Au service de la France/T5/Ch II

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du 5 au 9 août 1914 du 16 au 22 août 1914




Les adieux du comte Szecsen. — Une proposition allemande à la Belgique. — La perte de Mulhouse. — L’état de guerre avec l’Autriche. — Le Gœben et le Breslau dans la mer de Marmara. — L’ennemi en Meurthe-et-Moselle. — Propagande de l’Allemagne chez les neutres. — M. Jules Guesde à l’Élysée. — Offensive de la 1re et la 2e armées. — Visite du field marshal sir John French.


Lundi 10 août[modifier]

M. Dumaine nous télégraphie en clair la courte réponse du comte Berchtold à l’itérative question de M. Doumergue : « Nous n’envoyons pas de troupes vers la frontière française. » Les informations concordantes du ministère de la Guerre et du Quai d’Orsay continuent cependant à rendre fort suspectes ces dénégations officielles. Notre ambassadeur à Berne, le préfet du Doubs, nos services de sûreté, nous répètent à l’envi que les corps d’Innsbruck et d’Agram sont dirigés vers la France et que des troupes autrichiennes sont échelonnées à peu de distance de Bâle et de Schaffouse. M. Doumergue répond donc à M. Dumaine : « Si les troupes autrichiennes ne sont pas transportées sur la frontière française même, elles ne s’en trouvent pas moins dans une région voisine, où nous devons considérer qu’elles sont en soutien des troupes allemandes qui agissent contre nous. Veuillez le faire remarquer au comte Berchtold et le prier de nous donner l’assurance qu’aucune troupe austro-hongroise n’a été transportée vers l’ouest en dehors du territoire autrichien. » À quoi, M. Dumaine réplique aussitôt : « Le comte Berchtold déclare en termes formels qu’aucune troupe austro-hongroise n’a été transportée vers l’ouest en dehors du territoire autrichien. » Où est la vérité ? Et comment la pouvons-nous discerner, entre les affirmations réitérées de nos agents et les démentis obstinés du Ballplatz ? Quoi qu’il en soit, l’Autriche est en guerre avec un peuple allié de la France ; la flotte autrichienne croise dans l’Adriatique ; elle bloque les côtes du Monténégro1 et la Russie commence à trouver équivoque notre position à l’égard de ses ennemis. M. Sazonoff demande avec insistance à M. Paléologue si notre flotte de la Méditerranée doit rester indéfiniment inactive en face de l’escadre autrichienne2.

M. Maurice Bompard nous presse, lui aussi, de sortir de l’expectative où nous nous attardons3. Si le Gœben et le Breslau entrent en Marmara et même si, par subterfuge, la Turquie désarme momentanément les deux navires, ils n’en constitueront pas moins pour elle une force navale potentielle, puisque, le cas échéant, rien ne sera plus aisé que de les armer de nouveau. Il y a donc grand intérêt, dit M. Bompard, à ce que les escadres combinées de la France et de l’Angleterre réduisent sans tarder à l’impuissance la flotte austro-allemande de l’Adriatique.

Les ministres de la Guerre et de la Marine, MM. Messimy et Augagneur, pensent également que tout retard est dangereux. M. Doumcrgue fait venir le comte Szecsen. Il lui dit avec beaucoup de modération qu’il nous est bien difficile de nous sentir rassurés par les déclarations du comte Berchtold, alors que nous sont signalés, sous les formes les plus précises, des mouvements de troupes autrichiennes dans le voisinage immédiat de nos frontières ; mais qu’en tout cas, l’Autriche seconde l’action allemande contre nos alliés et, par là même, permet à l’Allemagne d’envoyer contre nous des forces plus importantes. « L’opinion française, ajoute M. Doumergue, commence à s’émouvoir et, si les choses restent en l’état, je ne sais comment, à la longue, je pourrai garantir la sécurité de Votre Excellence. » Le comte Szecsen ne contredit pas M. Doumergue. Il ne conteste rien ; il n’avoue rien ; il se borne à demander avec embarras : « Que dois-je faire ? — Je n’ai pas de conseils à vous donner, mon cher ambassadeur, répond M. Doumergue. Mais, dans les circonstances présentes, je vais être forcé de rappeler M. Dumaine. — Alors, veuillez me faire préparer mes passeports. » Le ministre des Affaires étrangères promet aimablement de prendre toutes les mesures nécessaires pour que le voyage du comte Szecsen soit assuré dans les meilleures conditions ; l’ambassadeur remercie avec une émotion sévèrement contenue et prend congé. Tous deux télégraphient en clair à Vienne le compte rendu sommaire d’une conversation qui n’a pas cessé d’être, de part et d’autre, parfaitement courtoise. En voyant partir le représentant de l’Autriche, je ne puis me défendre de lui rendre la même justice qu’au baron de Schœn. Pendant l’année 1912, je les ai reçus l’un et l’autre presque journellement au Quai d’Orsay ; j’ai négocié avec eux dans l’intérêt de la paix générale et je n’ai jamais eu qu’à me louer de nos rapports officiels ou privés. Comme ce temps si proche paraît maintenant loin de nous ! Et comme on m’aurait étonné, en ces heures de confiance mutuelle, si l’on m’avait annoncé qu’un jour j’aurais à traiter en ennemis des hommes avec qui j’entretenais des relations si correctes, voire même si agréables ?

Mais revenons à la Belgique. C’est sur elle que restent anxieusement fixés les regards de la France. M. Klobukowski nous informe que le général Duparge s’est acquitté, ce matin, de la mission dont je l’avais chargé auprès du roi Albert et, dans la soirée, mon fidèle envoyé me rapporte, en effet, cet émouvant message : « Cher et grand ami, le général Duparge vient de me remettre la lettre si chaleureuse de Votre Excellence, ainsi que la médaille militaire française que le gouvernement de la République a bien voulu me décerner. Ce témoignage de sympathie me touche profondément. J’en exprime à Votre Excellence et au gouvernement français ma plus vive gratitude. Cette distinction il1ustrée par tant d’actes de bravoure m’est d’autant plus précieuse que je la considère comme un hommage rendu à l’esprit de sacrifice des officiers et soldats belges luttant pour la cause commune et sacrée de l’indépendance et de la liberté. Croyez, cher et grand ami, à mes sentiments affectueux et dévoués. — ALBERT. Louvain, le 10 août 1914. »

Mais voici que par Bruxelles nous apprenons une stupéfiante démarche de la chancellerie impériale de Berlin{{refl[4}}. Le ministre de Belgique à la Haye vient, à la demande du ministre des Affaires étrangères des Pays-Bas, mis lui-même en mouvement par le représentant de l’Allemagne, de transmettre au gouvernement royal cette note de la Wilhelmstrasse : « La forteresse de Liége a été prise d’assaut après une défense courageuse. Le gouvernement allemand regrette très profondément que, par suite de l’attitude du gouvernement belge contre l’Allemagne, on en soit arrivé à des rencontres sanglantes. L’Allemagne ne vient pas en ennemie en Belgique ; c’est seulement par la force des événements qu’elle a dû, à cause des mesures militaires de la France, prendre la grave détermination d’entrer en Belgique et occuper Liége, comme point d’appui pour ses opérations militaires ultérieures. Après que l’armée belge a, par sa résistance héroïque contre une grande supériorité de forces, maintenu l’honneur de ses armes, le gouvernement allemand prie le roi des Belges et le gouvernement belge d’épargner à la Belgique les horreurs ultérieures de la guerre. Le gouvernement allemand est prêt à tout accord avec la Belgique qui peut se concilier avec les arrangements de celle-ci et de la France. L’Allemagne assure encore solennellement qu’elle n’a pas l’intention de s’approprier le territoire belge et que cette intention est loin d’elle. L’Allemagne est toujours prête à évacuer la Belgique aussitôt que l’état de guerre le lui permettra. » Ainsi, le gouvernement impérial ne s’est pas rendu à l’évidence. Bien que son état-major ait prémédité la violation de la Belgique, bien que le texte de l’ultimatum ait été envoyé à Bruxelles avant la déclaration de guerre, bien que notre plan XVII ait prévu que ce serait à l’Est que nous aurions à nous défendre ; bien qu’aujourd’hui encore nous ne soyons pas en mesure de répondre efficacement à l’appel du gouvernement belge, la chancellerie berlinoise continue à prétendre que, si la neutralité a été violée, c’est par la faute de la France et même de la Belgique : hypocrisie et cynisme dont nos voisins et amis ne seront pas les dupes. Le gouvernement royal soumet à la France, à l’Angleterre et à la Russie la réponse très digne qu’il compte envoyer à l’Allemagne : « La proposition que nous fait le gouvernement allemand reproduit celle qui avait été formulée dans l’ultimatum du 2 août. Fidèle à ses devoirs internationaux, la Belgique ne peut que réitérer sa réponse à cet ultimatum, d’autant plus que, depuis le 3 août, sa neutralité a été violée, qu’une guerre douloureuse a été portée sur son territoire et que les garants de sa neutralité ont loyalement et immédiatement répondu à son appel. » En remerciant le cabinet de Bruxelles de cette noble conduite, M. Doumergue télégraphie que la France n’attendait pas moins du courage et de la loyauté de la Belgique. L’esprit chevaleresque du peuple belge ne s’est jamais manifesté avec plus d’éclat qu’aujourd’hui. Dans toutes les provinces, les habitants s’associent aux résolutions du roi et du gouvernement. On a enregistré quarante mille engagements volontaires5.

D’Italie, rien de nouveau. M. Doumergue a vu M. Tittoni qui est resté impénétrable, hermétiquement fermé et muet comme une tombe, lorsque le ministre lui a parlé, avec de prudentes circonlocutions, des avantages certains d’une action commune. Plus aucune trace de la chaleur rayonnante avec laquelle le subtil ambassadeur avait accueilli les suggestions de M. Clemenceau. À Londres, le marquis lmperiali est allé, de son côté, voir sir Ed. Grey. Il n’a pas poussé sa démarche aussi loin qu’aurait permis de le supposer la « source secrète et sûre » dont j’ai parlé. Il s’est borné à quelques lamentations banales sur les malheurs de la guerre. Il a timidement ajouté qu’il serait désirable d’obtenir une suspension des hostilités. Le secrétaire d’État britannique a répondu, non sans humour, que le seul moyen de mettre fin à la guerre était de déterminer l’Allemagne à s’arrêter elle-même6.

