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Odes (Horace, Leconte de Lisle)/III

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1er siècle av. J.-C.
Traduction Leconte de Lisle, 1873

ODES



LIVRE TROISIÈME






Je hais le profane vulgaire et je le repousse. Faites silence. Prêtre des Muses, je chante aux vierges et aux jeunes hommes des chants non encore entendus.

Les Rois redoutés de leurs troupeaux d’hommes, les Rois eux-mêmes sont soumis à Jupiter, à l’illustre dompteur des Géants, qui, de son sourcil, ébranle tout ce qui existe.

Tel homme étend plus largement ses plants d’arbustes ; celui-ci, plus noble de race, descend au Champ de Mars en solliciteur ; celui-là lutte par ses mœurs et sa renommée meilleure.

Cet autre l’emporte par la multitude de ses clients ; mais la Nécessité fait, par une loi égale, le sort des illustres et des humbles, et son urne immense remue tous les noms.

Les mets Siculiens apprêtent vainement leur douce saveur pour celui dont une épée dégainée menace la tête impie ; les chants des oiseaux et de la cithare

Ne lui rendront pas le sommeil. Le sommeil tranquille ne dédaigne pas les humbles demeures des hommes agrestes, et la rive ombreuse, et Tempé agitée par les Zéphyrs.

La tumultueuse mer ne tente point celui qui ne désire que le nécessaire, ni la terrible chute de l’Arcturus, ni le lever du Chevreau.

Ses vignes ne sont point frappées par la grêle, sa terre ne le trompe point, ses arbres ne se plaignent point des pluies, ou des chaleurs qui brûlent les champs, ou des rudes hivers.

Les poissons sentent la mer rétrécie par les môles qu’on y jette, et où l’entrepreneur et ses esclaves précipitent des monceaux de ciment, devant un maître

Ennuyé de la terre. Mais la crainte et les menaces le suivent là où il va ; le noir souci monte sur sa trirème à proue d’airain, ou chevauche derrière lui.

Si ni la pierre Phrygienne, ni l’usage de la pourpre plus éclatante que les astres, ni la vigne de Falernum, ni le parfum Achæménien, n’adoucissent la douleur ;

Pourquoi, excitant l’envie, bâtirais-je un magnifique atrium sur un nouveau modèle ? Pourquoi changerais-je ma vallée Sabine pour des richesses tourmentées ?


Ode II. — À LA JEUNESSE ROMAINE.


Que le robuste jeune homme, par une rude discipline, apprenne à subir sans se plaindre l’étroite pauvreté ; que, cavalier redoutable, il harcelle de sa lance les Parthes indomptés.

Qu’il vive toujours en plein air et au milieu des choses alarmantes. Que la femme du tyran ennemi, que la vierge fiancée, le regardant du haut des tours assiégées,

Soupire : — Hélas ! Puisse mon royal époux, ignorant les combats, éviter le choc de ce lion terrible qu’une fureur sanglante emporte à travers le carnage ! —

Il est doux et beau de mourir pour la patrie. La Mort poursuit le fuyard et n’épargne ni les jarrets, ni le dos timide d’une lâche jeunesse.

La Vertu ignore les honteux affronts, elle brille d’honneurs immaculés ; elle ne prend ni ne dépose les haches au gré du souffle populaire.

La Vertu, fermant le ciel à ceux qui ont mérité de ne point mourir, y monte par des voies inconnues ; elle fuit avec dédain, d’une aile rapide, les vulgaires multitudes et la terre fangeuse.

Une sûre récompense est aussi réservée au silence fidèle. J’interdirai à celui qui aura révélé les mystères de Cérès d’habiter sous les mêmes poutres et de monter sur la même nef fragile que moi.

Souvent Diespiter oublié joint l’innocent au coupable. Le Châtiment au pied boiteux abandonne rarement la trace du scélérat qui fuit.


Ode III. — À CÆSAR AUGUSTUS.


Rien n’ébranle, en son âme solide, l’homme juste et ferme dans son dessein, ni la fureur des citoyens qui commandent le mal, ni le visage d’un tyran menaçant, ni l’Auster,

Ce chef agité de l’orageuse Hadria, ni la grande main de Jupiter foudroyant ; si le monde s’écroulait brisé, ses ruines le frapperaient sans l’effrayer.

C’est ainsi que Pollux et l’errant Herculès ont atteint les citadelles enflammées, eux entre qui Augustus, couché, de sa bouche pourprée boit le nectar.

C’est ainsi que tu as mérité, Père Bacchus, d’être traîné par les tigres indociles au joug ; c’est ainsi que Quirinus échappa à l’Achéron sur les chevaux de Mars,

Grâce à Juno disant aux Dieux assemblés : « Ilion, Ilion, qu’un juge incestueux et fatal et une femme étrangère ont changée

« En poussière ! Depuis le jour où Laomédon priva les Dieux de la récompense promise, tu fus condamnée par moi et par la chaste Minerve, avec ton peuple et ton chef perfide.

« Il ne brille déjà plus l’hôte fameux de l’adultère Lacænienne ; la maison parjure de Priamus ne rompt plus, avec l’aide d’Hector, les belliqueux Archiviens,

« Et la guerre a cessé qui prolongeait nos dissensions. Désormais, mes colères terribles et cet odieux petit-fils enfanté par la prêtresse Troïque,

« Je les rendrai à Mars. Je souffrirai qu’il entre dans les demeures éclatantes, qu’il boive les sucs du nectar et qu’il soit admis dans les rangs des Dieux heureux.

« Tant qu’une large mer écumera entre Ilion et Roma, que les exilés règnent, paisibles, où ils voudront ; tant que sur les tombes de Priamus et de Pâris

« Bondiront les troupeaux, que le brillant Capitolium se dresse debout et que la fière Roma donne des lois aux Mèdes domptés.

