Au service de la France/T5/Ch VII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Plon-Nourrit et Cie (5p. 304-349).


CHAPITRE VII


Une lettre du pape Benoît XV. — Le front le stabilise. — Essais de manœuvre à l’aile gauche. — L’ennemi bombarde la cathédrale de Reims. — Nos canons et nos munitions. — Villes et villages dévastés. — Vaines tentatives d’enveloppement. — La prise de Saint-Mihiel. — Anvers menacé. — Espérances brisées.


Vendredi 18 septembre.

Pendant que la France échappait, dans une bataille sans précédent, à un désastre irréparable, était élu à Rome un nouveau chef spirituel de la chrétienté. Giacomo, marquis de la Chiesa, archevêque de Bologne, était proclamé pape sous le nom de Benoît XV, Il n’avait été fait cardinal que depuis le mois de mai dernier. C’est un aristocrate de naissance et un diplomate de carrière, Il est difficile de prévoir la conduite qu’il tiendra, mais il a choisi comme secrétaire d’État Mgr Ferrata, qui a beaucoup contribué à son élection et dont l’attitude envers nous est jusqu’ici restée favorable. Le cardinal Amette, de retour à Paris, m’a écrit une lettre pleine de noblesse et de dignité : « Paris, le 12 septembre 1914, Monsieur le président de la République, À mon départ de Rome, N. S. P. le pape Benoît XV a daigné me confier le soin de vous faire parvenir la lettre ci-jointe, par laquelle Sa Sainteté vous annonce son élévation au Souverain Pontificat. Votre éloignement de Paris pour les nécessités de la défense nationale me prive de l’honneur de vous remettre moi-même cette lettre dans une audience que j’aurais sollicitée de vous. J’aurais été heureux en même temps de vous remercier d’avoir bien voulu répondre à mon invitation et vous faire représenter au service célébré à Notre-Dame pour le repos du Souverain Pontife défunt : cette démarche de votre part a été appréciée comme elle méritait de l’être, en France et à Rome. Je vous aurais dit aussi combien la France a lieu de se féliciter de l’élection du nouveau pape, dont la bienveillance lui est assurée. Veuillez agréer, monsieur le Président, avec l’expression des vœux que je ne cesse de faire monter vers Dieu pour le succès de nos armes, l’hommage de ma haute et respectueuse considération. — † Léon-Adolphe, cardinal AMETTE, archevêque de Paris. » À cette lettre d’une inspiration si patriotique, était jointe celle du nouveau pape : « Perillustri viro Galliarum reipublicæ Præsidi. Benedictus P.P. XV Perillustris vir, Salutem. Inscrutabili Dei consilio ad suscipienda Ecclesia gubernacula vocati, munus impositæ dignitatis Tibi nunciare properamus, eidemque atque nobilissimæ Gallorum genti omnia fausta feliciaque adprecamur. Datum Romæ apud S. Petrum die III septembris anno MCMXIV Pontificatus nostri primo. — BENEDICTUS P. P. XV. »

Il semblerait que, recevant ces deux lettres, je n’eusse qu’à y répondre aussi vite et aussi courtoisement que possible. Mais les Églises sont légalement séparées de 1’État ; nous avons, en outre, et sans, d’ailleurs, que ceci justifie cela, rompu toutes relations diplomatiques avec le Vatican. Correspondre avec le pape en dehors du gouvernement, ce serait, de la part d’un président, un de ces actes personnels qu’une partie de l’opinion républicaine, et la plus chatouilleuse peut-être, ne manquerait pas de trouver condamnable ; ce serait une sorte de secret du roi, qu’aucun roi constitutionnel ne se permettrait plus de nos jours. Par correction et par convenance, j’ai donc communiqué les deux lettres au gouvernement. On a reconnu que je devais y répondre, mais il a été décidé qu’à raison du caractère de cette correspondance, mes réponses seraient préparées par le ministère des Affaires étrangères. Cette préparation a été confiée, je crois, à M. Philippe Berthelot, qui se trouve à Bordeaux avec les services du Quai d’Orsay. Les textes suivants m’ont été envoyés : « À Son Éminence le cardinal Amette, archevêque de Paris. Monseigneur. En vous accusant réception de la lettre par laquelle vous m’avez transmis la notification que S. S. le pape a bien voulu m’adresser de son élévation au Souverain Pontificat, j’ai recours. à votre obligeance pour vous prier de faire parvenir à destination la lettre ci-jointe. Très sensible aux sentiments exprimés par vous à cette occasion et aux vœux que vous formulez pour le succès de nos armes, je prie Votre Éminence de croire à ma haute considération. » — « À Sa Sainteté le pape. Très Saint-Père. Je m’empresse d’accuser réception à Votre Sainteté de la notification qu’Elle a bien voulu m’adresser de Son élévation au Saint-Siège. En La remerciant des vœux qu’Elle forme pour la prospérité de la nation française et pour moi-même, je prie Votre Sainteté d’agréer mes souhaits pour Elle et la grandeur de Son Pontificat. » J’aurais volontiers signé ces deux projets, bien qu’ils me parussent plutôt un peu secs ; mais il avait été précisé qu’ils seraient examinés en Conseil. Je les ai donc soumis au gouvernement et on a décidé de supprimer un mot qui a choqué certains ministres. C’est le mot grandeur. On a admis que je fisse des vœux pour le pape et pour son pontificat; on n’a pas supporté que je pusse souhaiter à ce pontificat d’être grand ! Petitesse et misère ! En revanche, dans la lettre au cardinal, on a laissé cette négligence « sensible aux sentiments », pour corriger, sans doute, par cette double affirmation de sensibilité mutuelle la froideur à laquelle on se croit tenu par la politique. Après quoi, on a jugé que, pour ne pas rendre le cabinet officiellement responsable de ma lettre, je devais l’envoyer sans le contreseing de Delcassé. Ce que j’ai fait, non sans trouver que ces chicanes manquaient un peu d’élégance.

Nous commençons à nous demander ce que cache le silence du quartier général. Que se passe-t-il au front ? On nous avait dit que l’ennemi s’était arrêté malgré lui et que nous étions sûrs de le déloger. On nous annonce maintenant qu’il n’interviendra plus aucune « décision » avant deux ou trois jours et que la situation est à peu près sans changement. Quel est ce mystère ? Hier, dans son instruction n° 5657, Joffre disait au général Maunoury : « Il semble que l’ennemi exécute des glissements de troupes vers le nord-ouest à l’abri de l’organisation défensive établie sur tout le front. Il y a lieu de constituer, à l’aile gauche de notre dispositif, une masse capable, non seulement de parer au mouvement débordant de l’ennemi, mais aussi d’assurer l’enveloppement. » En exécution de cet ordre, notre aile gauche a légèrement progressé, mais elle n’a nullement réussi à envelopper l’aile droite de l’ennemi. Nous allons lutter à qui débordera l’autre. Mais aux ailes comme au centre, nous avons en face de nous des troupes solidement installées. Sur la Marne, me disent les officiers de liaison, les tranchées abandonnées par les Allemands sont, quoique improvisées, admirablement organisées. Assez profondes pour abriter les hommes, elles comportent des pare-éclats de vingt en vingt mètres et des chambres de repos. L’ennemi ne s’est sans doute pas arrêté sur une nouvelle ligne sans qu’elle ait été, d’avance, fortement établie par des troupes restées en arrière des combattants.

L’Angleterre nous avait proposé, il y a quelques jours, de faire des débarquements à Dunkerque pour opérer des diversions dans le nord de la France et en Belgique. Le général Joffre a accepté cette idée. Mais il se demande si les envois de forces britanniques pourront être suffisants pour permettre prochainement cette manœuvre. Bien que les Dominions et les Indes aient tous, avec un remarquable empressement, promis leur concours à la métropole, l’immensité des distances condamne l’Angleterre à attendre assez longtemps une coopération efficace. Les troupes hindoues sont annoncées, mais elles ne doivent arriver à Marseille que dans une dizaine de jours. Les renforts que l’Angleterre elle-même vient de faire passer par Saint-Nazaire ont été déjà envoyés sur le front de l’armée du maréchal French. Il ne reste donc, en ce moment, pour le Nord et pour la Belgique, que les nouveaux contingents que pourra créer et exercer Kitchener.

Voici une nouvelle initiative russe, qui, celle-ci, n’émane pas entièrement de M. Sazonoff et qui, du reste, n’en est pas plus heureuse1. Le grand-duc Nicolas Nicolaïevitch vient d’adresser aux populations d’Autriche-Hongrie un manifeste pour les inviter à secouer le joug des Habsbourg et à réaliser enfin leurs aspirations nationales. Dans le même esprit, le gouvernement russe conseille au gouvernement roumain d’occuper la Transylvanie et lui propose de participer avec les troupes russes à l’occupation de la Bukovine. Quoi qu’on pense de ces projets, ils ont un caractère nettement politique; ils engagent des questions importantes et préjugent les conditions de paix ; il n’est pas admissible que la Russie les fasse ouvertement siens sans avoir consulté ni l’Angleterre ni la France.



1. Télégramme de M. Paléologue, 17 septembre, n° 625.


Samedi 19 septembre[modifier]

Télégrammes du préfet de la Meuse: les Allemands ont incendié, dans leur retraite, la plupart des villages qu’ils occupaient pendant la bataille de la Marne. À Triaucourt notamment, commune où mon frère Lucien et sa femme ont accoutumé de passer les vacances. au milieu des arbres et des sources, vingt-neuf maisons ont été systématiquement brûlées et dix personnes, dont la mère et la femme de M. Procès, maire, ont été fusillées sans raison. Il n’y a plus que le sud du département qui ait échappé à la dévastation.

