Au service de la France/T5/Ch IX

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Plon-Nourrit et Cie (5p. 397-448).


CHAPITRE IX


Dans le camp retranché de Paris. — Rencontre avec lord Kitchener à Dunkerque. — Foch et le maréchal French. — Visite au roi des Belges. — À Cassel et à Bruay. — Aux armées de Maud’huy et de Castelnau. — Nouveau séjour à Bordeaux. — Rupture avec la Turquie. — Le matériel d’artillerie et l’aéronautique. — La bataille des Flandres. — Nouveau départ de Bordeaux.


Jeudi 29 octobre.

Parti hier soir de Bordeaux, par chemin de fer, avec MM. Ribot et Marcel Sembat, ministres des Finances et des Travaux publics, je suis arrivé ce matin à la gare des Invalides et j’ai immédiatement gagné l’Élysée, toujours démeublé, désert et mélancolique. L’affectueuse Babette, ma briarde aux longs poils, m’a fait avec allégresse les honneurs de la maison.

Dans mon cabinet retrouvé, je reçois successivement les visites du gouverneur militaire et du préfet de la Seine. Le général Gallieni me paraît, en ce moment, incliner quelque peu à la critique. Mais ses observations méritent, malgré tout, de retenir l’attention du gouvernement et la mienne. Il trouve, me dit-il, le front trop étendu, notre rideau de troupes trop faible, « de la dentelle ». Il est convaincu que les Allemands amèneront encore en France des forces considérables. Comme je réponds que nous sommes bien obligés, tant que les Alliés n’ont pas de plus gros effectifs, de garder entièrement la ligne de la mer à la Suisse, il reprend qu’il faut nous hâter de former des divisions territoriales, qu’il est aisé d« les faire venir à Paris et de les lui confier. Il se charge de les instruire et il les enverra sur le front, à mesure qu’on les lui demandera. Il est sévère pour ce qu’il appelle « l’inertie » des bureaux de la Guerre.

M. Delanney me signale, non, me semble-t’-il, sans un peu de complaisance, une campagne que mène, d’après lui, contre moi « la bourgeoisie conservatrice et, en particulier, le monde du Palais ». On ne précise, dit-il, aucun reproche, mais on est de mauvaise humeur et on s’en prend naturellement à moi. Cet état d’esprit dérive du malaise économique, de la prolongation du moratorium, de la stagnation des affaires, plus encore peut-être que des tristesses et des émotions de la guerre. Il se traduit par un persiflage discret, mais continu, contre « le gouvernement de Bordeaux », qu’on personnifie volontiers dans le président de la République.

Averti de mon arrivée à Paris par les officiers de liaison, le général Joffre vient, à son tour, passer une heure avec moi. Il est, comme à l’ordinaire, en pleine possession de soi-même et son optimisme voulu n’est nullement déconcerté par les longueurs et les incertitudes des opérations. Il persiste à penser que le gouvernement ne doit pas dès maintenant rentrer à Paris, mais les raisons qu’il invoque à l’appui de son opinion ne me paraissent pas décisives, et je ne le lui cache point. Il est plus rassuré que ces temps derniers sur la question du matériel et des munitions, malgré les mécomptes auxquels donne encore lieu la lenteur de la fabrication. Il a été très inquiet des événements de Belgique, mais il a donné à Foch des renforts successifs et il estime que, de ce côté, tout péril est écarté. Il viendra avec moi dimanche à Dunkerque et lundi à Furnes. Lord Kitchener m’a fait savoir qu’il serait heureux de se rencontrer avec lui, avec Millerand et avec moi.

L’après-midi, pour tâter un peu cette bourgeoisie boudeuse, dont m’a parlé avec tant d’insistance le préfet de la Seine, je vais à l’Académie française, en compagnie de mon ami Eugène Brieux, qui part dans un jour ou deux pour les États-Unis et à qui je remets une lettre d’introduction destinée au président Wilson. Il m’a prévenu que la Compagnie doit rédiger, cette après-midi même, une réponse au manifeste des « 93 intellectuels » allemands qui ont essayé de rejeter sur les Alliés la responsabilité de la guerre ; et plusieurs de mes confrères désireraient avoir mon sentiment sur le texte projeté. Je n’ai pas la moindre observation à présenter sur celui qu’on me lit. Il est l’œuvre d’Ernest Lavisse et la Compagnie l’accepte à l’unanimité : Marcel Prévost, qui accomplit, en ce moment, son service de capitaine d’artillerie dans le camp retranché, est venu en uniforme remplir son rôle de directeur et présider la séance. Pierre Loti, qui a repris lui-même, grâce à Gallieni, sa tenue d’officier de marine, nous apporte, dans cette paisible réunion, le concours de l’armée navale.

Quelques académiciens, dont je suis, avaient pensé qu’après l’invasion de la Belgique, l’élection d’un écrivain tel que Maeterlinck aurait, aux yeux de tous les peuples amis, une heureuse signification. Mais Lavisse me confie qu’Etienne Lamy et d’autres confrères sont opposés à cette candidature. Ils prétendent que Maeterlinck représente l’esprit allemand plutôt que le génie français, et ils rappellent, en outre, — peut-être même est-ce là leur objection principale, — que certains de ses livres ont été mis à l’index. Si l’élection ne peut être faite à l’unanimité, mieux vaut certainement renoncer à l’idée que nous avions eue et ne pas offrir à la Belgique un hommage discuté.

À la fin de la journée, M. Gaussorgues, vice-président de la presse parlementaire, me dit qu’à la Chambre, où rôdent quelques députés inoccupés, on me reproche d’avoir employé ma première journée parisienne à des futilités académiques. Peut-être a-t-on raison. Mais l’austère constitution ne m’autorise pas à me promener dans les couloirs du Palais-Bourbon. Et puis le manifeste des 93 n’est peut-être pas une futilité si négligeable.


Vendredi 30 octobre[modifier]

Avec Marcel Sembat, ministre des Travaux publics, je vais inspecter les divers services militaires installés dans les gares régulatrices de Noisy-le-Sec et de Pantin. À Noisy, une foule très bienveillante se presse sur notre passage. Sembat est agréablement étonné de l’accueil qui nous est fait. « L’opinion du peuple, me dit-il, ne ressemble guère, par bonheur, à celle d’une partie de ses représentants. » Nous visitons avec intérêt, dans les locaux de la gare, la pharmacie et les bureaux du service sanitaire. Nous passons en revue les wagons-poste, les approvisionnements de l’intendance, les lots de vivres et de conserves, les rebuts et les débris que l’artillerie et le génie ont Page:Poincaré - Au service de la France, neuf années de souvenirs, Tome 5, 1929.djvu/414 Page:Poincaré - Au service de la France, neuf années de souvenirs, Tome 5, 1929.djvu/415 ramassés sur les champs de bataille. À Pantin, est arrêté un train sanitaire. Je monte dans les wagons, je cause longuement avec les blessés, qui paraissent tous, ici encore, n’avoir d’autre préoccupation que de guérir promptement pour retourner au front. Je m’arrête au cimetière militaire de Pantin pour y déposer une palme. Il pleut sur les tombes fraîches. Des familles en deuil sont là qui prient, nombreuses et résignées.

Dans l’après-midi, autres visites : l’hôpital Beaujon, les ambulances installées au grand Palais des Champs-Élysées, celle que l’Institut a organisée lui-même place Saint-Georges, à l’Hôtel Thiers, sous la surveillance de la commission administrative, dont sont membres MM. Frédéric Masson, Gabriel Hanotaux, Émile Picard et autres infirmiers de grande marque. Frédéric Masson, cordialement bourru, ne me cache pas qu’il désapprouve notre absence de Paris : « Moi aussi, lui dis-je en riant, mais tâchez de convaincre l’autorité militaire. Elle ne refusera rien, je pense, à un historien de Napoléon. » Je lui demande s’il préfère que je fasse remettre à ses blessés des douceurs ou de l’argent : « Quelques douceurs, me dit-il, et beaucoup d’argent. » Et j’exécute de mon mieux ces instructions péremptoires.

À la fin de la journée, nous allons ensemble, Ribot, Sembat et moi, au Bureau central des Postes, pour nous rendre compte de la manière dont y fonctionnent les sections civiles et militaires. Il ne se passe pas de jour où je ne reçoive de très vives réclamations contre le service des postes aux armées et où je ne signale au ministre de la Guerre les plaintes dont je suis saisi. Toutes les réformes qu’on a tentées sont restées jusqu’ici sans résultat. Il arrive quotidiennement au bureau central plus de neuf cent mille lettres à destination des armées. Les employés affirment néanmoins qu’il n’y a plus actuellement de retard, sauf pour les chargements, qui souffrent d’un arriéré de huit jours, mais qui ne tarderont pas, nous dit-on, à être mis eux-mêmes en règle.

Devant le bureau central, s’est massée une multitude de passants et de curieux, qui, à notre sortie, nous accueillent par des vivats. Il ne semble donc pas que, dans son ensemble, le peuple de Paris garde rancune au gouvernement de sa longue absence. Cependant les lettres d’injures continuent et l’on ne cesse de nous traiter, les ministres et moi, de « fuyards » et de « froussards », parce que le gouvernement a cru devoir céder aux instances de l’autorité militaire. Légende vénéneuse, chiendent tenace, que l’histoire aura du mal à extirper.