« Que son nom terrible se répande aux extrémités de la terre, là où la mer intérieure sépare l’Europe de l’Afrique, là où le Nilus débordé inonde les campagnes ;

« Qu’elle soit plus grande en méprisant l’or enfoui que cachait la terre, et où il était mieux, qu’en l’amassant pour l’usage de l’homme, après l’avoir, de sa main rapace, enlevé aux choses sacrées ;

« Qu’elle atteigne de ses armes toutes les bornes du monde, désireuse de voir les contrées dévorées par les feux du soleil et celles qu’enveloppent les nuées et les pluies.

« Je décrète ces destinées pour les Quirites belliqueux, pourvu que, trop pieux et confiants, ils ne songent point à relever les murailles de leur aïeule Troja.

« La fortune de Troja renaissant sous un augure lugubre la ramènerait à une fin lamentable, car j’y conduirais de nouveau mes bandes victorieuses, moi, la femme et la sœur de Jupiter.

« Phœbus l’entourerait trois fois de murs d’airain, qu’elle périrait trois fois par mes Argiens, et que trois fois la femme captive pleurerait son mari et ses enfants ! »

Mais ceci ne convient pas à une lyre enjouée. Où vas-tu, Muse ? Cesse de redire les entretiens des Dieux et d’abaisser de grandes choses par de faibles chants.


Ode IV. — À CALLIOPÉ.


Descends du ciel, reine Calliopé, et dis une large mélopée sur la flûte, ou, si tu le préfères, de ta voix éclatante, ou sur la lyre ou sur la cithare de Phœbus.

Entendez-vous ? Est-ce une heureuse illusion qui se joue de moi ? Il me semble l’entendre et la voir errer dans les bois sacrés où glissent des eaux fraîches et des souffles.

Enfant, je m’étais endormi, fatigué de jouer, sur le Vultur Apulien, au delà des limites de l’Apulia nourricière, et des colombes mystérieuses me couvrirent de jeune feuillage.

Tous ceux qui habitent le nid de la haute Achérontia, les bois de Bantium et les champs fertiles de l’humble Férentinum,

S’étonnèrent que j’eusse pu dormir en sûreté au milieu des noires vipères et des ours, et que je fusse ainsi couvert de laurier sacré et de myrte amassé, enfant courageux, mais non sans la protection des Dieux.

Je suis vôtre, Muses ! soit que je m’élève sur les monts du Sabinum, soit que le frais Prænesté me plaise, ou le coteau de Tibur, ou le rivage de Baiæ.

Ni le désastre guerrier de Philippi, ni la chute d’un arbre maudit, ni le rocher de Palinurus dans la mer Siculienne, n’ont ôté la vie à l’ami de vos fontaines et de vos chœurs.

Partout où vous serez avec moi, matelot audacieux, je braverai le Bosphorus furieux, et je traverserai les sables brûlants du rivage Assyrien ;

Je visiterai sans danger les Bretons inhospitaliers, et le Concanien qui se réjouit de boire le sang du cheval, et les Gélons porteurs de carquois, et le fleuve Scythique.

Sous l’antre Piérien, vous charmez le grand Cæsar qui interrompt ses travaux et renvoie dans les villes ses cohortes fatiguées.

Vous lui donnez un conseil clément, ô Divines, et vous vous réjouissez de l’avoir donné. Nous savons comment il a écrasé de sa foudre la horde immonde des Titans impies,

Celui qui, par un empire équitable, régit la terre inerte, et la mer tempétueuse, et les villes, et les tristes royaumes, et les Dieux et la multitude des mortels.

Ils avaient causé une grande terreur à Jupiter, ces frères, jeunesse sûre de ses bras horribles, qui entassèrent le Pélion sur l’Olympus ;

Mais Typhœus et le puissant Mimas, et Porphyrion à la stature effroyable, et Rhœtus, et Enceladus qui lançait, audacieux, des troncs déracinés,

Que peuvent-ils en se ruant contre la sonnante Ægide de Pallas ? Là se tenaient debout l’ardent Vulcanus, et la matrone Juno, et, l’épaule à jamais chargée du carquois,

Celui qui lave ses cheveux dénoués dans l’eau vive de Castalia, qui habite les bois de la Lycia, et la forêt natale, Apollo Délien et Pataréen !

La force sans règle se rue par son propre poids, mais les Dieux élèvent en l’agrandissant la force qui se contient, et ils détestent celle qui pousse au crime.

Ils attestent mes paroles, le centimane Gyas et le fameux violateur de Diana, Orion, dompté par la flèche de la Vierge.

La Terre gémit sur ses monstres ensevelis en elle ; elle pleure ses enfants envoyés par la foudre vers le livide Orcus ; et la flamme rapide n’a point consumé l’Ætna qui les écrase.

L’aigle ne quitte point le foie de l’effréné Tityos, et c’est le gardien de son crime ; et trois cents chaînes étreignent l’amoureux Pirithoüs.


Ode V. — À LA LOUANGE D’AUGUSTUS.


Nous croyons que Jupiter tonnant règne dans le ciel ; Augustus est un dieu, maintenant qu’il a réuni à l’Empire les Bretons et les Perses redoutables.

Le soldat de Crassus a donc vécu, mari honteux d’une femme barbare ? ô Curie ! ô mœurs contraires ! ils ont vieilli dans les armées ennemies,

Sous un roi Mède, le Marse et l’Apulien oublieux des boucliers sacrés, de la toge, de l’éternelle Vesta, quand Jupiter et Roma étaient debout !

L’esprit prévoyant de Régulus redoutait cela, quand il repoussait des conditions honteuses, et un exemple qui entraînerait notre ruine dans l’avenir,

Si on ne laissait périr une jeunesse captive et indigne de pitié, et il disait : « J’ai vu, suspendus aux temples Puniques, nos signes et les armes enlevées sans combat à nos soldats.

