La Neige et le feu/Texte entier

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Les Éditions Variétés Dussault et Péladeau (p. -208).


LA NEIGE
ET
LE FEU







DU MÊME AUTEUR HASARD ET MOI, Librairie Beauchemin, 1940 ÊGLOGUES, Revue Amérique Française, 1943 LES MÉDISANCES DE CLAUDE PERRIN, Parizeau, 1945 COMMERCE, Les Éditions Variétés, 1947


Pierre Baillargeon


LA NEIGE
ET
LE FEU


Roman

LES ÉDITIONS VARIÉTÉS
DUSSAULT ET PÉLADEAU
1410, rue Stanley • Montréal • Canada




Copyright 1948 by Les Éditions Variétés


Tous droits de traduction,
de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous
Pays, y compris la Russie.

Printed in Canada

On reçoit par la seule force de la coutume et par les discours et les actions de ceux avec qui l’on vit, une infinité d’impressions fausses qui corrompent l’esprit.

P. Nicole


PROLOGUE



LE jour commençait. Le grand lac lisse et le ciel pâle ressemblaient à deux pages d’un gros livre qu’on entr’ouvre.

Sans bruit, une femme poussa la porte du chalet, descendit le petit escalier et se dirigea vers la grève, n’emportant qu’un sac à main.

Au bout de quelques minutes, un homme sortit à son tour, on aurait dit encore subrepticement. Il s’approcha du talus qui domine le lac. Planté devant la fourche d’un bouleau, les bras étendus le long des deux grosses branches, il regarda un canoë qui s’éloignait, laissant pour sillage un long fil d’argent. Une araignée avec sa victime.

Quand Philippe Boureil ne distingua plus sa femme, il quitta son poste et se prit à marcher dans l’île, d’un pas pesant. À une lagune solitaire, il s’arrêta, malgré l’odeur fétide qui s’exhalait du lieu et les pizzicatis énervants des crapauds cachés parmi les quenouilles. Rêvait-il ?

*

Le ciel était pur. Les feuilles du bouleau clignotaient dans le soleil. Réveillé par les écureuils qui prenaient leurs ébats sur le toit, Boureil restait étendu sur son lit, tout oreille, les yeux fixés au plafond en pente. Le vent entrait par une fenêtre et sortait par l’autre, comme un joueur maladroit qui souffle dans les trous d’une flûte. « J’ai faim », se dit-il. Il se leva et cria :

— À déjeuner !

On répondit d’une voix rauque :

— Prêt, m’sieur !

En buvant son bol de café amer, Boureil parcourait le journal. C’était l’édition finale de la veille, et les dernières nouvelles lui semblaient bien celles d’un monde condamné sans retour. La servante, en peignoir, vint pour lui demander s’il désirait autre chose.

Boureil se mit à la considérer. Marthe, une blonde un peu forte et rougeaude, était propre à un amour frugal.

— Ma femme prétendait qu’une belle fille comme toi travaille mal.

— Madame a dû changer d’avis.

— Non. Elle est partie.

— Partie ?

Et devinant tout de suite l’avantage à prendre des circonstances :

— Mais je ne peux rester ici. On parlerait.

— Tant mieux ! D’habitude, on n’a rien à dire.

— Et puis la tâche serait plus lourde. C’est que madame m’aidait. Tandis que maintenant je devrais tout faire.

— Combien gagnes-tu ? Je t’offre le double.

Il y eut un moment de silence. Cramoisie, Marthe répondit :

— Alors je reste.

— Seule ? Boureil l’attira vers lui.

Heureusement, comme il allait faire une sottise, le curé Langnan entr’ouvrit la porte, frappa. Son visage plein de rides semblait grimacer de tous ses muscles.

— Quelle scène aimable je viens de surprendre ! fit-il. On dirait des amoureux !

— Il faut le dire, monsieur le curé. Il faut le dire.

Marthe s’enfuit dehors.

— Votre femme est gênée, peut-être ?

— J’en, doute ! Et Boureil s’expliqua.

— Vous avez raison de ne pas regretter une infidèle. Cependant… Je vous mets en garde, mon fils, contre un certain genre de consolations.

— Monsieur le curé, je me sens un nouvel homme.

Langnan trouva que ce nouvel homme ressemblait fort au vieil homme. Il était bien fâché d’être venu si mal à propos, car d’autres affaires l’amenaient :

— Je passais pour la dîme.

— Je paierai ma dîme. Et je paierai aussi la dîme de ma femme.

— Je n’aurais pas osé vous la demander.

— Et je vous donnerai quelque chose pour vos bonnes œuvres. Asseyez-vous donc.

Boureil alla chercher de l’argent. Quand il revint dans la salle à manger, le curé lui dit en se levant :

— Monsieur, vous me voyez navré du malheur qui vous frappe…

— Mais qui ne m’étonne pas. Tout cœur n’est pas capable de beaucoup d’amour à la fois : Thérèse devait souvent remplir et vider le sien !

— Peut-être n’auriez-vous pas dû demander sa main ?

Boureil fit la moue :

— Pure application de la loi de l’offre et de la demande : je ne sais plus qui de nous a fait les avances.

Bientôt le curé pressait le pas dans le chemin, et sa toute petite soutane avait l’aspect triste d’un crêpe dans le vent.

*

Le vent était tombé, et des oiseaux rasaient l’eau près du bord, faisant des ricochets. Marthe devait être rentrée : Boureil ne la voyait nulle part. Il ferait une promenade, comme d’habitude le soir.

S’étant arrêté pour reprendre souffle, il aperçut un nid où gisaient deux œufs d’un bleu qui lui rappela les yeux de Thérèse. Il repartit, ému à l’excès par le spectacle qu’il quittait.

Il enfila un sentier où des couleuvres, fuyant à son approche, mettaient des éclairs. Aucun souffle n’agitait l’air chaud. Au milieu d’un pré, l’ombre d’un nuage somnolait avec un troupeau de vaches. Un chien couché sur un perron ne leva point la tête…

Plus loin, Boureil se laissa tomber près d’un camérisier en fleurs. Il fondit en larmes.



PREMIÈRE
PARTIE







I

Le silentiaire



POUR se livrer à l’étude, Boureil élut domicile à Westmount, dans une maison de pension anglaise ; là, il jouirait d’un calme inaltérable.

Le quartier était silencieux. Mais silencieux comme après un cataclysme : on demeurait stupide.

Le voisin de chambre de Boureil, un jeune Écossais entièrement roux étudiant la théologie, était l’ami d’un chien pensif. Le soir, dans le parc où il allait se répétant sa leçon entrecoupée de Toby ! Toby ! il ressemblait à Hamlet en balance entre le to be et le not to be.

Quand il rencontrait Boureil dans le corridor, il disait :

How do you do.

À quoi, selon l’usage, Boureil répondait :

How do you do.

Aurait-il eu la maladresse de répondre :

— Ça ne va pas,

qu’on aurait encore entendu :

— Ça va bien.

Et quand il croisait son hôtesse, vieille dame toute grise, il s’acquittait ainsi :

Nice day, madame.

Nice day indeed, répondait-elle, et elle le saluait gentiment.

Le matin, il prenait son petit déjeuner avec l’hôtesse, le théologien, une vieille fille et un musicien d’âge mur, M. Alphonse Berlital. La conversation au ralenti languissait parfois tellement que les réponses ne semblaient plus correspondre aux questions, et qu’on aurait dit qu’ils jouaient aux petits papiers.

D’ailleurs, les mots anglais ne lui étant point familiers et partant mal liés à leur sens, faisaient à Boureil l’effet d’un murmure lointain, semblable à celui du feuillage des vieux ormes au-dessus du toit.

Son repas fini, Boureil fixait le calendrier accroché au mur. Sans doute, ce que ces chiffres eux-mêmes voulaient dire lui échapperaient toujours, comme l’énigme de sa propre image qui le retenait souvent devant son miroir. (Quant à cette image, ses commensaux y voyaient une tête ronde et des sourcils noirs.)

Boureil se levait de table, saluait le théologien qui mangeait encore, puis l’horloge au pied de l’escalier, comme pour se réconcilier une divinité méchante, et regagnait sa chambre. Il y montait de moins en moins empressé, car ses études lui devenaient pénibles.

Il avait trop de loisir, il en disposait mal. D’abord il lut tout le jour. À peine quelquefois regardait-il vers la fenêtre. Une branche gesticulait comme un sourd-muet. Une grive se posait sur le rebord, pour bec une épine…

À la fin Boureil s’aperçut que plus sa voix s’atténuait, et moins bien il comprenait ce qu’il lisait. Il allait pour sûr ne plus rien y entendre, devenu aphone. Il chercha donc à faire un brin de causette dans la maison afin de sauver du temps.

Premièrement, il rendit visite au théologien. Ils parlèrent théologie. Alors Boureil réfléchit que les systèmes de pensée qu’on adopte prématurément ressemblent fort au grenier de la belette : on y est maigre entré, il faut maigre sortir ou communiquer avec le monde par un petit trou. « S’il faut s’enfermer, que ce soit dans un fromage : on ne le quitte pas, mais on le digère ! »

— La fin dernière, il n’y a que cela ! affirmait l’Écossais.

— Mais, coupa Boureil, encore faut-il qu’elle soit bien la dernière. En attendant, permettez-moi de m’occuper à autre chose.

Sur quoi il s’en fut chez Berlital. Celui-ci parlait de tout sauf de musique, et il était loquace. Du reste, il parlait bien : suivant le fil de ses idées comme la flamme d’une bougie suit la mèche, il était lent, il brillait. Quand il avait fini, il ne restait rien de son discours : on était replongé dans le noir.

Boureil revint. Berlital se répéta comme un disque de phonographe. Oh la fausse réputation des vieilles gens, de revenir volontiers sur leur passé ! C’est parce qu’elles n’y reviennent vraiment jamais qu’elles radotent. Si elles n’en avaient pas une idée toute faite, elles y découvriraient toujours des choses nouvelles, et s’émerveilleraient d’en avoir retenu tant.

Besoin était donc de sortir. Boureil revit des amis qui lui avaient fait naguère des confidences. En les écoutant jusqu’au bout, il avait espéré se les attacher. Maintenant ils lui en voulaient d’en savoir si long sur leurs affaires intimes. La méfiance est le sentiment ordinaire des hommes.

De temps à autre, il lui prenait envie de faire l’amour. Avant que la tentation ne devînt trop forte, Boureil se fit une première concession : un jour qu’il se promenait entre des maisons rangées comme les chaises d’un parloir vide, il poussa jusqu’à un certain numéro… Un peu plus tard, il dit : « J’en ai assez d’aller à femme ! »

Cependant, lentement, le silence le travaillait. Véritable asphyxie morale. Or, un soir, surmontant sa répugnance, Boureil pénétra dans la taverne que fréquentait cette méchante langue de Chiron.


II

Les bouche-trous


Par extraordinaire, la taverne se trouvait presque vide. Une ampoule électrique, vissée au plafond bas, éclairait jaune. Des tables du fond, près du comptoir, sourdait un murmure de paroles entrecoupées des rots et gros mots que lâchaient un tas d’énormes outres à deux ou trois ventres roulant l’un sur l’autre. Chiron, à l’écart et seulet devant quatre verres de bière, fumait un cigare tors, les yeux fermés.

Boureil se précipita vers lui :

— Alain, mon bon ami, sauve-moi !

Chiron ouvrit ses yeux, et sans paraître ému :

— Assieds-toi donc que je t’offre à boire.

— Je souffre d’un mal que tu peux guérir.

Chiron leva deux longs doigts en V. Un garçon apporta deux autres verres débordant de mousse.

— Je perds la voix, dit Boureil.

— Du froid ?

— Non, je me suis isolé pour jouir du silence…

— Ce n’était pas la peine. Au Canada, on ne cause pas.

Chiron but un verre d’un trait, et s’étant essuyé la bouche à sa manche :

— Nos rares entretiens roulent sur la politique et les affaires. Nous mettons toujours tout le pays entre nous. Une invincible pudeur nous retient de parler des choses qui nous touchent. À vrai dire, les Canadiens n’ont pas encore de vie intérieure. Comme les petits enfants, ils parlent d’eux-mêmes volontiers à la troisième personne, et s’appellent par leurs prénoms. Ils ne croient pas trop à leurs rôles, et n’osent point y entrer tout à fait.

— C’est pourquoi j’ai recours à toi.

— Thérèse ne suffit donc pas pour combattre ton extinction ?

— Elle m’a quitté le mois dernier. D’ailleurs, entre époux, la conversation n’est guère possible. L’un d’eux a gagné la partie…

— Mais Auguste Saint-Ours, mais Louis, et Olivar ?

— Ceux-là ne sont pas cocus, hélas ! Le mariage, puis la profession ou le métier les ont tout requis. On ne les voit plus depuis qu’ils ont fait leurs trous.

Chiron tourna son cigare dans sa bouche, et par son grand nez fin, soupira une fumée :

— La vie nous sépare.

— Dis plutôt qu’elle se retire d’entre nous !

Ils burent chacun une rasade. Boureil rompit le silence :

— Et les gaies amourettes, vieux ?

— À d’autres, maintenant ! Moi, j’ai perdu mes cheveux. Plus exactement, ils ont descendu à mesure que je croissais, comme les poils d’une racine de carotte. Or, tout ce qui fait saillie en dehors de la peau contribue à la séduction. Avec un amant chauve, on fait de la littérature.

— Mais avec de l’esprit ?

— Non, crois-moi : en la matière, tout l’esprit d’un Voltaire ne valait point sa perruque. Au dix-huitième siècle, j’aurais eu madame Denis ; maintenant il faut que je me contente d’une grosse Charlotte. Nul dépit, au demeurant : ma concubine gagne à la culture intensive.

Chiron sortit d’une poche un petit calepin et un bout de crayon, et se mit à griffonner. Boureil vint pour se retirer, mais Chiron leva encore deux doigts en l’air :

— Parle-moi quand même.

— Qu’est-ce que tu fabriques ?

— Le compte rendu d’une conférence.

— Intéressant ?

— Long. Le conférencier s’est versé un verre d’eau qu’il a bu d’un trait, puis un deuxième, puis un troisième. Il a vidé le pot.

— N’a-t-il rien dit ?

— Oh que si ! Voilà son texte.

— Je peux voir ?

— Une autre fois. L’occasion ne s’en présentera que trop souvent. Un auteur canadien prononce une conférence ; il fait paraître un article dans une revue et il ajoute un chapitre à son livre : le même texte a servi pour tout cela. Les journaux publient des comptes rendus de la conférence, de l’article et du livre ; et il arrive que l’ensemble soit traduit en anglais.

— C’est une pratique générale.

— Oui, seulement le texte canadien n’est jamais inédit.

Ces propos en rappelaient d’autres qu’il avait tenus jadis. Se servant de l’hyperbole comme d’un exorcisme, Chiron exténuait son mauvais esprit en le poussant à bout. Cependant, s’il montrait encore les dents, ce n’était évidemment plus que pour rire.

— As-tu déjà prononcé toi-même une conférence ?

— Une, oui. Je me jurai bien de ne pas recommencer ! Les comptes rendus des journaux du lendemain et les comptes du médecin, du dentiste et du pharmacien alertés m’en ont guéri une fois pour toutes.

— Tu te venges bien.

Chiron finissait de boire, deux doigts levés :

— Le conférencier dit généralement n’importe quoi et se montre enchanté qu’on lui fasse dire n’importe quoi d’autre dans le journal : il y gagne.

— Néanmoins, le public a droit à l’information, Alain. Ce n’est sans doute pas en forgeant qu’on devient reporter. En forgeant, on demeure forgeron.

— Le journal, une forge… Je vois assez bien le chef en Vulcain, et les journalistes en petits cyclopes : la fumée de leurs mégots collés à la lippe les obligent à fermer un œil pendant qu’ils battent la nouvelle pour lui donner la forme qu’on désire… Viens au journal te rendre compte de la justesse de ta comparaison.

*

Chiron donna un coup de pied dans la porte qui s’ouvrit toute grande, et entra avec Boureil dans la salle de rédaction. Une lampe éclairait la table du chef. Dans la pénombre, les bureaux des autres rédacteurs étaient rangés quatre par quatre comme les colonnes du journal.

Installé à sa place, Chiron tira la chaînette de sa lampe à abat-jour vert en forme de cône. Une dépêche en anglais gisait sur sa machine à écrire. Il la lut, puis l’épingla à un petit lutrin fait avec trois feuilles de carton, et diligemment se mit à la traduire.

Boureil titubant choppa contre un crachoir qui roula sur le parquet et vomit une liqueur jaune :

— Pouah ! Aussi quelle idée de garder cela près de soi !

Chiron releva ses paupières lourdes :

— On n’est pas bon journaliste si l’on ne crache pas beaucoup. Dans mon métier, il faut être bavard. S’il fallait attendre d’avoir quelque chose à dire pour remplir le journal !… D’ailleurs, les bouches sèches m’embarrassent toujours par leur mutisme. On dirait que les bonnes choses viennent avec l’activation des glandes salivaires. Il y aurait là-dessus une thèse à bâtir. As-tu remarqué, par exemple, que les grands orateurs postillonnent ?

Les autres rédacteurs arrivèrent l’un après l’autre. D’abord, un petit homme, au mignon profil d’une accolade, vint s’asseoir derrière eux, les yeux écarquillés, souriant. Chiron fit les présentations :

— Monsieur Leroy, monsieur Boureil. Monsieur Leroy est notaire de son état. Mais il a mieux aimé pianoter que noter !

Et comme l’autre, souriant, ne bougeait pas :

— Monsieur Leroy a besoin d’entendre le cliquetis des dactylographes pour se mettre à l’œuvre.

Pour commencer, Leroy tapa une série d’x et d’y. Puis les x et y s’espacèrent, admirent d’autres lettres qui s’agrégèrent pour former des mots distincts : la page se mettait à respirer. Bientôt toutes les machines faisaient rage ; elles crépitaient comme les sels qu’on jette dans le feu.

— Tu vois celui-là qui donne des pichenettes aux touches ? Il rédige la chronique mondaine. Et ce long escogriffe roux qui semble écraser des poux tient la chronique religieuse.

Un autre tapait à tour de bras, puis s’arrêtait net : il tirait un poil de sa poitrine, le roulait précautionneusement entre ses doigts et le jetait dans son panier.

— Il calcule sans cesse ce qu’il lui restera de son salaire, une fois payés les intérêts des messagers qui lui prêtent à usure.

