Au service de la France/T5/Ch XI

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Plon-Nourrit et Cie (5p. 494-539).


CHAPITRE XI


Le front se stabilise. — Les leçons des premiers combats. — Joffre et Gallieni. — Voyage à Reims. — La Chambre convoquée en session extraordinaire. — Les douzièmes provisoires. — Nouveaux essais d’offensive. — Les petits écoliers d’Alsace. — Vœux de fin d’année.


Mercredi 9 décembre.

Me voici enfin revenu à Paris dans cet Élysée que je n’aurais jamais cru pouvoir regretter, mais qui aujourd’hui a, du moins, à mes yeux le mérite d’être plus proche que Bordeaux des armées combattantes et des régions envahies. Le front tend maintenant à se stabiliser partout. Nous avançons de deux ou trois cents mètres dans la région du Quesnoy et d’Andechy, de quelques mètres dans l’Aisne et en Champagne, de quelques centimètres en Argonne et devant Vauquois. À cette allure, il faudrait des siècles pour libérer la France. Mais, quels que soient les obstacles à surmonter, je me refuse au découragement. Être vaincu, comme dit Foch, n’est-ce pas se croire vaincu ? Et du reste, notre situation, si incertaine qu’elle soit, n’est-elle pas meilleure que celle de l’ennemi ? Le plan fondamental de l’état-major allemand a d’ores et déjà échoué. On s’était promis d’écraser la France sous une attaque brutale et de nous mettre, en quelques semaines, hors de cause. C’est à quoi l’Allemagne n’a pas réussi. Notre armée a été éprouvée, mais elle s’est reconstituée, elle a confiance dans ses chefs et elle est profondément pénétrée de la conviction que nous finirons par l’emporter. À défaut de la victoire immédiate et décisive qui lui échappait, l’Allemagne a cherché dans diverses opérations limitées des avantages partiels. Elle n’a pas été plus heureuse. Dans les trois jours qui ont suivi la déclaration de guerre, l’état-major allemand avait massé en avant de Nancy des forces importantes, avec la pensée évidente de briser nos lignes, dès les premières heures, par une attaque brusquée. Il a renoncé à ce projet, parce que le renforcement de notre couverture, facilité par le service de trois ans, et l’organisation défensive du Grand-Couronné, commencée dans les premiers mois de 1914, ont détourné l’adversaire d’une entreprise qui, possible avant les réformes militaires de 1913, était désormais pleine de risques. Faute de pouvoir atteindre Nancy, le commandement ennemi a employé toutes ses ressources à la manœuvre débordante qui devait, par l’enveloppement de notre gauche, permettre l’investissement de Paris. Vain espoir. Notre gauche n’a pas été enveloppée. Paris n’a pas été investi. Et c’est l’armée allemande qui, par une retraite précipitée, a dû sauver, dans la seconde semaine de septembre, ses communications menacées. Par un effort désespéré, l’état-major ennemi, qui n’avait pas osé avouer sa défaite au peuple allemand, a tenté de compenser le fâcheux effet moral de ce recul forcé en perçaat notre centre dans les plaines de Champagne. Il a échoué et a dû se replier de nouveau en grande hâte. Au mois d’octobre, avec plus d’extension, il a essayé de répéter sa manœuvre enveloppante et de tourner notre gauche. Mais, jusqu’au littoral de la mer du Nord, nous avons dressé devant lui une barrière infranchissable. Il a accumulé ses forces en Belgique pour nous déborder par la côte et atteindre nos bases maritimes : son attaque a été brisée. Il a cherché à nous couper au sud d’Ypres ; stérile effort ; nous avons maintenu nos positions. Bref, l’ennemi a enregistré, depuis le début de la campagne, outre la faillite de son plan d’ensemble, qui comportait le rapide écrasement de la Belgique et de la France, par la guerre de terreur, sept échecs d’une portée considérable ; échec de l’attaque brusquée sur Nancy, échec de la marche rapide sur Paris, échec de l’enveloppement de notre gauche au mois d’août, échec de la percée de notre centre en septembre, échec de l’attaque par la côte sur Dunkerque et Calais, nouvel échec de l’enveloppement sur notre gauche en novembre, échec de l’attaque sur Ypres. Si puissante et si bien outillée qu’elle soit, l’armée allemande n’est donc parvenue sur aucun point à s’assurer un avantage décisif.

Joffre nous dit qu’il constate, au contraire, les progrès continus de notre armée. Progrès moral ; car elle a maintenant pris conscience de sa valeur et de sa force de résistance. Progrès technique ; car elle a de mieux en mieux appris la guerre en la faisant ; elle sait utiliser le terrain et pratique beaucoup plus utilement qu’au début l’organisation défensive. Progrès physique également : assouplissement des corps, endurance acquise, adaptation à une vie nouvelle, la plus rude peut-être qu’ait jamais connue l’humanité. Progrès matériel enfin : création, encore insuffisante, il est vrai, de l’artillerie lourde ; approvisionnements Page:Poincaré - Au service de la France, neuf années de souvenirs, Tome 5, 1929.djvu/516 Page:Poincaré - Au service de la France, neuf années de souvenirs, Tome 5, 1929.djvu/517 chaque jour plus rapides et plus larges en munitions de tous genres.

Lui-même, d’ailleurs, le commandement a pu retenir avec profit la leçon des erreurs initiales ; il a fait un apprentissage qui n’a point été inutile ; il à peu à peu abandonné quelques théories préconçues ; il s’est adapté à des circonstances qui ont réservé à tout le monde une grande part d’imprévu. Nous avons donc le droit d’espérer qu’avec de la volonté et de la persévérance, nous arriverons à forcer la victoire. En tout cas, mon devoir personnel est très clair : tenir, et tâcher d’inspirer la patience aux hésitants et la confiance aux pessimistes.

Jeudi 10 décembre[modifier]

Millerand, arrivé de Bordeaux ce matin, va aujourd’hui au G. Q. G. de Chantilly. Il tâchera d’y régler avec le général Joffre la question qui intéresse à la fois le régime militaire de Paris et le sort du général Gallieni.

Millerand a, me dit-il, reçu la visite de sir Francis Bertie, qui est venu, de la part de lord Kitchener, lui demander s’il ne serait pas possible que l’armée britannique fût transportée à l’extrême gauche du front, de manière à s’appuyer sur la mer du Nord. À l’heure présente, nous conservons des troupes le long des dunes pour flanquer l’armée belge à sa gauche et l’armée anglaise reste placée à la droite de l’armée belge. En transmettant cette demande, sir Francis a pris sur lui d’ajouter, à titre personnel et privé, que Kitchener l’avait, sans doute, présentée sans consulter French, que le ministre ne se conduisait pas en cette affaire comme un gentleman et qu’il se mêlait de ce qui ne le regardait pas. Mais, à la vérité, French a, tout autant que Kitchener, la fascination de la mer. Millerand s’est borné à répondre qu’il prendrait l’avis de Joffre, mais qu’il ne pensait pas que le général en chef pût considérer un déplacement de troupes comme possible dès aujourd’hui.

M. Augagneur vient causer avec moi de plusieurs questions qui relèvent de son ministère. Il me dit incidemment qu’il ne croit pas Joffre disposé à confier une armée à Gallieni. Il pense que la meilleure manière de régler la difficulté sans mécontenter Gallieni et sans heurter l’opinion parisienne serait de donner au gouverneur l’intérim de l’ambassade auprès du Quirinal, si Barrère, un peu souffrant depuis quelques jours, prenait un congé pour raisons de santé. Ce serait, ajoute Augagneur, le pendant de l’envoi de Bülow à Rome. « Gallieni, me dit-il, est intelligent, habile, très diplomate. » Et il me montre, dans le Petit Marseillais, une lettre écrite par le gouverneur militaire au compositeur milanais Vanzo et signée : Gallieni, Francese, ma anche ltaliano. Je réponds à Augagneur que, si ingénieuse que soit son idée, Barrère ne me paraît pas assez malade pour s’éloigner de Rome, où il jouit, du reste, d’un grand prestige. Mais la lettre à Vanzo me révèle un Gallieni que je ne connaissais pas.

Le Japon continue à faire la sourde oreille, lorsqu’on le prie d’envoyer des troupes en Europe. Sir Ed. Grey a déclaré à M. Paul Cambon qu’il avait déjà pressenti le gouvernement de Tokyo à ce sujet, qu’il avait essuyé un refus et qu’il ne croyait pas au succès d’une nouvelle démarche1.

L’Allemagne, l’Angleterre et la Belgique ont fait savoir au Saint-Siège qu’elles étaient, en principe, favorables à la trêve de Noël, mais il reste invraisemblable que les pays orthodoxes y donnent leur adhésion.

Par un rare retour de fortune, l’armée serbe s’est ressaisie au moment où l’ennemi s’imaginait avoir eu raison d’elle. Il semble que ce prodige soit dû à l’action personnelle du vieux roi Pierre, qui s’est rendu au milieu des troupes. Par des gestes heureux, au sujet desquels une légende commence à se former, par des paroles qui sont allées au cœur des paysans mobilisés, il a relevé le courage des troupes et l’autorité du commandement. L’armée a repris l’offensive et, dans les derniers combats, elle a fait 17 000 prisonniers, enlevé 27 canons de campagne, 14 canons de montagne, des mitrailleuses et des caissons2.