« J’ai vu les bras de citoyens et d’hommes libres liés derrière le dos, et les portes des villes ouvertes, et, cultivés, les champs que nous avions ravagés.

« Racheté par l’or, le soldat reviendra-t-il plus brave ? Ajoutez la ruine à l’opprobre ! La laine teinte ne reprend point sa couleur perdue,

« Et la vraie vertu, une fois chassée, ne rentre point dans les âmes avilies. Si la biche combat, échappée des épais filets, celui-là sera brave

« Qui s’est livré à de perfides ennemis ; et il terrassera les Puniques dans un autre combat, celui qui, lâche, a senti ses bras liés et a craint la mort !

« C’est ainsi que, pour sauver leur vie, ils ont mêlé la paix à la guerre, ô honte ! ô grande Carthago, plus grande encore sur les honteuses ruines de l’Italia ! »

On dit qu’il repoussa le baiser de sa chaste femme et ses petits enfants, comme étant esclave, et qu’il baissa vers la terre, farouche, sa face virile.

Jusqu’à ce qu’il eut convaincu les Pères incertains, par un conseil non encore donné par aucun autre, et qu’au milieu de ses amis gémissants il eut repris le chemin de l’exil héroïque.

Et il savait ce que le bourreau barbare lui réservait ! Cependant il écarta ses proches qui le retenaient et le peuple qui s’opposait au départ,

Comme si, ayant conclu les longues affaires de ses clients, il se rendait aux champs de Venafrum ou de la Lacédæmonienne Tarentus.


Ode VI. — AUX ROMAINS.


Innocent, tu expieras, Romain, les fautes des aïeux, jusqu’à ce que tu aies reconstruit les temples et les autels croulants des Dieux, et leurs images souillées d’une fumée noire.

Soumis aux Dieux, tu commanderas au monde. L’origine et la fin sont en eux. Les Dieux négligés ont accablé de maux l’Hespéria lamentable.

Déjà deux fois, Monœsès et Pacorus ont rompu nos efforts non approuvés par les auspices, et ont ajouté une riche dépouille à leurs colliers étroits.

Le Dace et l’Æthiopien ont presque ruiné la Ville en proie aux séditions, celui-ci formidable par sa flotte, l’autre par le jet de ses flèches.

Des siècles féconds en crimes ont d’abord souillé les mariages, la race, les familles, et de cette source les calamités ont coulé pour la patrie et pour le peuple.

La vierge nubile se réjouit d’apprendre les danses Ioniques et d’y ployer ses membres, et, dès l’enfance, elle méditait d’incestueuses amours.

Bientôt, aux repas de son mari, elle cherche des amants plus jeunes ; et elle ne choisit pas celui à qui elle donnera furtivement, et les lumières éteintes, des joies interdites ;

Mais, obéissante, elle se lève devant tous, et non à l’insu de son mari, soit qu’un marchand l’appelle, ou le maître d’une nef Hispanienne qui achète à grand prix son déshonneur.

Elle n’était pas née de tels parents, la jeunesse qui souilla la mer du sang Punique, qui défit Pyrrhus, et le grand Antiochus, et le terrible Hannibal ;

Mais c’était la mâle race de soldats rustiques, instruite à retourner la glèbe avec les houes Sabines, et, sous la discipline d’une mère sévère,

À porter les bois coupés, à l’heure où le soleil, changeant l’ombre des montagnes, ôtait le joug aux bœufs fatigués, et, par la fuite de son char, amenait le moment du repos.

Que n’altère pas le temps destructeur ? Nos pères étaient pires que leurs aïeux, nous sommes plus méchants que nos pères, et notre postérité sera plus dépravée encore.


Ode VII. — À ASTÉRIÉ.


Pourquoi pleures-tu, Astérié, celui que les premiers souffles du printemps te rendront, le jeune Gygès, enriolli par son gain de Bithynia, et toujours fidèle ?

Poussé par le Notus vers Oricum, après le coucher de l’orageuse cinstellation de la Chèvre, il passe, sans dormir, les nuits à verser des larmes.

Cependant, le rusé messager de son hôtesse troublée lui dit de mille façons que la malheureuse Chloé soupire et brûle pour lui des mêmes feux que toi.

Il lui rappelle qu’une femme perfide poussa Prœtus, crédule à de faux crimes, à méditer le meurtre du chaste Bellérophon ;

Il lui raconte que Péleus fut presque voué au Tartare, pour s’être abstenu en fuyant de la Magnessienne Hippolyté, et, plein de ruse, il lui raconte d’autres histoires qui enseignent à mal faire ;

Mais en vain, car Gygès l’écoute, plus sourd que les rochers de la mer Icarienne, et il est tout entier à toi. Prends garde, cependant, que ton voisin Enipeus te plaise trop ;

Quoique nul ne sache mieux que lui dompter un cheval sur l’herbe du Champ de Mars, ni traverser plus promptement à la nage le fleuve Toscan.

Dès la nuit venue, clos ta demeure, afin de ne point regarder dans la rue, attirée par le chant de la flûte plaintive, et reste inaccessible à qui te nomme souvent cruelle.


Ode VIII. — À MÆCENAS.


Qu’ai-je de commun avec les Kalendes de Mars, étant célibataire ? Que veulent ces fleurs, ces vases d’encens et ce charbon posé sur l’autel de gazon ? Tu le demandes,

Toi, savant dans l’une et l’autre langue. J’avais voué un festin et un bouc blanc à Liber, quand je fus presque tué par la chute d’un arbre.

Ce jour de fête que l’année ramène va faire sauter le liège enduit de poix d’une amphore instruite à boire la fumée depuis Tullus consul.

Vide, Mæcenas, cent coupes au salut de ton ami et laisse ces lampes veiller jusqu’au jour. Loin de nous les cris et la colère !

