Œuvres de Auguste Brizeux/01/Texte Entier

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Œuvres de Auguste Brizeux/01
Œuvres de Auguste BrizeuxAlphonse Lemerre, éditeur1.



ŒUVRES


de


AUGUSTE BRIZEUX



Brizeux - Œuvres, Marie, Lemerre page12 djvu.jpg
ŒUVRES


de

AUGUSTE BRIZEUX




MARIE — TÉLEN ARVOR
FURNEZ BREIZ


Homme à la Bêche.jpg


PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, passage choiseul, 23-31

NOTICE

SUR BRIZEUX[1]




I

Les poésies d’Auguste Brizeux paraissent ici pour la première fois dans leur complet et harmonieux ensemble. L’auteur de Marie et des Bretons était sur le point de rassembler lui-même ses œuvres, de réunir maintes pages dispersées, de publier quelques pièces inédites, de grouper enfin tous ses poèmes dans un ordre qui reproduisit le développement de son inspiration, lorsque la mort surprit le moissonneur et l’empêcha de lier sa gerbe. Il avait, en mourant, légué à deux de ses amis, à M. Auguste Lacaussade et à celui qui écrit ces lignes, le soin d’achever sa tâche interrompue ; nous pouvons dire que nous n’avons rien négligé pour accomplir ce pieux devoir. Brizeux avait d’éminents confrères en poésie qui l’appréciaient, qui l’aimaient tendrement, et qui, en se chargeant de cette publication, en eussent augmenté l’éclat ; il suffit de citer M. Auguste Barbier, M. Alfred de Vigny, M. Sainte-Beuve, M. Emile Deschamps, M. Victor de Laprade. Si l’on s’étonnait de voir nos modestes noms associés à celui du chantre de la Bretagne, nous répéterions simplement ces mots charmants de La Fontaine parlant de sa collaboration avec Maucroix : « Une ancienne amitié en est la cause. »

Il y a déjà quatorze ans que Brizeux faisait son premier testament littéraire ; prévoyant le cas où une mort subite ne lui permettrait pas de prendre lui-même ses dernières dispositions, il avait donné à M. Lacaussade des instructions très précises pour la publication de ses œuvres. L’ami sincère, le poète discret et pur, qui recevait ce témoignage si digne d’envie, y trouvait la juste récompense du dévouement le plus délicat et le plus tendre. « Mon cher Lacaussade, écrivait Brizeux le 2 octobre 1846, je remets entre vos fidèles mains cette liste de mes poésies qui vous servira à les publier dans un ordre convenable, si elles étaient destinées à me survivre. » Certes, il n’avait pas oublié ce legs formulé avec une simplicité si touchante, lorsque, onze ans après, ayant eu la pensée de me dédier une de ses histoires poétiques, il y insérait ces vers, témoignage bien précieux aussi pour moi de son indulgente et confiante amitié :

Des bords de la Durance aux fleuves des Germains,
Ô sage explorateur des grands courants humains !
Mort, je vous lègue, ami, le soin de ma mémoire.
.     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .
Ah ! mes vers, sur les flots, dans les bois recueillis,
Mes vers, mon seul trésor, ne seront point trahis !
Vous avez le respect de toute noble chose ;
Entre vos nobles mains, ami, je les dépose.

La mission que Brizeux me donnait ainsi en 1857 ne révoquait pas celle qu’il avait confiée à M. Auguste Lacaussade. C’était plutôt la confirmation de sa pensée première ; il nous associait tous deux à la même œuvre. Les instructions écrites pour M. Lacaussade en 1846 et celles qu’il devait me laisser plus tard se combinaient ensemble, se complétaient mutuellement. L’un et l’autre, au même titre, nous étions chargés de veiller sur la mémoire du poète. Lorsque Brizeux, dans les vers qu’on vient de lire, sembla m’attribuer plus spécialement ce soin, avait-il pressenti, hélas ! que je recueillerais si tôt ses paroles suprêmes ?

Au mois d’avril 1858, atteint déjà d’une maladie mortelle, il résolut tout à coup de quitter Paris, espèrant retrouver ses forces sous le ciel du Languedoc. Un de ses frères d’un autre lit, M. Ernest Boyer, sous-préfet de Corbeil, qui l’aimait d’une affection sans partage, essaya en vain de le retenir ; vainement aussi M. Auguste Barbier, M. Lacaussade, d’autres amis encore, l’entouraient à l’envi des soins les plus dévoués : il était impatient de se réchauffer au soleil. Depuis les dix-huit ans que durait notre amitié, j’avais eu plus d’une fois le bonheur de le recevoir sous mon toit ; il se rappela nos courses dans la campagne, nos longues promenades au bord de la mer, et ce fut près de moi à Montpellier, qu’il voulut respirer ces chaudes haleines printanières auxquelles il redemandait la vie. Il vint donc, et ce fut pour mourir. Il était arrivé le 16 avril ; trois semaines après, il expirait dans mes bras.

Comment dire quelle fut ma douleur, lorsque je vis le noble poète, le poète si fier et si doux, s’éteindre ainsi loin de tous les siens ? Celui qui avait tant aimé les vallées de sa Bretagne venait de fermer les yeux dans une province éloignée ; l’artiste, Parisien autant que Breton, allait s’acheminer vers sa dernière demeure sans y être accompagné par ses confrères. Famille, amis, tout lui manquait ; moi seul, en ces tristes moments, je devais, ainsi que me l’écrivait M. Sainte-Beuve, représenter auprès du mort toutes les amitiés, toutes les piétés et toutes les religions rassemblées. Heureusement, je pouvais compter sur de sympathiques auxiliaires. Le vrai poète est assuré de trouver une patrie partout où il y a des cœurs d’élite. Etranger moi-même en ce pays, mais connu d’un auditoire nombreux auquel l’auteur de Marie s’était mêlé plus d’une fois, je savais bien qu’il me suffirait de prononcer son nom pour réunir autour de son cercueil un cortège digne de lui. Le jour même où Brizeux avait rendu le dernier soupir, je publiai dans Le Messager du Midi cette lettre aux auditeurs du Cours de littérature française.

« Messieurs et chers auditeurs,

« Dans mes leçons sur la litlératuie française, en rapprochant les écrivains modernes des maîtres immortels de l’art, j’ai eu plus d’une fois l’occasion de vous citer les vers de M. Brizeux, le chantre de Marie, des Bretons et des Histoires poétiques. L’auteur de ces belles pages vient de mourir à Montpellier. Epuisé par ses travaux, par une sensibilité ardente, par une vie toute dévouée an culte de l’art, il était venu réchauffer son corps au soleil du Midi ; il est arrivé ici le 16 avril et s’est éteint aujourd’hui, 3 mai, à cinq heures du matin. J’étais le seul ami personnel qu’il eût à Montpellier ; permettez-moi d’espérer que les amis de son talent voudront bien se réunir à moi pour l’accompagner à l’église. Il serait trop douloureux de penser que, dans une ville si sympathique aux lettres, un tel poète ait pu disparaître sans recevoir les hommages de la sympathie publique.

« Brizeux est mort loin de sa mère, loin de son pays, qu’il a si bien chanté, loin de ses amis de Bretagne et de Paris. Je prie mes chers auditeurs, je les prie tous, connus et inconnus, de vouloir bien répondre à mon appel. Brizeux n’avait pas cette réputation bruyante qui est due, aujourd’hui plus que jamais, aux clameurs intéressées des coteries ; mais les meilleurs juges le plaçaient à un rang élevé parmi les plus nobles écrivains de nos jours, et il s’était formé un public d’élite qui lui était tendrement dévoué. Associez-vous, Messieurs, à ce public d’élite ; il est digne de vos sympathies, le poète qui n’a jamais chanté que la religion, la patrie, la liberté, le culte du bien et du beau, les sentiments les plus purs de l’âme humaine.

« Saint-René Taillandier. »

Le lendemain, 4 mai, l’élite de la ville s’était rendue à mon invitation. Des professeurs des Facultés, des conseillers de la Cour impériale, des membres de nos sociétés savantes, des étudiants, des ouvriers même (le cœur de Brizeux a dû en tressaillir) accompagnèrent le cercueil du poète à l’église Sainte-Eulalie. De là, nous le conduisîmes au cimetière ; il fut déposé dans un caveau provisoire, en attendant que des mains pieuses vinssent le chercher pour l’ensevelir en Bretagne. Au moment où le cortège dut se séparer, je prononçai, non sans larmes, au nom de tous les amis absents, ces paroles de remerciement aux hommes de cœur qui m’avaient suivi, et de suprême adieu au poète que nous pleurions.

« Messieurs,

« Cette cérémonie funéraire présente un caractère particulier de tristesse. Un vrai poète, cœur pur, âme enthousiaste, consacre depuis trente ans son inspiration au sol qui l’a vu naître. Dans un temps où je ne sais quelles déclamations hautaines ont repoussé la famille et la patrie comme une intention de l’égoïsme, en face de cette fraternité menteuse qui mènerait à la promiscuité du chaos, il s’assied à l’ombre du foyer, il s’enferme au fond de sa province, il veut ne chanter que la Bretagne, sa foi, ses mœurs, ses paysages, la cabane du pécheur, le sillon de l’homme des champs, tous les spectacles de la lande et de la mer, toutes les vertus simples et fortes de cette grande race celtique, demeurée là intacte et vierge sous la protection de la croix ! Il trouve dans ces études populaires une riche moisson de poésie, un merveilleux tableau de la vie humaine, l’unité, la sérénité, l’harmonie, ce but suprême de l’art ; et, encourageant ses frères à défendre leur trésor, il s’écrie :

Oh ! nous sommes encor les hommes d’Armorique,
La race courageuse et pourtant pacifique,
Comme aux jours primitifs la race aux longs cheveux,
Que rien ne peut dompter quand elle a dit : Je veux !
Nous avons un cœur franc pour détester les traîtres !
Nous adorons Jésus, le Dieu de nos ancêtres !
Les chansons d’autrefois, toujours nous les chantons :
Oh ! nous ne sommes pas les derniers des Bretons !
Le vieux sang de tes fils coule encor dans nos veines,
O terre de granit recouverte de chênes !

« Ainsi chante ce noble poêle ; ainsi, pendant trente ans, il compose l’élégie familière ou la rustique épopée de la Bretagne ; et le jour oit il achève sa tache, le jour où il s’éleinl, épuisé bar ses travaux, par une sensibllitc ardente, par une vie toute dévouée au culte de l’art, il meurt à deux cents lieues du pays qu’il a tant aimé, il meurt loin de sa mère, loin de ses frères, loin de ses amis, qui, pressés en foule autour du barde, se seraient disputé l’honneur de réciter ses vers sur sa tombe !

« Moi seul ici je l’ai connu, je l’ai aimé, j’ai serré ses nobles mains… Vous tous, messieurs, qu’un sentiment pieux a réunis auprès de ce cercueil, et qui avez si généreusement répondu à mon appel, soyez doublement remerciés, puisque vous ne le connaissiez qu’à demi !…

« Mais j’ai tort, vous le connaissiez aussi. Amis des lettres, amis de l’art religieux et spiritualiste, sympathiques à tous les sentiments élevés, vous avez le droit de former ici ce cortège, et ce n’est pas à mon appel que vous avez répondu, c’est à la voix même du poète. Brizeux n’appartient pas seulement à la Bretagne ; il appartient à la France entière, à tous les cœurs épris du bien et du beau, à tous ceux qui savent goûter la délicatesse des sentiments, l’élévation de la pensée, le charme et la mélodie du langage. Il y a dans notre poésie du</> xixe siècle des imaginations plus variées, plus éclatantes ; il n’en est pas de plus pures. Connaissez-vous beaucoup de poètes qui puissent se dire à l’heure suprême : « Je n’ai chanté que la religion, la patrie, l’amour de la nature et de l’art, les meilleures, les plus saines émotions de l’âme humaine. Jamais je n’ai prêté ma voix aux accents du désespoir, aux séductions de la volupté, aux entraînements de l’orgueil. Épurer les cœurs et consoler les âmes, c’était là toute ma poétique. » Brizeux peut se rendre ce témoignage. Le trait dominant de son œuvre, c’est sa passion pour l’art ; et l’art était pour lui l’interprète des plus consolantes pensées. Dés le début, il s’était dit, comprenant bien la mission périlleuse et la responsabilité de l’écrivain en des temps comme le nôtre :

 
Dans la paix de mon cœur et dans son innocence
(Car les simples de cœur ont aussi leur puissance),
Malade ou désolé, quoi que fasse le sort,
J’achèverai mon œuvre et serai le plus fort !
Mais bien souvent, Seigneur ! quand la noire tempête
Élèvera ses flots au-dessus de ma tête,

Ainsi que le pécheur près de sombrer, hélas !
Vers vous en gémissant je tendrai les deux bras ;
Mon Dieu ! que votre oreille alors s’ouvre et m’entende :
Ma barque est si petite et la mer est si grande !

Et Dieu l’a entendu. Il lui a donné une imagination sereine, il lui a inspiré l’enthousiasme du bien, l’horreur du mal ; il lui a envoyé ces exquises jouissances de l’artiste, ce tourment du beau qu’il a si gracieusement décrit dans un hymne tout chrétien :

 
Il est doux par le beau d’être ainsi tourmenté
Et de le reproduire avec simplicité ;
Il est doux de sentir une jeune figure
S’élever dans vos mains harmonieuse et pure,
Si belle qu’on l’adore et qu’on en fait le tour.
Amoureux de l’ensemble et de chaque contour ;
Sous la forme, il est doux de répandre la flamme
En s’écriant : « Voici la fille de mon âme !
Jusqu’au foyer d’amour pour elle j’ai monté ;
Admirez ce reflet de la divinité ! »
Nous ne redirons pas ce que disait la haine,
Que toute poésie est une chose vaine.
Chanter, peindre, sculpter, c’est ravir au tombeau
Ce que la main divine a créé de plus beau ;
Chanter, c’est prier Dieu ; peindre, c’est rendre hommage
À celui qui forma l’homme à sa propre image ;
Le poète inspiré, le peintre, le sculpteur.
L’artiste, enfant du ciel, après Dieu créateur.
Qui jeta dans le monde une œuvre harmonieuse.
Peut se dire : « J’ai fait une œuvre vertueuse ! »
Le beau, c’est vers le bien un sentier radieux,
C’est le vêtement d’or qui le pare à nos yeux.

« Que d’autres pensées pieuses, sereines, hienfaisantes. Je pourrais recueillir encore dans ses poèmes, — couronnés de fleurs bénies à déposer sur sa tombe ! On m’a raconté qu’Ozanam, dans sa dernière maladie, transcrivait de sa main défaillante quelques vers empruntés à un livre récemment publié ; il les transcrivait pour un ami, pour un enfant peut-être, et ce furent, si ma mémoire ne me trompe pas, les dernières lignes qu’il ait tracées. Quels étaient ces vers ? des vers de Brizeux, cette jolie chanson du pêcheur, avec ce refrain si confiant, si joyeux :

Le bon Jésus marchait sur l’eau :
Va sans peur, mon petit bateau !

« Mais je ne me lasserais pas de répandre ces fleurs sur son cercueil, manibus date lilia plenis. Terminons du moins par ce cri d’espérance qu’il jetait vers l’éternelle patrie dans une des plus belles pages de son œuvre. Je parle de ce Livre des Conseils, où il prend un jeune homme au sortir de l’enfance et le conduit par la main de la jeunesse à la virilité, de la virilité à la vieillesse, de la vieillesse à la mort. Arrivé au dernier terme, il détourne ses yeux de la terre, de cette terre qu’il a aimée, de ce monde où son âme de poète découvrait tant de trésors caches, et, les regards dirigés vers le ciel, il s’écrie :

Ce monde a ses grandeurs ; l’autre, plus vaste encor,
À l’esprit du mourant montre ses sphères d’or,
Et vers l’immensité décide son essor !

« Cette confiance, cet amour, ce furent là ses consolations, je le sais, au milieu des épreuves de l’agonie !

« Adieu donc, et repose en paix, ô mon ami ! du sein de cette vie meilleure où tu es entré, rends-moi l’assistance que je t’ai prêtée ici-bas. Tu es de ceux dont l’action bienfaisante survit à notre destinée d’un jour. Au moment où nous déposons ici la dépouille mortelle, tu m’as fourni l’occasion de redire à des esprits dignes de les entendre, quelques-unes des plus belles pages sorties de ton cœur. Quand je te rentrai bientôt aux mains de la famille, qui m’avait confié la douce et douloureuse mission de la représenter à ton lit de mort, quand ton corps ira reposer sous cette terre de l’Armorique consacrée par tes chants, les autres amis qui viendront au-devant de toi remercieront, mieux que je ne saurais le faire, ceux qui m’entourent ici et qui t’ont rendu ce pieux devoir. Leurs hommages plus complets que les vôtres, ne seront pas plus sincères. Ils t’accueilleront avec larmes ; ils t’élèveront peut-être un monument funèbre, comme celui que tu fis construire au savant grammairien celtique, à ce vénérable Legonidec, mort aussi comme toi loin des campagnes natales. Nous, ô mon ami ! nous garderons le souvenir de ton passage et le parfum vivifiant de tes inspirations.

« Adieu, mon cher Brizeux ! Au nom de tous ceux qui te connaissent et qui t’aiment ; au nom de tes confrères de Paris ; au nom de ceux qui, de divers points de la France, te sachant malade ici, m’adressaient des lettres si touchantes, si pleines de sollicitude, et que ta mort va désoler ; — au nom de tous, une dernière fois, adieu !»

fe ne fus pas seul à prononcer les adieux ; une société savante, l’Académie des sciences et lettres de Montpellier, était dignement représentée à cette cérémonie, et le membre qui prit la parole en son nom, M. Grasset, conseiller à la Cour impériale, exprima dans les termes les mieux sentis la sympathique douleur de ses confrères. Un homme de cœur, M. Théodore Serre, voulut saluer le barde en son langage. Vers ou prose, chacun apportait son offrande. Le ciel même, d’abord gris et voilé, dégagea bientôt sa lumière ; autour de nous, sur la route du cimetière, les buissons des champs frémissaient au soleil ; et moi, songeant à ces harmonies que le poète savait si bien comprendre, je me rappelais l’épisode de La Chaîne d’or, le convoi de la fille du pauvre, les fleurs d’avril pleuvant sur le cercueil, et le divin sourire de la nature si doucement associé aux tristesses d’un jour de deuil :

Ce n’étaient que parfums et concerts infinis,
Tous les oiseaux chantaient sur le bord de leurs nids.

Quelques jours après, un frère du poète venait chercher sa dépouille mortelle et la ramenait en Bretagne. Quand le cercueil entra dans le port de Lorient, une foule émue et recueillie s’empressa de faire cortège au barde d’Armorique. De l’endroit où était creusée la tombe on apercevait l’Océan, et chacun se rappelait avec quelle vigueur le chantre si suave du Scorf et de l’Ellé avait peint aussi les tableaux de la mer, la Baie-des-Trépassés, les rochers de Penn-March, les grèves bretonnes, les mœurs des marins, les souvenirs des Celtes au bord des flots, et toutes ces îles sauvages où le christianisme fait éclore tant de merveilleuses fleurs sur le tronc rugueux du chêne druidique. En présence de ces grands spectacles complétés par l’évocation des souvenirs, au milieu de ces populations en pleurs, de nobles paroles furent prononcées. Un des plus anciens amis de Brizeux, M. Guieysse, dont le nom est consacré dans l’une des pièces de Marie et dans une page exquise des,/i> Histoires poétiques, M. le docteur Bodélio, son ami d’enfance, son condisciple au collège de Vannes, M. le capitaine Jury, attaché aussi au poète breton par les liens de l’esprit et du cœur, firent entendre comme une symphonie de regrets et de louanges à laquelle bien des âmes répondirent. Les plus touchants témoignages arrivaient de tous côtés. Que de fleurs délicatement choisies ! Que de strophes sans prétention, dictées par un sentiment pur ! Ici, c’était un ami, un disciple, M. Édouard Briault, qui publiait tout un recueil de chants à la mémoire du maître bien-aimé ; là, au contraire, c’était un vieillard vénérable, un des directeurs de la jeunesse de Brizeux, qui venait en pleurant réciter ses vers à son illustre élève. On le chantait dans ses deux langues : à la fin de la cérémonie funéraire de Lorient, un jeune ouvrier typographe, M. Le Godec, avait lu des strophes françaises adressées à Brizeux ; quelques semaines plus tard, un écrivain fidèle aux traditions de sa race, M. Luzel, s’écriait dans cette langue des Celtes que Brizeux maniait aussi en maître : « Brizeux est mort, le barde d’Arvor ! Il est mort pour revivre en un monde meilleur. Chantez le chant d’adieu, ô vous, forêts et mer ! » Ainsi dans un même sentiment éclataient toutes les voix de la Bretagne ; l’harmonieux idiome de la France nouvelle et l’idiome énergique des vieilles Gaules mêlaient leurs accents sur ce tombeau.

Enfin, comme des voix qui s’appellent et se répondent, du sud au nord, et de l’ouest à l’est, on vit se propager, avec la fatale nouvelle, les émotions littéraires et morales que le noble poète avait éveillées chez les âmes choisies. Un mois après la mort de Brizeux, le 10 juin 1858, ses amis et confrères parisiens, ses camarades de l’armée des lettres, faisaient célébrer pour lui un service funèbre dans l’église Saint-Germain-l’Auxerrois. En même temps des plumes habiles s’empressaient d’expliquer à la foule l’originalité du poète que la France venait de perdre. M. Louis Ratisbonne dans Le Journal des Débats, M. Édouard Thierry et M. Théophile Gautier dans Le Moniteur, M. Alfred Nettement dans L’Union, M. Paulin Limayrac dans Le Constitutionnel, M. Jules de Saint-Félix dans Le Courrier de Paris, M. Auguste Lacaussade dans La Revue contemporaine, M. le marquis de Belloy dans La Revue française, M. Armand de Pontmartin dans Le Correspondant, ont apprécié, chacun à son point de vue, tous avec une sympathie cordiale et une admiration réfléchie, l’auteur de Marie et des Bretons, de La Fleur d’or et des Histoires poétiques. Parmi tant d’études excellentes, plus d’une assurément aurait pu servir d’introduction au recueil des poésies complètes de Brizeux ; cet honneur semblait réservé surtout au travail de M. Auguste Lacaussade qui, faisant de curieux emprunts à la correspondance intime de noire ami, a pleinement réussi à peindre à la fois le poète et l’homme avec sa physionomie si vive et si ardente. C’était là mon sentiment : M. Lacaussade fut d’un autre avis, et je fus obligé de m’y soumettre. Il pensa qu’ayant eu le douloureux privilège de fermer les yeux au poète, c’était à moi de porter la parole au seuil du monument que nous lui élevons, comme je l’avais portée le premier sur son tombeau. Je reproduis donc ici l’article que je publiai le ier septembre suivant dans La Revue des Deux Mondes, et qui est intitulé : Poètes modernes de la France, Auguste Brizeux, sa vie et ses œuvres.


II


brizeux, sa vie et ses œuvres.

Il y a trois ans à peine[2], en jugeant avec sa précision accoutumée l’auteur de Marie et des Bretons, Gustave Planche commençait ainsi : « M. Brizeux est à coup sur une des physionomies les plus intéressantes du temps où nous vivons. » Et il terminait par ces mots : « Sa renommée, si modeste en apparence, me parait reposer sur deux solides fondements… Je ne loue pas siulement l’élévation, mais aussi la sobriété de ses travaux. Sa vie est bien remplie, puisqu’il n’a jamais parlé sans être écouté. Il n’a pas à redouter le reproche de stérilité, puisque toutes ses pensées, recueillies par des esprits attentifs, ont germé comme une semence déposée dans un sol généreux, » L’austère critique, en traçant ces paroles, faisait preuve d’une rare sagacité ; on dirait que cette page est écrite d’hier. Ces pensées recueillies par des esprits attentifs, et qui ont germé comme une semence dans un sol généreux, c’est bien ce que nous avons vu après la mort du noble poète. Brizeux n’a pas joui de toute sa renommée : discret, farouche, fuyant les routes tumultueuses, il aimait avec passion les secrets sentiers de la Muse, aussi soigneux d’éviter le bruit que d’autres sont ardents à le chercher. Avec cette pudeur de l’esprit, avec cette grâce fiére et sauvage, on s’expose à l’oubli dans un temps comme le nôtre. Brizeux semblait un peu oublié, lorsque Gustave Planche lui promettait un succès durable. Ce fut la mort, hélas ! qui justifia la prédiction du critique. Le jour où le poète breton s’éteignit, le jour où l’on apprit que cette voix si mâle et si douce ne se ferait plus entendre, toutes les sympathies cachées éclatèrent. Il était mort loin des siens, loin de la Bretagne et de Paris ; d’un bout de la France à l’autre, partout où il y avait des âmes dignes de ressentir les émotions du beau, ce fut un concert de louanges et de regrets. Depuis les fraîches idylles de Marie jusqu’aux Histoires poétiques, les pensées du doux chantre, on le vit bien alors, avaient été recueilles par des esprits attentifs ; la semence avait germé dans un sol généreux.

Il semble qu’il n’y ait rien de nouveau à dire sur le poète que la France vient de perdre. Les maîtres de la critique, M. Sainte-Beuve à plusieurs reprises, au sujet de Marie d’abord et ensuite des Ternaires, M. Charles Magnin à propos des Bretons[3] , Gustave Planche à l’occasion de Primel et Nola et des Histoires poétiques, ont caractérisé le talent de Brizeux et marqué son rang dans la poésie du xixe siècle. Depuis qu’il nous a quittés, bien des voix ont salué son départ, bien des amis inconnus ont voulu inscrire leurs noms sur sa tombe ; et, dans cet accord unanime de la presse littéraire et des esprits fidèles à l’idéal, on a vu se dessiner peu à peu l’originale physionomie du poète qui l’inspirait. J’ose croire cependant que tout n’a pas été dit. Un artiste si fin, si scrupulcux, un écrivain qui joignait au sentiment exquis de la langue le souci constant de la pensée, garde encore bien des secrets, trop de secrets peut-être, car il prenait plaisir (et ce fut là son défaut dans les derniers temps de sa vie) à condenser sous des formes elliptiques les trésors de son inspiration. L’homme aussi veut être étudié de prés. Comment s’est développée chez lui cette sensibilité pénétrante ? Quelle a été la première éducation du poète ? Que doit-il a l’action de son pays, à ses souvenirs d’enfance et de jeunesse ? Par quelles transitions insensibles le barde des landes et des grèves est-il devenu un maitre consommé dans l’art des élégances italiennes ? D’où vient enfin, chez l’auteur de La Fleur d’or, ce mélange de la nature et de l’art, de la force et de la grâce, de la simplicité rustique et de la subtilité florentine ? Plus on relit les poèmes de Brizeux, plus le tissu serré de son style révèle de finesses cachées et de nuances harmonieuses. La vie du poète expliquera son œuvre. Des notes bien précieuses qu’il m’a confiées en mourant, ses lettres, ses ébauches de prose et de poésie, des communications de sa famille, me permettront de jeter un jour nouveau sur toute une part de sa vie que ses plus intimes amis connaissaient peu. Un de ses condisciples à l’école du curé d’Arzaunô, un camarade de Loïc, d’Élô, de Daniel, qui a été au catéchisme avec Marie, s’est fait un pieux devoir de rassembler pour nous ses souvenirs. Je voudrais soulever les voiles de la poésie sans en profaner le doux mystère ; je voudrais suivre, de l’enfance à la virilité, la destinée du poète et l’histoire de son âme.

Julien-Auguste-Pélage Brizeux est né à Lorient le 12 septembre 1803. Sa famille était originaire de l’Irlande, de cette verte Érinn, qu’il aimait comme une seconde patrie, et qu’il a tant de fois, dans ses chants, associée à la Bretagne :

 
Car les vierges d’Eir-inn et les vierges d’Arvor
Sont des fruits détachés du même rameau d’or.

Les Brizeux (Brizeuk, breton, de Breiz, Bretagne) seraient venus en France après la révolution de 1688, lorsque Guillaume d’Orange eut détrôné Jacques II. Ils s’établirent au bord de l’Ellé, à l’extrémité de la Cornouaille, aux confins du pays de Vannes. L’aïeul du poète, notaire et contrôleur des actes, avait une nombreuse famille et une fortune médiocre ; après lui, le manoir paternel fut vendu, et les enfants se dispersèrent. L’un d’eux, c’est le père de celui qui a écrit Marie, Pélage-Julien Brizeux, servit avec honneur dans la chirurgie de marine pendant les guerres de la révolution. La mer, la Bretagne, les souvenirs lointains de l’Irlande, ce furent là pour l’enfant les premières sources d’impressions, de ces impressions qu’une âme naïve recueille sans les comprendre, qui s’endorment et paraissent s’y éteindre, puis un jour, longtemps après, se réveillent tout à coup, pleines de fraîcheur et d’énergie. Il était encore bien jeune quand il eut le malheur de perdre son père. Il lui restait une mère dont l’influence fut singulièrement vive sur son éducation morale. On a remarqué chez plus d’un grand poète moderne l’action de l’âme maternelle. Il y a là-dessus, des pages bien senties de M. Sainte-Beuve. Virgile a eu raison de dire : Cui non risere parentes… Celui à qui sa mère n’a pas souri, ni les dieux ni les déesses ne l’aimeront. La poésie est une de ces déesses qui ne protègent pas l’homme à qui a manqué le sourire de sa mère. Les génies les plus différents ont dû maintes richesses cachées à ces mystérieuses communications des âmes, Victor Hugo comme Lamartine, et Gœthe aussi bien que Novalis. « C’est ma mère, dit Gœthe, qui m’a donné, avec sa gaieté vive et franche, le goût d’écrire, le goût et la joie de l’invention poétique. » Brizeux dut à la sienne la simplicité du cœur et une sensibilité exquise. On se rappelle les pièces touchantes où il a exprimé ce que nous indiquons ici. Quand il compose son poème de Marie, avec quelle grâce, avec quelle piété joyeuse il associe sa mère à l’œuvre qui s’élève sous ses mains :

Si ton doigt y souligne un mot frais, un mot tendre,
De ta bouclie riante, enfant, j’ai dû l’entendre ;
Son miel avec ton lait dans mon âme a coulé ;
Ta bouche, à mon berceau, me l’avait révélé.

Brizeux a souvent chanté sa mère ; et jamais une idée banale ne lui est échappée, jamais non plus une parole ambitieuse n’a défiguré l’expression de sa tendresse. D’autres poètes, en célébrant leurs foyers, ont oublié toute mesure : ils ont glorifié une image abstraite, l’idéal de la mère, un type unique et incomparable, si bien que chacun, en les lisant, se sent blessé et réclame au fond de sa conscience. Rien de pareil chez Brizeux : il n’absorbe pas toutes les mères dans la sienne, il dessine un portrait, il peint une figure distincte, et sait la faire aimer. Ce sentiment de la mesure uni à une sensibilité ardente, ce goût si vif de la réalité chez un artiste si épris de l’idéal, ce sont là des traits à noter dans la physionomie du poète. Ils sont visibles dès le premier jour, et chaque progrès de la vie ne fera que les marquer davantage.

Le jeune Breton avait huit ans quand il fut envoyé à l’école du curé d’Arzannô. Allons-y avec lui. Nous voilà désormais en pleine Bretagne. Lorient est une ville moderne avec ses rues alignées et ses services publics : ce n’est pas là qu’il faut chercher les traditions de la terre des Celtes. À deux lieues de Kemperlé, entre Lorient et le Faouet, c’est-à-dire sur la limite du pays de Vannes et de la Cornouaille, est le petit village d’Arzannô, qui appartient aujourd’hui au département du Finistère. C’est un chef-lieu de canton composé de quelques maisons de paysans. Là, tout est celtique, la langue, les mœurs, les costumes. La terre aussi a bien sa physionomie distincte : nulle part on ne voit la lande plus sauvage, les genêts plus verts, le blé noir plus vivace, les chênes plus solidement fixés dans un sol de granit. Les deux fleuves chers aux Bretons, le Scorf et l’Ellé, coulent à quelque distance, le Scorf à l’est, l’Ellé à l’ouest. Ce qui est bien breton surtout, c’est le presbytère et la vie du recteur au milieu de ses paysans. M. Sainte-Beuve, à propos de Jocelyn, mettant en scène cette famille de pasteurs et de vicaires chantés par les poètes ou poètes eux-mêmes, comme il y en a de si gracieux exemples en Angleterre et en Allemagne, ajoute ces mots : « La vie de nos curés de campagne en France n’a rien qui favorise un genre pareil d’inspiration et de poésie. S’il avait pu naître quelque part, c’eut été en Bretagne, où les pauvres clercs, après quelques années de séminaire dans les Côtes-du-Nord, retombent d’ordinaire dans quelque hameau voisin du lieu natal. M. Brizeux nous a introduits parmi ce joyeux essaim d’écoliers qui bourdonnait et gazouillait autour des haies du presbytère chez son curé d’Arzannô. » Arzannô, comme on voit, est déjà un lieu consacré dans l’histoire de la poésie ; on le citait, il y a vingt ans, à côté du délicieux Auburn de Goldsmith et de ce village de Grünau, où Voss, l’auteur de Louise, a placé son vénérable pasteur. Le poète qui fera la célébrité d’Arzannô y arrive aujourd’hui tout enfant ; il va vivre comme un clerc auprès du curé, il portera l’aube blanche, il chantera la messe dans le chœur, et c’est là, entre le presbytère et les champs de blé noir, entre l’église et le pont de Kerló, que naîtra sa poésie, vraie poésie du sol, naïve, rustique, chrétienne, et merveilleusement encadrée dans un paysage d’Armorique.

Les amis de Brizeux l’ont bien souvent interrogé sur ces années de son enfance ; il éludait toujours les questions, laissant aux idylles de Marie le soin de se traduire elles-mêmes. Il parlait quelquefois, les yeux pleins de larmes, des leçons de son vénéré maître, lorsque le curé d’Arzannô leur expliquait la messe, et qu’entonnant le récitatif, il leur détaillait toutes les nuances et toutes les beautés du plain-chant. Le plus souvent il s’en tenait à une réponse générale et qui empêchait d’insister ; il savait bien qu’on en serait vite arrivé aux questions inévitables : « Marie a-t-elle existé ? Vit-elle encore ? L’avez-vous revue ? » Ces secrets de son cœur étaient aussi ses secrets d’artiste ; tant qu’il vivrait, pensait-il, on ne devait pas y toucher. Depuis sa mort, j’ai cherché ; j’ai découvert un de ses amis d’enfance. Le condisciple

.     .     .     .     .  Du petit Pierre Élô
Qui chante en écorchant son bâton de bouleau,


le condisciple de Brizeux, de Loïc et de Joseph Daniel, m’a introduit au presbytère.

Le curé d’Arzannô, M. Lenir, était un homme rare, un vrai type du vieux clergé breton. Sous des dehors rustiques, on sentait en lui un esprit vif, plein de sève, plein de richesses naturelles, une âme simple et fortement trempée. Après avoir fait ses humanités en Bretagne, M. Lenir était allé étudier la théologie à Saint-Sulpice. Il était libre de tout vœu au moment où la révolution éclata ; ce fut l’heure qu’il choisit pour entrer dans les ordres. Il revint en Bretagne à la veille de la Terreur, et l’on devine à quels dangers sans cesse renaissants il fut obligé de disputer sa vie. Traqué de ville en ville, contraint de se cacher dans les bourgs de Cornouaille, il devint paysan avec les paysans ; et, ne pouvant sans péril exercer le saint ministère, il se consolait en donnant des leçons aux enfants de ses hôtes. C’est là qu’il prit le goût de ces écoles populaires où il devait plus tard enfermer si humblement l’aitivité d’un cœur d’apôtre. Quand le premier consul eut rouvert les églises, l’abbé Lenir fut placé à la tête d’un collège que son évéque venait d’établir à Kemperlé. Il ne put y rester longtemps ; la période révolutionnaire avait éclairci les rangs du clergé, et l’on manquait de prètres dans les campagnes : le directeur du collège de Kemperlé fut nommé à la cure d’Arzannô. Un certain nombre de ses élèves l’y suivirent ; telle fut l’origine de cette école où les enfants des villes étaient mêlés aux jeunes paysans du bourg, et qui a fourni, me dit-on, des sujets d’élite aux carrières les plus différentes.

Le digne curé, par le charme de son esprit comme par la bonté de son cœur, avait le don de s’attacher ses écoliers pour la vie ; et aujourd’hui encore, après tant d’années, ceux qui l’ont connu ne peuvent parler de lui sans larmes. « Il devait savoir maintes choses par intuition, m’écrit celui que j’ai appelé en témoignage, ou bien il avait prodigieusement travaillé dans sa jeunesse, car, à l’époque où je l’ai connu, il ne lisait plus guère que Bourdaloue, César, Virgile, et cependant il parlait de tout d’une manière intéressante. Il disait admirablement les vers, et il savait des poèmes entiers par cœur ; je l’ai vu amoureux de Virgile et de l’Énéide. Enthousiaste et spirituel dans la conversation, il était brave en tout, brave d’esprit et de corps. Bien qu’il se livrât sans cesse avec une familiarité expansive, jamais on ne surprenait en lui quelque chose de commun : dans ses moindres actes, comme dans ses sentiments et ses paroles, il y avait toujours une dignité naturelle. Joignez à cela des allures élégantes, faciles, et vous jugerez quelle influence un tel homme devait avoir sur des enfants qu’il ne quittait presque jamais. Dieu et ses écoliers, c’étaient là toutes ses pensées. La vie matérielle lui était complètement indifférente ; il n’y pensait qu’à l’occasion des pauvres, car il était charitable à tout donner. Si on lui adressait quelque observation à ce sujet : « Je n’ai connu personne, disait-il, qui se soit ruiné à faire l’aumône. »

« Il avait, — je laisse encore la parole à l’élève du curé d’Arzannô, — il avait la passion de l’enseignement. Que de fois, pendant la Terreur, il sortait des granges, des meules de foin où il avait été obligé de se blottir, et s’en allait retrouver ses élèves dans les fermes et les châteaux ! Chargé de la cure d’Arzannô, les devoirs de son ministère, qu’il remplissait scrupuleusement, ne l’empêchaient pas d’être tout à son école. Plus tard, épuisé par l’âge, privé de la vue, le corps paralysé, il s’était retiré chez sa belle-sœur. Une de ses nièces lui faisait la lecture ; elle lui lisait son bréviaire d’abord, puis de longs passages des Géorgiques ou de l’Enéide, et le bon vieillard prenait encore plaisir à traduire, à expliquer son cher poète à ceux qui l’entouraient. »

Ne surprend-on pas ici quelques-unes des inspirations familières à Brizeux ? Ce vieux prêtre breton qui, toute sa vie, a lu son Virgile aussi fidèlement que son bréviaire, n’est-ce pas le digne maitre de l’auteur de Marie ? Lui aussi, plus tard, il se composera un bréviaire où Virgile aura sa place. Qu’on se rappelle cette pièce de La Fleur d’or, où trois frères, trois envoyés de l’amour éternel, sont si harmonieusement associés. Le premier est saint Jean, le disciple hien-aimê, celui qui a prononcé les plus tendres, les plus chrétiennes paroles de la loi du Christ :

Tous ces mots de géhenne et de peuple maudit,
Sur ses lèvres de miel nul ne les entendit ;
Mais ces mots : « Aimez-vous, enfants, les uns les autres, « 
Voilà ce que disait le plus doux des apôtres.

Le second est Raphaël ; il a reçu le don de la beauté, il a trouvé des formes célestes pour peindre les vierges, les enfants et les anges, il a créé tout un peuple d’idéales figures pour charmer les regards et purifier l’esprit de l’homme. Le curé d’Arzannô eût été sans doute un peu scandalisé de voir le peintre d’Urbin placé de la sorte auprès de saint Jean ; mais qu’eùt-il dit en voyant apparaître tout à coup, transfiguré sous un rayon du christianisme, le troisième personnage de cette glorieuse famille ? Le théologien eût protesté tout haut, le bon maitre aurait souri tout bas. Troublé et séduit tour à tour, après avoir grondé son élève, il aurait répété avec délices ces vers si purs, se rappelant qu’au moyen âge une tradition populaire avait fait de Virgile un chrétien :

L’évangéliste Jean, le peintre Raphaël,
Ces deux beaux envoyés de l’amour éternel.
Ont un frère en Jésus, digne que Jésus l’aime.
Bien qu’il soit né païen et soit mort sans baptême :
Virgile est celui-là. Tant l’aimable douceur
Au vrai Dieu nous élève et fait toute âme sœur !
Donc, comme une couronne autour de l’Évangile,

Inscrivez ces trois noms : Jean, Raphaël, Virgile ;
Le disciple fervent, le peintre au pur contour,
Le poète inspiré qui devina l’amour.