Maintenant, en effet, l’Angleterre est toute à l’action. Le général Wilson, qui fait très intelligemment la liaison entre les états-majors et qui paraît comprendre à merveille les dispositions du nôtre, se consacre, avec une belle ardeur, à la préparation des transports militaires. Une avant-garde, composée d’une trentaine d’officiers britanniques et de quatre-vingts bommes, est arrivée, en tenue de campagne, à Rouen, où elle a été reçue avec autant d’enthousiasme que si elle venait, sur la place du Vieux-Marché, célébrer en l’honneur de Jeanne d’Arc une cérémonie expiatoire. En même temps, nos deux gouvernements cherchent à se concerter pour l’occupation, conjointe ou parallèle, des colonies allemandes. L’Angleterre paraIt disposée à accepter notre coopération militaire au Cameroun et au Togo. M. Doumergue compte lui offrir aussi d’employer des troupes malgaches à une future conquête de l’Est africain, mais il semble bien que dans l’Afrique orientale le Colonial Office soit jaloux de conserver une liberté complète et qu’il préfère agir seul pour ne pas être exposé plus tard à un partage des territoires dont auraient été chassés les Allemands.

Sir Ed. Grey ne juge toujours pas très opportun de faire, dès à présent, à Constantinople, la démarche imaginée par M. Sazonoff7. Il semble pourtant de plus en plus probable que les Turcs ont d’ores et déjà l’intention d’ouvrir respectueusement les Dardanelles au Gœben et au Breslau. On simulera, au besoin, une vente pour avoir un prétexte de laisser les deux bâtiments franchir en toute liberté le seuil de Marmara. M. Bompard nous dénonce d’avance cette petite supercherie recommandée à la Porte par des officiers allemands8. Depuis huit jours, notre ambassadeur multiplie ses efforts pour maintenir la Turquie dans une sage neutralité. Mais les Ottomans, qui n’ont aucun parti pris contre la France, redoutent un succès de la Russie. Ce serait, à leurs yeux, la perte de Constantinople ou même une dislocation totale de leur empire. Il serait nécessaire, dit M. Bompard, de les rassurer à cet endroit9. M. Doumergue s’empresse d’agir à Saint-Pétersbourg. Il prie M. Paléologue de faire donner aux Turcs, par le gouvernement russe, les apaisements nécessaires.

La journée ne s’achève pas sans que nous apprenions de nouvelles incursions allemandes sur nos Marches de l’Est. Le préfet de la Meuse télégraphie que des habitants d’Aflleville (Meurthe-et-Moselle), terrorisés par l’incendie de leur commune envahie, se sont enfuis, à travers la Woëvre, jusqu’à Étain, où ils ont été charitablement recueillis et hospitalisés. Chose plus grave : les nouvelles qu’on nous a téléphonées hier de Belfort sont confirmées. Menacés par des forces considérables, les XIVe et XVe corps allemands, qui débouchaient de Mulheim, nous avons dû abandonner Mulhouse, dont la libération nous avait fait tressaillir d’une telle joie que nous repoussions comme sacrilège l’idée d’une séparation nouvelle. Nous nous sommes repliés sur la ligne Remingen — Altkirch. Notre VIIe corps, fortement bousculé, est, paraIt-il, en assez mauvais arroi. Peut-être aurait-on dû s’avancer avec plus de précaution dans une contrée où nous n’avons pas le droit d’apporter de fausses espérances, suivies de déceptions cruelles, et d’exposer les habitants aux représailles de leurs maîtres d’hier.



1. De Vienne, télégramme n° 166, 10 août.
2. De Pétersbourg, n° 385.
3. De Thérapia, n° 290.
4. De Bruxelles, nos 162 et 167.
5. De Bruxelles, 10 août, n° 157.
6. De Londres, n° 261, 10 août.
7. De Londres, n° 257.
8. De Thérapia, n° 289.
9. De Thérapia, n° 291.


Mardi 11 août[modifier]

Le comte Szecsen est parti, en se félicitant des égards qui lui ont été, jusqu’à la dernière heure, témoignés par les autorités françaises et par la population parisienne ; mais entre l’Autriche et nous, la situation n’est pas sensiblement modifiée ; nos relations diplomatiques sont rompues ; nous ne sommes cependant pas en état de guerre. Ce régime indécis favorise l’Autriche, qui a ses coudées franches contre la Russie et dont la flotte indemne va pouvoir évoluer tout à l’aise dans l’Adriatique. Nous aurions intérêt à avoir nous-mêmes les mains libres. Pour peu que l’Italie ait encore des velléités de se rapprocher de l’Autriche et de signer avec elle quelque marché, notre abstention risque d’encourager ces trafics. En tout cas, si nous ne considérons pas franchement comme ennemis les ennemis de nos amis, nous apparaissons fatalement comme traîtres à nos alliances. MM. Messimy et Augageur ne se lassent pas de répéter que, du point de vue militaire et naval, notre étrange neutralité peut devenir un danger. M. Doumergue demande, une fois encore, au Gouvernement britannique de s’entendre avec nous sur les résolutions à prendre et il lui propose de joindre sa flotte à la nôtre pour débloquer Antivari. Mais, justement formaliste, l’Angleterre désire que l’on ne commence, d’aucune manière, les hostilités contre l’Autriche sans avoir accompli le rite d’une déclaration de guerre préalable10. Elle est incontestablement dans la vérité juridique. Quelle raison, dès lors, faut-il donner pour motiver cette déclaration ? La présence des troupes autrichiennes dans le voisinage de nos frontières ? Les informations de nos correspondants, si vraisemblables qu’elles soient, sont contestées par le comte Berchtold. Mieux vaut dire franchement à l’Autriche : « C’est vous qui êtes à l’origine de la guerre. L’Allemagne n’a pris successivement parti contre la Russie et contre nous que pour appuyer, après l’acceptation de votre ultimatum par Belgrade, votre action meurtrière contre la Serbie. Vous avez, à votre tour, déclaré la guerre à la Russie, qui se défendait, comme nous, contre l’acceptation, prétendue préventive, de l’Allemagne. Vous avez donc commis envers la France un acte injustifié de provocation. » Le gouvernement de la République peut-il faire cette simple constatation de fait sans prier les présidents des Chambres de les convoquer, ou convient-il qu’il demande leur rappel ? La session n’est pas close ; aucun décret n’est donc nécessaire. Le Conseil des ministres examine cette question de droit constitutionnel, mais, à la demande de plusieurs de ses membres, il en ajourne la solution.

Comme hier, il laisse donc là l’Autriche pour reporter sa pensée vers la Belgique. Aucun incident nouveau ne s’est produit autour de Liége. La plupart des forts continuent à résister. Les troupes d’investissement, qui semblent appartenir à six corps d’armée différents, ont commencé, avec une méthode exemplaire, des travaux de retranchement. Vers Tirlemont, les avant-postes de la 1re division belge sont au contact avec de petits détachements ennemis de toutes armes. Les Allemands ont fait sauter, en deux endroits, la voie ferrée de Liége à Louvain11.

Le Foreign Office a, comme nous, approuvé la belle réponse faite par la Belgique aux grossières tentatives de l’empire d’Allemagne12. Nous avons envoyé à Bruxelles une de nos meilleures escadrilles d’avions. Les officiers pilotes ont été reçus par la population comme de véritables envoyés du ciel.

L’immobilité de l’ennemi sur le front belge signifie, sans doute, la reconstitution de ses armées en vue d’attaques prochaines. En attendant, c’est en Lorraine et particulièrement dans le nord de la Meuse que les Allemands se montrent le plus actifs et le plus mordants. Un groupement de cavalerie s’est porté sur Marville ; une division s’est jetée sur Mangiennes. Malheureuses communes que j’ai si souvent visitées depuis mes lointains débuts dans la vie politique et dont les habitants me sont, en toute circonstance, demeurés si fidèles, c’est encore vous qui, les premières, allez souffrir pour la France assaillie.

À peine suis-je renseigné, d’ailleurs, dans ma geôle élyséenne, sur ce qui se passe au quartier général. Je m’en plains amicalement au ministre de la Guerre. Dans une lettre personnelle qu’il m’adresse ce matin, il m’affirme « sur l’honneur » ne rien savoir de plus que moi. C’est peu. C’est trop peu. Je m’entends avec lui pour que nos services de liaison avec Vitry-le-François fonctionnent plus vite et plus régulièrement. Ni M. Messimy, ni moi, nous ne songeons, bien entendu, à nous insinuer dans la conduite des opérations, ni à entraver la liberté du commandement ; mais comment le chef de l’État et le gouvernement peuvent-ils remplir tous leurs devoirs envers le pays, s’ils ne sont pas exactement informés ? Ni la Constitution ni la loi n’ont réglé les rapports des pouvoirs publics en temps de guerre. Encore moins ont-elles déterminé les relations de l’Exécutif et du Commandement. C’est donc expérimentalement, par des adaptations successives, qui exigeront la bonne volonté de tous, que nous allons être amenés à concilier le fonctionnement d’organes différents, mais également nécessaires à la vie nationale et à la préparation de la victoire.

Le général Joffre nous fait savoir que les Allemands ont pris des otages en Alsace et dans les villages français qu’ils occupent en Lorraine. Ils ont fusillé des civils. L’agence Wolff n’en publie pas moins un communiqué où elle intervertit les rôles: « Il résulte des rapports sur les combats livrés sous Liége que des habitants de la région ont, en embuscade, tiré des coups de feu sur les troupes allemandes et maltraité des médecins qui donnaient leurs soins aux blessés. D’autre part, des nouvelles venues de Metz signalent qu’à la frontière française des particuliers ont tiré sur des patrouilles allemandes. Il résulte de ces faits qu’aussi bien en France qu’en Belgique, on organise la guerre de francs-tireurs contre les troupes allemandes. Dès lors, nos adversaires ne pourront s’en prendre qu’à eux-mêmes, si la guerre est menée avec une rigueur inexorable. » Cette note est visiblement rédigée tout entière pour amener la menace finale. Je ne me représente pas très bien d’inoffensifs paysans belges s’attaquant, dans les campagnes wallonnes, à des bataillons de fantassins. En tout cas, dans l’Est de la France, il n’est pas un homme capable de servir qui ne soit mobilisé. Ce serait donc parmi les vieillards, les femmes ou les enfants que se recruteraient les francs-tireurs dont ose parler l’agence Wolff ; mais est-il sérieux de prétendre que, dans nos paisibles villages, les quelques personnes que leur âge ou leur sexe ont attachées à leurs foyers ont pris les fusils de chasse des absents pour jeter des grains de plomb sur les soldats ennemis ?

