Correspondance 1812-1876, 1/Texte entier

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GEORGE SAND




CORRESPONDANCE


I

GEORGE SAND
___

CORRESPONDANCE


1812-1876


I


QUATRIÈME ÉDITION



Publisher logo - Calmann Lévy.jpg


PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1883


CORRESPONDANCE
DE
GEORGE SAND




I

À MADAME MAURICE DUPIN[1]

QUI ALLAIT QUITTER NOHANT[2]

1812.


Que j’ai de regret de ne pouvoir te dire adieu ! Tu vois combien j’ai de chagrin de te quitter. Adieu pense à moi, et sois sûre que je ne t’oublierai point.

Ta fille.

Tu mettras la réponse derrière le portrait du vieux Dupin[3].


II

À LA MÊME, À PARIS


Nohant, 24 février 1815.

Oh ! oui, chère maman, je t’embrasse ; je t’attends, je te désire et je meurs d’impatience de te voir ici. Mon Dieu, comme tu es inquiète de moi ! Rassure-toi, chère petite maman. Je me porte à merveille. Je profite du beau temps. Je me promène, je cours, je vas, je viens, je m’amuse, je mange bien, dors mieux et pense à toi plus encore.

Adieu, chère maman ; ne sois donc point inquiète. Je t’embrasse de tout mon cœur.

AURORE.[4]

III

À M. CARON, À PARIS[5]


Nohant, 21 novembre 1823.


J’ai reçu votre envoi, mon petit Caron, et je vous remercie de votre extrême obligeance. Toutes mes commissions sont faites le mieux du monde, et vous êtes gentil comme le père Latreille.

Vous m’avez envoyé assez de guimauve pour faire pousser deux millions de dents ; comme j’espère que mon héritier[6] n’en aura pas tout à fait autant, j’ai fait deux bouteilles de sirop dont vous vous lécherez les barbes si vous vous dépêchez de venir à Nohant ; car mon petit n’est pas disposé à vous en laisser beaucoup. Au reste, votre envoi a fait bon effet, puisque nous avons deux grandes dents. Vous seriez amoureux de lui maintenant : il est beau comme vous, et leste comme son père. J’aimerais autant tenir une grenouille, elle ne sauterait pas mieux.

Adieu, mon petit père. Nous vous embrassons et sommes vos bons amis.

LES DEUX CASIMIRS[7].

IV

À MADAME MAURICE DUPIN, À PARIS


Je ne sais pas la date.
Nous sommes le deuxième
dimanche de carême[8].

Je suis enchantée d’apprendre que vous vous portiez mieux, chère petite maman, et j’espère bien qu’à l’heure où j’écris, vous êtes tout à fait guérie ; du moins je le désire de tout mon cœur, et, si je le pouvais, je vous rendrais vos quinze ans, chose qui vous ferait grand plaisir, ainsi qu’à bien d’autres.

C’est un grand embarras que vous avez pris de sevrer un gros garçon comme Oscar[9], et vous avez rendu à Caroline[10] un vrai service de mère. Le mien n’a plus besoin de nourrice, il est sevré. C’est peut-être un peu tôt ; mais il préfère la soupe et l’eau et le vin à tout, et, comme il ne cherche pas à téter, mon lait a diminué, sans que ni lui ni moi nous en apercevions.

Il est superbe de graisse et de fraîcheur ; il a des couleurs très vives, l’air très décidé, et le caractère idem. Il n’a toujours que six dents ; mais il s’en sert bien pour manger du pain, des œufs, de la galette, de la viande, enfin tout ce qu’il peut attraper. Il mord, comme un petit chien, les mains qui l’ennuient en voulant le coiffer, etc. Il pose très bien ses pieds pour marcher, mais il est encore trop jeune pour courir après Oscar : dans un an ou deux, ils se battront pour leurs joujoux.

J’espère, ma chère maman, que le désir que vous me témoignez de nous revoir, et que nous partageons, sera bientôt rempli. Nous espérons faire une petite fugue vers Pâques, pour présenter M. Maurice à son grand-papa, qui ne le connaît pas encore et qui désire bien le voir, comme vous pensez. Je veux lui faire une surprise. Je ne lui parlerai de rien dans mes lettres et je lui enverrai Maurice sans dire qui il est. Nous, nous serons derrière la porte pour jouir de son erreur. Mais j’ai tort de vous dire cela, car je veux vous en faire autant. Ainsi n’attendez pas que je vous prévienne de mon arrivée.

Adieu, ma chère maman ; donnez-moi encore de vos nouvelles. Je vous embrasse de tout mon cœur, Casimir en fait autant ; pour Maurice, quand on veut l’embrasser, il tourne la tête et présente son derrière ; j’espère que vous le corrigerez de cette mauvaise habitude.


V

À LA MÊME


Nohant, 29 juin 1825.


Vous devez me trouver bien paresseuse, ma chère petite maman, et je le suis en effet. Je mène une vie si active, que je ne me sens le courage de rien, le soir en rentrant, et que je m’endors aussitôt que je reste un instant en place.

Ce sont là de bien mauvaises raisons, j’en conviens ; mais, du moment que nous sommes tous bien portants, quelles nouvelles à vous donner de notre tranquille pays, où nous vivons en gens plus tranquilles encore ; voyant peu de personnes et nous occupant de soins champêtres, dont la description ne vous amuserait guère ? J’ai reçu des nouvelles de Clotilde[11], qui m’a dit que vous vous portiez bien ; c’est ce qui me rassurait sur votre compte et contribuait à mon silence puisque j’étais sans inquiétude.

Si vous eussiez effectué le projet de venir à Nohant, nous aurions dans ce moment le chagrin de vous quitter. Je pars dans huit jours pour les Pyrénées. J’ai eu le bonheur d’avoir ici pendant quelques jours, deux aimables sœurs, mes amies intimes de couvent, qui se rendent aux mêmes eaux, avec leur père, et un vieil ami fort gai et fort aimable. En quittant Châteauroux, elles n’ont pu se dispenser de venir passer quelques jours à Nohant, qui était devenu pour moi un lieu de délices par la présence de ces bonnes amies. Je les ai reconduites un bout de chemin et ne les ai quittées qu’avec la promesse de les rejoindre bientôt.

Nous allons donc entreprendre un petit voyage de cent quarante lieues d’une traite. C’est peu pour vous qui faites le voyage d’Espagne comme celui de Vincennes ; mais c’est beaucoup pour Maurice, qui aura demain deux ans. J’espère néanmoins qu’il ne s’en apercevra pas, à en juger par celui de Nohant, qu’il trouve trop court à son gré. D’ailleurs, nous ne voyagerons que le jour et en poste. Nous sommes donc dans l’horreur des paquets. Nous emmenons Fanchon[12], et Vincent[13], qui est fou de joie de voyager sur le siège de la voiture. Pour moi, je suis enchantée de revoir les Pyrénées, dont je ne me souviens guère, mais dont on me fait de si belles descriptions. Ne manquez pas de nous donner de vos nouvelles : car il semble qu’on soit plus inquiet quand on est plus éloigné.

Adieu, ma chère maman ; je vous embrasse tendrement et vous désire une bonne santé et du plaisir surtout ; car, chez vous comme chez moi, l’un ne va guère sans l’autre. Maurice est grand comme père et mère et beau comme un Amour. Casimir vous embrasse de tout son cœur. Pour moi, je me porte très bien, sauf un reste de toux et de crachement de sang qui passeront, j’espère, avec les eaux.

Nous resterons deux mois au plus aux eaux ; de là, nous irons à Nérac chez le papa[14], où nous demeurerons tout l’hiver. Au mois de mars ou d’avril, nous serons à Nohant, où nous vous attendrons avec ma tante et Clotilde.


VI

À LA MÊME


Bagnères, 28 août 1825.


Ma chère petite maman,

J’ai reçu votre aimable lettre à Cauterets, et je n’ai pu y répondre tout de suite pour mille raisons. La première, c’est que Maurice venait d’être sérieusement malade, ce qui m’avait donné beaucoup d’inquiétude et d’embarras.

Il est parfaitement guéri depuis quelques jours que nous sommes ici et que nous avons retrouvé le soleil et la chaleur. Il a repris tout à fait appétit, sommeil, gaieté et embonpoint. Aussitôt qu’il a été hors de danger, j’ai profité de sa convalescence pour courir les montagnes de Cauterets et de Saint-Sauveur, que je n’avais pas eu le temps de voir. Je n’ai donc pas eu une journée à moi pour écrire à qui que ce soit ; tout le monde m’en veut et je m’en veux à moi-même. Mais, après avoir fait, presque tous les jours, des courses de huit, dix, douze et quatorze lieues à cheval, j’étais tellement fatiguée, que je ne songeais qu’à dormir, encore quand Maurice me le permettait. Aussi j’ai été fort souffrante de la poitrine, et j’ai eu des toux épouvantables ; mais je ne me suis point arrêtée à ces misères, et, en continuant des exercices violents, j’ai retrouvé ma santé et un appétit qui effraye nos compagnons de voyage les plus voraces.

Je suis dans un tel enthousiasme des Pyrénées, que je ne vais plus rêver et parler, toute ma vie, que montagnes, torrents, grottes et précipices. Vous connaissez ce beau pays, mais pas si bien que moi, j’en suis sûre ; car beaucoup des merveilles que j’ai vues, sont enfouies dans des chaînes de montagnes où les voitures et même les chevaux n’ont jamais pu pénétrer. Il faut marcher à pic des heures entières dans des gravats qui s’écroulent à tout instant, et sur des roches aiguës où on laisse ses souliers et partie de ses pieds.

À Cauterets, on a une manière de gravir les rochers fort commode. Deux hommes vous portent sur une chaise attachée à un brancard, et sautent ainsi de roche en roche au-dessus de précipices sans fond, avec une adresse, un aplomb et une promptitude qui vous rassurent pleinement et vous font braver tous les dangers ; mais, comme ils sentent le bouc d’une lieue et que très souvent on meurt de froid après une ou deux heures de l’après-midi, surtout au haut des montagnes, j’aimais mieux marcher. Je sautais comme eux d’une pierre à l’autre, tombant souvent et me meurtrissant les jambes, riant quand même de mes désastres et de ma maladresse.

Au reste, je ne suis pas la seule femme qui fasse des actes de courage. Il semble que le séjour des Pyrénées inspire de l’audace aux plus timides, car les compagnes de mes expéditions en faisaient autant. Nous avons été à la fameuse cascade de Gavarnie, qui est la merveille des Pyrénées. Elle tombe d’un rocher de douze cents toises de haut, taillé à pic comme une muraille. Près de la cascade, on voit un pont de neige, qu’à moins de toucher, on ne peut croire l’ouvrage de la nature ; l’arche, qui a dix ou douze pieds de haut, est parfaitement faite et on croit voir des coups de truelle sur du plâtre.

Plusieurs des personnes qui étaient avec nous (car on est toujours fort nombreux dans ces excursions) s’en sont retournées, convaincues qu’elles venaient de voir un ouvrage de maçonnerie. Pour arriver à ce prodige, et pour en revenir, nous avons fait douze lieues à cheval sur un sentier de trois pieds de large, au bord d’un précipice qu’en certains endroits on appelle l’échelle et dont on ne voit pas le fond. Ce n’est pourtant pas là ce qu’il y a de plus dangereux ; car les chevaux y sont accoutumés et passent à une ligne du bord, sans broncher. Ce qui m’étonne bien davantage dans ces chevaux de montagne, c’est leur aplomb sur des escaliers de rochers qui ne présentent à leurs pieds que des pointes tranchantes et polies.

J’en avais un fort laid, comme ils le sont tous, mais à qui j’ai fait faire des choses qu’on n’exigerait que d’une chèvre : galopant toujours dans les endroits les plus effrayants, sans glisser, ni faire un seul faux pas, et sautant de roche en roche en descendant. J’avoue que je ne supposais pas que cela fût possible et que je ne me serais jamais cru le courage de me fier à lui avant que j’eusse éprouvé ses moyens.

Nous avons été hier à six lieues d’ici à cheval, pour visiter les grottes de Lourdes. Nous sommes entrés à plat ventre dans celle du Loup. Quand on s’est bien fatigué pour arriver à un trou d’un pied de haut, qui ressemble à la retraite d’un blaireau, j’avoue que l’on se sent un peu découragé. J’étais avec mon mari et deux autres jeunes gens avec qui nous nous étions liées à Cauterets et que nous avons retrouvés à Bagnères, ainsi qu’une grande partie de notre aimable et nombreuse société bordelaise. Nous avons eu le courage de nous enfoncer dans cette tanière, et, au bout d’une minute, nous nous sommes trouvés dans un endroit beaucoup plus spacieux, c’est-à-dire que nous pouvions nous tenir debout sans chapeau et que nos épaules n’étaient qu’un peu froissées à droite et à gauche.

Après avoir fait cent cinquante pas dans cette agréable position, tenant chacun une lumière et ôtant bottes et souliers, pour ne pas glisser sur le marbre mouillé et raboteux, nous sommes arrivés au puits naturel, que nous n’avons pas vu, malgré tous nos flambeaux, parce que le roc disparaît tout à coup sous les pieds, et l’on ne trouve plus qu’une grotte si obscure et si élevée, qu’on ne distingue ni le haut ni le fond.

Nos guides arrachèrent des roches avec beaucoup d’effort et les lancèrent dans l’obscurité ; c’est alors que nous jugeâmes de la profondeur du gouffre : le bruit de la pierre frappant le roc fut comme un coup de canon, et, retombant dans l’eau comme un coup de tonnerre, y causa une agitation épouvantable. Nous entendîmes pendant quatre minutes l’énorme masse d’eau ébranlée, frapper le roc avec une fureur et un bruit effrayant qu’on aurait pu prendre tantôt pour le travail de faux monnayeurs, tantôt pour les voix rauques et bruyantes des brigands. Ce bruit, qui part des entrailles de la terre, joint à l’obscurité et à tout ce que l’intérieur d’une caverne a de sinistre, aurait pu glacer des cœurs moins aguerris que les nôtres.

Mais nous avions joué à Gavarnie avec les crânes des templiers, nous avions passé sur le pont de neige quand nos guides nous criaient qu’il allait s’écrouler. La grotte du Loup n’était qu’un jeu d’enfant. Nous y passâmes près d’une heure, et nous revînmes chargés de fragments des pierres que nous avions lancées dans le gouffre. Ces pierres, que je vous montrerai, sont toutes remplies de parcelles de fer et de plomb qui brillent comme des paillettes.

En sortant de la grotte du Loup, nous entrâmes dans las Espeluches. Notre savant cousin, M. Defos[15], vous dira que ce nom patois vient du latin.

Nous trouvâmes l’entrée de ces grottes admirable ; j’étais seule en avant, je fus ravie de me trouver dans une salle magnifique soutenue par d’énormes masses de rochers qu’on aurait pris pour des piliers d’architecture gothique, le plus beau pays du monde, le torrent d’un bleu d’azur, les prairies d’un vert éclatant, un premier cercle de montagnes couvertes de bois épais, et un second, à l’horizon, d’un bleu tendre qui se confondait avec le ciel, toute cette belle nature éclairée par le soleil couchant, vue du haut d’une montagne, au travers de ces noires arcades de rochers, derrière moi la sombre ouverture des grottes : j’étais transportée.

Je parcourus ainsi deux ou trois de ces péristyles, communiquant les uns aux autres par des portiques cent fois plus imposants et plus majestueux que tout ce que feront les efforts des hommes.

Nos compagnons arrivèrent et nous nous enfonçâmes encore dans les détours d’un labyrinthe étroit et humide, nous aperçûmes au-dessus de nos têtes une salle magnifique, où notre guide ne se souciait guère de nous conduire. Nous le forçâmes de nous mener à ce second étage. Ces messieurs se déchaussèrent et grimpèrent assez adroitement ; pour moi, j’entrepris l’escalade.

Je passai sans frayeur sur le taillant d’un marbre glissant, au-dessous duquel était une profonde excavation. Mais quand il fallut enjamber sur un trou que l’obscurité rendait très effrayant, n’ayant aucun appui ni pour mes pieds, ni pour mes mains, glissant de tous côtés, je sentis mon courage chanceler. Je riais, mais j’avoue que j’avais peur. Mon mari m’attacha deux ou trois foulards autour du corps et me soutint ainsi pendant que les autres me tiraient par les mains. Je ne sais ce que devinrent mes jambes pendant ce temps-là. Quand je fus en haut, je m’assurai que mes mains (dont je souffre encore) n’étaient pas restées dans les leurs, et je fus payée de mes efforts par l’admiration que j’éprouvai.

La descente ne fut pas moins périlleuse, et le guide nous dit, en sortant, qu’il avait depuis bien des années conduit des étrangers aux Espeluches, mais qu’aucune femme n’avait gravi le second étage. Nous nous amusâmes beaucoup à ses dépens en lui reprochant de ne pas balayer assez souvent les appartements dont il avait l’inspection.

Nous rentrâmes à Lourdes dans un état de saleté impossible à décrire ; je remontai à cheval avec mon mari, et, nos jeunes gens prenant la route de Bordeaux, nous prîmes tous deux celle de Bagnères. Nous eûmes, pendant dix lieues, une pluie à verse et nous sommes rentrés ici à dix heures du soir, trempés jusqu’aux os et mourant de faim. Nous ne nous en portons que mieux aujourd’hui.

Nous sommes dans l’enchantement de deux chevaux arabes que nous avons achetés, et qui seront les plus beaux que l’on ait jamais vus au bois de Boulogne.

Voilà une lettre éternelle, ma chère maman ; mais vous me demandez des détails et je vous obéis avec d’autant plus de plaisir que je cause avec vous. Clotilde m’en demande aussi ; mais je n’ai guère le temps de lui écrire aujourd’hui, et demain recommencent mes courses. Veuillez l’embrasser pour moi, lui faire lire cette lettre si elle peut l’amuser, et lui dire que, dans huit à dix jours, je serai chez mon beau-père et j’aurai le loisir de lui écrire.

Adressez-moi donc de vos nouvelles chez lui, près de Nérac (Lot-et-Garonne). J’en attends avec impatience, je suis si loin, si loin de vous et de tous les miens ! Adieu, ma chère maman. Maurice est gentil à croquer ! Casimir se repose, dans ces courses dont je vous parle, de celles qu’il a faites sans moi à Cauterets ; il a été à la chasse sur les plus hautes montagnes, il a tué des aigles, des perdrix blanches et des isards ou chamois, dont il vous fera voir les dépouilles ; pour moi, je vous porte du cristal de roche. Je vous porterais du barège de Barèges même, s’il était un peu moins gros et moins laid.

Adieu, chère maman ; je vous embrasse de tout mon cœur.

Veuillez, quand vous lui écrirez, embrasser mille fois ma sœur pour moi, lui dire que je suis bien loin de l’oublier ; que cette lettre que je vous écris et une à mon frère sont les seules que j’aie eu le temps d’écrire aux Pyrénées, mais que, quand je serai à Guillery[16] je lui écrirai tout de suite. Nous comptons y rester jusqu’au mois de janvier ; de là, aller passer le carnaval à Bordeaux, et enfin retourner avec le printemps à Nohant, où nous vous attendrons avec ma tante.


VII

À LA MÊME


Nohant, 25 février 1826[17].


Ma chère maman,

J’ai bien du malheur ! Je vais à Paris précisément à l’époque où tout le monde y est, et ma mauvaise étoile veut que je ne vous y trouve pas.

Je cours chez ma tante, pour y apprendre que vous êtes à Charleville. Je vous espère tous les jours, mais je n’ai signe de vie qu’à mon retour ici, où je trouve enfin une lettre de vous.

C’est une grande maladresse de ma part que d’aller, au bout de deux ans, passer quinze jours à Paris et de ne pas vous y rencontrer. Mais il y avait si longtemps que je n’avais reçu de vos nouvelles, que je vous croyais bien de retour chez vous. Caron même, chez qui nous avons demeuré, vous croyait sa voisine. Enfin, j’ai joué de malheur, et me voilà rentrée dans mon Berry, ne sachant plus quand j’en sortirai, ni quand j’aurai le bonheur de vous embrasser.

Ma santé, à laquelle vous avez la bonté de porter tant d’intérêt, est meilleure que la dernière fois que je vous écrivis ; la preuve en est que j’ai eu la force de passer quatre nuits dans le courrier, tant pour aller que pour venir sans être malade, ni à l’arrivée, ni au retour. Sans ma mauvaise toux qui ne me laissait pas dormir, je me serais assez bien portée.

Merci mille fois de vos bons avis à cet égard ; mais ne me grondez pas de ne pas les avoir suivis très exactement. Vous savez que je suis un peu incrédule, et puis un peu médecin moi-même, non par théorie, mais par pratique. Je n’ai jamais vu de remèdes efficaces aux maux de poitrine ; la nature fait toutes les guérisons quand elle s’en mêle, et l’honneur en est à l’Esculape, qui ne s’en est pas mêlé. Je sais bien que ces messieurs n’en conviendront jamais. Comment un médecin avouerait-il sa nullité ? ce ne serait pas adroit. S’ils faisaient, comme moi, la médecine gratis, ils seraient de bonne foi ; peut-être encore l’amour-propre serait-il là pour les en empêcher.

Tant y a que, sans remède et sans docteur, sans me noyer l’estomac de boissons qui ne vont pas dans la poitrine, je ne tousse plus ; c’est l’important. J’ai bien toujours des douleurs et par surcroît une fluxion de chaque côté du visage dans ce moment-ci. Mais le printemps, s’il veut se dépêcher de venir, mettra ordre aux affaires.

Je vous dirai, chère maman, que, si vous étiez venue passer le carnaval ici, vous ne vous seriez pas du tout ennuyée. Nous avons des bals charmants et nous passons des deux et trois nuits par semaine à danser. Ce n’est pas ce qui me repose, ni même ce qui m’amuse le mieux ; mais il y a des obligations dans la vie qu’il faut prendre comme elles viennent. Dernièrement nous sommes sortis d’un bal chez madame Duvernet[18] à neuf heures du matin. N’êtes-vous pas émerveillée d’une dissipation pareille ? Aussi le jubilé, traversé par tant de fêtes, n’en finit-il pas. J’espère que, dans deux ou trois ans, nous n’en entendrons plus parler. En attendant, le curé prêche tous les dimanches matin contre le bal, et, tous les dimanches soir, on danse tant qu’on peut.

Quand je parle de curé grognon, vous entendez bien que ce n’est pas celui de Saint-Chartier[19] que je veux dire. Tout au contraire : celui-là est si bon, que, s’il avait quelque soixante ans de moins, je le ferais danser si je m’en mêlais.

Il est venu ici faire deux mariages dans un jour. Celui d’André[20], avec une jeune fille que vous ne connaissez pas et qui entrera à notre service à la Saint-Jean, et celui de Fanchon, sœur d’André et bonne de Maurice, avec la coqueluche du pays, le beau cantonnier Sylvinot[21], que vous ne vous rappelez sans doute en aucune manière, malgré ses succès. La noce s’est faite dans nos remises, on mangeait dans l’une, on dansait dans l’autre.

C’était d’un luxe que vous pouvez imaginer : trois bouts de chandelle pour illumination, force piquette pour rafraîchissements, orchestre composé d’une vielle et d’une cornemuse, la plus criarde, par conséquent la plus goûtée du pays. Nous avions invité quelques personnes de la Châtre et nous avons fait cent mille folies, comme de nous déguiser le soir en paysans, et si bien, que nous ne nous reconnaissions pas les uns les autres. Madame Duplessis était charmante en cotillon rouge. Ursule[22], en blouse bleue et en grand chapiau, était un fort drôle de galopin. Casimir, en mendiant, a reçu des sous qui lui ont été donnés de très bonne foi. Stéphane de Grandsaigne, que vous connaissez, je crois, était en paysan requinqué, et, faisant semblant d’être gris, a été coudoyer et apostropher notre sous-préfet, qui est un agréable garçon et qui était au moment de s’en aller quand il nous a tous reconnus.

Enfin la soirée a été très bouffonne et vous aurait divertie, je gage ; peut-être auriez-vous été tentée de prendre aussi le bavolet, et je parie qu’il n’y aurait pas eu d’yeux noirs qui vous le disputassent encore.

Comptez-vous retourner bientôt à Paris, chère maman, et êtes-vous toujours contente du séjour de Charleville ? Embrassez bien ma sœur pour moi, ainsi que le cher petit Oscar. Casimir vous présente ses tendres hommages, et moi je vous prie de penser un peu à nous quand le printemps reviendra.

Donnez-nous de vos nouvelles, chère maman, et recevez mes embrassements.


VIII

À MADAME LA BARONNE DUDEVANT

EN SA TERRE DE POMPIEY, PAR LE PORT-SAINTE-MARIE (LOT-ET-GARONNE)

Nohant, 30 avril 1826.


Nous avons reçu votre bonne lettre, chère madame, et appris avec chagrin le triste événement[23] qui vient encore de vous environner de tristesse et de réveiller celle, déjà si profonde, que vous éprouviez.

Nous apprécions et nous sentons votre douloureuse et triste situation avec la crainte amère de ne pouvoir l’adoucir, puisque rien ne saurait remplacer ce que vous avez perdu et que nulle consolation ne peut arriver, je le sens, jusqu’à votre cœur brisé. C’est en vous-même, c’est dans cette force morale que vous possédez, ou plutôt c’est dans la profondeur de votre mal, que vous trouvez le moyen de le supporter. Si j’ai bien compris votre souffrance, nulle distraction, nul témoignage d’intérêt ne sont assez puissants pour vous apporter un instant d’oubli. Vous les recevez avec douceur et bonté, mais ils ne sauraient vous faire un bien véritable.

Ce sont vos tristes pensées qui seules vous font jouir d’un triste plaisir. Plus vous les sondez, moins elles doivent vous paraître amères. Vos souvenirs n’ont rien que de doux. Vous aviez entouré toute son existence de tant de soins et de douceurs ! Son bonheur, ce bonheur inexprimable d’une union si parfaite, c’était l’œuvre de toute votre vie. Ah ! je crois que, quand il reste des regrets sans aucun remords, la douleur a ses charmes pour une âme comme la vôtre.

Notre voyage a été fécond en événements dont aucun cependant n’a été grave. Nous avons voulu passer par les montagnes de la Marche, pour jouir de tableaux pittoresques et intéressants. Nous avons payé le plaisir de mille dangers. Des chevaux mourants, ou rétifs, menaçaient de nous culbuter ou de se laisser entraîner dans des descentes très rapides, sur des routes sinueuses et bordées de ravins profonds. Notre étoile nous a protégés cependant, et nous en avons été quittes pour la peur. Nous sommes arrivés tous bien portants.

Maurice a eu, depuis, un gros rhume avec une forte inflammation aux yeux ; l’eau de gomme pour la toux et l’eau de mauve pour les yeux l’ont beaucoup soulagé. Il se porte tout à fait bien à présent.

Je vous remercie, chère et bonne madame, de l’intérêt que vous voulez bien prendre à ma santé. Elle est assez bonne, quoique j’aie toujours des douleurs et un mal opiniâtre à la tête, qui est mon inséparable. Je ne fais pourtant point d’imprudences, je suis ici d’une sagesse forcée, n’ayant point de sujets de courses comme à Guillery ; mais, ayant plus d’occupations essentielles, je réussis à oublier mes misères et à vaquer à mes affaires comme quelqu’un qui se porte bien. C’est de vous, chère madame, qu’il convient de s’occuper ; veuillez nous tenir au courant de votre précieuse santé.

J’ai eu mon frère pendant quelques jours. Il est reparti pour Paris, où des réparations à sa maison le forcent à la surveillance. J’ai obtenu qu’il nous laissât sa femme et sa fille, à qui la campagne conviendra mieux.

Adieu, chère madame ; écrivez-nous souvent, peu à la fois, si cela vous fatigue, mais ne nous laissez pas ignorer comment vous êtes. Casimir et moi vous embrassons tendrement.

AURORE D.

Veuillez me rappeler au bon Larnaude[24] ; j’ose presque me regarder comme un de ses confrères. Je me suis lancée dans la médecine, ou, pour parler plus humblement, dans l’apothicairerie. M. Delaveau[25], qu’il connaît bien, est mon professeur. C’est lui qui ordonne et consulte, c’est moi qui prépare les drogues, qui pose les sangsues, etc. Nous avons déjà opéré des cures fort heureuses. Smith[26], avec son jalap, me serait ici d’un grand secours.

Maurice n’a point oublié Guillery. Il y revient sans cesse, il sait les noms de tout le monde et parle surtout du gros Totor. Il a trouvé ici de quoi se consoler de l’absence de sa poule favorite, qu’il se rappelle aussi à ce qu’il prétend.


IX

À MADAME MAURICE DUPIN, À PARIS


Nohant, 13 juillet 1826.


Ma chère maman,

J’ai reçu votre aimable lettre il y a quelque temps, et j’ai vu depuis M. Duvernet, qui m’a dit vous avoir trouvée bien portante, et avoir passé la journée avec vous et l’ami Pierret[27]. Il m’a beaucoup parlé de vous. Vous savez que c’est une de vos conquêtes les plus dévouées. Il m’a dit que vous viendriez sans la crainte de nous voir partir au premier moment et d’avoir fait un voyage inutile. Ce serait une crainte bien mal fondée ; car, outre que le plaisir d’être près de vous nous ôterait l’envie de courir, nous n’avons pas le moindre projet de voyage d’ici à bien longtemps.

Quand je dis nous, je parle de moi et de mon enfant ; car mon mari n’a pas fait vœu de réclusion. Il est à Bordeaux dans ce moment pour une affaire indispensable : le payement d’une maison qu’il a vendue l’hiver dernier et dont l’échéance était le 10 de ce mois. Je pense qu’il reviendra par Nérac et qu’il passera quelques jours auprès de madame Dudevant. Je ne sais au juste quand il sera de retour. Il voulait assister à sa moisson. Il faudra qu’il se dépêche ; car les blés sont mûrs, et je vais les faire mettre à terre.

Quand il se sera reposé un peu de son voyage, il sera forcé de faire celui de Paris pour le placement de ses fonds. Alors il plaidera notre cause de vive voix auprès de vous, et peut-être vous décidera-t-il à revenir avec lui !

Vous avez dû voir Hippolyte[28] souvent. Il vous aura dit qu’il m’a laissé sa petite, dont je prends soin et qui se porte très bien. Nous avons eu des jours très brillants : d’abord la fête de Maurice, à l’occasion de laquelle j’ai régalé une centaine de paysans. Les danses, les coups de fusil, le carillon des cloches, le son de la cornemuse et les chansons des buveurs, auxquels se mêlaient les hurlements des chiens contrariés, ont célébré avec bruit l’anniversaire de notre jeune homme, qui était charmé de ce tapage et de ces honneurs.

Nous avons eu ensuite mademoiselle George à la Châtre. Elle y a donné deux représentations qui ont fait courir tout le pays, a mis la ville et les environs sens dessus dessous. Je vous conterais bien d’autres fêtes antérieures ; mais Hippolyte vous aura conté notre chasse au sanglier ; il vous aura dit que Nohant devenait chaque jour plus brillant. Nous serions bien heureux si cela pouvait vous donner l’envie d’y venir.

Adieu, ma chère maman ; je vous embrasse tendrement et vous prie de me donner de vos nouvelles. Pardonnez-moi le long temps que j’ai mis à vous donner des nôtres. Je suis si occupée en l’absence de mon mari, que je suis forcée de remplacer, que je n’ai pas le courage d’écrire le soir, et que je vais me coucher bien lasse.

Vous saurez que je m’occupe beaucoup de médecine, non pas pour moi, car j’aime peu à y songer, mais pour mes paysans. J’ai fait de très heureuses cures ; mais l’état a aussi ses désagréments.


X

À LA MÊME


Nohant, 9 octobre 1826.


Ma chère petite maman,

Pardonnez-moi d’avoir été si longue à vous remercier des peines que vous avez prises pour moi. J’ai été si occupée, si dérangée, et vous êtes si bonne et si indulgente, que j’espère ma grâce.

Vous avez bien voulu courir pour vous occuper de ma toilette et de celle de Maurice. Ces emplettes étaient charmantes et font l’admiration d’un chacun dans le pays. Quant à la parure d’or mat, je nomme Casimir pour l’aimable présent, et vous pour le bon goût. Il m’a empêchée jusqu’à présent de vous écrire, disant qu’il voulait s’en charger. Mais ses vendanges l’occupent à tel point, que je me fais l’interprète de sa reconnaissance. C’est un sentiment que nous pouvons bien avoir en commun. Agréez-la et croyez-la bien sincère.

Vous nous avez mandé que vous étiez souffrante d’un rhume. Je crains que le froid piquant qui commence à se faire sentir ne contribue pas à le guérir. J’en souffre bien aussi et je commence l’hiver par des douleurs et des rhumatismes. Pour éviter pourtant d’être aussi maltraitée que l’année dernière, je me couvre de flanelle, gilet, bas de laine. Je suis comme un capucin (à la saleté près) sous un cilice. Je commence à m’en trouver bien et à ne plus sentir ce froid qui me glaçait jusqu’aux os et me rendait toute triste.

Ayez aussi bien soin de vous, ma chère maman ; à mon tour, je vais vous prêcher.

Maurice, grâce à Dieu, annonce une santé robuste. Il est grand, gros et frais comme une pomme. Il est très bon, très pétulant, assez volontaire quoique peu gâté, mais sans rancune, sans mémoire pour le chagrin et le ressentiment. Je crois que son caractère sera sensible et aimant, mais que ses goûts seront inconstants ; un fonds d’heureuse insouciance lui fera, je pense, prendre son parti sur tout assez promptement. Voilà ses qualités et ses défauts, autant que je puis en juger, et je tâcherai d’entretenir les unes et d’adoucir les autres. Quant à Léontine[29], vous la verrez. Elle était charmante entre mes mains. Je savais la prendre. J’ai eu beaucoup de chagrin à me séparer d’elle et je m’inquiète de son voyage. Je sens qu’elle me manque et je crains qu’elle ne soit pas aussi bien qu’avec moi.

Hippolyte vous dira que nous attendons le retour de James avec sa femme ; mais il ne vous dira peut-être pas les folies qu’il faisait toute la journée ici avec son ancien, son commandant Duplessis[30]. J’aurais bien envie de vous régaler d’une certaine histoire de portemanteau, si je ne craignais de vous fatiguer de ces enfantillages. Vous pourrez cependant le taquiner vertement, lorsque vous le verrez boire à table, en lui disant : Est-ce que tu as envie de faire ton portemanteau aujourd’hui ? C’est le mot d’ordre, et vous obtiendrez sa confession.

Adieu, ma chère maman. Clotilde est donc décidément grosse ? j’en suis ravie. Caroline ne m’écrit point. Oscar est-il mieux portant et plus fort ? Je vous embrasse bien tendrement ; donnez-moi de vos nouvelles et croyez en vos enfants.

AURORE.

Comment traitez-vous l’ami vicomte ? Faites-lui mes amitiés sincères, si toutefois vous êtes contente de lui.


XI

À M. CARON, À PARIS


Nohant, 19 novembre 1826.


Mon cher Caron,

Je partage bien sincèrement votre douleur, dont j’apprécie l’amertume. Je sais que vous étiez le modèle des bons fils et que jamais larmes ne furent plus vraies que les vôtres. Je n’essayerai point avec vous les vaines et communes consolations qu’on donne en pareil cas. Si vous êtes comme moi, ces stériles efforts ne feraient qu’aigrir votre chagrin. Sûre que votre raison vous dit, mieux que moi, toutes les raisons de notre soumission envers les immuables lois de la destinée, je me bornerai à pleurer avec vous dans toute l’effusion d’un cœur sincèrement attaché, qui partagera toujours vos plaisirs et vos peines.

Vous avez tort d’ajouter à des regrets trop fondés, des réflexions tristes mais imaginaires. Vous dites que cette perte vous laisse seul sur la terre. Sans doute, rien ne remplace une bonne mère ; mais il vous reste de vrais amis. Vous êtes fait pour en avoir, et vous savez, j’espère, que vous en possédez de bien vrais dans Casimir et dans sa femme. Je regrette de n’être pas auprès de vous pour vous détourner de ces noires idées, et vous prouver qu’il est encore des cœurs qui s’intéressent à vous.


XII

À MADAME MAURICE DUPIN

CHEZ MADAME CAZAMAJOU, À CHARLEVILLE (ARDENNES)

23 décembre 1826.


Ma chère maman,

Vous m’avez laissée bien longtemps sans nouvelles de vous, et j’ai moi-même attendu bien longtemps à vous remercier de votre lettre. Mais j’ai été si souffrante, et je le suis encore tellement, que j’ai bien de la peine à écrire. Ma santé se ressent du mois de décembre, et j’ai des maux de poitrine qui m’épuisent ; je n’ai ni sommeil ni appétit. Tout me dégoûte, et je ne trouve de bon que l’eau claire, qui ne m’engraisse pas, comme vous pensez bien. La nuit, j’ai des oppressions insupportables, mon drap me semble peser cent livres, et je suis réduite à regarder les étoiles au lieu de dormir. Tout cela est fort ennuyeux, mais je ne perds pas courage. C’est un temps à passer. Depuis trois ans, l’hiver m’est très contraire, et le printemps me ramène la santé. J’attends cette douce saison avec impatience.

Vous avez bien raison de quitter Paris, où l’on se tue, où l’on se vole, où l’on est moins en sûreté qu’au milieu de la forêt Noire. Caroline doit se trouver bien heureuse de votre compagnie, et ne plus regretter Paris. Oscar vous distrait et vous intéresse. J’ai grande impatience de le revoir, il doit être bien grandi et bien avancé. Maurice est beau comme un ange. Madame Duplessis raffole de lui. Il dit aussi une foule de belles choses dans le plus singulier patois béricho-gascon qui se soit jamais entendu. Vous l’aimerez aussi, outre la parenté, car il a un charmant caractère.

Le pauvre vicomte doit s’ennuyer à périr de votre absence. Vous l’avez laissé bien cruellement, à ce qu’il me semble. C’est votre usage ; mais s’accoutume-t-on aux rigueurs ? Vous prétendez qu’il s’endort. Moi, je suis bien sûre qu’il médite ou qu’il tombe dans une mélancolie qui ressemble peut-être bien au sommeil ; mais je parie que ce sont des soupirs que vous interprétez comme des ronflements dans votre cruauté.

Permettez-moi de vous embrasser, ma chère maman, et de vous souhaiter mille prospérités et une bonne santé surtout. Adieu, donnez-moi un peu plus souvent de vos nouvelles ; embrassez pour moi ma sœur. Mes amitiés à Cazamajou[31], je vous en prie. Casimir vous baise les mains.


XIII

À M. HIPPOLYTE CHATIRON, À PARIS


Nohant, mars 1827.


Ce que tu me dis de St… me fait beaucoup de peine ; Il ne veut soigner ni sa santé ni ses affaires, et n’épargne ni son corps ni sa bourse. Qui pis est, il se fâche des bons conseils, traite ses vrais amis de docteurs et les reçoit de manière à leur fermer la bouche. Je savais tout cela bien avant que tu me le dises, et j’avais été, avant toi, bourrée plus d’une fois de la bonne manière.

Je ne m’en suis jamais fâchée, parce que je sais que son caractère est ainsi fait et que, puisque j’ai de l’amitié pour lui, connaissant ses défauts, je ne vois pas de motif à la lui retirer maintenant qu’il suit sa pente. Cette découverte a dû te refroidir, je le conçois. Votre amitié n’était encore qu’une liaison mal affermie, attendant tout de l’avenir et ne recevant rien du passé. Sans doute, à ta place, trouvant cette âpreté de caractère chez quelqu’un que j’aurais jugé tout différent, j’aurais comme toi rabattu beaucoup du cas que j’en faisais.

Quant à moi, je voudrais pouvoir cesser de l’aimer, car ce m’est un continuel sujet de peines que de le voir en mauvais chemin et toujours refusant de s’en apercevoir. Mais on doit aimer ses amis jusqu’au bout, quoi qu’ils fassent, et je ne sais pas retirer mon affection quand je l’ai donnée. Je prévois que St…, avec les moyens de parvenir, n’arrivera jamais à rien. Je le prévois même depuis longtemps. Cette famille est fort décriée dans le pays et à trop juste titre. St… a beaucoup des défauts de ses frères, et c’est tout ce qu’on connaît de lui ; car ses qualités, qui sont grandes et belles, celles d’une âme fortement trempée, capable de grandes vertus et de grandes erreurs, ne sont pas de nature à sauter aux yeux des indifférents et à être goûtées autrement qu’à l’épreuve.

On me saura toujours mauvais gré de lui être aussi attachée, et, bien qu’on n’ose me le témoigner ouvertement, je vois souvent le blâme sur le visage des gens qui me forcent à le défendre. Je ne retirerai donc de lui rien qui puisse flatter ma vanité ; peut-être, au contraire, aura-t-elle beaucoup à souffrir de sa condition. Je craindrais, en examinant trop attentivement les taches de son caractère, de me refroidir sous ce prétexte, mais effectivement de céder à toutes ces considérations d’amour-propre et d’égoïsme qui font qu’on rapporte tout à soi, et qu’on devrait fouler aux pieds.

St… me sera toujours cher, quelque malheureux qu’il soit. Il l’est déjà, et plus il le deviendra, moins il inspirera d’intérêt, telle est la règle de la société. Moi, du moins, je réparerai autant qu’il sera en moi ses infortunes. Il me trouvera quand tous les autres lui tourneraient le dos, et, dût-il tomber aussi bas que l’aîné de ses frères, je l’aimerais encore par compassion, après avoir cessé de l’aimer par estime ; — ceci n’est qu’une supposition pour te montrer quelle est mon amitié ; — car on ne soupçonne pas de véritables torts à ceux qu’on aime, et je suis loin de me préparer à recevoir ce nouveau déboire de le voir s’abaisser. Mais il restera dans la misère. De tristes pressentiments m’avertissent que ses efforts pour s’en retirer l’y plongeront plus avant. Ce sera un grand tort aux yeux de tous, excepté aux miens.

Tu penses absolument comme moi à cet égard, puisque tu m’exhortes à ne lui pas retirer mon attachement. Tu peux être tranquille. Quant à toi, ce n’est pas tant de ses folies que tu es choqué que de l’aveuglement qui lui fait préférer ses faux amis aux vrais. Je ne te blâme point de cette impression. Je te demande seulement de la modérer par un sentiment de bonté et d’indulgence qui t’est naturel et qui te fera continuer tes bons offices, soit qu’il les accueille bien ou mal. S’il les méconnaît, ce sera par fausseté de jugement, jamais par vice de cœur.

Si j’étais homme, avec la volonté que j’ai de le servir, je répondrais de lui. Mais, femme, ce que je saurais obtenir de lui devient presque nul par la différence de sexe, d’état, et mille autres choses qui viennent à la traverse de mes bons desseins. Entraves cruelles que mon amitié maudit, mais qu’elle respecte, parce qu’il n’est donné qu’à l’amour, tout faible et inférieur qu’il est à l’autre sentiment, de les rompre.


XIV

À MADAME MAURICE DUPIN, À PARIS


Nohant, 5 juillet 1827.


Pourquoi donc ne m’écrivez-vous pas, ma chère maman ? Êtes-vous malade ? Si cela était, je le saurais probablement, Hippolyte ou Clotilde me l’auraient écrit. Mais, depuis le 24 mars, pas un mot de vous !

Vous m’oubliez tout à fait, et me ferez regretter de ne pas habiter Paris, si les absents ont si peu de part à votre souvenir. Je ne suis pas démonstrative, mais votre silence me peine et me fait mal plus que je ne saurais le dire.

Caroline est-elle toujours près de vous ? Ce serait du moins une consolation pour moi que de vous savoir heureuse et satisfaite. Je n’attribuerais cette absence de lettre à rien de fâcheux et j’en souffrirais seule. Mais que ne puis-je augurer de cette incertitude ? hors une maladie, dont je serais certainement informée par quelqu’un, j’imagine tout. Il faut que vous ayez quelque chagrin. Mais quel chagrin vous force à me laisser ainsi dans l’inquiétude ? Hippolyte me mande que la famille Defos va partir pour Clermont[32] ; ne serez-vous pas tentée de l’accompagner ? Il y a longtemps que vous projetez ce voyage, et, au retour, vous vous arrêteriez ici, ou bien nous vous verrions en Auvergne, où je vais passer quelques semaines, et nous reviendrions ensemble à Nohant. Si c’est là la surprise que vous me ménagez, je ne me plaindrai pas que vous me l’ayez fait trop longtemps désirer.

Depuis que je ne vous ai écrit, je me suis assez bien portée ; mais j’ai eu plusieurs accidents où j’ai failli me tuer. Je serais morte sans un souvenir de vous, ma chère maman, et ce n’eût pas été un de mes moindres regrets à quitter la vie.

Je ne veux pas vous écrire plus longuement aujourd’hui. Je vous gronderais, je crois, et ce serait passablement ridicule. Il y a déjà longtemps que j’ai sur le cœur de vous reprocher votre paresse, et que je recule toujours, espérant une lettre ; mais elle n’arrive pas.

Adieu, ma chère maman ; pardonnez-moi d’être un peu en colère contre vous et faites-moi voir, je vous en prie, que vous vous ressouvenez d’une fille que vous avez en Berry et qui vous aime plus que vous ne songez à elle.


XV

À LA MÊME


Nohant, 17 juillet 1827.


Ma chère maman,

Je vous remercie de m’avoir donné de vos nouvelles. Je commençais à être inquiète, non de votre santé, que je savais être bonne, mais de votre oubli. Grâce à Dieu, vous vous portez bien et vous n’avez que des contrariétés ; c’est encore trop.

Vous êtes bien malheureuse dans le choix de vos servantes ; mais ce n’est pas à dire, parce que vous n’en avez point encore trouvé de bonnes, qu’il n’y en ait point et que vous deviez vous résoudre à vous servir vous-même. Peut-être vous lasserez-vous bientôt de n’être pas chez vous, et il n’est pas prudent à vous, qui êtes souvent malade, de passer les nuits seule. Pour cette raison, sans compter la peur qui vous tourmente, et qui est une vraie maladie, capable même de faire beaucoup de mal, vous devriez ne pas vous isoler ainsi de tout secours et de tout soin. Peut-être choisissez-vous vos servantes trop jeunes, par conséquent sujettes aux défauts de leur âge : la coquetterie et l’humeur légère. Il me semble que j’aimerais mieux une femme d’un âge mûr, quoiqu’il y ait souvent l’inconvénient de l’humeur revêche et rabâcheuse.

Vous rappelez-vous Marie Guillard, cette vieille et laide bonne femme qui, après avoir été longtemps ici, s’était mariée avec un vieillard borgne ? Au bout d’une vingtaine d’années de mariage, elle a enterré son mari et placé sa fille, qui est assez jolie, et, étant redevenue célibataire, elle est rentrée à notre service. Elle a repris le soin de ses vaches et de ses poules (qui ne sont pas tout à fait les mêmes qu’elle soignait il y a vingt ans).

C’est la plus drôle de vieille qui soit au monde. Active, laborieuse, propre et fidèle, mais grognon au delà de ce qu’on peut imaginer. Elle grogne le jour, et je crois aussi la nuit en dormant. Elle grogne en faisant du beurre, elle grogne en faisant manger ses poules, elle grogne en mangeant même. Elle grogne les autres, et, quand elle est seule, elle se grogne. Je ne la rencontre jamais sans lui demander comment va la grognerie, et elle ne grogne que de plus belle. Elle vous impatienterait bien, et moi tout autant, si son service la tenait plus près de moi. Aussi je ne vous la propose pas ; rien que sa figure vous rendrait malade. Au reste, elle n’est pas plus laide qu’elle ne l’était dans sa jeunesse : c’est une de ces figures qui ne changent pas, malheureusement pour elles.

À propos de figures, je vous envoie un profil que j’ai fait d’idée en barbouillant. Il est bon de vous dire que c’est Caroline que j’ai prétendu faire. Il n’y a que moi qui la trouve ressemblante ; ce qui est fâcheux pour le mérite de l’artiste.

Telle qu’elle est, je vous l’envoie, espérant que vous qui êtes plus disposée à l’indulgence, vous y mettrez beaucoup du vôtre et parviendrez à retrouver du moins la coupe du visage et l’expression douce et candide de la physionomie. Au reste, vous avez bien le talent de le retoucher. Je vous le livre. J’ai fait aussi mon portrait, mais avec plus de soin et d’attention, parce que j’avais le modèle sous les yeux et que l’observation travaillait et non l’imagination. Il n’en est pas mieux. J’ai même un air si triste et si sentimental, que je lui ris au nez de le voir ainsi et n’ose vous l’envoyer. Il me rappelle ces vers :

D’où vient ce noir chagrin qu’on lit sur son visage ?
C’est de se voir si mal gravé.

Hippolyte a dû vous dire, ma chère maman, que j’avais écrit à madame Defos pour lui demander pardon de la distraction qui m’avait empêchée de la reconnaître, et lui témoigner le désir de la voir à Clermont, si j’y vais, comme j’en ai le projet, le mois prochain.

C’est en parlant du Mont-Dore probablement que vous me dites que je ne suis qu’à quatre lieues d’elle ; car, d’ici par la route de poste, il y en a près de cinquante. Cette grande distance me fait craindre que M. Defos n’effectue point son projet de venir nous voir, à moins que quelque autre affaire ou le désir de voyager ne lui fasse prendre notre route pour revenir à Paris, route qui est beaucoup moins directe et moins bien servie. S’il vient malgré ces obstacles, j’en serai ravie et je le recevrai de mon mieux. Je n’ose plus vous tourmenter pour faire ce voyage. Il vous ferait pourtant grand bien. Vous n’auriez pas de peurs à redouter pour la nuit, ni tout l’embarras de vivre en pension.

Adieu, ma chère maman ; je vous écris à la lueur des éclairs et aux grondements du tonnerre, ce qui n’empêche pas Maurice et Casimir de ronfler aussi fort que lui. Je vais faire comme eux, et, si à nous trois nous ne couvrons pas le bruit de l’orage, il faudra qu’il fasse grand train de son côté. Écrivez-moi un peu plus souvent.

Portez-vous bien, et soignez-vous. Je vous embrasse bien tendrement.


XVI

À LA MÊME


Nohant, 4 septembre 1827.


Ma chère maman,

Me voici de retour, depuis cinq ou six jours. J’ai été absolument empêchée d’écrire durant mon voyage. Toujours en route, soit à cheval, soit à pied ; je n’ai pas eu un instant pour me reposer et pour rendre compte de mes courses. Madame Defos, que j’ai vue avant d’aller au Mont-Dore, et en en revenant, m’a dit vous avoir donné de nos nouvelles. J’étais donc sûre que vous ne seriez point inquiète de nous. Cette chère dame nous a reçus avec une bonté parfaite. J’ai fait connaissance avec mademoiselle Eugénie[33], qui est fort aimable et fort aimée dans Clermont et dans sa maison.

Votre adorateur, comme vous l’appelez, est aussi fort aimable et fort spirituel. Il nous a lu beaucoup de vers charmants, dont une partie fut faite en votre honneur, comme ceux de Victoire, Sophie, Antoinette, que vous connaissez. Aglaé[34] était très bien quand nous sommes passés la première fois ; à notre retour, elle était dans ses crises. Elle avait pris Maurice en grippe, bien qu’il fût fort tranquille. Moi, je n’étais pas trop rassurée et j’ai renvoyé le petit aussitôt après dîner, sous prétexte qu’il était fatigué.

J’ai été voir le couvent de Saint-Joseph du haut en bas. Nous avons dîné tous ensemble, pris des glaces, etc. Clermont est une ville agréable, située dans un des plus beaux pays de la terre. Madame Defos est parfaitement logée, sur une place immense, en face des beaux coteaux de la Limagne et du Puy-de-Dôme, qui s’élève comme un géant à l’horizon. La maison qu’elle habite est une des plus belles de la ville et passerait pour belle, même à Paris. Je pense que vous serez bien aise d’apprendre ces détails et de savoir votre tante dans une position douce et agréable. Elle serait heureuse sans le fardeau qu’elle supporte avec tant de patience et de douceur. Elle en est sur les dents. C’est un enfant acariâtre qu’il faut endurer tout le jour et veiller la nuit ; elle se sacrifie à l’intérêt de ce malheureux enfant, qui ne peut pas lui en savoir gré, avec une résignation et une tendresse dont le cœur d’une mère est seul capable.

Nous avons beaucoup couru au Mont-Dore, aux environs, à Clermont, à Pontgibaud, où sont les mines de plomb, à Aubusson, où sont les belles manufactures de tapis. Enfin ce que nous avons fait en peu de temps est remarquable. J’ai pris la douche, j’ai été au bal, j’ai galopé à cheval, j’ai versé en voiture, et je pourrais faire une très longue relation de ce court voyage ; mais je vous en épargne l’ennui.

Je me borne à vous dire, ma chère maman, que tout le monde se porte à merveille, gendre, fille et petit-fils. J’ai un appétit effrayant et j’ai pris l’habitude de dormir, que je trouve très agréable.


XVII

À M. CARON, À PARIS


Nohant, 22 novembre 1827.


Il y a bien longtemps, mon bon ami, que je veux vous écrire, et ma mauvaise santé, de jour en jour plus détraquée, m’empêche de faire rien qui vaille, de m’appliquer même au travail qui m’est le plus agréable, c’est-à-dire de m’entretenir avec les gens que j’aime. Au lieu de cela, il faut m’ennuyer en cérémonie depuis une semaine avec des gens occupés de politique et d’élections, que je comprends fort peu, mais qu’il faut avoir l’air de comprendre sous peine d’impolitesse, et devant qui il faut sembler s’intéresser prodigieusement au succès de choses dont on entend parler pour la première fois. Casimir avait l’air tout ce temps d’un chef de parti, et, grâce à ses efforts, des députés parfaitement libéraux ont été nommés dans tous les collèges environnants. J’en suis charmée, et je le suis encore davantage de voir cette corvée terminée et de ne plus voir la fièvre sur tous les visages.

Casimir m’a dit que vous aviez été malade, mon cher Caron. Donnez-nous de vos nouvelles ; vous nous oubliez tout à fait, et vous avez tort ; car vous avez toujours en nous de vrais et fidèles amis.

Ne craignez donc aucun refroidissement de notre part : ma mauvaise santé et les ennuyeuses élections ont été la seule cause de mon long silence. Casimir m’a dit que vous aviez éprouvé beaucoup de chagrins. Quelle qu’en soit la cause, croyez que je les partage du fond du cœur et qu’ils ne me trouveront jamais indifférente.

Voici l’ami Dutheil et le beau docteur[35] qui me chargent de vous assurer de leur amitié et me forcent de vous dire adieu. Mais, auparavant, nous nous réunissons en corps pour vous prier de venir vous reposer ici de tous vos ennuis et boire sur eux le fleuve d’oubli, composé de vin de Champagne dont Casimir a découvert une nouvelle source dans sa cave.

Je crois que je serai obligée d’aller passer une huitaine à Paris pour consulter sur ma santé. Vous seriez bien aimable de me ramener ici et d’y passer une partie de l’hiver. Vous êtes bien sûr que j’emmènerai Pauline.

Adieu, mon cher Latreille ; je vous embrasse de tout mon cœur et compte que vous accueillerez ma proposition favorablement.

AURORE.

XVIII

À M. CARON, À PARIS


Nohant, 1er avril 1828.


Mon cher Caron,

Il y a bien longtemps que je veux vous écrire ; mais mon Maurice a été si malade pendant tout l’hiver, et moi, j’ai été si tourmentée de ses maux et des miens, que je n’ai donné signe de vie à personne ; ce dont je reçois de vifs reproches de tous côtés.

Quoique vous y mettiez plus d’indulgence que les autres, en ne me grondant pas, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre longanimité, et je viens enfin vous dire que je ne vous ai point oublié ; car nous parlons de vous bien souvent, avec mon mari et nos amis de la Châtre, qui demandent toujours quand vous viendrez. Je voudrais bien avoir une bonne réponse à leur donner et je n’en perds pas l’espérance ; car vous trouverez bien quelque temps à nous consacrer et vous savez qu’il y a ici de bon vin et de bons garçons.

J’espère que, dans quelques jours, nous aurons du beau temps qui me rendra moins maussade et mieux portante. Pour le présent, je suis tout à fait ganache et misérable, ne pouvant bouger de ma chambre et à peine de mon lit. Je suis grosse par-dessus le marché, et cela fait une complication de maux peu agréable. Il ne me faudrait pas moins que vous pour me rendre ma bonne humeur et la santé.

Que faites-vous maintenant, mon gros ami ? avez-vous guéri ce vilain rhume qui vous fatiguait si fort, et êtes-vous un peu au courant de votre nouvel état de choses ? Il y a bien longtemps aussi que Casimir dit tous les jours qu’il veut vous demander de vos nouvelles. Mais vous savez comme il est paresseux de l’esprit et enragé des jambes. Le froid, la boue, ne l’empêchent point d’être toujours dehors, et, quand il rentre, c’est pour manger ou ronfler.

Votre belle Pauline est-elle toujours aussi grosse et aussi bonne ? Maurice est un lutin achevé. Il a été abîmé d’une coqueluche qui lui a ôté, pendant deux mois, le sommeil et l’appétit. Heureusement il va à merveille maintenant.

Quand vous viendrez, je veux que vous m’ameniez Pauline ; vous savez que j’en aurai bien soin, et elle est si aimable et si douce, qu’elle ne vous sera guère à charge en route.

Voyez-vous souvent la famille Saint-Agnan[36] ? J’ai été si paresseuse envers elle, que je ne sais ce qu’elle devient.

Maurice, qui s’endort sur mes genoux et me fatigue beaucoup, m’empêche de vous en dire davantage. Je laisse à Casimir le soin de vous répéter que nous vous aimons toujours et vous désirons vivement.


XIX

À MADAME MAURICE DUPIN, À PARIS


Nohant, 7 avril 1828.


Ma chère maman,

Vous me traitez bien sévèrement, juste au moment où je venais de vous écrire, ne m’attendant guère à vous voir fâchée contre moi. Vous me prêtez une foule de motifs d’indifférence dont vous ne me croyez certainement pas coupable. J’aime à croire qu’en me grondant, vous avez un peu exagéré mes torts, et qu’au fond du cœur vous me rendiez plus de justice ; car, si vous m’aviez cru insensible à de si graves reproches, vous ne me les auriez pas faits.

J’espère qu’en apprenant que ma maladie avait été la seule cause de ce long silence, vous m’avez entièrement pardonné. Dites-le-moi bien vite ; c’est un mauvais traitement pour moi que vos reproches, et j’ai besoin, pour me mieux porter, de savoir que vous m’avez rendu vos bontés.

J’ai appris de la famille Maréchal[37] des nouvelles qui m’ont bien profondément affligée. J’en suis malade de chagrin et d’inquiétude. Je viens pourtant de recevoir une lettre d’Hippolyte m’annonçant que Clotilde est beaucoup mieux. Mais sa fille est morte ! pauvre Clotilde, qu’elle est malheureuse ! si bonne et si aimable ! Elle ne méritait pas ces cruels chagrins. Elle ignore encore la perte de son enfant ; mais il faudra qu’elle l’apprenne, et combien ce nouveau malheur lui sera amer ! Je suis sûre que ma pauvre tante a le cœur brisé. Tout est chagrin et misère ici-bas.

Vous me mandez que Caroline est malade. Qu’a-t-elle donc ? J’espère que cela n’est pas sérieux, puisque vous m’en parlez si brièvement. Veuillez m’en parler avec plus de détails, ma chère maman, ainsi que de vous-même. Je ne sais si c’est pour me punir que vous me donnez de mauvaises nouvelles sans y ajouter un mot pour les adoucir. Ce serait trop de sévérité.

Maurice va à merveille. Il est tous les jours plus aimable et plus joli.

Mais je me reproche de vanter mon bonheur, quand je pense à cette pauvre Clotilde, dont le sort, à cet égard, est si différent. L’aisance et les plaisirs ne sont rien au cœur d’une mère en comparaison de ses enfants. Si je perdais Maurice, rien sur la terre ne m’offrirait de consolation dans la retraite où je vis. Il m’est si nécessaire, qu’en son absence, je ne passe pas une heure sans m’ennuyer.

Ne me laissez pas plus longtemps avec le chagrin de vous savoir mécontente. Écrivez-moi, ma chère maman ; j’ai le cœur bien triste, et un mot de vous en ôterait un grand poids.

Casimir vous embrasse tendrement.


XX

À M. CARON, À PARIS


Nohant, 16 avril 1828.


Je reçois à l’instant votre lettre, mon bon Caron. Elle me fait tant de plaisir, que j’y veux répondre tout de suite. Vous êtes mille fois aimable de vous être décidé à nous venir trouver. Nous en sautons de joie, Casimir et moi. Je vais, par le même courrier, renouveler mon invitation à madame Saint-Agnan, que j’aurai le plus grand plaisir à recevoir, comme je le lui ai dit vingt fois et comme, j’espère, elle n’en doute pas.

Je ne sais combien de filles elle m’amènera. Je sais qu’il y en a une en pension ; mais, les eût-elles toutes, la maison est assez grande pour les loger, et nous avons des poulets dans la cour en suffisante quantité pour approvisionner un régiment.

J’ai encore une demande à vous faire : c’est, au cas où madame Saint-Agnan voudrait emmener une femme de chambre, de l’en dissuader, comme si cela venait de vous, en lui disant qu’elle n’en aura pas besoin ici, puisque j’en ai une qui n’a rien à faire et qui sera à son service. Je ne voudrais pas qu’elle s’aperçût de ma répugnance à cet égard, parce qu’elle croirait peut-être que j’y mets de la mauvaise grâce. Elle se tromperait ; car je serai enchantée de la recevoir, elle et sa famille. Vous savez aussi que ce n’est pas la crainte de nourrir une personne de plus, puisqu’il s’en nourrit dans ma maison plus que je ne le sais souvent moi-même. Je crains ici les domestiques étrangers, parce que mes Berrichons sont de simples et bons paysans ignorant toutes les rubriques des gens de Paris.

L’année dernière, la femme de chambre de madame Angel avait mis la maison en révolution par ses plaintes, ses propos. Les uns me demandaient leur compte pour aller à Paris, où elle se faisait fort de les placer ; les autres voulaient doubler leurs gages, etc., etc. Je vous entretiens de ces balivernes parce qu’un mot dit en passant à madame Saint-Agnan peut m’épargner ces petits désagréments. Si cependant elle insiste, qu’il n’en soit plus question et prenez que je n’ai rien dit. Vous pensez qu’une aussi petite considération ne refroidira pas le plaisir que j’aurai à la voir.

Adieu, mon bon ami ; venez au plus vite. Votre chambre vous attend ; le lit de Pauline sera auprès du vôtre, ou, si vous voulez dans ma chambre, à côté de celui de Maurice. Nous vous attendons avec une grande impatience, et je vous embrasse de tout mon cœur.

Votre fille

AURORE.

Les amis de la Châtre vont être bien joyeux de la bonne nouvelle de votre arrivée.


XXI

À MADAME MAURICE DUPIN, À PARIS


Nohant, 4 août 1828.


Ma chère maman,

Il est vrai que j’ai été bien longtemps sans vous écrire ; mais je n’ai pas cessé de demander de vos nouvelles à Hippolyte. Il pourra vous le dire aussi, trois fois de suite je lui ai demandé votre adresse sans qu’il me l’envoyât. J’ai cherché dans vos lettres précédentes. Je n’y ai pas trouvé celle que vous m’avez désignée. Ce n’est que sa dernière lettre (qui m’est arrivée à peu près en même temps que la vôtre) qui me l’a apprise. J’étais fort contrariée, je vous assure, de ne savoir où vous étiez. Je suis enfin bien heureuse de vous savoir installée de nouveau à Paris, bien portante et avec la société de votre enfant[38]. Embrassez-le bien de ma part, je vous en prie et gardez-le le plus longtemps possible ; car j’ai bien envie de le voir.

