Léonie de Montbreuse/Texte entier

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Michel Lévy frères, éditeurs.
COLLECTION MICHEL LÉVY


LÉONIE DE MONTBREUSE


ŒUVRES COMPLÈTES
DE SOPHIE GAY
Publiées dans la collection Michel Lévy

anatole 
 1 vol.
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la Comtesse d’Egmont  
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la Duchesse de Chateauroux 
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Ellénore 
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léonie de Montbreuse 
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les Malheurs d’un amant heureux 
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Le Moqueur amoureux 
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Physiologie du Ridicule 
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Salons célèbres 
 1 —  
Souvenirs d’une vieille femme 
 1 —  

Versailles. — Imprimerie de Crété.

LÉONIE
DE MONTBREUSE


PAR

SOPHIE GAY


NOUVELLE ÉDITION


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PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
rue auber, 3, place de l’opéra



LIBRAIRIE NOUVELLE
boulevard des italiens, 15, au coin de la rue de grammont

1871

Droits de reproduction et de traduction réservés

LÉONIE DE MONTBREUSE




I


Depuis bien des siècles, les parents s’épuisent en préceptes, en conseils sages, en prédictions effrayantes pour épargner à leurs enfants le tort de tomber dans les mêmes fautes que leurs pères ont commises, et dans le malheur qui en résulte toujours. Ne feraient-ils pas mieux de leur confier franchement comment ils ont acquis cette expérience qui doit servir à les guider ? On en croit mieux les faits que la morale. Cette vérité me détermine à raconter simplement à ma fille, les chagrins qui m’ont affligée à son âge, les torts qui en ont été la cause, et le moyen qu’une ingénieuse tendresse fournit à mon père, pour assurer le bonheur de ma vie.

J’avais seize ans lorsque la tourière du couvent où j’étais élevée depuis mon enfance, vint me dire avec cet empressement qu’ont toujours les vieilles femmes d’apprendre une nouvelle quelconque :

— Accourez donc, mademoiselle Léonie ; n’entendez-vous pas qu’on ouvre la grande grille ? c’est M. de Montbreuse qui arrive. J’ai reconnu sa livrée, son ancien cocher, et je suis vite accourue pour vous dire d’arranger un peu vos cheveux, de renouer votre…

— C’est mon père ! m’écriai-je.

Et sans écouter davantage le bavardage de cette bonne sœur, je courus de toutes mes forces au parloir, renversant les tables qui se trouvaient sur mon passage, accrochant ma robe à chaque porte, ayant perdu au milieu de l’escalier le peigne qui retenait mes cheveux ; j’arrivai près de mon père dans un désordre que l’excès de ma joie pouvait seul excuser. Avec quelle tendresse il me serra dans ses bras ! Combien il était ravi du changement qui s’était opéré en moi, pendant les trois années qu’il venait de passer en Allemagne ! Ne cessant de répéter : — Ô ma chère Léonie, je crois revoir ta mère. Il m’apprit que j’étais jolie ; j’en fus charmée, mais par la seule idée de lui plaire davantage. J’avais lu qu’il entrait toujours un peu de vanité dans l’amour paternel, qu’il fallait être mère pour aimer également l’enfant disgracié de la nature, et celui qu’elle avait paré de tous ses dons, et je me trouvais heureuse de n’avoir point à craindre d’être chérie faiblement. Affligée d’une imagination vive et passionnée, dédaignant tous les intérêts médiocres, je n’ai jamais pu supporter l’idée d’en inspirer de ce genre. Je voulais être des plus distinguées, ou complétement ignorée : adorée ou indifférente, voilà tout le secret des chagrins de ma vie.

Après avoir répondu à une foule de questions, mon père nous apprit comment il avait obtenu son rappel du roi, la manière gracieuse dont il l’avait reçu au retour de son ambassade et le présent honorable qu’il venait de lui accorder pour prix de ses services.

— Voici ma carrière politique finie, ajouta M. de Montbreuse ; je n’ai plus qu’une ambition, le bonheur de ma Léonie peut seul la satisfaire, et je n’y vois point d’obstacle ; avec ses avantages naturels, sa fortune et ma tendresse pour elle, il faudrait qu’elle s’y prêtât bien peu, dit-il en souriant, pour n’être pas heureuse. Dans huit jours je viendrai la chercher, je veux lui laisser le temps de faire ses adieux à ses jeunes compagnes, et celui de vous témoigner, — Madame (dit-il à notre supérieure) toute la reconnaissance des soins dont vous l’avez comblée.

En finissant ces mots, il salua madame la supérieure, m’embrassa et partit.

Pendant cette semaine qui séparait ma vie solitaire de mon entrée dans le monde ; je vécus dans une agitation inexprimable ; l’image des plaisirs qui m’attendaient faisait battre mon cœur d’impatience et de joie, et le regret de quitter cette bonne supérieure qui m’aimait comme une mère, et ma chère Eugénie, ma compagne favorite, me causait une vive douleur. Je riais, je pleurais alternativement, je formais les projets les plus insensés. Eugénie en recevait la confidence avec un air d’incrédulité qui m’offensait souvent. Je ne concevais pas qu’on osât douter des résolutions d’une personne dont le caractère était aussi soutenu dans ses goûts que dans ses sentiments. Eugénie, plus âgée et moins exagérée que moi, voyait plus juste et réfléchissait mieux ; mais son estime allait jusqu’à l’admiration pour ce qu’elle appelait un grand caractère. Je lui avais souvent entendu répéter qu’il y avait une insigne lâcheté à abandonner son opinion ou à céder sa volonté quand on était persuadé de la bonté de l’une et l’autre, et sans examiner si ce précepte, bon à suivre dans l’âge où l’expérience et la raison ont assuré le jugement, ne pouvait pas conduire un jeune esprit droit à l’entêtement, je pensais comme elle, qu’en écoutant les avis de sa conscience et de son cœur, on ne pouvait jamais se tromper.

La veille de notre séparation elle me fit promettre de lui écrire souvent et avec la même confiance que je lui avais toujours témoignée.

— Surtout, me dit-elle, si tu rencontres dans ce monde nouveau où tu vas vivre, un jeune homme assez heureux pour t’intéresser ; ne m’en fais pas mystère. Tu vas être entourée d’adorateurs ; je veux connaître tous tes succès ; songe que dans ma retraite je n’aurai d’autre plaisir que le récit des tiens.

Je la remerciai des expressions touchantes de son amitié, mais ce peu de mots fit sur mon esprit une profonde impression. Jusqu’alors je n’avais vu dans mon changement de situation que le plaisir de sortir d’une retraite dont la vie monotone était peu de mon goût, pour aller passer mes jours auprès d’un père uniquement occupé du soin de mon bonheur, et ce bonheur, l’Opéra, le bal et les parties de campagne me paraissaient devoir le composer tout entier ; je n’imaginais rien de mieux, quand Eugénie vint me découvrir que j’y pouvais ajouter le désir de plaire, la certitude d’être aimée et le plaisir de faire un choix. Cette nouvelle idée domina bientôt toutes les autres, et j’étais à peine arrivée chez mon père que je cherchais déjà en faveur de qui je me déciderais.


II


Au jour marqué pour mon départ, mademoiselle Duplessis, en qualité de gouvernante choisie par mon père pour m’accompagner, vint me chercher, et je quittai ce triste couvent en versant autant de larmes que j’en eusse répandues si l’on était venu me dire qu’il y fallait passer un an de plus. Je sanglotais encore quand la voiture entra dans la cour de l’hôtel de Montbreuse, mais les regrets ne devaient pas aller plus loin. La magnificence des nouveaux lieux que j’allais habiter, la curiosité dont j’étais l’objet et qui se peignait sur tous les visages que je rencontrais, l’empressement respectueux des gens de M. de Montbreuse à servir la fille de leur maître, tout ce bruit, ce mouvement pour l’arrivée d’une petite pensionnaire, me paraissaient la chose la plus étrange et la plus agréable. Après avoir traversé d’immenses salons, un laquais ouvrit tout à coup les deux battants d’une porte, en annonçant mademoiselle de Montbreuse et mademoiselle Duplessis, et je me trouvai dans le cabinet de mon père un peu interdite du cérémonial qui m’y devançait. Mon père s’aperçut de mon embarras ; il vint à moi avec cette manière gracieuse qui rassure et promet la bienveillance, mais il me parut si faiblement ému du plaisir de me voir, si peu occupé d’un événement qui me tournait la tête, que j’en fus déconcertée. Il me fit asseoir pendant qu’il fermait une lettre, ensuite m’ayant proposé de me conduire à l’appartement qu’il m’avait fait préparer, il m’offrit la main du ton le plus affectueusement poli, et me conduisit dans un salon de musique du meilleur goût auquel attenaient un cabinet d’étude, une chambre à coucher, enfin tout ce qui compose l’appartement le mieux orné et le plus complet.

— J’ai rassemblé ici, me dit-il, ma chère Léonie, ce qui doit servir à votre instruction et à vos plaisirs ; ne vous imaginez pas qu’à votre âge, l’éducation soit achevée, une jeune personne intéressante est bien loin encore d’être une femme aimable. Pour mériter ce titre, il faut joindre à toutes les qualités précieuses qu’on a le droit d’exiger, un esprit cultivé, des talents ; il faut donc se donner de la peine pour les acquérir et beaucoup de soins pour en faire supporter la supériorité à ceux qui n’en possèdent aucun. Mais j’ai tort de vouloir vous apprendre comment on devient aimable, vous avez l’air de le savoir déjà bien mieux que moi.

J’étais peu faite à ce langage flatteur, et j’y répondis gauchement en balbutiant quelques mots de reconnaissance. On vint avertir M. de Montbreuse que madame de Nelfort, sa sœur, l’attendait au salon.

— Ah, je comptais bien sur elle, dit mon père, l’impatience de me revoir lui a fait quitter la campagne deux mois plutôt qu’à l’ordinaire. C’est une excellente femme qui n’a pas le sens commun, mais qu’il faut aimer en dépit de sa folie ; je cours la recevoir et lui annoncer la visite de ma Léonie.

En disant ces mots il me quitta. Je restai longtemps à réfléchir sur les différentes manières de M. de Montbreuse, celles que je lui avais vues lors de son retour, n’avaient rien de commun avec ce ton froidement gracieux qui me glaçait tout en me paraissant aimable. Je cherchai des motifs à cet étrange changement, et n’en trouvant point, je me résignai à supporter ce que je croyais être l’effet d’un caprice ; mais tout en accusant mon père d’inconséquence, je me décidai à l’aimer sans le comprendre.

Ce parti était fort sage, car si j’eusse attendu que son caractère me fût bien connu pour le chérir autant qu’il le méritait, je me serais donné le double tort d’être injuste et ingrate envers lui.



III


Bien décidée à ne plus tourmenter mon esprit par des craintes mal fondées, je m’occupai de ma toilette ; je n’étais pas fâchée de paraître avec avantage devant les amis de mon père, et quand je descendis au salon je fus assez satisfaite de la petite sensation que j’y produisis. On se parlait bas à l’oreille comme pour épargner ma modestie ; ceux qui se trouvaient plus près de mon père s’écriaient, feignant de ne pas l’apercevoir :

— Elle est charmante, ce sera dans deux ans la plus belle femme de la cour.

Ces éloges me flattaient bien un peu, mais je n’étais pas dupe de leur exagération ; j’y lisais trop visiblement le désir de plaire au maître de la maison. Les caresses de ma tante, ses vives démonstrations me plaisaient bien davantage. Retirée dans ses terres depuis deux ans, elle n’était point venue à Paris, et je la revoyais pour la première fois. Rien n’égalait sa joie de me voir aussi grandie, embellie ; elle ne parlait de moi que par exclamations, et je commençais à en être fort embarrassée quand M. de Montbreuse s’approchant d’elle, lui dit avec ironie :

— Que vous a fait, ma sœur, cette pauvre Léonie pour la louer vive aussi longtemps ? Vraiment, si je ne connaissais pas votre aveuglement pour tout ce que vous aimez, je vous croirais perfide.

J’étais importunée de l’enthousiasme de madame de Nelfort, je fus blessée de l’observation de mon père, et je m’en vengeai en prodigant à ma tante les soins les plus caressants ; j’affectai de lui parler avec autant d’abandon que je mettais de réserve dans mes réponses à M. de Montbreuse. J’aurais voulu pouvoir lui inspirer quelque jalousie de ma tendresse pour sa sœur : l’amour-propre ne dédaigne aucun moyen quand il veut se venger.

On se mit bientôt à table ; ma tante et moi étions seules de femmes, le reste des convives était composé du vieux maréchal de C…, de son fils, jeune homme rempli de suffisance et pédant comme s’il eût été le fils d’un maître d’école, de plusieurs étrangers recommandés à M. de Montbreuse, et d’un M. de Frémur, dont la grande prétention était de savoir les aventures les plus secrètes de Paris. Il les insinuait plus qu’il ne les racontait, ce qui donnait à chacun la liberté de les interpréter à sa manière et le mettait à l’abri de toute responsabilité. Il parla longtemps d’un air si fin et si mystérieux, que je ne compris pas un mot de ses piquants récits. Ce que je me rappelle bien mieux, c’est le moment où ma tante l’interrompit en lui disant :

— Vous, qui savez tout, monsieur de Frémur, comment n’avez-vous point encore parlé d’une nouvelle qui fait pourtant assez de bruit dans le monde, et à laquelle je suis bien forcée de prendre quelqu’intérêt puisque mon fils en est le héros ?…

— C’est par pure discrétion que je n’en disais rien, madame, répondit M. de Frémur ; vous pensez bien qu’elle m’était parvenue ; on ne se fait pas suivre à l’armée par la plus jolie femme de Paris sans qu’il n’en résulte un peu de scandale.

— N’en accusez pas Alfred, reprit vivement madame de Nelfort, on sait tout ce qu’il a tenté inutilement pour épargner cette extravagance à madame de Rosbel, mais elle était jalouse, et elle a ordonné impérieusement le sacrifice de sa rivale, Alfred a résisté plus par caprice que par amour. Les scènes s’en sont suivies, madame de Rosbel, dans son dépit, a fait défendre sa porte à Alfred. Celui-ci s’est piqué, il est parti sur-le-champ pour l’armée voulant constater la rupture. Madame de Rosbel au désespoir a couru sur ses traces ; son frère l’a trouvé mauvais, il s’en est plaint à mon fils, ils se sont battus. La belle madame de Rosbel n’a pu abandonner son amant quoique légèrement blessé. Voilà ce qui explique son séjour à S***, et ce qui justifie complétement la conduite d’Alfred ; ce n’est pas sa faute si madame de Rosbel le préfère à toute considération. Il est bien assez aimable pour lui servir d’excuse, et malgré l’inconvenance qu’il y a à faire l’éloge de son fils, moi, j’avoue franchement que j’aurai une haute idée de la vertu ou de la sottise des femmes qui sauront lui résister.

— Que de progrès en trois années ! s’écria M. de Montbreuse ; comment, c’est mon neveu qui fait tout ce bruit ? je le croyais encore écolier, mais je vois qu’il a mis à profit mon absence.

— Ah ! vous savez, mon frère, qu’à vingt-trois ans, avec un régiment et une jolie figure, on ne manque pas de succès.

— Ni de ridicules, reprit M. de Montbreuse. Si Alfred tient tout ce que promet ce brillant début, je le vois à regret condamné au métier d’homme à bonnes fortunes ; c’est une profession dans laquelle un homme de bonne compagnie ne doit jamais être qu’amateur. Par pitié, ma sœur, ne l’encouragez pas dans ses folies, c’est bien assez de les tolérer ; grâce à son bon naturel, votre faiblesse n’en a fait que le chef-d’œuvre des enfants gâtés. Un peu plus de défauts, et ce serait un mauvais sujet, je vous en avertis.

— Vous êtes par trop sévère, monsieur de Montbreuse, mais je ne le défendrai pas. Il arrive demain, muni d’un congé qui lui donnera le temps de se justifier près de vous ; il brûle de voir sa jolie cousine.

En finissant ces mots, madame de Nelfort se leva de table. Rentré dans le salon, M. de Frémur parla longtemps bas avec elle, les yeux fixés sur moi, et d’un air si mystérieux, que je prêtai l’oreille à leur conversation ; mais excepté le nom d’Alfred qu’ils ne cessaient de répéter, je ne pus rien entendre. Impatientée de me voir l’objet continuel de leur observation, je me retirai dans mon appartement, et, sans trop savoir pourquoi, je rêvai à cet Alfred qu’il fallait tant de sottise ou de vertu pour braver.


IV


Le lendemain matin, mon père envoya son valet de chambre s’informer de mes nouvelles, et me demander si je voulais permettre qu’il vînt déjeuner avec moi dans mon cabinet d’étude. Charmée de me voir traitée avec tant d’importance, je répondis d’un ton fort digne que j’allais me rendre aux ordres de mon père, et, faisant préparer son déjeuner chez moi, je me rendis en effet aussitôt dans le cabinet ; j’y trouvai un vieux concierge qui m’avait vue naître et désirait bien savoir s’il serait reconnu par la fille de sa bonne maîtresse ; c’est ainsi qu’il m’appelait. C’était l’ancien jardinier, le gardien du château de Montbreuse où j’avais passé mon enfance, c’était ce bon Étienne qui me laissait dévaster son parterre avec tant de patience et qui tournait le dos quand je dérobais quelques fruits. Comment ne l’aurais-je pas reconnu ? Je pris avec plaisir le bouquet qu’il m’apportait et lui demandai des nouvelles de chacun de ses enfants en particulier pour mieux lui prouver le souvenir que j’en conservais.

— Ah ! mademoiselle, me répondit-il, les pauvres enfants ont cruellement perdu à la mort de madame. Ce n’est pas que M. le comte, nous refuse rien ; quand je suis devenu trop vieux pour travailler au jardin, il m’a donné la place de concierge en me permettant de céder la mienne à mon fils Pierre, et nous sommes loin d’être malheureux ; mais c’est ma petite Suzette, la filleule de madame, à qui elle avait fait apprendre tant de belles choses pour jouer avec vous, c’est elle qui ne sera jamais heureuse ; la pauvre enfant, depuis le jour où l’on vous a conduite au couvent, après la triste cérémonie, n’a cessé de s’affliger. Tenez, mademoiselle, elle a été trop bien élevée pour se plaire avec nous autres gens de la campagne ; quand elle a perdu sa marraine, elle aurait dû abandonner toutes ces études qui ne pouvaient plus lui servir à rien, puisqu’elle ne devait plus vivre qu’avec nous ; mais pas du tout, elle a voulu faire tout ce qu’elle aurait fait pour plaire à sa marraine, et ce qui est arrivé de là, c’est qu’elle sait bien lire, écrire, dessiner, et qu’elle pleure toujours.

— Je veux la consoler, bon Étienne, et lui rendre, s’il se peut, le bonheur que lui destinait ma mère. Je demanderai à mon père la permission de la placer auprès de moi.

— Mademoiselle sait bien que cela n’est pas possible, M. le comte n’a-t-il pas fait défendre à Suzette de jamais paraître devant lui, non pas qu’elle lui déplaise, bien au contraire, il lui envoie toujours de beaux cadeaux au jour de l’an : mais il n’aime pas à voir les personnes qui étaient particulièrement attachées à madame, pas plus que les endroits qu’elle habitait. Il a vendu l’ancien hôtel qu’elle occupait, et je crois que c’est bien la même raison qui l’a empêché de venir, depuis sa mort, au château de Montbreuse. Il est bien naturel qu’il la regrette ; si bonne, si généreuse, mourir aussi jeune, et peut-être bien parce qu’elle n’était pas aussi heureuse qu’elle méritait de l’être.

Cette dernière phrase me troubla si visiblement que le brave Étienne me demanda pardon d’avoir osé me rappeler un souvenir qui paraissait m’affliger autant. Je me tournai pour lui cacher mes larmes ; dans ce moment mon père entra. Je congédiai Étienne en détachant de mon col une petite croix que je le chargeai de remettre à Suzette. Il sortit sans oser dire un mot de sa reconnaissance ; mais son regard m’en répondit. M. de Montbreuse, frappé de mon émotion et des larmes dont mes yeux étaient encore humides, garda quelques instants le silence, probablement pour chercher à en deviner le motif. Je m’attendais à le lui entendre demander, et j’éprouvais déjà l’embarras de la réponse ; mais je ne connaissais pas encore l’antipathie de M. de Montbreuse pour les questions, et l’esprit de justice qui l’empêchait d’imposer aux autres une sorte d’ennui qui lui était insupportable. Il ne m’en fit aucune, et, sans me laisser le moindre doute sur sa pénétration et sa discrétion, il me dit :

— On donne ce soir le ballet nouveau, je suis chargé de vous prévenir que ma sœur se fait une grande joie de vous y conduire ; elle viendra vous prendre à sept heures. J’ai consenti de bon cœur à satisfaire son désir ; je pense que vous ne serez pas plus cruelle que moi. C’est un usage consacré dans le monde, d’aller tout droit du couvent à l’Opéra.

Je lui répondis en souriant que je me conformerais très-facilement à cet usage.

— Je comptais sur votre docilité, reprit-il, mais j’ai voulu vous donner quelques avis avant de vous livrer à la tendresse passionnée de madame de Nelfort. Son titre de proche parente, son âge et ses qualités estimables lui donnent sur vous des droits presque maternels ; je suis loin de les lui disputer, mais je voudrais vous garantir des inconvénients qui pourraient en résulter pour vous. Il est bien rare, mon enfant, que l’on n’ait pas les défauts de ses qualités ; l’extrême franchise mène à l’inconséquence, la vivacité à l’emportement, la sensibilité à la faiblesse et l’enthousiasme à la folie. Voilà ce qui explique le caractère de votre tante, ma chère Léonie. Mariée de bonne heure à un homme fort aimable, elle avait conçu pour lui un amour passionné qui aurait fait le malheur de sa vie si tout autre en eût été l’objet. Je ne crois pas que ma sœur ait jamais éprouvé d’autre chagrin que celui de perdre son mari, mais aussi dans quel affreux désespoir sa mort l’a-t-elle plongée ! Je suis convaincu que sans l’obligation de vivre pour son fils, elle aurait succombé à sa douleur ; car sur les caractères de cette nature la philosophie ne peut rien : c’est une passion qui en remplace une autre. Alfred devint bientôt l’objet de tous ses sentiments. Élevé près d’elle par un gouverneur instruit, spirituel, mais dont la complaisance surpassait le mérite, Alfred ne sait que les noms de tout ce qui s’apprend, et se sert d’un esprit vif et gai pour déraisonner sur tous les sujets de la manière la plus amusante. Avec une telle éducation, et fils d’un officier général, il ne pouvait suivre d’autre carrière que celle de son père ; aussi me suis-je empressé de lui faire obtenir un régiment. Je dois lui rendre justice : sa réputation militaire ferait honneur aux meilleurs officiers du roi ; mais, s’il en faut croire sa mère, celle des jolies femmes qui le reçoivent souvent n’est pas en sûreté, et cet éloge de sa part doit être un avis pour vous, Léonie. Alfred vous verra souvent, vous lui paraîtrez ce que vous êtes ; il voudra vous plaire, et lors même que votre raison vous éclairerait sur le danger de flatter les espérances d’un jeune extravagant qui ne doute de rien, parce qu’il a plu à quelques femmes sans pudeur de s’afficher pour lui, vous ne sauriez mettre trop de circonspection dans vos rapports avec lui. Quand on est jeune et jolie, ma fille, il faut encore plus de soins pour se mettre à l’abri du soupçon que de la faute. Vous êtes loin de l’un et de l’autre, et si je vous préviens sur les suites souvent irréparables de l’inconséquence, cet excès de prévoyance n’est motivé que par l’extrême attachement que je vous porte. Je veux votre bonheur, Léonie, c’est la dernière volonté de ma vie, mais elle est absolue, dussiez-vous la contrarier, je suis décidé à l’accomplir.

En finissant ces mots, il se leva, m’embrassa presque aussi tendrement que le jour de son retour, et sortit. Je restai quelques moments sans pouvoir définir ce que ce discours me faisait éprouver. Je me reprochais d’avoir passé une partie de la nuit à penser à cet Alfred que je ne connaissais pas et que déjà l’on me défendait d’aimer ; je regrettais de me voir obligée de sacrifier une rêverie qui amusait mon cœur, et tout en me promettant de suivre ponctuellement les avis de mon père, j’attendis avec impatience le moment où madame de Nelfort devait venir me prendre, et quand je la vis seule dans son carrosse avec M. de Frémur, il me vint à l’idée que je pourrais bien m’ennuyer à l’Opéra.




V


À seize ans, quelle que soit sa préoccupation, l’esprit est facile à distraire. Je commençai par trouver l’orchestre étourdissant, la salle mal éclairée, et, bientôt séduite par l’ensemble du spectacle, je m’en occupais uniquement, quand M. de Frémur, qui était placé dans le fond de la loge, s’écria :

— Eh ! voilà madame de Rosbel, elle revient probablement passer son quartier d’hiver à Paris.

— Je vous défends d’être aussi méchant pour elle, dit madame de Nelfort ; on doit quelqu’indulgence aux folies d’une jeune femme. Je n’approuve certainement pas sa conduite ; mais vous, qui parlez, il ne vous manque, pour l’excuser, que d’en être l’objet. Sur ce point vous vous ressemblez tous, messieurs, et la femme assez insensée pour livrer son cœur à l’un de vous, est bien sûre de payer l’amour de celui qu’elle préfère de la haine de tous les autres.

— Ne pourriez-vous pas, madame, reprit en souriant M. de Frémur, défendre aussi bien votre jolie protégée, sans nous attaquer tous ? Je vous atteste que je suis bien loin de la haïr. Sa tournure m’enchante, ses aventures m’amusent, sa maison est une des plus agréables de Paris, et je m’en voudrais de penser mal d’une personne qui fait autant pour les gens de bonne compagnie.

— Trêve d’épigrammes, interrompit madame de Nelfort, comment nommez-vous la femme qui est avec elle ?

— C’est madame de L***, sa cousine.

— Pour celle-là, je vous l’abandonne, je l’ai connue dans son enfance, c’était bien la plus envieuse créature du monde, et si sa cousine croit à la franchise de son amitié, elle est grandement dupe.

— Voulez-vous savoir aussi le nom du jeune homme qui entre en ce moment dans leur loge ?

— Vous vous moquez, répondit en riant ma tante, n’est-ce pas Alfred ?…

À ce nom le spectacle fut terminé pour moi ; je ne vis plus que cette loge dont on s’occupait tant ; madame de Rosbel me parut d’une beauté éclatante, c’était un modèle d’élégance et de coquetterie ; elle paraissait faire tant de frais pour chacun de ceux qui venaient lui rendre hommage, que sa préférence pour M. de Nelfort ne me l’aurait pas fait deviner ; mais je remarquai bientôt la différence des manières d’Alfred avec celles des autres hommes qui se trouvaient près d’elle ; il lui parlait peu, ne la regardait jamais, et l’écoutait avec l’air de ne point approuver ce qu’elle disait, ou d’en rire avec ironie. Cette espèce de gaieté contrastait si bien avec les airs doucereux et flatteurs des courtisans de madame de Rosbel, que personne ne se serait trompé sur le genre d’intimité qui existait entre elle et M. de Nelfort. Cette première remarque, jointe à celle d’une plus longue expérience, m’a convaincue que les femmes sont souvent plus compromises par la froide familiarité de celui qu’elles préfèrent, que par les soins empressés d’un amant passionné. La sécurité de l’un trahit leur faiblesse, l’inquiétude de l’autre n’apprend que son amour.

Dans l’entr’acte du ballet, Alfred sortit de sa loge, et je ne sais quoi m’avertit que c’était pour venir dans la nôtre ; je ne me trompais pas, il vint prier sa mère de le présenter à sa charmante cousine. Je répondis à ce compliment par un salut bien gauche, sans oser lever les yeux ; si je l’avais regardé j’aurais cru désobéir à mon père.

Mais il n’était pas homme à se laisser décourager par mon silence ; il me fit mille questions sur les souvenirs que j’avais conservés de mon enfance :

— Je suis sûr, me disait-il, que vous ne vous rappelez plus les bosquets de Montbreuse, ces prés où je traînais le petit chariot qui vous portait, les cerises que je volais pour vous, et les réprimandes injustes qu’il me fallait supporter quand il vous plaisait d’aller dire, en pleurant, à ma tante :

» — C’est mon cousin qui m’a fait tomber.

» Voilà, certes, bien des droits à votre souvenir ; mais je vois que vous ne les reconnaissez pas plus que moi, et que je suis tout à fait étranger à ma jolie cousine.

— À la vérité, monsieur, je me souviens peu des années que j’ai passées au château de Montbreuse, j’étais si jeune lorsque je l’ai quitté ! mais si j’ai eu le tort d’oublier toutes les preuves de complaisance que vous me rappelez, je n’ai pas celui de regarder comme étranger pour moi, le fils de madame de Nelfort.

— C’est-à-dire, que je dois à ma mère tout ce que je suis pour vous. C’est bien quelque chose, mais je vous préviens que mon ambition ne se borne pas là. Je veux devenir votre ami ; oui, je mériterai si bien votre affection que vous ne pourrez me la refuser ; j’ai déjà pris des mesures sévères pour parvenir à ce but. Je viens de me faire écrire chez mon oncle. Vous savez qu’il est intraitable sur l’article des visites ; moi, je les déteste, mais quand il s’agit d’être bien reçu par le père d’une charmante cousine et de se faire inviter à souper avec elle, je me ferais écrire chez le monde entier.

En finissant ces mots, Alfred nous salua et fut rejoindre madame de Rosbel pour lui donner la main. À la sortie, me trouvant fort près d’elle, je l’entendis qui disait à Alfred :

— Montrez-moi donc votre petite pensionnaire.

Il lui fit signe que j’étais assez près d’elle pour l’entendre, ce qui la décida à parler bas en m’observant toujours ; mais élevant un peu la voix, elle ajouta :

— Je vous connais, un joli visage vous ferait braver toute la niaiserie imaginable.

— Quelle folie ! reprit-il.

— Vous verrez si mes oracles sont faux.

Dans ce moment, on vint avertir madame de Nelfort que son carrosse l’attendait. Je partis, regrettant bien de n’en pouvoir écouter davantage, vivement piquée de ce nom de petite pensionnaire, qui me paraissait le dernier degré du dédain. Alfred avait ri de l’injure, c’en était assez pour lui faire supporter la moitié de mon ressentiment. Je n’étais que depuis deux jours dans le monde, et déjà mon âme avait ressenti les impressions douloureuses de la méfiance, du dépit et de l’humiliation ; quel éloge en faveur de la retraite !



VI


Je méditais encore ma petite vengeance quand nous entrâmes chez mon père ; il faisait un whist. Je me plaçai auprès de lui, ayant l’air de porter la plus grande attention à son jeu que je ne comprenais pas, et dans le fait uniquement occupée de distinguer les noms des gens qui se faisaient annoncer. Chaque personne qui arrivait avait été à l’Opéra ; l’une d’elles assurait n’avoir eu sa voiture que la dernière. Le spectacle était fermé, où pouvait être Alfred ? Aurait-il trouvé qu’il fût trop tard pour venir ? l’aurait-on retenu ? voilà les seules pensées qui agitaient mon esprit. Enfin, il arriva. En entendant son nom, mon père se tourna de mon côté, il me vit rougir ; son regard doubla ma confusion. Il en eut pitié, et pour empêcher qu’on ne la remarquât, il me parla de choses indifférentes avec un ton si affectueux que je fus bientôt remise de mon trouble. Alfred raconta vingt histoires plus gaies les unes que les autres ; il amusait beaucoup, et l’on pouvait s’apercevoir que ce n’était pas sans en avoir formé le projet ; on aurait dit qu’il avait deviné les préventions dirigées contre lui ; et, résolu de les détruire, il se sacrifiait de la meilleure grâce possible dans tout ce qu’il racontait de lui. J’ignorais que cet excès de modestie n’est très-souvent qu’une ruse de l’amour-propre. J’en fus séduite, et me dis à moi-même, s’il est fou, au moins n’est-il pas fat ; mais plus je le trouvais aimable, et plus mon dépit s’accroissait. Je ne lui pardonnais pas d’avoir supporté les propos impertinents de madame de Rosbel, sur le compte d’une personne qui devait trouver plutôt en lui la protection d’un frère que l’ironie d’un méchant. Cette réflexion, sans cesse présente à mon esprit, me rendit inexorable. Son enjouement, qu’il attribuait au plaisir de se trouver dans sa famille, fut partagé de tout le monde excepté de moi. Il s’en aperçut, m’en fit le reproche en m’assurant que mon sérieux avait tué sa gaieté.

— Je vais vous la rendre, monsieur, lui repliquai-je en me levant.

Me voyant disposée à sortir, M. de Montbreuse me dit :

— Le spectacle paraît vous avoir un peu fatiguée, ma chère Léonie, cela n’est pas étonnant, il faut une longue habitude pour se faire au bruit de l’Opéra.

— Eh quoi ! vous vous retirez déjà ? s’écria madame de Nelfort.

— Je vous en demande la permission, madame ; vous savez, ajoutai-je en regardant Alfred, qu’une petite pensionnaire est accoutumée à se coucher de bonne heure.

Le changement subit de la physionomie d’Alfred à ce mot, m’apprit mon imprudence. Je croyais le confondre et me venger en lui laissant voir que j’avais entendu sa conversation avec madame de Rosbel ; mais son air étonné, son sourire, et la joie qui se peignit dans ses yeux, me prouvèrent que je venais de lui donner l’explication la plus flatteuse de ma mauvaise humeur. Quand je me trouvai seule, je me livrai au chagrin qu’inspire toujours le mécontentement de soi-même. Prévenue par mon père sur la légèreté d’Alfred, sur sa facilité à croire au succès, je venais de lui donner l’assurance que, déjà, il pouvait altérer mon humeur. Quelle faute ! et combien je me la reprochai ! que de belles résolutions je formai dans l’espérance de la réparer ! mais il n’était plus en mon pouvoir d’en arrêter les suites. La première inconséquence d’une femme est le signal d’un combat d’où elle sort rarement triomphante. Celui qui l’a causée connaît déjà ses avantages, et jamais sa générosité n’épargne notre faiblesse. Je résolus de fuir Alfred, de ne point écouter ses excuses ou sa justification, de n’avoir pas l’air de conserver le moindre souvenir de ce que j’avais entendu de madame de Rosbel. Ces projets étaient fort raisonnables, je les formais dans toute la sincérité de mon âme ; mais je revis Alfred, et je les oubliai.


VII


Dans toutes les suppositions que j’avais imaginées pour deviner de quelle manière Alfred entreprendrait de détruire l’impression que m’avaient faites les remarques et les conjectures de madame de Rosbel, je n’avais pas prévu la seule qui dût lui réussir infailliblement. J’avais pensé qu’il chercherait à se justifier en exagérant son admiration pour moi, peut-être aussi en riant de ma susceptibilité ; mais je ne me doutais pas qu’il quitterait un moment son ton léger pour me dire de l’air le plus pénétré :

— J’espère que ma cousine ne me punira pas d’un tort que je n’ai point partagé. Si je dois souffrir de son humeur, toutes les fois qu’elle inspirera de l’envie, nous serons souvent en querelle ; et je sens que cet état me serait insupportable. Par grâce, ma chère cousine, rassurez-moi sur la crainte de vous avoir déplu, ou je serai véritablement malheureux.

L’accent de sensibilité qui accompagnait ces mots m’émut et m’étonna beaucoup. Cependant je voulus me tenir parole, et je lui répondis de l’air le plus calme que je pus obtenir de moi :

— Je n’ai jamais pensé, monsieur, que vous ayez eu l’intention de m’offenser, je ne mérite pas plus l’injure que l’éloge, et, d’ailleurs, j’ai appris qu’il fallait souvent mépriser l’une et l’autre.

— C’est ainsi que vous me rassurez, reprit-il avec une sorte d’emportement ; vous feignez de me croire innocent pour vous épargner l’ennui d’entendre ma justification, vous dédaignez mon opinion autant que mon amitié, vous ne craignez pas de m’affliger sensiblement… Ah ! je vous croyais un meilleur cœur.

Il avait profité, pour entamer cette explication, d’un moment où M. de Montbreuse racontait un événement politique arrivé pendant son séjour en Allemagne, et qui captivait l’attention générale. Heureusement pour moi, le récit étant achevé, chacun se sépara, et plusieurs personnes vinrent du côté où je m’étais retirée, ne prévoyant pas qu’Alfred m’y suivrait. Leur présence l’empêcha de continuer ses reproches ; je le vis s’éloigner avec tous les signes du mécontentement le plus marqué ; je pensai que l’arrivée de quelques jolies femmes que l’on annonça, allait bientôt lui rendre son enjouement ordinaire, mais je me trompais : elles provoquèrent vainement sa gaieté par les agaceries les plus directes, à peine leur répondit-il avec politesse. Cette humeur, si différente de celle de la veille, fut généralement remarquée ; chacun l’interprétait à sa manière. M. de Frémur, toujours plus fin qu’un autre prétendait en savoir la cause, et disait à demi-voix à ma tante qui s’alarmait de la tristesse de son fils :

— J’avais prévu cela, d’après la scène qu’ils ont eue hier au soir à l’Opéra.

— Quelle scène, demanda madame de Nelfort ? Est-ce encore une nouvelle folie de madame de Rosbel ?

— Je ne sais pas précisément à propos de quoi ils se sont aussi mal quittés ; j’ai entendu seulement qu’elle lui défendait impérieusement de se présenter chez elle aujourd’hui.

— Cette femme commence à m’importuner, reprit madame de Nelfort ; elle a déjà pensé me coûter la vie de mon fils, si elle ajoute à ce tort celui de rendre le malheureux, je sens qu’elle me deviendra odieuse. Voyez comme il est triste.