Je fais effort pour écarter de moi ces tristes images et pour me consacrer aux affaires du jour. Sir Francis Bertie nous annonce que les Anglais vont débarquer à Dunkerque 3 000 hommes, dont 2 400 fusiliers marins et 600 soldats de ligne, ainsi que 60 automobiles. C’est assez, sans doute, pour faire utilement la police dans les départements du nord; ce ne sera pas assez malheureusement pour opérer, sur les derrières de l’ennemi, une diversion décisive. D’après ce que me dit un des officiers de liaison, le commandant Herbillon, le général Joffre espère, du moins, pouvoir employer maintenant, dans la même région, l’ancienne armée d’Amade, à la recherche de laquelle s’est épuisée notre patience et qui vient d’être enfin reconstituée. On en a confié le commandement à un chef qui paraît avoir vaincu le temps, avant de chercher à vaincre l’ennemi. C’est le général Brugère, aujourd’hui retraité, mais toujours vert, malgré son âge, et très satisfait de reprendre du service. Il était loin de s’attendre à ce retour d’activité, en septembre 1913, lorsque nous gravissions ensemble les rues escarpées de sa jolie ville d’Uzerche2. Les territoriaux et réservistes commandés par Brugère ont reçu l’ordre de se retrancher en avant d’Amiens pour appuyer, au besoin, les mouvements de notre aile gauche. Ce n’est plus, en effet, par l’aile droite que le G. Q. G. va chercher une décision ; c’est à l’autre extrémité qu’est transportée la manœuvre. En avançant, ces jours derniers, à travers la plaine de la Woëvre, vers la petite ville d’Étain, l’armée Castelnau s’est heurtée à des forces ennemies si puissamment retranchées qu’on a préféré renoncer, de ce côté, à toute tentative d’enveloppement. Si, d’ailleurs, il avait été possible d’en risquer une, elle aurait vraisemblablement porté à faux et nous aurait détournés d’une opération plus urgente. Il paraît, en effet, que les Allemands ont considérablement renforcé leur aile droite et se préparent, suivant ce qui semble leur habitude, à entreprendre sur notre gauche leur effort principal. L’armée Castelnau quitte donc cette terre de Lorraine qu’elle a, depuis six semaines, arrosée de son sang ; elle va être transportée par chemin de fer de l’est à l’ouest ; elle laissera dans son ancien domaine un corps qui passera sous les ordres du général Dubail, commandant la 1re armée. Deux autres de ses corps, le XIVe et le XXe, seront transférés entre Amiens et Noyon et maintenus, avec le XIIIe, le IVe et le corps de cavalerie Conneau, sous le commandement du général de Castelnau. Ils seront chargés d’exécuter un mouvement offensif sur le flanc de l’ennemi et de prendre en travers, au nord de l’Aisne, les lignes stabilisées des Allemands. Il faut encore, dit Joffre, trois jours entiers pour achever le transport. La « décision », qu’on entrevoyait si prochaine, est donc encore retardée. C’est dire qu’on s’est trompé, lorsqu’on s’imaginait avoir imposé à l’ennemi, dans des conditions favorables pour nous, une nouvelle bataille, dont on avait, croyait-on, choisi l’heure et le lieu. L’ennemi s’est, en réalité, volontairement rétabli, pour ne pas continuer sa retraite. Il s’est cramponné à notre sol. Il est même possible qu’il renforce maintenant son aile droite comme nous renforçons notre aile gauche et que l’armée Castelnau, portée à l’ouest, y retrouve demain devant elle la 6e armée allemande, celle qu’elle combattait hier en Lorraine. À quel supplice de Sisyphe notre victoire ne nous laisse-t-elle pas condamnés !

Le G. Q. G. continue cependant à rédiger des communiqués quotidiens d’un optimisme tellement outré que, si Millerand ne prenait pas le sage parti de les corriger et de les rogner, l’opinion publique serait chaque jour nourrie d’illusions nouvelles. Le ministre de la Guerre est, en outre, préoccupé de l’état de notre artillerie et de nos munitions. Notre matériel est très appauvri. On a fait, depuis le commencement de septembre, une consommation invraisemblable de projectiles de tous calibres, particulièrement de 75. La fabrication a été loin de marcher à la même cadence. Des mesures urgentes s’imposent. Soucieux de les accélérer, je demande à Millerand de me faire remettre le plus tôt possible des tableaux détaillés, indiquant pour l’armée de première ligne, active, réserves et dépôts, et pour l’armée de seconde ligne, territoriale et réserve de la territoriale, les « nécessaires, existants et manquants », par rapport aux effectifs, en pièces d’artillerie, mitrailleuses, fusils de 86, munitions, objets d’équipement, objets de campement, harnachement, chevaux, ainsi que des notes énumérant avec précision les moyens employés ou envisagés pour pourvoir à ces « manquants », production française et achats à l’étranger. Maintenant que la guerre paraît devoir se prolonger, c’est tout un ensemble de dispositions nouvelles que nous avons à prendre pour hâter la fabrication. Au rythme actuel, il n’y aurait plus de munitions de 75 que pour un mois.

Le général Joffre nous assure toutefois que la situation générale reste bonne. Nous avons pris un drapeau au sud de Noyon. Sur ce plateau de Craonne où Napoléon a vaincu les alliés il y a cent ans et quelques mois, nous avons essayé de recommencer l’histoire et, à la suite d’un vif engagement, nous avons fait de nombreux prisonniers aux XIIe et XVe corps allemands et à la garde impériale. L’ennemi s’est épuisé à tenter de reprendre Reims ; il n’y a pas réussi ; il s’est vengé en bombardant la ville ; il s’est, en particulier, acharné contre la vieille basilique, comme s’il éprouvait un plaisir malsain à renouveler l’outrage déjà fait à la cathédrale de Malines. Le G. Q. G. n’a pu naturellement rester installé aussi près de la ligne de feu. Il s’est retiré dans l’Aube, à Romilly-sur-Seine.



2. Voir L’Europe sous les armes, p. 272.


Dimanche 20 septembre[modifier]

Nos troupes marquent le pas. Elles n’ont pu avancer dans la région boisée autour de Noyon. Elles livrent dans les Vosges des combats incertains et confus. Elles ont pris le massif de la Pompelle, près de Reims, mais elles ont perdu la hauteur de Brimont. Le bombardement de la ville a redoublé aujourd’hui. Il a surtout porté sur la cathédrale, qui est en partie détruite. La bibliothèque de l’archevêché est en ruines. La sous-préfecture est incendiée. Un adjoint au maire, le docteur Jacquin, a été tué3. D’accord avec le Conseil des ministres, Delcassé envoie à tous nos agents diplomatiques un télégramme-circulaire où nous dénonçons ces actes de vandalisme au monde civilisé. Mais jusqu’ici le monde civilisé a des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre.

Au demeurant, les espérances du G. Q. G. sont encore déçues. Nous n’avançons pas. C’est l’ennemi qui a pris une offensive violente contre nous et contre les Anglais au nord de la rivière d’Aisne et en amont de Soissons. Dans la région de Craonne, où les premières rencontres nous avaient été favorables, la crête du Chemin des Dames et la ferme de Heurtebise ont été prises, perdues, reprises et reperdues plusieurs fois dans de rudes combats à la baïonnette. À un siècle de distance, reviennent les mêmes noms de batailles et nos chefs peuvent rappeler à leurs hommes les brillants souvenirs des Marie-Louise, qui ont, eux aussi, enlevé, en mars 1814, cette ferme où le vent du boulet rivalise victorieusement avec la bise.

D’autre part, dans l’Est, des forces ennemies sorties de Metz et profitant, sans doute, du départ de l’armée Castelnau, se sont avancées, par la Woëvre, vers cette ligne des Hauts de Meuse qui espace du sud au nord, à la droite du fleuve, ses collines boisées, ses cols étroits et ses nombreux forts d’arrêt.

Préoccupé sans doute de notre immobilité, le grand-duc Nicolas Nicolaïevitch a insisté auprès du général de Laguiche pour connaître le plus tôt possible le plan d’opérations que le général Joffre compte adopter à la suite de notre victoire de la Marne. Il demande si nous voulons nous borner à rejeter l’ennemi hors de France ou si nous entendons le repousser jusqu’au cœur de l’Allemagne pour lui dicter la paix. Selon que le général Joffre se propose l’un ou l’autre de ces objectifs, le plan du grand-duc différera totalement4. Dans le second cas, mais dans celui-là seulement, il prendra ses dispositions pour marcher sur Berlin avec toutes ses troupes disponibles, dès que l’Autriche sera hors de cause. C’est un recul, par rapport aux déclarations antérieures. M. Paléologue et sir G. Buchanan ont, d’un commun accord, fait passer à M. Sazonoff une note où ils lui signalent que les alliés s’étant engagés à ne pas conclure de paix séparée, la question posée par le généralissime russe est plus politique que stratégique et relève des trois gouvernements. Les deux ambassadeurs ajoutent spontanément que l’heure est venue pour les alliés de fixer le but final de leurs efforts et que les armées autrichiennes étant mises hors de combat en Galicie, il reste à anéantir les forces de l’Allemagne pour instituer en Europe un état nouveau qui garantisse pendant de longues années la paix du monde5. M. Sazonoff a répondu à sir G. Buchanan et à M. Paléologue6 que le but principal visé par la Russie dans la guerre est également d’instituer en Europe un état qui garantisse pour de longues années la paix du monde et que l’empereur approuve entièrement les idées du grand-duc Nicolas. Delcassé a lu ces télégrammes secrets au Conseil des ministres. MM. Doumergue et Thomson, tous deux en mission dans les départements libérés de l’invasion, n’ont pu prendre part à la délibération qui a suivi cette lecture, non plus que M. Augagneur parti pour les chantiers navals de Saint-Nazaire. Mais tous les ministres présents, M. Malvy comme M. Millerand, M. Sembat comme M. Delcassé, M. Jules Guesde comme M. Ribot, M. Bienvenu-Martin comme M. Briand, M. Fernand David comme M. Sarraut, ont déclaré que le gouvernement de la République ne pouvait s’engager à considérer la guerre comme terminée, le jour où serait évacué par l’ennemi le territoire national, y compris même l’Alsace-Lorraine, et qu’il devait se montrer aussi résolu que la Russie à en finir avec l’hégémonie du militarisme prussien. Delcassé a été chargé de télégraphier en ce sens à Petrograd.