Chiron se retourna vers Leroy :

— Ce type-ci a toujours l’air de tirer au flanc. Hélas ! il n’existe pas un air de penser. On se tourne une mèche de cheveux ou bien on se ronge un ongle : quand l’esprit s’absorbe, les muscles entrent en danse comme les souris en l’absence du chat.

Leroy souriait angéliquement. Il dit à Boureil :

— Il ne faut rien dire. C’est difficile.

— Malgré tout, fit Chiron, on ne passe pas un article tel quel. Chaque article reçoit un plomb dans l’aile.

Il alla porter sa traduction au chef. Celui-ci avait des traits pleins de rudesse, une barbe noire, des cheveux crépus, un teint fauve, un torse musculeux et des jambes contrefaites qu’il croisait sous la table. Il biffa quelques mots, plia le papier et le jeta dans un tuyau en cuivre faisant communiquer la rédaction avec la composition, le chef et le prote qui se parlaient à tue-tête comme des sourds.

— Ce tuyau, dit Chiron, on l’a baptisé le Public. Il gobe tout indifféremment, il n’est sensible qu’à la quantité. On ne réussit jamais à le boucher. Parfois on est tenté de s’y jeter tout rond ! C’est le ver rongeur des journalistes. Il nous gruge, il nous digère. Toute la maison est un entonnoir qui se termine par ce trou.

Maintenant les rédacteurs s’empressaient vers la table du chef. On aurait dit une manœuvre pour boucher le trou d’un navire avec tout ce qui tombe sous la main. Seul Leroy restait à son bureau, tranquille et souriant. À l’intérieur de son cône de lumière comme un mollusque dans son coquillage nacré.

Boureil, cuvant sa bière dans un coin, s’endormit. Quand il rouvrit les yeux, le journal était fini. Quelques journalistes entouraient la table du chef. Ils se racontaient des histoires. Boureil se rendormit aussitôt. Plus tard, Chiron dut le secouer. Boureil se leva, s’étira et décida d’accompagner Chiron jusque chez lui.

Il était minuit quand ils mirent pied dans la rue. On roulait au sous-sol d’énormes rouleaux de papier pour les besoins du géant Public.

*

— Diable ! fit Chiron. J’ai oublié ma clef. Il frappa. Nos amis attendirent dans l’ombre, essoufflés par l’escalade de trois étages.

Chiron heurta un grand coup de poing.

— Je viens ! Je viens ! cria une femme.

Quelques secondes s’écoulèrent. De nouveau la voix se fit entendre, tout contre la porte :

— C’est toi ?

— Qui d’autre veux-tu que ce soit ?

On ouvrit.

— Reconduit encore !

— Cette fois-ci, tu fais erreur, Charlotte. Je te présente Philippe Boureil.

La femme se retourna vers ce dernier :

— Vous êtes le quatrième Boureil qu’il m’amène, dit-elle. Le vrai ne traîne pas par les rues à cette heure-ci. C’est quelqu’un de bien, lui !

— Trop aimable à vous, madame.

Chiron pressa le commutateur, et Charlotte apparut en robe de nuit rose, la chevelure noire tombant sur son râble.

— C’est pourtant vrai que tu n’es pas saoul : tu ne branles pas. Alors vous êtes…

— Je te le disais.

— Excusez-moi, monsieur. J’étais mal réveillée.

— Des compliments n’offensent personne, coupa Chiron. Maintenant prépare-nous du café.

Et tandis qu’elle mettait de l’eau dans une casserole sur un petit poêle à l’huile, il dit :

— Voilà notre nid. Un vaste lit et mon fauteuil.

Boureil regarda le lit défait qui occupait un côté de la chambre, le papier des murs à fleurs rouges, une foule d’articles de toilette, d’ustensiles à la billebaude. Ses yeux se reportèrent sur Charlotte dont la robe trahissait les formes grossières. Une odeur forte émanait d’elle, enveloppant Boureil.

— Comment la trouves-tu ? demanda Chiron. Ne te gêne pas pour me répondre. Charlotte est bonne fille. Elle n’entend pas à rire, mais elle n’entend rien d’autre non plus.

Charlotte retourna la tête :

— Fais-moi passer pour une gourde !

— Est-ce qu’on te parle ?

— Quand tu es saoul, au moins, tu es aimable.

— Essayez de la contenter ! J’endure cette fille parce qu’elle fait l’amour comme pas une. Elle m’anéantit.

Une bonne odeur de café remplit la chambre, et tira Boureil de sa gêne :

— Je n’aperçois pas de livre. Est-ce que tu ne lirais plus ?

— Je n’ai même plus d’ambition littéraire. À vingt ans, je voulais tout régler à mon opinion. Si l’on m’avait alors offert le poste de premier ministre, je l’aurais accepté comme chose due. Même je ne pardonnais pas au premier du temps de l’occuper à ma place. Cela me semblait un abus. D’ailleurs, je ne pardonnais à personne de me dominer, et ne tolérais plus de maître de pensée. Je lisais les philosophes pour les mettre d’accord, comme s’ils eussent été encore philosophes ; je lisais les autres écrivains pour les critiquer en dernière instance et les supprimer tous par un chef-d’œuvre. Je voulais aussi régler leur propre compte aux médecins. Qu’ai-je retenu de tant de lectures ? Si peu de chose que je pense bien n’en avoir compris rien. Et encore, si je cessai de lire, ce ne fut pas par dégoût ni par modestie ; je méprisais tous ces imbéciles. Puis j’en vins, oh pas trop tôt ! à m’appliquer seulement aux besognes qu’on me commandait moyennant petit salaire.

Son café bu, Boureil retrouva sa voix et sa verve des meilleurs jours, et parla longtemps avant de s’endormir. Ensuite Charlotte et Chiron le dévêtirent et le transportèrent dans leur lit.

De bonne heure, le matin suivant, Boureil à moitié réveillé vit Charlotte enjamber pardessus lui. Il ferma et rouvrit les yeux pour la revoir toute nue préparant le déjeuner. Les bouts de ses pis étaient comme blets.

Ils déjeunèrent autour d’une petite table, de pain rôti et de café. Boureil parlait : Chiron se grattait partout ; Charlotte, vêtue d’un peignoir raccommodé à plusieurs endroits, riait beaucoup, montrant des palettes piquetées comme deux dés. D’abord, elle avait pouffé : « Ton ami, Alain, il a les veux tellement ronds ! »

Boureil revint à Westmount qui lui parut aseptique, dit nice day à la propriétaire qui arrosait ses tulipes, how do you do au chien triste et monta dans sa chambre où il se recoucha en frissonnant comme sous un suaire.


III

Tout cela, si…


Vers la fin de l’avant-midi, Me Auguste Saint-Ours avait frappé en vain à sa porte, et quand Boureil était descendu de sa chambre, on lui avait remis la carte du visiteur. Que pouvait-il bien vouloir de lui après tant d’années ? Maintenant Boureil s’armait de patience dans une salle d’attente, assis devant un ecclésiastique à large visage pâle qui agitait ses jambes, tambourinait des doigts. De son côté, il se prit à compter les boutons de la soutane : « Qu’on doit perdre de temps à la boutonner et à la déboutonner ! Celui-ci s’habille et se déshabille comme on égrène un chapelet… »

— J’attends depuis une heure et demie ! Oh ces avocats !… Ils oublient que le temps de leurs clients c’est de l’argent tout comme le leur. Que dis-je, de l’argent, ici il me pèse à la fin comme de l’or !

Boureil hocha la tête. L’autre reprit :

— Je voudrais bien pouvoir faire mes affaires sans aide. Hélas ! certains craignent plus l’homme de loi que l’homme d’Église !

— Malheur à celui contre lequel ils s’unissent ! fit Boureil. Vous êtes les maîtres ès épouvante de la terre. À vous appartiennent les clefs de la geôle et de la géhenne. Et la peur de l’enfer demeure si grande qu’on s’arrange encore pour vivre sans pécher, dans une demi-conscience. On va à confesse comme on se rend à la salle d’opération : on sera ouvert, mais l’on ne ressentira rien…

— Détrompez-vous, mon bon monsieur. La peur diminue, c’est effrayant !

— Alors tant mieux !

— Vous parlez comme un homme instruit. La masse ignorante se sauve pour fuir la fourche et les griffes du diable, foi de curé.

— Je n’aime pas trop l’expérience. Ce n’est, d’ordinaire, que routine et préjugés, paresse de l’esprit.

— Vous n’êtes pas un anticlérical, j’espère ? Le curé tambourinait de nouveau.

— Non. Au contraire. Je cherche le clergé. Où est le clergé ? Le malheur de notre clergé, c’est d’être retardataire. Il croit dominer le siècle quand il n’y est même pas arrivé ! Il n’est pas même séculier !

Le curé leva les yeux au ciel :

— C’est-y pas triste de penser des choses pareilles ! Si nos gens sont encore si bons, s’ils donnent tant qu’on leur demande, c’est que le clergé est ici plus près du peuple que nulle part ailleurs.

Il y eut un silence. Le curé reprit encore :

— Comme disait Mgr Bégin : « Arrachez-en, arrachez-en : ce sera autant que n’aura pas le diable ! »

Et il refit deux fois le geste d’agripper des sous de sa petite main potelée.

Boureil sourcillait.

— Vous me trouvez peut-être bien terre à terre ?

— Il y a tellement de terre ici ! fit Boureil en soupirant.

— N’allez pas croire surtout que le clergé soit riche. Ce qu’il prend d’une main, il le donne de l’autre. Et la main qui donne s’arrête moins souvent que l’autre.

Sur quoi on vint le prier.

— Quant à moi, dit-il en se levant, je tire le diable par la queue.

— Remerciez le ciel de ne pas intervertir les rôles !

Boureil attendit encore une demi-heure, admirant la sagesse des ordres qui imposent à leurs membres le vœu de pauvreté. Comme il se demandait : Qu’est-ce qui appartient à César ? Saint-Ours lui-même ouvrit la porte de son bureau : vaste pièce tendue de cuir rouge au milieu de laquelle se dressait une très grande table en arc de cercle. Boureil, enfonçant dans un tapis sombre, avança vers la chaise que lui indiquait le maître de céans. Derrière le fauteuil où ce dernier s’installa montait en volutes comme une fumée bleue une fresque, qui prêta aux premiers moments de cette entrevue une apparence de cauchemar. Se découpant sur ce fond, la tête d’Auguste, cernée de cheveux et de barbes gris, ne présentait pour traits que des bouffissures et des plis de chair, d’où giclaient de fois à autre postillons et verts regards : on aurait dit d’un crapaud rose accroupi sur un galet couronné d’écume.

D’abord, Auguste s’enquit de leurs amis communs. Boureil lui fit part de la résignation extraordinaire qu’il venait de constater chez Alain Chiron.

— Un raté, trancha l’avocat.

— Peut-être pas. Alain ne prétendait ni aux honneurs ni à la puissance… Je voudrais bien connaître le fond de cet homme.

— Tu cherches trop bas. Alain manquait d’ambition, voilà tout.

— Ce n’est pas ce qui te manque, à toi !

— Moi j’en ai pour deux. Et je te le prouve sur-le-champ. Tu te demandes sans doute la raison de ma réapparition dans ta vie ? Oh ! tu peux dire que je tombe du ciel. Il s’agit d’une affaire importante, mais délicate. Tu es homme à la mener à bien. Avant d’aller plus loin, dis-moi : as-tu de l’argent ?

— Un petit capital hérité de ma mère. Rien pour investir dans une affaire.

— Et ton occupation ?

— L’étude.

Auguste sourit :

— Je t’offre le moyen de t’y livrer le reste de tes jours, libre de tout souci matériel.

— Seulement ! Quelle est donc cette belle affaire ?

— Eh bien, voici. Comme tu sais, j’appartiens à un parti. Or, le parti…

— Lequel ?

— Le parti au pouvoir, naturellement. D’ailleurs, entre nous, c’est tout ce qui le distingue de l’autre. Quant à moi, je suis opportuniste. Je préfère le pouvoir au devoir. C’est public. Et ma réputation me sert. On aime à m’avoir de son côté comme on aime avoir le vent en poupe. Quel que soit donc le parti qui gouverne, j’en suis. Ça le rassure. À tant faire que de choisir, te confierai-je, je me rallierais au communiste ; mais je perdrais les récompenses que je suis en droit d’attendre des partis que j’ai servis.

« Or donc, tandis que l’opposition rêve par désœuvrement régie des tabacs, établissement de lois sociales et autres sornettes, certains membres influents de mon parti songent à des choses plus pratiques. Ainsi, l’autre jour, il a été question de fonder un journal ; j’ai proposé ton nom comme directeur possible. Ton travail consisterait à donner du ton à la rédaction. »

— L’écrivain qui a connu la joie de créer ne peut plus s’astreindre à un travail. Lui, travaille comme le bon Dieu ; il fait quelque chose de rien, pour rien : personne ne le lui a commandé ; et il ne sait pas davantage ce qu’il fera. En littérature, l’offre précède la demande.

— La commande a du bon. Elle vous met devant la page blanche aussi pur qu’elle, comme deux miroirs parallèles… Il est toujours à craindre de faire ce qu’on voulait d’abord.

Et comme Boureil ne répondait rien :

— Pour t’assurer une retraite, mon cher, il t’aurait fallu commettre un crime ou prononcer des vœux. Le cloître ou la prison. Tu étais trop honnête et trop claude pour commettre l’une ou l’autre chose. Je t’offre un moyen terme inespéré, un vrai métier coquin. Tu n’as pas assez de biens pour le dédaigner, et tu as assez de ressources pour t’acquitter facilement de la tâche qui t’incomberait. Tu as beau être libre maintenant, tu es à l’étroit dans ta vie, avoue-le. Être à son aise, l’expression est-elle assez forte !

— Voyons le but du journal en question, car je suppose qu’il en aura un.

— J’y venais. Le parti perd l’appui du clergé. Il est temps de mettre fin à ses empiètements dans le domaine politique. Je suis d’avis qu’il faut aussi lui arracher son fief de l’enseignement. Enfin, pour une foule d’autres raisons, il s’impose de publier une feuille qui prépare l’opinion… Je ne veux pas cependant supprimer le clergé. Loin de moi cette mauvaise pensée !

En riant, il ajouta :

— Ne fût-ce que pour empêcher tous les curés de revenir dans le monde. On sait tout le mal qu’y font déjà nos quelques défroqués !

— Tu me déçois encore.

— Tout simplement : circonscrire dans de justes limites l’influence cléricale. Tel serait le but caché du journal. Il faudrait procéder avec la plus grande prudence. Donner des faits plutôt que des raisons et laisser le lecteur tirer les conclusions. « Ce que la populace a appris à croire sans raison, qui pourrait le renverser auprès d’elle par des raisons ? » Le serpent de la Bible et le masque de Descartes !…

Boureil fixait sa montre-bracelet.

— Tu es libre, ce soir ? Bon. Je t’emmène voir ma nouvelle maison de campagne. Elle est assez coquette. J’ai acheté une montagne pour ne pas avoir de voisins fâcheux, et je me suis juché tout au haut où jouir du plus vaste paysage.

Auguste Saint-Ours au volant, un cigare à la bouche, et Boureil à ses côtés, l’auto fila à une grande vitesse, retournant vivement les terres de chaque côté. La route enfonçait son coin dans le paysage. Des villages en bois peint s’ouvraient et se refermaient, pareils à des volets battant au vent. Puis l’auto ralentit. Quelques arbres claquèrent encore : derniers coups de fouet du voyage.

Perchée sur un mont altier, la maison dominait les environs. Elle tirait son eau d’une source lointaine, son électricité de la ville voisine et sa sérénité du spectacle grandiose qui là-haut partout s’offrait au regard. Auguste Saint-Ours était radieux. Il n’avait pas de conscience, mais il avait ce qu’on appelle un bon moral.

— Si tu veux, Philippe, dit-il, tout cela est à toi.

*

Il l’introduisit dans la villa et lui présenta sa femme venue au-devant d’eux en pantalons.

Elizabeth Saint-Ours avait de très grands yeux noirs, un long nez pointu et un menton en galoche, le tout fait pour capter l’attention et la retenir. En entrant aussi, on s’y accrochait comme à une patère, et on regardait encore la maîtresse de la maison que depuis longtemps déjà l’on ne pensait plus à elle. Non seulement on la regardait toujours, mais on l’écoutait sans plus la suivre. Il faut dire qu’Elizabeth s’embarbouillait souvent et ne s’arrêtait que pour continuer par des gestes d’une incohérence à l’avenant de ses propos. Au demeurant, ses coq-à-l’âne ne manquaient ni de coquetterie ni d’entêtement : elle aurait plutôt dit des énormités que de rester court. Il arriva cependant que, devant le nouveau venu, elle eut plus de suite que de coutume, sans doute parce que les redites s’arrangent mieux :

— À gens blasés, comme Auguste et moi, des plaines, du bord de la mer et de tous les autres paysages, seule l’âpreté sauvage de celui-ci peut être encore sensible. Ici seulement nous nous sentons près de la nature. On dirait que la campagne a été ramenée sur nous comme on tire une couverture. On en a par-dessus la tête ! Et la montagne se mêle à nous. Elle est un peu de la maison : elle se glisse dessous, regarde à toutes les fenêtres. Là-bas, le torrent saute de roche en roche en riant aux éclats. Ça vaut mieux, n’est-ce pas, qu’une plate nappe d’eau ? Un lac, ça dort. Mais venez que je vous montre mon jardin. C’est le chef-d’œuvre.

Et elle entraîna Boureil derrière la maison, où croissaient toutes sortes de fleurs. Puis elle lui fit voir le reste du domaine non avec l’ostentation de la parvenue, mais avec la condescendance envers un pauvre d’une bonne personne favorisée par le sort. Elizabeth ne voulait pas montrer aux autres combien elle était riche, mais comme elle était digne de l’être par son tact et son originalité.

Quand ils rejoignirent Auguste, la pluie commençait de tomber. On invita Boureil à passer la fin de semaine à l’air vif.

Occasion de connaître mieux ses hôtes. Les Saint-Ours étaient heureux comme était honnête l’honnête homme, c’est-à-dire qu’ils avaient du bien. Ils étaient sans cœur. Ils ne savaient pas vraiment recevoir les autres, ils ne savaient que recevoir d’eux. Toutefois, ils se vantaient de se suffire, de n’être point mondains. Sur les simagrées de la société, Elizabeth ne tarissait pas de plaisanteries ; de son côté, Auguste méprisait la sottise humaine. Tous leurs bons mouvements, les paroles tendres, leurs caresses, ils les réservaient à un petit épagneul roux à l’air éploré. C’étaient des bêtises bonnes pour une bête seulement. Pour tout dire, ils faisaient bien la charité aux misérables de la région, mais ils leur reprochaient de ne pas savoir être pauvres comme eux qui ne l’étaient point. Eux, avaient cet esprit de pauvreté qui permet de vivre chichement au milieu de l’abondance.