Notre ministre à Stockholm nous envoie cependant de nouveaux échantillons des fausses nouvelles répandues à foison par la propagande allemande. Dans un discours prononcé au Reichstag, le chancelier d’Empire a explicitement reconnu que l’invasion du Luxembourg et de la Belgique constituait une violation du droit des gens ; mais, a-t-il ajouté au milieu d’applaudissements unanimes, la nécessité abolit les lois, et la nécessité, c’est toujours, bien entendu, la menace d’occupation que la France impérialiste et perfide laissait planer sur la Belgique. Dans une proclamation du 6 août, la troisième qu’il ait, depuis la déclaration de guerre, adressée à son peuple, Guillaume Il affirme qu’il s’agit aujourd’hui pour l’empire d’une question de vie ou de mort et que, pour s’assurer la victoire, les Allemands sacrifieront jusqu’au dernier homme, jusqu’au dernier cheval. La prise de Liége est célébrée par la presse berlinoise comme un fait d’armes sans précédent. Et toujours revient ce leit motiv : « Les habitants des villes de la frontière française ayant tiré sur des soldats allemand, ceux-ci, dorénavant, ne feront plus de quartier. »

Nouvelle visite de M. Clemenceau. « J’ai vu, me confie-t-il, M. de Freycinet, qui m’a jeté dans l’inquiétude. Il craint que les Russes ne marchent pas assez vite. Il voudrait que nous fissions des démarches instantes pour hâter leur offensive. Vous pensez bien, dis-je, que le gouvernement et le général en chef ont eu spontanément cette pensée. Le grand-duc Nicolas nous a promis une attaque prochaine. — N’importe, répond M. Clemenceau. Vous ferez bien d’écrire à M. de Freycinet. Il a quatre-vingt-six ans, il a été ministre de la Défense nationale en 1870 et, pour lui, c’est un peu la même guerre qui continue. » Bien qu’hier encore j’aie vu M. de Freycinet, je lui adresse volontiers le petit mot que me conseille M. Clemenceau. Il me répond immédiatement par un billet dont l’écriture, remarquable d’aisance et de jeunesse, m’inspire une envieuse admiration : « Paris, le 11 août 1914. Monsieur le président, je suis très touché que vous ayez pris la peine de me rassurer par votre lettre de ce jour. Je suis convaincu que, sous votre haute impulsion, les diplomates et les états-majors ont institué une collaboration intime et confiante. Mais je voudrais voir les Russes, avec leurs quatorze corps d’armées mobilisés depuis le 26 juillet et leur cavalerie, franchir la frontière autrichienne et avancer dans le territoire. C’est le seul moyen d’empêcher — et peut-être est-il trop tard — l’Autriche d’envoyer plusieurs corps d’armée sur notre frontière, ce qui nous mettrait en état d’infériorité trop grande. Les Allemands peuvent déjà opposer vingt-trois corps à nos vingt ; l’accession des corps autrichiens fera trop pencher la balance. C’est pourquoi, sans incriminer en rien les Russes, je considère comme indispensable qu’ils se mettent en mouvement immédiatement. Pardonnez-moi mon insistance et agréez l’expression de mon respectueux dévouement. — Signé : C. DE FREYCINET.

Je réponds à mon vénérable ancien collègue13 : « Paris, le 11 août 1914. Confidentielle. Mon cher président, nous avons fait, à plusieurs reprises, la recommandation que vous croyez, si justement, nécessaire. Nous l’avons même adressée à la Serbie, en même temps qu’à la Russie et nous avons fractionné des avances d’argent importantes que nous avons faites à la Serbie pour être plus sûrs de voir nos conseils écoutés. Pour le moment, des renseignements du ministère de la Guerre, fournis par un certain nombre d’agents, il parait résulter qu’un corps autrichien ou deux tout au plus seraient venus au nord de Constance ou dans la direction de Fribourg pour remplacer les Bavarois qui auraient été envoyés en Autriche. Les troupes austro-hongroises seraient composées du corps d’lnnsprück et de Croates. Mais le comte Berchtold a formellement déclaré hier à M. Dumaine que le renseignement était faux. En tout cas, il n’y a pas d’Autrichiens, à l’heure présente, sur la frontière belge, ni sur la nôtre. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’yen aura pas demain. Croyez, mon cher président, à mes sentiments dévoués. » M. de Freycinet, dont la charmante et délicate politesse n’entend jamais être en reste avec personne, s’empresse de me remercier : « 11 août. Monsieur le président, je vous suis très reconnaissant et je vois que tout le possible, vous l’avez fait. Il ne reste plus qu’à attendre les événements. Ayons bon espoir. Tout mon respectueux dévouement. — C. DE FREYCINET.

L’observation de M. de Freycinet paraît exacte. Si la Russie, comme nous le croyons encore, a mobilisé dans la direction de la Galicie plus vite que dans celle de l’Allemagne, elle doit être en mesure de prendre, dès maintenant, l’offensive contre l’Autriche, sans même attendre la date indiquée par le grand-duc Nicolas. Bien que nous ayons recommandé, dans un sens comme dans l’autre, une action rapide, je prie M. Doumergue de demander à Saint-Pétersbourg s’il ne serait pas au moins possible à la Russie de marcher tout de suite contre l’Autriche-Hongrie. Nous ignorons, en effet, à cette date du 10 août, les ordres et contre-ordres qui, à la fin de juillet, ont conduit de la mobilisation partielle à la mobilisation générale l’état-major et le gouvernement de l’empereur Nicolas II14. Ce n’est que beaucoup plus tard après la guerre, que nous apprendrons, les ministres français et moi, comment les choses se sont passées à Saint-Pétersbourg. Mais, même sans tout savoir, nous sommes bien forcés de constater que les lenteurs de leur mobilisation et de leur concentration mettent nos alliés russes dans l’impossibilité d’agir aussi promptement qu’il serait souhaitable.

Ils en sont encore à ln stratégie diplomatique. Leur ambassadeur à Constantinople ne désespère pas d’attirer la Turquie dans le sillage de la Triple-Entente. Lui-même, M. Bompard, nous dit que les conversations quotidiennes de M. de Giers avec le grand vizir prennent une tournure favorable. Le représentant russe estime qu’il serait possible d’entraîner la Turquie jusque dans une alliance effective, si on lui promettait qu’en cas de victoire finale on lui accorderait dans les Balkans des avantages territoriaux, sauf à dédommager, aux dépens de l’Autriche, Serbes. Grecs et Bulgares15. Si vraiment cette occasion d’entente est sérieuse, le 6ouvernement français ne veut pas, bien entendu, la négliger. M. Doumergue en renouvelle l’assurance à Londres comme à Saint-Pétersbourg. Mais l’idée de ces accords émane-t-elle du grand vizir ou de M. de Gien ? Est-elle acceptée par Enver Pacha ? Et qu’en diront les populations balkaniques ?

Toujours déconcertant par la multiplicité de ses improvisations, M. Sazonoff continue, d’autre part, avec des modalités changeantes, les négociations qu’il a engagées à Bucarest et à Rome. Notre ministre en Roumanie redoute que la Russie ne veuille pousser trop vite ces pourparlers et que l’amour-propre du roi Charles ne finisse par se cabrer. Le Hohenzollern roumain a déjà grand’peine à accepter le maintien de la neutralité16.

Quant à I’Italie, elle n’a nullement donné au marquis Carlotti di Riparbella, son distingué représentant à Saint-Pétersbourg, le mandat de négocier avec M. Sazonoff. C’est à titre rigoureusement privé que l’ambassadeur cause avec le ministre russe des Affaires étrangères17. Sous cette réserve, le marquis Carlotti n’a pas dissimulé à M. Sazonoff qu’indépendamment du Trentin, de Trieste et de Vallona, il faudrait donner à son pays le littoral de Dalmatie ; et il a confié, en grand mystère, à son interlocuteur, que l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie s’efforçaient, de leur côté, d’obtenir le concours de l’Italie en lui promettant, dès aujourd’hui, Nice et la Savoie, la Corse et la Tunisie. M. Sazonoff cependant ne se décourage pas et, en attendant que l’Italie fasse son choix entre les galants qui la courtisent, il consacre de nouveau son ingéniosité au jeu de patience des Balkans.

Le décret de mobilisation de l’armée grecque a été signé hier par le roi Constantin18. Il doit être publié dès que paraîtra en Bulgarie l’ordre de mobilisation annoncé pour aujourd’hui ou demain. Le retour de la reine de Grèce est. attendu avec inquiétude par la population athénienne. On croit que la sœur de Guillaume II vient apporter son appui aux démarches que l’empereur a faites auprès de la cour et qui n’ont point abouti. M. Venizelos a déclaré à notre ministre que si la Bulgarie attaquait la Serbie, la Grèce entrerait immédiatement en ligne contre la Bulgarie.

Visite de M. Léon Bourgeois. Il est profondément ému de la perte de Mulhouse. « On n’avait pas le droit, me dit-il, de donner aux Alsaciens un espoir qui devait être aussi rapidement déçu. Il ne fallait, sous aucun prétexte, entrer dans Mulhouse, si l’on n’avait pas la certitude d’y pouvoir rester. On va livrer à des représailles des populations qui nous ont fait confiance. » Je ne puis contredire mon ami. Je souffre, comme lui, de ce lamentable échec, dont, à l’heure présente, je ne connais encore exactement ni les causes, ni les détails.

Le ministre de la Guerre m’amène dans la soirée un officier venu du grand quartier général et chargé de nous donner quelques renseignements sur les opérations de la journée. Dans la Meuse, nous avons repris Mangiennes. Les Allemands ont sommé Longwy de se rendre ; la petite place, où je suis allé naguère, avec M. Lebrun, inaugurer le monument des trois sièges19, refuse de capituler, mais elle ne parait point en mesure de résister à l’artillerie lourde des nouveaux assiégeants. En Alsace, devant la supériorité du nombre, nous avons encore dû céder du terrain, mais nous tenons toujours Altkirch. L’officier ajoute : « La couverture n’est entamée nulle part. Le moral des troupes est excellent. Notre cavalerie a pris partout un ascendant extraordinaire. La cavalerie allemande fuit devant elle, chaque fois qu’on se trouve à nombre égal. Notre infanterie est très allante. L’état-major est confiant. Nous croyons presque que nous sommes occupés à un Kriegspiel. » Un peu choqué de cet optimisme systématique, je ramène l’officier à l’affaire de Mulhouse. Elle s’est vraiment achevée en défaite et il le reconnaît. Nous avons été trompés par des renseignements inexacts ou incomplets de nos aviateurs. Ils avaient cru la plaine libre de troupes ennemies, alors que la forêt de la Hardt en était bondée. Après avoir avancé sans effort, dans la plaine, en aval de Mulhouse, nous avons été forcés de battre en retraite. Nous avons évacué Cernay. Nous avons même, semble-t-il, reculé de Thann dans la vallée de la Thur, jusqu’à Saint-Amarin et au delà. Nous ne tenons plus qu’une partie de la vallée de la Doller, Altkirch et un coin du Sundgau. Les Allemands viennent même de rentrer à Massevaux. Que doivent penser tous ces pauvres gens qui avaient si joyeusement accueilli nos soldats ? Nous nous sommes emparés, il est vrai, des cols de Braques et de Saales ; mais c’est une maigre compensation. La défaite militaire est, sans doute, réparable. Comment réparerons-nous la défaite morale ?

