Au service de la France/T5/Ch VIII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Plon-Nourrit et Cie (5p. 350-396).


CHAPITRE VIII


Au quartier général de Romilly. — Le général Foch nommé adjoint du général en chef. — Au quartier général anglais. — À l’armée Franchet d’Esperey. — À l’armée Maunoury. — Les ruines de Senlis. — Le général Gallieni et le camp retranché de Paris. — Retour à Bordeaux. — Mort d’Albert de Mun. — Retraite de l’armée belge. — Le gouvernement belge au Havre. — Premiers combats sur l’Yser.


Dimanche 4 octobre

Conseil des ministres écourté par mon départ. Déjeuner rapide. Adieu souriant à la population bordelaise. Nous montons, Millerand et moi, dans la même automobile militaire. Sur son siège, un mécanicien réserviste, qui n’est autre que le fils de M. Morel, gouverneur du Crédit foncier, et un capitaine de spahis, de belle allure, qui est M. Doumayrou, attaché au cabinet du ministre de la Guerre. Viviani nous suit dans une seconde voiture, avec le général Duparge. Puis viennent, dans une troisième et dernière, M. Richard, directeur de la Sûreté générale, et quelques-uns de ces compagnons discrets que j’appelle mes anges gardiens.

À toute vitesse, nous traversons Angoulême et Poitiers, où pullulent des territoriaux oisifs, qui cherchent à se donner un air martial, et aussi beaucoup d’hommes des dépôts et de jeunes recrues. Les sentinelles nous arrêtent gravement à l’entrée des villes et se donnent la fierté de contrôler nos laissez-passer. Dans les régions parcourues, la vie normale paraît suivre son cours et, n’était le va-et-vient de ces uniformes poudreux, rien ne nous rappellerait que nous sommes en guerre.

Nous arrivons à Sainte-Maure, où j’ai accompagné, il y a deux ans, le président Fallières, à l’occasion de pacifiques grandes manœuvres, et où nous avons déjeuné, dans une grande halle pavoisée, avec le grand-duc Nicolas Nicolaïevitch1. Par devoir professionnel, le généralissime russe parlait alors au général Joffre de l’éventualité d’une guerre où les armées russes et françaises auraient à combattre ensemble pour la défense des deux nations alliées. Mais combien cette hypothèse nous semblait improbable, tant l’existence de la Triple-Entente nous paraissait suffire au maintien de la paix ! Voici cependant qu’en dépit de tous nos efforts, c’est sur des champs de bataille que nos alliances ont maintenant à montrer leur efficacité ; et ce ne sont plus d’inoffensives manœuvres que je vais voir, ni des canons chargés à blanc que je vais entendre.

À Tours, nous dînons à l’hôtel du commandement militaire. Le général qui commande la région est le général Poline, un Lorrain de Metz. Il était sur le front à la tête du XVIIe corps dans l’armée de Langle de Cary, la 4e, lors des rudes combats livrés les 21 et 22 août sur la Semoy et dans la forêt de Luchy. Il avait été surpris, dans une brume épaisse, par des forces ennemies dont la présence ne lui avait pas été signalée et, à la suite d’un échec dont il n’était pas personnellement responsable, il avait été remis, comme tant d’autres, à la disposition du ministre. Le général en chef a dû procéder ainsi à des coupes sombres dans le commandement. Obligé de frapper vite et fort, il a peut-être commis involontairement des erreurs et des injustices. Mais la loi suprême n’est-elle pas aujourd’hui de sauver la patrie coûte que coûte ?

L’officier de liaison, commandant Herbillon, vient nous dire à Tours que la situation reste sérieuse, sinon grave, dans la région d’Arras. Comme il fallait le craindre, Douai a été repris par les Allemands. Pour protéger cette ville, le XXIe corps devait être transporté dans la région de Lille et tâcher de déborder les forces allemandes en lutte avec le détachement de Maud’huy ; mais il n’a pu débarquer que fort en arrière, vers Saint-Pol, Merville et Armentières ; et il a même dû, presque aussitôt, se replier encore plus au sud, dans les environs de Lens, où il s’est fixé sur la hauteur de Notre-Dame de Lorette. Il paraît donc y avoir un commencement de poussée allemande vers le nord-ouest et vers la mer. D’autre part, nous avons capté un radio ainsi conçu : « Sa Majesté désire que demain, 4 octobre, sa cavalerie soit sur les derrières de l’ennemi. » Le 4 octobre, c’est aujourd’hui même. Comment cet ordre impérial a-t-il été exécuté ? Le commandant Herbillon ne le sait pas encore.

Vers huit heures du soir, nous repartons par une nuit splendide, sous un ciel pur et constellé ; nous suivons les bords de la Loire, qui sont tout baignés de lune ; nous traversons Blois, dont une douce clarté enveloppe le château, et plusieurs fois arrachés aux visions de la guerre par la beauté nocturne Page:Poincaré - Au service de la France, neuf années de souvenirs, Tome 5, 1929.djvu/364 Page:Poincaré - Au service de la France, neuf années de souvenirs, Tome 5, 1929.djvu/365 de ce jardin de France, nous poussons jusqu’à Orléans, où notre rêve s’évanouit dans l’hospitalité administrative de la préfecture.

Pendant le trajet, entre deux saluts attendris au paysage, je cause longuement avec Millerand des munitions, de l’artillerie lourde, des mitrailleuses, de tout ce qui nous préoccupe ou même nous tourmente. Dans le tête-à-tête, il retrouve nos vieilles habitudes de confiante intimité, et il sort un peu du mutisme où il s’enferme si volontiers en Conseil.



1. Voir Les Balkans en feu, p. 206 et 207.

Lundi 5 octobre[modifier]

Nous quittons Orléans à sept heures du matin. Nous traversons Pithiviers, Fontainebleau, qui s’était mis si joyeusement en tenue de fête, l’an dernier, pour honorer Alphonse XIII2 et nous arrivons à Romilly-sur-Seine, paisible ville de l’Aube, où sont installés, dans une vaste école, les services du G. Q. G. français.

Nous trouvons Joffre en bonne santé physique et morale. Il est tel que je l’ai toujours vu, tel qu’il devait être autrefois à Formose, au Tonkin, à Tombouctou, impassible, souriant, et doucement opiniâtre. Voici bien sa taille puissante et massive, son front serein, ses grosses moustaches blanches, ses yeux d’un bleu clair qui brillent sous d’épais sourcils. Tout en lui donne l’impression de l’équilibre et du sang-froid, c’est-à-dire de celles des vertus militaires qui sont peut-être les plus rares et les plus essentielles dans les heures incertaines que nous vivons. Que serions-nous devenus, au lendemain de Charleroi, avec un chef plus riche d’imagination, mais nerveux et impulsif ?

Nous examinons ensemble l’état des munitions. Il nous est impossible de concilier les calculs du G. Q. G. avec ceux du général Gaudin. Nous prions Joffre de vérifier encore les chiffres de ses collaborateurs. De toutes façons, un grand effort reste à faire pour mettre la fabrication en harmonie avec les besoins et il est possible que, pour avoir la main-d’œuvre suffisante, nous soyons forcés tôt ou tard de mobiliser dans les usines un certain nombre des ouvriers qui sont au front. Mais c’est une solution qui ne paraît pas séduire le G. Q. G.

Joffre me remet une note détaillée au sujet du transport des troupes britanniques. Le maréchal French a demandé qu’elles reprissent dans le dispositif général des armées alliées la place qu’elles occupaient au début de la campagne, c’est-à-dire l’aile gauche. Cette position s’est trouvée modifiée par la création de l’armée Maunoury, puis par le déplacement de l’armée Castelnau, enfin plus récemment par la formation du détachement de Maud’huy. Aujourd’hui, l’armée anglaise tient, sur la rive droite de l’Aisne, un front compris entre ceux de la 5e et de la 6e armées. Après entente avec le maréchal French, il a été convenu, tout d’abord, qu’en maintenant jusqu’à nouvel ordre ses positions actuelles, l’armée anglaise pourrait immédiatement retirer son IIe corps, qui serait transporté dans la région du Nord. Ce mouvement est en voie d’exécution. Il sera terminé le 9. Sur une nouvelle demande de French, des dispositions ont été prises pour déplacer également le IIIe corps, qui suivra le IIe. Ces transports successifs amèneront pendant près de dix jours une coupure de l’armée britannique en deux tronçons et nous empêcheront, durant le même laps de temps, de renforcer à notre gauche le détachement de Maud’huy. Or, nous répète le général en chef, la manœuvre en cours a toujours pour objet principal de déborder l’aile droite allemande et de la culbuter. Il est donc d’un intérêt capital que les troupes transportées à gauche, qu’elles soient anglaises ou françaises, concourent toutes à cette même opération dès leur débarquement, faute de quoi le succès de la manœuvre en cours serait gravement compromis. Le général Wilson, venu au G. Q. G. français pour y exprimer la pensée de French, a prévenu Joffre que l’intention du field marshal était d’attendre, avant de les engager, que toutes ses forces fussent réunies. Il est malheureusement probable que, dans l’intervalle, l’ennemi ne nous laissera pas en repos. S’il nous attaque, c’est peut-être, dit Joffre, un combat décisif qui s’engagera et il serait infiniment regrettable qu’à ce moment même, un certain nombre de divisions britanniques fussent retenues dans l’inaction. Ces considérations ont été exposées par Joffre à French dans une note récente, dont le général en chef me remet copie. Il me prie de faire également agir le gouvernement français auprès de lord Kitchener, pour que les divisions anglaises puissent s’engager, comme les nôtres, aussitôt débarquées, sans attendre que soit totalement achevée leur réunion. Je signale cette demande à Viviani et à Millerand, qui vont, avec moi, en saisir Delcassé.

