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Carabinades











Il a été tiré de cet ouvrage,
25 exemplaires numéro-
tés à la presse, de 1 à 25.

Dr CHOQUETTE

Carabinades

Couverture illustrée d’après une
peinture de Leduc
Avec préface et postface en vers
par les

Docteurs Beauchemin et Drummond.

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DÉOM FRÈRES, Éditeurs.
1877, rue Sainte-Catherine, Montréal.

1900

Enregistré en l’année mil neuf cent, par Ernest
Choquette, au bureau du ministre de l’Agri-
culture, conformément à l’acte du parlement
du Canada.


À
mes confrères
— rien qu’à mes confrères —
ex-carabins ou ex-carabines
je dédie
ces
Carabinades.


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du même auteur :


LES RIBAUD 
 1 vol.
CLAUDE PAYSAN 
 1 vol.

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The Country Doctor

Dedicated to Doctor Choquette


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I s’pose mos’ ev’ry body t’ink hees own jobs’ bout de hardes’
From de boss man on de gouvernement to poor man on de town,
From de curé to de lawyer, an’ de farmer to de school boy,
An’all de noder feller was mak’ de worl’ go roun !


But dere’s wan man got hees han’ full t’roo ev’ry kin’ of wedder,
An’ he’s never sure of not’ing but work an’ work away,
Dat’s de man dey call de docteur, w’en you ketch heem on de contree.
An’ he’s only wan I know — me — dont’ got no holiday !


If you’re comin off de city, spen’ de summer-tam among us
An’ you walk out on de morning w’en de leetle bird is sing
Mebbe den you meet de docteur w’en he’s passin’ wit’ hees buggy
An’ you tink « Wall ! contree docteur mus’ be very pleasan’ ting !


Drivin’ dat way all de summer up an’ down along de reever,
W’ere de nice cool win’ is blowin’ among de maple tree,
Den w’en he’s mak’ hees visit, comin’ home before de night tam,
For spen’ de quiet evening wit’ hees wife an’ familee. »

An’ w’en off across de mountain some wan’s sick an’ want de docteur,
« Mus’ be fine trip crossin’ over for watch de sun go down,
Makin’ all dem purly color, lak w’at you call de rainbow ! »
Dat’ s way de peop’ is talkin’ was leevin on de town !


But it isn’t alway summer on de contree, an’ de docteur
He could tole you many story of de storm dat he’s been in,
How hees coonskin coat corne handy w’en de win’ blow off de reever,
For if she’s sam’ ole reever, she’s not alway sam’ old win’ !


An’ de mountain dat’s so quiet w’en de w’ite cloud go a-sailin’
All about her on de summer w’ere de sheep is feedin’ high,
You should see her on December w’en de snow is pilin’ ’roun’ her !
An’ all de win’ of winter come tearin’ t’roo de sky !


Oh ! le bon Dieu help de docteur w’en de message corne to call heem,
From hees warm bed on de night tam for visit come poor man,
Lyin’ sick across de hill side on noder side de reever,
An’ he hear de mountain roarin’ lak de beeg Shaw-in-i-gan !


Ah ! well he know de warning, but he can’t stay till de morning,
So he’s hitchin’ up hees leetle horse, an’ put heem on berlot,
Den w’en he’s feex de buffalo, an’ w’issle to hees pony.
Away t’roo storm an’ hurricane de contree docteur go !


O ! de small canadian pony ! dat’s de horse can walk de snow-dreef
Dat’s de horse can fin’ de road too, he’s never been before !
Kip your heart up leetle feller, for dere’s many mile before you,
An’ it’s purty hard job tellin’ w’en you see your stable door !


Yass, de docteur he can tole you if he have de tam for tellin’
All about de bird was singin’ before de summer lef
For he’s got dem on hees bureau, an’ he’s doin it hes’ef too,
An’ de las’ tam I was dere — me — I see dem all mese’f !


But about de way he travel t’roo de stormy night of winter,
W’en de rain come on de spring flood, an’ bridge is wash away,
All de hard work, an’ de danger dat was offen hang aroun heem.
Dat’s de tam our contree docteur don’t have very moche to say !


For its purty ole ole story, an’ he alway have it wit’ heem,
Ever since he come among us on parish Saint-Mathieu,
An’ I s’pose he’s feelin’ mebbe jus’ de sam’ as noder feller,
So he rader do hees talkin about somet’ing dat was new !


William Henry Drummond.

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CARABINADES

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Le Lit No 38



Je l’avais d’abord connue sur la rue.

Dans mes courses de tous les jours j’avais remarqué son petit air lutin qui indiquait je ne sais quoi, et qui vous faisait malgré vous tourner la tête.

Elle était alors bien gaie et bien jolie.

Presque toujours seule, on la voyait regarder fiévreusement aux vitrines les colifichets, les rubans, tous ces petits riens qui plaisent tant aux femmes.

Et, depuis deux à trois mois, je ne l’avais point revue. — Était-elle malade ? disparue, envolée ?

Je ne savais — je l’avais oubliée.

Or, un bon jour, à l’hôpital, — avec cette tête insouciante que vous fait fatalement cette revue journalière de malades, sans autre intérêt que celui de vos études, — je suivais le chef de clinique qui expliquait, commentait les différents cas qui défilaient sous nos yeux.

Tout à coup, nous étions au No. 38, j’entends à côté de moi une petite toux creuse, étouffée, de femme qui s’en va de la poitrine — je regarde — c’était elle.

Elle au No. 38, salle Sainte-Marie.

C’était encore la même ; c’était le même air mutin, la même petite moue qui m’avait si fortement intrigué autrefois ; toujours les mêmes grands yeux noirs, un peu plus bistrés mais encore railleurs : le nez un peu plus pincé, les dents toujours blanches, nacrées. rendues légèrement saillantes par cette minceur de lèvres qu’entraîne la phtisie.

Le diagnostic était facile ; et nous, les anciens qui nous y connaissions, en se poussant du coude, indiquions assez clairement qu’il y avait une victime là.

Le médecin fit l’interrogatoire. Oh ! cet interrogatoire, comme il est autrement incriminant que celui du juge d’instruction et comme nous aurions voulu, par pitié pour elle, lui souffler les réponses à faire, l’empêcher de se trop compromettre, comme l’accusé que l’on voit tisser bêtement de lui-même le réseau de preuves qui le fera condamner tout-à-l’heure.

Mais non, elle répondait toujours, innocemment. Ce ne fut pas long ; à chaque question, la réponse arrivait terrible, comme si cette pauvre jeune femme s’eût voulu porter elle-même son arrêt de mort.

Tous les symptômes y étaient ; et elle ne paraissait pas se douter, dans sa naïveté, qu’elle put être malade au point d’être exposée à mourir à l’hôpital.

Mais quand s’informant du côté de l’hérédité, le docteur lui demanda :

— Votre père est-il mort de consomption ? votre mère ?…

Elle eut une expression de figure si étrange qu’on crut qu’elle avait tout deviné ; mais non, il reste toujours l’espérance, et on le vit bien quand on l’entendit répondre, avec deux larmes dans les yeux :

— Non pas, non pas, il n’y a point de consomption dans ma famille… Ah ! si, peut-être… mon père… mais pourtant, ce n’est point de consomption … il était soldat, et il est mort après la guerre de 1870 : il avait contracté ça, là, dans les camps, à travers la boue et les pluies… C’était un homme fort, très fort.

Si vous aviez entendu ces paroles brèves, saccadées, cet accent français.

Vous comprenez, c’était encore plus navrant, cette femme seule, à mille lieues de sa patrie et de sa famille, dans un lit d’hôpital numéroté, ayant à ses côtés les cris de la souffrance, et à sa tête, sa carte d’entrée posée comme une épitaphe hâtive avec son nom dessus et celui de sa maladie.

Elle s’appelait Mme de Madières ; aussi il fallait ne lui avoir parlé qu’une fois pour savoir quelle était réellement noble, de caractère au moins.

L’intérêt que chacun de nous lui portait nous fit bientôt apprendre son histoire.

Elle était bien simple, cette histoire. Le cœur chez elle avait tué la raison, et elle s’était envolée au delà de l’Atlantique avec un de ces hommes qui endeuillent toujours les foyers où ils vont s’asseoir.

À Montréal, il courut les bals, les guinguettes, jetant les écus par les fenêtres, passant pour se ruiner à New-York quand il se ruinait ici, de sorte qu’au bout d’une année ils étaient tous deux sans le sou.

Un homme vivote toujours, mais pour une femme c’est autre chose.

Déjà, d’ailleurs, la maladie venait s’ajouter à son chagrin et à ses remords, et il ne lui resta bientôt plus qu’une suprême alternative : l’hôpital.

Elle alla donc à l’hôpital et c’est là, qu’après l’avoir connue heureuse, fêtée, le sourire aux lèvres, je la vis demander en vain à l’art et à la charité le retour de ses heures de bonheur et de gaieté d’autrefois.

Tout échoua.

Dans un travail de termite rongeant l’idole, la phtisie incessante s’acharna, à ronger cette poitrine de Française, notre sœur d’il y a un siècle.

Eut-elle, dans ses longues nuits d’insomnie et de fièvre, conscience un instant de la gravité de son état ? Je ne le crois pas… Non, pas même en ce jour d’ennui et de noire tristesse où elle m’avait longuement raconté son enfance, sa jeunesse, ses amours fous, toute sa vie, toutes les choses de sa famille et de son coin de pays si loin.

Elle voulait encore me retenir auprès d’elle, à côté de son lit, pour me dire comme elles étaient jolies les collines et les prairies de là-bas, comme les genets sentaient bon… Ah ! on n’en avait pas ici de vignes et de lilas comme les siens… Puis cette petite avenue discrète qu’elle me dépeignit ; au pied, les sables dorés de la grève, en face, la métairie de son père, aux alentours, des alignements de platanes, les enseignes des cabarets, les nombreux clochers qu’elle voyait de loin, puis encore la grande route communale conduisant à Nantes…

Tout ça décrit avec l’éclair triste remonté dans le regard de tous les tendres et naïfs souvenirs qu’elle évoquait, décrit avec une vérité si intense… oh ! si intense et si vivante que je le reconnaîtrais tout de suite, son hameau d’Aigrefeuilles, s’il m’était donné de l’entrevoir… Puis son frère Jacques, soldat, sa petite sœur Cécile — si belle celle-là — qui riait toujours, qui aimait tant les marrons cuits sous la cendre…

Comme elle avait hâte de les embrasser. .. car elle s’en retournerait si seulement cette mauvaise fièvre pouvait finir à la fin… Et en me disant ça, elle me regardait toujours avec un air de me demander ce que j’en pensais.

Ce que j’en pensais… Je ne le lui dis jamais.

Au contraire, je l’aidais de mon mieux à dorer ses rêves et ses illusions, lui faisant espérer la santé prochaine. … si peu de fièvre, presque plus, quand mon thermomètre indiquait. toujours 102°, 103°… et elle, la pauvre, toujours prête à me croire, à me dire qu’elle se sentait mieux, plus forte.

L’expectoration et la cachexie augmentaient ainsi que la maigreur ; ça ne pouvait pas durer longtemps.

Or un matin d’un lundi de mars, en jetant les yeux dans ce coin de salle, au No. 38, où je la voyais ordinairement se soulever du coude pour tousser plus à l’aise, j’eus froid au cœur… le lit était vide.

On avait déjà changé les oreillers, le couvre-lit, enlevé les potions, les débris d’écorces d’orange toujours déposés sur son étroit guéridon… Plus rien ne restait d’elle, ni ne la rappelait, jusqu’à sa carte d’admission arrachée aussi de la muraille blanche.

L’interne de service me dit qu’elle était morte la veille, à onze heures, sans effort, comme un oiseau qui cache sa tête sous son aile. Quelqu’un était venu l’enlever, il ignorait qui, peut-être son mari ? — un étranger ? peut-être pour l’amphithéâtre de dissection ? — il ne le savait pas.

Et pourtant c’était vrai qu’on était venu l’enlever : les funérailles avaient été bien tristes ; quatre planches, huit clous, le premier fiacre qui passa servit de corbillard et ce fut tout.

…Deux jours après je rencontrai un étudiant de quatrième.

— Tiens, me dit-il, tu sais Mme de Madières, la jolie petite blonde du No 38, une Française, elle est à la salle de dissection… J’ai fait l’opération de la cataracte sur elle — j’ai bien réussi — j’ai suivi le procédé de Græffe.

… Voici le cristallin…

Je ne pus que répondre : — Pauvre femme ! et je fus dix jours sans retourner à l’Amphithéâtre.


… Il y a déjà longtemps de ça. mais comme j’y pense souvent encore à ce Jacques, soldat, à cette petite Cécile, grande maintenant sans doute, qu’elle désirait tant revoir et avec qui il me ferait si plaisir de pleurer en leur racontant cette triste page qu’ils n’ont probablement jamais connue dans leur lointain pays de France.


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ILS ÉTAIENT CINQ



Ils étaient cinq, cinq bons carabins à l’allure goguenarde et décidée, entrés un soir dans un café du faubourg Saint-Jean.

Ils y étaient entrés parce qu’ils avaient soif, qu’il y avait de jolies annonces de lager mousseux collées aux fenêtres, que tout semblait calme au dedans, que la cabaretière paraissait s’ennuyer, accoudée à son comptoir à regarder deux clients qui jouaient tranquillement aux dominos sans rien dire.

Mais en entrant tout ce calme s’évanouit ; et ce fut aussitôt un frissonnement, un bruissement d’ailes. Les mouches, endormies elles aussi au cliquetis des dominos, s’étaient soudainement réveillées… et comme il y en avait des mouches. Il en jaillissait de partout, des plafonds, des coins de solives, de derrière les armoires et les rideaux verts, de dessous le comptoir et les tables… Comme il y en avait.

… Ils étaient cinq, entrés dans ce café parce qu’ils avaient soif… ils demandèrent cinq lager.

La cabaretière disposa les bocks en ligne sur le comptoir, sous la lumière des becs de gaz.

Mais Jacques Normand, remarquant les nombreux pointillés que les mouches avaient faits sur le verre :

— Holà ! l’hôtesse, débitante de méthyl à 50°, pourquoi ne désinfectez-vous pas ces cônes évidés de silicate de plomb que vous nous offrez d’introduire entre nos muqueuses labiales ? Tenez, ne voyez-vous pas les déchets excrémentitiels que les mouches — muscæ. en latin — y ont partout déposés de leurs minuscules sphincters anaux ?

— En effet, continua Rodolphe Benoit, plongez-moi ça dans quelques cents drachmes d’« aqua pura » — HO ancienne formule, H20 formule moderne adoptée d’après la nomenclature atomique, et faites disparaître aussi ces foyers de microbes laissés par le tissu épithélial de vos extrémités digitales.

L’hôtesse, sans bouger, se demandant si elle n’avait pas affaire à un détachement en fuite de pensionnaires de Beauport, ouvrit des grands yeux mystifiés.

— Pourquoi, reprit-il, cette dilatation de pupille, cette contraction spasmodique de muscles palpébraux qui donne à vos globes oculaires une apparence de strabisme externe ?… Il faut avoir souffert, étant jeune, d’une méningo-encéphalite-intersticielle-chronique-diffuse compliquée d’attaques épileptiformes à caractère clonique, pour ne pas comprendre… sacrédié ! je vous dis de laver vos verres.

— Ah ! soupira longuement la femme de comptoir, en allant en hâte rincer ses bocks sous le filet d’eau d’un robinet et en les rapportant bientôt nets et luisants : — Et puis c’est du lager que vous désirez ?…

— Ita… oui,… traduisirent les cinq carabins, à l’allure goguenarde et décidée, entrés dans ce sale cabaret parce qu’ils avaient soif.

Elle se mit en frais de remplir les verres.

— Suffit… Rien qu’un hémistiche …rien qu’un hémistiche, vous dis-je, et Gaston Smith s’empara de son verre à moitié plein.

— Vous allez trouver ça drôle, se décida à la fin la patronne, les rasades vidées, mais je ne vous comprends pas… Il y a des fois il me semble que vous parlez français, puis ensuite, on dirait… De quelle nation êtes-vous donc ?…

Nous ? répliqua Henri Béique, mais nous sommes des produits indigènes authentiques, tel qu’attesté aux registres de l’état civil… Toute la quintette ici présente a fait éclosion à divers points de l’immense formation paléozoïque s’étendant depuis les chaînes granitiques des Laurentides jusqu’à la ligne quarante-cinquième.

— Et qu’êtes-vous venus faire de si loin ?

— Faire des études pathologiques, histologiques, hydrothérapiques, somatologiques, suivant le système de la thérapeutique allopathe.

Les joueurs de domino avaient interrompu leur partie.

— Mais, est-ce que vous ne pourriez pas, madame, demanda Arthur Pagé. nous offrir quelques-uns de ces petits cylindres confectionnés avec les feuilles de la plante — famille des solanées vireuses — dont l’alcaloïde, la nicotine, produit un effet si agréable malgré son action narcotico-âcre ?… Veuillez-donc, madame l’amphitryon.

— Vous n’êtes que des polissons, s’exclama-t-elle, dans un bond de colère.

La patronne, le regard en feu, était subitement devenue une mégère :

— L’amphitryon, moi ?… Peut-on insulter une femme de la sorte !… l’amphitryon…

— Mais, madame, réclama Gaston.

— Oui, vous n’êtes que cinq polissons…

Pourtant non, ils n’étaient que cinq carabins, à l’allure décidée et goguenarde, entrés par hasard dans ce cabaret inconnu parcequ’ils avaient soif…

Ils se tournèrent vers les deux joueurs, muets et immobiles maintenant, et en les regardant d’une manière indifférente, Arthur Page reprit :

— Franchement, ça dénote un ramollissement cérébral absolu cette manie d’ajuster l’un contre l’autre, pendant des heures, ces insignifiants parallépipèdes pigmentés à la face d’énormes comédons… Puis s’adressant tout à coup directement aux joueurs :

— Dites-donc, vrai, vous autres, est-ce que ça ne dénote point du démolissement cérébral… ?

— Vous demandez ?… interrogea l’un d’eux, avec un mouvement ahuri de mains et d’épaules levées.

— Vous aimez ça sans doute, le domino, continua-t-il aimablement, dans une transition brusque d’humeur, … c’est si charmant…

— Ah ! c’est ce que vous disiez… Bien oui, de temps en temps, le soir, on en joue une pour s’amuser, pour passer le temps… Des fois, quand Eustache et Hyppolite viennent, nous jouons à quatre, c’est beaucoup plus gai…

— Et puis, vraiment, vous ne ressentez pas de céphalalgie, de vertiges, d’attaques d’aphasie, de fourmillements, de somnolences, de périodes de dépression intellectuelle ou de divagation… aucun de ces symptômes de ramollissement très prochain ?…

— Comment ?… allait-il demander de nouveau… Mais l’autre joueur, son ami, l’interrompant, l’air furieux : Ne leur réponds donc pas ; tu vois bien qu’ils ne savent pas ce qu’ils disent.

Mais les carabins étaient cinq, eux. cinq bons zigues à l’allure goguenarde et décidée, entrés dans ce café parce qu’ils avaient soif ; de sorte qu’ils n’eurent point peur. Ils continuèrent :

— La pathologie interne nous apprend que le ramollissement s’accompagne ordinairement d’athérome artériel, de dégénérescence graisseuse et que…

— Voulez-vous bien vous taire ?… et en même temps le joueur, enragé, campé en pose de boxeur, avait brandi son bras tendu en provocation vers les étudiants.

— Hourrah !  !… hourrah ! ! !… s’exclama tout à coup Jacques Normand, en sautant comme un fou… Une présentation du bras… c’est une présentation du bras, une vraie, vous dis-je, mes amis… Attendez un peu, s’il vous plaît, vous, le joueur de domino, je vais consulter mes confrères.

Alors, se tournant vers eux, sérieusement :

— Comme vous le voyez, c’est une présentation du bras bien facile à diagnostiquer… Dans ces cas, Pajot. Lusk, Thomas, tous les professeurs conseillent la version podalique immédiate : ainsi je ne vois pas pourquoi…

— Oui,… oui, la version… la version,… hurlèrent en complet accord les cinq carabins à l’allure goguenarde et décidée.

… Et c’est qu’ils la pratiquèrent, les malheureux, leur première version podalique… En un clin d’œil, ils empoignèrent mon gaillard par les jambes — son ami, qui prévoyait une bagarre, avait enfilé la porte — ils le roulèrent par terre, malgré ses beuglements féroces et ceux non moins féroces de la patronne jaillie de derrière son comptoir, le ligotèrent et le suspendirent les pieds en haut, en manière de saint Pierre, au fer solide de la conduite de gaz.

Ensuite, ils expliquèrent scientifiquement à l’hôtesse, comme sur un sujet d’hôpital, la manière de pratiquer la respiration artificielle, — système Sylvester, système Margendie — les tractions rythmées de la langue, les insufflations d’air, les frictions sèches… puis après ces conseils, militairement : « by the right » — ils appartenaient au neuvième bataillon — ils s’en allèrent…

… Ils étaient cinq, cinq bons carabins à l’allure goguenarde et décidée.


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Les Sauvages



Lorsque ma petite Pomponne, le soir de sa première leçon, parcourut les baroques illustrations de la géographie des Frères, ce furent « les sauvages » avec leurs grandes plumes plantées en faisceaux sur la tête, leurs tomahaks menaçants, qui l’amusèrent le plus.

Et tout en les examinant avec intérêt sur toutes les faces, elle commença auprès de sa mère une série de questions minutieuses et serrées de force à confondre la sophistique la plus jésuitique :

— C’est des sauvages ça ?

— Oui.

— Les sauvages qui battent les mères ?…

— Oui.

— Et qui apportent les petits enfants ?

— Justement.

— Où est-ce qu’ils les prennent donc, ces petits enfants ?

— Dans les bois… les montagnes… bien loin.

— Qui est-ce qui les met là ?

— Là ?… D’autres sauvages… plus vieux… je pense…

— Et où les prennent-ils, eux, ces vieux sauvages ?…

— Ah ! bien… ils les font… je suppose bien… Tiens tu m’ennuies avec tes questions.

— Avec quoi les font-ils ?

— Avec du miel, du sucre et des écorces d’orange.

— Vrai ?… C’est pour ça que petit Claude aime tant encore à se barbouiller de sucre, hein ?… C’est drôle… Puis ils les apportent… Comment les apportent-ils ?…

— Dans de grands paniers.

— En as-tu déjà vu, toi, des sauvages ?

— Oui… Bon, je ne te réponds plus.

— C’est pour se battre contre eux qu’on vient chercher « son père », la nuit ?…

— Oui, justement.

Et déjà de mon bureau j’entendais la voix de Pomponne qui m’interpellait :

— Est-ce vrai, son père ?

— Mais oui, sans doute.

— Et ils ne te font jamais bobo, à toi ?

— Oh ! non, va… Je te les tape, moi, les sauvages… bing… bang… sur les yeux, sur la tête… Ils filent, je t’assure… quand ils me voient.

Pomponne était maintenant venue me rejoindre avec des grands yeux éblouis, sa géographie à la main.

— Ils ont des belles plumes comme ça sur la tête ?

— Oui, absolument comme ça…… mais rien que les vieux sauvages mauvais, par exemple… L’autre nuit, il y en avait un qui ne voulait point s’en aller, alors je te l’attrape par ses plumes et crac je les lui arrache toutes… si tu penses qu’il ne criait pas.

— Oh ! pourquoi que tu ne me les as pas apportées ?

— Je n’y ai point pensé… car, sans ça…

— Qu’est-ce que tu en as fait ?…

— Je les ai jetées dans le chemin… près de la maison… là-bas.

— Dis-donc, son père, tu les apporteras une autre fois, hein, veux-tu ?

— Oui, sois certaine.

— C’est bon, me lança Pomponne enthousiasmée, et elle retourna toute fière reprendre ses études.

* * *

Parmi nos robustes et hospitalières populations campagnardes, « les sauvages » viennent souvent faire des excursions, quelquefois nuitamment, quelquefois hardiment au grand soleil.

Je crois même qu’il en existe tout un campement, parfaitement au courant des êtres, embusqué en permanence quelque part, dans une certaine anfractuosité caverneuse de ma montagne, car l’autre dimanche, ces effrontés-là ont poussé l’audace jusqu’à descendre au village, en pleine foule attroupée pour la messe, et se sont introduits sans façon chez mon voisin Lanctôt.

Je fus vite averti de l’événement. … Oh ! mes amis, quels fameux lâches que ces sauvages ! et comme ils savent bien toujours ne s’attaquer qu’à de pauvres femmes inoffensives… car ça ne me prit pas un quart d’heure, ma foi, pour les faire déguerpir. tout penauds, à travers les champs d’avoine et les vergers.

À mon retour, Pomponne, qui me guettait, me demanda d’un air curieux : — Ils ne t’ont pas fait bobo, n’est-ce pas, son père ?

— Non, va, repris-je ; ils se sont enfuis tout de suite.

* * *

Mais voilà qu’au bout de quelques instants je vois accourir sous ma fenêtre, une, deux, trois, quatre, cinq petites filles, avec Pomponne au milieu, en train de donner des explications terribles à en juger par leurs regards épouvantés et leurs mines anxieuses.

Et en tourbillon elles se précipitèrent vers moi. Elles venaient me faire voir les plumes que les sauvages avaient perdues dans la bagarre chez Lanctôt et quelles avaient trouvées dans le jardin… Des véritables plumes en effet… Qui est-ce qui se serait jamais imaginé ça ?… Et la leçon de géographie de l’autre jour me revint aussitôt à l’esprit.

Les chères petites s’attendrissaient presque sur la douleur qu’ils avaient dû éprouver, ces pauvres sauvages — pensez-donc — à se sentir tirer ça de la tête, et elles mesuraient du doigt la longueur du tuyau des plumes.

Elles étaient d’abord allées les montrer, en grande hâte, aux bonnes sœurs, leurs maîtresses de couvent… Oh ! ce qu’elles avaient ri, ri, paraît-il, celles-là… surtout la petite sœur Pétronille.

De même, au retour, le long de la rue, de porte en porte, chacun s’empressait de les attaquer en souriant singulièrement… Il n’y avait pourtant rien de si drôle, voyons…

Jusqu’à l’abbé Grégoire qui les avait observées par-dessus la clôture du cimetière et qui était venu gentiment s’informer, n’est-ce pas ?

Mais lui n’avait point ri ; il s’était contenté de bigler aussitôt pudiquement à droite et à gauche, presque fâché…

* * *

Sapristi d’un nom ! jamais je croirai qu’il ne s’était pas aperçu que c’étaient des plumes de dinde !

Mais oui, les plumes de la dinde que les domestiques de Lanctôt venaient de sacrifier aux préparatifs du dîner de baptême…

… C’est vrai qu’il n’avait pas été invité, aussi, le pauvre homme.


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Le Docteur Santa Claus



Cétait une veille de jour de l’an et il neigeait.

Il tombait une de ces neiges à gros flocons, calme, reposée, douce, tranquille, descendant comme un pardon des infinis d’opale pour effacer chaque souillure, chaque tache sombre de la nature, en cette fin d’année qui s’en allait. Je n’avais vu cette neige que dans les tableaux jusque-là. Et comme on pare les morts pour les porter au tombeau, l’année mourante se purifiait dans ce virginal linceul.

… Une neige à gros flocons de cristal… exprès pour le père Nicholas… Allait-il s’en donner ?