Samedi 31 octobre[modifier]

Dans la matinée, je monte en automobile avec Gallieni et nous parcourons ensemble l’est et le nord du camp retranché. Le gouverneur continue à juger sévèrement les bureaux du ministère de la Guerre et à se plaindre que l’armée territoriale n’est pas encore constituée. Chaque fois que j’interroge Millerand, il me répond qu’on forme des divisions nouvelles aussitôt qu’on a des cadres pour les instruire et que les cadres manquent malheureusement de plus en plus. Gallieni reconnaît que le problème est très complexe, mais il craint que l’administration militaire n’en comprenne pas toute la gravité. Nous passons par Meaux et, au delà de cette ville, le gouverneur me montre les tranchées que les Allemands ont ouvertes au moment où ont commencé, contre leur attente, les batailles de l’Ourcq et de la Marne. Quoique improvisées, elles sont profondes et aménagées avec un art consommé. Le général me conduit ensuite à celles qu’il fait creuser depuis deux mois. Les travaux ont été poussés avec une remarquable activité et j’en félicite Gallieni. « De l’étude des premiers événements de la guerre, me dit-il, nous avons pu dégager des enseignements positifs, dont nous nous sommes inspirés. Nous ne considérons plus les défenses prévues dans les anciens plans que comme un ultime réduit. Nous avons cherché à reporter la résistance aussi loin que possible de la ville, en organisant les champs de bataille destinés à être éventuellement occupés, partie par la garnison mobile, partie par les armées de campagne. C’est de cette conception, fruit de l’expérience, qu’est déjà sortie la ligne que nous avons tracée du Thérain à l’Automne. À gauche, cette ligne s’appuie à une tête de pont que nous avons établie au nord de Beauvais ; à droite, elle file jusque vers Longpont et la vallée de la Savières. Elle est jalonnée par des défenses que nous avons préparées le long du Thérain, en aval de Beauvais, le long de l’Oise entre Creil et Verberie, le long de l’Automne et enfin sur les lisières nord des forêts de Villers-Cotterêts et de Retz. Tous ces travaux ont été uniquement exécutés par les troupes du camp retranché. Outre ces lignes, nous avons voulu en créer une nouvelle, qui permettrait, le cas échéant, de reporter la lutte encore plus au large. Elle est maintenant en voie d’exécution. Je vais vous y conduire. Elle appuie sa gauche à l’Epte et sa droite à l’Ourcq. Comme vous le verrez, les travaux sont très avancés. Nous y avons employé les troupes du camp retranché et aussi quinze mille travailleurs civils qui étaient en chômage et que nous avons occupés. » Gallieni me remet, en même temps, plusieurs notes, dont l’une explique, avec gravures à l’appui, la manière de creuser les tranchées, la largeur et la profondeur qu’elles doivent avoir, l’inconvénient des tracés trop rigides et des profils trop saillants, la meilleure façon d’établir les communications et les abris. À tout ce que dit Gallieni, on sent qu’il a le génie de l’ordre et de la méthode.

Dans l’après-midi, je reçois à l’Élysée M. Étienne Lamy, secrétaire perpétuel de l’Académie française. Il me donne très loyalement la raison de son hostilité à la candidature de Maeterlinck. Le gouvernement belge est catholique. On risquerait de le mécontenter. Lamy croit, en revanche, qu’après la guerre, on pourrait admettre à l’Institut les souverains alliés, et il parle de la victoire avec émotion, comme, d’une réalité que nous tenons déjà.

M. Massard, vice-président du conseil municipal, directeur de la Patrie, portant l’uniforme de capitaine de territoriale, me dit avec tristesse que Paris se détache du gouvernement et de moi : dans les tramways, les conversations sont mauvaises ; il y a beaucoup de souffrances ; les journaux se plaignent de la censure ; des troubles seraient à redouter le jour où les allocations aux familles des mobilisés seraient supprimées. Je réponds à M. Massard qu’elles ne seront pas supprimées avant la paix et que, même à cette date, elles ne le seront pas brusquement. Mais, pour équilibrer son budget, M. Ribot est forcé de s’ingénier, d’autant qu’il croit difficile de demander des impôts nouveaux à des contribuables qui sont presque tous au front. Nous allons être obligés de vivre sur les avances de la Banque de France et sur les émissions de bons de la Défense nationale. Ce n’est évidemment pas là un régime budgétaire irréprochable, et cet endettement que la guerre nous impose pèsera un jour très lourdement sur notre économie nationale et sur notre monnaie.


Dimanche 1er novembre[modifier]

À huit heures et demie du matin, Millerand arrive de Bordeaux. Nous partons immédiatement pour Dunkerque, lui, Ribot et moi. Impossible de voyager en chemin de fer. Toutes les lignes sont réservées, en ce moment, aux transports militaires, qui se multiplient dans la direction des Flandres. Nous faisons donc le trajet dans des automobiles du ministère de la Guerre. Jusqu’à Amiens, je prie Ribot de monter dans ma voiture. Il doit me quitter à Dunkerque, demain matin, pour se rendre dans le département du Pas-de-Calais, dont il est sénateur. Il est aujourd’hui tout à fait en forme. Il s’épanche en cordiales confidences. Il me parle des bureaux de la Guerre avec autant de sévérité que Gallieni. Il trouve, me dit-il, comme plusieurs autres ministres, Augagneur, Sarraut, Sembat, qu’il y a là une force d’inertie qu’il est nécessaire de briser… La route est délicieuse, les dernières feuilles des arbres sont dorées par l’automne, le ciel est d’un bleu transparent. Et là-bas, des hommes se tuent, par la volonté de deux monarchies ambitieuses et aveuglées.

Déjeuner à Amiens, dans ce paisible hôtel du Rhin, où je suis naguère descendu avec Mme Poincaré, lorsque je suis venu plaider à la cour. Heureux temps, à jamais évanoui. Les deux mouettes apprivoisées qui s’ébattaient alors un peu mélancoliquement dans le jardin, sous la pluie d’un jet d’eau douce, sont encore là qui se promènent d’un air grave, avec la nostalgie de la mer. Joffre, venu du quartier général, déjeune avec nous. Observateur indiscret, mais inoffensif, un taube allemand survole la ville. Nous quittons Amiens, dès une heure et quart, dans une automobile à quatre places, où nous sommes montés, Ribot, Millerand, Joffre et moi. Le général en chef, toujours placide et souriant, accepte sans une déception trop visible les derniers renseignements que lui apporte le ministre de la Guerre sur la cadence, malheureusement encore bien lente, des fabrications en cours. Partout où nous passons, à Saint-Pol, à Saint-Omer, beaucoup d’animation. C’est la Toussaint ; les habitants vont en foule porter des fleurs dans les cimetières, où le nombre des morts grossit tous les jours. Près de Saint-Pol, un avion ennemi qui gronde au-dessus de nos têtes laisse tomber une bombe à une centaine de mètres de l’automobile qui nous suit et qui transporte nos officiers. Aucun accident. Sur les routes, innombrables convois anglais, belges et français. Nous arrivons à. Dunkerque vers cinq heures du soir et nous descendons chez un ami de M. Terquem, maire de la ville et capitaine de chasseurs à pied.

Depuis le 23 septembre, Dunkerque s’est protégée contre une incursion des Allemands par l’arme naturelle dont elle a si souvent fait usage : l’inondation. Les eaux de l’Yser ont été amenées dans la région des Moëres ; celles de l’Aa ont été également déversées sur la plaine ; autour de la ville, comme autour de Bergues, s’étend une nappe liquide d’une surface d’environ huit mille hectares. Ce n’est pas sans une grande émotion que je me retrouve dans cette glorieuse cité de Jean Bart dont la population m’a accueilli deux fois en juillet dernier, la première avec un si joyeux enthousiasme, la seconde avec une si noble et si confiante gravité. Fréquemment, depuis le milieu d’octobre, des aviatiks ont survolé Dunkerque, lâché des bombes et tué des habitants. Il y a trois jours, deux de ces projectiles ont encadré l’hôtel de ville, où réside le baron de Broqueville, chef du gouvernement belge et ministre de la Guerre. Beaucoup de caves, signalée» par des écriteaux, sont destinées par la municipalité à abriter les passants que surprendraient les bombardements1.

Lord Kitchener est venu au rendez-vous que nous lui avons fixé2. C’est un homme de haute taille, à la physionomie énergique, yeux vifs et perçants sous des arcades sourcilières bien dessinées, nez un peu court à l’extrémité légèrement relevée, moustaches fortes et retroussées, menton robuste et soigneusement rasé. Il est vêtu d’un uniforme kaki de général et se présente sans apparat, avec une cordiale simplicité. Nous abordons sur-le-champ les divers sujets qui nous préoccupent. Kitchener nous indique que l’artillerie anglaise dispose actuellement de 600 coups par pièce, mais l’Angleterre ne fabrique jusqu’ici que 20 000 coups par semaine pour environ 480 pièces. Il désirerait que nous fussions à même de prêter quelques canons à l’armée anglaise. Après étude et d’accord avec Joffre, Millerand promet 300 pièces de 90. Le ministre britannique considère l’offensive allemande, qui se poursuit dans les Flandres, comme formidable et comme devant se développer encore avec de nouveaux moyens d’action. « Je crains, nous avoue-t-il sans détours, que, sous un tel choc, l’armée britannique, encore trop peu nombreuse, ne fléchisse. Nous comptons sur vous pour nous appuyer. » Joffre nous a dit, en effet, que les Anglais viennent de céder un peu de terrain. Ils sont très braves. Mais lorsqu’ils se sont battus deux ou trois jours, ils procèdent à des relèves, dont l’ennemi profite pour redoubler ses attaques. C’est ce dont se plaint également le général Foch, qui est venu, lui aussi, à Dun-kerque pour conférer avec Kitchener et avec nous.

Depuis le 4 octobre, Foch est, comme je l’ai dit, adjoint du général en chef. Le 25 octobre il a transporté son quartier général de Doullens à Cassel. Au moment où il a pris ses nouvelles fonctions, les Allemands cherchaient déjà à nous gagner de vitesse pour arriver les premiers à la mer. Pour les rejoindre et les dépasser, nos troupes remontaient peu à peu vers la Somme et le Pas-de-Calais. Le maréchal French, qui avait exprimé le désir de rapprocher l’armée britannique de ses bases maritimes, concentrait dans la zone d’Hazebrouck et de Saint-Omer des troupes dont il devenait de plus en plus nécessaire de coordonner l’action avec la nôtre et avec celle des Belges. C’est à Foch qu’était échue cette tâche délicate : premier essai, bien timide encore et bien incomplet de l’unité de commandement. Mais, du moins, la leçon de cette expérience ne sera pas perdue et un jour viendra, en mars 1918, où Anglais et Français auront profit à se la rappeler.

Attiré par la vaste plaine des Flandres, où se sont, au cours des siècles, décidées tant de guerres, Foch a eu, d’abord, dans la première quinzaine d’octobre, la pensée de jeter sur Menin et sur Courtrai les troupes franco-britanniques. Mais la chute d’Anvers, survenue le 9 octobre, l’a condamné à abandonner ce séduisant projet et, au lieu d’une attaque, il a dû préparer une défensive et assurer la retraite de l’armée belge. Déjà, l’ennemi s’avançait dans le sable des dunes jusqu’aux approches de Nieuport. Par un coup de maître, Foch a porté immédiatement en ligne la 42e division, celle-là même qu’il avait si hardiment fait défiler derrière les marais de Saint-Gond pendant la bataille de la Marne. Elle est arrivée d’une seule traite à la frontière belge et Foch l’a chargée d’étayer nos alliés à Nieuport et sur l’Yser. Les six divisions belges se sont arrêtées à la même hauteur et ont ainsi conservé à leur patrie le lambeau de territoire où elles se sont accrochées comme à un emblème de l’indépendance nationale. Le front des alliés dans les Flandres s’est donc désormais trouvé plus solidement constitué ; les Anglais à droite, les Français au centre, les Belges à gauche et la 42e division à l’extrême-gauche, près de la mer, où veillaient des monitors et des contre-torpilleurs anglais. Nos troupes ont elles-mêmes été successivement renforcées par les XIe, XVIe, XXXIIe, XXe corps. Le 22 octobre, le général Foch, d’accord avec nos. alliés belges et britannique», a ordonné l’offensive, pour prévenir et déjouer une grande attaque allemande qu’il sentait de plus en plus menaçante. C’était la bataille de l’Yser qui commençait et qui allait être bientôt suivie de la bataille d’Ypres.