À cet égard, je ne sais pas du tout quand j’aurai le bonheur de vous embrasser. Je crois que je ferai tranquillement mes couches ici, où je serai plus commodément et plus économiquement pour passer les premiers mois de ma nourriture. Si nos affaires nous le permettent, je fais le projet d’aller passer, cet hiver, quelque temps près de vous. Ma santé est assez bonne, quoique, depuis quelques semaines, je souffre beaucoup de l’estomac. En ne mangeant pas, j’y échappe. Cela me coûte fort, car j’ai des faims très exigeantes, que je ne puis satisfaire sans les payer de plusieurs jours de souffrance et de diète.

Je ne suis pas très forte, et la moindre course en voiture me fatigue beaucoup. À cela près, je vais bien. Je suis si grosse, que tout le monde pense que je me suis trompée dans mon calcul et que j’accoucherai très prochainement : je ne crois pourtant pas que ce soit avant deux mois.

Casimir me charge de vous dire qu’il est très mécontent de l’inexactitude de M. Puget à votre égard. Il ne peut vous adresser à M. Lambert, qui n’est plus notaire et qui n’habite plus Paris. Il chargera de vos affaires, dès le prochain trimestre, une personne sûre et parfaitement exacte. J’ai vu Léontine un instant. Elle se portait bien. Je vais la chercher demain pour quelques jours.

Adieu, ma chère maman ; reposez-vous bien de vos fatigues, afin que je puisse aussi vous recevoir. Ce ne sera jamais assez tôt, au gré de mon impatience. Je vous embrasse tendrement ; Casimir et Maurice se joignent à moi.

Le cher père est très occupé de sa moisson. Il a adopté une manière de faire battre le blé qui termine en trois semaines les travaux de cinq à six mois. Aussi il sue sang et eau. Il est en blouse, le râteau à la main, dès le point du jour.

Les ouvriers sont forcés de l’imiter ; mais ils ne s’en plaignent pas, car le vin de pays n’est point ménagé pour eux. Nous autres femmes, nous nous installons sur les tas de blé dont la cour est remplie. Nous lisons, nous travaillons beaucoup, nous songeons fort peu à sortir. Nous faisons aussi beaucoup de musique.

Adieu, chère maman ; rappelez-moi à l’amitié du vicomte. Maurice est mince comme un fuseau, mais droit et décidé comme un homme. On le trouve très beau, son regard est superbe.


XXII

À M. CARON, À PARIS


15 novembre 1828.


Je n’ose pas dire, mon bon révérend, que j’ai bien du regret de ne vous pas voir. Ce serait être égoïste que de s’affliger de vos succès. Mais, sauf la joie bien vraie que j’éprouve à vous voir satisfait et dont vous ne pouvez pas douter, il m’est bien permis, à part moi, d’être fâchée de votre absence, et de regretter votre aimable personne.

J’ai l’espoir que vous n’oublierez point notre sincère affection dans le cours de vos prospérités, et que, quand vos affaires vous laisseront quelque répit, vous viendrez passer ici ce temps de liberté, dormir la grasse matinée, flâner avec l’ami Duteil et faire jurer Casimir en le gagnant aux échecs.

Vous avez ici votre appartement, votre nourriture, éclairage, blansissage, etc., moyennant la somme modique de deux francs cinquante centimes par semaine, et, de plus, vous aurez ce qui ne s’achète pas, des cœurs qui vous aiment bien véritablement.

Cette lettre vous sera remise par votre ami Duteil, qui, je crois, a le projet de vous demander de le prendre en pension pour trois semaines. C’est un compagnon aimable, et c’est pour la même raison qu’il désire loger avec vous, si vous le trouvez bon.

Adieu, mon vénérable octogénaire. Que votre barque vogue au gré de vos désirs ! C’est ce que je vous souhaite, au nom du Père, etc.

Je vous embrasse de tout mon cœur, et désire que vous terminiez heureusement et vite afin de revenir nous voir.

AURORE.

Comment va la grosse Pauline[39] ? Embrassez-la de ma part et de celle de Maurice. On dit que vous avez une nouvelle Corinne pour cuisinière, je vous en fais mon compliment.


XXIII

À MADAME MAURICE DUPIN, À PARIS


Nohant, 27 décembre 1828.


Mon garde champêtre, qui est mon fournisseur et mon pourvoyeur, et qui, de plus, est ancien voltigeur et bel esprit, a fait ce matin, ma chère maman, une assez belle chasse. Je fais mettre dès demain ma cuisinière à l’œuvre, et, quoiqu’elle ait beaucoup moins de génie que le garde champêtre, j’espère qu’elle en aura assez pour confectionner un bon pâté que je vous enverrai pour vos étrennes dès qu’il sera refroidi. Mon ami Caron, à qui j’adresse un envoi de même genre, vous fera passer ce qui vous revient.

Agréez en même temps, chère mère, tous mes vœux et mes embrassements du jour de l’an ; ayez une bonne santé, de la gaieté, et venez nous voir, voilà mes souhaits.

Je suis charmée que vous ayez trouvé mes confitures bonnes. Je comptais vous en adresser un second volume ; mais mon essai n’a pas été aussi heureux que le premier. Entraînée par l’ardeur du dessin, j’ai laissé brûler le tout et je n’ai plus trouvé sur mes fourneaux qu’une croûte noire et fumante qui ressemblait au cratère d’un volcan beaucoup plus qu’à un aliment quelconque.

Puisque nous sommes sur ce chapitre, je vous dirai que vous avez très bien fait de ne rien donner à mon envoyé. Il en eût été très choqué. Il veut bien se considérer comme mon ami et mon voisin, mais non comme un commissionnaire. Il vous eût dit qu’il était né natif de Nohant, qu’il se rendait mon messager uniquement par amitié, mais qu’il avait trop de sentiments, etc. Enfin il vous aurait dit peut-être de très belles choses, mais vous avez bien fait de ne le pas payer. Il est très glorieux, je suis sûre, de pouvoir dire qu’il nous a rendu service.

Je ne sais pas si mon projet d’aller à Paris s’effectuera. J’ai même tout lieu de croire qu’il ira grossir le nombre immense de projets en l’air qui sont en dépôt dans la lune avec tout ce qui se perd sur la terre. Ma fille est bien petite et bien délicate pour voyager par ce mauvais temps. Du reste, elle est fraîche et jolie à croquer. Maurice se porte bien aussi, et vous souhaite une bonne année ; il embrasse son cousin Oscar. Veuillez, chère maman, être encore mon remplaçant dans le choix des étrennes à Oscar (ce que je laisse à votre disposition).

Je vous embrasse de toute mon âme, Casimir en prend sa part.

AURORE.

XXIV

À M. CARON, À PARIS


Nohant, 20 janvier 1829.


Il est très vrai que je suis une paresseuse, mon digne vieillard et bon ami. Vous savez que je suis de force à me laisser brûler les pieds plutôt que de me déranger, et à vous couvrir une lettre de pâtés plutôt que de tailler ma plume. Chacun sa nature. Vous n’êtes pas mal feugnant aussi, quand vous vous en mêlez. Mais ce n’est jamais quand il s’agit d’obliger ; j’ai pu m’en convaincre mille fois, et j’ai même honte d’abuser si souvent de votre extrême bonté.

Je vous ai demandé dans quelque lettre qui se sera perdue :

Les Mémoires de Barbaroux, les Mémoires de madame Roland, et les Poésies de Victor Hugo.

J’ai deux volumes de Paul-Louis Courier intitulés Mémoires, Correspondance et Opuscules inédits. Il doit avoir paru un troisième volume contenant des fragments de Xénophon, l’Âne de Lucius, Daphnis et Chloé, etc. En outre, je voudrais avoir son meilleur volume contenant les pamphlets politiques et opuscules littéraires, imprimé clandestinement à Bruxelles in-8°. Celui-là sera peut-être difficile à trouver. Aidez-vous d’Hippolyte, qui s’aidera d’Ajasson, pour me le dépister. Veuillez avoir ma lettre dans votre poche, quand vous irez chez le libraire, afin de ne pas vous tromper ni m’acheter ce que j’ai déjà.

Ne confondez pas les Mémoires de Barbaroux le girondin sur la Révolution, avec quelque chose de nouveau que son fils C.-O. Barbaroux vient de publier à la suite ou au commencement d’une biographie de la Chambre des pairs. J’attendrai pour lire l’histoire des vivants qu’ils soient morts, et, si je suis morte avant eux, je m’en passerai.

Cela ne veut pas dire que je dédaigne les œuvres des contemporains ; seulement la postérité jugera les hommes mieux que nous. Je voudrais avoir quelque chose de Benjamin Constant et surtout de Royer-Collard. Mais quoi ! je ne suis pas au courant de ces publications. Veuillez m’aider, m’envoyer ce qu’il y a de plus remarquable et le plus à la portée d’une bête comme moi.

En voilà-t-il assez ? Je vous plains bien sincèrement, mon vieux, si vous avez beaucoup de femmes comme moi sur les bras.

Pour faire diversion à ces factures, car mes lettres ne sont pas autre chose, je vous envoie le récit lamentable d’une histoire récemment arrivée à la Châtre. Vous savez qu’il y a sept ou huit sociétés qui ne se mêlent point. Vous savez que Périgny et moi, qui avons la prétention d’être philosophes, nous invitons tout le monde.

Moi, je ne reçois pas cette année ; mais, lui, il a commencé. La première soirée s’est assez bien passée, moyennant que les plus huppées ont été stupéfaites de surprise en se voyant amalgamées avec ce qu’elles appellent de la canaille, quoique cette canaille les vaille et plus. Le maître de musique et sa femme, fort gentille, ont surtout causé par leur admission, une indignation, et les bonnes personnes de dire que M. de Périgny comblait d’honnêtetés le musicien susdit afin d’économiser cinq francs par soirée.

Voulant mettre à profit cet incident, mais ne voulant pas mettre en scène l’innocent musicien et son innocente moitié, nous avons, Duteil et moi (auteurs indignes de cette chanson), offert nos propres individus aux traits de la satire, nous maltraitant soi-même (nous avions tenu l’orchestre à nous deux, la première soirée) ; nous détournons par cette ruse adroite les soupçons qui se dirigeraient sur nous si nous ne gardions le secret sur notre génie poétique, car nous en pinçons. Il a pu, à Paris, vous chanter des complaintes de notre façon ; que vous en semble ? Nous avons tant d’esprit, que nous en sommes zonteux nous-mêmes. Nous avons montré la susdite chanson à M. et madame de Périgny, qui en ont beaucoup ri et nous ont autorisés à la répandre clandestinement, à condition qu’ils ne soient pas reconnus en avoir eu connaissance.

Voyez-vous d’ici la bonne figure qu’ils vont faire, et vous aussi, quand, d’un air piteux, on viendra vous raconter qu’un libelle impertinent, arme à deux tranchants, et dans lequel nous sommes particulièrement maltraités, circule dans la ville ? Voyez-vous l’air de philosophie et de générosité avec lequel nous témoignerons notre mépris de cet outrage ? J’oubliais de vous dire qu’à la seconde soirée il n’est venu personne que ce maître de musique, Casimir et moi ; la chanson, d’ailleurs, vous l’apprendra ; mais vous saurez que j’avais l’honneur de faire partie des trois invités qui font une si pauvre figure à la fin du dernier couplet. Nous attendons à demain pour voir si la cabale continue. Moi, je n’en aurai pas le démenti, et j’irai pour voir. Vous voilà au courant des cancans.

J’écrirai à Félicie quand je pourrai. En attendant, dites-lui que je l’embrasse, que je ne me soucie guère d’apprendre les modes, qu’il me suffit qu’elle se porte bien et ne m’oublie pas. Au reste, je lui dirai cela moi-même dans quelques jours. Je verrai demain toutes vos amoureuses et m’acquitterai de vos commissions.

Bonsoir, mon vieux ; portez-vous bien, dormez quinze heures sur seize, et aimez toujours votre fille

AURORE.

Casimir vous embrasse, et Maurice embrasse Pauline. À propos, j’ai un ménage entier de porcelaine de Verneuil[40] pour elle ; mais comment le lui envoyer ? le port coûtera plus que la chose ne vaut ; fixez-moi là-dessus.


LA SOIRÉE ADMINISTRATIVE
ou
LE SOUS-PRÉFET PHILOSOPHE
Air : Tous les bourgeois de Chartres.


1


                        Habitants de la Châtre
                        Nobles, bourgeois, vilains,
                        D’un petit gentillâtre
                        Apprenez les dédains.
            Ce jeune homme, égaré par la philosophie[41],
                        Oubliant, dans sa déraison,
                        Les usages et le bon ton,
                        Vexe la bourgeoisie.


2


                        Voyant que, dans la ville,
                        Plus d’un original
                        Tranche de l’homme habile
                        Et se dit libéral ;
            À nos tendres moitiés qui frondent la noblesse
                Il crut plaire en donnant un bal
                Où chacun pût d’un pas égal
                    Aller comme à la messe.


3


                        Un écorcheur d’oreilles,
                        Ci-devant procureur[42],
                        Croit faire des merveilles
                        Avec madame Orreur[43].
            Sur son piano discord quand l’une nous assomme,
                L’autre nous fait grincer des dents,
                Le tout pour épargner cinq francs
                    Au ménage économe.


4


                        Juges et militaires,
                        Médecins, avocats,
                        Chirurgiens et notaires,
                        Chacun prend ses ébats.
            On entendit pourtant plus d’une grande dame,
                Pinçant la lèvre et clignant l’œil,
                Murmurer dans son noble orgueil :
                    « Voyez ! quel amalgame ! »


5


                        Guidant la contredanse,
                        Périgny tout en eau,
                        Croyait par sa prudence


                        Nous dorer le gâteau.
            L’avant-deux n’était pas la chose délicate :
                Mais, quand on fut au moulinet,
                C’est en vain que le sous-préfet
                        Cria : « Donnez la patte !… »


6


                        Quand finit ce supplice,
                        Chaque dame aussitôt
                        Demande sa pelisse,
                        Sa bonne et son falot,
            Et toutes en sortant se disaient dans la rue,
                En retroussant leur falbala :
                « Jamais on ne me reprendra
                        En pareille cohue. »


7


                        La semaine suivante
                        Le punch est préparé,
                        La maîtresse est brillante,
                        Le salon est ciré.
            Il vint trois invités de chétive encolure.
                Dans la ville on disait : « Bravo !
                On donne un bal incognito
                        À la sous-préfecture ! »


XXV

À MADAME MAURICE DUPIN, À PARIS


Nohant, 8 mars 1829.


Ma chère maman,

Il y a bien longtemps que je veux vous écrire ; mais il a fallu que le carême arrivât pour m’en laisser le temps. Jamais à Paris on ne mena une vie plus active et plus dissipée que celle que nous avons passée durant le carnaval : courses à cheval, visites, soirées, dîners, tous les jours ont été pris, et nous avons beaucoup moins habité Nohant que la Châtre et les grands chemins.

Enfin, nous voici rentrés dans un ordre de choses plus paisible, et je commence, pour que la retraite me soit aussi agréable que les plaisirs me l’ont été, par vous demander de vos nouvelles et vous assurer que je voudrais que vous fussiez ici, où vous vous porteriez bien et vous amuseriez, j’en suis sûre. Un peu de mouvement en voiture, la société de personnes gaies et aimables comme celles dont notre intimité est composée vous plairaient, à vous qui n’aimez pas plus que moi la gêne et les obligations. Le coin du feu a aussi ses plaisirs. Hippolyte l’égaye par son caractère facile, égal, toujours bon et content. Nous rions, chantons et dansons comme des fous, et jamais, depuis bien des hivers, je ne me suis si bien portée. Je lui en attribue tout l’honneur.

Avez-vous toujours votre petit compagnon Oscar ? Hippolyte m’a dit qu’il était fort gentil, mais assez délicat. Maurice grandit beaucoup et n’est pas non plus très robuste maintenant. C’est l’âge, dit-on, où le tempérament se développe, non sans quelque effort et quelque fatigue. Il est joli comme un ange, et fort bon. Sa sœur est une masse de graisse, blanche et rose, où on ne voit encore ni nez, ni yeux, ni bouche. C’est un enfant superbe, quoique né imperceptible ; mais, pour espérer que ce soit une fille, il faut attendre qu’elle ait une figure. Jusqu’ici, elle en a deux aussi rondes et aussi joufflues l’une que l’autre… Elle a toujours une bonne nourrice, dont elle se trouve fort bien.

Le mois prochain, vous verrez mon mari, qui retournera avec Hippolyte vendre son cheval. De là, nous irons un mois à Bordeaux et un mois à Nérac, chez ma belle-mère, et nous serons de retour ici au mois de juillet. Si vous voulez, à cette époque, tenir votre promesse, et décider Caroline à vous accompagner, nous passerons en famille tout le temps que vous voudrez ; car je n’aurai plus d’obligations de toute l’année, et il me faut des obligations pour quitter Nohant, où j’ai pris racine. Nous vous soignerons bien et vous rajeunirez si fort, que vous retournerez à Paris fraîche et encore très dangereuse pour beaucoup de têtes.

Adieu, ma chère maman. Casimir, Hippolyte, mes deux enfants et moi vous embrassons tous bien tendrement. Gare à vous, au milieu d’un pareil conflit ! vous aurez bien du bonheur si vous n’êtes pas étouffée par nos caresses, et nos batailles à qui en aura sa part.

Quand vous me répondrez, aurez-vous la bonté de me donner quelques conseils sur la façon d’une robe de foulard fort belle qu’on m’envoie de Calcutta et que je ferai moyennant que vous me direz où en est la mode et la manière dont je dois tailler les manches ? Je crois que maintenant on les fait droit fil et aussi larges en bas qu’en haut. Mais dirigez-moi, car je suis fort en arrière.


XXVI

À M. DUTEIL, AVOCAT, À LA CHÂTRE[44]

(RECOMMANDÉ À MADAME LA POSTE DE LA CHÂTRE)

Bordeaux, 10 mai 1829.


Hélas ! mon estimable ami, que c’est cruel, que c’est effrayant, que c’est épouvantable, je dirai plus, que c’est sciant, de s’éloigner de son endroit et de se voir en si peu de jours transvasé à cent vingt lieues de sa patrie ! Si cette douleur est cuisante pour tous les cœurs bien nés, elle est telle pour un cœur berrichon particulièrement, qu’il s’en est fallu de peu que je ne fusse noyée dans un torrent de pleurs, répandues par Pierre[45], Thomas[46], Colette[47], Pataud[48], Marie Guillard[49] et Brave[50] ; torrent auquel j’en joignis un autre de larmes abondantes. Que dis-je ! un torrent ? c’était bien une mer tout entière.

Après avoir embrassé ces inappréciables serviteurs, les uns après les autres, je m’élançai dans la voiture, soutenue par trois personnes, et j’arrivai sans encombre à Châteauroux. Là, nous fûmes singulièrement égayés par la conversation piquante et badine de M. Didion, qui nous fit pour la cinquante-septième fois le récit de la maladie et de la mort de sa femme, sans omettre la plus légère particularité.

À Loches, mon ami, vous croyez peut-être que je me suis amusée à penser que ces tourelles noircies, où ma cuisinière mourrait du spleen, avaient été la résidence d’un roi de France et de sa cour ; ou bien que j’ai demandé aux habitants des nouvelles d’Agnès Sorel ?… J’avais bien autre chose dans l’esprit. Je songeais, avec recueillement, avec émotion, au passage dans cette ville du respectable et philanthrope M. Blaise Duplomb[51], lequel fut rattrapé par des querdins de zendarmes qui l’attacèrent à la queue de leurs cevaux et… Mais vous savez le reste ! Il est trop pénible de revenir sur de si déplorables circonstances.

Enfin, mon estimable ami, la présente est pour vous dire qu’après cinq jours d’une traversée fatigante et dangereuse, à travers des déserts brûlants et des hordes d’anthropophages, après une navigation de cinq minutes sur la Dordogne, pendant laquelle nous avons couru plus de périls et supporté plus de maux que la Pérouse dans toute sa carrière, nous sommes arrivés, frais et dispos, en la ville de Bordeaux, presque aussi belle qu’un des faubourgs de la Châtre, et où je me trouve fort bien ; regrettant néanmoins, vous d’abord, mon ami, puis votre tabatière, puis les deux lilas blancs qui sont devant mes fenêtres, et pour lesquels je donnerais tous les édifices que l’on bâtit ici.

… Adieu, mon honorable camarade, soutenons toujours de nos lumières, et de cette immense supériorité que le ciel nous a donnée en partage (à vous et à moi), la cause du bon sens, de la nature, de la justice, sans oublier la morale, la culture libre du tabac et le régime de l’égalité.

Rappelez-moi au souvenir d’Agasta[52]. Quant à vous, frère, je vous donne l’accolade de l’amitié et vous prie de vous souvenir un peu de moi.

Hélas ! loin de la patrie, le ciel est d’airain, les pommes de terre sont mal cuites, le café est trop brûlé.

Les rues, c’est de la séparation de pierres ; cette rivière, c’est de la séparation d’eau ; ces hommes, de la séparation en chair et en os ! Voyez Victor Hugo.

AURORE.

XXVII

À M. CARON, À PARIS


Bordeaux, 4 juin 1829.


Aimable, estimable, respectable et vénérable octogénaire, c’est pour avoir l’avantage de savoir des nouvelles de votre chancelante et précieuse santé que la présente vous est adressée par votre fille soumise et subordonnée. Comment traitez-vous ou plutôt comment vous traite la goutte, le catharre, la crachomanie, la prisomanie, la mouchomanie, en un mot le cortège innombrable des maux qui vous assiègent depuis tantôt quarante-cinq ans que j’ai le bonheur de vous connaître ? Fasse le ciel, ô digne vieillard, que vous conserviez le peu de cheveux et les deux ou trois dents qui vous restent, comme vous conserverez, jusqu’à la mort, le sentiment, et le dévouement de tous ceux qui vous entourent !

C’est aussi pour vous dire que nous sommes pour le moment dans la ville de Bordeaux, qui est grande et bien faite, regrettant amèrement que vous n’ayez pu mettre à exécution le projet que vous aviez formé de venir vous y divertir avec nous. Ah ! bon père ! de combien de soins, de combien de tendresses, de combien de bouteilles de vin de Bordeaux, n’eussions-nous pas entouré votre vieillesse ! Certes notre affection et la bonne chère vous eussent rendu cette verdeur de la jeunesse que vous regrettez en vain maintenant. Nous vous eussions procuré de bienfaisantes transpirations en vous faisant manger des artichauts crus ; et un sommeil réparateur vous eût doucement bercé jusqu’à une heure de l’après-midi ; mais, hélas ! où êtes-vous ?

Vous imaginez bien, mon cher ami, que nous trottons ici comme des lièvres, que nous flânons comme… ? comme vous. Nous allons au spectacle, au café, à la campagne, sur la rivière ; nous visitons les collections, les églises, les caveaux, les morts, les vivants : c’est à n’en pas finir. Nous allons voir la mer dans deux ou trois jours. Nous confions nos augustes personnes et notre précieuse existence aux flots capricieux, aux vents impétueux et au savoir chanceux d’un pilote expérimenté. Priez pour nous, saint homme, vieillard austère et séraphique ! Si nous périssons dans cette lutte, je vous promets d’aller vous tirer par les pieds. Vous verrez mon ombre pâle, couronnée d’algue verte et sentant la marée à plein nez, errer autour de votre lit et chanter comme une mouette pendant votre sommeil. Alors, pieux cénobite, dites le chapelet à mon intention et répandez de l’eau bénite autour de vous.

Si pourtant, comme je l’espère, une destinée moins poétique me ramène saine et sauve à l’hôtel de France[53], je partirai peu de jours après pour Guillery, où je vous prie de m’adresser votre réponse et celle de ma petite Félicie, à qui je vous prie de remettre en particulier la lettre ci-incluse.

Nous avons ici M. Desgranges[54], que vous connaissez, je crois. Plus, l’avocat général[55], qui me charge de vous dire mille choses affectueuses et obligeantes.

Plus, une douzaine de parents ennuyeux ; plus, deux ou trois autres amis fort aimables qui ne nous quittent pas. Le temps vole trop vite au milieu de ces distractions, qui me remontent un peu l’esprit.

Il faudra pourtant reprendre le cours tranquille des heures à Nohant. Ce n’est pas que je m’en inquiète beaucoup : j’ai, comme vous, bon père, un fonds de nonchalance et d’apathie qui me rattache sans effort à la vie sédentaire, et, comme dit Stéphane, animale.

Ah çà, que faites-vous ? N’êtes-vous pas un peu fatigué d’affaires et n’aurez-vous pas quelques jours de liberté ? Vous savez que vous vous êtes formellement et solennement engagé à venir vous reposer près de nous, dès que vous en trouveriez la possibilité. Je désire vivement que ce temps arrive, et, en attendant, j’ai l’honneur d’être, ô vertueux père de famille, votre fille et amie,

AURORE.

Casimir vous embrasse et vous prie de vous occuper de son affaire, je ne sais laquelle.


XXVIII

À MADAME MAURICE DUPIN, À PARIS


Bordeaux, 11 juin 1829.


Dites-moi donc, ma chère petite mère, ce que c’est que cette histoire de naufrage qui m’a frappée dans mon enfance et qui s’est passée, autant qu’il m’en souvient, aux lieux où je suis ? Je vous vois encore tout effrayée ; je me rappelle mon père se jetant à l’eau pour sauver son sabre, après nous avoir mises en sûreté ; puis les jurements des matelots ; puis l’eau qui entrait dans l’embarcation.

Veuillez me raconter tout cela, afin que je comprenne ce qui m’est arrivé et que je puisse me vanter d’avoir couru un fameux danger. Ce sera d’autant plus nécessaire à ma gloire, que, dans l’expédition que je viens de faire, je n’ai pas eu la satisfaction de la plus petite tempête.

Vous qui avez été partout, vous connaissez la tour de Cordouan, seule sur un rocher au milieu de la mer, vis-à-vis des côtes de la Saintonge et de la Gascogne. On prétend que c’est un voyage difficile et dangereux ; et voyez comme c’est vexant : pour une fois que nous y allons, les vents sont favorables, les flots dociles et les pilotes excellents ! Enfin l’humiliation a été complète, aucun de nous n’a eu le mal de mer, et nous sommes revenus aussi sains, aussi gais (je ne dirai pas aussi frais, car nous étions noirs comme des Cafres et rouges comme des Caraïbes), en un mot aussi dispos que si nous eussions fait un tour sur le boulevard de Gand.

Un succès aussi facile me donne une fière envie de faire le tour du monde sur un navire, et d’aller à la Chine comme qui prend une prise de tabac. Ne vous effrayez pourtant pas trop de ce projet, et ne croyez pas qu’au premier jour vous allez recevoir une lettre de moi datée de Pékin. Pour le moment, je tâcherai de me contenter des pékins qui m’environnent, et, dans un mois au plus, je reverrai Nohant, qui a bien aussi ses Chinois et ses magotes.

Hippolyte me mande que vous avez presque le projet de venir à Nohant cet été. Dieu vous maintienne dans cette bonne idée !

Adieu, chère maman ; je vous embrasse ; mais non, je n’en suis pas digne, je baise votre pantoufle.


XXIX

À LA MÊME


Nohant, 1er août 1829.


Ma chère maman,

Je suis enfin de retour et Hippolyte est près de moi avec sa famille. Sa femme est bien fatiguée ; mais j’espère que quelques jours de repos la remettront. J’ai passé chez ma belle-mère quinze jours fort agréables, qui m’ont rétablie à peu près. J’en avais grand besoin, j’étais souffrante jusqu’à perdre patience ; malgré cela, je me félicite de mon voyage, et, sauf le dernier mois que j’ai presque entièrement passé dans mon lit, mon séjour à Bordeaux m’a offert beaucoup de plaisirs de mon goût, c’est-à-dire point de monde et beaucoup de courses.

Je n’en ai pas moins eu un plaisir infini à me retrouver chez moi avec tous ceux que j’aime. Il ne nous manque que vous pour être parfaitement heureux.

Nous goûtons dans tout son charme le calme de la vie paisible et retirée ; nous n’avons pas d’importuns, pas de faux amis, du moins nous le croyons ainsi. Nos jours s’écoulent comme des heures, et sans que rien pourtant en interrompe l’uniformité. Cette paix profonde est fort du goût de ma belle-sœur. Hippolyte s’en arrange aussi, parce qu’elle lui donne une liberté parfaite, qui est son essence. Il monte beaucoup à cheval. Nous voyons toujours nos anciens amis ; mais j’ai retranché tout doucement beaucoup de mes relations. J’étais très fatiguée, je pourrais même dire ennuyée, de voir autant de monde. Une société nombreuse et superficielle n’est pas ce qui me convient, et je crois que vous êtes tout à fait de mon avis, qu’il vaut mieux le coin du feu qu’un panorama de figures toujours nouvelles qui passent sans qu’on ait eu le temps d’apprécier leurs qualités et leurs défauts. Je m’en tiens donc à deux ou trois femmes sur l’amitié desquelles je puis me reposer, ce qui est déjà assez rare. Quant aux hommes, ils n’ont pas des dehors fort brillants ; mais ce sont les meilleures gens du monde ; vous en avez vu un échantillon : notre ami Duteil, qui n’est pas beau ni élégant, j’en conviens, mais qui a de l’esprit, en revanche, et le caractère le plus aimable et le plus égal.

Vous nous avez promis depuis bien longtemps, ma chère maman, de venir refaire connaissance avec Nohant ; vous ne pouvez choisir un meilleur moment pour nous faire ce plaisir, puisque Hippolyte et sa femme y sont déjà et que je n’ai nulle affaire qui me force à le quitter d’ici à plusieurs mois. Si vous vous sentez assez forte pour entreprendre la route, vous nous trouverez toujours heureux de vous soigner et de vous distraire autant qu’il dépendra de nos ressources à cet égard.

Mes enfants se portent bien. Maurice vous embrasse, et nous en faisons tout autant, si vous le permettez. Moi, pour ma part, je réclame pourtant un plus gros baiser que les autres.


XXX

À M. JULES BOUCOIRAN, À PARIS[56]


Nohant, 2 septembre 1829.


M. Duris-Dufresne[57] m’a fait passer, monsieur, votre réponse aux propositions dont il a bien voulu se charger de ma part auprès de vous. Nous sommes d’accord dès ce moment, et, si mon offre vous convient toujours, je vous attendrai au commencement d’octobre. Le bien que M. Duris-Dufresne nous a dit et de la méthode et du professeur nous donne un vif désir de connaître l’un et l’autre, et nous nous efforcerons de vous rendre agréable le séjour que vous ferez parmi nous.

Si, dans votre méthode, il est quelque préparation préalable qu’il soit à ma portée de donner à mon fils, veuillez me l’indiquer, afin de rendre votre travail plus facile ; sinon, je le disposerai toujours à vous montrer de la docilité et de la reconnaissance, et, ce dernier sentiment, ses parents le partageront, n’en doutez pas.

Agréez, monsieur, l’assurance de la considération distinguée avec laquelle j’ai l’honneur de vous saluer.

AURORE DUDEVANT.

XXXI

À M. CARON, À PARIS


Nohant, 1er octobre 1829.


Mon cher Caron,

Je suis bien votre servante. Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Maintenant, dites-moi ce que vous avez fait d’une certaine lettre de Félicie que vous m’annoncez et que vous ne m’avez pas envoyée ? Tête de linotte ! à votre âge ! fi ! Cherchez sur votre bureau et réparez votre oubli en me la renvoyant bientôt et m’écrivant aussi, pour votre part, une longue lettre.

Permettez-moi de vous donner quelques commissions. Il y a longtemps que je ne vous ai embêté, comme dit Pauline, et ce serait dommage d’en perdre l’habitude. Ayez la bonté de m’acheter trois ou quatre petites boîtes de poudre de corail pour les dents, comme celle que vous m’avez donnée une fois ; plus une aune de lévantine noire au grand large : c’est pour faire un tablier sans couture. En expliquant l’affaire, vous trouverez cela dans un bon magasin de soieries. Plus, j’ai une guitare chez Puget que je désirerais ravoir (la guitare, s’entend). Veuillez la faire redemander par madame Saint-Agnan, et, s’il n’y a pas de boîte, veuillez la faire emballer et tenir ces choses prêtes chez vous, où M. de Sèze les ira prendre pour me les apporter. Cela lui procurera le plaisir de vous voir, dont il est fort désireux. Il nous a demandé votre adresse.

Remettez-lui aussi le volume de Paul-Louis Courier, et recevez tous mes remerciements.


XXXII

À M. JULES BOUCOIRAN, À NOHANT


Périgueux, 30 novembre 1829.


Mon cher Jules,

Comment vont mes enfants ? et vous ? et tous les miens ? Je suis impatiente d’avoir de vos nouvelles et des leurs. Je n’en ai pas encore reçu et je suis bien près de m’en tourmenter.

Vous étiez de retour à Nohant vendredi soir, vous auriez dû m’écrire le lendemain ; peut-être demain matin aurai-je une lettre de vous ou de mon frère. J’en ai besoin pour être tout à fait contente ; car, à tous autres égards (vous prétendez que c’est mon mot), je suis bien de corps et d’esprit.

Mon voyage a été sinon rapide, du moins heureux. Ma santé est fort bonne et mon cœur assez content. Hâtez-vous donc de me dire que ma famille va bien aussi ; mon Maurice surtout, mon méchant drôle, que j’aime pourtant plus que tout au monde, et sans lequel je n’aurais pas de bonheur. Dort-il ? mange-t-il ? est-il gai ? est-il bien ? Ne soyez pas trop indulgent pour lui, et, pourtant, le plus que vous pourrez, faites-lui aimer le travail. Je sais bien que ce n’est pas chose aisée. Quand je suis là pour sécher ses pleurs et le voir ensuite dormir dans son berceau, je ne m’en inquiète guère ; mais, de loin, ma faiblesse de mère se réveille, et je ne sens plus que de la douleur, en songeant qu’il est peut-être à se lamenter devant son livre. Sotte chose que l’enfance de l’homme, sotte chose que sa vie tout entière !

Enfin, mon cher enfant, faites pour lui ce que vous feriez, ce que vous ferez un jour pour votre propre fils. Suivez son éducation ; mais, avant tout, surveillez sa santé. Ayez aussi l’œil sur ma petite pataude et l’oreille à ses cris. Je vous ai déjà dit tout cela. Je suis rabâcheuse et ennuyeuse comme toutes les vieilles. Vous me le pardonnerez ; car vous avez une mère aussi, et, si vous étiez malade chez moi, je vous soignerais comme elle-même. Je vous ai confié mon bien le plus précieux, vous m’avez promis d’en être responsable.

Répondez bien à toutes mes questions, répétez dix fois la même chose sans vous lasser, et ne laissez pas passer deux jours sans me tenir au courant. Vous me prouverez ainsi que vous avez autant d’amitié pour moi que j’en ai pour vous.

Je pense repartir vers le milieu de la semaine prochaine. Écrivez jusqu’à ce que je vous avertisse. Adieu.

Soignez aussi mon bengali, et dites-moi s’il n’était pas mort de soif quand vous êtes arrivé. Tenez un peu compagnie à ma pauvre Émilie[58], qui s’ennuie souvent. Je sais que vous êtes bon, attentif et obligeant.

Je compte sur vous pour me remplacer en toute chose.

AURORE DUDEVANT.

XXXIII

AU MÊME


Périgueux, 8 décembre 1829.


Mon cher Jules,

J’ai reçu trois lettres de vous. J’ai écrit ce matin à mon frère pour lui recommander de vous donner ma clef tant que vous voudriez. On n’a pas compris que je le recommandais en partant, ou, dans l’agitation de ce moment, je ne me suis peut-être pas bien expliquée. C’était pourtant mon intention, recevez-en mes excuses. Du reste, vous avez eu, j’espère, à votre disposition la clef de la grande bibliothèque et vous avez pu lire à votre aise. Si l’on n’a pas fait de feu dans votre chambre, c’est bien votre faute. Il ne tenait qu’à vous d’en allumer, et vous n’êtes pas si niais, je pense, que d’y mettre de la discrétion.

Recommandez donc bien mon bengali et veillez à ce qu’il soit bien tenu ; car, si je le retrouve mal soigné, je ferai un train du diable à André[59]. Faites faire du feu tous les jours dans mon petit réduit, afin qu’en y rentrant, ce qui aura lieu à la fin de la semaine, je ne le trouve pas froid comme glace. Priez aussi mon frère de monter souvent Liska[60].

J’ai commencé par où je voulais finir ; mais j’ai bien fait, car les petites choses qu’on remet, on les oublie, et les grandes ne sont pas pressées, vu qu’on ne les oubliera pas. Parlons donc de mes enfants. Ma fille est enrhumée, dites-vous ? Si elle l’était trop, faites-lui le soir un lait d’amande, vous avez ce petit talent ; mettez-y quelques gouttes d’eau de fleurs d’oranger, et une demi-once de sirop de gomme. Maurice lit donc bien ? Cela me fait plaisir, c’est pourquoi je lui écris. Je ne peux vous en dire davantage, le temps me presse.

Ma santé se maintient bonne, et, d’ailleurs, je suis en humeur de chanter le Nunc dimittis. Vous ne savez pas, hérétique, ce que cela signifie ? Je vous le dirai. Bonsoir. Merci de votre exactitude, merci du fond du cœur. Rien ne m’est si doux que de recevoir des nouvelles de ma chère famille. Soignez toujours mon Maurice.

Adieu ; ne m’écrivez plus, je pars incessamment.

AURORE DUDEVANT.

XXXIV

À MADAME MAURICE DUPIN, À PARIS


Nohant, 29 décembre 1829.


Ma chère petite maman,

Je viens vous souhaiter une bonne santé et tout ce qu’on peut souhaiter de meilleur pour tout le courant de l’année où nous entrons et pour toutes celles de votre vie ; faites qu’il y en ait beaucoup. Pour cela, soignez-vous bien et menez joyeuse vie…

Que faites-vous de mon mari ? vous mène-t-il au spectacle ? est-il gai ? est-il bon enfant ? Il nous a mandé qu’il serait de retour cette semaine ; mais je doute que ses affaires lui permettent de tenir cet engagement. Profitez de son bras pendant que vous l’avez, faites-le rire ; car il est toujours triste comme un bonnet de nuit quand il est à Paris. Faites-vous promener, si le temps le permet toutefois. Ici, nous sommes sous la neige comme des marmottes. Nous passons notre vie à nous chauffer et à dire des folies. Nous ne faisons rien, et pourtant les journées sont encore trop courtes. Hippolyte est d’une gaieté intarissable ; sa femme se porte assez bien ici, et nos enfants nous occupent beaucoup. Ils lisent parfaitement. Hippolyte est maître d’écriture ; moi, je suis maîtresse de musique.

Ma fille n’est pas tout à fait aussi avancée ; mais elle commence à parler anglais et à marcher. Elle a une bonne qui lui parle espagnol et anglais. Si cela pouvait continuer, elle apprendrait plusieurs langues sans s’en apercevoir. Mais je ne suis pas très contente de mademoiselle Pepita (c’est ainsi que se nomme l’héroïne), et je ne sais si je la garderai longtemps. Elle est sale et paresseuse comme une véritable Castillane. Ma petite Solange est pourtant bien fraîche et bien portante. Elle sera, je crois, très jolie ; elle ressemble, dit-on, à Maurice ; elle a de plus que lui une peau blanche comme la neige. On ne peut pas trouver, par le temps qui court, une comparaison plus palpable.

Adieu, chère petite maman ; j’ai les doigts tout gelés. Je vous embrasse tendrement et laisse la place à Hippolyte.


XXXV

À LA MÊME


1er février 1830.


Ma chère maman,

Si je n’avais reçu de vos nouvelles par mon mari et par mon frère, qui vient d’arriver, je serais inquiète de votre santé ; car il y a bien longtemps que vous ne m’avez écrit. Depuis plusieurs jours, je me disposais à vous en gronder. J’en ai été empêchée par de vives alarmes sur la santé de Maurice.

J’ai été bien malheureuse pendant quelques jours. Heureusement les soins assidus, les sangsues, les cataplasmes ont adouci cette crise. Il a même été plus promptement rétabli que je n’osais l’espérer. Il va bien maintenant et reprend ses leçons, qui sont pour moi une grande occupation. Il me reste à peine quelques heures par jour pour faire un peu d’exercice et jouer avec ma petite Solange, qui est belle comme un ange, blanche comme un cygne et douce comme un agneau. Elle avait une bonne étrangère qui lui eût été fort utile pour apprendre les langues, mais qui était un si pitoyable sujet sous tous les rapports, que, après bien des indulgences mal placées, j’ai fini par la mettre à la porte ce matin, pour avoir mené Maurice (à peine sorti de son lit à la suite de cette affreuse indigestion) dans le village, se bourrer de pain chaud et de vin du cru.

J’ai confié Solange aux soins de la femme d’André, que j’ai depuis deux ans. Je vous envoie le portrait de Maurice, que j’ai essayé le soir même où il est tombé malade. Je n’ose pas vous dire qu’il ressemble beaucoup ; j’ai eu peu de temps pour le regarder, parce qu’il s’endormait sur sa chaise. Je croyais seulement au besoin de sommeil après avoir joué, tandis que c’était le mal de tête et la fièvre qui s’emparaient de lui. Depuis, je n’ai pas osé le faire poser, dans la crainte de le fatiguer.

J’ai cherché autant que possible, en retouchant mon ébauche, de me pénétrer de sa physionomie espiègle et décidée. Je crois que l’expression y est bien ; seulement le portrait le peint plus âgé d’un an ou deux. La distance des narines à l’œil est un peu exagérée, et la bouche n’est pas assez froncée dans le genre de la mienne. En vous représentant les traits de cette figure un peu plus rapprochés, de très longs cils que le dessin ne peut pas bien rendre et qui donnent au regard beaucoup d’agrément, de très vives couleurs roses avec un teint demi-brun, demi-clair, les prunelles d’un noir orangé, c’est-à-dire d’un moins beau noir que les vôtres, mais presque aussi grandes ; enfin, en faisant un effort d’imagination, vous pourrez prendre une idée de sa petite mine, qui sera, je crois, par la suite, plutôt belle que jolie.

La taille est sans défauts : svelte, droite comme un palmier, souple et gracieuse ; les pieds et les mains sont très petits ; le caractère est un peu emporté, un peu volontaire, un peu têtu. Cependant le cœur est excellent, et l’intelligence très susceptible de développement. Il lit très bien et commence à écrire ; il commence aussi la musique, l’orthographe et la géographie ; cette dernière étude est pour lui un plaisir.

Voilà bien des bavardages de mère ; mais vous ne m’en ferez pas de reproches, vous savez ce que c’est. Pour moi, je n’ai pas autre chose dans l’esprit que mes leçons, et j’y sacrifie mes anciens plaisirs. Voici le moment où tous mes soins deviennent nécessaires. L’éducation d’un garçon n’est pas une chose à négliger. Je m’applaudis plus que jamais d’être forcée de vivre à la campagne, où je puis me livrer entièrement à l’instruction.

Je n’ai aucun regret aux plaisirs de Paris ; j’aime bien le spectacle et les courses quand j’y suis ; mais heureusement je sais aussi n’y pas penser quand je n’y suis pas et quand je ne peux pas y aller. Il y a une chose sur laquelle je ne prends pas aussi facilement mon parti : c’est d’être éloignée de vous, à qui je serais si heureuse de présenter mes enfants, et que je voudrais pouvoir entourer de soins et de bonheur. Vous m’affligez vivement en me refusant sans cesse le moyen de m’acquitter d’un devoir qui me serait si doux à remplir. Moi-même, j’ose à peine vous presser, dans la crainte de ne pouvoir vous offrir ici les plaisirs que vous trouvez à Paris, et que la campagne ne peut fournir. Je suis pourtant bien sûre intérieurement que, si la tendresse et les attentions suffisaient pour vous rendre la vie agréable, vous goûteriez celle que je voudrais vous créer ici.

Adieu, ma chère maman ; nous vous embrassons tous, les grands comme les petits. Écrivez-moi donc ! ce n’est pas assez pour moi d’apprendre que vous vous portez bien, je veux encore que vous me le disiez et que vous me donniez une bénédiction.


XXXVI

À LA MÊME


Nohant, février 1830.


Ma chère petite maman,

J’ai reçu votre lettre depuis quelques jours, et j’y aurais répondu tout de suite, sans un nouveau dérangement de santé qui m’a mis assez bas. Il faudra que je songe sérieusement à me mettre en état de grâce ; chose qu’on fait toujours le plus tard qu’on peut, et si tard, que j’ai de la peine à croire que cela serve à quelque chose.

« Voilà, direz-vous, de beaux sentiments ! » Vous savez que je plaisante, et qu’en état de santé ou de maladie, je suis toujours la même, quant au moral ; ma gaieté n’en est même pas altérée. Je prends le temps comme il vient, comptant sur l’avenir, sur mes forces physiques, sur la bonne envie que j’ai de vivre longtemps pour vous aimer et vous soigner.

Heureusement vous êtes toujours jeune et vous pouvez encore mener longtemps la vie de garçon ; mais un jour viendra, madame ma chère mère, où vous n’aurez plus de si beaux yeux, ni de si bonnes dents ; il faudra bien alors que vous reveniez à nous. C’est là que je vous attends, au coin du feu de Nohant, enveloppée de bonnes couvertures et enseignant à lire aux enfants de Maurice et à ceux de Solange ; moi-même, je ne serai plus alors très allante, et, si ma pauvre santé détraquée me mène jusque-là, je ne serai pas fâchée d’accaparer l’autre chenet ; c’est alors que nous raconterons de belles histoires qui n’en finiront pas et nous endormiront alternativement. Je serai, moi, beaucoup plus vieille que mon âge ; car déjà, avec une dose de sciatique et de douleurs comme celles qui me pèsent sur les épaules, je gagerais que vous êtes plus jeune que moi.

Ainsi donc, chère mère, comptez que nous vieillirons ensemble et que nous serons juste au même point. Puissions-nous finir de même et nous en aller de compagnie là-bas, le même jour !

Adieu, chère maman ; je laisse la plume à Hippolyte ; je ne puis pas écrire sans me fatiguer beaucoup. Mon étourdi se charge de vous raconter nos amusements.


XXXVII

À M. JULES BOUCOIRAN, À CHÂTEAUROUX


Nohant, 1er mars 1830.


Mon cher enfant,

Il me semblait que vous nous aviez oubliés. Je suis bien aise de m’être trompée. Vous seriez fort ingrat, si vous ne répondiez pas à l’amitié sincère que je vous ai témoignée et que vous m’avez paru mériter. Je crois que vous y répondez en effet, puisque vous me le dites, et je suis sensible à la manière simple et affectueuse dont vous exprimez votre affection.

Vous vous applaudissez d’avoir trouvé une amie en moi. C’est bon et rare, les amis ! Si vous ne changez point, si vous restez toujours ce que je vous ai vu ici, c’est-à-dire honnête, doux, sincère, aimant votre excellente mère, respectant la vieillesse et ne vous faisant pas un amusement de la railler, comme il est aujourd’hui de mode de le faire ; si vous demeurez, enfin, toujours étranger aux erreurs que vous m’avez vue détester et combattre chez mes plus proches amis, vous pouvez compter sur cette amitié toute maternelle que je vous ai promise.

Mais je vous avertis que j’exigerai plus de vous que des autres. Il en est beaucoup dont la mauvaise éducation, l’abandon dans la vie ou le caractère ardent sont l’excuse. Avec de bons principes, un naturel paisible, une bonne mère, si l’on se laisse corrompre, on ne mérite aucune indulgence. Je connais vos qualités et vos défauts mieux que vous ne les connaissez. À votre âge, on ne se connaît pas. On n’a pas assez d’années derrière soi pour savoir ce que c’est que le passé et pour juger une partie de la vie. On ne pense qu’à l’autre qu’on a devant soi, et on la voit bien différente de ce qu’elle sera !

Je vais vous dire ce que vous êtes. D’abord, l’apathie domine chez vous. Vous êtes d’une constitution nonchalante. Vous avez des moyens, vos études ont été bonnes. Je crois que vous auriez un jour une tête « carrée », comme disait Napoléon, un esprit positif et une instruction solide, si vous n’étiez pas paresseux. Mais vous l’êtes. En second lieu, vous n’avez pas le caractère assez bienveillant en général, et vous l’avez trop quelquefois. Vous êtes taciturne à l’excès, ou confiant avec étourderie. Il faudrait chercher un milieu.

Remarquez que ces reproches ne s’adressent point à mon fils, à celui que je faisais lire et causer dans mon cabinet, et qui, avec moi, était toujours raisonnable et excellent. Je parle de Jules Boucoiran, que les autres jugent, dont ils peuvent avoir à se louer ou à se plaindre. Désirant que tous ceux que vous rencontrerez se fassent une idée juste de vous, et voulant vous apprendre à vivre bien avec tous, je dois vous montrer les inconvénients de cet abandon avec lequel vous vous livrez à la sensation du moment : tantôt l’ennui, tantôt l’épanchement.

Vous n’aimez point la solitude. Pour échapper à une société qui vous déplaît, vous en prenez une pire. J’ai su que, pendant mon absence, vous passiez toutes vos soirées à la cuisine, et je vous désapprouve beaucoup.

Vous savez si je suis orgueilleuse et si je traite mes gens d’une façon hautaine. Élevée avec eux, habituée pendant quinze ans à les regarder comme des camarades, à les tutoyer, à jouer avec eux comme fait aujourd’hui Maurice avec Thomas[61], je me laisse encore souvent gronder et gouverner par eux. Je ne les traite pas comme des domestiques. Un de mes amis remarquait avec raison que ce n’étaient pas des valets, mais bien une classe de gens à part qui s’étaient engagés par goût à faire aller ma maison, en vivant aussi libres, aussi chez eux que moi-même.

Vous savez encore que je m’assieds quelquefois au fond de ma cuisine, en regardant rôtir le poulet du dîner et en donnant audience à mes coquins et à mes mendiants. Mais je ne demeurerais point un quart d’heure avec eux lorsqu’ils sont rassemblés, pour y passer le temps à écouter leur conversation. Elle m’ennuierait et me dégoûterait ; parce que leur éducation est différente de la mienne ; je les gênerais en même temps que je me trouverais déplacée. Or vous êtes élevé comme moi et non comme eux. Vous ne devez donc pas être avec eux comme un égal. J’insiste sur ce reproche, auquel je n’aurais pas pensé, s’il ne m’était revenu quelque chose de semblable d’une manière indirecte, par l’effet du hasard.

Hippolyte se trouvant en patache avec un homme employé chez le général Bertrand, je ne sais plus si c’est comme ouvrier, comme domestique ou comme fermier, celui-ci bavarda beaucoup, parla de la famille Bertrand, de monsieur, de madame, des enfants, etc, etc., et enfin de M. Jules. « C’est un bon enfant, dit-il, et bien savant ; mais c’est jeune, ça ne sait pas tenir son rang. Ça joue aux cartes ou aux dames avec le chasseur du général. Nous autres gens du commun, nous n’aimons pas ça ; si nous étions élevés en messieurs, nous nous conduirions en messieurs. »

Hippolyte me raconta cette conversation, qu’il regardait comme un propos sans fondement ; mais je me rappelai diverses circonstances qui me le firent trouver vraisemblable ; entre autres, votre brouillerie avec la famille du portier, brouillerie qui n’aurait jamais dû avoir lieu, parce que vous n’auriez jamais dû faire votre société de gens sans éducation.

Je le répète, l’éducation établit entre les hommes la seule véritable distinction. Je n’en comprends pas d’autre ; celle-là me semble irrécusable. Celle que vous avez reçue vous impose l’obligation de vivre avec les personnes qui sont dans la même position, et de n’avoir pour les autres que de la douceur, de la bienveillance, de l’obligeance. De l’intimité et de la confiance, jamais ; à moins de circonstances particulières qui n’existent point par rapport à vous avec mes gens, ou avec ceux du général Bertrand. Voilà encore ce qui me fait dire que vous êtes paresseux.

Quand vos élèves sont couchés, au lieu d’aller niaiser avec des gens qui ne parlent pas le même français que vous, il faudrait prendre un livre, orner votre esprit des connaissances qui lui manquent encore. Si votre cerveau est fatigué des impatiences et des fadeurs de la leçon (je conviens que rien n’est plus ennuyeux), prenez un ouvrage de littérature. Il y en a tant que vous ne connaissez pas, ou que vous connaissez mal ! J’aimerais encore mieux que vous fissiez seul de méchants vers que d’aller entendre de la prose d’antichambre.

Vous voyez que j’use fort de la liberté que vous m’avez donnée de vous gronder. Au fait, si vous le preniez mal, vous seriez un sot ; car je ne fais que remplir mon devoir de mère ; il faut vous aimer et vous estimer beaucoup pour se charger de vous faire la morale si rudement.


Le 13 mars.

Il y a tantôt quinze jours que je vous écrivis le barbouillage précédent. Depuis, il ne m’a pas été possible de le reprendre ; c’est à grand’peine que je m’y remets aujourd’hui. J’ai attrapé une sorte de refroidissement qui m’a fort maltraité les yeux. Je serai fort à plaindre si j’en suis réduite à me chauffer les pieds sans m’occuper ; c’est triste de n’y pas voir, de ne pouvoir regarder la couleur du ciel et le visage de ses enfants. Priez pour que cela ne m’arrive.

En attendant, je souffre beaucoup et ne puis vous dire qu’un mot : c’est que vous ne vous fâcherez pas j’espère, de tout ce qui précède, un peu sévèrement dit. N’y cherchez qu’une nouvelle preuve de mon amitié pour vous.

Vous viendrez nous voir quand vous aurez fini avec la maison Bertrand. Vous trouverez Maurice et Léontine lisant très bien, écrivant très mal, faisant du reste assez de progrès pour les petites choses que je leur enseigne peu à peu. Soulat[62] lit mal et écrit bien. Il oublie les principes que vous lui avez donnés, quoique nous le fassions lire tous les jours.

Vous m’aviez proposé de me laisser des tableaux pour les leur remettre sous les yeux, ce qui souvent est nécessaire. Vous l’avez ensuite oublié. Je me rappelle assez bien l’arrangement des principales règles. Mais j’ai les yeux et la tête si malades, que vous me rendrez service en me les faisant passer.

Adieu, mon cher Jules ; donnez-moi toujours de vos nouvelles. Tout le monde ici vous fait amitié.

Maurice vous embrasse.


XXXVIII

AU MÊME


Nohant, 22 mars 1830.


Je suis fort contente de votre lettre, mon cher enfant. Avant tout, je veux vous dire de venir me voir avant de retourner à Paris. Il faut même vous arranger de manière à passer quelque temps chez nous. Les enfants écrivent assez bien pour que vous leur appliquiez la méthode d’orthographe dont vous m’avez parlé. Ne le voulez-vous pas ? Vous savez le plaisir que vous me ferez en acceptant ma proposition.

Vous convenez de trop bonne grâce de tous vos torts, je ne puis vous gronder bien haut. Mais un défaut qu’on avoue n’est qu’à moitié corrigé. Il faut mettre la main à l’œuvre et s’en débarrasser au plus tôt. Dans votre autre lettre, vous doutiez de ma patience.

Vous ne vous trompez guère. J’en ai une inépuisable pour certaines contrariétés et pour les douleurs physiques ; mais, en ce qui concerne Maurice, je n’en ai pas du tout. Ce serait pourtant bien le cas ou jamais d’en avoir. Je prends tellement à cœur ses progrès, que je me désespère promptement, et j’ai bien tort. Je disais aussi, comme vous, que cela tient à ma constitution, au climat, à la digestion, etc. Pourtant, ce serait une pauvre défaite, puisqu’il est beaucoup d’occasions où je réussis à dompter l’emportement de mon caractère. Ce qu’on a pu une fois, on le peut plus d’une fois, et l’habitude le fait pouvoir presque toujours. J’espère en venir là pour mes impatiences, de même que vous avec votre apathie. La douceur m’est nécessaire pour faire quelque chose de mon fils ; un stimulant vous l’est aussi pour faire quelque chose de vous-même. L’éducation de Maurice commence, la vôtre n’est pas finie. Si vous y consentez, je vous donnerai votre tâche quand vous serez ici, et je vous autorise à vous moquer de moi quand vous me verrez en colère. Mais déjà je me suis beaucoup amendée.

Le second paragraphe de votre réponse n’est pas clair. Vous me promettez de me l’expliquer dans un an ; à la bonne heure !

Le troisième est un raisonnement si l’on veut. Il vous suffira de le relire pour voir comme il est solide. Vous dites : « Je suis franc, parce que je laisse voir aux gens qu’ils me déplaisent. J’abhorre la dissimulation, et je serais hypocrite, si j’agissais autrement. » Voilà qui est bien d’une tête de vingt ans ! croyez-vous, mon enfant, que je sois perfide et menteuse ? croyez-vous que je n’aie pas bien des fois en ma vie ressenti des mouvements d’éloignement et d’indignation envers certaines gens ? Sans doute cela m’est arrivé ; mais, avant de le leur témoigner, j’ai réfléchi.

Je me suis demandé sur quoi étaient fondées mes aversions, et j’ai presque toujours reconnu que l’amour-propre m’exagérait la différence entre moi et ces gens-là, la supériorité usurpée sur eux. Je ne parle pas des assassins et des voleurs que j’ai eu l’honneur de fréquenter. Je les mets à part. Ils ont bien des motifs d’excuse et de compassion inutiles à dire ici. Je vous permets bien, du reste, de les considérer avec horreur, pourvu que cette indignation ne vous rende pas inflexible et inhumain envers ces hommes dégradés, qu’on doit encore secourir, pour les empêcher de se dégrader de plus en plus. Il n’est question ici que de ces travers, de ces vices même qu’on rencontre dans la société, dans toutes les sociétés, avec cette seule différence qu’ils sont plus ou moins voilés.

Eh bien, si vous étiez un peu moins jeune, si vous aviez plus d’habitude de rencontrer de ces gens à chaque pas (c’est là en quoi consiste ce qu’on appelle expérience), si vous aviez examiné tout en les jugeant, vous seriez beaucoup moins sévère pour eux, sans cesser d’être rigidement vertueux pour vous-même.

Considérez que vous avez vingt ans, que la plupart des gens dont les travers vous choquent ont vécu trois ou quatre fois votre âge, ont passé par mille épreuves dont vous ne savez pas encore comment vous sortiriez, ont manqué peut-être de tous les moyens de salut, de tous les exemples, de tous les secours qui pouvaient les ramener ou les préserver. Que savez-vous si vous n’eussiez pas fait pis à leur place, et voyez ce qu’est l’homme livré à lui-même ?

Observez-vous avec sévérité, avec attention, pendant une journée seulement ! Vous verrez combien de mouvements de vanité misérable, d’orgueil rude et fou, d’injuste égoïsme, de lâche envie, de stupide présomption, sont inhérents à notre abjecte nature ! combien les bonnes inspirations sont rares ! comme les mauvaises sont rapides et habituelles ! C’est cette habitude qui nous empêche de les apercevoir, et, pour ne pas nous y être livrés, nous croyons ne les avoir pas ressentis. Demandez-vous ensuite d’où vous vient le pouvoir de les réprimer ; pouvoir qui vous est devenu une habitude et dont le combat n’est plus sensible que dans les grandes occasions. « C’est ma conscience, direz-vous. Ce sont mes principes. »

Croyez-vous que ces principes vous fussent venus d’eux-mêmes sans les soins que votre mère et tous ceux qui ont travaillé à votre éducation ont pris à vous les inculquer ? Et maintenant vous oubliez que ce sont eux qu’il faut bénir et glorifier, et non pas vous, qui êtes un ouvrage sorti de leurs mains ! Ayez donc plutôt compassion de ceux à qui le secours a été refusé et qui, livrés à leur propre impulsion, se sont fourvoyés sans savoir où ils allaient. Ne les recherchez pas ; car leur société est toujours déplaisante et peut-être dangereuse à votre âge ; mais ne les haïssez pas. Vous verrez, en y réfléchissant, que la bienveillance, qu’on appelle communément amabilité, consiste non pas à tromper les hommes, mais à leur pardonner.

Je ne vous dirai rien sur le reste de votre lettre. Je vous ai dit tout ce que j’en pensais la première fois. Vous convenez que vous avez tort et vous me promettez de changer cette bienveillance outrée en une douceur plus noble, dont on sentira le prix davantage. Je vois des éléments très bons en vous ; mais le raisonnement est souvent faux. C’est un grand mal de s’encourager soi-même à se tromper.

Adieu, mon cher enfant. Je vous attends, venez le plus tôt que vous pourrez. Mes yeux vont mieux. Les enfants et moi vous embrassons affectueusement. Comptez toujours sur votre vieille amie.


XXXIX

À MADAME MAURICE DUPIN, À PARIS


Nohant, 19 avril 1830.


Ma chère maman,

J’ai été empêchée de vous écrire par une ophthalmie qui m’a fait beaucoup souffrir pendant plus d’un mois et dont je ne suis pas tout à fait débarrassée, j’ai encore les yeux malades et fatigués le soir. Néanmoins, je suis assez bien pour mettre à exécution un projet dont je n’ai pas voulu vous faire part avant qu’il fût tout à fait arrêté. Je vais aller passer quelques jours auprès de vous, et, de plus, je vous mène Maurice, afin que vous fassiez connaissance avec lui. Il en meurt d’envie et me fait mille questions sur votre compte.

Je profite d’une occasion agréable et commode pour le voyage : le sous-préfet et sa femme[63] vont aussi prendre l’air de Paris et m’offrent place dans leur calèche. Une fois près de vous, j’espère bien vous décider à revenir avec moi ; vous n’aurez plus de défaites à me donner ; nous ferons le voyage aussi long que vous voudrez. Nous nous arrêterons pour vous laisser reposer où il vous plaira ; enfin, je vous soignerai si bien en route, que vous ne vous apercevrez pas de la fatigue. Mais c’est de quoi nous aurons le loisir de parler ensemble la semaine prochaine, c’est-à-dire le 30 de ce mois ou le 1er mai.

Dites à l’ami Pierret de s’apprêter à gâter Maurice, comme il m’a gâtée jadis ; ce qui ne nous rajeunit ni les uns ni les autres. Si j’avais été seule, je vous aurais priée de me donner un lit de sangle au pied du vôtre ; mais Maurice est un camarade de lit assez désagréable ; d’ailleurs, Hippolyte désire que je donne un coup d’œil à sa maison[64]. J’occuperai donc son appartement ; ce qui ne m’empêchera pas de vous voir tous les jours et de vous mener promener.

J’espère bien vous redonner des jambes. Je me rappelle qu’à mon dernier voyage, je vous ai été enlever, un jour que vous étiez malade, et que j’ai réussi à vous égayer et à vous guérir. Je compte encore livrer l’assaut à votre paresse et vous rendre plus jeune que moi. Ce ne sera pas beaucoup dire quant au physique ; car je suis un peu dans les pommes cuites, comme vous verrez ; mais le moral ne vieillit pas autant et je suis encore assez folle quand je me mêle de l’être.

Adieu, ma chère maman ; bientôt je vous dirai bonjour. Je suis heureuse d’avance. Faites que je vous trouve bien portante ; car, malgré mon empressement à vous soigner, j’aime mieux que vous n’en ayez pas besoin. Je vous embrasse mille fois.

Émilie, Casimir, Hippolyte et nous tous vous embrassons tendrement.


XL

À M. JULES BOUCOIRAN, À PARIS


Nohant, 20 juillet 1830.