* * *

— Mais on frappe à ma porte… qui donc, si discrètement ? Vraiment peut-il y avoir encore des pleurs dans quelque foyer ?… de la souffrance quelque part, en ce joyeux soir ?…

Une pauvre femme entra, une vieille grand’mère de soixante-quinze ans, également couronnée de neige et de cheveux blancs, qui tout de suite s’affaissa sur une chaise, la gorge oppressée et haletante. Elle retenait encore dans ses cils des larmes congelées en route.

Elle était descendue à pied, à travers champs, par un chemin de raccourci sous les pommiers et les grands érables morts. Il n’y avait que pour ses enfants que l’on pouvait à son âge se décider à marcher si loin.

Et maintenant, gênée, elle n’osait plus m’annoncer le but de son voyage. Car elle savait bien que j’avais longtemps soigné son mari, sa fille, sans jamais rien recevoir en retour, et voilà qu’elle revenait encore ; pour son petit-fils, cette fois. Mais pour calmer un petit-fils souffrant, à quelle rebuffade ne s’exposerait-on pas ?

Ah ! oui, parle donc, vieille grand’mère, toi qui hésites, qui prends des détours pour me préparer à ce que tu vas me demander, parle donc ; je le sais bien que tu es pauvre, que tu es bonne et honnête, que surtout tu aimes bien tes petits-fils… Il n’y a d’ailleurs rien à ton adresse, dans mes comptes. Et c’est moi qui ai honte de voir une misérable grand’mère, si dévouée. si douce et si vieille, si pleine de cœur, m’aborder avec défiance comme quelqu’un qui n’en aurait point de cœur, lui.

— C’est ton petit-fils qui est malade ?…

— Oui, bien malade tout à coup, à propos de rien… Il était cependant allé a l’école, comme à l’ordinaire, mais au retour… une fièvre, des rêves en sursaut, des appels déchirants… Peut-être avait-il pris froid à travers ses vieux habits trop courts… Ils étaient si pauvres, eux.

Alors, malgré la neige et la nuit, elle était venue me trouver, me demander si je ne pourrais pas le lui guérir, ce cher enfant… Quelques poudres, seulement… car il ne devait pas être nécessaire de le voir.

Oh ! elle soupçonnait bien encore une raison à sa fièvre subite : À la Noël, le père Nicholas avait apporté un arbre chargé de cadeaux à ses petits compagnons de classe anglais. Ceux-ci lui avaient raconté ça : ils avaient apporté leurs jouets à l’école, et depuis, il en avait rêvé à chaque nuit, le pauvre enfant. « Pourquoi qu’il ne vient jamais ici, le vieux Nicholas ? me demandait-il toujours tristement ; quand bien même nous serions pauvres… tu n’es pas méchante, toi, grand-mère, et moi non plus… Dis, est-ce que je suis méchant ? »

Et tous ses désirs et ses imaginations d’enfant, ses rêves éveillés, lui étaient revenus, ce soir, dans ses cauchemars de fièvre.

Au rebord du bois, tout près, elle était allée, pour voir, couper un sapineau vert dans les rameaux duquel elle avait déposé des pommes et des glands murs… Mais des pommes et des glands, il connaissait trop ça. n’est-ce pas, et sa fièvre avait continué.

— Si vous vouliez m’en donner quelques poudres blanches ?… Ce n’est pas nécessaire de le voir, je crois,… ce n’est pas nécessaire, je suppose, me répétait-elle toujours sur un ton de douce et touchante angoisse.

Oh ! vieille grand’mère, « ce n’est pas nécessaire », dis-tu ?… comme tu désirerais que j’y allasse cependant : mais ça te coûte trop de me le demander, dans la crainte d’un refus, parce que tu n’as rien, rien à m’offrir pour me payer ma course et qu’il faut être grand’mère comme toi pour se mettre en chemin dans cette neige-là, par seul dévouement.

— Puisque vous êtes assez bon, remettez-m’en, s’il vous plaît, quelques unes… des semblables à celles que vous avez données, l’autre jour, au petit Louison, le gas du voisin… Elles n’étaient pas mauvaises à avaler celles-là… Car si elle allait être obligée de prendre son petit-fils de force, de le gronder, de lui tenir les mains… Jamais elle ne pourrait s’y résoudre, non, bon Dieu !… jamais…

Je te comprends bien, va, vieille grand’mère ; si tu savais comme je te comprends bien ; et rien qu’à un inoubliable souvenir triste qui se réveille toujours tout de suite dans mon esprit quand ce sujet revient, je reprends :

— Et si j’allais le voir, ton petit-fils ?… lui faire prendre moi-même ses poudres en même temps ?…

* * *

Je n’avais pas de réponse à attendre… son regard de bonheur suffisait seul. Je donnai ordre d’atteler.

Mais en attendant, je m’en vais, en secret, détacher doucement, de l’arbre de Noël de mes mioches déjà installé dans un coin de salle pour le lendemain, quelques jouets, une bonbonnière, et parmi les autres joujoux de l’an dernier — musiquettes, polichinelles, chevaux mécaniques, arches de Noé — maintenant entassés avec dédain dans une malle, je choisis les meilleurs, les moins délabrés, dont je fais tout un paquet.

Il n’en avait jamais vu, de père Nicholas, le pauvre petit-fils, eh ! bien il en verrait un, cette année. Et voilà que je me mets en route, avec la vieille grand’mère à mon côté.

… Il neigeait toujours…

Ce fut vite atteint, la maisonnette tranquille qui, adossée à un pan de roc sous les arbres, abritait les cauchemars de l’enfant pris de fièvre.

Alors, je tire de ma trousse quelques mèches blanches de ouate boratée que je roule dans mes moustaches ; je prends sous les robes de buffle de la berline mon paquet de jouets divers, et dissimulé dans mon immense pardessus de chat sauvage, le collet relevé au-dessus de la tête, tout constellé de flocons de neige, c’est bien un irréprochable et parfait Santa Claus que la bonne vieille mère, ravie et souriante de chaque ride, conduit à présent devant elle vers son gîte de misère.

En me voyant, il se dressa sur son lit, le pauvre enfant, avec une expression soudaine de figure si étrange, oh ! si étrange et si subitement heureuse… Était-ce réellement le vieux Nicholas qui venait le visiter… celui-là même qu’il avait tant souhaité, qu’il avait si ardemment désiré ? Ils n’étaient donc pas trop pauvres alors ?

… Non, cela ne pouvait pas être vrai : ces cadeaux, ces jouets peinturlurés ne devaient être qu’imaginaires et il tenait son regard déliant et chercheur sur la vieille grand’mère comme pour qu’elle se dépêchât de tout lui dire, elle.

Car peut-être qu’il rêvait encore simplement, que rien n’existait en réalité, ni du père Nicholas, ni des jouets et que mon Dieu ! tout ça disparaîtrait dans un brutal réveil qui ferait tout à coup évanouir ses visions bénies.

Oui, pourquoi ne lui disait elle donc pas à son pauvre petit, la vieille mère qu’il paraissait interroger, elle qui devait le savoir ? Et son regard de doute se reportait sans cesse sur elle, avec sa même physionomie suppliante qui faisait mal à voir.

Alors, avec une grosse voix douce et sur le timbre attendrissant que les enfants doivent attribuer à Santa Claus, je me mis à lui parler en caresses… à le questionner tendrement.

… Ciel ! c’était lui… c’était bien lui. Le pauvre petit malade ne doutait plus. Je le vis bien à l’éclair de ravissement tout de suite monté à ses prunelles brillantes de fièvre.

Mais ce Santa Claus l’examina longuement, prit d’abord sa température, lui fit avaler sans sourciller toutes sortes de poudres et de potions mauvaises ; ensuite, il disposa ses cadeaux dans les branches du sapineau vert, tout à l’heure si triste avec seulement ses pommes et ses glands, puis il s’en retourna.

* * *

… Le lendemain, la vilaine poussée de fièvre avait tout à fait disparu et le petit-fils traînait, en chantant à tue-tête, ses chevaux à roulettes dans le logis joyeux, devant la grand’mère qui souriait… qui souriait.


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Mes Disséqués



Lugubre, avec des rafales chaudes comme des soupirs de damnés, la nuit cache sous son éteignoir immensément sinistre mon village et sa montagne.

C’est en novembre.

On se meut péniblement ; et c’est en haletant que, de fondrières en fondrières. on tiraille ses talons emboités à chaque pas dans un tire-botte invisible.

En liant, au-dessus des têtes, de grands nuages, comme des morceaux d’étamine mal déchirée, flottent à l’aventure. Au delà, la lune répercute des rayons rougeâtres, verdâtres, à reflets glauques de vieux bronze rongé de patine.

Et en bas : le clapotement de la vague sur le galet lavé et délavé : les grands ormes qui redressent leurs têtes sous la bourrasque, en sifflant : la croix du vieux clocher dont les tringles grincent sur leurs arcatures ; la buée moite qui s’échappe de la rivière ; les grandes pierres tombales qui oscillent lourdement sur leurs socles ; tout ce qui est horrible joint à tout ce qui fait peur ; une nuit sinistre d’automne.

C’est en novembre.

En marchant, on craint de froler des spectres et l’on s’imagine à tout instant sentir dans son cou le souffle froid de leurs haleines : en se retournant on les verrait, mais on n’ose.

C’est en novembre et la nuit les morts se promènent en agitant leurs linceuls. C’est leur mois. Les cimetières, étalant leurs pierres blanches comme le linge au lavoir, cachent derrière chacune d’elles un squelette qui fait cliqueter ses vertèbres. On ne veut pas le croire, mais le frisson vous empoigne aux dents et à la peau rien que d’y songer.

N’est-ce pas ? Je connais ce que c’est que le cadavre. J’en ai vu sous tous les aspects : ceux que l’on hisse à l’amphithéatre de dissection au moyen de poulies rauques et de cabestans criards, ceux que l’on sort ensanglantés des voitures d’ambulance. J en ai vu dans leur tombe, dans leur lit, dans leur fosse : à la morgue, sous le scalpel dans les salles d’autopsie, en charpie sur les rails, étendus exsangues sur les grèves ; partout gangrenés, putréfiés, sphacelés, décomposés, épilés, gonflés de gaz comme des outres ou décharnés comme des squelettes à articulations mécaniques. Et je me pique d’être de ceux qui ne croient pas aux revenants et n’en ont point peur.

Sans cela l’on ne m’eût point vu par ce soir tourmenté, à minuit, gagner le plus naturellement du monde la route planchéiée du vieux cimetière pour jouir à mon aise du spectacle qu’offrait la nature à cette heure-là.

Est-ce par métier, est-ce par l’effet de la lecture, est-ce par tempérament ? je l’ignore, mais les tableaux macabres où les nuages se crèvent avec des flamboiements d’épée, où les embruns furieux déferlent bruyamment sur la rive comme se déchargent des tombereaux de pierres, où le vent qui tourbillonne sous le globe de la cloche, à travers les colonnettes et les crénelures du clocher, prend des accents de trompettes, où les tuiles s’arrachent violemment aux clous du toit de la sacristie pour aller s’enfoncer comme des dards dans la glaise fraîchement remuée d’une fosse ; tous ces tableaux-là m’ont toujours plu particulièrement — comment dirais-je ? — intéressé.

Et j’allais donc machinalement, les cheveux en broussailles sous le vent, quand tout à coup, à ma gauche, derrière un immense monument granitique, j’entendis des soupirs aigus comme des sifflements, et en même temps je me vis subitement environné de toute une troupe de squelettes dansant une pyrrhique macabre.

Chacun conservait encore le masque hideux que la mort lui avait donné à son dernier spasme, et franchement j’eus froid au cœur.

Cohorte infernale qui m’enserrait dans son cercle, m’étouffait de son haleine méphitique, et à laquelle je ne pouvais pas me soustraire. J’étendis la main pour m’appuyer quelque part, car mes jambes fléchissaient et je me sentais défaillir ; un squelette m’offrit son omoplate sans bras.

Et soudain, j’aperçus à l’endroit du cœur, planté comme un poignard, le robinet de cuivre vert-de-grisé que les carabins introduisent dans l’aorte pour y injecter leur solution d’albumine et préparer ainsi les artères à la dissection.

Malédiction ! Tous étaient ainsi brutalement transpercés ; et je reconnus mes cadavres d’autrefois, déchirés, mordillés, déchiquetés par mes forceps, écharpés, tranchés, disséqués, scarifiés par mon scalpel jusque dans les nerfs et les muscles.

Ils étaient encore tels que le croquemort me les avait apportés à l’amphithéâtre. Il y en avait trois surtout dont je me souvenais plus nettement.

Le premier était celui d’une fille, impudique jusque dans les moëlles, qui avait passé sa jeunesse à vendre ses baisers dans un lupanar de la rue Sainte-Hélène, à Québec. Ce fut une affaire tragique qui nous l’amena. Une nuit, son amant pris de jalousie — l’amour va donc jusque-là — lui avait férocement ôté la vie en lui transperçant les deux tempes d’une balle, puis s’était ensuite tué lui-même sur elle. — Musset eût parfaitement reconnu en cela l’œuvre de « Rolla ».

La justice scrute toujours ces drames horribles. Les cadavres furent d’abord transportés à la morgue pour l’enquête, puis de là à l’amphithéâtre de dissection. La fille perdue n’avait suivi que la filière ordinaire tout en évitant l’hôpital.

Je reconnus parfaitement son corsage débridé de mousseline légère spéciale à l’espèce ; son masque convulsé, portant encore en relief le mince filet de sang qui suintait des tempes, gardait son même rictus blasphématoire, et la poudre de riz, et le fard et le carmin n’avaient pas été lavés.

Le second était un grand diable, mort à Beauport de l’anthrax hideux qu’il avait eu, encavé entre les épaules : hideux par ce pus scabieux qui filtrait à travers une espèce de cagoule à plis de suaire ; hideux par l’expression de figure affreuse, — véritable grimace sardonique — que la douleur avait plaquée sur cette face morte.

Ajoutez à ça la plus parfaite empreinte d’hébétement que l’idiotisme ait jamais affichée à la lèvre et à l’œil d’aucun de ses enfants.

Quant au troisième, le crâne entr’ouvert distillant sa cervelle, teint de sang comme s’il fût sorti de l’écorcherie, il était tel qu’on l’avait apporté sur le brancard. Matelot norvégien, tombé d’une vergue sur le rebord de l’écoutille où il s’était fracassé la tête : il tenait encore à la main un grelin dont il semblait vouloir me ligoter.

Et plus loin, dans les ombres et clairs inattendus que répand la lune, toute la bande découpe sur l’archilecture sépulcrale ses gestes épileptiques, ses contorsions démoniaques ; tantôt un râle, un soupir, tantôt un sifflement, un cri ; puis le silence.

Tous ces disséqués — démembrés d’un bras ou d’une jambe, sans entrailles, sans cœur, décapités ou scalpés, les muscles en lambeaux, les nerfs arrachés — étaient horribles à voir.

J’allais me rendre………

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ding, ding, ding : c’était mon timbre de nuit.

— Venez vite, docteur ; c’est pour la femme du père Chose. « a se meurt ! »

— Oui, oui, j’y vais

Diable de rêve ! et je me frottai les yeux…


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Une Erreur de Diagnostic



Si cela a du bon sens, bonté divine ! de les voir encore ensemble, ces deux-là, à chasser les bluets, à grimper dans les pommiers, à se faufiler dans les bois noirs… si leurs parents le savaient… Oui, je vais faire cesser ça, moi, par exemple …je le dirai à monsieur le curé… »

La vieille demoiselle Philomène se parlait ainsi, à part elle, en les guignant entre ses rideaux de mousseline pendant qu’ils se jetaient en riant des cœurs de pommes par-dessus la haie toute proche.

« Ces deux-là » c’étaient Lucie, une petite blonde aux yeux vifs et pleins de candeur mutine — une excellente fille au fond — et Louison, le fils du voisin, un gars gentil et bien fait qui avait enflammé le cœur de Lucie de son regard d’étincelle… Mais son père, à elle, s’opposait aux avances de l’amoureux, lui refusait l’entrée de sa maison… Ils ont bien le temps, grand Dieu !… des enfants encore…

Des enfants ?… peut-être, mais qui s’aimaient beaucoup et qui trichaient souvent la consigne pour se le dire.

C’est cela qui avait scandalisé Philomène, elle dont la figure bilieuse, faite à la truelle, avait toujours tenu les aspirants à distance. Avec les années sa mauvaise bile, toujours aigrie de plus en plus, avait tourné au vinaigre, puis à l’acide nitrique fumant… Vraiment, elle en laissait échapper les âcres émanations, quand elle racontait les entrevues hâtives et secrètes dont elle était parfois témoin, la manière avec laquelle Lucie fixait son regard sur Louison : Il faut voir cette effrontée…

C’est peut-être vrai qu’elle le reluquait souvent en dessous, quelle se cachait derrière les massifs d’arbres pour lui parler, tâchait de le rencontrer partout en cachette… mais pourquoi son père aussi… hein ?…

… Comme elle se l’était promis, Philomène était en effet allée, le dimanche suivant, trouver le curé à son presbytère.

C’était l’abbé Grégoire, ce curé-là, un bon homme au fond, pas bien fin, qui ne jouissait jamais autant que quand il lui était donné occasion de se fourrer le nez — et il l’avait long — dans les affaires intimes de ses paroissiens.

À cause d’une douce manie, il avait toujours rêvé ça de grandir son humble rôle de curé de campagne au rôle plus large et plus solennel de l’apôtre. Il se posait dans toutes les circonstances comme le pacificateur, le mystérieux niveleur, l’arrangeur miraculeux de toutes choses : une espèce de providentiel entremetteur aux mains toujours tendues pour les bénédictions.

Oh ! comme il aurait aussi désiré faire un miracle quelconque, un tout petit miracle de rien du tout, et travailler ainsi de compagnie, bras dessus bras dessous, en bons copains, avec saint Benoit, saint Antoine et les autres d’en Haut… Il se vantait même d’avoir de temps en temps des petits colloques secrets avec la sainte Vierge.

Il s’était longuement essayé à combattre — à coups de neuvaines, de processions. d’évangiles lus sur la tête des malades — la sécheresse, le rifle des enfants, les fléaux de la grêle, des chenilles et des sauterelles, mais sans grand succès… À la fin, voyant que ses paroissiens perdaient quelque peu confiance, il s’était résolu à leur conseiller de joindre à ses prières un peu d’onguent, quelques galions de bouillie bordelaise… Après tout, ça ne pouvait pas faire de mal, disait-il…

Quant aux messes pour obtenir providentiellement de la pluie, il ne se décidait plus à en annoncer du haut de la chaire qu’après avoir télégraphié à l’observatoire de Toronto. Cela réussissait pas mal. Ce qui faisait dire à ce renégat de Casimir, son paroissien : Pour la pluie, notre curé, y est pas mauvais, mais pour le rifle, les chenilles, y’ vaut pas une « pétaque. »

Oh ! ces innocents travers, ces douces manies qui indiquaient chez lui une fêlure bien visible, ces lubies continuelles que ses indulgents paroissiens se racontaient sans malice, en se secouant les épaules, ils les lui pardonnaient bien, à lui qui tendait toujours ses mains pour les bénédictions, ou les pardons, ou les quêtes, avec le même inébranlable zèle.

Vrai, il était bien un peu fou…

C’est à lui que s’était adressée mademoiselle Philomène.

… Elle lui en avait conté long. Et comme il paraissait tellement s’intéresser à ses histoires, l’encourageait tant de ses airs penchés, de ses regards attendris, de ses bonnes paroles de pitié complice, elle lui avait donné une foule de détails, d’interminables explications coupées à propos de réticences subites qui ajoutaient encore, exagéraient, grossissaient l’affaire à la mesure d’un vrai scandale.

— Elle s’en aperçut, je suppose, aux yeux et aux ah ! stupéfiés de l’abbé Grégoire, car tout de suite, comme une caresse, comme un baume de pitié pour la réputation malmenée de sa voisine Lucie, elle ajoutait subitement tendre, — pour donner aussi sans doute une tournure de sympathie et d’intérêt à la dénonciation qu’elle venait de faire : Puis… vous savez, elle n’est… pas bien… y paraît…

— Pas bien ?… avait demandé l’abbé Grégoire avec effarement, l’esprit déjà transporté aux fonds insondables des abîmes infinis de perdition.

Mais le tinton sonnait : ding… dong, ding… dong ; alors la vieille Philomène avait saisi son paroissien doré, son parasol et enfilé la porte.

* * *

… Pas bien… ah ! il avait parfaitement deviné… Quelle honte ! quelle tristesse pour sa paroisse ce serait, pensait-il en disant sa messe. Et pendant qu’il détaillait les évangiles et les épitres à voix distraite, il réfléchissait avec angoisse au moyen d’étouffer le mal, d’empêcher les mauvais propos, les réflexions qui germeraient inévitablement de ce scandale qu’il imaginait tout prêt d’éclater.

Et ces angoisses le faisaient encore plus souffrir, avivées par sa constante manie de réformateur, de providentiel entremetteur : si on allait ne point l’écouter cette fois, le rebuter dans ses apostoliques démarches d’envoyé de Dieu…

Entre ses bras, levés pour une roulade d’orémus, il reconnut Lucie, qui, de derrière une colonnette dorée de la nef, dardait sur lui son œil clair… justement, il la ferait demander, cette mauvaise brebis, par un enfant de chœur, après la messe.

.........................

Et elle vint.

Oh ! elle paraissait très douce et gentille en plein, la brebis, et pas mauvaise du tout : au contraire un doux air de tendre et sympathique ingénuité semblait nimber son front. Ses yeux seulement, des petits yeux mutins, paraissaient il est vrai beaucoup aimer à rire, mais à part ça…

Elle se présenta naturellement intimidée devant l’abbé Grégoire qui se demanda tout de suite en la voyant si candide, si douce, si apparemment honnête, sous quel aspect décevant d’angélique innocence l’esprit du mal parvenait adroitement à se dissimuler parfois.

Mais comme il en avait vu bien d’autres, il commença sur un ton sévère :

— Ce n’est pas joli, ce que j’apprends sur ton compte, Lucie.

Celle-ci baissa aussitôt les yeux, confuse sans savoir.

— Je vois que tu comprends ce que je veux dire… En effet tu te conduis mal, ni plus ni moins.

Et comme la belle fille fière se redressait spontanément, cette fois.

— Non, non, ne nie pas… ne nie rien… je sais tout… reprit-il vivement

— Mais, monsieur le curé… je…

— Tu l’aimes donc bien ce vilain gars, pour agir ainsi avec… Tu l’aimes donc bien…

— Oui… je l’aime en effet… beaucoup… mais nous ne faisons rien de mal…

— Tut… tut… tut…

— Je le rencontre quelquefois en cachette, c’est vrai… parce que… parce que mes parents ne veulent pas le laisser venir à la maison…

— Ils sont bien payés maintenant tes parents, n’est-ce pas ?… car…tu n’es pas bien… pas bien, oui… tu sais…

Lucie ne répondait plus, abattue sous l’interrogatoire curieux de son curé. Et celui-ci reprenait encore :

— Enfin, oui… tu n’es pas… bien…

Elle avait envie de pleurer, la pauvre petite, honteuse jusque dans les yeux qu’un prêtre put lui faire d’aussi indiscrètes questions.

Ça tombait à une mauvaise date, sans doute, car dans un tremblement de gêne, elle acquiesça timidement de la tête.

— Si ce n’est pas trop malheureux, pauvre enfant… que dit ton père de ça ?… ta mère ?…

Mais mon Dieu ! elle n’en avait seulement pas parlé… Toute sa mine confuse le disait et bientôt elle éclata en larmes abondantes.

— Alors il faut que tu te maries… Louison le voudra-t-il, lui ?…

Elle fit signe que oui, de la tête.

— C’est bon, retourne-t’en… et dis à ton père de venir me rencontrer ici.

… Le père, un vieux sec et renfrogné, arriva aussitôt :

— Bonjour, monsieur le curé…

— Bonjour, monsieur… asseyez-vous… Bien oui, c’est assez délicat… n’est-ce pas… il faut des sacrifices, n’est-ce pas… la charité… c’est à propos de votre fille… vous savez, n’est-ce pas… vous devez la marier.

La marier ?… oh ! elle en a bien le temps, allez… Et avec qui ?…

— Avec Louison Doré… oui, n’est-ce pas… vous savez…

— Louison Doré ?… un pauvre gars qui n’est pas établi et ne le sera Dieu sait quand… Des enfants, tous deux, d’ailleurs… Ils ont bien le temps d’avoir de la misère…

— Non monsieur, ce serait mieux tout de suite… n’est-ce pas, le pasteur juge mieux… puis, n’est-ce pas la charité, la prière, le sacrifice… Des fois, n’est-ce pas, il arrive… des malheurs… des hontes… Le pasteur, n’est-ce pas… le sacrifice… Louison…

Le vieux Doyon le regardait sans faiblir.

— Je comprends tout ça, monsieur le curé, c’est vrai… mais elle est trop jeune encore, il vaut mieux la faire attendre…

— Non, il ne faut pas attendre… je n’ai pas besoin d’insister, n’est-ce pas, ni d’expliquer, n’est-ce pas… ce serait pire plus tard… La charité…

Le bonhomme ouvrit de grands yeux drôles.

— Que voulez-vous dire ?… je ne comprends…

— Bien n’est-ce pas, à force de la laisser courir seule, votre fille… elle … n’est-ce pas… Le scandale est déjà assez grand…

Tout en continuant de regarder son curé, le vieux Doyon était devenu vert, affreusement bouleversé par la colère et la honte. Et il cherchait à bégayer des mots qu’il ne trouvait pas pour exprimer sa complète stupéfaction.

— C’est une épreuve, expliquait l’abbé… Non sans doute, n’est-ce pas, vous ne méritiez pas un tel malheur, mais il peut se réparer peut-être… la prière, la charité… N’est-ce pas, c’est fait ; alors à vous de ne rien dire, de ne rien faire éclater mal à propos.

Et son regard brillait déjà en songeant comme il allait vous arranger ça habilement : toute la paroisse n’y verrait que du feu.

— Comme ils consentent tous deux à s’épouser, je le sais, continua-t-il, permettez-le leur tout doucement, sans esclandre, n’est-ce pas, de manière à n’éveiller les mauvais soupçons de personne.

* * *

… Quinze jours après, la noce avait lieu ; j’en étais. Belle noce, ma foi, car le père Doyon était riche et très estimé.

Tout le monde fut heureux, mais personne plus que Lucie et Louison à qui le bonheur s’était offert si inopinément et qui étaient tous deux très gentils sous leurs toilettes neuves.

* * *

Une année plus tard, par une pluie du diable, je vois arriver mon Louison qui venait me chercher, bride abattue … Il ne voulait même pas entrer tant c’était pressé…

— Hein ! lui dis-je en riant : c’est pour tout de bon, cette fois.

Il me regarda un instant, puis voyant à mon air entendu et moqueur que j’étais au courant de la fugue stupide de l’abbé Grégoire, il éclata de rire tout bonnement.

— Il l’a, à la fin, son miracle, me dit-il.

— Comment ? repris-je…

— Bien oui, vous ne savez pas, cet innocent-là, pour expliquer sa bêtise, a bien essayé de faire accroire à ma belle-mère que c’était dû à ses neuvaines, à ses nombreuses messes payées, à ses aumônes qu’il avait réussi… à obtenir du ciel… par miracle, que… que… au diable, j’ sais pas comment vous dire ça.