1. De Londres, n" 1180.
2. De Nisch, nos 388, 389.

Vendredi 11 décembre[modifier]

Millerand n’a rien réglé de définitif avec Joffre à Chantilly. Il me l’amène aujourd’hui à l’Élysée et nous avons tous trois ensemble une longue conversation. Le général en chef insiste de nouveau auprès de nous sur l’inconvénient qu’il y a, d’après lui, à conserver dans le camp retranché de Paris des troupes territoriales dont la présence serait nécessaire beaucoup plus près du front. Gallieni lui-même reconnaît, du reste, de bonne grâce, l’utilité de ce déplacement. Mais, par suite, l’importance de son gouvernement militaire va se trouver diminuée et le poste ne sera plus digne d’un chef tel que lui. Contrairement aux craintes d’Augagneur, Jofîre accepterait volontiers de confier bientôt à Gallieni le commandement d’une armée dans les Vosges et en Alsace. Pour le moment, il est très satisfait, nous confie-t-il, que les circonstances amènent Gallieni à renvoyer son cabinet civil. Il ajoute : « M. Doumer est allé récemment voir le général Foch à Cassel et lui a dit : « Si je deviens ministre de la Guerre, je remplacerai Joffre, qui est incapable, et je nommerai Gallieni général en chef ». « Je sais bien, ajoute le général, d’où me vient cette inimitié. Je n’ai pas voulu donner un avis favorable à la nomination, comme commandant de corps, du général Nicolas, que M. Doumer m’avait chaleureusement recommandé et que je ne jugeais pas à la hauteur de ces fonctions. Mais que j’aie eu tort ou raison, il m’est difficile d’admettre que le gouverneur militaire de Paris ait des collaborateurs civils qui aillent ainsi dénigrer le général en chef auprès de son adjoint. »

Joffre nous explique ensuite qu’à partir de mercredi prochain, il va entamer une série d’offensives locales. Il ne nous cache point qu’il n’en attend pas de très grands résultats, d’autant que tous les engins de siège ne sont pas encore prêts ; mais il craint, s’il tarde davantage, que les Allemands, n’étant point attaqués, n’enlèvent trop de forces devant notre front pour les transporter en Orient et qu’ils n’aillent écraser les Russes. Il monte donc des offensives au sud d’Ypres, au nord et au sud d’Arras, à l’ouest de l’Argonne. Il s’estimera, dit-il, très heureux si, sur certains fronts, les Allemands reculent de vingt ou trente kilomètres. J’ai grand’peur que ces attaques ne nous coûtent très cher et ne se heurtent, faute d’un matériel de siège suffisant, à des retranchements imprenables. Je ne cache pas mes appréhensions à Joffre, mais il ne croit pas pouvoir laisser les Russes exposés à une poussée trop forte.

Pour la première fois depuis de longues semaines, le Conseil des ministres se tient à l’Élysée, dans la salle ordinaire de ses séances. Millerand expose qu’à la.demande de Kitchener sur le déplacement de l’armée britannique, Joffre a répondu : « Je n’ai pas d’objection de principe contre ce mouvement, mais je ne le crois pas possible aujourd’hui et je désire qu’on l’ajourne. » Kitchener se préoccupe surtout de donner satisfaction à l’opinion de ses compatriotes, qui comprendront mieux que l’armée britannique combat pour l’Angleterre, si elle ne s’éloigne pas des côtes. Sans se sentir convaincu par des raisons stratégiques de cette sorte, Joffre, bon enfant, a laissé espérer à Kitcbener que l’offensive prochaine serait un acheminement vers le dispositif que souhaite l’Angleterre.

Millerand fait part au Conseil des conversations qu’il a eues hier avec Joffre et Gallieni et de celle que nous avons eue tous les trois ce matin. Gallieni ne s’oppose pas à ce qu’on prenne trois divisions et demie de territoriale au camp retranché de Paris pour les porter en avant et Joffre ne s’oppose pas à ce que Gallieni reste jusqu’à nouvel ordre gouverneur de Paris. Maunoury conserverait, lui aussi, pour le moment, le commandement de son armée. On attendrait ainsi que Gallieni lui-même, jugeant son rôle diminué, exprimât le désir d’obtenir un poste de plus grande activité. Joffre lui offrirait alors le commandement de l’armée des Vosges et d’Alsace. En attendant, Paris resterait dans la zone des armées, mais dès maintenant, Gallieni congédierait son cabinet civil, qui, le gouvernement étant rentré à Paris, n’a évidemment plus de raison d’être. « Faut-il donc autant de diplomatie, dit Viviani, pour régler les relations des militaires ? »


Samedi 12 décembre[modifier]

Millerand, déjà reparti pour Bordeaux, n’assiste pas au Conseil des ministres. Ribot y donne lecture de l’exposé des motifs qu’il a rédigé pour le projet des douzièmes provisoires qui vont être demandés aux Chambres. Morceau magistral qui traite à la fois des questions économiques et financières et auquel certains ministres proposent à peine quelques retouches de détail.

Viviani déclare qu’il hésite à demander six douzièmes. C’est un chiffre insolite qui peut étonner et indisposer les Chambres. Ribot et moi, nous insistons cependant pour qu’il ne soit pas réduit. Il faut que l’administration de la Guerre ait les coudées franches pour une action prolongée ; il faut surtout que l’Allemagne nous sache résolus à ne pas subir une paix médiocre et prématurée. Viviani se rend à nos raisons et le Conseil décide de proposer six douzièmes.

Les troupes serbes «ont rentrées à Valiévo et à Ouchitzé3. J’ai envoyé des félicitations au prince régent.

À deux heures de l’après-midi, je pars en automobile, seul avec le général Duparge, chef de ma maison militaire. Je me suis décidé à faire désormais des tournées aux armées, sans être toujours accompagné du ministre de la Guerre ou d’un autre membre du gouvernement. C’est une nouveauté que certains esprits maussades jugeront peut-être incorrecte. Il est admis que le président de la République ne doit jamais s’absenter officiellement que sous le contrôle d’un ministre. Mais j’estime qu’à l’heure présente et jusqu’à la fin de la guerre, j’ai le devoir d’aller voir le plus souvent possible les troupes et les populations sinistrées. Aucun journaliste ne me suivra, aucun compte rendu ne sera publié, aucun discours ne sera prononcé, mais les soldats et les habitants des communes ravagées sauront que le chef de l’État ne se désintéresse pas d’eux. Je me suis donc entendu avec le préfet de la Marne, M. Chapon, pour aller demain à Reims.

J’ai retrouvé ce soir à la préfecture de Châlons le général de Langle de Cary, commandant de la 4e armée, et le général Dalstein. Le premier a reçu ce matin la visite de Joffre, qui lui a demandé s’il serait en état de prendre l’offensive vendredi ou samedi. Si ardent que soit de Langle de Cary, cette perspective ne le séduit pas. Il croit que mieux vaudrait encore attendre quelque temps. Il lui faudrait les engins de siège que nous commençons à fabriquer ; il lui faudrait aussi une latitude indéfinie pour la consommation des obus de 75. Il n’espère pas, d’ailleurs, que l’offensive donne de grands résultats. Les Allemands sont trop fortement retranchés pour que nous puissions obtenir une décision comparable à celle que nous a value la bataille de la Marne. On a eu tort à ce moment, dit-il, de ne pas poursuivre les ennemis à fond «t de laisser un repos de vingt-quatre heures à nos troupes. Bref, sur le passé et sur demain, le général de Langle de Cary fait, avec beaucoup de modération et de tact, des réflexions qui concordent entièrement avec les miennes. Mais il y a les Russes, et nous ne pouvons évidemment pas ne considérer que notre front, car si un désastre se produisait là-bas, les Allemands ramèneraient ensuite toutes leurs forces contre nous.



3. De Nisch, n° 394.


Dimanche 13 décembre[modifier]

Déjeuner sommaire à la préfecture avant dix heures du matin. Je pars pour Reims, en plein incognito, dans mon landaulet particulier, celui-là même qui nous a conduits dans cette ville, il y a trois ans, en des heures plus calmes, Mme Poincaré et moi, alors que venant de la Meuse et allant faire avec nos nièces un voyage de vacances, nous voulions leur montrer, au passage, les beautés de la vieille basilique. Cette fois, le général Duparge et le préfet m’accompagnent, mais nous sommes seuls tous trois et c’est à peine si, dans Châlons, quelques personnes remarquent notre départ. Nous suivons à une vitesse modérée la route qui longe à l’est et au nord-est la montagne de Reims. Nous traversons la riche région du vignoble champenois, dont la vendange a été cette année saccagée par les batailles. Nous passons à la Veuve, aux Grandes Loges, aux Petites Loges ; puis, pour ne pas tomber dans le» lignes, qui contournent Reims, nous prenons un chemin à gauche par Verzy. Nous voyons sur notre droite les tranchées qui se détachent en raies blanchâtres sur les monticules crétacés ; nous entendons le roulement continu du canon. Tout à coup, sous un ciel bas, mais dans un jour assez clair, apparaît devant nous la ville martyre. Par moments, une fumée noire, dont la vue nous annonce une détonation bruyante, s’élève et tournoie au-dessus des maisons. C’est un obus allemand qui tombe, lancé par les batteries de Brimont ou de Nogent-l’Abbesse.

