Au service de la France/T5/Ch X

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Plon-Nourrit et Cie (5p. 449-493).


CHAPITRE X


Joffre reçoit la médaille militaire. — Visite aux armées de l’Est. — À Verdun. — Au Grand-Couronné. — La sœur Julie de Gerbeviller. — Visite au roi George V. — Nouveau séjour à Bordeaux. — À la recherche du Japon. — Rentrée définitive à Paris.


Mercredi 25 novembre

Nous arrivons à Paris vers huit heures du matin par un temps froid et neigeux. Le ministre de l’Intérieur, les préfets, le général Gallieni, nous attendent à la gare. À peine quelques curieux sur les quais de la Seine. Aucun journal n’a annoncé notre venue, la censure ayant, paraît-il, interdit toute allusion à mon projet de voyage dans l’Est. Nous rentrons à l’Élysée, presque inaperçus. Nous trouvons les appartements à demi réinstallés par les soins de M. Tronchet, architecte, et de M. Perrin, chef du service intérieur. Mais ma pièce favorite, la seule où je me sente à peu près chez moi, ma « librairie » du premier étage, est encore vide. Mes livres personnels, transportés en septembre au garde-meuble, y sont restés. Je me demande si, pour les réintégrer sur leurs rayons, on attend l’autorisation du G. Q. G.

Je reçois de M. Myron T. Herrick, qui va quitter l’ambassade des États-Unis, une lettre où il m’exprime, une fois de plus, ses vives sympathies pour notre pays. « C’est, me dit-il, avec une tristesse profonde que je m’éloigne de la France à l’heure de la souffrance et du deuil de son peuple, que j’ai vite appris à aimer. » Il me remercie chaleureusement « des attentions bienveillantes et constantes » que nous avons eues envers lui pendant son séjour et il termine en ces termes : « L’attraction inévitable que la France exerce sur tous mes compatriotes et les appels de l’amitié me feront plus tard revenir et revenir encore à Paris. » Je suis sûr qu’aux États-Unis, M. Myron T. Herrick sera un défenseur convaincu de la cause française. Aucun de nous cependant ne le voit partir sans regret.

Je confère dans la journée avec Gallieni, avec Viviani, qui m’a accompagné à Paris, et avec quelques hommes politiques, notamment des députés de la Seine.


Jeudi 26 novembre[modifier]

Départ matinal en automobile fermée avec Antonin Dubost, président du Sénat. Il a maintenant perdu toute aigreur. Il est revenu à sa vraie nature, qui est bonne et loyale. Il ne pense plus qu’à la France et aux moyens de la sauver. Il a vu 1870. Comme pour Freycinet, c’est pour lui la même guerre qui continue. Il est confiant, résolu, de belle humeur. Ni aujourd’hui, ni demain, il n’admettra qu’on parle devant lui d’une paix prématurée. Deschanel, au contraire, est un peu sombre ; il se plaint d’occuper un poste qui le laisse désœuvré ; il ne paraît plus se rappeler qu’il a tout récemment refusé le pouvoir que je lui offrais. Il fait le voyage, immédiatement derrière Dubost et moi, dans la même voiture que Viviani, et chez le président de la Chambre, comme chez le président du Conseil, il semble parfois que l’horreur du drame auquel nous assistons secoue trop brutalement le système nerveux.

Nous nous rendons, d’abord, au grand quartier général, qui est toujours installé à Romilly, mais qui va être transporté à Chantilly. Millerand, venu de son côté, nous attend. Dans le vaste préau des écoles, devant les officiers du G. Q. G., je remets solennellement à Joffre la médaille militaire. Il se tient devant moi dans une attitude modeste et presque embarrassée. Ses yeux d’un bleu limpide restent fixés sur moi. Les clairons sonnent aux champs. Je m’approche du général et j’épingle sur sa robuste poitrine le petit bout de ruban jaune. Puis, debout entre les présidents des deux Chambres, je lui adresse l’allocution suivante :

« Mon cher général, il m’est très agréable de vous remettre aujourd’hui, en présence de MM. les présidents des Chambres, de M. le président du Conseil et de M. le ministre de la Guerre, cette simple et glorieuse médaille qui est l’emblème des plus hautes vertus militaires et que portent avec la même fierté généraux illustres et modestes soldats.

« Veuillez voir dans cette distinction symbolique un témoignage de la reconnaissance nationale.

« Depuis le jour où s’est si remarquablement réalisée, sous votre direction, la concentration des forces françaises, vous avez montré, dans la conduite de nos armées, des qualités qui ne se sont pas un instant démenties : un esprit d’organisation, d’ordre et de méthode, dont les bienfaisants effets se sont étendus de la stratégie à la tactique, une sagesse froide et avisée, qui sait toujours parer à l’imprévu, une force d’âme que rien n’ébranle, une sérénité dont l’exemple salutaire répand partout la confiance et l’espoir.

« Je répondrai, j’en suis sûr, à vos désirs intimes en ne séparant pas de vous, dans mes félicitations, vos fidèles collaborateurs du grand quartier général, appelés à préparer, sous votre commandement suprême, les opérations de chaque jour et absorbés, comme vous, dans leur tâche sacrée. Mais, par delà les officiers et les hommes qui m’entourent en ce moment, ma pensée va rejoindre sur toute la ligne du front, des Vosges à la mer du Nord, les admirables troupes auxquelles je dois rendre, demain et les jours suivants, une nouvelle visite, et je traduirai certainement, mon cher général, votre propre sentiment, si je reporte sur l’ensemble des armées une part de l’honneur que vous avez mérité.

« Dans les rudes semaines que vous venez de passer, vous avez consolidé et prolongé, par la défense des Flandres, la brillante victoire de la Marne ; et grâce à l’heureuse impulsion que vous avez su donner autour de vous, tout a conspiré à vous assurer de nouveaux succès : une parfaite unité de vues dans le commandement, une solidarité active entre les armées alliées, un judicieux emploi des formations, une coordination rationnelle des différentes armes ; mais, ce qui a plus particulièrement servi vos nobles desseins, c’est cette incomparable énergie morale qui se dégage de l’âme française et qui met en mouvement tous les ressorts de l’armée.

« Irrésistible force d’idéal qui, depuis le début de la campagne, a permis à nos troupes de développer leurs qualités acquises et d’en gagner de nouvelles, de s’adapter à la pratique de l’organisation défensive sans perdre leur mordant, de résister également à la fatigue des combats ininterrompus et à la courbature des longues immobilités, de se perfectionner, en un mot, sous le feu de l’ennemi, tout en conservant, au milieu des mille nouveautés de la guerre, leur entrain, leur fougue et leur bravoure.

« Le jour où il deviendra possible de passer en revue quelques-uns des actes de dévouement et de courage qui s’accomplissent quotidiennement parmi vous, il sera démontré par les faits que jamais, au cours des siècles, la France n’a eu une armée plus belle et plus consciente de ses devoirs. Cette armée, d’ailleurs, ne se confond-elle pas avec la France elle-même ? et n’est-ce pas la France, la France tout entière, sans acception de partis ou de conditions sociales, qui s’est levée, à l’appel du gouvernement de la République, pour repousser une agression perfidement préméditée ? Tous les citoyens, groupés sous les drapeaux, n’ont plus qu’un cœur et qu’un esprit ; et les vies individuelles sont prêtes à s’anéantir devant l’intérêt général. Dans ce sublime élan d’un peuple libre, les représentants du pays n’ont pas été les moins jaloux de payer leur dette à la patrie ; et les présidents qui sont venus offrir aujourd’hui à l’armée les vœux des deux assemblées souffriront que je me joigne à eux pour envoyer d’ici un souvenir ému aux membres du Parlement tombés, morts ou blessés, sur les champs de bataille.

« Les deuils et les horreurs de cette guerre sanglante n’attiédiront pas l’enthousiasme des troupes ; les pertes douloureuses que subit la nation ne troubleront pas sa constance et ne feront pas chanceler sa volonté. La France a épuisé tous les moyens pour épargner à l’humanité une catastrophe sans précédent : elle sait que, pour en éviter le retour, elle doit, d’accord avec ses alliés, en abolir définitivement les causes ; elle sait que les générations actuelles portent en elles, avec le legs du passé, la responsabilité de l’avenir ; elle sait qu’un peuple ne tient pas tout entier dans une minute, si tragique soit-elle, de son existence collective et que, sous peine de désavouer toute notre histoire, nous n’avons pas le droit de répudier notre mission séculaire de civilisation et de liberté.

« Une victoire indécise et une paix précaire exposeraient demain le génie français à de nouvelles insultes de cette barbarie raffinée qui prend le masque de la science pour mieux assouvir ses instincts dominateurs. La France poursuivra jusqu’au bout, par l’inviolable union de tous ses enfants, et avec le persévérant concours de ses alliés, l’œuvre de libération européenne qui est commencée, et lorsqu’elle l’aura couronnée, elle trouvera, sous les auspices de ses morts, une vie plus intense dans la gloire, la concorde et la sécurité. »

Je noue ensuite la cravate de la Légion d’honneur au cou du général Belin, sous-chef d’état-major. Puis, la cérémonie terminée, nous causons avec Joffre et avec Foch, venu de Cassel pour la circonstance. Tous deux sont rassurés sur l’avenir. La guerre, disent-ils, peut être plus ou moins longue à gagner ; mais nous la gagnerons. Les Allemands ont perdu la partie qu’ils avaient conçue et préparée. Ni Joffre ni Foch ne croient possible la nouvelle attaque massive que redoute lord Kitchener.

