Fontile/Texte entier

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Éditions de l’Arbre (p. 1-207).

ROBERT CHARBONNEAU
de l’Académie Canadienne Française



FONTILE
roman

L’ARBRE


FONTILE












DU MÊME AUTEUR


ILS POSSÉDERONT LA TERRE


CONNAISSANCE DU PERSONNAGE


PETITS POÈMES RETROUVÉS
édition de luxe



En préparation


VERS D’ÉTÉ
ROBERT CHARBONNEAU
de l’Académie Canadienne Française



FONTILE
roman

ÉDITIONS DE L’ARBRE
MONTRÉAL
60 OUEST, RUE SAINT-JACQUES

il a été tiré de la première édition de cet ouvrage vingt-cinq exemplaires sur papier japon impérial des papeteries rolland marqués de a à z et cinquante exemplaires sur papier byronic des papeteries howard smith numerotés de 1 à 50.


Tous droits réservés


À Madeleine mmmmmmmmmm
mmmmmmmmmm R.C.











CHAPITRE PREMIER


En évoquant les événements de cette dernière année, il me semble vivre la fin d’un cauchemar. Ai-je vraiment été cet enfant, cet adolescent, ce jeune homme ? Ces années de lutte vaine, de tourments inutiles, cette aveugle expérience a-t-elle vraiment pris fin ? J’étais envoûté par une idée, une idée terrible, exigeante, qui a causé le drame de ma jeunesse, une idée par laquelle j’étais si complètement possédé que je n’en sentais plus la tyrannie. Ma famille, mes amis Lescaut, Bonneville, Daniel et Lorraine, toutes les forces de l’amour, de l’amitié et de l’art conjuguées s’avérèrent impuissantes à mettre fin à ses décevantes métamorphoses. Seule Armande, parce qu’elle avait eu la révélation de mon secret…

Fontile s’élève à environ deux cents milles de Montréal, sur les bords de la rivière de ce nom. C’était, en 1822, le poste avancé d’une compagnie forestière. Devenue une ville industrielle de seconde importance, sa configuration géographique n’a pas changé. Elle présente tous les caractères des villes construites sans préméditation. Le gros des habitations s’étend sur la rive gauche, derrière la ligne des usines qui bordent la rivière, entre les deux ponts. Les hôtels particuliers, dont quelques-uns naguère étaient très beaux, mutilés de leurs parcs, souillés par la suie des usines et du chemin de fer, ont été désertés par leurs anciens propriétaires qui ont ouvert un quartier neuf en aval de la ville. Seules, sur la rive gauche, la rue Principale et la rue de l’Hôtel-de-Ville présentent des fronts unis et un semblant de régularité. Près du pont, le théâtre, les salles de billard, les cafés et les tavernes s’entassent dans un tronçon de rue très court et très animé. Au centre de ce quartier se dresse un vieil immeuble de pierre grise, l’hôtel de ville, flanqué d’un beffroi et entouré de longues et basses maisons ocres qui abritent le bureau de poste, le Palais et tout ce que Fontile compte de professions. Les autres rues se déroulent au hasard, formant d’imprévisibles circuits, aboutissant dans des culs-de-sac ou débouchant dans la cour des usines.

Mais ce n’est pas cet ensemble de rues asymétriques, ni la rivière lente et encaissée, qu’évoque pour moi le nom de Fontile. Et pourtant, je pourrais, ayant parcouru ses rues en tous sens dans mes randonnées à la poursuite des pompiers, en décrire les moindres détails géographiques. Mais si on prononce le nom de Berthomieu, j’entends aussitôt le raclement enrhumé de la petite locomotive qui sillonne les chantiers de ce nom au bord de la rivière, traînant après elle un chapelet de petits wagonnets à bascule, le vrombissement de l’eau rejetée en tumulte au bas des grandes digues ; je vois, entourés de hautes herbes, des tournesols qui tendent au vent leur énorme front soufre ; toutes choses qui prennent leur départ dans ce nom de Berthomieu mais m’appartiennent en propre. Le nom de Desartois, mentionné dans une conversation ne sera jamais celui du grand chirurgien ; il éveille plutôt dans ma mémoire le souvenir familier de hautes bottes brunes, maculées de boue, que dépassent des bas de laine grise à grosses côtes, le fusil de chasse à double canon, le gilet de velours à côtes brun. Je pourrais retracer le sentier balisé, aujourd’hui disparu, que mon grand-père suivit au cours d’une tempête terrible, traînant le corps de son père sur un traîneau. L’avenue de l’église et le cimetière ombragés d’ormes séculaires ne sont pas séparables dans ma topographie intime d’un petit vieillard à canne, l’ancien hôtelier Laroudan, aux chaussures fendillées aux phalanges, à l’éternel chapeau melon et au cigare.

Fontile c’est encore l’odeur d’huile de baleine sur la rivière, au retour de l’étude du soir, la pléthore de jouets et de bonbons dans les montres de la pharmacie Chamel…

Mes sentiments à l’égard de Fontile sont complexes. Ces aspects de ma ville natale, cette succession de visages familiers, de souvenirs liés à des maisons, à des bouts de rues, d’images enregistrées au cours de mon enfance et de mon adolescence, sont inscrits au fond de mon cœur. Mais la raison a d’autres exigences. Je souffre de ne pouvoir être fier d’une ville où la société est plus compartimentée que dans les romans les plus snobs, où l’esprit et l’éducation sont l’apanage exclusif de quelques familles, en un mot d’une ville qui jouit à l’extérieur d’une réputation méritée de vulgarité.

Au premier contact avec les jeunes gens de la capitale, je me sentais rougir de nos habitudes, de la mesquinerie de nos idées et même de notre conception de la politesse.

À l’université, quand je rencontrais des camarades qui avaient gardé un mauvais souvenir de Fontile, nous avions l’impression de nous rejoindre sur un plan supérieur d’où nous jugions cruellement nos concitoyens. L’esprit de dénigrement qui se faisait jour dans nos propos était commun à toute la génération qui avait reçu son éducation à l’extérieur. C’est que Fontile n’a pas un passé dont elle peut s’enorgueillir. Ses pionniers : des traitants, des fabricants et des cabaretiers, fondèrent ce poste pour dépouiller au passage les hommes qui revenaient des pays neufs après des mois de privations et de fatigue dans la forêt.

Les fondateurs disparus, les capitaux furent engagés dans l’industrie ou dans la banque, mais leurs héritiers n’avaient ni l’éducation ni le caractère qu’il eût fallu pour faire oublier leurs origines. La génération de mon grand-père changea cet état de choses. Celui-ci avait cependant gardé de la démocratie une conception assez primitive. Ayant été maire pendant des années, quand il fut las de la charge, jugeant que la ville était son fief personnel, il fit élire un de ses suppôts contre le vœu de la population et de son parti.

Sous son administration, le clergé n’était pas moins despotique. Le supérieur de la communauté desservant Fontile disait à ses prêtres en leur confiant une cure : « Celui qui ne me rapporte pas $10.000, je l’envoie dans les missions ».

La génération de mon père comptait plusieurs millionnaires, vivant comme nous pour la plupart, à l’étage d’un magasin ou dans des maisons sans apparence. Leur éducation en faisait les égaux des fils des familles de la capitale, mais retenus à Fontile par la volonté de leurs parents, qui les liaient par testament, ils souffraient de leur entourage et le dénigraient.

Fontile n’a encore donné qu’un grand homme, l’évêque de P…, sur lequel les opinions sont d’ailleurs partagées. Je le connus alors qu’il était le Père Ludovic. Il se nourrissait mal et ses traits étaient empâtés de touffes d’herpès. On disait de lui : « C’est le meilleur homme d’affaires de la communauté, il ira loin. » Il quitta Fontile dans des circonstances inoubliables auxquelles ma famille fut mêlée. Au moment le plus aigu d’une crise économique, un scandale éclata. Le blâme public tomba sur le Père Ludovic. D’une probité personnelle au-dessus de tout soupçon, il avait apporté dans l’exercice de ses fonctions d’administrateur des secours une habitude de despotisme qui avait entraîné la dilapidation de grandes sommes et une injustice grave à l’égard de mon grand-père. Celui-ci avait porté plainte et demandé la tenue d’une enquête. Selon la sage politique des Ordres quand les actes d’un clerc les compromettaient, il avait été déplacé. Quelques années plus tard, il fut nommé évêque de P…

Mon grand-père était sorti de cette controverse avec une réputation de libre-penseur dont il était fier.


CHAPITRE II


Nous habitions, rue Principale, un vaste plain-pied de seize pièces, situé au-dessus du magasin et des entrepôts, ayant deux entrées sur la rue. Depuis que mes grands-parents vivaient avec nous, l’aile située à l’étage de l’entrepôt était inoccupée. Enfant, je m’aventurais parfois, quand j’étais seul, dans cette partie de la maison qui m’attirait par son mystère. J’avais l’impression en pénétrant dans ces salons et ces chambres en enfilade, aux meubles recouverts de housses, de m’avancer dans un rêve. Je m’y attardais peu, imaginant ces pièces tendues d’embûches destinées à révéler mon indiscrétion. Ma belle-mère y faisait parfois ouvrir les fenêtres pendant quelques heures, mais ces vieux meubles que j’admirais ne voyaient jamais d’humains. Ma vocation poétique date de l’époque où j’allais y rêver.

La façade de briques est ornée dans toute sa longueur d’une étroite corniche prolongeant la base des fenêtres. Je m’y hasardai un jour.

— Tu ne veux pas entendre raison, m’avait dit la bonne, je vais t’enfermer dans ta chambre, petit possédé.

Elle avait verrouillé la porte, ce qu’elle n’aurait jamais osé faire si mes parents avaient été là. Je l’entendis marmonner entre ses dents :

— Il est bien capable de sortir par la fenêtre.

Cette idée fantastique me fascina. Je me glissai aussitôt sur le rebord incliné, me tenant aux anfractuosités de la pierre. Elle eut sans doute le pressentiment de mon escapade car elle rentra dans la chambre. Ne m’y trouvant pas, elle me crut mort. Je me souviens qu’elle me tendait désespérément les bras et que je lui criais :

— Ne me touchez pas, vous n’êtes que la servante.


À ce moment déjà mon grand-père souffrait d’une grave maladie de cœur, qui devait l’emporter et qui le rendait inapte aux déplacements que nécessitent les affaires. Il passait ses journées dans sa chambre, enfoncé dans une grande chaise capitonnée, tournée du côté de la fenêtre. Ne sortant plus, il s’enveloppait dès le matin dans une grande robe de chambre marron qui empestait le tabac et il lisait ou révisait des comptes en fumant sa pipe. À cause de son angine, la présence d’un enfant dans la maison lui était à charge. Il avait toujours été dur avec moi. Néanmoins, au temps où il pouvait encore sortir, j’avais souvent désiré ou redouté son retour.

Il était incontestablement le chef de la tribu. Quand mes camarades me demandaient où je demeurais, je répondais spontanément : « Chez mon grand-père ».

Ma grand’mère, mon père et ma belle-mère ne vécurent qu’en fonction de lui jusqu’à son abdication. La transition ne se fit pas sans secousse. Il y eut des discussions passionnées.

— Si vous désirez que je m’occupe des affaires, disait mon père, laissez-moi un peu d’initiative. Il faut que j’aie le privilège de me tromper sans avoir à vous rendre de comptes comme un enfant.

Grand’mère intervenait pour défendre son fils. Elle avait passé sa jeunesse à la caisse du magasin et joué un rôle important dans le progrès de la maison. Tout en grognant, mon grand-père le reconnaissait. Quand, naguère, forcé de s’occuper de placements, il devait se rendre à la ville c’était elle qui le remplaçait. Maintenant, privée de toute activité, s’ennuyant de la conversation des clients, elle buvait du thé en s’intéressant au va-et-vient de la rue. Je n’existais pas plus pour elle que pour mon grand-père. Quand elle ouvrait la porte de l’escalier, elle pouvait entendre le pas des commis descendant à la cave. Elle supputait le sucre renversé, le vin qui s’échappait goutte à goutte de la canule, le coût des légumes restés trop longtemps sur la terre fraîche. Ses préoccupations étaient restées celles des petits négociants.

— Vous buvez trop de thé, lui disait ma belle-mère, vous deviendrez aveugle.

Elle s’arrêtait un instant, la tasse en l’air, paraissant vérifier le fonctionnement de sa vue puis, hochant sa tête blanche et ridée, elle pensait à autre chose.

Le dimanche, toute la famille quittait Fontile en voiture, à l’exception de grand-père qui détestait les visites et que tout déplacement fatiguait. Même quand j’eus l’âge de manifester des préférences je n’échappai pas à ces sorties.

Au retour, ma grand’mère préparait le dîner, qui se composait invariablement d’un rôti. Elle occupait le haut de la table, servait elle-même pendant que mon grand-père, à l’autre bout, souriait finement. Mes parents et les invités étaient servis selon leur âge et sans distinction de sexe. J’occupais une chaise déhanchée et branlante en face de la cheminée et près de grand-père. Toutes les chaises branlaient et il fallait en essuyer le siège avec son mouchoir.


Légèrement obèse, mon père était reconnaissable de loin à sa moustache noire et aux sourcils broussailleux qui envahissaient le front, le haut des paupières et semblaient à distance lui tenir lieu de regard. Sa moustache s’écartait rarement pour sourire et il parlait sans en soulever l’épais rideau.

Quand il entendait un bon mot ou qu’il voulait plaire à un gros client, il souriait mais en baissant la tête comme s’il découvrait à ce moment la pointe luisante de son pied droit, chaussé d’une bottine dite bouledogue. Il avait de fort beaux yeux, le nez et les lèvres sensuelles, le front large et puissant, la barbe forte. On se sentait devant une personnalité que l’habitude des affaires et des hommes d’argent avait précocement mûrie.

Il n’y avait pas si longtemps, mon grand-père l’accompagnait encore chez le tailleur, le bottier, le mercier, lui apprenait à évaluer les marchandises, à se faire consentir des réductions, à n’acheter que des produits de qualité. Il devait l’exercer à dominer les fournisseurs comme les clients, à se taire à point, à donner par une inflexion de la voix et du regard du poids aux assertions les plus banales. En sa compagnie, il se débarrassait des importuns, disait à la vue d’un solliciteur, rencontré dans la rue : « Je voulais justement vous voir. Passez donc à la maison dans quelques jours. » Mais quand on sonnait à sa porte, il n’était pas là, sauf sur rendez-vous bien précis. Mon grand-père avait un besoin presque maladif de se mesurer à plus rusé que lui. Avait-il découragé un solliciteur, il lui rendait un peu d’espoir : « Je pensais à vous hier. Voilà, j’irai vous voir. »

Quand mon père avait rencontré un homme à sa mesure, il disait à mon grand-père : « J’ai dû jouer ma plus grosse carte. » Cette expression impliquait qu’il assimilait les affaires à un jeu. Le plus grand compliment qu’il pouvait faire d’un concurrent, c’était : « Je ne voudrais pas l’avoir dans les jambes. »

Il mettait un diamant pour recevoir un visiteur distingué et faisait naïvement beaucoup de gestes pour le montrer. Il poussait même la fausse bonhomie jusqu’à dire : « Je dois enlever ma bague le soir. On ne serait pas en sûreté dans la rue, à Fontile, avec un diamant. » Il ne le portait qu’en ces occasions, où il jouait au millionnaire de province.

Il avait le talent de conférer une valeur inestimable à un service rendu, à un dîner ou même à un simple rafraîchissement offert à un client venu l’entretenir d’une affaire dont il ne voulait pas. Il contait aussi agréablement, faisait rire et, sans attendre l’effet, se dérobait.

Il possédait son propre code de salutation. Il levait son chapeau pour les dames et quelques vieillards. Les marques de politesse dans les autres cas variaient entre le coup de tête bref et un geste de la main très sobre, accompagné d’un regard savamment réglé. Il était d’une correction qui glaçait même ses rares amis, anciens condisciples de l’université, qu’il invitait une fois par an sans jamais leur rendre leur visite. Et ceci était encore caractéristique de son éducation. Il ne voulait être l’obligé de personne. Il accablait ses amis par le faste de ses réceptions, mais ne savait pas accepter un cadeau. Cette générosité exagérée, cette prodigalité d’un homme qui se proclamait pauvre avait éloigné les plus discrets, ne laissait autour de lui que les parasites qui, n’éprouvant à son endroit aucune affection, ne souffraient pas de ces manières.

Quand parfois, à Fontile, il m’arrivait de dire à un ami pauvre à qui je voulais faire plaisir : « Je ne vois que vous » ou « Je disais, hier soir, à mon père… » je ne pouvais m’empêcher de reconnaître, que j’étais bien de cette race. Il me fallait paraître affectueux tout en entretenant l’amitié que je ressentais pour mes camarades dans une inégalité flatteuse pour moi. Dans la conversation, j’aimais que l’argent joue un rôle et je feignais parfois de prendre au sérieux des projets où j’eus englouti une fortune.

Mon père était impitoyable pour les maladresses. Une servante, ayant dans une réception renversé des menthes au pied d’un visiteur, je crus qu’il allait la frapper. Je savais qu’il en était capable.


CHAPITRE III


J’avais à peine trois ans à la mort de ma mère. Cet événement ébranla la santé de mon père et, pendant plusieurs mois, il s’enferma avec son chagrin. Sa douleur était citée avec admiration dans toute la ville. On ne le trouvait plus ni à son bureau, ni à son cercle. Ses affaires en souffraient. Ce fut ma grand’mère qui le rendit à sa nature et, par ressaut aux affaires, par un calcul profond de femme. Elle décida de le remarier.

La cadette des Aquinault, après deux ans de noviciat, était retournée chez ses parents. D’une famille de possesseurs avides, agressifs dans les choses de la vie, c’était une femme selon le cœur de ma grand’mère. Celle-ci ne croyait pas que l’amour renaît de ses cendres. Elle voyait en Suzanne Aquinault une femme positive, à l’imagination rassise, à la sensibilité rendue suspecte par la vie religieuse.

Ma grand’mère avait habilement questionné la jeune fille et confirmé par ailleurs ses intuitions. Suzanne avait quitté le couvent à la suite d’un coup de tête. La supérieure, la rencontrant dans un corridor, lui avait dit d’un ton grave :

— Ma sœur, préparez-vous à une grande nouvelle.

Elle avait répondu vivement :

— Vous allez sans doute m’annoncer que je suis refusée, mais ça ne me fait rien.

Son caractère altier se pliait mal aux disciplines. Et les supérieures la tenaient en suspicion car elle était née protestante et s’était convertie à dix-sept ans.

— Non, ma sœur, répondit la religieuse. Vous alliez prononcer vos vœux, mais puisque vous êtes dans ces sentiments, il ne saurait plus en être question.

On racontait aussi l’incident suivant qui jetait une lumière nouvelle sur l’insensibilité de la jeune fille.

Suzanne qui avait de l’esprit, un tour enjoué de style, entretenait une volumineuse correspondance. Ses amies le savaient et l’une d’elles vint un jour la supplier d’écrire pour elle une lettre en réponse à un jeune homme dont elle souhaitait impressionner la famille. Suzanne accepta de bon gré et comme le correspondant était intelligent elle se piqua au jeu. Après le mariage de son amie avec le jeune homme, elle leur rendit visite. Il fut question de lettres et le mari vanta les mérites de sa femme.

— C’est en lisant ses lettres que j’ai commencé à l’aimer, dit-il. Tenez, je vais vous en lire une.

La jeune femme, confiante que Suzanne garderait son secret, ne disait rien.

— Ce n’est pas la peine, dit cette dernière, c’est moi qui les ai écrites.

Elle se faisait elle-même gloire de cette mise au point.

Telle était l’alliée que ma grand’mère avait choisie.

Un an à peine après la mort de sa première femme, mon père épousait Suzanne Aquinault.

Elle eût été belle, mais toujours vêtue de robes sombres, agrafées sous le menton, elle paraissait autoritaire et sèche. Elle ne dépensait rien pour ses toilettes. Mon père devait lui-même, à l’occasion d’un voyage ou d’une réception, faire venir la couturière. Mais je l’ai rarement vue vêtue avec élégance. D’ailleurs, dans notre famille, les femmes ne sortaient à peu près jamais.


C’est à ma tante Léonie que je portai l’affection que tout enfant éprouve pour sa mère. Dès que j’eus l’âge de marcher, je vécus presque autant chez elle que chez mes parents. C’est à son bras, isolé des élèves de l’école, que j’ai fait ma première communion. J’oublie pour quel motif on ne m’avait pas conduit à la balustrade avec les autres.

Je retrouve sans effort l’image des maisons qu’elle a habitées : l’escalier, entre le premier et le second au-dessus de la pharmacie Chamel, les meubles anciens, les pièces envahies par l’ombre dès quatre heures de l’après-midi ; la grande salle, où, dans un aquarium, elle élevait de curieux poissons chinois, la cave de la villa, rue Davis, les pommiers crochus dont je pouvais sans assistance atteindre les plus hautes branches. Chaque matin, après le petit déjeûner, j’étais conduit à sa demeure où j’avais mes jeux et une resserre pleine de jouets.

Ma tante était à cette époque dans la maturité et elle n’avait pas d’enfants. Son visage replet rayonnait la bonté par tous ses plis. Elle avait les larmes faciles et, quand elle racontait une histoire, elle faisait toutes sortes de grimaces pour s’empêcher de pleurer. Elle chantait aussi de vieilles ballades que plus tard, et jusqu’à l’âge de quinze ans, je ne pouvais entendre sans une forte émotion. Je ne puis dire que la musique m’était nécessaire. Et aujourd’hui encore, je me plais beaucoup plus au théâtre. Mais ma tante tenait à m’apprendre à déchiffrer une partition au piano.