Dépose tes inquiétudes au sujet de la Ville ; l’armée du Dace Cotison est anéantie ; le Mède, funeste à lui-même, se déchire de ses propres armes ;

Notre vieil ennemi de la frontière Hispanienne, le Cantabre, est dompté par une chaîne tardive, et les Scythes, l’arc détendu, songent à rentrer dans leurs plaines.

Oublie un instant tes soucis pour le peuple, et, simple citoyen, cesse de t’en inquiéter ; prends, joyeux, ce que te donne l’heure présente et laisse les choses sérieuses.


Ode IX. — À LYDIA.


horatius.

Tant que je t’ai plu, et qu’aucun autre, plus aimé, n’a entouré de ses bras ton cou blanc, j’ai vécu plus heureux que le roi des Perses.

lydia.

Tant que tu n’as brûlé pour une autre plus que pour moi, et que Lydia ne passait point après Chloé, la renommée de Lydia a été grande, et j’ai vécu plus illustre que la Romaine Ilia.

horatius.

Maintenant Chloé de Thrace règne sur moi, habile aux doux chants et à jouer de la cithare. Je ne craindrais point de mourir pour elle, si, épargnée par les destins, elle devait me survivre.

lydia.

Il me consume d’un amour qu’il partage, Calaïs, fils d’Ornytus de Thurium. Je consentirais à mourir deux fois pour lui, si, épargné par les destins, le jeune homme devait me survivre.

horatius.

Quoi ! si l’ancienne Vénus revenait et nous réunissait encore sous son joug d’airain ? Si la blonde Chloé était rejetée, et si ma porte s’ouvrait à Lydia repoussée ?

lydia.

Bien qu’il soit plus beau qu’un astre, et toi plus léger que le liège et plus irritable que l’orageuse Hadria, c’est avec toi que j’aimerais vivre, avec toi que je voudrais mourir !


Ode X. — À LYCÉ.


Même si tu buvais au lointain Tanaïs, Lycé, mariée à un homme farouche, tu me plaindrais en pleurant d’être couché devant tes portes inexorables, en proie aux Aquilons de la contrée.

Entends-tu comme ta porte et le bois qu’entourent tes belles demeures mugissent sous l’effort des vents ? Vois-tu comme Jupiter durcit, sous un ciel clair, les neiges tombées ?

Dépose l’orgueil qui déplaît à Vénus, de peur que la corde et la roue ne se meuvent en arrière. Ton père, le Tyrrhénien, n’a pu engendrer en toi une Pénélopé rebelle aux prétendants.

Oh ! bien que ni les dons, ni les prières, ni la pâleur violette de tes amants, ni ton mari épris d’une concubine Piérienne, ne te fléchissent, épargne tes suppliants ;

Sois moins dure que le bois de chêne et moins cruelle que les serpents Maures ! Je ne souffrirai pas toujours d’être couché sur ton seuil et sous l’eau du ciel.


Ode XI. — À MERCURIUS.


Mercurius, (car Amphion apprit de toi, son maître, à remuer les pierres en chantant), et toi, Lyre, ardente à résonner des sept cordes,

Muette autrefois et déplaisante, maintenant chère aux tables des riches et aux temples des Dieux, dites-moi les modes auxquels Lydé prêtera ses oreilles obstinées.

Comme une cavale de trois ans qui bondit dans les larges plaines, elle craint d’être touchée, ignorante des noces et farouche encore pour l’amant qui la recherche.

Tu peux mener avec toi les tigres et les forêts, et arrêter les cours d’eau rapides. Le portier de la demeure inhumaine cède à tes caresses,

Cerbérus, bien que les cent couleuvres des Furies hérissant sa tête, et que le souffle noir et l’écume impure sortent sans cesse de sa triple gueule.

Ixion et Tityos ont ri malgré eux ; et, tandis que tu charmais par un chant agréable les filles de Danaüs, leur urne est restée vide un moment.

Que Lydé apprenne le crime et les châtiments célèbres de ces vierges, et le tonneau d’où l’eau se perd par le fond, et les destinées tardives

Qui attendent les fautes dans l’Orcus. Les impies ! Que pouvaient-elles de plus ? Les impies ont osé tuer leurs époux à l’aide du fer cruel !

Une seule, entre toutes, digne de la torche nuptiale, mentit noblement, parjure envers son père, vierge illustre dans tous les âges :

« Lève-toi, dit-elle à son jeune mari, lève-toi, de peur qu’un sommeil éternel ne vienne d’où tu ne l’attends pas. Fuis ton beau-père et mes sœurs scélérates

« Qui, telles que des lionnes tueuses de veaux, déchirent leurs époux. Plus clémente qu’elles, je ne te frapperai point et je ne te retiendrai point dans cette demeure.

« Que mon père me charge de lourdes chaînes, parce que j’ai eu pitié d’un époux malheureux et l’ai épargné ; qu’il me relègue, sur sa flotte, dans les plaines lointaines des Numides !

« Va où tes pieds et les vents t’emporteront, pendant que la nuit et Vénus te sont favorables ; va sous un heureux auspice, et grave un jour mon triste souvenir sur mon sépulcre ! »


Ode XII. — À NÉOBULÉ.


Elles sont malheureuses, celles qui ne peuvent se livrer au jeu de l’amour, ni oublier leurs peines dans le vin, ou qui pâlissent, redoutant les coups de langue d’un oncle. L’Enfant ailé de Cythéréa t’a enlevé ta corbeille et tes toiles, Néobulé ; et la beauté d’Hébrus le Liparæen te fait négliger le souci de Minerve laborieuse, quand il baigne dans les eaux du Tibéris ses épaules huilées, meilleur cavalier que Bellérophon lui-même, et toujours invaincu au pugilat et à la course ; habile aussi à percer de traits les cerfs fuyant éperdus dans la plaine, et à recevoir sur l’épieu le sanglier caché sous le hallier.


