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La Guirlande des dunes/Texte entier

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ÉMILE VERHAEREN


TOUTE LA FLANDRE

La guirlandedes dunes
la gudes dunes

1907


EDMOND DEMAN ¤ ÉDITEUR
RUE DE LA MONTAGNE ¤ 86 ¤ BRUXELLES





La Guirlande des dunes


Il a été tiré 35 exemplaires numérotés :
25 sur papier de Hollande Van Gelder
10 sur Japon Impérial


ÉMILE VERHAEREN




La guirlande
La gdes dunes


Un homme tenant un flambeau


BRUXELLES ¤ DEMAN
1907



À Georges EEKHOUD.

Un Saule


À Louise HÉGER.


Ce saule-là, je l’aime comme un homme.

Est-il tordu, troué, souffrant et vieux !
Sont-ils crevés et bossués, les yeux
Que font les nœuds dans son écorce !
Est-il frappé dans sa vigueur et dans sa force !
Est-il misère, est-il ruine,
Avec tous les couteaux du vent, dans sa poitrine,
Et néanmoins, planté au bord
De son fossé d’eau verte et de fleurs d’or,
À travers l’ombre et à travers la mort,
Au fond du sol, mord-il la vie, encor !

Un soir de foudre et de fracas,
Son tronc craqua,
Soudainement, de haut en bas.

Depuis, l’un de ses flancs
Est sec, stérile et blanc ;
Mais l’autre est demeuré gonflé de sève.
Des fleurs, parmi ses crevasses, se lèvent,
Les lichens nains le festonnent d’argent ;
L’arbre est tenace et dur : son feuillage bougeant
Luit au toucher furtif des brises tatillonnes.

L’automne et ses mousses le vermillonnent,
Son front velu, comme un front de taureau,
Bute, contre les chocs de la tempête ;
Et dans les trous profonds de son vieux corps d’athlète,
Se cache un nid de passereaux.

Matin et soir, même la nuit,
À toute heure je suis allé vers lui ;
Il domine les champs qui l’environnent,
Les sablons gris et les pâles marais ;
Mon rêve, avec un tas de rameaux frais
Et jaillissants, l’exalte et le couronne ;

Je l’ai vu maigre et nu, pendant l’hiver,
Poteau de froid, planté sur des routes de neige ;
Je l’ai vu clair et vif, au seuil du printemps vert,
Quand la jeunesse immortelle l’assiège,
Quand des bouquets d’oiseaux fusent vers le soleil ;
Je l’ai vu lourd et harassé, dans la lumière,
Les jours d’été, à l’heure où les grands blés vermeils,
Autour des jardins secs et des closes chaumières,
S’enflent, de loin en loin, comme des torses d’or ;
J’ai admiré sa vie en lutte avec sa mort,
Et je l’entends, ce soir de pluie et de ténèbres,
Crisper ses pieds au sol et bander ses vertèbres
Et défier l’orage — et résister encor.

Si vous voulez savoir où son sort se décide,
C’est tout au loin, là-bas, entre Furne et Coxyde,
Dans un petit chemin de sable clair,
Près des dunes, d’où l’on peut voir dans l’air,
Les batailles perpétuées
Des vents et des nuées
Bondir de l’horion et saccager la mer.

Temps gris


La Mer du Nord n’est elle-même
Qu’aux jours rugueux d’hiver,
Quand ses vagues à l’infini sont blêmes
Et ses sables, jusqu’au printemps, déserts.

Toute sa patience avide et sourde
Travaille alors à son énormité
D’embruns compacts, de vagues lourdes
Et de mornes clartés.

Si, vers midi, les cieux noirs se dérident,
L’instant vite s’enfuit, l’instant vermeil
Où se traîne, sur les grèves torpides,
L’or fatigué des vieux soleils.

Et l’ombre, à coups de lumière éventrée,
Se referme, sitôt que l’horizon hagard
Soulève, avec les blocs de sa marée,
Les flux montants de ses brouillards.

Et la mer, boudeuse et vomissant l’écume,
Recommence sa lutte et ses combats,
Engloutissant, derrière un mur de brumes,
Tant de voiles qu’on ne voit pas.

Un Village


Des murs crépis, de pauvres toits,
Un pont, un chemin de halage
Et le moulin qui fait sa croix
De haut en bas, sur le village.

Les appentis et les maisons
S’échouent, ainsi que choses mortes ;
Le filet dort : et les poissons
Sèchent, pendus au seuil des portes.

Un chien sursaute en longs abois ;
Des cris passent lourds et funèbres ;
Le menuisier coupe son bois,
Presqu’à tâtons, dans les ténèbres.

Tous les métiers à bruit discord
Se sont lassés, l’un après l’autre ;
Derrière un mur, marmonne encor
Un dernier bruit de patenôtres.

Une pauvresse aux longues mains,
Du bout de son bâton, tâtonne
De seuil en seuil, par les chemins ;
Le soir se fait et c’est l’automne.

Et puis viendra l’hiver osseux,
Le maigre hiver expiatoire,
Où les gens sont plus malchanceux
Que les âmes en purgatoire.

L’Hiver dans les Dunes


Voici le pays blanc des dunes
Que les siècles ont ravagé :
Pâles soleils et mornes lunes
Sommets fendus, sablons mangés,
Montagnes mortes, une à une.

Le ciel, la mer et leur ceinture d’ouragans !
O vous, les vents qui accourez du bout des mondes,
Les vents, les vents hurleurs, les vents sifflants,
Portant la grêle dans vos frondes.

Depuis longtemps sont morts, l’été, l’automne ;
Octobre est loin, avec sa brume monotone,
Avec son deuil de pourpre et de silence ;
Et maintenant voici,
Voici l’hiver, l’hiver sauvage et sans merci,
Et les mois noirs qui recommencent.

Les villages souffrent là-bas,
Les toits ployés sous la tempête,
Pauvres, tristes, serrés par tas,
Comme des bêtes ;
D’une mince lueur, le soir se fend ;
La meute entière des nuées
Hurle vers l’ombre — et seule une cloche remuée
Sanglote encor, avec des cris d’enfant.

Et sur la plage où se querellent
Les vents de loin en loin, à l’infini,
Traînent, en bandes parallèles,
Les défilés des sables gris ;
Les oiseaux fuient ; la grève est vide ;
Le navire se fond dans l’étendue humide :
Tous les grands deuils semblent marcher
De lieue en lieue, avec la mer.

Montagnes mortes une à une,
Oh ! comme au loin le vieil hiver du Nord
Quoique mortes, vous tue et vous lacère encor !
Et comme entre vos flancs et vos crêtes de sable
Plongent, partout, ses dents insaisissables !

L’herbe rare et les oyats
Sont arrachés, et l’on dirait des chevelures
Larges et volantes, là-bas ;
La bise est à la fois gel et brûlure ;
On écoute passer d’énormes coups de faux
Tombant, comme des vols, d’en haut,
Et s’enfonçant dans les os de la terre ;
Un ronflement constant de force solitaire
Dont personne, sinon la mer, n’est le témoin,
Toujours plus sourd et lourd épouvante les loins ;
Des pans entiers de sable croulent ;
Des caps et des sommets sont rasés par les houles ;
Des tourbillons creusent des entonnoirs ;
Le soir
Resserre, en un faisceau, ces angoisses funèbres ;
Des cassements se font entendre, on ne sait d’où,
Si longs et si profonds qu’on croit que les ténèbres
Luttent et s entre-mordent, tout à coup.

Et c’est le pays blanc des dunes
Que les siècles ont ravagé ;
Pâles soleils et mornes lunes
Sommets fendus, sablons mangés ;
Montagnes mortes, une à une.