Les notes qui me sont communiquées sur l’école du curé d’Arzannô confirment de tout point les peintures que le poète en a faites. L’emploi de la journée, les pieux exercices entremêlés à l’étude, les offices chantés à pleine tête et les leçons apprises dans les champs, le presbytère et la lande en fleur, la règle et la liberté, je retrouve là tout ce que Brizeux a décrit. J’y vois de plus que, sans annoncer encore une vocation poétique, il était vif, ardent, toujours prêt à questionner, à provoquer le maître, qui ne demandait pas mieux que de sentir ainsi l’aiguillon ; de là, des entretiens, des sympathies particulières entre l’excellent prêtre et l’enfant qui devait le glorifier un jour. Je trouve aussi des notes fort curieuses sur l’enseignement de l’abbé Lenir, sur sa manière d’apprendre le latin à ses élèves, sur les différentes périodes de cette école si originale, la période titanique et la période homérique. La première se rapporte aux années révolutionnaires et aux guerres de la Vendée ; la seconde, celle que Brizeux a vue, offrait l’heureuse liberté des mœurs patriarcales. Mais c’est assez de détails ; j’entends la question que le lecteur m’adresse et qui touche à des points plus importants ? à côté de la figure de l’abbé Lenir il y en a une autre dans les premiers vers de Brizeux. Ce maître si doux n’a pas été son seul maître. Où est Marie ? où est la fleur de blé noir ? Celle jeune fille du Scorf, destinée à une célébrité si pure, ne parait-elle pas enfin dans ces confidences sans apprêt ?

« A une certaine époque de l’année, m’écrit le condisciple du poète, nous avions le catéchisme que le curé nous faisait lui-même en langue bretonne. Tous les enfants de la paroisse y assistaient, c’est-à-dire, avec les enfants d’Arzannô, ceux des hameaux voisins. On y venait des fermes et des métairies d’alentour, quelquefois même d’une assez grande distance. Nous remplissions l’église, d’un côté les garçons, les filles de l’autre. À la sortie, tant qu’on était dans le bourg, il fallait bien se contenir, et les filles en profitaient pour prendre les devants ; mais à un certain angle du chemin, dès que nous étions assurés de n’être pas vus, nous prenions notre volée et courions après elles. C’est ainsi que Brizeux a connu Marie… »

Toutes ces choses, qui sont un peu trop simples dans un récit en prose, Brizeux les a dites en vers, avec cet accent de la poésie, avec cet art délicat et savant qui en fait des chefs-d’œuvre. Il nous suffit de recueillir ce témoignage sur la réalité de l’idylle. Le témoin que j’invoque n’est pas un ami complaisant : loin de là, il est exact, précis ; il discute les tableaux du paysagiste ; il croit savoir où la réalité finit et où la poésie commence, « J’ai vu Marie, dit-il ; elle n’était pas précisément jolie, mais il y avait chez elle une grâce singulière. » Le portrait, tracé ici de souvenir et sans prétention lilléraire, me représente bien la fleur de blé noir comme l’a nommée Brizeux ; seulement le condisciple du poète ne craint pas de contester presque tous les détails des idylles où Marie joue un rôle. Ces entretiens de la jeune Bretonne avec l’amoureux de son âge, ces rencontres sur la lande, le tableau si pur de cette journée passée au pont Kerlô, tout cela lui paraît inexact et impossible. L’écolier de l’abbé Lenir a aimé Marie avec son cœur et son imagination d’enfant ; qui pourrait en douter ? Quant à Marie, mon correspondant l’affirme, jamais elle n’a distingué parmi ses camarades celui qu’elle allait rendre poète. J’ose contester à mon tour ces renseignements qui veulent être trop exacts. À coup sur, il importe assez peu que le poète ait décrit des scènes réelles dans le sens vulgaire du mot. Si ces conversations au seuil de l’église, ces paroles échangées en traversant la lande, ces longues heures passées au bord du Scorf, expriment seulement les désirs de son cœur et les rêves de son imagination enivrée, il y a là une réalité idéale qui suffit bien au poète. N’y a-t-il que cela pourtant ? Le camarade de celui qui aimait Marie a-t-il surveillé tous ses pas ? Pendant qu’il jouait avec Albin, Élô, Daniel (il les connaissait bien, il me raconte leur histoire, il me parle de ceux qui sont morts et me dit ce que les vivants sont devenus), pendant qu’il jouait avec eux autour des meules de foin, sait-il ce qui se passait de l’autre côté du moustoir ? Cette liberté même qu’il a si exactement décrite, cette vie en plein air ne justifie-t-elle pas tous les épisodes de l’idylle ? Je m’arrête ; c’est assez d’avoir indiqué les deux opinions. Boccace explique à sa manière l’amour subit de Dante, âgé de neuf ans, pour la petite Béatrice Portinari, et, bien qu’il soit presque contemporain de l’auteur de la Divina Commedia, la plupart des critiques modernes ont dû rectifier sa narration. La Marie de Brizeux n’est pas la Béatrice de Dante ; mais dans sa simplicité, dans sa grâce élégamment rustique, la douce fille du moustoir, avec son corset rouge et ses jupons rayés, a déjà ses admirateurs, j’allais dire ses dévots. Si quelque jour on discutait, au point de vue de la vérité, l’idylle du pont Kerlô, je donne d’avance mes documents et mes notes [4].

Il fallut quitter cependant cette libre vie d’Arzannô. L’écolier de l’abbé Lenir allait avoir douze ans ; c’était l’heure de commencer des études, non pas plus fécondes peut-être, mais plus régulièrement suivies. Adieu le presbytère, et la laude embaumée, et les rives du Scorf, et les sentiers connus qui conduisent au mousyoir ! Adieu les leçons sur Virgile au milieu des foins et des genêts ! Brizeux entra au collège de Vannes en 1816. L’année précédente, lorsque Napoléon, revenu de l’ile d’Elbe, avait recommencé la lutte contre l’Europe, les écoliers de Vannes s’étaient armés pour que les Bretons restassent les maîtres chez eux. « Assez de guerres ! criaient des milliers de voix. Assez de sang versé pour l’ambition d’un homme ! Nos pères et nos frères sont morts sur tous les champs de bataille ! Nous, s’il faut mourir, nous mourrons en Armorique. » Et ils avaient pris les armes contre les soldats de l’Empereur. C’était la guerre des chouans, la guerre des géants, comme l’appelait Napoléon, recommencée par d’héroiques écoliers. Pendant trois mois, ils tinrent la campagne, harcelant l’ennemi, l’obligeant à diviser ses forces ; enfin la bataille eut lieu le 10 juin 1815 et ce fut une mêlée terrible où blancs et bleus, enfants d’un même pays, tombèrent sous des balles fratricides. Ces luttes impies, purifiées toutefois par tant d’épisodes héroïques et touchants, ne furent pas inutiles à l’éducation du poète. Un esprit bien fait mûrit vite à ce feu dès guerres civiles. En arrivant à Vannes, l’élève du curé d’Arzannô trouvait plus que les souvenirs de ce tragique épisode : la tradition était vivante et présente. Cet enfant qui joue dans la cour, ce grave jeune homme qui passe avec son livre, ils faisaient partie de la bande du meunier Gam-Berr. Celui-ci était auprès du barde populaire surnommé le Cygne-Blanc, lorsque le vaillant chanteur fut frappé d’un coup de sabre à la gorge. Que d’émotions pour une cime si vive et si prompte ! L’écolier de Vannes admirait ses ainés, il sentait bouillonner en lui le sang breton, et cependant, avec son instinct du vrai, il comprenait bien qu’un intérêt plus élevé, l’intêrêt de la grande patrie, était en jeu dans ce déplorable conflit. Huit jours après cette bataille de Vannes, le 18 juin. Napoléon était vaincu à Waterloo ; les écoliers bretons avaient-ils donc fait cause commune avec les Anglais de Wellington et les Prussiens de Blûcher ? Brizeux sentait tout cela, des émotions contradictoires agitaient son àme ; et plus tard, dans un chant de conciliation et de paix, il éprouvait le besoin d’expliquer cette levée d’armes de ses camarades, en la dégageant de toute complicité avec les ennemis de la France :

Ô reine des Bretons, liberté douce et fière,
As-tu donc sous le ciel une double bannière ?
En ces temps orageux j’aurais suivi tes pas
Où Cambronne mourait et ne se rendait pas !
Dans ces clercs, cependant, ton image est vivante.
Et chantant leurs combats, Liberté, je te chante.
Ils n’avaient plus qu’un choix, ces fils de paysans :
Ou prêtres ou soldats ; — ils se sont faits chouans ;
Et leur pays les voit tombant sur les bruyères.
Sans grades, tous égaux, tous chrétiens et tous frères…
Hymnes médiateurs, éclatez, nobles chants !
Vanne aussi m’a nourri ; mon nom est sur ses bancs ;
J’ai nagé dans son port et chassé dans ses îles ;
J’ai vu les vieux débris de ses guerres civiles ;
Puis, je connais le cloître où le moine Abélard
Vers la libre pensée élevait son regard.
Planez sur les deux camps, ô voix médiatrices !
Baume des vers, couvrez toutes les cicatrices !
.     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .
Ainsi, de l’avenir devançant l’équité.
Quand l’atroce clairon n’est plus seul écouté,
Pour nos fils j’expliquais ta dernière querelle,
Au joug des conquérants race toujours rebelle.
Qui portes dans tes yeux, ton cœur et ton esprit,
Le nom de Liberté par Dieu lui-même écrit.
Et cependant, pleurez, fiers partisans de Vanne !
Celle que nous suivions depuis la duchesse Anne
Dans le sang se noya ! Les noirs oiseaux du Nord
Volèrent par milliers autour de l’aigle mort :
Les corbeaux insultaient à cette grande proie
Et dépeçaient sa chair avec des cris de joie !

On a dit que Brizeux, après les vives impressions de son enfance, avait traversé une période toute différente, que le sentiment Breton s’était effacé chez lui pour ne reparaître que bien plus tard, au moment où il prit la plume et se mit à chanter ses landes natales. C’est beaucoup trop dire assurément ; surtout cette façon de présenter les choses serait absolument inexacte, si on voulait donner à entendre que son inspiration bretonne n’a été pour lui qu’un thème bien choisi, une ingénieuse combinaison d’artiste. Brizeux lui-même, dans les vers que je viens de citer, indique avec autant de précision que de franchise l’état de son âme pendant celle période. Les événements de 1815 avaient ouvert l’esprit de l’enfant. Cette France, qui est la patrie des Bretons depuis h mariage de la duchesse Anne avec Louis XII, était exposée à de suprêmes périls. Brizeux n’est pas de ceux à qui la petite patrie fait oublier la grande. Au lieu de se battre dans les champs de Vannes c’est lui qui nous le déclare, il serait allé à la frontière. Amour de la Bretagne, attachement à la France, ces deux sentiments, bien loin de se contredire, se soutiennent l’un l’autre. Je me défie du patriotisme qui exclurait l’amour du foyer, comme je me défie du sentiment de l’humanité chez ceux qui condamneraient le patriotisme. De même l’homme le plus dévoué à la petite patrie (que ce soit uue province entière ou simplement le foyer paternel, peu importe) sera aussi le plus dévoué a la grande. La France avait été cruellement éprouvée à la suite des guerres de l’Empire : comment s’étonner qu’une àme ardente et généreuse ait été entraînée de ce côté ? Il y a, en effet, toute une période où l’élève du curé d’Arzannô paraît s’occuper beaucoup plus de la France que de la Bretagne. Ajoutez, aux motifs que j’ai signalés, des voyages hors du pays, un séjour prolongé dans les villes du Nord, sans compter l’inquiétude d’un esprit de vingt ans qui cherche encore sa voie, et vous comprendrez que cette espèce d’interruption dans les sentiments bretons de toute sa vie ait été simplement apparente. En 1819, Brizeux, âgé de seize ans, va terminer ses études au collège d’Arras, dirigé alors par un de ses parents, son grand-oncle, M. Sallentin. Trois ans après, il revient à Lorient, entre dans une étude d’avoué, y passe deux années environ, et part ensuite pour Paris, afin d’y faire son droit.

C’était le moment où une littérature nouvelle venait de naître. Que de prestigieux horizons ouverts à l’esprit de la jeunesse dans cette année 1824 ! Déjà les Méditations de Lamartine avaient paru en 1820. Victor Hugo avait donné (juin 1822 et février 1821) les deux premiers volumes de ses Odes et Ballades ; et au mois de septembre de cette même année paraissait enfin le journal qui allait prendre la direction du mouvement et fonder une critique intelligente et libre. Les tentatives de la jeune école, les unes vraiment belles, les autres bizarres et puériles, offraient un spectacle incohérent : Le Globe voulut donner à la révolution poétique la philosophie de l’art, dont elle ne se doutait pas, Brizeux arrivait à Paris au moment même cù les premiers numéros du,/i> Globe agitaient le monde littéraire. Ce fut alors, il l’a dit souvent, qu’il entendit les appels de la Muse. Il fallait les vives excitations de Paris pour dégager et faire épanouir dans son intelligence tout ce qu’il apportait de la Bretagne. Sans parler des trésors de poésie qu’il avait ramassés au bord du Scorf et de l’Ellé, il avait fait d’excellentes études aux collèges de Vannes et d’Arras ; l’écolier de l’abbé Lenir était peut-être mieux préparé que personne à s’inspirer de la critique nouvelle sans rien perdre de son indépendance. Ce ne fut pas une inspiration artificielle qu’il reçut : la lecture du Globe lui révéla ce qu’il était. Cette élévation de vues unie à la justesse, tant d’audace et de mesure, une liberté si fervente, un spiritualisme si pur, toutes ces choses le ravirent. Il passa plusieurs années à Paris, fort peu assidu aux cours de l’École de droit, mais visitant les musées, étudiant dans les bibliothèques, goûtant les fines lectures d’Andrieux, s’exaltant aux leçons de M. Cousin, et bientôt initié, auprès de M. Alfred de Vigny, aux plus suaves délicatesses de l’art nouveau.

Il avait décidément renoncé à l’élude du droit pour courir les chances de la vie littéraire. Son coup d’essai fut une petite comédie en vers, intitulée Racine, et représentée au Théâtre-Français, le 27 septembre 1827. On connaît l’histoire de la troisième représentation des Plaideurs. M. de Valincour, ami de Racine et son successeur à l’Académie, la raconte agréablement dans sa lettre à l’abbé d’Olivet. Cette piquante anecdote est le sujet de la comédie de Brizeux[5]. La pièce avait été reçue dès le commencement de l’année 1826, au moment où M. Charles Magnin donnait à l’Odéon une comédie en prose sur la même aventure : Racine ou la Troisième Représentation des Plaideurs [6]. M. Magnin, avant de devenir une des lumières de la critique et de l’érudition française, avait donné cette jolie pièce, « voulant — dit M. Sainte-Beuve[7] — marquer son goût pour les ouvrages de nos grands poètes, sa familiarité dans leur commerce, et témoigner agréablement qu’il avait qualité comme critique des choses de théâtre. » M. Magnin allait enrichir Le Globe d’excellents articles sur les représentations théâtrales ; et personne n’ignore avec quelle hauteur de vues, avec quelle finesse et quelle largeur d’érudition il suit dans tous les sens les vicissitudes de la scène depuis ses origines.

On chercherait vainement un rapport analogue entre la comédie de Brizeux et les poèmes qui ont illustré son nom. Il en parlait rarement et semblait l’avoir rayée de la liste de ses œuvres. Ceux qui en retrouveront le texte, devenu rare aujourd’hui, y verront de la grâce, de la gaieté, une familiarité charmante avec les maîtres, des passages bien faibles souvent, souvent aussi des vers négligemment faciles, comme il sied au dialogue comique, en un mot, un certain reflet de la poésie d’Andrieux. Il y a même une allusion expresse à ce joli tableau du Souper d’Auteuil que la critique a signalé avec raison comme le chef-d’œuvre des pièces-anecdotes [8]. Brizeux se cherchait encore lui-même. Il se trouvera bientôt. Chaque année, aux vacances, il allait revoir sa mère et son pays ; il revit aussi Marie et le curé d’Arzannô. Ces souvenirs si doux, interrompus un instant par la fièvre inquiète de la première jeunesse, refleurirent naturellement dans son âme. Heureux celui qui n’a qu’à interroger ses souvenirs pour avoir sous la main les éléments d’un chef-d’œuvre ! Ce fut le bonheur de Brizeux.

Un jeune homme, né en Bretagne, a été élevé dans un village du Finistère. Il a eu pour maître un vieux curé, pour condisciples de jeunes paysans. Il a grandi au sein d’une nature à la fois douce et sauvage, courant à travers les bois, connaissant tous les sentiers des landes, ou passant de longues heures au bord des fraîches rivières de sa vallée natale. La piété de son éducation, sous la discipline du prêtre, s’associait librement à toutes les joies naïves d’une existence agreste. Une jeune paysanne, enfant comme lui, ornait d’une grâce plus douce encore cette nature tant aimée. Plus tard, le jeune homme a quitté son pays, il est entré dans une vie toute différente. Le voilà dans sa chambre solitaire, à Paris, triste, inquiet de l’avenir, occupé de philosophie et d’art, comparant les voix discordantes d’un siècle troublé à l’harmonie que sa première enfance recueillit sans la comprendre. Ce contraste, mieux senti de jour en jour, devient un poème au fond de son cœur. Il fixe tous ses souvenirs dans une langue souple et harmonieuse, et il écrit ce livre, ce recueil d’élégies, d’idylles agrestes, décoré du nom de l’humble paysanne. Rien de plus frais ni de plus original : â la suave douceur des sentiments s’unit la franchise des peintures ; des scènes pleines de réalité et de vie servent de cadre à ce qu’il y a de plus pur, le poème de l’enfance et de la première jeunesse. Tantôt le poète est enfantin, mais avec une grâce supérieure, comme dans l’idylle du pont Kerlô ; tantôt il jette un cri de douleur qui retentit dans notre âme :

Oh ! ne quittez jamais le seuil de votre porte !
Mourez dans la maison où votre mère est morte !


tantôt enfin, ce passé qu’il chante en détail et dont chaque incident lui fournit un tableau, il le recompose tout entier, il en concentre, pour ainsi dire, tous les rayons. La religion, quand il portait l’aube blanche et balançait l’encensoir dans le choeur ; la nature, quand il courait par les prés et les bois ; l’amour, quand il voyait passer Marie et qu’il causait avec elle au pont Kerlô : religion, nature, amour, voilà ce qui remplissait son cœur dans sa chère Bretagne ; et lui, réunissant tous ces souvenirs dans un même chant, il en fait une symphonie où tous les accords viennent se fondre.

Quelquefois, au milieu de ces idylles bretonnes, le poète abandonne son sujet : aux fleurs de son pays s’entremêlent des fleurs d’une autre zone. Ce sont, par exemple, des pensées philosophiques qu’on dirait détachées et traduites de Platon, des maximes graves, spirilualistes, des hymnes à la liberté, à la beauté idéale que l’artiste doit réaliser dans ses œuvres. Ces nobles pièces donnent un ton plus élevé à la peinture des gracieux souvenirs. Il ne convient pas, en effet, que le regret des joies de l’enfance envahisse l’âme entière et paraisse l’efféminer. En même temps qu’il trace le tableau des jeunes années, il nous fait entrevoir le monde nouveau qui s’ouvre à l’intelligence virile. D’un côté ce sont des sentiments, de l’autre des pensées. Ici c’est l’enfance avec ses émotions charmantes, fugitives ; là, c’est la jeunesse et bientôt la virilité, avec les mâles voluptés de l’esprit. Tel est le sens de ces belles poésies platoniciennes. Remarquez bien que les études de l’artiste marchent de front dans ce livre avec les souvenirs de l’homme. Il aime Marie comme une image pure qui a enchanté son enfance ; il l’aime aussi comme un type de grâce naturelle et rustique, à l’aide duquel il espère introduire dans la poésie française une fraîcheur inconnue. L’art, il l’a dit en poète, est trop orgueilleux de sa beauté artificielle et savante ; Marie, ô brune enfant, qui m’as appris la simplicité, montre-toi telle que je t’ai vue au bord de l’étang du Rorh !

Ne crains pas si tu n’as ni parure ni voile !
Viens sous ta coiffe blanche et ta robe de toile,
Jeune fille du Scorf !.     .     .

C’est l’artiste qui parle ici autant que le jeune Breton enivré de ses souvenirs. Ce sentiment de l’artiste reparait sans cesse chez l’auteur de Marie, et certainement il pensait à son œuvre, lorsque dans cet hymne dédié à M. Ingres, il exprime si bien le doux tourment du beau, le bonheur de sentir une jeune figure s’élever sous nos mains, belle, harmonieuse, toujours plus pure et plus voisine de l’idéal. Oui, la figure s’élève, l’œuvre grandit et se transforme ; l’auteur, qui ne voulait chanter d’abord que des souvenirs enfantins, a trouvé dans ces souvenirs un poème d’un ordre supérieur. Maintes pièces d’un sentiment profond, Jésus, Le Doute, La Chaîne d’or, nous révèlent des aspects nouveaux ; derrière le Breton et l’artiste, j’aperçois le philosophe qui passera sa vie à interroger l’âme humaine. Ce qu’il chante, c’est la beauté morale ; et le cadre où il la place, c’est la Bretagne poétiquement glorifiée. La Bretagne ! Elle nous apparaît dans les derniers chants comme la gardienne de la pureté primitive, comme le roc solide, inébranlable, battu de tous côtés par l’Océan, mais immobile et défendant à jamais les anciennes mœurs. Cette idée éclate avec un mélange extraordinaire de douceur et de passion, de grâce et d’enthousiasme, dans la pièce qui clôt le recueil. Rappelez-vous le chant du poète après la messe de minuit, sur les rochers qui dominent Ker-Rohel, et voyez avec quelle grandeur se termine ce poème commencé d’une façon si naïve ! Des songes de l’enfance, nous sommes arrives aux plus mâles inspirations de la virilité. Ce n’est plus l’enfant qui rêve, c’est l’homme qui pense. Ce n’est plus l’amoureux du pont Kerlô, c’est l’artiste fortifié par la réflexion et l’étude, qui glorifie dans la Bretagne la terre de la simplicité primitive et de la fidélité opiniâtre, la terre qui nourrit des chênes dans ses fanes de granit,

Brizeux n’avait pas atteint du premier coup à cet idéal. La troisième édition de Marie (M. Sainte-Beuve a dit que c’est la perfection même) est bien supérieure à la première. La première, publiée en 1831[9] sans nom d’auteur, portait le titre de roman, que Brizeux devait effacer plus tard avec colère. Cette erreur de titre prouve que l’auteur de Marie ne possédait pas encore cette philosophie de l’art devenue chez lui bientôt si précise et si originale : il n’a jamais pu pardonner à ceux que nous avons vus, dans leur insouciance superbe, confondre le roman et la poésie. La troisième édition, Marie, par Brizeux, est de 1840. Pendant ces neuf années le poète avait perfectionné son éducation d’artiste. Quelques semaines après lu publication de son œuvre, dans les derniers jours de novembre 1831, il partait pour l’Italie avec M. Auguste Barbier. L’auteur des Iambes en rapporta le poème du Pianto, dont une des plus belles pages, Le Campo Santo, est dédiée à son ami. Si Brizeux ne fut pas aussi prompt à chanter son voyage[10], il y recueillit des leçons bien précieuses qu’il devait mûrir encore dans des séjours prolongés à Florence et à Naples. Il revint de cette première excursion au mois d’août 1832 ; deux ans plus tard, il repartait pour Rome, après s’être arrêté quelques mois à Marseille. Il y a là un épisode de sa vie qui ne doit pas être oublié. M. Ampère, qui avait préludé devant l’Athénée de Marseille à ses succès du Collège de France, invité à se choisir un successeur, avait désigné l’auteur de Marie. Il s’agissait d’un cours de poésie française. Brizeux accepta cette mission avec joie ; il se rendit à Marseille dés les premiers jours de 1814, et ouvrit ses leçons le 20 janvier. Le sujet de ce cours était une théorie générale de la poésie éclairée par maints exemples de l’école nouvelle. V autorité de son nom déjà connu, la protection des vers de Marie, la délicatesse des aperçus littéraires assurèrent bientôt à Brizeux un auditoire d’élite. Il a consacré lui-même ce souvenir, à propos de la rencontre qu’il fit d’un marin breton et de sa femme sur les côtes de Marseille. Il voulut que les murs grecs de Massilie, les troupeaux de chèvres des bassins de Meilhan et ses leçons platoniciennes sur l’art fussent associés aux paysages d’Arzannô. Son cours fini au mois de mai 1834, il s’embarquait pour Civita-Vecchia. L’Italie était devenue la seconde patrie de son âme. La Bretagne lui avait donné l’inspiration première, l’amour des choses simples, le goût des mœurs primitives, le pressentiment d’une merveilleuse harmonie ; l’Italie lui donna la science exquise de l’art. Cette pièce, La Nuit de Noël, qui termine l’idylle bretonne avec tant de grandeur, d’autres qui en complètent les détails, comme Les Batelières de l’Odet, furent publiées par lui dans la Revue des Deux Mondes, après ses voyages de Rome et de Florence. Le premier fruit des leçons qu’il reçut de l’art italien, ce fut donc la troisième édition de Marie ; le second fut le recueil lyrique intitulé Les Ternaires (1841).

Je ne voudrais pas interrompre le tableau du développement de Brizeux ; de Marie aux Ternaires, des Ternaires aux Bretons, des Bretons à Primel et Nola et aux Histoires poétiques, il y a un enchaînement d’inspirations et d’idées que je serais heureux de reproduire ici comme je l’ai vu se dérouler sous mes yeux. Puis-je oublier pourtant, à cette date de 1841, un épisode littéraire qui se rattache encore à son voyage d’Italie ? Quelques mois avant de publier Les Ternaires, Brizeux faisait paraître une excellente traduction de la Divine Comédie. Bien des écrivains, d’un bout de l’Europe à l’autre, se sont exercés sur cette œuvre mystérieuse ; pour ne parler que de la France, M. Antoni Deschamps, dans plusieurs chants traduits de l’Enfer, a déployé une vigueur toute dantesque, et plus récemment M. Louis Ratishonne a eu le courage de mener à bon terme une traduction en vers où brille en maints endroits le plus sérieux mérite. La traduction de Brizeux est en prose, mais cette prose souple et nerveuse reproduit avec une fidélité expressive la physionomie du poète florentin. « Les plis ondoyants de l’ancienne toge, dit-il en sa préface, s’ajusteraient mal à une figure semi-gothique. » Il dit encore : « La Divine Comédie ne peut être d’une lecture courante comme l’Iliade et l’Enéide ; il faut suivre le théologien et même le scolastique dans toutes sortes d’arguties, le politique passionné dans mille allusions aux affaires de sa petite république, l’artiste du moyen âge dans les étrangetés et les raffinements d’une poésie toute complexe : enfin, c’est une étude et même un travail ; mais qu’on pénétre dans cette grande œuvre, et peu à peu un grand charme se fera sentir. « Le grand charme de cette inspiration laborieuse, les traits naïfs et durs de cette figure semi-gothique, tout cela est rendu avec un art qui n’échappe point aux initiés. On retrouve ici l’âme méditative qui a longtemps vécu avec Alighieri, comme on va voir, dans le livre lyrique des Ternaires, le jeune Celte poétiquement enivré de la liqueur toscane.

Ce recueil des Ternaires fut très apprécié des poètes et des artistes ; le public le goûta peu. La foule, routinière en toute chose, l’est surtout en poésie ; elle ne permet guère que l’imagination se renouvelle. Si vous avez réussi à l’engager sur vos pas, n’espérez pas l’attirer sans résistance dans les chemins nouveaux où l’art vous conduit. Les jugements tout faits lui conviennent ; à chaque ouvrage qui paraît, il faut qu’elle puisse appliquer de vieilles formules. Le livre des Ternaires dépaysait un grand nombre des lecteurs de Marie. Ce qui avait charmé dans Marie, c’était la simplicité et la fraîcheur. Les Ternaires nous montraient l’élève d’Arzannô initié à toutes les finesses de l’art italien. De même qu’après 1830 il avait opposé au tumulte des esprits et des lettres ces doux paysages du Léta, dont rien ne troublait l’harmonie, il opposait, dix ans plus tard, au matérialisme littéraire, très visible déjà, les délicatesses les plus fines du style et de la pensée. On déclamait en vers ; il fut sohre et poétiquement contenu. On faisait de grosses peintures à la brosse ; il rechercha les symboles, et prit plaisir à cacher maints trésors sous le voile léger de la Muse. Cette inspiration inattendue, avouons-le, déconcerta plus d’un lecteur. Tandis que les esprits fins savouraient ces élégances, subtiles parfois, et dont la subtilité même est un charme, bien des admirateurs de Marie redemandaient leur poète d’autrefois. La transition était décidément trop brusque entre l’éléve du curé d’Arzannô et l’artiste qui buvait le nectar florentin dans son beau vase étrusque. Brizeux lui-même le comprit : le recueil des Ternaires reparut sous le titre de La Fleur d’or, habilement renouvelé par diverses additions, par maints arrangements de détails, surtout par une distribution aussi claire qu’ingénieuse. La fleur d’or, c’est la fleur de l’esprit et de l’art que le barde breton va cueillir aux pays du soleil. Toutes les périodes du voyage se déroulent dans un ordre harmonieux, et la pensée du lecteur, conduite par un rayon de lumière, est initiée à la charmante éducation du poète. Lisez ce livre, vous qui ne l’avez pas lu ; liez-le surtout, si vous ne connaissez que Les Ternaires. Ces pièces si originales et si vives, L’Aleatico, Les Cornemuses, En revenant du Lido, Lettre à Loïc, Lettre à un chanteur de Tréguier, Les Chants alternés, vous souriront mieux dans ce brillant cadre. Quelle heureuse alliance de la Bretagne et de l’Italie ! Comme le son de la piva fait éclater là-bas les échos du corn-boud armoricain ! Sonne encore, ô piva !… Et à côté de ces poèmes où les fleurs des landes natales sont si bien entremêlées aux fleurs des sillons de Mantoue, quelle science de la vie dans Le Livre des Conseils ! Ce recueil de La Fleur d’or était une des œuvres chéries de Brizeux ; bien des secrets de son esprit sont là, et ceux qui n’ont pas médité ces fines pages ne connaissent qu’une partie du poète. Philosophe, chrétien, artiste, il a semé ses meilleurs trésors sur la route qui mène des bourgs de Bretagne aux villes d’Italie :

Des villes d’Italie où j’osai, jeune et svelte,
Parmi ces hommes bruns montrer l’œil bleu d’un Celte,

J’arrivais plein des feux de leur volcan sacré,
Mûri par leur soleil, de leurs arts enivré.
Mais dès que je sentis, ô ma terre natale,
L’odeur qui des genêts et des landes s’exhale,
Lorsque je vis le flux, le reflux de la mer,
Et les tristes sapins se balancer dans l’air.
Adieu les orangers, les marbres de Carrare !
Mon instinct l’emporta, je redevins barbare.
Et j’oubliai les noms des antiques héros,
Pour clianter les combats des loups et des taureaux !

Ces beaux vers peignent bien l’émotion que ressentit le poète lorsqu’il revit l’Armorique après les musées de Rome et les enchantements d’Ischia. Sa douce patrie avait gagné à ce contraste une physionomie nouvelle ; les landes, les grèves, les men-hir, les mœurs celtiques, prenaient â ses yeux un caractère sauvage et grandiose que nul poète encore n’avait chanté. Le poète de la Bretagne et des Bretons, ce sera lui. Nous n’avons plus affaire ici au rêveur adolescent dont l’idylle demi-grecque, demi-celtique, rappelait, on l’a dit, un Moschus breton ; ce n’est pas davantage l’artiste philosophe qui poursuivait librement la fleur d’or au pays de Virgile et de Raphaël : une seconde transformation s’est faite dans son esprit. La Bretagne populaire et rustique lui est apparue dans sa beauté barbare ; pour la reproduire telle qu’il la voit, pour étudier ces antiques mœurs, ces traditions druidiques et chrétiennes restées là depuis des milliers d’années, il prendra lui-même le costume du paysan. Un de ses amis d’enfance, et l’un de ceux qui l’ont le mieux connu, M. Guieysse, à qui est dédiée une des plus jolies pièces de Marie, interrogé par moi sur la vie de Brizeux en Cornouaille, m’écrivait dernièrement : « Vous savez avec quel plaisir il revenait en Bretagne. Après avoir consacré quelques semaines aux joies de la famille, il se retirait dans un bourg, loin des villes, le plus ordinairement dans une mauvaise auberge, seul gîte qu’il pût se procurer ; qu’importe ? il y trouvait les longues causeries du soir dans la langue du pays, au coin de la vaste cheminée, avec des paysans à qui il chantait ses vers bretons, et parmi lesquels il a rencontré plus d’une fois des appréciateurs intelligents. » Je le vois d’ici dans l’auberge du bourg, heureux de causer breton avec les gens de Cornouaille et de Léon, de noter leurs impressions naïves, et de passer ainsi les heures de la veillée en pleine poésie rustique. Dans le pays de Vannes, comme dans le pays de Tréguier, à Carnac et dans les îles, il allait rassemblant ces merveilleux traits de poésie dont son œuvre a si bien profité. Un juge très autorisé[11] a exprimé le regret qu’un poème intitulé Les Bretons ne fut pas consacré surtout à la Bretagne héroïque, à la Bretagne des Du Guesclin et des Beaumanoir, des Montfort et des Clisson. Brizeux réservait une composition de ce genre pour une période ultérieure ; il croyait faire une œuvre plus opportune, et à laquelle il était appelé mieux que personne, en recueillant les fragments épars de l’épopée populaire. La Bretagne héroïque, on la retrouvera toujours dans l’histoire ; les mœurs du laboureur et du marin, les traditions druidiques mêlées d’une manière si originale aux cérémonies chrétiennes, est-on sur de les retrouver ? Il y en a déjà qui s’effacent ; il faut les recueillir au plus vite ; il faut les chanter et les défendre. Voilà ce que Brizeux cherchait dans les chaumières de la Bretagne. Il consacra bien des années à ce travail, et il en fut récompensé par les plus vives émotions du cœur comme par les plus belles inspirations poétiques. Que de jouissances pour l’ami des lutteurs de Scaer ! que de transports inattendus pour l’artiste !

Une chose admirable dans ce poème, c’est qu’étant si Breton, il soit en même temps si profondément humain. Ce tableau d’une race particulière nous représente avec un art accompli la grande famille des hommes. Rien de plus local par les mœurs et les costumes, rien de plus général par les sentiments. Que de richesses cachées dans les détails ! Que d’images fraîches et vigoureuses de la vie ! Du printemps à l’hiver, du berceau de l’enfant à la tombe du vieillard, combien de scènes où la nature et l’humanité s’épanouissent en leur simplicité première ! Je voudrais qu’il me fût permis de commenter l’œuvre de Brizeux, et, sans rien surfaire, je montrerais, sous la rustique épopée, toute une philosophie morale. Le peintre et le poète, le moraliste el l’érudit ont travaillé ensemble à ces familières idylles. Tant de soins, de conceptions sérieuses, de combinaisons magistrales, pour un résultat si simple en apparence, voilà l’exquise originalité de ce poème.

Je n’en citerai qu’un chant, trop peu remarqué peut-être, et qui montre bien avec quel art souple, et aussi avec quelle piété nationale, Brizeux résumait en quelques pages les recherches de l’érudit el les observations du voyageur. Nous sommes à Carnac, auprès des mystérieux men-hir ; c’est la fêle du saint évéque Cornéli, un des saints bretons les plus chers au poète, un saint que Virgile aurait invoqué avec amour, saint Cornéli, patron des bœufs :

 
Aujourd’hui, Cornéli, c’est votre jour de fête ;
Votre crosse à la main et votre mitre en tête,
Des hommes de Carnac vous écoutez les vœux.
Majestueusement debout entre deux bœufs.
Bon patron des bestiaux !…

Mais si les hommes de Carnac lui adressent leurs vœux, les bestiaux ne viennent plus défiler devant lui comme autrefois ; c’est un vieillard du pays qui en fait la remarque. Dans son enfance encore, il a vu cette coutume antique fidèlement observée ; maintenant tout s’en va, les usages se perdent, les prêtres eux-mêmes sont d’accord avec les cœurs sans foi pour abolir les traditions du pays. Il faut l’entendre, le vieux Celte, lorsqu’il accuse ainsi et les prêtres el les générations qu’ils ont formées : « Dans l’ancien temps, les animaux avaient leurs saints, leurs protecteurs : saint Cornéli aimait les bœufs, saint Éloi protégeait les chevaux, saint Hervé les défendait contre les loups ; hommes et bêtes, tous étaient vieilleurs el plus forts, car tous vivaient confiants, et si le jour de fête de saint Cornéli un paysan du canton n’eût pas amené son bœuf devant l’autel de Carnac, le bœuf y serait venu seul. Aujourd’hui nous avons appris l’ingratitude à nos bestiaux. Ce n’était pas un ingrat, lui. Savez vous son histoire ? Poursuivi par des soldats païens, il fut soustrait à leurs coups par ses deux bœufs, qui l’emportèrent au galop dans sa charrette. Ils couraient toujours quand soudain les voilà an bord de l’Océan. Que faire ? Cornèli se retourne, et d’un geste il pétrifie les païens : ce sont les men-hir de Carnac. Quant à ses bœufs, il les emmena au paradis. » Lorsque le vieillard a terminé sa plainte, il y a là un étranger qui prend la parole ; c’est un homme instruit, et qui sait, par les livres, bien des choses effacées de la tradition. Il ose demander au vieillard et à ceux qui l’écoutent comment leurs pères eux-mêmes ont oublié leurs ancêtres. Cette histoire des bœufs de saint Cornéli est manifestement la transformation chrétienne d’une légende bien plus vieille encore, de la légende druidique des grands bœufs blancs de Hu-Kadarn, fils de Dieu, qui sauvèrent le monde, près d’être submergé dans l’abîme. L’étranger ne signale pas cette transformation, qui pourrait affaiblir chez ces cœurs naïfs la croyance aux bœufs de saint Cornéli ; le lieu est indiqué seulement, et tandis que les paysans étonnés s’écrient : « Parlez-nous encore, parlez-nous de nos pères ! » on voit la chaîne se renouer des traditions chrétiennes aux traditions celtiques. Le soir, quand les prêtres furent rentrés au presbytère, de longs troupeaux, bœufs, vaches, taureaux, génisses, sous la conduite des pâtres, défilaient dans l’ombre autour de la fontaine de Carnac et devant l’autel de saint Cornéli.

N’est-ce point là un tableau de maître ? La Bretagne d’aujourd’hui, celle du moyen âge et celle des druides, la lutte naïve des prêtres catholiques et des paysans celtes sur le terrain des traditions, cette harmonie des contraires qui recouvre une fidélité obstinée aux instincts primitifs de la race, tout cela n’est-il pas indiqué en quelques traits dans une parfaite mesure ? Lorsque je relis ces curieuses pages, je comprends mieux le rôle si original que les bœufs joueront dans ce tableau de la Bretagne. Le taureau qui venge son frère en éventrant le loup, les bœufs de Kemper qui brisent leurs attaches pendant l’émeute pour aller au secours des conscrits.

Renversant les bouviers, lançant contre les bornes
Gendarmes et soldats enfourchés par leurs cornes,

ces épisodes, et d’autres encore, montrent que saint Cornéli a bien inspiré son poète. Je comprends mieux aussi le caractère des

hommes, tant de douceur et de fermeté, tant de patience et de force, l’accord d’une philosophie si vraie et de superstitions si poétiques, et voyant tous ces contrastes si merveilleusement associés, je répète la conclusion que Brizeux lui-même, si modeste pourtant, n’a pas craint d’exprimer avec confiance : « Ramené à son principe, ce poème des Bretons pourrait s’appeler Harmonie. »

La première édition des Bretons avait paru en 1845 ; l’année suivante, sur l’initiative de M. Alfred de Vigny et grâce au chaleureux concours de M. Victor Hugo, ce beau poème fut couronné par l’Académie française. Cependant Brizeux continuait ses études de penseur et d’artiste, tantôt retouchant ses œuvres, déjà publiées, changeant un mot, ajoutant un vers, tourmenté des plus délicats scrupules de l’artiste, tantôt méditant sur toutes choses avec une extrême sensibilité d’intelligence et faisant pour l’avenir maintes provisions de poésie. Il aimait avec passion ce souffle littéraire qu’on respire à Paris, les visites aux musées, les théories à outrance sur la philosophie et l’art, théories parfois subtiles, téméraires, qui eussent ébouriffé les sols, charmantes et salutaires, entre gens qui se comprennent ; et pourtant au bout de quelques mois il avait toujours besoin de se retremper dans une autre atmosphère. Il partait alors pour le midi de la France, et de là four l’Italie, Il y passa l’hiver de 1847 ; c’était le quatrième séjour qu’il y faisait, ce fut aussi le dernier. La révolution de 1848 le surprit à Rome. Âme généreuse, il avait noblement chanté, après 1830, la liberté idéale, la belle déesse athénienne qui conduit le cortège des arts et sanctifie le travail ; les désordres de 1848 le remplirent de tristesse. Très lié avec un homme d’élite qui joua un noble rôle dans les premiers temps de la révolution italienne, il ne se fit pas longtemps illusion sur les espérances de son ami : dans toutes les villes, Venise seule exceptée, le mouvement d’une régénération nationale était arrêté par les violences démagogiques. Ce spectacle, nous le voyons par ses lettres, l’affligea profondément. Il resta pourtant en Italie pendant toute l’année 1848, habitant tour à tour Rome, Naples, Florence, cherchant partout le pays de la fleur d’or et ne la trouvait plus. Ce dernier voyage avail duré plus de deux ans ; il revint en France au mois d’avril 1849, passa quelque temps à Paris, donna une seconde édition des Bretons, et repartit pour la Cornouaille. Il avait besoin de calme, il voulait revoir la vie humaine dans son harmonie et sa sérénité ; ce qu’il avait cherché vainement en Italie, ce que Paris ne lui aurait pas donné non plus, il le trouva aux bords de l’Ellé.