Dès les premières rencontres, nous sommes arrêtés par les Allemands, qui réussissent à établir onze passerelles sur la boucle de l’Yser. C’est à ce moment que le génie belge ouvre les écluses et que la marche de l’ennemi se brise contre la force de l’eau. Foch me donne tous ces détails avec beaucoup de simplicité et de modestie. Il me rapporte ensuite un incident qui s’est produit avant-hier et dont il reste assez ému. Dans la soirée du 30 octobre, il a tout à coup appris à Cassel que les Allemands ont déchiré d’un seul geste le rideau de cavalerie britannique et qu’il» ont enlevé Ramscapelle et Hollebeek. Il s’est précipité, à minuit, chez le maréchal French et l’a réveillé. « Avez-vous des réserves ? lui a-t-il demandé. — Malheureusement non, a répondu le-maréchal. — Je vais vous en envoyer. Tenez jusqu’à ce qu’elles vous arrivent. — Je ferai le possible. » Foch est rentré à Cassel et à deux heures du matin a donné des ordres pour que des renforts fussent dirigés sur l’armée anglaise. Mais le Ier corps britannique était presque anéanti. Le maréchal French songeait encore à retirer son artillerie lourde et même à battre en retraite. Foch court à Wlamertynghe et appelle French auprès de lui : « Croyez-moi, lui dit-il, si nous accusons notre faiblesse, nous serons emportés comme des fétus de paille. Maintenez, coûte que coûte, votre Ier corps là où il est. J’attaquerai moi-même, à droite et à gauche, avec des troupes françaises. » En parlant, il a pris une feuille de papier sur un bureau. Il y jette, à la hâte, quatre lignes où il précise sa pensée et il tend la note au maréchal. French la lit, réfléchit un instant, appelle un officier d’ordonnance et lui dit : « Allez porter cet ordre. » Le désastre est conjuré3. Les Allemands ont encore pu, il est vrai, enlever hier, 1er novembre, Messines et Wytschaëte, mais finalement l’ennemi est contenu. Foch me fait un grand éloge du courage de» Anglais ; mais, me dit-il, ils paraissent encore confondre un peu la guerre avec un grand sport et s’imaginer qu’on y est libre de choisir les heures de pause et les heures de combat. L’ennemi, lui, n’attend pas. Il est donc temps que nos alliés changent de méthode ou qu’ils reçoivent des troupes de relève. Kitchener lui-même, malgré son beau sang-froid, nous répète qu’il n’est pas sans éprouver quelque appréhension sur le sort de la petite armée britannique. Foch lui promet le concours des troupes françaises, mais il ajoute : « Envoyez-nous le plus tôt possible les divisions que vous formez. — Vous aurez un million d’hommes dans dix-huit mois, affirme Kitchener. — Dix-huit mois ! Je préférerais moins d’hommes arrivant plus tôt ». Mais le ministre anglais répond qu’il est obligé de tout prévoir : une tentative de débarquement des Allemands en Angleterre n’est pas impossible ; il faut bien conserver quelques forces dans l’île. De plus, avant d’envoyer sur le continent celles qu’on recrute, on doit les instruire. Il a trouvé le ministère de la Guerre britannique complètement dépourvu et il est obligé de tout improviser. Il loue donc en France des immeubles pour deux ans et il nous promet que peu à peu, d’ici à l’expiration de ce délai, des soldats viendront. En attendant, ceux qui sont déjà sur place nous aideront de leur mieux à supporter l’effort de l’ennemi commun. « Deux ans, deux ans, me dit Ribot, croit-il donc que la guerre va durer deux ans ? »

M. de Broqueville, premier ministre belge, qui préfère ne pas rejoindre le gouvernement royal au Havre, pour rester plus près du roi et de l’armée, est un tout autre homme que Kitchener. Ce n’est pas un militaire ; c’est un homme du monde, élégant, brun, les yeux noirs, la physionomie expressive, la parole facile, le sourire aux lèvres, mais on sent chez lui, comme chez Kitchener, un grand esprit de résolution, une force interne, une flamme qui ne s’éteint pas. Il paraît même beaucoup moins pessimiste que son collègue britannique. Foch, qui craint, comme moi, que Kitchener ne doute un peu de la patience française et ne nous tienne pour incapables des longs desseins, ne cesse, avant et pendant le repas du soir, de lui répéter : « Nous tiendrons, nous tiendrons. » Il me semble que le ministre anglais se rassure peu à peu sur nos dispositions. Sous des dehors tranquilles et presque indifférents, il cache, lui aussi, une volonté inflexible et, à défaut d’un enthousiasme communicatif, il mettra une belle ténacité au service des nations alliées.

Je retiens à dîner lord Kitchener, M. de Broqueville, les ministres français, les généraux présents et le maire. Une confiance plus intime s’établit entre eux et la conversation se poursuit cordialement assez tard dans la soirée.



1. Voir Dunkerque, ville héroïque, par Henri MALO, Perrin et Cie, 1918.
2. Voir Life of lord Kilchener, by sir George ARTHUR, vol. III, p. 74 et s. Macmillan and Co, London.
3. Réception du maréchal Foch à l’Académie française, séance du 5 février 1920. Librairie académique Perrin et Cie

Lundi 2 novembre[modifier]

Jour des morts. Mais les morts ont maintenant tous les jours pour eux. Les Allemands continuent leur violente poussée dans la direction du Kemmel, mais ils n’avancent plus.

De grand matin, nous partons de Dunkerque, Millerand et moi, et nous prenons le chemin de la Belgique. Les routes sont encombrées de charrettes, de chariots, de chars à bancs, qui transportent des émigrants de tous âges, des meubles, des nippes, du linge, des vivres. Spectacle de désolation et de misère épouvantée. Partout aussi des soldats français, anglais et belges, les uns en formations régulières, les autres au repos dans leurs cantonnements. Nous traversons la frontière et nous arrivons à Adinkerque, où pataugent lamentablement dans la boue des centaines de militaires et de civils. Avec sa bonne grâce cou-tumière, le roi Albert est venu jusqu’ici pour nous recevoir sur le territoire belge. Il porte la tenue de campagne et sur son dolman noir est épinglée, sans aucune autre décoration, la médaille militaire française. D’un ton bienveillant, discret, presque timide, il me remercie de ma visite et me fait un grand éloge de notre armée, notamment de la 42e division, qui a épaulé les Belges sur leur gauche et des fusiliers marins, qui les ont soutenus sur leur droite. Il ne se dissimule pas, me dit-il modestement, que ce sont eux qui lui ont permis de défendre contre l’invasion un petit réduit de territoire belge. Je lui réponds que c’est la Belgique dont la loyauté a, dès la première heure, donné à la France, surprise par l’agression allemande, le temps de concentrer son armée et de se mettre en état de résister. Tels sont les premiers propos que, dans un petit village boueux des Flandres, nous échangeons sans apparat au nom de nos deux pays.

Le roi me fait monter, seul avec lui, dans une automobile découverte. Millerand, Joffre, Du-parge, des officiers, suivent dans d’autres voitures ; et nous nous rendons ainsi, par une jolie matinée d’automne, le long des dunes flamandes, à la petite villa dont la reine Elisabeth a fait, depuis quelques jours, sur la plage sablonneuse de La Panne, sa résidence de guerre. Ce que les Belges du littoral appellent une Panne, c’est, paraît-il, une sorte de dépression parabolique qui, sous la double action de la mer «t du vent, s’ouvre çà et là, dans la chaîne des dunes, et dont le centre incline de plus en plus à reculer vers les terres, tandis que les deux bras sont, au contraire, tendus vers le large. C’est dans cet humble asile que la famille royale de Belgique abrite l’avenir d’un noble peuple. J’entre. Un salon clair, un mobilier très simple. La reine, vêtue d’une robe blanche, me reçoit avec une grâce infinie. Délicate et frêle, il semble qu’elle aurait dû être brisée par la tempête ; mais elle a une âme que rien ne saurait abattre. Elle s’est donnée tout entière à son mari, à ses enfants, à la Belgique. Elle ne vit que pour les siens et pour sa patrie d’adoption. Elle me demande des nouvelles de Mme Poincaré, de Paris, de Bordeaux, de la France. Elle me parle de la guerre avec une résolution mâle, qu’on sent trop forte pour jamais fléchir. Les jeunes princes et la petite princesse sont en Angleterre. Elle leur télégraphie tous les jours, par un câble dont elle me dit, avec gratitude, que nos territoriaux gardent jalousement le point d’atterrissage. Sur cette plage de bains de mer, dans ce cadre de lumière et de joie, cette infortune royale, si vaillamment supportée, a, tout à la fois, quelque chose de grandiose et d’attendrissant. Au moment où je me dispose à prendre congé d’elle, la reine me prie de la laisser nous photographier, le roi et moi, devant la villa, au milieu des dunes. Elle me remettra un peu plus tard cette photographie et je la garderai pieusement, en souvenir de ces heures cruelles. Comme nous allons partir pour Furnes, arrivent Joffre et Millerand. Je les présente à la reine, à qui Joffre dit, en quelques mots, sa confiance et ses espoirs. Je répète moi-même que la France ne déposera pas les armes avant que la Belgique ait été délivrée et, en prononçant ces mots, j’ai conscience de prêter, au nom de tous mes compatriotes, un serment solennel.

Nous remontons en automobile découverte et nous filons rapidement, dans la plaine uniforme et glacée, vers la vieille ville qu’ont jadis saccagée les Vandales et qui est aujourd’hui menacée de connaître, de nouveau, les épreuves de sa jeunesse. Elle a été bombardée hier. Ce matin, nous voyons passer dans le ciel deux ou trois taubes qui la survolent et qui semblent exercer une surveillance, mais aucun obus ne vient déranger la belle réception qui m’est préparée.