Verhaeren - La Guirlande des dunes, 1907 (page 19 crop).jpg

Un Toit, là-bas


Oh ! la maison perdue, au fond du vieil hiver,
Dans les dunes de Flandre, et les vents de la mer.

Une lampe de cuivre éclaire un coin de chambre ;
Et c’est le soir, et c’est la nuit, et c’est Novembre.

Dès quatre heures, on a fermé les lourds volets ;
Le mur est quadrillé par l’ombre des filets ;

Autour du foyer pauvre et sous le plafond, rôde
L’odeur du goémon, de l’algue et de l’iode.


Le père, après deux jours de lutte avec le flot,
Est revenu du large et repose, là-haut ;

La mère allaite, et la flamme qui diminue
N’éclaire plus la paix de sa poitrine nue.

Et lent, et s’asseyant sur l’escabeau boitant,
Le morne aïeul a pris sa pipe, et l’on n’entend

Dans le logis, où chacun vit à l’étouffée,
Que ce vieillard qui fume à pesantes bouffées.


Mais au dehors,
La meute innombrable des vents
Aboie, autour des seuils et des auvents ;
Ils viennent, d’au delà des vagues effarées,
Dieu sait pour quelle atroce et nocturne curée ;
L’horizon est battu par leur course et leur vol,
Ils saccagent la dune, ils dépècent le sol ;
Leurs dents âpres et volontaires
Ragent et s’acharnent si fort
Qu’elles mordraient, jusqu’au fond de la terre,
Les morts.

Hélas, sous les cieux fous, la pauvre vie humaine
Abritant près des flots, son angoisse et sa peine !

La mère et les enfants, et dans son coin, l’aieul
Bloc du passé, debout encor, mais vivant seul,

Et récitant, à bras lassés, chaque antienne,
Cahin-caha, des besognes quotidiennes.

Hélas ! la pauvre vie au fond du vieil hiver,
Lorsque la dune crie, et hurle avec la mer,

Et que la femme écoute, auprès du feu sans flamme,
On ne sait quoi de triste et de pauvre en son âme,

Et que ses bras fiévreux et affolés de peur
Serrent l’enfant pour le blottir jusqu’en son cœur,

Et qu’elle pleure, et quelle attend, et que la chambre
Est comme un nid tordu dans le poing de Novembre.

Les Tours au bord de la Mer


Veuves debout au long des mers.
Les tours de Lisweghe et de Furnes
Pleurent, aux vents des vieux hivers
Et des automnes taciturnes.

Elles règnent sur le pays,
Depuis quels jours, depuis quels âges,
Depuis quels temps évanouis
Avec les brumes de leurs plages ?

Jadis, on allumait des feux
Sur leur sommet, dans le soir sombre ;
Et le marin fixait ses yeux
Vers ce flambeau tendu par l’ombre.

Quand la guerre battait l’Escaut
De son tumulte militaire,
Les tours semblaient darder, là-haut,
La rage en flamme de la terre.

Quand on tuait de ferme en bouge,
Pêle-mêle, vieux et petits,
Les tours jetaient leurs gestes rouges
En suppliques, vers l’infini.

Depuis,
La guerre,
Au bruit roulant de ses tonnerres,
Crispe, sous d’autres cieux, soit poing ensanglanté ;
Et d’autres blocs et d’autres phares,
Armés de grands yeux d’or et de cristaux bizarres,
Jettent vers d’autres flots, de plus nettes clartés.

Mais vous êtes, quand même
Debout encor, au long des mers,
Debout, dans l’ombre et dans l’hiver,
Sans couronne, sans diadème,
Sans feux épars sur vos fronts lourds ;
Et vous demeurez là, seules au vent nocturne,
Vous, les tours, les tours gigantesques, les tours
De Nieuport, de Lisweghe et de Furnes.

Sur les villes et les hameaux flamands.
Au-dessus des maisons vieilles et basses,
Vous carrez votre masse,
Tragiquement ;
Et ceux qui vont, au soir tombant, le long des grèves,
À voir votre grandeur et votre deuil,
Sentent toujours, comme un afflux d’orgueil
Battre leur rêve :
Et leur cœur chante et leur cœur pleure, et leur cœur bout
D’être jaillis du même sol que vous.


Flandre tenace au cœur ; Flandre des aïeux morts
Avec la terre aimée entre leurs dents ardentes ;
Pays de fruste orgueil ou de rage mordante,
Dès qu’on barre ta vie, ou qu’on touche à ton sort ;

Pays de labours verts autour de blancs villages ;
Pays de poings boudeurs et de fronts redoutés ;
Pays de patiente et sourde volonté ;
Pays de fête rouge ou de pâle silence ;
Clos de tranquillité ou champs de violence,
Tu te dardes dans tes beffrois et dans tes tours,
Comme en un cri géant vers l’inconnu des jours !
Chaque brique, chaque moellon ou chaque pierre,
Renferme un peu de ta douleur héréditaire
Ou de ta joie éparse aux âges de grandeur ;
Tours de longs deuils passés ou beffrois de splendeur,
Vous êtes des témoins dont nul ne se délivre ;
Votre ombre est là, sur mes pensers et sur mes livres,
Sur mes gestes nouant ma vie avec sa mort.
O que mon cœur toujours reste avec vous d’accord !
Qu’il puise en vous l’orgueil et la fermeté haute,
Tours debout près des flots, tours debout près des côtes,
Et que tous ceux qui s’en viennent des pays clairs
Que brûle le soleil, à l’autre bout des mers,
Sachent, rien qu’en longeant nos grèves taciturnes,
Rien qu’en posant le pied sur notre sol glacé,
Quel vieux peuple rugueux vous leur symbolisez
Vous les tours de Nieuport, de Lisiveghe et de Furnes !

Un Coin de Quai


Quand, le vent boude et que la dune pleure,
Les vieux pêcheurs, durant des heures,
S’inquiètent à regarder la mer.

Un jus brun mouille leurs lippes ;
Ils se taisent ; rien ne s’entend que, dans leurs pipes,
Le bref grésillement de leur tabac.

La tempête qu’annonce l’almanach
Où donc est-elle ?
Le flot s’apaise et l’hiver se musèle,
Rien ne gronde du côté de la mer ;

Les plus malins secouent la tête
Et se croisent les bras,
Mais néanmoins, comme les autres, attendent
Cette tempête
Qui ne vient pas.

Ils rebouchent, avec des mains très lentes,
Leur petite pipe vidée ;
Et poursuivent en même temps,
Sans l’interrompre un seul instant,
Toujours leur même idée.

Une barque revient au port,
Tranquille ainsi qu’aux jours tranquilles ;
Un long filet traîne à sa quille,
Tout écaillé de poissons morts.

On débarque : aucune nouvelle
Dites, la tempête, quand viendra-t-elle ?
La pipe aux dents, sans souffler mot,
Le pied à nu sur le sabot,
Les vieux pêcheurs toujours attendent.


Ils adorent ce coin de quai
Où s’installent, d’Octobre en Mai,
Les énormes marchandes,
Avec leur établi de bois
Et leurs harengs et leurs anchois
Et leur brasier aux flammes coites,
Dans une boite.

Ils y crachent à l’unisson,
Ils y regardent l’horizon,
Ils y somnolent, ils y bâillent ;
Et leur vieux dos houleux et lourd,
En s’y frôlant et s’y frottant toujours,
Laisse de sa crasse à la muraille.

Et qu’importe que l’almanach
Prédise un grain qui ne vient pas,
Les vieux pêcheurs trouvent prétexte
En son faux texte,
Pour s’attarder encor longtemps
À regarder la mer et les gestes du vent.