Voilà donc, pensé-je, la véritable cause de cette mélancolie dont il voulait me persuader que j’étais l’objet ! Quel manège ! et combien je devais mépriser celui qui en était coupable ! mais il fallait s’en convaincre avant de l’en punir, et le moyen s’en présenta bien vite à mon imagination. Sans réfléchir sur l’inconvénient qu’il y aurait à paraître émue de sa prétendue tristesse, je regardai Alfred avec plus d’intérêt ; je quittai ma place pour aller offrir des fleurs à une jeune femme à côté de laquelle il était assis. Enhardi par mon regard, il me demanda une des roses du bouquet que je tenais :

— Comment osez-vous, lui dis-je en souriant, demander quelque chose à une personne qui possède un si mauvais cœur ?

— Ah ! soyez plus généreuse, dit-il de l’accent le plus doux, prouvez-moi que je me suis trompé, et vous verrez le prix que j’attache à votre indulgence.

Sans lui répondre, sans lever les yeux sur lui, je détachai la fleur qu’il demandait ; il s’en empara, et je me sentis rougir comme si je venais de lui faire un aveu.

À dater de ce moment il devint d’une folie sans exemple. Trouvant un mot plaisant sur tout ce qu’on disait, il ranima la conversation qui commençait à s’éteindre, la rendit générale pour tout le monde et souvent particulière pour moi. Je voyais la finesse de M. de Frémur un peu déconcertée de ce changement subit dans l’humeur d’Alfred, et s’il faut l’avouer, mon amour-propre en était encore plus ravi que mon cœur ne s’en trouvait satisfait. Il était clair que madame de Rosbel n’était pour rien dans ce nouveau caprice, et je jouissais pour la première fois du plaisir d’exercer mon influence sur l’esprit d’une personne dont rien ne semblait devoir soumettre l’indépendance ; heureuse de ce succès, j’en voulus obtenir d’autres. On me proposa de chanter, de jouer de la harpe ; je cédai de la meilleure grâce aux instances qu’on me faisait ; j’étais en veine, et je méritai les applaudissements. On vanta mon talent, ma complaisance ; la joie brillait dans les yeux de mon père, ma tante m’embrassait, et M. Alfred disait :

— Que je m’en veux d’avoir abandonné la musique. Si j’avais mieux écouté les leçons de ce vieux italien je serais en état d’accompagner ma cousine. Voilà le premier regret que j’en éprouve ; car, au métier que je fais, on peut à la rigueur se passer de savoir soupirer la romance. Au total, je me suis arrangé pour avoir bien peu de chose à regretter en moi, le jour où il plaira au canon de m’enlever ; mais je n’aurais pas été aussi indifférent sur les moyens de plaire, ajouta-t-il en se tournant vers moi, si j’avais prévu que je fusse destiné à vous aimer autant.

Ces derniers mots, le ton mystérieux, le regard expressif qui les accompagnèrent mirent le comble à mon ivresse. J’oubliai les avis de mon père, je les mis sur le compte d’une prévention mal fondée, et je me crus choisie par le ciel pour réparer son injustice. Je jouis pendant cette soirée de tous les plaisirs dont peut s’enivrer l’amour-propre. Je ne pouvais douter de la préférence d’Alfred ; l’amant de la belle madame de Rosbel brûlait du désir déplaire à cette petite pensionnaire dont elle avait parlé avec tant de dédain. Un premier mot d’amour venait de frapper mon cœur, je pris le trouble que j’en ressentis pour l’effet d’un sentiment qui devait subjuguer mon âme. Alfred me plaisait ; je crus l’aimer. Que de femmes sont tombées dans la même erreur ! Ne connaissant l’amour que par récit, le premier qui leur en parle émeut toujours leur cœur en leur inspirant de la reconnaissance, et, dupes de cette émotion, elles prennent le plaisir de plaire pour le bonheur d’aimer.



VIII


Comme ma conscience ne me laissait pas parfaitement tranquille sur l’espèce d’intimité qui venait de s’établir entre Alfred et moi, je me promis de n’en parler qu’à Eugénie, et, toute fière d’avoir un secret, je m’appliquai à le bien cacher, mais c’était prendre auprès de mon père une peine inutile. J’ignorais son talent à deviner les sentiments les mieux dissimulés, par la trace des impressions qu’on ne parvient jamais à déguiser complétement. La connaissance du caractère de M. de Montbreuse n’était pas à la portée d’un esprit de seize ans, et ce n’est qu’après avoir longtemps observé l’art qu’il employait à faire servir ses bonnes qualités et celles des autres à l’accomplissement de ce qu’il désirait, que je suis parvenue à m’expliquer ce caractère tel que je vais essayer de le peindre.

M. de Montbreuse avait si bien contracté l’habitude de réprimer les mouvements de son âme que sa pensée était impénétrable. On devinait sa bonté par une foule d’actions qui l’attestaient journellement, et sa malice par un sourire qu’accompagnait toujours une épigramme qu’on pouvait prendre à son gré pour une plaisanterie ou pour une vérité piquante. Généreux jusqu’à la prodigalité, on l’aurait accusé d’extravagance en ce genre, si ses dépenses personnelles ne l’avaient totalement justifié.

Voué de bonne heure à la diplomatie, s’il avait toujours courageusement repoussé l’insulté, il avait appris à mépriser l’injure ; et soigneux observateur des convenances, on pouvait les blesser impunément envers lui sans émouvoir sa susceptibilité. Je lui ai souvent entendu dire, en parlant d’un homme qui venait d’écrire contre lui, ou de se permettre quelque autre impertinence :

— Il faut que je lui fasse avoir une place.

Et toujours il tenait parole. Ce procédé était encore moins dû à sa grandeur d’âme qu’au plaisir qu’il éprouvait à triompher de son ressentiment. Il causait bien ; la profondeur, l’élégance et le bon goût caractérisaient la nature de son esprit, mais il manquait d’enthousiasme et de franchise, et, par conséquent, sa conversation n’était ni entraînante ni gaie. Il prétendait avoir été fort amoureux dans sa jeunesse ; je ne l’ai jamais cru. Sa galanterie soutenue pour toutes les femmes, sa crainte d’en offenser une en montrant sa préférence pour une autre, son profond respect pour les moindres considérations de la société, sa discrétion parfaite, enfin, toutes ces vertus incompatibles avec un sentiment exclusif, m’ont persuadée qu’il s’était fait illusion sur ses prétendues passions. Il avait dû être assez beau, assez aimable pour en inspirer de vives, mais il était trop parfait pour s’en laisser aveugler.

Il fallut peu de temps à mon père pour s’apercevoir de l’inutilité de ses conseils. Loin d’Alfred, ma figure portait l’empreinte de l’ennui ; sa présence seule m’animait, sa légèreté me donnait une humeur impossible à dissimuler, et notre préférence mutuelle n’était plus un secret pour personne. J’en avais fait la confidence à mon Eugénie qui ne cessait de me féliciter du bonheur de fixer un jeune homme aussi léger, aussi séduisant et qui serait bientôt mon mari ; car M. de Montbreuse, disait-elle, ne pourrait s’empêcher de lui rendre plus de justice, et d’être touché d’un attachement aussi profond que le nôtre. La sage Eugénie parlant ainsi, tranquillisait beaucoup ma conscience. Cependant l’air et le ton de M. de Montbreuse devenaient tous les jours plus sévères, il mettait tous ses soins à m’empêcher de rencontrer Alfred sans pourtant l’éloigner de chez lui, en me conduisant chez les personnes où il n’était point connu ; mais son neveu ayant découvert cette ruse, se faisait présenter partout. Son nom, ses manières et sa gaieté lui attiraient toujours l’accueil le plus flatteur ; et, malgré sa prévoyance et la sagesse de son esprit, mon père voyait sans cesse ses projets déjoués par la malice d’un étourdi.

Cette petite guerre durait depuis trois mois, quand mon père entra un matin dans le salon où j’étudiais, s’assit auprès de moi et me dit :

— Léonie, je méritais mieux votre confiance, vous avez un secret et vous m’avez réduit à le deviner ; je ne suis pas votre ami.

Son émotion l’empêcha de continuer. Je me jetai dans ses bras en fondant en larmes, rien n’égalait mon repentir et ma confusion ; il en fut pénétré, et crut au serment que je lui fis de me soumettre aveuglement à toutes ses volontés. J’étais bien aise d’avoir quelque sacrifice à lui faire pour mieux lui prouver la sincérité de ma résignation. Il obtint sans peine de moi la promesse d’oublier Alfred et de lui ôter toute espérance

— Combien je serais coupable, me disait-il, de mettre à la disposition d’un jeune insensé, mon bien le plus précieux, le bonheur de ma fille ! Qu’aurais-je à vous répondre, Léonie, si, cédant à son caprice et à votre faiblesse, vous veniez un jour me reprocher les chagrins que mon expérience aurait dû vous éviter ? Le caractère d’Alfred vous est déjà assez connu pour justifier mes craintes ; sa facilité à céder à toutes les impressions de son âme, son peu de discrétion pour les moindres espérances qu’il conçoit, et ses continuelles inconséquence vous ont déjà compromise au point de laisser croire que ce serait vous désespérer que de vous refuser sa main. On est persuadé dans le monde que, malgré vos principes, votre modestie et votre éducation, vous seriez capable, pour lui, des folies les plus romanesques ; et voilà le fruit d’une préférence malheureuse !… Vous vous imaginez peut-être qu’Alfred devenu votre mari, ses défauts auraient moins d’inconvénients pour le monde et pour vous ; détrompez-vous, ma chère Léonie, si, tout en vous aimant et vous respectant, Alfred se rend aussi coupable, que serait-ce si le désir de vous plaire ne contraignait son caractère ? Je ne vous parle pas de sa liaison scandaleuse avec madame de Rosbel, des propos injurieux de cette femme que la jalousie anime contre vous, et qui sont inévitables, quand on reçoit les hommages d’un homme aussi peu discret que fidèle. Je veux croire que le bonheur de vous obtenir le ferait renoncer sans hésiter à cette espèce d’intimité, mais pouvez-vous vous flatter que ce fût pour longtemps ? À l’âge d’Alfred, avec ses goûts, et entouré d’amis qui le regarderaient avec dédain s’il ne bravait pas autant qu’eux toutes les bienséances, il reviendrait bientôt à ses premières habitudes ; et je verrais ma Léonie trahie, délaissée, passer ses plus belles années dans les larmes, et me reprocher de ne l’avoir point assez aimée pour assurer son bonheur en dépit de ses caprices.

Non, m’écriai-je non, mon père, vous déciderez de mon sort ; j’en dois croire votre tendresse, elle ne peut vouloir que mon bonheur ; vous connaissez ma faiblesse, aidez-moi à la surmonter ; soyez mon guide, et ne permettez pas que j’afflige le père le plus tendrement chéri.

Mon père me serrait contre son cœur en me remerciant d’une soumission qui lui répondait de ma félicité, il essuyait mes pleurs, me conjurait de lui cacher ma peine, et il m’offrait tous les dons d’une générosité sans bornes pour s’acquitter d’avance des sacrifices qu’il allait m’imposer. Comment n’aurais-je pas été touchée de tant de bonté.

Il fut convenu que, dans ma première entrevue avec Alfred, je lui déclarerais que la légèreté de sa conduite avait fait soupçonner la nature de son attachement pour moi, et qu’avant de savoir si ce sentiment serait approuvé par mon père, je ne pouvais plus désormais l’entretenir aussi souvent, et le prierais d’éviter les occasions de me rencontrer aussi fréquemment dans le monde. Cela devait suffire pour lui laisser deviner la vérité ; et si cette déclaration ne lui paraissait pas assez claire, il ne pouvait en demander l’explication qu’à M. de Montbreuse, c’est tout ce que voulait ce dernier. Quelle résolution ! et qu’il me fallut de courage pour la tenir !


IX


Nous étions à la fin de l’hiver, à cette époque où Paris semble habité par un peuple de fous que les rhumes, la misère et le froid ne sauraient empêcher de se divertir : on dirait que la fin du monde est fixée au mercredi des Cendres, tant cette foule est attentive à ne pas perdre un seul des moments qu’elle peut consacrer au plaisir ; le repos même, si nécessaire à l’artisan, est sans charme pour lui ; on le voit sous un vêtement grotesque, le front couvert d’un masque qui l’étouffe, courir les rues à perdre haleine, ne recueillant, pour prix de cette corvée, que des huées et des injures grossières. J’avoue que je n’ai jamais rien compris à cette espèce de plaisir, et qu’il m’a toujours inspiré le sentiment de pitié qu’on a pour la démence.

Il y avait, le même soir, bal chez l’ambassadeur d’Espagne ; et malgré l’oppression qui me suffoquait, malgré ma tristesse et les traces de mes larmes, il fallut se parer d’une robe élégante, relever ses cheveux d’une guirlande de fleurs, et se laisser conduire par madame de Nelfort dans l’assemblée la plus brillante de Paris.

Je ne ferai point le récit de cette fête magnifique, toutes celles de ce genre se ressemblent, et chacun y jouit en raison des sentiments qu’il y apporte ; la coquette y trouve ses plaisirs, l’envieuse son supplice, et la femme modeste et sensible n’y rencontre souvent que l’ennui. Pour les gens qui aiment à méditer sur les ridicules et à observer tous les manéges de la vanité, ces réunions ne sont pas sans intérêt ; mais l’âme se fatigue bientôt de l’aspect de tant de travers, et, quel que soit le motif qui conduise à de semblables fêtes, il est bien rare d’en revenir complétement satisfait.

À peine fûmes-nous arrivées, qu’Alfred s’empara de ma main pour me conduire à la place où nous devions danser ensemble ; mais s’apercevant tout à coup de mon air abattu, il me dit d’un ton qui peignait toute son inquiétude :

— Léonie, vous souffrez, ô ciel ! qu’avez-vous ?

Je ne répondis rien, mes yeux se remplirent de larmes, je détournai la tête pour les cacher, et c’est dans cette disposition qu’il me fallut prendre un air riant pour danser. Alfred n’était pas moins malheureux que moi. Son tourment était visible, ne pensant qu’à deviner la cause de mon chagrin, l’interprétant de cent manières, il manquait à tous ses devoirs de danseur, il brouillait si bien les contre-danses que personne ne pouvait s’y reconnaître ; enfin ce supplice finit. De retour à ma place, il s’assit près de moi, et tandis que madame de Nelfort répondait à tous ceux qui venaient la saluer, j’eus le temps de dire à Alfred ce que j’avais promis à mon père. Tout autre que lui voyant ce que me coûtait ma soumission, en eût été touché, mais Alfred était plus violent que sensible ; son amour-propre une fois irrité, réprimait tous les mouvements de son cœur ; et sans réfléchir sur l’impossibilité de résister aux volontés de mon père, sans être ému de ma douleur, il m’accusa d’avoir voulu soumettre son cœur pour l’humilier, d’avoir feint quelqu’intérêt pour lui, afin que le sacrifice en eût plus de prix aux yeux de M. de Montbreuse, et il ajouta :

— Si je vous avais inspiré le moindre sentiment, jamais votre père n’eût obtenu la promesse de me rendre éternellement malheureux ; mais ce procédé me rendra, j’espère, mon courage ; je ne donnerai pas au monde entier le plaisir de rire de ma sotte crédulité, je vous obéirai, je vous fuirai, et l’indignation que j’éprouve me rendra la force de cacher ma douleur.

En finissant ces mots, il se leva brusquement, et je restai stupéfaite de tant de colère et d’injustice.

Je crus qu’un moment de réflexion le ramènerait à des sentiments plus doux, et qu’il reviendrait bientôt auprès de moi ; mais j’ignorais que l’orgueil irrité ne s’apaise qu’après s’être vengé. Alfred me prouva cette cruelle vérité : je le vis s’approcher de madame de Rosbel dont la beauté fixait tous les regards, augmenter le nombre de ceux qui s’empressaient autour d’elle, et obtenir sur eux la préférence la plus marquée. Madame de Rosbel, attribuant le retour d’Alfred à l’éclat de ses charmes, semblait lui pardonner l’abandon dans lequel il l’avait à peu près laissée depuis trois mois. Je souffrais tous les tourments de la jalousie, quand mon père, s’approchant de ma tante et de moi, vint nous présenter M. le comte Edmond de Clarencey, son pupille, jeune homme auquel il paraissait prendre le plus vif intérêt, mais que, dans mon dépit, je ne regardai seulement pas, ne pouvant détacher mes yeux de l’endroit où madame de Rosbel régnait en souveraine. Cependant, honteuse de ma faiblesse et craignant de me voir l’objet de la pitié d’une rivale aussi vaine, je rappelai ma fierté, et tâchai de paraître aussi transportée de plaisir que je l’étais de colère : je dansai sans discontinuer ; on faisait cercle autour de moi, on vantait mes grâces, ma tournure : la curiosité de me voir avait attiré la foule d’adorateurs que madame de Rosbel traînait ordinairement à son char. Je la voyais abandonnée de sa cour, seule avec Alfred et l’écoutant d’un air assez distrait. Je commençais à jouir de tous les plaisirs d’une juste vengeance, quand je la vis se lever, prendre le bras d’Alfred et sortir du bal. Je perdis avec leur présence tous les moyens de soutenir mon rôle. Madame de Nelfort s’aperçut de mon abattement, et me proposa de me reconduire. Ma pâleur lui parut être la suite des fatigues du bal, et je la quittai sans qu’elle eût le moindre soupçon de ce qui venait de se passer. Elle n’ignorait point la passion d’Alfred, mais sa délicatesse et la crainte de ne pas voir cet amour approuvé par mon père, l’avaient toujours empêchée de m’en parler. Sans flatter les espérances de son fils, elle les partageait, et l’idée d’une union qu’elle trouvait si bien assortie, la comblait de joie ; mais la fortune de son frère, l’ambition qu’elle lui supposait et la sévérité qu’elle lui connaissait, lui imposaient silence. Elle attendait tout de l’amabilité d’Alfred, de sa persévérance, de l’intérêt qu’il m’inspirait déjà et de la tendresse d’un père qui semblait ne vouloir contrarier aucun de mes désirs.


X


M. de Montbreuse, meilleur observateur que ma tante, avait deviné et suivi tous les mouvements de mon âme, aussi ne fut-il point surpris de l’altération de mes traits, lorsqu’il me revit le lendemain de cette triste fête.

— Vous avez beaucoup souffert hier, me dit-il avec sensibilité ! mais croyez, ma chère Léonie, que mon cœur vous tient compte de tous les sacrifices du vôtre, et que bientôt…

À ces mots, il fut interrompu par l’arrivée de ma tante qui, entrant brusquement sans se faire annoncer, se jeta sur un fauteuil en s’écriant :

— Mon frère venez à notre secours, Alfred est arrêté, je suis au désespoir.

Cette nouvelle m’arracha un cri de douleur et d’effroi qui retentit jusqu’au cœur de mon père ; il me prit la main, la serra tendrement, et me dit à voix basse :

— Plus de courage, ma fille.

En effet la crainte de l’affliger m’empêcha de succomber à l’émotion qui venait de surprendre mon âme. Je m’efforçai de consoler madame de Nelfort que ses pleurs inondaient. Quand elle fut un peu plus calme, elle nous raconta que son fils ayant éprouvé la veille un vif chagrin dont il s’était obstiné à lui cacher la cause, avait accepté, dans l’espérance de se distraire, la proposition que madame de Rosbel lui avait faite d’aller souper chez sa cousine, madame de L***.

— Vous savez, ajouta-t-elle, combien le maître de cette maison est joueur ; à trois heures du matin quand toutes les femmes ont été retirées, M. de L*** a proposé à ceux qui restaient de se remettre au creps. On a fait servir du punch. L’ivresse s’est bientôt mêlée à l’humeur du jeu ; les perdants étaient intraitables et juraient de se rattraper à tout prix. Alfred avait encore trois mille louis à regagner, lorsqu’on est venu lui annoncer qu’un courrier du ministre de la guerre, après avoir fait vingt courses pour le rejoindre, venait loi apporter l’ordre de se rendre sur-le-champ chez son général, pour y recevoir les dépêches d’une mission aussi pressée qu’importante. Alfred, furieux de perdre autant, et hors de lui, a répondu à ce message par mille impertinences. À la fin, le courrier las d’attendre, s’est vu contraint d’aller instruire le ministre de ce qui se passait chez M. de L***, et le ministre a donné aussitôt l’ordre d’arrêter Alfred comme ayant manqué aux lois de la subordination en refusant de se rendre à son devoir, et le malheureux a été conduit ce matin en prison, ignorant encore dans son ivresse, de quel crime on le punissait.

— Tranquillisez-vous, ma sœur, dit M. de Montbreuse après avoir écouté attentivement son récit, je vais à l’instant chez le ministre. J’espère en obtenir quelque indulgence pour votre fils, mais, vous le savez, ma sœur, de pareilles fautes ne peuvent rester impunies !

En finissant ces mots, il sonna, demanda ses chevaux et nous laissa toutes deux dans l’impatience de son retour.

J’aurais voulu en vain dissimuler à quel point je partageais les inquiétudes de ma tante ; j’ajoutais au chagrin de savoir Alfred coupable et malheureux, le reproche d’avoir causé son malheur ; car, si je lui avais appris avec plus de ménagement la nécessité où je me trouvais de l’éloigner de moi, peut-être ne se serait-il point rapproché de cette madame de Rosbel dont l’influence sur lui n’était jamais marquée que par des effets funestes. Dans cet état de douleur et de repentir, mon âme avait besoin de s’épancher et j’avouai tout à ma tante. Cet aveu la consola presque entièrement de son chagrin. Elle ne vit plus dans le malheur présent d’Alfred, qu’un moyen d’accélérer le moment de son bonheur. Sa faute était celle de l’amour, mon père ne pouvait lui refuser son pardon, et, moi, je devais récompenser tant de folie. Ce calcul paraissait si simple à madame de Nelfort, elle doutait si peu de la faiblesse de mon père, et ses projets flattaient si bien mes espérances, que je me livrai sans réserve à la confiance qu’elle voulait me faire partager.

M, de Montbreuse revint bientôt nous apprendre le succès de sa démarche. Le ministre, en considération de sa véritable estime pour l’oncle, avait consenti à ce que le neveu gardât les arrêts pendant quinze jours chez lui, au lieu de rester un mois en prison, comme il l’avait d’abord décidé dans sa juste sévérité ; et pour mettre le comble à sa générosité, il s’était engagé à faire tout ce que lui indiquerait M. de Montbreuse pour empêcher cette malheureuse aventure de venir jusqu’aux oreilles du roi. Madame de Nelfort, qui sentait toute l’importance du secret, nous quitta, après avoir témoigné sa reconnaissance à mon père, pour aller réclamer la discrétion de M. et de madame de L*** sur ce fait. Ils étaient trop intéressés à se taire, pour ne pas s’engager de bonne foi à tout ce qui pourrait la rassurer. Alfred fut reconduit le même soir chez lui ; et voici le billet que je trouvai le lendemain sur le pupître de mon piano, sans deviner comment il s’y était pris pour me le faire parvenir :


« Cessez de me plaindre, Léonie ; je suis auprès de ma mère, et je sais tout ce que je vous inspire. Comment pourrai-je me repentir d’une faute à laquelle je dois la certitude de vous intéresser ? Accordez-m’en le pardon, vous sans qui je ne l’aurais jamais commise ; permettez-moi d’espérer qu’un jour je recevrai le prix d’un amour que vous seule pouviez faire naître : dictez vos lois, et vous verrez si je sais obéir à l’être adoré qui d’un mot peut régler le destin de ma vie.

» Alfred de Nelfort.


Ce billet ne me laissait aucun doute sur l’indiscrétion de ma tante ; elle avait peint à son fils mon émotion, mes larmes, en apprenant son arrestation ; peut-être même avait-elle exagéré ma douleur pour le mieux consoler de ses regrets. Il n’était plus temps de dissimuler une préférence dont j’avais eu l’imprudence de faire l’aveu à la mère de celui qui en était l’objet. Cependant je voulais toujours obéir à mon père, surtout ne pas le tromper. Comment faire pour accorder tant d’intérêts différents ? Montrer ce billet à M. de Montbreuse, c’était livrer Alfred à son ressentiment, et ajouter au mécontentement que lui inspirait déjà sa conduite ; garder la lettre sans y répondre, c’était inquiéter Alfred, lui laisser croire qu’il m’avait offensée et que je ne lui pardonnerais jamais ; c’était l’accabler quand je le savais malheureux, et la générosité ne me permettait pas de prendre ce dernier parti. Dans cet embarras extrême, je résolus d’avoir recours aux conseils de mon Eugénie, et fis demandera mon père la permission d’aller passer la journée au couvent ; il me l’accorda, et je me rendis aussitôt chez mon amie.



XI


Mon arrivée au couvent devint le signal d’une fête ; madame la supérieure fit suspendre les leçons, et j’eus bien de la peine à me soustraire aux caresses de mes anciennes compagnes, pour me livrer au plaisir de causer avec mon Eugénie. Quand nous fûmes seules, je lui peignis l’embarras de ma situation, et voici ce qu’elle me dit :

— Pour oser te donner un conseil dans cette circonstance, ma chère Léonie, il faudrait savoir au juste de quel sentiment ton âme est pénétrée, et peut-être l’ignores-tu toi-même. D’après ce que tu me dis, et plus encore d’après la connaissance que j’ai de toi, je te crois sincèrement aimée ; mais pour répondre à cet amour en résistant à la volonté d’un père, il faut être bien sûre de la constance d’un attachement qui doit coûter tant de peine ; car en est-il de plus vive que celle d’affliger son père ! Si tu crois pouvoir surmonter le penchant qui t’entraîne, n’hésite pas, mon amie, à en faire le sacrifice, et sois assez courageuse pour fuir cet Alfred dont la présence serait toujours dangereuse pour toi ; mais si, après avoir vainement combattu, tu acquiers la certitude que de cette affection dépend le bonheur de ta vie, alors déclare à M. de Montbreuse que rien ne peut triompher du sentiment qui te domine, mais que jamais il n’aura à se plaindre de ta soumission ; enfin, rends-le l’arbitre de ton malheur, et attends tout de sa bonté et de ta persévérance.

Ce discours me parut dicté par la sagesse même ; il me semblait qu’il accordait merveilleusement mes devoirs et mes sentiments. L’amour-propre, la jalousie, la tendre pitié que me faisaient éprouver les chagrins d’Alfred, la reconnaissance de l’amour qu’il ressentait pour moi, tout me persuadait que je l’aimais passionnément, et j’étais de la meilleure foi possible en assurant Eugénie que je pourrais supporter tous les malheurs plutôt que de renoncer à l’amour d’Alfred.

De retour chez mon père, j’y trouvai madame de Nelfort à qui je montrai la lettre de son fils en me plaignant de son imprudence ; elle la désapprouva autant que moi, me promit de l’en bien gronder, et me pria de la laisser ignorer à mon père.

— Ce pauvre Alfred est bien assez à plaindre, ajouta-t-elle, le ministre vient de lui signifier l’ordre de se rendre sous trois jours à son régiment ; la guerre recommence et peut être va-t-il partir sans avoir obtenu le pardon de son oncle.

En effet nous apprîmes, le surlendemain, qu’Alfred était libre. Il fit demander à mon père la permission de lui faire ses adieux, mais M. de Montbreuse lui fit répondre qu’il ne le recevrait qu’au retour de la campagne, préférant l’entretenir de ses exploits que de ses fautes.

La sévérité de cette réponse m’indigna, et me fit excuser une démarche dont les suites auraient pu me perdre.

La veille du départ d’Alfred, M. de Montbreuse étant allé à Versailles, je restai seule avec mademoiselle Duplessis, dont la conversation, aussi ennuyeuse que pédante, me rendait ingénieuse pour trouver les moyens de m’y soustraire. J’avais le projet d’écrire, le soir même, à mon Eugénie, et pour engager mademoiselle Duplessis à ne pas m’importuner de sa présence, je lui avais commencé la lecture d’un livre que je lui persuadai d’achever, en l’assurant que l’intérêt allait toujours croissant. Elle me crut et se retira dans sa chambre ; je passai aussitôt dans mon cabinet d’étude, et, là, jouissant du plaisir de me trouver seule, je peignis à mon amie les regrets que j’éprouvais du départ d’Alfred. Dans ma lettre je blâmais le refus que mon père avait fait de recevoir ses adieux ; j’en parlais comme d’une injustice qui ajoutait encore à mon amour, et de cet amour, j’en disais tout ce que l’exagération la plus vive peut inspirer. J’allais fermer cette lettre, quand ma porte s’ouvrant tout à coup, je vis paraître Alfred. La surprise me rendit immobile, il se jeta à mes pieds en disant qu’il aurait bravé mille fois la colère de mon père, celle de l’univers entier, plutôt que de partir sans me voir, sans emporter son pardon et l’assurance d’un sentiment sans lequel il ne pouvait plus vivre. Ayant jeté les yeux sur ma lettre, il aperçut son nom, et s’écria :

— Vous me répondiez, Léonie. Ah ! je suis trop heureux !

En disant ces mots, il s’empare de la lettre, et la porte à ses lèvres. Je lui dis en vain que ce n’est point à lui qu’elle est adressée, je lui reproche en vain son imprudence, son indiscrétion et son audace ; il m’écoute point et s’enfuit en me jurant que la mort même ne le séparera point de ce gage de ma tendresse.

J’avoue que, dès ce moment, je crus ma destinée enchaînée à la sienne. Je venais de recevoir ses serments, il possédait l’assurance positive du retour que j’accordais à son amour ; je n’entrevoyais plus aucun moyen de satisfaire aux volontés de mon père ; et dans la nécessité de les braver, je résolus de m’exposer à son ressentiment plutôt que de m’abaisser à trahir sa confiance en lui cachant ce qui venait de se passer, et la ferme résolution que j’avais prise de concert avec ma jeune amie.

Dans cette disposition, j’attendis courageusement le retour de M. de Montbreuse. Il revint seul, j’allai au-devant de lui, nous entrâmes dans son cabinet ; sa physionomie était riante, il paraissait revenir content de son voyage, et je me disposais à profiter de ce moment pour lui faire mes pénibles aveux, quand il me dit de l’air le plus satisfait :

— Je viens de terminer une affaire qui peut assurer le bonheur du reste de mes jours. Vous devinez bien, Léonie, qu’il s’agit du vôtre.

Ce début me donna quelque espoir, je pensai que ma tante s’était peut-être servie du crédit d’un grand personnage pour déterminer mon père en faveur de son fils ; mais cette illusion cessa bien vite. M. de Montbreuse ajouta :

— Le roi vient de m’accorder la seule grâce que j’eusse à lui demander. Il rend au fils de mon meilleur ami tous les biens dont l’imprudence de son père avait failli le priver pour toujours, et pour mettre le comble à la faveur qu’il m’accorde, il veut vous marier, Léonie ; je suis chargé de vous offrir l’hommage d’un des hommes les plus distingués de sa cour.

— Pardonnez ! ô mon père, interrompis-je avec chaleur, et plaignez-moi de ne pouvoir soumettre mon cœur à vos désirs ; il n’est plus à moi, j’ai vainement combattu ma faiblesse, j’aime Alfred ; puis-je accepter la main d’un autre ?… non, jamais… N’est-ce pas assez de renoncer à lui, de le voir s’éloigner ? Ah ! par grâce, mon père, n’ajoutez pas à tant de sacrifices le malheur de me séparer de vous !

M. de Montbreuse en m’écoutant avait pris un air sévère, qui, dans tout autre moment, m’aurait imposé silence ; mais j’étais dans une de ces situations de l’âme où le danger augmente l’énergie, et sans redouter son courroux, je lui montrai le billet d’Alfred, et lui appris comment il avait enfreint ses ordres pour me dire un dernier adieu. Je ne dissimulai aucune des circonstances qui aggravaient mes torts, et je dus probablement à cet excès de franchise la confiance que mon père a toujours eue depuis dans ma sincérité, et l’indulgence qu’on ne sait pas refuser à la bonne foi.

Je m’attendais à sa colère, sa modération m’abattit après m’avoir écoutée attentivement, il me dit d’un ton calme :

— Léonie, si après vous être ainsi compromise envers votre cousin, vous veniez à découvrir que tout ce roman est le fruit de l’exaltation de votre tête, et non pas l’effet d’un sentiment durable, que feriez-vous alors ?…

— Je n’ai pas prévu comment je me conduirais dans une situation qui ne sera jamais la mienne.

— Eh bien, moi, je dois le prévoir, reprit-il avec ironie, et laisser au temps le soin de vous désabuser. Je pourrais combattre vos résolutions, vous ordonner de vous soumettre aux miennes, et vous représenter ce qui peut résulter pour vous et pour moi d’un refus si peu motivé, mais j’aime mieux encourir toutes les disgrâces possibles, que d’user avec tyrannie de mon autorité sur vous ; dès demain j’ôterai toute espérance à celui dont vous rejetez la main sans vouloir même le connaître, et je me résignerai au chagrin de vous voir victime d’une folie que votre âge seul peut excuser.

En finissant ces mots, il me lança un regard de pitié, et me quitta avec autant de froideur et de calme que j’éprouvais de peine et d’agitation.



XII


Les jours qui suivirent cette scène, furent bien douloureux à passer. Nous vivions tous dans un état de contrainte insupportable. Madame de Nelfort ne pardonnait point à son frère d’avoir fermé sa porte à son fils, et M. de Montbreuse savait mauvais gré à sa sœur de nourrir les espérances d’Alfred quand il se montrait si décidé à les détruire ; il affectait de ne me parler que de choses indifférentes, n’ayant pas l’air de s’apercevoir de ma tristesse, pour m’ôter toute idée d’en voir cesser la cause, et paraissant trouver cette manière d’exister assez douce pour la supporter toute sa vie.

Je suis née avec plus de courage que n’en ont ordinairement les femmes pour braver la douleur, mais je n’ai jamais pu souffrir avec résignation les tourments de l’incertitude ; aussi, pour me délivrer de celle où me laissait l’espérance de fléchir mon père, et la crainte de le voir persister dans sa rigueur envers Alfred, j’imaginai de fixer moi-même mon sort, en renonçant volontairement à toutes les illusions d’un bonheur incertain. J’établis dans ma pensée que M. de Montbreuse resterait immuable dans sa volonté, et que j’étais condamnée à passer ma vie loin d’Alfred, sans cesser de l’aimer ; je m’estimai davantage, en me persuadant que notre amour résisterait au temps, à l’absence et aux obstacles ; et, dès ce moment, je me regardai comme une femme séparée de son époux, et dont la constance n’est plus qu’un devoir. Je fis graver sur un simple anneau d’or que je devais toujours porter, ce serment qui avait fait sourire mon père, et qu’une jeune personne est toujours prête à prononcer quand on la contrarie sur le premier objet de son inclination ; enfin, ces mots si souvent répétés, si souvent oubliés : Jamais d’autre.

Munie de ce talisman, je supportai patiemment l’ennui de ma position ; mon esprit n’étant plus tourmenté par la crainte et l’espérance, je repris mes occupations ordinaires ; la lecture, la musique charmaient mes moments de solitude, et je portais dans le monde assez d’intérêt à la conversation. M. de Montbreuse avait remarqué ce changement d’humeur sans en être surpris ; il lui paraissait la suite toute naturelle de l’empire du temps sur les maux de l’imagination, et peut-être aurait-il fini par deviner juste, si un événement tragique n’était venu troubler pour longtemps la tranquillité dont nous commencions à jouir.


XIII


La campagne était ouverte depuis deux mois, on ne s’occupait que des nouvelles de l’armée ; c’était le sujet continuel de tous les entretiens, ce qui me procurait le plaisir d’entendre souvent parler d’Alfred et vanter ses talents militaires. Un soir me trouvant seule à souper avec M. de Montbreuse, on lui annonça l’arrivée d’un courrier qui lui apportait des dépêches de la part du ministre de la guerre. Il était plus de minuit, et ce message, à une telle heure, m’inquiéta vivement. On remit une lettre à mon père ; à peine l’eut-il décachetée, que je le vis pâlir et s’écrier : « Malheureuse sœur ! Il n’en fallut pas davantage pour me persuader que le ministre lui apprenait la mort d’Alfred, et, frappée de surprise, de terreur, je tombai évanouie. Quand je revins à moi, j’aperçus mon père appuyé sur le chevet du lit où l’on m’avait transportée, tenant une de mes mains dans les siennes, et regardant avec inquiétude, dans les yeux de son médecin qui me contemplait de l’air le moins rassurant. La fièvre la plus ardente me rendit bientôt mes forces, j’eus le délire pendant toute la nuit, et, le lendemain matin, le médecin déclara à mon père que j’étais menacée d’une fièvre inflammatoire, et que j’avais besoin des plus grands ménagements. Dans l’intervalle d’un accès à l’autre, mon père voulut essayer de calmer mon esprit, et, me prenant la main qu’il serrait tendrement, il me dit avec cet accent qui n’appartient qu’à la douleur paternelle :

— Pardonne-moi, mon enfant, de n’avoir pas pensé à t’épargner le mal que tu éprouves, j’aurais dû le prévoir, mais calme-toi, sa jeunesse et nos soins le rendront à la vie.

— Quoi ! m’écriai-je, il n’est pas mort !… ah !… vous m’abusez, mon père, mais j’ai vu la pâleur de votre visage, j’ai entendu ces mots qui ont glacé mon cœur, et c’est en vain que par pitié vous voulez me tromper.

Je persistais dans cette idée, malgré tout ce que disait M. de Montbreuse pour me persuader la vérité, quand j’entendis mademoiselle Duplessis lui dire à voix basse que madame de Nelfort était dans le salon, et le priait de venir l’y rejoindre un instant, ne voulant pas absolument partir sans lui parler.

Je conjurai mon père de me laisser voir ma tante ; elle seule pouvait me faire croire à la vie d’Alfred, car j’étais bien sûre de deviner à sa douleur s’il nous restait ou non quelque espérance.