— Le mystère de l’Incarnation à l’envers, je suppose ?…

— Justement ; mais comme je lui dois ma Lucie, je ne m’en suis jamais plaint… Vite, dépêchez-vous, docteur…


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Premier Cas



Ils étaient quatre, venus de loin, réunis pour un soir de ressouvenir et de bonne causerie dans le cabinet de consultation de leur humble confrère de campagne… Sur une table, il y avait des bouteilles ouvertes de cognac, des flacons de genièvre, des carafons de vin, des cigares, des cigarettes, des verres…

… Et la conversation allait. — Ça mes vieux, — c’était Charles Lincourt qui parlait, debout auprès d’une table, faisant danser dans sa main une pièce de monnaie — c’est mon premier trente-sous gagné au moyen de ma profession et bien gagné… Quelle dent ! mes amis, je m’en souviendrai toujours… Nous nous étions mis à trois pour l’extraire : c’était une molaire d’un pouce cube, à quatre pivots crochus rivés comme par des clavettes à l’alvéole.

J’avais d’abord pris mon pauvre patient comme ceci, gentiment, délicatement, en dilettante, les bouts des doigts seuls employés à la manœuvre. Au fond je voulais un peu l’éblouir, ce garçon, qui me tendait béatement sa tête crépue, la tenait fixée, immobile, inclinée suivant n’importe quel angle : 45°, 22°, 13°, avec l’air de dire : Mon Dieu ! que j’ai hâte… j’ vas-t’y être bien après.

Ouitche ! après… J’applique donc ma pince, une pince neuve à reflet d’argent, avec de gentilles petites pointes en relief pour empêcher le glissement des doigts, vous savez ?… Je me raidis, tous les muscles en contraction spasmodique, et je secoue, et je tire, et je brasse… et je r’ secoue, et je r’ tire, et je r’ brasse… Les yeux congestionnés, la figure bouffie, je soufflais, j’ haletais… et cette dent qui ne se cassait même pas, la gueuse ! À la fin je tombai épuisé, éreinté, sur un siège.

Mais lui, mon patient, avec un sourire drôle et un accent de conviction profonde :

À quien ben… ça a l’air.

— J’ pense… qu’ a quien… ben… repris-je bégayant, scandant des mots rauques à travers ma respiration montée à 70 à la minute.

Et je sentais en même temps une étrange cuisson à la main ; j’avais la paume meurtrie, dépouillée d’épiderme, toute hachée aux maudites petites pointes de la pince à Lyman.

— On va se reprendre ?… C’était mon patient qui me provoquait de nouveau ; mais ce « on » là réveilla chez moi l’idée d’aide, de coopération, d’union : cette union qui fait la force. Je mets une paire de gants pour me protéger les paumes et je hèle un passant à qui j’assigne la tâche de maintenir solidement le crâne de mon pauvre diable de patient. Jacques Lemieux — vous vous le rappelez avec ses cheveux droits sur la tête et ses mots drôles à faire se tordre de rire une barre de fer de deux pouces carrés — Jacques Lemieux était à mon bureau.

Toi, mon gaillard, lui dis-je, tu vas m’aider… Ici, comme ça, ta main à coté de la mienne… bon… Et nous nous arc-boutâmes, les jambes cambrées, les pieds appuyés aux rebords des tables, de la fenêtre, sur les barreaux des chaises…

Alors ce fut quelque chose d’homérique ; et j’aperçois encore, — quand le cauchemar me saisit, ou que dans l’effroi de rêves affreux toutes les épouvantes et les horreurs se liguent pour torturer mon imagination en déroute — j’aperçois encore la figure distorse de mon patient, contracturée rien que sur un côté à cause de la pince, les yeux chavirés, les narines battantes suffisant à peine à la respiration, et la bouche entr’ouvrant des profondeurs de caverne, et dedans cette langue qui se redressait, s’agitait, dardait…

Puis ce fut un mouvement d’ensemble où nos hans d’halètement alternèrent avec le grincement des mors de la pince sur les os des mâchoires, les craquements brusques des fauteuils, les piétinements, les crissements aigus des talons sur le plancher… Une vraie mêlée…

Tout à coup, comme après une tempête, un calme soudain, suivi tout de suite des crachements sanguinolents de mon pauvre patient…

Nous l’avions… la dent…

Et, après un moment de rinçage de bouche, il me demanda tranquillement « comment c’était ».

— Trente-sous, lui dis-je…

— Ça les vaut, approuva-t-il, sans la moindre idée de rire, et il me les remit.

Les voici, mes amis, et je les conserve toujours depuis, les traînant « pour la chance » à travers toutes les poches de mes pantalons… Sapristi ! vous fumez toujours… passez-moi donc un cigare… tas de chenapans !!…

— « Pour la chance » !… Hum ! … Moi je n’en ai pas eu autant, allez, avec mon premier cas… C’était Blondeau qui avait repris en riant, son verre de punch à la main… Moi, ce n’est pas à une dent que j’ai eu affaire la première fois, non… à un simple petit cas de diarrhée…

J’étais installé depuis la veille à Sainte-Monique : pays de framboises, de chardons, de maringouins, de bouleaux, de wawarons, de sauterelles, un sacré, pays, bon… Une vieille tante qui demeurait aux environs m’avait écrit le lendemain de mon examen final :

« Va donc t’établir Sainte-Monique … Il y a déjà un médecin, mais il n’est pas aimé et les gens vont presque tous se faire traiter ailleurs… Vas-y donc… »

Je me décide. J’entasse mes fioles, mes « os », mes bottes, tout mon bataclan. au fond de ma valise et deux jours après je faisais fixer à la porte de mon officine un immense pilon noir et or qui attroupa tout de suite une bonne douzaine d’enfants.

Dès la première nuit je m’aperçus que j’aurais — en outre de mon confrère — à lutter contre une légion d’enragés maringouins qui faisaient de la phlébotomie préventive en saignant les gens et en leur appliquant, à tort et à travers, des ventouses par tout le corps.

Le lendemain, un petit vieux m’arrive avec sa vieille… Oh ! un petit vieux comme on n’en peut rencontrer qu’à Sainte-Monique, courbé, le teint encore clair, avec des yeux gris qui clignaient drôlement comme pour se moquer du monde.

C’était elle qui était malade cependant. Oh ! elle, une petite vieille comme on n’en peut rencontrer qu’à Sainte-Monique, proprette, les cheveux tordus en deux nattes blanches sous sa coiffe, les lèvres minces, un peu relevées par une dent unique… et des yeux, gris aussi, comme ceux de son vieux, mais si doux, mais si bons, qu’on se mettait tout de suite à l’aimer, la bonne vieille…

Ils avaient préféré venir eux-mêmes… ils n’étaient pas riches — pour épargner le coût d’une visite… D’ailleurs ils demeuraient tout près et elle était si peu malade, la vieille mère, après tout… seulement une légère diarrhée de presque rien qui l’ennuyait et qui l’affaiblirait peut-être à la longue, par exemple… C’était arrivé justement comme ça l’année précédente à leur voisine… elle avait toujours retardé, patienté, patienté tout d’un coup, crac, elle était morte. Alors, elle ne voulait point s’exposer à la même chose et ils étaient venus me voir… m’étrenner, disaient-ils.

Une petite diarrhée de rien C’était heureux, car qu’aurais-je éprouvé, grand Dieu ! si c’eut été grave, moi qui me sentais des fourmillements dans tous les tissus rien qu’à la pensée d’entreprendre mon premier cas… Et je méditai :…… Non, pas d’opiacés, ni d’astringents minéraux… cette femme pourrait bien offrir un de ces singuliers exemples d’idiosyncrasie ; alors, je lui préparai quatre poudres inoffensives de bismuth… rien que de dix grains… il ne pouvait toujours pas y avoir de danger à cette dose-là.

— Vous en prendrez une immédiatement, lui dis-je, puis une autre ce soir et demain encore, suivant l’effet obtenu.

Ensuite je lui démontrai longuement l’importance de la diète, lui fis comprendre que tout dépendait de la digestion chez elle… elle devait avoir des gaz après ses repas ?… en effet, je le savais bien… et je me remis à lui expliquer les principes d’hygiène à suivre, je lui recommandai l’exercice au grand air ; je lui exposai également combien l’équitation est salutaire dans ces cas, les bains glacés, le régime lacté : le lait de jument de préférence ou bien pasteurisé… Il y avait bien encore le lavage de l’estomac au moyen du tube Faucher : un grand tube en caoutchouc, avec un entonnoir au bout… on met le patient comme ça, vous voyez, de manière à redresser l’œsophage et on pousse le tube… Il y en a, des fois, qui ne peuvent pas l’avaler : alors on leur anesthésie la glotte avec des vaporisations de cocaïne… il n’y a rien de plus fin ; puis on lave l’estomac, on le rince…

Je compris tout de suite à leurs yeux émerveillés, à leurs mouvements de tête étonnés et approbateurs, qu’ils qu’ils n’en avaient jamais vu de médecin comme moi à Sainte-Monique et que mon confrère n’avait plus qu’à se bien tenir…

Et ils repartirent.

* * *

Moi, durant tout l’après-midi, je songeai, en regardant les gens passer : « j’ sais pas si elle va en avoir assez de quatre… si ça ne suffit point, je lui en fournirai d’autres, sans lui rien demander de plus… Quand on commence, hein, c’est mieux… »

Vers le soir, à l’heure de l’Angélus, pendant que j’en grillais une, assis dans mon bureau, le dos vers la porte, les pieds étendus sur une chaise, j’entendis tout proche de mon oreille une respiration fatiguée qui laissa bientôt passer une petite voix soupirante, lamentable, une voix comme on n’en entend qu’à Sainte-Monique ; c’était celle de mon vieux de tout à l’heure.

Ah ! non, ça n’allait pas mieux, loin de là ; sa femme n’avait jamais été plus mal… et des coliques, monsieur…

J’en éprouvais moi-même, en l’écoutant… Mon premier cas, pensez donc… Je consultai de nouveau ma matière médicale : non, pas d’exemple d’empoisonnement par le bismuth à la dose de dix grains…

— Il vous reste deux poudres, n’est-ce pas, lui demandais-je, en m’adressant subitement à lui, eh ! bien retournez, et faites les lui prendre d’un seul coup… Ne manquez pas de venir me donner des nouvelles avant la nuit.

Lui parti, je me remis à songer… si ça ne réussit pas je donnerai un peu de poudre d’opium, rien qu’un quart de grain pour commencer… le kino ne serait pas mauvais non plus, ni l’acétate de plomb… ni le nitrate d’argent. Si ce n’était pas ces taches qui viennent à la peau… je l’essaierais… à petites doses… Dans les cas chroniques, Bartholow, Flint, Dieulafoy disent que c’est très bon…

Tous les détails de ma pathologie me revinrent à l’esprit… si c’était un cas de choléra asiatique ?… j’y pensai à ça aussi. Le temps passait m’entraînant avec lui dans mille suppositions, à travers un méli-mélo de cliniques oubliées, de formules étonnantes… de prescriptions fameuses notées dans des cahiers sur lesquels je ne pouvais plus remettre la main.

… Et je n’avais toujours pas de nouvelles…

Il était déjà onze heures ; ça m’inquiétait de plus en plus… Oh ! ça devait aller mieux pourtant : quarante grains…

Alors, en tapinois, je m’avise d’aller roder aux alentours de la demeure de ma première patiente, pour voir, pour écouter.

Glissé dans l’ombre d’un peuplier et tendant le cou, je jetai un regard dans l’entrebaillement des volets… Grand Dieu ! éloignez de moi ce calice ! tout le monde de Sainte-Monique était rendu là, toutes les commères de Sainte-Monique, le curé de Sainte-Monique, le bedeau de Sainte-Monique, et au milieu de la chambre, l’autre médecin de Sainte-Monique, mon confrère, une seringue hypodermique à la main, en train de donner une clinique avec de grands gestes vainqueurs, des roulements d’ yeux triomphants. des haussements dédaigneux d’épaules qui en disaient long sur mon compte.

Tous les autres l’écoutaient.

Quand à moi, je me sentis aussitôt entraîné par un tourbillon furieux. Tout sembla s’évanouir instantanément autour de moi, les peupliers verts, les madriers des trottoirs, les maisons blanchies à la chaux, puis tout ce monde de Sainte-Monique entrevu dans un éclair. J’éprouvais en retournant des mouvements d’oscillation, des sensations de marcher sur des vagues comme sous un commencement de chloroformisation.

Je revins à moi en reconnaissant mes fioles et mes bocaux bariolés d’étiquettes latines et je m’affaissai sur un fauteuil…

Tout à coup une commotion soudaine vint me secouer avec violence pendant que j’examinais distraitement mes drogues distribuées en ordre sur les rayons de ma pharmacie… Ciel !!

Oui… ciel ! savez-vous ce que je venais de découvrir ?… j’avais donné contre la diarrhée de ma première patiente de Sainte-Monique, quarante grains de calomel…

Le lendemain je disparaissais…

Toi, Thomas, si tu veux aller chercher mon pilon — il y est encore — je te le donne.

Mais Thomas qui l’avait écouté tout le temps se leva, esquissant toutes sortes de sauts et de contorsions folles, comme un épileptique ; hurlant, criant : Hourrah ! pour le médecin de Sainte-Monique !… Vive le médecin de Sainte-Monique !… Buvons à la santé du médecin de Sainte-Monique. … Buvons du gin, du de Kuyper de Genève… c’est trop drôle… He is all rightall right. … Hip… hip… hip… Hourrah ! Tiger !!!!!… Et il versa une tournée.


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Avec mes Chiens



Séné… Jalap… venez-vous ?

Allons, braves chiens, larges cœurs, fidèles compagnons, allons tous les trois loin des hommes méchants et des tristes choses.

Allons là-bas, jusque sur ce versant de montagne ; nous traverserons les bois, les vergers et les pommiers recourbés.

Nous irons à pied, lentement et ce sera gai pour vous, bons chiens, de gambader et renifler ici et là sous les grandes feuilles vertes.

Pas de poussière, cette fois, pas de chemins poudreux à suivre, pas de soleil brûlant, pas de langue tirée à courir derrière la voiture ; mais de l’ombre, de la mousse et des cascades limpides.

Nous prendrons par-là, voyez-vous, à gauche de ce grand orme. Il paraît qu’il y a un petit sentier voilé qui serpente à travers les érables et les pommiers, les cèdres et les merisiers.

J’apporterai mon fusil… et toi, Séné, immense lévrier blond, sauteur incomparable de clôtures et de ravins, voleur de filets et de rosbifs, si tu aperçois par hasard une perdrix, tu sais, hein !… woo… woo… woo… jappe fort.

Pendant ce temps-là, moi, — au diable les lois de la chasse, — … pan… pan. Oh ! que nous en ferons une noce.

Voyons, bon, venez-vous ?

Et Séné a distendu ses grandes jambes jaunes en se recourbant l’échine en point d’interrogation, — c’est sa manière de marquer sa joie… et Jalap, la queue roulée en ressort de montre, s’est assis en face de moi, le museau en l’air, l’œil inquiet.

Ceci voulait dire :… mais vite donc, sans doute qu’on y va.

Et l’on partit en caravane, Séné devant, moi ensuite, puis Jalap. Au bout de quelques minutes nous étions ensevelis dans l’ombre et les feuilles, loin des hommes méchants et des tristes choses.

À pied… la belle façon en réalité de voyager ; rien ne vaut ce genre de promenade. Comme alors tous les plus petits détails s’impriment bien dans l’esprit ; et quels détails que ceux de mon pays !

Oh ! que je vous plains malheureux médecins de ville, tristes enfumés, chevaliers empoussiérés du tramway et du trottoir, de ne pouvoir, suivant le caprice, vous plonger dans cette atmosphère de cèdres résineux et de fougères aromatiques qui embaument ma montagne.

Que je plains aussi vos chiens… quand vous en avez. Ne dirait-on pas qu’ils sentent peser à leurs cous tout le prix dont vous taxez leur liberté et ne paraissent-ils pas ennuyés de n’avoir à lever la patte que sur des coins de maisons ou sur d’immenses poteaux sans écorce ?

J’ai bien pensé à tout ça en route ; mais c’est surtout après être parvenu sur un certain plateau de rocher, où un sapin, brisé dans ses racines par la tourmente, était venu s’abattre et offrait son tronc séculaire en appui à mes épaules fatiguées par une montée incessante de plusieurs cents pieds, que j’y ai plus profondément songé.

J’ai pu en même temps admirer un tableau féérique. Lentement comme ça, on ne sent guère l’élévation constante du terrain et tout à coup, dans une éclaircie, on est surpris de voir les maisons rapetissées en châteaux de cartes et les pommiers orgueilleux transformés en trèfles à quatre feuilles. C’est très drôle.

Mon Jalap lui-méme s’est mis à rire aux larmes en reconnaissant en bas les rues de son village, sa niche au fond de la cour, puis le petit Douville, puis Tiboul — le chien d’en face — pas plus gros qu’une fourmi, dans le milieu du chemin.

J’ai passé une heure enchanteresse sur ce plateau majestueux, au milieu des campanules bleues et des fleurs sauvages, des piiouits des merles et des tritris des grives.

Adossé paresseusement, prêtant ma cuisse à Séné qui, couché près de moi, y allongeait son grand nez en promontoire, j’ai lancé, vers les hommes méchants et les tristes choses, bien des imprécations amères en même temps que les cœurs de pommes dont j’avais en route chargé mes poches.

Et toujours Jalap qui riait aux larmes et jappait dédaigneusement après Tiboul.

Tout coup, un mauvais instinct me saisit.

Une pauvre petite linotte chantait innocemment au sommet du rocher, perchée sur une feuille de fougère. Mon fusil était sous ma main et sans bouger, en un éclair, je la vise et la tue, lui coupant dans le gosier son piiouit commencé.

Jalap, cessant de rire aux larmes, tourna de mon côté un regard de mépris ; Séné alla se coucher plus loin, le dos vers moi ; et je sentis bien alors que j’en étais moi aussi de ces hommes méchants, et je redescendis vers eux et vers les tristes choses.


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Souvenir d’Hôpital



Suzanne, la petite Suzanne ; — ceux de mon temps s’en souviennent tous. Car il n’y en avait pas un d’entre nous qui n’allait pas siroter son minuscule verre d’absinthe sous l’œil velouté et railleur de cette cabaretière idéale.

Pour nous — et j’entends par là, les étudiants d’alors — après nos promenades aventureuses à travers les rues de la ville, la route la plus courte qui nous ramenait à nos mansardes était toujours celle qui passait par le cabaret de Suzanne.

Je prouve cette thèse anti-géométrique par le témoignage de mon ami Robin. Voici comment ce chemin est plus court, me répétait-il :

— En partant de chez Suzanne, j’ai tellement hâte de revenir que l’enthousiasme me donne des ailes et je gagne cinq minutes sur le temps du trajet.

Ce raisonnement avait cours dans toute la Faculté, excepté peut-être auprès du Dr Dagenais, qui,

« Ne sachant pas dans sa candeur naïve »


pourquoi nous filions si précipitamment sa leçon terminée, était épaté de ce zèle infatigable à l’égard de nos malades d’hôpital :

— Encore un cas d’ovariotomie ? demandait-il au dernier sorti…

Nous l’avions ainsi habitué à nous voir détaler en grande hâte, en invoquant une importante opération à l’hôpital : les terme vieilli, variante d’ovariectomies pleuvaient d’ordinaire.

Mais Suzanne aussi, n’était-ce pas un cas intéressant ?

N’était-elle pas suprêmement attirante, quand, avec son petit nez busqué à l’affût, ses yeux toujours rieurs, ses grands cils palpitant sur le duvet de pêche de sa joue, elle blaguait sans façon avec nous.

Ah ! la bonne fille et pas scrupuleuse, en brave cabaretière qu’elle était.

N’est-ce pas, ça s’explique cet air déluré, un peu déhanché, un peu gamin peut-être… Depuis dix ans qu’elle vivait dans ce restaurant, au milieu des chansons grivoises, des rires, du tumulte des habitués en train de faire la noce.

Ses parents voyant le chic et la crânerie qui se détachaient de toute la personne de ce diablotin de Suzanne, l’avaient poussée avant l’âge, derrière leur comptoir, pour mieux harponner la pratique.

Et voilà comment était arrivée la popularité de Suzanne parmi nous. Elle devint un véritable camarade.

Mais si elle était gaillarde et endevante avec ses phrases en l’air et ses yeux en dessous, ça n’allait pas au delà.

D’une honnêteté… Excellente fille que je vous dis !

Et si elle distribuait libéralement ses chopes et ses bocks, elle m’aurait pas été plus chiche de ses giffles si un mal élevé se fut permis la moindre rigolade déplacée à son égard.

Le grand Marcel a bien pu se vanter, parmi ses amis, de lui avoir serré le petit doigt, en acceptant le verre de vermouth qu’elle lui offrait, un jour qu’ils étaient seuls : mais mon ami Robin, lui qui avait choisi vainement l’occasion du premier de l’An pour embrasser Suzanne, m’a toujours affirmé : c’est impossible.

Pourtant…

* * *

Oui, pourtant… mais n’anticipons pas.

Vous connaissez ce que c’est que l’hôpital. Des lits et puis des lits ; des chambres et puis des chambres ; des malades et puis des malades.

C’est parmi tous ces maux que l’étudiant acquiert la science de les guérir, et c’est par là que la maladie est encore bonne à quelque chose.

Ces malades de toutes sortes et de toutes catégories sont sous le contrôle direct des médecins de l’hôpital et indirectement sous celui des étudiants qui, faisant à tour de rôle leur quinzaine de stage suivant les ordonnances du chef, pansent les blessures, désinfectent les plaies, les ulcères, seringuent, poudrent, enfin se font la main aux mille détails de la chirurgie.

Un jour, j’étais ainsi stagiaire, traînant sous le bras, de chambre en chambre, mon arsenal de diachylon, de pinces, d’iodoforme, de seringues, de sublimé, de coton, faisant les pansements en bon carabin, quand je frappe au numéro…quinze… oui, il me semble que c’est quinze.

J’entends, de l’intérieur, une petite voix sur un timbre de : — deux lagers et un sauterne :

— Entrez s’il vous plaît.

Diable !… pensai-je.

J’entre.

C’était Suzanne dont le large rire désarmait l’artillerie de ses trente-deux dents : et puis tout de suite :

— Vous ne pensiez pas me trouver ici, docteur ?

On a beau avoir du détachement, quand on est étudiant et qu’on se fait appeler docteur, ça nous met un nimbe autour de la tête. C’est un peu comme le petit vicaire qu’on prend pour son curé.

— En effet, répondis-je… Et que faites-vous ici ? qu’avez-vous ?

— Ah ! je suis bien malade. Il faut que vous me guérissiez le plus vite possible.

— Certainement que je vais vous guérir ; vous êtes une trop brave fille pour que je vous laisse ainsi souffrir.

Alors, elle m’avoua ses douleurs et ses maux.

Elle était prise et très mal prise d’une vilaine métrite…

Je commençai donc le traitement, faisant scrupuleusement mon devoir, et, de jour en jour, l’amélioration se faisait sentir.

Suzanne ne savait trop comment me dire sa reconnaissance, car elle n’ignorait pas, au fond du cœur, qu’il faut une bonne dose de dévouement pour accomplir certaine besogne parfois, à l’hôpital.

Au bout de deux semaines elle était tout à fait mieux, prête à retourner à son comptoir.

* * *

Et comme elle laissait sa chambre d’hôpital je la rencontrai dans la rue.

— Ah ! que vous êtes gentil de m’avoir si bien guérie, me dit-elle en me tendant la main ; puis regardant subitement autour de nous, elle ajouta :

— Voulez-vous m’accompagner jusqu’à la gare ?

— Pourquoi donc ?

— Vous me feriez bien plaisir en venant.

Joliment intrigué et ne comprenant rien à ce caprice, je cédai : nous n’étions qu’à quelques pas de la gare du Pacifique.

Et rendus là, sous la longue marquise. Suzanne, se jetant tout de suite à mon cou :

— Ici, du moins je puis vous embrasser à l’aise, les gens vont croire que je vous fais des adieux touchants.

Et j’entendis autour de moi deux bonnes vieilles me plaignant :

Encore un qui « émigre en Amérique ».

… Mais moi, revenant songeur de la gare, je ne pus m’empêcher de murmurer :

— Ce Robin… qu’avait-il donc avec son : « c’est impossible. »


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La Petite Lise



Quel délicieux recoin de montagne elle habitait, la petite Lise Tavernier ! Rien d’étonnant qu’elle eut conservé là, dans l’ombre et les brises en caresses des grands arbres, le velouté laiteux de ses joues d’enfant.

Elle était encore impreignée de l’odeur des cèdres et des fougères aromatiques quand elle vint me voir par un beau matin fait de rosée et de lumière d’or.

Sa tante l’accompagnait, une bonne vieille tante qu’elle appelait sa mère et qui, restée veuve sans enfant, avait déversé sur elle tous les flots de sa tendresse.

Malade… elle l’était pourtant, Lise, et à mesure qu’elle m’énumérait ses malaises, ses douleurs, ses crises gastriques, ses palpitations, ses vertiges, la bonne vieille était toujours là, encore plus intéressée qu’elle, qui appuyait sur les divers symptômes, renchérissait, exagérait chacune des indications… Et cette tumeur qui… Il faut tout dire, ma fille…

— Une tumeur ? demandai-je intrigué.

— Bon, je dis une tumeur… parce que… c’est peut-être rien que de l’hydropisie, mais sûrement que le ventre lui grossit.

Elle ne s’en souciait guère, elle, la petite Lise, et ça ne paraissait nullement l’inquiéter.

— Une tumeur, vrai ? repris-je : et depuis quand avez-vous remarqué ?…

— Depuis quatre à cinq mois — c’était toujours la tante qui se hâtait, de répondre avec toute la sincérité de son âme — c’est depuis son retour de la ville… et elle se mit à calculer : février… mars… oui, à peu près quatre mois…

Ça devenait plus sérieux. Je me remis donc à questionner Lise très discrètement, en mettant un voile pour ne rien éveiller dans l’esprit de la pauvre tante que je voyais si naïve, car je croyais tenir la piste, la vraie, la bonne, l’unique. Mais Lise me répondait doucement, en l’air, pleine de candeur indifférente, me donnait des réponses, me faisait des affirmations qui me déroutaient et renversaient mes suppositions.

— En effet concluai-je vaguement, comme à peu près convaincu à la fin, ça m’a bien l’air d’une tumeur et il n’y aurait alors qu’une seule chose à faire : l’opération.

La vieille tante leva ses bras au ciel avec un soupir de pitié navrante.

— Voyons, il ne faut pas s’alarmer tout de suite tant que ça, repris-je, je n’affirme pas ainsi la chose après un premier examen aussi superficiel. Il me faudra absolument revoir Lise la semaine prochaine ; ne manquez point de me l’envoyer et je vous ferai alors connaître mon opinion formelle.

* * *

… Selon qu’il avait été convenu, Lise revint la semaine suivante : seule cette fois.

Et je me remis à la questionner, à la palper, à l’ausculter sur tous les sens, l’esprit toujours tendu sur cette piste qui m’attirait et qui aurait si fort simplifié les difficultés de mon diagnostic. Au point de vue symptomatique, rien ne manquait, mais ses réponses paraissaient toujours si fermes, si absolument correctes ; elle s’y rattachait avec tant de persistance qu’après tout elle ébranlait ma conviction, si elle n’ébranlait pas encore mes doutes.

Alors en la regardant bien dans les yeux, avec toute la force hypnotique que je pus y mettre :

— Eh ! bien, oui, lui dis-je, c’est une tumeur… une tumeur très maligne qu’il faut nécessairement enlever… Il n’y a pas à retarder, et la semaine prochaine…

Elle comprit sans doute alors le dilemme dans lequel elle se trouvait resserrée, car, sans force, abattue, écrasée, avec un frissonnement hésitant de lèvres qui confessait tout, elle leva sur moi ses profonds yeux bleus. Plus de lutte possible ; la détente s’était faite tout d’un coup et c’était maintenant une soumission, un accablement, un anéantissement complet qui invoquait ma pitié et la complicité de mon silence.