Bientôt Boureil se retira dans sa chambre, et il n’en sortit guère. Malgré l’intempérie, d’autres invités affluèrent, et l’on ne remarqua point son absence. D’ailleurs, Elizabeth jugeait qu’elle avait dû lui paraître d’abord spirituelle, et, satisfaite ainsi, préférait lui laisser cette première impression.

La fenêtre que Boureil ne quittait pas, donnait sur un mont. Ici et là, le roc perçait ; des moutons paissaient. La laine avait pris la couleur du grès. Soudain un troupeau dégringolait sur la pente ; c’était peut-être une avalanche. Plus bas, quelques vaches assises semblaient être, comme Boureil, dans l’expectative. Un cheval broutait, la tête entre les pattes. Qu’est-ce qu’il attendait donc pour faire la culbute ? Des poules vinrent manger près du mur.

À la veille de son départ, profitant d’une éclaircie, Boureil marcha un peu sur le chemin. Une simple visite de politesse à la campagne. Il tenait à garder encore ses distances. On aurait bien le temps de faire amitiés, si… Et puis, ils n’auraient trop su quoi se dire au bout d’une heure, la campagne et lui. Les monts l’agaçaient comme des forts du village qui auraient passé leur temps à faire devant lui pour l’épate des effets de biceps. Il pencha la tête et descendit au fond du val. La rivière l’arrêta.

Boureil s’assit au pied d’un tremble, et se prit à regarder l’eau écumeuse. Il s’attachait à ce qui passait si rapidement. Son impatience disparut. Plutôt, elle n’eut plus rien de pénible. Là, le temps paraissait accéléré.


IV

Rapt


Madeleine Blanc ne sourit pas quand Boureil lui dit qu’il se livrait à l’étude.

Mais que ce voisin de table grison fût étudiant comme elle, certes, elle ne l’aurait pas deviné, quoiqu’il eût l’air bien grave et qu’il fixât de tout le repas le réveille-matin.

Cependant, Boureil avait remarqué la nouvelle pensionnaire qui occupait pour l’été la chambre du théologien en vacances. C’etait Ophélie après Hamlet. Dans la lumière rose de la salle, ses traits semblaient tracés par des fils d’or tant ils étaient purs et tant sa chair était blonde. Dommage qu elle causât toujours avec ce vieux bavard de Berlital !

Or, un bon matin, Madeleine lui demanda s’il était comme elle sujet à l’heure.

— Non. Pourquoi me faites-vous cette question ?

— C’est que je vous vois souvent consulter le cadran.

— Tiens !

— Vous attendez peut-être quelque chose ?

— Peut-être bien. Dites-moi encore ce que j’attends.

— Je ne sais pas lire cela sur votre visage, répondit Madeleine en riant.

— Il vous en a déjà dit plus long que n’en livre la plus longue introspection…

La conversation amorcée, Boureil apprit d’elle que, de son état professeur en Louisiane, elle était venue suivre des cours d’été à l’Université McGill. Il se souvint alors qu’il avait à consulter un certain ouvrage qui s’y trouvait.

— Nos bibliothèques sont pauvres. Comme une plante en terrain sec qui pousse loin ses racines dans toutes les directions, je dois puiser à Ottawa, à Québec et à toutes les collections de Montréal.

Chemin faisant, Boureil apprit à son tour à la jeune étudiante qu’il s’était remis au grec et au latin pour l’amour du grec et du latin ; et, comme cela paraissait maigre, il ajouta qu’il préparait une thèse sur la traduction : « Au Canada, deux langues sont officielles : la bonne entente dépend de l’exactitude de la traduction. De là, entre autres raisons, que la bonne entente ressemble souvent ici à un malentendu ; d’ailleurs, elle ne peut être qu’un à peu près. Dans la traduction, il n’y a pas plus d’expressions justes qu’il n’existe de purs synonymes. Il serait donc fort important de cerner au plus près la marge d’indétermination de la traduction de l’anglais au français et vice versa. C’est à quoi je travaille pour me reposer des Pères grecs et de Cicéron. »

Madeleine lui dit tout l’intérêt qu’elle trouvait à sa thèse, et lui fit promettre de lui en reparler. De son côté, Boureil l’invita à venir toutes les fois qu’elle désirait choisir des livres sur son étagère.

Madeleine ne se fit pas prier deux fois. Le soir même, elle frappait à sa porte. Boureil lui montra ses livres : c’étaient les meilleurs textes classiques. Madeleine prit quelques romans du dix-huitième siècle, et le remercia beaucoup en lui serrant la main.

Désormais, tous les matins, au petit déjeuner, ils causaient ensemble. La littérature faisait l’objet de leurs entretiens. C’est un commencement qui en vaut un autre. Madeleine notait dans un petit calepin les jugements de Boureil. Cette mauvaise manière lui coupait le fil ; mais il s’y habitua. Même, pour mâcher la besogne à Madeleine, il en vint à parler par brèves sentences qu’il tournait et retournait dans sa tête entre leurs entrevues. « Où donc trouvez-vous toutes ces choses ? » disait-elle en regardant sa petite tête ronde. Et elle regrettait qu’il n’enseignât point lui-même.

— Vous devriez, monsieur Boureil !

— Laissez-moi croire que je n’ai plus de devoirs. Dix longues années durant, j’ai aspiré de toutes mes forces à être quitte !

Madeleine dit encore :

— Au moins, publiez.

Boureil sourit. C’était la première fois qu’on exprimait devant lui ce vœu.

— Vous écrivez pour moi.

En effet, elle avait déjà rempli de ses mots un petit cahier. Cela flattait Boureil. (Une chose, cependant, lui gâchait ce plaisir de vanité : Madeleine notait aussi les mots de Berlital.) D’ailleurs, pour la première fois, cette méthode de prendre des notes ne lui semblait pas nécessairement le fait d’un pion. Le discours de Madeleine, tout en questions, lui faisait l’effet d’une gentille petite couleuvre qui s’avance en traçant sur le chemin une série de points d’interrogation.

Dans l’après-midi il prenait le thé chez elle. Il ne reconnaissait pas la chambre, bien que Madeleine en eût respecté l’ordre. Pour la transformer à ses yeux, il avait suffi de peu de chose. Sur la grosse bible du théologien luisait un bibelot, et sur la table d’ébène où s’étaient nouées deux grandes mains osseuses à propos des choses fluentes et des permanentes, un bol de faïence jaune offrait pour un délice éphémère une lourde grappe de raisins qu’ils égrenaient ensemble distraitement. Madeleine versait à boire dans une tasse de porcelaine irisée comme une bulle de savon qu’elle touchait à peine, enchanteresse.

Boureil oublia de répondre à Auguste Saint-Ours. Quand il y repensa, il n’eut pas beaucoup de mal à rejeter sa proposition. Un soir, comme Madeleine et lui allaient par la rue, ils rencontrèrent Saint-Ours bras dessus bras dessous avec Chiron. « Je parie qu’Alain, lui, a accepte », se dit Boureil, et de voir l’affaire échoir à un autre lui fit au cœur un petit pincement. Il n’était pas au bout de ses peines. Ce même soir, Madeleine l’invita à l’accompagner au concert que donnaient Berlital et ses élèves. Boureil voulut la dissuader d’y assister en montant en épingle les ridicules du mæstro. Madeleine les admit tous, mais soutenait qu’ailleurs résidait la valeur de cet homme.

— Vous ne me ferez jamais croire que le père Berlital…

— Nous avons tous nos ridicules, coupa Madeleine.

— J’irai.

— Et puis, Berlital est mon oncle.

*

Dans le studio plus long que large aux murs couverts de peintures sombres, comme endommagés par un incendie, on avait dressé plusieurs rangées de pliants devant un piano à queue qui faisait la roue. Un autre piano, fermé, semblait se recueillir à l’écart de l’auditoire debout et babillant. Quelques lampes basses laissaient dans la pénombre les têtes, parties que Berlital jugeaient indécentes.

Quand Boureil et Madeleine arrivèrent, il y avait là une centaine de personnes : élèves, parents, amis d’élèves ou de Berlital. Ce dernier allait d’un groupe à l’autre en exécutant des gambades et des révérences, pareil à une grosse toupie ronflante évoluant sur une surface inégale. Pour se mettre de niveau avec l’assemblée, il ne savait faire que le pitre. Il voulait aussi lui faire croire, par une détente exagérée à dessein, qu’il avait fourni un grand effort, durant l’année, à la préparation du concert. Madeleine regardait Boureil : patientez vous serez surpris.

Berlital vint à eux :

— Enfin, vieux Boureil, te voici dans ma boîte à musique ! Je te garantis que, ce soir, vieille bourrique, tu ne le regretteras pas. Le programme parle assez de lui-même : Bach, Beethoven, Wagner, Medtner !

« Et toi, petite pecque américaine, comment as-tu pu te faire escorter par un monsieur aussi sérieux ? L’autre jour, elle m’a soutenu qu’on peut écouter du Prokofieff après Beethoven ! Comme si l’on devait se reposer de la bonne musique par la méchante.

— Il n’y a pas que du bifteck, dit Madeleine. Des bonbons, c’est bon après le repas.

— Si je te tordais le nez, petite fille, il en sortirait du lait.

Derrière lui, quelqu’un émit une opinion qui le choqua :

— Visage à deux fesses !

et Berlital continua à l’apostropher de la sorte à la joie de tous.

Boureil s’assit. Une petite femme en noir se pencha vers lui :

— On lui passe tout : c’est un si grand artiste !

Maintenant il n’était plus question que d’un violent article de Berlital dirigé contre un autre musicien et paru juste avant la mort accidentelle de ce dernier. La petite femme en noir apprit à Boureil que, dans les milieux musicaux de Montréal, cet article avait fait scandale : on blâmait partout l’inconvenance du procédé.

— Pouvais-je prévoir seulement que l’imbécile se ferait tuer ? disait Berlital. Dire qu’il n’en aura pas pris connaissance avant de mourir ! Mais ce qui me chagrine le plus c’est que je ne pourrai pas publier la suite : c’était le meilleur !

— Lisez-la ! Lisez-la !

Berlital récita de mémoire, avec une complaisance infinie, une cruelle diatribe contre sa bête noire à qui il en voulait surtout de lui manquer. Les querelles entre musiciens canadiens, comme entre peintres et écrivains canadiens, sont impitoyables : le public dont ils se disputent la faveur compte un petit nombre de clients. D’ailleurs, où l’on produit encore peu, la polémique va bon train. On prouve tout ce que l’on veut plutôt que de faire ses preuves.

Boureil remarqua particulièrement deux admirateurs du maître. Le visage de l’un exprimait la plus grande obstination : on avait plissé entre deux étaux ses traits en accordéon. L’autre avait un grand front courbe fuyant à partir du bout du nez. C’est à eux que Berlital s’adressait le plus volontiers. Madeleine leur jetait des regards contempteurs que Boureil interprétait à envie.

Puis le silence s’établit, le concert commença. Les élèves, une vingtaine, jouèrent à tour de rôle. Ce fut bruyant et lamentable. Une équipe de fourmis besognant à remettre sur pied un monument en marbre. Et l’auditoire applaudissait beaucoup, parce qu’il lui pesait de garder le silence.

Madeleine retint son compagnon et, les autres partis, demanda à son oncle de jouer lui-même. Berlital se fit un peu prier, puis il s’assit sur le banc. D’abord il se racla la gorge comme un chanteur, et posant ses deux paumes sur le clavier comme sur le bord d’une fenêtre, la tête en avant, il cligna plusieurs fois les yeux pour percer la brume étendue sur son monde intérieur. Il sourit enfin à une vision paradisiaque. De ses deux mains épaisses aux doigts velus, Berlital attaqua, et comme un sculpteur en délire aurait modelé à coups de pouces des figurines d’argile, joua pour commencer des airs de Mozart qui ravirent Boureil. Puis, morceau sur morceau, le concert de tout à l’heure s’éleva puissamment, léger. Berlital chantait à tue-tête les mélodies, et comme si les fantômes des compositeurs l’avaient accompagné doucement dans l’ombre, au fond du studio, le piano fermé résonnait…

Philippe et Madeleine, pour se remettre de leur émotion, revinrent à pied, aspirant l’air frais de la nuit. Les rues étaient désertes, les maisons obscures. Et de ce fait, il leur sembla revenir d’un monde encore plus loin du leur. Jusqu’au parc, ils ne dirent mot. Madeleine rompit le silence :

— Jamais l’incompréhension des autres ne m’a paru si nécessaire à l’artiste. Il faut que l’artiste essaie de percer le mur qui nous sépare de lui, jusqu’à se broyer tous les os dans son effort. Après sa mort, on admirera ses œuvres comme des travaux de creusage de mines et de terrassements pour parvenir à nous enfoncés dans la matière.

« Mon oncle a eu le malheur d’être compris trop tôt, comme à demi-mot, et sur crédit. La vanité satisfaite a endormi chez lui l’ambition. Ses admirateurs béats ne devinent point tout le tort qu’ils lui causent. Il leur fait entrevoir un monde merveilleux qu’il n’habite plus. Paresseusement il recueille sur le seuil leurs petits oh ! et leurs petits ah ! »

Boureil continua en lui-même : « Ce que Berlital fait en grand, toi, pauvre imbécile, tu le fais en petit. Depuis une semaine, tu t’amuses à développer des paradoxes devant Madeleine au lieu de chercher la vérité, de produire des œuvres. »

— J’étais sûre que vous changeriez d’opinion sur mon oncle. C’est un grand artiste, n’est-ce pas ?

— Oui. Un grand trompeur, par conséquent. Boureil s’approcha de la vasque où le vent traçait des écritures mystérieuses, et s’étant appuyé sur le rebord, comme Berlital avait fait un peu plus tôt, il cligna des yeux.

*

Le lendemain, Boureil passait devant une agence de voyages. Il y entra et se fit retenir une place à bord de l’Aquitania. Sans plus de préméditation que pour pénétrer, un dimanche, dans une salle de cinéma, il partirait pour la France.

Il revint en hâte à la pension faire ses préparatifs. Quand il apprit son intention à l’hôtesse, celle-ci lui répondit sans surprise : « You’ll have to pay for the whole month just the same.  » Deux heures plus tard, Boureil était installé sur une banquette de wagon ; et le jour suivant, après une flânerie par les rues de New-York, cette grande ville sans grandeur, il s’embarquait.

Vint le moment du départ. Boureil assista froidement aux adieux des autres passagers. On démarra. Des mouchoirs s’agitèrent sur le quai. Soudain la gorge serrée, Boureil monta sur le pont supérieur cacher son émotion. De voir s’éloigner la terre, il avait l’impression de quitter Thérèse, à son tour. De grosses larmes se mirent à couler sur ses joues. Ainsi donc sa tête avait disposé de tout à sa guise et il était encore une fois sa victime. Maintenant le cœur avait beau protester, il était trop tard. C’était comme un enlèvement… Au loin, de plus en plus lents, les mouchoirs s’agitaient, qui n’étaient peut-être plus que des mouettes.



DEUXIÈME
PARTIE







I

Premières leçons



QUE les Canadiens ne réfléchissent pas, c’est faux ; ils agissent d abord, puis ils pensent à ce qu’ils ont fait. Les raisons ne manquèrent point à Philippe Boureil pour justifier à ses yeux son voyage impromptu. Raisons naïves, avantageuses ; touchantes aussi. Comme il s’était vu tout petit entre les gratte-ciel de New-York, de même il se sentirait minuscule près des sommités littéraires de Paris. Là-bas, on ne le considérait plus comme un maître. Redevenu élève, il connaîtrait de nouveau l’avidité d’apprendre tout ce que savent les grandes personnes, tandis que, dans son milieu, il ne pouvait plus rien étudier sans s’isoler davantage… Là-bas, il s’instruirait non seulement à l’école, mais encore dans la rue, par les journaux, les affiches, en ouvrant seulement les yeux, même en respirant : chaque bouffée d’air serait pleine de pollens invisibles pour féconder son cerveau !

Il souffrit du mal de mer, et quitta peu sa cabine. Son compagnon, un marchand, gros bonhomme aux lèvres si épaisses qu’il semblait toujours rester bouche bée, causa souvent avec lui ; il lui répétait que les minorités juive et canadienne-française ont intérêt à s’unir contre la majorité anglo-saxonne. Boureil reçut la visite d’un Français qui colportait sur les passagers toutes sortes de potins et de médisances. Ainsi, au lieu de dresser les uns contre les autres, il les rapprochait. Il en résulta bientôt une familiarité générale sinon un esprit de famille.

Le sixième jour, quelqu’un cria : terre ! et l’on se pressa contre le bastingage. Boureil monta sur une chaise : là-bas s’offrait à sa vue la première image du sol de France, qui, peut-être, trois cents ans plus tôt, avait été la dernière que pût se rappeler son ancêtre français : une ligne plus bleue que le ciel et que la mer.

Le premier à monter à bord fut un garçonnet de sept ou huit ans, qui venait au devant de ses parents. Il fit sur Boureil une profonde impression, car il se prit à nommer tout ce qu’il voyait sur le paquebot avec les termes propres… Telle fut la première leçon, et elle avait été donnée par un petit Juif.

La deuxième leçon ne se fit guère attendre. Un officier de l’immigration demanda à Boureil :

— Nationalité ?

— Canadienne-française.

— Connais pas. Votre passeport.

Boureil le lui tendit aussitôt. L’officier l’examina, et relevant la tête :

— Que ne le disiez-vous pas tout de suite que vous êtes sujet britannique ?

Boureil se jura de ne plus lire que ce qui est écrit pour éviter que l’esprit fît encore mentir la lettre.

Il sortit de la gare Saint-Lazare avec une foule de touristes américains bientôt dispersés dans Paris comme une sève brute.

Lui, Philippe Boureil, se sentait déjà plus chez soi qu’en sa ville natale. Pas de panneaux-réclames ni de poteaux indicateurs en anglais. Du français partout dans l’air. À peine les voix le surprenaient-elles un peu : elles ne correspondaient point aux figures familières. C’était comme si une flûte avait émis un son de cor ; si un fifre, un son de trombone.