Il y a cependant de nouveaux mécomptes dans la fabrication. Mais Joffre n’en est pas très ému, parce qu’il est forcé, avant toute opération nouvelle, d’attendre, pendant quinze jours ou trois semaines, des engins récemment inventés et destinés à détruire les réseaux de fils de fer ou à bouleverser les tranchées : bombes explosives, canons porte-amarres ou porte-grappins.

Déjeuner à la « popote » du G. Q. G., dans la villa bourgeoise, où Joffre s’endort tous les soirs du sommeil de Condé. Puis, départ de Romilly pour Châlons-sur-Marne, où nous rencontrons le général de Langle de Cary, qui commande la 4e armée, et le général Dalstein, qui commande la 6e région. Le général Dalstein est resté aussi jeune et aussi élégant que je l’ai connu il y a vingt ans à l’Élysée. Le général de Langle de Cary est, lui aussi, un chef de très belle allure. Il venait dépasser au cadre de réserve, lorsque la guerre a éclaté. Il a été immédiatement rappelé à l’activité en qualité de commandant d’armée. Dans sa jeunesse, il était officier d’ordonnance du général Trochu et il a eu la poitrine traversée par une balle, le 19 janvier 1871, à la bataille de Buzenval. Il est très apprécié du général Joffre. Il n’a pas d’inquiétude sur son front, qui, dit-il, est solide : quelques préoccupations seulement du côté de l’Argonne, où les Allemands sont plus mordants qu’ailleurs. Je lui remets, devant les troupes, mais sans intermède oratoire, le grand cordon de la Légion d’honneur.

À la nuit tombante, notre petit cortège d’automobiles se dirige, en grande vitesse, vers le camp de Châlons, qui apparaît tout à coup devant nous, plein de vie et d’animation. Les territoriaux de la région de Montauban y sont installés dans de vastes hangars, qu’éclairent mal de pauvres bougies. Certains d’entre eux font leur cuisine dans la boue du camp à la pâle lueur des falots. Je les interroge sur la correspondance postale, sur leur santé, sur leur nourriture. Tous se déclarent satisfaits et, si tous peut-être ne le sont pas, ils ont, du moins, la fierté de vouloir le paraître.

Je visite longuement les ambulances du camp et les hôpitaux de la ville de Châlons. Beaucoup de grands blessés, dont le moral, ici encore, est parfait. Mais, par malheur, de nombreux cas de fièvre typhoïde, et ce commencement d’épidémie paraît gagner plusieurs armées.

Le soir, je retiens à dîner, à la préfecture, les généraux et les officiers d’état-major. Si confiant que soit Langle de Cary, il croit, contrairement à Joffre, que les Allemands vont tenter une attaque nouvelle.

Nous apprenons par un coup de téléphone de l’Élysée, que la bataille de Lodz se poursuit dans les conditions les plus favorables pour les Russes. La défaite des Allemands paraît complète. Le nombre des prisonniers qu’on leur a faits est énorme1.



1. De Petrograd, nos 982 et 987.


Vendredi 27 novembre[modifier]

Nous partons pour l’Argonne, avec le général de Langle de Cary. Temps humide et glacial. Nous passons à Valmy, où le beau-fils de Dubost est médecin-major à l’ambulance. Le président du Sénat n’avait pas osé me demander cet arrêt, qui nous obligeait à un petit détour ; mais, lorsque je le lui ai proposé, sa bonne humeur a tourné en franche gaieté. Je vois venir le moment où je ne pourrai pas l’empêcher de me faire un cours sur la bataille de Valmy, de m’expliquer la tactique de Dumouriez et de Kellermann et de me démontrer qu’aujourd’hui ce serait une tentative bien dangereuse que d’entraîner les troupes à découvert en agitant les chapeaux à la pointe des sabres. Je n’échappe pas, du moins, au rappel du mot prononcé par Gœthe à Valmy : « En ce lieu et en ce jour commence une ère nouvelle pour l’histoire du monde. » — « Oui, oui, vous verrez, » me répète joyeusement Dubost. » Gœthe aura raison une seconde fois à cent vingt-deux ans de distance. »

Nous nous arrêtons au quartier général du général Gérard, auquel je remets, au passage, la plaque de grand officier. Gérard a été autrefois, à Madagascar, chef d’état-major de Gallieni. Il commande depuis le début de la guerre le IIe corps d’armée et a livré avec lui la bataille de Mangiennes. En septembre, il a été chargé de défendre l’Argonne et il a chaque jour à soutenir, dans « ces Thermopyles de la France », de très rudes combats. Nous parcourons ensemble la pittoresque région de collines forestières, dont j’ai si souvent visité la partie meusienne, et dont les célèbres défilés ont jadis gravé leurs noms dans ma mémoire de collégien. Nous allons, sous un ciel bas, au milieu d’arbres dépouillés, saluer des troupes dans des huttes en bois, meublées de couchettes, de tables et d’escabeaux. Nous nous arrêtons auprès de batteries de 90 et de 105, masquées au milieu des hêtres et des chênes. Le canon ne cesse pas de gronder. Le général Gérard me dit que les Allemands rongent un peu, chaque jour, notre front de l’Argonne. Ils nous enlèvent environ cent mètres par mois et cette persistance à essayer d’avancer, dans une zone déterminée, suivant une même direction, paraît indiquer qu’ils n’abandonnent pas l’idée d’investir Verdun.

Le général Sarrail, qui commande la 3e armée, nous attend dans cette gracieuse commune de» Islettes, dont la population vit courageusement sous la menace de l’ennemi. Je suis, pour les habitants, l’ancien sénateur de la Meuse beaucoup plutôt que le Président de la République et il» m’accueillent avec un empressement familier. À Clermont-en-Argonne, où mon père et ma mère sont venus si souvent, dans leurs vieux jours, respirer l’air pur des bois et des prairies, je ne retrouve guère aujourd’hui que des débris de maisons incendiées. C’est le 5 septembre que, sans aucun motif, des soldats wurtembergeois et des uhlans du prince Wittgenstein ont mis le feu à cette malheureuse petite ville. Seul ou à peu près, l’hôpital de Clermont a été sauvé, grâce à l’énergie de sœur Gabrielle, qui est allée trouver un général allemand au milieu de son état-major et lui a dit : « Vos officiers m’avaient donné leur parole que l’hôpital serait épargné ; ils l’ont reniée. Jamais un officier français n’agirait ainsi. » Un moment irrité de cette fière attitude, le général a cependant fini par interdire de brûler l’hôpital2. Je félicite vivement la sœur Gabrielle, à laquelle je reviendrai plus tard remettre la croix de la Légion d’honneur. Elle me répond avec simplicité : « Je n’ai fait que mon devoir, monsieur le président. »

Par des villages qui me sont très connus, Réci-court, Blercourt, Regret, et dont les habitants mêlés aux troupes me font des signes amicaux, nous continuons notre route jusqu’à Verdun. La place forte meusienne, étroitement serrée dans ses vieilles murailles de Vauban, fourmille d’officiers et de soldats. Elle n’a pas jusqu’ici souffert du bombardement. La population se promène tranquillement dans les rues ; les magasins sont ouverts ; personne ne paraît songer au péril dont la menace grandit dans les environs. Sur la colline, la cathédrale se dresse inviolée. Les gracieuses façades de l’évêché et du musée sont intactes. On ne se croirait nullement dans une ville dont l’ennemi a commencé le siège et qu’il cherche systématiquement à investir. Depuis la bataille de la Marne, le kronprinz, qui commande la 5e armée allemande et qui a son quartier général à Stenay, fait effort pour se glisser dans la région couverte et accidentée de l’Argonne. Il cherche à atteindre la voie ferrée de Sainte-Menehould à Verdun, celle que nous venons de longer depuis les Islettes, et l’état-major allemand lui a donné, à cet effet, plusieurs corps d’élite, dont celui de Metz, le XVIe, composé surtout des solides mineurs de la Sarre. Nous avons en face du kronprinz notre Ve corps, sous les ordres du général Micheler, et notre IIe, commandé par le général Gérard. Vers le 1er octobre, nous tenions encore les crêtes maîtresses de la forêt. Mais peu à peu l’ennemi a gagné du terrain. Il a donné assaut au IIe corps dans les environs de la Gruerie ; il a disputé au Ve les cotes 263 et 295, la Fille Morte (dont le vrai nom était la Feuille Morte), Bolante et le Haut Jardinet.