Le président Woodrow Wilson vient de répondre à la protestation que je lui avais envoyée télégraphiquement contre l’accusation d’employer des balles dum-dum. Le grand arbitre ne se compromet point : « J’assure Votre Excellence, me dit-il, que je suis pénétré de l’honneur que vous faites aux États-Unis, en vous tournant vers eux en ce temps de crise, comme vers une nation qui a horreur des pratiques inhumaines dans la conduite de la guerre. En cela, votre confiance dans le peuple et le gouvernement des États-Unis n’est pas déplacée. Un temps viendra où ce grand conflit sera terminé et où la vérité pourra être impartialement établie. Quand ce moment sera venu, ceux qui porteront la responsabilité d’avoir violé les règles de la guerre entre peuples civilisés, si ces violations ont eu lieu, et qui auront élevé de fausses accusations contre leurs adversaires, ceux-là auront à supporter le poids du jugement de l’univers. » Mais sur quelles pièces ce procès sera-t-il jugé ? Et qui nous dit qu’une propagande perfide, comme celle dont nos agents diplomatiques nous envoient chaque jour des exemples stupéfiants, ne parviendra pas à égarer l’opinion de cet univers dont Wilson attend sans impatience un verdict désintéressé ? Or, le journal le Tag, de Berlin, a reproduit, dans son numéro du 10 septembre, une photographie des paquets de cartouches trouvés à Longwy et présentés par les Allemands comme contenant des balles dum-dum. C’est la découverte de ces paquets qui a servi de prétexte à toute la campagne allemande. Mais de la simple inspection du dessin, il apparaît avec évidence qu’il s’agit de cartouches sans force de pénétration, préparées pour les tirs réduits du stand et complètement inutilisables sur un champ de bataille. Dès que les autorités allemandes se sont aperçues que la publication du Tag démentait leurs allégations calomnieuses, elles ont retiré et détruit les numéros parus ; mais un exemplaire est tombé entre les mains de notre consul général à Genève, qui nous l’a envoyé. Delcassé prévient de cet incident significatif tous nos représentants à l’étranger. M. Wilson lui-même sera donc renseigné par M. Jusserand.

Le comte Sabini, l’attaché commercial italien qui s’est si activement démené, il y a quelques semaines, autour de M. Clemenceau et de moi, est allé trouver M. Barrère à Rome7. Il a donné à notre ambassadeur l’impression très nette qu’il était au courant des négociations secrètes engagées par l’Italie à Vienne et à Berlin. Il a affirmé que l’Autriche-Hongrie avait promis au marquis di San Giuliano le Trentin et la prépondérance en Albanie, si l’Italie restait neutre, et il a laissé entendre que, malgré ces offres, l’Italie sortirait certainement de la neutralité, si la France consentait à une rectification de frontière en Tunisie. M. Barrère a trouvé aussi obscures que compliquées les intentions de son interlocuteur et a jugé bon de se tenir dans une réserve expectante.

M. Bratiano, partisan d’une intervention immédiate de la Roumanie, est allé au château de Sinaïa, pour tenter une dernière démarche auprès du roi Carol8. Le roi Carol le recevra bien et ne s’engagera point. États-Unis, Italie, Roumanie, ce sont des neutres qui choisiront eux-mêmes leur heure et qu’il est préférable de ne pas harceler de questions importunes.



3. Télégramme du commissaire central au ministre de l’Intérieur. Télégramme du préfet de la Marne.
4. De Petrograd, n° 631.
5. De Petrograd, n° 633.
6. De Petrograd, n° 634.
7. De Rome, n° 457.
8. De M. Blondel, Bucarest, 19 septembre, reçu le 20 à Bordeaux, n° 129.


Lundi 21 septembre[modifier]

« Pourquoi, demandé-je aux ministres, pourquoi restons-nous à Bordeaux ? Paris n’est, sans doute, pas à l’abri d’un retour offensif de l’ennemi, mais le camp retranché est dégagé et nous n’avons plus de motifs de prolonger notre séjour en Gironde. - Peut-être, dit Millerand, mais Joffre préfère que nous restions encore. » Joffre n’est pas seul, je crois, à être de ce sentiment. Les bureaux, surtout ceux du ministère de la Guerre, ont pris leurs habitudes à Bordeaux et ils ajournent autant que possible un nouveau déménagement. Je suis donc condamné à patienter encore. Les officiers de liaison sont astreints, de leur côté, à faire chaque jour un long trajet en automobile pour maintenir un contact permanent entre le gouvernement et le G. Q. G. Ce ne sont vraiment pas là des conditions de travail bien satisfaisantes.

Aujourd’hui encore, le colonel Pénelon nous arrive, chargé, suivant l’usage, de nous annoncer que « tout va bien ». Il reconnaît cependant qu’on a perdu trois jours sur le programme d’abord arrêté. Le chef d’état-major de Joffre, le général Berthelot, voulait exécuter la manœuvre par la droite. Elle a été impossible. On espérait que le XIIIe corps suffirait, à lui seul, pour prendre l’offensive à l’aile gauche, mais il s’est mal engagé et tout est à recommencer. Il faut maintenant trois jours pour que les autres troupes soient en place. Dès qu’elles y seront, on tâchera de balayer les Allemands à l’ouest. Les 60 000 territoriaux que commande le général Brugère, et qui sont retranchés près d’Amiens, marcheront vers Cambrai, dès que l’armée Castelnau sera elle-même en mesure de combattre. Ces 60 000 territoriaux sont flanqués de la brigade de cavalerie qui est sous les ordres du général Beaudemoulin, mon ancien secrétaire général militaire. L’armée Castelnau se compose du IVe corps et d’une division marocaine, du XIIIe corps et d’une autre division marocaine, du XIVe corps, du XXe et de deux divisions de cavalerie. Le XIVe corps doit débarquer à Saint-Just-en-Chaussée et le XXe au sud d’Amiens. Ils glisseront ensuite dans la direction de l’Oise pour prendre l’ennemi par le flanc. Mais trois jours, c’est un siècle et, dans l’intervalle, que de surprises les Allemands ne peuvent-ils pas encore nous réserver !

Joffre a télégraphié à Millerand qu’ils paraissent décidés à faire, dans cette prochaine bataille, un effort considérable, mais il préfère, dit-il, qu’elle soit livrée sur l’Aisne plutôt que dans l’Est, parce que, si les armées françaises avaient dû pousser l’ennemi jusqu’à la Meuse, la destruction de beaucoup de travaux d’art aurait rendu moins faciles pour nous les transports de troupes et le ravitaillement. Pour cette raison, et parce que le G. Q. G. juge la situation stratégique favorable, le colonel Pénelon me répète que Joffre se félicite toujours d’avoir « contraint » les Allemands à s’arrêter sur l’Aisne. Le général en chef estime pourtant que nos troupes sont encore inférieures en instruction et en tir aux troupes ennemies. Elles n’ont pour elles que leur courage et leur entrain, qui ne faiblissent jamais.

Notre flotte de l’Adriatique vient de débarquer à Antivari deux batteries destinées à être hissées au sommet du mont Lovçen. Dès qu’elles seront installées, elles tireront sur les bateaux de guerre autrichiens qui se sont abrités dans la baie de Cattaro. Tous ces noms qui évoquaient hier dans mon esprit de si lumineux souvenirs de croisière résonnent maintenant à mes oreilles avec un accent guerrier. Nous prévenons l’ Italie de nos intentions. Elles ne sont pas de nature à lui déplaire.


Mardi 22 septembre[modifier]

M. Aubert, préfet de la Meuse, m’envoie de nouveaux détails sur les ravages dont ce malheureux département a souffert. Depuis le début des hostilités quelques villes et de nombreux villages sont détruits en tout ou en partie : Auzécourt, Brabant-le-Roi, Laheycourt, Laimont, Louppy-le-Château, Mussey, Neuville-sur-Orne, Pretz-en-Argonne, Revigny, Sommeilles, Triaucourt, Vassincourt, Vaubecourt, Villotte devant Louppy, Villers-aux-Vents, Beauzée, Rembercourt-aux-Pots, Nubécourt, Clermont-en-Argonne, Montfaucon, Varennes-en-Argonne, Erize-la-Petite, Mognéville, et la liste ne comprend ni les communes du nord, ni celles de l’est. La totalité de l’arrondissement de Montmédy et une grande partie de celui de Verdun sont encore occupés par l’ennemi. Les ruines n’y doivent pas être moindres que dans le sud. La jolie petite ville d’Étain n’est plus, paraitil, qu’un monceau de débris perdu dans une plaine ravagée.