Le préfet a fait prier le maire et ceux des conseillers municipaux qui sont restés à Reims, malgré le danger quotidien qu’ils y courent, de vouloir bien se trouver vers midi à l’Hôtel de ville. Il leur a simplement annoncé la venue d’une haute personnalité militaire, qu’il n’a point nommée. Personne ne s’attend donc à mon arrivée. Par des faubourgs qui sont encore assez peuplés, mais dont la plupart des boutiques sont closes, nous nous rendons directement à l’Hôtel de ville. Dès que nous débouchons sur la place Louis XV, nous nous trouvons devant un horrible spectacle de ruine et de désolation.

Le docteur Langlet, maire, qui m’a si chaleureusement accueilli, le dimanche 19 octobre 1913, aux côtés de son sénateur Léon Bourgeois4, me reconnaît immédiatement et la joie illumine son visage. Je le félicite, ainsi que ses conseillers, de la conduite courageuse qu’ils n’ont cessé de tenir dans la ville bombardée. Je leur dis qu’après être venu parmi eux en des jours de fête, j’ai voulu leur apporter, en des jours d’épreuve, un témoignage de sympathie et d’admiration. La nouvelle de ma présence ne tarde pas à se répandre. Des habitants commencent à se grouper sur la place. Le préfet redoute que l’espionnage, qui, paraît-il, a dans Reims de mystérieux moyens d’action ne renseigne les Allemands sur ma venue et ne les détermine à un bombardement plus intensif. Il demande aux curieux de se disperser et il exprime le désir que seul le docteur Langlet nous accompagne à la cathédrale. Cette fois, je ne rencontrerai même pas le cardinal Luçon, qu’à l’une de mes prochaines visites, je décorerai moi-même au milieu des décombres.

La vue du glorieux édifice me permet, du moins, de juger, d’un coup d’œil, toute la barbarie de cette guerre. Je m’arrête, consterné, devant la façade ravagée. Le mal est plus étendu et plus profond que ne me l’ont laissé supposer les photographies que j’ai eues entre les mains. Les portails sont outrageusement endommagés ; les verrières ont volé en éclats ; des groupes de sculpture sont tombés en poussière ; des statues sont affreusement mutilées : la reine de Saba, sainte Clotilde, saint Rémi, saint Thierry, le Christ ; la voûte s’est effondrée ; les pierres noircies et calcinées achèvent çà et là de se décomposer. Muet d’horreur, je m’attarde à regarder ce squelette grandiose et lamentable. À quelques pas de moi, l’archevêché est totalement incendié. De l’autre côté de la rue, le malheureux hôtel du Lion d’Or, des fenêtres duquel j’aimais à contempler la basilique chaque fois que je venais à Reims, est aux trois quarts détruit. Seule, la Jeanne d’Arc de Paul Dubois est restée imperturbable sur son cheval de bronze et paraît défier la morsure des flammes.

Le dernier obus qu’ait reçu la cathédrale est tombé le vendredi 4 décembre, au sommet de la tour des cloches. Les précédents avaient atteint, le 28 novembre, l’arc-boutant supérieur du premier contrefort de la nef et la pointe du clocheton de droite, sur le pignon de l’Assomption. On peut remonter ainsi, de jour en jour, jusqu’au commencement de septembre. Dans cette période de plus de trois mois, le bombardement sauvage ne s’est pas interrompu et tout dit qu’il recommencera demain, si ce n’est aujourd’hui même. Or, les Rémois sont unanimes à déclarer que les prétextes imaginés par l’état-major impérial pour justifier cette cynique violation du droit des gens sont inventés de toutes pièces. Jamais il n’a été installé au sommet du monument des mitrailleuses contre avions ni, à plus forte raison, des canons, comme a voulu le faire croire un communiqué de l’Agence Wolff. Jamais, il n’y a eu dans le voisinage, moins encore à l’intérieur, des hommes réunis ou du matériel de guerre déposé. Jamais la cathédrale n’a servi d’observatoire militaire. Cet attentat renouvelé reste donc sans excuse5.

Tout bouleversé par cette vision d’épouvante, je ne puis me décider à m’éloigner. Mais le temps passe. Il faut que je cause un peu avec les habitants, que je distribue quelques secours. Le soir tombe. Je quitte à regret la malheureuse ville des sacres et je reviens à Paris par Dormans, Château-Thierry et Meaux.

En rentrant à l’Élysée, j’apprends que, dans la journée, des obus allemands sont tombés sur Commercy. Comme la Champagne, ma Lorraine a sa large part des malheurs qui frappent la patrie.



4. Voir L’Europe sous les armes, p. 308.
5. Voir la Cathédrale de Reims, par Mgr LANDRIEUX, évêque de Dijon, ancien archiprêtre de la cathédrale de Reims. Paris, librairie Renouard, H. Laurens, Paris, 1919.


Lundi 14 décembre[modifier]

Le généraJ von der Goltz, allant à Constanti-nople comme il serait allé dans une colonie allemande, s’est arrêté deux jours à Sofia, comme dans une autre possession impériale. Il a fait remettre au roi Ferdinand une lettre autographe du kaiser. Après avoir lu ce message, le roi, qui d’abord n’avait pas voulu ou osé recevoir ce voyageur indiscret, s’est senti obligé de lui accorder une audience. Aucun renseignement n’a été donné sur l’entretien, mais il semble facile d’en deviner le thème et d’en prévoir la conclusion6.

Sans trop s’émouvoir de ces intrigues, les Serbes continuent à se battre. Ils viennent d’attaquer l’ennemi dans la direction de Belgrade et l’ont délogé de ses positions les plus importantes7.

Nous sommes informés que les souverains des trois royaumes Scandinaves doivent se rencontrer en Suède avant les fêtes de Noël, pour aviser en commun au maintien définitif de la neutralité dans leurs pays respectifs8. C’est évidemment le mieux que nous puissions souhaiter.



6. De Sofia, 13 décembre sans numéro.
7. De Nisch, nos 402 et 404.
8. De Stockholm, n° 134.


Mardi 15 décembre[modifier]

Le colonel Pénelon me téléphone du quartier général que le jeune Max Barthou, fils unique de l’ancien président du Conseil, a été tué hier dans les rues de Thann par un obus allemand, qui a fait trois autres victimes, entre autres Jean Bénac, fils de l’ancien directeur du mouvement général des Fonds9. Max Barthou s’était volontairement engagé il y a quelques semaines et, à sa demande, avait été envoyé ces jours-ci sur notre front d’Alsace. Il brûlait de se battre et n’en avait pas encore trouvé l’occasion. Voici qu’il tombe à la fleur de l’âge sans même avoir pu satisfaire sa noble ambition patriotique. Je vais voir son père, que je trouve accablé de douleur. « Ce petit ! me dit-il, c’est lui qui a voulu partir. Il me répétait : « Le fils du Français qui a soutenu la loi de trois ans a le devoir de donner trois fois l’exemple. Quand on porte ton nom, papa, on se doit à son pays. » Je l’ai naturellement laissé faire. Mais je savais bien que je le donnais à la France. »

Après ce douloureux et amical entretien, je me rends à la présidence de la Chambre. Deschanel a été blessé avant-hier dans un accident d’automobile. Il est au lit, la tête encapuchonnée de bandages. C’est moi qui lui apprends la mort du pauvre Max Barthou. Il en est ému au point de verser des larmes. « Ah ! ces Allemands ! s’écrie-t-il. J’espère bien que nous ne les épargnerons pas. »

À la fin de la journée, je reçois et retiens à dîner, seuls avec MM. Viviani, Delcassé, Malvy et Ribot, trois ministres belges venus pour traiter avec le gouvernement français une question fort importante. Ce sont MM. de Broqueville, président du Conseil et ministre de la Guerre, Berryer, ministre de l’Intérieur, van de Vyvers, ministre des Finances. Ils demandent instamment à la France une avance de 7 ou 800 millions de francs pour ravitailler les populations civiles de la Belgique envahie. Pénible cas de conscience : accorder les crédits nécessaires, c’est faire pour les Belges ce que nous ne pouvons faire pour nos compatriotes des régions occupées et c’est, en outre, peut-être, ravitailler l’armée allemande elle-même ; refuser, c’est désobliger un peuple ami, auquel nous devons une reconnaissance infinie. M. Ribot trouve, malgré tout, que les premières raisons l’emportent sur la dernière. Les ministres belges lui répondent qu’ils ont obtenu l’assentiment de l’Angleterre et celui du général Joffre. Ils ajoutent que le roi attend impatiemment notre décision. Nous allons chercher à résoudre pour le mieux ce problème délicat. Il faudrait que les civils français pussent être eux-mêmes secourus et qu’une commission neutre se chargeât, dans les territoires envahis, de surveiller la répartition.



9. Vie et mort du général Serret, par Henry BORDEAUX, p. 116. Librairie Pion.


Mercredi 16 décembre[modifier]

Hier mardi, à onze heures du matin, le vieux roi-Pierre de Serbie, accompagné du prince régent et du prince Georges, est rentré victorieusement, à la tête de ses troupes, dans sa capitale de Belgrade. Il s’est rendu directement à la cathédrale, où un service religieux a été célébré. Il ne reste plus en Serbie, entre la Drina et la Save, d’autres soldats autrichiens que les 60 000 prisonniers faits par les Serbes. M. Pachitch, que M. Boppe félicitait de l’héroïsme du paysan-soldat serbe, a répondu avec émotion à notre ministre qu’une partie de l’éclatant succès de la Serbie revenait aux canons français10.