Malgré cette pression croissante, la place garde sa physionomie d’avant-guerre. Je déjeune à la sous-préfecture avec quelques députés mobilisés : Albert Lebrun, mon ministre des Colonies de 1912 ; Albert Noël, représentant de Verdun ; Abel Ferry, qui était en juillet sous-secrétaire d’État au Quai d’Orsay ; Margaine, ancien polytechnicien, député de la Marne. Sarrail est également des nôtres. Depuis le 30 août, il a remplacé le général Ruffey à la tête de la 3e armée. Il a laissé pousser sa barbe blanche, mais grand, élancé, la taille dégagée, il a l’air très jeune. Son œil bleu, mobile, qui tantôt vous regarde avec insistance, tantôt se perd dans une contemplation lointaine, trahit un tempérament passionné. Son langage s’affranchit volontiers de toute contrainte disciplinaire. Les éloges y sont plus rares que les critiques. Sarrail trouve très regrettable l’attaque qui a été récemment dirigée par nous sur les casernes de Chauvoncourt et qui a eu des conséquences si meurtrières. Il attribue la triste affaire des Hauts-de-Meuse et la prise de Saint-Mihiel à la défaillance du général qui commandait la 75e division de réserve et qui a été frappé, mais surtout à la faute que le commandement supérieur a commise en déplaçant le VIIIe corps, car il se défend d’avoir lui-même provoqué ce déplacement.

L’après-midi, nous visitons le fort de Douau-mont, le seul des satellites de Verdun qui ait été jusqu’ici blessé par les Allemands. Le bombardement lui a causé, quoi qu’on en ait dit, des dégâts assez sérieux. Mais il reste en mesure de soutenir, pendant quelques jours, le cas échéant, les assauts de l’ennemi. Pas plus que Gallieni, Sarrail ne croit, du reste, qu’il soit dorénavant possible de défendre une place, soit à l’abri des murs d’enceinte, soit même à l’intérieur des forts. Il faut organiser, avec des travaux de campagne, une vaste région fortifiée. Il n’est pas inquiet pour Verdun. Ses troupes avancent dans la Woëvre, du côté d’Étain et de Fresnes, et il repousse aussi loin que possible nos lignes avancées.

À l’hôpital de Verdun, je vais voir, sur son lit de douleur, M. André Maginot, député de la Meuse, sergent d’infanterie, qui a eu le genou traversé d’une balle, au cours d’une audacieuse reconnaissance, le lendemain du jour où il avait reçu la médaille militaire pour un beau fait d’armes. On espère aujourd’hui qu’il évitera l’amputation de la jambe, mais il n’en recouvrera pas entièrement l’usage. Il supporte très bravement ses souffrances.

La nuit vient. Nous prenons la route de Souilly et arrivons à Bar-le-Duc. J’y fais immédiatement, tant à l’hôpital de la ville basse que dans les locaux de l’école normale de filles, au sommet de la ville haute, une longue visite aux blessés et aux typhiques. Ici comme à Châlons, les soldats atteints de cette épidémie sont nombreux et la mortalité est forte. Si le mal s’étendait, il deviendrait un danger redoutable pour nos armées. Mais les médecins cherchent avec obstination un sérum et ils espèrent le trouver. En passant devant ma maison natale, je me rappelle silencieusement les années d’enfance où j’ai connu les tristesses de la guerre et de l’occupation. Cette fois, du moins, l’ennemi n’est venu, dans ma chère vallée de l’Ornain, qu’en aval de Bar-le-Duc et mes compatriotes n’auront pas revu des soldats allemands sur la place Reggio, autour de la statue du maréchal Oudinot.

Dîner à la préfecture, avec M. Aubert, préfet, Mme Aubert et quelques amis barrisiens. Des-chanel est tout autre qu’au départ de Paris. Il a secoué sa mélancolie. Il est gai, spirituel, brillant ; il fait l’admiration de tous les convives. Nous téléphonons à Bordeaux pour savoir si le ministère des Affaires étrangères a des nouvelles de Russie. Il en a, et de bonnes.



2. Voir La guerre de 1914-1918 dans la Meuse, par Ch. AIMOND, chanoine honoraire de Verdun. Verdun, librairie Martin Colardelle p. 75 et s.


Samedi 28 novembre[modifier]

Avant de quitter Bar-le-Duc, dont les habitants ont peu à peu connu ma présence et viennent me témoigner des sentiments qui n’ont jamais varié, je vais, dès le matin, voir de malheureux réfugiés des communes envahies, hospitalisés dans une maison de la rue de la Banque. Ces pauvres gens couchent dans de petites chambres, les uns sur des lits de camp, les autres sur la paille. Aucun ne se plaint et notre courte visite illumine tous le» visages. Après avoir ensuite porté nos encouragements à d’autres typhiques, soignés à l’extrémité opposée de la ville, dans les casernes neuves, nous partons pour Commercy, au milieu d’un brouillard très dense, qui se lève peu à peu sur notre parcours.

Nous sommes reçus à Commercy par le général Dubail, qui commande la lre armée, et par le général de Mondésir, qui commande le VIIIe corps. Ils nous disent tous deux qu’une bataille très âpre se livre, depuis trois jours, du côté d’Apremontla-Forêt. Le général Dubail, simple, modeste, à la fois doux et résolu, m’explique avec beaucoup de clarté les opérations de son armée. Mercredi dernier, pendant que tombait la première neige de l’année, le VIIIe corps a été violemment attaqué sur un de ces saillants dans le bois de la Louvière. Un bombardement de Minenwerfer, que notre artillerie est impuissante à éteindre, a fait évacuer par nos troupes une partie de leurs tranchées, qui «ont tombées aux mains de l’ennemi3. Malgré de vives contre-attaques, nous n’avons pas réussi à reprendre le terrain perdu. Hier, la droite du VIIIe corps a été, à son tour, violemment bombardée au sud-ouest de la redoute du Bois Brûlé. Nous avons encore évacué une tranchée. Le général Dubail est préoccupé de ces échecs répétés. Les Allemands ont essayé, toute la nuit, de profiter de leurs avantages et leurs attaques ont repris ce matin avec un redoublement d’activité. Le général Dubail a donné, avant mon arrivée, au général de Mondésir l’ordre de tenir coûte que coûte sur la redoute assaillie et de monter lui-même, le plus tôt possible, une attaque distincte sur la croupe boisée à l’ouest du Bois Brûlé, pour obliger l’ennemi à diviser ses efforts4.

La gentille petite ville de Commercy, berceau de ma vie parlementaire, est remplie de réfugiés des communes voisines, occupées ou menacées par les Allemands. Dans la Woëvre, dans la vallée de la Meuse, les habitants, chassés par la bataille ou par l’invasion, ont dû abandonner précipitamment leurs foyers. Ils se sont éloignés avec une résignation muette, sans révolte et presque sans émoi. Ils ont obéi au réflexe héréditaire d’une race que les siècles ont accoutumée à cette épreuve périodique. Je cause avec quelques-uns d’entre eux, que je connais depuis de longues années. Loin de se lamenter sur leur sort, ils me remercient de ce qu’on fait pour eux. Je laisse à leur intention quelques secours personnels au maire et au préfet, mais qu’est-ce que ces oboles en regard de tant de ruines et de tant de besoins ?

Le maire de Commercy, très aimé de la population, est en fonctions depuis trente ans. C’est mon ami René Grosdidier, maître de forges, qui m’a succédé d’abord à la députation, puis au Sénat. Bien que Commercy soit sous le canon allemand, les usines ne sont pas fermées. Elles travaillent pour la Défense nationale, mais un peu au ralenti, car beaucoup d’ouvriers sont mobilisés. Grosdidier a hospitalisé chez lui deux de mes compagnons de Sampigny, émigrés eux aussi depuis le bombardement du Clos, mon cheval Bijou et mon chien Bravo : tous deux me font fête, sans la moindre déférence pour la magistrature dont je suis momentanément investi. Nous déjeunons dans la maison particulière de Grosdidier au bruit continu du canon et, aussitôt après le repas, nous reprenons notre tournée, qui évoque en moi le souvenir d’autres tournées de jeunesse, faites jadis dans les mêmes communes auprès des électeurs meusiens.

Nous nous rendons sur la route de Gironville et nous nous arrêtons un peu en deçà de la crête des Hauts-de-Meuse et à la gauche du fort. Le Page:Poincaré - Au service de la France, neuf années de souvenirs, Tome 5, 1929.djvu/482 Page:Poincaré - Au service de la France, neuf années de souvenirs, Tome 5, 1929.djvu/483 temps est assez clair et nous pouvons aisément nous rendre compte du front occupé par nos troupes. Nous assistons à un combat d’artillerie. Ce sont surtout nos batteries du fort de Liouville qui tirent. Elles arrosent les abords de la redoute du Bois Brûlé et le bois Jurat. Des lueurs, de la fumée, un bruit sourd de tonnerre lointain. C’est toute la bataille. Nous n’apercevons ni un cavalier, ni un fantassin. Il y a cependant cent mille hommes dans chaque armée, mais ils sont terrés dans des trous, et l’immense plaine qui se déroule à nos pieds paraît déserte.

Le fort de Gironville ayant été canonné le 31 octobre, le général Dubail a craint qu’un cortège d’automobiles n’attirât un nouveau bombardement. Je me fais donc conduire, avec Dubost et les généraux Dubail et Duparge, en une seule voiture discrète et rapide. Dans le fort, que les obus ont encadré sans l’endommager, je tenais à voir mon jardinier du Clos, Eugène Aujard, que j’y savais mobilisé comme réserviste. Sa femme a dû quitter ma propriété de Sampigny où les obus continuent à pleuvoir sur la villa et sur les arbres. Nous allons louer une maison à Bar-le-Duc pour l’y loger, elle et ses enfants, avec les débris de notre mobilier.