« Ah ! n’insultez jamais une femme qui tombe :
« Qui sait sous quel fardeau sa pauvre âme succombe !


Je m’expliquai alors ce qu’il y avait de profondément vrai dans cette pensée du maître.

Oh ! non, il ne me vint pas à l’idée de l’insulter, elle qui me racontait maintenant en sanglotant ses longues nuits de regrets amers, ses découragements de vivre, les visions d’avenir sans but qu’elle se représentait, répudiée. honnie, montrée du doigt. — Dieu lui pardonnerait peut-être, jamais les hommes, et quand sa mère le saurait, surtout sa mère… Et pourtant, non, « elle n’était pas mauvaise fille… non, elle n’était pas mauvaise fille »… elle me le redisait sans cesse, pour bien m’en convaincre, en syllabes hachées par les pleurs.

À ces réflexions pénibles, je vis jusqu’à quel degré de profondeur d’abîme son esprit s’était enfoncé ; avec quel remords elle avait analysé sa honte dans ses aspects les plus inimaginables. Et ce fut avec un accablement pitoyable qu’elle me murmura à travers ses larmes : Il faut que vous me sauviez.

En effet, oui, la sauver, J’entrevoyais un moyen… C’était déjà répandu dans mon canton que cette pauvre petite Lise souffrait d’une tumeur. Sa vieille tante avait naïvement annoncé la chose. Eh ! bien, je confirmerais tout simplement la rumeur. … Et finalement je ferais l’opération, quoi !

En m’entendant lui expliquer comment je songeais à me faire son complice, de quelle manière j’espérais ourdir une mise en scène qui dérouterait les plus défiants, il jaillit de ses prunelles soudainement brillantes un éclair vrai, de vrai bonheur ; comme si c’était déjà le salut. Oh ! rien que d’avoir provoqué ce touchant regard de joie indéfinissable je me sentais récompensé.

Puis tout de suite en calculant bien, nous fixâmes entre nous la date approximative de l’opération.

Et je lançai tout de bon la nouvelle dans le public par le canal retentissant de la commère Rabuteau, convaincu qu’elle l’annoncerait à dix éditions par jour. À tous ceux qui s’informaient j’expliquais la marche de kystes ovariens, leurs dangers, avec un accompagnement calculé de mots techniques qui les embrouillaient, et dont ils tiraient en conclusion en tout cas que la tumeur « n’était pas mûre, » qu’il me fallait attendre encore certains symptômes qui ne manqueraient sans doute pas d’apparaître et que ma patiente devait surveiller ; mais alors, aussitôt, il n’y aurait plus à retarder : Vite, un appel à mes confrères voisins, le chloroforme, le bistouri ; une grande incision là, sur la ligne blanche préférablement — Ouf !…

Je disais que j’allais d’abord tenter un traitement médical, sans grande confiance cependant, mais il y avait parfois des cures si étonnantes. — Vous faites bien, me répondaient les bonnes gens sympathiques, toujours si prompts à combattre l’usage du couteau… Quand à l’opération, je craignais bien qu’en fin de compte…

L’on me trouvait bien un peu téméraire pour un médecin de campagne, avec si peu d’habitude de pratiquer des ovariotomies ; et mon curé, qui n’est pas fort sur le diagnostic, tout en préparant ma patiente à la mort, lui avait tout doucement conseillé l’hôpital… Mais Lise avait en moi une confiance… une confiance…

Depuis quelques jours la pauvre petite allait plus mal. Sa tumeur grossissait constamment et j’avouai franchement à la mère Rabuteau qui me servait de trompette que je n’entrevoyais plus d’autre chance que l’opération… et prochainement encore.

* * *

Or un vendredi matin d’octobre, un treize, Lise me fit mander en hâte.

Après quelques instants d’examen, je diagnostiquai une aggravation générale des symptômes et je conseillai l’opération immédiate… il y avait danger de mort… bon…

Ah ! quel courage admirable elle montra alors, la petite Lise, prête à s’abandonner, sans un mot, sans une plainte, avec une soumission touchante qui tira les larmes des quelques bonnes voisines rassemblées autour d’elle… Comme elle trouvait les mots justes pour consoler et encourager sa pauvre vieille tante qui, elle, faisait vraiment pitié à voir.

Et je fis mander mes confrères, d’avance prévenus de la gravité du cas.

À leur arrivée elles s’en sauvèrent toutes, les bonnes voisines, entraînant aussi la mère Tavernier tout à fait incapable de supporter la scène et se voilant déjà les oreilles en pleurant comme si elle entendait les lamentations de douleur de son enfant d’adoption.

L’opération fut longue et compliquée, mais au moyen de ce merveilleux chloroforme, qui jette si bien sur toute douleur son leurre magique, nous travaillâmes à souhait, sans précipitation intempestive ou compromettante. Et quelle veine, quel succès admirable nous eûmes, sans le moindre ennui d’hémorrhagie ou d’adhérences quelconques !… Et puis quelle guérison rapide après, sans suppuration, sans nécessité de drainage. presque sans fièvre, malgré les dates hostiles : ce vendredi et ce treize ; seulement un pansement simple, quelques lavages quotidiens au bichlorure…

Ça me fit une réclame… Et au bout d’un mois… au bout d’un mois, la cicatrice elle-même n’y paraissait plus… pas la moindre trace…

Comment ? vous ne me croyez pas ? Mais quand je vous le dis.

Voyons, bon, ça n’a pas empêché Lise de trouver à se marier deux ans plus tard, eh ! bien, demandez-le à son mari, p’ tit Louis Biscornet ; je suis certain qu’il vous répétera sans peine, avec toute sa sincérité d’âme, comme il me répondait l’autre jour :

— Ma grand’ conscience, docteur, ça ne paraît pas du tout… du tout, et si Lise ne me l’avait pas tant de fois raconté… Je vous assure que si ça reprenait…

… Sacré ! p’ tit Louis ! s’il savait que ça l’a reprise trois fois depuis… C’est vrai que ces fois-là, c’était bien par sa faute, par exemple.


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L’Arbre de Noël de Pomponne



À propos d’arbre de Noël, je pose ce paradoxe-ci : Les vrais enfants ne sont pas ceux de cinq et dix ans, ce sont les enfants de trente et cinquante ans. Et si l’habitude des étrennes cessait, les plus punis seraient encore les parents.

* * *

Véritablement, il y a plus de plaisir à cette occasion, plus de rêves puérils, plus de folles envies dans le cœur des parents que dans ceux des enfants. Et combien je les plains du fond de mon âme, ceux qui n’ont rien connu de ces joies charmantes ; ceux dont le foyer, où aucun bas n’est suspendu, ne résonne pas de cris et de rires enfantins le matin du Jour de l’An.

Voyez en effet.

Pomponne avait commencé le quinze décembre à grimper sur un fauteuil pour y rayer, jour par jour, les chiffres rouges du calendrier ; ma femme les comptait depuis le douze, elle. Pomponne faisait des calculs et des suppositions interminables sur les étrennes nouvelles ; nous en faisions de semblables depuis trois semaines, nous. Pomponne se demandait sans cesse comment s’y prendrait bien le père Nicholas pour pénétrer par la cheminée avec un arbre de Noël gros comme ça, sans l’éveiller encore ; ah ! pour sûr qu’elle le guetterait si bien cette fois qu’elle le verrait ; et moi-même, j’étais plus inquiet qu’elle sur le moyen à prendre pour introduire cet arbre de Noël et l’installer sans bruit dans la maison.

Mais enfin le vieux Nicholas avait si bien couvert de son aile de ouate ma Pomponne, ce soir là du 31 décembre, qu’elle ne bougea point, et l’entrée, — interrompue à chaque pas dans la crainte d’une alerte, — d’un gigantesque sapin, tout vert et sentant la résine, se fit sans accident véritable.

Chacun respira alors plus à l’aise, cette crainte traversée, car le plus grand danger était là dans les portes ouvertes et fermées, les chaises remuées, les allées et venues malgré nous retentissantes dans le calme de la nuit.

Puis toute la maisonnée procéda à l’installation symétrique des poupées blondes, des petits chariots rouges, des valises naines, à la suspension des chevaux mécaniques, des trompettes, des cornets de bonbons aux faveurs roses et bleues, des drapeaux. … Un vrai bazar.

* * *

J’ai compris à ce moment qu’il était trop gros, cet arbre… avec trop de branches étendues en bras solliciteurs et qu’il fallait pour l’orner un lot de bibelots, de jouets, de bonbonnières à ne plus finir. Et je pensais : Je serai plus adroit l’an prochain, je le ferai choisir plus petit. Mais voilà. Pomponne n’en a pas oublié les grandioses proportions ; elle sait encore que la tête en était recourbée par le plafond, que les branches atteignaient tel endroit, là, marqué sur les fleurs du tapis et elle veut qu’il soit aussi beau l’an prochain et surtout aussi grand. Ah ! ma Pomponne je ne suis pas plus bête que toi, va ; je te prépare un bon tour ; il sera aussi grand ton arbre, mais je le fixerai dans un coin du boudoir, appuyé au mur ; je me trouverai à le simplifier ainsi de moitié.

Je donne ces détails car ils peuvent être utiles à quelqu’un d’entre vous, confrères. Retenez-ça. Je vous communique cette excellente idée-là, pour vos étrennes, à vous ; ça sera suffisant ; car, aujourd’hui, les bonnes idées sont rares et cotées très cher. Ainsi, n’oubliez point de fixer votre arbre dans un coin, ce sera le commencement du règne d’économie prêché par nos gouvernants.

* * *

Mais à ces superpositions de jouets divers et de drapeaux bariolés, il restait à ajouter une combinaison très savante de petites lanternes coloriées de cinq sous dont ma femme comptait tirer des effets de lumière étonnants.

Ces lanternes nous donnèrent beaucoup de fil à retordre, — dans le sens le plus absolu du mot, — car ce ne fut qu’à force de ficelles qu’on parvint à les assujettir solidement.

En même temps, ma femme m’expliquait, suivant les théories de la réflexion de la lumière, combien la réverbération en serait jolie dans la grande glace voisine.

Il était onze heures quand notre travail se termina par un dernier nœud au cou d’un grand polichinelle qui avait un ressort dans l’estomac et des cymbales aux mains.

Puis, chut, sans bruit, mystérieusement, chacun alla se coucher. Tout était prêt pour le père Nicolas.

Il ne s’agissait plus que de s’éveiller avant Pomponne — c’est-à-dire quelques minutes avant six heures — pour faire l’illumination de l’arbre de Noël au moyen des fameuses lanternes qui nous avaient donné tant de mal.

Ce fut même là une inquiétude nouvelle : il ne fallait point manquer notre coup. Aussi un système d’alarme fut organisé entre tout le personnel de la maison pour être bien sur de ne pas rater notre effet. Les montres et les horloges en parfait fonctionnement… la veilleuse en place… allons… bonsoir.

* * *

Je rêvais à des choses folles, à des squelettes qui avaient des poupées suspendues au bout du nez, à des chevaux de bois qui traînaient de minuscules voitures d’ambulance dans les rues de mon village, à de monstrueuses paires de forceps dont je ne pouvais jamais ajuster les branches, quand je fus éveillé par un ah ! bouleversé de ma femme, qui, penchée sur un cadran, venait de constater à la lumière de la veilleuse qu’il était six heures.

— Mon Dieu ! six heures et Pomponne qui va s’éveiller… et les lanternes … oh ! vite…

En un clin d’œil, malgré les cliquetis des ferblanteries oscillantes, l’illumination fut bientôt complète.

Puis en dessous, l’on se mit à épier Pomponne, guettant son réveil ; ça ne devait pas tarder, jamais il ne dépassait six heures.

Mais elle dormait la chère petite, dormait, dormait toujours. À la fin, ça devenait embêtant. Fallait-il l’éveiller ? … fallait il éteindre les lanternes dont les chandelles, si petites, ne pouvaient durer longtemps ?

Ce fut un moment de pénible perplexité.

Moi-même je me sentais une torturante envie de dormir, et les paupières me tombaient tellement malgré moi que j’eus tout à coup un soupçon.

J’attrape à mon tour le cadran…

Ciel !… il marquait minuit et demi… Ma femme avait tout simplement confondu les aiguilles.

* * *

Je repose mon paradoxe : À propos d’arbre de Noël, les vrais enfants, ce sont ceux de trente et cinquante ans.


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Un Chanceux



Du diable ! si je puis me rappeler son nom, depuis une heure pleine que je me turlupine l’esprit en vain.

Mais sa figure et sa personne et son caractère et ses traits… j’ai ça photographié dans la tête.

Il était clerc notaire.

Sa chambre, dans le pensionnat de l’Université Laval à Québec, ouvrait sur le palier du quatrième étage et il n’y avait pas dans tout l’établissement de meilleur poste pour lancer du haut de l’escalier en zigzag, les vieilles bottes, les bouteilles éventrées, les barreaux de chaises, et surveiller en même temps les démarches couleuvreuses du père Roussel, en bas.

Ceux qui y ont passé ont connu ça.

De ce quatrième, d’où partait ordinairement le sabbat, j’en étais ; car j’occupais une chambre voisine, à gauche de mon étudiant en notariat ; Hector, maintenant médecin aux États-Unis, se prélassait dans celle de droite.

Placés comme nous étions, l’influence de la topographie du local, les prêts de livres, les rencontres de tous les jours et par-dessus tout le talent particulier que possédait ce damné Hector de se faufiler dans l’intimité de ceux qu’il voulait « pomper » pour mieux en rire ensuite, nous avaient attiré ce parfait aspirant notaire.

Après tout, cette liaison était quelque peu intéressée et nous procurait certains avantages.

Quand, aux heures de chômage, nous commencions le vacarme d’enfer du roulement de valises et de couchettes à travers les corridors, nous ne pouvions jamais mieux déjouer la surveillance du vieux directeur, qu’en nous cachant brusquement dans la chambre de… ? voyons, encore son nom que je ne puis dire.

Son honorabilité rigide nous servait de rempart. Le père Roussel aurait fouillé partout, excepté derrière sa porte.

Et pourtant, il n’était pas aussi parfait qu’on le prétendait, ce pauvre étudiant.

N’est-ce pas ? je puis bien le dire. maintenant que c’est déjà loin, et que j’ai même oublié son nom.

Il avait un défaut : les femmes.

À son âge et dans sa position ?

Parfaitement !

Ce fut même le point de départ de l’intimité qui existait entre lui et Hector.

Hector flattait sa manie, et après avoir provoqué ses épanchements où il mettait son cœur à nu, il accourait tout de suite, avec ce fou rire qui lui mettait deux bonnes larmes aux yeux, m’en conter tous les détails. C’était à crever.

Par quel effet physiologique rencontre-t-on si souvent de ces excentriques et de ces détraqués ?

Je ne me l’explique point.

Toujours est-il que cet animal-là croyait sincèrement que toutes les belles de Québec, — depuis la petite confiseuse du coin, jusqu’à la prude et sévère demoiselle Watters — toutes faisaient une gymnastique funambulesque pour aller se pendre aux crocs de sa moustache. Et il discutait, commentait à son avantage le moindre incident.

Si une jeune fille était retenue à un coin de rue par un embarras de voitures, c’est qu’elle l’attendait ; s’il la rencontrait deux fois dans « la Côte de la Montagne », c’est qu’elle courait après lui ; s’il lui voyait entre les mains un coin de mouchoir quelconque, c’était clair, elle l’adorait et lui envoyait des baisers.

Tous les sourires et saluts des femmes de Québec, il en avait le monopole.

Pourtant, il n’était pas Lovelace parfait.

Non pas qu’il fut laid, mais il avait un air niais, une tête de couturier pour dames qui le rendait exécrable à mes yeux.

Cependant la population féminine de Québec ne fut pas absolument toute de mon avis.

Vous allez le voir.

* * *

Du haut de la « terrasse Dufferin » — ce coin de ville le plus divinement enchanteur qui existe dans tout l’univers, — l’œil embrasse d’un seul coup Lévis, perché sur sa falaise, le grand fleuve, la rade, les lourds steamers ; et en dessous, la « Basse-Ville », le quartier Champlain qui égrène ses piétons irlandais, affairés et bavards.

L’on ne peut que difficilement s’arracher à ce tableau.

Aussi, la cigarette aux lèvres, accoudés à la balustrade, l’œil sans cesse éveillé, nous étions là des heures à analyser cette physionomie générale qui se traduisait en mouvements de bateaux, grincements de poulies et de vergues, roulements de tombereaux, cris de gamins jouant dans les cours, dont les hauts murs de la citadelle nous renvoyaient les échos.

Comme excellent point d’observation nous avions adopté le quatrième pavillon, — justement celui surplombant le quartier de rocher qui produisit la terrible catastrophe d’il y a quelques années.

Ce ne fut pas un simple hasard qui nous attira à ce poste. Non, il faut l’avouer.

J’avais d’abord remarqué, et Hector ensuite, qu’à une certaine fenêtre nous voyions de temps à autre poindre, avec un petit regard diablotin qui se perdait dans notre direction, le minois d’Irlandaise le plus folichonnement taillé qui se puisse voir.

Cheveux un peu roux, peut-être… mais quand la persienne s’ouvrait, — et elle s’ouvrait toujours, dès que nous étions à notre observatoire, — poussée par un petit bras rose qui se profilait sur le mur rouge des briques, c’était plus fort que nous, nous étions cloués.

Si bien, qu’un jour, si je fus embêté pour mon examen d’histologie peut-être que le docteur Turcot s’en souvient — ce fut entièrement dû à ce petit vilain bras rose.

Vous pouvez bien imaginer que cette admiration platonique ne pouvait pas durer longtemps. Aussi, au bout de quelques jours nous avions organisé un procédé parfait de télégraphie au moyen de cailloux plats sur lesquels nous gravions nos madrigaux enflammés, et que nous lancions ensuite sous la fenêtre de notre belle Irlandaise.

Ça descendait bien, mais ça ne montait pas : et notre correspondance était toujours : poste-restante. Il ne pouvait d’ailleurs en être autrement.

Comment voulez-vous qu’une jeune fille, si mordue qu’elle soit, aille se mettre en tête de guerroyer ainsi, avec deux carabins inconnus, du quartier Champlain à la Terrasse ?

Inconnus ?…je pense bien, car nous ne donnions pas nos noms, allez !

Il pouvait y avoir un vieux rogue de bonhomme de père qui aurait pu nous jouer un mauvais tour auprès du directeur du pensionnat ;… il pouvait même y avoir un mari,… qui sait ?… on a déjà vu des choses plus bêtes que ça. Ah ! les Québecquoises, on les connaît…

Tout de même, nous désirions aller au delà, c’était bien simple ; Hector voulait absolument avoir une intrigue, une petite aventure, là, toute petite.

Nous devenions ridicules enfin avec nos pierres « lithographiées »… sans réponses… Elle se moque peut-être de nous, me répétait-il sans cesse.

Le lendemain d’une discussion à ce sujet, j’entre dans sa chambre :

— J’ai une idée…

— Une bonne ?…

— Je le crois.

— Exhibe la.

— Nous allons écrire tout simplement au « petit bras rose ».

— Elle ne répondra pas… Je suppose que tu n’as pas envie de signer ton nom ?…

— Non.

— Eh ! bien ? À qui veux-tu qu’elle s’adresse ?

— Je clignai de l’œil et continuai : Est-ce que nous n’avons pas un voisin… qui… Ce fut un éclair.

— Tope-là, me dit Hector.

Et en deux tours de plume, nous écrivîmes quelque chose de… oh ! passionnément amoureux, et l’on signa bravement :

Jean-Jacques Bérubé.
Université Laval.

Mais, oui, c’est ça ; enfin, je le tiens ce maudit nom : Bérubé. En voilà une difficulté !

Deux minutes après, la lettre, lestée d’une pierre détachée de la citadelle, dégringolait aux pieds de notre belle Irlandaise.

Puis, aussi discrets que nos cadavres de dissection, nous attendîmes le résultat.

De mon temps, le père Roussel distribuait les lettres et journaux, de sa porte de chambre entr’ ouverte, après le dîner.

Tous les étudiants stationnaient là, jusqu’à ce qu’il eut fini d’appeler nos noms.

Vraisemblablement, chacun pensait à sa correspondance dans ces moments-là : pour Hector et moi, c’était celle de Bérubé qui nous intéressait.

À chaque lettre qui lui arrivait, le cœur nous battait.

Et si Bérubé montait à sa chambre. Hector le suivait, cherchant à savoir. Diable ! de Bérubé, lui disait-il, en lui lançant des coups de coudes dans le ventre. — Encore des lettres de filles, hein ? Veinard, va !

Un bon jour, mes amis, ce fut vrai pourtant qu’il reçut une lettre de fille, ce bon Bérubé.

Notre petite Irlandaise, au bras rose, avait répondu.

J’oublierai tout dans les jours reculés, alors que la vieillesse nous tarit l’esprit et la mémoire, mais je n’oublierai jamais ce soir-là, — le gaz fumait et les pensionnaires du second menaient le diable, — où je vis entrer Hector, non pas riant, non pas blagueur, mais sévère et bouleversé.

— Mais qu’as-tu ? lui dis-je.

— Mon cher, elle s’appelle : Lucy Larkin, et elle a répondu à ce maudit fou de Bérubé qui s’imagine comme toujours qu’il l’a ensorcelée.

— Vrai ? laisse-le donc ; qu’est-ce que ça fait qu’il s’imagine…

— Tu es drôle, toi. Tu vas permettre à ce triple imbécile de poser en Don Juan à nos dépens. Allons, est-ce Bérubé quelle aime ?

— Certainement non, repris-je.

— Eh ! bien, sais-tu — et Hector se faisait sentimental — que c’est mal ce que nous avons fait là ? Voyons, dis franchement, est-ce que tu ne l’aimes pas un peu cette petite Irlandaise ?

— Elle m’intéresse vivement, vrai, pas plus.

— « Elle t’intéresse »… moi, veux-tu que je te le dise ? — je l’aime comme un fou. Pourquoi avoir fourré cet innocent de Bérubé dans nos affaires ? … et puis, sais-tu qu’il est assez bête pour lui écrire ?… ah ! pour ça, par exemple, je crois que je l’assommerais… je suis jaloux, je le sens bien… même, je suis content que tu ne l’aimes pas, car s’il en était autrement, nous ne serions plus amis.

Je le laissai là, sans répliquer, songeur, le coude sur le genou.

J’étais rêveur moi-même, en face de ce dénouement inattendu.

À la fin, Hector reprit :

— Connais-tu la date précise de la sortie des étudiants ?

— C’est pour dans un mois, le 23 juin.

— Tu es certain ?

— Absolument.

— C’est que je viens de penser à quelque chose, vois-tu. Notre petite Irlandaise dit dans sa lettre « qu’elle part demain pour un voyage d’un mois, en compagnie de son père, » de sorte que Bérubé, qui sera reçu notaire d’ici à ce temps-là, ne pourra pas faire de bêtise et qu’il fichera peut-être son camp avant qu’elle ne revienne. Tu comprends ?

— Comme ça, tu n’as rien à craindre.

— Tu ne vas pas croire, je suppose, que je suis jaloux de ce butor-là ?… Non, mais c’est de penser qu’elle lui a écrit…

— De sorte, que tu comptes recommencer ta « télégraphie » après les vacances.

— Certainement.

* * *

Le vapeur « Québec » venait de me déposer en octobre, pour la rentrée des cours, au quai de la compagnie Richelieu, quand je tombai entre les bras de ce pauvre Hector, qui arrivé la veille, venait me recevoir, gai et rayonnant.

Et me tapant sur l’épaule, avant que j’aie pu ajouter un mot, il s’éclata de rire, de son rire ouvert et franc d’autrefois ; puis, scandant chaque mot :

— Elle… est… mariée… avec… cet… animal… de… Bérubé.

— Pardine ! je le savais : j’ai encore leurs cartes de faire-part dans ma poche.

— Rien n’empêche, reprit-il toujours riant, que Bérubé est plus chanceux qu’on ne le croyait.

— Oui, sans doute, mais c’est grâce à nous, s’il y a maintenant dans un coin de la province un Bérubé qui puisse par devant notaire, caresser un joli petit bras rose et embrasser…

— Chut !… si le père Roussel nous entendait.


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Les Chers Confrères



Renaud ! vas-tu entendre la Calvé ce soir dans Faust ?…

— Oui : je viens justement d’acheter mes billets d’entrée. J’y vais avec notre confrère Lestang.

— Et avec qui reviens-tu ?

— Avec qui ?… Mais avec lui.

— Allons, tu sais bien qu’il va encore se faire mander par sa femme, vers le dernier entr’ acte, pour quelque cas très pressé… Ça produit un si joli effet sur les habitués qui entendent le garçon du téléphone l’appeler à haute voix de la porte du foyer… Lestang s’épargne ainsi le coût d’annoncer dans les journaux.

… De fait, Renaud est revenu seul après la représentation.

* * *

— Sur la rue. —

Les docteurs A… et L… s’en vont à l’hôpital pour leurs cliniques respectives. Ils rencontrent leur confrère P…

Dr A. — Tiens, comment ça va… bonjour… où cours-tu, si pressé ?

Dr P. — À mon bureau, diable… je suis en retard.

Dr L. — Dis-donc… et ton pauvre M. Barbeau ?…

Dr P. — M. Barbeau… le ministre ? … Il va mieux… mieux… Vous avez vu les journaux… le dernier bulletin est très encourageant.

Dr A. — Tu l’as enlevé à cet imposteur de M… tant mieux : sais-tu que cette guérison subite et inespérée de l’hon. Barbeau te fait une réclame ?…

Le Dr P… éclatant de rire.

— Non, il ne faut pas vous blaguer ; je veux vous parler franchement. C’est encore M… qui le traite, mais tout le monde croit que je l’ai maintenant sous mes soins et je laisse dire tout simplement. Ça lui apprendra à ce maudit charlatan…

Dr A. — Mais d’où sort ce canard ?…

Dr P. — Oh ! je lui ai bien un peu fait pousser les ailes… Vous ai-je déjà raconté le tour que notre rusé confrère m’a joué auprès de la famille Lecours ?… Non, vraiment ?… Voici… Le vieux monsieur Lecours souffrait de congestion pulmonaire, vous savez … un bon jour, sa femme me propose une consultation avec M… j’accepte tout de suite ; ça m’était bien égal, il n’y avait ni deux diagnostics ni deux formes de traitement au sujet de sa maladie. Or voilà mon M… qui arrive, aborde mon malade, le tâte, l’ausculte, le sent, le renifle, et au bout d’un moment, il m’interpelle : Y a-t-il de l’acétone dans ses urines ? Avez-vous examiné ?

De l’acétone… de l’acétone… diable ! …je savais que ça se rencontrait, j’hésite : Non, je n’ai pas examiné. Mais lui, fouillant tout de suite dedans et dessous les meubles et dardant, comme une lentille de microscope, un œil connaisseur dans le vase de nuit : Sapristi ! oui il y en a… de l’acétone, de l’acétone vraie.

Je restai embêté, humilié devant la famille qui, elle, était éblouie. Je n’avais pas vu d’acétone, tandis que lui, à trois pieds, en clignant simplement l’œil…

Ce ne fut qu’une fois retourné chez moi, en consultant mes livres, que je découvris combien je m’en étais moi-même laissé effrontément imposer par son ton convaincu et connaisseur, mais le coup était porté et la confiance de la famille Lecours passablement émoussée à mon égard… Vous pouvez juger si je me rongeais les poings.