Joffre, à qui Millerand a fait savoir que le gouvernement ne croyait pas possible de retirer au général Gallieni sa lettre de service et son titre éventuel de généralissime, consent volontiers, nous dit-il, à prendre Foch comme adjoint, sans lui donner immédiatement l’assurance de sa succession ; et Foch, qu’il a prévenu hier, accepte. Il est donc chargé maintenant d’assurer la défense de la région du Nord et d’arrêter les Allemands, s’ils veulent nous gagner de vitesse pour déborder notre aile gauche et arriver les premiers à la mer. Il part tout de suite pour le Nord ; il verra Cas-telnau et Maud’huy et installera probablement son quartier général à Doullens.

La situation militaire, nous dit Joffre, est sérieuse, mais non pas inquiétante. Le point noir, c’est toujours la pénurie de munitions qui va, pendant quelques semaines, probablement pendant quelques mois, sinon paralyser, du moins ralentir notre action. Le doigt sur la carte, le général nous explique en détail les mouvements préparés. Nous l’accompagnons ensuite, au milieu des acclamations des habitants, jusqu’à la petite maison qu’il habite et dans laquelle est servi un déjeuner dont la sobriété spartiate n’exclut pas l’excellence culinaire. Le général nous parle de Lanrezac, qui est, dit-il, un théoricien parfait, mais qui, d’après lui, s’est trouvé désorienté sur le terrain et auquel il attribue de lourdes fautes d’exécution. M. Bénazet, député, capitaine d’état-major du général Franchet d’Esperey, me rapportait, lui aussi, ces jours-ci, que dans l’action, Lanrezac avait, par instants, semblé déconcerté. Joffre est aussi sévère ; il va jusqu’à déclarer à Millerand : « Vous avez confié à Lanrezac la préparation de l’armée de seconde ligne, rien de mieux ; mais le jour où elle marchera, il faudra le remplacer. »

Dès le début de l’après-midi, nous prenons congé de Joffre et, en quittant Romilly-sur-Seine, nous faisons un léger détour pour traverser les champs de bataille de Sézanne et de Montmirail, ceux de 1814 et de 1914. C’est là qu’après un siècle d’absence et d’infidélité, la victoire nous est revenue. La vague allemande s’est brisée devant un village qui, par une rencontre ironique, porte le nom d’Allement. Dans cette commune et dans toutes celles des environs, les maisons sont démolies par les obus ou dévorées par les flammes. Mais les paysans sont partout rentrés au milieu des ruines et ils se sont empressés de reprendre dans les champs ensanglantés leurs travaux interrompus. C’est comme une résurrection qu’assombrit à peine le souvenir de la mort et qui fait apparaître, au-dessus des débris amoncelés, la force triomphale de la vie.

Nous visitons ce château de Mondement que la division marocaine a repris à la garde prussienne. Les officiers ennemis y festoyaient joyeusement, quand une de nos batteries s’est approchée dans la nuit et a tiré presque à bout portant. Les murs se sont écroulés sur les buveurs. Des centaines de bouteilles vides et des éclats de centaines d’autres jonchent la cour en témoignage de l’orgie allemande. Non loin de là, dans la campagne riante, une tombe française se reconnaît à une petite croix de bois et à un tertre frais, sur lequel sont posés des képis et quelques fleurs d’automne. Deux pauvres femmes y sont venues prier et pleurer. Nous faisons quelques pas encore et, dans un champ, près de la lisière d’un bois, nous trouvons les restes épars d’une batterie allemande, qui a été anéantie par nos 75. Une roue, des morceaux de caissons, du linge rougi par le sang, des chaussettes trouées, des paniers à munitions, du papier, des cartes postales françaises sur lesquelles court de l’écriture allemande. Un peu plus loin encore, la terre nouvellement remuée recouvre des cadavres ennemis.

Aux approches de Fère-en-Tardenois, où réside le quartier général anglais, nous rencontrons une longue série de convois. Le ravitaillement des armées britanniques paraît abondamment assuré. Le maréchal French nous attend, avec le prince de Battenberg, frère de la reine d’Espagne, que j’ai vu à Londres l’an dernier et qui semble tout heureux de se battre aux côtés des armées françaises. Une garde composée d’Anglais et d’Irlandais nous rend les honneurs à l’arrivée. La mission française est rangée sur notre passage dans le jardin de la propriété qu’habite le maréchal. Un grand feu brûle dans les cheminées, quoique la température ne soit pas encore très basse.

Longue et cordiale conversation avec French. Il est inutile de faire intervenir Kitchener. Le field marshal se déclare entièrement d’accord avec Joffre et promet que ses troupes s’engageront à l’aile gauche, à mesure qu’elles y arriveront. En revanche, il n’a pas l’air de s’entendre beaucoup avec son ministre, auquel il reproche de n’établir aucune liaison entre le quartier général anglais et les troupes britanniques qui doivent coopérer, avec les Belges et nous, à la défense d’Anvers. French me prie même d’intervenir auprès du gouvernement britannique pour faire cesser un état de choses qu’il juge contraire à l’unité d’action. Le soir, à Ëpernay, Millerand préparera, à cet effet, un télégramme qu’il enverra à Delcassé.

Après avoir vidé, par ordre, une flûte de cham-pagne en l’honneur de l’armée anglaise, nous quittons French et nous revenons par la Marne, à la nuit tombante, en traversant des bois où, nous a dit Joffre, restent cachés dans les taillis quelques uhlans retardataires qui viennent, le soir, rançonner les habitants des fermes voisines, mais nous n’apercevons aucun de ces rôdeurs de nuit. Nous passons à Dormans, pays de mon vieil ami le sénateur Vallé, et nous allons cantonner à Ëpernay.

Nos logements ont été préparés par l’autorité militaire chez un grand fabricant de champagne, M. Chandon, qui a dû récemment, pendant la bataille de la Marne, recevoir le général von Bùlow, dont la carte est restée épinglée à la porte d’un cabinet de toilette. La chambre qui m’est réservée, pleine de bibelots et de meubles de prix, est celle-là même qu’a occupée le chef allemand et l’obligation d’accepter cette succession n’est pas sans me causer quelque malaise.

Le commandant Herbillon arrive à Épernay vers dix heures et demie du soir. Il nous apprend que Lille est, sans doute, repris par les Allemands, que Lens est également occupé, qu’on ne connaît pas encore l’issue des combats de cavalerie qui se livrent au nord d’Arras, et que vers Roye, nous avons un peu fléchi. Bref, la journée est loin d’être satisfaisante. Le détachement de Maud’huy devient une armée indépendante, qui sera la 10e.



2. Voir L’Europe sous les armes, p. 202 et suiv.


Mardi 6 octobre[modifier]

De très bonne heure, nous partons pour un petit village champenois situé au nord de Châtillon-sur-Marne. C’est là que se trouve, en ce moment, le quartier général de la 5e armée, commandée par le général Franchet d’Esperey et composée du XVIIIe corps, du Ier, du IIIe et de la 51e division de réserve. Le front de cette armée s’étend de Poissy, au nord de l’Aisne, jusqu’à la Neuvillette, au nord-ouest de Reims. Elle a à sa droite les restes de l’armée Foch, aujourd’hui décomposée, et à sa gauche les Anglais, qui se reconstituent.

Le général Franchet d’Esperey est un petit homme, robuste, ardent et sanguin, bruni dès son enfance par le soleil d’Afrique, aguerri par des expéditions successives dans le Sud Oranais, le Tonkin, la Chine, le Maroc. Il se plaint un peu de ne pouvoir, en ce moment, aller de l’avant ; mais le général Joffre ne lui en donne pas la liberté, tant à cause du manque de munitions que par crainte de laisser notre aile gauche trop exposée. Franchet d’Esperey, qui connaît très bien les Balkans, où il a été en mission, croit que, si notre front se stabilise en France, il faudrait songer, d’accord avec les Serbes, à prendre les ennemis à revers dans l’est de l’Europe.

Il me présente les officiers de son état-major. J’en reconnais un qui se dissimule modestement derrière les autres. C’est le prince héritier de Monaco, qui sert volontairement comme capitaine dans l’armée française.

Pendant que nous causons avec le général, le canon ne cesse de tonner dans la direction de Reims. Franchet d’Esperey nous donne d’intéressants détails sur la situation de son armée. Les tranchées françaises sont, en certains endroits, toutes proches des tranchées allemandes : trente, quarante, cinquante mètres au plus. Les réseaux de fils de fer barbelés sont parfois communs aux deux armées. Un blessé allemand est resté plusieurs jours entre les deux lignes, sans que ses camarades vinssent pour l’enlever. Toutes les nuits, les patrouilles françaises le retrouvaient à la même place et, comme il n’était pas transportable, elles le laissaient là, mais elles se passaient secrètement la consigne pour qu’il lui fût remis un peu de nourriture. Dès qu’elles l’ont pu, elles l’ont ramené, tout ravi de la manière dont il avait été traité par les nôtres. Pendant ce temps, sous prétexte d’abréger la guerre par la terreur, les Allemands brûlaient nos villages et fusillaient nos paysans. Mais restons nous-mêmes et sachons montrer que, jusque dans les plus cruels conflits internationaux, nous entendons concilier, dans toute la mesure du possible, les obligations envers la patrie et les devoirs envers l’humanité.

Avec le général Franchet d’Esperey, nous allons visiter à Jonchery, où il se propose de transporter son quartier général, une gare d’évacuation de blessés et une ambulance immobilisée. Je me renseigne sur la manière dont fonctionnent les services sanitaires et la correspondance postale, à propos desquels je continue à recevoir des plaintes quotidiennes. Il y a des améliorations sensibles, mais que d’irrégularités encore et que de lacunes !