Boureil se proposait de vivre ici sans modifier ses habitudes. Loin de prétendre à voir, du petit œil clignotant d’un kodak, le plus de choses possible en un temps minimum, il découvrirait tout à la longue. C’était compter sans le chauffeur du taxi qu’il héla. Celui-ci, un vieux madré, le promena selon un itinéraire savant et capricieux. À vive allure, toutefois : au cas où l’on aurait été quand même un peu pressé ; peut-être aussi pour rapprocher les beautés, résumer…

Le taxi faisait le tour d’une place et soudain, pour s’engager dans une rue étroite, il s’en détachait comme la pierre d’une fronde. Boureil, jeté d’un côté, puis de l’autre, s’en inquiéta d’abord ; mais bientôt rassuré par la dextérité du chauffeur qui insérait d’emblée son véhicule dans les moindres interstices, il se prit à admirer les monuments se succédant en bon ordre.

Ni la Madeleine, ni l’Opéra, ni l’Obélisque, ni la tour Eiffel, ni le Louvre, ni le Sacré-Cœur, ne l’émurent autant que les maisons crépies comblant les intervalles, les maisons où vivent des Français. C’est là qu’on l’admettrait dans la famille, et qu’il se sentirait vraiment parvenu à sa destination. Il avait l’impression de revenir après une longue absence, mais nulle part on ne l’avait encore accueilli : personne au quai, personne en gare, personne pour lui. On avait comme manqué à son rendez-vous.

Enfin installé dans sa chambre, Boureil resta un long temps étourdi, des images tourbillonnant dans sa tête : le Sacré-Cœur s’extasiait, l’Arc de Triomphe décochait l’Obélisque, la tour Eiffel pivotait comme un compas, l’Opéra battait des ailes… Puis Boureil alla tirer le store de sa fenêtre et vit Paris en bas-relief.

Vint l’heure de dîner. Boureil quitta le Trianon et s’engagea dans une ruelle. C’était déjà comme un intérieur ; le premier où lui fût permis l’accès. Les fenêtres des deuxièmes et troisièmes étages semblaient des cadres vides. Les personnages, aussi bizarres, aussi disparates que des portraits de plusieurs peintres de toutes les époques, étaient descendus comme lui dans la rue, et le côtoyaient. Au passage, Boureil admirait un balcon en fer forgé, une poignée de porte. Après avoir labouré Paris en taxi, il butinait. Mais, en suivant la pente, il arriva au bord de la Seine, et il eut soudain l’envie de s’y jeter, comme un enfant qui ne sait pas vivre malgré tout. Qu’était-il venu faire ? quel sens avait maintenant sa vie ? à quoi bon étudier pour soi ? pourquoi être si seul ?

Il entra dans une gargote et commanda du champagne. À une table voisine de la sienne, trois jeunes filles parlaient tout haut et fort bien, car elles étaient élèves de l’Odéon :

— Dis donc, Marcelle, tu as fini de nous lire au nez ? demanda une blonde au visage mat.

Marcelle, une autre blonde qui continua de lire en mangeant, répondit :

— C’est gentiment écrit.

— Bedel écrit comme un pied.

Marcelle répliqua tout en lisant :

— C’est pas comme ton Claudel. Au moins, celui-ci est clair.

— Oui, c’est un pied à ampoules ! fit la brune, la bouche remplie de mie de pain.

Boureil s’approcha d’elles et les salua :

— J’arrive d’Amérique. Permettez-moi, mesdemoiselles, de vous offrir à boire.

Marcelle ferma son livre :

— C’est pas de refus, noble seigneur. Asseyez-vous donc.

La brune lui demanda :

— Vous ne seriez pas par hasard un oncle à l’une de nous trois ?

— Non, un simple cousin. Je m’appelle Philippe Boureil. Garçon, une autre bouteille.

— Mais vous êtes millionnaire ?

— Je ne suis qu’un pauvre Canadien.

— Célèbre là-bas, sans doute.

— Même pas. Et je le regrette : on ne m’a pas fait bonne chère à Paris.

— Il fallait apporter vos plumes !

— Je me sers d’un stylo.

— Moi, je devine, dit Marcelle. Monsieur est chanteur. Il a le chic du r roulé.

— Détrompez-vous encore une fois, mademoiselle. Je serais plutôt écrivain parce que j’ai le filet de la langue trop court.

Les jeunes actrices se moquèrent gentiment de Boureil. Mais celui-ci apprit d’elles qu’il lui manquait quatre clefs : le million, la gloire, la beauté et l’effronterie.


II

La Maison canadienne


Boureil se dirigeait vers le Jardin du Luxembourg quand il reçut sur l’épaule une forte tape qui faillit lui faire rendre son premier déjeuner :

— Bonjour, Philippe ! crièrent ensemble quatre voix.

C’étaient d’anciens condisciples dont Boureil avait oublié jusqu’aux noms :

— Bonjour, vous autres, répondit-il.

— Qu’est-ce que tu viens faire ici ?

Boureil continuait à marcher :

— Et vous-mêmes ?

— Parfaire notre culture, fit l’un d’eux, le plus gros, rougeaud et blond.

Ses compagnons pouffèrent de rire.

— Entre nous, dit un petit homme ventru, on peut en remontrer pas mal aux Français !

— Il fallait alors rester au Canada.

— Mais il y a surtout une question de prestige, dit le gros blond. Paris en impose encore beaucoup par chez nous.

Boureil trouvait leur parler rude, leurs gestes gauches, leurs démarches lourdes. Il ne savait que répondre et pressait le pas.

— Où habites-tu ? Viens donc t’installer à la Maison canadienne. Tous les compatriotes s’y trouvent. C’est pas cher. Et un confort américain : des douches, etc.

Flanqué de quatre médecins courant presque, Boureil entra dans le jardin. Comme il cherchait un prétexte pour se débarrasser d’eux, il aperçut une jeune fille assise :

— Veuillez m’excuser. J’ai un rendez-vous… Et il alla s’asseoir près de l’inconnue.

Boureil se demandait comment amorcer la conversation quand une vieille femme à veste de laine noire vint vers eux, la main tendue. Boureil qui la prit pour une quêteuse ne trouva sur lui qu’un billet de mille :

— On m’a déjà fait ce coup-là ! fit la vieille.

À ce moment, sa voisine, qui avait elle-même envie de causer avec lui, s’offrit de lui prêter le prix de sa chaise.

C’était la première fois que Simone Audigny rencontrait un Canadien. Elle trouvait son accent bien extraordinaire, ni étranger ni familier. Toute la personne de Boureil lui parut d’abord rude, un peu gauche, mais, somme toute, sympathique.

*

À un petit homme à grosse trogne, il demanda à voir le directeur :

— Vous avez de la chance : nous avons plusieurs chambres libres, en ce moment. Il ne nous reste que le Père Bondi ; les autres Canadiens s’en vont en Normandie. Oui, ensemble. Oh ils sont bons camarades ! Moi, je les aime, les Canadiens. Ce sont de bien braves garçons, et tranquilles avec cela ! Je vais prévenir tout de suite M. Bellarmin.

En attendant, Boureil se dit que le poste du directeur de la Maison conviendrait tout à fait bien à un intellectuel canadien : rien à faire, nourriture et logis.

Un grand vieillard d’une élégance tout impersonnelle et presque anglaise vint au-devant de lui :

— Excusez-moi de vous avoir fait attendre un peu : je reviens de Londres, et, pendant mon absence, mon courrier s’est accumulé ! Je commence seulement à y voir clair. Vous excuserez bien aussi le désordre que vous pourrez remarquer sur ma table.

Il éternua.

— J’ai attrapé ce vilain rhume à Londres où le président Lebrun m’avait demandé d’aller pour m’occuper d’une chose à laquelle il s’intéresse beaucoup. Mais asseyez-vous donc, je vous prie.

Interrogé sur ses projets, Boureil lui fit part de son désir d’écrire un parallèle entre les Canadiens et les Français. M. Bellarmin se prit à marcher entre les étagères remplies de brochures couleur de papier tue-mouches, et semblant s’adresser à un peuple jeune, ou comme à quelqu’un derrière Boureil :

— Votre projet m’enchante, lui dit-il. Nul n’est mieux placé que le Canadien français pour nous dépeindre. Le Suisse n’est pas bon juge en la matière. Il est juché sur un pic : il regarde tout de suite en bas… Son pays ressemble trop à un tribunal. Le Belge, lui, est trop près : s’il ne se guinde pas, il devient français. Quand il nous juge, il redevient trop belge : le meâ-culpâ ne résonne pas dans ses jugements. Quant aux Français, envers eux-mêmes ils se montrent par trop sévères. Je ne vois donc que les Canadiens qui puissent nous rendre justice.

Boureil jugea que M. Bellarmin garderait longtemps son poste.

— Vous ne pourriez trouver meilleur lieu d’observation que cette maison que j’ai l’honneur de diriger. Je dispose juste d’assez de temps pour vous la faire visiter. Ici vous verrez tous les jours se côtoyer Canadiens et Français. Dans cette galerie exposée en plein sud, toujours claire et de bonne heure ensoleillée durant la belle saison, le matin, les étudiants prennent leur petit-déjeuner. Dans cette première heure matinale, il y a pour vos étudiants une émotion que ne connaissent pas les étudiants de chez nous. La table de ping-pong est encombrée de lettres du pays à chaque arrivée du paquebot.

Deux jeunes gens jouaient. M. Bellarmin les présenta à Boureil :

— Monsieur Varile est un violoniste. Monsieur Poillon est l’espoir de la biologie française.

Puis il l’introduisit dans le salon :

— La journée finie, viennent les heures de délassement et de ce qu’on appelle au Canada de ce vieux nom si français et si charmant : la veillée. Elle commence au salon. Nos divans, vous le voyez, nos fauteuils invitent au repos. Comme il fait bon, l’hiver surtout, y fumer sa cigarette et même sa pipe en écoutant une représentation de l’Opéra ou de l’Opéra-comique : la T.S.F. permet de s’offrir ce plaisir sans sortir de chez soi ! Et il y a aussi des journaux sur la table, les revues ; dans la bibliothèque, il y a même quelques ouvrages relatifs à la civilisation française, à l’art français, à l’état présent de Paris ou à son histoire. Dans le jour, leurs occupations dispersent les étudiants. C’est le matin et le soir surtout que la maison prend son aspect d’intimité et se montre telle que l’avaient sans doute vue dans leur rêve ceux qui l’ont fondée.

Au piano, dans un coin, un étudiant en kilt s’était arrêté de jouer. Grosse tête à face concave.

— Monsieur Mack est déjà un savant philologue.

M. Bellarmin éternua de nouveau :

— J’ai attrapé ce vilain rhume à Londres où le président Lebrun m’avait demandé d’aller pour m’occuper d’une chose à laquelle il s’intéresse beaucoup. Veuillez m’excuser maintenant, M. Boureil, il faut que je rejoigne tout de suite votre ministre qui m’attend peut-être déjà à l’église. Mais je vous laisse en excellente compagnie.

Boureil pria Mack de jouer et fit le tour du salon. Il y avait partout, sur les meubles et sur le tapis, des journaux, comme dans un cabinet de campagne. Dans la bibliothèque, plusieurs ouvrages, en anglais et en français, traitaient de la syphilis et d’autres maladies vénériennes.

Mack jouait des morceaux du Carnaval de Schumann, d’une manière saccadée.

Il s’arrêta net : « Ça m’intéresse, ces petites choses, parce que, sous cela, il y a la vie. » Il avait comme besoin de s’excuser. Boureil l’invita à dîner avec lui.

On lui avait donné une chambre du côté du boulevard Jourdan. Il serait ennuyé par le tintamarre des autos, mais l’autre côté était exposé au soleil. Il tira le store et ouvrit la fenêtre ; des pollens du parc Montsouris entrèrent comme une neige à gros flocons chauds. Cela lui sembla de bon augure.

Boureil alla frapper à la porte de Mack. Celui-ci corrigeait les épreuves de sa thèse :

— Ça m’intéresse, dit-il, parce que, derrière les mots, vous savez, il y a la vie.

Pour dissiper sa gêne, Boureil lui dit qu’il préparait lui-même une thèse. Même, il le mit au courant de ce qu’il voulait prouver.

— Il ne fait pas bon parler en mal contre la traduction dans l’empire britannique, dit Mack. La vie morale y repose toute sur une version de la Bible.

Boureil admirait le beau portrait de Mme Récamier reproduit dans un manuel resté ouvert sur la table de travail :

— Elle est probablement morte vierge, parce qu’elle avait le vagin obstrué, chuchota Mack, gêné par son propre propos.

Il tourna une page :

— Ce n’est pas que je sois Écossais, dit-il, mais ce Chateaubriand m’est antipathique au possible à cause de ses folles dépenses comme ambassadeur en Italie. C’est un grand poète, pour sûr. Mais moi, c’est dans la musique que je satisfais mon besoin de poésie. Dans les livres, je cherche des idées.

« Maintenant encore la lecture de Mme Sévigné me gêne : On y parle tout bonnement de tant de mauvaises épouses et de maîtresses ! À venir jusqu’à vingt-trois ans, je ne soupçonnais pas l’existence des filles de joie. C’est même à partir de l’âge de trente ans que j’ai reconnu celle des méchantes gens. Mon cas est commun en Écosse. »

Dans le corridor, ils rencontrèrent un nommé Soulieu que Mack présenta à Boureil. Soulieu les quitta en sifflant un air de jazz :

— Son goût musical est perverti ! soupira Mack.

Puis, une fois dehors :

— Soit dit entre nous, Soulieu m’a demandé hier de lui prêter cinq cents francs. J’ai refusé en me rappelant un beau vers de Shakespeare où il est dit que l’argent nuit à l’amitié. Ce qui me choque, dans cette affaire, c’est qu’il ait voulu emprunter à un étranger plutôt qu’à l’un de ses compatriotes. Chez nous, on ne montre aux étrangers que le beau côté des choses. Prenez mon grand ami Roblot. De tant d’années que nous avons vécues ensemble, l’un à côté de l’autre, il ne m’a pas demandé un sou. C’est épatant, cela, n’est-ce pas ?

« Son père est mort il y a peu. C’était un riche propriétaire de vignobles. Je me propose d’aller passer quelques jours là-bas. Par amitié et aussi parce que, en ma qualité de professeur de français, je dois m’intéresser à la vie française sous tous ses aspects. Et puis, Roblot est riche, mais il est intelligent, lui. À côté de l’Écossais avec qui je viens de faire un voyage !… Nous avons fait un bon voyage. Mais ce dernier ami est d’une parcimonie bête. J’ai dû payer tous mes repas et complimenter tout seul les serveuses. Rien de moins intelligent que ces gens qui ne pensent jamais à se montrer généreux. »

Tout en parlant, il entraîna Boureil dans un restaurant minable situé dans une petite rue à côté du parc. Après le repas, ils allèrent se promener sur la pelouse.

— Entre le parc et la Cité, dit Mack, quel besoin d’aller à la campagne ? Je plains ceux qui doivent sortir de Paris pour respirer dans le grand air.

Mack entraîna encore son compagnon chez un marchand de fruits :

— Souvent, expliqua-t-il, les pêches les plus chères ne sont pas assez mûres. Elles se conservent mieux peut-être. Mais moi, c’est pour les manger tout de suite dans ma chambre.

Il pivota sur un pied, et salua Boureil :

— Courage ! fit-il.

Souvent il avait l’air d’ébaucher un pas de danse écossaise.

En repassant dans la galerie, Boureil vit Poillon qui jouait encore au ping-pong. Il lui demanda s’il connaissait Ambroise Audigny :

— C’est plutôt un philologue, répondit-il.

Le lendemain, Mack frappa de bonne heure à la porte de Boureil pour lui emprunter ses mules ; et comme il s’arrangeait, sans qu’il y parût, pour prendre trois petits-déjeuners, Boureil en fut privé tout l’avant-midi. Quand Mack vint les lui rendre, il lui emprunta cette fois un Montaigne :

— Là-dedans, ce que j’aime, c’est la vie. Excusez-moi si, hier soir, j’ai oublié de vous offrir une pêche. J’ai de ces mauvaises habitudes de solitaire.

— Connaissez-vous Ambroise Audigny ?

— Le biologue ? Oui, un peu.

Boureil voulut savoir ce qu’il penserait de son parallèle :

— En tout cas, dit Mack, inutile de comparer entre eux les jeunes gens des différentes nations : tous poseurs. Il n’est rien de moins cosmopolite de mœurs que la Cité Universitaire.

Mack tourna sur lui-même :

— Courage !

« Du courage, pensa Boureil, j’ai bien trop de cœur pour en avoir ! »

Il alla téléphoner à Mlle Audigny dans le bureau du secrétaire. Ils convinrent de se rencontrer place de la Madeleine dans l’après-midi. Comme il raccrochait l’écouteur, ses quatre médecins rentraient. Boureil était content de les revoir.

*

Poillon n’avait presque pas de menton, mais une grosse pomme d’Adam en tenait lieu chez lui : quand il parlait, son front large et haut semblait manquer subitement d’assise et l’on y devinait tout de suite une pensée sans point d’appui solide dans le réel.

D’instinct, par conséquent, Boureil eût évité la compagnie de cet idéologue par constitution ; mais Poillon passait pour très sévère à l’égard des Canadiens, et Boureil voulait savoir tout ce que l’on pensait sur leur compte. Il alla donc frapper à sa porte.

Pour cela, d’ailleurs, il choisissait un moment où il savait que les paroles les plus désagréables qu’il pût là entendre seraient compensées par la joie qu’il éprouvait depuis son premier rendez-vous avec Simone Audigny.

Boureil se croyait parvenu à un âge où l’on peut jouir seul d’un sentiment : il apprendrait donc sans trop de chagrin qu’aux yeux des Français, les Canadiens manquent de séduction. Ajoutons que ces derniers sont accoutumés à l’état de l’amant malheureux, à aimer sans posséder.

Poillon, étendu sur son lit avec un roman, pria gentiment Boureil de s’asseoir à sa table, sans lui demander la raison de son intrusion, comme si l’amitié les réunissait à cette heure. La conversation commençait sous les meilleurs auspices.

Ce ne fut pas Poillon qui se montra désagréable, mais Boureil qui dit tout ce que les Canadiens ont sur le cœur contre leur mère-patrie, fournissant ainsi à son interlocuteur l’occasion de les juger défavorablement sur leur rancune.