Nous descendons sur Toul par Gironville, Jouy-sous-les-Côtes, Corniéville, en espaçant les automobiles, pour ne pas trop éveiller la curiosité des Allemands. Le général Rémy, gouverneur de Toul, nous montre l’organisation défensive des positions avancées de la place sur les collines et dans les bois ; il nous conduit à des batteries d’artillerie et à des ouvrages d’infanterie, exécutés depuis le début des hostilités et destinés à remplacer les forts permanents, qui ne résistent pas à l’artillerie lourde. Le camp retranché de Toul n’a, d’ailleurs, à redouter pour le moment que les visites des taubes et des aviatiks. Il n’a point affaire à l’artillerie allemande. Cette place que nous croyions une des gardiennes les plus nécessaires et les plus exposées de notre frontière de l’Est demeure aujourd’hui à l’abri des tentatives de l’ennemi, alors que Maubeuge, que protégeait la neutralité belge, est prise et occupée.

Nous arrivons à Nancy à la fin de l’après-midi et nous sommes reçus à la préfecture par M. Mir-man, sa femme et ses filles, qui ont donné, depuis quelques semaines, aux populations lorraines de si beaux exemples de courage. La gracieuse ville de Stanislas est remise de l’alerte qu’elle a eue au moment de la bataille du Grand-Couronné. Elle reste en butte aux raids d’avions et même aux bombardements à longue portée. Mais elle a bravement repris sa vie normale et les rues sont presque aussi animées qu’en temps de paix.



3. Quatre années de commandement, par le général DUBAIL. Fournier, éditeur, tome 1er, p. 249 et s.
4. « J’expose au président la situation de la 1re armée. Je vois qu’il est parfaitement au courant des opérations : il s’y intéresse d’une façon toute particulière. » Op. cit., p. 253.

Dimanche 29 novembre[modifier]

Le général Dubail, qui est venu nous retrouver à Nancy, nous conduit, dans la matinée, Dubost, Deschanel et moi, sur les principales positions du Grand-Couronné et sur les champs de bataille des mois d’août et de septembre. Je retrouve le paysage que j’ai connu dans ma jeunesse, pendant mon volontariat militaire, et les friches où j’ai si souvent manœuvré avec le 26e régiment. Les mêmes collines ont été cette année témoins d’opérations moins inoffensives5. Nous passons à Champenoux, qui fut le centre de la bataille, et à Cresic, qui est presque entièrement détruit. Le maire de cette dernière commune et ceux des habitants qui y sont rentrés nous expliquent que les Allemands ont incendié les maisons sans motif et de parti pris, en commençant par celle du général Lyautey. « Et ces barbares, nous dit le maire, c’étaient des gamins, messieurs, des gamins ! » Et il paraît encore plus furieux contre leur âge que contre leur sauvagerie.

Nous poussons ensuite vers le nord, jusqu’à proximité de la frontière. Nous quittons les autos, près de l’étang de Brin et nous nous avançons à pied, à travers la forêt, jusqu’à la lisière. À la demande du général Dubail, je remets la médaille militaire à un brave sergent de réserve, qui s’appelle Lavedan et qui est instituteur dans les Hautes-Pyrénées. Il a été blessé au bras droit, il y a huit jours, et après s’être fait panser, il a spontanément repris le commandement de sa section6. À l’orée du bois, nous nous trouvons aux avant-postes. Les soldats, qui sont des réservistes et des territoriaux, ont établi sous les arbres des tranchées et des abris souterrains. À Brin, il y a un peloton d’avant-garde et, de l’autre côté de la Seille, dans les villages que nous voyons là, ce sont les Allemands. Aujourd’hui, tout est au calme. On ne se bat pas dans ce secteur. On se borne à se surveiller du regard.

Nous rentrons à Nancy et nous en repartons immédiatement pour Lunéville. Ici, la foule, assez nombreuse dans les rues, nous reconnaît et se précipite vers nous. Nous faisons une courte station à la mairie. J’exprime aux habitants, avec me» sympathies pour leurs épreuves, mes félicitations pour leur conduite et leur délivrance. Puis, nous remontons, une fois de plus, en automobile et nous nous dirigeons vers ce qui fut Gerbéviller : pauvre ville martyre, dont toutes les maisons ont été incendiées par les Allemands. Il ne reste que des pans de murs noircis et des amas de décombres, au-dessus de quoi l’église, éventrée par les obus, dresse en un dernier geste de prière les débris de son clocher. À la demande de M. Mir-man, et avec l’assentiment de Viviani, je remets la croix de la Légion d’honneur à la sœur Julie, supérieure de l’hôpital, qui, de l’avis unanime des représentants du pays, s’est admirablement comportée pendant toute la durée de la bataille. Aidée de quatre autres sœurs de Saint-Charles, elle a soigné les blessés et ravitaillé de pauvres gens menacés à la fois par la mitraille et par la faim. Dubost prétend qu’il a entendu dans la foule quelques protestations discrètes contre cette décoration et il craint qu’elles n’aient été inspirées par des raisons politiques. Mais M. Mirman le rassure et nous affirme que, tout au contraire, l’accord est complet entre tous les partis sur le rôle de la sœur Julie, et que les seules opposantes sont quelques femmes trop avides qui se plaignent d’avoir été un peu rationnées dans l’intérêt des plus malheureuses7.

Nous nous séparons de Dubail à Neuves-Maisons, où se trouve son quartier général et où il s’arrête, pour préparer de nouvelles attaques qu’il veut déclencher dès demain avec le VIIIe corps sur la Vaux-Féry, avec le XXXIe sur le bois de la Sonnard, avec la 73e division sur le bois de Mort-Mare. Nous dînons à la sous-préfecture de Toul avec les sénateurs et députés de Meurthe-et-Moselle, et avec le peintre Guirand de Scevola, actuellement brigadier d’artillerie. Dans la soirée, nous reprenons à Toul un train dont la marche est sans cesse arrêtée par les transports militaires et qui nous ramène lentement à Paris.



5. Voir revue Le Pays lorrain (Nancy, 1928), « la Bataille qui sauva Nancy. Champenoux, 24 août - 12 septembre 1914 », par l’abbé Ch. ROLIN, curé de Champenoux-Erbeviller.
6. Voir général DUBAIL, op. cit., p. 253.
7. Voir l’Âme française et la guerre, les Saints de la France, par Maurice BARRÈS, Émile-Paul frères, éditeurs, p. 22 et s.


Lundi 30 novembre[modifier]

Dans mon cabinet de l’Élysée, je parcours les papiers qui sont arrivés pendant mon absence. D’abord, une note confidentielle de Londres8 : « Sir Ed. Grey a dit à M. Paul Cambon : « L’Autriche et la Prusse ont auprès du Vatican des représentants qui exercent sur le monde catholique une action incessante contre la Triple-Entente. La guerre actuelle, prétend-on, est le conflit de l’Angleterre ennemie de l’Église, de la Russie schismatique et de la France athée contre les deux puissances les plus respectueuses du catholicisme. Cette campagne, qui se poursuit dans tous les pays catholiques, en Espagne et en Amérique, peut avoir sur l’opinion les effets les plus regrettables. Le gouvernement britannique a donc résolu d’envoyer à Rome une mission auprès du Saint-Siège. Quelles seront sa durée, son caractère et sa composition ? Rien n’est décidé pour le moment, mais la décision ne tardera pas. » En terminant sa communication à M. Paul Cambon, sir Ed. Grey a dit sans insister autrement : « Il serait désirable que la France fît comme nous. » Oui, certes, ce serait désirable, et il y a quelque chose d’absurde de notre part à rester, en temps de guerre, éloignés d’un poste d’observation aussi important que le Vatican. Mais le gouvernement français voudra-t-il le comprendre ?

Autre télégramme. Le chargé d’affaires de Grande-Bretagne au Caire considère comme imminente la publication par son gouvernement d’une déclaration annonçant la déchéance du Khédive, son remplacement par le prince Hussein et l’établissement du protectorat britannique9.

Nouvelle initiative de M. Sazonoff. Il a, dit-il, des raisons de présumer que le concours effectif de la Bulgarie contre l’Autriche pourrait être obtenu sans retard, si les trois puissances lui garantissaient l’acquisition de la Thrace jusqu’à la ligne Enos-Midia et le partage de la Macédoine sur les bases de l’accord de 1912. Jusqu’ici rien de nouveau ; M. Sazonoff tient seulement à nous montrer qu’il a les illusions tenaces ; mais il ajoute : « Toutefois, considérant l’importance décisive que la Grèce et la Serbie attachent à maintenir la contiguïté de leur frontière, M. Sazonoff nous suggère de réaliser ce voisinage aux dépens de l’Albanie10. » Delcassé devrait bien se décider à jeter un peu d’eau froide sur cette imagination trop échauffée.

D’autre part, M. Paléologue télégraphie : « La difficulté que j’éprouve à obtenir des renseignements précis sur la bataille de Lodz me fait craindre que la victoire des Russes ne soit moins décisive que le chef d’état-major général ne le pensait d’abord. En tout cas, elle dure encore11. » La Russie nous met de plus en plus au régime des nouvelles alternées. Un jour d’espoir, un jour de déception. Il est possible, après tout, que le gouvernement russe n’en sache pas beaucoup plus que nous.