Un refus aurait ajouté à mes souffrances, et mon père consentit à tout ce que je voulus. Cette entrevue, quoique bien douloureuse, me rassura beaucoup. J’appris avec détail de madame de Nelfort tout ce qui concernait Alfred. La lettre du ministre mandait à mon père qu’à la suite d’une affaire décisive où son neveu s’était distingué, il venait d’être grièvement blessé ; les chirurgiens ne répondaient pas de sa vie ; il connaissait son danger ; et demandait avec instance qu’on le transportât à Paris, malgré ses douleurs, pour y mourir dans les bras de sa mère. Le ministre ajoutait qu’il ne consentirait à cet imprudent départ que lorsqu’il y serait autorisé par mon père.

Dans l’impossibilité de cacher ce malheur à ma tante, M. de Montbreuse lui avait écrit de se rendre aussitôt à S*** pour empêcher son fils d’entreprendre un voyage aussi dangereux ; il avait soutenu le courage de cette malheureuse mère en lui prouvant que ses soins pourraient sauver son fils, et ne lui avait pas caché l’état où cette triste nouvelle m’avait plongée.

Après m’avoir persuadée de la fidélité de ce récit, il fut convenu que madame de Nelfort nous dépêcherait un courrier aussitôt qu’elle serait arrivée à S***, qu’elle nous ferait donner exactement des nouvelles d’Alfred, mais qu’elle se garderait bien de lui apprendre que j’étais malade ; car elle était sûre, disait-elle qu’il succomberait à son inquiétude.

— Et comment saura-t-il donc, lui répondis-je, à quel point je suis touchée de son sort ?

— Comptez sur ma tendresse, Léonie, répliqua-t-elle, je lui prodiguerai toutes les consolations dont son cœur a besoin pour supporter votre absence.

En disant ces mots, elle se leva et m’embrassa en n’inondant de ses larmes. Je détachai de mon doigt l’anneau qui portait ma devise, et je la priai de le donner de ma part à son fils comme le gage d’un attachement qui le suivrait au tombeau. Elle me remercia comme si je lui avais donné un moyen de plus de le sauver ; puis, s’approchant de mon père, elle lui remit un papier, en ajoutant :

— S’il meurt, vous le savez, mon frère, je ne lui survivrai pas ; gardez cet écrit, et soyez le dépositaire de mes dernières volontés.

S’arrachant des bras de son frère, elle partit en nous disant un adieu qui retentit jusqu’au fond de notre âme, car il semblait nous dire que peut-être il serait le dernier.



XIV


Trois jours après le départ de madame de Nelfort, nous apprîmes qu’elle était arrivée à S***, au moment où les chirurgiens venaient de déclarer qu’Alfred était hors de danger, mais que ses blessures étant près de la poitrine, la moindre imprudence pourrait lui funeste, et que sa convalescence serait longue. Cette bonne nouvelle arriva le même jour où ma fièvre commençait à diminuer, peu de temps après elle me quitta tout à fait ; je me rétablis, et, loin de me plaindre, je remerciai le ciel de m’avoir accablée d’une maladie sans laquelle je n’aurais jamais su à quel point j’étais chérie de mon père.

Eugénie ne m’avait point abandonnée pendant mes souffrances, mon père avait obtenu de la supérieure de son couvent, la permission de la faire sortir souvent pour venir me tenir compagnie, et j’éprouvais toujours un nouveau plaisir à l’entretenir des intérêts de mon cœur. De quel charme les femmes se privent en rendant l’amitié presque impossible entre elles ! Je mets au nombre des moments les plus heureux de ma vie ceux que j’ai passés près de cette bonne Eugénie qui, loin d’envier mes succès, en était fière, et dont le cœur partageait si bien tous mes sentiments ; il est vrai qu’Eugénie, assez jolie pour plaire, assez aimable pour intéresser, n’avait, ni l’ambition, ni les moyens de briller avec éclat dans le monde. Douée de plus de force d’esprit, de vraie philosophie que n’en ont ordinairement les femmes, elle était inaccessible à toutes les petitesses de la vanité et n’entendait rien à la coquetterie. Peu susceptible d’éprouver un sentiment romanesque, elle était d’une indulgence parfaite pour toutes les fautes qu’entraîne une passion exaltée, et cette qualité si souvent ignorée des personnes qui, par caractère, sont à l’abri de l’égarement, peut donner une idée de la supériorité de sa raison, de son esprit et de sa bonté. Son père, en mourant, l’avait promise au fils d’un de ses amis dont tous les avantages consistaient en une grande fortune. Eugénie aurait pu se soustraire sans beaucoup de peine à cet ordre paternel, mais son respect pour le dernier vœu de son père lui ôtait tout projet de résistance. Résignée d’avance aux sacrifices des plaisirs les plus doux de la vie, elle se consacrait tout entière à ceux de l’amitié, et c’est à cette circonstance particulière que j’ai dû le bonheur de posséder le bien le plus précieux, le plus rare du monde, une véritable amie.

Depuis que mes forces commençaient à revenir, mon père nous conduisait presque tous les matins au bois de Boulogne. Un jour que je voulais prolonger notre promenade, il me dit qu’une affaire importante l’obligeait à se rendre avant trois heures, chez un de ses amis ; nous remontâmes en voiture, et, pendant qu’il offrait la main à Eugénie, je le vis donner mystérieusement à ses gens, un ordre que je ne pus entendre. Peu de temps après, nous entrâmes dans la cour de l’hôtel de Nelfort, je jetai aussitôt les yeux sur mon père, je le vis sourire de ma surprise et je devinai le retour de ma tante. Tremblante d’émotion, appuyée sur le bras d’Eugénie, je me laissai conduire sans dire un mot jusqu’à l’appartement où nous trouvâmes madame de Nelfort occupée à retenir son fils qui voulait, à toute force, se lever de son fauteuil pour venir au-devant de nous, malgré sa faiblesse et le danger de rouvrir ses blessures. La pâleur de son visage et la joie qui brillait dans ses yeux formaient un contraste qui donnait à sa physionomie l’air du délire. Dès que mon père l’aperçut, il courut à lui et l’embrassa tendrement comme pour s’excuser de n’avoir pas reçu ses adieux, de n’avoir pas prévu en les refusant qu’il était possible qu’un malheur les séparât pour toujours, et qu’alors Alfred emporterait au tombeau le souvenir de son ressentiment sans y mêler celui de sa tendresse.

Ce moment fut entièrement consacré au bonheur de se revoir et au récit des exploits et des souffrances d’Alfred. Ma tante ne se lassait point de raconter des détails si intéressants pour son amour maternel ; mais, tout en l’écoutant attentivement, mes yeux se portaient souvent sur son fils qui, n’osant point l’interrompre et voulant me parler, portait à ses lèvres l’anneau qu’il tenait de moi. Combien j’étais heureuse alors ! Il me semblait impossible que mon père ne fût pas touché de notre émotion, et qu’il ne fût pas surtout bien convaincu qu’en s’opposant plus longtemps à nos vœux, il nous affligerait sans triompher de notre constance. En effet, je devinai assez juste ; après avoir entendu répéter dix fois à ma tante les détails de l’affaire où son fils avait été blessé, et ceux de la cure miraculeuse du chirurgien qui l’avait guéri, M. de Montbreuse, prenant affectueusement sa main, lui dit :

— Vos chagrins méritent bien des consolations, ma chère sœur, et je rends grâces au ciel de m’avoir choisi pour vous les offrir. Je ne serai plus un obstacle à la félicité de tant d’êtres chéris, Alfred deviendra l’époux de Léonie ; mais je demande à tous deux un petit sacrifice que j’espère obtenir sans peine de leur tendresse pour moi.

— Ah ! mon oncle, interrompit Alfred en se précipitant dans les bras de mon père, disposez de moi, de ma vie, je m’engage à tout pour devenir votre fils.

Ce mouvement d’une reconnaissance si exaltée, ce nom de fils prononcé avec tant d’amour, avaient visiblement attendri M. de Montbreuse. Il se retourna de mon côté, et me vit les larmes aux yeux ; je ne sais trop pourquoi je pleurais, car j’avais réellement plus de joie dans l’âme que de cette émotion tendre qui provoque les larmes, mais j’étais troublée. Ce mot de mariage déconcerte si facilement une jeune personne ! Mon père interpréta mon trouble comme il le devait, et se félicita d’une résolution qui lui avait tant coûté. Nous le pressâmes de nous dire ce qu’il exigeait de nous, et voici ce qu’il nous déclara :

— Je fixe votre mariage à l’hiver prochain. Je vois à la mine que fait Alfred combien cette première condition lui déplaît, mais ce n’est pas tout, nous passerons ces huit mois de délai au château de Montbreuse, j’obtiendrai du ministre un congé pour Alfred dont la santé ne peut de quelque temps lui permettre de reprendre son service. Nous partirons cette semaine avec ma sœur et lui, mais j’exige que, pendant toute cette saison, nous vivions dans la plus parfaite solitude ; pas le moindre petit voyage à Paris, ni à M*** où les officiers de la garnison mènent une vie scandaleuse, point de visites de voisinage, point de fêtes ; enfin, la vie la plus calme et la plus retirée. C’est là, ma chère Léonie, qu’auprès de moi et sous les yeux d’une tante qui bientôt sera votre mère, vous pourrez juger de la solidité de vos sentiments et de ceux que vous inspirez. La promenade, la musique et l’étude rempliront les moments qu’il faut toujours consacrer à l’occupation quand on veut échapper à l’ennui et se retrouver en société avec plus de plaisir. Vous pouvez compter sur moi pour chercher à réunir tous ceux qui tiennent à la vie de château. Le séjour de Montbreuse est par lui-même fort agréable ; de douloureux souvenirs m’en ont longtemps éloigné, vous me les ferez oublier, mes enfants, si je vois ces mêmes lieux témoins de votre bonheur, et si vous m’y donnez l’assurance que rien ne saurait l’altérer.

Ces conditions me parurent fort douces ; l’idée de vivre agréablement auprès des objets de toutes mes affections, et de me disposer ainsi au moment qui devait combler ma félicité, charmait mon imagination. Alfred, dont le caractère était particulièrement impatient, n’osa pas témoigner l’humeur que lui causait ce délai, mais, s’il n’en disait rien, ses yeux n’en faisaient pas mystère. Ma tante, craignant quelques réflexions déplacées de la part de son fils, s’empressa de répondre pour lui, qu’il serait trop heureux de souscrire à des conditions aussi peu sévères, et qu’elle se rendait caution de sa parfaite soumission. D’après cette assurance, on ne s’occupa plus que des arrangements de départ ; il fut fixé au surlendemain. En se levant pour sortir, mon père me conduisit auprès d’Alfred, lui présenta ma main qu’il baisa tendrement, et lui dit :

— Tu sais combien j’aime ma Léonie, mon fils, songe à la mériter.



XV


De retour chez moi, je passai la nuit entière à causer avec Eugénie des événements de la journée et de ma destinée future. Elle me félicita sincèrement sur le bonheur dont j’allais jouir, mais elle convint avec moi que, tout en satisfaisant à mes vœux, mon père semblait éprouver une tristesse insurmontable ; la nécessité de renoncer à un mariage qui eût flatté davantage son ambition nous parut la seule cause de ce chagrin, et bientôt nous n’y pensâmes plus.

Eugénie ne pouvant me suivre à Montbreuse, je lui promis de lui écrire exactement, et d’avoir toujours en elle la confiance qu’elle méritait à tant de titres. Le regret de la quitter fut le seul chagrin qui troubla la joie que m’inspirait le voyage ; il dura deux jours, pendant lesquels la gaieté d’Alfred prit un tel ascendant sur la gravité de mon père qu’il finit par se prêter de la meilleure grâce à toutes ses folies.

L’aspect des avenues du château changea tout à coup cette disposition. M. de Montbreuse prit un air sombre, ma tante se retourna pour cacher les larmes qui s’échappaient de ses yeux, Alfred devint silencieux ; tout m’avertit que j’approchais du tombeau de ma mère, et la plus profonde mélancolie s’empara de mon âme. Je me rappelai la confidence d’Étienne, les regrets de Suzette et mille souvenirs de mon enfance qui se rattachaient à cette mère tant regrettée ; je devinai ce qui devait se passer dans le cœur de mon père, et quand la voiture s’arrêta, je me jetai dans ses bras, fondant en larmes. Il me serra tendrement contre son sein et descendit, sans me dire un seul mot, pour répondre à l’accueil des bons paysans qui étaient venus à sa rencontre et s’empressaient de lui témoigner combien ils étaient heureux de son retour. Au milieu de cette foule, j’eus bientôt reconnu Suzette ; un joli visage, une taille élégante, une mise aussi soignée que simple, la rendaient facile à distinguer de ses compagnes, aussi le fut-elle bientôt d’Alfred qui s’écria assez militairement :

— Ah ! la jolie petite personne !

Cette exclamation me déplut ; je trouvais son admiration juste, mais son enthousiasme me choqua.

J’avais reconnu cette même inflexion de voix dont il s’était servi souvent pour me dire : Ma cousine est charmante, » et, dès ce moment, je ne me trouvai plus flattée de ses éloges.

Dans ma simplicité, je croyais alors qu’un homme bien amoureux ne pouvait parler avec chaleur d’aucune autre beauté que de celle de l’objet de son amour, mais l’expérience m’a prouvé, depuis, que les femmes étaient bien plus susceptibles d’un sentiment exclusif ; l’amant le plus passionné pour sa maîtresse n’en est pas moins sensible aux charmes de toutes les jolies femmes, tandis que celle qui aime ne voit que son amant.



XVI


Les premiers temps de notre séjour à Montbreuse furent consacrés à soigner la convalescence d’Alfred ; il fallait le garder à vue comme un enfant, sinon il s’échappait, allait voir ses chevaux, montait le moins docile et revenait dans un état qui nous donnait la crainte de voir ses blessures se rouvrir.

Ma tante se fâchait contre lui, je grondais bien aussi ; il demandait humblement pardon, promettait d’obéir à ses deux graves docteurs, et à peine avait-il juré d’être soumis qu’il méditait quelque nouvelle extravagance. Pour amuser sa patience, nous lui faisions d’intéressantes lectures, de la musique, enfin, nous cherchions tous les moyens de le soustraire à l’ennui qui souvent paraissait le dominer.

Mon père, qui riait de son supplice, en eut cependant pitié et lui annonça que, pour le distraire un peu de nos sermons, il lui présenterait, dans la journée, un jeune homme fort aimable qui, bien certainement, deviendrait de ses amis et dont l’intimité lui serait d’un grand secours dans notre retraite.

— J’ai fait une exception en sa faveur, ajouta M. de Montbreuse. M. de Clarencey ne peut être regardé comme un étranger dans ma famille ; en acceptant sa tutelle, j’ai promis à son père de le remplacer près de son fils, et je tiendrai sans peine ma parole, il rend facile tout ce qu’on peut faire d’obligeant pour lui.

C’est le jeune homme le plus aimable que j’ai jamais rencontré ; sa terre n’est qu’à une demi-lieue d’ici, il y passe une grande partie de l’année à soigner une vieille parente infirme dont la conversation n’est pas fort amusante. Il sera charmé de nous voir souvent, nous ferons des parties de chasse avec lui, et, le soir, nous jouerons au billard. Il pourra même corriger les dessins de Léonie, car il peint à ravir.

— Mais c’est un vrai trésor qu’un voisin de cette espèce, dit Alfred avec ironie ; par grâce, mon oncle, ne nous privez pas plus longtemps du plaisir d’admirer un jeune homme aussi accompli.

« Je cherche depuis des siècles un modèle pour me perfectionner, et je suis enchanté de le rencontrer ici ; j’ai eu toute ma vie un peu d’éloignement pour la société des gens parfaits, mais je vois bien qu’aujourd’hui il faut m’y résigner, et je puis vous assurer que mon amour-propre en prendra son parti de bonne grâce.

— C’est plus que je n’attendais de vous, répondit M. de Montbreuse un peu piqué du ton léger d’Alfred.

Cette réponse jeta beaucoup de froid dans la conversation, et chacun se sépara sous différents prétextes.

En sortant du salon, je rencontrai Suzette qui venait me remettre la liste des pauvres gens du village qui s’adressaient à moi pour réclamer la générosité de mon père. Après avoir dit à Suzette que j’irais moi-même le lendemain avec elle distribuer les secours dont ces braves gens avaient besoin, je l’emmenai dans le parc ; en nous promenant, il me vint à l’idée de la questionner sur ce M. de Clarencey dont mon père venait de parler avec tant d’intérêt.

Elle m’en fit un éloge qui s’accordait parfaitement avec celui que je venais d’entendre, mais elle ajouta :

— Malgré tout le bien qu’on en pense, mademoiselle, et qu’il paraît mériter, je doute qu’il vous plaise infiniment ; il a un certain air froid, insouciant même, qui va mal à son âge.

» Lorsque son père fut exilé, ses biens séquestrés, il a dû être fort malheureux, mais depuis que M. le comte l’a fait rentrer dans son héritage, et qu’il se trouve à vingt-cinq ans maître d’une grande fortune, on ne conçoit guère ce qui peut manquer à son bonheur, et comment il préfère même en hiver, le séjour de Clarencey à celui de la cour où l’on dit que le roi a tant de bontés pour lui.

Je fus de l’avis de Suzette, et j’arrangeai dans ma tête qu’un homme qui ne savait pas jouir des agréments de la vie quand tout concourait à rendre la sienne heureuse, ne pouvait être que souverainement ennuyeux.


XVII


Je revins de la promenade pour faire ma toilette et me rendre dans le salon où déjà ma tante et Alfred m’attendaient. Nous lui reprochâmes la manière dont il avait parlé à mon père à propos de son pupille. Il nous répondit, comme à son ordinaire, en enfant gâté, et nous dit que pour peu qu’on l’étourdît encore de ce chef-d’œuvre de perfection, il le prendrait dans une si parfaite antipathie, qu’il lui deviendrait impossible de la cacher.

Ma tante, qui connaissait mieux que moi l’obstination de son fils et sa mauvaise tête, me fit signe de ne pas l’animer par de nouveaux reproches, et je me tus en faisant d’assez tristes réflexions sur les inconvénients d’un caractère aussi emporté et si déraisonnable.

Dans ce moment, mon père entra en conduisant M. de Clarencey qu’il nous présenta comme une ancienne connaissance. En effet, ma tante se rappela bien l’avoir vu l’hiver précédent au bal de l’ambassadeur d’Espagne, et, comme elle avait autrefois beaucoup connu son père, elle lui parla d’une manière si affectueuse du plaisir qu’elle avait à retrouver le fils d’un ancien ami, qu’il ne s’aperçut point de l’air maussade dont Alfred lui rendit son salut, et s’informa avec intérêt des suites de sa blessure.

Alfred, qu’un mot obligeant flattait toujours, se dérida pour lui répondre, et finit par causer avec lui en toute confiance.

Lorsque l’on sortit du salon pour se mettre à table, Alfred me dit à voix basse :

— Au fait, je crois que c’est un bon enfant.

Ce qui, dans sa bouche, voulait dire un homme aimable, sans prétentions, et surtout fort indulgent sur les défauts à la mode.

Je ne me trouvai pas, à beaucoup près, si bien disposée qu’Alfred en faveur de M. de Clarencey. Il m’avait saluée très-froidement, ne s’était pas le moins du monde occupé de moi, et j’étais très-décidée à ne faire aucun frais d’esprit pour lui. Après dîner, on proposa de faire de la musique ; je refusai en prétextant un violent mal de tête. Alfred vint aussitôt me demander s’il était vrai que je fusse souffrante. Je lui répondis que non ; mais que ce Monsieur ne me paraissait pas tellement amusant que l’on fût tenu de l’amuser par réciprocité.

Alfred fut charmé de cette maussaderie ; il aimait à retrouver ses défauts chez les autres, et se gardait bien de les blâmer, justice assez rare dans le monde.

La soirée se passa tristement. Mon père paraissait moins mécontent de son neveu ; il lui savait gré de ses politesses pour M. de Clarencey ; mais il était blessé de mon silence et de l’air ennuyé que j’affectais.

M. de Clarencey se retira de bonne heure. Mon père voulut le reconduire une partie du chemin ; Alfred se proposa pour les accompagner. On le refusa parce que le temps était humide et qu’il devait éviter tout ce qui pouvait lui rendre la fièvre jusqu’à son parfait rétablissement.

Après leur départ, chacun donna son avis sur le protégé de M. de Montbreuse. Ma tante lui trouvait une belle figure, un regard charmant et la tournure la plus distinguée ; Alfred s’en tenait à son premier éloge, et moi, tout en convenant de la noblesse de ses traits et des avantages qu’il était difficile de lui contester, j’appelais son air calme un air insignifiant, et j’affectais de n’avoir aucune opinion sur lui, pour mieux cacher celle que j’en conservais.

À travers l’impartialité que je voulais montrer, on voyait clairement que j’étais plus sévère que bienveillante pour M. de Clarencey.

Je m’attendais à recevoir quelques reproches de M. de Montbreuse sur l’humeur que j’avais montrée dans la soirée ; il ne m’en dit pas un mot, et se contenta de plaisanter ma tante sur la conquête qu’elle venait de faire :

— Vous avez renvoyé Edmond enchanté de vous, ma sœur, lui disait-il ; votre conversation est pleine de charmes, sensible, gaie, spirituelle ; elle réunit tout ce que l’on recherche dans le monde, et vous possédez au plus haut degré cette politesse affectueuse qui encourage l’esprit des gens timides et les prévient toujours si favorablement ; enfin, on ne saurait mieux faire les honneurs de chez soi, et mille choses de ce genre qu’il m’a fallu écouter tout le temps de notre promenade.

— Madame, interrompit Alfred en baisant la main de sa mère, je vous fais mon compliment de ce nouveau succès, il est digne de vous, et, s’il vous plaît de me donner un aussi joli beau-père, j’en serai ravi ; car je me sens très-disposé à aimer M. de Clarencey.

— Mauvais plaisant, lui répondit en riant madame de Nelfort, vous mériteriez bien qu’il fût assez fou, et moi assez sotte pour vous jouer ce tour ; mais, soyez tranquille, je saurai résister aux séductions d’une passion si dangereuse ; permettez-moi seulement un peu de coquetterie ; je m’en suis tant refusé dans ma jeunesse que j’ai bien le droit d’en faire quelques-unes à présent.

Je ne pris pas la moindre part à cette plaisanterie qui soutint la conversation jusqu’au moment où chacun se retira.

J’avais bien remarqué l’intention de blâmer ma conduite dans le récit que mon père avait fait des éloges qu’Edmond prodiguait à ma tante, et j’en étais un peu piquée ; ce qui mécontentait davantage mon amour-propre, c’était l’idée d’avoir tout simplement paru à M. de Clarencey une personne disgracieuse.

J’aurais voulu qu’il eût témoigné quelque étonnement de trouver si peu de bonne grâce dans cette Léonie qu’on devait lui avoir citée comme n’étant pas aussi désagréable ; j’aurais voulu qu’il se fût plaint de mon air dédaigneux, mais je ne lui pardonnais pas de s’en être point aperçu.


XVIII


La santé d’Alfred étant parfaitement rétablie, il commença à se lasser de nos lectures, de nos occupations journalières, et se mit à courir les champs matin et soir.

Je trouvais ses absences un peu longues, et je m’en plaignais souvent ; mais alors il me faisait mille excuses en disant qu’il fallait bien avoir un peu d’indulgence pour un homme habitué à vivre dans les camps, et qui par sa nature, était peu sédentaire. En sa présence, j’accueillais toutes ses raisons, et j’allais même jusqu’à me reprocher de l’avoir accusé ; mais dès qu’il me laissait longtemps seule, je m’ennuyais, et c’est un malheur dont on se venge toujours sur celui qui en est cause, et quelquefois sur ceux qui en sont innocents. De là naissaient de petites querelles qui refroidissaient souvent l’intimité et faisaient craindre pour l’avenir.

Mon père avait la discrétion de ne jamais paraître les observer ; il semblait, au contraire, persuadé que, chaque jour, Alfred et moi nous nous aimions davantage.

Edmond de Clarencey nous faisait de fréquentes visites : sans changer de manières avec moi, il s’était pris d’amitié pour Alfred qui, de son côté, aurait voulu être sans cesse avec lui. Pendant leurs parties de chasse, je m’enfermais avec Suzette, je lui faisais répéter tout ce qu’elle se rappelait de ma mère ; elle me conduisait dans tous les lieux où sa marraine se promenait de préférence, me racontait plusieurs traits de sa bienfaisance, et ces entretiens me laissaient toujours dans un état de mélancolie dont rien ne pouvait me distraire.

Un soir, étant toutes deux assises dans un endroit du parc d’où l’on apercevait un bosquet entouré d’une grille et qui semblait former un jardin particulier, je proposai à Suzette d’y entrer. Elle me répondit tout émue :

— Cela est impossible, mademoiselle, ce jardin est fermé ; mon père est seul chargé de l’entretenir et n’en confie jamais la clef à personne : c’est là que ma marraine allait si souvent pleurer, et c’est là…

Elle ne put achever ; les larmes qui coulèrent de mes yeux lui prouvèrent assez que je l’avais entendue ; je l’embrassai comme pour la remercier de regretter autant celle à qui je devais la vie.

Dans ce moment, Edmond passa près de nous, et parut effrayé de me voir inondée de larmes ; mais lui ayant rendu son salut de l’air d’une personne qui craint d’être importunée, il s’éloigna discrètement et fut rejoindre mon père au château. Suzette m’engagea à rentrer aussi, pour ne point inquiéter M. de Montbreuse.

Je me sentais trop émue pour passer le reste de la soirée dans le salon, et je montai dans mon appartement, en chargeant Suzette de prévenir mon père que, me trouvant un peu fatiguée, j’allais me mettre au lit.

Le lendemain, Alfred vint de grand matin sous mes fenêtres pour s’informer de mes nouvelles ; je lui dis qu’ayant passé une bonne nuit, je me portais beaucoup mieux.

— J’en suis charmé, répondit-il, car j’ai une grande scène à vous faire, et si vous aviez été encore souffrante, j’aurais eu bien de la peine à la remettre à demain.

— Ah ! mon Dieu ! m’écriai-je, quel crime ai-je dont commis ?

— Descendez dans le jardin et vous le saurez.

— Je ne suis pas tellement impatiente qu’il me faille tout quitter pour aller supporter votre colère.

— Ah ! vous tremblez déjà.

— Ce n’est pas manque de sécurité, j’ai toute celle d’une bonne conscience ; mais, avec vous, cela ne suffit pas toujours pour éviter une querelle.

— Venez, venez, je vous promets d’être juste.

— Et moi, d’être indulgente.

Curieuse de savoir ce qui pouvait l’animer contre moi, je descendis sur la terrasse où il m’attendait. Dès qu’il m’aperçut, Alfred me dit :

— Vous vous plaignez de moi, Léonie, et c’est un autre que vous qui m’apprend le chagrin que je vous cause ! Voilà un tort qui surpasse tous les miens ; si j’ai mérité votre ressentiment en restant toute la journée d’hier loin de vous sans vous avoir prévenue de cette petite absence, ne pouviez-vous m’en adresser vous-même le reproche, sans le faire passer par la bouche de mon oncle ?

— Je n’ai pas dit un mot de vous à mon père, Alfred, et je ne comprends rien à ce que vous me dites.

— Quoi ! ce n’est pas vous qui avez engagé M. de Montbreuse à me gronder pour mille petits torts envers vous dont il m’accuse, et auxquels il prétend que vous êtes trop sensible ?

— Je vous jure que jamais je n’eus la pensée de le charger d’un pareil soin. Je n’ai pu lui cacher, autant que je l’aurais désiré, l’ennui que j’éprouve loin de vous, et la jalousie que vos chevaux et vos chiens m’inspirent quelquefois ; il aura pris cet ennui pour de la tristesse, et la crainte de me voir malheureuse l’aura seule engagé à vous prier de me négliger un peu moins. Vous avez mal interprété son avis.

— Non, vraiment, ce n’était point un conseil d’amitié, c’étaient de vifs reproches ; mais, puisqu’ils ne me viennent que de lui, j’en suis déjà consolé : il n’en serait pas de même du regret de vous avoir affligée, Léonie, et c’est là-dessus que je vous demande de me rassurer.

Il était difficile d’être plus aimable qu’Alfred quand il voulait réparer une faute et en obtenir le pardon ; aussi lui gardait-on rarement rancune. Nous sortîmes de cet entretien forts satisfaits l’un de l’autre.

Le déjeuner fut plus gai qu’à l’ordinaire, et mon père se félicita de la leçon qu’il avait donnée à son neveu, en voyant le bon effet qui en était résulté. Je ne pouvais m’empêcher de voir avec quelque surprise les prévenances marquées qu’ils avaient tous deux pour moi je cherchais à en deviner le motif, quand Edmond arriva.

La grâce qu’il mit à s’informer de ma santé me parut toute nouvelle, jamais il ne m’avait montré tant d’intérêt ; j’y répondis un peu gauchement, en lui disant qu’une aussi légère indisposition ne méritait pas tant d’inquiétude.

— Cela est possible, répliqua-t-il, mais vous n’en inspirerez jamais que de vives.

Il faut avoir été longtemps piqué de l’insouciance d’une personne, pour se faire idée du prix qu’on attache au premier mot affectueux qu’on en obtient ; celui qu’Edmond venait de m’adresser ne m’aurait semblé qu’une simple politesse dans la bouche de tout autre, mais de sa part c’était une espèce de déclaration d’amitié qui me flattait au dernier point : l’hommage d’un homme qui ne les prodigue pas, a quelque chose de si séduisant pour une femme !



XIX


M. de Clarencey venait proposer à mon père de se rendre chez lui après la chasse, et le priait de nous engager, madame de Nelfort et moi, à accepter le dîner de madame la baronne de Ravenay, sa tante, qui se faisait une grande fête de nous recevoir et de nous donner, le soir même, le plaisir de la pêche des étangs de Clarencey.

— Je vous ai, messieurs, si souvent et si maladroitement éloignés de ces dames par nos parties de chasse, ajouta Edmond en me regardant, que vous êtes aussi intéressés que moi à obtenir d’elles la grâce que je leur demande.

Cette proposition m’éclaira subitement sur tout ce qui avait dû se passer la veille ; je devinai que M. de Clarencey m’ayant aperçue dans le parc le visage inondé de larmes, en avait fait la confidence à mon père ; que celui-ci, attribuant mon chagrin à l’espèce d’abandon dans lequel me laissait Alfred pendant leurs promenades particulières, ils étaient convenus tous deux de les rendre moins fréquentes et d’imaginer d’autres parties de plaisir où je pourrais être admise.

Par ce calcul, les reproches faits à Alfred, ses tendres soins, les manières affectueuses d’Edmond, les projets du jour, tout se trouvait expliqué, et ce beau plan était l’ouvrage de la commisération de M. de Clarencey. Ma fierté fut blessée de devoir autant à un pareil sentiment.

J’approuvais toutes les avances d’amitié d’Edmond pour Alfred, j’aurais trouvé fort mauvais qu’il voulût nous brouiller, mais j’étais importunée de le voir se mêler de nos petits différents. Si j’avais pu lui soupçonner un peu de générosité dans le désir de nous réconcilier, j’aurais peut-être été plus indulgente, parce que j’aurais supposé qu’il enviait parfois à son ami, le bonheur d’être aimé de moi ; mais rien ne pouvait m’en donner l’idée, et j’avoue, à ma honte, que j’en éprouvai de l’humeur.

Les femmes habituées aux éloges, aux protestations de tendresse, ont cela de malheureux qu’elles ne peuvent supporter la pensée d’être indifférentes même aux gens qui les intéressent le moins. Le dépit qu’elles en ressentent les conduit souvent à faire, pour plaire, des frais exagérés qui les compromettent si bien qu’elles ne savent plus comment rétrograder, et bientôt elles se trouvent engagées sans avoir le moindre sentiment pour excuse.

Je crois que ce travers de vanité a fait commettre plus de fautes que toutes les folies de l’amour.

Ma fierté me mettait à l’abri de ce danger, j’aurais eu honte de provoquer un sentiment que l’on ne paraissait pas disposé à m’accorder ; aussi ma conduite avec Edmond fut-elle plus réservée que jamais. Je ne lui témoignai seulement pas que je fusse touchée de sa bienveillance ; il aurait pu mettre sur le compte de ma reconnaissance pour son procédé, ce que j’aurais dit d’obligeant pour lui, et je ne voulais pas qu’il s’y trompât.

Madame de Nelfort et mon père ayant accepté l’invitation, nous partîmes à trois heures pour nous rendre au château de Clarencey.

C’était une habitation charmante, dont l’aspect rappelait les environs de Londres. Edmond, qui avait passé une partie de son enfance en Angleterre, en avait rapporté le goût pour les choses simples et soignées que l’on remarquait chez lui. La vue de ces gazons si bien tenus et parsemés d’arbres étrangers, ces différentes fabriques qui formaient d’agréables points de vue, un beau lac qui baignait les débris d’une tour en ruine, enfin cet ensemble d’un jardin anglais parfaitement dessiné me parurent bien préférables à la magnifique symétrie des parterres de Montbreuse dont la mode était alors générale en France.

On se fait aisément une idée de tous les compliments que reçut M. de Clarencey sur le bonheur de posséder une aussi jolie habitation et sur le mérite d’en avoir été lui-même l’architecte.

— Il ne manque ici qu’une seule chose, dit Alfred, c’est une jolie femme pour en faire les honneurs avec vous.

— J’en conviens, répondit Edmond en se troublant, mais tant de bonheur n’est pas fait pour moi !

M. de Montbreuse s’empressa d’interrompre une conversation qu’il savait devoir être pénible pour Edmond, et nous retournâmes au château où madame de Ravenay nous attendait.

C’était une femme de soixante ans, dont la mauvaise santé et le regret d’une jeunesse passée dans l’ennui rendaient l’humeur maussade, hautaine et susceptible. La politesse ne lui suffisait pas, il lui fallait des déférences. Un homme sans titres, quelque bien né qu’il fût, lui paraissait d’une espèce si différente de la sienne qu’à peine y faisait-elle attention ; égoïste par nature, l’affection qu’elle portait à son neveu était une suite de son amour pour elle-même, car Edmond la rendait aussi heureuse qu’il lui était permis de l’être avec un semblable caractère.

Elle était fière des avantages de son neveu, et le croyait destiné à jouer, quand il le voudrait, un grand rôle à la cour ; c’en était assez pour lui faire bien traiter tous ceux qui lui semblaient dévoués à M. de Clarencey et haïr à l’excès les personnes qui ne témoignaient pas autant d’admiration qu’elle pour le mérite de son neveu.

D’après cela, j’avais peu de droit à la protection de madame de Ravenay, et cependant je formai le projet de me l’acquérir à tout prix, mais j’ignorais combien l’entreprise était difficile. Lorsque mon père me présenta à elle, j’en reçus l’accueil le plus glacial ; bientôt après, saisissant l’occasion de lui dire quelques mots obligeants, elle me répondit avec tant de sécheresse que je devinai sans peine qu’elle était prévenue contre moi, et ne tardai pas à accuser Edmond de ma disgrâce. Cette découverte redoubla l’envie que j’avais de déjouer la malice d’Edmond en paraissant à sa tante tout autre qu’il lui avait plu de me peindre : et cette petite vengeance eut assez de succès.

La baronne aimait qu’on l’amusât ; je fis tant d’efforts pour lui plaire que j’y parvins ; le plus coûteux de tous fut de convenir des perfections de son neveu qu’elle ne cessait de vanter comme si elles eussent été son ouvrage. Dans l’intention d’humilier Alfred, elle appuyait particulièrement sur les qualités qu’elle ne lui supposait point, mais il n’était pas homme à lui pardonner ses épigrammes, et trouvait à chaque instant un moyen de lui en faire repentir en se moquant, sans le moindre égard, de tous les préjugés qu’il lui connaissait. Cette manière d’agir acheva de le mettre au plus mal dans l’esprit de madame de Ravenay, et me valut une préférence très-marquée de sa part ; car elle s’était aperçue que je désapprouvais le ton qu’Alfred mettait dans ses réponses, et que j’avais tenté plusieurs fois de lui imposer silence.

Tout cela se passait pendant qu’Edmond et M. de Montbreuse jouaient au billard, la présence de l’un des deux aurait sans doute donné une autre tournure à la conversation.

Après le dîner, on vint nous avertir que tout était disposé pour la pêche, et nous prîmes le chemin des étangs. De jolis bateaux, décorés de feuillage et de fleurs, étaient préparés pour nous recevoir ; dès que nous y fûmes montés on tendit les filets, et une musique harmonieuse se fit entendre. J’étais ravie de cette jolie fête ; enfermée depuis six semaines à Montbreuse, je n’avais point encore passé de journée aussi agréable, et je témoignai si franchement combien je m’amusais qu’Edmond en parut enchanté lui-même. Ma tante le plaisantait sur tout ce que sa passion pour elle lui faisait imaginer de galant.

Chacun se livrait à la gaieté lorsqu’un petit événement vint la troubler. En m’élançant du bateau pour toucher terre, mon pied rencontre une pierre qui le fait tourner, et je me donne une entorse. La douleur que j’en éprouve me fait jeter un cri ; mon père et madame de Nelfort effrayés, se retournent et me voient soutenue par Edmond qui, fort heureusement, me donnait la main quand je sautai et me retint dans ma chute. Alfred et lui aident à me transporter au château. On envoie chercher le chirurgien du village qui décide, en voyant mon pied, que je serai au moins trois semaines sans pouvoir marcher. Je souffrais déjà beaucoup, et cet arrêt mit le comble à mon impatience.

L’idée de rester aussi longtemps retenue pour une si petite cause me révolta contre ma gaucherie ; Alfred m’en fit aussi de vifs reproches, et prit pour me gronder de mon étourderie, un ton marital qui me déplut souverainement. La manie que l’on a si souvent d’accabler de reproches inutiles les gens qui viennent de se blesser maladroitement, m’a toujours été insupportable ; c’est une manière d’esquiver l’intérêt que l’on devrait montrer qui ne prouve rien en faveur de la sensibilité de celui qui gronde.