… Ah ! le pistolet !…

Dr L. — Mais Barbeau ?…

Dr P. — Bien oui… Je cherchais en moi-même l’occasion d’avoir mon tour. Or je traite justement Mme Faribault, une ancienne patiente qui demeure sur l’autre côte de la rue Saint-Hubert, à une dizaine de portes plus haut que chez l’hon. Barbeau. Alors quand je vis par les journaux que celui-ci prenait un mieux sensible, je donnai ordre à mon cocher, à chaque visite que je faisais chez Mme Faribault, d’aller m’attendre en face de la maison de l’hon. Barbeau… Vous comprenez ; tout le monde en voyant ma voiture stationner devant chez lui s’est imaginé qu’il est maintenant sous mes soins et je retire tout le bénéfice de sa guérison. M… enrage, mais que voulez-vous qu’il fasse ; la rue est au public.

Ce n’est pas joli ce que j’ai fait là, je le sais, mais le sacré gueux, je savais bien que je le rejoindrais… Déjà onze heures, et mon bureau… Bonjour.

* * *

Le pharmacien Morin, de Québec, possède, sous le numéro 2841, la prescription suivante :


R.
Graines de citrouilles
16 onces.
Graines de lin
18 onces.
Feuilles de Belladonne
11 drachme
Huile de castor
12 onces.
Mélasse
16 onces.


« Faites macérer le tout et appliquez chaud sur le nombril pendant 24 heures. Ensuite lavez et mettez un emplâtre de gomme de sapin. »

Dr Courteanche.
Faubourg Saint-Sauveur.
* * *

Si jamais vous passez vers sept heures du matin sur la rue Augusta, à Sorel, vous verrez, aux environs du No. 174, Gugusse, le garçon à tout faire du Dr Latour, en train de transporter dans la maison de son maître le bloc de glace que le débitant lance avec fracas à la porte, quatre fois par semaine.

Examinez bien alors le nouveau genre de pince qu’il emploie.

… Ah ! Gugusse s’était d’abord fort lamenté pendant plusieurs semaines, obligé qu’il était de saisir à mains nues ces morceaux de glace qui lui ridaient les paumes et les couturaient de crevasses : « Si j’avais au moins une pince exprès, comme les autres abonnés », soupirait-il.

La cuisinière qui l’avait entendu avait redit la chose à Mme Latour : C’est vrai, s’il avait une pince exprès.

Mme Latour l’avait répété à son mari : Tu devrais lui acheter une pince à la fin.

Alors le docteur avait été ébloui par une idée subite qui ne détruisait pas ses principes d’économie et il courut déterrer dans un recoin de sa pharmacie une ancienne paire de forceps Pajot qu’il conservait inutilement depuis des années, et il la remit à Gugusse… Celui-ci en raffole ; il veut absolument la faire « patenter », la trouvant supérieure à toutes les autres.

Si jamais vous passez sur la rue Augusta, faites-la vous donc montrer.

* * *

Le docteur Richard, de Québec, est un fameux homme comme vous le savez. À côté de l’amour qu’il porte à ses malades, il entretient une tendre sympathie pour la politique et une légère faiblesse pour le gin ; ce qui excite parfois son tempérament déjà un peu vif et bouillant.

L’autre jour, la population de Saint-Roch voulut préparer une réception officielle à l’hon. M. Laurier, à l’occasion de sa visite, et le docteur Richard fut désigné pour lire l’adresse d’usage.

L’assemblée, déjà en retard, débuta par des présentations, des serrements de mains interminables, des allocutions diverses par les présidents, vice-présidents de clubs : puis ensuite ce furent des discours d’ouverture filandreux, des discours incessants, des discours sans fin.

Il était prés de onze heures quand on vint prier le Dr Richard de lire enfin son adresse. Celui-ci avait déjà, maussade et impatienté, endossé son paletot pour réintégrer tout droit son domicile.

Comme le président de l’assemblée continuait néanmoins à annoncer du haut de l’estrade que le Dr Richard allait faire la lecture de l’adresse à l’honorable M. Laurier et réclamait le silence, notre confrère s’avança, fit un grand salut :

— Mon adresse, messieurs, — c’est 372 rue Sainte-Foye. Bonsoir.

Puis il mit son chapeau et s’éloigna majestueusement, sans plus de façon.

* * *

Le confrère Freppel n’est pas un savant ordinaire.

Il ne rédige ses prescriptions que d’après la pharmacopée française, ne dose ses médicaments que par milligrammes, décigrammes, ne cite que les cas de l’hôpital St-Louis, Necker. Il connaît la formule chimique des sérums les plus magiques et les plus nouveaux ; il bariole son langage d’une série de mots « microbiens, » retenus sans doute de ses trois semaines de séjour à Paris, lors de l’exposition de 1889.

Ne s’est-il pas l’autre jour avisé de se vanter d’analyser constamment les urines par le procédé de la polarisation ! Ordinairement il ne lance ces mots à effet que devant ses malades ; mais cette fois il s’était oublié devant deux de ses confrères : l’un professeur au Laval, l’autre au McGill.

— Oui, il venait d’analyser de l’urine de diabétique d’après ce procédé favori… c’était d’une précision, d’une exactitude… cette polarisation.

— Et quel angle as-tu constaté ? demanda le professeur du Laval.

— Quel angle ?…

— Oui, quel angle as-tu obtenu ?…

— Ah ! oui… bien… 45° répondit-il imperturbablement, au hasard.

45°… juste !…

— Juste.

— Dis-donc, Freppel, ta patiente est une vraie canne à sucre, sais-tu ?… reprit le professeur du Laval.

Mais le docteur Smith du McGill — ces anglais traînent continuellement avec eux leurs instincts mercantiles, — le docteur Smith s’empressa de continuer :

— Écoute donc, Freppel, n’en parle pas par exemple, mais si tu veux, nous allons former une société en commandite pour exploiter sur une grande échelle le « pouvoir » de ta cliente ? Nous mettrons son urine en tonneaux et nous la vendrons pour de la mélasse… Si tu préfères que…

Mais ici les deux professeurs, pris malgré eux d’un rire inextinguible, s’échappèrent à la hâte.

… Freppel s’est aperçu que ça n’avait pas pris.

* * *

Ceci ne s’est passé ni à Montréal ni à Québec.

Il n’y a que nous, médecins de campagne, un peu Tartarins, qui pouvons nous offrir de pareilles gasconnades.

… C’était un simple abcès, un pauvre petit abcès de rien, éclos là, je ne sais pourquoi — l’opérateur ne l’a pas expliqué à l’univers étonné, mais on pourrait le savoir en s’informant — et que le médecin de campagne avait tout bonnement ouvert, sans penser plus, d’un coup de bistouri.

Il s’en était écoulé du pus naturellement, le docteur avait mis un drain dans l’ouverture de l’abcès, la suppuration avait continué pendant longtemps, puis le malade guérit enfin.

Dans la paroisse, les amis qui s’informaient entre eux du sort du patient avec sympathie, se racontaient qu’il avait souffert d’une « fronde », au côté, tout simplement.

Mais, à peu près dans le même temps, les médecins français, allemands, anglais, américains, commençaient à tenter le traitement chirurgical de l’appendicite. Encore un cas de pathologie dont le couteau s’emparait au détriment de la médecine.

Les succès au début n’étaient pas merveilleux, mais obtenus ainsi, au moyen de la chirurgie, ils s’enveloppent toujours d’une si éblouissante auréole…

Et puis c’était neuf, c’était hardi, c’était chic, quoi ! Toutes les revues et cliniques du monde entier furent tout de suite consacrées à l’étude de cette nouvelle opération.

On se rabattit même bientôt sur l’historique, on en discuta les détails, les différents essais. Chaque pays voulut revendiquer pour un des siens la gloire d’avoir opéré le premier cas d’appendicite : les Allemands nommaient Heller, les Français, Berger, les Américains, Morton ; ce fut une contestation générale, surtout de la part de nos confrères américains.

Le Canada n’avait encore rien dit : mais quelques mois après, tout à coup, les différentes sociétés médicales du continent purent lire avec stupéfaction et épouvante dans une revue médicale de Québec que la première appendectomie tentée en Amérique ne l’avait été ni à New-York, ni à Boston, ni à Philadelphie, non, mais tout simplement dans notre province, à… … non, je ne veux pas dire où… et c’était notre étonnant confrère de campagne qui, grandissant son coup de lancette à la mesure d’une opération majeure, venait inopinément revendiquer pour lui le bénéfice de la première appendectomie pratiquée sur le continent.

Les Américains firent une tête… Mais nous d’ici, ce que nous avons ri.

* * *

… Le plus amusant c’est que ce n’était pas la première fois qu’il rembarrait aussi à propos le snobisme de nos confrères jingos.

Appelé autrefois auprès d’un pauvre malheureux qui venait de se faire arracher la jambe en entier dans un accident de chemin de fer, je crois, il trouva le moyen, en sectionnant un bout de nerf qui pendait, de donner le nom d’opération à cette désarticulation accidentelle, s’en attribua le mérite, souffla la gloire du mécanicien dont l’aveugle collaboration avait été si efficace et trois mois après, il réclamait l’honneur d’avoir pratiqué en Amérique la première désarticulation de la cuisse.

N’allez jamais dire ça aux Américains, par exemple… Peut-être le croient-ils.

* * *

Je ne sais pas du diable depuis combien d’années Jacques Létourneau, marchand à Saint-Louis, négligeait de payer les services de son concitoyen, le Dr Nadeau. L’autre nuit il l’envoie de nouveau mander comme si rien n’était, en grande hâte, pour sa femme : un cas d’accouchement. Le septième à crédit pour le moins.

Le marchand, paraît-il, avait une peur mortelle que son nouveau rejeton fut infirme ou « marqué » d’une manière quelconque. Et alors qu’il attendait avec angoisse dans une chambre voisine, il s’informa aussitôt, dès que le moment critique fut passé, auprès de la sage-femme qui assistait à la délivrance, si l’enfant portait quelque marque.

« Oui, » fut la réponse que le docteur Nadeau lui fit donner : dites-lui qu’il est marqué C. O. D.

* * *

La petite sœur Sainte-Laurentienne, du couvent de la Miséricorde, s’aperçut l’an dernier qu’elle souffrait — peut-être souffre-t-elle encore même — d’un « taenia solium » des plus irritants et des plus insatiables.

Le docteur Desrochers, tout de suite appelé, décida de procéder à l’expulsion immédiate du vilain parasite et prescrivit le kousso. Malheureusement le kousso échoua.

Il se rabattit alors sur la pelletiérine ; même insuccès avec la pelletiérine. Le tænia absorbait tout sans broncher. Ces divers médicaments paraissaient simplement agir sur lui comme des apéritifs et il continuait de plus belle à s’approprier la meilleure partie des dînettes de notre chère sœur Laurentienne.

Puisqu’il en est ainsi, ma sœur, lui dit le docteur, un bon matin, je vais essayer l’extrait de fougère mâle…

La pauvre et bonne petite nonnette, en l’entendant, rougit jusqu’aux épaules, et tremblante, oppressée à mourir, toute honteuse, les yeux à terre, elle ajouta au bout d’un moment :

— La fougère mâle, mon Dieu !… Dans ce cas, docteur, il me faudra une dispense spéciale de monseigneur Bruchési.

* * *

Quand le jeune Roy vint s’établir â Saint-François, il y a quatre ans, les patients ne s’écrapoutissaient point à sa porte.

Mais doué qu’il était d’un aplomb épouvantable, il ne s’en allait pas moins par les chemins de la paroisse, ses poches pleines de pilules, de pointes de vaccin, de suppositoires, sa trousse d’obstétrique en bandoulière sur l’épaule, toujours avec l’air affairé et inquiet d’un homme qui a à la fois sur les bras deux cas d’éclampsie et un cas de placenta prævia.

Le docteur Marchessault — le bon vieux médecin de l’endroit depuis trente ans — le rencontre sur la rue : Eh ! bien, confrère, comment ça va-t-il, la clientèle ?…

— À merveille, à merveille, monsieur, … j’ai plus de besogne que je n’en puis faire, lui répondit notre jeune fanfaron,… J’ai été forcé de me lever cinq fois la nuit dernière.

— Oui… oui… oui… ah !… ah !. Mais achetez-vous donc pour deux sous de « poudre à punaise »… Dans une fois seulement… vous allez voir.

Et le vieux docteur Marchessault le salua tranquillement.

* * *

Avez-vous déjà rencontré dans votre pratique de ces dégoûtants individus qui vous confessent, sans la moindre honte, qu’avant de venir vous consulter, ils ont d’abord tenté de combattre leur toux en buvant de l’urine.

On en trouve pourtant. Si vous en rencontrez à l’avenir, renvoyez-les donc au docteur Laliberté de Sainte-Anne. Il possède une formule magique à proposer à ces écœurants personnages.

Lors de son entrée en pratique, il y a déjà un bon nombre d’années, ce traitement « à l’urine » était passablement de mode dans sa paroisse ; or, un jour, ne voilà-t-il pas qu’un patient — marguillier en charge, s’il vous plaît — vint le consulter pour une bronchite quelconque, tout en lui avouant d’abord sa surprise d’avoir vu faillir son incomparable traitement qui n’était autre que celui que je viens de mentionner.

Le docteur Laliberté, en réprimant ses nausées, écouta cependant sans rien dire les explications du marguillier, puis à la fin prenant sa plume, il lui fabriqua l’ordonnance suivante, avec l’ordre de la faire remplir à la ville, car elle contenait, lui dit-il, un médicament français qu’il prescrivait si rarement qu’on ne le tenait pas en pharmacie ici.

R.

« Merdæ liquidæ » …O j

À prendre par cuillerée à soupe, en émulsion, trois fois par jour, avant les repas.

« Agitez bien la bouteille. »

… Je ne sais point si notre marguillier a pu se procurer dans le pays ce rare médicament, mais ce que je sais bien, par exemple, c’est qu’il n’osa plus le reste de l’année se montrer dans le banc-d’œuvre, et qu’on le désigne encore aujourd’hui par un sobriquet qui n’est pas empreint d’une « odeur de muguet », je vous assure.


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Une Drôle d’Opération



À cette heure-là, les échos de la vogue tarasconnaise qui avait salué d’un tintamarre épouvantable l’arrivée de Paris de notre fameux confrère, le docteur Coutelas, assourdissaient les oreilles.

Les titres de ce magnifique charlatan : — chef de clinique aux hôpitaux de Londres, ex-interne des hôpitaux de Paris, correspondant de la « Lancette » d’Alger, membre de la société médicale de New-York, masseur de Sarah Bernhardt, serineur des cliniques de Péan, doucheur chez l’abbé Kneipp, inventeur de la méthode néo-nervoso-électro-bromo-magnétique, — couvraient la première page de nos journaux.

Sur la seconde page, c’était le récit détaillé de ses hauts faits d’armes. Il avait par là-bas cathétérisé le comte de Chambord, administré des clystères à la duchesse d’Uzès, enlevé le petit pansicot à un vieux mandarin, opéré quatre crevés de haute marque, extrait la dent que Drumont avait contre les Juifs…

Mais c’est ici qu’il fallait voir ça.

Ce n’était rien moins que des guérisons étonnantes, merveilleuses, miraculeuses de patients happés en pleine agonie, à moitié ensevelis, déjà à trois pieds sous terre, ouf ! et gentiment déposés en un rien de temps, grassouillets, rougeauds, prêts à faire de la haute voltige, entre les mains des parents qui n’avaient seulement pas le temps d’essuyer leurs larmes tant ça se faisait vite.

Une belle-mère même — la Presse rapportait ça — enterrée depuis cinq jours, avait été retirée par lui de son tombeau, toute rongée de vers, les organes en compote, et remise — après si peu de temps de respiration artificielle et d’inhalation d’oxygène, qu’elle sentait encore le cadavre — à son gendre furieux dont elle reprenait possession de l’héritage.

Par contre-coup naturellement une baisse surprenante s’était faite dans les pèlerinages à Beaupré. La bonne sainte Anne boudait sur son autel ; les curés de paroisses, absolument désorientés, ne se rattrapaient plus qu’avec des bazars, et j’en connais qui ont été obligés de tirer des plans inouïs, d’installer des troncs à toutes les marches des balustres, de prétendre même que la sainte Vierge leur était apparue, pour faire mousser la recette.

La compagnie du Richelieu elle-même voyait avec effarement ses actions tomber à 60, à 55, à 42… Je n’invente rien, demandez-le à son président.

C’est à cette époque, que me trouvant de passage à Montréal, je tombai dans un tramway, nez à nez avec mon spirituel et excellent confrère, le docteur Bédard, que je n’avais pas vu depuis longtemps.

* * *

… Et nous nous saluons et nous nous serrons la main, et nous nous sautons au cou et nous nous asseyons tout près l’un de l’autre pour bien s’en conter.

Lui me dit qu’il était lancé maintenant, ses mauvais jours de chasse au patient finis ; encore assez mal payé toutefois, c’était vrai ; mais enfin il était content, seulement les accouchements qui l’ennuyaient un peu, par exemple.

Moi, je lui détaillais les incidents divers de la pratique de la médecine à la campagne, lui expliquais comment je me consolais des vilaines tempêtes, des boues sordides, par les jours de soleil pur, par l’odeur des pommiers en fleurs, les effluves du Richelieu et de ma montagne ; je lui contais mes instincts de travail, mes démangeaisons de littérature, de politique, etc.

Tout à coup — il n’y avait que quelques passagers — comme j’indiquais d’un clin d’œil à mon ami que nous étions attentivement écoutés par un jeune homme, guindé, l’air suffisant et fat, posé de trois quarts sur la banquette voisine, dans une attitude exagérée de prétention ineffable :

— Tu ne le connais pas ? me souffla mon confrère.

— Mais non… pas du tout.

— Eh ! bien, c’est l’avocat Monnier.

— Le candidat qui vient de se faire battre dans Deux-Montagnes ?

— Justement.

— Diable ! qu’il me paraît insupportable… je ne suis plus étonné de sa défaite.

… En effet, j’avais bien jugé. L’avocat Monnier, comme vous le savez, est un être absolument intolérable ; il vous a une manière de se gargariser avec sa voix, de rouler des regards, de retrousser dédaigneusement des lippes et des coins de moustache, qui nous fait grincer les dents. C’est toujours avec un ton protecteur et majestueux qu’il étale ses sentences, donne des avis que personne ne demande, fait l’esprit fin. Le dindon de Lafontaine sans la fable.

Il est bien connu : c’est longtemps avant de perdre son élection qu’il avait commencé de perdre la tête.

Avec ça une petite binette grimaçante, insaisissable par aucun crayon.

Comme je restais à réfléchir sur ces types bizarres que la nature, dans des moments d’ironie amère à l’égard de l’humanité, distribue de temps à autre sur la route, j’entendis mon confrère :

— Au fait, tu ne le sais pas probablement — me dit-il mystérieusement et comme avec un pitoyable accent de vive sympathie, — le pauvre garçon doit prochainement se faire opérer par notre fameux confrère, le docteur Coutelas.

— Vraiment, une opération ? demandai-je surpris… laquelle donc ?…

Mon ami ne me répondit pas un seul mot, mais, fléchissant doctoralement le bras derrière son torse courbé, la main palpant, le doigt. — un moment chercheur comme pour bien délimiter l’endroit, — tendu et fixé sur l’apophyse d’une des dernières vertèbres de l’échine :

— Une petite ouverture, là, simplement, acheva-t-il.

Je songeai à une colotomie, à une resection, à un abcès peut-être — En même temps je commençais à pardonner à l’avocat Monnier sa déplaisante attitude, rien que sur une fesse dans le coin de sa banquette… Pauvre diable, pensais-je… une opération, là… À cause du vilain coup de pied, je suppose, que les électeurs viennent de lui infliger.

— Et pourquoi cette ouverture encore ? demandai-je, déjà intéressé en ma qualité de médecin… Souffre-t-il de…

Tiens… c’ te question ? reprit impertubablement mon confrère… Allons donc, mais c’est pour pouvoir « péter plus haut que le tr… » voyons…


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En Route



Un claquement particulier de langue. … djik… djik… djik…

Et mon grand cheval s’ébranle lentement, paresseusement. Il sent bien qu’il va entreprendre une course pénible et harassante.


« Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé.
« Et de tous les côtés au soleil exposé.


— Voyons, ce sacré Moïse qui a encore oublié d’assujettir solidement la sous-ventrière… Woo… Woo… Dis donc, aie ! petit garçon !… veux-tu bien boucler cette sangle-là ?… C’est bon, merci.

Et je repars. Il fait beau ; il fait chaud.

Les chiens, ici et là, se précipitent le long de la route, la mine furieuse, la queue en panache, en jappant derrière ma voiture.

Séné, lui, ne se retourne point, dédaigneux. La langue tirée, il file en avant dans l’ornière polie, au petit galop.

Un grand chariot, lourdement chargé de foin frais coupé, s’en va devant moi. Les essieux craquent, les ridelles oscillent et se disloquent… cric… crac… à chaque inégalité du chemin. Carillon se plonge les naseaux à travers les barreaux et en arrache le mil odorant à pleine bouche.

Ça embaume, c’est vrai, mais filons, car je crains que tout ne croule au milieu de la route.

Il fait beau, il fait chaud.

Il me vient des songeries inexpliquables, interminables, et je rêve : Cette pauvre vieille Letourneau… la fièvre à cent trois, hier… pas mal de congestion… soixante-et-huit ans … un peu de délire… j’ai bien peur que tout ça ne tourne mal ; j’essaierai les ventouses… les ven… En arrière, loin, les ridelles font sourdement cric-crac.

… Dans une reculée lointaine, j’entrevois à travers les arbres la longue enfilade des ornières parallèles et luisantes du chemin.

Plus loin, à gauche, deux hommes, bretelles et chapeaux bas, la chemise toute trempée et bariolée par la sueur, aiguisent leurs faux dans l’ombre courte d’un hangar.

À droite, des petits gamins, la mine moqueuse, grimpés dans les branches, pourchassent les cerises du bonhomme Lavigueur sous prétexte d’attraper un chat égaré… Plus loin encore, des bestiaux blancs et roux agitent leurs longues queues en ruminant, le poitrail appuyé paresseusement sur la clôture.

Ailleurs, perdus sur les côteaux, sous les pommiers des vergers, ici et là, des travailleurs fauchent en geignant han… han… des petites filles cueillent des framboises, des poules picorent dans les blés, sous les haies, autour des perrons, partout.

Je croise un bicycliste qui pédale à toute vitesse. Il est bien chanceux, lui. de descendre, me hennit Carillon en s’ébrouant.

Il fait beau et les cigales chantent, chantent…

Je songe encore ; je monologue en moi-même, l’esprit distrait, perdu, envolé au trot monotone de mon cheval. Je roule des plans de livre où je voudrais bien y mettre une phthisique comme héroïne, mais pas une phthisique comme les autres, ou encore introduire, bâtir un type de mon pays, une espèce de Tartarin ; ou peut-être bien écrire un roman politique à clef, avec dedans des personnages dont le lecteur chercherait malgré lui à reconnaître le visage. Oui, j’appellerais ce livre : « Le Vampire », « Le Protée », n’importe.

J’y mettrais quelque type de bas-bleu, de calotin ou de carotteur, de garnement sans principes, sans foi ni loi, qui trahirait toutes les plus touchantes amitiés, parviendrait quand même à force de reniements et d’apostasies sans nom à étendre son audacieuse et insolente autorité… Il aurait des journaux, il aurait des suppots, il rançonnerait les dévouements les plus désintéressés et pareil à un infâme gueux se cacherait toujours, comme derrière un paravent, derrière un autre personnage que je rendrais magnifique et noble à cause de sa grandeur d’âme… Oh ! oui, il faudra pourtant que je le fasse un jour ce livre où il ferait si bon de peindre toutes nos ganaches politiques…

— Eh holà ! docteur, comment va ce pauvre vieux Baptiste ?…

C’est le père Legault, avec sa fourche tenue droite et solennelle comme une crosse, qui m’interpelle au passage, de l’autre côté de la clôture, debout auprès de son andain.

— Il se ravigote… il se ravigote, réponds-je, en ralentissant un peu l’allure de Carillon.

— Vrai ?… il se ravigote ?… le vieux va s’en tirer encore, je parie… Et le père Legault esquisse tout à coup un sourire triste qu’il souligne d’un geste navré et douloureux. C’est à cause d’une pensée sombre qui vient de traverser son esprit. Et il reste là, la tête penchée, à songer à son petit Joseph, lui si fort, si vigoureux… seulement vingt ans, et pourtant, le pauvre…

Je continue dans la poussière chaude et dorée… Il fait beau, il fait chaud.

C’est à présent un chemin tortueux, rocheux, plus tortueux et plus rocheux, montant toujours sous un dôme d’arbres verts. Carillon roule sous ses sabots les pierres usées, arrondies en boule.

À tous les tournants c’est une saveur d’imprévu qui égaye.

Les femmes appellent leurs petits blondins qui courent pieds-nus dans le sable. J’entends des bruits de volets qu’on ferme en claquant devant le grand soleil qui torréfie les pignons et les cailloux.

Et tout à coup ce sont de brusques et profonds silences, vite interrompus, où l’attelage atteint des bouts de chemins sablonneux et roule comme sur de la ouate. Ce n’est plus qu’un bruit d’insectes… J’ai juste le temps de penser : en effet, ce pauvre petit Joseph au père Legault, et c’est de nouveau le fracas assourdissant des cailloux projetés en tous sens sous les roues.

Maintenant à un croisement de routes, bing.. bang… de gauche et de droite, bing… bang… bing… C’est un tapage, un vacarme d’enclumes frappées, de ferrailles secouées, de bandages de roues ajustés à coups de marteaux.

Ils sont là, deux, trois, quatre à rire, à flâner, à regarder les batteurs de fer qui ébranlent ainsi — bing… bang… les échos voisins endormis aux creux des rochers massifs et mousseux.

Nous nous saluons amicalement, gaiement, avec l’envie de nous dire un mot : eux — Y a-t-il quelque chose de nouveau au village ? moi — Ah ! les paresseux… à l’ombre comme ça par ces jours de moisson.

Mais nous ne nous disons rien… il fait si chaud.

Je me replonge de nouveau inconsciemment dans des songeries sans suite : cette revue médicale à laquelle je désire m’abonner, ce compte à acquitter… du sulfonal qu’il me faut commander pour le lendemain… cette vieille madame Letourneau… oui j’essaierai les ventouses…

En continuant mon ascension, je crois ouïr tout à coup comme une mélopée bizarrement dolente d’écoliers se hâtant de bredouiller à voix haute, tous ensemble, avant leur sortie de classe, une prière finale… Je tends l’oreille ; mais non, c’est la cacophonie d’un grand moulin qui roule, dans un grésillement, un fracas de cascade, ses aubes à travers l’écume bruissante et qui me renvoie de tout en haut, du bout du chemin, ses éclaboussements d’eau et de sons divers.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Woo… woo… Carillon.

C’est ici, chez la mère Letourneau


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Mon Dernier Chemin de Croix



Coyons, c’est le bon moment, va faire ton chemin de croix… Il y a assez longtemps que tu retardes.

— Ah ! bien… j’ai ceci, j’ai cela à terminer… j’irai demain.

— Pourquoi pas aujourd’hui ? tu auras une autre raison demain… d’ailleurs si tu as honte, à cette heure-ci il n’y a personne à l’église… Puis tu verras, il sera encore malade ton Gabriel, si tu n’y vas point.

« Encore malade, » ceci m’ébranla subitement.

— C’est bien, j’y vais, répondis-je à ma femme… On commence à gauche, hein ?

— Oui, à gauche. Dis simplement un « pater » et un « ave » devant chaque station en y ajoutant une génuflexion avant et après.