Déjeuner à Château-Thierry, chez M. Couesnon, député, et départ immédiat pour Villers-Cotterêts, où se trouve le quartier général de la 6e armée, celle de l’Ourcq, toujours commandée par le général Maunoury. C’est un ancien artilleur de 1870. Il a été blessé à la bataille de Champigny. Je l’ai connu commandant militaire au Palais-Bourbon et gouverneur de Paris en 1912. Il a été atteint, à ce moment, par la limite d’âge et il n’a été rappelé à l’activité que le 20 août dernier, à la veille de la bataille où son rôle a été si utile et si brillant. Il regrette, lui aussi, comme Franchet d’Esperey, de n’avoir pas ordre de reprendre l’offensive. Il me fait le plus vif éloge de ses troupes, qui ne demandent, me dit-il, qu’à se battre.

En quittant Villers-Cotterêts, nous nous arrêtons à Senlis, qui nous présente, sur les rives verdoyantes de la Nonette, un spectacle d’horreur et de désolation. Cette jolie petite ville, que j’ai vue naguère si fraîche et si coquette, a été presque entièrement brûlée par l’ennemi. La grande rue de la République a été systématiquement détruite. Il ne reste rien du beau palais de justice ni de la sous-préfecture. Par bonheur, la cathédrale n’a été que très légèrement blessée.

Le maire de Senlis, M. Odent, a été emmené comme otage et fusillé. Ces tristes images dans les yeux, nous quittons Senlis et partons pour Paris, pour Paris que je n’ai pas revu depuis plus d’un mois et que je ne retrouve pas sans une profonde et secrète émotion. Nous arrivons à la barrière avant la tombée de la nuit ; mais, malgré le fanion tricolore qui flotte à l’avant, notre automobile passe inaperçue, au milieu de tant d’autres voitures militaires, et je rentre à l’Élysée sans avoir été reconnu de personne. Jamais le Palais où j’ai vécu tant d’heures grises et maussades ne m’a paru si hospitalier. Il me semble que je suis enfin rendu à la ville dont des circonstances tragiques m’ont forcé de m’éloigner. Babette, la Briarde aux longs poils de soie noire, m’accueille par de bruyantes démonstrations de tendresse et de joie.


Mercredi 7 octobre[modifier]

Le Bulletin des armées, qui s’imprime en ce moment à Bordeaux, publie ce matin, dans son numéro 34, un article où est annoncée ma visite au G. Q. G. Millerand y a spontanément fait expliquer pourquoi elle n’a pas eu lieu plus tôt. « Depuis le début des hostilités, est-il dit, le président de la République avait exprimé l’intention de rendre visite aux armées et de leur apporter ses félicitations. Il en avait été empêché, tantôt par la nécessité de présider quotidiennement le Conseil des ministres, tantôt sur le désir de l’autorité militaire, qui ne jugeait pas le moment favorable à la réalisation de ce projet. Les circonstances permettant aujourd’hui ce déplacement, M. Poincaré a quitté Bordeaux dimanche après-midi, etc. » On a donc ajourné ma venue parce qu’on a craint que la présence officielle du président de la République ne fût encombrante et ne gênât les opérations. Très bien. Mais est-il nécessaire de donner à des démarches aussi naturelles qu’une visite aux armées le moindre caractère de solennité et ne peuvent-elles s’accomplir désormais silencieusement, en simple témoignage de sollicitude à nos troupes ? Je saurai bien m’arranger à l’avenir pour qu’il en soit ainsi.

Dès le début de la matinée, Millerand vient me chercher à l’Élysée. Il est accompagné du général Gallieni, dont la haute taille, l’allure élégante et fine, la belle tenue militaire sont, depuis notre départ, devenues très familières à la population parisienne. Je le retrouve tel que je l’ai quitté, le regard volontaire et pénétrant derrière l’immuable binocle, l’esprit méthodique, le langage sobre et précis. Ses soixante-cinq ans et ses fatigues coloniales, qui ont légèrement altéré sa santé, ont laissé intactes sa belle intelligence et sa force morale. Il suffit de causer quelques instants avec lui pour sentir qu’on est en présence d’un véritable chef. Nous allons en sa compagnie visiter les secteurs nord et nord-est du camp retranché. Il nous montre, avec une satisfaction justifiée, les améliorations importantes qu’il y a réalisées en quelques semaines. Les territoriaux ont très bonne allure et sont beaucoup mieux exercés. Des batteries de forteresse et des batteries de marine ont été installées dans des positions bien choisies et convenablement masquées. L’une d’elles, voisine du fort d’Ecouen, a été placée en plein bois, dans une petite clairière ouverte à cet effet et cachée aux avions par de grands arbres. Je félicite les bons territoriaux de leur travail et je vois, à leur air enchanté, que les encouragements du chef de l’État gagneraient, pour nos soldats, à leur être adressés directement et à ne plus leur venir d’aussi loin que Bordeaux. La population de la banlieue me reconnaît et me fait un chaleureux accueil sans paraître me tenir rigueur d’une absence qu’elle ne doit cependant pas s’expliquer.

Gallieni nous parle des événements militaires d’une manière très impartiale et tout objective. Il ne présente qu’une critique : il trouve le front trop étendu pour un seul commandement. Il paraît désirer que l’on constitue deux armées distinctes, dont l’une serait placée sous ses ordres. Mais ce morcellement des troupes et ce dédoublement de l’autorité n’auraient-ils pas plus d’inconvénients que d’avantages ?

Je rentre vers midi à l’Élysée désert et presque démeublé. J’y trouve le colonel Pénelon, qui m’apporte, une fois de plus, des renseignements favorables. Des radios interceptés montrent le général de Marwitz et sa cavalerie réduits à la défensive. Dans la région de Roye, au nord-est de Montdidier, notre IVe corps a malheureusement fléchi devant le XXIe allemand. Castelnau avait envoyé au G. Q. G. un télégramme un peu inquiétant ; mais Joffre lui a donné l’ordre de tenir coûte que coûte et lui a promis des renforts. Dès maintenant, notre XIe corps va contre-attaquer. Le général Foch est sur place. Ailleurs, rien. Sur les Hauts-de-Meuse, nous faisons des progrès très lents. Nos troupes ont été contraintes de bombarder elles-mêmes ma pauvre et chère ville de Saint-Mihiel, où les Allemands se cramponnent…

Dans l’après-midi, je visite avec Viviani un hôpital anglais, somptueusement installé en haut des Champs-Élysées, dans cet hôtel Astoria que des Allemands avaient construit à l’entrée de la rue de Presbourg, en forme de gratte-ciel, malgré les heureuses servitudes qui frappent les immeubles voisins de la place de l’Étoile. L’hôtel est maintenant séquestré et j’espère bien qu’après la guerre on coupera sans merci la tête qu’il dresse insolemment en face de l’Arc de Triomphe étonné. De là, nous nous rendons à un autre hôpital, plus luxueux encore, organisé à Neuilly, par la colonie américaine de Paris, dans les vastes locaux du lycée Pasteur. Je suis reçu par l’aimable M. Myron T. Herrick, tout rayonnant de notre victoire de la Marne et très empressé à m’en féliciter. La foule me reconnaît au passage et me fête comme l’enfant prodigue.

Nous allons ensuite déposer des fleurs sur les tombes des soldats qui sont inhumés au cimetière de Bagneux et nous revenons à l’hôpital du Val-de-Grâce, où je suis rejoint par des représentants parlementaires de la Seine, MM. Denys Cochin, conservateur, Paul Strauss, républicain radical, Groussier, socialiste, qui continuent à donner chaque jour, dans une action fraternelle, l’exemple de l’union sacrée.

En fin de journée, j’envoie aux Invalides, suivis d’un détachement militaire, les six drapeaux allemands qui m’ont été remis à Bordeaux et que j’en ai fait rapporter. Le général Niox en prend possession et les range soigneusement dans la chapelle, parmi les trophées anciens dont nous sommes depuis si longtemps déshabitués. Je reçois à l’Élysée M. Klotz, en tenue de chef d’escadron, M. Paul Doumer et M. Galli, député de Paris. Ils me font tous trois un grand éloge de Gallieni, qu’ils ont vu à l’œuvre, et me parlent avec admiration de la population parisienne, dont le calme ne s’est pas un instant démenti.


Jeudi 8 octobre[modifier]

Il faut cependant que je m’éloigne de nouveau, puisque le gouvernement est resté à Bordeaux et qu’il m’y attend pour reprendre, sous ma présidence, la série interrompue de ses conseils. Mille-rand et moi, nous repartons, dès le matin, en automobile. Je suis très affligé de ce second départ, moins triste, sans doute, que le premier, mais plus inexplicable. Nous déjeunons à Tours, avec le général Poline, et nous nous arrêtons à Barbézieux, pour y voir M. Gérald, député, qui vient d’être blessé dans un accident d’automobile. Vers huit heures du soir nous arrivons à la préfecture de Bordeaux. J’apprends un peu plus tard que le colonel de gendarmerie Jouffroy, qui a porté les drapeaux allemands à Paris et qui est revenu en Gironde derrière moi, se trouvait dans une automobile conduite par un territorial, quand, à vingt kilomètres environ de Bordeaux, dans la traversée d’un village, une malheureuse vieille femme de soixante-quinze ans a été renversée par cette voiture et tuée sur le coup. Le colonel affirme qu’aucune responsabilité n’est imputable au mécanicien. J’envoie, tout de suite, un de mes officiers se renseigner, exprimer mes sympathies à la famille, qui est sans fortune, et secourir ces pauvres gens. Cette mort achève d’assombrir mon retour.