Le prince Albert de Monaco, qui avait gardé tant d’illusions sur Guillaume II jusqu’à leur dernière rencontre de Kiel, me télégraphie de Monte-Carlo : « L’acte criminel accompli à Reims par l’ennemi sauvage de la France est une provocation au monde civilisé ; il caractérise une armée, une nation et un règne. J’en suis aussi consterné que le meilleur des Français. »

M. Doumergue, revenu de la Marne, de l’Oise et de Seine-et-Marne, me rend compte de sa tourné d’inspection. Senlis est, en partie, détruite ; plusieurs autres villes sont endommagées ; des villages ont été tout entiers la proie des flammes ; mais ceux des paysans qui ne sont pas mobilisés se sont remis au travail, la campagne a repris presque partout sa physionomie ordinaire, les grandes routes ne sont pas trop détériorées, l’aspect général des contrées qui ont été envahies est moins lugubre qu’on n’aurait pu le redouter. Le ravitaillement civil est assuré. M. Doumergue a vu le général Foch à Châlons ; il me fait un grand éloge de ce chef, qu’il a trouvé remarquable de lucidité et de sang-froid.

Le G. Q. G. a appris aujourd’hui que l’ennemi fait des débarquements à Cambrai et semble préparer une nouvelle manœuvre. Joffre prescrit au général de Castelnau de redresser vers le Nord, comme il avait été prévu, les deux corps de gauche de la 2e armée, pour qu’ils débordent l’aile droite ennemie ; mais au même moment, le XIIle corps, qui forme la droite de l’armée Castelnau, est engagé dans une rude bataille sur le massif boisé de Lassigny, où il se retranche, sans pouvoir déboucher.

Mercredi 23 septembre[modifier]

M. Augagneur, rentré à Bordeaux, apprend au Conseil que trois croiseurs anglais d’un tonnage assez important, mais heureusement d’un type vieilli, ont été coulés à l’entrée de l’Escaut. On ne sait s’ils ont été attaqués par des sous-marins ou touchés par des mines.

Les Hindous vont débarquer ces jours-ci à Marseille. Le gouvernement britannique a demandé, pour leur transport, des trains qui devront s’arrêter trois heures en vue des ablutions et une autre heure pour la cuisson du riz. On nous promet, pour nous rassurer, de ne pas ouvrir les mêmes parenthèses sur le champ de bataille.

Gallieni a écrit à Millerand deux lettres, l’une officielle, l’autre privée, pour réclamer, en vue d’une défense éventuelle de Paris, trois corps d’armée et 72 000 territoriaux de plus. Millerand trouve ces demandes excessives à un moment où aucune menace immédiate ne pèse plus sur Paris et où le front réclame, en avant de la capitale, des forces importantes. Il me paraît de plus en plus nécessaire que nous allions sur place nous rendre compte des choses. Je le répète encore au ministre et je constate avec joie qu’il est rallié à mon idée. Il accepte que nous nous rendions bientôt ensemble au quartier général et aux armées.

M. Bratiano est revenu de Sinaïa, un peu décontenancé. Il ne trouve plus le moment aussi favorable à une action immédiate. Il reste cependant, paraît-il, d’accord avec M. Take Jonesco pour envisager une abdication du roi9.

La Serbie nous supplie de lui envoyer des canons de montagne10. Notre pauvreté ne nous permet malheureusement guère de faire des libéralités à nos amis.



9. De M. Blondel, nos 139 et 140.
10. De Nisch, n° 169.


Jeudi 24 septembre[modifier]

Joffre a demandé télégraphiquement au ministre de la Guerre l’autorisation de s’adjoindre, comme ad latus, le général Foch, avec succession assurée. Chaque fois que le colonel Pénelon me parle de Foch, il me répète : « C’est le dieu de la guerre ! » Il est incontestablement, de tous les subordonnés de Joffre, celui en qui ceux qui le connaissent mettent le plus d’espoir. Mais, en vertu d’une décision qui n’a pas été rapportée, le successeur désigné de Joffre est Gallieni. La situation du gouverneur militaire de Paris est dès aujourd’hui trop importante pour qu’on puisse le placer en seconde ligne à côté du général en chef. Ils ont à peu près le même âge et Joffre a été, aux colonies, sous les ordres de Gallieni. La personnalité de celui-ci s’accommoderait mal d’un poste subalterne. D’autre part, si Foch reçoit, dès maintenant, une promesse d’héritage, Gallieni se trouvera privé du droit éventuel qui lui a été reconnu, et il n’aura pas lieu d’en être très satisfait. Cependant Joffre, qui fait face à une tâche écrasante, a certainement besoin d’un second, et il serait impossible d’en trouver un meilleur que Foch. Nous nous réservons d’examiner cette grave et délicate question au Conseil des ministres.

À la suite des dévastations de la Meuse, mon ami René Grosdidier, sénateur, maire de Commercy, que j’avais prié de distribuer en mon nom quelques secours personnels, m’envoie cet émouvant télégramme : « Nos malheureux compatriotes des villages incendiés et détruits ont trouvé refuge et assistance à Commercy et à Saint-Mihiel. Ils me chargent, ainsi que notre patriotique population tout entière, de vous transmettre leurs remerciements et de vous assurer de leur inébranlable confiance dans le gouvernement de Défense nationale. Vive la France ! » Ah ! les braves gens, qui, au milieu de leurs ruines, songent plus à nous envoyer leurs encouragements qu’à nous demander notre soutien !

Dans la soirée, nous apprenons que la bataille est engagée entre Noyon et Péronne. Toute l’armée Castelnau est en pleine action de l’Oise à la Somme, avec des alternatives d’avance et de recul, dont l’amplitude va diminuant comme le mouvement d’un balancier qui tend à se fixer.


Vendredi 25 septembre[modifier]

Le colonel Pénelon vient me voir dans la matinée, beaucoup moins rassuré que ces jours-ci. Cette bataille qu’on avait, nous disait-on, imposée à l’ennemi dans des conditions très favorables pour nos armes, on espère encore la gagner ; mais on n’en attend plus qu’un résultat médiocre. On compte seulement que l’armée Castelnau prendra Saint-Quentin et qu’elle gênera ainsi les communications des Allemands avec la Belgique. L’ennemi se retirerait alors, non plus aussi loin qu’on l’aurait pensé, mais sur le canal, derrière Saint-Quentin et à l’est de cette ville. Ce ne serait donc, au total, qu’un bien faible avantage, et chèrement payé.

À notre droite, le général Sarrail aurait, à en croire le G. Q. G., commis une lourde faute. Il aurait voulu monter vers le Nord et forcer les lignes que n’avait pu franchir le général de Castelnau. Il n’y a pas réussi et, comme il n’avait laissé sur les Hauts-de-Meuse, à l’est de Saint-Mimel, qu’une division de réserve, les Allemands ont progressé jusqu’aux abords de la ville. Les apaisements que le G. Q. G. m’avait encore donnés hier se trouvent donc, une fois de plus, contredits par les faits. Voilà ma pauvre Meuse de plus en plus envahie par l’est, comme elle l’a été par le nord.

En Conseil, Millerand pose la question dont l’a saisi le général Joffre au sujet de la nomination d’un adjoint. Tous les ministres reconnaissent que le choix de Foch, soit comme collaborateur immédiat, soit comme successeur éventuel, serait excellent et qu’il n’est pas possible d’écarter la proposition du généralissime. Mais la plupart d’entre eux estiment qu’il convient de ménager les légitimes susceptibilités de Gallieni. Comment lui retirer, sans le blesser, la lettre de service qu’il détient ? Et d’autre part, comment le laisser simple gouverneur de Paris, si Paris se trouve bientôt à l’abri de toute menace ? Millerand pense avec raison qu’il devra régler l’affaire verbalement avec Joffre et avec Gallieni. Il admet donc maintenant que nous ne devons plus ajourner notre visite au quartier général ; et il le dit au Conseil, qui, tout entier, se range à notre avis.

Et voici que recommencent les recherches de missions par les députés, anciens ou futurs ministres. M. Couyba, qui a pris galamment son parti d’avoir perdu son portefeuille, est ravi que M. Bienvenu-Martin l’occupe à surveiller le ravitaillement civil. M. Maurice Raynaud, en revanche, est navré de n’être pas encore, comme il l’espérait, chargé d’étudier l’amélioration des transports. MM. Ignace et Brunet, représentants de Paris, viennent, au nom de leurs collègues, me signaler de graves lacunes dans le service sanitaire. J’ai déjà reçu à cet endroit des plaintes nombreuses dont j’ai fait part à Millerand. Hier encore, dans l’hôpital du barreau bordelais, où Mme Poincaré est infirmière, des tirailleurs algériens, blessés à Soissons, sont arrivés après six jours de voyage. On les avait d’abord envoyés à Guingamp, d’où on les a ramenés à Bordeaux. Là aussi, des réformes s’imposent, et des sanctions.

Mauvaises nouvelles de notre aile gauche. Nous avons perdu du terrain. Un radio de la cavalerie allemande indique qu’un bataillon de notre XIVe corps a été surpris et qu’un grand nombre de prisonniers nous ont été faits. Cependant le reste du XIVe corps et le XXe ont pu continuer vers le nord, à l’est d’Amiens, la marche qui leur est prescrite. Joffre croit encore qu’ils réussiront à opérer la conversion prévue dans la direction du sud-est et de Saint-Quentin. Mais il compte de moins en moins sur un résultat important.