Sur la pittoresque place de l’Hôtel-de-Ville sont rangés d’un côté un escadron de chasseurs à cheval français, un de nos pelotons d’infanterie et une de nos musiques ; rien de plus ; nos hommes sont au front ; en face, des soldats belges un peu plus nombreux. À notre arrivée, la musique belge joue la Marseillaise ; la musique française répond par la Brabançonne. Aux fenêtres et tout autour de la place, la foule se presse et pousse des vivats répétés en l’honneur de la France et de la Belgique. Le roi et moi, nous passons les troupes en revue. À la pensée qu’elles sont là, si dignes et si tranquilles, entre deux combats, j’ai peine à contenir mon émotion. Nous entrons ensuite à l’Hôtel de ville et, par un vieil escalier en colimaçon, nous montons à la grande salle du Conseil communal de Fumes. Le roi me fait remarquer de modestes fleurs d’arrière-saison qu’on a, me dit-il, demandées au seul horticulteur qui exerce encore son métier dans la région. Un grand feu flambe dans l’immense cheminée. Nous causons quelques instants debout, le roi, Millerand, Joffre et moi ; nous parlons du passé, du présent, de l’avenir. Furnes n’est-elle pas devenue pour la Belgique une sorte de capitale provisoire, où se maintiennent les traditions nationales et où se préparent les revanches futures ? Du haut des clochers de Saint-Nicolas et de Sainte-Walburge, le regard n’em-brasse-t-il pas la vaste plaine où se jouent, avec les destinées de la nation belge, celles de la France et de l’humanité ?… Je quitte à regret cette ville symbolique, où mon cœur a si fortement battu. Le roi tient à me reconduire en auto jusqu’à la frontière. Pendant tout le trajet, il me renouvelle les assurances de sa fidélité à notre cause commune. Je lui réitère l’expression de mon dévouement et de mon admiration.

En quittant le roi, nous partons pour Cassel, quartier général de Foch. Sur la route, nous nous arrêtons à un campement de goumiers algériens. Ils sont installés dans des enclos, autour de grandes fermes. Ce sont de beaux hommes bruns, costumés de velours gris et coiffés de turbans ; ils ne paraissent pas trop souffrir de la saison et du climat. Je distribue des médailles militaires à ceux qui ont été proposés pour cette distinction et je re mets la croix de la Légion d’honneur au colonel Dujonchet, qui commande ces goums. Pendant que je vais et viens au milieu des chevaux et des tentes, je suis reconnu par des paysans, et des enfants m’apportent des bouquets de chrysanthèmes. Fleurs de novembre, fleurs des morts. Sur combien de tombes déjà n’en avons-nous pas à jeter ?

Déjeuner avec Foch sur la hauteur de Cassel. Impossible de rêver un plus bel observatoire. De la salle où notre table est dressée, nous avons une vue splendide sur la plaine flamande qui s’étend à nos pieds, couverte de trente-deux villes et qui fut, de siècle en siècle, l’immuable théâtre de batailles diverses. Foch connaît à merveille les vainqueurs qui l’ont précédé à Cassel, de Robert le Frison à Philippe de Valois et à Monsieur, duc d’Orléans. Il n’ignore rien de l’histoire militaire et sa conversation est nourrie de souvenirs et de comparaisons qui révèlent une étonnante érudition. André Tardieu, le jeune et brillant député de Seine-et-Oise, aujourd’hui officier à l’état major de Foch, déjeune avec nous. Pendant le repas, un capitaine vient faire au général le rapport de la matinée. Les Allemands nous livrent un assaut terrible; mais nous tenons. Joffre, qui est resté auprès de nous, nous confirme qu’il ne désire plus le remplacement de French. Foch a pris sur le maréchal anglais un heureux ascendant ; il a établi une liaison constante entre les deux armées, grâce au général Wilson, celui de tous les officiers britanniques qui paraît le mieux comprendre les idées françaises ; les choses vont maintenant aussi bien que possible avec nos alliés ; il n’y a aucun avantage à changer les hommes.

Je m’attarde quelque temps, dans le vieil hôtel de ville de Cassel, avec Foch et ses lieutenants. Des cartes sont étendues sur les tables et pendues au mur. Le général m’expose en détail, avec une maîtrise souveraine, les opérations d’hier et de demain.

L’après-midi, je fais ajouter à notre programme un article qui y était omis. Nous rentrons en Belgique pour y saluer l’armée d’Urbal. Nous nous dirigeons donc sur Poperinghe et de là sur Wla-mertynghe, poste de commandement de ce général. Il y a, sur les routes, un mouvement extraordinaire. Des troupes nombreuses sont transportées dans la région d’Ypres. Des fourgons automobiles, remplis d’hommes, se succèdent sans interruption. Voici notamment les chasseurs du 3e bataillon. Dès qu’ils me reconnaissent, ils me saluent avec empressement et me donnent ainsi la preuve de la puissance d’encouragement qu’un chef d’État porte en lui, lorsqu’il s’approche des armées. Dans les villages traversés, les soldats au repos multiplient les mêmes témoignages de déférence. Bien qu’ils n’aient pu être prévenus de notre visite improvisée, ils accourent spontanément vers nous, aussitôt qu’ils nous aperçoivent, s’arrêtent, se mettent au fixe et nous envoient leur salut. Quelques-uns même poussent des vivats : « Voilà qui n’est guère réglementaire, dis-je à Joffre. « Mais si, mais si, » répond doucement le général en chef. « Ils sont au repos, et puis l’intention est trop bonne pour qu’on les blâme. » Partout des uniformes français, anglais, belges, hindous. C’est vraiment la guerre des nations.

À Wlamertynghe, je remets, d’accord avec Millerand et avec Joffre, la cravate de commandeur au général d’Urbal. C’est un bel et intrépide officier de dragons. Depuis le début de la campagne, il s’est signalé en avant de Verdun et autour d’Arras. Le détachement de Belgique qu’il commande aujourd’hui comprend la 42e division, placée sous les ordres du général Grossetti, les fusiliers marins de l’amiral Ronarc’h, le corps de cavalerie de Mitry et deux divisions territoriales. Je cause avec des officiers et avec des hommes. Tous sont pleins de confiance et d’espoir. Ils se demandent seulement si les Anglais sont décidés à tenir bon. Kitchener doutait de nous ; ils doutent de lui, qu’ils ne connaissent pas. Nous leur rapportons nos impressions de Dunkerque et nous n’avons pas grand’peine à les rassurer.

Nous rentrons en France et revenons sur Bail-leul et sur Béthune, que nous traversons après la chute du jour et qui nous donnent dans l’ombre le spectacle d’une extraordinaire animation. Nous rencontrons ensuite une très longue colonne d’artillerie, d’excellente tenue. C’est l’artillerie du XXe corps qui remonte vers le nord et qui va nous servir à briser l’effort allemand. Nous entendons, depuis le matin, les roulements du canon et maintenant, dans l’obscurité, nous voyons à l’horizon les éclairs jetés par nos 75, qui tirent sur l’ennemi. À la fin de l’après-midi, nous arrivons à Bruay, où nous logeons tous chez M. Elby, l’un des propriétaires des mines, qui est un ami de Ribot et de Léon Bourgeois et qui se montre heureux de nous offrir l’hospitalité.


Mardi 3 novembre[modifier]

Avant de reprendre le cours de notre voyage, nous revêtons des costumes de mineurs, chapeaux ronds et rigides, sarraus bleus, ceinturons, pantalons de toile. Dans cet accoutrement, nous nous faisons transporter en automobile jusqu’à un puits profond de trois cents mètres. Nous montons dans les bannes et l’on nous descend dans une galerie où travaillent les rares ouvriers non mobilisés et où vivent de pauvres chevaux déshabitués de la lumière céleste. Je suis invité a donner un coup de pioche dans la veine et je m’acquitte assez maladroitement de cette obligation traditionnelle. Les ouvriers me remercient aimablement. Leurs camarades se conduisent très bien aux armées. Beaucoup de ceux qui sont restés à la mine travaillent sous le feu. J’ai voulu leur donner, à tous, une marque d’intérêt et de reconnaissance. Je laisse une offrande à leur caisse de secours et je les assure que j’emporte le meilleur souvenir de ma visite. Elle me vaudra pendant la guerre de nombreux filleuls dans les familles de mineurs et des relations épistolaires qui ne se briseront jamais.

Nous partons pour Saint-Pol, la petite ville du Pas-de-Calais, que détruisit jadis Charles-Quint et que se disputèrent si longtemps Espagnols et Français. Elle est aujourd’hui le quartier général de l’armée de Maud’huy. Enfant de Metz, qui nous a été enlevée lorsqu’il avait treize ans, le général de Maud’huy combat avec passion pour la délivrance de sa terre natale. Je le connais depuis longtemps. Nous avons beaucoup de souvenirs communs, non seulement comme chasseurs à pied, mais comme voisins de campagne, car il commandait, avant la guerre, une brigade à Saint-Mihiel ! Nous visitons ensemble des hôpitaux qui sont malheureusement remplis de grands blessés et d’amputés. Aucun de ces hommes ne se plaint. Il y a vraiment aujourd’hui dans le peuple une sorte d’héroïsme instinctif, qui fait de la douleur une seconde nature et paraît rendre faciles les plus hautes vertus. Sur une place de Saint-Pol, sont rangés des chasseurs cyclistes, d’un « cran » magnifique. L’un d’eux, mutilé, m’est amené par deux camarades. Il s’est brillamment conduit au feu et ses chefs le jugent digne d’une récompense. Je lui remets la croix de la Légion d’honneur et lui donne l’accolade. Il s’écrie d’une voix vibrante : « Vive la France ! » La foule, massée sur les trottoirs, derrière les cyclistes, applaudit, très émue.

Après un déjeuner rapide à la sous-préfecture, en compagnie du général de Maud’huy, je pars pour Haute-Avesnes, poste de commandement d’un des corps qui composent son armée. Dans une petite prairie auprès du village, quelques troupes sont alignées, pour recevoir de mes mains des décorations et des médailles. Le canon accompagne d’un roulement continu la sonnerie : « Au drapeau ! » Nous faisons ensuite quelques kilomètres à pied pour aller sur la route jusqu’à hauteur de ce mont Saint-Éloi, dont le nom revient si souvent dans les communiqués officiels du G. Q. G. Les. Allemands le bombardent sans trêve et la fumée des éclatements l’enveloppe d’une nuée grise. La nuit tombe. Nous prenons le chemin d’Abbeville, où nous sommes logés chez le maire, M. Bignon, frère du sympathique député de la Seine-Inférieure.