XX

Lorsque la douleur que j’éprouvais au pied fut un peu calmée, on s’occupa des moyens de me ramener à Montbreuse. Madame de Ravenay insistait pour que nous restassions à Clarencey ; c’était de sa part un procédé extraordinairement aimable. Edmond exagérait le danger qu’il y avait à supporter les cahots de la voiture dans l’état où je me trouvais ; mais ma tante, qui n’était pas sans crainte sur l’effet des soins d’Edmond pour moi et qui n’avait pas vu, sans quelque jalousie, combien cette journée lui avait été favorable, représenta avec raison qu’un aussi court trajet ne me ferait aucun mal, et qu’il valait mieux me reconduire sur-le-champ à Montbreuse, que d’importuner plus longtemps madame de Ravenay. Mon père fut de cet avis et l’on me transporta dans sa voiture.

En recevant nos adieux, Edmond me dit :

— Je suis bien malheureux du triste souvenir que vous laissera cette journée que je croyais déjà pouvoir mettre au nombre des plus douces de ma vie.

Il m’adressa ces mots du ton le plus pénétré, j’en fus touchée et m’empressai de lui répondre que ce petit accident me ferait conserver si peu de rancune contre le château de Clarencey, qu’il serait le but de ma première sortie. Edmond me remercia avec sensibilité de cette politesse, qui me valut un sourire d’approbation de la part de mon père et quelques plaisanteries de celle d’Alfred.

— Jamais je ne vous ai vue si gracieuse pour Edmond, me dit-il avec dépit.

— C’est que je ne l’ai jamais vu aussi soigneux pour moi, et que j’ai cru devoir diminuer le regret qu’il éprouve d’être en partie cause de mon accident.

— Ah ! toutes ces phrases étaient pour l’entorse ! reprit-il d’un ton amer, je ne l’aurais pas deviné, c’est dommage pour lui que vous ne vous soyez pas cassé la jambe, alors votre reconnaissance eût été sans bornes.

— Comme votre mauvaise humeur, répondis-je impatientée de cette conversation.

Ma tante l’interrompit pour critiquer à son aise les manières de madame de Ravenay qui ne trouvèrent point de défenseur. M. de Montbreuse, plongé dans une profonde rêverie, n’entendait rien de ce qui se disait. Chacun de nous revenait de cette partie de campagne différemment agité ; mon père était triste, madame de Nelfort mécontente, Alfred d’une humeur détestable, et moi souffrante et gaie.

En arrivant, je trouvai Suzette, qui m’attendait dans la cour ; elle avait appris du chasseur de M. de Montbreuse que je m’étais blessée, et l’on voyait dans ses yeux l’inquiétude que cette nouvelle lui avait causée. Je la rassurai bientôt en plaisantant moi-même sur ce que j’appelais mon infirmité, et mon père lui fit grand plaisir en lui permettant de s’établir chez moi en qualité de garde-malade et de lectrice, ce que mademoiselle Duplessis ne vit pas sans en témoigner son peu de satisfaction.

À dater de ce moment, elle devint l’ennemie déclarée de Suzette, dont les aimables qualités et l’éducation étaient bien faites pour exciter l’envie d’une vieille fille, prude et pédante. Mon père avait trop d’esprit pour ne pas s’apercevoir de cette inimitié, aussi les petites méchancetés de mademoiselle Duplessis contre Suzette n’eurent-elles aucun effet sur lui ; il ne cessa de la traiter avec bonté, et voyait bien plus en elle la filleule d’une épouse chérie, que la fille de son ancien jardinier.

Je supportai assez patiemment les premiers jours de ma réclusion ; j’étais l’objet de tant de soins, on faisait tant de choses pour me distraire de l’ennui de rester ainsi renfermée, que souvent je l’oubliais. Alfred lui-même était plus assidu près de moi, et paraissait prendre plus d’intérêt aux lectures que me faisait Suzette, qu’il n’en avait pris à celles que nous avions eu tant de peine à lui faire écouter lorsqu’il était malade.

Cependant sa présence continuelle n’avait pas pour moi tout le charme que mon imagination s’en était promis : son esprit, si vif, si gai dans le grand monde, où l’ironie a tant de succès, était d’un faible secours dans une société intime où personne n’a envie de se tourner mutuellement en ridicule. C’est là qu’il faut réunir toutes les qualités d’un esprit attachant pour y paraître longtemps aimable. Une bonne conversation se compose de tant d’éléments divers, que, pour la soutenir, il faut autant d’instruction que d’usage, de bonté que de malice, de raison que de folie, et de sentiment que de gaieté.

Alfred était loin de posséder tous ces avantages ; il en avait de brillants, mais point de solides, et, comme l’on aime toujours à être placé favorablement, il préférait la vie dissipée à toute autre.

Il se rendait assez de justice pour reconnaître son infériorité dans un petit cercle de gens instruits et aimables, et son amour-propre en souffrait trop pour qu’il n’en témoignât pas son mécontentement ; alors il devenait maussade, frondeur, et par conséquent ennuyeux. J’avais beau vouloir m’en imposer sur cette vérité, elle me frappait en dépit de tout ce que j’imaginais pour me la dissimuler. On est si humilié de découvrir une preuve de médiocrité dans l’objet qu’on aime, qu’il y a plus de honte que de regret dans le chagrin qu’on en éprouve.

M. de Clarencey venait exactement nous rendre visite ; son premier abord avait toujours quelque chose de contraint et de froid pour moi ; peu à peu il prenait plus de confiance, et je trouvais un véritable plaisir à l’entendre causer ; mais dès que je parlais de choses qui pouvaient lui être personnelles, il éludait toutes les questions et redevenait bientôt silencieux.

Un soir que M. de Montbreuse était retiré dans son cabinet, je profitai de son absence pour engager Edmond à me donner ses conseils sur l’esquisse d’un dessin que je faisais pour la fête de mon père.

— Vous m’y faites penser, dit ma tante, c’est dans quinze jours qu’arrive cette fête, et je l’avais oubliée ; il faut que nous fassions tous un petit présent à mon frère. Moi, je lui donnerai un portefeuille, Suzette lui brodera une veste, Léonie lui fera un joli dessin : voyez, messieurs, ce que vous pourrez lui offrir d’agréable après cela.

— C’est assez difficile, dit Edmond, mais enfin nous chercherons.

— J’ai trouvé ce qu’il me faut, interrompit Alfred, je lui donnerai ce beau cheval anglais que j’ai pris, lors de notre dernière affaire, à l’un des plus braves officiers de l’armée ennemie ; je n’ai que cette manière de lui offrir quelque chose de ma façon.

— C’est donc moi seul qui resterai dans l’embarras, répliqua Edmond, c’est bien mal à vous de m’abandonner ainsi, mais je m’en vengerai, et vous verrez que mon présent aura plus de succès encore que les vôtres.

Dans ce moment, Suzette apporta le dessin que j’avais ébauché. En y jetant les yeux, chacun s’écria :

— Ah ! voilà bien le joli point de vue du petit pavillon, d’où l’on découvre le château de Champfleury et la petite rivière qui en fait le tour !

— Ce site est charmant, dit Edmond, mais je suis sûr que M. de Montbreuse en préférerait un autre.

— Gardez-vous bien de le lui montrer, interrompit madame de Nelfort : l’aspect de ce château lui est toujours désagréable ; quoique madame d’Aimery n’y demeure plus, mon frère n’en a pas moins conservé tant d’horreur pour cette habitation, qu’il ne veut jamais se promener de ce côté. Vous saurez un jour, Léonie, la cause de ce sentiment, et vous le partagerez.

Je n’osai pas en demander davantage, et me résignai à sacrifier mon dessin pour en recommencer un autre ; mais, voulant éviter une pareille gaucherie, je priai ma tante de me diriger dans le choix d’un nouveau site, et il fut convenu que je prendrais celui que l’on découvrait de son appartement, où l’on me transporterait tous les matins pour travailler.

Edmond me demanda la permission d’achever le paysage qu’il me fallait abandonner, et l’emporta.



XXI


Le lendemain matin, on m’annonça la visite de madame de Ravenay : c’était la première fois, depuis longtemps, qu’elle sortait de chez elle. Je savais que le mouvement de la voiture l’incommodait, et je lui témoignai combien j’étais reconnaissante de la peine qu’elle prenait en venant elle-même s’informer des nouvelles de ma santé. J’ignorais devoir uniquement cette politesse à sa curiosité ; elle s’intéressait à une foule de petits détails relatifs à mon bonheur, sur lesquels elle me faisait de continuelles questions. Je les supportais assez patiemment, dans l’idée que son intérêt pour moi les lui dictait.

Cependant, importunée de son indiscrétion, et souvent embarrassée de mes réponses, je fis avertir madame de Nelfort que madame de Ravenay désirait la voir ; ma tante, dont les manières étaient trop franches pour recevoir de bonne grâce une femme qu’elle détestait, fit répondre que sa migraine la retenait au lit, et je me vis condamnée à un long tête-à-tête avec madame de Ravenay que, bien certainement, personne ne viendrait interrompre. J’en pris mon parti courageusement, et, pour l’empêcher de parler de moi, je lui fis à mon tour des questions sur elle et sur son neveu.

— Je suis étonnée, lui dis-je, qu’avec tant d’avantages et une si belle fortune, M. de Clarencey ait un goût aussi décidé pour la retraite.

— Vous le seriez moins, me répondit-elle, si vous saviez combien de choses pénibles ont déjà tourmenté sa vie.

— J’ai su par mon père que le sien avait été autrefois cruellement victime d’une injustice, et je croyais, madame, que ce malheur était le seul qui eût jamais affligé votre neveu.

— Et ne suffisait-il pas pour le rendre éternellement à plaindre ? Vous ignorez, ma chère enfant, les cruels effets d’une disgrâce qui n’a souvent d’autre motif que le caprice du souverain ou l’intrigue d’un courtisan. Le ministre qui en est frappé ressemble à cet arbre que la foudre atteint sans l’abattre ; il résiste en apparence ; mais bientôt, privé de la sève qui le nourrissait, il se dessèche et meurt. Mon beau-frère se piquait d’une philosophie qui aurait dû soutenir son courage dans un malheur dont il avait déjà vu tant d’exemples ; j’avoue que l’ayant souvent entendu prodiguer à ses amis ses conseils et ses consolations en pareille circonstance, et l’ayant même entendu parler avec peu d’estime de ceux qui attachaient un si grand prix à la faveur, je ne me serais jamais doutée qu’il ne pût survivre à la perte de celle que le roi lui retirerait un jour.

— Quoi ! cette injuste disgrâce a causé sa mort ?

— Hélas ! oui, la mort la plus affreuse et le désespoir de sa famille. Exilé dans une de ses terres en Flandre, le duc de Clarencey s’y rendit sans se récrier sur cet acte de rigueur, et parut certain d’être rappelé aussitôt que Sa Majesté daignerait jeter les yeux sur un mémoire qui le justifiait clairement de tous les faits inventés par ses ennemis pour le perdre. Cette espérance le soutint quelques mois, pendant lesquels il fut à la mode de lui rendre des soins. Il reçut les visites des gens qui avaient à se plaindre de son successeur, du petit nombre de ceux qui aiment toujours à braver le pouvoir absolu, et des personnes que le désir de paraître, de quelque manière que ce soit, engage ordinairement à se mêler de toutes les affaires qui font du bruit. Mais ces visites devinrent chaque jour plus rares quand il fut démontré qu’il serait presque impossible de ramener le roi trop prévenu contre mon frère. Il se trouva bientôt abandonné, et n’en fut pas surpris. Je me rendis à cette époque auprès de lui, et le trouvai dans un état d’accablement qui me donna l’inquiétude de le voir tomber malade. Il paraissait insensible à tout ce qui l’intéressait autrefois, la présence même de son fils augmentait sa tristesse ; souvent, après avoir fixé sur lui des yeux égarés, il ordonnait brusquement au gouverneur d’Edmond de l’emmener comme pour le délivrer de l’aspect d’un objet affligeant.

« Le pauvre enfant ne pouvait concevoir ce qui lui attirait la colère de son père. Je ne l’expliquais pas davantage, car le sort de mon beau-frère me semblait encore digne d’envie ; il jouissait d’une grande fortune et d’une réputation trop bien établie pour ne pas résister aux insinuations de la calomnie ; d’ailleurs le temps où il triompherait de ses ennemis ne me paraissait pas devoir être éloigné. Je lui en parlais souvent comme d’une espérance certaine ; mais, loin de la partager, il répétait sans cesse qu’un homme d’honneur ne pouvait vivre sous le poids d’un soupçon flétrissant, et qu’il fallait mourir le jour où, après avoir servi vingt années son pays et son roi, on se voyait traité comme le plus vil des ennemis de l’État.

» Une lettre du prince de C*** vint mettre le comble au découragement du duc de Clarencey. Il lui mandait que le roi, plus irrité que jamais contre lui, avait parlé en plein conseil de le faire enfermer à la Bastille pour le punir des propos indiscrets qu’on lui prêtait depuis son exil.

La lecture de cette lettre frappa mortellement mon malheureux frère ; il croyait voir à chaque instant entrer chez lui le porteur de l’ordre du roi qui devait l’enlever à sa famille pour le traîner en criminel dans un cachot ; et, depuis ce moment, le délire s’empara complètement de son esprit ; il passa la nuit dans un tel égarement qu’il demandait à grands cris son fils pour le tuer, disait-il, et le sauver de la honte d’hériter du déshonneur de son père.

» Ses affreux transports se calmèrent vers le matin ; il parut vouloir s’assoupir, et je profitai de ce moment pour aller donner l’ordre de courir après un médecin des environs dont on vantait le talent, et, craignant qu’il hésitât à tout quitter pour se rendre au château, je voulus lui écrire moi-même l’état alarmant où se trouvait M. de Clarencey. Fatale prévoyance ! À peine eus-je fermé ce billet qu’un bruit affreux se fit entendre. Je courus éperdue dans la chambre de mon frère. Je ne vous peindrai pas l’affreux tableau qui frappa mes yeux.

» Dans mon trouble et ma douleur, j’eus assez de présence d’esprit pour en éviter le spectacle à mon neveu, mais il fut impossible de lui en garder le secret, et il sut bientôt que son malheureux père avait mis fin lui-même à une vie dont il ne pouvait plus supporter l’amertume.

— Pauvre Edmond ! m’écriai-je en interrompant madame de Ravenay.

L’accent de ma voix, les pleurs qu’elle vit dans mes yeux la touchèrent vivement ; elle me serra dans ses bras et me dit, avec une émotion qu’elle semblait vouloir réprimer.

— Pauvre Edmond ! vous le plaignez donc, Léonie ? Ah ! pourquoi ?…

Puis, s’arrêtant tout à coup, madame de Ravenay garda un moment de silence, et continua ensuite le récit des événements qui avaient suivi la mort du duc de Clarencey.

— La cour, ajouta-t-elle, fut bientôt instruite des circonstances de cette affreuse mort. On persuada sans peine au roi qu’il fallait que mon frère fût bien coupable pour s’être porté à une semblable extrémité, et qu’il était prudent de s’assurer des papiers qu’il laissait.

» En conséquence, l’ordre fut donné d’apposer les scellés au château de Clarencey. Dépositaire des papiers importants dont on voulait s’assurer, et ignorant à quel point notre famille pouvait en être compromise, je ramassai tout ce que je pus réunir d’argent et de bijoux, et je passai en Angleterre avec Edmond et son gouverneur.

» La crainte d’être poursuivis nous engagea à changer de nom. J’allai m’établir à Oxford pour y continuer les études de mon neveu. Espérant bien le voir rentrer un jour dans ses titres et sa fortune, je n’épargnai rien pour son éducation, et l’ayant placé à l’université d’Oxford, sous la surveillance de son gouverneur, je crus pouvoir revenir secrètement en France pour y mettre à l’épreuve le zèle de quelques amis de mon frère, en faveur des intérêts de son fils. Mais chacun de ces amis avait quelque chose à demander pour lui, et trouvait plus simple de solliciter une nouvelle grâce dont il devait profiter que de réclamer la justice de son souverain pour le fils de son protecteur.

» M. de Montbreuse était le seul de qui nous puissions attendre un véritable dévouement, mais, à cette époque, il venait d’être nommé à l’ambassade de V***, son absence nous privait de l’unique moyen de faire parvenir notre requête au roi, et de l’avantage de la voir appuyée par le crédit d’un homme aussi courageux qu’estimable.

» Pendant que j’employais toutes mes journées en démarches inutiles, j’appris que le gouverneur de mon neveu venait de succomber à une maladie de langueur, et qu’Edmond, inconsolable de la perte de cet excellent ami, avait interrompu le cours de ses études, et se livrait à une tristesse qui le rendait incapable de toute espèce d’occupation. Je retournai aussitôt à Oxford pour y donner tous mes soins à Edmond ; il avait alors près de quinze ans, et le malheur avait déjà formé son caractère naturellement sérieux. La gaieté, souvent insultante de ses jeunes camarades, l’importunait, et l’espèce de dédain qu’ils affectaient pour un orphelin français et ruiné, ajoutait encore à la fierté, peut-être exagérée d’Edmond, et lui inspirait une sorte de sauvagerie qu’il a depuis conservée dans le monde.

» Le récit que je lui fis du peu de succès de mon voyage à Paris et des marques d’ingratitude que j’avais reçues des prétendus amis de son père, le confirmèrent dans l’idée que l’égoïsme dirigeait tous les hommes, et que le seul moyen d’en moins souffrir était de vivre loin d’eux. Persuadée comme lui de cette vérité, je ne m’occupai plus que de me choisir une retraite aux environs d’Oxford. C’est là que nous avons passé tout le temps que votre père est resté à V***. Au moment de son rappel à la cour de France, je venais de confier mon neveu au lord D*** qui faisait faire à son fils un long voyage en Italie, quand je reçus une lettre de M. le comte de Montbreuse qui me rendit toutes mes espérances.

» Vous savez tout ce que nous devons à sa persévérante amitié, et comment il parvint à justifier auprès du roi la conduite de son malheureux ami, en démasquant les intrigants qui avaient conjuré sa perte.

» Le roi justement indigné d’avoir été ainsi trompé sur le compte d’un de ses plus fidèles sujets, a voulu rendre au fils les faveurs dont il avait privé le père. Edmond reçut la permission de revenir en France pour y rentrer dans ses titres et ses biens. Vous croyez peut-être qu’un événement aussi heureux devait assurer le bonheur de sa vie ? je le pensais comme vous ; mais la triste imagination de mon neveu devait lui créer de nouveaux chagrins.

» À peine fut-il de retour à Paris, que la vue d’une charmante personne dont il avait souvent entendu parler, vint lui tourner la tête ; il se persuada que sa vie était attachée au bonheur de la posséder, et un obstacle invincible ayant renversé toutes les espérances qu’il en avait d’abord conçues, il s’est livré depuis à une douleur extravagante pour un malheur si facile à réparer ; car, dans la position où il se trouve et avec les avantages qu’il possède, il est peu de femmes qui ne se crussent flattées de son choix. — N’êtes-vous pas de cet avis, mademoiselle, ajouta madame de Ravenay d’un ton affecté, et ne le trouvez-vous pas ridicule de fuir la cour au moment où les bienfaits du roi semblent l’y appeler, pour venir s’enfermer ici, et vivre d’inutiles regrets ?

— Ce moment de dépit ne saurait durer, répondis-je avec une sorte d’embarras. M. de Clarencey oubliera bientôt celle qui en est l’objet ; une telle conduite doit avoir plus piqué son amour-propre, qu’affligé son cœur.

— Plût au ciel qu’Edmond raisonnât aussi bien ! mais rien ne le distrait de l’idée qui le domine. Son esprit recherche avec soin tout ce qui peut l’y rattacher ; à force de s’en occuper, il en fait un sentiment, et quand son cœur adopté la folie de son imagination, il n’y a plus moyen de le faire changer. Je lui ai vainement donné tous les conseils de la plus tendre amitié pour l’engager à surmonter une passion si extravagante ; il m’écoute avec complaisance, approuve ce que je dis, et n’en persiste pas moins dans la pensée que cette personne était la seule au monde qui pût le rendre heureux.



XXII


Madame de Ravenay ayant terminé son récit, se disposait à reprendre le cours de ses questions, lorsque Suzette vint me prévenir de l’arrivée de mon père et m’aider à cacher le dessin et les petits ouvrages dont nous voulions le surprendre le jour de sa fête. À la vue de Suzette, madame de Ravenay sourit malignement, et me dit tout bas :

— Est-ce là cette petite dont on m’a tant parlé et qu’on nomme Suzette ?

— Précisément, madame.

— Elle est fort jolie, vraiment, et ce visage-là rend très-probable tout ce qu’on en raconte.

— Ce que l’on en raconte, répondis-je avec étonnement, ne saurait lui être désavantageux ; chacun ici reconnaît les aimables qualités de cette bonne fille, si digne des soins que lui donna ma mère.

— Ne vous fâchez pas, ma chère Léonie, je suis bien loin de vouloir accuser cette petite ; je la crois fort sage, mais une fille de cette espèce, trop bien élevée, finit toujours mal. Comment voulez-vous persuader à de jeunes étourdis de respecter la fille d’un concierge ?

En ce moment mon père entra, il s’aperçut au premier coup d’œil que la conversation de la baronne me fatiguait, et il m’en débarrassa en lui donnant des nouvelles de la cour.

Tout entière aux différentes impressions que j’avais reçues du récit de madame de Ravenay, je n’écoutai plus un mot de ce qui se dit. Sans en connaître la cause, j’éprouvais un mécontentement qui m’importunait ; j’étais indignée des soupçons de madame de Ravenay sur la conduite de Suzette, et je m’en voulais de n’avoir pas deviné que cette mélancolie qui m’intéressait dans Edmond n’était que le fruit d’une passion romanesque qui occupait toutes ses pensées au moment même où il semblait le plus empressé auprès de moi.

Lorsque mon père rentra après avoir reconduit la baronne, il se moqua de mon peu de courage à supporter l’ennui, et, pour la première fois, il ne devina pas juste.

— Jamais je ne vous ai vue si accablée sous le poids d’une conversation, ajouta-t-il ; vous en êtes encore pâle et triste. Il faut apprendre à vous ennuyer de benne grâce, ma chère Léonie, je ne veux pas que cette vertu vous manque, c’est une des plus utiles dans le monde.

— En ce cas je n’y vivrai jamais ; car, à juger par ce que j’éprouve, cette vertu serait au-dessus de mes forces.

— Ne le croyez pas, mon enfant ; on peut, dans ce genre-là, tout ce que l’on veut. Voyez le roi se promenant dans les bosquets de Versailles, le courtisan qui attend son retour dans les galeries du château, le ministre qui donne audience, le protégé qui fait antichambre, la petite maîtresse qui sourit à la fade déclaration d’un amant sans amour, et le savant qui en écoute un autre, tous ces gens-là s’ennuient et n’en meurent point.

— Vous arrivez fort à propos, ajouta mon père en apercevant Alfred, je faisais à Léonie un petit sermon sur la nécessité de se soumettre quelquefois à l’ennui, et je puis continuer devant vous sans craindre de prêcher un converti.

— Ah ! je ne m’en défends pas, reprit Alfred, j’ai toujours mis l’art d’éviter les ennuyeux bien au-dessus du mérite de les souffrir patiemment ; c’est en conséquence de ce principe que je me suis bien gardé de rentrer au château avant de m’être assuré du départ de la baronne de Ravenay.

— Vantez-vous de ce beau tour d’adresse, répondis-je à Alfred, lorsque l’on a, comme vous, la liberté de ne s’assujettir à rien, il ne faut pas tant d’esprit pour se délivrer de tout.

Ce commencement de querelle aurait probablement fini par quelques mots piquants, si nous n’avions été interrompus par ma tante qui vint me chercher pour me conduire à table ; c’était la première fois que l’on me permettait de marcher depuis ma chute.

Elle voulait me soutenir elle-même, se réjouissait de me voir parfaitement remise de ce petit accident, et s’étonnait du peu de satisfaction que j’en laissais paraître après lui avoir tant répété que mon premier pas serait un saut de joie. Mais j’éprouvais ce malaise qui naît souvent d’un mot ou de la moindre contrariété, et qui est moins facile à distraire que le chagrin le plus réel.

La présence de M. de Clarencey ne fit qu’ajouter à cette disposition. Surpris de mon air sérieux, il m’adressa les plus obligeants reproches sur l’indifférence que je mettais à partager le plaisir que mon rétablissement causait à mes amis. J’y répondis comme à une de ces politesses d’usage qu’on dit sans y penser et que l’on écoute de même. Edmond en parut blessé ; mais, au lieu de s’éloigner de moi sans répliquer, ce qu’il ne manquait jamais de faire lorsque je ne paraissais pas empressée de causer avec lui, je fus très-étonnée de le voir redoubler de soins pour moi, et parler de tout avec plus de chaleur et de gaieté qu’il n’en mettait ordinairement dans la conversation.

Cette manière d’être était trop peu en harmonie avec la mienne pour supporter l’entretien plus longtemps ; je prétextai une grande lassitude de la petite promenade que je venais de faire, et je me retirai dans mon appartement, bien décidée à vivre seule le plus que je pourrais.


XXIII


Personne n’eut l’idée de me contrarier dans ce projet, j’avais si bien fait l’éloge de la solitude que chacun se fit un devoir de respecter la mienne. Alfred en profitait pour ne rentrer que fort tard au château, et ma tante, fâchée de le voir s’éloigner de nous, tous les jours davantage, me boudait de ne pas faire assez de frais pour le retenir près de moi.

Cependant nous étions à la veille de la fête de mon père, et nous devions nous concerter pour l’arrangement de cette journée. Je ne doutais pas que M. de Clarencey ne vînt dans la soirée s’informer de nos projets, et je descendis de bonne heure dans le salon, mais il ne parut point, et j’en pleurai presque de dépit. Il m’avait promis de venir m’aider à encadrer mon dessin, il devait nous donner son avis sur nos préparatifs, et je me plaignis hautement d’une négligence aussi impolie. Madame de Nelfort, sans s’animer autant que moi, trouva qu’Edmond avait tort. Alfred prit son parti en me disant :

— Vous croyez, Léonie, que tout le monde doit supporter vos petites maussaderies et les oublier comme le fait votre cousin, vous vous trompez en comptant sur l’indulgence des étrangers autant que sur la nôtre. Rappelez-vous l’air avec lequel vous avez reçu Edmond dernièrement, et vous trouverez tout simple qu’il ait plus la crainte de vous importuner que le désir de vous revoir.

— Je le dispense de l’une et de l’autre, repris-je avec impatience ; pour mon compte, je ne réclame et n’attends rien de personne ; mais quand il s’agit d’une chose agréable à mon père, peut-être ai-je le droit de l’exiger d’un ami qui en est si tendrement aimé ; au reste, nous pouvons bien le fêter sans lui. Étienne a préparé une jolie salle de bal dans le grand bosquet ; il y aura des loteries pour les enfants, des bouquets pour les jeunes filles, un prix pour les jeunes gens, du vin pour les vieillards, et le feu d’artifice sera magnifique.

— C’est dommage, reprit Alfred, de n’oser inviter aucun voisin à cette belle fête, je connais deux femmes charmantes qui sont désespérées de n’y point venir.

— Qui sont-elles ? demanda ma tante.

— Madame d’Aimery et madame… mais je ne veux pas nommer la seconde parce que vous la détestez.

— Quoi ! madame de Rosbel nous poursuivrait jusque dans cette retraite ! s’écria madame de Nelfort, et qui peut l’attirer ici ?

— Madame d’Aimery, reprit Alfred, avec qui elle s’est liée tout récemment. Ces deux dames ne peuvent plus se quitter ; elles sont venues s’établir à Champfleury avec une douzaine de courtisans dont M. de Frémur est l’oracle. C’est lui qui est chargé de redire les nouvelles de la cour, de la ville et même des environs ; il est revenu hier soir auprès de ces dames tout indigné de n’avoir point été reçu à Montbreuse, où le concierge le plus impertinent lui avait, disait-il, signifié que M. le comte n’était visible au château, que pour la famille de Clarencey.

Cependant il avait vu les apprêts d’une fête qui semblait occuper tout le monde ; et M. de Frémur ne convenait pas qu’il pût y avoir une fête là où ces dames ne se trouveraient point.

— Mais comment savez-vous tout cela ? dis-je à Alfred.

Il resta un moment embarrassé et me répondit ensuite, avec une sorte d’effronterie, qu’il le savait pour l’avoir entendu.

— En vérité, mon fils, vous ne savez qu’imaginer pour déplaire à votre oncle ! son aversion pour tout ce qui a rapport à madame d’Aimery vous est connue, vous allez vous établir chez elle et y écouter patiemment tout ce qui s’y débite de ridicule sur les habitants de Montbreuse.

— Patiemment n’est pas le mot, madame, et M. de Frémur pourrait vous en donner l’assurance ; mais si je ne sais pas supporter les réflexions d’un bavard sur les gens qui m’intéressent, je ne puis imposer silence à deux femmes dont l’amour-propre a peut-être raison de se plaindre, et dont les expressions étaient plus gaies que choquantes.

— Avec de l’ironie, reprit madame de Nelfort, on se tire de tout, et je sais le bon usage qu’en savent faire ces dames : vanter les gens sur des vertus ou des agréments qui leur manquent, les défendre gauchement sur les défauts qu’ils ont, et nier positivement les qualités qu’ils possèdent, tout cela le plus gaiement possible, voilà ce que l’on appelle une douce malice et ce qui sert mieux la méchanceté que les injures les plus outrées. N’est-ce pas avec ces manières que madame d’Aimery s’est acquis la réputation de ne dire du mal de personne, en se réservant le plaisir de nuire à tous ceux qu’elle n’aime pas ?

— Ah ! madame, vous devenez maligne à votre tour.

— J’en conviens, je ne saurais parler sans amertume d’un caractère semblable et d’une société que vous avez tant de raisons de fuir. Que répondrai-je à mon frère, lorsqu’il vous accusera de manquer à toutes vos promesses ?

— Que je n’irai plus chez madame d’Aimery, ma mère, et que Léonie m’a pardonné.

Alfred dit ces mots en souriant, prit ma main, la baisa et me demanda cent fois pardon de m’avoir désobéie.

Sa bonté lui faisait craindre de me voir souffrir des inquiétudes de la jalousie ; je crus, en effet, éprouver un mouvement de dépit que j’aurais pu interpréter comme lui, si, dans ma bonne foi je ne m’étais avoué qu’un peu d’orgueil en était cause ; aussi l’impression en fut-elle aussitôt effacée.

Je m’engageai à demander le secret de cette visite aux personnes qui auraient pu en instruire mon père, ce qui me valut bien des caresses de ma tante, et je quittai Alfred sans lui laisser le moindre doute sur la sincérité de mon pardon.

Je méditai bien tristement sur ce pardon si facilement accordé ; quelque chose m’avertissait qu’un semblable tort méritait plus de ressentiment, et que tant de clémence ne pouvait s’acquérir qu’aux dépens de l’amour. Je m’interrogeais sur le sentiment que j’inspirais à Alfred, et, repassant en idée toutes ses actions, je me disais :

— Il n’aurait rien fait de tout cela s’il m’aimait exclusivement ; mon père avait raison de trouver une trop grande différence dans nos caractères pour que nous fussions heureux de vivre ensemble ; mais n’importe, je l’épouserai, et son bonheur me consolera de ses défauts.

C’est ainsi que mon imagination cherchait à deviner l’avenir, en expliquant assez mal le présent. Si j’avais eu plus d’expérience, je me serais trouvée bien coupable de penser si peu au retour de madame de Rosbel et si souvent à l’absence d’Edmond.



XXIV


Le lendemain, Suzette entra chez moi de grand matin et déjà toute parée pour la fête ; je la trouvai charmante, mais pâle et moins animée qu’à l’ordinaire. Elle me dit avoir un léger mal de tête, et je ne lui fis pas d’autres questions.

Nous allâmes ensemble remplir les corbeilles de fleurs qui devaient orner la table et les salons ; c’était un plaisir de notre enfance, et je m’attendais à voir courir Suzette après les plus belles roses et me les apporter en chantant comme autrefois, mais la pauvre enfant paraissait tourmentée d’un profond chagrin, et son sourire avait quelque chose de si triste, qu’il inspirait la pitié.

J’allais lui demander la cause de cette tristesse lorsque madame de Nelfort vint nous rejoindre.

Bientôt après, chacun se rendit dans le pavillon où le déjeuner était préparé. Mon père ne s’y fit point attendre.

En entrant, mon dessin le frappa, il reconnut le site, ses yeux s’arrêtèrent sur l’endroit du parc où l’on apercevait l’urne qui décorait le tombeau de ma mère ; son visage se couvrit de larmes, il me tendit la main, et je me jetai dans ses bras. Alfred et sa mère l’embrassent. Chacun apporte son bouquet ; le curé, suivi de tous ses bons villageois, vient en leur nom complimenter son seigneur et le remercier de ses bienfaits.

On aura beau mettre de ces petites scènes dans les opéras-comiques et les tourner en ridicule, il y a dans la reconnaissance des malheureux, et dans les témoignages des véritables affections de famille quelque chose de si touchant, qu’on ne voit jamais un bon père, un bon châtelain, fêté par ses enfants et ses vassaux sans être ému d’un spectacle aussi doux.

Au milieu de tout ce monde, M. de Montbreuse cherchait quelqu’un, et se retournait sans cesse du côté de la fenêtre qui donnait sur les avenues pour voir si l’on n’arrivait pas.

Le hasard, ou plutôt la curiosité m’avait placée en face de cette fenêtre ; la route était couverte des habitants des villages voisins qui se rendaient à la fête, mais pas une calèche, point d’homme à cheval, enfin point de visite.

Impatientée d’un oubli que je regardais comme une véritable injure pour mon père, je me mis à citer plusieurs traits de reconnaissance dont je venais d’être témoin de la part des pauvres gens que secourait M. de Montbreuse, et cela dans l’unique intention d’ajouter que l’on trouvait souvent moins d’ingrats parmi cette classe de gens grossiers que dans celle des personnes les plus distinguées. Mon père fit sans peine l’application de cette belle sentence, et se mit à nous prouver que l’expérience était contre, ce que j’avais déjà bien reconnu.

— Au reste, ajouta-t-il, le malheur d’avoir été parfois victime de l’ingratitude, ne m’a jamais donné le tort d’en soupçonner injustement mes amis.

À ces mots je rougis, et mon trouble fut à son comble lorsque me retournant, j’aperçus M. de Clarencey précisément à côté de moi.

— Ah ! monsieur, m’écriai-je toute surprise, par quel chemin êtes-vous donc arrivé ?

À peine eus-je fait cette question que j’en sentis l’inconvenance. On ne pouvait avouer plus ingénument que, les yeux fixés sur l’avenue, je n’avais pensé qu’à l’arrivée d’Edmond, et cette inquiétude de le voir venir était bien peu d’accord avec le projet que j’avais formé de lui marquer la plus parfaite indifférence sur son absence ; pour en détruire l’effet, je pris un air léger, insouciant, et, sans paraître écouter la réponse de M. de Clarencey qui disait être entré par la petite porte du parc, je me levai et, prenant le bras d’Alfred, je dis à mon père qu’il était temps de partir pour la chasse et qu’il fallait se rendre dans les cours du château où les équipages nous attendaient. C’était là qu’Alfred devait offrir son beau cheval à mon père, et j’étais charmé de rendre M. de Clarencey témoin du plaisir que ce moment allait causer à tous deux.

En traversant le parc, nous conduisîmes mon père dans les bosquets, les grottes, les chaumières nouvellement décorées, et sur lesquelles se trouvaient des inscriptions de la façon du maître d’école du village dont le style, rappelant celui de M. Desmasures, nous divertissait beaucoup.

Je me plaisais à commenter, à parodier ces vers, et chacune de mes plaisanteries renfermait un mot désobligeant qu’Edmond pouvait s’appliquer. Je causais à tort et à travers je riais de tout, enfin j’étais dans une agitation qui tenait autant de la joie que de la colère.

M. de Montbreuse combla son neveu des remercîments les plus gracieux en acceptant son cadeau, et lui dit en riant :

— Vous ne pouviez me faire plus de plaisir à meilleur marché, puisque en recevant votre présent, c’est autant de pris sur l’ennemi.

À ces compliments, M. de Clarencey mêla les siens et les fit d’un air si sincère qu’il me fut impossible de le soupçonner de la moindre jalousie de ce petit triomphe.

La chasse fut heureuse et nous ramena fort tard au château ; j’étais restée en calèche avec ma tante, et tout le temps qu’avait duré la chasse, Edmond ne s’était pas approché de nous. En descendant de voiture, il offrit sa main à madame de Nelfort ; je comptais sur celle d’Alfred, mais il avait disparu, et M. de Montbreuse me voyant délaissée, prit en souriant mon bras et me conduisit au salon.

À peine y fus-je entrée qu’il m’échappa un cri involontaire, en apercevant mon portrait placé en face du fauteuil où s’asseyait ordinairement mon père. Pendant que ma tante se récriait sur la ressemblance de ce portrait, la grâce de la pose, le bon goût des accessoires et le fini des détails, immobile à côté de mon père, je ne voyais plus rien ; le remords d’une injuste accusation déchirait mon âme, et mon trouble devenait impossible à dissimuler. Mon père y mit le comble en me disant tout bas :

— Ah ! c’est bien se venger, et votre injure ne méritait pas moins.

— Il faut en convenir, Léonie, continua madame de Nelfort, M. de Clarencey a gagné son pari, et nous sommes contraints d’avouer que sa surprise l’emporte sur les nôtres ; voilà mon pauvre Alfred bien loti avec son grand cheval de bataille ! qu’opposer à l’effet de ce joli visage ?

— Votre aimable dépit ma sœur, qui me prouve aussi bien votre tendre amitié que ce portrait me répond de la sienne, dit M. de Montbreuse en serrant affectueusement la main d’Edmond ; mais, ajouta-t-il, je dois aussi partager ma reconnaissance avec Léonie, car il a fallu donner bien des séances pour parvenir à rendre cette image aussi frappante.

Ici, mon embarras devint un supplice ; il fallut avouer que cet ouvrage n’était dû qu’au souvenir de M. de Clarencey, qu’il m’en avait fait un mystère, et que j’étais loin de soupçonner que mes traits fussent aussi présents à sa mémoire.