10. De Nisch, sans numéro, le 15 décembre, reçu le 16.


Jeudi 17 décembre[modifier]

Le général Joffre a fait donner aujourd’hui, sur certains points de notre front, notamment à Notre-Dame de Lorette et en Argonne, un vigoureux assaut aux lignes allemandes. Obus lourds, obus de campagne, canons de tranchées, tout ce que nous avions à notre disposition a été utilisé. Nous avons gagné quelques mètres çà et là et malheureusement perdu beaucoup d’hommes. L’offensive de Champagne aura lieu dans quelques jours. Il est à craindre qu’elle ne réussisse pas mieux. Il faut nous résigner à considérer la guerre de mouvement comme impossible pour longtemps. Ce n’est plus Paris qui est menacé d’être investi ; c’est, de la Belgique à la Suisse, la France qui est assiégée. Faudra-t-il, comme le croit Franchet d’Esperey, chercher en Orient une diversion ?

Après la victoire, le roi Pierre s’est séparé de ses soldats enthousiasmés. Il est rentré dans la retraite et dans la solitude11.

Le Foreign Office nous informe que, dès demain vendredi, le protectorat britannique sur l’Égypte sera solennellement proclamé au Caire12.

Longue conversation de Delcassé avec M. Tit-toni. L’ambassadeur d’Italie surveille d’un œil attentif ce qui se passe dans les Balkans. « Mon pays, dit-il, comprend très bien le vif désir des Serbes de ne pas rester enfermés dans les terres et d’avoir un accès à la mer. Ils ne peuvent obtenir ce débouché sur la mer Noire, puisque Roumains et Bulgares sont installés sur ses rives. Ils ne peuvent le trouver sur la mer Egée, puisque les Grecs sont établis à Salonique. Il ne leur reste donc que l’Adriatique et nous admettons parfaitement qu’ils y accèdent. C’est pour eux une question de vie ou de mort. Mais, d’autre part, personne ne saurait contester l’importance des intérêts qu’a l’Italie dans cette mer. L’Adriatique est pour nous ce qu’est pour vous la Méditerranée occidentale. Aussi espérons-nous que la Triple-Entente ne réglera pas sans nous, dans ses conseils, les problèmes qui s’y rattachent. — Venez dans nos conseils, a répondu Delcassé; vous vous assurerez bien vite qu’on n’y nourrit contre vous aucun méchant dessein. » À quoi M. Tittoni a répondu : « La politique doit de plus en plus nous rapprocher13. »



11. De Nisch, n° 412.
12. De M. Paul Cambon, n° 1211.
13. De M. Delcassé à M. Barrère, n° 503.


Vendredi 18 décembre[modifier]

En Russie, tout paraît aller de mal en pis. Les pertes subies et le manque de munitions ont amené presque partout, sauf en Prusse orientale, des insuccès et des mouvements de retraite. Pour se reconstituer et se ravitailler, les armées sont obligées de prendre des positions en arrière14.

Le gouvernement français reconnaît le protectorat anglais en Égypte et, en retour, le gouvernement britannique adhère enfin au traité franco-marocain du 30 mars 1912. Si l’Angleterre et nous, nous n’étions pas aujourd’hui en guerre avec la Turquie, nous devrions, sans doute, attendre encore cette adhésion, dont le retard ne laissait pas d’être un peu disgracieux.



14. De Petrograd, nos 1109, 1110, 1111, 1113.


Samedi 19 décembre[modifier]

Je m’étais proposé d’aller, le jour de Noël, avec Mme Poincaré, porter quelques petits cadeaux aux enfants des communes alsaciennes qui sont occupées par nos troupes. Le général Joffre et le général Pütz, commandant de l’armée des Vosges, m’ont instamment prié d’ajourner ce voyage. Ils redoutent qu’il ne provoque une recrudescence d’activité chez les Allemands dans la Haute-Alsace. Effectivement, depuis que Joffre est allé récemment à Thann et que les journaux ont parlé de sa visite, l’ennemi a massé des troupes dans la région de Mulhouse et semble préparer une offensive nouvelle. Mais, par une contradiction singulière, en même temps que l’autorité militaire me condamne à l’abstention, le Bulletin des armées commente bruyamment, ce matin, l’installation d’un juge français à Thann. La mesure a été prise, est-il dit, par le commandant de place « au nom du peuple français ». Le Conseil des ministres trouve, non sans raison, qu’il y a au G. Q. G. quelques officiers trop enclins à ignorer le pouvoir civil et Millerand est chargé de rappeler à l’état-major l’existence du gouvernement.

Les nouvelles de Russie se précisent. Les pertes en hommes ont été très importantes, mais elles peuvent être assez rapidement réparées. Il y a de nombreux soldats dans les dépôts. Ce qui manque, ce sont les fusils. Il en faudrait plusieurs centaines de mille et les usines n’en fabriquent que cent mille par mois. D’autre part, la consommation de projectiles d’artillerie a dépassé toutes les prévisions. En quatre mois de guerre, elle s’est élevée à près de six millions d’obus. Les approvisionnements qu’exigerait la reprise de grandes batailles ne seront reconstitués que vers le 15 avril 191515. Toute offensive est donc forcément retardée jusqu’à cette date et il est à craindre que les Allemands, tranquilles en Orient, ne ramènent des forces sur notre front. Ce serait l’inverse de ce que redoutait Joffre. En tout cas, sur le théâtre russe comme sur le théâtre occidental, la prolongation de la guerre devient inévitable.



15. De Petrograd, n° 1116.

Dimanche 20 décembre[modifier]

Des Vosges à Nieuport, nous continuons à perdre ou à gagner des tranchées. Mais la monotonie du communiqué journalier commence à apprendre au public que la fin des hostilités est encore très éloignée. L’opinion parisienne s’habitue peu à peu à cette idée et ne donne aucun signe de lassitude.

Mme Poincaré et moi, nous passons une partie de notre temps à visiter des hôpitaux et des œuvres de guerre auxquelles nous apportons nos offrandes. Il s’en est déjà fondé un grand nombre qui rendent de réels services aux soldats et à leurs familles. Les initiatives privées secondent d’un zèle efficace les initiatives officielles. Toutes les classes de la population donnent à l’envi d’admirables exemples de dévouement et de générosité. Cet horrible fléau qui s’appelle la guerre suscite, malgré tout, dans notre pays martyrisé, non seulement des sursauts d’héroïsme, mais des miracles de sacrifice et de bonté.

M. Isvolsky a remis à Delcassé, de la part de M. Sazonoff, une nouvelle note où le ministre russe, qui continue à enfanter une idée chaque matin et à l’abandonner chaque soir, propose un quarantième ou cinquantième moyen, infaillible comme les précédents, de reconstituer le bloc balkanique et de nous gagner la Bulgarie par des concessions territoriales. Il s’agit maintenant de pousser M. Bratiano à engager des pourparlers avec Belgrade et avec Sofia. D’accord avec le Conseil, Delcassé fait remarquer à la Russie que M. Pachitch ne veut pas accorder à la Bulgarie des avantages en Macédoine avant l’heure où, par une extension de ses propres frontières, la Serbie pourra réaliser ellemême son unité nationale. Insister, ce serait risquer de le froisser sans avoir chance de réussir. Quant à la Roumanie, elle se tient toujours sur la réserve et n’en veut pas sortir en ce moment. Exiger de M. Bratiano une réponse immédiate, ce serait donc augmenter la répugnance qu’il éprouve actuellement à faire alliance avec la Serbie. Nous sem-blons courir, avec un empressement éploré, après de petites puissances qui, pour l’instant, ne veulent pas tomber dans nos bras et nous répondent par des coquetteries. Nous oublions trop qu’elles ne consultent pas nos intérêts, mais les leurs. Ne nous donnons pas plus longtemps le ridicule de renouveler tous les jours des démarches qui n’aboutissent jamais. Il est probable, d’ailleurs, que déjà la Bulgarie ne s’appartient plus. La Roumanie, sans doute, est beaucoup plus favorablement disposée, mais laissons-la choisir son heure et battons-nous. C’est en France, sur notre front, c’est sur le front russe aussi, ce n’est pas dans les chancelleries que nous conquerrons des alliés16.

M. Carton de Wiart, ministre belge de la Justice, dîne à l’Élysée avec Briand et Delcassé. Comme il a été reçu aujourd’hui à l’Hôtel de Ville, j’ai invité aussi M. Mithouard, président du Conseil municipal de Paris, le préfet de la Seine et le préfet de police. Je connais depuis longtemps M. Carton de Wiart, qui est mon confrère du barreau. C’est un avocat remarquable, un gentleman accompli et un lettré passionné. Il me parle, comme M. de Broqueville, du vif désir qu’a le gouvernement royal de ravitailler les populations civiles de la Belgique envahie et d’obtenir à cet effet des avances de fonds de la France et de l’Angleterre. Les États-Unis consentiraient, pense-t-il, à s’entremettre pour la distribution ou, tout au moins, à laisser un de leurs citoyens la régler et la contrôler. Nous souhaitons de tout cœur qu’une combinaison de cette sorte puisse aboutir, mais elle est encore à l’état de devenir.