Mercredi 4 novembre[modifier]

Aujourd’hui, c’est au général de Curières de Cas-telnau que nous avons réservé notre visite. Son quartier général est à Cagny, près d’Amiens. Mais il nous attend à son poste de commandement qu’il a établi un peu plus à l’est, sur le plateau de Santerre, dans la commune de Villers-Breton-neux. Nous l’y rencontrons, au milieu d’une population qui nous fait un chaleureux accueil. Bien qu’âgé de soixante-trois ans, le général de Cas-telnau est animé d’une ardeur toute juvénile. De petite taille, il a l’aspect vigoureux et robuste d’un montagnard des Cévennes. Sa parole, relevée d’un léger accent méridional, est, à la fois, précise et imagée. Il nous explique avec humour que notre XIVe corps a pris hier Quesnay-en-Santerre et qu’il continue aujourd’hui son offensive vers Andechy. Il consent, après quelque résistance, à nous laisser aller, avec deux automobiles seulement, jusqu’à Lignières, qui est, dit-il, sous le feu de l’ennemi. C’est là que le commandant du XIVe corps a son poste de commandement et je ne peux pas laisser échapper l’occasion de féliciter ses troupes de leur succès. Sur le chemin, nous rencontrons une escadrille au repos. Les aviateurs qui en font partie ont accompli, ces jours-ci, des vols superbes, mais en ce moment il pleut et les reconnaissances sont à peu près impossibles. Plus loin, nous croisons un chariot qui transporte des blessés recueillis il y a quelques minutes. Tous me disent : « Soyez tranquille, monsieur le président, nous les délogerons, ces Boches ! » Les Boches, c’est le mot dont nos hommes commencent à se servir pour désigner les Allemands. Le général de Castelnau, qui a toujours dans son auto des provisions de cigarettes, en fait à ces blessés une distribution copieuse. De Lignières, nous voyons à l’œil nu nos pièces de 75 en batterie, les maisons d’Andechy qui brûlent, les éclatements des obus allemands et, là-bas, des fantassins qui sortent d’un bois et qui s’avancent sous le feu. Au premier plan, se détachent sur ce sinistre fond de tableau un paysan qui pousse sa charrue et une femme qui ramasse des betteraves : la vie qui défie la mort.

Nous revenons à Paris par Montdidier, où je visite l’ambulance de la gare, et par Creil, dont plusieurs quartiers ont été ravagés par l’incendie.


Jeudi 5 novembre[modifier]

Je passe la journée à Paris. Je reçois le préfet de la Seine, M. Delanney, qui me dénonce des intrigues qui se mèneraient, dit-il, contre Joffre, autour de Gallieni, mais il ne me donne aucune précision qui soit de nature à me frapper. M. David Mennet, président de la Chambre de commerce, me soumet un plan de propagande par tracts et par journaux que ses collègues et lui ont dressé à destination des pays neutres, pour répondre aux campagnes allemandes. M. Varenne, député socialiste, mobilisé comme, lieutenant, me raconte de spirituelles anecdotes sur la censure, à laquelle il a été attaché.

Comme conclusion de notre voyage aux armées, j’adresse au ministre de la Guerre une lettre de félicitations, que je le prie de communiquer aux troupes. Puis, rappelé encore une fois à Bordeaux pour la présidence des Conseils des ministres, je repars le soir même par train spécial. Mais je prends soin de faire annoncer dans la presse que je ne resterai en Gironde que très peu de jours et, qu’à mon retour, je me rendrai aux armées de l’Est que jusqu’ici j’ai, bien malgré moi, un peu négligées.


Vendredi 6 novembre[modifier]

J’arrive le matin à Bordeaux. Les ministres m’attendent sur le quai de la gare. Le temps de secouer la poussière du train et je préside le Conseil. Malgré les objections que présentent certains membres du cabinet, notamment MM. Briand et Ribot, et auxquelles je m’associe, le gouvernement confirme la mission qu’il a, en principe, décidé de confier à M. Caillaux : voyage au Brésil pour étudier la question des câbles et celle des relations économiques entre ce pays et la France. Si importantes que soient ces études, personne ne peut croire sérieusement qu’elles suffisent longtemps à l’activité et à l’ambition de M. Caillaux.

Je rends compte au Conseil de ma visite aux armées et je prie les ministres de me mettre moi-même au courant de ce qui s’est passé pendant mon absence. C’est surtout Delcassé qui a des renseignements importants à me donner. La Turquie s’est démasquée. D’une part, le gouvernement ottoman paraît vouloir menacer l’Êgypte : d’autre part, le 29 octobre, à Odessa, deux torpilleurs turcs ont pénétré dans le port, coulé une canonnière russe et tiré sur le paquebot français Portugal1. D’après M. Maurice Bompard, cette agression est le fait d’officiers et de marins allemands2. Les trois ambassadeurs alliés en Turquie ont pensé qu’il convenait de déclarer immédiatement à la Porte que si elle ne congédiait pas sur-le-champ les militaires et matelots étrangers, elle assumerait par là même la responsabilité de l’acte de guerre dont ils viennent de se rendre coupables. Delcassé a, d’accord avec Londres, approuvé cette démarche de nos représentants. Mais, avant de se concerter avec nous, M. Sa-zonoff avait déjà prescrit à son ambassadeur de demander ses passeports. Il a ensuite proposé la remise d’une note collective plus sèche que celle des ambassadeurs, avec sommation de renvoyer la mission allemande dans les vingt-quatre heures. À vrai dire, le grand vizir avait ignoré les projets des Allemands ; mais Enver Pacha les avait connus3. Les mêmes attaques germaniques, exécutées sous pavillon turc, se sont renouvelées à Théodorie et à Sébastopol. C’est l’aboutissement de toutes les intrigues ourdies par Guillaume II à Constantinople depuis la mission Liman von Sanders. Le gouvernement russe envisage cependant avec beaucoup de sang-froid les complications qui vont s’ensuivre. « Pas un homme, a dit M. Sazonoff à M. Paléologue, ne sera distrait du front européen. Avant tout, il faut vaincre l’Allemagne, dont la défaite entraînera la ruine de la Turquie. La Russie réduira donc au minimum la défense qu’elle opposera aux attaques de la flotte et de l’armée turques. » Réuni dans la soirée du 30 octobre sous la présidence du grand vizir, le grand conseil du gouvernement ottoman et du comité Union et Progrès s’est prononcé à l’unanimité pour le maintien de la paix avec la Triple-Entente. Il a décidé de remettre une note à l’ambassadeur de Russie pour demander le règlement amiable ou arbitral des incidents de la mer Noire. Djavid bey a été délégué auprès des trois ambassadeurs pour préparer les voies à un arrangement. M. Bompard a répondu qu’il n’y en avait aucun de possible tant que des forces allemandes, militaires et navales, seraient maintenues en Turquie. Djavid bey a dû reconnaître l’impossibilité d’en obtenir le renvoi ou, tout au moins, l’impuissance du gouvernement turc à le prononcer et surtout à l’exécuter4. Les trois ambassadeurs ont demandé leurs passeports au grand vizir.

Malgré cette rupture avec la Turquie, sir Ed. Grey considère la neutralité de la Bulgarie comme restant certaine. D’abord, le gouvernement bulgare a promis à M. de Panafieu et au ministre de Russie qu’il ne profiterait pas de l’occasion pour entrer en guerre5 ; et puis, il comprend que l’abandon de la neutralité l’exposerait à l’intervention de la Roumanie. Mais, si le Foreign Office ne se défie pas encore de la Bulgarie, il n’a plus aucun ménagement envers la Sublime-Porte. Celle-ci est condamnée aux yeux de l’Angleterre ; elle ne peut plus être la gardienne des détroits6.

Maintenant que la Grande-Bretagne va se trouver officiellement en guerre avec les Turcs, elle compte proclamer son protectorat sur l’Égypte et destituer le khédive, dont l’attitude devient de plus en plus équivoque. Le cabinet de Londres nous prévient de ses intentions. En retour de notre acquiescement, nous lui demandons de reconnaître notre protectorat marocain, auquel il n’a pas encore adhéré depuis 1912, malgré notre accord du 8 avril 1904, parce qu’il a lié cette reconnaissance à un règlement définitif de la question de Tanger. Il promet aujourd’hui volontiers de donner son adhésion à notre protectorat, si l’Angleterre établit le sien en Égypte7.

M. Klobukowski a télégraphié du Havre8 : « M. de Broqueville, avec qui je me suis entretenu ce matin, me confirme la profonde et salutaire impression produite au grand quartier général belge par la visite du président de la République au roi des Belges et à la reine. » Cette visite était, à tous points de vue, obligatoire pour moi, et, si j’ai un regret, c’est qu’elle ait été si longtemps retardée. Il était nécessaire que je pusse dire au roi, devant le monde, que la France lie son sort à celui de la Belgique.

Le grand-duc Nicolas télégraphie aujourd’hui même au général Joffre9 : « Faisant suite à nos succès sur la Vistule, une victoire complète vient d’être remportée par nos troupes. Les Autrichiens sont en déroute sur tout le front de la Ga-licie. La manœuvre stratégique que je vous avais fait connaître au début de son exécution se trouve ainsi heureusement accomplie, couronnée incontestablement du plus important succès remporté de notre côté depuis le début de la guerre. Je forme les vœux les plus confiants pour le prompt et entier accomplissement de notre tâche commune, persuadé que la victoire décisive s’attachera aux drapeaux des alliés. »



1. De Petrograd, 29 octobre, n° 809. — De Londres, 25 octobre, n° 952. — De M. Grenard, Odessa, 25 octobre, n° 16.
2. De Péra, n° 516.
3. De Péra, n° 518.
4. De Péra, n° 524.
5. De Sofia, 1er novembre, sans numéro.
6. Londres, M. de Fleuriau, 1er novembre, n° 967.
7. De Londres, n° 974, 3 novembre.
8. 4 novembre, n° 41.
9. De Petrograd, 6 novembre, n° 859.

Samedi 7 novembre[modifier]

Au Conseil des ministres quotidien, Delcassé nous informe que sir Ed. Grey notifie officiellement à la France l’annexion de Chypre par la Grande-Bretagne10. En fait, les Anglais occupent cette île depuis 1878 et ils ont plusieurs fois manifesté l’intention de la rendre à la Grèce. Mais les habitants, qui sont en majorité Hellènes, ne savent jamais le sort qui leur est réservé. Peut-être l’Angleterre ne les annexe-t-elle que pour les protéger elle-même contre la Turquie.

Je continue à suivre attentivement les progrès de la fabrication. Obus explosifs et obus à balles sortent en quantités croissantes. Le nombre des établissements utilisés augmente. On a envoyé aux armées des mortiers de 220, des pièces de 155 long, de 120 long, de 105 long, des batteries de 95 sur affûts de campagne et sur affûts de siège, du matériel de 90 et de 80.

