il fallait s’absenter toute une semaine, et l’on ignorait si les auberges pourraient fournir les provisions indispensables. À chaque instant on découvrait de nouvelles choses, qui prenaient place dans le coffre de la voiture.

Les chemins de fer étaient alors inconnus. À peine existait-il quelques lignes de grandes routes reliant les centres importants ; mais du Bois-Greffier à Auray, il n’y avait que des chemins remplis d’eau avec des fondrières, qui ne permettaient de faire, chaque jour, que de très courtes étapes.


II

Le voyage à Sainte-Anne se fit sans encombre. Le temps était doux et la campagne superbe, aussi Annette et sa mère se sentaient-elles renaître à la vie.

Hélas ! il n’en fut pas de même au retour : une violente tempête se déchaîna subitement, une pluie torrentielle fondit sur les voyageurs et remplit d’eau les ornières du chemin. Mme de la Silandais, craignant pour la santé de sa chère enfant, voulait à tout prix trouver un abri ; mais le conducteur, mal renseigné, ne savait plus où il était. La pluie tombait toujours, et la nuit recouvrait déjà la terre de son voile sombre.

Arrivés sur le haut d’un coteau, ils aperçurent, enfin, dans la vallée, une lumière tremblotante et cinq minutes après, ils frappaient à la porte d’une maison de chétive apparence. Un petit vieillard borgne, boiteux, d’une figure hideuse, vint leur ouvrir.

— J’aime mieux être mouillée que de rester ici, dit Annette en se pressant contre sa mère ; cet homme me fait peur !

La pauvre dame, peu rassurée elle-même, mais ne voulant pas continuer sa route par un temps pareil, répondit à sa fille :

« Si cet homme est laid, il n’en est pas moins un honnête homme probablement, et il serait déraisonnable, pour un motif aussi futile, de s’exposer à tomber malade. Sous une grossière enveloppe souvent se cache un noble cœur. »

Annette n’entra qu’avec hésitation.

Un sourire méchant effleurait les lèvres de cet homme, sa politesse affectée fatiguait. Le seul œil qui lui restât brillait dans son orbite, et des cheveux, presque fauves, d’une longueur démesurée, cachaient en partie son ignoble visage.

— Pourrez-vous me donner une chambre et un lit pour passer la nuit ? demanda Mme de la Silandais.

P’t’être ben, dit-il ; il y a là, au-dessus de nous, un senas[1] destiné aux rares voyageurs qui descendent à l’auberge du père Quoue-de-loup[2]. On n’y a pas toutes ses aises, ajouta-t-il, mais vu ma misère je ne saurais faire mieux.

L’aspect de cette demeure était affreux. Des tessons, contenant des restes de cidre, étaient épars sur des bancs autour du foyer, et exhalaient une odeur épouvantable.

— Seulement, ajouta le père Quoue-de-loup, je n’ai ni écurie pour votre cheva, ni où coucher votre domestique. Il sera obligé d’aller jusqu’au bourg, qui est à deux lieues d’ici, et de revenir vous chercher demain.

L’idée de voir son domestique s’éloigner d’elle, et l’insistance qu’y mettait son hôte effrayèrent la châtelaine. Que faire ? La pluie tombait plus fort que jamais et la nuit était venue. Il fallut bien accepter. Après avoir retiré de la voiture ce dont elles avaient besoin, les voyageuses recommandèrent au cocher d’arriver de bonne heure le lendemain matin, et prirent possession de leur grenier.


III

Il faut avoir visité les plus misérables hameaux de la Bretagne, pour se faire une idée d’une pareille demeure. Cette pièce était située sous le toit de la cabane couverte en chaume, et l’humidité suintait le long des murs au milieu des toiles d’araignées. Sur le plancher çà et là des flaques d’eau. Des châtaignes, des pommes de terre, des glands, des oignons formaient de petit tas dans lesquels se jouaient les rats et les souris. La porte n’avait ni serrure, ni verrou.

Annette et sa mère s’enveloppèrent dans leurs couvertures de voyage, et se jetèrent tout habillées, sur le noir grabat qui servait de lit.

Bientôt, au-dessous d’elles, des voix nombreuses, des chants, des disputes, des blasphèmes se firent entendre. Ces bruits se prolongèrent très tard dans la nuit. Annette mourait de peur.

Harassées de fatigue, les voyageuses finirent cependant par s’endormir.

En bas, les buveurs s’en allèrent les un après les autres, et bientôt le père Quoue-de-loup se trouva seul. Il était près du foyer, la tête entre les mains, se parlant à lui-même : « Oui, disait-il, Jérôme a raison, je suis trop connu dans ce pays, il m’arrivera malheur. Mes vols seront découverts, et si je reste ici, à la moindre affaire je serai arrêté. Mais pour fuir, il faut de l’or, et je n’en ai pas. Allons ! du courage ! Les étrangères ont des bagues, des diamants, une bourse bien garnie, il me faut tout cela ! »

Son œil brilla d’une façon étrange. Il ôta ses sabots, ouvrit doucement une vieille armoire, et prit un long couteau qu’il examina avec attention.

Un instant près, il avait monté l’escalier et écoutait à la porte du grenier où reposaient les voyageuses. Elles dormaient profondément. Le bruit de leur respiration, seul, se faisait entendre.

Il poussa doucement la porte.

La pluie avait cessé de tomber, au dehors la lune brillait même d’un vif éclat, et sa lueur, passant à travers une petite lucarne, laissait voir Annette et sa mère enlacées l’une à l’autre.

Sans hésitation, comme un homme habitué depuis longtemps au crime, l’assassin s’avança vers le lit, leva le bras et frappa de toute sa force les deux malheureuses femmes.

La lune, cachée par un nuage, avait cessé de briller. Quand elle reparut et qu’elle éclaira de nouveau cette terrible scène, Mme de la Silandais et sa fille, saines et sauves, étaient assises sur le lit, et le vieillard, à genoux, sanglotait à leurs pieds.

La lame du couteau avait rencontré la médaille de sainte Anne, attachée au cou de l’enfant, et s’était brisée comme du verre. De plus, le bras de l’assassin était paralysé, la main crispée sur l’arme.

Quand le jour parut, le misérable, saisi d’épouvante, alla lui-même se livrer à la justice, et les voyageuses regagnèrent leur demeure, en bénissant Dieu d’un pareil miracle.


(Cette légende nous a été racontée, dans notre enfance, par Mlle Angélique Morel Bois-Greffier, alors âgée de 72 ans, morte depuis longtemps, petite-fille de Mme Morel de la Silandais, née Chantal.)

NOTRE-DAME DES POTIERS


On rencontre dans la commune de Chartres, près Rennes, une petite chapelle située dans la campagne, au sud et à quelque distance du bourg. Elle renferme une statue de la Vierge appelée Notre-Dame des Potiers.

À l’époque où l’on confectionnait, dans cette paroisse, des poteries artistiques, que les archéologues se disputent aujourd’hui, on attribuait à la statue de Notre-Dame des Potiers le pouvoir de préserver les fabriques du feu. Jamais, assure-t-on encore, aucune d’elles ne fut incendiée.

La Vierge des Potiers apparut un soir, la veille de Noël, sous la forme d’une belle dame, à un potier conduisant ses marchandises à Châteaugiron.

Ce dernier devenu riche, avait oublié son origine misérable. Il était dur envers ses ouvriers, s’enivrait fréquemment, et blasphémait à tout propos le saint nom de Dieu.

— Où allez-vous ainsi ? lui demanda la Vierge.

— À Châteaugiron, vendre mes produits.

— Êtes-vous bien certain d’y arriver ?

— Que t’importe ? lui répondit-il malhonnêtement, passe ton chemin, je n’ai pas besoin de tes services. Et il blasphéma de nouveau le nom de Dieu.

Il arrivait à ce moment au pont de l’Épront, sur la rivière la Seiche, profonde en cet endroit, et qui coule sur un lit de limon et de vase. Le cheval, effrayé par les cris de son maître et le bruit de l’eau frappant sur les arches du vieux pont romain, fit un écart et tomba dans la rivière, entraînant dans sa chute, chariot et conducteur.

Tous les efforts de celui-ci, pour sortir de la rivière, furent inutiles. Ses cris et ses appels ne furent pas entendus des paysans qui se rendaient à la messe de minuit.

Le malheureux crut sa dernière heure arrivée, et, entendant dans le lointain les cloches de l’église, il se rappela sa mère, son enfance, puis la puissance si grande de la Vierge des potiers. Il invoqua celle-ci du plus profond de son cœur, se repentit de ses péchés, jura de se corriger et fit vœu, s’il échappait à la mort, d’élever à Chartres une chapelle à la Vierge.

Ô miracle ! son appel est entendu, la foudre éclate, le tonnerre tombe sur la rive droite de la Seiche, en détache un lambeau qui roule dans l’eau, formant une chaussée solide qui permet au cheval de remonter sur la route.

Le potier changea de conduite et, fidèle à sa promesse, fit édifier une chapelle qui est tombée en ruine vers 1817. Elle a été remplacée par le petit édicule, dont il est question au commencement de cette légende, construit près d’une mare qui occupe la place de l’antique sanctuaire.


(Conté par M. Châtel, fabricant de chaux à la Chaussairie, commune de Chartres.)

SAINT-CLOUD


La commune de la Bouëxière, dans le canton de Liffré, qui tire son nom des nombreux buis qui s’y trouvaient jadis, est intéressante à visiter.

On rencontre sur son territoire les deux fermes de Rallion qui, achetées le 16 mai 1791, par Jean Parcheminier, furent affectées par lui à la fondation d’une école de filles et d’une école de garçons.

Lorsque des touristes viennent à passer en ces lieux, les paysans ne manquent jamais de leur faire voir le champ ou courtil du Pavé, le champ de l’Assaut, le champ des tombeaux, dépendant des fermes de Rallion, et au pied d’une colline, le Ruisseau du sang.

Voici l’explication de ces noms guerriers et sinistres :

Les bâtiments, servant aujourd’hui de maisons de demeure aux fermiers de Rallion, faisaient autrefois partie de l’abbaye qui portait ce nom et qui fut construite à la fin du VIe siècle, ou au commencement du VIIe, après un combat sanglant.

Les Bretons étaient continuellement obligés de se défendre contre les invasions des Francs leurs voisins. Vers l’an 595 ils eurent à repousser une attaque de ces guerriers, à l’endroit désigné sous le nom de champ ou courtil du Pavé. Les Bretons, d’abord repoussés, furent ralliés par leur chef et revinrent à la charge au lieu qu’on appelle le champ de l’Assaut. Là, un combat terrible s’engagea, le sang coula en telle abondance qu’il alla se mêler à l’eau de la Noironde, qui porte depuis cette époque le surnom de Ruisseau du sang.

Les Francs se retirèrent après avoir éprouvé des pertes considérables.

Le chef des Bretons donna aussitôt l’ordre de relever les morts, et les fit enterrer dans le champ des tombeaux.

Aujourd’hui encore, la charrue, en labourant la terre de ce champ, amène à la surface du sol, des ossements humains.

C’est en souvenir de cette victoire, et aussi afin de faire prier pour l’âme des soldats morts pendant l’action, que le prince breton, commandant l’armée, fonda sur le lieu même de la bataille un abbaye à laquelle fut donnée le nom de Rallion. Ce nom signifiait que la victoire avait été remportée grâce au ralliement des troupes.

L’abbaye fut desservie, jusqu’à la Révolution, par des moines.

L’une des fermes de Rallion occupe l’ancien manoir prioral et possède encore plusieurs portes ogivales, dont une surtout est trilobée d’une façon fort curieuse. L’autre ferme comprend l’ancienne métairie du Prieuré.

La chapelle, partagée par un mur intérieur, sert de grange aux deux fermiers.

L’histoire terminée (et qui nous a paru nécessaire pour la clarté de ce qui va suivre), nous arrivons à la légende.



Les moines de Rallion avaient, paraît-il, un culte tout spécial pour saint Cloud, dont ils avaient une statue de bois dans leur chapelle. Pendant la Révolution des soldats s’en emparèrent, et la jetèrent dans un puits. Ils eurent beau vouloir l’enfoncer au fond de l’eau, avec des perches et de lourds pavés, ils n’y réussirent pas. Saint Cloud s’arrangeait toujours de façon à revenir à la surface de l’eau.

Voyant cela, les bleus comme on les appelait, dirent : « Retirons le saint du puits et nous allons le brûler ». Mais à leur grand étonnement, il leur fut tout aussi impossible de saisir le saint que de le noyer. Il leur glissait dans les mains comme une anguille et, finalement, disparut à leurs yeux.

Après les soldats, ce fut le tour des habitants de la paroisse, qui voulaient leur saint pour le replacer dans la chapelle. Ils vidèrent le puits, et ne le retrouvèrent pas. Jamais on n’a su ce qu’il était devenu.


(Conté par la femme Alyx, de la Bouëxière, âgée de 78 ans.)

LE ROCHER D’UZEL

(Légende des bords de la Vilaine).


La gare de Pléchâtel-Lohéac, sur la ligne du chemin de fer de Rennes à Redon, est située au pied du rocher d’Uzel. Ce rocher était, sans contredit, le site le plus élevé et le plus sauvage des bords de la Vilaine avant le passage du chemin de fer, qui l’a fait disparaître en partie. Tout en haut s’élançaient de gigantesques pierres, ayant la forme d’une statue. Vers le milieu, existent encore des grottes naturelles où l’on voit, gravés sur le schiste des parois, les noms des promeneurs qui les ont visitées. Ces grottes à l’abord assez difficile autrefois, sont à peu près impraticables aujourd’hui.

C’est là, sur ce rocher, avant la construction du pont qui relie maintenant la commune de Pléchâtel à celle de Saint-Malo-de-Phily, que nous fut racontée, il y a un demi-siècle par un vieillard, appelé Richomme, batelier chargé de transporter les passagers d’une rive à l’autre, la légende du Rocher d’Uzel.


I

Lors d’une croisade en Terre Sainte, un jeune homme de la paroisse de Pléchâtel fut un des premiers à s’enrôler.

C’était un pauvre cadet de famille, du nom de Louis du Plessis, qui n’avait rien à espérer de la succession de ses pères, et qui, pour ce motif, s’était vu refuser la main de la belle Jeanne de la Driennays, sa voisine.

Il habitait le manoir du Plessis-Bardoul, sur la rive gauche de la Vilaine, non loin du rocher d’Uzel, et celle qu’il aimait demeurait à la Driennays, de l’autre côté de la rivière, près du bourg de Saint-Malo-de-Phily.

Jeanne, elle aussi, aimait Louis.

Les deux familles vivaient en bonne intelligence, et se voyaient fréquemment. Jeanne, fille unique, avait perdu sa mère de bonne heure et avait, pour ainsi dire, été élevée par Mme du Plessis.

L’amour des deux enfants était né presque en même temps qu’eux, et avait grandi avec les années.

Cependant, hélas ! le seigneur de la Driennays, riche et avare, n’entendait pas marier sa fille à un cadet de famille, et les jeunes gens comprirent qu’ils ne vaincraient jamais sa résistance, que les plus beaux raisonnements viendraient se briser contre l’entêtement du vieillard. Celui-ci avait, d’ailleurs, choisi pour gendre un gentilhomme des environs pour le moins aussi riche que lui.

Le chagrin des deux enfants était navrant et, sans les idées chrétiennes dont Louis était animé, il eut, certes, songé à en finir avec la vie. Aussi apprit-il, presque avec joie, la croisade projetée, et peut-être même espéra-t-il ne jamais revenir de Palestine.

Lorsqu’il fit part de sa détermination à sa famille, sa mère pleura à l’idée de se séparer de son fils ; mais cependant comme la cause qu’il allait défendre était noble et louable, elle ne chercha pas l’en détourner.

Son père lui fit don d’une longue rapière, fine lame qui avait été bénite autrefois par un saint de Bretagne, et qui était encore teinte du sang de l’ennemi.

Louis fit ses adieux à Jeanne et à son père et, après avoir pris congé des siens, partit suivi d’un jeune paysan qui, pour ne pas quitter son maître, lui proposa de l’accompagner en qualité d’écuyer.

Du reste, à cette époque des croisades, la foi était vive dans tous les cœurs.


II

Lorsque les troupes chrétiennes arrivèrent sous les murs de la Ville Sainte, un terrible combat s’engagea.

Les assiégés se défendirent si vaillamment que les croisés furent un instant forcés de se replier ; mais leurs chefs les rallièrent, relevèrent leur courage et la bataille recommença. Cette fois les infidèles furent vaincus et s’enfuirent de toutes parts.

Louis du Plessis eut la douleur de voir son écuyer, atteint d’un javelot, mourir à ses côtés, tandis que lui semblait être invulnérable. Au plus fort de la mêlée où il s’était résolument avancé, sa flamberge faisait merveille. Les infidèles reculaient épouvantés devant cette terrible lame qui tuait son homme à chaque coup.

Le jeune Breton venait de transpercer un Sarrasin qui, en tombant par terre, eut encore le courage de le mordre à la jambe. Notre guerrier se retourna et lui enfonça, de toute sa force, son épée au travers du corps. Malheureusement, l’arme rencontra un caillou et se brisa par la moitié.

Il ne restait à Louis qu’un tronçon d’épée qui ne pouvait guère lui être utile pour se défendre. Au même instant, un rire satanique partit à ses côtés et il vit s’avancer vers lui un grand gaillard, noir comme un nègre, qui semblait le défier par son air insolent.

Louis, exaspéré de son accident et de l’effronterie de ce homme, prit son épée par le tronçon et voulut en asséner un coup sur la tête de son ennemi. Mais il lui suffit de diriger du côté du Sarrasin la poignée de son arme, qui représentait une croix bénite par un saint de l’Armor, pour que l’infidèle tombât à la renverse en poussant un cri de rage.

Du Plessis s’avança vers lui, s’empara de ses armes, le garrotta et lui dit : « Je te laisse la vie, suis-moi. Mon écuyer vient d’être tué, tu le remplaceras. »

L’homme noir ne se le fit pas dire deux fois ; il se releva et accompagna son maître d’un air soumis.

La guerre terminée, Louis revint dans son pays avec son écuyer. D’une soumission à toute épreuve, et même d’un dévouement incroyable, ce fut le Sarrasin qui, le premier, demanda à ne pas se séparer de son maître.

De retour en Bretagne, aussi pauvre qu’à son départ, Louis sentit renaître ses chagrins en apprenant que le mariage de Jeanne était décidément arrêté, et qu’il allait avoir lieu bientôt.

Pour s’étourdir, Louis, toujours suivi de son fidèle écuyer, chassait du matin au soir, sous le soleil ou la pluie. Rien ne l’arrêtait. La fatigue ne semblait pas avoir de prise sur lui : il partait au lever du jour et ne rentrait que tard dans la nuit.