La Russie célèbre, en ce moment, avec solennité, le vingtième anniversaire du règne de l’empereur Nicolas II. À la nouvelle de ces fêtes commémora-tives, deux souvenirs m’assiègent l’esprit. Je revois le tsar arrivant pour la première fois à Paris en 1896, pâle, timide, embarrassé par son inexpérience impériale ; je me rappelle nos dernières conversations du mois d’août, si pleines encore d’illusions sur la solidité de la paix. J’envoie un télégramme de félicitations à Nicolas II et je lui exprime l’espoir qu’il pourra célébrer son prochain anniversaire dans la joie d’une victoire commune. Il me répond qu’il a, lui aussi, la plus grande confiance dans le succès des armées alliées. Par malheur, nos mutuelles assurances ne donnent pas, dès maintenant, aux Russes les munitions qui, d’après les dernières informations du général de Laguiche, leur font « totalement » défaut17.

C’est également faute de moyens que le général Joffre a dû renoncer à l’une des deux attaques principales que prévoyait son instruction n° 8 du 8 décembre. Il a cependant confirmé ses ordres pour l’offensive de la 4e armée en Champagne. Sur les observations du général de Langle de Cary, cette armée a été renforcée et outillée aussi puissamment que possible. L’opération a commencé aujourd’hui avec le XVIIe corps et le corps colonial, des deux côtés de Perthes et à la Main de Massiges. Elle a été très dure et n’a pas donné grand résultat.



16. De M. Delcassé à M. Paléologue, nos 534 et 535. On trouvera dans les documents diplomatiques russes (Éditions d’État, Moscou-Petrograd, 1922) les télégrammes de M. Sazonoff à ses ambassadeurs et à ses ministres dans les Balkans. L’impression qui s’en dégage confirme celle qu’ont éprouvée en 1914 le gouvernement de la République et M. Paul Cambon. (Traduit du russe par M. Polonsky. Payot, Paris.)
17. De Petrograd, n° 1119.


Lundi 21 décembre[modifier]

Conseil des ministres. On s’y préoccupe surtout de la rentrée parlementaire. Elle a lieu demain mardi. Viviani lira à la Chambre et Briand au Sénat une déclaration ministérielle, dont le gouvernement prend connaissance et qu’il remanie en quelques points. Dans les couloirs des deux assemblées, ont recommencé quelques intrigues, qui feront, sans doute, long feu en séance publique. Au Sénat, M. Clemenceau, dont la verve maligne est plus intarissable que jamais, travaille frénétiquement la salle des conférences. Il cherche spécialement à fomenter une petite révolte de la commission de l’armée. Millerand doit comparaître cette après-midi devant cet aréopage. Il y sera, comme il est naturel, interrogé sur les armements, les approvisionnements et les munitions. M. Doumer, qui passe, à tort ou à raison, pour refléter la pensée de Gallieni et qui a, en tout cas, des idées militaires très arrêtées, se propose de malmener un peu le ministre de la Guerre. Suivant un mot que l’on colporte au Sénat, on reproche à Millerand d’élever une statue à Joffre pour se mettre lui-même dans une niche du piédestal. En d’autres termes, on prétend qu’il laisse trop faire le général en chef, le G. Q. G. et les bureaux. Il est vrai qu’on se plaindrait beaucoup plus encore, et peut-être avec beaucoup plus de raison, s’il avait la fatuité de vouloir se passer d’eux. On ne manquerait pas de dire alors qu’ils substitue son incompétence à la compétence des gens de métier.

Notre attaché militaire en Serbie nous donne quelques nouveaux détails sur la situation de la petite armée qui vient de reprendre Belgrade. Les effectifs sont dévorés dans la proportion de 50 pour 100. Les divisions d’infanterie sont squeletti-ques, elles ne comptent plus que 7 ou 8 000 hommes. Au total, la Serbie ne pourrait plus disposer actuellement que de 110 ou 120 000 soldats. La classe 1915 vient d’être appelée et, quand l’instruction sera terminée, fournira un contingent de 40 000 recrues. Les munitions manquent de nouveau. Néanmoins, le sentiment de la victoire acquise donne à l’armée serbe une force morale considérable18. La force morale, je la vois en France, en Angleterre, en Serbie, en Russie ; mais je ne puis pas me défendre de constater, en même temps, qu’en Allemagne elle trouve dans la force matérielle un incomparable stimulant.

Je visite au Jeu de Paume les dépôts du comité d’aide et de prévoyance militaire, institué sous le patronage de la Chambre de commerce de Paris. Le président, M. David Mennet, me dit que 196 000 colis sont déjà partis pour le front. Mme Poincaré a elle-même installé à l’Élysée, avec le concours de quelques amies, un petit atelier du même genre, et chaque jour qui passe accroît le nombre de ses filleuls de guerre. Mais comment faire assez pour tous ces braves gens ?



18. De Nisch, nos 420 et 421.

Mardi 22 décembre[modifier]

Les Chambres ont donc été convoquées pour aujourd’hui en session extraordinaire. Depuis qu’elles se sont séparées, il s’est écoulé plus de quatre mois et demi, et quels mois ! Batailles de Lorraine, batailles d’Alsace, batailles des Ardennes et de Charleroi, retraite générale, vaines tentatives de rétablissement, invasion, victoire de la Marne, réveil trop ardent des espérances initiales, nouvelles illusions perdues, course à la mer, bataille de» Flandres, commencement d’une guerre de tranchées, sénateurs et députés ont suivi tout cela, les uns de près dans les corps où ils ont été mobilisés, les autres de loin, à Paris, à Bordeaux, ou dans les régions qu’ils représentent. Ils ont tous connu et partagé nos émotions. Dans l’ensemble, et malgré quelques petites cabales, ils sont revenus les même » qu’ils étaient partis, pleins de foi patriotique et résolus à tenir bon.

Dans chacune des deux assemblées, la séance a été très belle. Au Sénat, M. Antonin Dubost, président, a célébré la mémoire des membres décédés depuis cette journée du 4 août, dans laquelle a été scellée, après lecture de mon message, l’union de tous les partis pour le salut de la France. Il a rappelé dans quelles circonstances glorieuses est tombé M. Emile Reymond qui avait pu, du moins, l’un des premiers, contempler en ses vols héroïques la plaine d’Alsace recouvrée. Il a adressé au général Joffre et à ses collaborateurs le salut du parlement et de la nation. Il a affirmé que c’est par une confiance entière entre le gouvernement, le parlement et le pays que notre unité morale et notre force décisive seront sauvegardées. Il a été très applaudi.

À la Chambre, les sièges de MM. Goujon, député de l’Ain, Mortier, député de Neuilly-sur-Seine, Proust, député de la Savoie, tombés au champ d’honneur, étaient drapés de crêpe et ornés d’une écharpe tricolore. La travée où avait siégé Jaurès était vide. M. Paul Deschanel, président, a prononcé un magnifique discours, dont l’affichage a été voté : « Représentants de la France, s’est-il écrié, élevons les âmes vers les héros qui combattent pour elle. Jamais la France ne fut plus grande, jamais l’humanité ne monta plus haut… Il semble qu’en cette heure divine la patrie a réuni toutes les grandeurs de son histoire : vaillance de Jeanne la Lorraine et enthousiasme des guerres libératrices de la Révolution, modestie des généraux de la première République et confiance inébranlable de Gambetta, édit de Nantes éteignant les discordes civiles et nuit du 4 août effaçant les inégalités sociales. » Deschanel, qui était dans l’un de ses meilleurs jours, a marqué, en outre, le sens profond de la guerre : « Il s’agit de savoir si la matière asservira l’esprit et si le monde sera la proie sanglante de la violence. Mais non ! La politique, elle aussi, a ses lois immuables. Chaque fois qu’une hégémonie a menacé l’Europe, une coalition s’est formée contre elle et a fini par la réduire… Les peuples entendent disposer librement d’eux-mêmes. Demain, après-demain, je ne sais ! Mais ce qui est sûr, — j’atteste nos morts, — c’est que tous, jusqu’au bout, nous ferons tout notre devoir pour réaliser la pensée de notre race : le droit prime la force. »

Viviani a ensuite donné lecture de la déclaration ministérielle. « Il n’y a pour l’heure, a-t-il dit, qu’une politique : le combat sans merci jusqu’à la libération définitive de l’Europe, gagnée par une paix pleinement victorieuse. C’est le cri qui s’est échappé de toutes les poitrines, lorsque, dans la séance du 4 août, s’est levée, comme l’a si bien dit M. le président de la République, l’union sacrée qui, à travers l’histoire, sera l’honneur du pays. » Le gouvernement a ensuite précisé de nouveau, devant une Chambre unanime à l’applaudir, les origines et les responsabilités de la guerre : « Au premier jour du conflit, l’Allemagne niait le droit, elle appelait la force, elle méprisait l’histoire et, pour violer la neutralité de la Belgique, elle invoquait l’unique loi de l’intérêt. Depuis, son gouvernement a compris qu’il lui fallait compter avec l’opinion du monde et il a récemment tenté une réhabilitation de son attitude en essayant de rejeter sur les alliés la responsabilité de la guerre. Mais, au-dessus de tous les pesants mensonges qui n’abusent même pas les crédulités complaisantes, la vérité est apparue. Tous les documents publiés par les nations intéressées et, hier encore, le sensationnel discours d’un des plus illustres représentants de la noble Italie, témoignent de la volonté depuis longtemps arrêtée par nos ennemis de tenter un coup de force. Si besoin était, un seul de ces documents suffirait à éclairer le monde : lorsque, à la suggestion du gouvernement anglais, toutes les nations en présence furent sollicitées de suspendre leurs préparatifs militaires et d’instituer une négociation à Londres, le 31 juillet 1914, la France et la Russie adhérèrent à ce projet. La paix était sauvée, même à cette heure suprême, si l’Allemagne avait suivi cette initiative. Or, l’Allemagne brusquait la situation, déclarait, le 1er août, la guerre à la Russie et rendait l’appel aux armes inéluctable… Et puisque, malgré leur attachement à la paix, la France et ses alliés ont dû subir la guerre, ils la feront jusqu’au bout. Fidèle à la signature qu’elle a attachée au traité du 4 septembre dernier et où elle a engagé son honneur, c’est-à-dire sa vie, la France, d’accord avec ses alliés, n’abaissera ses armes qu’après avoir vengé le droit outragé, soudé pour toujours à la patrie française les provinces qui lui furent ravies par la force, restauré l’héroïque Belgique dans la plénitude de sa vie matérielle et de son indépendance politique, brisé le militarisme prussien, afin de pouvoir reconstruire sur la justice une Europe enfin régénérée. »