À la fin de la journée, je reçois du préfet de la Meuse un télégramme qui me remplit de tristesse : « Allemands maîtres de Saint-Mihiel et du camp des Romains. » Nous songeons avec angoisse, ma femme et moi, à la gracieuse petite cité meusienne, assise au pied de ses vieilles roches, les pieds dans la rivière, aux amis que nous avons laissés là-bas, aux vieux livres et aux objets d’art qui vont tomber aux mains de l’ennemi, notamment ce chef-d’œuvre de Ligier Richier, cette Mise au tombeau que nous allions contempler, en été, dans le silence de l’église Saint-Eticnne. Nous nous demandons avec émoi par quelle complicité du sort les Allemands ont pu s’emparer si facilement de ce fort du camp des Romains, dont le G. Q. G. attendait au moins quelques jours de résistance. Mais à peine ces images douloureuses ont-elles passé devant nos yeux que nous apprenons que nos batteries, nos coupoles, nos casemates, si elles ne nous ont pas été d’une grande utilité, vont en revanche offrir leurs services à l’envahisseur. « Du camp des Romains, nous télégraphie le préfet, les Allemands bombardent Sampigny. » Ils ont beau jeu et ils ne trouveront jamais meilleure occasion d’entreprendre des tirs de plein fouet. De cette éminence qu’avaient déjà fortifiée les Celtes et qu’à leur tour ont occupée les Romains, les artilleurs ennemis peuvent voir maintenant, à quelques kilomètres de distance, sur l’autre rive de la Meuse, le paisible village où nous avons passé, mes vieux parents, ma femme et moi, des jours si heureux. Temps disparu, temps béni, dont je n’ai pas le droit aujourd’hui, dans le désastre général, d’évoquer, même silencieusement, le mélancolique souvenir.


Samedi 26 septembre[modifier]

De nouveau, les communiqués à la presse contiennent de fâcheuses réticences, que je signale au Conseil des ministres. Il n’y est fait aucune allusion à la capitulation du Camp des Romains. 0n annonce que nous ayons repris Berry-au-Bac et Ribécourt. Mais on n’avait pas avoué que nous les eussions perdus. Je demande, une fois de plus, qu’on nous dise la vérité. Je demande également qu’on nous explique par suite de quelle négligence un de nos forts d’arrêt a pu tomber si vite. Là où l’ennemi se retranche en pleine campagne, nous ne parvenons pas à le déloger ; et sur les Hauts-de-Meuse, dans une position fortifiée d’avance, nous ne savons pas nous défendre une demi-journée. Les Allemands ont violé la neutralité belge par crainte de nos forts de l’Est et maintenant ils ont raison de ces ouvrages militaires presque sans coup férir. Si encore le Camp des Romains avait été écrasé par des obus de 420, comme, l’autre jour, le fort de Badonvillers, on comprendrait qu’il eut été enlevé en quelques heures ; mais on ne nous dit même pas qu’il ait succombé sous un bombardement intensif. J’insiste pour que la lumière soit faite sur les responsabilités de cet échec inexpliqué. Millerand me répond avec un peu d’impatience que la question ne regarde que le ministre responsable. Je réplique que j’ai le droit d’être renseigné. Plusieurs ministres, dont M. Marcel Sembat, m’appuient et le Conseil me donne raison. Les membres du gouvernement trouvent, d’ailleurs, presque tous qu’on les laisse beaucoup trop dans l’ignorance des opérations. Viviani se plaint qu’on ne lui communique rien. Il est allé jusqu’à dire à Ribot, qui me le répète : « Je ne sais pas ce qui se passe aux armées. Je ne puis obtenir aucun renseignement. Lorsque les Chambres se réuniront, je plaiderai coupable et je me retirerai. » Simple boutade, sans doute, mais qui prouve à quel point le président du Conseil trouve fâcheux l’isolement et le mutisme du quartier général.

Dans la soirée, Millerand me communique une fois de plus, par téléphone, le mot d’ordre journalier du commandement : « Tout va bien. » L’ennemi, paraIt-il, a attaqué sur tout le front et a été repoussé avec de grosses pertes. Parfait. Mais hier le colonel Pénelon m’annonçait que nous allions nous-mêmes prendre l’offensive au centre ; aujourd’hui, c’est nous qui sommes attaqués et qui nous défendons. À notre aile gauche, me dit Millerand, nous avons un peu progressé, mais l’ennemi ne cède pas. À notre aile droite, « la situation est inchangée », c’est-à-dire que les Allemands, qui ont traversé la Meuse à la sortie de Saint-Mihiel par le grand pont, n’ont pas été rejetés dans la ville. Que s’est-il donc passé pour qu’une telle échancrure se produisît tout à coup dans un front qui semblait si fortement garni ?

Le préfet de la Meuse me télégraphie : « Bombardement Sampigny a causé des dégâts insignifiants. Aucun au Clos. » Le Clos, c’est la propriété où sont réunis maintenant la plupart de mes souvenirs de famille. Mais puis-je songer, en ce moment, à ce qui nous touche, les miens et moi ? Je ne me fais, d’ailleurs, aucune illusion. Maintenant que l’armée allemande est installée au Camp des Romains, d’où elle peut choisir comme cible Sampigny et le Clos, ni mon village, ni ma maison ne seront épargnés. J’apprendrai plus tard, en 1918, à la libération de Saint-Mihiel, que des officiers ennemis se plaisaient à dire à mes amis de cette ville : « Ce matin, nous allons tirer sur votre Poincaré. »

La poste me communique un télégramme ainsi conçu : « Troyes, 25-9-14, 18 heures. Information, Paris. Allemands ont, à Nubécourt (Meuse), transformé en cabinets d’aisance concession mortuaire famille Poincaré, ont saccagé toutes maisons où était portrait Poincaré. » Cette nouvelle, telle qu’elle est présentée dans cette note de presse, ne m’est pas confirmée ; mais, d’après des renseignements précis que reçoit mon frère Lucien, les Allemands ont pris chez lui, à Triaucourt, et emporté sur des camions mes portraits et photographies ; et, chose plus odieuse, dans le petit village de Nubécourt, ils ont forcé la porte close de notre paisible cimetière familial pour inhumer plusieurs de leurs officiers auprès des tombes où mes parents et mes grands-parents dorment sous les pervenches, là même où ma femme et moi, nous irons rejoindre ceux qui nous ont tant aimés. J’ai quelque peine, malgré tout, à détourner ma pensée de ces horreurs…

Le gouvernement a demandé à l’armée belge de coopérer à l’action que Joffre se propose d’entreprendre pour dégager enfin nos départements du Nord et la Belgique elle-même. M. Klobukowski a vu M. de Broqueville11. Il l’a trouvé, nous dit-il, dans les dispositions qu’il lui a toujours connues depuis le début des hostilités : énergique, très confiant et décidé à tenir jusqu’au bout. Les résolutions du roi sont les mêmes. Notre ministre ajoute : « J’ai recueilli la meilleure impression sur l’action qui se prépare avec une grande activité et à laquelle l’armée belge participera avec ardeur. »

Pendant que nos alliés et nous, nous formons ces beaux projets, les Allemands continuent à bombarder la cathédrale de Reims et, pour essayer d’excuser ce forfait, leur propagande imagine une nouvelle légende. Le ministre d’Allemagne à Copenhague remet au gouvernement danois une note où est rejetée sur la France la responsabilité de l’incendie de la basilique. Si les mortiers ennemis ont tiré sur les tours, c’est, prétend-on, qu’un poste de signaux y avait été établi par nous et que, pour la défense de l’armée allemande, il était nécessaire de détruire cet observatoire. Le G. Q. G. oppose à cette explication le démenti le plus catégorique ; mais le gouvernement actuel de Copenhague a une telle peur de l’empire des Hohenzollern qu’il laisse la presque unanimité de la presse danoise commenter favorablement cet essai de justification12.



11. N° 449.
12. De M. Bapst, n° 252.


Dimanche 27 septembre[modifier]

Sur la double proposition de M. Viviani et du ministre du Commerce, M. Thomson, je signe un nouveau décret, relatif à la prorogation des loyers, notamment de ceux des mobilisés et des patentés. Nous avons dû, par force majeure, inaugurer un régime d’exception, dont il est maintenant impossible de prévoir la fin.

Avec une clarté remarquable, le ministre des Finances, M. Ribot, expose les mesures contenues dans un autre décret, qu’il me soumet à. son tour et qui va maintenir, pour le mois d’octobre, la prorogation des échéances commerciales et du remboursement des dépôts en banque. Les dispositions antérieures sont cependant amendées sur plusieurs points, en vue de préparer peu à peu le rétablissement normal de la vie économique.

Dans l’après-midi, je visite de nouveau des ambulances à Bordeaux et dans les environs. Le moral des blessés est toujours aussi admirable. À l’hôpital du Tondu, j’ai eu le douloureux spectacle d’un grand nombre de malheureux qui étaient en proie à d’horribles convulsions tétaniques. Il y avait, dans une salle particulière, des Allemands qui, atteints du même mal, poussaient des cris et des gémissements. Les Français, me dit la sœur supérieure, sont en général plus patients et plus courageux. Il est vrai qu’à leurs souffrances physiques ne s’ajoute pas ici la tristesse de la captivité. Mais nous avons là-bas, nous aussi, des blessés qui ont à supporter la double épreuve, et à la vue de ces Allemands qui se désolent comment ne pas penser aux prisonniers français, qui souffrent sur une terre étrangère ?