Dans la soirée, je reçois de M. Godin, maire de Sampigny, un télégramme où il m’informe que quarante-huit obus allemands de gros calibre, partis de notre fort du Camp des Romains, sont tombés aujourd’hui sur notre petite ville. Le but était, dit-il, de détruire ma maison du Clos. Elle a été atteinte plusieurs fois. La véranda qui donne sur la vallée et sur le bois d’Ailly est en miettes ; la façade nord-est est crevée ; le rez-de-chaussée, traversé de part en part, est démoli, avec les meubles qu’il contenait. Cette nouvelle nous laisse, Mme Poincaré et moi, presque indifférents. Si chère que nous soit cette propriété, où nous avons passé avec les nôtres tant de jours enchantés, comment notre pensée s’arrêterait-elle aujourd’hui plus d’un instant à ce chagrin personnel ?


Vendredi 9 octobre[modifier]

Le général en chef a signalé en ces termes au ministre de la Guerre le bombardement du Clos : « Après le pillage et le vandalisme, les actes de goujaterie. Il n’a pas suffi aux Allemands de détruire la cathédrale de Reims : il y a quelque temps, ils avaient violé à Nubécourt la sépulture de famille de M. le président de la République et hier, des hauteurs de la rive droite de la Meuse, près de Saint-Mihiel, ils ont, avec de la grosse artillerie, exécuté un tir systématique et à longue portée contre la propriété personnelle du président à Sampigny. Aucune raison militaire ne justifiait le choix de cet objectif. La preuve en est que seule la maison du président a souffert. On dirait que le reste du village a été jusqu’ici volontairement épargné. » Je souhaiterais que ce télégramme dît vrai et que Sampigny restât indemne. Il est malheureusement peu probable que le Clos suffise longtemps à la fureur destructive de l’ennemi.

Je passe la journée à dépouiller les documents qui sont arrivés, pendant mon absence, à la préfecture de la Gironde.

Un conseil supérieur de la Défense s’est tenu à Anvers, le 6 octobre, sous la présidence du roi et en présence de M. Winston Churchill. La situation a été reconnue très grave. L’ennemi, qui dispose de deux cents pièces d’artillerie, est maître d’écraser la place. Il a été décidé que l’armée de campagne reprendrait avec le roi, dans la direction de Gand, le mouvement conseillé par le général Joffre et suspendu à la demande du ministre britannique3. En fait, le bombardement d’Anvers a déjà commencé avant-hier soir et s’est continué depuis lors avec une grande violence. La plupart des forts tiennent encore. L’évacuation de l’armée de campagne se poursuit depuis le 6 dans des conditions satisfaisantes4. Le général Pau est arrivé à Ostende. Il a jugé préférable de ne pas introduire nos fusiliers marins dans la place bombardée. Il les a dirigés sur Gand5. De son côté, Joffre a donné des ordres pour l’envoi de la 87e division territoriale dans la région de Poperinghe. Elle a mission d’entrer immédiatement en liaison avec les fusiliers marins et avec les troupes belges, de manière à faciliter la sortie de toute l’armée de campagne. M. de Broqueville estime à 50 000.hommes environ les pertes subies par les Belges depuis le début des hostilités6.

Un télégramme du gouverneur de Tahiti nous apprend que Papeete a été attaqué le 22 septembre par les deux croiseurs allemands Gneissmann et Scharnhœrst. Grâce aux mesures prises, ces bateaux n’ont pu entrer en rade. Ils se sont éloignés après avoir tiré environ 150 obus et brûlé le quartier commerçant. « C’est bien Papeete cependant : ce palais de la Reine, là-bas, sous la verdure, cette baie aux grands palmiers, ces hautes montagnes aux silhouettes dentelées. » Que va penser Loti ? « Tahiti, Bora-Bora, l’Océanie, que c’est loin tout cela, mon Dieu ! »

M. Paléologue a eu de nouveaux entretiens avec M. Sazonoff au sujet des prochaines offensives russes7. Il a vu également le chef d’état-major, le général Bielaïef. La bataille a dû prendre toute son ampleur dès hier 8 octobre. Elle durera au moins une quinzaine de jours, c’est-à-dire jusque vers le 25. Si l’armée russe est victorieuse, on peut présumer qu’elle arrivera à hauteur, sinon même au nord de Breslau, vers le 6 novembre. Mais le général Bielaïef a pris soin d’insister sur le caractère conjectural de ces pronostics. L’empereur Nicolas a quitté Tsarskoïé-Selo pour se rendre sur le théâtre de la guerre. Il veut affirmer ainsi que les opération contre l’Allemagne entrent dans la phase décisive8. Il ne prendra pas le commandement effectif de l’armée. Il parcourra seulement le front pour encourager ses troupes9. Voilà donc seulement que les Russes vont entrer véritablement en campagne. La lenteur de leur concentration ne leur a permis jusqu’ici que des tentatives fragmentaires. Ils n’en viennent pas moins de battre les armées allemandes à Augus-tôvo et de les empêcher de franchir le Niémen. Dans les Karpathes, ils continuent à poursuivre et à détruire les arrière-gardes austro-hongroises10.



3. M. Klobukowski, n° 533.
4. M. Klobukowski, n° 541.
5. M. Klobukowski, n° 550.
6. M. Klobukowski, n° 545.
7. Télégrammes de Petrograd, nos 697, 698, 699, 700.
8. Télégramme de Petrograd, n° 703.
9. N° 704.
10. De Petrograd, n° 711.


Samedi 10 octobre[modifier]

Pendant que j’étais loin de Bordeaux, le comte Albert de Mun est mort brusquement d’une crise cardiaque. Il était malade depuis longtemps, mais les émotions qu’il a éprouvées en ces dernières semaines ont certainement précipité l’issue fatale. Il avait conservé toute la fleur de son admirable talent. S’il ne pouvait plus monter à la tribune de la Chambre ni prononcer dans le pays quelques-uns de ces beaux discours que ses adversaires eux-mêmes ne se défendaient pas d’applaudir, il publiait chaque jour dans l’Écho de Paris ou dans le Gaulois des articles d’un grand souffle patriotique. C’était une âme très noble. Je connais de lui des traits que le public ignore et qui m’ont révélé une conscience exceptionnellement délicate. Ses ardentes convictions catholiques ne l’empêchaient pas de rendre justice à ses adversaires. Il était Français avant tout et le gouvernement de la République l’avait trouvé à ses côtés, chaque fois qu’était en jeu l’intérêt national. J’ai voulu assister personnellement aux obsèques religieuses, auxquelles se sont rendus, d’ailleurs, les présidents des deux Chambres et la plupart des ministres. L’inhumation provisoire a eu lieu au cimetière de la Chartreuse, où M. Paul Deschanel a prononcé une très belle oraison funèbre.

Le Conseil des ministres avait été, par suite de cette cérémonie mortuaire, renvoyé à l’après-midi. Nous y avons appris la chute d’Anvers par des télégrammes de Joffre et de M. Klobukowski11. L’ennemi est entré dans la place plus vite qu’on ne pensait. Les forts de l’Escaut tiennent encore. La ville est très gravement endommagée par le bombardement. De nombreux habitants se sont embarqués sur le fleuve à destination de la Hollande et de l’Angleterre ; ils sont partis aux cris répétés de : « Vive la Belgique ! »

Joffre propose au gouvernement que les troupes anglaises, nouvelles et anciennes, qui vont opérer sur la partie restée libre du territoire belge soient maintenues sous le commandement du maréchal French, que les troupes belges demeurent sous les ordres du roi et que les troupes françaises de Belgique et du Nord soient toutes placées sous les ordres du général Foch, qui assurera la liaison avec les armées alliées. Le gouvernement appuie cette triple proposition à Londres et à Ostende. Malheureusement, notre cavalerie a dû se replier sur Béthune pour couvrir les débarquements de l’infanterie anglaise. Voilà donc avortées ou, tout au moins, retardées nos tentatives de liaison avec les Belges. D’autre part, dans la Woëvre, las efforts que nous faisons pour dégager Saint-Mihiel par Saint-Agnant et Apremont, demeurent jusqu’ici infructueux.

J’ai reçu du prince héritier de Roumanie un télégramme que rien ne me faisait prévoir : « Monsieur le président Poincaré, Bordeaux. C’est avec une profonde douleur que je vous annonce, monsieur le président, la triste nouvelle du décès du roi Charles, mon oncle bien-aimé. Signé : FERDINAND. » J’exprime immédiatement mes sympathies au prince héritier et à la Roumanie, mais la mort de ce souverain si passionnément germanophile ne me plonge pas, je l’avoue, dans une grande affliction.