Cette déclaration, que tous les ministres, socialistes et autres, avaient entièrement approuvée et qui définissait clairement nos conditions de paix, a été accueillie avec enthousiasme. Le gouvernement a ensuite déposé un certain nombre de projets de lois, qui ont été renvoyés aux commissions compétentes. La séance a été levée et les Chambres se sont ajournées à demain.

Pendant que le Parlement donnait ce bel exemple de patriotisme, nos armées et celles du maréchal French continuaient, sur l’ensemble du front, leurs vains essais d’offensive. Il semble que nous n’ayons progressé nulle part.


Mercredi 23 décembre[modifier]

Puisque le général Joffre me demande d’ajourner mon voyage en Alsace, je n’aurai donc pas la joie de porter moi-même des cadeaux de Noël aux enfants des communes occupées par nos troupes. Nous nous donnons du moins, Mme Poincaré et moi, la consolation d’envoyer des friandises et des jouets à trois mille écoliers alsaciens. Ce n’est pas sans quelque tristesse que nous voyons ces caisses partir sans nous à destination des vallées de la Thur et de la Doller.

Ouverte hier mardi, la session extraordinaire des Chambres a été close dès aujourd’hui. Après l’accueil chaleureux et grave qu’a reçu la déclaration ministérielle, tout le monde a compris que l’heure n’est pas aux discours. Sans débat, avec une silencieuse et impressionnante unanimité, le Sénat et la Chambre ont accepté tous les projets du gouvernement. Des crédits provisoires s’élevant 9 298 705 669 francs ont été adoptés pour le premier semestre de l’année prochaine. L’application de l’impôt général sur le revenu a été, avec l’assentiment de tous les partis, reportée au 1er janvier 1916. Le droit sur les successions a été supprimé au profit des ascendants, des descendants et des veuves de militaires morts au cours des hostilités. L’émission de bons du trésor a été autorisée jusqu’à concurrence de deux milliards et demi. Un premier crédit de 300 millions a été voté pour la réparation des dommages matériels résultant des faits de guerre. Les crédits ouverts par décrets depuis le 4 août ont été ratifiés. Toutes les élections sénatoriales, législatives, cantonales et communales ont été ajournées jusqu’à la fin des hostilités. Les Chambres se réuniront à nouveau, le mardi 12 janvier 1915, comme le prescrit la Constitution.

La bataille continue sur tout le front, sans que nous avancions sensiblement nulle part. Entre la mer et la route de Nieuport à Ostende, nous avons gagné 150 mètres. En collaboration avec les Anglais, nous avons repris Givenchy. Près du Moulin de Perthes-les-Hurlus, nous avons péniblement conquis 800 mètres. Dans le bois de la Gruerie, 150 ou 200 mètres. Rien de plus.


Jeudi 24 décembre[modifier]

Triste veille de Noël. Finalement, les troupes n’auront même pas, pour leur réveillon, la suspension d’armes que le pape avait eu la pensée de leur offrir. L’accord n’a pu se faire avec les alliés orthodoxes ni même avec l’état-major français, qui ne croyait pas pouvoir interrompre ses offensives.

Mme Poincaré passe la journée à distribuer, dans les salles de la mairie du XIe arrondissement, place Voltaire, des vêtements et des jouets à six mille enfants de mobilisés.

Nous essayons la télégraphie sans fil entre notre poste de Lyon et Moscou. L’empereur de Russie assiste aux émissions faites dans sa ville sainte et il échange quelques mots avec moi. « Recevez, me télégraphie-t-il, avec l’expression de mes sentiments sincèrement amicaux, mes meilleurs souhaits pour les fêtes de Noël. » Les ondes m’arrivent directement, sans être brouillées ; mais les fêtes, les fêtes, où sont-elles ?

Mon ami Brieux, qui se dévoue tout entier à des œuvres patriotiques, est allé aux États-Unis pour y défendre la cause française et pour représenter l’Académie à la réunion organisée par l’Académie américaine des arts et des lettres. Je lui ai remis un mot pour le président Wilson et j’ai saisi cette occasion pour exprimer à ce dernier le regret que les événements ne m’eussent pas permis de me rendre à l’invitation que M. Nicolas Murray Butler et lui-même m’avaient adressée19. J’ai reçu du président Wilson la lettre suivante :

« 7 décembre 1914.

« Cher monsieur le Président,

« Je me sens honoré de m’adresser ainsi à vous comme à mon confrère dans les lettres, et je désire vous remercier très sincèrement pour l’aimable message que vous avez bien voulu me faire parvenir par l’entremise de M. Brieux.

« Sans doute, je comprends pleinement les circonstances qui ont rendu impossible votre visite aux États-Unis, mais je n’en veux pas moins vous exprimer mon sincère regret qu’il vous ait été impossible de réaliser ce projet, et je désire profiter de cette occasion, non seulement pour vous exprimer mon profond respect personnel et mon admiration, mais aussi pour vous assurer de la chaleureuse sympathie de tous les hommes de lettres et de tous les penseurs des États-Unis pour le distingué président de la France.

« Les relations entre nos deux peuples ont toujours été des relations d’amitié si cordiales et si spontanées que j’ai un plaisir tout particulier, comme représentant officiel du peuple des États-Unis, à vous adresser, comme au distingué représentant de la France, l’expression de mes sentiments les plus chaleureux pour les citoyens de la grande République française.

« Veuillez accepter, cher monsieur le Président et admiré collègue, l’assurance très vive de ma sincère considération.

« Woodrow WILSON. »



19. Voir l’Union sacrée, p. 8 et 9.

Vendredi 25 décembre[modifier]

Celui de nos sous-marins qui porte le nom glorieux de Curie avait été envoyé à Pola par l’amiral Boué de Lapeyrère. Il vient d’y être coulé par des batteries de côtes et par des vapeurs autrichiens qui patrouillent à l’entrée de la rade. Le commandant et vingt-cinq hommes seraient prisonniers. Ce malheur réveille en moi le souvenir de Pierre Curie et de cette mort accidentelle, qui a stupéfié Paris il y a huit ans. Le destin aura beau s’acharner sur cette mémoire : il n’empêchera que ce soit en France que le radium a été découvert.

En même temps que la perte du Curie, j’apprends un autre sinistre naval, qui aurait pu être encore plus déplorable. Dans le canal d’Otrante, le Jean-Bart, qui m’a accompagné en Russie, a été torpillé par un sous-marin autrichien. La coque a été défoncée, mais, par bonheur, ni les compartiments étanches, ni les œuvres vives, n’ont été touchés, et mon brave Jean-Bart, blessé, presque éventré, est parti, à petite vitesse, pour l’île de Malte, où il espère reprendre haleine.

Sur notre front, nos offensives, qui devaient continuer pendant la journée de Noël, ont déjà fait place à une pénible défensive. Entre Berry-au-Bac et Bray-en-Laonnois, nous avons subi des attaques répétées de l’infanterie ennemie. En face de mon Clos dévasté, nous avons repoussé, tant bien que mal, dans le bois d’Ailly, un assaut des plus violents. En Argonne, nous avons dû résister aux Allemands qui se jetaient sur Saint-Hubert, sur Bagatelle, sur le bois de la Gruerie. Dans la région de Perthes et de Mesnil-les-Hurlus, nous avons eu à lutter contre des pressions formidables. Au nord de Sapigneul, les combats ont également été très durs. Le sang coule partout. La voix du canon couvre celle des cloches de Noël. Et pourtant, il faut tenir et durer.


Samedi 26 décembre[modifier]

Malgré tous les efforts que le gouvernement a faits pour obtenir le concours militaire des Japonais en Europe, M. Clemenceau, qui ne perd pas une occasion d’exercer son opposition, redevenue systématique, et mon ami Stephen Pichon, si malmené l’an dernier par son ancien chef, mais retombé sous les griffes du tigre, ne cessent pas de nous reprocher, l’un dans l’Homme enchaîné, l’autre dans le Petit Journal, l’abstention persistante du cabinet de Tokyo. Or le gouvernement japonais a lui-même rencontré, sur les modalités de son intervention dans la guerre, de vives résistances dans sa propre Chambre des députés et il vient, par surcroît, d’être mis en minorité sur une question de politique intérieure. Il est donc à craindre que le rêve oriental de M. Clemenceau ne se réalise pas20.