Elle ne voulut pas entendre que j’entre à l’école avant l’âge de huit ans. J’en avais six. Pour me tenir compagnie, elle adopta une fillette d’un an mon aînée. C’était une orpheline, aux longues boucles rousses, au visage marqué de petite vérole, très vive et plus éveillée que moi. Mon oncle l’appelait Louis XIV, à cause de sa ressemblance avec le portrait qu’on trouve de ce monarque dans le dictionnaire et parce qu’il ne se rappelait jamais son nom. Elle s’appelait Dinah. Son plaisir consistait à m’enfermer avec elle dans le hangar ou dans une chambre et là, à se dévêtir. Je ne sus pas garder son secret et après deux ou trois corrections, elle fut renvoyée aux Enfants Trouvés.

Le renvoi de Dinah et la décision de ma tante de ne pas la remplacer donna à ma belle-mère une joie en apparence disproportionnée à l’importance de l’événement. C’est que ma tante Léonie avait de la fortune et que dans la famille on escomptait cet héritage. Pour moi, la perte de ma petite compagne seule importait. Après son départ, j’errai désormais en bordure des maisons ou le long du petit chemin de fer qui ceinturait la propriété de ma tante.

Une épidémie de scarlatine sévissait alors dans la ville. En dépit des défenses, une de nos domestiques alla secrètement visiter sa mère dans une maison en quarantaine. Quelque temps après, je tombais malade. Aux premières questions du médecin, elle disparut comme une criminelle, sans prendre ses effets. On trouva dans sa valise une lettre dans laquelle sa mère se plaignait d’être délaissée et suppliait sa fille de venir la voir. Je n’entendis plus jamais parler d’elle.


Pour ma première sortie, je me rendis à la gare en voiture à la rencontre de la nouvelle bonne, Thérèse, qui nous avait été recommandée par des amis de mon père, et qui venait de la ville. Le train était déjà en gare à notre arrivée.

Thérèse était venue avec une grosse malle à couvercle bombé sur laquelle elle veillait en nous attendant. De taille élancée, elle était vêtue d’un costume flamboyant. Un immense couvre-chef, comme un nimbe emprunté au plus gros des saints, était posé de guingois à l’extrémité supérieure de son corps gracile.

— Tu es le petit Pollender, me dit-elle en souriant.

Je fis un signe affirmatif. Je ne pouvais détacher mon regard de ce grand papillon que le vent semblait agiter au bout d’une longue épingle.

Thérèse devait passer plusieurs années avec nous. Elle aimait la compagnie et fut bientôt très populaire dans Fontile. Outre ses costumes, qui lui eussent valu la notoriété, elle photographiait les enfants, les maisons, les rues. Sa chambre était encombrée de photographies la représentant dans tous les décors imaginables et toutes les attitudes que lui inspirait son état d’âme du moment. Le goût de se donner en spectacle la conduisit, à la suite d’une déception sentimentale, à une tentative de suicide. C’était une nuit de printemps et la porte de ma chambre était ouverte. J’entendais en bas, des chuchotements insolites, la grosse voix assurée du docteur Desartois, le va-et-vient précipité qui accompagne un événement d’importance qu’on veut tenir secret.

Après cette aventure, Thérèse ne fut plus la même. Elle se croyait en butte aux calomnies des gens et faisait des prodiges pour épier les conversations. La maison était séparée des communs par un corridor ouvrant sur la cour du côté de l’entrepôt. L’ombre de ce corridor servait son dessein. Elle s’avançait à pas feutrés et tentait de surprendre ce qu’on disait d’elle. Elle pleurait quelques minutes dans la cuisine et faisait son entrée les paupières rougies.


Jusqu’au jour de mon entrée à l’école, je vécus dans les jupes des femmes. Thérèse et ma tante Léonie me servaient d’intermédiaires avec le monde. Mes premiers contacts avec mes semblables furent désastreux. Je fus brimé et, ne pouvant m’en prendre qu’à moi-même, je perdis pour quelque temps le goût de la vie.

À l’école, où on m’avait mis externe, les élèves achetaient eux-mêmes leurs livres. Je me rendis donc à la librairie Chaville. Peut-être ne restait-il plus d’exemplaire du premier livre d’anglais que je demandai ou le commis-libraire, vu ma taille, me prit-il pour un grand :

— C’est bien celui-là ? me dit-il en me montrant un livre que je n’avais jamais vu.

Je fis un signe timide qu’il prit pour un acquiescement et il me vendit le second livre. Plusieurs semaines passèrent avant la première leçon d’anglais. Mais un jour, l’instituteur demande :

— Ouvrez votre livre à la page douze.

Je l’ouvre à cette page et pendant qu’un élève lit la leçon, je découvre avec stupeur que mon livre ne contient cette leçon ni à la page douze ni aux suivantes. Je demande à mon voisin de me laisser examiner son livre ; ce n’était pas le même. J’étais consterné.

J’écoutais lire et retenais la leçon de mémoire. Quand j’étais interrogé le premier, je me levais bravement, rougissais et me taisais. Le maître disait :

— Asseyez-vous, vous n’avez pas la place.

Accablé par mon destin, je n’osais révéler la vérité ni à mes parents ni à mes maîtres. Je voulais surtout laisser les premiers dans l’ignorance de mes malheurs, ne voulant pas ajouter à leur mépris de mon intelligence. À l’école, je mettais ma fierté à garder mon secret qu’on ne perça jamais. Je me réfugiais dans la lecture. Thérèse, en dehors de son engouement pour la photographie, consommait beaucoup de romans. Elle fut longtemps, sans le savoir, la principale pourvoyeuse de ma soif de connaître.

J’étais, à cause de la frayeur que me causait tout étranger, incapable de suivre les discours qu’on m’adressait. Il me fallait sans cesse demander de répéter. J’avais toujours l’impression à la lecture des notes que le plus important m’échappait. Mon appréhension du moment où je devais être nommé était si grande que je ne percevais plus rien d’extérieur. J’avais aussi cette effrayante manie, fatigué sans doute par la tension soutenue que je m’imposais, de ne pouvoir astreindre mon esprit longtemps au sujet et de le laisser dériver au moment crucial.

Mon existence quotidienne était assombrie par l’inquiétude religieuse, la sévérité et l’incompréhension des miens et par l’état d’infériorité où me laissait un physique débile. Je vivais isolé des autres par mon orgueil. Ma vie était toute de replis et de retraits. Tout un arrière-fonds de scrupules m’empêchaient de me développer complètement. La confession, qui se faisait le soir après la classe, prenait à mes yeux un aspect de véritable cauchemar. Dans la nef à peine éclairée, je devais faire un détour pour éviter le retable, où l’on conservait, sous un verre, une hideuse statue de cire, habillée et souillée de sang, représentant saint Tarcisius. Le confessionnal, situé près de la sacristie, était éclairé par le jour blafard qui tombait d’un vitrail décoloré. Le chuchotement des pénitents et les grognements courroucés du confesseur ne tardaient pas à me prendre aux entrailles. Enfin, le rideau de popeline retombait derrière moi et je restais seul, écrasé au pied du crucifix.


CHAPITRE IV


Vers l’âge de treize ans, je me liai d’amitié avec un garçon qui avait comme moi la passion de la lecture. Georges Lescaut avait le teint brun, les bras démesurément longs, terminés par de grosses mains cagneuses. Il cachait sous des dehors guindés, froids et dissimulés, une nature ardente, capable de la plus authentique grandeur. En parlant, il soulignait une répartie d’un clignement d’yeux inattendu et naïvement canaille. Ses yeux, ombragés de cils épais, retenaient le regard. Il n’était pas rare qu’une passante, attirée par le fluide qui s’en dégageait, ne perdît soudain contenance en nous croisant ou ne nous saluât d’un regard attendri. Il était conscient de cette particularité et paraissait malheureux de son pouvoir. Tout ce qui avait trait à sa vie intime était enveloppé de mystère. Durant tout le temps que dura notre amitié, il ne parla jamais de lui-même. Il me confia un jour son ambition d’étudier le droit. C’était en réponse à une question directe.

Son avarice faisait le sujet des plaisanteries de sa famille et de ses camarades. Il n’achetait aucun livre et ne montait jamais en tramway, même les jours de pluie. Il avait un compte en banque, dont je ne savais qu’une chose, c’est que toutes les inscriptions étaient portées à la même colonne, celle du crédit. Il affectionnait certains mots qui lui venaient tout naturellement sur les lèvres. J’essayais de les reprendre mais sans succès. Les mots prennent leur départ dans la personnalité. Pour ce qui est de leur emprise sur nous, ils ressemblent aux êtres. Le mot tiède avait dans sa bouche une fièvre secrète. Il éclatait dans la phrase comme un vol de flamants laissant ma sensibilité toute vibrante.

Le matin, il m’attendait sous le préau où nous marchions jusqu’à l’heure de la classe. Le jeudi, nous passions la journée à la bibliothèque. D’autres fois, il me lisait des poèmes, parmi les plus ésotériques.

— Eh bien, qu’en dis-tu ?

Je ne disais rien tout d’abord. Ne pouvant tenir en place, il arpentait la pièce devant moi. Puis, il s’impatientait, prêt à douter de son choix.

— Eh bien, quoi ?

Il pensait que je me dérobais. Il ne pouvait admettre que la surprise paralysât mes facultés. Je plissais les lèvres, fermais les yeux ; mon cerveau ne fonctionnait pas encore. Alors, il posait des questions ; nous cherchions laborieusement à exprimer les idées et les sentiments confus suggérés par le texte. Cet effort le rendait heureux. La mémoire bourdonnante, nous sentions qu’il fallait à nos discussions le grand air et la marche.

Ô ces promenades dans la campagne au crépuscule ! Nos entretiens débordaient d’insouciance et de gaîté. Avec quelle ardeur nous défendions nos convictions ! J’interrompais parfois une phrase pour noter un signe. Lentement nous acquérions une méthode d’investigation. Parfois, à bout d’éloquence, l’esprit plein de feu et d’images trop vives, nous poursuivions silencieusement notre marche. Ces rêves qui allumaient nos joues, nous les vivions dans leur plénitude. Si j’ai quelque chose à regretter de cette époque ce ne sont sûrement pas ces promenades à demi nocturnes, qui étaient comme une oasis dans ma vie tourmentée. Au moment de la séparation, j’éprouvais la sensation d’un arrachement définitif.

Le soir, je pensais à tout ce que j’aurais pu faire de ces heures qui se pressaient. Je n’avais pas encore fixé mon choix d’une profession, ne me sentant aucun attrait pour celles que je voyais exercer par mes parents ou leurs amis. J’étais effrayé de la fuite du temps, je n’étais heureux que durant nos discussions. Ces jours qui me dépossédaient, rien ne pourrait les remplacer ; rien ne me rendrait cette treizième année ! Demain, je voudrais rappeler ces fêtes promises, il serait trop tard et pourtant, je ne faisais rien pour retenir la vie, je me laissais déposséder sans y prendre garde.

Ces pensées inexprimées, ces sentiments que j’évitais de préciser par dégoût de m’engager, me tenaient dans un brouillard dont je ne sortais qu’en compagnie de Lescaut.

Je devenais insouciant par la conscience que j’avais de l’inutilité de prendre des notes quand je laissais échapper tant de beauté, tant d’occasions uniques de me perfectionner. La vie spirituelle ne se laisse pas saisir. Une joie, au moment où on la ressent, c’est une prise de possession du monde ; notée, ce n’est plus qu’une phrase comme une autre. La vue d’un paysage, la lecture d’un poème, la visite d’une exposition, par le retour qu’elles me forçaient de faire sur mon impuissance à créer me jetaient dans un abattement incompréhensible. Ainsi, conscient de gêner mes camarades, qui ne s’expliquaient pas ces accès de mélancolie, je mettais tout mon empressement à les fuir. Je ne faisais d’exception que pour Georges. Nous étions d’une piété un peu exaltée, assistant à la messe tous les matins, et nous éprouvions à parler de théologie une joie incomparable.

J’ai eu très jeune la préoccupation de la gloire. Je désirais par elle échapper à mon démon intérieur. C’était un avant-goût de cette évasion que me donnaient les conversations avec Georges. Pour atteindre mon but, je me dépouillais de tout ce qui n’était pas moi. Je m’isolais, me purifiais, goûtant à l’avance le néant de tout. En apparence respectueux des conventions, exigeant des autres qu’ils s’y conforment, je m’imposais d’y passer outre pour me montrer au-dessus d’elles et comme moyen de me singulariser.


Une jeune actrice que j’avais admirée dans le rôle-titre de Scampolo fut le sujet de mon premier poème. Fermant les yeux, je revois la feuille blanche, ornée en son milieu d’une étroite bande de caractères bas et pointus. Je déchirai peu après cette page, croyant sans doute à ce moment avoir acquis une manière plus virile. Ce fut le tourment de mon adolescence que cette débilité, ce caractère informe de tout ce que j’écrivais.

J’admirais la perfection de tout ce que produisaient mes amis et rougissais de l’incohérence de mes essais. Le jeune Gœthe, comparant ses premiers vers à ceux de ses camarades y trouvaient la preuve de sa supériorité évidente sur eux. C’était le contraire pour moi.

Je manquais déjà de spontanéité et de simplicité. L’habitude de synthétiser, de condenser, de symboliser mes impressions et mes sentiments, de les transformer en exercice de style, paralysait tous mes élans. Je ne savais pas me dégager d’une image du monde et de moi-même que je recomposais sans cesse. Je la fuyais un moment dans l’action mais pour y revenir aussitôt. J’avais un amour exaspérant et désespéré de l’analyse. Me découvrir, me vérifier à chaque instant était mon jeu passionnant et dangereux. Pendant que je souffrais, les autres agissaient, d’où accroissement de ma souffrance et de mon indétermination.

Ce fut un drame le jour où Georges m’annonça que ses parents le retiraient du collège. Il ne m’apprit pas immédiatement qu’il avait été mis en apprentissage. J’avais passé les grandes vacances loin de Fontile. Les lettres qu’il m’écrivit cet été-là ne parlaient que de moi.

Ce fut à mon retour, à la reprise de nos promenades qu’il m’apprit en détournant les yeux qu’il travaillait depuis un mois. Il me parla pour la première fois des revers de sa famille, d’un procès qui avait mal tourné. Je ne pus lui cacher ma surprise et le chagrin qu’il me causait. Je crus qu’il avait manqué de confiance en moi. Mais là où j’étais le plus cruellement atteint, c’était dans mon rêve de garder son appui, car j’avais cru que nous embrasserions la même profession.

Trompé sur mon sentiment il voulut me dire adieu ce soir-là, me conseillant de l’abandonner à son nouveau milieu de petits employés.

— Je ne pourrai plus rien pour toi, me dit-il. Déjà, malgré ton indulgence, je ne suis plus capable de te suivre.

Je protestai en pleurant, lui citant l’exemple des grands hommes qui s’étaient formés en dehors des collèges. Si je n’étais pas convaincu qu’il pût les imiter, je savais que mon sentiment à son endroit ne changerait pas.

— À certains moments j’ai pensé que l’habitude de l’analyse t’avait desséché le cœur, reprit-il. Je vois que je m’étais trompé.

Je le suppliai de revenir tous les jeudis, ajoutant :

— Si dans un an nous ne nous comprenons plus, nous nous séparerons.

— À cette condition j’accepte.

J’avais devant moi un homme qui souffrait. Il se sentait très loin de moi, comme sur un sommet d’où il pouvait contempler les années que nous avions passées côte à côte. C’était un soir tiède. Le vent brassait à grands traits les nuages. Nous avions conclu notre adolescence.


CHAPITRE V


À la maison, j’avais toutes sortes de soucis. Mon père, sans doute rebuté par mon caractère renfermé et sauvage, ne s’occupait pas de moi. Cette situation me laissait dépendant de la générosité de ma belle-mère, qui avait la prétention ostensible de remplacer ma mère. Entre nous régnait à l’année longue un état de trêve armée. Elle avait une conception spartiate de l’éducation. Selon elle, un garçon ne devait pas avoir trop d’argent à dépenser et il devait rendre un compte exact de ses moindres débours.

Craignant que je fasse des réserves, elle cessait périodiquement de me donner l’argent qui me revenait. Quand je réclamais pour une dépense nécessaire, elle me répondait : « Prends ton argent et je te rembourserai ». Il est vrai qu’à force de privations je parvenais à faire des économies ; j’utilisais mes économies, mais au moment du remboursement, elle énumérait les effets qu’elle m’avait achetés durant le mois et déclarait que j’étais heureux de m’en tirer à si bon compte.

Il m’arrivait parfois d’avoir besoin d’une somme peu considérable. Je n’osais m’adresser à mon père, soucieux qu’il ne m’en demandât pas la destination. J’empruntais alors à ma belle-mère qui me recommandait de ne pas lui rendre cet argent en sa présence. J’oubliai une fois cette recommandation et elle refusa ensuite pendant plusieurs mois de m’avancer un sou. C’est que mon père était furieux quand, par hasard, il révisait les comptes de constater que ma belle-mère avait employé à un usage soi-disant plus utile, une somme qu’elle avait demandée pour un achat spécifique. Il lui reprochait d’autres fois de me donner de l’argent en sous-main. Je fus surpris un jour que ma belle-mère donnât à entendre par ses réponses qu’en effet j’avais eu cet argent. J’appris plus tard qu’il lui servait à défrayer le coût de l’éducation d’une de ses nièces, Armande Aquinault. À la suite de ces scènes, mes parents restaient plusieurs jours sans s’adresser la parole. La réconciliation avait lieu à table, où ma belle-mère me posait une question visiblement destinée à mon père qui saisissait aussitôt l’occasion. Il n’était pas rancunier. Il répondait d’abord à l’impersonnel, puis, feignant de se tromper, il continuait la conversation en s’adressant à ma belle-mère.

Mes études terminées, il avait été convenu que je voyagerais. Je continuai pourtant, pendant un an, de mener à Fontile une existence sans but que rien ne justifiait. À plusieurs reprises, j’avais annoncé mon départ, mais la mauvaise santé de mon grand-père, le silence désapprobateur de ma grand’mère quand je feignais de vouloir me préparer, m’étaient autant de prétextes de rester. À la fin, la famille prit son parti de me perdre pour un temps.

— C’est vrai cette fois que vous allez étudier à la ville ? me dit un vieil ouvrier, qui avait servi chez mon grand-père.

— On le dit.

Je n’aimais pas qu’on parlât de mes affaires, ni surtout qu’on fît allusion à mes départs manqués.

— Je ne voulais pas vous offenser, dit l’homme, et si je vous en parle, c’est que mon fils part aussi. Il a obtenu une bourse d’études. Je voulais vous demander de le voir quelquefois là-bas.

— Lequel de vos fils, demandais-je, hésitant à m’engager.

— Jean-Louis. Il aime tellement l’étude et puis, ça ne nous coûte rien.

Croyant avoir été trop loin, il se reprit :

— Moi, ça ne m’aurait rien dit. On n’a pas besoin de ça quand on est pauvre. Mais, après tout, n’est-ce pas, ce sont ses belles années qu’il perd.

— Je le verrai.

— Merci, Monsieur Julien, je compterai sur vous, dit-il en s’éloignant.

Ce soir-là, je décidai de ne pas partir. Mais une semaine plus tard j’avais dit adieu aux miens.

Je partis plein d’enthousiasme, le cœur et les sens avides, le regard fixé sur la gloire avec la certitude de l’atteindre. Je publiai quelques poèmes dans des revues d’avant-garde.

Les écrivains ésotériques m’éblouissaient. Tout ce qui échappait à ma raison trouvait en moi une secrète correspondance sentimentale et me fournissait l’occasion de mépriser quelques camarades de Fontile que je voyais encore. De nouveaux amis que je recevais toutes les semaines à dîner m’encourageaient de leurs flatteries. Je m’enfonçai dans la littérature que je prenais pour la réalité. Loin que la vie fût pour moi le thème d’exercices poétiques, c’était aux symboles et aux images que je demandais la clef de la réalité. À l’âge où le jeune homme découvre l’existence des autres, après n’avoir vu que lui-même, j’interposais des recettes entre la vie et moi. Plus je m’éloignais de la vie, plus mon vocabulaire devenait abstrait et plus je me croyais près d’atteindre l’être. Car à cette époque, il était à la mode d’atteindre l’être.

Je voulais ma poésie toute de raffinements, sans substance humaine, sans appui dans la nature ou dans l’homme. Il me paraissait indigne que la poésie fut une nourriture commune. Je ne voulais donner qu’une joie rare, ténue, mesurée, artificielle. J’avais fini par abolir le monde extérieur. Mes poèmes avaient si peu de valeur d’échange qu’ils n’avaient de sens que pour moi et pour ceux qui pouvaient arriver à se faire une âme semblable à la mienne.

Avec mes amis, je faisais assaut d’abstractions. Nous méprisions les poèmes de chair et de sang. Tout était pour nous question de forme. Nous touchions tous les genres. Peu importait ce que nous écrivions, pourvu que ce fût difficile à composer et encore plus difficile à comprendre.

Nous rejetions en bloc toute l’histoire littéraire, ne voyant de perfection que dans les plus avancés des poètes modernes. Nous étant limités à la lecture des poètes qui ont raréfié la vie, symbolisé la nature, traité l’homme avec des procédés de laboratoire pour s’attacher à l’étrangeté des rapports, nous nous mourions spirituellement d’inanition.

Nous croyions qu’on peut être exclusivement poète, que tout dans l’œuvre d’art repose sur l’inspiration, que le travail et l’étude corrompent le souffle poétique. Nous nous efforcions à l’ignorance pour obtenir la pureté. Nous croyions à l’inspiration qui est rêve, qui est présence, qui est conscience, qui est choc sensible, qui est mûrissement. Nous nous détournions de tout ce qui n’est pas quintessence de sentiment.