De Serbie, les informations sont encore moins rassurantes. On signale des symptômes de découragement dans les troupes de la lre armée et même des paniques parmi les jeunes recrues récemment incorporées12. Le prince régent ne quitte pas le front ; il s’efforce de rendre confiance aux soldats et leur donne l’exemple du courage13.

J’apprends par un télégramme de Delcassé que le roi d’Angleterre arrive en France pour visiter les armées du maréchal French. Viviani pense, comme moi, qu’il est convenable que j’aille le saluer. Le colonel Pénelon, qui est revenu de l’Est avec nous, téléphone au quartier général britannique pour préparer la rencontre. Nous prenons rendez-vous pour demain à Merville.

Le cardinal Amette a communiqué à M. Jules Cambon, qui vient m’en informer, une lettre du cardinal Gasparri. Le pape désirerait obtenir des puissances belligérantes une trêve pour la journée de Noël. Le Saint-Père ne veut donner suite à ce projet que s’il a des chances d’être accueilli et il a chargé l’archevêque de tâter le terrain. M. Jules Cambon a répondu au cardinal Amette qu’il n’avait pas qualité pour émettre un avis, mais que le gouvernement français ne pourrait, sans doute, agir que d’accord avec ses alliés et qu’en outre, il consulterait certainement les chefs militaires. L’ambassadeur me demande mon sentiment : « Je ne puis, bien entendu, lui dis-je, rien décider en dehors du gouvernement, mais l’idée du Saint-Siège me paraît difficilement réalisable. Nous devons, comme vous l’avez indiqué, l’examiner d’abord avec nos alliés. Or la fête russe de Noël ne concorde pas comme date avec la nôtre. D’autre part, nul ne peut prévoir si la situation militaire permettra de faire trêve, le 25 décembre. La pensée du Pape me paraît généreuse, mais j’ai peur qu’elle ne soit un peu théorique. Prévenez, en tout cas, le cabinet à Bordeaux. »



8. N° 1097.
9. De M. Defrance, n° 188.
10. De Petrograd, n° 991.
11. De Petrograd, n° 990 et sans numéro, 28 novembre.
12. De Nisch, n° 331.
13. De Nisch, n° 334.


Mardi 1er décembre[modifier]

Le matin, départ en chemin de fer, pour Saint-Omer. Viviani seul m’accompagne, avec le général Duparge et le colonel Pénelon. Nous arrivons à une heure. Le général Joffre, venu de son côté, nous attend sur le quai de la gare. Nous montons en automobile et nous nous rendons à Merville où se trouve le quartier général d’une division anglaise et où le roi George V nous reçoit dans une maison particulière, réquisitionnée par les troupes britanniques. Il porte un uniforme de campagne, pareil à celui du maréchal French, drap gris jaune, molletières, képi dont la visière est ornée de deux palmes d’or. Il me remercie aimablement d’être venu, me présente ses officiers et m’invite à m’asseoir à côté de lui, dans une automobile découverte, pour aller passer ses troupes en revue. Elles ont été, en grande partie, retirées des tranchées et échelonnées en deux files séparées, placées l’une en face de l’autre, de chaque côté des routes. Nous passons à vitesse ralentie entre ces deux rangs immobiles ; les officiers saluent ; les hommes, à la différence des Français, poussent des hourras. Dans toutes les localités que nous traversons, Merville, Hazebrouck, Estaire, les habitants massés nous acclament. Le roi est, comme toujours, très affable et nous causons librement des émotions que nous avons éprouvées depuis quelques mois. Il paraît très satisfait que les Allemands ne soient pas venus à Calais. « C’était, dit-il, leur but évident et leur échec est d’autant plus grave que leur effort avait été plus puissant. » Le roi se félicite que les trois gouvernements alliés se soient mutuellement engagés à ne pas signer de paix séparée. « J’ai toujours été d’avis, me dit-il, que l’Angleterre devrait marcher contre l’Allemagne, si celle-ci déclarait la guerre à la France. Mais lorsque vous m’avez écrit, j’ai été forcé de vous répondre avec réserve, parce que mon gouvernement n’avait pas encore pris parti et que l’opinion britannique n’était pas prête à une intervention. J’ai dit à Grey : « C’est à vous de renseigner le pays ; vous parviendrez certainement à lui faire comprendre que l’Angleterre ne peut se désintéresser du conflit. » Grey est, en effet, arrivé sans peine à ouvrir les yeux de l’immense majorité des Anglais. »

Le roi paraît très vivement frappé des ravages qu’ont faits les Allemands dans les communes où nous passons. Il me montre lui-même, spontanément, les maisons incendiées, les dégâts causés par les obus, et il se rend parfaitement compte que, dans la défense de la cause commune, nous qui combattons sur notre propre territoire, nous ne sommes pas les plus avantagés.

Nous visitons deux quartiers généraux ; nous passons en revue des cavaliers, des artilleurs, des fantassins, et nous revenons assez tard à Saint-Omer, où se trouve le quartier général du maréchal French. La ville a l’aspeet d’une cité britannique. Partout des officiers et des soldats anglais, qui vivent dans les meilleurs termes avec la population. C’est cependant en très bon français que les Audomarois me disent leur joie de mon arrivée.

Nous dînons chez le maréchal French. Le roi a tenu à m’inviter lui-même, se considérant comme chez lui au milieu de ses armées, quoiqu’en territoire français. Assistent seuls au repas le prince de Galles, toujours presque aussi jeune que lorsqu’il était l’hôte du marquis de Breteuil14, le maréchal French, deux officiers anglais, le général Duparge, le colonel Pénelon, le colonel Huguet, chef de notre mission militaire au quartier général anglais. Le roi me parle sans aménité de M. Cail-laux, que sir Francis Bertie lui a représenté sous un jour peu favorable15. « Enfin, me dit-il, il part pour le Brésil. C’est un soulagement. » Il ajoute que personnellement il est, comme, du reste, le gouvernement britannique, d’avis de poursuivre la guerre jusqu’à l’anéantissement de l’impérialisme germanique. Il compte profiter de son séjour en France pour aller saluer son cousin le roi Albert Ier à Furnes ou à La Panne.



14. Voir Le lendemain d’Agadir, p. 188 et s.
15. The diary of lord Bertie, Hodder and Stoughton, London, vol. Ier, p. 224.

Mercredi 2 décembre[modifier]

Nous avons quitté Saint-Omer cette nuit et nous sommes rentrés ce matin à Paris. À peine Viviani s’est-il séparé de moi qu’il revient à l’Élysée. Il a appris, par un coup de téléphone de Briand, que le cabinet, réuni à Bordeaux, en notre absence, a répondu à l’Angleterre que la France n’était pas disposée à envoyer un représentant au Saint-Siège. On a même, paraît-il, essayé de faire comprendre au gouvernement britannique qu’il s’était trop pressé de désigner le sien. Mesquine et aveugle politique ! Allons-nous sacrifier nos intérêts nationaux à des préoccupations de parti ? Viviani paraît se résigner à cette malencontreuse réponse. Mais comment Delcassé et Briand n’ont-ils pas obtenu qu’on attendît notre retour avant de prendre une décision ? Toutes les puissances belligérantes vont être représentées au Vatican, sauf nous, comme si la séparation des Églises et de l’État nous interdisait des rapports diplomatiques avec le Saint-Siège et comme si nous avions le droit de nous désintéresser de ce qui se passe au Vatican !

D’autre part, Viviani a reçu ce matin, comme moi-même, de Millerand, qui est retourné à Bordeaux, copie d’une lettre de Joffre, relative à la défense de Paris. « L’expérience de la guerre actuelle, dit le général en chef, montre qu’on ne peut compter avec certitude, ni sur la résistance des ouvrages permanents ou renforcés, ni sur les troupes territoriales qui, sauf d’honorables exceptions, n’ont fait preuve que d’une médiocre valeur militaire. Au cas, — d’ailleurs de moins en moins probable, — où Paris serait menacé, sa défense devrait donc être assurée par une armée de campagne, composée d’éléments aguerris et s’appuyant sur une organisation du champ de bataille, poussée le plus loin possible en avant de la place, devant laquelle il importe de ne plus laisser l’ennemi se présenter. Cette organisation a déjà été préparée, par mes soins, sur le front Beauvais-Villers-Cotterêts ; il m’appartiendrait également de désigner, en temps voulu, les troupes de campagne chargées de l’occuper. Dans ces conditions, l’état de choses actuel, qui met à la disposition du gouverneur militaire de Paris quatre divisions territoriales, réparties entre les différents secteurs où elles auraient à défendre une ligne de résistance établie à quelques kilomètres seulement des forts extérieurs, ne répond en aucune façon aux nécessités de la situation. » Le général en chef propose donc un certain nombre de modifications qui auraient pour effet inévitable de diminuer les attributions conférées par le décret du 26 août au gouverneur militaire de Paris. Joffre prévoit que le général Gallieni ne pourra accepter une mission ainsi diminuée et il projette, en ce cas, de le remplacer par le général Maunoury. Il ne veut pas, ajoute-t-il, prendre la décision lui-même, parce que « la question se rattache au retour, tout au moins provisoire, du gouvernement dans la capitale, en vue de la prochaine convocation des Chambres. Cette éventualité devra avoir pour conséquence que le camp retranché de Paris sera placé, jusqu’à la ligne des forts extérieurs, en dehors de la zone des armées. »

Ainsi, le général en chef considère encore le retour du gouvernement à Paris comme ne devant pas être immédiat et comme pouvant être provisoire. Viviani lui-même n’envisage, me dit-il, le retour définitif que pour le courant de janvier. Je lui répète, une fois encore, combien je trouve injustifiables ces retards successifs. Mais je suis, comme lui, d’avis qu’il est impossible de restreindre la mission de Gallieni sans lui en avoir trouvé une qui soit réellement digne de lui. D’accord avec moi, Viviani téléphone à Millerand que nous prions le Conseil de ne prendre, en notre absence, aucune décision à cet endroit.