Triste et malheureux, il laissait souvent son cheval errer à l’aventure au milieu des bois, ne s’apercevant pas que l’animal s’arrêtait pour paître l’herbe, ou dérober les pousses des jeunes arbres. Parfois, au contraire, il enfonçait les éperons dans le ventre de sa bête et lui faisait faire des courses folles, sans but, en dépit des obstacles nombreux qui surgissent, à chaque pas, dans un pays de forêts, de coteaux, de rivières. Les paysans se signaient en voyant ce cavalier passer comme un ouragan, suivi de son écuyer noir qui ne le quittait pas plus que son ombre ; les femmes et les enfants se cachaient à leur approche.

Un autre que le Sarrasin n’aurait pu résister à ce genre de vie. Indifférent à tous les caprices de son maître, il semblait posséder un don surhumain pour affronter les mêmes périls et, dans ses courses, ne jamais le quitter d’une semelle. Cette existence paraissait même lui plaire car, plus d’une fois, lorsque Louis arrivait au paroxysme du chagrin et commençait une course insensée, les yeux du valet lançaient des éclairs et un sourire plissait ses lèvres.

Quel motif pouvait donc le rendre joyeux devant l’atroce souffrance du pauvre garçon ?


III

C’était la fin de l’automne, l’époque des jours courts et brumeux. Le mariage de Jeanne était proche, et la tristesse de Louis augmentait.

Un soir qu’il revenait de la chasse, plus morose, et plus malheureux que jamais, son domestique rompit le silence le premier — ce qu’il n’avait pas encore fait — et dit :

— Maître, j’ai une communication à vous faire.

— Parle, répondit Louis, distrait.

— Je ne puis le faire ici. Il faut que vous vous laissiez conduire par moi quelque part.

— Marche, je te suis.

Le Sarrasin s’en alla à travers les landes où de grandes pierres grises, ressemblant à des croix, se dressaient au-dessus des ajoncs.

S’approchant de l’une de ces pierres, qui sembla reculer devant lui, un souterrain apparut sous les pieds de l’homme noir qui y descendit après avoir allumé une lanterne qui se trouvait placée dans une cavité de mur.

Louis, sans hésiter, le suivit. Ils marchèrent d’abord dans la boue, car l’eau suintait le long des roches. Bientôt ils gravirent plusieurs escaliers étroits et rapides, puis arrivèrent enfin dans une chambre ressemblant à la demeure d’un sorcier.

Il y avait une forge dans un coin, et sur une table des instruments de toutes sortes et de toutes formes. Des pépites d’or étaient sur un fourneau et des pièces du même métal brillaient çà et là.

Louis, de plus en plus surpris, dit enfin à l’homme noir :

— Où sommes-nous ici ?

— Dans une arrière-grotte du rocher d’Uzel.

— Chez qui ?

— Chez moi.

— À qui cet or ?

— À toi si tu le veux. (C’était la première fois qu’il tutoyait son maître.)

— Qui donc es-tu ?

— Satan.

Louis, un peu troublé à cette réponse, se remit cependant et reprit :

— Et que veux-tu que je fasse de cet or ?

— Porte-le au vieil avare de la Driennays, afin de devenir son gendre.

— Qui t’a dit que j’aimais Jeanne ?

— Je l’ai deviné.

Louis du Plessis contemplait ces tas d’or et se disait : « C’est vrai, avec cela je pourrais sans doute l’épouser. »

— Quelles sont tes conditions ? demanda le pauvre amoureux, qui supposait bien que le diable ne lui donnerait pas son or gratuitement.

— Prends cette fortune, répondit Satan, fais-en ce que tu voudras ; mais épouse Jeanne qui, dans dix ans, cessera d’être ta femme parce qu’elle m’appartiendra, et je viendrai la chercher ici, sur le haut de ce rocher.

— Tais-toi, misérable ! Jeanne t’appartenir ! Oh ! jamais, jamais ! Garde ton or, et laisse-moi sortir d’ici.

Satan toucha une pierre qui tourna aussitôt sur elle-même, et laissa pénétrer une bourrasque de vent. Louis sortit, et se trouva dans les grottes connues du rocher d’Uzel.

— Tu as huit jours pour réfléchir, lui cria le diable ; ce délai expiré, tu ne me verras plus. Pendant huit nuits je t’attendrai au pied du rocher.

À partir de ce moment, le Sarrasin ne reparut pas au Plessis, mais Louis le rencontra souvent dans ses promenades solitaires. Lorsque ce dernier songeait aux monceaux d’or de la grotte, Satan lui apparaissait immédiatement, tantôt à califourchon sur un talus, tantôt assis au pied d’un arbre, dans les clairières du bois, ou bien encore adossé aux pierres grises des landes. Partout il le trouvait, presque au même instant, dans les endroits les plus opposés.


IV

Le hasard fit que Louis et Jeanne se rencontrèrent dans la campagne. Tous les deux furent l’un vers l’autre, sans lever les yeux. Tout à coup la jeune fille se mit à fondre en larmes et voulut s’éloigner. Louis lui prit la main qu’il serra dans les siennes.

En voyant les pleurs de Jeanne tomber dans la poussière du chemin, il pleura à son tour en lui racontant ses chagrins, ses souffrances, ses tortures et, enfin, sa visite au rocher d’Uzel.

La jeune fille, tout d’abord effrayée de ce récit fantastique se remit promptement et dit à Louis : « Dieu, qui nous voit, ne permettrait pas que sa fille devînt la proie du diable. Accepte, mon ami, puisque c’est le seul moyen qui nous est offert. Nous saurons, par des prières, déjouer les projets du malin esprit. »

Et les deux jeunes gens se quittèrent dans la crainte d’être aperçus.

La journée parut longue à Louis qui, ce jour-là, ne rencontra pas Satan, et se vit obligé d’attendre la nuit.

L’heure arriva enfin ; mais lorsque ce moment fut venu, Louis épouvanté de l’engagement qu’il allait prendre, n’osait plus avancer. Il se disait, pour ranimer son courage près de défaillir : « Dix ans de bonheur ! c’est long et séduisant. Puis Dieu ne permettrait pas, comme l’a dit Jeanne, qu’une femme pieuse et bonne devînt la proie du diable. »

Malgré tous ces raisonnements il ne pénétra qu’en tremblant dans les grottes du rocher, en se déchirant aux ronces et aux épines qui en obstruaient les abords.

Satan l’attendait. Que se passa-t-il entre eux ? On l’ignore. Toujours est-il que Louis en sortit vieilli de dix ans, les cheveux presque blancs, mais le dos ployant sous des sacs énormes.

Dès le lendemain matin, il se rendit chez M. de la Driennays pour lui apprendre qu’il avait apporté de Palestine un trésor immense, qui lui permettrait d’acheter, s’il le voulait, les paroisses entières de Pléchâtel et de Saint-Senoux, et il fit voir tant d’or au vieillard que celui-ci, ébloui, lui sauta au cou, l’appela son cher gendre, et congédia le galant qui avait ses entrées dans la maison.

Le mariage eut lieu un mois plus tard.


V

Les jeunes époux auraient été les plus heureux du monde, sans la date néfaste qui les préoccupait sans cesse.

Deux beaux enfants, nés de cette union, avaient seuls le privilège de faire sourire leur père, de plus en plus affecté à mesure que les jours, les mois, les années s’envolaient.

Jeanne était plus calme. Elle pria son mari de lui faire construire une chapelle sur l’un des coteaux qui avoisinent le bourg de Saint-Malo-de-Phily. Aussitôt qu’elle fut construite, elle la fit bénir et mettre sous la protection de la Vierge[3].

La jeune châtelaine s’y rendait chaque jour, accompagnée de ses deux enfants, pour prier la mère du Christ de ne pas l’enlever aux deux petits êtres qui avaient tant besoin d’elle.

Le moment terrible approchait et Louis, aussi triste qu’à son retour de la Terre Sainte, recommença ses promenades, ses chasses et ses courses échevelées jusqu’au jour où il aperçut Satan assis au pied des pierres grises des landes. Alors il n’osa plus sortir de peur de le rencontrer.

Hélas ! les dix années expirèrent. Jeanne effrayée à son tour, car elle aussi avait vu le démon rôdant près du castel, s’en alla de nouveau se jeter aux pieds de la Vierge afin de la prier de ne pas l’abandonner dans un pareil moment.

Qu’on juge de son étonnement, de sa surprise, de sa joie lorsqu’elle vit la statue de Marie s’animer, descendre de l’autel, et qu’elle l’entendit lui dire : « Jeanne, je viens à ton secours. Dans un instant j’aurai chassé le mauvais ange de la terre, et alors tu pourras sortir d’ici sans aucune crainte. »

De la taille de Jeanne, et avec des vêtements pareils à ceux de la jeune femme, elle sortit de la chapelle et regarda où pouvait être Satan. Elle l’aperçut sur le haut du rocher d’Uzel qui la guettait comme un hibou guette une souris. Il était là, les bras croisés, qui la regardait venir d’un air joyeux.

Il ne se doutait guère du sort qui l’attendait.

La Vierge descendit le coteau jusqu’au bord de la rivière, détacha elle-même le bateau amarré au rivage, et le dirigea vers l’autre rive sans le secours de personne.

Le diable, émerveillé de son adresse, ne la quittait pas des yeux.

Elle sortit du bateau et gravit le rocher d’Uzel. Un voile cachait son visage.

Arrivée presqu’au sommet, elle releva ce voile et étendit la main vers le démon.

En reconnaissant la mère du Christ, Satan jeta un cri de désespoir, de terreur et de rage. Pour fuir, il se transforma en serpent et voulut se sauver dans les broussailles. Peine inutile, la Vierge, plus prompte que lui, de son pied lui écrasa la tête.

Elle revint ensuite à la chapelle informer Jeanne, restée en prières, qu’elle pouvait retourner près des siens pour les rassurer et les consoler en leur apprenant qu’ils étaient débarrassés de leur ennemi.

À partir de ce jour, la vie de cette pieuse famille s’écoula à bénir leur bienfaitrice, et à distribuer en aumônes le trésor du diable.

Jusqu’au jour où le chemin de fer est venu faire abattre le rocher d’Uzel, la cime élancée de ce roc représentait une Vierge. Les vieilles gens du pays vous l’affirmeront, et, si vous leur montrez l’image de la Vierge, un serpent sous les pieds, tous vous diront : « C’est Notre-Dame du Mont-Serrat écrasant le Sarrasin. »




CONTES FACÉTIEUX

LES AVENTURES D’UNE MORTE


Lorsqu’on prend le chemin de fer de Fougères à Saint-Brice, on ne tarde pas à apercevoir, sur un riant coteau qui domine la vallée du Nançon, le petit bourg de Lécousse.

Son clocher pointu ressemble de loin, quand les cloches se font entendre, à un long bonnet de laine planté sur le chef branlant d’un vieillard.

C’est au bourg de Lécousse que résidait, au commencement du siècle dernier, un curé qui, de temps à autre, du haut de la chaire, disait à ses ouailles :

« Au jour du jugement dernier, lorsque le bon Dieu s’écriera : Curé de Lécousse, où es-tu ?… Je me cuterai comme Adam après sa faute dans le Paradis terrestre, et je ne répondrai pas.

« Il criera plus haut : Curé de Lécousse, où es-tu ?… Je me cuterai encore plus avant et ne dirai rien.

« Mais le bon Dieu qui sait tout, qui entend tout, s’avancera vers moi et me dira d’un air menaçant : Curé de Lécousse, qu’as-tu fait de tes paroissiens ?… Alors je serai bien obligé de répondre, et je lui dirai : Mon Dieu ! pardonnez-moi ; mais bêtes vous me les avez donnés, et bêtes je vous les rends. »

C’est à ce même curé qu’est arrivée l’aventure suivante, si l’on en croit un petit couturier de Lécousse auquel nous devons ce récit.



Un paysan, du nom de Pierre Marchand, dont la demeure était isolée des autres habitations du bourg, s’aperçut qu’on venait, la nuit, dérober les légumes de son courtil.

N’étant pas très brave, le bonhomme n’osa pas s’embusquer dans les ténèbres pour appréhender le voleur au collet. Il imagina un autre moyen :

« Si je lui envoyais, pensa-t-il, quelques grains de plomb dans les jambes, je pourrais l’empêcher de courir et m’assurer qu’il est du pays. »

Sa femme, Jeanne Martin, qui n’avait pas grande confiance dans son adresse, lui dit : — Prends garde de mal ajuster et de faire un malheur. — Non, non, répondit-il, et fier de son idée, il s’en alla un soir se coucher sur la paille de son hangar, son fusil près de lui, espérant bien que le voleur ne lui échapperait pas.

En effet, à peine venait-il de s’étendre sur la paille, qu’il entendit du bruit. Il se leva doucement, remué par la peur, vit une masse sombre se glisser sous une haie et se diriger vers le carré de choux. Il prit son fusil, crut bien ajuster dans les jambes et fit feu. Un cri affreux se fit entendre.

Jeanne, non encore couchée et qui était occupée à cuire de la galette, accourut bien vite, une lanterne à la main. Ô ciel ! le mari et la femme trouvèrent une pauvre vieille étendue par terre, ne donnant plus signe de vie.

Tous les deux restèrent, un instant, muets de terreur, en reconnaissant une de leurs voisines. « Que faire ? que devenir ? » s’écrièrent-ils. La situation était grave, en effet, Pierre Marchand, les larmes aux yeux, se voyait déjà entre deux gendarmes à la prison de Fougères.



Jeanne fut la première à se remettre de son émotion. « Les femmes sont toujours plus rouées que les hommes », ajouta le couturier. — Personne ne nous a vus ni entendus, dit-elle ; mettons la vieille dans un sac, et allons la déposer à la porte de M. le curé.

Pierre, plus mort que vif, alla chercher un sac, mit la bonne femme dedans, chargea le tout sur son dos et s’en alla, suivi de Jeanne, vers la demeure du prêtre.

Arrivés au presbytère, ils placèrent le corps de la bonne femme, déjà raide, debout et appuyé sur la porte. Puis Jeanne appela d’une voix affaiblie : « M. le recteur ? M. le recteur ? Je voudrais me confesser avant de mourir. Je meurs… Je meurs ! »

Le brave homme de curé se leva précipitamment, mit sa soutane de travers et vint ouvrir la porte, une chandelle à la main.

Les cris plaintifs avaient cessé, et les époux Marchand s’étaient sauvés.

Le cadavre de la vieille s’abattit sur le prêtre et éteignit sa lumière. Il appela sa servante, son domestique, et tous les trois réunis constatèrent, à leur tour, que la bonne femme était morte.

L’infortuné curé se lamentait de n’avoir pu secourir cette femme, peut-être en état de péché mortel. Il se trouvait aussi malheureux que Pierre Marchand et répétait comme lui : « Que faire ? que devenir ? »

Sa servante lui dit :

— Rassurez-vous, monsieur le recteur, Jean votre domestique va mettre la vieille dans un sac et la porter au gué de Marvaise. On supposera qu’elle s’est nayée[4].

— Faites ce que vous voudrez, répondit le curé atterré.



Jean venait de quitter le bourg, lorsqu’il fut rejoint par un individu portant, comme lui, un sac sur le dos.

Après avoir cheminé ensemble quelques instants, le garçon du curé vit bien que son compagnon ne le connaissait pas, et seulement alors il osa lui demander ce qu’il avait dans son sac.

L’autre, qui supposa qu’à pareille heure il ne pouvait avoir affaire qu’à un voleur de son espèce, avoua, en riant, qu’il avait été à même de dérober un cochon tout entier, tué et habillé ; mais le croyant trop lourd, il s’était contenté d’en prendre la moitié.

— Je le regrette maintenant, ajouta-t-il, car me voilà à deux pas de ma demeure.

— Moi, répondit Jean, j’ai été plus gourmand que toi. J’en ai un tout entier sur le dos, que j’échangerais volontiers contre ta moitié, car je suis encore à plus de deux lieues de chez moi, et je n’en puis plus.

— Si cela te va, ce n’est pas de refus, il est sain au moins ?

— Comme un gardon.

Et nos deux voyageurs échangèrent leurs fardeaux. Ils se donnèrent ensuite une poignée de main et se séparèrent.

Jean prit un sentier détourné, et rentra promptement au presbytère où il raconta ce qui lui était arrivé, à la grande joie du recteur et de la servante.

Le voleur, en rentrant chez lui, jeta son sac par terre en disant : « V’là ti un cochon qué lourd. » Puis il s’approcha du foyer en racontant à sa femme ses aventures de la nuit.

— Tu dois avoir faim, notre homme ; veux-tu une grillade de lard frais ?

— Volontiers, répondit-il.

Et sa femme s’en alla déficeler le sac. Qu’on juge de leur stupéfaction en voyant le cadavre !

— Oh ! tout de même, marmotta le voleur, j’ai été joué comme un imbécile que je suis.

— Tout cela est bel et bon, répondit sa femme ; mais le plus pressé est de nous débarrasser de cette vieille. Attache-la solidement sur le cheval aveugle que tu as amené hier ici, et qui n’a pas été vu de nos voisins. C’est aujourd’hui la foire de Fougères, et, en mettant la bête sur la route, elle va suivre instinctivement les premiers chevaux qui vont passer. Dépêchons-nous, car voici le jour.

Ils placèrent la vieille, à califourchon, sur la haridelle, la ficelèrent solidement, lui ramenèrent son capuchon sur le nez, et conduisirent le cheval sur la route.



Des paysans, avec des charrettes et des bestiaux, ne tardèrent pas à arriver de toutes parts, et comme le jour commençait seulement à poindre, ils ne firent pas attention ni à la vieille ni à son cheval.

La bête aveugle suivit les autres animaux et arriva sur la place d’armes à Fougères.

Un marchand de faïence venait de s’y installer, lorsqu’il vit le cheval de la vieille arriver en droite ligne sur sa marchandise étalée par terre. Il cria de toutes ses forces : « Hé, hé ! la vieille, tirez sur la bride ! tirez sur la bride ! » mais la bonne femme ne bougea pas.

Le cheval avança brisant sous ses pieds soupières et assiettes.

Le marchand furieux s’empara d’un bâton et frappa, de toutes ses forces, la bête et la vieille. Celle-ci tomba par terre, et la foule, ameutée autour d’elle, s’aperçut qu’elle était morte. Les gendarmes accoururent et s’emparèrent du marchand qu’ils conduisirent en prison.

Un médecin fut aussitôt appelé, et déclara que la bonne femme avait été tuée d’un coup de fusil en pleine poitrine, et n’était certainement pas morte des coups de bâton qu’elle avait reçus.

Sur cette déclaration, on rendit la liberté au marchand, et on lui donna le cheval aveugle pour l’indemniser de ses pots cassés.

La justice eut beau faire, elle ne découvrit pas le coupable. Ce ne fut qu’à son lit de mort, que Pierre Marchand raconta ce qui lui était arrivé et mit ainsi en repos la conscience du curé de Lécousse.