L’échec de notre VIIe corps n’a pas, du reste, troublé le magnifique équilibre du général Joffre. Il prépare pour les jours prochains une offensive générale. Le général Dubail a reçu aujourd’hui même l’ordre de commencer, dès le 14, le mouvement de la 1re armée. Le 15 et le 16, s’ébranleront, parait-il, à leur tour, la 3e, la 4e et la 5e. Je passe les heures dans une attente un peu fébrile, sans sortir de l’Élysée, où se succèdent continuellement ministres, sénateurs, députés, officiers de passage. Le seul exercice que je me permette est la courte promenade que nous faisons, chaque jour, Mme Poincaré et moi, entre les grilles du jardin, en compagnie de nos animaux domestiques, et qui est maintenant consacrée tout entière à des méditations silencieuses ou à de brefs échanges de réflexions mélancoliques.



10. De Londres, 11 août ; n° 270.
11. De M. Klobukowski, 11 août, n° 171.
12. De M. Klobukowski, n° 169. De M. Paul Cambon, n° 267.
13. Mlle de Frecynet a eu la gracieuseté de me rendre spontanément, après la mort de son père, les lettres que j’avais écrites, pendant la guerre, au regretté président.
14. Voir L’Union sacrée, journée du 30 juillet.
15. Télégramme de Thérapia, 11 août 1914.
16. Bucarest, 10 août, reçu le 11 à 10 h 40, n° 45.
17. Télégrammes de M. Paléologue, nos 407, 408, 409, 11 août.
18. Télégramme de M. Deville, Athènes, 11 août, n° 116.
19. Voir Les Balkans en feu.


Mercredi 12 août[modifier]

Dans la matinée, le colonel Aldebert me rapporte de Belgique une lettre du roi Albert : « Louvain, le 11 août 1914. Cher et grand ami, je vous remercie de tout cœur de l’appréciation élogieuse de la conduite des troupes belges dont vous avez bien voulu vous faire l’interprète, au nom du général Joffre, dans votre lettre du 9 août. L’armée belge et moi, nous en sommes fiers et nous y attachons le plus grand prix… Je réponds d’une façon formelle au vœu exprimé par le généralissime français : l’armée française peut compter sur le concours absolu de l’armée belge à l’aile gauche des armées alliées dans la limite de ses forces et de ses moyens restants et dans celle où ses communications avec la base d’Anvers, où sont enfermées toutes ses ressources en munitions et en vivres, ne seraient pas menacées d’être coupées par des forces ennemies importantes, Afin d’être renseigné sur les opérations des grandes armées alliées et de pouvoir ainsi coordonner nos propres mouvements avec les leurs, j’ai désigné, pour être attaché au général Joffre, le major de Melotte, après que sa mission auprès du général Sordet sera terminée, et au général Lanrezac, le colonel d’Orgeo de Marchovelette. J’accueillerai, d’autre part, avec grand plaisir les officiers que vous voudrez bien me désigner pour être attachés à mon quartier général. Croyez, cher et grand ami, à la profonde gratitude de l’armée belge et de son chef pour l’appui fraternel que leur prête, dans ces moments critiques, l’armée française et, avec mes vœux ardents pour une commune victoire, veuillez, etc. »

M. Messimy désigne, pour être attachés à la personne du roi, trois officiers français dont l’attaché militaire, commandant Génie, et le colonel Aldebert, qui faisait, avant la guerre, partie de la maison présidentielle.

Devant le Conseil des ministres, se pose de nouveau, avec acuité, la question de nos rapports avec l’Autriche. L’Angleterre est prête à rappeler de Vienne son ambassadeur, mais à la condition que cette mesure soit immédiatement suivie d’une déclaration de guerre. M. Paul Cambon est d’avis que nous prenions d’urgence la même résolution20. C’est aussi l’opinion de MM. Viviani, Doumergue, Messimy, Augagneur et de la plupart des ministres. Deux ou trois cependant hésitent et voudraient qu’en tout cas fussent visés, dans la déclaration, les transports de troupes autrichiennes. Comme il subsiste, sur la réalité de ce grief, beaucoup d’incertitude, j’insiste pour qu’il ne soit pas retenu ou que, tout au moins, il soit accompagné de motifs mieux établis. Après une assez longue discussion, le Conseil reconnaît qu’il est impossible de rester dans le statu quo et il estime que les votes unanimement émis par les Chambres le 4 août rendent superflue une nouvelle délibération parlementaire. Le gouvernement adopte ensuite la formule suivante que M. Doumergue est chargé de communiquer à sir Francis Bertie : « Après avoir déclaré la guerre à la Serbie et pris ainsi la première initiative des hostilités en Europe, le gouvernement austro-hongrois s’est mis, sans aucune provocation du gouvernement de la République, en état de guerre avec la France: 1° Après que l’Allemagne avait successivement déclaré la guerre à la Russie et à la France, il est intervenu dans ce conflit en déclarant la guerre à la Russie, qui combattait déjà aux côtés de la France ; 2° D’après de nombreuses informations dignes de foi, l’Autriche a envoyé des troupes sur le territoire allemand dans des conditions qui constituent une menace directe à l’égard de la France. En présence de cet ensemble de faits, le gouvernement français se voit obligé de déclarer à 1’Autriche qu’il va prendre toutes les mesures qui lui permettront de répondre à ses actes et menaces. » M. Doumergue télégraphie à Londres et, puisque M. Dumaine est rappelé de Vienne, puisque le comte Szecsen a quitté Paris, nous prions le gouvernement anglais de transmettre au comte Berchtold la note française en même temps que la déclaration de guerre britannique.

Avant de s’éloigner de son ambassade, M. Dumaine a rédigé aujourd’hui même une dépêche qu’il remettra au Quai d’Orsay à son arrivée. Il y résume ses dernières conversations avec le comte Berchtold et le comte Hoyos. Avec son insouciance de grand seigneur, le premier ne s’est pas étonné que la France ne s’arrêtât point aux assurances qu’il lui avait données sur les mouvements des troupes autrichiennes. Il ne s’est nullement offusqué de voir ses dénégations de nouveau contestées. Même en ces heures tragiques, il n’a rien dit à M. Dumaine qui montrât qu’il eût conscience de ses responsabilités. Quant à son chef de cabinet, le comte Hoyos, il a parlé beaucoup plus librement : « Croyez-moi, a-t-il dit, nous ne pouvions agir autrement. En Serbie, en Russie, dans tous les pays slaves et dans quelques autres qui les soutiennent, la conviction s’est établie que l’Autriche-Hongrie se disloque et que sa désagrégation complète n’est plus l’affaire que de trois ou quatre ans. Mieux vaut précipiter la catastrophe que de tolérer qu’on nous estime condamnés. On nous a réduits à la nécessité de prouver que nous sommes encore capables d’un vigoureux effort. Dieu sait pourtant que nous désirions épargner à l’Europe et à nous-mêmes la crise où nous voilà jetés ! » En d’autres termes, la monarchie des Habsbourg se croyant perdue, par la fragilité même de sa constitution intérieure, a précipité les événements et joué le tout pour le tout.

Prévoyant que les hostilités allaient fatalement éclater entre l’Autriche et nous, le marquis di San Giuliano a donné, d’avance, ses instructions à M. Tittoni et au marquis Imperiali. Il leur a fait savoir que, même dans cette éventualité, l’Italie continuerait à se tenir pour dégagée des obligations de la Triple-Alliance et qu’elle ne prendrait parti, ni contre la France, ni contre l’Angleterre, pour cette raison décisive qu’en attaquant la Serbie, l’Autriche s’était donné le rôle d’agresseur. C’est là, brièvement libellé, un jugement fort équitable sur les responsabilités de la guerre. Le marquis di San Giuliano a noté, en outre, dans sa communication, qu’il y a, pour le moment, trois courants en Italie, un pour le maintien de la neutralité, un deuxième, très faible, pour la coopération avec les Empires du Centre, un troisième, plus fort, pour l’action contre l’Autriche, mais ce dernier, prétend le fin ministre italien, serait ralenti par l’immobilité des escadres franco-anglaises dans la Méditerranée. Ainsi, le marqui8 di San Giuliano, qui ne manque pas d’esprit, ni même d’esprit d’à-propos, nous fait dire : « L’Italie reste neutre, mais peut-être finira-t-elle par marcher avec vous contre sa voisine du Nord, son alliée d’hier et son ennemie de toujours, si vous vous décidez, l’Angleterre et vous, à rendre inoffensive la flotte autrichienne. »

MM. Viviani, Doumergue, Augagneur, pensent, comme moi, qu’il est temps d’agir. Sir Ed. Grey va remettre la note française au comte Mensdorff, en lui déclarant qu’elle impose à la Grande-Bretagne l’obligation de se considérer comme étant elle-même en guerre avec l’Autriche. Le secrétaire d’État a consulté le premier lord de l’amirauté sur l’heure la plus favorable au commencement de la guerre navale21. Avant la fin de la journée, les passeports sont remis au comte MensdorfI. La flotte anglaise reçoit l’ordre de lever l’ancre, de se diriger vers les bâtiments autrichiens et d’ouvrir le feu. M. Augagneur prescrit à l’amiral Boué de Lapeyrère d’avancer, lui aussi, dans l’Adriatique.