Un jour, dans l’autobus qui me ramenait à la ville après un déjeûner d’amis dans la banlieue, je m’assoupis. Mes compagnons me croyant endormi donnèrent libre cours à leurs moqueries. Ils se gaussèrent de ma crédulité de provincial. Je ne perdais rien de leurs propos. Je continuai de feindre le sommeil, mais au moment de descendre, je ne pus dissimuler mon désespoir. Ils comprirent que j’avais entendu leurs plaisanteries et le groupe se dispersa brusquement.

Je ne voulus pas tout d’abord admettre que je m’étais trompé. Je crus mes compagnons poussés par l’envie. Mais la lecture attentive que je fis de mes poèmes ne me laissa aucun doute. Je voyais cruellement leur impuissance à représenter, quelques mois seulement après leur composition, ce que je croyais y avoir mis. Je restai toute la nuit dans une irrésolution douloureuse. Mes anciens condisciples, l’un après l’autre, s’étaient fait un nom, arrivaient aux premières places dans les carrières qu’ils avaient choisies.


Tous les doutes dont j’avais été assailli depuis trois ans revinrent à l’assaut. Je me forçai de les analyser calmement. Il y avait dans le garçon que j’étais un mépris inconscient de la vie et des hommes, une attitude livresque, un rôle que j’avais assumé sans en comprendre toute la portée. Ayant été brillant à Fontile, où la classe sociale et la fortune étaient tout, je me trouvais déclassé dans un milieu où le talent était monnaie courante. Honteux de la demi-oisiveté dans laquelle j’avais passé ma première année, sensible aux critiques de mon père, je m’étais inscrit sans vif intérêt à la faculté des lettres. Je n’avais pas poussé ces études à terme.

Je n’avais pas souffert auparavant de ces insuccès. Mais à ce moment, ils venaient confirmer un sentiment intime que j’avais refoulé jusque-là comme une tentation contre l’art : le sentiment de mon inaptitude à créer.

Depuis trois ans, je vivais à la surface de moi-même, me forçant de ne rien révéler aux autres de mes doutes, m’adaptant laborieusement à un milieu pour lequel je n’étais point fait, vivant dans les autres pour contrôler à chaque instant si le bourgeois que j’étais resté au milieu de ces artistes était accepté ou rejeté d’eux, si j’étais toujours en état de grâce artistique et, à mesure que s’accumulaient les échecs, épiant dans les regards la condamnation que je redoutais et que dans mon angoisse j’appelais peut-être.

Je possède au plus haut degré la faculté de laisser tomber de ma mémoire les événements dont je rougis quand ils me sont rappelés sans préparation. De ceux-là sont mes difficultés avec ma belle-mère, mon stage à l’université, mon amour pour Lorraine. Peu après mon entrée à l’université, des camarades m’avaient présenté Lorraine Bériau. Nous nous étions revus souvent, bien qu’elle fût plus âgée que moi. Un jour, elle m’avait écrit de la campagne, où elle s’était retirée chez des parents, qu’elle était fiancée à un cousin.

Je ne pense jamais à ces humiliations. J’y suis suffisamment revenu alors que leur proximité en rendait le souvenir plus cuisant. Je ne me rappelle pas non plus le nom de certains professeurs. C’est ainsi que je me défends contre le retour de la souffrance.

On est pour soi-même immobile dans son état. On reconnaît ses limites quand elles sont aperçues par d’autres. C’est par un retour sur le jugement porté par mes camarades que je me reconnaissais inapte à la carrière des lettres qui m’attirait violemment.


CHAPITRE VI


Rien ne me retenait plus à la ville. La veille de mon départ, je voulus dire adieu à Daniel de Vaux, le seul camarade de Fontile que je n’avais pas cessé de revoir. Nous avions évolué dans des cercles différents. Il s’intéressait aux sciences, moi, à la littérature. Je lui avais lu mes premiers poèmes qu’il avait jugés amphigouriques.

Nous célébrâmes mon départ par un dîner fin dans un grand restaurant. Daniel m’apprit que Georges Lescaut était entré au monastère de Deux-Villes. Je fus peiné que Georges n’ait pas cru devoir m’annoncer lui-même cette décision. Devant sa porte Daniel m’invita à monter un instant à sa chambre. Mais en évoquant cette pièce exiguë, la fausse cheminée ornée d’un petit cartel aux aiguilles dorées et d’un portrait de femme, le plafonnier poussiéreux qui jetait une lumière jaunâtre sur la courtepointe rouge, les deux chaises et le bureau-bibliothèque aux rayons dégarnis, je prétextai la fatigue. Il revint avec moi dans un restaurant, tenant à prendre une dernière consommation.

À peine étions-nous installés à une table qu’un jeune homme blond d’une trentaine d’années, à la peau laiteuse et qui se distinguait des autres blonds par deux aurifications à la mâchoire supérieure, s’approcha de nous. Il avait un large front plissé et les yeux un peu tristes de quelqu’un qui a honte d’avouer qu’il s’ennuie. Daniel le reconnut :

— Tiens, c’est Mareux !

Je connaissais aussi ce garçon, que nous avions perdu de vue depuis le collège. Il restait debout, sentant notre hostilité mais désireux de se joindre à nous. Voyant que nous avions interrompu notre conversation, il fit mine de s’éloigner. Je le retins :

— Assieds-toi donc.

— Ça ne vous dérange pas ?

Il portait un complet beige au pli irréprochable, des chaussures jaunes, des bas verts et une cravate de même couleur. Il sortit à ce moment un peigne d’écaille et, cédant à une habitude plus forte que son désir de ne pas nous déplaire, il replaça ses cheveux. Il avait des yeux gris, très mobiles, et, entre deux phrases, il écartait les lèvres et les figeait dans un sourire affecté. Il évoqua de poussiéreux souvenirs de collège et nous fit rire en imitant avec un ridicule parfait le ton et les simagrées du recteur aux lectures de notes.

Daniel partit le premier.

— Je suis heureux que nous puissions rester seuls quelques minutes, dit Mareux. J’aime bien Daniel, aussi…, continua-t-il. Mais c’est à toi que je voulais parler.

Il me regarda longuement.

— As-tu revu Antoine ? me demanda-t-il brusquement.

— Je ne l’ai jamais beaucoup vu. Nous nous étions brouillés au collège.

— Je me rappelle un conseil que tu m’avais donné à son sujet : « Antoine n’est pas un ami pour nous », m’avais-tu dit.

Après un silence, durant lequel ses yeux scrutent les miens, il ajoute :

— Nous avons eu des relations un peu bizarres, Antoine et moi. Il ne t’en a jamais parlé ?

— Non.

— Il ne t’a jamais parlé de moi, répéta Mareux, buté sur cette pensée. C’est extraordinaire !

Pendant qu’il parlait, je me rappelais Antoine, sa bouche aplatie de crocodile, ses yeux étrangement fixes qu’il tournait de côté d’une façon saisissante en riant.

— Alors, tu ne savais rien. Ça m’enlève un poids de la poitrine, un poids que je sentais chaque fois que je pensais à toi. Et tout le temps tu ne savais rien… Je puis bien te dire toute la vérité maintenant. Tu te rappelles mon visage pâlot, ma mine mal éveillée, ma naïveté au collège. J’étais toujours dans vos jambes en dépit de toutes les brimades. Antoine seul paraissait s’intéresser à moi. Je l’invitai à la maison un jeudi. Il vint avec des livres et me lut des passages de Montaigne. Je n’aimais pas cela et le lui dis. À cinq heures, je descendis le reconduire. Nous habitions alors la vieille maison où tu es venu quelquefois. L’escalier, tu te souviens, était étroit et mal éclairé. Au dernier palier, Antoine, qui descendait devant moi, s’arrêta brusquement, me prit dans ses bras et me serra très fort. Je me sentis humilié et lui fis une colère. Ses yeux dans la pénombre avaient une fixité fascinante. Il me regarda en silence un moment puis s’enfuit en courant. À sa troisième visite, même manège, puis il cessa de s’occuper de moi. Quand vous discutiez ensemble, Laroudan, Antoine et toi, sous le préau, il se tournait parfois de mon côté avec un sourire indéfinissable. J’en conclus qu’il vous avait tout raconté et me sentis atrocement ridicule.


Il s’était laissé entraîner par ses souvenirs et redoutant d’en avoir trop dit sans nécessité, il en ressentait une vive humiliation. Néanmoins, il avait exorcisé son fantôme.

— Est-il vrai que Lorraine Bériau se marie ? demanda-t-il en me regardant obliquement.

Il avait peine à contenir la joie mauvaise qui animait son visage devant mon embarras. Il voulait maintenant me ravaler à lui.

— C’est bien Lorraine que tu aimais ? ajouta-t-il.

— Nous étions de bons camarades, répondis-je faussement, rien de plus.

Je ne songeais pas à le tromper. Tout Fontile connaissait mon aventure avec Lorraine Bériau. Mais je ne pouvais lui parler d’elle. Il le savait et c’est pourquoi il avait choisi ce sujet pour se montrer cynique. Je ne voulus pas prolonger l’entretien et me levai.

En entrant dans l’appartement où je logeais chez les Camarin, je vis une lumière dans le salon, mais je ne me sentais aucun goût pour la conversation. J’entrai dans ma chambre. Madame Camarin vint presque aussitôt frapper à ma porte.

— Monsieur Camarin n’est pas entré ? demandai-je.

— Je ne l’attends pas avant une heure. Et je n’ai pas sommeil.

Je lui proposai de fumer une cigarette.

— J’allais vous en demander une, dit-elle. Lucien a fumé toutes les miennes.

Elle devina que je souffrais et resta quelques minutes silencieuse. C’était le dernier jour que je devais passer dans cette maison et je regrettais que la rencontre de Mareux m’aît gâté ces dernières heures.

Elle était assise au coin du canapé en face de mon fauteuil, éclairée seulement par une lampe en veilleuse. Nous parlions bas pour ne pas troubler le sommeil des enfants. La conscience tranquille, il nous était arrivé souvent de nous laisser surprendre ainsi par Lucien. L’affection que madame Camarin avait pour moi était toute fraternelle. Elle m’apportait parfois mes cigarettes ou un livre, elle déplaçait une lampe qui me blessait la vue.

L’après-midi, quand je rentrais d’un cours, la propriétaire-concierge, madame Rouche, m’accueillait à la porte. Engoncée jusqu’au menton dans une ancienne cape écossaise, les jambes étendues sur un tabouret, elle brodait sur le balcon. Du début d’avril à la fin d’octobre, insensible à la chaleur ou à la piqûre du vent, elle surveillait les allées et venues. C’était une grosse mégère rousse, acariâtre et affairée, qui avait la manie des réparations. Quand nous la trouvions au milieu des ouvriers, elle nous expliquait : « Vais-je leur ouvrir ma bourse et leur dire : Servez-vous ».

Les enfants avaient appris mon départ pour le lendemain. Ils étaient accourus à ma rencontre. Jean arriva le premier. Dans sa hâte, la petite Louise heurta son frère et tomba. Ses yeux se remplirent de larmes.

— Tu veux pleurer, dit madame Camarin en la relevant, je vais te coucher.

Je tendis la main à la petite, qui, spontanément quitta les bras de sa mère pour les miens. Elle cacha un instant sa tête bouclée dans mon cou, où je sentis rouler des larmes brûlantes, puis, riant de ses deux petites incisives, elle essuya ses larmes de son poing.

J’avais vu Louise faire ses premiers gestes, partagé avec ses parents ses premiers sourires, ses premières caresses ; j’avais soutenu ses premiers pas. Des souvenirs montaient en moi de ce passé proche, mettaient une note claire dans la trame désespérée de mes pensées.

Au moment de me quitter, infiniment douce et simple, madame Camarin me tendit la main, geste qu’elle faisait rarement. Avec un sourire où passait toute son affection, elle dit, presque dans un murmure : « Adieu Julien. »


CHAPITRE VII


Installé dans mon ancienne chambre, au centre de cette ville de province que je ne quitterais plus, il me tardait de nouer de solides relations, de me créer des habitudes, de vivre enfin comme un homme de Fontile : jouant aux cartes, buvant un verre en compagnie, fréquentant quelques salons, où je serais choyé, et peut-être un jour faisant un beau mariage.

Ma chambre, dont les deux fenêtres donnaient rue Principale, était ensoleillée dès onze heures. Après une promenade du côté des ponts, je trouvais bon d’y rentrer, le visage et les mains gelés, et de sentir en regardant de belles reliures ou des reproductions de tableaux célèbres, l’envahissement progressif d’une chaleur alanguissante. J’aspirais à me reposer de l’ambition désordonnée qui, m’ayant tenu en alerte depuis six ou sept ans, m’avait rendu hostile à la bienfaisance de la vie.

Ma belle-mère mettait une ombre à ce tableau. Elle m’avait laissé entendre discrètement dès le deuxième jour de mon arrivée, que ses amies s’étonnaient de me voir rester sans situation. Grâce aux relations de mon père et de M. Aquinault, il eût été facile de me placer. Je n’avais qu’à en exprimer le désir. On ne contrarierait pas mes inclinations. Enfin, il devait bien exister une place qui me fît envie. Quand ma belle-mère prononçait le mot situation, elle le gonflait de prestige, le dépouillait de toute idée de labeur obscur. Elle faisait miroiter cette idée comme on manie un instant un jouet compliqué pour en apprendre le mécanisme à un enfant. Elle le faisait avec la fierté d’une fille de fonctionnaire arrivé.

Mais l’atmosphère était trop tendue dans la maison, pour qu’elle s’occupât longtemps de moi. Grand-père, sous prétexte qu’il empêchait tout le monde de dormir, avait été évincé de la chambre qu’il partageait depuis des années avec ma grand’mère, et relégué dans la partie inhabitée, située au-dessus des entrepôts. Il se levait la nuit et, par malice, disait ma grand’mère, il traversait toute la maison en geignant. De ma chambre, j’entendais ses gémissements et ses suffocations. Le matin, il se confondait en excuses et en explications, mais il récidivait le soir même. Il dormait tout le jour et ne sortait de ses quartiers que la nuit. À cause de lui on ne pouvait plus garder de bonnes. « Il nous fera tous mourir », disait ma belle-mère. Cependant elle évitait de se mêler à la querelle. Dans sa famille, la vieillesse était sainte. Gustave Aquinault, du vivant de son père, ne recevait jamais lui-même. Il laissait cet honneur au vieillard et, bien qu’il fût député, il ne voulait pas qu’on l’appelle monsieur devant celui-ci.

Dans la conversation de mon grand-père revenaient sans cesse comme un leit-motiv les mots hôpital et hospice. L’esprit était atteint. Il aurait eu besoin d’affectueuse compréhension et ne trouvait autour de lui que des visages irrités ou indifférents. Le lendemain de mon arrivée, à table, il avait raconté un épisode du grand incendie de Fontile. Une nuit, vingt ans plus tôt, le feu avait rasé l’hôpital des Sœurs et les écuries municipales. Ces deux immeubles étaient situés dans des quartiers éloignés l’un de l’autre. Quelques jours auparavant, un vagabond, chassé honteusement par les religieuses, avait maudit l’hospice. Le shérif, croyant à une conspiration avait assermenté des volontaires. Mon grand-père et mon oncle s’étaient présentés les premiers avec leurs fusils de chasse. Les hommes étaient sortis deux par deux et avaient patrouillé les rues jusqu’à l’aube. Au matin on avait trouvé des sacs de plumes imbibés de pétrole sous les escaliers de plusieurs édifices publics. L’émoi avait duré plusieurs jours.


J’étais seul à trouver de l’intérêt à ce récit. Les autres mangeaient en silence. Je ne compris pas tout d’abord. Les préoccupations du vieillard étaient centrées sur l’hôpital. Grand’mère avait dû lui répéter qu’il y serait mieux qu’à la maison, plus près des médecins, veillé nuit et jour… J’étais navré, mais ne pouvais rien pour lui.

Il y avait aussi un mystère autour de mon père. Il recevait des appels téléphoniques, auxquels il répondait en grand secret, d’une voix changée, celle que prend naturellement un homme en s’adressant à une interlocutrice.

J’aimais profondément mon père et j’éprouvais une sorte de malaise à l’imaginer lié à une femme que je croyais vulgaire et intéressée. Je ne voulais rien apprendre de plus que je n’avais deviné. Je réalisais des prodiges pour rester dans l’incertitude. Surtout qu’il ne soupçonnât jamais que j’avais deviné !

Je cherchais autour de moi des jeunes gens de mon âge susceptibles de devenir, sinon des amis, du moins des relations agréables. Plusieurs de mes camarades de collège avaient été éloignés par ma faute. La plupart se donnaient d’ailleurs entièrement à leur carrière, jouaient au bridge entre eux ou au golf avec des hommes d’affaires bedonnants. Je ne m’intéressais à rien de ce qui composait leur vie.

Mon ami d’enfance, Georges Lescaut, s’était retiré dans un monastère ; Daniel de Vaux en avait encore pour un an à l’université ; Edward Wilding, marié à la cousine d’André Laroudan, ne voyait plus personne. Ayant fait partie de la petite bande d’anarchistes qu’il avait réunie toute une saison avant son escapade avec André, je l’avais perdu de vue peu après. Il manquait trop de globules rouges. Sa cousine Dorothée allait beaucoup dans le monde, mais son amour pour Edward, à qui elle avait été fiancée, puis pour André Laroudan, avait eu trop de publicité. Enfin Gilberte Berthomieu m’attirait beaucoup. Mais le scandale de l’interdiction de sa mère l’avait isolée. Les événements, pour lesquels on s’est passionné en se basant sur ce que le public peut en connaître, gênent les relations avec les personnes qui en ont été les acteurs. On ne sait jamais jusqu’à quel point on doit avoir l’air d’être au courant. Et, de plus, les Berthomieu avaient dû recourir à de forts emprunts à la Banque de Fontile, dont mon père était le président.

En attendant, tous mes gestes, toutes mes démarches, me faisaient des amis dans le peuple. Je demandais par leur nom les chauffeurs de taxi, leur donnant ainsi l’impression de les favoriser. Il m’était indifférent de dépenser vingt dollars dans un restaurant que nous fournissions, pourvu que le propriétaire, que j’avais demandé à voir en entrant, fût présent ; s’il était absent et si personne de sa famille n’était là, je trouvais aussitôt un prétexte pour amener mes invités ailleurs. Il faut dire que je continuais de toucher la pension que mon père me faisait depuis trois ans.

Si j’étais le premier sur les lieux des incendies, ce n’était pas en spectateur. Je me dépensais avec enthousiasme, secourant les sinistrés, les transportant en auto, intervenant auprès des voisins pour les loger temporairement et leur avançant quelquefois l’argent nécessaire à leur subsistance immédiate. Tous les pauvres me connaissaient. Je les nourrissais, les vêtais, les meublais, payais de ma personne dans les deuils et les épreuves. J’étais mêlé à tous les événements de leur vie, veillant les morts et ne refusant aucune invitation d’être parrain. Enfin, ma conduite ressemblait en tous points à celle des candidats politiques.

— Est-ce ainsi que tu prépares ta candidature ? me demanda en riant mon père.

D’autres personnes partageaient cette opinion. Il vint même une délégation d’un quartier dont mon père possédait presque toutes les maisons, m’offrir de les représenter au conseil municipal.

— Si vous me poussiez à la mairie, répondis-je.

Ils furent offusqués de ma légèreté et s’en retournèrent, non sans avoir vidé plusieurs bouteilles à mes futurs succès.

Avec les humbles, je n’étais pas seulement à l’aise, je me sentais recherché et aimé. Ils avaient l’illusion de s’élever en s’approchant de moi. Il leur suffisait qu’un peu de l’éclat et des privilèges que donne l’argent rejaillît sur eux.

Mon apparence extérieure se ressentait de ce rôle. J’avais le comportement sérieux et réfléchi d’un pasteur protestant. Ce fut François Bonneville, un journaliste que je voyais souvent, qui me rendit conscient de ce ridicule. Il voulait m’entraîner avec lui chez une des nièces de ma belle-mère, Armande Aquinault, la fille du député.

— À trente ans, Julien, tu délibères d’une sortie comme si le sort du monde en dépendait. Laisse donc de côté les raisons d’États. D’ailleurs, continua-t-il, c’est Armande qui m’a demandé de t’amener.


CHAPITRE VIII


J’avais naguère rencontré Armande quand sa famille était le but de nos sorties du dimanche. Elle était empâtée et ventrue et paraissait destinée à n’être jamais belle. Je m’étais trompé. De cette chrysalide informe était sortie une femme d’une beauté envoûtante. Au repos elle eût pu inspirer un grand amour romantique ; mais dès qu’on l’entendait parler et rire on s’apercevait qu’elle n’avait rien d’une femme de 1830. Elle était enjouée, moqueuse, cruelle dans ses réparties.

En la voyant, j’eus la sensation de l’avoir aimée déjà puis perdue. Et s’il se fût agi d’une femme que j’avais connue et quittée, j’eus compris que mon sentiment en une seule entrevue eût pris cette ampleur. Mais c’était une inconnue ou presque.

Il entrait dans la composition de sa beauté, un éclat des formes qui n’était pas entièrement attribuable à la régularité des traits, à la texture de la peau ou à la proportion des membres, mais plutôt à la vivacité qui caractérisait ses mouvements, au charme puissant qui émanait d’elle.