(Conté par Pierre Le Coq, couturier, âgé de 82 ans, à Lécousse.)

LE PET DE L’ÂNE


Un promeneur, à travers la campagne, aperçut un paysan en train d’émonder un chêne. Remarquant qu’il était assis sur la branche qu’il coupait, il lui dit :

— Mon ami, avant cinq minutes, tu tomberas par terre.

L’homme se contenta de hausser les épaules, et continua de frapper le bois de sa cognée.

Lorsque la branche se détacha de l’arbre, le paysan la suivit dans sa chute, mais heureusement ne se fit pas de contusions graves.

« Comment ! pensa-t-il en lui-même, voilà un étranger qui m’a prévenu que j’allais tomber de cet arbre, avant que cinq minutes ne se soient écoulées et, en effet, me voilà par terre. À coup sûr, c’est un devin ! »

Il se releva aussitôt, courut après le promeneur, et, du plus loin qu’il le vit, lui cria : « Monsieur ! Monsieur ! Vous avez dit vrai, je suis tombé, donc vous êtes un devin ! aussi, dites-moi, je vous prie, quand je mourrai ? »

L’habitant de la ville ne douta pas qu’il eût affaire à un pauvre d’esprit et, pour s’en amuser, il répondit :

— Tu mourras quand ton âne aura pété trois fois.

— Ô ciel ! dit le villageois, qui connaissait les défauts de sa bourrique, je n’ai plus grand temps à vivre.

À partir de ce moment, il fit tout ce qui dépendait de lui pour ne pas échauffer sa bête, il la mit à la diète, et évita de lui donner des aliments qui auraient pu provoquer ce qu’il redoutait, maintenant, le plus au monde.

Malgré cela, l’âne fit un bruit qui désespéra son maître.

Celui-ci redoubla de soins, mais il eut beau faire, la bête fit une seconde incongruité plus éclatante que la première.

« C’est par trop fort, s’écria l’homme : on dirait que l’animal le fait exprès. Aussi nous allons bien voir. »

Il prit son eustache, aiguisa un morceau de bois, et l’enfonça à coups de maillet dans l’orifice cause de ses frayeurs.

Cela fait, il mit une charge de bois sur le dos de l’âne, et se dirigea vers sa demeure.

Soudain, la bête fit un tel effort que la bonde sortit de son corps, comme le boulet d’un canon, et avec un bruit formidable alla frapper son conducteur en pleine poitrine.

Celui-ci tomba à la renverse en murmurant : « C’en est fait de moi, je suis mort ! » Et il s’allongea commodément dans un fossé.

Quand sa femme et ses enfants virent l’âne revenir seul, à la maison, ils craignirent d’avoir un accident à déplorer, et tous partirent à la recherche de l’absent.

Arrivés à la bifurcation de deux chemins, ils se demandèrent lequel ils devaient prendre. Comme ils n’étaient pas d’accord sur la route à suivre, ils entendirent une voix, partant d’un fossé, qui disait : « Moi de mon vivant, je prenais toujours le chemin qui est à droite. »

Les bonnes gens s’empressèrent d’aller voir qui parlait ainsi, et reconnurent celui qu’ils cherchaient.

Ils eurent toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu’il n’était pas mort, car disait le bonhomme : « un devin ne peut pas se tromper. »


(Conté par M. Demy, du village de Bout-de-Semnon en Pléchâtel.)

JEAN L’HÉBÉTÉ[5]


I

Il y avait une fois une bonne femme qui était bien à plaindre. Elle n’avait qu’un fils qui lui causait toutes sortes d’afflictions. Le pauvre gars n’était cependant pas méchant, il aimait sa mère de tout son cœur ; mais il n’avait pas de cervelle, à ce qu’on disait dans le village, ce qui le rendait tout imbécile. On ne pouvait lui confier aucun travail, ni même le charger d’aucune commission, car il faisait tout en dépit du bon sens. Des histoires plus surprenantes les unes que les autres étaient débitées sur son compte. Ainsi, un jour sa mère lui dit :

— Jean, il y a longtemps que les roues du tombereau sont à ferrer chez le charron ; elles doivent être prêtes et tu ferais bien d’aller les crir[6].

— Oui, monman, répondit-il.

Il alla chercher les roues et au lieu de les pousser devant lui, il les chargea sur son dos. Lorsqu’il revint à la maison, bien qu’il fût fort comme un turc, il était exténué de fatigue et la sueur ruisselait sur son visage.

— Pauvre innocent ! lui dit sa mère, tu n’avais qu’à prendre une corde et l’attacher à l’essieu qui réunit les deux roues, tu les aurais ainsi traînées sans aucune espèce de fatigue.

— Je le ferai la prochaine fois.

Or, à quelque temps de là, sa mère le chargea d’une autre commission.

— J’ai prié le boucher, lui dit-elle, de me garder un quartier de bœuf pour les ouvriers qui doivent venir demain faire la moisson, va donc voir s’il a pensé à moi.

Jean prit une grosse corde et partit.

Il attacha le quartier de bœuf et le traîna derrière lui dans la boue et la poussière, sans vouloir écouter les observations que lui firent le boucher et les personnes qui le rencontrèrent.

Quand sa mère le vit, elle s’écria :

— Malheureux, qu’as-tu fait ? ma viande est perdue !

— Dame ! tu m’avais dit l’autre jour que si j’avais traîné les roues au lieu de les porter, je ne me serais pas fatigué, je l’ons fait pour la viande.

— Tu aurais dû, ajouta la bonne femme, prendre un sac, couper le quartier de bœuf en deux et le mettre dedans.

J’saurai ben, une autre fa.

L’infortunée mère espérait toujours que son fils se déniaiserait un peu, et finirait par lui rendre quelques services ; aussi de temps en temps lui donnait-elle de nouvelles commissions à faire.

Un jour elle l’envoya acheter un van pour nettoyer le grain. Jean prit un sac, s’en alla chez un vannier, acheta l’objet en question, le coupa en deux et le mit dans son sac.

Sa mère désolée lui dit :

— Mais malheureux, ce van ne pourra jamais être raccommodé. Si tu tenais absolument à le mettre dans ton sac, il suffisait de lui couper les oreilles, c’est-à-dire les anses, que l’on aurait pu faire remettre par le premier fabricant de paniers venu.

— Ah ! dame ! Je n’savions point, répondit Jean l’Hébété. J’croyons qu’c’était comme pour la viande.

Enfin comme Jean aimait les chevaux et les soignait passablement, sa mère l’envoya à la foire pour acheter un cheval de trait.

L’innocent eut assez bon goût et fit un bon marché. Mais aussitôt qu’il eut acheté l’animal il lui coupa les oreilles et le ramena ainsi mutilé à la maison.

Comme il était tard, la bonne femme ne se dérangea pas ; seulement le lendemain matin, au point du jour, elle se rendit dans l’écurie et trouva le cheval crevé et allongé dans une mare de sang.

— Qu’as-tu encore fait ? dit-elle à son fils.

— Ma foi, répondit le gars, je trouvais que ce cheval avait les oreilles trop longues et je les ai coupées, pensant qu’on pourrait toujours lui en faire mettre d’autres par le premier marchand de paniers venu.

La pauvre mère aurait bien pleuré de rage en présence de ce nouveau malheur. Hélas ! qu’y faire ? il n’y avait même rien à dire, l’imbécile n’en était pas cause.


II

Lorsque Jean atteignit l’âge de se marier, sa mère, qui était alors très vieille, songea à l’établir, afin de laisser après elle quelqu’un pour veiller sur lui.

La bonne femme jeta les regards sur une jeune fille du village, douce, bonne, pieuse, mais si pauvre qu’elle était dans la misère la plus profonde. Elle était couturière de son état et n’avait que son travail pour faire vivre ses vieux parents.

Comme la mère de Jean possédait outre la maison qu’elle habitait, de beaux biens au soleil, elle pensa, avec juste raison, que pour sortir de la situation difficile dans laquelle elle se trouvait, Jelotte[7] — c’était le nom de la jeune fille — consentirait peut-être à épouser son innocent.

En effet, les avances que fit la mère de Jean furent agréées de la couturière et de sa famille qui espérèrent ainsi voir bientôt la misère quitter leur foyer, où elle était assise depuis si longtemps.

Jean dut donc aller faire la cour à sa future.

— Comment vas-tu te présenter ? lui dit sa mère.

— Dame ! quand j’entrerai,

— Bonjour, diront-y.

— Bonjour, dirai ma ; viens senti sava si fille à vous sera femme à ma ?

— Ben d’l’honneur nous faire, diront-y.

— L’honneur est devers ma, dirai ma, etc. etc.[8]

Lorsqu’il eut bien répété sa leçon, Jean l’Hébété se rendit dans la famille de Jelotte où les choses se passèrent selon ses désirs, paraît-il, puisque quelque temps après la noce eut lieu.

Les années s’écoulèrent, et le ménage ne sembla pas trop malheureux.

L’existence de la jeune mariée était cependant assez triste : elle soignait ses parents, surveillait son mari, ne se plaignant jamais, acceptant son sort en femme vraiment vertueuse.


III

Un jour que Jelotte était allée avec Jean se promener sur les bords d’une rivière, ils rencontrèrent une petite vieille, assise sur la rive qui pleurait et se lamentait. Elle tenait en laisse un loup et une chèvre, et avait un chou sur les genoux.

— Qu’avez-vous donc, ma bonne femme ? lui dit Jelotte.

— Oh ! je suis bien malheureuse et bien à plaindre, répondit la vieille. La reine des fées, pour me punir d’une indiscrétion, m’a ordonné de passer de l’autre côté de la rivière, isolément, le loup, la chèvre, et le chou que vous voyez. Or, jugez de mon embarras : si je passe le loup en premier, la chèvre va manger le chou. Si au contraire, je commence par le chou, le loup va manger la chèvre. Enfin, si je passe la chèvre d’abord, je serai obligée d’y porter ensuite ou le loup ou la chèvre, et le résultat sera le même. Il existe cependant un moyen ; mais voilà près de deux heures que je le cherche sans pouvoir le découvrir.

— Ne pourrions-nous pas vous aider, dit Jelotte, en empêchant par exemple, la chèvre de manger le chou, pendant que vous passeriez le loup ?

— Non, répondit la vieille, je dois être seule à faire la besogne. Seulement vous pouvez m’aider à trouver le moyen de réussir. Et si vous y parvenez, comme je suis fée, vous n’aurez qu’à formuler un vœu et, quel qu’il soit, je l’exaucerai.

Jelotte songea au bonheur qu’elle aurait à faire donner de l’esprit à son innocent et, aussitôt, elle adressa tout bas une fervente prière à la Vierge. Ensuite elle réfléchit comment elle pourrait venir en aide à la fée.

Tout à coup elle s’écria :

— Pouvez-vous rapporter un animal porté sur l’autre rive ?

— Certainement, répondit la fée.

— Alors, j’ai trouvé ! dit la femme toute joyeuse.

— Comment cela ? reprit la fée vivement intriguée.

— Voici : vous portez premièrement la chèvre. Pendant ce temps le loup ne mangera pas la chou. Puis vous entraînez le loup ; mais vous rapportez la chèvre que vous laisserez alors pour prendre le chou que vous portez près du loup. Enfin la chèvre sera l’objet du quatrième voyage.

— C’est cela ! c’est cela ! dit joyeusement la fée en frappant des mains, en sautant et en riant comme une folle. Quand elle se fut un peu calmée, elle se tourna vers Jelotte en disant :

— Eh bien ! maintenant que désires-tu ?

— Que vous donniez de l’esprit à ce pauvre gars qui est mon mari.

La fée toucha aussitôt de sa baguette la figure de l’Hébété qui changea immédiatement d’expression. Ses yeux brillèrent d’un éclat inaccoutumé et il se mit à remercier la fée et sa femme dans les termes les plus convenables, comme si toute sa vie il avait été l’homme le plus aimable du monde.

Il devint aussi spirituel qu’il avait été bête, aussi savant qu’un maître d’école et plus madré qu’un notaire.

Tous les habitants du pays ne firent plus rien sans le consulter, et dans toute sa commune on le considéra comme le personnage le plus important du bourg.

Sa femme et lui furent au comble du bonheur : ils eurent de beaux enfants, doux et bons comme leur mère, et qui eurent suffisamment de cervelle pour faire leurs affaires, puisqu’ils sont aujourd’hui les plus riches bourgeois de la contrée.


(Conté par Pierre Brunel, âgé de 66 ans, maréchal-ferrant au bourg de Poligné.)

UN VOYAGE AU PURGATOIRE


Les habitants de Liffré et des communes environnantes connaissent tous l’histoire du père Malvat, de Gosné, qui cependant est mort depuis longtemps.

Voici cette histoire, telle qu’on la débite à la veillée, et telle que le bonhomme la racontait lui-même.

C’était un honnête homme que le père Malvat, qui ne passait point pour un menteur, pas plus qu’il n’aurait voulu se moquer des gens qui l’écoutaient.

Or donc, voici l’aventure qui lui était arrivée.

Il s’en alla, à Noël, payer ses fermages à son propriétaire, qui l’accueillit bien comme de juste, qui le fit asseoir, compta son argent et le félicita d’être aussi exact à payer son terme.

Puis il ajouta :

— Mon ami, je suis trop occupé en ce moment pour te faire une quittance, tu viendras la chercher dans quelques jours.

— À votre volonté, notre maître, répondit le fermier, j’ai confiance en vous, et je viendrai la crir dimanche prochain en allant à la messe.

Grand Dieu ! faut-il avoir du guignon tout de même : le propriétaire de la métairie du père Malvat mourut, de mort subite, le lendemain du jour où il avait reçu ses fermages.

Le malheureux fermier eut presque une faiblesse en apprenant cette nouvelle. Il courut bien vite déclarer aux héritiers du défunt qu’il avait payé son terme le jour de Noël ; mais ceux-ci lui répondirent :

— Vous avez un reçu ?

— Nenni, mon maître était occupé, et n’eut pas le temps de l’écrire.

— C’est malheureux pour vous, répondirent-ils, mais comme nous ne sommes pas obligés de vous croire, si vous ne produisez pas une quittance de votre paiement, il faudra nous apporter de l’argent.

— Ciel ! de l’argent ! où le prendrais-t’y ? Je n’ai plus un sou chez moi.

— Cela ne nous regarde pas.

Voyant qu’il n’obtiendrait rien de pareilles gens, l’infortuné vieillard s’en alla en pleurant.

Tous les jours suivants il ne cessa de sangloter dans les champs en gardant ses vaches.

Le pauvre homme dépérissait à vue d’œil.

Une vesprée qu’il geignait à fendre l’âme, il vit s’avancer vers lui un personnage étrange qui lui demanda ce qu’il avait ainsi.

— Ce que j’ai, répondit Malvat, je suis la plus malheureuse des créatures du bon Dieu.

— Si vous me faisiez connaître le sujet de vos peines, je pourrais peut-être vous être utile.

— Ah ! je ne le crois guère, car voilà ce qui me chagrine.

Et il raconta à l’étranger l’accident qui allait être cause de sa ruine.

Celui-ci, après l’avoir écouté attentivement, et lui avoir fait répéter plusieurs fois le nom de son maître, lui dit :

— Mettez vos mains dans les miennes, et vos pieds sur mes deux sabots.

Le père Malvat obéit, et aussitôt il se vit enlevé de terre, et transporté, à travers les airs, dans un pays qui ne ressemblait en rien au bourg de Gosné.

Ils arrivèrent ainsi à la porte d’un palais dans lequel ils entrèrent.

Qu’on juge de la surprise du bonhomme lorsqu’en pénétrant dans un superbe appartement, il aperçut son maître qui était assis devant un bureau, en train de feuilleter des papiers.

— Ah ! notre maître, s’écria le père Malvat, que je suis aise de vous retrouver pour vous réclamer le reçu de mon argent, car vos héritiers veulent me faire payer deux fois.

— Rassure-toi, mon ami, j’ai prié mon ange gardien d’aller te chercher pour te remettre la pièce que voici, qui prouve que tu ne dois rien.

— Merci, notre maître, comme vous êtes bien logé, et que vous devez être heureux ici.

— Tu crois cela, Malvat, eh bien ! regarde ceci : il déboutonna son habit et montra, au paysan terrifié, la moitié de son corps qui était en flammes.

— Jésus ! Marie ! vous êtes donc dans le purgatoire ?

Il n’entendit pas la réponse à sa demande, car l’ange gardien lui fit signe qu’il était temps de retourner sur la terre et il lui tendit ses deux mains, en même temps qu’il lui montrait ses deux sabots.

Un peu plus tard, le père Malvat se retrouva seul dans sa prée, au milieu de ses vaches, avec sa quittance dans sa poche.

— Voilà cependant la pure vérité, disait-il, en racontant son voyage au purgatoire, et malgré tout il y avait encore des gens qui ne voulaient pas le croire.


(Conté par Marie Sauvé, femme de ménage à Liffré âgée de 48 ans.)

LES TROIS BOSSUS


Louise Malœuvre n’avait que quatre ans quand son père mourut en voulant porter secours à un gas, en danger de se noyer dans l’étang du village.

La veuve du pauvre homme ne se consola point d’un pareil malheur, et suivit de près le défunt dans la tombe.

Louise, resta donc orpheline dès sa plus tendre enfance, n’ayant pour parents et soutiens que deux vieilles tantes, avares, acariâtres, presque méchantes et qui passaient dans le pays pour être tant soit peu sorcières.

Ursule et Gertrude, tels étaient leurs noms, vivaient séparément dans un isolement complet.

Chacune d’elles possédait, d’héritage, un lopin de champ et l’exploitait à sa façon. Ursule, l’aînée, avait une vache qu’elle conduisait et gardait dans son champ d’un bout de l’année à l’autre, et qui lui fournissait du lait et du beurre dont elle tirait profit.

Gertrude, elle, cultivait des pommes de terre, qui atteignaient la grosseur d’une citrouille sans qu’on sût jamais comment elle s’y prenait, ce qui rendait jaloux tous les jardiniers de la paroisse.

Les deux sœurs vivaient donc à l’aise, ce que ne les empêchait pas de regretter amèrement d’avoir à leur charge la pauvre orpheline. Et encore c’était à qui ne l’aurait pas.

Les autorités du pays furent souvent obligées d’intervenir pour les contraindre à la prendre chez elles et à la garder, chacune au moins huit jours durant.

Chez l’une, elle ne mangeait que de la galette et du lait, chez l’autre que des débris de pommes de terre gâtées.

Malgré cette nourriture la fille ne dépérissait point. Elle devint même, en peu de temps, plus fraîche et plus jolie qu’une pomme de coquereu.

À peine eut-elle atteint sa seizième année, qu’on vit, un beau matin, un superbe équipage s’arrêter à la porte de la maison de la tante Ursule, au grand ébahissement des passants.