Le hasard veut qu’au même moment M. Tittoni vienne me remercier d’avoir, dans une lettre adressée à M. Viviani et publiée par les journaux22, recommandé au gouvernement de la République de secourir les Italiens résidant en France et dépourvus de ressources. J’annonce à l’ambassadeur les mesures que, d’accord avec l’Angletcrre, nous prenons contre l’Autriche. Un éclair rapide brille dans sa prunelle quelquefois si voilée ; un imperceptible sourire effleure ses lèvres sévères ; la joie rayonne sur tout son visage. Il me répète ce que le marquis di San Giuliano lui a prescrit de nous dire, que, même après notre communication à Vienne, l’Italie ne considère pas l’Autriche comme attaquée, qu’elle se regarde comme détachée de la Triple-Alliance, seule coupable d’avoir troublé la paix, et qu’elle conservera la neutralité. Je remercie, à mon tour, M. Tittoni, et j’ajoute : « Je ne me permettrais pas, même à titre privé, de vous donner un conseil, mais, si j’étais Italien, je sais bien quels seraient mes vœux. L’ Angleterre, la France et la Russie n’ont pas voulu la guerre ; mais, puisqu’on la leur a imposée, elles sont toutes trois résolues à ne déposer les armes qu’après la victoire. Ce sera donc peut-être la fin de cette dualité artificielle qui compose l’empire austro-hongrois. L’Italie a des aspirations nationales. L’heure est décisive pour elle. Je tiens à vous assurer, d’ailleurs, que si jamais notre flotte, en combattant contre l’Autriche, se trouvait amenée, malgré elle, à bombarder des villes comme Trieste ou Pola, nous ne nous y résignerions que sous la pression de nécessités inexorables et dans la seule pensée de hâter la victoire. Nous éprouverions un profond regret de causer le moindre dommage à des populations italiennes. » M. Tittoni me répond simplement qu’il transmettra mes déclarations à son gouvernement, qui y sera très sensible. Je ne fais, devant l’ambassadeur, aucune allusion aux propositions de M. Sazonoff, dont le succès nous parait très problématique et que M. Barrère juge fort inopportunes23. Je rapporte ma conversation à MM. Viviani et Doumergue, qui l’approuvent.

Pendant plusieurs heures, le Conseil de défense et le Conseil des ministres siègent, de nouveau, sous ma présidence, pour étudier et résoudre les innombrables questions qui se pressent devant nous. Une des plus inquiétantes est celle du Gœben et du Breslau. Ils sont entrés hier, 11 août, dans la mer de Marmara, au moment même où Enver Pacha feignait d’écouter si attentivement les propositions d’alliance de M. de Giers. On dit que les deux croiseurs allemands sont d’ores et déjà vendus à la Turquie24. Sir Edward Grey a enjoint à l’ambassadeur d’Angleterre à Constantinople d’en réclamer le désarmement et, à l’expiration d’un délai de vingt-quatre heures, l’éloignement définitif25. Le grand vizir a donné à M. Maurice Bompard une explication singulière. Ce serait à la suite d’une saisie pratiquée en Angleterre sur deux cuirassés ottomans, comme garantie d’une créance impayée, que le gouvernement turc, ainsi privé de. bateaux de guerre, se serait porté acquéreur des deux navires allemands, pour le cas où ils seraient amenés aux Dardanelles26. À leur arrivée, le marché s’est trouvé conclu. Mais les bâtiments n’en sont pas moins entrés dans les détroits sous pavillon allemand et le tour est joué. M. Bompard s’est aussitôt entendu avec M. de Giers et avec le chargé d’affaires britannique pour réclamer des clartés nouvelles. Le grand vizir a donné l’espérance que les équipages seraient débarqués. « Resteront-ils ici ? a demandé M. Bompard. Ne seront-ils pas renvoyés en Allemagne ? » Après quelques secondes d’hésitation, le grand vizir a répondu : « Ils seront renvoyés » Il a ajouté, sans rire, que cet achat ne modifiait pas la politique de neutralité du gouvernement ottoman.

M. Paléologue télégraphie, d’ailleurs, que la Porte n’a rien à redouter de la Russie. Le tsar et ses ministres ne méditent aucune entreprise contre l’intégrité de l’empire ottoman27. Mais, si rassurée qu’elle puisse être du côté russe, la Turquie ne semble déjà plus libre ; elle est tenue en laisse par l’Allemagne.

En même temps, l’Autriche redouble sa pression sur la Bulgarie28. Elle parait bien avoir fait à Sofia des offres concrètes et avoir promis toute la Macédoine, Salonique et une partie de l’ancienne Serbie. Elle a, d’autre part, notifié au Monténégro le blocus de son littoral et de la côte albanaise. Le roi Nicolas est inquiet pour le ravitaillement de Cettigné et demande avec insistance qu’une escadre française vienne sauver de la famine son peuple de montagnards29.

Les télégrammes qui nous arrivent de tous les points du monde nous prouvent qu’il n’est plus un pays où la propagande germanique n’exploite et n’exagère les défaites des troupes belges et françaises30. Tout n’est malheureusement pas faux dans les nouvelles ainsi répandues. Notre ambassadeur à Berne nous informe31 qu’une note officielle de Berlin relate un grave échec subi par nos troupes près de Lunéville, dans la forêt de Parroy. C’est donc par un communiqué allemand que nous apprenons un revers dont notre quartier général ne nous a pas soufflé mot. Une fois encore, je me plains de ce silence à M. Messimy, qui le trouve lui-même abusif. « Je comprends, lui dis-je, que le commandement garde le secret sur les opérations projetées, mais il n’a aucune raison de nous cacher celles qui ont eu lieu, même et surtout lorsqu’il s’agit d’un échec. » Le ministre me promet de renouveler et d’accentuer ses instructions. Elles sont d’autant plus nécessaires que, dans le bulletin de renseignements qui nous est envoyé aujourd’hui, il n’est rien dit encore de la forêt de Parroy et que les passages essentiels sont simplement ceux-ci : « Dans la région de Liége, la situation reste bonne pour l’armée belge qui n’est pas entamée. Lorraine et Alsace : Rien de nouveau sur le front. » Il est utile, sans doute, de ménager le moral du pays, mais c’est pousser un peu loin la discrétion que de laisser ignorer au gouvernement des vérités déplaisantes. Il a le devoir de les connaître et d’en faire son profit.

Les informations qui concernent le front russe ne sont pas, elles non plus, très rassurantes. Sans attendre l’offensive du grand-duc Nicolas, les Autrichiens ont franchi la frontière dans la vallée de la Haute-Vistule. De leur côté, d’après un télégramme de M. Velten, consul général de France à Varsovie32, les Allemands menaceraient déjà cette ville et les autorités russes seraient prêtes à s’en éloigner, après avoir coupé les ponts derrière elles.

Ce qui transpire çà et là de ces mauvaises nouvelles ne refroidit pas l’ardeur patriotique de la France attaquée. De toutes les régions du pays, je reçois des lettres admirables de noblesse et de foi. Il m’en arrive, chaque jour, par milliers, qui me sont adressées spontanément par de modestes citoyens, par des femmes, des ouvriers, des paysans. Il y a, dans le nombre, de vrais chefs-d’œuvre de naturel et de simplicité. Mon confrère de l’Académie, M. Frédéric Masson, m’apporte une touchante requête du prince Louis-Napoléon, « ancien général de division de l’armée impériale russe. » Il demande à servir sous nos drapeaux à quelque titre que ce soit. Je suis obligé de lui faire la même réponse qu’au duc de Guise, au duc de Vendôme et au prince Roland Bonaparte33.



20. De Londres, n° 278.
21. De M. Paul Cambon, n° 283, 12 août.
22. Voir Messages, discours, allocutions du même auteur, Bloud et Gay éditeurs, tome I, p 9.
23. De Rome, n° 326, 12 août.
24. De Pétersbourg, n° 412. De Thérapia, sans numéro.
25. De Londres, n° 276.
26. De Thérapia, nos 297 et 298.
27. De Pétersbourg, 12 août, n° 415.
28. Télégramme de M. de Panafieu, n° 60.
29. Télégramme de M. Delaroche-Vernet.
30. Christiania, n° 102. Berne, nos 108 et 114. Saint-Sébastien, n° 114. Bucarest, n° 47. La Haye, n° 29, etc, etc.
31. 12 août, n° 112.
32. 11 août, 21 h, reçu le 12 à 1 h, sans numéro.
33. Voir L’union sacrée, mardi 4 août.


Jeudi 13 août[modifier]

C’est par les journaux que j’apprends le bombardement de Pont-à-Mousson. Il a eu lieu hier matin et il semble qu’hier soir, on l’ait encore ignoré au ministère de la Guerre. Du point de vue stratégique ou tactique, ce n’est, sans doute, qu’un incident négligeable. Du point de vue sentimental et politique, c’est tout autre chose. J’insiste auprès de M. Messimy pour qu’il rappelle ses ordres au quartier général et y parle en mon nom comme au sien.

De très bonne heure, M. Doumergue me communique les informations qu’il a reçues cette nuit de Saint-Pétersbourg et de Bruxelles34. Le grand-duc Nicolas prend, ce soir même, le commandement supérieur des armées. Il emmène avec lui notre attaché militaire, général de Laguiche, l’attaché militaire anglais et le serbe. Les Allemands se retranchent dans Liége, en deçà de la ligne des forts. Au nord de la ville, la retraite de la cavalerie allemande parait complète. M. Klobukowski va jusqu’à dire : « Il semble que l’attaque projetée sur la Belgique centrale soit ajournée ou même abandonnée. On prévoit que les Allemands veulent se frayer un chemin au sud de l’Ourche vers la Haute-Meuse et la France. » Dans un autre télégramme, notre ministre ajoute35 : « M. dc Broqueville m’a dit hier que M. Vandervelde est, dans les circonstances présentes, un précieux auxiliaire, non seulement pour le gouvernement royal, mais aussi pour les puissances coalisées, parce qu’il s’emploie très activement à stimuler ses coreligionnaires de Hollande, à éclairer ceux d’Allemagne et à contenir ceux de Russie. Sur ce dernier point, et à la suggestion du président du Conseil, il a préparé une sorte de manifeste, dont le ministre de Russie a eu préalablement connaissance. Il y expose que le parti militaire allemand, en déchaînant la guerre, s’est classé comme l’ennemi de l’humanité et que sa défaite définitive favorisera le progrès social et ouvrira les voies à l’union des peuples et au désarmement. »

Au moment où nous recevons ces messages de Bruxelles, l’état-major allemand continue à inventer les pires accusations contre la Belgique, pour tenter de justifier les ravages de ses troupes sur le territoire neutre. Il publie une longue liste d’actes de cruauté qui auraient été commis en traîtrise par des civils belges, hommes et femmes, contre des soldats au repos36.