Elle avait des bras et des jambes d’enfant, dont on sait qu’ils ne changeront plus, mais qui gardent la beauté des membres dans la mue. J’étais ébloui par la saillie des épaules, par les menues attaches des genoux et des poignets. Elle donnait au premier abord une impression de fragilité, comme si elle allait se ternir ou s’effriter sous les doigts. Mais le cou, qu’un étroit col d’alpaca bordait, rassurait aussitôt sur sa consistance. Dans le visage, où s’alliaient la délicatesse et la santé longtemps attendue, le nez dont la tendance à devenir aquilin avait été corrigé par une hérédité moins aristocratique, et la bouche discrètement charnue, avaient été portés à leur perfection.

Elle s’avança près du piano, dans le salon aux tentures bleues, que prolongeait la salle à manger. Au mur de cette seconde pièce, au-dessus d’un bahut de chêne, un grand miroir la reflétait dans la pénombre. C’était comme la présence immobile, derrière la glace, d’une évocation féminine d’une époque désuète qui nous écoutait. Des mots tendres se formaient dans sa gorge, bombaient un instant sa lèvre supérieure, puis s’élançaient dans l’air. Je la voyais de profil, son cahier à la main et la tête tournée vers le piano. Elle ne voulait pas avoir l’air de chanter pour Bonneville et pour moi. Il la pria de reprendre un extrait d’Orphée. Sur la dernière note, elle se tourna vers nous.

— Je pourrais continuer toute la nuit, dit-elle.

— Je pourrais vous entendre toujours, répondis-je.

Elle chanta une églogue. Je songeais à Watteau et il me semblait la voir, la pénombre et le miroir aidant, au temps des fêtes galantes.

Je ne trouvai qu’un remerciement banal. Bonneville répétait :

— C’est magnifique, vraiment magnifique.

— Vous ne pouvez pas changer de mot, dit-elle.

J’étais si ému, si troublé, les sentiments se pressaient si violents en mon âme qu’aucune parole humaine, me semblait-il, n’aurait pu les rendre.

Quelques instants plus tôt, j’étais indifférent. Et tout à coup, cette jeune fille aux membres imparfaits, aux épaules encore informes, avait remué au fond de moi des braises ardentes. Un instant, j’avais désiré la chair ivoire de sa gorge, la vacuité interrogatrice de ses prunelles grises. Des confidences me revenaient à la mémoire : « Je ne pouvais pas savoir que je vous plaisais… Je croyais que vous ne me voyiez pas. »


Je fis porter des chrysanthèmes à Armande. Je brûlais de la revoir, de lui avouer mon sentiment. Déjà, dans mes rêves, je me voyais admis auprès d’elle à toute heure ; je devenais son amant. Je chassais aussitôt cette pensée comme indigne d’elle et de moi. Mais à chaque reprise, mon rêve allait un peu plus loin. Je m’étais défendu contre l’idée de la prochaine rencontre, puis des premiers baisers, puis des rendez-vous. Je n’imaginais pas qu’elle pût m’avoir reçu par curiosité.

Sa réponse se fit attendre deux jours. Elle arriva enfin : deux lignes polies sur une carte. Ma désillusion fut atroce.

À cause d’elle et parce qu’il était le seul qui put m’en parler, je ne quittais plus Bonneville. J’allais, vers cinq heures, le rencontrer au journal. Les bureaux de l’unique quotidien de Fontile occupaient en partie un immeuble de pierre situé en face de la gare dont il était séparé par un mouvant rideau de peupliers. Derrière l’immeuble, une voie ferrée s’engageait dans une ruelle pour desservir une fabrique, puis enfonçait son arc entre deux rangées d’ormes vers le cœur de la ville. Le quartier m’était familier. À l’époque où le bitume avait remplacé le macadam de ses rues, alors que je portais la culotte, cette partie de la ville, la plus éloignée de la rivière, avait assumé définitivement un visage crasseux.


CHAPITRE IX


Je trouvais Bonneville dans son bureau, adossé au grillage qui le séparait de la salle, discutant politique ou littérature au milieu de jeunes gens dont je connaissais les familles mais qui, pour la plupart, m’étaient inconnus. Après leur départ, j’emmenais Bonneville dîner puis nous restions à causer jusqu’à la nuit. Un ami du journaliste, un commis du nom de Loignon venait nous rejoindre. Nous étions habitués à lui ; nous ne remarquions même pas sa présence.

Loignon s’était attaché à Bonneville comme les reîtres d’autrefois qui se livraient corps et âme à un maître. Chassé de son réduit de célibataire par l’ennui, Loignon, avant de connaître le jeune homme, se tenait presque tous les soirs à la porte des restaurants, à l’affût de distractions. Il s’était présenté lui-même à François, qui, éloigné de sa famille, s’ennuyait aussi à Fontile. François le retrouvait partout où il allait. Il fut d’abord importuné, mais Loignon persévéra. Bonneville s’habitua bientôt à ce compagnon forcé et même l’utilisa. Devant moi, il secouait faiblement son joug. Je m’étais aussi habitué à lui et quand il n’était pas là, le soir, nous nous surprenions à nous demander ce qu’il pouvait bien faire.

Bientôt, averti de notre présence par le reflet des lumières, il accourait de toutes ses jambes.

Il ne pouvait être seul un moment. En montant dans un wagon, Loignon plaisantait déjà avec le contrôleur. On ne résistait pas à son bagout, à ses histoires. Le genre humain était son ami. Il allait cependant d’instinct aux prêtres ou aux religieuses. Le prêtre voulait-il se remettre à son bréviaire, Loignon avait l’art de lui délier la langue. Il s’informait toujours du nom et de l’adresse de ses victimes. Et deux ans après la rencontre, de passage dans la municipalité où habitait son « ami », il allait lui rendre visite. « Comment vont les enfants et leur charmante maman ? » s’informait-il. Les gens ne le reconnaissaient pas ? Il renouait connaissance, déclinait leurs noms, leur généalogie, leur parlait de leur métier. Il fallait se rendre à l’évidence : c’était un ami. Il avait en interrogeant un sourire d’enfant assuré qu’on va satisfaire sa curiosité. Toute sa personne révélait un homme plein de complaisance envers lui-même. Quand il tenait à donner une haute opinion de sa personne, il parlait de son ami, le député, de son cousin, professeur à l’université.


Ce soir-là, il voulait nous intéresser et réussissait admirablement le contraire.

— Allez nous chercher du cognac, Loignon, dis-je en lui tendant un billet.

Interrompu au milieu de son discours, il prit le billet mais ne bougea pas de sa chaise. Il allait reprendre le fil de son interminable aventure.

— Dépêchez-vous ! Voyons Loignon, vous savez que les débits ferment tôt maintenant.

Il comprit que nous voulions nous débarrasser de sa présence. Il ravala cependant l’humiliation et se contenta de dire en riant :

— C’est impoli des gens instruits, n’est-ce pas François ?

— Je me suis laissé dire que c’est inhumain.


— Ce pauvre Loignon, me dit François quand il eut entendu retomber la porte derrière le commissionnaire, il ne sait jamais s’arrêter.

— Je le trouve bien amusant.

— Oui, mais à certaines heures je voudrais bien pouvoir m’en débarrasser.

— N’avez-vous donc aucun parent ? lui demandai-je.

— Ma mère vit encore et j’ai deux sœurs.

— Vous êtes heureux, vous Bonneville, d’avoir des sœurs. Il me semble qu’auprès d’une sœur ma vie eût été différente.

— Et moi, j’envie votre sort. J’ai quitté ma famille parce que je ne m’entendais pas avec mon père. Vous ne pouvez imaginer l’enfer que j’ai traversé. J’ai appris le décès de celui-ci plusieurs jours après l’enterrement. J’avais été expulsé de ma chambre, que je ne pouvais plus payer, et j’errais toute la nuit dans les rues, dormant sur des bancs ou dans l’encoignure des bâtisses abandonnées.

— Et vous n’avez pas l’intention de retourner ?

— Trop de choses maintenant nous séparent. Les torts n’étaient pas tous de mon côté, ajouta-t-il. Si je réussis, je retournerai, mais pas avant. J’espère, et je dis cela sans intention de vous offenser, que cette terre d’endormement ne sera pour moi qu’un intermède que j’emploierai de mon mieux à compléter mon éducation.

Loignon rentrait avec la bouteille. Je sentais François préoccupé, mais je ne voulus pas l’interroger.

— Gardez la monnaie, dis-je à Loignon. Il se récria :

— Non, fit-il, je ne veux pas. Vous me méprisez…

Je crus qu’il allait pleurer. François le gourmanda amicalement.

— Voyons, Loignon, nous vous traitons en camarade. Allez-vous-en avant que nous nous fâchions.

Avant de sortir, il empocha la monnaie.


Ce soir-là, j’entendis par hasard une conversation sous ma fenêtre, entre mon père et le surintendant de l’immeuble du journal, Oscar Chamel, frère du pharmacien. Les deux hommes revenaient de jouer aux cartes et mon père avait prêté de l’argent à Chamel. Il le faisait souvent pour avoir un compagnon. Quand Chamel gagnait il entrait en colère et ne reculait devant rien pour l’humilier. Quand son protégé avait perdu, tout allait bien.

C’était donc là l’explication des appels téléphoniques mystérieux. J’aurais voulu le crier à tout le monde car la passion du jeu ne me paraissait pas infamante comme l’adultère. J’aurais voulu me jeter aux pieds de mon père et lui demander pardon d’avoir osé le juger. En bas, Chamel ne lâchait pas prise. Debout sous le réverbère, il retenait mon père.

— Ma fille n’a pas de dot.

— Nous y verrons, dit mon père.

— Elle se marie dans une semaine.

Chamel ne voulait pas perdre le prix de tant de lâcheté, sinon pour lui-même du moins pour sa fille.

— Je n’aime pas qu’on insiste. Bonsoir Chamel.

Pourquoi mon père dotait-il la petite Chamel ? Surtout dans les circonstances, qui étaient troubles comme on va le voir.

Oscar Chamel était issu d’une bonne famille, mais dès l’âge de douze ans, ses maîtres avaient perdu toute autorité sur lui. Renvoyé de plusieurs collèges, pour indiscipline et mauvaise conduite, il se plaça comme petit commis dans une usine. Il accomplit son travail à la satisfaction de ses patrons, mais il continua de faire la honte de son père. Un jour, il annonça à celui-ci qu’il s’était marié le matin même, mais il ne lui présenta pas sa femme. Celle-ci était le fruit du concubinage d’un maçon ivrogne et d’une femme de peine. Elle avait passé son enfance dans les rues. Il le dit franchement à son père, qui désormais lui interdit sa porte. En 1914, il s’engagea dans le premier régiment levé à Fontile.

Il fréquentait en célibataire chez son frère et chez le docteur Desartois. Quand il restait quelque temps sans les visiter, sa femme lui disait :

— Va t’ennuyer chez tes snobs si le cœur t’en dit…

Devant une femme de cinquante ans, vulgaire, de caractère tyrannique, on se prend à rêver aux charmes depuis longtemps résorbés, dont la trace même a péri, qui ont naguère inspiré l’amour. Elle avait dû être jolie, autant que ce genre de femme peut l’être. Maintenant elle faisait songer à une vipère : ses yeux étaient cernés de violet, le bas du visage avait amolli. Devant les hommes, elle retrouvait un rire de garce.

Son mari n’avait pas été mieux préservé. Il avait le crâne et la bouche dégarnis et souffrait d’une affection cutanée qui, à la moindre émotion, lui envoyait au visage une poussée de sueur adipeuse et nauséabonde. Pour éviter d’incommoder, il se parfumait. Timide et obséquieux avec les puissants, il écrasait les petits de sa morgue. Il avait gardé de son passage au régiment une raideur de sergent et la manie du commandement. Il déplorait qu’on ne lui permît pas dans le civil de continuer à porter l’uniforme ou du moins d’indiquer par un insigne le rang qu’il occupait dans l’armée. Quand dans son entourage on ne s’en laissait pas imposer, il recourait à la persécution.

Il échoua avec François, et se vengea par des tracasseries sourdes. Comme surintendant de l’immeuble du journal, il surchauffait les bureaux quand le mercure montait puis lésinait sur le combustible par les jours froids. Dans la rue, il le saluait une fois et le lendemain comme Bonneville lui rendait sa politesse, il détournait la tête insolemment. Comptant que les petites tracasseries viendraient plus sûrement à bout de sa patience que les grands éclats, il lui rendait la position intenable par des vengeances de concierge.

Il reprochait surtout à François ses relations avec moi. Il avait une fille unique, une fillette rougeaude et bien en chair, aux cheveux toujours nattés en deux tresses bien égales, au nez petit et retroussé qui lui donnait un air d’espièglerie crâne. Par contraste, les autres fillettes du couvent avaient devant elle l’air de chiens mal lavés. Tous les garçons la recherchaient, même Bonneville. Un jour, il fallut se rendre à l’évidence qu’elle était enceinte. Chamel crut tenir sa vengeance contre Bonneville. Il accusa formellement François devant le gérant en demandant à celui-ci de tenir l’affaire secrète. Entre temps, la jeune fille, qui ignorait les projets que son père avait pour elle, alla tout déclarer aux parents de Mareux. La famille de ce dernier ne badinait pas avec l’honneur. Il fut décidé qu’il réparerait. Quand la jeune fille apprit les projets de son père, elle avoua que Mareux n’était qu’un expédient, mais Chamel qui avait trouvé une solution satisfaisante, ne voulut pas tout remettre en question. La jeune fille ne fut pas surprise que mon père payât sa dot.

Quelques jours plus tard, je croisai Mareux à la porte d’un restaurant. Il était sans cravate, la chemise ouverte sur la poitrine, le pantalon couvert de boue, le pardessus et le gilet déboutonnés. Il venait évidemment de se battre. Contraste frappant, son visage ne reflétait aucun désordre. Son père traversa la rue en sens inverse, le visage recouvert de poussière de bois. Je remarquai les lèvres minces du vieillard, ses yeux gris insistants, dont la fixité pouvait être prise pour de l’attention ou pour un manque de profondeur.

Mareux passa devant son père, le regarda froidement comme un inconnu et continua effrontément, sans plus s’occuper de lui que s’il se fut agi d’un importun.

Le vieillard s’arrêta sur le trottoir, médusé. Il avait toujours l’air un peu médusé. Les yeux fixes, il suivit son fils du regard sans qu’il fût possible de deviner quels sentiments l’animaient. Mais il resta là, planté, sans expression, dans son pardessus couleur de glaise, aux bords râpés.


CHAPITRE X


Depuis que le gérant avait, à la suite de sa conversation avec Oscar Chamel, convoqué Bonneville à son bureau, le journaliste n’était plus le même. Il manquait d’enthousiasme. Dans les discussions du soir, il laissait plus volontiers la parole aux autres. Je le savais en butte à des manœuvres sournoises contre lesquelles il se défendait mal et je redoutais qu’il ne décidât de quitter Fontile.

En revenant du bureau de poste, je fis un circuit jusqu’au journal. Bonneville était en conversation dans son bureau.

— Comment voulez-vous travailler au milieu de l’hostilité générale ? disait-il.

Ignorant l’identité de son interlocuteur je demeurai dans l’antichambre.

— Fontile n’est pas une grande ville, disait ce dernier. Vous avez des ennemis puissants, méfiez-vous.

— Je suis sur mes gardes.

— Et vous êtes protégé, sans doute…

François ne répondit pas. Avait-il deviné que la mission de ce dévoué personnage consistait à découvrir comment on pouvait l’attaquer ? Ou se méfiait-il naturellement de tout le monde, même de ses amis ? Le soir même, je le savais, cette conversation serait répétée à Chamel et au député.

Je frappai à la porte du bureau et presque aussitôt le falot intermédiaire s’empressa de s’esquiver.

— En voilà un qui veut ma tête. Et ce n’est pas le premier, dit François.

— Voyez-vous, Bonneville, vous ne connaissez pas Fontile, ni la mesquinerie des mobiles qui mènent toutes ces bonnes gens. On était tranquille avant votre arrivée. Le député dictait l’éloge de son administration pour l’édition du soir ; le maire, qui ne sait pas écrire, fournissait les idées pour l’éditorial, etc. Votre arrivée a tout dérangé. De plus, vous vous êtes fait un ennemi mortel dans la personne de Chamel. Mais vos ennemis seront faciles à mettre à la raison. De plus, les commanditaires du journal ne peuvent rien refuser à ma famille.

Ces mots redonnèrent des couleurs à François.

Loignon nous rejoignit bientôt pour le dîner.

— J’ai posé ma candidature à un poste de fonctionnaire, nous dit-il en entrant. Vous François, qui avez la plume facile, troussez-moi donc une petite lettre de demande d’emploi. Je vous prendrai comme secrétaire si je suis nommé.

Bonneville éclata d’un rire qui me faisait plaisir à entendre. Il n’avait pas ri de cette façon depuis la visite au gérant.

— Je demanderais bien ce service à notre ami Julien, continua Loignon heureux de son effet et voulant le prolonger, mais il est trop occupé.

À table, François commanda une bouteille de bourgogne.

— Vous savez que je ne digère pas le vin, dit Loignon.

Puis sur le ton de n’attacher aucune importance à la matière :

— Suis-je votre invité ou êtes-vous les miens ?

— Vous êtes notre invité, vous le savez bien, Loignon.

— Alors je boirai ce que vous boirez, dit-il en soupirant d’impuissance pour marquer que nous lui imposions notre choix.

Bonneville rappela aussitôt le garçon et notre hôte demanda de la bière. Puis ce fut le plat.

— J’aurais dû commander le même plat que vous. Ce filet est immangeable.

— Mais vous pouvez le faire changer.

— Oh ! c’est assez bon pour un pique-assiette.

Il se dérida après deux ou trois rasades et nous apprit qu’il s’était faufilé au mariage de Mareux. La famille, disait-il, avait presque porté la jeune fille à l’église. Depuis une semaine, elle ne cessait de pleurer et refusait toute nourriture. Elle avait oublié son chapelet, son bouquet et son livre. Toute l’assistance pensait, à voir sa pâleur, qu’elle allait se trouver mal. Quand Mareux voulut lui passer l’anneau, elle ne tendit pas la main. Son père dut intervenir. Loignon ajouta qu’au moment de l’inscription des noms au registre, Chamel avait causé tout un émoi en demandant au curé d’ajouter « criminel » après le nom du jeune homme.

À la fin du repas, il me prit à part pour me parler d’un projet nécessitant une petite mise de fonds.

— Demandez-la vous-même à mon père, lui dis-je.

— Julien ne sait pas comprendre la plaisanterie, dit-il en revenant vers Bonneville. Hein Julien ?

Dans la rue, je rencontrai Armande. Elle était accompagnée d’une amie, dans laquelle, je reconnus Imelda Lescaut, qui me tenait compagnie, autrefois, dans le vieux salon aux tapisseries déteintes quand j’attendais Georges. Imelda avait l’allure décidée des femmes belles et aimées et, dans sa voix devenue plus grave, perçait un rien d’espièglerie. Elle était revêtue d’une pelisse d’écureuil et portait des bas gris.

Armande portait une robe noire à dessins volutés sous une cape de renard gris et un petit chapeau rond très seyant plaqué de plumes de perroquet. Des deux, Armande était la plus belle.

— Nous avons joué ensemble quand nous étions hauts comme ça, dit Armande à l’intention de son amie. Elle était un peu intimidée qu’Imelda me connût aussi.

— Êtes-vous pressé ? continua-t-elle.

Et sur un signe de dénégation :

— Alors vous pouvez bien consacrer une minute à causer avec une admiratrice fervente de vos poèmes. Je sais que vous êtes très occupé.

— Je ne fais rien.

— Comme c’est amusant !

Elle me taquina un moment, puis :

— Vous êtes sans doute invité au bal des Barrois ?

Je savais qu’elle n’avait pas ses entrées dans ce monde-là, les Barrois étant de l’opposition.

— Me ferez-vous l’honneur de vous y accompagner, lui dis-je.

— J’y suis invitée aussi, dit-elle à Imelda. Puis se tournant vers moi, après une courte délibération :

— Ce sera un plaisir d’y aller avec vous. Moi, vous savez, je n’aime pas beaucoup les Barrois. Je trouve leur milieu fade. Mais j’adore danser.

— Vous savez, me dit Imelda, que Georges prononce ses vœux le huit décembre. Vous connaissez Georges, il pousse la délicatesse jusqu’à la manie : il n’ose pas vous déranger mais il serait très heureux de vous voir.

Armande entraînait Imelda.

J’avais anticipé le plaisir de revoir Armande. Et maintenant, je n’éprouvais rien si ce n’est l’impression qu’elle se servait de moi, comme d’une clef, pour pénétrer chez les Barrois. Car je ne pouvais douter qu’elle n’eût profité de cette rencontre pour se faire inviter. Mon amour-propre luttait contre mon amour. J’imaginai que je pourrais tomber malade deux jours avant le bal, être appelé hors de la ville pour une affaire urgente. Mais au fond de mon cœur, je savais que je n’inventais ces prétextes que pour calmer mon irritation. J’irais au bal avec Armande, plutôt que de me refuser cette joie de la tenir dans mes bras, de sortir avec elle sur la terrasse dominant la rivière, de la reconduire au matin à sa porte…

Armande avait parlé de mes poèmes devant Imelda.

D’ordinaire, l’idée d’être considéré comme un poète de province m’horripilait. C’était pour échapper à ce sort que j’avais quitté Fontile. Mais dans la bouche d’Armande, dont Bonneville m’avait dit qu’elle avait appris mes poèmes, qu’elle les récitait dans son salon avec orgueil, qu’elle en avait mis un en musique, ce compliment me flattait.