Ode XIII. — À LA FONTAINE DE BANDUSIA.


Ô fontaine de Bandusia, plus transparente que le cristal, digne d’un vin pur, demain, avec des fleurs, je t’offrirai un chevreau que son front, gonflé de cornes

Naissantes, appelle à l’amour et aux combats ; mais en vain, car, de son sang rouge, il teindra tes fraîches eaux, ce rejeton d’une race lascive.

L’ardeur de la Canicule qui brûle ne peut t’atteindre ; tu réserves une fraîcheur aimable aux taureaux fatigués du joug et au troupeau errant.

Tu seras comptée parmi les fontaines célèbres, puisque j’aurai chanté l’yeuse qui ombrage les roches caves d’où jaillissent tes eaux murmurantes.


Ode XIV. — AU PEUPLE ROMAIN.


Ô Peuple, celui qui, à l’exemple d’Herculès, était allé chercher, disait-on, le laurier qu’on achète par la mort, Cæsar revient de la frontière Hispanienne, et vainqueur, dans ses Pénates.

Que la femme qui ne se réjouit que de son mari sorte pour accomplir de légitimes sacrifices, avec la sœur du chef illustre et, ornées de la bandelette des suppliants,

Les mères des vierges et celles des jeunes hommes revenus sains et saufs. Ô enfants, et vous, jeunes femmes mariées, gardez-vous des paroles sinistres !

Ce jour de fête chasse loin de moi les noirs soucis. Je ne crains ni la guerre civile, ni la mort violente, tant que Cæsar possédera le monde.

Va ! cherche les parfums, enfant, et les couronnes, et quelque tonneau de vin qui se souvienne de la guerre des Marses, s’il en reste une amphore échappée au vagabond Spartacus.

Dis à l’harmonieuse Néæra qu’elle se hâte de nouer ses cheveux parfumés de myrrhe. Si tu es retardé par l’odieux portier, reviens.

Une chevelure qui blanchit apaise les esprits amoureux de dissensions et de querelles. Je n’aurais pas supporté cela, dans ma chaude jeunesse, Plancus étant consul.


Ode XV. — À CHLORIS.


Femme du pauvre Ibycus, mets un terme à ta perversité et à tes travaux si connus. Mûre pour de prochaines funérailles, cesse de jouer au milieu des vierges et de te répandre comme un brouillard sur ces blanches étoiles. Ce qui sied à Pholoé ne te convient pas, Chloris. Que ta fille, plutôt, force la demeure des jeunes hommes, telle que la Thyias excitée par le bruit du tympanon. L’amour qu’elle a pour Nothus la fait bondir comme une chèvre lascive. Les laines tondues auprès de la noble Lucéria te conviennent, non les cithares, ni la pourpre de la rose, ni, vieille que tu es, le tonneau vidé jusqu’à la lie.


Ode XVI — À MÆCENAS.


Une tour d’airain, des portes solides et la garde sévère des chiens vigilants auraient préservé Danaé captive,

Si Jupiter et Vénus ne s’étaient ri d’Acrisius, geôlier tremblant de la vierge emprisonnée. En effet, un chemin large et sûr devait s’ouvrir à un Dieu changé en or.

L’or passe au milieu des satellites et se plaît à percer les rochers, plus puissant que le coup de la foudre. La maison du divinateur Argien est renversée et ruinée par la cupidité.

L’homme Macédonien rompt les portes des villes et sape les rois rivaux par des présents. Les dons gagnent les farouches commandants des nefs.

Le désir et la faim de plus grands biens croissent avec la richesse. J’ai toujours craint de lever la tête et d’être vu de loin, Mæcenas, honneur des chevaliers.

Plus on se refuse, plus on obtient des Dieux. Je passe, nu, dans le camp de ceux qui ne désirent rien, et, transfuge, je quitte le parti des riches.

Je suis plus opulent, maître d’un bien méprisé, que si j’entassais dans mes granges tout ce que moissonne le laborieux Appulien, pauvre au milieu de grandes richesses.

Un cours d’eau vive, un bois de quelques arpents et l’assurance de ma récolte me font plus heureux, sans qu’il s’en doute, que le possesseur de la fertile Africa.

Bien que les abeilles de la Calabria ne m’offrent point leur miel, que Bacchus ne s’amollisse point pour moi dans les amphores Læstrygoniennes, et que d’épaisses toisons ne croissent point pour moi dans les pâturages Galliques,

Cependant, la pauvreté importune est loin de moi, et, si je voulais plus, tu ne refuserais pas de me le donner. En resserrant mon désir, j’étendrai mieux mes revenus,

Que si je réunissais le royaume d’Alyattès aux champs Mygdoniens. Beaucoup manque à ceux qui demandent beaucoup. Tout est bien pour ceux à qui les Dieux ont donné, d’une main économe, ce qui suffit.


Ode XVII. — À ÆLIUS LAMIA.


Ælius, noble race de l’antique Laraus (c’est de lui que les premiers Lamia ont été ainsi nommés ; et toutes les générations de leurs descendants, ainsi que nos fastes l’attestent,

Tirent leur origine de celui qui fonda les murs de Formiæ et régna sur tout le pays du Liris qui coule vers les rivages de Marica),

Une tempête envoyée par l’Eurus jonchera, demain, le bois de feuilles sans nombre et le bord de la mer d’algues inutiles, si elle n’est pas un faux augure de la pluie,

La vieille corneille. Pendant que tu le peux, amasse du bois sec. Demain tu fêteras ton Génie par des libations et un porc de deux mois, avec tes serviteurs libres de leurs travaux.


Ode XVIII. — À FAUNUS.