Les voisins s’attirèrent aux portes et aux fenêtres, en se demandant ce que signifiait cette visite matinale.

La boutique du père Migaud, le maréchal-ferrant, située en face de la masure de la tante Ursule, fut bientôt envahie par la foule, avide de voir ce que pouvait contenir cette voiture dorée jusqu’aux moyeux.

Un petit bossu, en culotte courte, avec des bas de soie bien tirés, des souliers à boucles d’argent, un frac noir et un chapeau à plumes, en descendit prestement et entra chez la bonne femme.

« Tiens ! le bossu du Harda, s’écria-t-on de tous côtés, qui vient rendre visite à la sorcière. Il veut faire enlever sa bosse disait l’un ; il veut s’en faire mettre une par devant, disait l’autre. »

C’était, en effet, M. du Harda, le plus riche seigneur du pays, qui, séduit par la beauté de Louise, venait demander sa main.

Tante Ursule, très intriguée et très honorée de sa visite, le reçut avec force révérences, l’invita à s’asseoir, et lui offrit de son meilleur beurre sur une galette chaude sortant de dessus la pierre.

Il est vrai que pour se faire bien venir, le petit bossu avait glissé adroitement quelques pièces blanches dans la main crochue de la sorcière.

Lorsque la vieille entendit le seigneur lui demander sa nièce, elle resta toute interdite, la bouche ouverte, n’osant en croire ses oreilles.

Comment ! M. du Harda, qui possédait à lui seul presque toute la paroisse, voulait épouser une orpheline, sans sou ni maille, c’était vraiment à supposer qu’il n’avait plus sa raison.

Cependant comme c’était un moyen de se débarrasser de Louise, elle revint vite de son étonnement et s’empressa de renouveler ses prévenances envers M. du Harda, l’assurant que sa nièce serait fière d’une pareille demande et qu’il n’avait aucun refus à redouter.

— Je saurais bien, du reste, ajouta la vieille en remuant la tête d’un air colère, mettre la fille à la raison, si elle s’avisait d’être d’un avis contraire au mien. Je chasserais plutôt de chez moi une pareille ingrate !

« Refuser le seigneur du Harda ! Oh ! par exemple ce serait trop fort !… »

Et la vieille s’enflamma tant et si bien que le bossu fut obligé de déployer son éloquence pour la calmer.

Puis elle raconta tous les sacrifices qu’elle s’était imposés pour élever l’enfant.

À l’entendre sa sœur était une mauvaise pièce, une sans cœur, une avaricieuse qui, sans elle, aurait laissé la fillette mourir de faim.

Elle sut même faire venir à propos quelques larmes qui lui valurent de nouveaux écus.

Louise, qui était partie au point du jour pour conduire la vache dans la pâture, fut bien étonnée à son retour de voir une belle voiture devant la porte de la tante Ursule, et du monde dans la rue comme un jour de foire.

Un pressentiment lui vint à l’esprit, et son cœur se serra à l’idée qu’elle était peut-être bien pour quelque chose dans cette visite ; mais elle était loin de se douter qu’il fût question de son mariage. Néanmoins elle entra.

Le petit bossu, en l’apercevant, s’avança à sa rencontre et la salua cérémonieusement à plusieurs reprises.

La tante Ursule, au contraire, se précipita comme un ouragan sur elle, la serra dans ses bras, ce qu’elle n’avait jamais fait, et lui dit d’un air attendri :

« Ma fille, bénis Dieu du bonheur qui t’attend. Le seigneur du Harda vient te demander en mariage ! »

En entendant ces paroles, la pauvre enfant se laissa tomber sur un escabeau, plus morte que vive, et fondit en larmes.

Le bossu sembla peu rassuré ; mais la tante Ursule qui s’en aperçut s’écria :

« Seigneur du Harda, ce sont des larmes de joie ! Les jeunesses, voyez-vous, c’est sensible, puis de l’émotion, les nerfs, tout cela, n’y faut pas faire attention. »

Elle reprit en se tournant d’un air pincé vers sa nièce :

— Ne craignez rien, je saurai la mettre à la raison si la chose est nécessaire.

— Je ne veux pas, répondit le bossu, imposer ma volonté à Louise, et je ne l’épouserai que de son libre consentement.

— Jésus pauvre ! reprit la vieille, refuser un parti pareil ! Faudrait être innocente pour le moins.

Mais Louise pleurait toujours, au grand désespoir de la tante qui craignait de voir manquer le mariage.

Le bossu s’en alla promettant de revenir le lendemain pour connaître la réponse de la belle Louise, à laquelle il offrit des parures, et des objets de toilette d’un grand prix.

La vieille fut presque jalouse des cadeaux faits à sa nièce ; mais elle s’en consola en songeant que le seigneur du Harda ne pourrait se dispenser de lui en offrir à l’occasion du mariage. Seulement, pour se venger, elle apostropha la pauvre enfant sur la façon dont elle avait accueilli l’amoureux, et la menaça de sa colère si elle ne consentait pas à cette union.

Elles restèrent ensemble tout le jour. Louise fut-elle l’objet de mauvais traitements de la part de sa tante ? Fut-elle séduite par les cadeaux du vieillard ? Toujours est-il que, le lendemain, elle tendit la main à l’affreux petit homme qui comptait plus de soixante hivers.

Il est vrai de dire qu’il lui offrit une bague ornée de diamants, en déposant un baiser sur les doigts en fuseaux de la jeune fille.

La noce se fit presque sans délai. Elle ressembla plus à un enterrement qu’à une fête : les témoins et quelques parents seuls y assistèrent.

Aussitôt la messe terminée, le bossu fit monter la mariée dans sa voiture, tira sa courte révérence aux assistants indignés du procédé, puis il donna des ordres au cocher dont les chevaux partirent au galop.

Le seigneur emmena Louise au fond de ses terres, et la déroba à tous les regards.

Dire que la jeune épouse fut malheureuse en mariage serait une exagération, car son mari satisfit tous ses désirs, tous ses caprices ; il lui fit venir, de Paris, les robes à la mode, les plus belles parures, les plus beaux atours. Dire cependant qu’elle fut heureuse ne serait pas non plus la vérité, car le bossu, jaloux comme un tigre, lui ravit la liberté : il lui déclara qu’elle ne sortirait jamais des limites de ses propriétés, et qu’elle ne recevrait aucune visite.

Louise en conçut un vif chagrin, car à quoi servent les atours et les parures si l’on ne peut les faire voir ?

Il lui fallut cependant, bon gré, mal gré, en prendre son parti et les années s’écoulèrent sans que son mari et maître songeât à revenir sur sa décision.

Elle finit enfin par s’en consoler en contant ses peines à une jeune fille de son âge, qui lui servait de femme de chambre et lui tenait lieu de société. Cette dernière, joyeuse, folâtre, espiègle, parvenait à dérider sa maîtresse et à lui faire partager sa gaieté et son entrain.

Par un soir d’automne, alors que la châtelaine du Harda était à sa fenêtre, pensive et ennuyée, regardant les feuilles mortes tomber des arbres, elle fut tout à coup distraite de sa rêverie par une douce musique exécutée sous sa fenêtre.

Les instruments préludèrent d’abord, puis une voix chanta le premier couplet d’une chanson que Louise avait entendue autrefois :


Quand j’ai mon p’tit habit vert,
Je plais à toutes les filles,
Ce n’est pas comm’ l’autre hiver
Que j’étais en guenilles !


Marion la petite servante, qui était accourue près de sa maîtresse, applaudit de toutes ses forces.

Les deux femmes se penchèrent à la fenêtre pour voir quels étaient les musiciens qui leur donnaient une sérénade. Leur étonnement fut grand lorsqu’elles aperçurent deux petits bossus ressemblant trait pour trait au seigneur du Harda.

Marion dit à sa maîtresse : — Si nous les faisions monter pour nous divertir.

— Y songes-tu, folle ! répondit Louise, et si mon mari l’apprenait.

— Ah ! bah ! il vient de sortir à l’instant pour aller consulter un homme de loi au sujet de son différend avec le voisin. Il ne reviendra pas de sitôt.

— Si je savais cela, je t’enverrais volontiers les chercher pour qu’ils nous fassent danser.

— J’y cours, et la servante descendit au galop.

Un instant après, les bossus étaient dans la chambre, mangeant à belles dents un repas qu’on leur avait servi, pendant que les deux femmes se paraient de leurs plus belles toilettes.

Lorsque les petits bossus furent rassasiés, ils devinrent gais comme des épinoches et s’empressèrent d’accorder leurs guitares pour faire danser ces dames.

Le bal était à peine commencé quand des pas se firent entendre dans l’escalier.

« Grand Dieu ! s’écria Louise, c’est mon mari. Que va-t-il dire ? que faire ? que devenir ? »

La servante, qui ne perdait pas facilement la tête, avisa, près de la cheminée, un grand coffre à bois qui, par bonheur, était vide. Elle l’ouvrit aussitôt et engagea les musiciens à s’y cacher s’ils ne voulaient encourir la colère du seigneur.

Les pauvres diables effrayés s’y précipitèrent et le couvercle se referma sur eux.

Au même instant la porte s’ouvrit, et le seigneur du Harda entra.

Surpris de voir sa femme et la servante parées comme pour une fête, il leur en fit la remarque.

— Ma foi, répondit Louise, avec plus d’aplomb qu’elle n’en avait d’habitude, je croyais avoir le droit de porter les robes que vous m’offrez ; mais puisqu’il en est autrement, vous voudrez bien, désormais, vous abstenir de me faire des cadeaux qui ne doivent pas voir le jour.

— Nous nous amusions cependant bien innocemment, ajouta Marion d’un air hypocrite. Nous dansions, Madame et moi.

— Ne vous fâchez pas, répondit le bossu, en s’adressant à Louise, mon intention n’est pas de gronder, et je vous prie même de continuer la danse commencée.

Voyant qu’elles semblaient attendre son départ, il reprit : « Ma présence vous intimide, je m’en aperçois, aussi je vous laisse pour retourner à mes affaires. »

Il prit, dans un bahut, de vieux parchemins qu’il mit sous son bras et partit.

Lorsqu’il eut disparu au bout de l’avenue, faisant face au château, Marion courut ouvrir le coffre.

Hélas ! il était trop tard, les malheureux musiciens étaient morts asphyxiés !

Cette aventure bouleversa les danseuses qui se regardèrent désespérées, en se demandant ce qu’elles allaient faire des cadavres.

Après réflexion, Marion proposa de charger le vieux Jacques, le casseur de bois, de les faire disparaître.

— Comment lui expliquer la chose ?

— Je me charge de tout, répondit la servante. Le pauvre homme a depuis longtemps sa femme malade qui lui coûte les yeux de la tête, et pour deux écus j’obtiendrai de lui ce que je voudrai.

— Mais encore, comment t’y prendras-tu ? car enfin la mort de deux hommes paraîtra bien extraordinaire.

— J’ai mon idée, maîtresse, et vous verrez qu’elle réussira.

— Alors dépêche-toi, pour que nous soyons débarrassées de ces pauvres diables lorsque M. du Harda rentrera.

Marion s’en alla trouver le casseur de bois et lui dit :

— Un malheur est arrivé au manoir. Un vagabond, venu hier soir demander l’hospitalité pour une nuit, a été trouvé mort ce matin.

— Il aura sans doute trop mangé, répondit Jacques.

— Nous l’avons pensé. Seulement comme Madame l’a reçu en l’absence du maître, elle m’envoie vous offrir deux écus pour enlever le corps immédiatement.

— Deux écus ! Elle est bien honnête, la châtelaine. Je prends vite un sac pour mettre le mort que j’irai jeter à la rivière, car ces sortes de gens n’ont point reçu le baptême et ne sauraient être enterrés avec des chrétiens.

— Eh bien ! dit Marion, en route et dépêchons-nous.

Tous les deux se dirigèrent vers le château.

Marion avait eu soin de descendre l’un des bossus que Jacques mit aussitôt dans son sac.

— Je vous paierai, dit Marion, lorsque la besogne sera faite.

— À votre aise, répondit Jacques.

Marion se mit à la fenêtre pour le voir revenir.

Comme la rivière n’était pas éloignée du manoir, le casseur de bois ne fut pas long à faire le voyage. Aussitôt que la servante l’aperçut, elle s’empressa de descendre le second bossu.

— C’est comme cela que vous faites les commissions ! s’écria-t-elle en apostrophant le vieillard. Voilà près de dix minutes que cet affreux bossu est revenu en courant. Il vient de tomber par terre, raide comme un piquet.

— Il est donc possédé du démon, répondit le bonhomme ; mais soyez tranquille, cette fois-ci vous ne le reverrez pas. Je vais le laisser dans le sac que je remplirai de cailloux.

Marion, enchantée de la réussite de son idée, offrit un verre d’eau-de-vie au pauvre vieux : — C’est pour vous donner du cœur, ajouta-t-elle. Quant à votre salaire, en voici toujours la moitié ; je ne vous remettrai le surplus qu’à votre retour, si vous nous débarrassez complètement de ce maudit bossu.

— Comptez-y, ma fille. Et il emporta le second cadavre, sans se douter de la ruse dont il était dupe.

Arrivé au bord de la rivière, il remplit le sac de grosses pierres, le lia solidement et le jeta dans un endroit profond. Puis il revint au manoir chercher sa récompense en passant, toutefois, chez lui pour y prendre sa hache, afin d’aller fendre du bois dans une ferme voisine.

Comme il approchait du château, il aperçut dans l’avenue un petit bossu, avec des papiers sous le bras, qui sautillait sous les arbres comme une pie qui va aux noces.

« Comment ! encore le bossu ! Oh ! cette fois, engeance maudite, je te fends la tête en deux. »

Il courut après M. du Harda (car c’était lui) et, malgré tout ce que put lui dire ce dernier en se sauvant à toutes jambes, croyant avoir affaire à un fou, le bonhomme ne l’écoutait point et répétait sans cesse : « Une fois passe ; mais deux, c’est trop ! »

Hélas ! il l’atteignit, et lui asséna un si rude coup de son outil, qu’il lui fendit la tête jusqu’aux épaules. Après cela, il le chargea sur son dos et le porta dans la rivière.

De retour pour la troisième fois, il raconta en riant aux deux femmes ce qui venait de lui arriver avec l’endiablé petit bossu, qu’il avait rencontré, avec ses papiers sous le bras, dans l’avenue du manoir.

Louise et Marion, à ce récit, devinrent pâles comme des mortes et s’affaissèrent sur leurs sièges.

Le bonhomme, qui venait de recevoir son dernier écu, ne s’aperçut de rien, trop pressé qu’il était de boire le nouveau verre d’eau-de-vie qui lui avait été versé. Il partit bientôt, fier de lui, laissant la châtelaine et sa servante dans un grand embarras.

Les jours et les mois s’écoulèrent sans qu’on entendît parler du seigneur du Harda. Louise fit rechercher son mari aux quatre coins du pays en affichant un deuil sévère et un chagrin profond.

Après quelques années de veuvage, Louise, plus jolie que jamais, fit de fréquents voyages dans les villes environnantes. Elle se relâcha même dans la sévérité de sa toilette, et bientôt épousa un beau jeune homme qui s’empressa de la produire dans le monde, au lieu de la cacher au fond d’un manoir.


(Conté par Marie Perrin, repasseuse à Bazouges-la-Pérouse.)

LE SEIGNEUR DE BETTON ET SON VASSAL


Un jour de juin, que Jehan de Saint-Gilles, seigneur de Betton, était à surveiller ses vassaux occupés à faucher le foin des prairies sur le bord de l’Ille, au pied de son château, il remarqua que l’un d’eux travaillait mollement.

— Qu’as-tu donc aujourd’hui, Jacques Cheminet, lui dit-il, pour faire le paresseux ?

— Monseigneur, répondit l’ouvrier, je travaille autant qu’un autre, si je vais plus doucement, je ne m’arrête jamais.

— Voilà bien des paroles.

— Si vous vouliez me permettre de dire encore un mot, je vous proposerais un pari.

— Quel pari ?

— De me donner le foin de la prée du Val-Richer, si je la fauche à moi seul dans un jour, et si je n’y parviens pas, je perdrai mon temps et ma peine.

— Quant à cela j’y consens ; mais je crois que tu deviens fou, mon pauvre Jacques. Enfin, puisque tu désires essayer ta force et ton courage, quand commenceras-tu ?

— Demain matin, monseigneur.

— C’est convenu.

Dès deux heures du matin, Jacques Cheminet était à la besogne. Aussi, quand vers neuf heures, Jehan de Saint-Gilles ouvrit la fenêtre de sa chambre, fut-il surpris de voir une grande partie du foin de la prairie du Val-Richer, étendu en veilloches.

« Peste ! comme il y va, pensa-t-il en lui-même, il est capable de gagner son pari. »

Le seigneur de Betton avait eu, la veille, la visite de son médecin qui, l’ayant trouvé indisposé, lui avait prescrit une purgation pour le lendemain matin.

Jehan, se sentant mieux, ne jugea pas à propos de se conformer à la prescription du docteur, et imagina de jouer un tour au faucheur.

Il versa la médecine qu’il devait prendre dans un verre de vin, appela un domestique et lui dit d’aller immédiatement porter ce vin à Jacques Cheminet.

Celui-ci, ne se doutant de rien, avala d’un trait la boisson qu’on lui offrait, et continua son travail.

Le malheureux sentit bientôt des douleurs de ventre, et fut, à chaque instant obligé de cesser sa besogne. Il comprit que son maître lui avait joué un tour de sa façon ; mais comme il était dur au mal (suivant l’expression du pays), malgré le malaise et la faiblesse qu’il ressentait, il ne cessa de faucher que lorsque tout le foin de la prairie fut par terre.

Le soir, Jehan de Saint-Gilles reconnut avoir perdu et son foin et sa purgation.


(Conté par Mme Buffé, de Betton.)

LES TROIS GARS ET LES TROIS FILLES


Trois jeunes garçons âgés de dix-huit à vingt ans, orphelins de père et de mère, vivaient ensemble dans la maison qu’ils tenaient de leurs parents. Ils possédaient en outre, derrière cette maison, un grand jardin, rempli d’arbres fruitiers et de légumes, qu’ils entretenaient avec le plus grand soin.

Malheureusement pour eux, ils avaient pour voisine une vieille femme qui passait pour être sorcière, et qui ne vivait que de rapine. C’était la nuit qu’elle allait, au clair de lune, voler le bois, les fruits, les poules, les canards et les lapins des habitants de son village et des villages voisins.

Personne n’osait la dénoncer, tellement on avait peur qu’elle vous jetât un sort. Des personnes prétendaient que, s’ils étaient grabataires depuis des années, c’est qu’ils lui avaient lancé des pierres une nuit qu’ils la surprirent volant du bois dans leur bûcher. D’autres étaient perclus de rhumatismes, parce qu’ils avaient excité leurs chiens après elle, pendant qu’elle déracinait des pommes de terre. Enfin tout le monde avait des griefs à lui reprocher.