Poillon regrettait les quelques boutades qui lui avaient échappé contre certains étudiants issus d’un petit peuple dont l’histoire commande la sympathie. À certaines injustices ou négligences citées, il avait eu envie d’apporter des excuses propables ; mais il avait laissé dire jusqu’au bout. Et il avait bien fait. Tout Français doit d’abord écouter les Canadiens avec la patience du confesseur s’il veut qu’il n’y ait plus entre eux d’arrière-pensées, qui sont les pensées les plus noires.

Sitôt dans le corridor, les reproches qu’il venait d’exprimer apparurent à Boureil comme autant de préjugés absurdes, et il eut honte de leur avoir donné voix sans un examen sérieux. Comme pour se rattraper, imprudence pire que la première, il entra en coup de vent dans la chambre du P. Bondi, et déclara sans préambule : « Ceux qui mènent chez nous d’insidieuses campagnes de francophobie sont les profiteurs de l’ignorance du peuple. »

« Quelque étudiant français l’aura monté contre notre clergé », pensa le bon père qui prit un parti semblable à celui de Poillon : laisser passer l’orage. Nul ne connaissait mieux que lui les faiblesses du corps incriminé ; mais il en connaissait aussi les vertus. Il souffrit en silence les critiques de Boureil ; quand ce dernier se fut tu, il prit la défense.

Pendant une heure, Bondi parla bon sens, et, mieux encore que Poillon, fit comprendre à Boureil qu’il avait parlé à tort et à travers. Après cette leçon, pouvait-on espérer jamais retenir l’attention d’une Simone Audigny ? Boureil alla se coucher.

À son insu, toutefois, cette fin de journée n’était pas toute à son désavantage. Bondi avait été bien impressionné par la promptitude avec laquelle Boureil s’était rangé à son avis ; d’autre part, Poillon avait jugé son visiteur bon orateur.


III

Le parallèle


Simone Audigny, souffrant d’une entorse, avait invité Boureil à lui rendre visite chez elle, à Bois-Colombes.

Boureil avait à disposer d’une heure avant de partir. Comme il ne travaillait jamais si bien qu’en pareille attente, il alla s’acheter une rame de papier quadrillé pour commencer son livre sur les Canadiens et les Français mis en parallèle.

Toutes les différences qu’il avait remarquées jusque-là, il les repassa dans sa mémoire sans découvrir rien d’essentiel. Il n’avait encore vu les Français que dans la rue. De parti pris, il négligeait les caractères qu’on leur attribue toujours dans les livres, comme si tous ces livres étaient d’un même auteur ; et quant aux malentendus qui rendent difficiles leurs relations avec les Canadiens, ils proviennent d’une ressemblance : nous avons en commun la mauvaise habitude de vouloir changer ceux que nous aimons. Il abandonna son projet provisoirement, et descendit sur le boulevard.

Retardant à plaisir son arrivée, il marcha avec lenteur jusqu’à la porte d’Orléans, où il acheta un gros bouquet de roses rouges ; et au chauffeur du taxi qu’il héla, il demanda à être conduit par la ceinture à la porte de Clichy. Le reste du chemin, il le fit à pied : boulevard Voltaire, place Jean-Jacques Rousseau, rue d’Alembert, rue Montesquieu, etc. Il avait l’impression de s’enfoncer dans l’Encyclopédie. Parvenu enfin devant une porte en bois noir au milieu d’un mur de briques grises, il frappa, et eut envie de s’enfuir ; mais on ne lui en laissa pas le temps : un petit homme à veste beige, en sandales, ouvrit. C’était le père de Simone qui lui donna la main en relevant sur son front fuyant une mèche rebelle de cheveux blancs, l’air narquois.

À la suite d’Ambroise Audigny, il pénétra dans un petit jardin tout en fleurs et, piteusement, à Simone étendue sur une chaise longue au soleil, il tendit son bouquet :

— C’est l’intention qui compte, dit-il.

En fait, parmi tant de rosiers, cette intention ne comptait que trop ; elle gênait beaucoup Boureil.

Doux et brillant, le regard de Simone ressemblait à celui d’une petite fille riant à travers ses larmes.

Boureil se tourna vers son père dont les yeux, le nez, la bouche étaient si rapprochés qu’ils semblaient vouloir se confondre : pour ouverture sur le monde, sa face avait presque un sens composite.

— C’est la première maison où il m’est donné de pénétrer, lui dit-il.

— Mais, répondit le vieux maître, les maisons n’ont plus d’intérieur. Le dehors, le dedans, c’est tout un depuis l’invention du téléphone et de la radio. Qu’on rentre, qu’on sorte, on reste en public. C’est, d’un côté du mur, la promenade, et de l’autre, le programme, la sonnerie. Paris a perdu son opacité, son secret.

— C’est égal, répliqua Boureil, cette première occasion me touche, et je vous suis reconnaissant de me l’avoir fournie. Vos murs, comme vos guillemets, sont si épais ; partout la propriété si bien défendue, que je me suis cru d’abord condamné à rester dehors, à moins qu’un bon génie me révélât le sésame de vos salons.

— L’hospitalité française devient infinie quand s’y mêle un intérêt de curiosité que votre seul titre de Canadien suffirait à créer auprès des gens les plus distingués. C’est d’un horaire que vous avez besoin plutôt que d’une formule magique : les salons de Paris s’ouvrent à des temps fixes comme la petite porte des coucous.

— Il est de mon devoir, coupa Simone, de vous mettre en garde contre l’ennui mortel qu’il y règne. Si vous voulez, je vous ferai voir Paris, non plus le long de ses murs, mais de ses points culminants ; de là-haut, la ville vous apparaîtra tout épanouie…

— L’antidote qu’elle vous propose est plus dangereux que le poison, répliqua son père. Simone vous fera escalader tous les escaliers, toutes les échelles, toutes les pentes. C’est une alpiniste qui ne trouve son aplomb que sur des plans verticaux. À la fin, Paris vous fera l’effet d’un satellite tournant sur différents axes. Votre connaissance s’accompagnera d’affreux vertiges et d’étourdissements prolongés. Entre-temps, Simone vous aura brisé, rompu, sur tous les degrés, comme linge battu.

— Malgré tout, répondit Boureil, j’accepte volontiers l’invitation de votre fille.

— Alors, remerciez le ciel de son entorse ! Dommage qu’il n’en envoie point aussi à l’esprit choppant contre une grosse sottise pour le contraindre lui-même à faire de la chaise longue. Il faut que je me remette à mon traité, je pense encore !

Et s’étant excusé auprès de Boureil, Ambroise Audigny se dirigea vers la maison, ses mains longues et fines s’agitant fébrilement comme des antennes.

— Mon père, expliqua Simone, écrit de longs ouvrages pour ralentir sa pensée et, contre le sérieux qu’il risque d’y contracter, il vient de temps à autre dans le jardin contempler les fleurs, les étoiles.

Boureil pensa que le maître de céans souffrait d’un mal bien étrange, trop penser, penser toujours. Il comprenait mieux son regard qui, sans cesse, allait d’un objet à un autre, comme établissant une série indéfinie d’égalités entre une guêpe, une rose, un nuage, un visage.

Son cabinet de travail était une assez grande pièce dont le meuble se composait d’une table d’ébène carrée où gisait un cahier épais, de trois chaises et d’une étagère où étaient rangés une dizaine de livres. Ambroise Audigny s’approcha de la fenêtre donnant sur le jardin pour observer de nouveau Boureil. En marge d’une page de son manuscrit, il nota ensuite : « Philippe Boureil, Canadien. Plutôt sympathique. Des yeux ronds à sourcils relevés près des tempes, des spirales symétriques. Je parie que Simone a du goût pour cet imbécile » Il continua en pensée : « Le type de l’Américain, invention de l’Europe, et qui plaît aux Français, liée qu’elle est chez eux à l’idée de bonnes affaires qu’ils estiment encore plus ».

En effet, Boureil plaisait à Simone, et son caractère exotique y était pour beaucoup. Autre chose militait en faveur du visiteur, c’était sa timidité qui pouvait cacher une violence. Il ne faudrait pas que cette violence tardât à se manifester : Simone avait une horreur instinctive pour les longues cours. On espère trop d’une femme languissante.

De son côté, Boureil ne se doutait pas que sa gêne le servît. Dès son entrée en scène ratée, il s’était senti ridicule au point que sa voix avait mué. Être aimé, pensa-t-il, comporte au moins l’avantage de pouvoir s’exprimer librement sans crainte de faire rire de soi. Après son départ, toutefois, il ne put se reprocher aucune sottise particulière : il avait oublié toutes ses paroles.

Son retour fut enchanté. Il se répétait comme une incantation : « Les étoiles, Simone et les roses. » Mack qu’il rencontra à la grille de l’entrée ne réussit point à rompre le charme : « Les marches nocturnes à travers Paris ajoutent à notre connaissance de la vie… » Seul dans sa chambre, Boureil trépigna comme il aurait tout aussi bien crié, ri ou pleuré. Les émotions profondes nous rendent puérils.

La semaine suivante, Simone Audigny soumit le cœur de Boureil à rude épreuve. Elle l’entraîna au haut du Sacré-Cœur, de Notre-Dame, de la tour Eiffel, de la tour de la Bastille, de la tour Saint-Jacques et de l’Arc de Triomphe, en l’espace de deux jours. Et le mardi, elle venait le chercher pour monter encore.

— Aujourd’hui, lui demanda Boureil, faites-moi connaître les sommités littéraires.

*

Pour rapporter une conversation entre Français, il serait inutile d’employer le tiret, puisque tous les interlocuteurs commencent par dire : moi, si ce pronom personnel ne revenait aussi souvent que la virgule et le point ; il semble être lui-même un signe de ponctuation servant à tous les usages.

Boureil s’étonnait que fût du pays l’auteur de la parole célèbre : Le moi est haïssable. Il n’y a endroit au monde où on le haïsse moins qu’en France. Il est vrai que le mot de Pascal commence lui aussi par moi.

Boureil expliqua ce phénomène ainsi : le lycée attache bien chacun à sa petite personne. À nos collégiens, au contraire, on impose un moule commun ; d’où série de bons garçons qui n’ajoutent que nombre à la société canadienne.

Les deux méthodes se défendent. Chez nous, les esprits qui réagissent s’affirment plus qu’en France, où d’abord l’on distingue à peine l’homme vraiment indépendant de l’imbécile individualiste.

Mais Boureil allait faire la connaissance du plus intelligent des Français qui lui servirait à juger les autres. Simone voulut le lui présenter à l’issue d’un cours au Collège de France, où il avait disserté brillamment sur la clarté française, cette « conséquence des possibilités assez réduites de la langue française. »

Faute de savoir que l’esprit de l’écrivain est par excellence l’esprit d’escalier, (écrire, c’est parler hors de propos, trop tôt ou trop tard), Boureil fut un peu déçu de cette rencontre. En outre, le maître passait par un moment affreux de doute sur sa propre valeur : il s’accordait alors avec les plus sots de ses détracteurs envieux que, par sa noblesse même, lui suscitait son talent.

D’admirables yeux bleus, d’une tendresse et d’une rêverie immenses, contrastaient avec une forte moustache taillée à l’américaine, et qui traduisait peut-être chez ce petit homme le souci de paraître viril. Il ressemblait d’une manière frappante à Me Aimé Geoffrion, — mêmes traits, mêmes gestes, même tic. (Est-ce qu’il suffirait à un poète pur de vivre au Canada pour se changer en juriste ?)

Sa connaissance des Français allait s’approfondissant, et Boureil jugeait qu’après un séjour chez eux de dix ou douze ans, il pourrait reprendre avec quelque chance de réussite son projet de parallèle.


IV

La nouvelle Béatrice


La première fois que Simone l’embrassa, Boureil lui dit :

— Il ne faut pas brûler les étapes.

Un peu plus tard, comme elle le pressait, il loua une chambre dans un petit hôtel. Le lendemain, il murmura :

— Je n’en demandais pas tant.

Croyant avoir mal entendu :

— Tu m’aimes de toutes tes forces ? demanda Simone.

Boureil hocha la tête. Mais, après déjeuner, comme ils étaient allés s’asseoir sous un orme au jardin du Luxembourg :

— L’amour grandit comme un arbre, en s’attachant toujours plus solidement. Qu’est-ce que l’amour libre ? Une plante sans racine.

Il lui apprit qu’il était marié indissolublement.

— Qu’importe ?

— Nous aimerons-nous bien quand même ?

Simone sourit :

— Il me semble que nous nous le sommes prouvé pas mal.

Boureil était heureux. Il n’était plus libre.

De sa fenêtre, il consultait, par-dessus les toits, l’horloge du lycée Henri IV, avant l’arrivée de Simone et après son départ.

Le bonheur le ramenait à la religion. Maintenant il lui arrivait souvent de songer à la mort, à la destinée de l’homme, à l’éternité et à d’autres choses infinies au prix desquelles ses joies actuelles lui paraissaient éphémères comme la toilette fraîche d’une petite fille.

Infinie était pourtant elle-même la science de Simone, qui avait eu déjà mainte expérience amoureuse.


V

Un cas honteux


Tel a besoin de voir sa conscience sous les apparences d’un sombre imbécile, et tel autre sous celles d’un gredin ; et l’on peut juger de quelle mauvaise action l’un d’eux est coupable d’après le directeur qu’il s’est choisi.

Mais Boureil n’avait pas besoin d’un complice ni d’un épouvantail dérisoire ; par hasard, sur le boulevard Saint-Michel, il rencontra le P. Raymond Bondi, et l’accompagna jusque dans sa chambre à la Maison Canadienne. En chemin, il lui fit part de son bonheur.

Bondi avait l’air intelligent. Et, sous son front calme, son regard humain invitait la confidence. Une grande bouche aux lèvres minces, serrée par des muscles puissants faisant saillie de chaque côté, annonçaient aussi la plus parfaite réserve.

Obéissant de bonne heure à une vocation impérieuse, il avait renoncé au siècle ; depuis lors il s’était intéressé à tous les siècles, et pour occuper la chaire d’histoire de l’Université de Montréal, était venu étudier à l’École des Chartes. Pendant les vacances, il visitait les monuments historiques et furetait dans les boîtes de livres des quais. À l’instar des touristes, il parcourait la France ainsi qu’un cimetière ; mais, à leur différence, il vivait aussi comme un cadavre selon le précepte de sa société.

Tandis que Boureil lui révélait ses mœurs, Bondi se disait : « Nous soumettons notre jeunesse à des contraintes tout extérieures ; rien détonnant ensuite si, hors de son milieu, elle éclate comme des ballons dans les airs, comme des poissons tirés des profondeurs abyssales ! »

La chambre du P. Bondi était en bon ordre : les souliers noirs rangés près du lit, les livres sur les étagères, les cigarettes dans un pot à tabac en verre taillé et la machine à écrire sous une housse de toile cirée qui faisait l’effet d’une petite soutane usée. Pas la moindre ordure.

Boureil s’assit sur le sofa-lit, et Bondi sur une chaise. Boureil lui offrit une Gauloise ; il tendit son briquet et Bondi se pencha. Boureil lui dit :

— Mon cas doit vous paraître honteux. Car j’ai séduit une jeune fille et je couche avec elle régulièrement depuis une semaine. Mais je ne suis pas si mauvais qu’il semble. D’ailleurs, dans le mal comme dans le bien, j’ai été distrait…

— La jeune fille en question a-t-elle la foi ?

— Non. Elle se dit mieux inspirée que de croire. Elle n’était pas vierge, non plus. Simone est immorale autant que le comporte le fait d’être seulement naturelle.

— Votre faute s’en trouve diminuée de beaucoup.

— Mon cas vous apparaîtra encore assez honteux quand vous saurez que je suis marié et que j’ai abandonné ma femme au Canada.

— Ces dernières circonstances aggravent en effet le cas.

— À dire vrai, je suis un mari trompé. Du moins, à demi. J’ai épousé Thérèse tout en sachant bien qu’elle ne m’aimait pas. C’est même pour cela que j’ai demandé sa main. Je voulais vivre avec une autre… Aimer sans retour. Jouer au bon Dieu. Peut-être aussi Le jouer…

— Comme vous vous êtes compliqué l’existence !

— De ma personne, d’abord, je n’étais pas indifférent à Thérèse. Mais si un attrait tout physique motive une infidélité, il ne suffit point à assurer une fidélité. Le corps manque par trop de mystère. Seul un certain prestige impose d’une manière durable. Or, j’avais fait de ma femme mon camarade, le confident de mes doutes, le vase de mon amertume. Tant de nudité dégoûte. Il était probablement trop tard pour jouer au prince charmant quand on me rapporta qu’elle avait dit : « Mon mari est si bon ! »

— Auriez-vous préféré qu’elle dît le contraire ?

— Ç’aurait été plus rassurant. Dans ces conjonctures, je m’épris d’elle. Mais je ne pouvais plus la rendre heureuse. C’est bien la pire peine de ne pouvoir procurer de joie à l’être qui vous est le plus cher… À la fin, accablé par sa tristesse, je l’aurais moi-même jeté dans les bras du premier venu. Thérèse n’a guère choisi mieux… Un soir, pour me convaincre de sa perfidie, je me montrai ignoble devant elle. Thérèse perdit tout respect et dit les paroles impardonnables. Je recueillis les aveux les plus horribles. J’avais envie de m’humilier davantage en présence de son amant… Dans la nuit, elle s’en alla comme une voleuse…

Le P. Bondi ne répondit pas tout de suite. Les yeux baissés, les mains jointes, il priait ou attendait la suite.

Enfin il dit :

— Boureil, voulez-vous connaître ma pensée ? D’après votre confidence, vous avez bel et bien abandonné votre épouse. Vous partagez son crime si vous n’en êtes pas seul responsable. Je vous engage à réparer vos torts envers elle.

— Et la supplier à genoux de se remettre avec moi ? Il ne peut pas en être question. Je suis heureux avec Simone, et Thérèse sans doute l’est elle-même de son côté.

À l’étage supérieur, Varile se prit à jouer du violon, et les sons entrant par la fenêtre ouverte, mettaient, dans cette chambre proprette, comme une grosse mouche à vers.


VI

L’accident


Sur le chemin du retour, Boureil pensa que Bondi avait raison. Il aurait fallu que, de temps en temps, quelqu’un plaidât sa cause, et prît la peine de le convaincre qu’il était moins méchant qu’il s’imaginait. Sa conscience n’était plus que l’avocat du diable.