Je cherchais à entremêler tout cela de quelques mots de réparation pour témoigner à Edmond le regret que j’éprouvais de l’avoir injustement accusé ; je voulais dissiper, à force de choses obligeantes, l’impression de tristesse qu’on lisait dans ses yeux, mais je n’y parvins point.

Souriant avec effort à la gaieté de mon père, Edmond fut tout le jour silencieux avec moi ; j’en conçus un chagrin profond, et, pour la première fois, je fus effrayée du sentiment qui agitait mon âme.



XXV


La fin de cette journée devait compléter mon tourment. Alfred se fit attendre longtemps à l’heure du dîner, et quand sa mère lui parla du nouveau présent offert par Edmond à son frère, il ne parut pas l’écouter. Son air distrait et mécontent fut remarqué de tout le monde. On le mit sur le compte d’un mouvement de jalousie, assez excusable peut-être, et chacun s’efforça de le ramener à des idées plus douces ; moi seule n’osai rien tenter dans cette espérance, je me serais crue coupable de fausseté en cherchant à rassurer le cœur d’Alfred sur la faiblesse du mien.

Une secrète défiance de moi-même m’intimidait ; j’étais décidée à tout sacrifier aux moindres intérêts de celui qui devait bientôt être mon époux, et je ne trouvais pas un mot à lui dire contre ses inquiétudes. Pendant que je m’en faisais de vifs reproches, il ne songeait qu’à justifier mes torts par la conduite la plus blâmable.

Pour s’épargner l’ennui de soutenir une conversation languissante, on se rendit dans les salles de verdure où dansaient les habitants de Montbreuse et des environs. À notre arrivée, tous les yeux se fixèrent sur nous, et je devins l’objet de l’admiration et de l’envie de ces jeunes villageoises dont la moins heureuse l’était certainement alors plus que moi. On me fit les honneurs d’une belle contredanse qu’il fallut danser avec Edmond, parce qu’Alfred, empressé d’engager Suzette, était déjà en place à côté d’elle avant qu’on eût pensé à former le quadrille.

J’entendais dire autour de moi :

— Tiens, la vois-tu notre jeune maîtresse, et son futur qui est là aussi ! Ma foi, celui-là pourra se vanter d’avoir une jolie femme.

— Et cette femme là un beau mari, répliquait un autre ; quel bon air il a en dansant avec elle !

— Et non, disait un troisième, ce n’est pas celui-là, c’est le danseur de la petite Suzette qui est fièrement gentille aujourd’hui pas moins.

À ces discours se joignaient les différents avis de chacun qu’Edmond écoutait d’autant mieux qu’ils lui étaient assez favorables. Il avait pour lui tous ses vassaux ; mais ceux de Montbreuse voulaient qu’Alfred fût le plus agréable, et je m’efforçais de leur donner raison.

Cependant, j’étais décidée à ne pas laisser partir Edmond sans avoir détruit le soupçon d’ingratitude dont il aurait eu le droit de m’accuser si je ne l’avais pas remercié de son aimable attention pour mon père. J’avais déjà commencé plusieurs phrases dans cette intention, mais, soit timidité ou crainte d’en trop dire, je n’en pouvais achever aucune.

D’ailleurs, je ne savais comment accorder son air si froidement poli avec la préoccupation qu’avait dû exiger un portrait de souvenir ; le moyen de retracer ainsi un être indifférent !

Cette réflexion me rendit le courage ; et lorsque M. de Clarencey m’offrit la main pour me reconduire à ma place, je lui dis :

— Vous avez trouvé le secret de m’empêcher d’accuser légèrement personne de ma vie, ce tort entraîne avec lui trop de regrets. Comment n’ai-je pas deviné que, loin de nous, vous vous occupiez de mon père ?

— Et de vous, reprit-il en s’éloignant brusquement de moi.

Ce mot dit avec une sorte d’amertume pénétra jusqu’au fond de mon cœur. Je vis qu’Edmond était vivement blessé ; j’aurais voulu le suivre et calmer son ressentiment par tout ce que l’amitié peut inspirer d’affectueux.

Je voulais qu’il me pardonnât, et, sans réfléchir sur ce que mon injustice envers lui n’admettait qu’une excuse impossible à donner, je voulais me justifier à tout prix ; mais il m’épargna cette inconséquence en restant toute la soirée à côté de mon père.

La fête, comme il arrive trop souvent, fut gaie pour tout le monde excepté pour ceux qui la donnaient.

Dans l’intention de la terminer, M. de Montbreuse proposa une allemande à quatre, et l’on chercha Suzette comme la seule qui pût la danser avec nous. Elle avait disparu. Son père nous conjura d’attendre un instant, en nous assurant qu’il allait la ramener ; mais, ne le voyant pas revenir, on s’inquiéta.

Plusieurs personnes se levèrent pour aller à sa rencontre, M. de Montbreuse donna l’ordre que chacun restât, et fut lui-même s’informer du motif qui retenait aussi longtemps Étienne. Je ne fis pas grande attention à cette démarche de mon père, mais le chuchotement qui s’ensuivit me fit présumer qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire. Je cherchai des yeux Alfred, comptant sur lui pour éclaircir mes doutes. Je ne le vis point ; j’allais demander à ma tante la cause de son absence, quand mademoiselle Duplessis vint nous dire de la part de mon père, que mademoiselle Suzette s’était trouvée mal pendant la fête, qu’elle reposait en ce moment, et que M. le comte venait de se retirer dans son appartement. Ce message nous parut assez étrange ; mais comme il était près de minuit, chacun se sépara.

En rentrant au château, madame de Nelfort fit demander Alfred. On lui répondit qu’il était parti à cheval, il y avait tout au plus un quart d’heure et que ses gens ignoraient où il était allé. Cette nouvelle lui causa une vive surprise dont elle eut l’air de se remettre en disant :

Il est sûrement allé reconduire M. de Clarencey ; il fait une si belle nuit !

Je ne fus pas dupe de la sécurité qu’affectait ma tante, et, lorsque je me trouvai seule avec mademoiselle Duplessis, je me sentis, pour la première fois, l’envie de la questionner. Voici notre entretien :

— Savez-vous, mademoiselle Duplessis, ce qui a causé l’indisposition de Suzette ?

— Ah ! mademoiselle est trop bonne de s’en inquiéter, elle n’en mourra pas.

— Je l’espère bien vraiment, mais je l’ai trouvée ce matin fort pâle et souffrante ; il faut dire à Vincent d’aller demain matin chercher le docteur.

— C’est une peine inutile, mademoiselle, le médecin ne fera rien à cette maladie-là.

— Je ne vous comprends pas. Que veut dire ce sourire malin à propos d’une personne qui souffre ?

— J’en suis fâchée, mais je ne saurais m’expliquer mieux ; tout ce que je puis dire à mademoiselle, c’est que cette petite fille ne mérite guère sa pitié, et qu’elle ferait bien de l’éloigner d’ici pendant quelque temps, l’air de Montbreuse ne lui vaut rien du tout.

— S’il en faut croire toutes ces insinuations, Suzette est bien coupable, ou bien mademoiselle Duplessis est plus qu’injuste pour elle.

— Injuste, méchante, n’est-ce pas ? Voilà bien comme l’on traite celle qui ne peut voir le mal sans en être indignée, tandis qu’on se laisse tromper par la douceur hypocrite d’une petite ingrate. Que mademoiselle demande à M. le comte comment il a surpris cette innocente ce soir dans le parc, et pourquoi M. de Nelfort s’est enfui du château à minuit, redoutant la colère de son oncle ? Mademoiselle verra si c’est moi qui invente des faits contre la vertueuse Suzette, et si je suis, comme elle le suppose, injuste et méchante.

Je n’en voulus pas entendre davantage, et mademoiselle Duplessis me quitta sans pouvoir obtenir un mot de réponse à tout ce qu’elle crut devoir ajouter à son indiscrétion pour la justifier.

Mademoiselle Duplessis était envieuse et médisante, mais incapable de mentir sur un fait aussi grave que celui qu’elle venait de révéler, aussi n’en doutai-je pas une minute ; d’ailleurs, en me rappelant les soupçons de madame de Ravenay, la tristesse de Suzette, la préoccupation d’Alfred, et mille autres détails qui me revinrent à l’esprit, je m’étonnai de n’avoir pas deviné plus tôt qu’Alfred me trahissait.

Mais j’hésitais encore à accuser Suzette : tant de candeur me semblait impossible à corrompre, et j’aurais juré que, son cœur fût-il séduit, elle n’avait pas oublié ses devoirs au point d’accueillir les vœux de celui qui se nommait déjà l’époux de sa bienfaitrice.



XXVI


Voici l’instant de faire le modeste aveu de toutes les inconséquences d’un cœur de dix-sept ans.

Dans un roman, cet aveu détruirait le prestige de perfection que l’on exige à si bon droit de l’héroïne ; mais, dans un simple récit tel que le mien, on veut de la vérité. Je sais bien que les femmes parfaites se récrieront contre la légèreté de mes sentiments et leur contradiction, mais j’aurai pour moi celles dont l’amour-propre s’est quelquefois trouvé en opposition avec la sensibilité, et l’amour avec le devoir : peut-être mon parti sera-t-il le plus fort !

Puisqu’il faut l’avouer, en écoutant ce qu’un mouvement de dépit avait porté mademoiselle Duplessis à me raconter, je me sentis tout à coup dévorée de jalousie ; la colère, l’indignation remplirent seules mon cœur, et j’oubliai les autres sentiments qui l’avaient agité pendant cette journée.

Dans cet état, je ne pensai point à me reposer et passai la nuit entière à méditer sur la conduite que je devais tenir après un éclat dont les suites devaient tant m’humilier. J’avais trop de fierté pour aller demander vengeance à mon père d’une offense qu’il m’avait autrefois prédite ; je m’étais ôté près de lui le droit de me plaindre. Sa connaissance du monde et du caractère de son neveu lui avait fait prévoir les chagrins qu’il devait me causer ; il avait tout tenté pour m’y soustraire.

Dédaignant les avis de sa prudence, je m’étais moi-même livrée au malheur qui m’accablait ; n’ayant pas su le fuir, il fallait le supporter dignement, et je m’arrêtai à cette dernière résolution. Elle était noble, courageuse, et devait me rendre en satisfaction d’amour-propre tout ce que je perdais en bonheur. Pour en compléter l’héroïsme, il aurait fallu paraître ignorer la perfidie d’Alfred et le forcer, par cette ignorance même, à garder envers moi tous les ménagements dûs à l’amie que l’on a trompée et qu’on chérit encore ; mais je n’eus pas la force d’employer cet ingénieux moyen dont les amants trahis devraient s’imposer le devoir.

L’idée de passer pour dupes les révolte, et le désir d’établir leur supériorité sur le coupable les aveugle au point de ne pas voir combien cet avantage nuit aux intérêts de leur amour. La certitude de valoir mieux qu’un autre est une découverte dont on garde bien rarement le secret, et je n’étais pas dans l’âge où la raison l’emporte sur l’orgueil, aussi n’eus-je pas même la pensée de me refuser le plaisir des reproches.

Dès que le jour parut, je me rendis chez ma tante. Elle était à écrire et paraissait ne s’être pas couchée de la nuit. L’altération de ses traits et l’espèce d’effroi que lui causa ma subite apparition m’ôtèrent la force de parler. Je tombai sur un siége, ne pouvant plus me soutenir. Elle vint à moi, et me dit les yeux remplis de larmes :

— Léonie sait tout… Ah ! je n’ai plus d’espérance !

Et, ne contraignant plus sa douleur, madame de Nelfort se répandit en reproches contre la légèreté de son fils, la sévérité de son frère et l’indiscrétion de ceux qui m’avaient instruite d’une scène que chacun aurait dû me laisser ignorer.

C’est en déclamant contre ces indiscrets qu’elle m’apprit, sans le savoir, qu’Étienne ne trouvant pas sa fille chez lui, l’avait cherchée dans un endroit du parc où des paysans lui dirent l’avoir rencontrée ; et qu’attiré par le son d’une voix menaçante et les sanglots d’une femme, il était entré dans un bosquet où le premier objet qui frappa sa vue fut Alfred entraînant Suzette presque évanouie vers une grotte qui se trouvait près de là. Dans sa juste fureur, ce malheureux père allait arracher sa fille des bras du neveu de son maître, quand celui-ci parut. Alors Étienne se précipite aux pieds du comte, réclame sa protection contre un suborneur, proteste de l’innocence de sa fille, et livre Alfred à la colère de son oncle.

M. de Montbreuse, indigné de la conduite d’Alfred, lui ordonne de s’éloigner, impose silence au brave Étienne, et l’aide à transporter chez lui sa malheureuse fille.

En voyant ramener Suzette ainsi évanouie, les gens de la maison s’informèrent bien vite de ce qui pouvait lui être arrivé ; le silence que l’on garda sur ce sujet doubla leur curiosité, et, de questions en questions, ils devinèrent à peu près la vérité. Le brusque départ d’Alfred, la colère concentrée d’Étienne, l’air triste et sévère de mon père expliquaient assez la cause de cet événement qui devint la nouvelle du château. Mademoiselle Duplessis se faisait un mérite de l’avoir prévu, et, quand mon père vint lui-même lui donner l’ordre de se rendre chez moi dans l’absence de Suzette, en lui recommandant d’éloigner les autres femmes de la maison qui viendraient m’offrir leurs services, elle se crut choisie par lui pour me préparer à cette affligeante nouvelle.

J’ai pensé depuis qu’elle pouvait bien ne s’être pas trompée, M. de Montbreuse savait si parfaitement se servir des défauts de tout le monde !



XXVII


Madame de Nelfort, comme toutes les personnes d’un caractère plus emporté que réfléchi, observait peu, et ne s’était pas aperçue du nouveau trouble qui m’agitait en l’écoutant, et qui s’accroissait à chacune des circonstances qu’elle me racontait avec tant d’exactitude. Lorsqu’elle eut ainsi achevé de m’instruire, elle me demanda ce que j’avais le projet de faire pour apaiser la colère de M. de Montbreuse. J’avoue que cette question me fit l’effet d’une injure.

— Comment, lui dis-je, c’est sur moi que vous comptez, madame, pour engager mon père à traiter en ami celui qui me trompe avec si peu de ménagement ? Croyez-vous que mon ressentiment soit moins vif que relui de mon père ?

— Ah ! ma chère Léonie, répliqua-t-elle en fondant en larmes, je sais qu’Alfred est bien coupable, qu’il mérite votre courroux, mais non pas votre haine ; la rigueur de mon frère a causé tous ses torts, et je suis sûre qu’en cet instant son désespoir égale le mien.

» Ne joignez pas à ses remords l’affreuse idée de vous perdre, ou le reste de ma vie sera livré à la douleur. J’ai forcé cette nuit l’appartement de votre père ; il s’était renfermé pour se soustraire à mes prières, mais j’ai si vivement réclamé sa bonté, son indulgence, que, touché de mon profond chagrin, il m’a dit :

» — Eh bien, puisqu’il y va de votre vie, je consens à garder le silence sur ce qui s’est passé aujourd’hui, si ma fille n’en est pas instruite, autrement je ne saurais avoir plus d’indulgence qu’elle pour Alfred. Comptez sur moi pour respecter l’illusion qui fait encore le bonheur de Léonie. Alfred, dites-vous, la changera en réalité, je veux l’espérer, mais si ma fille vient demander ma protection contre un homme dont les torts sont impardonnables et les défauts incorrigibles, aucune considération ne pourra m’arrêter ; je romprai des liens aussi mal assortis, et je consolerai ma fille du malheur d’avoir fait un choix si peu digne d’elle.

» D’après cette résolution, continua ma tante, vous êtes, Léonie, l’arbitre de notre sort ; décidez-en, et si votre colère l’emporte, je m’éloigne à l’instant d’ici pour vous épargner le spectacle d’une douleur que mon fils pourra seul comprendre.

En achevant ces mots, ma tante tomba dans un accès de convulsion si épouvantable que j’employai tous les moyens qui étaient en mon pouvoir pour la calmer.

Le premier fut de lui promettre ce qu’elle exigeait de ma générosité envers son fils ; je m’engageai à paraître tout ignorer devant mon père, et ne pensai plus qu’à prodiguer mes soins à cette malheureuse amie. Une fièvre ardente avait succédé à la crise la plus douloureuse ; je fis appeler un médecin et prévenir mon père de l’état inquiétant où se trouvait sa sœur. Il arriva bientôt après, s’approcha de son lit et lui paria longtemps à voix basse, ensuite se rapprochant de moi, il dit :

— Ne vous alarmez pas, mon enfant, la fièvre est violente, mais cet accès est la suite toute naturelle de celui qui a précédé. Ma sœur s’est trop occupée de cette fête ; elle s’est levée hier de grand matin, un peu trop de fatigue a dérangé sa santé, le repos va la rétablir ; vous devez en avoir aussi besoin, ma chère Léonie, allez vous remettre au lit, je resterai près de votre tante, et je tâcherai de lui donner d’aussi bons soins que les vôtres.

J’obéis sans répondre à mon père, il avait deviné à l’altération de mon visage, que j’étais au moins aussi souffrante que madame de Nelfort.

En effet, j’eus à peine la force de revenir dans mon appartement, où quelques heures de sommeil calmèrent mes douleurs.

À mon réveil, je récapitulai ce qui s’était passé, ce que j’avais promis, et j’eus bien de la peine à m’y reconnaître ; tout cela était assez compliqué pour une tête de dix-sept ans, cependant je résolus de me conduire à ma satisfaction, c’est-à-dire avec dignité, résignation et courage.

J’eus bientôt l’occasion d’employer ces trois rares vertus, car, en rentrant chez ma tante, j’aperçus Alfred au chevet de son lit, et M. de Clarencey causant près d’une fenêtre avec mon père.

Je restai quelques moments interdite avant de pouvoir demander à madame de Nelfort comment elle se trouvait.

— Je me sens beaucoup mieux, ma chère amie, répondit-elle, et c’est vous que j’en remercie ; ma fièvre est à peu près apaisée, et le docteur vient de nous assurer que, grâce à sa potion, je n’en aurai pas ce soir.

En disant ces mots, elle me serrait la main avec tant de reconnaissance, que je n’aurais pas osé manquer en rien à la parole que je lui avais donnée, mais il me fut impossible de jeter les yeux sur son fils, pas même lorsqu’il se leva pour me céder sa place auprès de ma tante ; il est vrai que, dans sa confusion, il n’osa pas, de son côté, m’adresser un seul mot.

Cette manière d’agir ne rendait pas le mystère impénétrable pour M. de Montbreuse, mais il faisait semblant d’y croire, et se plaisait à remarquer tout ce qu’il m’en coûtait pour ne pas le trahir complétement. Alfred s’étant éloigné de nous, ma tante me dit :

— C’est à cet aimable Edmond que je dois le retour de mon fils, c’est lui qui me l’a ramené et qui a forcé son oncle à le revoir. Quel bon jeune homme, Léonie ! et qu’il mérite bien toute notre amitié !

La présence d’Edmond qui s’avançait vers moi, m’évita l’embarras de répondre à cet éloge, il me parla du ton le plus touchant de l’inquiétude qu’avait dû me causer la subite indisposition de madame de Nelfort, et me fit cent questions sur ce qui pouvait l’avoir provoquée, espérant me laisser présumer par là qu’il était loin d’en soupçonner la véritable cause.

Je ne lui sus pas fort bon gré de cette ruse, quoiqu’elle eût un motif assez noble ; mais il y avait quelque chose de si tendre dans le son de sa voix et de si affectueux dans son regard, que je lui pardonnai de me tromper aussi.

Alfred, dont la tristesse avait toujours la physionomie de l’humeur, me bouda tout le jour comme si c’était moi qui l’eusse offensé ; il est vrai que mon air lui disait assez le mépris que sa conduite m’inspirait, et tout ce qu’il devait à la pitié que j’avais pour l’état de sa mère ; c’est avec ces airs-là qu’on détruit tout l’effet des procédés les plus généreux.

Alfred en fut tellement humilié qu’il ne me tint pas compte des reproches que je lui épargnais, et ne fit pas la moindre tentative pour me témoigner son repentir.

Vers le soir on annonça la visite du docteur Durocher ; il revenait voir l’effet de ses potions, et dans quel état se trouvait la malade.

Ce brave docteur était un petit homme, tout rond, dont l’air frais et réjoui prouvait à ses malades qu’il se connaissait en bonne santé. C’était le médecin par excellence de la ville de M*** et des châteaux voisins ; on vantait son talent contre les maladies mortelles mais il dédaignait souverainement les autres, et n’avait l’air de les soigner que par pure complaisance.

Aimant à parler de tout, excepté de son art, grand conteur d’aventures, il amusait souvent et guérissait quelquefois ; ces deux avantages lui valaient celui d’être invité partout et de se trouver au courant de toutes les nouvelles.

En entrant il vint droit au lit de ma tante, s’empara de son bras, lui fit plusieurs questions sans écouter les réponses et dit :

— Voilà un pouls très-pacifique, la nuit sera calme et demain nous serons en pleine convalescence ; j’avais prévu ce mieux et j’ai rassuré d’avance madame d’Aimery, à qui le départ subit de M. de Nelfort avait persuadé que vous étiez, madame, dans le plus grand danger ; elle m’a fait promettre de repasser par Champfleury pour lui donner de vos nouvelles.

— Je suis bien sensible à cet excès d’intérêt, répliqua ma tante avec ironie.

— Vraiment, rien n’est si concevable ; on est venu lui dire que tout le château de Montbreuse était dans l’effroi, que vous étiez à la mort, qu’une jeune fille de la maison se mourait aussi, qu’il était arrivé des événements étranges ; enfin, vous savez comme tout s’exagère en passant par la bouche des gens qui racontent

» Madame d’Aimery, dont l’imagination se plaît à croire tous les malheurs, n’a pas voulu douter un instant de ces contes ; cependant madame de Rosbel ne se lassait pas de lui dire que, si tout cela était arrivé, M. de Nelfort leur en aurait dit quelque chose, et que, très-certainement, il ne serait pas resté la nuit entière à Champfleury s’il avait eu la moindre inquiétude pour madame sa mère.

— Monsieur, interrompit Alfred importuné des bavardages du docteur, ma mère ne souffrait point encore lorsque je l’ai quittée hier.

— C’est bien ce qu’assurait madame de Rosbel, reprit l’impitoyable docteur, mais quand une fois la sensibilité de madame d’Aimery est émue, il n’y a plus moyen de lui rien faire entendre ; j’aurai beau lui parler raison, elle ne m’en croira qu’après vous avoir revu.

En ce moment mon père se leva et sortit de la chambre ; M. Durocher continua sans s’apercevoir de son départ :

— Cette bonne madame d’Aimery a quelquefois des scènes avec M. de Frémur qui sont à faire mourir de rire les spectateurs ; lui qui se pique d’une philosophie imperturbable, ne conçoit rien à l’intérêt passionné qu’elle prend aux moindres événements de la vie, et surtout au zèle qui la porte à se mêler des affaires des gens malheureux, car il faut lui rendre justice, ignoré ou connu d’elle, on peut toujours compter sur son empressement à vous porter secours.

— Oui, répliqua ma tante, pourvu que l’on soit plus connu qu’ignoré des autres, mais je ne veux pas vous paraître ingrate envers une personne si généreuse, cher docteur, j’ai naturellement peu d’estime, je l’avoue, pour les femmes dont la sensibilité se porte sur tant d’objets, et forme pour ainsi dire une partie de leur parure dans le monde, mais cependant je préfère les gens qui publient leurs bienfaits à ceux qui ne font rien pour personne.

Le docteur voyant que ma tante goûtait peu l’éloge de madame d’Aimery, fut d’avis des retranchements qu’elle y faisait et, pour le faire oublier, il entama celui de madame de Rosbel en disant d’un air fier :

— Vous pensez bien, madame, que l’on n’a pas vécu aussi longtemps que moi, sans savoir à quoi s’en tenir sur ces prétendus accès de sensibilité, et ces évanouissements dont on pourrait presque toujours demander l’auteur ; mais il faut bien pardonner ces petites comédies aux jolies femmes. À vous parler franchement, j’aime mieux celles qui ne les jouent pas. Madame de Rosbel, par exemple, avec sa folle gaieté et sa moquerie continuelle, me paraît cent fois préférable à toutes ces beautés langoureuses.

Ce n’est pas par reconnaissance que j’en parle, car elle se moque de moi toute la journée et n’est jamais malade ; malgré cela je suis forcé de convenir qu’on n’est pas plus aimable ; je crois, ajouta-t-il avec un sourire malin, que M. de Frémur le sait aussi bien que moi. À propos, j’oubliais qu’elle m’a prié de demander à M. le comte de Clarencey la permission d’aller voir son beau jardin anglais, elle croit qu’on n’y peut entrer sans billet et ne veut pas quitter ce pays avant d’avoir visité le beau lieu qui en fait l’admiration.

— C’est prendre trop de soins, répondit Edmond, pour une chose d’aussi peu d’importance ; je donnerai l’ordre qu’on laisse entrer ces dames lorsqu’elles désireront s’y promener.

En entendant cette réponse je ne pus m’empêcher de lancer un regard sur Edmond qui lui peignit probablement tout mon mécontentement, car il ajouta :

— Je regrette beaucoup de ne pouvoir faire moi-même les honneurs de ma retraite à madame de Rosbel, mais mon goût pour la chasse m’éloigne si souvent de Clarencey que je n’y suis presque jamais.

À ces mots, je respirai et n’osai pas lever les yeux de dessus l’ouvrage que je tenais, tant j’avais peur d’y laisser lire ma reconnaissance ; ce charme d’être entendu sans avoir parlé est si séduisant !

— Cette agréable conversation, dit le docteur en se levant, me fait oublier ma petite malade.

— Comment l’avez-vous trouvée ce matin ? demanda madame de Nelfort.

— Mais fort souffrante, et le pouls si embarrassé que je l’ai fait saigner.

— Serait-elle en danger ? interrompit vivement Alfred.

— Non ; elle était plus calme quand je l’ai quittée ce matin, mais la saignée était urgente, et la malade paraissait sérieusement menacée. Je vais m’assurer de son état.

En finissant ces mots, le docteur nous salua et partit. Alfred passa devant moi pour le suivre, et n’eut pas l’air d’entendre quelques mots que lui adressait sa mère, très-probablement dans l’intention de le retenir.



XXVIII


Ce qu’avait dit le docteur sur l’état de Suzette m’avait causé trop d’inquiétude pour ne pas chercher à la voir. Aussitôt que chacun fut sorti de l’appartement de ma tante, je me rendis au pavillon qu’habitait Étienne.

Je vis Alfred assis à quelques pas de là ; je devinai qu’il y attendait le départ du docteur et des nouvelles de Suzette. Je le regardai de manière à lui bien prouver que je l’avais vu, et montai l’escalier du pavillon sans lui rien dire.

Aussitôt que Suzette m’aperçut, la pauvre enfant se mit à fondre en larmes et s’écria :

— Oh ! ma bonne maîtresse, vous me rendez la vie !

Son père ne lui en laissa pas dire davantage, et, s’approchant de moi, il me conjura d’user de l’ascendant que j’avais sur sa fille pour l’engager à prendre un peu de repos.

— Allons, ma chère petite, suivez les avis de ce joli docteur, dit M. Durocher en me montrant, puisque vous ne voulez pas écouter les miens. Nous ne pourrons rien obtenir de bon tant que vous vous maintiendrez dans une agitation pareille.

Je répondis au docteur de la docilité de Suzette, et je demandai à rester seule quelques moments avec elle. On nous laissa, et je rassurai cette pauvre fille, en lui apprenant que je savais la cause de ses chagrins, de sa maladie, et que je n’avais jamais eu la pensée d’accuser sa vertu.

Je lui dis comment je m’étais engagée au secret près de mon père ; alors elle m’avoua qu’Alfred la tourmentait depuis longtemps, mais qu’elle rendait justice à ses sentiments, qu’ils étaient aussi coupables pour elle que respectueux pour moi.

— Son tort, ajouta-t-elle, est d’autant plus grave, mademoiselle, que c’est vous seule qu’il aime, et qu’il n’a voulu me perdre que pour satisfaire un caprice. Que deviendrai-je à présent ? moi qui n’avais au monde qu’une réputation digne du nom que me donna votre mère ! Ah ! malheureuse que je suis, pourquoi lui ai-je survécu !

J’eus bien de la peine à ramener l’esprit de Suzette à des pensées moins tristes ; cependant, celle de n’avoir rien perdu dans mon estime, lui rendit quelque espérance de bonheur. Je la quittai plus calme et lui promis de venir souvent la revoir.

Cet entretien me convainquit de l’innocence de Suzette ; et je me sus bon gré de ne l’avoir jamais soupçonnée ; mais j’en conçus plus de mépris encore pour la conduite d’Alfred.

Il m’était bien démontré qu’il n’avait été encouragé par aucune coquetterie de la part de Suzette, et que le droit de le rendre infidèle appartenait à toutes les jolies femmes qu’il pourrait rencontrer.

Ces réflexions me firent passer une assez mauvaise nuit, et, le lendemain, voulant m’en distraire, je descendis de bonne heure au jardin.

Je m’y promenais depuis quelques instans quand je vis arriver M. de Clarencey ; il parut étonné de me trouver si matinale, et me dit qu’il venait savoir des nouvelles de ma tante. Je lui appris qu’elle reposait encore. Il fit demander si mon père était visible ; on lui répondit qu’il le priait de l’attendre dans le jardin, où M. de Montbreuse allait se rendre aussitôt qu’il aurait fini une lettre qu’un courrier attendait.

Me voici donc obligée de tenir compagnie à M. de Clarencey jusqu’au moment où descendrait mon père.

Ce tête-à-tête me causa d’abord un embarras insupportable ; ensuite il me vint à l’idée d’en profiter, pour faire entendre à Edmond que je n’étais pas aussi complément dupe qu’il l’imaginait des perfidies d’Alfred, mais que ma générosité savait les pardonner. Je ne chercherai point à justifier le sentiment qui dicta cette résolution ; je le blâme, et pourtant je crois bien peu d’amour-propre à l’abri d’un pareil tort.

Voici comment s’enchaîna notre conversation.

Edmond. Madame de Nelfort se réveillera probablement en bonne santé, et vos inquiétudes d’hier seront entièrement dissipées. Je parie bien que vous avez souffert au moins autant qu’elle ?

Léonie. Peut-être plus !…

Edmond. Quoi ! seriez-vous malade ?

Léonie. Non ; mais je souffre de tout ce que je vois…

Edmond. Je conçois que l’état où s’est trouvée un moment madame de Nelfort ait dû vous affliger, mais il n’est plus alarmant. Bientôt, vous ne verrez près de vous que des gens heureux, et rien ne troublera plus votre bonheur…

Léonie. Mon bonheur ! Ah ! M. de Clarencey, vous savez bien que je n’en dois plus espérer !

Edmond. Eh ! qui pourrait avoir l’idée de le troubler ? N’êtes-vous pas l’objet des plus tendres affections de tout ce qui vous entoure ? n’êtes-vous pas uniquement chérie du meilleur père… adorée d’un amant que le titre d’époux va bientôt…

Léonie. Adorée ! M. de Clarencey, je vous croyais mon ami, et vous cherchez à me tromper aussi !…

Edmond. Moi, vous tromper ! Ah ! Léonie, ah ! mademoiselle, n’injuriez pas le sentiment qui me rend le plus digne de votre amitié. Non, le ciel m’est témoin que je ne crois pas vous tromper, en vous assurant qu’Alfred n’aime que vous au monde…

Léonie. Trahit-on ce qu’on aime ?

Edmond. On ne le trahit pas, mais on se laisse entraîner, dans un moment d’égarement, à des torts que l’on voudrait réparer aux dépens de sa vie.

Léonie. De semblables torts sont irréparables, ils détruisent la confiance. Je sais qu’on y attache peu d’importance dans le monde, et qu’un homme peut impunément les afficher ; je sais aussi qu’il est du devoir des femmes de les supporter sans en murmurer, et je me conformerai peut-être comme une autre à cette obligation, mais je ne souffrirai pas moins du regret d’avoir perdu l’illusion qui faisait ma félicité.

Edmond. Vous la retrouverez, et vous partagerez encore le bonheur qui sera votre ouvrage.

Léonie. Jamais…

Edmond. Ce moment de dépit m’en répond.

Léonie. Pour un observateur tel que vous, vous tombez dans une étrange erreur. Loin de me croire animée par un sentiment de dépit, vous auriez dû vous apercevoir que je suis triste, mais calme.

Edmond. C’est une des prétentions de la jalousie que de paraître calme au milieu des tourments, et je vous demande pardon de vous la supposer. N’en rougissez pas, Alfred en sera trop heureux.

Léonie. Je rougis de colère de vous voir obstiné à me croire jalouse, quand je ne suis qu’indignée.

Edmond. Cela se ressemble beaucoup.

Léonie. Aussi peu que l’amour ressemble au mépris. Mais je vois que votre esprit, si délicat et si finement exercé sur tous les intérêts de la société, ne comprend rien à ceux d’un cœur mortellement blessé par une suite de procédés offensants. Seriez-vous de ces gens qui croient que l’amour s’augmente par les froideurs de l’objet qui l’inspire ?

Edmond. S’augmente, non, mais j’ai la preuve qu’il ne s’en affaiblit pas.

Le regard qui accompagna ces derniers mots, me fit garder un instant de silence ; je me rappelai la confidence de madame de Ravenay, et je continuai.

Léonie. Votre fidélité pour un sentiment mal récompensé, m’est connue, mais votre position ne saurait se comparer à la mienne ; celle qui dédaigna votre hommage aimait déjà. Ce n’est point à vous qu’on en a préféré un autre !

Edmond. Quoi ! vous sauriez ?…

Léonie. J’ai su, par madame de Ravenay, qu’une femme, mal inspirée sans doute, avait autrefois refusé votre main, et que vous lui conserviez un amour dont elle était peu digne.

Edmond. Madame de Ravenay a pu trahir ainsi le secret !…

Léonie. Me le confier, ce n’était pas le trahir.

Edmond. Moi qui croyais mourir avant d’avoir révélé ma faiblesse ! Ah ! du moins, n’en abusez pas, Léonie. Je fais ici le serment de n’en reparler jamais ; vous seule saurez qu’en dépit de vos dédains, je vous ai consacré ma vie.

Léonie. Que dites-vous, Edmond ? je ne vous comprends pas ; est-ce vous que le roi proposa à mon père, vous que je refusai ?… S’il est vrai, tous mes maux sont comblés…

Ici, la plus vive émotion m’empêcha de continuer ; des larmes obscurcirent mes yeux, et je ne saurais peindre ce qui se passa dans mon âme. Edmond, dont le trouble paraissait égal au mien, prit ma main, la serra et me dit :

— Ce moment compense toutes mes souffrances, ces pleurs que votre pitié m’accorde, soutiendront mon courage ; j’aurai celui de voir combler vos vœux et ceux d’Alfred.

En cet instant M. de Montbreuse parut, et nous annonça le réveil de ma tante.

Elle veut, ajouta-t-il, que nous déjeunions tous auprès de son lit. Mais qu’avez-vous, Léonie ? vous me paraissez souffrante.

— Je le suis un peu, répondis-je.

— Pauvre enfant ! répliqua-t-il en m’embrassant, elle a le contre-coup de tous les maux de ses amies : j’étais bien sûr que l’attaque de nerfs de ma sœur et l’indisposition de Suzette dérangeraient sa santé, mais je ne veux pas qu’elle s’inquiète plus longtemps de ces petits événements. Elle doit bien quelque intérêt aussi à mon repos, et je suis plus malade que tout le monde, moi, quand je crains pour ma Léonie.

Cet excès de bonté augmenta mes regrets, et je me dis, en détournant les yeux pour lui cacher mes larmes :

— Malheureux père, j’ai détruit ton bonheur en ne te laissant pas l’arbitre du mien.


XXIX


Je me crois dispensée de tracer ici toutes les réflexions qui occupèrent mon esprit pendant ce déjeuner où chacun s’efforçait de paraître gai et méditait intérieurement sur un sujet triste. On devinera plus facilement que je ne saurais l’exprimer ce que l’aveu d’Edmond me causa de plaisir et de peine.

Je sentais bien qu’un moment plus tard, j’aurais eu le tort de lui apprendre à quel point j’étais sensible à son amour, je me félicitais d’y avoir échappé, et pourtant j’aurais voulu qu’il devinât mon cœur. Je ne pouvais plus me tromper sur mes sentiments.

Celui que m’inspirait Edmond n’avait rien de commun avec cette folle passion que je reconnaissais bien être le fruit d’un amour-propre exalté par la flatterie, irrité par les obstacles ; avec cette passion enfin, dont l’ardeur tenait tout du prestige, et qui devait s’éteindre au premier tort qui détruirait l’enchantement.

Plongée dans une rêverie profonde, je paraissais tellement accablée que ma tante s’en inquiéta et m’assomma de questions auxquelles je répondis fort mal. Mon père eut pitié de mon supplice, et mit tous ses soins à me distraire de la tristesse à laquelle il me voyait livrée. Alfred lui-même oublia sa bouderie ; il vint me parler avec intérêt de l’état de langueur où je me laissais aller.

— Reprenez votre colère, Léonie, me dit-il, je la supporte mieux que votre tristesse.

Edmond tenta plusieurs fois de m’adresser aussi la parole, mais elle expirait sur ses lèvres, et ses yeux semblaient me dire :

— Qu’ajouterai-je à ce que vous savez !

Cette vie de contrainte ne pouvait convenir à l’activité d’Alfred ; la présence de mon père le gênait au dernier point, et l’on remarquait qu’il ne cherchait qu’à l’éviter ; mais cela n’était pas toujours possible.

Au fait, sa position était vraiment pénible. Edmond excepté, Alfred avait des torts envers chacun de nous, et de plus sages que lui n’auraient peut-être pas eu le courage de rester de bonne grâce au milieu d’une société de gens qui n’avaient que des reproches à faire.