11. Ostende, 10 octobre, n° 552.


Dimanche 11 octobre[modifier]

Je suis enfin renseigné sur la véritable cause de l’occupation de Saint-Mihiel. Les Allemands avaient exercé une double pression sur notre front autour de Verdun, l’une à l’ouest vers l’Argonne, l’autre au sud-est vers les Hauts-de-Meuse, probablement dans l’intention d’encercler et d’investir la place. Le VIIIe corps, qui était à Saint-Mihiel et dans les environs, avait été enlevé précipitamment pour être porté dans l’Argonne menacée et il n’était resté, sur la rive droite de la Meuse, entre Vigneulles et Saint-Mihiel, qu’une division de réservistes. Les Allemands en avaient eu facilement raison et s’étaient immédiatement glissés par les côtes jusqu’à la ville, où ils ont pénétré sans combat. Quant au fort ils n’y sont pas venus de Saint-Mihiel ; ils l’ont attaqué par derrière à la sortie des bois, et enlevé après bombardement. Le G. Q. G. n’attribue plus la faute commise au général Sarrail, qui était obligé de faire face de deux côtés à la fois et n’avait pas assez de forces pour y suffire, mais il reconnaît que nous nous sommes laissé surprendre sur les côtes et que cet échec peut avoir de graves conséquences. La voie ferrée de Lérouville à Verdun et le canal latéral de la Meuse sont tous deux coupés maintenant à hauteur de Saint-Mihiel. Les communications de Verdun avec la ligne de Paris-Nancy et avec le canal de la Marne au Rhin sont donc devenues impossibles. Le camp retranché est, en réalité, investi à l’est par la Woëvre, au sud par la vallée de la Meuse. Nous pouvons nous attendre à ce que tôt ou tard les Allemands prononcent des attaques par le nord-ouest et essaient de couper le chemin de fer de Châlons à Verdun pour isoler complètement la place. La chute d’Anvers va leur permettre en même temps d’amener leurs gros mortiers de siège du côté d’Ëtain et les forts de Verdun ne tarderont sans doute pas à être copieusement bombardés.

M. Couyba, ancien ministre du premier cabinet Viviani, me télégraphie qu’il est à Sampigny avec M. Grosdidier, sénateur et maire de Commercy, que les Allemands continuent à bombarder le Clos et que le seul objet du rez-de-chaussée qui soit resté intact est un bronze Pro Patria offert l’an dernier par ma ville natale. Exception symbolique qui me consolerait, s’il en était besoin, de la perte de tant d’autres souvenirs.

Il nous arrive d’Ostende des nouvelles singulièrement plus tristes que celles du Clos. L’armée belge de campagne a quitté la place d’Anvers et s’est retirée, à l’abri du canal de Gand, vers la Flandre occidentale. Soixante mille hommes ont pu s’échapper12. Mais le général Pau, qui est resté en Belgique auprès du roi, estime qu’Ostende n’est pas pour le gouvernement royal une ville de tout repos et qu’en présence d«s attaques allemandes, dirigées hier encore contre Gand, il serait prudent de porter plus en arrière le siège des pouvoirs publics13. Le Conseil des ministres belge en a délibéré et M. de Broqueville a remis hier soir à M. Klobukowski une note ainsi conçue : « Le gouvernement belge, acculé à la frontière par la fortune des armes, se voit obligé, dans l’intérêt de la nation, à quitter le sol national que, pendant plus de deux mois, l’armée a disputé à l’ennemi. Il demande à la France l’hospitalité pour l’armée belge. Celle-ci, rudement éprouvée, doit jouir de quelques jours de repos avant de reprendre la campagne dans l’intérêt de la cause commune. Le gouvernement belge prie la France de l’aider à assurer à l’armée ce qui est nécessaire à celle-ci pour reprendre avec force la lutte dans le plus bref délai possible. L’entente au sujet de la situation et de l’action militaires s’établira sans peine. Le gouvernement n’en veut pour preuve que la facilité avec laquelle l’accord s’est fait, en ce moment, grâce à la haute compétence militaire, ainsi qu’au tact et à la fermeté dont vient de faire preuve l’éminent général (le général Pau) que la République française a bien voulu lui envoyer… D’autre part, le gouvernement belge ne peut, sans compromettre les intérêts du pays, se trouver à la merci de l’ennemi et il doit s’établir dans tel endroit où, sans influencer l’action militaire, il puisse veiller sur tous les besoins des combattants belges d’aujourd’hui et de ceux de demain, auxquels la France assure déjà un abri. Étant données nos relations de grande amitié avec l’Angleterre et les ressources que nous fournit celle-ci dans divers ordres d’idées et notamment en matériel militaire, le gouvernement belge voudrait se fixer de façon à faciliter les rapports avec ses amis d’Angleterre. Il demande à la France si, durant ces heures mauvaises il ne lui conviendrait pas de l’accueillir dans une ville disposant d’un port, le Havre, par exemple. Le gouvernement, qui connaît par expérience la grande courtoisie de la nation française, ne doute pas que, durant son séjour sur le sol français, le gouvernement de la République n’ait à cœur de lui faciliter l’exercice de ses devoirs. » Cette déclaration était accompagnée de cette note complémentaire : « Il importerait que le gouvernement belge obtînt en France une situation qui indiquât clairement qu’en quittant le territoire belge, il maintient et conserve ses droits souverains. La reconnaissance formelle de ces droits souverains et l’exterritorialité pour la portion du territoire qu’il occuperait seraient au nombre des moyens propres à atteindre ce but. Le gouvernement serait accompagné de ses services ministériels. Le nombre des fonctionnaires, leur qualité, ainsi que l’importance des locaux nécessaires, seront indiqués prochainement. Un contingent de gendarmes, gardes ordinaires des départements ministériels, suivrait le gouvernement. »

Très ému de ces demandes si noblement présentées, le Conseil des ministres français décide naturellement de donner l’hospitalité à la Belgique et de se conformer sur tous les points à ses désirs. Je fais venir le baron Guillaume et je le prie de transmettre au roi en chiffre ce télégramme que je ne crois pas prudent de lui expédier en clair : « J’apprends la décision prise par le gouvernement royal. Le gouvernement de la République en est profondément touché et va immédiatement arrêter toutes les mesures nécessaires pour assurer en France le séjour de Votre Majesté et de ses ministres en pleine indépendance et souveraineté. Je tiens à dire personnellement à Votre Majesté combien mes compatriotes seront fiers de lui offrir, jusqu’à l’heure de la victoire commune, l’hospitalité de la ville qu’Elle a choisie et je la prie de croire à mon inaltérable amitié. » Le roi m’adresse, par l’entremise de sa légation, cette prompte réponse : « Monsieur le Président. Je suis profondément touché de l’hospitalité que la France est disposée à offrir, si cordialement, au gouvernement belge et des mesures que le gouvernement de la République prend pour assurer notre pleine indépendance et notre souveraineté. Je vous en exprime ma très vive gratitude. Nous attendons avec une inébranlable confiance l’heure de la victoire commune, luttant côte à côte pour une cause juste. Notre courage ne connaîtra jamais de défaillance. Je vous prie de croire, monsieur le Président, à mon inaltérable amitié. Signé : ALBERT. »

Un bolide entre dans mon cabinet. C’est Charles Humbert, mon ancien collègue de la Meuse au Sénat. Pour occuper son activité parfois un peu débordante, M. Augagneur lui a donné, au nom du ministère de la Marine, mission de procéder en Amérique à des achats de munitions, de chevaux, d’objets de harnachement et d’équipement. Il a passé en quelques semaines une multitude de marchés qu’il dit avantageux. Millerand, qui les a jugés tout différemment, a rappelé des États-Unis M. Charles Humbert, mobilisé comme capitaine à l’armée de terre. Le sénateur de la Meuse proteste contre cette mesure. Je l’engage à voir Millerand et à justifier auprès de lui les résultats qu’il se flatte d’avoir obtenus. Je demande moi-même au ministre de la Guerre des renseignements sur les principales affaires traitées. Il en est une notamment que M. Charles Humbert a engagée avec le chairman de la Bethlehem Steel Corporation et à propos de laquelle il me communique une lettre où celui-ci offre à la France une large collaboration : « Je profite de la circonstance, m’écrit le sénateur, pour vous remercier du fond du cœur de votre si aimable accueil de ce jour et je vous prie de me croire votre profondément dévoué. Signé : Charles HUMBERT. » Mais sur la valeur des marchés passés ou proposés, je ne sais encore qui a raison du ministre de la Guerre ou de mon ancien collègue meusien. Millerand me promet de se livrer personnellement à une étude impartiale.



12. Ostende, nos 548 et 549.
13. Ostende, n° 553.


Lundi 12 octobre[modifier]

Le général Joffre a conseillé que l’armée belge restât jusqu’à nouvel ordre sur son territoire national et qu’elle y gardât le contact avec les Anglais et avec nous. Elle devra toutefois se réorganiser en partie sur notre sol14. Le baron de Broqueville est d’accord sur les deux points avec notre G. Q. G. L’armée belge aura en France un centre de ravitaillement avec Dunkerque pour base15. Le gouvernement royal s’embarquera demain à Ostende pour le Havre, avec le personnel des divers ministères. Le roi restera en Belgique à la tête de ses troupes16.

Notre brigade de fusiliers marins, arrivée le 8 octobre à Gand, a été engagée dès le lendemain. Elle a fait un éclatant début. Elle a combattu toute la journée du 9 et toute la nuit du 9 au 10 contre des forces supérieures, qu’elle a repoussées en leur infligeant de grandes pertes.

Gallieni et le préfet de la Seine nous signalent la fréquence des raids de « taubes » sur la ville et la répétition des bombardements aériens. Je prie le général Hirschauer, qui commandait le génie dans le camp retranché de Paris et qui vient d’être mis de nouveau à la tête du service de l’aéronautique au ministère, de passer à mon cabinet pour me fournir des renseignements précis sur l’état de notre aviation. Il va s’arranger pour envoyer à Paris l’escadrille que réclame le général Gallieni.

Le G. Q, G. téléphone le soir à Millerand : « Violentes attaques sur plusieurs points. Nous avons gagné en beaucoup d’endroits. Mais nous n’avons perdu de terrain nulle part. » C’est bien. Mais, d’après ce que m’avait dit hier le colonel Pénelon, nous devions attaquer aujourd’hui avec les Anglais à l’aile gauche ; nous devions attaquer, au centre, avec les armées Maunoury et Franchet d’Esperey ; nous devions attaquer enfin sur les Hauts-de-Meuse. La bataille se prolonge et la décision s’éloigne. Comprimons encore notre cœur, comme disait Albert de Mun.