Mais si audacieux qu’il soit dans l’art de la calomnie, le militarisme allemand l’est encore plus dans l’intrigue. À l’autre extrémité de l’Europe, il montre de quels stratagèmes il est capable pour arriver à ses fins. Notre attaché militaire télégraphie de Thérapia37 : « Le maréchal Liman von Sanders a reçu le commandement de la 1re armée, qui est en voie de concentration vers Andrinople — Demolika, pour opérer, le cas échéant, contre la Grèce. Tous les officiers allemands restent en Turquie et ont reçu des commandements. » M. Bompard confirme ces renseignements38 et ajoute qu’il croit pouvoir affirmer que les deux croiseurs battent encore pavillon allemand. Pendant leur séjour dans les Dardanelles, les équipages se sont comportés en maîtres. Ils ont fait, en rade de Chanak, des perquisitions sur les navires de commerce anglais, français et grecs ; ils ont enlevé l’appareil radiotélégraphique du Saghalien, des Messageries maritimes, sous menace de couler ce paquebot. Tout cela dans les eaux territoriales d’un pays neutre. M. Bompard a protesté contre ces abus. Le grand vizir a courtoisement accueilli notre réclamation, mais il est impuissant à y faire droit, le ministre de la Guerre ayant coutume de passer outre à ses plus formelles injonctions. La croyance au succès des armées allemandes est devenue si forte chez les Turcs que les représentants de la Triple-Entente sont aujourd’hui dépourvus de toute autorité, même pour protéger leurs nationaux39. Au même moment, pour nous mieux endormir, Saïd Halim, ministre des Affaires étrangères, télégraphie en clair à son ambassadeur en France : « Pour ne laisser aucun doute sur l’attitude pacifique que le gouvernement impérial a décidé d’observer dans les conflits actuels, je vous informe de nouveau qu’il est résolu à garder une stricte neutralité. »

Si cette neutralité de la Turquie parait fragile et provisoire, celle de la Hollande, au contraire, vient d’être solennellement et définitivement proclamée. Je pourrai continuer à regarder sans amertume les deux marines dont la reine m’a gracieusement fait don, en 1912, lorsqu’elle est venue à Paris. Sir Ed. Grey a reçu l’assurance catégorique que les Pays-Bas ne prendraient aucune part à la guerre. Cette décision néerlandaise a été notifiée à Bruxelles, où le retard de tout avis officiel commençait à causer quelques appréhensions.

L’Allemagne fait cependant tout ce qui peut dépendre d’elle pour enrôler les pays neutres sous ses drapeaux. Elle les éblouit par le récit de ses victoires40. Elle leur représente nos armées en pleine déroute. Elle leur annonce que la révolution a éclaté à Paris et que je suis assassiné. C’est surtout en Roumanie que s’exerce aujourd’hui cette action diabolique. Aussi bien, sous l’influence du roi Carol, le cabinet de Bucarest décide-t-il d’écarter les propositions de M. Sazonoff. Il répond que « dans la phase actuelle du conflit qui divise l’Europe, il doit borner ses efforts au maintien de l’équilibre balkanique41 ».

À Sofia, M. Radoslavoff a promis à M. de Panafieu que la Bulgarie, elle aussi, « dans les circonstances actuelles, » garderait la neutralité42. Reste la Grèce, où le fin Crétois qu’est M. Venizelos scrute l’horizon d’un regard pénétrant. « Si la Turquie et la Bulgarie attaquent la Serbie, a-t-il dit à M. Dcville, la Grèce entrera en ligne contre les deux agresseurs. En ce cas, sera-t-elle considérée comme alliée de la Triple-Entente43 ? » M. Doumergue fait part de cette question à Londres et à Saint-Pétersbourg. Il propose d’y répondre affirmativement.

M. Georges Clemenceau m’envoie son frère Paul, l’ingénieur, pour m’annoncer que M. Tittoni est maintenant acquis à l’idée d’une alliance active. Je voudrais que cette conversion fût accomplie. Malheureusement, nous avons les meilleures raisons de penser que, si elle s’est opérée dans le cœur de l’éminent diplomate, il s’est gardé d’en avertir son gouvernement. Il s’est contenté de rendre compte à Rome des conversations successives qu’il a eues avec MM. Briand, Clemenceau, Léon Bourgeois, Doumergue et moi. Il s’est prudemment abstenu de conclure. De son côté, M. Camille Barrère, qui connaît bien l’Italie, persiste à croire qu’il serait dangereux de brusquer les choses. L’ambassadeur d’Angleterre a vu le président du Conseil, M. Salandra. Il lui a dit que la Grande-Bretagne, comme la France et la Russie, souhaiterait la coopération italienne et lui a directement demandé si une démarche des trois alliés ne serait pas opportune. M. Salandra lui a déconseillé cette tentative. Elle serait donc, au moins, prématurée.

Commençons par compter sur nous et sur nos alliés de la première heure. L’offensive russe qui était annoncée pour ce soir et qui devait, dans l’esprit de notre état-major, contribuer à dégager notre front, est malheureusement renvoyée à demain soir ou à samedi matin44. Encore sir Francis Bertie a-t-il apporté aujourd’hui au Quai d’Orsay, d’ordre de sir Ed. Grey, une note destinée à nous avertir que, d’après les rensei6nements du War Office, la Russie conserverait une notable partie de ses forces pour agir éventuellement contre la Turquie. Sir G. Buchanan a été chargé de remontrer à M. Sazonoff qu’il y avait, d’abord, urgence à nous seconder dans la lutte contre l’Allemagne. M. Doumergue et notre état-major insistent dans le même sens à Saint-Pétersbourg. Les engagements qui se multiplient sur nos frontières nous permettent de prévoir, à brève échéance, une formidable poussée des armées allemandes.

L’échec que nous avons subi à Mulhouse et devant Altkirch n’est pas seulement une sérieuse défaite morale, c’est un grave insuccès tactique. Une de nos brigades s’est aventurée sans prendre la précaution de se couvrir et a été forcée de battre en retraite. Envoyé en mission à Belfort et aux confins de la Haute-Alsace, le général Pau, le glorieux blessé de 1870, a conclu à des sanctions immédiates. Le VIle corps a dû aujourd’hui évacuer l’Alsace, repasser la frontière, et se masser autour de la place d’armes que protègent le souvenir de Denfert-Rochereau et la majesté du Lion de Bartholdi. Les troupes d’Afrique viennent, Dieu merci ! renforcer nos divisions fatiguées. Le XIXe corps a déjà envoyé en France deux convois, l’un de quinze mille, l’autre de huit mille hommes.

À la suite des négligences administratives qu’il a commises, le préfet de Meurthe-et-Moselle a été révoqué et remplacé par M. Mirman, ancien député de la Marne, très ardent patriote. Déjà installé à Nancy, M. Mirman télégraphie au ministre de l’Intérieur que la population de Pont-à-Mousson a été fort éprouvée par le bombardement; il y a eu cinq civils tués et des blessés. Il s’est également rendu à Lunéville. Dans chacune des deux villes, il a laissé en permanence une de ses filles pour réconforter les habitants, qui donnent, du reste, l’exemple du plus grand courage. La région de Briey est elle-même occupée par des régiments d’infanterie bavaroise et par des escadrons de chasseurs à cheval, de dragons et de hussards de la mort. Dans toute la contrée envahie, les Allemands font razzia des denrées alimentaires et s’emparent des récoltes qu’ils expédient sur Metz par chariots et par camions. Le maire, le curé, le garde civil d’Homécourt, capturés dans la nuit du 3 au 10 août, ont été conduits à Metz et y ont passé devant une cour martiale ; le garde a été acquitté ; mais le maire et le curé sont détenus dans une forteresse sous l’inculpation non fondée d’espionnage45.

En revanche, un combat engagé avant-hier sur l’Othain, dans le nord de la Meuse, vient de se terminer à notre avantage. La brigade d’infanterie commandée par le général Cordonnier a infligé de grosses pertes au 21e régiment de dragons allemand. Nous avons fait vingt-cinq prisonniers. Pauvre petit feu de joie, qui jette une lueur pâle et vacillante dans l’obscurité où nous sommes plongés.



34. De Saint-Pétersbourg, télégramme n° 413, 13 août, 0h 50, reçu 4 h 30. De Bruxelles, nos 181 et 183.
35. Bruxelles, n° 186.
36. Copenhague, 13 août, n° 93.
37. N°302.
38. Thérapia, n° 303.
39. De Thérapia, n°304.
40. Télégramme de Bucarest, n° 49, 13 août ; de Christiania, nos 105 et 109, 13 août ; de Stockholm, 12 août, etc.
41. Télégramme de Pétersbourg, n° 424, 13 août.
42. Sofia, n° 61.
43. Athènes, n° 117.
44. Télégramme de Saint-Pétersbourg, n° 428. Reçu le 13, à 17 h 15.
45. Télégramme du commissaire spécial de Nancy, en mission à Étain, n° 264, 13 août.


Vendredi 14 août[modifier]

Le Conseil étudie surtout ce matin des projets destinés à ranimer la vie économique du pays, à organiser le ravitaillement de Paris et des provinces, à desserrer le moratorium des établissements de crédit, à régulariser le fonctionnement de l’escompte à la Banque de France, à procurer du travail aux chômeurs, à maintenir la paix à l’intérieur pendant que la guerre sévit partout sur nos frontières. Mais les questions étrangères absorbent aussi une grande part de notre attention.

Le Japon a déclaré la guerre à l’Allemagne, sans attendre, ni la conclusion d’un accord avec nous, ni même l’assentiment définitif de l’Angleterre, son alliée. Celui-là, au moins, ne tergiverse pas. Mais l’Allemagne espère que l’initiative japonaise indisposera les États-Unis contre la Triple-Entente. À Berlin, le gouvernement impérial, cherchant à tirer parti de l’occasion, a provoqué, en l’honneur de l’Amérique, des manifestations théâtrales.