Faunus, amoureux des Nymphes fugitives, visite, clément, mes limites et mes champs exposés au soleil ; et ne t’en va pas sans être propice aux petits nourrissons,

Si un jeune chevreau t’est sacrifié, l’année accomplie, si les vins abondants ne manquent point au cratère familier de Vénus, et si l’antique autel fume d’un épais encens.

Tout le troupeau joue dans le pré herbeux, quand, pour toi, reviennent les Nones de décembre. Le village en fête se repose dans les prairies avec les bœufs oisifs.

Le loup erre au milieu des agneaux audacieux ; la forêt répand pour toi ses feuillages agrestes, et le laboureur se réjouit de repousser trois fois du pied la terre détestée.


Ode XIX. — À TÉLÉPHUS.


Tu nous dis combien de temps il y a d’Inachus à Codrus qui n’hésita point à mourir pour la patrie, et la race d’Æacus et les guerres combattues sous le saint Ilion ; mais le prix que nous donnerons d’un tonneau de Chios, qui fera chauffer l’eau, qui offrira sa maison, à quelle heure nous serons garantis d’un froid Pélignien, tu ne le dis pas. — Enfant, verse promptement pour la lune nouvelle, pour la nuit à sa moitié, pour l’augure Muréna ! Que les vins soient mêlés dans trois ou neuf coupes. Le poëte enivré, qui aime les Muses en nombre impair, demandera trois fois trois coupes. Les Grâces, nues et les mains unies, et qui craignent les querelles, défendent d’en boire trois de plus. Il me plaît d’être ivre. Pourquoi le souffle de la flûte de Bérécynthia cesse-t-il ? Pourquoi le chalumeau reste-t-il suspendu, muet, avec la lyre ? Je hais les mains paresseuses. Répandez des roses ! Que l’envieux Lycus entende le bruit de notre ivresse, et notre voisine aussi, mal unie au vieux Lycus ! Rhodé est nubile et te recherche, Téléphus, beau de ton épaisse chevelure et semblable au clair Vespérus. Pour moi, l’amour de ma Glycéra me consume.


Ode XX. — À PYRRHUS.


Ne vois-tu pas, Pyrrhus, le grand danger d’enlever ses petits à une lionne de Gætulia ? Avant peu, ravisseur tremblant, tu fuiras un rude combat,

Quand, à travers les bandes de jeunes hommes qui s’y opposeront, elle ira te reprendre le beau Néarchus. Combat terrible ! une belle proie te restera, ou à elle.

Tandis que tu prépares tes flèches rapides et qu’elle aiguise ses dents redoutables, le juge du combat a mis la palme sous son pied nu,

Dit-on ; et il rafraîchit au doux vent son épaule où se répandent ses cheveux parfumés, tel que Nireus, ou l’enfant enlevé de l’humide Ida.


Ode XXI. — À UNE AMPHORE.


Ô née avec moi, sous Manlius consul, soit que tu contiennes les plaintes, ou les jeux, ou les querelles, ou les amours insensées, ou le sommeil facile, ô pieuse amphore !

Tu n’en gardes pas moins un Massicus choisi, et tu es digne de fêter un jour heureux. Viens, Corvinus l’ordonnant, nous verser ton vieux vin.

Il ne te négligera pas, farouche, bien qu’il soit imbu des maximes Socratiques. On dit que la vertu de Cato l’ancien fut souvent échauffée par le vin.

Tu touches par une douce violence l’esprit le plus rigide ; tu révèles, à l’aide du joyeux Lyæus, les soucis des sages et leur pensée secrète.

Tu rends l’espérance aux âmes anxieuses, tu relèves les forces et la tête du pauvre, et, après toi, il ne craint ni les diadèmes des rois irrités, ni les armes des soldats.

Liber, et Venus, si, propice, elle vient à nous, et les Grâces qui ne rompent point leur nœud te feront durer, à la clarté des lampes, jusqu’à l’heure où Phœbus, revenant, chasse les astres.


Ode XXII. — À DIANA.


Gardienne des monts et des bois, Vierge, qui entends, trois fois appelée, les femmes qui souffrent de l’enfantement, et les dérobes à la mort, Déesse aux trois formes,

Que le pin qui t’est consacré domine ma villa, et, joyeux, tous les ans, je l’arroserai du sang d’un porc qui cherche à frapper d’un coup oblique.


Ode XXIII. — À PHIDYLÉ.


À la nouvelle lune, si tu lèves au ciel tes mains suppliantes, rustique Phidylé ; si tu apaises tes Lares avec de l’encens, les fruits de l’année et une truie avide ;

Ta vigne féconde ne sentira point le vent empesté de l’Africa, tes moissons ne connaîtront point la rouille stérile, ni tes doux nourrissons le mauvais temps de la saison des fruits.

La victime vouée, qui paît, au milieu des chênes et des yeuses, sur le neigeux Algidus, ou qui s’engraisse des herbages Albains, teindra de son sang la hache des Pontifes ;

Mais il ne te sert à rien de te rendre propices, par le meurtre de nombreuses brebis, tes humbles Dieux que tu couronnes de romarin et de myrte frêle.

Si une main pure touche l’autel, un somptueux sacrifice n’apaisera pas mieux les Pénates irrités qu’un gâteau sacré et du sel pétillant.


Ode XXIV. — CONTRE LES RICHES AVARES.