D’ailleurs, il ne concevait rien à la manière sérieuse dont on traitait ce qu’il appelait ses folies, et trouvait fort ridicule qu’on ne les oubliât pas aussi vite qu’il savait les faire. Ennuyé de ne voir que des visages tristes ou sérieux, il nous quitta aussitôt qu’il le put sans être trop impoli, et s’en fut chez madame d’Aimery implorer la gaieté de madame de Rosbel contre l’ennui qui l’accablait à Montbreuse.

Madame de Rosbel avait trop de finesse pour ne pas deviner à quoi elle devait le retour d’Alfred auprès d’elle, mais sa vanité y trouvait trop son compte pour le mal accueillir. Enlever un amant à une jeune rivale, désespérer la passion naissante de M. de Frémur, déconcerter la sévérité de M. de Montbreuse, étaient trois choses bien divertissantes pour l’imagination de madame de Rosbel.

Ma tante, se trouvant tout à fait rétablie, nous déclara qu’elle voulait sortir de son lit, aller se promener, et jeter par la fenêtre les potions du docteur.

Alors chacun se sépara ; Edmond parla de l’obligation où il était de passer la soirée avec sa tante, pour remplacer le curé qui faisait ordinairement son piquet. Je devinai, à ce prétexte, qu’il éprouvait, autant que moi, le besoin d’être seul, et je le plaignis d’ignorer le regret qu’allait me causer son absence.

Après m’être enfermée chez moi pour écrire à mon Eugénie tous les nouveaux chagrins dont j’étais tourmentée, je me rendis auprès de Suzette. Elle était plus calme ; mais à la vue des larmes dont mes yeux montraient encore les traces, elle se désespéra, en s’accusant d’être la cause de mes peines.

Je lui répétai vainement qu’elle n’était pour rien dans l’accès de tristesse qui s’était tout à coup emparé de moi en écrivant à mon amie ; la pauvre enfant ne voulut pas me croire.

Pendant que j’inventais plusieurs petits mensonges pour la persuader de cette vérité, j’aperçus deux grosses clefs accrochées à la cheminée de sa chambre, dont l’une avait une étiquette, avec ces mots : Clef du jardin de madame la comtesse.

Je m’en emparai, et Suzette me dit :

— Ah ! mademoiselle, il est bien défendu à mon père de prêter cette clef.

— Je la rapporterai ce soir, ma chère Suzette ; tâchez qu’Étienne ignore que je l’ai prise ; c’est une grâce que mon amitié vous demande.

— Je ne saurais vous rien refuser ; mais qu’irez-vous faire auprès de ce tombeau ? pleurer, ajouter encore à votre tristesse par de douloureux souvenirs ! Éloignez-vous plutôt de ce lieu de regrets.

Sans écouter cet avis, j’embrassai Suzette, et je m’enfuis dans le parc.

Un tremblement affreux me saisit quand j’ouvris la grille qui séparait ce séjour de douleur de celui qu’habitait ordinairement l’indifférence ou la joie. Je marchai longtemps dans les bosquets avant d’oser m’approcher du monument où reposait ma mère ; un sentiment craintif et religieux s’empara de mon âme ; les yeux fixés sur la pierre qui portait l’urne funèbre ; j’y lus cette inscription :

Malheureux Jules !

— Et malheureuse Léonie !

M’écriai-je, en tombant à genoux sur les marches de ce tombeau que je baignai de mes larmes.

En ce moment, j’entendis marcher près de moi, et je vis mon père, ce malheureux Jules, pâle, l’air égaré et se soutenant à peine. Je volai dans ses bras ; il me serra contre son cœur, et nous restâmes longtemps sans pouvoir proférer une seule parole.

Mon père rompit enfin le silence, et dit en montrant le tombeau :

— Que l’exemple de sa mort te sauve au moins de son supplice. J’aurais voulu te cacher ses malheurs, te laisser ignorer l’insensé qui les causa, mais j’ai bien mérité, par mes regrets et mon repentir, le pardon de ma fille ; c’est moi qui t’ai privée du plus doux appui qui soit au monde ; c’est moi dont la légèreté blessa mortellement le cœur le plus tendre et le plus passionné, c’est moi qui détruisis le charme de ma vie, et c’est à moi, mon enfant, à t’apprendre comment, sans me croire coupable, j’ai conduit au tombeau la femme la plus adorable.

Demain, tu trouveras sur ce marbre le récit des malheurs de ta mère, et la cause du chagrin déchirant qui oppressera éternellement mon cœur.

En finissant ces mots, il m’entraîna hors du jardin, et me reconduisit au château. Je ne le revis pas du reste de la journée.



XXX


À l’heure convenue, le lendemain, je trouvai la lettre suivante sur le tombeau de ma mère.


LETTRE DU COMTE DE MONTBREUSE À SA FILLE.

« Je m’étais promis, ma fille, de ne jamais affliger votre cœur du récit de mes peines, mais je vous ai vue pleurer sur la tombe de votre mère ; peut-être m’accusiez-vous en secret de sa mort. Je veux, sinon m’en justifier, du moins vous expliquer mes torts, et ne pas vous autoriser par mon silence à m’en supposer de plus grands.

» Mon père venait de m’obliger à quitter le service pour suivre le duc de G*** dans son ambassade en Angleterre, quand je fus présenté, pour la première fois, chez la marquise de Céréville. Elle avait trente-six ans, de l’élégance sans beauté, et toute l’assurance d’une personne à la mode ; c’était la femme dont l’esprit faisait le plus de bruit à la cour. Chaque jour on en citait quelques traits piquants, on s’abordait en se disant : Savez-vous le mot de madame de Céréville sur monsieur un tel ? et ce mot était presque toujours un coup mortel pour la victime. Personne n’aurait osé décider du mérite de quelqu’un, avant de savoir l’avis de madame de Céréville.

» Son salon était le rendez-vous de tous ceux qu’une célébrité quelconque distinguait, et l’on en payait l’entrée par l’engagement d’une admiration continue pour tout ce qui sortait de la bouche de la maîtresse de la maison.

» Je fus d’abord ébloui de ce feu roulant de plaisanteries piquantes dirigées contre la marquise pour mieux assurer le succès de ses réparties ; mais j’aperçus bientôt le travail pénible de ses rivaux dans l’art de la conversation brillante, et je ris de leur inquiétude quand un trait saillant n’en ramenait pas un autre, et menaçait d’un long intervalle qu’il faudrait remplir de lieux communs.

» Leur impatience de voir parler souvent tout le monde à la fois, et de ne pouvoir faire entendre la phrase qu’ils avaient eu le temps de rédiger pendant les moments de langueur, enfin l’espèce de fièvre qui semblait agiter les gens de cette société, ne m’inspirèrent point l’envie d’y briller ; d’ailleurs, il faut convenir qu’un nouveau venu n’y était point à son aise.

» Madame de Céréville était bien toute prévenance pour lui ; sa politesse recherchait les moyens de le faire valoir, mais le chuchotement des amis qui se disaient tout bas ce qu’ils pensaient du débutant, quand leur sourire dédaigneux démontrait plus franchement qu’ils n’en attendaient pas grand’chose, détruisait l’effet des phrases obligeantes de la marquise et achevait de déconcerter le pauvre initié. Souvent il se décourageait et ne revenait plus ; mais celui dont la philosophie savait braver ces premiers moments, devenait à son tour membre de l’illustre aréopage, et je fus de ce nombre.

» Je ne dus cet honneur qu’à ma persévérance. Destiné par mon père à la diplomatie, j’en avais reçu de bonne heure de sévères leçons sur la nécessité de tout entendre sans jamais se compromettre par ses réponses, d’être discret sans être silencieux, grave sans être triste et galant sans être amoureux.

» Avec de tels principes, je convenais peu aux enthousiastes de madame de Céréville, mais elle aimait assez ce qu’elle appelait ma sournoiserie, et me dispensait de m’escrimer avec ses chevaliers, en me disant : « Vous écoutez cent fois mieux qu’ils ne parlent. »

» À côté de ce brillant cercle, composé de quelques jolies femmes et de tant d’hommes d’esprit, on voyait ordinairement une jeune personne, d’un visage charmant, qui paraissait uniquement occupée du soin de nuancer avec goût les fleurs qu’elle brodait, et n’en détournait les yeux que pour chercher l’auteur du mot ingénieux qui venait d’être dit. On pouvait deviner son esprit à la vivacité de ce regard, et plus encore à l’indifférence qu’elle montrait pour une foule de niaiseries qu’on se croyait obligé d’applaudir.

» Séduit par sa contenance gracieuse et modeste, et révolté de voir ainsi négligée la fille de madame de Céréville, je formai le projet de causer avec elle. Ayant choisi un de ces moments où la conversation captivait tout le monde, je m’approchai de son métier, et ne sachant trop que lui dire, je fis l’éloge de son ouvrage et lui demandai à quel usage il était destiné.

» — C’est, me répondit-elle, une veste que je brode pour mon père.

» Je fus très-étonné d’apprendre qu’il existât un M. de Céréville, et d’avoir pu venir tous les jours depuis un mois chez lui, sans me douter qu’il vécût encore.

» Cependant je gardai le secret de ma surprise devant mademoiselle de Céréville, et je revins charmé de la douceur de sa voix, de la simplicité de ses manières et de l’expression touchante qu’une sorte de mélancolie répandait sur toute sa personne.

» Lorsque je fis à mon père le reproche de ne m’avoir pas instruit de l’existence de ce M. de Céréville, dont je n’avais jamais entendu parler, il me dit :

» — Vraiment, je l’avais oublié comme font tous les amis de la marquise ; c’est fort souvent le sort du mari de la femme que l’on cite le plus. M. de Céréville vit ordinairement dans ses terres ; sa femme y va passer l’été et revient ensuite à Paris y dépenser l’immense fortune dont elle a payé le nom de M. de Céréville ; tout cela s’arrange parfaitement.

» Au milieu du bruit qui l’environne, madame de Céréville a fort bien surveillé l’éducation de sa fille, elle lui fera faire un mariage brillant. La duchesse de Clarencey semble être morte tout exprès cet automne pour servir son ambition. On assure déjà dans le monde que le duc a demandé la main de la jeune Sophie, et sa mère n’est pas femme à la refuser au ministre le plus en crédit.

» Sans m’être rendu compte du goût que m’inspirait cette aimable Sophie, la nouvelle de son prétendu mariage me donna de l’humeur et piqua mon amour-propre ; je formai le projet de lui plaire, et je m’y appliquai tout le temps qu’il plut au duc de G*** de retarder son départ pour Londres.

» Sophie ignorait que la marquise eût décidé de son sort, et croyait pouvoir accueillir les vœux d’un ami de sa mère. Je doutais encore de sa préférence, lorsqu’un soir on annonça le duc de Clarencey.

» — Voilà, dis-je tout bas à Sophie, un homme fort aimable ; il ne tient qu’à vous de me le faire haïr.

» Elle se disposait à me répondre, mais madame de Céréville l’obligea de quitter son ouvrage, sous prétexte qu’il la fatiguait trop, et la fît asseoir auprès d’elle. Alors je pus remarquer tout ce qu’imagina cette ingénieuse mère pour faire valoir les avantages de sa fille.

» On parla peinture pour amener l’occasion de dire que Sophie dessinait à ravir ; on discuta sur la musique du dernier opéra, pour obliger Sophie à chanter l’air que chacun préférait, et ce petit manège eut tout le succès qu’en attendait madame de Céréville.

» La finesse de ses amis devina ses projets, les servit adroitement, et le duc, enchanté des grâces, des talents de Sophie, laissait déjà lire dans ses yeux l’oubli de son deuil et l’impatience de le voir finir.

» Le dépit que je ressentis de cette scène me prouva combien j’aimais Sophie. En vain je tentai de paraître indifférent aux soins de M. de Clarencey pour elle ; en vain j’essayai d’en rendre à madame d’Aimery qui captivait déjà tous les hommages, je ne pouvais distraire ma pensée de Sophie.

» J’aurais voulu haïr le duc de Clarencey, mais j’eusse été par trop injuste et même ingrat ; il m’avait toujours traité de la manière la plus affectueuse, et c’était l’homme le mieux doué de toutes les qualités qui inspirent l’estime et l’amitié.

» Je ne peux rendre l’espèce de chagrin que j’aperçus dans le regard de Sophie, lorsque je me plaignis de sa recherche à plaire au duc de Clarencey.

» — Vous aurais-je affligé ? me dit-elle ; ah ! je serais bien fâchée de vous avoir causé la moitié de la peine que vos soins pour madame d’Aimery m’ont fait éprouver.

» Ce peu de mots m’apprit que j’étais aimé et que Sophie pouvait se livrer trop facilement à un sentiment jaloux. Je lui en fis le reproche en lui jurant que nul être au monde ne saurait altérer l’amour qu’elle m’inspirait, et, dès cet instant, je fis le serment de lui consacrer ma vie.

» Elle me laissa le choix des moyens à prendre pour détourner le duc de Clarencey du projet de demander sa main, car, cette démarche faite, madame de Céréville aurait bien certainement sacrifié le bonheur de sa fille aux intérêts de son ambition maternelle, et rien n’aurait pu la fléchir.

» Persuadé de cette triste vérité, je pris le parti d’avoir recours à la générosité du duc de Clarencey, et lui fis l’aveu sincère des sentiments qui m’unissaient à Sophie. Il fut touché de ma franchise, et, voulant répondre par sa conduite à tout ce que je pouvais attendre d’un caractère aussi noble que le sien, il me promit non-seulement de renoncer à épouser mademoiselle de Céréville, mais de parler en ma faveur à sa mère pour mieux la convaincre de la résolution qu’il avait prise de ne pas donner de belle-mère à son fils.

» Ce généreux procédé m’attacha au duc de Clarencey par tout ce que la reconnaissance a de plus vif, et fut le premier lien d’une amitié qui nous unit tant que dura sa vie, et qui lui survit encore dans mon cœur.

» À cette époque, je fus obligé de suivre notre ambassadeur à Londres ; le duc de Clarencey profita de mon absence pour servir mes intérêts auprès de madame de Céréville. Elle hésitait encore à céder à nos vœux lorsque la mort de mon père vint la déterminer à m’accorder sa fille.

» J’héritais d’un beau titre et d’une grande fortune ; ces avantages triomphèrent de la répugnance invincible que madame de Céréville avait pour les mariages d’inclination, et le mien fut fixé à l’époque de mon retour en France.

» Je vivais dans les regrets de ne plus retrouver mon père en revenant dans ma patrie et dans la douce espérance d’y revoir bientôt ma Sophie, quand madame d’Aimery arriva subitement à Londres.

» L’apparition d’une Française élégante y fait toujours événement, et madame d’Aimery dut être satisfaite de l’effet qu’elle y produisit. On s’empressait de lui plaire, les gens les plus aimables s’adressaient à moi pour les présenter chez elle, et je ne sais quel orgueil national me rendait assez fier des hommages qu’on lui prodiguait.

» Il faut avoir vécu en pays étranger pour savoir le prix qu’on attache aux moindres succès obtenus par ses compatriotes. Depuis le triomphe du général d’armée jusqu’à celui de la jolie coquette, on tire parti de tout.

» Madame d’Aimery possédait alors tous les avantages qui excitent l’admiration, joints aux manières les plus séduisantes ; grande et belle, sa taille était plus souple qu’imposante et son regard moins vif que pénétrant.

» Un continuel désir de plaire avait formé son esprit aux qualités les plus opposées. Vive et superficielle avec le jeune fat, elle paraissait instruite et sérieuse auprès du philosophe ; mélancolique auprès d’un amant malheureux, elle était enjouée près de celui que la gaieté captive ; enfin, chacun lui trouvait la vertu qu’il préfère, l’agrément qui le séduit et jusqu’au défaut qu’il se reconnaît.

» Comment résister au charme de se retrouver ainsi dans le caractère d’une personne charmante ! comment ne pas l’aimer ?

» Le souvenir de Sophie me garantit de ce malheur ; mais je n’échappai pas complètement à l’empire que madame d’Aimery exerçait sur ses admirateurs.

» Elle disposait à son gré de l’emploi de toutes mes journées, et, sous le prétexte de ne pas m’abandonner à mes tristes rêveries, elle m’obligeait à la suivre partout où la conduisait son caprice.

» Madame d’Aimery connaissait mes sentiments pour mademoiselle de Céréville, et n’en parlait qu’avec estime. Je lui fis bientôt la confidence du bonheur qui m’attendait à mon retour à Paris ; elle y parut sensible, et, dès ce moment, je regardai notre liaison d’amitié comme, sanctifiée par ma confiance, et sans nul danger pour les intérêts de mon amour.

» Cette douce intimité durait depuis cinq mois, quand je vis un matin entrer dans mon cabinet, sans se faire annoncer, le jeune sir Charles, fils du lord Andley.

» Son air égaré, le ton qu’il mit à me conjurer qu’on ne vînt pas nous interrompre, commencèrent à m’alarmer. Je le crus menacé d’un grand malheur, et m’empressai de lui offrir mes services avant de savoir comment je pourrais lui être utile.

» — Ma vie est entre vos mains, me répondit-il, sauvez un insensé que son délire peut conduire aux excès les plus coupables.

» Je lui demandai l’explication d’un si profond désespoir, et j’appris que madame d’Aimery en était l’unique cause. J’avais bien remarqué les soins de sir Charles pour elle, et la manière encourageante dont madame d’Aimery les accueillait, mais j’étais loin d’imaginer qu’il en dût résulter aucun malheur pour l’un et l’autre.

» Sir Charles me détrompa en me disant :

» — J’étais au moment d’épouser la fille de lady Erigton quand madame d’Aimery parut à Londres. La première fois que je la vis à l’Opéra, je crus que le ciel me faisait apparaître la seule femme que je dusse aimer au monde. Celle que l’on me destinait n’avait aucun moyen de rivaliser dans mon cœur les charmes de madame d’Aimery, et j’en fus bientôt subjugué.

» Elle reçut sans colère l’aveu de mon amour : je me crus aimé. Dans l’excès de mon bonheur j’ai bravé le ressentiment de mon père, l’opinion des gens du monde et le respect que je devais à la famille de lady Erigton ; j’ai refusé la main de la fille, et suis venu mettre aux pieds de madame d’Aimery ma fortune et ma destinée.

» Ici le jeune Andley s’abandonna à tous les transports d’une passion exagérée pour me peindre le désespoir qui s’empara de son âme en voyant madame d’Aimery accueillir presque avec dédain les sacrifices et les offres d’un amour aussi généreux.

» À tous ces projets de bonheur romanesque, elle avait répondu par des raisonnements et par les représentations les plus sages sur les inconvénients qui pourraient résulter pour lui de la rupture de son mariage avec la fille de lady Erigton ; elle ne voulait pas surtout qu’on l’accusât d’être la cause d’une semblable extravagance, et préférait ne jamais revoir lord Andley au malheur de se laisser soupçonner du tort d’approuver sa conduite.

» Tous ces discours étaient fort convenables, mais il ne fallait pas attendre pour les tenir que sir Charles eût commis toutes les fautes qu’entraîne une passion folle et trop encouragée.

» L’éclat était fait ; il n’avait plus aucun moyen d’en réparer les suites, et, dans son désespoir d’être à la fois si coupable et si malheureux, il jurait de se tuer si madame d’Aimery l’abandonnait.

» Je le croyais très-capable de ce dernier trait de démence, et lui promis d’employer tout le crédit que l’amitié me donnait sur l’esprit de madame d’Aimery pour l’engager à revenir sur la résolution trop sévère qu’elle avait prise contre lui.

» Cette promesse lui rendit un peu de calme, et il me quitta en me prodiguant les expressions de la plus touchante reconnaissance.

» Je me rendis aussitôt chez madame d’Aimery. Elle fit un mouvement de surprise en me voyant arriver d’aussi bonne heure, mais le soin qu’elle prit de me paraître très-étonnée de ma visite me prouva qu’elle l’attendait. Je lui en dis le motif, et voici la réponse que j’en obtins.

» — Ce n’est pas avec vous que je tenterai de me justifier du tort d’avoir voulu plaire à sir Charles Andley ; cependant ce tort n’est pas sans excuse, car j’espérais l’aimer, et si j’avais pu obtenir de mon cœur la soumission qu’exigeait ma volonté, j’aurais sacrifié sans regret, au lord Andley, ma liberté et mon veuvage.

» Flattée de son hommage et des sacrifices qu’il m’offrait, je me suis crue un instant sensible à son amour, et distraite d’un sentiment qui, depuis longtemps, tourmente mon âme. Cette erreur a causé ma faute et ses chagrins.

» En me trompant, je l’ai trompé, mais, au moment où j’ai reconnu que rien ne saurait triompher de l’unique pensée qui m’occupe et que j’aimais mieux vivre de mes peines que de partager ses plaisirs, j’ai dû lui déclarer ma résolution et détruire toutes les illusions de son amour. J’aurais mieux fait, sans doute, de ne les pas faire naître, je ferais mieux encore de les partager ; mais cet effort est au-dessus de mon courage.

» Laissez, ajouta-t-elle en diminuant le son de sa voix, laissez aux gens du monde le soin de blâmer aujourd’hui ma conduite, et songez qu’en cette occasion vous seul n’avez pas le droit d’être mon juge.

» Cette dernière phrase et le regard qui l’accompagna me troublèrent visiblement : je n’osais comprendre madame d’Aimery, et cherchais ce que je pouvais lui répondre ; l’arrivée du vieux lord Andley m’en dispensa.

» Je devinai sans peine qu’il venait se plaindre de son fils et prier madame d’Aimery de le rendre à la raison, et je me retirai discrètement, ce qui me valut, en partant, un petit air boudeur de madame d’Aimery et le plus gracieux sourire du vieux lord.

» En rentrant chez moi, je trouvai une lettre du duc de Clarencey qui m’envoyait un congé obtenu par lui du ministre des affaires étrangères, et m’engageait à partir, sans délai, pour me rendre au château de Céréville où la mère de Sophie était au moment de succomber aux suites d’une maladie dont elle dévorait depuis longtemps les souffrances.

» Le duc ajoutait que madame de Céréville elle-même me conjurait de hâter mon départ pour venir recevoir, des mains d’une mère mourante, la femme que je m’étais choisie, et adoucir par ma présence les chagrins qui allaient bientôt l’accabler.

» Je n’hésitai pas à me rendre au désir de madame de Céréville, et ne restai à Londres que le temps nécessaire pour instruire le duc de G*** des motifs de mon brusque départ, et en prévenir, par un simple billet, sir Charles et madame d’Aimery. Je ne sais trop quel nom donner au sentiment qui me faisait regretter de ne pas la voir avant de quitter l’Angleterre ; mais j’en étais encore préoccupé lorsque ma voiture passa sous ses fenêtres. Un de ses gens fit signe à mon postillon d’arrêter, et vint me prier de me charger d’une lettre que sa maîtresse voulait me confier elle-même.

» Je saisis avec empressement cette occasion de lui dire adieu. Au même instant une autre voiture s’arrêta devant sa porte, et j’entendis le valet de chambre de madame d’Aimery répondre à quelqu’un :

» — Madame est malade, monsieur, et ne reçoit point aujourd’hui.

» Je crus cette réponse un prétexte pour se débarrasser de la visite de quelqu’un ; mais je ne pus douter de l’indisposition subite de madame d’Aimery quand je la vis étendue sur un canapé, la pâleur de la mort répandue sur ses traits, les yeux éteints et la poitrine tellement oppressée qu’elle pouvait à peine dire deux mots de suite.

» Je lui demandai avec l’accent du plus vif intérêt la cause de l’état de souffrance où je la trouvais après l’avoir laissée le matin brillante de fraîcheur et de santé.

» — Puisque vous n’en pénétrez pas la cause, répondit-elle, il est inutile de vous l’apprendre ; nos destinées sont arrêtées ; vous n’avez plus de vœux à former pour la vôtre, elle va bientôt être aussi heureuse que la mienne sera… Mais pourquoi vous parler de moi ? partez, allez rejoindre votre Sophie, et ne perdez pas à me plaindre les moments que vous devez employer à la consoler.

» — Vous pleurez ! m’écriai-je ; ah ! serais-je assez malheureux pour causer vos chagrins ?

» — N’ajoutez pas un mot de plus, interrompit madame d’Aimery, ou je ne vous revois de ma vie. Songez que, quelle que soit ma faiblesse, elle ne saurait égaler ma fierté ; votre amitié peut m’être douce encore, ne m’ôtez pas le droit d’en goûter les charmes sans rougir.

» Je vais vivre loin de vous et du monde, mais j’apprendrai avec intérêt les moindres détails de votre bonheur. Écrivez-moi.

» Je quitterai Londres aussitôt que ma santé le permettra, pour me soustraire aux instances de sir Charles, dont l’amour et les menaces me sont également insupportables. Voici une lettre pour mon amie madame d’Orbeval que je vous prie de lui remettre.

» Sa terre est voisine du château de Céréville et, si vous attachez quelque prix à savoir de mes nouvelles, elle vous en donnera, car je ne prévois pas être de longtemps en état de vous écrire.

» Ce discours, les pleurs qui l’interrompirent et le charme indéfini que répand toujours la douleur sur une belle personne, avaient tellement égaré ma raison que, si madame d’Aimery ne m’avait imposé silence, j’allais peut-être, dans mon délire, lui offrir de rester près d’elle et de lui sacrifier tout ce qui s’opposait à son bonheur.

» Mais elle voyait trop juste pour se tromper sur l’effet d’un semblable mouvement ; elle savait mieux qu’une autre que la passion qui fait violer tous les devoirs ne peut être qu’instantanée, et que la réflexion qui en détruit le charme n’en fait plus qu’un regret déchirant ; madame d’Aimery me connaissait assez pour refuser un sacrifice qu’elle eût payé trop cher par mon retour certain à mes serments et à Sophie.

» Son aveu avait troublé ma joie ; des désirs inquiets se mêlaient dans mon cœur à celui de revoir Sophie. Je l’avais oubliée un instant, c’en était assez pour la vanité de madame d’Aimery.

» Elle m’ordonna de partir, et je m’arrachai d’auprès d’elle dans un véritable accès de douleur.

» Avant de m’embarquer, je lui écrivis une lettre où je lui peignis mes regrets avec tout le désordre d’une imagination exaltée. En me plaignant de l’obligation de la fuir pour obéir à l’honneur, j’exagérai ma douleur dans l’espérance de calmer la sienne.

» Quel empire un seul mot exerce sur le bonheur de la vie entière ! et combien je déplorai depuis l’instant fatal où l’égarement le plus coupable me dicta cette lettre !

» Lorsque j’arrivai à Céréville, Sophie, tout occupée du danger de sa mère, n’observa ni mon air contraint, ni l’agitation que j’avais peine à calmer et qui souvent m’éloignait d’elle.

» Il y a quelque chose dans les inquiétudes d’une fille pour sa mère qui triomphe de l’amour même ; on dirait qu’un sentiment secret l’avertit que cette perte est la seule irréparable.

» Je fus bien reçu du marquis de Céréville ; il avait fait du mérite d’approuver sa femme une des habitudes de sa vie, et il n’eut pas la pensée de la contrarier au moment de sa mort.

» Elle exigea que le mariage de sa fille se célébrât le surlendemain de mon arrivée, dans la chapelle du château, où elle se fit transporter malgré son extrême faiblesse. Je n’ai rien vu de plus triste que cette cérémonie nuptiale et funèbre.

» La richesse des ornements dont on avait décoré la chapelle, l’élégante parure qui ajoutait à la beauté de Sophie, la joie de tous les paysans du village, donnaient à cette solennité un air de fête qui contrastait avec la triste lueur des flambeaux qui éclairaient le visage décoloré de madame de Céréville.

» Étendue sur un lit porté par quatre de ses gens, elle leur ordonna de le placer du côté de l’église où se trouvaient les tombeaux de sa famille.

» — Vous seriez mieux, lui dis-je, plus près de l’autel.

» — Non, répondit-elle, il faut qu’ici tout le monde soit à sa place.

» En ce moment Sophie se mit à genoux près du lit de sa mère, s’empara de sa main et la baigna de larmes.

» — Pourquoi pleurer, mon enfant ? lui dit-elle, ne suis-je pas heureuse ! Jules m’a promis de faire ton bonheur.

» En finissant ces mots, elle me fit signe de conduire sa fille à l’autel, et son regard semblait me dire :

» — Ne perdez pas un instant, j’en ai si peu à vivre !

» En agissant ainsi, madame de Céréville suivait son principe. Je lui avais souvent entendu dire que l’esprit servait à tout, même à bien mourir, et qu’à moins d’avoir perdu le sien, elle l’emploierait à déguiser l’horreur de ses derniers moments. En effet, elle ne pouvait supporter qu’on la questionnât sur ses souffrances, et répondait toujours :

» — C’est une chose convenue entre le ciel et moi, n’en parlons pas.

» Mais elle accueillait avec empressement tout ce qui l’agitait assez pour la distraire de son état, et le désir de marier Sophie sous de si tristes auspices avait autant pour objet de tromper son agonie que d’assurer le bonheur de sa fille.

» Je n’oublierai jamais le tremblement qui s’empara de Sophie quand je la conduisis à l’autel ; elle me parut si malheureuse que j’en fus offensé, et lui dis avec ressentiment :

» — Pour être aussi à plaindre il faut que vous ne m’aimiez plus.

» Elle ne répondit à ce reproche qu’en me montrant des yeux sa mère, et me laissa pénétré du regret de mon injustice. Combien de fois ce premier tort ne s’est-il pas représenté à mon esprit ? Hélas ! quand on peut s’accuser d’avoir causé la mort d’un être chéri, on se fait des remords de tout !

» Deux jours après celui qui me rendit l’époux de Sophie, madame de Céréville nous donna l’exemple de la mort la plus résignée.

» Ses derniers moments ne furent point adoucis par cette espérance d’une foi vive qui fait de la mort la dernière action d’une première vie. Sans être impie, madame de Céréville avait été élevée dans cette religion des gens du monde qui soumet les actions plus que la pensée.

« Fidèle aux devoirs imposés par l’Église, elle avait peu médité sur l’avenir et s’était contentée de n’avoir rien à redouter du passé ; aussi vit-elle approcher la mort avec tout le courage que donne l’esprit pour les maux inévitables, mais sans y mêler aucun des sentiments doux qui rendent les adieux si touchants.

» Après avoir rendu à ma belle-mère tous les devoirs de la piété filiale, j’arrachai ma Sophie de ce lieu de douleur. Son père consentit à nous suivre à Montbreuse.

» Le matin même de notre départ je me rappelai la lettre que madame d’Aimery m’avait dit de remettre à madame d’Orbeval, et, comme son château se trouvait sur la route, je partis à cheval quelques heures d’avance en priant M. de Céréville et sa fille de me faire avertir quand ils me rejoindraient.

» Je trouvai dans madame d’Orbeval les manières de ce qu’on appelle, dans le monde, une excellente femme, ce qui signifie ordinairement une femme qui ne nuit aux prétentions de personne, adopte, sans examen, les opinions de ceux qui l’entourent, et se croit de moitié dans tous les succès qu’obtiennent ses amis.

» Elle fit un éloge de madame d’Aimery que tout autre que moi aurait trouvé trop long ; mais il justifiait à mes yeux l’instant d’égarement qu’elle m’avait inspiré et le souvenir que je conservais d’elle. J’écoutai avec plaisir cet éloge que madame d’Orbeval termina en disant :

» — Tant d’agréments et de qualités précieuses devraient assurer son bonheur, et cependant madame d’Aimery ne sera jamais heureuse.

» — Pourquoi cela ? interrompis-je.

» — On n’est jamais heureux avec une sensibilité si profonde, reprit madame d’Orbeval. Si vous lisiez, M. le comte, les lettres que cette pauvre Amélie m’écrit depuis six mois, vous sauriez qu’on peut être bien admiré et bien à plaindre. J’ignore la cause de ses chagrins autant que sa position peut la laisser ignorer ; car, étant jeune, riche et belle, on n’a guère à redouter qu’un genre de malheur.

» — Heureusement, répondis-je en m’efforçant de sourire, ce malheur est celui qui offre le plus de consolations.

» — Cela dépend des âmes qui l’éprouvent, et j’ai bien peur que celle de madame d’Aimery ne soit trop vivement atteinte pour se consoler facilement. J’ai reçu de ses nouvelles hier, elle est fort malade, et s’obstine à ne prendre aucun soins de sa santé, dans l’idée où elle est qu’ils seraient inutiles.

» Je conjurai madame d’Orbeval d’engager madame d’Aimery, au nom de ses meilleurs amis, à prendre soin d’elle ; je lui promis de joindre mes sollicitations aux siennes, et la quittai l’esprit préoccupé de tout ce qu’elle m’avait dit de sa brillante amie.

» Cependant le bonheur de posséder une femme charmante effaça bientôt toutes ces impressions.

» J’oubliai madame d’Aimery pour ne penser qu’à Sophie, et le sentiment qu’elle m’inspirait s’accrut encore, ma chère Léonie, au moment où elle te donna la vie ; il y avait certainement de la prévoyance dans l’excès de la joie que me causa cet heureux événement, le ciel m’avertissait de tout ce que tu serais un jour pour moi.

» Plusieurs années s’écoulèrent dans le charme de l’intimité la plus douce. Sophie, naturellement inquiète, se rassurait en me voyant livré aux sévères occupations d’un homme destiné à servir honorablement l’État ; et si parfois je souffrais des hommages séduisants qui lui étaient offerts, elle évitait à ma fierté la honte de s’en plaindre, et trouvait toujours un moyen ingénieux de me prouver qu’elle y était insensible.

» Une telle félicité n’est pas faite pour la terre ; j’en ai joui quatre ans, et peut-être tout ce que j’ai souffert depuis, ne l’a-t-il pas acquittée ! Je la croyais inaltérable lorsqu’un soir, à une grande assemblée chez le duc de G***, j’entendis annoncer madame d’Aimery.

» Ce nom me frappa si vivement que, sans achever la phrase que j’avais commencée à la personne qui causait avec moi, je retournai brusquement la tête pour voir si mon oreille ne m’avait point trompé, et j’aperçus, en effet, madame d’Aimery dans tout l’éclat de la parure et de la beauté. Je conviens que sa vue me troubla, mais, pour en cacher l’effet, j’essayai de reprendre la conversation que cette visite avait interrompue.

» Tout en causant, j’entendais madame d’Aimery répondre aux reproches qu’on lui faisait d’avoir trop prolongé son séjour en Italie, en disant :

» — J’avais besoin d’oublier l’Angleterre, le climat en avait trop altéré ma santé ; j’ai dû ma guérison au beau ciel d’Italie, et peut-être aurais-je mieux fait de m’y fixer pour toujours.

» En finissant ces mots, ses yeux se tournèrent de mon côté et se baissèrent aussitôt. Les miens se fixèrent alors sur madame de Montbreuse, que je vis pâlir et prête à se trouver mal. Je voulais me rapprocher d’elle et lui dire un mot qui pût faire cesser l’émotion pénible dont elle paraissait tourmentée.

» Un sot embarras me retint, je craignis de ne pouvoir le dissimuler assez bien pour détruire ses soupçons, et je pensai qu’il était plus sage de laisser au temps le soin de les dissiper. D’ailleurs j’ignorais si le souvenir de ma première entrevue avec madame d’Aimery n’était pas l’unique cause de l’altération que j’avais remarquée sur le visage de Sophie.

» Enfin j’accueillis, comme on fait souvent en pareille circonstance, toutes les raisons qui devaient m’épargner une démarche qui gênait ma conscience.

» À souper, me trouvant placé à côté de madame d’Aimery, elle me dit d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre léger :

» — Savez-vous bien que je trouve la comtesse de Montbreuse fort embellie, malgré le regard sévère dont elle m’honore. Je suis sûre que la pauvre femme est assez dupe pour être folle de vous. C’est le privilége des gens de votre caractère de se faire adorer ; il ne faut pour cela qu’un esprit aimable et qu’un cœur froid.

» Je cherchai vainement à me justifier de cette opinion ; madame d’Aimery persista en ajoutant :

» — Je ne crains pas de me tromper sur votre compte ; car, grâce au ciel, je ne vous aime plus.

» En ce moment, on se leva de table, et je la vis se rapprocher de madame de Montbreuse, lui adresser la parole, et tenter de se concilier sa bienveillance par des manières gracieuses dont elle connaissait si bien le charme.

» Sophie l’accueillit d’abord avec une politesse plus que froide ; mais bientôt, séduite par le ton caressant de madame d’Aimery, elle se fit le reproche d’avoir pu soupçonner du dessein de l’affliger, une personne dont chaque mot semblait dicté par les sentiments les plus généreux.

» Heureuse de voir dissiper ses inquiétudes par celle qui les causait, elle répondit de toute la franchise de son âme, aux offres d’amitié que lui fit madame d’Aimery, et le calcul de l’une triompha sans peine de la bonne foi de l’autre.

» Cette intimité me paraissait devoir assurer le repos de ma vie, elle en devint le désespoir. Sophie, élevée avec la plus grande réserve, osait à peine faire valoir les avantages de son esprit, de ses talents, à côté de madame d’Aimery, dont les manières brillantes semblaient imposer l’admiration et ternir tout ce qui s’approchait d’elle.

» Habituée à jouer le premier rôle dans les salons où elle se trouvait, madame d’Aimery réduisait à celui de confidentes les femmes de sa société, et l’on sait que cet emploi, dans le monde comme au théâtre, n’est jamais amusant pour celle qui le remplit.

» L’amour-propre de Sophie en souffrait moins que sa tendresse pour moi ; elle s’imagina que la supériorité factice de madame d’Aimery me captivait davantage que les qualités attachantes de la mère de ma Léonie. Elle m’en fit le reproche ; je m’en justifiai en lui proposant de ne plus voir madame d’Aimery, si sa présence lui causait le moindre déplaisir. Elle refusa ce qu’elle appelait un trop grand sacrifice de ma part, et me dit :

» — Pardon, Jules, j’ai tort de me plaindre ; vos procédés pour moi sont parfaits, et ce n’est pas votre faute si je suis moins aimable qu’une autre.