Le Ramasseur d’épaves


L’ombre qui sous la lune
Tombait, longue et pâle, des dunes,
Longeait la grève et dentelait la mer.

De loin en loin, apparaissaient des phares
Qui se mouvaient, jaunes et verts,
Avec des gestes sur la mer.

Le vieux chercheur d’épaves rares
Fouille le sable, avec des yeux d’avare,

Et va ; — son ombre
Autour de son pas lent fait de l’ombre plus sombre.

Ses pieds sont lourds et ses épaules lasses ;
Flot d’ailes blanches qui se déplacent,
Les mouettes fuient dans la nuit ;
Il les regarde, et puis s’éloigne et puis s’entête
À revenir, et puis s’en va et puis s’arrête :
Sa petite pipe de bois
Darde soudain d’entre ses doigts
Un éclat rouge.

Un garde-côte, du haut des dunes
Qui dominent les bouges,
Parfois l’interpelle de loin,
Mais le chercheur d’épaves et de fortune
Ne répond point.

Il marche et marche, avec son vieux bâton de hêtre,
Par les chemins qui font le tour de la mer ;
Il marche et marche encor — et tout son être
Est imbibé d’orage et de grands vents amers.

Il va lassé, mais il va seul ;
Rude et têtu passant du soir,
Il va toujours, toujours, toujours, avec l’espoir,
Depuis combien d’années
Gardé, que les vagues des destinées
Quand même, un jour, en leur linceuil
D’écume et de fureur, étaleront,
Devant les deux yeux fous qui incendient sa tête,
L’or voyageur que les cent mains de la tempête
Jettent à l’inconnu qui marche aux horizons.

Vents de Tempête


Comme des blocs de glaçons clairs,
Les pignons blancs illuminent les dunes :
Minuit frigide et morne lune ;
Le vent est rude et râpe au loin la mer.

Décembre et ses brumes s’accrochent
Aux fronts levés des tours et des dunes, là-bas ;
Continûment monte et descend le branle-bas
De la tempête qui s’approche.

Ô la ruée à l’infini des flots déments !
La mort voyage : on ne voit plus, comme des barres,
Les feux tournants des phares
Couper l’espace, brusquement.

Un poing d’effroi tord les villages ;
Les hauts clochers, dans les lointains,
Envoient l’écho de leurs tocsins
Bondir de plage en plage.

Ô vous l’immensité des eaux,
Ayez pitié des vieux bateaux
Et de leurs flancs meurtris,
Et de leur bois pourri,
Et de leurs mâts : roseaux !

Le Péril


On écoute rouler comme un tonnerre d’eau
Là-bas, au loin, sur la mer grise ;
Et les vagues, ainsi que des blocs d’eau
Monumentaux,
Sur le sable se brisent.

Les yeux menus des petites lumières
Veillent partout dans les chaumières
Et regardent, depuis hier soir,
La mer gronder sous l’envoûtement noir.

Derrière un mur de brume,
Ils sont partis, les pêcheurs roux ;
Ils s’acharnent, mais Dieu sait où,
Parmi des monts de tempête et d’écume.

Avec leur âme, avec leur corps,
Avec leurs yeux brûlés de sel,
Avec leurs doigts mordus de gel,
Ils travaillent contre la mort.

Ils s’appellent et ne s’entendent pas.
L’Ouest, le Nord, toute la mer fait rage ;
Le mât
Crie et tremble de haut en bas,
Comme une bête en un naufrage.

Le bateau meurt et se disjoint,
Et se creuse une fosse en la vague profonde ;
Et les phares lointains apparaissent plus loin
Que s’ils régnaient au bout du monde.

Et néanmoins les petites lumières
Veillent toujours dans les chaumières ;
Et parsèment les enclos noirs,
Comme les miettes du pain d’espoir.

Et les femmes, sous leurs manteaux funèbres,
Le poing crispé contre la bouche,
Sont là toujours, muettes et farouches,
À regarder vers les ténèbres.

Un Vieux


À vous, les flots innombrables des mers,
Planes comme des dos ou droits comme des torses,
À l’embellie, à la tempête et ses éclairs,
Il a donné cinquante ans de sa force.

Son corps est aujourd’hui branlant et vieux :
C’est avec peine
Que ses doigts raides et goutteux
Amènent,
De sa poche à sa pipe, un peu de clair tabac.

Au bout des dunes,
Il habite, là-bas :
Et la pluie et le vent et la brume et la lune,
À sa fenêtre aux carreaux gris,
Viennent le voir
À l’aube, au soir,
En vieux amis.

Ceux qui passent par les sablons incultes,
Non loin de son chemin,
Font un détour et le consultent
Sur le temps qu’il fit hier, ou qu’il fera demain ;
Et les deux mots qu’il leur énonce,
En brève et banale réponse,
Sont rapportés et commentés
De barque en barque, au long des plages
D’où partent les pêcheurs vers les hasards sauvages.

Ceux dont il parle et vit sont dès longtemps les morts ;
Il exhume, du fond de sa mémoire,
De si vieilles histoires,
Qu’il entoure leur sort
Des étranges, mais vivaces, guirlandes
De la légende.

Il perdure seul en un coin,
— Ses fils et ses filles sont mariés au loin —
Il perdure, comptant et recomptant son âge ;
Et son corps va, le dos ployé,
De la cave au grenier, de l’armoire au foyer,
Vaquant aux menus soins de son humble ménage.

Ô le vieux chapelet des jours aux jours liés !
Et les portraits fanés et les bouquets sous verre,
Et le petit bateau sur la pauvre étagère,
Et la bobèche rouge au col du chandelier,
Et la chandelle, et la graisse qui en découle,
Et la chatte, sur l’escabeau, roulée en boule,
Et le Christ et sa croix, et le rameau bénit,
Tandis que la maison entière est pénétrée
De l’odeur des lapins qu’il élève, à l’entrée
De son fournil.

Le petit tablier de son jardin trop maigre
Cache, en ses plis, quelques raves et quelques choux ;
Il protège leur vie, avec des plants de houx,
Contre les mille dents du sable et du vent aigre ;

Et deux fois l’an — soit Novembre, soit Février —
Il trie, avec grand soin, les nouvelles semences ;
Et le jour qu’il confie à la terre sa chance,
Est marqué d’un trait bleu sur son calendrier.

Ainsi vit-il sous les cieux tristes,
Au temps d’automne, au temps d’hiver,
Sans que rien ne le trouble, ou que nul ne l’assiste,
Insoucieux, dirait-on, même de la mer.

Mais dès que le printemps s’exalte au fond des nues,
Un dimanche, l’après-midi,
Avec sa vieille pipe entre ses doigts raidis,
Lentement il s’en vient, par les sentes connues,
Sur la grève s’asseoir.
Ses pas semblent pesants et ses mains semblent lasses,
Il ne fait aucun geste aux autres vieux qui passent,
Et rien de ce qu’il voit ne paraît l’émouvoir,
Mais ses deux yeux, ses yeux, rouges comme la rouille,
Restent obstinément fixés, jusques au soir,
Sur l’horizon qu’ils fouillent.


Et c’est comme à regret qu’il regagne son toit ;
Le jour de plus en plus autour de lui décroît :
Les dunes les plus hautes
Dressent seules, au long des côtes,
Leurs fronts baignés de feux vermeils.
Alors,
Avant de s’isoler pendant un an encor,
Loin des grands flots vivants,
Ses pas lents et distraits s’égarent
Mais son rêve le suit, de chemin en chemin,
Puisque, sans le savoir et tout-à-coup, sa main
Fait le geste de maintenir la barre
À contre-vent.

Les Villages de la Côte


Soleil, quand tu descends étendre
Sur terre, après l’hiver,
Tes tabliers de lumière qui bouge,
Tu ravives, en Flandre,
Tout au long de la mer,
Les plus beaux pignons blancs et les plus beaux toits rouges.