CHAPITRE XI


Le huit décembre, en me rendant au monastère, où avait lieu la profession solennelle de Georges, je ne me doutais pas que celui-ci allait me livrer le secret du comportement d’Armande. Georges avait toujours été mon ami ; notre amitié ne cesserait pas même à la mort de l’un de nous. Aucune séparation ne nous empêcherait quand nous nous tournions vers notre adolescence de nous retrouver tels que nous étions, avides de connaissances, de générosité, de conquêtes ardentes. Ne désirions-nous pas souffrir afin de ressentir plus profondément la vie, afin de mieux servir l’art ? Ensemble, quand il nous arrivait de rencontrer des camarades, nous savions que notre sort serait différent du leur, que nous le ferions différent, ayant senti l’appel sublimant de la beauté.

Arrivé à Deux-Villes, une demi-heure avant la cérémonie, je contemplai le soleil froid de huit heures sur la rivière. Mais le vent qui venait du large m’enveloppait de tourbillons de sable et de fanes, m’obstruait la vue, paralysait tous mes mouvements. J’entrai au monastère.

Le portier me conduisit au parloir, où, au milieu des visages plus ou moins familiers, les yeux pers d’Imelda retinrent mon regard. Elle se tenait auprès de son père avec deux de ses sœurs plus âgées. À quelque distance de ce premier groupe se pressaient des tantes et des cousines. Tous parlaient bas et ils se marquaient entre eux une politesse un peu désuète. J’eus la sensation d’une division profonde entre les groupes et me rappelai le procès dont Georges m’avait parlé.

Louis Lescaut, le frère aîné, s’avança vers moi et dit en se tournant vers son père :

— Papa, je vous présente Julien Pollender. Je regardai le vieillard, trapu et soucieux, qui me tendait la main. Il avait l’air las et étranger à la fête.

Madame Lescaut avait été retenue à la maison par la maladie. La dernière visite que je lui avais faite, trois ans plus tôt, me revint à la mémoire. Elle était entourée de toute sa famille. Sa tête, aux cheveux blancs, comme poudrés, relevés en arrière et fondus en un chignon, ses yeux très vifs, lui donnaient un air de majesté impressionnant. Près d’elle dans le vieux salon se tenaient ses trois fils et leurs femmes. En face, Georges et moi, avions pris place sur un canapé. Au-dessus de nous pendait un portrait d’Hippolyte LaFontaine. À gauche du portrait, s’ouvrait la chambre de Georges, petit réduit obscur, dont la porte ne tournait plus quand le divan-lit était ouvert et où l’on entendait tous les bruits de la rue.

Témoin de mon adolescence et de mon amitié pour Georges, Imelda, qui est presque de notre âge, me relie à une époque révolue. Par une association involontaire d’images, je me rappelle les jours qui suivirent la lecture de Recommencements de Paul Bourget, à l’âge de treize ans. À mesure que j’avançais dans ce livre, le monde où j’avais vécu jusque-là croulait ; j’entrais seul à l’insu de mes parents et de mes amis, dans un monde fermé, au ciel bas, pour lequel je n’éprouvais que du dégoût, mais d’où je ne pouvais retourner en arrière, et qui était celui de la réalité quotidienne.

— Venez maintenant, dit Imelda au vieillard en lui tendant la main.

Nous entrons dans la chapelle. Il y règne une atmosphère moyenâgeuse. Georges a pris place dans le chœur avec un autre frère. Après le sermon l’Abbé reçoit leur engagement. Ayant été revêtus du scapulaire et du crucifix, ils relèvent leur capuchon et s’étendent face contre terre au pied de l’autel, pendant qu’un chœur de religieux entonne le Veni Creator.

Quand, enfin, nous sortons, après la communauté, Georges, la tête tondue, les bras croisés sous son scapulaire, nous attend à la porte de la chapelle, sous un portique éclairé faiblement par le jour roussâtre de deux vitraux. Ses frères et leurs femmes l’entourent, le pressent de questions.

Seul étranger, je me tiens à l’écart. Ayant reçu les félicitations de sa famille, il s’approche et me dit :

— Bonjour, monsieur.

Je décèle dans le ton un soupçon de distance qui ne doit être que de l’émotion car il disparaît aussitôt. Il y a trois ans que nous nous sommes vus. Je ne puis croire que ses sentiments à mon égard ont changé et que ce « monsieur » ait une signification particulière. Peut-être a-t-il cru à un changement en moi ou ne m’a-t-il pas reconnu dans la demi-obscurité. Imelda vient vers lui et lui dit :

— Tu as vu Julien Pollender ?

Et Georges me prend de nouveau les mains et les serre sans dire un mot. Puis il m’entraîne près de la fenêtre, et me dit :

— Je suis très heureux que tu sois venu, toi surtout. Tu ne sais pas combien tu m’as manqué, mon vieil ami.

Au réfectoire, le vieillard a pris place à l’extrémité de la table. Georges m’indique un siège à sa droite et il ajoute :

— Reste là.

Il s’informe de ma famille, de ma vie, de mes travaux, peiné que j’aie renoncé à la carrière des lettres.

— Il faut faire quelque chose de ta vie, me dit-il. Puis, après un silence : Tu vois quelquefois ta cousine Armande ?

— Nous allons au bal ensemble la semaine prochaine. Imelda et elle sont amies. Tu le savais ?

— Imelda me parle souvent d’elle… et de toi.

— De moi ?


Ses yeux riaient. Ils étaient restés caressants, des yeux que je lui enviais, qui n’auraient laissé aucune femme indifférente.

— Tu as vu Armande jeune. Elle n’était pas belle. Ne proteste pas. Tu la trouvais un peu ventrue et puis sa santé était mauvaise. Dans les jeux elle était choisie la dernière. Les garçons ne la recherchaient pas. Plus tard, elle en a gardé un sentiment d’agressivité à l’égard des jeunes hommes. Puis la beauté venue, elle a connu la joie d’être préférée. Mais elle est restée méfiante…

— Avec moi, elle est seulement coquette.

— Je soupçonnerais plutôt qu’elle n’est pas indifférente à tes attentions, mais que ton désintéressement de tout l’empêche de te considérer comme un parti sérieux.

Après cette phrase, il retourna à ses invités. Je ne me retrouvai plus seul avec lui. Les religieux, appelés par une cloche lointaine, se rendaient à l’office. Je partis avec Imelda.


CHAPITRE XII


Dans un bal, je sécrétais de la solitude. Celle-ci me patinait un peu, puis s’épaississant, finissait, en laissant à mes mouvements toute leur liberté, par me retirer de tout ce qui m’entourait.

Je n’en continuais pas moins à danser ou à prendre part à la conversation, mais avec une sensation de vide, d’inutilité, presque de sacrilège.

Lorraine, naguère, avait constaté cette faculté de retrait. « À certaines heures, m’avait-elle dit, vous vous retirez des êtres. Vous n’êtes pas indifférent, vous dépassez l’indifférence. Vous retirez votre grâce et alors vous êtes le plus délicat et le plus cruel des hommes. »

D’autre part, les fêtes mondaines m’attiraient. Si j’avais été incapable de danser ou si je n’avais pas été reçu, j’aurais été malheureux, bien moins dans mon amour-propre que d’être frustré des plaisirs de société que je ne goûtais à peu près pas. Le dilemme me paraissait insoluble.

J’étais fier d’entrer chez les Barrois en compagnie d’Armande, mais en même temps, je redoutais pour elle l’épreuve de ce retrait, dont tout à l’heure, elle serait la victime.

La danse ne manquerait pas de me fournir des raisons de retrait. J’assisterais impuissant à l’admiration, aux familiarités d’un André Laroudan ou d’un Barrois avec Armande. Elle rirait avec eux. Je danserais un peu avec Dorothée, abandonnant Armande à son destin. J’avais cru reconnaître Dorothée, mais je ne la voyais plus. Les femmes, plus parées qu’habillées, tourbillonnaient sous mes yeux. J’avais oublié le plaisir de frôler tant de beautés. Je mettais des noms sur les têtes, parées de diadèmes ou de fleurs, qui émergeaient un moment de la foule. L’orchestre, dissimulé dans un arrière-salon, créait sous les pieds des danseurs un tapis invisible et mouvant.

Mme Barrois s’occupa d’Armande avec intérêt. Son habitude du monde était telle qu’elle donnait l’illusion de la bonté. Elle répéta le nom d’Armande aux invités les plus rapprochés, comme si celle-ci avait fréquenté chez elle depuis toujours. Dans son salon, elle excellait dans l’art d’accorder les disparités, de tirer d’une question ajustée la note de celui-ci ou de celle-là, qu’une exhaustion trop soudaine de la conversation d’un plan à un autre avait replié sur eux-mêmes. La politesse était passée chez elle à l’état de seconde nature.


Ly dansait avec André Laroudan, Edward se laissait entraîner par une jeune fille, d’une beauté presque noire, que je ne connaissais pas. Un fonctionnaire causait dans l’embrasure d’une fenêtre avec la fille du maire et le docteur Desartois. Quelques personnes d’âge mûr, indifférentes au bal, jouaient au bridge… Edward Wilding m’accapara. Près de nous, Céline Barrois cherchait le moyen d’éconduire un jeune garçon qui voulait à tout prix l’embrasser dans le cou. Je l’invitai à danser pour me rapprocher d’Armande.

Dans sa robe de taffetas noir, laissant les bras et le haut de la gorge découverts, Armande évoluait avec Simon Barrois sous les suspensions de cristal. Comme une divinité incarnée, dont le charme n’opère avec toute sa force que sur ceux que sa présence a pour but de perdre, elle avait envoûté trois ou quatre jeunes gens, dont André Laroudan. À voir leur insistance à l’entourer quand l’orchestre se taisait un moment, je ne doutais pas qu’ils n’eussent le dessein de la revoir. Le sentiment de l’admiration qu’elle soulevait sur son passage la rendait plus brillante.

Quand nous dansions ensemble, l’effort que je faisais pour ne pas succomber à l’impulsion de la presser sur mon cœur, m’empêchait de la regarder. Je vivais à mi-chemin entre elle et moi, incapable de la retrouver en moi et impuissant dans cette foule à communiquer comme je le voulais avec elle. Dans cet état de tension, l’inflexion de sa voix, un geste, les mots les plus ordinaires, interprétés par mon cœur, allaient grossir les réserves dont je vivrais pendant les jours suivants. J’y découvrais avec volupté des intentions, des messages discrets, des appels… Le présent m’échappait.

Tout à coup, me demandait-elle, presque avec indifférence, le nom du jeune homme qui dansait avec Céline Barrois, je me croyais perdu, supplanté, oublié. Je regrettais de l’avoir par mon imprudence rapproché de ce monde élégant, où mon prestige était contrebalancé, où ma situation n’inspirait aucune envie. Je devenais jaloux d’André Laroudan et je devais me retenir d’inventer des calomnies qui le lui fissent mépriser.

Puis elle me serrait la main. Je ne pouvais repaître mes regards de ses yeux aux eaux si denses, dont la surface seule était allumée par le plaisir. Son visage me plongeait dans le ravissement. Je supputais que toutes les années qui me restaient à vivre ne seraient pas assez nombreuses pour épuiser le plaisir que me donnait la vue de son oreille ou de cette mèche qui la cachait en partie.

Depuis que je voyais Armande rire des propos d’André, de ce rire qui ressemblait à une complicité, il me venait des doutes, dont j’avais honte. J’aurais voulu m’enfuir, les laisser là tous les deux. Quand nos regards se rencontraient, la jeune fille retrouvait toute sa grâce pour me sourire. Et aussitôt, mes doutes se résorbaient.

Nous dansâmes jusqu’au matin. Armande n’avait jamais été aussi heureuse. Au dehors, un brouillard enveloppait la maison et rendait le jardin inaccessible. Par les fenêtres on apercevait les arbres, entourés de nuées de vapeurs denses…


La vie sentimentale de Bonneville n’avait pas jusque-là retenu mon attention. Je supposais que son éducation catholique, à peu près identique à la mienne, l’avait tenu, comme moi, à l’écart de toute aventure sexuelle. Les plaisanteries qu’il avait risquées en ma présence devant la petite Chamel étaient si peu conformes au côté que je connaissais de son caractère que j’en avais aussitôt chassé le souvenir, ne pouvant les accorder à ce que je savais de lui. Dans ses difficultés avec le gérant, j’avais vu l’injustice dont il était victime plutôt que la cause de ses ennuis. Voici comment ma perspective commença à changer.

J’avais appris qu’à la suite du bal, André Laroudan avait revu Armande. Et dans mon désespoir, je me demandais si mon admiration qui laissait l’initiative à la jeune fille, l’idée abstraite que je me faisais de ses réactions et de ce qui était susceptible de lui plaire ne me plaçait pas, par rapport à Laroudan qui, lui, mettait au-dessus de tout son plaisir, dans un état d’infériorité. Les femmes ne perdent jamais de vue l’enjeu du mariage alors que la perspective du jeune homme qui aime, pour peu qu’il soit demeuré chaste, s’embrouille de conventions. Une certaine beauté désincarnée nous donne le change et nous sommes trop volontiers attirés par l’âme. C’est ainsi que je raisonnais dans mon trouble. Il me parut que Bonneville, devant moi seulement ou avec les jeunes gens qu’il réunissait, se plaçait sur un plan intellectuel, dont il descendait quand il s’agissait de la vie. Avec la petite Chamel, il était à peine différent de Laroudan ou de Mareux. Mais alors que j’avais sévèrement jugé ces deux derniers, la conduite de Bonneville me faisait réfléchir.

J’allais perdre Armande, comme j’avais perdu Lorraine, parce que je vivais en dehors de la réalité. Je lui tendais les bras dans mon imagination, mais me conduisais extérieurement comme un indifférent. Lorraine avait été la première femme timidement désirée. Auparavant, j’avais eu des amies. Mais c’étaient des adolescentes dont les parents étaient amis des miens ou des cousines. Je les accueillais comme les autres camarades. L’idée que l’une d’elles pût m’inspirer autre chose que de l’affection ne m’effleurait même pas.

Durant les vacances, je n’avais jamais pris part aux randonnées organisées par des jeunes gens et des jeunes filles. D’un naturel peu communicatif et ayant à cette époque peu d’argent de poche, je m’excusais. Quand on insistait, j’alléguais un devoir à terminer ou la lecture d’un ouvrage qui me passionnait.

— Vous aurez bien le temps plus tard de lire tous ces livres, disait prophétiquement Gilberte Berthomieu.

Un jour, elle avait prétexté un malaise pour ne pas suivre les autres. Elle m’avait demandé de la reconduire. « L’air, disait-elle, et la marche lui feraient du bien. » Nous étions revenus par le chemin le plus long. Je n’avais deviné que sa pitié.

La conduite de Lorraine me paraissait maintenant avoir été dictée par le même sentiment. Je me rappelais la facilité avec laquelle elle offrait de menus plaisirs, à sa disponibilité dans les jeux, à l’intention qu’elle mettait dans un frôlement de main quand nous échangions un objet. Je commençais à sentir le prix de tout cela. Mais de nouveau, avec Armande, je ne savais pas en profiter. J’étais comme un cavalier, monté sur un cheval emporté et qui regarde en arrière. Cette image me parut la cristallisation de ma destinée incontrôlée.


CHAPITRE XIII


Il tombait une neige fine que le froid empêchait d’adhérer à mon manteau et que je secouais de temps en temps. Les trottoirs étaient embourbés de neige pilée, salie par des milliers de pieds. Le vieux camelot roux, à son poste, rue du Dépôt, les épaules rondes, en bateau dans une petite boîte où il s’était mis les pieds au chaud, criait une manchette. Une jeune fille, la tête nue cerclée d’une couronne scintillante, me dépassa. Un flocon de neige glissa de son épaule sur mon gant. Je ne le secouai pas, sentant le petit point froid pénétrer le cuir. Un petit pauvre, tout verdelet, me demanda des sous.

Je longeai le guichet du théâtre. J’avais été attiré, naguère, une après-midi de congé, dans cette salle, où s’ébattaient devant un auditoire presque entièrement composé de vieillards, de pauvres filles déshabillées. Dès le premier tableau, la hideur de tout cela m’avait frappé d’écœurement. J’avais la sensation d’avoir les jambes coupées. Peu après, le rideau descendit sur le premier acte et mit fin au sortilège. Je n’éprouvais aucun remords d’être là, mais seulement un malaise analogue à celui que doit éprouver un homme en s’apercevant tout à coup qu’il a mis dans sa poche, par distraction, de l’argent appartenant à un autre. Il me semblait que jusque-là, il ne s’était rien passé ; ma décision allait donner toute sa portée à mon acte. Je m’étais levé en titubant sous la force de l’émotion et m’étais dirigé vers la sortie. Au dehors, la joie avait gonflé ma poitrine.


J’allumai une cigarette et dépassai le bureau de Bonneville. Je n’aurais pas pu lui parler. D’ailleurs, il devait être chez Armande, où j’avais également été invité à prendre le thé.

— Bonneville sera là, m’avait-elle dit, vous discuterez de littérature.

Cette dernière phrase avait détruit tout le plaisir que son invitation m’avait causé.

Un taxi en maraude me dépassa. Je fis un signe à son conducteur et me fit reconduire à la maison.

Cette nuit-là, toutes sortes d’images refoulées se donnèrent libre cours dans mes rêves. Je voguais sur la rivière avec Armande. Sous les rames qui heurtaient l’eau en cadence jaillissait une averse de paillettes qui retombaient sur sa robe. Le nœud de son genou pointait discrètement une image lisse. La rivière nous conduisait à un delta marécageux.

— Vous voyez cette route, me dit Lorraine (car Armande était devenue Lorraine), celle qui ceinture le bois avant de déboucher au milieu du belvédère, nous y serons à l’aise pour causer.

Mais à terre, ma compagne était de nouveau métamorphosée en une jeune Anglaise. « Quel beau spectacle, pensai-je, une Anglaise rousse parmi les fanes et les bois morts. » Le décor magnifiait la texture de son teint.

— Ce sont toujours les mêmes, dit-elle en riant et en secouant sa chevelure, que cela ennuie de rester en tête à tête dans un paysage limpide.

Je m’entendis répondre :

— Le ciel est clair comme une phrase de Descartes.

Et je me promettais de noter cette phrase en m’éveillant car elle me paraissait contenir un message et j’avais conscience de dormir.

Elle disparut et je fus entouré de fillettes qui se retournaient dans un bain de feuilles et de rosée, derrière un rideau de théâtre. En m’apercevant, elles relevèrent leurs robes à deux mains et se mirent à courir. Je quittai à regret ce spectacle et me trouvai en plein midi dans la montagne. Mareux était étendu dans l’herbe près d’une grosse fille, aux yeux pochés, aux épaules solides, au teint de boulangère. Elle avait rejeté ses souliers dans l’herbe. Ils étaient à demi nus.

— Si j’étais capable de les plaindre au lieu de les envier, dis-je.

Je m’éveillai sur cette pensée.


CHAPITRE XIV


Le lendemain, le mercure s’éleva : il tomba toute la journée une pluie fine qui le soir dégénéra en verglas. Les rares piétons qui s’aventuraient dans la rue n’avançaient que péniblement. J’avais passé la soirée au journal avec Loignon et Bonneville. En rentrant, je trouvai Armande qui causait dans le salon avec ma belle-mère. Celle-ci voulait persuader Armande de renoncer à partir.

— Voici Julien, dit la jeune fille, il m’accompagnera.

Nous partîmes aussitôt. La chaussée, les clôtures, les maisons semblaient de verre. Nous avancions à petits pas prudents. Armande se tenait serrée contre moi et riait. Nous n’avions pas dit trois mots. Ce rire dont j’ignorais la cause exacte me troublait. Un sentiment confus me portait à le trouver humiliant. Ne pouvant le partager, il ne me laissait, dans son équivocité, que l’alternative de le transcender par un mot blessant ou d’en souffrir. À la défaillance de ma voix, aux sons rauques que j’arrachais difficilement de ma gorge elle pouvait mesurer mon embarras. Son corps qui me frôlait était comme une pelletée de braise jetée sur des fagots.


— Je ne pourrais pas aimer un homme sans ambition, dit-elle.

— J’ignorais qu’André Laroudan fût un ambitieux.

— André…

Elle se remit à rire.

— Vous êtes drôle, Julien. Vous vivez dans votre tour et quand vous descendez au milieu de nous vous êtes égaré. Venez jeudi sans Bonneville.

Puis après un silence :

— Pourquoi pensez-vous que je suis allée passer la soirée avec ma tante ?

Elle se dégagea de mon étreinte.

— Nous sommes arrivés, dit-elle.

On apercevait, à travers les rideaux, un rayon jaune.

— Annette m’a attendue…

Elle enlevait son gant pour ne pas en maculer le chevreau en ouvrant la porte. Je voulus prendre sa clef.

— Non, Julien, il faut nous quitter ici. Ma cousine nous épie derrière les rideaux.

Je voulais la voir entrer.

— Vous pouvez me regarder monter l’escalier. Dès que j’aurai fermé la porte, vous partirez.

En parlant, elle fit un mouvement sur elle-même et appuya le flot de ses cheveux contre ma bouche. Je restai sur place, environné de légers effluves que le froid dissipait. Elle tournait le bouton de la porte et la seconde d’après, j’étais seul.


Les Aquinault habitaient une grande maison délabrée, un peu russe d’atmosphère, dont la pièce principale, au rez-de-chaussée, avait été meublée sous la reine Victoria. C’est dans ce salon que j’avais revu Armande avec Bonneville et qu’elle avait chanté pour nous. Le grand-père Aquinault, pilier de la famille, avait gardé autour de lui ses deux fils et son gendre. Son fils Gustave, qui avait hérité de ses propriétés, logeait encore son beau-frère Astries, sa femme et ses enfants. Mme Aquinault eût été effrayée de rester seule dans cette grande maison pendant la session qui retenait son mari dans la capitale.

Sous prétexte qu’elle avait été légèrement souffrante, la veille, Armande me reçut en robe d’intérieur de satin vert. Elle avait fait placer nos fauteuils devant la cheminée où flambaient des branches d’érable. La famille s’était retirée à l’étage.