Ces renseignements ne m’étaient pas inutiles, car depuis mon temps de collège j’avais un peu trop négligé peut-être les chemins de croix, que je considérais comme une manifestation religieuse trop éclatante, trop publique aussi pour mon degré de piété.

Si j’étais du nombre des pharisiens qui courent les rues aujourd’hui et nous ennuient de leurs capucinades, je cacherais ces aveux qui leur conviennent après tout aussi bien qu’à moi-même ; mais à quoi bon afficher leur fausse et hypocrite dévotion.

Je pris donc la route de mon église… j’allais remplir ma promesse.

* * *

Le croup sévissait.

Le croup — cet épervier des ténèbres comme l’appelle Victor Hugo, — qui, traîtreusement, parfois sans un cri d’alarme, étrangle les petits, en avait tué plus d’un.

Oh ! l’horrible, l’infâme maladie.

Quand Dieu répandit toute la longue série des misères et des affections humaines, il ne créa pourtant point celle-là, car elle est sauvage, elle est monstrueuse, elle est lâche surtout et il y a du Judas dedans.

Il y a de pénibles et douloureuses maladies qui torturent et martyrisent, contre lesquelles cependant le patient combat, se raidit et collette jusqu’au dernier souffle. Mais celle-là… ah ! celle-là, elle vient surtout la nuit, hypocritement, fouiller les chambres, dont elle évite les grands lits où dorment les robustes et les forts, pour atteindre les berceaux : elle s’attaque aux petits anges qui y rêvent à bras repliés, et les saisit sauvagement… à la gorge.

Ils sont faibles ceux-là, ils sont petits se dit le croup, ils ne se plaindront point, peut-être joueront-ils même le lendemain pour que la mère si vite alarmée ne soupçonne qu’un malaise inoffensif, puis, quand le virus aura bien enfièvré tous les tissus, l’asphyxie fera le reste.

Non, Dieu, qui est père aussi, ne l’a pas créé cette maladie-là, n’a pas pu la créer.

Or le croup sévissait.

Le médecin, père de famille, connaît seul ces angoisses qui compriment l’estomac comme un pan de montagne, à l’époque des épidémies dont il suit la marche et qu’il craint toujours de voir éclater à son foyer.

Le moindre symptôme l’alarme alors, une rougeur d’épiderme, une crise de toux suffit pour lui rappeler toute sa pathologie à l’esprit et c’est sans cesse avec un œil inquiet qu’il surveille et examine les petites têtes brunes et blondes qui nous sont partout si chères.

Un soir, hélas, j’eus froid au cœur ; je venais d’entendre nettement, de la chambre voisine, mon Gabriel, mon petit Gabriel, tousser dans son sommeil de cette toux spéciale que n’ignorent point les connaisseurs. Il y a des sanglots dans cette toux-là.

En levant subitement les yeux de dessus mon livre, je rencontrai le regard navré de ma femme déjà rivé sur moi. Ni l’un ni l’autre ne bougèrent cependant. Sans échanger un mot, nous nous étions compris et nous avions tous les deux peur de parler.

Un quart d’heure s’écoula. Tout à coup ma femme, sans ajouter pourquoi, mais comme continuant une conversation secrète entre nous :

— Il faut que tu promettes un chemin de croix.

Ah ! la prière, à ces heures de détresse pénible, on s’y rattache instinctivement comme à une épave ; c’est là que les femmes, dans leur grande âme, trouvent la force de tous leurs sacrifices. Et si réfractaires que nous soyions nous-mêmes, Dieu, c’est encore pour nous le meilleur baume à certaines désespérances.

Je le promis volontiers ce chemin de croix, et c’est lui que je me suis mis en frais de faire hier. La maladie de mon bébé ne s’était à la vérité résumée qu’à un malaise passager, mais je voulais acquitter loyalement ma promesse.

* * *

Ce fut avec un sentiment de curiosité éveillée que les trois ou quatre bonnes vieilles, agenouillées dans les banquettes, me virent en prosternation à l’autel principal de l’église, et elles retinrent un moment les grands soupirs contristés dont elles époussetaient leurs livres de prières.

Maintenant, « à gauche », me dis-je, en reluquant le tableau de la première station, et je me mis à arpenter les dalles de la nef, enjambant avec fracas par-dessus la douzaine et demie de troncs disposés près de la balustrade.

Ah ! sapristi ! savez-vous que c’est très gênant de faire ainsi retentir les voûtes sous des génuflexions et des pas répétés qui éveillent tout de suite dans la sonorité générale un écho ironique au-dessus de nos têtes.

Il me semblait vraiment que sainte Anne, saint Joseph, perchés sur leurs chapitaux blancs et les grands saints ankylosés des tableaux se moquaient de moi et me faisaient des niques dans le dos.

Mais mon Gabriel étant mieux, j’accomplissais mon engagement ; et ils auraient éclaté de rire, les bons saints, qu’ils n’auraient pas pu me déranger ni me distraire.

J’allais donc, solennel comme le devoir, superposant les génuflexions et les Pater.

À l’arrière de l’église, je fus un peu dérouté par un grand ange blanc — formant prie-dieu — sur lequel j’allai me buter ; et en même temps les deux lourds escaliers en zig-zag qui conduisent aux jubés me firent un instant perdre l’itinéraire des stations, mais je crus me rattraper et je filai « toujours à gauche. »

… Je touchais au terme.

Dieu sait, lui, que je n’ai pas voulu tricher : qu’au contraire, je voulais être franc et loyal et remplir cordialement mon engagement, mais, bonté divine ! que ma ferveur subit donc une détente à ma dernière génuflexion : Je venais de constater que mon chemin de croix n’avait que treize stations.

… En arrière, parmi les pilastres des jubés, dans les recoins des escaliers, j’en avais oublié… une.

Mais, chut, n’allez point répéter ça à ma femme, elle me le ferait recommencer.


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Oh ! la Bonne Formule



De « Gold Cure » on n’en parle peu aujourd’hui, presque pas, mais il y a quelques années, ce traitement jouissait d’une vogue stupide, et ceux qui l’exploitaient arrachaient des sommes énormes aux pauvres naïfs qui faisaient la sottise d’ajouter foi à son efficacité.

Je ne sais pas si Henri Belleau avait deviné ça, lui, mais une bonne fois à l’hôpital, devant tous les étudiants, il entreprit de faire une réclame tapageuse à une certaine formule nouvelle qu’il venait de découvrir, disait-il, et qui allait guérir l’alcoolisme cinquante fois plus sûrement que tout les « gold cure » de l’univers.

— Dans tous les cas, je vais l’expérimenter sur moi-même ; nous verrons bien, acheva-t-il.

Belleau était à vrai dire, un excellent sujet d’expérimentation, car il était, pour son âge, un bambocheur comme il y en avait pas et un biberon de force à déconcerter le garçon de comptoir du Grand Vatel ; il paraissait avoir la muqueuse du gorgoton faite d’éponge comprimée.

Il connaissait toutes les liqueurs, les avait bues toutes, sous les couleurs et les goûts les plus opposés : le cognac, le kirsch, la fine-champagne, le rhum, la chartreuse, le genièvre, le kumel, la bénédictine, l’absinthe, le vermouth, l’anisette, le curaçao, le sherry-brandy, le tafia, le whiskey, le scubac, le grog, le punch, le vespetro, et quand il les avait toutes repassées, il lui restait encore de l’appétit pour une couple de glorias et un bon petit pousse-café final.

Il semblait donc devoir être un sujet superbe d’observation, et, effectivement, il entreprit de se soumettre lui-même à l’expérience de son nouveau traitement.

* * *

… C’est vrai que nous acceptions avec défiance les résultats de son auto-expérimentation, mais ils paraissaient absolument concluants : depuis un mois, Belleau n’avait pas pris un seul verre.

Ses amis lui offraient du cognac… il ne prenait plus de cognac

Ses amis lui offraient du gin… il ne prenait plus de gin.

Ses amis lui offraient du scotch même, pour le tenter ; jamais il n’en avait refusé de sa vie… il ne prenait plus de scotch.

Rien, je vous dis, il ne prenait plus rien de rien… Oh ! par accident, peut-être un peu d’eau minérale, quand il avait grand’ soif. Mais comme il visait alors en-dessous le garçon de comptoir pour l’empêcher de mettre « rien de fort » dedans.

C’était merveilleux.

Enfin, ça le rendait même malade maintenant, disait-il… il ressentait des chauffements, des brûlements… partout…

Et il fallait le voir nous expliquer les maux de cœur qu’il éprouvait à présent pour n’importe quelle sorte de liqueur alcoolique, nous peindre son dédain avec des coins tombants de lippes tellement dégoûtées que, vrai, il nous donnait des envies de vomir à nous aussi.

Puis sa bouteille de drogues, qu’il traînait toujours dans ses poches pour en vanter les vertus à tout moment, il nous la passait sous le nez, nous la faisait sentir pour exciter nos convoitises. Il savait bien, le gaillard, que sa fortune serait faite s’il réussissait, et il affichait déjà le triomphe cruel et sans cœur du mauvais riche.

À un de ces moments, où il agitait de nouveau sous nos veux son merveilleux élixir, je lus sur le flacon : Pharmacie Leduc.

Pharmacie Leduc… J’avais justement un de mes confrères de collège employé là. Oh ! je saurai bien, va, pensais-je.

Et la clinique terminée, sans une minute de retard, je saute dans le tramway pour me rendre chez Leduc.

J’entre.

— Dis-donc, hein, Prévost, c’est ici que Belleau achète ses drogues, n’est-ce pas ?… Quelle prescription fait-il donc remplir de ce temps-ci ?… c’est une très bonne ordonnance, je crois… Y aurait-il indiscrétion à me la faire voir ?

— Belleau ?… Henri Belleau ?…

— Oui, Henri Belleau.

Il fouilla un instant dans son cahier de prescriptions, puis me le tendant sans penser à rien : Tiens, c’est simplement un mélange très ordinaire de copahu et de cubébe.

— Vraiment ?… répondis-je, désappointé ; c’est singulier.

De fait, c’était bien les deux seuls médicaments essentiels de l’ordonnance.

— Alors, n’en parle pas, lui dis-je, confidentiellement en l’attirant près de moi, mais sais-tu que c’est un vrai spécifique contre l’alcoolisme ?

— Contre l’alcoolisme ?… le copahu ?…

— Oui. Imagine-toi que depuis que Belleau en fait usage, il n’a pas pris une seule goutte de liqueur…

… Mon ami se plia littéralement en deux, en m’entendant ; les bras croisés sur l’abdomen pour s’empêcher de crever de rire… Puis entre ses éclats :

— Mais, sapré fou ! tu vois bien qu’il a la… et subitement sérieux, en songeant qu’il avait failli dévoiler un secret… de comptoir, au moins, il acheva, en avalant sa phrase… ça se peut : des fois… après tout… il me semble effectivement que j’ai déjà constaté… cet effet-là sur les gens.

Mais il était trop tard ; et je l’interrompis tout de suite, à mon tour plié littéralement en deux, les bras croisés sur l’abdomen pour m’empêcher de crever tout à fait, moi aussi, et je me joignis à lui, me tordant de rire sur l’autre bout du comptoir.

J’en ai eu des points pendant quatre jours.


Moi, je n’en ai jamais reparlé, ni à Belleau, ni aux amis, ni à personne, mais il a dû confier à quelqu’un sa prescription — qui devait être bonne à quelque chose après tout — parce qu’il y a encore trop de nos confrères qui la recommandent, c’est certain.

Et remarquez-le bien, c’est vraiment drôle, ces patients-là cessent toujours de boire aussitôt.


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Pas Encore Lui



Ah ! le rude métier, et énervant et ennuyeux que celui qui vous impose à brûle-pourpoint, à l’heure des sommeils à bras repliés, dans l’engourdissement mourant du rêve, un : — « vite ;… debout ! » chanté en ondulations tristes le long des corridors et des chambres par la clochette de nuit.

Oui, vous comprenez ça, hein : — « les sauvages »…

Et, vite levé, une bretelle tombante, les pantoufles à moitié mises dans la crainte d*un second coup de sonnette qui éveillerait Pomponne, je cours à la porte.

C’est bien ça, en effet : les « sauvages »…

Allons, quelle chasse, quelle course, là-bas, loin, dans la nuit sombre, dans le clapotement monotone des flaques de boue, sous la pluie crépitant sur la toile caoutchouctée de la voiture, il va me falloir entreprendre !

Oh ! ma trousse, — rapidement examinée pour voir si rien ne manque, — mes instruments qui épouvantent tant ces damnés sauvages, puis le feutre rabattu, plongé dans mon immense Rigby, allons, en route.

Ça nous vient probablement des premières années de la colonie cette légende naïve et à la fois charmante, destinée à traverser les siècles maintenant, et qui, en son apparence de vraisemblance, apporte si bien aux jeunes têtes l’explication de choses si mystérieuses.

Oui, c’est contre ces sauvages imaginaires que notre rôle de médecin nous pousse, sauvages souvent plus terribles que les indigènes des siècles passés, pires parfois que les Iroquois.

Et cahin-caha, tiraillé par les ornières, projeté par des ressorts en fonte trempée qui nous enfoncent dans les chairs les tarauds du siège de la voiture, après une course du diable dans l’horreur de la nuit, — horreur enflée par de grandes feuilles trempées qui subitement dans la rapidité de la marche nous glissent dans le cou en caresses de fantômes, — l’on me déposa devant une maisonnette assez gentille d’apparence dans la ligne de lumière qui filtrait à travers les volets mal ajustés et qui la coupait comme en deux.

J’y suis resté vingt-quatre heures en arrêt, dans cette maisonnette ; pendant vingt-quatre heures, lorgnant les coins du bois, — pour voir si les sauvages n’apparaîtraient point, — relisant et retournant dix fois les journaux de la veille, j’ai connu mieux que jamais les ennuis de l’attente.

Pourtant, j’ai entrevu un côté de la véritable vie bucolique, cette vie des champs calme et heureuse, sans heurt, sans secousse même, qui me représenta en un jour l’empreinte du vrai bonheur.

Ah ! le superbe tableau gentiment offert à mes yeux par le va-et-vient incessant des travailleurs distribués çà et là dans les prairies, au milieu des meules de foin.

Et quelle odeur incomparable de foins coupés la brise répandait partout comme une essence de patchouli.

Et quel charme dans la gaieté rieuse des hommes, des femmes, des garçons, des enfants, tous armés de rateaux, de fourches, blaguant quand même sous le grand soleil brûlant, subitement apparu le matin.

De loin, je pouvais les suivre des yeux ; il me semblait les entendre geindre sous les fourchées immenses lancées gaillardement et s’abattant en broussailles sur les lourds chariots.

Au crépuscule, dans le cadre lointain formé par les forêts sombres, tous ces groupes champêtres se dorèrent et s’empourprèrent dans les rayons mourants du soleil et je m’attendais à chaque instant à les voir danser comme à l’opéra, tant le spectacle prenait les apparences d’une décoration théâtrale.

J’ai vu une copie du fameux tableau de Millet ; elle ne rendait sûrement pas la moitié de la majestueuse tranquillité et de la beauté sereine de ce crépuscule auquel il ne manquait que l’Angélus.

Et tard dans la soirée, quand l’écho s’accentuait de plus en plus par la brunante, il m’arrivait encore de très loin le bruit mécanique des faucheuses ou les commandements hue ! dia ! des hardis travailleurs.

N’est-ce pas, ce n’est pas la première fois qu’il m’est donné de refaire le tableau inoublié de mes jeunes années, passées, comme celles de ces garçonnets de tout à l’heure à manier le râteau derrière les chariots à l’époque des vacances, à gambader follement par-dessus les meules de foin ; mais comme ça m’a pris au cœur, ce jour-là, de me sentir déjà si loin de ce bon vieux temps. Comme il m’a été difficile de m’arracher à ces souvenirs qui l’un après l’autre venaient souffler sur les charbons éteints de mon cœur.

Non, le bonheur n’est pas de ce monde.

L’homme sans cesse tiraillé par des désirs jamais satisfaits n’atteint même que rarement une satisfaction passagère.

C’est la vie d’osciller sans cesse entre deux rêves, et je l’ai bien compris ce soir-là, au retour de mon campement prolongé parmi les « aborigènes ».

J’étais en route, assis à côté du brave agriculteur qui, avec ses voisins, m’avait tout le long du jour donné une idée si parfaite du bonheur bucolique heureusement chanté par Virgile, et pendant que j’enviais presque son indépendance et sa liberté, me plaignant en moi-même des ennuis et des misères de ma profession, j’entendis tout à coup qu’il me disait avec un accent de touchante et sympathique sincérité :

— Vous avez bien de la chance, vous, de gagner de l’argent aussi aisément et de vivre aussi gaiement.

… Et je sentis s’en aller mon rêve de bonheur entrevu : ce n’était pas encore lui.


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Loulou



Il y avait longtemps que ça le tentait d’y aller.

Et les soirs de rigolade, à l’occasion des clôtures d’examen, quand il entendait les carabins de dernière année se raconter leurs aventures en pouffant de rire entre eux, lancer des mots drôles, faire toutes sortes d’allusions et de réflexions folichonnes, il ne manquait jamais de se dire : Il faudra pourtant que j’y aille, moi aussi.

Car lui, Robert Renault, avait été élevé dans un coin de terre tranquille où sa jeunesse s’était écoulée heureuse et douce, calme et régulière comme les guérets du pays, loin des tristes choses et des hideurs secrètes des amoncellements de peuple.

Puis, pour faire sa médecine, il s’était tout à coup trouvé transporté dans la ville, au milieu de l’étourdissante turbulence des carabins, ses compagnons.

… Et, il n’y était jamais allé.

Ça lui faisait peur d’abord : il enveloppait tout le tableau qu’il se figurait dans des pensées d’épouvante et d’horreur, encore grossies par ses imaginations naïves d’écolier. Puis il y avait toujours à propos de prompts retours d’idées chastes qui le retenaient.

Pour le reste, oui, il ne s’en occupait guère, et il s’était vite mis dans le train de vie de l’étudiant : tapant ferme sur ses études, ses cours, sans manquer toutefois les chahuts de commande, les légères godailles improvisées, les tapages organisés les soirs de théâtre. Mais quant à pénétrer dans ces repaires affreux de perdition, à envisager seulement ces mégères qui l’écorcheraient vivant sans doute, lui souffleraient leurs haleines empoisonnées de lépreuses… non, il n’osait pas se décider, effarouché. Il y avait toujours un blanc fantôme d’ange-gardien, retenu de son temps de collège, qui s’entêtait à ne pas l’abandonner.

… Un soir cependant, dans l’atmosphère des cigarettes, du cognac brûlé, du scotch, qui embaumait le salon de l’Aurore, il avait senti se fondre insensiblement dans le même nuage les restes flottants de ses scrupules ; et il les avait suivis machinalement… les autres, partis en caravane pour un chahut d’enfer, au dehors puis au dedans de ces maisons lugubres qui dardaient sur l’asphalte des rues leurs flamboyants numéros.

En entrant, il en avait reçu un grand coup dans le cerveau et une sensation de vertige, d’engloutissement final et sans retour l’avait tout à coup secoué : Ces mégères féroces, ces dégoûtantes harpies, à voix rauques, à regards effrontés, qui l’examinaient à travers leurs mauvais rires… oui, tout son grand corps en avait été secoué, et une révolte instinctive le soulevait à chaque instant, comme sous une provocation, devant leurs tutoiements polissons.

Mais bientôt, à côté de celles-ci qui exagéraient à dessein leurs allures canailles et cyniques, il en eut vite remarqué une, très-douce, à l’air bon, comme presqu’ honteuse et gênée elle aussi de se trouver là.

Elle ne lui avait point souri, celle-là, ne lui avait pas fait d’agaceries choquantes, et il restait étonné de la voir si tranquille et si réservée. N’osant pas se mêler au tapage, que faisaient ses amis il s’était assis auprès d’elle, sans penser.

Et pendant que ses compagnons, avec une insouciance bien de leur âge et de leur état, chantaient, joignaient leurs cris gamins aux apostrophes hardies des filles, lui, tout doucement, s’était mis à lui parler, avec des phrases simples, presque tristes, qui semblaient étranges dans ce milieu de plaisir et de débauche ; il l’avait questionnée avec sympathie.

Et elle, en tenant sur lui son regard grave et surpris, avait répondu à ses questions sur le même ton respectueux. Mais au bout d’un moment, comme prise d’une idée obsédante, en continuant de le regarder en plein dans les yeux comme un être à part :

— Pourquoi ne me tutoyez-vous pas, vous, comme font tous les autres jeunes hommes ?… Est-ce qu’on se gêne avec nous ?…

Robert resta sans réponse ; puis, pour ne rien expliquer, à son tour :

— Pourquoi ne me tutoyez-vous pas, vous non plus ?

Des raisons ils n’en trouvaient point sans doute, car ils s’étaient seulement tus tous deux, sans un mot à ajouter.

Alors, persistant toujours à l’examiner profondément, elle avait repris à la fin.

— Oh ! comme j’aimerais cela de m’entendre parler ainsi, mais s’ils nous écoutaient ils se moqueraient de nous, eux, et elle indiquait les autres, là-bas plus loin… Aussi voulez-vous, nous allons nous tutoyer ? et elle lui disait ça tout bas, pour qu’il comprit bien que c’était pour cette raison-là seulement qu’elle se permettait de le lui demander.

Et ils avaient convenu de continuer de causer avec ce pronom de familiarité qui gardait malgré tout un cachet particulièrement respectueux.

Tout à coup Robert, comme concluant un raisonnement secret, à brule-pourpoint :

— Alors, pourquoi ne t’en vas-tu pas d’ici ?

— M’en aller d’ici… m’en aller ?… c’est vrai ; mais tu y viens bien, toi, lui répondit-elle simplement, en manière de réponse.

— Moi… oui. — Mais ce n’est pas une raison… C’est que j’ai bien deviné, va, que tu ne ressemblais pas aux autres filles autour de toi… Tu ne parles pas, tu ne regardes pas effrontément comme elles… Pourquoi ne t’en vas-tu donc pas ?…

Oh ! avec quel élan de joie et d’orgueuil elle buvait ces singulières paroles de touchante sympathie qui réveillaient chez elle l’affection toujours persistante dans un repli quelconque du cœur de la femme.

Puis y revenant tout de suite à cette conversation, elle reprit avec un air de candeur qui la transformait :

— M’en aller d’ici, dis-tu ?… pour redevenir honnête, n’est-ce pas ?… va, j’y ai souvent pensé… mais il y a de ces hontes que, nous autres femmes, nous ne saurions jamais plus effacer de notre vie et que nous n’avons point le droit de transmettre ni à un mari, ni surtout à un enfant… Non, toi qui me parles d’une manière si singulière, dis-moi plutôt autre chose… ne réveille pas ces remords…

… Un bruit de danse, de refrains folâtres, arrivait d’à côté. C’étaient les étudiants qui continuaient leur noce, en compagnie.

— Mais tu ne songes donc point à t’amuser, toi, comme tes amis ?…

— C’est vrai, répondit Robert allons les rejoindre… viens-tu ?

Il s’était levé, cherchant à l’entraîner avec lui, mais elle ne voulait pas, désirant le garder à son côté, pour elle seulement. C’était si bon de l’entendre parler.

Alors il se rassit machinalement. comme pour lui obéir, sans savoir.

— Comment t’appelles-tu ?

Elle hésita d’abord, gênée, troublée tout à fait de révéler son nom de bataille dont la mention seule allait déjà lui rappeler son état d’abjection et la rejeter si loin de son rêve délicieux ; mais à la fin tristement :

— Loulou, dit-elle.

— Loulou ?… Loulou ?… Et Robert resta subitement muet et songeur, le regard perdu, l’air absent… Comme il se levait maintenant, sans rien dire, elle reprenait :

— Pourquoi que ça vous fâche ?… Non, je ne veux pas vous voir partir fâché… insistait-elle en s’attachant à lui.

Mais lui ne voulait pas se rasseoir. Il se dégageait doucement des mains qui le retenaient et il se glissait rapidement au dehors, en se cachant de ses amis…

* * *

… Fâché ? Ah ! non, mais ce nom de Loulou, redit dans ce lieu souillé, impur, il s’était habitué à le murmurer à une blonde enfant qu’il avait rencontrée à la vacance passée, et avec laquelle il avait parcouru les prairies de foin et de marguerites de son pays.

Depuis lors ce nom avait continué de bruire en caresse dans ses rêves d’étudiant ; il l’écrivait partout, à coups de crayons hâtifs ou en grosses lettres bizarres, à travers les marges blanches de ses cahiers de notes ; il le murmurait dévotement, comme une évocation à une sainte… puis tout à coup, sans transition, de l’entendre dans ce bouge…

Et tristement il s’en était allé, seul, l’âme désenchantée, seul dans les rues désertes.


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Vengeance de Carabin



Quand Paul Leroux, tout haletant de la montée des quatre escaliers du pensionnat de l’Université, enfila en coup de vent dans ma chambre, je compris tout de suite qu’il y avait quelque chose qui n’allait point.

Leroux était excité, surexcité même.

— Qu’as-tu donc, mon garçon, lui dis-je calmement ?

Il fit claquer ma porte avec un bruit qui fit osciller sur mon bureau mon vieux crâne de négresse sur ses apophyses, se croisa les bras, puis se campa.

— Ce que j’ai ?… je suis horripilé… Allons, suis-je saoul ?… dis, voyons, est-ce que Paul Leroux est saoul ?… examine bien, questionne, sens, renifle, c’est important…

Évidemment non, il n’était pas saoul, mais il était fortement échauffé, surexcité par deux ou trois verres de « hot gin » et l’apostrophe sanglante surtout qu’il venait de recevoir du père Russell

Voilà. Ce soir-là, Paul s’était astiqué, pomponné, parfumé, pommadé, adonisé comme pour une revue ; de fait, il désirait, vers les huit heures, faire passer en revue sous les yeux langoureux d’une payse qui lui tenait spécialement au cœur, les différents charmes de sa personne. Mais, voyez comme c’est bête la vie de carabin dans un pensionnat, il est impossible de sortir sans permission.

Tentons donc d’obtenir la permission, s’était dit Leroux, et il dégringola l’escalier retentissant, retentissant surtout à cause de ses bottes neuves qui faisaient un bruit du diable dans la sonorité des corridors. Et, anéanti devant notre vieux directeur, suppliant, il fit sa demande.

Mais voyez comme c’est bête aussi l’odeur du gin, — car Leroux ne s’était pas suffisamment parfumé, — et le père Russell qui possédait l’étonnante spécialité de renifler les odeurs alcooliques d’un étage à l’autre, probablement au moyen des tuyaux de conduite de l’eau chaude, dévisageant de sa lippe dédaigneuse mon pauvre Paul, ajouta brutalement :

— Allons, mon petit ami,… grrr.. j’ai plutôt l’envie de vous donner votre billet de sortie pour le reste de l’année… grrrrr… vous êtes saoul… grrrrrrrr montez à votre chambre…

Cette apostrophe violente donna « une erre d’allée » dans la direction du quatrième étage, à Leroux qui refit l’escalier en lacet, à rebours cette fois.

Ce fut alors qu’il arriva chez moi dans l’état d’esprit que j’ai décrit au début, battant les portes, piétinant nerveusement, arrachant le faux-col raide et luisant qui lui retenait à la gorge les mots prêts à accabler le père Russell.

Mais ce qui l’aigrissait par-dessus tout, c’était l’idée de sa blonde qui l’attendait… elle-même pimpante, saturée de patchouli, le nez collé aux vitres, reluquant si son petit Paul ne venait point.