Par un singulier contraste avec les salles d’hôpitaux, les rues et les faubourgs que j’ai parcourus étaient animés d’une population joyeuse et endimanchée, qui paraissait tout oublier de la guerre, mais sous ces gais atours, combien n’y avait-il pas de cœurs secrètement oppressés !

Par le commandant Herbillon, le G. Q. G. me fait dire que la « décision » peut maintenant tarder jusqu’à mercredi. Une fois encore, nous avons rencontré à notre aile gauche plus de forces que nous ne pensions et nous allons, sans doute, être amenés à transporter de nouvelles troupes vers la Somme. Le XIe corps, prélevé sur la 9e armée, est entré en ligne aujourd’hui, mais il ne suffit pas pour assurer le succès de notre opération. Comme le commandement désire que la bataille soit terminée avant notre visite au G. Q. G., nous sommes obligés, Millerand et moi, d’ajourner notre départ à jeudi.

Les Anglais continuent méthodiquement la conquête des colonies britanniques. Le fort de Friedrich Wilhelm, capitale de la Nouvelle-Guinée allemande, a été occupé par les forces australiennes.

Lundi 28 septembre[modifier]

Les choses traînent. Millerand m’avoue, dans un tête-à-tête, qu’il est inquiet. Il fait comme moi devant le monde, il cache ses appréhensions ; le seul reproche que j’aie à lui faire, c’est d’être souvent aussi réservé envers moi qu’envers des étrangers, et de manquer, jusque dans nos relations privées, de cet abandon cordial où se plaisait notre jeunesse. Toujours est-il que devant l’aile droite renforcée des Allemands, nous n’avançons plus.

Une inquiétude plus grave encore me vient de la situation de nos armements. D’après les documents que me remet le ministère de la Guerre, elle est beaucoup plus mauvaise que ne l’ont cru successivement Messimy et Millerand, sur la foi des renseignements incomplets qui leur ont été fournis. Il n’est pas vrai, comme on l’avait dit, qu’on fabrique par jour 500 fusils de 1886 ; il n’est pas vrai non plus qu’on transforme quotidiennement 1 000 fusils 1874 en fusils 1886. On ne fabrique directement aucun fusil 1886, on fabrique des mousquetons par lesquels on compte remplacer les fusils 1886 dont sont armés les douaniers et les forestiers et qu’on se propose de donner à la troupe. Quant à la transformation, elle exige une mise en train assez longue et ne pourra commencer que plus tard. L’état de nos munitions de 75 est encore plus alarmant. Le chef du service, le général Gaudin, m’a remis une note détaillée et ne m’a pas celé ses préoccupations. Notre réserve générale de canons de 75 est épuisée. Le plan de mobilisation ne prévoyait, parait-il, la confection d’aucun canon nouveau. Avant le mois d’avril, il avait été mis en commande dans les établissements de l’artillerie 135 canons de 75 légers, modèle 1913, dont la fabrication est en cours. Il a été depuis lors commandé à l’industrie 40 batteries complètes, comprenant 160 canons, dont les premiers ne seront pas livrés avant le 31 janvier 1915. De même, pour les caissons. De même, pour les munitions. Nous avions, le premier jour de la mobilisation, la totalité de nos « nécessaires », soit 3 552 000 cartouches montées d’obus, sans compter 281 000 pour les approvisionnements spéciaux des troupes de couverture. Notre réserve générale était de 360 000. Nos éléments à monter s’élevaient à 800 000. Mais, depuis le début des hostilités, la consommation a dépassé toutes les prévisions. Or, le premier jour de la mobilisation, il n’a pu être commandé à l’industrie que 360 000 cartouches d’obus à balles, dont les livraisons commencent seulement à l’heure actuelle. Ultérieurement, du reste, le nombre des obus à balles commandés a été réduit à 100 000, le général en chef ayant demandé la substitution d’obus explosifs aux obus à balles. On a fait appel à toutes les forces productrices de l’industrie nationale pour que la fabrication journalière fût portée à 60 000 cartouches. Mais nous sommes encore bien loin de ce chiffre. La production n’est que de 10 000. Elle atteindra 15 000 vers le 15 octobre, 20 000 vers le 1er novembre, 35 000 le 8 novembre, 52 000 le 8 décembre. Il n’est que temps d’en finir avec ces lenteurs, de stimuler les fabricants et, au besoin, de réquisitionner les usines.

Pour les mitrailleuses, nos « existants » n’étaient que de 4 906 à la mobilisation, alors que les « nécessaires », pour les troupes de campagne et les troupes de forteresse, étaient de 5 646. Le déficit devait être comblé fin 1914 et en 1915, à l’aide des crédits demandés pour le programme de défense nationale. Les manufactures de Saint-Étienne et de Châtellerault fournissent seulement cent mitrailleuses par mois. Nous sommes en négociations avec des maisons d’Amérique et de Grande-Bretagne, mais ici encore, un effort immédiat s’impose, qui appelle l’action continue du gouvernement et une surveillance quotidienne.

Quant aux avions, nous ne disposions, au commencement d’août, que de 24 escadrilles, comportant chacune 6 avions équipés et munis de leur personnel et, en outre, des avions de rechange, des camions et des voitures. Depuis l’ouverture des hostilités, il a été créé 12 escadrilles nouvelles. Nous possédions, d’autre part. 6 dirigeables en ordre de marche. L’un d’eux a été détruit, un autre est en réparation, un troisième est inutilisable. Quatre sont en construction. Notre infériorité en aviation est donc effrayante. Il y a des lacunes analogues dans les provisions d’habillement, de chaussures, de grand équipement, d’ustensiles de campement, de couvertures, de vêtements chauds, de tentes individuelles. Nous avons effectué des achats en Angleterre, en Espagne, aux États-Unis, au Canada. Mais que de choses nous manquent encore ! La guerre nous a vraiment surpris dans une période de transition et de pénurie. Les Allemands, du reste, ne le savaient que trop, par les dernières discussions parlementaires et par les révélations faites à la tribune du Sénat. Millerand a devant lui une tâche formidable, qui réclame toute sa puissance de travail, toute la force réalisatrice de son esprit tenace et ordonné.

J’ai visité aujourd’hui avec mon secrétaire général bénévole, Félix Decori, la petite ambulance qu’ont organisée, par leurs propres moyens, mes amis du barreau de Bordeaux, ce charmant Roy de Clotte, qui personnifie toutes les séductions de la Gironde, Habasque, Brazier, Bertin, bâtonniers d’hier et d’aujourd’hui. J’y ai été reçu par eux, ainsi que par leurs infirmières, dans les rangs desquelles se sont enrôlées Mmes Raymond et Lucien Poincaré. Là encore, j’ai constaté, au chevet des blessés, quel courage et quelle noblesse d’âme la France inspire, en ce moment, à ceux qui versent leur sang pour elle.

J’ai reçu le colonel d’artillerie Pellé, que le général Joffre a chargé de me renseigner à nouveau sur l’armement. Le colonel est moins pessimiste que le général Gaudin, mais il reconnaît, lui aussi, que les munitions de 75 font défaut et qu’il est impossible de maintenir la consommation au niveau actuel. Sur les 1 350 cartouches par pièce qui existaient au lendemain de la mobilisation, - y compris les 80 000 cartouches en éléments qui ont été montées, - 700 coups ont été dépensés en trente-cinq jours et ces trente-cinq jours correspondent à une période où l’on a moins consommé qu’aujourd’hui. Il ne reste actuellement que 450 coups par pièce. Il ne va donc pas suffire de forcer la production. On sera obligé de limiter l’action de l’artillerie et, au besoin, de réduire les batteries à trois ou à deux pièces. Mais quelles conséquences ! Le colonel Pellé affirme que le général Joffre vient seulement d’être renseigné sur les quantités consommées. Certains commandants de batterie ont été beaucoup trop prodigues, surtout de jeunes officiers que la mort de leurs chefs a brusquement placés à un poste dont ils n’avaient pas encore l’expérience.

Mardi 29 septembre[modifier]

Le colonel Pénelon, qui me traduit l’état d’esprit du G. Q. G., perd chaque jour une illusion. Il craint maintenant qu’aucune décision n’intervienne et que nous ne soyons condamnés à poursuivre désormais, devant les tranchées ennemies, une longue guerre de siège. Nous avons encore renforcé notre aile gauche. Le IIe corps essaie aujourd’hui de débarquer dans la région de Thiepval, mais il se heurte au promontoire où sont établis les Allemands et il est arrêté net. Le Xe corps, prélevé sur la 3e armée, vient se placer à la gauche du IIe. D’autres renforts encore arrivent ou vont arriver, les divisions de réserve Barbot et Fayolle, la 8e division de cavalerie, bientôt. le XXle corps. Comme la 2e armée se trouve, par suite, disposée sur un front considérablement élargi, le général de Maud’huy, Messin et chasseur à pied, est chargé, par ordre de ce jour, de commander, sous l’autorité du général de Castelnau, un détachement de cette armée. Les Allemands renforcent, eux aussi, leur droite et se retranchent dans des positions très solides au nord de la Somme et entre la Somme et l’Oise.

Joffre s’est arrêté à l’idée de faire venir des troupes sur le flanc de l’ennemi par Dunkerque et par le Nord. Millerand va demander au Havre les batteries qui s’y trouvent et les 30 000 territoriaux qui s’y croisent les bras.