Les plus à plaindre étaient, certes, ses proches voisins, les trois frères qui voyaient chaque jour leurs fruits disparaître et leurs poules diminuer. Ils la prévinrent qu’ils se vengeraient, mais elle se moqua de leurs menaces.

Une nuit qu’ils l’entendirent saccager leurs choux et leurs salades, tous les trois furieux se levèrent, prirent un gourdin et la poursuivirent au milieu des légumes. L’ayant rejointe, ils lui administrèrent une telle volée de coups de bâton qu’elle resta sans connaissance, étendue par terre.

Les jeunes gens rentrèrent chez eux, espérant que la correction, que venait de recevoir leur voisine, l’empêcherait de recommencer ses déprédations, sans songer un seul instant qu’ils avaient pu la tuer. Aussi qu’on juge de leur surprise lorsque, le lendemain matin, ils la trouvèrent baignant dans une mare de sang et ne donnant plus signe de vie. Ils voulurent la transporter chez eux pour la soigner ; mais, hélas ! ils reconnurent qu’elle n’était plus de ce monde.

L’aîné dit à ses deux frères : « Voilà un grand malheur qui nous arrive, et, si nous ne voulons pas être accusés d’avoir assassiné cette malheureuse femme, il faut immédiatement faire disparaître son cadavre. » Une fosse profonde fut aussitôt creusée, dans laquelle ils déposèrent la défunte.

Personne ne se douta de ce qui s’était passé, et, comme la sorcière avait l’habitude de faire de longues absences, on supposa qu’elle avait quitté le pays et personne ne la regretta.

Malgré cela, les trois frères devinrent tristes, et le remords les poursuivit. Ils allèrent se confesser au curé de la paroisse, qui n’osa prendre sur lui de les absoudre, et qui leur dit que le Pape, seul, pouvait leur pardonner leur crime.

« Allons à Rome », dirent-ils, et aussitôt, réunissant toutes leurs économies pour faire le voyage, ils partirent par une matinée d’automne, se dirigeant vers le midi à travers les bois, les monts et les vallées.

Ils marchaient depuis longtemps déjà lorsqu’un soir, par un froid excessif, ils se trouvèrent à l’entrée d’une forêt immense. Ne trouvant pas d’abri pour passer la nuit, le plus jeune, qui était le plus agile, grimpa dans un arbre afin de tâcher de découvrir une lumière. Il en vit une, assez rapprochée vers laquelle ils se dirigèrent. C’était une maison, ayant tout l’air d’une auberge, à la porte de laquelle ils frappèrent. Une vieille femme vint leur ouvrir.

— Pouvez-vous nous donner à souper, et des lits pour la nuit ?

— Certainement, répondit-elle. Entrez et passez dans la salle à manger où j’étais en train de servir la soupe.

Trois jeunes filles, d’une beauté merveilleuse, prirent place à côté des nouveaux venus, et la conversation s’engagea entre eux.

Les jolies filles trouvèrent les voyageurs aimables et résolurent d’en faire leurs amants. En conséquence, elles leurs glissèrent le billet suivant :

« La maison où vous êtes est la demeure de douze voleurs qui vont rentrer à minuit. Bientôt la vieille va vous envoyer à la cave chercher du vin. Pour y aller, il faudra passer sur une trappe qui fait bascule, et qui se trouve au-dessus de cachots remplis de lames de sabres et se rasoirs. Si vous parvenez à pousser la femme dans le trou, peut-être pourrez-vous sortir d’ici vivants. »

En effet, ils ne tardèrent pas à être invités à aller à la cave, et volontairement ils se trompèrent de porte. La vieille courut devant eux pour leur montrer le chemin ; mais alors ils la poussèrent si brutalement qu’elle tomba dans la trappe où elle fut embrochée et expira en poussant des cris affreux.

Revenus s’asseoir à la table, près de leurs nouvelles amies, ils décidèrent de faire en sorte de tuer les voleurs, et voici ce qu’ils imaginèrent.

Ayant pu se procurer des haches qu’ils aiguisèrent, les deux aînés, ainsi armés, se postèrent des deux côtés de la porte d’entrée.

À minuit l’on entendit du bruit et le chef des brigands cria :

— Rien de nouveau ?

— Rien, répondit l’une des jeunes filles.

La porte s’ouvrit, et un vigoureux coup de hache abattit la tête du premier des bandits qui la franchit. Toute la bande eut le même sort. Le plus jeune des frères retirait les cadavres, au fur et à mesure que chaque homme tombait.

Quand personne ne se présenta plus, ils comptèrent leurs victimes qui étaient bien au nombre de douze.

Garçons et filles ouvrirent alors les armoires et se partagèrent l’or, l’argent et les bijoux qu’elles renfermaient.

Le matin venu, les voyageurs prirent congé de leurs jeunes amies, leur promettant de les épouser au retour de leur voyage. Ils continuèrent leur route vers Rome, où ils arrivèrent sans accident.

La ville leur plut et, comme ils étaient riches, ils y restèrent longtemps après avoir obtenu du Pape la rémission de leurs péchés.

Les jeunes filles, inquiètes du retard de leurs amants, les firent rechercher sans résultat. Ce que voyant, elles chargèrent des entrepreneurs de leur construire, sur des routes différentes, trois hôtelleries ayant de grandes enseignes sur lesquelles on lisait :

« Ici on donne à boire et à manger pour rien. »

Les trois frères, en s’en revenant de Rome, aperçurent l’une de ces hôtelleries où ils entrèrent par curiosité. Ils poussèrent aussitôt des cris de joie en retrouvant les belles filles qui leur avaient sauvé la vie. Tous les six ne se quittèrent plus et vécurent heureux le reste de leurs jours.


(Conté par Menotte Jumel, couturière à Bain, âgée de 46 ans.)

LA MARQUISE DE LA BAGUETTE

LÉGENDE.


Le château des Fontaines, ainsi nommé à cause des nombreuses sources qui l’entourent, est situé au haut du bourg de Gahard, dans le canton de Saint-Aubin-d’Aubigné.

Il est présentement bien délabré, bien misérable, tandis qu’autrefois son aspect était imposant, avec ses deux grosses tours dans lesquelles se trouvaient des escaliers conduisant à tous les étages. En outre, la façade, les cheminées et d’élégantes tourelles étaient ornées de sculptures que le temps a fait disparaître.

Ce château fut édifié au milieu du XVe siècle, par un membre de la famille de Pierre Landais, grand trésorier du duc de Bretagne François II. Après avoir été ministre et favori de ce prince, Pierre Landais fut pendu en 1485. Le malheureux, qui était enfant du peuple, avait aboli un grand nombre de droits féodaux, favorisé l’imprimerie, le commerce et, justement pour cela, s’était attiré l’inimitié de presque tous les seigneurs bretons. Ceux-ci réussirent à soulever le peuple de Nantes contre lui et le duc, son maître, eut la faiblesse, pour ne pas dire la lâcheté, de le livrer à l’émeute.

Landais était né à Vitré où l’on montre aux touristes, qui vont visiter cette ville, la curieuse maison qu’il habita.

Mais revenons au château des Fontaines sous lequel, dit-on, se trouvent des souterrains qui communiquaient jadis avec le château de la Provostaye, aujourd’hui disparu, et avec celui du Bordage dans la commune d’Ercé-près-Liffré.

On affirme, mais nous n’en croyons rien, qu’Anne de Bretagne y résida.

Il a été trouvé, à différentes fois, dans ce château, d’abord un pot de terre rempli de pièces de six livres, puis dans les murs des pots en fer vides, qui ont dû renfermer un trésor dérobé et enfin, dans les ruines, il y a quelques années seulement, plusieurs pièces d’or et d’argent de diverses époques.

On raconte, aux veillées d’hiver, un récit dont le fond est authentique. Le voici, tel que nous le tenons de la bouche d’un vieillard du bourg même de Gahard, appelé le père Herbert.

À la fin du siècle dernier, le château des Fontaines appartenait à une marquise dont on a oublié le nom, parce qu’elle était plus connue sous celui de marquise de la Baguette. Ce sobriquet lui venait de ce qu’elle obligeait tous ceux qui l’approchaient à lui obéir sans réplique, et comme on dit à Gahard à marcher à la baguette.

Le colombier des Fontaines renfermait un nombre considérable des pigeons qui s’en allaient piller les moissons des infortunés vassaux de la marquise.

L’un de ces derniers, appelé Laurent, en voulant chasser ces oiseaux d’un champ de blé noir, eut le malheur d’en tuer un d’un coup de pierre.

La marquise de la baguette, pour s’indemniser de cette perte, s’empara de la prairie de la Barattais, la plus belle de la propriété du sieur Laurent.

Celui-ci furieux voulut se venger. Armé d’un fusil, il alla un soir se poster dans les bosquets du jardin des Fontaines, et, pour attirer l’attention de la marquise sans être vu, il y réussit en sifflant un air familier au garçon d’écurie. Aussitôt la Baguette se présenta sa fenêtre, une lumière à la main, criant de toutes ses forces : « Est-ce toi, Pierrot ? »

Un coup de feu répondit à ses paroles, et l’étendit morte dans sa chambre.

Ce fait se passa en 1784, et Laurent, ayant été soupçonné de cet assassinat, se sauva par les souterrains jusqu’au château du Bordage, et de là passa à l’étranger.

La Révolution lui permit de revenir en France, et de rentrer en possession de ses terres.

Le château des Fontaines fut vendu comme bien national.




CONTES DE VOLEURS


LES QUARANTE VOLEURS.


I

Il fut un temps où la forêt de Rennes était peuplée de brigands. Les voyageurs obligés de la traverser, pour se rendre à Fougères ou en Normandie, étaient armés jusqu’aux dents et, malgré cela, plus d’un y laissa ses os.

Au mois d’août, à l’époque des moissons, les paysans y vont la nuit, au clair de lune, afin d’éviter les gardes, pour couper des branches de bouleaux qui leur servent à faire des balais.

Or un soir, qu’un habitant de Saint-Sulpice s’était aventuré dans les plus épais buissons, pour prendre le bois dont il avait besoin, il entendit le bruit d’une troupe de cavaliers. Jean Cheminet — c’était son nom — n’eut que le temps de grimper dans un chêne pour ne pas être aperçu.

Sa frayeur fut grande quand il vit quarante gaillards, le fusil sur l’épaule, le poignard à la ceinture, qui s’arrêtèrent juste sous l’arbre où il se trouvait. Ils descendirent de cheval, et l’un d’eux, qui semblait être le chef, frappa de la crosse de son fusil un rocher, en disant :


« Je suis le lièvre blanc,
« Ouvre-lui sans crainte. »


Le rocher se déplaça, comme mû par un ressort, et une ouverture apparut, qui permit aux brigands d’y entrer, et de déposer, dans un souterrain, le produit de leur vol qui semblait être considérable.

Ils ressortirent presque immédiatement, et enfourchèrent de nouveau leurs chevaux qu’ils avaient eu la précaution d’attacher aux arbres.

De son observatoire le paysan, ayant remarqué des valises pleines d’or, se rappela que la veille, la diligence transportant des fonds de l’État, de Fougères à Rennes, avait été arrêtée et pillée. Il se dit : « Si je pouvais m’emparer de cet argent, ma fortune serait faite. Ma foi tant pis, qui ne risque rien n’a rien. »

Il descendit du chêne et se dirigea vers le rocher qu’il frappa de son sarciau, sorte de couperet qu’il avait à la main pour abattre les bouleaux, et répéta ce qu’il avait entendu dire.


« Je suis le lièvre blanc,
« Ouvre-lui sans crainte. »


La pierre tourna sur elle-même, et il se précipita sur les sacs d’argent qu’il cacha sous les bruyères et les ronces. Il alla ensuite chercher son cheval pour emporter l’argent deux fois volé.

Le lendemain, il dit à sa femme :

— Va chez mon frère, le prier de te prêter un boisseau.

La femme y alla, et ne rencontra que sa belle-sœur qui lui demanda :

— Que ton homme veut-il faire d’un boisseau ?

— Je n’en sais rien, il ne me l’a pas dit ; mais il a un air mystérieux qui ne lui est pas habituel.

— Ah ! je saurai bien, moi, ce qu’il veut mesurer. Et elle appliqua dessous le boisseau, de la poix de cordonnier qu’on appelle de la gemme à Saint-Sulpice-la-Forêt.

En effet, quand on lui rapporta le boisseau, deux louis d’or y étaient restés collés.

— Tu plains quelquefois ton frère de sa misère, dit la belle-sœur de Jean Cheminet, à son mari, eh bien ! sais-tu ce qu’il voulait faire de notre boisseau ? C’était pour mesurer de l’or, et elle montra les deux louis qu’elle avait trouvés.

L’homme étonné se rendit chez son frère, et, à force de questions, parvint à savoir la vérité.

Sans rien dire à personne, il alla à son tour dans la forêt, frappa le rocher prononça les paroles magiques, et pénétra dans le souterrain.

Mais les brigands s’étaient aperçus du vol, et l’homme ne fut pas plus tôt entré chez eux, qu’ils s’emparèrent de lui et le fendirent en deux, d’un coup de sabre. Les deux parties du corps furent attachées à des branches d’arbres, de chaque côté du rocher, pour effrayer ceux qui auraient eu la velléité de leur rendre visite.


II

La famille du malheureux pendu le chercha longtemps, sans découvrir ce qu’il était devenu.

Jean Cheminet se dit un jour : « Bien que mon frère soit riche, n’aurait-il pas eu l’idée de dérober aux voleurs une part de leur fortune ? »

Il attacha deux paniers aux flancs de son cheval, comme il avait l’habitude de le faire quand il allait chercher du bois mort en forêt, et se dirigea vers la demeure des brigands.

Un frisson d’horreur le secoua, de la tête aux pieds, en apercevant les deux morceaux du cadavre de son frère qui se balançaient aux branches des arbres. Il les décrocha, les mit dans ses paniers, qu’il recouvrit de bois mort, et rentra chez lui.

Le lendemain, il se déguisa en bûcheron et alla chez un savetier du bourg, auquel il tint ce langage :

— Veux-tu gagner trois pistoles ?

— Je ne demande pas mieux.

— Voici mes conditions : je vais te bander la vue et t’emmener quelque part, où tu auras le corps d’un homme à recoudre, avant qu’on l’enterre. Acceptes-tu ?

— Je suis prêt à vous suivre.

Le faux bûcheron banda les yeux du savetier, et le conduisit chez lui où il lui montra le cadavre qu’il devait coudre.

L’ouvrier fit consciencieusement son travail, et reçut le salaire promis. Il eut de nouveau la vue bandée, et fut reconduit à son domicile.


III

À quelque temps de là, l’un des voleurs se rendit chez le cordonnier pour faire recoudre des guêtres, et lui demanda s’il était capable de faire ce travail convenablement.

— J’en ai fait un, l’autre jour, plus difficile que cela.

— Quel travail délicat as-tu donc fait ?

— J’ai recousu un mort qui avait été coupé en deux.

— Pourrais-tu me conduire chez la personne qui t’a fait faire cet ouvrage ?

— Non, attendu qu’on m’y a conduit avec un bandeau sur les yeux.

— Est-ce ici même, dans le bourg de Saint-Sulpice ?

— Oui.

— Combien as-tu mis de minutes pour y aller ?

— Dix, tout au plus.

— Voici une pistole que je te donne, et viens avec moi tâcher de trouver cette maison.

Ils parcoururent ensemble le bourg et tout à coup, le savetier s’arrêta en disant :

— Ce doit être ici, car je me souviens qu’il y avait trois marches à monter pour entrer dans la maison.

— C’est bien, répondit le voleur, et il marqua d’une croix rouge la porte aux trois marches qui était, en effet, celle de l’ancien chercheur de bois.

Ce dernier, devenu riche, avait pris à son service une servante extrêmement rusée.

Aussi, dès qu’elle vit la croix rouge sur la porte elle supposa bien que ce signe n’avait pas été fait sans intention, et elle s’empressa de marquer de la même manière les trois autres maisons de la rue.

La nuit suivante, les brigands vinrent pour assaillir la maison à la croix, et furent fort étonnés d’en trouver quatre ayant une croix.

La servante, qui faisait le guet, entendit le chef dire à ses compagnons : « Nous sommes joués, et peut-être attendus. Décampons, je me vengerai d’une autre façon. »


IV

La semaine suivante, un marchand se présenta, le soir, chez Jean Cheminet, pour lui offrir de l’huile. Il en avait un certain nombre de barriques dans une charrette.

La domestique fit entrer ce marchand qui lui dit qu’il était pressé, parce que la nuit venait et qu’il n’avait pas trouvé de gîte pour lui et son attelage.

— Restez ici, répondit la fille, mon maître ne demandera pas mieux que de vous loger. Mettez vos barriques dans la cour, et votre cheval avec le nôtre.

La fenêtre de la chambre qu’occupait la servante donnait justement sur la cour, ce qui lui permit d’observer une chose assez singulière : à part le fût, dans lequel se trouvait l’huile que le voyageur avait vendue, les autres tonneaux avaient tous, à l’orifice, une pierre qui, de temps en temps, bougeait, comme pour permettre à l’air de s’introduire dans les barriques.

La fille descendit dans la cour, frappa contre les tonneaux, pour voir s’ils étaient pleins et, de chacun d’eux, une voix lui dit : « Est-il temps ? »

Elle rentra, fit bouillir de l’huile, et la versa dans les fûts qu’elle eut soin de fermer promptement pour étouffer les cris des malheureux qui, tous, succombèrent à leurs brûlures.

Au milieu de la nuit, le chef se leva, ouvrit sa fenêtre et appela ses amis ; n’entendant aucune réponse, il comprit que son stratagème avait été découvert, et qu’il n’avait qu’à se sauver, ce qu’il fit en jurant encore une fois de se venger.

La servante raconta à son maître ce qu’elle avait surpris et ce qu’elle avait fait. Il la félicita et tous les deux enterrèrent les cadavres des brigands aux pieds des arbres de leur courtil.


V

Plusieurs mois s’écoulèrent, et, lorsque tout semblait oublié, un homme vint demeurer dans une maison qu’il avait louée, près de celle de Jean Cheminet. Il semblait aimable, bon vivant, et fit des avances à son voisin qui, un jour, l’invita à dîner.

Lorsqu’ils furent à table, la servante remarqua les canons d’un pistolet qui sortaient de dessous l’habit de l’invité. Elle l’examina avec attention et reconnut le chef des brigands.

Elle se montra de plus en plus aimable avec l’étranger. À la fin du dîner, elle fit des tours de cartes, et dit qu’elle savait manier un fleuret parce que son père, ancien soldat et vieux garde de la forêt, s’était amusé à lui donner des leçons d’armes. Elle décrocha une épée pendue à la muraille, s’escrima contre le mur. Tout à coup elle se détourna et enfonça son épée dans la poitrine du brigand.

