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Sermon XLVII de saint Bernard sur le Cantique des Cantiques

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Traduction par Armand Ravelet, Nicolas Laffineur (abbé).
Texte établi par Monseigneur l’Évêque de Versailles, Louis Guérin (Sermons. - 1. SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES. - 2. DU TEMPS.p. 165-167).

Sermon XLVII




De trois espèces de fleurs : de la virginité, du martyre et des bonnes œuvres. De la dévotion qui doit accompagner la récitation de l’office.

1. Je suis la fleur des champs et le lis des vallées[1]. Ce que l’Épouse avait dit des fleurs, dont son lit était couvert, a de l’analogie avec ces paroles. Pour que l’Épouse ne s’attribue pas ces fleurs dont son lit parraissait orné et sa chambre embellie, l’Époux se déclare la fleur des champs. Ces fleurs ne viennent pas du lit de l’Épouse, mais des champs ; tout leur éclat et leur suavité sont le fruit de la générosité de l’Époux, et personne ne peut lui adresser ce reproche : Qu’avez-vous que vous ne l’ayez reçu ? et si vous l’avez reçu, pourquoi vous en glorifier[2] ? Aussi empressé à former sa bien-aimée que bienveillant en sa tendresse, l’Époux lui montre à qui elle doit attribuer la beauté dont elle se glorifie et les parfums dont son lit est rempli : Je suis, dit-il, la fleur des champs, ce qui fait votre orgueil vient de moi. Nous trouvons aussi, dans ces paroles, l’avis salutaire de ne jamais nous glorifier : Si quelqu’un se glorifie, que ce soit dans le Seigneur[3]. Voilà le sens littéral ; aidés de l’Époux cherchons maintenant le sens spirituel.

2. Une fleur peut se trouver en trois endroits : dans un champ, dans un jardin, dans une chambre. Cette remarque nous expliquera plus facilement pourquoi l’Époux s’appelle de préférence la fleur des champs. Une fleur naît dans un champ, dans un jardin, mais jamais dans une chambre ; elle y brille, mais elle n’y vient pas, elle n’y croît pas comme dans un champ, ou un jardin ; elle y est déposée après y avoir été apportée, mais elle n’y a pas pris naissance. Aussi est-il nécessaire de la remplacer fréquemment et de la renouveler sans cesse ; car elle ne conserve longtemps ni son odeur, ni sa beauté. Mais si, comme je l’ai exposé dans un autre sermon, le lit couvert de fleurs représente une conscience riche de bonnes œuvres, vous comprenez que, pour suivre la comparaison, il ne suffit pas de faire le bien une fois ou deux : il vous faut ajouter constamment de nouvelles œuvres aux premières, afin que vous récoltiez les bénédictions que vous aurez semées ; la fleur de votre bonne œuvre s’incline, se dessèche, et bientôt perd tout son éclat et sa vigueur, si elle n’est continuellement rafraîchie par d’autres œuvres de piété se succédant sans interruption. Voilà ce que j’avais à dire au sujet du lit de l’Épouse.

3. Mais il n’en est ainsi ni du jardin, ni des champs : aux fleurs qu’ils produisent ils donnent sans cesse une nouvelle vigueur, gardienne de leur beauté naturelle. Pourtant entre ces fleurs on trouve encore une différence : pour les produire, les jardins ont besoin du travail et de la culture des hommes. Les champs les donnent spontanément, sans l’industrie de l’homme. Quel est donc ce champ que la charrue n’a pas déchiré, que le hoyau n’a pas touché, qui n’a reçu ni engrais, ni semence, et qui néanmoins est embelli de cette fleur éclatante sur laquelle l’Esprit du Seigneur s’est reposé ? Le savez-vous ? L’odeur de mon Fils, dit Isaac, est l’odeur d’un champ que Dieu a béni[4]. Cette fleur des champs n’avait pas encore toute sa beauté et déjà elle répandait son parfum, quand le saint et antique patriarche desséché par les années, les yeux éteints, mais l’odorat actif, la respira en esprit et poussa ce cri de joie. Cette fleur toujours vivace ne doit pas encore s’appeler fleur de la chambre, ni fleur des jardins : elle n’est pas née d’une culture humaine, elle a raison de dire : Je suis la fleur des champs venue sans aucun concours humain. Au moment de son éclosion aucune corruption ne l’atteint, de sorte que s’est accompli cet oracle : Vous ne souffrirez pas que votre saint soit assujetti à la corruption[5].