Au lieu de ça, hein, de pouvoir saluer de loin, du coin de la rue du Palais, sa payse énamourée, quel renversement !

Il faut avoir passé par là pour bien s’imaginer ce qu’un tel embêtement peut engendrer de projets de vengeance diabolique sous la calotte cranienne d’un carabin qui a déjà deux verres de « hot gin » dans l’estomac.

Dans ces occasions-là, on devient anarchiste, visigoth, vandale, carnivore, anthropophage, chacal, pieuvre…que sais-je encore.

… Et sa blonde qui l’attendait… non, non, n’essayez pas de vous représenter la scène, c’est inutile, vous resteriez en dessous… « l’œil de l’homme n’a point vu »… le mien, excepté.

Finalement Paul Leroux se monologua un : — À nous deux, — puis, le poing brandi en menaces, il ajouta : Il me le paiera.

* * *

De tous les damnés gaillards qui sont allés à l’Université apprendre la manière scientifique de tuer leurs semblables, Leroux en a été certainement le plus accompli.

Ce garçon-là avait littéralement le diable au corps. Bohème autant que bambocheur, prêt à tout faire, même le bien, il avait le secret des tours les plus inimaginables, les plus inouïs.

Le plus drôle c’est qu’à travers l’effarement général produit par ses terribles fumisteries qui nous attiraient toujours l’arrivée en tempête du père Russell, on voyait infailliblement surgir à sa rencontre mon Leroux qui gracieusement s’informait : — monsieur cherche quelqu’un ?… À tout coup, il détournait ainsi le bonhomme.

Ah ! si les vieux murs du pensionnat pouvaient raconter les tours pendables dont ils ont été les témoins pendant les quatre années d’étude de Paul, comme les étudiants actuels s’amuseraient encore.

Aussi, quand il se faisait un coup un peu raide quelque part, nous étions fixés… il n’y avait pas deux opinions à ce sujet.

Quand Rigaud, un lendemain de Pâques, trouva sa chambre remplie, à n’en pouvoir pousser la porte, des deux cent cinquante petits bancs de la « tabagie », il n’y eut qu’une exclamation : c’est Leroux…

De même que quand Lemay trouva, un bon jour, la sienne totalement vide de son contenu, — comprenant lit, armoire, bibliothèque, livres, habits, chaises, etc. — transporté par enchantement, à deux étages plus bas, dans celle de Pelletier dont l’ameublement à son tour gisait pêle-mêle au beau milieu du grand salon de l’Université, où les articles de faïence juchés sur le piano produisaient un effet… oh !… ce fut encore le même cri : c’est Leroux…

Il me faudrait cent pages de « Carabinades » rien que pour conter la dixième partie des terribles farces de ce boute-en-train fabuleux qui pendant toute sa vie d’étudiant utilisa la moitié de ses journées à combiner ses vilains coups.

De sorte que le lendemain de la rebuffade reçue du père Russell, quand en descendant au réfectoire, Leroux, me poussant du coude, me répéta avec un coin de lèvres sarcastique : — « Ah ! il a dit que j’étais saoul… il va me le payer. » Je n’eus que l’idée de penser : Allons, que va-t-il bien inventer ?

Mais bientôt le dîner commença, accompagné au début des grands signes de croix résignés du père Russell, et mes pensées prirent une autre direction, déroutées par le cliquetis des couteaux, les boutades de mes voisins, les apostrophes aux « garçons » et le tintamarre obligé de tout bon dîner d’étudiants qui sentent l’intervalle d’un mois complet de sérénité et d’insouciance avant leurs examens.

Les pâtés de veau de la vieille cuisinière Sophie avaient un succès colossal, mais le père Russell, qui avait simplement bu son café, n’en mangeait pas ; les petites côtelettes de mouton étaient meilleures que jamais, pourtant le père Russell n’en porta qu’une bouchée à ses lèvres et dédaigneusement encore ; les larges puddings aux fruits étaient excellents, mais le père Russell en paraissait tout à fait dégoûté.

Plus que ça, on le vit bientôt balloté par les éructations et les borborygmes ; les nausées lui mirent des sueurs sur toute la figure et tout à coup, abandonnant subitement son siège, il fit cinq pas et là, crac, avant d’avoir pu quitter la salle, ses vomissements éclatèrent par jets répétés.

Jugez de l’effarement. Un chuchottement unique circula à travers les rires réprimés, les airs entendus :

— Il est saoul… il est saoul…

— C’est vrai, lança Leroux, sur un ton un peu plus élevé : — Ça puait le gin jusqu’ici. Il n’en fallut pas plus pour que chacun se sentît envahi par ce malaise inconscient, cette gêne embêtante qui atteint les témoins involontaires de pareilles scènes et qui les rend comme complices. Seul, Leroux jubilait.

* * *

Et dans le corridor, une fois remonté, comme il m’abordait avec un clignement d’œil particulier…

— Comment, malheureux, serait-ce toi ?…

— Il ne me le dira plus, va, que j’étais saoul…

— Mais que lui as-tu donc donné ?

— Oh ! simplement deux grains de tarte émétique… comme ça, psssst. dans sa tasse de café, en passant, et il me mima le geste…

— Tu disais qu’il sentait le gin… est-ce vrai ?

Leroux se contint pour ne pas éclater de rire, puis sans répondre, il entra gaiement dans la salle de billard faire sa partie habituelle ; il sifflotait triomphalement…


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Pauvre Jalap


… et ce doux compagnon
Dès lors ne me quitta guère plus que mon ombre.
Le Naufragé, F. Coppée.


Ne riez pas, si je vous dis que j’ai failli pleurer.

Ne riez pas !

Je m’adresse à ceux qui n’ont pas encore passé par là, à ceux qui comme moi auraient auparavant écouté indifféremment ce que je vais leur raconter.

Ceux qui ont connu ça, eux, je le sais, ne riront pas.

Il s’établit quelquefois de l’homme à la bête un si fort lien d’attachement et de sympathie qu’il faut avoir le cœur solidement agrafé en place pour ne pas le sentir parfois gambiller.

J’ai tâté de ça, hier.

Mon pauvre petit Jalap s’est fait écraser, broyer, par l’express ; et quand ma servante effarée est venue, avec une physionomie de malheur, m’annoncer que mon brave petit toutou était là, tout en haut, sur le rebord du talus, mort, tranché comme par une faucille, — c’est fichant, — mais je me suis senti suffoqué, empoigné, là, à gauche.

Toutes ses excellentes qualités me revinrent à l’esprit dans un éclair, et j’envisageai tristement la perte de ce compagnon de chaque heure.

Je l’avais baptisé : « Jalap ».

Il portait ce nom pharmaceutique en l’honneur du métier. N’oubliant pas un seul de ses malades, il allait régulièrement, — me précédant dans ses gambades folles où il pouvait me sauter par-dessus la tête, — faire sa visite quotidienne.

De noble race « pug » avec sa queue vrillée en ressort de montre, son nez noir applati, moitié canaille moitié gamin, sa petite gueule délicate, son œil nègre toujours au guet, ses petits airs penchés, crâne sous sa peau fourrée grise, il avait dans mon village une popularité très sérieuse.

Aussi combien de ses petites amies ont dû pleurer de bonnes larmes à la nouvelle de sa mort.

Et je ne serais pas triste moi-même, alors qu’aujourd’hui j’ai fait toutes mes courses seul ; seul en voiture, seul en chaloupe ; à la poste, au village, seul partout ?

Pas un cri, pas un jappement, pas une caresse, pas une gambade, rien : et je ne serais pas triste ?

En me retournant, là, derrière moi, sur ce coin de sofa, si j’allongeais la main dans un mouvement de caresse, je n’atteindrais que le drap vert de la couverture… Jalap n’y est plus.

Peut-être qu’en cherchant bien je trouverais trois à quatre poils gris oubliés ce matin par le plumeau… ce serait tout.

Et je ne serais pas triste ?

Je pourrais entendre mon petit Claude appeler par tous les coins de la maison : « Zap »… « Zap »… ; je pourrais voir ma femme comprimer elle-même son chagrin ; je pourrais écouter les lamentations de la bonne, — car c’est joliment de sa faute si mon Jalap est maintenant décédé — et cependant je devrais être gai, dites-vous ?

Mais il m’accompagnait partout, me guettait aux portes des nuits entières sans se lasser, sans remuer ; il se couchait sur mes pieds, se frolait dans mes jambes, montait familièrement s’asseoir dans mon dos, sans me déranger d’écrire, sur l’espace libre du fauteuil… Tout cela m’a manqué aujourd’hui tout à coup.

Ça n’a été que des imaginations persistantes, des visions menteuses, — où je me représentais mon « Jalap » dans ses différentes poses favorites, — qui m’ont tout le jour poursuivi en même temps qu’une étrange sensation de vide et d’isolement ; comme si j’eusse erré dans une maison de rêve, perdue elle-même dans quelque village que je ne reconnaissais plus.

Le lecteur de mes « Carabinades » qui ne comprend pas ma tristesse, est un sans-cœur.

Non, ce tableau navrant de mon chien décapité sur la voie ferrée, encore chaud à l’heure où nous sommes allés le voir en pèlerinage, — ma femme, mon Claude sur le bras, — ce tableau m’est encore trop vivant à l’esprit.

Il était là, gardant dans son impassibilité sa même expression de crânerie… pourtant, son œil demi-clos semblait contenir, lui, l’angoisse de la minute suprême qu’il avait traduite par deux cris, paraît-il, — deux cris navrants à fendre l’âme, — poussés au moment où la lourde machine l’avait fracassé dans son vol.

Pauvre Jalap !

Mon petit Claude ne comprenant pas encore, à ses vingt mois, ce que c’est que mourir, l’appelait :

Zap… Zap…

Ma femme, se penchant pour mieux cacher ses yeux où perlaient deux grosses larmes, le caressa une dernière fois de la main, et n’oubliant rien, — comme seules le savent les femmes dans leur grande âme, — elle murmura : Et moi qui l’avais chicané ce matin.

À mon tour, je détournai la tête, jouant l’indifférence, ajoutant simplement :

— Pauvre Jalap !

Mais…

De vous avoir conté le meurtre de mon chien,
Je ne dormirai pas de la nuit, et pour cause…


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Le Docteur La Galette



Ce soir-là, une pluie fine, pulvérisée, comme sortie d’un vaporisateur, nous descendait sur les épaules.

Était-ce dû à ce brouillard, aux rayons de lumière provocatrice qui, filtrant à travers les auvents rabattus, traversaient la chaussée, ou à la seule curiosité ? je l’ignore ; mais le magasin, — qui est habituellement la salle de club à la campagne, — regorgeait de monde.

Attiré moi-même, j’y entrai justement à la minute où éclataient les rires provoqués par le mot de la fin d’une histoire — une bonne — que venait de raconter le bailli de l’endroit.

— Mais vous, père Th’ ophile, risqua quelqu’un, n’avez-vous pas quelque bonne farce à nous dire à votre tour ?

— Certainement, reprit un autre, il a dû vous arriver quelque petite aventure ; contez donc ça. À votre âge. voyez-vous,… et puis, nous savons que vous avez été pas mal gaillard dans votre jeune temps.

Auparavant, il faut vous faire connaître mon type.

L’idée d’appeler Th’ ophile : « père », constitue le plus singulier des paradoxes… car il n’est ni marié ni veuf. C’est simplement un brave vieux garçon qui passe la soixantaine. Son vrai nom est Théophile, mais tous l’abrègent en disant : Th’ ophile.

Attaché à son clocher, gagnant encore sa vie un peu au jour le jour, haïssant cordialement les Anglais, il traîne orgueilleusement la jambe de bois qui remplace celle qui lui manque : celle autrefois amputée à un pouce de la rotule… sans chloroforme, tuxe !… Ce « tuxe » est le juron dont il scande et atteste ses affirmations.

En outre, il a toujours cru qu’il était plus académique de prononcer les « c » comme des « t », et quand il entend quelqu’un dire : whiskey, pour un peu il l’enverrait à l’école ; c’est « whisti » qui est correct, reprend-il.

À l’aide de ces détails, si vous frappez à la porte de mon village, on vous pointera immédiatement mon type du doigt, il est unique.

Continuons.

— En effet, répliqua Th’ ophile, il m’est autrefois arrivé un maudit tour ; je vais vous le conter.

Il secoua les cendres de son brule-gueule, toussa, rapprocha sa chaise, étendit sa jambe de bois :

Donc, il y a déjà de ça une bonne quarantaine d’années, j’étais parti pour Montréal avec une forte charge de produits de ferme.

Des œufs, du beurre, des légumes, du grain, un peu de patates, une vraie cargaison, quoi !

Chaque « habitant » faisait ainsi autrefois. Tout se vendait à la ville, et bien plus cher que maintenant… tuxe !

Aussi c’était une corvée, que j’ vous dis, à chaque fois ; nous en revenions éreintés.

C’eut été alors une folie de vendre ses produits dans notre village. Celui-là qui l’aurait fait, ah ! bien ouitche, eut passé pour un paresseux, un flandrin…

À cinq heures j’étais donc installé sur le marché.

Ça n’allait pas beaucoup, tuxe !

Les patates, les œufs, un peu, quand au reste et, j’avais du grain, que je vous dis, messieurs, de l’avoine, première qualité.

J’attendais.

Il n y a rien d’embêtant comme d’attendre ainsi en plein soleil, avec son beurre qui fond, et les heures qui s’écoulent.

D’autant plus que je voulais revenir par le bateau, et qu’il partait à quatre heures, je crois.

Petit à petit, cependant, je voyais ma charge diminuer ; ici, une douzaine d’œufs, une livre de beurre, là, un minot de patates, enfin je me reprenais à espérer.

À deux heures, il ne me restait plus qu’une petite tinette de beurre, et je vous le dirai bien, pas trop bon ; mais enfin, il avait une valeur quelconque… et puis on leur en fait tant manger à ces pauvres gens de Montréal, tuxe !

Passe un chaland : — Quel prix votre beurre ?

— Vingt sous, que je dis. En ce temps-là, c’était rien que des sous.

Il continua.

Passe un autre ; — Quel prix ?…

— Vingt sous, tuxe !

Il le goûta, le renifla et fila son chemin.

Je crois vous avoir dit qu’il n’était pas très bon. Un petit goût de rance, pas plus.

Et l’heure filait aussi.

Arrive un troisième acheteur, Quel ?… quinze sous… repris-je, sans attendre… disons quatorze… ça vous va-t-il ? Je lui aurais donné pour dix.

Il le renifla à son tour.

— Pas extraordinaire, votre beurre, qu’y répond ; cependant, si vous voulez me l’apporter, je le prendrai.

— Loin d’ici ?

Non pas, à quelques arpents de la rue Sainte-Catherine en haut de la rue Saint-Constant.

— C’est bien, que je dis.

C’était un « faiseux de bistuits », et pour eux, le beurre est toujours assez bon.

Je pars avec ma tinette.

Pour lors, Montréal n’était pas comme aujourd’hui, — pas de rue Craig — et je n’allais pas très souvent par là ; ça m’embrouillait.

Aux bout de dix minutes, j’étais complètement perdu : pas moyen de retrouver mon homme, ni sa boutique.

J’avise deux jeunes gens qui passaient :

— Dites-donc, vous autres, savez-vous où reste le « faiseux de bistuits ? »

Ils se mirent à rire un peu, en dessous ; je pensais que c’était à propos de ma tinette.

— Mais vous y êtes, me dirent-ils ; en face, justement, là, frappez.

— Merci, que j’ fais ; et je frappe et dru ; il passait trois heures.

— Tout de suite, j’entends grincer une clef, ouvrir la porte… Sacristi ! une belle maison ; j’entre.

— J’apporte le beurre que j’dis.

C’était une jolie grande fille, en robe écourtée du haut et du bas, à qui je m’adressais.

Je trouvai ben ça un peu drôle, pour une grande fille comme elle, c’ t’ espèce de tenue de cirque qui me la montrait jusqu’aux genoux, mais il faisait si chaud… puis en ville, n’est-ce pas… peut-être la mode…

— Pour qui est-ce, me demanda-t-elle ?

— Pour le « faiseux de bistuits », que j’ rétorque ; c’est ici ?

Elle hésita un moment, puis tout à coup en se moquant,… j’ la vois encore :

— Non, ici, c’est chez le docteur « La Galette », mais c’est pareil, et elle s’éclata de rire à mon nez.

Et en un rien de temps, me voilà entouré d’une dizaine d’autres filles, poudrées et fardées ; et il en arrivait toujours.

Elles se mirent toutes ensemble à me faire des blagues, des mamours. cherchant à m’arracher mon chapeau, m’appelant leur gros loulou.

Je vis tout de suite où j’étais tombé et je voulus sortir, mais, tuxe ! la porte était barrée.

— Allons, que j’ leur criai, voulez-vous bien ouvrir ?

Ça les fit rire encore plus. Et je pensais en moi-même à ma pauvre Julie — car j’étais alors amoureux — si elle m’avait vu parmi cette bande de gueuses.

Il arrivait quatre heures.

— Voyons, ça va-t-il finir, ou si je vais défoncer ? Et de ma tinette que je n’avait pas lachéé, — car je pouvais me faire voler, — je fis mine d’écraser la fenêtre.

Ceci produisit son effet.

On ouvrit.

Et je décampai, mes vieux, tuxe !

En sortant, qu’est-ce que je vois ?

Mes deux gaillards, qui adossés à un mûr se tordaient en se tenant les côtés ;… Eh ! bien, franchement, mes amis, en apercevant ces deux individus morts de rire, si ce n’eût été pour Julie, mon bateau et ma tinette de beurre, là, vrai, je crois que je serais retour…

… Non, mettez que je n’aie rien dit, j’allais faire une bêtise.

Mais depuis ce temps je n’ vends plus de beurre aux faiseux de bistuits.

Et Th’ ophile en se levant, rabattit sa jambe de bois qui fit toc ! sur le carreau.


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La Grite



Lui, Eustache Labelle, venait des environs de Rimouski.

C’était un grand bipède efflanqué, frêle comme une paille d’avoine, racorni comme un hareng dans sa saumure… on l’avait peut-être en naissant ondoyé dans l’eau salée de là-bas.

Il nous était arrivé un bon matin avec la marée montante, pour faire sa médecine. Son père, un des électeurs du Dr Fiset, s’était imaginé que son fils Eustache aurait ainsi plus tard une chance de remplacer le Dr Montizambert à la quarantaine… Vas-y voir…

Drôle, par exemple, le garçon : un vrai type de carabin qui s’était mis dans le mouvement dès son arrivée.

Un certain jour de novembre comme nous entrions en groupe à l’école de médecine c’était justement pour recevoir notre première leçon d’anatomie pratique — nous trouvâmes Eustache déjà rendu, assis sans gêne dans un coin, sous une fenêtre, auprès d’une grosse fille qui se tenait tranquille à côté de lui.

Il y avait encore quatre ou cinq autres inconnus — des types étranges, mal habillés, disséminés ici et là dans la salle — qui ne se dérangèrent pas, eux non plus ; ils paraissaient même ne pas nous voir de leurs yeux endormis, ni ne daignaient répliquer un mot, malgré les éclats de rire et les apostrophes de protestation que faisaient entendre à leur sujet quelques étudiants plus décidés.

Ils étaient tous restés là comme chez eux, dans des attitudes diverses d’insouciance et d’abandon complet.

D’où venaient-ils ?… et que diable surtout celle-là, prétendait-elle faire, la pauvre fille, parmi cette bande de carabins ?…

Sans être laide, elle n’était cependant pas jolie ; trop pâle, mal peignée, et un regard vague, voilé, sans expression, qu’on ne pouvait pas analyser.

C’est vrai que ça ne nous faisait pas grand’ chose, son regard ; et nous ne l’examinâmes pas longtemps non plus, à cause d’Eustache, que nous savions brutal et irascible, et qui continuait toujours à la couver des yeux, sans bouger, sans paraître seulement, lui conseiller de s’en aller, malgré l’invraisemblable de la situation.

— C’est peut-être une étudiante, remarqua quelqu’un, une connaissance d’Eustache ?… Ça se pouvait bien, dans tous les cas.

Et nous nous mîmes sagement à nos études, prenant des notes, consultant les gravures de nos livres, tout en écoutant les observations du professeur.

… Oh ! oui, c’était certainement une étudiante, qui apprenait sa leçon de compagnie avec Eustache, car à tout moment celui-ci feuilletait attentivement son traité d’anatomie comme pour s’assurer de certains détails, confrontait les textes, puis tout bas, pendant qu’elle l’écoutait toujours tranquillement sans rien dire, il se mettait à les lui marmoter à l’oreille, en se penchant.

Mais voila qu’au bout d’un quart d’heure, pas plus, je me sentis tout à coup poussé au coude, légèrement, comme par quelqu’un qui veut attirer l’attention sans que ça paraisse et en même temps, sans me regarder, mon voisin m’indiquait, du manche de son scalpel, Eustache, à l’autre bout de la salle.

Je ne reviens pas encore de ma stupéfaction, quand j’y songe de nouveau aujourd’hui : Eustache avait dépouillé sa commère de l’espèce de robe orange qui la couvrait, et bien qu’aux trois quarts nue, l’effrontée n’en continuait pas moins, sans la moindre menace de protestation, sans honte aucune, à rester étendue cyniquement devant lui. Elle semblait trouver le jeu tout naturel.

Et Eustache lui parlait maintenant, l’apostrophant tout haut en se moquant : Voyons, la Grite ! — un raccourci de Marguerite — retourne-toi… reste donc là, tranquille, bon… et, dès que le professeur avait le dos tourné, il lui faisait cinquante folies, lui tirait les bras, lui levait les jambes en l’air, lui nouait les cheveux autour du cou, la chatouillait, lui flanquait des claques sur les joues, sur les épaules, sur les fesses.

Elle le laissait toujours faire, elle, exhibant impudemment ses formes éhontées.

… C’était certainement quelque sale gourgandine plutôt ; il n’y avait plus à en douter. Il n’était pas possible d’imaginer une autre classe de femme assez effrontée pour afficher un semblable mépris de toute pudeur. Et on ne s’expliquait point non plus de la part d’Eustache une aussi dégoutante désinvolture devant ses confrères.

En même temps nous pensions : Si le docteur Ahern aperçoit une bonne fois votre manège, mes vieux…

Mais par une complaisance incompréhensible, notre professeur semblait faire mine de ne pas les voir. Il arpentait tranquillement la salle, s’arrêtait bien auprès de celui-ci ou de celui-là, donnait volontiers des explications à ceux qui s’informaient, mais quant à Eustache — était-ce par hasard, vraiment ? — jamais un mot ; on aurait dit qu’il ne voulait pas le regarder… Car voyons, c’était impossible de croire pourtant qu’il ne les eût pas aperçus, en pleine lumière comme ils étaient, sous une fenêtre, au bout de la salle. Ça dura bien une demi-heure, cette honteuse exhibition.

De temps en temps Eustache se retournait en riant vers nous, il saisissait alors sa Grite par le cou et la forçait de se virer la tête de notre côté, tout en lui imprimant des mouvements de salutation comme à un automate.

Et toujours cette dévergondée qui se tenait, il est vrai, les yeux baissés, comme dans une manière de pamoison, mais qui se laissait palper en tous sens, sans un geste de protestation.

Ce n’était pas que nous fussions scandalisés — les carabins appartiennent tous à l’école naturaliste et la chair d’autrui ne les impressionne pas fort — mais cette scène nous humiliait, en même temps qu’elle nous révoltait contre notre confrère.

À la fin du cours, à propos de rien, Eustache ramena tout à coup sur les épaules de sa fille la robe dont il l’avait dépouillée, ferma ses livres, mit son chapeau et enfila la porte, abandonnant ainsi sa compagne sans cérémonie au milieu de nous.

— Oh ! la gueuse : me murmura, tout de suite mon voisin ; a-t-on jamais vu une effrontée pareille !… Puisque c’est comme çà, conduisons-la à la chambre d’Eustache, au pensionnat… Veux-tu ?…

Une allée seule de quelques cents pieds, large comme une chaussée de rue ordinaire, séparait les deux édifices.

— C’est parfait, que je réponds, ceci vaudra mieux… Elle n’aura pas ainsi le temps de s’ennuyer.

* * *

… La Grite fut loin de s’opposer a notre plan. Nous en étions bien certains d’ailleurs, après ce dont nous venions d’être témoins depuis une heure.

Avec le concours d’une couple de confrères que nous avions fait couper dans notre dessein, nous nous disposâmes en carré, deux de chaque côté de manière à la masquer le plus possible au milieu de nous, et nous voilà partis pour le pensionnat.

Il n’y rentrait pas beaucoup de créatures de mon temps, et jamais des délurées comme celle-là, surtout.

Nous ne songeâmes pas d’abord à tout ce que notre entreprise inconcevable pouvait nous attirer de dangers ; mais une fois pénétrés dans le corridor, un frisson d’épouvante nous saisit tous les quatre : La porte du bureau du père Roussel, qui donnait sur l’entrée, était ouverte.

La Grite seule était demeurée insensible, absolument froide, solennelle et raide comme une barre entre nous.

Heureusement qu’il commençait à faire noir : alors vite, Leroux lui jette son pardessus sur la tête, en interposant son grand corps entre elle et la porte et nous passâmes comme un éclair, sans être remarqués.

Tous les dangers étaient maintenant traversés, car Eustache avait sa chambre au second, à deux pas d’un tournant de l’escalier.

« Pedibusse cum jambisse, ma belle chatte » murmura tout bas Gaston, et en un clin d’œil nous y poussons la Grite et l’installons dans un fauteuil, avec mille recommandations persistantes de ne pas dire un seul mot, de ne pas marcher, de ne même pas bouger : Le père Roussel, hein !… elle devait bien comprendre…

Puis chacun de nous prit le chemin de son gite.

* * *

Il ne s’était pas écoulé plus d’un quart d’heure, ma foi, que ce furent subitement des cris, des hurlements d’horreur, des beuglements sinistres et épouvantables, poussés dans le corridor.

C’était Eustache, hagard, le bras encore emprisonné dans une manche de son paletot qu’il était en frais d’enlever en entrant, pâle comme un déterré, qui, jailli comme un polichinelle de sa chambre, hurlait ainsi ces clameurs terrifiantes dans le silence général du pensionnat.

Nous, en entendant ce vacarme d’enfer. nous pensâmes tout de suite : Le maudit fou le fait-il exprès ?… il va se faire « chasser, » c’est certain… Jamais le père Roussel ne voudra comprendre que…

Mais il n’y avait rien pour le faire taire ; il était comme forcené, ajoutant seulement à ses cris des geignements non moins horribles… Il ne s’était pas aperçu…

En effet, peut-être croyez-vous que ?… Mais tiens, c’est vrai, je ne vous l’avais pas dit, je crois bien : « La Grite, » c’était le cadavre de dissection d’Eustache… Si vous pensez qu’on ne lui avait pas fichu une peur…


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C’est C’ T’ anglais



Où est-il bien rendu maintenant, Joachim X… ? Oui, mettons X. C’est triste pourtant de cacher ainsi son nom propre, car c’est bien tout ce qu’il avait de propre.

Où peut-il se gîter ? Est-ce au Canada ? est-ce aux États-Unis ? À quelle race — jaune, blanche, nègre — appartiennent les malheureux exposés aux pilules de Joachim ? Je l’ignore complètement.

Mais l’autre soir, en lisant les aventures des étudiants à l’occasion de leur Saint-Luc, son souvenir m’est inconsciemment revenu. Et à son sujet une autre aventure, plus calme, plus idyllique, qui, quand elle sera connue, sera universellement citée comme preuve de la nécessité absolue de perfectionner l’étude de l’anglais chez les nôtres, me vint à l’esprit.