— Malheureuse, qu’as-tu fait ? s’écria son maître.

— Je vous ai délivré de votre plus cruel ennemi. Enlevez-lui son habit, et voyez dans quelle intention il s’était introduit chez vous et avait capté votre confiance.

Jean Cheminet reconnut, en effet, le chef des brigands de la forêt et remercia sa servante de lui avoir encore une fois sauvé la vie.


(Conté par Jean Ruelland, cultivateur à la Ménardière en Guipel, âgé de 70 ans.)

LES DEUX CHIFFONNIERS


Une pauvre veuve avait deux gars qu’elle eut bien de la peine à élever. Quand ils furent en âge de gagner leur vie, elle leur dit : « Mes enfants je vais vous partager les petites éliges[9] que j’ai là, dans un bas, et qui représentent bien des nuits passées à tourner mon rouet. Vous achèterez, avec cet argent, des épingles, des aiguilles, des lacets que vous irez offrir, de ferme en ferme, en échange de vieux chiffons qu’on vous remettra et que vous irez vendre à la ville. »

Ils quittèrent, le cœur gros, leur mère qu’ils aimaient bien, et la cabane où ils étaient nés. Comme en allant ensemble ils se faisaient concurrence, ils résolurent de se séparer, se promettant de se retrouver un jour.

Le plus jeune des deux frères, et le plus intelligent, eut un soir un bois à traverser. Il y pénétra, et bientôt des lumières ayant attiré ses regards il se dirigea de leur côté.

Des voix et des rires s’échappant des fenêtres ouvertes d’une maison, puis le bruit des assiettes et des verres lui apprirent qu’il y avait de nombreux convives à table. S’étant approché doucement et caché derrière un buisson, il put entendre les conversations, et se convaincre promptement qu’il se trouvait à la porte d’un repaire de brigands.

Mais ce qui l’intéressa davantage ce fut d’apprendre que la fille unique du roi était très malade, même en danger de mort et que son père désolé promettait la main de son enfant, à celui qui la guérirait.

— Elle doit mourir, dit l’un d’eux, pour punir le roi d’avoir fait pendre notre camarade Guillaume.

— De quelle maladie est-elle atteinte ? demanda un autre qui semblait une nouvelle recrue de ces malandrins.

— C’est une maladie de langueur dont elle succombera assurément, lui répondit-on, nous l’avons juré. Elle est alitée depuis le jour où notre pauvre compagnon a été pendu devant les fenêtres de la princesse, qui a eu l’audace d’assister à l’exécution, et de rire en voyant le corps du malheureux se balancer au bout de la corde. Le sorcier de l’association a pu, sous un déguisement, pénétrer dans le palais du roi, entrer dans la chambre de la princesse, déclouer une planche du parquet sous son lit et y mettre un crapaud. Tant que l’animal sera là, la malade n’aura pas un instant de repos et succombera fatalement à ses insomnies.

Le petit chiffonnier n’en demanda pas davantage. Il quitta sa cachette, sans faire de bruit, et s’en alla dans la forêt passer le reste de la nuit à dormir au pied d’un arbre.

Lorsque les premiers gazouillis d’oiseaux le réveillèrent, il chercha son chemin et se dirigea vers la capitale du royaume.

Après plusieurs jours de marche, il y arriva et se présenta devant le palais du roi encombré de gens, qui venaient demander des nouvelles de la malade et qui s’en retournaient tristes et désespérés. Malgré la science des médecins appelés des quatre coins du monde, aucun soulagement n’avait pu être apporté à l’état de l’infortunée princesse.

Le chiffonnier demanda à parler au roi. En le voyant si misérablement vêtu, les valets refusèrent de l’écouter ; mais le jeune gars ne se découragea pas, assurant à tous ceux qui voulaient l’entendre, qu’il se chargeait de guérir la princesse, et de lui procurer un bien-être immédiat.

L’intendant du palais, auquel les domestiques racontèrent ce qui se passait dans la rue, crut de son devoir d’en informer le monarque, qui donna aussitôt l’ordre de faire entrer l’étranger.

Celui-ci demanda à être conduit dans la chambre de la malade, ordonna de déranger le lit, examina le plancher et découvrit l’endroit où une planchette avait été déplacée. Il arracha celle-ci, et montra le crapaud qui se trouvait blotti dans un trou. L’affreuse bête fut brûlée dans le foyer de la cuisine.

La princesse s’endormit presque aussitôt, et dès le lendemain se trouva mieux. Quelques jours plus tard, elle put se lever et faire, au bras de son père, le tour des jardins.

Son sauveur, auquel on avait donné des habits superbes, ne lui sembla pas laid du tout et, lorsqu’il fut passablement éduqué, elle l’épousa.

Un jour que le nouveau prince était à la chasse, il rencontra, dans un chemin de village, son frère, toujours chiffonnier, et qui n’était pas beaucoup plus riche que lorsqu’ils s’étaient quittés. Ils se racontèrent leurs aventures, et l’aîné, bien que son frère l’en dissuadât, voulut aller à son tour à la porte des brigands pour surprendre l’un de leurs secrets et faire fortune.

Mal lui en prit car, comme nous l’avons dit, il était beaucoup moins intelligent que son jeune frère et, entendant les voleurs rire à gorge déployée en racontant leurs exploits, il ne put s’empêcher de rire plus haut qu’eux. Ce fut sa perte : ils s’emparèrent de lui, l’enfermèrent dans un cachot d’où il ne sortit que pour devenir l’un des aides de cuisine du repaire des brigands. Ses fonctions consistèrent à tourner la broche et à goûter les sauces, ce dont il s’acquitta très bien, car beaucoup plus tard lorsqu’on parvint à détruire la bande des malfaiteurs qui terrorisaient le pays, il était encore là.


(Conté par Jeanne Renaut, âgée de 24 ans, servante du bourg de Bains.)




LE MONDE FANTASTIQUE


LE DIABLE, LES SORCIERS, LES LUTINS, LES REVENANTS

LE DIABLE CHANGÉ EN FILLE


Si le bon Dieu et les saints venaient autrefois se promener dans nos campagnes bretonnes, le diable ne s’en privait pas lui non plus, ainsi que nous le verrons tout à l’heure.

À une époque où le compagnonnage existait, tous les ouvriers faisaient leur tour de France. Ils étaient fiers, ces artisans, avec leurs grandes cannes enrubannées, parcourant les routes en tous sens, et s’interpellant ainsi lorsqu’ils se rencontraient :

— Tope ! pays, quelle vocation ?

— Charpentier.

— Et toi, pays ?

— Tailleur de pierre.

Selon qu’ils étaient ou n’étaient pas du même corps de métier, ils buvaient à la même gourde, ou bien se disaient en se toisant :

— Passez au large !

Souvent ils se livraient bataille, et ensanglantaient l’herbe du chemin.

Les compagnons, dans leur vieillesse, aimaient à parler de leurs voyages, comme les vieux soldats de leurs batailles.

Nous nous rappelons avoir connu, autrefois, un ancien compagnon corroyeur qui, aux veillées d’hiver, se plaisait à narrer ses aventures et celles de ses camarades, c’est à lui que nous devons le conte du diable changé en fille.



Un matin, deux compagnons charpentiers quittèrent Rennes pour se rendre à Nantes, où ils espéraient trouver de l’ouvrage. Ils arrivèrent à Bain dans l’après-midi. Après avoir pris un repas dans l’auberge de Marg’rite Courtillon, rue de la Rouëre, ils s’en allèrent se reposer sur les bords du bel étang qui fait l’ornement de la petite ville. Comme ils étaient fatigués, ils se couchèrent sous les tilleuls où ils ne tardèrent pas à s’endormir.

Lorsque les deux voyageurs se réveillèrent, les étoiles commençaient à briller au firmament. Ils prirent un bain pour achever de se défatiguer et continuèrent leur route.

Le repos qu’ils avaient pris avait été de trop courte durée, sans doute, car ils marchaient péniblement, leurs pieds buttaient contre les cailloux, et la conversation languissait.

En montant la côte de Pommeniac, l’un des voyageurs dit à son camarade :

— Il nous faudrait une jeunesse bien éveillée pour nous émoustiller un brin.

— Hélas ! répondit l’autre, les jolies filles ne courent pas les chemins à pareille heure.

Celui-ci venait à peine d’achever ces mots qu’ils entendirent piétiner à leurs côtés, et ils aperçurent, sans savoir d’où elle venait, une femme qui leur sembla jeune, et qui leur demanda la permission de faire la route avec eux.

Bien qu’ils fussent de solides gaillards, ils éprouvèrent un sentiment d’effroi, tellement l’apparition de cette inconnue avait été subite, et tellement sa présence dans ce lieu désert leur semblait étrange.

Sous le prétexte qu’ils étaient pressés, ils allongèrent le pas, espérant ainsi se débarrasser de cette femme ; mais ils eurent beau faire, elle marchait tout aussi vite qu’eux.

Lorsqu’ils atteignirent le village de la Bréharais, ils virent de la lumière dans un cabaret, et le moins brave des deux voyageurs déclara qu’il avait soif, et qu’il allait entrer se rafraîchir ; son camarade le suivit, et l’inconnue en fit autant.

Tous les trois pénétrèrent dans l’auberge, et prirent place à une table où on leur servit une bouteille de vin blanc.

L’un des compagnons remarqua, à la lueur de la chandelle, que la voyageuse avait au bout des doigts des griffes qui perçaient ses gants, et des pieds qui ressemblaient plutôt à ceux d’un jeune poulain qu’à ceux d’une femme. Il fit part de sa découverte à son camarade, qui se leva de table comme pour aller allumer sa pipe au foyer ; mais avisant l’aubergiste, il lui fit signe de sortir, et lui raconta la rencontre qu’ils avaient faite, et ce qu’ils venaient de voir.

Le maître de la maison était un ancien militaire qui n’avait pas froid aux yeux, aussi dit-il :

— Soyez tranquille, je me charge de tout ; seulement invitez-moi à boire avec vous.

Lorsque tous les quatre furent à table, l’aubergiste prit son verre et au lieu de le porter à ses lèvres, il en jeta le contenu à la figure de la voyageuse.

Un bruit semblable à une explosion se produisit, la vaisselle de la maison fut brisée, les vitres de la fenêtre volèrent en éclats, mais le diable — car c’était lui — avait disparu.

Les deux ouvriers continuèrent leur voyage, sans pouvoir deviner comment le cabaretier s’y était pris pour les débarrasser de leur compagnon de route.


(Conté par José Martin, ouvrier corroyeur à Bain-de-Bretagne, âgé de 58 ans.)

LE DIABLE ET LE COUTURIER


Pendant le mois d’août la chaleur est accablante, et les mouches, dans les maisons où il y a des étables, sont agaçantes et ne vous laissent pas un instant de repos. Elles bourdonnent sans cesse autour de vous, et vous lardent, non seulement les mains et la figure, mais encore les jambes à travers l’étoffe claire des pantalons.

Aussi un petit couturier, appelé Rudecônes, qui était en journée dans une ferme, souffrait tellement de la méchanceté de ces maudits moucherons, qu’il s’en alla travailler sous un prunier dans le courtil.

Les prunes étaient mûres, et ceux de ces fruits qui tombaient à la portée de la main du tailleur, il les mangeait gloutonnement pour calmer la soif qui le dévorait.

Craignant cependant d’être malade en en mangeant trop, il finit par jurer : « Que le diable m’emporte si j’en mange encore ! »

Au même instant une belle prune lui tomba sur l’épaule, elle était si appétissante qu’elle disparut dans son goulet.

« Cette fois c’est fini, s’écria-t-il, que le diable m’emporte si j’en mange une autre. »

Un fruit, encore plus luisant et plus beau que le précédent, vint choir entre ses jambes, et le tenta tellement qu’il l’envoya rejoindre son camarade.

Soudain, entendant du bruit derrière lui, le tailleur tourna la tête et vit le diable qui s’avançait en lui montrant un sac dans lequel il lui faisait signe d’entrer.

Rudecônes fit semblant de ne pas comprendre, mais Satan le saisit par une oreille, en disant : « Compère, tu m’appartiens, n’as-tu pas juré que le diable m’emporte, si je mange une prune, et tu en as mangé deux. »

Malgré les cris et la résistance du pauvre homme, le diable le fourra dans son sac qu’il chargea sur ses épaules.

En passant à travers une pâture, Satan se rappela qu’il avait affaire à une noce, et déposa son fardeau sous une touffe de genêt, avec l’intention de venir le reprendre.

Un pâtou amena ses bêtes dans le champ, et trouva la pochée. Il donna un coup de pied dedans et entendit un grognement.

— Qui donc est là ? demanda-t-il.

— Je suis le couturier Rudecônes, que le diable a enfermé dans un sac. Délivre-moi, je t’en prie.

— Que me donneras-tu pour cela ?

— Je te coudrai gratis tous tes pouillements, et je te raccommoderai tes hannes tant que je vivrai.

— À cette condition je veux bien. Jure-le.

— Je le jure.

Et le pâtou délia le sac, d’où le couturier sortit plus vite qu’il n’y était entré.

— Si tu veux, reprit le paysan, nous allons jouer un tour au diable ?

— Comment cela ?

— J’ai un bouc, tellement méchant, que mon maître veut s’en défaire. On va, pour le punir, lui faire prendre ta place, et l’envoyer en enfer.

— Bonne idée.

Ils saisirent la bête par les cônes et la mirent dans le sac.

À la brune, Satan revint chercher son prisonnier, jeta le sac sur ses épaules, et s’en alla dans son royaume.

Une fois arrivé en enfer, le bouc fut mis en liberté ; mais comme la terre lui brûlait les pieds, il fit des sauts désordonnés et blessa quatre petits diablotins qui jouaient à la Marelle aux pois.

— Que nous as-tu apporté là ? crièrent les autres diables.

— Mais c’est un tailleur qui, je le vois bien, s’est changé en bouc.

— Mets-le vite dehors, et ne ramène plus de tailleur ici.

Le bouc fut chassé de l’enfer, et c’est à partir de ce moment que les tailleurs, ne pouvant plus aller en enfer, sont quelquefois admis dans le paradis.


(Conté par le père Constant Tual, tailleur à Bain, âgé de 72 ans.)

LES SORCIERS


Le sabbat de sorciers n’existe plus dans nos campagnes ; mais les récits de ces rendez-vous nocturnes n’ont point été oubliés.

Tous les contes sur ce sujet se ressemblent, aussi nous contenterons-nous de citer les suivants.


I

Au temps jadis, les sorciers des environs de Rennes avaient l’habitude de se réunir, pour danser, au carrefour de la Croix-Madame, dans la commune de Bruz. Pour s’y rendre, de n’importe quel endroit où ils se trouvaient, il leur fallait s’enduire le corps de la graisse d’un enfant nouveau-né, immolé à cet effet, et prononcer la formule suivante :


« Par-dessus has,
Par-dessus bois,
Olmont de la cheminée
J’m’en vas ! »


Un soir, les sorciers rencontrèrent sur leur chemin une vieille charrette hors de service, et dans le but de rire un brin, ils eurent l’idée de la graisser de leur onguent et de dire :


« À travers has
À travers bois
J’m’en vas ! »


Aussitôt le véhicule les suivit ; mais au lieu d’aller par-dessus les haies et les buissons, il brisa tout sur son passage. Malgré les obstacles qu’il rencontra, il arriva au carrefour de la Croix-Madame en même temps que les sorciers et se mêla à leur danse.

À chaque instant l’on entendait crier :

« Gare au timonet ! gare au timonet ! »

Ceux, qui ne se rangeaient pas assez vite, étaient frappés et renversés par le timon de la charrette.

Une autre fois une sorcière, se rendant au sabbat, fut épiée par sa servante, qui voulut savoir ce qui lui arriverait en l’imitant. Elle se frotta le corps comme elle avait vu faire, et dit :


« À travès has,
À travès bois,
À travès la cheminée
J’m’en vas ! »


La malheureuse partit en effet ; mais elle arriva dans un état lamentable, les mains et le visage déchirés, le corps meurtri et les vêtements en lambeaux.

Les sorciers, surpris de la voir dans un pareil état, lui demandèrent ce qu’elle avait fait. Elle leur répéta les paroles qu’elle avait prononcées. Tous se mirent à rire en lui expliquant ce qu’elle aurait dû dire. Néanmoins ils l’admirent à danser avec eux.


II

Un petit garçon, passant à la Croix-Madame, s’arrêta pour voir les sorciers danser, et surtout pour écouter leur musique.

— Vous avez ben du jeu, leur dit-il, je voudrais faire comme vous, et surtout avoir votre musique.

— Tiens, lui répondit l’un d’eux, en voici une qui pourra te divertir et même te servir un jour.

Il lui donna son propre violon.

L’enfant alla rejoindre ses camarades, et, du plus loin qu’il les aperçut, il leur cria :

« Arrivez, les gars, que je vous joue un air de violon. »

Il n’eut pas plus tôt promené l’archet sur les cordes de son instrument que tous les moutards se mirent à danser, ce qui fit beaucoup rire le musicien.

Continuant son chemin, il aperçut un nid de pies dans le haut d’un arbre et voulut le dénicher.

Malgré tous ses efforts il n’y pouvait parvenir, lorsque le curé de la paroisse vint à passer par là.

— Que fais-tu là, mon petit gas ? lui demanda-t-il.

— Je voudrais dénicher ce nid de pies, et je vois que j’en suis incapable.

— Ah ! mes pauvres enfants, vous ne savez plus grimper aux arbres à présent. De mon temps nous étions bien plus agiles. Tiens, descends, je vais te le dénicher.

Le prêtre grimpa dans l’arbre et allait arriver à s’emparer du nid, lorsque l’enfant eut l’idée de jouer du violon.

Aussitôt, le curé dégringola plus vite qu’il l’aurait voulu, et tomba dans une broussée d’épines et de ronces, au milieu desquelles il se mit à se trémousser, déchirant sa soutane et se mettant les mains et la figure en sang.

— Petit malheureux, lui cria-t-il, c’est un tour que tu m’as joué, mais tu me le paieras.


III

À quelque temps de là, la mère de l’enfant alla à confesse et le curé lui raconta son aventure.

De retour chez elle, la paysanne gronda son fils et voulut le corriger à coups de bâton ; mais lui, prenant son violon, fit sauter sa mère comme il avait fait sauter M. le curé.

Furieuse de voir que son enfant était sorcier, elle alla quérir les gendarmes pour l’en débarrasser. Lorsque ceux-ci arrivèrent, il réussit à les faire danser comme les autres. Ils voulurent lui prendre son violon sans pouvoir y parvenir.

— Marchez devant moi, dit-il aux gendarmes, je vous suivrai jusqu’à Rennes.

En effet, il les accompagna jusqu’à la porte de la prison où le habitants du quartier sortirent dans la rue pour voir ce garçon que les gendarmes conduisaient au cachot.