MM. Dubost et Alexandre Bérard me disent que la Commission des finances du Sénat se préoccupe vivement des marchés de la guerre, dont plusieurs lui paraissent avoir été passés avec une grande légèreté. Si le contrôle parlementaire est pratiqué avec conscience dans les deux assemblées et si les commissions ont assez de tact et de discrétion pour surveiller la gestion gouvernementale sans prétendre la diriger, elles pourront certainement rendre de précieux services. J’attire l’attention de Millerand sur les observations de Dubost et de Bérard. Il me dit qu’il a déjà été amené à prendre des sanctions et qu’il continuera personnellement des vérifications attentives. Je ne mets pas en doute qu’il ne fasse le nécessaire.



20. (1) De Tokyo, nos 164 et 166.


Dimanche 27 décembre[modifier]

Le roi d’Italie m’a annoncé par télégramme que la reine vient de donner heureusement le jour à une princesse. Je lui envoie mes félicitations. Mais le roi et la reine ne sont encore pour moi que les souverains inconnus d’un pays ami. La guerre nous offrira-t-elle un jour ce que la paix ne nous a pas donné, le plaisir de les recevoir à Paris ?

En attendant, l’Italie ne perd pas son temps et elle s’arrange de son mieux pour que sa neutralité lui soit profitable. M. de Fontenay nous télégraphie de Durazzo21 qu’elle vient d’occuper Valona.

Les Allemands répandent à Copenhague le bruit qu’ils ont remporté de grands succès en Pologne22.

La fin de la lettre que j’ai reçue de M. Wilson s’adressant au peuple français tout entier, j’ai prié Delcassé de demander au président, par l’entremise de notre ambassadeur, si je pouvais en faire donner lecture à l’Académie. Nous recevons aujourd’hui 27 la réponse de M. Jusserand : « Dès le premier mot et sans hésitation, le président Wilson m’a dit : « Le président Poincaré a toute liberté pour lire ma lettre et en faire tel usage qui lui paraîtra convenable. Elle n’exprime qu’à peine la vivacité et la chaleur des sentiments que j’éprouve. » M. Wilson a ajouté qu’il ressentait pour la personne et le caractère de M. le président, au milieu de la terrible lutte actuelle, autant d’amitié que d’admiration. Il m’a ensuite longuement interrogé sur l’état de notre pays, l’esprit des troupes et du public. Les renseignements satisfaisants que j’ai pu lui donner ont paru lui faire plaisir. Je lui ai marqué combien on était touché en France de l’élan généreux avec lequel les Américains de toutes les classes manifestaient leur bon vouloir aux si nombreuses victimes françaises de la guerre et secouraient nos réfugiés et nos blessés23. » J’ai donc communiqué la lettre du président Wilson à M. Etienne Lamy, secrétaire perpétuel, qui la lira à l’Académie24.



21. 27 décembre, n° 106.
22. De Copenhague, n° 473.
23. De Washington, n° 621.
24. La lettre est conservée dans les archives de l’Académie.


Lundi 28 décembre[modifier]

Je reçois, par l’entremise du grand quartier général, une touchante adresse des maires du territoire de Thann : « Les maires des vallées de Thann, Saint-Amarin et Masevaux remercient, me disent-ils, au nom des petits garçons et des petites filles d’Alsace, M. le président de la République des jouets qu’il leur a envoyés pour leur Noël. Sa pensée généreuse leur a apporté la joie et le sourire maternel de la France inoubliée et ils ont compris que le plus haut magistrat de la République confond, dans son cœur de Lorrain, les enfants de l’Alsace fidèle et ceux de la France qui s’est souvenue. La délicatesse de cette attention ne leur permet pas de douter qu’ils doivent à Mme Poincaré une large part de leur reconnaissance et ils la prient respectueusement d’agréer l’hommage de leur profonde gratitude. »

Après ce message, il m’en arrive peu à peu beaucoup d’autres, signés les uns des maîtres et des maîtresses, les autres des enfants eux-mêmes. Il m’en vient de Krüth, de Wesserling, de Saint-Amarin, de Masevaux, de Montreux-le-Vieux, de Montreux jeune, de Dannemarie, de Bitschwiller, de Chavannes-sur-1’Ëtang, d’autres communes encore, et tous sont conçus en termes délicats qui me laissent très ému. Pauvres petits écoliers qui ne savent pas encore s’ils seront demain Allemands ou Français et qui se tournent cependant vers nous avec confiance, comment aurions-nous le droit de tromper leurs espoirs ?

Je reçois M. Lebrun, député de Meurthe-et Moselle, qui était ministre des Colonies dans mon cabinet de 1912. C’est un des esprits les plus pondérés que je connaisse. Il est venu à Paris pour la session parlementaire. Il repart pour Verdun, où il sert comme officier d’artillerie et où je l’ai rencontré l’autre jour. « Le quartier général, me dit-il, continue à être très mal renseigné sur ce qui se passe au front. Il s’isole de plus en plus dans un optimisme excessif. On cache au gouvernement et au public une multitude de petits échecs qui suivent des tentatives imprudentes. Les fautes graves du début, folle offensive des Ardennes et de Charleroi, méconnaissance aveugle de l’utilité des tranchées, repos prématuré donné aux troupes après les trois jours de poursuite qu’a permis la bataille de la Marne, tout cela, qui aurait dû servir de leçon, est oublié, et on paraît prêt à recommencer, les cas échéant, des imprudences aussi graves. Sans que le gouvernement veuille commander, il doit, me semble-t-il, contrôler le commandement. » Sans doute, mais dans quelle mesure et jusqu’à quel point ? La limite n’est pas facile à tracer. Elle ne se fixera qu’à l’user et après bien des tâtonnements.

M. Augagneur vient à mon cabinet. « Ne croyez-vous pas, me demande-t-il, qu’après les magnifiques combats qu’ont livrés les fusiliers marins autour de Dixmude, ils seraient dignes de recevoir un drapeau, comme s’ils formaient réglementairement une unité militaire ? — Oui certes. — Consentiriez-vous à leur remettre vous-même ce drapeau dans le courant du mois de janvier ? — Avec joie. — Eh bien ! je vais faire préparer la cérémonie et je vous indiquerai la date. Nous pourrons, si vous le voulez, voir ensemble les armées du Nord. — Très volontiers. Faites. Le plus tôt sera le mieux. »

M. Lahovary, ministre de Roumanie, m’envoie un de ses compatriotes, M. Diamandy, qui a récemment passé à Sofia. M. Radoskvof lui a dit que jamais la Bulgarie ne marcherait contre la Triple-Entente. Non, jamais, vous m’entendez bien. Il est probable, en revanche, qu’elle va s’avancer vers la ligne Enos-Media, dès que la Turquie aura retiré, de ce côté, une partie de ses troupes. M. Diamandy me donne l’intervention de la Roumanie comme certaine pour la fin de février. Je crains qu’il ne s’abuse. Il est également allé à Nisch ; il assure que la victoire serbe n’a pas été due seulement au courage serbe, mais à une débandade des Autrichiens, entraînée par la reddition volontaire des régiments Slovènes.


Mardi 29 décembre[modifier]

Conseil des ministres. Millerand est encore à Bordeaux. Ses collègues se plaignent tous de son absence obstinée. Viviani, Ribot, Marcel Sembat, l’accusent d’affecter une indifférence dédaigneuse pour le Parlement, de laisser dire autour de lui qu’on se passera des Chambres, et d’accepter de trop bon gré l’indépendance de l’état-major à l’égard du pouvoir civil.

Longue conversation, seul à seul, avec le général Gallieni. Je lui demande de me dire franchement quels sont pour demain ses désirs personnels. Il voudrait, me dit-il, être nommé commandant d’armée, de préférence en Alsace, comme Joffre le lui a offert. Mais il craint que la nomination ne se fasse attendre, Joffre n’ayant pas, en ce moment, assez de forces disponibles pour constituer en Alsace une armée distincte. D’autre part, comme il est naturel, Gallieni n’accepterait qu’un commandement d’une certaine importance, et il n’en voit pas de vacant. Il me parle de cette situation fausse avec un peu d’amertume, mais il ne laisse échapper aucune parole incorrecte ou déplacée. Je lui promets de faire tout ce qui dépendra de moi pour qu’il lui soit confié un emploi digne de lui.

Gallieni pense qu’il sera très difficile de percer le front ennemi et il n’attend pas grand résultat des offensives en cours. Elles ont totalement échoué aux environs d’Arras et ne paraissent guère plus heureuses devant l’armée de Langle de Cary.

Voici déjà qu’arrivent les vœux de nouvel an. J’en reçois aujourd’hui de très cordiaux du roi Alphonse XIII et du roi Victor-Emmanuel III. Mais ce sont des télégrammes qui affectent un caractère personnel et ne s’adressent qu’à moi. Le nom de la France n’y est même pas prononcé. La neutralité a ses exigences. Comment souhaiter une bonne année à la France, sans paraître souhaiter une mauvaise année à l’Allemagne ?


Mercredi 30 décembre[modifier]

Le prince régent de Serbie nous exprime le désir de recevoir le plus tôt possible de nouvelles munitions. Il sollicite, en même temps, trois batteries de montagne, sans lesquelles, dit-il, l’offensive ne pourrait que difficilement être reprise en Bosnie. Le régent se montre préoccupé de la possibilité d’une nouvelle attaque autrichienne. La nomination d’un archiduc au commandement de l’armée qui doit opérer contre la Serbie lui fait supposer que l’Autriche est décidée à tout tenter pour essayer de réparer sa récente défaite25. Ainsi, de quelque côté que nous tournions les yeux, l’année nouvelle nous apparaît enveloppée de brume et chargée d’inconnu.