Les deux derniers recueils de Brizeux, Primel et Nola, et les Histoires poétiques, relèvent de la même inspiration. On a remarqué dans La Fleur d’or la pièce si dramatique et si touchante intitulée Jacques. Un pauvre maçon, nommé Jacques, travaille avec son compagnon sur un échafaudage qui s’écroule ; la planche qui les relient encore est trop faible pour les supporter tous les deux, il faut que l’un périsse afin que l’autre soit sauvé. « Jacques, dit le compagnon, j’ai une femme et trois enfants. — C’est vrai, » dit Jacques, et il se précipite dans la rue. Ces traits de dévouement, d’héroïsme naturel et simple, ne passaient jamais inaperçus pour Brizeux. Il en remplissait sa mémoire, il les racontait à ses amis. Je l’entends encore s’écrier : « Est-ce beau ! est-ce beau ! » Et les larmes lui venaient aux yeux. En Bretagne, à Paris, partout, il avait recueilli de ces fleurs du bien, car c’était là un de ses principes ;

La fleur de poésie éclôt sous tous nos pas,
Mais la divine fleur, plus d’un ne la voit pas.

Lui, il la voyait toujours. Il avait donc toute une collection d’histoires de ce genre. Quelques-unes d’entre elles étaient comme les notes des Bretons ; il s’en était servi pour son poème, et ne comptait pas en faire un autre usage. Il y eut même un instant dans sa vie où il crut avoir accompli son œuvre ; Marie, La Fleur d’or et Les Bretons composaient tout un cycle parfaitement clos, et désormais, disait-il, il ne pouvait plus que se répéter. Un peu décourage peut-être, ou plutôt trop résigné à des pensées modestes, il eût sans doute prolongé son silence, si ses amis ne lui eussent révélé à lui-même quelle veine de poésie circulait dans sa conversation enthousiaste, abondante, toute pleine de sentiments et d’idées. Brizeux reprit donc sa plume pour célébrer l’héroïsme des cœurs simples, les dévouements inconnus, la secrète noblesse de cette humanité trop portée à se calomnier elle-même. Tel est le sujet des Histoires poétiques, et on peut se demander si l’inspiration que traduit ce nouveau recueil, déjà ancienne chez Brizeux, ne fut pas ranimée par la situation des choses publiques. Au milieu des agitations de la France, en face des passions et des intrigues, des convoitises et des trahisons de toute espèce, il était heureux de chanter les sentiments naturels de l’âme, la simplicité, la bonté du cœur, la dignité qui se respecte, surtout le dévouement sous toutes ses formes. Ici, c’est un jeune homme, le journalier Primel, aimé d’une jeune veuve belle et riche, et qui, par fierté, n’osant devenir son époux, veut du moins travailler encore pour gagner ses habits de noces. Là, c’est la vieille Mena, dont le rebouteux du canton, le bonhomme Robin, a guéri la vache à demi morte ; aussi, quand Robin tombe malade, vo^ez comme la pauvre vieille associe l’animal à sa reconnaissance ! La paysanne et la vache s’en vont trouver le bon rebouteux, la vache avec son lait, qui le réconfortera peut-être, la paysanne avec maintes paroles d’affection, avec maints propos joyeux qui charmeront du moins sa dernière heure. Plus loin nous sommes à Paris. Lamennais est en prison au milieu de l’hiver, il allume le feu de la cheminée quand un cri de désespoir retentit dans le tuyau : une hirondelle s’était blottie là pour passer la dure saison. Le vieillard, ce Celte à l’esprit superbe et au cœur plein de tendresse, le vieillard est ému, et vite il jette de l’eau sur le bois qui flambe.

 
En vain gronda la bise, en vaîn depuis novembre
Jusqu’en mars pluie et vent assiégèrent la chambre,
Le tison resta mort : blotti sous son manteau,
Le sage tendrement souffrit pour un oiseau ;
Mais au moindre rayon, pour son ami fidèle,
Gaiment au bord du toit gazouillait l’hirondelle.

Que d’inspirations de ce genre dans les Histoires poétiques ! La Traversée, Les Écoliers de Vannes, Le Missionnaire, Les Pécheurs, L’Artisane, attestent à la fois et la sensibilité du poète et la savante variété de son style. Cette science du style, devenue chez lui une préoccupation de toutes les heures, il la déployait quelquefois aux dépens du naturel. En cherchant la concision, il a rencontré trop souvent l’obscurité. La veine courante et facile de Marie, le large souffle des Bretons, avaient fait place, dans maintes pièces, à une forme écourtée, condensée, pleine d’ellipses et de sous-entendus. Pour ceux qui n’ont lu que ses derniers vers, ce chantre si doux a pu sembler un peu dur ; cette imagination si prompte a pu être accusée de sécheresse : pur défaut de forme et qui tenait aux scrupules exagérés de l’artiste. Il y a une classe d’écrivains qu’on pourrait appeler, comme le personnage de Térence, les hommes qui se tourmentent eux-mêmes ; Brizeux avait ainsi maints accès de dévotion poétique oú il devenait un héautontimoroumenos. Combien il eût mieux réussi à moins de frais ! Peut-être aussi les défauts de ses derniers recueils sont-ils la rançon des trésors qu’il y a semés. Si l’auteur de Primel et Nola ne s’était pas appliqué à concentrer sa pensée sous la formule la plus brève, s’il n’avait pas demandé ce secret à La Fontaine, à Horace, aux proverbes populaires, et surtout à ceux de ses cantons, ei’it-il écrit ce journal poétique où sont dessinés en quelques traits tant de petits tableaux vifs, nets et merveilleusement éclairés par la pensée ? Le Colporteur, Le Tisserand, La Procession, La Génisse, Comme on bâtissait la Maison d’école, La Fête des Morts, Dernière demeure, toutes ces petites pièces sont des chefs-d’œuvre d’art. La force et la souplesse, le réel et l’idéal, tous les tons s’y trouvent réunis, et à travers cette variété d’images le poète nous ramène toujours au Dieu de la Bretagne et du monde.

Brizeux complétait sans cesse ce recueil d’Histoires poétiques, et il ne les empruntait pas seulement à son pays. Ceux qui lui ont reproché de s’être trop cantonné dans sa Bretagne n’ont pas tenu compte de ses excursions si variées dans le domaine général de l’homme. Les tableaux les plus opposés sollicitaient sa verve de conteur. De la boutique de l’épicier, si vivement décrite dans L’Artisane, il passait au salon du roi Louis XV ou au tombeau de la fille de Ciccron. Sa Poétique nouvelle, malgré les objections légitimes que le plan a provoquées, ne renferme-t-elle pas des pages du plus grand style et de l’inspiration la plus large ? Le discours de Molière aux auteurs comiques de ce temps-ci, le tableau de la Révolution, de la mort de Louis XVI, des victoires de la République, la glorification des chambres de Raphaël, sont-ils d’un poète obstinément enfermé dans sa province ? Il avait combiné une meilleure distribution de ces tableaux ; tout le recueil de Primel et Nola devait s’y fondre ; des pièces non réunies encore en volume, d’autres tout à fait inédites ; Les Celtes, La Dame de la Grève, Les Dépositaires, y auraient trouvé place, et de même que La Fleur d’or a montré sous un jour nouveau les poésies des Ternaires, cette seconde édition des Histoires poétiques aurait révélé l’abondante inspiration de l’auteur dans la dernière période de sa vie. S’il n’a pas eu le temps d’accomplir lui-même son œuvre, il en a laissé le plan très net, très précis, et le rêve du scrupuleux artiste sera réalisé.

Les derniers vers que Brizeux ait imprimés sont intitulés L’Elégie de la Bretagne. C’est le cri suprême du barde. On dirait qu’il désespère de l’œuvre à laquelle il a consacré sa vie. Dans cette lutte pour la défense des vieilles mœurs, il se sent vaincu, et il pousse un gémissement à faire tressaillir les os des ancêtres. Ah ! le grand destructeur arrive, c’est la machine en feu qui roule sur la voie de fer :

Le dernier de nos jours penche vers son déclin :
Voici le dragon rouge annoncé par Merlin !
Il vient, il a franchi les marches de Bretagne,
Traversant le vallon, éventrant la montagne.
Passant fleuves, étangs, comme un simple ruisseau.
Plus rapide nageur que la couleuvre d’eau :
Il a ses sifflements ! Parfois le monstre aveugle
Est le taureau voilé dans l’arène et qui beugle :
Quand s’apaise la mer, écoutez longuement
Venir sur le vent d’est le hideux beuglement !

Bientôt ils descendront dans les places des villes,
Ceux qui sur les coteaux chantaient, gais chevriers,

Vendant leurs libres mains à des travaux serviles,
Villageois enlaidis vêtus en ouvriers.
 
Ô Dieu qui nous créas ou guerriers ou poètes.
Sur la côte marins et pâtres dans les champs,
Sous les vils intérêts ne courbe pas nos têtes,
Ne fais pas des Bretons un peuple de marchands.
 
Nature, ô bonne mère ! éloigne l’industrie !
Sur ton sein laisse encor nos enfants s’appuyer !
En fabrique on voudrait changer la métairie :
Restez, sylphes des bois, gais lutins du foyer !
 
La science a le front tout rayonnant de flammes,
Plus d’un fruit savoureux est tombé de ses mains !
Éclaire les esprits sans dessécher les âmes,
O bienfaitrice ! alors viens tracer nos chemins.
 
Pourtant ne vante plus tes campagnes de France !
J’ai vu par l’avarice ennuyés et vieillis
Des barbares sans foi, sans cœur, sans espérance,
Et, l’amour m’inspirant, j’ai chanté mon pays.
 
Vingt ans je l’ai chanté… Mais si mon œuvre est vaine,
Si chez nous vient le mal que je fuyais ailleurs,
Mon âme montera, triste encor, mais sans haine,
Vers une autre Bretagne, en des mondes meilleurs !

Ainsi le poète était toujours ramené à sa pairie ; qu’on ne croie pas cependant que dans ces beaux vers il s’agisse seulement de la Bretagne. La Bretagne ici, c’est la patrie de l’âme, c’est le domaine de la religion, de la philosophie et de l’art ; le dragon rouge, c’est la toute-puissance de l’industrie et le matérialisme destructeur. Ceux qui voient avec effroi grossir comme un torrent la servile démocratie de notre époque, tous ceux qui combattent pour la défense de l’idéal, pour la cause des idées philosophiques et religieuses, tous ceux qui mettent encore l’esprit au-dessus des sens et l’homme libre au-dessus de l’esclave, ont le droit de répéter en leur nom la noble clameur du poète !

J’ai oublié de mentionner deux ouvrages de Brizeux qui complètent sa physionomie, deux ouvrages celtiques et français à la fois, La Harpe d’Armorique (Télen Arvor [12]) et Sagesse de Bretagne (Fumez Breiz[13]). La Harpe d’Armorique est le recueil des vers qu’il a composés dans sa langue natale pour les paysans de Léon et de Cornouaille. La plupart de ces chhants sont bien connus aujourd’hui de Vannes à Kemper et de Kemper à Tréguier. Les lardes rustiques les débitent aux fêtes patronales avec accompagnement de biniou, les métayers les répètent au coin de l’âtre pendant les soirées d’hiver. L’auteur nous en donne ici le texte breton avec une traduction littérale ; il les a traduits ailleurs en beaux vers et les a insérés dans ses poèmes, unissant ainsi ses inspirations populaires à ses inspirations d’artiste, car l’unité est partout dans la vie et les œuvres de Brizeux. Le livre intitulé Sagesse de Bretagne est un petit trésor de proverbes armoricains. « Nous l’avons recueilli, dit le poète, de la bouche même des marins et des laboureurs. » On y sent en effet la saveur du sol et de la mer. Fruits variés de l’expérience, bon sens pratique, finesse joyeuse, profondeur naive, voilà ce que renferment d’ordinaire les recueils de cette nature ; il y a, dans celui-ci, des accents imprévus où se révèle une race originale. L’ingénieuse distribution de ces devises en augmente l’intérêt ; vous reconnaissez encore le poète à la manière dont il a lié sa gerbe. L’ouvrage est terminé par une touchante et instructive notice sur M. Le Gonidec ; le portrait de ce savant homme est à sa place au milieu de ces études celtiques dont il a été le promoteur. Ajoutons a ces curieuses recherches un Dictionnaire de topographie bretonne, auquel Brizeux a consacré de longues années, et que ses compatriotes, sans doute, ne laisseront pas inédit. Si les Histoires poétiques sont les notes morales du poème des Bretons, ces deux livres en sont les notes philologiques, géographiques, et ils montrent avec quel soin religieux l’écrivain accomplissait sa tache.

Voilà le poète ; l’homme n’est pas moins intéressant à étudier de près. Il y a plus d’un maître, et parmi les premiers, qui n’est poète qu’à ses heures ; Brizeux l’était sans cesse. L’inspiration le possédait toujours ; sa sensibilité était si vive, si exquise, que toute chose se transformait pour lui en sujet de joie ou de douleur. Joie et douleur, tristesse ou enthousiasme, chez ces natures de choix, n’est-ce pas l’inspiration même ? Il se révoltait quelquefois contre cette sensibilité ardente ; la douleur, à laquelle il offrait tant de prise, était son ennemi personnel ; et il déployait une verve philosophique singulièrement hardie chaque fois qu’il attaquait l’insoluble question : Pourquoi le mal ? Ce problème était le tourment de son esprit ; il ne voulait pas cependant que sa poésie en conservât la trace. S’il écrivait des vers où éclataient ses doutes, ses révoltes, ses interrogations adressées au Créateur, ce n’était que pour lui seul. J’en ai trouvé dans ses notes, et de bien beaux, avec ces mots tracés d’une main ferme : à brûler. Son extrême facilité d’émotions était corrigée en effet par une vigueur de méditation peu commune. Sentir vivement, méditer avec force sur les sentiments de son âme, c’était, on peut le dire, la constante occupation de Brizeux. Le résultat de ce double travail intérieur fut la sérénité, l’harmonie, où il voyait avec raison le but suprême de l’art. Aux heures où il souffrait le plus, il voulait que sa poésie ne parlât aux hommes que de consolation, il voulait faire aimer la vie, et il y découvrait maints trésors ; il voulait charmer et fortifier les âmes, les arracher à l’ennemi, à la douleur maudite. La religion, la famille, la patrie, les plus saines émotions de la vie humaine, les meilleures joies du coeur et de l’esprit, voilà ce que chantait Brizeux, et cela, je le répète, à l’heure même où ses souffrances morales semblaient le vaincre, où ses larmes parfois mouillaient le papier. Il est bien de lui, ce vers si tendre :

 
Tous entendront ma voix, nul ne verra mes pleurs.

Ces méditations, curieuses, ardentes, sur la vie philosophique et morale, Brizeux les appliquait aussi aux questions de littérature et de style. Il appartenait certes au mouvement de la poésie nouvelle éclose chez nous de 1820 à 1830 ; il avait assez marqué sa place dans cette rénovation de l’art, lui qui avait créé en France l’idylle vraie, l’idylle à la fois réelle et idéale ; libre cependant, sans préjugés d’école, il étudiait les maîtres classiques avec une pénétration merveilleuse. Son admiration très fine et très indépendante n’admettait pas de jugements convenus. Il louait ou blâmait, pièces en main, avec des raisons personnelles, très senties, qui eussent bien surpris parfois les commentateurs attitrés. Son La Fontaine, son Boileau étaient chargés de noies à la fois respectueuses et hardies. Dans son ardeur à renouveler chez nous le récit poétique, il étudiait les secrets de La Fontaine, et ce style le jetait en extase, bien qu’il ait poétiquement déchiré la page où le fabuliste médit de Kemper-Corentin. On eût dit qu’il conversait de plain-pied avec ces hommes d’un autre âge, et cela sans présomption aucune, sans ombre d’arrogance, comme un disciple de l’idéal qui cause librement avec un maître enchanté lui-même de l’ardeur et de la liberté du disciple. Il reprenait maintes choses, hasardait un conseil, soulignait un vers et le refaisait parfois[14]. Il avait beaucoup lu, sans trop de méthode, un peu à la façon de La Fontaine. Il possédait comme lui les poètes du Nord et du Midi, ceux du Midi surtout. Bien qu’il ait ardemment aimé Shakespeare, Byron, les lakistes, et qu’il ait goûté avec finesse les complications savantes de Gœthe, il revenait toujours cependant à la tradition grecque et latine, aux chantres des pays du soleil, et avec la libre allure de sa critique il leur associait les poètes orientaux, les sages persans, les mystiques hindous, se rappelant, il l’a dit plus d’une fois, que sa race celtique était fille de l’Asie. Il rimait la Sâvitri du Mâhâbhârata autant que la Nausicaa de l’Odyssée.

Son invention était ardente aussi et beaucoup plus variée qu’on ne l’a cru. S’il achevait ses moindres œuvres avec lenteur, les retouchant sans cesse, amoureux de l’ensemble et de chaque contour, sa conversation était pleine d’idées, de plans, qu’il traçait tout à coup et avec fougue. Plus d’un écrivain lui a dû des inspirations fécondes. Le théâtre, où il avait débuté avant de se connaître lui-même, le tentait de nouveau dans sa maturité. Le roman ne l’attirait pas moins, et, s’il n’avait été dévoué à la poésie pure, on devine tout ce qu’il y aurait mis de finesse, d’élévation morale, de délicates études psychologiques. Je trouve dans ses papiers des notes très curieuses, très nombreuses, pour un roman intitulé Valentin, qui aurait été le résumé de son expérience et de sa philosophie. Les vers du Livre des Conseils, où il recommande si bien l’harmonie de nos facultés, l’alliance des contraires, l’équilibre en toute chose, car la vie est un art, eussent servi d’épigraphe à cette histoire. « Je veux, dit-il, conduire mon héros jusqu’à cet état de sérénité et de force, où l’âme est sui compos. Il n’y arrivera qu’après de dures épreuves. Avant qu’il se résigne en sage, on entendra ses cris… Que ce soit un livre fortifiant et sain, le contraire de René, d’Adolphe, etc., sans que cette prétention soit affichée ! Sui compos, voilà le but de ce livre. » Au milieu des détails, des indications de caractères, il y a çà et là des jugements très fins sur les principaux romans psychologiques de notre siècle. Citons encore une ligne qui explique l’intérêt de ces notes : « Il faut que cette étude contienne mon esthétique, ma philosophie, ma politique, ma religion. » La pensée première de ce roman avait tant de prix pour Brizeux, que je la retrouve sous la forme d’une comédie intitulée L’Équilibre. Le plan est fait, les actes et les scènes sont distribués ; chaque personnage est annoncé avec les nuances de son caractère : il s’agit de corriger {Brizeux souligne le mot en souriant), il s’agit de corriger, ni plus ni moins, Le Misanthrope de Molière. Entre Alceste et Philinte, il faudrait un Ariste, c’est-à-dire Molière lui-même, et Molière l’a oublié. Brizeux réparera l’omission. Il met en scène une âme franche, impétueuse, dont l’àpreté a besoin d’être contenue par la science de la vie ; en face de ce nouvel Alceste, il place trois ou quatre Philintes (la race a pullulé), une véritable légion de complaisants qui excusent tout, parce qu’ils ne croient à rien. Voilà bien des occasions d’emportement pour l’Alceste du xixe siècle ; où est Ariste pour régler cette passion qui s’égare ? Ariste est représenté par une femme. Cette harmonie que cherche le poète, cette mesure dans l’ardeur généreuse et la patience, cette science de la vie enfin, c’est une mère qui est chargée de l’enseigner à l’homme.

Je ne rendrai pas à Brizeux le mauvais service de louer des œuvres qui n’existent qu’en projet ; en telle matière, l’exécution est tout. Je signale seulement ces programmes de romans, de comédies (il y en a d’autres encore), afin de marquer avec plus de précision la physionomie de l’écrivain. Pourquoi n’a-t-il pas réalisé ses plans ? Parce que la poésie pure le rappelait toujours. Lévite consacré à l’art des vers, il se laissait entraîner à sa fougue, à l’abondance de ses idées, il jetait sur le papier maintes ébauches, puis, au moment de commencer sa comédie ou son roman : « Non disait-il, je resterai fidèle à l’unité de ma vie, à l’harmonie de mon œuvre. » Sur ce terrain, sa verve, si concentrée qu’elle fût, était intarissable. Entre cent autres projets, il méditait depuis longtemps un grand poème sur l’époque héroïque de son pays. Ce devaient être trois récits, Tristan, Merlin, Arthur, poétiques et touchantes histoires, distinctes l’une de l’autre et unies cependant par un lien commun sous ce même titre : La Chute de la Bretagne. Brizeux répondait ainsi à la critique de M. Maonin, critique intelligente et féconde, puisqu’elle provoquait une telle ardeur. L’ouvrage, d’après le plan de l’auteur, n’aurait pas eu moins de trois mille vers ; c’eût été le pendant du poème des Bretons. On aurait vu face à face la Bretagne fabuleuse et la Bretagne réelle, les pères et les enfants, les druides et les prêtres, les héros et les pâtres[15].

On a parlé de ses vivacités, de ses brusques humeurs, de ses enthousiasmes et de ses antipathies également passionnées ; pourquoi omettrais-je ce trait de physionomie qui achève de le peindre ? Il s’en est accusé lui-même, et plus d’une fois, dans ses vers. N’oublions pas d’ajouter que la passion chez lui cédait bien vite à la raison ; nul n’était plus prompt à revenir. La générosité du cœur réparait les emportements de l’esprit. Je n’en citerai qu’un exemple, et, si je choisis celui-là, c’est qu’il se rattache à une œuvre du poète. Un jour, au début de la guerre de Crimée, quand il écrivait ses appels à l’Allemagne, il avait composé une autre pièce, une invective furieuse contre la race germanique. L’Allemagne était la Chine de l’Europe, le pays des conseillers titrés, des mandarins pédants ; il raillait tout, le philosophe, le philologue, l’étudiant alourdi par la bière,

 

L’éternel professeur avec sa fiancée
Éternelle ;

bref, la satire et l’insulte y étaient prodiguées à pleines mains en des vers merveilleusement frappés. J’écoutai en souriant, puis je pris la défense de l’Allemagne ; je lui peignis en quelques mots ce noble peuple dévoué à la science, aux lettres, à la pensée ; je lui rappelai en quelle estime y étaient tous les poètes, comme les maîtres de l’art y étaient populaires. Bien des choses qu’il aimait en Bretagne se retrouvaient, lui disais-je, dans les vallées du Neckar ; l’Allemagne aussi est la terre des chênes. Le pays de Pelage, d’Abélard, de Descartes, avait-il le droit de maudire ainsi le pays de Leibnilz et de Kant ? Cette aversion que les Schlegel et autres avaient témoignée à la France avait son origine en 1813, c’était le réveil du sentiment national ; en un mot, je le réfutais avec ses principes mêmes, avec ses vers, je lui rappelais la pièce aux Prêtres de Bretagne. Soudain je vis ses yeux s’emplir de larmes ; il prit le papier où était tracée son invective et le déchira en morceaux[16].

On a parlé aussi de son existence trop peu assise et de son médiocre souci des conventions mondaines. Brizeux, si élégant dans sa jeunesse (c’est ainsi que le peint ce condisciple dont je citais plus haut les souvenirs), avait contracté en voyageant des allures toutes nomades. À coup sûr, il tenait plus à l’élégance morale qu’à la correction extérieure. Pendant ses longs séjours au milieu des paysans de la vallée du Scorf, étudiant les mœurs et le langage rustiques, passant les soirs au coin de l’âtre, dans la métairie ou l’auberge du bourg, il y avait pris des habitudes qu’il n’oubliait pas assez en revenant à la ville. Sa vie errante, cette manière de travailler dans les rues, cette parfaite ingénuité qui ne le défie ni des sots ni des pédants, tout cela pouvait lui nuire. Quelquefois même ce n’étaient pas les pédanls et les sots qui le blâmaient ; ses amis ne lui ménageaient pas les conseils, et quel vrai poète n’a pas eu besoin dans sa vie d’être guidé parfois comme un enfant ? Quant à ceux qui ont envenimé ces reproches pour fermer à l’auteur de Marie et des Bretons les portes de l’Académie française, je leur souhaite de n’avoir jamais sur la conscience de plus graves péchés que les siens. Ses torts, s’il en eut, n’ont nui qu’à lui seul ; ses vertus ont profité à plus d’un. Il a honoré les lettres autant qu’aucun écrivain de ce temps-ci. Quand je me représente l’indépendance de son caractère, la pureté de sa vie, son amour de la France, sa fidélité à l’art et à l’amitié, son sentiment de sa dignité poétique, à la fois si modeste et si fier, je voudrais inscrire sur son monument ces vers qu’il a composés pour le tombeau d’un ami :

C’était un diamant. La perle la plus rare
Se dissout dans l’acide et finit lentement.
L’acier lance en éclats le marbre de Carrare,
Rien n’entamait son cœur. C’était un diamant.

Tous ceux qui connaissaient Brizeux ont pleuré en lui plus que le poète. La Bretagne a bien senti la perte qu’elle vient de faire. Parmi tant de pièces de vers inspirées par la mort du barde, qu’on me permette d’en citer au moins une ; elle est écrite dans sa langue natale, et l’on y entend comme un gémissement de ces bruyères au milieu desquelles il demandait à être enseveli avec Albin, Daniel et tous ceux du canton.


m o r t     d u     b a r d e     d e     l a     p e t i t e - b r e t a g n e.
Mourir pour revivre.

« Douleur, douleur à toi, Petite-Bretagne ! — Gémissez et répondez des larmes, — rochers aux bords de la mer profonde, — et vous, chênes, au sein des forêts ! —

« La mort impitoyable, comme un loup sorti des bois au milieu de l’hiver, — fauche sans merci dans notre Bretagne ; — sa faux csl toute rouge de sang.

« Mais ce sang-là a bonne odeur ; — il sent la rose et l’aubépine blanche ; — car c’est le sang d’un barde, d’un vrai Breton, — qui partout chantait son pays.

« Brizeux est mort, le barde d’Arvor ! — Il est mort pour revivre en un monde meilleur. — Chantez le chant d’adieu, ô vous, forets et mer ! — Rossignol de nuit, pleure son trépas.

« Et vous, ô Marie, sur sa tombe priez Dieu et la Vierge, — et mettez une rose nouvelle à l’endroit du cœur du doux chanteur.

« Mais où faudra-t-il enterrer le corps du barde qui chanta si bien le pays que nous aimons tous, — mer tout autour, bois au milieu ?

«  Mettez-le à la pointe du Raz, prés de la mer profonde, où il entendra dans le vent le chant des blanches prêtresses de l’île de Sein.

« Ou bien encore mettez-le dans la plaine de Carnac, sous le plus grand des men-hir, et près de là plantez un jeune chêne.

« Sur le men-hir fruste et sans ornement, vous graverez un petit livre doré, — et aux branches du chêne vous suspendrez une harpe.

« Et le vent de mer, en passant, chantera des sônes et des gwerz, et sur les branches du chêne le rossignol pleurera toute la nuit.

« Ô Français, dans votre Académie vous n’avez pas voulu du barde de Bretagne, qui chanta toujours la patrie et la foi [17].

« — Et vous avez bien fait, — car dans un autre monde il est avec Gwenclan et Aneuzin (une académie qui n’est pas mauvaise), — avec Talièsin et Merlin.

« — Mais en Bretagne il y a des bardes encore ; — or chantez tous ses louanges en des gwerz qui vivront à jamais dans le pays.

« — Et, moi, je voudrais avoir deux ailes et de grandes plumes pour m’envoler au loin par delà la mer bleue, afin de dire à nos frères des contrées lointaines : — « Pleurez et portez le deuil ! »

« Il est mort, le barde de la Petite-Bretagne ! Bois de chênes, et vous, mer, pleurez ! — « S’il est mort, c’est pour revivre « d’une vie meilleure ! » répond une voix venue de loin [18]. »


On connaît les détails de sa mort. Atteint d’une maladie de poitrine, il était allé dans le midi de la France, à Montpellier, chercher le soleil qu’il aimait tant. Ni le soleil d’avril, ni les soins de l’amitié, ni les secours de l’art, ne purent le sauver. Il garda jusqu’au dernier jour la sérénité de son intelligence, l’exquise sensibilité de son âme. Du cœur et des lèvres il envoyait un souvenir à chacun de ses amis. Ses dernières pensées ont été pour sa mère et la Bretagne. « Quand je serai mort, disait-il à celui qui l’assistait, insérez quelques mots très simples, très modestes, dans un journal de Montpellier ; dites que la Bretagne devrait bien ouvrir une souscription pour faire transporter mon corps dans ma patrie. J’ai fait cela moi-même pour Le Gonidec. » L’inspiration religieuse ayant été l’âme de sa vie et de ses chants, on me demandera sans doute dans quels sentiments il est mort. Je dois être discret sur ce point ; Brizeux a voulu mourir caché comme il avait vécu. Je le dirai seulement, car il ne me l’a pas défendu, et cette révélation contiendra peut-être un avertissement salutaire : le parti qui se prétend religieux, et qui éloigne du christianisme un grand nombre des plus nobles âmes de ce temps-ci, lui était devenu, dans ces dernières années, plus odieux que jamais. Il craignait d’être confondu avec ces pharisiens, et cette crainte le préoccupait beaucoup trop assurément : quel rapport entre l’artiste chrétien et de judaïques docteurs ? Il est mort plein de foi et d’espérance, plein de foi en la bonté de Dieu et d’espérance dans une vie meilleure. Il s’accusait de ses fautes avec l’humilité d’un cœur pur : « J’étais si faible ! » disait-il. Le jour où son corps fut porté à l’église et de là au cimetière dans un caveau d’attente, l’ami qui ne l’avait pas quitté jusqu’à la dernière heure, se rappelant qu’à la mort de Klopstock on avait récité sur sa tombe les plus touchants épisodes de La Messiade, crut aussi pouvoir lire sur le cercueil de Brizeux quelques-uns des plus beaux chants sortis de son âme. Le lendemain il écrivait à un ami ces paroles assez peu orthodoxes, je le confesse, mais qui résument avec fidélité le christianisme confiant et les suprêmes aspirations de Brizeux : « Le cercueil va partir pour Lorient. Ce pauvre corps, que j’ai vu tant souffrir, reposera sous la terre de Marie ; l’âme est dans une autre Bretagne, en des mondes meilleurs, avec Platon, Virgile, saint Jean, Raphaël, saint Corentin, patron de Kemper, et saint Cornéli, patron des bœufs. »

Août 1858

III

Nous avons déjà dit que les vœux du poète mourant ont été réalisés. Le corps de Brizeux a été ramené dans sa patrie ; M. Rouland, ministre de l’instruction publique, s’était empressé de contribuer à cette oeuvre pieuse. L’auteur des Bretons aura sa tombe dans sa ville natale. Puisse-t-il aussi avoir son monument dans la vallée du Scorf, comme l’ont souhaité ses amis de Paris, comme il le demandait lui-même en ces vers, un monument simple, rustique, un monument celtique et chrétien tout ensemble, une pierre et une croix au pied d’un chêne !

 
Vous mettrez sur ma tombe un chêne, un chêne sombre,
Et le rossignol noir soupirera dans l’ombre :
« C’est un barde qu’ici la mort vient d’enfermer.
Il aimait son pays et le faisait aimer. »

Quant à son monument littéraire, c’est l’édition de ses poésies complètes. La voici terminée selon ses recommandations suprêmes. Dans Marie, dans La Fleur d’or, le lecteur remarquera plusieurs pièces inédites ; si le poème des Bretons, sauf quelques corrections de détail, est resté ce qu’il était, les Histoires poétiques présentent une physionomie toute nouvelle ; le recueil de Primel et Nola y est entièrement fondu ; un ordre meilleur met en leur vrai jour ces récits tous divers de pensers et de tons, dit le poète, et unis cependant par le lien d’une inspiration toujours fidèle à son amour.

Dans cette distribution des Histoires poétiques, nous avons obéi religieusement, est-il besoin de le dire ? à la volonté expresse de notre ami. Il n’est qu’un seul point de cette édition où il nous a été impossible de suivre le plan tracé de sa main. Brizeux désirait que ses poésies complètes fussent publiées en trois volumes, dont le premier eût contenu Marie et La Fleur d’or, le deuxième Les Bretons, le troisième les Histoires poétiques. Puisque des convenances de librairie ne nous ont pas permis d’exécuter ce dessein, nous voulons du moins signaler ici le projet du poète. Au reste, obligés d’adopter un ordre différent, nous nous sommes bien gardés de substituer notre pensée à la sienne ; c’est à Brizeux lui-même que nous avons demandé conseil. La préface des Histoires poétiques (première édition, chez Victor Lecou, 1855) contient à ce sujet des indications qui ne devaient pas nous échapper. Brizeux y donne la division de ses œuvres, et il place d’un côté Marie et Les Bretons, de l’autre Primel et Nola, et les Histoires poétiques ; La Fleur d’or, recueil philosophique, voyage au pays de la Science et de l’Art, est comme le lien qui unit la poétique gerbe. « De mon pays, dit-il, j’ai tracé d’abord une image légère dans l’idylle de Marie, puis un tableau étendu dans l’épopée rustique des Bretons, laquelle trouve son complément dans ces Histoires poétiques et le recueil de Primel et Nola. Tout a son lien dans le livre lyrique de La Fleur d’or. »

Le plan indiqué ici est celui que le lecteur trouvera dans ces quatre volumes ; le premier contient Marie, le deuxième Les Bretons ; à l’un et à l’autre de ces deux poèmes se joignent naturellement les deux recueils en langue celtique, Télen Arvor et Furiiez Breiz. Le troisième et le quatrième, qui renferment l’édition définitive des Histoires poétiques, s’ouvrent par La Fleur d’or, centre mélodieux de tous les chants de l’auteur. On aura donc d’un coté l’idylle et l’épopée, de l’autre les études de l’artiste avec les récits du penseur et du sage. C’est Brizeux tout entier sous son double aspect, le poète breton et le poète profondément humain, le chantre des choses simples et l’esprit initié à toutes les délicatesses de l’art, le doux maître enfin qui voulait que tous les contrastes de son inspiration, unis, fondus ensemble, formassent, en ce siècle troublé, une sereine et virile harmonie.

Saint-René Taillandier.
3 mai 1860.


MARIE

PRÉFACE



Le lieu où sont placées les douze idylles ou élégies qui donnent leur nom à ce livre ne se recommande ni par l’éclat des costumes, d’ordinaire si riches en Bretagne, ni par le dialecte pur de ses habitants. La partie méridionale du pays est même fort aride et sèche : ce ne sont que des bruyères et des landes, quelques ifs épars le long des fossés, ou de grosses pierres blanches lourdement couchées sur le sol. Vers le nord, la campagne devient mouvante et pleine de vie. La rivière de l’Ellé a cette beauté un peu triste qui plaît tant sous notre climat ; rien n’est frais comme les eaux du Castell-linn et du petit village de Stang-er-harô, ou de la montagne opposée ; rien n’est vert et sauvage comme la vallée du Scorf.

Au milieu des incertitudes de nos temps, incertitudes cruelles et cependant chères à la pensée en ce qu’elles constatent son indépendance, la nature est une synthèse toujours visible et vivante ou l’on aime à se reposer. Là, toutes `nos facultés peuvent se développer à l’aise et s’appliquer, notre intelligence concevoir, notre cœur aimer, notre imagination librement déployer ses ailes.

Bien peu de gens ont des idées exactes sur la Bretagne. Pour apprécier les peuples simples, il faut avoir été élevé parmi eux, de bonne heure avoir parlé leur langue, s’être assis à leur table : alors se découvrent leur poésie intime et cachée, et la grâce native de leurs mœurs.

Les campagnes civilisées qui environnent Paris sont trop connues : ici, ni religion, ni arts, ni costumes, ni langue ; ils n’ont plus l’ignorance qui retient dans le bien ; la science qui vous y ramène, ils ne l’ont pas encore. La science est belle pour les peuples comme pour les individus, mais lorsque le cercle est entièrement parcouru et qu’on revient perfectionné à son point de départ. Que mon pays me pardonne si j’ai montré le chemin de ses fontaiyies et de ses bruyères !

12 septembre 1851.

Marie


 
Rien ne trouble ta paix, ô doux Léta ! Le monde
En vain s’agite et pousse une plainte profonde,
Tu n’as pas entendu ce long gémissement,
Et ton eau vers la mer coule aussi mollement ;
Sur l’herbe de tes prés les joyeuses cavales
Luttent chaque matin, et ces belles rivales
Toujours d’un bord à l’autre appellent leurs époux,
Qui plongent dans tes flots, hennissants et jaloux :
Il m’en souvient ici, comme en cette soirée
Où de bœufs, de chevaux notre barque entourée
Sous leurs pieds s’abîmait, quand nous, hardis marins,
Nous gagnâmes le bord, suspendus à leurs crins,
Excitant par nos voix et suivant à la nage
Ce troupeau qui montait pêle-mêle au rivage.
J’irai, j’irai revoir les saules du Létâ,
Et toi qu’en ses beaux jours mon enfance habita,

Paroisse bien-aimée, humble coin de la terre
Où l’on peut vivre encore et mourir solitaire !

Aujourd’hui que tout cœur est triste et que chacun
Doit gémir sur lui-même et sur le mal commun ;
Que le monde, épuisé par une ardente fièvre,
N’a plus un souffle pur pour rafraîchir sa lèvre ;
Qu’après un si long temps de périls et d’efforts,
Dans l’ardeur du combat succombent les plus forts ;
Que d’autres, haletants, rendus de lassitude,
Sont près de défaillir, alors la solitude
Vers son riant lointain nous attire, et nos voix
Se prennent à chanter l’eau, les fleurs et les bois ;
Alors c’est un bonheur, quand tout meurt ou chancelle,
De se mêler à l’âme immense, universelle,
D’oublier ce qui fuit, les peuples et les jours,
Pour vivre avec Dieu seul, et partout et toujours.
Ainsi, lorsque la flamme au milieu d’une ville
Éclate, et qu’il n’est plus contre elle un sûr asile,
Hommes, femmes, chargés de leurs petits enfants,
Se sauvent demi-nus, et, couchés dans les champs,
Ils regardent de loin, dans un morne silence,
L’incendie en fureur qui mugit et s’élance ;
Cependant la nature est calme, dans les cieux
Chaque étoile poursuit son cours mystérieux,
Nul anneau n’est brisé dans la chaîne infinie,
Et l’univers entier roule avec harmonie.

Immuable nature, apparais aujourd’hui !
Que chacun dans ton sein dépose son ennui !
Tâche de nous séduire à tes beautés suprêmes,
Car nous sommes bien las du monde et de nous-mêmes :

Si tu veux dévoiler ton front jeune et divin,
Peut-être, heureux vieillards, nous sourirons enfin !

Celle pour qui j’écris avec amour ce livre
Ne le lira jamais ; quand le soir la délivre
Des longs travaux du jour, des soins de la maison,
C’est assez à son fils de dire une chanson ;
D’ailleurs, en parcourant chaque feuille légère,
Ses yeux n’y trouveraient qu’une langue étrangère,
Elle qui n’a rien vu que ses champs, ses taillis,
Et parle seulement la langue du pays.
Pourtant je veux poursuivre ; et quelque ami peut-être,
Resté dans nos forêts et venant à connaître
Ce livre où son beau temps tout joyeux renaîtra,
Dans une fête, un jour, en dansant lui dira
Cette histoire qu’ici j’ai commencé d’écrire,
Et qu’en son ignorance elle ne doit pas lire ;
Un sourire incrédule, un regard curieux,
À ce récit naïf, passeront dans ses yeux ;
Puis, de nouveau mêlée à la foule qui gronde,
Tout entière au plaisir elle suivra la ronde.






Paris



Étonnement de l’âme et des yeux, lorsqu’on rentre
Dans cette ville active et qu’en vain nous fuyons !
Certain orgueil nous prend, on dit : « Voici le centre,
L’ardent foyer qui lance en tout lieu ses rayons. »

On vivait par le cœur, on vit par la pensée ;
Mais l’art et la pensée ont aussi leur douceur :
Comme un bel arbre, aimons la colonne élancée !
L’art vrai n’a-t-il donc pas la nature pour sœur ?

Et même les vieillards, ces mornes créatures,
À ce grand mouvement raniment leurs ressorts :
Ils vont causant entre eux de lettres, de peintures,
Et l’esprit les distrait des souffrances du corps.