Le prisonnier accorda son instrument et mit tout le monde en danse. Malheureusement la plaisanterie dura trop longtemps, la foule se fâcha, se rua sur lui et, finalement, le poussa dans la prison.

Il ne tarda pas à être jugé, et fut condamné à être brûlé vif comme sorcier.

Amené sur la place des Lices, à Rennes, où le bûcher avait été dressé, on lui dit de formuler un dernier désir et qu’on lui accorderait tout ce qu’il demanderait.

— Qu’on me rende, pour un instant mon violon, répondit-il.

On alla le lui chercher, et, aussitôt qu’il l’eut entre les mains, il se mit à jouer, et tous les assistants, y compris le bourreau et ses aides, se mirent à danser.

Profitant du trouble et de l’hilarité générale, il se sauva sans qu’on pût l’arrêter, et jamais plus on ne le revit dans le pays.


IV

Une femme, qui courait le garou, s’en allait la nuit danser avec les sorciers. En partant elle chantait :


« En passant par-dessus has et buissons,
J’m’en vas rejoindre mes compagnons. »


Une nuit que son mari était éveillé, il l’aperçut qui prenait, dans une petite niche cachée dans le fond du lit, un pot renfermant une pommade avec laquelle elle se frotta le corps.

Aussitôt l’opération terminée, elle disparut comme par enchantement, sa voix seulement se fit entendre dans les airs :


« En passant par-dessus has et buissons,
J’m’en vas rejoindre mes compagnons. »


Intrigué, il se leva et examina la pommade. Je ne veux pas aller rejoindre ma femme, pensa-t-il, mais je puis employer cette pommade à graisser ma charrette qui en a grand besoin.

Aussitôt que le véhicule fut graissé, il s’ébranla et bientôt franchit les haies et les buissons. Le paysan courut après, et arrivé dans un carrefour il vit une bande de sorciers, hommes et femmes, complètement nus, qui dansaient autour de sa charrette.

Le bonhomme, indigné d’un tel spectacle, rentra chez lui et se tint sur le seuil de sa porte pour voir revenir sa femme.

Il l’attendit longtemps. Soudain, il vit un chat, qu’il ne connaissait pas, et qui venait de son côté. Prenant un fouet, il le frappa de toutes ses forces, et l’atteignit au nez d’où le sang coula.

Malgré cela, le chat se glissa dans la maison et, lorsque le paysan se retourna, il vit sa femme qui remettait, dans le fond du lit, un pot renfermant une pommade qui, sans doute, lui avait servi pour se métamorphoser en chat.

Son mari lui demanda d’où elle venait. Elle ne répondit pas ; mais il vit qu’elle avait une large éraflure sous le nez. Ce doit être mon coup de fouet, lui dit-il. Elle baissa la tête mais n’articula pas un mot.

À partir de ce jour, la malheureuse cessa d’aller, la nuit, courir le garou, ce qui prouve, une fois de plus, ajouta la bonne femme de Bruz qui nous racontait ce conte, qu’il suffit de faire couler le sang d’une personne pour la guérir de courir la nuit.


(Conté par Fine Daniel, fermière au Houx, commune de Bruz.)

LES DEUX BOSSUS DE PLÉCHÂTEL


Un petit bossu du bourg de Pléchâtel, couturier de son état, avait tellement bu au marché de Bain qu’en s’en allant il s’endormit à l’ombre des hêtres de la lande de Bagaron.

Son chien, qui s’était couché à côté de lui, voyant après quelques heures de repos que son maître ne bougeait pas, s’ennuya d’attendre et, sans doute, pour réveiller l’ivrogne, se mit à lui lécher la figure. Le bossu, en sentant cette langue sur son visage, s’imagina, dans son sommeil, qu’un perruquier lui faisait la barbe et dit : « Ah ! compère, comme ton rasoir coupe bien, il n’a jamais été si doux. » Le chien leva la patte et accomplit l’acte que cet animal a l’habitude de faire en pareille position. Le dormeur ajouta : « Peste ! et à l’eau chaude encore. » Puis il se mit à ronfler comme de plus belle.

De guerre lasse, le chien s’en retourna seul à Pléchâtel.

Jean Ballard, c’était le nom du tailleur, ne se réveilla qu’à minuit. Il se frotta les yeux, se mit sur son séant et aperçut, près de lui, les petits lutins de la lande de Bagaron qui dansaient une ronde sans refrain. Aussi à la fin de chaque couplet se laissaient-ils choir sur le derrière pour remplacer les vers absents.

— Mes amis, leur dit le petit bossu, votre chanson n’est pas drôle, et si vous voulez, je vais vous en apprendre une un peu plus gaie que la vôtre.

Ils acceptèrent avec empressement, et le bossu leur chanta la Noce du cousin Laurent, chanson un peu triviale il est vrai, mais les couturiers de la campagne n’en connaissent pas d’autres :


C’était hier la noce
Du cousin Laurent,

bis.

N’y avait pas grand monde

J’n’étions que cinq cents.
Mais j’dansîmes, j’dansîmes, j’dansîmes,
Mais j’dansîmes tant !


J’avions là, pour table
Un’ berouette adens[10],

bis.

Un quartier d’vach’ naire
Et cor qui puait tant ;
Mais j’dansîmes, j’dansîmes, j’dansîmes,
Mais j’dansîmes tant !


Du cidre besaigre[11],
Ah ! oui, qui s’défend,

bis.

D’la galette moisie,
Du lard jaune en d’dans !
Mais j’dansîmes, j’dansîmes, j’dansîmes,
Mais j’dansîmes tant !


Au dessert des sclézes[12],
O d’gros vers dedans,

bis.

Qui r’muaient de la quoue[13]
Quand on r’muait des dents !
Mais j’dansîmes, j’dansîmes, j’dansîmes,
Mais j’dansîmes tant !


Les lutins, fous de joie, se roulaient par terre, embrassaient le bossu, sautaient autour de lui comme des peillotous, et finalement l’invitèrent à former un souhait, jurant qu’il serait exaucé.

— Ma foi, enlevez ma bosse, répondit le chanteur.

Le médecin de la bande fut aussitôt appelé. Il fit déshabiller le bossu et, en opérateur habile, lui enleva la rotondité sans lui faire endurer la moindre douleur. Cette bosse une fois extraite fut placée sur la fenêtre de la chapelle de Saint-Éloi.

— Garde le secret sur ce qui s’est passé, dirent les lutins au bossu quand celui-ci prit congé d’eux, autrement tu t’en repentirais.

— Ne craignez rien, dit-il, je saurai me taire.

Il était de bonne foi en faisant cette promesse ; mais il comptait sans la bouteille.

Un autre bossu de Pléchâtel, appelé Jelien Blandin, lui demandait souvent comment il avait fait pour se débarrasser de sa bosse ; mais Jean Ballard ne répondait pas, ou disait, en plaisantant, qu’il l’avait oubliée au marché de Bain.

Malheureusement pour lui, un jour qu’il était au cabaret, son camarade lui fit boire piché[14] de cidre sur piché de cidre, micamot[15] sur micamot, petit verre sur petit verre, si bien que Jean Ballard perdit l’esprit, raconta son aventure avec les lutins et chanta même sa chanson.

Jelien Blandin s’empressa d’aller la nuit suivante, au coup de minuit, sur la lande de Bagaron, où il rencontra les petits nains.

V’lez-vous me permettre, leur dit-il, de vous chanter une ronde à double refrain.

— Bien volontiers, mon ami.

Et le bossu entonna :


LA MARCHANDE D’ORANGES


Derrièr’ de chez mon père
Un oranger il ya (bis), brousca ;
Tourna, de la digue dugon duga,
S’en va de la housse touca, brousca !

Qu’est si chargé d’oranges,
Qu’on dit qu’il on romp’ra (bis), brousca ;
etc.


Je pris ma gaule blanche,
Mon panier à mon bras (bis), brousca ;
etc.

Et je m’en fus les vendre
Au marché de Lohia (bis), brousca ;
etc.

Dans le chemin rencontre
Le fils d’un avocat (bis), brousca ;
etc.

Il me demanda : « Belle,
Bell’, que portez-vous là ? » (bis), brousca ;
etc.

— Monsieur, c’sont des oranges,
N’vous en faudrait-y pas ? (bis), brousca ;
etc.

Il en prit trois douzaines
Et quatr’ qu’on lui donna (bis), brousca ;
etc.

— Portez-les dans ma chambre,
Ma mèr’ vous les paiera (bis), brousca ;
etc.

— Quand je fus dans la chambre,
Pas de mèr’ ne trouva (bis), brousca ;
etc.


J’sautis par la fenêtre,
Et bien vit’ me sauva (bis), brousca ;
etc.

Quand je fus sur la route,
Bien fort je m’écria (bis), brousca ;
etc.

J’ai sauvé mes oranges,
Un autr’ les mangera (bis), brousca ;
Tourna, de la digue dugon duga,
S’en va de la housse touca, brousca !
etc.


Émerveillés de la nouvelle chanson, les lutins, pour récompenser le chanteur, lui enlevèrent sa bosse, et la placèrent à côté de la première, sur la fenêtre de la chapelle.

À quelque temps de là, un lundi soir que Jean Ballard, après s’être encore oublié dans les vignes du seigneur, au marché de Bain, traversait la lande pour rentrer chez lui, il fut tout à coup entouré par les petits nains qui, malgré ses cris et ses supplications, lui remirent non seulement sa bosse sur le dos, mais encore lui placèrent sur la poitrine celle de son camarade, de sorte qu’il rentra à Pléchâtel bossu par devant et bossu par derrière.


(Conté par Charles Jollivet, lorsqu’il était employé du télégraphe aérien sur la motte féodale du Coudray, non loin de la lande de Bagaron.)

LE CHEVAL GÉANT


Le père Boursin, charretier, était autrefois au service d’un nommé Hervé qui habitait le village de la Rivière-Bizé, dans la commune de Bruz.

Ce serviteur, un matin de novembre, alla chercher pour les conduire au travail, les trois chevaux de son maître qui avaient passé la nuit dans une pâture. Arrivé à l’échalier du champ, Boursin vit les trois chevaux qui l’attendaient. Il les attacha les uns aux autres par la queue, et monta sur le premier qui avait l’habitude de le porter.

« Je ne croyais pas ce cheval si grand », pensa-t-il en lui-même, car il lui avait fallu grimper sur le haut de la barrière pour pouvoir enfourcher la bête.

La pluie était tombée les jours précédents, et dans le chemin creux qu’ils suivaient pour rentrer au village, les chevaux avaient de l’eau jusqu’au poitrail. Tout à coup, au beau milieu de la mare, le cheval que montait Boursin lui fondit entre les jambes, et le charretier tomba dans l’eau.

Ce fut avec beaucoup de peine que le bonhomme s’arracha du bourbier. Qu’on juge de sa surprise et de sa frayeur, lorsqu’il vit un petit nain assis sur le revers du talus, qui lui dit en ricanant :


« Ah ! ah ! t’es ben là,
Dépatouille-ta ! »


Boursin chercha ses chevaux, et n’en trouva plus que deux qu’il amena à son maître en lui contant son aventure.

Ce dernier alarmé par la perte de son cheval, dit à son domestique : « N’as-tu pas rêvé ? Retournons ensemble dans la pâture voir ce qu’est devenue la bête. »

Ils s’y rendirent et aperçurent le cheval qui paissait tranquillement dans un coin du champ.

Hervé plaisanta son charretier qui lui jura ses grands dieux, qu’il avait monté un cheval géant qui l’avait jeté dans la mare.


(Conté par Fine Daniel,
fermière au village du Houx, dans la commune de Bruz.)

LE COCHON DU PÈRE CHENETTE


Le petit père Chenette, couturier à la journée, qui demeurait au village de la Ferronnais, dans la commune de Pléchâtel, revenait chez lui un soir très tard, lorsqu’il rencontra dans son chemin un cochon qui semblait égaré.

« Tiens, dit Chenette, voici un cochon qui a été perdu. Comme ça se trouve à propos, moi qui n’ai plus de lard dans mon charnier ! Je vas l’emmener, et, si on ne le réclame pas, ma foi, je lui ferai son affaire. »

Il s’avança vers l’animal pour s’en emparer ; mais celui-ci passa la tête entre les jambes de Chenette qui, tout surpris, n’eut que le temps de lui saisir la queue pour ne pas tomber. Le tailleur se trouvait à reculons sur la bête qui l’emporta, dans une course folle, jusqu’au village de la Ferronnais.

Ce singulier pourceau déposa Chenette à sa porte, et s’apprêtait à le suivre dans la maison, lorsqu’il lui ferma la porte au nez. « C’est un faux cochon, se disait-il en lui-même ; s’il entrait chez moi, il me jouerait des tours. »

Le lendemain matin, le couturier trouva l’animal qui l’attendait, et qui comme la veille se mussa entre ses jambes et l’emporta, de la même façon, jusqu’à la porte de la personne chez laquelle il devait aller travailler.

Le soir, il en fut encore de même et ainsi de suite tous les jours.

Le pauvre couturier ne parvenait pas à éviter le cochon, qui lui causait maintenant une peur effroyable.

Il n’en dormait plus la nuit, perdait l’appétit ainsi que son entrain et sa gaîté. Le pauvre homme dépérissait à vue d’œil.

Ce manège dura un mois, puis l’animal disparut complètement.

Chenette, en racontant son histoire à ses pratiques, disait : « C’était ben sûr un chrétien métamorphosé en cochon par le diable. Le temps de la métamorphose expiré, il a dû reprendre sa forme humaine. »


(Conté par Joson Jollivet, de Pléchâtel, âgé de 78 ans.)

LE REVENANT DE CHANTEPIE


Il est une promenade que les habitants de Rennes affectionnent tout particulièrement. Elle consiste à aller par la route de Paris jusqu’à Cesson, pour revenir ensuite par le petit bourg de Chantepie, situé sur la route de la Guerche.

Or, lorsqu’on va de Cesson à Chantepie, on rencontre sur le bord du chemin, à gauche, un peu avant d’arriver au château de Cucé, une mare surmontée d’un lavoir en bois, au trois quarts détruit. Cette flaque d’eau, couverte d’une épaisse couche de lentilles, entourée d’arbres et de buissons, présente un gentil paysage qu’un artiste parisien a su habilement reproduire.

Un jour que j’étais assis au bord de cette mare, regardant les rats d’eau courir dans les joncs, je fus interpellé de la manière suivante, par une vieille femme qui filait sa quenouille en gardant sa vache :

— Vous aussi, vous l’avez vue et entendue, sans doute.

— Qui cela, ma bonne femme ?

— La malheureuse qui, chaque nuit, vient ici laver son drap de lit.

— Non ma foi ; mais je serais heureux de connaître son histoire.

Alors la vieille se fit prier, car les paysans n’aiment pas à causer quand on les interroge. Mais je lui parlai d’elle, je la questionnai sur ses enfants, sur ses chagrins, — nous en avons tous, hélas ! — et je revins sur l’histoire de la mare que je finis enfin par lui faire raconter.

— Elle n’est ni longue ni gaie, me dit-elle, ainsi que vous allez en juger :

« Il y avait dans ma jeunesse, au bourg de Chantepie, une vieille avaricieuse qui faisait tant travailler son pauvre homme et le nourrissait si mal que le malheureux mourut à la peine.

« Quand il fallut l’ensevelir, elle le mit elle-même dans le drap usé, troué et sale sur lequel le défunt avait succombé.

L’enterrement fut vite fait, et la vieille rentra chez elle pour se remettre à filer, ne voulant pas perdre de temps. Son unique passion consistait à économiser sur sa mangeaille et ses hardes, quelques pièces de monnaie qu’elle ramassait dans un bas caché dans la paillasse de son lit.

« Un soir, très tard, qu’elle filait à sa fenêtre, au clair de la lune, pour ne pas brûler sa rousine[16], elle se mit à trembler de tous ses membres en regardant dans le cimetière situé sous sa fenêtre, car vous savez qu’à Chantepie le cimetière entoure l’église, et les maisons entourent le cimetière. Grand Dieu ! ce qu’elle avait sous les yeux était bien propre à l’effrayer : elle vit sortir de terre, à l’endroit où il avait été enterré, son bonhomme enveloppé dans son drap sale et troué et qui se dirigeait vers son ancien gîte.

« Elle n’eut pas la force de bouger, elle était quasiment paralysée. Un bruit de pas se fit entendre sur les marches de l’escalier, la porte s’ouvrit et un squelette s’approcha d’elle, qui se débarrassa de son drap et le lui jeta aux pieds.

« Méchante avaricieuse ! s’écria-t-il, voilà ton drap. Tes journées ne suffiront pas désormais pour le raccommoder, et tes nuits se passeront à le laver dans la mare de Cucé. »

« Cela dit, il s’en retourna dans le cimetière se recoucher dans sa tombe.

« À partir de ce moment, la veuve passa ses journées à boucher les trous du drap qui se déchirait la nuit sous le battoué de la lavandière. Elle mourut un an après, le soir même de l’anniversaire de la visite de son défunt homme ; mais elle revient ici toutes les nuits laver le linceul du mort.

« Les habitants du village de la Ménouriais l’ont entendue bien souvent, et moi aussi, ajouta la vieille en soupirant, et en faisant le signe de la croix. »


(Conté par Marie Bloin, de Chantepie, âgée de 72 ans.)

LE ROUET ENCHANTÉ


I

Il existait au temps jadis une pauvre femme, vieille et infirme, qui habitait une masure délabrée. Cette malheureuse avait la réputation d’être sorcière, et était, à cause de cela, abandonnée de tout le monde. Ceux qui croyaient qu’elle leur avait jeté des sorts ne passaient jamais devant sa porte sans lui dire des injures ou des méchancetés. Les autres la fuyaient.

Des histoires absurdes étaient débitées sur son compte :

Les uns l’avaient vue, le samedi soir, se rendre au sabbat, à cheval sur un balai.

D’autres l’avaient entendue, la nuit, battre son linge au bord du doué[17].

Le père Bouilleau s’était donné une entorse à la jambe, parce qu’il avait refusé d’occuper la sorcière pendant la moisson.

La mère Guenoche avait eu la fièvre parce que la sorcière avait marmotté des paroles incompréhensibles en passant devant sa maison.

L’infortunée bonne femme serait certainement morte de faim et de besoin, si une jeune ouvrière n’avait eu pitié d’elle. Marie n’était cependant pas riche, et n’avait pour vivre, que le produit de son travail de couturière ; mais elle avait bon cœur, et était indignée de la conduite de ses voisins envers la pauvre vieille.

Le propriétaire de la masure habitée par la chouette — comme l’appelaient encore les villageois — ennuyé de loger celle-ci gratis, la mit un jour à la porte.

La malheureuse, étendue comme Job sur son fumier, gémissait de sa misère et priait tous les saints du paradis de lui venir en aide.