Un intermède. Je reçois le sultan déchu du Maroc, Abd-el-Aziz. Je l’ai déjà vu, il y a deux ans. au Quai d’Orsay, lorsqu’il est venu faire en France, particulièrement au Maroc, des escapades qui ont tourné au scandale. C’est un Marocain très brun, aux dents blanches et à la peau violemment parfumée. Il donne une impression. confuse de force et de fourberie. Il s’est présenté en compagnie du complaisant et subtil interprète Ben-Ghabrit. Le général Lyautey voudrait qu’Abd-el-Aziz ne revînt pas en ce moment au Maroc, où sa présence pourrait encourager quelques indigènes mécontents. Mais nous aurons du mal à le retenir en France par la persuasion. Il faudra recourir à des arguments plus tangibles.

Dans la soirée, Millerand me téléphone encore : « Situation inchangée. » Le G. Q. G. croyait, ce matin, que le corps allemand qui occupe Saint-Mihiel et qui a débouché sur la rive gauche de la Meuse, à Chauvoncourt, y était fort aventuré et que peut-être même étions-nous à la veille de le cerner. Ce sont, au contraire, les Allemands qui nous attaquent dans ce secteur, comme ils nous attaquent en Woëvre, comme ils nous attaquent dans les faubourgs de Reims. Dc quelle patience ne faut-il pas nous armer ?


Mercredi 30 septembre[modifier]

Le mois s’achève et nous sommes encore à Bordeaux. Pourquoi ? Personne ne peut me l’expliquer. Il semble que les dossiers ministériels soient devenus ici des immeubles par destination.

M. Klobuko\vski nous télégraphie13 que le secrétaire de la légation des États-Unis à Bruxelles, venu à Anvers par la Hollande, lui a appris l’arrestation de M. Max, le distingué bourgmestre, par les Allemands qui occupent la capitale belge. M. Max a donné des preuves éclatantes et réitérées de dévouement et de courage civique. Le seul reproche qui lui ait été fait par les officiers ennemis, c’est d’avoir défendu avec trop de fermeté et trop de présence d’esprit les droits de ses concitoyens molestés.

Le préfet du Nord nous rend compte qu’il est allé avant-hier à Orchies, pauvre ville brûlée vendredi dernier par les Allemands. Sur douze cents maisons, il n’en a été épargné qu’une centaine : l’hôtel de ville et l’église sont détruits.

Le baron Guillaume, ministre de Belgique, vient me voir, tout éploré. Il a été chargé par son gouvernement de nous demander notre aide pour Anvers, qui serait très menacé. Nous avons, en effet, reçu de M. Klobukowski, hier et aujourd’hui, une série de télégrammes assez alarmants14. Les Allemands ont repris, avec des obusiers de 36, l’attaque des forts de Waelhem et de Wavre-Sainte-Catherine, et ils l’ont étendue à tout le front sud-est jusqu’à Lierre. Aucun de ces forts ne semble capable de résister à l’artillerie lourde. Si la première enceinte défensive était forcée, le gouvernement belge aurait l’intention de se replier sur Ostende, avec l’armée de campagne actuelle, qui comprend de 60 à 70 000 hommes. La garnison resterait dans la place et y tiendrait aussi longtemps que possible contre les assiégeants.

Je convoque Viviani, Millerand, Delcassé. nous tombons aisément d’accord. Il nous parait impossible de demander à Joffre de désorganiser notre front en ce moment, alors que nous nous trouvons à peine à forces égales en face de l’ennemi et que celui-ci paraît devoir, prochainement encore, recevoir de nouveaux contingents. Il est cependant nécessaire que nous tendions la main à la Belgique qui s’est montrée si brave et si loyale. Il conviendrait donc d’examiner rapidement si l’on ne peut envoyer du Havre à Ostende la division territoriale, sous les ordres d’un général tel que Pau ou Lanrezac, ou même d’un général anglais. Il faudrait, en outre, demander un concours immédiat à l’Angleterre. Delcassé va voir Bertie ; Millerand va causer avec Pau et avec Lanrezac, qui sont l’un et l’autre à Bordeaux15.



13. N° 474.
14. Nos 470, 473, 475, 476, 477, 479, 480.
15. Voir Le Déblocus d’Anvers, par le major E. Menzel, ancien directeur à l’état-major de l’armée belge. Berger – Levrault, 1928, p.64 et suiv.

Jeudi 1er octobre[modifier]

Ce matin, le général Joffre n’a pas envoyé de bulletin au ministère, par peur, a-t-il dit, des indiscrétions. Que signifie ce silence ? Le commandant Herbillon, parti hier soir du G. Q. G., ne nous apporte aucune nouvelle précise. Nous attendons avec impatience. Arrive enfin un télégramme de Joffre à Millerand. Le commandant en chef nous fait savoir que la nécessité de ménager les munitions de 75 l’a contraint à renoncer, sur plusieurs points, à l’offensive. Il ajoute que les renseignements que vient de lui donner le ministère sur la fabrication ne concordent pas avec les informations précédentes et il laisse entendre qu’il y a là, pour lui, une surprise désagréable. À la vérité, le G. Q. G. aurait dû connaître plus exactement la moyenne de sa consommation journalière et prévenir plus tôt le ministère des proportions dans lesquelles elle dépassait la fabrication. Ce qui a manqué, ce sont des relations plus régulières et plus intimes entre le G. Q. G. et le ministère. Peut-être également a-t-on abusé, sur le front, de « l’arrosage » en dehors des préparations d’attaques ; peut-être aurait-on dû être moins prodigue ; mais, de toutes façons, il est fâcheux qu’on n’ait pas prévenu plus tôt et renseigné plus exactement l’administration centrale.

Millerand me dit qu’après l’évacuation de Douai par les Allemands, on a retrouvé dans la ville 100 000 obus vides de 75, parfaitement utilisables. C’est la preuve d’une singulière négligence.

Le ministre a consulté le général Joffre sur la possibilité d’envoyer à Anvers ou à Ostende la division territoriale du Havre. Le commandant en chef voit des inconvénients à cette expédition ; il la juge vaine et illusoire. Il s’oppose, en tout cas, à ce que le commandement soit donné au général Lanrezac que Millerand a pressenti, mais que Joffre croit responsable des échecs de Charleroi et de Guise. M. Delcassé a déjà annoncé à Anvers l’envoi d’une division. Le gouvernement belge ravi nous a remerciés. D’accord avec moi, le Conseil des ministres est d’avis d’insister auprès de Joffre, pour qu’il soit donné satisfaction à la Belgique. Nous lui devons bien de faire un effort sérieux pour la sauver. Millerand télégraphie à Romilly, où est installé le G. Q. G : « vous comprenez comme nous l’intérêt de premier ordre qu’il y a à répondre dans le plus bref délai et d’une façon efficace à l’appel, aux « supplications » du gouvernement belge ; et vous sentez également que l’effet moral de la chute d’Anvers ne serait pas moins désastreux que l’effet militaire. » Et il demande au général en chef si les objections ne tomberaient pas dans le cas où une partie de l’armée belge de campagne, actuellement retirée à Anvers, sortirait dès maintenant de la place pour prendre position, comme notre attaché militaire le suggère, dans la région de Gand, à côté de nos troupes et d’une division que nous demandons à l’Angleterre.

Joffre propose alors la conciliation suivante16. Toute l’armée de campagne sortirait d’Anvers. On ne laisserait dans la place que la garnison nécessaire à la défense. Des troupes françaises partant de Dunkerque seraient dirigées sur la région de Courtrai, pour agir en liaison avec l’armée belge, si celle-ci était amenée à se retirer sur Bruges et sur Ostende. Un gros détachement de forces françaises, comprenant une masse considérable de cavalerie, est en voie de formation dans la région d’Arras - Douai. En outre, des forces anglaises importantes, dont une partie va débarquer à Boulogne, doivent être dirigées sur Lille. Les unes et les autres seront en état d’assurer éventuellement la sécurité de l’armée belge. Aussitôt ce dispositif réalisé, cette armée se trouvera à l’aile gauche des armées alliées et en contact étroit avec elles, Joffre attire l’attention de Millerand sur le caractère absolument secret de ce plan qui, en Belgique, ne doit être, pour l’instant, connu que du roi Albert.

Mais il y a urgence, car aujourd’hui encore le gouvernement belge nous répète que la chute d’Anvers peut être imminente. Le général de Guise, gouverneur de la place, déclare qu’il ne répond de rien, en présence des effets foudroyants que produit l’artillerie lourde ennemie17. Il semble maintenant que les Allemands disposent, devant la place, de mortiers de 400 et de 420.

M. Clemenceau s’est mis en tête que, si le gouvernement n’avait pas fait preuve de négligence, il lui eût été facile d’obtenir le concours d’une armée japonaise. Les articles répétés du « tigre » ont déterminé Delcassé à reprendre des conversations à Tokyo. Mais il devient de plus en plus évident que le Japon réserve ses forces ou, tout au moins, ses forces de terre pour l’Extrême-Orient. C’est la conviction persistante de sir Ed. Grey et M. Paul Cambon nous en fait part, avec un peu de cette ironie discrète qu’il glisse volontiers dans sa correspondance, lorsqu’il croit devoir redresser l’action gouvernementale18.

Une tentative des Serbes sur Semlin a échoué avec de grandes pertes19. L’armée serbe parait être dans un grand dénûment ; les cadres sont appauvris par la violence des combats et les troupes commencent à éprouver un peu de découragement20.



16. N° 16061.
17. Anvers, nos 481, 482, 485, 486, 487, 488, 492, 493, 494.
18. Londres, n° 739.
19. De Nisch, n° 191.
20. De Nisch, n° 187.