Un ciel aux nuages mouvants
Promène au-dessus d’eux son aventure ;
Ils reposent dans la verdure
Fraîche de pluie et sonore de vent ;

Ils se tassent là-bas où vont les attelages,
Où les sommets des hauts clochers
Hissent leurs coqs empanachés
Qui sont l’orgueil des vieux villages.


Les toits rouges sont les ailes des logis blancs
Ils recouvrent le travail lent
Et les soucis des simples gens ;
La paix lumineuse et fleurie
Règne autour d’eux sur les prairies ;
Des vols de pigeons clairs battent le ciel,
Des ruches d’abeilles font leur miel
Et les troupeaux vaguent parmi les herbes,
Le corps revêtu d’ombre et de clarté superbes.

 
Dès le malin,
Les toits rouges aux tuiles allumées
Se couronnent de futile fumée ;
Midi les éblouit de feux dans le lointain,
Même le soir, lorsque les dunes
Se rendorment l’autre après l’une,
Avec leurs ombres, à leurs pieds,
Ils rayonnent encor dans l’air pacifié,

Jusqu’au moment où les flammes vermeilles
Des vacillants et pauvres lumignons,
Au long du mur, où sèchent les oignons,
S’éveillent.

Au Cimetière


Avec en main de la lumière
Qui balançait son pas,
Le fossoyeur du village, là-bas,
Le soir, gagnait le cimetière,
Où longuement, de haut en bas,
Pendait un Christ en croix.

Vers les défunts saignait la croix,
Vers les défunts saignait l’effroi,
Vers les défunts saignaient les mains
Du Christ immense et surhumain.

Depuis quels temps, on ne sait pas,
Le fossoyeur maussade et las,
Avec, en main, sa petite lumière,
Gagnait ainsi le cimetière.

On le voyait poser contre la croix,
Sa pauvre et maigre échelle en bois,
Puis y monter, puis en descendre ;
Et dans le soir blafard et faux
Soudain, là-haut,
S’allumait un flambeau.

La flamme était placée,
Près des côtes violacées,
Par où le sang divin abondamment sortait
Et chaque soir, le vent se lamentait
Autour de cette flamme inépuisée
Que l’homme à Dieu, obstinément, tendait.

Vers les défunts saignait la croix,
Vers les défunts saignait l’effroi,
Vers les défunts saignaient les mains
Du Christ immense et surhumain.

Ceux qui, le corps rompu, s’en revenaient
Des lointains effrénés de la mer,
Ceux qui, filets au dos, s’acheminaient
Vers la pêche nocturne et le hasard pervers
Voyaient, aux heures crépusculaires,
Jusques au seuil de leur chaumière,
Grandir le Christ et sa lumière.

Vers les défunts saignait la croix,
Vers les défunts saignait l’effroi,
Vers les défunts saignaient les mains
Du Christ immense et surhumain.

Ceux qui veillaient, à la lueur de leur chandelle,
L’enfant que secouait une toux éternelle,
Ceux qui pleuraient, avec de lourds sanglots,
Le fils perdu là-bas, quelque part, sous les flots,
Apercevaient, dans le champ clair de leur fenêtre,
Soudain, le Christ et sa terreur leur apparaître.

Vers les défunts saignait la croix,
Vers les défunts saignait l’effroi,
Vers les défunts saignaient les mains
Du Christ immense et surhumain

Et telle était la peur dont le village
Tremblait, devant ce maigre Christ sauvage,
Qu’aux jours de kermesse et de fête,
On lui voilait, avec effroi, la tête,
Pour qu’il ne vît jamais la joie ardente et rouge,
Couples noués, bondir de bouge en bouge.

Printemps


Le soleil règne et les molles nuées
Montent en troupeaux blancs
Du côté du Levant ;
Les herbes remuées
Au vent
Luisent, comme des ailes.

L’air est si pur et la clarté si belle
Et l’âpre hiver est si dûment parti
Que les bêtes et que les hôtes
Des maisons basses de la côte
En ont fini
D’avoir la peur de l’infini.

Même, bien qu’ils grognent toujours,
Les vieux les plus mornes espèrent.
Ils sont passés, les mauvais jours
Que rythme, à sons de cloche ou de tambour,
Autour du monde, la misère.
Ils sont passés, les temps
Quand il fallait vendre ses nippes
Et qu’il manquait le peu d’argent
Dont ont besoin les pauvres gens
Pour boire un coup et pour bourrer leur pipe.

Mais aujourd’hui, la dune est claire et l’herbe y croît ;
Les humbles fleurs poussent par kyrielles ;
Le ciel est traversé de zig-zags d’hirondelles
Et, dans les clos qui verdissent, les toits
Rouges brillent, de la gouttière au faîte,
Lavés et balayés qu’ils sont depuis cinq mois,
Par les eaux de la pluie et le vent des tempêtes.

Les fenêtres à carreaux verts
Sourient au jour qui les colore.
La poule couve et les œufs vont éclore.
Le chien bourru dort, à travers

Le sentier chaud de lumière dorée,
Les feuillages bougeants
Des bouleaux nains à l’écorce nacrée
Tremblent, comme un essaim de papillons d’argent.

Et les mères font la lessive
Sous un auvent, gaîment ;
Et le linge placide et blanc
Sèche, au soleil, sur l’herbe vive ;
Et fillettes et gamins, par tas,
Avec un pain trop grand pour leurs deux bras,
Reviennent du village et de l’école.
Là-bas s’entend un bruit de carriole :
C’est le docteur qui rentre à l’Angélus sonné.
Midi tiédit le sol de ses rais inlassables
Et la petite sœur qui tient le dernier né
Sous sa garde, l’assied
Pour la première fois, le cul nu dans le sable.

Les Pêcheurs à cheval


Vagues d’argent et beau soir clair.
Le flot sur les grèves se vide,
Les cinq pêcheurs équestres de Coxyde
Pèchent, nonchalamment, sur le bord de la mer.

Dans les lueurs et dans les moires
Des vagues pâles, passent.
Allant, venant,
Leurs silhouettes noires ;
Les chevaux vieux, les chevaux las,
Parfois lèvent la tête et regardent là-bas
L’espace.

Les mailles traînent
Lentes et pesantes ; dans le remous
Les bêtes vont, les rênes
Tombantes, sur leur cou
Et monotones ;
Le corps houleux, au rythme de leur dos,
Leur cavalier, les yeux mi-clos,
Siffle ou chantonne.

Une heure passe, une heure ou deux ;
On est heureux ou malchanceux,
Le poisson vient ou bien se cache ;
On travaille par les temps chauds, par les temps froids,
Toujours ; et néanmoins on retourne chez soi,
— Oh que de fois ! —
Les paniers creux, sonnants et lâches.

Ainsi peinent les pêcheurs vieux,
Contents de rien, heureux de peu,
Usant dans le malheur ou dans la chance,
Dans la contrainte et dans l’effort,
Les sabots creux de l’existence
Qui se brisent un jour et réveillent la mort.

Pourtant, tels soirs d’été, quand, aux levers de lune,
Sur leurs chevaux pesants, ils remontent les dunes
Et apparaissent, au loin, sur les crêtes, à contre ciel,
Chargés de filets et de toiles,
On croirait voir de grands insectes irréels,
Qui reviennent de l’infini,
Après besogne faite et butin pris,
Dans les étoiles.