Marie, informée de la triste situation de sa protégée, accourut à son secours. Elle la releva, l’aida à marcher, la conduisit dans sa propre demeure.

L’ouvrière offrit son lit à la sorcière, se réservant seulement une mauvaise paillasse qu’elle jeta dans un coin, disant qu’à son âge c’était suffisant et qu’on dormait bien partout.

Non seulement elle logea la vieille, mais elle l’entretint du mieux qu’elle put.

Des mois s’écoulèrent ainsi, et l’état de la bonne femme ne fit qu’empirer. Bientôt l’hiver vint, les dépenses augmentèrent car il fallait du feu, de la lumière, et les ressources de l’ouvrière allaient s’amoindrissant.

Les personnes qui lui donnaient du travail, contrariées de voir qu’elle avait recueilli la mendiante, se vengèrent en l’empêchant de gagner sa vie.

La pauvre enfant fut obligée de vendre, pour deux écus, une petite croix qui lui venait de sa mère et à laquelle elle tenait beaucoup. Cet argent lui servit à acheter des remèdes pour la malade.

Une autre fois elle vendit son linge et ses hardes, parce qu’il n’y avait plus de pain à la maison, et ne conserva qu’une simple petite robe d’indienne, bien insuffisante pour la préserver du froid.

La vieille la remerciait avec effusion et lui répétait sans cesse : « Courage, courage, fille vaillante, un jour viendra où tu auras jupon et corset, ainsi que de la laine pour te faire des chausses[18]. »

Une nuit que Marie ne dormait pas, tourmentée par la crainte de ne plus pouvoir suffire aux besoins de son petit ménage, elle entendit la voix affaiblie de la malade l’appeler près d’elle. Elle courut au chevet de la vieille qui, rassemblant toutes ses forces, lui dit :

« Ma chère enfant, je sens que je vais mourir, mais avant de te quitter je veux te faire une confidence, et te récompenser de l’attachement que tu m’as toujours témoigné. Écoute-moi bien : j’aurais pu être riche si j’avais voulu ; mais j’ai préféré endurer la misère afin de racheter mes vieux péchés.

« Il n’en est pas de même pour toi, ta conscience est pure et tu n’as rien à te faire pardonner.

« Je sais aussi que tu aimes le fils du meunier ton voisin et que tu en es aimée. Seulement le père de ce jeune homme, riche et avare, ne consentira jamais à votre mariage parce que tu ne possèdes rien. Or, je veux te léguer un trésor qui te fera avant peu, sois-en certaine, la plus riche héritière de la contrée. »

Marie se mit à pleurer, croyant que la moribonde avait le délire et ne savait plus ce qu’elle disait.

La malade ne vit pas les larmes de la jeune fille et continua :

« Lorsque je ne serai plus, tu t’en iras dans la grotte du rocher d’Uzel. Là se trouve l’objet qui doit faire ton bonheur.

« Il faudra t’armer de courage, car il y a loin d’ici cette grotte, et l’entrée en est difficile. Tu auras bien des obstacles à vaincre ; mais avec de la persévérance tu parviendras à surmonter toutes les difficultés. »

La voix de la mourante allait s’affaiblissant. Bientôt il ne lui fut plus possible de parler. Sa main chercha celle de Marie pour la porter à ses lèvres. De grosses larmes roulèrent le long de ses joues creuses. Ses yeux déjà ternes et morts s’élevèrent une dernière fois vers le ciel. Elle sembla marmotter une prière, puis son âme s’envola dans un soupir.

La pauvre vieille avait cessé de vivre.

L’ouvrière pleura la bonne femme comme elle avait pleuré sa mère morte depuis longtemps. Elle lui rendit les derniers devoirs, lui ferma les yeux et l’ensevelit elle-même.


II

Au printemps suivant, Marie se souvint des dernières paroles de la morte. Souvent elle y songea, et enfin résolut de se rendre à la grotte d’Uzel, non pour y chercher la fortune qui ne la tentait guère, mais pour se conformer au désir de sa vieille amie.

Ce ne fut pas sans une certaine appréhension qu’elle se décida à entreprendre ce voyage, à aller seule vers cet endroit désert qui était un lieu d’effroi, à plus de sept lieues à la ronde.

On racontait sur cette grotte des récits effrayants. Les paysans ne passaient jamais devant sans se signer et, quand ils le pouvaient, faisaient de long détours pour l’éviter.

Enfin, s’armant de courage, un matin, Marie se mit en route. Il n’y avait point de sentier tracé, elle s’égara plusieurs fois et n’arriva que dans l’après-midi près du rocher d’Uzel.

Son courage fut bien près de l’abandonner en voyant une campagne aride et sauvage, où croissaient des ronces et des épines qui l’empêchaient d’avancer. Les ronces recouvraient la grotte entière qui semblait ainsi vouloir se dérober à tous les regards.

La jeune fille, presque effrayée, alla s’asseoir au pied d’un arbre où, sous les rayons d’un premier soleil d’avril, elle ne tarda pas s’endormir.

Elle vit, en rêve, le vieille femme sur son lit de mort qui lui dit encore :

« Je te lègue un trésor qui m’appartient et qui te fera la plus riche héritière du village. Tu épouseras Louis, ton beau voisin qui t’aime. » Puis la dormeuse se trouva au milieu d’un atelier rempli d’ouvrières. Elle se vit, elle-même, vêtue d’une toilette simple mais presque élégante, distribuant la besogne, indiquant comment s’y prendre pour aller plus vite et mieux faire, recevant les clients, rédigeant les notes, comptant l’argent, etc. L’image de Louis lui apparut également. Il la conduisait à l’église et tous les habitants du hameau les complimentaient et les admiraient.

Au bout de quelques heures elle se réveilla. Se rappelant alors son rêve, elle murmura : « C’est la bonne vieille qui, du haut du ciel, veille sur moi et m’invite à accomplir ses dernières volontés. »

Surmontant ses terreurs, elle se dirigea vers la grotte et, une branche d’arbre à la main, frappa de toutes ses forces, les ronces et les orties pour se frayer un passage.

Elle entra résolument dans une espèce de souterrain. Peu à peu, ses yeux s’habituant à l’obscurité, elle aperçut une autre ouverture conduisant à une seconde pièce éclairée par quelques rayons de soleil qui filtraient à travers les fissures du rocher.

Marie hésitait à entrer, lorsqu’elle s’arrêta, surprise, en entendant un chant, d’une douceur ineffable, qui la rassura complètement et lui donna le courage d’avancer.

D’abord elle ne vit rien. Puis ayant fait le tour de la grotte, elle constata qu’elle était vide. Un vieux rouet seul, oublié dans un coin, paraissait avoir été abandonné à cause, sans doute, de son mauvais état.

L’ouvrière s’en approcha et remarqua qu’il était tout mirodé[19], et qu’il avait dû être, autrefois, un objet de valeur. À sa forme ancienne, elle supposa qu’il avait plus de cent ans d’existence.

Elle fureta dans tous les coins afin de découvrir le chanteur qui l’avait charmée : mais ses recherches furent vaines, et cependant il était impossible de fuir, puisqu’il n’y avait pas d’autre issue.

Marie, découragée, s’apprêtait à retourner sur ses pas, quand elle s’entendit appeler par son nom.

Les paroles semblaient sortir du rouet.

La jeune fille regarda de son mieux et découvrit, juché sur le poignée du rouet, un petit nain si petit, si petit qu’il était à peine visible. Il fit tout à coup tourner la roue de l’instrument avec une adresse étonnante, et se mit à filer de la laine qui, passant par ses doigts agiles, devint plus fine que les fils de la Vierge que l’on voit sur les landes, après les premières gelées d’octobre.

Le nain, tout en travaillant, recommença sa chanson. Voici ce qu’il disait :

« Viens voir mon travail, Marie, et dis-moi si tu es contente.

« Si tu crois qu’on peut mieux faire, je tâcherai de te satisfaire, car je suis ton ouvrier.

« Le rouet et moi nous t’appartenons. Nous travaillerons jour et nuit, jusqu’à ce que tu sois riche, mariée et heureuse. J’en ai pris l’engagement envers la pauvre vieille qui a rendu son âme à Dieu et les lutins ne trahissent jamais leurs promesses. »

La jeune fille émerveillée du travail du nain et de la rapidité avec laquelle les fuseaux se succédaient, lui demanda ce qu’elle devait faire.

— Rien, répondit-il ; me permettre seulement de t’accompagner et d’envoyer le rouet chez toi.

— Je veux bien que tu m’accompagnes, joli chanteur et ouvrier sans égal : mais ce n’est pas toi qui est capable d’emporter le rouet, il est trop lourd pour ta petite taille.

— Rassure-toi ; je peux devenir aussi grand qu’un chêne et aussi fort qu’un lion, quand cela est nécessaire. Je puis encore, — et cela est un de mes plus beaux dons — me rendre invisible aux yeux des gens.

Et sans plus tarder, le nain devenant grand comme un homme, chargea le rouet sur ses épaules et invita la jeune fille à le suivre.

Il la conduisit, par un chemin de lui seul connu, à travers des prairies remplies de fleurs, le long de petits ruisselets gazouillant sur les galets. Les sentiers qu’ils parcouraient étaient tapissés de mousse que Marie foulait de ses pieds, sans se fatiguer et sans s’apercevoir de la longueur du chemin. D’ailleurs, le lutin, qui marchait le premier pour indiquer la route, chantait la chanson suivante que la fillette écoutait avec intérêt :


Mon père a fait faire
Un p’tit bois taillis, (bis)
Tous’ les oiseaux du monde,
Y vont faire leurs nids.
Donn’ ton cœur mignonne,
Ton, ton, ton, petit ton,
Donn’ ton cœur mignonne,
Ton petit cœur joli.

Tous les oiseaux du monde
Y vont faire leurs nids, (bis)
La caill’ la tourterelle,
La jolie perderix.
Donn’ ton cœur, etc.

La caill’, la tourterelle,
La jolie perderix, (bis)
Et le rossignolet,
Qui chante jour et nuit,
Donn’ ton cœur, etc.


Et le rossignolet,
Qui chante jour et nuit, (bis)
Il chante pour les gars
Qui n’ont point d’bonn’z’amies.
Donn’ ton cœur, etc.

Il chante pour les gars
Qui n’ont point d’bonn’z’amies ; (bis)
Il ne chant’ point pour moi,
Car j’en ai un’ jolie !
Donn’ ton cœur, etc.

Il ne chant’ point pour moi
Car j’en ai une jolie !(bis)
Elle est dans la Hollande,
Les Hollandais l’ont pris’.
Donn’ ton cœur, etc.

Elle est dans la Hollande,
Les Hollandais l’ont pris(bis)
Que donnerais-tu gars,
À qui irait la cri[20] ?
Donn’ ton cœur, etc.

Que donnerais-tu gars,
À qui irait la cri ? (bis)

Je donn’rais ben tout Rennes
Paris et Saint-Denis.
Donn’ ton cœur, etc.

Je donn’rais ben tout Rennes,
Paris et Saint-Denis ; (bis)
Et la claire fontaine,
Qui coule jour et nuit.
Donn’ ton cœur, etc.

Et la claire fontaine,
Qui coule jour et nuit, (bis)
Par la force qu’elle a,
Fait moudre trois moulins.
Donn’ ton cœur, etc.

Par la force qu’elle a,
Fait moudre trois moulins, (bis)
Y’en a un qui moud l’orge,
Et l’autr’ le poivre fin,
Donn’ ton cœur, etc.

Y’en a un qui moud l’orge,
Et l’autr’ le poivre fin. (bis)
Le troisième la cannelle ;
Pour un vieux médecin,
Donn’ ton cœur, etc.


Le troisième la cannelle
Pour un vieux médecin, (bis)
Qui la donne à ces filles
Qui n’ont pas le cœur sain.
Donn’ ton cœur mignonne,
Ton, ton, ton, petit ton,
Donn’ ton cœur mignonne,
Je garderai le mien.


III

Lorsque le rouet fut monté et placé dans la chambre de Marie, le lutin lui dit :

« Chère enfant, ce rouet est le trésor promis par ta vieille amie. Tu n’auras qu’à changer la quenouille de laine, et aussitôt elle sera convertie en écheveaux dont tu trouveras facilement le placement.

« Quant à moi, ajouta-t-il, je vais redevenir invisible, néanmoins, je ne te quitterai pas, et je veillerai sans cesse à ton bonheur. »

L’ouvrière eut un véritable chagrin de voir disparaître le bon petit nain ; mais elle comprit qu’il avait sans doute ses raisons pour agir de la sorte et, ne voulant pas être indiscrète, elle se contenta de le remercier de tout ce qu’il voulait bien faire pour elle.

Le rouet ne s’arrêta ni jour ni nuit. La laine n’était pas plus tôt sur la quenouille qu’elle était immédiatement changée en écheveaux que les acheteurs se disputaient. Chaque jour ils en offraient un prix plus élevé.

L’aisance revint promptement dans le ménage de la fillette. Elle racheta la croix de sa mère, du linge, des hardes, des meubles et refit son nid plus chaud qu’il n’était avant l’arrivée de la sorcière.

Ses voisins s’étonnèrent du bien-être de Marie et en cherchèrent la cause.

Les plus curieux imaginèrent un prétexte pour s’introduire chez la jeune fille, et l’un d’eux, plus malin que les autres, découvrit qu’elle avait un rouet qui tournait tout seul.

Le bruit s’en répandit promptement. On crut à un sortilège, et la pauvre enfant fut en butte, à son tour, à la jalousie et à la méchanceté des gens du village.

Les plus osés l’insultèrent, mais furent terriblement punis : ils furent paralysés, les uns de la langue pour avoir dit des injures, les autres du bras pour avoir menacé. Malgré tout ce que put faire Marie près du lutin pour leur rendre la santé, car son bon cœur leur avait pardonné, ils restèrent ainsi un an et un jour.

Cette leçon leur profita. À partir de ce moment, les plus exaspérés se calmèrent et personne n’osa plus rien dire.

Comme l’ouvrière était bonne avec tout le monde, compatissante avec les affligés, généreuse avec les pauvres, on supposa bien qu’elle n’avait pas vendu son âme au diable, et l’on finit, sinon par l’aimer, du moins par l’accueillir convenablement partout.

D’ailleurs avec les années elle était devenue riche et son rêve s’était réalisé. Elle avait créé un atelier important, de nombreuses ouvrières travaillaient autour d’elle. La maison qu’elle occupait lui appartenait, ainsi que plusieurs pièces de terre autour du hameau.

Tous les pères de famille l’enviaient pour leurs fils, et le père du beau meunier lui-même y songeait depuis longtemps.

Or un matin, le vieillard s’en alla demander la main de Marie pour son gars. Il fit valoir sa fortune, les qualités de son fils Louis, et n’eut pas trop de peine à décider la jeune fille à devenir sa bru. Louis était, d’ailleurs, un honnête garçon que Marie aimait de toute son âme.

Les fiançailles eurent lieu et la noce les suivit de près.

Le matin de cet heureux jour, de nombreux invités se réunirent chez la mariée. Les violons partirent en tête et tous les couples défilèrent le uns après les autres. Les filles avaient de tabliers rouges qui faisaient aboyer les chiens sur les portes. Les oies et les canards eux-mêmes cessaient de barboter pour regarder passer la noce.

Les jeunes époux furent très heureux. Ils eurent de nombreux enfants que le petit nain continua d’enrichir, car il ne cessa de tourner son rouet qu’à la mort de Marie qui vécut jusqu’à quatre-vingt-quinze ans.


(Conté par le père Marmel,
facteur rural de Bain à Pléchâtel.)


Table des matières


 p. v


Cycle Mythologique

Les Fées, les Géants, les Magiciens, les Animaux parlants, les Métamorphoses, les Aventures merveilleuses.

Le panier de pêches, p 11. — L’oiseau du roi, p. 22. — Les Fées de la butte aux Guenas, p. 29. — Les trois frères, p. 31. — Cœur de pigeon, p. 52. — La Fée des Houx, p. 65. — La Dame du château aux quatre piliers d’or, p. 76. — Le corps-sans-âme, p. 89. — Le Crapaud qui se marie, p. 97. — Les chevaliers de la belle étoile, p. 109. — La princesse Yvonne, p. 135.


Cycle Chrétien

Dieu, la Vierge, les Anges, les Saints, les Miracles.

La médaille de Sainte-Anne, p. 159. — Notre-Dame des Potiers, p. 169. — Saint-Cloud, p. 172. — Le Rocher d’Uzel, p. 176.


Les Aventures d’une morte, p. 195. — Le Pet de l’âne, p. 204. — Jean l’Hébété, p. 209. — Un voyage au purgatoire, p. 218. — Les trois bossus, p. 223. — Le seigneur de Betton et son vassal, p. 241. — Les trois gars et les trois filles, p. 244. — La marquise de la baguette, p. 251.


Les quarante voleurs, p. 257. — Les deux chiffonniers, p. 268.


Le Monde Fantastique

Le Diable, les Sorciers, les Lutins, les Revenants.

Le Diable changé en fille, p. 277. — Le Diable et le couturier, p. 282. — Les Sorciers, p. 286. — Les deux bossus de Pléchâtel, p. 295. — Le cheval géant, p. 303. — Le cochon du père Chenette, p. 306. — Le revenant de Chantepie, p. 309. — Le rouet enchanté, p. 313.


  1. Grenier.
  2. Queue de loup, sobriquet du pays à cause de sa longue chevelure.
  3. Cette chapelle, nous dit le batelier, se trouvait située à la même place que celle que l’on voit aujourd’hui, et portait le même nom, ce qui n’est pas probable, puisque celle-ci fut édifiée beaucoup plus tard, par un membre de la famille du Bouëxic qui, ayant couru un grand péril en Espagne, avait fait le vœu d’élever, sur ses terres, une chapelle en l’honneur de Notre-Dame du Mont-Serrat.
  4. Noyée.
  5. Le conte de Jean Diot, de Jean l’Innocent, de Jean l’Hébété a été publié bien des fois ; mais les variantes sont tellement nombreuses que nous n’hésitons pas à donner celui-ci.
  6. Chercher.
  7. Julienne.
  8. Ce dialogue, dont nous donnons ci-dessous la traduction sert d’entrée en matière à tout jeune gars qui va faire une demande en mariage :

    — Bonjour, diront-ils.

    — Bonjour, dirai moi ; viens flairer savoir si fille à vous sera femme à moi ?

    — Bien de l’honneur nous faire, diront-ils.

    — L’honneur est devers moi, dirai moi.

  9. Économies.
  10. Brouette tournée à l’envers.
  11. Aigre.
  12. Cerises.
  13. Queue.
  14. Vase en terre.
  15. Café
  16. Chandelle de résine.
  17. Sorte de mare servant de lavoir dans les villages.
  18. Bas, chaussettes.
  19. Sculpté.
  20. Chercher.