Mon cher enfant,

Où êtes-vous ? Je vous écris à tout hasard à Paris. Vous m’aviez promis de venir me voir aussitôt votre retour dans le pays, et je ne vous vois point arriver. Dernièrement madame Saint-Agnan me mandait qu’elle vous voyait souvent. Pourquoi ne m’écrivez-vous pas ? Je sais que vous vous portez bien, que vous avez conservé l’habitude de cette gaieté bruyante que je vous connais. Mais ce n’est pas assez ; je veux que vous bavardiez un peu avec moi et me racontiez ce que vous faites et ne faites pas.

Moi, je ne vous dirai rien de curieux. Vous savez comment on vit à Nohant ; le mardi ressemble au mercredi, le mercredi au jeudi, ainsi de suite. L’hiver et l’été apportent seuls quelque diversion à cet état de stagnation permanente. Nous avons le sentiment ou, si vous aimez mieux, la sensation du froid et du chaud pour nous avertir que le temps marche et que la vie coule comme l’eau. C’est un cours tranquille, celui qui me mène et je ne demande pas à rouler plus vite. Mais vous, dans ce grand et fatigant Paris, comment prenez-vous le fardeau de l’existence ? Ah ! il est lourd à porter par un temps chaud, avec de longues courses à faire. Je m’y suis amusé ou amusée (comme votre sublime exactitude grammaticale l’entendra). Mais je suis bien aise d’être de retour. Arrangez cela comme vous voudrez.

J’en conclus que je me trouve bien partout, grâce à ma haute philosophie, ou à ma profonde nullité. Vous aimiez assez notre vie paisible, vous êtes né pour cela, et vous avez une tournure faite exprès pour le grand canapé somnifère de mon silencieux salon. Ne viendrez-vous pas bientôt y lire les journaux ou vous y enfoncer dans une léthargie demi-méditative, demi-ronflante ?

Il me tarde de vous embrasser, mon cher enfant, de vous morigéner par-ci par-là, avec toute l’autorité que mon âge vénérable et mon caractère grave me donnent sur votre folâtre jeunesse. En attendant, écrivez-moi, ou nous nous fâcherons.

Bonsoir, mon cher fils ; je suis toujours à moitié aveugle : c’est pour qu’il ne me manque aucune des infirmités dont l’imbécillité se compose.

Cela ne m’empêche pas de vous aimer tendrement. Quand vous viendrez, demandez, je vous prie, à madame Saint-Agnan si elle n’a rien à m’envoyer de chez Gondel[65]. Achetez-moi aussi quelques cahiers de papier pareil à celui de cette lettre. Quand je dis quelques, c’est-à-dire une vingtaine. Je vous dois beaucoup de choses. Il me tarde de m’acquitter envers vous. Mais ce que je ne vous rembourserai qu’en amitié, c’est l’infatigable obligeance que vous avez eue pour moi à Paris et à laquelle je sais être sensible, quoique bourrue.

Maurice vous embrasse ; il lit bien, mais n’écrit pas assez couramment pour commencer l’orthographe ; d’ailleurs, je n’ai encore examiné qu’imparfaitement votre méthode. Je veux m’en pénétrer un peu plus, avant de la mettre en pratique, et votre secours ne me sera pas inutile.


XLI

AU MÊME


La Châtre, 31 juillet 1830, onze heures du soir.


Oui, oui, mon enfant, écrivez-moi. Je vous remercie d’avoir pensé à moi au milieu de ces horreurs. Ô mon Dieu, que de sang ! que de larmes !

Votre lettre du 28 ne m’est arrivée qu’aujourd’hui 31. Nous attendions des nouvelles avec une anxiété ! Cependant, nous savions à peu près tout ce qu’elle contient par mille voies diverses, et les versions diffèrent peu les unes des autres. Mais rien d’officiel ! Nous espérons que ce sera demain ; car nous avons besoin de cela pour coopérer aussi de tous nos faibles moyens au grand œuvre de la rénovation. Ah Dieu ! l’emporterons nous ? Le sang de toutes ces victimes profitera-t-il à leurs femmes et à leurs enfants !

Votre lettre a été lue par toute la ville ; car on est avide de détails et chacun fournit son contingent ; écrivez donc, songez qu’on s’arrachera les nouvelles et ne me parlez que des affaires publiques. Mon pauvre enfant, en dépit de la fusillade et des barricades, vous avez réussi à m’informer de ce qui se passait. Croyez-le bien, parmi tous ceux pour qui je frémis, vous n’êtes pas un de ceux qui m’intéressent le moins. Ne vous exposez pas, à moins que ce ne soit pour sauver un ami ; alors je vous dirais ce que je dirais à mon propre fils : « Faites-vous tuer plutôt que de l’abandonner. » Au nom du ciel, si vous pouvez circuler sans danger, informez-vous du sort de ceux qui me sont chers.

Les Saint-Agnan n’ont-ils pas souffert ? Le père était de la garde nationale. On en est à se dire : « Un tel est-il mort ? » Il y a trois jours, la mort d’un ami nous eût glacés ; aujourd’hui, nous en apprendrons vingt dans un seul jour peut-être, et nous ne pourrons les pleurer. Dans de tels moments, la fièvre est dans le sang, et le cœur est trop oppressé pour se livrer à la sensibilité.

Je me sens une énergie que je ne croyais pas avoir. L’âme se développe avec les événements. On me prédirait que j’aurai demain la tête cassée, je dormirais quand même cette nuit ; mais on saigne pour les autres. Ah ! que j’envie votre sort ! Vous n’avez pas d’enfant ! Vous êtes seul ; moi, je veille comme une louve veille sur ses petits. S’ils étaient menacés, je me ferais mettre en pièces.

Mais que voulais-je vous dire ? Mes pensées se ressentent du désordre général. Courez à l’hôtel d’Elbœuf, place du Carrousel. Il est pillé, dévasté sans doute. Sachez si ma tante, madame Maréchal, et sa famille ont échappé aux désastres de ces journées de meurtre. Mon oncle était inspecteur de la maison du roi. Je me flatte qu’il était absent. Mais sa femme et sa fille, seules au centre de la tempête ! Son gendre est brigadier aux gardes du corps ; est-il mort ? S’il ne l’est pas, vivra-t-il demain ? Je n’ai pas le courage de leur écrire. D’ailleurs, où sont-ils ? Et puis peuvent-ils songer, s’ils ont été maltraités, comme je le crains, à donner de leurs nouvelles ? Mais vous, mon enfant, qui êtes actif, bon et dévoué à vos amis, vous pouvez peut-être me tirer de cette horrible inquiétude. Faites-le si le combat a cessé, comme on le dit. Hélas ! ne recommencera-t-il pas bientôt ?

Que je vous dise ce qui se passe chez nous. Notre ville est la seule qui se montre vraiment énergique. Qui l’aurait cru ? elle seule marche. Châteauroux est moins déterminée. Issoudun ne l’est pas du tout ; néanmoins, les gardes nationales s’organisent, et, si l’autorité (l’autorité renversée) lutte encore, nous résisterons bien. Dans ce moment, la gendarmerie est la seule force qu’on ait à nous opposer ; c’est si peu de chose contre la masse, qu’elle se tient prudemment en repos. Nous n’avons qu’un danger à courir, celui d’être assaillis par un régiment détaché de Bourges pour nous soumettre. Alors on se battra.

Les deux hommes d’ici sont des plus décidés. Casimir est nommé lieutenant de la garde nationale, et cent vingt hommes sont déjà inscrits. Nous attendons avec impatience la direction que nous donnera le gouvernement provisoire. J’ai peur, mais je n’en dis rien ; car ce n’est pas pour moi que j’ai peur. En attendant, on se réunit, on s’excite mutuellement.

Et vous, que ferez-vous ? La famille Bertrand viendra-t-elle ici bientôt ? L’accompagnez-vous toujours ? Je désire bien vous revoir.

Parlez-moi de notre député ; est-il arrivé sans événement ? Nous l’avons vu partir au plus rude moment et nous frémissions de ce qui pouvait lui arriver. Nous espérons maintenant qu’il a pu entrer sans danger, mais nous sommes impatients d’en avoir la certitude. Tâchez de le voir, et priez-le, s’il a un instant de loisir, de me donner de ses nouvelles. Il est notre héros, et, comme notre attachement est son unique salaire, il ne peut pas refuser celui-là.

Adieu, mon cher enfant. Où sont nos paisibles lectures et nos jours de repos ? Quand reviendront-ils ? La guerre n’est pas mon élément ; mais, pour vivre ici-bas, il faut être amphibie. S’il ne fallait que mon sang et mon bien pour servir la liberté ! Je ne puis pas consentir à voir verser celui des autres, et nous nageons dans celui des autres ! Vous êtes heureux d’être homme ; chez vous, la colère fait diversion à la douleur. Merci encore une fois de votre lettre.

Ne vous lassez pas de nous donner des détails. Je ne crois pas qu’il ait pu rien arriver à ma mère ; mais la pauvre femme a dû avoir bien peur. Voyez-la, je vous en prie ; elle demeure près de vous, boulevard Poissonnière, n° 6. Ne vous étonnez pas si son accueil est singulier ; elle a l’étrange manie de prendre tous les gens qu’elle ne connaît pas pour des voleurs. Criez-lui en entrant que vous venez de ma part savoir de ses nouvelles, et, si elle vous reçoit froidement, ne vous en inquiétez pas. Je vous saurai gré de ce nouveau service. Adieu.


XLII

À MADAME MAURICE DUPIN, À CHARLEVILLE


7 septembre 1830.


J’aurais répondu plus tôt à votre lettre, ma chère petite mère, si je n’eusse été fort malade. On a craint pour moi une fièvre cérébrale, et, pendant quarante-huit heures, j’ai été je ne sais où. Mon corps était bien au lit sous l’apparence du sommeil, mais mon âme galopait dans je ne sais quelle planète. Pour parler tout simplement, je n’y étais plus et je ne me sentais plus.

Casimir est fort sensible à vos reproches ; il assure qu’il ne les mérite pas. On lui a dit chez ma tante que vous étiez partie. Il en était si convaincu, qu’il me l’a dit en arrivant ici. Il n’a point été s’en assurer par lui-même ; il regardait cela comme une course inutile, dans la certitude où il était de ne point vous rencontrer. Il était tellement pressé, tellement occupé d’affaires politiques et de commissions dont la ville de la Châtre l’avait chargé pour les Chambres, qu’il regardait, avec raison, son temps comme fort précieux. Forcé de revenir au bout de huit jours, ce n’est pas sans peine qu’il a rempli si vite sa mission. Ce que je ne conçois pas, c’est qu’on l’ait induit en erreur, lorsque, d’après ce que vous me dites, on savait que vous étiez encore à Paris. J’ai des lettres de lui datées de cette époque dans lesquelles il me dit positivement : « Ta mère est partie pour Charleville, c’est pourquoi je n’ai pu la voir. »

Casimir est incapable d’un mensonge et il ne peut avoir de raison pour vous éviter ; ainsi, tout cela est le résultat d’un malentendu. Il était décidé à vous ramener ici avec lui, si vous y eussiez consenti.

Vous avez été près de Caroline. Je suis loin d’en être jalouse. Elle était malade, et je n’ai qu’un regret, c’est que les liens qui me retiennent ici m’aient empêchée de vous y accompagner. Je l’aurais soignée avec zèle ; mais, outre que l’arrivée de deux personnes de plus dans son ménage eût pu la gêner beaucoup, il ne m’est pas facile de quitter mes petits enfants, encore moins de les faire voyager avec moi. Voici l’âge où Maurice a besoin de leçons suivies et je suis comme enchaînée à la maison. J’ai renoncé aux longues courses ; ce qui me force de négliger celles de mes connaissances qui demeurent à cinq ou six lieues.

Oscar doit être un beau garçon bien avancé. S’il était à moi, avec les dispositions qu’il a pour le dessin, j’en ferais un peintre. C’est l’avenir que je rêve pour le mien. Il annonce aussi du goût pour cet art. C’est, à mon gré, le plus beau de tous, celui qui peut occuper le plus agréablement la vie, soit qu’il devienne un état, soit qu’il serve seulement à l’amusement. Il me fait passer tant d’heures de plaisir et de bonheur que je passerais peut-être à m’ennuyer ! Si j’avais un talent véritable, je sens qu’il n’y aurait pas de sort plus beau que le mien et j’oublierais bien au fond de mon cabinet les intrigues et les ambitions qui font les révolutions.

Que dites-vous de celle-ci ? Je suis loin de la croire finie, et j’ai peur même que tout ce qu’on a fait ne serve à rien. Mais vous en avez par-dessus la tête, vous qui avez vu tout cela. Je ne veux pas vous en parler.

Vous me rendez heureuse en m’apprenant que vous êtes plus forte que vous ne disiez. Je le pensais bien. Vous vous exagériez votre faiblesse. Je crois que je tiens de vous sous le rapport de la santé ; je suis sujette à de fréquentes indispositions, à des souffrances presque continuelles ; mais, au fond, je suis extrêmement forte, comme vous, et d’étoffe à vivre longtemps sans infirmité, en dépit de tous ces arias de bobos.

Soignez-vous bien, mais ne vous figurez donc pas que vous avez cent ans ; toutes les femmes de votre âge ont l’air d’avoir vingt ans de plus que vous. En ne vous affectant pas, en ne vous laissant pas gagner par l’ennui et la tristesse, vous serez longtemps jeune.

Restez près de ma sœur tant qu’elle aura besoin de vous et que vous vous plairez dans ce pays. Dès que vous éprouverez le besoin de changer de place et la force de le faire, venez ici. Vous y resterez dix ans si vous vous y trouvez bien, huit jours si vous vous ennuyez. Vous serez libre comme chez vous, vous vous lèverez, vous vous coucherez, vous serez seule, vous aurez du monde, vous mangerez comme bon vous semblera, vous n’aurez qu’à parler pour être obéie. Si vous n’êtes pas contente de nous, je suis bien sûre que ce ne sera pas de notre faute.

Adieu, ma chère maman ; je vous embrasse de toute mon âme, ainsi que ma sœur et Oscar.

Donnez-moi de vos nouvelles et des leurs.


XLIII

À M. JULES BOUCOIRAN, À CHÂTEAUROUX


Nohant, 27 octobre 1830.


Je vous remercie, mon cher enfant, de vos deux billets. Je me doutais bien de l’exagération des rapports sur Issoudun qui nous étaient parvenus. Il en est ainsi de toutes les nouvelles, véritables cancans politiques, qui grossissent en roulant par le monde.

La vérité a toujours quelque chose de trivial qui déplaît aux esprits poétiques. Nous sommes d’ailleurs dans le pays, dans la terre classique de la poésie, on ne dit jamais les choses comme elles sont. Voit-on des cochons, ce sont des éléphants ; des oies, ce sont des princesses ; ainsi du reste. Je suis lasse et dégoûtée de tout cela ; aussi je ne lis plus les journaux. J’exècre l’esprit de commérage des coteries provinciales : c’est une guerre de menteries, un assaut d’absurdités qui fait mal au cœur, pour peu qu’on en ait. Je ne trouve en dehors de ma vie intime, rien qui mérite un sentiment d’intérêt véritable.

De nos jours, l’enthousiasme est la vertu des dupes. Siècle de fer, d’égoïsme, de lâcheté et de fourberie, où il faut railler ou pleurer sous peine d’être imbécile ou misérable. Vous savez quel parti je prends. Je concentre mon existence aux objets de mes affections. Je m’en entoure comme d’un bataillon sacré qui fait peur aux idées noires et décourageantes. Absents ou présents, mes amis remplissent mon âme tout entière ; leur souvenir y apporte la joie, efface la pointe acérée des douleurs cuisantes, souvent répétées. Le lendemain ramène un rayon de soleil et d’espérance. Alors je me moque des larmes de la veille.

Vous vous étonnez souvent de mon humeur mobile, de mon caractère flexible. Où en serais-je sans cette faculté de m’étourdir ? Vous connaissez tout dans ma vie, vous devez comprendre que, sans l’heureuse disposition qui me fait oublier vite le chagrin, je serais maussade et sans cesse repliée sur moi-même, inutile aux autres, insensible à leur affection.

Loin de là, cette faculté d’oublier m’inspire tant de reconnaissance, m’apporte tant de consolations, que je suis fière de pouvoir dire à ceux qui m’aiment : « Vous me rendez le bonheur et la gaieté, vous me dédommagez de ce qui me manque, vous suffisez à toutes mes ambitions. » Prenez votre part de ce compliment, mon enfant ; car vous savez que je vous aime comme un fils et comme un frère.

Nous différons de caractère ; mais nos cœurs sont honnêtes et aimants, ils doivent s’entendre. Il me sera doux de vous avoir pour longtemps près de moi et de vous confier mon Maurice. Il me tarde de voir arriver ce moment.

Bonsoir, mon fils ; écrivez-moi.


XLIV

À MADAME MAURICE DUPIN, À CHARLEVILLE


Nohant, 22 novembre 1830.


Ma chère petite maman,

Vous êtes bien paresseuse. Si je ne vous savais en bonnes mains et en sûreté à Charleville, je serais inquiète de vous. Par ce temps-ci, on ne sait qui vit ni qui meurt. Il y a des troubles de tous les côtés ; notre pays, tout pacifique qu’il est d’ordinaire, se mêle aussi de remuer. Des émeutes assez sérieuses ont eu lieu à Bourges, à Issoudun, voire à la Châtre ; c’est là, par exemple, qu’elles ont été le plus vite apaisées ; tout s’est tourné en plaisanterie. Bien des gens ont fui de peur, cependant ; chaque chose a son côté ridicule dans la vie.

Je me sens peu disposée à m’effrayer de l’avenir si noir qu’on nous prédit. La frayeur grossit les objets et ces hommes sanguinaires, vus de près, ne sont, la moitié du temps, que des ivrognes, qu’on met en gaieté avec du vin et qui n’égorgeront personne. Ils font grand bruit et peu de mal, quoi qu’on en dise ; cependant, je suis bien aise que vous ne soyez pas à Paris. Vous y êtes très isolée, et, dans cette position, il est naturel qu’on ne soit pas rassuré. La peur fait mal, elle rend malade. Reposez-vous donc auprès de vos enfants, mais n’oubliez pas les absents et parlez-moi un peu plus souvent de vous et d’eux.

Oscar est-il au collège ? La santé de Caroline se raffermit-elle ? Votre présence, qu’elle désirait vivement, a dû être pour elle le meilleur des remèdes, et puis ce beau temps est excellent pour les poitrines délicates. Soignez-la bien, elle vous le rendra ; mais faites en sorte de n’en avoir pas besoin.

J’ai été assez malade depuis ma dernière lettre. Je cours du matin au soir pour me dédommager de l’ennui de souffrir.

Ma belle-sœur[66] ne court guère, on peut même dire pas du tout. Elle est douce et bonne, point exigeante ; elle se lève tard, et nous ne nous voyons qu’au moment du dîner. C’est toujours avec plaisir et bonne intelligence. Nous passons la soirée ensemble, soirée qui n’est pas longue ; car elle se retire à neuf heures, et, moi, je vais écrire ou dessiner dans mon cabinet, tandis que mes deux marmots ronflent à qui mieux mieux. Solange est superbe de graisse et de fraîcheur. Je doute qu’elle soit jolie : elle a la bouche grande et le front saillant ; mais elle a de jolis yeux, un petit nez et la peau comme du satin. Je crois que ce sera une bonne gaillarde berrichonne.

Maurice travaille bien. Il écrit l’orthographe passablement et son caractère gagne beaucoup. Léontine est aussi très gentille ; enfin, notre ménage va au mieux, mais je crains que nous ne soyons forcés de nous séparer bientôt. Hippolyte est à Paris depuis quelques jours, il devait y passer une quinzaine et revenir ; à présent, il nous mande qu’il sera forcé d’y rester tout à fait, à cause de l’obligation de faire partie de la garde nationale. Les troubles fréquents qui éclatent à Paris contraignent ce corps à une grande activité. C’est un devoir d’homme d’en faire partie dans un temps d’agitations et de désordres civils. Il a vu Pierret, qui venait de monter trente heures de garde ; il était sur les dents.

Si mon frère ne peut revenir de l’hiver, probablement sa femme voudra l’aller rejoindre. Je verrais cette séparation avec regret ; l’habitude nous avait déjà rendus nécessaires les uns aux autres ; du moins, je le sens ainsi pour ma part ; c’est un besoin pour moi de m’attacher à ceux qui m’entourent.

Pardon de mon bavardage et de mon barbouillage. À propos, vous occupez-vous toujours de peinture, distraction agréable dont vous vous tirez fort bien ? Le mot barbouillage, que je fais suivre d’un à propos assez impertinent, ne peut s’appliquer qu’à moi. Je fais des fleurs qui ont l’air de potirons, mais ça m’amuse.

Adieu, ma chère petite mère ; je vous embrasse de toute mon âme. Émilie, mon mari et les enfants se joignent à moi et vous chargent d’embrasser Caroline, Oscar et Cazamajou.


XLV

À M. CHARLES DUVERNET, À PARIS

ÉPÎTRE ROMANTIQUE À MES AMIS

Nohant, 1er décembre 1830.


De même que ces enfants naïfs et déguenillés que l’on voit sur les routes, armés de ces ingénieux paniers que leurs petites mains ont tressés, après en avoir ravi les matériaux à l’arbuste flexible qui croît dans ces vignes que l’on voit ceindre les collines verdoyantes de l’Indre, ramassent, pour engraisser le jardin paternel, les immondices nutritives et fécondes (je ne sais pas précisément si le mot est masculin ou non… je m’en moque), que les coursiers, les mulets, les bœufs, les vaches, les pourceaux et les ânes laissent échapper, dans leur course vagabonde, comme autant de bienfaits que l’active et ingénieuse civilisation met à profit pour ranimer la santé débile du choufleur et la délicate complexion de l’artichaut ;

De même que ces hommes patients et laborieux qu’un sot préjugé essayerait vainement de flétrir, et qui, munis de ces réceptacles portatifs qu’on voit également servir à recueillir les dons de Bacchus et les infortunés animaux que l’on trouve parfois égarés et languissants au coin des bornes, jusqu’à ce qu’une main cruelle leur donne la mort et les engloutisse à jamais dans la hotte parricide, ramassent, dans ces torrents fangeux qui se brisent en mugissant dans les égouts de la capitale, divers objets abandonnés à la parcimonieuse industrie, qui sait tirer parti de tout, et faire du papier à lettres avec de vieilles bottes et des chiens morts ;

De même, ô mes sensibles et romantiques amis ! après une longue, laborieuse et pénible recherche, j’ai à peu près compris la lettre bienfaisante et sentimentale que vous m’avez écrite, au milieu des fumées du punch et dans le désordre de vos imaginations, naturellement fantasques et poétiques. Triomphez, mes amis, enorgueillissez-vous des dons que le ciel prodigue vous a départis ; soyez fiers, car vous avez droit de l’être !

Vous avez atteint et dépassé les limites du sublime. Vous êtes inintelligibles pour les autres comme pour vous-mêmes. Nodier pâlit, Rabelais ne serait que de la Saint-Jean, et Sainte-Beuve baisse pavillon devant vous.

Immortels jeunes hommes, mes mains vous tresseront des couronnes de verdure quand les arbres auront repris des feuilles, le laurier-sauce s’arrondira sur vos fronts et le chêne sur vos épaules, si vous continuez de la sorte.

Heureuse, trois fois heureuse la ville de la Châtre, la patrie des grands hommes, la terre classique du génie !… heureuses vos mamans ! heureux aussi vos papas !

Enfants gâtés des Muses, nourris sur l’Olympe (pas d’allusions, je vous prie), bercés sur les genoux de la Renommée, puissiez-vous faire, pendant toute une éternité (comme dit le forçat délibéré Champagnette de Lille), la gloire et l’ornement de la patrie reconnaissante ! Puissiez-vous m’écrire souvent pour m’endormir… au son de votre lyre pindarique, et pour détendre les muscles buccinateurs, infiniment trop contractés, de mes joues amaigries !

Depuis ton départ, — ô blond Charles, jeune homme aux rêveries mélancoliques, au caractère sombre comme un jour d’orage, infortuné misanthrope qui fuis la frivole gaieté d’une jeunesse insensée, pour te livrer aux noires méditations d’un cerveau ascétique, les arbres ont jauni, ils se sont dépouillés de leur brillante parure. Ils ne voulaient plus charmer les yeux de personne. L’hôte solitaire des forêts désertes, le promeneur mélancolique des sentiers écartés et ombreux n’étant plus là pour les chanter, ils sont devenus secs comme des fagots et tristes comme la nature, veuve de toi, ô jeune homme !

Et toi, gigantesque Fleury, homme aux pattes immenses, à la barbe effrayante, au regard terrible ; homme des premiers siècles, des siècles de fer ; homme au cœur de pierre, homme fossile, homme primitif, homme normal, homme antérieur à la civilisation, antérieur au déluge ! depuis que ta masse immense n’occupe plus, comme les dieux d’Homère, l’espace de sept stades dans la contrée, depuis que ta poitrine volcanique n’absorbe plus l’air vital nécessaire aux habitants de la terre, le climat du pays est devenu plus froid, l’air plus subtil. Les vents qu’emprisonnaient tes poumons, les tempêtes qui se brisaient contre ton flanc comme au pied d’une chaîne de montagnes, se sont déchaînés avec furie le jour de ton départ. Toutes les maisons de la Châtre ont été ébranlées dans leurs fondements, le moulin à vent a tourné pour la première fois, quoique n’ayant ni ailes, ni voiles, ni pivot. La perruque de M. de la Genetière a été emportée par une bourrasque au haut du clocher, et la jupe de madame Saint-0… a été relevée à une hauteur si prodigieuse, que le grand Chicot assure avoir vu sa jarretière.

Et toi, petit Sandeau ! aimable et léger comme le colibri des savanes parfumées ! gracieux et piquant comme l’ortie qui se balance au front battu des vents des tours de Châteaubrun ! depuis que tu ne traverses plus avec la rapidité d’un chamois, les mains dans les poches, la petite place où tu semas si généreusement cette plante pectorale qu’on appelle le pas d’âne et dont Félix Fauchier a fait, grâce à toi, une ample provision pour la confection du sirop de quatre fleurs, les dames de la ville ne se lèvent plus que comme les chauves-souris et les chouettes, au coucher du soleil ; elles ne quittent plus leur bonnet de nuit pour se mettre à ta fenêtre, et les papillotes ont pris racine à leurs cheveux. La coiffure languit, le cheveu dépérit, le fer à friser dort inutile sur les tisons refroidis. La main de Laurent[67], glacée par l’âge et le chagrin, tombe inactive à son côté. Les touffes invisibles et les cache-peignes moisissent sans éclat dans la boutique de Darnaut[68]. L’usage des peignes commence à se perdre, la brosse tombe en désuétude et la garnison menace de s’emparer de la place. Ton départ nous a apporté une plaie d’Égypte bien connue.

Quant à votre amie infortunée, ne sachant que faire pour chasser l’ennui aux lourdes ailes, fatiguée de la lumière du soleil, qui n’éclaire plus nos promenades savantes et nos graves entretiens aux Couperies, elle a pris le parti d’avoir la fièvre et un bon rhumatisme, seulement pour se distraire et passer le temps. Vous ririez, mes camarades, si vous pouviez me voir sortir de ma chambre, non pas comme l’Aurore aux ailes empourprées attelant d’une main légère les chevaux du classique Phébus, dont la perruque rousse a fait vivre les poètes pendant plusieurs siècles, mais comme la marmotte engourdie que le Savoyard tire de sa boîte et fait danser à grands coups de bâton, pour la mettre en train et lui donner l’air enjoué.

C’est ainsi que je me traîne, moi qui naguère aurais défié, sur ma bonne Lyska, un parti de miquelets. Maintenant, empaquetée de flanelles et fraîche comme une momie dans ses bandelettes, je voyage, en un jour, de mon cabinet au salon, et une de mes jambes est auprès de la cheminée dudit appartement, que l’autre est encore dans la salle à manger. Si cet état fâcheux continue, je vous prie de m’acheter une de ces brouettes dans lesquelles on voiture les culs-de-jatte dans les rues de Paris ; nous y attellerons Brave, et nous parcourrons ainsi les villes et les campagnes, pour attirer la pitié des âmes sensibles. Fleury fera des tours de force, et Charles avalera des épées comme les jongleurs indiens, ou des souris comme Jacques de Falaise ; on lui laissera le choix.

Et, à propos de Brave, je viens de lui rendre visite dans sa niche. Après les politesses d’usage, je lui ai lu le paragraphe de votre lettre qui le concerne. Il en a été fort mécontent, et, me suivant dans mon cabinet, où il est présentement étendu devant le feu, il m’a prié d’écrire sous sa dictée une réponse aux accusations dont vous le chargez. Je souscris à sa demande, et vous quitte pour servir d’interprète à ce bon animal.

Adieu donc, mes chers camarades ; écrivez-moi souvent. Quelque bêtes que vous puissiez être, je vous promets de n’être jamais en reste avec vous. Je vous tiens quitte des compliments.

Pauvre Fleury ! accouchez donc vite de ce fatal choléra-morbus, prenez du tabac à fortes doses, il partira dans les éternuements.

Et vous, jeune Charlot, au milieu des tumultueux plaisirs de cette ville de bruit et de prestiges, n’oubliez pas la plus ancienne de vos amies. Une poignée de main à tous les trois, quoique Rochou-Daubert n’aime pas cela dans une femme.

AURORE D.

XLVI

À M. CHARLES DUVERNET, À PARIS


Nohant, 1er décembre 1830.


Réclamation adressée par Brave, chien des Pyrénées, originaire d’Espagne, garde de nuit de profession, décoré du collier à pointes, du grand cordon de la chaîne de fer et de plusieurs autres ordres honorables.

À Messieurs Fleury (dit le Germanique) et Duvernet (Charles), pour offense à la personne dudit Brave et diffamation gratuite auprès de sa protectrice, dame Aurore, châtelaine de Nohant et de beaucoup de châteaux en Espagne, dont la description serait trop longue à mentionner.


Messieurs,

Je ne viens point ici faire une vaine montre de mes forces physiques et de mes vertus domestiques. Ce n’est point un mouvement d’orgueil, assez justifié peut-être par la pureté de mon origine, et le témoignage d’une conduite irréprochable, qui m’engage à mettre la patte à la plume, pour réfuter les imputations calomnieuses qu’il vous a plu de présenter à mon honorée protectrice et amie, dame Aurore, que j’ai fidèlement accompagnée et gardée jusqu’à ce jour ; à cette fin de détruire la bonne intelligence qui a toujours régné entre elle et moi, et de lui inspirer des doutes sur mes principes politiques.

Il me serait facile de mettre au jour des faits qui couvriraient de gloire l’espèce des chiens, au grand détriment de celle des hommes. Il me serait facile encore de vous montrer deux rangées de dents, auprès desquelles les vôtres ne brilleraient guère, et de vous prouver que, quand on veut mordre et déchirer, il n’est pas prudent de s’adresser à plus fort que soi.

Mais je laisse ces moyens aux esprits rudes et grossiers qui n’en ont point d’autres. Je dédaigne des adversaires dont la défaite ne me rapporterait point de gloire, et dont je viendrais aussi facilement à bout que des chats que je surprends à vagabonder la nuit autour du poulailler, au lieu d’être à leur poste à l’armée d’observation contre les souris et les rats.

Je ne veux employer avec vous que les armes du raisonnement. Mon caractère paisible préfère terminer à l’amiable les discussions où la rigueur n’est pas absolument nécessaire. Accoutumé dès l’enfance et, pour me servir de l’expression de M. Fleury, dès mon bas âge, à des études graves et utiles, j’ai contracté le goût des méditations profondes. J’ai réussi à l’inspirer au chien Bleu, qui ne manque pas d’intelligence. Je prends plaisir à m’entretenir avec lui sur toute sorte de matières, lorsque, couchés au clair de la lune sur le fumier de la basse-cour, durant les longues nuits d’hiver, nous examinons le cours des astres et leurs rapports avec le changement des saisons et le système entier de la nature. C’est en vain que j’ai voulu améliorer l’éducation et réformer le jugement de mon autre camarade, l’oncle Mylord, que vous appelez épileptique et convulsionnaire ; car, dans la frivolité de vos railleries mordantes, vous n’épargnez pas, messieurs, les personnes les plus dignes d’intérêt et de compassion par leurs infirmités et leurs disgrâces.

Quoi qu’il en soit, messieurs, je ne m’adjoindrai pas dans cette défense le susdit oncle Mylord, parce que, sa complexion nerveuse ne le rendant propre qu’aux beaux-arts, il fait société à part et passe la majeure partie de son temps dans le salon, où on lui permet de se chauffer les pattes en écoutant la musique, dont il est fort amateur, pourvu qu’il ne lui échappe aucune impertinence ; ce qui malheureusement, vous le savez, messieurs, lui arrive quelquefois. Je dois en même temps vous déclarer que, dans le système de défense que j’ai adopté, j’ai été puissamment aidé par les lumières et les réflexions du chien Bleu. La franchise m’oblige à reconnaître les talents et le mérite de cette personne estimable, que vous n’avez pas craint d’envelopper dans vos soupçons injurieux sur notre patriotisme et notre moralité.

D’abord, examinons les faits qu’on m’attribue.

M. Fleury, mon principal accusateur, prétend :

1° Que moi, Brave, assis sur mon postérieur, j’ai été surpris par lui, Fleury, réfléchissant aux malheurs que des factieux ont attirés sur la tête de l’ex-roi de France Charles X.

M. Fleury insiste sur l’expression de factieux dont il assure que je me suis servi.

2° Il prétend m’avoir surpris lisant la Quotidienne en cachette. Et, d’après ces deux chefs d’accusation, il ne craint pas de se répandre en invectives contre ma personne, de me traiter tour à tour de carliste, de jésuite, d’ultramontrain, de serpent, de crocodile, de boa, d’hypocrite, de chouan, de Ravaillac !

Quelle âme honnête ne serait révoltée à cette épouvantable liste d’épithètes infamantes ; épithètes gratuitement déversées sur un chien de bonne vie et mœurs, d’après deux accusations aussi frivoles, aussi peu avérées !

Mais je méprise ces outrages et n’en fais pas plus de cas que d’un os sans viande.

M. Fleury ment à sa conscience lorsqu’il rapporte avoir entendu sortir de ma gueule le mot de factieux appliqué aux glorieux libérateurs de la patrie. Je vous le demande, ô vous qui ne craignez pas de flétrir la réputation d’un chien paisible, ai-je pu me rendre coupable d’une aussi absurde injustice ? Pouvez-vous supposer que j’aie le moindre intérêt à méconnaître les bienfaits de la Révolution ? N’est-ce pas sous l’abominable préfecture d’un favori des Villèle et des Peyronnet, que les chiens ont été proscrits comme, du temps d’Hérode, le furent d’innocents martyrs enveloppés dans la ruine d’un seul ?

N’est-ce pas en faveur des prérogatives de la noblesse et de l’aristocratie que l’entrée des Tuileries fut interdite aux chiens libres, accordée seulement comme un privilège à cette classe dégradée des bichons et des carlins, que les douairières du noble faubourg traînent en laisse comme des esclaves au collier doré ? Oui, j’en conviens, il est une race de chiens dévouée de tout temps à la cour et avilie dans les antichambres : ce sont les carlins, dont le nom offre assez de similitude avec celui de carlistes, pour qu’on ne s’y méprenne point. Mais nous, descendants des libres montagnards des Pyrénées, race pastorale et agreste, nous qui, au milieu des neiges et des rocs inaccessibles, gardons contre la dent sanglante des loups et des ours, contre la serre cruelle des aigles et des vautours, les jeunes agneaux et les blanches brebis de la romantique vallée d’Andore !… Ah ! ce souvenir de ma patrie et de mes jeunes ans m’arrache des larmes involontaires ! Je crois voir encore mon respectable père, le vaillant et redoutable Pigon, avec son triple collier de pointes de fer, où la dépouille sanglante des loups avait laissé de glorieuses empreintes ! Je le vois se promener majestueusement au milieu du troupeau, tandis que les brebis se rangeaient en haie sur son passage dans une attitude respectueuse, tandis que moi, faible enfant, je jouais entre les blanches pattes de ma mère Tanbella, vive Espagnole à l’œil rouge et à la dent aiguë ! Je crois entendre la voix du pasteur chantant la ballade des montagnes aux échos sauvages, étonnés de répondre à une voix humaine dans cette âpre solitude. Je retrouve dans ma mémoire son costume étrange, son cothurne de laine rouge, appelé spardilla ; son berret blanc et bleu, son manteau tailladé et sa longue espingole plus fidèle gardienne de son troupeau que la houlette, parée de rubans, que les bergères de Cervantès portaient au temps de l’âge d’or.

Je revois les pics menaçants, embellis de toutes les couleurs du prisme reflétées sur la glace séculaire ; les torrents écumeux, dont la voix terrible assourdit les simples mortels ; les lacs paisibles bordés de safran sauvage et de rochers blancs comme le marbre de Paros ; les vieilles forteresses mauresques abandonnées aux lézards et aux choucas, les forêts de noirs sapins, et les grottes imposantes comme l’entrée du Tartare. — Pardonnez à ma faiblesse, ce retour sur un temps pour jamais effacé de ma destinée, et qui remplit mon cœur de mélancolie.

Mais, dites-moi, Fleury, si vous avez autant d’âme qu’un chien comme moi peut en avoir, pensez-vous qu’un simple et hardi montagnard soit un digne courtisan du despotisme, un conspirateur dangereux, un affilié de Lulworth. Non, vous ne le pensez pas ! Vous avez pu me voir lire la Quotidienne : ma maîtresse la reçoit, et je ne la soupçonne pas d’être infectée de ces gothiques préjugés, de ces haineux ressentiments. Je la lis comme vous la liriez, avec dégoût et mépris, pour savoir seulement jusqu’où l’acharnement des partis peut porter des hommes égarés. Mais combien de fois, transporté d’une vertueuse indignation, j’ai fait voler d’un coup de patte, ou mis en pièces d’un coup de dent, ces feuilles empreintes de mauvaise foi et d’esprit de vengeance !

Cessez de le dire, et vous, ma chère maîtresse, mon estimable amie, gardez-vous de le croire. Jamais Brave, jamais le chien honoré de votre confiance et enchaîné par vos bienfaits, ne méconnaîtra ses devoirs et n’oubliera le sentiment de sa dignité. Qu’on vienne, au nom de Charles X ou de Henri V, attaquer votre tranquille demeure, vous verrez si Brave ne vaut pas une armée. Vous reconnaîtrez la pureté de son cœur indignement méconnue par vos frivoles amis, vous jugerez alors entre eux et moi !

Et vous, jeunes gens sans expérience et sans frein, j’ai pitié de votre jeunesse et de votre ignorance. Mon âme généreuse, incapable de ressentiment, veut oublier vos torts et pardonner à votre légèreté : soyez donc absous et revenez sans crainte égayer les ennuis de ma maîtresse solitaire. Vous n’avez rien à redouter de ma vengeance. Brave vous pardonne !

Que tout soit oublié, et, si vous êtes d’aussi bonne foi que moi, qu’un embrassement fraternel soit le sceau de notre réconciliation, je vous offre ma patte avec franchise et loyauté, et joins ici, pour votre sûreté personnelle, un sauf-conduit qui vous mettra à couvert des ressentiments que votre lettre aurait pu exciter dans les environs.


Brave, seigneur chien, maître commandant, général en chef et inspecteur de toute la chiennerie du pays : à Mylord, au chien Bleu, à Marchant, à Labrie, à Charmette, à Capitaine, à Pistolet, à Caniche, à Parpluche, à Mouche, à tous les chiens jeunes ou vieux, mâles ou femelles, ras ou tondus, grands ou petits, galeux ou enragés, infirmes ou podagres, hargneux ou arrogants, domiciliés dans le bourg de Nohant, dans celui de Montgivray, dans la maison à Rochette, à la Tuilerie, etc., et tous autres lieux situés entre la Châtre et Nohant :

Défense vous est faite, sous peine de mort, de mordre, poursuivre, menacer ou insulter les individus ci-dessous mentionnés :

Charles Duvernet, Alphonse Fleury ;

Lesquels seront porteurs du présent sauf-conduit, que nous leur avons délivré le 1er décembre 1830, en notre niche, en présence du chien Bleu et de madame Aurore D..

Signé brave.

XLVII

À M. JULES BOUCOIRAN, À PARIS


Nohant, mercredi, 3 décembre 1830.


Mon cher enfant,

Si vous aimiez les compliments, je vous dirais que vous m’avez écrit une lettre vraiment remarquable de jugement, d’observation, de raisonnement et même de style ; mais vous m’enverriez promener.

Je vous dirai tout bonnement que vos réflexions me paraissent justes. J’ai assez de confiance dans le jugement que vous me donnez en tremblant et sans y avoir confiance vous-même.

Comme vous, je pense que le grand compagnon de ce petit monsieur est sans moyens et sans mœurs ; c’est aussi, je crois, un être fort ordinaire, sans vices ni défauts choquants. Sa physionomie (vous savez que je tiens à cet indice) promet de la franchise et de la douceur. Cependant les choses vont assez mal en sa faveur. Il a fait déclarations, protestations et supplications à la pauvre enfant, qui ne doute pas plus de leur solidité que de la clarté du soleil. Et pourtant, depuis son départ (au mois d’août), il n’a pas donné signe de vie à la famille. Quand on questionne l’autre, resté à Paris et qui est (je le crains bien, entre nous) l’amant en titre de la mère, il répond des balivernes. Je suppose que le monsieur était sincère aux pieds de la jeune fille. Comment eût-il pu ne pas l’être ? Elle est charmante de tous points. Mais, une fois éloigné d’elle, la froide raison, — des raisons d’intérêts sans doute, car on m’assure qu’il a de la fortune, et elle n’a rien, — les parents, la légèreté, l’absence, un parti plus avantageux, que sais-je ? la jolie et douce enfant est oubliée sans doute. Dans l’ignorance de son cœur, elle le pleurera comme s’il en valait la peine. Si jeunesse savait ! Quoi qu’il arrive, je vous remercie de vos lumières et je vous tiendrai au fait des événements. J’abrège sur cet article, car j’ai bien autre chose à vous dire.

Sachez une nouvelle étonnante, surprenante… (pour les adjectifs, voyez la lettre de madame de Sévigné, que je n’aime guère, quoi qu’on dise !), sachez qu’en dépit de mon inertie et de mon insouciance, de ma légèreté à m’étourdir, de ma facilité à pardonner, à oublier les chagrins et les injures, sachez que je viens de prendre un parti violent. Ce n’est pas pour rire, malgré le ton de badinage que je prends. C’est tout ce qu’il y a de plus sérieux. C’est encore là un de ces secrets qu’on ne confie pas à trois personnes. Vous connaissez mon intérieur, vous savez s’il est tolérable. Vous avez été étonné vingt fois de me voir relever la tête le lendemain, quand la veille on me l’avait brisée. Il y a un terme à tout. Et puis les raisons qui eussent pû me porter plus tôt à la résolution que j’ai prise, n’étaient pas assez fortes pour me décider, avant les nouveaux événements qui viennent de se produire. Personne ne s’est aperçu de rien. Il n’y a pas eu de bruit. J’ai simplement trouvé un paquet à mon adresse, en cherchant quelque chose dans le secrétaire de mon mari. Ce paquet avait un air solennel qui m’a frappée. On y lisait : Ne l’ouvrez qu’après ma mort.

Je n’ai pas eu la patience d’attendre que je fusse veuve. Ce n’est pas avec une tournure de santé comme la mienne qu’on doit compter survivre à quelqu’un. D’ailleurs, j’ai supposé que mon mari était mort et j’ai été bien aise de voir ce qu’il pensait de moi durant sa vie. Le paquet m’étant adressé, j’avais le droit de l’ouvrir sans indiscrétion, et, mon mari se portant fort bien, je pouvais lire son testament de sang-froid.

Vive Dieu ! quel testament ! Des malédictions, et c’est tout ! Il avait rassemblé là tous ses mouvements d’humeur et de colère contre moi, toutes ses réflexions sur ma perversité, tous ses sentiments de mépris pour mon caractère. Et il me laissait cela comme un gage de sa tendresse ! Je croyais rêver, moi qui, jusqu’ici, fermais les yeux et ne voulais pas voir que j’étais méprisée. Cette lecture m’a enfin tirée de mon sommeil. Je me suis dit que, vivre avec un homme qui n’a pour sa femme ni estime ni confiance, ce serait vouloir rendre la vie à un mort. Mon parti a été pris et, j’ose le dire, irrévocablement. Vous savez que je n’abuse pas de ce mot.

Sans attendre un jour de plus, faible et malade encore, j’ai déclaré ma volonté et décliné mes motifs avec un aplomb et un sang-froid qui l’ont pétrifié. Il ne s’attendait guère à voir un être comme moi se lever de toute sa hauteur pour lui faire tête. Il a grondé, disputé, prié. Je suis restée inébranlable. Je veux une pension, j’irai à Paris, mes enfants resteront à Nohant. Voilà le résultat de notre première explication. J’ai paru intraitable sur tous les points. C’était une feinte, comme vous pouvez croire. Je n’ai nulle envie d’abandonner mes enfants. Quand il en a été convaincu, il est devenu doux comme un mouton. Il est venu me dire qu’il affermerait Nohant, qu’il ferait maison nette, qu’il emmènerait Maurice à Paris et le mettrait au collège. C’est ce que je ne veux pas encore. L’enfant est trop jeune et trop délicat. En outre, je n’entends pas que ma maison soit vidée par mes domestiques, qui m’ont vue naître et que j’aime presque comme des amis. Je consens à ce que le train en soit réduit, parce que ma modeste pension rendra cette économie nécessaire. Je garderai Vincent[69] et André[70] avec leurs femmes, et Pierre[71]. Il y aura assez de deux chevaux, de deux vaches, etc., etc. ; je vous fais grâce du tripotage. De cette manière, je serai censée vivre de mon côté. Je compte passer une partie de l’année, six mois au moins, à Nohant, près de mes enfants, voire près de mon mari, que cette leçon rendra plus circonspect. Il m’a traitée jusqu’ici comme si je lui étais odieuse. Du moment que j’en suis assurée, je m’en vais. Aujourd’hui, il me pleure, tant pis pour lui ! je lui prouve que je ne veux pas être supportée comme un fardeau, mais recherchée et appelée comme une compagne libre, qui ne demeurera près de lui que lorsqu’il en sera digne.

Ne me trouvez pas impertinente. Rappelez-vous comme j’ai été humiliée ! cela a duré huit ans ! En vérité, vous me le disiez souvent, les faibles sont les dupes de la société. Je crois que ce sont vos réflexions qui m’ont donné un commencement de courage et de fermeté. Je ne me suis radoucie qu’aujourd’hui. J’ai dit que je consentirais à revenir si ces conditions étaient acceptées, et elles le seront.

Mais elles dépendent encore de quelqu’un, ne le devinez-vous pas ? C’est de vous, mon ami, et j’avoue que je n’ose pas vous prier, tant je crains de ne pas réussir. Cependant voyez quelle est ma position : si vous êtes à Nohant, je puis respirer et dormir tranquille ; mon enfant sera en de bonnes mains, son éducation marchera, sa santé sera surveillée, son caractère ne sera gâté ni par l’abandon ni par la rigueur outrée. J’aurai par vous de ses nouvelles tous les jours, de ces détails qu’une mère aime tant à lire. Si je laisse mon fils livré à son père, il sera gâté aujourd’hui, battu demain, négligé toujours, et je ne retrouverai en lui qu’un méchant polisson. On ne m’écrira que pour me le faire malade, afin de me contrarier ou me faire revenir.

Si ce devait être là son sort, j’aimerais mieux supporter le mien tel qu’il est aujourd’hui et rester près de lui, pour adoucir du moins la brutalité de son père.

D’un autre côté, mon mari n’est pas aimable, madame Bertrand ne l’est pas non plus ; mais on supporte d’une femme ce qu’on ne supporte pas d’un homme, et, pendant trois mois d’été, trois mois d’hiver (c’est ainsi que je compte partager mon temps), ferez-vous aux intérêts de mon fils, c’est-à-dire à mon repos, à mon bonheur, le sacrifice de supporter un intérieur triste, froid et ennuyeux ? Prendrez-vous sur vous d’être sourd à des paroles aigres et indifférent à un visage refrogné ? Il est vrai de dire que mon mari a entièrement changé d’opinion à votre égard et qu’il ne vous a donné, cette année, aucun sujet de plainte ; mais, à l’égard des gens qu’il aime le mieux, il est encore fort maussade parfois. Hélas ! je n’ose pas vous prier, tandis que, la famille Bertrand, riche et aujourd’hui dans une position brillante, vous offre mille avantages, le séjour de Paris, où peut-être elle va se fixer, par suite de la nomination du général à la tête de l’École polytechnique.

Que ferai-je si vous me refusez ? De quel droit insisterai-je pour vous faire pencher en ma faveur ? Qu’ai-je fait pour vous, et que suis-je pour que vous me rendiez un service que personne ne me rendrait ? Non, je n’ose pas vous prier, et, cependant, je vous bénirais si vous exauciez ma prière, toute ma vie serait consacrée à vous remercier et à vous chérir comme l’être à qui je devrais le plus. Si une reconnaissance profonde, une tendresse de mère peuvent vous payer d’un tel bienfait, vous ne regretterez point de m’avoir sacrifié, pour ainsi dire, deux ans de votre vie. Mon cœur n’est pas froid, vous le savez, et je sens qu’il ne restera point au-dessous de ses obligations.

Adieu ; répondez-moi courrier par courrier, cela est bien important pour la conduite que j’ai à tenir vis-à-vis de mon mari. Si vous m’abandonnez, il faudra que je plie et me soumette encore une fois. Ah ! comme on en abusera !

Adressez-moi votre lettre poste restante. Ma correspondance n’est plus en sûreté. Mais, grâce à cette précaution, vous pouvez me parler librement. Adieu ; je vous embrasse de tout mon cœur.


XLVIII

AU MÊME


Lundi soir. Nohant, 8 décembre 1830.


Mon cher enfant,

Laissez-moi vous bénir, et n’essayez point de diminuer le prix de ce que vous faites pour moi. Ne dites pas que vous ne faites que remplir un engagement, tenir une promesse. Du moment que les nouveaux chagrins que j’ai éprouvés m’ont mise dans la nécessité de quitter Nohant une partie de l’année, vous étiez dégagé de tout lien. Vous pouviez me dire : « J’ai fait le sacrifice de mes intérêts et de toute mon ambition à l’espoir de vivre près d’une amie ; mais je ne me suis pas engagé à veiller sur ses enfants en son absence et à supporter l’ennui de la solitude pendant l’autre moitié de l’année. » Quand je vous ai offert un sort moins brillant, mais plus doux peut-être que celui dont vous jouissez actuellement, je ne prévoyais pas les circonstances où je me trouve aujourd’hui. Je me disais que mon amitié vous dédommagerait des avantages de la fortune, et je vous connaissais assez pour espérer que vous goûteriez le bonheur sans éclat que mon affection vous promettait. Maintenant que je me vois forcée de prendre un parti sévère et d’assurer mon repos, ma liberté, par une résidence de six mois par an à Paris, c’est en tremblant que je vous demande de me consacrer votre temps. Loin de revendiquer comme un droit la promesse que vous me fîtes, je vous en affranchis entièrement. Si c’est à l’honneur seul que je dois votre noble conduite à mon égard, je vous rends votre liberté, sans que, pour cela, vous perdiez mon estime.

Non, mon cher enfant, je ne veux rien devoir qu’à votre amitié. Je ne veux point me soustraire à la reconnaissance en considérant votre sacrifice comme l’accomplissement d’un devoir. Je le regarderai toute ma vie comme une preuve d’affection si grande, que je ne pourrai jamais assez la reconnaître. Je me dirai toujours que c’est par dévouement d’amitié, et non par principe de conscience, que vous avez accepté mes propositions, modifiées comme elles le sont par les chagrins de mon intérieur.

Je vous renvoie les deux lettres que vous m’avez confiées. Je ne m’abuse point sur le désavantage pécuniaire qui résulte pour vous d’abandonner la famille Bertrand. Personne ne comprendra le désintéressement et la noblesse de votre conduite. Votre mère seule en sera un bon juge. Je souffre, je l’avoue, de l’idée que le secret de mon intérieur sortira de vos mains. Je sais que votre mère gardera ce secret comme vous-même ; mais la mort, cet accident imprévu et inévitable, peut changer étrangement la destination des écrits. J’ai pour principe de détruire sans tarder tout papier contenant des particularités dont la découverte serait nuisible à la réputation ou au bonheur de quelqu’un. Voilà le seul motif qui m’engageait à vous prier de brûler ma lettre. Si vous la faites passer à votre mère, priez-la donc de le faire. Vous devez reconnaître comme moi l’utilité de cette mesure. Si quelque autre personne que vous ou elle venait à découvrir les torts de mon mari, je me ferais un reproche éternel de les avoir retracés.

Quant à madame Saint-A…, je ne suis guère surprise de ses intentions officieuses à mon égard. Je n’ai jamais fait la folie de croire en elle ; aussi je ne puis être offensée de sa conduite envers moi, quelle qu’elle puisse être.

Je ne puis rien vous promettre pour le voyage à Nîmes. Ce n’est pas la considération de l’argent qui m’arrête le plus. Ce voyage doit être peu dispendieux. Mais je serai désormais dans une position qui me prescrira beaucoup de prudence dans mes démarches. Le bon accord que, malgré ma séparation d’avec mon mari, je veux conserver dans tout ce qui concernera mon fils, m’obligera à le ménager de loin comme de près. J’ai déjà reconnu que ce projet ne lui souriait point. Désormais, je ne dois laisser aucune prise contre moi, ou tout le fruit de mon énergie serait perdu et j’aurais fourni des armes contre moi-même.

J’éprouve un autre chagrin très vif : c’est de n’avoir pas une obole dont je puisse disposer maintenant. Si j’étais à Paris, je vous trouverais de l’argent dans la journée. Je vendrais mes effets plutôt que de ne pas vous rendre un service ; mais, ici, que faire ? Je suis dans une position délicate envers mon mari. Je lui dois ; c’est-à-dire que je suis en avance de la pension qu’il me fait. Cela ne m’a pas empêchée de lui adresser une demande, aussitôt votre lettre reçue. J’ai éprouvé un refus assez poli, mais très décisif. Plaignez-moi, je ne maudis mon défaut d’ordre jamais autant que lorsqu’il m’empêche de servir l’amitié ! Cependant, si vous ne pouvez trouver d’argent ailleurs, je tâcherai d’en emprunter sans qu’on le sache, quoique je sois déjà criblée de dettes, que j’acquitterai, Dieu sait comment ! Répondez-moi immédiatement, poste restante à la Châtre.

Mes affaires domestiques s’éclaircissent. Mon frère me soutient un peu et m’offre son appartement à Paris jusqu’au mois de mars. Pendant ce temps, il restera ici avec sa femme. À cette époque, je reviendrai et je passerai quelque temps à Nohant pour vous y installer. Je partirai pour Paris dès que serai rétablie. Je suis encore très souffrante. Si vous pouvez venir passer une journée à Châteauroux, je vous préviendrai, afin que nous puissions causer à mon passage en cette ville.

Adieu, mon cher enfant ; je suis encore assez faible, mais j’ai assez de tête et de cœur pour sentir vivement ce que vous faites pour moi. Vous aurez beau vous défendre de mes bénédictions avec votre rudesse spartiate, je vous poursuivrai jusqu’à la mort de mes remerciements et de mon ingratitude. Prenez-le comme vous voudrez, comme dit mon vieux curé.

Bonsoir donc, mon cher fils ; parlez de moi à votre mère. Dites-lui que je la vénère sans la connaître, ou plutôt que je la connais très bien sans l’avoir vue. Certes, je voudrais qu’elle me connût aussi et qu’elle sût combien son enfant m’est cher.


XLIX

AU MÊME


(En cas d’absence : à Paris,
boulevard Poissonnière, n° 20.)


Nohant, 27 décembre 1830.


Qu’êtes-vous donc devenu mon cher enfant ? Où êtes-vous ? Pourquoi ne me donnez-vous pas signe de vie ? Je suis vraiment inquiète. Dans un moment de crise comme celui que j’ai traversé, j’aurais eu besoin de votre amitié, de vos encouragements. Vous ne m’avez écrit qu’un très petit mot. Il est vrai qu’il renfermait bien des choses. Depuis, je vous ai écrit, pour vous dire tout le bien que vous m’aviez apporté. Je vous en remerciais dans l’effusion de mon cœur. Votre modestie farouche s’est-elle offensée de quelques-unes de mes expressions ? Après ce qui m’est arrivé, j’ai sujet de trembler. Peut-être est-ce la raison de votre silence. Vous craignez peut-être de tomber dans les mains des infidèles. Rassurez-vous. Maintenant madame Decerf ne remet mes lettres qu’à moi, et celles qui me sont adressées poste restante sont doublement assurées de me parvenir. Peut-être aussi êtes-vous à Paris ? Je ne vois personne qui puisse me dire où est la famille du général. Je suis tourmentée de ne rien savoir et de tout appréhender. N’êtes-vous pas malade ? Me boudez-vous ? et pourquoi ? Enfin qu’y a-t-il ?

Je pars le 4 janvier pour Paris. Si vous êtes à la Leuf, ne pourrai-je vous voir un instant à Châteauroux ? Si vous me répondez affirmativement, je partirai d’ici le matin, afin de passer une partie de la journée avec vous ; sinon, je ne ferai que traverser Châteauroux.

Adieu mon cher enfant ; ma santé est médiocrement rétablie. Mon intérieur est calme.


L

À MAURICE DUDEVANT, À NOHANT


Paris, janvier 1831.


Mon cher enfant,

Je suis arrivée bien lasse ! J’ai été obligée de m’arrêter quelques heures à Orléans. La chaise de poste ne fermait pas, j’étais glacée. Je ne suis arrivée à Paris qu’à minuit. J’étais bien embarrassée de ma voiture, parce qu’il n’y a pas de cour dans la maison que j’habite et que je ne pouvais pas la laisser passer la nuit dans la rue. Enfin je l’ai fourrée à l’hôtel de Narbonne[72]. Je me suis réchauffée, reposée ; j’ai arrangé et terminé pour le mieux une affaire qui m’occupait beaucoup. Maintenant je vais faire mon déménagement, me reposer encore ; et puis je retournerai vers toi, mon petit mignon, dans huit jours au plus.

Embrasse ton papa et ta grosse mignonne pour moi. Tu m’avais promis de m’écrire tout de suite ; écris-moi donc, petit drôle. Je n’ai pas encore eu le temps de voir ton oncle. Je pense que je le verrai aujourd’hui.

Adieu, mon cher mignon. Je t’embrasse mille fois.

Ta mère.

Que faut-il que je t’apporte ?


LI

AU MÊME


Paris, 8 janvier 1831.


J’ai reçu ta petite lettre, mon cher enfant. J’ai eu bien du chagrin de voir que tu as été malade ; tu avais mangé un peu trop de chocolat, je me le rappelle. N’en mange donc plus ; soigne-toi bien. J’espère que tu m’écriras bientôt que tu es tout à fait guéri.

Sois sûr, mon petit amour, que j’ai eu aussi beaucoup de chagrin de te quitter et que je serai bien heureuse de te revoir. J’aurais mieux aimé t’emmener que de venir toute seule à Paris, tu le sais bien ; mais tu ne te serais guère amusé ici. Tu n’aurais pas été si bien qu’à Nohant, où tout le monde t’aime et s’occupe de toi.

Bientôt tu auras Boucoiran, qui t’aime bien aussi et qui te fera travailler, sans te fatiguer. Tu dois bien savoir qu’il n’est pas méchant ; il ne faut pas que tu aies du chagrin pour cela. Quand tu travailles bien, tu sais comme on te caresse et comme tout le monde est content ; ton papa et ta maman surtout, qui seraient si heureux de te voir bien savant et bien aimable ! Sois donc bien doux et bien gai ; joue, mange, cours, écris-moi et aime-moi toujours bien.

Adieu, mon cher enfant ; je t’embrasse mille fois.

Ta maman.

Parle-moi de ta petite sœur et embrasse-la pour moi.


LII

AU MÊME


Paris, 10 janvier 1831.


Je suis inquiète de toi, mon cher enfant. Tu m’as écrit pour me dire que tu avais été malade ; ne l’es-tu pas encore ? Si je ne reçois pas de tes nouvelles aujourd’hui, j’aurai bien du chagrin. Écris-moi donc exactement deux fois par semaine, je t’en prie ; si tu es malade, prie ton papa ou ton oncle de m’écrire. Pour moi, je me porte bien et je cours beaucoup ; mais je n’ai pas encore été au spectacle, parce que je travaille le soir. J’ai été trois fois chez ta bonne maman Dudevant sans pouvoir la trouver. Il paraît qu’elle sort souvent. Je lui ai laissé ta lettre, et j’y retournerai aujourd’hui.

J’ai déjà marchandé ton habit de garde national. Il sera bien joli, j’y joindrai un schako avec une flamme rouge. Je voudrais que tu pusses voir les hussards d’Orléans. Tu aurais bien envie d’être habillé comme eux. Ils ont une veste gris bleu garnie de mouton noir et un pantalon rouge ; le plumet est noir, il n’y a rien de plus élégant.

J’ai vu M. Blaize[73], qui m’a bien demandé de tes nouvelles. Dis à ton papa de dire à madame Decerf que j’ai fait sa commission. Dis-lui aussi de me donner des nouvelles de madame Duteil. Je n’ai pas encore le temps d’écrire des lettres. Je n’écris qu’à toi.

Embrasse bien ton papa pour moi, ainsi que ton oncle et ta tante. Dis à ton oncle qu’en descendant son escalier un peu trop fort, j’ai fait écrouler douze marches. Embrasse bien fort ta sœur de la part de sa maman ; parle-t-elle un peu de moi ? Et Léontine se porte-t-elle bien ? Enfin donne-moi des nouvelles de tout le monde, et dis bien des choses de ma part à Eugénie, à Françoise, etc.

Adieu, mon cher amour ; écris-moi donc et surtout porte-toi bien, sois sage, et aime toujours ta mère, qui t’embrasse mille et mille fois.


LIV

À JULES BOUCOIRAN, À CHÂTEAUROUX


Mercredi. Paris, 13 janvier 1831.


Mon cher ami,

Je suis enfin libre ; mais je suis loin de mes enfants. Quand vous serez près d’eux, je serai moins triste de leur absence ; je veux dire que l’inquiétude ne se joindra pas à ma tristesse. Merci, mon cher enfant, merci ! Que Dieu rende à votre mère tout le bien que vous ferez à mon fils. Parlez de moi souvent, qu’il ne désapprenne point à m’aimer. J’ai dit, en partant, qu’on vous donnât la chambre que vous désirez. Si on l’avait oublié, faites-vous-la donner en arrivant. Je ne vous parle pas de la conduite à tenir avec mon mari, pour conserver la bonne intelligence nécessaire. Vous savez maintenant qu’il faut se garder de prendre mon parti, sous peine d’être haï ; qu’il faut laisser soutenir les paradoxes les plus injustes et les plus absurdes sans donner signe de blâme, etc. Je sais, de mon côté, qu’on ne se conduira peut-être pas toujours à votre égard avec l’amitié que vous méritez. Les cœurs sont secs et ne s’ouvriront pas pour vous.