Millerand, qui est allé visiter les armées de l’Est, me télégraphie de Verdun : « De votre pays de Meuse, dévasté par l’ennemi, mais illustré chaque jour par l’héroïsme de nos soldats, je vous adresse, avec mes affectueux hommages, ceux de vos compatriotes et de l’armée. J’ai prié le gouverneur de transmettre vos félicitations en même temps que les miennes au sergent Maginot, décoré de la médaille militaire pour sa belle conduite devant l’ennemi et pour la part qu’il a prise hier à l’enlèvement d’un bois et de deux villages au nord de Verdun. »



10. De Londres, n° 585.


Dimanche 8 novembre[modifier]

J’insiste encore auprès du gouvernement pour un retour rapide à Paris. Mais les ministres sont divisés et, pour le moment, ils s’en tiennent à une transaction qui n’a rien pour me plaire. Vi-viani et Briand se relayeront à Paris et le gouvernement attendra à Bordeaux que le général en chef ne voie plus d’inconvénient à sa rentrée. C’est dire que les ministères militaires et économiques resteront à Bordeaux, ainsi que celui des Affaires étrangères, et que les conseils continueront à se tenir dans la préfecture de la Gironde. Si je veux les présider, il faut donc que je retarde encore mon départ.


Lundi 9 novembre[modifier]

En mon absence, M. Delcassé avait, à la suite de M. Sazonoff, trop complaisamment entrepris des démarches à Nisch et à Athènes pour demander, en faveur de la Bulgarie, des concessions que ni la Serbie, ni la Grèce, n’étaient disposées à faire et qui n’auraient vraisemblablement pas modifié l’attitude du roi Ferdinand. Ce matin, des télégrammes de MM. de Panafieu, Boppe et Deville ne nous laissent aucune illusion sur le sort de ces transactions. M. Sazonoff lui-même finit par y renoncer, au moins pour le moment11.



11. De Nisch, nos 271, 272, 273. — D’Athènes, n° 187. — De Sofia, n° 114. — De Petrograd, nos 881 et 887.

Mardi 10 novembre[modifier]

M. Malvy informe le Conseil que M. Caillaux a définitivement accepté la mission qui lui a été offerte. Je répète que l’opinion comprendra mal l’utilité de ce voyage dans l’Amérique du Sud. Mais la grande majorité du Conseil reste favorable, beaucoup moins à l’idée d’employer les talents de M. Caillaux, qu’à celle d’éloigner sa remuante opposition, « Que voulez-vous ? » me dit en raillant M. Marcel Sembat. « Bien que Caillaux n’ait pas de veine lorsqu’il est au pouvoir, il a du vif-argent dans les veines lorsqu’il n’y est pas, et il se croit prédestiné au ministère des Finances, parce qu’il s’imagine que ce vif-argent lui permettra d’en trouver du vrai. »

M. Salomon, courrier du Quai d’Orsay pour la Russie, revient de Petrograd. Il m’informe que le trop fameux Raspoutine est allé deux fois au moins chez l’impératrice pendant que l’empereur était aux armées. M. Salomon craint que ce singulier personnage ne soit en rapports secrets avec M. de Witte et n’intrigue pour une paix séparée. Il était resté en disgrâce depuis sa blessure, mais, expulsé par la porte, il essaie de rentrer par la fenêtre. M. Salomon a vu longuement M. de Witte. Celui-ci plaide la cause allemande et se montre sceptique sur les atrocités commises par les armées ennemies ; mais, si germanophile qu’il soit, il croit à la victoire de la Triple-Entente.

Malgré l’état de guerre survenu entre la France et la Turquie, le gouvernement de la République n’a pas voulu rendre responsable de cette rupture tous les sujets ottomans qui se trouvent en France. Il a décidé d’accorder des permis de séjour, non seulement aux Maronites, aux Grecs et Syriens catholiques, aux Arméniens, aux Grecs orthodoxes, mais aux Arabes et aux Turcs réfugiés politiques. Nous ne voulons pas, en effet, confondre avec les dirigeants actuels de Constantinople des peuples avec lesquels nous avons toujours entretenu de cordiales relations.

La bataille continue entre la mer et la région d’Armentières ; elle est particulièrement violente en Belgique.


Mercredi 11 novembre[modifier]

J’apprends qu’hier nous avons dû abandonner Dixmude12. M. Augagneur me dit, en outre, que les fusiliers marins sont très éprouvés et ont besoin de repos. Enfin, d’un radio allemand, il résulterait qu’en Belgique deux mille hommes de notre cavalerie auraient été faits prisonniers.

Les combats sont également très rudes en Lorraine, notamment dans la région de Saint-Mihiel. J’avais fait prévenir Joffre que je ne voulais pas tarder au delà de dimanche à me rendre dans l’Est. Le général en chef me demande encore d’ajourner ma visite pour ne pas gêner les opérations projetées. Il insiste en ce sens dans deux télégrammes adressés à Millerand. MM. Dubost et Deschanel, qui m’avaient exprimé le désir de m’accompagner, sont, à plus forte raison, priés de s’abstenir.



12. Voir LE GOFFIC, Steenstraete, p. 1 à 50 (« la Nuit du 10 novembre, l’Adieu à Dixmude. ») Voir du même auteur : Dixmude, un chapitre de l’Histoire des fusiliers marins. — Saint-Georges et Nieuport, suite et fin de l’Histoire des fusiliers marins (Plon-Nourrit et Cie).

Jeudi 12 novembre[modifier]

L’ennemi a essayé de déboucher de Dixmude par une attaque de nuit. Il a été repoussé. Mais il n’en a pas moins franchi l’Yser sur plusieurs points et il occupe encore une partie de la rive gauche.

M. de Panafieu nous signale les efforts que font maintenant l’Allemagne et l’Autriche pour entraîner la Bulgarie dans une action commune avec la Turquie13. Sir Ed. Grey est rallié à l’avis de Sazonoff, d’offrir la ligne Enos-Midia à la Bulgarie, si elle ne sort pas de sa neutralité. Le cabinet français accepte de s’associer à cette offre.



13. De Sofia, nos 121, 122, 123.


Vendredi 13 novembre[modifier]

M. Pachitch se plaint, lui aussi, de la pénurie de munitions. Si pauvres que nous soyons nous-mêmes, nous avons déjà envoyé 20 000 coups à la Serbie. Nous expédions encore 10 000 obus à balles et 10 000 obus d’exercice. C’est le maximum de ce que nous pouvons faire. Si l’armée serbe est réduite à l’impuissance, l’armée autrichienne aura la route libre et cherchera la liaison avec les Turcs à travers la Bulgarie. Le quartier général serbe s’est déjà retiré de Valiévo sur Kraguiévatz. L’importance des renforts reçus par les Autrichiens et l’activité des préparatifs qu’ils ont commencés le long de la Save et du Danube font craindre à M. Pachitch que l’Autriche ne soit sur le point de tenter un suprême effort pour couper, après l’écrasement de la Serbie, les communications Page:Poincaré - Au service de la France, neuf années de souvenirs, Tome 5, 1929.djvu/448 Page:Poincaré - Au service de la France, neuf années de souvenirs, Tome 5, 1929.djvu/449 de la Russie et de la Roumanie avec l’Europe occidentale14.

Le colonel Pénelon me dit que la reprise de l’offensive allemande dans les Flandres a été une véritable surprise pour le G. Q. G. On croyait l’ennemi épuisé. Il a ramené dans la région de Dixmude et d’Ypres des renforts considérables. Sous cette puissante pression, notre 32e corps a été décimé et les Anglais sont tombés de plus de 100 000 hommes à 45 000. Ils se reconstituent et, en attendant leurs divisions nouvelles, ils vont encore pouvoir mettre 60 000 hommes en ligne. De notre côté, nous avons envoyé en Belgique 30 bataillons prélevés çà et là sur le front. On pense donc être en mesure de résister. Le général Joffre se félicite de n’avoir pas lui-même pris l’offensive sur l’Yser. Il aurait fallu y user tout le XXe corps et d’autres forces qui ont été et sont encore nécessaires pour la défensive, car nous n’avons plus de réserves disponibles.



14. De Nisch, n° 290.

Samedi 14 novembre[modifier]

Viviani, revenu des départements de l’Est, qui ne sont, paraît-il, interdits qu’à moi, prolonge son séjour à Paris ; mais, sur la demande de Joffre, il maintient à Bordeaux le siège du gouvernement.

L’activité des Allemands ne se ralentit point. Ils ont prononcé une attaque contre notre tête de pont de Nieuport. Ils ont renouvelé leurs tentatives à l’est et au sud-est d’Ypres. Ils nous ont assaillis de jour et de nuit dans la région de Lassigny et dans celle de l’Aisne jusqu’à Berry-au-Bac. Es ont repris la lutte dans l’Argonne et autour de Verdun. Nous avons résisté partout ; mais il semble bien que, partout aussi, ce sont eux qui ont l’initiative de la manœuvre.

M. Bratiano a déclaré au ministre de Russie â Bucarest que la Roumanie est prête à marcher immédiatement contre l’Autriche, si les trois puissances alliées la garantissent contre les conséquences d’une agression éventuelle de la Bulgarie et si elles lui promettent leur aide pour faire venir d’Amérique une importante fourniture d’approvisionnements militaires. « Attendez, nous dit M. Sazonoff, je vais vous soumettre un projet de réponse, » et il nous en communique un qui, sans donner à M. Bratiano aucune garantie, contient de nouvelles promesses en faveur de la Bulgarie15. Le cabinet le juge complètement inefficace.



15. Petrograd, n° 906.

Dimanche 15 novembre[modifier]

Mauvaises nouvelles du Maroc. Le général Lyautey télégraphie que le 13 novembre, aux environs de Kenifra, un détachement commandé par le colonel Leverdure a été assailli par cinq cents rebelles et anéanti. Une batterie nous a été prise. Le colonel Duplessis est parti de Tadla pour se porter au secours de la petite garnison de Kenifra. Le général Henrys prend la même direction. Mais, en admettant que Kenifra tienne jusqu’à l’arrivée des renforts, la situation est brusquement devenue critique et le général Lyautey redoute la répercussion de ce grave incident sur l’état d’esprit des indigènes. Il demande qu’on reconstitue son artillerie et, comme il n’y a plus au Maroc de forces actives, il réclame le bataillon d’Afrique qu’il avait cru pouvoir envoyer, ces jours-ci, en France. Millerand lui expédie, aujourd’hui même, une batterie et un bataillon. On va tâcher également de lui envoyer quelques tirailleurs indigènes. À cette époque de l’année, ils ont froid en France ; ils ne pourront plus guère s’y battre pendant l’hiver.

Viviani ne rentre de Paris que ce soir. Briand est déjà parti hier pour l’y remplacer. Guesde et Sembat s’y sont également rendus pour la réunion mensuelle du parti socialiste. Fernand David est en tournée agricole. Le gouvernement se disperse. Le moment va-t-il venir où je serai condamné à le représenter seul à Bordeaux ?