Amours


En ces premiers beaux soirs de Mai,
Ceux qui viennent, parmi les dunes claires,
S’aimer,
Ne songent guère
Qu’à leur amour, pareil au lierre
Le long des murs et des pignons, là-bas.
Ils vont si lentement que leur corps semble las ;
Mais les chardons, mais les mousses, mais les oyats,
Mais tous les menus grains et de sable et de cendre,
Mais la plus humble sente où se suivent leurs pas
À voir leur couple lourd passer
Et s’enlacer
Ne songent qu’à la terre immortelle de Flandre,

Tandis qu’au loin, le haut clocher,
Avec son vieux cadran aux aiguilles hagardes,
Par dessus les maisons et leurs faîtes, regarde.

Fille, et toi, gars d’un village près de la mer,
Aimez-vous fermement, dans la paix vespérale :
L’heure est propice, et seul le vent entend le râle
Que l’ivresse d’aimer arrache à votre chair.
Vous concentrez en vos deux cœurs, la vie
Qui s’est, depuis quels jours, depuis quels temps,
Obstinément, nourrie et assouvie
Aux lisières du sol flamand ;
La dune rude et sa large lumière,
Les champs bordés de buissons roux,
Les petits clos et les pauvres chaumières
S’aiment en vous ;
Ils vous ont faits ce que vous êtes :
Toi, gars rugueux, taciturne et brutal,
Toi, fille saine, éclatante et replète,
Comme un bouquet du clos natal ;
Ils connaissent mieux que vous-mêmes
Les mots jaillis de vos sens affolés :
C’est eux jadis qui les ont révélés
À ceux qui s’aiment,

Depuis qu’en Flandre on a parlé.
Vous vous aimez comme s’aimaient naguère
Ceux d’autrefois qui sont au cimetière,
Vous vous aimez, selon votre âge et votre sort,
Comme vos aïeux bruns aimaient leurs femmes blondes,
Et comme, un jour, s’adoreront encor
Ceux qui seront sortis de vos amours fécondes,
Quand vous serez les morts.

Fille et toi, gars des blancs villages,
Près des dunes, au sable amer,
À l’heure où le soleil vespéral mord les plages,
Marchez à contre vent, dans le soir, vers la mer.
L’existence vous sera dure et violente,
Pour toi, femme, tes fils, pour toi, l’homme, tes flots,
Mais vous avez une âme obstinée et vaillante
Qui sait cacher ses pleurs et tuer ses sanglots.
Vous peinerez, au long des mois et des années,
Dans votre humble logis encombré de filets,
Au bruit d’une marmaille ardente et mutinée
Et votre seul désir et votre seul souhait
Seront que l’âpre et maigre et vorace détresse
Ne morde point votre bonheur jusques au sang :
Ô ce voisin féroce et sournois — l’Océan !

Ô la pêche perdue, et la mort qui se dresse,
Et la vague qui s’enfle, et le ciel qui se tord
Sous les astres cruels des équinoxes d’or !
Vous subirez front buté contre la vie,
Ses longs et lourds assauts de rage inassouvie,
Vous serez des héros et ne le saurez pas ;
Mais la Flandre qui veut que demeure tenace
Sa race,
Surveille et vous admire et vous suit pas à pas ;
Et c’est pourquoi votre clocher, là-bas,
À cette heure où vous passer
Jeunes, ardents et enlacés,
Avec son vieux cadran aux aiguilles hagardes.
Par dessus les maisons du village, regarde.

Les Maisons des Dunes


Les petites maisons, dans les dunes flamandes,
Tournent toutes le dos à la mer grande ;
Avec leur toit de chaume et leur auvent de tuiles
Et leurs rideaux propres et blancs
Et leur fenêtre aux joints branlants,
Elles ont l’air de gens tranquilles.

Leurs vieux meubles peints et repeints,
En jaune, en bleu, en vert, en rouge,
Sont l’armoire d’où sort le pain,
Les bancs scellés au mur,
La table et le lit dur
Et puis l’horloge, où le temps bouge.

Ainsi vivent-elles très pauvrement,
Toutes coites, comme encavées
Dans un grand pli de sol, contre le vent dément
Mais des enfants nombreux sont leur couvée.

L’homme peine sur la mer grande avec ses fils,
La sœur aînée a soin de la marmaille
Et la femme est nourrice, et le grand-père assis
Près de la porte, travaille
Aux filets noirs, jusques au soir,
Comme on faisait jadis.

Ainsi vivent-elles, les petites maisons,
Sous la crainte des horizons,
Pauvres chaumes, minces guérites,
Pour ceux qu’elles abritent ;
Ainsi vivent-elles, humbles et blanches,
Avec de maigres fleurs dans leur enclos,
Avec leur porc en sa cage de planches,
Avec leur âne âpre, têtu, falot,
Qui broute au loin, dans la dune vermeille,
Et redit non et non, toujours,
En secouant, au long du jour,
Les deux oreilles.

Femmes des Dunes


Les femmes blondes de la Flandre
Je les regarde en ce moment,
Le tablier claquant au vent,
Sur leurs dunes couleur de cendre.


Mains robustes et poignets lourds,
Jambes fermes et fortes croupes,
Cheveux pâles, couleur d’étoupe,
Ventres féconds sous les labours
Des marins clairs venant du large,
Dos équarris, levant des charges
Formidables de poissons frais,

Bonnets légers, jupons épais,
Fronts étrécis, larges visages,
Muscles nourris par les grands vents sauvages,
Corps violents dont la santé ne bouge,
Vous me hantez et m’exaltez
Avec vos chairs âpres et rouges,
Telle la toile
Dont vos hommes font en chantant,
Les soirs d’hiver et d’orage battant,
Leurs voiles.

Midi


Et midi luit comme un glaive :
La mer lasse ne peigne plus
Ses flots bouffants et chevelus
Au long des grèves.

Le silence est total et la torpeur
Est si vide qu’elle fait peur.
En vain s’étend le ciel sur le temps et l’espace,
Aucun nuage, aucun oiseau ne passe.

Le soleil chauffe à blanc,
Et seul un peu de sable lent
Sans qu’aucun vent le ride,
Se détache, très doucement,
Du flanc de la dune torride.

Les Gars de la Mer


Ceux qui sont beaux parmi les gars de Flandre
Ont le visage rude et les cheveux ardents,
La bouche forte et l’étau blanc des dents
Construit pour mordre et pour largement prendre.

Au mouvement de leurs longs pas,
Le roulis de la mer se marque ;
Ils sont balourds comme leurs barques
Et tenaces comme leurs mâts.

Leurs fronts ? L’idée avec lenteur y bouge :
Ils se taisent des heures et des jours ;
Ils sont calmes et lents dans leurs amours,
Autant qu’ils sont brutaux dans leurs ruts rouges.

À la fois mornes et puissants.
Se méfient-ils ? — Sont-ils timides ?
Mais qu’en leur âme ils se décident,
Leur dévoûment va jusqu’au sang.

Race taciturne, race profonde,
Race des Nords rugueux, race d’hiver,
Avec des colères comme la mer
Et des entêtements de roc, sous l’onde.

Leurs bras n’ont peur de se charger
Des vieux devoirs qu’on leur enseigne ;
Ils croient à mesure qu’ils craignent
Et que leur vie est le danger.

Pourtant, les jours de Kermesse gourmande,
Ils déchaînent si largement l’instinct
Que leurs désirs rageurs semblent des chiens
Qui déchirent ensemble un bloc de viande.

Les Fenêtres et les Bateaux


Le port de Blankenberghe et le bassin d’Ostende,
Le soir, servent de nids de pierre aux lourds bateaux ;
Ils y replient leur aile, ainsi que des oiseaux,
Se blottissent l’un près de l’autre et puis attendent.

Et la nuit amicale, avec sa lune d’or
Descend : les cordages entrecroisés et sombres
Tressent au-dessus d’eux un mouvant filet d’ombres,
Qui semble emprisonner leur vol et leur essor.