Dans la journée, je reçois Barthou, auquel le vote de la loi de trois ans aurait dû valoir, depuis la guerre, son retour au pouvoir, mais que le souvenir du procès-verbal Fabre16 a empêché Viviani d’appeler dans son cabinet élargi, alors que M. Caillaux en était écarté. Lui aussi, Barthou, brûle maintenant d’être employé et il est certainement fâcheux qu’il ne le soit pas. Il accepterait, volontiers, me dit-il, de présider, comme le lui a offert Viviani, une Commission d’organisation de l’Alsace-Lorraine. Il faut, en effet, préparer dès maintenant un statut pour les communes qui sont occupées par nos troupes. J’indique à Barthou que, d’une part, une Commission qui paraît le produit d’une génération spontanée, fonctionne déjà dans les locaux du Conseil d’État et que, d’autre part, le G. Q. G. a pris des mesures locales. Le général Dubail m’a même dit l’autre jour, devant les présidents des Chambres et devant le président du Conseil, et nous l’avons approuvé tous les quatre : « Je fais rétribuer les prêtres en Alsace et je promets aux populations de respecter leurs usages. » — « Je suis exactement dans le même état d’esprit, me dit Barthou, mais il faudra évidemment coordonner le travail des militaires et des civils. Comme président d’une commission générale, je me chargerai volontiers d’établir la liaison. »

Après avoir communiqué téléphoniquement avec Delcassé, M. Jules Cambon a revu le cardinal Amette. Il lui a fait part des objections que soulèverait une trêve de Noël. Le G. Q. G. croit qu’il serait dangereux de suspendre, même pendant vingt-quatre heures, les opérations en cours. Le cardinal a parfaitement compris ce motif de refus. Il trouve, du reste, que la bonne foi de l’armée allemande est trop suspecte pour que nous puissions nous fier aux engagements qui seraient pris. Il va prévenir lui-même le Vatican17.



16. Voir L’Union sacrée, p. 79 et s.
17. De M. Jules Cambon à M. Delcassé, 1er décembre, n° 157.

Jeudi 3 décembre[modifier]

J’ai quitté Paris hier soir, par chemin de fer, et je suis revenu, bien malgré moi, dans cette préfecture de la Gironde, où le gouvernement croit encore devoir tenir ses conseils. Cette fois, du moins, Mme Poincaré a été laissée libre de rester au milieu de la population parisienne et de s’intéresser aux œuvres qui réclament son concours.

J’apprends, en arrivant à Bordeaux, la mort de l’un des vieux officiers de ma maison militaire, le brave colonel Gauchotte, né dans l’humble village meusien de Courcelles-aux-Bois, où mon grand-père maternel avait son pied-à-terre de chasse et où j’ai, tout enfant, planté des sapinières. Le colonel avait été frappé ces jours derniers d’une attaque d’apoplexie et il vient de succomber. J’aurais voulu assister ce matin à ses modestes obsèques, d’autant qu’il ne pourra point, avant la fin de la guerre, être transporté là-bas, dans l’étroit cimetière où reposent les siens, au pied de la pauvre église où ma grand-mère a si souvent prié, pendant que mon grand-père chassait le loup et le sanglier. De tous les droits que me refusent mes fonctions, celui d’être moi-même est assurément celui que je regrette le plus. Dès mon retour, me voici accaparé par le Conseil des ministres et je ne puis même pas suivre le convoi d’un ami de mes parents.

Entre autres questions importantes, nous avons à régler celle qui concerne le gouverneur militaire de Paris. Millerand fait siennes les conclusions du général Joffre. Il voudrait qu’on remplaçât immédiatement Gallieni par Maunoury et que l’on confiât au premier, à titre de compensation, le commandement des troupes de l’intérieur. Le ministre de la Guerre demeure, d’autre part, comme le général en chef, nettement opposé à l’idée d’une rentrée officielle et définitive du gouvernement à Paris. Viviani, qui a conféré hier avec Gallieni, préférerait qu’on lui donnât, de préférence, un rôle actif avec le commandement d’un groupe d’armées, mais, d’après ce que nous dit le colonel Pénelon, Joffre ne paraît guère disposé à accepter cette solution. Il a été autrefois aux colonies sous les ordres de Gallieni. Il craint qu’il ne soit difficile à ce dernier d’être aujourd’hui directement sous les siens et de s’adapter à cette subordination. Viviani pense, au surplus, comme Millerand, que mieux vaut ne pas rentrer officiellement à Paris avant qu’il se soit produit de nouveaux événements militaires. Il serait d’avis que le gouvernement y revînt par petits paquets, vers le 10 décembre, qu’il y restât, en fait, jusqu’à la prochaine session parlementaire et qu’on n’annonçât le retour définitif que vers le 20 janvier. Sa préoccupation, me dit-il, est d’éviter que les Chambres, voyant les ministres réinstallés à Paris, n’émettent la prétention de siéger en permanence pendant la session ordinaire de 1915, c’est-à-dire de janvier à la fin de juin. La Constitution leur donne ce droit et seules, dans cette période, elles peuvent se mettre en congé. Je réponds que ces considérations d’ordre politique sont, à l’heure présente, tout à fait secondaires. « L’autorité militaire, dis-je, a déjà fait commettre au gouvernement une lourde faute, lorsqu’elle lui a dicté l’heure et les conditions du départ de Paris. Si nous avions seulement tardé quarante-huit heures, comme je le désirais, nous ne serions sans doute pas partis. Ce serait aujourd’hui une faute nouvelle, et beaucoup plus lourde cette fois, si, avant d’avoir démontré à Paris, par notre propre présence, que la ville est désormais en pleine sécurité, on diminuait la garnison et on remplaçait le gouverneur. Il ne faut rien faire avant d’être en place. Personnellement, d’ailleurs, je préfère une rentrée immédiate et définitive. Mais si vous voulez, malgré tout, réserver l’avenir, arrangez-vous, du moins, pour rentrer tous en fait, pour ramener à Paris les administrations, pour inviter le corps diplomatique à y revenir lui-même et, lorsque tout le monde sera réinstallé, on cherchera avec Gallieni un parti qui lui donne satisfaction. On pourrait, par exemple, lui maintenir son gouvernement militaire, tout en lui donnant le commandement en chef des troupes de l’intérieur. Ce qui serait inadmissible, ce serait de priver la France d’un serviteur tel que lui. » Après une assez longue délibération, le cabinet finit par se ranger à mon opinion. Il décide qu’aucune mesure ne sera prise avant notre retour à Paris et que nous rentrerons tous, en fait, la semaine prochaine.

Le gouvernement serbe a décidé que son armée allait abandonner Belgrade. Il nous demande, à l’Angleterre, à la Russie et à nous, d’insister à Athènes pour que la Grèce lui envoie 80 000 hommes de secours ; il sollicite, en même temps, de nous une nouvelle avance de 100 millions18. M. Venizelos est disposé, en principe, à réaliser le désir de M. Pachitch, mais à la condition que la Triple-Entente garantisse au roi Constantin que la Grèce ne sera pas attaquée par la Bulgarie19. Je me demande comment la Triple-Entente pourrait offrir à la Grèce une telle garantie.

Pendant mon absence, M. Sazonoff a encore donné libre carrière à la folle du logis. M. Paul Cambon ne peut s’empêcher de mettre Delcassé en garde contre les tentatives un peu désordonnées du ministre russe : « J’ai eu trop souvent l’occasion, télégraphie-t-il20, de signaler la précipitation de M. Sazonoff et de regretter l’empressement avec lequel ses propositions sont transmises, pour revenir sur mes précédentes réflexions. Je suis persuadé que si les représentants de la France et de l’Angleterre lui présentaient leurs observations et discutaient les formules qu’il se plaît à produire à tout propos, sans attendre l’effet de ses suggestions précédentes, il le comprendrait, car il est intelligent et bien intentionné. » Peut-être ces justes observations détourneront-elles un peu Delcassé de se laisser aussi souvent remorquer par le ministre du Pont-aux-Chantres.