Néanmoins, en approchant de l’hôtel où Simone devait l’attendre, Boureil oublia ses torts. La caissière dévisagea Boureil comme s’il avait été un cambrioleur, puis, à brûle-pourpoint, se mit à énumérer les inconvénients de son emploi : « Cette paperasse, c’est froid. C’est plus froid que le bois. J’ai beau mettre mon pull, je gèle. L’hiver, c’est affreux. La paperasse me glace, » etc.

Cette caissière avait l’air comique. Son visage poudré blanc et surmonté d’un amas de bouclettes dorées faisait songer au fourneau d’une pipe de plâtre débordant de bulles de savon en grappe.

Pourquoi inopinément se montrait-on avec lui si loquace ? Boureil s’éloigna :

— Depuis quelques jours, M. Boureil, vous maigrissez. Qu’est-ce qui ne va pas ?

Il sourit.

À son tour, le liftier :

— Ce doit être la digestion qui ne marche pas chez vous.

Dans le couloir, Boureil croisa la femme de chambre qui essaya elle-même d’engager la conversation.

« C’est que je ne prends plus mes repas ici. »

Boureil avait l’impression d’être tombé dans une communauté religieuse tant la caissière, Henri, le liftier, et la femme de chambre prenaient intérêt aux affaires de la maison.

Longtemps Boureil s’était ingénié avec un plaisir malin à découvrir la vraie raison des idées d’un chacun : passion ou intérêt toujours fort éloignés des idées. Peut-être parce qu’il n’attachait plus beaucoup d’importance à ce fond des choses, sa perspicacité lui faisait défaut. Ce soir, on voulait donner à Simone le temps de se défaire d’un vieil ami qui lui tenait compagnie plus longtemps que d’autres fois en l’absence de Boureil. Mais ce dernier le vit sortir de sa chambre. Aussitôt il fit demi-tour et quitta l’hôtel. Il se traitait déjà de jaloux, d’esprit étroit, quand, renversé par une auto, il se heurta la tête contre un pavé. Un instant il reprit connaissance pour voir quantité de visages penchés sur lui, et des yeux qui cherchaient comme à distinguer un objet au fond d’un puits très creux…

Un gros homme tout flasque, accroché tant bien que mal à son squelette, avec des narines pleines de poils blancs, se pencha sur l’accidenté en respirant fort. Il releva une paupière ; introduisit un thermomètre dans le rectum ; planta une aiguille dans un talon ; essaya de desserrer les dents avec une cuiller ; palpa, ausculta, tâta un peu partout. Puis il se redressa, rangea ses instruments, et se tournant vers Simone :

— Pas d’enfoncement. Peut-être une fêlure. Choc nerveux. Pouls irrégulier… Pour le moment, je recommande l’immobilité. Je reviendrai demain matin. Entretemps, donnez-lui donc du gardénal. Je pense qu’il s’en tirera si le cœur tient le coup.

Simone garda Boureil toute la nuit. À plusieurs reprises, elle lui parla. Mais il ne répondait rien, il n’écoutait même pas. Il faisait le mort devant la mort.

Le lendemain, le pouls était bon.

Boureil ne pouvait encore bouger la tête et il ouvrait à peine la bouche. De la veille, il ne se rappelait rien ; il cherchait ses mots. Simone le fit manger un peu.

Le surlendemain, Boureil devait recouvrer la santé. Ce fut le début d’une petite comédie larmoyante. Boureil pleura à chaudes larmes, se rongeant de soucis pour les êtres qui lui étaient chers. On a tellement plus d’amour que de vie qu’à l’article de la mort, on est tout embarrassé de la surabondance de son cœur.

Il voulut faire son testament : abandonner cette vie comme on la donne. Pour le distraire, Simone s’assit à côté de lui avec du papier à lettres et son stylo. Mais, quand il vint pour dicter, ses idées se dissipèrent.

Son état continua de s’améliorer. Au bout d’une semaine, il pouvait recevoir. Boureil pria Simone d’inviter le P. Bondi. À un moment donné, il s’écria dans son cœur : « Je veux remporter sur moi cette victoire, me jeter à genoux pour demander à Dieu pardon devant ce pauvre prêtre qui lui sert de ministre, et puis chanter comme un coq sur mon tas de fumier ! » Bondi ne se montra point.

Ce fut Ambroise Audigny qui vint le voir. Boureil en fut touché comme de la visite de son propre père. Tout ce que sa fille avait fait pour lui, il le rapporta avec l’accent de la plus vive reconnaissance.

— C’est une chose merveilleuse que le dévouement de la femme pour l’homme, dit Audigny. Simone a soin de moi-même depuis des années et je m’en étonne toujours. On raconte que, dans le paradis, Dieu fit venir vers l’homme tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel. Mais aucun d’eux ne voulut de l’homme. Alors Dieu forma une femme et l’amena vers l’homme.

Audigny invita Boureil à passer le temps de sa convalescence en Normandie. Et avant de tirer sa révérence, il s’offrit de réclamer pour lui dommages et intérêts.

Boureil remercia :

— J’ai oublié toutes les circonstances de mon accident.

Quand il fut en état, on vint le chercher en taxi. Henri le déposa sur le siège arrière. Simone s’assit à ses pieds, de guingois, et son père à côté du chauffeur. La capote était relevée et, de Paris à Verneuil, Boureil eut l’impression de faire un voyage interplanétaire.

Le vent appliquait sur son visage un masque frais. C’était comme si on prenait déjà son moulage.

On arriva dans la nuit. M. Lemercier, le fermier des Audigny, soutint Boureil dans l’escalier conduisant à la chambre d’hôte où sa femme les précédait avec la lampe. Ce vieux couple avait des figures creusées par le vent et cuites par le soleil, semblables à des poteries rustiques peinturlurées en rouge.

Assis au bord du lit, Boureil se déshabilla avec peine, puis se laissa tomber à la renverse. Simone vint lui essuyer le visage avec un mouchoir humecté. Audigny entra pour lui souhaiter bonne nuit, mais déjà Boureil dormait.


VII

Scène de la vie champêtre


De bonne heure, le matin suivant, le vacarme de la cour réveilla Boureil. Les vaches, les poules, les moutons, les chiens, les hommes, criaient à l’envi. Une guêpe circulait entre les cloisons de sa chambre tendue de papiers à fleurs roses.

Boureil recouvra soudain toute sa mémoire. Alors il lui souvint de sa surprise à l’hôtel. Pour contre-balancer la peine qu’il en a, il veut se rappeler les bons soins de Simone ; mais c’est comme jouer tout seul à tape-cul… Il se prit à frisonner, à claquer des dents.

Simone entra. Elle tira le store et la lumière frappa Boureil comme une lame d’acier : il s’évanouit. Simone se précipita à la cuisine chercher le vinaigre.

« Mon pauvre chéri, c’est le voyage ! » dit-elle, lui humectant le front. Boureil hocha la tête. Des larmes arrosèrent ses joues pâles. Il serait mort volontiers. Audigny avait fait atteler un cheval, et il courait à bride abattue quérir le médecin du village.

Le docteur Renouff trouva Boureil rasséréné, comme un cadavre. Il écouta le cœur, puis tâta le pouls. Simone et son père retenaient leurs souffles. La fermière, agenouillée sur le seuil, égrenait son chapelet. Dans la cour, les hommes s’étaient tus et les bêtes les imitaient, craintives.

— Ce n’est pas grave, diagnostiqua le médecin. Une défaillance momentanée, due à la fatigue, sans doute. Cet homme a surtout besoin de repos. Et la bonne nourriture et l’air salubre feront plus que la médecine pour le rétablir. Présentement un petit verre de Calvados me semble tout indiqué pour lui.

— Et pour nous aussi ! fit Audigny.

De nouveau, le lendemain, les poules, les canards, les moutons, les vaches, les chiens, toute une fanfare dispersée et discordante, se préparaient indéfiniment sous la fenêtre de Boureil à lui jouer une aubade.

Une longue journée vide commençait. Tous ses souvenirs poétiques se rapportaient à des moments de profond ennui. Mais cette pensée aidait peu Boureil à prendre son mal en patience.

Quelqu’un frappa. C’était Lemercier. Il entra, s’assit et ne dit mot. Boureil parla avec enthousiasme du Canada, de ses grands lacs, de ses grands fleuves, de ses grandes forêts, de ses grandes montagnes, surtout de son brave petit peuple. À la fin, le vieux paysan se leva :

— En somme, le Canada, ça fait partie de l’Amérique.

Plus tard, au grenier d’en face, une fillette blonde court-vêtue monta avec un bol de lait. Des chatons penchèrent leurs têtes grises sur l’échelle.

— C’est Denise, la servante, dit Simone.

Elle apportait sur un grand plateau d’argent un peu de tout ce qui criait dehors avec des guêpes rôdant alentour. Boureil mangea de toutes ses dents ; puis, soutenu par Simone, il fit quelques pas.

Il vit la cour. Maintenant Denise la traversait avec un panier de pommes de terre. Un coq courait après un chat à la queue coupée. Devant une meule de foin en fermentation gisait une machine à broyer, un canadien. Des vaches buvaient à mi-jambes dans une marre.

— Tu vois, par-dessus le toit, la Tour anglaise et la Tour Saint-Jean ? Elles sont comme les foyers de l’ellipse que décrit en suivant l’Avre la belle promenade de Verneuil. Sous les vieux ormes de celles-ci, moussus et tout pareils, on dirait qu’on s’enfonce dans un miroir.

— Comme dans la vie !

— Voici Blanche, la fille du fermier. Blanche pousse une caisse, ouvre un coffre, soulève une boite, plonge un bras dans l’ombre d’une cabane : partout, en magicienne, elle trouve un lapin et laisse une feuille de maïs avec des épluchures émincées.

D’autres jours passèrent.

Comme l’avait prévu le médecin, le repos, l’air pur et la suralimentation remirent sur pied Boureil. Un bon matin, il s’habilla et descendit dans la cour.

Un canard pendait à un pilier, le cou ouvert. Il se grattait du bec sous une aile déployée. Dès que Denise venait pour le prendre, d’un mouvement convulsif, il projetait de son sang vers elle, qui reculait en fiant aux éclats.

Mme Lemercier passait.

— Par chez nous, lui dit Boureil, on tranche le cou.

— Ça se fait ici aussi. Mais, moi, je n’aime pas ça.

— Vous êtes une sensible, Mme Lemercier !

Écœuré, Boureil sortit de la cour. Quelques pas plus loin, il se laissa choir à l’ombre d’un gros arbre.

Simone, inquiète, vint l’y rejoindre. Boureil l’étreignit dans ses bras, mais il fit ensuite fiasco. Il parla de s’en retourner en Amérique.


VIII

La lettre


Pour retenir Boureil en France, Ambroise Audigny lui offrit de devenir son secrétaire :

— Auprès de moi, vous apprendrez plus qu’aux écoles.

— Je n’ai plus l’intention d’en fréquenter. Je veux écrire. J’ai quelque chose à dire.

En d’autres circonstances, cette sotte prétention aurait découragé la bonne volonté du maître ; aujourd’hui, il s’agissait pour lui de satisfaire un caprice de Simone :

— Mais écrire, dit-il, c’est chercher. Les mots sont des cobayes.

« D’ailleurs, cher ami, la littérature est un art. Prenez les meilleurs écrivains, Rabelais, Shakespeare, Molière, Balzac : ils ont cherché d’abord à plaire. Si vous avez quelque chose à dire, vous ne pourrez qu’offenser le public. »

« Considérez la fin des vieux chefs-d’œuvre, l’Odyssée, Don Quichotte, Robinson Crusoé, David Copperfield, entre autres : ils sont devenus livres pour enfants. Si vous n’êtes pas comme ces enfants, vous n’entrerez pas dans mon royaume.  »

— J’imiterai donc la comtesse de Ségur !

— Surtout pas ! Ces faiseurs de livres pour enfants me semblent toujours se mettre la bouche en cul de poule comme les parents qui parlent sabir à leurs petits.

— Eh bien ! j’offenserai le public.

Audigny sourit :

— Si le public lui fait défaut, l’écrivain ira jusqu’à hurler comme les bêtes du désert. Par exemple, Léon Bloy aurait-il eu d’abord l’audience qu’il méritait, il n’aurait pas été porté à la violence d’expression de ses dernières œuvres. Besoin était de crier sur les toits ce qu’il avait à dire.

« Devant l’indifférence du public et la malveillance de la critique, l’écrivain victime de leurs préjugés persévère : il n’a pas choisi sa vocation ; bon gré mal gré, il écrit. Mais la publication, cet acte généreux, car c’est le don de soi-même, lui coûte de plus en plus. Aussi arrive-t-il qu’il s’écœure, et se condamne au silence. Après l’échec de Phèdre, Racine s’est tu. Le public a déjà sur la conscience plus d’un assassinat de ce genre.

« Même si l’écrivain ne se décourage point, il ne pourra se passer indéfiniment de la demande publique : ses ennemis le savent. Vient le jour où ses manuscrits lui sont renvoyés. L’éditeur ne peut pas longtemps se contenter de son offre. Nietzsche, qui n’a jamais eu plus de trois cents lecteurs avant de perdre la raison, ne trouva personne qui assumât les frais de publication de ses plus sublimes ouvrages.

« Au premier chef, les responsables sont les critiques. Ce sont eux qui guident le public dans le choix de ses livres. Bien entendu, ils ont beau faire, ils ne réussissent point à supprimer un chef-d’œuvre ; mais ils peuvent facilement en retarder la reconnaissance jusqu’à la mort de son auteur, et l’envie qu’ils lui portent ne va généralement point au delà. Ils se réconcilient d’autant plus volontiers avec les grands morts qu’ils se servent d’eux pour enterrer les grands vivants. C’est pourquoi les gloires sont presque toutes posthumes. »

— Pourtant, s’écria Boureil, quelle joie doit éprouver le critique honnête à découvrir un talent, à le proclamer au monde ! La gloire de Molière et de Racine rejaillira à jamais sur le brave Boileau qui les a soutenus contre leurs indignes rivaux et leurs détracteurs nombreux !

Malgré cette dernière sottise, Ambroise Audigny poursuivit :

— Qu’est-ce que le goût ? fantaisie, humeur. Les deux meilleurs critiques, Boileau et Sainte-Beuve, se trompent autant l’un que l’autre : le premier juge sainement de ses contemporains, mais il méprise Ronsard ; le second, au contraire, juge bien les vieux auteurs, mais ravale ses contemporains. Quels sont ceux qui font l’opinion actuelle ? Voilà une liste noire à dresser ! On critique comme on politique. Et c’est à qui le premier parlera d’une nouveauté : on parle des mérites et des défauts d’un livre avant même qu’il paraisse, que dis-je, avant qu’il soit écrit ! S’ils comprennent ce qu’ils lisent, ils n’y trouvent rien d’original : ils ont pensé avec l’auteur, donc ils pensent comme lui ; mais s’ils ne le comprennent pas, si clair qu’il puisse être par ailleurs, ils le trouvent obscur, et le disent bien haut. Comment saisiraient-ils l’objet d’un nouveau livre ? On ne s’entend pas encore sur celui d’aucun des dialogues de Platon, non plus que sur leurs dates, leur authenticité, leur ironie. Enfin il y en a beaucoup qui tardent à reconnaître un chef-d’œuvre pour n’avoir pas été les premiers à le découvrir. Malgré tout, un bon livre finit par percer après la mort de l’auteur…

— Puisque les critiques sont dispensés de plaire, je critiquerai moi-même.

— À quoi bon ? Pour ma part, je n’ai jamais pu m’intéresser à une œuvre écrite à propos d’une autre sans lire d’abord celle-ci ; mais je n’avais que faire ensuite de lire la première sinon pour me rafraîchir la mémoire.

— Il ne faut donc pas écrire ?

— Si. Pour soi. La carrière littéraire est un lieu fermé où l’on tourne en rond. Laissez à d’autres le soin de faire rire le monde à leurs dépens. Mais je puis vous citer plusieurs raisons pour lesquelles il faut écrire.

« D’abord, la peur de perdre le fil de ses idées presse trop celui qui pense. À le dérouler le plus rapidement, il lui semble qu’il aille plus loin ; mais il ne peut pas rebrousser chemin. En maints endroits des journaux des grands écrivains, on lit que tel et tel jour, ils ont eu des pensées sublimes, mais que, faute de les avoir notées sur-le-champ, ils les ont oubliées sans retour. D’autre part, si dès les premières bonnes choses qui viennent à l’esprit, on essaye de les retenir, on en rate peut-être de meilleures qui allaient suivre. L’écriture vous libère de cette anxiété. Comme Thésée déroulant hardiment son fil, on s’engage dans le dédale de sa pensée qu’un mince filet d’encre suit dans tous ses méandres.

« Il est indispensable de rédiger un journal pour se rappeler une foule de choses, surtout pour les situer bien dans le temps, sinon elles se présentent tout ensemble à votre esprit qui s’engorge comme le goulot d’une bouteille brusquement renversée. En écrivant pour vous seul, vous ferez de l’écriture l’usage pour lequel elle a été inventée. L’écriture ne fut pas d’abord un moyen de communication, mais de mémorisation, ou si vous préférez, de communication avec soi-même. À l’origine, chacun avait son système, chacun était son unique lecteur Comme il arrivait qu’on oubliât la signification de ses propres notes, il apparut avantageux d’initier à son secret une autre personne servant de relais à sa mémoire. Puis les lettrés s’aperçurent qu’ils en imposaient aux ignares : la littérature était née. Depuis lors, on en use pour tromper le temps et les gens.

« Songez encore aux motifs mesquins qui ont poussé la plupart des auteurs. Pascal écrivait ses admirables traités pour distraire son mal de dents. Que de belles choses écrites par vengeance, par ambition, par courtisanerie, par besoin d’argent ! Les véritables préfaces déshonoreraient presque toutes les œuvres. Croyez-m’en, vous feriez bien de renoncer tout de suite à la littérature, à ses œuvres et à ses pompes.

« Que n’a-t-il suivi son propre conseil ? » vous dites-vous peut-être. Hélas ! J’ai voulu me débarrasser de mon envie d’écrire par la perfection. C’était me condamner à n’en plus finir. Car celui qui ne tend pas toujours à un plus haut degré de perfection ne connaît pas ce que c’est que la perfection. La recherche de la perfection est la poursuite de la mort… Du moins n’ai-je donné jamais dans la littérature pure. Je me suis attaché à l’étude des racines des langues mortes et des cellules des êtres vivants. Quand j’étais petit, on disait : il faut le prendre par la compassion, et j’étais toujours pris. J’en ai gardé une profonde répugnance pour tout ce qui veut encore par là me faire chanter. Dès que je pressens que l’auteur me vise au cœur, et qu’il essaie de remuer les viscères, je ferme le livre. Je renâcle à tout ce qui veut imposer au lieu de convaincre.