» Après de semblables explications, je redoublais de soins pour Sophie ; j’évitais les entretiens de madame d’Aimery et me livrais un peu plus à mes occupations.

» Madame d’Aimery ne tarda pas à s’apercevoir de l’influence de Sophie sur ma conduite envers elle, «t le dépit qu’elle en conçut anima sa vengeance ; elle se servit de la crédulité du chevalier de Trémeuil pour satisfaire son amour-propre implacable.

» C’est au château de Montbreuse, c’est ici même qu’elle exécuta ses méchants projets. Le chevalier, comme parent de Sophie, fut invité par moi à venir passer l’automne au château de Montbreuse au milieu d’une société d’amis qui se détestaient plus ou moins, mais qui tous étaient d’accord pour aimer ce qu’on appelle la vie de château. Madame d’Aimery habitait alternativement sa terre et la nôtre ; elle s’était bientôt aperçue du sentiment que Sophie avait inspiré, sans s’en douter, au jeune chevalier de Trémeuil.

» À vingt ans, on cache mal un premier amour, et le pauvre Eugène, dans son inconséquence, se croyait un modèle de discrétion en ne parlant pas. Mais son trouble, à l’aspect de Sophie, n’ayant point échappé à la pénétration de madame d’Aimery, elle lui témoigna cette espèce d’intérêt qu’on éprouve ordinairement pour la victime d’une passion malheureuse ; elle s’établit sa confidente, traita son amour insensé avec tant de gravité qu’elle en doubla l’importance aux yeux d’Eugène. Dans ses fréquents entretiens avec lui, elle lui persuada que la jalousie étant la passion dominante de madame de Montbreuse, il pouvait toujours espérer quelque chose d’un moment de dépit, et que c’était peut-être un service à rendre à Sophie que de chercher à la distraire des chagrins que je ne cessais de lui causer.

» Enfin, sa perfidie aliéna tellement l’esprit de ce jeune homme qu’elle parvint à le rendre coupable de la plus infâme action.

» Profitant d’une absence que je fis à la fin de l’automne, et d’un moment où madame d’Aimery était au milieu de sa cour à Champfleury, Eugène, encouragé par ses mauvais conseils, osa déclarer son amour à madame de Montbreuse. Elle crut d’abord devoir le traiter comme un enfant qui déraisonne, et lui recommanda de ne plus lui parler d’une folie qui finirait par l’offenser. Eugène se méprit sur la franchise et l’indulgence de Sophie, et, fort de cette maxime tant répétée par les gens corrompus, qu’une femme honnête est à moitié séduite quand elle ne s’irrite pas d’un premier mot d’amour, il ne se donna plus la peine de dissimuler le sien.

» La comtesse de Montbreuse, blessée de sa conduite, lui ordonna de quitter le château, et le chevalier, dans sa colère et son désespoir, se réfugia chez madame d’Aimery ; obtint à titre de grâce, la dernière lettre que je lui écrivis en quittant l’Angleterre, et l’adressant à madame de Montbreuse, il y joignit ces mots :

» — Voyez pour qui vous sacrifiez l’homme qui vous aime le plus au monde.

» Madame d’Aimery redoutant les suites d’une vengeance qu’elle méditait depuis longtemps, détermina le chevalier à se rendre auprès de sa mère en lui promettant de lui faire savoir l’effet que produirait la lettre, mais bien décidée à le tenir sans cesse éloigné de la comtesse et de moi pour éviter toute explication.

» La lecture de cette fatale lettre frappa d’un coup mortel le cœur de votre malheureuse mère, ma chère Léonie, elle me supposa plus coupable encore que je ne l’avais été ; et soit fierté, soit vertu, elle prit la ferme résolution de dissimuler sa douleur au point de n’en jamais laisser soupçonner le motif.

» C’est à cette cruelle discrétion que j’attribue son malheur et le mien, car elle n’avait qu’un seul mot à dire pour me voir expier ma faute par tous les sacrifices qu’elle eût exigés de moi ; rien ne m’aurait coûté pour en obtenir le pardon, et ma vie entière eût été consacrée à lui prouver qu’elle était le premier et l’unique intérêt de mon cœur.

» Mais, loin de se livrer à tant de confiance, Sophie devint tout à coup silencieuse et contrainte avec moi. Étonné du changement que je remarquais en elle, je lui en demandais souvent l’explication sans pouvoir obtenir d’autre réponse que :

» — Ma santé s’affaiblit et je sens que mon humeur en souffre.

» En effet, l’altération de sa santé était visible, mais, comme elle se plaignait rarement, j’étais bien éloigné de soupçonner l’excès de sa souffrance. Ne voyant aucun motif raisonnable à sa tristesse, je la traitai de vapeurs, et mis sur le compte du caprice l’éloignement qu’elle témoignait pour toute espèce de société.

» Cette manière de vivre était trop peu conforme à mes goûts, pour qu’il me fût possible de la supporter longtemps ; je confiai à madame d’Aimery l’ennui que j’en ressentais, et lui demandai si, avec sa pénétration ordinaire, elle comprenait quelque chose au changement subit des manières et du caractère de madame de Montbreuse. Elle en savait trop bien la cause pour me l’apprendre, et me répondit :

» — Comment voulez-vous que je devine le secret d’une femme qui, sans aucune raison, s’est déterminée, du soir au lendemain, à fermer sa porte à ses meilleurs amis ? Ce fait est par lui-même inexplicable ; et si ce n’est pas quelque jalousie ridicule qui tourne la tête de madame de Montbreuse, sa conduite déconcerte toutes les idées reçues.

» Mais je vous trouve bien faible de vous en affliger ainsi ! Ne savez-vous pas que les bouderies des femmes sont comme celles des enfants, elles se prolongent tant qu’on y prend garde, et cessent aussitôt qu’on n’a plus l’air de s’en apercevoir.

» Laissez à madame de Montbreuse la liberté de vivre à sa manière, rendez-lui les soins qu’exige sa santé, mais ne vous soumettez point à subir ses caprices. La retraite ne convient ni à vos talents ni à votre esprit, ne vous éloignez pas du monde pour lequel vous êtes né, et vous verrez que, malgré ses belles résolutions, madame de Montbreuse vous y suivra bientôt.

» Ce conseil, donné du ton le plus impartial, me parut fort sage, et je le suivis avec exactitude. L’humeur de Sophie s’en aigrit davantage, elle s’affermit dans l’idée que madame d’Aimery dirigeait toutes mes actions et qu’il serait inutile de chercher à combattre l’empire qu’elle exerçait sur mes sentiments. J’avoue que ma conduite devait la fortifier dans ses soupçons.

» Importuné de ne trouver chez moi qu’une personne triste et contrainte, dont la conversation était semée de mots amers, et le regard un perpétuel reproche, je pris ma maison dans un tel dégoût, que j’y rentrais le plus tard possible, tandis que l’agrément qui régnait dans celle de madame d’Aimery m’y retenait trop souvent.

» Quels que soient les torts d’un mari, les femmes ne sauraient assez se persuader de la nécessité de rendre leur intérieur agréable. Il y a dans la puissance qu’exerce une maîtresse de maison sur les gens aimables qui l’entourent quelque chose qui tient de la souveraineté et dont le charme peut dédommager de bien des privations.

» Le mari le moins soigneux se soumet malgré lui à cette espèce de culte ; il rougirait de manquer d’égards pour une personne qui s’en attire autant, et, pour peu qu’il s’amuse de la société qu’elle réunit, il la préfère bientôt à toutes les autres.

» Sophie ignorait combien l’ennui peut faire commettre de fautes, et, loin de me ramener par moins de sévérité, elle se résigna à me laisser à moi-même, et me signifia, d’un ton fort résolu, qu’elle était décidée à passer l’hiver seule à Montbreuse, pour s’occuper uniquement du soin d’élever sa fille et cette petite Suzette qu’elle avait adoptée pour votre compagne, Léonie. Aucune représentation ne put la détourner de ce dessein, et je partis seul au mois de novembre pour me rendre à Paris.

» Une correspondance plus polie qu’affectueuse entre Sophie et moi fut notre unique relation pendant les trois mois que dura cette absence. Je comptais la prolonger jusqu’au moment où j’obtiendrais du roi la mission que sa bonté m’avait fait espérer ; mais un billet de la main de Suzette changea subitement mes projets. Elle me mandait que son père lui ordonnait de désobéir aux ordres de sa marraine, en m’apprenant que la comtesse de Montbreuse, malade depuis plusieurs semaines, paraissait en ce moment dans le plus grand danger, et qu’il n’y avait pas un instant à perdre pour lui envoyer un médecin plus habile que ceux de la province.

» Une heure après la lecture de ce billet, j’étais en voiture sur la route de Montbreuse avec le docteur P***, à qui je faisais mille questions sur la maladie de Sophie, sans penser qu’il en ignorait et la cause et l’effet. Mais, dans mon agitation, j’étais tourmenté d’un sinistre pressentiment qui semblait altérer ma raison ; et quand j’arrivai dans les avenues du château, je me sentis saisi d’un affreux tremblement qui redoubla en approchant de l’appartement de Sophie.

» Tous ses gens étaient rassemblés dans une des salles qui le précédaient. J’étais parvenu jusque-là sans en avoir rencontré un seul ; chacun avait abandonné son poste pour venir savoir ce qu’il pouvait espérer.

» Il ne me fallut qu’un coup d’œil pour juger sur leurs physionomies de l’état de leur maîtresse. Ma présence sembla d’abord leur causer quelque effroi ; ils se levèrent en silence. Mais je n’oublierai jamais l’effet que produisit sur eux celle du docteur P***, qui entra peu d’instants après moi. Ils s’écrièrent tous, avec cet accent d’une vive espérance :

» — Ah ! monsieur le docteur, sauvez-la ?

» En ce moment, Suzette vint nous dire que la comtesse, ayant entendu le bruit d’une voiture, demandait qui venait d’arriver. Je fus d’avis qu’on la prévînt de notre visite ; mais le docteur, qui savait tout le prix d’un moment dans une maladie dangereuse, dit à Suzette de le conduire auprès de sa marraine, et je le suivis me soutenant à peine.

» Dès que Sophie m’aperçut, elle me tendit la main, et, sans faire la moindre attention au docteur, elle me dit :

» — Ah ! cher Jules, que je suis heureuse de vous revoir encore !

» Ces mots, accompagnés du sourire le plus doux, dégagèrent mon âme du poids qui l’oppressait, et je me sentis soulagé par mes larmes.

» Sophie, émue de ma douleur, voulut la calmer en dissipant mes inquiétudes. On m’avait, disait-elle, exagéré son danger, et l’on s’était mépris sur l’excès de sa faiblesse.

» En m’assurant qu’elle souffrait peu, je m’efforçais de la croire, et, contemplant ses joues colorées et ses yeux animés par la fièvre, je me trompais sur ces symptômes alarmants et les regardais au contraire comme autant de raisons d’espérer, quand il me vint enfin à l’idée d’interroger le docteur, qui, pendant tout le temps que Sophie me parlait, n’avait cessé de la considérer de l’air le plus inquiétant. Son hésitation à répondre fut un arrêt pour moi. Je vis qu’il n’osait s’expliquer sur le véritable état de madame de madame de Montbreuse ; cette crainte anéantit toutes mes espérances.

» Il ordonna le calme le plus parfait pour la malade, lui défendit de parler, et ne me permit de rester auprès de son lit qu’autant que je m’engagerais à lui lire quelque ouvrage amusant sans la faire causer. Vous étiez là, ma chère Léonie ; et, dans mon trouble, je recevais depuis longtemps vos caresses sans m’en apercevoir.

» Le docteur fit signe que l’on vous éloignât pour vous empêcher de troubler par vos jeux le repos dont votre mère avait besoin ; mais elle ne voulut pas consentir à cet ordre, et, s’adressant au docteur :

» — Non, monsieur, lui dit-elle, il n’est pas encore temps de nous séparer.

» Alors je vous serrai tendrement dans mes bras et vous portai dans les siens.

» Aussitôt que je me trouvai seul avec le docteur, il me déclara qu’il n’était plus en son pouvoir de sauver madame de Montbreuse, qu’elle était au dernier période d’une maladie de cœur qu’on avait complétement négligée, et qu’il était bien étrange qu’on n’eût pas eu plus tôt recours à lui dans un danger qui menaçait depuis si longtemps.

» Chacune de ses paroles était un sanglant reproche pour mon âme, et je les supportais sans chercher à me justifier d’une négligence qui me coûtait le bonheur de ma vie. L’état où je retrouvais Sophie me faisait oublier tous les motifs qui m’avaient éloigné d’elle autrefois, et je m’accusais déjà de sa mort avant de savoir à quel point j’en étais coupable. Trois jours se passèrent dans cette horrible anxiété, pendant lesquels Sophie ne cessa de me traiter avec cette affectueuse confiance qui avait fait le charme des premières années de notre union.

» On lisait dans ses yeux la douce pitié que lui inspiraient ma douleur, mon repentir ; et la crainte du dernier moment qu’elle voyait approcher, semblait l’effrayer plus pour moi que pour elle.

» Le soir de ce troisième jour, elle fut atteinte d’une crise violente qui me frappa de terreur ; mais lorsqu’elle en revint, elle nous assura qu’elle se trouvait beaucoup mieux, feignit de vouloir s’endormir, et demanda à passer la nuit en gardant seulement auprès d’elle une de ses femmes. Je cédai à ce désir en faisant promettre au docteur de veiller avec moi dans la chambre voisine. À peine y fûmes-nous retirés qu’il s’endormit profondément sur un canapé pendant que je m’efforçais de lire, avec quelque attention un paquet de lettres que je n’avais pas seulement daigné ouvrir de toute la journée, quittant à chaque instant ma lecture pour aller écouter près de la porte qui me séparait de la chambre de Sophie si l’on y faisait quelque bruit.

» Cette porte était double et ne permettait pas d’entendre ce qui se passait aussi distinctement que je l’aurais désiré. Lorsque quatre heures sonnèrent, j’éteignis les bougies dont la triste lumière m’avait éclairé toute la nuit, et j’allai ouvrir le plus doucement possible les volets d’une fenêtre qui donnait sur les cours du château.

» Le jour commençait à poindre et s’annonçait devoir être serein ; mon cœur aurait voulu en faire un présage, mais les malheureux n’accueillent pas si facilement les illusions consolantes, et presque toutes les superstitions sont filles de la crainte.

» Appuyé auprès de cette fenêtre, je méditais sur l’avenir qui m’était réservé, lorsque je vis sortir, par la porte d’un petit escalier qui conduisait à l’appartement de madame de Montbreuse, un homme que je crus reconnaître pour le vieux chapelain du duc de Clarencey.

» C’était effectivement ce respectable ecclésiastique qui, digne possesseur de la confiance de Sophie, venait de lui donner tous les secours d’une piété fervente. Je compris alors pourquoi Sophie nous avait éloignés d’elle pendant la nuit, et, redoutant l’effet de cette veille, je me hâtai de descendre pour rejoindre le chapelain et lui demander dans quel état il avait laissé la comtesse.

» — Bien calme, me répondit-il en levant sur moi des yeux encore mouillés de larmes. Ce n’est pas sur elle que je pleure et son sort est bien moins à plaindre que celui des infortunés qui ne la verront plus.

» Comme il achevait ces mots, nous entendîmes le bruit d’une sonnette et la voix de Suzette qui appelait au secours en criant de toutes ses forces :

» — Venez-donc, elle se meurt !

» La pauvre enfant était restée, sans qu’on s’en aperçut, toute la nuit dans un cabinet près de la chambre de sa marraine, et venait d’entendre les exclamations effrayantes de la femme qui veillait auprès de la comtesse.

a Je volai aussitôt près du lit de Sophie ; elle était évanouie, mais sa respiration nous rassurait encore. Après quelques moments d’un morne silence, le docteur me dit :

» — Son pouls commence à revenir et nous triompherons de cette faiblesse ; mais aussi comment souffrez-vous qu’on la laisse écrire dans l’état où elle est ? ajouta-t-il en montrant des papiers et une écritoire qui étaient sur le lit :

» Tout occupé de Sophie, mes yeux n’avaient vu qu’elle ; la remarque du docteur me les fit jeter sur les papiers dont il parlait, parmi lesquels j’aperçus une lettre avec ces mots tracés d’une main tremblante :

Au comte de Montbreuse.

Je m’en emparai, la cachai dans mon sein, et l’idée du dernier adieu qu’elle renfermait, peut-être, faillit m’ôter l’usage de mes sens.

» Sophie ne revint de sa faiblesse que pour tomber dans un profond assoupissement. Cette fois, le docteur ne put obtenir que je m’éloignasse d’elle. J’exigeai, au contraire, qu’on me laissât seul auprès de son lit, et c’est là que j’ouvris en frémissant cette lettre.

» Le premier objet qui frappa ma vue fut le fatal billet que j’adressai autrefois à madame d’Aimery.

» Dans mon trouble, je ne reconnus ni mon écriture, ni mes expressions ; ce style exagéré m’était si peu naturel que j’arrivai jusqu’à mon nom sans en avoir soupçonné l’auteur, mais le premier mot de la lettre de Sophie me rendit bientôt à moi-même, à mes souvenirs et au plus profond désespoir.

Dernière Lettre de Sophie au comte
de Montbreuse.

« Reconnaissez ce billet, Jules, et voyez-y tout le secret de mes chagrins et de ma mort. Je n’ai pu survivre à l’idée d’avoir été trahie par vous, et de ne plus être le premier intérêt de votre âme.

» J’ai voulu vous cacher, tant que j’ai vécu, la connaissance d’un procédé qui eut détruit votre bonheur ; car je savais trop bien tout ce que vous pouviez souffrir de mes peines ; mais je n’étais plus aimée, que m’importait le reste !

» Gardez-vous de penser que je vous adresse un reproche ; ô Jules ! je me rends justice, l’objet qui m’enleva votre cœur justifie votre préférence, et la séduction de ses charmes devait l’emporter sur l’excès de mon amour.

» Comment vous accuserais-je, vous, dont les soins touchants m’ont si longtemps abusée, vous, à qui j’ai dû toutes les illusions d’une félicité qui durerait encore, si l’affreuse vérité n’était venue en détruire l’enchantement ? Non, je fus seule coupable, je devais étouffer le ressentiment d’une injure expiée par tant de sacrifices de votre part ; je devais attendre le retour de ton cœur, vivre pour être ton amie, pour garantir ta fille de l’affreuse passion qui me tue et t’épargner les regrets qui t’affligent. Mais, plains-moi, Jules, je suis assez punie ; je vais te quitter pour toujours, j’abandonne à des mains étrangères l’enfant dont je devais protéger la jeunesse, et j’emporte au tombeau toute la responsabilité de son avenir.

» Absous-moi de ce crime envers elle, mon cher Jules, en préservant son cœur de tous les chagrins qui déchirent le mien.

» Répète-lui souvent que les horreurs de la jalousie ont dévoré mon existence ; inspire-lui l’effroi des sentiments extrêmes ; donne-lui le courage de les surmonter ; et, si jamais son jeune cœur se fermait à tes conseils, conduis-la sur ma tombe ; là, raconte-lui ma mort, et demande-lui, au nom de sa malheureuse mère, de te laisser assurer son bonheur. »


» En finissant la lecture de cette lettre, je me précipite à genoux en m’écriant hors de moi :

» — Non, je ne t’ai jamais trahie.

» Ce cri de désespoir réveille Sophie ; ses yeux se tournent vers moi, j’y lis l’effroi que lui inspire mon égarement, et ses mains tremblantes cherchent à essuyer mes larmes.

» Elle fait de vains efforts pour répondre au serment que je lui répète de mourir à l’instant si je n’obtiens son pardon ; mais s’emparant de ma main elle la pose sur son cœur, me sourit, et tombe morte sur mon sein.

» La douleur inconsolable que j’éprouve encore en ce moment, Léonie, peut seule vous donner l’idée de celle qui déchira mon âme lors de cette affreuse séparation. Je m’y abandonnai tellement que j’y aurais probablement succombé sans votre présence et les soins de ma sœur qui s’empressa de tout quitter pour venir me prodiguer ceux de la plus tendre amitié.

» C’est par elle que j’appris l’indigne perfidie de madame d’Aimery qu’une lettre du chevalier de Trémeuil lui avait dévoilée. Ce malheureux jeune homme, dans le remords de la méchante action qu’on lui fit commettre, s’est expatrié pour jamais.

» Vous connaissez maintenant mes torts et mes chagrins, Léonie ; ne soyez pas moins indulgente que votre mère, et laissez-moi, s’il se peut, accomplir, dans votre bonheur, le dernier vœu de sa tendresse. »



XXXI


Pénétrée de tous les divers sentiments que devait m’inspirer le récit de mon père, j’attendis avec impatience l’heure de son réveil pour aller l’embrasser et lui jurer que sa confiance avait encore ajouté à ma tendresse pour lui.

Aussitôt qu’il m’aperçut, il détourna les yeux craignant de lire un reproche dans les miens ; mais je le rassurai bientôt en plaidant sa cause contre lui-même, et, trouvant une justification toute simple dans chacune de ses intentions, je parvins à faire passer dans son cœur ce doux calme de conscience dont il était privé depuis tant d’années, et finis par lui dire :

— Si vous étiez aussi coupable que vous prétendez l’être, ô mon père, vous aimerais-je autant ?

Le souvenir de ma mère fut le sujet de notre entretien, mais il devait tout naturellement nous conduire à des réflexions sur la jalousie, et c’est alors que mon père me témoigna les plus vives inquiétudes de me voir livrée à ce cruel sentiment.

— Je vous observe, ma chère Léonie, me dit-il, et je remarque depuis plusieurs mois votre tristesse ; je vous vois chaque jour moins animée, et la pâleur de vos traits m’a souvent rappelé votre mère.

» Vous n’êtes point heureuse, ma fille, et je mourrai sans avoir pu m’acquitter du seul devoir qu’elle m’ait imposé sur la terre.

À ces mots, les yeux de mon père se remplirent de larmes, et je m’écriai dans toute la franchise de mon âme.

— Non, je vous le jure, aucun sentiment jaloux ne déchire mon cœur ; la conduite d’Alfred m’afflige, il est vrai, mais c’est uniquement par tout ce que ses torts lui font perdre dans votre estime.

» Cessez, ô mon père, de craindre pour mon bonheur ; vous avez assez fait pour l’assurer, et si jamais je dois le regretter, moi seule en mériterai le reproche ; mais comment serais-je malheureuse en vivant près de vous, en conservant votre tendresse ?

— Tu vis près de moi, Léonie, je te chéris, et pourtant…

Ici mon père s’arrêta pour me considérer et deviner à l’expression de ma physionomie le véritable sens de la réponse que j’allais lui faire.

Son regard avait quelque chose de si pénétrant que je crus impossible de feindre plus longtemps avec lui, et, rassemblant mon courage, je me disposais à lui faire l’aveu de toutes les agitations de mon âme quand un valet de chambre vint annoncer M. de Clarencey.

À ce nom je tressaillis, et, voulant me lever pour saluer Edmond, je me sentis trembler au point de ne pouvoir me soutenir.

Ma vue lui causa presque autant de surprise ; il ne m’avait jamais rencontrée à cette heure dans le cabinet de mon père, et, craignant de troubler un entretien secret, il voulut se retirer ; mais M. de Montbreuse le retint en l’assurant que jamais sa présence ne lui avait été plus agréable.

— Nous avons été forcés, ajouta-t-il, de nous occuper ce matin de plusieurs choses assez tristes et beaucoup trop sérieuses pour Léonie, il faut un peu la distraire, mon cher Edmond ; j’ai moi-même besoin de sortir du château, et je vous demande à dîner à Clarencey.

À cette proposition, la joie se peignit dans les yeux d’Edmond, il en remercia mon père comme d’une faveur ; puis, s’adressant à moi.

— J’ai bien peur, dit-il, que cette partie inventée pour vous amuser ne tourne qu’à mon profit.

— Vous ne le croyez pas, répondis-je en me levant pour aller demander à ma tante si ce projet pouvait lui convenir.

En sortant de l’appartement de mon père, je rencontrai un des gens de M. de Frémur qui demandait à remettre une lettre à M. de Montbreuse.

Ce message me parut extraordinaire ; je regrettai de n’en pouvoir apprendre à l’instant le motif, et j’en parlai à ma tante, bien décidée à me servir de sa curiosité pour satisfaire la mienne.

Alfred ne paraissant pas au moment du déjeuner, mon père le fit demander. On lui répondit qu’il était à la chasse et qu’il avait passé la nuit hors du château. M. de Montbreuse ne fit pas une réflexion sur cette réponse, il se mit à parler de choses indifférentes sans même s’apercevoir du malaise qu’éprouvait sa sœur.

J’avoue que l’idée de passer la journée à Clarencey m’avait rendue très-philosophe sur ce nouvel abandon d’Alfred, aussi mon père n’aperçut-il aucune trace de dépit sur mon visage.

En arrivant à Clarencey, Edmond vint à notre rencontre, et nous fûmes très-surpris de voir qu’Alfred l’accompagnait, mais personne n’en fit tout haut la remarque.

Madame de Ravenay reçut chacun de nous avec toutes les marques de ses préventions particulières, et je fus assez heureuse pour me trouver dans ses bonnes grâces. Elle commença par se récrier avec l’accent du plus vif intérêt sur mon changement, ne cessant de répéter :

— Mais il faut qu’elle soit malade pour maigrir ainsi !

Et plusieurs phrases de ce genre qui n’étaient guère plus agréables pour moi que pour ma tante, qu’elle semblait accuser de négligence envers moi.

Madame de Ravenay possédait au suprême degré l’art de dire poliment des choses désobligeantes aux gens qu’elle n’aimait pas, et madame de Nelfort, malgré tout son esprit à les parer, ne les évitait pas toujours.

Pendant le dîner, madame de Ravenay demanda, comme par hasard, à Alfred, le nom de ce monsieur qui l’accompagnait le jour où il avait conduit ces dames de Champfleury à Clarencey. Alfred nomma d’un air assez embarrassé M. de Frémur.

— Serait-il de vos amis ? ajouta madame de Ravenay.

— Non, madame.

— Ah ! tant mieux, car je lui trouve l’air bien fat. Avez-vous remarqué tout ce qu’il a dit de ridicule sur ce qu’il appelait la prudence de mon neveu qui n’avait pas osé, disait-il, s’exposer au plaisir trop séduisant de recevoir ces dames ?

— J’écoute, en général, fort peu M. de Frémur, reprit Alfred avec humeur, et très-probablement, madame, en ce moment je ne l’écoutais pas du tout.

Edmond, qui savait tout ce que cette conversation avait de pénible pour nous tous, se hâta de l’interrompre en nous apprenant la nouvelle d’un mariage brillant qui devait se faire incessamment à la cour.

— On me l’a mandé aussi, dit M. de Montbreuse, mais je ne crois pas à cette nouvelle ; car la même personne m’écrit que vous épousez dans deux mois la fille du maréchal de B***.

— Moi ! monsieur, dit Edmond en rougissant.

— Oui, c’est bien M. de Clarencey, reprit mon père. On ajoute même que le roi a parlé dernièrement de ce mariage comme d’une chose arrêtée ; cela paraît très-positif, mais cependant j’attendrai votre aveu pour y ajouter foi.

— S’il ne fallait que le mien, interrompit madame de Ravenay, je pourrais vous convaincre ; car je ne saurais m’imaginer qu’Edmond soit assez fou pour s’opposer aux projets du roi et refuser, sans raison, le premier parti de la France. Vous êtes trop son ami, M. le comte, pour lui laisser commettre une telle extravagance, et j’espère que vos conseils dicteront sa réponse.

— Ah ! vous croyez encore à la vertu des conseils ? répondit en souriant M. de Montbreuse, c’est un préjugé dont je suis bien revenu ; on ne se sert plus même de ceux que l’on demande, que ferait-on de ceux que l’on évite ?

Ce reproche alla droit au cœur d’Edmond, il s’en justifia avec plus d’esprit que de franchise, et finit par dire :

— Quand on est sûr d’être blâmé de tout le monde dans le parti qu’on veut prendre, il doit être permis d’en garder le secret.

En disant ces mots, Edmond me regarda d’un air qui semblait m’interroger, mais je n’étais pas en état de lui répondre ; occupée du soin de cacher le malaise que j’éprouvais, j’osais à peine lever les yeux.

Alfred, sans trop se l’avouer, était ravi de voir Edmond dans l’obligation où il se trouvait si souvent lui-même de soutenir une assez mauvaise cause ; partisan né de tous ceux que blâmait son oncle, il ne manqua pas cette occasion de défendre M. de Clarencey contre l’avis de chacun, en déclamant avec chaleur sur les préjugés de la société, et sur le courage que devait montrer un homme à braver parfois leur tyrannie.

Madame de Nelfort, toujours empressée d’interrompre son fils quand elle le voyait en opposition avec son frère, dit qu’Edmond n’avait qu’un moyen de se justifier de son étrange refus aux yeux du roi et du monde entier :

— Car, s’il est bien amoureux, ajouta-t-elle, moi je lui fais grâce, sans même savoir si la femme qu’il aime est digne d’un aussi grand sacrifice.

— Encore faudrait-il être aimé, dit madame de Ravenay.

— Eh ? comment n’aimerait-on pas à la folie un homme aussi dévoué ? reprit ma tante. Dans le siècle où nous vivons, de semblables preuves d’amour, sont trop rares pour n’être pas récompensées, et je haïrais bien la femme qui y serait insensible ; mais ce tort n’est pas à supposer. D’ailleurs, je ne connais pas d’homme assez dupe pour tant sacrifier à un amour malheureux.

En ce moment chacun donna son opinion. On se mit à discuter ; ou, pour mieux dire, il arriva ce que l’on voit si souvent en pareil cas, que tout le monde parle à la fois sans s’embarrasser d’être écouté. Il se fit assez de bruit pour permettre à Edmond de me dire à voix basse :

» — Vous le voyez, je n’ai l’approbation de personne.

— Et la mienne ? lui répondis-je.

La joie que je vis briller aussitôt dans ses yeux m’apprit tout ce que ce mot voulait dire ; mais, loin d’éprouver quelque repentir de mon imprudence, je m’enivrai du bonheur d’Edmond.

Combien l’expression de ce bonheur a de charme sur une physionomie habituellement mélancolique !

Ce désordre de l’esprit, ces réponses sans suite, cet effort d’une âme discrète qui ne peut contenir ses transports, ne prouvent-ils pas que toute la magie de l’amour est renfermée dans ces trois mots : Je suis aimé !

Mon père parut un peu déconcerté du changement qu’il remarqua dans l’humeur d’Edmond, et je le vis uniquement occupé, le reste de la journée, à en deviner la cause.

On proposa de jouer ; M. de Clarencey, adroit à tous les jeux, se laissa gagner partout le monde. Ses continuelles distractions devinrent un sujet de plaisanterie. Alfred s’en réjouissait plus que personne en disant :

— Voyez ce que peut l’exemple d’un ami. Edmond est presque aussi fou que moi.

Avant de nous séparer, on remit à M. de Clarencey un billet de M. de Frémur, qu’il serra, sans le décacheter, comme sachant d’avance ce qu’il devait contenir. En entendant ce nom, chacun se regarda sans oser faire une question. Alfred sortit et nous revînmes sans lui au château.



XXXII


Avec la présence d’Edmond s’évanouit le prestige qui m’avait aveuglée sur mon inconséquence. Je tentai vainement de m’excuser à mes propres yeux sur la possibilité d’interpréter, d’une manière insignifiante, le peu de mots que je lui avais adressés ; ma conscience n’admit point cette ruse.

Edmond savait mon secret, il fallait le fuir ou trahir mon devoir, et je n’hésitai pas à prendre le seul parti qui devait me conserver digne de lui.

L’époque fixée pour mon mariage approchait, ma tante en pressait les préparatifs et cherchait à me séduire en me montrant les jolies choses qui m’étaient destinées.

Le plus élégant trousseau venait d’arriver de Paris. Madame de Nelfort me le faisait admirer en détail ne doutant pas que la vue de tant de parures ne me fit oublier jusqu’aux moindres torts de son fils ; mais mon cœur était pénétré d’un sentiment trop profond pour se laisser distraire par ces intérêts de vanité qui ont souvent trop d’empire sur l’esprit des femmes.

M. de Montbreuse nous surprit dans cette grave occupation. Il paraissait fort agité, et, s’approchant de moi, il me dit :

— Je vous dois compte, ma fille, de tout ce qui se passe ici ; lisez cette lettre, et vous saurez ensuite les événements dont elle a été la cause.

Je pris la lettre des mains de mon père et lus tout haut ce qui suit :

« Monsieur le comte,

» L’intérêt que doit inspirer à tous les honnêtes gens le bonheur d’une famille aussi respectable que la vôtre, me détermine à vous prévenir de la conduite de M. de Nelfort. Madame de Rosbel vient d’obtenir et de récompenser le sacrifice qu’il lui fait en renonçant à la main de votre fille. Leurs projets sont arrêtés et votre autorité, monsieur le comte, peut seule en empêcher l’exécution.

» J’ai l’honneur, etc.

» Ernest de Frémur. »


— Quel monstre ! quel indigne homme que ce M. de Frémur ! s’écria ma tante, on le punira d’un procédé si lâche. Alfred en sera bientôt vengé.

— Il l’est déjà, reprit M. de Montbreuse. Edmond se trouvant chez moi lorsque j’ai reçu cette lettre, s’en est emparé en me faisant promettre de n’en point parler à Alfred.

J’ai su depuis qu’Edmond avait écrit à M. de Frémur de lui rendre raison de l’insulte faite à son ami et qu’ils se sont battus ce matin.

En ce moment mon père s’interrompit pour me considérer. J’étais anéantie, un froid mortel glaçait mes sens, et je ne me sentais pas même la force de faire la seule question qui dût m’accabler, ou me rendre à la vie.

Madame de Nelfort vint à mon secours en demandant si Edmond était blessé.

— Légèrement, répondit mon père, mais M. de Frémur a été rapporté à Champfleury atteint de deux blessures que l’on croit fort dangereuses.

Alfred a été témoin de son retour et a tout appris de la bouche de ce malheureux, qui, se croyant à sa dernière heure, lui a demandé le pardon d’un tort que son amour pour madame de Rosbel et sa jalousie pouvaient seuls lui faire commettre.

Réfléchissez, ma fille, ajouta-t-il, sur les résolutions auxquelles vous devez vous arrêter d’après ce que vous venez d’apprendre. Je vous ai promis de vous laisser disposer de votre sort ; décidez-en, je tiendrai ma parole.

En finissant ces mots, mon père nous quitta d’un air plus satisfait que mécontent de l’effet de sa nouvelle.

À peine fut-il sorti que nous vîmes entrer Alfred dans l’état d’un homme que le désespoir égare. Il vint se jeter à mes pieds et me dit :

— Léonie, je vous afflige ! je vous perds, vous êtes assez vengée ; n’ajoutez pas vos reproches à tous ceux que je m’adresse, mais recevez l’expression d’un repentir déchirant.

» Oui, je vous ai trahie pour l’objet le plus indigne d’un amour qui n’était dû qu’à vous ; pour une femme qui flattait les vœux d’un autre amant en me comblant de ses faveurs, et ne voulait que me rendre assez coupable pour ne plus vous mériter. Ne croyez pas du moins, Léonie, qu’elle eût jamais obtenu de moi le sacrifice de votre main. Je puis renoncer pour votre bonheur à cette main chérie, mais jamais pour celui d’une autre. Mon sort est accompli. Ah ! je n’étais pas né pour jouir de tant de bienfaits du ciel. J’ai dédaigné les conseils d’un père, j’ai compromis les jours de l’ami le plus dévoué, et je perds une femme adorable ! Un esprit indocile, une faiblesse inexcusable, m’ont ravi tous ces biens. Je vais en déplorer la perte loin de vous, et chercher une mort assez honorable pour obtenir mon pardon.

— Ah ! mon fils, quels reproches ! s’écria madame de Nelfort en fondant en larmes.

L’accent de la douleur de cette excellente mère retentit jusqu’au fond de mon âme ; je m’élançai dans ses bras ; Alfred embrassait, en pleurant, ses genoux, et ma tante le conjurait de calmer son désespoir en lui disant :

— Il ne faut plus compter sur l’indulgence de ton oncle, je le sens ; Léonie ne doit plus te pardonner, mais ta mère peut te suivre, Alfred, et partager tes regrets. Tu ne la verras pas sans consolation pleurer avec toi sur les malheurs qu’avec plus de prévoyance elle aurait pu t’épargner, et tu vivras par pitié pour elle.

— Non, vous ne serez pas aussi malheureux, interrompis-je, tant que je pourrai d’un mot vous rendre la tranquillité ; il est vrai que mon bonheur est à jamais détruit, mais je me consacre au vôtre. Alfred sera mon époux.

L’excès de l’émotion que j’éprouvais depuis le commencement de cette scène douloureuse, et l’effort que je fis sur moi-même en prononçant ces derniers mots, m’ôtèrent l’usage de mes sens ; je tombai dans les bras de ma tante.

Au même moment la porte s’ouvrit et l’on vit paraître Edmond soutenu par M. de Montbreuse. J’ai su depuis, que, dans son premier mouvement, mon père était venu m’arracher des bras de sa sœur en disant d’une voix étouffée :

— Ils la feront mourir.

Alfred voulut sortir pour aller chercher des sels, mon père l’en empêcha, me remit sur un fauteuil, et fit signe à Edmond qui était près de lui de me soutenir. M. de Montbreuse revint quelques moments après avec des gouttes d’éther qui me rendirent bientôt à la vie.

J’étais déjà bien troublée lorsqu’en ouvrant les yeux j’aperçus mon père, mais je crus rêver quand je lui entendis reprocher à Edmond l’imprudence qu’il faisait de me soutenir du même bras dont il était blessé et où il avait été saigné deux heures auparavant.

— Ah ! répondit Edmond du ton le plus simple, je ne m’en étais pas aperçu.