Plus opulent qu’avec les trésors intacts des Arabes et les richesses de l’India, tu peux combler de tes constructions la mer Tyrrhénienne et la mer Apulique ; mais si la rude Nécessité enfonce ses clous d’acier à ton front dressé, tu ne déroberas ni ton âme à la terreur, ni ta tête aux filets de la mort. Les Scythes des plaines, dont les chars traînent les demeures vagabondes, vivent mieux que toi, et les Gètes austères aussi, à qui des arpents non partagés produisent des fruits et des récoltes sans maîtres, qui ne cultivent pas plus d’une année, celui qui succède faisant une part égale à celui qui a cessé de travailler. Là, point de femme cruelle aux enfants sans mère. L’épouse dotée ne gouverne point son mari, et ne se fortifie point contre lui d’un bel amant. La meilleure dot est la vertu des pères, la chasteté dans une alliance respectée et la crainte de tout autre homme. Il est défendu de faillir, ou la mort en est le prix. Oh ! si quelqu’un veut arrêter les meurtres impies et réprimer la rage des guerres civiques, s’il veut qu’on grave sur ses statues qu’il est le père des villes, qu’il ose refréner la licence indomptée et qu’il s’illustre ainsi parmi nos descendants ! Car, hélas ! envieux, nous haïssons la vertu vivante et nous cherchons des yeux celle qui a disparu. Pourquoi nos lamentations, si le mal n’est pas retranché par le supplice ? À quoi servent de vaines lois, sans les mœurs, si ni la partie du monde en proie aux brûlantes chaleurs, ni le bord voisin du Boréas, ni le sol où durcissent les neiges n’éloignent le marchand ? si les matelots rusés triomphent des mers orageuses ? si la pauvreté, ce grand opprobre, pousse à tout faire et à tout souffrir et abandonne l’âpre chemin de la vertu ? Soit dans le Capitolium, où nous appellent les clameurs et la foule qui applaudit, soit à la mer prochaine, portons, si nous nous repentons de nos crimes, nos perles, nos pierres précieuses, notre or inutile, d’où vient tout le mal. Il faut que les germes de notre cupidité dépravée soient extirpés, et que les âmes amollies se retrempent à de plus mâles soucis. L’enfant de libre race ne sait plus se tenir à cheval, il craint de chasser, et il est plus habile au jeu, soit au cerceau Græc, soit aux dés proscrits par les lois ; tandis que la foi parjure d’un père trompe le parent, l’allié, l’hôte, et amasse l’argent pour un héritier indigne. Ses mauvaises richesses croissent sans cesse, et cependant il leur manque toujours je ne sais quelle chose.


Ode XXV. — À BACCHUS.


Où m’entraînes-tu, Bacchus, plein de toi ? Dans quels bois, dans quelles cavernes suis-je emporté par un esprit nouveau ? Dans quels antres serai-je entendu, méditant d’introduire l’éternel honneur de l’illustre Cæsar parmi les étoiles et dans le conseil de Jupiter ? Ce que je dirai sera sublime, nouveau, non encore dit par une autre bouche. Ainsi qu’au faîte des monts, l’Evias, sans sommeil, contemple, étonnée, l’Hébrus, la Thrace blanche de neige, la Rhodopé foulée par des pieds barbares, ainsi il me plaît d’admirer les rivages et le bois désert où je m’égare. Ô maître des Naïades et des Bacchantes qui peuvent, de leurs mains, déraciner les hauts frênes, je ne dirai rien de faible, rien d’humble, rien de mortel. Le péril est donc, ô Lenæus, de suivre le Dieu qui ceint ses tempes d’un pampre vert !


Ode XXVI. — À VÉNUS.


J’ai vécu, naguère agréable aux jeunes filles, et je les ai servies non sans gloire ; maintenant, mes armes et ma lyre retirée du combat, cette paroi les gardera

À la gauche de Vénus marine. Là, déposez là les torches éclatantes, et les leviers, et les arcs qui menaçaient les portes closes.

Ô Déesse qui tiens l’heureuse Cypros et Memphis qui ignore la neige Sithonienne, ô Reine, touche seulement de ton fouet sublime l’arrogante Chloé.


Ode XXVII. — À GALATEA.


Que les impies aient pour présage le chant de l’orfraie, une chienne pleine, ou une louve rousse descendant de Lanuvium, un renard femelle qui va mettre bas !

Qu’un serpent interrompe et coupe, semblable à une flèche, leur chemin commencé, et qu’il épouvante leurs chevaux ! Moi, augure prévoyant pour celui à qui je m’intéresse,

Avant que l’oiseau divinateur des orages regagne les marais stagnants, j’évoquerai par ma prière le corbeau prophétique, du côté du soleil levant.

Sois heureuse là où il te plaira, et vis, te souvenant de moi, Galatéa ! Que le pivert volant à ta gauche et la vagabonde corneille ne te défendent point de partir !

Mais tu vois avec quel tumulte Orion se précipite. J’ai éprouvé ce que présage la sombre Hadria et ce que réserve le blanc Iapyx.

Que les femmes et les enfants de nos ennemis éprouvent l’aveugle impétuosité de l’Auster qui se lève, et le frémissement de la noire mer, et les rivages ébranlés par les coups !

Ainsi, quand Europé confia son flanc neigeux au taureau rusé, l’audacieuse pâlit, voyant la mer pleine de monstres et ses abîmes.

Récemment occupée de fleurs dans les prairies, et de tresser des couronnes dues aux Nymphes, elle ne vit plus rien, à la morne clarté de la nuit, que les ondes et les astres.

Dès qu’elle eut atteint la puissante Crété aux cent villes : « Ô Père, dit-elle, ô nom oublié de ta fille, ô piété vaincue par mon égarement !

« D’où suis-je venue ici ? Une seule mort est trop douce pour la faute des vierges. Suis-je éveillée, pleurant une action honteuse, ou, innocente, suis-je le jouet d’une vaine image

Qu’un songe m’envoie par la porte d’ivoire ? Valait-il mieux traverser ces flots immenses que de cueillir les fleurs nouvelles ?

« Si maintenant ce taureau infâme était abandonné à ma colère, je voudrais le déchirer avec le fer et briser les cornes du monstre tant aimé !

« J’ai quitté sans pudeur les Pénates paternels, et sans pudeur je retarde ma mort. Oh ! si quelqu’un des Dieux m’entend, puissé-je errer nue au milieu des lions !