Dès les premiers mots, je sentis qu’elle me faisait une place plus grande dans sa vie. Sa mère, me dit-elle, avait beaucoup admiré les fleurs que j’avais fait porter.

Depuis mon arrivée, je n’attendais que le moment de la serrer contre moi. Je ne pouvais oublier l’intimité de notre rencontre précédente dans la nuit verglacée.

Nous avions cessé de parler, absorbés tous les deux dans la contemplation du feu.

Elle se leva pour me montrer un portrait. J’entourai sa taille de mon bras. Elle pivota et ses yeux se firent timides. Leur eau était à peine teintée par l’imploration qui envahissait tout le visage. Pendant que nos lèvres se joignaient, je lisais dans ses yeux un consentement angoissé que démentait l’élan de tout son corps.

Elle se dégagea la première et retourna à son fauteuil.

— Je pense à toi, dit-elle et à mon bonheur de ne pas t’avoir rencontré quand j’avais dix-huit ans.

J’imaginai la jeune débutante spirituelle et moqueuse qu’elle avait été. Elle semblait encore, par beaucoup de côtés, au bord de l’enfance, mais cette tendance à se moquer et à sauter frivolement d’un sujet à un autre avait cédé la place à un rythme plus en profondeur : tout en elle était mieux accordé et bien qu’elle ne fût encore qu’affectueuse, sa sensibilité s’élargissait, devenait consciente.

Ma belle-mère, possédant au plus haut degré l’esprit de famille, favorisait secrètement mon inclination pour Armande. Mon mariage avec sa nièce eût réalisé son rêve de fortune pour les siens. Les Aquinault, avaient pour tout revenu l’indemnité du député. Ils avaient eu souvent recours à ma belle-mère. Celle-ci avait même défrayé le coût de l’éducation d’Armande et elle continuait par tous les moyens d’aider sa famille. Quand elle apprit que je fréquentais chez les Aquinault, tout en continuant de m’inciter à accepter une responsabilité, elle se montra beaucoup plus aimable à mon égard.


CHAPITRE XV


Un matin, pendant que je me rendais au bureau de poste, mon grand-père, qui avait passé une nuit calme, fut pris d’une crise cardiaque et succomba à la porte de sa chambre. Ma grand’mère, alertée par le bruit qu’il fit dans sa chute, accourut la première. Elle le trouva étendu tout habillé dans le corridor. Il était tombé la face contre terre. Sa canne gisait à quelques pas de lui.

J’arrivai à la maison en même temps que le docteur Desartois. Son arrivée à cette heure insolite présageait un malheur. Attaché à l’hôpital, il ne faisait jamais de visites le matin.

Nous trouvâmes le vieillard à l’endroit où il était tombé. Les femmes, seules dans la maison, l’avaient retourné sur le dos avant d’appeler le curé et le médecin.

Le docteur ouvrit sa trousse, en tira une seringue toute préparée et enveloppée d’ouate et fit une piqûre dans la région du cœur. Ma belle-mère n’eut pas le courage de rester. Penché en avant, le médecin épiait l’effet de son traitement. Son cou, court et gras, lui donnait de dos l’air d’un bossu embarrassé dans un complet trop étroit. Il leva les yeux vers ma grand’mère et dit :

— Il n’a pas souffert.

Il referma sa trousse d’une main experte, remit son pardessus, jeté en entrant sur un fauteuil et redescendit. Dans l’escalier, il croisa le curé de Saint-Romuald. Les deux hommes ne s’aimaient pas, mais ils se saluèrent.

— Il est déjà froid, dit le médecin.

Le prêtre remplit cependant son ministère sous condition. Avec l’aide d’un employé, je portai le défunt sur son lit. La robe de chambre était sur le parquet, près du placard.

Il me fallut ensuite télégraphier à la famille et, en l’absence de mon père qui était en voyage, m’occuper des formalités.

Ma belle-mère avait fait préparer la grande salle, située à l’extrémité de l’ancienne maison, et fait rouvrir l’escalier désaffecté. Une gerbe, suspendue à la porte depuis longtemps inutilisée, indiquait que le corps était exposé dans un des salons au-dessus de l’entrepôt.

Le cadavre avait été revêtu de son habit. La peau du front et du nez aux endroits où elle s’était meurtrie dans la chute, avait été plâtrée.

De nous tous, grand’mère paraissait le plus profondément affectée. Peut-être éprouvait-elle des remords. Si le vieillard était mort sans secours, n’en était-elle pas en partie responsable ? Durant les derniers jours, n’avait-elle pas redoublé d’indifférence à son égard ?

Elle tournait en rond, marmottant un discours confus, un petit mouchoir de dentelle à la main. Elle me paraissait, peut-être à cause de ce colifichet blanc qui contrastait avec sa robe, inconsciemment coquette. Tout à l’heure, elle répéterait pour les parents le récit de sa découverte.

J’introduisais les visiteurs qui priaient un moment devant le corps. À tout moment les domestiques apportaient des gerbes de fleurs reçues à la maison. Les gens nous enviaient d’avoir une chapelle ardente séparée de nos quartiers.

J’étais à tous et à personne. Bonneville et son inséparable Loignon, André Laroudan, Simon Barrois, mes anciens camarades de collège vinrent me tenir compagnie. Gilberte Berthomieu se tenait avec Ly et Dorothée Wilding. Elles chuchotaient et quand elles riaient, Dorothée se détachait un peu du groupe comme pour blâmer leur manque de tenue et se dissocier de leur acte. Mais comme elles étaient les seules jeunes, elles ne se séparaient pas. Elles avaient gardé leurs gants, à l’exception de Ly qui jouait avec les siens. Armande arriva vers neuf heures.

Mon père revint au milieu de la nuit. Il resta longtemps agenouillé au pied de la bière. Il ne pleurait pas, mais je sentais sa douleur, son regret peut-être de n’avoir pas pris parti dans la querelle de ses parents. Cette prostration présageait, je le savais par expérience, un lendemain de violence. Quand il avait eu tort et le reconnaissait, il devenait irascible. Il s’en prenait à tous ceux qui se trouvaient à sa portée, grossissait des vétilles, créant une atmosphère hystérique où les plus pondérés perdaient la tête.

Mais cette fois-là, il n’en fut rien. Je le voyais vieillir. Quelque chose de l’âme de son père, à qui il ressemblait, avait passé en lui. Lui, si orgueilleux, il paraissait vouloir se faire pardonner.

Le matin, Georges Lescaut vint me réconforter. Devant lui, je me sentis comme un enfant et je m’aperçus en lui parlant que j’avais profondément aimé mon grand-père.


Georges Lescaut était mon ami. Et pourtant je n’avais ressenti aucun besoin de l’entendre parler de sa vie ou des siens. Lui avais-je dit une seule fois combien il m’était cher et jusqu’à quel point j’avais compté sur lui ? Il sentait plus cruellement que moi mes échecs ; je n’avais pas à m’excuser devant lui de mes succès.

Un jour, ayant appris la fausse nouvelle de la mort d’un camarade de collège que je croyais aimer, le voyant tous les jours, j’avais été surpris de ne pas le regretter plus qu’un indifférent. Je ne me rendis même pas à sa demeure où je l’aurais trouvé convalescent, car au dernier moment il avait été sauvé. Le premier choc passé, je m’étais aperçu que la pensée de ne plus le revoir ne m’affligeait pas. Il n’avait point fait partie de ces êtres dont le départ détruit le charme d’une promenade qu’on faisait ensemble et nous rend pénible de passer une soirée dans un salon où il avait ses habitudes. De ce jour, je me mis à le fuir. Son besoin avait disparu avec la conscience que j’avais prise de la place qu’il usurpait dans ma pensée.

Les amitiés de l’adolescence, rien ne peut en effacer complètement la trace dans notre cœur. Ce que nous avons de meilleur, nous le devons à la pureté et à la grandeur des sentiments qu’elles nous ont fait éprouver. Par contre, les amitiés formées au cours de la jeunesse ne tiennent pas autant. Il entre plus d’égoïsme dans les rapports des jeunes gens, moins de liberté et moins de générosité. Il y subsiste toujours un sentiment d’inégalité qui va grandir avec les années, causer des frictions, des divisions, même la haine. On quitte des amis, sans cesser de les aimer, parce que, par certains côtés, ils vous sont devenus insupportables. Le besoin de sincérité, à l’égard du travail et des défauts d’autrui, coïncide à quinze ans avec le besoin d’absolu ; dans la lutte pour la vie, ce besoin nous paraît contaminé au contact de mobiles moins nobles.

Depuis quelque temps, Bonneville ne manquait aucune occasion de faire devant moi des comparaisons humiliantes. Il avait une certaine façon de laisser tomber une de mes questions, comme s’il ne l’avait pas entendue, qui me faisait sentir tout le ridicule de l’avoir posée. Je m’étais trop attaché à lui, à sa manière de penser, pour ne pas en souffrir cruellement. Il tranchait dans l’absolu, où je ne voulais ni ne pouvais le suivre. Je reconnais que j’avais moi-même passé par cette phase. Mes échecs m’avaient appris qu’aucune idée, si grande fût-elle, ne pouvait remplacer une amitié. Je constatai que Bonneville ne me recherchait aucunement et que c’était moi qui accourais tous les jours à son bureau. Je restai quelque temps sans revenir, espérant une invitation ou une demande d’explication qui ne vint pas. Ce que j’ignorais c’est qu’Armande l’avait congédié sous un prétexte absurde et qu’il m’imputait sa disgrâce.


CHAPITRE XVI


Quelque temps après la mort de mon grand-père, mon père me donna quelques obligations et le contrôle des actions d’une compagnie rivale de celle des Berthomieu. J’assistai avec lui aux réunions du conseil de direction et commençai à m’initier aux affaires. Mais mon cœur n’y était pas.

Le matin, j’écrivais. La poésie, parce qu’elle impose des règles rigides, me paraissait un excellent exercice d’assouplissement. Les difficultés m’attiraient. Installé à ma table, que j’avais fait transporter dans l’ancienne chambre de mon grand-père, débarrassée de ses meubles, je m’efforçais d’oublier mon inquiétude. Une telle exaltation au travail enchantait ma belle-mère. Pour lui faire plaisir, je m’étais abonné à plusieurs revues d’économie politique et je faisais venir de tous les coins de la terre d’indigestes bouquins qui dormaient sur les rayons ou au fond des tiroirs. Le fouillis qui régnait dans cette pièce faisait le désespoir des bonnes. Pour se venger, en époussetant, elles jetaient un cadre par terre. Je ne me mettais même pas en colère.

Ma belle-mère se félicitait des prodiges opérés par l’amour et le travail.

Je voyais souvent Armande. Bien qu’il n’y eût entre nous aucun échange de promesse, ni même la moindre allusion au mariage, elle modelait sa pensée sur la mienne, pliait la ligne de sa vie pour que je ne fusse pas dérangé. Ses parents m’invitaient à dîner le dimanche.


Je voyais maintenant les jours s’épuiser rapidement, je devais me ménager. Mes visites à Armande, mon travail au bureau ou dans mon cabinet me fatiguaient. Assis à ma table, je cherchais vainement à quoi j’avais perdu mes heures Une autre mesure avait remplacé dans mes jours celle d’autrefois. Existe-t-il une relation entre l’œuvre et le temps, entre la santé et celui-ci ? Je n’avais plus de liberté d’esprit et je n’étais plus que rarement seul. Je vivais en fonction de mes amis.

Je relisais mes poèmes anciens et les comparais à ceux que je faisais maintenant. Quelle différence entre les deux époques ! Les premiers étaient le fruit de méditations abstraites : les nouveaux, plus objectifs, me paraissaient sans prolongement. L’indétermination qui faisait le charme des anciens avait fait place à une aride perfection.

Je ne me rendais pas bien compte que je souffrais d’être moi-même. Sensation trop nouvelle. Les écrivains que j’aimais avaient encore des secrets pour moi, mais ces secrets ne m’intéressaient plus. Insensiblement, au cours de cette dernière année, je venais de découvrir, de préciser, de fixer ma forme, celle qui répondait le plus complètement à mon tempérament et à mon esprit. Je regrettais d’avoir quitté mes appuis trop tôt. Devant moi, s’ouvrait une période de tâtonnements, de stérilité, d’aridité, prix de mon affranchissement. Je ne voyais pas au delà de la page commencée ; mon esprit broyait du néant. Comme un convalescent à ses premiers pas, j’étais pris de vertige.

Depuis mon enfance de fils unique, la solitude avait été mon état naturel. Même avec Georges, même avec Armande ; partout dans tous les groupes j’avais été seul. En essayant de me changer, j’avais agrandi le champ de mon action, mais l’ombre projetée par mon esprit sur les choses était la même. La profondeur et l’étendue de ma prise sur les êtres n’avait pas changé. Il dépend peut-être de l’homme de modifier sa situation, sa condition sociale, mais dépend-il de lui de s’ajouter un talent.


J’étais déchiré, j’avais perdu tout équilibre. Je ne voyais d’issue que dans un désespoir sans visage. Où aurai-je fui ? On ne se fuit pas soi-même. J’avais trop l’habitude de me penser comme écrivain. Avant d’aborder l’obstacle, je pouvais m’imaginer qu’il m’eût suffi de vouloir pour le surmonter. Mais chaque effort me permettait de mesurer ce qui me manquait. Je n’avais rien appris, même les choses les plus simples. Être vide, être nul serait tolérable si l’on n’en était pas conscient.

J’étais une sorte de désert qu’aucune humidité ne rendrait fécond. Tout n’y faisait que passer, semences aussitôt recouvertes de sable et conservées intactes, mais stériles.

Cette grande inquiétude qui s’était emparée de moi, ou plutôt qui ne m’avait jamais quitté et qui atteignait tout à coup son paroxysme, je l’avais appelée l’ambition. Avait-elle un autre nom ? Ou si tel était son nom n’avait-elle pas un sens que jusqu’ici je n’avais pas perçu ? Car tout a un sens et il est impossible qu’un homme, en s’y appliquant avec méthode ne le découvre pas.

Mon problème immédiat avait été de me délivrer de moi-même. À douze ans, je ne me faisais aucune illusion sur ce désir, plus fort que tous les autres, plus impératif, plus lié à ma personne. Chargé d’inquiétude religieuse, à un âge où les autres s’amusent sans arrière-pensée, je ne savais pas jouer. Préservé de toute tentation de la chair, mais troublé dans mon esprit, j’avais été maladivement religieux. J’étais tourmenté. Je m’arrachais de mon lit pour assister à la messe, j’avais un oratoire, j’interrogeais les Écritures avec trop de passion. Je ne souffrais pas tellement cependant ou plutôt ma souffrance n’était pas aiguë, sauf à certaines heures. Elle était de tous les instants. J’étais comme un enfant qui par accident a mis le feu à une maison. Il commence par se nier à lui-même son acte. Il l’abolit dans son esprit, mais il n’est pas rassuré. S’il est dans l’impossibilité de retourner le vérifier à mesure que les heures passent, son angoisse grandit, peu à peu elle se substitue à tout raisonnement. Pour peu que cet état se prolonge, l’enfant tombera malade.


Eh bien, je ne tombais pas malade. Je ne trouvais de repos que dans une concentration de mon esprit. Je dévorais des livres, d’abord pour me donner l’illusion de n’être pas moi-même, puis, ayant découvert l’analyse, je cherchais dans les biographies et les confessions, un être qui eût traversé ce que je traversais.

Personne n’a probablement éprouvé d’une façon aussi littérale la vérité de la définition de Goethe : « Poésie, c’est délivrance. » Me délivrer de quoi ? D’un tourment qui menaçait non seulement ma santé, mais, me semble-t-il, ma raison.

Car cette angoisse m’attendait à mon réveil, me fascinait à l’église, puis reprenait sa place au fond de mon esprit pendant la classe ou la lecture et le soir, dès que j’étais immobile. Par bonheur, je dormais en me couchant. Si je m’éveillais la nuit, elle était là et pour fuir cette lutte inégale, je m’abîmais dans la prière. Bientôt, je cherchai la solitude, au soleil, dans la campagne, pour l’analyser, la comprendre, la dépasser. Elle s’accompagnait, je me le rappelle maintenant, d’un sens de l’écoulement du temps. L’enfant qui croit avoir laissé la maison en flamme combat la frayeur qu’il a d’avouer sa faute en donnant l’alarme ; le conflit l’occupe tout entier. C’est quand il a nié son acte, qu’il a tenté de l’oublier que la conscience entre en branle. Le fait qu’il n’a pas vu de flamme ne le rassure pas, au contraire, il ajoute à son effroi, car s’il voyait des flammes, d’autres les verraient, le danger serait connu, combattu sans qu’il ait à intervenir. Ne voyant rien, il ne croit pas le feu éteint, il voit une nécessité plus grande d’intervenir. Il prend à ce moment une conscience aiguë du temps, de la fuite du temps vers un irréparable qui en quelque sorte vaudrait mieux pour lui, pour son repos que cet état d’attente. Mais dans mon cas, cet irréparable était retardé à l’infini.

Ce qui est vraiment le plus extraordinaire, c’est que je ne faisais aucun progrès. Je n’osais m’ouvrir à personne de cette inquiétude que j’aurais été bien embarrassé de formuler et que je jugeais monstrueuse. J’avais peur d’effrayer mes parents, de perdre leur amour. Et un autre de mes tourments, c’est que je savais que jamais elle ne me quitterait, que jamais je ne m’y habituerais. Parfois, en lisant le récit d’un crime, je voyais dans le mal une solution. Si au moins j’avais un remords, mon inquiétude lui céderait le pas. Mais je discernais là un piège du Diable et demandais aussitôt pardon à Dieu de cette pensée.

Je dois dire que cette angoisse s’atténua dès que je commençai à écrire. Écrire devint pour moi un remède. À quinze ans, la difficulté à vaincre, le travail appliqué, la conscience de réussir me tenaient lieu d’inspiration. Mais mon problème restait intact. Je voulais écrire quelque chose, créer hors de moi-même. Je ne manquais pas d’imagination et j’avais toutes sortes de pressentiments. Mais mon regard était tourné en dedans. Non que la nature me fut indifférente, mais elle ne me distrayait pas de mon angoisse. Elle y ajoutait même. Peu à peu mon angoisse s’était précisée, s’était muée plutôt en un remords de laisser passer le temps sans agir. Agir, je ne demandais que d’agir. Mais mon action portait sur un monde intérieur et les résultats étaient lents à venir.

Ainsi, le sentiment de mon inutilité, en dehors des heures que je consacrais à la poésie conciliait et mon inquiétude angoissée et le sentiment de l’écoulement des êtres et des choses. Cette inquiétude avait été fondamentalement un état de morbidité religieuse. Pourtant à aucun moment, la foi ne faisait question à mon esprit. L’idée ne m’avait pas effleuré de chercher de ce côté une évasion facile ; au contraire, dans cet état où je ne trouvais aucun repos, la prière jaillissait d’elle-même de mes lèvres.

Peu à peu, l’amour d’Armande devait triompher définitivement de cet état. En m’attachant à elle, elle vidait mon ambition de ce que celle-ci avait de pernicieux, d’étouffant et de tyrannique. Elle me rendait la vie plus légère, pavant lentement la voie à une expression humanisée de mon désir de gloire.

Je n’avais jamais demandé à Dieu de me délivrer de cette angoisse et pourtant, j’implorais tous les jours des faveurs temporelles. J’étais devant ma table, la tête dans mes mains. Mon esprit se brisait. Je ne sais comment exprimer ce qui va suivre. Je ne me rends plus bien compte de ce qui se passa dans cet instant où tout le monde extérieur fut aboli et où je m’humiliai et fus humilié en mon esprit et en mon corps. Mon âme — je ne vois pas d’autre mot pour exprimer cet échange incompréhensible — fit un pacte avec le Christ. Et il fut accepté. À ce moment, j’ignorais ce que ma part comportait ; tous les jours maintenant, je le découvre avec effroi.

Je fus allégé si subitement que je ressentis bientôt un malaise de ne plus retrouver cet état qui avait été le mien depuis toujours. Je me demandais si je n’avais pas renoncé à une grâce. Mais à une joie inconnue qui m’envahissait, je reconnaissais que je n’avais pas été trompé.


CHAPITRE XVII


La crise économique sévissait cruellement à Fontile. Plusieurs industriels, les Berthomieu en tête, dont le crédit était fortement ébranlé, avaient licencié des centaines d’ouvriers et leurs usines fonctionnaient au ralenti. On s’était désintéressé des chômeurs, on s’était moqué de leurs revendications ; on commençait maintenant à les redouter. Depuis quelque temps, ils tenaient de fréquentes assemblées, où des orateurs parlaient de dignité humaine, d’égalité, de partage des richesses.

Notorius Vaillant, l’adversaire politique du député, était le chef incontesté de la révolte qui se préparait. Je le connaissais bien. Il affectait de me tutoyer et appelait mon père Hector. Je me rendis à sa demeure pour m’enquérir des développements qui ne tarderaient pas à se produire, car, par suite de manœuvres politiques et de querelles de prestige, aucune entente n’avait été conclue avec le Gouvernement au sujet des secours et les marchands, l’un après l’autre, refusaient tout crédit aux chômeurs.


Une femme blondasse, à la mine débraillée, vint ouvrir et me salua avec une légère affectation. Sa gorge copieuse ballottait dans une robe trop ample. Le teint, sans profondeur, à reflets bleuâtres, trahissait la maladie. Son sourire, l’intonation de sa voix, révélaient une soumission ancillaire. Le coup de sonnette l’avait probablement surprise dans la cuisine, où les enfants mangeaient.