Il paraît que les principaux personnages politiques du Caire sont opposés à un protectorat britannique, qui laisserait aux Égyptiens la nationalité ottomane. Ils préféreraient l’annexion, avec un régime tel que celui des musulmans de l’Inde. Le gouvernement anglais nous prévient qu’il compte se rallier à cette solution et qu’il ne ferait aucune objection à ce que nous prissions nous-mêmes le parti d’annexer la Tunisie et le Maroc16. Mais nous n’avons aucune raison d’imiter, sur ce point, nos amis anglais. Nous n’avons à nous plaindre, ni au Maroc, ni en Tunisie, des souverains indigènes. Nous ne voulons pas donner à des populations fidèles l’impression que leur statut est à notre discrétion. Il serait, du reste, dangereux, au moment où nous entrons en guerre avec la Turquie, de mécontenter les musulmans qui vivent à l’abri du drapeau français.

À Petrograd, on continue à vendre la peau de l’ours. M. Goremykine a eu une longue conversation avec M. Paléologue. Il lui a dit que les conditions générales de la paix devraient être arrêtées entre les puissances alliées, qu’elles seraient ensuite dictées à l’Allemagne et à l’Autriche, et qu’il n’y aurait de Congrès ou de Conférence que pour le règlement des questions secondaires17.

La bataille se calme dans les Flandres. L’ennemi paraît renoncer à la ranimer. Le kaiser, qui était venu dans la contrée et qui se voyait déjà sur la côte, défiant l’Angleterre à travers le détroit, a quitté son poste d’attente et il est, dit-on, revenu vers l’ouest, emportant avec lui ses déceptions et sa rancune.



16. De Londres, n° 1036.
17. De Petrograd, nos 917, 918, 919.


Lundi 16 novembre[modifier]

Viviani, rentré à Bordeaux hier soir, se félicite des conversations qu’il a eues à Paris avec les préfets, les sénateurs, les députés, les conseillers municipaux. Il s’est présenté devant le groupe des députés de Paris et y a fait une déclaration très énergique sur la nécessité de poursuivre la guerre jusqu’à la victoire complète. Il a été unanimement approuvé. Unanimement aussi, les représentants parisiens lui ont demandé que la prochaine session parlementaire, qui doit avoir lieu avant la fin du mois pour le vote du budget de 1915 ou de douzièmes provisoires, ait lieu à Paris, et non à Bordeaux, comme l’eût souhaité Millerand.

Viviani dit au Conseil que Gallieni redoute cependant encore une grande attaque aérienne par avions et par zeppelins. Le gouverneur se plaint de n’avoir pas reçu le complément de garnison qu’il a réclamé. Mais les troupes sont sur le front.

À la fin de la journée, revient dans mon cabinet, la figure décomposée, cet être loyal et charmant, mais ombrageux et facilement énervé, qu’est le président du Conseil : « Monsieur le président, me crie-t-il à brûle-pourpoint, je vous apporte ma démission. — Qu’est-ce à dire ? — C’est-à-dire que Briand me démissionne. Avez-vous lu l’entrefilet ? » Et il me tend le Matin, qui paraît le soir dans une édition bordelaise et qui reproduit une note parisienne de l’Agence Havas. Je lis : « M. Aristide Briand, vice-président du Conseil des ministres, restera à Paris une huitaine de jours. Pendant ce temps, il donnera aux différentes questions qui ont été récemment soumises à M. Vi-viani une solution définitive. Ces questions intéressent Paris et la banlieue parisienne et les départements envahis… Dans la journée d’hier, M. Briand a eu différents entretiens avec des personnalités politiques et militaires. » — « Eh ! bien ? » dis-je. — « Eh ! bien, j’ai téléphoné à Briand. Il se défend d’avoir inspiré cet entrefilet, mais il n’est pas possible qu’il ne l’ait pas provoqué. J’en ai assez. Je vous remets ma démission. — Je ne l’accepte pas. À l’heure présente, vous avez, vous et vos collègues, le devoir de donner l’exemple de l’union. » Pendant une heure encore, cependant, le président du Conseil s’est plaint au garde des Sceaux : « Briand ne laisse pas, me dit-il, échapper une occasion de se pousser au premier rang et de rabaisser l’action de ses collègues. » J’essaie vainement de calmer Viviani.

Mardi 17 novembre[modifier]

Viviani arrive au Conseil tout rasséréné. Il a, de nouveau, téléphoné à Briand qui, non seulement lui a encore donné l’assurance qu’il était tout à fait étranger à la publication de l’entrefilet, mais qui lui a promis de faire passer une note rectificative. Tout est bien qui finit bien. Mais, avec la vie que nous menons, il est trop naturel que certains des ministres aient les nerfs à fleur de peau. Ceux de Viviani sont parmi les plus vibrants.

Beaucoup de journaux de Paris ont, malgré la censure, commenté en termes désagréables pour le gouvernement la mission de M. Caillaux au Brésil. Une grande part de ces critiques m’est, bien entendu, réservée… Je suis responsable de tout ce qui se passe et plus particulièrement de tout se ce qui passe malgré moi. Comme j’en prendrais joyeusement mon parti, si, après cela, la France était sauvée !

Mais nous sommes encore loin de la victoire finale. Si l’accalmie continue dans les Flandres, la bataille redouble dans l’Est. Devant Saint-Mihiel, nous avons essayé de rejeter les Allemands sur la rive droite de la Meuse. Nos troupes les ont attaqués dans Chauvoncourt et ont pris pied dans nos grandes casernes, où ils étaient installés. De furieux combats sont engagés dans tous les environs de Sampigny, dans la forêt d’Apremont, autour de Marbotte et de Mécrin, et surtout dans ce paisible bois d’Ailly qui, devant mes fenêtres du Clos, couronne si gracieusement les collines de la rive droite.

Longue conférence avec Viviani, Millerand, Thomson, Ribot, au sujet de la malheureuse question de la poste aux armées. Le ministre de la Guerre a enfin arraché quelques réformes au G. Q. G. : la nomination d’un inspecteur général des postes à la tête du service, le remplacement des secrétaires d’état-major du bureau central par des postiers militaires, le doublement des payeurs par des postiers, l’adjonction de postiers aux vaguemestres. Mais les plaintes n’ont pas encore cessé. Il n’est cependant pas admissible que les combattants ne puissent pas correspondre plus régulièrement avec leurs familles. Je reviendrai donc à la charge.

Nouvelles déceptions à propos du matériel. La fabrication n’a pas donné ce qui m’avait été annoncé. Les usines expliquent leur retard par des difficultés de mise en train. Il a fallu exiger la coopération de sous-traitants, souvent nombreux, qui n’avaient qu’une connaissance imparfaite du travail à exécuter. Il semble, d’ailleurs, que certaines maisons, même parmi les plus importantes, n’aient pas toujours guidé leurs sous-traitants avec assez d’activité. La plupart des industriels se plaignent, en outre, de l’arrivée tardive du personnel sur lequel elles comptaient pour utiliser leur outillage et qui leur avait été promis. Une partie des ouvriers qu’elles ont demandés n’a pu, en effet, être retrouvée aux armées qu’après des délais parfois un peu longs. Comme les renseignements qui me sont fournis à cet endroit me paraissent insuffisants, je fais prier le directeur de l’artillerie de venir conférer avec moi ou de m’envoyer un de ses collaborateurs. Millerand, qui l’apprend, me demande de ne pas convoquer ses directeurs sans lui en référer. En droit strict, il a raison, puisque seul il est responsable. Mais je lui réponds que nous sommes en guerre, que je suis incomplètement informé et que j’entends ne rien négliger pour l’être davantage.

Sir George Buchanan a été chargé par le gouvernement britannique de déclarer à M. Sazonoff que la conduite de la Turquie dans la crise européenne a déterminé l’Angleterre à considérer que « la question des détroits et celle de Constanti-nople devraient être résolues conformément aux vœux de la Russie ». M. Sazonoff a reçu cette assurance « avec la plus vive satisfaction18 ». Sans doute. Mais cette satisfaction, nous ne pouvons guère la partager. Les ministres et moi, nous nous expliquons mal comment la Grande-Bretagne, sans nous consulter, a ainsi donné blanc-seing à la Russie dans une question qui intéresse tous les Alliés, que les Russes n’ont jamais abordée sans arrière-pensée, et sur laquelle la France a toujours refusé de s’engager.



18. De Petrograd, n° 915.


Mercredi 18 novembre[modifier]

Le général Hirschauer, directeur de l’aéronautique, m’envoie les nouveaux renseignements que j’ai demandés au ministre de la Guerre sur la défense aérienne de Paris. Le centre de protection du Bourget comporte maintenant treize avions armés de mitrailleuses ou de fusils automatiques, une vingtaine de pilotes, une quarantaine d’hommes de troupe. Il y a des postes de vigies dans les gares. Ils sont reliés par le téléphone au gouvernement militaire. La liaison est également établie avec les armées, avec les gares de ravitaillement et avec les forts. On n’a que deux canons verticaux de 75. Dans une quinzaine de jours, le centre disposera de vingt-cinq avions. C’est malheureusement encore bien peu. Joffre et Gal-lieni croient que les Allemands construisent une flotte importante de zeppelins ; ils ont, en Belgique, amélioré les hangars existants et ils en ont créé de nouveaux. Cette flotte aérienne paraît devoir agir contre trois objectifs principaux, Paris, Londres et la flotte anglaise. Dans la situation actuelle des armées, les dirigeables ennemis pourraient, avec de faibles détours, en se dirigeant, d’abord, sur le triangle Laon, La Fère, Noyon, accomplir la plus grande partie de la route vers Paris sur une zone qui n’offrirait pour eux aucun danger et qui leur permettrait même la navigation en plein jour ; il ne leur resterait plus à faire de nuit, au-dessus de nos lignes, qu’une centaine de kilomètres. La défense contre ces engins ne saurait être organisée qu’avec des projecteurs et des canons, car l’attaque se faisant dans l’obscurité, l’avion tel qu’il est aujourd’hui ne pourrait coopérer utilement à la protection de la ville. C’est donc en avant de Paris qu’il faudra éclairer et tirer. Les faisceaux lumineux qui balaient le ciel parisien ont, en effet, l’inconvénient grave d’offrir à l’ennemi un point de direction. Une attaque par le canon au-dessus de Paris serait, du reste, dangereuse pour les habitants. Le général en chef et le gouverneur militaire jugent nécessaire la mise en fabrication d’une nombreuse artillerie à tir vertical avec projecteurs, le tout sur automobiles. Les commandes nécessaires sont faites.