Ce n’était pas un anthropophage notre Joachim ; il n’aurait pas avalé une femme toute crue, mais par tranche, comme ça, sautée au patchouli ou à la lavande, il y essayait ses dents de temps à autre.

Le malheureux, le guignon l’avait obligé à faire ses études dans une institution où « l’on enseigne la philosophie dans des dictionnaires de bois, — comme disait le défunt Bohémier qui existe encore, — et il n’avait pas suffisamment appris l’anglais.

À preuve que le premier jour où il se risqua à converser dans cet idiome, il commit une bourde… mais une bourde…

C’était justement par une de ces soirées tapageuses où les étudiants ces éternels rieurs, — tout à la folie et à la gaieté, paradent à travers les rues.

Joachim, émoustillé lui aussi par l’entrain général, le cœur aiguillonné par la sentimentalité, se sentit lancé tout à coup et pris de toutes les audaces ; tellement qu’on le vit subitement quitter les rangs pour s’en aller offrir son bras à une élégante jeune Anglaise très chic et très jolie qui trottinait de l’autre côté de la chaussée.

La pauvre enfant n’osa refuser, par crainte sans doute, en face de ce grand gaillard auquel la moustache en broussailles faisait une tête de bandit, et elle se résigna à continuer sa route avec lui.

Les autres étudiants arrondissaient des yeux stupéfiés.

Et Joachim et sa Joachime gagnèrent la rue Sherbrooke ; Joachim émettant des propos dont la signification était quelque peu embrouillée et équivoque, évidemment, car la conversation se faisait en anglais ; Joachime ne monologuant que de courtes réponses, en grande hâte de se dérober aux tirades de cet importun que, dans sa peur, elle ne voulait pas toutefois aigrir.

En face du numéro… n’importe lequel, notre inconnue tira sa révérence et dans la patte déjà tendue de Joachim, elle y déposa sa petite menotte gantée, en signe d’adieu.

* * *

Cette aventure galante s’était si vite répandue à la Faculté, que le lendemain ce fut une véritable ovation qui accueillit Joachim à son entrée au cours de pathologie.

Ses amis l’accablèrent alors de questions. Quel est son nom ? Où l’as-tu connue ? Quand dois-tu la revoir ? Te trouve-t-elle de son goût ?

Joachim fut de roc. C’était si public aussi, en pleine Faculté, devant cent paires d’ yeux narquois, pour faire des confidences et il aima mieux cuver secrètement sa gloire.

Mais après le cours, les indiscrets éloignés, devant trois ou quatre intimes notre Don Juan s’épancha.

Il leur en conta long, comment elle s’appuyait à son bras, le regardait gentiment ; il mit des adjectifs enthousiastes à son récit ; non, ce n’était certainement pas une « stroll »; puis dans un moment d’arrêt, les empoignant aux bras, il leur chuchota tout bas aux oreilles : savez-vous ce qu’elle m’a dit au départ, en me tendant la main ?…

« Excuse, my love »…

— Elle a dit : my love ?

— Elle a dit : « my love », vrai, répétèrent les amis ?

— Rien de plus vrai.

— Et dois-tu la revoir prochainement ?

— Oui, dès demain soir ; je dois la rencontrer en face de chez elle, c’est entendu. Après tout, on ne peut pas tous être chanceux ; sans ça la chance ne serait plus la chance. Que voulez-vous, je lui suis tombé dans l’œil à c’ te petite Anglaise.

— Tu nous conteras ça, hein !

— Oui ; mais n’en parlez point à Lamirande ; il est jaloux de moi. Est-ce de ma faute si ça ne lui arrive pas aussi ces bonnes fortunes-là ?

* * *

Joachim y alla en effet à son rendez-vous. Mais quel retour triste et humilié succéda à la montée triomphante de la rue Sherbrooke qu’il faisait quelques minutes auparavant avec deux billets de théâtre et une boîte de chocolat dans ses poches.

Au lieu de la petite Anglaise, ce fut le bonhomme qui le reçut, — une manière de bouledogue que sa fille avait mis au courant de l’entreprise effrontée de Joachim.

Pauvre Joachim, quel air piteux il vous avait le lendemain ; quel nuage avait assombri sa gloire !

Ce ne fut pas une mince affaire d’obtenir l’explication de sa honte. Ceci prit du temps, bien du temps.

— Mais d’où peut venir le changement subit de ton Anglaise à ton égard ? lui demandaient ses amis.

— Oh ! je comprends maintenant… j’ai réfléchi.

— À quoi as-tu réfléchi ?

— Si j’avais mieux su l’anglais, allez…

— Farceur, tu le comprenais bien assez le premier soir, quand tu te faisais appeler : my love.

— Sacré ! collège… Si papa m’avait écouté…

— Qu’est-ce que ton collège a à faire dans cette histoire ? Veux-tu dire que c’est ta nationalité qui t’a nui ? Voyons, Joachim, tu nous blagues ;… tu sais bien que si tu ne lui avais pas plu à ton Anglaise elle ne t’aurait pas appelé : my love.

My love… my love… « c’est justement… »

— Comment ?… « c’est justement… »

— Mais oui… c’est c’ t’ anglais… je vois bien maintenant… ce n’est pas : « excuse, my love », qu’elle m’avait dit en me tendant la main, c’est : « excuse my glove »…

Cette phrase stupide et vulgaire nous fit retomber de haut sur le compte de l’Anglaise et, pour Joachim, les charivaris remplacèrent les ovations.


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La Médecine au xxe Siècle



Le docteur. — Bien asseyez-vous… Vous dites que vous ressentez ces malaises depuis longtemps… des oppressions, des vertiges aussi, je suppose ?… Je vais prendre le pouls.

« Il adapte un sphygmographe à l’artère radiale du patient et à l’aide d’un verre grossissant il en projette le tracé agrandi sur un écran ».

— Ah !… pouls Corrigan, ligne d’ascension droite, violente, à angle aigu. avec chute brusque en crochet… Sérieux… sérieux…

« Il applique sur la poitrine, vis-à-vis le cœur, son micro-stéthoscope qu’il relie par un tube à un phonographe. Il presse un bouton ; l’appareil se met en mouvement, enrégistrant tout de suite sur le cylindre les bruits du cœur communiqués par le stéthoscope et qu’il reproduit à mesure dans la chambre, avec une grande sonorité, comme les halètements rauques et retentissants d’une locomotive : un bruit de souffle diastolique énorme. »

— De plus en plus ça… Votre cas est grave.

Le patient. — Vous croyez… vous…

Le docteur. — Attendez maintenant que je vois.

Le patient. — Vous allez voir… voir… vraiment !…

« Il commence à enlever son habit. »

Le docteur. — C’est inutile… ça n’empêche rien… Bon, ne bougez plus.

« Il prend son fluoroscope et de son siège, il examine longuement le fonctionnement du cœur. »

Continuant d’examiner. — Hypertrophie considérable du ventricule gauche… valvules sygmoïdes dentelées, petites, déchirées sur un segment : « Tournez-vous un peu s’il vous plaît » valvules mitrales tendues, partout des dépôts calcaires…

« S’adressant au patient » : — Vous en avez encore pour six ans et quatre mois d’après les probabilités de la statistique… si vous ne mourrez pas subitement, ce qui est très possible, vu l’état pathologique de vos valvules… Mais il est plus probable que la compensation circulatoire se fera pendant encore quatre à cinq ans, puis les épanchements, les congestions, tous les désordres apparaîtront… Revenez me voir plus tard, je vous tiendrai au courant de votre état… Appartenez-vous à quelque compagnie d’assurance.

— Non, docteur.

— Alors, hâtez-vous… — Merci, monsieur… Bonjour… Vous m’enverrez votre compte… vous paierai plus tard. (Il sort.)

* * *

« Entre un autre malade, jaune, abattu, amaigri ».

« Le patient » — Ça m’a pris tout coup, il y a au-delà d’un an, là, vis-à-vis le foie…

« Le docteur ». — Oui oui douleurs atroces dans tout le côté… jaunisse… troubles de la digestion, n’est-ce pas ?… Je vais examiner d’ailleurs… Ne bougez pas.

« Il s’arme de son fluoroscope »: Oh ! des calculs gros comme des œufs… la vésicule en est remplie, mon bon monsieur… puis votre estomac, absolument désorganisé, ulcéré ; il faut vous hâter d’enrayer le mal… Je suis peut-être indiscret, mais je constate en même temps que vous êtes ravagé par d’autres « calculs », car dans votre poche d’habit je n’y vois que des comptes, des demandes d’argent, des menaces de poursuite…

Le patient, tout surpris. — Oui, c’est vrai, c’est vrai… J’étais pourtant déjà assez malade sans ça… Et puis comment allez-vous me traiter ?…

Le docteur. — Oh ! moi, je ne traite point… je diagnostique seulement. Si vous voulez vous mettre sous traitement, allez chez mon voisin Duranleau, à gauche, en descendant, No 379.

Le patient. — Au revoir alors… m’enverrez votre compte…

Il entre au No. 379. Je souffre de calculs biliaires… et je…

Le docteur. — C’est bien, enlevez votre habit… je vais vous essayer la nouvelle et merveilleuse méthode Spinelli : fondre les calculs sur place au moyen de vapeurs d’éther nitrique absorbées par endosmose et mettre ainsi en liberté tous les sels de chaux et de cholesterine.

« Il applique au côté une large ventouse en caoutchouc qui emprisonne tout le foie, puis il la relie par un tube à une cornue chauffée à l’acetylène. »

Le docteur, au bout de quelques minutes. — C’est fait… Revenez la semaine prochaine… il faut cinq séances…

Le patient. — Et pour mon estomac ? ces vomissements ?

Le docteur. — Il vous faudrait pour ça voir mon confrère Labadie… Arrêtez donc, No. 102, plus haut. Quant à votre teinte ictérique, elle disparaîtra en même temps que vos calculs. Si ça vous ennuie cependant, adressez-vous au docteur Ribaud qui vous filtrera le sang.

Le patient. — Merci bien… je n’ai pas d’argent sur moi… m’enverrez votre compte…

Il entre chez Labadie. — C’est pour mon estomac…

Le docteur. — Quel est le diagnostic ?…

Le patient. — Ulcérations… je souffre aussi de calculs biliaires.

Le docteur. — C’est bien… très pressé aujourd’hui… me faut voir, là, Chose… pst, pst… bien malade… pressé… Vais garder votre estomac… panserai, laverai, cautériserai, ce soir… trop pressé maintenant… pst, pst, Chose, là, bien malade… Viendrez vous-même, où l’enverrez chercher demain… sera prêt… Prenez ceci.

« Il lui fait absorber un drachme de chloro-naphto-analgésine… » — Ne ressentirez aucune douleur pendant trente-six heures.

« Il lui enlève l’estomac en l’aspirant au travers de l’œsophage, et le dépose dans un bocal numéroté. »

— Ne mangez pas de saucisse… ni fromage… mis seulement un tube temporaire, pst, pst… sera prêt demain… allez…

Le patient. — M’enverrez le compte. …paierai plus tard. — « Il s’en va ».

Sur la rue, monologuant. — C’est comme dans les magasins à « départements, » leur sacrée médecine, maintenant. Il faut repasser trente-six docteurs pour se faire seulement traiter un tour d’ongle… Heureusement qu’ils ne nous font plus mal… ils nous tranchent, nous sectionnent… c’est merveilleux… ils nous regardent à travers le corps… Si j’avais su, j’aurais enlevé ces comptes qui bourrent mes poches… Ah ! le No. 102… c’est ici.

Il entre. — Le docteur Ribaud ?

Le docteur. — Oui, monsieur.

— C’est c’ te jaunisse qui me donne l’apparence d’un Cafre… Vous pouvez m’enlever ça, paraît-il ?…

— Sans doute, sans doute… c’est l’affaire d’un moment. Il faut que je me hâte d’ailleurs, ma clinique… Votre bras…

« Il fait une incision longitudinale de l’artère radiale et y plonge un filtre minuscule qui emmagasine au fur de la circulation la bilirubine et les pigments de bile qui passent dans le sang. Au bout de quelques minutes il retire le filtre, en extrait le contenu qu’il dépose précieusement sur une feuille blanche de papier. C’est une poudre jaune-verdâtre impalpable qu’il enveloppe et remet au patient : »

— Vous n’avez qu’à l’offrir à Morton-Dobell. les teinturiers anglais, ils vous la paieront deux dollars le grain.

… C’est très recherché pour les tissus de soie.

Le patient met son chapeau. — M’enverrez votre compte, s’il vous plaît… Vous paierai plus tard. (Il sort).

* * *

Le docteur. — Félix !… Félix !… prépare mon automobile… Une course de trois milles à faire… A-t-on assez d’électricité ?… « Se parlant en lui-même ». Il finira par aller mal ce pauvre Lanctôt, lui apparemment si fort, si robuste… mais son histoire de famille… S’il commence une fois à tousser…

Appelant. — Félix !… Félix !… tu apporteras mon microscope et mon fluoroscope « En lui-même », — Le diagnostic doit être facile à faire. …car je soupçonne fort ses poumons d’être la cause de tout le mal.

Félix. — Tout est prêt, monsieur.

« Ils montent tous deux dans l’automobile. Teuf… teuf… teuf… teuf… teuf… teuf… Déjà chez M. Lanctôt.

Le docteur. — Et vous voilà malade… vraiment ?…

— Bien oui… un peu de fièvre, de toux…

— Veuillez cracher sur cette plaque de verre.

— Cracher ?

— Oui, c’est pour examiner.

« Monsieur Lanctôt crache. »

« Le docteur après examen au microscope : » Hum… hum… grave. … des bacilles de Kock bien accusés,… je vais ausculter.

« Fouillant dans sa trousse. » — Diable ! j’ai oublié mon stéthoscope… je vais télégraphier chez moi. « Il tire de sa poche de veste une boîte minuscule qu’il dépose sur une table puis. : tac… tac-tac… tac… tac-tac… tac… tac-tac… tac… tac-tac… Quelle merveilleuse affaire, hein ! M. Lanctôt ? cette télégraphie sans fil… tac… tac-tac… tac… tac-tac… tac… tac-tac-… tac… tac-tac… tac.

« Tout de suite dans un coin de mur biiiz biiiz biiiz biiiiiiiiiiz. Le docteur fait glisser la porte en écusson d’un placard. Son stéthoscope s’y trouve déjà, apporté par le tube pneumatique. »

— Un instant maintenant M. Lanctôt.

Il ausculte la poitrine, le dos, dans l’aisselle.

— Je vais examiner le poumon. « Se mettant à la fenêtre. » Félix ! approche ici l’automobile et fais fonctionner la bobine. « À son malade. » Tenez-vous à votre aise.

« Il examine. » C’est le poumon gauche qui est pris… au sommet… L’on y distingue parfaitement les petits tubercules… Il vous faudrait immédiatement vous soumettre à un traitement énergique.

M. Lanctôt. — Mais j’y suis bien décidé… Et lequel me proposez-vous ?

Le docteur. — Je ne sais pas, moi ; ceci est en dehors de ma spécialité. Il conviendrait de consulter un confrère.

M. Lanctôt. — Qui me conseillez-vous ? … Si j’appelais Robin ?…

— Non. Robin ne traite que le poumon droit et c’est le gauche qui est malade chez vous.

— Lavigueur alors, peut-être ?

— Pas plus ; Lavigueur ne traite que les lobes inférieurs… Non, je je vous conseillerais plutôt Dalland. … Il est très capable, très moderne, et c’est sa spécialité les lésions du sommet du poumon gauche.

— Faites-le donc venir…

« Tac… tac-tac… tac… tac-tac… tac… Dalland accourt en automobile. »

— Bonjour, docteur.

— Bonjour, confrère… Je vous mandais pour un cas de tuberculose commençante.

— Dans quel organe ?

— Sommet du poumon gauche.

— C’est une opération alors… Il n’y a pas à choisir.

M. Lanctôt. — Une opération !… mon Dieu !

Dalland. — Ça n’offre aucun danger, mon cher monsieur.

Lanctôt. — C’est bon, allez-y ; mais je ne veux point souffrir, vous me donnerez du chloroforme.

Dalland, riant aux éclats. — Le chloroforme… ah ! ah ! c’est du siècle dernier… Il n’en existe plus d’ailleurs. Aujourd’hui, nous n’employons plus que l’hypnotisme… C’est bon pour Labadie, cette vieille ganache, qui s’en tient encore à la chloro-naphto-analgésine… C’est bien, couchez-vous sur le canapé.

« Il fait quelques passes magnétiques : Lanctôt dort… Crick… crack… sous la clavicule. C’est ouvert ; le poumon fait hernie ; Dalland en emprisonne le sommet dans une chainette d’écraseur. Crac… c’est fait. Il badigeonne à la picroleïne pour enlever tout danger d’hemorrhagie et de septicémie. Il suture la peau. C’est tout. En deux passes rapides, il réveille M. Lanctôt : »

— Bien. Maintenant ne sortez point avant deux ou trois jours ; surtout évitez de chanter ou de jouer du cornet à piston…

M. Lanctôt. — Et vous croyez qu’ensuite je pourrai…

— Dalland. — Oui, je le crois. Cependant je ne veux point dépasser les bornes de ma spécialité, — qui est d’opérer le sommet du poumon gauche, — en vous donnant une opinion sur vos chances de guérison… Il vous faudrait sur ce point consulter un médecin pronostiqueur, Pinard, par exemple, qui vous donnera son avis… Au revoir, monsieur… ne vous dérangez point…

M. Lanctôt. — Au revoir… je ne m’attendais pas, voyez-vous… je vous paierai plus tard… envoyez-moi votre compte…

« Les docteurs sortent. Sur la rue, en se saluant : »

Dalland. — La médecine a beau changer, les clients ne changent pas, eux. Ils ne vous paient pas plus qu’au dernier siècle… Qu’en dites-vous, confrère ?…

… Teuf… teuf. teuf… teuf. teuf … teuf. teuf… teuf. teuf……


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Le Vieux Docteur



Il se souvenait d’avoir été jeune… jeune comme les petits blondins, qui, sac au dos, sortant en hâte de l’école, le dépassaient toujours dans leurs courses folles, à présent qu’il allait lentement sur le trottoir, lentement en tirant la jambe.

Il se souvenait cependant qu’il avait couru, sauté comme eux, qu’il avait ri et crié comme eux, qu’il avait aussi eu une mère. Oh ! une si bonne mère, qui lui disait des histoires de fées en le berçant le soir dans ses bras, qui lui fourrait des biscuits dans ses poches, qui lui répétait toujours de ne pas tant se fatiguer à jouer.

Il se souvenait, — tout fier de son premier costume à nervures blanches, de sa première malle, — de son entrée au collège ; c’était une immense bâtisse avec des clochetons, de larges corridors retentissants, des salles gigantesques. Il avait pendant plusieurs nuits longuement pleuré, les yeux cachés sous ses couvertures, une fois couché, dans le repos morne des grands dortoirs. C’est qu’il pensait toujours à sa mère, loin, là-bas, dans l’humble demeure familiale ; c’est qu’il revoyait encore le long regard triste dont elle l’avait enveloppé à leur séparation, puis l’explosion de larmes qu’elle avait cherché à cacher, en se retournant la tête, mais qu’il avait bien devinée, va, car cela avait été la même chose pour lui. Il se souvenait des noms de ses confrères de classe, de ses professeurs, presque tous disparus ou morts à présent…

Il se souvenait de son temps de carabin, de ses cadavres de dissection… ça lui avait fait si drôle la première fois qu’il en avait senti les chairs glacées sous son scalpel.

Oh ! dans son temps de carabin !  !  ! Il était plein de sève alors, insouciant, défiant l’avenir. Il s’était d’abord moqué des filles qui lui faisaient pst-pst d’un côté de rue à l’autre, les soirs de promenade, puis ensuite il en avait suivi quelques-unes, pour rire, qui paraissaient plus jolies ou plus gentilles.

Il se souvenait des tours pendable joués au vieux directeur du pensionnat, des échelles de corde suspendues d’un étage à l’autre pour les sorties secrètes. Il se souvenait de ses malades d’hôpital, de cas intéressants retenus vivants dans sa mémoire, de ses coins quand même régulièrement suivis, de ses examens, des heures tranquilles à étudier la nuit pour compenser exactement le temps perdu à aller entendre « les troupes françaises ».

Il se souvenait de son examen final, de l’exultation débordante après, de son premier verre de champagne à cette occasion qui l’avait si traîtreusement ballotté dans des sensations de chutes et de roulis, de son départ pour la pratique de sa profession, de ses alertes d’abord devant les cas les plus simples, de sa lancée vraie dans la vraie vie.

Il se souvenait de son premier et seul amour. Il en conservait des lettres qu’il retrouvait machinalement sous ses doigts en fouillant dans son secrétaire et qu’il relisait encore, en passant, avec l’éclair tout de suite remonté à ses yeux de toutes les flammes de ses souvenirs.

Il se souvenait de ses enfants, de ce qu’il avait fait ou rêvé faire pour eux, des joies naïves et douces de son foyer, des jours de bonheur et de tendresses folles, maintenant si loin, à les dorloter, à les instruire, à jouer, il se rouler sur les tapis avec, à les amener partout avec orgueuil, les jours de soleil, dans ses courses rapides aux malades.

Il se souvenait de son petit Gabriel… Il s’en souvenait bien… c’était un dimanche… quelle fièvre déjà… une fièvre brûlante… ses pauvres petits yeux clos de torpeur somnolente… auprès, sa mère qui pleurait… puis encore… oh ! il se souvenait de tout, tout… et de la petite pierre discrète du cimetière, avec « Dors bien, Gabriel », rien que ça gravé dessus… Il savait bien qu’il y avait encore dans tel tiroir de meuble un amas de reliques chèrement conservées, pieusement ensevelies comme des choses mortes et longtemps baisées en pleurant par sa femme et lui, sans jamais se le dire, en secret… Ah ! son pauvre petit Gabriel…

Il se souvenait de ses livres, de ses notes, des bonnes prescriptions que lui seul avait découvertes, de ses patients, de ses courses nombreuses et pendant si longtemps renouvelées, le jour, la nuit, sous le soleil éblouissant d’été, dans l’horreur des nuits noires d’automne, dans le poudroiement en tempête des neiges froides d’hiver, partout à travers la campagne, dans les enfoncements reculés de son coin de pays… Il se souvenait de son âge d’homme… Il avait été six ans maire, trois ans marguillier, il avait été commissaire d’école aussi.

* * *

Puis ensuite il se souvenait d’être devenu vieux, vieux tout à coup presque, lui semblait-il… Il n’osait plus sortir la nuit ; il pliait tout de travers, lentement de ses doigts engourdis, le papier de ses poudres ; il ne voulait plus voyager en charrette. Les maris tout effarés qui venaient encore le quérir lui disaient toujours, pendant qu’il endossait son éternel paletot vert, qu’il prenait ses forceps ternis, sa trousse à laquelle il manquait des fioles ; « Dépêchez-vous, docteur », et ceci l’agaçait sans le faire se hâter davantage.

Il ne se sentait plus le goût de l’étude, ne lisait plus ses revues ; il n’avait plus confiance aux médicaments nouveaux : c’était rien que du charlatanisme toutes ces simagrées singées de Paris ou d’ailleurs, ces instructions stupides, ces recommandations impossibles à suivre, données maintenant aux malades. Puis il se souvenait alors qu’un matin il avait vu une belle plaque de cuivre, luisant à travers les branches des arbres, orgueilleusement posée au rebord d’une porte voisine. Dessus il y avait : Dr Rigault.

Ça lui avait donné un coup de fouet au pauvre vieux docteur, et pendant quelques semaines, il s’était raidi de tous ses muscles pour redevenir jeune, se lever en hâte la nuit, enjamber lestement dans les voitures. Ah ! il allait lui montrer, à ce gâte-métier, que les anciens valent encore quelque chose.

Mais malgré ses efforts, les gens commençaient à lui dire : vous êtes trop vieux pour pratiquer maintenant, docteur, et en invoquant ce prétexte c’est le gâte-métier que Jacques Lerouche avait mandé pour sa femme, Félix Garand, pour son petit garçon.

Pendant quelque temps ce fut avec un noir désenchantement, l’âme gonflée secrètement de douloureux et touchants reproches, qu’il voyait ses anciens patients prendre un à un le chemin de la porte de son rival.

… Il lui en venait encore pourtant, à divers intervalles, quelques clients fidèles qui restaient attachés par héridité de famille au pauvre vieux… Comme alors il était fier !… Avec quel retour de jeunesse il furetait dans les recoins de sa pharmacie, agitait les fioles, écrivait la prescription avec soin : des belles prescriptions blanches et bien collées au flanc de la bouteille… Et les bons petits conseils paternels ensuite, donnés en tapotant amicalement l’épaule, la meilleure manière de préparer certaines tisanes, surtout « défiez-vous des courants d’air. »

Mais ces jouissances lui étaient accordées si rarement.

… Et maintenant il s’en allait clopin-clopant, les jours de soleil chaud, en longue redingote noire démodée, sa canne à la main. Il s’arrêtait aux coins des routes, promenait un instant son regard autour, puis reprenait, toujours clopin-clopant.

Des fois, il s’informait auprès des gens de la santé de quelque jeune mère dont on lui avait appris la maladie. Ah ! il n’en avait jamais perdu. lui, de femmes en couches… non, jamais il n’en avait perdu… Il parlait aussi aux jeunes filles, aux jeunes garçons qu’il rencontrait, demandait leurs âges, leurs noms : il avait toujours bien connu leurs parents… par exemple, tous, le père, la mère, qu’il nommait tout de suite ; puis il repartait en traînant la jambe…

Oui, il se souvenait de tout, le pauvre vieux docteur.


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postface


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Lied

++


Je ne sais qu’une ballade,
Celle que, de l’aube au soir,
Je chante au cœur du malade :
La ballade de l’espoir.

C’est la chanson suggestive
Aux paroles de velours,
Le merveilleux leit motive
Qui calme et guérit toujours.

Subtile thérapeutique
Où tout l’art est contenu ;
Vague science psychique
Qui nous ouvre l’inconnu.

Perdu ! dit le morticole.
Sauvé ! dit le médecin.
Je suis de la vieille école
Qui croit encore au divin.

— Il ne faut pas que tu meures !
Homme, il faut vivre : c’est mieux.
Il ne faut pas que tu pleures !
Mère, regarde les cieux.

La volonté souveraine
Violente le trépas :
Le sang rebat dans la veine.
Et le mourant ne meurt pas.

La névrose est asservie
Par douceur et par raison.
Le malade, boit la vie
Dans la coupe du poison.

Moi, je suis le sous-oracle,
Qui, pour un rien, pour si peu,
Collabore au grand miracle
De la nature et de Dieu.

Vienne la phase critique,
J’ordonne d’aller quérir
Ce porteur de viatique
Qui sait l’art de bien mourir.

Si, parfois, les agonies…
— Récitez le chapelet
Et dites les litanies.
Pourtant, si le ciel voulait !

Je ne sais qu’une ballade,
Celle que, de l’aube au soir,
Je chante au cœur du malade
La ballade de l’espoir.

Sur les êtres de souffrance,
Pour qu’ils en boivent le miel,
Ô tendre, ô douce espérance,
Effeuille les fleurs du ciel.

Telle la guirlande rose,
Qu’un jeune peintre du Nord,
Comme une couronne pose
Sur une tête de mort.


Nérée Beauchemein

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ACHEVÉ D’IMRIMER
le 24 mai mil neuf cent
par Déom Frères, Éditeurs
1877, rue Ste-Catherine
montréal.

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