Il est nécessaire que vous ayez une grande autorité sur Maurice ; mais il ne faut pas que vous ayez l’air de la disputer à son père. Affectez, au contraire, d’adhérer à tout ce qu’il vous dira, et faites au fond comme vous jugerez bon. Il n’a pas de constance dans les idées, il ne s’inquiètera pas de l’effet de ses avis. Ensuite prenez garde à vos lettres et aux miennes. Mettez-y toute votre prudence naturelle. Je vous prie de m’écrire au moins une fois par semaine et de m’avertir si Maurice était sérieusement malade. Eux n’y manqueraient pas, je le sais bien ; mais ils ne se feraient pas faute d’exagérer son mal, soit pour me faire revenir plus vite, soit pour me faire de la peine. En vérité, ils m’en ont assez fait, souvent pour le seul plaisir qu’ils y trouvaient. Vous, vous me direz la vérité ; si l’un de mes enfants tombait malade, je me conformerais entièrement à votre avis de revenir ou de rester. J’aurais de l’inquiétude ou je n’en aurais pas, suivant votre assertion. Vous m’épargnerez la douleur tant que vous pourrez, je le sais. Vous ne m’abuserez pas non plus par une aveugle confiance.

Je vous écrirai plus au long dans quelques jours, pour vous dire ce que je fais ici. Je m’embarque sur la mer orageuse de la littérature. Il faut vivre. Je ne suis pas riche maintenant, mais je me porte bien, et, quand de longues lettres de vous me parleront de votre amitié et de mon fils, je serai gaie.

Un mot cependant avant de vous dire bonsoir. Vous m’avez mal comprise si vous avez cru que ce serait par rapport aux convenances, à l’opinion, que j’ai refusé de vous accompagner à Nîmes. Les convenances sont la règle des gens sans âme et sans vertu. L’opinion est une prostituée qui se donne à ceux qui la payent le plus cher. Ce n’est pas non plus pour ne pas déplaire à mon mari. Je m’explique. Ce n’est pas à cause de l’humeur qu’il en aurait, et des reproches amers ou mordants qui m’en reviendraient. Vous remarquez fort bien que j’ai bravé cette humeur et supporté ces reproches en beaucoup d’autres occasions. J’ajouterai que je l’ai fait souvent pour des gens que j’aimais bien moins que vous. Mais c’est à cause de vous. C’est parce que je ne veux pas que vous deveniez un objet de méfiance et d’aversion qu’on chercherait à éloigner. Vous pensez rester plus de deux ans avec nous ? Je ne le sais pas, mon enfant ; mais je voudrais que ce fût pour toute la vie. Or vous témoigner une préférence marquée, une estime particulière, ce serait… Au reste, vous savez comme cela a réussi autrefois entre nous. Ils m’ont appris qu’il fallait cacher mes plus nobles affections, comme des sentiments coupables. Ne voulant pas les rompre, je saurai avoir à cause de vous, mon cher Jules, des ménagements que je dédaignerais s’il ne s’agissait que de moi.

Bonsoir, cher enfant ; je vous aime bien, et serai toujours votre seconde mère. Écrivez-moi aussitôt que vous serez chez nous. Dites-moi un peu comment on me traite là-bas. Il est toujours bon de savoir ce que les autres pensent de vous.

Je vous embrasse de tout mon cœur.


LV

À MADAME MAURICE DUPIN, À CHARLEVILLE


Paris, 18 janvier 1831.


Ma chère petite maman,

L’ami Pierret m’a lu ce matin le passage de votre lettre me concernant. Je vous remercie du désir que vous témoignez de me voir. Il est bien réciproque. Je compte rester ici deux mois au moins, ainsi je ne puis manquer de vous embrasser cette année. Je n’oserais pas vous prier d’avancer pour moi votre retour. Je craindrais trop de causer du chagrin à Caroline, si heureuse de vous avoir près d’elle. Elle me reprocherait peut-être de vous enlever. Ne croyez point, comme vous semblez le témoigner à notre ami Pierret, que j’éprouve aucun sentiment de jalousie envers ma sœur. Ce serait un sentiment bien bas. Je ne voudrais pas l’éprouver, quand même il s’agirait d’une personne indifférente, à plus forte raison à son égard.

Vous demandez ce que je viens faire à Paris. Ce que tout le monde y vient faire, je pense : me distraire, m’occuper des arts qu’on ne trouve que là dans tout leur éclat. Je cours les musées ; je prends des leçons de dessin ; tout cela m’occupe tellement, que je ne vois presque personne. Je n’ai pas encore été à Saint-Cloud. Depuis plusieurs jours, c’est une partie arrangée avec Pierret ; mais le mauvais temps l’ajourne. Je n’ai pas vu non plus M. de Villeneuve[74], ni mes amies de couvent. Je n’ai pas le temps ; puis il faut faire des toilettes, un peu de cérémonie, et cela m’ennuie. Depuis si longtemps, je ne sais ce que c’est que la contrainte des salons. Je veux vivre un peu pour moi. Il en est temps.

Je reçois souvent des lettres de mon petit Maurice. Il se porte bien, ainsi que sa sœur. Maurice a un très bon instituteur, fixé près de lui pour deux ans au moins. Cette sécurité me donne un peu plus de liberté. Ne lui étant plus absolument nécessaire, je compte venir plus souvent à Paris que je n’ai fait jusqu’ici, à moins que je ne m’y ennuie, ce qui pourrait bien m’arriver. Jusqu’à présent, je n’en ai pas eu le temps, et, si je continue à m’y trouver bien, je ne retournerai chez moi qu’au commencement d’avril.

Vous le voyez, ma chère maman, je ne puis manquer de vous embrasser cet hiver ; car vous ne resterez pas tout ce temps-là loin de Paris. S’il en était ainsi, j’irais, avant de retourner à Nohant, passer huit jours à Charleville. J’aurais le plaisir d’embrasser ma sœur en même temps que vous ; mais, je le répète, je ne veux en aucune manière vous prier de la quitter pour moi. Vous devez apprécier la délicatesse du sentiment qui me force à vous exprimer avec réserve le désir que j’ai d’embrasser ma chère maman.

Vous voulez faire un cadeau à Maurice ? Je n’ose pas vous dire qu’il vaudrait mieux en faire deux à Oscar. Je sais le plaisir qu’on éprouve à donner, et je vous en remercie tendrement de la part de Maurice et de la mienne.


LVI

À M. CHARLES DUVERNET, À LA CHÂTRE


Paris, 19 janvier 1831.


Mon cher camarade,

Il y a huit jours, nous étions convenus de vous écrire ; mais, pour cela, nous voulions avoir de l’esprit comme quatre, et nous avions résolu de nous réunir Alphonse, Jules, Pyat et moi. Or, comme c’est chose assez difficile de nous trouver ensemble, je prends le parti de commencer. D’abord, je veux vous dire, mon cher ami, que vous êtes bien ridicule, de revenir au moment où je quitte le pays. Vous pouviez bien attendre encore un ou deux mois. Nous aurions été charmants ici tous ensemble.

Nous n’aurions pas eu les bords de l’Indre, c’est vrai ; mais la Seine est beaucoup plus saine. Nous n’aurions pas eu les Couperies ; mais nous aurions eu les Tuileries. Nous n’aurions pas mangé le lait champêtre dans des écuelles rustiques ; mais nous aurions respiré l’odeur balsamique des pommes de terre frites et des beignets du pont Neuf ; ce qui a bien son mérite, quand on n’a pas le sou pour dîner. Ne pourriez-vous assassiner tout doucement votre farinier, afin d’en venir chercher un autre à Étampes ou aux environs ? Je suis pour le coup de poignard, c’est une manière si généralement goûtée qu’on ne peut plus en vouloir aux gens qui s’en servent.

Sans plaisanterie, mon bon Charles, nous parlons souvent de vous, et nous regrettons votre présence, votre bonne humeur, votre bonne amitié et vos mauvais calembours.

Votre cousin de Latouche a été fort aimable pour moi. Remerciez bien votre mère du coup de poing… non, du coup de main qu’elle m’a donné en cette occurrence. Occurrence est bien, n’est-ce pas ? Hélas ! si votre cousin savait à quelle lourde bête il rend service, vous en auriez des reproches, c’est sûr. Ne lui en disons rien. Devant lui, je suis charmante, je fais la révérence, je prends du tabac à petites prises, j’en jette le moins possible sur son beau tapis à fond blanc. Je ne mets pas mes coudes sur mes genoux, je ne me couche pas sur les chaises ; enfin je suis gentille tout à fait, vous ne m’avez jamais vue comme ça.

Il a écouté patiemment la lecture de mes œuvres légères. — Le Gaulois[75] n’avait pas eu la force de les porter. Il aurait fallu deux mulets pour les traîner jusque-là. — Il m’a dit que c’était charmant, mais que cela n’avait pas le sens commun. À quoi j’ai répondu : « C’est juste. » Qu’il fallait tout refaire. À quoi j’ai dit : « Ça se peut. » Que je ferais bien de recommencer. À quoi j’ai ajouté : « Suffit. »

Quant à la Revue de Paris, elle a été tout à fait charmante. Nous lui avons porté un article incroyable ; Jules l’a signé, et, entre nous soit dit, il en a fait les trois quarts ; car j’avais la fièvre. D’ailleurs, je ne possède pas, comme lui, le genre sublime de la Revue de Paris. Il a promis solennellement de le faire insérer et il l’a trouvé bien.

J’en suis charmée pour Jules. Cela nous prouve qu’il peut réussir. J’ai résolu de l’associer à mes travaux, ou de m’associer aux siens, comme vous voudrez. Tant y a qu’il me prête son nom, car je ne veux pas paraître, et je lui prêterai mon aide quand il en aura besoin. Gardez-nous le secret sur cette association littéraire. (Vraiment ! j’ai un choix d’expressions délicieux !) On m’habille si cruellement à la Châtre (vous n’êtes pas sans le savoir), qu’il ne manquerait plus que cela pour m’achever.

Après tout, je m’en moque un peu ; l’opinion que je respecte, c’est celle de mes amis. Je me passe du reste. Je ne vois pas que cela m’ait empêchée jusqu’à présent de vivre sans trop de souci, grâce à Dieu et à quelques bipèdes qui m’accordent leur affection.

Je n’ai pas parlé de Jules à M. de Latouche ; sa protection n’est pas très facile à obtenir, m’a-t-on dit. Sans la recommandation de votre maman, j’aurais pu la rechercher longtemps sans succès. J’ai donc craint qu’il ne voulût pas l’étendre à deux personnes. Je lui ai dit que le nom de Sandeau était celui d’un de mes compatriotes qui avait bien voulu me le prêter.

En cela, je suivais son conseil ; car, il est bon que je vous le dise, M. Véron, le rédacteur en chef de la Revue, déteste les femmes et n’en veut pas entendre parler. Il a les écrouelles.

C’est à vous de savoir s’il est à propos d’expliquer à votre maman pourquoi le nom de Sandeau va se trouver dans la Revue et si elle n’en parlera point à M. de Latouche. Il vaudrait mieux lui dire que Jules me prête son nom. Quand nous serons assez avancés pour voler de nos propres ailes, je lui laisserai tout l’honneur de la publication et nous partagerons les profits (s’il y en a). Pour moi, âme épaisse et positive, il n’y a que cela qui me tente. Je mange de l’argent plus que je n’en ai ; il faut que j’en gagne, ou que je me mette à avoir de l’ordre. Or ce dernier point est si difficile, qu’il ne faut pas même y songer.

Je suis ici pour un peu de temps, c’est-à-dire pour deux ou trois mois ; après quoi, je reviendrai au pays, piocher toutes les nuits et galoper tous les jours, selon ma douce habitude, au grand scandale et mécontentement de nos honorables compatriotes. S’ils vous disent du mal de moi, mon cher ami, ne vous échauffez pas la bile à me défendre ; laissez-les dire.

Chauffez-vous tranquillement les pieds, ayez de bonnes pantoufles et de la philosophie. J’en possède autant, et, par-dessus tout, une vieille et sincère amitié pour vous, dût-on aussi en médire. Je ne suis pas de ceux qui sacrifient leurs amis à leurs ennemis.

Bonsoir, mon camarade ; je vous embrasse.


LVII

À MAURICE DUDEVANT, À NOHANT


Paris, 25 janvier 1831.


Tu as dû recevoir, mon cher enfant, une lettre de moi le lendemain ou le surlendemain de celle que tu m’as écrite. Dis à ton papa de m’envoyer de l’argent. Aussitôt que j’en aurai, je t’enverrai ton habit de garde national. J’ai vu ta bonne maman Dudevant plusieurs fois. Elle ne m’a pas parlé d’argent et je ne me soucie pas de lui en demander. Dis tout cela à ton papa. Je n’ai plus que ce qu’il me faut pour ma consommation, et je ne puis dépenser une cinquantaine de francs (au moins) sans en emprunter. C’est ce que je ferai, si je n’en reçois pas bientôt, car tu as bien envie de cet habit, et j’ai bien envie aussi de te l’envoyer. Réponds-moi tout de suite et mets dans ta lettre un fil pour la grosseur de ta tête afin que je t’achète aussi le schako. Dis à ton papa de te mesurer et de me dire ta taille bien au juste, afin que l’habit et le pantalon ne soient pas trop grands. Ta bonne maman Dupin, qui est à Charleville, a écrit à M. Pierret de t’acheter un joujou pour tes étrennes. Je le mettrai dans la caisse avec une poupée pour Léontine et une pour Solange.

Je suis bien aise que tu te portes bien, mon amour ; mais je ne veux pas que tu aies du chagrin, cela augmenterait beaucoup le mien. J’ai rêvé cette nuit que tu étais bien malade, et je me suis réveillée en pleurant. Heureusement, une heure après, j’ai reçu la lettre de ton papa et la tienne. Amuse-toi et ne pense à moi que pour te rappeler que je t’aime bien et que je reviendrai bientôt.

Boucoiran doit être à Nohant ; tu vas avoir de l’occupation. Il te fera jouer quand tu auras bien travaillé. Tu m’écriras tout ce que tu fais, et, s’il est content de toi, ta petite maman sera bien heureuse et t’aimera encore davantage. Tu seras sage par amitié pour moi, n’est-ce pas, mon cher enfant ?

Embrasse ton papa, et qu’il soit bien content de toi. Embrasse aussi ton oncle, ta tante, ta sœur et Léontine. Pour toi, mon cher amour, je t’embrasse mille fois. Tu sais que tu es ce que j’ai de plus cher au monde. Aime-moi aussi et porte-toi toujours bien.

Ta mère.

Solange parle-t-elle quelquefois de sa maman ? Empêche qu’elle ne m’oublie.


LVIII

À M. JULES BOUCOIRAN, À NOHANT


Paris, 12 février 1831.


Mon cher enfant,

Je vous remercie de votre bonne lettre ; écrivez-moi souvent, je vous en prie. Je ne sais que par vous avec exactitude l’état de mes enfants. Dites à Maurice de m’écrire, en le laissant libre et d’écriture, et d’orthographe, et de style. J’aime ses naïvetés et ses barbouillages. Je ne veux pas qu’il considère l’heure de m’écrire comme une heure de travail. Une page deux fois la semaine, ce ne sera pas assez pour l’embrouiller dans ses progrès. Je suis bien contente qu’il se rende à la nécessité de travailler sans verser trop de larmes. Une fois l’habitude prise, il ne se trouvera pas plus malheureux qu’auparavant.

Mon mari me mande que vous êtes maigre et au régime. Êtes-vous réellement bien guéri, mon cher enfant ? Soignez-vous, ne couchez pas sans feu comme vous le faisiez par négligence l’année dernière, et ayez toujours une tisane rafraîchissante dans votre chambre. Moi, le grand médecin de Nohant, je vous traiterais ex professo. Que deviennent donc tous les malades du village, depuis que je ne suis plus là pour les guérir ou pour les tuer ?

Je vous dirai en confidence avoir eu ici l’occasion d’exercer mes talents ; auprès de qui ? je vous le donne en cent ! Auprès de madame P…, mon implacable ennemie. La malheureuse femme vient de faire un triste voyage à Paris, pour enterrer un fils de vingt ans. Elle était mourante de douleur lorsque le hasard m’a fait connaître sa situation. J’ai couru à elle sur-le-champ, je l’ai trouvée entourée de jeunes gens qui pleuraient leur camarade et s’affligeaient de l’absence d’une femme auprès de la mère désolée. J’ai passé la nuit sur une chaise auprès d’elle. Une triste nuit ! Mais, lorsqu’elle m’a reconnue et qu’abjurant son aversion, elle m’a remerciée avec élan, j’ai éprouvé combien la vengeance noble, celle qui consiste à rendre le bien pour le mal, est un sentiment pur et doux. Nous nous sommes quittées très réconciliées. Je parierais bien qu’à la Châtre et à Nohant surtout, ma conduite passerait pour un trait de folie. N’en parlez pas ; mais, si on en parle et si l’on m’accuse, laissez dire.

Je ne crois pas, mon cher enfant, à tous les chagrins qu’on me prédit dans la carrière littéraire, où j’essaye d’entrer. Il faut voir et apprécier quels motifs m’y poussent, quel but je poursuis. Mon mari a fixé ma dépense particulière à trois mille francs. Vous savez que c’est peu pour moi qui aime à donner et qui n’aime pas à compter. Je songe donc uniquement à augmenter mon bien-être par quelques profits. Comme je n’ai nulle ambition d’être connue, je ne le serai point. Je n’attirerai l’envie et la haine de personne. La plupart des écrivains vivent d’amertumes et de combats, je le sais ; mais ceux qui n’ont d’autre ambition que de gagner leur vie vivent à l’ombre paisiblement. Béranger, le grand Béranger lui-même, malgré sa gloire et son éclat, vit retiré à part de toutes les coteries. Ce serait bien le diable si un pauvre talent comme le mien ne pouvait se dérober aux regards. Le temps n’est plus où les éditeurs faisaient queue à la porte des écrivains. La chose est renversée. De tous les états, le plus libre et le plus obscur, peut-être, est celui d’auteur pour qui n’a pas d’orgueil et de fanfaronnade. Quand on vient me dire que la gloire est un chagrin de plus que je me prépare, je ne puis m’empêcher de rire de ce mot, qui n’est pas heureux, et de tous ces lieux communs qui ne sont applicables qu’au génie et à la vanité. Je n’ai ni l’un ni l’autre, et j’espère ne connaître aucune de ces tracasseries qu’on croit inévitables. J’ai été invitée chez Kératry et chez madame Récamier. J’ai eu le bon sens de refuser. Je vais chez Kératry le matin et nous causons au coin du feu. Je lui ai raconté comme nous avions pleuré en lisant le Dernier des Beaumanoir. Il m’a dit qu’il était plus sensible à ce genre de triomphe qu’aux applaudissements des salons. C’est un digne homme. J’espère beaucoup de sa protection pour vendre mon petit roman. Je vais paraître dans la Revue de Paris. J’en ai enfin la certitude ; ce sera un pas immense de fait.

Voilà où j’en suis. Adieu, mon cher enfant ; je vous embrasse de tout mon cœur. J’ai beaucoup de courses et de travail, voilà le seul côté pénible de l’état que j’ai embrassé. Quand les premiers obstacles seront franchis, je me reposerai.


LIX

À M. DUTEIL, AVOCAT, À LA CHÂTRE


Paris, 15 février 1831.


Mon cher ami,

Si je ne vous ai pas répondu plus tôt, c’est que la patrie était menacée et que j’étais occupée à la défendre. Maintenant que je l’ai sauvée, je reviens à mes amis, je rentre dans la vie privée et je me repose sur ma gloire.

Vous savez, peut-être, que nous venons de traverser une petite révolution, toute petite à la vérité, une révolution de poche, une miniature de révolution, mais fort gentille dans ce qu’elle est. Je dis peut-être, parce que, pendant qu’on se battait à coups de missel, dans les rues de Paris, il est possible que, occupé à chanter, à boire, à rire, à dormir, vous n’ayez pas lu une colonne de journal et que vous sachiez tout au plus que la France a encore manqué de périr ; ce qui fût infailliblement arrivé, sans la conduite impartiale et l’attitude ferme que j’ai montrées en cette circonstance difficile.

J’ai fait l’impossible auprès de M. Duris-Dufresne ; j’ai fait tout ce qu’il fallait pour me faire mettre à la porte par tout autre que lui, l’obligeance et la douceur même. M. Duris-Dufresne s’est remué tant qu’il a pu pour M. M*** et pour une autre personne encore que je lui recommandais et qui m’intéressait non moins vivement. Tout ce qu’il a obtenu, ce sont des promesses, ce qu’on appelle des espérances, mot qui m’a bien l’air d’être fait pour les dupes. Je n’ai pas besoin de vous dire que je n’ai pas négligé une occasion de réchauffer son zèle. Mais je veux vous dire que vous vous tromperiez et seriez fort injuste de croire que M. Duris-Dufresne y eût mis de la mauvaise grâce !

Il faut bien voir où il en est. En examinant la marche des choses, vous vous expliquerez la facilité avec laquelle il a fait obtenir des places à ses amis et la difficulté qu’il rencontre aujourd’hui pour solliciter de simples emplois. Au commencement de ce nouveau gouvernement, le parti Lafayette (c’est-à-dire MM. de Tracy, Eusèbe Salverte, de Podenas, Duris-Dufresne, etc.) était au mieux avec le pouvoir. Ces messieurs venaient de faire un roi, et ce roi n’avait rien à leur refuser. C’était juste. Cependant, comme ces gens-là n’étaient pas des polissons, après avoir été dupes des promesses de l’hôtel de ville, ils n’ont pas rampé devant le sire. Ils ne lui ont pas dit comme Guizot, Royer-Collard, Dupin et consorts :

« Majesté, tout vous est permis ; nous sommes vos serviteurs très humbles et nous défendrons votre pouvoir, juste ou injuste, absurde ou raisonnable, parce que vous nous avez donné des places et des honneurs. »

Le parti Lafayette, c’est-à-dire l’extrême gauche, en voyant des fourberies, des turpitudes diplomatiques envahir l’esprit du gouvernement et entraver la marche des institutions populaires dont on l’avait leurré, s’est regimbé, et, de plus belle, s’est jeté dans l’opposition.

Il faut bien croire à la bonne foi de ces gens-là. Ils pouvaient, en servant le pouvoir, conserver les bonnes grâces et la faveur. Ils préfèrent le droit de crier, qui ne rapporte que l’acrimonie et le mal de gorge.

Je ne suis pas de leur humeur, moi ! J’aime à rire, et j’ai l’égoïsme de m’amuser de tout, même de la peur d’autrui. Mais j’estime et j’admire la conduite de ces vieux grognards, qui veulent tout ou rien en matière de liberté et que l’on traite d’enragés parce qu’on ne peut les acheter.

Je crois donc le crédit de Duris-Dufresne diablement tombé. Il a perdu auprès du pouvoir ce qu’il a regagné en popularité. S’il n’obtient plus rien, il ne faut pas lui en faire un crime ; car le pauvre brave homme use bien des souliers pour le service d’autrui. Ne connaissez-vous pas M. de Bondy ? C’est lui qui est en faveur maintenant. Il est dans une belle position. Si la famille M… a des relations avec lui (il me semble que je ne l’ai pas rêvé), je me chargerai volontiers de tous les pas qu’il faudra faire. Dites-le à F… et embrassez-la bien de ma part. Je lui écrirai dans quelques jours.

Pour le moment, je suis écrasée de besogne ; besogne qui ne me mène à rien jusqu’ici. J’ai pourtant toujours de l’espérance. Et puis voyez l’étrange chose : la littérature devient une passion. Plus on rencontre d’obstacles, et plus on aperçoit de difficultés, plus on se sent l’ambition de les surmonter. Vous vous trompez pourtant bien si vous croyez que l’amour de la gloire me possède. C’est une expression à crever de rire que celle-là. J’ai le désir de gagner quelque argent ; et, comme il n’y a pas d’autre moyen que d’avoir un nom en littérature, je tâche de m’en faire un (de fantaisie). J’essaye de fourrer des articles dans les journaux. Je n’arrive qu’avec des peines infinies et une persévérance de chien. Si j’avais prévu la moitié des difficultés que je trouve, je n’aurais pas entrepris cette carrière. Eh bien, plus j’en rencontre, plus j’ai la résolution d’avancer. Je vais pourtant retourner bientôt cheux nous, et peut-être sans avoir réussi à mettre ma barque à flot, mais avec l’espérance de mieux faire une autre fois et avec des projets de travail plus assidu que jamais.

Il faut une passion dans la vie. Je m’ennuyais, faute d’en avoir. La vie agitée et souvent même assez nécessiteuse que je mène ici chasse bien loin le spleen. Je me porte bien et vous allez me revoir avec une humeur tout à fait rose.

Avec ça que notre bonne Agasta[76] aille bien et que je la retrouve fraîche et ingambe ! Nous danserons encore la bourrée ensemble !

Adieu, mon cher ami. Si vous avez des idées, envoyez-moi-z’en ; car, des idées, par le temps qui court, c’est la chose rare et précieuse. On écrit parce que c’est un métier ; mais on ne pense pas, parce qu’on n’en a pas le temps. Les choses marchent trop vite et vous emportent tout éblouis.

« Les écrivains (dit le sublime de Latouche), ce sont des instruments. Au temps où nous vivons, ce ne sont pas des hommes ; ce sont des plumes ! »

Et, quand on a lâché ça, on se pâme d’admiration. On tombe à la renverse, ou l’on n’est qu’un âne.

Bonsoir. J’embrasse Agasta et vous de tout mon cœur.


LX

À M. MAURICE DUDEVANT, À NOHANT


Paris, mercredi soir, 16 février 1831.


Mon cher enfant, je n’ai pas eu le temps de te dire un petit mot, dans la lettre de ton oncle. J’ai reçu le tien ce matin. Je suis très contente que tu te portes bien et que tu t’amuses. Je serais heureuse de te voir, mon cher enfant ; mais je serais fâchée que tu fusses ici maintenant. On ne s’y amuse pas : tout le monde se dispute, on s’étouffe dans les rues, on démolit les églises et on bat le tambour toute la nuit. Tu es bien mieux à Nohant, où l’on t’aime, où tu peux courir et jouer sans voir des méchants qui se battent.

Adieu, mon cher enfant ; travaille toujours, écris-moi souvent, embrasse pour moi ton papa, Boucoiran et ta petite sœur. Je vous aime tous deux par-dessus tout et je vous embrasse mille fois.


LXI

À M. JULES BOUCOIRAN, À NOHANT


Paris, 4 mars 1831.


Mon cher enfant,

Je vous remercie de m’avoir écrit. Je ne vis que de ce qui concerne Maurice, et les nouvelles qui m’arrivent par vous n’en sont que plus douces et plus chères. Aimez-le donc mon pauvre petit, ne le gâtez pas, et pourtant rendez-le heureux. Vous avez ce qu’il faut pour l’instruire sans le rendre misérable : de la fermeté et de la douceur. Dites-moi s’il prend ses leçons sans chagrin. Près de lui, je sais montrer de la sévérité ; de loin, toutes mes faiblesses de mère se réveillent et la pensée de ses larmes fait couler les miennes. Oh ! oui, je souffre d’être séparée de mes enfants. J’en souffre bien ! Mais il ne s’agit pas de se lamenter ; encore un mois, et je les tiendrai dans mes bras. Jusque-là, il faut que je travaille à mon entreprise.

Je suis plus que jamais résolue à suivre la carrière littéraire. Malgré les dégoûts que j’y rencontre parfois, malgré les jours de paresse et de fatigue qui viennent interrompre mon travail, malgré la vie plus que modeste que je mène ici, je sens que mon existence est désormais remplie. J’ai un but, une tâche, disons le mot, une passion. Le métier d’écrire en est une violente, presque indestructible. Quand elle s’est emparée d’une pauvre tête, elle ne peut plus la quitter.

Je n’ai point eu de succès. Mon ouvrage a été trouvé invraisemblable par les gens auxquels j’ai demandé conseil. En conscience, ils m’ont dit que c’était trop bien de morale et de vertu pour être trouvé probable par le public. C’est juste, il faut servir le pauvre public à son goût et je vais faire comme le veut la mode. Ce sera mauvais. Je m’en lave les mains. On m’agrée dans la Revue de Paris, mais on me fait languir. Il faut que les noms connus passent avant moi. C’est trop juste. Patience donc. Je travaille à me faire inscrire dans la Mode et dans l’Artiste, deux journaux du même genre que la Revue. C’est bien le diable si je ne réussis dans aucun.

En attendant, il faut vivre. Pour cela, je fais le dernier des métiers, je fais des articles pour le Figaro. Si vous saviez ce que c’est ! Mais on est payé sept francs la colonne et avec ça on boit, on mange, on va même au spectacle, en suivant certain conseil que vous m’avez donné. C’est pour moi l’occasion des observations les plus utiles et les plus amusantes. Il faut, quand on veut écrire, tout voir, tout connaître, rire de tout. Ah ! ma foi, vive la vie d’artiste ! Notre devise est liberté.

Je me vante un peu pourtant. Nous n’avons pas précisément la liberté au Figaro. M. de Latouche, notre digne patron (ah ! si vous connaissiez cet homme-là !) est sur nos épaules, taillant, rognant à tort et à travers, nous imposant ses lubies, ses aberrations, ses caprices. Et nous d’écrire comme il l’entend ; car, après tout, c’est son affaire. Nous ne sommes que ses manœuvres ; ouvrier-journaliste, garçon-rédacteur, je ne suis pas autre chose pour le moment. Quand je vois les platitudes que j’ai griffonnées dans vingt paires de mains qui se les arrachent et sous les yeux de ces bénévoles lecteurs dont le métier est d’être mystifiés, je me prends à rire d’eux et de moi. Quelquefois je les vois cherchant à deviner des énigmes sans mot et je les aide à s’embrouiller. J’ai fait hier un article pour madame Duvernet, on dit que c’est pour M. de Quélen[77]. Voyez un peu !

Adieu, mon cher enfant ; je vous charge d’embrasser mon frère et ma sœur, si elle vous le permet. Dites à Polyte de m’écrire un peu plus souvent. Enfermée au bureau d’esprit de mon digne maître depuis neuf heures du matin jusque cinq heures, je n’ai guère le temps d’écrire, moi ; mais j’aime bien à recevoir des lettres de Nohant. Elles me reposent le cœur et la tête.

Je vous embrasse et vous aime bien. Dites-moi donc ce que vous faites faire à Maurice ?

J’ai revu Kératry et j’en ai assez. Hélas ! il ne faut pas voir les célébrités de trop près.

De loin, c’est quelque chose, etc.

J’aime toujours M. Duris-Dufresne de passion. Je vous dirai que j’ai vu madame Bertrand à la Chambre des députés. Elle était derrière moi dans la tribune des dames. Je lui ai offert ma place. J’ai été honnête, elle a été gracieuse, et l’histoire finit là.


LXII

À M. CHARLES DUVERNET, À LA CHÂTRE


Paris, 6 mars 1831.


Vous êtes un fichu paresseux, mon cher camarade ! Si nous n’étions d’anciens amis, je me fâcherais ; mais il faut bien vous pardonner, car on ne refait pas de vieux amis du jour au lendemain. Savez-vous qu’il se passe de belles choses, ici ? C’est vraiment très drôle à voir. La révolution est en permanence comme la Chambre. Et l’on vit aussi gaiement, au milieu des baïonnettes, des émeutes et des ruines, que si l’on était en pleine paix. Moi, ça m’amuse. J’en suis fâchée pour ceux à qui ça déplaît ; mais nous sommes au monde pour rire ou pour pleurer de ce que nous voyons faire. Et, bien que je pleure quelquefois tout comme une autre, pour le plus souvent je ris.

Dites-moi donc, mon camarade, vous avez parfois l’humeur bien noire, à ce qu’il paraît ? Le moyen de s’en dispenser ? Chez moi, la peine ne creuse guère ; chez vous, l’ennui se cramponne, du moins je crois le voir à quelques phrases de votre lettre. Cela ne me surprend point : l’air du pays n’est pas léger, la société n’est pas délicate, les cancans ne sont pas spirituels et les plaisirs ne sont pas du tout. On vit en tous lieux, je le sais, mais avec des intérêts, un ménage, une occupation personnelle, des projets et des profits. À votre âge, on n’a rien de tout cela, et au mien… que vous dirai-je ? cela ne suffit pas encore. Un peu de patience ! quand nous aurons quarante ans, nous serons les meilleurs Berrichons du monde.

En attendant, il faut bien varier un peu la vie. Au lieu de vous faire des sermons, je vous engagerai à venir à Paris le plus que vous pourrez. Je sais que les parents ne lâchent guère leurs enfants ; mais vous qu’on aime et qu’on gâte passablement, si vous montriez un désir bien prononcé, vous ne trouveriez pas de résistance. Si l’on voulait m’écouter, je parlerais bien pour vous, tant je suis pénétrée de l’impossibilité de vivre heureux à la Châtre quand on n’est ni vieux, ni père de famille, ni raisonnable par force.

Je ne suis pas de ceux qui disent : Vivre, c’est s’amuser, ou plutôt je ne l’entends pas comme eux. Ce n’est pas l’Opéra qu’il vous faut tous les jours pour passer agréablement la soirée. L’Opéra est chose délicieuse, mais on peut rire ailleurs et de tout son cœur. Odry même, le sublime Odry, n’est pas indispensable à ma félicité, quoiqu’il y contribue puissamment. Je m’amuse partout. — Partout ( entendons-nous) où je ne vois pas la haine, le soupçon, l’injustice et l’aigreur empester l’air que je respire. Si les gens n’étaient pas méchants, je leur passerais bien d’être bêtes ; mais, pour notre malheur, ils sont l’un et l’autre. Voilà pourquoi la province est odieuse. Il y a un venin caché partout, et l’on peut dire d’elle ce que Victor Hugo dit de la prison : Vous y cueillez une fleur, et elle pique ou elle pue. C’est barroque, mais c’est vrai.

Il me tarde pourtant de retourner en Berry ; car j’ai des enfants que j’aime plus que tout le reste. Sans l’espoir de leur être plus utile un jour avec la plume du scribe qu’avec l’aiguille de la ménagère, je ne les quitterais pas si longtemps. Je veux, malgré les difficultés sans nombre que je rencontre, faire les premiers pas dans cette carrière épineuse.

Je me suis enfin décidée à écrire dans le Figaro, et je suis charmée que vous y soyez abonné ; ce sera une manière de causer avec vous, surtout si M. de Latouche a souvent la bonne idée de me faire faire des articles comme celui de Molinara, article dont le cœur a fait les frais plus que l’esprit. C’est dans son cabinet, à sa table, moitié avec lui, que j’ai écrit cette idylle, dont le bon public parisien (public excellent, d’ailleurs, dont le métier est d’être dupe) cherchait le mot avec d’incroyables efforts le lendemain.

Vous auriez ri de voir les bons bourgeois du café Conti… (Vous connaissez sûrement le café Conti, vis-à-vis le pont Neuf ? Vous y avez déjeuné plus d’une fois, et moi aussi.) Vous auriez ri (que je dis) si vous les aviez vus, le nez sur le Figaro et se donnant à tous les diables pour savoir quelle énigme politique leur cachait cette Molinara et ce polisson de moulin.

D’aucuns disaient : « C’est un emblème ; » d’aucuns répondaient : « C’est une anagramme ; » et d’aucuns reprenaient : « C’est un logogryphe. » — Qui donc est cette meunière ? C’est Delphine Gay ! — Oh ! non, c’est la duchesse de Berry. — Bah ! c’est la femme du dey d’Alger. — Dans tous les cas, c’est bien savant, on n’y comprend goutte. »

Moi, je riais non pas dans ma barbe, mais dans ma tabatière, et je leur disais d’un air mystérieux : « Messieurs, je sais de bonne part que c’est la femme du pape. » À quoi ils répondaient : « Pas possible ? — Parole d’honneur ! »

Vous avez vu depuis, un grand article intitulé Vision. M. de Latouche l’a trouvé très remarquable et m’a priée en quelque sorte de le lui donner. Il est de J. S…, qui me l’avait confié et qui n’a pas été très content de le voir mutilé et raccourci. Il le destinait au Voleur, et, moi, je l’ai volé, au profit du Figaro. Dans le même numéro, une bigarrure (la première) fait grand scandale. Elle n’a rien de joli ; mais, comme elle tombe d’aplomb sur le ridicule de la circonstance, les rieurs s’en sont emparés, le roi citoyen s’en est offensé, et M. Nestor Roqueplan, le signataire du journal, au moment de recevoir la croix (dont Sa Majesté n’est pas chiche d’ailleurs), se l’est vu refuser à cause de l’article susdit, dont il est responsable. C’est pourtant moi qu’a fait ce coup-là ! J’en peux pas revenir et j’en ris à me démettre les mandibules. Ô auguste juste milieu de la Châtre, que diras-tu de mon imprudence !

M. de Latouche, de son côté, ne s’était pas gêné d’annoncer des croisées à louer pour voir passer la première émeute que ferait M. Vivien. Toutes ces gentillesses ont indisposé le roi citoyen et papa Persil, qui lui a dit comme ça :

— Tonnerre de Dieu, sire, c’est trop fort !

— Vous croyez ? qu’a dit le roi citoyen, faut-il que je me fâche ?

— Oui, sire, faut vous fâcher.

Alors le roi citoyen s’est fâché. Et voilà qu’on a saisi le Figaro et qu’on lui intente un procès de tendance. Si on incrimine les articles en particulier, le mien le sera pour sûr. Je m’en déclare l’auteur et je me fais mettre en prison. Vive Dieu ! quel scandale à la Châtre ! Quelle horreur, quel désespoir dans ma famille ! Mais ma réputation est faite et je trouve un éditeur pour acheter mes platitudes et des sots pour les lire. Je donnerais neuf francs cinquante centimes pour avoir le bonheur d’être condamnée.

Je ne vous dis rien de la Nouvelle Atala. Je l’ai avalée, il m’en souviendra ! J’en ai eu le choléra-morbus pendant trois jours. Vous en verrez l’analyse un de ces jours dans votre journal.

Bonsoir, mon cher camarade ; je vous embrasse de tout mon cœur. Écrivez-moi plus souvent et quand même vous seriez de mauvaise humeur, n’ai-je pas aussi mes jours nébuleux ? Quand je serai cheux nous, c’est-à-dire le mois prochain, si vous vous ennuyez, vous viendrez me voir. Nous mettrons nos deux ennuis ensemble et nous tâcherons de les jeter à l’eau, pour peu qu’il y ait de l’eau.

Je ne vous dis rien de votre affaire d’honneur. Êtes-vous assez bête ! je me réserve de vous laver la tête ; mais ne recommencez pas souvent ces sottises-là.

Adieu. — Bonsoir. — Embrassez pour moi votre chère mère et aimez-moi toujours un brin.


LXIII

À M. JULES BOUCOIRAN, À NOHANT


Paris, 9 mars 1831.


Mon cher enfant,

Je suis triste. De loin encore, on essaye de me faire du mal. Une lettre de mon frère, aigre jusqu’à l’amertume, contient ce qui suit : Ce que tu as fait de mieux, c’est ton fils ; il t’aime plus que personne au monde. Prends garde d’émousser ce sentiment-là.

Il y a là bien de la cruauté. C’est me dire, qu’un jour je ne trouverai même pas la tendresse de mon enfant. Sans doute, s’il porte un cœur égoïste et froid, je dois m’y attendre. Mais il n’en sera pas ainsi, n’est-ce pas ?

Vous êtes auprès de lui, vous lui parlez de moi et vous me conservez mon bien le plus précieux : l’amour de mon fils ? Bah ! j’ai tort d’être triste. C’est vous faire injure. Je suis tranquille.

On me blâme, à ce qu’il paraît, d’écrire dans le Figaro. Je m’en moque. Il faut bien vivre et je suis assez fière de gagner mon pain moi-même. Le Figaro est un moyen comme un autre d’arriver. Le journalisme est un postulat par lequel il faut passer. Je sais que souvent il est dégoûtant ; mais on n’est pas obligé de se salir les mains pour écrire, et j’arriverai, j’espère, sans cela. Ce petit journal fait de l’opposition et de la diffamation. Il s’agit de ne pas prendre l’un pour l’autre. C’est peu de chose de gagner sept francs par colonne ; mais c’est beaucoup que de se rendre nécessaire dans un bureau de littérature. Cela vous mène à tout, même sans camaraderie, et sans que la personne paraisse le moins du monde. Je n’ai affaire qu’à M. de Latouche. Je vis toujours tranquille et retirée. Je vais au spectacle presque tous les soirs avec les loges qu’il me donne. C’est très agréable.

Vous saurez que j’ai débuté par un scandale, une plaisanterie sur la garde nationale. La police a fait saisir le Figaro d’avant-hier. Déjà je m’apprêtais à passer six mois à la Force ; car j’aurais très certainement pris la responsabilité de mon article. M. Vivien a senti ce matin l’absurdité d’une poursuite de ce genre, il a fait signifier aux tribunaux d’en rester là. Tant pis ! une condamnation politique eût fait ma réputation et ma fortune.

La littérature est dans le même chaos que la politique. Il y a une préoccupation, une incertitude dont tout se ressent. On veut du neuf, et, pour en faire, on fait du hideux. Balzac est au pinacle pour avoir peint l’amour d’un soldat pour une tigresse et celui d’un artiste pour un castrato. Qu’est-ce que tout cela, bon Dieu !

Les monstres sont à la mode. Faisons des monstres ! J’en enfante un fort agréable dans ce moment-ci. Je vous conterai, sur tout ce que je vois, de singulières particularités. Si j’avais le temps de les enregistrer, ce serait un curieux journal.

Adieu, mon cher enfant ; parlez-moi beaucoup de mon fils et de votre santé. Je vous embrasse de tout mon cœur.


LXIV

À MADAME MAURICE DUPIN, À PARIS


Nohant, 14 avril 1831.


Ma chère maman,

J’ai bien tardé à vous annoncer mon arrivée, parce que j’ai séjourné quelques jours à Bourges, où j’ai été assez malade. Je me porte bien tout à fait, depuis que j’ai revu mes enfants. Ce sont deux amours. Solange est devenue belle comme un ange. Il n’y a pas de rose assez fraîche pour vous donner l’idée de sa fraîcheur. Maurice est toujours mince ; mais il se porte bien et on ne peut voir d’enfant plus aimable et plus caressant. Je suis aussi très contente de ses progrès et de sa douceur au travail. Enfin je suis, jusqu’ici, une heureuse mère.

J’ai trouvé Polyte un peu malade ; sa femme, toujours la même, bonne et indolente ; mon mari, criant fort et mangeant bien ; le précepteur avec des moustaches qui lui vont comme de la dentelle à un hérisson ; Léontine, ayant fait aussi des progrès et toujours très douce. Voilà !

Et vous, ma chère maman, que faites-vous par ce beau temps qui donnait déjà à Paris un air de fête ? Promenez-vous Caroline, en attendant que la pauvre enfant, aille retrouver son triste Charleville ? Mais elle y retrouvera son Oscar, et, auprès de ses enfants, on ne peut pas s’ennuyer.

Pierret est-il toujours amoureux de son beau fusil qui lui sert de bijou sur sa cheminée, et furieux contre les républicains ? Dites-lui qu’à la première révolution, les femmes repousseront les gardes nationaux avec des pots de chambre.

Ici, l’on est fort tranquille en masse et l’on ne se dispute qu’en famille. Ne pouvant faire d’émeutes, on fait des cancans ; ce qui m’ennuie tellement, que je vais m’enfermer dans mon cabinet avec mes deux mioches pour ne pas entendre parler de haines, d’élections, d’intrigues, de propos, de vengeances, etc., etc. Pouah !

La peste des petites villes, c’est le commérage. Les hommes s’en mêlent au moins autant que les femmes quand il s’agit d’intérêts politiques. À Paris, on rit de tout ; ici, on prend tout au sérieux. Il y a de quoi crever d’ennui ; car, après tout, la vie n’est pas faite pour se fâcher d’un bout à l’autre. J’aime mieux laisser les hommes comme ils sont que de me donner la peine de les prêcher.

N’est-ce pas votre avis, chère mère, à vous qui avez l’esprit si jeune et le caractère si gai ? Je voudrais que Maurice fût d’âge à entrer au collège ; alors je passerais, près de vous et près de lui, une partie de ma vie à Paris. J’aime la liberté dont on y jouit et l’insouciance qui fait le fond du caractère de ses habitants.

Tout le monde ici se joint à moi pour vous embrasser mille fois. Rendez-le-moi en particulier un peu plus qu’aux autres.

Bonsoir, ma chère petite maman.


LXV

À M. CHARLES DUVERNET, À LA CHÂTRE


Nohant, avril 1831.


Je viens vous faire mon compliment, cher camarade. Vous jouez très bien la comédie et je n’ai pas eu besoin de l’indulgence de l’amitié pour vous applaudir. J’eusse voulu avoir les pattes du Gaulois pour entraîner l’auditoire naturellement peu entraînable et beaucoup plus sensible aux farces de cache-cache qu’aux choses bien dites et bien senties. Vous êtes très drôle en garçon et en vieille femme ; mais vous êtes encore mieux dans vos habits, ce qui est, vous le savez sans doute, le plus difficile en scène. Mais dites donc à Soumain de changer de figure s’il veut ressembler à Odry. Il est beaucoup trop gentil pour faire M. Cagnard, et ne fait pas rire parce qu’il ne peut pas être caricature. Quoiqu’il ait des gestes et des manières de dire très conformes à son modèle, personne à la Châtre ne sent le mérite de cette imitation, parce que personne n’a vu Odry. Le gros Chabenat est excellent. Il a plus de naturel qu’aucun de vous, sauf vous. Dites-leur d’apprendre leurs rôles et de ne pas manquer leurs entrées. Individuellement vous jouez bien ; mais vous manquez d’ensemble.

J’ai regret d’avoir manqué votre précédente représentation, j’étais trop malade. J’ai chargé madame Decerf de me prendre vingt billets à votre loterie. J’y aurais coopéré par quelque ouvrage si j’avais eu plus de temps et de santé.

Votre mère m’a dit que toutes ces comédies vous fatiguaient beaucoup. Prenez garde, ne vous faites pas, comme moi, vieux avant le temps.

Bonsoir, mon camarade ; je vous embrasse de tout mon cœur. Avez-vous des nouvelles d’Alphonse ? personne ne m’en donne, ni lui non plus.


LXVI

À MADAME MAURICE DUPIN, À PARIS


Nohant, 31 mai 1831.


Ma chère maman,

Vous êtes triste. Vous allez encore vous trouver seule. C’est une chose difficile à arranger avec la liberté, que la société d’autrui. Vous aimez à être entourée, vous détestez la contrainte ; c’est tout comme moi. Comment concilier les volontés des autres avec la sienne propre ? Je ne sais. Peut-être faudrait-il fermer les yeux sur bien des petites choses, tolérer beaucoup d’imperfections à la nature humaine et se résigner à certaines contrariétés qui sont inévitables dans toutes les positions. Ne jugez-vous pas un peu sévèrement des torts passagers ? Il est vrai, vous pardonnez aisément et vous oubliez vite ; mais ne condamnez-vous pas quelquefois un peu à la hâte ?

Pour moi, ma chère maman, la liberté de penser et d’agir est le premier des biens. Si l’on peut y joindre les petits soins d’une famille, elle est infiniment plus douce ; mais où cela se rencontre-t-il ? Toujours l’un nuit à l’autre, l’indépendance à l’entourage ou l’entourage à l’indépendance. Vous seule pouvez savoir lequel vous aimeriez mieux sacrifier. Moi, je ne sais pas supporter l’ombre d’une contrainte, c’est là mon principal défaut. Tout ce qu’on m’impose comme devoir me devient odieux ; tout ce qu’on me laisse faire de moi-même, je le fais de tout mon cœur. C’est souvent un grand malheur d’être ainsi fait, et mes torts, quand j’en ai, viennent tous de là.

Mais peut-on changer sa nature ? Si vous aviez beaucoup d’indulgence pour ce travers, vous m’en trouveriez bientôt corrigée sans savoir comment. On l’augmente en moi, en me le reprochant sans cesse ; et cela, je vous jure que ce n’est point esprit de contradiction, c’est penchant involontaire, irrésistible. Vous me connaissez fort peu, j’ose le dire, ma chère maman. Il y a bien des années que nous n’avons vécu ensemble, et souvent vous oubliez que j’ai vingt-sept ans, que mon caractère a dû subir bien des changements depuis ma première jeunesse.

Vous me supposez surtout un amour du plaisir, un besoin d’amusement et de distraction que je suis loin d’avoir. Ce n’est pas du monde, du bruit, des spectacles, de la parure qu’il me faut ; vous seule êtes dans l’erreur sur mon compte ; c’est de la liberté. Être toute seule dans la rue et me dire à moi-même : « Je dînerai à quatre heures ou à sept, suivant mon bon plaisir ; je passerai par le Luxembourg pour aller aux Tuileries, au lieu de passer par les Champs-Élysées, si tel est mon caprice. » Voilà ce qui m’amuse beaucoup plus que les fadeurs des hommes et la raideur des salons.

Si je rencontre des cœurs qui prennent mes innocentes fantaisies pour des vices hypocrites, je ne sais pas me donner la peine de les dissuader. Je sens que ces gens-là m’ennuient, me méconnaissent et m’outragent. Alors je ne réponds rien et je les plante là. Suis-je bien coupable ? Je ne cherche ni vengeance ni réparation, je ne suis pas méchante : j’oublie. On dit que je suis légère, parce que je ne suis pas haineuse et que je n’ai pas même l’orgueil de me justifier.

Mon Dieu ! quelle rage avons-nous donc, ici-bas, de nous tourmenter mutuellement, de nous reprocher aigrement nos défauts, de condamner sans pitié tout ce qui n’est pas taillé sur notre patron ?

Vous, ma chère maman, vous avez souffert de l’intolérance, des fausses vertus, des gens à grands principes. Votre beauté, votre jeunesse, votre indépendance, votre caractère heureux et facile, combien ne les a-t-on pas noircis ! Quelles amertumes ne sont pas venues empoisonner votre brillante destinée ! Une mère indulgente et tendre qui vous eût ouvert ses bras à chaque nouveau chagrin et qui vous eût dit : « Laisse les hommes te condamner ; moi, je t’absous ! laisse-les te maudire ; moi, je te bénis ! » Que de bien elle vous eût fait ! quelle consolation elle eût répandue sur les dégoûts et les petitesses de la vie !

On vous a dit que je portais culotte, on vous a bien trompée ; si vous passiez vingt-quatre heures ici, vous verriez bien que non. En revanche, je ne veux point qu’un mari porte mes jupes. Chacun son vêtement, chacun sa liberté. J’ai des défauts, mon mari en a aussi, et, si je vous disais que notre ménage est le modèle des ménages, qu’il n’y a jamais eu un nuage entre nous, vous ne le croiriez pas. Il y a dans ma position comme dans celle de tout le monde, du bon et du mauvais. Le fait est que mon mari fait tout ce qu’il veut ; qu’il a des maîtresses ou n’en a pas, suivant son appétit ; qu’il boit du vin muscat ou de l’eau claire selon sa soif ; qu’il entasse ou dépense, selon son goût ; qu’il bâtit, plante, change, achète, gouverne son bien et sa maison comme il l’entend. Je n’y suis pour rien.

Je trouve tout fort bon, parce que je sais qu’il a de l’ordre, qu’il est plutôt économe que prodigue, qu’il aime ses enfants et qu’il ne songe qu’à eux dans tous ses projets. Je n’ai pour lui, vous le voyez, que de l’estime et de la confiance, et, depuis que je lui ai entièrement abandonné l’autorité des biens, je ne crois pas qu’on puisse me soupçonner encore de vouloir le dominer.

Il me faut peu de chose : la même pension, la même aisance qu’à vous. Avec mille écus par an, je me trouve assez riche, moyennant que ma plume me fait déjà un petit revenu. Du reste, il est bien juste que cette grande liberté dont jouit mon mari soit réciproque ; sans cela, il me deviendrait odieux et méprisable ; c’est ce qu’il ne veut point être. Je suis donc entièrement indépendante ; je me couche quand il se lève, je vais à la Châtre ou à Rome, je rentre à minuit ou à six heures ; tout cela, c’est mon affaire. Ceux qui ne le trouveraient pas bon et vous tiendraient des propos sur mon compte, jugez-les avec votre raison et avec votre cœur de mère ; l’un et l’autre doivent être pour moi.

J’irai à Paris cet été. Tant que vous me témoignerez que je vous suis agréable et chère, vous me verrez heureuse et reconnaissante. Si je trouve autour de vous des critiques amères, des soupçons offensants (vous comprenez que ce n’est pas de vous que je les crains), je laisserai la place au plus puissant, et, sans vengeance, sans colère, je jouirai de ma conscience et de ma liberté. Vous avez trop d’esprit pour ne pas reconnaître bientôt que je ne mérite pas toute cette dureté.

Adieu, chère petite maman ; mes enfants se portent bien ; ma fille est belle et mauvaise, Maurice est maigre et bon. Je suis contente de son caractère et de son travail. Je gâte un peu ma grosse fille : l’exemple de Maurice, qui est devenu si doux, me rassure pour l’avenir.

Écrivez-moi, chère maman ; je vous embrasse de toute mon âme.


LXVII

À MADAME DUVERNET MÈRE, À LA CHÂTRE


Nohant, lundi, juin 1831.


Chère dame,

Je rentre toute comblée de votre bonne amitié et de votre douce hospitalité. Je trouve non pas M. de Latouche, mais une lettre de lui m’annonçant que des affaires imprévues, relatives au Figaro avec M. le préfet de la Charente, qui vient de se déclarer en faillite, l’ont empêché de partir au moment où il allait enfin se décider. Il nous promet d’arriver quand nous ne l’attendrons plus. Il se plaint un peu du silence de Charles et du vôtre.

Ne viendrez-vous pas aussi manger mes petits pois, cueillir mes fleurs et choisir vous-même vos petites colonies d’œillets ? Deux ou trois rayons de soleil sècheront nos chemins, et vous avez une infinité de pataches en votre possession. Accordez-moi donc une bonne journée tout entière avec le bon meunier, son fils et l’âne… Je ne vois autour de vous que le desservant de T… que nous puissions insulter ainsi. Je n’ose quasi pas vous embrasser après une pareille pensée.


LXVIII

À M. CHARLES DUVERNET, À LA CHÂTRE


Nohant, lundi soir, 25 juin 1831.


Comme nous nous verrons vendredi, entre l’air bienveillant et paternel du châtelain, et les decaudinades[78], nous ne pourrons guère dire deux mots de suite. Je ne veux pas partir, mon bon Charles, sans vous dire combien votre amitié m’a été douce durant ces trois mois. Nous ne nous connaissions pas, et notre camaraderie d’enfance ne nous eût rien appris l’un de l’autre, si une affection qui nous est commune ne fût venue resserrer ce lien et rapprocher nos cœurs, dont les bizarreries respectives avaient besoin de s’entendre.

Sans vous, j’aurais éprouvé bien plus les amertumes de mon intérieur. Votre intérêt, la confiance avec laquelle je m’épanchais près de vous ont adouci ce temps d’épreuves. En mettant nos ennuis en commun, nous les avons mieux supportés. Du moins, je puis l’avancer pour mon compte, et je voudrais que le bienfait de cette amitié eût été réciproque.

Les fous tels que moi ont cela de bon, qu’ils ne sont pas chiches de leur cœur une fois qu’ils l’ont donné. Désabusée sur tout le reste, je ne crois plus qu’à ceux qui me sont restés fidèles, ou qui m’ont comprise, avec mes défauts, mon esprit antisocial et mon mépris pour tout ce que la plupart des hommes respectent. Je me sens assez de générosité pour recommencer avec ceux-là une existence nouvelle, une vie d’affection, d’espoir et de confiance, que ne viendra pas refroidir la mémoire de tant de déceptions anciennes. Oh ! j’oublierai tout de bon cœur avec vous autres : et les amis qui trahissent, et ceux qui s’ennuient des maux qu’on leur confie, et ceux qui craignent de se compromettre en y cherchant remède, et les tièdes, et les perfides, et les maladroits qui vous crottent en voulant vous essuyer. Je croirai en vous, comme j’ai cru jadis en eux, et ne vous ferai pas responsables de leurs torts, en me livrant avec réserve à vos promesses. J’y crois et j’y compte.

C’est sur les ruines du passé, du préjugé et des préventions que nous nous sommes vus, tels que nous sommes, je crois, tels que la nature nous a faits.

C’est en nous confiant nos mutuelles infirmités que nous avons pris intérêt les uns aux autres. Sans le besoin de recevoir des consolations, sans celui d’en donner, nous serions peut-être tous restés isolés dans cette société vaine et sotte qui ne pourra jamais nous pardonner de vouloir être indépendants de ses lois étroites. Laissons-la dire. Elle regarderait notre petite communauté comme un hôpital de fous. Vivons à part, et ne la voyons que pour en rire ou pour y pardonner. Puissiez-vous être comme moi insensible à ses atteintes, et mettre votre vie réelle, votre bonheur entier, dans le cœur de ce petit nombre qui vous apprécie et qui me tolère, moi, reconnaissante quand j’obtiens seulement de l’indulgence. Toutes les peines d’intérieur ne deviennent-elles pas supportables, avec cette idée qu’il y a des êtres tout prêts à nous dédommager de l’injustice ou de l’ingratitude de ceux-là ?

Oh ! mon bon Charles, que cette pensée vous soit bienfaisante comme à moi ! qu’elle ferme toutes les autres blessures, qu’elle anéantisse tous les souvenirs qui font mal, qu’elle reconstruise votre avenir et rajeunisse votre cœur comme elle a rajeuni le mien, bien plus vieux, hélas ! bien plus mortellement froissé que le vôtre ! Croyez en nous, et vous serez heureux partout même à la Châtre.

Venez près de nous, dans notre Paris, où règne sinon la liberté publique, du moins la liberté individuelle. Nous aurons de temps en temps un billet de parterre aux Italiens ou à l’Opéra. Quand nous n’aurons pas le sou, nous irons voir les cathédrales, ça ne coûte rien et c’est toujours intéressant à étudier. Ou bien nous prendrons le frais sur mon balcon, nous verrons passer l’émeute nouvelle, nous cracherons sur tout cela, battants et battus, tous fous à faire pitié. Nous garrotterons le Gaulois pour l’empêcher d’y prendre part, nous ferons brailler Planet et nous nous amuserons des manies de chacun de nous, sans les froisser, sans en souffrir. Dans le jour, nous travaillerons, car il faut travailler ! Quand on ne s’est pas renfermé le matin comme nous disions l’autre fois au Coudray, on n’a pas de plaisir à se trouver libre le soir. Il faut s’imposer la gêne une moitié de sa vie pour s’amuser l’autre moitié. Vous vous créerez une occupation, ne fût-ce que de mettre en rapport Claire et Philippe, Jehan Cauvin et la cathédrale, Berido et la prima donna[79]. Nous louerons un piano et nous nous y remettrons tous les deux. Si vous ne vous trouvez pas bien de votre vie de garçon, il sera toujours temps de vous marier ; car, avec nous, liberté de rompre quand vous voudrez ; mais essayez-en d’abord ; après, vous verrez. Il y aura toujours des filles nubiles, c’est une espèce qui croît et multiplie par la grâce de Dieu.

Et puis, mon bon Charles, marié ou veuf ou garçon, que vous soyez Charlot ruminant dans sa chambrette sur les misères de l’étudiant, de l’artiste et du célibataire, ou bien M. le receveur au sein de son intéressante famille, que vous soyez libre de nous venir trouver ou que votre future épouse vous le défende, aimez-nous toujours, et, croyez-le, quand vous pourrez vous échapper, vous nous trouverez joyeux de vous voir et empressés à vous distraire. En attendant, nous allons parler de vous.

Adieu donc ; je vous embrasse. Venez le plus tôt que vous pourrez.


LXIX

À MAURICE DUDEVANT, À LA CHÂTRE


Orléans, samedi 3 juillet 1831.


Mon cher amour, je suis arrivée à Orléans un peu fatiguée. J’ai eu la migraine tout le long du chemin. Je vais me reposer un jour ou deux ici, afin de bien voir la cathédrale ; car tu sais que j’aime beaucoup les cathédrales. Il y a un an, tu étais là avec moi, et nous avons été la voir ensemble, t’en souviens-tu ? Tu trouvais que c’était bien grand, et qu’il faudrait bien des Maurices les uns sur les autres pour monter aussi haut.

Je suis bien contente de toi, mon cher enfant ; tu n’as pas beaucoup pleuré devant moi. Après, dis-moi ce que tu as fait ? As-tu trouvé ton ménage joli ? l’as-tu fait voir à ta sœur ? Elle a pleuré aussi, la pauvre grosse. L’as-tu un peu consolée ? Joue bien avec elle, roulez-vous sur vos lits le soir et endormez-vous en riant et en chantant. Ne fais pas de vilains rêves tristes, pense à moi sans chagrin, et travaille toujours bien pour me faire voir que tu m’aimes.

Tu as vu comme j’étais heureuse de te trouver corrigé de ta paresse. Continue donc, je t’en récompenserai, en t’aimant tous les jours davantage. Je ne sais si tu pourras lire mon griffonnage, je t’écris avec une espèce d’allumette qui va tout de travers. Je t’embrasse de tout mon cœur, pour toi d’abord, puis pour ta sœur, pour ton papa, pour Boucoiran, et puis pour toi encore un million de fois. Adieu, mon petit ange, écris-moi bien, bien souvent.


LXX

AU MÊME


Paris, 16 juillet 1831.


Je suis enfin installée tout à fait chez moi, mon petit amour. J’ai trois jolies petites chambres sur la rivière avec une vue magnifique et un balcon. Quand tu viendras me voir, tu t’amuseras à voir défiler les troupes et à regarder les pompiers sous les armes. Il y a un poste vis-à-vis. Toutes les fois qu’un gendarme paraît, ces pauvres pompiers sont obligés de courir à leurs fusils. Comme cela arrive fort souvent, ils n’ont pas une minute de repos par jour, et les passants s’amusent à les gouailler. Tu verras aussi les tours de Notre-Dame, qui sont toutes couvertes d’hirondelles. Il y a des figures de diables en pierre tout autour des murs, et les oiseaux se cachent dans leur gueule pour y bâtir leur nid.

J’ai vu encore ton cousin Oscar hier au soir. Il est bien gentil et ne veut pas me quitter. Il va entrer en pension ; sans cela, je te l’aurais amené et vous auriez joué ensemble, mais il est temps qu’il apprenne ce que tu sais déjà. Tu seras bien content, lorsque tu entreras au collège, d’avoir pris de bonnes leçons d’avance. Tu auras moins de peine que les autres enfants de ton âge, et tu verras que c’est un grand bonheur d’avoir été forcé de travailler.

Écris-moi donc, mon cher enfant ; ta dernière lettre est très bien. Elle m’a fait grand plaisir, et je l’ai embrassée bien des fois. Si tu étais là, mon pauvre petit, je te mordrais les joues. En attendant, embrasse ta sœur et porte-toi bien. Pense souvent à ta mère, qui t’aime plus que tout au monde.


LXXI

À M. JULES BOUCOIRAN, À NOHANT


Paris, 17 juillet 1831.


Mon cher enfant,

J’en suis fâchée pour votre optimisme politique, mais votre gredin de gouvernement indispose cruellement les honnêtes gens. Si j’étais homme, je ne sais à quels excès je me porterais, dans de certains moments d’indignation, que toute âme bien née doit ressentir à la vue des platitudes et des atrocités qui se commettent ici tous les jours.

C’est réellement une guerre civile que les ministres allument et alimentent à leur profit. Infamie ! Les couleurs nationales sont proscrites. Il suffit de les porter pour être dépecé avec un odieux sang-froid, par des gens armés, lâches, qui ne rougissent point d’égorger des enfants sans défense et en petit nombre.

Cette belle institution de la garde nationale est devenue un levain de discorde et de sang. La police a recours à des moyens dignes des plus beaux temps de Carrier (de Nantes). Il semble que Philippe veuille trancher du Napoléon. Or c’est un rôle qu’un Bourbon ne saura jamais remplir. Ses efforts retarderont sa chute ; mais elle n’en sera que plus tragique, et vraiment alors le peuple commettra tous les excès sans être coupable.