« N’empêche que j’ai connu toutes les misères de l’état d’écrivain et les affres de l’édition : de la copie dactylographiée qu’on n’a pas le courage de retaper une vingtième fois, l’épreuve où besoin est de lésiner, la fatale mise en page qui doit demeurer blanche comme un suaire, le moment de l’agonie, le bon à tirer ! Le bon à tirer, c’est l’auteur. Ce n’est pas tout. Il y a aussi les retards de l’éditeur, de l’imprimeur et du relieur. En attendant, on repense à son livre pendant des mois… C’est comme si on voulait bien vous rendre votre liberté, mais l’on ne retrouve point la clef de votre prison. Quand on devrait être un auteur depuis un an, on n’est encore qu’un obscur correcteur. Entretemps, un incendie survient-il à la boutique ? on n’est plus rien du tout. Devenez mon secrétaire. Vous jouirez des avantages du métier sans connaître les inconvénients… »

Simone apparut, et son père lui fit comprendre d’un clin d’œil que sa mission était remplie.

Mais, ce jour-là, Boureil reçut une lettre de sa femme :

« Mon cher Philippe,

« J’ai cru que je trouverais le bonheur avec un autre. Tu étais si abstrait, tu vivais en compagnie de Racine et de Bossuet, tes chers classiques ! De nous deux, c’est toi qui as été infidèle le premier…

« Mais je t’écris moins pour me disculper que pour essayer d’expliquer l’inexplicable… Oui, je t’aime toujours ! Auprès de toi seul, Philippe, je goûte la paix du cœur… C’est peut-être cela le bonheur ?

« En outre, au moment de notre séparation, j’étais enceinte à mon insu. Si tu veux, Philippe cet enfant sera notre second et vrai mariage !… Pour son bien, reprenons la vie commune !

« Ta femme repentante, Thérèse. »



TROISIÈME
PARTIE







I

La réunion



BOUREIL avait l’âme trop tendre pour demeurer libre. En outre, il avait besoin de trouver à sa vie un sens. Les réponses à tout, qui ne sont que des questions retournées, il les avait rejetées depuis longtemps ; mais il avait gardé les questions, comme si les ? n’étaient pas des clefs inutiles. Or, Thérèse allait lui donner une raison de vivre, un enfant.

Au cours du voyage de retour, il lui arriva de pleurer en imaginant la scène de la réunion. Aussi, quand elle eut lieu, put-il faire comme s’il n’y avait pas eu de longue séparation. D’abord, il regarda si peu sa femme qu’il ne vit point sa grossesse, qui devait être d’au moins sept mois.

De visage, Thérèse était demeurée la même. Elle était encore rousse. Le nez retroussé, les pommettes hautes, le petit menton en galoche, tout semblait vouloir se consumer dans la flamme proche de ses cheveux teints.

Leur première conversation roula sur la question du logement où ils eurent l’heureuse surprise de s’accorder ; mais cette unanimité ne dura qu’un moment. Non pas que Thérèse fût dans une disposition d’esprit défavorable, au contraire : abandonnée de son amant, elle avait résolu de s’accommoder de son mari. Seulement, il fallait qu’il l’y aidât un peu ; d’abord, devenir aimable à ses yeux, c’est-à-dire, au moins, pareil aux autres, par conséquent, travailler comme eux ; passant plutôt que compagnon de vie, partir le matin pour ne revenir que le soir à la maison où, disposant librement de toute son énergie, il est à la fois trop présent et trop absent.

Pourtant elle le voulait aussi distinct des autres. Par exemple, elle lui demanda de se laisser pousser la barbe. Boureil condescendit jusqu’à la barbiche, quoique ce fût peine perdue, car le mariage ne respecte point la perspective où toute personne doit être regardée pour plaire : il rapproche trop ; les moyens apparaissent, la fin disparaît. Chiron, rencontré par hasard, lui demanda : « Qu’est-ce que tu te laisses pousser, maintenant ? »

Boureil vendit sa propriété de campagne pour acheter un cottage situé devant un petit parc où trois saules se miraient dans un bassin…

Une fois par semaine, il menait Thérèse au cinéma. Le reste du temps, il lisait. Quand il parlait, Thérèse l’écoutait à peine ; il finissait par bafouiller. D’ailleurs, Thérèse le contredisait avant même qu’il ouvrît la bouche. On se réconcilie dans son cœur avec un esprit supérieur au sien par le biais d’une divergence d’opinion. Une seule fois, Boureil et Thérèse voulurent tenter de refaire l’amour ensemble. Comme s’ils avaient frotté deux pièces de bois mouillé pour produire le feu, ils se séparèrent épuisés de fatigue, enlaidis.

Thérèse en eut bientôt assez de « vivre comme si elle avait soixante ans ». Un soir, elle se regardait dans la glace, se trouvant digne d’un meilleur sort.

— Si j’avais su, je ne t’aurais pas fait revenir !

— Je ne suis pas revenu pour toi.

Maintenant Thérèse allait et venait. Tout son visage flambait. Elle lui reprocha de l’avoir trompée par sa dépense sur l’état de sa fortune, car, dans leur mariage, il y avait eu plus de raison que Boureil ne l’avait cru d’abord. Elle lui reprocha de ne pas la rendre heureuse ; davantage : de l’avoir rendue incapable d’être heureuse avec lui. Enfin elle le traita de lâche, de veule, d’ignoble, etc.

Boureil ne se formalisait pas. On ne lui apprenait rien de nouveau sur lui-même : il s’était obligé de se voir toujours tel qu’il était… De toutes les injures que l’on ait adressées aux hommes, la plus grande est encore le subtil connais-toi toi-même.

Thérèse se prit à pleurer :

— Je t’ai jugé si injustement !…

— Mais si juste !

— Rancunier !

— En effet.

— Dis que tu m’aimes encore.

— Comment le pourrais-je quand tu me dégoûtes de moi-même ?

Thérèse se vit en larmes dans la glace :

— Si tu me gardes, c’est pour me voir souffrir.

« Le fait est, pensa Boureil, que nul autre… »

— Égoïste !

— Tu me reproches cela aussi ?

— Non, je me plains.

Ensuite, bien malgré lui, Thérèse lui fit le récit de toutes ses joies de naguère. Et, cette nuit-là, Boureil ne put s’endormir à cause de sa jalousie. Le désir de vengeance est si vif que l’homme qui s’y abandonne ne peut attendre l’occasion de le satisfaire ; c’est à lui-même qu’il inflige presque tout le mal qu’il médite contre son ennemi.

Les jours suivants finirent en tête-à-tête féroces. À l’ennui, Thérèse préférait n’importe quoi, fût-ce la guerre. Mais Boureil désirait surtout la tranquillité ; il se résigna donc à sortir tous les soirs.

Thérèse l’entraînait chez des hommes et des femmes d’affaires. Des hommes qui faisaient de bonnes affaires ; des femmes qui en avaient fait de meilleures, leurs mariages, et de moins bonnes, leurs folles dépenses. Boureil, avec son air de banqueroute, plaisait aux femmes : il les vengeait de Thérèse qui ne déplaisait point aux hommes : même, elle réveillait en eux la seule passion dont ils fussent susceptibles, à part celle du gain.

À son tour, Boureil s’ennuyait. Ce n’est pas que ces gens ne pensassent qu’à l’argent et au confort ; mais, sur tout le reste, religion, morale, métaphysique, art, littérature, ils avaient à peu près les mêmes idées : l’école avait façonné leurs esprits sur un même plan. Et quand Boureil revenait chez lui, il avait l’impression de subir encore leurs propos tant les rues de Montréal sont régulières et pareilles.

— Les gens d’esprit ne comprennent pas les sots, disait Thérèse.

Boureil s’étonnait que leur vie commune ressemblât si tôt à ce qu’elle avait déjà été, et que le sens en résultât encore de leurs efforts divergents. Ce n’était pas assez que de sortir le soir ; pour sa tranquillité, Boureil dut aussi travailler le jour.


II

Une démarche humiliante


Chiron travaillait entre des piles de numéros invendus, dans une lumière poussiéreuse. Sa table était remplie de lettres déchirées, d’articles réduits en boulettes ; son panier et son crachoir en cuivre débordaient de papiers froissés. En entrant dans son bureau, on aspirait une odeur fade de cigarettes anglaises et d’eau de Javelle.

— Alors, dit Boureil, te voici directeur du Tocsin, et vicaire de Saint-Ours. Comment t’accommodes-tu de ce dernier ?

— Saint-Ours a pour lui une bonne taille, une voix nasillarde et une grossièreté intellectuelle des plus sympathiques dans les milieux influents de la province. D’abord il m’a porté ombrage, et j’ai manqué d’en perdre la vie. L’ombre d’un sot est mortelle comme celle du mancenillier ! Force me fut bientôt d’admettre qu’avec lui, je faisais du chemin. De son côté, Saint-Ours déteste Alain Chiron. Bah ! me dis-je souvent, si rares sont les grands hommes que peu de gens ont, comme moi, l’honneur d’être haïs de l’un d’eux !

« Presque fatalement, les parleurs réussissent », pensa Boureil. Il s’assit :

— Le but du journal m’échappe.

— Saint-Ours aspire au Sénat…

— Qu’est-ce que c’est pour toi, le Tocsin ?

— Un moyen d’imposer à l’attention du plus grand nombre un petit nombre de personnes. Il s’agit de prendre des vers de terre et d’en faire des vers luisants. Pourquoi tant de nos braves vieux badauds ne sont-ils pas plus brillants quand ils ont pour femmes de telles frotteuses ? Mais ils ne sont jamais si ternes que lorsqu’ils sont feus !…

— Pas d’action anticléricale ?

— Saint-Ours, je sais, t’a offert le poste de directeur d’une feuille anticléricale. À moi, il a offert le poste de directeur d’un quotidien clérical. Saint-Ours s’adapte aux gens comme aux temps.

— Sans doute, il s’agit encore ici de ne rien dire ?

— Après tout, aux questions les plus graves répondent toujours des jeux de mots. Par exemple : Si vous prenez femme, vous faites bien, sinon, tant mieux. On espère une réponse, on craint un silence ; on est surpris par un mot.

« La peur d’être pris de court, l’obligation d’avoir réponse à tout, le souci de leur prestige, la volonté de commander toujours et de traiter les autres comme des enfants, toutes ces causes et beaucoup d’autres encore ont valu à l’humanité les plus folles directives de ses chefs !

« Au fond, les sages de la terre n’ont été eux-mêmes que des politiques et, comme les politiciens ne savent que promettre et renvoyer les gens aux calendes grecques, ils n’ont visé qu’à faire attendre tout le monde, parce que la patience est ce qui ressemble le plus à l’indifférence de la mort, et que la mort seule apporte une solution aux problèmes de vivre. »

— Il faut que je voie Saint-Ours. Dans quelle disposition le trouverai-je ?

— En ce moment, il veut être visible à tous et toujours le même pour tous. On n’admire point ce qui change, mais ce qui ne trompe pas…

— Mais, pour ne pas changer aux yeux du peuple, il faut toujours le tromper davantage !

— Peu importe. Entre l’idole et l’idolâtre, il y a connivence. Le peuple ne demande pas mieux qu’on l’aide à croire. Tu trouveras donc Saint-Ours avec un masque. Un masque tragique ou un masque comique. C’est encore la période de l’essayage.

Chiron se leva :

— Maintenant, excuse-moi, il faut que j’aille au club. On rencontre là des gens qui vous apprennent des choses qu’on ne saurait nulle part ailleurs… Quand on parle du loup, on en voit la queue : voici Saint-Ours.

L’entrevue s’annonçait sous de mauvais augures. Boureil ne savait encore précisément quel service demander, et risquait de parler trop en présence d’un politicien habitué à retenir toutes vos paroles, soit pour les répéter, soit pour les tourner contre vous, mais toujours en vue de s’en servir, le cas échéant. Et, parce que sa démarche l’humiliait, Boureil ne pouvait que perdre une partie de son jugement en sollicitant une intercession.

Saint-Ours lui donna une poignée de main spectaculaire, et nasilla :

— On m’a rapporté que tu étais allé en France ?

— Oh je n’en reviendrai jamais ! exclama Boureil.

— Tu as tort. Notre pays est un beau pays.

— Hélas ! je n’ai plus le temps ni l’argent pour le visiter.

Saint-Ours prit le masque du Canadien bien-pensant :

— N’imite pas ces faiseurs de livres qui nous jugent trop sévèrement. S’ils faisaient de bonnes affaires au Canada, ceux-là, ils en parleraient avec enthousiasme. Est-il plus juste de juger un pays sur sa consommation annuelle de romans et de systèmes philosophiques que sur la sagesse dont témoignent ses habitants par leur manière de vivre ? Nous songeons d’abord à gagner notre pain, ce qui est de plus en plus difficile, et pour le reste, nous tâchons de mériter notre salut.

« On nous reproche, par exemple, de persécuter chez nous la liberté. Mais, pour nous, la liberté, c’est être maître de ses passions plutôt que de penser n’importe quoi sur toutes choses ; liberté de se soumettre au lieu de s’imposer, c’est une liberté exercée contre soi-même et non pas sur les autres. »

— Avoue, au moins, que la province retarde !

Saint-Ours se montra conciliant :

— Chez nous, je le sais bien, le poète a un métier aussi ingrat que celui du potier : la matière grise manque comme la matière blanche manque au sol. Mais comment en serait-il autrement ? Songe à toutes les générations esquintées qui ont précédé la nôtre. La colonisation a commencé trois cents ans trop tôt. Pour l’entreprendre, il aurait fallu attendre les outils modernes.

« Tant que les Canadiens ont dû s’occuper à leur pays sauvage, continua Saint-Ours avec l’assurance de l’historien sénateur, ils n’ont pu en détourner leur attention pour la rapporter sur eux-mêmes. La vie intérieure demande du loisir.

« Et puis, la province compte à peine trois millions d’habitants. Or, comme la rapidité du son est en raison de la densité de l’air, de même les idées se propagent d’autant plus vite que la population est plus dense. Ce n’est pas tout. L’instinct de conservation s’est développé chez nous au détriment de tous les autres instincts. Il nous a permis de garder notre langue, notre foi et notre loi, mais au prix de l’isolement avec tout ce que l’isolement comporte d’appauvrissement pour l’esprit. En même temps que nous luttons contre l’assimilation par les Anglais, nous luttons contre les forces de rajeunissement et de transformation qui surgissent du sein de notre groupement.

— Pour commencer, dit Chiron, est-ce que les Anglais laisseraient disparaître la race ? À mon avis, pas. Et ce qui m’incline à croire plutôt le contraire, c’est qu’ils dépensent de fortes sommes d’argent pour sauvegarder les espèces d’animaux en voie d’extinction tels que les bisons et les bœufs musqués : ils économisent le gibier.

Saint-Ours reprit :

— Nous rejetons les idées étrangères ; mais nous répugnons aussi aux idées nouvelles. La survivance combat la vie. Ce qui est étranger et ce qui est nouveau, cela nous semble tout un. Non seulement nous ne voulons pas qu’on nous assimile, mais nous ne voulons pas même changer. De cette façon, nous avons réussi à ne pas devenir anglais bien plus qu’à demeurer français.

— Entre nous, fit Chiron, ce n’est pas très français que de vouloir être trop français. Voltaire, homme de l’univers comme il aimait à s’appeler, est bien plus fidèle au génie de sa race que les nationalistes de France et du Canada.

Saint-Ours, comme à la tribune, déclama :

— Est-il possible de conserver rien sans créer ? Et qu’avons-nous voulu tant conserver ? La langue de paysans du XVIe siècle et la foi du charbonnier. Résultat ? Au parlement, à l’usine et dans les maisons d’affaire, on parle anglais. On parle encore français à table et à l’église. Mais, peu à peu, les mots se vident de leur signification. Notre langue maternelle finira par n’être plus qu’une langue d’église. Précieux débris sauvé par des prêtres, elle s’est imprégnée de mysticité…

— Mais, objecta Boureil, notre littérature…

— Vivote, trancha Saint-Ours. Cependant, je vois poindre un motif d’espoir. L’augmentation des impôts aura pour conséquence lointaine de détourner une partie de notre élite mercantile vers les arts libéraux et la science pure. Les enfants de nos riches, désireux comme tous les riches de travailler pour eux seulement, se livreront à ce qui n’est pas imposable plutôt que de grossir à leurs dépens le Trésor.

« Quant au domaine de la philosophie, il appartient à nos savants moines par droit du premier occupant ; plutôt, nous leur en laissons résoudre tous les problèmes depuis le début de notre histoire. D’abord requis par des tâches essentielles, nous avons pris l’habitude de nous en remettre à eux dans les choses très subtiles. De la confiance que nous leur avons témoignée ainsi, jusqu’à présent nous n’avons eu qu’à nous féliciter. Car, si, loin du monde, à moitié hors de cette vie, ils sont en fort mauvaise posture pour penser pour nous, cependant ils font si bien que jamais nous ne doutons de rien. »

Chiron, complaisamment, renchérit sur Saint-Ours :

— L’étude de la philosophie, propre à exercer l’esprit des jeunes gens, gâte celui des philosophes : ils continuent à jouer avec les mots quand ils devraient s’attaquer aux choses. Or, notre philosophie a cet avantage sur toutes les autres, qu’elle exerce bien l’esprit et ne lui apparaît bientôt plus assez sérieuse pour le retenir plus longtemps qu’il ne faut.

Excédé de toutes leurs sornettes, Boureil déclara soudain :

— Je cherche un emploi.

— Alors, fit Chiron, gare à la politique, à ce monde fantastique où les charges s’obtiennent par influences, démarches, chantage ; où répondre à des milliers d’appels téléphoniques, fréquenter les clubs, et lire les journaux sert à quelque chose, et où le bon plaisir du chef et la faveur populaire font grimacer partisans et courtisans comme s’ils suçaient des tranches de citron !

Enfin Boureil comprit que ses amis badinaient.

— Tu es difficile à caser, dit Saint-Ours. Il y a peu de carrières, et toutes les carrières sont ici utilitaires. C’est même faute de diversité que le clergé a été, jusqu’à présent, le refuge des plus nobles vocations…

— Perdues pour notre multiplication, soupira comiquement Chiron.