À ma Mère


 
Je crois l’entendre encor, quand, sa main sur mon bras,
Autour des verts remparts nous allions pas à pas :
« Oui, quand tu pars, mon fils, oui, c’est un vide immense,
Un morne et froid désert où la nuit recommence ;
Ma fidèle maison, le jardin, mes amours,
Tout cela n’est plus rien ; et j’en ai pour huit jours,
J’en ai pour tous ces mois d’octobre et de novembre,
Mon fils, à te chercher partout de chambre en chambre,
— Songe à mes longs ennuis ! — et, lasse enfin d’errer,
Je tombe sur ma chaise et me mets à pleurer.
Ah ! Souvent je l’ai dit : « Dans une humble cabane,
Plutôt filer son chanvre, obscure paysanne !
Du moins on est ensemble, et le jour, dans les champs,
Quand on lève la tête, on peut voir ses enfants.
Mais le savoir, l’orgueil, mille folles chimères
Vous rendent tous ingrats, et vous quittez vos mères.
Que nous sert, ô mon dieu ! Notre fécondité,
Si le toit paternel est par eux déserté ;
Si, quand nous viendra l’âge (et bientôt j’en vois l’heure),
Parents abandonnés, veufs dans notre demeure,
Tournant languissamment les yeux autour de nous,
Seuls nous nous retrouvons, tristes et vieux époux ? »

Alors elle se tut. Sentant mon cœur se fondre,
J’essuyais à l’écart mes pleurs pour lui répondre ;
Muets, nous poursuivions ainsi notre chemin,
Quand cette pauvre mère, en me serrant la main :
« Je t’afflige, mon fils, je t’afflige !… pardonne !
C’est qu’avec toi, vois-tu, l’avenir m’abandonne.
En toi j’ai plus qu’un fils ; oui, je retrouve en toi
Un frère, un autre époux, un cœur fait comme moi,
À qui l’on peut s’ouvrir, ouvrir toute son âme ;
Pensif, tu comprends bien les chagrins d’une femme :
Tous m’aiment tendrement, mais ta bouche et tes yeux,
Mon fils, au fond du cœur vont chercher les aveux.
Pour notre sort commun, demande à ton aïeule,
J’avais fait bien des plans, — mais il faut rester seule ;
Nous avions toutes deux bien rêvé, — mais tu pars.
Pour la dernière fois, le long de ces remparts,
L’un sur l’autre appuyés, nous causons, ô misère !
C’est bien, ne gronde pas… Chez ta bonne grand’mère
Rentrons. Tu sais son âge : en faisant tes adieux,
Embrasse-la longtemps… Ah ! Nous espérions mieux ! »




Le Livre blanc


 
Jentrais dans mes seize ans, léger de corps et d’âme,
Mes cheveux entouraient mon front d’un filet d’or,
Tout mon être était vierge et pourtant plein de flamme,
Et vers mille bonheurs je tentais mon essor.

Lors m’apparut mon ange, aimante créature ;
Un beau livre brillait sur sa robe de lin,
Livre blanc ; chaque feuille était unie et pure :
« C’est à toi, me dit-il, d’en remplir le vélin.

« Tâche de n’y laisser aucune page vide :
Que l’an, le mois, le jour, attestent ton labeur !
Point de ligne surtout et tremblante et livide
Que l’œil fuit, que la main ne tourne qu’avec peur !

« Fais une histoire calme et doucement suivie ;
Pense, chaque matin, à la page du soir :
Vieillard, tu souriras au livre de ta vie,
Et Dieu te sourira lui-même en ton miroir. »




 
Quand on est plein de jours, gaîment on les prodigue ;
Leur flot bruyant s’épanche au hasard et sans digue ;
C’est une source vive et faite pour courir,
Et qu’aucune chaleur ne doit jamais tarir ;
Pourtant la chaleur vient, et l’eau coule plus rare ;
La source baisse ; alors le prodigue est avare :
Incliné vers ses jours comme vers un miroir,
Dans leur onde limpide il cherche à se revoir ;
Mais, en tombant, déjà les feuilles l’ont voilée,
Et l’œil n’y peut saisir qu’une image troublée.




Marie


 
Assez, sonneur, assez ! vous briserez la cloche !
Sa voix par les vallons roule de roche en roche.
Les pâtres dans l’étable ont renfermé les bœufs.
« Le catéchisme sonne, Iann, peignez vos cheveux.
— Vous me rapporterez, Daniel, de l’eau bénite.
— Et vous, partez aussi, Marie, et courez vite. »

Chaque jour, vers midi, par un ciel chaud et lourd,
Elle arrivait pieds nus à l’église du bourg,
Dans les beaux mois d’été, lorsqu’au bord d’une haie
On réveille en passant un lézard qui s’effraie,
Quand les grains des épis commencent à durcir,
Les herbes à sécher, et l’airelle à noircir ;
D’autres enfants aussi venaient de leur village,
Tous, pieds nus, en chemin écartant le feuillage
Pour y trouver des nids, et tous à leur chapeau
Portant ces nénuphars qui fleurissent sur l’eau.
Alors le vieux curé, par un long exercice,
Nous préparait ensemble au divin sacrifice,
Lisait le catéchisme, et, nous donnant le ton,
Entonnait à l’autel un cantique breton.

Mêlant nos grands cheveux, serrés l’un contre l’autre,
Nous écoutions ainsi la voix du digne apôtre ;
Lui, sa gaule à la main, passait entre les rangs
Et mettait les rieurs à genoux sur leurs bancs. —
Que celui dont l’enfance ennuyée et stérile
A langui tristement au milieu d’une ville,
Dans une cour obscure, une chambre, où ses yeux
À peine entrevoyaient la verdure et les cieux,
Se raille du passé, le dédaigne et l’offense !
Hélas ! Le malheureux n’a jamais eu d’enfance ;
Il n’a pas grandi libre et joyeux en plein air,
Au murmure des pins, sur le bord de la mer ;
L’odeur de la forêt, et pénétrante et vive,
N’a point trempé ses sens ; et quelque amour naïve,
Demeurée en son cœur à travers l’avenir,
Jamais, vieux et chagrin, ne peut le rajeunir…
Oh ! quand venait Marie, ou lorsque le dimanche,
À vêpres, je voyais briller sa robe blanche,
Et qu’au bas de l’église elle arrivait enfin,
Se cachant à demi sous sa coiffe de lin,
Volontiers j’aurais cru voir la Vierge immortelle,
Ainsi qu’elle appelée, et bonne aussi comme elle !
Savais-je en ce temps-là pourquoi mon cœur l’aimait,
Si ses yeux étaient bleus, si sa voix me charmait,
Ou sa taille élancée, ou sa peau brune et pure ?
Non ! J’aimais une jeune et douce créature,
Et sans chercher comment, sans me rien demander,
L’office se passait à nous bien regarder.
Je lui disais parfois : « Embrassons-nous, Marie ! »
Et je prenais ses mains ; mais vers sa métairie
La sauvage fuyait ; et moi, jeune amoureux,
Je courais sur ses pas au fond du chemin creux ;

Longtemps je la suivais, sous le bois, dans la lande,
Dans les prés tout remplis d’une herbe épaisse et grande ;
Enfin je m’arrêtais, ne pouvant plus la voir.
Elle, courant toujours, arrivait au Moustoir.

Jours passés, que chacun rappelle avec des larmes,
Jours qu’en vain l’on regrette, aviez-vous tant de charmes ?
Ou les vents troublaient-ils aussi votre clarté,
Et l’ennui du présent fait-il votre beauté ?




 
Notre premier malheur est notre sûre épreuve.
A ce coup imprévu toute âme belle et neuve
Se révolte, et se plaint amèrement à Dieu
D’un mal inexplicable et mérité si peu ;
Mais tendre et résignée, et se sentant meilleure,
Sur le malheur d’autrui cette âme rêve et pleure.
Le méchant se révolte aussi contre le ciel ;
Mais chez lui le courroux bientôt se change en fiel :
Du mal, en souriant, il sonde le mystère,
Et prévoit qu’on en peut tirer parti sur terre.




Le Pays


 
Oh ! Ne quittez jamais, c’est moi qui vous le dis,
Le devant de la porte où l’on jouait jadis,
L’église où, tout enfant, et d’une voix légère,
Vous chantiez à la messe auprès de votre mère ;
Et la petite école où, traînant chaque pas,
Vous alliez le matin, oh ! Ne la quittez pas !
Car une fois perdu parmi ces capitales,
Ces immenses Paris, aux tourmentes fatales,
Repos, fraîche gaîté, tout s’y vient engloutir,
Et vous les maudissez sans pouvoir en sortir.
Croyez qu’il sera doux de voir un jour peut-être
Vos fils étudier sous votre bon vieux maître,
Dans l’église avec vous chanter au même banc,
Et jouer à la porte où l’on jouait enfant.


Le Barde


 
Morne et seul, je passais mes jours à m’attrister,
Mais l’Esprit du pays m’est venu visiter,
Et le son de sa voix semblait le chant des brises
Qui sifflent dans la lande aux bords des pierres grises.

Il dit : « Je fus un barde, et l’on me chante encor.
Cette colline verte au-dessous de Ker-Rorh
Est ma tombe. À ses pieds le torrent se déchaîne.
Là, durant les chaleurs, sous les branches d’un chêne,
Un vieux prêtre chrétien souvent venait s’asseoir ;
Et toi, qui par la main guidais cet homme noir,
Enfant, tu t’asseyais près de lui sur la mousse,
Et tu lisais alors d’une voix calme et douce.
D’un sage et vieux druide, ainsi, dans la forêt,
Disciple, je suivis l’enseignement secret.
J’ai redit vos discours aux Esprits des bruyères ;
Et ceux des bois taillis, des étangs, des rivières,
Quand ton livre s’ouvrait, volaient en tourbillons :
On eût dit sous le chêne un essaim de frelons,
Tant arrivaient d’Esprits, d’Ombres et d’Âmes folles
Pour recueillir le miel des savantes paroles.

On t’aimait. À la nuit, quand par le bois d’Elô
Tu revenais au bourg, des touffes de bouleau
Entendais-tu sortir des plaintes étouffées ?
Ces plaintes, cher enfant, étaient celles des fées :
C’étaient leurs cris d’amour, leurs chants grêles, leurs vœux
Car plusieurs te suivaient en baisant tes cheveux,
Et quand l’une dans l’air déployait son écharpe
Tous les bardes chantaient inclinés sur la harpe.

« Cette nuit, le jeune homme est triste ; la cité
Le retient dans ses murs comme en captivité ;
Seul près de son foyer, voyant le bois qui fume,
Il pense au sombre Arvor tout entouré de brume,
Il entend la mer battre au pied de Log-Onâ,
Et la nue en pleurant passer sur Comanâ.
Jeune homme, dans ton cœur ainsi tu te désoles ;
Mais Paris, c’est le lieu des arts et des écoles,
Ici toute science a ses temples ouverts ;
Et l’Armorique, hélas ! n’a plus que ses bois verts.
Rejeton du passé, barde, notre espérance,
Reste encore et grandis dans ces villes de France !
L’Esprit de ton pays viendra te visiter.
Quand ton cœur est trop plein, laisse ton cœur chanter.

« Adieu ! L’ombre pâlit. Sur tes vitres mouillées
Comme le vent se plaint ! Bruyantes et gonflées,
Les sources vers la mer vont dégorger leurs eaux,
Et les rocs de Penn-Marc’h déchirent les vaisseaux :
Par tes vers, ô chrétien ! calme donc ces flots sombres,
Car le Christ a ravi leur force aux anciens Nombres. »




Hymne


Dédié à M. Ingres


 
Pieux servants de l’art, conservez la beauté !
De ce moule où le monde en naissant fut jeté
Des types merveilleux sortirent ; le poète
Comme dans un cristal dans ses chants les reflète.
Par le grand ouvrier tel fut l’ordre prescrit :
Il mit les éléments sous la loi d’un esprit,
Pour que chaque rouage, en l’immense machine,
Remplit, sans dévier, sa fonction divine ;
Et les artistes saints, créateurs après Dieu,
Animés de son souffle, éclairés de son feu,
Durent par les couleurs, et le marbre, et la lyre,
Rendre de l’univers ce qu’ils y savent lire.
Il est doux par le beau d’être ainsi tourmenté,
Et de le reproduire avec simplicité ;
Il est doux de sentir une jeune figure
S’élever, sous nos mains, harmonieuse et pure,
Si belle qu’on l’adore et qu’on en fait le tour,
Amoureux de l’ensemble et de chaque contour ;
Sous la forme il est doux de répandre la flamme,
En s’écriant : « Voici la fille de mon âme !

Jusqu’au foyer d’amour pour elle j’ai monté :
Admirez ce reflet de la divinité ! »
Nous ne redirons pas ce que disait la haine,
Que toute poésie est une chose vaine :
Chanter, peindre, sculpter, c’est ravir au tombeau
Ce que la main divine a créé de plus beau ;
Chanter, c’est prier Dieu ; peindre, c’est rendre hommage
A celui qui forma l’homme à sa propre image ;
Le poète inspiré, le peintre, le sculpteur,
L’artiste, enfant du ciel, après Dieu créateur,
Qui jeta dans le monde une œuvre harmonieuse,
Peut se dire : « J’ai fait une œuvre vertueuse ! »
Le beau, c’est vers le bien un sentier radieux,
C’est le vêtement d’or qui le pare à nos yeux.




Marie


 
Humble et bon vieux curé d’Arzannô, digne prêtre,
Que tel je respectais, que j’aimais comme maître,
Pour occuper tes jours, si pleins, si réguliers,
N’as-tu plus près de toi tes pauvres écoliers ?
Hélas ! Je fus l’un d’eux ! Dans ma douleur présente,
J’aime à me rappeler cette vie innocente ;
Leurs noms, je les sais tous : Albin, Élô, Daniel,
Alan du bourg De Scaer, Ives de Ker-ihuel,
Tous jeunes paysans aux costumes étranges,
Portant de longs cheveux flottants, comme les anges.
Oh ! Je pleurai d’abord longtemps et je gémis :
Pour la première fois je voyais mes amis,
Pour la première fois je quittais mes deux mères ;
D’abord je répandis bien des larmes amères.
Le travail arriva qui sut tout adoucir ;
Le travail ! mon effroi ! bientôt fit mon plaisir.
Le premier point du jour nous éveillait : bien vite,
La figure lavée, et la prière dite,
Chacun gagnait sa place ; et sur les grands paliers,
Dans les chambres, les cours, le long des escaliers,
En été dans les foins, couchés sous la verdure,

C’était tout le matin, c’était un long murmure,
Comme les blancs ramiers autour de leurs maisons,
D’écoliers à mi-voix répétant leurs leçons,
Puis la messe, les jeux ; et, les beaux jours de fête,
Des offices sans fin chantés à pleine tête.

Aujourd’hui que mes pas négligent le saint lieu,
Sans culte, et cependant plein de désir vers Dieu,
De ces jours de ferveur, oh ! vous pouvez m’en croire,
L’éclat lointain réchauffe encore ma mémoire,
Le psaume retentit dans mon âme, et ma voix
Retrouve quelques mots des versets d’autrefois.
Jours aimés ! Jours éteints ! Comme un jeune lévite,
Souvent j’ai dans le chœur porté l’aube bénite,
Offert l’onde et le vin au calice, et, le soir,
Aux marches de l’autel balancé l’encensoir.
Cependant tout un peuple à genoux sur la pierre,
Parmi les flots d’encens, les fleurs et la lumière,
Femmes, enfants, vieillards, hommes graves et mûrs,
Tous dans un même vœu, tous avec des cœurs purs,
Disaient le dieu des fruits et des moissons nouvelles,
Qui darde ses rayons pour sécher les javelles,
Ou quelquefois permet aux fléaux souverains
De faucher les froments et d’emporter les grains ;
Les voix montaient, montaient ! Moi, penché sur mon livre,
Et pareil à celui qu’un grand bonheur enivre,
Je tremblais, de longs pleurs ruisselaient de mes yeux ;
Et, comme si Dieu même eût dévoilé les cieux,
Introduit par sa main dans les saintes phalanges,
Je sentais tout mon être éclater en louanges,
Et, noyé dans des flots d’amour et de clarté,
Je m’anéantissais devant l’immensité !

Je fus poète alors ! Sur mon âme embrasée
L’imagination secoua sa rosée,
Et je reçus d’en haut le don intérieur
D’exprimer par des chants ce que j’ai dans le cœur.

Il est dans nos cantons, ô ma chère Bretagne !
Plus d’un terrain fangeux, plus d’une âpre montagne :
Là, de tristes landiers comme nés au hasard,
Où l’on voit à midi se glisser le lézard ;
Puis un silence lourd, fatigant, monotone ;
Nul oiseau dont la voix vous charme et vous étonne,
Mais le grillon qui court de buisson en buisson,
Et toujours vous poursuit du bruit de sa chanson.
Dans nos cantons aussi, lointaines, isolées,
Il est de claires eaux et de fraîches vallées,
Et d’épaisses forêts, et des bosquets de buis,
Où le gibier craintif trouve de sûrs réduits.
Enfant, j’ai traversé plus d’un fleuve à la nage,
Ravi sa dure écorce à plus d’un houx sauvage,
Et sur les chênes verts, de rameaux en rameaux,
Visité dans leurs nids les petits des oiseaux.
En Armorique enfin, de Tréguier jusqu’à Vannes,
Il est dans nos cantons de jeunes paysannes,
Habitantes des bois ou bien du bord des mers,
Toutes belles ; leurs dents sont blanches, leurs yeux clairs ;
Et dans leurs vêtements variés et bizarres
Respirent je ne sais quelles grâces barbares ;
Et si, dans les ardeurs d’un beau mois de juillet,
Haletant, vous entrez et demandez du lait,
Et que, pour vous servir, quelques-unes d’entre elles
Viennent, comme toujours simples et naturelles,
S’accoudant sur la table et causant avec vous,

Ou, pour filer, ployant à terre les genoux,
Vous croyez voir, ravi de ces façons naïves
Et de tant de blancheur sous des couleurs si vives,
La fille de l’El-Orn, caprice d’un follet,
Ou la fée aux yeux bleus qui dans l’âtre filait.

Amour ! religion ! nature ! à mon aurore,
Ainsi vous m’appeliez de votre voix sonore !
Et comme un jeune faon, qui court, à son réveil,
Aux lisières des bois saluer le soleil,
Brame en voyant au ciel la lumière sacrée,
Et, le reste du jour errant sous la fourrée,
Le soir aspire encor de ses larges naseaux
Les feux qui vont mourir dans la fraîcheur des eaux,
Amour ! religion ! nature ! ainsi mon âme
Aspira les rayons de votre triple flamme ;
Et, dans ce monde obscur où je m’en vais errant,
Vers vos divins soleils je me tourne en pleurant,
Vers celle que j’aimais et qu’on nommait Marie,
Et vers vous, ô mon dieu, dans ma douce patrie !
Oh ! lorsqu’après deux ans de poignantes douleurs
Je revis mon pays et ses genêts en fleurs,
Lorsque, sur le chemin, un vieux pâtre celtique
Me donna le bonjour dans son langage antique,
Quand, de troupeaux, de blés causant ainsi tous deux,
Vinrent d’autres bretons avec leurs longs cheveux,
Oh ! comme alors, pareils au torrent qui s’écoule,
Mes songes les plus frais m’inondèrent en foule !
Je me voyais enfant, heureux comme autrefois,
Et, malgré moi, mes pleurs étouffèrent ma voix !…

Alors, j’ai voulu voir les murs du presbytère

Dont, jeune, j’ai porté la règle salutaire,
Et, m’avançant à l’ouest par un sentier connu,
Au pays des vallons pensif je suis venu.

Déjà, non loin du bourg, j’entrais dans cette lande
Qui jette vers le soir une odeur de lavande,
Quand, d’un étroit chemin tout bordé de halliers,
Près de moi descendit un troupeau d’écoliers ;
Leur maître les suivait quelques pas en arrière,
De son air souriant récitant le bréviaire ;
Lui seul me reconnut ; cependant à mon nom
Je vis dans tous les yeux briller comme un rayon ;
Nous causâmes : au bout de cette promenade,
J’étais pour les plus grands un ancien camarade.

Mes amis d’autrefois, aujourd’hui dispersés,
Et comme moi peut-être en bien des lieux froissés,
Revenez comme moi vers cette maison sainte !
Notre jeunesse encor revit dans son enceinte.
Toujours même innocence et même piété,
Et dans l’emploi du temps même variété.
Le soir, comme autrefois, le plus jeune vicaire
Sur un auteur latin au curé fait la guerre ;
D’un vers de l’Enéide on discute le sens ;
César, surtout, César qui dans ses bras puissants
Etreignit l’Armorique, et, frissonnant et blême,
Dans les bras d’un Gaulois fut emporté lui-même,
Sur les crins d’un coursier traîné hors du combat,
Et ne dut son salut qu’au mépris du soldat.

Cependant la nuit tombe. Enfants et domestiques,
Quelques voisins, amis des pieuses pratiques,

S’assemblent dans la salle, et leur humble oraison,
Encens du cœur, s’élève et remplit la maison ;
Et la journée ainsi, pieuse et régulière,
Comme elle a commencé finit dans la prière.





L’Apprentissage


 
Soit que ma pente aussi vers ce côté m’entraîne,
J’ai juré de fermer mon âme à toute haine,
À tout regret cuisant ; ouverte à bien jouir,
De la laisser au jour libre s’épanouir ;
De n’aimer d’ici-bas que les plus douces choses ;
De me nourrir du Beau, comme du suc des roses
L’abeille se nourrit, sans chercher désormais
Quel mal on pourrait faire à qui n’en fit jamais ;
Ainsi, les yeux au ciel ou la tête baissée,
D’aller droit mon chemin en suivant ma pensée,
Tout à mes souvenirs, à mes songes errants,
Qu’au hasard, tour à tour, je quitte et je reprends ;
Tout au devoir, à l’art, à la philosophie ;
Et calme, et solitaire au milieu de la vie,
De traverser les flots de ce monde moqueur,
Sans jamais y mêler ni ma voix ni mon cœur. —
Tel était mon projet ; ce projet fut peu sage.
Lorsque de cette vie on fait l’apprentissage,
Non, ce n’est point assez de s’armer de candeur,
De baisser, en marchant, les yeux avec froideur ;
Comme au creux d’un vallon le ruisseau qui s’écoule,
Il faut sur les deux bords toucher à cette foule,

Réfléchir dans son cours bien des objets hideux,
Parfois troubler ses eaux en passant trop près d’eux ;
Pour quelques rossignols chantant sur vos rivages,
Vous entendrez gémir bien des oiseaux sauvages ;
Et les torrents viendront, et le flux de la mer
Parmi vos douces eaux mêlant son sel amer.
Ce monde où l’on doit vivre, oh ! jugeons-le, mon âme !
Partout haine, bassesse, ou jalousie infâme ;
Nulle pitié ; le sang, l’or dieu, la fausseté,
Et sous tous ses aspects l’ignoble lâcheté !
Non, ce n’est pas assez pour le chevreuil timide
De n’aimer que les bois et la feuillée humide :
Il a pour fuir les loups des pieds aériens,
Et deux rameaux aigus pour éventrer les chiens.





La Chanson de Loïc


 
Dès que la grive est éveillée,
Sur cette lande encor mouillée
Je viens m’asseoir
Jusques au soir ;
Grand’mère, de qui je me cache,
Dit : « Loïc aime trop sa vache. »
Oh ! nenni-da !
Mais j’aime la petite Anna.

A son tour, Anna, ma compagne,
Conduit derrière la montagne,
Près des sureaux,
Ses noirs chevreaux ;
Si la montagne, où je m’égare,
Ainsi qu’un grand mur nous sépare,
Sa douce voix,
Sa voix m’appelle au fond du bois.

Oh ! sur un air plaintif et tendre,
Qu’il est doux au loin de s’entendre,
Sans même avoir
L’heur de se voir !

De la montagne à la vallée
La voix par la voix appelée
Semble un soupir
Mêlé d’ennuis et de plaisir.

Oui, retenez bien votre haleine,
Brise étourdie, ou dans la plaine,
Parmi les blés,
Courez, volez !
Ah ! La méchante est la plus forte,
Et dans les rochers elle emporte
La douce voix
Qui m’appelait au fond du bois.

Encore ! Encore ! Anna, ma belle !
Anna, c’est Loïc qui t’appelle !
Encore un son
De ta chanson !
La chanson que chantent tes lèvres,
Lorsque pour amuser tes chèvres,
Petite Anna,
Tu danses ton gai ta-ra-la !

Oh ! Te souvient-il de l’yeuse
Où tu montas, fille peureuse,
Quand tout à coup
Parut le loup ?
Sur l’yeuse encor, ma mignonne,
Que parmi les oiseaux résonne
Ta douce voix,
Ta voix qui chante au fond du bois !


Mais quelle est derrière la branche
Cette fumée errante et blanche
Qui lentement
Vers moi descend ?
Hélas ! cette blanche fumée,
C’est l’adieu de ma bien-aimée,
L’adieu d’amour,
Qui s’élève à la fin du jour.

Adieu donc ! — contre un vent farouche
Au travers de mes doigts ma bouche
Dans ce ravin
L’appelle en vain ;
Déjà la nuit vient sur la lande ;
Rentrons au bourg, vache gourmande !
Ô gui-lan-la !
Adieu donc, ma petite Anna !




Le Chemin du Pardon


 


UN JEUNE HOMME

Où courez-vous ainsi, pieuses jeunes filles,
Qui passez deux à deux sous vos coiffes gentilles ?
Ce tablier de soie et ce riche cordon
Disent que vous allez toutes quatre au Pardon.


UNE JEUNE FILLE

Laissez-nous, laissez-nous poursuivre notre route,
Jeunes gens ! Nous allons où vous allez sans doute ;
Et ces bouquets de mil au bord de vos chapeaux
Disent assez pourquoi vous vous faites si beaux.


UN JEUNE HOMME

Eh bien ! tout en causant, Gaït, si bon vous semble,
Jusqu’à Saint-Matelinn nous marcherons ensemble ;
Et de même en causant nous reviendrons ce soir.
Mes yeux sont réjouis, Gaït, de vous revoir.


UNE JEUNE FILLE

Non ! Suivez votre route, et nous suivrons la nôtre.
D’un côté les garçons, et les filles de l’autre.

Vous nous retrouverez aux marches de la croix,
Et nos galants alors nous donneront des noix.

Aux environs de Scaer, ainsi, dans une lande,
D’amoureux pèlerins devisait une bande :
C’étaient Berthel, Jérôme, enfant modeste et fin,
Qui, lorsqu’il sert la messe, a l’air d’un séraphin ;
Anna des bois du Lorth était aussi du nombre,
Et Loïc, qui la suit partout comme son ombre.
Moi-même à ce Pardon j’allais vêtu comme eux ;
Pourtant à mon costume il manquait les cheveux,
Si bien qu’en traversant cette lande embaumée ;
« Quel est donc celui-ci qui revient de l’armée ?
Disaient tout bas les gens. À sa taille, à son air,
C’est celui qui partit pour Ronan, l’autre hiver.
— Eh ! non ! c’est le jeune homme arrivé de la ville.
À parler notre langue on dit qu’il est habile.
Bonjour, monsieur ! et Dieu vous garde du chagrin !
Vous ne méprisez pas ceux qui sèment le grain. »
D’autres d’un air joyeux reprenaient : « Quelle somme,
Pour travailler aux champs, demandez-vous, jeune homme ? »

Nous avancions toujours, et par tous les sentiers
Ce n’étaient que chapeaux, coiffes et tabliers,
Allant vers le Pardon ; sur la bruyère verte,
Des vapeurs du matin encor toute couverte,
Le soleil par moments dardait ses grands rayons ;
Et mon âme volait en exaltations.

Si notre sort commun, Arvor, veut le permettre,
Sais-tu la haute place où, moi, je veux te mettre ?
Hélas ! Pauvre exilé de l’ombre des taillis,

Je sens qu’il est bien doux de parler du pays.
J’en dois savoir parler ! Du moins que ceux des villes
Ne mêlent pas mon nom à leurs intrigues viles !
J’ai vu leur fiel haineux, leur sourire moqueur,
Et loin d’eux j’ai placé mon esprit et mon cœur !

Enfin, on distinguait, après plus d’une lieue,
Les murs de la chapelle et sa toiture bleue ;
Et même avec l’odeur qui sort du cidre doux
Tous les bruits du pardon arrivaient jusqu’à nous,
Quand le désir nous prit d’aller à la fontaine,
Croyant y retrouver Anne et sa sœur Hélène.
Une vieille était là, seule, à laver ses pots,
Qu’elle emplissait d’eau sainte et vendait aux dévots ;
Elle s’en vint à nous disant ses patenôtres,
Et, de mes cheveux courts dupe comme les autres,
La pauvresse ajouta : « Je le vois dans vos yeux,
Vous revenez de France avec un cœur joyeux.
Avez-vous retrouvé chez lui votre vieux père ?
Celle qui vous aimait vous aime encor, j’espère !
Désormais au pays vous passerez vos jours,
Et vous épouserez, jeune homme, vos amours. »

Trompée à mes habits et par cet air de joie
Que la gaîté d’autrui par instant nous envoie,
Mère, ainsi vous parliez ; hélas ! Et dans Paris
L’histoire de ce jour, tristement je l’écris.




Le Bal


 
Ny va pas ! Reste sur ton livre,
Dans ta chambre d’étudiant !
Courbé sous la lampe de cuivre,

Occupe ta pensée et ton cœur en veillant.


Je le sais trop, le plus stoïque
N’est bien sûr de lui qu’à l’écart ;
Et l’âpreté jeune et pudique

N’est pas lente à céder au charme d’un regard.


Il est une fleur douce et blanche
Qui croît à l’arbre du devoir ;
Cueille cette fleur sur sa branche.

Pour être fort demain respire-la ce soir.


Non ! Ta pensée ailleurs s’enivre :
Un ruban sur de noirs cheveux
Dans un bal attire tes yeux,

Ô jeune homme inquiet ! — et tu fermes ton livre !




Marie


 
Un jour que nous étions assis au pont Kerlô
Laissant pendre, en riant, nos pieds au fil de l’eau,
Joyeux de la troubler, ou bien, à son passage,
D’arrêter un rameau, quelque flottant herbage,
Ou sous les saules verts d’effrayer le poisson
Qui venait au soleil dormir près du gazon ;
Seuls en ce lieu sauvage, et nul bruit, nulle haleine
N’éveillant la vallée immobile et sereine,
Hors nos ris enfantins, et l’écho de nos voix
Qui partait par volée, et courait dans les bois,
Car entre deux forêts la rivière encaissée
Coulait jusqu’à la mer, lente, claire et glacée ;
Seuls, dis-je, en ce désert, et libres tout le jour,
Nous sentions en jouant nos cœurs remplis d’amour.
C’était plaisir de voir sous l’eau limpide et bleue
Mille petits poissons faisant frémir leur queue,
Se mordre, se poursuivre, ou, par bandes nageant,
Ouvrir et refermer leurs nageoires d’argent ;
Puis les saumons bruyants ; et, sous son lit de pierre,
L’anguille qui se cache au bord de la rivière ;
Des insectes sans nombre ailés ou transparents,
Occupés tout le jour à monter les courants,

Abeilles, moucherons, alertes demoiselles,
Se sauvant sous les joncs du bec des hirondelles. —
Sur la main de Marie une vint se poser,
Si bizarre d’aspect qu’afin de l’écraser
J’accourus ; mais déjà ma jeune paysanne
Par l’aile avait saisi la mouche diaphane,
Et voyant la pauvrette en ses doigts remuer :
« Mon dieu, comme elle tremble ! oh ! pourquoi la tuer ? »
Dit-elle. Et dans les airs sa bouche ronde et pure
Souffla légèrement la frêle créature,
Qui, déployant soudain ses deux ailes de feu,
Partit, et s’éleva joyeuse et louant Dieu.

Bien des jours ont passé depuis cette journée,
Hélas ! et bien des ans ! Dans ma quinzième année,
Enfant, j’entrais alors ; mais les jours et les ans
Ont passé sans ternir ces souvenirs d’enfants ;
D’autres jours viendront et des amours nouvelles ;
Et mes jeunes amours, mes amours les plus belles,
Dans l’ombre de mon cœur mes plus fraîches amours,
Mes amours de quinze ans refleuriront toujours.




 
Jaime dans tout esprit l’orgueil de la pensée
Qui n’accepte aucun frein, aucune loi tracée,
Par delà le réel s’élance et cherche à voir,
Et de rien ne s’effraie, et sait tout concevoir ;
Mais avec cet esprit j’aime une âme ingénue,
Pleine de bons instincts, de sage retenue,
Qui s’ombrage de peu, surveille son honneur,

De scrupules sans fin tourmente son bonheur,
Suit, même en ses écarts, sa droiture pour guide,
Et, pour autrui facile, est pour elle timide.




 
Souvent je me demande et je cherche en tout lieu
Ce qu’est Dieu sans l’amour, ou bien l’amour sans Dieu.
Aimer Dieu, n’est-ce pas trouver la pure flamme
Qu’on crut voir dans les yeux de quelque jeune femme ?
Dans cette femme aussi n’est-ce point ici-bas
Chercher comme un rayon du dieu qu’on ne voit pas ?
Ainsi, ces deux amours, le céleste et le nôtre,
Pareils à deux flambeaux, s’allument l’un par l’autre :
L’idéal purifie en nous l’amour charnel,
Et le terrestre amour nous fait voir l’éternel.





 
Quand le temps sur nos fronts efface par degré
L’enfance et les reflets de cet âge doré,
Arrive la jeunesse avec toute sa sève ;
Et par un jet nouveau le corps monte et s’élève,
Et toujours monte ainsi, jusques à son été,
Au faîte radieux de sa virilité.
Et la pensée aussi va croissant d’âge en âge ;
Mais un regret la suit à travers son voyage,
Hélas ! car rien ne vaut le peu qu’on a quitté :
Tout ce qu’on gagne en force, on le perd en beauté.




Marie


 
Après moins de six mois passés loin de la lande
Où l’on jouait, Marie, ah ! que vous voilà grande !
N’était ce corset rouge et ces jupons rayés
Qui, trop courts à présent, m’ont laissé voir vos pieds,
Jamais je n’aurais dit : « Cette fille qui prie
Au Calvaire, et s’en va vers l’église, est Marie. »
Et pourtant c’est bien vous ; je vous parle et vous vois ;
Mais que vous êtes grande après moins de six mois !
La tige qu’on mesure au temps de la poussée,
Vienne la Saint-Michel, n’est pas plus élancée.
J’ai honte à moi vraiment et me sens tout jaloux,
Car j’ai l’air aujourd’hui d’un enfant près de vous ;
Je n’ose vous parler, et jusqu’au fond de l’âme
Vous me troublez quasi comme une grande dame.
Cependant, jeune fille, ainsi que l’an passé
Causons. Voyez ! l’office à peine est commencé,
Et nul sous le portail ne viendra. — Prenons garde,
Voici que le sonneur de son banc nous regarde,
Et j’entends sous le mur le petit Pierre Élô
Qui chante en écorchant son bâton de bouleau. —
Eh bien ! tout cet hiver, au logis toute seule,
Et, le soir, travaillant auprès de votre aïeule,

Songiez-vous quelquefois à ceux qui sont au bourg ?
Moi, je vous appelais, ô Maï ! le long du jour.
Je disais : « Quand viendront les vêpres du dimanche
Et ma brune Marie avec sa coiffe blanche ?
Quand reviendra le temps des nids et des chansons,
Et le jeu d’osselets derrière les buissons ? »
Mais j’appelais en vain ! Durant l’hiver, les fièvres,
Marie, avaient jeté leurs feux noirs sur vos lèvres,
Et votre bonne mère en ses deux pauvres bras
Vous serrait, et mouillait de ses larmes vos draps ;
Et puis, baisant la terre, aux anges, à la Vierge
Jurait une neuvaine et de brûler un cierge,
Et que, s’ils vous sauvaient, sur ses genoux, un jour,
Deux fois, de leur église, elle ferait le tour.
Oui, j’ai su ses tourments, ses cris de toute sorte.
Le soir, quand le vieux Dall quêtait à notre porte,
Je lui donnais son pain : « Ah ! disait le vieux Dall,
La mère a fait un vœu, car sa fille va mal. »
Mais un soir il me dit : « Payez-moi ma nouvelle !
Notre vierge est debout, mais plus grande et plus belle,
Croyez-en mon rapport, plus belle que devant :
Vous-même à ses côtés aurez l’air d’un enfant. »
Le pauvre avait raison. Là près de la muraille,
Ce jeune plant avait l’an dernier votre taille,
Il a poussé depuis ; voyez votre hauteur :
Vous êtes tous les deux de la même grandeur.

— Un jour d’avril, ainsi, sous le porche de pierre,
Tandis que dans l’église on faisait la prière,
Je parlais à Marie en secret et tout bas ;
Mais elle m’écoutait et ne répondait pas ;
Elle était devant moi distraite et sérieuse.

Oh ! Non, ce n’était plus Marie, enfant rieuse,
Qu’à son corsage plat, son pied vif et léger,
On eût prise de loin pour un jeune berger !
Enfin me regardant avec un doux sourire,
Comme une sœur aînée un frère qui l’admire,
Grave et tendre à la fois, elle me dit adieu ;
Puis, entrant dans l’église, elle alla prier Dieu.
Avec ces mots d’adieu tout finit ! — Un jeune homme,
Natif du même endroit, travailleur, économe,
En voyant sa belle âme, en voyant son beau corps,
L’aima ; les vieilles gens firent les deux accords ;
Et toute à son mari, soumise en son ménage,
Bientôt elle oublia l’amoureux de son âge.
Au sortir de la messe, ah ! quand l’heureux rival
Assise entre ses bras l’emportait à cheval,
Quand la noce passait, femmes et jeunes filles
Remplissant le chemin du bruit des deux familles,
Celui qui resta seul, celui-là dut souffrir !
Il mit tout son bonheur depuis à s’enquérir
De celle qu’il aima, de chaque métairie
Qu’elle habitait… du moins, le savez-vous, Marie ?
Je vis de souvenirs, de souvenirs anciens,
Hélas ! Mais tous les jours et partout j’y reviens !




Vers écrits à Livry


 
Dans ces calculs du sort qu’on appelle hasard,
Si le bonheur obtient trop rarement sa part,
S’il faut, le cœur serré, pensif et solitaire,
Poursuivre avec effort sa course sur la terre,
Attendant vainement qu’au détour du chemin
Un ami se présente et nous serre la main,
À quoi bon espérer ? Sans projets, sans envie,
Ne cherchons désormais que l’oubli de la vie :
Que chaque objet qui passe, ou noble ou gracieux,
Nous attire ! et sur lui laissons aller nos yeux,
Vivons hors de nous-même. Il est dans la nature,
Dans tout ce qui se meut, et respire et murmure,
Dans les riches trésors de la création,
Il est des baumes sûrs à toute affliction :
C’est de s’abandonner à ces beautés naïves,
D’en observer les lois douces, inoffensives,
L’arbre qui pousse et meurt où nos mains l’ont planté,
Et l’oiseau qu’on écoute après qu’il a chanté.
Ainsi, selon l’objet que le ciel nous envoie,
Notre âme s’ouvre encore à l’innocente joie.
Un enfant sur sa porte en passant m’a souri :
À son rire si frais mon cœur s’est attendri ;

Car, folâtre, et voulant le baiser sur la bouche,
Sa nourrice accourut ; mais le petit farouche,
À son sable occupé, longtemps fit le mutin,
Et ce furent des cris, un combat enfantin.
Malgré ces grands efforts, aux bras de la nourrice
Il lui fallut pourtant soumettre son caprice,
Écouter les beaux noms dont elle l’appelait,
Et donner un baiser de sa bouche de lait.
Heureux ainsi qui cherche en tous lieux, sur sa route,
Une fleur qu’il respire, une voix qu’il écoute,
Et, comme on étudie un livre curieux,
Sonde de chaque objet le sens mystérieux !
C’est qu’au milieu du champ cette pierre immobile,
Ce roseau balancé sur sa tige débile,
Ce chien qui tient sur vous son regard attaché,
Sont comme un livre obscur, symbolique, caché,
Un langage muet et plein de poésie,
Et que chacun traduit selon sa fantaisie,
Selon son naturel bienveillant ou moqueur,
Selon qu’il suit en tout son esprit ou son cœur.
Quand les hommes n’ont plus que des songes moroses,
Heureux qui sait se prendre au pur amour des choses,
Parvient à s’émouvoir, et trouve hors de lui,
Hors de toute pensée un baume à son ennui !
Hélas ! le cœur humain, écrit à chaque page,
Ne vaut plus que les yeux s’y fixent davantage :
Chaque mot de ce livre est deviné, prévu ;
Ce que vous y verrez, vous l’avez déjà vu.




Hymne


 
Aimons la liberté ! c’est le souffle de Dieu,
C’est l’esprit fécondant qui pénètre en tout lieu,
C’est l’éclair dans la nuit ; sur l’autel c’est la flamme,
Le Verbe inspirateur qui rend la vie à l’âme.
Quand la terre languit dans son aridité,
Comme une large pluie alors la Liberté
S’épanche, et tous les cœurs à ses fraîches paroles,
Tels que des fleurs du ciel, entr’ouvrent leurs corolles,
Et le monde a repris sa première splendeur,
Et la nature exhale une suave odeur !