Je reçois, sur sa demande, un des chefs socialistes, M. Jules Guesde, député du Nord, dont j’ai été longtemps le collègue au Parlement, mais avec qui je n’ai guère eu, jusqu’ici, de relations personnelles. C’est un doctrinaire inflexible et loyal, aux idées rigides, à la logique morose, à la parole un peu âpre, à la physionomie d’apôtre, cheveux flottants et barbe longue. D’un ton bref et cordial, il m’adresse, à l’entrée et à la sortie, un « salut ! » de compagnon. Lui que j’ai connu distant, glacial, presque hautain, il se livre aujourd’hui à moi sans arrière-pensée, dans une conversation familière. « Je crois, me dit-il, qu’aussitôt remportée une grande victoire française, le gouvernement de la République ferait bien de notifier à la nation allemande, dans un manifeste officiel, que ce n’est pas elle, mais l’empire, que nous combattons. Il faudrait également, à mou avis, proclamer que la guerre finie, nous rendrons la parole à l’Alsace — Lorraine et que nous ne réclamerons aucune conquête. — J’approuve entièrement, lui dis-je, votre idée de bien marquer qu’en résistant à l’empire d’Allemagne, nous ne confondons pas avec lui le peuple qu’il a entraîné. J’ai pris moi-même soin de faire, dans mon message, la distinction nécessaire. — Oui, constate Jules Guesde, et je vous en félicite au nom de tout mon parti. — Vous avez remarqué aussi, continué-je, que j’y ai parlé des réparations légitimes. — Oui, certes, et vous avez eu raison. — Vous pensez bien avec moi, n’est ce pas, que ces réparations nous sont dues et qu’elles sont la condition essentielle du futur équilibre de l’Europe ? — Oui, entièrement d’accord. — Alors, il pourrait être imprudent de dire, sans autres précisions, que nous rendrons la parole à l’Alsace. Les Allemands, parait-il, mettent aujourd’hui les Alsaciens au premier rang de leurs combattants, pour que nous soyons forcés de tirer sur eux. Un mot intempestif pourrait aggraver le péril que courent les annexés. Et puis voici quarante-quatre ans que l’Alsace est envahie par les immigrés. Ils ont pénétré partout, ils ont cherché à détourner de la France les générations nouvelles. Qui sait si, au lendemain de la guerre, un plébiscite ne serait pas faussé par l’action de ces étrangers ? S’il y a un risque de ce genre, remarque Jules Guesde, mieux vaut, en effet, renoncer au plébiscite. L’Alsace nous a été enlevée contre la volonté solennellement exprimée de ses habitants. Un droit imprescriptible de la France a donc été violé. Maintenant qu’on nous a déclaré la guerre, nous sommes libres d’obtenir justice. — Alors, nous sommes entièrement d’accord. Personnellement, je souhaite que nous recouvrions nos provinces perdues et je ne crois pas que nous puissions déposer les armes avant d’y avoir réussi. Mais je suis d’avis que nous n’annexions, en surcroît, aucune terre européenne. Donnons au monde l’exemple d’une grande démocratie qui ne combat que pour son indépendance et pour son droit. » Et nous nous séparons avec le sentiment d’être désormais unis jusqu’à la mort.

Je reçois également Maurice Barrès. Heureux éclectisme des conversations et des confidences ! Mon illustre compatriote, lui aussi, va partir pour le front comme correspondant de grands journaux. Il désire obtenir des facilités particulières pour pouvoir se rendre même sur les points les plus exposés. Je lui promets d’autant plus volontiers d’intervenir en sa faveur que son patriotisme et son prestigieux talent sont tous deux caution des nobles articles qu’il écrira. Ceux qu’il a donnés ces jours-ci à l’Écho de Paris sont aussi vibrants que les chroniques d’Albert de Mun. Avec quelle émotion n’a-t-il pas parlé du Secours national, de la Croix-Rouge, de la Légion alsacienne, de la bataille d’Altkirch ! Je connais mieux que personne la vive sensibilité qu’il cache sous son air froid et un peu dédaigneux. Aujourd’hui, il n’essaie même plus de la masquer ; il voit déjà Ehrmann au service de la France et Colette Baudoche mariée à un Parisien.

Mais voici que M. Sabini revient à l’Élysée, sur le conseil que lui a, me dit-il, donné M. Georges Clemenceau. Il m’affirme, à son tour, que M. Tittoni est définitivement acquis à l’idée d’une rupture prochaine entre l’Italie et l’Autriche. Il me montre un rapport qu’il a lui-même l’intention d’envoyer à Rome et dans lequel il se déclare autorisé à annoncer qu’en cas d’action commune, l’Italie trouverait en France les premiers fonds nécessaires et qu’indépendamment d’avantages territoriaux, elle obtiendrait un traité de commerce : « Autorisé par qui ? lui demandé-je ? — Mais par vous, j’espère, monsieur le président. — Cher monsieur, je dois vous faire remarquer que je n’ai pas constitutionnellement le droit de vous garantir ces divers avantages. J’ajoute que le gouvernement lui-même ne peut promettre un traité de commerce sans l’assentiment des Chambres. Veuillez donc saisir le ministre des Affaires étrangères ou plutôt prier M. Tittoni de le saisir. Car M. Doumergue ne voudra certainement rien négocier en dehors de l’ambassadeur. »

Ainsi, M. Salandra professe qu’il ne faut rien précipiter ; M. Tittoni ne sort pas de la coulisse, et M. Sabini continue à s’agiter, sans que nous sachions s’il est, oui ou non, l’interprète officieux de son chef. Je ne me défends pas de trouver, à la longue, un peu agaçant ce génie de la combinazione.

La bonne figure colorée de sir Francis Bertie se présente à point pour me ramener dans des chemins moins sinueux et moins escarpés. Il vient me dire qu’à Londres, on lui avait, d’abord, recommandé le secret sur l’arrivée en France de sir John French, le field marshal qui va prendre le commandement de l’armée anglaise. Mais l’Agence Havas a elle-même annoncé le débarquement du général en chef britannique et sir Francis ne se croit plus tenu au silence. Sir John French sera demain à Paris. Nous le savions déjà, en fait, par un télégramme de M. Paul Cambon, qui n’avait rien de confidentiel, et le gouvernement a pensé qu’il n’était pas mauvais que la population, prévenue à temps, réservât au commandant allié un accueil chaleureux. Sir Francis n’en parait pas autrement fâché.

M. Gervais, sénateur, venu voir Félix Decori, mon nouveau secrétaire général civil, lui raconte que le jour où la mobilisation a été décrétée, il a rencontré, non loin de l’Élysée, M. Joseph Caillaux, qui lui a dit : « Ce ministère conduit la France aux abîmes. Elle est perdue, si je ne la sauve pas. Mais il faudra des sanctions, et de sévères. » Si le propos est exact, M. Caillaux reste donc convaincu que sans lui, rien ne peut aller bien et qu’avec lui tout est pour le mieux. Cet égocentrisme est assez fréquent chez les hommes politiques, quand ils se sont attribué les honneurs du Capitole. Il est très probable que, sans le triste drame du Figaro, M. Caillaux serait encore au pouvoir, mais il n’est pas moins probable que, président du Conseil ou ministre des Finances, il n’eût pas agi autrement que ceux de ses amis politiques qui sont membres du cabinet. S’il siégeait aujourd’hui parmi eux, il ne pourrait que rendre hommage aux efforts qu’ils ont faits pour sauver la paix, et au sang-froid qu’ils ont tous montré depuis la déclaration de guerre. Mais l’optique change si souvent du tout au tout, selon qu’on est ou qu’on n’est pas à la barre ! Ce matin, comme toujours, dans le Conseil que j’ai présidé, une parfaite harmonie a régné entre les ministres. Ceux qui sont les amis personnels de M. Caillaux ne se sont jamais séparés des autres. Ils font tous pleine confiance à M. Viviani, qui est un chef attentif aux petites questions comme aux grandes et qui n’a que le défaut d’une nervosité intermittente. Les affaires extérieures notamment ne sont réglées qu’en plein accord entre M. Doumergue et lui. Elles ne diminuent, d’ailleurs, ni de nombre, ni d’importance.

M. Vandervelde annonce qu’il viendra demain à Paris pour conférer avec le président du Conseil et le ministre des Affaires étrangères46. Ce sera, pour eux trois, une occasion de nouer entre la Belgique et nous des relations d’alliance que jusqu’ici la neutralité nous a naturellement interdit d’établir.

Sir Ed. Grey, de moins en moins favorable aux démarches hâtives et désordonnées que M. Sazonoff veut multiplier dans les Balkans, nourrit, au contraire, le dessein d’une fédération réunissant dans une neutralité commune la Roumanie, la Bulgarie et la Grèce. Il voudrait que M. Venizelos prît l’initiative de ce projet à Bucarest et à Sofia, et il nous demande notre assentiment47. Le cabinet français le lui donne d’autant plus volontiers qu’un télégramme de Bucarest nous prouve, une fois de plus, combien peu la Roumanie est disposée à suivre dès maintenant M. Sazonoff. M. Bratiano a dit au ministre de Russie, qui le pressait trop vivement : « Si votre gouvernement insistait pour avoir aujourd’hui une réponse par oui ou par non, cette réponse serait : non. Attendez, au moins, pour me demander notre décision définitive, que le ministre de Roumanie soit arrivé à Pétersbourg48. »

D’autre part, M. Paul Cambon, admirablement renseigné sur les choses d’Orient, nous répète qu’à son avis, les démarches de la Triple-Entente à Constantinople n’influenceront guère la Turquie et que seuls les événements militaires fixeront l’attitude de cette puissance, accoutumée au respect de la force. Elle usera de moyens dilatoires tant qu’elle doutera de la victoire allemande et se décidera contre nous, dès qu’à tort ou à raison, elle sera convaincue de notre défaite. Il convient donc de ne pas presser les pourparlers et de combattre49.

Mais partout continue, acharnée, la propagande berlinoise. M. Jules Cambon, qui, après toutes les péripéties d’un retour odieusement contrarié, vient d’arriver à Christiania, nous télégraphie de Norvège50 : « Je suis frappé de la quantité de nouvelles fausses qui sont répandues ici comme à Copenhague par les soins de la légation d’Allemagne et de la difficulté qu’éprouvent nos agents à les faire démentir. » Sur le conseil même de M. Jules Cambon, le gouvernement me soumet un décret qui ouvre, au ministère des Affaires étrangères, un crédit de propagande, bien modeste par rapport à ceux dont dispose le gouvernement impérial.