En effet, je me retournai en doutant de ce que j’entendais, et je sentis près de mon cou les nœuds de ruban qui attachaient l’habit de M. de Clarencey.

L’idée de sa présence me rendit mes forces ; je me levai en l’assurant que je n’avais éprouvé qu’un léger étourdissement qui me laissait fort peu de souffrance.

— C’est vous, mon cher Edmond, dit madame de Nelfort en venant à lui, c’est vous qui demandez nos soins, votre pâleur m’inquiète ; vous voulez en vain nous cacher tout ce que cette blessure vous fait souffrir ; croyez-vous par cette feinte, diminuer nos regrets et notre reconnaissance ?

— Ah ! madame, épargnez-moi, reprit Edmond. Il sait mieux que personne, ajouta-t-il en prenant la main d’Alfred, combien ce que j’ai fait est simple, et j’espère que son amitié ne me fera pas l’injure de m’en remercier.

— Non, je ne puis ni vous en remercier, ni l’oublier, répondit Alfred en se détournant pour cacher son émotion.

— Mais, reprit Edmond d’un ton assez léger, nous avons promis ce matin de ne plus parler de tout cela, tenons parole.

En cet instant, un domestique que M. de Montbreuse avait envoyé s’informer de l’état de M. de Frémur, vint lui dire qu’ayant désiré se voir transporté tout de suite à M*** pour y être plus à portée de recevoir des secours, madame de Rosbel et madame d’Aimery venaient de l’y conduire.

— Quel que soit le résultat de cette malheureuse affaire, dit M. de Montbreuse après un moment de silence, je viens d’écrire pour que l’on ne vous tourmente pas, Edmond ; il est bien juste que ma famille pense au moins à votre sûreté.

Alfred ne put supporter l’amertume de ce reproche, il sortit précipitamment, avec l’air d’un homme désespéré ; sa mère effrayée le suivit.

Bientôt après mon père sonna pour savoir s’il n’était pas venu quelqu’un le demander pendant son absence. On lui répondit que l’architecte et les ouvriers qu’il avait fait venir de Paris étaient là qui attendaient ses ordres. M. de Montbreuse se leva pour aller leur parler, et je restai seule avec Edmond.



XXXIII


Les yeux fixés sur moi, Edmond garda longtemps le silence sans oser me questionner sur ce qui se passait dans mon cœur.

L’inquiétude qu’il éprouvait encore de l’état où il m’avait vue se mêlait à l’expression d’une joie secrète qu’il avait peine à cacher ; il n’attendait qu’un regard pour épancher son âme ; mais, les yeux baissés et respirant à peine, je cherchais vainement un mot à lui dire qui ne fût pas trop tendre.

Edmond, interprétant bien différemment ma contrainte, rompit enfin le silence et me dit :

— Léonie, me suis-je abusé, et ne m’avez-vous dit hier un mot si touchant que pour me rendre le courage de défendre ma vie ?

— J’ignorais qu’elle fût en danger, répondis-je en balbutiant ; vous paraissiez si… calme.

— Ah ! dites si heureux ! jamais plus douce espérance n’a pénétré mon âme ! Un moment, Léonie, j’ai cru que votre cœur répondait au mien, j’en ai frémi de joie ; le passé, l’avenir, tout a disparu devant cette pensée divine, tout, jusqu’aux obstacles qui nous séparent.

» Qui pourrait me la ravir, me suis-je écrié, si son cœur me préfère ? Ah ! si j’ai pu n’adorer qu’elle après avoir été si mortellement blessé de son refus ; si, témoin de son penchant pour un autre, ma fierté n’a pas su triompher de mon amour, puis-je espérer d’en modérer l’excès quand il est devenu la passion de ma vie, et qu’un rayon d’espoir achève d’égarer ma raison !…

» Léonie, ma chère Léonie, ajouta-t-il en me prenant la main, ne me laissez pas croire que je me sois abusé… confirmez d’un mot, d’un regard…

— Je ne le puis, interrompis-je en retirant ma main pour essuyer mes larmes.

— Ah ! malheureux, reprit Edmond d’une voix étouffée, Léonie m’a trompé… son cœur dément l’aveu que j’avais cru sincère ; l’enchantement a cessé… Mais le ciel prend pitié de moi, ajouta-t-il en retombant sur son siége, et je sens ma vie s’éteindre avec mon espérance.

— Grand Dieu ! m’écriai-je en voyant son bras couvert de sang et la pâleur de la mort sur ses traits, au secours ! il se meurt…

Mes cris attirèrent bientôt tous les gens de la maison, mon père accourut, et, jugeant que la plaie d’Edmond s’était rouverte, il le fit transporter dans son appartement, où il lui prodigua tous les secours nécessaires.

Le bruit de cet événement était parvenu jusqu’à Suzette, qui, à peine convalescente, vint s’informer de l’état de M. de Clarencey, et me trouva dans le cabinet de mon père, épiant le moment où quelqu’un sortirait de sa chambre pour savoir des nouvelles.

Un valet parut enfin et nous dit qu’Edmond était parfaitement revenu de la faiblesse causée par la perte de son sang. Alors Suzette, sans me consulter prit mon bras et me reconduisit dans mon appartement.

Frappée du tremblement que j’éprouvais, elle me fit prendre quelques boissons calmantes et me quitta quand elle me vit plus tranquille. Les soins discrets de cette bonne fille furent à peine remarqués de moi.

Tout entière au sentiment qui déchirait mon âme, je ne pensais qu’à me justifier auprès d’Edmond, et surtout à le consoler du chagrin de me perdre par le plaisir de se savoir aimé.

Fière du sacrifice que j’allais faire à mon devoir, je crus n’y pas manquer en instruisant Edmond de tout ce qui motivait ma conduite, et voici ce que je lui écrivis :

LÉONIE AU COMTE DE CLARENCEY.

« Edmond, vous m’accusez, et je brave tout pour vous prouver votre injustice. Au moment de nous séparer pour jamais, je me livre sans réserve au charme de vous peindre tout ce que j’ai souffert depuis le jour, où, reconnaissant mon erreur, vous m’avez appris à distinguer un sentiment profond d’une folie romanesque, depuis le jour où, déjà séduite par votre esprit, je découvris dans votre cœur cette affection si constante et si vive qui devait asservir le mien. Hélas ! j’ai longtemps ignoré ma faiblesse.

» Blessée des torts d’Alfred, je croyais n’avoir à craindre d’autres malheurs que son abandon, lorsqu’en secret mon cœur ne redoutait que votre indifférence ; et je pleurais encore de me voir trahie, que je tremblais déjà de vous aimer. Je sais tout ce que cette inconséquence a de coupable ; mais en la payant du bonheur de ma vie, j’ôte le droit de me la reprocher.

» Comment ne pas comparer tant de soins à tant de négligences, tant d’amour à tant de perfidie, et comment ne pas préférer celui que le malheur attache au frivole amant que le bonheur même ne peut fixer ! Mais je n’ai plus le choix, Alfred est malheureux, toute sa destinée est dans le pardon qu’il attend de moi. Je l’ai promis aux larmes de sa mère… mon sort est décidé.

» Liée par mes serments, je dois, je saurai les tenir. Cher Edmond ! c’est vous que j’implore, vous seul pouvez me donner le courage d’accomplir un si grand sacrifice. N’en soyez pas témoin, fuyez l’autel où Léonie au désespoir va jurer de vous oublier ; mais, avant de la livrer aux tourments qui l’attendent, dites-lui que vous partez convaincu de ses regrets, de son amour, et répétez-lui que, moins soumise à ses devoirs, elle ne serait plus digne de vous.

» Adieu Edmond, adieu. »


Je pensai d’abord à remettre simplement cette lettre à un des gens de mon père pour la porter au comte de Clarencey ; mais, réfléchissant que cette démarche pourrait être mal interprétée par celui que j’en chargerais, j’appelai Suzette, et lui recommandai de joindre ma lettre à celles que l’on apporterait de Clarencey, bien sûre qu’Edmond en recevrait dans la journée.

Suzette m’apprit que madame la baronne de Ravenay venait d’arriver, et qu’on avait donné l’ordre de lui préparer un appartement auprès de celui qu’occupait déjà M. de Clarencey.

— Il paraît que la baronne doit passer plusieurs jours ici, ajouta Suzette ; j’ai entendu M. le comte lui dire, lorsqu’il a été au-devant d’elle, qu’il était nécessaire, pour plusieurs raisons, que M. de Clarencey n’habitât point chez lui de quelque temps. J’imagine que l’état de M. de Frémur est la cause de cette précaution, car on le dit fort mal.

— Et M. de Clarencey ? interrompis-je.

— Il prétend ne plus souffrir depuis que son sang est arrêté, et se dispose à descendre pour l’heure du dîner.

Cet avis changea la résolution que j’avais prise de ne pas sortir de mon appartement de la journée ; je fis ma toilette pour me rendre dans le salon, et Suzette me quitta pour aller guetter l’arrivée du courrier qui devait apporter les lettres de Clarencey.



XXXIV


Si les obstacles que l’amour rencontre dans la société tournent parfois au profit de la coquetterie, à combien de tourments inutiles les pauvres amants sont-ils condamnés pour n’oser les braver !

Qui pourrait exprimer ce que j’ai souffert pendant le reste de cette journée où j’eus à supporter l’air courroucé d’Edmond, qu’il croyait adoucir par l’expression d’un regard aussi dédaigneux que triste ? Malgré ses efforts pour soutenir la conversation en parlant avec chaleur de choses indifférentes, un ton de reproches se mêlait à ses moindres observations ; on voyait que sa pensée s’arrêtait aux inflexions de sa voix sans s’inquiéter de ses paroles, et tout, jusqu’à ses gestes, semblait m’accuser de l’avoir trompé.

Je pouvais me justifier d’un mot, il était écrit ; mais comment en instruire Edmond sans commettre une imprudence ? Il fallut se résigner à le voir tout le jour injuste et malheureux ; il fallut paraître calme, lorsque l’âme dévorée de chagrin, j’avais peine à retenir mes larmes.

Enfin ce supplice finit. Je me retirai aussitôt que je pus le faire convenablement, bien sûre qu’Edmond ne resterait pas longtemps dans le salon quand je n’y serais plus pour souffrir de sa colère.

En effet, au bout d’un quart d’heure, j’entendis, au bruit des portes du château, que l’on se séparait ; mon cœur tressaillit en pensant qu’Edmond allait me lire, et je m’occupais à deviner les divers sentiments que cette lecture faisait naître en son âme lorsque Suzette vint m’annoncer mon père.

— J’étais certain, me dit-il en entrant, de vous trouver encore levée ; les événements de cette journée vous ont bien agitée, ma chère Léonie, et je viens en causer avec vous.

Un soupir fut toute ma réponse ; j’étais si troublée de l’apparition de mon père, au moment où, l’imagination frappée de tout ce qu’éprouvait Edmond, je me croyais seule avec lui, que je me crus surprise.

La honte d’avoir un secret pour mon père vint se mêler à la crainte de l’en voir instruit, et je restai quelques minutes sans pouvoir respirer.

Il s’aperçut de ma souffrance prit ma main et la serra tendrement.

— Pauvre enfant ! continua-t-il, si jeune, avoir déjà des chagrins ! C’est trop péniblement débuter dans le monde ; mais il faut de bonne heure apprendre à les surmonter ; c’est, après le soin de les éviter, le premier qu’il faut prendre. Ne regarde pas ceci comme un reproche, ma Léonie ; en adresse-t-on au malheur ? Ce sont des consolations qu’il demande, et c’est ce que ton père vient t’offrir.

» Ta situation, toute pénible qu’elle est, n’est pas sans ressource pour ton bonheur : l’erreur d’un premier choix peut être réparée par un second plus sage ; et la crainte de paraître inconséquente ne doit pas t’engager dans un malheur irréparable. Tu sais ce que j’ai toujours pensé du caractère d’Alfred, et si…

— Ah ! mon père, ne l’accablez pas, interrompis-je en pleurant, il est au désespoir ; ne soyez pas plus sévère que moi, faites grâce à son repentir.

L’effet de cette réponse sur M. de Montbreuse fut si subit qu’il en parut anéanti. Je vis, à l’altération de son visage, que je venais de briser son cœur en détruisant son unique espérance, et, pour la première fois, je conçus l’idée que nous formions en secret le même vœu pour ma félicité. À quels regrets déchirants cette pensée livrait mon âme ! mon courage en était ébranlé, je succombais à ma douleur, et j’allais peut-être en révéler la cause, mais mon père, reprenant son air grave, me dit d’un ton froidement irrité :

— Vous avez donc pardonné ?

— J’ai plus fait, répondis-je en voulant imiter le sang-froid de mon père, j’ai promis d’oublier tout, excepté mes premiers serments.

— Et vous croyez cette promesse irrévocable ?

— Comme votre parole, mon père.

— Eh bien, répliqua-t-il en se levant, terminons au plus tôt… il est inutile de prolonger l’état pénible où chacun se trouve ici. Trois jours suffisent aux préparatifs de cette auguste cérémonie, et, mardi, Léonie verra que son père sait, aussi bien qu’elle, acquitter sa parole.

En finissant ces mots, il me quitta sans attendre ma réponse, et je restai accablée sous le poids de l’arrêt qu’il venait de prononcer.

J’étais décidée au sacrifice, mais l’idée de l’accomplir aussitôt me glaçait d’effroi ; la résolution de M. de Montbreuse ne me laissait plus qu’un jour à voir Edmond, et tout mon avenir se bornait à son départ.

J’ignorais ce que je pouvais devenir après cet affreux moment, et je ne demandais au ciel que la force de cacher l’excès de ma douleur.

Après avoir passé la nuit dans cette agitation, je vis entrer Suzette dans ma chambre plus tôt qu’à l’ordinaire ; elle n’avait pas craint de me réveiller, et m’apportait la réponse qu’Edmond lui-même venait de lui remettre pour moi. Je l’ouvris en tremblant autant de crainte que de plaisir.

EDMOND À LÉONIE.

« Vous m’aimez, Léonie… Vous, daigner me le dire, et j’oserais me plaindre ! Ah ! que le ciel m’accable de tous les tourments réservés aux ingrats si jamais je murmure contre ma destinée !… Vous m’aimez, n’est-elle pas remplie ?

» Oui, je défie le désespoir qui m’attend, lorsqu’il faudra vous obéir, d’effacer l’impression de cette joie céleste dont s’enivre mon cœur, de cette joie qui eût fait de ma vie un long enchantement si, renonçant à des nœuds mal assortis, vous m’aviez confié le soin de votre bonheur. Ah ! de combien d’adorations Léonie eût été l’objet !…

» Uniquement occupé de lui plaire, le désir de justifier son choix m’en aurait rendu digne ; j’aurais voulu posséder les vertus qu’elle admire, les talents qu’elle préfère ; et l’amour eût protégé l’ambition qu’il faisait naître. Mais vous avez contracté des engagements consacrés par l’honneur ; c’en est fait, Léonie, j’immole ma vie à vos serments ; je vous l’ai destinée dès que je vous ai vue, et je trouve du charme à vous la sacrifier. Vous exigez que je m’éloigne ? Eh bien, fixez le jour fatal qui doit me séparer de tout ce que j’aime au monde.

» C’est de vous seule que je puis recevoir cet ordre cruel ; mais, avant de m’y soumettre, permets, ô ma chère Léonie ! que je lise encore une fois dans tes yeux ce trouble enchanteur qui trahit ta pensée ; laisse-moi contempler, dans cette Léonie si touchante, si belle, la femme adorée qui répond à mon amour ; ah ! laisse-moi, ta lettre sur mon cœur, savourer encore ta présence.

» J’ai besoin de voir tes regrets pour supporter les miens, j’ai besoin de revoir ces traits charmants que voilait hier une sombre tristesse ; je veux encore entendre ces soupirs dont j’ignorais la cause ; enfin, je veux recueillir tous mes biens avant de m’arracher la vie.

» Un ordre du roi me rappelle à la cour ; il servira de prétexte à mon départ, et rien ne trahira le secret de Léonie.

» Puisse la douce paix rentrer dans sa famille, et le repentir d’un coupable consoler… mais non, ce vœu est au-dessus de mon courage. À cette affreuse idée, tout sentiment généreux expire dans mon cœur. Je sens la haine succéder à l’amitié ; mon sang bouillonne et j’oublie jusqu’au serment que j’ai fait d’obéir à Léonie…

» Ah ! calme ce délire, toi qui disposes de tous les mouvements de mon âme… commande à mon désespoir de respecter le bonheur d’un autre, et redis-moi que ce bonheur ne vaut pas mon supplice. »



XXXV

La lecture de cette lettre, au lieu d’ajouter à mes regrets, me les fit oublier, et le plaisir d’inspirer tant d’amour l’emporta sur tous mes chagrins.

Une heure avant, le départ d’Edmond me semblait le terme de ma vie, depuis que j’avais lu sa lettre, j’espérais succomber à mon émotion en le revoyant, et toute ma destinée disparaissait devant l’idée de rencontrer ses yeux.

Cependant, rien au monde ne m’aurait déterminée à descendre dans le salon avant que chacun ne s’y fût réuni, un sentiment de pudeur me faisait craindre de m’y trouver seule avec Edmond. Ah ! l’embarras qui suit un aveu suffirait pour éclairer les femmes sur le danger d’en faire.

On ne rougirait pas tant si l’on n’avait pas la conscience de tous les droits qu’il donne.

Absorbée dans mes réflexions, et les yeux fixés sur ma pendule, je ne pensais qu’à voir arriver l’heure où je pourrais le revoir, lorsque Suzette me dit :

— Vous oubliez l’heure qu’il est, mademoiselle ; on va bientôt sonner le déjeuner, et vous ne serez pas prête.

L’à-propos de ce conseil me fit sourire. Je me laissai habiller par Suzette, sans m’occuper de ma toilette, l’amour malheureux à l’excès dédaigne les petits intérêts de la coquetterie.

Quand la cloche se fit entendre, je tressaillis, il fallut m’asseoir pour me donner le temps de me remettre ; enfin, je descendis. En m’apercevant, tout le monde vint à moi d’un air effrayé s’informer de mes nouvelles.

La pâleur de la mort était sur mon visage ; mon trouble ressemblait à de l’égarement, et chacun me crut, selon ses calculs, bien malade ou bien malheureuse. Edmond seul ne m’adressa point la parole. Qu’aurait-il pu me demander ? Ne connaissait-il pas le secret de toutes mes souffrances ?

Quand mes yeux se levèrent sur lui, les siens brillèrent de joie ; je le vis porter sa main sur son cœur, et je devinai qu’il y pressait ma lettre. Combien ce moment me fit oublier de peines !

Celui qui le suivit me les rappela bien cruellement. Madame de Ravenay témoigna la curiosité de voir le bel appartement que l’on me destinait et dont M. de Montbreuse avait jusqu’à présent défendu l’entrée.

— Je suis sûre, ajouta-t-elle, qu’il est arrangé dans le meilleur goût.

— Puisque vous le désirez, madame, reprit mon père, vous allez en juger ; je n’ai plus de raison pour cacher cet appartement si longtemps consacré aux plus douloureux souvenirs, puisqu’il doit être habité dans trois jours.

Le ton dont M. de Montbreuse accompagna cette réponse avait quelque chose de si menaçant que personne n’osa lui adresser ni question ni compliment sur un événement qui fait ordinairement la joie des familles.

Ce morne silence fut interrompu par le bruit d’une voiture de poste qui entra dans la cour du château.

Chacun se leva pour voir qui ce pouvait être, excepté les deux seules personnes qu’un accablement profond rendait insensibles à tout ce qui se passait autour d’elles.

Edmond profita de cet instant pour me dire un éternel adieu, et je le conjurai en pleurant d’épargner mon courage.

En ce moment, la voix d’Eugénie vint frapper mon oreille. Je courus aussitôt dans ses bras, et les larmes de mon désespoir se mêlèrent à ses larmes de joie.

J’appris d’Eugénie qu’elle venait, sur l’invitation de mon père, pour être le témoin de mon bonheur.

Le soupir qui m’échappa en l’entendant prononcer ce mot, et l’altération qu’elle avait déjà remarquée sur mes traits, lui firent soupçonner que ce bonheur n’était pas sans mélange de peines ; mais elle pensa que mon père remplissant à regret ses engagements envers Alfred, je n’avais d’autre chagrin que celui de le voir accomplir sa promesse sans approuver mon choix.

Cette idée suffisait pour expliquer ma tristesse et je n’eus pas la force de lui avouer que cette amie, dont elle avait si souvent loué le caractère constant et courageux, succombait au malheur d’épouser l’objet de son premier amour.

La vue d’Alfred, triste et rêveur ; surprit davantage Eugénie ; cependant il s’empressait de l’interroger sur tout ce qui pouvait l’intéresser afin d’échapper à son observation ; mais il écoutait si mal ses réponses, qu’il était facile de s’apercevoir qu’il pensait à autre chose.

Après qu’Eugénie nous eut instruits du double motif de son voyage qui devait aussi la conduire à Metz pour y remplir le vœu de son père en épousant le marquis de Bervillier, on ne parla plus que mariage.

M. de Montbreuse fit un grand éloge de la soumission d’Eugénie aux volontés de son père mourant, et lui demanda la permission de le représenter dans la cérémonie qui allait fixer son heureux avenir. Il s’engagea à la conduire lui-même à Metz où se trouverait aussi le tuteur d’Eugénie.

M. de Montbreuse joignit à toutes ses offres les assurances de sentiments si paternels que j’en pouvais être justement jalouse ; ensuite il présenta M. de Clarencey à mon amie et offrant son bras à madame de Ravenay, il nous conduisit dans l’ancien appartement de ma mère.

Suzette nous attendait à la porte. Mon père lui permit de nous suivre, et, remarquant ses yeux humectés de larmes :

— Venez, lui dit-il, venez obéir encore à votre marraine.

La fierté de madame de Ravenay n’osa pas se permettre une réflexion sur la manière affectueuse dont M. de Montbreuse venait de parler à Suzette.

Nous entrâmes, et tout ce que l’élégance a de plus séduisant s’offrit à nos yeux. De cette partie du château, je ne me rappelais que la chambre de ma mère ; elle donnait dans un grand salon que nous traversâmes pour nous rendre à celle qui m’était destinée. En y entrant, je me sentis trembler ; mes yeux cherchèrent Edmond, il avait disparu. Je m’appuyai sur le bras de Suzette, qui me dit :

— Calmez-vous, mademoiselle, cette chambre n’était pas celle qu’habitait madame, elle est là, ajouta-t-elle en me montrant une porte devant laquelle nous avions déjà passé.

Je lui témoignai le désir de m’y rendre pendant qu’on était occupé à admirer les tableaux d’une galerie qui conduisait à l’appartement qu’on appelait déjà celui du mari de Léonie.

La pauvre Suzette était aussi émue que moi en arrivant à cette porte. Je l’ouvre enfin, impatiente d’aller me prosterner au pied de ce lit funèbre, témoin des derniers soupirs de ma mère, et je vais tomber au pied d’un autel consacré à la vierge.

Cette chambre de deuil avait été changée en une magnifique chapelle ; les colonnes qui la décoraient autrefois soutenaient un dais richement orné. D’un côté du maître autel, on voyait une petite chapelle érigée à sainte Sophie ; un grand tableau en garnissait Le fond, et représentait sainte Sophie avec la palme du martyre.

En apercevant ce tableau, Suzette fit un cri et se prosterna, comme si l’ombre de ma mère lui eût apparu. Je reconnus ces traits encore gravés dans ma mémoire, et j’oubliai, devant l’image de cette mère infortunée, qu’il fût d’autres malheurs pour moi que celui de l’avoir perdue.

Le bruit des voix qui se rapprochaient nous tira du recueillement religieux où nous étions plongées. Je me levai plus calme et me dit en contemplant cet autel :

— C’est ici que l’on cesse de souffrir.

En me retournant, je vis dessus le prie-Dieu de ma mère un écrin et un portefeuille. Sur le premier, il y avait écrit : à ma fille ; et sur l’autre, à ma filleule. L’écrin contenait les bijoux de ma mère, et le portefeuille renfermait une riche dot pour Suzette que sa marraine destinait à épouser un jeune fermier des environs.

Suzette voulut en témoigner sa reconnaissance à M. de Montbreuse qui s’avançait alors vers nous, mais il l’arrêta et lui dit en montrant sainte Sophie :

— C’est elle seule qu’il faut remercier, je ne fais qu’obéir.

En finissant ces mots, il vint à moi, me serra sur son cœur, et m’entraînant loin de l’autel :

— Sortons de ce triste lieu, me dit-il, il retentit encore de sa dernière prière, et ta pâleur et tes larmes prouvent trop qu’elle n’est point exaucée.

— Mon père, ne vous reprochez rien, interrompis-je, je ne serai pas malheureuse.

Ces dernières paroles furent entendues d’Edmond que nous retrouvâmes assis dans le salon qui précédait la chapelle ; il en parut blessé, et s’approchant de moi pendant que mon père rejoignait madame de Ravenay, il me dit :

— Je serai donc seul à plaindre !

— Non, lui répondis-je, mais ma mère est morte jeune.

Edmond frémit de l’horrible espérance que j’osais concevoir, et me jura si sincèrement de ne pas me survivre que je lui promis à mon tour de défendre ma vie contre tous les chagrins qui l’assiégeaient.



XXXVI


Pendant le reste de cette journée M. de Montbreuse essaya de ranimer la gaieté des autres en paraissant s’y livrer lui-même. Il avait l’air d’un homme qui prend son parti sur un événement inévitable, en cherchant à s’en distraire. Eugénie, et ma tante le secondaient de leur mieux, mais Alfred semblait accablé sous le poids de réflexions pénibles, et madame de Ravenay exprimait sa mauvaise humeur par des airs de pitié pour moi ou pour son neveu, à qui elle demandait sans cesse des nouvelles de sa blessure, autant par intérêt pour Edmond que par rancune contre Alfred.

Enfin, le moment de se séparer arriva, et j’eus besoin de rassembler toutes mes forces lorsque Edmond vint nous adresser à toutes quelques mots qui n’étaient un adieu que pour moi.

Je ne me couchai point de la nuit. À quatre heures du matin, j’entendis marcher dans les corridors du château ; m’étant approchée des fenêtres d’un cabinet qui donnait sur la cour, j’aperçus, à la lueur d’une lanterne, deux chevaux tout sellés que retenait un palefrenier.

Bientôt après, je vis Edmond s’élancer sur son cheval, tourner les yeux du côté de mon appartement, me saluer et partir.

Je ne sais ce que je devins après ce cruel départ. Quand le jour me surprit, je me retrouvai étendue sur le tapis, auprès de cette même fenêtre où je l’avais vu pour la dernière fois.

J’eus honte de succomber ainsi à ma faiblesse, et je me promis de dévorer mes larmes ; c’est dans cette occasion que j’appris tout ce qu’une femme courageuse peut obtenir de sa force quand elle est appuyée sur un grand sentiment.

Je pouvais à peine me soutenir ; épuisée par de longues veilles, ma santé était fort altérée, et je puis affirmer que la seule volonté de cacher mes souffrances à mon père me donna la puissance de les surmonter. Ne me sentant pas en état de soutenir aucune conversation, même avec mon Eugénie, que je ne voulais ni instruire, ni tromper sur ce que j’éprouvais, je ne me rendis au déjeuner qu’au moment où l’on se mettait à table. En entrant, j’entendis madame de Ravenay qui disait d’une voix émue à mon père :

Il est parti cette nuit en me priant de l’excuser auprès de vous, monsieur le comte ; un ordre du roi l’oblige à se rendre à Versailles.

— Un ordre du roi ! répéta mon père en fixant ses yeux sur moi, un ordre du roi ?…

La rougeur qui couvrit aussitôt mon visage ne lui laissa pas longtemps ignorer de quelle main cet ordre était signé ; mais, respectant mon embarras, il évita tout ce qui pouvait l’augmenter et se contenta de demander pourquoi Alfred se faisait attendre.

Ma tante lui répondit qu’Alfred était venu la prévenir de grand matin qu’il ne rentrerait que pour l’heure du dîner. Cette nouvelle fit faire un mouvement à madame de Ravenay qui me laissa soupçonner quelque mystère.

Dans tout autre temps, cette singulière absence m’aurait fort inquiétée, mais dans la position où je me trouvais, je croyais n’avoir plus rien à redouter des événements. Un vif chagrin a cela de bon qu’il pallie tous les autres.

À midi, le valet de chambre de mon père vint lui dire assez mystérieusement que quelqu’un l’attendait dans son cabinet ; je profitai de ce moment pour me retirer chez moi et me dédommager de l’horrible contrainte que m’imposait la présence de mon père.

À force de réfléchir sur l’avenir qui m’attendait, je tombai dans cette espèce de stupeur qui succède à une méditation fatigante, et qu’on pourrait appeler le sommeil de l’âme, souvent troublé par de tristes songes.

Un bruit soudain me tira de cette rêverie ; ces mots, Que la volonté de ta mère soit faite, frappèrent mes oreilles. Une autre voix qui retentit encore à mon cœur s’écria : Léonie !… et, dans le même instant, je vis Edmond à mes pieds, et je me sentis serrer dans les bras de mon père.

Cette heureuse surprise pensa me coûter la vie, mais je ne fus pas longtemps privée de la faculté d’apprécier mon bonheur après en avoir tant pleuré le sacrifice.

— Tiens, lis cette lettre me dit mon père, et sois fière d’inspirer de tels sentiments.


ALFRED AU COMTE DE MONTBREUSE.
« Mon cher oncle,

» J’ai causé depuis un an tous les chagrins de votre famille, permettez-moi de les réparer en cédant la main de votre fille au seul homme digne de la posséder. En outrageant le cœur de Léonie, je l’ai perdu, et je ne puis accepter le sacrifice que sa générosité veut me faire. Lisez la lettre que je viens d’arracher à mon ami, et récompenser tant de sentiments vertueux par le bonheur de Léonie.

» Pardonnez au malheureux qui pouvait en être l’arbitre d’avoir si mal reconnu vos bienfaits ; mais, croyez, mon cher oncle, que je n’aurai jamais le tort de les oublier, et qu’au milieu des dangers auxquels je vais livrer ma vie, je saurai la défendre ou la perdre en méritant encore le nom de votre fils.

» J’ai l’honneur, etc. »

Plus bas on lisait :

« Adieu Léonie, consolez ma mère. »


— Brave jeune homme, s’écria mon père, oui, tu seras mon fils, je veux te rendre en bonheur tout celui que m’assure ta noble conduite, je vais en faire le serment à ta mère.

En finissant ces mots, il nous quitta et revint bientôt accompagné de madame de Nelfort.

Je ne saurais exprimer avec quelle touchante sensibilité cette excellente amie chercha à nous rassurer sur la crainte de la voir affligée de notre bonheur ; mais elle n’y parvint pas complétement ; l’expression des plus vifs regrets se peignait sur sa physionomie.

Fière de l’action généreuse d’Alfred envers nous, elle aurait voulu pouvoir l’imiter en sacrifiant de bonne grâce les intérêts de son fils à ceux de notre amour ; mais on voyait que sa faiblesse maternelle se refusait à cet excès de désintéressement ; cependant elle nous disait en essuyant ses larmes :

— Ne me plaignez plus, mes enfants ; je perds à la vérité ma plus douce espérance, mais elle n’était pas fondée, et je suis forcée de convenir que mon frère avait raison.

— Ah ! madame interrompit Edmond, je sens que vous me haïrez.

— Vous haïr ! vous qui n’avez pas craint d’exposer votre vie pour la sienne, vous qui lui sacrifiiez jusqu’à l’amour de Léonie ! ah ! mon cher Edmond, ne me jugez pas si mal.

— Dans tout ceci, dit mon père, il n’y a vraiment que moi de coupable, et je m’accuse d’avoir conspiré de toute ma puissance pour notre félicité commune ; il est vrai que j’avais pour complices l’infidélité d’un étourdi, la constance d’un amant passionné, une imagination de seize ans, et le temps.

— Quoi ! mon père, dis-je en souriant, vous aviez formé le projet ?…

— Oui, reprit-il, j’ai conçu le projet téméraire d’unir un jour ma fille au fils de mon ami, malgré le refus positif que mademoiselle de Montbreuse avait fait au roi d’épouser M. de Clarencey ; mais je vous proteste, ajouta-t-il en regardant Edmond, que cette résolution fut un secret pour tout le monde, et le serait encore, si vous ne m’aviez tous deux aussi bien deviné.

Ma tante voulut savoir ce qui avait décidé son fils à courir sur les traces d’Edmond, et c’est alors que j’appris qu’un des gens de M. de Montbreuse ayant averti la femme de chambre de la baronne de Ravenay de l’ordre que M. de Clarencey venait de donner pour qu’on lui tînt ses chevaux prêts à quatre heures du matin, celle-ci en prévint sa maîtresse.

Sur cet avis, madame de Ravenay se rend chez son neveu, elle le voit disposant tout pour son départ, c’est en vain qu’elle le conjure d’attendre au moins que sa blessure soit guérie pour se mettre en route. Edmond proteste qu’il ne peut rester un moment de plus dans le même lieu où Léonie va jurer de vivre pour Alfred, et il s’échappe malgré les instances et les pleurs de sa malheureuse tante.

À son réveil, Alfred apprend le départ précipité de son ami ; il en vient demander la cause à madame de Ravenay, et la trouve baignée de larmes.

Quelques mots échappés à sa douleur confirment, dans l’esprit d’Alfred, des soupçons que la veille avait vus naître ; il veut se convaincre et part sans délai pour rejoindre Edmond. Il apprend à six lieues de Montbreuse que le comte de Clarencey vient de s’arrêter dans la maison de poste pour y attendre sa voiture.

Alfred demande à lui parler, et, sans permettre qu’on l’annonce, il entre subitement dans la chambre où se trouvait M. de Clarencey. À sa vue, Edmond jette un cri de surprise. Une lettre tombe de ses mains ; Alfred reconnaît l’écriture de Léonie, s’en saisit et dit d’une voix étouffée.

— Ne me trompez plus Edmond, je sais tout.

À ces mots, Edmond interdit n’ose pas lui arracher sa lettre, mais il se lève en jurant à son ami de s’exiler à jamais des lieux qu’habitera Léonie. Alfred ne le laisse pas achever ce serment et ne lui demande que celui de rendre Léonie heureuse.

Après de longs débats dictés par la plus noble générosité, le bonheur de Léonie l’emporte sur toutes les autres considérations. Edmond obéit et cède sa voiture à Alfred qui part pour Paris, presque aussi content d’avoir recouvré sa liberté par une bonne action, qu’Emond l’était de la seule idée de revoir Léonie.


XXXVII


Le surlendemain de cet heureux jour, mon père se rendit avec Edmond à Versailles. Le roi l’accueillit avec la bonté qu’il lui témoignait toujours, et daigna même lui promettre qu’il engagerait la reine à donner à la comtesse de Clarencey la place de dame du palais, qui était vacante par la retraite de la duchesse de***.

M. de Montbreuse ne devait rester que huit jours à Paris, mais une affaire importante l’y retint plus longtemps.

Cette absence me valut des lettres bien tendres, et je mets ce noviciat de bonheur au nombre des époques les plus heureuses de ma vie. Celle qui devait voir accomplir le vœu de mon père arriva enfin ; je reçus la main d’Edmond au pied de l’autel élevé au souvenir de ma mère, et je crus l’avoir pour témoin de mes serments.

Après la cérémonie, mon père nous persuada qu’il fallait profiter d’une aussi belle matinée pour faire une promenade en calèche, et il donna l’ordre de nous conduire à Champfleury.

— À Champfleury ! dit ma tante d’un air étonné : ah ! pourquoi nous mener de ce côté ? on dit le château saisi par les créanciers de madame d’Aimery, et les jardins dévastés.

— Je ne suis pas fâché, reprit mon père en souriant de voir comment le ciel fait justice des biens de madame d’Aimery. Au reste, on la dit assez malheureuse pour que je n’ose plus en parler.

En entrant dans les cours du château nous remarquâmes un grand nombre d’ouvriers occupés à rétablir des objets d’embellissement, et mon père demanda à l’un d’eux si le château était vendu. On lui répondit qu’on attendait ce matin même le nouveau propriétaire.

Dans le moment où nous descendions de voiture, il arriva un concierge dont je crus reconnaître la livrée. M. de Montbreuse demanda la permission de voir le château, mais le concierge répondit qu’il avait des ordres pour n’y laisser entrer que la marquise de Nelfort.

— Ah ! celui-là est plaisant, s’écria ma tante ; vous vous trompez, mon ami, il n’y a pas de raison pour qu’on me reçoive ici mieux que personne.

— Si madame veut se donner la peine de lire, dit le concierge en remettant un papier à ma tante, elle verra que l’ordre est positif.

Madame de Nelfort lut :

« La terre de Champfleury venant d’être adjugée à M. le marquis de Nelfort, le concierge du château n’en permettra l’entrée qu’à madame la marquise sa mère. »

À ce peu de mots, ma tante reconnut la générosité de son frère et l’embrassa tendrement.

Les portes du château s’ouvrirent et nous y trouvâmes un déjeuner préparé dans le logement le plus agréable.

C’est ici qu’Alfred nous recevra, dit mon père, quand il aura assez vu le monde pour apprécier les charmes de la retraite.

— Comme il est capable, reprit ma tante en souriant, de nous faire attendre ce moment un peu de temps encore, permettez que je le remplace en faisant les honneurs de sa maison, et promettez-moi de revenir ici chaque année célébrer l’anniversaire de ce beau jour.

— Ce n’est pas moi qui manquerai au rendez-vous, dit Edmond en me baisant la main, et je consacre dès à présent ce jour à la reconnaissance.

— C’est en faire hommage à mon père, répondis-je.

— Mon enfant, je l’accepterai cet hommage, reprit mon père, si vous revenez dans un an me prouver que de tous les moyens d’arriver au bonheur, le plus sûr est celui que choisit la prévoyante tendresse d’un père.


FIN

TABLE DES MATIÈRES

(ne fait pas partie de l’ouvrage original)