— Liberté, dans nos murs toujours la bienvenue,
Comme d’anciens amants nous t’avons reconnue,
Et nous baisions ta robe, et tous avec gaîté
Nous suivions au combat ta sœur l’Égalité.
Oh ! partout, sur nos ponts, nos marchés, nos fontaines,
Nous inscrirons le nom de la fille d’Athènes !
Athènes ! oui, c’est là, parmi des champs de miel,
Qu’elle arrêta son vol en descendant du ciel !
Ces Grecs l’aiment encor. Pourtant dans notre enceinte
Elle porte sa tente et sa bannière sainte,

Et quand les nations l’appellent à la fois,
Des clochers de Paris elle entendra leurs voix :
Ici sa métropole, ici ses jours de fête,
Ici des hommes francs osant lever la tête,
Des pas libres, des mains qui peuvent se serrer,
Et l’air vital et fort qu’elle aime à respirer !
Les arts viendront. Toujours leur gracieux cortège
L’accompagne en chantant ; de leurs beaux pieds de neige
Les Muses autrefois foulaient le Parthénon,
Et sur les lyres d’or elles disaient son nom ;
Les sages l’adoptaient, appelant libérales
Toutes créations divines, idéales ;
Car la Liberté porte un cœur religieux,
Et dans son temple immense elle admet tous les dieux.
Statuaire, à ton marbre ! Et quand il prend la lyre,
Le poète au beau front, écoutez son délire !
Au travail ! au travail ! Qu’on entende partout
Le bruit saint du travail et d’un peuple debout !
Que partout on entende et la scie et la lime,
La voix du travailleur qui chante et qui s’anime !
Que la fournaise flambe, et que les lourds marteaux,
Nuit et jour et sans fin, tourmentent les métaux !
Rien n’est harmonieux comme l’acier qui vibre
Et le cri de l’outil aux mains d’un homme libre ;
Au fond d’un atelier rien n’est plus noble à voir
Qu’un front tout en sueur, un visage tout noir,
Un sein large et velu que la poussière souille
Et deux robustes bras tout recouverts de houille !
Au travail ! au travail ! à l’œuvre ! aux ateliers !
Et vous, de la pensée habiles ouvriers,
À l’œuvre ! Travaillez tous, dans votre domaine,
La matière divine et la matière humaine !

Inventez, maniez, changez, embellissez.
La Liberté jamais ne dira : « C’est assez ! »
Toute audace lui plaît ; vers la nue orageuse
Elle aime à voir monter une aile courageuse.

Aimons la Liberté ! c’est le souffle de Dieu ;
C’est l’esprit fécondant qui pénètre en tout lieu ;
C’est l’éclair dans la nuit ; sur l’autel c’est la flamme,
Le Verbe inspirateur qui rend la vie à l’âme.
Quand la terre languit dans son aridité,
Comme une large pluie alors la Liberté
S’épanche, et tous les cœurs à ses fraîches paroles,
Tels que des fleurs du ciel, entr’ouvrent leurs corolles,
Et le monde a repris sa première splendeur,
Et la nature exhale une suave odeur !

Août 1830.




à la mémoire
de

Georges Farcy


Il adorait La France, la Poésie
et la Philosophie. Que la Patrie
conserve son nom !
Victor Cousin.


 
Oui ! toujours j’enviai, Farcy, de te connaître,
Toi, que si jeune encore on citait comme un maître,
Cœur tendre, qui d’un souffle, hélas ! t’intimidais,
Attentif à cacher l’or pur que tu gardais !
Un soir, en nous parlant de Naple et de ses grèves,
Beaux pays enchantés où se plaisaient tes rêves,
Ta bouche eut un instant la douceur de Platon ;
Tes amis souriaient, lorsque, changeant de ton,
Tu devins brusque et sombre, et te mordis la lèvre,
Fantasque, impatient, rétif comme la chèvre !
Ainsi tu te plaisais à secouer la main
Qui venait sur ton front essuyer ton chagrin.

Que dire ? Le linceul aujourd’hui te recouvre ;
Et, j’en ai peur, c’est lui que tu cherchais au Louvre.
Paix à toi, noble cœur ! Ici tu fus pleuré
Par un ami bien vrai, de toi-même ignoré ;
Là-haut, réjouis-toi ! Platon parmi les ombres
Te dit le Verbe pur, Pythagore, les Nombres.


Août 1830.




Le Mois d’août


 
Ô mes frères, voici le beau temps des vacances,
Le mois d’août, appelé par dix mois d’espérances !
De bien loin votre aîné, je ne puis oublier
Août et ses jeux riants ; alors, pauvre écolier,
Je veux voir mon pays, notre petit domaine ;
Et toujours le mois d’août au logis nous ramène,
Tant un cœur qui nourrit un regret insensé,
Un cœur tendre s’abuse et vit dans le passé !
Voici le beau mois d’août : en courses, camarades !
La chasse le matin, et le soir les baignades !
Vraiment, pour une année, à peine nos parents
Nous ont-ils reconnus : vous si forts et si grands,
Moi courbé, moi pensif. — Ô changements contraires !
La jeunesse vous cherche, elle me fuit, mes frères ;
Gaîment vous dépensez vos jours sans les compter,
Économe du temps je voudrais l’arrêter. —
Mais aux pierres du quai déjà la mer est haute :
Toi, mon plus jeune frère, allons ! gagnons la côte ;
En chemin par les blés tu liras tes leçons,
Ou bien tu cueilleras des mûres aux buissons.
Hâtons-nous ! le soleil nous brûle sur ces roches ! —

Ne sens-tu pas d’ici les vagues toutes proches ?
Et la mer ! l’entends-tu ? Vois-tu tous ces pêcheurs ?
N’entends-tu pas les cris et les bras des nageurs ?
Ah ! rendez-moi la mer et les bruits du rivage :
C’est là que s’éveilla mon enfance sauvage ;
Dans ces flots, orageux comme mon avenir,
Se reflètent ma vie et tout mon souvenir !
La mer ! J’aime la mer mugissante et houleuse,
Ou, comme en un bassin une liqueur huileuse,
La mer calme et d’argent ! Sur ses flancs écumeux
Quel plaisir de descendre et de bondir comme eux,
Ou, mollement bercé, retenant son haleine,
De céder comme une algue au flux qui vous entraîne !
Alors on ne voit plus que l’onde et que les cieux,
Les nuages dorés passant silencieux,
Et les oiseaux de mer, tous allongeant la tête
Et jetant un cri sourd en signe de tempête…
O mer, dans ton repos, dans tes bruits, dans ton air,
Comme un amant, je t’aime ! et te salue, ô mer !

Assez, assez nager ! L’ombre vient, la mer tremble ;
Contre les flots, mon frère, assez lutter ensemble !
Retrempés dans leur sel, assouplis et nerveux,
Partons ! Le vent du soir séchera nos cheveux.

Quelle joie en rentrant, mais calme et sans délire,
Quand, debout sur la porte et tâchant de sourire,
Une mère inquiète est là qui vous attend,
Vous baise sur le front, et pour vous à l’instant
Presse les serviteurs, quand le foyer pétille,
Et que nul n’est absent du repas de famille !
Monotone la veille, et vide, la maison

S’anime : un rayon d’or luit sur chaque cloison ;
Le couvert s’élargit ; comme des fruits d’automne,
D’enfants beaux et vermeils la table se couronne ;
Et puis mille babils, mille gais entretiens,
Un fou rire, et souvent de longs pleurs pour des riens.
Mais plus tard, lorsqu’on touche aux soirs gris de septembre,
En cercle réunis dans la plus grande chambre,
C’est alors qu’il est doux de veiller au foyer !
On roule près du feu la table de noyer,
On s’assied ; chacun prend son cahier, son volume !
Grand silence ! on n’entend que le bruit de la plume,
Le feuillet qui se tourne, ou le châtaignier vert
Qui craque, et l’on se croit au milieu de l’hiver.
Les yeux sur ses enfants, et rêveuse, la mère
Sur leur sort à venir invente une chimère,
Songe à l’époux absent depuis la fin du jour,
Et prend garde que rien ne manque à son retour.
L’aïeule cependant sur sa chaise se penche,
Et devant le seigneur courbe sa tête blanche.

Écoutez-la, seigneur, et pour elle, et pour nous !
Cette femme, ô mon dieu, qui vous prie à genoux,
Ne la repoussez pas ! Soixante ans à la gêne,
Et toujours courageuse, elle a porté sa chaîne :
Une heure de repos avant le grand sommeil !
Avant le jour sans fin, quelques jours au soleil !




Marie


 
Du bois de Ker-Mélô jusqu’au moulin de Teir,
J’ai passé tout le jour sur le bord de la mer,
Respirant sous les pins leur odeur de résine,
Poussant devant mes pieds leur feuille lisse et fine,
Et d’instants en instants, par-dessus Saint-Michel,
Lorsque éclatait le bruit de la barre d’Enn-Tell,
M’arrêtant pour entendre ; au milieu des bruyères,
Carnac m’apparaissait avec toutes ses pierres,
Et parmi les men-hîr erraient comme autrefois
Les vieux guerriers des clans, leurs prêtres et leurs rois.
Puis, je marchais encore au hasard et sans règle.
C’est ainsi que, faisant le tour d’un champ de seigle,
Je trouvai deux enfants couchés au pied d’un houx,
Deux enfants qui jouaient, sur le sable, aux cailloux ;
Et soudain, dans mon cœur cette vie innocente,
Qu’une image bien chère à mes yeux représente,
O Maï ! si fortement s’est mise à revenir,
Qu’il ma fallu chanter encor ce souvenir.
Dans ce sombre Paris, toi que j’ai tant rêvée,
Vois ! comme en nos vallons mon cœur t’a retrouvée.


A l’âge qui pour moi fut si plein de douceurs,
J’avais pour être aimé trois cousines (trois sœurs) :
Elles venaient souvent me voir au presbytère :
Le nom qu’elles portaient alors, je dois le taire,
Toutes trois aujourd’hui marchent le front voilé,
Une près de Morlaix et deux à Kemperlé ;
Mais je sais qu’en leur cloître elles me sont fidèles,
Elles ont prié Dieu pour moi qui parle d’elles.

Chez mon ancien curé, l’été, d’un lieu voisin,
Elles venaient donc voir l’écolier leur cousin,
Prenaient, en me parlant, un langage de mères ;
Ou bien, selon leur âge et le mien, moins sévères,
S’informaient de Marie, objet de mes amours,
Et si, pour l’embrasser, je la suivais toujours ;
Et comme ma rougeur montrait assez ma flamme,
Ces sœurs, qui sans pitié jouaient avec mon âme,
Curieuses aussi, résolurent de voir
Celle qui me tenait si jeune en son pouvoir.

A l’heure de midi, lorsque de leur village
Les enfants accouraient au bourg, selon l’usage,
Les voilà de s’asseoir, en riant, toutes trois,
Devant le cimetière, au-dessous de la croix ;
Et quand au catéchisme arrivait une fille,
Rouge sous la chaleur et qui semblait gentille,
Comme il en venait tant de Ker-Barz, Ker-Halvé,
Et par tous les sentiers qui vont à Ti-Névé,
Elles barraient sa route, et par plaisanterie
Disaient en soulevant sa coiffe : « Es-tu Marie ? »
Or celle-ci passait avec Joseph Daniel ;
Elle entendit son nom, et vite, grâce au ciel !

Se sauvait, quand Daniel, comme une biche fauve,
La poursuivit, criant : « Voici Maï qui se sauve ! »
Et, sautant par-dessus les tombes et leurs morts,
Au détour du clocher la prit à bras le-corps :
Elle se débattait, se cachait la figure ;
Mais chacun écarta ses mains et sa coiffure ;
Et les yeux des trois sœurs s’ouvrirent pour bien voir
Cette grappe du Scorf, cette fleur de blé noir.




Histoire d’Ivona[19]


I

LES AMOURS


 
Jaime une fille jolie,
Ivona, tel est son nom.
Qu’en dit-on ?
Déjà c’était ma folie
Lorsqu’elle entra, blonde enfant,
Au couvent.

Non ! dans toute la Cornouaille,
De Lo’-Christ à Kemperlé
Sur l’Ellé,
Il n’est œil noir qui la vaille,
Cœur plus aimant que le sien,
Je crois bien.

Rien qu’en voyant sa tournure,
Les jeunes femmes de Scaer,
Du bel air,

Ont imité sa parure ;
Mais sa marche et ses appas,
Oh ! non pas.

Pour écrire cent volumes
Traitant de ses qualités
Et beautés,
Quand j’aurais toutes les plumes
Dont s’habillent les oiseaux,
Gais et beaux ;

Comme une immense écritoire
Où ma plume irait s’emplir
À plaisir,
Quand la mer en encre noire
Pourrait se changer demain
Sous ma main ;

Bref, quand le monde lui-même
Serait couvert tout entier
De papier,
Pour chanter celle que j’aime,
Le temps manquerait toujours
À mes jours.


II

LA NOCE


 
Quand la jeune Ivona, cette fille vermeille,
Se maria, ce fut la noce sans pareille :
Des courses de chevaux, des luttes, un repas,
Tels que depuis un siècle on n’en connaissait pas :

Plus de mille invités, des mendiants sans nombre :
Cidre sous le hangar, et cidre encore à l’ombre ;
Deux cents coups de fusil en passant par le bourg,
Et des musiciens à rendre un homme sourd.
Le curé chantait fort, et riait sous son livre
D’entendre sur le plat sonner argent et cuivre.
Mais bien plus, croyez-moi, que danseurs et lutteurs,
La veille, on admira deux habiles chanteurs,
Qui, le poing sur la hanche et dressant les oreilles,
En l’honneur des époux nous dirent des merveilles ;
Ils déclamaient en vers comme des bacheliers.
Tous deux, suivant l’usage, avaient sur leurs souliers
Des lacets rouge et bleu ; debout devant la porte,
L’avocat du garçon commença de la sorte :


PREMIER CHANTEUR

Salut aux cœurs joyeux, ouverts et sans façon !
A vous gloire et bonheur, gens de cette maison !
Or, sans plus de détours, amis, où donc est-elle,
La perle du logis, la fleur qu’on dit si belle ?
Ce vase de parfums qu’on me cache avec soin,
Un jeune homme amoureux l’a respiré de loin :
Il soupire, il languit ; pour sécher tant de larmes
Je suis venu ; ma voix, hélas ! a peu de charmes ;
J’ignore les apprêts d’un langage doré,
Mais je suis jeune encore, un jour je m’instruirai.


SECOND CHANTEUR

Votre salut nous plaît, et tant de gentillesse
Dejà vous a gagné le cœur de la vieillesse.

C’est un malheur bien grand, mais l’amour de vos yeux,
Celle que vous cherchez ne vit plus en ces lieux ;
Le vase de parfums n’est plus ; nous n’avons guère,
Hélas ! à vous offrir que des vases de terre :
Le ciel nous a ravi l’ange, notre trésor.
L’ange qui nous aimait, que nous aimons encor,
A fui cette maison ; dans une solitude
Il habite avec Dieu, sa grande et chère étude.
Au fond d’un cloître saint l’enfant a transplanté
Le beau lis odorant de sa virginité :
Là, tous deux s’éteindront sous la cendre et les larmes,
Pour refleurir au ciel avec de nouveaux charmes.
Adieu donc, étranger, adieu ! Dans notre cœur
Nous trouvons mille vœux, tous pour votre bonheur.


PREMIER CHANTEUR

Quand les chiens dépistés abandonnent la voie,
Maladroit le chasseur s’il lâche aussi sa proie !
Donc je poursuis la mienne, et, tant qu’il sera jour,
Je courrai mon gibier, mon beau gibier d’amour.
Certes, ce jeune ami pour qui je bats la lande
Est digne de goûter à cette chair friande :
Garçon raide et nerveux, nul ne l’a surpassé
A conduire un sillon, à creuser un fossé ;
Mieux qu’un musicien il joûrait de la flûte ;
C’est un cerf à la course, un serpent à la lutte ;
Quand sa charrette verse en un mauvais chemin,
Lui, pour la retenir, n’a qu’à tendre la main ;
Il a tué dix loups, vingt blaireaux, et sa porte
Témoigne à tout passant de ce que je rapporte.
Bref, le fléau du loup l’est aussi du voleur :

Lui-même il a livré leur chef à son seigneur ;
Et tous craignent si bien son fusil et sa force,
Qu’ils courent vers le bois dès qu’il brûle une amorce.


SECOND CHANTEUR

Vos mérites sont grands ; celle que vous cherchez
A ses talents aussi, précieux mais cachés.
Oh ! l’habile fileuse, et qu’aisément l’aiguille
Passe et repasse aux doigts de notre jeune fille !
Quand, par un beau matin, aux dames du manoir
Elle porte le lait tiré la veille au soir,
Comme ses pieds sont vifs, et comme sur la route
Elle court, sans verser autour d’elle une goutte !
Quel jeune homme amoureux, quel jeune homme menteur
Dirait qu’il en reçut un seul coup d’œil flatteur ?
Et les jours de Pardon, la ronde commencée,
Voyez-la, toute rouge et la tête baissée,
Entre ses jeunes sœurs cacher son embarras,
Danser, et les tenir chacune par le bras,
Et jamais un garçon dont la bouche trop tendre
Hasarderait des mots qu’il ne faut pas entendre ! —
Inutiles regrets ! éloges superflus !
Nous vantons notre vierge, et nous ne l’avons plus !


PREMIER CHANTEUR

Que ne m’avez-vous dit, hier, à la même heure :
« Ne venez pas ! le deuil est dans notre demeure. »
Non, non ! vous me trompez ; l’ange, votre trésor,
L’ange que nous aimons chez vous habite encor.
Tout le bourg eût appris sa fuite ; à son passage,
Chacun eût retenu la vierge belle et sage.

Aux cimetières noirs les ifs sont destinés,
Les beaux lis odorants pour les jardins sont nés.
Ne blessez pas ce cœur plus tendre qu’une cire ;
Conduisez par la main celle que je désire ;
Faites dresser la table ; et que les fiancés
Près de leurs vieux parents par nous deux soient placés !


SECOND CHANTEUR

Il faut vous obéir, ami ; votre prière,
Vos plaintes ont forcé le seuil de ma chaumière.
Je vais vous présenter celles qui sont ici.
Un moment sous cet arbre attendez. — Me voici.
Ouvrez, ouvrez les yeux ! Est-ce là votre rose ?


PREMIER CHANTEUR

À l’air grave et serein qui sur ce front repose,
À sa douce gaîté, je gage que toujours
Cette femme a rempli la tâche de ses jours ;
Que ses fils, son mari, sa famille nombreuse,
L’aimaient ; que sous ses lois sa maison fut heureuse.
Mais l’heure du repos a pour elle sonné ;
Ce qu’une autre commence, elle l’a terminé.
Cherchez encore, ami, cherchez ! Ce n’est pas elle.


SECOND CHANTEUR

Étranger difficile, est-ce là votre belle ?


PREMIER CHANTEUR

Les anges sont moins frais. Cette fleur de santé
Est d’une vierge, encor bien loin de son été,

Et d’une vierge aussi sa taille droite et fine ;
Mais l’ongle de ce doigt, que de près j’examine,
Me dit que bien souvent pour un fils au berceau
Tout autour du bassin il chercha le gruau.
Donc, l’ami, retournez ! Vous en cachez une autre.


SECOND CHANTEUR

Et ce petit bijou, serait-ce point le vôtre ?


PREMIER CHANTEUR

Telle était à dix ans celle qu’on veut de vous.
Cette enfant quelque jour charmera son époux ;
Mais il faut que ce fruit, âpre et trop vert encore,
Longtemps sur l’espalier mûrisse et se colore ;
L’autre, grappe dorée aux rayons du matin,
Attend le vendangeur pour paraître au festin.


SECOND CHANTEUR

Vraiment vous l’emportez ! votre finesse est grande,
Chanteur ! Sous cet habit de toile de Hollande,
Voici venir enfin ce que vous désirez :
De trois rangs de velours ses bras sont entourés,
Et sur son béguin blanc tout brodé d’écarlate,
Comme au front d’une sainte, un ruban d’or éclate.
Vienne aussi l’amoureux ! et que ces fiancés
A table, au bout du banc, par nous deux soient placés,
Près de leur vieux grand-père et de ce digne prêtre
Qui va prier pour eux saint Alan, notre maître !
Allez quérir l’époux, allez ! Un prompt retour
Mieux que tous vos serments prouvera son amour.


PREMIER CHANTEUR

Vous, barde, mon ami, touchez-là ! Face à face
Au fumet des ragoûts, ce soir, nous prendrons place ;
Et le cidre, le vin, le lard, les venaisons
Nous feront souvenir des anciennes chansons.


III

LA CHAUMIÈRE


 


LE MARI

As-tu vu notre baronne ?
L’or qui couvrait sa couronne ?
L’or qui couvrait ses appas ?
Les messieurs dans la chapelle
Murmuraient tous : « Qu’elle est belle ! »


LA FEMME

Oui, mais ils ne priaient pas.


LE MARI

Et le soir, à la lumière,
As-tu vu, pauvre fermière,
Quel riche et royal repas ?
Vins de France, vins d’Espagne,
C’était pays de Cocagne !


LA FEMME

Oui, mais ils ne buvaient pas.


LE MARI

Et la scène où maître Gilles
A fait force tours agiles
Sur son chef et sur ses bras ?
As-tu vu comme le drôle
Leur a défilé son rôle ?


LA FEMME

Oui, mais ils ne riaient pas.


LE MARI

Et ce bal où cent bougies,
Autant de lampes rougies
Brillaient d’en haut jusqu’en bas ?
As-tu vu quelles dorures ?
Et ces bijoux, ces parures ?


LA FEMME

Oui, mais ils ne dansaient pas.


LE MARI

Et ce lit garni de franges ?
Le ciel que portaient quatre anges ?
Ce couvre-pied de damas ?


LA FEMME

J’ai tout vu ; mais crois-moi, Pierre,
Comme nous dans ta chaumière
Peut-être ils ne s’aiment pas.




Rencontre sur Ar-Voden


À Audren de Kerdrel


 
Comme je voyageais au fond de nos campagnes,
Seul, à pied, admirant, perdu dans les montagnes,
Ce pays de vallons, de rivières, de bois,
De chapelles sans nombre et de petites croix,
Tableau qui parle au cœur et pour les yeux varie,
Tout à coup, au milieu de cette rêverie,
J’entendis près de moi le pas égal et lourd
D’un grave laboureur qui s’en allait au bourg.
Vêtu comme l’étaient nos aïeux dans les Gaules,
De longs cheveux châtains pendaient sur ses épaules ;
Il portait un bâton d’un houx vert et noueux,
Et menait par la corne une paire de bœufs.
En passant, il me dit : « Vous êtes de la ville,
Mais vous semblez aimer cette lande tranquille,
Jeune homme ; et vous voilà qui pleurez comme moi,
Quand je revins ici du service du roi.
J’ai vu tous ceux de France, après quelques journées,
Oublier leur maison ; moi, durant tant d’années,
Je pensais à mon bourg, à l’Izôl, à ses bords ;
Couchés dans leurs linceuls, je pensais à mes morts,

À tout ce qu’un chrétien aime comme lui-même,
Aux saints de mon église, à mes fonts de baptême,
Aux danses quelquefois, aux luttes des Pardons ;
Et mon cœur m’emportait toujours dans nos cantons. »
Ce noble paysan n’est rien dans cette histoire,
Mais ses traits sont restés gravés dans ma mémoire,
Et, comme une statue aux traits durs et touchants,
J’ai placé son image au milieu de mes chants.




Marie


 
Jamais je n’oublîrai cette immense bruyère
Où cheminant tous deux je disais à mon frère :
« Entends-tu ces regrets, et combien il est doux
D’avoir aimé, bien jeune, une enfant comme vous ;
Sur les monts, dans les prés, quand tout fleurit, embaume,
Ou dans l’église obscure, en récitant le psaume,
En face sur son banc de se voir chaque jour,
Le cœur plein à la fois de piété, d’amour ;
Les signes, les regards tout chargés de mollesse ;
Mille pensers troublants qu’il faut dire à confesse ;
Les projets d’être sage, et, dès le lendemain,
Un baiser qu’on se prend ou qu’on donne en chemin ?
Le sens-tu bien, mon frère ? Et lorsqu’en harmonie
Deux fois par la beauté l’âme au corps est unie,
Et qu’ensemble éveillés notre cœur et nos sens
Dans un divin accord résonnent frémissants,
De ces jeunes amours, dans le cœur le plus grave,
Il reste un souvenir qui pour jamais s’y grave,
Un parfum enivrant qu’on respire toujours,
Et les autres amours ne sont plus des amours. »

Et cependant, pourquoi ce pénible voyage ?
Aujourd’hui, dans quel but ? Et lorsque son image
M’est demeurée entière et charmante, pourquoi
Ternir ce pur miroir que je porte avec moi ?
Un teint brûlé du hâle, une tempe amaigrie,
Un œil cave, est-ce là mon ancienne Marie ?

C’était jour de dimanche et la fête du bourg :
On chantait dans l’église ; et dehors, alentour,
Sous le porche, la croix, les ifs du cimetière,
Mille gens à genoux récitaient leur prière ;
Parfois un grand silence, et tout à coup les voix
Éclataient, et couraient se perdre dans le bois ;
La messe terminée, à grand bruit cette foule
Sur la place du lieu comme une mer s’écoule ;
Alors appels joyeux, rires et gais refrains ;
Les voix des bateleurs et des marchands forains,
Le sonneur sur le mur proclamant ses criées ;
À ses bons mots sans nombre éclats, folles huées ;
Lui, d’un air goguenard, pressait les acheteurs,
Et pour un blé si beau gourmandait leurs lenteurs.
Dans l’auberge voisine enfin l’aigre bombarde
Qui sonne, les binioux à la voix nasillarde,
Les danseurs deux à deux passant comme l’éclair,
Et jetant en cadence un cri qui perce l’air.

Devant l’un des marchands, bientôt trois jeunes filles
Se tenant par la main, rougissantes, gentilles,
Dans leurs plus beaux habits, s’en vinrent toutes trois
Acheter des rubans, des bagues et des croix.
J’approchai. Faible cœur, ô cœur qui bats si vite,
Que la peine et la joie, et tout ce qui t’excite

Arrive désormais, puisque dans ce moment
Tu ne t’es pas brisé sous quelque battement !
— Marie ! — Ah ! c’était elle, élégante, parée ;
De ses deux sœurs enfants, sœur prudente, entourée :
Belle comme un fruit mûr entre deux jeunes fleurs.
Le passé, le présent, le sourire, les pleurs,
Tout cela devant moi ! Qu’elles étaient riantes,
Ces deux sœurs de Marie à ses côtés pendantes !
C’était Marie enfant ; je voyais à la fois
Mes amours d’aujourd’hui, mes amours d’autrefois,
Mon ancienne Marie encor plus gracieuse ;
Encor son joli cou, sa peau brune et soyeuse ;
Légère sur ses pieds ; encor ses yeux si doux
Tandis qu’elle sourit regardant en dessous ;
Et puis, devant ses sœurs à la voix trop légère,
L’air calme d’une épouse et d’une jeune mère.

Comme elle m’observait : « Oh ! lui dis-je en breton.
Vous ne savez donc plus mon visage et mon nom ?
Maï, regardez-moi bien ; car, pour moi, jeune belle,
Vos traits et votre nom, Maï, je me les rappelle.
De chez vous bien des fois je faisais le chemin.
— Mon dieu, c’est lui ! » dit-elle en me prenant la main.
Et nous pleurions. Bientôt j’eus appris son histoire :
Un mari, des enfants. C’était tout. Comment croire
A ce triste roman qu’ensuite je contai ?
Ma mère et mon pays, que j’avais tout quitté ;
Que dans Paris, si loin, rêvant de sa chaumière,
Je pensais à Marie, elle, pauvre fermière,
Que ce jour même au bourg j’étais en son honneur,
Et que de son mari j’enviais le bonheur :
Imaginations, caprices, fou délire

Qui glissait sans l’atteindre ou la faisait sourire !…
Il fallut se quitter. Alors aux deux enfants
J’achetai des velours, des croix, de beaux rubans,
Et pour toutes les trois une bague de cuivre,
Qui, bénite à Kemper, de tout mal vous délivre
Et moi-même à leur cou je suspendis les croix,
Et, tremblant, je passai les bagues à leurs doigts.
Les deux petites sœurs riaient ; la jeune femme,
Tranquille et sans rougir, dans la paix de son âme,
Accepta mon présent. Ce modeste trésor,
Aux yeux de son époux elle le porte encor ;
L’époux est sans soupçon, la femme sans mystère.
L’un n’a rien à savoir, l’autre n’a rien à taire.




Écrit en mer


 
Notre barque, depuis trois jours,
Croise et lutte devant ces côtes ;
Les vagues roulantes et hautes
Sur les rocs nous poussent toujours.

Dans l’ennui de la traversée,
Alors chacun des voyageurs
Se livre aux souvenirs rongeurs
Que chacun porte en sa pensée.

En secret, je songeais à vous,
Pour moi désormais étrangère,
Pareille à cette passagère,
Vous qui pleurez sur vos genoux.

Pleurez ! Attendri sur moi-même,
J’ai pu lire dans vos douleurs.
Pleurez, pauvre femme ! vos pleurs
Sont pleins d’une douceur qu’on aime.

Tout ce qui fait vivre et penser,
Votre âme ardente le féconde :
C’est une faute aux yeux du monde,
Les larmes doivent l’effacer.


Plus calme un jour et non moins tendre,
Vous sourirez à vos chagrins :
Les temps seront alors sereins,
En pleurant il faut les attendre.

Tremblante et cherchant un réduit,
Hier, une hirondelle égarée
Sur le mât du chasse-marée
S’est venue abattre à la nuit.

Ouvrant l’aile à chaque secousse,
Quand la vergue plongeait dans l’eau,
Sur sa corde le jeune oiseau
Criait d’une voix triste et douce.

Ce matin le ciel était clair,
On voyait au loin le rivage ;
L’hirondelle reprit courage,
Et chantait en traversant l’air.

Oh ! quand vos jours auront moins d’ombre,
Votre cœur troublé moins d’effroi,
Dans l’avenir songez à moi,
À moi surtout s’il était sombre.

Femme pure, au cœur méconnu,
Contre le sort faible et sans armes,
N’oubliez jamais dans vos larmes,
Celui qui s’en est souvenu.

Il reçut une âme discrète,
Une âme prompte à s’attendrir,
Et sa main, sans faire souffrir,
Sonde une blessure secrète.


Un jour


Paris.


 
Qui n’eut parmi ces jours, déjà bien loin peut-être,
Un jour plus beau qu’eux tous, qui ne doit plus renaître,
Mais qui survit dans l’âme et dont le souvenir,
Délice du passé, charme aussi l’avenir :
Jour d’innocente joie et pur de tout nuage,
Dont une amitié douce a marqué le passage ;
Où quelque aveu naïf et longtemps suspendu
D’une bouche adorée enfin fut entendu ;
Où d’un premier transport, qu’il n’eût point fallu croire,
Tout le cœur tressaillit et devina la gloire ?
Ah ! quand d’un bras de fer le sort pèse sur nous,
Que de ce jour aimé le souvenir est doux !
Qu’il est doux d’éveiller au fond de sa pensée
Son image assoupie et jamais effacée ;
Avec un soin jaloux d’en rassembler les traits,
Lentement, à loisir, non sans quelques regrets,
Comme après un sommeil dont l’erreur se prolonge,
On aime à suivre encor les prestiges d’un songe !




Marie


 
Ô maison du Moustoir ! combien de fois la nuit,
Ou quand j’erre le jour dans la foule et le bruit,
Tu m’apparais ! — Je vois les toits de ton village
Baignés à l’horizon dans des mers de feuillage,
Une grêle fumée au-dessus, dans un champ
Une femme de loin appelant son enfant,
Ou bien un jeune pâtre assis près de sa vache,
Qui, tandis qu’indolente elle paît à l’attache,
Entonne un air breton si plaintif et si doux
Qu’en le chantant ma voix vous ferait pleurer tous.
Oh ! les bruits, les odeurs, les murs gris des chaumières,
Le petit sentier blanc et bordé de bruyères,
Tout renaît comme au temps où, pieds nus, sur le soir,
J’escaladais la porte et courais au Moustoir ;
Et dans ces souvenirs où je me sens revivre,
Mon pauvre cœur troublé se délecte et s’enivre !
Aussi, sans me lasser, tous les jours je revois
Le haut des toits de chaume et le bouquet de bois,
Au vieux puits la servante allant emplir ses cruches
Et le courtil en fleur où bourdonnent les ruches,
Et l’aire, et le lavoir, et la grange ; en un coin,
Les pommes par monceaux ; et les meules de foin ;

Les grands bœufs étendus aux portes de la crèche,
Et devant la maison un lit de paille fraîche.
Et j’entre, et c’est d’abord un silence profond,
Une nuit calme et noire ; aux poutres du plafond
Un rayon de soleil, seul, darde sa lumière,
Et tout autour de lui fait danser la poussière.
Chaque objet cependant s’éclaircit : à deux pas,
Je vois le lit de chêne et son coffre ; et plus bas
(vers la porte, en tournant), sur le bahut énorme
Pêle-mêle bassins, vases de toute forme,
Pain de seigle, laitage, écuelles de noyer ;
Enfin, plus bas encor, sur le bord du foyer,
Assise à son rouet près du grillon qui crie,
Et dans l’ombre filant, je reconnais Marie ;
Et sous sa jupe blanche, arrangeant ses genoux,
Avec son doux parler elle me dit : « C’est vous ! »




Le Doute


 
Souvent, le front baissé, l’œil hagard, sur ma route
Errant à mes côtés, j’ai rencontré le Doute,
Être capricieux, craintif, qui chaque fois
Changeait de vêtements, de visage et de voix.

Un jour, vieillard cynique, au front chauve, à l’œil cave,
Le désespoir empreint sur son teint blême et hâve,
Chancelant et boiteux, d’un regard suppliant,
Il se traînait vers moi, tel qu’un vil mendiant
Qui de loin vous poursuit du cri de ses misères
Et sous ses haillons noirs met à nu ses ulcères.
Ainsi l’affreux vieillard, sans honte, sans remords,
M’étalait chaque plaie et de l’âme et du corps :
Sa naissance sans but, sa fin sans espérance,
Comme il avait grandi pauvre et dans la souffrance,
Sa jeunesse écoulée, et puis, pour quelques fleurs,
Des épines sans nombre et d’amères douleurs ;
Ces éternels combats d’une nature double,
La raison qui commande et l’âme qui se trouble ;
Et le bien et le mal, vieux mots qu’on n’entend pas,
Pareils à deux geôliers attachés à nos pas.
Et si je reculais devant un tel délire,

Il fuyait en jetant un grand éclat de rire ;
Et moi, tel qu’un aveugle aux murs tendant la main,
A tâtons, dans la nuit, je cherchais mon chemin.

Une autre fois, paré comme pour un dimanche,
C’était un beau vieillard à chevelure blanche,
Ferme encor dans sa marche et vert, et cependant
S’avançant pas à pas d’un pied grave et prudent.
Il disait revenir de quelque long voyage,
De pays où souvent il avait fait naufrage ;
Il avait vu les cours, les villes, les déserts,
Les peuples différents sous leurs soleils divers ;
Hasards bons et mauvais, éprouvant toute chose,
Il arrivait enfin, non désolé, morose,
Mais mélangeant le bien et le mal par moitié,
Et plein pour nous, mortels, d’une tendre pitié,
Plaignant notre faiblesse, appelant l’indulgence
Sur ces fautes d’un jour, et jamais la vengeance.
Son accent était doux, mais dans ses actions
Perçait le feu d’un cœur riche d’émotions ;
Cherchant la vérité, l’aimant, railleur honnête,
A toute foi trop vive il secouait la tête ;
Souvent des pleurs brillaient à travers son souris,
Et tout en vous grondant il vous nommait son fils.




L’Élégie de Le Brâz


 
Si vous laissez encor les beaux genêts fleuris
Et les champs de blé noir pour aller à Paris,
Quand vous aurez tout vu dans cette grande ville,
Combien elle est superbe et combien elle est vile,
Regrettant le pays, informez-vous alors
Où du pauvre Le Brâz on a jeté le corps.
(Son nom serait Ar-Brâz[20], mais nous, lâches et traîtres,
Nous avons oublié les noms de nos ancêtres.)
Et puis devant ce corps brûlé par le charbon
Songez comme il mourut, lui simple, honnête et bon.
C’est qu’il avait aussi quitté son coin de terre,
Sur le bord du chemin sa maison solitaire,
Le pré de Ker-Végan, Ar-Ros, sombres coteaux :
Là, rencontrant la mer, le Scorf brise ses flots ;
Dans le fond, le moulin fait mugir son écluse,
Et dès que le meunier enfle sa cornemuse,
Au tomber de la nuit, les Esprits des talus,
Les noirs Corriganed dansent sur le palus.

— Je dirai : Si la mort, dans la ville muette
Et les tristes faubourgs, passe sur sa charrette,

Prenez entre vos mains un des pans du linceul,
Car le malheur de tous est le malheur d’un seul ;
Mais, ô bardes pieux ! vous qui parmi la mousse
Retrouverez un jour la harpe antique et douce,
Et dont le lai savant répétera dans l’air
Les soupirs de la lande et les cris de la mer,
Quand avec ses faubourgs la ville est ivre et folle,
Criez qu’un malheureux en secret se désole ;
Si vos cœurs sont souffrants, vous-mêmes plaignez-vous,
Car le malheur d’un seul est le malheur de tous.
Chantres de mon pays, plaignez celui qui souffre !
Paris roula Le Brâz bien longtemps dans son gouffre ;
Un ami le suivait durant ces jours hideux :
Tous deux, pour en finir, s’étouffèrent tous deux. —

Non, ce n’est pas ainsi que l’on meurt en Bretagne !
La vie a tout son cours ; ou, si le froid vous gagne,
Comme une jeune plante encor loin de juillet,
Celle qui vous nourrit autrefois de son lait
S’assied à votre lit ; pleurant sur son ouvrage,
De la voix cependant elle vous encourage ;
Et lorsqu’enfin le corps reste seul sur le lit,
De ses tremblantes mains elle l’ensevelit ;
La foule, vers le soir, l’emporte et l’accompagne
Jusques au cimetière ouvert dans la campagne. —
Si Le Brâz eût aimé le pré de Ker-Végan,
Les taillis d’alentour, le Scorf et son étang,
Il chanterait encor sur le Ros ; ou sa mère,
Mourant, l’aurait soigné comme, depuis, son frère.
Son corps reposerait dans le bourg de Kéven,
Près du mur de l’église et sous un tertre fin ;
Ses parents y viendraient prier avant la messe,

Tous les petits enfants y lutteraient sans cesse.
Etendu dans sa fosse, il entendrait leur bruit,
Et les corriganed y danseraient la nuit.

Oh ! ne quittez jamais le seuil de votre porte !
Mourez dans la maison où votre mère est morte !
Voilà ce qu’à Paris avait déjà chanté
Un poète inconnu qu’on n’a pas écouté.




Bonheur domestique


 
Tous les jours m’apportaient une lettre nouvelle.
On m’écrivait : « Ami, viens ! la saison est belle ;
Ma femme a fait pour toi décorer sa maison,
Et mon petit Arthur sait bégayer ton nom. »
Je partis, et deux jours d’une route poudreuse
M’amenèrent enfin à la maison heureuse,
A la blanche maison de mes heureux amis.
J’entrai, l’heure sonnait ; autour d’un couvert mis,
Dès le seuil j’aperçus, en rond sous la charmille,
Pour le repas du soir la riante famille.
« C’est lui ! c’est lui ! » — Soudain, et sièges et repas,
On quitte tout, on court, on me presse en ses bras ;
Et puis les questions, les pleurs mêlés de rire ;
Et ces mots que toujours on se reprend à dire :
« C’est donc lui ! le voilà ! le voilà près de nous ! »
Moi, je serrais les mains à ces tendres époux,
Et j’appelais Arthur, qui, le doigt dans sa bouche,
De loin me regardait d’un œil noir et farouche.
Enfin on se rassied. Rougissante à demi,
La jeune femme alors : « Vraiment de ton ami
Tant de fois tu parlas que, moi, sans le connaître,
Je le jugeais ainsi, mais moins pâle peut-être.
— Et toi, de mon Emma que dis-tu ? Sans façon !
Le paresseux pourtant de demeurer garçon !