18. De Nisch, n° 358.
19. D’Athènes, n° 211.
20. De Londres, n° 1127.


Vendredi 4 décembre[modifier]

Le nouvel ambassadeur des États-Unis, M. William G. Sharp, me remet ses lettres de créance, signées du président Woodrow Wilson et de M. Bryan, secrétaire d’État. Il m’adresse son allocution en anglais, car, pas plus que son prédécesseur, il ne parle la langue du pays où il est chargé de représenter le sien. Il semble que l’Amérique choisisse maintenant par principe, même pour Paris, des diplomates qui ne savent pas un mot de français. M. Sharp m’exprime donc en anglais le vœu que « des épreuves de l’heure présente puissent bientôt sortir les bienfaits d’une paix longue et heureuse. » Je lui réponds par quelques banalités aimables et j’ajoute : « Je vous remercie des vœux que vous faites pour le rétablissement d’une paix « longue et heureuse. » S’il n’avait dépendu que du gouvernement français, la paix n’aurait jamais été troublée. À une attaque brutale, nous avons répliqué avec ce patriotisme et cette bravoure, auxquels vous voulez bien rendre hommage. Nous sommes déterminés à remplir jusqu’au bout le devoir qui nous a été imposé. Pour qu’elle soit « longue et heureuse », pour qu’elle ne soit pas illusoire et trompeuse, il faut que la paix soit garantie par la réparation intégrale des droits violés et prémunie contre des attentats futurs. »

Le colonel Pénelon m’apporte, de la part de Joffre, une note ainsi conçue : « 1° Le général Joffre estime que, depuis l’issue de la bataille des Flandres, Paris est tout à fait hors de danger et que l’armée allemande n’a plus de capacité offensive ; 2° En conséquence, il a transporté son grand quartier général entre la capitale et l’armée ennemie, pour être à proximité de la zone où il prendra l’offensive, quand le moment sera venu ; 3° Dans ces conditions, il ne voit plus que des avantages à retirer Paris de la zone des armées et à n’y laisser que les troupes nécessaires pour l’ordre et la police ; 4° Il ne voit aussi que des avantages à ce que le gouvernement rentre à Paris pour bien affirmer aux yeux de l’Europe que la première partie de la campagne, celle de l’offensive allemande, est terminée ; 5° Avec les divisions retirées de Paris, le général Joffre a l’intention de former un groupement qui serait commandé par le général d’Amade ; 6° La mission confiée au général Gallieni à Paris étant terminée, le général en chef voudrait lui donner le commandement en chef de tous les dépôts et de toutes les formations à organiser dans l’intérieur pour être portées sur le front dès qu’elles seraient instruites et entraînées. » Le général Joffre a donc enfin changé d’avis sur l’opportunité de notre retour à Paris, mais il propose toujours, à l’égard de Gallieni, une solution qui ne paraît guère acceptable. Je donne connaissance de cette note au Conseil des ministres. Millerand persiste à penser que mieux vaudrait ne pas rentrer maintenant à Paris. Quoi qu’on lui dise, il ne se laisse pas convaincre ; ses bureaux ne sont pas, semble-t-il, aisément transportables. Il compte rester à Bordeaux jusqu’à nouvel ordre, sauf à venir de temps en temps à Paris. Néanmoins, le Conseil accepte que je rentre jeudi prochain avec Vi-viani et Delcassé. Millerand nous accompagnera et reviendra le samedi à Bordeaux, puisqu’il le désire. La question du gouvernement militaire de Paris sera réglée sur place.

Mauvaises nouvelles de Russie. Le grand-duc Nicolas affirme qu’il a en face de lui des forces considérables transportées en novembre du front occidental sur le front oriental21. Le généralissime russe déclare que si ces envois de renforts ennemis continuent devant lui, il sera « obligé de renoncer à sa tactique actuelle pour adopter le système de retranchements qui est pratiqué sur le front franco-belge. » Le grand-duc voudrait savoir si le général Joffre se propose de reprendre bientôt la marche en avant. Il ne paraît pas se douter des difficultés que nous rencontrons et nous-mêmes peut-être ne nous représentons-nous pas assez celles qui l’arrêtent. Cependant, à l’heure actuelle, Joffre est convaincu qu’en dehors de la cavalerie, aucune des troupes allemandes qui étaient en face de nous sur la Marne n’a été retirée de France pour être envoyée en Russie.

Les nouvelles de Serbie, elles aussi, sont mauvaises. Un cabinet national vient d’être constitué sous la présidence de M. Pachitch, mais la situation militaire ne s’améliore pas22.

Mauvaises également les nouvelles de Grèce. Pour secourir la Serbie, M. Venizelos continue à réclamer des garanties impossibles contre la Bulgarie23.



21. De Petrograd, nos 1028, 1029.
22. De Niseh, n° 366.
23. D’Athènes, n° 212.


Samedi 5 décembre[modifier]

De la part de Joffre, le commandant Herbillon insiste, à son tour, auprès de moi pour que soit tranchée sans délai la question de la garnison parisienne et du gouvernement militaire. Il me semble qu’entre les états-majors des deux chefs les rapports tendent malheureusement à s’aigrir. Je répète au commandant ce que j’ai dit au colonel Pénelon : « Il faut que le gouvernement rentre d’abord à Paris, qu’il y reconquière, par sa présence et par son action, une autorité partiellement perdue, qu’il y donne l’impression de la sécurité rétablie. On ne peut auparavant ni enlever à Paris sa garnison, ni priver la ville de celui qu’elle considère comme son sauveur. »

Il est décidé en Conseil que les ministres rentreront, à leur gré, à partir de demain. Briand, devançant cette décision, a déjà repris le chemin de Paris. Je quitterai enfin Bordeaux, en compagnie de Viviani, mardi soir. Millerand viendra nous retrouver à Paris mercredi. Il verra Joffre jeudi à Chantilly. Il réunira Joffre et Gallieni à Paris vendredi à la première heure et nous aurons conseil à l’Élysée vendredi matin.

Le reste de la séance ministérielle ne va pas sans quelques incidents. Viviani ne se contente pas de penser tout haut ; il ne peut s’empêcher d’exprimer les sentiments, et même les sensations qu’il éprouve ; il sent tout haut. Inquiet des nouvelles russes, il cède aujourd’hui à un accès de pessimisme aigu. Il ne voit plus qu’un moyen de sauver la France : appeler coûte que coûte les Japonais en Europe et payer leur concours du prix, quel qu’il soit, qu’ils réclameront : au besoin l’Indo-Chine.

Avec assez d’habileté, Delcassé remet les choses au point. Il expose les négociations qui ont été engagées avec le Japon, les difficultés rencontrées, les hésitations du gouvernement de Tokyo. Il croit que le Japon ne convoite nullement l’Indo-Chine, mais qu’il désire que ses relations douanières avec notre colonie soient réglées par les mêmes conventions qu’avec la France. Le Conseil autorise Delcassé à promettre cette concession. Le ministre des Affaires étrangères pense que le Japon souhaiterait, en outre, une aide financière pour mettre en valeur la Mandchourie et la Corée. C’est également une offre qui peut lui être faite. Mais il faudrait surtout que la Russie consentît à signer un traité d’alliance avec le Japon et lui reconnût en Chine certaines sphères d’influence. Il est entendu que Delcassé cherchera à convaincre la Russie et l’Angleterre de la nécessité d’accorder certaines compensations au gouvernement de Tokyo, en vue de contracter, s’il est possible, une alliance à quatre.

Millerand, plus sombre que je ne l’ai jamais vu, m’entretient des télégrammes de Russie, qui sont, en effet, de plus en plus inquiétants. Il semble que l’état-major russe cherche à nous rendre responsables de ses échecs. Comment, avec sa supériorité numérique, l’armée russe est elle aussi impuissante ? Comment le grand-duc Nicolas peut-il songer à garder la défensive ? J’engage Millerand à répondre que nous continuons à supporter l’effort le plus considérable de l’armée allemande, que nous ne nous sommes pas aperçus qu’on eût retiré des troupes de notre front et que, d’ailleurs, nous ne cessons pas de procéder à des attaques sur l’ensemble de nos lignes, pour fixer devant nous les forces ennemies24.

Le prince de Bülow est nommé ambassadeur d’Allemagne à Rome. Il est marié à une Italienne. De toute évidence, le gouvernement impérial veut recourir à l’intelligente activité de l’ancien chancelier et aux nombreuses relations qu’il a dans toutes les classes de la société romaine, pour essayer d’arrêter l’élan qui, dans la péninsule tout entière, porte de plus en plus l’opinion publique à revendiquer « les frontières naturelles »25.