Aujourd’hui a commencé en Lorraine l’offensive géminée de la 1re et de la 2e armées, celle-là commandée par le général Dubail, celle-ci par le général de Castelnau. Nous marchons sur Delme et sur Sarrebourg. Nous avons atteint le Donon, où nous avons constitué une véritable place d’armes. On se bat à Domèvre, au bois des Haies, à Saint-Blaise. Le grand quartier attend de ces opérations d’heureux résultats. Sur le reste du front, il n’y a, pour l’instant, que des engagements d’avant-postes. Mais en Belgique, des obus de 420 sont tombés sur le fort de Loncin, où se tient le général Leman. D’après les renseignements parvenus au général Joffre, les forces allemandes groupées entre Luxembourg et Liége comprennent, au moins, huit corps d’infanterie et quatre divisions de cavalerie. Il semble donc bien que l’ennemi prépare une large et puissante manœuvre à travers la Belgique. Le général Lanrezac, commandant de notre Ve armée, a attiré l’attention du général en chef sur la nécessité de couvrir notre aile gauche et le général Joffre a proposé à M. Messimy de placer trois divisions territoriales entre Maubeuge et le littoral pour former au moins, de ce côté, un barrage de fortune.



46. De Bruxelles, n° 197.
47. De Londres, n° 314.
48. De Bucarest, n° 50.
49. De Londres, n° 315.
50. De Christiania, n° 111.


Samedi 15 août[modifier]

Triste journée d’Assomption, journée d’attente et d’incertitude. Les Allemands pelotent avant partie. En Belgique, les derniers forts de Liége résistent toujours. Mais Loncin saute, vers cinq heures et demie du soir, sous le feu de l’artillerie lourde, et le général Leman, blessé au milieu des décombres, est fait prisonnier. La cavalerie allemande a franchi la Meuse ; des obus sont tombés sur la jolie ville de Dinant ; des patrouilles se sont approchées de notre Givet. Un engagement a eu lieu, aux environs de Jarny et de Conflans, entre nos troupes et un détachement ennemi. Longuyon est fortement occupé par les Allemands. Dans les Vosges, nous tenons toujours le Donon, la trouée de Saales et la haute vallée de la Fecht jusqu’à Munster.

Et en Russie ? D’après M. Paléologue51, l’Angleterre a eu tort de supposer que le gouvernement du tsar pourrait conserver une partie de ses troupes pour agir éventuellement contre la Turquie. Tout au contraire, la Russie comprend à merveille qu’elle doit porter immédiatement son effort principal contre l’Allemagne. Elle met tout de suite en ligne de ce côté quatre armées composées de quinze corps et contre l’Autriche, trois armées composées de douze corps. Quant à l’Allemagne, suivant les informations de notre ministre de la Guerre, elle a concentré contre la Russie cinq corps d’armée d’active et onze corps d’armée de réserve. À l’est comme à l’ouest, le choc va donc être terrible. Pour soutenir l’élan de nos officiers et de nos soldats, le gouvernement a décidé la création d’une petite feuille quotidienne, réservée aux combattants et intitulée : Bulletin des armées de la République. L’objet en est défini dans deux lettres qui paraissent aujourd’hui en tête du premier numéro, l’une de M. Messimy, l’autre de M. Viviani. Nos troupes n’ont, à vrai dire, besoin d’aucun encouragement. Souhaitons seulement que cette publication leur apporte sur le front les vœux d’une France aussi unie qu’eux et aussi vaillante.

Nous recevons une nouvelle offre d’alliance. Elle émane du Portugal et nous est transmise par notre ministre à Lisbonne, mon ancien chef de cabinet de 1912, M. Daeschner52. Notre conseil de défense nationale y est très sensible, mais il redoute un peu qu’une intervention portugaise n’indispose l’Espagne. Il accueille donc les ouvertures du gouvernement de Lisbonne avec reconnaissance, mais avec réserve, et n’est pas d’avis de précipiter le mouvement, surtout en dehors de l’Angleterre.

L’empereur Nicolas II a pris l’initiative d’adresser un manifeste aux populations polonaises de Russie, d’Allemagne et d’Autriche, pour leur notifier solennellement son intention de rétablir leur unité nationale. D’après ce que M. Sazonoff a confié à M. Paléologue, la Pologne reconstituée jouirait d’une autonomie locale ; elle aurait toute garantie pour l’exercice du culte catholique et l’usage de la langue ethnique. Elle serait gouvernée par un lieutenant de l’empereur de Russie53. Cette proclamation, signée du grand-duc Nicolas, porte : « L’heure a sonné où le rêve traditionnel de votre père et de vos aïeux va se réaliser. Il y a un siècle et demi que le corps vivant de la Pologne a été déchiqueté en morceaux, mais son âme n’est pas morte. Elle a vécu de l’espoir que viendrait l’heure de la renaissance du peuple polonais, l’heure de la réconciliation avec la grande Russie… Qu’il retrouve son unité sous le sceptre du tsar ! Sous ce sceptre, renaîtra la Pologne, libre dans sa foi, dans son langage, dans son administration intérieure… »

Une fois de plus, voilà une démarche que la Russie a faite en dehors de nous. Si elle offrait d’aider à la résurrection d’une Pologne reconstituée tout entière dans sa pleine souveraineté, nous n’aurions qu’à nous en féliciter et nous ferions des vœux pour la réalisation de ce beau rêve. Si elle s’engageait à doter d’une autonomie relative la Pologne russe, rien de mieux encore. Une promesse de demi-indépendance, même sous le sceptre du tsar, serait sans doute la bienvenue et pourrait apparaître comme une réparation. Mais offrir aux Polonais de Silésie, de Posnanie, de Galicie, des libertés de religion, de langue et d’administration, sous l’autorité impériale d’un Romanof, il n’est guère probable que ce soit prendre le chemin de leur cœur ; et en tout cas, c’est annoncer à l’Allemagne des annexions déguisées sur lesquelles aucun accord n’a été conclu entre la Russie et nous, qui peuvent fausser complètement le sens d’une guerre défensive et qui risquent de nuire aux restitutions que la France a le droit et la volonté de réclamer.

Je me demande si le gouvernement russe ne commet pas une autre maladresse en écartant comme irréalisable l’idée de sir Ed. Grey sur une fédération neutre de la Grèce, de la Bulgarie et de la Roumanie54. C’était là, dans la pensée du secrétaire d’État britannique, un moyen d’immobiliser la Bulgarie. Le détour ne manquait pas d’habileté. M. Sazonoff n’en repousse pas moins la proposition de l’Angleterre. Il continue à voltiger de branche en branche, sans consentir à se percher nulle part.

En revanche, dans une question d’ordre pratique, le ministre russe des Finances, M. Bark, a des projets très nets. Il insiste de la façon la plus pressante pour que nous facilitions aux porteurs français de fonds russes l’encaissement de leurs coupons55. Plus que jamais, dit-il à M. Paléologue, la Russie tient à prouver que son crédit est au-dessus de toute atteinte. Il demande donc qu’un fonds spécial soit constitué à la Banque de France. Les correspondants du Trésor russe y verseraient des sommes égales à celles des arrérages acquittés par eux chaque mois de l’année dernière. Le service des emprunts serait assuré directement par les soins de la Banque de France. Par suite du moratorium, il faudrait, pour parfaire les montants nécessaires, que la Banque vint en aide à ces correspondants par des escomptes, sur la garantie du gouvernement russe. En d’autres termes, la Russie demande à la Banque de France des avances éventuelles, qui deviendront sans doute effectives et peut-être iront grandissant. Mais comment refuser ? Comment laisser impayés, pendant la guerre qui commence, les coupons qui forment, en France, le pécule d’un si grand nombre de paysans et de petits bourgeois ?

Le field marshal French me rend visite un peu avant trois heures de l’après-midi. Il est accompagné par sir Francis Bertie. Lorsqu’il est sorti de la gare du Nord, sans ostentation et sans apparat, il a été l’objet d’ovations émouvantes. Il a été hier à Vitry-le-François pour conférer avec le général Joffre. Il quitte Paris ce soir pour rejoindre l’armée naissante dont il doit prendre le commandement. C’est un homme d’assez petite taille, simple, discret, l’allure peu martiale, le regard clair et droit, la moustache grise et tombante ; il a les joues et le menton rasés de frais. Sir John a fait, parait-il, ses preuves de science militaire et de bravoure en Égypte et dans le Sud africain. Mais on le prendrait pour un paisible ingénieur plutôt que pour un soldat entreprenant. Méthodique et lent, il parait manquer de flamme. Bien qu’il ait coutume de passer ses vacances en Normandie et qu’il ait même, me dit-on, un gendre officier français, il ne parle qu’assez péniblement notre langue. MM. Viviani et Messimy, venus à l’Élysée sur ma demande, assistent à notre entretien. Sir Francis Bertie sert bénévolement d’interprète. Le maréchal French noue explique en anglais que ses troupes ne seront point en mesure d’entrer en ligne avant le 25 août. Le débarquement de la cavalerie a été long et difficile ; la confection d’un matériel spécial a tout retardé. Il faut dix jours encore pour achever les préparatifs militaires. Dix jours ! Les Anglais ne prendront donc aucune part aux premières batailles. Quelle déception pour l’opinion française ! On les croit prêts à combattre et ils vont manquer au rendez-vous.

Dans son Diary, si souvent facétieux et familier, sir Francis Bertie a rendu compte, en termes un peu ironiques, de la visite que m’a faite le maréchal French56 : « À l’entrevue d’aujourd’hui avec Poincaré, Viviani paraissait exténué de fatigue, nerveux et préoccupé. Le ministre de la Guerre était plus soucieux d’étaler sa connaissance de l’anglais que de communiquer des informations utiles. D’un commun accord, Poincaré parlait dans sa langue natale et French dans la sienne. Je parlais les deux langues, as a go between. » M. Viviani avait, dans la circonstance, plus d’informations à recueillir qu’à donner ; et tous trois, nous étions un peu étonnés, je l’avoue, de trouver, chez nos deux interlocuteurs, si aimables qu’ils fussent, un flegme, que nous ne voulions pas prendre pour de l’indifférence, mais qui avait pour nous quelque chose de pénible, alors que notre malheureux pays, menacé d’être envahi et dévasté, pouvait être sauvé ou perdu, suivant la rapidité ou la lenteur des premières opérations.

À la fin de l’après-midi, nous apprenons qu’on a vu passer au-dessus de Belfort, venant de la vallée du Rhin, une trentaine de cigognes qui volaient prématurément vers le sud. Elles fuyaient la canonnade. Quand pourront-elles revenir sans l’entendre et se poser tranquillement en Alsace sur un sol français ?



51. De Saint-Pétersbourg, nos 431 et 432.
52. De Lisbonne, n° 31.
53. Télégrammes de Saint-Pétersbourg, nos 428 et 429.
54. Télégramme de Saint-Pétersbourg, n° 430.
55. Saint-Pétersbourg, n° 436.
56. Diary, vol. I, p. 17 et 18.