— Non, non ! laissez-moi faire ; en ce bourg j’en sais une,
Comme il les sait aimer, douce, élégante et brune,
Presque une autre Marie. — Ah ! poète, tes vers
Nous ont souvent distraits de l’ennui des hivers :
Oh ! La jolie enfant ! Mais les fraîches couronnes
Que tu cueilles pour elle et dont tu l’environnes ! »

Dans le calme, la paix, les bienveillants discours,
Huit jours chez ces amis ont passé, mais si courts,
Si légers, que mon âme alors rassérénée
Comme ailleurs un instant eût vu fuir une année.
Là nul vide rongeur, mais les soins du foyer,
L’ordre, pour chaque jour un travail régulier,
Une table modeste et pourtant bien remplie,
Cette gaîté du cœur qui se livre et s’oublie
Autour de soi l’aisance, un parfum de santé,
Et toujours et partout la belle propreté ;
Le soir, le long des blés cheminer dans la plaine,
Ou dans la carriole une course lointaine ;
Enfin, la nuit tombée, un pur et long sommeil,
Et les joyeux bonjours à l’heure du réveil.

Ami, comme un tissu jadis imprégné d’ambre,
Ici, ton souvenir, sous les bois, dans ma chambre,
Partout, à moi s’attache, et tes félicités,
Mirage gracieux, flottent à mes côtés ;
Et voilà que, cédant à cette fantaisie,
J’évoque dans mon cœur la chaste poésie
Qui dans un vers limpide a soudain reflété
Ta jeune et douce Emma, sa candeur, sa gaîté,
Entre sa mère et toi ton enfant qui se penche,
Et ta charmille en fleur près de ta maison blanche.




La Verveine


 
Des bronzes, des cristaux, et des senteurs d’Asie !…

Dans une existence choisie

Se plaît cet esprit délicat ;
Il faut plus qu’à toute autre femme
Des parfums subtils pour son âme

Et subtils pour son odorat.


Pourtant on a cueilli, loin des eaux de la Seine,

Cette humble tige de verveine

Destinée à ses cheveux bruns,
Afin qu’on respire autour d’elle,
Mêlée aux plus riches parfums,

Cette odeur fraîche et naturelle.




Marie


 
Passant avec amour ses doigts dans mes cheveux
Longs alors, et mêlés sans ordre sur mes yeux,
La dame d’un manoir me dit : « Savant poète,
N’aurai-je point mon tour dans quelque chansonnette,
Dans quelque chanson douce, ainsi que par millier
Votre âme bien aimante en compose, écolier,
Pour louer, au milieu de l’encens et des cierges,
Les beaux anges gardiens et la reine des vierges ;
Ou pour chanter tout bas, sous un mur isolé,
Les fillettes du Scorf et celles de l’Ellé ?
Vous rougissez !… Ah ! oui, rougissez ! Chose infâme
De préférer ainsi vilaine à noble dame,
A nos airs gracieux leurs pas pesants et lourds,
Et les coiffes de chanvre aux toquets de velours.
Rougissez !… Vos cheveux filés d’or et de soie,
Et si longs qu’en leurs flots ma main blanche se noie,
Certes n’auraient besoin, avec amour pareil,
D’huile ni de senteurs pour mieux luire au soleil.
Assez, bel écolier, assez pour telles filles
Qu’à votre chaperon passiez blanches coquilles,
Jaunes fleurs de landier, ou bien quelques bluets
Qui viennent sur le cou tomber en chapelets !

Pourtant, à deux genoux si, confessant vos crimes,
Aux dames de haut lieu vous adressiez vos rimes,
Elles, d’un cœur facile et tendre à la pitié,
Peut-être aussi diraient que tout est oublié ;
Et près d’elles choyé, toujours mieux venu d’elles,
Vous iriez tout couvert de bijoux et dentelles ;
Qui sait ? sur leur épargne instruit à Pont-l’Abbé,
Pauvre clerc vous pourriez en revenir abbé ! »

Cette amoureuse ainsi d’astuce non pareille,
Sirène, me coulait sa musique à l’oreille ;
Et je faillis, moi simple, être pris ; mais mon cœur,
Tout bas se gourmandant, resta libre et vainqueur ;
Puis, m’emmiellant un peu la bouche et le visage,
Je fis cette réponse hypocrite, mais sage :

— « Madame, les linots et les petits pinsons
N’ont garde de chanter près des hautes maisons,
Car là sont rossignols, oiseaux de Canarie,
Plus savants à jeter une âme en rêverie ;
Ainsi fais-je, Madame ; et, linot que je suis,
Je chante à qui m’entend, et fredonne où je puis,
Aux bois, le long des eaux limpides et courantes,
Et pour quelques enfants belles, mais ignorantes ;
Donc, Madame, excusez. Devant votre beauté
Mon silence est respect, non incivilité ;
Toujours il durera, si Dieu ne me délivre
Ce don rare et parfait que j’ai vu dans un livre,
Le don de cette voix que l’ange Gabriel
Fit entendre à Marie en descendant du ciel,
Lorsque devant ses yeux debout et face à face,
De sa voix douce il dit : « Salut, pleine de grâce ! »

Or, tel fut de ces mots l’angélique pouvoir,
Qu’inhabile à le peindre, il le faut concevoir
Comme si pour former cette langue idéale
Un zéphire eût jeté sa plainte matinale,
Un nuage du soir sa plus riche couleur,
Et la rose, en mourant, le parfum de sa fleur,
Et que ces éléments, fondus par un génie,
Eussent produit entre eux cette pure Harmonie. »





 
Tout jeune homme aujourd’hui semble un vieillard aride,
Et le plus jeune front déjà porte sa ride
Dans ce siècle penseur, tant la réflexion
Est plus prompte que l’âge à creuser son sillon !
Avec la foi naïve est morte toute flamme,
Et la candeur du front avec celle de l’âme.
De retour parmi nous, peintre du paradis,
Ne te croirais-tu pas au milieu des maudits ?
Comment faire, voyant ces modèles étranges,
Ô divin Cimabué, pour créer tes beaux anges ?




Les Batelières de l’Odet


 
De mon dernier voyage écoutez un récit !
À de frais souvenirs le présent s’adoucit :
Je côtoyais l’Odet, lorsqu’une batelière
Doucement m’appela du bord de la rivière.


LA BATELIÈRE

« Si vous voulez, jeune homme, aller à Loc-Tûdi,
Voici que nous partons toutes quatre à midi.
Entrez, nous ramerons, et vous tiendrez la barre ;
Ou, si vous aimez mieux, avant que l’on démarre,
Vous promener encor sur les ponts de Kemper,
Nous attendrons ici le reflux de la mer
Et le lever du vent ; puis avec la marée,
Ce soir dans Benn-Odet nous ferons notre entrée.


LE VOYAGEUR

Jeune fille, à midi tous cinq nous partirons,
Mais vous tiendrez la barre et moi les avirons.
Au bourg de Loc-Tûdi je connais un saint prêtre ;
Enfants, nous avons eu longtemps le même maître ;

Aujourd’hui je recours à son sage entretien ;
Sans vous dire son nom vous le devinez bien.
À vous de me guider à ce pèlerinage,
Car pour vous, jeune fille, on ferait le voyage.
De grâce, mettez-moi parmi vos matelots :
Je n’aime plus la terre et n’aime que les flots. »


À l’heure de midi nous étions en rivière.
Barba, la plus âgée, assise sur l’arrière,
Tenait le gouvernail ; à ma gauche Tina,
Celle qui de sa voix si fraîche m’entraîna ;
Deux autres devant nous, dont l’une, blanche et grande
Me fit d’abord songer aux filles de l’Irlande,
Car les vierges d’Eir-Inn et les vierges d’Arvor
Sont des fruits détachés du même rameau d’or.

Donc, leur poisson vendu, les quatre batelières
En ramant tour à tour regagnaient leurs chaumières,
Rapportant au logis, du prix de leur poisson,
Fil, résine et pain frais, nouvelle cargaison.
La rivière était dure et par instants les lames
Malgré nous dans nos mains faisaient tourner les rames.
Nous louvoyons longtemps devant Loc-Maria.
Cependant nous doublons Lann-éron, et déjà
Saint-Cadô, des replis de sa noire vallée,
Epanche devant nous sa rivière salée.
À côté de Tina quel plaisir de ramer
Et de céder près d’elle aux houles de la mer !

La vieille le vit bien : « Cette fois, cria-t-elle,
Tu tiens un amoureux, Corintina, ma belle !
— Oui-da, lui répondis-je, et mieux qu’un amoureux :
Qui serait son mari pourrait se dire heureux. »

L’aimable enfant rougit (car déjà nos deux âmes
Suivaient, comme nos corps, le mouvement des rames).
Et l’Irlandaise aussi, dans le fond du canot,
Nous sourit doucement mais sans dire un seul mot.
« Çà, repartit la vieille, écoutez ! j’ai cinq filles,
Aussi blondes que vous, toutes les cinq gentilles ;
Venez les voir. — Non, non ! Je n’en ai plus besoin.
Pour trouver mes amours je n’irai pas si loin. »

Or, sachez-le, Tina, la jeune Cornouaillaise,
Forte comme à vingt ans, est mince comme à treize,
Et jamais je n’ai vu, d’Edern à Saint-Urien,
Dans l’habit de Kemper corps pris comme le sien.

« Ainsi, continuai-je, en abordant à terre,
Tina, je vous conduis tout droit chez votre mère,
De là chez le curé. Jeune fille, irons-nous ? »
Et Tina répondit : « Je ferai comme vous. »

Mais Barba : « Pourquoi rire avec cette promesse ?
Si demain à Tûdi vous entendez la messe,
Vous verrez dans le chœur un officier du roi
Dont la femme a porté des coiffes comme moi.
— Mes lèvres et mon cœur ont le même langage,
Brave femme, et je puis vous nommer un village
Où l’on sait si mon cœur à l’orgueil est enclin,
Et si j’ai du mépris pour les coiffes de lin.
— Eh bien ! venez chez moi, vous verrez mes cinq filles,
Aussi blondes que vous, toutes les cinq gentilles.
— Jésus dieu ! soupira Tina tout en ramant,
La méchante qui veut m’enlever mon amant !
— Non, ma bonne ! je veux te garder au novice,
Ce pauvre Efflam qui meurt d’amour à ton service. »

D’un ton moitié riant et moitié sérieux
Ainsi nous conversions, et par instants mes yeux,
De peur d’inquiéter l’innocente rameuse,
Suivaient dans ses détours la côte âpre et brumeuse ;
Ou, pensif, j’écoutais les turbulentes voix
De la mer, qui, grondant, s’agitant à la fois,
Semblait loin de l’Odet gémir comme une amante,
Et vers son fleuve aimé s’avançait bouillonnante.

Mais devant Benn-Odet nous étions arrivés :
Là nos heureux projets, en chemins soulevés,
Moururent sur le bord. Dans un creux des montagnes
Nous débarquons. La vieille, emmenant ses compagnes,
Me dit un brusque adieu ; puis, avec son panier,
Je vis Tina se perdre au détour d’un sentier.

Fallait-il m’éloigner, ou fallait-il la suivre ?
Comment, ô destinée, interpréter ton livre ?
Quand faut-il écouter ou combattre son cœur ?
A quel point la raison devient-elle une erreur ?
Doutes, demi-regrets, souvenirs d’un beau rêve,
Qui jusqu’à Loc-Tûdi me suivaient sur la grève !
Surtout, retours à vous, qui, là-bas, au Moustoir,
Portez le nom d’un autre et n’aimez qu’à le voir !
Et ces divers pensers de tout lieu, de tout âge,
L’un par l’autre attirés, m’escortaient en voyage,
Plus mouvants que le sable où s’enfonçaient mes pas,
Que les flots près de moi brisés avec fracas,
Ou que les goélands fuyant à mon approche
Et que je retrouvais toujours de roche en roche.




 
Comme un fruit au printemps et dans sa fleur se noue,
Ainsi notre âme à l’heure où le matin s’y joue ;
Les fruits sont dès avril ce qu’ils seront plus tard ;
Tels nous-mêmes : l’enfant renferme le vieillard.
On connaît les efforts de l’humaine culture,
Et comme elle est savante à changer la nature ;
Mais nos cœurs et les fruits, pareils en leurs destins,
Dépendent bien souvent de leurs premiers matins,
Du froid qui les saisit, jeunes, dans leurs racines,
Ou de l’air doux et tiède à l’abri des collines.




Marie


 
Partout des cris de mort et d’alarme ! Paris
S’entoure avec effroi de ses jeunes conscrits,
Et du Nord, du Midi, des champs de la Lorraine,
Des jardins verdoyants de la riche Touraine,
Tous, enfants bien-aimés, déjà près d’être époux,
Accourent à grands pas au commun rendez-vous.
Sur l’habit du pays, qu’ils conservent encore,
Plus d’un porte une fleur, et tous, avant l’aurore,
Par bandes s’avançant aux deux bords du chemin,
Disent des chants de guerre en se tenant la main.
Liberté, seul amour que notre âme flétrie
Sente et poursuive encore avec idolâtrie,
De ce siècle sans foi seule divinité,
Regarde, à ton seul nom, regarde avec fierté
Se lever cette foule ardente, généreuse !
Dans tes prédictions si tu n’es point menteuse,
Quels biens, ô Liberté ! pourras-tu donc offrir
A ces nouveaux croyants qui pour toi vont mourir ?

Il faut partir aussi, Daniel ! Adieu ta ferme
Qu’un fossé large et creux contre les loups enferme,
Ton hameau recouvert d’un bois de châtaignier,

Et tes beaux champs de seigle ! adieu, jeune fermier !
Lorsqu’au lever du jour, joyeux, plein de courage,
Monté sur tes chevaux tu sortais pour l’ouvrage,
Avec toutes ses voix l’harmonieux matin
S’éveillait en chantant à l’horizon lointain :
Le noir Ellé d’abord, ou le Scorf à ta droite
Roulant ses claires eaux dans sa vallée étroite ;
Et, tel qu’un doux parfum, le chant de mille oiseaux
S’élevant du vallon avec le bruit des eaux ;
La brise dans les joncs, qui siffle et les caresse ;
Puis l’appel matinal de la première messe,
Répété tour à tour, comme un salut chrétien,
Du clocher de Cléguer à celui de Kérien. —
Adieu, Daniel ! adieu le bourg, l’église blanche !
Adieu ton beau pays ! Après vêpres, dimanche,
Tes amis te verront pour la dernière fois,
Et tu cacheras mal tes larmes sous tes doigts ;
Car pour nous rien ne vaut notre vieille patrie,
Et notre ciel brumeux, et la lande fleurie !

Mais avant de partir, si tu le peux, va voir
Celle qui demeurait chez sa mère au Moustoir,
Comme si tu voulais, avant ton grand voyage,
Visiter tes amis de village en village.
Assis dans sa maison, alors regarde bien
Si quelque joie y règne, et s’il n’y manque rien,
Si son époux est bon, sa famille nombreuse,
Et si dans son ménage enfin elle est heureuse.
Regarde chaque objet pour me les dire un jour,
Et que dans ton récit je les voie à mon tour.
Attache bien tes yeux sur cette pauvre femme.
Est-elle belle encor comme au fond de mon âme ?

Et ses petits enfants, prends-les entre tes bras,
Et s’ils ont de ses traits tu les caresseras.
Tu lui diras enfin (et toujours, je t’en prie,
Garde, en parlant, tes yeux attachés sur Marie),
Que tu pars, devenu soldat de métayer,
Que tu vas à Paris ; et, feignant de railler,
Tu lui demanderas si d’une ardeur fidèle,
Dans la grand’ville, ici, nul ne languit loin d’elle ;
Puis, revenant encore à ton prochain départ,
Dis-lui : « N’aura-t-il pas un mot de votre part ? »
— Oh ! S’il croît une fleur, une feuille à sa porte,
Daniel, prends-les pour moi ! déjà sèches, qu’importe !



 


Hymne




I


Des autels renversés par la fureur civile
Nous bâtirons un temple au milieu de la ville,
Et, de nos pleurs purifié,
Nous le consacrerons, ce temple, à la pitié.

II


De toutes les vertus vous êtes la plus douce,
Tendre et chère pitié ! Mais chacun vous repousse ;
Les hommes ferment à la fois
Les yeux à vos beautés, l’oreille à votre voix.

III


Sur la place publique, afin qu’on le contemple,
A la douce pitié nous bâtirons un temple ;
Et pour dire son divin chant,
Tous entreront, hormis le lâche et le méchant.


Février 1831.




Jésus


Il allait faisant le bien.
Évang.


I

 
Christ, après deux mille ans tes temples sont déserts,
Et l’on dit que ton nom s’éteint dans l’univers ;
Partout dans nos cités ta croix chancelle et tombe ;
Quelques vieillards craintifs seuls en ornent leur tombe ;
Arbre frappé de mort, le temps pourra venir
Sans ranimer sa sève et sans la rajeunir.
Et pourtant, ô Jésus ! l’impie avec audace
Ne vient plus comme un juif te cracher à la face ;
Mais sa main de ton front tant de fois insulté
Détache les rayons de la divinité :
À d’autres de guider le monde dans sa course,
De frapper le rocher d’où jaillira la source ;
À d’autres le flambeau que le génie humain
Pour éclairer sa nuit passe de main en main !
Dans l’oubli de la foi le peuple se repose ;
Il use de ses jours sans en chercher la cause,
Et s’il voit prospérer son fruit jeune et vermeil,
Il bénit son travail ou l’ardeur du soleil.


Ainsi, quand, relisant ta merveilleuse histoire,
Et domptant notre orgueil, nous essayons de croire,
Plus forte la Raison nous dit : « Détrompez-vous,
Jésus fut mon ami, mon ami le plus doux.
Mais sous la nuit des temps l’image s’est voilée.
Autrefois je l’ai vu venir de Galilée,
Ses cheveux sur son front tombant avec candeur,
Dans la force de l’âge et toute sa splendeur.
Calme et majestueux, sa longue robe blanche,
Négligemment liée à son cou qui se penche,
Tombait jusqu’à ses pieds, et les plis gracieux
Dans le goût d’Orient revenaient sur ses yeux.
Or, telle de ses yeux était la douce flamme,
Qu’à les voir seulement on devinait son âme,
Et si douce sa voix, qu’un aveugle eût cru voir
Son regard angélique et pur comme un miroir.
Tel qu’un Sage d’Asie, amoureux des symboles,
De sa bouche abondaient de longues paraboles,
Des mots mystérieux, sous lesquels il couvrait
Sa doctrine puisée au lac de Nazareth,
Tous préceptes de paix, de douceur, d’indulgence :
La tendre humilité, l’horreur de la vengeance,
Et le mépris du monde, et l’espoir vers le ciel
Qui prend soin du ciron et de la mouche à miel
Et revêt tous les ans les lis de la vallée
D’une robe de neige, et qu’ils n’ont pas filée,
Plus belle, en vérité, que dans tout son pouvoir
Le grand roi Salomon n’en put jamais avoir.
Ainsi, compatissant, il allait sur la terre,
Faisant fléchir la loi pour la femme adultère,
Aux hommes ne parlant que de fraternité,
Et sans faste orgueilleux prêchant la pauvreté ;

Car chez le pharisien, assis dans une fête,
Une femme versa des parfums sur sa tête ;
Et, pleine de respect, de tendresse, d’effroi,
La foule le suivait, voulant le faire roi ;
Et ses moindres discours étaient autant d’oracles ;
Et tout Jérusalem répétait ses miracles,
Démons chassés, amis rappelés du trépas ;
Les sages écoutaient, mais ils ne croyaient pas.
Nous, qu’écouter et croire ? »


II



                                             Ô Raisonneurs ! qu’importe ?
Nul n’apporta jamais nourriture plus forte ;
Si la sagesse est Dieu, nul n’aura reflété
Une plus grande part de la divinité ;
Nul n’aura fait jaillir fontaine plus féconde,
Où, depuis deux mille ans, sans la tarir, le monde
S’abreuve et puise encore, ignorant aujourd’hui
Qu’il boit à cette source et qu’elle coule en lui.
Laisse tomber tes croix, ô Jésus ! à l’insulte,
S’il le faut, abandonne et ton nom et ton culte !
Comme un chef de famille à l’heure de sa mort,
Voyant ses fils pourvus, avec calme s’endort,
Dans ton éternité tu peux t’asseoir tranquille,
Car pour l’éternité ta parole est fertile :
Ô toi qui de l’amour fis ta première loi,
Ô Jésus ! l’univers est à jamais à toi.




À ma Mère


 
Si je ne t’aimais pas, qui donc pourrais-je aimer ?
Quand ton cœur au mien seul semble se ranimer,
Lorsque dans tout le jour peut-être il n’est point d’heure
Que ta pensée aimante autour de ma demeure
Ne vienne, redoutant mille lointains périls
Et des chagrins sans nombre et dont souffre ton fils !
Et quel est ton bonheur, sinon avec ta mère,
Mon autre mère aussi (car le destin sévère,
Sous lequel je me traîne et m’agite aujourd’hui,
Du moins me réservait en vous un double appui),
Toutes deux en secret quel bonheur est le vôtre,
Sinon de me pleurer, et toujours l’une à l’autre
De parler de celui que vous ne pouvez voir,
D’une lettre en retard qu’on eût dû recevoir,
Qui vous arrive enfin, mais rouvre vos alarmes,
Et que vous arrosez, comme moi, de vos larmes ?
Et vous vous consultez ; et tu m’écris alors
Pour forcer ma paresse à de nouveaux efforts :
C’est mon sort, c’est le tien ; au besoin tu m’en pries ;
Et qu’il faut triompher de ces sauvageries,
De ces fières humeurs, de ces hauteurs de ton
Que me transmit mon père avec le sang breton ;

Puis viennent de ces riens, de ces mots, de ces choses,
Que toute femme trouve, en écrivant, écloses,
Qu’on baise avec transport, et qu’on relit tout bas !
Oh ! qui pourrais-je aimer, si je ne t’aimais pas ?
Et malgré tes avis, mes soins de toute sorte,
Si ma mauvaise étoile, enfin, est la plus forte,
Si je sens par degrés mon âme se flétrir
Et se miner mon corps, vers qui donc recourir ?
Vers toi, qui toujours douce, et bienveillante et bonne,
D’un reproche tardif n’affligerais personne,
Dont l’esprit indulgent n’a pas encor vieilli,
Dont le front, jeune encore, est demeuré sans pli !
Lorsque seule, en hiver, assidue à l’ouvrage,
Le soir, tu sentiras défaillir ton courage,
Songeant que, sans profit pour mon bien à venir,
J’ai quitté la maison pour n’y plus revenir ;
Quand ton cœur abîmé dans cette idée amère
Sera près de se rompre, alors prends, ô ma mère !
Prends ce livre qu’ici j’écrivis plein de toi,
Et tu croiras me voir et causer avec moi !
Tes conseils, mes regrets, nos communes pensées
Y sont avec amour et jour par jour tracées.
Ce livre est plein de toi ; dans la longueur des nuits,
Qu’il vienne, comme un baume, assoupir tes ennuis !
Si ton doigt y souligne un mot frais, un mot tendre,
De ta bouche riante, enfant j’ai dû l’entendre ;
Son miel avec ton lait dans mon âme a coulé ;
Ta bouche, à mon berceau, me l’avait révélé.




Le Paysagiste


À Eugène Guieysse


 
Détranges bruits couraient dans toute la commune.
Voici : depuis deux jours un homme en veste brune,
Un monsieur inconnu, son cahier à la main,
S’en allait griffonnant de chemin en chemin ;
Au bourg on l’avait vu, d’un coin du cimetière,
Dessiner le clocher et les deux croix de pierre,
Si bien que le clocher, quoique rapetissé,
Sur son papier maudit semblait avoir passé :
Aussi, garçon prudent, Mélèn, à son approche,
Se cacha tout entier sous une grande roche ;
Puis, comme un écureuil sautillant dans les bois,
Il monta sur un chêne en criant : « Je vous vois ! »
Çà ! que voulait cet homme avec tous ces mystères ?
Ce savant venait-il pour mesurer les terres ?
Ou ne voulait-il pas emporter, ce sorcier,
Les champs et les maisons couchés sur son papier ?

Mon ami, c’était vous ! Tendre et pieux artiste,
Vous dessiniez ces lieux où par l’âme j’existe.
Ils vivaient là deux fois par votre art créateur,
Et le peintre achevait l’ouvrage du chanteur.

Eh quoi ! Vous avez pu pour moi quitter les vôtres,
Vous, père, vous, époux, tel qu’il n’en est point d’autres ?
Dans mes chers souvenirs vous mettant de moitié,
Seul vous avez deux jours vécu pour l’amitié ?
Ainsi vos yeux ont vu la terre de Marie,
Vos pas du double fleuve ont foulé la prairie ;
Et leur taillis bordé de buis vert et de houx,
Berceau de poésie, a murmuré sur vous !

Cher Eugène, merci ! votre pèlerinage
De tout ce que j’aimais m’a rapporté l’image :
La maison du curé, l’église, le manoir,
Ce que voyait mon cœur, mes yeux le peuvent voir,
Et d’ici je rends grâce à vos crayons noirâtres,
La terreur, dites-vous, des enfants et des pâtres.
Pour vous, dans leurs vallons rentrez sans nulle peur :
Mes lettres ouvriront la route au voyageur,
Et vous n’entendrez plus, en longeant son village,
Sur un chêne crier Mélèn, l’enfant sauvage.




Écrit en voyage


 
À toi, riant Létâ, mes amours sont restés,
Mais je vais voir le monde en ses variétés.
La Sagesse m’a dit, cette Muse que j’aime :
« Barde, n’excluez rien du monde et de vous-même !
Il est sage, celui qui, dans de saints transports,
Fait vibrer chaque idée avec tous ses accords ;
Ainsi qu’aux anciens jours la lyre à triple corde
Vibre comme un seul chant sous la main qui l’accorde,
Ainsi les chants du barde, ensemble harmonieux,
Comme une seule voix vont de la terre aux cieux. »




Marie


 
Paris m’avait glacé par deux grands mois de pluie :
Alors, comme au soleil un jeune oiseau s’essuie,
Je m’enfuis vers Marseille, opulente cité,
Et dans tout son bonheur j’y retrouvai l’été.
Le golfe étincelait, et son odeur saline
M’arrivait mollement jusques à la colline
Où, fatigué du bruit des chantiers et du port,
Parmi des arbrisseaux je pensais à mon sort.
« Que cette terre est chaude, et que ce soleil brille !
Disais-je ; mais où sont mes amis, ma famille ? »
Et voilà que mon cœur retourne vers Paris,
Et puis m’emporte au loin sous le ciel morne et gris
De mon pays natal : la bruyère est déserte ;
Sur les rocs du Poull-dû la vague roule verte ;
Chaque porte est fermée ; et l’on entend mugir
L’horrible vent de l’ouest aux angles du men-hîr.

Oui, Dieu veille sur nous ! Tandis que dans mes rêves
Je retrouvais ainsi ma province et ses grèves,
Et que, de lieux en lieux, errant sans le savoir,
Ma pensée arrivait d’elle-même au Moustoir,

Au tournant d’une allée, à travers quelques branches,
Je vis sur le ciel clair flotter des coiffes blanches,
Et monter haletante, et le front tout en eau,
Une fille portant les modes d’Arzannô ;
Derrière elle un marin venait tenant un cierge,
Et du Fort-de-la-Garde ils allaient voir la Vierge.
Ah ! Lequel dut sentir un bonheur plus subit,
Moi, quand elle passa sous son étrange habit,
Elle, quand, sur la route écartant les broussailles,
Je lui criais bonjour en langue de Cornouailles ?
Le marin s’arrêta : « Suzic, entendez-vous ?
Un homme du pays a parlé près de nous ! »
Je descendis vers eux. Il était de ma ville ;
Son brick au premier vent repartait chargé d’huile ;
Sa femme le suivait sur mer, dans ses longs cours,
Avec son corset bleu tout bordé de velours,
Ses coiffes qu’il aimait ; telle qu’un jeune mousse,
La nuit, elle chantait à bord d’une voix douce ;
Et, l’écoutant chanter, lui se croyait encor
À l’ancre, dans les eaux profondes de l’Armor.
« Ces gens-ci, me dit-il, admirent son costume,
Mais c’est ainsi chez nous : tel bourg, telle coutume ;
Nos filles de la côte ont des vêtements noirs ;
Sur les coiffes, ailleurs, on place des miroirs. »
Durant ces mots, voyant ce front mâle et sévère,
Ces gestes de marin, je songeais à mon père.
Il reprit : « Nous avons des crêpes, du lait doux :
Venez nous voir à bord et causer avec nous. »

Ô Marseille ! voilà comme en ton port antique
Je vis, bien triste un jour, venir mon Armorique ;
Et lorsque cette femme apparut devant moi,

Comme mon cœur s’emplit d’une si grande foi,
Et se laisse si bien prendre à sa rêverie,
Que, rendant grâce à Dieu, je me dis : « C’est Marie. »

O Marseille ! Chez toi, pour ce bon souvenir,
Et pour d’autres encor, je voudrais revenir !
Ta campagne est brûlée, et sur tes monts de craie
Il n’est point d’herbe humide ou de châtaigneraie ;
Mais la mer d’Orient te baigne de ses flots ;
Tes deux quais sont couverts de joyeux matelots ;
J’aime tes vieux bergers et les troupeaux de chèvres
Aux bassins de Meilhan le soir trempant leurs lèvres ;
Enfin dans tes murs grecs si j’invoquais Platon,
Des amis m’écoutaient volontiers, moi Breton ;
Ma race aux longs cheveux est fille de l’Asie,
Et la lande a gardé la fleur de poésie.





 
Lorsque sur ma fenêtre, à l’heure du réveil,
Légèrement se pose un rayon de soleil,
Un rayon d’espérance entre aussi dans mon gîte ;
C’est comme un ami cher qui, vous faisant visite,
Par de joyeux propos éclaire votre ennui,
Et ce jour-là vous rend égayé comme lui.
Donc, souriant des yeux au rayon d’or qui brille,
Léger d’âme et de corps, sans retard je m’habille,
Puis je m’en vais heureux de tout ce que je voi :
Le rayon matinal dore tout devant moi.


La Chaîne d’or


 
Cest un usage encor dans nos pieux rochers :
Aux approches du soir, quand les jeunes vachers
Ramènent en sifflant leurs troupeaux à l’étable,
Ces enfants croiraient faire une action coupable
S’ils éteignaient alors la braise du tison
Qui fuma tout le jour dans le creux d’un buisson.
Durant la nuit, qui sait si l’âme d’un vieux pâtre
Ne viendra point s’asseoir sur la pierre de l’âtre,
Et, frileuse, y souffler, de même qu’autrefois
Ce vieux pâtre en gardant ses vaches dans les bois ?
Si le chef d’une ferme, ou la mère, ou la fille,
Si quelque membre enfin décède en la famille,
Les ruches qui chantaient aux deux côtés du seuil
Sont couvertes de noir, en signe d’un grand deuil :
Aux pleurs de la maison, à toutes ses prières
On veut associer ce peuple d’ouvrières.
Au contraire, à la ferme, un matin fortuné,
Qu’après neuf mois d’attente arrive un nouveau-né,
Qu’un bonheur imprévu dans la famille éclate,
Chaque ruche reçoit un voile d’écarlate ;
Tous ont l’habit de fête, et dans les deux maisons
On entend résonner la joie et les chansons.


Non, non, la poésie, amour d’une âme forte,
L’antique poésie au monde n’est pas morte ;
Mais cette chaîne d’or, ce fil mystérieux
Qui liait autrefois la terre avec les cieux,
Notre orgueil l’a rompu ; devant tant de merveilles
Nous sommes aujourd’hui sans yeux et sans oreilles.
Quelques pâtres grossiers, des poètes enfants,
Plus forts que la science et ses bras étouffants,
Doux et simples d’esprit, seuls devinent encore
L’ensemble harmonieux du monde qui s’ignore,
De la terre et du ciel la secrète union,
Et les liens cachés de la Création.
Le monde est une chaîne électrique, mouvante :
Dieu tient par l’un des bouts cette chaîne vivante ;
Dans chaque anneau descend un invisible feu,
Qui, les parcourant tous, remonte jusqu’à Dieu.
Gloire, dans leurs hameaux, quand la nature entière
N’est plus pour le savant qu’une aride matière,
Un sujet de calculs orgueilleux et menteurs,
Gloire dans leurs hameaux, à ces humbles pasteurs !
Le monde est pour eux seuls une douce harmonie,
Et leur âme innocente à la sienne est unie.
Tout s’enchaîne à leurs yeux ; et le bruit de la mer,
La voix des animaux, les sifflements de l’air,
Tout leur parle et leur dit la vie universelle ;
Elle respire en eux, ils respirent en elle ;
L’abeille rit et chante autour de leur berceau,
Et l’humide matin pleure sur leur tombeau.

Quand Louise mourut à sa quinzième année,
Fleur des bois par la pluie et le vent moissonnée,
Un cortège nombreux ne suivit pas son deuil ;

Un seul prêtre, en priant, conduisait le cercueil ;
Puis venait un enfant qui, d’espace en espace,
Aux saintes oraisons répondait à voix basse ;
Car Louise était pauvre et jusqu’en son trépas
Le riche a des honneurs que le pauvre n’a pas :
La simple croix de buis, un vieux drap mortuaire,
Furent les seuls apprêts de son lit funéraire ;
Et quand le fossoyeur, soulevant son beau corps,
Du village natal l’emporta chez les morts,
À peine si la cloche avertit la contrée
Que sa plus douce vierge en était retirée.
Elle mourut ainsi. — Par les taillis couverts,
Les vallons embaumés, les genêts, les blés verts,
Le convoi descendit au lever de l’aurore ;
Avec toute sa pompe Avril venait d’éclore,
Et couvrait en passant d’une neige de fleurs
Ce cercueil virginal, et le baignait de pleurs ;
L’aubépine avait pris sa robe rose et blanche,
Un bourgeon étoilé tremblait à chaque branche ;
Ce n’étaient que parfums et concerts infinis :
Tous les oiseaux chantaient sur le bord de leurs nids.




Le Retour


 
Souvenirs du pays, avec quelle douceur,
Hélas ! vous murmurez dans le fond de mon cœur !
Couché dans les genêts, comme une jeune abeille
Vous bourdonne en passant ses plaintes à l’oreille,
Ou comme un grand nuage en traversant les cieux
De fantômes sans nombre égaye au loin vos yeux,
Souvenirs du pays, au-dedans de moi-même
Ainsi vous murmurez ; et les landes que j’aime,
Mes îles, mes vallons, mes étangs et mes bois,
S’éveillent, et toujours et partout je les vois !

Bourgs d’Ellé, je reviens ! Accueillez votre barde
Vieux Matelinn, l’aveugle, allons, prends ta bombarde !
Place-toi sur ta porte, et pour moi joue un air
Quand je traverserai le pont du Gorré-Ker !

L’art est trop orgueilleux de ses beautés apprises,
Dont le cœur est lassé dès qu’il les a comprises.
L’art se pare et s’admire, et marche avec fierté ;
Des pans de sa tunique il couvre la cité ;
Son front est parfumé, son port plein de noblesse ;
Mais il n’a point reçu la vie et la souplesse ;

Les vents n’ont point bruni ses tempes, ni les mers
Reflété dans ses yeux leurs flots sombres et verts.
Marie ! ô brune enfant dont je suivais la trace,
Quand vers l’étang du Rorh tu courais avec grâce,
Tout en faisant les blés, toi qu’au temps des moissons
Les jeunes laboureurs nommaient dans leurs chansons,
Entends aussi ma voix qui te chante, ô Marie !
O tendre fleur cachée au fond de ma patrie,
Montre-toi belle et simple, et douce avec gaîté,
Pareille au souvenir qui de toi m’est resté,
Quand ta voix se mêlait, retentissante et claire,
Au bruit des lourds fléaux qui bondissaient dans l’aire,
Ou lorsque sur la meule, au milieu des épis,
Tu venais éveiller les batteurs assoupis.
Ne crains pas si tu n’as ni parure ni voile !
Viens sous ta coiffe blanche et ta robe de toile,
Jeune fille du Scorf ! même dans nos cantons,
Les yeux n’en verront pas de plus belle aux Pardons.
Mais de ces souvenirs dont l’ombre m’environne
C’est assez, feuille à feuille, éclaircir la couronne ;
Les fruits de mes amours qu’il me reste à cueillir,
Dans mon cœur, pour moi seul, je les laisse vieillir.

Bourgs d’Ellé, je reviens ! Accueillez votre barde !
Vieux Matelinn, l’aveugle, allons, prends ta bombarde !
Place-toi sur ta porte, et pour moi joue un air
Quand je traverserai le pont du Gorré-Ker !

O puissante nature ! En tous lieux, sur ta route,
Tu répands la beauté qui charme et qu’on écoute ;
De l’homme heureux et fort tu distrais les regards ;
Et, quand notre destin gronde de toutes parts,

En ces jours de discorde et de haine jalouse,
Comme on baise en pleurant les lèvres d’une épouse,
A ton souffle amoureux on vient se ranimer,
Et dans ton sein fécond pleurer et s’enfermer !
Ah ! quel père, aujourd’hui, la joie au fond de l’âme,
En prenant son enfant des genoux de sa femme
Et sous sa large main tenant ce jeune front,
Heureux de s’y revoir, frais, souriant et blond,
A ces rares instants où la vie est complète,
Où l’âme se nourrit d’une douceur muette,
Quel père tout à coup n’a frémi malgré lui,
Songeant dans quel chaos le monde erre aujourd’hui,
Et quel nuage épais, quelle sombre tempête,
Semblent s’amonceler au loin sur chaque tête ?
Bienheureux mon pays, pauvre et content de peu,
S’il reste d’un pied sûr dans le sentier de Dieu,
Fidèle au souvenir de ses nobles coutumes,
Fier de son vieux langage et fier de ses costumes,
Ensemble harmonieux de force et de beauté,
Et qu’avec tant d’amour le premier j’ai chanté !

Bourgs d’Ellé, je reviens ! Accueillez votre barde !
Vieux Matelinn, l’aveugle, allons, prends ta bombarde
Place-toi sur ta porte, et pour moi joue un air
Quand je traverserai le pont du Gorré-Ker !




Marie


 
« Ouvre ! c’est moi, Joseph ! — Quoi ! si tard en voyage !
N’as-tu pas rencontré les chiens près du village ?
Bon dieu ! seul et si tard dans le creux des chemins !
A ce feu de Noël viens réchauffer tes mains.
Noël ! t’en souvient-il ; quand, pour bâtir la crèche,
Les prêtres nous menaient cueillir la mousse fraîche ?
— Ne ris pas ! c’est Noël qui chez toi me conduit :
Je viens entendre encor la Messe de Minuit.
— Nous irons avec toi toute la maisonnée.
Ma jeune femme aussi. Car, depuis une année,
J’ai pris femme, au moment d’être soldat du roi.
A ton tour, mon ami, près du feu conte-moi
Les pays d’où tu viens… C’est du vieux cidre ! Approche !
Mélèn, appelez-nous au premier son de cloche. »

Soyez béni, mon dieu ! Dans les biens d’ici-bas,
Ceux qu’on poursuit le plus, je ne les aurai pas.
Il en est quelques-uns, hélas ! que je regrette ;
Mais il en est aussi que la foule rejette,
Et votre juste main me les donna, mon Dieu !
Des biens que je n’ai pas ceux-ci me tiennent lieu.
Dans cette humble maison, près de ce chêne en flamme,
Ce soir, je vous bénis, et du fond de mon âme !


Par un gai carillon enfin fut annoncé
L’office de Minuit. « Le chemin est glacé,
Disait Joseph Daniel en traversant la lande.
Chaque pas retentit. Comme la lune est grande !
Entends-tu, dans le pré, des voix derrière nous ?
— Oui, j’entends des chrétiens, des pasteurs comme vous.
Ils ont vu cette nuit la légion des anges
Passer et du Très-Haut entonner les louanges :
Gloire à Dieu ! gloire à Dieu dans son immensité !
Paix sur la terre aux cœurs de bonne volonté !
Et tous vont adorer Jésus, l’enfant aimable,
Le roi des pauvres gens, le Dieu né dans l’étable. »

O vivants souvenirs ! La nuit, par ce beau ciel,
Tandis que nous marchions en célébrant Noël,
Les arbres, les buissons, les murs du presbytère,
Dans la brune vapeur passaient avec mystère.

Toute l’église est pleine ; et courbant leurs fronts nus,
Les pieux assistants chantent l’Enfant Jésus ;
Chaque femme en sa main porte un morceau de cierge ;
On a placé la crèche à l’autel de la Vierge ;
Je reconnais les saints, la lampe, les deux croix ;
Enfin tout dans l’église était comme autrefois.
Moi seul je n’étais plus debout près du pupitre,
Chantant à l’Évangile et chantant à l’Épître ;
Mais, oublié des gens qui m’avaient bien connu
Et s’informaient entre eux de ce nouveau venu,
Je restais, comme une ombre, immobile à ma place,
Muet, ou pour pleurer les deux mains sur ma face.

A la Communion, quand le prêtre arriva
Offrant le corps du Christ, mon front se releva.