M. Tittoni a dépensé d’étonnantes ressources d’habileté à essayer de justifier auprès de Del-cassé l’occupation de Valona. Il a émis, en même temps, l’opinion qu’Essad Pacha, violemment combattu dans Tirana, son propre fief, par les efforts combinés des Turcs et des Autrichiens, se trouve dans une position très critique. « Et s’il vous appelle à son aide ? a demandé M. Delcassé. — Nous ne bougerons pas, a répondu M. Tittoni. Je l’ai dit et répété à Rome ; il ne faut pas que notre détachement de marins s’aventure au delà de la portée des canons de l’escadre. En Albanie, l’engrenage est particulièrement à redouter. Or, nous ne voulons pas être engagés d’un côté, au moment où notre intérêt nous commanderait de nous engager d’un autre26. »

Nos attaques ont recommencé en Champagne ; elles ont été aussi coûteuses et n’ont pas eu plus de succès que le 20 et le 21 décembre. Nous sommes partout devant une forteresse inexpugnable.



25. De Nisch, n° 434.
26. De M. Delcassé à M. Barrère, n° 543.


Jeudi 31 décembre[modifier]

Au Conseil des ministres, M. Malvy m’apprend que la censure a coupé ce matin la moitié d’un article que Clemenceau m’avait entièrement consacré. Dans la première partie, qu’on n’a pas « blanchie » et qui a paru telle qu’elle avait été composée, l’infatigable polémiste raconte qu’à ma demande, Millerand a fait venir des dragons du front pour m’escorter demain, 1er janvier, dans mes visites officielles aux présidents des Chambres. Dans la seconde partie, celle qui a été supprimée, Clemenceau alléguait que j’avais eu le triste courage de faire augmenter mes frais de représentation, pendant que des malheureux mouraient de faim.

Si habitué que je fusse aux injustes fantaisies d’un homme qui méprise l’humanité, parce qu’il s’en est fait, une fois pour toutes, une image méprisable, j’ai été, je l’avoue, indigné par la double calomnie dont il cherchait à atteindre, en des heures comme celle-ci, le citoyen qui a, malgré tout, la charge de représenter la France aux yeux des combattants, et des mères, et de l’étranger. J’ai donc fait porter à M. Clemenceau la lettre que voici :

« Monsieur le président, j’ai appris ce matin que la censure avait, en partie, supprimé un entrefilet où vous portiez contre moi deux accusations. Je ne songe pas, bien entendu, à m’expliquer avec vous sur cette mesure ; mais m’étant renseigné sur ce que contenait l’article blanchi, je ne crois pas pouvoir laisser sans une réponse personnelle votre double imputation. Vous êtes sénateur, vous avez été président du Conseil, vous êtes Georges Clemenceau ; j’ai une magistrature républicaine à exercer aujourd’hui devant l’ennemi ; il ne sera pas dit que j’aurai jamais négligé aucune occasion de conjurer des discordes civiles.

« Vous avez été victime d’une double mystification.

« Jamais je n’ai eu l’idée paradoxale de faire retirer des troupes du front pour être escorté demain dans mes visites aux deux assemblées. Si j’avais voulu maintenir l’escorte traditionnelle, il eût été facile de trouver des cavaliers libres, puisqu’il y en a dans le camp retranché de Paris. Mais il y a plus de dix jours qu’après entente avec MM. Dubost et Deschanel, il a été décidé que les bureaux des Chambres, les ministres et moi, nous sortirions tous demain sans aucun apparat. On n’a donc pas pris aux armées un seul dragon.

« Jamais non plus je n’ai eu la pensée criminelle de demander une augmentation quelconque d’émoluments et je tiendrais pour le plus vil des êtres un président qui, à l’heure présente, nourrirait un dessein semblable ou n’emploierait pas la totalité de ses ressources à secourir les malheureux. Lorsque le projet des douzièmes a été dressé, il l’a été conformément à un usage constant : les frais de représentation de la présidence étant payables d’avance et par trimestre, le ministère des Finances a porté, comme à l’ordinaire et, d’ailleurs, à mon insu, un trimestre de plus que les six douzièmes au chapitre de ces frais. Il en a toujours été ainsi, chaque fois que des douzièmes ont été votés, mais il va sans dire que le trimestre inscrit par avance ne constitue jamais une augmentation et qu’il est ensuite déduit du montant annuel du chapitre. Bonne ou mauvaise, cette pratique n’a pas cessé d’être suivie depuis 1875 et elle a même donné lieu, il y a quelques années, à un échange d’observations au Sénat entre M. De-lahaye et M. André Lefèvre, sous-secrétaire d’État aux Finances.

« À la dernière session, les Chambres ont voté les douzièmes sans présenter aucune objection contre le tableau qui était annexé au projet, mais, ayant remarqué, après coup, les chiffres proposés pour les frais de représentation, je me suis renseigné auprès de M. Ribot et, malgré les explications qu’il m’a données et que je viens de vous rappeler, je lui ai demandé de rompre avec un usage qui, à mon avis, ne se justifie guère et de n’inscrire dans le décret de répartition que le montant exact des six douzièmes, et c’est ce qui a été fait.

« Ainsi, non seulement personne n’a eu l’abominable intention que vous m’avez attribuée, mais j’ai moi-même, spontanément, fait cesser une pratique qui pouvait donner lieu à malentendu.

« Je demeure stupéfait de la facilité avec laquelle vous accueillez les bruits les plus absurdes, lorsqu’ils font écho à vos préventions. Ce que vous m’aviez dit à notre dernière entrevue m’avait déjà prouvé quelles étranges erreurs de psychologie vous commettiez, lorsque vous aviez a priori frappé quelqu’un d’indignité. Mais, tout de même, vous pourriez vous dire qu’à moins d’être un lâche ou un dément, un homme qui a la charge et l’honneur de certaines fonctions doit être, par la force invincible des choses, moralement et physiquement incapable de céder, en des circonstances comme celles-ci, à des calculs personnels. Si vraiment vous ne le comprenez pas, je vous plains d’avoir dans l’âme une si aveugle puissance de haine et de mépris. »

Voilà à quelles justifications un président de la République est condamné, en temps de guerre, par le bon plaisir de M. Clemenceau. Ma lettre restera sans doute sans réponse, mais j’avoue qu’à l’écrire, je me suis senti un peu soulagé.

Plus aimables que les articles de l’Homme enchaîné, les vœux de fin d’année affluent à l’Élysée : vœux du roi d’Angleterre, du roi des Belges, du gouvernement belge, du roi Pierre de Serbie, du prince Alexandre de Serbie, du général Joffre et des armées de la République, que sais-je encore ? Partout la même confiance, partout le même serment de lutter jusqu’à la victoire.

Certes, l’année ne s’achève pas dans des chants de triomphe. L’ennemi a échoué dans toutes ses grandes tentatives ; il a été vaincu devant Nancy, sur la Marne, dans les Flandres ; il est immobilisé partout ; mais nous ne le sommes pas moins et une grande partie de notre territoire reste envahie. Chaque effort que nous avons fait pour renverser la muraille que nous avons devant nous a été effroyablement coûteux et s’est brisé à une résistance irréductible. Nous ne sommes arrivés à percer ni au centre, ni aux ailes. Nous interdisons tout mouvement à l’adversaire, mais lui-même nous lie les mains et les pieds. Il ne semble y avoir aucune raison pour que les Allemands et nous, nous ne restions pas ainsi face à face, éternellement.

Et cependant, pour tout Français qui garde son sang-froid et qui réfléchit, ce sont des promesses de succès que nous laisse, en partant, l’année qui va mourir. Je ne dirai pas que le temps travaille pour nous ; il ne travaille jamais que pour ceux qui s’aident eux-mêmes ; mais il va nous permettre de nous aider. Ce matériel qui nous manque, nous allons pouvoir le fabriquer ou l’acheter. Toutes les mers nous sont ouvertes ; nous communiquons librement, non seulement avec nos alliés, mais avec l’Amérique. Nos ennemis au contraire, sont à peu près bloqués. L’Angleterre et ses dominions préparent les armées que lord Kitchener nous a fait espérer pour 1915 ; nous exerçons nous-mêmes une jeunesse impatiente de rejoindre ses aînés ; nos alliés et nous, nous aurons bientôt des forces. fraîches, mieux armées et mieux équipées que jamais. Comment ne pas faire confiance à l’avenir ?

Tout nous interdit de désespérer. Pour moi, si quelque doute m’effleurait, je demanderais simplement à la France de me soutenir et de me réconforter. Jour et nuit, je la sens présente. Plus elle souffre, plus elle m’apparaît comme un être concret, comme une personne vivante aux traits familiers. Je la vois, debout auprès de moi, portant encore au flanc ses blessures de 1870, mais calme, fière, résolue ; et je l’entends qui me dit, d’un ton qui ne souffre pas de réplique : « Puisque je t’ai placé moi-même à ce poste et que tu as accepté de l’occuper, c’est à toi de donner l’exemple. Reste là et tiens bon jusqu’au bout. »


FIN