4. Si vous le permettez, je vous donnerai encore de ceci une raison qui a son prix. Ce n’est pas sans motif que le sage nous montre le Saint-Esprit sous des formes multiples ; il nous apprend ainsi que cet esprit cache d’ordinaire, sous l’écorce de la lettre, plusieurs sens spirituels. Aussi, les divers points de vue sous lesquels nous avons considéré ces fleurs nous porteront à dire : la virginité est une fleur : le martyre est une fleur : une bonne action est une fleur. La virginité est figurée par la fleur du jardin, le martyre par celle des champs, et la bonne action par celle qui orne la chambre nuptiale. La fleur du jardin est le symbole de la virginité dont la naturelle pudeur fuit le monde, aime la retraite et une vie austère. La fleur du jardin est renfermée ; celle des champs est à la disposition de toutes les mains ; et celle qui est dans la chambre est semée, aussi est-il écrit : Ma sœur est un jardin fermé, une fontaine scellée[6]. C’est bien là ce qui indique la pudeur dans une vierge et la conservation de la sainteté complète, telle qu’on la rencontre dans Celle qui fut sainte de corps et d’esprit. Dans la fleur des champs on a le symbole du martyre ; c’est là, en effet, que les martyrs sont exposés aux outrages de tout un peuple et donnés en spectacle aux anges et aux hommes. N’est-ce pas leur voix lamentable que nous entendons dans le psaume : Nous sommes devenus un sujet d’opprobre à nos voisins ; ceux qui sont autour de nous, se moquent de nous et nous insultent[7] ? La chambre est aussi la figure d’une bonne action qui rend l’âme tranquille et sûre. Après une bonne œuvre, en effet, on s’endort en paix dans la contemplation, et l’on cherche avec d’autant plus de confiance à étudier et à pénétrer les choses divines, que l’on a plus de droit à se rendre le témoignage de n’avoir point, par amour d’un repos personnel, omis les œuvres de la charité.

5. Toutes ces choses se rencontrent dans le Seigneur Jésus. Il est la fleur du jardin, le rejeton vierge issu d’une vierge. Il est aussi la fleur des champs, il est martyr, et la couronne des martyrs, le modèle du martyre ; il est conduit hors de la ville, il souffre hors du camp ; il est attaché à la croix, donné en spectacle aux hommes et exposé aux outrages de tous. Il est encore la fleur qui couvre le lit nuptial, le miroir et le modèle de toute bonté, comme il le déclare lui-même aux Juifs en disant : J’ai fait devant vous beaucoup de bonnes œuvres par la puissance de mon Père[8]. L’Écriture dit encore de lui : Il a passé en faisant le bien, et en guérissant toutes les infirmités[9]. Or, si le Seigneur est ces trois choses, pourquoi s’appelle-t-il de préférence la fleur des champs ? C’est sans doute, pour exciter l’Épouse à la patience, car il sait que la persécution la menace, si elle veut vivre pieusement. L’Époux aime donc à se montrer sous l’image de l’état dans lequel il désire que l’Épouse le suive. C’est ce que je vous ai dit ailleurs, qu’elle aspire sans cesse après le repos, tandis qu’il l’excite à la souffrance, lui rappelant que c’est par beaucoup de tribulations qu’elle doit entrer dans le royaume des cieux[10]. Aussi, comme il se disposait à retourner vers son Père, après avoir épousé, sur la terre, la nouvelle Église, il lui disait : L’heure vient où quiconque vous fera mourir croira faire une chose agréable à Dieu[11] ; et encore : S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi[12]. Vous pouvez vous-mêmes trouver, dans l’Évangile, bien des passages qui se rapportent à cette prédiction des maux que l’Épouse doit supporter.

6. Je suis la fleur des champs et le lys des vallées. Pendant que l’Épouse montre son lit, l’Époux au contraire lui montre le champ et l’anime au travail, et pour la décider il n’a rien de mieux à lui proposer que son exemple ou que la récompense. Je suis la fleur des champs. Ces paroles en effet donnent à entendre qu’il est, ou le modèle du soldat, ou la gloire du triomphateur. Vous m’êtes, l’un et l’autre, ô Jésus, mon Seigneur, mon modèle dans mes souffrances, et la récompense de ma patience. Par l’exemple de votre courage, vous formez mes mains au combat, et, après la victoire, vous me couronnez de la présence de votre majesté, soit que je vous voie combattre, soit que je vous attende non-seulement pour me couronner, mais pour devenir ma couronne même ; vous m’attirez admirablement à vous, et ces deux considérations sont une chaîne puissante capable de tout entraîner. Attirez-moi donc après vous ; avec quelle joie je vous suivrai ! Mais combien il m’est plus doux de jouir de vous ! Si vous êtes si bon pour ceux qui vous suivent, Seigneur, que serez-vous pour ceux qui vous auront rejoint ? Je suis la fleur des champs ; que celui qui m’aime vienne dans la campagne ; qu’il ne refuse pas de combattre avec moi, afin qu’il puisse dire : J’ai combattu le bon combat[13].