Les hommes, les enfants et les femmes ensuite
Marchèrent lentement vers la table bénite ;
Et, comme en un festin où beaucoup sont priés
Les mets sont tour à tour servis aux conviés,
Dès qu’un communiant avait reçu l’hostie,
Du ciboire sortait la blanche Eucharistie.
Seul encor je n’eus point ma part de ce repas.
Mais quand, les yeux baissés, et murmurant tout bas,
Les femmes s’avançaient vers la douce victime,
J’essayai de revoir (Seigneur, était-ce un crime ?)
Celle qui, près de moi, dans notre âge innocent,
À votre saint banquet s’assit en rougissant.
Je ne la nomme plus ! Mes yeux avec tristesse
La cherchèrent en vain cette nuit à la messe ;
Dans la paroisse en vain je la cherchai depuis :
Elle a quitté sa ferme et quitté le pays ;
Mais son sort, quel qu’il soit, m’entraînera moi-même :
Je vais, les bras ouverts, suivant celle que j’aime.

Terminons, il le faut, ce récit du passé,
Que je reprends toujours après l’avoir laissé…
Enfin la messe dite, et, vers la troisième heure,
Lorsque les assistants regagnaient leur demeure,
Mon hôte m’appela. « Quelque chose au retour
Nous attend, disait-il, sur la pierre du four. —
Hâtons-nous ! hâtons-nous ! » disait la jeune femme.
Or tant d’émotions fermentaient dans mon âme,
Qu’au détour d’un sentier, soudain quittant Daniel,
Par la lande j’allai tout droit vers Ker-Rohel ;
Et, de ces hauts rochers où brillait la gelée,
À mes pieds regardant le Scorf et sa vallée,
Je laissai de mon cœur sortir un chant d’amour

Que rien n’interrompit jusqu’au lever du jour.
Il semblait à longs flots rouler vers la rivière,
Ou suivre le vent triste et froid de la bruyère.
Et c’était un appel à la Divinité,
Pour toute nation un vœu de liberté ;
C’étaient, ô mon pays ! Des noms de bourgs, de villes,
D’épouvantables mers et de sauvages îles,
Noms plaintifs et pareils aux cris d’un homme fort
Luttant contre la main qui le traîne à la mort !…
Oui, nous sommes encor les hommes d’Armorique,
La race courageuse et pourtant pacifique,
Comme aux jours primitifs la race aux longs cheveux,
Que rien ne peut dompter quand elle a dit : « Je veux ! »
Nous avons un cœur franc pour détester les traîtres,
Nous adorons Jésus, le dieu de nos ancêtres,
Les chansons d’autrefois toujours nous les chantons !
Oh ! Nous ne sommes pas les derniers des bretons !
Le vieux sang de tes fils coule encor dans nos veines,
Ô terre de granit recouverte de chênes !

TÉLEN ARVOR




LA HARPE D’ARMORIQUE

LA HARPE D’ARMORIQUE





La Harpe

Délaissée sur les rochers de la mer.
Elle se taisait, la harpe d’or,
 
Son pauvre corps entr’ouvert
Et ses petites cordes rompues.

À voir une misère si grande
Mon cœur lui-même se fendit ;

Je trouvai en lui une fibre,
Et je l’attachai à la harpe,

Une petite corde d’amour ;
Les autres aussi je les rattachai.

Pour tout âge et pour tout état
À présent chante la bonne chanteuse, —

Chante, ô harpe ! — Les Bretons.
Hélas ! ont bien peu de consolations.



Bardit

ou
chant des bretons
Sur l’air : La Vieille.
I

Nous sommes toujours
Bretons,
Les Bretons race forte.
 

II

Oh, oui ! à la guerre des hommes impétueux,
Des hommes bons et honnêtes au logis.
Nous sommes toujours
Bretons,
Les Bretons race forte.
 

III

Le Saxon[21] s’enfuit tout droit
Quand nous crions : « Casse-sa-tête ! »
Nous sommes toujours
Bretons,
Les Bretons race forte


IV

Pourtant écoutez dans les noces
Le chant sonore du biniou.
Nous sommes toujours
Bretons,
Les Bretons race forte.

V

O Bretagne ! ô très beau pays !
Bois au milieu, mer à l’entour !
Nous sommes toujours
Bretons,
Les Bretons race forte.

VI

Hélas ! s’il me faut quitter la Bretagne,
Je pleurerai plein mes deux yeux.
Nous sommes toujours
Bretons,
Les Bretons race forte.

VII

Conservez, chers frères, vos bâtons-à-tête,
Vos cheveux longs, vos grandes-braies.
Nous sommes toujours
Bretons,
Les Bretons race forte.


VIII

Luttez bien ! un lutteur
Gagne le cœur des belles filles.
Nous sommes toujours
Bretons,
Les Bretons race forte.

IX

Je couperai ma langue dans ma bouche
Avant d’oublier le Breton.
Nous sommes toujours
Bretons,
Les Bretons race forte.

X

Amour à toi, pays aimable !
Bretagne-Armorique, terre de chênes !
Nous sommes toujours
Bretons,
Les Bretons race forte.

XI

Cependant par-dessus tous les biens
Aimons le Christ, Dieu de nos pères.
Nous sommes toujours
Bretons,
Les Bretons race forte.


Au mois de juillet 1856.



Chanson du printemps


À Jéromic, de Ker-Veghen


un voyageur.

Voici la nouvelle saison.
Que chantes-tu, jeune pâtre ?
Cher petit pâtre, que chante aussi
Le petit oiseau sur la lande ?

le pâtre.

L’oiseau tout plein de joie
Chante et chante son ami ;
Sur la lande ainsi que chaque oiseau,
Chaque pâtre chante sa douce.

le voyageur.

Tant mieux ! Chantez toujours !
Il n’est pas long, le beau temps.
Aimez bien et chantez de tout cœur,
Oiseaux et jeunes gens.



La Fleur de lande



Sur l’air : Petit oiseau chaule au grand bois.


la jeune fille.

En quel temps, jeune homme,
Brûle pour moi votre cœur ?
Écoutez ! est-ce quand la fleur est sur la lande,
Ou quand la fleur jaune est sur le genêt ?

le jeune homme.

Lande et genêt, tous deux, en vérité,
Ont une fleur jaune, gentille Hélène ;
Mais sur la lande est, à mon gré,
La fleur aimée de la jeunesse.

la jeune fille.

Et pourquoi, mon jeune et doux ami,
La lande a-t-elle la fleur d’amour ?

le jeune homme.

Voici pourquoi, amie bien chère :
En tout temps la lande est en fleur.

Au mois de juin.


Prière des laboureurs

Sur l’air : Sainte Marie.
I

Saint Alan, saint du pays de Scaer, étoile de Bretagne,
Joie des beaux anges sous leurs deux ailes,
De votre siège d’or, élevé au-dessus de la lune,
Tournez un regard d’amour vers nous sur la terre.

II

 
Hélas ! nous sommes de pauvres gens, de pauvres gens de la campagne ;
Pourtant vers votre maison sainte nous venons bien souvent ;
Oui ! par les plus mauvais chemins, été, hiver, nous venons tous,
Glacés chaque dimanche par la pluie, brûlés par le soleil.

III

Nous cherchons un défenseur : dure est notre vie ;
Sur nous toujours le travail, toujours la pauvreté ;
Le cœur de la terre, chaque jour, nous le perçons avec le fer ;
D’autres mangent le froment semé de nos mains.

IV

Cependant, regardons plus haut ! Un autre monde sera ;
Chacun alors recevra selon son œuvre :
Mauvais laboureur celui qui trouve sa charge trop lourde,
Mauvais chrétien celui qui ne sait point porter sa croix.

V

Comme de petits enfants serrés autour de leur père.
Nous voici tous agenouillés autour de vous, bon saint :
Beaucoup d’entre nous en ce pays, beaucoup ont votre nom ;
En ce monde et dans l’autre monde soyez avec nous toujours.

VI

Saint Alan, saint du pays de Scaer, étoile de Bretagne,
Joie des beaux anges sous leurs deux ailes,
De votre siège doré, élevé au-dessus de la lune,
Tournez un regard d’amour vers nous sur la terre.

Pour réconforter les Bretons
Cette prière fut composée.


À Scaer, au mois de la moisson (août 1843).




Les Conscrits de Plo-Meur


Chant historique


I

Jeunes gens, cœurs désolés de quitter le pays,
Emmenez avec vous, emmenez toujours l’espérance :
Elle brillera sur votre chemin comme une belle étoile,
Et devant vos deux yeux quand vous reviendrez au logis.

II

Il fut un autre temps, un temps noir et cruel,
Où tous les jeunes gens disaient malédiction à leur jeunesse :
Par bandes en pays français ils s’en allaient chaque année ;
Hélas ! ils ne revenaient jamais en Bretagne !

III

Non ! alors en Bretagne on ne voyait personne,
Hormis des estropiés, des vieillards et des enfants ;
Il n’y avait plus d’hommes pour labourer et conduire la charrue ;
Les femmes enfin cessèrent d’enfanter.

IV

Napoléon était le chef, le vrai loup de guerre,
Qui sans pitié pour les pauvres mères enlevait leurs enfants.
On dit qu’en l’autre monde il est dans un étang,
Il est jusqu’à la bouche dans un marais plein de sang.


V

Lorsque ceux de Plô-Meûr furent appelés pour cette grande tuerie :
« Le loup est parmi les brebis ! dirent-ils alors.
Oui, le mal est sur nous ! Souffrons donc notre mal,
Et à la bête sauvage et féroce tendons notre cou. »

VI

Ils dirent au prêtre : « Voici le jour de l’angoisse.
Revêtez l’étole blanche et noire pour nous bénir ; »
À leurs parents : « Revêtez aussi vos habits noirs et de deuil ; »
Au charpentier : « Faites pour nous, faites tout de suite une bière. »

VII


Épouvante ! À travers les champs et la lande on vit
Ces jeunes soldats porter leur bière ;
Ils menaient à leur tombe et devant eux le deuil,
En chantant avec le prêtre la prière des morts.

VIII

Beaucoup de gens charitables de toutes les tribus
Étaient venus avec des flambeaux de cire, la cloche et les croix ;
Agenouillés au bord de la route, quelques-uns disaient :
« Allez, chrétiens ! pour vous nous prierons Dieu ! »

IX

Au milieu de la grande lande du Gôz-Ker, à la lisière de la paroisse,
S’arrêta le deuil ! Là fut la désolation :
Dans la bière furent jetés leurs cheveux et leurs ceintures,
Et tout le convoi chanta : De profundis.


X

Les pères se lamentaient, hélas ! et les mères
Lançaient en sanglotant leur âme vers le ciel ;
Tous entre leurs deux bras appelaient leurs fils ;
Eux, comme s’ils étaient morts, ne disaient plus rien.

XI

Dans un calme chrétien, et sans regarder en arrière,
Ils s’en allèrent laissant leur vie à Dieu :
Le long des sentiers, ils s’en allaient deux à deux.
Aussi tristes que des trépassés, plus tristes, sans mentir.
 

XII

Avec Dieu ils sont, hélas ! sous la terre,
Leurs os sont plus blancs que la cire.
Leurs parents affligés sont aussi descendus dans la tombe :
Les pères et les fils, tous sont morts.

XIII

— Jeunes gens, cœurs désolés de quitter le pays.
Maintenant la paix est dans le monde et le monde est beau,
Partez donc de bon cœur durant votre jeunesse !
Vous direz un jour : « J’ai vu Paris ! »


Au mois d’avril 1839.



Le Jardin


À M. Jean le Bec, instituteur

Sur l’air : Théophile.

Devant un riant jardin dont la porte était entr’ouverte,
Une vieille parlait ainsi, debout sur le seuil :
« C’est ici qu’il y a des fleurs, mon Dieu ! et des fruits !
Des choses bonnes à manger et aussi à sentir !

« Je connais un autre jardin, hélas ! un petit jardin noir :
Le maître, quand je viendrai, ouvrira aussitôt ;
Pour y dormir sans bruit j’aurai une place profonde ;
Un riche à mon côté peut-être s’étendra. »

Or, un sage se promenait alors dans le jardin :
« Pourquoi, ma vieille mère, restez-vous à la porte ?
Venez dans mon jardin, venez ! Je suis le maître.
Vieille mère, mangez des fruits et respirez des fleurs. »


Au mois noir (novembre) 1837.



La Chanson du cloutier


Depuis que je demeure au bourg
J’entends le marteau du cloutier.

Tout le jour, toute la nuit, il frappe !
Son marteau frappe toujours !

Regardez ses bras nus et noircis
Retourner le fer en tous sens.

Tout le jour, toute la nuit, il frappe !
Son marteau frappe toujours !

Le beau soleil, il ne le voit jamais ;
Toujours le charbon et le feu rouge de la forge !

Tout le jour, toute la nuit, il frappe !
Son marteau frappe toujours !

Pour élever ses pauvres enfants
Chaque jour il fait des clous par centaines.

Tout le jour, toute la nuit, il frappe !
Son marteau frappe toujours !

Les autres s’en vont aux Pardons ;
Lui, il reste à faire ses clous.


Tout le jour, toute la nuit, il frappe !
Son marteau frappe toujours !

Petits clous et clous à tête.
Oh ! combien de fer pour un sou !
 
Tout le jour, toute la nuit, il frappe !
Son marteau frappe toujours !

Seulement le dimanche il chôme
Afin d’assister à la messe.

Tout le jour, toute la nuit, il frappe !
Son marteau frappe toujours !

Rarement le cabaretier
Voit dans son cabaret le cloutier.

Tout le jour, toute la nuit, il frappe !
Son marteau frappe toujours !

Que saint Eloi et Dieu bénissent,
Oui, qu’ils bénissent cet ouvrier !

Tout le jour, toute la nuit, il frappe !
Son marteau frappe toujours !


Au mois très noir (décembre) 1842



Monsieur Flammik


Sur l’air : C’est la mère Michel.


Voici Monsieur Flammik, tout flambant, tout de neuf habillé :
Ce n’est plus un campagnard, ce n’est pas encore un gars de la ville

Regardez sa tête tondue par le tondeur aux moutons :
Il n’a plus les cheveux longs, il n’a pas les cheveux courts.

Il revient de l’école, écoutons tous son langage :
Ce n’est pas du breton, ce n’est pas encore du français.

Fanfaron et sans retenue, sur toute chose mord sa dent :
Il se moque du diable, il se moque des saints.

Demi-bon, demi-méchant, tel est Monsieur Flammik.
Hélas ! le petit agneau blanc est devenu un petit renard.

Voici Monsieur Flammik, tout flambant, tout de neuf habillé :
Ce n’est plus un campagnard, ce n’est pas encore un gars de la ville.


Au mois de mars 1843.



Marie


Sur l’air : Le comte Jaffré.


Quand je passe si triste par votre village,
Ne vous effrayez pas, gens du Moustoir :
Je cherche ma belle, je ne suis pas un voleur.

Bien souvent dans ma jeunesse
Je suivis ici une jeune fille aimée,
Comme l’oiseau suit sa compagne.

Où donc est-elle, la belle jeune fille ?
Ne vous effrayez pas, gens du Moustoir :
Je cherche ma douce, je ne suis pas un voleur.

Avec sa coiffe ouverte au vent.
Elle était comme une tourterelle
Lorsque se déploient ses deux ailes.

Elle est perdue, la tourterelle chérie !
Ne vous effrayez pas, gens du Moustoir :
Je cherche ma belle, je ne suis pas un voleur.


Au bourg, après les vêpres,
Chacun disait autour d’elle :
« Celle-ci est la fleur du pays ! »

Ô jeunesse fleurie et trop courte ! —
Ne vous effrayez pas, gens du Moustoir :
Je pleure ma douce, je ne suis pas un voleur.


Au mois de la Paille-Blanche (septembre)



Le Chêne


Bardit


Sur l’air : Écoutons, jeunes et vieux.


I

Chantons tous le chêne, roi des grands bois !
Chantons tous, jeunes gens, et chantons les arbres verts
Cruel est celui qui coupe les chênes :
Hélas ! combien d’arbres en Bretagne ont été abattus !

II

Les arbres sont sacrés ! Les Nains, chaque nuit,
Viennent danser autour des vieux chênes ;
Et les pauvres Trépassés, à la clarté de la lune.
Répandent là des larmes, des larmes sur la terre.

III

Avec son feuillage touffu un chêne de cent ans,
Et avec ses cheveux longs sur le cou un Breton,
Sont comme deux frères : deux frères sans mentir,
Pleins de force et de vie, fermes et durs tous deux.


IV

J’ai vu à Scaer un chêne si élevé
Qu’il dressait dans les cieux sa tête au-dessus du vent ;
J’y ai trouvé un lutteur si solide
Qu’il avait sur la terre ses pieds comme attachés.

V

Si le chêne tombait sous les coups du tonnerre,
Un navire dans son corps profond, un navire sera taillé :
A l’œuvre donc, charpentier ! puis accourez, marins !
Le roi des montagnes est encore roi de la mer.

VI

Vous aussi, campagnards, venez ! avec chaque branche,
Faites des pieux et des fléaux, avec la souche une charrue !
Pourtant élevons d’abord à l’angle des chemins
L’arbre de la croix sur lequel fut attaché Notre-Seigneur.

VII

Sur ma tombe, jeunes gens, vous mettrez un chêne ;
Et le rossignol plaintif chantera sur le faîte :
Le Barde aux cheveux blonds est ici dans la tombe,
Celui-là dans son cœur aimait les Bretons.


Au mois de juin 1837.

Petites Rimes



Hélas ! voici le jour où je dois quitter votre pays :
Adieu donc, Cornouaillais ! oui, braves gens, adieu !
— Adieu, jeune homme ! Mais venez encore, revenez !
Pourquoi partir lorsqu’on est aimé de tout le monde ?

à jasmin

Poète de Gascogne.

Cher poète, s’il faut nous défendre,
Disons aux Gaulois méchants :
« Pour chanter Dieu dans la campagne
Chaque petit oiseau a son langage. »

à hersart.

Temps ancien, ô temps sacré !
Alors on entendait en Bretagne
Dans chaque bois chanter les oiseaux,
Dans chaque village chanter les bardes.


à corentin.

Jeune barde instruit par moi,
Bon chanteur et bon fermier aussi,
Ton corps, tu le nourris avec le blé.
Et avec les vers ton esprit.

la ruche.

Jeune fille, votre cœur est semblable
A une petite ruche pleine de miel ;
Et en vous, comme en des abeilles,
Bourdonnent vos légères pensées.

les petites rimes.

Le chant de la mésange est court,
Mais dans son chant que de douceur !
Il n’est pas long non plus, le Pater.
 

jean doussal et son tailleur.

Doussall avec ses grandes braies était un homme ! — Doussall
Maintenant avec ses pantalons a l’air d’un poisson salé :
Tailleur ! petit tailleur !
Tu es un petit traître !

écrit sur la porte d’un vieux manoir.

Une Fée, en une nuit,
M’a construit avec son aiguille.

 

sur la tombe de m. le gonidec.

Peûlvan, apprends à tous le nom de Le Gonidec,
Homme instruit et homme sage, père du vrai langage breton

sur la maison de malo corret.

Glaive d’acier à la guerre ;
Livre d’or à mon foyer.

NOTE

Après une trop longue absence, l’auteur de ces poésies venait de rentrer en Bretagne et dans un village souvent habité par lui : son arrivée y fut à peine connue, que d’anciens amis, des jeunes filles, des enfants déjà grandis accoururent à sa maison ; et quelques-uns, comme pour avertir qu’ils étaient toujours des siens, se mirent à chanter le refrain d’une de ses chansons : Nous sommes toujours Bretons, les Bretons race forte. Est-il salut plus courtois et plus doux à l’oreille d’un barde ? Ici ce n’est point l’amour-propre qui était heureux. — Il fallait citer ce souvenir à ceux qui s’étonneraient qu’on écrivit encore dans une langue si peu répandue.

Pour ce qui est de sa valeur scientifique et originelle, la langue bretonne n’a plus besoin d’être défendue. Après les travaux de notre grammairien Le Gonidec, on a l’important mémoire de M. Pictet, de Genève, sur l’Affinité des langues celtiques avec le sanscrit, mémoire couronné par l’Académie des inscriptions. Notre langue n’a donc plus que des ennemis politiques.

Cependant une doctrine un peu large pourrait accepter, en regard même de la France, cette variété du génie breton. Il est peu logique, quand tous les vieux monuments sont avec tant de soins conservés, de détruire une antiquité vivante. La conservation de notre idiome importe à l’histoire générale des langues, et en particulier à la langue française, qui y trouve une de ses principales sources : sans nos vieux dialectes, les temps primitifs de la Gaule sont en partie inexplicables. Cette conservation, dis-je, qui peut être désirée par une politique et une philosophie éclairées, le serait certainement par tous les historiens et les philologues. Qu’on veuille donc bien ne pas dédaigner ce petit livre !

Plusieurs de ces chansons bretonnes, imprimées sur des feuilles volantes, étaient, comme on l’a vu, depuis longtemps répandues dans nos campagnes : l’accueil qu’elles y ont reçu a permis d’en faire une édition nouvelle, accompagnée cette fois d’une traduction française.

Toute littérale, cette traduction s’est efforcée de reproduire les tournures, sinon l’harmonie, des vers celtiques, dont les fréquents diminutifs et les syllabes molles dans les choses douces, les sons gutturaux et retentissants dans les choses fortes, ne trouveraient guère d’équivalents ; mais, à côté du sens exact, elle pourra fournir avec quelque intérêt une facile comparaison des deux langues.

Quant aux chansons mêmes, elles contiennent, il semble, dans leur cercle restreint, assez de variété pour exprimer les sentiments qui de nos jours animent la Bretagne et la font aimer.

Les trois formes de notre poésie lyrique sont le Barzonek ou Kanouen qui répond à l’ode, — le Gwer ou chant historique, — et le Son, ou chant d’amour, de danse, de satire. Ne sont-ce peint tous les tons de la poésie ?

Maintenant, qu’à cette poésie l’on compare celle des campagnes dites civilisées et, par les plaisirs des intelligences, qu’on juge des populations !

Surtout que ne devra-t-on conclure, si à la langue sans nom parlée dans ces campagnes l’on compare l’idiome d’Armorique dont les lois délicates et la savante grammaire sont naturellement suivies par le moindre laboureur ?

Il faut le déclarer cependant, tant pour la pureté même de la langue que pour le choix des sujets, la poésie contemporaine, sauf d’honorables exceptions, avait bien dégénéré des anciens chants nationaux.

Raviver à la fois l’âme et la poésie bretonnes, tel fut l’effort tenté, il y a bientôt huit ans, par le premier de ces chants, dans un appel direct aux Bretons : c’était continuer, sous une autre forme, l’œuvre commencée à l’aide de la langue et de la poésie françaises. De plus experts, sinon de plus dévoués, accompliront un mouvement qui s’est déjà répandu.

Avec une nouvelle espérance, osons donc présenter ces essais à nos compatriotes, bons juges de l’influence salutaire de la langue et de la poésie nationales. Oui ! pour tenir à tous les sentiments généraux, comme je l’ai pu dire ailleurs, ne brisons pas les sentiments particuliers où l’homme a le mieux la conscience de lui-même. L’idiome natal est un lien puissant : soyons donc fidèles à notre langue natale, si harmonieuse et si forte au milieu des landes, loin du pays si douce à entendre !


Décembre 1843.

FURNEZ BREIZ


SAGESSE DE BRETAGNE

recueil de proverbes bretons

PRÉFACE


Nos frères du pays de Galles possèdent depuis longtemps un livre intitulé Science des Bardes ; mais c’est un livre, comme le dit son titre, écrit par des poètes, par des lettrés.

Le nôtre est tiré presque tout entier de la sagesse du peuple. Nous l’avons recueilli de la bouche même des marins et des laboureurs, pendant nos paisibles retraites en Bretagne.

Plus d’une source écrite nous a cependant versé sa richesse ; ainsi les dictionnaires du P. Grégoire de Rostrenen et de Le Gonidec, le Barzaz Breiz de M. de la Villemarqué, et le charmant dialogue appelé le Bughel Fur.

Malgré nos doubles recherches, ce recueil, nous le déclarons, est bien incomplet ; toute la sagesse de Bretagne n’est point ici déposée ; mais le cadre est ouvert, que d’autres plus patients et mieux renseignés pourront un jour remplir.

Ainsi, dans la science aphoristique seraient comptés les dires de cette race superbe qui, abusant de la victoire, criait : « Malheur aux vaincus ! » ou, avec un plus noble orgueil, répondait au conquérant macédonien : « Nous ne craignons qu’une chose, la chute du ciel. » Mais ce sont là des cris isolés, comme le « Bois ton sang ! » d’un héros moderne, et non des proverbes.

Parmi tous les dictons familiers qui, dans ce recueil, montrent les rapports d’intérêts, de famille, de pays à pays, comme les altercations des bergers antiques, ou les travaux journaliers des laboureurs, quelques-uns cependant s’élèvent avec force ou douceur, et témoignent d’un grand sens moral. Contre l’avarice, quoi de plus terrible que ces quatre vers ?

 
Quand vous striez de la race au chien.
Entrez dans ma maison si vous avez du bien ;
Quand vous seriez de la race du roi,
Si vous n’avez plus rien, passez : chacun chez soi.

Les deux pivots de l’existence humaine, comme ils sont ici indiqués avec imagination !

Beg ar zoc’h, beg ar vronn

Gand hô daou é vévomp.

Bout du soc, bout du sein,

Par eux deux nous vivons.

Et, pour finir, voici par quelle image le peuple moraliste et poétique rendra la sentence du roi sage, sur la vanité des vanités de toutes choses :

Avel, aveloui, holl avel.
Vents, vents, tout n’est que vent.
A. B.
Septembre 1853.

SAGESSE DE BRETAGNE



Proverbes divers


I

Mieux vaut sagesse que richesse.

Qui ne sait pas trouvera à apprendre.

Le navire qui n’obéit pas au gouvernail
Devra obéir aux écueils.

Un cœur pur et ferme est son maître.

Le mal ou le bien
De sa semence vient.

Bandez bien les yeux de votre jeune taureau,
Ou il vous donnera du mal.

Entravez bien votre poulain folâtre,
Ou il se noiera dans l’étang.

Qui ne sait obéir ne sait pas commander.

II

 

C’est peine inutile et temps perdu

Qu’apprendre le bien sans le faire.
 
L’enfer est plein de bonnes intentions.

Celui qui veut, celui-là peut.

Tracez le sillon jusqu’au bout.

Brave homme, faites à votre guise ;

Mais élevez maison ou cabane.


III

Le plus tôt

C’est le mieux.

Souvent de sagesse
Vient lenteur.

Avec de la paille et du temps
Les nèfles mûrissent.

Jeter le trépied après le bassin.

Jeter son bonnet après son chapeau.

La nuit on prend les anguilles.

Ce n’est pas avec un tambour qu’on prend le lièvre.

IV

Il n’y a pas de petit ennemi.


Ne jouez pas avec l’œil.
Tout chien est hardi dans sa maison.

 
Ne jetez pas de pierre à tout chien qui aboie.

Parler avec un sot,
C’est jeter de la fleur de froment au pourceau.
 

Pas de pièce brune sur un drap violet !

V

Jugez autrui comme vous voulez être jugé.


Le chat aime à chasser la souris,
Le chien à chasser le lapin.

On dit est souvent un grand menteur.
 
Cent entendus ne valent pas un vu.

Chercher cinq pieds à un mouton.
 
Faire la brebis.
 
Sous prétexte de faire le veau.
 
Mon moulin n’a pas assez d’eau
Pour bien moudre votre mouture.
 
Mieux vaut boire l’eau d’un ami
Que boire le vin d’un traître.

On aime la trahison,
On hait le traître.

Ce n’est point un mal, c’est un bien,
D’étouffer la vipère et sa portée.

Jamais Breton

Ne fit trahison.

VI
La lisière est pire que le drap.

 
Un bon ami vaut mieux qu’un parent.

Les enfants des cousins éloignés
Sont les plus mauvais parents du monde,
Et les meilleurs si on les épouse.

Tel père, tel fils,
Le fils d’après le père.

Cado est bien fils de son père.

Jeanne est la servante de Jeanne,
Jeanne et sa maîtresse battent ensemble le beurre.

Le bon maître fait le bon serviteur.

VII

Désir de Dieu et désir de l’homme sont deux.

 
Que le vent souffle où il voudra,
S’il tombe de la pluie elle mouille toujours.

Après le rire les pleurs,
Après les jeux les douleurs.

En allant à la fête vous chanterez,
En revenant vous pleurerez.

Attendez à la nuit pour dire que le jour a été beau.

Homme fort, homme crevé ;
Beau nageur, homme noyé ;

Bon tireur, homme tué.


L’homme compte deux ou trois saisons ;

Mais aucune ne ressemble à l’autre.

Conservez bien la foi, conservez votre loi.

Une seule foi, une seule langue, un seul cœur !
Les vieilles coutumes sont les bonnes coutumes.

Un drap blanc et cinq planches.
Un bourrelet de paille sous votre tête,
Et cinq pieds de terre par-dessus.
Voilà les biens du monde dans la tombe.

Vents, vents, tout n’est que vent.



Des Femmes


et du mariage


Mieux vaut plein la main d’amour

Que des richesses plein le four.

Fussiez-vous plus noire au’une mûre.
Vous êtes blanche pour qui vous aime.

La feuille tombe à terre,
Ainsi tombe la beauté.

La petite fleur tourne parfois,
L’amour de la jeune fille tourne toujours.

Pour ranger le loup il faut le marier.

Marie ton fils quand tu voudras
Et ta fille quand tu pourras :
Mieux vaut tôt marier sa fille
Qu’avoir plus tard des regrets.
 
C’est par-dessus la crinière de la jument

Qu’on prend la pouliche.


Se marier, vivre longtemps,

Désir de tout Jean et de toute Catherine (désir des sots).
 
Ils sont mariés, ils vivent longtemps,
Tous voudraient revenir en arrière.

Les mariages vus de loin
Ne sont que tours et châteaux.

Il n’y a pas de mauvaise chaussure
Qui ne trouve sa pareille.

Avec Jean-Guenillon
S’est mariée Jeanne-Guenille.

Frire la vermine de la pauvreté
Dans le bassin de l’amour. (Amour et misère.)

Brouille sera à la maison
Si la quenouille est maîtresse.

Jean-Jean ! pauvre Jean !
Jean deux fois Jean !

Mari ivrogne et femme joueuse
Chassent vite les biens de la maison.

Toute femme malpropre et dégoûtante
Trouve bons ses mauvais ragooûts.

Pour être ridée une bonne pomme

Ne perd passa bonne odeur[22]*.

Un ne jette pas le coffre au feu
Parce que la clef en est perdue[23].
 
Vous n’enlèverez pas le coq à la poule,
Ni Jean le rouge-gorge à sa compagne.

La tourterelle fait pitié

Quand elle a perdu sa moitié.



Du vin


 

Lhomme, lorsquil se sent enflammé,

Ne sent plus qu’il est un pauvre être.
 
Mieux vaut vin nouveau
Que bière ;
Mieux vaut vin de raisin
Que de mûre.
 
Chauffez les pieds par la chaussure.
Et chauffez le corps par la bouche.
 
Vieillard, du vin vieux dans votre verre !
Dans votre tasse, jeune homme, de l’eau froide !
 
Qui est maître de sa soif
Est maître de sa santé.
 
Femme qui boit du vin,
Fille qui parle latin.
Soleil levé trop matin,
Dieu sait quelle sera leur fin.
 
Mettre de l’eau dans le vin d’un autre.

(Aller sur ses brisées.)
Plus de vin se dépense aux Pardons
Que de cire.



De la guerre


 

Les loups de Bretagne grincent des dents

En entendant le ban de guerre.

Le Saxon (l’Anglais) s’enfuit tout droit
Quand nous crions : « Casse-sa-tête[24] ! »
 
Comme la grêle dans la mer
Les Anglais fondent en Bretagne.

Je n’ai pas peur des Gaulois (des Franks) :
Dur est mon cœur, tranchant mon acier.

Qu’il y ait des Franks par milliers,
Je ne fuis pas devant la mort.

Si nous mourons comme doivent mourir
Des chrétiens, des Bretons,
Jamais nous ne mourrons trop tôt.

Nous sommes toujours Bretons,

Les Bretons race forte[25].



De la fortune


I
Mieux vaut instruire son petit enfant

Que de lui amasser du bien.
 
Mieux vaut un bon renom
Que du bien plein la maison.
 

Dieu ne regarde pas à la condition.


II

 

Pauvreté n’est pas un péché,

Mieux vaut cependant la cacher.

Celui qui a se lèche les lèvres,
Celui qui n’a pas regardé de travers.

Mieux vaut fumée que gelée,
Mieux vaut argent que cheveux.
 
Mieux vaut riche paysan
Que gentilhomme sans argent.
 
Une clef d’argent sait ouvrir
Mieux qu’une clef de fer toutes les portes ;

Mieux qu’une clef d’argent, ouvre une clef d’or.
III

 

Toujours l’on trouve la moisson du voisin

Meilleure que la sienne.
 
Qui tient le sac est aussi grand voleur
Que celui qui l’emplit.
 
Rarement homme s’enrichit
Sans tromper son prochain.

Pauvre qui s’enrichit
Devient pire que le diable.
 
Quand vous seriez de la race du chien,
Si vous êtes riche, entrez dans ma maison ;
Quand vous seriez de la race du roi,

Si vous êtes pauvre, allez à la grâce de Dieu.


IV


Les biens viennent, les biens s’en vont

Comme la fumée, comme toute chose.
 
Le bien qu’amasse le râteau
Avec le vent s’en va bientôt.
 
Celui qui épargna trouva
Le lendemain quand il se leva.
 
L’argent qui vient du diable

Vite s’en va pour le ferrer[26].
V
Il est plus facile au fils de demander au père

Qu’au père de demander au fils.
 
Quand le pauvre viendra à votre porte,

Si vous ne donnez pas, parlez-lui poliment.

 

prière en battant le beurre.

 

Saint Ives, saint Jean,

Mettez du beurre dans ma baratte ;
Et laissez-y un peu de lait

Afin d’en donner au cher pauvre.

Du travail


I


Bout du soc, bout du sein,

Par eux deux nous vivons.

II

Voler son temps et sa nourriture,
C’est le plus grand péché du monde.
 
À goupil endormi
Rien ne lui chet en la gueule.
 
Chien sans queue et chat sans oreille
Ne sont bons que pour manger.
 
Il est né le samedi,
11 aime besogne faite.

Chien boiteux quand il veut.
 
La plus mauvaise cheville de la charrue tait du bruit la première.
 

Une haridelle mange souvent autant qu’un bon cheval.
III

 

Mon fils, la terre est trop vieille pour s’en moquer.

 
Viens entendre l’alouette
Chanter sa chanson au point du jour !

(Appel au travau du matin.)
Grand travail, petite nourriture.


D’après sa dent (sa nourriture) on trait la vache.

En mauvaise terre mauvais blé.

Avant que vienne la fin du monde,

La plus mauvaise terre donnera d’excellent blé.



Almanach des laboureurs

I

 

mois de janvier.


Le vent du midi

Amené force pluie.
 
Arc-en-ciel vers la nuit,
Pluie ou vent pour minuit.

Gelée blanche au croissant,
Signe de frais et de beau temps ;
Gelée blanche au décours,
De la pluie sous trois jours.

Mieux vaut voir un chien enragé
Qu’un soleil chaud en Janvier.

II

 

mois de février.


Février souffle, souffle,

Et tue le merle dans son nid.


Habit chaud et bonne nourriture

Rendent bon chaque mois d’hiver.

A la Saint-Mathias (24 février), la pie
Cherche une place pour son nid.

III

 

mois de mars.


Au mois de Mars, vent fou ou pluie :
Que chacun veille bien sur lui !
 
Mars avec ses coups est capable
De tuer les bœufs dans l’étable.

Le dimanche des Rameaux, compter les œufs ;
Le dimanche de Pâques, les casser ;
Le dimanche de la Quasimodo, briser les pots.

IV

mois d’avril.

Année de rosée,
Année de froment.
 
Pâques ou Quasimodo
Onc en Avril ne fait défaut.
 
Pâques mouillé et carnaval crotté,

Et le coffre sera comblé.

 

Saint Georges, quand il est sur son siège {23 avril),

Fait courir la vache.
 
S’il pleut le jour de la Saint-Marc (25 avril),
Les guignes couvriront le parc.

V


mois de mai.

Au mois de Mai
Le seigle déborde la haie.
 
Pluie chaque l’our,
C’est trop peu tous les deux jours,

Quand le coucou chantera.
Ma bonne vache alors vivra ;
Quand chantera la tourterelle,
J’aurai du lait plein mon écuelle ;
Quand la grenouille chantera,
Ma pauvre vache alors mourra.
 
Les feuilles s’ouvrent sur le chêne
Avant de s’ouvrir sur le hêtre.

VI


mois de juin.

Un pré est bien mauvais
Si en Juin il ne donne rien.
 
Lave ton corps à la fin du jour,

Tiens-toi en joie et ne mange pas trop.
VII


mois de juillet.

à la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel,

Mieux vaut une chèvre qu’une vache à lait.
 
S’il pleut à la Madeleine (22 juillet),
On voit pourrir noix et châtaigne.
 
Au mois de Juillet
On met la faucille aux sillons.
 
A la pleine lune de Juillet,
En tout pays la moisson.

A la pleine lune de Juillet, avec son disque blanc.
Si la moisson n’est pas mûre, il y aura disette.
 
A Sainte-Anne (26 juillet) celui qui prie,
Sainte-Anne jamais ne l’oublie.
 

VIII

 

mois d’août.

S’il pleut à la fête d’Août,
Les noisettes sont perdues.

Qui va prier à Sainte-Hélène (25 août)

Ne perd pas sa peine.
IX

mois de sptembre.

Au mois de Septembre,

C’est dans l’après-midi qu’on bat.
 
A la Saint-Mathieu,
Tous les fruits sont mûrs.
 
Au paradis et sur terre
Saint Cado n’a point son pareil.
 
A la Saint-Michel, au point du jour,
La constellation des Trois-Rois parait au midi.
 
A la foire du Troc (29 septembre),
Un poulain pour un sou.

X

 

mois d’octobre.
.

En Octobre fumez bien,
Et vous récolterez de même.

Héré, Noir, Très Noir,
Ainsi nomme-t-on les mois d’Automne.
 
Écoutez combien de beaux noms
L’Automne a reçu des Bretons :
Abatteur-de-Moisson, Temps après la Moisson,
Plein-Coffre, Mois-Noirs, Suivant de la Moisson,
Saison-de-Chute, et Fin-de-l’Été,

Balayeur-dc-FeuilleS ; ou Été-Hiver.

 

XI

mois de novembre.

Octobre a fini son chemin,

Demain fête de la Toussaint.
 
En Automne dur est le grain,
Les feuilles sont tombées, tous les étangs sont pleins.

Il est bon d’ensemencer la terre
Au décours de la lune.

Le seigle de la Saint-André (30 novembre)
Ne sort qu’à Noël arrivé.
 
Étes-vous encore à filer,
Quand c’est demain la Saint-André ?

(Il ne faut pas veiller trop tard.)


XII

mois de décembre.

L’Automne jusqu’à Noël :
Depuis là, le dur Hiver
Jusqu’à ce que fleurisse le saule.
 
Neige avant Noél,

Fumier pour les seigles.
Une mouche à Noël

Vaut une bécasse.
 
S’il y a lune blanche à Noël,
Il y a bon lin dans chaque guéret.
 
En Décembre, journée courte, longue nuit ;

L’abeille se tait ; le jonc pousse sur la colline.



Des pays[27]

I


Cent pays, cent usages.

Cent paroisses, cent églises.
 
Ô Bretagne, ô très beau pays !
Bois au milieu, mer alentour. (Tiré du Télen Arvór.)

II

 
La mer de Cornouaille est poissonneuse,
La terre de Léon abondante en blé.
 
Mon Dieu, protégez-moi au passage du Raz,
Car ma barque est petite et la mer est grande.

Nul n’a passé le Raz

Sans frayeur ou sans mal.
Depuis qu’est submergé Ker-Is[28],

On n’a pas trouvé le pareil de Paris.

Paris
Pareil à Is.

Quand des eaux sortira Kcr-Is,
Dans les eaux entrera Paris.

Saint-Pol, la ville sainte. — Kemper la belle. — Lorient la jolie.
 
Les montagnes d’Arré, échine de la Bretagne.
 
Aplanir Brasparz,
Épierrer Berrien,
Arracher la fougère de Plouié,
Sont trois choses impossibles à Dieu.
 

prière des pèlerins.

Saints de mon pays, secourez-moi !
Les saints de ce pays ne me connaissent pas.
 

III

 
Dans la paroisse de Taulé, entre les deux grèves,
Est le meilleur breton parlé dans la Bretagne.
 
Breton de Léon, et français de Vannes.

Oui et non,
C’est le français de la maison. (Cornouaille, 1842.)
 

Parler breton comme un Normand.
IV

 

Un Normand a son dit,

Et il a son dédit.
 
Voici un dire d’autrefois :
Vain et léger comme un Français,
Dur et méchant comme un Anglais,
Orgueilleux comme un Écossais.
 
Sot comme un Vannetais (un Morbihanais),
Brusque comme un Cournouaillais,
Voleur comme un Léonnais,

Traître comme un Trégorrais.

Les cloches de Saint-Jean de Vougay disent :

Keraniens ! Keraniens !
Tous voleurs ! tous voleurs !