Moi, je hais tous les hommes, rois et peuples. Il y a des instants où j’aurais du bonheur à leur nuire. Je n’ai de repos qu’alors que je les oublie !

Vous êtes bon, vous ! C’est différent. Les amis, oh ! les amis ! que c’est un trésor rare et difficile à garder ! Si l’on ne tient pas sa main toujours étroitement fermée, ils s’échappent comme de l’eau au travers des doigts.

J’ai le cœur cruellement froissé ; mais je sais qu’il y aurait de l’ingratitude à pleurer longtemps ceux qui désertent. Plus le nombre se réduit, plus je sens l’affection redoubler de vigueur. La part des uns revient aux autres.

Je vous remercie de m’avoir parlé de Maurice. Faites qu’il m’écrive souvent, qu’il ne soit pas trop livré à lui-même aux heures où il ne travaille pas, et qu’il continue à apprendre sans chagrin. Sa dernière lettre est charmante.

Adieu, mon cher enfant. Je vous embrasse comme je vous aime. C’est du fond de mon âme.


LXXII

À M. CHARLES DUVERNET, À LA CHÂTRE


Paris, 19 juillet 1831.


Mon bon Charles,

Soyez miséricordieux et pardonnez à la lenteur de mes lettres. Je suis enfin installée quai Saint-Michel, 25, et j’espère désormais ne plus m’exposer au remords de laisser sans réponse prompte vos lettres bonnes et aimables. Je vous laisse à penser ce qu’il a fallu de mémoire, de jambes, de patience et de temps, pour acheter tout un petit ménage depuis la pelle jusqu’aux mouchettes : c’est à n’en pas finir. Le pis de tout cela, c’est l’argent que cela coûte. J’aurais tort de me plaindre pourtant. Je n’ai rien payé et je payerai s’il plaît à Dieu.

Le Gaulois et moi comptons sur une bonne tuerie patriotique, ou sur un bon choléra-morbus, qui nous délivrera de l’infâme sequelle des créanciers. D’ailleurs, n’allons-nous pas avoir la république ? et le premier article de la nouvelle Charte portera, j’espère, que les dettes sont supprimées et tous les créanciers déportés. Nous leur faisons grâce de la vie, parce que nous sommes grands et généreux, mais qu’ils ne s’avisent jamais de rappeler le passé ! (Il n’y a que des carlistes et des jésuites capables de tant de ressentiment.) Nos créanciers, s’ils veulent éviter la guillotine, qui est, comme chacun sait, sœur de la liberté, doivent nous délivrer à tout jamais de leur odieuse présence, et purger le sol de la patrie régénérée de leur impur et stupide trafic. Tel sera le texte du premier discours du Gaulois à la prochaine assemblée constituante.

Mon bon camarade, pourquoi ne travaillez-vous plus ? Évitez du moins l’ennui, ne fût-ce qu’en taillant des cure-dents. Planet en fait une consommation qui vous tiendra en haleine. Si vous n’avez pas l’espoir de succéder à votre père et que les chiffres vous rebutent, faites autre chose ; lisez, instruisez-vous, la vie est toujours trop courte pour tout ce qu’on peut apprendre. Écrivez des romans, des comédies, des proverbes, des drames : tout cela vous fera travailler sans ennui et vous forcera à des recherches historiques qui vous arriveront pleines d’intérêt et de vie.

S’ennuyer ! je ne le conçois pas pour vous. Être triste ! c’est différent, cela. Cette solitude, les dégoûts de cette petite existence de la province, sont bien faits pour serrer le cœur. J’en sais quelque chose. Quelque chose seulement, car j’ai une ressource immense : la société de mes enfants. Vous, tout seul, tout rêveur, sans un ami qui vous comprenne bien, souffrant de ces peines sans nom que le vulgaire regarde comme une manie et une affectation, cherchant à répandre votre cœur dans un cœur de la même nature, et ne trouvant que de bonnes et simples âmes qui vous disent d’un air surpris : « Comment ! vous vous plaignez ? n’êtes-vous pas riche ? À votre place, je serais heureux ! » etc.

Eh bien, je vous vois d’ici et je sais tout ce que vous devez souffrir. L’isolement tue les âmes actives. Il énerve le caractère ; mais il redouble le feu intérieur et joint, au tourment de désirer, le tourment de ne pouvoir pas vouloir.

N’est-ce pas là où vous en êtes souvent ? Je n’ose pas vous dire : « Sortez-en, venez à nous ! » Mais combien je le désire ! nous vous aimons comme vous méritez d’être aimé. Je crois qu’au milieu de nous, vous reprendrez vite à la vie. Écrivez donc souvent et beaucoup ; vous avez toujours le temps, vous.

Si vous allez à Nohant, dites donc à Boucoiran que mon fils m’écrit bien peu, et que cela me fait beaucoup de peine.

Adieu, mon ami. Écrivez, ou faites mieux, venez !

Je n’ai pas acheté la natte de votre mère, ni les lunettes pour Decaudin. J’ai une raison honteuse, secrète, mais invulnérable. Je n’ai pas un sou. Je paye écu par écu mes damnés marchands. Ô Misère ! je te ferai élever un temple si tu me quittes un jour ; car ceux que tu hantes sont plus heureux qu’on ne pense !

Le Gaulois m’a défendu de fermer ma lettre, disant qu’il voulait vous écrire. C’est une raison pour n’y pas compter…

Le voilà ! Il dit qu’il vous écrira demain : vous connaissez le demain du Gaulois.


LXXIII

À MAURICE DUDEVANT, À NOHANT


Paris, juillet 1831.


J’ai bien du chagrin quand tu ne m’écris pas, mon petit enfant. J’ai reçu tes trois lettres ; mais c’est bien peu. Cela ne fait qu’une par semaine. Autrefois, tu m’en écrivais deux et souvent trois. Cela ne t’amuse donc plus de m’écrire ? tu n’as pas besoin de montrer tes lettres, ni de les écrire avec tant de soin que ce soit un travail. Quand tu m’envoyais des barbouillages et des bonshommes, j’aimais autant cela. Écris-moi donc aussi mal que tu voudras, ne fût-ce que quelques lignes. Passer huit jours sans nouvelles de toi et de ta sœur, c’est bien long et je suis souvent bien triste. J’ai besoin de te savoir gai et heureux ; sans cela, je ne peux être moi-même heureuse.

Il y a de bien beaux tableaux au Musée : le Musée est une grande galerie où tous les peintres exposent leurs tableaux pendant quelques mois pour les faire voir au public. Le plus joli de tous représente deux enfants de sept ou huit ans qui sont assis sur un lit. L’un est malade et appuie sa tête sur l’épaule de son frère. L’autre se porte bien ; il tient un livre d’images pour l’amuser. C’est le portrait de deux jeunes princes anglais qui ont été étranglés par des méchants[80].

Il y a une quantité de belles statues que tu reconnaîtrais, à présent que tu comprends un peu la mythologie. Ce qu’on a fait de plus beau, ce sont les Trois Grâces, en marbre blanc. Il y a une jolie petite divinité allégorique, dont nous n’avons pas parlé ensemble : c’est la Candeur ou l’Innocence, représentée comme un enfant qui tient une coquille où vient boire un serpent. Cela signifie que, comme les enfants ne se méfient d’aucun danger, les personnes qui ont de la candeur ne se méfient pas des méchants qui peuvent leur faire du mal.

Si tu ne comprends pas bien cela, Boucoiran te l’expliquera mieux. Il y a aussi un gros enfant qui ressemble à Solange et joue avec une petite chèvre ; la chèvre mange une couronne de feuilles que l’enfant a sur sa tête. Tout cela est en beau marbre blanc. Enfin il y a Mercure, Diane, et tout plein d’autres messieurs et d’autres dames de ta connaissance. Les fêtes ont duré trois jours. De ma fenêtre, j’ai vu passer le roi et toutes ses troupes. Avant-hier, nous avons eu des joutes sur l’eau. Des matelots habillés en blanc, avec des ceintures et des chapeaux à rubans, étaient montés sur de jolies barques et venaient les uns sur les autres. Ils se battaient, c’est-à-dire qu’ils faisaient semblant, comme au spectacle. Beaucoup tombaient dans la Seine ; comme c’étaient tous de très bons nageurs, ils s’en moquaient et rattrapaient bientôt leur barque. Sur le bord de l’eau était dressé un beau pavillon, pour les juges du combat qui ont donné le prix aux vainqueurs.

J’avais emmené Léontine, qui a tout vu ; le grand Fleury l’a mise sur sa tête, et ils sont arrivés l’un sur l’autre ; moi, je suis revenue avec la migraine. Le soir, j’ai vu les illuminations sans sortir de ma chambre. Quatre grandes colonnes de lampions autour de la statue d’Henri IV ; les tours de Notre-Dame étaient illuminées aussi ; c’était fort beau. De mon balcon, j’ai vu le feu d’artifice qui se tirait sur la place de la Révolution. C’est bien loin de chez moi ; mais les fusées montaient si haut, qu’on voyait très bien ; il y en avait qui lançaient des flammes tricolores ; c’était superbe.

Il y a eu des courses de chameaux, au Champ-de-Mars. Des hommes habillés en Bédouins étaient montés sur des chevaux et sur des dromadaires. L’un d’eux est tombé et s’est tué. Puis une revue de toutes les troupes sur le boulevard ; on dit qu’il y avait cent cinquante mille hommes. Tout cela serait bien amusant avec moins de monde pour regarder. On risque d’être étouffé dans la foule, et les trois quarts ne voient rien, parce qu’on a trop de personnes devant et alentour. Tous les spectacles jouaient gratis, c’est-à-dire qu’on entrait sans payer. Enfin on tirait des coups de fusil, des pétards, des boîtes à feu, dans toutes les maisons, dans toutes les rues. Cela a duré deux jours entiers. On aurait dit qu’on se battait dans Paris. Je suis bien aise que ce soit fini et que la ville reprenne sa tranquillité.

Écris-moi bien souvent et dis-moi tout ce que tu fais ; tes lettres sont trop courtes. Embrasse ta sœur pour moi et aime-la bien. Adieu, mon cher petit ; pense à ta petite mère, qui t’embrasse un million de fois.


LXXIV

À MADAME MAURICE DUPIN, À PARIS


Nohant, 9 septembre 1831.


Ma chère maman,

Je suis arrivée en bonne santé. Merci de votre petite lettre. Je suis coupable de ne vous avoir pas prévenue, mais j’étais si lasse et, en même temps, si contente de revoir mes enfants !

J’ai trouvé mon mari à Châteauroux ; il était venu au-devant de moi avec Maurice. Celui-ci est toujours maigre, sa sœur toujours énorme, Nohant toujours tranquille, la Châtre toujours bête. Le précepteur est parti en vacances ; je le remplace pour le français et la géographie, Casimir pour le latin et le calcul. Vous voyez que c’est une vie édifiante. Cela n’empêchera pas qu’on ne me trouve très coupable. Les gens qui n’ont rien à faire cherchent des torts à autrui pour s’occuper ; c’est une manière comme une autre de passer le temps. Moi, je persévère dans une tranquillité qui les démonte.

Je n’ai pas vu Caroline ; embrassez-la pour moi. Tâchez de m’envoyer Hippolyte et sa femme. J’ai trouvé mon mari très bien ; je crois qu’il serait bien facile à Hippolyte de le tenir toujours disposé en ma faveur. Il ne faudrait que le vouloir, et fermer l’oreille aux sales petits cancans qui remplissent la vie de ce monde, et qui en font le principal ennui.

Si l’on continue à me laisser vivre en paix, je prolongerai mon séjour ici. J’ai déjà songé à remettre mes engagements du 30 septembre un peu plus loin. C’est la conduite des autres qui dictera la mienne. Je travaille le soir à mon roman ; cela m’amuserait beaucoup si je n’étais pas obligée de me dépêcher. Une autre fois, je prendrai plus de latitude avec mon éditeur, afin de travailler pour mon plaisir et sans fatigue.

On dit que je suis partie pour l’Italie avec Stéphane. Ce qu’il y a de bon, c’est que je ne sais pas où il est. Je ne l’ai pas vu depuis six mois. Quant à moi, je crois bien être à Nohant dans ce moment-ci ; cependant, si les gens de la Châtre sont absolument sûrs que je sois à Rome, je ne voudrais pas leur faire de peine en leur soutenant le contraire.

Adieu, ma chère petite maman ; traitez-moi toujours avec bonté. Je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi que mon ami Pierret.


LXXV

À M. JULES BOUCOIRAN, À NÎMES


Nohant, 26 septembre 1831.


C’est une désolation qu’un voyage de sept jours ; je m’en afflige de mille manières : d’abord, parce que cela vous fatigue ; ensuite parce que ces quinze jours perdus de la plus ennuyeuse manière du monde doivent faire pleurer votre mère. Elle voudra les regagner, je le prévois bien. Je ne peux ni ne veux l’affliger. Cependant, mon cher enfant, je voudrais que vous fussiez de retour vers le 20 du mois prochain.

Mettez donc à profit ces bons jours de famille et de patrie. C’est un bonheur de n’être pas blasé ou désabusé de ces biens-là. Apportez-moi des cailloux de votre sol, s’ils ont quelque chose de curieux. Si je ne l’ai pas rêvé, vous avez comme nous beaucoup de coquillages marins pétrifiés, des espèces qui nous manquent.

Maurice ne fait rien. Je ne suis pas assez rigide. Ce temps de dévergondage ne devant pas être long, je le laisse trotter avec Léontine, et les jours de travail sont rares. Le seul point, c’est qu’il n’oublie pas ce qu’il sait et non qu’il fasse des progrès sans vous. Je voudrais bien, mon enfant, que l’étude du latin ne fût pas aussi exclusive. Vous m’avez promis de commencer l’histoire à votre retour et de la faire marcher de front avec la géographie. Il me semble que ces études poussées un peu rapidement lui seraient fort utiles. Non pas qu’il faille espérer une grande mémoire des faits à son âge, mais c’est la seule manière d’ouvrir ses idées aux choses de la vie, aux lois, aux guerres, aux vicissitudes des mœurs, aux constitutions, à l’existence des peuples et à la marche de la civilisation. C’est d’un peu haut qu’il faudrait donc envisager cette science. Au lieu de le faire moisir, comme au temps de l’abbé Rollin, sur les petites guerres et les rois insignifiants d’une foule de petits États de l’antiquité, il faudrait résumer l’histoire universelle dans une sorte de cours à votre manière. Cette analyse générale n’est pas l’ouvrage d’un cuistre et vous trouverez à la dresser avantage et plaisir pour vous-même. Plus tard, sans doute, il lui faudra étudier les diverses parties de votre édifice, il le fera par la lecture. J’ai fait, pendant cinq ou six ans, des extraits sur toutes les dynasties de la terre. C’était l’histoire enseignée à la manière des jésuites. Beaucoup de récits, pas une réflexion, pas une observation qui ne tournât à la plus grande gloire de Dieu, contre tout bon sens et toute vérité. Aussi, rien de ce fatras n’est resté dans mon cerveau fatigué. J’ai perdu cinq ou six ans de ma vie à désapprendre le sens commun. Les livres d’histoire, écrits tous sous l’empire de quelque passion politique ou de quelque préjugé religieux, ont tous besoin d’être rectifiés par un jugement sain. Ce n’est donc pas avec des livres qu’il faudrait enseigner, c’est avec votre mémoire et votre raison, n’est-il pas vrai, mon enfant ?

Bonjour. Je vous embrasse de toute mon âme, ainsi que votre bonne mère. Rendez-la bien heureuse, et revenez-nous, dès que vous pourrez vous arracher comme Régulus à tant d’affection.

Maurice vous embrasse aussi. Il fait la moue dans ce moment, parce que, dit-il, il s’est f par terre. Est-ce vous qui formez ainsi son style ?


LXXVI

AU MÊME


Paris, 6 novembre 1831.


Mon enfant,

J’ai été vraiment affligée de manquer le plaisir de vous embrasser. Je vous l’ai dit, je vous aime comme vous m’aimez, sans égoïsme, et je me réjouis du bonheur de votre mère et du vôtre. Une autre fois, nous serons à même de nous voir davantage ; mais nous n’en avons pas besoin pour compter l’un sur l’autre.

Il est très vrai que madame Bertrand m’a envoyé M. de Vasson la veille de mon départ, j’ai reçu d’elle une lettre qui s’efforçait d’être aimable. Elle me parlait d’abord de l’engagement pris d’aller passer trois mois à Laleuf, cet automne, engagement que je savais bien ne pas exister. Ensuite elle remettait sa cause entre mes mains et me parlait de son Alphonse, comme si mon Maurice ne m’intéressait pas davantage. Puis elle me disait qu’elle ne savait pas votre adresse à Nîmes, qu’elle ne voulait pas vous écrire avant de s’adresser à moi ; ce qui prouve tout simplement qu’elle l’eût fait si elle eût pu savoir votre adresse. Enfin elle daignait se rappeler que je lui avais offert ma place à la Chambre et me faisait des remercîments très gauches et très peu de saison. J’ai répondu en peu de mots, poliment et froidement. Je ne sais comment elle aura pris ma lettre. J’ai conté le tout au père Duris-Dufresne, qui a trouvé comme moi qu’on aimait mieux ses enfants que ceux des autres.

Je ne puis pas vous dire si je resterai ici peu ou beaucoup. Mon éditeur paye mal ; cependant il paye, mais si lentement, que le travail des imprimeurs va de même. Je leur remets le manuscrit à mesure que j’en touche le prix, autrement je courrais risque de travailler pour l’honneur. C’est un méchant salaire quand on est si pauvre d’esprit et de bourse. Ce qu’il y a de sûr, c’est que je retournerai près de mes chers enfants, aussitôt que je serai délivrée de ma besogne.

Du reste, je vois avec plaisir que tous les déboires qu’on m’avait prédits dans cette carrière n’existent pas pour les gens qui vivent, comme moi, au fond de leur mansarde, sans autre ambition que celle d’un profit modeste. J’ai déjà assez vu les grands hommes pour savoir qu’ils sont les plus petits de tous. Je les fuis comme la peste, excepté Henri de Latouche, qui est bon pour moi et que j’aime sincèrement.

Je vis fort tranquille, je travaille à mon aise et je me porte bien maintenant. J’ai enfin réussi à me débarrasser de la fièvre qui m’a tourmentée pendant plus d’un mois. Il ne manque à mon bonheur que mes enfants et vous. Mais, si je vous avais ici, je serais trop bien et la destinée n’a pas coutume de me gâter de la sorte. Au reste, elle est sage. Elle me garde ce bonheur pour un avenir que je ne voudrais plus affronter sans l’espérance que vous l’embellirez.

Adieu, cher enfant ; j’embrasse vous, Maurice et ma Solange. Parlez-moi d’eux beaucoup, je vous en supplie.


LXXVII

À MAURICE DUDEVANT, À LA CHÂTRE


Paris, 3 novembre 1831.


Mon cher petit enfant, tu ne m’as pas dit si tu avais reçu le joujou que je t’ai envoyé. Si tu ne l’as pas, fais-le réclamer chez M. Poplin[81], à la Châtre. Il doit être arrivé depuis longtemps.

Quand tu n’auras plus d’images à peindre, tu me l’écriras, afin que je t’en achète d’autres. Dis-moi si tu as envie de quelque chose que je puisse t’envoyer. Boucoiran me dit qu’il va te faire commencer l’histoire. Tu me diras si cela t’amuse. Quand j’étais petite, cela m’amusait beaucoup. Je suis bien contente que Sylvain Meillant[82] soit rétabli ; tu iras le voir et le lui diras de ma part.

As-tu couvert ta maison dans la cour ? J’en ai bien fait comme toi, dans la même cour, avec des briques et des ardoises. Je me souviens qu’une fois, en ouvrant la porte de ma maison, laquelle porte était une petite planche, j’ai trouvé quelqu’un dedans. Ce quelqu’un était, devine quoi ? Une belle petite souris qui s’était emparée de ma maison et s’y trouvait bien logée. Je l’ai laissée dedans, mais je ne sais plus ce qu’elle est devenue. Et ton jardin, y travailles-tu toujours ? Il fait bien mauvais maintenant pour jouer dehors. Prends garde de t’enrhumer. Il fait un temps affreux ici. On est dans la crotte jusqu’aux genoux. La Seine est jaune comme du café au lait. Je ne sors que pour mes affaires d’obligation.

Adieu, mon cher petit mignon ; j’enverrai des bas à ta grosse mignonne. Et toi, en as-tu assez pour ton hiver ? Je vous embrasse tous les deux. Porte-toi bien et écris-moi souvent.

Ta mère.

LXXVIII

AU MÊME


Paris, novembre 1831.


Ta lettre est bien gentille, mon cher petit ; elle est fort bien écrite. Ne reste pas trop dehors par ce vilain froid, tu vois bien que tu t’es enrhumé. Quand tu es dans le jardin, cours, saute, ne reste pas à la même place. C’est comme cela que tu attrapes toujours du mal. Ta pie peut bien rester dans ton jardin, elle n’a pas peur du froid, ses plumes lui valent mieux que tes habits et tes pantalons. Nos petits bengalis sont plus délicats, ils viennent d’un climat chaud. Dis à Eugénie[83] d’en avoir bien soin.

J’ai été hier au Jardin des Plantes, j’aurais bien voulu pouvoir emporter pour toi une petite gazelle fauve avec des raies blanches et de grands yeux noirs. Elle mange dans la main, tu serais bien content d’en avoir une pareille ; mais il faudrait la garder au coin du feu. Elles viennent de l’Afrique, et le moindre froid les tue. Au reste, tu les as vues ; mais tu ne t’en souviens peut-être plus.

Je serais si contente de t’avoir ici quinze jours pour te faire courir partout avec moi.

Adieu, mon petit ami ; je t’embrasse mille fois, ainsi que ta grosse mignonne. Fais-lui mettre des bas de laine tous les jours. Embrasse pour moi Léontine et Boucoiran.


LXXIX

À M. JULES BOUCOIRAN, À NOHANT


Paris, 5 décembre 1831.


Merci, mon cher enfant. Je ne sais pas si je pourrai profiter de cette bonne occasion pour retourner à Nohant. Dieu veuille que mon éditeur me paye d’ici au 8 et que je puisse lui livrer les dernières feuilles de mon manuscrit. Alors je serais à Nohant bientôt. N’en parlez pas encore. Surtout n’en donnez pas la joie à mon pauvre Maurice ; car il n’y a rien de sûr dans mes projets. Ils dépendent d’un animal qui, tous les jours, m’annonce le payement de sa dette, j’attends encore. Je voudrais qu’il me fît au moins une lettre de change pour les cinq cents francs à toucher trois mois après la livraison. Jusqu’ici, je ne tiens rien, et je ne voudrais pourtant pas avoir travaillé trois mois sans un profit raisonnable.

La lettre que j’ai reçue avant-hier de Maurice est fort bien, si vous n’en avez pas corrigé les fautes. Son écriture, quand il veut s’appliquer un peu, promet d’être très lisible et très jolie. Il a dans son esprit d’enfant des idées très originales ; par exemple, j’ai bien ri de sa pie, qui se tient dans le jardin et regarde passer le monde sur la route.

Pauvre enfant ! quand donc sera-t-il assez grand pour ne dépendre que de lui ! Alors je ne serai pas en peine de trouver une consolation et un dédommagement à tous les ennuis de ma vie.

Adieu, mon cher fils ; restez-moi toujours fidèle, vous que j’estime le plus solide et le plus généreux de mes amis.

Je vous embrasse de tout mon cœur.


LXXX

À M. FRANÇOIS ROLLINAT, À CHÂTEAUROUX


Nohant, janvier 1832.


Mon cher Rollinat,

Je vous ai écrit avant-hier un mot et je vous demandais une réponse directe. Êtes-vous absent de Châteauroux, ou bien le courrier a-t-il perdu ma lettre ? Il est sujet à cette infirmité. Il en est de même tous les étés. C’est au point qu’il en a semé toute la route depuis Nohant jusqu’à Châteauroux, et qu’il en pousserait si ce n’était de mauvais grain.

C’était pour vous demander l’adresse de Charles[84] à Paris. J’ai une commission pressée à lui donner. Répondez-moi, si vous êtes vivant, mais répondez-moi poste restante à la Châtre.

Ce courrier est un drôle !

Bonsoir, mon bon petit avocat. Je vous donne ma très sainte bénédiction.


LXXXI

À MADAME MAURICE DUPIN, À PARIS


Nohant, 22 février 1832.


Ma chère maman,

Mes enfants ont été bien vite débarrassés de leur rhume ; Maurice est plus fou et Solange plus rose que jamais. J’espère vous la conduire ce printemps. Elle est assez raisonnable pour faire un tour à Paris avec moi ; vous verrez qu’elle est bien gentille et bien caressante ; mais vous serez effrayée de sa grosseur, je voudrais bien la voir s’effiler un peu.

Maurice travaille comme un homme. Il devient studieux et grave comme son précepteur ; mais, à la récréation, il s’en venge bien. Léontine et lui, font le diable. Le dimanche, tout le monde joue, grands et petits. Il vient des amis de Maurice, de la Châtre, et je joue à colin-maillard, au furet, au volant, aux barres, jusqu’à ce que je ne puisse plus tenir sur mes jambes. Polyte aussi se met de la partie ; il fait très agréablement la cabriole. Il danse comme Taglioni et il tombe comme un sac ; ce qui fait beaucoup rire Solange. Elle l’appelle son farceur de noncle. Si Oscar était là, il s’amuserait bien aussi.

Je suis fort aise que mon livre vous amuse[85]. Je me rends de tout mon cœur à vos critiques. Si vous trouvez la sœur Olympe trop troupière, c’est sa faute plus que la mienne. Je l’ai beaucoup connue et je vous assure que, malgré ses jurons, c’était la meilleure et la plus digne des femmes. Au reste, je ne prétends pas avoir bien fait de la prendre pour modèle dans le caractère de ce personnage. Tout ce qui est vérité n’est pas bon à dire ; il peut y avoir mauvais goût dans le choix. En somme, je vous ai dit que je n’avais pas fait cet ouvrage seule. Il y a beaucoup de farces que je désapprouve : je ne les ai tolérées que pour satisfaire mon éditeur, qui voulait quelque chose d’un peu égrillard. Vous pouvez répondre cela pour me justifier aux yeux de Caroline, si la verdeur des mots la scandalise. Je n’aime pas non plus les polissonneries. Pas une seule ne se trouve dans le livre que j’écris maintenant et auquel je ne m’adjoindrai de mes collaborateurs que le nom ; le mien n’étant pas destiné à entrer jamais dans le commerce du bel esprit.

Je ne m’occupe pas exclusivement de ce travail. À présent, je puis en prendre à mon aise, sans me tourmenter l’esprit. Si quelquefois je travaille avec passion, c’est parce que je ne sais pas m’occuper à demi. Je suis comme vous, avec vos dessins et vos vernis. Ici, j’ai de très douces distractions : Maurice me saute sur le dos et ma grosse fille me grimpe sur les genoux.

Bonsoir, ma chère petite mère. Donnez-moi des nouvelles de votre œil. À force de vouloir le guérir vite, ne le tourmentez pas trop. Embrassez pour moi Caroline et mon vieux Pierret ; moi, je vous aime de tout mon cœur.


LXXXII

À MAURICE DUDEVANT, À NOHANT


Paris, 4 avril 1832.


Nous sommes arrivées en bonne santé, ta sœur et moi, mon cher petit amour. Solange n’a fait qu’un somme depuis Châteauroux jusqu’ici. Elle a pensé à toi et à sa bonne ; elle a pleuré deux fois pour vous avoir ; mais elle s’est consolée bien vite. À son âge, le chagrin ne dure guère. Elle a été douce et gentille tout le temps. Quand tu étais tout petit, tu n’étais pas si patient qu’elle. En arrivant, elle a reconnu tout de suite ton portrait et elle a pleuré ; puis elle n’a pas tardé à s’endormir.

Je l’ai menée au Luxembourg, au Jardin des Plantes. Elle a vu la girafe, et prétend l’avoir déjà bien vue à Nohant dans un pré. Elle a donné à manger dans sa main aux petits chevreaux du Thibet et aux grues. Elle a vu les animaux empaillés et ne veut pas comprendre qu’ils ne sont pas en vie. Du reste, elle n’a pas peur du tout ; pourvu que je lui donne la main, elle ne s’effraye de rien.

Elle rit, elle chante, elle est gentille à croquer. Elle mange comme six, elle s’endort dans les omnibus, elle se réveille quand on descend et se met à marcher sans grogner. Il est impossible d’être meilleure enfant. Je suis bien contente de l’avoir avec moi. Si je t’avais aussi, mon pauvre enfant, je serais bien heureuse.

Et toi, mon petit chat, comment te portes-tu ? t’amuses-tu toujours bien ? Ta grue est-elle toujours en vie ?

Adieu, mon cher petit ange. Je t’embrasse cent mille fois sur tes joues roses et sur ton grand pif, sur tes grands yeux et sur tes beaux cheveux. Écris-moi bien souvent. Ta sœur t’embrasse aussi ; elle veut te porter des fraises et des glaces dans du papier. Ce sera propre en arrivant !


LXXXIII

À MADAME MAURICE DUPIN, À PARIS


Paris, 15 avril 1832.


Chère mère,

Soyez sans inquiétude. Je me porte tout à fait bien aujourd’hui. Le choléra, dit-on, est mort ; ainsi dormez en paix. Je serais bien heureuse de voir mon vieux Pierret ; mais, s’il vient à huit heures du matin, qu’il sonne bien fort pour m’éveiller. Je dors comme une bûche et je n’ai personne pour ouvrir la porte. Priez-le de me donner une heure dans la journée ; il me fera bien plaisir.

Portez-vous bien, chère maman, et, si vous étiez plus malade, à votre tour avertissez-moi.


LXXXIV

À M. GUSTAVE PAPET, À PARIS


Paris, mai 1832.


Cher Gustave,

Je compte sur toi… c’est-à-dire sur vous… non, c’est-à-dire sur toi, pour dîner avec nous dimanche prochain et tous les dimanches subséquents, tant que Paris aura le bonheur de vous posséder.

Est-ce vous qui êtes venu pour me voir cette semaine ? Voici les indications de ma bonne : « Un joli jeune homme qui n’a pas voulu dire son nom et qui avait une badine à la main. » Cette badine m’a paru le signe particulier du signalement et se rapporter évidemment à votre caractère badin.

Hein, si l’on voulait s’en mêler ?

À demain donc, mon ami,

Ton camarade
AURORE.

LXXXV

À MAURICE DUDEVANT, À NOHANT


Paris, 4 mai 1832.


Mon cher petit mignon.

Nous nous portons bien. Ta sœur est bien mignonne à présent. Nous allons toujours nous promener au Luxembourg et au Jardin des Plantes. Ce dernier est superbe, et tout embaumé d’acacias. Nohant doit être bien joli à présent. Y a-t-il beaucoup de fleurs, et ton jardin pousse-t-il ? Le mien se compose d’une douzaine de pots de fleurs sur mon balcon ; mais il y a des pousses nouvelles longues comme ma main. Solange en casse bien quelques-unes, et pour que je ne la gronde pas, elle essaye de les raccommoder avec des pains à cacheter.

Nous parlons de toi tous les soirs et tous les matins, en nous couchant, en nous levant. J’ai rêvé, cette nuit, que tu étais aussi grand que moi ; je ne te reconnaissais plus. Tu es venu m’embrasser, et j’étais si contente, que je pleurais. Quand je me suis éveillée, j’ai trouvé la grosse grimpée sur mon lit et qui m’embrassait. Elle aussi grandit beaucoup et maigrit en même temps. Personne ne veut croire qu’elle n’ait pas cinq ans. Elle a la tête de plus que tous les enfants de son âge.

Tous les bonbons qu’on lui donne, elle les met de côté pour toi ; au bout d’une heure, elle n’y pense plus et les mange. Quand nous irons te voir, nous t’en porterons.

Adieu, mon petit enfant chéri. Écris-moi plus souvent des lettres un peu plus longues, si tu peux. Tu ne me dis pas ce que tu apprends avec Boucoiran. Adieu ; je t’embrasse de tout mon cœur.


LXXXV

AU MÊME


Paris, 17 mai 1832.


Mon cher petit,

J’ai reçu tes deux lettres. Je t’en ai envoyé une grosse pleine de dessins. T’amuses-tu à les copier ? Que fais-tu le soir ? Travailles-tu dans ton cabinet, ou cours-tu dans le jardin avec Léontine ? Valsez-vous toujours ? Dis-moi donc comment tu passes tes journées. Raconte-moi depuis le matin jusqu’au soir.

Ta petite sœur se porte bien ; elle commence à s’accoutumer à Paris et à devenir méchante. Jusqu’à présent, elle était si étonnée de tout ce qu’elle voyait, qu’elle ne pensait pas à avoir des caprices. À présent, elle en a pas mal ; mais je ne lui cède pas, et elle redevient gentille. Des enfants, qui demeurent sur le même balcon que nous, quand ils l’entendent pleurer, se moquent d’elle en la contrefaisant. Cela la vexe cruellement ; elle renfonce tout de suite ses larmes et n’ose plus rien dire.

Il y a bien longtemps que nous n’avons été à la campagne ; il pleut tous les jours et il fait si froid, que nous avons toujours du feu. J’ai deux petits serins verts dans une cage. Ils ont fait des œufs qui sont éclos de ce matin. Si tu voyais comme cela amuse Solange ! Elle n’y conçoit rien et voudrait les mettre dans sa poche. Ils sont si petits, si secs, si maigres, si pelés, si laids, qu’ils crèveraient si l’on soufflait dessus.

Nous avons aussi un beau jardin sur notre balcon : des roses, des jasmins, du lilas, des giroflées, des orangers, un géranium, du réséda et même un cassis tout couvert de fruits verts. Si tu venais me voir cet été, je te les ferais croquer ; mais tu en auras de meilleurs à Nohant. Solange s’amuse à mettre de la terre dans des pots, elle y sème des graines ; à peine sont-elles levées, qu’elle les arrache.

Adieu, mon gros mignon. Écris-moi souvent, parle-moi de tout ce qui t’amuse, pense souvent à ta vieille mère qui t’aime.


LXXXVI

À M. CHARLES DUVERNET, À LA CHÂTRE


Paris, 6 juillet 1832.


Vous vous mariez, mon bon camarade !

Le bien et le mal n’existant pas par eux-mêmes, le bonheur comme le malheur étant dans l’idée qu’on s’en fait, vous vous croyez content ; donc, vous l’êtes. Je n’ai qu’à me réjouir avec vous de l’événement qui vous réjouit et du choix que vous avez fait. Je ne connais pas votre fiancée ; mais j’ai entendu dire d’elle beaucoup de bien à tout le monde et particulièrement à mademoiselle Decerf, juge sain et solide. Vous lui rendrez le bonheur que vous recevrez d’elle. Croyez, de votre côté, que votre bonheur doublera le mien.

Je n’ai le temps de vous dire qu’un mot. Je suis en course du matin au soir pour trouver un logement. Le soir, je rentre éreintée par la marche, la chaleur et le pavé. Je quitte avec regret ma gentille mansarde du quai Saint-Michel ; le mauvais état de ma santé me mettant dans l’impossibilité d’escalader plusieurs fois par jour un escalier de cinq étages, je vais me retirer encore davantage du beau Paris et m’enfoncer dans le faubourg.

J’ai été hier voir Henri de Latouche à Aulnay. Il ne quitte presque plus la campagne. Son ermitage est la plus délicieuse chose que je connaisse. Je ne sais s’il y travaille. Moi, je ne fais rien et ne me remettrai à l’ouvrage qu’à Nohant. Le succès d’Indiana m’épouvante beaucoup. Jusqu’ici, je croyais travailler sans conséquence et ne mériter jamais aucune attention. La fatalité en a ordonné autrement. Il faut justifier les admirations non méritées dont je suis l’objet. Cela me dégoûte singulièrement de mon état. Il me semble que je n’aurai plus de plaisir à écrire.

Adieu, mon vieux camarade ; je vous écrirai une autre fois. Aujourd’hui, je vous félicite seulement et je vous embrasse avec amitié.


LXXXVII

À MAURICE DUDEVANT, À NOHANT


Paris, 7 juillet 1832.


Mon pauvre petit,

Tu as donc encore été malade ? Comment vas-tu maintenant ? Il me tarde bien de recevoir une lettre de toi ; ton papa m’écrit que tu t’ennuyes de ne pas me voir. Et moi aussi, va, mon enfant ! Prends un peu de patience, mon cher petit. Bientôt je serai près de toi, sois-en bien sûr.

Tu verras ta Solange bien grandie, bien bavarde, disant toute sorte de bêtises qui te feront rire. Si tu es encore malade, je te soignerai, je resterai la nuit auprès de ton lit, et je t’empêcherai de penser à ton mal. Boucoiran dit que tu n’as pas de courage. Il faut tâcher d’en avoir un peu, mon cher enfant. On souffre bien souvent quand on est grand ; il y a des personnes qui souffrent presque toujours. Tu sais bien que je suis ainsi. Si je pleurais tout le temps, je serais insupportable. Essaye donc de te faire une raison, quand tu souffres. Je sais que tu es bien jeune pour cela ; mais tu as assez de bon sens pour comprendre tout ce que je te dis. Si je te recommande d’être courageux, c’est que les larmes font beaucoup plus de mal que le mal même. Elles donnent surtout mal à la tête et augmentent la fièvre. Quand tu te sens malade, il faut le dire sans te désespérer. On fera pour toi tout ce qu’il faudra pour te soulager. Enfin, je l’espère à présent, tu es bien tout à fait et tu ne penses plus à tout cela.

Écris-moi vite, ne fût-ce qu’un mot ; je t’embrasse mille fois de toute mon âme. Qu’est-ce qu’il faudra t’apporter de Paris ?


LXXXVIII

AU MÊME


Paris, 8 juillet 1832.


Mon cher petit,

Je t’écrivais dernièrement que j’étais inquiète de toi. À peine ma lettre partie, j’ai reçu la tienne. Ton dessin est gentil ; Solange l’a bien regardé, elle a reconnu la grue tout de suite. Elle apprend à lire et sait déjà très bien tous les sons. Cela l’amuse. Si je l’écoutais, nous ne ferions que lire toute la journée ; mais elle en serait bientôt dégoûtée. Je lui ménage ce plaisir-là. Si elle continue, elle saura lire bien plus jeune que toi. Tu étais encore, à sept ans, un fameux paresseux, t’en souviens-tu ? Heureusement tu as réparé le temps perdu. Travailles-tu bien ? dis-moi ce que tu fais à présent : est-ce l’histoire des Grecs ? Et le latin, t’amuse-t-il toujours ?

Nous avons été à Franconi, Solange et moi. Nous étions en bas, tout à côté des chevaux. Elle a vu les batailles, les coups de pistolet, les chevaux qui galopaient, les deux éléphants qui sont descendus sur des planches tout à côté d’elle. Elle n’a peur de rien. Elle a touché les bêtes, elle a ri au nez des acteurs. Elle s’est amusée comme une folle. Seulement, quand le gros éléphant est venu, avec une tour sur le dos et que, la tour toute pleine de boîtes, de fusées et de pétards a éclaté avec un bruit du diable, elle a un peu fait la grimace. Je lui ai dit que, si tu étais là, tu n’aurais pas peur, que tu tirais des coups de pistolet, que l’éléphant n’avait pas peur. Par émulation, elle a renfoncé ses larmes et s’est enhardie jusqu’à regarder. Elle a trouvé cela très beau. En effet, il est impossible de voir rien de plus beau que l’éléphant tout couvert de velours, de soldats, de dorures, de feu, faisant toutes ses évolutions comme un vrai soldat.

Je t’ai bien regretté, mon petit ; tu aurais été bien étonné de voir ces deux animaux si intelligents. Il y en a un énorme, gros quatre fois comme celui que tu as vu au Jardin des Plantes. Au lieu d’être d’un gris sale comme lui, il est d’un beau noir. Celui-là s’appelle Djeck ; le petit est trois fois moins gros, mais aussi gentil qu’un éléphant peut l’être et aussi savant que le gros. Tout ce qu’ils font est incroyable. Ils sont en scène pendant trois actes. Certainement Thomas n’a pas le demi-quart de leur intelligence. Le gros danse la danse du châle avec une trentaine de bayadères. C’est à mourir de rire de voir danser un éléphant. Puis il mange de la salade devant le public. Chaque fois qu’il a vidé un saladier, il le prend avec sa trompe et le donne au petit éléphant, qui le prend de la même manière et le fait passer à son valet de chambre. Le gros a une clochette d’or pendue à une corde. Il prend la corde, et sonne jusqu’à ce qu’on apporte un autre saladier. Dans la pièce, il y a un prince indien que ses ennemis poursuivent pour le tuer. Quand il est en prison, l’éléphant arrache les barreaux de la croisée, approche son dos et l’emporte. Une autre fois, on a mis le prince dans un coffre pour le jeter à la mer. L’éléphant ouvre le coffre avec sa trompe, et va cueillir des cerises qu’il lui apporte à manger. Il remet des lettres, il bat le tambour, il offre des bouquets aux dames, il se met à genoux, il se couche, il s’assied sur son derrière. Tout cela sans qu’on voie jamais le cornac. Il est tout seul en scène, il entre dans des cavernes, il sort par où il doit sortir, il ne se trompe jamais. Il n’y a pas de figurant qui fasse mieux son métier. Après la pièce, le public le redemande et on relève le rideau. Alors les deux éléphants, après s’être fait un peu attendre, comme font les actrices pour se faire désirer, arrivent tous les deux, saluent le public avec leur trompe, se mettent à genoux, puis s’en vont très applaudis et très satisfaits. Solange dit qu’ils sont bien gentils et bien mignons. Elle a été aussi voir les marionnettes chez Séraphin ; mais elle aime bien mieux les chevaux et les éléphants.

Adieu, mon petit amour. Quand tu seras à Paris, je te mènerai voir tout cela. Je te ferai des pantoufles. Je t’envoie des bonshommes qu’on m’a donnés pour toi. Adieu, mon enfant. Embrasse pour moi ton papa et Boucoiran. Solange vous embrasse tous trois, ainsi que sa titine. Elle me disait à Franconi :

— Maman, tu diras tout ça à mon petit frère ; moi, je saurais pas y dire, c’est trop beau !

Je t’embrasse mille fois. Aime-moi bien et écris-moi.


LXXXIX

À M. FRANÇOIS ROLLINAT, À CHÂTEAUROUX


Nohant, 1er août 1832.


Mon bon vieux,

J’ai passé à Châteauroux à quatre heures du matin. J’en suis repartie à six, malade, fatiguée, enrhumée, endormie, stupide. Malgré cela, j’avais bien envie de te faire réveiller pour t’emmener. Mon mari m’a dit que tu étais encore occupé par les assises, que tu avais beaucoup de travail. Je me suis fait conscience de t’arracher cette pauvre heure de sommeil.

Duteil pense que tu dois être débarrassé aujourd’hui. Tu es donc libre ? Arrive bien vite, mon ami. Je suis impatiente de t’embrasser et de passer quelques bons jours avec toi. Viens demain au plus tard, n’aie pas de prétexte, pas d’affaire ; je n’en veux pas entendre parler. Je suis ici pour trois semaines, je n’entends pas perdre ces moments de bonheur, si rares dans ma vie et si chèrement payés. Viens donc, brave homme. Nous t’attendons. Je t’embrasse de toute mon âme.

Ton ami

GEORGE.

XC

À MADAME MAURICE DUPIN, À PARIS


Nohant, 6 août 1832.


Ma chère maman,

Je suis en effet coupable, cette fois, de ne pas vous avoir donné de mes nouvelles tout de suite. Pardonnez-moi ; ne soyez pas inquiète. Tout le monde ici va bien.

Solange a repris ses jeux, ses chevreaux, ses galettes à la terre mouillée sur des ardoises. On ne l’a pas trouvée maigrie du tout. Maurice est mince comme un fuseau et très grand. Il est plus beau que jamais. Il lui a poussé, en mon absence, les plus belles dents du monde, blanches, bien rangées. Il est charmant et d’un caractère parfait. Il travaille beaucoup ; il a de l’intelligence, beaucoup de douceur et un cœur excellent. Il entrera au collège le printemps prochain.

Pour moi, je vais assez bien, sauf la chaleur qui m’écrase. Je vous plains, si vous en avez autant à Paris. Nous ne savons où nous fourrer. Les puits sont taris, les bestiaux meurent de soif, les fleurs et les arbres sont grillés, nos pauvres enfants n’ont plus la force de courir et de jouer. La nuit, les rudes orages ne rafraîchissent pas le temps. Cette nuit, le tonnerre a brûlé quinze maisons et plusieurs granges à deux lieues d’ici.

Je ne puis mieux faire que de m’enfermer dans mon cabinet et de travailler à Valentine. Solange se roule sur le parquet et Maurice fait du latin comme un pauvre diable.

Mon mari est aux assises à Châteauroux. Il y a beaucoup d’affaires à juger ; il restera là une quinzaine de jours ; ce qui ne l’amuse guère. Heureusement le choléra n’y est plus. Madame Hippolyte est toujours la même, pas forte, mais allant son petit train de vie. Polyte chante, rit, fume et boit tout le jour. C’est toujours Roger Bontemps.

Adieu, chère petite mère ; vous êtes bien bonne d’avoir été à la diligence. Je suis bien fâchée de n’avoir pu vous attendre.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

Avez-vous des nouvelles de Caroline ?


XCI

À M. FRANÇOIS ROLLINAT, À CHÂTEAUROUX


Nohant, 20 août 1832.


Mon vieux,

J’ai travaillé comme un cheval, et je me sens si aise d’être débarrassée de ma journée, que, loin de faire du spleen, je me plonge avec délices dans cette béate stupidité qu’il m’est enfin permis de goûter. Ne t’attends donc pas à me voir répondre à toutes les choses bonnes et excellentes que tu me dis. J’attendrai pour cela un jour où j’aurai de l’âme, un jour où je serai Otello. Pour aujourd’hui, je suis chien. Je dis que la vie n’est bonne qu’à gaspiller. J’ai mis tout ce que j’avais de cœur et d’énergie sur des feuilles de papier Weynen. Mon âme est sous presse, mes facultés sont dans la main du prote. Infâme métier ! Les jours où je le fais, il ne me reste plus rien le soir. Ce sont autant de jours où il ne m’est pas permis de vivre pour mon compte. Après tout, c’est peut-être un bonheur ; car, livrée à moi-même, je vivrais trop !

Dans deux jours, j’aurai fini Valentine, ou je serai morte. Veux-tu que j’aille te voir la semaine prochaine ? Fixe le jour. Si tu veux, nous irons à Valençay. Cela t’arrange-t-il ? J’ai tout le mois pour courir, mais le froid viendra. Si tu m’en crois, tenons-nous prêts aux premiers jours de soleil qui reviendront, s’il en revient. J’avertirai Gustave[86]. Réponds-moi donc et décide le jour ; c’est à toi, qui n’es pas libre quand tu veux, de régler l’ordre et la marche. Mais il faut nous prévenir d’avance, afin de préparer nos pataches, nos pistolets de voyage, nos pelisses fourrées, nos astrolabes, enfin tout l’appareil du voyageur.

Je suis charmée qu’on m’accueille chez toi avec bienveillance. J’ai fort envie de voir tous ces enfants ; Juliette[87] surtout me plaît. Préviens ta mère et tes grandes sœurs que j’ai excessivement mauvais ton, que je ne sais pas me contenir plus d’une heure ; qu’ensuite, semblable au baron de Corbigny, « je ne puis m’empêche de jurer et de m’enivrer ». Que veux-tu ! chacun a ses petites faiblesses, disait je ne sais plus quel particulier, en faisant bouillir la tête de son père dans une marmite, pour la manger. Enfin garde-toi de me faire passer pour quelque chose de présentable. S’il fallait soutenir ensuite la dignité de mon rôle, je souffrirais trop.

Fais-moi le plaisir de m’envoyer une boîte de pains à cacheter les plus petits possibles. Je t’ai fait de grands et magnifiques présents, tu peux bien me faire celui-là : autrement, je serai forcée de t’envoyer mes lettres ouvertes. On ignore à la Châtre l’usage des pains à cacheter. On se sert de poix de Bourgogne. On y fabrique aussi des fromages estimés, les habitants sont fort affables. (Voyez le voyage de l’Astrolabe.)

Adieu, cher frère de mon cœur. Je t’écrirai quand je pourrai. Toi, si tu as le temps, écris-moi. Tu sais si je t’aime, petit homme et grande âme !

GEORGE.

XCII

AU MÊME


Nohant, septembre 1832.


Je t’ai écrit une longue lettre adressée à la Société des jeunes gens (au portier). J’étais inquiète de ta santé, vieux. Pourquoi n’ai-je pas encore de réponse ? Je crains vraiment que tu ne sois malade.

Ma mère est partie le 13 ; je ne l’ai pas reconduite à Châteauroux comme je t’annonçais devoir le faire. Je te dirai mes raisons ; peut-être m’attends-tu ? Écris-moi donc au moins comment se porte ton vieux et triste individu. Mon squelette centenaire dort, fume, prend du tabac, griffonne du papier, et pleure comme un veau. Si tu te portes mieux, si tu peux supporter la compagnie d’un galérien ou d’un pendu, reviens. Si ma tristesse t’ennuie et te fait mal, ne reviens pas ; mais écris-moi, ne sois plus malade et aime ton vieux George.

Je t’ai demandé pour Maurice des instruments aratoires, qu’il attend avec grande impatience. Il me prie de te tourmenter de sa part. Je te tourmente, sois tourmenté.

Amen !


XCIII

À MAURICE DUDEVANT, À NOHANT


Paris, 6 décembre 1832.


Mon cher ange,

Nous sommes arrivées hier sans accident et me voilà aujourd’hui presque sans fatigue. Nous sommes toutes reposées. Ta sœur est gaie, fraîche et gentille. Tout le monde la trouve embellie et mignonne à croquer. La petite femme[88] a très bien supporté le voyage et n’a pas seulement levé le nez en traversant Paris. Elle a l’air de ne se guère soucier des choses nouvelles. Si elle continue à être ce qu’elle est aujourd’hui, je serai contente d’elle ; car elle fait bien tout ce qu’elle peut pour m’être utile.

Je ne te dirai rien de neuf ; je n’ai encore songé qu’à dormir et à ranger ma chambre. Ta petite sœur t’embrasse. Elle a pensé à toi à Châteauroux et s’est mise à pleurer. Je lui ai demandé ce qu’elle avait : elle m’a répondu qu’elle voulait aller chercher son frère mignon. Je l’ai menée chez Rollinat, où nous avons dîné ; les petites sœurs de Rollinat l’ont consolée, elle s’est mise à faire le diable.

Adieu, mon petit mignon ; embrasse ton père pour moi ; dis à ton oncle de ménager un peu sa cervelle. Dis-lui aussi que j’ai voyagé avec le fameux père Bouffard, un des principaux chefs saint-simoniens. Le père Bouffard est gros comme toi, ne mange que des œufs froids et ne boit que de l’eau. Du reste, il est très aimable et paraît très bon. Il ressemble à Jocko à s’y tromper ; te souviens-tu de Jocko ?

Adieu ; écris-moi, travaille, porte-toi bien et pense à moi. Je t’embrasse mille fois, mon pauvre ange ; tu sais si je t’aime !

Ta mère.

XCIV

AU MÊME


Paris, 12 décembre 1832.


Mon cher petit amour,

J’ai reçu ta lettre ; je suis bien contente que tu te portes bien. Ta sœur est toujours rose et de bonne humeur. Elle lit tous les jours ; elle sort avec sa bonne, qui se tire très bien d’affaire, qui va au marché, nous fait la cuisine, et m’est plus utile que je ne l’espérais. Moi, je ne suis pas encore sortie. Je suis dans de grandes affaires que tu ne comprendrais pas, mais dont il te suffira de savoir que je suis assez contente. Ta sœur me tourmente pourtant depuis quelques soirs pour que je la mène au pestacle. Il fait si froid, que je n’ai pas le courage de sortir ; je crains surtout qu’elle ne s’enrhume. Nous avons, quai Malaquais, 19, un appartement chaud comme une étuve. Nous voyons de grands jardins et nous n’entendons pas le moindre bruit du dehors. Le soir, c’est silencieux et tranquille comme Nohant : c’est très commode pour travailler. Aussi je travaille beaucoup. Il y a des tapis partout, ta sœur se roule comme un gros chien. Elle dit des sottises à tout le monde. Elle appelle le père Bouffard vieux bavard, vieille bête. Elle se trompe ; il n’est pas bête du tout, et il gâte beaucoup la grosse, malgré ses injures.

Adieu, mon cher mignon. Ton petit bengali se porte bien, je vais lui acheter un compagnon. Que fais-tu de ton chien ? Où le fais-tu coucher ? As-tu un peu soin de lui ? Donne-lui une gifle de ma part. Dis à Boucoiran de m’écrire, qu’il est un paresseux.

Embrasse pour moi ton père, et dis à Léontine de m’écrire une petite lettre, pour que je voie si elle continue ses progrès. Je reçois un journal plein d’images assez drôles. Quand j’en aurai un paquet, je te l’enverrai.

Adieu, mignon ; je t’embrasse cent mille fois sur ton gros pif et sur tes joues roses.

Ta mère.

XCV

À M. JULES BOUCOIRAN, À LA CHÂTRE


Paris, 20 décembre 1832.


Mon cher enfant,

Je n’ai pas répondu à ce que vous me demandiez par une bonne raison : c’est que je ne sais pas de quoi il s’agit. Sachez ce qu’est devenue votre lettre et répétez-moi ce qu’il faut faire pour vous.

Vous soignez bien Maurice. Je vous en remercie et vous supplie de continuer à l’observer de près.

Empêchez-le de sortir par les temps humides. Ces esquinancies sont désespérantes. Tâchez qu’il passe l’hiver sans en avoir de nouvelle. Au printemps, dès qu’il sera ici, je le ferai débarrasser de son ennemie. L’opération n’est rien, à ce qu’il paraît.

Je vis ici comme une recluse. Mon appartement est si bon, si chaud ; il y a tant de soleil et un si beau silence, que je ne peux pas m’en arracher. Toute la journée, par exemple, je suis obsédée de visiteurs qui tous ne m’amusent pas. C’est une calamité de mon métier que je suis un peu obligée de supporter. Mais, le soir, je m’enferme avec mes plumes et mon encre, Solange, mon piano et mon feu. Avec cela, je passe de très bonnes heures. J’ai, pour tout bruit, les sons d’une harpe qui viennent je ne sais d’où et le bruit d’un jet d’eau qui est sous mes fenêtres dans le jardin. C’est bien poétique, ne vous en moquez pas trop.

Je vous dirai que je fais de l’argent ; je reçois de tous côtés des propositions.

Je vendrai mon prochain roman quatre mille francs. C’est plus que je ne demandais, moi qui suis fort bête. La Revue de Paris et la Revue des Deux Mondes se sont disputé mon travail. Enfin je me suis livrée à la Revue des Deux Mondes pour une rente de quatre mille francs, trente deux pages d’écriture toutes les six semaines. La Marquise a eu un grand succès et a complété les avantages de ma position.

Je n’ai plus le temps de regarder couler ma vie. Pour moi, dont le cœur n’est pas jovial, l’obligation de travailler est un grand bien. Solange me donne plus de bonheur à elle seule que tout le reste. Elle a fait de grands progrès d’intelligence et de gentillesse depuis ces quatre mois. Je pense bien que l’étude a beaucoup hâté le développement de cette jeune raison. Elle lit très-bien, avec beaucoup d’entendement des règles que vous lui avez données. Je suis maintenant au courant du peu de fautes qu’elle fait ; elle ne les fait même presque plus.

Dites-moi donc, mon cher enfant, ce que je puis faire pour vous. Je ne peux pas le deviner. Parlez-moi souvent de Maurice et de vous.

Adieu ; je vous embrasse de tout cœur.


XCVI

À MAURICE DUDEVANT, À LA CHÂTRE


Paris, 11 janvier 1833.


Mon cher petit enfant,

J’ai reçu plusieurs lettres de toi auxquelles je n’ai pu répondre. Je viens d’être malade. C’est d’aujourd’hui seulement que je suis levée. J’ai eu un gros rhume avec la fièvre. Ta sœur est enrhumée aussi. Il fait un froid épouvantable, tout le monde tousse. Pour m’achever, le feu a pris dans ma cheminée d’une manière violente. Il a fallu me sauver dans le lit de Solange pour laisser agir les pompiers. Ils ont éteint le feu, du moins à ce qu’ils ont cru, et ils ont gâté mon tapis. Le lendemain, un ramoneur a voulu monter dans la cheminée : le pauvre petit s’est brûlé un peu la poitrine. Le feu y était encore ! Quoiqu’on n’eût pas allumé de feu dans la cheminée, la suie brûlait toujours. Nous avons eu beaucoup de peine à l’éteindre tout à fait. J’ai donc été chassée de ma chambre plusieurs jours et obligée de passer la nuit dans une chambre sans feu.

Prends garde d’être malade par ce vilain froid ; aie toujours les pieds bien chauds et la gorge enveloppée. Je suis bien aise que tu sois content de tes albums. Je voudrais être au mois de mars pour courir avec toi les boutiques et taper tes joues luisantes. Enfin cela viendra.

Adieu, cher mignon ; sois sage, travaille et ne sois pas malade. Je t’embrasse de toute mon âme ; ta grosse t’embrasse aussi. Elle parle de toi toute la journée, tu es toujours son mignon chéri.


XCVII

À M. JULES BOUCOIRAN, À LA CHÂTRE


Paris, 18 janvier 1833.


Mon cher enfant,

Je n’ai pas répondu plus tôt à votre question par impossibilité. Le fait m’avait paru si peu important, qu’il ne m’en est rien resté dans la mémoire. Mon mari m’a parlé une fois de votre retour chez madame Bertrand. Je vous ai interrogé ; vous m’avez répondu non. Cela me suffisait. Je ne me souviens pas du tout si j’ai reparlé de vous avec mon mari. S’il vous importe de le dissuader, n’êtes-vous pas bien à même de le faire, vous qui le voyez tous les jours ?

Vous me faites des reproches très graves, mon cher enfant. Ils constituent de votre fait un tort bien plus grave. Vous me reprochez mes nombreuses liaisons, mes frivoles amitiés. Je n’entreprends jamais de me justifier des accusations qui portent sur mon caractère. Je puis expliquer des faits et des actions ; des défauts d’esprit ou des travers de cœur, jamais. J’ai une trop saine opinion du peu que nous valons tous, pour faire de moi le moindre cas. D’ailleurs, en mon particulier, je ne m’adore ni ne me révère. Le champ est donc libre à ceux qui rabaissent mon mérite. Je suis prête à rire avec eux, s’ils font appel à ma philosophie. Mais, si c’est une question d’affection, si c’est une souffrance de l’amitié que vous m’exprimez, vous avez tort. Quand on découvre de grandes taches dans l’âme de ceux qu’on aime, il faut se consulter et savoir si l’on peut les aimer encore malgré cela. Le plus sensé est de cesser ; le plus généreux est de continuer. Pour que la générosité soit délicate et complète, il faut ne pas leur dire leur fait, car cela est cruel. Tous les reproches qui ont pour objet des faits de légère importance ou des défauts corrigibles, les avertissements affectueux à donner, les avis tendres et les plaintes délicates, tout cela, je le sais, est du domaine de l’amitié. C’est même son plus beau droit. Mais reprocher un passé déjà loin, contempler en silence des erreurs qu’on juge et qu’on ne pardonne pas, puis les condamner le jour où il n’est plus temps et où l’on ne sait même plus où les prendre, c’est injuste. Dire à la personne aimée : « Votre cœur est froid, léger ou impuissant ! » C’est dur, c’est cruel.

C’est une humiliation gratuitement infligée, vous faites souffrir sans rendre meilleur. Les cœurs secs ne s’amollissent pas, les cœurs usés ne rajeunissent plus, les cœurs incomplets ne rencontrent ni sympathie ni pitié. Si c’est là mon sort, il est bien brutal de me le signaler.

Vous ajoutez que votre caractère a dû me faire souffrir plus d’une fois. Vous en ai-je jamais parlé, moi ? Vous ai-je blessé dans ce que nous avons de plus irritable, l’estime de nous-mêmes ? Non, je sais trop qu’il faut jeter un voile de pardon et d’oubli sur les imperfections de ceux qui nous sont chers.

Adieu, mon cher enfant. Donnez-moi des nouvelles de Maurice et des vôtres le plus tôt possible. Je vous embrasse de tout mon cœur.


XCVIII

À MAURICE DUDEVANT, À NOHANT


Paris, 27 février 1833.


Tu me dis, mon enfant, que je ne t’écris pas souvent. C’est toi, petit farceur, qui es fièrement paresseux à me répondre. Tu m’écris des petits bouts de lettre bien courts. J’aimerais tant à savoir tout ce que tu fais, à quoi tu t’amuses, ce qui t’occupe, comment tu dors. Enfin, je vais le savoir bientôt. Tu diras à ton papa de m’écrire lorsqu’il sera pour partir, afin que j’aille au-devant de vous à la diligence. Je te mettrai dans mon lit bien chaud ; ta grosse sœur te bigera comme du pain. À présent, elle t’appelle son petit bijou de frère ; elle est toujours mignonne et bien drôle.

Ce matin, elle a eu bien du chagrin : elle a laissé tomber sa poupée dans le jardin et les chiens la lui ont mangée. Quand elle est arrivée pour la ramasser, il n’en restait qu’une jambe, que la chienne n’avait pas pu digérer. Aussi la pauvre grosse a braillé comme un veau.

Adieu, mon petit ange ; embrasse tout le monde pour moi. Toi, je t’embrasse mille fois sur tes joues roses. Adieu, petit chéri.

J’ai un beau petit chat gris, venu par les toits se donner à nous. Je l’ai accueilli, il est très bon enfant.


XCIX

À M. JULES BOUCOIRAN, À LA CHÂTRE


Paris, 6 mars 1833.


Mon cher enfant,

Vous êtes sur le point de commettre une action très belle ou très folle. Très belle, si vous avez mis cette jeune fille dans la position de ne pouvoir s’établir ailleurs ; très folle, si vous obéissez à un simple penchant.

On me recommande de vous arrêter sur le bord de l’abîme. Je ne saurais croire que vous ayez besoin de conseil, au point où vous en êtes. Il faut que vous ayez des motifs bien puissants pour accepter un lien aussi sévère avec une personne aussi différente de vous. Vous allez trop vite. Prenez garde, mon ami, ne précipitez rien.

Mon Dieu, vous auriez sous la main la plus riche, la plus belle et la plus spirituelle des femmes, je vous dirais encore d’attendre et de réfléchir. Ce ne sont pas l’opinion et les préjugés que je respecte en ce monde. Seule entre tous, peut-être, je ne vous jetterai pas la pierre ; mais je m’effraye de votre avenir. Vous êtes si jeune et vous aurez tant de choses à faire avant d’élever cette femme jusqu’à vous ! Je n’ose pas vous dire tous les déboires que je prévois pour vous. Je crains de blesser votre cœur, engagé dans une voie aussi délicate. Mais je vous supplie de ne pas tant vous hâter. Pourquoi ne pas remettre cette affaire jusqu’après votre voyage à Paris ? Là, vous pourriez ouvrir les yeux sur beaucoup d’inconvénients que vous ne vous êtes peut-être pas signalés. Si, par promesse ou par devoir, vous étiez engagé de manière à ne pas revenir sur vos pas, du moins seriez-vous en garde contre l’avenir et mieux préparé à le braver courageusement.