Vendredi 2 octobre[modifier]

Malgré les invitations amicales de M. Charles Gruet, maire de Bordeaux, je ne puis, à mon vif regret, m’intéresser à la vie municipale et populaire de la ville qui nous donne l’hospitalité. Je suis absorbé, du matin au soir, dans l’examen des affaires nationales. Lorsque je me rends à un hôpital, c’est à peine si je jette, au passage, un coup d’œil sur des monuments, des maisons ou des promenades qui me sont, du reste, familiers depuis ma première jeunesse et que j’ai souvent admirés pendant mes nombreux séjours dans la grande cité girondine, Saint-Seurin, Sainte-Croix ou Saint-André, œuvres des Tourny, des Louis et des Gabriel, allées et cours publics, jardins et quinconces. C’est à peine si je prends le temps de revoir les bassins du port, moins animés qu’à l’ordinaire, et ces quais des Chartrons ou de la Paludate que j’ai tant de fois parcourus. Je ne m’égare plus sur ces boulevards extérieurs de Bègles ou de Talence, du Tondu, de Caudéran ou du Bouscat et, si je poussais là-bas, au delà du chemin de fer du Médoc, jusqu’à l’avenue de Bruges, je n’empêcherais point ma pensée de quitter la Gascogne pour s’envoler vers la malheureuse Belgique et vers les béguinages de la cité flamande. Tout au plus, vais-je, de temps en temps, passer une heure avec Mme Poincaré dans le jardin tranquille dont Roy de Clotte m’a ménagé, chez des amis, la libre jouissance. Lui-même, le spirituel bâtonnier girondin, m’y accompagne parfois et pendant que les arbres commencent à semer sous nos pieds leurs feuilles jaunissantes, nous nous promenons côte à côte, en évoquant de vieux souvenirs du barreau bordelais.

Nouvelle complication dans l’affaire belge. Le gouvernement royal est de plus en plus inquiet. M. Davignon a dit à M. Klobukowski : « Hâtez vous, ce n’est plus qu’une question d’heures21. » La population d’Anvers s’émeut. D’autre part, Je gouvernement anglais ne veut expédier une division que si nous envoyons nous-mêmes des troupes actives de très bonne qualité22. Sur une pressante intervention de M. Ribot, le Conseil décide que notre division territoriale du Havre partira, en tout état de cause, pour Ostende et Gand ; que nous en préviendrons Londres en annonçant que cet envoi est fait sans préjudice de l’avenir ; que Millerand demandera, de nouveau, au général Joffre s’il lui est impossible de prélever une division active, soit sur les troupes combattantes, soit sur les Garnisons de Paris ou de Belfort. Le ministre de la Guerre télégraphie, en ce sens, à Joffre et il ajoute, d’accord avec moi, que le gouvernement voudrait, dès maintenant, charger le général Pau d’aller à Anvers étudier la situation.

Joffre répond dans l’après-midi qu’il persiste à trouver inefficace le concours offert aux Belges, qu’il consent cependant à ce que la division territoriale du Havre soit portée en Belgique dans le seul dessein de produire un effet moral. Mais il croit, en tout cas, nécessaire d’ajouter à cette première division une des divisions territoriales de Paris. D’autre part, il ne juge pas possible de transporter ces troupes par terre, tous les chemins de fer devant être réservés aux mouvements de nos forces vers le Nord. Joffre ne voit pas d’objection à ce que le général Pau parte dès maintenant en mission pour Anvers, mais il pense que le commandement des deux divisions territoriales doit être donné au général Brugère, qui commande l’armée territoriale du Nord. MM. Augagneur et Delcassé sont mis au courant. L’un va chercher des bâtiments de transport ; l’autre prévient le gouvernement belge. Mais si, comme dit M. Davignon, ce n’est plus qu’une question d’heures, serons-nous prêts à temps ?

M. Albert Sarraut, ministre de l’Instruction. publique, a prononcé aujourd’hui, à l’Université de Bordeaux, à l’occasion de l’ouverture des classes du lycée, un très beau discours, qu’un nombreux auditoire de maîtres, de parents et d’élèves a chaleureusement applaudi. Il a dégagé, en termes émouvants, la signification de la guerre, à fait un magnifique éloge du soldat français et, tourné vers la jeunesse, s’est écrié : « Là-bas, l’ouragan de mitraille fauche une moisson humaine. Voici déjà l’autre moisson qui se lève. Elle sera belle, elle sera forte. Elle germe d’un sol ruisselant de sève héroïque et, pour mûrir, elle aura le plus beau des soleils, celui de la victoire23. »



21. D’Anvers, n° 495.
22. De M. Paul Cambon, n° 745.
23. Voir L’Instruction publique et la guerre, par Albert SARRAUT. Henri Didier, éditeur, Paris, 1916, p. 11 et suivantes.


Samedi 3 octobre[modifier]

Nous savons de source secrète et sûre qu’il est intervenu une convention entre la Roumanie et l’Italie et que ces deux puissances ne sortiront de la neutralité qu’après s’être consultées et concertées. Laissons-leur donc le loisir et la liberté de la décision.

Nouvelle journée d’anxiété. Le colonel Pénelon, venu du quartier général, y a laissé le général Joffre « désespéré » par une conversation avec le général Gaudin, qui lui a fait connaître l’impossibilité d’obtenir, avant de longues semaines, 50 000 coups de 75 par jour. Le général Joffre déclare que la situation stratégique n’a jamais été meilleure, mais que le défaut de munitions le frappe de paralysie. Il a décidé que sur les 450 coups qui restent par pièce on n’en dépenserait que 300 d’ici au 10 octobre. À cette date, il resterait donc seulement 150 coups par pièce, plus les 10 000 de la fabrication quotidienne, plus les 100 000 obus en fonte des écoles à feu, plus 60 000 obus ramassés, çà et là, plus, si les Allemands ne sont pas rentrés à Douai depuis hier, les 100 000 obus en fonte si singulièrement oubliés dans cette ville. Tout cela additionné nous laisse bien démunis.

Seconde cause d’inquiétude. Joffre prévient le ministère de la Guerre que la situation tactique est très sérieuse à Arras, par la faute d’un des corps actifs qui, porté de ce côté, se serait mal engagé. En outre, près de Roye, nous aurions été très violemment attaqués et nous n’aurions que « sensiblement » maintenu nos positions. Dans la soirée, cependant, le G. Q. G. nous envoie de moins mauvaises nouvelles. Tous les jours, ce sont les mêmes alternatives de longues craintes et de courtes espérances.

Le gouvernement belge a décidé de se transférer à Ostende aujourd’hui. Le roi se retirera à la tête de son armée de campagne. La place compte tenir encore huit jours. On nous demande instamment de prendre toutes mesures, soit pour dégager Anvers par une prompte diversion, soit pour aider l’armée belge dans sa retraite forcée24.

Mais nos dispositions sont encore changées. Au lieu de la division territoriale de Paris, le général Joffre, par une heureuse et soudaine inspiration, préfère maintenant qu’on envoie en Belgique une brigade de fusiliers marins. Jusqu’ici ils ne sont pas engagés dans la guerre navale. Ils sont gens à servir aussi bravement sur la terre belge que sur des rives lointaines.

Le gouvernement portugais offre, de son côté, à l’Angleterre, de mettre en France à la disposition du général commandant les troupes britanniques une division précédée de son artillerie25. Mais elle aura, sans doute, besoin de quelque temps pour venir rejoindre le front anglais.

Tout à coup, arrive d’Anvers, avec la mention d’extrême urgence, un nouveau télégramme26. L’intelligent et impétueux ministre de la Marine britannique, M. Winston Churchill, est venu dans la place belge. Il a vu le roi et les ministres. Il a obtenu d’eux le maintien provisoire du statu quo : l’armée de campagne ne se retirera pas tout de suite. M. Churchill s’est engagé à fournir, dons un délai de trois jours, 7 000 hommes en plus des 2 000 fusiliers marins qu’il vient déjà d’amener à Anvers. Sept jours plus tard, le gouvernement britannique enverra, en outre, 60 000 hommes, dont deux divisions de cavalerie, ce qui, avec les deux divisions françaises espérées, porterait l’effectif des Alliés à environ 100 000 hommes.

Je revois le général Gaudin. Indépendamment des 150 coups par pièce qui nous resteront après le 10 octobre, il subsiste 60 lots de 6 000 coups non entamés, 30 000 coups à Bourges, la production du 1er au 10 octobre, soit 110 000 coups, 100 000 obus en fonte des écoles à feu, 90 000 coups à Paris, et les 100 000 obus de Douai, si on peut les évacuer. Pour médiocres que soient nos ressources, elles ne sont donc pas, si l’on hâte la fabrication, aussi pauvres que Joffre le redoutait. Le général Gaudin fait rechercher dans tous les départements, par les commandants de régions et par les préfets, s’il y a des établissements qui peuvent se charger de commandes immédiates.

Enfin, sur de vives instances, quotidiennement renouvelées, le gouvernement et le G. Q. G, m’ont donné mon exeat après toute une série d’ajournements ; il est convenu que j’irai demain aux armées avec Millerand. Jamais jusqu’ici aucun président de la République n’a voyagé en sa qualité officielle sans être accompagné d’un ministre comme d’une ombre qu’il n’a pas le droit de perdre. J’ai tenu, aujourd’hui encore, à respecter cette tradition. Mais, si je dois, dans l’avenir, rencontrer autant de difficultés, je m’affranchirai d’une servitude qui, après tout, n’est pas établie par la Constitution, Un autre Chamisso écrira, s’il le veut, un livre sur mon aventure.



24. De M. Klobukowski, n° 504.
25. De M. Daeschner, Lisbonne, n° 77.
26. N° 512.