14. De M. Klobukowski, n° 559.
15. De M. Klobukowski, n° 561.
16. De M. Klobukowski, n° 564.

Mardi 13 octobre[modifier]

M. de Broqueville et ses collègues ont débarqué à Dunkerque, d’où ils vont se rendre au Havre. Ils m’adressent un télégramme de remerciements, auquel je réponds que nous sommes fiers d’accueillir sur notre sol le gouvernement du noble peuple qui défend avec tant d’héroïsme son indépendance nationale et le droit public outragé.

Au moment où nous accueillons en France ces grands exilés, nous n’avons à leur offrir que des gerbes de nouvelles médiocres. Nous nous battons presque partout, mais pour de chétifs résultats. Sur leur front oriental, les Allemands sont arrivés à quinze kilomètres de Varsovie ; la colonie française a dû évacuer la ville. Les autorités civiles russes se sont elles-mêmes retirées17. Où sont les espérances dont nous avait fait part, il y a quelques jours, le grand-duc Nicolas ?

À Bucarest, le roi Ferdinand, successeur de son oncle Carol, vient de prêter serment à la constitution devant le Parlement. L’accueil chaleureux qui lui a été fait et les applaudissements qui ont souligné certaines de ses déclarations, notamment un passage où il promet de servir le pays en bon Roumain, ont donné à notre ministre, M. Blondel, l’impression très nette que les représentants de la nation ne désirent pas se séparer de la dynastie, mais qu’ils tiennent à ce que la dynastie s’inspire des intérêts et des aspirations de la Roumanie. La reine Marie, qui est Anglaise de naissance et dont les sentiments favorables à la Triple-Entente sont connus, a été l’objet de manifestations enthousiastes dépassant de beaucoup celles qui s’adressaient au roi18.



17. De Petrograd, nos 735, 736, 737.
18. De Bucarest, 12 octobre, n° 174.

Mercredi 14 octobre[modifier]

Nouvelles visites d’hôpitaux. Ils regorgent de plus en plus, hélas ! de blessés. Je suis toujours en admiration devant l’énergie morale de ces braves gens.

Nous attendons anxieusement des détails sur les opérations russes. Mais nous ne savons rien. « La bataille, télégraphie M. Paléologue19, continue avec violence. Les pertes sont considérables des deux côtés. Je regrette de ne pouvoir vous envoyer des renseignements plus précis sur l’action générale qui paraît engagée de Sandomir à Varsovie. La consigne de silence imposée par le grand-duc Nicolas s’étend jusqu’à l’état-major général à Pétersbourg. » Le gouvernement anglais, qui n’est pas plus renseigné que nous, nous fait part de ses inquiétudes20.



19. De Petrograd, n° 742.
20. De M. Paul Cambon, 13 octobre, n° 848.


Jeudi 15 octobre[modifier]

Grises et monotones, mes journées s’écoulent dans l’attente et la tristesse. Je n’ai pas encore obtenu du gouvernement qu’il décidât notre retour à Paris. Plusieurs ministres seraient très favorables à cette détermination, mais Millerand et ses collaborateurs du ministère de la Guerre ont pris leurs habitudes de travail à Bordeaux. Ils redoutent la gêne et les retards d’un nouveau déménagement. Je passe donc mon temps, le matin à présider les Conseils, l’après-midi à étudier les affaires. Tout au plus, après le déjeuner, vais-je faire une heure de marche dans la propriété dont Roy de Glotte m’a réservé l’usage. En cheminant, ma femme et moi, dans les allées jonchées de feuilles mortes, nous n’avons plus à échanger que des réflexions moroses. Notre petite chienne bruxelloise nous suit elle-même sans plaisir, étonnée de ne plus pouvoir s’ébattre dans les pelouses de l’Élysée. À la préfecture, le chat siamois, qui s’accoutume mal au bruit de la rue Vital Caries, ne daigne pas mettre les pattes dans le petit jardin défleuri. Il se promène mélancoliquement sur la crête du grand mur gris qui, par derrière, sépare des maisons voisines l’ancien archevêché.

Aujourd’hui encore, le G. Q. G. se contente de nous apprendre que nous avons gagné quelques mètres de terrain entre Meuse et Moselle, au nord de Reims et sur la Lys. Mais un télégramme de notre ministre à Copenhague, M. Bapst21, nous fait craindre un instant que les Allemands, pour ménager un succès au kronprinz impérial, ne préparent une grande attaque sur Verdun. La reine de Danemark, fille de la grande-duchesse Anastasie de Mecklembourg, notre ancienne voisine d’Èze, a, en effet, reçu hier matin du kronprinz, qui a épousé sa sœur, un télégramme daté de Stenay et ainsi conçu : « J’ai une grande joie d’avoir reçu l’ordre d’attaquer Verdun. » M. Bapst a connu la chose par une personne à qui la reine a donné lecture de ce texte, mais il s’est demandé si nous ne sommes pas en présence d’une manœuvre allemande destinée à nous dépister, d’autant plus que le télégramme a été envoyé en clair. Les soupçons de notre ministre paraissent d’autant plus justifiés que les Allemands préparent certainement une grande offensive dans les Flandres. Trois fois, ils ont essayé de nous envelopper ; trois fois, ils ont échoué. À l’ouest de Roye, à l’ouest de Bapaume, à l’ouest de Lille, ils ont été sur le point de nous déborder et leurs tentatives ont finalement avorté. Nous n’avons pas réussi à tourner leur aile droite, mais ils n’ont pas tourné notre aile gauche. Il leur reste une ressource suprême, c’est de recommencer l’opération en Flandre. Là, si le succès couronne leurs efforts, ils pourront, non seulement dépasser l’extrémité de nos lignes, mais gagner le littoral et couper les communications anglaises avec le continent. Il semble que, dès aujourd’hui, ils envoient des forces importantes vers la Lys et vers l’Yser.

D’après M. Thiébaut, notre ministre à Stockholm22, la Gazette de l’Allemagne du Nord vient de publier un article sur une découverte que les Allemands auraient faite à Bruxelles et qu’ils présentent comme sensationnelle. Ils auraient trouvé dans les archives de l’état-major belge des documents de nature à établir que dès 1906 le débarquement d’un corps anglais en Belgique était prévu pour le cas d’une guerre franco-allemande. Toute la presse impériale tire, paraît-il, de ces pièces la preuve de « l’hypocrisie britannique » et la justification de la conduite de l’Allemagne envers la Belgique. Mais, ajoute M. Thiébault, un journal libéral de Stockholm fait une très juste remarque : les documents, dit-il, prouvent simplement que la Belgique craignait la violation de sa neutralité par l’Allemagne et non par la France.



21. N° 310.
22. N° 23, 14 octobre.

Vendredi 16 octobre[modifier]

Je commence à recevoir des lettres, le plus souvent anonymes, de reproches et d’injures. On m’accuse de lâcheté. J’ai quitté Paris par peur et la peur m’empêche d’y revenir. Les incursions des taubes troublent sans doute l’esprit de mes correspondants. Mai» précisément, pour peu qu’il y ait quelque émotion dans la population parisienne, le gouvernement et moi, nous devrions être auprès d’elle. On ne peut plus prétendre maintenant que notre présence à Paris attirerait les Allemands. D’autre part, la lenteur des opérations et l’insignifiance des succès obtenus en ces dernières semaines découragent beaucoup de gens qui, au lendemain de la bataille de la Marne, avaient conçu l’espérance d’une prochaine et définitive victoire. Un de mes vieux amis du Palais, qui excelle à résumer avec humour l’opinion courante, Jullemier, écrit à Félix Decori : « La cote de Joffre et celle du président ont beaucoup baissé, parce qu’on s’attendait à ce que Poincaré rapportât la victoire du quartier général. »

Mais je ne puis encore arracher à l’ensemble du Conseil des ministres le consentement à un retour collectif. Il est seulement décidé qu’en attendant cette heure toujours retardée, les membres du. gouvernement se succéderont à Paris pour s’y relayer. Briand, qui supporte avec impatience l’impopularité dont nous nous enveloppons de gaieté de cœur, s’offre à partir de nouveau. Il est convenu qu’il fera le voyage avec Albert Sarraut et qu’ils le prolongeront jusqu’aux armées de l’Est.

Le « téléphonage » du G. Q. G. est aussi laconique et aussi vide que les précédents. Nous avons légèrement avancé, près de Bislée, devant Saint-Mihiel, sur les pentes de la colline que couronne le Camp des Romains. Nous avons insensiblement progressé près de Reims, dans la région de la Pom-pelle, ainsi qu’entre Lens et Béthune. Mais, en retour de ces succès minuscules, le fortune avare nous inflige un grave revers : de Gand, les Allemands ont marché sur Ostende et s’y sont établis.


Samedi 17 octobre[modifier]

Les étudiants de l’Université de Glasgow songent à m’élire Lord Rector. Jusqu’ici, paraît-il, aucun étranger n’a reçu cette dignité. Les titulaires précédents ont été, entre autres, lord Beaconsfield, lord Rosebery, Mr. Asquith, Mr. Balfour. Le mandat conféré par le vote des étudiants est de trois années. La seule charge qu’il comporte est une visite à l’Université et un discours de remerciements. J’ai accepté le titre qui m’était offert et j’ai dit de loin à ces jeunes Écossais combien j’étais touché de leur pensée. Mais quand me sera-t-il donné d’aller leur offrir au hall Saint-Andrew un témoignage plus direct de ma reconnaissance ?