Dans tout cela, c’est votre précipitation qui m’inquiète. Vous obéissez, j’en suis sûre, à d’austères principes, à de nobles sentiments. Ce n’est donc pas avec ironie ou avec dureté que je vous juge. Je ne vous juge pas, mon enfant. Seulement je me tourmente de votre position. Il est possible que ce parti vous réussisse, il est possible aussi qu’il vous rende malheureux. Cette pensée ne vous ferait pas reculer devant l’accomplissement d’un devoir, je le sais bien. Mais, si, en voulant faire le bonheur d’une autre personne, vous ne réussissiez qu’à aggraver sa situation ! Cela s’est vu souvent ; le mariage est un état si contraire à toute espèce d’union et de bonheur, que j’ai peur avec raison.

Si vous avez pour moi l’amitié que j’ai pour vous, vous vous donnerez trois mois de réflexion. Je vous le demande comme une preuve de cette affection déjà vieille entre nous. Voulez-vous me l’accorder ? Je crains que la solitude n’ait exalté vos idées, que vous ne vous soyez exagéré des devoirs qui, dans un état plus calme et plus vrai, vous apparaîtraient sous un autre jour. N’affligerez-vous pas votre mère par une résolution aussi brusque ? L’avez-vous consultée ? La personne dont nous parlons lui sera-t-elle une société agréable ? Tout cela est bien obscur pour moi.

Je ne vous fais pas un reproche de ne m’avoir pas consultée. Mais, précisément, le mystère dont vous avez entouré ce projet ne me semble pas d’un bon augure. Êtes-vous bien d’accord avec vous-même sur ce que vous allez faire ?

Adieu, mon enfant. Je vous embrasse. Répondez-moi.


C

À MONSIEUR ***


Paris, 15 avril 1833.


Je veux croire votre lettre sincère, et, dans ce cas, l’absence pourra seule vous guérir.

Si, après cette réponse, vous persistiez dans des prétentions que je ne pourrais plus attribuer à la folie, j’aurais pour vous fermer ma porte des motifs plus impérieux et plus décisifs encore.

Ainsi, quelle que soit l’explication que vous préfériez pour la lettre inexplicable que vous m’avez envoyée, je vous prie absolument, littéralement et définitivement, de ne plus vous présenter chez moi.

GEORGE.

CI

À MADAME MAURICE DUPIN, À PARIS


Paris, mai 1833.


Ma chère maman,

Vous avez tort de me gronder. Je n’ai eu que du chagrin et de l’inquiétude, au lieu de tous les plaisirs que vous me supposez. Mes deux enfants ont été malades et le sont encore : Maurice, de la grippe, et Solange, de la coqueluche. J’ai passé tout mon temps à aller de chez moi au collège Henri IV et du collège chez moi ; car je n’ai pu avoir mon fils pour le faire sortir avant l’invasion de la maladie. Il a été soigné à l’infirmerie par de bonnes religieuses.

Solange, quoiqu’elle soit toujours gaie et gentille, est très fatiguée. Je le suis beaucoup moi-même.

Un soir que mes deux petits allaient mieux, j’ai été chez vous, pour vous remercier de la belle gravure que vous m’avez envoyée. Il était sept heures, ce n’est pas une heure indue. Depuis, je n’ai pas pu sortir, si ce n’est pour aller à Henri IV.

J’irai vous voir demain. Aujourd’hui, cela m’est complètement impossible. Vous avez eu tort d’écouter votre dignité de mère offensée : vous auriez dû, puisque vous sortez tous les jours pour dîner, venir goûter de ma cuisine. J’ai toujours un bon petit plat à vous offrir. À six heures, nous aurions été ensemble voir Maurice au collège, vous m’auriez rendue heureuse.

Adieu, chère mère ; je vous embrasse de tout mon cœur, en attendant que vous me pardonniez, et j’espère que vous ne ferez pas longtemps la méchante avec moi.


CII

À M. CASIMIR DUDEVANT, À NOHANT


Paris, 20 mai 1833.


Mon ami,

Je suis aise de ton bon voyage et de ton arrivée en bonne santé.

Maurice a été à l’infirmerie. C’est le changement de régime qui l’éprouve un peu ; du reste, il est très frais et très gai. On est content de son caractère et il paraît s’arranger bien avec ses camarades. Quant à ses progrès, ils ne peuvent pas être encore sensibles. J’espère qu’à ton retour, on commencera à s’en apercevoir. Je lui ai dit de t’écrire. Dans tous les cas, je te donnerai de ses nouvelles. Je l’ai vu hier, avec ma mère ; il a été très gentil. Je ne sais si Salmon a de mauvaises affaires ce mois-ci ; mais j’ai eu toutes les peines du monde à me faire payer, quoique je n’aie envoyé chercher mon argent que le 15 mai. Il a fallu y envoyer quatre fois de suite. La première fois, il a fait refuser sa porte ; la seconde, son heure de réception était changée ; la troisième, il n’avait pas d’argent ; enfin, la quatrième, il a daigné m’envoyer mon mois. Je ne sais pas si tout cela est l’effet du hasard ; c’est bien possible. Cependant tu devrais y faire attention, au cas où tu aurais des sommes d’une certaine importance à déposer chez lui. Ensuite, tu devrais le prier de m’envoyer mon argent tous les premiers du mois. Un homme d’affaires n’est ni ambassadeur ni ministre, pour qu’on fasse antichambre chez lui.

Adieu, mon ami. Ta grosse fille t’embrasse. Dis bien des choses de ma part à Duteil et à Jules Néraud, quand tu les verras.

Adieu ; je t’embrasse.


CIII

À M. FRANÇOIS ROLLINAT, À CHÂTEAUROUX


Paris, 26 mai 1833.


Cher ami,

Tu ne penses pas que j’aie changé d’avis. Tu es toujours à mes yeux le meilleur et le plus honnête des hommes. Je ne t’ai pas donné signe de souvenir et de vie depuis bien des mois. C’est que j’ai vécu des siècles ; c’est que j’ai subi un enfer depuis ce temps-là. Socialement, je suis libre et plus heureuse. Ma position est extérieurement calme, indépendante, avantageuse. Mais, pour arriver là, tu ne sais pas quels affreux orages j’ai traversés. Il faudrait, pour te les raconter passer bien des soirs dans les allées de Nohant, à la clarté des étoiles, dans ce grand et beau silence que nous aimions tant. Dieu veuille que ces temps nous soient rendus et que nous admirions encore, ensemble, le clair de lune sur la cascade d’Urmont !

Mais cette indépendance si chèrement achetée, il faudrait savoir en jouir et je n’en suis plus capable. Mon cœur a vieilli de vingt ans, et rien dans la vie ne me sourit plus. Il n’est plus pour moi de passions profondes, plus de joies vives. Tout est dit. J’ai doublé le cap. Je suis au port, non pas comme ces bons nababs qui se reposent dans des hamacs de soie, sous les plafonds de bois de cèdre de leurs palais, mais comme ces pauvres pilotes qui, écrasés de fatigue et brûlés par le soleil, sont à l’ancre et ne peuvent plus risquer sur les mers leur chaloupe avariée. Ils n’ont pas de quoi vivre à terre, et, d’ailleurs, la terre les ennuie. Ils ont eu jadis une belle vie, des aventures, des combats, des amours, des richesses. Ils voudraient recommencer ; mais le navire est démâté, la cargaison perdue ; il faut échouer sur le sable et rester là.

Tu comprends, au fond de cette belle poésie, l’état maussade de mon cerveau. Suis-je plus à plaindre qu’auparavant ? Peut-être ; le calme qui vient de l’impuissance est une plate chose.

Pour toi, c’est différent. La raison, la force, la volonté t’ont placé où tu es. Aussi tu as en toi-même de sérieuses jouissances, de nobles consolations.

Je t’enverrai une longue lettre avant peu de temps ; c’est-à-dire un livre que j’ai fait[89] depuis que nous nous sommes quittés. C’est une éternelle causerie entre nous deux. Nous en sommes les plus graves personnages. Quant aux autres, tu les expliqueras à ta fantaisie. Tu iras, au moyen de ce livre, jusqu’au fond de mon âme et jusqu’au fond de la tienne. Aussi je ne compte pas ces lignes pour une lettre. Tu es avec moi et dans ma pensée à toute heure. Tu verras bien, en me lisant, que je ne mens pas.

Adieu, ami ; écris-moi, parle-moi de toi beaucoup, de ta famille, des soins austères de ta grande, belle et triste vie. Je te verrai dans un ou deux mois. Adieu ; crois que, pour la vie, je suis à toi.

Ton ami

GEORGE SAND.

CIV

À M. ADOLPHE GUÉROULT, À PARIS


Paris, 3 juin 1833.


Monsieur,

Vous avez été si bon et si obligeant pour moi, que, malgré le long temps qui s’est écoulé sans m’apporter aucune nouvelle et aucune visite de vous, je ne crains pas de réclamer votre bienveillance. Je viens de faire un livre intitulé Lélia, qui a besoin de votre appui. Si vous voulez bien venir me voir, nous en causerons et je vous demanderai de vive voix la continuation de vos bons offices.

Voulez-vous venir dîner avec moi demain ? Il faut que je vous dise, sur ce livre assez embrouillé et sur quelques difficultés du succès, plus d’une parole, et je ne suis libre que vers cinq heures. Puis-je compter sur vous ?

Tout à vous, monsieur.


CV

À MADAME ***


Paris, juillet 1833.


Madame,

Vous m’embarrassez avec vos questions. Je tiens singulièrement à votre estime ; pourtant je ne puis me décider à mentir pour la conserver. J’ai beaucoup d’égoïsme et de nonchalance, vous me forcez à vous l’avouer. Je ne sais ce que les influences étrangères font à mon indifférence en matière de saint-simonisme ; je crois qu’elles n’y entrent pour rien. Je crois même n’avoir jamais songé à soulever une question pour ou contre la société dans Indiana ou dans Valentine. Pardonnez-le-moi, ou anathématisez-moi. Je suis forcée de le dire : la société est la moindre des choses que je hais et méprise. L’homme livré à son instinct ne me paraît pas moins laid, ridicule et sale que l’homme dressé à marcher sur les pieds de derrière. Que puis-je faire à cela ? Et puis, outre cette misanthropie qui va toujours croissant à mesure que je vieillis, je suis excessivement femme pour l’ignorance, l’inconséquence des idées, le défaut absolu de logique. Vous l’avez fort bien dit, je manque de précision et de suite ; ce n’est pas de la supériorité croyez-le bien. C’est l’infirmité d’une nature pauvre et boîteuse. Je n’ai rien étudié, je ne sais rien, pas même ma langue. J’ai si peu d’exactitude dans le cerveau, que je n’ai jamais pu faire la plus simple règle d’arithmétique. Voyez si avec cela je puis être utile à quelqu’un et trouver quelque idée salutaire et juste. Vous êtes très au-dessus de moi sous tous les rapports, et notamment pour l’activité, la raison, l’intelligence et le savoir. Je n’ai que des sensations, point de volonté. Pour quoi, pour qui en aurais-je ? Au delà de deux ou trois personnes, l’univers n’existe pas pour moi. Vous voyez que je ne suis bonne à rien ; mais vous êtes bonne à tout, et, par votre talent et par votre caractère, vous n’avez pas besoin de mon aide. Gardez-moi seulement votre bienveillance, votre pitié pour ma nullité sociale, et votre amitié pour m’en consoler. Ne pouvez-vous aimer que les âmes grandes et fortes ? La mienne ne l’est pas ; mais j’admire ce qui est autrement que moi. Le fait des natures puissantes est de plaindre et de consoler ce qui est au-dessous. Faites du bien aux femmes en général par votre zèle et votre chaleur de cœur, faites-en à moi en particulier par votre douceur et votre tolérance.

Adieu, madame ; reviendrez-vous bientôt ? Je suis tout à vous.

G. S.

CVI

À M. CHARLES DUVERNET, À LA CHÂTRE


Paris, 5 juillet 1833.


Vous avez raison, mon ami, de compter sur mon amitié inaltérable. J’apprends avec joie la bonne nouvelle, et je partage tout votre bonheur de mari, tout votre orgueil de père. Faites mon compliment à l’accouchée et embrassez-la de ma part, ainsi que cette vieille grand’mère de madame Duvernet, bien vexée, n’est-ce pas, de porter un pareil titre ?

Enfin vous êtes donc tous bien heureux, mes amis ! Je regrette de n’être pas au milieu de vous, comme j’y étais le jour de vos noces, pour voir toutes vos figures épanouies, pour serrer toutes vos mains affectueuses. Quand vous me disiez jadis que vous aviez horreur des moutards, je savais bien que vous trouveriez les vôtres beaux et bons. Les miens, je vous le disais, et je vous le dis encore, me donnent les seules joies réelles de ma vie. Vous ne me dites pas comment s’appelle ce bienvenu. C’est une chose intéressante qu’un nom de baptême, à laquelle j’attache autant d’idées que le père de Tristram Shandy. Il ne se nomme, j’espère ni Artaxercès, ni Épaminondas, ni Polyphème, ni Polyperchon ?

Le mien est au collège et se comporte de manière à mériter dans son régiment l’estime de ses chéfres et l’amitié de ses camarades. Ma fille est de la taille du plus jeune éléphant de la ménagerie royale. Elle a horreur des gens de lettres, elle les traite de polissons et de mâtins. En tout, elle annonce les plus brillantes dispositions. Moi, j’ai été longtemps et beaucoup malade. Je vais très bien depuis que j’ai consulté un habile médecin, lequel m’a dit de me distraire et d’éviter les contrariétés ; ce qui m’a paru très profond, très neuf, et très aisé à faire surtout.

Je fais toujours des livres et suis assez bien dans mes affaires maintenant. J’irai au pays avec mon fils à l’époque des vacances. Vous me présenterez l’héritier présomptif et je vous embrasserai tous de bien bon cœur. Adieu, mon ami.

Tout à vous.

AURORE.

CVII

À M. FRANÇOIS ROLLINAT, À CHÂTEAUROUX


21 novembre 1833.


La présente est pour te dire, mon brave ami, que je vais bientôt te voir. Mademoiselle Decerf épouse mon Gaulois, qui est Alphonse Fleury, et j’irai à leur noce.

Je te verrai en passant et en repassant. Tu trouveras peut-être quelque jour dans la quinzaine pour t’échapper et venir faire du Werther avec moi : parler de rasoirs anglais, de damnation éternelle et autres facéties, sous la grande voûte étoilée qu’on voit si bien chez nous. Ne crains pas de me voir rire de tes ennuis et de tes chagrins : je ne suis pas dangereuse en ce genre ; le lendemain du jour où je t’aurais persiflé, tu aurais ta revanche. Mes jours ne ressemblent guère les uns aux autres, et c’est pour moi que fut inventé le proverbe : « Tel qui rit vendredi, etc. »

Pour le moment, je suis dans les mêmes sentiments qu’à ma dernière lettre. Je serai heureuse de revoir mon pays et mes amis. Ce sont de vieux liens qu’on ne rompt pas. Si mon retour peut adoucir un peu ton spleen, accueille-le donc avec toute ta bonne affection pour moi.

Charles[90] m’a écrit une lettre fort revêche. Il a eu tort. Je le lui pardonne de tout mon cœur. Il a pris trop à cœur l’affaire de son piano. Aussi il a été bien négligent de le laisser enfermé dans sa chambre, ne servant à rien et m’exposant aux méfiances et aux tracasseries du facteur, qui déjà menaçait de me faire payer. Cela ne m’aurait pas été facile, vu l’état de mes finances, pas brillant tous les jours.

Comment ! tu n’es pas amoureux ? Eh bien, mon cher, tu as peut-être parfaitement raison. Toute chose excellente a son mauvais côté ; toute chose détestable a son avantage, et nous sommes, tous, fous et bêtes. Tâchons d’être le moins méchants possible, avec ou sans amour ; soyons fidèles à l’amitié.

Ton ami
GEORGE.

CVIII

À MADAME MAURICE DUPIN, À PARIS


Paris, jeudi, décembre 1833.


Ma chère maman,

Je vous envoie le lit de Maurice et sa petite boîte de crayons, pour qu’il fasse des bonshommes et se tienne tranquille auprès de vous.

Vous seriez bien bonne et bien gentille de tâcher de le faire coucher chez vous pour Noël. Madame Dudevant, qui s’en est chargée, le rendra bien malheureux, je crains, à force de sermons et de niaiseries. En l’envoyant chercher chez elle dans la journée, vous pourriez le garder, en lui écrivant une petite lettre. Au reste, Boucoiran se concertera à cet égard avec vous et vous épargnera les courses et les ennuis.

Adieu, ma chère maman ; je vous remercie mille fois de vos bontés pour moi et mes enfants. Je suis tranquille sur le compte de Maurice, puisque vous vous chargez de lui. Je pars bien portante ce soir. Je vous écrirai sitôt mon arrivée quelque part. Je vous embrasse de toute mon âme.

AURORE.

CIX

À M. MAURICE DUDEVANT,

AU COLLÈGE HENRI IV, À PARIS

Marseille, 18 décembre 1833.


Mon cher petit,

Je suis à Marseille, après avoir toujours voyagé, soit en voiture, soit en bateau, depuis le jour où je t’ai quitté. J’ai descendu le Rhône sur le bateau à vapeur et je vais m’embarquer sur la mer pour aller en Italie. Je n’y resterai pas longtemps ; ne te chagrine pas. Ma santé me force à passer quelque temps dans un pays chaud. Je retournerai près de toi, le plus tôt possible. Tu sais bien que je n’aime pas à vivre loin de mes petits miochons, bien gentils tous deux, et que j’aime plus que tout au monde. Je voudrais bien vous avoir avec moi et vous mener partout où je vais. Mais ta sœur n’est pas assez grande, et, toi, il faut que tu fasses ton éducation.

Tu le sais, mon cher enfant, c’est indispensable et tu es bien décidé à t’y livrer de tout ton cœur. J’ai été bien heureuse, quand M. Gaillard[91] m’a dit que tu étais un brave garçon, que tu faisais ton possible pour contenter tes maîtres, et qu’il avait bonne opinion de toi. C’est ainsi, j’espère, qu’on me parlera toujours de toi. Tu ne m’as jamais causé de chagrin sous ce rapport et tu feras le bonheur de ma vie, si tu le veux.

J’ai été ce matin me promener au bord de la mer. J’ai mangé des coquillages tout vivants et dont les coquilles étaient très jolies. J’ai pensé à toi qui les aimes tant, et je n’ai pas voulu en chercher dans le sable, parce que tu n’étais pas là pour m’aider et que je ne me serais pas amusée. Quand tu seras en âge de quitter le collège et d’interrompre tes études, nous voyagerons ensemble. Tu te souviens que nous avons déjà voyagé tous deux et que nous nous amusions comme deux bons camarades. Nous n’avons peur de rien, ni l’un ni l’autre ; nous mangeons comme deux vrais loups, et tu dors sur mes genoux comme une grosse marmotte.

En attendant que nous recommencions, dépêche-toi d’apprendre ce qu’il faut que tout le monde sache. Amuse-toi bien. Quand tu sortiras, sois aimable avec ma mère et avec madame Dudevant. Remercie bien Boucoiran, si bon et si obligeant pour toi, et écris-moi à toutes tes sorties. Raconte-moi ce que tu auras fait, chez qui tu couches, etc. Dis-moi aussi si tu as de bonnes notes et des heures. Pense à moi souvent et travaille, joue, saute, porte-toi bien, décrasse ta frimousse, lave tes pattes, ne sois pas trop gourmand et aime bien ta vieille mère, qui t’embrasse cent mille fois.


CX

À M. JULES BOUCOIRAN, À PARIS


Marseille, 20 décembre 1833.


Mon cher enfant,

Je suis arrivée ici sans trop de fatigue et j’en repars après-demain. Je vais à Pise ou à Naples, je ne sais lequel. Écrivez-moi à Livourne, poste restante. Donnez-moi des nouvelles de mon gamin. Soyez bon pour lui, comme vous l’êtes toujours, et protégez-le contre les petits ennuis dont je vous ai parlé.

Avez-vous réussi à dîner le jour de mon départ ? Je vous ai fait faire une journée de corvée. Sans vous, je ne serais pas venue à bout de partir. Avez-vous eu la bonté de ranger tout chez moi, de mettre dehors mes chambrières, de fermer portes et fenêtres, etc., etc. ? Ayez soin de retirer les clefs de tous les meubles et de les mettre en paquet dans le secrétaire, dont vous prendrez la clef chez vous. Je vous remets aussi la surintendance des rats et souris, avec autorisation d’en manger à discrétion et de boire tout le vin de ma cave.

À propos de cela, il faudra encore que vous ayez l’obligeance de descendre à la susdite cave et de surveiller la conduite de mes bouteilles de vin, pour empêcher la sympathie de ces demoiselles pour le gosier des laquais et portiers de la maison.

Faites une note de toutes vos petites dépenses pour moi, spectacles et sapins pour Maurice, ports de lettres, etc., etc.

Votre pays est très beau le long du Rhône. Cette navigation est magnifique. Du reste, vos villes de Lyon, Avignon et Marseille sont stupides. Je ne voudrais pas les habiter en peinture, et je remercie le ciel de pouvoir m’en sauver bientôt. Marseille est absolument tel que vous me l’avez dépeint. Il faut faire une lieue pour voir la mer et le port ressemble assez à la mare aux canards à Nohant.

Il y fait déjà un temps charmant et des matinées qui valent nos journées d’avril.

Adieu, mon cher ami. Je vous recommande bien de me donner des nouvelles de mon mioche et de me remplacer auprès de lui. Je ne sais vraiment pas comment s’arrangerait ma vie si je n’avais pas votre bonne amitié et votre éternelle complaisance pour m’aider et me tranquilliser. Adieu ; je vous embrasse.

Tout à vous.

AURORE D.

CXI

À M. HIPPOLYTE CHATIRON, À PARIS


Venise, 16 mars 1834.


Mon ami,

Je te remercie de ta lettre. Ton souvenir, malgré tout, me fait toujours plaisir. J’ai tardé à te répondre, parce que je viens de faire une maladie assez grave. Je suis bien à présent, et, au moment de quitter l’Italie, je commence à m’y acclimater. J’y reviendrai ; car, après avoir goûté de ce pays-là, on se croit chassé du paradis quand on retourne en France. Voilà l’effet que cela me fera.

Je n’ai pas été charmée de la Toscane ; mais Venise est la plus belle chose qu’il y ait au monde. Toute cette architecture mauresque en marbre blanc au milieu de l’eau limpide et sous un ciel magnifique ; ce peuple si gai, si insouciant, si chantant, si spirituel ; ces gondoles, ces églises, ces galeries de tableaux ; toutes les femmes jolies ou élégantes ; la mer qui se brise à vos oreilles ; des clairs de lune comme il n’y en a nulle part ; des chœurs de gondoliers quelquefois très justes ; des sérénades sous toutes les fenêtres ; des cafés pleins de Turcs et d’Arméniens ; de beaux et vastes théâtres où chantent la Pasta et Donzelli ; des palais magnifiques ; un théâtre de polichinelle qui enfonce à dix pieds sous terre celui de Gustave Malus ; des huîtres délicieuses, qu’on pêche sur les marches de toutes les maisons ; du vin de Chypre à vingt-cinq sous la bouteille ; des poulets excellents à dix sous ; des fleurs en plein hiver, et, au mois de février, la chaleur de notre mois de mai : que veux-tu de mieux ?

Je ne me suis pas doutée des autres plaisirs de l’hiver. Je n’aime pas le monde, comme tu sais. Je me suis bornée à deux ou trois personnes excellentes, et j’ai vu le carnaval de ma fenêtre.

Il m’a semblé fort au-dessous de sa réputation. Il aurait fallu le voir dans les bals masqués, aux théâtres ; mais je me suis trouvée malade à cette époque-là et je n’ai pu y aller. Je le regrette peu ; ce que je cherchais ici, je l’ai trouvé : un beau climat, des objets d’art à profusion, une vie libre et calme, du temps pour travailler et des amis. Pourquoi faut-il que je ne puisse bâtir mon nid sur cette branche ? Mes poussins ne sont pas ici et je ne puis m’y plaire qu’en passant. J’attends le mois d’avril pour retraverser les Alpes, et je m’en irai par Genève. Je compte donc être à Paris dans le courant du mois prochain.

Quand j’aurai embrassé Maurice, j’irai passer l’été en Berri. Engage Casimir à garder Solange et à ne pas la mettre en pension avant mon retour ; cela m’empêcherait d’aller à Nohant, et contrarierait beaucoup mes projets de repos et d’économie.

Tu ne me parais pas si charmé de la Châtre que moi de Venise : tu me fais une peinture bouffonne de ses habitants. Vraiment la société est une sotte chose. L’amour du travail sauve le tout. Je bénis ma grand’mère, qui m’a forcée d’en prendre l’habitude. Cette habitude est devenue une faculté, et cette faculté un besoin. J’en suis arrivée à travailler, sans être malade, treize heures de suite, mais, en moyenne, sept ou huit heures par jour, bonne ou mauvaise soit la besogne. Le travail me rapporte beaucoup d’argent et me prend beaucoup de temps, que j’emploierais, si je n’avais rien à faire, à avoir le spleen, auquel me porte mon tempérament bilieux. Si, comme toi, je n’avais pas envie d’écrire, je voudrais du moins lire beaucoup. Je regrette même que mes affaires d’argent me forcent de faire toujours sortir quelque chose de mon cerveau sans me donner le temps d’y faire rien entrer. J’aspire à avoir une année tout entière de solitude et de liberté complète, afin de m’entasser dans la tête tous les chefs-d’œuvre étrangers que je connais peu ou point. Je m’en promets un grand plaisir et j’envie ceux qui peuvent s’en donner à discrétion. Mais, moi, quand j’ai barbouillé du papier à la tâche, je n’ai plus de facultés que pour aller prendre du café et fumer des cigarettes sur la place Saint-Marc, en écorchant l’italien avec mes amis de Venise. C’est encore très agréable, non pas mon italien, mais le tabac, les amis et la place Saint-Marc. Je voudrais t’y transporter d’un coup de baguette et jouir de ton étonnement.

Nous savons si peu ce qu’est l’architecture, et notre pauvre Paris est si laid, si sale, si raté, si mesquin, sous ce rapport ! Il n’y a pourtant que lui au monde, pour le luxe et le bien-être matériel. L’industrie y triomphe de tout et supplée à tout ; mais, quand on n’est pas riche, on y subit toute sorte de privations. Ici, avec cent écus par mois, je vis mieux qu’à Paris avec trois cents. Pourquoi diable, toi et ta femme, qui êtes indépendants, qui n’avez ni place, ni famille ni amour du monde, ni relations obligatoires en France, ne venez-vous pas vous établir ici ? Vous y feriez des économies en y vivant très bien ; vous y élèveriez votre fille aussi bien que partout ailleurs. Vous y auriez mille commodités que vous ne pouvez avoir à Paris : un logement cent fois plus joli et plus vaste, une gondole avec un gondolier qui serait en même temps votre domestique ; le tout pour soixante francs par mois ; ce qui représente à Paris une voiture, une paire de chevaux, un cocher et un valet de chambre, c’est-à-dire douze à quinze mille francs par an. Le bois et le vin à très bas prix ; les habits, les marchandises de toute sorte, les denrées de tout pays à moitié prix de Paris. Je paye ici une paire de souliers en maroquin quatre francs. Hier, nous avons été au café, nous étions trois ; nous y avons pris chacun trois glaces, une tasse de café et un verre de punch, plus des gâteaux à discrétion pour compléter les jouissances de deux grandes heures de bavardage. Cela nous a coûté, en tout, quatre livres autrichiennes  ; la livre autrichienne vaut un peu moins de dix-huit sous de France.

Si vous voulez y venir, comme j’y retournerai passer l’hiver prochain, je vous y piloterai. Le voyage vous coûtera mille francs, pour vous deux ; mais vous y vivrez pour mille écus par an. C’est probablement moins que vous ne dépensez à Paris dans une année, et, par-dessus le marché, vous connaîtriez Venise, la plus belle ville de l’univers. Si je n’avais pas mon fils cloué au collège Henri IV, certainement je prendrais ma fille avec moi et je viendrais me planter ici pour plusieurs années. J’y travaillerais comme j’ai coutume de faire et je retournerais en France, quand j’en aurais assez, avec un certain magot d’argent.

Mais je ne veux pas renoncer à voir mon fils chaque année, et tout ce que je gagne sera toujours mangé en voyages ou à Paris.

Adieu, mon vieux ; parle-moi de Maurice et de ta fille. Font-ils de bonnes parties ensemble, les jours de congé ?

J’embrasse Émilie, Léontine et toi, de tout mon cœur. Il y a longtemps que je n’ai eu de nouvelles de ma mère ; donne-lui des miennes et prie-la de m’écrire.


CXII

À M. JULES BOUCOIRAN, À PARIS


Venise, 6 avril 1834.


Mon cher enfant,

J’ai reçu vos deux effets sur M. Papadopoli[92], et je vous remercie. Maintenant je suis sûre de ne pas mourir de faim et de ne pas demander l’aumône en pays étranger ; ce qui, pour moi, serait pire. Je m’arrangerai avec Buloz, et il pourra suffire à mes besoins sans se faire trop tirailler ; car je travaillerai beaucoup.

Alfred est parti pour Paris, et je vais rester ici quelque temps.

Il était encore bien délicat pour entreprendre ce long voyage. Je ne suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le supportera ; mais il lui était plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacré à attendre le retour de sa santé la retardait au lieu de l’accélérer. Il est parti enfin, sous la garde d’un domestique très soigneux et très dévoué. Le médecin[93] m’a répondu de la poitrine, en tant qu’il la ménagerait ; mais je ne suis pas bien tranquille.

Nous nous sommes quittés peut-être pour quelques mois, peut-être pour toujours. Dieu sait maintenant ce que deviendront ma tête et mon cœur. Je me sens de la force pour vivre, pour travailler, pour souffrir.

Le manuscrit de Lélia est dans une des petites armoires de Boule. Je l’ai, en effet, promis à Planche ; pour peu qu’il tienne à ce griffonnage, donnez-le-lui, il est bien à son service. Je suis profondément affligée d’apprendre qu’il a mal aux yeux. Je voudrais pouvoir le soigner et le soulager. Remplacez-moi ; ayez soin de lui. Dites-lui que mon amitié pour lui n’a pas changé, s’il vous questionne sur mes sentiments à son égard. Dites-lui sincèrement que plusieurs propos m’étaient revenus après l’affaire de son duel avec M. de Feuillide ; lesquels propos m’avaient fait penser qu’il ne parlait pas de moi avec toute la prudence possible.

Ensuite, il avait imprimé dans la Revue des pages qui m’avaient donné de l’humeur. Lui et moi sommes des esprits trop graves et des amis trop vrais, pour nous livrer aux interprétations ridicules du public. Pour rien au monde je n’aurais voulu qu’un homme que j’estime infiniment devînt la risée d’une populace d’artistes haineux qu’il a souvent tancée durement ; laquelle, pour ce fait, cherche toutes les occasions de le faire souffrir et de le rabaisser. Il me semblait que le rôle d’amant disgracié, que ces messieurs voulaient lui donner, ne convenait pas à son caractère et à la loyauté de nos relations. J’avais cherché de tout mon pouvoir à le préserver de ce rôle mortifiant et ridicule, en déclarant hautement qu’il ne s’était jamais donné la peine de me faire la cour. Notre affection était toute paisible et fraternelle. Les méchants commentaires me forçaient à ne plus le voir pendant quelques mois ; mais rien ne pouvait ébranler notre mutuel dévouement. Au lieu de me seconder, Planche s’est compromis et m’a compromise moi-même : d’abord par un duel qu’il n’avait pas de raisons personnelles pour provoquer ; ensuite par des plaintes et des reproches, très doux il est vrai, mais hors de place et, qui pis est, tirés à dix mille exemplaires.

De si loin et après tant de choses, les petits accidents de la vie disparaissent, comme les détails du paysage s’effacent à l’œil de celui qui les contemple du haut de la montagne. Les grandes masses restent seules distinctes au milieu du vague de l’éloignement. Aussi les susceptibilités, les petits reproches, les mille légers griefs de la vie habituelle, s’évanouissent maintenant de ma mémoire ; il ne me reste que le souvenir des choses sérieuses et vraies. L’amitié de Planche, le souvenir de son dévouement, de sa bonté inépuisable pour moi, resteront dans ma vie et dans mon cœur comme des sentiments inaltérables.

Après avoir quitté Alfred, que j’ai conduit jusqu’à Vicence, j’ai fait une petite excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. J’ai fait à pied jusqu’à huit lieues par jour, et j’ai reconnu que ce genre de fatigue m’était fort bon, physiquement et moralement.

Dites à Buloz que je lui écrirai des lettres, pour la Revue, sur mes voyages pédestres.

Je suis rentrée à Venise avec sept centimes dans ma poche ! Sans cela, j’aurais été jusque dans le Tyrol ; mais le besoin de hardes et d’argent m’a forcée de revenir. Dans quelques jours, je repartirai et je reprendrai la traversée des Alpes par les gorges de la Piave. Je puis aller loin ainsi, en dépensant cinq francs par jour et en faisant huit ou dix lieues, soit à pied, soit à âne. J’ai le projet d’établir mon quartier-général à Venise, mais de courir le pays seule et en liberté. Je commence à me familiariser avec le dialecte.

Quand j’aurai vu cette province, j’irai à Constantinople, j’y passerai un mois, et je serai à Nohant pour les vacances. De là, j’irai faire un tour à Paris et je reviendrai à Venise.

Je suis fort affligée du silence de Maurice et fort contente d’apprendre au moins qu’il se porte bien. Son père me dit qu’il travaille et qu’on est content de lui. Pour vous, je vous ai prié au moins dix fois de voir ses notes et de m’en rendre compte. Il faut que j’y renonce ; car vous ne m’en avez jamais dit un mot, gredin d’enfant ! Je suis enchantée que mon mari garde Solange à Nohant. De cette manière, il me plaît fort de conserver Julie, puisque je n’ai pas à la nourrir. Sans cet arrangement, j’eusse fait mon possible pour retourner à Paris, malgré le peu d’argent que j’aurais eu pour un si long voyage. Je puis donc, sans aucun préjudice pour l’un ou l’autre de mes deux enfants, rester dehors jusqu’aux vacances.

Ne me parlez jamais, je vous prie, des articles qui se publient pour ou contre moi dans les journaux. J’ai au moins ici le bonheur d’être tout à fait étrangère à la littérature et de la traiter absolument comme un gagne-pain.

Adieu, mon ami ; je vous embrasse de tout mon cœur. Écrivez-moi sur mon fils, envoyez-moi une lettre de lui. À tout prix, je la veux. Avez-vous de bonnes nouvelles de votre mère ? Vous ne me parlez jamais de vous. Avez-vous des élèves ? Faites-vous bien vos affaires ? N’êtes-vous pas amoureux de quelque femme, de quelque science ou de quelque grue[94] ? Pensez-vous un peu à votre vieille amie, qui vous aime toujours paternellement ?

G. S.

CXIII

À M. GUSTAVE PAPET, À PARIS


Venise, mai 1834.


Fais-moi le plaisir de voir le proviseur ou le censeur, et de demander à voir les notes de Maurice. Je l’ai demandé quarante fois à Boucoiran. Pas de réponse. Il y a des instants où ce silence m’effraye tellement, que je m’imagine que mon fils est mort et qu’on n’ose pas me le dire.

Peut-être le printemps t’aura-t-il attiré en Berri. En ce cas, renvoie la lettre à Maurice, directement au collège. Tu me rendras le service de le voir et de l’observer, quand tu retourneras à Paris. En attendant tu verras ma fille à Nohant. Tu me parleras beaucoup d’elle, de toi et du pays.

Conçois-tu que ni Laure ni Alphonse[95] ne m’écrivent ! M’ont-ils oubliée aussi, ceux-là ? Il me semble que je suis morte et que je frappe en vain à la porte des vivants. — Il est vrai que je leur avais annoncé mon prochain retour, et que me voilà encore à Venise pour quelque temps. Donne-moi au moins de leurs nouvelles.

Adieu, mon ami ; tu vois que, si je repousse les épanchements de l’amitié dans certains cas, je reviens lui demander secours dans les affections plus profondes et plus réelles de la vie. Donne-moi aussi moyen de te faire du bien.

Je t’embrasse de tout mon cœur. Rappelle-moi à l’amitié de ton père.

Tout à toi.

GEORGE S.

CXIV

À M. HIPPOLYTE CHATIRON, À PARIS


Venise, 1er juin 1834.


Mon ami,

À présent que je suis revenue de Constantinople, je te dirai que c’est un bien beau pays, mais que je n’y suis pas allée. Il fait trop chaud et je n’ai pas assez d’argent pour cela. Si j’en avais, j’irais à Paris tout de suite et non ailleurs. Si tu entends dire que je suis noyée dans l’Archipel, sache donc bien qu’il n’en est rien et que c’est une nouvelle littéraire, rien de plus.

Je suis à Venise, travaillant comme un cheval, afin de payer mon voyage d’Italie, que je dois encore à mon éditeur, mais dont je m’acquitte peu à peu. Je comptais être débarrassée de cette corvée il y a deux mois. Des circonstances imprévues, un voyage dans le Tyrol, quelques chagrins, m’ont retardée dans mon travail, et dans mes profits par conséquent.

Néanmoins mon courage n’est pas mort ; mais, pour le moment, je souffre beaucoup d’être loin de mes enfants depuis si longtemps. J’ai été dans une grande inquiétude par le silence de Boucoiran, lequel silence dure encore, je ne sais pourquoi. J’ai reçu enfin une lettre de Gustave Papet, qui en contenait une de Maurice, et une de Laure Decerf, qui me donne d’excellentes nouvelles de Solange.

Je suis donc en paix sur mes pauvres mioches ; mais je n’en suis pas moins affamée de les revoir, et je serai, au plus tard, à Paris pour la distribution des prix. Les notes de Maurice sont excellentes. Il m’écrit la lettre la meilleure et la plus laconique du monde. « Tu me demandes si j’oublie ma vieille mère, non. Je pense tous les jours à toi. Tu me dis de t’écrire, espère que je t’écrirai. Tu me demandes si je suis corrigé de mes caprices d’enfant, oui. »

Voilà son style ! on dirait un bulletin de la grande armée, et avec cela pas une faute d’orthographe ; je suis bien contente de lui.

Comment va Léontine ? Elle doit être bien grande, au train dont elle y allait quand je suis partie.

Es-tu toujours à Corbeil ? D’après ce que tu me dis, tu es dans un bon air et dans une belle situation. Si tu as envie d’aller à Nohant au mois d’août, nous irons ensemble avec Léontine et Émilie, si sa santé le permet et si le cœur lui en dit.

Tu me parais un peu dégoûté du pays ; mais il y aura une manière de ne pas trop s’apercevoir de ses désagréments. Ce sera de rester à fumer sur le perron, de bavarder à tort et à travers entre nous, et de dormir en chien sur le grand canapé du salon. Venise, avec ses escaliers de marbre blanc et les merveilles de son climat, ne me fait oublier aucune des choses qui m’ont été chères. Sois sûr que rien ne meurt en moi. J’ai une vie agitée. Mon destin me pousse d’un côté et de l’autre, mais mon cœur ne répudie pas le passé. Il souffre et se calme selon le temps qu’il fait. Les vieux souvenirs ont une puissance que nul ne peut méconnaître, et moi moins qu’un autre. Il m’est doux, au contraire, de les ressaisir, et nous nous retrouverons bientôt ensemble, dans notre vieux nid de Nohant, où je n’ai pas pu vivre, mais où je pourrai, peut-être plus tard, mourir en paix.

Dire que l’on aura une vie uniforme, sans nuages et sans reproches, c’est promettre un été sans pluie ; mais, quand le cœur est bon, l’on se retrouve et l’on se souvient de s’être aimés. Il m’a semblé plusieurs fois que j’avais à me plaindre beaucoup de toi. J’ai pris définitivement le parti de ne plus m’en fâcher. Je savais bien que j’en reviendrais et que je ne pourrais pas rester en colère contre toi, que tu eusses tort ou non. Et ainsi de tout dans ma vie. Je réponds aux bons procédés, j’oublie les mauvais ; je me console des maux et je sais jouir des biens qui m’arrivent. J’ai la philosophie du soldat en campagne.

Nous sommes bien frères sous ce rapport ; mais, toi, tu agis ainsi, par indifférence ; tu te consoles sans avoir souffert. Tant mieux, ton organisation est la meilleure.

Adieu, mon vieux ; écris-moi donc, cela me fera beaucoup de bien. Je ne te dis rien de ma manière de vivre à Venise. Tu pourras lire beaucoup de détails sur ce pays, dans la Revue des Deux Mondes, numéros du 15 mai dernier et du 15 juin prochain, si toutefois cela t’intéresse.

Je voudrais avoir ici mes enfants et pouvoir y vivre longtemps ; c’est un beau pays. Embrasse Émilie pour moi, et, si tu vois mon fils, parle-moi de lui beaucoup. Je t’embrasse de tout mon cœur.

Écris-moi :

Alla Spezieria Ancillo.
Campo San-Luca.
Venise.

CXV

À M. JULES BOUCOIRAN, PARIS


Venise, 4 juin 1834.


Mon cher enfant.

Je suis rassurée sur le compte de Maurice. Je viens de recevoir une lettre de lui et une de Papet ; mais je commence à être sérieusement inquiète de vous, ou très affligée de votre oubli. Buloz me mande qu’il vous a remis, le 15 mai, cinq cents francs pour moi. Je vous avais écrit de me faire parvenir mon argent bien vite, parce que je n’avais plus rien. Nous sommes au 2 juin, et je n’ai rien reçu.

Je suis aux derniers expédients pour vivre, car j’ai horreur des dettes. Maurice m’écrit qu’il vous a envoyé une lettre pour moi il y a plusieurs jours. Rien ! Qu’est-ce que cela veut dire ? Votre lettre s’est-elle perdue à la poste comme beaucoup d’autres ? Au moins si Papadopoli avait reçu la lettre d’avis du banquier de Paris ! mais il n’a rien reçu ; l’argent n’est donc pas parti. Êtes-vous tombé subitement assez malade pour être hors d’état de faire cette commission ?

Depuis deux mois, vous m’avez montré une indifférence excessive, et, malgré toutes mes lettres où je vous suppliais de me donner des nouvelles de mon fils, vous m’avez laissée dans la plus mortelle inquiétude. Je pense que vous êtes devenu amoureux ; et je vous connais à cet égard : quand vous êtes dans votre état ordinaire, vous êtes le plus exact des hommes ; quand vous vous éprenez de quelqu’une, vous oubliez tout et vous partez pour le monde insaisissable. Cela est momentané, j’espère. L’amour passe, et l’amitié se retrouve toujours, après avoir dormi plus ou moins longtemps. À Nohant, vous aviez cette fièvre d’oubli, et j’ai été bien souvent effrayée de votre silence et désespérée de n’entendre pas parler de mon fils, pendant des mois entiers.

Mais tout cela n’explique pas que vous me laissiez dans une misère absolue en pays étranger. Je vis, depuis deux mois, des cinq cents francs que vous m’aviez envoyés. Courez donc, je vous en supplie, chez le banquier, et faites-moi expédier l’argent que vous avez, pour moi, entre les mains.

Vous avez dû toucher trois mois chez Salmon (mars, avril, mai) ; ce qui fait neuf cents francs ; plus cinq cents de Buloz ; quatorze cents. — Mon loyer payé et mes petites dettes envers vous, que je vous prie de prélever avant tout, il doit vous rester mille francs. Pendant ce temps-là, je dîne avec la plus stricte économie et je couche sur un matelas par terre, faute de lit. Si ce retard est causé par votre négligence, vous devez en avoir quelque remords ; s’il est causé par un accident, tirez-moi bien vite d’anxiété. S’il y a quelque autre raison qui vous justifie, écrivez-la en deux mots, je l’accueillerai avec joie ; si mes affaires vous ennuient, dites-le sincèrement. Je vous serai reconnaissante du passé et je ne vous demanderai rien jusqu’à ce que vos préoccupations aient cessé.

Vous aviez de bonnes nouvelles à me donner du travail et de la santé de mon fils ; comment se fait-il que, après deux mois d’attente, je les reçoive d’un autre ? Ah ! mon enfant, votre corps ou votre cœur est malade.

Adieu, mon ami ; surtout ne soyez pas malade. Tout le reste ne sera rien pour moi.

Ne me parlez jamais politique dans vos lettres. D’abord, je m’en soucie fort peu ; ensuite, c’est une raison certaine pour qu’elles ne me parviennent pas.


CXVI

À MAURICE DUDEVANT, À PARIS


Milan, 29 juillet 1834.


Mon gros minet,

Boucoiran m’a écrit que la distribution des prix serait pour le 28 août ; toi, tu m’as écrit que ce serait le 18. Je ne sais lequel de vous deux se trompe.

Dans tous les cas, je serai à Paris avant le 18, si je ne crève pas en route ! vraiment, il y a de quoi par la chaleur qu’il fait ici ! J’espère qu’en approchant de la Suisse, je vais avoir plus frais. Je voudrais t’avoir avec moi, mon cher petit, pour te montrer toutes les belles choses que je vois.

Mais nous reviendrons ensemble dans ce beau pays d’ici à quelques années. Je n’ai pas de plaisir réel sans toi, mon enfant. Dépêche-toi de grandir, pour que nous ne nous quittions plus.

Je t’embrasse mille fois. Adieu.


Paris est en fête aujourd’hui, et tu es sorti, j’imagine ? Tu cours, tu t’amuses ; penses-tu un peu à moi ?


CXVII

À M. FRANÇOIS ROLLINAT, À CHÂTEAUROUX


Paris, 15 août 1834.


Mon ami,

J’ai trouvé à Paris ta brave lettre du mois d’avril, hier en arrivant de Venise, où j’ai passé toute l’année. Je pars dans cinq ou six jours pour le pays, et j’espère bien te trouver à Châteauroux. Tâche de ne pas être absent du 24 au 26, et de venir avec moi à Nohant. Il le faut absolument pour que je sois complètement heureuse.

Je ne sais rien te dire de moi ; sinon que j’étais malade de l’absence de mes enfants, que je suis ivre de revoir Maurice et impatiente de revoir Solange, que je t’aime comme un frère, et que, sous les belles étoiles de l’Italie, je n’ai pas passé un soir sans me rappeler nos promenades et nos entretiens sous le ciel de Nohant.

Je ne t’ai pas écrit ; il eût fallu te raconter ma vie entière. C’est un triste et long pèlerinage que je n’avais pas le courage de retracer. Je te raconterai tout, sous les arbres de mon jardin ou dans les traînes d’Urmont. Ne me retire pas ce bonheur-là, mon ami, quelque affaire que tu aies. Songe que les affaires se retrouvent et que les jours heureux ne pleuvent pas pour nous.

Adieu, mon ami. J’ai trois cent cinquante lieues dans les jambes, car j’ai traversé la Suisse à pied ; plus, un coup de soleil sur le nez, ce qui fait que je suis charmante. Il est bien heureux pour toi que nous soyons amis ; car je défie bien tout animal appartenant à notre espèce de ne point reculer d’horreur en me voyant. Ça m’est bien égal, j’ai le cœur rempli de joie.


CXVIII

À M. JULES BOUCOIRAN, À PARIS


Nohant, 31 août 1834.


Mon cher enfant,

Je suis arrivée très lasse et assez malade ; je vais mieux. Maurice va bien. Tous mes amis, Gustave Papet, Alphonse Fleury, Charles Duvernet et Duteil sont venus, le lendemain, dîner avec mesdames Decerf et Jules Néraud[96].

J’ai éprouvé un grand plaisir à me retrouver là. C’était un adieu que je venais dire à mon pays, à tous les souvenirs de ma jeunesse et de mon enfance ; car vous avez dû le comprendre et le deviner : la vie m’est odieuse, impossible, et je veux en finir absolument avant peu.

Nous en reparlerons.

En attendant, je vous remercie de l’amitié constante, infatigable, que vous avez pour moi. J’aurais été heureuse si je n’eusse rencontré que des cœurs comme le vôtre. Dans ce moment, vous comblez de soins et de services mon ami Pagello.

Je vous en suis reconnaissante. Pagello est un brave et digne homme, de votre trempe, bon et dévoué comme vous. Je lui dois la vie d’Alfred et la mienne. Pagello a le projet de rester quelques mois à Paris. Je vous le confie et je vous le lègue ; car, dans l’état de maladie violente où est mon esprit, je ne sais point ce qui peut m’arriver.

Il est bien possible que je ne retourne point à Paris de sitôt. C’est pourquoi, craignant de ne jamais revoir ce brave garçon, qui repartira peut-être bientôt pour son pays, je l’invite (avec l’agrément de M. Dudevant) à venir passer huit ou dix jours ici. Je ne sais s’il acceptera. Joignez-vous à moi pour qu’il me fasse ce plaisir, non en lui lisant ma lettre, dont la tristesse l’affecterait, mais en lui disant qu’il me donnera l’occasion de lui témoigner une amitié malheureusement stérile et prête à descendre au tombeau.

J’aurai à causer longuement avec vous et à vous charger de l’exécution de volontés sacrées. Ne me sermonnez pas d’avance. Quand nous aurons parlé ensemble une heure, quand je vous aurai fait connaître l’état de mon cerveau et de mon cœur, vous direz avec moi qu’il y a paresse et lâcheté à essayer de vivre, quand je devrais en avoir déjà fini. Le moment n’est pas venu de nous expliquer à cet égard. Il viendra bientôt.

Si Pagello se décide à venir, donnez-lui les instructions nécessaires et faites-le partir vendredi prochain. Si vous pouviez l’accompagner, cela me ferait beaucoup de bien ; c’est pourquoi je ne m’en flatte pas. Expliquez-lui ce qu’il a à faire à Châteauroux, où l’on arrive à quatre heures du matin pour en repartir à six, par la voiture de la Châtre ; car, chez Suard[97], on est peu affable pour les voyageurs de passage.

Adieu. J’ai la fièvre. Solange est charmante. Je ne peux l’embrasser sans pleurer.

Faites carder mes matelas. Je ne veux pas être mangée aux vers de mon vivant.

Adieu, mon ami. Votre vieille mère va mal. Faites dire à mon propriétaire que je garderai l’appartement.

À quoi bon changer pour le peu de temps que je veux passer en ce monde ?


CXIX

À M. JULES NÉRAUD, À LA CHÂTRE


Nohant, 10 septembre 1834.


Mon pauvre ami,

Tu avais entrepris de me conseiller, de me prouver que la vie est supportable : ton destin et le mien se chargent de la réponse aux questions inquiètes que je t’adressais. Voilà ta vie ! voilà le bonheur qu’on obtient à force de privations, de résignation et d’efforts courageux. Tu n’en es que plus admirable, mon ami, de te soumettre à de tels ennuis.

Parle-moi de vertu, d’héroïsme une autre fois, et non de raison ni d’espoir de guérison. Tu souffres, tu vis, c’est bien. Mais, moi, je n’ai pas tant de vertu. Tous les espoirs m’abandonnent, tous mes sujets de consolation tombent dans l’abîme, ou tremblent battus des vents sur le bord, près d’y tomber à leur tour.

Je ne veux pas t’entretenir de ma tristesse : tu es triste toi-même, et tes chagrins maintenant m’occupent plus que les miens. C’est donc à mon tour de te consoler et de t’encourager. Je ne l’aurais pas cru ! Mais pourquoi pas, au reste ? J’ai fini pour mon compte, je m’en vais, je n’ai besoin de rien. Toi, tu restes ici-bas.

Un tendre adieu, l’étreinte affectueuse d’une âme, qui ne se détachera jamais de toi, et qui priera pour toi dans une autre vie, peuvent adoucir ton épreuve. Eh bien, mon vieux ami, bénis Dieu qui t’a donné du courage et ne néglige pas ses dons.

Il t’en coûtera peu, et cette séparation ne changera rien à notre sort ; car, depuis des années, nous vivons presque toujours éloignés et comme perdus l’un pour l’autre. Voilà deux ans que nous ne nous étions vus, et, si j’avais à vivre, deux ans encore se passeraient peut-être sans que je revinsse au pays. Quant à toi, mon ami, je désire, avant tout, que ton existence soit la moins mauvaise possible. Ne t’attriste plus de mes douleurs ; envoie-moi une larme ou un sourire, sur l’aile de quelque oiseau voyageur, qui laissera tomber ce don en passant sur ma tête ; soit que je dorme sous le gazon, soit que, enlevant ma fille, j’aille vivre en ermite à l’île Maurice ou à la Louisiane.

Retourne tranquille à ton ajoupa, à ta brouette, à tes livres, à tes enfants surtout. Console-toi des ennuis comme tu sais le faire avec une bouffonne et inoffensive pointe d’ironie contre la destinée. Accomplis ta tâche.

Où que je sois, je penserai à toi, et te bénirai de cette amitié qui, en toi, a survécu aux mécomptes, aux contrariétés, aux obstacles, à l’absence et à mon apparent oubli.


CXX

À M. FRANÇOIS ROLLINAT, À CHÂTEAUROUX


Nohant, 20 septembre 1834.


Je voulais t’écrire une longue lettre tout de suite après ton départ ; mais je n’ai trouvé aucun argument à te donner en faveur de mes idées. Il ne s’agit là que d’un sentiment, que d’un instinct d’héroïsme qui est exceptionnel tout à fait, et dont je n’oserais parler sérieusement avec plus de trois personnes à ma connaissance.

Je n’ai jamais eu pour toi ni amour moral, ni amour physique ; mais, dès le jour où je t’ai connu, j’ai senti une de ces sympathies rares, profondes et invincibles que rien ne peut altérer ; car plus on s’approfondit, plus on se connaît identique à l’être qui l’inspire et la partage. Je ne t’ai pas trouvé supérieur à moi par nature ; sans cela, j’aurais conçu pour toi cet enthousiasme qui conduit à l’amour. Mais je t’ai senti mon égal, mon semblable, mio compare, comme on dit à Venise.

Tu valais mieux que moi, parce que tu étais plus jeune, parce que tu avais moins vécu dans la tourmente, parce que Dieu t’avait mis d’emblée dans une voie plus belle et mieux tracée. Mais tu étais sorti de sa main avec la même somme de vertus et de défauts, de grandeurs et de misères que moi.

Je connais bien des hommes qui te sont supérieurs ; mais jamais je ne les aimerai du fond des entrailles comme je t’aime. Jamais il ne m’arrivera de marcher avec eux toute une nuit sous les étoiles, sans que mon esprit ou mon cœur ait un instant de dissidence ou d’antipathie. Et pourtant ces longues promenades et ces longs entretiens, combien de fois nous les avons prolongés jusqu’au jour, sans qu’il s’éveillât en moi un élan de l’âme qui n’éveillât le même élan dans la tienne, sans qu’il vînt à mes lèvres l’aveu d’une misère pareille.

L’indulgence profonde et l’espèce de complaisance lâche et tendre que l’on a pour soi-même, nous l’avons l’un pour l’autre. L’espèce d’engouement qu’on a pour ses propres idées et la confiance orgueilleuse qu’on a pour sa propre force, nous l’avons l’un pour l’autre. Il ne nous est pas arrivé une seule fois de discuter quoi que ce soit, bon ou mauvais. Ce que dit l’un de nous est adopté par l’autre aussitôt, et cela, non par complaisance, non par dévouement, mais par sympathie nécessaire.

Je n’ai jamais cru à la possibilité d’une telle adoption réciproque avant de te connaître, et, quoique j’aie de grands, de nombreux et de précieux amis, je n’en ai pas trouvé un seul (à moins que ce ne fût un enfant n’ayant encore rien senti et rien pensé par lui-même) dont il ne m’ait fallu conquérir l’affection et dont il ne me faille la conserver encore avec quelque soin, quelque travail et quelque effort sur moi-même.

Il est heureux que l’humanité soit faite ainsi et que toutes ces différences s’y trouvent nuancées à l’infini, afin que les hommes adoucissent leurs aspérités par le frottement mutuel et se fassent des règles de conduite pour ne pas se briser les uns contre les autres.

Mais, quand deux créatures identiques se rencontrent face à face, quand, après un jour de tête-à-tête, elles s’aperçoivent avec surprise et enchantement qu’elles peuvent passer ainsi tous les jours de leur vie sans jamais se voiler ni se contraindre, et sans jamais se faire souffrir, quelles actions de grâces ne doivent-elles pas rendre à Dieu ! car il leur a accordé une faveur d’exception ; il leur a fait, dans la personne de l’ami, un don inappréciable, que la plupart des hommes cherchent en vain.


CXXI

À M. CHARLES DUVERNET, À LA CHÂTRE


Paris, 15 octobre 1834.


Mon cher camarade,

Je te trouve injuste et fou de douter de mon amitié. Ce qui répare ta faute, c’est que tu promets de t’en rapporter aveuglément et pour toujours à ma réponse.

Eh bien, oui, mon ami, je t’aime sincèrement et de tout mon cœur. Je m’inquiète fort peu de savoir si ton caractère est bon ou mauvais, aimable ou maussade. J’accepte tous les caractères tels qu’ils sont, parce que je ne crois guère qu’il soit au pouvoir de l’homme de refaire son tempérament, de faire dominer le système nerveux sur le sanguin, ou le bilieux sur le lymphatique. Je crois que notre manière d’être dans l’habitude de la vie tient essentiellement à notre organisation physique, et je ne ferai un crime à personne d’être semblable à moi, ou différent de moi. Ce dont je m’occupe, c’est du fond des pensées et des sentiments sérieux, c’est ce qu’on appelle le cœur ; quand il n’y en a pas chez un homme, quoique cela ne soit guère sa faute non plus, je m’éloigne de lui, parce que, après tout, j’en ai un, moi ! N’ayant rien à débrouiller avec les caractères, dans ma vie d’indépendance et d’isolement social, je n’ai à traiter que de conscience à conscience et de cœur à cœur. J’ai toujours connu le tien bon et sincère ; je l’ai cru peut-être quelquefois moins chaud qu’il ne l’est, et c’est un tort que j’ai eu envers tous mes amis.

Cela est venu à la suite de grands chagrins qui m’avaient réduite moralement à un état maladif. Il faut me le pardonner ; car je n’en ai point parlé et j’en ai cruellement souffert. Il n’y avait aucune raison qui ne vînt de moi et non des autres. Ainsi j’aurais été folle de me plaindre.

Il ne faut pas me reprocher d’avoir gardé le silence ; mais surtout il ne faut pas croire que cela dure encore.

Je suis guérie, non que je sois heureuse d’ailleurs, mais parce que je suis habituée et résignée à mes maux, et que le sentiment de la douleur n’égare plus mon jugement.

J’ai été vers vous, repentante et attristée de mes doutes intérieurs, et vous m’avez si bien reçue, vous m’avez témoigné une affection si vraie, que j’ai été tout à fait guérie en vous pressant la main. Il y a bien des explications, bien des justifications, bien des attestations, dans une brave poignée de main. On dit qu’une poignée de main d’amitié vaut mieux que mille baisers d’amour. Comment veux-tu que celle que je t’ai donnée en arrivant et en partant ne soit pas sincère ?

Nous sommes les deux plus vieux camarades de la société, et je sais qu’en toute occasion, tu m’as défendue contre les injustices d’autrui. Je sais que tu n’as pas douté de moi quand on me calomniait, et que tu m’as pardonné, quand je faisais les folies que le monde traite de fautes. Que me faut-il de plus ? Tu as de l’esprit par-dessus le marché, et ta société est agréable et récréante ; c’est du luxe, mon enfant. Tu as une femme gentille et excellente, qui m’a traitée tout de suite comme une vieille amie. La meilleure preuve que je puisse avoir de ton affection, c’est la conduite d’Eugénie[98] envers moi. Tout cela m’a fait un bien que je n’ai pas su vous exprimer, mais que je croyais vous avoir fait comprendre en revenant de Valençay. Jamais je n’avais eu le cœur si doucement ému, si attendri, si consolé au milieu des sujets de douleur les plus profonds et les plus graves.

Si quelquefois tu as mal compris mon rire et mon visage, c’est apparemment la faute de ce combat intérieur entre mes peines secrètes et le bonheur qui me vient de vous autres. Après tout, vous me restez, et, quand j’aurais tout perdu d’ailleurs, vous seriez encore pour moi un bienfait bien grand, bien réel. Ne craignez plus que je le méconnaisse ; j’en ai trop senti le prix durant ces derniers jours. C’est en vous, mes amis, que je chercherai mon refuge, et, si le dégoût de la vie me travaille encore, j’irai encore vous demander de m’y rattacher.

Mais la première condition de mon bonheur serait de vous trouver tous heureux. Vous l’êtes, n’est-ce pas ? ne me dis pas le contraire ; cela m’effrayerait trop. Tu es de nature pensive et mélancolique, je le sais ; mais cela ne rend ni altier ni ingrat. Des joies bien vraies se sont mises dans ta vie, à la place des ennuis et du vide dont tu me parlais autrefois ; tu as une femme charmante, un bel enfant. Pendant que vous étiez malades tous deux à Valençay, je vous ai vus vous embrasser. Vous vous aimez, mes chers enfants, vous êtes l’un à l’autre ; la société, au lieu de vous en faire un crime, met là votre honneur et votre vertu.

Croyez-moi, votre sort est le plus beau possible. Celui de vous qui imaginerait et désirerait mieux serait bien ingrat. Je conviens qu’il te faut une occupation habituelle, il en faut à tout le monde. Tu es résolu à en chercher une, et je t’approuve tout à fait. C’est une folie de ne se croire bon à rien. Moi, je crois que tout le monde est propre à tout, que tu peux faire des romans et que je peux être receveur particulier. Il ne faut que vouloir. Si tu es bien décidé à quelque chose, et que tu aies besoin de moi, mon cœur, mon bras, ma bourse, sont à toi. Si tu viens faire ton droit, amène ta femme, je serai sa mère et sa sœur.

En attendant, je lui envoie une jolie robe à la mode et des manchettes. Je la prie de faire porter le chapeau chez la petite Gauloise[99]. Quant à ta musique et à la pipe d’Alphonse, ce sera l’objet d’un second envoi. Je suis pour une huitaine sans le plus léger sou, ce qui m’arrive quelquefois sans manquer de rien d’ailleurs, par suite de l’ordre admirable qui me caractérise. Je ne veux pas faire attendre la robe, je trouverai une occasion pour vous faire passer le reste. Mais dis-moi quelles sont les contredanses qu’Eugénie m’avait demandées : il faut avouer aussi que je ne m’en souviens pas. Les manchettes ne sont pas telles qu’elle les désirait, on n’en porte plus d’autres que celles que je lui envoie.

Quand vous reverrai-je, mes bons amis ? le plus tôt que je pourrai certainement. En attendant, aimez-moi, aimez-vous. Vous êtes tous si bons, et si près les uns des autres. Le Gaulois, sa femme, Papet, Duteil, que de bons cœurs, que de braves amis ! et vous vivez au milieu de tout cela, et vous ignorez jusqu’au nom des chagrins qui me rongent !

Que Dieu en soit loué ! Vous méritez mieux que cela ; mais donnez-moi place à votre festin, quand j’irai m’y asseoir.

Adieu ; je vous embrasse de toute mon âme.


CXXII

À M. HIPPOLYTE CHATIRON, À CORBEIL, PRÈS PARIS


Nohant, 17 avril 1835.


Je suis ici très calme et très bien, mon cher vieux. Tout le monde se porte bien, boit, rit et braille ; il ne manque que toi. Où es-tu ? Laisseras-tu donc bouter le vin du cru ? Viendras-tu au moins passer les vacances ? J’ai besoin de toi, non seulement pour m’amuser tout à fait, mais encore pour m’aider à m’installer et à arranger la maison comme elle doit être ; car je n’entends pas grand’chose aux affaires d’ici. Nous en causerons en attendant à Paris, où je serai dans les premiers jours de mai. Tu viendras bien y faire un tour avant que je m’en aille en Suisse, d’où je reviendrai pour les vacances de mes mioches.