Les fenêtres des quais doucement les regardent ;
Elles disent : Voici l’asile et le nid clair.
À quoi bon s’en aller, sous la nue et l’éclair,
Lutter, avec les vents et les vagues hagardes ?

Les flots âpres et fous roulent là-bas, au loin,
Voyez : voici le câble et l’ancre ; ils vous protègent ;
Et la petite vierge, en sa robe de neige,
Jette les yeux sur vous, de sa niche du coin.

Goûtez le reposant et lumineux silence :
Au-dessus de vos mâts, tous les astres du ciel
Vous présagent le calme et doux bonheur réel,
Sans surprises, sans angoisses, sans violences.

On étendra vos grand’voiles en pavillons
Sur la joie et l’orgueil des francs buveurs de bière
Et vous les entendrez entrechoquer leurs verres
Quand la kermesse ameute et bat les carillons.

Vos rames deviendront les hampes solennelles
Où la fête pendra ses éclatants drapeaux ;
Elles verront passer des gens monumentaux
Avec de l’or, sur leurs poitrines fraternelles.

Et vous, vous dormirez sans crainte au long des quais,
Longtemps, toujours, dans le berceau des eaux serviles,
Avec, autour de vous, les lumières des villes
Et le cadran des tours sur vos sommeils braqué.

Mais aucun des bateaux n’écouta les fenêtres.
Et dès que l’aube eut coloré le jour léger
On les vit tous se réveiller pour le danger
Et, les voiles au vent, sur la mer apparaître.

L’Été dans les Dunes


C’est à mi-côte :
La fleur de Pentecôte,
Après la fleur de Pâque y pousse
Parmi les mousses.

C’est à mi-côte, au flanc des dunes ;
La hune
Des bateaux blancs s’érige au loin, là-bas ;
Le ciel est bleu et l’horizon lilas,
Le village repose : et, sur les ailes
Du vieux moulin paralysé,
On écoute jaser,
À menu bec, les hirondelles.

Dans les sables, où se creusent mes pas,
Tout près de moi, je vois les sectes
Tatillonnes de mille insectes
Aller, venir, tourner,
Miner le sol et s’acharner.

On s’aide ou l’on se bat :
Un intervalle
Entre deux plants de jacobées,
Est un pays où l’on s’installe :
Des pucerons, des scarabées
S’y disputent et s’y piétinent ;
Mince est la touffe d’églantines,
Où brille, au bord d’une venelle,
Le dos jaspé des coccinelles.

Ô ce silence entier des dunes, à midi !

Au bord de leurs terriers, les petits lapins prestes,
Sur les mousses du sol chauffé font leurs siestes,
Le flot s’étire au loin, le vent semble engourdi
Mille dents de soleil mordent le sol sans ride,
Rien n’apparaît ; seul un nuage épais et blanc
Se tasse en boule à l’horizon brûlant,
Entre deux monts d’oyats et de sable torride.

Soudain, farouche et haletant
Un battement d’ailes s’entend
Là-haut.
Ce sont les clairs et mantelés vanneaux
Qui s’exaltent, avec des cris,
Au-dessus de leurs nids
Dissimulés à peine,
À fleur du sol, parmi la mousse et les troènes.

Et voici d’autres cris et voici d’autres ailes
Qui s’élèvent et retombent continuelles,
Avec leur ombre ouverte ou refermée,
Sur la grève aplanie et les vagues calmées.
Et les courlis cendrés et les noirs cormorans,
Et la mer d’or qui les reflète ;
Et puis au loin, le vol en fête
Des pailles-en-queue et des mouettes
Qui s’effeuille, ainsi qu’un bouquet blanc,
Dans l’air étincelant.

Et les vagues qui continuent autour du monde,
Immensément et sans repos,
Sous la clarté miroitante et profonde,
Le rythme ailé de ces oiseaux.

Ceux des Fermes


Rien ne trouble l’agencement
Fixe et durci de leurs idées ;
Leur vie est largement scandée
Au pas du sort :
Mariage, naissance, mort.
Leur force à eux c’est l’habitude,
Debout, au long des temps, au long des jours.
Et faite, avec le bons sens rude
Et lourd
Des séculaires multitudes.

Dans une panne au fond des dunes
Que le lissier compact tient à l’abri du vent,
S’étend
Leur terre ocreuse et brune :
Un seigle nul, quelques maigres herbages,
Une rose parfois, des fruits qui n’ont point d’âge
Peuplent ce champ, comme à regret ;
Mais si pauvre que soit leur clos ou leur guéret,
Ils labourent et travaillent quand même ;
Et les enfants qu’autour de leur amour ils sèment
Travailleront comme eux, dès qu’ils en auront l’âge,
À augmenter, chaque an,
Péniblement,
Le mince et vain et torpide héritage.

Pourtant voyant la mer, toujours, là, devant eux,
La mer où bondissaient les barques des aieux
Dans la tempête et la houle rebelles,
Parfois l’un d’eux, l’aîné des gars,
Sans dire un mot, marche vers elle
Et part.
Ô sa fuite très loin vers les hasards !

Chacun en parle et les parents se taisent
L’un dit « il est parti du côté de la mort »
D’autres le voient, sous de grands cieux de braise
Mener sa vie au cœur des Amériques d’or,
Où l’orge et le froment croissent plus drus que l’herbe
Où ne montent du sol que des moissons superbes
Où l’on fauche le blé, par larges pans vermeils
Comme si l’on abattait des carrés de soleil.

Tous le blâment et tous en rêvent
Le soir, à la morte eau, le long des grèves.

Dites, reviendra-t-il celui qui s’en alla
Louer ses bras,
Au loin, on ne sait où, sous une étoile élue ?

Un jour, on a reçu des lettres de là-bas.
On les commente et chaque phrase est lue
Et puis relue
À la lampe, quand pétillent les feux.
Et l’exemple séduit et tous sentent en eux
Bondir soudain l’esprit des plus lointains aïeux.

Et voici que déjà le frère en écoutant le frère,
De l’autre bout des mers et de la terre,
Crier vers lui,
A quitté, tout à coup, sans rien dire, la nuit,
Pour s’en aller aussi chercher fortune,
Le pauvre champ volé, an par an, jour par jour,
— Hélas avec quelle force et quel amour —
Au sable avare et violent des dunes.

Les Bouges


C’est un hameau sale et baroque
Tout est branlant : muraille et seuil
Chaque carreau y semble un œil
Malade ou mort sous une loque.


Dix ménages, un citerneau ;
Un chien barbet, deux dindes bleues,
Et trois gorets tordant leurs queues
Minuscules, en bigorneau.


Larmes et cris : c’est la marmaille
Qui s’y dispute, obstinément ;
Un vieux marin, pâle et dément
Y fait des gestes de bataille.

Des fillettes hâves s’en vont
En maraude, par la contrée,
Et rapportent, à la vesprée,
Leurs vols cachés sous leur jupon.

Pleurs, misères, jurons, bamboches !
Les mégères y font la loi
Et l’ivrogne rentre chez soi
Sous l’averse de leurs taloches.

La vie y lutte avec la mort
Sans qu’on sache ce qu’on en pense ;
Une commune malfaisance
Unit les cœurs contre le sort.

Les nuits de kermesse dansante,
Filles et gars vautrés, par tas,
Mêlent leurs chairs, en des combats
De joie épaisse et hennissante.

Et quand un mort barre un sentier,
Avec, au flanc, le couteau rouge,
C’est parmi eux, au fond d’un bouge,
Qu’on vient chercher le meurtrier.

Ainsi, dans sa crasse sanglante,
Gît le hameau, sous le ciel bleu,
Laissant puer, au nez de Dieu,
Sa vie infecte et violente.