Elle m’introduisit dans un cabinet, large de deux verges à peine sur trois de longueur et donnant par une étroite fenêtre sur une place entourée de hautes maisons. Un meuble bas, à porte vitrée obstruée par un papier translucide, occupait un petit espace au fond de la pièce. La table, encombrée d’agendas, de brochures, avait été tournée obliquement devant la fenêtre. Pour atteindre son fauteuil, derrière la table, Vaillant devait enjamber un coffre et un tabouret. Deux sièges complétaient l’ameublement.

Je pris place sur l’un d’eux. Mon hôte me rejoignit bientôt.

Vaillant appartenait à cette catégorie d’hommes qui vieillissent prématurément. Abattus par la fatigue et les soucis, les yeux dépigmentés, hésitaient entre le bleu déteint et le gris bleuté. Quand il souriait, on entrevoyait une rangée de courtes pointes blanches. Il présentait tous les signes extérieurs de l’épuisement précoce. Il avait l’élocution lente, l’allure penchée, le teint terreux des hommes à qui il reste tout au plus la force de prolonger une existence devenue problématique. Mais ce n’était là que des apparences. Car, sous ce front morbide, brûlait une vitalité mystérieuse, alimentée aux sources d’une ambition démesurée. La vie de Vaillant, dont les parents avaient été à l’aise, fut une suite ininterrompue d’épreuves, noblement acceptées, d’échecs publics, de faillites plus ou moins bien replâtrées. Il vivait maintenant de maigres suppléances. Il avait fondé plusieurs clubs politiques dont il perdait la direction à la première élection.

On aurait pu, à l’aide de son journal, suivre tous les mouvements de cet homme depuis l’âge de seize ans. Sans instruction, il accordait à tout ce qu’il pouvait écrire une importance extraordinaire. On ne le voyait jamais sans calepin. Il notait les conversations, les discours, les racontars et en général tout ce qui traversait son esprit. Il avait couvert des tonnes de papier. Le calepin terminé était enveloppé d’une couverture noire, étiqueté, catalogué et rangé dans une armoire dont il fermait religieusement la porte à double tour.

Selon Vaillant, il ne se produirait aucun trouble. Les esprits n’étaient pas préparés. À Fontile, à part une poignée d’énergumènes, la population ne souhaitait aucun changement. On côtoyait les Pollender, les Berthomieu dans la rue, à pied le plus souvent, moins bien vêtus que certains de leurs employés. Aucune femme de fonctionnaire n’aurait troqué ses parures pour celles de madame Berthomieu et les chapeaux de ma belle-mère ne faisaient même pas envie aux ouvrières. Le docteur Desartois mangeait dans la cuisine des maisons qu’il visitait.

Le maire et le député étaient tour à tour tenus responsables de tous les malheurs. La rivalité qui existait entre eux partageait le peuple en deux factions. Et Vaillant, qui avait des visées politiques, s’employait de son mieux à entretenir ces divisions.


CHAPITRE XVIII


Je devais, ce soir-là, dîner en ville avec Armande, dans un restaurant que nous avions découvert ensemble et où, par une sorte d’entente tacite, nous n’allions jamais l’un sans l’autre.

— J’y suis venue cette semaine, me dit-elle, dès les premiers mots.

« Que s’est-il passé depuis notre dernière rencontre », pensai-je. Je fis mine de n’avoir rien entendu, espérant que ma compagne ne tarderait pas à me révéler son intention.

Elle portait un chapeau noir, genre amazone, garni d’une résille qui voilait le haut du visage, un justaucorps pastel lamé et une jupe sombre.

À table, elle garda un moment le silence, puis :

— Je n’aurais pas dû venir ce soir.

— Mais pourquoi. Êtes-vous souffrante ?

— Ce n’est pas cela.

Elle me regardait d’un air de reproche.

— Il y a quelqu’un d’autre, dit-elle enfin en me regardant dans les yeux.

— Je le sais, lui dis-je ému. C’était faux, mais j’étais incapable de réfléchir, encore moins de parler sensément.

— Ah ! vous le savez.

Ma réponse sembla la déconcerter. Elle avait préparé cet aveu difficile et découvrait tout à coup qu’elle ne m’apprenait rien. Elle aurait préféré que je l’interroge, que je me défende. Il fallait m’écrier : « Mais je vous aime, moi aussi. » Elle voulait maintenant tout reprendre, recommencer autrement. Mais je ne lui en laissais pas le loisir. Ses paroles m’avaient d’abord paru inspirées par le désir de me faire souffrir, maintenant j’y discernais un secret dessein. Mais j’étais trop profondément humilié pour concentrer mon attention sur ce problème. Si j’avais été moins occupé à ne pas paraître souffrir, j’aurais pu m’occuper d’elle et j’aurais sans doute moins souffert. Elle m’échappait entièrement. Je ne voyais que moi, je me composais une contenance. Je n’entendais ses mots que dans un sens, celui de mon humiliation ; je ne sentais plus l’atmosphère. Elle m’avoua plus tard que devant la souffrance qu’elle lisait dans mes yeux, elle avait été tentée de me prendre la main et de la baiser. Mais elle ne fit rien.

— Je ne suis pas fière de moi, dit-elle après un silence prolongé.

— Mais vous n’avez rien à vous reprocher. Vous n’avez jamais été coquette…

— Je n’en suis pas certaine. Une femme l’est toujours un peu.

— Dans un autre siècle, je serais allé provoquer mon rival en duel et l’un de nous serait resté sur le terrain. Aujourd’hui, on ne fait plus cela.

— On a tort.

Elle m’accorda l’autorisation de la revoir à titre d’ami. Je remarquais la pâleur de son visage affiné par la maladie, le cerne qui entourait ses yeux et augmentait leur éclat. Elle me demanda presque aussitôt de la reconduire, car ses jambes pouvaient à peine la porter.

Je passai la nuit à pleurer. Ma vie se nouait et se dénouait au hasard. Cherchant à me consoler, je me disais qu’Armande avait préparé cette mise en scène pour me forcer de lui avouer mon sentiment. Je me rappelais aussitôt d’autres paroles qui ne pouvaient s’interpréter en ce sens, Je cherchais alors une autre explication, plus logique, qui tînt compte de tous les facteurs, mais n’en trouvais aucune.

Les jours suivants, je m’efforçai par des recoupements discrets de découvrir le nom de mon rival. Mais personne ne le connaissait. Au restaurant, on me révéla qu’Armande était venue quelques jours avant notre rencontre avec son frère et un ami de celui-ci.

— Ce n’est pas quelqu’un de Fontile, me dit le propriétaire.

Dans ma famille, on n’avait rien appris.

Pour oublier Armande, je me jetai avec ardeur dans la politique. Vaillant m’encourageait de ses conseils, m’avertissait de prétendus complots, tramés dans l’ombre contre nous. Je feignais d’y croire. En attendant l’action, nous buvions de la bière, que madame Vaillant nous apportait dans le petit cabinet de travail de son mari, où la fumée devenait bientôt si dense qu’on ne se voyait plus.

Deux mois passèrent sans atténuer la vivacité de mon désespoir. Je possédais une petite photographie d’Armande que la jeune fille m’avait donnée, et que j’avais placée près de mon lit. Tous les soirs avant de m’endormir, je revivais à l’aide de cette image un épisode de nos relations. Chaque fois renaissait la pensée que je l’avais perdue par ma faute. Une part de mon être était sûre, en dépit des apparences contraires, que je la retrouverais, qu’elle m’avait aimée et que nous étions séparés par un malentendu. Je reconstituais péniblement l’atmosphère de notre dernière rencontre, cherchant à découvrir une explication qui m’eût échappé. Malheureusement, je n’avais rien écrit. Je me rappelais le sens que j’avais donné à ses mots, je ne me rappelais plus les mots. Je déplorais amèrement ce don si commode dans la conversation que j’ai de déceler sous les mots l’intention de mon interlocuteur et qui m’empêche souvent d’être dupe. Malheureusement quand ce sens me trompait, il ne me restait plus rien à quoi me rattacher. Combien n’eût-il pas été préférable que ma mémoire eût enregistré les mots, ou qu’au retour de cette entrevue, au lieu de me laisser aller au désespoir, j’eusse essayé, sur le papier, de rétablir l’ordre de ses paroles. Depuis je les avais défraîchies, à force de les repenser et ne pouvais plus me fier à l’exactitude de mon souvenir. Il y avait aussi le ton. Ce dont j’étais certain, c’est qu’à partir d’un moment, la conversation n’avait pas suivi le cours prévu par la jeune fille.

Je ne la voyais plus dans la rue et il est vrai que j’évitais les endroits où nous aurions pu nous rencontrer. De son côté, ma belle-mère, qui téléphonait tous les jours à sa famille, ne paraissait nullement au courant de ma rupture avec Armande. Elle parlait assez souvent de celle-ci à table.

— Armande m’a parlé de toi, aujourd’hui.

J’eus envie de ne pas relever cette phrase, puis le désir d’entendre parler de la jeune fille fut le plus fort. Je pris le ton le plus dégagé pour demander.

— Elle est venue ?

— Tu sais bien qu’elle ne sort plus. Et elle s’étonne de ne pas avoir de tes nouvelles.

Armande avait-elle trompé ma belle-mère sur nos relations. Je ne comprenais rien. Le lendemain de notre rencontre, dans un moment de dépit, je lui avais écrit que je ne pouvais plus la revoir, ne voulant pas de sa pitié.

— Nous avons rompu, dis-je enfin, en cachant de mon mieux mon embarras.

— Tout ce que je puis te dire, c’est que tu as choisi un beau moment, répondit-elle, d’une voix coupante. Il y a deux mois, tu frémissais en entendant le son de sa voix au téléphone et tu ne l’aimes déjà plus. De toute façon, tu devrais, ne fût-ce que par décence, lui rendre une visite. Elle ne quitte plus la maison.

Il me répugnait de mêler ma belle-mère à mes affaires de sentiments. Je ne répondis rien et ne l’interrogeai pas davantage sur l’état de la jeune fille. J’en avais suffisamment entendu pour comprendre qu’Armande avait été reprise par son mal et qu’elle ne sortait plus. Ma lettre m’interdisait maintenant, du moins je le croyais, de faire les premiers pas. Et pourtant, j’aurais eu besoin de la voir, de l’interroger, de m’éclairer sur ses sentiments.

Voyant que l’intervention de ma belle-mère n’avait eu aucun résultat, Armande me téléphona sous prétexte de me demander un renseignement. Puis :

— Il y a encore quelque chose que j’ai à vous dire…

Mon cœur répondit seul.

— Ah oui ! continua-t-elle, nous pouvons nous revoir… comme autrefois, si vous le voulez…

Si je le voulais ! J’aurais couru à elle sur-le-champ mais l’amour-propre me retint. J’irais le lendemain après-midi.


CHAPITRE XIX


Madame Aquinault me fit entrer dans le salon pendant qu’Armande au fond de la pièce, cachée derrière un paravent, achevait sa toilette.

À travers le rideau de marquisette, je regardais la lumière presque palpable qui se jouait sur le côté opposé de la rue.

— Qu’est-ce que vous regardez ? me demanda-t-elle.

Je me rappelais nos soirées dans ce même salon. Dès que j’étais là, elle venait me rejoindre et c’était des baisers, des caresses, des pressions de doigts, tous les témoignages d’une affection qui pas un instant ne se démentait. Elle souriait. Ses dents avaient un chatoiement de satin entre les lignes pures de ses lèvres.

— Je suis accoutrée comme une petite fille, dit-elle en indiquant d’un geste de la tête et des bras le tailleur écossais à fond rouge, écourté au genoux, qu’elle avait revêtu.

— Si je ne vous avais pas appelé, vous ne l’auriez pas fait ?

— Je croyais vous avoir perdue…

— Vous avez vraiment cru cela, Julien ?

— Je vois que vous ne m’aviez pas oublié.

— Moi, jamais, mais vous ? On me dit que vous songez de nouveau à quitter Fontile.

— Je ne partirai pas. Je vous ai aimée la première fois que je vous ai vue, continuai-je. Mais vous étiez si inaccessible, si…

— Ne dites plus rien ! Vous allez dire quelque chose que je n’étais pas. Mais je vous aimais…

Elle ne me parla pas de sa maladie, mais à mesure que ses exigences augmentaient à mon égard, elle me défendait de regarder l’avenir. Je souffrais qu’elle ne pensât qu’au moment présent, qu’elle ne s’intéressât aucunement à ma vie. Elle voulait que je fusse à tous moments occupé d’elle. Peut-être que condamnée déjà, elle voulait m’attacher solidement par le souvenir. Quand je la voyais l’après-midi, elle exigeait que je lui dise en détail ce que je ferais le soir. Si je devais travailler, elle insistait :

— Alors, téléphonez-moi à neuf heures.

Quand la politique, dont je commençais à m’occuper activement, me retenait loin d’elle plus d’une journée, elle se plaignait :

— Je n’ai pas dormi, la nuit dernière ; j’ai pensé à vous. Voilà trois jours que je ne vous ai pas vu, Julien.

Je la plaisantai sur sa jalousie. Elle fit une petite moue de fillette sur le point de pleurer.

— Vous me touchez au cœur, dit-elle.

Elle fit mine d’être fâchée. Je l’attirai près de moi sur le canapé. Je sentais dans sa résistance, trahie par un commencement de sourire, qu’elle appelait de toutes ses forces une manifestation de mon amour qui la rassurât. Elle redoutait, étant incapable de vivre comme les autres, de lasser ma bonne volonté.

— J’ai peur de ne pouvoir vous aimer comme je suis aimée, disait-elle. Je ne veux pas vous aimer pour moi. Et je ne fais pas autre chose.

Mai approchait de sa fin. À chaque retour de cette saison, si longtemps attendue, je sentais en moi un tel bouillonnement de vie, une telle précipitation de mon sang que mes activités habituelles s’interrompaient. Sur ma table, s’accumulait le travail ; tout était débordé par la sensualité envahissante. Je passais mes journées dans la campagne à rêver.


Au bord de la rivière, il y avait des nuées de moustiques blancs. Ils recouvraient les murs des maisons, les clôtures, les arbres ; ils collaient à mes vêtements, m’entraient dans les yeux, la bouche et les oreilles. Le vent du large les poussait vers la ville. Le soleil était très beau. Dès la sortie de la ville, les moustiques se faisaient plus rares. Au delà du chemin de fer, il n’y en avait plus. Je m’asseyais près d’un bosquet de tilleuls.

Cette vie nouvelle qui m’envahissait semblait à mesure se retirer d’Armande. Elle restait étendue dans une chaise longue, au soleil, sur le toit de la maison, aménagé en terrasse. Loin d’elle, je m’exaltais à la pensée qu’elle guérirait et que nous nous épouserions.

En arrivant, je la trouvais lourde de secrets. Je l’interrogeais.

— Je n’ai rien à dire ou plutôt c’est trop compliqué.

— Vous savez bien que vous pouvez tout me dire.

— Je suis gaie un moment et la minute suivante, je pourrais pleurer.

— Est-ce à cause de moi ?

— Il y a des choses qu’une femme ne peut pas demander.

— Mais pourquoi ?

— Il y a certaines conventions.

— Ce sont les femmes qui les ont inventées et je n’en connais pas qui ne les mettent de côté quand elles y voient un avantage.

— Vous me connaissez bien, Julien.

Elle se recueillit pendant quelques instants, couvrant son visage de ses mains exsangues, la tête appuyée contre le velours du canapé.

— Ne vous mariez jamais, dit-elle subitement.

Et elle éclata en sanglots. Je voulus la consoler, mais de la main, elle me pria de la quitter.

Le lendemain, je trouvai dans le courrier une lettre d’Armande où celle-ci me demandait pardon de la scène de la veille et me priait de tout oublier. Elle ajoutait : « Je ne veux pas mourir, Julien, je suis trop jeune pour mourir. » Je compris qu’elle était condamnée et qu’elle ne l’ignorait plus. Elle maigrissait à vue d’œil mais son visage restait étonnamment vivant.

Elle m’avait répété à plusieurs reprises qu’elle avait peur de ne pas m’aimer pour moi-même. « Tu es bon », me disait-elle. J’avais tenté de me défendre contre cette imputation de bonté. Si cette qualité était la raison unique de son amour, et qu’un jour, cessant de me sacrifier à ses caprices, je cessasse en même temps de lui paraître bon, elle ne verrait plus en moi ce qui l’attirait. Je ne voulais pas que son amour fût attaché à une vertu qu’à ses yeux je pouvais perdre. La bonté, dans sa bouche, signifiait la capacité de me sacrifier pour elle ; elle impliquait un dévouement de tous les instants qui, en maintenant mon droit à sa reconnaissance, lui fît oublier qu’elle ne m’aimait pas. Rien n’était plus propre à tuer cette bonté et à en effacer jusqu’à la trace.


CHAPITRE XX


Daniel de Vaux suivait avec amusement mon aventure politique. Il eût compris que je m’occupe des nécessiteux, comme je l’avais fait depuis mon retour, c’était un des devoirs qui m’incombaient. Il n’admettait pas qu’ayant à continuer un jour les affaires de ma famille, je pus ambitionner de me faire un nom dans la politique.

Il jugeait sévèrement mes nouveaux amis. Je voyais moi-même leurs manigances, mais toute ma vie, et dès le collège, j’avais attiré des gens qui attendaient une place ou des avantages financiers de leurs relations avec moi. Ceux-ci étaient plus discrets que beaucoup de jeunes gens éduqués. Leur intérêt était en quelque sorte désintéressé. Ils attendaient des faveurs pour le parti, non pour eux-mêmes.

Daniel m’accompagna dans ma promenade. Depuis que mon angoisse m’avait quittée, j’éprouvais un besoin plus grand de me confier à un ami. Déçu par Bonneville, je m’attachais à Daniel. Il ne comprenait pas que je me détachais péniblement de mes espoirs, de mes idéals, de mes illusions, que je brisais ma chrysalide. Il était gai, et en sa compagnie, je m’efforçais de l’être. Il attribuait mes accès de tristesse tantôt à des soucis d’affaire, tantôt à l’état d’Armande qui empirait chaque jour.

Il ignorait la profondeur de mon égoïsme et de ma misère. Oui, peu m’importait la maladie d’Armande ; elle allait mourir, mais moi je devais vivre ; je devais m’adapter, agir sur la matière puisque l’esprit me désertait, tâcher de prendre intérêt à ce jeu comme un autre. Peut-être aussi, à cinquante ans, jouer aux cartes dans les clubs louches, me donner un peu l’illusion de l’aventure, de déroger à la régularité d’une vie inutile et sans but.

Au bord de la rivière, nous nous séparâmes.

Le vent s’était aminci au point de devenir une toute petite brise qui agitait avec précaution les grands chênes au-dessus de nos têtes et allait, définitivement domestiqué, sécher dans le sable les corps ruisselants des baigneurs. Des nuages fuligineux qu’il roulait le matin, menaçant de déverser sur la campagne des torrents d’eau noire, il ne restait que de petits paquets blancs, proprement rangés au bord de l’horizon. Tout ce qu’il y avait d’embarcations en bordure de la rivière étaient sorties. Deux voiles, filant en sens inverse, égayaient les vagues. La plage était couverte de jambes, de bras, de chevelures entremêlées, de torses drapés dans des lainages de toutes les couleurs. À la tombée du jour, au-dessus du sable, on traverserait de grandes poches d’air chaud saturé de parfum et d’odeurs humaines.


Le chômage se prolongeait ; la crise devenait de jour en jour plus aiguë. Aucun indice ne permettait d’en prévoir l’issue. Gustave Aquinault ne paraissait pas à la hauteur de la tâche. Bonneville, poussé par Vaillant, s’en prit à la fois à l’administration et au député. Son article, tourné dans le ton badin, de loin le plus sarcastique qu’il eût rédigé depuis son entrée au journal, décrivait une conversation imaginaire entre le magistrat municipal et le député, chacun refusant de céder devant l’autre et prêts tous les deux à rester sur leurs positions jusqu’à l’extinction du dernier nécessiteux. L’article parut dans l’édition du midi mais fut supprimé dans celle du soir. À cinq heures, les bureaux furent envahis par les gens qui en avaient eu des échos et qui, ne le trouvant pas dans leur édition, venaient le lire dans les collections. Je me rendis aussi au journal. Parmi les plus pondérés, on jugeait cette plaisanterie pour le moins déplacée et de nature à soulever les esprits.

En rentrant à son bureau, après le dîner, Bonneville y trouva un homme qu’il ne reconnut pas tout d’abord, car il était resté dans l’ombre, mais dont la voix familière révéla aussitôt l’identité.

Gustave Aquinault n’appréciait pas la plaisanterie. C’était un homme sérieux, dont la voix grave, le regard austère, la démarche altière proclamait trop haut l’intégrité et la bonne foi. Quand il rendait compte de son mandat, il répondait point par point à toutes les critiques de son adversaire, si peu convaincantes fussent-elles. Il n’avait rien à cacher. Ses agents, plus habiles, le défendaient toujours personnellement. « C’est un homme intègre, mais il est mal entouré. » Pouvait-on lui reprocher de compter parmi ses organisateurs des êtres sans aveu ?

— C’est vous, Bonneville, qui avez écrit cet article folichon ?

Il tenait à la main le journal et du doigt il désignait l’article irrespectueux. Bonneville lui tournait le dos, occupé à tirer la cordelette du plafonnier. Il eut un petit rire, qui voulait être sardonique, mais qu’il écourta en apercevant la mine courroucée de son visiteur.

— Vous ne me direz pas qu’on ne vous l’a pas inspiré.

— J’en suis seul responsable.

— Allons, n’essayez pas de jouer au plus fin avec moi. (C’était une phrase du vicaire). Vous savez bien que ça ne prend pas. (Celle-là aussi. Il se mordit la lèvre.)