Nos attaques sur Chauvoncourt et sur Saint-Mihiel paraissent avoir été néfastes. Nous n’avons pu nous maintenir dans les casernes dont nous nous étions emparés ; nous avons subi des pertes sérieuses. Des mines et des bombes à retardement avaient été dissimulées par l’ennemi dans l’un des bâtiments où nous sommes entrés. L’explosion s’est produite au moment même où nous nous félicitions de notre succès. Beaucoup de nos hommes ont été victimes de cette abominable ruse de guerre19.

Le général Florentin, grand chancelier de la Légion d’honneur, m’a écrit que le conseil de l’ordre s’est préoccupé des nombreuses violations du droit des gens commises par les armées ennemies et des conséquences que ces crimes collectifs doivent avoir pour les légionnaires appartenant à la nationalité allemande : « L’Allemagne, me dit-il, avait adhéré aux conventions internationales qui déterminent les devoirs des belligérants. Elle a méconnu ses obligations et elle a ainsi forfait à l’honneur. Dans cette indignité, son armée, ses écrivains, ses artistes, tous les sujets de l’Empire allemand se sont montrés solidaires. C’est pourquoi il a paru au conseil qu’ils devaient être exclus d’un ordre qui a pour devise le mot même de l’honneur. » Le grand chancelier ajoute qu’il y a lieu, bien entendu, de faire exception pour les Alsaciens-Lorrains, devenus malgré eux sujets allemands. Je donne connaissance de ce vœu au Conseil des ministres. Il décide que la radiation sera prononcée par décret.

Le gouvernement examine ensuite la proposition anglaise, relative au régime politique de l’Égypte et de nos protectorats africains. Il est, comme moi, d’avis que l’annexion du Maroc et de la Tunisie ne nous procurerait aucun avantage. Delcassé priera l’Angleterre de ne prendre elle-même aucune décision pour l’Égypte pendant la durée des hostilités. À l’heure présente, l’Allemagne ne manquerait pas de prétendre que l’Angleterre cueille d’ores et déjà pour son propre compte les fruits de la victoire, et l’on chercherait à opposer les Alliés les uns aux autres.



19. Voir Quatre années de commandement, par le général DUBAIL, tome Ier, p. 235 et s. Fournier, éditeur.


Jeudi 19 novembre[modifier]

D’après les renseignements fournis par le général de La Panouse, notre attaché militaire à Londres, une nouvelle division anglaise, la 27e, arrivera en France dans les premiers jours de décembre ; une autre, la 28e, dans les premiers jours de janvier. Le contingent canadien rejoindra, en février, l’armée britannique. Ce sera tout pour le moment. Mais lord Kitchener, avec son esprit méthodique et persévérant, constitue une grande armée nouvelle composée de 24 divisions et de 800 000 hommes. Il a même l’intention de former ensuite 12 divisions supplémentaires à la faveur d’engagements. Toutefois, ces troupes fraîches commenceront par manquer d’officiers et de matériel. Elles ne seront prêtes à entrer en campagne que vers le mois de juin 1915. Il faut donc nous préparer à la prolongation de nos épreuves.

Notre attaché militaire en Russie, le général de Laguiche, vient, de son côté, de parcourir le front oriental20. L’armée russe avance avec beaucoup d’entrain ; mais c’est volontairement que l’ennemi recule sans se laisser fixer. Il n’est pas atteint dans ses œuvres vives et il peut tout à coup s’arrêter et contre-attaquer.

M. Radoslavoff a déclaré, une fois de plus, aux gouvernements de la Triple-Entente qu’après un examen approfondi, le cabinet de Sofia a décidé de garder « une stricte et loyale neutralité21 ». Voilà M. Sazonoff assez piteusement éconduit dans ses tentatives de séduction.



20. De Petrograd, n° 929, 930, 931.
21. De Sofia, n° 132.


Vendredi 20 novembre[modifier]

Le gouvernement anglais nous informe qu’il renonce à son projet d’annexer l’Égypte et qu’il s’en tient au protectorat22.

Le joli village de Lacroix-sur-Meuse a été bombardé et en partie détruit. La lutte reste vive dans l’Argonne. C’est encore sur ma terre natale que s’acharne le destin.



22. De Londres, n° 1062.


Samedi 21 novembre[modifier]

Sur le reste du front, la bataille se ralentit. Les attaques allemandes paraissent brisées. Depuis le début de la guerre, l’ennemi était resté fidèle à la stratégie préconisée par ses écrivains militaires : écraser l’armée française, avant de se retourner contre l’armée russe et, pour avoir raison de nous, déborder notre gauche et nous envelopper. Un seul but, un seul moyen. Notre première réplique à l’attaque allemande a été la victoire de la Marne qui, du 6 au 12 septembre, a non seulement arrêté le mouvement débordant de l’ennemi, mais encore, en menaçant la droite des Allemands, déterminé leur retraite. Notre seconde réplique est aujourd’hui acquise. C’est la bataille des Flandres. De nouveau, l’état-major allemand a tenté, avec obstination, d’envelopper les armées alliées. De nouveau, cette tentative a échoué. Loin de gagner du terrain, les Allemands en ont perdu et ils ont, dans ce vain effort, sacrifié de gros effectifs. Cette seconde série de nos succès s’est déroulée du début d’octobre au milieu de novembre. Pour atteindre son but et déborder notre gauche, l’état-major allemand a entassé dans la région du Nord, entre la Lys et la côte, près de douze corps d’armée. Ils ont encore été renforcés au commencement de novembre par une division de fusiliers marins et par une division du Ve corps de réserve. C’est dans la région d’Ypres que nous avons eu à subir le choc le plus violent. Dès les premiers jours d’octobre, le kronprinz de Bavière avait, dans une proclamation, exhorté les troupes à « faire contre l’aile gauche française l’effort décisif » et à « trancher ainsi le sort de la grande bataille entamée depuis des semaines ». L’empereur en personne s’était porté à Thielt et à Courtrai pour encourager par sa présence l’ardeur de ses troupes. La presse allemande, confondant ses espérances avec la réalité, avait elle-même donné à cette bataille le nom de Calais. Enlever Ypres, c’était couper notre gauche en deux ; atteindre Calais, c’était achever de la briser ; c’était, en outre, toucher à la mer, menacer la Grande-Bretagne dans le ravitaillement de son corps expéditionnaire, peut-être même dans sa tranquillité insulaire. Voilà le plan que l’Allemagne avait conçu, préparé, proclamé. Il vient d’échouer.

Il a échoué grâce à nos armées du Nord, dont le groupe a été placé le 4 octobre sous les ordres du général Foch. Il a échoué malgré la chute d’Anvers et malgré la retraite forcée de l’armée belge. Il a échoué malgré le retard inévitable de la concentration anglaise. Il a échoué malgré l’insuffisance numérique des troupes françaises, qui a rendu nécessaire, du 18 octobre au 12 novembre, l’envoi échelonné de renforts de toutes armes. C’est du 23 octobre au 13 novembre que l’offensive allemande s’est produite et développée, autour d’Ypres, avec la persistance la plus redoutable. Les opérations ont été aussi actives de Nieu-port à Dixmude que de Dixmude au nord d’Ypres et d’Ypres jusqu’à la Lys. Les Belges et les Anglais nous ont donné, dans cette lutte furieuse, d’admirables gages de leur esprit de solidarité. Finalement, le plan de l’état-major ennemi est déjoué. Le kaiser n’aura pas sa guerre courte, fraîche et joyeuse. Il ne lui aura servi à rien d’essayer de nous terroriser par l’incendie et le meurtre. Nous restons debout, en face des Allemands.


Dimanche 22 novembre[modifier]

Le général de Laguiche ne se trompait pas en flairant un piège dans la retraite des armées allemandes. Elles prononcent aujourd’hui une nouvelle offensive sur Varsovie.

D’autre part, lord Kitchener nous prévient que, d’après certains renseignements qu’il a reçus de l’Intelligence Service, l’ennemi se préparerait à faire une tentative désespérée pour briser nos lignes entre la Bassée et la mer. L’empereur aurait donné l’ordre de percer, à tout prix, notre front pour atteindre Calais. Cent mille hommes de renfort seraient amenés. L’attaque commencerait dans deux ou trois jours et serait plus violente que toutes les autres22. Joffre croit ces informations inexactes et il estime que, pour le moment, tout au moins, nous avons porté à l’offensive allemande un coup décisif.



22. De Londres, n° 1074.


Lundi 23 novembre[modifier]

On me laisse enfin briser mes chaînes. Je partirai demain soir pour Paris et pour les armées de l’Est. Joffre ne s’émeut pas des pronostics de lord Kitchener et il a levé son veto. Sur la proposition de Millerand, il a été convenu que j’irais à Romilly remettre au général en chef la médaille militaire. Mais Viviani incline, de nouveau, à retarder notre retour définitif à Paris et il songe à reculer la convocation des Chambres.


Mardi 24 novembre[modifier]

La grande-duchesse Anastasie Michaïlovna, veuve du duc de Mecklembourg, notre ancienne voisine d’Èze, m’écrit de Milan une longue lettre, où elle me demande si elle ne pourrait pas être traitée en France, comme elle l’est en Russie, c’est-à-dire être, malgré son mariage, considérée comme une grande-duchesse russe, et non comme veuve d’un prince allemand. Elle voudrait avoir la permission de revenir sur la Côte d’Azur, où elle a coutume de passer l’hiver. Bien qu’elle soit belle-mère du kronprinz impérial, le gouvernement consent à lui donner un laissez-passer. Je le lui envoie, mais peut-être sera-t-il bon de veiller à ce qu’il ne lui permette pas de communiquer, même sans mauvaise intention, des renseignements à son gendre sur ce qui se passe en France.

M. Bratiano a dit à M. Blondel qu’il était convaincu qu’il existait d’ores et déjà un accord secret entre la Bulgarie et l’Autriche. Il en a donné comme preuve nouvelle l’achat que la Bulgarie vient de faire d’une flottille autrichienne sur le Danube : cette flottille battra désormais pavillon bulgare ; elle doit servir à transporter des munitions et des produits alimentaires d’Autriche en Bulgarie et, sans doute, aussi en Turquie. M. Bratiano assimile cette opération à celle qui a fait entrer le Gœben et le Breslau dans la marine turque23.

Un peu avant neuf heures du soir, nous quittons Bordeaux, Mme Poincaré et moi, par train spécial. J’irai demain aux armées avec les présidents des Chambres. Je reviendrai dans quelques jours à Bordeaux pour en ramener définitivement, je l’espère, le gouvernement et les administrations. Mais ma femme n’y retournera point ; elle restera à Paris. Nous emmenons donc avec nous la plupart des domestiques. Nous emmenons aussi nos bêtes familières, qui se sont senties si dépaysées, pendant près de trois mois, à la préfecture de la Gironde.



23. De Bucarest, n° 242.