Bruges au loin


Bruges et ses clochers de pierre
Et Saint-Sauveur et Notre-Dame
Montent, tels des géants, dans l’air.
Mais le plus haut, mais le plus clair,
Celui dont le cadran de flamme,
Comme un soleil luit sur les toits,
C’est le beffroi :
Il regarde jusqu’à la mer.



Jour de Juin — ciel tranquille.
Toute la ville
N’est que clartés et que rayons :
Les lucarnes de ses pignons
Comme des morceaux d’or scintillent.


De Heyst et de Wendune,
On l’aperçoit, du haut des dunes,
Régner sur l’horizon flamand :
Ses tours, l’autre après l’une,
Comme des blocs de diamant,
Sortent de l’ardente poussière
Que lui fait la trop forte et torride lumière.


Elle apparaît ainsi, comme enflammée
Dans l’atmosphère ardente,
Ses toits pliés semblent des tentes
D’une poudreuse et fulgurante armée ;
Quand ses cloches et ses bourdons fidèles
Sonnent et sonnent,
Toute la campagne est vibrante d’elle ;
Et les chemins et les sentiers des horizons,
Au bruit tonnant des soirs profonds,



Et les routes des hameaux
Et des plages et des villages,
Et les eaux mêmes des canaux
Semblent marcher d’accord,
À travers le pays qu’elle s’adjuge,
Vers cette gloire en cendre et or :
Bruges !

La Bénédiction de la Mer


Les guirlandes du vent joli
Tournent, gaîment, autour des mâts ;
Au long du quai, dorment, par tas,
Les avirons clairs et polis.

Et les cloches sonnent aux tours d’Ostende.

Aux carrefours, aux fenêtres, sur les trottoirs,
Ceux des dunes, des champs, des bourgs, des landes,
Tous sont accourus voir
Saintes et saints de la légende
Passer, et le bon Dieu et la vierge sa mère
Gagner la digue et puis de là bénir la mer.

Ce sont d’abord les enfants de l’école
Passant sous un envol de banderoles ;
Et puis les chefs et les régents
De l’hôpital et de l’hospice,
Et les nonnes et les novices ;
Et puis Saint Pierre et puis Saint Jean.



Sur double rang, suivent les confréries,
De Saint-Joseph et de Marie,
Et les tireurs à l’arc hissant l’oiseau
Sur un roseau ;
Et les bergers et les bergères
Agitant, doucement, des houlettes légères
Et s’avançant, comme un jardin mouvant ;
Et les pêcheurs tenant des barques minuscules,
Entre leurs bras musclés comme les bras d’Hercule ;
Et des hommes rugueux aux visages de bois ;
Et des bambins coiffés d’un clair chapeau chinois ;
Et puis les bedeaux lourds et leurs aides robustes
Qui, maintenant la hampe à la hauteur des bustes,
Poussent, d’un large effort, tous ensemble, en avant,
La fougue des drapeaux gonflés d’ombre et de vent.

Au loin, tandis que le pas grave et raide
De ses servantes la précède,
S’avance alors,
Sous un dais lourd, comme un trésor,
Notre-Dame-des-Sept-Douleurs :
Un voile noir lui descend de la tête,
Sa longue robe est violette,
Et les couteaux d’argent qui perforent son cœur
Apparaissent, parmi ses vêtements funèbres,
Comme un soleil martyrisé dans les ténèbres.



Et défilent après elle, l’essaim
Des carmes blancs et des roux capucins,
Et les chantres clamant les hauts versets bibliques,
Les yeux saillants, la bouche oblique.
Puis tout se tait — et plus rien ne s’entend
Sinon le tintement
Furtif et net
D’une sonnette :
Un flot d’enfants de chœur passe vêtu de rouge ;
L’encens torride et bleu
Fume vers le bon Dieu.

Et le voici le solennel doyen,
Sous les franges du baldaquin,
Érigeant droit, d’entre ses mains,
L’ostensoir d’or qui bouge.


Et la foule qui s’est jetée à deux genoux
Se courbe et se relève, avec de grands remous,
Et suit dévotement, jusqu’à la grève,
Par les places et les marchés,
Le long cortège empanaché
De sa croyance et de son rêve.


L’autel est là ; la mer en face.
Entre eux rien que le ciel et que l’espace.
Et le prêtre s’avance et monte et s’éblouit,
Et propage soudain, avec ses mains tremblantes,
Devant la foule ardente et violente,
Son geste en croix sur l’infini.

Un Dimanche


La vie en mer, par le dimanche, est dénouée :
Sur les grèves, on voit se prolonger,
Avec leur lourde quille et leurs haubans légers,
La ligne à l’infini des barques échouées.

Ricochent,
Dès le matin, de loin en loin, les sons des cloches.

Et les hommes en sarraux bleus
Et les femmes en bonnets lisses,
Silencieux,
Vont aux offices.

Lorsque de l’horizon tout à coup sombre,
Des nuages sans nombre
Montent, se massent
Et passent,
En galops d’ombres,
Sur les églises.

Et le sonneur et le bedeau
Et ceux que la prière immobilise,
À deux genoux sur les carreaux,
Les regardent venir, brusques et amples,
Et largement couvrir le temple,
Et comme entrer par les fenêtres,
Jusqu’à l’autel et jusqu’au prêtre.

Ô ! les rages du vent, son vol, ses cris, ses bonds,
Et ses sifflets aigus à travers les cloisons :
Entre leurs mailles
Les ors éteints des vieux vitraux
Tressaillent
Et les bateaux en ex-voto
Qu’on suspendit, avec un fil,
Sous les voûtes étroites,
Tournent, légers et puérils,
De gauche à droite.

Toute la menace des flots géants
Est rappelée ainsi aux pauvres gens :
Le vent ! Le vent !
Le champ des eaux qu’il creuse,
Le craquement des mâts
Et le péril soudain des flottilles, là-bas,
Entre deux vagues monstrueuses.

Heureusement la vie en mer est dénouée :
Les mains du Christ restent dûment clouées
À sa croix d’or près des autels ;
Sur ces mains là, les vents mortels
N’ont point de prise,
Disent les vieux pêcheurs et les aïeules grises ;
Les cierges brillent blancs et clairs,
L’évangile chanté, le prêtre monte en chaire,
Les tempêtes, là-haut, précipitent leur marche,
Mais le curé,
Bonhomme et doux, se compare à Noé
Et son église, à l’arche.

La Côte Flamande


Pour les marins d’Anvers, la mer
— Champ immense de lucre et de jolie —
Sous des cieux de splendeur étale et multiplie
Les ors du monde, au long de ses chemins amers.

Mais pour ceux-ci, ceux de Flandre, la mer
N’est que leur blond pays qui se prolonge
Sous un manteau tumultueux de flots hagards,
Avec les duvets gris et les éponges
De ses brouillards.



C’est la plaine des mâts, des voiles et des hunes,
Et des filets qui s’acharnent à la moisson
Souterraine des beaux poissons
Couleur de lune.

À droite, à gauche, à l’infini,
Au long de la côte râpée et nue
Dorment, en leur repos que les courants remuent,
Les sables blancs, jaunes ou gris :
Le pêcheur les connaît : son œil sagace
Voit, dirait-on, à travers l’eau :
Il arrête toujours l’élan de son bateau,
Juste à la place
Où le butin s’amasse.


Matins blafards, midis ardents, soirs purpurins,
L’hiver, l’été, selon l’heure opportune,
Il va du banc des Chiens marins
Aux bancs d’Ostende et de Wendune.
Les gazons verts, les fucus bleus
S’y développent, en longs jardins visqueux,
Qui s’affaissent ou se soulèvent,
Au va-et-vient des poissons clairs
Et coruscants, comme des glaives.