Les cloches de Saint-Jean de Kéran répondent

Ce que nous sommes, nous le sommes ;

Ce que nous sommes, nous le sommes !
 
Panais ! Panais !
C’est le dîner d’un Léonnais.
 
Pain d’avoine et beurre frais,
C’est le plaisir des Quintinais.

Mangeurs de bouillie et de choux.
Ceux de Saint-Brieuc le sont tous.
 
Fèves rouges et fèves bariolées.

Abricots des Lamballais.

 

Un Lamballais est un maître

Pour faire de bons talus.
 
Français pourri ! Français pourri !
Le sac du diable sur son dos.

Têtes-de-sardine, ceux de Concarneau ;
Têtes-de-saumon, ceux de Châteaulin ;
Têtes-de-merlus, ceux de Combrit.
 
Bec de rouget, bec salé !
C’est ce qu’on mange à Quimperlé.
 

triade de cornouaille[29].

Le recteur de Kemper est instituteur,
Celui du Grand-Ergué, écobueur,
Celui d’Ellian, faucheur.
 
Le recteur de Concarneau est pêcheur,
Celui de Beuzec herboriseur.
Celui de Melven beau parleur.
 
Le recteur de Pont-Aven est cordonnier,
Celui de Rosporden chapelier,
Celui de Trévou sabotier.
 
Le recteur de Corré est tisserand.
Tailleur est celui de Leurhan,

Fanfaron celui de Fouesnant.
Le recteur de Tourc’h est tonnelier,

Celui de Ker-nével charroyeur,
Et celui de Scaer est lutteur.

V

 

des tailleurs.

Il faut neuf tailleurs pour faire un homme.

Qui dit tailleur
Dit menteur.

des meuniers.

Des crêpes et du beurre, c’est bon.
Et un peu du sac à farine de chacun.
Et les jolies filles aussi.

VI

 
De toute couleur bon cheval.
En tout pays bonnes gens.
 
Le roitelet aime toujours

Son toit et le petit coin de son pays.



Devises[30]


ALLENO. — Un conseil est bon en tout temps.

 
Autret (Rivage-du-Courant). — Au delà de la mer.

Bodéru (Buisson-de-Chêne). — Toujours fort.

Boisguehenneuc (Du) (Forestier). — Amour et vérité.
 
Bretagne (Pays-des-Guerriers). — Plutôt mourir. — Potius mori quam fœdari.

Camereu. — Après donner il faut prendre.

Charruel. — L’homme de cœur surmonte tout.

Chastel (Du). — Tu viendras à bien.

Coatanscours (Bois-de-la-Faucille). — De bon cœur.

Coetivy (Bois-d’Ivy). — Toujours.

Coetquelven (Bois-du-Coudrier). — Être en paix.

Coetudavel. — Il faudrait.

Déauguer (Le) (Le Dimeur). — Le droit est dû au dîmeur.

Drénec (Du) (Le Bar ou l’Épinaie). — Il n’est poisson sans épine.

 

 

Douget (Le) (Le Redouté). — L’homme de cœur est redouté.

 
Gaédon (Lièvres). — Quand sonne le cor, les gaédons (lièvres) se lèvent.

Gentil (Le) de Coatanfroter (Bois-da-Frotteur). — Gentil pour tous.

Gonidec (Le) (Le Gagnant, le Vainqueur). — Volonté de Dieu.

Guernisac (Aunaie ou Marais de l’Isac). — Prie toujours.
 
Halegoat (Bois-de-Saules). — Aussi blanc que saules.

Huon de Kérésec (Cerisaie). — Tant qu’elle durera, jamais…
 
Huon de Kermadec (Riche-Ville). — Toujours, à jamais.
 
Keraéret (Village-des-Couleuvres). — Quand tu pourras.

Keranguen (VilIage-du-Blanc). — Prends garde.
 
Keranrais (Village-de-la-Mesure). — Ras ou comble.

Kerautret (ViUage-du-bord-du-Courant). — Peut-être.

Kergoet (VilIage-du-Bois). — En bon chrétien je vis en Dieu.

Kerjar (Village-de-la-Poule). — Il faut mourir.

Kerlec’h (ViUage-de-la-Pierre-Levée). — S’il plaît à Dieu.

Kerlouet (Village-Moisi). — En avant ! en avant !

Kermavan. — Dieu avant.

Kerret (ViUage-du-Courant). — Se taire et faire.

Kcrroz (Village-de-la-Rose). — Grâce et esprit.

Kersauzon (Village-des-Saxons). — Il est temps, il est temps.
 

Kerouzéré. — Laissez ! laissez !


Lesguiffiou (Cour-des-Souches ). — Prends le bois et laisse les souches.


Mesanven. — Dites-vous.

Molac. — Silence à Molac !

Névet. — Pourquoi ?

Parscau (Parc-du-Sureau). — Temporiser.

Penancoët (Bout-du-Bois). — Loyauté partout. — Et aussi : À découvert.

Penguern ( Bout-du-Marais ou de l’Aunaie). — Dieu d’abord.
 
Penhoët (Bout-du-Bois). — Il faut.

Penmarc’h (Cap de). — Il serait prêt.
 
Portzmoguer (Port de). — Sur mer et sur terre.
 
Quélen (Houx. Instruction). — En tout temps Quélen (Du Houx. De l’Instruction).

Richard, Sr de Kerjean. — Aimer Dieu, louer Dieu, honorer Dieu.

Riou. — Es-tu muet ?

Rodellec (Homme aux cheveux frisés). — Bon et loyal.

Rouazle. — Prends garde à ce que tu feras.

Roux (Le) de l’Aunay. — La guerre ou l’amour.

Salaun (Salomon). — Franc et loyal.

Trédern (Douaire). — Qu’y aurait-il d’étonnant ?

Trévou (Tribus). — Quand il plaira à Dieu.



à la mémoire
de

Le Gonidec[31]


Quelques jours avant sa mort, M. Le Gonidec, recueillant le peu de forces que lui avaient laissées cinq mois de maladie, revoyait sur son lit les dernières épreuves de sa Grammaire celto-bretonne. Quand le texte entier fut composé, un ami, un élève, qui surveillait et hâtait cette impression, réunit en un volume les feuilles éparses qu’on présenta au savant philologue. Le génie de sa langue natale était fixé dans ce livre : il l’ouvrit et le parcourut en silence ; puis, d’un air satisfait, le tint quelque temps fermé entre ses mains. — Ce dernier trait résume bien la vie d’un homme dévoué à une seule idée : il connaissait le prix de son travail et se félicitait en mourant de l’avoir accompli.

Oui, quelles que soient vers l’unité de langage les tendances de la philosophie, ceux-là ont bien mérité, qui surent conserver, en pénétrant leurs principes, les formes variées qu’a revêtues la pensée humaine. Le Gonidec fut de ce nombre : il peut s’appeler le régulateur de la langue et de la littérature celto-bretonnes. Grammaire, dictionnaires et textes de langue, son œuvre embrasse tout, et ses livres, si chers à son pays, ne se recommandent pas moins par leur saine critique aux érudits de toute l’Europe ; disons mieux : ils se recommandent par le sujet comme par la méthode, puisque les civilisations modernes recouvrent en bien des lieux des origines celtiques.

La France, qu’on nous accorde ces préliminaires, a trop oublié la Gaule. Et cependant la France trouverait encore en Armorique la source première de sa langue, j’ajouterais de son ancienne littérature, s’il fallait ici entourer le grammairien et l’écrivain breton des vieux bardes, ses devanciers. Et qui niera, devant les noms d’Hoël et d’Arthur, le chef gallois, que le mouvement poétique des vie et viie siècles ne fût dans les deux Bretagnes ? Il est vrai, les poèmes d’Armorique, comme les hymnes franks recueillis par Charlemagne, sont perdus ; mais les rimeurs du moyen âge, Chrestien de Troyes, Regnaud, Robert Wace, ne cachent pas leurs emprunts à ces poèmes, moult anciens, dit Marie de France.

Bons Jais de harpe vous appris,
Lais bretons de noire pays ;
ajoute le traducteur de Tristat le Léonais. N’est-ce pas la veille de la bataille d’Auray que Duguesclin consulta les Prophéties de Merlin ? Sous la Ligue on chantait encore le Graalen Maûr, qui a tant fourni aux romans de la Table ronde ; et l’on chante toujours :
Ar roué Graalen zô en Iz bez.

Quant au barde Guiklan, qui vivait en 450, Rostrénen et le vénérable Dom Le Pelletier lisaient ses vers, au siècle dernier, dans l’abbaye de Lan-Dévének. Les titres ne sont donc pas contestables : on les retrouverait d’ailleurs au delà du détroit, dans ime littérature jumelle ; et dans les deux pays la langue est encore vivante. Depuis longtemps travaillée en Galles, elle vient enfin de recevoir en Bretagne sa forme scientifique des veilles de Le Gonidec.

Tâchons d’exposer dans toute sa simplicité cette vie studieuse et peu connue, mais glorieusement liée désormais à l’histoire des idiomes celtiques.

I

Jean-François-Marie-Maurice-Agathe Le Gonidec naquit au Conquet, petit port de mer situé à la pointe occidentale de la Bretagne, le 4 septembre de l’année 1775. Sa mcre, Anne-Françoise Pohon, appartenait à une famille de cette ville, où son père, d’ancienne et noble maison, mais sans fortune, occupait un emploi des Fermes. Dans le voisinage du Conquet demeuraient, au château de Ker-Iann-Môll, M. etMme de Ker-Sauzon, qui, s’intcressant aux époux Le Gonidec, tinrent leur fils sur les fonts de baptême. Ce fut un grand bonheur pour l’enfant. À l’âge de trois ans, privé de sa mère, puis abandonné de son père, homme bizarre et dur qui délaissait ainsi tous les siens, il fut généreusement recueilli par ses parents selon Dieu. Telle fut la tendresse des père et mère adoptifs, telle l’indifférence du père naturel, que jusqu’à sa douzième année le pauvre enfant ne se douta point de son sort. Le secret dévoilé, il tomba malade et faillit mourir de douleur.

Dans ce temps, l’abbé Le Gonidec (celui qui refusa sous la Restauration l’évêché de Saint-Brieuc) était grand chantre de Tréguier ; dans cette ville était aussi un collège dont l’enseignement avait de la réputation : cette double circonstance dut décider à y envoyer l’enfant.

Ses études furent parfaites. Dès le début, soit commencement de vocation, soit influence de son parent l’ecclésiastique, il avait revêtu la soutane. Le jeune abbé Le Gonidec, ce fut ainsi qu’on le nomma dans le monde, laissait voir beaucoup d’esprit et d’imagination, et un vif attrait pour les lettres. Aussi, durant ses vacances au château de Ker-Iann-Môll, tous les manoirs d’alentour lui étaient ouverts. Ses parents adoptifs pouvaient se féliciter.

Voici une occasion plus grande de payer sa dette. Vers la fin de 1791, M. de Ker-Sauzon émigré. Aussitôt le jeune abbé, qui achevait ses études, vient s’installer à Ker-Iann, et là se fait le précepteur du fils et des neveux de son généreux parrain. Mais les biens sont mis sous le séquestre ; toute la famille doit se retirer à la ville ; Le Gonidec est lui-même forcé de chercher une demeure plus sûre.

En 93 nous le trouvons, dans les rues de Brest, entouré de soldats et des hideux témoins de ces fêtes de sang, qui marche à l’échafaud. Il n’avait pas encore dix-huit ans. Arrivé au pied de la machine, il voyait briller le couteau, quand des amis (on n’a jamais su leurs noms) entrent tout armés sur la place, renversent les soldats, et d’un coup de main délivrent le prisonnier. Le Gonidec fuyait au hasard par les rues de Brest ; une petite porte est ouverte, il y entre : c’était la maison d’un terroriste. « Ah ! monsieur, crie une femme, quel bonheur que mon mari soit absent ! mais sortez, sortez vite, ou vous êtes perdu ! — Et perdu, madame, si je sors ! Pour un instant, de grâce, cachez moi ! » La pauvre femme tremblait à la fois de peur et de pitié. Enfin la nuit vint ; le proscrit put franchir les portes de la ville, d’où, gagnant à travers champs un petit port de Léon, il passa en peu de jours dans la Cornouaille insulaire.

Dans le calme de la vie scientifique, où nous recherchons M. Le Gonidec, plus d’une fois nous l’avons entendu raconter les détails de cet événement terrible. Au sortir de Ker-Iann, il lui fut difficile de rester paisible et ignoré dans sa nouvelle retraite. La Bretagne fermentait. Les paysans le pressaient de se mettre à leur tête ; mais de Brest on le surveillait ; une visite domiciliaire fit découvrir des armes placées par des ennemis sous son lit ; de là son arrestation, un long et cruel emprisonnement à Carhaix, puis sa marche au supplice.

L’aventureux jeune homme semble avoir retrouve dans l’exil le génie bienfaisant qui le secourut au pied de l’échafaud. Dénué de toutes ressources, il débarquait à Pen-Zanz, dans l’autre Bretagne, quand, au sortir du vaisseau, il est abordé par un domestique qui lui demande si son nom n’est pas Le Gonidec. Sur sa réponse affirmative, le domestique reprend qu’il a l’ordre de lady N…, sa maîtresse, de prier l’étranger de descendre chez elle. Ce fait s’explique ainsi : Le Gonidec avait un parent de son nom, recommandé par lettre à lady N… et qu’on attendait d’Amérique ; depuis plusieurs jours le domestique guettait l’arrivée des bâtiments ; la ressemblance du nom amena cette méprise dont la généreuse lady remercia le hasard. Elle garda son hôte pendant près d’une année.

Faute de renseignements précis, il serait malaisé de suivre Le Gonidec depuis la fin de 1794 où il rentra en Bretagne, jusqu’au commencement du xixe siècle. Une note de sa main prouve seulement qu’il prit une part active aux guerres civiles du Morbihan et des Côtes-du-Nord ; qu’il y reçut deux graves blessures, l’une à la jambe, l’autre à la poitrine ; et que, promu dans les armées royales au grade de lieutenant-colonel, il fit un second voyage dans la Grande-Bretagne, d’où le ramena la fameuse expédition de Quiberon. Depuis lors, errant pendant plusieurs années de commune en commune, il profita enfin de l’amnistie du 18 brumaire et déposa les armes à Brest, le 9 novembre 1800.

II

Ici commence la véritable vie de Le Gonidec, cellelà du moins qui conservera son nom : « Unius ætalis sunt res quæ fortiter fiunt : quæ vero pro patriâ scribuntur æternæ sunt. »

Cette épigraphe des Origines gauloises de notre Malo-Corret (La Tour-d’Auvergne) pourrait être plus justement celle des œuvres de Le Gonidec. À vrai dire, son génie propre n’était pas dans l’action, où l’avaient fatalement jeté les troubles de son temps. Et, chose bizarre cependant, la suite de ces événements entraîna, par leurs combinaisons, sa vocation scientifique. Forcé de se cacher et de vivre sous l’habit des paysans, il se mit à apprendre parmi eux d’une manière raisonnée la langue celto-bretonne qu’il avait parlée sans étude dans son enfance. De ce jour, l’ardeur de la science ne le quitta plus. Elle le suivit dans les places importantes d’administration qu’il occupa sous l’Empire, et dans le modeste emploi où nous l’avons connu pendant sa vieillesse.

Il paraîtrait qu’un compatriote chez lequel notre grammairien reçut une longue hospitalité ne fut pas sans quelque influence sur son esprit. Amoureux des recherches archéologiques, le vieux maître de Ker-Véatou y associa volontiers Le Gonidec. Si ce dernier fut d’un grand secours pour son hôte, il n’importe : on doit saluer en passant ces éveilleurs d’idées.

Voici qu’un nouvel ami sera le nouveau mobile de ce caractère, naturellement fort et opiniâtre, mais, comme chez tout Breton, timide à entreprendre et combattu d’incertitudes.

C’était l’heure où tout se réorganisait sous la main du premier consul. Chacun, dans les partis détruits ou rapprochés, s’occupait de son avenir : Le Gonidec y devait songer. Or le baron Sané, son oncle, un des hauts administrateurs de la marine, lui pouvait être d’un grand secours. Telles furent les observations d’un intime ami [32] de Le Gonidec, lequel, partant pour la capitale, le décida à l’y accompagner. Ces espérances n’étaient pas vaines. Arrivé à Paris au mois de juin 1804, il occupa, dès le mois de juillet, un emploi dans l’administration forestière.

L’année suivante, son nom figure parmi ceux des membres de l’Académie celtique, réunion qui se rattache trop aux généralités de notre sujet pour ne pas obtenir ici une mention. D’ailleurs, quels qu’aient été ses travaux, elle a fait naître la Grammaire celto-bretonne.

III

L’Académie celtique s’ouvrit le 9 germinal an XIII, avec tout l’enthousiasme que les fondateurs conservaient de leurs relations avec Le Brigant et La Tourd’Auvergne. L’auteur du Voyage dans le Finistère, Cambray, présida la première séance. Le savant M. Eloi Johanneau, qui avait conçu le projet de l’Académie, exposa le but de ses recherches, toutes dirigées vers les antiquités des Celtes, des Gaulois et des Franks. Cette pensée fut rendue allégoriquement dans le jeton de présence : un Génie, tenant un flambeau d’une main, soulève de l’autre le voile d’une belle femme (la Gaule), assise auprès d’un dolmen et d’un coq. Réveillée par le Génie, cette femme lui présente un rouleau sur lequel on lit ces mots celtiques : Iez ha Kiziou Gall (Idiome et usages des Gaulois). Dans le lointain une tombelle druidique surmontée d’un arbre, et pour légende : Sermonem patrium moresque requirit. Le revers portait une couronne formée d’une branche de gui et de chêne, avec cette inscription : Académie celtique, fondée an XIII. — Autour de la couronne : Gloria majorum.

N’omettons pas cette proposition de Mangourit. Rappelant l’ordre du jour du général Dessoles, qui conservait le nom de La Tour-d’Auvergne à la tête de la quarante-sixième demi-brigade, où il avait été tué, Mangourit fit adopter par l’Académie celtique les propositions suivantes :

1° Le nom de La Tour-d’Auvergnc est placé à la tête des membres de l’Académie celtique ;
2° Lors des appels, son nom sera appelé le premier ;
3° Le général Dessoles, qui fit signer l’ordre du jour de l’armée après le trépas de La Tour-d’Auvergne, est nommé membre regnicole de l’Académie.

Une grande ardeur animait donc les membres de cette assemblée. Par malheur, la langue celtique, qui eût dû être le flambeau de leurs études, fut presque négligée, ou traitée avec une demi-science et des prétentions si folles chez quelques-uns qu’elle excita l’opposition de la majorité. Ceux-ci, au lieu d’examiner, en vinrent à nier l’antiquité de la langue bretonne : — méconnaissant que tous les mots donnés comme celtiques par les auteurs latins ou grecs sont conservés avec leur sens originel dans la Bretagne-Armorique ; ainsi des noms de lieux et d’hommes qui se trouvent en Écosse, en Irlande, en Galles et dans la Cornouaille insulaire. À défaut de textes bretons, puisque le Buhez Santez Nonn, ce précieux manuscrit, n’était pas imprimé, les textes gallois existaient, et ces textes sont reconnus des vrais savants comme très anciens, très purs, très authentiques ; enfin la curieuse et originale syntaxe de la Grammaire celto-bretonne était à étudier.

IV

La Grammaire celto-bretonne parut en l’année 1807. L’auteur s’exprimait ainsi dans sa première préface : « Il existait trois grammaires celtiques avant ce jour : la Grammaire bretonne-galloise, de Jean Davies, imprimée à Londres en 1621 ; la Grammaire bretonne, du P. Maunoir, qui a paru dans le même siècle ; et enfin celle du P. Grégoire de Rostrenen, capucin, imprimée pour la première fois vers le milieu du dernier siècle, et réimprimée à Brest, en 1795. La première m’aurait été d’une grande utilité si j’avais eu le bonheur de la connaître plus tôt ; la seconde est totalement incomplète : je n’ai pu tirer aucun parti de sa syntaxe, vu qu’elle se trouve en tout conforme à la syntaxe latine. Quant à la grammaire du P. Grégoire, quoiqu’elle soit loin d’offrir tous les principes nécessaires à la connaissance de la langue, je conviendrai qu’elle m’a été d’un plus grand secours. »

À cette liste de grammairiens, l’auteur eût pu joindre Le Brigant et Le Jeune (Ar Jaouanq), tous deux de la fin du siècle dernier.

La grammaire de Le Gonidec, bien supérieure aux précédentes, ne laisse rien à désirer comme rudiment. La syntaxe en est bien établie. Nul n’avait indiqué la génération des verbes ; nul, ce parfait tableau des lettres mobiles dont les lois mystérieuses et multiples étaient si difficiles à découvrir. Quant à l’alphabet, il rend tous les sons des mots, laisse voir leur formation et se prête logiquement aux mutations des lettres : j’y regretterai une seule lettre correspondant au th kemrique ou gallois, son qui existe encore chez les Bretons, et que le z ne peut rendre. Les consonnes liquides soulignées, à peine sensibles pour quiconque ne parle pas la langue bretonne dès l’enfance, prouvent chez notre celtologue une finesse d’ouïe des plus rares. Jusqu’à cette dernière édition de la Grammaire, il n’avait pu, faute de caractères, indiquer ces consonnes ; sur quoi on lui dit que ce serait une difficulté pour bien lire sa Bible : « Oh ! répondit-il, je n’ai jamais employé ces sons liquides dans mes textes ! » Et pourtant, hors lui, puriste, qui s’en serait douté ? Savants, vous pouvez vous fier à la conscience de cet homme.

V

La hauteur de la pensée et celle du caractère s’unissaient chez M. Le Gonidec, vrai Breton. Tandis que par d’autres travaux philologiques, mais d’un intérêt moins proche pour la France, des savants ont vécu entourés de richesses et d’honneurs, lui n’eut, pour soutenir sa vie laborieuse, que l’estime de son pays, dont il semble emporter le génie dans la tombe. Si jamais homme a rempli sa tâche, ce fut M. Le Gonidec. Dans quelques années, lorsque les regards de la science se seront enfin tournés vers les idiomes celtiques, le nom de notre grammairien ne sera prononcé qu’avec une sorte de vénération. Tel fut le sentiment tardif de M. Raynouard, initié, mourant, aux œuvres d’un homme qu’il avait longtemps méconnu. La Grammaire celto-bretonne a exposé les règles originelles et conservées par la tradition, mais non écrites, de notre langue ; les deux Dictionnaires, autres chefs-d’œuvre, en ont donné le tableau complet, et la traduction de la Bible a paru ensuite comme un texte inimitable. Ainsi toute la langue bretonne est comme en dépôt dans ses livres. Les beaux et continuels efforts ! Onze années de veilles prises après les travaux journaliers et nécessaires à la famille (dès 1807 il s’était marié) furent données aux Dictionnaires, deux ans à la Grammaire, dix à l’admirable Bible, et cependant nulle récompense ! Si prodigue pour tous les dialectes morts ou bien connus, l’État ne put trouver une obole pour cultiver le celtique, ce vivant rameau des langues primitives qui de l’Asie s’étend encore sur la Gaule.

Qu’on le sache cependant, nous plaidons ici pour Le Gonidec, plus haut qu’il ne le fit jamais pour lui-même. Outre une grande fierté, il y avait en lui comme une humeur allègre, qui le menait bien à travers les nécessités de la vie. Mais si ces dures nécessités le détournèrent de sa vocation, ne sont-elles pas déplorables ? Et ne doit-on pas regretter ce qu’avec plus de loisir il eût fait pour la science et pour le pays ?

VI

Les travaux d’administration vont, pour un long temps, le retenir tout entier. Son intelligence n’avait pas laissé que de le pousser rapidement dans cette carrière. La mission qu’il reçut, en 1806, de reconnaître la situation forestière de la Prusse, prouve l’estime qu’on faisait de ses connaissances variées.

Lorsque Napoléon visita Anvers et les ports de la Hollande, il fut donné à M. Le Gonidec de le voir de bien près. Admis chaque jour, comme secrétaire de l’inspecteur général, dans le cabinet de l’Empereur, il conserva de son génie, mais sans plus s’engager, une vive admiration.

En 1812, il porte à Hambourg le titre de chef de l’administration forestière au delà du Rhin. Dans cette place élevée, où tant d’autres eussent trouvé la fortune, il ne prouva, lui, que son désintéressement. Bien plus, son père venant à mourir insolvable, il contracta des dettes pour payer celles de ce père qui, dès l’enfance, l’avait abandonné. Arrivent les désastres de Moscou. Les Français évacuent Hambourg ; le dernier à quitter son poste, Le Gonidec y perd ses meubles, ses livres, ses manuscrits. En vain espère-t-il dans l’ancienne dynastie qu’il avait autrefois si vaillamment servie : la perle de son brevet d’officier annule tous ses services militaires. Une réduction s’opère même dans son administration, et, tour à tour, le conduit à Nantes, à Moulins, à Angoulème, et toujours avec un grade et des appointements inférieurs. Ici l’étude revient le consoler.

VII

Le Dictionnaire breton-français est de 182 1. On peut le regarder comme un chef-d’œuvre de méthode. C’est un triage complet des précédents vocabulaires et glossaires exécuté avec la critique la plus prudente et la plus sûre. Un supplément encore inédit, auquel sont joints en marge les mots gallois, augmenterait de beaucoup ce dépôt déjà si riche.

Le Dictionnaire français-breton a été exécuté selon le même plan et les mêmes principes. Le Gonidec l’entreprit pour s’aider lui-même dans les textes bretons qu’il projetait.

Son premier essai de traduction fut d’après le Catéchisme historique, de Fleury [33]. De tous ses écrits, celui-ci est le plus simple de style. Il serait aisément devenu populaire si l’auteur eût mieux su le répandre ; mais faire de beaux livres fut toute sa science.

Le pays de Galles (que les étrangers s’instruisent par ce seul fait des rapports des deux peuples !) enleva presque tout entière l’édition du Nouveau Testament[34]. Ce livre, le plus beau de notre langue, parut en 1827. Aussitôt la Société biblique demanda l’Ancien Testament[35]. Pour ce travail, il fallait au traducteur le Dictionnaire latin-gallois, de Davies, introuvable à Paris et fort rare en Galles. Un appel se fit pourtant dans ce pays à la fraternité antique ; appel bien entendu, puisque, peu de temps après, le révérend Price apportait lui-même en France, avec une courtoisie parfaite, le précieux dictionnaire. Dans cette entrevue, Le Gonidec, très attaché de cœur et d’esprit au dogme catholique, arrêta que l’Ancien Testament, comme déjà le Nouveau, serait littéralement traduit d’après le latin de la Vulgate. Le manuscrit est en Galles ; une copie très exacte est restée à Paris entre les mains du fils aîné de l’auteur, l’abbé Le Gonidec. Les Visites au Saint-Sacrement, de Liguori [36], ouvrage pour lequel il avait une prédilection particulière, et enfin l’Imitation[37] qu’il terminait avec un grand soin quand la mort l’est venue surprendre, complètent la liste de ses traductions bretonnes. Toutes sont en dialecte de Léon. On se demande derechef si ces trésors de science et d’atticisme celtiques disparaîtront avec celui qui les amassa, et seront comme ensevelis dans sa tombe. — Mais épuisons les faits.

VIII

La science avait réservé à la vieillesse de cet homme une place tout exceptionnelle. Misa la retraite en 1834, il dut revenir à Paris et chercher dans une maison particulière le travail nécessaire pour nourrir sa famille. L’administration des Assurances Générales, dirigée par M. de Gourcuff, est, on peut le dire, une colonie de Bretons : M. Le Gonidec en devint l’âme, pour ceux-là du moins qui, sous la modestie des formes, devinaient la noblesse de la pensée s’exprimant par le plus pur langage. Ces Bretons ne se lassaient pas d’entendre si bien parler la langue de leur pays ; lui, en parlant de la Bretagne, se consolait de vivre forcément loin d’elle. C’était là que lui arrivaient de hautes et savantes correspondances, et qu’une députation de ses jeunes compatriotes le pria, en 1838, de présider leur banquet annuel. À cette fête, qui fut comme le couronnement de sa vie, il répondit dans l’idiome national à une allocution de M. Pôl de Courcy ; on se rappelle ces dernières paroles : « Fellet éo bet d’in tenna diouc’h eunn dismantr didéc’huz iez hon tâdou, péhini a roé dézhô kémend a nerz. Ma em eûz gréât eunn dra-bennag évid dellezout hô meûleûdi, é tléann kément-sé d’ar garantez cvid ar vrô a sav gand ar vuez é kaloun ann holl Vrétouned. Na ankounac’hainn bihen al lévénez am eûz merzet enn deiz man, é-kreist va mignouned, va Brétouned ker. Keit a ma vézô buez enn ounn, va c’houn a vézô évit va brô. »

Mot à mot :

« J’ai voulu tirer d’une ruine inévitable l’idiome de nos pères, lequel leur donnait tant de force. Si j’ai fait quelque chose pour mériter vos éloges, je le dois à l’amour du pays, qui naît avec la vie dans le cœur de tous les Bretons. Je n’oublierai jamais la joie que j’ai trouvée en ce jour, au milieu de mes amis, mes chers Bretons. Aussi longtemps que la vie sera en moi, mon souvenir sera pour mon pays. »

Tels furent les souhaits de vie qui accueillirent l’auteur de ces simples et touchantes paroles, telle fut la vénération qui, durant toute cette solennité, entoura l’illustre président, que son sang aurait dû se raviver au contact d’une si ardente jeunesse. À quelques jours de là, cependant, un mal cruel le saisit. Le Gonidec reconnut vite le terme inévitable, et, chrétien, se soumit une dernière fois à sa devise : Ioul Doué, Volonté de Dieu. Après cinq mois de continuelles douleurs, il expirait, le vendredi 12 octobre 1838.

Son convoi fut suivi jusqu’au cimetière par un grand nombre de ses compatriotes. Là, celui qui écrit cette notice, rappelant devant sa tombe les grands et nombreux travaux de Le Gonidec, a demandé que la Bretagne ne laissât point dans un cimetière étranger celui qui avait si bien mérité d’elle, mais l’ensevelît dans sa ville natale du Conquet.

À la suite de ce convoi, une commission formée de MM. F. de Barrère, A. Brizeux, Alfred de Courcy, Audren de Kerdrel, Edmond Robinet, Emile Souvestre, a arrêté ces deux articles :

1° Du consentement de la famille, une souscription est ouverte dans le but de transporter au Conquet, sa ville natale, les restes de M. Le Gonidec ;
2° Sur sa tombe seront gravés ces vers :
Peûlvan, diskid d’aun holl hanô Ar-Gouidek,
Dénl gwiziek ha dén fur, reizer ar brezounek.

C’est-à-dire :

Pilier de deuil, apprends à tous le nom de Le Gonidec,
Homme savant, homme sage, régulateur du langage breton.

Notre pays et même le pays de Galles ont repondu à cet appel. Outre l’épitaphe déjà citée et d’autres inscriptions, on lit sur le monument, d’un style gothique élégant :

Ganet é Konk, ar IV a vîz gwengolo, 1775.

Marô é Paris, ann XII a vîz héré, 1838.

Béziet é Konk, ann XII a vîz héré, 1845.
En français :
Né au Conquet, le IV septembre 1775.

Mort à Paris, le XII octobre 1838.

Enseveli au Conquet, le XII octobre 1845.

Par cet hommage rendu au savant grammairien, l’Armorique a prouvé qu’elle savait se glorifier de sa langue comme de la plus ancienne peut-être de l’Europe ; qu’elle voulait l’aimer comme conservatrice de sa religion et de sa moralité.

IX

En face de la civilisation nouvelle, Le Gonidec a fait ceci, que le breton est écrit, au {{sc|xix||e siècle, avec plus de pureté qu’il ne le fut depuis l’invasion romaine : la mort du breton, si Dieu le voulait ainsi, serait donc glorieuse. Il faut l’avouer, la langue écrite avait suivi la décadence de notre nationalité. Cette décadence date même de loin, à en juger par le Buhez Santez Nonn (Vie de sainte Nonne), ce mystère antérieur au xiie siècle, traduit en français et avec tant d’habileté par l’infatigable savant. Les écrivains, sans renoncer aux tournures celtiques, aimèrent trop à se parer de mots étrangers. Or, c’est ce désordre qu’a voulu chasser l’esprit critique de Le Gonidec. Et, chose merveilleuse, dont nous-même avons fait l’épreuve en plus d’une chaumière, ses textes, sauf quelques mots renouvelés, sont bien de notre temps et lucides pour tous. Ce n’est plus ce style franco-breton, qui ne présente à l’esprit qu’un sens confus ; c’est un style sincère et originel qui, lorsque l’ancien mot a été reconnu et saisi, fait briller les yeux du laboureur et va remuer dans son cœur les sources vives du génie celtique.

Ce mouvement donné à la littérature nationale peut se continuer. Les élèves de Le Gonidec sont nombreux, et plus d’un a la science du maître.

Une doctrine un peu large devrait aimer, en regard même du génie de la France, cette variété du génie breton. Pour tenir à tous les sentiments généraux, ne brisons pas les sentiments particuliers ou l’homme a le mieux la conscience de lui-même. L’idiome natal est un lien puissant : soyons donc fidèles à notre langue natale, si harmonieuse et si forte au milieu des landes, loin du pays si douce à entendre.



TABLE

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 61
 63
 66
 71
 74
 75
 77
 79
 93
 94
 97
 102
 110
I.   
Les Amours 
 113
II.  
La Noce 
 114
III. 
La Chaumière 
 120
 124
 130
 131
 133
 141
 149
 152
 153
 161
 167
 170



 177
 179
 199
 207
 211
 221


 227
 247
 257
 275
 285





Paris. — Imp. A. Lemerre, 6, rue des Bergers.



  1. Cette Notice a été publiée en tête de l’édition de 1860.
  2. Voyez la Revue des Deux Mondes du 13 février 1855.
  3. Voyez la Revue des Deux Mondes du 15 février 1841 et du 1er août 1845.
  4. Le correspondant si bien instruit dont j’ai résumé les notes, et que je me permets de contredire ici, est M. Lenir, naguère chef du personnel à l’administration des domaines, aujourd’hui directeur de l’enregistrement à Kemper. Or, depuis que cette page a paru dans la Revue des Deux Mondes, j’ai appris que je n’avais pas eu tort de discuter ce point avec M. Lenir et de contester son opinion : un frère du poète, M. Ernest Bover, son confident, et en maintes occasions son témoin, a bien voulu ajouter à mes conjectures l’autorité décisive de ses souvenirs. Tous les épisodes du poème de Marie, la scène du pont Kerlô, les adieux sous le porche de l’église, la nuit de Noël, tout cela est scrupuleusement vrai ; la pénétrante simplicité des tableaux n’est égalée que par la sincérité du peintre. « J’accompagnais mon frère, me disait M. Boyer, à cette foire d’Arzannô, où il acheta des bagues à Marie et à ses sœurs. Je n’étais qu’un enfant, mais je la vois encore avec son air calme et doux,

    De ses deux jeunes sœurs, sœur prudente, entourée, »

  5. Elle a été écrite en collaboration avec M. Philippe Busoni.
  6. Jouée à l’Odéon le 16 mars 1826.
  7. Voyez l’article sur M. Magnin dans la Revue des Deux Mondes du 13 octobre 1843.
  8. Je ne citerai que ce passage ; il suffit pour donner le ton des vers et de la pièce.

    RACINE.
    Tu boiras donc toujours ?
    CHAPELLE.
    Oui, parbleu ! mon enfant,

    Dans le vin les bons vers. Je conviens que pourtant
    Tu ne les fais pas mal, non plus que ce Molière.
    RACINE.
    Ah ! sans lui tu serais au fond de la rivière.
    CHAPELLE.
    Chut ! ne me parle plus de cet affreux repas,
    j’en tremble encor. D’ailleurs tu ne t’y trouvais pas.
    J’en suis fâché, mon fils, cela manque à ta gloire.
    Souper fameux auquel à peine on pourra croire,
    Que peut-être un auteur doit illustrer un jour,
    Sûr d’illustrer aussi sa mémoire à son tour !
    RACINE.
    Tu ne feras point là le plus beau personnage.
    CHAPELLE.
    Je ferai le plus gai, c’est assez mon usage.

    (Scène xii)
  9. Marie a paru au mois de septembre 1831, bien que le livre porte la date de 1832
  10. Le Pianto avait paru au mois de janvier 1855.
  11. M. Charles Magnin ; voyez la Revue des Deux Mondes du 1er août 1845.
  12. Un volume. Lorient, 1844.
  13. Un volume. Lorient.
  14. Parmi des remarques très précises sur Corneille et Racine, sur Molière et La Fontaine, les deux grands, comme il les appelle, je trouve cette rectification d’une petite pièce de Malherbe. Il commence par transcrire les vers sur la pucelle d’Orléans brûlée par les Anglais :

    L’ennemi, tous droits violant.
    Belle amazone, en vous brûlant,
    Témoigna son âme perfide ;
    Mais le destin n’eut point de tort :
    Celle qui vivait comme Alcide
    Devait mourir comme il est mort.

    Puis il ajoute : « Les quatre premiers vers sentent un peu le normand et la procédure. On pouvait dire plus vivement :

    Monte au bûcher, fille intrépide.
    Et laisse à l’Anglais son remord :
    Celle qui vivait comme Alcide
    Devait mourir comme il est mort. »

  15. On ne lira pas sans intérêt le programme du poète : « L’histoire et les noms de Gauvain, Lancelot, Ivain, Perceval, Érec, se mêleront à cette trilogie. Arthur pourra paraître dans le poème de Tristan, de Merlin, et chacun réciproquement dans les trois poèmes, de manière à faire un tout de ces trois histoires séparées. Le bénéfice de ce plan est de conserver isolé chacun de ces poétiques récits, et cependant de former un tout nommé La Table ronde ou La Chute de la Bretagne. Le défaut du poème de l’Arioste, œuvre admirable, c’est que, le lien étant naturellement rompu et le nombre des acteurs immense, l’intérêt ne s’arrête sur personne… mais il ne voulait qu’amuser. Il faut que ce poème intéresse et touche. Mœurs héroïques, sans emphase, mais prises au sérieux. »
  16. Je laisse subsister cette page même après la guerre de 1870. M. Désiré Nisard l’a très bien dit en me recevant à l’Académie française : il faut que nos amicales paroles d’autrefois restent comme un témoignage de la confiance et de la générosité de la France en face de l’hypocrisie haineuse de l’Allemagne. ( Janvier 1874.)
  17. Ce reproche n’est pas tout à fait juste. Quelques jours après la mort de Brizeux, un membre éminent de l’Académie française m’écrivait ces mots : « Hier, à notre réunion du jeudi, on savait la triste nouvelle, et l’on s’en est fort entretenu, avec tous les regrets et les éloges dus à un poète qui appartenait par bien des côtés à l’Académie, et qui était fait pour lui appartenir de plus en plus. »
  18. L’auteur de ces vers est M. F.-M. Luzel.
  19. Ces trois chansons ici rassemblés sont tirés de la prose de Cambry, qui les avait prises du breton.
  20. Le Grand
  21. L’Anglais.
  22. Pour une vieille femme.
  23. Pour les veuves.
  24. Tire du Télen Arvor.
  25. Ibid.
  26. À la lettre : pour ferrer Pôl, un des surnoms du diable
  27. Plusieurs des proverbes qui précèdent ont leurs analogues dans les proverbes français ; cependant on n’a pas voulu les omettre, ignorant si la sagesse française n’était pas héritière de l’antique sagesse des Gaulois. — Dans cette section sur les Pays tout est local : ce sont des épigrammes rustiques et familières, telles qu’en pouvaient échanger les cantons et les petites bourgades de la Grèce, et qu’il serait si curieux de connaître. Les antiquaires et les artistes en sentiront la valeur. C’est surtout dans les choses simples que les mœurs d’un peuple sont vivantes.
  28. La ville d’Is, située dans la baie de Douarnenez, fut submergée vers l’an 442
  29. Cette triade nous semble personnifier d’une manière assez
    originale, dans chacun de leurs recteurs ou curés, le caractère
    de quelques paroisses de la Cornouaille.
  30. Pour les devises purement françaises, voir encore le Nobiliaire de Bretagne de M. Pôl de Courcy et tous les Armoriaux
  31. Ce recueil de proverbes offrant comme un résumé de l’esprit de la Bretagne, il semble utile de faire connaître celui qui a fixé sa langue. La Notice sur Le Gonidec précédait la deuxième édition de la Grammaire, qui parut au moment de sa mort ; supprimée avec les préfaces de l’illustre auteur dans la nouvelle édition in-4°, qui comprend aussi les dictionnaires, elle laissa ainsi dans l’ombre une vie intéressante et honorable, et sans explications les immenses travaux qui sont la règle et la gloire de la langue celto-bretonne. Cette notice reparaît donc ici comme une introduction littéraire et comme nn hommage.
  32. M. de Rodellec du Porziz, à qui sont dus ces détails.
  33. Katchiz historik.
  34. Testamant Névez.
  35. Tcstamant Kôz.
  36. Gwéladennou d’ar Sakramant.
  37. Heûl pé Imitation Jésus-Krist.