7. Et, parce que les humbles, incapables de présumer d’eux-mêmes sont propres au martyre plus que les orgueilleux, il ajoute : Je suis le lys des vallées, c’est-à-dire, la couronne des humbles, désignant leur future élévation par la hauteur de cette fleur. Viendra l’heure en effet où toute vallée sera remplie, toute montagne et toute colline abaissée[14]. Alors apparaîtra la splendeur de la vie éternelle, le vrai lys non des collines, mais des vallées, car le juste germera comme le lys[15], dit le prophète. Et qui donc est juste, sinon celui qui est humble ? Lorsque le Seigneur s’inclinait sous la main de saint Jean-Baptiste, son serviteur, et que celui-ci tremblait devant sa Majesté : Laissez, dit le Sauveur : c’est ainsi qu’il nous faut accomplir toute justice[16], mettant ainsi la consommation de la justice dans la perfection de l’humilité. Le juste est donc humble, le juste s’abaisse comme les vallées. Et si nous avons été trouvés humbles, à notre tour, nous germerons comme le lys et nous fleurirons pendant toute l’éternité devant le Seigneur. N’est-ce pas alors surtout que le juste se montrera vraiment, le lys des vallées quand notre Seigneur transformera le corps de notre humilité, afin de le rendre conforme à son corps glorieux[17] ? Il ne dit pas, notre corps, mais le corps de notre humilité, montrant que ceux-là seuls qui sont humbles brilleront de l’admirable et éternelle splendeur de ce lys. Voilà ce que j’ai à dire, sur ce passage ou l’Époux s’appelle la fleur des champs et le lys des vallées.

8. Il serait aussi utile d’examiner ce que l’Époux dit de sa bien-aimée : le temps ne le permet pas. Notre règle nous défend de rien préférer à l’œuvre de Dieu[18]. Saint Benoît notre père à voulu qu’on donnât ce nom aux louanges solennelles dont le tribut se paye tous les jours dans l’Oratoire, pour nous montrer clairement l’attention que nous devons y mettre. Je vous conseille donc, mes bien-aimés, d’apporter toujours à l’office divin un cœur ardent et pur, et de vous présenter devant le Seigneur avec une joie respectueuse. N’y venez pas lâchement, en sommeillant, en bâillant, en ménageant votre voix, en coupant les mots, ou en ne prononçant qu’à demi, ou d’un ton trop bas, en balbutiant et nazillant comme des femmes ; prononcez d’un ton ferme et viril, et avec ce sentiment affectueux que donne le Saint Esprit. Apportez ici un cœur pur, ne pensez qu’à ce que vous chantez. Évitez non-seulement les pensées vaines et inutiles, mais encore celles qui, selon le temps et les lieux, occupent nécessairement les frères servants chargés du service commun. Je vous conseille même de ne pas laisser votre esprit s’entretenir de ce que vous venez de lire dans le cloître, ou de ce que vous venez d’entendre de ma bouche dans cet entretien spirituel. Tout cela est utile sans doute ; mais vous ne pouvez vous en nourrir utilement durant l’office ; le Saint-Esprit ne peut agréer une offrande qui suppose la négligence des choses obligatoires. Puissions-nous toujours, sous son inspiration accomplir sa volonté ! Ce sera l’effet de la grâce et de la miséricorde de l’Époux de l’Église, J.-C. N. S. qui est le Dieu béni dans les siècles. Ainsi soit-il.



  1. Cantiq. ii, 1.
  2. I Cor. iv.
  3. II Cor., x, 17.
  4. Genèse, xxvii, 27.
  5. Ps. xv, 10.
  6. Cantiq., iv, 12.
  7. Ps. lxxviii, 4.
  8. Jean, x, 32.
  9. Act. x, 38.
  10. Act. xvi, 21.
  11. Jean, xvi, 2.
  12. Idem, xv, 20.
  13. II Tim., iv, 7.
  14. Isaï., 40.
  15. Osée, xiv, 6.
  16. Math. iii, 15.
  17. Philipp., iii, 21.
  18. Règle de saint Benoît, chap. iv, 3.