Brusques clartés, intermittents éclairs.
Parfois y apparaît, ainsi que la folie,
L’œil fixe et phosphoreux des cabillauds rôdeurs,
Tandis qu’au fond calmé des profondeurs,
Raie et turbot, limande et plie,
Sur un sol plane et finement sablé,
Se reposent, se combattent, se multiplient.



Les vieux patrons et les marins hâlés
Savent, d’après le vent et l’heure,
Quelle pêche sera meilleure
Et quel filet, solide et long,
Avec ses rêts pesants de plomb,
Il faut descendre au flanc des barques lentes ;
Patiemment, ils vont traçant des sentes
Sur l’arène des flots pâles, là-bas,
Jusqu’à l’instant où tous les bras sont las,
Et que la cale
Déborde enfin, sous un amas de poissons gras.



Ils reviennent sans faire escale.

Au loin, le soir tombant,
On voit surgir leur flottille dorée,
Avec les fleurs d’écume de la marée,
Autour d’elle, superbement.
Et l’on descend la voile — et la barque inlassable,
Jusqu’à demain, s’échoue et s’endort sur le sable.



Et les vieilles et les mères et les gamins
Heureux, impatients, avides,
Attendent là, avec des paniers vides,
Les poissons d’or, de givre ou de carmin.
On travaille dans l’eau, culotte retroussée,
On boit, dûment, un coup d’alcool,
Les ancres sûres mordent le sol,
Une glissoire d’or sur la mer embrasée
Court. Et chacun regagne, à larges pas,
Avec sa charge au dos, lourdement balancée,
Par les dunes et leurs sillages,
Le blanc village
Dont les chaumes fument, là-bas.

Un Bateau de Flandre


Dans les dunes, là-bas,
Pourrit le vieux bateau
Qui s’en allait sur l’eau
Avec sa voile et son grand mât
Dressé,
Qui s’en allait sur l’eau
De la mer grande et de l’Escaut,
Aux jours de brume épaisse ou de vent convulsé,
Et qui dans les dunes, là-bas,
Gît maintenant, morne, piteux et las,
Et trépassé.

Ô vous, les flots massifs des funèbres automnes,
Vous les blocs d’ombre et d’écume en voyage,
Du fond des mers vers les rivages,
Dites, de quels coups lourds et monotones,
De quels tonnants coups de marteau
L’avez-vous assailli, le clair et triomphant bateau
Qui s’en allait sur l’eau ?

Et vous, l’Est, l’Ouest, le Sud, le Nord — toutes les rages
Des cyclones tournants et des volants orages,
Et vous, la pluie et le brouillard que le vent chasse
De l’un à l’autre bout des mers et de l’espace,
Dites, dans quel tumultueux et vague étau
L’avez-vous donc tordu, le rouge et frémissant bateau
Qui s’en allait sur l’eau ?

Son mousse et ses marins l’aimaient d’amour tenace ;
Il était la maison ailée où leur audace
Luttait, parmi les vents rageurs et les courants.
Saints Pierre et Paul, ses deux patrons, étaient garants
De sa fortune heureuse à travers l’aventure,
Toute voile vibrait autour de sa mâture.

Aux équinoxes d’or, quand son filet plongeait
Vers les turbots nacrés ou les saignants rougets,
Il labourait la mer violente ou tranquille,
Avec sa proue ardente et sa pesante quille,
Dans la candeur de l’aube et l’orgueil du couchant.
À sa proue en partance, on entendait un chant,
Il était un morceau de la Flandre sacrée
Qui dérivait, dans le tangage et le roulis,
Mais qui se ressoudait, sous la main des marées,
Après la journée faite et le butin conquis,
Toujours, au long des flancs de sa dune dorée.

Pourtant, un soir d’hiver
Que la tempête, au loin, là-bas,
Avait sonné jusqu’au bout de la mer,
Son glas,

Lui seul, parmi tous ceux qui s’en étaient allés,
Voiles au vent, vers leur destin bariolé,
Ne rentra pas.

Son mousse et ses marins étaient depuis longtemps
Des morts,
Que par la vaste mer et par les flots battants,

Sa carène vidée et corrodée
Errait encore.
Et le voici, hors de la vie et hors de l’eau,
Loque de bois, morne lambeau,
Pauvre débris pourri, rongé, menu,
Mais revenu,
Après combien de jours d’errance et d’affre blême,
Vers sa dune, quand même.


Verhaeren - La Guirlande des dunes, 1907 (page 98 crop).jpg

Les Plages


Plages vides, avec toujours les mêmes flots
Poussant les mêmes cris et les mêmes sanglots
De l’un à l’autre bout des rivages de Flandre ;
Dunes d’oyats aigus, monts de sable et de cendre,
Pays hostile et dur, et féroce souvent,
Pays de lutte et de ferveur, pays de vent,
Pays d’épreuve et d’angoisse, pays de rage,
Quand s’acharnent sur vous les tournoyants orages
Et leurs vagues d’hiver dressant toujours plus haut
Sous les brouillards, leurs funèbres monuments d’eau,
Soyez remerciés d’être tels que vous êtes,
Tels que la mort, tels que la vie et ses tempêtes !

C’est grâce à vous qu’ils sont fermes et durs, les gars.
Qu’ils sont têtus dans le travail et dans la peine,
Qu’ils font, sans le savoir, belle, la race humaine
Qui marche à larges pas, vers le péril hagard
Avec le seul désir de vaincre un destin morne.
C’est vous qui faites l’homme ardent, calme, hautain,
Entre le danger d’hier et celui de demain,
Quand le sombre équinoxe et ses ouragans cornent.
C’est grâce à vous que les filles aiment dûment,
Malgré la crainte au cœur d’être trop tôt des veuves,
Ceux qui s’en vont, sans se plaindre, dans l’âpre épreuve,
Gagner le pain des jours, avec acharnement ;
Et que toutes, à l’heure où les rudes tendresses
Mêlent les chairs, au fond des chaumières, là-bas,
Servent le franc repas d’amour aux hommes las
De la brume sournoise et des houles traîtresses.
Pays des vents de l’Ouest et des bises du Nord,
Souffles chargés de sel et pénétrés d’iode,
Vous imprégnez les corps rugueux de santé chaude
Et vous armez de père en fils, les peuples forts,
Pour qu’ils marquent de leur vouloir autoritaire,
Le coin triste mais doux que leur offrit la terre.
Et qu’importe, qu’au long des flots, la ville, un jour,
Ait bâti ses maisons, ses dômes et ses tours

Et ses palais pareils à des rêves de pierre.
Filles et gars de Flandre, oh ! seuls, vous resterez
D’accord avec l’embrun et les grands vents
Et la rauque marée et ses vagues guerrières ;
Vous êtes ceux du sol qu’on ne refoule pas,
La mer a mis en vous sa force et sa folie,
Vos yeux sont beaux de sa clarté froide et pâlie
Et son rythme puissant et lourd pèse en vos pas.


Même certains de vous, les plus hardiment braves
Charrient encore le sang des aïeux scandinaves
Dans leurs gestes épars au loin, sur l’océan.
Ils conservent en eux l’ardeur de ces géants
Qui partaient vers la mort sur leurs vaisseaux en flammes
Sans focs, sans matelots, sans boussole, sans rames,
Et se couchaient, à l’heure où le soir est vermeil,
Ivres, dans un tombeau de flots et de soleil.

TABLE DES MATIÈRES


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Imprimé
pour Edmond Deman, libraire,
par Alex. Berqueman ;
et fut achevé le 30 Mars 1907.



Un homme tenant un flambeau