Dimanche 18 octobre[modifier]

L’Allemagne annonçait il y a huit jours que le nombre des prisonniers français était de 63 000. Le chiffre qu’elle donne maintenant est de 115 000. Je n’arrive pas à savoir s’il est exact. D’après l’estimation de notre G. Q. G., nous n’aurions en France que 40 000 prisonniers allemands. Comment expliquer un tel écart ?

Au nord du canal de la Bassée, les troupes franco-anglaises viennent d’enlever Givenchy, Lorgies, Illies, Fromelles, Armentières ; mais, en face des Belges, les Allemands ont pris Westende, Saint-Pierre-la-Pelle, Leke, Keyem. Ils n’ont pu toutefois forcer le passage de l’Yser.

Sur la moyenne Vistule, en Galicie, les combats se développent. Les Allemands ont été rejetés plus loin de Varsovie. Mais M. Paléologue se plaint encore de la campagne de silence qui continue à lui être opposée23.

J’envoie par écrit au ministère de la Guerre des questions détaillées sur la transformation des fusils 1874, sur les couvertures d’hiver, sur les draps de troupe, les tricots de laine, les ceintures et autres effets que le froid va bientôt rendre nécessaires. Il devient, chaque jour, plus manifeste que la guerre sera longue et nos quartiers d’hiver vont être des tranchées dans la glace et dans la boue.



23. Petrograd, nos 756 et 759.


Lundi 19 octobre[modifier]

Notre attaché militaire à Madrid, le lieutenant-colonel Tillion, nous rapporte une entrevue qu’il a eue récemment avec le roi d’Espagne. Alphonse XIII est déçu et attristé. Il compte toujours sur notre victoire, mais il n’est entouré chez lui, même dans son propre gouvernement, que de personnes peu favorables à la France, et il se plaint vivement de leur parti pris.

Sur les instances de M. Paléologue, appuyées par sir George Buchanan, M. Sazonoff est intervenu de nouveau auprès du généralissime russe pour qu’il fût donné aux états-majors des armées alliées des renseignements détaillés sur les opérations de Pologne. À la suite de cette démarche, le grand-duc Nicolas a promis d’envoyer directement des informations à Joffre et à Kitchener. Mais le télégramme que le grand-duc vient effectivement d’adresser à notre commandant en chef manque totalement de précision. Il indique seulement que la concentration russe n’est pas encore achevée sur la rive droite de la Vistule et qu’il faudra beaucoup de temps avant que l’armée russe puisse entreprendre une marche sur Berlin. Où est, cette fois encore, le rouleau compresseur, dont parlait une presse optimiste ?


Mardi 20 octobre[modifier]

Au nord et au sud d’Arras, nos troupes luttent sans répit depuis plus de dix jours pour conquérir quelques mètres de terrain bouleversé. Une plus grande bataille se développe sur l’Yser et autour d’Ypres. Notre 4e division, retirée de la région de Reims, est venue appuyer, devant Nieuport, la gauche des Belges, pendant que leur droite est étayée par nos fusiliers marins devant Dixmude. Des camions amènent à Ypres notre 31e division d’infanterie. Le IXe corps et une brigade de tirailleurs sénégalais accourent à la rescousse. Nos forces sont groupées en détachement d’armée et placées sous les ordres du général d’Urbal. Il est visible que c’est dans les Flandres que vont se livrer maintenant les combats les plus décisifs24.



24. Voir la Retraite d’Anvers et la bataille de l’Yser, par Marguerite BAULU, avec préface de M. VANDERVELDE, ministre de l’Intendance de Belgique. Firmin et Cie, 1918.


Mercredi 21 octobre[modifier]

Le général Pau, qui revient de Belgique et qui a assisté à l’évacuation d’Anvers, puis à celle d’Ostende, me dit que le roi a constamment fait preuve d’une admirable grandeur d’âme. M. de Broqueville s’est également montré plein de résolution. Mais il s’est produit autour d’eux, en ces heures critiques, un peu de « pagaye » qui a d’abord embarrassé le commandement. Tout a fini par s’arranger et la retraite des troupes s’est opérée dans des conditions satisfaisantes.

M. Augagneur, qui est allé lui-même au Havre, pour veiller à l’installation du gouvernement royal, et de là à Furnes, où est établi le quartier général belge, m’indique, à son tour, qu’il a trouvé le roi très calme et très résolu, mais préoccupé, malgré tout, de l’avenir de son peuple. « La France, a-t-il demandé, défendra-t-elle la Belgique jusqu’au bout ? — Oui, et autant qu’elle-même », a répondu M. Augagneur, sachant qu’aucun de nous ne le démentirait. Le roi l’a remercié avec effusion.

Le long des côtes, le ministre de la Marine a rencontré partout des émigrants belges, hommes, femmes, enfants, transportant sur des charrettes leurs meubles et leurs effets. L’armée de nos voisiné s’est rétablie derrière l’Yser et s’est retranchée dans la plaine. Elle est flanquée à droite par nos fusiliers marins et appuyée en arrière par une de nos divisions territoriales.

J’apprends par les réticences d’un télégramme du G. Q. G. que nous avons perdu Varennes. On ne nous l’a pas dit. Mais on nous avoue qu’on se bat à Vauquois, qui est au sud de Varennes. Les Allemands se sont donc approchés de la voie ferrée entre Sainte-Menehould et Verdun. S’ils s’avancent davantage, ils vont pouvoir couper la ligne qui assure le ravitaillement de la place.

Je reçois de M. Mithouard, le distingué président du conseil municipal de Paris, une lettre personnelle et très digne où il m’exprime la crainte que les prélèvements successifs opérés sur les troupes de la garnison ne laissent désormais la ville insuffisamment défendue. Je lui réponds que le gouvernement a déjà pris toutes les dispositions nécessaires pour combler les vides, pour envoyer à Paris des pièces de divers types et pour faire en sorte qu’entre le front actuel et le camp retranché, il fût établi toute une série de lignes de défense ; et j’ajoute : « Il va de soi que si le sort des armes amenait de nouveau l’ennemi à proximité de Paris, une de nos armées viendrait contribuer à une défense que nous tenons, comme vous, pour indispensable et pour sacrée. Personnellement, j’ai tant de reconnaissance et d’affection pour la population parisienne que rien de ce qui la touche ne saurait me laisser insensible. »

À la fin de la journée, l’ambassade de Russie prévient Delcassé qu’elle a reçu de Petrograd un télégramme lui annonçant enfin une grande victoire sous Varsovie. Les Allemands seraient en retraite.


Jeudi 22 octobre[modifier]

MM. Briand et Sarraut, qui sont accompagnés dans l’Est par mon frère Lucien, ont poussé jusqu’à Verdun et ils y ont constaté que le fort de Douau-mont avait été bombardé ces jours-ci par l’artillerie allemande, sans que le G. Q. G. nous en eût informés.

Grande discussion en Conseil des ministres. J’insiste de nouveau sur les raisons qui, à mon avis, rendent nécessaire notre prompt retour à Paris. Viviani, que j’ai peu à peu gagné à mon opinion, se prononce dans mon sens. Augagneur me soutient avec énergie. Ribot croit qu’il conviendrait d’attendre la fin de novembre. Quoi que je dise, je n’obtiens pas une majorité favorable. Je déclare que, dans ces conditions, j’irai seul à Paris la semaine prochaine, qu’après tout, les décrets doivent être signés là où je suis, et non là où sont les ministres, et que je revendique le droit de rentrer à l’Élysée sans délibération du Conseil. On me répond que le Conseil a le devoir de veiller sur ma sécurité, que je suis « la reine des abeilles », que je « fais » les ministres, qu’on peut aisément changer les membres du cabinet, mais que s’il arrivait malheur à un chef de l’État, ce serait un désastre. Je réplique qu’il n’y a aucune vraisemblance qu’il m’arrive malheur, mais que si, par impossible, un accident se produisait, le cabinet exercerait alors le pouvoir exécutif dans sa plénitude, jusqu’à ce que mon successeur fût nommé ; et qu’enfin, s’il y avait réellement l’ombre d’un risque à rentrer, ce serait une raison de plus pour ne pas tarder davantage. Tout finit encore par une cote mal taillée. Millerand demandera à Joffre s’il voit un inconvénient grave à ce que le cabinet quitte Bordeaux et il ajoutera que le gouvernement se propose, en tout état de cause, de partir le 15 novembre. Je répète que personnellement je n’attendrai pas cette date pour aller à Paris et que mon intention est, quoi qu’il advienne, d’y passer quelques jours la semaine prochaine.

Après le Conseil, je reprends la conversation avec Viviani et Millerand. Ils paraissent accepter enfin que nous allions dans quelques jours à l’armée belge, ainsi qu’aux armées Maud’huy et Castelnau.

Une cousine germaine de ma femme, Mme Lesdos, veuve d’un fonctionnaire du service vicinal parisien, nous avait écrit qu’elle était, depuis le 25 septembre, sans nouvelles de son fils Max, sous- officier de réserve. Je me suis renseigné au quartier général. J’apprends ce soir que le pauvre garçon a été tué, à la fin de septembre, dans un combat nocturne, à la ferme du Godat, au nord de Reims. C’était un jeune architecte d’avenir, ancien élève de l’École des Beaux-Arts. Quoique fiancé depuis peu, il était parti très brave et très ardent. Nous l’aimions beaucoup. En le pleurant ce soir, nous pensons à sa mère et à tant d’autres mères qui déjà sont en deuil.