Saint-Ours sourcilla :

— Le grand nombre de prêtres canadiens français résulte du grand nombre d’enfants des familles canadiennes françaises ; c’est une fin de fécondité et non un moyen de stérilité. Telle est la doctrine du Tocsin.

Puis se retournant vers Boureil :

— Je m’occupe de toi.


III

L’éternité


Boureil entra dans l’Administration comme sous-verge d’un sous-chef de service.

Passer de son oisiveté à un petit emploi, c’était tout perdre pour gagner sa vie. Heureusement la transition fut adoucie par l’amitié qu’il noua tout de suite avec Paul Voyer, commis aux écritures. Celui-ci avait un front fuyant où des cheveux coupés ras finissaient en pointe, et des joues roses qui semblaient aussi minces que des pétales. « La matière première, disait-il, c’est la matière grise ; c’est donc la première qu’il importe de travailler. » Peut-être n’avait-il plus la force de s’occuper du reste ? Il avait toujours les ongles sales, les doigts tachés d’encre, le col encrassé. Une toux sèche entrecoupait ses phrases ; quand il avait fini de parler, il essuyait un peu de salive teintée de sang. Rien ne l’étonnait, rien ne l’indignait. Un médiocre obtenait-il un poste de commande ? « C’est une injustice : on s’en consolera vite. » Boureil se plaignait-il du milieu ? « Les autres ont beau te mépriser, ils te flattent en renforçant le sentiment que tu as de ta valeur personnelle. » Enhardi, Boureil approuvait : naïve connaissance de soi. « Mais les petits détails qui me ficèlent comme Gulliver !… » Les narines de Voyer palpitaient : « Gulliver n’a été attaché qu’à la faveur de son sommeil. Tenons-nous coûte que coûte en alerte. S’il y a un sacrifice inutile, c’est bien le renoncement à la vie de l’esprit. Je sais bien que le nôtre ne peut briller de tout son éclat. Mais il est assez beau qu’il reste en veilleuse. Les soucis de toutes guises, l’attention aux petits détails, tout cela est ridicule. Un esprit éveillé est un géant partout. » Une chose, pourtant, ne le faisait pas rire : la robuste santé du sous-chef : « Un esprit sain, c’est un bibelot ; un corps sain, c’est une brute. Le pot de terre et le pot de fer. L’un casse l’autre. »

Quand Oscar Lefébure, le sous-chef, invoquait son expérience, il se rengorgeait le plus possible. Car, dans l’administration, l’expérience est presque tout, bien qu’il ne faille la confondre ni avec la compétence ni avec rien de semblable. Mais il y a une autre force occulte bien supérieure, qui est l’influence. On ne prononce jamais ce dernier mot sans ressentir et sans provoquer dans son entourage une horreur sacrée. Telle est la cause première qui explique tout et qui est inexplicable. Or, quelques jours auparavant, Lefébure avait appris de son chef que Boureil avait été placé par l’entremise de Me Saint-Ours. Si Voyer n’avait pas été là encore, il serait venu le même jour dans le bureau de Boureil, mais il craignait la contagion de la tuberculose ; et il remit à la semaine suivante sa visite.

Lefébure était un homme gras, poilu, remuant et bruyant, que la paternité avait rendu pusillanime. Il avait des phrases toutes faites qu’il avait entendu dire à ses différents chefs, et qui ne se contredisaient pas trop souvent. D’ailleurs, ces phrases suffisaient pour rendre ses idées. (Je crois comprendre enfin ce que l’on tient pour des idées : des convictions, des préjugés, de la gueule.)

— Votre travail vous plaît, monsieur Boureil ?

Ce dernier triait des fiches :

— Vous savez, c’est ma première place…

Le subalterne grandit encore aux yeux du sous-chef :

— Alors on travaille pour le plaisir ?

— Surtout pas !

Cette réponse fit des ondes sur le visage du sous-chef, comme une pierre jetée dans l’eau. Lefébure penche la tête pour réfléchir, et les plis de son triple menton rejoignent les rides qui partagent son front en trois bourrelets.

— On s’y fait, monsieur Boureil. Même, à la fin, on trouve qu’il n’y a que cela. Ainsi, moi, quand j’ai du temps de reste, je cherche à m’occuper encore. Je m’ennuie, les dimanches !… De vraies nuits blanches ! La femme qui crie, les enfants qui tapent… Avez-vous des enfants ?

— J’en attends un.

— Félicitations ! L’enfant, c’est la joie du foyer, la consolation des vieux jours, le but de l’existence. Votre enfant vous rendra la tâche légère. Fiez-vous à mon expérience. L’expérience, voilà quelque chose. L’expérience et les voyages, voilà tout. Vous avez voyagé sans doute, monsieur Boureil ?

— Un peu.

— Je vous envie. Moi, je n’ai pas quitté l’île. Mais je reconnais l’importance du voyage. Il faut connaître la maison du voisin. Ce pauvre Voyer, par exemple, on s’apercevait tout de suite qu’il n’était guère sorti de son trou. Alors, un beau jour, je l’ai envoyé au b… Il en est revenu tout indigné : « J’ai vu des choses incroyables ! » répétait-il. Il croyait déjà à un peu moins de choses !

« Voilà leur expérience, et leur voyage ! » se dit Boureil.

Hélas ! l’expérience de la vie, loin d’enrichir la plupart des hommes, ne leur laisse qu’un pauvre résidu d’eux-mêmes !

— Et puis, vous monterez en grade. Vous êtes jeune…

— Jusqu’à présent, répondit Boureil, le souci de mon progrès intérieur m’a toujours fait perdre de vue l’avancement… Je ne sais pas si je pourrai changer.

— Mais n’avez-vous jamais eu quelque ambition ?

— Si. J’ai poursuivi la gloire comme un petit enfant qui court après un oiseau.

— Vous ne me ferez pas croire que lorsque vous voyez le chef de service, ou le ministre ou quelque autre puissant du jour, M. Saint-Ours, par exemple, vous ne me ferez pas croire que vous ne désirez pas être à leur place et faire comme eux ?

— Non, je n’envie pas ce qu’ils sont, ni ce qu’ils font, mais plutôt ce qu’ils ont. Chez moi, ajouta-t-il en souriant, la prétention empêche l’envie.

Content de ce premier sourire, Lefébure prit congé de lui.

*

— Que tu es maussade !

— Tu n’as pas l’air trop gai toi-même, cher Alain ! répondit Boureil.

— Je ne le suis pas non plus, admit Chiron. Aussi, pour me dérider, je vais de ce pas déjeuner avec des écrivains canadiens.

— Il en existerait donc à tes yeux ?

— Depuis quelque temps, la manie d’écrire des Européens se répand chez nous comme l’érigeron du Canada s’est, dit-on, propagé dans leurs terrains incultes.

— Alors, bonjour !

— Pourquoi ne m’accompagnerais-tu pas ?

— Une réunion de Vadius et de Trissotins, non, merci !

— Ils ne sont jamais si drôles que lorsqu’ils se rencontrent, je t’assure. Pour ma part, je recherche leur compagnie quand rien d’autre n’a pu me faire oublier mes soucis. Viens donc, que je te présente un faux Mauriac, un faux Maritain et un faux Sainte-Beuve.

Boureil se laissa gagner.

— D’ailleurs, expliqua Chiron, mes écrivains s’accordent à merveille, car ils parlent tous en même temps.

Quand Boureil et son ami s’assirent à leur table, le plus grand des trois écrivains, qui avait l’air d’un tapir, dissertait et les deux autres, un petit à profil de scie et un homme de taille moyenne dont le visage ressemblait à un coin de bois, opinaient du bonnet. Le tapir continua :

— Plagiaire, donc criminel, est à nos yeux quiconque s’approprie un texte, ou partie d’un texte, d’un autre. Cette acception du mot assez récente préjudicie aux auteurs. Jadis, on réprouvait non pas celui qui empruntait une idée, quelques vers ou une scène, mais celui-là seulement qui gâtait ce qu’il prenait à autrui : non pas tant celui qui le volait que celui qui le violait… Alors il était permis de prendre partout son bien, c’est-à-dire de le transporter dans son œuvre, pourvu que cette œuvre le mit en valeur. À bon droit, par conséquent, Molière prenait-il à Cyrano les bonnes choses qui jurent dans le fatras burlesque de ce dernier. Mais je veux parler de tous les plagiaires au point de vue de leur esprit critique. L’excellence en a été souvent démontrée par un choix judicieux de textes ou de fragments incorporés à une œuvre, et qui constituait une véritable découverte, ce que n’a jamais fait la critique officielle. Je me propose d’écrire avec sérieux l’éloge du forban littéraire qui reconnaît avant les autres les bons auteurs contemporains, et qui les cite et commente à sa manière, en les pillant avec goût…

« Si l’on ne vit pas encore ici de sa plume, pensa Boureil, on vit fort bien de la plume des autres ! »

On apporta le potage, et les écrivains se mirent à manger. Chiron déclina leurs noms :

M. Jean Blanchette, essayiste, M. Luc Picot, critique, et M. Guillaume Boneau, romancier.

Et il ajouta :

— Chose curieuse, tous nos grands hommes ont pour noms des diminutifs : Fréchette, Choquette, etc.

— Oh très juste ! fit Blanchette, le tapir.

La scie se pencha vers Boureil :

— Vous ignorez sans doute nos ouvrages ? grinça-t-elle. Ne protestez pas, ne vous excusez pas. Nous ne sommes pas lus. C’est la faute aux Français qui accaparent le marché. Seul un embargo sur leur production littéraire nous ferait admettre par les nôtres…

— Mais, coupa Chiron, vous l’avez, cet embargo : l’index nous proscrit la lecture de presque tous les bons livres français, et ne vous laisse pour concurrents que les Dellys.

Boneau, le romancier, intervint dans la discussion :

— Quel est l’effet de la peur de l’index chez nous ? Elle fait écarter les livres français, et lire les américains que ne mentionnent ni Sagehomme ni l’abbé Bethléem.

Redevenant pour un moment le directeur du Tocsin, Chiron fit la bouche en cœur :

— Le talent n’est pas ce qui vous manque, susurra-t-il. Le lecteur trouve-t-il peu de substance dans certains de vos ouvrages ? il est du moins récompensé de sa peine par la suavité du style, tout comme il le serait de son énergie perdue à cueillir les petites fraises des champs. Votre problème est un problème de publicité, Balzac l’a dit avant moi : « Pour les artistes, le grand problème à résoudre est de se mettre en vue. » Annoncez-vous donc davantage dans les journaux pour mettre fin à votre insécurité matérielle qui bannit les plus nobles soucis.

— J’ai mieux à proposer, déclara Blanchette. D’abord, il faut être immortel : fondons une Académie.

Boneau hocha la tête :

— Il y a déjà trop d’académies : l’Académie Querbes, l’Académie Saint-Léon, l’Académie Rhéaume, l’Académie de Quilles, et beaucoup d’autres encore. Que diriez-vous de ceci plutôt : le Lycée canadien français ?

Une oiseuse querelle s’ensuivit, à savoir si l’on doit écrire canadien français avec ou sans trait d’union. Blanchette était pour, Boneau contre et Picot balançait. Consulté à son tour, Chiron opina ainsi :

— Ce trait d’union est proprement dit une division ! Bon gré mal gré, messieurs, il faut le conserver : dans nos meilleurs auteurs, si je me souviens bien, canadien veut dire aigre, obscur ; français, clair, doux ; écrivons donc avec un trait canadien-français comme aigre-doux et clair-obscur.

L’unanimité ne put se faire sur la question : Blanchette abondait dans son sens ; Boneau, pour ainsi dire, enfonça son coin dans l’opinion contraire ; quant à Picot, malgré ses dents, il essaya en vain de trancher le différend. Force leur fut donc d’abandonner à de moins opiniâtres l’ingénieux projet d’immortalité.

Boureil, à qui le déjeuner avait paru s’éterniser, dit à Chiron :

— Ils méritent qu’on les fustige !

— Tu dois avoir l’âme de Don Quichotte : vouloir te battre avec des moulins à vent !

*

Au bout de ce que Boureil comptait pour dixième mois de la grossesse, Thérèse n’accouchait toujours pas. Boureil comprit qu’il ne pourrait être que père putatif. Était-ce là encore un but ? Il lui prenait souvent envie de repartir pour la France quand il allait à pas lents sous le fluide feuillage des saules qui semblent toujours prêts à prendre leur essor.

Un soir, comme il se promenait dans le petit parc, il rencontra par hasard le P. Bondi :

— Que je suis aise de vous revoir, mon cher Boureil ! Je vous croyais encore là-bas.

— J’ai suivi votre conseil, mon Père. Je le regrette.

Le P. Bondi ne se rappelait pas le conseil en question. Prenant un air grave :

— Le devoir est parfois pénible. Votre santé est bonne, j’espère ?

— Assez. La vôtre paraît excellente.

— En effet. Il me semble même que je rajeunis à mesure que je m’enfonce dans l’histoire. C’est à croire qu’il vaut encore mieux grimper dans les arbres généalogiques que de se faire greffer des glandes de singe ! Je vous recommande la fréquentation des archives aux premières atteintes de l’âge.

— Tout ce que j’attends des années à venir, c’est de m’apprendre jusqu’où ira mon écœurement !

— Décidément, Boureil, vous n’êtes pas dans vos bons jours.

Boureil pria le Père à dîner. Bondi prétexta d’abord un travail important à expédier ce soir-là, mais il finit par accepter quand Thérèse, venue les rejoindre, réitéra l’invitation. Thérèse avait préparé un repas fin, et elle parut très spirituelle à son hôte.

Le P. Bondi revint souvent. Comme tout bon historien, il parlait beaucoup. Mais quand il partait, Boureil éprouvait une déception profonde : il aurait aimé s’entretenir avec lui de religion.

*

Ce ne sont pas les propos érudits du P. Bondi qui firent accepter à Boureil l’idée de servir de père à l’enfant d’un autre, mais une parole dite lors du dernier entretien qu’il eut avec Voyer, hospitalisé depuis l’automne.

La vie de ce dernier ne tenait plus qu a un fil. Ses joues étaient plus colorées, comme les feuilles prêtes à tomber des arbres, et comme la belle journée, sa pensée lucide était sans ombres, sans illusions.

— Je ne crois plus au ciel, lui confia Voyer, mais il m’a tout gâté d’avance. J’enviais Lefébure, parce qu’il pense toujours à quelque chose : un verre de bière, l’odeur de la cuisine quand il rentre chez lui, le lit… Que ne suis-je resté bête !

— Et si on réalisait un jour le ciel sur terre, si les hommes devenaient angéliques ?

— Nous naîtrions sans le vouloir quand même, et nous mourrions encore malgré nous !

Boureil ne répondit rien.

L’aumônier se présenta à eux. Un bon gros prêtre très sympathique. D’abord il parla de choses et d’autres ; et à l’intérieur de sa grosse tête, le cerveau devait circuler comme un poisson dans un bocal rempli d’eau, car de temps en temps, un peu d’intelligence passait derrière ses grands yeux bleus. Quand le sujet de la bonne mort vint sur le tapis :

— La conscience, cette moucharde ! fit Voyer. C’est vrai qu’elle me tarabuste encore. J’ai eu beau vivre comme si je ne croyais point, je n’ai pas réussi à perdre la foi complètement.

Sur quoi Boureil prit congé d’eux. Maintenant il plaignait l’enfant de Thérèse d’avoir été conçu et se félicitait presque de n’y avoir été pour rien.

Il continua donc à ranger des fiches pour le gouvernement moyennant un traitement minime que Thérèse lui enlevait :

— Qui prend mari prend paye ! disait-elle.

Davantage : malgré sa fatigue, il commença une autobiographie pour rendre son expérience utilisable à son futur enfant.

— Tu vois, dit Thérèse, le travail ne nuit pas à ta carrière. Tu avais besoin qu’on t’impose un régime de vie, un horaire.

— Mais non ! Le travail est nuisible. Seulement, quand je ne travaillais pas, tu ne me laissais point tranquille.

« Pourquoi Racine a-t-il cessé d’écrire ? parce qu’il a pris femme. Cette raison de gros bon sens est négligée par ses biographes, tous trop subtils pour fournir une explication que le commun des lecteurs auraient jugée satisfaisante. Ils parlent de critiques, de poison, de religion et d’embonpoint. »

— Si tu te donnais seulement la peine d’écrire tes excuses pour ne pas faire de livre, tu serais déjà un auteur.

Boureil ne dépassa guère le récit de sa jeunesse. Enfermé dans un bureau, il manquait de sensations. D’ailleurs, l’enfant mourut presque en naissant par suite d’un retard du médecin accoucheur. Et Thérèse, après relevailles, renoua ses relations criminelles avec son amant.

Pour quelle raison Boureil ne modifia-t-il pas ensuite son mode de vie ? Il n’aurait su trop le dire lui-même. En contre-poids à l’ennui de son travail, il transportait un sac plein de livres qu’il lisait dans le tramway, matin et soir. Son malheur était de ces petits malheurs qui sont les pires, parce qu’ils ne tuent pas, mais dégradent leurs victimes.

Après le départ de Thérèse, il était allé au Séminaire pour voir le P. Bondi, mais ce dernier n’y était plus. Le P. Bondi avait même jeté le froc aux orties. Cela ne surprit pas Boureil. Les plaisanteries du bon père sur l’auguste compagnie l’avaient préparé : « Les jésuites, disait-il, un mille-pattes sur le dos ! » La médisance cache souvent une mauvaise excuse pour l’avenir.

Autant Boureil avait regretté la naissance de l’enfant, autant il s’attrista de sa mort prématurée. Hélas, il s’était promis inutilement de prendre soin de lui comme de son petit ! Véritable, son deuil fut sans fin.

Cet hiver-là, il passa toutes ses soirées dans une chambre obscure, sous une horloge normande ou le front contre la vitre jusqu’à vertige, tandis que la neige qui tombait dehors donnait à la fenêtre l’apparence d’un sablier.


FIN

TABLE DES MATIÈRES


PREMIÈRE PARTIE

 19
 27
 45
IV. 
 63

DEUXIÈME PARTIE

 111
 125
 133
VIII. 
 147

TROISIÈME PARTIE

 161
 183


La présente édition
qui constitue l’édition originale
a été achevée d’imprimer pour
LES ÉDITIONS VARIÉTÉS
le huit avril mil neuf cent quarante-huit
à Montréal, Canada.