24. De Petrograd, nos 1031, 1031 bis, 1032, 1033, 1035.
25. De M. Barrère, n° 678.


Dimanche 6 décembre[modifier]

De Paris, Mme Poincaré m’informe que Maurice Barrés l’a priée de le recevoir. Il est très justement préoccupé de regrettables malentendus qui se sont produits dans la Haute-Alsace occupée par nos troupes et dont il vient de parler dans un bel article, intitulé : « Pour Ehrmann et pour Colette », que l’Echo de Paris a publié vendredi matin. « Beaucoup de Français, écrit-il, refusent de comprendre que, mêlés aux indigènes, il y a, en Alsace-Lorraine, un nombre très considérable de gens venus d’outre-Rhin depuis la guerre de 1870 et qui haïssent la France. Souvent nos soldats, ayant éprouvé cette haine, s’en prennent confusément à nos frères eux-mêmes… Là-dessus, en conscience, nous n’avons pas de reproches à nous faire. Nous avons bien regardé, bien compris et bien admiré, et décrit de notre mieux, le jeune homme de là-bas, notre frère, obligé de faire son temps au service de l’Allemagne et la jeune fille qui repousse le lourdaud allemand. On ne voulait pas toujours nous croire, on trouvait aussi que nous insistions trop. Et pourtant, aujourd’hui encore, Paul Ehrmann (ou du moins ses camarades qui, moins heureux que lui, moins agiles, moins bien renseignés, ont dû rester dans les rangs allemands) est pris par beaucoup de Français pour un véritable ennemi. » Et Barrés proteste, non sans raison, contre l’excessive facilité avec laquelle des Alsaciens et des Alsaciennes ont été emmenés dans des camps de concentration. Il signale que des femmes gisent depuis quatre mois couchées sur la paille, dans une promiscuité dégoûtante, et il conclut : « Voici l’hiver. Pour son Noël, Colette a faim, Colette a froid, et c’est en France. Qu’on ne m’envoie pas d’argent pour ces pauvres filles. Je ne saurais comment l’employer utilement. Mais je me tourne avec respect vers Mme Poincaré et je la prie de daigner examiner, dans sa parfaite bienveillance, ce qu’il serait possible de faire pour sauver nos compatriotes lorrains et leurs amies, nos sœurs d’Alsace, » Ma femme attire mon attention sur les faits qui ont ému Maurice Barrés et qui révèlent d’impardonnables maladresses ou même de coupables abus. Elle va faire ce qui pourra dépendre d’elle pour secourir les familles les plus malheureuses, mais il faut évidemment que le gouvernement organise des tournées d’inspection dans les camps de concentration et qu’on libère les Alsaciens d’origine connue. On pourra employer à cet examen MM. Laugel, Wetterlé, Blumenthal et les autres réfugiés dont les sentiments français ne sont pas douteux.

Pas de Conseil ce matin. MM. Malvy, Ribot, Augagneur, ont déjà rejoint Briand à Paris. Je suis cependant forcé de rester à Bordeaux jusqu’à mardi soir, puisque le président du Conseil y est encore avec les ministres de la Guerre et des Affaires étrangères, et que c’est par conséquent ici que je dois, dans la mesure de mes attributions, veiller à la besogne quotidienne du gouvernement et coordonner l’action des ministres chargés, au dedans et au dehors, des services de Défense nationale.

Dans le volumineux courrier qui m’arrive chaque jour des armées et qui abonde en lettres touchantes, j’en trouve une qui m’émeut particulièrement. Un lieutenant et deux sous-officiers du VIe corps, totalement inconnus de moi, MM. Nicolas, Florent Derieux et Cardinal, m’envoient du village meusien de Nubécourt, où ils sont de passage, un message où ils m’expriment des sentiments qui me vont au cœur. Ils y joignent deux aquarelles qui représentent mon petit cimetière de famille violé par les Allemands et des vers que leur a inspirés cette profanation. J’adresse un mot de remerciements à ces braves gens, mais comment leur dire toute ma gratitude ? Sauront-ils jamais le bien que m’a fait, en des heures douloureuses, leur délicate pensée ?


Lundi 7 décembre[modifier]

M. Giolitti a produit hier à la Chambre italienne des révélations sensationnelles. Il a expliqué comment le gouvernement royal a refusé, le 9 août 1913, de coopérer à une attaque autrichienne préméditée contre la Serbie. L’Autriche-Hongrie avait, comme je l’ai dit, projeté l’anéantissement de la Serbie bien avant l’attentat de Sarajevo26. D’autre part, l’attitude de l’Italie au début du conflit actuel n’a pu être une surprise pour les Empires du centre, puisque le cabinet de Rome avait déjà refusé de devenir leur complice en 1913. Il est donc impossible de prétendre que cette année M. Salandra et ses collègues n’aient pas loyalement agi27.

Le colonel Pénelon me dit qu’au G. Q. G. on se demande si l’armée russe va être capable de reprendre l’offensive. Joffre a prié Millerand et Delcassé d’envoyer au grand-duc Nicolas les renseignements suivants : « Je ne peux croire au transport de troupes nombreuses allemande» de France en Russie. Les Russes signalent trois corps comme ayant fait ce mouvement, les XIIIe, XVIIIe réserve et XXe réserve. Or, dans ces huit derniers jours, nous avons constaté par le combat, morts et prisonniers, présence de tous ces corps, sauf 26e division du XIIIe corps et 21e division XVIIIe corps réserve. Ces deux divisions peuvent donc réellement être en Russie. Il en est de même de 48e division de réserve. En dehors de ces trois divisions, aucune grande unité n’a été prélevée sur notre front. Nous avons donc encore la valeur de cinquante corps d’armée devant nous. Si notre offensive a été provisoirement arrêtée, c’est bien malgré nous et parce que les Allemands nous ont opposé une barrière retranchée continue, de la mer à Belfort et à la frontière suisse. Nous avons été obligés de préparer et de rassembler tout un matériel indispensable à la véritable guerre de siège qui nous était imposée sur tout notre front. Sur les vastes espaces où opèrent les armées russes, il ne paraît pas possible que les Allemands puissent élever ainsi de véritables remparts continus. »



26. Voir L’Europe sous les armes, p. 231.
27. De M. Barrère, n° 686.


Mardi 8 décembre[modifier]

Conseil des ministres réduit à Viviani, Mille-rand, Delcassé, Sarraut, Fernand David. Je signale aux membres présents combien cet émiettement est fâcheux pour l’unité de l’action gouvernementale et je demande que des Conseils fréquents, complets et réguliers, soient dorénavant tenus à Paris. Il est décidé qu’il y aura au moins trois séances par semaine, sous ma présidence, à l’Élysée, les mardi, jeudi et samedi.

Millerand nous informe que le général Joffre, sans préjuger la question du gouvernement militaire de Paris, désire envoyer immédiatement, en arrière du front, mais en avant de Paris, trois divisions et une brigade territoriales, prises dans le camp retranché de Paris et les placer sous le commandement du général d’Amade. Le ministre de la Guerre, estimant que cette mesure relève exclusivement du général en chef, l’a laissé libre de la prendre, mais elle n’en constitue pas moins un prélèvement sur la garnison de Paris et il au-rait été préférable, ce me semble, d’en conférer demain avec Joffre et Gallieni. Cette hâte du G. Q. G. révèle trop certainement une tension croissante entre les deux commandements.

Le pape a fait demander au gouvernement russe, comme à nous, s’il consentirait, pour le jour de Noël, à une suspension d’armes. Tout en remerciant le Saint-Père de cette pensée miséricordieuse, le gouvernement impérial a répondu qu’il ne pouvait acquiescer à un armistice, d’abord parce que la Noël orthodoxe ne coïncide pas avec la Noël catholique et puis, parce qu’il n’aurait aucune confiance dans l’engagement que souscrirait l’Allemagne28. Les troupes russes ne songent donc pas à se reposer, mais, de crainte qu’elles ne prennent prétexte de notre inaction pour interrompre leurs offensives, Joffre adresse aujourd’hui à ses armées une instruction générale très importante (Instruction n° 8). Il y constate que la reconstitution de nos unités et de nos approvisionnements en munitions est en voie d’achèvement. Il ressort, en outre, dit-il, de nombreux indices, que les Allemands ont transporté vers la Pologne une partie de leurs forces. « Le moment est donc venu, déclare-t-il, de reprendre l’offensive pour rejeter l’ennemi vers le nord-est et préparer une action ultérieure de notre part sur ses communications. Cette offensive revêtira la forme de deux attaques principales, se développant dans les zones les plus favorables. L’une partant de la région d’Arras, en direction de Cambrai et de Douai, sera conduite par la 10e armée renforcée ; l’autre, en Champagne, aura pour direction Attigny et sera menée par la 4e armée renforcée. » Le général en chef prévoit, en même temps, un certain nombre d’actions secondaires sur les autres parties du front. Par l’ensemble de ces attaques combinées, il espère encore rejeter l’ennemi vers le nord-est et même lui couper ensuite les communications avec l’Allemagne. Mais cette « guerre de siège » dont Joffre parlait hier lorsqu’il s’adressait au grand-duc Nicolas, va-t-elle pouvoir aussi vite se transformer en guerre de mouvement ?

Quoi qu’il advienne, nous déménageons cette fois, sans esprit de retour. Je quitte Bordeaux ce soir avec mes officiers, mes collaborateurs, mon personnel domestique, mes chevaux et mes voitures. Je vais retrouver ma femme à Paris. Nous ne laissons derrière nous que Millerand et ses bureaux, qui, malgré le consentement de Joffre, ne se décident pas encore à rentrer. Viviani revient avec moi dans mon train. Nous nous entretenons du malheureux différend qui paraît avoir éclaté entre le G. Q. G. et Gallieni. Viviani voudrait, comme moi, que le gouverneur ne fût pas mis dans l’obligation de quitter son poste. Ce pénible désaccord gâte la satisfaction que j’éprouve à me rapprocher des armées. Mais, du moins, nous allons pouvoir maintenant voir de plus près les hommes et les choses. Ce changement d’optique aura, sans doute, son utilité.



28. De Petrograd, n° 1054.