Vendredi 23 octobre[modifier]

Je continue à me renseigner de mon mieux sur la marche des. fabrications. Les manufactures de Saint-Ëtienne et de Châtellerault ont livré, depuis le 1er août, l’une 136 mitrailleuses, l’autre 78. Tels qu’ils sont prévus, les rendements journaliers successifs passeront, d’ici à la fin de décembre, de 3 à 5 pour la première, de 2 à 3 pour la seconde. C’est peu. La livraison des mitrailleuses Hotchkiss doit commencer fin novembre. Mais le rendement, d’abord escompté, de 100 par mois, ne sera pas tout de suite atteint. Nous avons commandé 500 mitrailleuses aux États-Unis et 2 000 en Angleterre. Le général Hirschauer m’a remis une longue note, signée de lui, sur la situation actuelle de notre aviation. Le nombre des escadrilles en service est de 38, non compris une unité, composée de 3 appareils Maurice Farman, affectée à l’armée de Langle de Cary et employée à des missions diverses. Toutes sont dotées d’obus percutants, de fléchettes et d’engins incendiaires. De nouveaux types sont commandés. Un programme de fabrication est prévu jusque fin mars pour des avions de reconnaissance, pour le service d’artillerie et de corps d’armée, pour des avions de bombardement. En ce qui concerne ces derniers, on compte arriver en janvier à 100 appareils, en février à 150, mais c’est encore bien modeste en regard du nombre indispensable. La défense aérienne du camp retranché de Paris est maintenant assurée par une escadrille mixte composée de trois avions Voisin armés et de six avions à grande vitesse, capables de s’élever très rapidement et munis de fusils automatiques, par deux canons de 75 à tir vertical sur automobiles et par des postes téléphoniques en communication directe avec le Bourget.

Un de nos plus braves aviateurs militaires était M. Reymond, sénateur de la Loire. Il vient d’être grièvement blessé en survolant les lignes ennemies au nord de Toul. Il a dû atterrir en avant de notre front et pour le dégager, nos troupes ont eu à livrer un violent combat. Quoique mortellement atteint, il a pu donner le résultat de sa mission. Il a été ramené à l’hôpital de Toul, où MM. Briand et Sarraut l’ont vu sur son lit d’agonie.

Le colonel Pénelon m’entretient de nouveaux projets du commandant en chef : une attaque par l’armée de Maud’huy, une nouvelle offensive en Alsace, mais rien d’immédiat ni de précis. Je voudrais aller enfin, le plus tôt possible, aux armées, puisque aujourd’hui, ni au centre, ni à l’est, je ne risque de déranger personne. Il n’y a, en ce moment, de combats importants qu’autour d’Ypres, où le général Foch vient d’ordonner une attaque générale. Mais convenances prises de Viviani, de Millerand et de Joffre, mon projet ne sera réalisable que dans huit ou dix jours.

Le général en chef se plaint assez vivement de French, qui, dit-il, ne se décide pas volontiers à marcher et qui, avant-hier, ajoute-t-il, aurait pu reprendre Lille sans coup férir. Joffre va même jusqu’à craindre que le maréchal, préoccupé de défendre ses bases maritimes et spécialement Calais, ne se replie sur cette ville. Il souhaiterait le remplacement de French par le général Wilson, dont la collaboration est très précieuse au général Foch.

La nouvelle donnée par l’ambassade de Russie est confirmée. Les Allemands battent en retraite aussi bien au sud-ouest de Varsovie qu’à l’ouest d’Ivangorod et de Novoalexandria. Des combats acharnés se poursuivent en Galicie25.

…En Conseil des ministres, Viviani nous avait lu ce matin un télégramme du commissaire spécial de Cerbère, annonçant « de source sûre » que les Allemands de Barcelone préparaient un attentat contre moi. Au début de l’après-midi, comme nous allons, Mme Poincaré et moi, faire notre promenade quotidienne dans le jardin que nous a réservé l’amitié de Roy de Clotte, je trouve les abords gardés par tout un détachement d’agents cyclistes. Le jardinier paraît tout effaré d’avoir reçu la visite de la Sûreté. On me protège jusqu’à m’emprisonner. La « reine des abeilles » ne doit pas quitter sa ruche.



25. De M. Paléologue, 23 octobre 1914, n° 793.


Samedi 24 octobre[modifier]

Dans la matinée, visite du camp de Souges, avec Viviani, Millerand et le général Legrand. Les tentes sont dressées au milieu des pins, dans un site très pittoresque, sur un sol de sable fin. Il y a là des territoriaux et de jeunes recrues de la classe 1914. Tous ont très bonne tenue, mais la manœuvre à laquelle nous assistons ensuite, dans la campagne voisine du camp, nous montre que l’instruction est encore très incomplète et que les cadres laissent fort à désirer. Le» hommes ne savent pas se défiler ; ils avancent par bonds à découvert, comme on faisait naguère, et ils ignorent les enseignements de ces derniers mois. C’est à recommencer, comme dit le général Legrand, qui fait aux officiers, après cet exercice manqué, une critique assez sévère.


Dimanche 25 octobre[modifier]

Notre attaque en avant d’Ypres a été brisée par des forces supérieures ; les Allemands ont même pu franchir l’Yser entre Nieuport et Dixmude. Ils se flattent, en outre, dans leurs radios, d’avoir occupé Armentières et Bailleul.

M. Viviani, qui fait l’intérim de l’Intérieur en l’absence momentanée de M. Malvy, rapporte au Conseil un incident qu’a provoqué hier la présence dans un restaurant parisien de M. Caillaux, mobilisé comme payeur aux armées. Reconnu par certaines personnes, il a été, paraît-il, injurié par la foule. La police a dû intervenir pour le soustraire à des violences inexcusables. Deux socialistes, MM. Groussier et Cachin, sont allés conter l’aventure au groupe des députés de la Seine et, d’après une lettre de M. Galli, ils y ont jugé sans indulgence l’attitude et le langage de M. Caillaux qui, même sous l’uniforme, parle du gouvernement avec amertume et de tout avec pessimisme.

Lundi 26 octobre[modifier]

M. Paul Cambon télégraphie que les étudiants de Glasgow m’ont élu à l’unanimité Lord Rector de l’Université. J’irai les remercier un jour, quand les Anglais et nous, nous aurons remporté la victoire.

Les forces allemandes qui avaient franchi l’Yser entre Nieuport et Dixmude n’ont pu progresser. À l’ouest de la Vistule et au nord de la Pilica, les Allemands ont été rejetés sur Loviez, Skier-nevice et Rava. France, Belgique et Russie peuvent donc respirer quelques heures.

Aujourd’hui, à Paris, s’est tenue, sous la présidence de M. Paul Appell, la séance annuelle des cinq académies. Elle a été très belle et très émouvante. On y a entendu de beaux et patriotiques discours de MM. Appell, René Doumic, Homolle, Lacour-Gayet, et je n’ai pas eu le droit d’être là pour les applaudir.


Mardi 27 octobre[modifier]

Pour éviter de nouveaux incidents, Millerand a préféré ne pas garder M. Caillaux aux armées. Il l’a remis, comme payeur, à la disposition du ministre des Finances et, pour calmer sa soif d’action personnelle, Ribot l’a mis lui-même à la disposition du ministre du Commerce, M. Thomson, qui compte bien lui confier une mission sur l’autre rive de l’Atlantique.

De manière à contenir les Allemands sur l’Yser, le commandement belge a donné l’ordre d’inonder tout le terrain compris entre le fleuve et le remblai de la voie ferrée ; les écluses, de Nieuport ont été ouvertes et, docilement, l’eau est venue barrer la route à l’ennemi.

Mercredi 28 octobre[modifier]

Revenus de leur tournée dans l’Est, MM. Briand et Sarraut parlent tous deux très nettement au Conseil de la campagne sourde qui se fait à Paris contre mon éloignement et mon immobilité. Ils m’approuvent de vouloir retourner le plus tôt possible aux armées et ils finissent par convaincre le Conseil que c’est moi qui étais dans le vrai. On arrive enfin à me donner raison et à reconnaître qu’on m’a trop longtemps enchaîné.

Le gouvernement me laisse donc partir ce soir pour Paris, avec M. Marcel Sembat, qui est ravi de m’y accompagner, et avec M. Ribot, qui abandonne l’idée de rester à Bordeaux jusqu’aux derniers jours de novembre. Millerand viendra lui-même me retrouver à Paris et nous irons ensemble à Dunkerque et à Furnes.

Joffre a, il est vrai, encore écrit à Millerand qu’un retour prématuré du gouvernement à Paris pourrait, suivant lui, gêner les opérations militaires. Il ne fait pas d’objection à ce que nous rentrions vers le 20 novembre, mais il voudrait qu’on attendît jusque-là. Non, non, j’ai trop tardé. Je fais prévenir le gouvernement belge et le roi Albert de ma visite prochaine. Nous prenons, en outre, Millerand et moi, rendez-vous à Dunkerque, pour dimanche, avec lord Kitchener. M. Paul Cambon, informé par les soins de Delcassé, organise cette rencontre, à laquelle seront convoqués Joffre et French. Le premier paraît, du reste, avoir renoncé à demander le remplacement du second par Wilson, mesure que nous n’aurions sans doute pas obtenue.

Le G. Q. G. nous téléphone : « L’armée Dubail a réalisé des progrès très sensibles dans le bois Leprêtre, dans le bois d’Ailly, dans la forêt d’Apremont. L’ennemi a bombardé violemment la région de Sampigny, de Mécrin et de Marbotte. » Que vont devenir mes malheureuses communes meu-siennes, que leurs habitants sont forcés d’évacuer et dont les maisons sont maintenant à proximité de la ligne de feu ? Les voilà fatalement vouées à la ruine et au martyre. Marbotte, Mécrin, Sampigny, que restera-t-il des villages qui ont borné mon horizon et près desquels j’ai connu le bonheur ?