Il ne trouvait que des phrases toutes faites. Lui-même en avait un arrière-goût désagréable de ressassé. Il cherchait une occasion de dire une brutalité qui changeât l’atmosphère et le vengeât en même temps. Bonneville la lui donna. Le journaliste voulut lui expliquer que le maire avait été amusé par son article.

— Le maire… commença-t-il.

Le député, avec cette habitude qu’il avait acquise en chambre des répliques à l’emporte-pièce, l’interrompit triomphalement :

— Si vous travaillez pour le maire, allez vous faire payer à l’hôtel de ville, dit-il, feignant de croire à une impossible collaboration.

Sans attendre la réponse, il sortit dignement et referma non moins dignement la porte extérieure. Trop tard cependant pour ne pas entendre l’éclat de rire formidable qui secouait le journaliste. Car si Bonneville avait risqué ce coup, c’était après avoir adressé sa démission au directeur du journal.


CHAPITRE XXI


Le lendemain, quand on apprit de la bouche du président de la Commission que les allocations étaient supprimées, ce fut la panique. Presque en même temps, des groupes se formèrent dans les quartiers. Personne n’eût songé à donner le nom de soulèvement à ces défilés de protestataires surgis spontanément et qui, d’un commun accord, convergèrent vers l’hôtel de ville. À l’aqueduc, des groupes venus du nord rencontrèrent des éléments partis de l’est et, pendant quelques minutes, il y eut surenchère de cris, un commencement de chahut. On ne voulait pas paraître manifester moins de zèle d’un côté que de l’autre,

Des meneurs prirent alors la tête des manifestants qui se ruèrent dans la petite rue du Marché en direction de l’hôtel de ville. Dans les jardins municipaux, la foule était déjà compacte.

Le greffier, un jeune fonctionnaire sérieux, parut à la fenêtre du bureau du maire et déclara que le magistrat était absent de la ville. Son discours fut interrompu par des rires. S’étant acquitté de sa tâche, il se retira au milieu des quolibets.

Le mot d’ordre fut aussitôt donné de se rendre à la maison du député, rue Davies. Une autre déception attendait la foule à cet endroit. Gustave Aquinault était dans la capitale et, Astries, son beau-frère, vint prier les manifestants de se retirer car mademoiselle Aquinault était malade. Il ajouta que le député faisait tout en son pouvoir pour obtenir des crédits.

— Il est mieux de réussir, cria quelqu’un.

Mais la foule ne bougea pas. Astries distinguait des visages patibulaires, que la nuit tombante, dans cette petite rue, rendait presque sinistres. Il ne reconnaissait personne. Il avait peine à croire que tant de gens fussent intéressés par cette question d’allocations.

La nuit venait rapidement. Beaucoup de ceux qui étaient là, s’étant vu refuser des crédits chez les marchands, n’avaient pas mangé depuis le matin. Un chuchotement de mauvais augure montait comme un orage sur le point d’éclater. On pouvait craindre un mauvais coup.

Des amis m’avaient averti que la foule allait faire un mauvais parti au député. Je me rendis aussitôt, rue Davies, mais je ne pus approcher de la maison. Je courus alors jusqu’au bureau de Vaillant et priai celui-ci de m’aider.

Nous eûmes bientôt mis sur pied toute une organisation. Tout le personnel de nos magasins fut mobilisé. Une cantine fut installée dans le soubassement de Saint-Romuald pendant que les lieutenants de Vaillant et des amis allaient dans les boulangeries, les épiceries et même aux domiciles recueillir des dons de toutes espèces. Tout le monde était alerté. Ils n’eurent pas de difficulté à obtenir tout ce qu’ils désiraient et même plus. Cependant, l’heure avançait. Les rapports que Vaillant recevaient de ses agents nous faisaient redouter que la foule ne se portât à des actes irréparables. À la pensée qu’Armande pouvait être victime de cette populace, je ne vivais pas. Je fis vœu si elle était sauvée de vivre désormais pour elle.

Dans la maison des Aquinault, Astries et sa sœur hésitaient à appeler la force publique à la rescousse. Que pourrait une poignée d’hommes contre la populace déchaînée ? Ils osaient à peine respirer. Armande seule gardait son sang-froid. Mais elle avait peur.

Dehors, les cris redoublaient. Un jeune avocat, de ceux qui étaient dans la faveur du gouvernement, monta sur la galerie et fit signe qu’il voulait parler. Mais il ne put dominer le tumulte. Son intervention ne fit qu’envenimer les esprits. Des projectiles volèrent suivis de l’éclat d’une vitre brisée. Astries, en tremblant, venait d’appeler la police.

À ce moment, j’arrivais à la Sûreté avec Vaillant. Le directeur faisait des recommandations à ses hommes qui se servaient pour la première fois des bombes lacrymogènes. Vaillant lui exposa ce que nous avions fait.

— Pourvu que nous arrivions à temps, dit-il.

Rue Davies, la foule s’écarta devant la voiture du chef de police. Bien que très jeune, il avait suffisamment d’expérience pour savoir qu’il n’arrivait pas trop tard. Ceux qui étaient en arrière, croyant à l’arrivée du député, le réclamaient à grands cris. Du marche-pied de la voiture, Vaillant dans la demi-obscurité, domina la foule. Ce fut son moment de gloire. La foule s’empara de nous et nous porta en triomphe jusqu’à l’église.


Dans le soubassement de Saint-Romuald le fond de la salle disparaissait derrière des piles de pains ; toutes les tables qu’on avait pu trouver débordaient sous la charcuterie.

Le directeur de la Sûreté demanda aux gens de se retirer. Les boîtes, remplies en tenant compte du nombre de personnes inscrites par famille, seraient livrées à domicile. Le premier camion fut pris d’assaut, les policiers de faction culbutés. Aucune force n’eût réussi à contenir ces affamés. Après consultation avec Vaillant, j’invitai tout le monde à entrer.

La distribution se poursuivit, au milieu d’un désordre indescriptible. J’avais pris la charge d’un comptoir de charcuterie, mais c’était un poste de spectateur. Les gens se servaient eux-mêmes, s’arrachaient les morceaux des mains. Parfois une femme ou une fillette, plus timide, me présentait, à bout de bras, un vieux sac. J’y jetais un morceau de viande et des saucissons.

Les provisions continuaient d’arriver en grandes quantités. Il fallut cacher une vingtaine de gâteaux envoyés par une Anglaise et accompagnés de sa carte. Quelques-uns, ignorant les besoins, apportaient des piles de vêtements. Nous ne savions comment en disposer.

Vers quatre heures, il ne restait plus dans la salle que des vieillards et des enfants. Nous leur partageâmes généreusement les restes.

Depuis quelques minutes, le curé était descendu. D’un œil judicieux, il évaluait les dommages. Ceux-ci n’étaient pas considérables : quelques chaises écrasées ; la rampe du petit escalier de la scène avait cédé et gisait dans un coin. Le parquet était couvert de boue, de victuailles souillées, de débris de toutes sortes. Un remugle de boucherie mêlé aux odeurs humaines régnait dans la place.

Une centaine d’électeurs s’emparèrent de moi à la porte aux cris de « Vive Julien Pollender ». J’essayai de me dégager mais ils ne voulaient pas entendre raison.

Avec des chants et des vivats, ils me reconduisirent jusqu’à ma porte. Puis il fallut leur faire un discours pour les disperser.

— Julien Pollender à l’hôtel de ville ! Vive Julien Pollender ! criaient-ils.

Les voisins se montraient aux fenêtres. L’arrivée de mon père mit fin à la manifestation.

Je montai à ma chambre, fit machinalement les gestes de me mettre au lit. Mais je ne pouvais dormir. Je retournai à la fenêtre. Le démon de la politique s’était glissé dans ma chambre. Je me voyais député. Qu’était la gloire littéraire auprès de ce triomphe ? pensai-je.

À midi, je courus acheter un journal. Pas un mot de mon rôle dans la manifestation de la veille. Et pourtant j’avais reconnu dans un groupe mon ami Bonneville. Mon nom n’était pas mentionné. Je tournai et retournai le journal, ne pouvant croire à un oubli.

Au bureau de poste, je croisai le journaliste. Il me parla de ses ennuis, de sa lettre de démission.

— Vous n’auriez pas dû l’envoyer sans m’en parler, lui dis-je, car je continuais de l’aimer et de vouloir lui être utile.

— Le député lui-même…

— Mais il n’a aucune influence au journal.

— Si j’avais su.

— Je retirerai votre lettre.

— Si vous êtes capable… Ils ont tant de choses contre moi. Et à propos, vous avez remarqué que je n’ai pas dit un mot de votre « triomphe » d’hier. Je sais que vous n’aimez pas la publicité.

En parlant, il avait détourné les yeux et je crus qu’il rougissait.


CHAPITRE XXII


À de nombreux signes, les habitués de la politique conjecturaient de l’imminence des élections. Mon père, à qui je fis part de mon désir de me porter candidat, acquiesça en riant. Ma belle-mère était furieuse. Elle ne comprenait pas que je voulusse faire la lutte à son frère.

— Mais il n’a aucune chance d’être réélu, lui dis-je. Surtout, après les événements de la semaine dernière.

Grâce à l’argent mis à la disposition de Vaillant pour mon élection, j’eus une police qui servit surtout à me brouiller avec mes amis, des organisateurs de quartier payés par Vaillant, toute une équipe de rebatteurs et de parasites. Le journal reçut l’ordre de ne pas lésiner sur la publicité. Jamais campagne n’avait été entreprise sous de meilleurs auspices.

Je ne m’appartenais plus. Dès le matin, Vaillant me remettait un agenda, minutieusement étudié. Le soir, avec mes principaux collaborateurs, j’élaborais un programme. Enfin, Vaillant se rendit dans la capitale avec Chamel pour me ménager une entrevue avec le chef du parti. Cette entrevue refroidit mon ardeur. Chamel et Vaillant paraissaient enchantés de tout. Selon eux, j’étais agréé, je serais choisi haut la main au congrès. Rien ne pouvait plus empêcher mon élection. Ce manque de psychologie de mes lieutenants m’effraya bien un peu. Mais, après tout, ils avaient fait d’autres campagnes. Ils connaissaient leur métier.

Pendant quelques jours, je crus vraiment possible de changer le monde. J’étais redevenu un adolescent. Je retrouvais le feu de mes discussions littéraires avec Georges, mais cette fois je me passionnais pour un objet concret. Mon dévouement servait une cause aussi grande que l’humanité.

Encouragé par mes amis je devenais un orateur recherché.

J’allais me mettre au travail quand la bonne vint m’avertir que M. Loignon avait demandé à être reçu pour une communication urgente et qu’elle l’avait fait monter. Il attendait dans l’antichambre. Je n’avais pas vu Loignon depuis plusieurs semaines et ce bonhomme m’intéressait. Sa curiosité avait pu le pousser à venir me déranger, car je savais que sous un prétexte ou un autre, il aimait à s’introduire dans les maisons et à fureter. Il avait fait l’inventaire de l’antichambre en m’attendant.

— Je ne veux pas vous déranger, me dit-il aussitôt, en refermant sans aucun embarras le compartiment du secrétaire qu’il visitait, mais j’ai des choses importantes à vous dire.

Je l’invitai à s’asseoir.

— Nous serions peut-être plus à l’aise dans votre cabinet de travail, car ce que j’ai à vous dire est confidentiel.

— Personne ne nous entendra ici.

— Ah ! je croyais que vous me feriez visiter votre cabinet. Je n’ai jamais eu l’occasion d’y pénétrer.

— Je vous assure que nous serons très à l’aise ici. Puis-je vous offrir un verre de bière.

— Ce n’est pas de refus. Je pensais que si vous avez un bureau aussi luxueux dans l’antichambre, et, à ce que je vois, inemployé, le vôtre doit être encore plus beau.

— Je trouve plus pratique de travailler sur une table.

Je versai la bière glacée que la bonne avait apportée et attendis ses révélations.

— On ne vous voit pas souvent au journal, Julien.

— Je suis très occupé.

— Je le sais. J’ai appris une chose d’une importance primordiale pour votre campagne.

Il s’interrompit pour porter son verre à ses lèvres.

— Chamel se présente contre vous.

— Mais Chamel est mon organisateur.

— Justement. Au lieu de travailler pour vous, il se fait des amis avec votre argent et, surtout, il a l’appui secret des Berthomieu. Il attend au dernier moment pour annoncer sa candidature.

Voyant l’impression que cette nouvelle, que je pressentais déjà à certains indices, produisait sur moi, Loignon fut pris d’inquiétude.

— Vous savez, Julien, j’ai fait ça pour vous rendre service.

— Venez avec moi chez Vaillant.

Loignon était trop heureux d’assister à une scène comme celle-là. Il me voyait effondré. Je me sentais impuissant, à la veille du congrès, à rallier mes amis. Ce coup détruisait toutes mes illusions.

Vaillant, que je trouvai en plein travail, n’en pouvait croire ses oreilles. Loignon tenait des preuves irrécusables surprises par Bonneville et qui ne nous laissaient aucun doute sur la trahison de l’organisateur.

— Que comptes-tu faire ?

— Je ne puis rien contre les manigances de Chamel, nous ne pourrions pas descendre aussi bas que lui au congrès. Mais nous le battrons au scrutin. Il peut acheter les délégués, mais je lui susciterai deux adversaires dans le parti s’il le faut ; il sera défait.

— Mais, dit Vaillant, il ne peut rien sans les Berthomieu ; j’ai entendu dire que ton père détient plusieurs de leurs billets. Tout n’est pas perdu.

Décidé à me retirer, et fouetté par la trahison de Chamel, je me voyais menant la lutte avec plus d’énergie que je ne l’avais fait jusque-là, ayant une invincible répugnance à me mettre en vedette.


CHAPITRE XXIII


Il ne restait plus que quelques jours avant l’inscription. Gustave Aquinault, abandonné par ses partisans, avait annoncé qu’il se retirait de la politique active. On disait qu’il allait être nommé au Sénat.

Daniel de Vaux avait, à mon insu, adressé mes poèmes à un éditeur. Je reçus une enveloppe contenant un projet de traité et une lettre me demandant un autre manuscrit. Cette nouvelle, survenant au moment où mon espoir politique croulait, ne me causa pas une grande joie. La carrière des lettres ne m’attirait plus exclusivement. Je continuerais d’écrire, mais l’action m’était devenue nécessaire.


Armande, résignée à la mort, me fit prier d’aller la voir une dernière fois. Je sus bientôt qu’elle avait fait vœu si elle guérissait d’entrer dans un couvent de carmélites.

J’ai offert ma vie pour toi, dit-elle.

Cette révélation me bouleversa. Je m’efforçai cependant de ne rien laisser paraître de mon trouble.

— J’ai la conviction d’avoir été exaucée, continua-t-elle.

— Tu as été exaucée, je le sais. Au moment où tu faisais don de ta vie, j’ai été délivré de mon envoûtement et de mon orgueil. Je n’oublierai jamais ce que tu as fait pour moi. Tu es une sainte.

— Veux-tu que nous priions ensemble.

Je m’agenouillai à son chevet, et elle récita lentement et de toute son âme la prière que le Christ nous a enseignée.

— Notre père, qui êtes aux cieux…

Elle ne priait déjà plus d’une façon humaine. Quand je me relevai, elle ferma les yeux et je vis deux larmes couler lentement sur ses joues couleur de miel. Ses mains moites frissonnaient sur la couverture repliée.

— Que c’est dur de mourir, dit-elle. Papa m’a apporté une belle robe de New-York…

Le curé de Saint-Romuald, qui la visitait toutes les après-midi, venait d’arriver. Je serrai tendrement son poignet et la quittai. M. Aquinault me croisa dans le corridor et me salua d’un bref signe de la tête. Armande expira à l’aube.


Ce soir-là, à dix heures, mon père retourna à la Banque. Il y trouva Mme Berthomieu et son fils. Sachant que l’avenir de la maison se jouerait, celle-ci avait tenu à assister à l’entrevue. Ils étaient aux abois. Ayant appris qu’ils m’avaient suscité un adversaire, mon père les pressait. Il avait fait présenter leurs billets. Mme Berthomieu parla la première :

— Nous n’avons pas intérêt à nous détruire, dit-elle. Nos parents se sont aidés autrefois. Et puis, si nous disparaissons, des étrangers prendront notre place.

Ce dernier argument était le plus fort. Mon père ne voulut pas paraître inhumain. D’autre part, il ne pouvait oublier la rivalité traditionnelle des deux maisons. Si les Berthomieu nous avaient aidés, c’était à corps défendant, jamais par affection ; ils nous avaient plus souvent nui.

Mon père ne laissait rien paraître de ses sentiments. Le fils se leva. Il avait décidé d’aborder la question de front. Il prétendit que sa bonne foi avait été surprise par Chamel, qu’il n’avait pas cru que mon aventure politique fût sérieuse.

— Cela ne m’intéresse pas, dit mon père, je veux savoir ce que vous comptez faire.

Ils répondirent d’une même voix :

— Évidemment, nous désavouons entièrement Chamel.

— Ça ne suffit pas.

— Je vous donne ma parole, dit le fils, nous vous donnons notre parole, reprit-il en regardant sa mère avec soumission, que Chamel ne se présentera pas demain à l’inscription.

— Maintenant, nous nous entendons.

Mme Berthomieu, rassurée, s’informa de ma santé.

— Il aurait besoin de se distraire, dit-elle.

Elle parla de sa fille Gilberte.


Le lendemain à huit heures, mon père vint me rejoindre dans mon cabinet de travail. Tout à la douleur d’avoir perdu Armande, je ne pensais plus à la politique.

— Je suis libre, ce matin, dit-il, je t’accompagne au bureau de l’officier-rapporteur. Vaillant est déjà là avec tes amis.

— Voici ton bulletin de présentation.

Je pris la feuille qu’il me tendait, parcourus machinalement les noms des signataires. Le nom des Berthomieu apparaissait en tête.

— L’hypocrite, dis-je, et je lui racontai ma conversation avec Loignon.

— Je sais toute cette histoire. Vaillant me l’a racontée, il y a trois jours. Mais Berthomieu n’a jamais été aussi sincère qu’en signant ce bulletin.

— Mais alors, je suis élu !

— Rappelle-toi que quand un Pollender entreprend quelque chose, il ne se laisse arrêter par personne. Il y eut un temps où ton grand-père se considérait le maître de Fontile et il n’avait pas les moyens que nous avons aujourd’hui. Berthomieu, placé entre la liquidation de ses affaires et son désir de se venger de nous, n’a pas hésité. Je réglerai plus tard le cas de Chamel.

Je n’eus aucune opposition et à deux heures l’officier rapporteur me proclama élu. Les premières personnes à me féliciter, après mon entourage, furent Gilberte Berthomieu et André Laroudan.

Après ces vives émotions, j’éprouvai le besoin de rentrer en moi-même. Je sautai dans la voiture et la lançai comme une flèche vers la campagne. Au bord du petit bois où j’avais avoué ma détresse à Daniel, je mis pied à terre et respirai. Les arbres frémissaient doucement ; la rivière, basse à cette époque, heurtait des pierres à fleur d’eau. Ils me rappelaient mes rêves ambitieux, mon angoisse d’agir, mon impatience de modeler la vie.

Devant moi, derrière la ligne des usines, entre les deux ponts, s’étendait la ville, avec ses intérêts, ses passions, ses petitesses et aussi ses grandeurs, et dans une de ces maisons que la distance m’empêchait de distinguer, la femme que j’aimais dormait de son dernier sommeil.


FIN

TABLE DES MATIÈRES



Ce volume, dont la typographie a été exécutée
par La Typographie Lafontaine, a été achevé
d’imprimer sur les presses de Thérien Frères
à Montréal, le 12 octobre 1945, pour les
Éditions de l’Arbre (Enregistrée).







U Arbre ROMANS Georges Bernanos Le Journal d’un curé de campagne — Sous le Soleil de Satan Georges Duhamel, de l’Académie Française hommes (9e volume de la les jeunes Pasquier) Suzanne et Chronique des Pasquier ( 10e La Passion de Joseph la Chronique des Pasquier) Le Jugement de Dieu Le Jeune homme Commencements d’une Maurice Genevoix — Laframboise et Bellehumeur Roger Lemelin — Au pied de* la pente douce Robert Charbonneau Ils posséderont la terre Thérèse Tardif — Désespoir de vieille fille Rex Desmarchais — La Chesnaie Adolphe Nantel — La Terra du huitième Jacques Sauriol — Le Désert des lacs Maurice Kerdrue — Joliff et Magadur Robert Lafrance — L’Irréelle Berthelot Brunet — Le mariage blanc d’Armandine Sereth Neu — Michel Platanaz François Hertel — Anatole Laplante, curieux homme Yves Thériault —* Contes pour un homme seul Pierre Benoît — Le Sentier couvert volume de Henri Troyat — François Mauriac vie POESIE Raïssa Maritain — Lettre de nuit, La vie donnée Anne Hébert — Les Songes en équilibre François Hertel — Strophes et catastrophes Marcel Dugas — Paroles en liberté Jean Wahl — Poèmes Robert Goffin Patries de la poésie CRITIQUE Marcel Raymond — Le Jeu retrouvé Robert Charbonneau — Connaissance du personnage ou comment lire les romans Auguste Viatte — Victor Hugo et les illuminés de son temps Wallace Fowlie — La Pureté dans l’art Wallace Fowlie -— De Villon à Péguy Gonzague de Reynold — Le XVIIe siècle Gérard de Catalogne — Compagnons du Spirituel Fernand Baldensperger — Shakespeare André Rousseaux — Le Prophète Péauy Le Cahier des Prisonniers (textes d’écrivains français pri~ sonniers en Allemagne) PRINTED !N CANADA