J’ai fait connaissance avec Michel, qui me paraît un gaillard solidement trempé pour faire un tribun du peuple. S’il y a un bouleversement, je pense que cet homme fera beaucoup de bruit. Le connais-tu ?

Planet est toujours un charmant jeune homme, bon comme un ange. Fleury a une fille charmante, une femme idem. Madame Charles est encore grosse. Le père Duvernet se meurt ; j’en suis très peinée, c’est un vieux débris de notre ancien Nohant qui s’en va rejoindre notre père et notre grand’mère. En outre, c’est un brave homme qui manquera beaucoup au pays. Agasta va tout doucement. Félicie reste près d’elle. Madame *** va rejoindre ses parents pour les aider à transporter leur nouvelle résidence. Par la même occasion, elle plantera une corne ou deux à son imbécile de mari, si elle en trouve l’occasion. Que n’es-tu là, consolateur de la beauté délaissée ! M. de … s’en serait chargé, si elle eût été tant soit peu bien née ; mais c’était trop d’honneur pour une roturière, et il attend que la duchesse de Berri vienne à B… pour déranger sa cravate et sa vertu.

Ton fils Duplomb va, dit-on, revenir ; il envoie en présent des perruches aux dames de la Châtre : c’est un cadeau ironique et facétieux comme lui ; Fleury a manqué étouffer M. Vilcocq[100] en l’embrassant, Bengali[101] rossignolise toujours en faisant des œillades à tout le sexe en particulier et en général. Son frère est toujours mon vieux de prédilection. Voilà l’état des affaires ; si celles des cabinets d’Europe allaient aussi bien, on n’aurait plus besoin de diplomates.

Quand tu seras là, nous serons au grand complet ; il faudra t’occuper de marier Hydrogène[102] et tâcher de le fixer au pays.

Adieu, mon vieux ; je t’embrasse mille fois, ainsi que ta femme et Léontine. Il faut l’amener absolument aux vacances.


CXXIII

À M. ADOLPHE GUÉROULT, À PARIS


Paris, 6 mai 1835.


Mon cher enfant,

Votre lettre est belle et bonne comme votre âme ; mais je vous renvoie cette page-ci, qui est absurde et tout à fait inconvenante. Personne ne doit m’écrire ainsi. Critiquez mon costume avec d’autres idées et dans d’autres termes, si vous avez envie de disserter sur un accessoire aussi puéril. Il vaut mieux ne pas vous en occuper. Relisez les lignes que j’ai soulignées. Elles sont souverainement impertinentes. Je pense que vous étiez gris en les écrivant. Je ne m’en fâche nullement et ne vous en aime pas moins. Je vous avertis de ne pas faire deux fois une chose ridicule ; cela ne vous va point. Je vous ai toujours vu un tact exquis et une délicatesse de cœur que j’ai su apprécier.

Pour tout le reste, vous avez raison entière, et je ne suis nullement disposée à soutenir une controverse à propos des saint-simoniens. J’aime ces hommes et j’admire leur premier jet dans le monde. Je crains qu’ils ne s’amendent trop à notre grossière et cupide raison, non par corruption, mais par lassitude, ou peut-être par une erreur de direction dans un zèle soutenu.

Vous savez que je juge de tout par sympathie. Je sympathise peu avec notre civilisation, triomphante en Orient. J’en aimerais mieux une autre, qui n’eût pas Louis-Philippe pour patron et Janin pour coryphée.

C’est peut-être une mauvaise querelle. Aussi n’y devez-vous pas faire attention, et, surtout, ne jamais vous effrayer des moments de spleen ou d’irritation bilieuse où vous pouvez me trouver.

Vous vous trompez, si vous me croyez plus agacée maintenant qu’autrefois. Au contraire, je le suis moins. J’ai sous les yeux de grands hommes et de grandes pensées. J’aurais mauvaise grâce à nier la vertu et le travail.

Mes idées sur le reste sont le résultat de mon caractère. Mon sexe, avec lequel je m’arrange fort bien sous plus d’un rapport, me dispense de faire grand effort pour m’amender. Je serais le plus beau génie du monde que je ne remuerais pas une paille dans l’univers, et, sauf quelques bouffées d’ardeur virile et guerrière, je retombe facilement dans une existence toute poétique, toute en dehors des doctrines et des systèmes.

Si j’étais garçon, je ferais volontiers le coup d’épée par-ci par-là, et des lettres le reste du temps. N’étant pas garçon, je me passerai de l’épée et garderai la plume, dont je me servirai. L’habit que je mettrai pour m’asseoir à mon bureau importe fort peu à l’affaire, et mes amis me respecteront, j’espère, tout aussi bien sous ma veste que sous ma robe.

Je ne sors pas, ainsi vêtue, sans une canne ; ainsi soyez en paix. Il n’y aura pas de grande révolution dans ma vie pour cette fantaisie de porter une redingote de bousingot quelques jours, en passant, dans des circonstances données.

Soyez rassuré, je n’ambitionne pas la dignité de l’homme. Elle me paraît trop risible pour être préférée de beaucoup à la servilité de la femme. Mais je prétends posséder, aujourd’hui et à jamais, la superbe et entière indépendance dont vous seuls croyez avoir le droit de jouir. Je ne la conseillerai pas à tout le monde ; mais je ne souffrirai pas qu’un amour quelconque y apporte, pour mon compte, la moindre entrave. J’espère faire mes conditions, si rudes et si claires, que nul homme ne sera assez hardi ou assez vil pour les accepter.

Ces considérations-là, vous le sentez, sont choses toutes personnelles, qui peuvent vous laisser du doute ou du blâme sans que je m’en offense ; mais souffrent-elles une discussion sérieuse ? Non, vraiment. Il n’y a pas plus à raisonner là-dessus que sur la faim qui s’apaise ou recommence. Nous verrons bien ! Il est inutile de parler du lendemain quand on est satisfait du plan de sa journée. Si on ne croyait pas à la durée d’un projet, il n’existerait pas une minute dans le cerveau. Mais, si on pouvait assurer cette durée, on serait Dieu.

Prenez-moi donc pour un homme ou pour une femme, comme vous voudrez. Duteil dit que je ne suis ni l’un ni l’autre, mais que je suis un être. Cela implique tout le bien et tout le mal, ad libitum.

Quoi qu’il en soit, prenez-moi pour une amie, frère et sœur tout à la fois : frère pour vous rendre des services qu’un homme pourrait vous rendre ; sœur pour écouter et comprendre les délicatesses de votre cœur.

Mais dites à vos amis et connaissances qu’il est absolument inutile d’avoir envie de m’embrasser pour mes yeux noirs, parce que je n’embrasse pas plus volontiers sous un costume que sous un autre !

Adieu ; ne parlons plus de cela, ce serait ennuyeux et déplacé. Parlons de l’avenir du monde et des beautés du saint-simonisme tant que vous voudrez. Je serais bien fâchée de changer votre caractère, et je vous avertis qu’il serait bien mal aisé de changer le mien.

Tout à vous de cœur.
GEORGE.

CXXIV

À M. ALEXIS DUTEIL, À LA CHÂTRE


Paris, 25 mai 1835.


Mon vieux,

Je vois que, après tout, Casimir est fort triste, qu’il regrette beaucoup son petit royaume et que l’idée de voir apporter par moi le moindre changement à son ordre de choses lui est amère et mortifiante, bien qu’il n’en dise rien.

Je vois aussi que cette séparation d’argent et de domicile ne s’effectuera pas sans humeur et sans chagrin de sa part, et qu’il croit faire là une action vraiment romaine. Je ne suis pas disposée à prendre au sérieux une pareille affaire. Ma profession est la liberté, et mon goût est de ne recevoir grâce ni faveur de personne, même lorsqu’on me fait la charité avec mon argent. Je ne serais pas fort aise que mon mari (qui subit, à ce qu’il paraît, des influences contre moi) prît fantaisie de se faire passer pour une victime, surtout aux yeux de mes enfants, dont l’estime m’importe beaucoup. Je veux pouvoir me faire rendre ce témoignage, que je n’ai jamais rien fait de bon ou de mauvais, qu’il n’ait autorisé ou souffert. Ne réponds pas à cela par des considérations de sentiment de sa part. Je ne juge jamais des sentiments que par les actions, et tout ce que je désire, c’est qu’il reste avec moi dans des relations de bonne amitié qui soient d’un bon exemple à mes enfants. Je ne veux établir mon bien-être aux dépens de l’amour-propre ou des plaisirs de personne. Voilà mon caractère, comme dit Odry.

Je te renvoie donc les conventions qu’il a signées et, qui plus est, je te les renvoie déchirées, afin qu’il n’ait plus que la peine de les jeter au feu, s’il a le moindre regret de cet arrangement proposé et rédigé par lui. Adieu, mon vieux ; j’irai vous voir aux vacances. Je demeurerai chez M. Dudevant, s’il veut me donner l’hospitalité. Sinon, je louerai une chambre chez Brazier[103] ; car rien au monde ne me fera renoncer à vous autres. Mais, pour une séparation stipulée, annoncée à son de trompe et arrosée des larmes de ses amis, cela m’embête, je n’en veux pas et ne reviendrais jamais de Constantinople, plutôt que de voir maigrir le maire de Nohant-Vic.

Vive la joie, mon vieux ! je suis et serai toujours ton meilleur ami.

GEORGE.

CXXV

À MADAME LA COMTESSE D’AGOULT[104], À GENÈVE


Paris, mai 1835.


Ma belle comtesse aux beaux cheveux blonds,

Je ne vous connais pas personnellement, mais j’ai entendu Franz[105] parler de vous et je vous ai vue. Je crois que, d’après cela, je puis sans folie vous dire que je vous aime, que vous me semblez la seule chose belle, estimable et vraiment noble que j’aie vue briller dans la sphère patricienne. Il faut que vous soyez en effet bien puissante pour que j’aie oublié que vous êtes comtesse.

Mais, à présent, vous êtes pour moi le véritable type de la princesse fantastique, artiste, aimante et noble de manières, de langage et d’ajustements, comme les filles des rois aux temps poétiques. Je vous vois comme cela, et je veux vous aimer comme vous êtes et pour ce que vous êtes.

Noble, soit, puisqu’en étant noble selon les mots, vous avez réussi à l’être suivant les idées, et puisque comtesse vous m’êtes apparue aimable et belle, douce comme la Valentine que j’ai rêvée autrefois, et plus intelligente ; car vous l’êtes diablement trop, et c’est le seul reproche que je trouve à vous faire. C’est celui que j’adresse à Franz, à tous ceux que j’aime. C’est un grand mal que le nombre et l’activité des idées. Il n’en faudrait guère dans toute une vie : on aurait trouvé le secret du bonheur.

Je me nourris de l’espérance d’aller vous voir, comme d’un des plus riants projets que j’aie caressés dans ma vie. Je me figure que nous nous aimerons réellement, vous et moi, quand nous nous serons vues davantage. Vous valez mille fois mieux que moi ; mais vous verrez que j’ai le sentiment de tout ce qui est beau, de tout ce que vous possédez. Ce n’est pas ma faute. J’étais un bon blé, la terre m’a manqué, les cailloux m’ont reçue et les vents m’ont dispersée. Peu importe ! le bonheur des autres ne me donne nulle aigreur. Tant s’en faut. Il remplace le mien. Il me réconcilie avec la Providence et me prouve qu’elle ne maltraite ses enfants que par distraction. Je comprends encore les langues que je ne parle plus, et, si je gardais souvent le silence près de vous, aucune de vos paroles ne tomberait cependant dans une oreille indifférente ou dans un cœur stérile.

Vous avez envie d’écrire ? pardieu, écrivez ! Quand vous voudrez enterrer la gloire de Miltiade, ce ne sera pas difficile. Vous êtes jeune, vous êtes dans toute la force de votre intelligence, dans toute la pureté de votre jugement. Écrivez vite, avant d’avoir pensé beaucoup ; quand vous aurez réfléchi à tout, vous n’aurez plus de goût à rien en particulier et vous écrirez par habitude. Écrivez, pendant que vous avez du génie, pendant que c’est le dieu qui vous dicte, et non la mémoire. Je vous prédis un grand succès. Dieu vous épargne les ronces qui gardent les fleurs sacrées du couronnement ! Et pourquoi les ronces s’attacheraient-elles à vous ? Vous êtes de diamant, vous à qui les passions haineuses et vindicatives ne sont pas plus entrées dans le cœur qu’à moi, et qui, en outre, n’avez pas marché dans le désert. Vous êtes toute fraîche et toute brillante.

Montrez-vous. — S’il faut des articles de journaux pour faire lire votre premier livre, j’en remplirai les journaux. Mais, quand on l’aura lu, vous n’aurez plus besoin de personne.

Adieu ; parlez de moi au coin du feu. Je pense à vous tous les jours, et je me réjouis de vous savoir aimée et comprise comme vous méritez de l’être. Écrivez-moi quand vous en aurez le temps. Ce sera un rayon de votre bonheur dans ma solitude. Si je suis triste, il me ranimera ; si je suis heureuse, il me rendra plus heureuse encore ; si je suis calme, comme c’est l’état où l’on me trouve le plus habituellement désormais, il me rendra plus religieux l’aspect de la vie.

Oui, tout ce que Dieu a donné à l’homme lui est bon, suivant le temps, quand il sait l’accepter. Son âme se transforme sous la main d’un grand artiste qui sait en tirer tout le parti possible, si l’argile ne résiste pas à la main du potier.

Adieu, chère Marie. Ave, Maria, gratià plena !

GEORGE.

CXXVI

À MADAME CLAIRE BRUNNE[106], À PARIS


Paris, mai 1835.


Madame,

Recevez l’expression de toute ma gratitude pour la bienveillance dont vous m’honorez. Soyez sûre que les amis inconnus que j’ai dans le monde, et dont vous daignez faire partie, ont, devant Dieu, une communion intime avec moi.

Mais, à vous qui me paraissez une femme supérieure, je puis dire ce que je n’oserais dire à toutes les autres : Ne cherchez point à me voir ! les louanges me troublent et m’affectent péniblement. Je sens que je ne les mérite point. Je vous semblerais froide, et je vous déplairais, sans doute, comme j’ai déplu à beaucoup de personnes qui m’intimidaient, malgré mes efforts pour leur exprimer ma reconnaissance. C’est pour moi un châtiment de ma vaine et ennuyeuse célébrité, que ce regard curieux, sévère ou exigeant, que le monde m’accorde. Laissez-moi le fuir.

Si je vous rencontrais dans un champ, dans une auberge, si je vous voyais dans votre maison à la campagne, ou dans la mienne, je pourrais espérer de réparer le mauvais effet de la première entrevue, et je ne me méfierais pas de moi-même. Mais, ici, nous ne nous trouverions jamais seules ensemble ; ma mansarde n’a qu’une pièce, et trente personnes s’y succèdent chaque jour, soit à titre d’amis, soit pour raison d’affaires, soit par oisiveté de curieux. Je cède souvent à ceux-là, par crainte d’être jugée orgueilleuse. Comprenez-moi mieux et aimez-moi mieux qu’eux tous. Vous n’avez pas besoin de moi ; sans cela, j’irais au-devant de vous.

Ne me croyez pas ingrate. Je baise la main qui a tracé mon éloge avec tant de grâce.

GEORGE SAND.

CXXVII

À M. ***


Paris, juin 1835.


L’amour, tel que notre nature le conçoit et le ressent en 1835, n’est pas tout ce qu’il y a de plus pur et de plus beau au monde. Il a été pire et meilleur, selon les temps.

Aujourd’hui, c’est un mélange d’enthousiasme et d’égoïsme qui lui donne, chez les femmes, un caractère tout particulier. Privées des salutaires préjugés de la dévotion, abandonnées à la fermentation de l’intelligence qui pénètre à tort et à travers dans leur éducation, elles n’en sont pas moins rigoureusement flétries par l’opinion. L’opinion, c’est, d’un côté, l’intolérance des femmes laides, froides ou lâches ; de l’autre, c’est la censure railleuse et insultante des hommes, qui ne veulent plus de femmes dévotes, qui ne veulent pas encore de femmes éclairées, et qui veulent toujours des femmes fidèles. Or il n’est pas facile que la femme soit philosophe et chaste à la fois. Cela ne se voit guère ; à moins qu’il n’y ait pas de tempérament, et encore, il ne faut pas s’y fier. La vanité fait faire plus de folies et de sottises.

Les femmes de notre temps ne sont donc ni éclairées, ni dévotes, ni chastes. La révolution morale qui devait les transformer au gré de la nouvelle génération masculine a été prise de travers. On n’a pas voulu relever la femme à ses propres yeux, on n’a pas voulu lui créer un rôle noble et la mettre sur un pied d’égalité qui la rendît apte aux vertus viriles. La chasteté eût été glorieuse à des femmes libres. À des femmes esclaves, c’est une tyrannie qui les blesse et dont elles secouent le joug hardiment. Je ne puis les en blâmer.

Mais je ne les estime pas. Elles ont perdu leur cause en se jetant dans le désordre au nom de l’amour et de l’enthousiasme, et leur conduite à toutes, quelle qu’elle soit, est toujours remplie de folie et d’imprudence, jointe à ce qu’il y a de plus opposé, la faiblesse et la peur. De tous leurs écarts, nous ne voyons jamais, jusqu’ici, résulter quelque chose de bon, de durable et de noble. Jamais elles ne savent se créer, après leur faute, une existence honorable et fière. Nous voyons l’une rompre avec le monde ostensiblement, et, bientôt après, faire mille plates tentatives pour y rentrer ; l’autre demande l’aumône après avoir ruiné son amant, et, accoutumée à porter des robes de satin, se trouve très malheureuse d’être en guenilles. Une troisième, pour échapper à de tels revers, se déprave et devient pire qu’une catin publique. Une autre enfin, et c’est probablement la meilleure de toutes, voyant le malheur où elle a entraîné celui qu’elle aime, et n’y sachant pas de remède, se donne la mort ; ce qui ne produit autre chose que de rendre le survivant un objet d’horreur, s’il ne se hâte d’en faire autant.

Voilà ce que, jusqu’ici, j’ai vu dans les aventures romanesques de notre époque. D’union de ce genre, qui fût calme, estimable et enviable, je n’en ai pas vu, et je doute qu’il en existe une en France. Notre société est encore toute hostile à ceux qui la bravent, et la race féminine, qui sent le besoin de liberté, et qui n’en est pas encore digne, n’a ni la force ni le pouvoir de lutter contre une société entière qui la condamne à l’abandon, à la misère, pour ne rien dire de plus.

Voilà le tableau social qu’il faut mettre sous les yeux de ta jeune amie. Il faut lui montrer, sans flatterie, la condition de la femme en ce temps de transition, qui prépare des destinées meilleures à celles qui nous succéderont. Quant à elle, encore pure comme une fleur, il faut lui montrer qu’il y a un beau rôle à jouer ; mais pas dans le système des coups de tête. Ce rôle, je te l’expliquerai tout à l’heure.

Un homme libre, riche jusqu’à un certain point, pourrait enlever sa maîtresse et devenir son protecteur. Encore, pour trouver là une existence supportable, faudrait-il que cette maîtresse eût beaucoup de force d’âme et que son protecteur fût parfait. Il faudrait qu’il constituât à lui tout seul une existence tout entière.

Tu es bien un des meilleurs hommes que je connaisse, et ta jeune amante est peut-être douée d’une très grande force pour supporter les peines de la vie ; quoique, jusqu’ici, elle n’en ait pas donné de preuves. Mais tu es pauvre, tu es esclave d’un devoir sacré et sans l’accomplissement duquel tu ne serais qu’une âme médiocre et sèche. La femme qui t’y ferait manquer, et qui t’aimerait encore après, serait une femme échauffée de désirs seulement. Après quoi, tu pourrais ne jamais entendre parler d’elle ; jamais un amour honnête et véritable ne se nourrira de honteux sacrifices.

Que pouvez-vous donc l’un pour l’autre ? Rien, quant aux faits. Il ne t’est pas permis (sans compter l’amitié du mari, qui te crée des devoirs en plus) de changer la position sociale de quelque femme que ce soit. Il ne t’est pas même permis de te marier, à moins que tu ne trouves une dot.

Ne pouvant vous appartenir librement, je pense qu’il doit répugner à l’un et à l’autre d’entrer dans ce commerce lâche et malpropre qui ménage au mari les hasards de la paternité. Je ne te crois pas capable d’aimer huit jours une femme qui, pour échapper à un malheur inévitable, irait prêter aux caresses maritales un flanc fécondé par toi.

Soyez donc sages, faites-y vos efforts et que de longs tête-à-tête, que des heures d’enthousiasme prolongé ne dégénèrent pas, sous le voile de l’extase, en des besoins physiques auxquels il n’est plus possible de résister quand on leur a indiscrètement donné le change.

Épurez vos cœurs, soyez des martyrs et des saints, ou fuyez-vous au plus vite ; car une faiblesse vous jettera dans une série d’infortunes ou de déboires où l’amour s’éteindra. Je le garantis pour toi, dont l’âme ne pourrait recevoir une souillure sans en détester aussitôt la cause.

Cette vertu rigide ne sera, je le suppose, vraiment difficile qu’à toi, homme. Je serais bien étonnée qu’une femme toute jeune et toute pure n’en comprît pas la poésie et le charme, et qu’au bout de très peu de temps, elle n’y trouvât pas toutes les garanties de son bonheur et de sa sécurité.

Quant au rôle noble, et au digne exemple qu’elle présentera en agissant ainsi, il est facile de le concevoir sous l’aspect général. Les femmes placées dans cette lutte terrible de la passion et du devoir plaideront puissamment leur cause en montrant de quelle force d’âme elles sont capables. Leurs époux, forcés à les estimer, ne les opprimeront jamais. S’ils le font si décidément et réellement on voit un sexe irréprochable, généreux, prudent et stoïque, insulté et méconnu par un sexe despote et brutal, il y aura bientôt des lois d’affranchissement ; car, dans chaque sexe, il y a pour la cause de la vérité un sentiment de justice et un besoin d’équité qui s’éveillent, et qui prévaudront quand il en sera temps.

Toutes ces conventions arrêtées et observées, je ne doute pas que votre amour ne soit heureux, durable et digne d’admiration. Ton caractère est la constance, l’égalité et la tendresse mêmes. Une femme digne de toi te fixera, et il est impossible qu’une femme qui t’a compris ne soit pas ton égale en courage et en délicatesse.

La société est mauvaise et cruelle. Nos passions ne sont ni bonnes ni mauvaises. Il faut de rien faire quelque chose. Ce n’est pas grand’merveille que d’aimer. La moindre grisette écrit de belles lettres d’amour et se sacrifie avec autant de dévouement qu’une muse. Il faut un travail rude et une haute volonté pour faire de la passion une vertu. Si nous voulons relever la société, relevons aussi nos passions. Mais, en nous y abandonnant, nous ne ferons qu’une chose fort ordinaire et digne de fournir un sujet de vaudeville ou de nouvelle à MM. Scribe, Balzac, George Sand et consorts. Ce ne sont pas ces gens-là qu’il faut prendre pour arbitres en fait de sagesse et de raison. Ils font des contes pour amuser. Ils raconteraient la vie telle qu’elle est, s’ils avaient un cours de morale sérieuse à faire.


CXXVIII

À MAURICE DUDEVANT, AU COLLÈGE HENRI IV


Paris, 18 juin 1835.


Travaille, sois fort, sois fier, sois indépendant, méprise les petites vexations attribuées à ton âge. Réserve ta force de résistance pour des actes et contre des faits qui en vaudront la peine. Ces temps viendront. Si je n’y suis plus, pense à moi qui ai souffert, et travaillé gaiement. Nous nous ressemblons d’âme et de visage. Je sais dès aujourd’hui quelle sera ta vie intellectuelle. Je crains pour toi bien des douleurs profondes, j’espère pour toi des joies bien pures. Garde en toi le trésor de la bonté. Sache donner sans hésitation, perdre sans regret, acquérir sans lâcheté. Sache mettre dans ton cœur le bonheur de ceux que tu aimes à la place de celui qui te manquera ! Garde l’espérance d’une autre vie, c’est là que les mères retrouvent leurs fils. Aime toutes les créatures de Dieu ; pardonne à celles qui sont disgraciées ; résiste à celles qui sont iniques ; dévoue-toi à celles qui sont grandes par la vertu.

Aime-moi ! je t’apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble. Si nous ne sommes pas appelés à ce bonheur (le plus grand qui puisse m’arriver, le seul qui me fasse désirer une longue vie), tu prieras Dieu pour moi, et, du sein de la mort, s’il reste dans l’univers quelque chose de moi, l’ombre de ta mère veillera sur toi.

Ton amie,

GEORGE.

CXXIX

À MADAME MAURICE DUPIN, À PARIS


Nohant, 25 octobre 1835.


Ma chère maman,

Je vous dois, à vous la première, l’exposé de faits que vous ne devez point apprendre par la voie publique. J’ai formé une demande en séparation contre mon mari. Les raisons en sont si majeures, que, par égard pour lui, je ne vous les détaillerai pas. J’irai à Paris dans quelque temps et je vous prendrai vous-même pour juge de ma conduite. Dans mon intérêt, dans le sien propre, et dans celui de mes enfants, je crois que j’ai bien fait. Dudevant sent que sa cause est mauvaise ; car il n’essaye pas de la défendre, il retourne à Paris dans quelques jours, pendant que les tribunaux prononceront le jugement.

Si vous le voyez, ne paraissez point informée de ce qui se passe ; car son amour-propre, qui souffre déjà beaucoup, pourrait être irrité s’il pensait que je me livre contre lui à des récriminations. Il me susciterait peut-être alors quelque chicane qui produirait du scandale et n’améliorerait pas sa position. D’ailleurs, vous ne désirez pas que je perde un procès à la suite duquel je me trouverais à sa disposition. J’ai mille chances pour le gagner ; mais une seule peut m’être contraire, et c’est assez pour succomber.

Soyez donc prudente ; car il ira sans doute près de vous dans l’intention de se justifier ou de vous sonder. Ayez l’air, chère maman, de ne rien savoir. Quant à moi, sans avoir l’intention de l’accuser inutilement, je croirais manquer à mon devoir, si je ne vous informais pas de ma situation dans une circonstance si grave.

Voici quels seront les résultats du jugement que j’espère obtenir et dont il a posé ou accepté toutes les clauses. Je lui ferai une pension de trois mille huit cents francs qui, jointe à douze cents francs de rente (seul reste de cent mille francs qu’il possédait), lui constituera cinq mille francs par an. En outre, je payerai et je dirigerai l’éducation de mes deux enfants. Vous voyez que sa position est très honorable.

Ma fille sera exclusivement sous ma gouverne ; mon fils restera au collège et passera un mois de vacances avec son père, l’autre mois avec moi. Tous deux ignoreront la séparation prononcée ; ce sont des choses faciles à leur cacher, inutiles et fâcheuses même à leur dire, et, si mon mari respecte les convenances et les devoirs, ni l’un ni l’autre des enfants n’apprendront à aimer l’un de nous aux dépens de l’autre.

Moyennant ces arrangements, Dudevant laissera agir les lois sans batailler, et, si la loi me donne gain de cause, comme cela n’est pas douteux, je rentrerai dans ma liberté et dans ma dignité. Mes biens seront certes mieux gérés qu’ils ne l’étaient par lui, et ma vie ne sera plus exposée à des violences qui n’avaient plus de frein.

Rien ne m’empêchera de faire ce que je dois et ce que je veux faire. Je suis la fille de mon père, et je me moque des préjugés, quand mon cœur me commande la justice et le courage. Si mon père eût écouté les sots et les fous de ce monde, je ne serais pas l’héritière de son nom : c’est un grand exemple d’indépendance et d’amour paternel qu’il m’a laissé, je le suivrai, dût l’univers s’en scandaliser. Je me soucie peu de l’univers, je me soucie de Maurice et de Solange.

Quand vous voudrez venir à Nohant, vous y serez à l’avenir chez moi, et, si l’ennui de vivre seule vous prend, vous pourrez vous y retirer et en faire votre chez vous.

Je compte aussi m’y établir avec ma fille, m’occuper de son éducation et ne plus aller à Paris que de temps à autre, pour vous voir, ainsi que mon fils.

Veuillez ne parler à personne du contenu de cette lettre, à moins que ce ne soit à Pierret, qui comprendra ce que la prudence dicte en pareil cas. Je n’en écrirai pas encore à ma tante : sa maison est trop nombreuse pour qu’il n’en transpire pas quelque chose par étourderie, et Dudevant pourrait croire que je veux indisposer toute ma famille contre lui.

Adieu, ma mère ; je vous embrasse de toute mon âme. Donnez-moi de vos nouvelles, poste restante à la Châtre.


CXXX

À MADAME D’AGOULT, À GENÈVE


Nohant, 1er novembre 1835.


M. Franz et M. Puzzi[107] sont des jeunes gens affreux : ils ne m’ont pas répondu, et je les livre à votre colère. Vous, vous êtes bonne comme un ange et je vous remercie ; mais ne soyez pas bonne pour eux et vengez-moi de leur oubli, en ne donnant pas un sourire à l’un, pas un bonbon à l’autre pendant tout un jour.

Genève est donc habitable en hiver, que vous y restez ? Comme votre vie est belle et enviable ! Aussi pourquoi le ciel ne m’a-t-il pas fait naître avec de beaux cheveux blonds, de grands yeux bleus bien calmes, une expression toute céleste et l’âme à l’avenant.

Au lieu de cela, la bile me ronge et me confine dans une cellule où je n’ai d’autre société qu’une tête de mort[108] et une pipe turque. Je tiens là comme un Lapon à la croûte de glace qu’il appelle sa patrie, et je ne saurais me figurer, pour le moment, un autre Éden. Vous êtes sous les myrtes et sous les orangers, vous, belle et bonne Marie. Eh bien, priez-y pour moi, afin que je ne quitte pas mes glaces ; car c’est là mon élément et le soleil ne luit pas sur moi.

Je ne vous jalouse pas ; mais je vous admire et vous estime ; car je sais que l’amour durable est un diamant auquel il faut une boîte d’or pur, et votre âme est ce tabernacle précieux.

Tout ce que vous dites sur la non-supériorité des diverses classes sociales les unes sur les autres est bien dit, bien pensé. C’est vrai et j’y crois, parce que c’est vous qui le dites. Pourtant, je ne permettrai à nul autre de me dire que les derniers ne sont pas les premiers, et que l’opprimé ne vaut pas mieux que l’oppresseur, le dépouillé mieux que le spoliateur, l’esclave que le tyran. C’est une vieille haine que j’ai contre tout ce qui va s’élevant sur des degrés d’argile. Mais ce n’est pas avec vous que je puis disputer là-dessus. Votre rang est élevé, je le salue, je le reconnais. Il consiste à être bonne, intelligente et belle. Abandonnez-moi votre couronne de comtesse et laissez-moi la briser, je vous en donne une d’étoiles qui vous va mieux.

Pardonnez-moi si je suis métaphorique aujourd’hui et ne vous moquez pas de moi, je vous en prie, pour l’amour de Dieu. Vous savez que je n’ai pas d’emphase ordinairement, et, si je me mets à prendre le ton pédant, c’est que j’ai ma pauvre tête malade de ce brouillard qu’on appelle poésie. D’ailleurs, les manières raisonnables sont bonnes avec cette fourmilière ennemie qu’on appelle les indifférents. Avec ceux qu’on aime, on peut être ridicule à son aise. Et je veux ne pas plus me gêner pour vous dire des choses de mauvais goût que pour vous envoyer une lettre toute barbouillée.

Imaginez-vous, ma chère amie, que mon plus grand supplice, c’est la timidité. Vous ne vous en douteriez guère, n’est-ce pas ? Tout le monde me croit l’esprit et le caractère fort audacieux. On se trompe. J’ai l’esprit indifférent et le caractère quinteux. Je ne crains pas, je me méfie, et ma vie est un malaise affreux quand je ne suis pas seule, ou avec des gens avec lesquels je me gêne aussi peu qu’avec mes chiens. Il ne faut pas espérer que vous me guérirez de sitôt de certains moments de raideur qui ne s’expriment que par des réticences. Si nous nous lions davantage, comme j’y compte, comme je le veux, il faudra que vous preniez de l’empire sur moi ; autrement, je serai toujours désagréable. Si vous me traitez comme un enfant, je deviendrai bonne, parce que je serai à l’aise, parce que je ne craindrai pas de tirer à conséquence, parce que je pourrai dire tout ce qu’il y a de plus bête, de plus fou, de plus déplacé, sans avoir honte. Je saurai que vous m’avez acceptée. Si j’ai de mauvais moments, j’en aurai aussi de bons. Autrement, je ne serai ni bien ni mal. Je vous ennuierai et je m’ennuierai avec vous, quelque parfaite que vous soyez.

Voyez-vous, l’espèce humaine est mon ennemie, laissez-moi vous le dire ; j’aime mes amis avec tendresse, avec engouement, avec aveuglement. J’ai détesté profondément tout le reste. Je n’ai plus de furie pour la haine aujourd’hui ; mais il y a un froid de mort pour tout ce que je ne connais pas. J’ai bien peur que ce ne soit là ce qu’on appelle l’égoïsme de la vieillesse. Je me ferais maintenant hacher pour des idées qui ne se réaliseront sans doute pas de mon vivant. Je rendrais service au dernier des goujats, par obstination pour les espérances de toute ma vie, qui n’est peut-être plus qu’un long rêve. Pour mon plaisir, je ne retirerais pas de l’eau l’enfant de mon voisin. J’ai donc quelque chose en moi qui serait odieux, si ce n’était pure infirmité, reste d’une maladie aiguë.

Il faut vous arranger bien vite pour que je vous aime. Ce sera bien facile. D’abord, j’aime Franz. Il m’a dit de vous aimer. Il m’a répondu de vous comme de lui.

La première fois que je vous ai vue, je vous ai trouvée jolie ; mais vous étiez froide. La seconde fois, je vous ai dit que je détestais la noblesse. Je ne savais pas que vous en étiez. Au lieu de me donner un soufflet, comme je le méritais, vous m’avez parlé de votre âme, comme si vous me connaissiez depuis dix ans. C’était bien, et j’ai eu tout de suite envie de vous aimer ; mais je ne vous aime pas encore. Ce n’est pas parce que je ne vous connais pas assez. Je vous connais autant que je vous connaîtrai dans vingt ans. C’est vous qui ne me connaissez pas assez. Ne sachant si vous pourrez m’aimer, telle que je suis en réalité, je ne veux pas vous aimer encore.

C’est une chose trop sérieuse et trop absolue pour moi qu’une amitié. Si vous voulez que je vous aime, il faut donc que vous commenciez par m’aimer ; cela est tout simple, je vais vous le prouver. Une main douce et blanche rencontre le dos agréable d’un porc-épic, le charmant animal sait bien que la main blanche ne lui fera aucun mal. Il sait qu’il est peu mignon à caresser, lui, le pauvre malheureux. Il attend, pour répondre aux caresses, qu’on se soit habitué à ses piquants ; car, si la main qu’il aime le quitte (il n’y a pas de raison pour qu’elle y revienne), le porc-épic aura beau se dire : « Ce n’est pas ma faute, » cela ne le consolera pas du tout.

Ainsi, voyez si vous pouvez accorder votre cœur à un porc-épic. Je suis capable de tout. Je vous ferai mille sottises. Je vous marcherai sur les pieds. Je vous répondrai une grossièreté à propos de rien. Je vous reprocherai un défaut que vous n’avez pas. Je vous supposerai une intention que vous n’aurez jamais eue. Je vous tournerai le dos. En un mot, je serai insupportable jusqu’à ce que je sois bien sûre que je ne peux pas vous fâcher et vous dégoûter de moi.

Oh ! alors, je vous porterai sur mon dos. Je vous ferai la cuisine. Je laverai vos assiettes. Tout ce que vous me direz me semblera divin. Si vous marchez dans quelque chose de sale, je trouverai que cela sent bon. Je vous verrai avec les mêmes yeux que j’ai pour moi-même quand je me porte bien et que je suis de bonne humeur ; c’est-à-dire que je me considère comme une perfection et que tout ce qui n’est pas de mon avis est l’objet de mon profond mépris. Arrangez-vous donc pour que je vous fasse entrer dans mes yeux, dans mes oreilles, dans mes veines, dans tout mon être. Vous saurez alors que personne sur la terre n’aime plus que moi, parce que j’aime sans rougir de la raison qui me fait aimer. Cette raison, c’est la reconnaissance que j’ai pour ceux qui m’adoptent. Voilà mon résumé. Il n’est pas modeste ; mais il est très sincère. Je considère comme un amphigouri de paroles toute amitié qui ne convient pas de sa partialité, de son impudence, de sa camaraderie, de tout ce qui fait que le monde se moque et dit : « Ils s’adorent entre eux (asinus asinum). » S’il en est autrement, dites-moi qui m’aimera sur la terre ? Qui est semblable à un autre ? Qui n’est pas choqué et blessé cent fois par jour par son meilleur ami, s’il veut l’examiner des sommets planchiques de l’analyse, de la philosophie, de la critique, de l’esthétique (et tout ce qui rime en ique) ? Il faut toujours trouver que notre ami a raison, même dans les choses où nous aurions tort de l’imiter. Pour cela, il faut être sûr que l’être auquel on confère ce grand droit et ce grand titre d’ami ne fera jamais que des choses bonnes ou excusables, ou dignes de miséricorde.

Songez-y donc, et voyez si vous pouvez être ainsi pour moi. J’aimerais mieux terminer tout de suite nos relations et m’en tenir avec vous à des froideurs gauches, seule chose dont je sois capable quand je n’aime pas, que de vous tromper sur les aspérités de mon charmant caractère. Mais je serais bien malheureuse pourtant de rencontrer une femme comme vous, et de ne pas engrener le rouage de ma vie au sien.

Bonsoir, mon amie ; répondez-moi tout de suite, et longuement. Si vous ne sentez rien pour moi, dites-le. Je ne vous en voudrai pas. Je vous estimerai pour votre franchise. Si vous vous méfiez, dites-le encore : cela me laissera l’espérance, car les défauts que j’ai sont de nature à être tolérés, et peut-être adoucis par vous.

Je me suis permis de vous dédier Simon, conte assez gros qui va paraître dans la Revue. Comme je ne sais quelle est la position extérieure que vous avez adoptée à Genève, j’ai fait cette dédicace excessivement mystérieuse, et telle qu’on ne vous devinera pas, — à moins que vous ne m’autorisiez à m’expliquer davantage.

Je ne vous disais rien de ma vie. Il faut que vous sachiez que je suis toujours à la campagne, chez moi. Je plaide en séparation contre mon époux, qui a déguerpi, me laissant maîtresse du champ de bataille. J’attends la décision du tribunal. Je suis donc toute seule dans cette grande maison isolée ; il n’y a pas un domestique qui couche sous mon toit, pas même un chien. Le silence est si profond la nuit (vous ne voudrez pas me croire, et pourtant c’est certain), que, quand j’ouvre ma fenêtre et que le vent n’est pas contraire, j’entends distinctement sonner l’horloge de la ville, qui est à une grande lieue de chez moi, à vol d’oiseau. Je ne reçois personne, je mène une vie monacale. J’attends l’issue de mon procès, d’où dépend le pain de mes vieux jours ; car vous pensez bien que je n’amasserai jamais un denier pour payer l’hôpital où la tendresse d’un mari me laisserait mourir.

Mais voyez ! Il a eu l’heureuse idée de vouloir me tuer un soir qu’il était ivre. En attendant que cette benoîte fantaisie de meurtre conjugal me rende mon pays, ma vieille maison et cinq ou six champs de blé qui me nourriront quand mes longues veilles m’auront jetée dans l’idiotisme, je fais le Sixte-Quint. Mon cheval est rentré sous le hangar et on n’entend pas voler une mouche autour de mon cloître désert.

Le jardinier et sa femme, qui sont mes factotums, m’ont suppliée de ne pas les faire demeurer dans la maison. J’ai voulu en savoir le motif. Enfin le mari, baissant les yeux d’un air modeste, m’a dit : « C’est que madame a une tête si laide, que ma femme, étant enceinte, pourrait être malade de peur. » Or c’est de la tête de mort qui est sur ma table, dont il voulait parler (du moins à ce qu’il m’a juré ensuite) ; car je trouvai la plaisanterie de fort mauvais goût et je me fâchai. — Ensuite j’ai songé que cette tête si laide ferait grand effet. J’ai permis à mon jardinier de s’éloigner et de garder la pensée que cette tête était un signe de pénitence et de dévotion.

Ainsi, à l’heure qu’il est, à une lieue d’ici, quatre mille bêtes me croient à genoux dans le sac et dans la cendre, pleurant mes péchés comme Madeleine. Le réveil sera terrible. Le lendemain de ma victoire, je jette ma béquille, je passe au galop de mon cheval aux quatre coins de la ville. Si vous entendez dire que je suis convertie à la raison, à la morale publique, à l’amour des lois d’exception, à Louis-Philippe, le père tout-puissant, et à son fils Poulot-Rosolin, et à sa sainte Chambre catholique, ne vous étonnez de rien. Je suis capable de faire une ode au roi, ou un sonnet à M. Jacqueminot.

Je vous écris tout ce qu’il y a de plus bête. Tâchez d’en faire autant pour vous mettre à mon niveau. Il n’y a pas à dire, vous y êtes forcée.

Bonsoir. À vous.

GEORGE.

CXXXI

À M. ADOLPHE GUÉROULT, À PARIS


La Châtre, 9 novembre 1835.


Mon cher enfant,

J’ai à répondre à deux lettres de vous et je veux le faire avant de me mettre au travail ; car j’ai un roman arrangé dans ma tête. Dussiez-vous dire que je fais mes embarras, vous n’entendrez pas plus parler de moi, d’ici à deux ou trois mois, que si j’étais morte.

J’ai écrit les premières pages hier, et je suis dans le coup de feu. Vous connaissez cela. Pour toutes choses, il y a un beau moment, c’est le commencement. C’est peut-être à cause de cela que je suis si républicaine, et vous si peu saint-simonien. Quoi qu’il en soit, allez votre train, si vous croyez que ce soit la bonne voie. Nous voulons tous le bien et nous allons au même but par des moyens différents. Nous nous disputons toujours, parce que chacun croit avoir plus d’esprit que son voisin, et se console d’aller fort mal, en voyant que les autres ne vont pas mieux : triste consolation, en vérité, qui fait beaucoup de mal à notre époque. Toute cette guerre à coups d’épingle que se fait l’amour-propre des uns et des autres n’avance à rien ; tout au contraire. Si tout ce qui a de bonnes vues et de bons sentiments s’accueillait avec tolérance, on ferait le double d’ouvrage.

Vous ne pouvez nier, mon cher Marius à Minturnes, que je n’aie plus de bonne foi que vous. Vous abîmez nos républicains de la tête aux pieds, et moi, je ne cesse d’aimer vos saint-simoniens et de les placer au-dessus de tout.

Je me défends même d’une chose, c’est d’aimer les républicains avec excès. J’aime ceux qui se trouvent être mes amis, et j’examine les autres par curiosité, ou je les accueille par savoir-vivre et politesse.

Cela ne fait rien au principe.

Robespierre était diablement saint-simonien. Il était pour l’exécution prompte et violente du système. Vous êtes pour la marche lente et évangélique. Eh bien, chacun devrait être républicain à la manière de Robespierre, ou saint-simonien à la manière d’Enfantin, selon son tempérament. Les uns saperaient, les autres bâtiraient. Soyez sûr que cela viendra, qu’il y aura entre vous et nous une étroite alliance et que vous ne ferez rien sans nous.

Vous savez comment s’est établi le christianisme, c’est-à-dire fort mal, même dans ce qu’on appelle son meilleur temps. Il était dans un si beau désaccord avec les mœurs, qu’en son nom, on commettait les crimes et on nourrissait les sentiments les plus opposés à son institution et à son esprit. Douze corps d’armée, commandés par les douze apôtres, eussent, je crois, mieux valu que Paul répétant cette lâcheté : « Rendez à César, etc. »

Faites à votre idée, si vous croyez bien faire en louvoyant, et si votre conscience est en paix. Moquez-vous des reproches que je fais à votre tiédeur croissante, comme je me moque des railleries que vous adressez à mon récent enthousiasme. Je crois que vous vous trompez cependant, et que l’amour de l’égalité a été la seule chose qui n’ait pas varié en moi depuis que j’existe. Je n’ai jamais pu accepter de maître.

À propos, mon procès marche, il est en bon train. Le baron ne plaide pas, il demande de l’argent et beaucoup. Je lui en donne, on le condamne à me laisser tranquille et tout va bien. Quant à ce qu’on en pensera à Paris, cela m’occupe aussi peu que de ce qu’on pense en Chine de Gustave Planche.

L’opinion est une prostituée qu’il faut mener à grands coups de pied quand on a raison. Il ne faut jamais se soumettre à des avanies pour obtenir des salutations et des courbettes en public. Je voudrais bien vous voir digérer des menaces et des coups ! Allons donc ! Il faudrait que tout votre sang y passât, ou celui de votre provocateur.

Croyez-vous que je n’aie pas de dignité personnelle à défendre parce que je suis femme ? Allons donc, encore ! Souvenez-vous d’avoir prêché l’affranchissement de la femme.

Nous ne savons pas faire des armes, et on ne nous permet pas de provoquer nos maris en duel ; on a bien raison, ils nous tueraient, ce qui leur ferait trop de plaisir.

Mais nous avons la ressource de crier bien haut, d’invoquer trois imbéciles en robe noire, qui font semblant de rendre la justice, et qui, en vertu de certaine bonté de législation envers les esclaves menacées de mort, daignent nous dire : « On vous permet de ne plus aimer monsieur votre maître, et, si la maison est à vous, de le mettre dehors. »

Malgré tout ce que je vous dis là, par bonté pour monsieur mon époux, je fais tenir l’affaire aussi secrète que possible. Jusqu’ici, rien n’a transpiré, même dans la petite ville que j’habite, ce qui est merveilleux. Cela ira tant que cela pourra. N’en parlez donc à qui que ce soit.

Bonsoir, mon ami ; je vous embrasse de tout mon cœur ; je suis bien fâchée que vous n’ayez pas le plus petit fait à rapporter comme témoin ; car l’enquête va réunir une vingtaine d’amis autour de moi. Grâce à Duteil, à Planet et à votre serviteur, il sera impossible d’être plus spirituel que ne le sera cette charmante réunion. Défense d’y parler affaires et procès surtout. Ce sera l’adieu éternel que j’adresserai à mes amis, si je suis déboutée de ma demande.

En attendant, j’aurai fait mon livre. J’irai à Paris après mon procès jugé. Au revoir donc ; donnez-moi de vos nouvelles si vous en avez le temps. Envoyez-moi ces lithographies et dites à Vinçard que je lui donne une grosse poignée de main.

G. S.

CXXXII

AU RÉDACTEUR DU JOURNAL DE L’INDRE


La Châtre, 9 novembre 1835.


Monsieur,

Un oracle dont la signature ne trahit pas l’incognito attaque brutalement, dans le feuilleton de votre journal, la moralité de mes livres. J’abandonne à la critique tous mes défauts littéraires et toutes les obscurités de mon raisonnement. Mais, dans cette province, ma patrie d’adoption, je défends à tout adulateur des abus de la société de me choisir pour holocauste, lorsqu’il lui plaît d’offrir un hommage aux puissances qu’il veut se rendre favorables, soit pour se faire un nom à défaut de talent, soit pour obtenir des protections dans ce monde, qui se paye souvent de déclamations à défaut de preuves.

Un de nos plus beaux talents écrivait, il y a quelques semaines : « Il est bien décourageant d’écrire pour des gens qui ne savent pas lire. » Je sais quelque chose de plus fâcheux, c’est d’écrire pour les gens qui ne veulent pas lire. La profession de tout journaliste aux gages de l’état social l’investit du droit de connaître la pensée d’un auteur rien qu’en regardant la couleur de la couverture du livre.

Le public le sait aussi ; c’est au public que j’en appelle, pour repousser les interprétations malpropres du chaste critique qui prétend avoir saisi le résultat et le but définitif de tous mes ouvrages. Je déclare ici que ce juge éclairé d’Indiana, de Valentine, de Lélia et de Jacques n’a ni compris ni lu aucun de ces livres.

Si la franchise de ce démenti le blesse, mon sexe ne me permettant pas de lui donner ou de lui demander réparation, j’institue mon défenseur tout mien compatriote homme de cœur et de conscience, qui se trouvera devant lui.

J’ai l’honneur d’être, etc.

GEORGE SAND.

CXXXIII

À MAURICE DUDEVANT, AU COLLÈGE HENRI IV


La Châtre, 10 décembre 1835.


Tu es un drôle de gamin avec tes rêves, tu mets Emmanuel[109] à toute sauce ; lui as-tu raconté cette farce-là ?

Tu dois avoir reçu, par lui, une lettre de moi, datée du 27 ; ainsi tu ne te plaindras plus de mon silence. Ta lettre est bien écrite et très comique ; mais l’orthographe n’est pas si bonne que les autres fois. Il faut t’appliquer bien sérieusement à apprendre ta langue, chose des plus difficiles, qu’on apprend assez mal dans les collèges.

Il y a un grand inconvénient à l’apprendre tard, parce qu’alors on l’oublie et l’on fait des fautes toute sa vie ; ce qui arrive aux trois quarts des personnes, et ce qui n’est pas pardonnable. À dix ans, je ne faisais pas une faute ; mais on se dépêcha trop de me faire quitter la grammaire, j’oubliai donc ce que je savais si bien. Au couvent, on m’apprit l’anglais, l’italien, et on négligea d’examiner si je savais bien ma langue. Ce ne fut qu’à seize ans qu’étant à Nohant, ayant honte de si mal écrire en français, je rappris moi-même la grammaire. Je n’ai pourtant jamais pu la retenir très bien. Je suis souvent embarrassée, et je fais des brioches.

Apprends donc ! C’est le bon âge, ni trop tôt ni trop tard. J’étais bien contente de ton avant-dernière lettre ; mais, cette fois-ci, tu as mis des s partout. Il y en a tant que, si je pouvais te les renvoyer, tu n’aurais pas besoin d’en mettre de nouvelles dans la prochaine lettre que tu m’écriras.

Quand tu sortiras avec ton père, prie-le de te laisser aller chez Buloz, qui te donnera pour moi quelque chose que tu choisiras.

As-tu donné des étrennes à ta grosse chérie ? donne-lui-en de ma part, je te rendrai l’argent. Si tu n’en as pas, dis à Buloz ou à Emmanuel de te donner cinq francs que je leur devrai.

Je suis clouée ici, mon pauvre chat, pour tout ce mois de janvier. J’ai des affaires dont je ne peux pas me dépêtrer. J’espère que ce sera fini le 15 février ; mais, pour être plus sûre de ne pas te manquer de parole, j’aime mieux te promettre d’être auprès de toi à la fin de février. Ainsi, deux mois encore sans nous voir ! je trouve cela bien long ; mais j’y suis absolument forcée. D’abord, je n’ai pas d’argent ; ensuite, je te dirai le reste quand nous nous verrons.

Je travaille toutes les nuits jusqu’à sept heures du matin ; je suis comme une vieille lampe. Je pense à toi, je relis tes bonnes lettres, et je prie Dieu qu’il te rende bon et courageux ; avec cela, tu seras aussi heureux qu’on peut l’être en ce monde. Je ne te fais presque plus de sermons. Je vois que tu comprends parfaitement, et que je pourrai causer avec toi, comme avec un ami. Tu es un brave homme.

Bonsoir, vieux ! Je t’embrasse un million, un milliard de fois. Dis-moi quelles places tu as.

s. s. s. s. s. s. s. s. s. s.

Ce sont tes s que je te renvoie.


CXXXIV

AU MÊME


La Châtre, 15 décembre 1835.


Mon bon ange,

Ta petite lettre est bien gentille, malgré tes gros enfantillages. Tu peux bien rire de la poire, si cela t’amuse ; mais il ne faut avoir de haine pour personne à ton âge. Cela ne sert à rien, tu ne peux faire encore aucun bien aux hommes, aucun mal aux ennemis de l’humanité. Il est bien vrai que Louis-Philippe est l’ennemi de l’humanité ; mais, quand tu le traites de grosse bête, tu te trompes beaucoup. C’est peut-être l’homme le plus fin et le plus habile de France. Malheureusement, il fait de ses talents un usage funeste, et, au lieu de répandre l’amour de la vertu autour de lui, il déshonore de son mieux tout ce qui l’entoure. Il déshonore réellement la France qui le supporte. C’est un grand malheur de voir qu’un seul homme peut, en caressant les vices et les mauvais sentiments, dégrader toute une nation et l’entraîner dans le mal.

Tu raisonnes très bien d’ailleurs, seulement tu fais encore une erreur en disant : « La nature a été injuste envers une grande partie du genre humain ; » tu veux dire la société.

La nature, mon pauvre enfant, est une bonne mère ; c’est Dieu, ou du moins c’est son ouvrage ; c’est elle qui nous donne les moissons, les forêts, les fruits, les prairies, ces belles fleurs que j’aime tant, et ces beaux papillons que tu soignes si bien. La nature offre d’elle-même toutes ses productions à l’homme qui sème et recueille. Les arbres ne refusent pas leurs fruits au voyageur qui les cueille en passant, et les légumes viennent aussi beaux dans le terreau d’un simple jardinier que dans le jardin d’un prince.

La société, c’est autre chose : ce sont les conventions faites entre les hommes pour le partage des productions de la nature. Ce n’est pas la justice, ce n’est pas le sentiment de la nature qui a dicté ces lois, c’est la force. Les faibles ont eu moins que les autres, et les infirmes n’ont rien eu du tout. Le droit d’héritage a conservé cette inégalité ; et puis, dans les temps civilisés, comme le nôtre par exemple, les plus instruits et les plus habiles sont devenus riches et n’en sont pas devenus meilleurs pour cela. Les pauvres ignorants sont et seront toujours dans une affreuse misère, si on ne fait rien pour eux. Dis donc que la société est injuste, et non pas la nature.

Nous parlerons de tout cela souvent et peu à peu nous nous entendrons. Pour le moment, je ne veux pas te fatiguer l’esprit. Tu vas bientôt lire un très beau livre que l’on donne heureusement dans les collèges : c’est le De viris illustribus, par Plutarque. Il faudra le lire avec attention. Tout ce qu’il y a de beau dans l’âme humaine est senti et indiqué dans ce livre.

J’irai à Paris pour Noël, parce que tu auras plusieurs jours de sortie et que j’en profiterai. Fais attention de compter le nombre de sorties que tu auras eues avec ton père, depuis le jour de son arrivée à Paris jusqu’à Noël. N’y manque pas, je te dirai ensuite pourquoi, et souviens-toi de tout ce que je t’ai recommandé. Tu as très bien fait de ne pas montrer ta lettre à Buloz. Il faut garder les lettres que je t’écris pour toi seul.

Adieu, mon amour ; je t’embrasse mille fois.

Ton GEORGE.

CXXXV

AU MÊME


La Châtre, 3 janvier 1836.


J’ai reçu ta lettre, mon enfant chéri, et je vois que tu as très bien compris la mienne ; ta comparaison est très juste, et, puisque tu te sers de si belles métaphores, nous tâcherons de monter ensemble sur la montagne où réside la vertu. Il est, en effet, très difficile d’y parvenir ; car, à chaque pas, on rencontre des choses qui vous séduisent et qui essayent de vous en détourner. C’est de cela que je veux te parler, et le défaut que tu dois craindre, c’est le trop grand amour de toi-même. C’est celui de tous les hommes et de toutes les femmes.

Chez les uns, il produit la vanité des rangs ; chez d’autres, l’ambition de l’argent ; chez presque tous, l’égoïsme. Jamais aucun siècle n’a professé l’égoïsme d’une manière aussi révoltante que le nôtre. Il s’est établi il y a cinquante ans une guerre acharnée entre les sentiments de justice et ceux de cupidité. Cette guerre est loin d’être finie, quoique les cupides aient le dessus pour le moment.

Quand tu seras plus grand, tu liras l’histoire de cette révolution dont tu as tant entendu parler et qui a fait faire un grand pas à la raison et à la justice. Cependant, ceux qui l’avaient entreprise n’ont pas été les plus forts et ceux qui y ont travaillé avec le plus de générosité ont été vaincus par ceux qui, aimant les richesses et les plaisirs, ne se servaient du grand mot de République que pour être des espèces de princes pleins de vices et de fantaisies. Ceux-là furent donc les maîtres ; car le peuple est faible, à cause de son ignorance. Parmi ceux qui pourraient prendre son parti et le secourir par leurs lumières, il en est un sur mille qui préfère le plaisir de faire du bien à celui d’être riche et comblé d’amusements et de vanité. Ainsi, la classe la moins nombreuse, celle qui reçoit de l’éducation, l’emportera toujours sur la classe ignorante, quoique cette classe soit la masse des nations.

Vois quel est l’avantage et la nécessité de l’éducation. Sans elle, on vit dans une espèce d’esclavage, puisque, tous les jours, un paysan sage, vertueux, sobre, digne de respect, est dans la dépendance d’un homme méchant, ivrogne, brutal, injuste, mais qui a sur lui l’avantage de savoir lire et écrire. Vois ce qu’est un homme qui, ayant reçu de l’éducation, n’en est pas meilleur pour cela. Vois combien est coupable devant Dieu celui qui, connaissant les malheurs et les besoins de ses semblables, pouvant consacrer son cœur et sa vie à les secourir, s’endort tranquillement tous les soirs dans un lit moelleux, ou se remplit le ventre à une bonne table en se disant : « Tout est bien, la société est parfaitement organisée. Il est juste que je sois riche et qu’il y ait des pauvres. Ce qui est à moi, est à moi ; donc, je dois tuer tous ceux qui ne me demanderont pas à manger, chapeau bas, et, quand même ils seraient bien polis, je dois les mettre brutalement à la porte, s’ils m’importunent. Je le fais parce que j’en ai le droit. »

Voilà le raisonnement de l’égoïste, voilà les sentiments de cette immense armée de cœurs impitoyables et d’âmes viles qui s’appelle la garde nationale. Parmi tous ces hommes qui défendent la propriété avec des fusils et des baïonnettes, il y a plus de bêtes que de méchants. Chez la plupart, c’est le résultat d’une éducation antilibérale. Leurs parents et leurs maîtres d’école leur ont dit, en leur apprenant à lire, que le meilleur état de choses était celui qui conservait à chacun sa propriété. Ils appellent révolutionnaires, brigands et assassins ceux qui donnent leur vie pour la cause du peuple.

C’est parce que je ne veux pas que tu sois un de ces hommes, sans âme ou sans raison, que je t’écris en particulier et en secret, ce que je pense de tout cela. Réfléchis et dis-moi si cela se présente de même à ton esprit et à ton cœur. Dis-moi si tu trouves juste cette manière de partager inégalement les produits de la terre, les fruits, les grains, les troupeaux, les matériaux de toute espèce, et l’or (ce métal qui représente toutes les jouissances, parce qu’un petit fragment se prend en échange de tous les autres biens). Dis-moi, en un mot, si la répartition des dons de la création est bien faite, lorsque celui-ci a une part énorme, cet autre une moindre, un troisième presque rien, un quatrième rien du tout !

Il me semble que la terre appartient à Dieu, qui l’a faite, et qui l’a confiée aux hommes pour qu’elle leur servît d’éternel asile. Mais il ne peut pas être dans ses desseins que les uns y crèvent d’indigestion et que les autres y meurent de faim. Tout ce qu’on pourra dire là-dessus ne m’empêchera pas d’être triste et en colère quand je vois un mendiant pleurant à la porte d’un riche.

Quant aux moyens de changer tout cela, il faudra que je t’écrive encore bien des lettres, et que nous ayons ensemble bien des conversations avant que je t’en parle. Je ne veux pas t’en dire trop long à la fois : il faut que tu aies le temps de réfléchir à chaque chose, et de me répondre à mesure si tu penses comme moi et si tu comprends bien. Nous en restons là. L’amour de soi-même est ce qu’il faut modérer, limiter et diriger. C’est-à-dire qu’il faut s’habituer à trouver le bonheur qui coûte le moins d’argent et qui permet d’en donner davantage à ceux qui en manquent. Nous chercherons ensemble cette vertu, et, si nous n’y atteignons pas tout à fait, du moins nous aurons des principes justes et de bonnes intentions.

Je ne te cache pas, et tu peux déjà t’en apercevoir, que les principes dont je te parle sont tout à fait en opposition avec ceux de vos lycées. Les lycées, dirigés par l’esprit du gouvernement, professeront toujours le principe régnant. Ils vous prêcheraient l’Empire et la guerre, si Napoléon était encore sur le trône. Ils vous diraient d’être républicains, si la République était établie. Il ne faut pas t’occuper des réflexions que vos professeurs ou même les livres que l’on vous donne font sur l’histoire. Ces livres sont dictés à des pédants, esclaves du pouvoir.

Souvent, en lisant l’histoire des grandes actions des temps antiques, écrite par les hommes d’aujourd’hui, tu verras que les héros sont traités de scélérats. Ton bon sens et la justice de ton cœur redresseront ces jugements hypocrites. Tu liras les faits et tu seras le juge des hommes qui les auront accomplis. Souviens-toi que, depuis le commencement du monde, ceux qui ont travaillé pour la liberté et l’honneur de leurs frères sont des grands hommes. Ceux qui ont travaillé pour leur propre renommée et pour leur ambition personnelle sont des hommes qui ont fait un emploi coupable de leurs grandes qualités. Ceux qui n’ont songé qu’à leurs plaisirs sont des brutes.

Mais tu comprends que notre correspondance doit rester secrète et que tu ne dois ni la montrer ni seulement en parler. Je désire aussi que tu n’en dises pas un mot à ton père : tu sais que ses opinions diffèrent des miennes. Tu dois écouter avec respect tout ce qu’il te dira ; mais ta conscience est libre et tu choisiras, entre ses idées et les miennes, celles qui te paraîtront meilleures. Je ne te demanderai jamais ce qu’il te dit ; tu ne dois pas non plus lui faire part de ce que je t’écris.

Aie donc soin de laisser mes lettres dans ta baraque au collège ; je te les ferai remettre par Emmanuel, et tu lui remettras ta réponse trois ou quatre jours après.

Comprends-tu bien ? De cette manière, personne ne verra ce que nous nous écrivons, et nous n’aurons pas de contradictions. Tu auras le temps de lire mes lettres et d’y répondre sans te presser.

Mon ange chéri, tu es ce que j’aime le mieux au monde. Je suis venue passer quelque temps à la Châtre ; je demeure chez Duteil.

Adieu ; je t’embrasse mille fois. Apprends bien l’histoire, c’est un grand point.


CXXXVI

À M. FRANÇOIS ROLLINAT, À CHÂTEAUROUX


La Châtre, 4 février 1836.


Qu’as-tu donc, bon vieux ? manques-tu de courage ? t’est-il arrivé quelque chose de pis que la vie ordinaire ? pourquoi es-tu si consterné et si abattu ? Ta lettre m’inquiète beaucoup. Si tu ne peux venir me voir, et que je puisse te donner un peu de cœur, j’irai te voir la semaine prochaine. Mon affaire est remise à quinzaine ; c’est le seul mal que le président ait pu me faire, et il l’a fait. Du reste, cette affaire étant imperdable au dire de tous, et le ministère public ayant conclu en ma faveur avec beaucoup de chaleur, je ne m’inquiète pas.