« Avant qu’une honteuse maigreur ait flétri mes joues brillantes et que cette tendre proie soit desséchée, belle encore, je voudrais repaître les tigres.

« Misérable Europé ! ton père absent te crie : Que tardes-tu de mourir ? Tu peux, à l’aide de cette ceinture qui t’a heureusement suivie, serrer ton cou suspendu à ce frêne ;

« Ou, si ces rochers et ces écueils aigus te plaisent pour mourir, allons ! livre -toi à la tempête rapide, à moins que tu n’aimes mieux accomplir un travail servile,

« Et, bien que d’un sang royal, être livrée à une maîtresse barbare, comme une concubine. » Tandis qu’elle gémissait ainsi, Vénus souriante et perfide était près d’elle, et son fils, l’arc détendu.

Bientôt, s’étant assez jouée : « Abstiens-toi, dit-elle, de la colère et des amers reproches, quand ce taureau odieux t’abandonnera ses cornes pour que tu les brises.

« Tu ne sais pas que tu es l’épouse du victorieux Jupiter. Cesse tes sanglots, apprends à bien porter ta haute fortune. Une part du monde prendra ton nom. »


Ode XXVIII. — À LYDÉ.


Que ferai-je de mieux, le jour consacré à Neptunus ? Lydé, tire bravement le Cæcubium enfoui, et fais violence à ta solide sagesse. Tu vois que midi décline ; et, comme si le jour ailé s’arrêtait, tu hésites à faire sortir du cellier l’amphore qui y repose depuis Bibulus consul. Nous chanterons tour à tour Neptunus et les vertes chevelures des Néréides ; toi, tu chanteras, sur ta lyre recourbée, Latona et les traits de la rapide Cynthia. Notre dernier chant sera pour celle qui possède Cnidos et les brillantes Cyclades, et qui visite Paphos avec des cygnes attelés. Nous dirons aussi la Nuit qui mérite d’être louée.


Ode XXIX. — À MÆCENAS.


Descendant Tyrrhénien des rois, pour toi, un bon vin dans un tonneau non renversé, et les fleurs du rosier, Mæcenas, et le balanus exprimé pour tes cheveux,

Sont depuis longtemps chez moi. Ne tarde plus. Tu ne contempleras pas toujours l’humide Tibur, le coteau d’Æsula et les cimes du parricide Télégonus.

Abandonne l’abondance fastidieuse et ta vaste demeure qui monte dans les nuées ; cesse d’admirer la fumée, les richesses et le bruit de l’heureuse Roma.

Parfois le changement plaît aux riches ; et les simples repas, sous l’humble lare des pauvres, sans tapis et sans pourpre, rassérènent leur front soucieux.

Déjà, le père brillant d’Androméda montre ses feux qu’il cachait ; déjà, Procyon et l’étoile du Lion furieux s’embrasent, et le soleil ramène les jours arides.

Déjà, le berger, avec le troupeau languissant, cherche, fatigué, l’ombre et les cours d’eau et les halliers du farouche Silvanus ; et la rive ne sent plus les vents vagabonds.

Toi, tu t’inquiètes de la Cité, et tu redoutes, dans ta sollicitude pour la Ville, ce que peuvent tenter les Sères, Bactra où régna Cyrus, et le Tanaïs en proie à la discorde.

Les sages Dieux ont enveloppé d’une nuit épaisse les événements futurs, et ils rient si un mortel s’efforce de pénétrer au delà. Ce qui est, souviens-toi

De le régler avec équité ; le reste coule à la façon des fleuves, tantôt au milieu de leur lit, vers la mer Étrusque, tantôt roulant à la fois les pierres rongées,

Les troncs arrachés, les troupeaux, les maisons, non sans la clameur des monts et de la forêt prochaine, dès qu’un violent déluge a irrité les eaux tranquilles.

Celui-là se possède et vit heureux, à qui il est permis de dire chaque jour : J’ai vécu ! Que, demain, le Père couvre le ciel d’une nuée noire.

Ou qu’il y allume un clair soleil, il ne rendra pas vain ce qui est en arrière, il ne changera, ni ne détruira ce que l’heure fugitive aura emporté.

La Fortune, joyeuse de sa tâche cruelle, et obstinée à poursuivre ses jeux insolents, porte çà et là ses honneurs incertains. Tantôt elle m’est propice, tantôt à un autre.

Je la remercie de rester ; si elle meut ses ailes rapides, je lui rends ce qu’elle m’a donné, je m’enveloppe dans ma vertu et je recherche une pauvreté sans dot.

Ce n’est point ma coutume, si le mât mugit sous les tempêtes Africaines, de recourir à de lamentables prières et de faire un pacte, avec des vœux pour que les marchandises Cypriennes et Tyriennes

N’augmentent pas les richesses de la mer avare. Moi, un bon vent et le gémeau Pollux me pousseront, sain et sauf, sur ma birème, à travers le tumulte des flots Ægæens.


Ode XXX. — SUR MON ŒUVRE.


J’ai achevé un monument plus durable que l’airain, plus haut que les royales pyramides, que ni la pluie qui ronge, ni l’Aquilon ne pourront détruire, ni l’innombrable suite des années, ni la fuite des temps. Je ne mourrai pas tout entier, et une grande part de moi-même évitera la Déesse funèbre. Je grandirai dans la postérité, rajeuni par la louange, tant que le Pontife gravira le Capitolium avec la vierge silencieuse. On dira de moi que là où retentit le violent Aufidus, où Daunus, en un pays aride, régna sur des peuples agrestes, j’ai, le premier, triomphant de mon humble origine, transporté le chant Æolien dans les mètres Italiques. Prends un orgueil légitime, et viens, Melpoméné, ceindre ma chevelure du laurier Delphique.