Mais, toi, qu’as-tu ? Tu es fou avec ta mort morale ! Les hommes comme toi ne sont pas appelés à une pareille fin. Il y a, en toi, une si grande sérénité de vertu, que l’intelligence ne peut que gagner avec les années, et même avec les fatigues et les douleurs. C’est là le fouet, l’aiguillon des grandes âmes. Je redoute pour toi les préoccupations de l’amour et je crains quelque chose comme cela dans ta tristesse. S’il en est ainsi, j’irai te voir et je te donnerai le courage de briser, s’il le faut, des liens funestes. L’amour, tel que la plupart des hommes et des femmes l’entend, n’est fait que pour les enfants. Il ne convient pas aux esprits sérieux ; il les tiraille et les torture sans jamais les satisfaire.

Je ferai mon possible pour t’aller voir, pour te confesser, et pour te remettre à flot. Tu ne t’appartiens pas, mon vieux ; tu n’as même pas le droit de souffrir pour ton propre compte. C’est une terrible tâche ; mais c’est une grande destinée. Porte le joug et ne te laisse pas tomber dessous. Tu te dois à ta famille, tu te dois à moi aussi, ton meilleur ami. Tu me dois ce grand exemple de la force, ce grand spectacle de la volonté persistante qui m’a soutenue dans mes luttes, qui m’a grandie depuis que je te connais.

Songe à cela. Tu es l’homme que j’estime le plus. Je ne puis m’habituer désormais à vivre sans toi. Songe, vieux Montagne, à ton Laboëtie, qui t’a connu, étant déjà vieux, et qui s’est dépêché de t’aimer beaucoup afin de réparer le temps perdu.

Réponds-moi, explique-toi, et compte que je ne te laisserai pas seul dans cette crise.

Tout à toi.

CXXXVII

À M. ADOLPHE GUÉROULT, À PARIS


La Châtre, 11 février 1836.


C’est le mardi gras qu’on prononce mon jugement en séparation.

Je ne puis aller à Paris par conséquent avant le mois de mars. J’en ai bien du regret, d’abord parce que j’ai grand besoin de voir mes enfants et mes amis, ensuite ce bal dont je me serais fait une fête. Tâchez qu’il y en ait un autre où je puisse me trouver.

J’aime vos prolétaires, d’abord parce qu’ils sont prolétaires, et puis parce que je crois qu’il y a en eux la semence de la vérité, le germe de la civilisation future. Faites-leur part de tous mes regrets. Dites-leur que je tiens extraordinairement aux étrennes qu’ils ont bien voulu me destiner. Je veux faire connaissance avec eux tous, dès que je serai non plus femme esclave, mais une femme libre, autant que notre méchante civilisation le permet. Rappelez-moi particulièrement au souvenir de Vinçard.

Que devenez-vous, mon ami ? Allez-vous en Égypte ? Si je gagne mon procès, je renoncerai au tour du monde, que nous avions modestement projeté de faire ensemble. La gouverne de mes enfants et celle de mon petit patrimoine ne me permettront plus de longues absences. Je pourrai toujours vous conduire jusqu’à la frontière, si vous prenez votre volée dans un moment où les plumes repousseront à mon aile. Là, je vous saluerai et vous suivrai de l’œil jusqu’à l’horizon.

Avant tout, soyez heureux autant que faire se peut. Le bonheur est-il refusé à la jeunesse ? Je le crois en me sentant devenir de plus en plus calme et satisfaite à mesure que je redescends la vie. La jeunesse est un bonheur par elle-même, ses distractions lui suffisent. Ceci n’est pas de moi. Je crois que c’est vrai.

Adieu, mon cher Jules César ; portez-vous bien, et me ama.

GEORGE.



À LA FAMILLE SAINT-SIMONIENNE DE PARIS

La Châtre, 15 février 1836.


Ne pouvant vous remercier chacun séparément aujourd’hui, permettez, frères, que je vous remercie collectivement en m’adressant à Vinçard. Vous avez eu pour moi de la sympathie et des bienveillances pleines de charme et de bonté. Je ne méritais pas votre attention, et je n’avais rien fait pour être honorée à ce point. Je ne suis pas une de ces âmes fortes et retrempées qui peuvent s’engager par un serment dans une voie nouvelle. D’ailleurs, fidèle à de vieilles affections d’enfance, à de vieilles haines sociales, je ne puis séparer l’idée de république de celle de régénération ; le salut du monde me semble reposer sur nous pour détruire, sur vous pour rebâtir. Tandis que les bras énergiques du républicain feront la ville, les prédications sacrées du saint-simonien feront la cité. Je l’espère ainsi. Je crois que mes vieux frères doivent frapper de grands coups, et que vous, revêtus d’un sacerdoce d’innocence et de paix, vous ne pouvez tremper dans le sang des combats vos robes lévitiques. Vous êtes les prêtres, nous sommes les soldats : à chacun son rôle, à chacun sa grandeur et ses faiblesses. Le prêtre s’épouvante parfois de l’impatience belliqueuse du soldat, et le soldat, à son tour, raille la longanimité sublime du prêtre. Soyons tranquilles pour l’avenir. Nous tomberons tous à genoux devant le même Dieu, et nous unirons nos mains dans un saint transport d’enthousiasme, le jour où la vérité luira pour tous ; la vérité est une.

Ces temps sont loin ; nous avons, je le pense, des siècles de corruption à traverser, et, tandis qu’il arrivera souvent encore à votre phalange sacrée de chanter dans des solitudes sans écho, il nous arrivera peut-être bien, à nous autres, de traverser en vain la mer rouge et de lutter contre les éléments, le lendemain du jour où nous croirons les avoir soumis. C’est le destin de l’humanité d’expier son ignorance et sa faiblesse par des revers et par des épreuves. Votre mission est de la ranimer par des conseils, et de lui verser le baume de l’union et de l’espérance. Accomplissez donc cette tâche sacrée, et sachez que vos frères ne sont pas les hommes du passé, mais ceux de l’avenir.

Vous avez eu un seul tort, en ces jours-ci, un tort grave, à mes yeux, et je vous le dirai dans la sincérité de mon cœur, parce que je vous aime trop pour vous cacher une seule des pensées que vous m’inspirez. Vous avez cherché à vous éloigner de nous. Ce tort, nous l’avons eu à votre exemple et les deux familles, les enfants de la même mère, de la même idée, veux-je dire, se sont divisés sur le champ de bataille. Cette faute retardera la venue des temps annoncés. Elle est plus grave chez vous, qui êtes des envoyés de paix et d’amour, que chez nous, qui sommes des ministres de guerre, des glaives d’extermination.

Quant à moi, solitaire jeté dans la foule, sorte de rapsode, conservateur dévot des enthousiasmes du vieux Platon, adorateur silencieux des larmes du vieux Christ, admirateur indécis et stupéfait du grand Spinosa, sorte d’être souffrant et sans importance qu’on appelle un poète, incapable de formuler une conviction et de prouver, autrement que par des récits et des plaintes, le mal et le bien des choses humaines, je sens que je ne puis être ni soldat ni prêtre, ni maître ni disciple, ni prophète ni apôtre ; je serai pour tous un frère débile mais dévoué ; je ne sais rien, je ne puis rien enseigner ; je n’ai pas de force, je ne puis rien accomplir. Je puis chanter la guerre sainte et la sainte paix ; car je crois à la nécessité de l’une et de l’autre. Je rêve dans ma tête de poète des combats homériques, que je contemple le cœur palpitant, du haut d’une montagne, ou bien au milieu desquels je me précipite sous les pieds des chevaux, ivre d’enthousiasme et de sainte vengeance. Je rêve aussi, après la tempête, un jour nouveau, un lever de soleil magnifique, des autels parés de fleurs, des législateurs couronnés d’olivier, la dignité de l’homme réhabilitée, l’homme affranchi de la tyrannie de l’homme, la femme de celle de la femme, une tutelle d’amour exercée par le prêtre sur l’homme, une tutelle d’amour exercée par l’homme sur la femme. Un gouvernement qui s’appellerait conseil et non pas domination, persuasion et non pas puissance. En attendant, je chanterai au diapason de ma voix, et mes enseignements seront humbles ; car je suis l’enfant de mon siècle, j’ai subi ses maux, j’ai partagé ses erreurs, j’ai bu à toutes ses sources de vie et de mort, et, si je suis plus fervent que la masse pour désirer son salut, je ne suis pas plus savant qu’elle pour lui enseigner le chemin. Laissez-moi gémir et prier sur cette Jérusalem qui a perdu ses dieux et qui n’a pas encore salué son messie. Ma vocation est de haïr le mal, d’aimer le bien, de m’agenouiller devant le beau.

Traitez-moi donc comme un ami véritable. Ouvrez-moi vos cœurs et ne faites point d’appel à mon cerveau. Minerve n’y est point et n’en saurait sortir. Mon âme est pleine de contemplations et de vœux que le monde raille, les croyant irréalisables et funestes. Si je suis porté vers vous d’affection et de confiance, c’est que vous avez en vous le trésor de l’espérance et que vous m’en communiquez les feux, au lieu d’éteindre l’étincelle tremblante au fond de mon cœur.

Adieu ; je conserverai vos dons comme des reliques ; je parerai la table où j’écris des fleurs que les mains industrieuses de vos sœurs ont tissées pour moi. Je relirai souvent le beau cantique que Vinçard m’a adressé, et les douces prières de vos poètes se mêleront dans ma mémoire à celles que j’adresse à Dieu chaque nuit. Mes enfants seront parés de vos ouvrages charmants, et les bijoux que vous avez destinés à mon usage leur passeront comme un héritage honorable et cher. Tout mon désir est de vous voir bientôt et de vous remercier par l’affectueuse étreinte des mains.

Tout à vous de cœur.

GEORGE SAND.

CXXXVIII

À MAURICE DUDEVANT, AU COLLÈGE HENRI IV


La Châtre, 17 février 1836.


Mon bon petit,

Voici le carnaval, tout le monde s’amuse, ou fait semblant de s’amuser. Moi, je m’amuserais, si je t’avais, et tu t’amuserais aussi. Je suis chez Duteil, nous passons très gaiement les jours gras. Tous les soirs, nous avons bal masqué. Je déguise tous les enfants, Duteil prend son violon, nous allumons quatre chandelles et nous dansons. Si tu étais là, avec ta sœur, la fête serait complète. Hélas ! tous ces mioches me font sentir l’absence des miens.

Si j’étais libre de quitter mes affaires, ce n’est pas avec eux que je serais en train de me divertir, mais bien avec vous, mes pauvres petits. Vous amusez-vous, du moins ? Tu es sorti avec ton père, Solange avec ma tante ; racontez-moi à quoi vous avez passé le temps. Il est bien facile de s’amuser avec les gens qu’on aime. Pour moi, il n’y a pas de vrai plaisir sans vous.

Aux vacances, nous nous amuserons ; car s’amuser, c’est être heureux, et tu sais, quand nous sommes ensemble tous les trois, nous n’avons besoin de personne pour être joyeux toute la journée.

J’espérais être à Paris ces jours-ci ; mais les gens avec lesquels je suis en affaires m’ont fait attendre et retardée. Il me faut donc attendre encore quinze jours avant d’aller t’embrasser. Garde-moi des sorties pour le mois de mars, afin que je t’aie le jeudi et le dimanche pendant deux ou trois semaines. Cette fois, c’est certain, et je ne prévois plus d’obstacle possible à mon voyage. N’en parle cependant pas ; tu sais, une fois pour toutes, que tu ne dois rien dire de ce que je t’écris, pas même les choses en apparence les plus indifférentes.

Tu vas donc chez la reine ? c’est fort bien, tu es encore trop jeune pour que cela tire à conséquence ; mais, à mesure que tu grandiras, tu réfléchiras aux conséquences des liaisons avec les aristocrates. Je crois bien que tu n’es pas très lié avec Sa Majesté et que tu n’es invité que comme faisant partie de la classe de Montpensier. Mais, si tu avais dix ans de plus, tes opinions te défendraient d’accepter ces invitations.

Dans aucun cas un homme ne doit dissimuler, pour avoir les faveurs de la puissance, et les amusements que Montpensier t’offre sont déjà des faveurs. Songes-y ! Heureusement elles ne t’engagent à rien ; mais, s’il arrivait qu’on te fît, devant lui, quelque question sur tes opinions, tu répondrais, j’espère, comme il convient à un enfant, que tu ne peux pas en avoir encore ; tu ajouterais, j’en suis sûre, comme il convient à un homme, que tu es républicain de race et de nature ; c’est-à-dire qu’on t’a enseigné déjà à désirer l’égalité, et que ton cœur se sent disposé à ne croire qu’à cette justice-là. La crainte de mécontenter le prince ne t’arrêterait pas, je pense. Si, pour un dîner ou un bal, tu étais capable de le flatter, ou seulement si tu craignais de lui déplaire par ta franchise, ce serait déjà une grande lâcheté.

Il ne faut pourtant jamais d’arrogance déplacée. Si tu allais dire, devant cet enfant, du mal de son père, ce serait un espèce de crime. Mais, si, pour être bien vu de lui, tu lui en disais du bien, lorsque tu sais qu’il n’y a que du mal à en dire, tu serais capable de vendre un jour ta conscience pour de l’argent, des plaisirs ou des vanités. Je sais que cela ne sera pas ; mais je dois te montrer les inconvénients des relations avec ceux qui se regardent comme supérieurs aux autres, et à qui la société donne, en effet, de l’autorité sur vous.

Garde-toi donc de croire qu’un prince soit, par nature, meilleur et plus utile à écouter qu’un autre homme. Ce sont, au contraire, nos ennemis naturels, et, quelque bon que puisse être l’enfant d’un roi, il est destiné à être tyran. Nous sommes destinés à être avilis, repoussés ou persécutés par lui.

Ne te laisse donc pas trop éblouir par les bons dîners et par les fêtes. Sois un vieux Romain de bonne heure, c’est-à-dire, fier, prudent, sobre, ennemi des plaisirs qui coûtent l’honneur et la sincérité.

Bonsoir, mon ange ; écris-moi. Aime ton vieux George, qui t’aime plus que sa vie.


CXXXIX

À MADAME D’AGOULT, À GENÈVE


26 février 1836.


Je ne vous écris qu’un mot à la hâte, chère bonne et belle Marie. Je suis accablée d’affaires, de travail et de courses. Je vous écris d’une chambre d’auberge, ne sachant quand je retrouverai un quart d’heure de loisir. Ainsi prenez que ceci n’est rien, qu’un signe et un regard de tendresse jeté en courant à quelqu’un qu’on voudrait embrasser, mais dont le galop de votre cheval vous éloigne.

Votre grande lettre est charmante et bonne comme celle d’un ange. Votre seconde lettre est encore mieux, sauf qu’il s’y trouve un madame, dont je ne veux pas. Vous me parlez de cœur et de bourse. Non, cela n’est pas inconvenant ; l’offrir ou l’accepter est le plus saint privilège de l’amitié, la plus sûre marque de l’antique loyauté. Si j’avais besoin de pain, j’en recevrais de vous, et vous seriez encore la plus obligée de nous deux ; car vous êtes capable d’offrir au premier mendiant venu, et, moi, je ne suis capable d’en accepter que de bien peu de mains.

Je n’irai pas en Chine avec vous, quoique je le fisse de bien bon cœur, si je le pouvais. Mais j’ai mes enfants qui m’attachent à ce sol de France. Je ne pourrai plus m’absenter que pour quelques semaines.

Grâce à Dieu, j’ai gagné mon procès et j’ai mes deux enfants à moi. Je ne sais si c’est fini. Mon adversaire peut en appeler et prolonger mes ennuis. Mais je serai toujours libre au printemps et, si vous n’êtes pas partie, j’irai vous voir en Suisse.

Écrivez donc sur le sort des femmes et sur leurs droits ; écrivez hardiment et modestement, comme vous sauriez le faire, vous. Madame Allart vient de faire une brochure où il y a réellement des choses fortes, belles et vraies. Moi, je suis trop ignare pour écrire autre chose que des contes, et je n’ai pas la force de m’instruire.

Vous me parlez de Beautin, de Marphyrius et de Jouffroy. Je n’ai jamais entendu parler de ces gens-là. Je n’ai rien lu de ma vie, je ne sais que ce que j’ai vu matériellement. En lisant votre lettre, je m’étonnais (le mot est modeste) de votre incommensurable supériorité sur moi. Faites-en donc profiter le monde ; vous le devez. Franz doit vous y engager ; moi, je vous en supplie.

Bonjour, ma douce et belle cénobite. Je vous écrirai une longue lettre bien bête, et bien bonne enfant, à la première journée de repos et de liberté que j’aurai.

Je vous aime tendrement, quoique vous soyez capable de m’empoisonner. Heureusement que je n’ai pas peur de M. Franz, et que, s’il avait une pareille idée, je le tuerais d’une chiquenaude. Il est vrai que vous me tueriez après, et que je n’en serais pas plus avancée. Espérons que la destinée nous préservera de ces catastrophes étranges, que Ballanche appellerait… Ah ! ma foi, je ne me souviens plus du mot.

Dites à Franz que j’ai lu Orphée ces jours-ci, et que je suis tombée dans des extases incroyables. C’est le premier ouvrage de Ballanche que je lis. Je ne comprends pas tout ; mais ce que je comprends m’enchante. On prétend ici que cela me rendra tout à fait imbécile. Je ne demande pas mieux, pourvu que vous ne m’abandonniez pas dans le malheur.

Mille tendresses.


CXL

À M. EUGÈNE PELLETAN, À PARIS


Bourges, 28 février 1836.


J’ai reçu votre lettre hier seulement. Je n’habite point Paris, et je n’habite rien les trois quarts de l’année.

Vous avez prodigieusement d’esprit, d’imagination et de talent. Mais votre simplicité est plus affectée que réelle.

Travaillez, vous êtes déjà poète, si, pour l’être, il suffit de faire très bien les vers. S’il y faut quelque chose de plus, vous êtes capable de l’acquérir. — Faites-vous imprimer quand vous l’aurez acquis.

La plastique vous manque, vous le savez ; cherchez-la en tout. Byron et Gœthe ne s’en sont pas affranchis dans leurs plus fougueuses compositions.

Ne soyez d’aucune école, n’imitez aucun modèle. Ceux qui posent comme tels envient presque toujours les qualités du talent qu’ils censurent et éteignent chez leurs adeptes.

Fuyez Paris, c’est le tombeau des poètes et des artistes. Tout y est chic.

Le troupeau blanc des flots est admirable.

De l’or avec du fer est détestable.

Rien faire qui vaille un sou n’aura jamais de grâce ni de sens.

De toutde rien, du prix des moutons cette année est naïf et charmant, etc., etc.

Ne soyez pas un composé de noble et de plat, de grand et d’étriqué. Soyez correct, c’est plus rare que d’être excentrique par le temps qui court. Plaire par le mauvais goût est devenu plus commun que de recevoir la croix d’honneur.

Hugo, le plus grand novateur de notre temps, n’a pas triomphé de ces bons classiques dont il s’est moqué, quoiqu’en mille endroits il ait été plus grand qu’eux. Les beautés de détail ne sont rien sans l’ensemble.

Vivant comme je vis, je ne puis vous voir ; mais je m’intéresse à vous. Cela vous est dû. Je vous souhaite et vous prédis de l’avenir, si vous êtes sévère envers vous-même, et patient. Si je puis vous obliger je le ferai de bon cœur. Mais soyez sûr que, si vous produisez une bonne œuvre, vous n’aurez besoin de personne. Soyez sûr, au contraire, que toutes les amitiés littéraires ne feront pas un vrai succès à une production négligée.

Tout à vous.

GEORGE SAND.

CXLI

À M. ADOLPHE GUÉROULT, À PARIS


La Châtre, mars 1836.


Mon ami

J’admire beaucoup vos perplexités à propos du titre que vous devez me donner. Il me semble que je m’appelle George et que je suis votre ami, ou votre amie, comme vous voudrez. Je n’entends rien aux compliments. Si je n’avais pas pour vous estime, attachement et confiance, je ne vous aurais pas témoigné confiance, estime et attachement. Après cela, je ne sais plus ce qui peut vous gêner, et vous prie de vous souvenir que je ne suis pas bégueule. Ainsi appelez-moi comme il vous plaira ; mais écrivez-moi pour me parler de vous et de mes mioches. Merci mille fois de l’amitié que vous leur accordez. Ils n’en sentent pas le prix maintenant ; mais j’acquitterai leur dette d’affection et de reconnaissance tant que je vivrai.

Ils sortiront tous deux aux vacances de Pâques, et vous serez à même de voir Maurice chez Buloz. Emmenez-le quelquefois promener avec vous pour décharger Buloz d’un si lourd fardeau, et rendez-moi bon compte de la conduite de monsieur mon fils. Morigénez-le paternellement ; c’est un bon diable qui vous comprendra si vous lui parlez raison.

Solange est impayable avec son poignard dans le cœur ou dans l’estomac. Je pense que ce dernier organe est celui qui joue le plus grand rôle dans sa vie. Elle découchera, je crois, pour les fêtes de Pâques, et ma tante de l’Élysée-Bourbon[110] se chargera d’elle ; car il faut, par respect pour les mœurs, qu’elle ait son domicile chez des femmes.

Serez-vous assez bon pour conduire son frère auprès d’elle quand il voudra et pour le ramener chez Buloz ensuite, ou au moins pour surveiller ses allées et venues, de manière qu’il ne soit qu’avec des personnes sûres, qui ne le perdront pas en chemin. Je compte sur vous, sur Papet, sur Boucoiran et sur Buloz.

Je ne puis, quelque chagrin que j’éprouverai à vous perdre pour longtemps peut-être, vous dissuader du voyage en Égypte. Voyager, c’est apprendre ; savoir, c’est exister. Vous n’irez pas en Orient et vous n’en reviendrez pas sans avoir acquis beaucoup de connaissances qui vous feront très supérieur à ce que vous êtes déjà. Les gens du monde et les femmes voyagent sans fruit ; il n’en sera pas ainsi de vous. Vous observerez, vous verrez différentes races d’hommes, différents modes d’organisation sociale. Vous ne négligerez pas d’apprendre leur histoire, si vous ne la savez déjà, et d’examiner leurs penchants, leurs habitudes.

Vous saurez tout cela, et, quelque talent, quelque mérite que je vous reconnaisse, vous ne changerez pas la face du monde d’une manière bien importante ou bien utile. J’ai mes idées là-dessus. Je n’espère ni ne désire vous les faire partager ; car ce sont des idées qui font souffrir ceux qui les ont et qui ne servent à rien pour les autres. Mais je suis sûre que vous reviendrez plus avancé, plus rempli, par conséquent plus calme et plus apte aux choses réelles.

Le seul inconvénient que je voie à cette détermination, c’est qu’un séjour nouveau avec des chefs saint-simoniens augmentera en vous le sentiment de fanatisme pour des hommes et des noms propres. Je n’aime pas ce sentiment, je le trouve petit, ravalant et niais. Je l’éprouve souvent, et il n’y a pas vingt-quatre heures que j’ai eu une forte lutte à soutenir contre moi-même pour m’en défendre, en présence d’un homme politique d’un très grand aspect.

Je ne me suis enrôlée sous le drapeau d’aucun meneur, et, tout en conservant estime, respect et admiration pour tous ceux qui professent noblement une religion, je reste convaincue qu’il n’y a pas sous le ciel d’homme qui mérite qu’on plie le genou devant lui. Mettez-vous au service d’une idée, et non pas au pouvoir d’Enfantin. Les idées se modifient et s’élargissent en présence de la vérité. Les systèmes rêvés par des individus sont toujours arrêtés au beau milieu du progrès par la fantaisie, l’erreur ou l’impuissance du Créateur, qui ne veut pas de rébellion chez ses créatures. Prenez bien garde à cela.

J’ai causé avec les saint-simoniens, avec les carlistes, avec Lamennais, avec Coëssin, avec le juste milieu, et, hier, avec Robespierre en personne. J’ai trouvé chez tous ces hommes de grandes doses de vertu, de probité, d’intelligence et de raison, et celui qui m’a le plus agitée, c’est celui dont je hais le plus les idées et dont j’admire le plus l’individualité. C’est le dernier, ce qui prouve qu’il est facile d’égarer les hommes et d’abuser des dons de Dieu ; mais je fais serment devant lui que, si l’extrême gauche vient à régner, ma tête y passera comme bien d’autres, car je dirai mon mot.

Ce que je vois au milieu de ces divergences de sectes rénovatrices, c’est un gaspillage de sentiments généreux et de pensées élevées ; c’est une tendance à l’amélioration sociale ; une impossibilité de produire pour le moment, faute de tête à ce grand corps aux cent bras, qui se déchire lui-même, ne sachant à quoi s’attaquer. Ce conflit ne fait encore que bruit et poussière. Nous ne sommes pas dans l’ère où il construira des sociétés, et les peuplera d’hommes perfectionnés.

Croyez le contraire si vous voulez. L’espérance est chose bonne et fortifiante. Mais, plus vous croirez à un prochain succès, plus vous devez le hâter par des efforts inouïs. Travaillez à élargir vos cerveaux. Ce qui vous perd tous, c’est leur étroitesse. Vous n’y pouvez loger qu’un plan de campagne. Quand le terrain change de nature, vous ne savez pas changer de sentier. Vous avez un drapeau au bout de votre lance, un nom sur la langue, une formule dans la tête, et vous vous faites un point d’honneur imbécile et fatal de n’en pas changer à mesure que vous vous éclairez.

Je voudrais voir un homme d’intelligence et de cœur chercher partout la vérité et l’arracher par morceaux à chacun de ceux qui l’ont dépecée et partagée entre eux. Je voudrais le voir passer par toutes les sectes pour les connaître et les juger. Je voudrais qu’au lieu de le mépriser et de le railler pour sa mobilité, les hommes l’écoutassent comme le plus éclairé et le plus zélé des prêtres de l’avenir.

Mais on fait une vertu de l’obstination, — cela convenant aux passions des uns, à l’ignorance des autres. — Si vous n’êtes pas d’une organisation magnifique pour être un chef (et vous êtes d’une nature cent fois trop élevée pour être un soldat), n’ayez ni présomption folle ni servilisme d’humilité. Vous n’êtes donc destiné ni à commander ni à servir. Souvenez-vous de ce que je vous dis : un jour, vous ne croirez plus à aucune secte religieuse, à aucun parti politique, à aucun système social. Vous ne verrez pour les hommes qu’une possibilité d’amélioration soumise à mille vicissitudes. Vous verrez qu’il faut, pour les abriter, un toit de pierre, de paille ou de papier suivant la saison, mais qu’ils étoufferaient vite dans vos palais de diamant, rêves de jeunesse !

Allez toujours, vivez ! Aidez à fournir une pierre pour un édifice qui ne sera jamais ni parfait ni solide, mais auquel travailleront de mieux en mieux les générations futures. Travaillez pour que ce qui va mal aille tant soit peu mieux, mais travaillez sans trop d’orgueil. Il vous arriverait plus tard, en voyant le peu que vous avez pu, de tomber dans le découragement, comme vous avez déjà fait par moments ; et convenez que, dans ces moments-là, vous êtes sensiblement au-dessous de vous-même.

Il ne serait pas impossible qu’au milieu de tous mes sermons, je me misse aussi à labourer le champ avec une épingle noire et un cure-dent. Ne partez pas trop vite pour l’Égypte. Il est possible que je m’y fasse envoyer pour tâcher d’opérer une fusion entre cette nuance et une autre.

Ma vie de femme est finie, et, puisqu’on m’a fait une petite réputation et une sorte d’influence (que je n’ai ni ambitionnée ni méritée), il m’arrivera peut-être de faire aussi de mon côté un métier de jeune homme.

J’ai regret à ces trésors de vertu et de courage qui s’isolent les uns des autres, et, si je pouvais réussir à fondre ensemble le produit de cinq paires de bras, je croirais avoir assez fait pour ma part, eu égard à la force des miens. Ne parlez de cela à personne et attendez-moi jusqu’au mois de mai. Je vous dirai où j’en suis.

Adieu, mon ami. À vous de tout cœur.

GEORGE SAND.

CXLII

À M. FRANZ LISZT, À GENÈVE


La Châtre, 5 mai 1836.


Mon bon enfant et frère,

Je vous prie de me pardonner mon énorme silence. J’ai été bien agitée et terriblement occupée depuis que je ne vous ai écrit. Mon procès a été gagné ; puis l’adversaire, après avoir engagé son honneur à ne pas plaider, s’est mis à manquer de parole et à oublier sa signature et son serment, comme des bagatelles qui ne sont plus de mode. Si la possession de mes enfants et la sécurité de ma vie n’étaient en jeu, vraiment ce ne serait pas la peine de les défendre au prix de tant d’ennuis. Je combats par devoir plutôt que par nécessité.

Voilà les raisons de mon long silence. J’attendais toujours que mon sort fût décidé pour vous dire le présent et l’avenir. De lenteur en lenteur, la chère Thémis m’a conduite jusqu’à ce jour, sans que je puisse rien fixer pour le lendemain. Je serais depuis longtemps près de vous, sans tous ces déboires. C’est mon rêve, c’est l’Eldorado que je me fais quand je puis avoir, entre le procès et le travail, un quart d’heure de rêvasserie. Pourrai-je entrer dans ce beau château en Espagne ? Serai-je quelque jour assise aux pieds de la belle et bonne Marie, sous le piano de Votre Excellence, ou sur quelque roche suisse, avec l’illustre docteur Ratissimo ?

Hélas ! je suis un pauvre diable bien misérable ! J’ai toujours vécu le nez en l’air, le nez dans les étoiles, tandis que le puits était à mes pieds, et qu’un tas de myrmidons crottés, criards, haineux je ne sais de quoi, en fureur je ne sais pourquoi, tâchaient de m’y faire rouler. Espérons !

Si vous ne partez qu’à la fin de juin, peut-être pourrai-je encore vous aller trouver et passer quelques jours avec vous ; après quoi, vous vous envolerez pour l’Italie, heureux oiseau à qui l’on n’arrache pas méchamment et cruellement les ailes ; et moi, plus éclopée et plus modeste, j’irai m’asseoir sur la rive de quelque petit lac de poche, pour y dormir le reste de la saison.

J’ai été à Paris passer un mois, j’y ai vu tous mes amis : Meyerbeer, sur qui j’écris assez longuement à l’heure qu’il est (j’adore les Huguenots) ; madame Jal[111], pour qui j’ai eu le bonheur de faire quelque chose ; votre mère, qui a eu la bonté de venir m’embrasser ; Henri Heine, qui tombe dans la monomanie du calembour, etc., etc. Je n’ai pas vu Jules Janin et je ne sais pas s’il a écrit contre moi. C’est vous qui me l’apprenez ; je n’irai pas aux informations. J’ai le bonheur de ne pas lire de journaux et de ne pas en entendre parler.

Je ne comprends rien à Sainte-Beuve. Je l’ai aimé, fraternellement. Il a passé sa vie à me vexer, à me grogner, à m’épiloguer et à me soupçonner ; si bien que j’ai fini par l’envoyer au diable. Il s’est fâché, et nous sommes brouillés, à ce qu’il paraît. Je crois qu’il ne se doute pas de ce que c’est que l’amitié, et qu’il a, en revanche, une profonde connaissance de l’amour de soi-même, pour ne pas dire de soi seul.

Jocelyn est, en somme, un mauvais ouvrage. Pensées communes, sentiment faux, style lâché, vers plats et diffus, sujet rebattu, personnages traînant partout, affectation jointe à la négligence ; mais, au milieu de tout cela, il y a des pages et des chapitres qui n’existent dans aucune langue et que j’ai relus jusqu’à sept fois de suite en pleurant comme un âne. Ces endroits sont faciles à noter ; ce sont tous ceux qui ont rapport au sentiment théosophique, comme disent les phrénologues. Là, le poète est sublime ; la description, souvent diffuse, vague et trop chatoyante, est, en certains endroits, délicieuse. En somme, il est fâcheux que Lamartine ait fait Jocelyn, et il est heureux pour l’éditeur que Jocelyn ait été fait par Lamartine.

J’ai fait connaissance avec lui. Il a été très bon pour moi. Nous avons fumé ensemble dans un salon qui est extrêmement bonne compagnie, mais où on me passe tous mes caprices ; il m’a donné de bon tabac et de mauvais vers. Je l’ai trouvé excellent homme, un peu maniéré et très vaniteux. J’ai fait aussi connaissance avec Berryer, qui m’a semblé beaucoup meilleur garçon, plus simple et plus franc, mais pas assez sérieux pour moi ; car je suis très sérieuse, malgré moi et sans qu’il y paraisse.

Je me suis brouillée avec madame A…, qui est une bavarde. J’ai fait connaissance et amitié avec David Richard[112]. Il y a entre nous deux liens : l’abbé de Lamennais, que j’adore, comme vous savez, et Charles Didier, qui est mon vieux et fidèle ami. À propos, vous me demandez ce qui en est d’une nouvelle histoire sur mon compte, où il jouerait un rôle ? — Je ne sais ce que c’est. Que dit-on ? — Ce qu’on dit de vous et de moi. Vous savez comme c’est vrai ; jugez du reste. Beaucoup de gens disent à Paris et en province que ce n’est pas madame d’… qui est à Genève avec vous, mais moi. Didier est dans le même cas que vous, à l’égard d’une dame qui n’est pas du tout moi.

Je n’ai pas vu madame Montgolfier. Elle m’a écrit et m’a envoyé votre lettre. Je lui répondrai à Lyon ; je n’en ai pas encore eu le temps.

Cette lettre de vous est la troisième à laquelle je n’avais pas encore répondu. Je vous en donne aujourd’hui pour votre argent. — Bonjour ! il est six heures du matin. Le rossignol chante, et l’odeur d’un lilas arrive jusqu’à moi par une mauvaise petite rue tortueuse, noire et sale, que j’habite au sein de la jolie ville de la Châtre, sous-préfecture recommandable, où ma pauvre poésie se bat les flancs contre l’atmosphère mortelle. Si vous voyiez ce séjour, vous ne comprendriez pas que je m’en accommode ; mais j’y ai de bons amis, des hôtes excellents, et, à deux pas de la ville, des promenades charmantes, une Suisse en miniature.

Adieu, cher Franz. Dites à Marie que je l’aime, que c’est à son tour de m’écrire ; au docteur Ratto, qu’il est un pédant, parce qu’il ne m’écrit pas. Vous, je vous embrasse de cœur.

J’oubliais de vous dire que j’ai fait un roman en trois volumes in-octavo, rien que ça ! Je ne peux pas le faire paraître avant la fin de mon procès, parce qu’il est trop républicain. Buloz, qui l’a payé, enrage[113]. — Vous, qu’est-ce que c’est que toute cette musique que vous faites ? Quand, où et comment l’entendrai-je ? Que vous êtes heureux d’être musicien !

GEORGE.

CXLIII

À M. AUGUSTE MARTINEAU-DESCHENEZ, À PARIS


La Châtre, 23 mai 1836.


J’espère, mon enfant, que tu me pardonnes de ne t’avoir pas écrit la victoire que les tribunaux m’ont accordée.

D’abord, j’avais de mon histoire par-dessus la tête, et, si j’avais pu oublier que j’existais, je l’aurais fait de bon cœur. J’ai permis que ma biographie matrimoniale fût insérée dans le Droit ; tu la liras, ou tu l’as lue. Dispense-moi donc de t’en embêter une seconde fois.

Ensuite, je n’ai pas cru manquer à l’amitié, j’ai cru user de son plus doux privilège en me reposant sur mes lauriers. Ma paresse a fait des mécontents, des grognons. Tu n’en es pas, toi qui es si doux, si affectueux, si sympathique. Dis-moi que tu n’as pas songé à me bouder, que tu n’as pas douté de mon affection, et n’en parlons plus.

Que fais-tu ? donne-moi de tes nouvelles. Moi, je végète. Couchée sur une terrasse, dans un site délicieux, je regarde les hirondelles voler, le soleil se lever, se coucher, se barbouiller le nez de nuages, les hannetons donner de la tête contre les branches, et je ne pense à rien du tout, sinon qu’il fait beau et que nous sommes au mois de mai. Je suis dans le plus parfait et dans le plus désirable des crétinismes connus.

M. D… est toujours campé à Nohant, tandis que mes bons amis de la Châtre continuent à me donner l’hospitalité. J’attends qu’il formule un acte d’appel ou qu’il prenne le parti de se tenir pour battu. Mon sort est donc encore incertain, non pour l’avenir, mais pour la saison présente. Je gagnerai, mais je voudrais bien que ce fût fini. On me dit qu’il désire entrer en arrangement, je ne m’y refuserai pas si c’est de l’argent seulement qu’il demande. Je suis ici en attendant une fin à ces incertitudes.

Bonsoir, bon petit enfant ! je t’embrasse fraternellement.

GEORGE.

CXLIV

À MADAME D’AGOULT, À GENÈVE


La Châtre, 25 mai 1836.


Vous avez bien fait de décacheter ma lettre, c’est une bonne action dont je vous remercie, puisqu’elle me vaut une si bonne et si affectueuse réponse. La seule chose qui me peine véritablement, c’est votre départ si prochain pour l’Italie. J’aurai beau faire, je ne serai pas libre avant les vacances ; mais il ne me sera plus aussi facile d’aller vous rejoindre, car où vous trouverais-je ? Quoi que vous fassiez, ne quittez aucune ville sans m’écrire, ne fût-ce que deux lignes, pour me dire où vous êtes et combien de temps vous y restez. Rien ne me fera renoncer à l’espérance d’aller vivre quelques semaines près de vous. C’est un des plus doux rêves de ma vie, et, comme, sans en avoir l’air, je suis très persévérante dans mes projets, soyez sûre que, malgré les destins et les flots, je les réaliserai.

Pour le moment, je ferais mal de m’absenter du pays. Mes adversaires, battus au grand jour, cherchent à me nuire dans les ténèbres. Ils entassent calomnies sur absurdités pour m’aliéner d’avance l’opinion de mes juges. Je m’en soucie assez peu ; mais je veux pouvoir rendre compte, jour par jour, de toutes mes démarches. Si j’allais à Genève maintenant, on ne manquerait pas de dire que j’y vais voir Franz seulement et de trouver la chose très criminelle. Ne pouvant dire qu’entre Franz et moi il y a un bon ange dont la présence sanctifie notre amitié, je resterais sous le poids d’un soupçon qui servirait de prétexte entre mille pour me refuser la direction de mes enfants.

S’il ne s’agissait que de ma fortune, je ne voudrais pas y sacrifier un jour de la vie du cœur ; mais il s’agit de ma progéniture, mes seules amours, et à laquelle je sacrifierais les sept plus belles étoiles du firmament, si je les avais. Ne quittez toujours pas Genève sans me dire où vous allez. Cet hiver, je serai libre, j’aurai quelque argent (bien que je n’aie pas hérité de vingt-cinq sous : c’est un ragot de journaliste en disette de nouvelles diverses), et j’irai certainement courir après vous, loin des huissiers, des avoués et des rhumatismes.

Je n’ai pas besoin de vous charger de dire à Franz tous mes regrets de ne pas l’avoir vu. Il s’en est fallu de si peu ! Il sait bien, au reste, que c’est un vrai chagrin pour moi. Il n’y a qu’une chose au monde qui me console un peu de toutes mes mauvaises fortunes : c’est que vous me semblez heureux tous deux, et que le bonheur de ceux que j’aime m’est plus précieux que celui que je pourrais avoir. J’ai si bien pris l’habitude de m’en passer, que je ne songe jamais à me plaindre, même seule, la nuit, sous l’œil de Dieu. Et pourtant je passe de longues heures tête à tête avec dame Fancy[114]. Je ne me couche jamais avant sept heures du matin ; je vois coucher et lever le soleil, sans que ma solitude soit troublée par un seul être de mon espèce. Eh bien, je vous jure que je n’ai jamais moins souffert. Quand je me sens disposée à la tristesse, ce qui est fort rare, je me commande le travail, je m’y oublie et je rêve alternativement. Une heure est donnée à la corvée d’écrire, l’autre au plaisir de vivre.

Ce plaisir est si pur dans ce temps-ci, avec tous ces chants d’oiseaux et toutes ces fleurs ! Vous êtes trop jeune pour savoir combien il est doux de ne pas penser et de ne pas sentir. Vous n’avez jamais envié le sort de ces belles pierres blanches qui, au clair de lune, sont si froides, si calmes, si mortes. Moi, je les salue toujours quand je passe auprès d’elles, la nuit, dans les chemins. Elles sont l’image de la force et de la pureté. Rien ne prouve qu’elles soient insensibles au plaisir de ne rien faire. Elles contemplent, elles vivent d’une vie qui leur est propre. Les paysans sont convaincus que la lune a une action sur elles, que le clair de lune casse les pierres et dégrade les murs. Moi, je le crois. La lune est une planète toute de glace et de marbre blanc. Elle est pleine de sympathie pour ce qui lui ressemble, et, quand les âmes solitaires se placent sous son regard, elle les favorise d’une influence toute particulière. Voilà pourquoi on appelle les poètes lunatiques. Si vous n’êtes pas contente de cette dissertation, vous êtes bien difficile.

Si vous voulez que je vous parle histoire ancienne, je vous dirai de madame A…, que je n’ai jamais eu de sympathie pour elle. J’ai eu beaucoup d’estime pour son caractère ; mais, un beau jour, elle m’a fait une méchanceté, la chose du monde que je comprends le moins et que je puis le moins excuser. Depuis que je ne vous ai écrit, elle m’a fait amende honorable. Est-ce bonté ? Est-ce légèreté de tête et de cœur ? Je n’ai plus guère confiance en elle, et, sans la maltraiter (car, à vrai dire, d’après cette conduite fantasque, je m’aperçois que je ne la connais pas du tout), je m’éloignerai d’elle avec soin. Je ne veux pas la juger ; mais il y a sur la figure de celle chez qui l’on a surpris un mauvais sentiment quelque chose qui ne s’efface plus et qui vous glace à jamais. Je suis toute d’instinct et de premier mouvement. N’êtes vous pas de même ? Il m’a semblé que si.

Je ne dis pas que je n’aime pas Sainte-Beuve. J’ai eu beaucoup trop d’affection pour lui pour qu’il me soit possible de passer à l’indifférence ou à l’antipathie, à moins d’un tort grave. Je ne lui ai point vu de méchanceté, à lui, mais de la sécheresse, de la perfidie non raisonnée, non volontaire, non intéressée, mais partant d’un grand crescendo d’égoïsme. Je crois que je le juge mieux que vous. Demandez à Franz, qui le connaît davantage.

L’abbé de Lamennais se fixe, dit-on, à Paris. Pour moi, ce n’est pas certain. Il y va, je crois, avec l’intention de fonder un journal. Le pourra-t-il ? Voilà la question. Il lui faut une école, des disciples. En morale et en politique, il n’en aura pas s’il ne fait d’énormes concessions à notre époque et à nos lumières. Il y a encore en lui, d’après ce qui m’est rapporté par ses intimes amis, beaucoup plus du prêtre que je ne croyais. On espérait l’amener plus avant dans le cercle qu’on n’a pu encore le faire. Il résiste. On se querelle et on s’embrasse. On ne conclut rien encore. Je voudrais bien que l’on s’entendît. Tout l’espoir de l’intelligence vertueuse est là. Lamennais ne peut marcher seul.

Si, abdiquant le rôle de prophète et de poète apocalyptique, il se jette dans l’action progressive, il faut qu’il ait une armée. Le plus grand général du monde ne fait rien sans soldats. Mais il faut des soldats éprouvés et croyants. Il trouvera facilement à diriger une populace d’écrivassiers sans conviction qui se serviront de lui comme d’un drapeau et qui le renieront ou le trahiront à la première occasion. S’il veut être secondé véritablement, qu’il se méfie des gens qui ne disputeront pas avec lui avant d’accepter sa direction. En réfléchissant aux conséquences d’un tel engagement, je vous avoue que je suis moi-même très indécise. Je m’entendrais aisément avec lui sur tout ce qui n’est pas le dogme. Mais, là, je réclamerais une certaine liberté de conscience, et il ne me l’accorderait pas. S’il quitte Paris sans s’être entendu avec deux ou trois personnes qui sont dans les mêmes proportions de dévouement et de résistance que moi, j’éprouverai une grande consternation de cœur et d’esprit. Les éléments de lumière et d’éducation des peuples s’en iront encore épars, flottant sur une mer capricieuse, échouant sur tous les rivages, s’y brisant avec douleur, sans avoir pu rien produire. Le seul pilote qui eût pu les rassembler leur aura retiré son appui et les laissera plus tristes, plus désunis et plus découragés que jamais.

Si Franz a sur lui de l’influence, qu’il le conjure de bien connaître et de bien apprécier l’étendue du mandat que Dieu lui a confié. Les hommes comme lui font les religions et ne les acceptent pas. C’est là leur devoir. Ils n’appartiennent point au passé. Ils ont un pas à faire faire à l’humanité. L’humilité d’esprit, le scrupule, l’orthodoxie sont des vertus de moine que Dieu défend aux réformateurs. Si l’œuvre que je rêve pour lui peut s’accomplir, c’est vous qui serez obligée de vous joindre à son bataillon sacré. Vous avez l’intelligence plus mâle que bien des hommes, vous pouvez être un flambeau pur et brillant.

J’ai écrit à Paris pour qu’on vous envoie le numéro du Droit. Je suis toujours dans le statu quo pour mon procès. L’acte d’appel est fait. Je suis encore à la Châtre chez mes amis, qui me gâtent comme un enfant de cinq ans. J’habite un faubourg en terrasse sur des rochers ; à mes pieds, j’ai une vallée admirablement jolie. Un jardin de quatre toises carrées, plein de roses, et une terrasse assez spacieuse pour y faire dix pas en long, me servent de salon, de cabinet de travail et de galerie. Ma chambre à coucher est assez vaste ; elle est décorée d’un lit à rideaux de cotonnade rouge, vrai lit de paysan, dur et plat, de deux chaises de paille et d’une table de bois blanc. Ma fenêtre est située à six pieds au-dessus de la terrasse. Par le treillage de l’espalier, je sors et je rentre la nuit pour me promener dans mes quatre toises de fleurs sans ouvrir de portes et sans éveiller personne.

Quelquefois je vais me promener seule à cheval, à la brune. Je rentre sur le minuit. Mon manteau, mon chapeau d’écorce et le trot mélancolique de ma monture me font prendre dans l’obscurité pour un marchand forain ou pour un garçon de ferme. Un de mes grands amusements, c’est de voir le passage de la nuit au jour ; cela s’opère de mille manières différentes. Cette révolution, si uniforme en apparence, a tous les jours un caractère particulier.

Avez-vous eu le loisir d’observer cela ? Non ! Travaillez-vous ? Vous éclairez votre âme. Vous n’en êtes pas à végéter comme une plante. Allons, vivez et aimez-moi. Ne partez pas sans m’écrire. Que les vents vous soient favorables et les cieux sereins ! Tout prospère aux amants. Ce sont les enfants gâtés de la Providence. Ils jouissent de tout, tandis que leurs amis vont toujours s’inquiétant. Je vous avertis que je serai souvent en peine de vous si vous m’oubliez.

Je vous ferai arranger une belle chambre chez moi.

Je fais un nouveau volume à Lélia. Cela m’occupe plus que tout autre roman n’a encore fait. Lélia n’est pas moi. Je suis meilleure enfant que cela ; mais c’est mon idéal. C’est ainsi que je conçois ma muse, si toutefois je puis me permettre d’avoir une muse.

Adieu, adieu ! le jour se lève sans moi. — Per la scala del balcone, presto andiamo via di qua…


CXLV

À MADAME MARLIANI, À PARIS


La Châtre, 28 juin 1836.


Mon amie,

J’ai écrit pour vous satisfaire, non pas à l’abbé[115], il nous a trop positivement défendu à tous de jamais lui adresser qui que ce soit (fût-ce le pape) ; mais à mon ami Didier, qui se chargera de vous faire faire connaissance avec lui d’une manière plus affectueuse et plus intime, en vous donnant rendez-vous quelque jour rue du Regard. Il ira vous voir à cet effet, et vous dira l’heure où vous pourrez rencontrer chez lui le bon abbé dans un bon jour.

Toujours affable et modeste, il est quelquefois très troublé et très mal à l’aise, quand on lui présente une lettre de recommandation. Il a toute la timidité naïve du génie. Si vous le trouvez causant à son aise avec ses amis de la rue du Regard, où il passe une partie de ses journées, vous le connaîtrez bien mieux, et le plaisir qu’il aura lui-même à vous connaître ne sera troublé par aucun mal-à-propos.

Didier est à Genève en ce moment, mais pour très peu de jours. Aussitôt qu’il sera revenu à Paris, il ira chez vous. Je lui ai fait passer votre adresse.

Vous êtes bien aimable de me donner de vos nouvelles et de me conter vos soucis. J’espère que les choses ne tourneront pas aussi mal que vous le craignez. Vous avez de la force, ayez aussi de l’espérance, c’est une des faces du courage. Quoi qu’il vous arrive, vous me trouverez toujours pleine de sollicitude et de dévouement pour vous, vous n’en doutez pas, j’espère.

Mon procès est toujours pendant devant la cour de Bourges. J’attends l’épreuve décisive et j’ai toujours grand espoir d’en sortir aussi bien que des deux autres. Priez pour moi, vous qui êtes une bonne et belle âme, chère à Dieu, sans doute.

C’est à cause de cela que je ne puis m’imaginer qu’il vous abandonne jamais à un malheur réel.

Adieu ; aimez-moi toujours, votre amitié m’est précieuse et douce. Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles, et donnez à votre mari une poignée de main de la part de votre ami commun.

GEORGE.


TABLE[116]
tome 1




1812

I. À madame Maurice Dupin 1

1815

II. À madame Maurice Dupin 24 février 2

1823

III. À M. Caron 21 novembre 2

1825

IV. À madame Maurice Dupin 3
V. À la même 29 juin 5
VI. À la même 28 août 7

1826

VII. À madame Maurice Dupin 25 février 16
VIII. À madame la baronne Dudevant 30 avril 20
IX. À madame Maurice Dupin 12 juillet 23
X. À la même 09 octobre 25
XI. À M. Caron 19 novembre 28
XII. À madame Maurice Dupin 23 décembre 29

1827

XIII. À M. Hippolyte Chatiron 00 mars 31
XIV. À madame Maurice Dupin 05 juillet 34
XV. À la même 17 juillet 36
XVI. À la même 04 septembre 39
XVII. À M. Caron 22 novembre 41

1828

XVIII. À M. Hippolyte Caron 1er avril 43
XIX. À madame Maurice Dupin 07 avril 45
XX. À M. Caron 16 avril 47
XXI. À madame Maurice Dupin 04 août 49
XXII. À M. Caron 15 novembre 52
XXIII. À madame Maurice Dupin 27 décembre 53

1829

XXIV. À M. Caron 20 janvier 55
XXV. À madame Maurice Dupin 08 mars 62
XXVI. À M. Duteil 10 mai 64
XXVII. À M. Caron 04 juin 67
XXVIII. À madame Maurice Dupin 11 juin 70
XXIX. À la même 1er août 72
XXX. À M. Jules Boucoiran 02 septembre 74
XXXI. À M. Caron 1er octobre 75
XXXII. À M. Jules Boucoiran 30 novembre 76
XXXIII. Au même 08 décembre 78
XXXIV. À madame Maurice Dupin 29 décembre 80

1830

XXXV. À madame Maurice Dupin 1er février 82
XXXVI. À la même 00 février 85
XXXVII. À M. Jules Boucoiran 1er mars 87
XXXVIII. Au même 22 mars 93
XXXIX. À madame Maurice Dupin 19 avril 97
XL. À M. Jules Boucoiran 20 juillet 100
XLI. Au même 31 juillet 102
XLII. À madame Maurice Dupin 07 septembre 106
XLIII. À M. Jules Boucoiran 27 octobre 110
XLIV. À madame Maurice Dupin 22 novembre 112
XLV. À M. Charles Duvernet 1er décembre 115
XLVI. Au même 1er décembre 121
XLVII. À M. Jules Boucoiran 03 décembre 129
XLVIII. Au même 08 décembre 135
XLIX. Au même 27 décembre 140

1831

L. À Maurice Dudevant 00 janvier 141
LI. Au même 08 janvier 142
LII. Au même 10 janvier 143
LIV. À M. Jules Boucoiran 13 janvier 145
LV. À madame Maurice Dupin 18 janvier 148
LVI. À M. Charles Duvernet 19 janvier 150
LVII. À Maurice Dudevant 25 janvier 154
LVIII. À M. Jules Boucoiran 12 février 156
LIX. À M. Duteil 15 février 159
LX. À Maurice Dudevant 16 février 164
LXI. À M. Jules Boucoiran 04 mars 165
LXII. À M. Charles Duvernet 06 mars 168
LXIII. À M. Jules Boucoiran 09 mars 173
LXIV. À madame Maurice Dupin 14 avril 175
LXV. À M. Charles Duvernet 00 avril 178
LXVI. À madame Maurice Dupin 31 mai 179
LXVII. À madame Duvernet mère 00 juin 184
LXVIII. À M. Charles Duvernet 25 juin 185
LXIX. À Maurice Dudevant 08 juillet 189
LXX. Au même 16 juillet 190
LXXI. À M. Jules Boucoiran 17 juillet 191
LXXII. À M. Charles Duvernet 19 juillet 193
LXXIII. À Maurice Dudevant 00 juillet 196
LXXIV. À madame Maurice Dupin 09 septembre 199
LXXV. À M. Jules Boucoiran 26 septembre 201
LXXVI. Au même 06 novembre 204
LXXVII. À M. Maurice Dudevant 03 novembre 206
LXXVIII. Au même 00 novembre 207
LXXIX. À M. Jules Boucoiran 05 décembre 209

1832

LXXX. À M. François Rollinat 00 janvier 210
LXXXI. À madame Maurice Dupin 22 février 211
LXXXII. À Maurice Dudevant 04 avril 213
LXXXIII. À madame Maurice Dupin 15 avril 215
LXXXIV. À M. Gustave Papet 00 mai 215
LXXXV. À Maurice Dudevant 04 mai 216
LXXXV. Au même 17 mai 217
LXXXVI. À M. Charles Duvernet 06 juillet 219
LXXXVII. À Maurice Dudevant 07 juillet 220
LXXXVIII. Au même 08 juillet 222
LXXXIX. À M. François Rollinat 1er août 225
XC. À madame Maurice Dupin 06 août 226
XCI. À M. François Rollinat 20 août 228
XCII. Au même 00 septembre 230
XCIII. À Maurice Dudevant 06 décembre 231
XCIV. Au même 12 décembre 232
XCV. À M. Jules Boucoiran 20 décembre 234

1833

XCVI. À Maurice Dudevant 11 janvier 236
XCVII. À M. Jules Boucoiran 18 janvier 237
XCVIII. À Maurice Dudevant 27 février 240
XCIX. À M. Jules Boucoiran 06 mars 241
C. À monsieur *** 15 avril 243
CI. À madame Maurice Dupin 00 mai 244
CII. À M. Casimir Dudevant 20 mai 245
CIII. À M. François Rollinat 26 mai 246
CIV. À M. Adolphe Guéroult 03 juin 249
CV. À madame *** 00 juillet 250
CVI. À M. Charles Duvernet 05 juillet 252
CVII. À M. François Rollinat 21 novembre 253
CVIII. À madame Maurice Dupin 00 décembre 255
CIX. À Maurice Dudevant 18 décembre 256
CX. À M. Jules Boucoiran 20 décembre 258

1834

CXI. À M. Hippolyte Chatiron 16 mars 260
CXII. À M. Jules Boucoiran 06 avril 265
CXIII. À M. Gustave Papet 00 mai 269
CXIV. À M. Hippolyte Chatiron 1er juin 271
CXV. À M. Jules Boucoiran 04 juin 274
CXVI. À Maurice Dudevant 29 juillet 277
CXVII. À M. François Rollinat 15 août 278
CXVIII. À M. Jules Boucoiran 31 août 279
CXIX. À M. Jules Néraud 10 septembre 282
CXX. À M. François Rollinat 20 septembre 284
CXXI. À M. Charles Duvernet 15 octobre 286

1835

CXXII. À M. Hippolyte Chatiron 17 avril 291
CXXIII. À M. Adolphe Guéroult 06 mars 293
CXXIV. À M. Alexis Duteuil 25 mai 297
CXXV. À madame la comtesse d’Agoult 00 mai 299
CXXVI. À madame Claire Brunne 00 mai 302
CXXVII. À M. *** 00 juin 303
CXXVIII. À Maurice Dudevant 18 juin 309
CXXIX. À madame Maurice Dupin 25 octobre 310
CXXX. À madame d’Agoult 1er novembre 313
CXXXI. À M. Adolphe Guéroult 09 novembre 322
CXXXII. Au Rédacteur du Journal de l’Indre 09 novembre 326
CXXXIII. À Maurice Dudevant 10 décembre 328
CXXXIV. Au même 15 décembre 330

1836

CXXXV. À Maurice Dudevant 03 janvier 332
CXXXVI. À M. François Rollinat 04 février 338
CXXXVII. À M. Adolphe Guéroult 11 février 340
CXXXVIII. À Maurice Dudevant 17 février 345
CXXXIX. À madame d’Agoult 26 février 348
CXL. À M. Eugène Pelletan 28 février 351
CXLI. À M. Adolphe Guéroult 00 mars 353
CXLII. À M. Franz Liszt 05 mai 359
CXLIII. À M. Auguste Martineau-Deschenez 23 mai 364
CXLIV. À madame d’Agoult 25 mai 365
CXLV. À madame Marliani 28 juin 373

  1. Mademoiselle Aurore Dupin avait alors huit ans.
  2. Propriété de madame Dupin de Francueil, puis de George Sand, près la Châtre (Indre).
  3. Portrait au pastel de M. Dupin de Francueil, qui se trouve dans le salon de Nohant.
  4. Mademoiselle Aurore Dupin avait alors onze ans.
  5. Vieil ami et correspondant de la famille.
  6. Maurice, son fils, qui avait alors quatre mois.
  7. Nom de François-Casimir Dudevant, son mari.
  8. C’était le 17 mars 1824.
  9. Oscar Cazamajou, neveu de George Sand.
  10. Madame Cazamajou, sœur aînée de George Sand.
  11. Clotilde Daché, née Maréchal, cousine de George Sand.
  12. Femme de chambre.
  13. Cocher.
  14. Le baron Dudevant, beau-père de George Sand.
  15. Cousin éloigné de George Sand.
  16. Propriété du baron Dudevant, près de Nérac.
  17. wikisource : 1827 cf. Karenine « Or, les deux faits se rapportent à l’hiver de 1826-1827. Le mariage de Fanchon eut lieu le 20 décembre 1826. La lettre à Mme Dupin doit donc être du 25 février 1827. »
  18. Mère de Charles Duvernet, amie de la famille de pères en fils.
  19. Saint-Chartier (Indre), village près de Nohant.
  20. Domestique de George Sand.
  21. Diminutif de Sylvain Biaud.
  22. Ursule Josse, femme de chambre de George Sand.
  23. La mort du baron Dudevant, beau-père de George Sand.
  24. Pharmacien à Barbaste (Lot-et-Garonne).
  25. Charles Delaveau, médecin à la Châtre, puis député, de 1846 à 1876.
  26. Domestique de la baronne Dudevant.
  27. Pierret, ami de la famille.
  28. Hippolyte Chatiron, frère de George Sand.
  29. Fille d’Hippolyte Chatiron et nièce de George Sand.
  30. Ex-colonel de chasseurs à cheval, ami du colonel Maurice Dupin, de George Sand et du colonel Dudevant, son beau-père.
  31. Beau-frère de George Sand.
  32. Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme).
  33. Fille de M. Defos.
  34. Autre fille de M. Defos.
  35. Charles Delaveau.
  36. Amie de George Sand habitant Paris.
  37. Oncle et tante de George Sand.
  38. Oscar Cazamajou, son petit-fils.
  39. Nièce de Caron.
  40. Village de potiers près de Nohant.
  41. Périgny.
  42. Duteil.
  43. Aurore.
  44. Alexis Pouradier-Duteil, avocat à la Châtre, puis président à la Cour d’appel de Bourges, après avoir occupé les fonctions de procureur général auprès de cette même cour.
  45. Pierre Moreau, jardinier.
  46. Thomas Aucante, vacher.
  47. Jument de George Sand.
  48. Chien de garde.
  49. Cuisinière.
  50. Chien des Pyrénées.
  51. Propriétaire à la Châtre.
  52. Madame Duteil.
  53. À Bordeaux.
  54. Armateur bordelais.
  55. M. Aurélien de Sèze.
  56. Jules Boucoiran, précepteur de Maurice, puis ami intime de la famille. Plus tard, rédacteur en chef du Courrier du Gard.
  57. Duris-Dufresne, député de l’Indre.
  58. Madame Hippolyte Chatiron, belle-sœur de George Sand.
  59. Domestique de la maison.
  60. Jument de selle de George Sand.
  61. Thomas Aucante, vacher de la ferme de Nohant.
  62. Jacques Soulat, ancien grenadier de la garde impériale, paysan dans le village de Nohant.
  63. M. et madame de Périgny.
  64. Rue de Seine, 31.
  65. Gondel, marchand.
  66. Madame Hippolyte Chatiron.
  67. Coiffeur à la Châtre.
  68. Autre coiffeur à la Châtre.
  69. Cocher.
  70. Valet de chambre.
  71. Jardinier.
  72. Propriété de George Sand, à Paris.
  73. Artiste peintre qui avait fait les miniatures de George Sand et de son fils, l’année précédente.
  74. Le comte René de Villeneuve, cousin de George Sand.
  75. Surnom de M. Alphonse Fleury, de la Châtre.
  76. Madame Duteil.
  77. Archevêque de Paris.
  78. Du nom d’un ami de Duvernet appelé Decaudin.
  79. Héroïnes de divers fragments littéraires inédits de George Sand.
  80. Les Enfants d’Édouard, de Paul Delaroche.
  81. Propriétaire à la Châtre.
  82. Fermier de Nohant.
  83. Femme de chambre.
  84. Charles Rollinat, frère de François.
  85. Rose et Blanche.
  86. Gustave Papet.
  87. Juliette Rollinat, sœur de François Rollinat.
  88. Sobriquet de la jeune villageoise amenée à Paris par George Sand.
  89. Lélia
  90. Charles Rollinat, musicien, frère cadet de François.
  91. Proviseur du collège Henri IV.
  92. Banquier à Venise.
  93. Le docteur Pagello.
  94. Allusion à une grue apprivoisée par Boucoiran, à Nohant.
  95. M. et madame Fleury.
  96. Le Malgache.
  97. Aubergiste à Châteauroux.
  98. Madame Charles Duvernet.
  99. Madame Alphonse Fleury.
  100. Marchand de vins.
  101. Charles Rollinat.
  102. Adolphe Duplomb, pharmacien.
  103. Brazier, aubergiste à la Châtre.
  104. Madame la comtesse d’Agoult (Daniel Stern), auteur de la Révolution de 1848, de l’Histoire des Pays-Bas, des Esquisses morales, etc., etc.
  105. Franz Liszt.
  106. Veuve Marbouty, femme de lettres.
  107. Hermann Cohen, élève de Liszt.
  108. Une pièce anatomique avec des compartiments, légendes et numéros tracés à l’encre, d’après le système phrénologique de Gall et Spurzheim.
  109. Emmanuel Arago.
  110. Madame Maréchal.
  111. Femme de lettres.
  112. Le docteur David Richard, savant phrénologiste, ami de l’abbé de Lamennais et de Charles Didier.
  113. Engelvald, roman dont l’action se passait au Tyrol et qui fut détruit.
  114. Rêverie, imagination.
  115. Lamennais.
  116. Wikisource : Le fac-similé comporte quelques incohérences dans la datation et la numérotation des lettres.